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Titre: Les pis -- Posies fugitives et petits pomes
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1914
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral: J.-Alfred Guay, 1914 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   19 juillet 2008
Date de la dernire mise  jour:
   19 juillet 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 150

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque

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                      LES PIS

                  PAMPHILE LE MAY



                                    _Posies fugitives
                                    et petits pomes_




MONTRAL
LA CIE J.-ALFRED GUAY
LIBRAIRES-DITEURS
5, RUE NOTRE-DAME EST, 5

1914




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Droits rservs par l'auteur, Canada, A. D. 1914
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_AU LECTEUR

Dans les sillons bants, les jardins, les buissons,
Au hasard j'ai sem. Mon front ple ruisselle.
Ma tche va finir. J'ai dpens mon zle
A calmer des chagrins au rythme des chansons.

Sur le flot blond des champs, au rveil des moissons,
Se penche l'ouvrier; et la faux tincelle.
Ah! qui sait le secret qu'un lendemain recle?...
Sur mes pis fauchs il passe des frissons.

pis frles perdus dans les touffes de l'herbe,
J'ai voulu les lier pour en faire une gerbe,
Mais le soleil d'automne a-t-il dor leur grain?

Et je voudrais aussi les broyer sous la meule...
Pour l'me au souffle ardent qu'un sort jaloux esseul,
Peut-tre seraient-ils l'humble morceau de pain.

                                           P. L._




                          AU CHAMP
                      DE LA FANTAISIE



                         Le retour

A travers les rameaux d'une fort paisse
Le vent faisait entendre un sourd gmissement;
La neige, en tourbillons, roulait, roulait sans cesse,
Et les ombres du soir montaient au firmament.

Au bord de la fort tait une chaumire,
Qui semblait un vieux nid tomb d'un rameau noir.
Le jour, quatre carreaux lui donnaient la lumire,
Mais nulle lampe, hlas! ne l'clairait le soir.

Une femme, encor jeune et portant, comme un voile,
Sur son front inclin les traces du chagrin,
tait assise seule  la porte du pole,
Et filait sa quenouille en chantant un refrain.

Auprs d'elle un enfant, sur un grabat de mousse,
Doucement s'endormait en priant le bon Dieu.
Ernest avait dix ans: sa parole tait douce;
Il tait le meilleur des enfants de ce lieu.

Et puis, de temps en temps, la solitaire femme
Regardait une croix pendant aux murs noircis:
Alors un long soupir s'chappait de son me,
Et sur sa main tombait son front plein de soucis.

De temps en temps encor, sa paupire baisse
Laissait couler des pleurs qui semblaient superflus.
Elle n'esprait point. D'une voix oppresse
Elle disait: O ciel! il ne reviendra plus!

Or, comme elle chantait, unissant son cantique
Aux grondements amers du vent imptueux,
Un homme vint frapper  sa porte rustique.
Il entra s'appuyant sur un bton noueux.

Elle trembla de peur ainsi qu'une colombe
Tremble, au fond de son nid,  l'aspect d'un vautour.
--Femme, dit l'tranger, de fatigue je tombe,
Puis-je ici du matin attendre le retour?

Elle lui rpondit: Le Seigneur me prserve
De rester insensible  la voix du malheur!
Assoyez-vous, monsieur, et que Dieu vous conserve!
Qu'il vous donne la paix et calme ma douleur!

L'tranger prs du feu vint s'asseoir sans attendre.
Une breloque d'or  son gilet pendait;
Son oeil, couleur du ciel, tait brillant et tendre;
Sa barbe  sa poitrine en ondes descendait.

--Femme, votre douleur est-elle sans remde?
Votre coeur abattu ne peut-il esprer?
Au temps, vous le savez, toute amertume cde;
S'il n'emporte la peine il sait la temprer.

--Hlas! reprit la femme, essuyant une larme,
J'ai connu le bonheur et j'ai bni mon sort;
Mais pour moi, maintenant, le jour n'a plus de charme
Je n'aime plus la vie et pourtant crains la mort.

Par mon travail constant j'loigne la misre;
Et mon petit Ernest est si beau, si vermeil!
Pauvre ange, il ne sait pas tous les pleurs que sa mre
Verse pendant qu'il dort d'un paisible sommeil.

Le cher petit n'a point souvenir de son pre,
Car il ne laissait pas encore mes genoux
Quand cet homme ador, sur la rive trangre,
Pour recueillir de l'or, s'en alla loin de nous.

Nous n'avions pas besoin de ces richesses vaines;
Nous nous aimions tous deux et c'tait le bonheur.
Souvent la pauvret voit des heures sereines,
Et l'or ne gurit point les blessures du coeur.

Ah! si je le voyais avant que de descendre
Dans le sombre tombeau que m'ouvrent les ennuis!...
Je prie en vain le ciel; il ne veut pas m'entendre,
Et les jours ont pour moi plus d'ombres que les nuits.

Elle disait ainsi les chagrins de sa vie,
Et des larmes tombaient des yeux de l'inconnu;
Il se jette soudain  ses pieds et s'crie:
Femme, console-toi, ton poux est venu.



                    Le rveil au champ

L'hiver n'est plus qu'un songe,
N'est plus qu'un souvenir...
Comme un remords qui ronge
Et que l'on voit finir,
L'hiver n'est plus qu'un songe,
Et l't va venir.

L't plein de lumire,
L't plein de soleil
Va dorer la chaumire.
Aux champs dans le sommeil
L't plein de lumire
Va sonner le rveil.

Comme un oeil doux qui s'ouvre
Le lis alors est beau.
L'rable nu se couvre
Et, sur l'humble roseau,
Comme un oeil doux qui s'ouvre,
Brille une goutte d'eau.

Et partout des voix douces:
Dans les blanches maisons,
Parmi les frles mousses,
Sous les soyeux gazons...
Et partout des voix douces
Chantent les floraisons.

Gais les couples fidles
Dont l'exil est fini!
Gais les battements d'ailes
Sous le bois rajeuni!
Gais les couples fidles
Qui vont btir leur nid!

Mai vient. Si l'on ne sme
Le champ ne peut nourrir.
Je t'aime, femme, et j'aime
Voir les sillons s'ouvrir.
Mai vient. Si l'on ne sme
Dieu ne fait pas mrir.

Ton souris m'encourage,
Et, comme l'an dernier,
Un vaillant labourage
Remplira mon grenier.
Ton souris m'encourage...
Et me tient prisonnier.

Veux-tu que je t'veille,
Quand l'aube est de retour,
Pour te dire  l'oreille...
Si tu dors, cher amour,
Veux-tu que je t'veille
Pour te dire bonjour?



                 Mes vieux pins

O vieux pins embaums qui chantez  la brise,
Debout, sur les coteaux, comme de fiers gants,
J'aime la nudit de votre corce grise!
O vieux pins embaums qui chantez  la brise,
J'aime vos bras tendus vers les gouffres bants!
Vous tiez avant moi sur la rive o je pleure,
Et quand j'aurai quitt ce monde que j'effleure,
Vous chanterez encore avec les ocans,
Avec l'homme immortel qu'un souffle pulvrise,
O vieux pins embaums qui chantez  la brise,
Debout, sur les coteaux, comme de fiers gants!

Vos troncs fermes et droits rsistent  l'orage,
Quand je vois autour d'eux tant d'arbres se briser.
Ils me font souvenir des hommes d'un autre ge.
Vos troncs fermes et droits rsistent  l'orage,
Et donnent  la nue un front pur  baiser.
Versant comme une pluie, au milieu des soirs calmes,
Leurs chants joyeux, les nids se bercent sur vos palmes.
A vos cimes l'hiver ne semble point peser;
Le lac vous voit frmir dans son brillant mirage;
Vos troncs fermes et droits rsistent  l'orage,
Quand je vois autour d'eux tant d'arbres se briser.

Lorsque les feux du soir dorent vos fronts, la terre
O votre ombre descend nous invite  rver.
Le sentier o je passe est toujours solitaire.
Lorsque les feux du soir dorent vos fronts, la terre
O ma course bientt, hlas! va s'achever,
Me parat toute belle! O l'trange demeure!
Et pourquoi l'aimer tant, puisqu'il faut que l'on meure!
Puisque le jour fini ne peut se retrouver!...
J'ai soif de l'inconnu, de son profond mystre.
Lorsque les feux du soir dorent vos fronts, la terre
O votre ombre descend nous invite  rver.

Mon me mue, alors, dans une vague d'ombre
Voit glisser un rayon. C'est l'espoir radieux.
Comme dans l'paisseur de vos grappes sans nombre,
Mon me mue, alors, dans une vague d'ombre
Voit quelquefois encor sourire un coin des deux.
Comme le flot d'argent des urnes renverses,
Beaux arbres, le jour luit dans vos blanches perces,
Et met une aurole  mon front soucieux.
Et qu'importe aprs tout ce que dure un jour sombre?
Mon me mue, alors, dans une vague d'ombre
Voit glisser un rayon. C'est l'espoir radieux.



                     Souffle printanier

Quand le printemps se lve,
D'une corce qui crve
On voit jaillir la sve:
Un jeune arbre fleurit;
Mais, tout couvert de mousse,
Sans un bourgeon qui pousse,
Penchant sa tte rousse,
Un vieil arbre prit.

Ds que le jour s'veille,
Sur mainte fleur vermeille
La matineuse abeille
Butine pour le soir;
L'tre joyeux s'allume,
Le jardin se parfume,
Et le noir labour fume
Comme un large encensoir.

Chantant  la lumire
Sa chanson coutumire,
L'oiseau de la bruyre
S'envole de son nid;
Et, soupirant sans trve,
Le flot bleu suit la grve,
Et le coeur suit le rve
Jusque dans l'infini.

Et les toiles blondes,
Avec mille autres mondes,
Sur d'invisibles ondes
Semblent errer encor,
Cherchant en vain les routes
Qui les conduiraient toutes
Aux ternelles votes
Que n'atteint nul essor.

O printemps! O jeunesse!
Malgr vos jours d'ivresse,
L'me jeune en liesse
Appelle l'avenir!
Jour aprs jour s'effrange,
L'avenir, chose trange,
Vient bientt et tout change...
On vit du souvenir.



                     Le retour aux champs

Enfin j'ai secou la poussire des villes;
        J'habite les champs parfums.
Je me sens vivre ici, dans ces cantons tranquilles,
        Sur ces bords que j'ai tant aims.

L'ennui me consumait dans tes vieilles murailles,
        O noble cit de Champlain!
Je ne suis pas, vois-tu, l'enfant de tes entrailles,
        Je ne suis pas n chtelain.

Je suis n dans les champs; je suis fils de la brise
        Qui passe en caressant les fleurs;
Je souris  la digue o le torrent se brise
        Avec d'impuissantes clameurs.

Mes premires amours, douces fleurs des valles,
        N'ont-elles pas t pour vous?
Pour vous, rocs au front nu, forts cheveles,
        Vagues des fleuves en courroux?

Pour vous, petits oiseaux qui semez,  l'aurore,
        Les doux accords de votre voix?
Et pour vous, diamants qu'grne un vent sonore,
        Aprs l'orage, sous les bois?

Je souffrais dans ces murs o s'entasse la foule,
        O l'herbe ne reverdit pas,
O la fleur s'tiole, o la poussire roule
        Comme pour effacer nos pas.

J'avais bien assez vu comme le fort repousse
        Le faible  son boulet riv,
Comme de son orgueil la sottise clabousse
        L'esprit qui monte du pav.

Nul vent harmonieux ne passait sur ma lyre,
        Et mes chants taient suspendus.
Je ne retrouvais point le souffle qui m'inspire,
        Et je pleurais les jours perdus.

Il me fallait revoir, au milieu de la plaine,
        Ou sur le penchant du coteau,
Le laboureur qui rve  la moisson prochaine
        En ouvrant un sillon nouveau.

Il me fallait l'odeur du foin qui se dessche
        Sur le sol o passe la faux,
L'odeur du trfle mr que flairent dans la crche,
        En hennissant, les fiers chevaux.

Il me fallait le jour, pour voir combien de voiles
        S'ouvrent blanches sur le flot bleu;
Il me fallait la nuit, pour voir combien d'toiles
        S'allument sous les pieds de Dieu.

Il me fallait encore entendre l'harmonie
        Des nids que berce le rameau,
Il me fallait entendre encor la voix bnie
        Des vieux clochers de mon hameau.



                    Rayon lointain

Le beau soir! Le beau soir!... tendard grandiose,
Un nuage d'argent, frang d'or et de rose,
Sur nos monts d'azur sombre avait longtemps flott;
Et l'homme, tout rempli de soins, avait trott
Comme l'insecte vif sur les routes diverses.
La brise avait sch quelques tides averses.
Dans le ciel du couchant, comme un riche ostensoir,
Le soleil avait lui... Le beau soir! Le beau soir!

C'tait la fenaison. C'tait une ferie...
Sous la bue et sous les fleurs, chaque prairie
Semblait un large autel o brlent des encens.
De toute part montaient d'harmonieux accents.
Le fermier matinal, portant sur son paule
La faux d'acier luisant et la fourche de saule,
Ds l'aube tait sorti de son humble maison.
La lumire pleuvait... C'tait la fenaison.

Et les flots verts, bercs par une frache haleine,
Ressemblaient aux andains aligns dans la plaine.
Le long des chemins gris, sous les effluves chauds,
On voyait rayonner les toits peints  la chaux.
On avait entendu, comme un bruit de cymbales,
Le fer des travailleurs et le cri des cigales;
Et, plus haut que ces bruits dans les airs disperss,
Avaient chant les coeurs d'esprances bercs.

Sur les pas des faucheurs toute la matine,
Les faneuses, riant, la joue illumine,
Avaient fan le foin. A l'heure du repos
On avait, sous les pins, bu le lait. Les troupeaux,
Dans l'autre champ couchs, ruminaient d'un air lche.
La faux bientt encor avait repris sa tche,
Et, jusque vers le soir, fait glisser des lueurs
Parmi l'ombre du sol, sur les pas des faucheurs.

Le soir tait venu. Les pesantes voitures,
Traversant les fosss, effleurant les cltures,
S'en allaient au fenil porter le nouveau foin.
On entendait chanter les paysans au loin.
Un rustique parfum restait sur leur passage.
Les faneuses rentraient. Chacune  son corsage
Avait mis une fleur, en quittant le pr nu.
Une toile brilla. Le soir tait venu.

Mon coeur se rveillait. Seul, assis  la porte,
J'coutais ces rumeurs que la nuit nous apporte,
Quand, tout prs, sur la route, il s'lve une voix
Qui me fait tressaillir. Je regarde, et je vois
Dans un nid de foin mr, sur le char qui m'effleure,
Une enfant du village... Oh! c'est loin! Et je pleure
Au divin souvenir du chant qu'elle effeuillait.
Trop vite elle passa!... Mon coeur se rveillait.



                     La fenaison

O les vives chansons qui montent des prairies!
        L'exquise senteur du foin mr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
        Qui flottent sous un ciel d'azur!

        Sur la fort lointaine,
        Sur la vive fontaine,
        Glissent des rayons d'or,
        Et vers la grve humide
        L'alouette timide
        Prend un joyeux essor.

        Avec sa faux tranchante,
        Pendant que l'oiseau chante
        Dans le buisson fleuri,
        Le paysan agile
        Retourne au pr fertile
        O le trfle a mri.

        Et le foin plein d'arme
        Sur le sol qu'il embaume
        Se couche frmissant,
        Comme sur le rivage
        Le frle jonc sauvage,
        Sous le flot incessant.

O les vives chansons qui montent des prairies!
        L'exquise senteur du foin mr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
        Qui flottent sous un ciel d'azur!

        Dans la fort vermeille
        Cependant se rveille
        L'harmonieux pinson,
        Et prenant sa vole,
        Sur la route voile
        Il sme sa chanson.

        Et la frache rose
        Qui s'tait dpose
        Sur le rameau mouvant,
        Du verdoyant feuillage
        S'chappe,  son passage,
        Comme au souffle du vent.

        Et l'on dirait que l'aile
        De l'humble philomle,
        Dans ses doux battements,
        Fait pleuvoir sur les herbes
        Les scintillantes gerbes
        De mille diamants.

O les vives chansons qui montent des prairies!
        L'exquise senteur du foin mr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
        Qui flottent sous un ciel d'azur!

        La jeune paysanne
        Qui s'avance et ricane,
        Tient dans sa brune main
        Une fourche de saule,
        Et sur sa ronde paule
        Un vase d'eau tout plein.

        La coquette glantine
        Semble moins purpurine
        Que n'est sa joue alors;
        Un corsage de toile
        Avec chastet voile
        Les grces de son corps.

        On dirait qu'elle rve
        Lorsque sa main soulve
        Des trfles empourprs,
        Et, qu' chaque, secousse,
        Une odeur neuve et douce
        S'exhale des verts prs.

O les vives chansons qui montent des prairies!
        L'exquise senteur du foin mr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies,
        Qui flottent sous un ciel d'azur!

        J'entends, par intervalle,
        Comme un bruit de cymbale
        Qui retentit press;
        Pour affiler sa lame
        Que le silex entame
        Un faucheur s'est dress.

        Il a pris toute humide,
        Dans le vase limpide,
        La pierre au rude grain,
        Et d'une main prcise
        Sur l'acier qu'il aiguise
        La promne grand train.

        En se contant fleurettes,
        Les gars et les fillettes
        Munis de leurs rteaux,
        Amassent, dessche,
        L'herbe d'hier couche
        Par la mordante faux.

O les vives chansons qui montent des prairies!
        L'exquise senteur du foin mr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
        Qui flottent sous un ciel d'azur!

        Satisfait de l'ouvrage
        Qu'il fait avec courage
        Depuis que l'aube a lui,
        Le faucheur sur la plaine
        De temps en temps promne
        Ses yeux autour de lui.

        Sur sa faux il s'appuie,
        Et de sa main essuie
        Son front tout ruisselant,
        Car une brise chaude
        Sur le pr d'meraude
        Se lve d'un vol lent.

        Et, le long des cltures,
        Les pesantes voitures
        Que tranent les boeufs roux
        Amnent,  la grange,
        Le foin mr qui s'effrange
        Aux pines du houx.

O les vives chansons qui montent des prairies!
        L'exquise senteur du foin mr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
        Qui flottent sous un ciel d'azur!

        La vive sauterelle
        Sur la tige nouvelle
        Dcoupe son profil,
        La libellule rase
        De son aile de gaze
        Les aigrettes du mil;

        Et, d'une ardeur gale,
        Le grillon, la cigale
        Jettent des cris joyeux;
        Elle, dans la lumire,
        Le grillon, sous la pierre
        Qui le drobe aux yeux.

        Ainsi l'humble chaumire
        Et la maison princire
        Ont des chants de bonheur;
        Et que nul ne s'tonne,
        Car c'est une oeuvre bonne
        Que l'oeuvre du Seigneur.

O les vives chansons qui montent des prairies!
        L'exquise senteur du foin mr!
O les rameaux en fleurs, les vertes draperies
        Qui flottent sous un ciel d'azur!



                 Les "brayeurs"

Allons  la corve! Allons, bande joyeuse,
Car le temps est venu de broyer le lin mr!
On nous attend l-bas o la cte se creuse,
Comme une frache alcve,  deux pas du flot pur.

Nous sommes vigoureux et nos mains sont brunies.
Nous aimons le soleil, nous aimons les hivers.
Pour nous enfants des champs les saisons sont bnies:
Nous aimons leurs travaux et leurs plaisirs divers.

Au-dessus des sapins s'lve la fume,
Veillez au lin qui sche, oh! veillez bien, chauffeurs!
Dans plus d'un oeil d'azur la flamme est allume!
Veillez au lin qui sche, et veillez  vos coeurs.

Frappons fort, jeunes gens, frappons tous en cadence!
De ces vallons connus veillons les chos.
Travaillons tout le jour avec zle et prudence;
Plus rude est le labeur, plus doux est le repos.

Frappons, frappons gament; sous l'active mchoire
Le lin va se changer en un panache d'or.
Quand le devoir est fait nous avons la victoire,
Et l'esprit retremp prend un nouvel essor.

Au-dessus des sapins s'lve la fume,
Veillez au lin qui sche, oh! veillez bien, chauffeurs!
Dans plus d'un oeil d'azur la flamme est allume,
Veillez au lin qui sche, et veillez  vos coeurs!

Autour de nous, partout, voltigent les aigrettes;
On dirait de la neige  travers les rameaux.
Nous rions, nous chantons, dans les fauves retraites
O souvent chantent seuls les gais petits oiseaux.

Nous luttons de vitesse, et la filasse blonde,
La filasse en cordons se tresse tout le jour,
Mais nous tressons nos mains pour danser une ronde
Sous les yeux des parents, le soir,  notre tour.

Au-dessus des sapins s'lve la fume,
Veillez au lin qui sche, oh! veillez bien, chauffeurs!
Dans plus d'un oeil d'azur la flamme est allume,
Veillez au lin qui sche, et veillez  vos coeurs.



                        Chez nous

                  _Aux colons franais_

Quand nos pres quittaient leurs antiques domaines,
Pour chercher le bonheur sur des rives lointaines,
        Ils semblaient perdus. Cependant
Ce ne fut pas alors une folle quipe.
Ils conquirent bientt, par la croix et l'pe,
        Leur part du sol de l'Occident.

Nous avons conserv, malgr des jours nfastes,
Leurs foyers et leurs noms. Nous taillons des champs vastes
        O le soleil dore les bls.
Le vin ne verse pas ses rubis en cascades,
Mais la fontaine dort sous de fraches arcades,
        Et nos voeux sont vite combls.

Que le roc sous la vague ait des clameurs d'enclume,
Que l'aviron s'enfonce au fleuve blanc d'cume,
        Ou dans l'azur des flots dormants,
Partout o l'Indien promenait sa pirogue,
Sans fatigue et sans peur notre nacelle vogue
        Au rythme des couplets Normands.

Nos coquettes cits ont de vivantes rues.
Nos plaines sont sans borne, et le fer des charrues
        Ouvre des chemins aux moissons.
Notre fleuve est immense et sa rive est fconde.
Quelle charpe d'argent pourrait draper le monde
        Comme ses flots pleins de frissons!

L'hiver, le ciel est gris, mais les plaines sont blanches;
Bien des arbres sont nus, mais l'hermine des branches
        N'a d'gale sur nul manteau.
Tous les nids sont muets, mais le vent chante aux cimes,
Sur la neige les pieds crissent comme des limes,
        Et le coeur bat comme un marteau.

Quand le soleil se lve, au fond des forts vierges
On voit flamber soudain, comme d'immenses cierges,
        Les pins dentels de verglas;

Le vaillant bcheron recommence sa tche,
Et la hache d'acier qui frappe sans relche,
        Vieilles forts, tinte vos glas.

Sur nos paisibles bords venez avant les autres,
Nos pres valeureux taient frres des vtres,
        Et vos enfants seront nos fils.
Venez, et vous verrez comment, sous un ciel libre,
Aprs un temps si long, notre me exulte et vibre
        Au souvenir sacr du lis.



                      A la "braierie"

L'amour surprend le coeur qui ne fait bonne garde.
Et qui donc s'en dfend? On l'appelle s'il tarde.
Pour calmer le scrupule, on se plat  conter
Qu'il descend du ciel mme, et nous y fait monter.
Parfois, il est cruel. Cependant champs et villes
Se montrent  sa voix galement serviles,
Et quand nous sommes, nous, courbs sur le sillon,
Nos mes de semeurs sentent son aiguillon.

L'an dernier, quand le bois, sous les baisers du givre,
Effeuillait ses rameaux comme on fait d'un vieux livre,
Une mignonne enfant close en nos cantons,
Simone, aux arbres nus, aux caressants moutons,
Racontant le bonheur qu'elle avait d'tre aime,
Suivait d'un pas htif la sente accoutume
Qui mne  la _braierie_, au fond d'un grand ravin.
Jean tait l... L'amour grise comme le vin.

O donc est l'an dernier? Simone, toute seule,
Par les champs en pacage et les ors de l'teule,
Hier s'en est alle. Elle semblait souffrir.
Son me, il se peut bien, ne voulait plus s'ouvrir.
Mais un nom descellait sa lvre purpurine...
Prs d'elle une gnisse agita sa clarine,
Comme pour la distraire et lui dire bonjour.
Un oiseau, qui peut-tre aussi souffrait d'amour,
Jetant un cri plaintif, l'effleura de son aile.
Elle sourit un peu, mais sa douce prunelle
Se mouilla.
           Sans souci des sentiers bien connus,
Qu'avaient fouls souvent ses alertes pieds nus,
Elle suivait les bords d'une limpide source.
Et la source, comme elle, en sa sauvage course,
Avant d'aller dormir dans le dfrichement,
Faisait entendre alors un long gmissement.

Elle oubliait la _broie_ et la filasse blonde,
Et son rve suivait les mandres de l'onde,
Alors qu'elle entendit, au fond du ravin creux,
Des coups rythms et drus, des voix de gens heureux.
Son pauvre coeur battit comme pour y rpondre;
Mais nul n'aurait pu voir sa tristesse se fondre,
Et sa bouche sourire  ces joyeux chos.
Sa tte s'inclina comme la fleur des clos.

Elle est bien en retard... Il faudra qu'elle essaie
De cacher son chagrin, et de paratre gaie.
Jean doit tre l, Jean, son premier amoureux.
Nul, pour battre le lin, n'a son bras vigoureux.
Ah! depuis la rcolte, et depuis les foins mme,
Il parat l'oublier, tout en jurant qu'il l'aime!
Il semble jurer vrai, tant bien il se dfend;
Mais n'a-t-elle pas vu le regard triomphant
De la brune Pauline, une jeune rivale?
Bien sr, elle est venue...
                            Enfin elle dvale,
Accorte, plus lgre, et d'un pas empress,
Pour qu'on ne pense point que son coeur est bless.
Et quand elle est en bas, courant sous les grands arbres
Sans feuilles, et jaunis comme sont des vieux marbres,
Les _broyeurs_, agitant des panaches de lin,
L'acclament. Puis, bientt, comme un bruit de moulin
Les amers crissements des plantes que l'on broie,
Montent encor dans l'air o le soleil poudroie.

Simone aurait voulu ne pas venir si tard.
Non, ce n'est pas sa faute. Elle veut bien sa part
Du vigilant travail qu'exige la corve.
On le sait, et la tche  sa main rserve,
C'est d'attiser le feu sous le large chafaud,
De fournir  la _broie_ un gerbillon bien chaud,
Et d'viter aussi les soudaines grillades.
Elle sera prudente; et les tendres oeillades,
Les oeillades de Jean, ce matre en trahison,
Ne la troubleront pas comme  l'autre saison.

Broyez, broyez le lin! Il ne faut pas qu'on dorme.
Les instruments sont vieux, mais leur mchoire est d'oi
Ensemble ou tour  tour, prs du ruisseau grondeur,
Broyez le lin neigeux, le chanvre dont l'odeur
Monte, comme un encens, jusques aux cimes chauves!
O le charme infini des rustiques alcves,
De la fracheur des eaux, des souples coudriers!
Broyez, broyez le lin,  jeunes ouvriers!
Bnie est la sueur que votre main essuie,
Et bni soit le rve o votre espoir s'appuie!

Au sommet du coteau, le sable, peu  peu,
Scintillait au soleil comme un ourlet de feu.
Et tout en bas, dans l'ombre, auprs de l'eau, les aunes
toilaient le buisson de quelques feuilles jaunes.
Promenant au foyer son tisonnier de houx,
Simone,  demi-voix, disait un chant trs doux:

Flammes qui me brlez, oh! dormez sous la cendre,
Le beau jour va finir, et la nuit va descendre...
Le beau jour des amours, et la nuit des chagrins!
Flammes, ne mordez pas le lin aux chastes brins!
Flammes, ne brlez point le chanvre qui parfume!
Ne brlez plus mon coeur que la douleur consume!

Au-dessus du travail, comme un brouillard subtil,
Flottaient des filaments, des aigrettes de fil,
Des atomes d'toupe, une grise poussire,
Qui s'en allaient, mls, se perdre  la lisire
Du bois voisin, tout noir de sapins rsineux.

Dans un moelleux essor, formant d'tranges noeuds
Que dliait un souffle  travers la rame,
Lentement s'levait la bleutre fume
Du foyer ptillant que Simone attisait.
Aux instants de repos, quand le bruit se taisait,
On entendait les boeufs mugir dans la prairie,
Et la source chanter auprs de la _braierie_.
Un rayon de soleil, comme un lumineux dard,
Plonge soudainement dans le lger brouillard,
Et fait une troue o l'atome tincelle,
O la poussire d'or tourbillonne et ruisselle.
Il s'arrte longtemps, comme un regard des cieux,
Sur le travail pnible et l'ouvrier joyeux.

Simone, pour voir Jean, a relev la tte.
Le rayon descendu sur la rustique fte
Lui montre alors, ainsi qu'eut fait un doigt mchant,
L'infidle garon que son amour touchant
Demande encor. Pauline est l. Lui, d'une tresse
De ce chanvre dor que, tantt, son adresse
A su rendre soyeux comme un duvet d'oiseau,
Il l'enchane. Pauline est comme le roseau,
Qui se berce ou s'agite au vent qui le secoue.
Elle rit aux baisers qui pleuvent sur sa joue.
Simone se dtourne et pleure... Tisonnier,
Laisse dormir la flamme...
                          O donc est l'an dernier?



                 Dulcia linquimus arva

Pourquoi donc fuyez-vous notre belle patrie,
        Jeunes gens aux bras vigoureux?
N'a-t-elle plus besoin ni de votre industrie,
        Ni de votre sang gnreux?
Est-ce ainsi que fuyaient, en d'autres temps, nos pres
        Qui virent tant de jours mauvais?
D'un rivage tranger les gloires mensongres
        Ne les sduisirent jamais.

Et vous vous exilez! Mais dans nos vastes plaines
        N'est-il pas de place pour vous?
Craignez-vous de l'hiver les rigides haleines?
        L't n'est-il pas assez doux?
Sont-elles sans parfums les fleurs de nos charmilles?
        Sans ombres, nos grandes forts?
L'amour et la vertu croissent dans nos familles,
        Comme les bls dans nos gurets.

Aiguillonnez les flancs de la glbe fconde;
        Tranez partout le soc vainqueur.
Des sueurs du travail que votre front s'inonde,
        Le travail retrempe le coeur.
Transformez nos dserts. Que la ronce sauvage
        Fasse place  l'or du froment!
Laissez  vos enfants, pour premier hritage,
        L'exemple d'un grand dvoment.

Un son qui vient de loin vous trouble et vous enivre.
        Est-ce donc un concert si beau?
C'est la voix de l'airain, c'est la clameur du cuivre
        Qui montent comme d'un tombeau.
C'est le ptillement de la flamme qu'allume
        L'haleine des grands soufflets noirs,
C'est le coup des marteaux qui fait gmir l'enclume
        Comme le boeuf des abattoirs.

C'est le sourd grondement de l'immense fabrique
        O les engins chantent en choeur;
C'est comme le rveil d'un cauchemar lubrique
        Qui vous empoisonne le coeur.
Ah! combien plus sacrs sont les accents rustiques
        Qui font retentir nos hameaux!
Voix de nos gais enfants, chants des vierges pudiques,
        Soupirs du vent dans les rameaux!

Aimez,  Canadiens! le sol qui vous vit natre,
        Et qu'il ne soit jamais qu' vous.
Sur les bords trangers chacun est votre matre;
        Demeurez libres parmi nous.
Aimez votre village et les temples champtres,
        O Dieu vous parla tant de fois.
Aimez le cimetire o dorment les anctres,
        Sous l'humble gide de la croix.



                      Hommage

 Sa Trs Gracieuse Majest Victoria, reine
   d'Angleterre et impratrice des Indes.
     (50ime anniversaire de son rgne)

O Reine, comme au jour d'une splendeur suprme
O ton front virginal ceignit le diadme,
Tu vois, dans leurs transports, tes sujets  genoux.
Dans mille accents divers et sous toutes les zones,
L'hosanna retentit des fers jusques aux trnes.
Arabes belliqueux draps dans leurs burnous,
Noirs chasseurs du Birman aux brlantes paules,
Colons de l'Amrique et Rajahs de Nagpour,
Au levant, au ponant, au nord, jusques aux ples,
Tous ceux que tu conquis t'acclament en ce jour.

Dans la tombe sacre o toute aile se ploie,
Les vieux rois, tes aeux, semblent frmir de joie
A cet hommage ardent qui vient de toutes parts.
A ton nom l'oiseau chante en nos forts sauvages,
Notre fleuve gant roucoule  ses rivages,
Le vieux Qubec mu fait tonner ses remparts.
Et nous, fils oublis de l'immortelle France,
Nous les frres nouveaux de nos anciens vainqueurs,
Nous l'avons pour gide, il est notre esprance,
L'amour l'a burin dans le fond de nos coeurs.

A ce nom l'Orient, la terre des armes,
Agite de plaisir ses brillants cardamomes,
Les mhowas tout en fleurs et les santals si doux.
Allah, dit le croyant, c'est de toi qu'il mane.
Vichnou l'aime, rpond l'asctique Brahmane.
Et puis Delhi s'veille aux cris des fiers Hindous,
Et sur la place accourt la foule admiratrice.
On dirait ce beau jour o, sonnant les clairons,
Joyeuse, elle acclamait l'illustre impratrice
Dont le sceptre puissant fait courber tant de fronts.

Bni soit le Seigneur des longs jours qu'il t'accorde!
Depuis un demi-sicle, au vent de la discorde
Plus d'un trne superbe a croul: mais le tien,
Ferme comme le roc o resplendit le phare,
Pendant qu'ailleurs, hlas! la royaut s'effare,
Dans l'amour de ton peuple a trouv son soutien.
Ton sceptre est un rameau qui refleurit sans cesse.
Tous les peuples l'ont vu s'avancer triomphant.
On l'acclame avec joie, on le craint sans bassesse:
La lyre le clbre et le fer le dfend.

Sous ton noble drapeau la terre s'est couverte
Et de fleurs et de fruits. Devant lui la mer verte
A fait jaillir soudain de ses replis pais
Des continents nouveaux. Il se dploie, il passe,
Et comme le soleil, ce drapeau de l'espace,
Il ne saurait tomber. Dans une douce paix
Les penseurs,  son ombre, exaltent la science,
Les lettres et les arts prennent un vif essor,
L'usine est un coursier qui bout d'impatience,
Et le comptoir actif s'emplit de louis d'or.

Hosanna! que le ciel prolonge encor ton rgne!
Tu veux que l'on t'estime et non que l'on te craigne.
Reine, tu resplendis parmi les souverains,
Comme Vga la blanche au milieu des toiles.
L'avenir  mes yeux a dchir ses voiles;
Il raconte ta gloire en d'immortels refrains.
Mre heureuse, tes fils, comme une autre couronne,
Font rayonner ton front d'une sainte fiert.
De son nimbe ternel la gloire t'environne,
Car o ton pied descend germe la libert.

Grands sont les souverains qui restent toujours justes,
Et vers les malheureux penchent leurs fronts augustes!
Ils sont aims de tous, aims et bnis. Non,
Jamais d'un tratre fer la crainte ne les glace:
Entre eux et lui souvent la main de Dieu se place.
Leur nom, doux comme un luth, fort comme le canon,
Fait expirer la haine et natre la concorde.
Le mal ne trouve point chez eux l'impunit;
Ils usent du pouvoir avec misricorde;
Ils sont comme des dieux parmi l'humanit.

Tes vertus orneront les pages de l'histoire.
De leur sang gnreux, sur plus d'un territoire,
Tes soldats ont crit leurs superbes exploits.
Et tes hommes d'tat, tes conteurs, tes potes
Ont prdit tes grandeurs de leur voix de prophtes.
Toutes les nations vantent tes sages lois.
Que l'empire jamais, Reine, ne se divise!
Que tes sujets partout te montrent un coeur droit!
Car, fidle toujours  ta noble devise,
Tu servis bien ton Dieu, tu dfendis ton droit.



                         Eptre

                 L'HON. HONOR MERCIER,
                   Premier Ministre

Pour lui demander les cent acres de terre promis par son
gouvernement aux pres de douze enfants vivants.


J'ai douze enfants vivants, tous d'amour lgitime,
Et, s'il m'en faut encor pour avoir votre estime,
Et pour servir d'exemple  mes petits neveux,
Jusqu' Sainte-Anne,  pied, j'irai faire des voeux.
Je suis de race forte et de source fconde.
Chez nous,  quatre-vingts, on court encor le monde:
On a bon pied, bon oeil, et d'une ferme voix
On dit prs des berceaux les chansons d'autrefois.

Nous sommes ns aux champs o l'on boit l'air limpide,
O la vie est plus calme et la mort, moins avide.
Il fallut fuir, un jour, devant l'adversit;
Mes parents m'ont suivi dans la vieille cit.
De leurs quatorze enfants, trois sont au cimetire.
Les autres, moins presss, passent leur vie entire
A lutter pour se faire une place au soleil.

Donc, j'entends bien des cris, le matin, au rveil.
Je vois aussi, malgr la grippe et les nvroses,
Rire, sur l'oreiller, bien des figures roses,
Et je demande au ciel, qui sait tous mes soucis,
De combler ma maison, et puis... mes dficits.

Je songe  me tailler, ambitions humaines!
Dans quelque fort vierge, un de ces beaux domaines
Qu'en vain les cranciers cherchent d'un oeil hagard.
Oui, puisque mon pays montre un si grand gard
Pour les foyers bruyants ou le marmot fourmille,
Puisqu'il se joint au ciel, pour bnir la famille
O l'amour conjugal ddaigne de tricher,
Et qu'il lui donne un coin du sol  dfricher,
Oui, je me fais colon...
                          S'il vous plat, mes cent acres!

O bois mystrieux, j'aime vos senteurs acres!
Vous roulez sous les vents comme une mer qui bout,
Mais la tempte passe et vous restez debout.
Vous tes pleins de calme aussi... L'aile et la feuille
Glissent sans bruit autour du front qui se recueille.
Vos rameaux sont touffus, mais je vois,  travers,
La lumire tomber comme des deux ouverts.
Au pied de vos vieux troncs o s'accroche la mousse,
L'insecte vtu d'or babille et se trmousse;
Et baigns de soleil, sur vos al tiers sommets
Les sauvages oiseaux ne se taisent jamais.

Aurai-je mon ruisseau tapageur? Son murmure
M'endormirait peut-tre, alors que la ramure
Protgerait mon front comme une douce main.
Aurai-je un lac d'azur, o la fleur de carmin
Penchera, comme un coeur qui saigne, son calice?
Aurai-je une colline o l'oeil avec dlice,
Embrassera parfois tout mon bonheur d'un coup?
Aurai-je tout cela? C'est demander beaucoup;
Mais c'est l l'idal o mon me s'lance,
L'oasis o peut-tre, un jour, dans le silence,
Loin du monde insensible  mon dernier adieu,
J'irai mourir en paix, sous le regard de Dieu!



                        J'ai vu...

J'ai vu dans les vallons, au pied des monts superbes
Le ruisseau tapageur s'endormir murmurant;
J'ai vu dans les vallons couverts de fleurs et d'herbes,
La source qui dormait au pied des monts superbes
S'lancer de son lit comme un fougueux torrent.

J'ai vu le froment d'or sur la terre qui fume
De toute part tomber. Et puis, les lendemains,
J'ai vu le froment d'or au soleil qui s'allume
Se drouler au loin sur la terre qui fume,
Comme un tapis tiss par de divines mains.

J'ai vu plus d'un foyer,--serait-ce des chimres?
Muets comme le nid en nos hivers si longs,
J'ai vu plus d'un foyer, au chant des jeunes mres
Tressaillir tout  coup, serait-ce des chimres?
Et se peupler gament de petits anges blonds.

J'ai vu, dans les jours chauds, au gr de la tempte
Le navire affol courir vers le rcif;
J'ai vu, dans les jours chauds de ma jeunesse en fte,
Des vertus s'en aller au gr de la tempte,
Des coeurs se consumer au feu d'un oeil lascif.

J'ai vu dans le ciel bleu s'ouvrir, comme une voile,
Un nuage lger qu'empourprait le couchant;
J'ai vu, dans le ciel bleu que l'esprance toile,
Mon rve le plus doux s'ouvrir comme une voile
Quand celle que j'aimais souriait  mon chant.



                     Par droit chemin

Montcalm tait tomb sur ton fier promontoire,
Vieux Qubec. Il dormait dans son linceul de gloire.
Bien des soldats vaillants reposaient avec lui.
Sur notre sol aim le soleil avait lui,
Mais l'ombre, dsormais, recouvrait de son voile
Nos champs et nos foyers. Et la dernire toile,
Dont on cherchait encor les rayons incertains,--
L'esprance,--mourait au fond des cieux teints;
Et les Lys n'taient plus un glorieux trophe.
La France se taisait. Une trompeuse fe
Scellait de ses baisers la bouche de son roi.
Les chants d'amour tuaient les cris du dsarroi.
L'iniquit des grands perdait le grand royaume.
Nous tions revenus tour  tour sous le chaume.
Le vainqueur menaant s'attachait  nos pas;
Et nous fermions les yeux afin de ne voir pas
Son ombre redoutable obscurcir la fentre.
C'tait un temps de deuil, il faut le reconnatre:
Nous tions dlaisss des gens du vieux pays.
Cependant notre coeur ne les a point has.

Or, pendant que la guerre exerce son ravage,
A l'heure o tout s'croule, une femme sauvage
Sortie on ne sait d'o, d'une sombre beaut,
Dans la ville conquise erre de tout ct.
Comme un rameau de pin que la brise secoue,
Et comme un voile noir qui tombe ou se dnoue,
Sa chevelure flotte au vent, son sein bondit.
Elle chante. On dirait un sanglot. Elle dit:

--O ma verte fort!  ma fort profonde!
Ton silence est rompu, ton secret est trahi...
Il n'est plus de promesse o mon espoir se fonde,
O ma verte fort!  ma fort profonde!
Ah! par son souvenir mon coeur est envahi!...
Il me parlait d'un Dieu qui protge la femme,
Et met des anges bons sur ses troits chemins.
L'homme blanc m'a trompe, et sa parole infme
A pour jamais, hlas! troubl mes lendemains!...
O ma verte fort!  ma fort profonde!
Il n'est plus de promesse o mon espoir se fonde!

Connatre est-il un bien? Est-ce un bien que d'aimer?
Femme blanche, sais-tu comme moi la souffrance?...
Parler ainsi pourtant, n'est-ce pas blasphmer?
Connatre est-il un bien? Est-ce un bien que d'aimer?
Il me parlait d'un ciel qui s'appelle la France.
Ce ciel il le vendait pour quelques pices d'or.
Son coeur n'tait pas droit. Il souriait aux crimes.
Il suivait des sentiers tortueux, cet homme. Or,
Le mensonge est un flot qui creuse des abmes.
Connatre est-il un bien? Est-ce un bien que d'aimer?
Parler ainsi pourtant, n'est-ce pas blasphmer?

Bois, rendez-moi l'abri de vos rameaux sans nombre,
Vos chants, vos fleurs. Ce monde trange me fait peur.
Dans la ville des blancs je passe comme une ombre.
Bois, rendez-moi l'abri de vos rameaux sans nombre,
Je veux cacher ma honte au guerrier blanc trompeur.
La Robe Noire a mis sur mon front le baptme;
Dans mon coeur trop naf l'autre a mis le forfait.
Hier j'ignorais Dieu, mais j'ignorais de mme
La vertu qu'il commande et le vice qu'il hait.
Bois, prtez-moi l'abri de vos rameaux sans nombre..
Dans la ville des blancs je passe comme une ombre.

Cabane, lit de mousse, humble feu de fagot,
Mnes de mes aeux errant sous les grands arbres,
Pourquoi vous ai-je fuis?... Il se nommait Bigot!
Cabane, lit de mousse, humble feu de fagot,
Vous valiez bien des fois ses palais et ses marbres.
Il m'a perdue hier par des menteurs discours;
Il te perd aujourd'hui dans de funestes luttes,
O mon pays aim! Nos triomphes sont courts;
Pauvre Stadacon, pleurons, pleurons nos chutes!
Cabane, lit de mousse, humble feu de fagot,
Pourquoi vous ai-je fuis?... Il se nommait Bigot!--

Bigot, marchand d'honneur, parvenu dont l'empire
S'tendait sur la ville et sur les champs; vampire
Qui buvait notre sang et mangeait notre chair;
Fripon qui nous volait et nous revendait cher;
Bigot avait ht, par sa filouterie,
La honte de la France et de notre patrie.
Il tait le dernier, mais aussi le plus vil
De tous ces affams de plaisir, que l'exil
Ne punit pas assez. Il laissa des ruines.
On entrevoit encore,  travers les brumes
Qu'un vent mystrieux trane sur le pass,
Son galbe de flon aux fanges du foss.

Le temps fuit. Nous marchons, Messieurs, avec vitesse.
Ils sont bien loin dj ces jours pleins de tristesse,
O tous, nous semblions des trangers chez nous.
La France nous a vus, tout un peuple,  genoux,
Quand son vieux drapeau blanc, vaincu, plia son aile.
Une plainte a mont profonde, solennelle,
Des plaines d'Abraham o tombaient nos guerriers.
Les tratres de ces temps, et les aventuriers,
Les spadassins titrs et les hros de bouge,
Par la main du bourreau sont marqus du fer rouge.

Les mchants n'ont qu'un jour de gloire. Ils sont maudits.
Le palais de Bigot, comme un sale taudis
S'est croul l-bas. Au fond de ce repaire
Va se coucher le loup, va siffler la vipre.
L'hte n'a pas chang. La fille des Hurons
Dort son dernier sommeil aussi. Les bcherons
Ont ras la fort qui drobait sa cendre.
A son heure suprme a-t-elle vu descendre
Sur son lit de rameaux l'ange saint du pardon?

Et nous avons cent ans gmi dans l'abandon.
Ils sont loin ces jours pleins de douleur et de honte.
Pour instruire ses fils le pre les raconte,
Car l'exemple du mal porte parfois au bien.
Et depuis ce temps-l, vous dirai-je combien
Nous avons soutenu de combats? La conqute
A pes lourdement, hlas! sur notre tte;
Mais nous sommes debout. Nos droits nous sont rendus
Nous pouvons pardonner  qui nous a vendus,
Ainsi que pardonna Joseph le patriarche.
Vers la terre promise en silence l'on marche.
Traversant les dserts sous l'oeil de Jhova,
Notre peuple revient quand on croit qu'il s'en va.

C'tait le sang des preux qui coulaient dans nos veines,
Nous n'avons pas nourri des esprances vaines,
Le Dieu des nations nous a pris par la main.
Homme ou peuple est bni qui va par droit chemin.



                 Eptre  mon ami Sulte

Je dpose la plume et je me mets en grve,
Les ans que j'appelais ont emport mon rve;
C'est le rveil. Je vois le monde tel qu'il est:
goste d'abord, puis, ensuite, assez laid.
Il m'attriste, le monde, et pourtant il m'amuse.
Quel grouillement trange autour de moi! Ma muse
Y trouverait peut-tre un fort joli sujet,
Et mon esprit frondeur, peut-tre un nouveau jet.
Mais pourquoi? L'on se tait quand personne n'coute.
L'argent sonne plus fort que la lyre.
                                     Il m'en cote
De ne plus me bercer de mon rve divin.
Les sommets bleus sont beaux, mais l'ombre du ravin
Est douce au voyageur fatigu de la route.
L'approche de l'hiver met ma verve en droute;
Il neige sur ma tte, et je sens de l'effroi.
Devant le beau, devant le grand il reste froid
L'hte que l'on convie au festin littraire;
Mais je m'occupe peu d'un succs temporaire,
Et si ma vieille plume crit avec moi,
C'est pour les autres, _Ben_, tout autant que pour moi.

Plus l'crivain est nul, plus il fait de tapage;
Pour lui l'ide est vaine, il ne voit que la page;
Il bat la grosse caisse avec un bras lourdaud,
Et capte la faveur du pleutre et du badaud
La foule est ignorante; elle aime la fadaise,
Un bouffe, un arlequin la fait trpigner d'aise.
Toute tude l'ennuie, et le livre nouveau
Va souvent, ironie! envelopper le veau.

Un jour ou l'autre, Suite, il faut plier bagage.
Si c'tait aujourd'hui?... Tu vas rire, je gage,
Et dire que demain j'crirai tout autant.
Oui, si mes cranciers, pour de l'argent comptant,
Veulent prendre, demain, et mes vers et ma prose,
Afin que je m'achte une vieillesse rose.
Ils ne le feront pas. Ils diront, pour raison,
Que l'esprit sous nos cieux ne peut tenir maison.

Pour comble de malheur, le bien que j'ai pu faire,
Un Tartufe peut-tre, habile  contrefaire,
Et tirant de son sac un nouvel argument,
Viendra me le souffler au jour du jugement,
Et, si Dieu n'intervient, je perdrai la partie,
Il sera le grand prtre, et je serai l'hostie
Pendant l'ternit... Le mal, n'en parlons pas.
Tout de mme, il nous semble avoir bien des appts.
On s'adresse au Seigneur pour qu'il nous en dlivre,
Mais on craint qu'il entende. Il est si doux de suivre
Le flot qui nous balance et le sentier fleuri,
De baiser une lvre o l'amour a souri...
Halte-l!... Mes cheveux se couronnent de givre,
Il faut tre prudent.
                       Ferai-je encore un livre,
Pour courtiser la gloire ou braver le mpris?
Le livre est un parfum qui trouble les esprits.
Qu'un mot vous fasse rire, ou verser une larme,
C'est assez, le coeur bat et la raison dsarme.
Mon champ ne berce plus que de maigres pis,
Et mon paule est faible... Ou tant mieux, ou tant pis.

Le travail a chez nous de fidles disciples,
Et l'on sait applaudir  tes oeuvres multiples.
A ce coup d'encensoir de ton vieux compagnon,
Rougis, si tu le veux, derrire ton lorgnon;
Je fus enfant de choeur, et sais comme on encense.
On n'y met pas toujours une telle innocence,
Et souvent les parfums sont hlas! profans,
Ou l'encensoir, au vol, casse un illustre nez.

Mais si je n'cris plus, je regarde, je pense...
Est-il Vrai que tout mal ou tout bien se compense?
Je n'en crois rien. Et nul ne me montre, parfaits,
La peine de la faute ou le prix des bienfaits.
Je souffre... pas assez pour que l'orgueil se rende;
Je jouis... pas beaucoup pour une ardeur si grande.
Il me faut autre chose, il me faut autre lieu;
O donc est l'quilibre? o le juste milieu?
J'effleure  peine l'onde o la foule se baigne..
Je ris et j'ai des pleurs, je chante et mon coeur saigne...
La douleur est trop vraie et le bonheur, trop faux.
A commencer par moi tout est plein de dfauts.

Je partirai sans bruit, comme un roseau que brise
Le pied d'une alouette ou l'aile d'une brise.
Tous partiront de mme, et chacun  son tour.
Dpart mystrieux, trange, sans retour...

Nous nous rencontrerons dans les sphres clestes.
Nos corps seront au vent, nos esprits seront lestes;
Nous ne jugerons plus les choses de travers:
Nous boirons la lumire et chanterons des vers.



                   Si tu pouvais parler

                     Au Saint-Laurent

Si tu pouvais parler dans tes vaillantes courses,
O fleuve merveilleux!  fleuve vagabond!
Tu nous dirais pourquoi loin, bien loin de tes sources,
Tu vas enfin te perdre  l'ocan profond,
Comme ces blonds enfants qui laissent leur village
Avec un coeur naf et des voeux superflus,
Comme ces blonds enfants  l'me un peu volage,
Qui vont dans les cits d'o l'on ne revient plus.

Tu nous dirais pourquoi, sous une tide haleine,
        L'on voit frmir ton sein;
Pourquoi souvent aussi, comme une morne plaine,
        Tu t'aplanis soudain,
Et pourquoi, tour  tour, ta voix est humble ou fire
        Pourquoi tu dors parfois
Entre tes bords fleuris, dans ta couche de pierre,
        Comme un lac sous les bois;
Et pourquoi tu brandis ton panache d'cume,
        Torrent imptueux,
Comme un coursier secoue une aigrette de plume
        Sur son front fastueux.

Si tu pouvais parler, tu nous dirais peut-tre
Que ces vagues rumeurs, ces soupirs, ces sanglots
Qu'on entend tour  tour et s'teindre et renatre,
Sont la voix des noys que tourmentent tes flots;
Tu nous dirais combien de longues chevelures,
Aux baisers de l'amour promises autrefois,
Se tranent maintenant sur tes glaises impures,
Ou se collent sans bruit  tes glauques parois.

Combien d'infortuns, jeunes, vieux, hommes, femmes,
        Par le trpas surpris,
Sur les cailloux gluants, aux caprices des lames,
        Tranent leurs corps meurtris!
Combien de fiancs, dans leurs habits de fte,
        Au jour de leur bonheur,
Pour orchestres ont eu la foudre et la tempte,
        Et la vague en fureur
Pour couche nuptiale! Et combien, sur les berges,
        Les reptiles rampants
Souillent, de leurs baisers, le sein bleui des vierges
        Et le front des enfants!

Si tu pouvais parler, tu me dirais,  fleuve!
Les joyeuses chansons des filles du hameau
Qui s'en vont, chaque soir, dans leur parure neuve,
Qui chaque soir s'en vont, dans un lger bateau,
Promener leur amour sur tes vagues discrtes,
Au souffle du zphyr, au bruit des avirons,
Pendant que dans le ciel, comme l'oeil des coquettes
La lune verse au loin ses perfides rayons.

Tu me dirais la paix de ces humbles chaumires
        Dont les pignons blanchis
Sont, comme les donjons aux toitures altires,
        Par tes eaux rflchis;
Les chants et les clameurs des cits orgueilleuses
        Qui brillent sur tes bords
Comme, sur un cou blanc, des pierres prcieuses;
        Les sublimes accords
Des oiseaux runis sous les pais feuillages
        Des saules et des pins;
Tous ces bruits, ces baisers, ces rires, ces ramages.
        Des soirs et des matins.

Si tu pouvais parler, tu nous dirais encore
Combien de malheureux, lasss du poids du jour,
Sont alls demander  ton onde sonore
Un repos incertain. mes sans noble amour,
Esprits vains et sans foi, coeurs malades ou lches,
Qui ne purent porter leur fardeau jusqu'au bout,
Trouvrent plus ais d'abandonner leurs tches
Que de lutter toujours et de mourir debout.

Quand tes flots d'meraude, au pied de nos collines,
        Se reposent sans bruit,
Parmi les verts roseaux, les nymphes, les ondines,
        Dansent toute la nuit.
Du haut du ciel serein les pensives toiles
        Te regardent dormir.
Et, le long de leurs mts, en vain les blanches voiles
        S'efforcent de frmir;
Un sentiment d'amour s'empare de nos mes,
        L'univers est plus beau,
On voudrait s'lancer sur des ailes de flammes
        Vers un monde nouveau.

Et le barde, rveur, reprend sa douce lyre
Pour te chanter encor en ton douteux repos.
Il voudrait, l'insens, que son me en dlire
Put tre calme un jour comme le sont tes flots.
A-t-il donc oubli que ce calme limpide
N'est qu'un masque charmant qui cache ta fureur,
Et que sous les replis de ton voile perfide
Se cache incessamment tout un monde d'horreur?



                        Folle

N'allez pas la troubler. Laissez-lui l'esprance.
Elle cherche toujours, et sa persvrance
A quelque chose, hlas! qui fait mal. Dsormais
Elle va rester seule  pleurer; et jamais
L'tre aim qu'elle appelle en se penchant sur l'onde,
Ne viendra dans ses mains poser sa tte blonde.

                        * * *

Henri, le fils de Paul, notre premier voisin,
Venait de prendre femme. Il tait mon cousin;
Il tait mon ami, mon compagnon d'enfance.
Avec ses rudes poings il prenait ma dfense,
Quand j'essuyais les coups d'un garnement mauvais.
Les autres avaient peur de lui. Je le savais,
Et cela me donnait une audace superbe.
Nous tions des enfants, des citoyens en herbe,
Qui trouvaient tous les lots sagement repartis.

Donc, Henri, mon cousin, l'un des meilleurs partis
De nos champs, o l'amour est toute la fortune,
Henri me dit:
             Enfin, je crois l'heure opportune
D'amener une femme  mon humble foyer.

Je ne rpondis rien, peur de me fourvoyer.
Le temps ne m'avait pas apport la science,
Et ces mystres-l troublaient ma conscience.

Je vis bientt aprs arriver le bonheur...
Le bonheur du cousin. J'tais garon d'honneur;
Je marchais le premier parmi tous les convives.
Le soleil du matin jetait des lueurs vives;
Il jetait des lueurs de jeunesse et d'amour.
Le matin de la vie et le matin du jour,
Comme ils sont beaux tous deux!...
                            Nous entrons dans l'glise.
Le prtre est l, debout, en aube. Il faut qu'il lise
Aux nouveaux maris leur sublime devoir.
Ils ne faiblissent pas... Oh! l'amour, quel pouvoir!...
Ils revinrent, bnis comme des patriarches,
Dans leur postrit.
                      Les jeunes font des marches?

Sur les chemins poudreux, qui semblent des rubans
Perdus dans les bls mrs. Les autres sur des bancs
Vont s'asseoir pour causer ou chanter.
                                      Or, le fleuve
Coulait tout prs, immense. Une pirogue neuve
Ancre  quelques pas, sur le flot vert mouvant,
Se berait comme un cygne aux longs baisers du vent.
Vers le soir, aux premiers rythmes gais de la danse,
Une troupe d'enfants joyeux et sans prudence
Monta dans la pirogue. Il tait un danger:
Le flot montant roulait, puis venait s'effranger
Sur le sable mobile avec un long murmure.

Je regardais le fleuve  travers la ramure.
Je vois le frle esquif tout  coup chavirer...
Je pousse un cri, m'lance, afin de retirer
De l'humide tombeau ces pauvres petits anges.
D'autres suivent mes pas... Maintes plaintes tranges
Remplacent aussitt les clats du plaisir.
Ces petits imprudents, nous pouvons les saisir
Dans le flot qui les navre, et les rendre  leurs mres.

Nous revenions heureux, et les larmes amres
Se cachaient maintenant sous un calme souris.
Les marmots tout tremps paraissaient ahuris.
Leurs pas taient peu srs et leurs regards timides,
Mais les baisers pleuvaient sur leurs ttes humides.
Alors du champ voisin un cri s'est lev;
C'est la veuve Rousseau:
                        --Mon gars est-il sauv?
Mon cher petit Maurice!... Est-il sauv, dit-elle?...
Sa voix tremble. Elle prouve une angoisse mortelle.
Personne ne rpond.
                    Elle clate en sanglots
Et court, tout affole, en regardant les flots.

Comme un flocon d'cume,  scne ineffaable!
La vague apporte alors le petit sur le sable...
Depuis, la pauvre mre a perdu la raison.
Regardez, la voici qui sort de sa maison...
N'allez pas la troubler, Laissez-lui l'esprance.
Elle cherche toujours, et sa persvrance
A quelque chose, hlas! qui fait mal. Dsormais
Elle va rester seule  pleurer, et jamais
L'tre aim qu'elle appelle en se penchant sur l'onde,
Ne viendra dans ses mains poser sa tte blonde!



               Au petit oiseau voyageur

         SUR MER, A BORD DU "CHTEAU LOVILLE"

Petit oiseau, ferme ton aile,
Repose ton vol fatigu.
Vers la vieille France si belle,
Comme nous vas-tu d'un coeur gai?
Dans nos prs verts ou nos bois sombres,
Laisses-tu de tendres amours?
Sous le soleil ou dans les ombres,
Petit oiseau, chantons toujours.

Cherches-tu, mon sauvage artiste,
D'autres refrains et d'autres bois?
Fuis-tu quelque souvenir triste
Comme fait l'homme quelquefois?
Peut-tre, cherchant la pture,
Loin du nid tu t'es gar...
On croirait lire une torture
Dans ton petit oeil plor.

Vas-tu, sur ces rives que j'aime,
Redire les chants de chez nous?
Vas-tu voir si l'oiseau lui-mme
Nous garde un souvenir bien doux?
En jetant ta note touchante
Au soleil de la libert,
Dis que chez nous mainte voix chante
La belle France avec fiert.

Dans le calme, dans les temptes,
Chantent pour tromper les ennuis,
Voltige au-dessus de nos ttes,
Comme le doux songe des nuits...
Quand nous reviendrons de la France,
Sur notre superbe vaisseau,
Vers ton nid, tout plein d'esprance,
Reviendras-tu, petit oiseau?



          Les derniers seront les premiers

C'est le nouvel lu, faites grands les passages!
crasez-nous, coursiers; qu'importe? Ici les sages
Sont les heureux mortels qui vont, galonns d'or,
De la boue au soleil, en un superbe essor!
Les sages, ce sont ceux dont l'orgueil nous crase!
Ceux que l'amour du lucre ou des grandeurs embrase!
Ceux qui, pour s'agrandir, nous mettent sous les pieds!
Qui savent faire rendre aux antiques trpieds
D'iniques jugements ou de douteux oracles!
Qui commandent au ciel de complaisants miracles!...
Passez! courez! volez, attelages fougueux!
Qu'importe? crasez-nous, nous qui sommes des gueux!

Ainsi vocifrait, au milieu de la foule,
Un homme  l'air sinistre et dur. Comme la houle,
Ou comme les pis que balance le vent,
Les ttes, pour le voir, se penchaient en avant.

Un vieillard tait l: front chauve, barbe blanche
Tombant sur sa poitrine en brillante avalanche,
Comme ferait la neige, et, plein d'amnit
Son oeil calme semblait sonder l'ternit.
Il s'approcha de moi.
                     --Cet homme qui blasphme,
C'est le fils d'un maudit, c'est un maudit lui-mme,
Un maudit en vertu des lois d'hrdit,
Me dit-il.
           J'coutais avec avidit.
Il comprit mon dsir d'en savoir davantage.

--La maldiction, c'est un triste hritage,
Reprit-il en branlant la tte; mais celui
Sur qui Dieu fait pleuvoir sa rose aujourd'hui,
S'lvera demain comme s'lve un arbre;
Sa gloire durera plus longtemps que le marbre,
Car dans ses fils bnis il revivra cent fois.

                        * * *

--C'tait, ajouta-t-il, en l'an mil huit cent trois.
Le printemps renouait les grappes du feuillage;
Partout courait la sve, et, comme le sillage?
Qui dcoupe le front des ocans pourprs,
Le labour tout fumant ridait le front des prs.
Les oiseaux festoyaient dans la fort profonde.
Comme une frache onde, aux jardins et sur l'onde,
Pleuvait aussi leur chant.
                           Ses souliers  la main,
Un pauvre enfant venait sur le bord du chemin.
Il souriait aux rieurs qui rayonnaient dans l'herbe,
A l'oiseau qui chantait sur la cime superbe,
Au ciel plein de clarts, au monde radieux.
Pourtant, son coeur saignait, et souvent de ses yeux
Des pleurs coulaient brlants qui noyaient son sourire.
Mais il allait toujours, comme s'il eut vu luire
Sur la route inconnue une toile du ciel.

Il venait de quitter le foyer paternel
Avec sa paix divine et ses chastes ivresses;
Le foyer que peuplaient les plus douces tendresses,
O son front d'ange avait reu tant de baisers.
Il allait, ignorant le monde et ses dangers,
Il allait dsormais, cherchant une demeure,
Vivre de son travail, pour faire un peu meilleure,
A la table modeste, une part  chacun.
Et les fleurs lui versaient leur suave parfum;
Les ruisseaux, en courant  travers les prairies,
Les bois qui dployaient leurs vertes draperies,
Comme pour adoucir l'excs de ses chagrins,
Chantaient, de toute part, d'harmonieux refrains.

Il s'assit, fatigu, sur une large pierre,
Essuya de sa main son humide paupire,
Et plongea son regard jusques  l'horizon,
Comme s'il eut encor cherch l'humble maison
O, douze hivers plus tt, le ciel l'avait fait natre.

Or, pendant qu'il songeait, essayant de connatre
Ce qu'en ses splendeurs lui cachait l'avenir,
Il vit un beau vieillard sur la route venir.
Et ce vieillard pleurait.
                          Voir pleurer la vieillesse,
Cela surprend l'enfant et confond sa sagesse.
Dans son me nave, il croit qu'en ses vieux ans
L'homme plane au-dessus de tous les maux cuisants
Qui, ds les premiers jours, troublent son existence.
S'il savait des douleurs l'extrme persistance,
Il voudrait voir sa tombe auprs de son berceau!
Et le vieillard tenait, runis en faisceau,
Quelques rameaux de houx tout hrisss d'pines.
Courb sur un bton taill dans les racines,
Il venait  pas lents sur les chemins fleuris,
Et paraissait prier. Alors, un peu surpris
A l'aspect de cet homme aussi blanc que la neige,
Le jeune adolescent se leva de son sige,
Un dur sige de pierre, au bord du long sentier,
Et puis se dcouvrit, enlevant tout entier
De son front soucieux son frais chapeau de paille.

Le vieillard s'arrta. Prs du petit, sa taille
Semblait celle du chne  ct de l'ormeau.

--Quel est, demanda-t-il, le plus proche hameau?

--Du ct d'o je viens, pre, c'est Saint-Eustache.
Mais on ne le voit point, la distance le cache.

En rpondant ainsi, le jeune voyageur
Regardait sur la route avec un air songeur.

--J'ai faim, reprit le vieux, ma force m'abandonne.

--J'ai du pain, dit l'enfant, prenez, je vous le donne;
Je vais en gagner d'autre en la grande cit...

Ah! je laisse pourtant avec perplexit,
Pour aller vivre ailleurs, la table de mon pre.

Le vieillard prit le pain.
                         --Ta charit tempre
Le chagrin qu'un mchant m'a tout  l'heure fait,
Et le Seigneur, mon fils, te rendra ce bienfait.

                          * * *

Or, pendant qu'il parlait du riche sans entrailles,
Un chasseur jeune et beau s'lana des broussailles,
Et, passant devant lui, fit, par un geste vil,
De sa bouche tomber le pain.
                            --Maudit soit-il,
Cria le mendiant, celui-l qui se moque
Des pauvres et des vieux! Ah! le ciel que j'invoque
De sa lche action saura bien me venger!

--C'est lui, dit-il encore  l'enfant tranger,
Qui tantt, refusant de mettre une humble obole
Dans ma main qui s'ouvrait, cynique, me dit: Vole,
C'est votre usage  tous, mendiants paresseux.

Je n'ai plus de vigueur dans mes poignets osseux,
Mais j'ai du coeur encor: je lui crache  la face.
Alors, d'un bras cruel il me fouette sur place,
Avec ses mains d'abord, puis ces branches de houx
Que j'emporte avec moi pour nourrir mon courroux.

Et le chasseur riait d'une faon grossire.
Mais l'enfant ramassa le pain dans la poussire,
Et, l'ayant essuy, le rendit au vieillard.

Comme un phare s'allume et perce le brouillard,
De l'avenir le pauvre alors pera le voile:

--Va, mon enfant, dit-il, une brillante toile,
Pour clairer tes pas, luit dans l'obscurit.
Va, tu seras bni dans ta postrit!

Puis, prenant son bton pour soutenir sa marche,
Il s'loigna, semblable au sacr patriarche
Qu'on voyait traverser les sicles d'autrefois.

                            * * *

Depuis ces jours lointains que rappelle ma voix,
Bien des fois le printemps s'est par de verdure,
Bien des fois aux rameaux fltris par la froidure
La neige a suspendu ses clatants lambeaux;
Les cloches, bien des fois, sur de sombres tombeaux
Ont fait dans leur piti, pleuvoir de longues plaintes,
Et bien des fois aussi, les mmes cloches saintes
Sur des berceaux joyeux ont chant le bonheur,
Depuis ces jours lointains que rappelle mon coeur.

Et l'enfant a grandi. Sur la terre sa course
Fut semblable au ruisseau qui sort d'une humble source,
Et devient un grand fleuve aux bords ensoleills.
Et l'enfant a vieilli. Pareil  l'or des bls
Qui couronne les champs dans les jours de l'automne,
La vertu sur son front a plac sa couronne.
Il n'est plus; il est mort; mais, glorieux destin!
Comme le soleil sort des lueurs du matin,
Et verse sa lumire  torrents sur le monde,
Un fils est n de lui dont la gloire fconde
Inonde son spulcre!
                     Et ce fils, le voil!
C'est le nouvel lu! c'est lui qui passe l!
C'est lui qu'avec transport un peuple honnte acclame,
Ds qu'il parat, l'intrigue a peur et rompt sa trame.
C'est le nouvel lu, le premier d'entre nous;
Il sait conduire un peuple et prier  genoux!
Et ce gueux en haillons, et ce fripon trange
Qui l'insulte l-bas, et lui jette la fange,
Ce monstre-l, dont l'me est pleine de noirceur,
C'est le fils dprav du jeune et beau chasseur,
Du chasseur jeune et beau qui fut inexorable,
Et que maudit un jour le vieillard vnrable!
Les premiers, sachez-le, deviendront les derniers,
Et les derniers seront, dit Jsus, les premiers.

Aprs qu'il eut cit cette sainte parole,
Le vieillard disparut, comme un oiseau s'envole...
Dans l'air... je ne sais o.
                             Je le crois et je le dis,
C'tait assurment le vieillard de jadis.



        A une jeune amie

Sur les prs gris, les ples chaumes,
L'hiver tend ses voiles blancs,
Les fleurs et les plantes, sans baumes,
Ont inclin leurs fronts tremblants.

Des rameaux, des flocons de mousse
Tombent des arbres souffreteux;
Ils s'en vont o le vent les pousse,
Et nulle trace reste d'eux.

Un souffle a dpouill mes branches,
Et mon feuillage est dispers...
Vieillard, o sont donc les revanches
Et les rves qui t'ont berc?

Je me penche dans l'amertume,
Mon printemps ne peut revenir...
C'est l'hiver que rien ne parfume,
Rien, si ce n'est le souvenir!

Parfois, dans les reflets des ondes
Un nuage met un point noir;
Le soleil met des gerbes blondes,
Parfois, dans les ombres du soir.

Mais pourquoi devenir morose,
Des jours heureux souvent ont lui,
Et l'amiti met un point rose
Dans le voile noir de l'ennui?



                A une jeune femme

Souriez, jeune femme, aux floraisons de l'ge;
Laissez vos yeux s'emplir de l'clat du ciel bleu;
Les nuages ross n'enfantent point l'orage,
Et tout espoir est doux, mme s'il dure peu.

Quand, triste, le vieillard sent dfaillir son me,
Il cherche encor le ciel qui rayonnait sur lui,
Il s'en va remuer, dans le foyer sans flamme,
La cendre o tant de fois une tincelle a lui.

Mais la jeunesse avide aux branches dflores
Voudra cueillir toujours des fruits de pourpre et d'or,
Qu'importe la dfense aux lvres altres?
La gourmandise d've est chose douce encor.

Et moi, dans mon regret de la fleur printanire
Qui venait parfumer mon jardin et mon coeur,
Je ferais la folie, en tout cas la dernire,
De donner le fruit mr pour retrouver la fleur.

Souriez, jeune femme, aux floraisons de l'ge;
Laissez vos yeux s'emplir de l'clat du ciel bleu;
Les nuages roses n'enfantent point l'orage,
Et tout espoir est doux, mme s'il dure peu.



                      La dbcle

               DANS LES LES DE SOREL
          (Souvenirs du printemps de 1865)

--Joyeux avril, salut! Ta brise enfin murmure.
Se plait-elle  jouer dans la chauve ramure?
Va-t-elle enfler ma voile et bercer mon esquif?
Va-t-elle rider l'eau du ruisseau fugitif?
Secouer des grands pins la sombre chevelure?
Rendre au printemps tardif sa glorieuse allure?

Avril, sche les fronts mouills par le travail,
Mais qu'un soleil plus chaud puisse fondre l'mail
Dont l'hiver enveloppe et les champs et le fleuve!
Qu'il redonne aux prs nus une parure neuve!
Qu'il ramne l'amour et l'oiseau sous nos cieux!
Qu'il rende  nos forts leurs chants mlodieux!
Et qu'il verse aux rameaux une sve abondante,
Aux coeurs des jeunes gens, une tendresse ardente!

Avril, avril, ton souffle est plein de volupt.
Tes matins et tes soirs, mois toujours enchant,
veillent l'harmonie, pandent la lumire.
Avril, tu viens enfin gayer la chaumire
Dont la bise d'hiver a glac le foyer.
Avril, c'est toi qui fais, sous ton souffle, ondoyer
Les flots du Saint-Laurent redevenus dociles,
Quand tes feux ont fondu leurs cristaux immobiles.

Hte-toi, mois d'amour, que je cueille une fleur,
La premire des bois, la plus frache en couleur,
Pour orner les cheveux de ma tendre Henriette!
Hte-toi, que je berce en ma barque discrte
Sur les vagues d'azur du fleuve paresseux,
Celle qu'ont fait rougir mes pudiques aveux!

                          * * *

Ainsi chantait, un jour, d'une voix douce et fire,
Sous les bois sans ombrage, au bord du lac Saint-Pierre,
Un fils du Saint-Laurent, un barde jeune et bon,
Dou du plus fatal, mais du plus noble don.

Et, pendant qu'il chantait, son oeil mlancolique
Suivait, dans le lointain, une scne magique:
C'tait le fleuve aim qui, las d'tre captif,
S'agitait tout  coup comme un coursier rtif,
Secouait le fardeau de ses glaces massives,
En clats scintillants les poussait vers ses rives,
Et les broyait ensemble avec autant de bruit
Qu'en fait,  son rveil, un volcan dans la nuit.

Les paysans heureux, pour mieux voir le spectacle
Qu'offrait, ce printemps-l, la tardive dbcle,
Jusques au bord des eaux venaient de toute part;
Leurs joyeuses clameurs saluaient le dpart
De ces bancs de cristal, dont l'attitude altire
Avait voulu braver la saison printanire.

On voyait de partout accourir des enfants
Qui poussaient vers le ciel mille cris triomphants;
Les cheveux enchans par de frles rsilles,
On voyait accourir l'essaim des jeunes filles,
En mantelets d'indienne, en modestes jupons.
Leurs bouches prodiguaient des sourires fripons,
Leurs voix semaient dans l'air des notes argentines.
Elles semblaient ainsi de joyeuses ondines
Que le printemps rendait  leurs limpides eaux,
Et qui cherchaient leur grotte au milieu des roseaux.

Quelle est cette mignonne  l'air humble, candide,
Qui laisse sa compagne et va, d'un pas timide,
S'asseoir sur le vieux tronc d'un orme renvers?
De quel touchant espoir son coeur est-il berc?
Quelle peine nouvelle, ou quelle inquitude
Lui font, quand tout est gai, chercher la solitude?
La joie ou la douleur n'aiment gure le bruit.
Son regard, attach sur la glace qui fuit,
De temps en temps se lve et se porte  la rive,
Plein d'un trouble charmant et d'une ardeur craintive.

Quel est l'objet aim dont le charme puissant
Peut enchaner ainsi ce regard ravissant?
Est-ce donc toi, Damas,  rustique pote?
Et, celle qui t'attend, est-ce ton Henriette?
Oh! tu presses le pas; et, le front radieux,
Tu diriges bientt ta course vers les lieux
O la douce fillette a choisi son refuge.
En te voyant venir, laissant tout subterfuge,
Elle a baiss son front o montait la rougeur,
Baiss ses longs cils d'or et son grand oeil songeur.

Pendant que jusqu'au loin,  la merci des ondes,
S'agitent sourdement les glaces vagabondes;
Pendant que sur les bords les timides chos
Disent les chants des bois et la plainte des flots,
Comme deux jeunes fleurs panchent leurs dictames,
Henriette et Damas vont pancher leurs mes.
Ils disent, en riant, leurs soins un peu jaloux,
changent de nouveau les serments les plus doux,
Et se sentent plus forts pour l'heure de l'preuve.
Les parfums de la brise et l'aspect du grand fleuve,
L puret des airs, les murmures, les chants,
Les rayons du soleil qui dorment sur les champs,
Les bruits qui tout  coup succdent au silence,
Cette trange vigueur et cette effervescence
Qui circulent partout, venant tout ranimer,
Redoublent dans leurs coeurs la puissance d'aimer.

Et la terre  leurs yeux parat bien rtrcie.
Ils n'auront pas assez, pour s'aimer, de la vie.
Ils sentent quelque chose, au fond de tant d'amour,
Que ne peut leur donner le terrestre sjour.
Leurs regards confondus se remplissent de larmes.
Ils sont heureux pourtant. Ces mois ont des charmes.
De leurs coeurs oppresss montent de longs soupirs.
Hlas! pourquoi faut-il qu'au milieu des plaisirs
Il se glisse souvent une pense amre?
Est-ce pour avertir que tout est phmre?
Que rien ne doit combler nos dsirs persistants?
Que tout passe bien vite, et nous en mme temps?

--Henriette, disait le sensible pote,
Ton amour est ma vie, et pourtant je regrette
De t'avoir, imprudent, inspir de doux feux.
Je regrette le jour o mes chastes aveux
Ont rveill ton coeur et fait rougir ta joue.
Je t'aime comme alors, et plus, je te l'avoue;
Mais que sert de s'aimer si l'on ne peut s'unir,
Si le prtre de Dieu ne doit pas nous bnir?...
Je suis bien pauvre, hlas! et mon coeur dsespre
De te voir volontiers partager ma misre.
Mon luth,  mon amie! est mon unique bien.
Le monde aime mes chants, mais ne me donne rien.
Je ne ramperais pas d'ailleurs, devant un trne;
Je ne chanterais point pour une vile aumne;
Et j'aime mieux rester  jamais indigent,
Que de vendre ma lyre une pice d'argent.

--Par quel chagrin, Damas, ton me est-elle treinte?
Pourquoi ces mots amers? Fais taire cette crainte.
Partager ton destin, tre pauvre avec toi,
N'est-ce pas,  Damas! mon seul dsir  moi?

L'or n'apporte souvent qu'un bonheur bien futile;
L'amour et la vertu le donnent moins fragile.

--Mais pourrai-je chanter si je te vois souffrir?
Mes accords dsols devront bientt mourir.
--Oh! j'unirais ma voix  ton accent suprme,
Les pleurs mmes sont doux,  Damas! quand on s'aime!

--Qui parle par ta bouche,  charme de mon coeur?
De tous mes vains discours ton amour est vainqueur.
Je craignais de trouver ton me rsigne...
Et par un autre amour peut-tre enfin gagne.

--Tu me blesses, Damas, par ce cruel soupon...
Tribul est riche... Est-il un honnte garon?

--Pardonne  ton ami, ma sensible Henriette,
Tu m'aimes, je le sais, d'une amiti parfaite...
Mais regarde, l-bas, cet norme rempart
Que forment les glaons emports au hasard.
On dirait qu'un gant les entasse avec rage,
Pour dtourner le fleuve, et noyer son rivage.
Quels bruits! quelles clameurs! quels longs mugissements!

--Quels chocs et quels clats! Quels vifs scintillements
Le soleil fait pleuvoir de ces informes glaces!
Comme on voit se dresser leurs immenses surfaces!

--Et le fleuve profond s'arrte pouvant...
Qu'est devenu soudain son aspect tant vant?

Son flot sombre et grondeur jusqu' nos pieds s'avance.
Il couvre le rivage!... Il se hte... Il s'lance!...
Adieu, mon Henriette, adieu! Pardonne-moi:
Je vais joindre ma mre, et calmer son effroi.

                         * * *

Fleuve, ne souille pas nos riches tapis d'herbe...
N'as-tu donc plus assez, pour ton onde superbe,
Du lit que Dieu lui-mme a voulu te creuser?
Pourquoi, fleuve orgueilleux, sur ton rivage oser
Jeter, comme un linceul, l'cume de ton me?
Es-tu donc, aussi toi, pris du dsir infme
D'agrandir ton royaume en volant tes voisins?
Depuis quand ces verts prs et ces riants jardins,
Sont-ils donc devenus comme une urne profonde,
O peut insolemment aller dormir ton onde?
Pourquoi ta voix grossie a-t-elle tant d'horreur,
Et pourquoi ton aspect rpand-il la terreur?

Cet air de paix profonde et d'allgresse pure
Qu'on voyait rayonner sur la brune figure
De tous les paysans runis prs des eaux,
S'effaa tout  coup, au penser des flaux
Que pouvait apporter la vague dchane.
La gat s'teignit. Et, l'me consterne,
Ils quittrent en foule, et prcipitamment,
Le rivage o montait le terrible lment.

Henriette s'arrache aux douceurs de son rve.
Elle voit que tout fuit. Honteuse, elle se lve
Et tourne promptement ses pas vers la maison.
Mais voici que soudain,  travers un buisson
Qui semblait un rideau dchir par les ormes,
S'avance effrontment un gars aux rudes formes,
Et dont l'oeil dilat flambe d'un feu jaloux.
Il lui jette ces mots:
                        Il n'est plus avec vous?
Eh bien, tant mieux pour lui. J'aime et je suis tenace.

Elle lui rpliqua:
                   Mais le ciel vous menace...
Regardez donc l-bas, Tribul, et laissez-moi.
Et rapide elle fuit toute ple d'effroi.

                            * * *

Quel spectacle inou! quel dsordre! quel trouble!
L'on s'agite partout. Le tumulte redouble.
De nombreux paysans, mus, pouvants,
En implorant le ciel, errent de tous cts.

Les uns laissent dj leur maison peu solide,
Emportant avec eux, dans leur fuite rapide,
Tous les objets divers qu'ils ont d'abord trouvs;
Ils cherchent un refuge aux lieux plus levs.
Les autres, moins craintifs,  cette heure suprme,
Attendent leur destin dans leur demeure mme.
La mansarde leur offre un gte bien troit.
Ils n'en pourront bientt sortir que par le toit;
Mais, plutt que de fuir, ils en font leur asile.

On sort de leur table, et l'on monte,  la file,
Par des chemins nouveaux, sur le fenil troit,
Gnisses et brebis. Et la terreur s'accrot...
On entend le cheval qui hennit et pitine,
Et le boeuf paresseux qui beugle et se mutine.
Les coqs battent de l'aile et chantent follement;
Les chiens, flairant le sol, hurlent sinistrement;
La jeune fille en pleurs jette une plainte amre,
Et l'enfant tonn, se cramponne  sa mre.

Oh! spectacle navrant! Les banquises, l-bas,
S'accumulent toujours avec un sourd fracas.
Et le fleuve gonfl, sur ses rives fcondes,
Implacable, rejette avec fureur ses ondes.

Les champs sont engloutis sous des torrents nouveaux.
Les arbres sans feuillage, levant leurs rameaux
Au-dessus de ce lac au flot rapide et sombre,
Ressemblent au vaisseau qui perd sa voile et sombre.
Comme aprs un naufrage, tendus sur les mers,
Flottent au gr des vents mille dbris divers,
Ainsi flottent partout, dans l'immense prairie,
Mille objets emports par le fleuve en furie.
Et le soleil rpand, comme en signe d'adieu,
Sur ce tableau lugubre un long sillon de feu.

                          * * *

Quel calme, tout  coup rgne dans la nature!
L'oiseau ne chante plus. Nul sanglot, nul murmure...
Au loin les bancs de glace, immobiles, presss,
Semblent d'immenses rocs l'un sur l'autre entasss.
Les eaux ne montent plus; le fleuve se repose.
Est-il donc effray des souffrances qu'il cause?
O se repose-t-il, dans un tratre sommeil,
Pour lutter de nouveau, plus terrible, au rveil?

Dans les prs, au-dessus ce ces vagues tranges,
On ne voit s'lever que les combles des granges
O blent des moutons, o beuglent des taureaux,
Que les fates pels des pommiers, des bouleaux,
Et que les gais pignons des maisonnettes blanches.
Des canots lgants ou des radeaux de planches
Aux fentres des toits demeurent amarrs:
C'est le dernier asile o viendront, plors,
Les pauvres paysans chasss de leur demeure.
Et, sur la nappe humide on voit fuir,  toute heure,
Au bruit de l'aviron qui plonge dans les flots,
D'une maison  l'autre, un de ces longs canots.

Mais quelle est donc, l-bas, cette fire nacelle?
L'eau comme en diamants de la pale ruisselle.
Quel est ce couple heureux qui se parle d'amour,
Sur l'lment perfide, et sous les feux du jour?
C'est le barde rustique et la tendre Henriette.
Aimez-vous! Aimez-vous! Nulle voix indiscrte
Au vent ne jettera vos propos amoureux.
En face du malheur, enfants, soyez heureux!
L'amour est plus puissant, entour de ruines.
La souffrance et l'amour font les mes divines.
Aimez-vous! Aimez-vous! Le bonheur trop souvent,
Est infidle, hlas! comme le flot mouvant.

                         * * *

O soleil paresseux, tu caches ta lumire,
Et tu n'as pas fini ta course journalire!
Vas-tu donc te coucher comme un vieux plerin
Qui ne peut, sans dormir, achever son chemin?
Pourquoi ce voile noir qui va couvrir ta face?
Cet clat qui languit? ce rayon qui s'efface?
Pourquoi ton front brillant s'est-il donc obscurci,
Et ton orbe orgueilleux, tout  coup rtrci?
Nagure, en descendant par del les montagnes,
Tu souriais encore  nos fraches campagnes;
Tu ranimais nos bois par ta douce chaleur;
Tu rendais  nos prs l'arme et la couleur.

O soleil oublieux, la terre est belle encore
Quand ton joyeux reflet l'illumine et la dore!
O soleil, tu n'es pas cr pour le sommeil.
Laisse-nous de longs jours sous ton regard vermeil.
Chasse loin, devant toi, cette nue au flanc sombre
Qui monte  l'horizon comme un spectre dans l'ombre!
Et toi ne souffle pas, frache brise du soir.
Si les flots  ta voix venaient  s'mouvoir,
Si ton souffle agitait cette nappe mouvante,
Ce lac qui se fait mer... le penser m'pouvante...
Quels seraient nos malheurs! Quel serait notre deuil!
Ah! nos champs deviendraient un immense cercueil!

                          * * *

Le soleil, drob par un pais nuage,
A laiss, sur les eaux qui couvrent le rivage,
S'tendre, par degrs, de lumineux sillons.
Dans les cieux grisonnants quelques ples rayons
S'ouvrent en ventail et glissent de la nue.
Ils prsagent qu'un vent sur la campagne nue
Va bientt s'lever, violent, furieux.
Le front des paysans devient plus soucieux;
Leur coeur, saisi d'effroi, bat avec violence.
Les poux, consterns, changent en silence
Un regard o la crainte est mle  l'amour.
Les mres, les enfants s'en viennent, tour  tour,
S'agenouiller, en pleurs, devant la sainte image
De celle dont la voix dissipe tout orage:
O Vierge, disent-ils, nous esprons en vous!
Nous sommes vos enfants, Vierge, secourez-nous!

                          * * *

Dj l'ombre au ciel plane, et chacun cherche un gte.
Sous l'haleine du vent dj l'onde s'agite;
Les flots aprs les flots s'avancent menaants.
Ils se brisent aux troncs des arbres frmissants,
Emportent a et l les dbris des cltures,
Inondent les foyers et lchent les toitures.
O rivages aims, nagure si joyeux,
Quel aspect dsolant vous offrez  nos yeux!
Vous avez dpouill vos vtements de fte,
Et le printemps n'a pas couronn votre tte!
Vous tes devenus pareils au lit profond
O s'lance, cumeux, un fleuve vagabond.

                          * * *

La nuit! Voici la nuit au front ceint de tnbres,
La nuit avec des voix, des murmures funbres!
J'entends de longs soupirs, de rauques hurlements!
J'entends d'tranges bruits, d'affreux gmissements,
Des plaintes, des clameurs qui montent jusqu'aux nues!
Dsespoirs inous, angoisses inconnues!
Voix d'hommes effrays appelant au secours!
Voix de femmes pleurant les fruits de leurs amours!
Jeunes filles qu'touffe une terreur amre!
Petits enfants en pleurs qui demandent leur mre!
Cris divers d'animaux qui pressentent la mort!
Vent qui souffle toujours, et de plus en plus fort!
Sourds murmures des flots qui s'agitent et roulent!
Lugubres craquements des maisons qui s'croulent!
Tout se plaint, tout gmit dans ce grand chaos noir,
Tout n'est partout hlas! que mort ou dsespoir!

Voyez ce toit branlant qu'entoure une charmille,
Il berce sur l'abme une pauvre famille
Qui demande  grands cris un secours trop tardif.
Entendez-vous, l-bas, cet autre accent plaintif?
C'est le suprme adieu d'une mre plore
A son fidle poux,  sa fille adore.
Trop faible pour laisser sa couche de douleur,
Elle commande aux siens d'chapper au malheur
Qu'elle ne peut hlas! viter elle-mme.
Rien ne doit la sauver de ce danger extrme.
Elle voit devant elle une effroyable mort,
Mais s'occupe d'eux seuls et tremble pour leur sort.
L'eau s'lve avec bruit vers son lit solitaire,
Comme le sable autour d'un tombeau qu'on enterre;
Dj le toit frmit, s'incline, et, sur les flots
S'croule en touffant ses suprmes sanglots.

L-bas, l-bas,  ciel! qui luttent dans les ombres?
Quels sont, de toute part, quels sont ces groupes sombres
Qui se tiennent nous aux cimes des ormeaux?
Qui, noys  demi, cramponns aux rameaux,
Sont ballotts au gr de la bise et des lames?
Des vieillards sans vigueur et de plaintives femmes,
Des vierges  l'oeil doux et de faibles enfants,
Ont confi leurs jours  ces gtes mouvants.
Ici, l'arbre charg d'une masse trop lourde,
S'incline lentement, pousse une plainte sourde,
Et rend les malheureux  l'abme obscurci;
L, c'est un faible enfant que, de son sein transi,
Laisse tomber, hlas! une mre puise.
Et, plus loin, un vieillard dont la main s'est brise
Sur les tratres rameaux d'un cenellier noueux,
Replonge dans les flots son crne sans cheveux.

O vont-ils? O vont-ils sur la mer furibonde,
Ces canots vacillants et tout remplis de monde?
Ce n'est plus au refrain des joyeuses chansons
Que dans les flots obscurs plongent les avirons,
C'est au bruit des sanglots et des plaintes funbres.
O vont ces malheureux au milieu des tnbres?
Quels perfides courants les poussent vers l'cueil?
N'auront-ils pas aussi les ondes pour cercueil?
O ciel! protge-les; c'est assez de victimes!
Referme, Dieu puissant, ces horribles abmes
Que ton bras redoutable a laiss s'entr'ouvrir,
Et que l'on voie encor ces rives refleurir!

                         * * *

O prire inutile! En vain ma voix implore,
Il faut une victime, une victime encore!...
O Damas!  Damas! rponds, o donc es-tu?
Que devient ton amour? Que devient ta vertu?
Ton esprit gar rve-t-il d'harmonie?
Damas, n'entends-tu pas un rle d'agonie,
Une plaintive voix qui va s'affaiblissant?
N'entends-tu pas, Damas, un adieu saisissant
Qu'un souffle mu peut-tre emporte sur son aile?
Que berce en s'loignant la vague solennelle?
Damas, tu ne vois pas, pleins d'amour et d'effroi,
Ces regards suppliants qui se lvent vers toi!
C'est l'appel, c'est l'adieu d'une mourante vierge;
Damas, c'est ton amie! Elle est l, sur la berge,
Qui lutte vaillamment, et par un long effort,
S'puise  repousser l'treinte de la mort!

Mais si tu n'entends pas sa douloureuse plainte,
Un autre la comprend. Seul, il vogue sans crainte
Au milieu des dbris qui flottent sur les eaux.
Il aime la tempte. Il aime les flaux.
Il rit  ces malheurs qui frappent d'aventure
Des gens qui n'ont pour lui qu'une parole dure.
Il s'approche en chantant un couplet infernal.
Sur l'avant du canot on voit luire un fanal.

En face de la mort qui s'avance rapide,
Henriette a saisi, d'une main intrpide,
La branche d'un pommier que l'aeul a plant.
Elle soutient ainsi, sur le gouffre indompt,
Son visage souffrant, sa chevelure blonde,
Que chaque brise incline et chaque flot inonde.
De temps en temps sa voix s'lve dans les airs,
Mais nul ne peut rpondre  ses sanglots amers.
Est-ce une illusion? Une barque s'avance!
A son humide proue un fanal se balance.
La vierge sent l'espoir renatre dans son coeur;
Elle s'attache  l'arbre avec plus de vigueur,
De crainte de prir tout prs d'tre sauve.

Alerte le rameur! La barque est arrive!...
Mais quel dmon la guide? Il ouvre un oeil brutal,
Et, sur sa bouche passe un rire qui fait mal.
Alors, dans sa terreur, Henriette s'crie:

--O Tribul, sauve-moi!... Sauve-moi, je t'en prie!

Et Tribul la regarde avec un air moqueur.
Son oeil mauvais s'emplit d'une trange lueur,
Et sa bouche sourit, mais son front bas sourcille.

--Par piti, sauve-moi! reprend la jeune fille...
Et son bras fatigu glisse sur le rameau.
Toujours silencieux, son infme bourreau
Voit sur l'arbre agit sa main blanche qui glisse,
Et, dans son coeur pervers, jouit de son supplice.

--Tribul! Tribul!... pour Dieu!... Je pris!... Je pris.

Et le monstre est muet. Et l'trange souris
Qui fait panouir sa figure damne,
Rpond seul aux sanglots de cette infortune.
Il voit les flots mus soulever ses cheveux,
Ses bras se tordre en vain dans leurs efforts nerveux;
Il voit sa main treindre, avec douleur et force,
La branche qui frmit et dont la rude corce
Dchire et fait saigner,  chaque instant, ses doigts.

La victime faiblit, et sa bouche est sans voix.
Ses regards effars se couvrent de nuages;
Son esprit voit flotter de sinistres images.
Et le monstre impassible, attend, attend toujours,
Et pouvant la sauver, la laisse sans secours.
Enfin, fixant sur elle un oeil sinistre et fauve:

--Jure d'tre  moi seul, dit-il, et je te sauve.

La jeune infortune en entendant ces mots,
Par un suprme effort lve, sur les flots,
Son front ple et glac d'o la vague ruisselle.
On voit se ranimer une vive tincelle
Dans ce regard mourant qui semblait ne plus voir.
Elle est charmante encor malgr le dsespoir
Qui contracte et fltrit sa figure tonne:
--Misrable! dit-elle, et sa voix indigne
Dans l'cume des flots va se perdre et mourir.
Ses doigts endoloris commencent  s'ouvrir;
Sa main n'a plus de force; elle glisse, elle glisse...

--Jure, dit le dmon, je finis ton supplice!
Tout est sourd  sa voix, hors le vent qui gmit.
Mais la main d'Henriette treint l'arbre et frmit.
C'est le terme fatal d'une lutte effrayante...
Une forme lgre, indcise, ondoyante,
Se berce au gr des flots, des vents imptueux;
Une main entr'ouverte, un bras voluptueux
S'lvent par instants au-dessus de l'abme;
Mais bientt tout s'efface, il ne reste qu'un crime.

Le barbare Tribul, sans bruit, s'loigne alors,
Il vogue poursuivi par un sombre remords.

O Damas!  Damas! laisse mourir ta flamme!
Elle n'est plus dj, la jeune et douce femme
Dont la vertu touchante et le naissant amour
Payaient tes chastes feux d'un si tendre retour
La mort a moissonn, ds l'aurore de l'ge,
La plus suave fleur de ton joli village!
N'veille plus les bois par des chants rjouis:
Tes espoirs de bonheur se sont vanouis
Comme un songe au rveil, et comme une fume!
Ne la demande plus ta jeune bien aime;
Son corps charmant et pur gt au fond du torrent!
Elle a tourn vers toi son regard expirant.

                        * * *

Juin rpand sur nos bords les fleurs de sa corbeille.
De suaves accents, ds que le jour s'veille,
Font retentir au loin nos bois mystrieux.
Sur les sillons fumants les insectes joyeux
Se htent  poursuivre une facile proie.
Le papillon dor tend son aile de soie
Et danse tout le jour dans les rayons de feu.
Le vaste Saint-Laurent droule son flot bleu
Qui vient mourir sans bruit sur le sable, au rivage.
L'air est tout parfum, le ciel est sans orage.
Mais rien n'est beau pour moi, car tout espoir est vain.
Je voudrais que le jour n'eut point de lendemain.

Ceux qui m'aimaient le plus m'ont laiss sur la terre
Achever, triste et seul, mon chemin solitaire.
Je cherche autour de moi les tres regretts
Que le ciel m'a, nagure, en un moment ts.
Partout je n'aperois que ruines, dsastres...
La nuit est dans mon me et mon ciel est sans astres.

O rivages chris, o sont ces toits riants
Qui nagure brillaient au milieu de vos champs
Pareils  des rubis autour d'un diadme?
Pourquoi vois-je partout la face morne et blme
De quelques malheureux qui pleurent comme moi?
L'aspect de l'avenir me fait trembler d'effroi.

Roule,  beau Saint-Laurent, roule calme et tranquille!
Viens caresser tes bords d'une lame docile.
Ta vengeance est parfaite,  fleuve souverain!
Mais rponds  ma plainte, et redis mon chagrin.
Murmure, comme moi, dans la douleur amre,
Le nom de mon amie et le nom de ma mre!
Et quand je vais prier sur leurs humbles tombeaux,
Unis  mes accents le doux bruit de tes eaux!

Ainsi chantait Damas. Et sa muse plaintive,
Sa muse attendrissait les chos de la rive.
Et puis, de temps en temps, deux noms mlodieux
S'chappaient de sa lvre et montaient vers les deux.



                    Les mondes

Il est bon,  chrtiens, d'lever sa pense
De ce monde visible aux mondes inconnus.
Il est bon de montrer la conduite insense
Des hommes que souvent l'orgueil a retenus
A l'ombre de la mort. Il est bon de se dire
Que l'astre merveilleux o nous fmes jets,
Est un vaste tombeau qu'il ne faut pas maudire.
Un jour il s'ouvrira pour les ressuscits.

Il est bon, quand la nuit est paisible, et l'espace
Rempli jusques  Dieu de soleils clatants,
D'admirer l'univers dont la grandeur surpasse
Ce que diront jamais les calculs des savants.
Notre pense alors s'unit, dans le mystre,
Aux pensers des humains qui peuplent tous ces lieux,
Et le rayon d'amour qui monte de la terre
S'accrot de monde en monde en se rendant aux cieux.

Qui peut jamais, devant le spectacle indicible
Que nous offre, la nuit, votre ciel toile,
Qui peut jamais, mon Dieu, demeurer insensible
Et ne pas deviner votre Verbe voil?
Qui ne sent pas, courb sous ses douleurs profondes,
L'invincible besoin de prendre son essor,
Pour vous chercher partout dans ces tranges mondes
Que vous avez sems comme des sables d'or?

O mondes tonnants que nul penser n'embrasse,
Poussire de soleils qui jouez devant Dieu,
Quel oeil dans l'infini peut suivre votre trace?
Quel esprit peut sonder vos entrailles de feux?
Avez-vous, comme ici, des mers aux vastes ondes
O des astres lointains mirent leur front vermeil?
Avez-vous la valle et la plaine fcondes
O les fruits sont dors par un brlant soleil?

Avez-vous des forts o rgnent les mystres,
Les fauves dvorants et les oiseaux chanteurs?
Avez-vous des ruisseaux, des monts, des pics austres,
Des souffles embaums et des vents destructeurs?
Voyez-vous sur vos mers les rayons d'une lune,
Comme des glaives d'or descendre dans la nuit?
Comme une frange blanche, avez-vous, sur la dune,
L'cume du flot noir qui s'avance ou s'enfuit?

Et comme cette terre, o, nous autres, nous sommes,
Naissant, mourant toujours, depuis des milliers d'ans,
Astres mystrieux, avez-vous donc des hommes
Crs d'une parole  l'aurore des temps?
Et, comme nous encor, quelque pch funeste
Les a-t-il dpouills de leur glorieux sort?
Et, comme nous toujours, l'holocauste cleste
Les a-t-il rachets de l'ternelle mort?

Et chaque monde a-t-il son destin? Et la vie
Diffre-t-elle encor dans cette immensit?
Chaque globe qui roule en la plaine infinie,
Comme un roi de sa cour, est-il donc escort
D'astres pareils entre eux, mais diffrents des autres?
O sjours inconnus, avez-vous tour  tour,
Guerre et paix, joie et pleurs? Avez-vous des aptres
Qui vont proclamant Dieu, la science, l'amour?



                   Irenna la Huronne

                       LA CROIX

Irenna la Huronne, alerte, gorge nue,
S'loigne du wigwam. Chaque soir, quand la nue
Plane comme un oiseau dans l'air plein de frissons,
Elle se glisse seule  travers les buissons;
Effare, elle fuit comme la biche souple.
Ounis aime Irenna la Huronne.
                            --Un beau couple,
Avaient dit les vieillards assis pour le conseil.

Ounis est un chasseur. Il voit, dans son sommeil,
L'ours brun de la fort et l'outarde des grves.
Il voit des crnes nus et du sang dans ses rves,
Car il est un guerrier, un fils de sagamos.

Souvent Irenna chante, et nul ne sait les mots
Qui tombent de sa bouche aux heures de la joie.
Accroupi sur des peaux plus molles que la soie,
Un Autmoin redout vient d'annoncer  tous
Qu'elle parle en secret aux puissants Manitous.

--Les plaisirs de l'amour, le bonheur d'tre mre
Couronneront bientt sa jeunesse phmre,
Et ses pieds suivront loin l'homme qui la soumet,
Ajoutent les vieillards fumant le calumet.

--Quels sont les Manitous que sa prire invoque?
On ne la voit jamais,  sages! quand j'voque,
Pour savoir nos destins, les bienveillants esprits,
Reprend l'Autmoin.
                   Et tous le regardent surpris.

Au wigwam de la vierge,  la dernire lune,
Ounis s'en est venu tout heureux, sur la brune,
Apporter les prsents: des castors, des visons...
Ils furent acceptes. Sans peur des trahisons,
Ounis n'a pas revu sa douce fiance.
Ainsi le veut l'usage.

                        Irenna, balance
En sa frle pirogue au mouvement des eaux,
Vient aborder la rive, et, dans les verts roseaux
Son mocassin fleuri trace une longue raie;
Elle semble inquite. A sa hanche serre,
Une peau l'enveloppe avec un soin jaloux.
Songe-t-elle au plaisir? songe-t-elle  l'poux?

Sous le dme embaum des rsineuses pruches,
S'assemblent, bourdonnant comme feraient des ruches,
Les parents, les vieillards et les chasseurs amis.
Pour la fte chacun, dans son orgueil, a mis
Des colliers  son cou, sur sa tte des plumes.
Cymbales et tamtams, comme un concert d'enclumes,
Font retentir les bois jusques au loin. Le feu
Pour le festin dj s'allume. Et le ciel bleu
Regarde s'largir,  travers la rame,
Le nuage mouvant de l'paisse fume.
De sa hutte d'corce enfin le jongleur sort,
Ounis l'avait pri de conjurer le sort
Et de paratre ensuite au milieu des convives.

Ounis, pour inspirer des tendresses plus vives,
S'est tatou la face et les bras. Les stylets
Ont cisel ses chairs de dessins violets.
Sous ces dessins grossiers que le caprice invente,
L'amour a l'air froce et le rire pouvante,
C'est la beaut pourtant aux yeux de la tribu.
La laideur, c'est cet homme et livide et barbu
Qu'apporta dans ses flancs une grande pirogue.

--Moi, je sais composer une mortelle drogue,
J'en remplirai ma coupe et j'irai, sans trembler,
L'offrir aux hommes blancs qui sont venus troubler
Notre libert chre et nos chres ivresses!
Chante l'Autmoin cruel, en nouant  ses tresses
Une plume d'aiglon qui tombait des vieux pins.

--O donc est la promise?... Et ses yeux sont-ils peints,
Dit-il encor?... Ses yeux, son paule, sa gorge?
Le daim captif est l. C'est elle qui l'gorge.
Qu'elle frappe sans peur l'animal endormi,
Et sans peur ses enfants frapperont l'ennemi.

Irenna la Huronne, alerte, gorge nue,
S'approche du wigwam. Il est tard, et la nue
Redescend lentement dans l'air plein de frissons,
Elle se glisse seule  travers les buissons.
Ses soupirs, dirait-on, agitent les feuillages...
Son cou n'est pas orn de brillants coquillages...
Quelque chose pourtant flotte  son sein bronz;
Est-ce de son amour le signe dguis,
Ou de la Robe Noire est-ce la mdecine?...
Les convives sont l. Son regard les fascine.
On dirait un serpent endormant les oiseaux.
La ramure lgre, enlaant ses rseaux,
Au-dessus du wigwam s'arrondit comme une arche,
Par un sentier de mousse Ounis s'avance. Il marche.
D'un pas fivreux, rapide, avec un air d'orgueil.
Il arrive et s'crie, en franchissant le seuil:

--A la danse! au festin! la volupt commence!

Irenna parat sourde  cette vhmence.
En vain le fianc l'appelle auprs de lui,
Des pleurs mouillent ses yeux o l'amour avait lui.
Ounis dit:
         --Me hais-tu? Cette froideur m'irrite.

Le jongleur  ses dieux parle selon le rite.
Tout  coup il s'crie:
                      --Arrachez de son cou
Cet objet inconnu qui vient on ne sait d'o...
Le Manitou le veut!
                     Il clame et gesticule.
Ounis s'avance alors, mais la vierge recule...

--Ce talisman nouveau, dit-elle, c'est la croix!
Je t'aime, tu le sais, et tu m'aimes, je crois.
Ne te dsole pas. L'espoir que tu caresses
Ne sera point qu'un rve, Ounis, si tu t'empresses
De chercher, comme moi, dans le Christ la vertu.
La Robe Noire attend, va donc, Ounis... Veux-tu?

                      LA SURPRISE

Les vieillards ont sig sous la fort. Dans l'ombre,
Loin du Visage ple ont sig les vieillards...
Les guerriers Iroquois sont venus, en grand nombre,
Surprendre les Hurons, pendant que les brouillards
Tendent leur voile humide autour de la bourgade.
Sur les eaux, sous les bois, dans la lueur qui fuit,
Glisse comme un serpent l'infernale brigade.
Elle guette sa proie. O la sanglante nuit...
La mort plane!
                L'Autmoin a prdit la victoire.
Il a parl deux fois  l'esprit des combats.
Les Blancs auront leur tombe ici. Ce territoire,
Depuis le lac sans fin jusqu'aux monts de l-bas,
Est aux chasseurs. Les Blancs et les Hurons qu'ils aiment
Seront tous gorgs. Les Hurons les premiers,
Car ils dposent l'arc, fouillent la terre et sment
Des grains qui vont mrir au milieu des fumiers.
Les bois sont endormis. Le hibou solitaire,
Seul aux cimes des pins, ulule tristement.

--O l'augure fatal! ne va-t-il pas se taire?
Songe Ounis, le guerrier, qui marche lentement.

Ounis souffre depuis qu'Irenna, son amie,
A reu le baptme et prie un Dieu nouveau.
Sur son front dsormais psera l'infamie...
Des pensers de vengeance chauffent son cerveau.

--De quel droit ce Dieu-l, gronde-t-il dans un rle,
Vient-il nous enlever les vierges de nos bois?...
Nous ne lui volons pas ses femmes au front ple.

Il erre a et l comme un fauve aux abois,
Honteux de son chec, irrit de sa peine...
Mais quelles sont ces voix qui chuchotent tout prs?
Sont-ce les guerriers morts qui lui soufflent la haine?
Il veut boire du sang. Le sang qu'il aime. Aprs,
Il ira dterrer, lui, la hache de guerre.
Si les autres ont peur, qu'importe? il ira seul.
Le wigwam d'Irenna qu'il respectait nagure
S'endormira bientt sous un sanglant linceul...

Et toujours le hibou sinistrement ulule...
Interrogeant la nuit de ses ardents regards,
Ounis marche plus vite. Un feu maudit le brle...
Il est fou d'avoir eu pour elle tant d'gards.

Irenna reposait sur sa couche de branches.
Un ange avec amour la protgeait, ouvrant
Au-dessus de son front ses ailes toutes blanches.
Elle se dlectait dans un rve enivrant.

L'ange ne voit-il pas la menace qui plane?
N'entend-il pas un bruit pareil au flot montant?
Qui donc s'introduit l, dans la chaste cabane?
Un spectre s'est pench sur la vierge. Hsitant,
Il coute passer une haleine embaume...
Ce grand Esprit, ce Christ au sduisant appel,
Ce Dieu qui lui ravit sa jeune bien-aime,
Va-t-il  son amour, va-t-il  son scalpel,
Cette nuit la soustraire?
                         Elle est l sans dfense.
Le pre est  la chasse au loin. L'obscurit
Favorise l'audace et provoque l'offense.
On fait mieux ce qu'on fait dans la scurit.

Mais quel cri de fureur, quelle clameur immense
S'lve tout  coup dans la bourgade en paix?
Est-ce le cri de guerre? Il meurt et recommence
Comme un clat de foudre au fond des bois pais.
Le froce Iroquois, brandissant la massue,
Sourit au sang qui coule et foule aux pieds les morts...
Il frappe; il est partout et ferme toute issue.
Son bras est sans repos et son coeur, sans remords.

Ounis s'est redress pareil  la panthre;
Aux appels des guerriers Ounis a rpondu...

La vierge avait un songe... Oh! le chaste mystre!
Aux clameurs des combats le songe s'est fondu.

                      LE SUPPLICE

Les guerriers Iroquois reviennent de leurs courses.
Ils chantent en voguant, et vantent les ressources
De cet esprit subtil qu'ils tiennent des aeux.
Ils tranent des captifs. Ils sont fiers et joyeux,
Car toute la tribu va les appeler braves.
Les femmes, les enfants, avec les vieillards graves,
En foule sur les bords viendront au-devant d'eux.
Leur bouche se contracte en un rire hideux,
Car ils ont invent de nouvelles tortures.
Des cheveux tout sanglants pendent  leurs ceintures,
Les cheveux des guerriers ennemis.

                                  Les canots
Glissent sur le flot noir comme un vol de linots.
Le chef, de temps en temps, jette une clameur gaie
En frappant rudement, du bout de sa pagaie,
Un jeune prisonnier  ses pieds tendu.
Le vainqueur n'aura pas longuement attendu
Pour voir mrir ses plans et triompher sa ruse.
Mais que n'a-t-il fait plus? Maintenant il s'accuse
De n'avoir pas vers tout le sang qu'il rvait.
Avait-il peur des Blancs? Les Blancs, oh! s'il pouvait
Pendre comme un trophe  sa ceinture fauve
Leur courte chevelure! Et, dans leur crne chauve
S'il pouvait, au festin, boire leur sang tidi!

Et longtemps les canots, dans un lan hardi,
Emportant les vaincus et les fruits du pillage,
Ont trac sur les eaux leur sinistre sillage.
Ils arrivent enfin. Louant Areskou,
Le guerrier dans les flots jette, tout rjoui,
Le ptun odorant qu'il offre en sacrifice.

                         * * *

Le sachem Iroquois,--serait-ce un malfice?--
Le sachem dj vieux brle pour Irenna,
La fille des Hurons qu'un guerrier lui donna.
Il brle et veut l'avoir pour femme ou pour matresse.
Elle viendra bientt, en sa grande dtresse,
Pour la premire fois au wigwam du chasseur.
C'est pour sauver Ounis. Elle se dit sa soeur...
Tous les deux ils mourront s'ils ne vivent ensemble.

A la clart des feux la tribu se rassemble.
C'est l'heure du supplice. Alors le sachem dit:
--Jusqu' l'autre soleil il vous est interdit
De tourmenter Ounis, le frre de ma femme.
Pour les autres captifs nul tourment n'est infme.

--L'ardent foyer ptille et la chaudire bout.
Au festin!... Les captifs sont l, rangs debout,
Lis solidement au tronc rugueux du frne.
Au festin!... Nous irons sur la sanglante arne,
Et le Huron mourra dchir par les fers.
Les outrages anciens que nous avons soufferts
Seront vengs!
               Ainsi parle un jongleur immonde,
Et le festin commence. Et tout ce cruel monde
Dchire de ses dents les morceaux de la chair.
Et l'enivrant fumet monte longtemps dans l'air
Avec les cris de joie,  travers le bois dense.
Puis au repas succde une infernale danse,
La danse de la mort.
                     --Le sais-tu, prisonnier,
Le soleil qui se couche est pour toi le dernier?
Nos chiens vont dvorer, cette nuit, ton cadavre...
Guerrier, tu vas mourir! guerrier, la peur te navre!

Ils dansent en chantant ce sinistre refrain.
Leur colre, bientt, ne connat plus de frein.
Ils balancent les bras, ils agitent la tte,
Ils poussent des clameurs comme des cris de bte.
Devant les prisonniers ils passent tour  tour,
Et leurs ongles, aigus comme des becs d'autour,
Les dchirent. Ensuite, au signal, l'arc se bande,
Et de cruels enfants, avec la noire bande,
Sur ces nobles vaincus lancent des traits perants.

Et toujours garrotts, les Hurons impuissants
Jettent  leurs vainqueurs des regards pleins d'outrage.
Le sang qui coule allume une effroyable rage;
C'est la pourpre sans prix dont le bourreau se teint.
On attise la flamme au foyer qui s'teint.

Les femmes font rougir des instruments de pierre
Et brlent en riant l'insolente paupire
D'o sans cesse jaillit le mpris.
                                   Les Hurons,
En des clats de voix qui semblent des clairons,
Provoquent leurs bourreaux:
                          --Bourreau, tu te relches!
Oh! quel bonheur! nos yeux ne verront plus de lches!
Nos fils de vos aeux ouvriront les tombeaux,
Pour vous donner ensemble en pture aux corbeaux!

Plus ils narguent la mort, plus aussi, le sang coule...
Leur voix n'est plus qu'un rle et la vengeance est sole.

Parmi ces fiers mourants Ounis est oubli.
Il est demeur seul  son arbre li.
C'est un malheur nouveau. Le supplice qui tarde
Est souvent plus cruel qu'un prompt supplice. Il garde
En son coeur ulcr rancune  son destin.

S'il est sur le bcher au lieu d'tre au festin,
C'est l'amour inconstant d'Irenna la chrtienne
Qui l'a voulu... L'infme! Au moins qu'on la dtienne!
Qu'elle sache sa mort et ses ressentiments,
Et qu'ensuite elle meure au milieu des tourments!

                     LA PROVIDENCE

L'ombre a noy les bois. Le silence environne
La cabane d'corce o la jeune huronne,
Captive pour toujours, pleure en ses longs ennuis.
Elle ira dans l'instant, sous le voile des nuits,
Pour de tristes amours coquettement pare,
Sous la tente du chef. Le ciel l'a spare
D'Ounis le beau guerrier qui possde son coeur.
Ounis ne cacha point un sourire moqueur
Quand elle lui parla du Christ et du baptme.
Maintenant sur leur tte est tomb l'anathme,
Puisque tous deux ils sont au pouvoir du vainqueur.

Des voix hurlent l-bas, d'autres chantent en choeur.
C'est le rugissement des bourreaux qui s'tonnent,
C'est l'hymne de la mort que les captifs entonnent;
Irenna, seule, pleure et maudit sa beaut.
La haine puise enfin toute sa cruaut.
Tout bruit meurt. L'Iroquois dort. Un rire farouche
Comme un reflet d'enfer passe encor sur sa bouche.
Mais le chef ne dort pas. Il espre, il attend.
Un murmure, un frisson, un souffle qu'il entend
Lui semblent le soupir de la superbe esclave.
Et voil que s'allume une paupire cave;
Au bord du lac dormant un spectre est descendu;
Un coeur broy gmit sur le bonheur perdu;
C'est l'altire Ondina qui cherche sa rivale.
Le sachem la renvoie, et, comme une cavale
Que l'peron de fer tourmente et fait hennir,
La femme dlaisse,  l'amer souvenir
Se rvolte et bondit.
                    Les pntrants armes
Les chauds baisers des nids sous les sauvages dmes.
La tideur de la brise et le calme des cieux,
Tout invite  l'amour.
                        Le chef est soucieux.
Elle tarde  venir, la Huronne captive.
Aux douces volupts son me trop rtive
Hsite  se donner... N'a-t-elle donc pas bu
La magique boisson du chef de la tribu?
Le jongleur,  minuit l'a fait sourdre du sable.
Cette boisson qui rend l'amour imprissable
Le Sagamo l'a prise; il s'en est enivr,
Et le feu court dj sous son masque cuivr.
Les cadavres sont l. Bantes, les blessures
Saignent encor. Les loups font d'horribles morsures.
Ils ont flair le sang et sont vite venus.
Et des corbeaux nombreux sur les os dj nus
Ouvrent leur sombre vol d'o tombent des cris aigres.
Ounis le prisonnier cherche quels chants allgres,
Pour braver les bourreaux,  son tour il dira.
Comme un tigre bless l'Iroquois bondira,
Mais devant le hros ses fureurs seront vaines.
Le Huron jettera tout le sang de ses veines,
Comme un dfi mortel, au front de ces vils chiens,
Et, mort, il s'en ira glorieux vers les siens.

La Huronne a pass sous la sombre ramure...
Sa joue a de l'clat comme une pche mre;
Ses yeux, sous leurs cils noirs ont de fauves lueurs.
Repus, lasss du mal, reposent les tueurs.
Le wigwam du sachem est ouvert. Le chef veille.
Il veille en attendant la captive. O merveille!
Au bruit lger d'un pas, comme un timide daim.
Lui, l'homme sanguinaire, il tressaille soudain!
Lui, le fauve ptri d'une sordide fange,
Il sourit  l'amour comme ferait un ange!
La Huronne est venue... Elle est venue enfin!
Le bonheur sera long. Des ivresses sans fin
Vont remplir dsormais l'me du fier sauvage.
La captive oubliera les lunes d'esclavage...

Le lac n'a plus de chants, le bois n'a plus d'chos;
Tout dort, hormis les loups qui dvorent les os.
A travers les vieux troncs pars dans la nuit noire
Passe une forme svelte. Un long stylet d'ivoire,
Un stylet qu'elle agite et serre dans sa main,
Laisse tomber du sang le long de son chemin.
Elle court au hasard et comme une insense.
Personne ne pourrait deviner sa pense.
Elle va rptant, dans sa course, des mots
Qui tintent comme un glas aux votes de rameaux.

Devant la mort qui vient Ounis est impassible,
Mais il entend son nom et tremble... Est-il possible
Qu'un autre infortun vive encor prs de lui?
C'est une ruse... Oui, l, dans l'ombre une arme a lui.
N'importe, il n'a point peur, il n'a que de la haine.
L'arme se trompe-t-elle?... Elle coupe sa chane!...
Le malheureux captif reprend sa libert.

Pour venger dignement sa race et sa fiert,
La vierge avait tu le chef impur et tratre.
Elle suivit les pas d'Ounis. Tous deux au prtre
Ils vinrent, au retour, faire ces longs rcits.
Ounis avait des tons, des regards adoucis.

--Baptise-moi, fit-il, j'aime un Dieu qui pardonne.
Le prtre dit:
              --Ce Dieu l'un  l'autre vous donne.

Irenna, tout mue alors, le front pench,
Murmura lentement:
                 --Mon pre, j'ai pch!





                    AU CHAMP DE LA FOI



                      Agar et Ismal

Dans ton calme dsert, antique Bersabe,
Sur ton sable brlant o, comme une flambe,
Court la lumire d'or d'un soleil radieux,
Passe une femme en pleurs. Nul chant mlodieux
Pour tromper ses regrets ne s'lve autour d'elle.
Le fauve fuit ces lieux sans vie. A tire-d'aile
Sous le ciel en torpeur s'envolent les oiseaux:
L jamais nul n'entend le gazouillis des eaux.

Une femme, pleurant, chemine  l'aventure.
Une charpe de lin s'enroule  sa ceinture,
Et ses beaux cheveux noirs, qui furent son orgueil,
Jettent sur son paule un long voile de deuil.
Un enfant suit ses pas. Il est pur comme l'ange,
Et dans son oeil rveur on surprend un mlange
De souffrance et d'amour. Ils marchent les pieds nus.
Exils, ils s'en vont vers des lieux inconnus.
Dans le sable lger leurs pieds s'impriment sombres;
En l'immensit claire ils paraissent des ombres.

Au vallon de Mambr disant un triste adieu,
Tous deux ils sont partis sous le regard de Dieu.
Agar de temps en temps s'arrte, haletante,
Pour voir,  l'horizon, luire la blanche tente
De son seigneur Abram, le patriarche aim.
Soumise, elle n'a point contre lui blasphm
Lorsque, pour obir  Sara jalouse,
Il l'a chasse encore, elle, la jeune pouse.
Mais le vieillard pleurait en montrant les dserts;
Et ses yeux, s'levant vers le plus haut des airs,
Comme pour y chercher le Dieu des agonies,
Sur le front d'Ismal il mit ses mains bnies.

La tente est disparue aux horizons lointains;
Les pas des exils semblent plus incertains,
Le dsert, plus profond. Quand sonne une heure amre
Le bonheur qui n'est plus apparat phmre,
Le malheur qui commence apparat ternel.
L'enfant est fatigu. Sur le coeur maternel
Il repose son front que dvore la fivre.
Il a soif. La souffrance a fait plir sa lvre,
Et sa bouche s'entr'ouvre ainsi qu'un lis. Agar
L'enveloppe longtemps d'un triste et doux regard,
Et son me s'emplit d'une mortelle angoisse.
Un jour, au puits de Sur, un ange dit: Qu'il croisse,
Un peuple sortira de lui qui sera grand...
Et ds son premier ge, hlas! la mort le prend,
S'crie en sa douleur la mre stupfaite.

--Sara la vieille pouse, Abraham le prophte
Pouvaient, dit-elle encor, le garder auprs d'eux,
Et me rejeter seule en ce dsert hideux;
Mais non, jusqu' la lie il faut boire la coupe.

Comme un grand parasol un arbre se dcoupe;
Il se dcoupe noir sur la molle blancheur
Du ciel de l'Orient. C'est l'ombre, la fracheur.
L'eau coule l peut-tre... Oh! s'ils pouvaient l'atteindre!
Une goutte d'eau vive, et le feu va s'teindre
Sur; le front embras de l'enfant...
                                    Au soleil,
Le dsert brille plus qu'un ocan vermeil,
Et les pieds des proscrits foulent des tincelles.

L'arbre semble un oiseau qui va ployer ses ailes.
Oh! s'ils pouvaient l'atteindre et sous ses grands rameaux
Dormir, longtemps dormir, pour oublier leurs maux!
Elle pleure toujours, la belle gyptienne,
Et la main d'Ismal brle et tremble en la sienne.
O vont-ils? Qui pourra, s'ils meurent, les trouver?
L'enfant tombe souvent. Il ne peut achever
Sous l'implacable ciel sa longue course. Il rle
Et sa dbile main cherche sa lvre ple,
Comme pour touffer ce bruit qui lui fait peur.

Agar est, par instant, plonge en la stupeur,
Et, par instant, ses cris navrent la solitude...
Mais voil que soudain, trompant sa lassitude,
Elle prend dans ses bras l'enfant qui va prir
Et, regardant au loin, afin de mieux courir,
Le palmier qui s'estompe au fond du ciel de flamme,
Elle s'lance.
               Enfin, le dsespoir dans l'me,
Le regard obscurci par un sanglant rideau,
Sous l'arbre elle s'affaisse avec son doux fardeau.

Mais elle se relve. Il faut qu'Ismal vive!
Il est peut-tre ici quelque source d'eau vive.
Elle cherche au hasard. Le sol est dessch.
Il est partout maudit comme un lieu de pch.
Et le jeune Ismal se tord dans le supplice.

--C'est Sara qui le tue et le ciel est complice,
Pense la pauvre mre.
                     Et plus rien ne dfend
Contre le sort fatal le malheureux enfant.
Il parat expirer sous l'ardente torture.

--Mon coeur s'est affermi, Seigneur, dans la droiture,
Prends piti de mon fils et viens le secourir!
Que je meure plutt que de le voir mourir!
Dit-elle encor.
                 Et puis, dans sa dsesprance,
Pour n'tre pas tmoin de l'horrible souffrance
Et de la triste mort du fils qu'elle aime tant,
Elle s'loigne un peu. Mais alors elle entend,
Plus fort que ses sanglots, un langage cleste:

--Agar, que fais-tu l? Ne crains pas, Dieu te reste.
La plainte d'Ismal a mont jusqu'aux cieux.
Agar se dresse, coute et promne, anxieux,
Ses yeux gonfls de pleurs sur l'immensit fauve.
Soudain elle s'crie:
                  --Oui, c'est Dieu qui nous sauve!
Je vois le puits limpide o boira le mourant!...
..............................................
Puissant fut Ismal au dsert de Pharan.



                       Bethlem

Par del Rpham, au flanc d'une colline
Qui monte des vallons comme un brillant croissant,
L'on voit une cit, chrtiens, et l'on s'incline...
C'est Bethlem! C'est l, sur ce rude versant,
Que le Sauveur du monde en cette nuit habite.
Rien ne rveille, au nord, les rochers assoupis.
Au midi, c'est le champ o Ruth, la Moabite,
tait venue, un soir, glaner de blonds pis.

Le temple de Janus est ferm. Le silence
Sur les champs de bataille ouvre une aile de plomb.
L'aigle romaine, enfin, jusques au ciel s'lance.
Auguste, sur le monde a mis son fier talon,
Et vainqueurs et vaincus s'embrassent dans la haine.
L'esclavage gmit dans ses fers mieux rivs;
La volupt s'endort chantant sa cantilne;
Juda ne rgne plus... Les temps sont arrivs!

Tout homme a corrompu sa voie, et sur la terre,
Les peuples aveugls se faonnent des dieux.
Au souffle de l'orgueil la vrit s'altre.
La science gare aux matres studieux
Amne vainement une ardente jeunesse.
Tout s'effondre malgr l'effort de la raison.
L'esprit demeure avide et l'me, avec tristesse,
Cherche quelque lumire au brumeux horizon.

Et le peuple de Dieu, le peuple juif lui-mme,
Vendrait pour un peu d'or les tables de la loi.
Son grand Prtre  l'autel monte sous l'anathme:
Le luxe et les plaisirs ont touff sa foi.
--Maudit soit Bothos et maudite, sa lance!
Kantharos, sois maudit des gnrations!
Et sois maudit, Pharan!
                        Ainsi la foule lance
Aux Pontifes pervers ses maldictions.

L'innocence rougit et le vice s'tale;
Le fort est sans piti, le faible, sans appui.
Tout semble gouvern par une loi fatale,
Et nul ne sait encor qu'un nouveau jour a lui,
Qui n'aura point de soir, mais une aube ternelle!
Et nul ne sait encor comment l'humanit,
Brisant ses fers honteux, va dployer son aile
Et monter pour jamais jusqu' la libert!

Isae avait dit dans un cantique insigne:
Les cieux feront pleuvoir la justice sur nous...
Rejeton de Jess, tu seras comme un signe,
Et les peuples viendront te prier  genoux!
Bethlem, s'criait Miche, en voyant poindre
Dans les sicles futurs le mystre immortel,
Des villes de Juda, non, tu n'es pas la moindre,
Car c'est de toi que nat le guide d'Isral!

                    * * *

Par del Rpham, au flanc d'une colline
Qui monte des vallons comme un brillant croissant,
L'on voit une cit, chrtiens, et l'on s'incline...
C'est Bethlem! C'est l, sur ce rude versant,
Que le Sauveur du monde en cette nuit habite.
Rien ne rveille, au nord, les rochers assoupis.
Au midi, c'est le champ o Ruth, la Moabite,
tait venue, un soir, glaner de blonds pis.

On a vu, tout le jour, monter les caravanes.
Le khan est encombr. Lorsque le soir descend,
Jetant des flches d'or dans les airs diaphanes,
Il n'est plus un seul gte o dorme le passant.
Alors vers une grotte, au flanc de la montagne,
Se dirige  pas lents un couple soucieux:
Joseph, de Nazareth, et sa jeune compagne.
La ville allait dormir, mais on veillait aux cieux.

On veillait aux cieux. Or, au-del d'une gorge,
Au pied de Bethlem o dort Bet-Saour,
Dans la plaine o Booz moissonnait ses champs d'orge,
Des bergers reposaient en attendant le jour.
Tout  coup resplendit une vive lumire.
C'tait comme un lac d'or o flottaient, vaporeux,
Le buisson, le rocher, le troupeau, la chaumire.
Un ange s'avanait. Il se pencha sur eux.

Il leur dit,--et sa voix n'tait comme nulle autre:
--Isral de son Dieu n'est pas abandonn.
Apprenez,  bergers! quel bonheur est le vtre,
Voici qu'aujourd'hui mme un Sauveur vous est n.
Il repose en l'table, envelopp de langes.
Vous le reconnatrez  ce signe certain.
Et l'envoy cleste, aprs ces mots tranges,
Entra dans l'infini. Tel un soleil s'teint,
Et soudain l'air vibra comme une immense harpe.
Le ciel parut s'ouvrir, et le ptre, rveur,
Vit un rayon de Dieu flotter, comme une charpe,
Sur la grotte isole o naissait le Sauveur.
Et puis une phalange invisible, impalpable,
Descendit en chantant dans sa flicit:
--Gloire  Dieu dans le ciel! Sur la terre coupable
Paix aux hommes qui sont de bonne volont!



                     La mort du Christ

Pilate dit aux Juifs:
                    Voil l'homme!
                                   Et la foule
Qu'on voyait ondoyer comme une immense houle,
Et la foule aussitt frmit, battit des mains.

--O fils du charpentier, la pourpre t'environne!
Dit-elle en se moquant. Tu portes la couronne
         Comme les empereurs romains!

Pilate veut alors rentrer dans le prtoire,
Mais elle le retient:
                    --C'est un pcheur notoire,
Fait-elle avec blasphme, et si tu le dfends,
Tu n'aimes plus Csar et ton pouvoir succombe.
C'est un faux roi, qu'il meure! et que son sang retombe
         Sur nous et sur tous nos enfants!

Un calme horrible suit. Sur la foule inhumaine
Le regard de Jsus lentement se promne,
Et puis se porte au ciel, douloureux et plaintif.
On devine aussitt l'amour qui veut absoudre,
Mais le ciel a dj sillonn de sa foudre
          La tte orgueilleuse du Juif.

--Mose est le prophte et sa loi sanctifie.
Qu'on prenne ce Jsus et qu'on le crucifie,
Clame encore le peuple, il n'est pas notre roi!

Et le peuple triomphe; et sa clameur immonde,
Dix-neuf sicles aprs, passe encor sur le monde
          En semant la honte et l'effroi.

La victime s'avance; elle marche au supplice!
Jsus n'a pas voulu repousser le calice.
Nous eut-il tant aims, s'il n'eut souffert pour nous?
Mais celui qui soutient,  terre! tes deux ples,
Trouve la croix trop lourde, hlas!  ses paules,
          Et l'on voit flchir ses genoux!

L'autre jour, ce chemin o son pied meurtri saigne
tait jonch de fleurs.
                      --Il vient, il nous enseigne!...
Gloire au fils de David! criait-on en tout lieu.
Maintenant dans les murs, aux portes de la ville,
En son aveuglement, la populace vile
         S'amuse  voir tomber un Dieu!

Une femme pourtant, que la douleur transporte,
Lve son voile sombre, carte la cohorte,
Et vient coller sa lvre au front du criminel.
L'enfer est stupfait, le ciel mu contemple...
C'est le glaive prdit par le vieillard du temple
         Qui perce le coeur maternel!

Voici le Golgotha! Sur ce mont solitaire,
Au temps prophtis, s'accomplit le mystre
Qui rachte le monde et le redonne au ciel.
Dj le Christ est l, nu sur la croix sanglante!
Le premier clou s'enfonce en sa chair pantelante,
         Et sa soif s'abreuve de fiel.

Le premier clou s'enfonce et le sang d'un Dieu coule!...
Et tous les astres d'or qu'un souffle divin roule
Ont entendu vibrer les coups maudits du fer!
Ils se sont arrts. Tous ces mondes sans nombre
Ont vu la terre alors s'avancer comme une ombre,
         Ont entendu rire l'enfer!

Ouvrant comme un clair le doux vol de son aile,
Un ange passe. Il pleure, et sa voix solennelle
Crie  tout l'univers soudain terrifi:
--Le plus grand des forfaits la terre le consomme!
Le Verbe s'est fait chair pour diviniser l'homme,
         Et l'homme l'a crucifi!



                        Le Calvaire

Parmi mes souvenirs il en est un que j'aime
Par-dessus tout. Il luit comme une ardente gemme,
Dans le lointain des jours, au fond de mon coeur las.

Quand dans tous les jardins fleurissaient les lilas,
Ou quand l't soufflait du feu, que la lumire
Faisait un nimbe d'or  la pauvre chaumire,
Que la nue au soleil empourprait un lambeau,
Le dimanche, on allait, si le soir tait beau,
Par la route ou les champs tout pleins de voix joyeuses,
Se jeter  genoux sur les touffes soyeuses
Des renoncules d'or et du plantain vermeil,
Devant la grande croix o, d'un sanglant sommeil,
Le Christ dormait, tenu par quatre clous infmes.

Et les mres alors, comme les saintes femmes,
Au pied du bois sacr se tenaient humblement;
Et, courb sous le poids d'un long accablement,
Un vieux, le plus g, je crois, de nos villages,
S'agenouillait plus loin.
                          Nous, les enfants volages,
Nous cherchions un gazon doux comme le velours.
Lui, le vieux, dont les ans taient pourtant bien lourds,
Semblait aimer la pierre o la chair se dchire.
Il regardait le Dieu penchant son front de cire,
Son beau front couronn d'pines et souill;
Et, quelquefois aussi, de son regard mouill
Il nous enveloppait avec sollicitude.

Nous tions bien lgers, mais d'honnte attitude.
Quelquefois cependant nous rpondions: Amen,
En riant aux oiseaux qui ftaient leur hymen
Dans les hauts peupliers, tout autour du calvaire.
J'tais, sans le savoir, un sauvage trouvre.
Je ne connaissais rien au-del des hameaux,
Et la gloire et l'amour taient pour moi des mots.
Mais je trouvais  vivre un indicible charme...
Et pourtant l'avenir sonnait comme une alarme
Dans mon esprit naf et plein d'obscurit:
Je devinais si peu la sainte vrit
Qu' tout homme au coeur droit le ciel un jour rvle.

Enfin, comme les bls que le faucheur nivle,
Tous les fronts se penchaient touchant le sol bni.
L'exercice pieux tait alors fini.
C'tait l'adieu.
                Sortant de la petite enceinte,
Jeunes  l'oeil hardi, vieux  la face sainte,
Par les chemins poudreux tout frangs de buissons,
S'en allaient en causant semailles et moissons.

Souvent, je m'en rappelle aussi, garons et filles,
Marchant tous deux par deux, entraient dans les charmilles,
S'enivrer de l'air frais et des parfums du soir.

Puis, quand montait la nuit, ils s'en allaient s'asseoir
En cercle, pour les jeux, dans la maison voisine.
Les hommes s'appelaient au fond de la cuisine,
Pour battre le briquet autour de l'tre teint.
Ces choses me charmaient, et mon coeur les retint.

Depuis, le bon vieillard qui priait sur la pierre,
En embrassant la croix a ferm sa paupire,
Pour la rouvrir au ciel. Depuis, les jeunes gens
Qui s'attardaient un peu sous les bois indulgents,
Pour se parler d'amour aprs une prire,
Ont dfrich partout l'inutile bruyre;
Et leurs blanches maisons, pleines de gais marmots,
Ont remplac les nids qui chantaient aux rameaux.
Mais le Christ ador, dpouill de sa gloire,
Le Christ au front sanglant reste sur la croix noire...
Hier je l'ai vu l, demain je l'y verrai,
Car j'ai besoin qu'il parle  mon coeur plor.



                      Les Rameaux

Le lendemain, jour saint, c'tait Pques fleuries.
Secouant sa torpeur, ses mornes rveries,
Grand'mre se leva, repoussa son fauteuil,
Son vieux fauteuil berant o s'endormait son deuil,
O parfois s'veillait une lointaine joie,
Puis entra dans sa chambre:
                          --Il faut bien que je voie,
Dit-elle, chevrotant, si mon rameau verdit.
Il tait l, tout prs, au chevet de son lit,
Penchant sur une croix sa branche grle et rousse.
Elle le prit, disant encor de sa voix douce:

--Si j'allais, moi si vieille,  l'glise demain,
Je le verrais, bien sr, reverdir dans ma main.

Hlas! ses doigts tremblants l'effeuillaient sur la couche,
Un rire douloureux fit tressaillir sa bouche.

--Pourquoi s'grne-t-il, il est bnit pourtant?...
Il est bnit, fit-elle encore!
                              Et sanglotant,
Deux fois elle le porte  ses lvres fltries.

Le lendemain, jour saint, c'tait Pques fleuries.

                       * * *

Maintenant se taisaient, morts depuis de longs jours,
Bien des chants, des espoirs, des plaisirs, des amours,
Que les effluves chauds des claires matines
Avaient partout fait natre, et dans les gramines,
Et sous les bois feuillus, et parmi les bls d'or,
L'autre saison. Pourtant on pouvait voir encor
Un souffle lger, doux, peut-tre sacrilge,
Soulever par instant, le grand linceul de neige,
Comme pour annoncer  l'humble travailleur
Que tout allait revivre: insecte, bois et fleur...

Le matin rayonnait. A travers la prairie
O, poussire d'argent, roulait la poudrerie,
Les mitaines aux mains, chausss jusqu'aux genoux,
Nous partons, plusieurs gars. Point de classe pour nous.
Nous conterons la chose au vieux matre d'cole;
Ce n'est pas, verra-t-il, une escapade folle.
Il grondera peut-tre un peu, c'est sa faon,
Mais ne doublera pas, cette fois, la leon...
Nous allions vers des bois aux sombres draperies.

Le lendemain, jour saint, c'tait Pques fleuries.

                      * * *

Dans cette blanche plaine o tout est verglac,
Cette plaine endormie o, l'automne pass,
Derrire un chariot nous faisions le glanage,
Il monte maintenant un rle de vannage,
Comme en entend la grange au milieu des hivers:
C'est le bruit de nos pas.
                          Or, par des clos divers,
Comme bien des vaillants que le monde nglige,
Nous passons, nous aussi, sans laisser de vestige.
Nous allons demander, pour les gens des hameaux,
Au mlze, au sapin, leurs odorants rameaux.
Quand ils seront bnits, demain, par la prire,
Ils s'panouiront comme dans la bruyre;
L'glise verdira, tel un coin de fort,
Lorsqu'aprs les hivers mai fcond reparat.
Comme au jour o Sion, le temple et son grand-prtre,
Au chant de l'hosanna virent entrer le Matre,
On entendra clamer:
                   --Paix, amour en tout lieu!
C'est le Promis qui vient! c'est l'Envoy de Dieu!
Qu'il marche sur les fleurs,  l'ombre de nos palmes!

                        * * *

Et voici la fort. L, sous les dmes calmes
Qui gardent la splendeur de nos temples bnis,
Peu de petits oiseaux, pour rester  leurs nids,
Ont brav les frimas. Mais dans l'ombre des branches
Le soleil du printemps fera des routes blanches,
Qu'empliront de gais vols. Et soudain repeupls,
Les bois chanteront haut les doux espoirs combls.

Longtemps nous parcourons la fauve solitude.
Sentant venir pourtant un peu de lassitude,
Nous songeons qu'il nous faut un sylvestre butin,
Et nous prenons au cdre,  la pruche, au sapin
Des rameaux dentels comme des broderies...

Le lendemain, jour saint, c'tait Pques fleuries

                           * * *

C'est le retour. Les champs nous semblent largis.
La marche est lente. Enfin nous rentrons au logis,
Portant avec orgueil le nmoral trophe.
Grand'mre est l toujours, comme une bonne fe,
Dans son fauteuil qu'effleure un rayon du foyer.
Entendre chanter l'eau, voir la flamme ondoyer,
Le chaudron enfum pendre  la crmaillre,
C'est sa plus douce joie,  la pauvre grand'mre.

Pourtant elle dormait alors, le front pench.
Elle tenait encor son rameau dessch,
Et, sur ses traits maigris la tristesse tait peinte,
La tristesse des vieux. Puis, sur la branche sainte,
Rose amre et pure, taient tombs des pleurs
Que les tisons montraient en des jets de lueurs,
Et qu'ils faisaient briller comme de riches pierres.
Sans troubler le sommeil de ses lourdes paupires,
Je m'empare aussitt du cher rameau fan,
Puis, afin que jamais il ne soit profan,
Je le jette au brasier. Dans sa main entr'ouverte
J'en mets un dont la feuille est abondante et verte.

Sa main se referma sur le rameau vermeil.
Ce geste n'tait pas cependant le rveil.
Quelque chose soudain parut troubler son me:
La fracheur de la branche ou le bruit de la flamme,
Qui sait?... Elle leva la tte. En ses yeux clos
Des clarts, j'en suis sr, descendirent  flots.
Elle sourit... tait-ce aux clestes feries?

Le lendemain, jour saint, c'tait Pques fleuries.



                         Allluia!

--Le faux Messie est mort. Une pesante pierre,
Comme un sceau fltrissant, a scell sa poussire.
Tout prs la garde veille avec un soin jaloux,
Et rien ne peut le rendre  la foule trompe.
Quand viendra le Promis, il mettra par l'pe
            La terre  ses genoux.

Ainsi dis-tu, grand prtre,  la plbe inhumaine,
Et sur ta bouche impie on voit rire la haine.
La plbe exulte. Et toi, tu te crois le plus fort.
N'as-tu pas souvenir de la promesse antique?
coute, aux livres saints, cette voix prophtique:
            Il a vaincu la mort.

Allluia! Vois donc, Juif pervers, ta dmence.
Il a vaincu la mort et son rgne commence.
Pouvait-il s'endormir, lui, l'ternel rveil?
L'humanit s'lve avec lui dans la gloire;
Jusqu' la fin des temps on dira sa victoire
           De soleil en soleil.

Allluia! La mort tait un sombre gouffre
O venait s'engloutir tout ce qui chante ou souffre.
L'homme vivait sans but et mourait sans espoir.
Il allait, comme au vent du nord s'en va la feuille,
Comme le raisin mr, que la vendange cueille,
           S'en va dans le pressoir.

Le Suprme Ouvrier voyait prir son oeuvre.
Le mal nous treignait de ses longs bras de pieuvre;
Un gosme froid pesait sur les mortels;
Le Pontife riait de ses pieux symboles,
Et dans son coeur coupable, aux menteuses idoles
           Il dressait des autels.

Le temple de Sion,--indignes sacrifices!--
S'inonde encor du sang des boucs et des gnisses,
Mais le bras du Seigneur n'est plus son tanon...
Il s'croule, et l'offrande impure est rejete.
Terre, rjouis-toi, le ciel t'a rachete,
           Le Christ est la ranon!

Montez, Allluias, montez! Non, jamais heure
Pour les pauvres humains n'aura sonn meilleure,
La haine s'est enfuie au souffle de l'amour;
L'ternel a lev le terrible anathme
Qui pesait comme un joug sur le front sans baptme,
           Depuis le premier jour!

O peuples faonns aux hontes du servage,
Buvez le vin nouveau! C'est un divin breuvage
Qui mettra la vaillance en vos coeurs engourdis,
Et vous rjouira comme un chant de trouvre!
Dans un long cri d'amour il coula du calvaire
            Sur le front des maudits.

Vierges, semez de lis vos retraites jalouses.
Que la blancheur est douce et fleure bon! pouses,
Chantez l'allluia! Vos foyers sont des nids
Que ne profanent point les amours phmres,
Et, quand tressailliront vos entrailles de mres,
            Vos fruits seront bnis!

Allluia! Petits que l'orgueilleux ddaigne,
Grands qu'on envie, et dont en secret le coeur saigne,
Passants accoutums du chemin des douleurs,
Un baume va couler, divin, sur vos blessures,
Et les baisers ardents des lvres les plus pures
          Iront scher vos pleurs.

Allluia! Le Christ s'est lev plein de vie!
Homme simple,  genoux! A genoux, fier gnie!
Par le monde il s'en va semant la vrit.
La nuit n'est plus. Salut  la nouvelle aurore!
Le pass t'appelait, tout l'avenir t'adore,
          Divin Ressuscit!



                       Le brouillard

Glbe qu'un soc dchire et que nos pleurs arrosent,
Ciel qu'un nuage couvre ou que des soleils rosent,
Femmes belles, enfants, hommes joyeux et bons,
Foyers des longs hivers allumant leurs charbons,
Fentres des ts s'ouvrant au tide effluve,
Feu des grands abattis tonnant comme un Vsuve,
Tout est beau; j'aime tout; mais la fin doit venir,
Et la vieillesse, un jour, oublie...
                                    Un souvenir
M'est revenu pourtant, plein d'une saveur douce,
Un souvenir lointain, vague lente que pousse
Le souffle parfum du soir.
                           Prs de chez nous,
Dans un enclos troit foul par les genoux,
Sur le bord du chemin que longe une rigole,
Une croix s'levait. De la maison d'cole,
Dans l'air, on la voyait tendre ses deux bras nus,
Comme pour nous montrer des chemins inconnus.

Quand d'une douce voix que les ans rendaient lasse,
Notre vieille matresse, avant, aprs la classe,
Disait: _Veni, Sancte_, disait le _Sub tuum_,
Elle cherchait toujours le saint _Palladium_,
Et nous devinions bien,  genoux en arrire,
La route o s'en allaient ses yeux et sa prire.

Or, un matin d'avril, aprs un long dgel,
Comme un voile d'argent enveloppe un autel,
Une molle bue enveloppa les chaumes.
C'tait une mer blanche o voguaient des fantmes,
O les objets perdus n'avaient plus de couleurs.
Parmi ces flots brumeux, sur le gazon sans fleurs,
Dans son enclos muet comme le cimetire,
La croix se dessinait trs noire et tout entire.
On la voyait alors qu'en un ciel sans lointains,
Les arbres bauchaient des contours incertains,
Et qu'au long de la route, en des ondes tranges,
Paraissaient s'engloutir les maisons et les granges.

Je sentais la tristesse et peut-tre l'effroi
M'treindre lentement, et mon me avait froid.
Pour voir la croix planer sur le bourg en dtresse,
Nous nous tions groups auprs de la matresse.
La brume s'paissit et sa dense blancheur
Noya tout. Nul rayon ne tidit la fracheur
De cette vague morte o tout semblait rigide,
Et la croix  son tour commena de sombrer;
Puis elle disparut.
                    Un soupir fit vibrer
L'me de la matresse et ses pieuses lvres.
Ses grands yeux dsols fouillrent, pleins de fivres,
L'implacable brouillard o plus rien ne flottait.
Tristement elle dit:
                     C'est bien l qu'elle tait!...
Et d'un doigt tremblotant nous montra nos bancs vides.

Une amre bue avait mouill ses rides.

J'ai vu souvent depuis venir de lourds brouillards,
Mais la croix est reste au fond de mes regards.



                     Au laboureur

Depuis l'aube d'opale et la frache rose,
O vaillant laboureur! ne s'est point repose
         La charrue au coutre tranchant,
Ne s'est point repos le boeuf aux longues cornes.
Le sol grince toujours, et toujours des yeux mornes
         Regardent tristement ton champ.

A quoi donc songes-tu quand tu vas tte basse,
Ouvrant dans le sol noir, malgr ta jambe lasse,
         Un sillon aprs un sillon?
Vois-tu les bls flotter comme des oriflammes?
Songes-tu que le ciel, pour rveiller les mes,
         Les dchire de l'aiguillon?

L'Anglus du midi dans le vieux clocher tinte.
Quitte les mancherons. Ta foi n'est pas teinte,
         Vieux laboureur aux bras tanns.
Signe-toi. Lve haut ton front coup de rides.
Le labour fait verdir les sols qui sont arides,
         La prire, les coeurs fans.



                    Nos trois cloches

                            I

Dans les brumes d'antan les jours de mon enfance
Ont sombr, mais parfois je m'arrte, et je pense
Au calme bienfaisant qui les enveloppait.
Je ne connaissais rien et rien ne m'occupait,
Hormis les chants d'un bois, les sables d'une grve,
Les parfums d'une fleur. Si quelquefois un rve
Essayait d'ouvrir l'aile et de m'emporter loin,
mu, je regardais, dans les frissons du foin,
Au ruisseau qui les baigne, au bois qui les abrite,
Les boutons d'or, l'iris, le thym, la marguerite,
Et je disais au rve ail:
                           --Je suis aussi
Une humble fleur des champs, laisse-moi vivre ici.

En ces jours reculs, dans nos paroisses riches,
Au milieu des sillons, du pacage et des friches,
Au-dessus des forts mme, dj montaient
Bien des clochers bnis o nos espoirs tintaient,
La cloche, en sa lanterne, tait fort solitaire.
Elle aimait  chanter. Rien ne la faisait taire,
Ni les neiges de mars, ni les ardeurs de juin.
Parfois ses longs sanglots nous disaient un chagrin,
Elle sonnait, parfois, des couplets de jeunesse,
Nous aimions  l'entendre. Il faut que l'on connaisse,
Quand monte vers le ciel un sonore tinton,
Si la joie ou le deuil entrent dans le canton;
Si quelque nouveau-n reoit l'eau du baptme,
Ou si l'un d'entre nous a dit l'adieu suprme.
Elle prenait aussi, dans les jours pluvieux,
Le timbre nasillard d'une chanson de vieux;
C'tait lorsqu'en hiver la pluie, aprs le givre,
Gelait comme des pleurs sur ses lvres de cuivre.

Depuis un an peut-tre une rumeur volait,
Mourant et renaissant comme un cri de tolet
Quand la rame dchire, en son rythme svre,
Le sein des flots. Chez nous, un bruit qui persvre
Prend toujours la couleur de quelque vrit.
Or, plusieurs affirmaient avec autorit
Que le cur lui-mme, une me un peu lyrique,
Verrait avec plaisir notre vieille fabrique
Donner l'exemple, agir, piquer de l'aiguillon,
Et monter au clocher le premier carillon.
On parlait de cela tout bas, tout haut, ensemble...
Un carillon, c'est beau sans doute, mais il semble
Que Dieu goterait mieux l'accord de nos esprits;
Ce serait chose rare, et d'un bien plus grand prix.
Le plaisir agitait l'me douce et mystique
Qui voit dans chaque temple un cleste portique,
Mais un amer dpit troublait le sermonneur
Qui prtend qu'on perd tout quand on donne au Seigneur.

Le voile fut lev tout  fait. Un dimanche,
Avec un geste altier qui dploya la manche
De son large surplis clatant de blancheur;
De la chaire o sa voix avertit le pcheur,
Stigmatise le tide et console le juste,
Le cur dclara que Dieu, le Matre Auguste,
Pouvait tre lou par les sons de l'airain,
Comme il l'est par la voix du peuple souverain;
Qu'il fallait aujourd'hui, sans craindre les reproches,
Dans le clocher vaillant, monter trois belles cloches
Qui diraient nos douleurs, nos plaisirs, notre amour,
Et pleureraient sur nous  notre dernier jour.

Il se fit tout  coup, sous la vote, un murmure
Pareil au bruit du vent dans l'paisse ramure,
Et l'auditoire entier s'agita dans les bancs.
Plus de doute, les mots tombaient trs clairs, trs francs.
Un nouveau marguillier, notre voisin Tancrde,
Un dissident par got, toussa fort, prit l'air raide
Qu'il prenait au conseil dans nos frquents dbats;
Et saint Louis, dit-on,--je ne l'affirme pas--
Le bon roi saint Louis, patron de la paroisse,
Dans son cadre dor laissa voir de l'angoisse.

Le trouble ne dura qu'un moment. Par degr
Descendit de nouveau le silence sacr.
Peut-tre que chacun se faisait la promesse
De dire sa pense, au sortir de la messe.
Mais le cur, toujours charitable et plaisant,
Ajouta quelques mots, et ce fut suffisant.
Comme sur une source, au champ, l'on voit les btes
Pencher leurs fronts, ainsi s'inclinrent les ttes
Un peu dures, parfois, de ses bons paroissiens,
Il avait dit ceci:
                   Jsus aima les siens,
Et c'est sa charit qu'en vos mes je sme.
Le beau, comme le bien, mne au Dieu qui vous aime.
Embellissez le temple et Dieu vous bnira;
Faites chanter le bronze... et le cur paiera.

                          II

Voici l'automne. Il est comme un vieillard agile
Qui descend  grands pas de nos coteaux d'argile,
Avec sur son paule une gerbe de bl.
Il est comme un ruisseau qui va, souvent troubl
Par le rameau qui tombe ou l'agneau qui s'abreuve,
Se jeter triomphant dans le sein du grand fleuve.
C'est le temps des labours, c'est le temps des gurets,
L'teule a voil d'or plus d'un clos, les forts
Ont dnou dj leurs discrtes ceintures.
Dans les champs moissonns que nos longues cltures
Enlacent, semble-t-il, comme un tratre rseau,
Le travailleur se hte et l'on voit fuir l'oiseau.
Devant mainte fentre un rouet tourne et gronde.

Tancrde labourait. Une lumire blonde
Noyait l'herbe. On eut dit des reflets printaniers.
La terre allait remplir de nouveau les greniers,
Et la paix descendrait dans toutes les demeures.
Tancrde aurait voulu que le jour eut plus d'heures.
Il savait ds longtemps tenir un mancheron.
Cependant quelquefois il lchait un juron,
Et l'clair de son me allumait sa paupire;
C'tait lorsque le soc effleurait une pierre,
Et faisait quelque peu dvier le sillon.
Il tait un artiste en labour, ce brouillon.

Jeannette le suivait  sa besogne rude.
L'cole, pensait-il, en ferait une prude...
Puis, elle avait dix ans, savait lire et compter.
Et les enfants, au reste, il faut bien les dompter,
Si l'on veut que plus tard, en face de l'ouvrage,
En face de l'preuve, ils aient quelque courage.
Tancrde tait compris. La pauvrette croyait
Qu'elle devait souffrir pendant que l'on choyait
Sa soeur plus belle. Aussi, jamais une rplique.

Donc Jeannette touchait, ce jour-l. Je m'explique.
Mais vous savez encor, fiers enfants de nos bourgs,
Ce que c'est que toucher dans le temps des labours.
Tte au vent et pieds nus, elle tenait les guides
Et fouettait de sa hart le dos des boeufs placides;
Elle allongeait le pas, trottinait de bon coeur,
Pour suivre la charrue et le vieux laboureur.
La poussire souillait ses petites mains blanches.
Elle comptait toujours, rendue au bout des planches,
Dans la vaste prairie un sillon noir de plus,
Un rayon vert de moins. Mais soucis superflus,
La tche d'aujourd'hui ne peut tre acheve
Si l'on ne fait bien longue, hlas! la releve.

Tancrde sentait bien que son front se mouillait.
Il se dressait souvent, et son regard fouillait
Les grles peupliers qui cachaient mal l'glise,
Et ses clochers plus hauts que leur ramure grise.
Ce jour-l, bien des gens, endimanchs, ravis,
Etaient venus s'asseoir dans l'ombre du parvis.
Or, ds la matine,  la lueur des cierges,
Sous leurs manteaux fleuris, dans leurs robes de vierges,
Les cloches, toutes trois, pareilles  trois soeurs,
Avaient eu le baptme. A Dieu, dans les hauteurs,
Elles pouvaient parler car leur voix taient pure.
Marraines et parrains, trs fiers, avec mesure
Avaient mis leurs cus dans le plateau d'argent
Tancrde, marguillier mu, se rengorgeant,
Avait t s'asseoir, avec d'autres illustres,
Sur un sige du choeur, tout auprs des balustres,
Mais il avait ensuite enlev le gilet,
Endoss la bougrine et repris le boulet.

Il disait maintenant  son enfant docile:
Les cloches sonnent tard... C'est donc bien difficile
De les pendre l-haut  leur solide essieu...
Tiens! j'entends quelque chose enfin! coute un peu,
coute, ma Jeannette, oui, voil que a sonne!...
Tu ris, petite, et moi, c'est drle, je frissonne.
Jeannette souriait. Il ta son chapeau,
Et, s'essuyant le front, il murmura:
                                    --C'est beau!

                           III

A mon tour, ce soir-l, par la sente des chaumes
J'amenais le troupeau. Je crus que dans leurs dmes
Les bois beraient des chants nouveaux. C'taient des sons
Mieux cadencs encor que nos airs de chansons.
Le dirai-je? Jamais, dans nos rustres domaines,
La vieille cloche seule, et jamais voix humaines
N'avaient ainsi chant l'Anglus. Quel moi,
O mon coeur, vint alors te troubler! Devant moi
Les gnisses, les boeufs, qui marchaient  la file,
N'avaient plus maintenant leur allure tranquille,
Mais semblaient dlirer de plaisir. Leurs fronts roux
S'levaient tour  tour en des mouvements fous
Que scandaient  la fois leurs orgueilleuses cornes.
Une fermire, au loin, prs des tables mornes,
Appelait son troupeau. L'appel tait pressant,
Un peu rude tantt et tantt caressant,
Mais btail et berger ne voulaient pas entendre,
Car c'tait fte au champ.
                          Alors je vis s'tendre
Des vols capricieux sur les grands bois voisins.
Les oiseaux me semblaient griss par les raisins,
Et le soleil couchant, qui s'chappa des brumes,
Fit jaillir des rayons de leurs mouvantes plumes.

Et le dirais-je aussi? Je vis, en mme temps,
Voltiger sur les prs, comme aux jours du printemps,
Papillons poudrs d'or et fires libellules.
Je vis des grillons noirs qui fuyaient leurs cellules,
Et des criquets gaillards qui chantaient l'oraison,
Comme ils font en t, pendant la fenaison.

Et tout prs, dans le champ que labourait Tancrde.
Les boeufs ne marchaient plus. De leur narine tide
Ils soufflaient doucement une tide vapeur.
Le front bas sous le joug, les traits ballants, sans peur
De la hart qui tombait sur leur croupe indolente,
Alors qu'ils tiraient mal ou de faon trop lente,
Ils paraissaient dormir ou rver. Puis, debout
Contre le clos de cdre, et, regardant partout,
Anxieux, agit, comme un homme qui cherche,
Tancrde! Le soleil scintilla sur la perche
O s'appuyait son bras. Et je l'ai vu, le vieux,
Sourire  la ferie en s'essuyant les yeux.

Et pendant ce temps-l, dans le labour, tout proche,
L'enfant s'tait couche, un peu lasse. Une roche
Que la charrue avait effleure en passant
Lui servait d'oreiller. Un trfle encor naissant
Se cachait sous ses pieds frileux. Des chicores
Penchaient leurs fleurs d'azur sur ses boucles dores.
Sous sa tte mutine et presque belle alors,
Elle avait repli ses bras. Et, sans remords,
Un ange d'un baiser avait clos sa prunelle.
C'tait l'oiseau qui dort la tte sous son aile,
Fatigu de voler. Dans cet instant de paix
Elle rvait, l'enfant,  ses boeufs sous le faix,
A ce sol ventr par de longues blessures,
A ce vieux laboureur tenant, de ses mains sres,
Et tant qu'il fera jour, les mancherons de bois,
Et tout lui semblait noir, lamentable, sans voix.

Mais alors tout  coup, dans le deuil de la terre,
Elle voit la prairie encore froide, austre,
S'tendre, s'largir jusques  l'horizon,
Et les sillons obscurs qui coupent le gazon
Deviennent radieux. Ils montent vers les nues.
Et trois anges, chantant des stances inconnues,
Apportent la semence  ce labour divin.
Leur geste est solennel. Tout effort serait vain
Pour dire les accents qui tombent de leur bouche.

Jeannette se rveille, et, de sa rude couche,
Elle crie au vieillard qui s'avance songeur:

--Quel beau rve j'ai fait!
                            Puis, fixant la rougeur
Du couchant o flottaient les feux du crpuscule:

--Je les vois, les entends, l sur le monticule!...
Ils chantent en semant pour le ciel!... Ils sont trois!

Nos trois cloches sonnaient pour la premire fois.



                        Le bouquet

_(Bndiction de la premire pierre du pont Garneau)

                                  A Madame Mercier_

Loin, bien loin de son humble source,
Parmi la mousse et les roseaux,
La Chaudire aux rapides eaux,
Vers la fin de sa longue course,
Se jette en un gouffre profond,
Puis, perant le roc jusqu'au fond,
Entre au fleuve sous la Grande Ourse,
Loin, bien loin de son humble source.

Sur un vieux bac un vieux passeur,
Arm d'une pesante rame,
Reoit depuis longtemps, Madame,
Cousin, cousine, frre, soeur...
Tous ceux qui lui donnent l'obole.
Mais nul ne peut, sur ma parole,
Payer par un mot de douceur,
Sur un vieux bac un vieux passeur.

Que d'amours restent sur la rive,
Ou s'teignent sur le rocher,
Par la faute du vieux nocher!
Quand le jour fuit ou qu'il arrive,
On croit entendre avec les flots
Passer des soupirs, des sanglots...
A l'heure o s'envole la grive,
Que d'amours restent sur la rive!

Tous les vieillards, les jeunes gens,
Tous ceux qui suivaient cette voie.
Cherchant de l'or ou de la joie,
Les heureux et les indigents,
Demandaient  Dieu, bagatelles!
Un pont solide ou bien des ailes.
Ils n'taient pas trop exigeants,
Tous les vieillards, les jeunes gens.

Et le ciel finit par entendre.
Un pont unira les deux bords.
Dj la foule est aux abords.
L'oeuvre, qui s'tait fait attendre,
Commence  l'clat du flambeau.
Vous tiez l, ce jour si beau.
On vit battre plus d'un coeur tendre,
Et le ciel finit par entendre.

Sous les dais aux riches couleurs,
Quelques enfants en robes blanches,
cartant les rideaux de branches,
Vinrent vous prsenter des fleurs.
C'tait, cela, la gratitude
D'une nave multitude
Dont vous schez souvent les pleurs...
Sous les dais aux riches couleurs.

Au roc o le soleil ruisselle,
Au bois d'o l'arme s'pand,
Mainte grappe humaine se pend...
La main du noble ouvrier scelle
La premire pierre du pont.
Au bruit joyeux l'cho rpond;
La truelle d'or tincelle
Au roc o le soleil ruisselle.

Pendant qu'on foltre et qu'on rit,
Pendant que se choquent les verres,
Pendant que chantent les trouvres,
Vous sortez doucement, sans bruit;
Et toutes vos jeunes compagnes
Suivent vos pas dans les campagnes
O la violette fleurit,
Pendant qu'on foltre et qu'on rit.

Dans sa robe de pierre grise,
L-bas, on voit sur la hauteur
Qui ceint le village enchanteur,
S'lever une vaste glise;
Son clocher plonge au ciel serein,
Pour Dieu chantent ses voix d'airain;
Les oiseaux nichent  la frise,
Dans sa robe de pierre grise.

C'est l que vous portiez vos pas.
Vous alliez dans l'auguste enceinte,
A l'autel de la Vierge sainte,
Sous l'oeil de Dieu prier tout bas.
Vous alliez offrir  Marie
Un blanc lis qu'une main chrie
Vous avait donn. N'est-ce pas?
C'est l que vous portiez vos pas.

La belle fte tait finie,
Mais les drapeaux laissaient aux vents
Flotter toujours leurs plis mouvants,
Et des restes de symphonie
Semblaient se noyer dans les airs,
Ou voltiger sur les flots clairs,
C'tait ta prire bnie...
La belle fte tait finie.



                        Vision

Aimez-vous,  vieillards,  remuer la cendre
O dorment vos bonheurs d'antan? Je vois descendre,
Devant mes yeux ravis, tout le joyeux essaim
De ces espoirs d'un jour, que rchauffa mon sein
Au matin de la vie. Il vient mais il s'envole.
Rien ne peut retenir de cet essaim frivole
L'aile rapide. Il va, suave et dcevant,
Comme une feuille morte au souffle d'un grand vent.

Oui, lorsque l'on vieillit, que la tte se penche
Comme le pin, l'hiver, sous sa couronne blanche,
Que les pieds moins lgers trbuchent plus souvent,
Et que la main hsite et tremble en soulevant
La coupe presque vide, on aime davantage
Ce pass disparu qui fut notre partage.
On l'voque. Il surgit dans nos mes sans feu,
Comme, un matin d'automne, on voit un sommet bleu
merger lentement des ocans de brume.
Oh! qu'ils sont doux et chers tous ces riens qu'on exhume
Des ans jadis vcus!
                      J'tais enfant de choeur.
J'allais servir la messe, et je savais par coeur
Le psaume _Introibo_ qui se dit  voix basse,
Au pied de l'autel saint. Je l'appris  la classe.

Oui, je m'approcherai de l'autel de mon Dieu,
Du Dieu qui rjouit ma jeunesse...
                                    Au milieu
Des enfants en surplis aligns dans les stalles,
Je priais assez peu, car les molles spirales
De l'encens qui montait vers le Dieu souverain,
Les versets alterns des chantres au lutrin,
Les murmures moelleux de l'orgue, la prire
Du vieux prtre  l'autel, de la foule ouvrire
A genoux dans la nef sur le parquet de bois,
Tout cela me troublait, et c'tait, chaque fois,
Un spectacle nouveau qui remuait mon me.

J'aime  le rappeler. Que celui-l me blme,
Qu'il me juge bigot ou trop sentimental,
Qui ne se souvient plus du village natal,
Ni du clocher bni qui sonna son baptme.
Un dimanche pourtant...le jour de Pques mme,
Oublieux et distrait, je laissais sans remords
Mon esprit vagabond s'envoler au dehors,
Sur le rayon de feu qui rosait la fentre,
Pendant que tous priaient, et le peuple et le prtre.
Cependant nulle fleur ne s'ouvrait sur les prs,
Nul vent ne dchirait les nuages nacrs,
Et les blanches vapeurs qui montaient de la plaine
Ressemblaient  l'encens dont l'glise tait pleine,
L'encens du Matre Autel ardent comme un bcher.

La clochette tinta. Puis, je vis se pencher,
Les yeux mouills de pleurs, sur le sacr calice,
L'officiant pieux. Le divin sacrifice,
A l'instant mme, allait s'accomplir derechef.
Un murmure passa. Je jetai, dans la nef
O la foule chmait la plus grande des ftes,
Un long regard, pour voir le mouvement des ttes.
Ces fronts qui s'inclinaient, c'tait, me sembla-t-il,
Comme les lourds pis, ou comme le blond mil,
Lorsque passe le vent.
                       L'orgue chantait sonore.
Je veux voir l'Homme-Dieu que ce bon peuple honore,
L'Homme-Dieu dans l'Hostie. Aussitt, mon regard
Effleure, dans son vol, peut-tre par hasard,
Sur son blanc pidestal, le grand Franois d'Assise.
Sa tunique tait brune et sa corde tait grise;
Sa tte se penchait comme pour adorer.
Tout  coup, sur sa croix que vint alors dorer
Un rayon de soleil tomb d'une verrire,
Il mit un long baiser...
                         Hlas! je ne sais gure
Ce qui suivit alors l'trange vision...
Mais je crus au miracle... Est-ce une illusion?



                       Nuit de Nol

La cloche des beffrois sonne  toute vole...
Sur le flanc des coteaux, au fond de la valle,
Brle joyeusement, dans l'tre des aeux,
La bche de sapin. Les maisons s'illuminent.
Courbs sur leur bton, les vieillards s'acheminent,
voquant tour  tour des souvenirs pieux.

On entend tout  coup de glorieux cantiques...
La terre parle au ciel. Et sous les hauts portiques
Des temples merveilleux levs par la foi,
Et sous le frle arceau de la pauvre chapelle,
La foule mue accourt. Quel spectacle t'appelle,
trange multitude, et d'o vient ton moi?

C'est la nuit de Nol!... Nuit calme et parfume,
Qui berce mollement la lande accoutume
Au murmure des eaux, au vol des papillons...
C'est la nuit de Nol!... Nuit glace, clatante,
Qui s'ouvre sur nos champs comme une immense tente,
Ou les ensevelit dans ses blancs tourbillons.

La foule accourt... Des lieux o le soleil se lve,
Et des lieux o le vent transperce comme un glaive;
Du midi plein d'arme et du couchant obscur,
La foule accourt, joyeuse en ses habits de fte,
Sous les feux de l'toile ou malgr la tempte,
Par les chemins de neige ou les clos de bl mr.

Elle vient saluer le plus grand des mystres.
Dans leurs chants inspirs, les prophtes austres
L'avaient promis. Et sicle aprs sicle s'en va,
Et, prostern devant l'humble Vierge Marie,
Tout le monde chrtien adore, chante et prie,
Dans l'amour et la foi, le Fils de Jhova.

Mais le monde sait-il la nouvelle doctrine?...
Hommes, priez, jenez, frappez-vous la poitrine;
levez  Dieu l'me et domptez l'animal;
A qui n'a pas de biens donnez un peu des vtres;
Soyez humbles et purs; ne doutez point des autres
Aimez-vous. Pardonnez si l'on vous fait du mal!

O chrtiens, croyez-vous  ce Dieu fait poussire?
A l'ternel Esprit sous cette chair grossire?
A l'infini pouvoir dans ces dbiles mains?
Croyez-vous  l'amour sans fin et sans mesure?
Au coeur inassouvi qui rend avec usure?...
O chrtiens, croyez-vous au rachat des humains?

La cloche des beffrois sonne  toute vole...
Sur le flanc des coteaux, au fond de la valle,
Brle joyeusement, dans l'tre des aeux,
La bche de sapin. Les maisons s'illuminent,
Courbs sur leur bton, les vieillards s'acheminent,
voquant tour  tour des souvenirs pieux.

Mais dj tout bruit meurt sous les votes du temple,
L'adorateur s'en va. Le ciel mu contemple
Le flot imptueux des inconstants mortels.
Les cierges sont teints. Par les fentres sombres
On voit quelques rayons se perdre dans les ombres...
C'est la lampe qui veille au milieu des autels.

Les croyants sont partis par des routes diverses,
Et des suggestions habilement perverses,
Comme des traits brlants traversent les esprits,
Car tout homme est menteur!... La soif des biens s'allume;
Et le coeur, mal gard, sonne comme une enclume
Aux baisers de l'amour qui l'a dj surpris.

Et le rve divin comme un oiseau s'envole!...
Le pauvre porte envie au riche qui le vole;
L'orgueilleux parvenu mprise l'indigent;
La bouche qui priait injurie et diffame;
Le libertin ourdit la chute de la femme,
Et l'avare,  genoux, adore son argent!

Comme un oiseau qui fuit le saint rve s'efface...
Vers le sol de nouveau l'homme a pench sa face;
La prire est muette et le cantique dort.
Seuls des cris touffs du milieu de la foule
Montent encore: les cris des malheureux que foule,
Sous son talon brutal, le lutteur le plus fort!

Ah! trop tt le bruit meurt sous les votes du temple!
L'adorateur s'en va. Le ciel mu contemple
Le flot imptueux des inconstants mortels.
Les cierges sont teints. Par les fentres sombres
On voit quelques rayons se perdre dans les ombres...
C'est la lampe qui veille au milieu des autels.



                    L'me chrtienne

De clestes hymens l'ont donne  la terre.
Elle va, depuis lors, vers les hommes qu'altre
         L'amour saint de la vrit.
Sa science n'est pas une flottante pave;
Elle brise les fers et relve l'esclave.
         Sa force est dans la charit.

D'une aile ensoleille elle monte aux cieux calmes,
Elle a l'arme doux, et le doux chant des palmes
         Que bercent nos pins toujours verts;
Elle a le feu soudain de nos vastes prairies;
Elle a la chastet des blanches draperies
         Dont s'enveloppent nos hivers.

Comme une mer farouche elle crache l'cume,
Et, comme un ciel limpide elle a parfois sa brume,
         Quand le mal ose l'assaillir;
Mais dans l'ombre qui vient ou l'espoir qui sommeille,
Luit un rayon divin: c'est l'oeil de Dieu qui veille
          Et l'empche de dfaillir.

Elle ne tremble point aux clats du tonnerre.
Douce, elle a dsarm plus d'un bras sanguinaire,
          Et lass d'odieux efforts.
Elle mle sa voix au chant de la patrie;
Puis, lorsque vient l'preuve, elle espre, meurtrie,
          En Celui qui brise les forts.

Les peuples  sauver deviennent son domaine.
Comme un coursier sans frein, l'ocan la promne
          Des glaciers aux dserts brlants.
L'opprim suit au ciel son vol d'heureux augure,
Ah! tu n'as pas assez,  terre! d'envergure
          Pour rpondre  ses fiers lans!

C'est par elle, qu'un jour, l'homme des bois enterre
Sa haine de la croix et sa hache de guerre;
          Que les bois ouvrent leur rideau;
Que le foyer se fonde, et qu'enfin du sol vierge,
Sous un ciel radieux, la moisson d'or merge
          Au chant de l'homme et de l'oiseau!

Quand nous fmes livrs aux mains d'une autre race,
Comme un fardeau trop lourd dont on se dbarrasse,
          Comme un mutile butin,
A nos foyers aims nous avons, en silence,
Longtemps attendu l'heure o le peuple s'lance,
          Libre et vaillant, vers son destin.

Ce long dlaissement, le mpris, la jactance,
Ont jet d'amers deuils sur notre humble existence,
          Nul ne peut ignorer cela;
Mais sans apostasie, et ni lches, ni tratres,
Nous sommes devenus les gaux de nos matres,
          Car l'me chrtienne tait l!



                 L'glise des Hurons

L-bas, sur les hauteurs, au pied des Laurentides,
S'lve, solitaire, un modeste hameau.
La rivire Saint-Charle, avec ses eaux limpides
Que voile, en maint endroit, l'ombre d'un jeune ormeau,
Caresse, en murmurant, le seuil de ce village,
Et, quand elle le quitte, on dirait que de rage
Sur son lit de cailloux elle s'agite et fuit,
Comme un daim effar qu'une meute poursuit.
Dans un gouffre profond qui tout  coup s'entr'ouvre,
L'onde vertigineuse arrive avec fureur,
Rebondit sur le roc, se dchire et le couvre
        De flots d'cume et de vapeur.

Le village est paisible et son aspect est triste.
Des enfants basans,  l'oeil noir et mutin,
Y suivent pas  pas chaque nouveau touriste,
Pour lui vendre un panier qu'ils ont fait le matin,
Ou, pour avoir un sou tendent une main sale.
D'autres, un peu plus grands, d'une fiert royale,
Arms d'un arc de frne et d'un lger carquois,
Semblent chercher encor le froce Iroquois;
Car ces jeunes garons au visage de cuivre,
Ont appris de l'aeul  dtester ce nom.
Et c'est dans ce hameau que nous voyons survivre
          Le descendant du vieux Huron.

Comme un phare au milieu de la pauvre bourgade,
Nagure une chapelle,  l'antique faade,
Vers le ciel levait la croix de son clocher.
En souliers mous, et fiers de leur chemise blanche,
Les hommes s'y rendaient par groupes, le dimanche.
Plus pieuses peut-tre on voyait s'approcher,
Mme bien avant l'heure o la porte est ouverte,
Les femmes se drapant dans leur sombre couverte.
Avec les flots d'encens et la voix du pasteur,
Bientt les coeurs mus montaient vers le Seigneur.

Mais hlas! aujourd'hui le bni sanctuaire
          N'est qu'un mr dlabr!
Le sauvage n'a plus son temple tutlaire
          Son refuge sacr.
Il erre, sombre et triste, au milieu des ruines
          Que l'herbe va couvrir,
Cherchant de quels forfaits les vengeances divines
          Ont voulu le punir.

Il n'entend plus la voix de sa joyeuse cloche
          Annonant, tour  tour,
Que dj du repos l'heure calme s'approche,
          Ou qu'enfin il est jour.
Il n'entend plus jamais les chants des brunes vierges
          levant vers le ciel
Une me tout en feu, comme les ples cierges
          Qui brlaient sur l'autel.

Le dimanche, autrefois, c'tait fte au village;
          Aujourd'hui tout est deuil.
De son humble maison le timide sauvage
          Ne laisse plus le seuil.
Son coeur se refroidit et sa vertu chancelle
          Sous le vent du malheur,
Comme on voit chanceler une frle nacelle
          Sur la mer en fureur.

Et l'on dit que le soir, lorsque d'paisses ombres
          Enveloppent ce lieu,
On voit passer souvent, au milieu des dcombres
          De la maison de Dieu,
Une forme superbe, agile et plus exquise
          Que les plus douces fleurs;
Elle parat s'asseoir sur une pierre grise,
          Et rpandre des pleurs.

Et plus loin, sur les bords de la belle cascade,
          Quand on approche un peu,
On voit un spectre nain, qui sautille, gambade,
          Et de ses yeux de feu
Regarde fixement, riant avec malice,
          Le saint temple dtruit;
Puis soudain il s'lance au fond du prcipice,
          Ds qu'une toile luit.

Et l'on croit au hameau que cette forme exquise,
          Ce fantme brillant
Qui visite, la nuit, les restes de l'glise
          Et s'assied en pleurant,
C'est l'ange  qui le ciel a confi la garde
          Du village huron;
Et que le spectre affreux qui rit et le regarde,
          Est un mchant dmon.

Qui donc sera vainqueur dans cette lutte trange
Entre l'esprit cleste et le spectre maudit?
Le sourire du nain ou la larme de l'ange?
coutez ce qu'un jour une femme entendit:

Une jeune Huronne allait seule, en silence,
Pleurant le bien-aim qui ne doit plus venir.
Sous un feuillage pais que la brise balance
Elle vient s'arrter pour mieux se souvenir.

Comme un saule rompu son ple front s'incline;
Ses regards enivrs commencent  languir.
Tout flotte vaguement. Le jour partout dcline.
Elle entend des accords qui la font tressaillir:

C'est en vain que tu veux, dmon de la vengeance,
A ce peuple ravir sa plus chre esprance
Et le germe sacr de sa douce croyance.

De ses dbris fumants le temple sortira,
Au-dessus du hameau la croix sainte luira,
Et sur l'humble parvis le sauvage priera.

Et ce chant prophtique tait comme un dictame
Pour le coeur afflig de la dolente femme.

Elle vit aussitt l'ange tout radieux
Essuyer sa paupire et remonter aux cieux.

Sur la chute elle vit alors le nain immonde
Grincer des dents, rugir et s'lancer dans l'onde.

Elle vit s'lever au milieu du hameau,
Sur les cendres du temple un beau temple nouveau.



                       Pax

               _Deus est Charitas_

La paix soit avec vous. clair dans la nuit sombre,
Ce mot va-t-il sauver l'humanit qui sombre?
Dix-neuf sicles dj se sont accumuls
Depuis qu'on t'aime,  Christ! depuis qu'on te blasphme.
On rpond par la haine aux voeux qu'un Dieu lui-mme,
Dans son amour pour nous, pour nous a formuls.

Le sicle est-il plus fort que toi, Dieu du calvaire?
Son rire touffe-t-il ta doctrine svre?
Vois-tu donc dfaillir tes disciples aims?
La paix soit avec vous, dit-tu. La paix qu'est-elle?
Chacun la veut, la cherche. En notre me immortelle
Les dsirs de la paix par ta main sont sems.

Mais quand donc verrons-nous la gloire de ton rgne?
Veux-tu que l'on espre, ou veux-tu que l'on craigne?
Le monde entnbr crut que tu le trompais,
Que tu dormais toujours sous la pierre des tombes,
Et de tes dfenseurs il fit des hcatombes.
La mort dans les tourments, tait-ce donc la paix?

Du levant et du nord, sous d'tranges armures
Arrivent des guerriers. Comme des moissons mres
Les peuples sont fauchs partout et sans merci.
Des noms suintant le sang dflorent nos annales;
La luxure s'acharne aux couches virginales...
O doux Galilen, la paix est-elle ici?

Non loin du toit moussu de l'humble proltaire,
S'lvent des palais. Non loin du coin de terre
Que les dshrits arrosent de sueurs,
Fleurissent des heureux les jardins fantastiques.
La paix habite-t-elle,  Christ! les fiers portiques,
Ou le chaume clair par d'avares lueurs?

Puis, le savant a dit: La paix, c'est la science;
C'est le fruit du labeur et de la patience;
C'est l'oeil ardent qui plonge au fond du gouffre noir,
Pour y voir se jouer un rayon de lumire;
C'est l'esprit qui surprend une cause premire,
Au problme incompris o se brisait l'espoir.

La paix, c'est le regard de la femme qu'on aime,
Le tapis de gazon que la rose parsme,
Le sein o les dsirs montent tumultueux;
C'est toute la beaut que nul voile n'opprime;
C'est l'tre qui se fond dans un baiser sublime,
Car la paix, c'est l'amour, dit le voluptueux.

La paix, c'est le mpris des biens et des tendresses;
C'est le calice amer des pieuses ivresses;
C'est le feu qu'on teint dans une me qui bout,
Le repos de l'esprit dans les rgions saintes,
Et l'emprisonnement, dans les froides enceintes,
De ce corps de pch que l'on trane partout!

La paix, c'est l'existence au milieu des prairies,
Parmi les gais oiseaux, sous les branches fleuries,
Ou dans les bls dors, au bord du ruisseau bleu;
La paix, c'est la famille o le ciel fait descendre
Des anges esprs; c'est l'tre dont la cendre
Couvre, pour les jours froids, un doux rayon de feu.

La paix, dit le soldat, c'est, aprs la victoire,
La croix sur la poitrine et le nom dans l'histoire;
C'est de reculer loin les bornes d'un tat,
De pousser une arme, ainsi qu'une avalanche,
Sur des peuples surpris. C'est aussi la revanche,
Dit le vaincu d'un jour au cruel potentat.

La paix, c'est la louange avec son ambroisie;
C'est l'loquence ardente, ou c'est la posie
Qui droulent leurs flots comme un ocan d'or;
C'est le soupir du luth ou l'hosanna du cuivre;
Le vol des sons divins que l'me voudrait suivre
Jusques aux pieds de Dieu, dans un dernier essor.

La paix soit avec vous! O Christ n de la Vierge!
Ce voeu n'a pas sauv le monde que submerge,
Sous tes regards mourants, un flot d'iniquits!
L'homme n'a pas compris ta suave parole.
As-tu donc cach trop la divine aurole
Qui couronnait ton front quand tu nous as quitts?

Les sicles sont  toi, l'humanit commence,
Vais-je comme un impie, en un jour de dmence,
Demander les secrets que garde ta bont?
La paix viendra. Ceux-l la trouveront sans doute,
Dont le coeur fort et pur est comme une redoute,
Et dont l'esprit est plein de bonne volont.

Car la paix, ce n'est point le repos dans la gloire,
La coupe des plaisirs o l'on veut toujours boire,
L'ivresse de la force ou de l'austrit;
Ce n'est ni l'oraison dans l'glise bnie,
Ni les secrets de Dieu surpris par le gnie,
Ni ces biens  la fois, mais c'est la charit.



                 Adieu  l'an qui fuit

Bel an qui fuis, adieu! Nagure avec ivresse
J'acclamais ton retour, j'coutais ta promesse.
De l'aigle ou du Simoun ta course a la vitesse.

Une fleur s'est fane, et notre froide main
La laisse, hlas! tomber sur le bord du chemin
Que d'autres,  leur tour, vont parcourir demain.

Le monde est-il meilleur et l'amiti, plus forte?
A l'homme malheureux que la misre escorte,
Le riche avec plaisir ouvre-t-il donc sa porte?

La bouche de l'envie est-elle sans venin?
Le tratre rougit-il de son lche dessein?
La paix est-elle acquise  tout le genre humain?

Des princes s'criaient dans leur orgueil stupide:
Nous rgnerons sans Dieu. Notre bras intrpide
Petit dfendre nos droits contre un sujet cupide.

Ils ont rgn sans Dieu, comme ils se l'taient dit.
Des ennemis du Christ la phalange applaudit.
La foi voila son front, et, triste, elle attendit.

Et l'esprit de rvolte, ainsi qu'un vent d'orage
Qui fouette tout  coup les ondes d'un parage,
Fit tressaillir les coeurs d'une farouche rage.

Car le sujet pensait: Le peuple est souverain.
Les rois se disent forts, mais leur pouvoir est vain.
Les hommes sont gaux, s'il est un droit divin.

De tous les points du ciel viennent de noirs prsages.
On se moque tout haut de nos pieux usages,
Et des plaisirs malsains attirent tous les ges.

Sur son axe vieilli l'univers a trembl;
L'audace de l'impie en ces temps a doubl:
Et le juste partout dans sa paix est troubl.

L'homme ne se croit plus qu'une fange ptrie,
Il dsire la mort pour son me fltrie,
Et la terre qu'il foule est sa seule patrie.

Il se complat au mal, il boit l'iniquit;
Le mensonge l'attire, il hait la vrit;
Pour une heure de joie il vend l'ternit.

C'est en vain qu'en ces jours les puissants de la terre
Recouvrent leurs desseins du voile du mystre,
Et cherchent  cacher l'effroi qui les atterre.

Le Seigneur tout puissant lvera la voix,
Et leurs projets honteux crouleront  la fois,
Comme au souffle du vent les rameaux secs des bois.

Au jour de sa justice il vannera le monde;
Au loin il jettera toute semence immonde;
Il brisera l'espoir o le mchant se fonde.

Adieu, bel an qui fuis pour ne plus revenir,
Qui fuis comme un torrent que rien ne peut tenir!
Adieu, toi qui dj n'es plus qu'un souvenir!



             Les dons du Saint-Esprit

         _(Prire de mes petites-filles)_

Oh! donne-nous avec largesse,
Esprit-Saint, tes clestes dons!
Et d'abord, nous te demandons,
Pour qu'on nous aime, la SAGESSE.

Nous en faisons le triste aveu,
Notre esprit n'est rien qu'indigence;
Daigne combler un autre voeu,
En nous donnant L'INTELLIGENCE.

Afin que nous connaissions mieux,
Nous, jeunes, sans exprience,
Notre humble terre et tes grands cieux,
Donne-nous aussi la SCIENCE.

C'est le matin, c'est le rveil,
Et nous allons nous mettre en route...
Nous courons des dangers, sans doute,
Mais nous implorons ton CONSEIL.

Pour qu'on t'adore et te proclame,
Dans la paix et l'anxit,
O Saint-Esprit, mets dans notre me
Une suave PIT.

Nous aurons  craindre l'amorce
Des jeux, de l'amour, des plaisirs;
Pour que nous domptions nos dsirs,
Accorde-nous le don de FORCE.

Pour que notre me, en ce bas lieu,
Reste toujours soumise et pure,
A deux genoux on t'en conjure,
Donne-nous la CRAINTE DE DIEU!



                  C'est la vie

Nous aimons les dangers des armes troublants;
Nous laissons aux buissons des lambeaux de nos mes.
Par des chemins bnis, par des chemins infmes,
Nous nous en allons tous, ou rapides ou lents.

Nous partons au soleil des chaudes matines,
Et la nuit tout  coup enveloppe nos pas.
Nous marchons au hasard, sans toile ou compas,
Taillant dans l'imprvu d'tranges destines.

O vas-tu donc ainsi, grand troupeau des humains?
Depuis quels sicles longs tu souffres et tu pleures!
Tu crois toujours voir poindre,  lamentables leurres!
Aprs les jours de deuil, de meilleurs lendemains.

Et c'est la vie! Un jour triste aprs un jour triste,
Un espoir qui s'envole aprs un autre espoir,
Un rire quelquefois, comme dans le ciel noir
Un clair. Est-ce donc pour cela qu'on existe?

Sous le feu des ts, la neige des hivers,
Nous sommes des roseaux qu'un souffle amer secoue.
De nos rves aims comme le ciel se joue!
Et comme nos destins malgr nous sont divers!

Si quelqu'un a de l'or pour acheter la gloire,
Le pain de chaque jour que nous donne le ciel,
Nous le payons aussi. Nos coeurs n'ont pas de fiel.
Quelque soit le calice acceptons de le boire.

Plus d'un dshrit s'avance chancelant
Sur la route funbre o s'agite la foule;
Au fond de la poitrine il faut que l'on refoule
Et l'espoir qui nous trompe et le sanglot brlant,

Chez l'homme tout est deuil lorsque le coeur se ferme,
Car il faut pardonner et ne trahir jamais.
Heureux celui qui dit: J'ai souffert et j'aimais;
Au chemin de l'honneur j'ai march d'un pas ferme.



                   Tentation

          Oh! quel amour profane
          M'a soudain enivr!
          Je crois que je me damne...
          Secourez-moi, sainte Anne,
          Sainte Anne de Beaupr!

Depuis que je l'ai vue au bord de la fontaine
S'asseoir rveuse, et puis, sur la cime lointaine
          Fixer son grand oeil noir,
Je cherche dans l'espace un lumineux sillage;
Mon coeur est agit comme un lger feuillage
          Par la brise du soir.

Depuis que je l'ai vue,  la moisson dernire,
Demeurer tout un jour sous les flots de lumire,
          Dans le champ de bl mr,
Glaner les blonds pis oublis sur la planche,
Aux moissonneurs lasss verser, d'une main blanche,
          Le cidre frais et pur,

          Oh! quel amour profane
          M'a soudain enivr!
          Je crois que je me damne...
          Secourez-moi, sainte Anne,
          Sainte Anne de Beaupr!

Depuis que je l'ai vue,  l'ombre d'un grand chne,
Orner coquettement ses longs cheveux d'bne
          De l'humble fleur des champs;
Depuis que je l'ai vue, innocente et superbe,
Dans le calme du soir s'agenouiller sur l'herbe,
          Pour couter des chants...

Chants de l'onde  la rive ou de l'oiseau sur l'arbre,
Mon coeur indiffrent, que je croyais de marbre,
          S'est tout  coup fondu,
Et la nuit est en moi. Le bonheur, la souffrance,
L'amour et le remords, la crainte et l'esprance,
          Tout semble confondu.

          Oh! quel amour profane
          M'a soudain enivr!
          Je crois que je me damne...
          Secourez-moi, sainte Anne,
          Sainte Anne de Beaupr!

Depuis que je l'ai vue, un soir des grosses gerbes,
Parmi les cheveux blancs et parmi les imberbes,
          Pour clore les travaux,
Au son du violon s'lancer en cadence,
Comme, les jours d't, le papillon qui danse
          Dans les effluves chauds,

          Oh! quel amour profane
          M'a soudain enivr!
          Je crois que je me damne...
          Secourez-moi, sainte Anne,
          Sainte Anne de Beaupr!

Depuis que je l'ai vue crivant, solitaire,
Sur la grve sonore,  l'heure du mystre,
          Deux noms entrelacs,
Et les traant plus loin, sur des sables arides,
Quand le flot qui montait, sous ses baisers humides,
          Les avait effacs;

Mon me va, nacelle, au gr de chaque brise;
Elle est dsempare, et son aile se brise
          Sous un souffle inconnu.
Et je voudrais prier. Le feu court dans mes veines,
Et ma bouche se tait. Mes prires sont vaines.
          Devant Dieu je suis nu!

          Oh! quel amour profane
          M'a soudain enivr!
          Je crois que je me damne...
          Secourez-moi, sainte Anne,
          Sainte Anne de Beaupr!



                    Ironie et prire

Il est nuit; il fait froid. Sur l'angle des toitures
          Le vent siffle de plus en plus,
Et, sous l'acier poli des rapides voitures,
          La neige rend des sons aigus.
Le pole plein de feu raisonne comme un cuivre,
          La lune, de ses rseaux d'or,
Fait scintiller au loin le grand linceul de givre.
          La ville ne dort pas encor.

Htez-vous, jeunes gens, car l'heure qui s'envole
          Ne passera plus devant vous.
Allez danser au bal, si le bal vous console
          Mieux qu'une prire  genoux.
Allez  vos festins,  vos pompeuses ftes,
          Vous dont la paupire est sans pleurs,
Pour semer sur vos pas, pour couronner vos ttes,
          L'automne a rserv des fleurs.

Allez! N'arrtez point au seuil de la chaumire
          O gmit un frre indigent.
Entrez dans les salons o des flots de lumire
          Ruissellent des lustres d'argent.
coutez les propos, les refrains d'allgresse,
          Les orchestres mlodieux,
C'est plus doux que les cris d'une sombre dtresse,
          C'est moins triste ou moins odieux.

Et qu'importe aprs tout qu'un misrable envie
          Et vos plaisirs et vos honneurs?
Qu'importe un malheureux dont la pnible vie
          N'a ni doux rves, ni bonheurs?
Dtournez vos regards et gardez votre joie;
          Trouvez quelques plaisirs nouveaux.
Chantez, riez, dansez, en beaux habits de soie,
          Sur le couvercle des tombeaux.

Vous n'avez jamais vu, tout prs de votre porte,
          La ple faim venir s'asseoir;
Et les ris et les jeux que l'aube vous apporte
          Ne s'en vont point avec le soir.
Jamais, pendant l'hiver, dans l'tre plein de cendre
          Le feu n'a cess d'ondoyer;
Jamais pour votre lit Dieu ne vous a fait prendre
          La pierre de votre foyer.

Riches, connaissez-vous le taudis de la ville
          O se cache la pauvret?
Avez-vous, en entrant, vu fuir la jeune fille
          Honteuse de sa nudit?
Avez-vous vu l'enfant  la bouche livide
          Qui ne mange point au rveil?
Oh! vous ne savez pas combien il est avide
          Du pain qu'il voit dans son sommeil!

Donnez donc  l'enfant l'obole qu'il rclame,
          Pour qu'il ne meure pas de faim.
Donnez un peu de bois  tout foyer sans flamme,
          A l'orpheline, un peu de pain.
Relevez sans aigreur une femme qui tombe
          Et le bon Dieu vous bnira;
Et puis, si les heureux vitent votre tombe,
          Le pauvre la visitera.



              Le cantique du bon pauvre

Quand la feuille d'ormeau tapisse la valle,
Que l'enfant ne suit plus la solitaire alle
          Pour prendre un papillon;
Quand les champs sous la faux ont vu tomber leurs gerbes,
Que l'insecte prudent trottine sous les herbes,
          Ou se cache au sillon,

Seigneur, j'espre en toi, car l'heure qui s'avance
Sur son aile glace apporte la souffrance
          Au seuil de l'indigent;
Seigneur, j'espre en toi, car sur l'homme qui pleure
Tu reposes toujours, de ta sainte demeure,
          Un regard indulgent.

Comme un champ que l'automne a noy dans sa brume,
Mon coeur est en ces jours noy dans l'amertume,
          Mon coeur toujours soumis.
Aprs elle tranant sa lamentable escorte,
La misre en haillons s'est assise  ma porte,
          Je suis de ses amis.

Que le riche demeure  l'abri des orages;
Que la froide saison rserve ses outrages
          Pour tous ceux qui n'ont rien;
Que chaque heure qui vient m'apporte sur son aile
Un pnible regret, une angoisse nouvelle,
          Si Dieu le veut, c'est bien.

Celui dont le regard veille sur tous les tres,
Qui nourrit l'araigne au coin de mes fentres,
          Le grillon au foyer,
Pourrait-il, en voyant son enfant, sur la terre,
lever vers le ciel un coeur pur et sincre,
          Ne pas s'apitoyer?

Si la vie  mes yeux n'offre gure de charmes,
Si je mange mon pain dtremp de mes larmes,
          Mon me est dans la paix.
Quand  mon crucifix mes regards se suspendent,
Des soucis dvorants, des douleurs qui m'attendent
          Je ne crains plus le faix.

Chaque saison qui fuit, chaque nouvelle anne
Nous disent que bientt l'on verra, termine,
          Notre course en ce lieu.
Et le riche et le pauvre attendront, en poussire
Le redoutable jour o luira tout entire
          La justice de Dieu.



                          Un flau[1]

[Note 1: Le fait est vrai. Ma mre, une sainte femme, me l'a
plus d'une fois racont. P. L.]

La maison est ferme. Une maison bien vieille.
La mousse la verdit maintenant. Une treille
Accrochait autrefois ses grappes au lambris;
Tout prs on voit le four qui n'est plus qu'un dbris,
Et le puits sans margelle o la haute brimbale,
En tirant l'eau, chantait autant qu'une cigale.
Des sillons gazonneux creusent encor le sol;
Le jardin dsol conserve un tournesol,
Un seul, un peu sauvage, et tout comme un vieux faune,
Avec sa tte lourde et sa couronne jaune.

                       * * *

Les bls mrissaient tard. Cependant les pis
Mettaient quelques fils d'or dans leurs fauves tapis.
La moisson serait bonne. Enfin on pourrait vivre,
Si les champs vitaient la morsure du givre.
Il s'veillait encor d'aimables floraisons,
Dont le rustique arme enivrait les maisons.
O doux parfums des prs en fleurs!  tide brise!
Ombre des rameaux, chants d'oiseaux que l'amour grise,
Ce que vous tiez l, vous l'tes en tout lieu:
Une aumne du ciel, un sourire de Dieu.

A l'approche du soir, un jour, dans les cieux calmes
O s'panouissaient, comme un faisceau de palmes,
Les rayons du soleil, un point se fit obscur.
Quelque souffle jaloux, en traversant l'azur,
Avait peut-tre teint un foyer de lumire...
Bientt le point devint nuage. La fermire,
Pour voir moins le danger, ferma les contrevents.
Craignant pour la moisson le rude fouet des vents,
Les hommes regardaient la tache grandissante.
Ils la virent soudain, d'une lourde descente,
Avec un grondement comme celui des mers,
Avec dans ses flancs noirs des tons glauques et verts,
S'abattre jusqu'au loin dans les bls. Et sans nombre
Tomberaient les pis sous cette vague sombre!...

Or, la cloche sonna dans le petit clocher,
Et vers la vieille glise, au pied du grand rocher,
Une foule accourut par la cte et la grve.
On n'entendait qu'un mot jet d'une voix brve:
--Les sauterelles!
                    Donc, bien sr, c'tait la fin;
Elles dtruiraient tout et l'on mourrait de faim...
Et le fleuve, o luisait le toit blanc de l'glise,
Poussait de longs sanglots; et l'hirondelle grise
De son nid, sous l'auvent, n'osait plus s'approcher...
Et la cloche sonnait dans le petit clocher.

Dentelle  son surplis et frange  son tole,
Le cur sortit. Longs, et comme une aurole,
Sur son front soucieux luisaient ses cheveux blancs.
Il feuilletait un livre avec des doigts tremblants,
Et disait au Seigneur de ferventes prires.
Devant lui, sur la route ou le long des bruyres,
Un vieux portait la croix, notre saint tendard,
Et derrire, un enfant, l'orgueil dans le regard,
Portait le bnitier dbordant d'eau bnite.
Et les autres marchaient deux  deux  sa suite,
Songeant  ce que Dieu pouvait leur reprocher...
Et la cloche sonnait dans le petit clocher.

Quant la procession, suppliante cohorte,
Passa chez Paul Murot, Paul tait  sa porte.
Il salua la croix mais ne la suivit pas.
Il n'tait pas dvot. Il se disait tout bas
Que si le Tout-Puissant chassait les sauterelles,
Ses prires,  lui, ne pouvaient rien sur elles,
Et que ses champs de bl, d'orge ou de sarrasin,
Auraient le mme sort que les champs du voisin.

Ils se rendirent donc, par la route champtre,
Dans les clos menacs. Sr de son Dieu, le prtre
Fit pleuvoir, en chantant les versets du psautier,
Toutes les gouttes d'eau du large bnitier.
Au couchant le soleil brillait. Sanglantes dagues,
Ses rayons dchiraient le sein neigeux des vagues;
Blanche, s'ouvrait au loin la voile d'un nocher...
Et la cloche sonnait dans le petit clocher.

Alors on entendit un trange murmure;
On et dit le frisson d'une paisse ramure,
Quand souffle tout  coup le frileux vent du Nord,
Et les pis tremblaient comme les joncs du bord,
Quand le flot irrit leur jette son cume.
L'air pur se satura d'une odeur de bitume.
Quelque chose grouillait partout dans les sillons,
Et cela fit bientt de hideux tourbillons
Qui roulaient tout autour, masse glabre, effare,
Vers la grve o montait l'implacable mare.
Les insectes maudits, dans un sinistre effort,
S'loignaient de nos champs et volaient  la mort;
Ils entraient perdus dans les replis de l'onde,
Et l'onde s'en couvrait comme d'un voile immonde.

Le matin, ds l'aurore et ds les premiers chants,
De nombreux laboureurs coururent  leurs champs.
Tout fleurait bon. Et, pour louer Dieu du prodige,
Les pis s'inclinaient humblement sur leur tige,
Les oiseaux, tout joyeux, paraissaient se chercher,
Et la cloche sonnait dans le petit clocher.

La maison est ferme. Une maison bien vieille.
La mousse la verdit maintenant. Une treille
Accrochait, autrefois, ses grappes au lambris.
Tout prs on voit le four qui n'est plus qu'un dbris,
Et le puits sans margelle o la haute brimbale,
En tirant l'eau, chantait autant qu'une cigale.
Des sillons gazonneux creusent encor le sol;
Le jardin dsol conserve un tournesol,
Un seul, un peu sauvage, et tout comme un vieux faune,
Avec sa tte lourde et sa couronne jaune.
L jadis, Paul Murot vivait. Dieu s'est veng,
Car le grain qu'on y sme est encore mang.



                    Pater noster

Notre Pre des cieux, Dieu grand, je vous adore.
Vous avez fcond l'insondable nant.
Vous, l'ternelle vie et l'ternelle aurore,
Vous planez glorieux sur le gouffre bant
De cette ternit dont l'ide pouvante.
Notre savoir est vain. L'me la plus savante
Ne sait pas,  mon Dieu! louer votre pouvoir.
Vous lancez, chaque jour, des soleils dans l'espace,
Mais votre main se cache, et l'humanit passe
           Dieu puissant, sans vous voir.

Que votre nom, Seigneur, soit dans toutes les bouches!
Qu'il soit sanctifi! Qu'on le dise  genoux!
Il veille l'amour dans les mes farouches;
Au pauvre dlaiss qui pleure parmi nous,
Il apporte un rayon d'esprance et de joie.
C'est l'hosanna bni que notre monde envoie,
Dans les roses matins et dans les tides soirs,
A tous ces mondes d'or qui brillent sur nos ttes,
Comme sur nos autels brillent, aux jours de ftes,
            Les divins ostensoirs.

Dieu, manifestez-vous. Que votre rgne arrive!
Les peuples ont besoin de justice et de paix.
Vaisseaux dsempars, ils vont  la drive;
L'erreur les a couverts de ses brouillards pais.
Faites luire sur nous votre vrit sainte;
Rveillez en nos coeurs une amoureuse crainte;
Que nos fronts prosterns dsarment votre main!
Rgnez dans le palais, rgnez dans la chaumire!
Que le damn d'hier, plein de votre lumire,
            Soit le saint de demain!

Que votre volont soit faite sur la terre!
Pre, qu'elle y soit faite ainsi que dans le ciel!
Alors l'homme, plus humble et soumis au mystre,
Boira sans murmurer  la coupe de fiel.
La charit crotra dans l'me des superbes,
La bouche n'aura plus de reproches acerbes,
L'aptre portera, de l'aurore au ponant,
Aux peuples aveugls la divine parole,
La foi couronnera d'une auguste aurole
            Le monde rayonnant.

Et, puisque tu le veux, notre voix t'en supplie,
Donne-nous,  Dieu bon! le pain de chaque jour.
Et pour que notre tche  tous soit mieux remplie,
Bnis nos fronts mouills. Le ciel est ton sjour,
Mais partout ici-bas ton pouvoir se rvle.
Dore les lourds pis de la moisson nouvelle,
Pour que le laboureur,  l'hiver, n'ait pas faim.
Donne  l'ouvrier pauvre, et donne au misrable;
Donne  tous, et nos coeurs,  Matre secourable!
            Sauront t'aimer sans fin.

Pardonnez-nous, Seigneur, nos offenses sans nombre,
Comme nous pardonnons le mal qui nous est fait.
Vous le voulez ainsi. Votre amour n'a point d'ombre
Et la loi du pardon est un divin bienfait.
J'ai souffert l'injustice et j'ai cach ma peine,
Mon me rvolte touffera sa haine,
Et je consolerai l'homme dans l'abandon.
Celui-l dira-t-il notre Dieu trop svre,
Qui sait comment, un jour descendit du calvaire
            Le suprme pardon?

Sur cette terre trange o tout homme doit vivre,
Il est, vous le savez, plus d'un secret danger:
L'amour trouble nos coeurs, la gloire nous enivre,
On se plat en soi-mme, on aime  se venger.
Tous cherchent le bonheur. La coupe o l'on s'abreuve
Devient, en se vidant, le creuset de l'preuve,
O donc trouver enfin la consolation?
Vous nous voyez soumis. Pour qu'on ne dsespre,
Ne nous induisez point,  Seigneur, notre Pre,
            Dans la tentation!

Dlivrez-nous du mal qu'il faut har et craindre...
Spectre qui nous poursuit, hideux ou sduisant,
Qu'on voudrait pourtant fuir, et qu'on tente d'treindre,
Qui nous charme et nous livre au remords trop cuisant!
Dlivrez-nous du mal...! Des lches et des tratres
Qui vendent la patrie, ou la traitent en matres,
De l'oubli des devoirs, du mensonge subtil,
Des flaux de la terre et des flaux de l'onde,
De tout ce qui corrompt ou dsole le monde...
            Ainsi soit-il!



                   Le jour des morts

                                         _A mon fils Ren_

C'est l'automne frileux et c'est l'pre novembre.
Un brouillard gris descend sur la pelouse d'ambre,
Et l'homme est triste. Il voit se fltrir prs de lui,
Les coteaux souriants o le soleil a lui,
Et les arbres feuillus o les nids,  l'aurore,
Ont chant. L'homme est triste, et son coeur se dflore
De mme que le champ mouill de ses sueurs.
Le ciel n'a point d'azur, et de fauves lueurs
Glissent de temps en temps dans l'ombre de la nue.
La fentre s'est close, et, sur la route nue,
Dans l'ornire, on entend le rle des essieux.
Le malade esseul demande en vain aux cieux
Le rayon de soleil qui rchauffait sa chambre.
..................................................
C'est l'automne frileux et c'est l'pre novembre.

On dirait que le monde est un vaste tombeau,
Car tout meurt, et le jour de son ple flambeau
N'claire que des deuils. Fleurs et feuilles fanes
S'en vont on ne sait o, comme vont nos annes!
Plus de gerbes de flamme au sommet des rochers.
Sous le voile du soir pleurent nos blancs clochers.
Tout se lamente. Au loin, c'est la vague qui brise,
Les affres de l't qui meurt, la froide bise
Qui chasse les oiseaux en morne dfil.
Le nid vide ressemble au toit de l'exil.
L'oiseau reviendra-t-il sur la branche fltrie,
Et le pauvre exil, dans sa chre patrie?
Nul ne sait, car partout le coeur laisse un lambeau.
..................................................
On dirait que le monde est un vaste tombeau.

Suivons la foule. Allons, mon fils, au cimetire.
Ta crature,  Dieu! ne meurt pas tout entire;
Ton oeuvre est ternelle, et tu ne dtruis rien.
Quand ton Verbe cra tu dis que c'tait bien.
Nos corps dans leurs tombeaux se changent en atomes.
Ils ne se tranent plus comme de vains fantmes,
Mais ils vont, dlis, invisibles, subtils,
Ils vont dans l'herbe molle et dans l'or des pistils,
Dans l'arbre aux verts rameaux qui nous prte son ombre
Dans les fleurs que partout l't sme sans nombre.
Ils germent dans les bls qui couronnent les champs,
Et l'oiseau les aspire en modulant ses chants.
Ainsi vivra toujours peut-tre, la matire.
.................................................
Suivons la foule. Allons, mon fils, au cimetire.

Quel calme saisissant! Combien dorment ici
Qui nous aimaient beaucoup, que nous aimions aussi!
Ils ont bris leur chane et c'est la dlivrance.
Leur plaisir est fini, finie est leur souffrance!
Fini le rve aim qui dorait l'avenir!
Finis l'ivresse folle et l'amer souvenir!
Ils vinrent en ces lieux, sur les feuilles jaunies,
Voir les tombeaux ferms aprs les agonies.
Ils lurent quelques noms, prirent  genoux,
Songrent un instant sans doute, comme nous,
A la fragilit de toute vie humaine!
O jour de deuil sacr que chaque automne amne,
Tu le proclames haut, la mort est sans merci!
..............................................
Quel calme saisissant! Combien dorment ici!

Prions pour tous. Qui sait o trouver l'innocence?
Attend-elle son juge en la magnificence,
Sous ce marbre orgueilleux qu'on entoure l-bas,
Ou dans le dnment, loin du bruit de nos pas,
Sous l'humble croix sans nom? Qui sait? Prions quand mme
La prire souvent dtourne l'anathme.
Prions pour l'ouvrier qui maudit son labeur;
Prions pour le bourgeois qui trouva son bonheur
Dans les vins de la table ou les baisers d'alcve;
Pour celui qu'blouit le reflet de l'or fauve;
Pour celui qui ferma son aile  tout essor;
Pour la vieillesse lente  se soumettre au sort,
La jeunesse fauche en son efflorescence.
.................................................
Prions pour tous. Qui sait o trouver l'innocence?

Quand l'astre o nous vivons sera frapp de mort,
Quand il se brisera comme un verre que mord
La tenaille d'acier dans une main grossire;
Quand il ne sera plus, mon Dieu, qu'une poussire,
Et qu'il aura quitt le glorieux chemin
Qu' l'aurore des temps lui traa votre main,
L'homme reparatra. Vous voulez qu'il renaisse.
Vous le revtirez d'une chaste jeunesse,
Que votre ternit ne saurait point fltrir.
La terre qui servit, hommes,  vous ptrir,
Par le souffle divin sera glorifie.
Notre me gmissante en vous s'est confie,
Ne la rejetez point loin de vous,  Dieu fort!
.............................................
Quand l'astre o nous vivons sera frapp de mort.

O vont, en nous quittant, les mes que l'on pleure?
Quel guide les conduit, Dieu grand? Quelle demeure
Peut enchaner leur vol dans les champs infinis?
Viennent-elles parfois  leurs tombeaux bnis,
Voir ce qui reste encore de leur forme premire?
Vont-elles couter, de chaumire en chaumire,
Les prires que font pour elles les vivants?
O cimetire saint, sous tes sables mouvants
L'ange mu voit germer la vie et l'esprance!
O cimetire saint, j'en garde l'assurance,
Un jour la voix de Dieu secouera ton sommeil!
Au-del de tes croix je vois luire un soleil,
Est-ce l'ternit dont un rayon m'effleure?
....................................................
O vont, en nous quittant, les mes que l'on pleure?



                        Les couronnes

Il neigeait. On eut dit un grand vol d'ailes blanches.
Le vent chantait un hymne au toit de l'indigent,
Et les flocons lgers, qui jouaient dans les branches,
Mettaient aux fauves bois des couronnes d'argent.

Le brouillard tourbillonne avec un bruit de meule.
Il s'enfuit. Le soleil tresse, de ses rayons,
Des couronnes de gemme au manteau de l'teule,
Au blanc voile des prs, au front nu des sillons.

Et, drap firement de dentelles de glace,
Le ruisseau court l-bas,  travers les cailloux.
S'il s'arrte ou se creuse, on dirait qu'il enlace
Des couronnes d'onyx au fond de ses remous.

Le soleil glisse lent vers l'ombre o tout se noie.
Dans l'immense foyer meurt l'immense tison.
Mais son dernier reflet jusqu'aux cimes flamboie,
Et des monts radieux couronnent l'horizon.

Et voil qu'au ponant de flammes, des nuages
Qu'effleurent les rayons de l'astre qui s'endort,
Partent tout glorieux pour de pieux voyages,
Avec le manteau pourpre et la couronne d'or.

Ils vont vers les clochers o l'airain carillonne;
Ils vont  l'humble crche o descend tout le ciel.
Dans les voiles du soir l'toile papillonne;
La terre entire chante. Ils vont... Car c'est Nol.

Dans le temple rustique et sous les vastes dmes
Retentit l'hosanna. Le peuple est prostern.
Des cassolettes d'or qui brlent, les armes
En couronnes d'azur montent vers l'Incarn.

Et l'Enfant-Dieu sourit aux visions divines...
Mais soudain son oeil doux est devenu rveur.
Voit-il, dans le lointain, la couronne d'pines
Que la haine mettra sur son front de Sauveur?



                La voie, la vrit, la vie

                          LA VOIE

L'homme n'est qu'un passant sur la terre qu'il aime;
Ses larmes font germer le sol ingrat qu'il sme,
Et toujours il espre un meilleur lendemain.
Phare divin, la foi lui montre le chemin
Qui va de son exil  la Cit Cleste.
Humble, il regarde et marche; orgueilleux, il proteste.
Il veut prendre, dit-il, plus libre ou plus adroit,
Pour atteindre le ciel un chemin moins troit.

L'incrdule s'gare en la nuit du mystre;
Il ne voit rien. Il croit qu'il est fait pour la terre,
Que le monde est son bien, qu'on ne vit qu'une fois.
Pourtant, autour de lui, maintes dolentes voix
Appellent ardemment l'heure des dlivrances,
Et demandent pourquoi la vie et les souffrances.
Il reste sourd. Pour lui, nul Sauveur n'est venu,
Et le rachat de l'homme est un mythe ingnu.

Et sous tous les climats, et dans tous les royaumes,
Trnant dans les palais, ou rampant sous les chaumes
On voit des coeurs fans et des mes en fleurs.
Le superbe triomphe et l'humble est dans les pleurs.
Mais quel front a le droit de se nimber de gloire?
Et quel oeil scrutera les secrets de l'histoire?
L'homme n'est pas le matre. Il ferme en vain les yeux
Pour teindre, en son rve, et l'enfer et les cieux.

Nos aeux, par le Christ, vers la fort profonde
Jadis furent guids.... Leur empire se fonde
Au rythme de la hache, au grincement du soc,
Et leur ardente foi repose sur le roc.
Bardes mlodieux des bosquets, des prairies,
Feuillages qui flottez comme des draperies,
Pleurs dont les baumes purs n'ont pas t souills,
Arbrisseaux gris de sve et vieux troncs dpouills,
Chantez le nom du Christ que ma patrie adore!

Bnis soient le rveil du travail  l'aurore!
La vagabonde nef du hardi batelier!
La berante chanson du toit hospitalier!
Le baiser du dpart et le repos sous l'herbe!

A l'automne, le pauvre emporte aussi sa gerbe,
Quand mme en son labour les bls n'ont pas germ,
Car le coeur du chrtien ne s'est jamais ferm.
Sans honte notre terre est croyante et soumise.
Elle est, aux temps nouveaux, une terre promise
D'o monte un chant d'amour, o descend le pardon.
Elle a sa gloire et ses martyrs. Dieu trouva bon,
Pour faire de son peuple un peuple  l'me neuve,
De le passer d'abord au creuset de l'preuve.

Et nous avons souffert, et nous avons lutt.
Les revers et la peur n'ont jamais rebut
De nos vieux paysans la foi, ni le courage,
Et nous avons pleur de douleur et de rage,
Lorsque le drapeau blanc emporta dans ses plis
La vieille France aime.
                         Oh! les faits accomplis,--
Triomphes de l'orgueil et sommeil des vengeances,--
Ils nous ont vus subir d'amres exigences.
Mais alors c'est sur Dieu que nous avons compt!
Notre espoir est encore en ce Dieu de bont,
Et nul matre jamais, ceci qu'on le retienne,
Ne pourra l'arracher de notre me chrtienne!
Et qu'on ne dise pas que c'est tmrit:
Cet espoir nous l'avons des aeux hrit.

Brebis qui vous perdez sur des sentiers perfides,
Voyageurs imprudents qui ddaignez les guides,
Pcheurs qui ne savez o jeter vos filets,
Esprits dont les desseins sont comme des stylets,
mes douces, coeurs bons qu'attend le tratre pige,
Jeune  l'oeil rayonnant et vieux au front de neige,
Enfants des bois, enfants des champs et des cits,
Vous cherchez le chemin du bonheur... coutez,
Et vos coeurs pleins d'ennuis vont s'ouvrir  la joie.
coutez, le Christ parle. Il dit:
                                  Je suis la Voie.

                       LA VRIT

O philosophes vains qui ddaignez la foi,
Dix-neuf sicles dj, pour lumire et pour loi,
Ont du Christ accept la divine parole,
Et vous cherchez toujours, avec une ardeur folle,
A griser les humains d'une coupe sans fiel,
Et d'une vrit qui n'aurait rien du ciel!

Oui, pendant que je peine ou pendant que je prie,
Croasse le sarcasme. Une infme voix crie:
--La vrit, c'est moi!... Moi, qui suis le plaisir,
Et qui rveille en l'me un ternel dsir.
La vrit, c'est moi!... Moi, qui suis la science,
Et montre le nant de toute conscience;
C'est moi qui ne sais rien et ne peux rien savoir,
Et n'aime pas un Dieu que je ne saurais voir!
C'est l'homme mancip, qui n'est pas fait d'argile,
Et croit  son journal plutt qu' l'vangile!
C'est le drame troublant o l'on aime, o l'on rit,
O l'on couvre de fleurs la vertu qui prit!...
La vrit, c'est Dieu devenu hors de mode,
Et dont la majest ne plat, ni n'incommode!

La voix qui crie ainsi, c'est la voix de l'orgueil
Qui ne croit qu'en lui-mme, et sombre sur l'cueil;
C'est la voix de l'impur, c'est la voix de l'impie,
Qui menacent le ciel parce que l'homme expie.
Elle ment. Elle appelle, hlas! ces jours mauvais
O l'ennemi du Christ fait le guet aux chevets,
Pour que n'chappe point l'apostat qui s'effare;
O le mal que l'on fait jamais ne se rpare;
O le naf s'attache  l'imposteur qui dit
Que sans matre on est libre, et sans culte on grandit;
O l'aptre du sicle entre encor dans l'glise,
Et jongle avec le doute o son me s'enlise.

Et devons-nous pleurer sur le temple dtruit?
De ton labeur,  Christ! serait-ce l le fruit?
Arme ton bras du fouet. De la divine enceinte
Chasse l'pre vendeur et la probit feinte...
Mais pourquoi se hter? Dieu bon, tu le promets,
Les portes de l'enfer ne prvaudront jamais.

Des hommes valeureux, ou marqus du gnie,
Ont pu sauver parfois un peuple  l'agonie,
Lui rendre le courage et la prosprit;
Jamais ils n'ont chang sa haine en charit.
La vrit n'a point fleuri sur leur rivage.
Mais Jsus vient briser les fers de l'esclavage,
Et dlivrer l'esprit de ses voiles pais.
L'homme devient son frre; Il lui lgue la paix.
Il confie  ses soins la divine semence,
Et l'histoire du monde avec lui recommence.

La vrit qu'on cherche et que souvent l'on fuit,
C'est un rayon de Dieu qui rose notre nuit.
Invincibles tmoins, Martyrs des catacombes,
Vous tes morts pour elle. Et, du fond de vos tombes,
Sauvant l'humanit d'un sanglant cauchemar,
Vous avez dtrn le mensonge et Csar,
Le mensonge flatteur qui n'claire personne,
Et Csar toujours lent quand l'appel de Dieu sonne.
Vous avez de Baal renvers les autels;
Et sur Rome, l'orgueil et l'effroi des mortels,
Vous avez arbor, comme un signe de gloire,
La croix qui depuis lors nous mne  la victoire.

Tous les peuples, Jsus, verront tes envoys...
Hommes, levez vos fronts par la honte ploys!
Tressaillez d'allgresse  la bonne nouvelle!
Moissonneur d'mes, va, porte  Dieu ta javelle!
Comme un soleil ardent ton sang l'a fait mrir;
Tu sais, comme ton Matre, aimer jusqu' mourir!

Ton oeuvre, doux Sauveur! n'est pas celle de l'homme;
Ta force vient du ciel, et c'est Dieu qu'on te nomme.
Comment donc ne pas croire  ton autorit,
Quand tu dis  l'erreur:
                        Je suis la Vrit.

                        LA VIE

O Christ! dont la doctrine a jet sur le monde
La suprme clart qui dsormais l'inonde,
Tu dis, le dernier soir, lorsque tout va finir,
Que le pain de froment que tu viens de bnir,
C'est ton corps adorable!... Et tu veux qu'on le mange!
Et tu dis que le vin, merveilleuse vendange
Que nous prsente aussi ton adorable main,
C'est le sang que pour nous tu verseras demain.

Dans quel tonnement ce mystre nous plonge!
Mais si Jsus est Dieu, rien en Lui n'est mensonge.
Oh! n'allez pas, Chrtiens, tels les juifs inhumains,
Prendre pour le frapper la pierre des chemins!

Jsus est Dieu. Jamais,  Divinit sainte!
Le doute ne retient, dans sa cruelle treinte,
Le mortel anxieux qui tombe  tes genoux...
Oui, lorsque ta bont se manifeste  nous,
En mrissant le grain qui nourrit nos familles,
En donnant la verdure et les nids aux charmilles;
Oui, quand j'entends l'oiseau te chanter au rveil,
Quand je vois se lever ton radieux soleil,
Quand je dis que ta main lance ou retient la foudre,
Faonne l'astre d'or ou le rduit en poudre,
Je sens de mon nant l'trange profondeur,
Et je devine un peu ta force et ta splendeur;
Mais je courbe la tte,  Christ! devant l'Hostie;
J'adore, et ma pense est comme anantie!

Et qui donc comprendra ton amour,  Sauveur!
Alors qu'aprs la croix qui sauve le pcheur,
Jusqu' la fin des temps, dans un mystre auguste,
Tu veux tre le pain qui nourrira le juste?
Qui donc le comprendra?... Que m'importe? Je crois...
Le mystre au chrtien ne cause point d'effrois.

O vierges dont les pieds n'ont pas touch la fange,
Menez  Jsus-Christ votre blanche phalange!
A genoux quand il passe, honntes travailleurs,
Qu'il soit bni chez vous, s'il est maudit ailleurs!
Son amour est si pur, sa doctrine est si belle,
Que seul un insens peut s'y montrer rebelle.

Aux autres soyons doux, mais  nous-mmes, durs,
Il le veut. Que nos coeurs fleurent les baumes purs!
Des lchets du sicle et de tous ses scandales,
Devant le tabernacle,  genoux sur les dalles,
Demandons le pardon. Dans le Christ ador
Le monde, de nouveau, sera rgnr.
La peur de la souffrance et l'orgueil des coles,
Le temple de l'amour et ses vaines idoles,
Le rve d'tre libre, et de ne plus avoir
Le poids lourd des regrets, ni le joug du devoir,
Entranaient le chrtien, hlas!  sa ruine.
L'indiffrence, ainsi qu'un voile de bruine,
Lui cachait Dieu. Sans peur, sans joie et sans remords,
Il allait  son tour dormir parmi les morts.
Mais soudain retentit la grande voix de Rome...
Elle n'insulte pas aux faiblesses de l'homme;
Elle n'outrage point les tribunaux pervers
Qui jettent l'innocence et la foi dans les fers;
Elle invite au banquet du Pre de famille,
Les chrtiens de partout... car l'affam fourmille.
Qu'ils viennent tous. Pour prix de leurs nobles efforts,
Le pain qu'ils mangeront les rendra doux et forts.

Et quel rveil! La vie au soleil tourbillonne,
L'encens monte des bois, le clocher carillonne!...
Dans les chaumes d'opale et sur les noirs labours,
O les doux bercements des ailes de velours!
Les corsages d'azur! le feu des pierreries!
Vous aimez, vous chantez, sculaires prairies!
Est-ce fte dans l'herbe? Est-ce fte aux clochers?
Les mousses, les lichens toilent les rochers,
La source fait pleuvoir des gerbes radieuses,
Et les rieurs de ses bords, en des poses pieuses,
coutent, tour  tour, son cantique nouveau;
Car la source module, ainsi que le roseau,
Ainsi que le grand chne, et la mer et la brise,
Un chant mystique et doux qui nous berce et nous grise.

Et dans l'air diaphane, au-dessus des prs verts,
Des vols de neige et d'or tombent des cieux ouverts.
Sous les rayonnements de ces divines ailes,
Par les chemins connus, des groupes de fidles:
Vieux coeurs dont le rveil est dj bien lointain,
Enfants dont l'oeil s'emplit de l'clat du matin,
Jeunes gens au coeur pur, mres, candides vierges,
Accourent  l'glise o s'allument les cierges...
Et le Christ va sourire  ces pieux essaims.
Ouvrez-vous! ouvrez-vous,  sanctuaires saints!
Cloches, sonnez! Sonnez les divines agapes!
Des anges sont venus. Tantt, des blanches nappes
Ils iront recueillir, avec un soin jaloux,
Les miettes pour le ciel. O Chrtiens, htez-vous!
C'est au festin d'amour que Jsus vous convie!
Il vous dit, suppliant:
                         Venez, je suis la Vie.




                     TABLE DES MATIRES

Au lecteur.

AU CHAMP DE LA FANTAISIE

Le retour.
Le rveil aux champs.
Mes vieux pins.
Souffle printanier.
Le retour aux champs.
Rayon lointain.
La fenaison.
Les brayeurs.
Chez nous.
A la braierie.
Dulcia linquimus arva.
Hommage  la reine Victoria.
ptre  l'Hon. Mercier.
J'ai vu.
Par droit chemin.
ptre  Benjamin Suite.
Si tu pouvais parler.
Folle.
Au petit oiseau voyageur.
Les derniers seront les premiers.
A une jeune amie.
A une jeune femme.
La dbcle.
Les mondes.
Irenna la Huronne.

AU CHAMP DE LA FOI

Agar et Ismal.
Bethlem.
La mort du Christ.
Le Calvaire.
Les Rameaux.
Allluia.
Le brouillard.
Au laboureur.
Nos trois cloches.
Le bouquet.
Vision.
Nuit de Nol.
L'me chrtienne.
L'glise des Hurons.
Pax.
Adieu  l'an qui fuit.
Les dons du Saint-Esprit.
C'est la vie.
Tentation.
Ironie et prire.
Le cantique du bon pauvre.
Un flau.
Pater noster.
Le jour des morts.
Les couronnes.
La voie, la vrit, la vie.


IMPRIMERIE DU MESSAGER, MONTRAL




[Fin du recueil de pomes _Les pis -- Posies fugitives
et petits pomes_ par Pamphile Le May]