* Livre lectronique de Project Gutenberg Canada *

Le prsent livre lectronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre lectronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre lectronique  des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licencefr.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
tre couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS O LE LIVRE EST COUVERT PAR
LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE TLCHARGEZ PAS
ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: Contes vrais
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Illustrateur: Barr, Raoul (1874-1932)
Illustrateur: Brodeur, Albert-Samuel (1862-1904)
Illustrateur: Delfosse, Georges (1869-1939)
Illustrateur: Huot, Charles (1855-1930)
Illustrateur: Julien, Henri (1852-1908)
Illustrateur: Labelle, Joseph (1857-1939)
Illustrateur: Lagac, Jean-Baptiste (1868-1946)
Illustrateur: Lamarche, Ulric (1867-1921)
Illustrateur: Latour, Georges (1877-1946)
Illustrateur: Leduc, Ozias (1864-1955)
Illustrateur: Massicotte, Edmond-Joseph (1875-1929)
Illustrateur: Paradis, Jobson (1871-1926)
Date de la premire publication: 1899
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral: Beauchemin, 1907
   (deuxime dition, revue et augmente)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   28 aot 2008
Date de la dernire mise  jour:
   28 aot 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 164

Ce livre lectronique a t cr par:
Mark Akrigg and Rnald Lvesque




                            PAMPHILE LEMAY


                             CONTES VRAIS

                Deuxime dition, revue et augmente.




                               MONTREAL,
                    LIBRAIRIE BEAUCHEMIN, Limite
                           256 rue St-Paul.



Enregistr par PAMPHILE LEMAY, en l'anne 1907, au ministre de
l'Agriculture et de la Statistique,  Ottawa conformment aux
dispositions de l'Acte des droits d'auteur.




                            MAISON HANTE

                                                  Illustrations de
                                                  Edmond-J. Massicotte




                              LE HIBOU

                                  I


Moi, je n'ai pas eu de chance. Rien ne m'a russi. J'aurais pu devenir
riche, si j'avais ferm la main au lieu de l'ouvrir. Je serais arriv
aux honneurs, mais j'ai oubli d'avoir de l'ambition. J'aurais bien
pous une dot... exemplaire, mais il y a tant de vertus qui ne sont pas
dores.

J'ai chang de lieu, et partout j'ai laiss des amis qui m'ont oubli.
J'ai chang de foyer, et nulle part je n'ai trouv cette orgueilleuse
satisfaction que l'on prouve en regardant flamber des bches qui ne
doivent rien au bcheron, en entendant mitonner dans la vieille marmite
de famille un potage acquitt.

C'est compris, je n'ai pas eu de chance. Est-ce bien ma faute? D'abord,
il y a le temprament qui nous fait tourner comme le vent fait tourner
une girouette, avec cette diffrence que l'on rit et que la girouette
grince. Puis, ce sont les circonstances qui nous entortillent comme les
araignes entortillent les mouches, dans leurs toiles tnues et
collantes; puis les chemins qui se bifurquent, et les montes raides, et
les descentes vertigineuses. Tenez, la vie est un jeu de hasard; elle
devrait tre dfendue.

Mais j'ai appris  souffrir. Je ne dis pas cela pour me vanter. Il n'y a
que ceux qui ont peur de la souffrance, qui se vantent d'avoir souffert.
Or, savoir souffrir, c'est peut-tre ce qu'il y a de plus utile 
l'homme; celui qui ne le sait pas n'en est que plus  plaindre que moi.

Et puis, il y a l'expiation.

Qui d'entre les hommes n'a pas quelques peccadilles sur la
conscience?... La route o nous cheminons est glissante. Le pied se
heurte  une pierre mise l d'aventure... La lumire est douteuse.... On
chancelle, on roule....

Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre. Pourquoi n'aveuglerait-il pas
aussi, mais d'une autre faon, ceux qu'il veut sauver, afin qu'ils
fassent des bvues, qu'ils ne soient pas heureux dans leurs entreprises,
que leurs projets chouent, que leurs esprances s'envolent, que leurs
richesses se dissipent, et qu'ils paient ainsi, ds maintenant, si leur
soumission est sincre, la dette du pch?

Si je n'ai pas t chanceux, mon ami Clestin Graindamour l'a t. Dame!
avec un nom pareil. Vous me direz peut-tre que le nom n'y fait rien.
Chacun peut penser et dire ce qu'il voudra, pourvu que cela ne fasse de
tort  personne. Je ne suis pas de l'avis de tout le monde, moi; je
n'aime pas  opiner du bonnet.

Donc, mon ami Clestin est n sous une bonne toile. Vnus ou l'Epi de
la Vierge. J'ai dit: Vnus. Nos jeunes astronomes vont sourire ou
s'indigner. Il n'est pas permis, en effet, de prendre pour une toile,
cette plante voluptueuse qui n'est pas plus grosse que la Terre, et ne
vaut pas mieux qu'elle. Mais son rayonnement est si vif qu'on la
croirait un grain de cette poussire de soleils qui monte sans cesse de
l'infini... Il en est donc du ciel comme de la terre, et l comme ici
l'apparence est trompeuse, et l'clat, souvent emprunt.

Tout de mme, mon ami Clestin est n sous une bonne toile, je vais
vous conter la chose. Si vous avez des doutes sur l'exactitude de mon
rcit, venez me prendre, nous irons ensemble  la maison hante.

Avez-vous entendu parler de la maison hante? Une petite maison de
pierre, dans le bois du moulin, et vieille! vieille!... Elle doit y tre
encore, car aprs tout je n'ai pas rv a.

Elle tait abandonne depuis longtemps. Quelquefois, lorsque nous
allions  la pche au crapet ou  la perchaude, dans la Grande Rivire
du Chne, avant de descendre la cte sablonneuse, nous nous y arrtions.
Nous poussions les ais vermoulus de la porte et nous pntrions dans les
pices basses et humides. La cuisine paraissait dsole avec son tre
bant et sa crmaillre noircie par la fume. Des hiboux taciturnes
semblaient se complaire sur les pierres effrites de la chemine.
Clestin, qui est adroit au tir, en a tu plusieurs. Moi, je n'ai jamais
de ma vie fait jouer la gchette d'un fusil. J'ai peur du bruit.

Les bonnes gens du village disaient que c'tait toujours le mme hibou
qui tombait sous le plomb de Clestin; et je me rappelle l'exclamation
soudaine et le geste comique de la mre Fanfan, un soir qu'elle nous
rencontra portant triomphalement l'oiseau de Minerve au bout d'une
carabine. Nous sortions du bois.

--Encore le hibou! fit-elle, en levant les bras au ciel.

Puis elle ajouta d'un accent dcourag:

--Vous ne le tuerez jamais, allez!

--Diable! rpliquai-je, il me semble pourtant, qu'il en a pour son
compte.

J'tais curieux, tout de mme, de connatre la pense de la vieille
femme, et je demandai:

--Que voulez-vous dire, mre Fanfan? Nous n'avons pas abattu le mme
oiseau deux fois. Ce qui est mort est mort. Elle me regarda avec des
yeux indigns, puis sa bouche ride fit une moue ddaigneuse:

--Je ne sais pas ce que je dis, peut-tre....

--Pardon, la mre, repris-je avec douceur, je ne veux pas vous offenser,
mais je comprends qu'ils sont tous de la mme famille. C'est cela
n'est-ce pas? Il y a des familles de hiboux: des pres, des mres, des
frres, des soeurs, des cousins, des cousines, comme il y a des familles
de loups, de renards et d'hommes.

La vieille ne riait pas. Elle repartit:

--C'est le mme hibou; il n'a pas de famille... pas plus que le payen
qui est enterr dans la masure du bois.

--Comment! il y a un homme d'enfoui l?

--Pas un homme, un payen, que je dis. Le hibou que vous tuez de temps en
temps, c'est son me  ce payen. L'me est immortelle, vous savez. Le
cur le dit assez souvent.

Elle tait bien convaincue de ce qu'elle affirmait. J'ajoutai:

--Il devait avoir l'me noire, ce payen que l'on tue et qui ne meurt
jamais. L'avez-vous connu?

Elle se hta de rpondre:

--Moi, non, mais mon pre. Il vivait seul, n'aimait pas les pauvres et
dpouillait les riches.

--Et ils ne se plaignaient pas, les riches? demandai-je.

--Se plaindre, pourquoi? Cela n'aurait servi  rien, car il tait
protg par Belzbuth.

--Quel est ce monsieur-l?

--Vous voulez rire, je le vois bien. Tout le monde connat Belzbuth.

--Je ne l'ai jamais vu.

--Je vous souhaite de ne jamais le voir. C'est Satan en propre personne.

--Oh! oh! je comprends. Et ceux qu'il protge dorment donc en sret?

--Oui, mais c'est le rveil qui n'est pas drle. Belzbuth garde le
trsor, ajouta-t-elle.

--Quel trsor?

--Le trsor du payen dans la maison en ruine.

J'aurais voulu la faire parler encore, mais elle me tira sa rvrence.

--Excusez, dit-elle, je me rends auprs d'Henriette Lpire, qui est bien
malade. Elle va mourir peut-tre.

Elle fit deux ou trois pas et revint.

--Vous savez, recommena la mre Fanfan de sa voix glapissante, elle est
entre, l'autre jour, dans la masure, en passant, et elle a eu
terriblement peur.

--Il pleuvait, je suppose, et elle s'est mise  l'abri.

--Ou bien le soleil tait trop chaud et elle s'est mise  l'ombre.

--Il n'aurait pas t ncessaire de se rendre sous le vieux toit moussu,
les branches de sapin gardent bien de la chaleur, observai-je.

--Et sur la mousse l'on repose bien, ajouta-t-elle.

--Le jour baisse, partons, dit Clestin.

--Elle a eu peur? repris-je, un peu curieux de connatre la petite
mdisance.

Et la vieille de se hter de rpondre:

--Des plaintes, mon bon monsieur, des gmissements  fendre l'me, puis
aussitt aprs, des ricanements...

--Elle tait seule?

--Oui; il n'tait pas encore arriv.

--Viens donc, bavard, me cria Graindamour qui s'loignait.

--Le vilain, se faire attendre ainsi, ajoutai-je en riant, et je courus
aprs mon ami.

Je ne suis pas superstitieux et ma crdulit n'est pas robuste; ce
jour-l, cependant il me vint  l'ide d'claircir le mystre de cette
maison en ruine, garde par un esprit joyeux ou chagrin. Je flairais une
aubaine, une aubaine littraire, cela s'entend.

Nous marchions  grands pas, Clestin Graindamour et moi, plongs l'un
et l'autre dans cette pense absorbante d'une intervention surnaturelle,
quand le tintement d'une clochette fit vibrer la fort, comme le cri
mtallique de ce petit oiseau solitaire qui chaque soir salue le soleil
couchant. Clestin dit:

--C'est le bon Dieu.

--Le bon Dieu? rptai-je un peu surpris.

La petite cloche sonnait de temps en temps,  l'approche des
habitations, pour inviter les gens  s'agenouiller. Clestin murmura
d'une voix singulire:

--C'est peut-tre pour Henriette.

Il aimait cette jeune fille, je le savais. Au reste, il ne s'en cachait
point.

--Mourir de peur, ce serait trange, remarquai-je.

Deux voitures s'engageaient dans le chemin du moulin, sous la fort.
Dans la premire, un homme seul, le sonneur; dans la seconde, deux
hommes, le cocher et le prtre. Le prtre, profondment recueilli,
portait sur sa poitrine, dans une custode d'or, le suprme Viatique. Ds
qu'il nous aperut, le sonneur fit tinter la clochette deux ou trois
fois, en l'agitant au bout de son bras, et il secoua les guides sur la
croupe de son cheval. C'tait Jean Taillon. Il aimait  rouler. Son
cheval l'occupait plus que le bon Dieu, bien sr. Je lui criai:

--Pour qui?

--Pour la petite Lpire.

L'autre voiture arrivait; celle du bon Dieu. Nous nous agenouillmes sur
le bord du chemin, saluant tte nue le divin Voyageur.

Quand nous fmes debout, les voitures descendaient la cte de la
rivire, dans un sable mouvant et chaud, au milieu des sapins odorants.
Clestin proposa d'accompagner le bon Dieu. Je remarquai qu'il filait un
peu vite, le bon Dieu, que nous avions une assez longue route 
parcourir  pied, et que notre dvotion un peu entache de curiosit ne
serait peut-tre pas trs agrable au Seigneur.

--C'est que j'ai envie d'attendre la nuit, rpliqua-t-il.

--Pourquoi la nuit?

--Nous entrerons dans la maison de pierre.

--Dans la maison de pierre? la nuit? fis-je tonn.

--As-tu peur?

Je fus bless dans ma vanit.

--Peur de qui? peur de quoi? rpondis-je firement. Allons chez Lpire.

Il ne demeurait pas loin. Il habitait une maisonnette d'humble
apparence, en de de la rivire, dans un fond de verdure riante, o se
dpliaient de grands rideaux de sapins sombres. L'eau qui se brisait sur
des cailloux jetait  cette chaumire, comme des poignes de fleurs
blanches, ses lgers flocons d'cume. On y entendait le grondement
monotone des meules qui broyaient le bl, et de la rivire qui tombait
du haut de la chausse.

Quand nous arrivmes, le prtre tait en prire. Des voisins, hommes et
femmes, garons et filles, agenouills sur le plancher nu, suivaient ses
mouvements avec curiosit. Nous fmes comme les autres. Nous avions, par
respect pour le bon Dieu, laiss le fusil et le hibou sur le perron de
pierre, tout prs de la porte. Sur une petite table recouverte d'un drap
blanc, on avait plac un crucifix de pltre et deux ples bougies. Le
crucifix portait de larges taches rouges sur le front, sur le ct, sur
les mains et les pieds, et les bougies rpandaient dans la pice basse
une lueur mlancolique.

Clestin regardait d'une faon singulire, la jeune malade dont le
visage livide mergeait de l'oreiller aux grandes fleurs bleues. Moi je
priais; mais je ne priais pas sans distractions. Je songeais  la masure
et au payen. Tout  coup la moribonde se dressa sur sa couche et jeta un
cri:

--J'ai peur!

Le prtre la calma avec des paroles onctueuses. Un instant aprs, elle
ajouta:

--Il compte son or sous la pierre du foyer.

Tout le monde chuchotait:

--Elle est folle! elle est folle!

La mre Fanfan, qui se trouvait prs de moi, me poussa du coude:

--Je vous le disais, il y en a de l'or.

Quand le cur sortit de la maison, la malade reposait tranquillement:

--Un branlement du systme nerveux, fit-il... pas dangereux. Pour la
raison, peut-tre, pas pour la vie.

                                  ***

Nous causmes un instant avec le pre Lpire, le meunier, et d'autres
personnes du voisinage, puis nous leur souhaitmes le bonsoir, tout en
les invitant  jeter un coup d'oeil sur le bel oiseau que nous avions
abattu.

La mre Fanfan sortait:

--O est-il votre bel oiseau, fit-elle?

--L, sur le perron.

Elle regardait partout d'un oeil furetant:

--Il n'y a pas une plume seulement, reprit-elle. L'oiseau tait, en
effet, parti.

La vieille ajouta:

--Bien certain qu'il a regagn la masure.

--Je le retrouverai bien, dit Clestin.

Et nous partmes un peu interloqus.

Au fate de l'escarpement, les cimes des sapins et des pinettes, encore
illumines des feux du crpuscule, taient semblables  des bouquets
gigantesques. Au fond, dans l'ombre qui s'paississait, l'eau coulait
tapageuse, avec des flocons d'cume, et les broussailles qui se
penchaient sur elle tout le long de la rive lui faisaient comme une
bordure de deuil. Nous remontmes  petits pas, dans le sable fuyant, la
cte o serpentait la route. Rendus au sentier qui conduit  la masure,
Clestin me dit:

--Viens-tu?

Je n'y tenais pas, mais une fausse honte me fit rpondre:

--Si tu n'as pas peur.

Il clata de rire. Nous nous enfonmes dans un chemin tortueux, troit,
sombre, en cartant des mains les branches des aunes et des noisetiers
qui nous barraient le passage. Il marchait vite, voulant me prouver
qu'il n'avait point peur. Comme nous arrivions devant le seuil
dmantibul, un cri lugubre: Hou, hou, hou! rveilla la solitude, et un
gros oiseau gris apparut sur la chemine de la maison.

--Le hibou  la mre Fanfan, dis je, en m'efforant de rire.

Et Clestin ajouta:

--Un hibou qui ne meurt point, comme la vache dont parlaient les
notaires d'antan, dans les donations entre vifs.

Et tout en disant cela, il paula son arme. Le coup partit, l'oiseau
aussi. La dtonation roula sinistre sous le dme de la fort; l'oiseau
dcrivit un cercle noir dans la pnombre, et ses ailes lentes et larges
s'agitrent sans bruit dans l'air immobile. Puis il plongea dans la
chemine, et se prit  ululer d'une faon plaintive comme la premire
fois.

--Il doit tre bless, fit Clestin. Entrons; je le dnicherai bien.

Nous improvisons un flambeau d'corce, et nous pntrons dans la maison
en ruine. Le bruit sourd d'un vol de chauve-souris s'leva de tous les
coins, et nous vmes des ailes nues s'agiter froides et molles autour de
nos ttes. Les nocturnes habitants de ces lieux s'indignaient de notre
tmrit, ou se laissaient blouir par la flamme qui sortait tout  coup
des tnbres.

En face du foyer refroidi, il y avait des branches de sapin. C'tait un
lit o l'on pouvait dormir. L'odeur du sapin a quelque chose d'enivrant;
elle calme la fatigue comme l'arme du pavot, et elle rveille des
songes agrables comme une bouffe d'opium. Quelques-unes de ces
branches dessches et couleur de rouille faisaient ressortir le vert
sombre des branches nouvellement apportes.

Il n'tait pas gai de demeurer ainsi plongs dans l'obscurit, sous les
plafonds humides, parmi les htes sauvages de la masure, en face de
cette hideuse chemine o se dgourdissait toute la gente redoutable qui
fait de la nuit ses dlices et des dcombres sa retraite prfre. Nous
jetons dans le foyer quelques branches sches et nous nous amusons 
voir la flamme tordre les ramilles en spirales ardentes, et  couter le
crpitement joyeux des feuilles rsineuses. Soudain voici que nous
apercevons, juch sur la crmaillre enfume, le long de la paroi
couverte de suie, un peu en arrire du feu, le hibou fantastique qui
nous a salu tout  l'heure. Ses yeux tincellent comme des topazes,
dans les deux cercles de plumes grises qui lui toilent la tte, et son
bec crochu, ferm serr, lui donne un air trs mchant.

Il nous regardait.

--Tue-le, c'est le moment, dis-je  mon ami. Il me rpond qu'il va le
prendre vivant. Et aussitt il s'avance vers la chemine. Je fais de
mme, tout prt  l'aider, car il n'tait pas ais de se rendre matre
du morose oiseau de nuit, sans recevoir quelques baisers de son bec dur
et quelques gratignures de ses griffes acres.

--Je vais le saisir par le cou, prends-le par les pattes, ordonne-t-il.

Le hibou ne remuait pas. Il nous regardait toujours d'un air de dfi qui
n'tait nullement rassurant. La flamme se repliait comme pour mourir; la
lueur se tamisait comme si elle et pass dans une brume froide; le
foyer avait des ombres singulires qui dansaient au-dessus de la cendre.
Le hibou paraissait grossir.

--Il est norme, observai-je.

--Je n'en ai jamais vu d'aussi gros, rpondit Clestin. Nous nous
avancions les mains tendues. Clestin regardait le cou renfl de
l'oiseau redoutable, moi j'avais les yeux fixs sur ses pattes.

--Mais il grossit toujours! repris-je pouvant.

Ses griffes paraissaient enfonces dans le bois enfum de la
crmaillre, et le bec s'entr'ouvrait menaant. Nous tions tout prts,
et il ne pouvait nous chapper. Un hibou, a ne s'lance pas avec la
vivacit d'un oiseau-mouche. Et puis, il ne pourrait seulement pas
dployer ses ailes dans cet antre troit. Clestin fit un mouvement
brusque pour lui saisir le cou, et il ne saisit rien. Je fis la mme
chose pour les serres, et mes mains restrent vides. Une sueur froide
mouilla nos fronts.

--C'est trange, murmurai-je en reculant.

--Il y a du diable, s'cria Clestin qui se fchait.

Il tait un peu en colre, Graindamour, et entt aussi. Nous jetmes
des branches dans le foyer, car nous avions peur des tnbres
maintenant.

--Allons-nous-en, repris je, nous reviendrons demain dans la journe.

--Je suis venu, je reste, rpondit mon compagnon.

Il n'avait pas fini de parler qu'un long gmissement monta du fond de
l'tre. On aurait dit qu'une voix dolente sortait du milieu des flammes.
Nous nous regardons avec terreur. Alors on entend un son argentin, le
son des pices de monnaie qui tombent les unes sur les autres, puis une
voix chevrotante se met  compter:

--Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix...

Cela ne finissait plus. Ensuite, quand la voix eut compt jusqu' mille,
il se fit un bruit trange, tantt clair, tantt sonore, comme si une
main fivreuse avait brass toutes les pices d'argent, et un rire aigu,
saccad, s'lana comme un jet de feu dans la chemine.

Nous pensions au rcit de la mre Fanfan et  toutes les histoires de
revenants qui se racontent sous le chaume.

--Nous ne pouvons rien contre les esprits, observai je, nous parlerons
de cela au cur.

Clestin ne me rpondit pas, je vis qu'il tait furieux. Il souleva la
trappe de la cave et cria:

--Donne-moi mon fusil. S'il y a un homme ici, qu'il parle ou je fais
feu, reprit-il, et si je tue...

Le silence demeura profond, effrayant.

--Pas de rponse? tant pis!

Il s'arme de son fusil et lche la dtente. Le coup tait dirig vers la
chemine. Le rire recommena amer et moqueur, comme un hoquet de damn.

--Je m'en vais, lui dis-je pouvant.

--Attends un peu.

Il prend une poigne de rameaux secs, y met le feu et les jette dans la
cave. Tout le dessous du plancher  demi-pourri s'claire. C'tait
humide et vide. Il n'y avait personne dans ce trou infect qui n'tait
pas aussi grand que la cuisine au-dessous de laquelle il avait t
creus. Des toiles d'araigne, pendaient comme des crpes funbres aux
angles des poutres ronges par la vtust. Des rats pouvants de tant
de lumire s'enfoncrent dans leurs cachettes profondes, et un crapaud
qui sautait lourdement sur le sol fangeux s'arrta tout  coup, gonflant
son ventre blanc et son dos gristre maill de verrues. Il fixa sur
nous, avec une troublante mlancolie, ses deux beaux yeux noirs cercls
d'or, ses yeux ronds, velouts, brillants comme des perles sans prix.

--Il n'y a personne, observa Clestin; sortons.

Je profitai de cette heureuse disposition de mon ami pour me prcipiter
dehors.

Nous partmes.

--Veux-tu revenir avec moi, demain? me demanda-t-il, quand nous fmes
sur la route.

Je lui rpondis que j'en avais assez. Il me recommanda beaucoup de ne
parler de rien. Il avait son ide. Je promis le secret et le gardai
fidlement. Vous tes les premiers, chers lecteurs,  qui je le rvle.

Vous allez me dire, sans doute, que vous ne voyez pas en quoi mon ami a
t plus heureux que moi. C'est vrai, et je vais tre oblig d'crire
une autre petite histoire, pour racheter ma parole. A demain.




                        LE SPECTRE DE BABYLAS

                                                Illustrations de
                                                Edmond-J. Massicotte.




                                 II


Elle longeait, d'un pas indcis, le chemin poussireux qui passe comme
un rayon de lumire blanche  travers les chnes sombres de la rive.
Parfois elle s'arrtait, la tte penche dans une rflexion amre, ne
s'occupant ni des bruits de la route, ni des appels de la prairie, ni du
murmure des eaux. Parfois aussi, les yeux levs vers le ciel, elle
parlait d'une voix dolente et charmeuse, en dcrivant de la main des
gestes gracieux.

Elle n'tait plus jeune, et ses cheveux grisonnaient, frisotts avec une
certaine coquetterie sur son front hl. Elle n'avait pas de rides, mais
une joue frache encore, des dents blanches et fermes dans leurs
alvoles, et des yeux d'un bleu ple, o l'clair de l'intelligence ne
s'allumait plus qu' de rares intervalles.

Elle n'tait pas laide ainsi, avec son paule tombante et sa poitrine en
libert sous les plis d'un mantelet.

Pauvre Henriette Lpire!

Il y avait longtemps qu'elle tranait au milieu des siens une existence
lamentable. Elle tait douce et complaisante. Elle savait encore
travailler au mtier et filer la laine; mais elle paraissait oublier
tout  coup de faire glisser la navette entre les brins croiss de la
chane, ou de peser du pied sur la pdale du rouet, pour faire tourner
le fuseau. Elle prouvait des joies enfantines qui finissaient souvent
dans les pleurs. Elle voyait, dans un monde idal, des choses qui la
transportaient de plaisir ou d'horreur; elle entendait des chants qui la
ravissaient ou des lamentations qui la faisaient tressaillir
douloureusement.

Le jour o nous la rencontrmes, Clestin Graindamour et moi, elle tait
dans un moment de calme et douce tristesse. Elle sortit de son rve en
nous apercevant et vint  nous.

--C'est le payen qui m'a tue, dit-elle... Il avait pris la forme d'un
hibou pour me parler. Je lui pardonne le mal qu'il m'a fait, car je suis
au ciel.

Et elle se mit  chanter.

--Henriette, dit Clestin, te souviens-tu des jours de notre
jeunesse?... de nos veilles, l'hiver?... de nos danses, l't, autour
de la grosse gerbe?

Elle porta la main  son front et parut chercher.

--Oh! oui, reprit-elle vivement; tu m'aimais en ce temps-l.

--Je t'aimais, dit Clestin; et si tu n'es pas ma femme, c'est que le
bon Dieu ne l'a pas voulu.

--Ne parlons plus d'amour, car je suis morte. J'ai beaucoup souffert,
mais aujourd'hui je ne souffre plus, je n'ai plus de corps.

--Depuis combien de temps tes-vous morte? lui demandai-je.

--Je n'ai pas compt les jours, parce qu'ici le soleil ne se couche
jamais.

--Et pourquoi tes-vous morte, vous, jeune et belle?

--Pour laisser la place  la petite Irne Caron.

La petite Irne Caron, c'tait la femme de Clestin. Nous partmes d'un
clat de rire.

--As-tu encore peur de mes cus blancs? demanda Graindamour, en tirant
de son gousset quelques pices d'argent.

La malheureuse fille plit tout  coup. Elle regardait les cus avec une
fixit inquitante comme si elle et vu s'y dessiner des figures
extraordinaires. Soudain, elle repoussa la main de Clestin et s'enfuit
en criant:

--J'ai peur! j'ai peur! j'ai peur!

--Pauvre Henriette! soupira mon ami. Aprs une minute, il ajouta:

--Il n'y a pas au monde d'arme plus redoutable que la langue.

Je plaai l un gros point d'interrogation. Fais de mme, ami lecteur.

                                  ***

Nous ne nous tions pas vus, Clestin et moi, depuis vingt ans au moins.
Attendez. La dernire fois, c'tait dans la maison hante, sous le bois
du moulin, o nous avions ressenti les frissons d'une grande pouvante.
Moi du moins. Il devait y revenir le lendemain. Moi, le lendemain,
j'tais appel  Qubec, par un homme dont je bnis la mmoire, pour
prendre charge de la bibliothque de la Lgislature. Pendant vingt-cinq
ans, je vcus en tte--tte avec les livres, et je ne songeai gure 
la maison hante. Je n'y songeai mme pas du tout, jusqu'au jour o un
autre homme... Mais que Dieu m'aide  pardonner! Il y avait donc
vingt-cinq ans. Comme le temps passe vite!

Clestin me dit:

--Tu vas comprendre. Au reste, tu connais le monde mieux que je ne le
connais moi-mme, et tu sais avec quel plaisir il pratique la mdisance
et la calomnie. On dirait qu'il n'y a qu'une certaine somme de vertus 
se partager, et que plus il y en a ici, moins il y en a l.

-- propos de quoi cette tirade?

--Parce que l'infortune que tu viens de voir a t calomnie, et que
des gens implacables la montrent encore du doigt en disant:

--C'est une punition.

--Je sais, rpondis-je, que nos gens aiment  faire intervenir Dieu dans
leurs petites affaires. Ils rtrcissent beaucoup le cercle de notre
libert. Quand ils ne vivent pas en bon compagnonnage avec le ciel, ils
deviennent fatalistes, et disent en branlant la tte:

--Cela devait arriver.

--Te souviens-tu de la mre Fanfan? demanda mon ami.

--Parfaitement; nous l'avons rencontre ici, tout prs, le soir de
l'apparition de ce damn hibou dans la masure.

--Te rappelles-tu une parole malheureuse qu'elle a dite au sujet de
Henriette?

--J'ai compris que la jeune fille tait venue  un rendez-vous. C'est la
seule chose dont je me souvienne.

--C'tait un mensonge. La vieille Fanfan qui rptait sans doute ce
qu'elle avait entendu dire; mais tout de mme, elle manquait  la
charit.

--Elle en a laiss entendre plus qu'elle n'en a dit, observai-je.
Infortune jeune fille, repris-je, je regrette de t'avoir calomnie...
par pense. Et j'ai aussi terni alors, en mon for intrieur, la
rputation sans tache de mon meilleur ami.

Clestin me dit en souriant qu'il me pardonnait.

--N'a-t-elle donc jamais recouvr la raison? lui demandai-je.

--Si, si, et pendant une anne je lui ai fait ma cour rgulirement.

Il ajouta, une minute aprs:

--Je devais l'pouser. Elle m'avait aim quand j'tais pauvre, je lui
restai fidle quand je fus riche.

--Riche, toi? m'criai-je. Comment cela?

--Attends un peu, tu vas le savoir, fit-il en se rengorgeant.

--Chanceux, va!

--Tu ne devines pas?

--Deviner?... Il y a bien des moyens de faire fortune... Non, pourtant,
puisqu'il y a tant de dshrits. La fortune, c'est un coup du hasard.
C'est une coquette qui fuit quand on veut l'treindre, et qui vient
quand on est endormi.

Tout en disant ces choses du bout des lvres, je cherchais. Soudain un
souvenir remonta du pass, comme un clair qui sort de la nue.

--La maison hante!... Un trsor! fis-je vivement.

--Un trsor, en effet, dit mon compagnon. Ces pices d'argent que le
spectre comptait, et dont le tintement clair le faisait rire. Je te
rvlerai tout. Pour le moment, tu vas apprendre comment ont fini mes
premires amours.

L'poque de mon mariage avec Henriette tait fixe. Ce devait tre aprs
les rcoltes. Nous avions une bonne quinzaine de rpit, en ce temps-l,
entre les rcoltes et les gurets. Pourtant le grain ne mrissait pas
aussitt qu'aujourd'hui.

--Et l'on semait moins, ajoutai je, pour dire quelque chose.

--Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on travaillait moins vite. Il
fallait couper le grain  la faucille ou au javelier.

--Et maintenant vous vous promenez dans vos champs, commodment assis
sur vos faucheuses ou vos rteaux.

--C'est le progrs.

--C'est le progrs, mais ce n'est pas la richesse. Ce n'est qu'un
dplacement de forces, et il y a souffrance partout en attendant que
l'quilibre se rtablisse. Quand cinq moissonneurs promenaient la faux
dans les grands bls, ou liaient les gerbes pesantes, ou conduisaient 
la grange les charrettes aux larges roues, il y avait du pain dans cinq
familles.

J'tais pour continuer sur ce ton; il me dit brusquement:

--A qui la faute?... Tous nos bras s'en vont  la manufacture.

Et c'tait vrai.

Aujourd'hui encore, ne dirait-on pas que les jeunes gens rougissent de
conduire la charrue et d'ensemencer le champ qui a nourri leurs pres?
Le travail rude et noble du dfricheur leur fait peur. Ont-il donc perdu
toute virilit? Ils s'en vont  la ville, ils s'en vont aux Etats-Unis
surtout, et l, jetant aux quatre vents leur sotte fiert, ils se font
valets et ne reculent devant aucune humiliation.

Les bras sont peut-tre moins fatigus, le soir venu, mais les coeurs
sont moins allgres, assurment.

On se grise au son des pices blanches que l'on compte chaque semaine,
et la main ne se ferme pas pour les retenir. On oublie que ce n'est pas
en gagnant beaucoup que l'on s'enrichit, mais que c'est en dpensant
peu.

--Tous nos bras s'en vont  la manufacture!...

Frapp de la remarque opportune et ritre de mon ami, je m'criai:

--L'amour de la vie libre, loin du foyer paternel, prpare pourtant de
lourdes chanes aux enfants trop mancips!

Le patriotisme, cette religion humaine, soeur bien aime de la religion
divine, le patriotisme sent faiblir l'lan qui l'emportait, et l'oubli
des exigences svres de la morale amne la mollesse du caractre.

On ne prie pas, et le flambeau de la foi s'teint vite quand il n'est
pas ranim par le souffle sacr de la prire.

Certes! loin de la maison des vieux parents, ou loin du soleil de la
patrie, toutes les nergies ne s'tiolent point, tous les beaux
sentiments ne sont pas inconnus, tous les nobles dsirs ne sont pas
vains, tous les fruits du labeur ne sont pas perdus. Il y a des efforts
qui triomphent, des volonts qui sont invincibles, des souvenirs qui ne
meurent point, des croyances qui ne se laissent pas conduire du
sanctuaire intime; mais les naufrages sont frquents sur l'invisible et
temptueux ocan o voguent les mes; ils sont frquents surtout lorsque
ce port bni que l'on appelle la patrie ou le foyer est descendu sous
les brumes d'un horizon lointain.

--Une belle tirade, interrompit mon ami, c'est dommage que ta voix se
perde dans la solitude des champs.

--Parlons quand mme, rpondis-je, disons ce qu'il faut dire. Qui sait
si les chos ne porteront pas nos paroles aux dfricheurs de l-bas ou
de l'avenir. Mais je veux bien me taire et t'couter.

Et il reprit:

--Je songeais depuis longtemps  fiancer Henriette. Je voulais lui
donner un anneau d'or et une bague orne d'une belle pierre. Nous nous
rendmes  la ville ensemble, par le bateau. C'tait un lundi. Je m'en
souviendrai toujours.

Elle paraissait joyeuse et parlait volontiers de l'avenir heureux qui se
levait devant elle. Le pass ne l'effrayait plus. Elle le voyait avec
calme s'loigner et se perdre en l'abme qui s'ouvre ternellement
derrire nous.

Le bateau accosta le quai, vers les cinq heures du soir, et nous
dbarqumes avec la foule des passagers, par l'troite passerelle o se
prcipitaient les cochers, les parents et les amis des passagers.

Une pieuse coutume appelait alors  l'humble glise de
Notre-Dame-des-Victoires, les habitants qui venaient au march; et
souvent la clbre petite nef avait peine  contenir la multitude
dvote. C'tait un va-et-vient continuel. La porte roulait toujours sur
ses gonds et le bnitier tait mis  sec.

Aprs une bonne prire, on talait ses denres sur le pav des halles et
l'on guettait l'acheteur. Les choses se passent encore un peu comme cela
aujourd'hui. On va parfois  l'glise faire une prire avant de mettre
en vente sa marchandise. Cela ne veut pas dire que l'acheteur doit
fermer les yeux et payer le prix demand tout d'abord. Nos cultivateurs
sont malins, et ce n'est pas sans raison qu'ils essaient de mettre ainsi
de leur ct la bonne Vierge Marie.

Nous allmes tous deux, elle et moi, nous agenouiller devant le saint
autel, parmi les ntres. Nous sortmes l'me en paix, et remplis des
plus douces esprances. Nul ne sait ce que lui apporte l'heure qui va
sonner.

Voil que nous nous arrtons bientt devant une vitrine tincelante. Le
rayonnement des joyaux nous captivait.

--Vrais ou faux, ajoutai-je encore, car ce n'est qu' l'preuve que l'on
connat la valeur d'une chose... ou d'un homme.

Ma sage observation passa inaperue.

Nous entrons tout mus. Moi, je redoutais un peu les prix, elle, ma
libralit. Elle resta toute confuse lorsque je lui dis de choisir. Elle
n'osait. Le bijoutier aidant, elle finit par se dcider. Si tu avais vu
le regard d'amour et de reconnaissance dont elle m'enveloppa!

--Tiens! elle tait femme, et jamais une femme n'enveloppe...

Inutile de continuer, il ne m'coutait pas plus qu'auparavant.

--Quand vint le moment d'acquitter la note, dit-il, je tirai de mon
gousset une poigne de pices blanches. Le marchand eut un sourire de
satisfaction. Ma fiance leva les yeux de dessus ses joyaux, et les
porta machinalement vers mes bons vieux cus.

Je les empilais en les comptant avec lenteur, par plaisir et pour ne pas
me tromper. Sentant son regard peser sur mon trsor et sur moi tour 
tour, je me dtournai un peu pour lui sourire. Elle tait d'une pleur
affreuse.

--Qu'as-tu donc? lui demandai-je tout surpris.

Elle ne rpondit rien. Le marchand courut chercher un peu d'eau froide.
Il pensait qu'elle allait s'vanouir. Je le croyais aussi.

--Oh! ces figures!... ces monstres!... fit-elle alors, les yeux hagards,
la bouche stupidement ouverte. Ils veulent m'ter mes bijoux!...
Allons-nous-en!... J'ai peur! j'ai peur! j'ai peur!...

Elle tait redevenue folle. Cette fois, il n'y eut plus de remde, et je
dus l'oublier.

                                  ***

Nous avions march longtemps en causant ainsi, et nous suivions
maintenant la route de la Pinire, qui relie le chemin du moulin  celui
de la grande cte, le long du fleuve. Nous nous laissmes tomber sous un
bouquet de trembles, auprs d'une mare calme o des araignes d'eau,
sveltes et lgres, se jouaient  l'envi, entremlant comme des
arabesques, sur la surface huileuse, de petits sillons frmissants qui
s'effaaient aussitt.

L-bas, vers le nord, le grand fleuve endormi paraissait un lac d'argent
dans les longues chancrures de ses ctes sombres, et les arbres des
bords se dcoupaient comme une couronne royale sur le fond clatant des
eaux et du ciel. Le soir arrivait et les oiseaux remplissaient l'air de
leurs cris d'allgresse. Pourtant, on aurait dit qu'il y avait des
plaintes au milieu de ce concert d'amour. Mais non, les oiseaux qui
souffrent ne chantent pas, et l'homme seul peut trouver la consolation
en chantant ses douleurs. Il a le souvenir et l'esprance; il a surtout
son me et Dieu.

Tout  coup, dans le lointain de la fort, un gmissement prolong
s'leva. Nous nous regardmes un peu surpris et la mme parole nous
chappa.

--Le hibou!

Nous l'coutmes avec motion. Il ululait d'une voix lugubre, et des
chos non moins lugubres lui rpondaient des bords escarps de la
rivire.

--Je ne sais pas s'il est rel, celui-l, fit Clestin en se levant.

Et ses regards demeurrent longtemps fixs vers l'endroit de la fort o
se trouvait jadis la maison hante, et l'on et dit qu'il revoyait une
horrible scne du pass.

Nous nous loignmes de la mare dormante et des trembles palpitants. Sur
la route quelques chariots passaient, chargs d'corce de pruche pour
les tanneries.

--Et ta fortune, demandai-je  mon ami, d'o vient-elle donc? Il me
tarde de le savoir.

--Il n'a tenu qu' toi, mon cher, de la partager, me rpondit-il.

Pendant que je me plongeais dans l'tonnement, il continua.

--Te souviens-tu que je t'ai dit en sortant de la masure: Veux-tu
revenir demain? et que tu m'as rpondu: Merci bien, j'en ai assez.
T'en souviens-tu?... Je voulais en avoir le coeur net, de cette
apparition. Je n'tais pas trs rassur, cependant, et je sentais des
frissons courir sur mon piderme. Je me disais, pour soutenir mon
courage, qu'on n'a jamais vu les morts faire du mal aux vivants. Il
fallait y aller bravement, et ne pas se laisser effrayer par les cris,
les plaintes ou les rires d'un fantme. Et, s'il y avait de l'or, comme
je serais rcompens!

--Et tu t'en es all seul, le matin, fouiller cette cave maudite?

--Seul, sans doute. Au reste, que feraient dix hommes contre un spectre?

--Je partis en voiture ds les premires lueurs du jour. Je ne voulais
pas veiller la curiosit. Le monde jase toujours assez. J'apportais une
bche, une pioche, une hache. Je m'tudiais  demeurer ferme. Des rires,
des cris, des plaintes, cela ne fait pas mal, que je me disais toujours.

Je ne rencontrai personne. Mais quand je passai devant la maison
d'Alphe Gagnon, tout prs du bois, le vieux lise rentrait d'une
joyeuse sauterie, le violon sous le bras.

--O vas-tu si matin? me cria-t-il.

--Faire danser le diable. Et toi, d'o viens-tu?

--De faire danser la jeunesse.

Il me dit autre chose, mais mon cheval trottait dru, mes instruments de
fer sonnaient fort, et je ne compris pas.

Je cachai mon attelage  cinquante pas du chemin, sous les broussailles,
et, mes outils sur l'paule, je me dirigeai vers la maison hante. Vrai,
le coeur me battait vaillamment. Je me disais, pour me rassurer, que
l'on n'entendait rien, peut-tre, durant le jour. La lumire, a dissipe
bien des mystres, et les tnbres, a cache bien des supercheries. Et
puis, les trpasss ne sont pas libres de laisser comme cela,  chaque
instant leur nouvel emploi, pour venir ennuyer les vivants.

Le vieux plancher craqua sinistrement sous mes pieds. La porte de la
cuisine tait ferme; nous l'avions laisse ouverte, si je me souviens
bien.

--Je ne sais, dis-je, en l'interrompant, je sortis le premier, sans
regarder en arrire. Je pensais  la femme de Loth.

--J'ai toujours admir ta prudence... et ta galanterie, me dit-il d'un
ton sarcastique. Et il continua: Je fis tourner la porte sur ses vieux
gonds rouills, et je me trouvai devant un feu de chemine qui flambait
 merveille.

--Diable! pensai-je, il y a quelqu'un ici.

Te le dirai-je? Je crus un moment que c'tait toi... que j'tais
devanc... jou. J'appelai, rien ne rpondit. Je m'approchai du foyer.
La flamme montait sans ptillement et sans chaleur. Il n'y avait qu'un
peu de cendre sur la pierre. Je ne pus me dfendre d'un grand
saisissement, et je compris que la lutte allait tre srieuse.

Je fis le signe de la croix et le feu mystrieux s'teignit aussitt.
Cela me rendit le courage. Avec ma bche, j'enlevai la cendre et mis 
nu la large pierre de l'tre. Alors, j'entendis derrire moi un bruit de
pieds lourds qui tombaient en mesure sur les planches vermoulues, comme
dans une ronde infernale. Je me dtournai vivement et ne vis rien.

Je voulus reprendre ma besogne hardie, mais la cendre maudite tait
revenue sur le foyer, et elle paraissait rouge de sang. Je sentis un
accs de colre me monter au cerveau. Je saisis ma hache et me mis 
frapper de grands coups sur la pierre plate qui formait le fond de la
chemine. Je n'entendis pas rsonner la pierre, mais j'entendis des cris
pouvantables, comme doivent en pousser les malheureux qu'on assassine.
Je ne me laissai pas effrayer. Une espce de fureur me possdait et je
ne craignais ni Dieu ni diable.

La pierre se fendit et j'en tirai les morceaux avec ma pioche.
C'est--dire que j'en tirai un morceau; les autres tombrent dans une
cavit noire, troite, horrible. Qu'y avait-il l? Je ne pouvais voir.
Une clameur stridente monte de ce cachot obscur; j'entends un cliquetis
d'ossements secs qui paraissent se chercher et s'unir; puis un spectre
blanc, petit comme un rachitique, avec des trous noirs  la place des
yeux, du nez et de la bouche m'apparat tout  coup. Je recule
d'pouvante.

--Pourquoi me troubles-tu dans mon enfer? vocifre-t-il, de sa bouche
sans langue ni lvres.

L'assurance et le sang-froid me reviennent  cette question:

--Qui es-tu? lui demandai-je.

Tous ses os trpignrent et claqurent comme des castagnettes
infernales.

--Parle, au nom de Dieu.

--Babylas, l'htelier.

--Babylas?... Un Grec?...

--On m'appelait ainsi, mais j'ignore o j'ai vu le jour.

--Et pourquoi es-tu damn?

--Pour avoir tu et vol.

--Quel est ton supplice?

--Je compte mon or jusqu' la fin de l'ternit, avec des mains rougies
qui laissent tomber une goutte de sang sur chaque pice brillante.

Il clata de rire, mais d'un rire si douloureusement pouvantable, et
qui me fit tant de mal, que je m'vanouis.

Quand je repris mes sens, je me mis  genoux et priai.

Petit  petit, la terreur se dissipa et l'audace revint.

--Es-tu l, Babylas? demandai-je.

Personne ne me rpondit. Je ne me dconcertai pas. Je suis curieux et je
voulais savoir quelque chose de l'autre monde.

--Babylas, repris-je, par la Vierge Marie, je veux que tu parles.

Il se fit un vacarme pouvantable dans toute la maison, et une voix
cria:

--Oh! ce nom! ce nom!... Si je pouvais le prononcer, il me semble que
mon supplice finirait!... J'essaie, et mes lvres impures ne peuvent
jamais!... Heureux ceux qui le disent souvent pendant leur vie, ils le
chantent dans la mort!

--Souffre-t-on beaucoup en enfer? demandai-je encore.

Il me rpondit qu'il y avait des damns qui s'y trouvaient mieux que sur
la terre. Surtout les hommes qui avaient eu des femmes jalouses ou
bavardes, et les femmes qui taient demeures incomprises ou avaient eu
des maris... rfrigrants.

--Et votre peine est ternelle?

--ternelle comme Dieu!

--Et toujours la mme?

--Pas pour tous les damns. Elle peut s'adoucir, mais elle ne finira
jamais.

--Les flammes qui vous consument sont-elles plus ardentes que les
bchers allums par les hommes?

Il eut un rire sinistre, et il dit:

--Sur la terre, il y a des flammes de toutes sortes, et les plus
redoutables sont les flammes allumes par les passions. Il en est de
mme ici. On brle de haine, on brle d'envie, on brle d'amour... C'est
le feu de l'amour qui est le plus dvorant. Les damns entrevoient Dieu
en mourant et se prennent  l'aimer  cause de sa beaut. Dieu les
repousse de devant sa face. Sa saintet ne peut souffrir leurs
embrassements impurs. Alors la jalousie et le dsespoir se mlent 
l'amour, et le supplice devient indicible. N'est-ce pas ainsi que les
choses se passent sur la terre? Combien de malheureux ddaigns se
consument au feu de leur amour et meurent aprs un long martyre! L'homme
garde ici ses passions et son caractre.

--Mais le souvenir de Dieu ne suffit-il pas pour vous faire oublier vos
douleurs?

--Et sur la terre, me rpond durement le damn, le souvenir d'une femme
que vous adorez et qui vous repousse pour aller  un autre, peut-il
adoucir votre chagrin?

--Mais vous paraissez avoir du plaisir  compter votre or, dis-je
encore, bien dcid  tout savoir.

--Je hais cet or qui m'a perdu, et je voudrais ne le voir jamais. Dieu
le met sous mes yeux et me force  le compter toujours; c'est un
chtiment insupportable. Laissez-moi remplir ma tche maudite,
ajouta-t-il, et ne me troublez plus. Et il recommena le dcompte de ses
pices voles et teintes de sang.

--Encore une question, la dernire, suppliai-je. Dites-moi comment vous
pouvez vous reconnatre l-bas?

--Comme on se reconnat sur la terre.

--Mais, vous n'avez plus de corps?

--L'me garde la forme du corps, ou, plutt, c'est le corps qui se
modle sur l'me. Votre esprit voit souvent de ces formes impalpables,
mais vous ne pouvez pas communiquer avec elles,  cause de la matire
qui vous enveloppe.

Et il se mit  compter de nouveau: Un, deux, trois, quatre... et
encore, et toujours, et les pices tombaient les unes sur les autres,
avec un tintement funbre dans l'horrible chemine.

Je fis de la lumire, et je vis, au fond de la lugubre cachette, un
squelette agenouill sur un tas d'argent. Je pris l'argent et laissai le
squelette. N'aurais-tu pas fait de mme?

--Et c'est sur cet argent nfaste qu'Henriette a vu les horreurs qui
l'ont rendue folle? dis-je enfin,  mon ami.

--Bah! c'tait dans son imagination malade.

--Tu sais bien que non. Et tu as perdu cette femme que tu aimais?

--J'en ai trouv une autre qui m'aime.

--Heureux mortel, va!




                           LE BAISER FATAL

                                                  Illustrations de
                                                      J.-B. Lagac.




                                III.


Henriette la folle, comme on l'appelait ordinairement, faisait souvent
de longues promenades  pied, sur les routes solitaires qui traversaient
les prs et les bois. Au temps de la floraison, elle errait dans les
prairies o se beraient, comme des ailes de papillons, la renoncule
d'or, le bluet d'azur, et la blanche Marguerite, dans les champs
ensemencs, o se droulaient les nappes odorantes du sarrazin et les
vagues blondes de l'avoine et du bl. Ici elle prenait un pi qu'elle
mettait dans ses cheveux, l elle cueillait une marguerite qu'elle
effeuillait en disant: Il m'aime... un peu... beaucoup... pas du tout...
 la folie... Parfois elle jetait un clat de rire, parfois une larme
coulait sur sa joue amaigrie.

Cependant ses pas ne s'garaient point toujours au hasard, mais souvent
se dirigeaient vers une maison cache comme un nid, dans un bouquet
d'ormes, au bord de la grve. Quelquefois elle passait devant la porte
de cette maison, la tte penche afin de ne voir personne; quelquefois
encore elle s'arrtait sur le seuil, appelait les enfants qui se
sauvaient, et demeurait de longs instants les bras croiss sur sa
poitrine, et comme muette de stupeur. Nul n'aurait pu dire ce qui se
passait alors dans son esprit malade. Elle entrevoyait peut-tre,  la
lueur d'un clair, l'abme o sa pauvre raison avait sombr. Elle
essayait peut-tre de renouer le fil rompu de ses ides, de ressaisir la
trame de sa douce existence.

Le plus souvent elle entrait, et si la mnagre tait seule, elle
demandait un verre d'eau, buvait une gorge et poursuivait sa course.
Quand le matre n'tait pas sorti, elle se disait fatigue et acceptait
une chaise. Bientt ses yeux bleus s'allumaient au fond de sa figure
tout  l'heure impassible, et sa bouche, amrement triste, se fermait
dans un sourire navrant. Elle buvait l'ivresse sans souci du rveil
prochain. Elle ne songeait plus au dpart tant qu'il restait, l, lui,
l'homme aim.

Or, cet homme tait mon ami Graindamour, l'heureux mortel dont je vous
ai parl dj. Madame Graindamour ne s'tait jamais montre jalouse de
ces singulires attentions d'une folle. Elle se plaisait mme parfois 
attiser la flamme inconsciente, mais redoutable, qui consumait l'me de
l'ancienne amie de son mari. Pauvre me souffrante, elle ressemblait 
l'pave en feu que ballottent les vagues de la mer, au milieu de leurs
inquitantes solitudes. Le monde, tait pour elle une immense solitude
aussi. Elle n'en comprenait ni les appels sduisants, ni les
douloureuses inconstances, et pourtant elle prouvait l'amer ennui des
mes dlaisses.

Clestin devenait pensif. La vue de cette femme qu'il avait aime aux
jours ensoleills de sa jeunesse lui rappelait des flicits  jamais
perdues. Une tristesse vague passait sur son front et il commenait 
ressentir un attendrissement dangereux. Il se demandait comment, dans ce
coeur bris, l'amour n'avait pas sombr avec les autres sentiments. Il
sentait de plus en plus la chaleur de ce rayon mystrieux qui l'avait
inond, malgr son indiffrence et son loignement, et il se trouvait
cruel.

C'tait peut-tre sa faute, si le choc avait t mortel. Le dsespoir
avait pu s'ajouter  l'effroi. S'il fut rest prs d'elle, le trouble se
serait peut-tre calm. L'amour est un remde puissant quand il n'est
pas un mal qui tue. Il l'et sauve! Et alors l'pouvante fatale qui
avait branl la raison de cette infortune lui apparaissait comme une
chose monstrueuse; et il tait tent d'accuser la justice de Dieu.
Jamais encore il n'avait compris l'inluctable malheur. L'aimait-il
plus, cette femme, qu'il ne l'avait jamais aime autrefois? Oh! non, se
disait-il; mais il avait vieilli, son intelligence s'tait dveloppe,
il voyait de plus loin, il jugeait mieux.

Le nuage montait; il projetait des tranes d'ombre sur la limpidit de
sa conscience.

Sa femme vit bien,  la fin, qu'il souffrait et que sa tendresse se
refroidissait. Elle ne pensait pas qu'il pouvait se dtacher d'elle, et
n'essaya point de le consoler. Elle avait ses enfants. Et puis, une
femme de mnage n'a gure le temps de s'occuper des hommes, mme de son
homme. C'est elle qui faisait cette rflexion. Il ne lui venait pas  la
pense que l'amour vit plus longtemps de rves et de souvenirs, de
regrets et d'espoirs, que de passagres satisfactions; et cet instinct
irrsistible et doux qui ramenait la folle  son foyer, l'amusait plutt
qu'il ne l'inquitait.

--Ma pauvre Henriette, lui dit-elle un soir, tu aimes mon mari, je
crois.

Henriette s'attardait. Elle tait assise auprs d'une fentre par o
descendait une gerbe de lumire, elle regardait tournoyer lgrement,
dans ce rayon de feu qui traversait la pice, un flot d'tincelantes
poussires. Clestin venait d'entrer. Il se tenait debout contre la
chemine, cherchant d'une main distraite, sur la corniche de bois peint,
sa pipe et son tabac. Ses regards tombaient avec complaisance sur sa
malheureuse amie et son coeur se serrait dans une angoisse.

Henriette la folle tait ple, et il se faisait un travail singulier
dans son esprit. La violence de l'amour, qui trouble si souvent notre
raison, paraissait dgager la sienne des nuages qui l'obscurcissaient
depuis tant d'annes. Des larmes mouillaient ses grands yeux d'azur
douloureusement ouverts, et sa poitrine se soulevait lentement sous
l'motion contenue. Et quand madame Graindamour lui rpta: Tu aimes mon
mari, je crois, elle rpondit, frmissante:

--L'amour, c'est le souffle du bon Dieu. S'embrasser, c'est...

Elle ne savait plus et elle cherchait.

C'est se goter, ajouta Clestin, en souriant. Et il s'approcha d'elle.
L'infortune comprit. Elle se leva d'un bond et lui jeta autour du cou
ses bras durs comme des cercles d'acier.

Madame Graindamour clata de rire.

--Te voil bien enchan, dit-elle  son mari.

Lui, il tait mu; il tait confus; car il se sentait devenir coupable.
Il fit enfin un lger effort pour rompre la chane troublante qui le
retenait.

--Assez, Henriette, fit-il avec douceur, ma femme va se fcher... Elle
est jalouse.

--Ta femme, reprit la pauvre insense, ta femme, c'est moi! Est-ce que
tu ne me reconnais plus? Regarde-moi donc bien, je suis Henriette.

Elle s'interrompit un moment, et son visage tout  l'heure souriant,
prit une expression d'indicible tonnement.

--Mon Dieu! recommena-t-elle en dnouant ses bras, quel rve affreux
j'ai fait!

Est-ce que j'tais folle? Que m'est-il arriv? Il me semblait que tu
m'avais abandonne le jour mme de notre mariage, et que, dans mon
dsespoir, je m'tais enfuie au fond des bois, parmi les btes
sauvages... Et les btes sauvages ne voulaient pas me dvorer parce que
j'allais tre mre. Combien de temps suis-je reste en cet tat? je
l'ignore. Dis-le-moi... Une autre femme, plus cruelle que les btes de
la fort, se moquait de moi et me disait avec un rire qui faisait mal:

--Ton mari, il m'aime, il m'appelle. Tu ne le presseras jamais plus sur
ton coeur. Oh! comme j'ai souffert!

--Mais c'est un rve, n'est-ce pas?... C'est bien un mauvais rve que
j'ai fait!... C'est fini maintenant... Me voici rveille, tout  fait
rveille. Je ne dors plus.

Elle porta ses regards autour de la chambre et parut tomber dans un
tonnement nouveau.

--O sommes-nous? s'cria-t-elle tout  coup. Nous ne sommes pas chez
nous!... Et, cette femme qui nous regarde, qui est-elle?... Viens!
allons-nous-en, je ne me sens pas bien dans cette maison trangre... Tu
ne me rponds rien... Qu'as-tu donc?... Comme te voil chang!... Ce
n'est plus toi, Clestin. On dirait un vieillard!... Tu tais jeune, il
y a une minute, jeune et beau!... Reprends donc ta jeunesse, nous sommes
au jour de notre mariage... Tu pleures?... Pourquoi?... Vais-je retomber
dans mon sommeil affreux?... Est-ce la mort? est-ce la folie?... Mon
Dieu! ayez piti de moi!

Elle s'affaissa sur le plancher, aux pieds de Clestin. Et la femme de
mon ami ne riait plus. Elle ne riait plus mais de grosses larmes
roulaient dans ses yeux.

                                  ***

Les jours longs et brlants de l't s'taient, l'un aprs l'autre,
teints dans les brumes lgres qui couronnaient les montagnes du
couchant, et avec eux dans le coeur de l'homme, s'taient de mme
teints bien des soucis amers et des inquitudes mortelles; mais
Clestin n'avait plus retrouv la paix d'autrefois, et il allait se
consumant dans la mlancolie.

Le spectre de la maison hante se dressait devant ses yeux, comme le
soir o nous avions os troubler son repos de damn. Il entendait, comme
alors, le son argentin des pices de monnaie, que la voix spulcrale de
l'avare aubergiste comptait sous la pierre de la chemine. Les rires et
les gmissements du fantme arrivaient tour  tour  ses oreilles, comme
des reproches ou des menaces. Il n'entendait plus les paroles qu'on lui
adressait: il tait obsd. Les amis parlant entre eux, disaient:

Clestin a quelque chose, il n'est plus le mme. On dirait que les
remords le rongent. Rien d'tonnant aprs tout. Cet argent qui est tomb
tout  coup dans ses poches, vous vous souvenez? d'o venait-il? On ne
l'a jamais su. Il ne l'a jamais dit. Ce fut un mystre pour tout le
monde. Bah! il vaut mieux rester pauvres et joyeux comme nous autres.
L'argent du diable retourne en son.

Une fois, Pierrot Miquelon conta srieusement que Clestin s'tait fait
recevoir franc-maon, dans sa jeunesse, et que depuis ce temps, il
appartenait au diable. Il y avait de quoi rendre srieux.

 la mort, le diable en personne viendrait rclamer son me au tribunal
du souverain Juge. Il produirait un papier sign avec du sang. Le Pre
ternel n'aurait qu' faire droit. Ce monsieur Lucifer est un retors et
ses comptes sont bien tenus. Soyez sur vos gardes, aveugles affilis de
la secte infernale!... Soyez aussi sur vos gardes,  chrtiens
impitoyables, qui, chaque dimanche, venez courber devant le Dieu des
humbles vos ttes pleines d'orgueil; venez ouvrir devant le Dieu de
charit vos coeurs pleins de malice! Le diable n'aura peut-tre pas
besoin d'un papier sign de votre sang pour emporter vos mes.

                                  ***

Les travaux des champs taient finis. La rcolte avait t bonne, et les
granges, pleines jusqu'au fate, promettaient l'abondance pour l'hiver
qui allait venir.

Clestin avait coutume de se rjouir  la vue de ses fenils o le foin
et le trfle dgageaient leur doux arme;  la vue des tasseries o
les gerbes laissaient pendre comme des grappes de diamants les pis
mrs. Aujourd'hui, il regardait avec indiffrence les riches produits
des sillons et des prairies. Les chevaux hennissaient joyeusement; les
boeufs et les gnisses au poil luisant beuglaient tour  tour comme pour
le saluer, lui leur matre toujours fidle  leur apporter le mil
succulent et la paille dore, l'eau frache et l'avoine rchauffante,
mais il ne les entendait plus!

Henriette la folle ne venait plus qu' de rares intervalles dans la
maison de son ancien promis. Elle se souvenait peut-tre d'une grande
joie; elle avait gard, bien sr, le souvenir d'une grande douleur. Au
reste, la femme de Clestin ne la recevait plus comme autrefois; elle la
traitait mme un peu rudement.

                                  ***

Un soir du mois de septembre, un de ces beaux soirs d'automne qui
gardent tard les doux effluves d'une journe chaude, et les lueurs
merveilleuses du soleil disparu, il y avait, chez Clestin Graindamour,
une de ces tapageuses pluchettes, dont le souvenir rjouit encore ma
mmoire fatigue.

Les voisins taient venus, les voisins et les amis. On vidait le petit
verre, on mangeait les pis rtis  la braise ou bouillis dans l'eau, 
plein chaudron. Les feuilles dchires formaient des amas bruissants et
moelleux o se roulaient les enfants; les aigrettes dores s'taient
accroches aux boutonnires comme des dcorations royales. Clestin
avait dpouill sa noire mlancolie. Il s'abandonnait  la gaiet comme
pour s'tourdir ou reprendre les heures perdues. Souvent ainsi l'me se
dgage d'une longue tristesse pour s'lancer tourdiment vers le
plaisir. Inconstante et inquite, elle vole au hasard vers le mal ou le
bien, si la foi ne la guide pas. Pauvre me humaine, mystrieuse
tincelle de la Divinit qu'un souffle mauvais a jete ds le
commencement, en dehors du cleste foyer; pauvre me, tu tourbillonnes
au caprice des passions, dans un ciel souvent obscur, mais tu laisses un
trait de feu dans la nuit dsole, car tu es lumire, et tu viens te
perdre au brasier divin, si tu crains la justice, si tu espres en la
misricorde!

Pendant la soire, Treffl Lpire, le frre d'Henriette, vint trouver
Clestin Graindamour, pour savoir s'il avait vu la pauvre simple. Elle
tait partie depuis deux jours, et l'on avait peur de la trouver morte
quelque part. Clestin lui dit qu'elle n'tait pas venue. Mais un petit
garon du voisinage affirma l'avoir aperue, au coucher du soleil, sur
le haut de la falaise. Elle tait assise sous un arbre. Il l'avait bien
reconnue,  son chapeau de paille grand comme un parapluie, et  sa robe
blanche comme un surplis de cur.

Treffl avait peine  croire qu'elle ne ft pas entre dans la maison de
Clestin. Il ne savait pas qu'on avait peur d'elle maintenant, et qu'on
la tenait  distance. Clestin ne voulait pas lui dire que sa femme se
montrait jalouse et la recevait mal, crainte de le chagriner ou d'tre
oblig de parler trop. Il ne voulait pas tout dire.

Une femme se hta de supposer qu'elle pouvait bien se prcipiter du haut
du cap. Elle devait tre fatigue de la vie. Et puis, elle ne savait
plus qu'il faut prendre soin de son existence, mme quand c'est pour
souffrir, et que le bon Dieu qui nous la donne a seul le droit de nous
l'ter.

Treffl s'loigna suivi de deux ou trois petits garons que la curiosit
poussait autant que le dsir d'tre utiles. Il ne trouva pas sa soeur.
Elle n'tait pas tombe sur la grve au pied de la falaise. Il l'avait
appele en vain. Il pensa qu'elle s'en retournait par les champs, son
chemin de prdilection. La nuit tait belle, et c'tait un plaisir de
marcher sous les toiles.

On ne s'inquita pas davantage de l'infortune. Le rhum remplit les
gobelets, et l'pluchette reprit son entrain et sa tapageuse gaiet.

Minuit venait de sonner lentement  la grande horloge de faux acajou,
debout dans un coin de la salle, avec ses trois pommes d'or sur la tte,
quand un petit garon entra subitement pour dire qu'on allait avoir de
l'orage. Le ciel tait noir, et des lueurs sinistres rayaient l'horizon.

Au mme moment un grondement sourd fit trembler les fentres. Les gens
du voisinage se levrent pour partir, mais un clair fulgurant les
repoussa dans la maison. Les femmes jetrent un cri d'effroi.

--Ne sortez pas, c'est dangereux, assurait-on.

Quelques-uns cependant se sauvrent en courant.

Bientt le ciel se transforma en une fournaise ardente ouverte de tous
les cots. Les clairs brlaient les paupires et tous les objets
s'illuminaient de lueurs plus vives que les feux du soleil, pour
s'envelopper ensuite d'un voile de tnbres plus sombre que la nuit. La
foudre clatait avec un fracas terrible. La pluie se mit  tomber par
larges gouttes d'abord, et mollement; mais bientt le nuage creva et le
torrent se prcipita sur les toits, ajoutant aux clats de la foudre un
grondement plein d'horreur.

Madame Graindamour ouvrit un placard et prit une chandelle enveloppe
dans un papier blanc. C'tait une chandelle bnite le jour de la
Purification. Elle la fixa dans le chandelier de cuivre et l'alluma,
pour loigner le tonnerre. On causait tranquillement, un peu terrifis
et pour chasser la peur, quand soudain la porte s'ouvrit et une voix
cria:--Clestin, ta grange brle!... Le tonnerre!...

C'tait Pierre Audet, le premier voisin, un de ceux qui taient partis
dix minutes auparavant.

--Ma grange! clama Clestin, bondissant de son sige. Tout le monde
s'lana dehors, sous la pluie et le tonnerre.

La grange brlait. Une grange belle et longue, et toute pleine de grain.
Du bl, je ne sais combien de lourdes gerbes! De l'avoine, la plus belle
que le javelier eut jamais coupe! Des pois aux gousses renfles! De
l'orge  reflets d'or! Et du seigle blanc comme la neige! Et du sarrasin
dont l'arme se rpandait jusque dans la bergerie,  l'autre bout!
Jamais la rcolte n'avait t si belle. Et les voitures, les herses, les
charrues, les rteaux! Aurait-on le temps de tout sauver?

La vaste toiture n'tait plus qu'une immense nappe de flammes, qu'un
vent subit agitait, comme des panaches d'enfer, dans les tnbres du
ciel.

--Sauvons le moulin  battre! cria Clestin. Il est ici.

Il montrait une grande porte rouge dans la faade blanche.

--Sauvons le moulin! rptrent tous les hommes en se prcipitant.

La porte s'ouvrit et une bouffe de flamme, dans une paisse fume, les
arrta soudain. Clestin cria de nouveau:

--Courage, mes amis! courage!

Au mme instant un appel lamentable s'lve du fond de l'aire:

--Clestin! Clestin!

Et une forme trange, un spectre de feu se prcipite vers mon ami. Il
pense au fantme de la maison hante. Deux bras nerveux et brlants
entourent son cou mouill par l'orage, et deux lvres de feu se collent
 ses lvres et les consument dans la douleur et l'amour.

Il roule sur la terre humide,  la porte de la grange, avec le fantme.
On se hte de le relever. Se spectre le tient toujours dans ses
embrassements mortels.

C'tait Henriette la folle! Elle avait cherch l un refuge contre
l'orage, elle trouva la mort, le seul refuge contre les dsesprances de
la vie.

Clestin sentit, cette fois, sa raison chanceler.

Il erre tristement en ces lieux o nagure il talait ses richesses et
sa flicit. Il mourra bientt. Peut-tre ne sera-t-il plus demain.

Dcidment j'ai eu tort de l'appeler chanceux.




                              SANG ET OR

                                                   Illustrations de
                                                   Georges Delfosse.




                                  IV


Un soir, je racontais l'histoire de la maison hante  mes voisins: le
bonhomme Chnard, le vieux Blais, le vieux Letellier, le pre Ducap et
plusieurs autres. Cela les amusait assez, mais ils paraissaient
suspecter un peu mon honntet de conteur, et ils me dcochaient tour 
tour, pour l'acquit de leur conscience, de petits traits malins qui
faisaient rire tout le monde et me chatouillaient dsagrablement. Je
n'en laissais rien voir. Je sais dissimuler comme un vrai diplomate.

Cependant, le pre Ducap devint tout  coup fort pensif. Il semblait ne
plus rien entendre. Quand j'eus fini, il se leva, et lentement, d'une
voix grave que faisait vibrer l'motion:

--Je connais, moi, dit-il, ce qui s'est pass dans cette maison du bois
du moulin. Je sais quel spectre le hantait et quel crime fit descendre
sur elle la maldiction de Dieu.

Il garda le silence un instant. Nous tions tous fort surpris, car il
n'avait jamais parl de ces choses. D'ordinaire on se hte de dire ce
que l'on sait. Il en est mme qui disent ce qu'ils ne savent pas. Il
avait eu sans doute quelque bonne raison pour se taire.

--C'est que moi, reprit-il, je ne croyais ni au hibou fantastique, ni au
fantme expansif de la masure. Les ricanements et les plaintes des
trpasss ne m'ont jamais empch de dormir. Mais si ce que l'on vient
de raconter est vrai, je n'ai plus qu' m'incliner.

--Je vous jure que c'est vrai, affirmai-je avec aplomb. Il parut
rflchir un moment encore, puis il ajouta:

--Il est toujours pnible de dire du mal des autres, et surtout des
siens.

--Comment! repris je trs tonn, vous voulez vous amuser  nos dpens.
Vous n'tes pas de la famille de ce damn.

--Je suis de la famille de ce damn, mais par alliance, et c'est encore
trop, avoua-t-il.

Puis, comme fortifi par cet aveu, il continua:

--Enfin, ce n'est pas ma faute, c'est le hasard. L'ivraie se mle au bon
grain, les chardons poussent au milieu des fleurs. Quand il s'agit des
mes et des consciences, des vertus et des vices, c'est le bon Dieu qui
fait le triage, et il le fait bien.

Nous le prions alors de raconter cela... de dire tout. Nous sommes des
gens d'honneur, et capables de garder un secret quand c'est ncessaire.

--Pas ce soir, demain, rpond-il. Il faut que je me recueille un peu.
Bien des choses s'effacent de ma mmoire maintenant; et puis, je ne sais
pas s'il est bien opportun de rveiller des souvenirs mauvais, et de
raconter la vie de ceux qui n'ont pas craint le Seigneur.

Le lendemain, ds aprs le souper, nous tions tous assis dans nos
fauteuils de frne, les uns  demi perdus dans l'ombre des angles, les
autres se profilant dans un cercle de ple lumire,  une petite
distance de la table o brlait mlancoliquement une lampe de verre.
Nous causions spectres, fantmes et revenants, en attendant le vieux
voisin qui devait nous renseigner sur les habitants de la maison hante.
Mais il tardait. Peut-tre ne voulait-il plus parler. Son secret alors
mourrait avec lui. Le pole grondait sous l'attise d'pinette
rouge... ou l'attise, si vous aimez mieux.

Tout  coup, on entend craquer la neige sous des pieds pesants,  la
porte. C'est lui, le bon vieillard. Il entre. Nous changeons les
cordialits ordinaires. Il suspend au crochet de fer son casque et son
capot d'toffe grise, rchauffe au pole ses mains frileuses, et vient
s'asseoir prs de la table, en pleine lumire. Nous voulions ne rien
perdre des impressions de cette honnte figure de vieux. Nous tions
trs attentifs, trs anxieux. Un latiniste dirait:

Continere omnes, intentique ora tenebant; Inde toro pater Aenas sic
orsus ab alto:

Vous vous souvenez des premiers vers du second livre de l'Enide?

Il n'y avait pas chez nous de reine malheureuse, toute pme d'amour; il
n'y avait que les bonnes du voisinage, bien abrites contre les temptes
du coeur par le soin des marmots, les oraisons jaculatoires et les
soixante et quinze ans du nouvel Ene.

Le pre Ducap toussa trois fois, se campa sur sa chaise, et commena en
ces termes:

--Ce damn tait mon oncle.

--Votre oncle? fmes-nous, pouvants.

--Mon pre et lui avaient pous les deux soeurs, deux jeunes filles
assez jolies et fort avenantes, disait-on, mais de caractres tout 
fait diffrents. Ma mre tait douce et charitable; l'autre, dure et
avare. On est toujours cruel quand on aime l'argent.

Les deux mariages eurent lieu un mme matin, dans l'glise de
Sainte-Anne-de-Beaupr. C'est de Sainte-Anne que viennent mes anctres
maternels. Mon pre, lui, tait de l'Ile d'Orlans, l'le des Sorciers,
comme on l'appelait jadis.

Mon oncle Michel Babylas n'avait pas de parents dans nos environs. Il se
disait originaire des vieux pays. Mme, il affirmait descendre en ligne
indirecte du grand prtre Hanan, qui s'tait si fort moqu de Jsus.
C'tait du badinage, vous comprenez; il ne pouvait pas montrer ses
parchemins. Mais ce qu'il aurait bien pu faire, par exemple, c'et t
de crucifier le doux Sauveur du monde.

Il tait petit, bronz, trs vif et grand parleur. Il s'tait fait
marchand forain, et parcourait nos paroisses, sa pacotille sur le dos.
Ce fut dans l'une de ses tournes d'affaires qu'il fit connaissance de
mademoiselle Lucie Dupincourt, la soeur de ma mre.

La jeune fille se sentit fire d'tre remarque, et rpondit aux avances
galantes de cet tranger. Imprudente, qui repoussait l'amiti d'un brave
garon de ferme, son voisin, sous prtexte qu'il manquait d'lgance et
ne s'exprimait pas avec facilit.

Les poux Babylas n'eurent qu'un fils. Un enfant comme les autres pour
tout le monde, mais pour eux un petit prodige. Ils le trouvaient beau,
bien fait, ptillant d'esprit, trop fin assurment pour vivre longtemps
dans notre pauvre monde, comme si les niais seuls devaient arriver aux
cheveux blancs. C'est vrai pourtant qu'il mourut jeune, mais pas de trop
d'esprit.

Il en avait sa part, qu'il dpensait peut-tre  faire des sottises,
comme bien d'autres. Cependant il ne paraissait pas adonn  la
dissipation, et il semblait naturellement bon. Un fruit encore sain sur
un arbre dj malade. Mais il allait tre piqu d'un ver, lui aussi,
comme l'arbre paternel, le ver de l'ambition. Il voudrait faire parler
de lui, et pour cela il faudrait des cus. L'argent est le commencement
de la sagesse selon le monde, et le pidestal de toutes les grandeurs
d'un jour.

Dans nos campagnes, en ce temps-l comme aujourd'hui, il fallait peiner
longtemps pour emplir d'cus un gousset un peu profond. Il se fatigua
d'attendre. Il donna un baiser  sa mre, une poigne de main  son
pre, et il mit un paquet sous son bras. La mre versa une larme et le
pre sourit.

--Ne m'oublie pas, dit-elle, et reviens bientt.

--Va et fais de l'argent, recommanda le pre. L'argent est un levier
formidable, qui peut soulever toutes les volonts, une huile magique qui
adoucit tous les rouages, un argument irrfutable, un voile qui cache
les dfauts, un verre qui grossit les vertus. Pauvre, tu n'es rien; bien
pauvre, tu deviens mprisable; trs pauvre, tu n'es qu'un sot. Riche, tu
mrites la considration et le respect; bien riche, tu as l'esprit et le
talent que tu veux payer; trs riche, tu possdes tout le gnie qu'une
tte humaine peut emmagasiner... et rien n'empche que tu renifles
l'encens de la flatterie juaqu' pamoison.

Toutes les plumes sottes ou affames t'offriront leurs pointes serviles,
et tous les rimeurs en mal d'enfant chanteront ta gloire. Et plus tu
verseras l'aumne  la rclame et plus la rclame ajoutera de fleurons 
ta couronne. Va!...

Le fils tait dj loin sur la route qui mne partout.

                                  ***

 la tombe de la nuit, Babylas et sa femme venaient s'asseoir au coin
du foyer et regardaient mlancoliquement les flines ondulations de la
flamme qui dvorait des sarments rsineux, et ils semblaient se
complaire dans la morne solitude de leur demeure. Ils conversaient par
monosyllabes, soit paresse de l'esprit, soit caprice de la voix. Ils se
devinaient ou ils se ddaignaient.

Lui, il fumait  longues bouffes un tabac mordant; elle, le menton
pench sur sa grosse poitrine, elle faisait jouer les aiguilles de son
tricot. Puis, dans leur gosme, ils enveloppaient l'tre d'un regard
jaloux et lui tendaient plaisamment leurs membres un peu frileux.

Il y avait de la tristesse au fond de leur me. Il y avait aussi de
l'envie, car ils taient chagrins de la flicit des autres, ne disaient
du bien de personne et ne songeaient  aucune oeuvre de charit.

Il y avait mme de la haine. Ils auraient voulu voir la misre assiger
le seuil de leurs voisins, et les malheurs empoisonner leur existence.

Parfois cependant l'amertume se fondait tout  coup, et ils souriaient.
Ils parlaient de richesse, bauchaient des rves sduisants et se
promettaient une vieillesse fortune.

On ne les aimait gure dans la paroisse. Babylas affichait du mpris
pour tout ce qu'on respectait. Il ne prenait jamais le chemin de
l'glise. Il disait que le confessionnal est un cueil o prit la
libert de l'homme, o s'effeuille l'amour de la femme; que les prtres
font un mtier lucratif et facile; que la superstition bat son plein
dans notre pays; qu'il n'y a qu'une religion sense, la croyance en un
Dieu qui s'amuse de nos chimres... Un tas de btises enfin, qu'on ne se
donnait pas la peine de rfuter. On levait les paules, on tournait le
dos.

--Le peuple n'est pas savant, dis-je alors, mais il a du bon sens. Il
juge vite et bien les personnes qui se mlent de dogmatiser sans en
avoir la mission. Si le dogme l'embarrasse, il regarde  l'honntet de
ceux qui l'affirment. Il comprend la morale. Il sent bien qu'il devient
meilleur aprs la prire, plus fort aprs la confession, plus courageux
devant les promesses du ciel, plus charitable au souvenir de la
misricorde divine, plus doux  la pense de Jsus pardonnant  ses
bourreaux.

S'il voit couler une eau limpide, il sait que la source est pure. Quand
le fruit est dlicieux et sain, les rameaux sont verts, et la sve
circule vaillamment dans le tronc; l'arbre est bon. Les fruits de la
religion sont divinement beaux et infiniment bons, donc la religion est
infiniment bonne et divinement belle.

Que les rhteurs, les philosophes et les savants de toutes les poques
et de tous les lieux, plissent sur les livres, interrogent la nature,
demandent leurs secrets aux ruines antiques, et cherchent  connatre,
jusqu'en ses mystrieuses profondeurs l'histoire de la vie sur la terre,
c'est bien. L'esprit humain a le droit de connatre. Mais qu'il ne
cherche pas en dehors de Dieu, c'est peine perdue. Dieu lui a donn le
thme, qu'il le dveloppe. Dieu lui a laiss des notes, qu'il les
recueille et les commente. Il pourra se tromper, mais ses erreurs
n'infirmeront jamais la loi premire. Il semblera inventer peut-tre,
quand il ne retrouvera que la trace perdue. Partout il verra surgir une
croyance religieuse, mais nulle part, except dans la parole du Christ,
il ne trouvera la lumire; nulle part, except au pied de la croix, il
ne trouvera l'amour; nulle part, except dans la foi, il ne trouvera la
paix.

Prie et crois, dans ton heureuse ignorance,  peuple courb sur la
glbe, car ni la foi, ni la prire ne t'empcheront d'aspirer plus haut,
de voir plus loin, de marcher plus vite. La religion n'enraie pas le
progrs, elle le dirige; la foi n'emprisonne pas la libert, elle lui
donne des ailes; la charit ne mine pas les institutions financires,
elle leur demande un noble emploi de leurs richesses.

Mais, pardon! je m'aperois que j'ai pris sans gne aucune la place de
notre cher vieux conteur. Je lui rends la parole, m'criai-je aprs
cette longue tirade.

Le pre Ducap sourit et continua ainsi:

Le vide se fit autour du petit marchand forain. Les amis, les voisins
cessrent mme de le visiter,  cause de sa mauvaise conduite. Il tait
canaille. Sa femme se laissa corrompre. Elle l'avait aim d'abord; et
l'amour qui donne tant de force et de courage quand il est pur, inspire,
quand il est mauvais, une lchet singulire et une extrme cruaut.

Elle revit son premier ami, celui qu'autrefois par une vanit sotte,
elle avait refus d'pouser. Il tait mari et paraissait heureux. Des
souvenirs adroitement rappels, des entretiens prolongs trop longtemps,
des soupirs mal touffs, des regards chargs de flamme, enfin tout ce
que la chair en effervescence peut inspirer  l'esprit curieux, elle
l'employa, et il fut vaincu.

Babylas dcouvrit la liaison qui l'outrageait et, un matin, le cadavre
de son rival fut trouv sur la route. Nul n'avait t tmoin du crime,
cependant tout le monde montrait du doigt le coupable.

L'existence devint insupportable au couple infme, et la femme adultre
et le mari assassin s'en allrent vivre ailleurs.

C'est  cette poque que fut construite, dans le bois du moulin, 
Lotbinire, une maison de pierre dont vous connaissez les dbris, sinon
l'histoire.

Alors, il n'y avait ni bateaux, ni chemins de fer, et les voyageurs se
faisaient conduire d'une ville  une autre, en de lourdes voitures, sur
des chemins caillouteux ou coups d'ornires.

La voie la plus droite tait comme aujourd'hui la plus courte, et la
plus courte tait la plus avantageuse. conomie de temps, de chevaux et
d'argent. Or, de Sainte-Croix  Gentilly, la ligne droite coupe de
grandes pointes superbes qui font dans le fleuve une dentelure de
rochers ou de caps, avec d'immenses panaches de forts et des villages
florissants: le Platon, le Bois des Hurons, tout Lotbinire d'autrefois;
le Cap Charles, le Cap--la-Roche  Saint-Jean-des-Chaillons; le Cap
Levrard et tout Saint-Pierre-les-Becquets. Les voyageurs suivaient
d'ordinaire cette ligne droite et traversaient le bois du moulin, au
deuxime rang de Lotbinire.

Sauvage, sur les corces d'une belle rivire, sous les bois, l'endroit
n'tait pas mal choisi pour un relais, et hommes et btes s'y reposaient
avec plaisir.

L'auberge de Babylas fut achalande. On y dormait un calme sommeil dans
cette atmosphre sature des baumes de la fort; on y mangeait de bon
apptit la perdrix et le livre accommods  des sauces que
Brillat-Savarin n'aurait pas souponnes; on y buvait le bon vieux rhum
de la Jamaque, qui souventes fois attisa l'esprit de nos pres.
Cependant de temps  autre, il se fit  son sujet des confidences
tranges, et sa rputation priclita. Les voyageurs n'osaient plus y
coucher. On entrait, en passant, boire un verre, manger un potage, et
l'on se htait de fuir. La solitude se fit.

Mais Babylas tait riche. Pendant dix ans, il avait exerc son industrie
avec succs. Pas difficile sur le choix des moyens, les scrupules ne
l'avaient jamais ennuy. Fort peu de dpenses, pas de toilettes pour le
dimanche, pas de cheval  l'curie, une vache que nourrissaient les
plantes du bois et l'herbe des routes, des poules, du gibier, de la
fenaison, point n'aurait t besoin de faire de la rapine, pour amasser.
Le pcule et fait boule de neige.

Un jour, la nouvelle se rpandit qu'il avait t dvalis. Personne n'en
prouva de chagrin. Il ne s'expliqua jamais comment son argent si bien
cach avait pu tre trouv. Y avait-il eu trahison? Seule sa femme
connaissait la cachette, et elle paraissait fort dsole, elle aussi. Il
se passe de si tranges choses parfois dans le coeur des femmes
dvoyes.

Cependant toutes ses piastres si prement amasses n'taient pas
disparues. Il en avait fait deux parts--pour lui toutes deux--et les
avait enfouies en des cachettes diffrentes. Il ne risquait jamais tout
 la fois. L'une de ces deux parts avait t trouve. Il devint
irritable et sombre. Il se mit  surveiller sa femme avec un soin
jaloux. Et comme elle allait au moulin de temps en temps, pour acheter
de la farine, il y alla, lui aussi.

                                  ***

Un soir du mois d'octobre, il s'y tait rendu pour faire un bout de
causerie avec le meunier. Le ciel n'avait pas une toile, et la rivire
coulait noire en son lit de cailloux, entre les deux falaises.

Les meules du moulin tournaient avec un grondement monotone et rgulier,
broyant le bl que dorait un rayon de la lampe. Au plafond sombre
montait une blanche poussire de farine. Toute la pice semblait remplie
d'une brume trs lgre qui ne laissait d'humidit nulle part, mais qui
voilait tous les objets comme d'un subtil pollen de fleurs. Dans
l'obscurit qui enveloppait la route et le moulin, le ciel et la cte,
s'levait l'ternelle clameur de la rivire tombant du haut de la
chausse.

Tout  coup, les sabots ferrs d'un cheval retentirent sur le petit pont
d'en face. Une voiture passait. Le meunier remarqua:

--Ce sont des voyageurs, car ceux qui vont qurir le prtre ou le
mdecin me disent toujours un mot en passant. S'ils n'entrent pas, ils
appellent et je sors.

--Alors, bonsoir; je rentre chez moi, fit Babylas. Le chat doit tre au
bord du trou quand le rat se montre.

Et il sortit.

--Quelle obscurit d'enfer! grommela-t-il.

--Bonne nuit pour le crime, rpliqua le meunier en riant.

Babylas entendait le roulement de la calche,  une petite distance, et
il se htait, connaissant bien le chemin. Quand il arriva sur la cte,
une voix rude criait:

--Ce damn chemin de l'auberge, o est-il?... On ne voit que du noir
partout.

Il se mit  courir, criant  son tour:

--Attendez, messieurs, je vais vous guider.

La voiture s'arrta. Babylas prit le cheval par la bride et le conduisit
jusqu' la porte de sa maison.

--C'est un voyageur que je vous amne, monsieur Babylas, fit le cocher
en mettant le pied  terre.

--Mille fois merci, monsieur Spnard, et venez souvent.

--Pas en des nuits pareilles. Monsieur tait press, il fallait bien
marcher. Le voici sain et sauf, j'en suis aise et m'en retourne.

Babylas fit entrer son hte et l'installa dans la meilleure chambre. Il
revint ensuite trouver Spnard qui montait dj dans sa voiture.

--Vient-il de loin? demanda-t-il.

--Je ne crois pas, rpondit le cocher, car son bagage est mince.

--Est-ce un commerant?

--Je n'en sais rien. Peut-tre que c'est un pcheur  la ligne... Il ne
parle point.

--Il vous a dit o il allait, au moins?

--Il ne le sait pas. Il a l'air de chercher quelque chose. Il s'est
inform seulement du prix et de la qualit des terres, dans nos
environs. Il a aussi demand s'il y avait quelque jolie maison  vendre
dans notre village. Il n'y en a point. S'il veut aller plus loin, comme
la chose est probable, vous lui trouverez une voiture, n'est-ce pas? Une
bonne, car il n'aime pas se faire ballotter comme un colis. Moi, je ne
peux faire une lieue de plus, il faut que je conduise monsieur Baby aux
Trois-Rivires demain matin. Je vous souhaite le bonsoir.

Il s'enfona dans le chemin tnbreux.

Le voyageur, un jeune homme de vingt-cinq ans, se laissa d'abord tomber
sur un sofa, et, la tte dans ses mains, il parut absorb dans une
srieuse rflexion.

Il avait un air un peu rude. La fatigue, peut-tre, ou les contrarits,
les mcomptes; on ne savait. Tout de mme, il n'tait pas laid avec ses
cheveux crpus, son oeil perant, ses joues hles, sa moustache
paisse.

Madame Babylas entra. Il eut un tressaillement et il se leva pour la
saluer. Elle lui demanda s'il voulait prendre une tasse de th. Il ne
faudrait qu'une minute pour faire bouillir l'eau. Il remercia,
prtextant la fatigue et le besoin de dormir.

Elle le conduisit dans une chambre assez propre et blanchie au lait de
chaux, en arrire du salon. Elle se retirait, quand il la rappela pour
lui confier une petite sacoche de cuir trs ronde et bien pesante.

--Prenez-en grand soin, recommanda-t-il, c'est toute ma fortune.

Les yeux de la femme tincelrent et elle eut un sourire singulier.

--Grand soin, oui, dit-elle... Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

Quand elle rentra dans la cuisine, Babylas l'attendait debout prs de la
table. Il prit la sacoche et la soupesa curieusement.

--Qu'y a-t-il donc l-dedans? fit-il. C'est bien lourd. Puis il ajouta
d'un ton sarcastique:

--Est-ce qu'il vend du plomb, ce monsieur-l?

Madame Babylas rpondit que c'tait peut-tre de l'argent, vu qu'il lui
avait confi ce petit sac en lui recommandant d'en prendre un soin tout
particulier... Qu'il valait une fortune.

--Une fortune!... Une fortune l-dedans! reprit Babylas trangl par le
dsir de regarder, de palper, de...

--On pourrait toujours voir, proposa la femme, il n'y a pas de mal 
voir.

--Du mal? Mais non, il n'y en a pas. Une fortune! Cela ne se voit pas
souvent, comme a, tout  la fois, d'un coup d'oeil. Laissons-le
s'endormir. Il semble fatigu. Il est bien fatigu: il l'a dit.

Ils jetrent des sarments secs dans la chemine et une flamme vive
s'veilla, remplissant l'humble pice d'une lueur molle et flottante.
Ils teignirent la bougie. Pourquoi une bougie? Dpense inutile. Le bois
ne cote rien dans la fort; on peut vaillamment attiser la chemine.

                                  ***

Il devait dormir maintenant. Il tait couch depuis une heure, une
longue heure. Il dormait en effet. Il dormait d'un sommeil calme,
profondment confiant, et un sourire de batitude avait fait disparatre
l'aspect trop rude de sa figure.

Le couple hideux s'approcha du foyer o le bois rsineux flambait
toujours.

La sacoche tait ferme  clef. Il y eut un mouvement d'impatience.

--On ne peut toujours pas briser la serrure, disait la femme.

--Il faut voir tout de mme, rpliquait l'homme.

Ils s'assirent cte  cte, en face de la flamme, et leurs visages
inquiets et mauvais prenaient des teintes rouges comme du sang.

Babylas proposa d'aller fouiller les poches du vtement.

Il faut tre bien prudent et ne pas veiller l'hte, observa sa femme.

Il partit, marchant sur le bout des pieds, sans souliers et sans
lumire. Dix minutes aprs, il revint tout souriant, montrant une petite
clef qu'il tenait entre le pouce et l'index, dvotement. Il mit cette
clef dans la serrure en simulant sacrilgement l'hostie sainte que le
prtre offre au communiant. Un sarment se fendit dans le brasier avec un
bruit d'explosion, et des tincelles volrent  la face des misrables.

Le petit sac fut ouvert, et les deux infmes poussrent de leur gosier,
serr par la crainte et le plaisir, une exclamation de surprise. Ils se
penchrent sur le trsor, puis, se regardrent muets et presque
tremblants. Ils avaient peur d'tre surpris. Si le voyageur s'veillait,
s'il avait entendu leur cri mal touff... Mais non, ce n'tait pas
possible, il dormait bien profondment dans son bon lit de plume, et les
portes taient fermes.

Ils enfoncrent leurs mains dans la sacoche ouverte, et brassrent les
pices de monnaie et les liasses de billets. Comme a sonnait
agrablement  l'oreille, et comme c'tait doux  palper!

--Comptons les cus, proposa la Babylas.

Et ils s'approchrent l'un de l'autre, comme pour se soutenir dans la
lutte qui allait commencer. Ils prirent les billets.

Dsenchantement! Une cinquantaine de misrables units!

Il y en avait d'autres qu'ils talrent d'une main fivreuse. C'tait
mieux: des billets de cinq, de dix, de cinquante, de cent.

Un vritable blouissement. Et ces pices sonnantes qui paraissaient
blanches tout  l'heure, dans la demi-obscurit, ne voil-t-il pas
qu'elles jettent des reflets fauves maintenant  la lueur du foyer! De
l'or! C'est de l'or!

Et sur la petite table qu'on avait approche de la chemine, les piles
s'levaient comme des chandeliers d'autel.

Quel rve! Quel enchantement!

Les deux amis, lui et elle, se retiraient un peu en arrire, de temps en
temps, pour mieux embrasser d'un coup d'oeil ravi, cet chiquier
tincelant.

Il y avait dix mille piastres.

Ils comptrent dix fois chacun, et toujours les dix mille piastres y
taient; jamais moins. Ils ne pouvaient en dtourner leurs regards.

--Il faut pourtant remettre cela dans la sacoche, soupira-t-elle.

--Oui, oui, sans doute, mais rien ne presse. Il dort comme un
bienheureux. Il devrait ne se rveiller jamais, rpondit-il.

--Ne se rveiller jamais... rpta-elle, comme un cho mourant.

--Dix mille piastres, femme, c'est le ciel sur la terre, et le ciel, on
fait bien d'y entrer quand la porte s'ouvre.

Elle approuva disant qu'un merle en cage vaut mieux que toute une niche
au bois.

Il reprit d'un ton lamentable:

--Ah! si l'on ne nous avait pas dpouills comme on l'a fait!... C'est
peut-tre notre argent qui revient ainsi... Il y a des compensations...
Et puis sommes-nous obligs de perdre, comme cela, ce que nous avons
amass avec tant de peines!

Il cherchait une excuse au crime dont il sentait les premires
suggestions. Sa femme lui dit alors d'une voix dolente aussi et en
soupirant:

--Non, il ne faut pas se laisser tenter... Les tentations sont fortes
parfois et la chair est faible... On prend son bien o on le trouve,
c'est vrai... Mais cet argent...

Il l'interrompit brusquement:

--L'argent est  tout le monde. Pas plus  lui qu' d'autres. On m'a
dpouill, c'est bien; j'en dpouille un autre, c'est encore bien. Tant
pis pour celui qui se fait pincer. Il paie pour tous... C'est au plus
fort et au plus fin... Les gros mangent les petits. L'essentiel est de
russir. Le succs justifie tout.

La tentation devenait terrible et les deux avares n'offraient gure de
rsistance. Ils s'aveuglaient. Les bons mme ne rsistent pas longtemps
 la violence de certaines suggestions. L'nergie s'use vite quand on
lutte contre soi-mme, et l'homme a tellement besoin de bonheur, qu'il
sacrifie souvent une flicit durable mais tardive,  une fatale et
passagre satisfaction.

--Qu'as-tu donc envie de faire, Babylas? demanda la femme un peu
motionne.

Il rpondit froidement:

--Garder cet or.

Elle rpliqua qu'il ne se laisserait point dpouiller comme cela, lui...
qu'il porterait plainte et que ce serait difficile, peut-tre, de se
tirer d'affaire.

--Il n'ira pas porter plainte devant nos magistrats, dans tous les cas.
Nous allons prolonger son sommeil... Nous dirons qu'il s'est mis en
route  pied, de bon matin, si jamais on nous parle de lui. Nous ne
sommes pas tenus de veiller sur les voyageurs, ni de les conduire. a
ira!

Ils remirent l'or et le papier dans la sacoche et se dirigrent vers la
chambre de l'tranger. Lui, il tenait un lourd marteau; elle, une bougie
pleureuse. Quand ils furent devant la porte, il demanda:

--Voulez-vous tre veill de bonne heure?

Il faisait cela pour voir si le jeune homme dormait. Le jeune homme
rpondit d'une voix mal veille:

--Non; je suis fatigu, laissez-moi dormir.

Et il se tourna sur sa couche. Ils eurent un mouvement de surprise et de
frayeur en l'entendant parler.

La Babylas dit tout bas:

--Viens-t'en.

Et elle tira son homme par le bras.

Quand ils furent devant le feu de l'tre, elle dit qu'on pouvait prendre
un peu d'or sans qu'il s'en apert peut-tre... Il croira ce qu'il
voudra, s'il s'en aperoit. Personne ne trouvera jamais rien. Il y a des
cachettes dans le bois.

--Des cachettes dans le bois, gronda le mari souponneux, parles-en.

--Il ne faut pas le tuer, reprit-elle, j'ai peur du sang, moi... Et
puis, ce jeune homme, il a sa mre sans doute... sa pauvre mre!... Non,
ne le tuons pas... Reste ici.

--Folle!

--Je vais l'veiller.

--Je vais l'endormir, moi.

Et il la menaa de son marteau. Elle supplia: Je vais tout voler. Je
vais me sauver avec l'or. Tu diras que je suis la plus misrable des
femmes et la honte de ta maison; que tu m'as chasse, que... tout ce que
tu voudras! Mais verser le sang de ce jeune homme qui a mis sa confiance
en nous, et dort en rvant  sa mre peut-tre...  sa mre qui l'attend
dans les pleurs et l'ennui. Oh! non, jamais!

--C'est bien, femme, rpliqua-t-il. Allons nous reposer comme deux
bonnes btes, et ne touchons pas un sou de cette fortune qui s'offre 
nous...  nous que le monde a ruins et vols... Viens!

Ils entrrent dans leur chambre. Le feu s'teignit dans le foyer et
d'paisses tnbres remplirent la maison. Ils feignirent le sommeil, car
ils s'piaient l'un l'autre. Des reflets d'or brillrent devant leurs
yeux ferms, dans la nuit... L'obscurit parut s'toiler avec
magnificence... Les piastres prcieuses tourbillonnrent comme une
tincelante poussire... Des rves de fortune ravissants et fous
s'bauchrent avec dlice, puis un sentiment de crainte, comme un
souffle froid, les dissipa tout  coup... Mais ils revinrent toujours,
et la volont faiblissait... Elle, la Babylas, elle se disait,  la fin,
tourdie par la cupidit:

--S'il se mlait seul de cette affaire... Il devrait y songer...
Pourquoi se mettre deux?...

Et elle faisait semblant de dormir d'un sommeil profond.

Le fluide mystrieux qui parfois vole rapide comme l'clair d'une
personne  une autre, emportant une pense intime ou un message trange,
circulait autour de leurs fronts et mlait leurs ides criminelles.

Il se leva sans bruit, doucement, alluma une lanterne, puis l'enveloppa
d'un linge pour en dissimuler la lumire. Cela fait, il prit son marteau
et, de nouveau, se rendit dans la chambre du voyageur. Il attendit
debout prs du lit paisible. L'tranger dormait bien. Cela se voyait au
mouvement calme et rgulier de ses larges poumons.

Il laissa passer un mince rayon de lumire et put contempler la figure
heureuse de cet homme trop riche qu'une fatale destine venait de mettre
devant lui. Il eut un moment d'hsitation et il voil la lueur de sa
lampe. Mais, dans les tnbres, il vit de nouveau scintiller les pices
d'or, et le vertige le saisit...

Le coup fut terrible et la mort du jeune homme instantane. Il trana le
cadavre dans le bois, puis il revint se coucher tranquillement. Sa femme
ronflait toujours. Il savait bien qu'un si profond sommeil n'tait pas
naturel, mais il n'en fit rien paratre.

Le matin, il dit en se levant qu'il allait rveiller le voyageur. Elle
eut un singulier sourire. Il revint aussitt en criant:

--Parti!... il est parti!... La chambre est vide!... C'est trange!...

Et la sacoche, ajouta-t-il ironiquement?... A-t-il au moins oubli la
sacoche?...

--Elle est l, rpondit la femme, en montrant le placage entre les deux
fentres de sa chambre.

-- nous la fortune!  nous le bonheur! clama Babylas en levant les bras
au ciel.

--Mais il va revenir sans doute, observa l'hypocrite complice, pour
faire croire qu'elle ne devinait pas.

--Jamais! sois tranquille.

Et elle demeura tranquille.

Il alla reprendre sa victime et la cacha dans la rivire, sous quinze
pieds d'eau, avec des roches aux pieds et au cou.

                                  ***

 quelque temps de l, ils se rendirent au village pour acheter des
vtements.

Le marchand leur demanda, en mesurant l'toffe d'une robe, s'il tait
vrai que leur garon tait de retour.

Ils ne rpondirent pas; ils ne purent rpondre tant ils furent tonns,
et ils se regardrent stupidement. Le marchand pensa qu'ils ne l'avaient
pas compris;

--Votre fils est revenu? questionna-t-il de nouveau.

--Notre garon! rptrent-ils d'une voix haletante.

Le marchand continua:

--Il tait parti depuis dix ans, n'est-ce pas? Vous m'avez dit cela un
jour. Il avait quinze ans alors.

--Quinze ans, oui, balbutia Babylas.

--Et il est revenu, quelle joie pour vous, n'est-ce pas?

--Revenu? comment? Non, il n'est pas revenu.

La femme de Babylas tremblait et sa pleur tait extrme.

Le marchand ajouta:

--C'est le pre Spnard, de Saint-Pierre, qui m'a racont cette
nouvelle. Mme il m'a dit que c'est son garon qui l'a conduit chez
vous, un soir de l'autre semaine. Il parat qu'il a rapport beaucoup
d'argent.

--Notre enfant! clama la malheureuse femme, qui tomba foudroye sur le
plancher.

On s'empressa de la secourir, mais elle semblait ne plus vouloir vivre
ni penser. Elle reprit ses sens et s'vanouit maintes fois.

--C'est l'motion, la surprise, disait Babylas, tout pouvant aussi.

Il allait se perdre, quand le marchand lui demanda si son garon tait
venu sans se faire connatre. Il saisit cette planche de salut:

--Non, il ne s'est pas fait connatre!... Non! Pourquoi? Nous aurions eu
tant de bonheur  le presser dans nos bras! Nous ne l'avions pas vu
depuis dix ans!.. Il tait parti enfant, il est revenu homme... Nous ne
pouvions pas le reconnatre!.. Le bon Dieu nous prouve terriblement!..
Mais peut-tre qu'il va revenir nous surprendre.

La misrable mre sortit enfin de son vanouissement et demanda 
partir, disant avec des larmes qu'elle tait malade, qu'elle allait
mourir.

Ils s'en allrent, laissant le marchand fort perplexe. Le monde n'tait
pas grand alors; les gens ne se voisinaient pas beaucoup et les rumeurs
s'teignaient vite. Cependant il se fit bien des suppositions au sujet
des Babylas. Mais la police tait bnvole et les criminels se cachaient
aisment.

Il y eut entre les poux mchants des reproches amers, des menaces
redoutables, des haines de damns. Ils s'accusrent l'un l'autre et
voulurent se tuer. Ils furent tents de tout avouer par vengeance. Mais
la vue du trsor qui brillait toujours dans la pauvre sacoche, adoucit
peu  peu l'amertume de leurs paroles et de leurs remords. Les querelles
devinrent moins frquentes.

Si dnature que soit une mre, il reste toujours, au fond de son coeur,
un souffle de l'amour sacr qu'elle seule peut connatre, et ses efforts
pour oublier pleinement la sainte joie de la maternit sont toujours
inutiles. Et plus elle se plonge dans le mal pour touffer la voix de la
nature, et plus cette voix invincible lui crie:

--Tu es mre! tu es mre! tu es mre!

Moins de deux ans aprs le meurtre du jeune voyageur, son fils, la femme
Babylas mourait. Personne ne comprit le mal qui l'emporta. Le remords
peut-tre. Elle avait vu le prtre.

Babylas vcut plusieurs annes encore, seul dans son auberge sanglante.
Il se disait pauvre, mais personne ne le croyait, et l'on vitait sa
porte comme la porte de l'enfer. Plus encore.

Un matin de janvier, on s'aperut que le sentier qui conduisait  sa
demeure n'tait pas battu, et cependant il n'avait pas neig depuis
plusieurs jours. On le crut malade. Il ne fallait toujours pas le
laisser mourir comme cela, sans confession. Son me avait cot cher 
Jsus-Christ. Des voisins ouvrirent la porte. C'taient Gagnon, Lpire
et Rivard. Ils le trouvrent mort en face de l'tre teint.

Requiescat in pace, dit le pre Gagnon.

La maison trembla jusqu'en ses fondements, et une voix terrible et
mystrieuse rpondit:

Non est pax impiis!




                        LE BOEUF DE MARGUERITE

                                                Illustrations de
                                                Albert-S. Brodeur.




Je commence par une petite histoire de mon oncle Placide.

J'ai peur qu'elle ne vous amuse gure cependant, tant elle est simple et
facile  raconter. Elle est vraie, et c'est peut-tre un dfaut; elle ne
saurait induire au mal, et c'est peut-tre une navet... aux yeux de
quelques-uns.

Mon oncle n'tait ni menteur ni grivois. Il avait bien le mot pour rire;
il aimait la plaisanterie inoffensive; il donnait un peu dans
l'exagration; mais le mensonge lui faisait horreur, surtout quand il se
montrait nu.

Au reste, quand il m'a fait ce rcit anodin, il arrivait de confesse.
Cependant, comme s'il avait eu peur, malgr cela, de me trouver
incrdule, il ajouta sur un ton solennel:

--C'est vrai comme je te vois l!

Et il me regarda fixement, tout en souriant d'une singulire faon.

Il louchait, mon oncle.

J'y songe. Il ne me voyait peut-tre pas du tout. Son oeil oblique
devait tomber sur mon voisin.

Que de serments et de promesses on lude ainsi peut-tre, en obliquant
un peu!

Vous connaissez la route de glaise qui rattache, comme un chanon
d'acier, le deuxime rang au bord de l'eau, tout prs du
Saut--la-biche,  la Vieille-glise?... Vous ne la connaissez pas? Vous
n'tes pas de chez nous alors. Mais passons; cela ne fait pas
grand'chose  l'histoire.

Cette route perce une claire troue dans le bois sombre, au bout des
terres en culture. L'eau diaphane d'un petit ruisseau la coupe comme une
pe d'argent. Il coule paresseusement, le petit ruisseau, dans un lit
troit, sous les feuillages et parmi les fleurs, au milieu de la fort
ombreuse ou de la prairie ensoleille, partout o le caprice le pousse.
Les oiseaux y baignent leurs ailes, et les btes  cornes des clos
voisins y viennent boire  la file.

En haut de la route, dans une maisonnette noircie par la pluie et la
vtust, habitait une femme passe fleur, bien qu'elle fut, en
apparence, dans toute la splendeur de sa virginit.

C'est que, d'aprs mon oncle, il aurait fallu une certaine hardiesse
pour se glisser dans l'intimit de cette espce de... Cherche un mot,
lecteur.

Elle tait assez grande, assez grosse et rudement bauche. Ses bras
durs et bronzs pouvaient sembler apptissants quand ils se balanaient
nus le long de ses hanches; mais au bout de ces bras s'panouissaient
des mains gerces qui tapaient ferme. Elle avait des yeux bleus pleins
de malice et une bouche large pleine de jurons.

En t, une chemise de toile hardiment chancre, un jupon de droguet
ridiculement court, et un chapeau de paille dmesurment large,
composaient sa toilette ordinaire. En hiver, elle chaussait des bottes
tannes retenues en haut des mollets par des jarretires de cuir rouge,
endossait une capote grise agrmente d'un capuchon, et coiffait un
casque de peau de chat muni de larges oreilles.

Elle n'tait pas sduisante.

Elle s'appelait Marguerite Leclaire, et nous les gamins de ce temps-l,
nous l'appelions Marguerite le Boeuf.

Elle n'aimait pas a.

Pourquoi l'appelions-nous ainsi? Pour un rien. Tout simplement parce
que, le printemps et l'automne, aprs les semailles et aprs les
rcoltes, elle charroyait du bois de corde ou de l'corce de pruche
qu'elle livrait aux bateaux, sur la grve, avec l'intressant animal qui
rpond ou ne rpond pas  ce nom sonore.

Bien dompt, le boeuf de Marguerite allait  hue et  dia comme un vieux
cheval de labour. Parfois, quand il avait mang une portion convenable,
et que l'trille avait liss son poin roux, il se mettait  courir sur
la route avec une rapidit surprenante, et semblait tout fier des nuages
de poussire que soulevaient ses pieds fourchus.

Marguerite passait pour sorcire dans notre canton, et elle se donnait
garde de dtromper les nafs. Ce n'est pas une mince satisfaction que
d'tre remarqu des siens, et il se trouve des vaniteux qui prfrent
une mauvaise rputation  l'oubli. On les regarde, on les salue, on les
craint, pendant qu'on nglige l'honntet commune, et cela leur suffit.

Elle n'avait rien d'aimable et ne souponnait pas le plaisir d'une bonne
action. On vitait de la contrarier de peur d'attirer sa vengeance. Elle
pouvait changer en sang le lait pur d'une gnisse, faire boiter un
cheval fringant, donner une couleur grise et un got cre  la meilleure
farine de bl; et si un jeune homme voulait se faire aimer d'une jeune
fille, il n'avait qu' lui donner un cu blanc, elle savait o cueillir
le moureiller piquant dont le fruit rend amoureux...

Les enfants se cachaient dans les talles d'aunes ou derrire les
cltures quand ils la voyaient venir avec son boeuf ensorcel.

                                  ***

Or, il est bon de vous dire que Jonas Bernier, de la Rivire-Bois-Clair,
offrait un grand repas  ses amis. C'tait  son tour. Il avait dn
chez Louis Daigle la semaine prcdente, soup avec les Trbert quelques
jours aprs, rveillonn dans la famille Poudrier ensuite; partout enfin
o l'on avait festoy un brin, pendant le carnaval, il avait eu sa place
 table, et n'avait pas boud la cuisinire.

Et le carme arrivait. Dj les petits enfants s'imaginaient apercevoir
sa face blme dans les vitres fleuries de givre. C'tait le souper du
mardi gras. Un souper joyeux et tapageur. Le bruit des couteaux et des
fourchettes sur les assiettes de faence, le tintement des cuillers sur
les bols, la sonnerie des verres, les apostrophes, les refrains, les
clats de rire, tout cela se mlait pour faire la plus tourdissante des
musiques et le plus original des tintamarres. C'tait un regain de folle
gaiet  la veille du jene et de la pnitence.

Marguerite entra.

Elle venait du village voisin, et son traneau tran comme toujours par
son boeuf docile, tait rempli de provisions. Les mains s'taient
ouvertes, la bienfaisance n'avait pas lsin. Elle souhaita le bonjour
aux hommes et aux femmes, et sa voix rauque se perdit dans les quatre
coins de la salle. Il y eut un moment de silence.

--Il fait meilleur ici que dehors, remarqua-t-elle en dboutonnant sa
capote.

--Viens t'asseoir prs du pole, lui dit Jonas, en hiver le pole vaut
mieux que le soleil.

--Et si vous avez faim, vous mangerez, ajouta Madame Jonas, par
prvenance et pour la mettre de bonne humeur.

--Et si elle a soif elle boira, continua l'un des convives, en riant.

--Et elle chantera, fit un autre.

--Et elle dansera, continua un troisime.

Chacun disait son mot et le rire rsonnait comme une cymbale. Personne
n'avait peur. La vieille jamaque soutenait les courages. Marguerite
rpliqua d'un ton mauvais:

--Vous autres, pesez bien vos paroles et n'essayez pas de vous amuser 
mes dpens. Rira bien qui rira le dernier.

Cependant le joueur de violon lui demanda par bravade:

--Veux-tu danser un menuet, je vais mettre mon instrument d'accord?

--Mets-toi donc d'accord avec ta femme, lui rpondit-elle durement, ce
sera mieux.

Puis, s'adressant  Jonas Bernier, elle ajouta:

--Jonas, ne me laisse pas insulter dans ta maison, sinon tu le
regretteras.

Mon oncle, qui se trouvait parmi les convives, lui dit d'un accent
paternel:

--Marguerite, on ne se fche pas aujourd'hui, mais on rit, on badine, et
on s'amuse, car c'est le mardi gras. Demain, on se couvrira de cendre,
on deviendra poussire et on dira: Me culp.

--Des Me culp, interrompit la virago, a ne m'a jamais dfonc la
poitrine.

--Je le savais, affirma mon oncle, d'une voix onctueuse.

--Au reste, a se voit, fit un cho.

Les jeunes gens passrent avec le joueur de violon dans une pice
voisine et la danse commena, vive, leste, entranante. Jonas Bernier se
mit  prorer. Il avait de la langue. Il parla longtemps  tort et 
travers. Des clats de rire s'levaient quand il disait quelque chose de
drle, et s'il devenait ennuyant, on entendait le murmure des
conversations intimes. Quand il vit qu'on ne l'coutait plus, il prit un
verre et dit  Marguerite:

--Marguerite, approche.

--Pourquoi? demanda-t-elle.

--Tu dois avoir soif, tout le monde est altr ce soir; tu dois avoir
froid, le vent est sec et coupe comme une lame de couteau; tu dois avoir
faim, le grand air aiguise l'apptit.

Il fit couler dans le verre un filet d'or. La rude femme s'avana prs
de la table, la main tendue, la lvre frmissante.

Pierre Blais, le tanneur, prit un gobelet d'tain et le remplit aussi.

--Je trinque avec Marguerite, annona-t-il.

--J'ai dj trinqu avec de plus drles que toi; n'importe, je n'ai pas
de rancune, repartit la mgre en souriant.

La vue de la liqueur rchauffante l'adoucissait. Le verre et le gobelet
se touchrent joyeusement. Alors le jeune tanneur se tournant lentement
vers les convives, clama d'une voix solennelle:

-- la sant de la jeune et tendre Marguerite le boeuf!

 peine avait-il lch le mot, que le verre de Marguerite lui corchait
l'oreille et allait se briser en mille clats, avec un tintement clair,
sur le mur tout blanc. Une borde de jurons suivi de prs. Ils
dfilaient encore, les jurons, quand retentit un beuglement formidable.

--C'est le boeuf de Marguerite qui chante ses ennuis, fit une voix
moqueuse.

--C'est un avertissement, rpliqua la vieille fille... On cherche le
bonheur, on trouve la peine... Que ceux qui peuvent comprendre
comprennent.

--Ce n'est toujours pas le ciel qui parle par la bouche de ta bte,
observa quelqu'un.

--Alors ton boeuf a le diable au corps, remarqua Pierre Blais.

--Et tu l'attelles  ton traneau. Il pourrait te mener loin, dit
Trbert.

--O vous irez tous un jour, rpondit la femme exaspre.

Plusieurs riaient. Elle reprit:

--Les rires se changeront en pleurs. Souviens-toi de cela, Pierre Blais;
et toi aussi, Adle Dub, souviens-toi de cela.

Or, Pierre et Adle taient des amoureux pour le bon motif. Ils devaient
se marier entre les foins et les rcoltes. Cette menace de la vieille
hre les troubla.

Une lueur parut dans les fentres.

--C'est une chemine qui flambe, supposa la femme Abel.

Quelques jeunes filles se mirent  gratter le givre des vitres pour voir
dehors. Alors une voix tremblante se fit entendre:

--Apportez de l'eau bnite!

--De l'eau bnite! rpta la femme de Jonas.

Et elle courut prendre une petite fiole suspendue au chevet de son lit.

--Pourquoi? demandait-on tout surpris.

On se prcipita dans les chssis et vers la porte.

Le blanc rideau de frimas qui voilait les fentres laissait passer des
lueurs indcises et molles. Seuls les dessins capricieux de la gele sur
le verre, fougres et ramilles, brillaient d'un clat vif, et
paraissaient des bruyres en feu. Cependant les bouffes de chaudes
haleines eurent vite fondu les jolis tableaux, et plus d'un oeil curieux
s'approcha tout prs des vitres froides. Quelques femmes reculrent
pouvantes.

--C'est le dmon, disaient les unes.

--Il porte des cornes de feu! remarquaient les autres.

--La colre de Marguerite va tomber sur moi, gmit Adle Dub... Je sens
que je suis sa victime... Mes amours seront malheureuses!... Mon mariage
ne se fera peut-tre jamais!... Mon Dieu! que va-t-il m'arriver?

--Comme aux autres, va, prends courage, fit d'une voix grave la mre
Poudrier, une bonne vieille qui ne se laissait pas dsemparer du premier
coup.

Mon oncle Placide s'tait prcipit dans la porte en criant:

--Le taureau de Marguerite est possd.

Le vaillant animal paraissait envelopp d'un nimbe de feu, et son poil
roux sombre se dtachait singulirement sur un fond de vive lumire. Il
semblait aux htes pouvants de Jonas un holocauste sur un bcher. Il
ne brlait pas cependant. Il n'y avait pas de flamme except sur les
cornes. La neige prenait une teinte de sang, et les reflets de l'trange
foyer se fondaient avec les toiles dans le ciel limpide.

Chose horrible, l'animal ensorcel se prit  danser sur la glace rouge
que le vent balayait, et ses pieds de corne imitaient par leur cadence
le rythme rapide des danseurs dans la maison en fte; et sa longue tte
musele secouait les boucles de fer de la vieille bride, comme des
castagnettes infernales.

Il est sr que la surprise, la peur, l'ignorance ajoutaient des couleurs
au tableau et lui donnaient un piquant relief.

La scne diabolique ne dura pas longtemps, et bientt tout rentra dans
le silence et les tnbres. Les toiles continurent  scintiller dans
le bleu profond de l'infini, la neige reprit sa blancheur d'argent, et
le boeuf demeura immobile sur son miroir de glace.

Quand tout le monde fut entr, Jonas s'approcha de Marguerite et lui dit
sur un ton fort grave:

--Sorcire, jure de renoncer  tes pratiques coupables, ou sors d'ici;
va rejoindre ta bte.

--Tu n'as pas besoin de sortir pour rejoindre la tienne, toi,
rpliqua-t-elle brutalement.

Ce fut un immense clat de rire.

Satisfaite de l'moi qu'elle avait caus sans le vouloir, contente
surtout de la malice qu'elle venait de dcocher  son ami Jonas, elle se
boutonne, enfonce son casque sur ses oreilles, fourre ses mains dans ses
mitaines et part en maugrant.

Quand elle fut au bout du village, elle aperut, dans la route qui
conduisait chez elle, un spectacle trange. Les petits cdres aux
branches en ventail, les petits sapins  l'corce embaume, plants
deux  deux le long du chemin, brlaient en crpitant, et leurs ttes se
penchaient comme des chevelures de flamme sur le blanc manteau de la
neige.

Elle s'arrta d'abord. Elle eut peur, elle qui tout  l'heure voulait
effrayer les autres. Elle pensa aux feux-follets,  la chasse-galerie,
aux boules de feu qui tombent du ciel; mais les feux-follets sont
petits, lgers, remuants, et ne s'accrochent pas aux branches des
arbres; la chasse-galerie passe dans les nuages avec des jappements et
des cris; les globes de feu ne tombent pas du ciel pour brler les
sapins, mais bien pour avertir les gens de leur mort.

Alors, c'tait de la sorcellerie. Le diable se mlait donc de ce qui ne
le regarde pas. Il existait donc, le diable, et il pouvait jouer de
vrais tours aux hommes.

Elle allait toujours et tremblait en passant devant les touffes
enflammes. Elle tremblait pour elle-mme et pour son animal. Qui sait
si le feu maudit n'allait pas les consumer l'un et l'autre?

                                  ***

La plupart des convives s'taient runis  table, mais la gaiet avait
perdu quelque chose de son clat. Les femmes surtout, plus crdules et
trs portes vers le mystrieux, ne faisaient plus sonner, dans le
concert rustique, leurs notes d'ordinaire si pittoresques et si
charmantes.

Adle Dub, frappe d'une terreur singulire, se disait rellement
ensorcele, et son fianc n'tait pas loin de le croire, tant il avait
peur de ne pas tre heureux, au moment fix, le pour le bonheur. Madame
Jonas Bernier aurait bien voulu que Marguerite ne ft pas venue ce
soir-l, et elle se rpandait en lamentations.

--Bah! remarqua mon oncle, Marguerite est moins dangereuse qu'elle ne
voudrait l'tre. On ne s'improvise pas sorcier, et n'est pas sorcier qui
veut, va. C'est un mtier difficile et le diable choisit ses lus. Ce
n'est pas elle qui a mis un vtement de flamme  son taureau... Cette
lueur soudaine que vous venez de voir n'est ni rare ni extraordinaire.
C'est un mtore, disent les savants. Moi, je crois que c'est un
flambeau que le ciel allume pour clairer notre fte... Amusons-nous
donc! Dansez, jeunes gens! Vieillards, chantez!

Et il entonna d'une voix abominablement fausse:

                 Pour ma Clara j'ai d'la constance;
                 Je bois sec et je fais l'amour.
                 Demain je ferai pnitence;
                 Ainsi chaque chose  son tour.

Les uns firent chorus en se versant  boire, les autres en lutinant
leurs voisines. Peu  peu, le mardi gras reprit ses droits; la pense de
la sorcire se fondit comme un nuage en un brumeux lointain, et la
chanson reprit son vol d'une aile un peu mouille.

                                  ***

L'vnement fit du bruit. On en parla beaucoup. Ce n'tait plus un boeuf
que Marguerite avait attel  son traneau, c'tait le diable lui-mme.
On l'avait entendu rugir; on l'avait touch; le feu de ses cornes tait
rest aux mains.

Quelques parents des promis disaient qu'il ne fallait pas songer au
mariage, aprs de pareilles menaces. On ne s'expose pas ainsi. Il
devenait ncessaire au moins de consulter Marguerite, et de lui faire un
cadeau pour gagner sa bienveillance.

Les jeunes gens trouvaient dur de se soumettre. Ils taient revenus un
peu de leur terreur maintenant, et ils ne voyaient pas pourquoi le ciel
refuserait de leur ouvrir les portes de cet den enchanteur o, avant
eux, s'taient introduits bravement leurs pres et leurs mres.

Le presbytre, d'ordinaire soigneusement ferm, dut s'ouvrir  la fin
pour laisser entrer la rumeur. Le cur fut mis au courant de tout ce
qui se passait. Il en apprit tellement long qu'il demeura tout  fait
sceptique. Ces rcits d'un boeuf envelopp de flammes surnaturelles, qui
avait chant et dans  la parole d'une femme, et d'un sort jet par la
vieille hre  une fille nave qui entrevoyait le ciel dans le mariage,
lui parurent indignes d'occuper un esprit srieux. Il hocha la tte, et
sourit malicieusement.

Cependant, un matin de mai, le bruit courut dans la paroisse que le
boeuf de Marguerite s'tait promen le long de la route, avec de
nouvelles cornes de feu sur le front. Il avait t vu, le soir, par des
jeunes gens qui revenaient de la veille. On crut d'abord  une
mystification, et l'on dit  ces jeunes gens qu'ils perdaient leur temps
et ne feraient point de dupes. Mais des citoyens dignes de foi, dont un
conseiller municipal et un marguillier, affirmrent  leur tour l'avoir
vu aussi. Et c'tait toujours par des nuits noires et pluvieuses, qu'il
se montrait avec ce panache infernal. Cela fit dire  mon oncle qu'il
tait bien prudent aprs tout, cet animal, de ne promener ainsi le feu
que sous les bois mouills et quand la pluie tombait pour l'teindre.

Les simples se cramponnrent de nouveau  leurs superstitions
attrayantes. Ils se runissaient, le soir, pour causer sorcellerie, et
ils menaaient de ne plus voir bientt que l'intervention de l'enfer
dans les choses de ce monde. Le diable allait tenir le beau rle, et le
bon Dieu, mis en disponibilit, n'aurait qu' se retirer avec les dbris
de la milice cleste, dans son chteau fort, bien difficile du reste 
enlever.

Le cur dut enfin intervenir. Il fut mme sur le point de se fcher, lui
toujours si doux et si conciliant.

C'tait un dimanche. Aprs avoir chant l'vangile d'une voix plus
nergique qu' l'accoutume, il se dirigea vers l'escalier de la chaire,
d'un pas grave et sans prter attention aux chantres et aux enfants de
choeur qui le saluaient. Mais  mesure qu'il montait les pieux degrs,
l'indignation se calmait dans son me indulgente; et quand il fut
au-dessus de son petit peuple attentif et soumis, toujours dans une
enivrante atmosphre de prire et d'encens, il se sentit tout  fait
rassrn. Il retrouva sa bonhomie journalire et son esprit un peu
frondeur. Il se moqua de ce dmon dsoeuvr et peu fier qui se cachait
dans les entrailles d'un boeuf et ridiculisa les poltrons qui en avaient
peur; puis il finit par donner une petite leon de thologie pratique 
ses ouailles bien-aimes. Je vais dire tout, cela peut servir.

Ce n'est pas le diable  poil roux et bien dompt de la pauvre
Marguerite qu'il faut viter et craindre, mes chers frres,
commena-t-il, mais l'autre, le vrai, celui qui vous cajole, vous amuse
et vous porte au mal sans montrer ses cornes.

Il a sur les lvres des paroles mielleuses et non des beuglements. Ses
promesses sont douces, ce qui ne les empche pas d'tre menteuses. Il
n'entre pas avec fracas dans vos demeures, et il se donne garde de vous
effrayer. Il n'a pas la figure menaante d'une bte, mais souvent la
forme gracieuse d'un ange ou d'une femme. Il ne brle pas vos lambris,
mais il allume en vos coeurs des ardeurs mortelles.

Et, ce chef suprme des enfers, il voit, comme le souverain des cieux,
une lgion d'esprits s'empresser  le servir.

C'est d'abord le dmon de l'orgueil. Un flatteur qui vous souffle 
l'oreille que vous valez votre pesant d'or, quand tout votre mrite se
pserait dans la balance d'un apothicaire; que vous avez de la vertu
quand c'est du temprament, de l'intelligence, quand votre esprit est de
l'emprunt que vous ne pouvez rendre.

C'est le dmon de l'avarice. Un vilain qui vous empche de donner 
votre femme et  vos enfants les vtements ncessaires pour venir 
l'glise apprendre  aimer le bon Dieu qui le mrite tant, et les hommes
qui le mritent si peu; qui vous empche de donner au pauvre un morceau
de pain oubli dans la huche, et au cur la dme oublie dans le
grenier.

C'est le dmon de l'impuret, cet attrape-sots qui... que... dont... Je
vous le dirai au confessionnal.

C'est le dmon de l'envie. Un farceur qui vous fait regarder vos
flicits et vos biens par le gros bout de la lunette et, par le petit
bout, les biens et la flicit des autres; un drle qui vous fait
accroire que le potage manque d'assaisonnement chez vous, et qu'il est
bien permis de soupirer un peu aprs la cuisine d'autrui.

C'est le dmon de la gourmandise, qui vous porte  boire comme des
ponges, et  manger comme des ogres, sans soif ni faim. Si bien qu'on
vous verrait dormir souvent  la belle toile, dans l'abandon du
patriarche No, si vous saviez cultiver la vigne, ou qu'on vous verrait
saccager tous les pommiers du paradis terrestre, si le bon Dieu faisait
la sottise de vous rendre l'hritage de votre premier pre.

C'est le dmon de la colre, qui vous fait sauter comme une bouilloire
sans soupape pour un regard de travers ou une parole dure, et vous fait
crier  tue-tte des folies que, dans le calme, vous n'oseriez mme dire
tout bas.

Enfin, c'est le dmon de la paresse, le plus sot et le plus mprisable
de tous. Ce fainant vous fait croire que vous tes fatigus quand vous
n'tes qu'engourdis, et que vous allez de l'avant quand vous reculez. Il
vous porte  dormir  la maison quand l'heure du travail sonne, et 
l'glise, quand votre cur prche.

Et puis, les commandements de Dieu sont battus en brche par d'autres
anges dchus, bien peu semblables au doux boeuf de Marguerite.

Les uns, pleins d'audace, vous poussent  jurer comme des paens sous le
prtexte que a donne de l'nergie au discours ou un tour dgag 
l'esprit; les autres vous font parler du Seigneur comme d'une vieille
connaissance, sans plus de respect et avec autant de familiarit.

Il y en a qui se chargent de changer le dimanche en un jour de
divertissements, et proposent des promenades, des jeux, des danses mme,
pour remplacer la prire si ncessaire  l'me et le repos si utile au
corps.

Un esprit retors qui ne perd pas son temps, c'est celui qui est charg
de vous faire mpriser le sixime et le neuvime commandements. J'en
sais quelque chose. Je ne parle pas seulement pour les jeunes gens qui
promettent de s'amender plus tard, mais aussi pour les vieux qui
promettaient de s'amender plus tt.

Un autre aussi qui a la besogne rude et fait un mal incalculable  la
socit chrtienne, c'est le dmon de l'injustice. La scne o il joue
son rle est immense, et les acteurs qu'il fait agir sont sans nombre,
depuis le gamin qui drobe un sou pour acheter un pain d'pice, jusqu'au
souverain qui enlve une province pour agrandir son royaume; depuis le
mendiant qui se fait donner le prix du travail, jusqu'au millionnaire
qui refuse  l'ouvrier un salaire raisonnable. L'injustice prend toutes
les formes et toutes les couleurs, et la rparation des torts
n'embarrasse personne. On fait taire la conscience sous prtexte qu'elle
n'entend rien aux affaires.

Il y a bien le dmon du mensonge qui fait dire: Oui quand c'est Non,
et Non quand c'est Oui. On est trop lche pour affirmer la vrit.
On oublie que la parole donne et reue est l'unique lien qui peut unir
les hommes les uns aux autres. Il y a le dmon du parjure, le plus
insolent de tous et le plus dtest de Dieu, qui parfois vous fait
mettre le pied sur la face du Christ saint, quand vous allez voter au
poll ou plaider au palais.

Et je n'ai pas fini.

Comme il y a des mauvais anges spcialement occups  faire oublier les
commandements de Dieu, il y en a d'autres dont le zle s'exerce contre
l'glise.

Ils s'efforcent de vous faire croire qu'elle est inutile et que les
commandements de Dieu vous suffisent. Comme si le Pre ne l'avait pas
institue par le Fils, pour qu'elle ft la gardienne immortelle de ces
commandements. Il savait que le chrtien du Nouveau Testament se
montrerait inconstant et lger, comme le juif de l'Ancien; qu'il se
prosternerait volontiers devant le veau d'or, et serait un grand
fabricant d'idoles; qu'il faudrait par consquent le rappeler souvent 
la raison et lui faire respecter l'ordre.

coutez-la donc!

Il me reste un mot  ajouter. Le dernier commandement est un scandale
pour plusieurs: Droits et dme tu paieras  l'glise fidlement. Je
vous ferai remarquer d'abord que ceux qui refusent de payer la dme ne
paient pas davantage leurs autres dettes.

Le prtre vous mne au ciel, et vous vous chargez des frais du voyage.
C'est juste, n'est-ce pas?

Il lui faut un asile un peu loin du bruit, pour que sa prire soit plus
recueillie et son tude moins interrompue. C'est l que vous le trouvez,
le jour ou la nuit, par le beau temps ou les temptes, quand vous
prouvez le besoin de lui confier un chagrin ou de lui demander un
conseil. C'est  sa porte que vous frappez quand le deuil menace votre
maison, et que la personne que vous aimez le plus peut-tre vous a dit,
dans un sanglot, qu'elle se sentait mourir.

Il est pre, mais son foyer est vide.

Les rves d'amour n'ont jamais voltig dans l'alcve o il dort, et les
bras qui s'ouvrent pour le recevoir quand il tombe sur sa couche pudique
sont les bras misricordieux de son crucifix.

Il est pre et vous tes sa famille.

Il n'est pas ncessaire, sans doute, qu'il habite un chteau, et nulle
paroisse ne doit se ruiner pour loger son cur plus magnifiquement que
son Dieu. Mais, en ceci comme en toutes choses, il faut de la convenance
et de la dignit.

Notre Seigneur n'avait pas une pierre o reposer sa tte, me direz-vous,
et les aptres ne portaient que leur bton.

C'est vrai, mais depuis lors  aujourd'hui il s'est coul dix-neuf
cents ans!

Il y a dix-neuf cents ans, l'glise n'tait pas descendue du calvaire.
Elle tait encore tout entire dans la pense de son divin fondateur, et
les douze aptres qui devaient se partager le monde pouvaient recevoir
l'Esprit-Saint dans une humble et troite enceinte, et rdiger, dans une
caverne, le Credo qui devait renouveler la face de la terre.

Depuis, comme une mer dbordante, l'glise a baign tous les rivages,
comme un soleil ardent elle a rayonn sur toutes les contres. Elle
s'est assise comme une souveraine sur la terre qu'elle sanctifie, et la
pierre choisie par le Sauveur est devenue son trne inbranlable.

Elle n'a qu'un chef, cependant, et qu'une seule autorit suprme. Elle
n'est ni de France, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, ni de Russie, ni
d'Amrique, ni d'Asie, ni d'Afrique, ni d'Europe; elle est du ciel. Elle
est du ciel, mais elle est faite pour les hommes. C'est pourquoi elle a
des relations  tablir et  maintenir, des intrts  surveiller, des
fidles  protger, des biens  distribuer, des souffrances  soulager,
des enseignements  rpandre, des conciles  rassembler, des dogmes 
promulguer.

Il y a dix-neuf cents ans, c'tait l'closion; aujourd'hui c'est
l'panouissement.

Je suis sr que si Notre Seigneur Jsus-Christ et les aptres revenaient
sur la terre, simples et dpouills de tout comme aux premiers jours,
les chrtiens de partout s'uniraient dans l'enthousiasme et l'amour,
pour leur lever la plus magnifique des demeures, et je vous connais
assez pour affirmer que vous ne seriez pas les derniers  offrir votre
obole. Ainsi soit-il.

Aprs la messe, les fidles se runirent par groupes,  la porte de
l'glise, les hommes d'un ct, les femmes, de l'autre. Tous
commentaient le sermon du cur. Le plus grand nombre s'amusait de la
faon originale dont il avait cingl les superstitieux. Quelques-uns
soutenaient qu'il avait un peu exagr les dfauts de ses paroissiens.
D'autres disaient qu'il n'aurait pas d rappeler l'ivresse, aussi
accidentelle qu'antique, de notre vaillant anctre No; qu'il n'aurait
pas d, surtout, supposer le bon Dieu capable de faire une sottise.

Cependant plusieurs persistaient encore  voir du surnaturel dans le
boeuf de Marguerite, et se proposaient d'aller le soir mme examiner
consciencieusement cet animal qui faisait tant parler de lui.

Mon oncle, qui les coutait, leur dit d'un ton goguenard:

--Ne vous drangez donc pas. Si c'est un boeuf comme les autres, c'est
inutile, et, si c'est le diable, vous le verrez bien assez tt.

                                  ***

 quelque temps de l, Marguerite tomba malade. L'oncle Placide qui
revenait de la Rivire-Bois-Clair avec Olivier Blanger, un voisin de la
rustaude, voulut la voir une dernire fois, car on la disait finie. Le
lendemain, elle serait sur les planches.

Olivier Blanger tait, lui aussi, un fameux plaisant. Il semait le rire
sur son passage comme d'autres sment l'ennui. Il tait blond, avec une
figure panouie, rose, pile. Sa taille haute, ses paules larges, ses
poignets de fer le rendaient redoutable... en temps d'lection.

Il entra avec mon oncle. Tous deux s'approchrent du lit o la sorcire
allait probablement laisser sa vilaine dpouille. Mon oncle demanda  la
femme qui la soignait:

--Est-elle en rgle avec le ciel?

Les yeux de la moribonde s'ouvrirent. Il y avait encore de la malice au
fond, et ils ne paraissaient pas sur le point de se fermer pour
toujours.

--Oh! gmit-elle, le bon Dieu ne me reprochera toujours point de m'tre
occupe des affaires des autres.

La voisine dit tout bas:

--Elle ne se soucie gure d'avoir le prtre. Essayez donc de la faire
consentir.

Mon oncle se pencha sur le chevet enfivr:

--Veux-tu que nous allions chercher le cur, ma bonne Marguerite?
demanda-t-il.

--Pourquoi le cur?

--Pour t'ouvrir la porte du ciel...

--Je l'ouvrirai bien toute seule...

Elle se tourna vers la ruelle du lit en bauchant une vilaine grimace.
Blanger dit:

--Il ne faut pas la laisser mourir comme cela. Nous allons casser une
crote ensemble, et ensuite, j'irai chercher le prtre. Il s'y entend 
dbarbouiller les consciences malpropres.

Les deux amis sortirent. Alors mon oncle s'excusa. Il n'accepterait pas
le morceau de pain, mais allait plutt continuer sa route. Il avait une
ide. Le boeuf de Marguerite le hantait. Si la vieille hre perdait la
vie, le vieil animal devait perdre son prestige. Il fallait en finir
avec la superstition...

--Nous nous reverrons tout  l'heure, dit-il en s'loignant.

Et mon oncle se dirigea vers la demeure de son beau-frre,  la tte de
la route. Un quart d'heure plus tard, il longeait le foss de ligne, 
une petite distance du chemin, marchant  grands pas et tenant  la main
quelque chose que je ne saurais dfinir.

Il avait plu. De gros nuages semblaient peser sur la cime des arbres, et
la nuit descendait vite sur les champs. Olivier Blanger partit au trot
de sa jument grise, une bonne bte. Les sabots ferrs tombaient en
mesure dans la vase et les flaques d'eau. La boue volait, l'eau
ruisselait, mais rien n'tait visible.

Il songeait  sa malheureuse voisine, dont les heures paraissaient bien
comptes. Il se demandait quelle responsabilit pouvait avoir aux yeux
d'un Dieu souverainement juste, une crature si peu soucieuse de ses
devoirs, mais jete depuis l'enfance dans une voie fatale, capable de
lutter pour un morceau de pain, mais sans force pour les combats de
l'esprit et sans humilit dans les choses de la foi.

Et sa pense glissa tout naturellement de la femme trange au docile
animal qui avait t son fidle compagnon. Il se disait que le boeuf
tant renomm devait tre selon la coutume, au pacage, le long de la
route. Il regrettait que ses cornes ne fussent pas allumes, pour
chasser un peu les tnbres et montrer les ornires...

Il arrivait au ruisseau. Les pieds du cheval et les roues de la calche
firent rsonner les pices de cdre du petit pont. Aussitt, de la
lisire du bois, un peu en arrire, un beuglement retentit. Blanger ne
put se dfendre d'une certaine souleur.

--Maudite bte! cria-t-il, pour se donner de la contenance.

Un instant aprs, le boeuf de Marguerite s'lana sur la route, les
cornes surmontes d'un panache de flammes. Blanger, tout
instinctivement, donna un coup de fouet  sa jument, qui partit comme au
galop. Mais aussitt, mon oncle lui cria de l'attendre. Blanger rougit
de sa poltronnerie et arrta sa bte.

Les deux cornes flamboyantes du boeuf approchaient. Il entendait un
pitinement dru dans la boue. L'animal courait. Il arrive, se heurte 
la voiture, pousse un cri rauque et demeure immobile. Mon oncle le
tenait srement au moyen d'un fort licou de cuir.

--Que diable est ceci? demanda Blanger.

--La fin de la comdie, rpondit mon oncle.

Le boeuf les regardait avec de grands yeux pouvants, en secouant ses
cornes de feu. Alors les bois entendirent un long clat de rire et
l'ardente jument tressauta dans son brancard.

Sans perdre de temps, car le salut de Marguerite pouvait tre compromis
par un retard, les deux compres attachent  la voiture le boeuf jadis
ensorcel, et reprennent au petit trot leur course de charit.

Quand ils traversrent le village couvert d'une ombre paisse, les deux
cornes qui flambaient jetrent sur les arbres et les maisons de
sinistres lueurs. Le village s'mut, s'agita, se prcipita vers la place
de l'glise o le fantme s'tait arrt.

Les cornes du boeuf roux de Marguerite, enveloppes de linges pais,
brlaient comme des candlabres superbes.

Le ptrole nouveau remplaait dj l'huile fumeuse des lampes primitives
et le suif de la ple bougie.

Le merveilleux s'vanouissait. L'intervention de l'esprit mauvais
n'tait plus qu'une farce. La superstition chre aux simples s'en allait
en fume.

Il en viendra bien, dsormais, des diables boiteux ou cornus, dans notre
paroisse, avant que l'on gaspille de l'eau bnite pour les arroser.

Marguerite put faire sa confession ce soir-l, mais elle ne mourut
point. Elle n'tait pas mre pour le ciel. Il y a quelques annes, elle
fut trouve sur le bord du chemin,  Saint-Basile de Portneuf. Elle
tait morte de misre.

Quand Pierre Blais fut convaincu que le diable ne s'tait nullement
drang pour venir ennuyer les gens et les btes et que les cornes qui
lui avaient tant fait peur taient des cornes tout  fait ordinaires, il
se hta de faire bnir son union avec la petite Dub.




                            BAPTME DE SANG

                                                  Illustrations de
                                                  Georges Delfosse.




Godefroi Vaudreuil, mon cousin, tait venu m'inviter  un levage. J'aime
beaucoup les corves rustiques, car elles sont de vritables ftes du
travail. Je supposais avec raison qu'une soire agrable suivrait la
journe laborieuse, et, par ma vie! je ne sais pas plus refuser un
plaisir qu'accepter un ennui.

Au reste, j'esprais voir, au chantier, le vieux Dsorcy, un patriote
d'autrefois, dont la verve m'amusait beaucoup. On disait un mot, un nom,
une date: La Rbellion, Papineau, Mille huit cent trente-sept, et il
partait comme une fuse. Son patriotisme tait encore en bullition. Il
nous racontait les faits d'armes dont il avait t tmoin, toujours les
mmes mais de plus en plus beaux et grandissant toujours... Ils avaient
l'aurole du pass et le prestige de la distance. Les hros de son temps
lui paraissaient des demi-dieux, et nous, nous lui paraissions  peine
des hommes. Cependant il nous appelait ses enfants. Mais ce mot plein de
douceur avait parfois de terribles vibrations sur ses lvres. Il nous
appelait ainsi, je suppose,  cause de son grand ge et de notre
jeunesse; ou bien,  cause d'une comparaison qu'il faisait in petto
entre les vertus d'aujourd'hui et les vertus d'antan. Peut-tre aussi
que cette appellation toute paternelle remplaait dans sa bouche honnte
le vilain juron. Il disait: Mes enfants, comme d'autres disent: Sacr
tonnerre!

Mon cousin levait une maison. Le mot ne se dit peut-tre qu'ici, mais
la chose se fait partout. Durant l'hiver, il avait coup les pices de
charpente dans le coin de fort qu'il garde jalousement au bout de sa
terre, et les avait charroyes sur place, attendant les beaux jours de
l't pour difier son nid.

Plus prudent que beaucoup d'autres, il ne dfrichait pas son bien tout
entier. Il conservait un large abri de verdure pour ses troupeaux et ses
fontaines. Il prvoyait les besoins de l'avenir: la construction des
btisses, les cltures, le chauffage, toutes ces onreuses ncessits de
notre rigoureux climat.

Il avait voyag loin, travaill partout, observ beaucoup. Actif,
intelligent, hardi, il tait all au devant de la fortune et avait eu le
bonheur de la rencontrer...

Cependant il n'avait pas oubli le pays, et le souvenir du petit coin de
terre bni qui, un jour, avait t pour lui tout le monde, tait
encastr dans son coeur comme une perle sertie dans l'or. Il tait venu
mourir au lieu de sa naissance. Il avait dormi dans le berceau des
aeux, il dormirait aussi dans le cimetire o ils reposaient.

Or bon nombre de travailleurs taient  l'oeuvre, et l'on entendait de
loin rsonner, comme une fanfare trange, sous les coups de la hache et
du maillet, les morceaux de bois sonores.

Landre Martel, un gaillard de notre canton, taillait l'ouvrage et
dirigeait les ouvriers. Il tait calme d'habitude, pas empress du tout,
mais il voyait juste et marchait droit au but. Souriant toujours, il
allait d'un groupe  l'autre, traant avec un crayon noir des mortaises
et des entailles, donnant des conseils ou dictant des ordres.

Les scies aux dents acres chantaient en faisant pleuvoir le bran comme
une poudre d'or sur l'herbe pitine. Le carr s'levait vite avec ses
chssis bants comme des yeux vides. Les chevrons furent monts l'un
aprs l'autre, bien appuys sur les sablires et lis ensemble par des
lattes. Le soir, quand le soleil descendit sous l'horizon des montagnes
bleues, le comble parut comme un triangle de bronze dans la lumire
rose. On cloua sur le pignon un norme bouquet de sapin, et l'air
retentit de mille cris joyeux.

La table fut dresse dans la vieille maison, entre les quatre pans o,
on avait enlev les cloisons. Une liqueur excitante coula comme une
nouvelle fontaine de Jouvence, et,  l'instant mme, tout le monde se
sentit rajeunir.

Le pre Dsorcy arriva souriant.

--Tard venientibus ossa... s'cria Jean Dupont, qui avait fait sa
troisime, et s'tait remis  planter des choux.

Le vieux patriote ne comprit pas, mais il rpondit quand mme:

--Ah! a!  mon ge on commence  tarder, mes enfants!

                                  ***

La soire tait avance, et nous allions nous sparer sans entendre une
histoire du bon vieux patriote, quand un mendiant entra.

Il tait infirme, trs vieux, et s'appuyait sur deux bquilles. Tous les
regards se fixrent sur lui. Il demanda un gte pour la nuit. La maison
tait petite et dj trop remplie. La femme de Godefroi lui offrit 
souper, mais le pria d'aller dormir chez le voisin, o les lits taient
bons et l'hospitalit cordiale. Elle lui parlait avec une grande
politesse, et l'on voyait qu'elle avait du chagrin de ne pouvoir faire
davantage.

Il rpondit durement qu'il ne demandait pas du pain, mais un lit. On se
mit  le questionner. Il tait de Saint-Csaire, prs des lignes... Il
se nommait Jrme Dumal. Un drle de nom, et pas commode  porter, ce
semble.

 ce nom, le pre Dsorcy fit un bond, s'approcha du mendiant et le
regarda fixement. On voyait frissonner ses vieux membres tout  l'heure
immobiles. Il rpta deux fois avec une vidente motion et d'une voix
sourde:

--Jrme Dumal, mes enfants! Jrme Dumal!

--Est-ce que vous me connaissez? demanda le mendiant.

Le pre Dsorcy ne rpondit pas  sa question, mais aprs une minute
d'un silence qui avait quelque chose de sinistre, il grommela:

--Je vais vous donner un lit, moi... un bon!

Et, se tournant aussitt vers le petit garon de mon cousin, qui
regardait curieux, il ajouta:

--Va conduire ce pauvre chez moi, et qu'on lui donne mon lit.

Craignant de blesser la femme de Vaudreuil, il lui dit que ce n'tait
pas pour lui faire la leon qu'il agissait ainsi. Il voyait bien qu'elle
ne pouvait hberger cet homme, et que lui, il le pouvait aisment.

Le petit garon sortit suivi de l'infirme.

Pendant quelques minutes, personne ne dit mot. Pour rompre un silence
qui devenait embarrassant, mon cousin hasarda une petite plaisanterie:

--Comme a, dit-il, vous ne coucherez pas dans votre lit, ce soir, pre
Dsorcy... Pourtant, plus l'oiseau est vieux plus il tient  sa plume.

--C'est vrai, mes enfants, rpliqua le vieillard, mais pour bien traiter
les autres il faut souvent se maltraiter soi-mme. Pendant que je
cherchais un thme quelconque, ou tout au moins une phrase  dfaut
d'une ide, il reprit:

--Je vais vous raconter une petite histoire de mille huit cent
trente-sept.

--Une histoire de Trente-sept! rpondons-nous ensemble, en faisant
cercle autour de lui. Oui! oui! pre Dsorcy, contez, nous coutons!...

Il commena:

En ce temps-l, mes enfants, il y avait de la souffrance et de
l'humiliation dans nos campagnes. Le nom franais tait honni. La
religion de Notre-Seigneur n'tait pas comprise de nos matres. Nous
tions tenus en servage!... mes enfants!... Aujourd'hui que vainqueurs
et vaincus sont devenus frres et ne forment plus qu'un seul peuple, on
ne comprend gure les luttes et les douleurs d'autrefois.

Il ne faudrait pas oublier cependant que la libert germe dans le
sacrifice, grandit par le dvouement, et s'panouit dans la charit.

Nous avons t les premiers ouvriers de la grande oeuvre nationale. Il
y avait des hommes de coeur et de gnie qui nous guidaient. Nous
obissions... Ils taient les nuages qui s'amoncellent, et nous tions
les gouttes de pluie qui tombent sur les sillons ensemencs.

 Saint-Csaire, ma paroisse natale, comme  Saint-Denis, comme 
Saint-Charles, comme  Saint-Eustache, comme  Chambly, le rveil du
patriotisme fut admirable et l'lan des coeurs fut gnreux. Il se
trouva chez nous comme ailleurs cependant, des timides et des lches;
mais ils sont oublis, mes enfants! et les noms des braves apparaissent
de plus en plus brillants,  mesure qu'ils se dgagent des brumes du
pass.

Je fus un des premiers  dcrocher le fusil. J'tais pris d'un singulier
besoin de faire le coup de feu, et pourtant je n'tais pas mchant. Une
force invincible me poussait, et je ne pouvais pas croire qu'il n'est
jamais permis au peuple d'affirmer son autorit, et de revendiquer ses
droits au prix du sang. S'il en tait ainsi, mes enfants! comment
l'glise pourrait-elle accepter le fait accompli, et s'en faire ensuite
hautement la protectrice? Le mal est toujours le mal, et la prescription
n'existe que pour le tribunal du sicle, pas pour la conscience de
l'homme.

Plusieurs jeunes gens imitrent mon exemple; un de mes amis entre
autres, qui avait tromp la surveillance de son pre pour lui drober
une arme vaillante. Ce pre de mon ami tait un peu bureaucrate et
n'aimait point Papineau. Moi, je marchais des lieues pour aller
l'entendre, car il faut entendre parler les hommes ou lire leurs crits,
si on veut les connatre.

J'avais une petite amie.  vingt-cinq ans, le coeur ne demande qu'
s'ouvrir  l'amour, comme une fleur au soleil. Elle m'aimait bien. Du
moins, je le croyais. Les femmes ont toujours l'air d'aimer quand elles
ne hassent pas. Nous faisions des rves enchanteurs. Nos parents unis
par une longue amiti jouissaient d'une certaine aisance. Ils ne
manqueraient pas de favoriser nos voeux... Nous aurions notre
maisonnette au fond d'un jardin, sur le bord de la rivire... Quand je
viendrais du champ, elle poserait ses lvres fraches sur mon front
baign des sueurs du travail... Nous dnerions en tte--tte. Nous
irions nous asseoir  l'ombre des grands arbres, sur l'herbe paisse
comme un coussin... Toute la flicit que rvent les amoureux de tous
les temps et de tous les lieux, nous l'aurions certainement, mes
enfants. Illusion! Illusion!... Mais j'espre que la jeunesse ne
m'entend pas. Je ne voudrais point la dtromper. Le rve seul est
beau... Au reste, qu'ai-je  craindre? La jeunesse croira toujours
fatalement dans l'avenir, comme le vieil ge regrettera toujours le
pass.

J'avais hte d'entendre l'appel du clairon et de courir  la bataille.
Je voulais me distinguer, et venir dposer mes lauriers aux pieds de ma
Dame, comme les chevaliers d'autrefois. J'avais donc deux amours: ma
patrie et ma Dame. Si je regarde bien, j'en trouve encore: mon foyer, ma
famille, ma mre... Ma mre surtout!... Le coeur est immense et les
choses qu'il doit aimer sont sans nombre.

Enfin je reus dans la lutte le baptme de sang. Un divin baptme,
celui-l aussi, mes enfants; quand c'est pour le droit que le sang est
vers.

C'tait  quelques milles de Longueuil, vis--vis la proprit d'un
nomm Trudeau, si j'ai bonne souvenance, et sous le commandement de
Bonaventure Viger, un brave qui s'tait improvis chef.

Il s'agissait d'arracher aux Anglais fanfarons Demaray et Davignon, deux
des ntres qu'ils avaient fait prisonniers. Je crois que cet engagement
est le premier qui eut lieu  cette poque trouble.

Nous tions une trentaine de citoyens occups  fondre des balles dans
la maison du capitaine Vincent,  Longueuil, lorsque Viger arriva. Quel
vaillant que ce Viger, mes enfants! Il pouvait tenir un bataillon en
chec. Jeune, dvou, sans peur, adroit, agile, il tait partout  la
fois.

Nous voulions nous battre tout de suite, dans les rues, contre tous les
goddams, mais les goddams juraient de brler le village si nous
faisions un mouvement.

--C'est bien, dit Viger, nous allons leur jouer un tour de notre faon.
Les Chouayens vont voir ce que c'est que des patriotes. Attendons la
nuit.

Elle tait lente  venir. Nous avions tant hte de glisser nos balles
neuves dans nos vieux mousquets! Enfin, elle arriva, la nuit dsire.
Nous sortons. Nous passons tour  tour comme une procession de fantmes
sur la route dserte. Le village est disparu l-bas dans la zone noire.
Nous voil embusqus derrire un petit rideau d'arbustes, le long d'une
clture, et l, priant le Dieu des nations de nous couvrir de son
bouclier, nous regardons avec confiance l'endroit d'o l'ennemi doit
surgir. Nous n'avions pas honte de prier, mes enfants. Plus on craint le
Seigneur, moins on craint les hommes.

Le jour commence  poindre. Des lueurs blanches glissent sur les champs,
 travers les bosquets d'arbres noirs. Un trait rouge comme du sang
dchire,  la hauteur des forts lointaines, le levant endormi. Un nuage
de poussire monte sur la route, l-bas.

--Courage, mes amis, dit Viger, les voici!

Un frisson court dans nos veines et nos coeurs battent avec violence.
Pas de peur, mes enfants, je vous le jure. Nous regardons nos mousquets,
comme pour leur demander s'ils vont rpondre  notre attente et seconder
nos efforts. Viger embrasse le sien:

--La mort seule nous sparera, dit-il.

Nous faisons la mme chose, et nos yeux s'emplissent de larmes.

Ils arrivent tranant les deux prisonniers.

--Halte! crie notre chef.

En mme temps, nous nous levons et mettons en joue. Les Anglais
paraissent ahuris.

--Halte! crie de nouveau le bouillant Viger. Librez les prisonniers!

C'est le fusil qui lui rpond. Une balle lui effleure la jambe, une
autre lui emporte le bout du petit doigt.

--En avant, les braves! clame-t-il d'une voix formidable.

Et il s'lance le premier. Il barre le chemin aux Anglais. Il fait feu
et blesse au genou le cavalier qui tait  la tte de la troupe.
L'engagement devient gnral. Nous nous battons comme des lions. Nous
ventrons des chevaux et nous dsaronnons des soldats. L'ennemi nous
croit nombreux, et, pour le confirmer dans son erreur, Viger crie,
menace, appelle, se tournant de tous les cts, comme si le champ eut
t rempli de guerriers qui n'attendaient que ses ordres pour accourir.

Bientt les Anglais sont pris de peur, mes enfants! Ils faiblissent,
lchent pied, se sauvent! Viger se jette sur les chevaux qui entranent
les prisonniers, et de son pe leur ouvre les entrailles. Ils roulent
dans la poussire. Une clameur de joie monte au ciel. Nous ramenons en
triomphe nos compatriotes dlivrs enfin de leurs fers.

J'tais bless. Deux de mes camarades, moins heureux, m'aidaient 
marcher, contents de partager ainsi ma gloire. Je retournai dans ma
famille. Des soins intelligents me remirent vite sur pied et je repris
le mousquet. Il ne fallait pas le laisser se rouiller, mes enfants!
Cependant l'lan ne fut pas universel. L'organisation tait dfectueuse,
les ressources taient insuffisantes, les armes, trop rares.

Le temps marchait vite. Nous emes des triomphes, nous essuymes des
dfaites. Un jour, voyant qu'il tait inutile et dangereux de prolonger
une lutte dsespre, nous nous dcidons  rentrer dans nos foyers.

La perscution commenait, cruelle, impitoyable. Nous fmes traqus
comme des fauves. Les uns prirent en pleurant le chemin de l'exil, les
autres montrent sur l'chafaud, comme des criminels.... Des criminels,
mes enfants, ces hommes honntes, ces soldats valeureux qui avaient trop
aim leur pays! Trop aim, non, on n'aime jamais trop, mme quand on
aime jusqu' la mort. Demandez au Crucifi.

Le vieillard, mu, resta silencieux pendant quelques instants, puis il
reprit:

Je me tenais cach, depuis quelques jours,  une petite distance du
village, dans un bois pais.  part ma famille, un ami, un seul,
connaissait ma retraite; c'tait le brave qui avait dcroch la carabine
de son pre pour tuer les despotes.

Tomber sur un champ de bataille, dans l'ardeur du combat, enivr de
haine ou d'amour, c'est bien. tre fait prisonnier aprs une lutte sans
merci, bless, puis, c'est encore bien. Mais se faire pincer comme un
serin, quand l'pe est au fourreau et la fume des canons disparue,
c'est absurde, mes enfants!... je voulais garder ma libert.

Un jour, je faisais ma prire du matin,  genoux sur un tronc renvers,
dans un rayon de soleil qui glissait  travers les rameaux--car les
rebelles priaient comme les autres, et mieux peut-tre que les lches
pour qui tous les jougs sont faits,--j'entendis un bruissement de
feuilles inaccoutum. Je me levai, regardant fivreusement vers l'ore
du bois, car c'tait de l que venait le bruit. Je reconnus le
froissement des branches sches, des mousses et des fougres par des
pieds pesants. Je crus bien que ma cachette tait dcouverte et
j'prouvai un amer dcouragement. L'hiver approchait, je ne pouvais pas
m'enfoncer loin dans la fort. Il faudrait sortir de temps en temps pour
trouver des aliments et me tenir au courant des choses politiques. Je
savais que la justice--comme ils disaient--avait mis aux fers plusieurs
des ntres, et je me sentais de plus en plus triste dans ma solitude. Je
crois que j'avais mme des remords, mes enfants! et je sentais le besoin
de partager les souffrances de mes compatriotes.

Le silence se fit tout  coup, et je n'entendis plus que le chant des
oiseaux et la chute des feuilles. Je me dis que j'avais eu peur de
quelque renard fripon, ou, peut-tre, d'un ours grognard, allant  la
cure, et je commenais  reprendre ma quitude, quand un pas prcipit
retentit de nouveau. Je regardai tout autour et j'aperus dans le
fouillis des branches,  quelques pas, la silhouette de mon ami.

--Tu m'as fait peur, m'criai-je... Quelles sont les nouvelles?... Y
a-t-il danger?

Il essayait de sourire, mais il y avait de l'amertume dans les plis de
sa bouche. Il tait ple, haletant.

--Ta cachette est dcouverte, fit-il.

--Dcouverte! Comment? Par qui?

--Les Anglais vont arriver... Ils arrivent, sauve-toi!

--Qui leur a rvl l'endroit o je me cache? Le sais-tu? Ce n'est ni
mon pre, ni ma mre, assurment. Ce n'est pas toi non plus.

Il perdit contenance.

--Il serait peut-tre plus sage de te rendre, balbutia-t-il. Ils ne te
feront certainement pas mourir.

--Et comment le sais-tu? Pourquoi ce conseil? Pourquoi n'es-tu pas
prisonnier toi-mme?. Ne savent-ils point que tu es un rebelle comme
moi?

--Ils savent tout, fit-il d'une voix sourde. Impossible de leur
chapper. Il vaut mieux se soumettre, cela les dsarme et ils se
montrent gnreux.

--Et c'est ce que tu as fait? demandai-je, d'une voix qui dut rsonner
loin, mes enfants!

Il ne rpondit pas. J'entendis de nouveau des pieds qui retombaient dru
sous le bois silencieux. Un clair me traversa l'esprit, et je compris
tout.

--Tu m'as vendu, m'criai-je, et tu me livres! Judas! Judas! Judas!

--Sauve-toi, tu peux chapper encore, rpta-t-il, presque  voix basse.

Et il disparut.

Les limiers saxons arrivaient. Je n'eus pas le temps de prendre mon
fusil. C'tait mieux sans doute. Dieu l'a voulu ainsi.

Je fus entour, saisi, cras sur le sol vierge par ces impurs. Ils me
mirent des fers aux mains, et me poussrent devant eux,  travers les
grands arbres impassibles. Ils riaient et les oiseaux chantaient.

De nouveau, le bon vieillard fit silence, et l'on eut dit que son regard
fauve se perdait dans ce lointain douloureux qu'il venait d'voquer.

On savait qu'il avait t exil aux Bermudes avec sept de ses
compagnons, pendant que plus de cinquante autres patriotes taient
entasss dans l'entrepont des voiliers et transports par del
l'quateur, aux antipodes, dans la terre encore inconnue de l'Australie.

Mais la libert germe vite dans le sang des martyrs, et les grandes
douleurs touchent le ciel. Une re nouvelle commena. Les lois qui
avaient t imagines pour nous perdre devinrent notre bouclier, grce
au dvouement et  l'habilet de nos hommes d'tat, et aprs quelques
annes, les pauvres exils purent revoir leur beau Saint-Laurent, leurs
campagnes paisibles, leurs foyers bien aims. L'exil n'tait plus qu'un
mauvais rve.

Ce que vous ne savez pas, mes enfants! reprit le vieux conteur, c'est
que mon retour fut douloureux comme mon dpart. Je n'avais pas puis le
calice des amertumes... Mon pauvre coeur devait souffrir  son tour des
tourments nouveaux.

La jeune fille que j'aimais et qui devait tre ma femme, un jour,
n'avait pas eu le courage de l'attente. Un lche l'avait circonvenue. Il
lui avait fait croire que je ne reviendrais jamais, ou que je serais
encore traqu comme un sclrat. Il lui avait dit... Mais pourquoi
rappeler ces choses qui ne vous intressent nullement! Elle m'oublia.
Elle devint sa femme,  lui,  lui qui m'avait trahi et livr!

Il acheva dans un sanglot.

Un frisson de colre passa dans nos veines.

--Et le ciel ne l'a point puni? demandai-je anxieux.

--Le ciel, rpondit le vieillard, ne punit pas toujours en ce monde...
Il ne punit pas souvent. C'est  la mort que les comptes se rglent, mes
enfants!... L'homme a pour lui le temps et Dieu a l'ternit. Cependant
jugez. Elle n'a pas vcu longtemps auprs de ce tratre qu'elle
mprisait.

Lui, c'est cet homme qui vient de sortir d'ici pour aller dormir dans
mon lit...

--Dieu veuille qu'il y repose bien!




                          LE JEUNE ACROBATE

                                                Illustrations de
                                                     Raoul Barr.




Autrefois, il y avait du poisson dans toutes les eaux, et les ruisseaux
les plus humbles voyaient se jouer sous leur mousse blanche, parmi les
cailloux, d'abondants et alertes goujons. Achigan, truite ou perchaude
ne regardaient gure l'appt, et se laissaient enlever par amour pour le
pcheur. Aujourd'hui les ruisseaux sont  demi desschs,  cause des
dfrichements, et le poisson qui s'attarde encore dans les mares formes
par les chancrures de la rive, ne mord qu'aux hameons dors et aux
amorces succulentes. Il imite l'homme, son frre.

Il faut s'enfoncer maintenant sous la grande fort, dans cette rgion
vierge des Laurentides, immense et tourmente comme une mer en fureur
quand soufflent les vents; dans cette rgion de valles ombreuses et de
crtes scalpes, qui viennent s'arrter au grand fleuve, et lui faire un
rempart crnel qui dchire la nue.

On escalade les rochers, on franchit les torrents, on dort sur la dure,
on est poursuivi par une lgion de moustiques qui chantent, vibrante et
claire comme un verre qui se brise, leur monotone chanson, nous
embrassent effrontment un peu partout, et, comme le kissing bug dont
ils devraient au moins imiter la pudeur, se gorgent ensuite de notre
sang le plus pur. Mais quel paysage merveilleux! Quel air vivifiant!
Quelle senteur enivrante et douce! Quel calme endormeur et profond!
Partout des lacs bleus comme le ciel baignent le pied des montagnes;
partout des rivires serpentent dans les valles; partout des cimes
provoquent les mordants baisers de la foudre; partout des collines se
couronnent de grands bouleaux rouges et de sapins odorants. Et, dans la
suprme tranquillit de la solitude, on entend le bruissement d'une
feuille, le murmure d'une source, le chant d'un oiseau. Seulement, quand
la tempte arrive, les torrents mugissent, les arbres tombent, les lacs
cument, les flots bondissent, la nue clate et le tonnerre roule de
montagne en montagne avec un fracas pouvantable.

Nous revenions un jour, quelques amis et moi, de l'une de ces
intressantes excursions de pche en pays sauvage. Nous commencions 
descendre le Cap Tourmente.  nos pieds, l'le d'Orlans, avec ses
florissantes paroisses, semblait une corbeille de fleurs berce par les
eaux; Qubec, sur son rocher noir,  quelque vingt-cinq milles de
distance, luisait comme un astre nouveau dans les fauves lueurs du
couchant, et toute la cte de Beaupr, qui descend des montagnes vers le
fleuve par chelons merveilleusement taills dans la fort, la verdure
et le roc, avec ses champs encadrs de cltures grises, ses prairies et
ses pices de grain, paraissait dormir sous un voile de satin moir,
sous un voile tiss en larges carreaux bruns et verts, orange et safran,
o les coteaux formaient des replis moelleux et les ruisseaux, des fils
d'argent.

La vue des pturages verts et des troupeaux beuglants rveilla dans nos
gorges sches la soif du lait, et nous nous arrtmes devant une maison
de bonne apparence, flanque d'une laiterie de pierre. Un vieillard 
l'oeil vif fumait sa pipe  la porte, du ct du soleil. Il se leva,
nous pria d'entrer et vint s'asseoir avec nous.

 peine avions-nous vid le petit verre de politesse, qu'un bambin
joufflu se prcipita sur le seuil.

--Grand-pre, cria-t-il, il y a des animaux dans le grain.

--Oui-d! On va voir... Excusez-moi, mes bons messieurs, fit le
vieillard.

Et il s'lana dehors, sauta d'un bond une clture de cinq perches,
enjamba un large foss, et tomba soudain, aprs une vaillante course, au
milieu des dlinquants qui se dlectaient du fruit dfendu.

--Diable de grand pre! nous crimes-nous. Quels jarrets! Quelle
vigueur!

--Voulez-vous connatre son histoire? proposa une jeune femme en versant
 chacun de nous un bon verre de lait.

--De votre bouche surtout, l'histoire ne peut manquer d'tre
intressante, rpondit l'un de nous.

La jeune femme rougit et parut belle.

--Je ne raconte pas bien, reprit-elle, mais je ne raconte que des choses
vraies.

Mes compagnons me regardrent en souriant. Je compris et ne me fchai
point.

--Cependant, ajouta-t-elle, prenant un air dgag, j'ai dcroch un prix
de narration aux Ursulines, et je crois qu'avec un peu de temps et
d'audace, je serais arrive au pays de la fiction... J'avais du got
pour le mensonge.

Cet aveu gentil fut accueilli par un clat de rire.

--Et l'imagination se joue facilement des murailles paisses du clotre,
remarquai je, pour la pousser  parler encore.

--Oui, rpondit-elle, l'imagination est une grande voyageuse.

Elle poursuivit:

--Mais on est bien plac, tout de mme, dans le monastre de Marie de
l'Incarnation, pour voquer les choses du pass. Il est encore tout
imprgn des armes de l'antique fort et des vertus de ses premires
religieuses... J'ai bien des fois arrt mon regard rveur sur le tronc
dvast du vieux frne qui prtait  la fondatrice clbre son ombre et
son feuillage, quand elle runissait les enfants sauvages pour leur
apprendre  lire et  prier... Mais laissons dormir ces souvenirs
sacrs. Je les veillerai quand je serai seule. Je tiens  vous raconter
l'histoire du vieillard qui vient de sortir, le pre de mon mari.

Et voici le rcit qu'elle nous fit pendant que l'trange bonhomme, aprs
qu'il eut fait sortir les animaux des champs de bl, relevait
tranquillement la clture brise.

                                  ***

Un jour, des bohmiens passrent. Il y a longtemps de cela. Ils taient
dix de leur bande, vtus de haillons clatants, sales et drles. Ils
dressrent leur tente sur la place publique, en face de l'glise. Le
conseil municipal et le corps des marguilliers s'taient entendus pour
diviser les prix du permis. L'entente avait t d'autant plus facile que
le marguillier en charge et le maire ne faisaient qu'une seule et mme
personne.

Un farceur, qui aurait pu faire rire un tas de pierres, Alexandre
Marchavque, je peux bien vous le nommer, avait annonc, du haut de la
tribune, les exploits merveilleux promis par les saltimbanques. Pour
rcompense de sa rclame, il s'tait content de deux billets d'entre,
un pour lui-mme et l'autre pour sa moiti... Il n'avait pas dit pour sa
femme, afin de ne pas mentir. Il cultivait un clibat enrag.

La foule l'entourait, masse prs de lui. Les hommes d'abord, formant un
cordon noir et large, puis les femmes plus gaies dans leurs robes de
couleurs.

Vous allez voir, criait-il de sa grosse voix de bourdon, vous allez
voir pour rien... presque pour rien... pour cinq sous... pour dix sous
tout au plus, des choses incomprhensibles comme des mystres... et tout
 fait simples cependant. Il y a un escamoteur incomparable. Il serait
de force  escamoter une lection malgr tous les votants, et le ciel
malgr le bon Dieu. Vous serez tmoins de cent merveilles opres par la
magie. Pas la magie noire des sorciers de l'le d'Orlans, qui rend les
filles amoureuses malgr elles, et les garons volages malgr eux; mais
la magie blanche des anciens, qui change une fve en drage et un bouton
en trente sous. Vous payez cher quelquefois pour les tours que l'on vous
fait; l, pour rien, vous rirez des tours qu'on jouera aux autres. Si
vous avez des yeux vous verrez, si vous avez des oreilles vous entendrez
le plus extraordinaire des enfants modernes, le grand Victor. Le grand
Victor, un petit gamin gros comme a, surpasse par la hardiesse de ses
bonds tous les sauts de carpe des cabrioleurs politiques... Je ne fais
allusion  personne, et s'il y en a qui se sentent atteints, ils seront
sans doute assez madrs pour ne pas le laisser voir.

Victor s'enferme dans une bote et joue des marches au pas de course,
comme le ferait un caissier de banque; mais quand il sort, la caisse est
pleine et son gousset est vide. Ce prodige possde une voix de sirne.
Quand il chante, les rossignols se taisent. Il a des couplets d'une
gaiet folle. La statue de sainte Anne, dans le portail de l'glise,
claterait de rire si elle pouvait l'entendre. Il en a d'autres qui font
couler les larmes  torrent. Il faut ouvrir son parapluie.

Il danse sur la corde plus lgrement qu'un moineau sur la tige du bl.
Ne manquez pas de venir admirer ce phnomne. Il n'est pas seul. Vous
pourrez applaudir une jeune Andalouse des bords... de la Garonne! Son
oeil noir est si ardent qu'il rduit les coeurs en cendre. Jeunes gens,
laissez les vtres  la maison...

Une vieille fe lit dans les mains comme dans un livre ouvert, et vous
rvle tout ce que vous aimez ou n'aimez pas  savoir.

--Tu pourras venir, chose, tu mettras des gants de boxe, interrompt un
jeune fanfaron.

Il y a aussi un joueur de trompette mand exprs de Jricho. Il est
retenu pour le jugement dernier. Lui seul, parat-il, serait capable de
rveiller Pierrot Lallemand, quand le cur prche sur la boisson.

Venez! venez! venez!

                                  ***

Le soir, il y avait foule sous la tente. Le joueur de trompette s'tait
tenu  la porte jusqu' la dernire minute, soufflant de toute la force
de ses poumons dans son cuivre sonore.

Parmi les curieux se trouvaient les Piquefer: toute la famille: le
grand-pre et la mre grand, le papa et la maman, les enfants; trois
gnrations. Le papa, c'tait Dubosquet. Il s'tait fait Piquefer en
devenant gendre. Il avait amen sa femme pour la distraire d'un long
chagrin, et elle, elle vait amen ses enfants pour les voir rire un peu.
La vie est si monotone aux champs, et les mes qui pleurent sont souvent
laisses  elles-mmes.

Dubosquet avait plac les siens en avant, sur des chaises, prs de la
grand'maman, et il s'tait retir un peu en arrire, au milieu d'un
groupe d'amis, afin de rire plus  son aise.

Un jongleur dguis en derviche ouvrit la sance d'une faon galante. Il
sortit, d'un chapeau de soie haut et vide, une douzaine de bouquets
parfums qu'il offrit aux dames. Un loustic remarqua d'un ton
sentencieux:

--Cela parat naturel, mais a ne l'est pas. Les couleurs viennent de
vos yeux et l'odeur, de votre nez.

C'taient de vrais bouquets cependant. Ensuite, il mangea de l'toupe,
cracha des flammes et droula entre ses dents un long ruban rose. Il y
eut un murmure d'approbation, surtout parmi les jeunes filles.

--On dirait que c'est du feu, reprit le mme loustic; il nous le fait
voir; c'est l qu'est la magie. Quand au ruban rose, j'en ferais une
boucle pour les cheveux de ma mie.

Puis, entre autres choses stupfiantes, le prestigieux jongleur s'arma
d'un couteau dont il fit reluire la lame  la lampe fumeuse, et d'une
voix grave et lgrement tremblante, il annona qu'il allait se couper
le poignet. Il y eut un frmissement d'horreur. Il n'couta point la
terreur des femmes, et, bravement, il fit glisser le taillant du couteau
sur son bras nu. Le sang coula et des cris s'levrent.

--Calmez-vous, tendres mes, repartit encore le connaisseur, c'est une
vaine... illusion; le couteau seul est vrai.

Quand le vieux jongleur eut fini ses sortilges, deux jeunes filles se
mirent  danser en secouant, d'un bras gracieux, des tambourines garnies
de petites feuilles mtalliques. Leurs pieds souples et lgers, glissant
en cadence, dcrivaient sur les planches sonores des figures tranges,
comme font sur les ondes bleues ou les sables d'or les vols
d'hirondelles. Et, sous la tente encombre, petit  petit comme un cho
qui s'veille, il se fit un bruissement plaisant et mesur.
Involontairement, tous les pieds frmissaient, toutes les bouches
souriaient. C'tait l'irrsistible entranement de l'exemple, la
suggestion...

Enfin, on annona le petit prodige, le prince de l'air, le favori des
fes.

En attendant le lever du rideau, et pendant que le hraut de la troupe
fait l'loge de son jeune sujet, je vais prendre mon rcit de plus loin
et le rendre aussi clair que possible.

                                  ***

Balthazar Piquefer n'tait pas intraitable dans les affaires ordinaires
de la vie. Il ne refusait pas de rendre un petit service ni d'en
solliciter un grand. Il se montrait reconnaissant comme tout le monde,
quand la reconnaissance n'entranait pas de sacrifices. Il fredonnait en
revenant du champ si la journe avait t bonne: il maugrait s'il tait
survenu un contretemps. Il allait  la messe tous les dimanches et
chantait au lutrin. Mais il ne fallait pas lui parler politique, ou bien
il fallait lui en parler de la faon qu'il aimait. La contradiction
l'irritait; il ne discutait pas, il tapait. Il n'y avait qu'un bon
parti, le sien. Hors de l, point de salut.

Il ne comprenait pas que le cur permit  Lubin Dubosquet de chanter au
lutrin. Lubin appartenait au groupe des Francs-parleurs. Un groupe
fait de vieux qui n'avaient jamais baiss pavillon, et de jeunes qui
voulaient aussi mettre la main  la hampe. On y voyait germer la
rvolte. Lubin supportait mal l'autorit. Il devait obir aux
suggestions du grand orgueilleux biblique. Il n'tait donc pas
convenable qu'une voix sortie de ce groupe, se mlt de clbrer les
louanges du Seigneur,  l'glise, chaque dimanche. Il est vrai que ces
louanges se chantaient en latin et que nul n'y comprenait goutte; mais
enfin c'tait le langage de l'glise, et les chantres se tenaient auprs
de l'autel, comme le prtre.

Piquefer faisait son possible pour couvrir la voix de son rival. Quand
ils psalmodiaient ensemble, il enflait la sienne jusqu' lui donner le
son du tonneau, et quand l'autre chantait seul, il toussait et crachait
comme un phtisique. Il avait mme song  dpouiller la chape d'or,
puisque Dubosquet s'obstinait  la porter. Ce qui le retenait, c'tait
la peur de passer pour battu. Les gens auraient dit, peut-tre, qu'il se
voyait clips, lui le moins vieux, et que les notes sonnaient mal dans
sa gorge.

Cependant il ne put s'empcher, un jour, d'en parler au cur. Le cur se
mit  rire comme s'il se ft agi d'une chose bien amusante. Le chantre
pieux se sentit dconcert et commena  craindre pour la religion. Il
temporisa, mais il changea de place. Il alla s'asseoir  gauche, dans la
stalle voisine du sige curial. Comme cela, il ne chanterait plus 
l'unisson avec l'impie Dubosquet, et il aurait l'air de lui donner la
rplique.

Or Balthazar Piquefer avait une fille et Lubin Dubosquet, un garon. La
fille de Piquefer s'appelait Blanche et elle tait fort brune, le garon
de Dubosquet s'appelait Roch, et il avait le coeur fort tendre. Ils
s'aimaient malgr la divergence d'opinion de leurs pres respectifs, et
ils chantaient  l'unisson les esprances qui planaient comme des
oiseaux de neige sur leur sereine jeunesse.

Piquefer n'encourageait gure les avances de l'amoureux. Il ne perdait
pas une occasion de vanter le mrite de tel autre jeune homme de bonne
famille qui soupirait en secret. Il perdait son temps. Il suffit que
vous chuchotiez  l'oreille de votre fille le nom d'un vaillant amoureux
pour que l'oreille se ferme et que votre fille devienne sourde. L'amour
cherche son chemin lui-mme et se montre le plus rcalcitrant des
sujets.

Quand Roch Dubosquet vint, avec son pre, Lubin, faire la
grand'demande, il n'tait pas du tout rassur. Il dut promettre
d'lever ses fils dans les bons principes. Il ne recevrait aucune
gazette  l'allure trop libre. Il voterait toujours comme le beau-pre.
Bref, il changerait de politique et se mettrait en tutelle. Il promit
tout et ne tint rien. Sa femme lui pardonna sa ruse et le mnage fut
heureux.

Les annes apportrent le bien-tre et les petits enfants sortaient du
nid en gazouillant, comme les oiseaux. L'aile maternelle les couvrait
amoureusement. Le plus g venait d'avoir six ans. Un joli bambin aux
cheveux d'or boucls,  l'oeil bleu doux et fin. Le grand pre Piquefer
l'adorait et le gtait. Il l'emmenait dj  la pche, au large, dans
son canot, et lui apprenait  tenir une ligne. Il avait voulu lui
infliger, au baptme, les noms de Sauveur-Balthazar-Albert-Victor.

Sauveur, pour qu'il ft sauv des mauvais principes, Balthazar, par
amour pour la famille royale et l'autorit. Avec cela l'enfant devait
marcher droit et loin.

Un dimanche du mois de... Je ne me souviens plus de quel mois, mais
c'tait en t, cependant, car les arbres, le long du chemin, se
couvraient d'une fine poussire grise, les cigales lanaient comme des
fuses leurs notes stridentes et monotones, et les ruisseaux dormaient
dans leurs lits de sable, entre leurs bords fleuris. Mme Dubosquet avait
accompagn son mari  l'glise, laissant  une petite voisine la garde
de ses trois enfants. L'an tait Albert-Victor, que vous connaissez
dj, et deux petites filles que vous ne connatrez jamais.

Croyez-vous aux pressentiments, aux avertissements, aux songes,  toutes
ces choses inexplicables qui hantent la pense humaine  certaines
heures? Moi, j'y crois; et si je n'tais pas si presse de finir, je
vous en raconterais de bien bonnes.

La messe allait se terminer tout  l'heure. L'officiant chantait d'une
voix suppliante le Pater Noster, et tous les fidles, l'me au vol,
s'unissaient  lui pour demander le pain quotidien. Le reste les
touchait assez peu. Le pardon des offenses, surtout, paraissait une
question assez embrouille et de peu d'urgence. Quand les chantres
rpondirent avec ensemble: Sed libera nos a malo, Madame Dubosquet se
sentit frappe au coeur. Une pense, douloureuse comme un glaive qui
fouille une blessure, l'obsda tout entire. Elle se mit  prier avec
une ferveur nouvelle en regardant le saint tabernacle. Elle s'effora de
chasser cette ide absurde qui la tenaillait comme une angoisse. Elle se
dit que c'tait une tentation. Il fallait la mpriser. Dieu tait l,
sur l'autel. Il voyait sa peine et ses efforts, il aurait piti d'elle
et ne lui tiendrait pas compte de cette distraction. Elle savait bien
que rien n'arrive sans qu'il le veuille. Elle l'appelait bon,
misricordieux, juste. Il ne permettrait pas le malheur terrible dont la
pense la dsolait si fort en ce moment.

Ite, missa est, chanta le prtre.

Dj! pensa-t-elle. La messe est finie! Mais je n'ai pas eu connaissance
de l'Agnus Dei... de l'Oremus...

--Allons-nous attendre les vpres? lui demanda son mari en sortant de
l'glise.

--Mon Dieu! non. Je suis inquite des enfants. Allons-nous-en vite.

Il la regarda curieusement.

--Les enfants? Avec la petite Prusse, ils sont en sret. J'aurais
quelqu'un  voir.

--Fais comme tu voudras. Je ne sais pas ce que j'ai. C'est de la folie,
je crois bien.

Il la regarda de nouveau. Elle tait trs ple.

--Tu n'es pas bien, chre femme; il fallait le dire tout de suite.
Allons.

Quand ils arrivrent, les deux petites filles jouaient avec du sable, au
soleil, devant la porte.

--O est votre petit frre? demanda anxieusement la jeune mre.

--Sais pas, fit la plus ge, en jetant en l'air une poigne de sable
qui retomba comme une poudre d'or sur ses beaux cheveux.

Mme Dubosquet se prcipita dans la maison. En mme temps, la petite
Prusse entrait par la porte de derrire. Elle avait un air constern.

--Le petit? demanda de nouveau la pauvre femme.

--Je le cherche, rpondit la gardienne. Il tait avec les autres, il n'y
a pas un quart d'heure.

--Mon Dieu! s'cria la malheureuse mre, en se tordant les bras, j'avais
un pressentiment!

--Voyons, chre femme, il n'y a pas lieu de dsesprer si vite, observa
Dubosquet. Nous allons chercher. Il ne peut pas s'tre perdu.

Ils l'appelrent en vain, en vain ils le cherchrent. Il n'tait pas
tomb dans le puits; le puits tait ferm par un couvercle solide. Le
ruisseau ne le gardait point dans ses flaques peu profondes. Il n'y
avait point de ravins, et la cte boise descendait par une pente fort
peu raide.

Quelques-uns dirent qu'ils avaient vu, le matin, voguer, le long des
battures, un grand canot rempli d'hommes et de femmes--peut-tre des
sauvages.

La pauvre mre voulut mourir. Elle souffrit des douleurs indicibles et
son existence devint un martyre. La pense que son enfant vivait, qu'il
allait grandir loin d'elle et l'oublier, la torturait comme un cauchemar
maudit. Elle aurait mieux aim qu'il ft mort l, dans son petit lit
blanc. Elle pourrait aller porter des fleurs sur sa petite tombe; elle
pourrait, dans ses longues et tristes nuits, le voir voltiger comme un
ange au-dessus de sa tte alourdie.

Dix annes passrent ainsi. La prire et la foi commenaient enfin 
calmer, de leur baume divin, la blessure encore saignante. Le sourire
revenait parfois sur cette bouche qui avait bu tant de larmes.

Quand les saltimbanques vinrent planter leur tente sur la place
publique, et se promener dans le village au son de la musique, avec un
singe qui faisait des grimaces  tout le monde et passait le chapeau
comme un homme, les enfants s'attrouprent puis les suivirent en criant,
riant et battant des mains. Pour aller voir voluer ces bohmiens sous
la tente, ils firent  leurs parents la promesse d'tre sages,
d'tudier, d'obir, de prier, de se coucher de bonne heure, tout ce que
l'on voulut enfin, si on leur permettait d'aller  la reprsentation du
soir.

Madame Dubosquet cda, comme les autres aux instances de ses enfants.

                                  ***

--Vous allez voir le prince de l'air, le favori des fes, criait le
hraut charg de la rclame.

Le rideau se leva et un bel enfant de seize ans, blond comme un pi,
svelte comme un jonc, souple comme un cureuil, se prcipita sur la
scne en tournoyant comme un soleil avec ses paillettes d'or aux paules
et aux jambes, grimpa sur le trapze et salua la foule d'un geste
gracieux. Ses longs cheveux que retenait un cordon d'argent se dfirent
tout d'un coup et retombrent en boucles soyeuses sur ses paules
presque nues.

--Pardon, mesdames, fit-il, et sa voix suave vibra comme un fil d'acier,
pardon si je refais ma toilette devant vous.

Et, debout sur la barre vacillante, il attacha de nouveau avec le fil
tincelant sa chevelure en dsordre. Une femme assise au milieu de la
salle ne put s'empcher de dire tout haut  ses voisins qu'elle n'avait
jamais vu de si beaux cheveux. Le jeune acrobate rpliqua en souriant
qu'ils taient tout de mme un peu nuisibles, mais qu'il les gardait
ainsi en souvenir de sa mre qui les aimait tant. Et il ajouta avec un
profond soupir:

Pauvre mre! pauvre mre!

Une voix d'homme, une voix de vieillard demanda, tremblante et forte:

--Est-elle morte votre mre?

--Je ne le sais pas, rpondit le jeune gars; il y a dix ans que j'ai t
enlev  son amour.

--Tais-toi! gronda quelqu'un, derrire le rideau.

Le vieillard s'tait approch de l'estrade et fixait l'acrobate d'une
faon trange, cherchant  faire revivre des traits effacs,
peut-tre...

Tout  coup, une femme se leva, criant d'une voix dchirante o la
crainte et l'espoir vibraient galement fort:

--Mon Dieu! si c'tait mon enfant, mon petit Albert-Victor!

Et brise par la violence de l'motion, elle s'affaissa sur son sige.

Le jeune acrobate sauta du trapze et s'avana au bord de la scne. Il
tait ple et agit:

--Albert-Victor? dit-il tout angoiss. Je m'appelle Albert-Victor.

Et le vieux Piquefer, de plus en plus troubl:

--Te souviens-tu de grand pre Balthazar?

--Qui m'emmenait  la pche dans un grand canot, ajouta l'enfant.

--Mon petit fils! clama le vieillard, mon petit fils! Et il fondit en
larmes.

Dubosquet, cartant tout le monde, s'tait prcipit en avant, les bras
tendus:

--Mon enfant! criait-il.

Il escalade la rampe, prend le gars dans ses bras, le couvre de baisers
et vient le dposer sur les genoux de sa mre, qui rit et pleure  la
fois, dans le dlire de sa flicit.

Le tumulte tait grand. Tout le monde voulait voir. On montait sur les
chaises et sur les bancs: on riait, on pleurait.

Le directeur de la troupe imposa silence.

--Nous sommes heureux, dit-il avec impudence, que notre jeune lve ait
retrouv sa famille. Il n'tait pas n pour la scne. Il fera son chemin
dans une carrire plus modeste et moins accidente. La reprsentation va
continuer. Vous allez voir maintenant les prouesses d'un singe qui
mriterait d'tre appel homme, tant il a de ressources dans son sac. Il
doit descendre de quelque fils d'Adam gar dans les forts du Congo.

Tout le monde sortit.

Le jeune acrobate d'alors, c'est le vieillard d'aujourd'hui. Le voici
qui revient. Vous prendrez un verre  sa sant, a lui fera plaisir.

--Et  la vtre, madame.




                    LA DERNIRE NUIT DU PRE RASOY

                                                     Illustrations de
                                                           J. Labelle.




Le vieux Jean-Baptiste Rasoy s'en allait mourant. Nous le savions; mais
il s'en allait depuis si longtemps qu'il semblait ne devoir jamais
partir. Cette fois, il n'y avait pas  dire, la porte tait ouverte et
son pied touchait le seuil: la porte et le seuil de l'ternit. Vous
l'auriez sans doute devin sans mon aide.

On tait  la veille de l'Assomption, et les gens disaient que la grande
fte ne se passerait certainement pas, sans que l'on vt sa vieille
dpouille s'chapper par une route arienne quelconque. Ils disaient
cela par drision, car on n'avait jamais connu d'ailes au bonhomme. Il
s'tait complu au terre  terre. Il ne prta jamais rien sur les
promesses de la Foi, et la Charit ne lui parut point un bon placement.

Vers le soir je me rendis auprs de lui. Je ne suis pas un mdecin, mais
dans l'occasion, je porte, comme tout le monde, quelques petits secours
aux pauvres moribonds. Je vis qu'il baissait, et je m'installai pour la
nuit  son chevet. D'abord, il fallait de temps en temps lui mouiller
les lvres avec de l'eau et du vinaigre, pour rafrachir l'haleine
brlante. Il avait aussi une cuillere de je ne sais quoi  prendre
d'heure en heure, si la chose tait possible. Il tait urgent de guetter
les moments de lucidit et les retours de la vigueur, pour lui murmurer
une parole de religion et recevoir une confidence, s'il en avait 
faire. Jusque-l il s'tait renferm dans un mutisme absolu. Il s'tait
peu  peu habitu  la maladie et il n'en redoutait plus les suites. Il
oubliait que la vieillesse est la plus redoutable des maladies. Son
microbe, qui dtruit tout, est lui-mme indestructible. Il est partout,
et nulle part le microscope ne peut le dcouvrir. Il sme les ruines sur
son passage; il se nourrit de la vie et il se cache dans la mort.

Le pre Rasoy ne s'tait pas confess depuis... je ne sais pas au juste,
mais depuis sa premire communion, peut-tre. Personne, jamais, ne
l'avait vu prendre le chemin du confessionnal, ni dans les neuvaines, ni
dans les retraites, ni dans les quarante heures, jamais! Il disait que
la confession est une chose aussi inutile qu'humiliante, puisqu'on
recommence toujours les mmes sottises et les mmes Me culp.
Maintenant il avait peur de l'Extrme-Onction. Il croyait, je suppose,
que ce grand sacrement coupe le fil de la vie, comme le faisaient jadis
les ciseaux de je ne sais plus quelle Parque... Atropos! la vieille
Atropos!

Donc, Jean-Baptiste Rasoy se mourait, et j'tais install pour la nuit
auprs de sa couche enfivre. Pas inutilement, vous allez voir. Mais
auparavant il faut que je vous parle de Sraphine Langette. Vous savez,
Sraphine, cette orpheline gentille qui a t recueillie par Louison
Hardy, du troisime rang? Un beau brin de fille. Chez nous, il y en a
beaucoup, et c'est avec ces brins-l que nous tissons nos chastes et
fortes gnrations.

Sraphine avait pass dans les pleurs la nuit que j'avais passe dans la
morne compagnie du malade. Cela arrive souvent que de douces et pures
jeunes filles versent en secret des larmes abondantes. Leur sensibilit
exquise les prdispose  la souffrance comme  la joie; l'indiffrence
qui les entoure quelquefois ne dtourne point d'elles les traits
grossiers qui les blessent; elles sont moins que les autres  l'abri des
brutales affections. Elles versent l'arme de leurs vertus sur les ailes
du vent qui les caresse et s'enfuit.

Un jour, une parole de tendresse, souvent menteuse, rveillera au fond
de leur coeur un sentiment nouveau. Ce sentiment dlicieux et un peu
confus, d'abord, se fera jour bientt par d'enivrantes et chaudes
bouffes. C'est un rveil, une rsurrection. Une heure de calme succde;
l'esprit veut rflchir, la conscience s'alarme, la prudence parle. Mais
tout  coup un nouveau souffle mystrieux monte plus doux et plus
brlant, l'me se dilate d'aise, l'imagination ouvre une aile hardie, et
tout l'tre, ravi, se sent emport aux rgions divines de l'amour.

Et comme la jeune fille qui aime sait bien arranger, dans ses rves,
l'existence du bien-aim! Jamais homme n'aura reu tant de baisers sur
son front serein!... Jamais tre o la flamme ptille n'aura entendu
plus aimable entretien!... Jamais plus invitants sourires n'auront salu
le travailleur revenant de l'ouvrage!... Jamais humble toit n'aura cach
si grande flicit! Elle sera l'esclave heureuse, il sera le matre
noble et bon.

 rves bnis des jeunes filles, c'est l'inconstance de l'homme qui
souvent vous coupe les ailes! Rves bnis des jeunes filles, si vous
pouviez devenir une chose vraie, la socit deviendrait une chose
sainte!

Sraphine avait pass la nuit dans les pleurs.

L'me ne saurait toujours souffrir, ni jouir toujours. Elle se console
par l'excs de sa douleur, comme elle s'attriste par l'excs de sa joie.
Elle se fatigue parce qu'elle subit l'influence ncessaire d'une
enveloppe prissable. Cependant, elle peut trouver aussi le repos dans
la peine et la mesure dans la joie, en sortant en quelque sorte de la
prison qui l'enferme, pour s'envoler aux rgions bnies o se cache
Dieu. Elle s'lve sur les ailes de la foi et cherche, dans l'inconnu
mystrieux, le bien-aim qui l'attend.

Sraphine avait gmi sur les flicits perdues. Elle se sentait
descendre en un gouffre effrayant comme une fosse de cimetire. La
solitude allait se faire autour d'elle. Ses yeux ne verraient plus, avec
le plaisir accoutum, fleurir les marguerites menteuses; ses oreilles se
fermeraient aux chansons des nids; le murmure de la source ne lui dirait
plus rien. Une indiffrence mortelle la rendrait odieuse aux autres,
trangre  elle-mme.

Il n'est pas de consolations dans le monde pour celui qui souffre 
cause du monde.

Mais si l'amour se rfugie au pied de la croix, le sang qui tombe goutte
 goutte du bois sacr le ranime et le gurit. Cet amour se calme comme
un flot lorsque le vent s'endort, ou bien il prend un essor nouveau vers
un nouveau but.

La paroisse le savait, Sraphine Langette devait se marier avec Edmond
Beaulac, du Grand-Brl. La mre Durand qui se trouve la tante d'Edmond,
et qui demeure dans le mme rang que lui m'avait affirm que la
grand'demande tait faite. Je le croyais bien, car j'avais vu le
promis et le pre nourricier de Sraphine descendre ensemble du champ,
un soir, et parler srieusement, trs srieusement. Ils taient
tellement absorbs qu'ils ne m'ont pas vu. Cependant, les bans n'avaient
pas t publis; je l'aurais su. Au reste, je vais  la grand'messe tous
les dimanches, et j'coute attentivement les paroles qui tombent du haut
de la chaire, les annonces surtout.

Il parat--je n'affirme pas, il se fabrique tant de nouvelles en nos
villages--il parat que le chagrin de Sraphine, pour une large part,
vient du retour, parmi nous, d'une jeune fille absente depuis cinq ans.
Vous savez de qui je veux parler? C'est de Zulma Laron, une petite-fille
au pre Rasoy, au dfunt pre Rasoy, je pourrais dire, puisqu'il est
mort  l'heure qu'il est. On la disait cousue d'or. Elle est petite,
mais droite comme un I, ce qui la fait paratre plus grande. Elle
regarde devant elle, hardiment, ce qui ne l'empche pas de voir
ailleurs, tant ses petits mouvements de tte sont souples et rapides. Un
oeil qui flambe, une bouche qui rit, une joue ple, des dents blanches
qui doivent mordre ferme, des boucles noires qui se dtachent aisment,
tout cela lui compose une beaut qui s'appelle la beaut du diable.
C'est cette beaut, et le tintement des pices d'or, qui ont sduit le
pauvre Edmond Beaulac, juste au moment o il allait sceller son bonheur.

Et il a trahi la vertueuse Sraphine pour cette crature, gentille
assurment, mais dont la ceinture est trop dore peut-tre. Il aime tout
ce qui luit, ce malheureux garon, le clinquant comme l'or; il aime tout
ce qui fait du bruit, le grelot comme la cloche. Il veut tre riche et
devenir prfet du comt. Il n'avoue pas encore qu'il aspire  siger 
la lgislature, mais il se croit de l'toffe dont on fait les dputs.
Il ignore que ces hommes-l n'ont pas t fabriqus d'une faon
spciale, et que les couleurs agrables dont ils se parent changent
souvent  la pluie de l'or ou au soleil du pouvoir, comme les grands
ramages des indiennes  meubles.

Pendant que Sraphine, tout angoisse, regardait ses chres esprances
tomber comme les feuilles qu'un souffle violent dtache des rameaux,
Edmond, le coeur ferm aux remords, l'esprit rveill par la soif du
lucre, Edmond se plaisait  difier un avenir digne d'envie. Il aurait
des serviteurs pour faire la rude besogne des semailles et de la
moisson. Il taillerait l'ouvrage, et les autres l'excuteraient. Il
dirait: allez! et ils iraient, venez! et ils viendraient. Les
senteurs coeurantes de l'table ne s'attacheraient plus  son vtement.
Il entrerait dans les stalles des btes  cornes, quand la pelle de
l'engag aurait enlev les immondices, et que les ftus d'or d'une
paille paisse lui auraient fait un tapis. Ce n'est pas Zulma qui
pourrait supporter, dans sa maison luisante et claire, les senteurs
grossires de l'table, Zulma qui fleure bon comme une rose.

Or, cette Zulma, la petite-fille de feu le pre Rasoy, un vieux riche,
trs riche mme, jusqu' la dernire minute de son existence, Zulma
venait directement de Fall River. Sa mre tait morte depuis longtemps,
et son pre, qui avait convol, s'occupait d'lever une nouvelle famille
 l'abri du drapeau toil. Cela lui permettait d'conomiser les billets
de passage, disait-il.

Elle tait employe dans une manufacture de laine. Depuis plusieurs
annes elle avait fourni, aux bobines ronflantes des rouets, les cardes
qui, presque sans fin, se tordent et s'allongent sous les doigts exercs
des machines humaines.

Les manations malsaines des huiles qui chauffent dans les rouages, les
bues nausabondes qui flottent sous les plafonds noircis, au-dessus des
mtiers bruyants, auraient d, ce semble, la prparer aux odeurs peu
agrables, sans doute, mais moins dangereuses, de l'table ou de
l'curie.

Des cousins et des cousines avaient attendu, comme elle, avec une
impatience bien dguise, le dpart de l'aeul pour le cimetire.

Cet aeul qui venait de mourir, il s'tait montr, toute sa vie, d'une
avarice sordide; il n'avait jamais rien donn, jamais rien promis, mme.
Mathurin Lefort disait que, dans sa crainte de perdre quelque chose, il
ne laissait point de piste derrire lui.

Il avait fait son argent dans le commerce, et la vieille Gritoche Lafond
affirmait trs srieusement qu'il avait dclar fortune  l'ge o les
autres commencent  distinguer un sou d'un bouton. Entr tout jeune au
service d'une maison dj bien tablie, il se fit remarquer par son zle
et son assiduit. Il tait n pour les affaires. Son talent se dveloppa
vite. Il sut attirer les clients et les engluer. Il lui restait toujours
de l'argent aprs les griffes. Son matre se flicitait d'avoir
dcouvert un pareil travailleur. Les ventes allaient  merveille,
cependant que les profits ne semblaient pas aller en proportion. Aprs
dix ans le patron tait en dconfiture, et le serviteur zl
s'installait dans ses comptoirs. Il y serait encore, si la vieillesse
n'tait venue, et avec elle, l'affaissement, la maladie et enfin la
mort.

On savait que la conscience de ce vieux riche n'tait pas prcisment
une feuille de route pour le cleste sjour. Le sermon de la montagne et
les batitudes n'avaient jamais eu  ses yeux la valeur de la
multiplication des pains.

Il n'avait pas t pauvre d'esprit.

Il n'avait jamais t excessivement doux.

On ne l'avait jamais vu pleurer.

Il n'eut jamais faim ni soif de la justice.

Il n'abusa point de la misricorde.

Son coeur n'eut point la puret du cristal.

Par exemple, il fut pacifique et ne souffrit jamais de perscution...
pour la justice.

                                  ***

Aprs avoir pleur, aprs avoir gmi, Sraphine, la jeune dlaisse,
tourna ses regards vers le petit Christ de cuivre qui pendait au-dessus
de son lit blanc. Elle crut voir des gouttes de sang sur le front, sur
les mains et les pieds du divin supplici. Un singulier frisson courut
sur ses chairs dlicates et elle tomba  genoux. Elle ne pouvait
dtacher ses yeux humides du Christ sanglant et, tremblante, confuse,
dsole, elle demanda pardon de sa faiblesse. Pauvre enfant!

L'amour se transformait. Le feu divin allait s'allumer dans les cendres
de l'amour terrestre... Le doux Jsus comptait une amante de plus, et
l'homme mprisable tait oubli.

O miracle ineffable de la croix!

Quand le jour parut comme un sourire du ciel dans la fentre close,
Sraphine, toute console, avait choisi le couvent des tertiaires pour
sa retraite. L, aux pieds de l'poux cleste, ternellement fidle 
ceux qui l'aiment, elle attendrait l'heure de l'union sans fin.

Vers la mme heure, durant cette nuit remarquable que je passai auprs
de l'avare mourant et dont je ne perdrai jamais la mmoire je regardais
avec piti le triste vieillard inconscient, pour qui les choses de la
terre n'existaient plus dj, et les choses de l'autre vie n'existaient
pas encore. Terrible moment o, d'ordinaire, les fautes ne se rachtent
plus, les rcompenses ne se gagnent plus, la dsesprance des uns et le
triomphe des autres ne s'vitent plus.

Sa barbe blanche descendait onduleuse sur sa poitrine rgulirement
souleve par un souffle brusque et fivreux. Ses yeux, ferms sous leurs
sourcils pais, ne verraient jamais plus les richesses de la terre!...
Ses oreilles closes n'entendraient plus jamais le joyeux tintement des
pices d'argent qui se heurtent.

Si elles pouvaient entendre les noms de Jsus, de Marie et de Joseph,
pensais-je, l'cho de ces noms bnis rveillerait peut-tre son esprit
et le dgagerait de ses affections matrielles. Je rptai donc 
plusieurs reprises: Jsus, Marie, Joseph! Jsus, Marie, Joseph!...

Le mourant parut comprendre. Sa bouche murmura quelque chose
d'insaisissable, et ses mains essayrent de se joindre comme dans la
prire. Alors, pouss par une inspitration soudaine, je lui mis au cou
mon scapulaire de Marie-Immacule et ma croix de tertiaire, et puis
lentement je m'agenouillai en priant avec toute l'ardeur dont est
susceptible l'me inconstante d'un rveur inquiet. De temps en temps je
me penchais sur le lit funbre, le visage cach dans mes mains, et mon
imagination vagabonde m'emportait aussitt en d'tranges rgions, je ne
sais o. Je m'veillas comme d'un songe, et je regardais le vieillard
que rien ne paraissait troubler. J'esprais, cependant, car l'esprance
et la foi sont ancres srement dans mon me.

J'tais l,  genoux, la tte enfouie dans un coussin, endormi depuis
assez longtemps peut-tre, quand tout  coup une voix sombre et
tremblante s'cria:

--Il y a du sang sur ce crucifix!

C'tait la voix du moribond. Je me lve. Ses yeux ouverts sinistrement
regardaient un point fixe sur la cloison d'en face, sa bouche
s'entr'ouvrait comme dans une surprise horrible.

--Du sang?... Le crucifix!... dites-vous?...

--Oui... regardez... le crucifix saigne... balbutia-t-il.

Je ne voyais rien.

--C'est pour l'amour de vous, rpliquai-je. Demandez pardon, le bon Dieu
veut vous pardonner.

--Vous croyez?

--Je vous le promets au nom de Dieu lui-mme.

--C'est pour elle qu'il saigne...

Je ne comprenais pas.

--Pour elle, dites-vous?... qui, elle?...

--La jeune fille... qui est agenouille...  ses pieds et qui pleure...

--Il rve, il a une hallucination, me dis-je.

Il ajouta d'une voix plus basse et comme avec terreur:

--C'est sa petite fille  lui...  lui que j'ai... Oui, c'est  elle...
 elle...

--Recommandez-vous  Jsus,  Marie,  Joseph, je vais mander le prtre.
Le Seigneur est misricordieux.

Il pronona: Jsus, Marie, Joseph... Un moment aprs il murmura:

--Rendre tout... tout!... tout!...

Puis un long soupir souleva sa poitrine recouverte comme d'un suaire par
sa longue barbe argente.

Je devinai un grand trouble,  cause des richesses entasses depuis tant
d'annes. Il fallait agir vite, sauver cette me, s'il en tait temps
encore, et rendre aux malheureux injustement dpouills le bien mal
acquis.

On courut chercher le confesseur et le notaire.

Il paraissait dormir paisiblement maintenant, et sa figure perdait cette
expression de duret qui recouvre comme d'un masque maudit la figure des
avares.

Ses lvres remuaient comme pour la prire et ses mains taient jointes.

Quand le cur entra il sourit.  la vue du notaire, il eut un serrement
de coeur indicible, son front se plissa, sa bouche se fendit en un
rictus amer, ses mains se disjoignirent, un frmissement trange agita
ses vieux membres engourdis.

--Le crucifix saigne, lui murmurai-je  l'oreille.

Aussitt la crise diabolique prit fin. Ses yeux se fixrent sur la
cloison,  l'endroit o se montrait le Christ sanglant. Il se confessa.
Le notaire eut son tour pour rgler les affaires temporelles. Ce ne fut
pas aussi long que... que mon esprit malveillant l'aurait cru.

Il mourut en paix.

Dans le doute, le vieux converti avait exagr ses obligations. Son
testament fut une surprise. Il donnait peu  sa famille; il donnait un
joli denier aux ncessiteux, il donnait beaucoup  une trangre. Et
cette trangre, c'tait la petite fille du matre qu'il avait
dpouill, Sraphine, la pauvre dlaisse.

En apprenant que le vieux riche l'avait nglige dans son testament,
Zulma, la jeune fille  la ceinture dore, entra dans une colre
ridicule, congdia brutalement son amoureux intress, et reprit la
route des tats-Unis.

Edmond Beaulac, tout penaud, voulut reporter ses hommages aux pieds de
son ancienne amie.

--Je suis toute  Jsus, lui rpondit-elle avec un sourire d'une grce
ineffable.

Il insista, le malheureux, ne s'imaginant pas dans sa vanit qu'elle
pouvait dj l'avoir oubli, et lui jurant que sa fidlit serait
ternelle. Elle le laissa dire une foule de choses, tout ce qu'il
voulut. Et il tait loquent. Elle tait riche aujourd'hui. C'tait cet
blouissement de la richesse qui lui avait tourn la tte. Toujours
souriante et remplie d'un grand calme, elle lui rpondit encore:

--Celui que j'aime maintenant ne me trahira jamais... J'ai sa parole, il
a la mienne... Adieu!

L'or du pre Rasoy retomba en pluie divinement bienfaisante sur les
dshrits.




                               MARIETTE
                            Conte de Nol

                                                    Illustrations de
                                                         Raoul Barr




Il faisait froid. La neige des chemins criait sous l'acier des
traneaux. Les prs et les collines resplendissaient dans leurs blanches
draperies, et les sapins sombres, chargs de brillants flocons,
inclinaient vers le sol leurs rameaux pesants.

C'tait la veille de Nol. La terre allait tressaillir et les anges
allaient chanter, comme il y a dix-neuf sicles.

Gloria in excelsis Deo.

Mais seuls les petits et les humbles, comme alors peut-tre, pourraient
entendre le cleste cantique.

Il semble qu' cette heure solennelle un doux effluve d'amour se rpand
dans les airs. Les fronts se relvent, les courages se raffermissent,
l'esprance rafrachit comme une onde bienfaisante, les coeurs
meurtris. Et pourtant il se trouve encore des mes qui souffrent et des
lits de douleur o la vie agonise.

L-bas, dans la maison de madame Verchamp, une veuve trs estime,
dormait sur un lit tout blanc, une jeune fille malade. Elle dormait, et
un songe agrable la visitait sans doute en ce moment, car, malgr sa
souffrance, elle souriait. Elle revivait peut-tre un beau jour perdu,
comme cela arrive parfois dans le sommeil.

Elle tait amaigrie, et la pleur de ses joues faisait ressortir son
grand oeil noir plein de tristesse. Prs d'elle, sa mre pleurait.

Sa mre pleurait, et en essuyant ses larmes du coin de son tablier, elle
pensait:

Pourquoi l'a-t-elle tant aime?...

Soudain la porte s'ouvrit. Elle vit entrer deux hommes. Elle ne les
reconnut pas d'abord,  cause des grandes capotes qui les enveloppaient,
et des hauts collets de fourrure qui leur montaient jusqu'aux yeux. Elle
tressaillit cependant, et s'avana au devant d'eux.

                                  ***

Trois ans auparavant, un soir de la fenaison, Mariette, la jeune malade
d'aujourd'hui, revenait au fenil sur un chariot de foin. Enfonce dans
le trfle et le mil comme dans un nid, elle se laissait bercer au
cahotage des roues, et chantait, de sa voix douce et quelque peu
plaintive, une chansonnette gracieuse dans sa forme et sage dans son
enseignement:

                     La fleur de la charmille,
                     La fleur de la famille,
                     Ont un destin commun,
                     Lorsque les mains les cueillent,
                     L'une et l'autre s'effeuillent
                     Et perdent leur parfum...

                     Petite rose blanche,
                     Reste donc  la branche
                     Dont la sve nourrit,
                     Petite fille chre,
                     Reste donc  ta mre
                     Dont l'amour te sourit.

Octave Desruisseaux qui traversait le clos voisin, la faux sur l'paule,
l'entendit et fut charm. Il ne la connaissait point; il devina qu'elle
tait belle et se prit  l'aimer, sans se demander s'il ne courait pas
au dsenchantement. Il tait jeune, d'humeur agrable, bien dcoupl,
laborieux, avec cela il serait bien maladroit s'il ne russissait pas 
dcrocher un bon petit coeur. Cela ne tient pas  tant aprs tout.

Il tait de Sainte-Croix. Victor Poudrier l'avait fait venir pour les
foins et les rcoltes, car il passait pour vaillant. Sa faux allongeait
de fiers andains et son javelier couchait d'paisses javelles depuis
les heures fraches du matin jusqu'aux ombres de la soire.

Un dimanche, la jeunesse se runit, aprs le repas du soir, chez
Marcelin Thiboutot, le forgeron, pas loin de la cte de sable. Octave et
Mariette se virent et s'aimrent. Ils en gardrent le secret cependant.

Le lendemain, Mariette alla au champ pour faner le foin nouveau. Le
soleil rayonnait et donnait aux cltures grises une apparence de cadre
lumineux. Un large chapeau de paille protgeait contre les rayons trop
chauds sa jolie figure. Car elle tait jolie, Mariette. Un mince fichu
de mousseline se tordait ngligemment sur sa gorge un peu brunie. Elle
tenait une fourche de saule, et jetait dans l'air pur les bribes perles
de la dernire chanson du village. De temps  autre, ses regards curieux
se promenaient sur le pr voisin. Une pense douce l'obsdait. Elle
prouvait les dlices du rveil de l'amour, et trouvait  aimer un
bonheur inexprimable.

Tout  coup elle aperut un jeune faucheur courb sur la prairie, et
elle sentit son coeur se serrer et sa joue rougir. C'tait lui. Quand
elle fut plus prs, elle vit, comme un serpent de feu, la faux luisante
s'enfoncer dans l'herbe, et elle entendit, comme un chant d'amour, le
crissement de l'acier qui montait du clos, par intervalles courts et
mesurs.

Le faucheur ne la devina point.

Un peu plus tard, il suspendit son travail et marcha vers l'endroit o
il avait dpos sa pierre  aiguiser. Plusieurs jeunes filles fanaient
dans les alentours, en criant des choses gaies, et en jetant des clats
de rire. Il chercha  les reconnatre, mais il n'y parvint gure, 
cause des larges bords de leurs chapeaux. Il se tourna vers le clos de
la veuve Verchamp. Mariette paraissait absorbe dans sa tche. Il aurait
bien voulu qu'elle regardt de son ct. Il prit la pierre qui trempait
dans un vase plein d'eau, et leva sa faux devant lui. La lame dcrivait
une courbe tincelante comme un nimbe vis--vis son front tremp de
sueurs. La pierre mordit l'acier. D'autres faucheurs aussi affilrent
leurs outils, et ce fut comme un clair retentissement de cymbales dans
l'air sonore. Les jeunes filles levrent la tte, et les fourches
restrent piques dans le foin parfum. Les cigales caches dans le
feuillage des grands arbres jetrent comme des fuses leurs trilles
vibrants. Des oiseaux, entrans par le plaisir, se mirent  voltiger
d'une aile folle, en parpillant de joyeuses notes... Et des rires
s'grenaient de toute part. Jamais fte plus belle n'avait fait
tressaillir ces champs tant de fois moissonns.

Faucheurs et faneuses reprirent leur travail. D'un bras infatigable,
Octave Desruisseaux couchait les andains pleins d'arme, mais son esprit
hantait le clos voisin.

Les penses des jeunes amoureux se fondaient mystrieusement. Dans
l'aprs-midi, les faneuses quittrent leurs fourches et s'armrent du
rteau. Le foin sch par l'ardeur du soleil fut amass, li avec des
harts de coudrier, et transport sur les fenils.

Octave et Mariette se rencontrrent et se sourirent.

Le lendemain, ils causrent quelques instants  l'ombre d'un cenellier
touffu, sur le bord de la route. La tendre liaison se fortifia de plus
en plus.

                                  ***

On parlait ds lors de prosprit dans la grande rpublique amricaine
et nos campagnes se dpeuplaient. Jeunes gens et jeunes filles, pres,
mres et vieillards se levaient de partout et prenaient le chemin de la
terre trangre. Quelques-uns revenaient; la plupart renonaient
volontiers, sur le sol de la libert, aux durs labeurs du dfrichement
et au pain noir de la patrie.

Hlas! nous oublions trop facilement que la vie est un temps d'preuve,
et la terre une arne o la lutte est sans merci.

L'homme ne peut natre cependant pour une destine qu'il ne saurait
atteindre.

Nous devons donc esprer une autre existence plus parfaite en sortant de
ce monde. S'il n'en tait ainsi, Dieu aurait fait une oeuvre monstrueuse
en nous crant.

En effet, j'ai soif de bonheur et le bonheur est un rve que je poursuis
en vain! J'ai faim de plaisirs, et les plaisirs me fatiguent et
m'puisent! Je veux la paix, et je suis en butte  mille tracasseries!
Je cherche l'amour, et je suis ddaign ou trahi! Les volupts qui
m'enivrent un moment ne me laissent, souvent, que des remords et des
regrets!

Si j'arrive aux honneurs, la calomnie me mord et l'envie travaille  ma
ruine. Si je prie avec humilit, je suis un hypocrite, et si j'entre
dans l'glise la tte haute, je suis un impie! Mon champ est semblable 
une nappe d'or, et les pluies tombent par torrents pour dtruire mes
moissons. Mes biens sont considrables, et des procs ruineux ou des
malheurs invitables me les enlvent. Ma sant est florissante, et voil
qu'au sortir d'une fte un souffle glac me fltrit. Une chute de
voiture, et je suis bris; un naufrage, et me voil enseveli dans les
flots. J'ai une femme que j'adore, des enfants qui font ma joie, et
voici que ma porte s'ouvre pour laisser passer des tombes!

Des espoirs envols, des plaisirs fugitifs, des consolations phmres,
un travail pnible, des inquitudes, des soucis, la maladie, l'oubli,
l'indiffrence, les morsures de l'envie, la crainte de la misre, les
revers, les infirmits, l'nergie qui s'mousse, la mmoire qui s'en va,
l'oeil qui s'teint, l'oreille qui se ferme, l'esprit qui se refroidit,
le corps qui s'affaisse, voil la vie!...

Et c'est pour cela que l'homme serait fait? Absurdit!

Si encore il n'y avait que quelques malheureux, on pourrait croire  un
accident. Mais la dsolation est universelle; la douleur est de tous les
temps et de tous les lieux; la souffrance est de tous les ges!

Alors?

Alors, cette vie est une preuve, et il y en a une autre.

Alors, restez o vous tes et accomplissez votre oeuvre en hommes et en
chrtiens. Restez dans votre patrie surtout, car la patrie doit tre
pour ses enfants le meilleur et le plus beau pays du monde.

                                  ***

Les travaux de la ferme termins, Octave Desruisseaux ne trouvait, chez
les cultivateurs, qu'un salaire fort modique, et cela le contrariait
d'autant plus que l'ambition se rveillait avec l'amour dans son coeur
de vingt ans.

Il prta l'oreille aux rcits un peu fantaisistes de ses ans, qui
revenaient au pays vtus de noir, gants de chamois, le chapeau de soie
sur l'oreille, et la breloque dore pendue au gousset. Il se laissa
convaincre et partit.

Mariette pleura beaucoup. Rien de dsolant comme la pense de ne plus
voir une personne que l'on aime. L'me se sent tomber dans un vide
froid, et elle se replie sur elle-mme comme ces fleurs sensibles qui se
ferment  l'approche de la nuit. Elle pleura beaucoup. L'amour ne
brlait pas ses veines, mais il rchauffait son coeur et donnait des
ailes  sa pense. Il l'emportait en des rgions inconnues, et le
transport suave qui l'agitait semblait la rapprocher de Dieu. C'est
ainsi que la femme commence toujours par aimer; c'est ainsi, souvent,
qu'elle continue  aimer; c'est dans cet amour demeur pur en sa source,
qu'elle trouve, plus tard, sa puissance irrsistible, son dvouement
sans borne, et son tonnant mpris de la souffrance.

Octave Desruisseaux demanda de l'emploi dans une fabrique de cotonnade.
Il obtint d'tre embauch et devint bientt une machine habile, parmi
toutes les machines aveugles ou intelligentes qui font, au profit de
quelques-uns, suinter la richesse par tous les ais des immenses
ateliers. La vie au grand air de la libert, loin de toute protection et
de toute contrainte, le grisa peu  peu, et rien ne lui parut beau comme
le ciel tranger.

Il crivait  sa bonne Mariette et lui peignait son existence nouvelle:
ses journes ardues, ses soires amusantes. Il lui parlait de ses
promenades dans les jardins publics; des bals o les violons faisaient
sauter la libre jeunesse; des thtres pleins de rires ou de larmes; des
cirques peupls de clowns et de flines amazones...

Il jurait bien qu'il l'aimait toujours et n'aimerait jamais qu'elle...
Cependant,  la lecture de ces choses, une angoisse trange serrait
l'me de la pauvre enfant, et un soupon douloureux troublait sa
quitude.

                                  ***

Une anne s'coula, une anne mauvaise. Les semailles avaient t
tardives  cause des pluies de mai, et les moissons n'avaient pas rempli
les greniers. Alors, sduit par les images riantes que faisaient passer
devant ses yeux les lettres de son ami, dsireux surtout d'amliorer le
sort de sa famille, Pierre Verchamp, le frre de Mariette, alla
rejoindre Desruisseaux, aux mtiers des grandes fabriques.

Tristes furent les jours qui suivirent le dpart du frre de Mariette.

L'hiver passa avec ses tourbillons de neige, ses froids vifs, ses nuits
toiles; le printemps rendit aux champs leur verdure, aux bois leurs
feuillages, aux ruisseaux leurs murmures; l't ramena les oiseaux 
leurs nids et les fleurs aux arbustes, mais le chagrin des pauvres
femmes ne passa point, et rien ne ramena auprs d'elles les deux tres
regretts.

Madame Verchamp ne se laissait pas aller au dsespoir cependant. Elle
souffrit avec patience, mais sa rsignation n'tait pas l'affaissement
morne des mes sans esprance. Elle prouvait les consolations des
humbles. Elle conversait avec le ciel. Les orgueilleux se moquent bien
de ces relations intimes qui se nouent entre les mes et Dieu; et il
leur semble que ce Dieu si haut plac serait un malappris, s'il passait
 leur porte pour aller frapper  celle du pauvre.

Il en est ainsi pourtant.

Nul ne peut entendre la voix du Seigneur, ni comprendre les choses de la
religion, s'il n'est humble. Mais les panchements du Sauveur dans les
coeurs sont d'une douceur infinie, et rien n'gale la flicit de ceux
qui aiment dans la souffrance. Et comment la foi chrtienne aurait-elle
pu subjuguer le monde, elle qui n'habite gure que dans les petits et
les malheureux, si elle n'apportait avec elle ses esprances et ses
consolations qui sont la preuve de sa divinit?

Pierre crivait de temps en temps  sa bonne mre. Il lui parlait des
travaux de la ferme, de l'table, de la bergerie, et se montrait fort
soucieux. De temps en temps aussi, il lui envoyait le fruit de ses
pargnes.

C'tait un bon enfant.

Verchamp pre tait mort trop tt. Il avait eu le temps, cependant, de
former au bien sa petite famille. Il n'avait pas laiss de richesses,
mais il avait laiss le souvenir de ses bons exemples. Le plus bel
hritage qu'un pre puisse lguer  ses enfants, c'est l'amour du
travail et de la vertu. Il se trouve, cet hritage,  l'abri des
vicissitudes de toutes sortes qui troublent le monde, et les calculs
mauvais ne sauraient l'entamer. Vous l'emportez avec vous en tous les
lieux o vous allez, et loin de vous causer de l'embarras, il vous
assure un secours prcieux. La crainte de le perdre ne vous fatigue
point; les voleurs n'en connaissent pas le prix et le ddaignent; chaque
jour le voit s'accrotre, et vous vous y attachez de plus en plus, sans
trouble et sans remords. Le soir venu, vous reposez d'un sommeil
paisible, car vous tes sr de le retrouver intact  votre rveil.

Mariette ne recevait donc qu' de longs intervalles les lettres tendres
qui seules la consolaient dans ses ennuis. Elle suppliait le ciel de la
prendre en piti; mais le ciel semblait sourd, et le dsespoir la tuait
lentement. Sa mre voulait la distraire et pleurait avec elle.

Un jour, le mdecin fut appel. Il jugea le cas fort grave. Il se
recueillit. Il inventoria ses petits flacons, suspendit sa lgre
balance, pesa des poudres, ordonna du vin, et sortit sans laisser
beaucoup d'espoir  cette maison afflige.

                                  ***

Nol arrivait avec ses divines consolations et ses hymnes de
reconnaissance. Dans toutes les maisons, il se faisait comme un rveil
des allgresses passes, et toutes les voix chantaient le mystre
adorable.

La malade allait s'affaiblissant toujours, et pour elle les choses de la
terre paraissaient finies. Cependant quand sa mre lui dit qu'on tait 
la veille de la grande fte chrtienne, elle sourit d'un sourire
anglique, ouvrit ses grands yeux humides, les referma bientt, et parut
s'endormir dans une vision cleste.

C'est alors que la porte de la maison s'ouvrit, et que deux hommes
entrrent.

Madame Verchamp s'avana au-devant d'eux, surprise, agite. Tout  coup:

--Pierre!... Mais, c'est Pierre!... Mon enfant!... s'cria-t-elle, Dieu
bon, soyez bni!

 ce cri, la malade sortit de son rve. Elle vit sa mre, son ami, son
frre... Elle entendit des paroles affectueuses. Tout  coup elle se
sentit souleve par une mystrieuse force et se dressa sur sa couche.

L'un des deux jeunes hommes s'approcha du lit:

--Mariette, fit-il; je reviens pour ne plus te quitter.

                                  ***

Nol! Nol!

Partie de l'orient en fleur, au milieu de la nuit profonde, une vague
d'amour et de lumire s'est avance jusqu' nous. Elle s'est avance
jusqu' nous, et nos paisses neiges et nos vents glacials ne l'ont
point refroidie. Elle roule maintenant pleine de rveries suaves, vers
le couchant lointain qui veille dans l'attente. Sur son passage, tour 
tour tressaillent les mers et les rivages; les peuples, tour  tour, se
prosternent et adorent.

Nol!

Le ciel est sans nuages, et dans l'azur sombre, parmi les toiles, la
lune promne son croissant orgueilleux. Nul souffle ne berce les
rameaux, et des ombres tranges dorment a et l sur la couche immacule
de la neige.

Nol! Nol!

Les cloches sonnent  toute vole dans les clochers tincelants,
au-dessous des croix de fer qui les surmontent comme des tendards
glorieux, et les chos des lointaines collines rptent de plus en plus
mollement leurs appels sacrs. Ces voix de l'airain qui montent de
partout, graves ou lgres, claires ou sonores, enveloppent d'harmonies
nos campagnes pieuses et nos villes superbes... La terre qui porte Dieu
fait homme s'en va chantant dans les espaces infinis, sous les regards
des mondes tonns.

Nol!

Les voitures trottent  la file sur la route d'argent, entre les
branches verdoyantes des jeunes sapins, et au cou des chevaux ou sur
leur dos, joyeusement rsonnent les grelots de cuivre, gaiement
tintinent les sonnettes veilles!

Nol! Nol!

L'glise s'illumine. Des reflets clairs, au bercement des lampes,
passent comme des ailes d'ange dans la pnombre des arceaux... Les
fentres jettent des gerbes chaudes sur la neige des toits voisins... Un
murmure inaccoutum s'lve et grandit... La foule se prcipite comme un
flot puissant.

Nol!

Les banderoles aux vives couleurs tombent gracieusement de la vote, les
cierges s'allument parmi les fleurs, l'encens fume devant l'autel, et le
tabernacle adorable disparat au fond d'une nue lumineuse.

Nol! Nol!

L'orgue frmit comme une me dans l'allgresse, et la nef s'emplit de
mlodies saintes. Le prtre, vtu d'or, s'avance pour le sacrifice; les
hymnes montent  Dieu, l'assemble se prosterne.

Nol!

Quand se reposent les chants majestueux de la messe, des voix fraches
redisent les cantiques anciens qui faisaient palpiter nos mes au matin
de la vie, et dont les chos bnis se rpercutent de plus en plus doux
jusqu'en notre vieillesse.

Nol! Nol!

On revoit toutes les annes vcues. Elles dfilent comme une procession
de berceaux divins o s'veillent et sourient les esprances et les
joies, comme une procession de tombeaux mystrieux o s'endorment les
douleurs et les regrets.

Nol!

L'me, touche de l'amour de Dieu, pardonne et s'humilie; l'esprit
enivr d'espoir se soumet au mystre; le coeur se dilate dans l'ivresse
d'une volupt divine, et tout l'tre, un moment transform par la grce,
prend son lan vers l'ternelle Vrit!

Nol! Nol! Nol!

                                  ***

Pendant qu' l'glise les fidles adoraient le Verbe fait homme pour
sauver l'homme, la jeune malade s'endormait d'un sommeil calme et
prolong. Tout  coup elle se vit, comme  la Nol dernire, au milieu
d'une foule de jeunes personnes qui louaient Dieu par des cantiques. On
la pria de chanter. Elle regarda la crche misrable o reposait
l'Enfant du ciel si longtemps attendu, puis elle commena d'une voix
douce comme un soupir de fauvette:

O saint berceau qu'environnent les anges...

Elle chanta tout le cantique. Sa mre, tonne, se pencha sur elle et
s'aperut qu'elle dormait.

Prise d'motion, elle tomba  genoux en pleurant.

Au dernier coup de la messe, un jeune homme tait entr dans l'glise,
marchant d'un pas fier, avec un sourire ddaigneux sur les lvres. Il
vit ces transports d'allgresse qui remuaient la foule, il entendit ces
refrains dbordants d'une pieuse affection, ces couplets nafs qui
avaient charm son enfance. La grce descendit comme une rose
bienfaisante dans son me aride. Il pencha la tte et se souvint. Des
larmes coulrent sur ses joues, et il se prosterna.

Quand il fut de retour  la maison de madame Verchamp, il s'approcha de
la jeune malade et lui dit tout mu:

--Mariette, j'ai pri, et je suis heureux.

Mariette sourit, et dans ses beaux yeux presqu'teints, on vit reluire
un rayon nouveau...

C'tait la vie qui revenait avec le bonheur.




                            LES MARIONNETTES

                                                  Illustrations de
                                                    Ulric Lamarche.




 l'heure o commence la veille dans nos campagnes, c'est--dire aux
dernires lueurs du crpuscule, je m'acheminais vers la demeure d'un
vieil ami de ma famille, le pre Jean Duval, et en marchant dans la
neige paisse, qui jetait sur la route son manteau de vierge,
j'arrangeais, dans mon esprit, le nouveau rcit que je devais faire 
mes rustiques auditeurs.

Je venais de fermer mes auteurs classiques, et de suspendre au clou la
livre du sminaire. Je me croyais instruit et je ne savais rien. Les
villageois nafs me regardaient avec une curiosit respectueuse. Ils se
disaient entre eux que je comprenais le latin comme un cur, que j'avais
lu tous les livres, mme les mauvais, et que je serais vque ou avocat,
selon que l'Esprit saint soufflerait en tempte sur mon me, ou la
laisserait dans un calme plat. Je suis avocat.

Je devais cette belle rputation  la reconnaissance du matre chantre
et de ses subalternes pieux. Un jour, je les avais jets dans
l'tonnement, en leur disant qu'ils parlaient grec toutes les fois
qu'ils chantaient le Kyrie eleison de la messe ou le Agios  Theos
du Vendredi saint.

Ils n'en pouvaient croire leurs oreilles.

Je fus oblig d'voquer l'Hellade et de les promener dans le jardin des
racines grecques.

Une promenade qui les a fort intrigus et qui m'a bien amus... pour la
premire fois.

Le dimanche qui suivit cette singulire rvlation, ils se rendirent
tous  l'glise et prirent place, avant l'Asperges mme, se mirent 
feuilleter d'une main fbrile leurs manuels de plein-chant, puis
s'arrtrent soudain, comme fascins par certains caractres
merveilleux.

La messe commena.  l'Introt, ils parurent distraits. Longues et
brves s'envolaient galement vite, et le Gloria Patri ne se fit pas
attendre. Mais voil que tout  coup ils prennent un air grave et, fiers
de leur science trop longtemps ignore, ils entonnent le Kyrie avec un
ensemble, une force, une chaleur vraiment superbes, tout en regardant le
cur du coin de l'oeil, comme pour lui dire:

--Qu'en pensez-vous?... Le grec a nous connat, allez!

Ils s'taient empresss de faire part  leurs familles de cette grande
nouvelle, qu'ils parlaient au bon Dieu comme de vrais Grecs, le
dimanche,  l'glise. Or, quand ils commencrent le Kyrie, des femmes
et des jeunes filles se penchrent tout mues vers leurs voisines, et
chuchotrent  la fois:

--coutez bien, c'est du vrai grec qu'ils chantent.

Et les voisines, ahuries, se tournrent vers d'autres bancs pour rpter
la mme chose. Il en fut ainsi d'un sige  l'autre, jusqu'au fond de la
nef; ce bruit de lvres produisait un singulier murmure:

--coutez! ils chantent du vrai grec!...

--Ils chantent du vrai grec!...

--Chantent du vrai grec!...

--Du vrai grec!...

--Vrai grec!...

--Grec!...

Les chantres avaient dit au Seigneur pour la dernire fois: Eleison!
eleison! et le cur, distrait par cet inexplicable mouvement des ttes
et ce murmure insolite des lvres, restait clou sur son sige, oubliant
le Dominus vobiscum.

                                  ***

J'aurais d vous dire, peut-tre, que les gens de notre canton me
demandaient souvent de leur raconter des histoires. Tantt ils venaient
chez mon pre et tantt j'allais chez eux. Je les amusais surtout de
rcits anciens.

Sans sortir de son village, on peut ainsi donner aux voyageurs qui
viennent de loin, la monnaie de leur pice.

Parfois ils prenaient la parole, et les rcits alternaient. Je n'avais
pas toujours l'avantage. Ainsi je parlais, un soir, de l'hrosme de
Lonidas et de trois cents Spartiates, aux Thermopyles, dans ce dfil
clbre que les Grecs de nos jours n'ont pu, hlas! fermer  l'invasion
du cimeterre et du croissant.

--Bah! me rplique un de mes vieux auditeurs, les Thermopyles, ce n'est
pas plus beau que Chteauguay, et Salaberry vaut peut-tre Lonidas...

Savez-vous qu' Chteauguay nous n'tions que trois cents, nous
aussi?... Trois cents contre sept mille!... Mais nous tions des
Voltigeurs!... Oh! les Voltigeurs, on en parle encore!...

Et mon vieil interlocuteur, se grisant de ses souvenirs hroques comme
d'un vin gnreux, continua:

--Les Amricains voulaient conqurir le pays, comme cela, sans savoir si
la chose nous tait agrable. Ils nous auraient fait place dans l'Union
et nous aurions eu notre toile. Une toile dans la grande constellation
amricaine, c'tait allchant... Mais il et fallu renoncer  l'espoir
de devenir un peuple  part. Il est vrai que les Anglais faisaient aussi
de srieux efforts pour nous barrer le chemin, et nous empcher
d'arriver jamais  l'indpendance. Ils se disaient nos matres et se
plaisaient trop souvent  nous faire sentir la pesanteur de leurs
bras... Il fallait de la gnrosit et de l'abngation pour courir  la
dfense de leur drapeau. Nous ne voulions pas tre Anglais, non plus. Le
vieux sang franais ne s'tait pas refroidi dans nos veines. Il est
comme le bon vin, il gagne  vieillir. Quelque chose nous disait
d'attendre et d'esprer. C'tait sans doute la voix de notre ange
gardien, de cet ange fidle qui jadis suivit la France sur nos bords...
Attendons, esprons...

--Allons! fit-il se reprenant, voil que je m'emballe... O suis-je
rendu?... Je ne suis plus sur le chemin de Chteauguay... Revenons sur
nos pas. Chteauguay!... C'tait le vingt-six octobre mille huit cent
treize: je m'en souviens comme du premier baiser que j'ai donn  ma
chre dfunte... Nous avions abattu des arbres pour nous faire un
rempart; nous avions dmoli les ponts, pour empcher les troupes
ennemies de franchir la rivire et de s'avancer vers nos beaux villages.
Nous tions bien dcids  mourir l,  notre poste, sous les yeux de
notre commandant, comme vos gens de l'ancien temps.

Tout  coup voici qu'un long Yankee se dtache de l'arme Bostonnaise,
et s'approche de nous d'un air mystrieux. Il faisait de la main un
signe qui voulait dire: Ne tirez pas, mes bons amis. Tout de mme, je
donne un coup d'oeil  mon fusil, pour lui conseiller de se bien
comporter. Quand il fut prs de nous, le Yankee, il nous demanda d'une
voix doucereuse:

--Braves Franais, rendez-vous, nous ne vous ferons aucun mal.

--Un Canadien-franais se rendre, que je rponds, furieux... Tiens!
guette bien!...

Je lui envoie une balle. Il tombe sur la terre qu'il voulait prendre, et
c'est la terre qui l'a pris et qui le garde  jamais!...

 la belle bataille, aprs cela!...  la belle victoire!... Le Canada
est rest anglais... Mais nous sommes rests franais! Le vieux soldat
de Salaberry souligna cette dernire parole d'un formidable coup de
poing sur la table.

La dernire fois, je leur avais parl des Carthaginois, et cela leur
avait plu. Ils les connaissaient un peu, les Carthaginois... Oh! bien
peu. Par une chanson seulement, la chanson que voici:

                  Les Carthaginois, ces lurons,
                   Capoue ont fait les Capons,
                       S'ils ont t vaincus,
                       C'est qu'ils ne daignaient plus
                  Manger  la gamell, vive le son!
           Manger  la gamell, viv' le son du chaudron!...

De mme, par une chanson aussi, ils savaient que Mose, retour d'gypte
avec Isral, qui s'amusait, depuis quatre sicles,  peupler les bords
du Nil, avait travers la mer Rouge  pied sec, ou  peu prs. En effet
la chanson disait:

                       Il la pas... il la sa,
           Il la pas, pas, pas... il la sa, sa, sa,
                          Il la passa toute
                       Sans boire une goutte.

Mais le pharaon qui le poursuivait, fch de voir son empire se
dpeupler ainsi, n'eut pas la mme chance. Quand il fut entr dans le
chemin miraculeux, creus par la verge de Mose  travers les
profondeurs de la mer, les murailles frmissantes que la main de Dieu
retenait, s'branlrent soudain, et l'abme des eaux se referma. Alors!

                 Il vit p... il vit rir,
           Il vit p, p, p... il vit rir, rir, rir,
                 Il vit prir vite
                 Sa phalang' maudite...

Les entrailles de la terre, mises sous les regards de l'homme par la
science moderne, ont veng la Bible des sarcasmes et des outrages de
l'ignare impit du dernier sicle; un jour, quand la religion aura
besoin d'une preuve nouvelle pour confondre l'incrdule ou raffermir le
croyant, Dieu prtera une nouvelle science  la terre, et les savants
fouilleront les entrailles de la mer Rouge pour en tirer les dbris de
l'arme du pharaon.

                                  ***

Ce soir-l, il tait donc entendu que nous devions nous runir chez le
pre Jean Duval.

Les fentres des maisons projetaient un ple rayonnement dans le
brouillard gris. Le vent commenait  souffler, et dans cette lueur
tamise des fentres, la neige tourbillonnait comme une poussire
d'argent.

Cependant la plupart des lumires s'teignirent bientt, et les maisons
parurent de gros points noirs dans une blancheur laiteuse. Le grsil me
fouettait la figure maintenant, et cela m'ennuyait. J'allongea le pas
afin d'arriver plus tt. Il fait si bon prs du pole o flambe une
corce sature de poix, quand dehors souffle la bise mordante. Et puis
l'homme supporte mal un petit contretemps; il se rsigne mieux dans
d'adversit. Il secouera le faix qui l'embarrasse lgrement, et portera
avec courage le fardeau solidement ficel  son paule.

Dans son rideau de peupliers sans feuilles, la maison de Jean Duval me
parut claire comme pour les jours de fte. On m'attendait, sans doute,
et c'tait en mon honneur que brlaient tant de bougies. J'en ressentis
de l'orgueil, et ma vertu d'humilit reut une large blessure.

Je secouai la neige qui me couvrait, et, d'une main lgrement
frmissante, je soulevai la clenche d'acier. Alors de l'intrieur
j'entendis:

--Le voici! le voici!

--Toujours fidle  la parole donne, dis-je en entrant.

La salle, trs grande pourtant, contenait  peine la foule curieuse.
Evidemment je plaisais et mes rcits taient amusants.

Je me dlectais sans ma vanit, quand une douce voix de jeune fille
annona:

Pas d'histoire, ce soir!... Les marionnettes!... On va bien s'amuser!

Ils t'attendent pour commencer, me dit le pre Jean Duval.

C'est trop d'honneur  me faire, rpliquai-je, un peu refroidi, un peu
humili, mme.

--Ce sont des marionnettes nouvelles, affirma la mre Duval. Elles vont
agir comme du vrai monde... Nous allons rire.

--En effet, le monde prte bien  rire, ajoutai-je rudement.

--C'est si drle du monde si petit, remarqua la jeune fille qui avait
hte de s'amuser.

--Eh! mademoiselle, repris-je emphatiquement, nous ne paraissons pas
plus grands que des marionnettes, quand on nous regarde du haut du
clocher. Il n'y a ni petits ni grands; il n'y a que des comparaisons. La
fourmi trouve norme le joli pied d'enfant qui l'crase, et l'lphant
trouve bien petit le joli pied qui crase la fourmi... Tout de mme,
ajoutai-je d'un ton plus conciliant, cela m'intressait, je l'avoue,
quand j'avais dix ans.

                                  ***

Une petite sonnette tintina soudain, annonant le lever du rideau.
Dans un encadrement de tentures rustiques, sur un fond de lumire,
apparut une figure large, vieille, bronze et bien connue. C'tait le
Muron... On le disait un ancien soldat, mais cumeur de champ de
bataille, dtrousseur de morts. La femme qui le suivait, la Muronne,
Marie Germain, tait une fille de Cap Sant, qu'il avait ensorcele. Il
la battait souvent, mais elle ne pouvait se dtacher de lui. Ils avaient
vieilli sur le chemin public...

C'tait le Muron, l'heureux propritaire des marionnettes
perfectionnes.

--Mesdames et messieurs, fit-il d'un ton grave en embrassant
l'assistance d'un regard satisfait, c'est l'heure solennelle qui sonne,
soyez attentifs, la reprsentation va commencer.

Vous allez tre surpris des progrs qu'a faits, depuis le sicle
dernier, l'industrie des marionnettes. Il ne s'agit plus aujourd'hui
d'un jeu d'enfants et d'un amusement inutile, mais d'une rcration
digne des esprits srieux, et d'un enseignement prcieux sous une forme
amusante. Par quels moyens sommes-nous arrivs  reprsenter la socit
telle qu'elle est ou telle qu'elle sera, c'est notre secret...

Silence et riez bien.

Une petite voix trs grle et qui semblait sortir d'une bote mal
ferme, jeta tout  coup un flot de paroles brves et vives qui furent
entendues jusqu'au fond de la salle.

Tout le monde se mit  rire. Il n'y avait pas de quoi, cependant, comme
vous allez voir.

C'tait une poupe qui se promenait  pas lents et gesticulait d'une
faon tragique. Elle sanglotait parfois et parfois elle s'irritait et
faisait des menaces... L'infortune avait un mari infidle.

N'est-ce pas la chose la plus invraisemblable?

Un instant aprs, un jeune homme s'avana derrire elle,  pas de loup,
puis, la saisissant dans ses bras, il l'attira sur son coeur et lui mit
un baiser sur la bouche pour la forcer au silence.

N'est-ce pas l encore une chose invraisemblable?

Et l'on entendit dans un soupir de flte molle:

--Je vous adore!

--Laissez-moi donc! dit une voix plus molle encore...

--Vous tes ma vie!

--Vous savez bien que je ne m'appartiens plus...

--Il vous trahit!...

--Je le sais, hlas!

--Je vous consolerai, cher ange!

--Je ne veux pas tre console...

--Cela, par exemple, c'tait bien naturel.

Je ne sais comment finit l'idylle. Une foule survint et la pauvre
dlaisse se sauva. Le consolateur aussi... par le mme chemin.

Une foule qui arriva tait compose d'lecteurs municipaux. Nous emes
le spectacle d'une lection  la mairie, dans un centre rural, alors que
tous les contribuables pouvaient voter. Tous ces petits hommes de huit 
dix pouces de hauteur allaient, venaient, couraient, s'arrtaient au
moyen de ficelles habilement dissimules, comme dans le monde rel.

Les candidats--il y en avait deux, afin de doubler l'intrt et de
permettre un change de gracieusets  l'absinthe--, les candidats
vinrent  l'encontre l'un de l'autre. Il est rare, du reste, que deux
adversaires tirent dans le mme collier. Ils taient suivis de leurs
partisans, et parmi ces partisans  la culotte serre sur la cuisse, on
voyait se dployer des jupons larges et bigarrs. L aussi, dans ce
peuple de carton, l'mancipation de la femme jetait ses racines.

Une invraisemblance encore!

Les deux partis se rencontrrent au milieu de la place. Ils paraissaient
galement forts. Une bote d'allumettes servit d'estrade. Les candidats,
souples comme des acrobates, sautrent d'un bond sur le couvercle bien
assujetti, ne se doutant pas, sans doute, qu'ils s'arrtaient sur un
volcan prt  se rveiller.

--Messieurs les lecteurs, commena le plus g, je viens de nouveau
solliciter les honneurs de la mairie.--Il avait occup pendant trois ans
dj le fauteuil civique.

J'ai travaill, selon mes forces et mon intelligence  l'agrandissement
et au bonheur de notre municipalit... Vos intrts sont les miens et
mes esprances sont les vtres... J'ai comme vous toutes les intentions
honntes et toutes les ambitions lgitimes. Je compte sur votre
bienveillance, comptez sur mon extrme dsir de vous tre utile.

Je vous dirai d'abord que j'aime le progrs et que je ne marche pas 
reculons... C'est par les municipalits surtout que le peuple est
gouvern. Si elles sont bien administres le pays le sera aussi. Il le
sera surtout si vous placez au timon des affaires des hommes dj
prouvs; car ceux qui sont habiles dans les petites choses le sont de
mme dans les grandes.

Il est bien malais de rendre justice  chacun, si l'on arrive au
pouvoir sans avoir une connaissance intime des humbles et des
malheureux. En effet, lorsqu'on est plac haut on voit moins  ses pieds
que dans le lointain. Il n'est pas inutile cependant de regarder loin,
puisque si vous marchez tte basse, vous arrivez  l'abme sans le voir.

On dit que j'ai de l'ambition, que je cherche  m'lever... N'ayez pas
peur de vous lever; il se trouvera toujours des gens au-dessus de vous
que vous ne pourrez atteindre, et qui vous feront comprendre votre
impuissance.

Les municipalits ont besoin des lumires de la science pour devenir
florissantes. Il faut qu'on leur parle, il faut qu'elles apprennent. Or,
le meilleur moyen de parler pour tre entendu de tout le monde, c'est de
parler dans les journaux. La gazette est le porte-voix de tous les
ouvriers de la pense, et elle jette aux quatre vents du ciel toutes les
audaces de l'esprit humain. Le journaliste sait tout ou feint de tout
savoir, ce qui est  peu prs la mme chose. Nous devons donc recevoir
les journaux, et forcer le gouvernement  les payer. C'est le meilleur
systme d'conomie sociale, et le moyen le plus expditif de relever la
nation. Puis il faut tout lire dans un journal, tout depuis le nom
jusqu'aux conditions d'abonnement exclusivement, en passant par les
gurisons miraculeuses de la rclame, les mariages qui sont un prtexte
pour taler sans pudeur la toilette de la marie et les innombrables
cadeaux des innombrables amis, les naissances o les parrains et
marraines viennent saluer le public, et les enterrements qui se changent
en parties de plaisir.

On gagne toujours quelque chose  lire, mme  lire des livres du
terroir; mais en retour on perd souvent  parler, mme quand on parle
pour dire des vrits. Et je vais me taire.

Encore un mot pourtant. Je favorise les cercles agricoles et je vous
conseille d'en faire partie. On y apprend  cultiver la terre avec
intelligence,  faire pousser des lgumes nourrissants et des grains qui
valent mieux que la poussire d'or de la Californie. Dans la plupart des
autres cercles on apprend  cultiver l'ivrognerie et le jeu, deux
plantes dont les pines sont cruelles et les parfums dangereux.

Les travaux de la voierie taient ngligs. Chacun, comme vous le savez,
devait y mettre la main et faire sa part. Or tous attendaient aprs
chacun et personne ne commenait. On se dcharge aisment, voyez-vous,
d'une obligation partage. Le Conseil municipal s'est fait votre
serviteur et il a agi. Maintenant vous marchez d'un pied ferme sur de
larges trottoirs, et vous ne crottez plus vos souliers. Plusieurs sont
fchs de cela. Ils disent que la boue ne salit que la chaussure, et que
la brosse rend au cuir son clat. Ils ne disent pas qui rend au gousset
les sous dpenss pour la brosse et le reste.

Aujourd'hui l'eau coule dans les fosss au lieu de dormir dans les
ornires, et les chemins sont bons; les cltures sont solides, et les
bliers en qute d'aventure ne vont plus fourrager le domaine du
prochain. Les routes sont comme les rivires. Les unes et les autres
font natre la richesse sur leur passage, mais  la condition qu'il n'y
ait pas d'cueils dans celles-ci, ni d'ornires dans celles-l. Sur de
bons chemins il n'y a ni mauvaises voitures, ni chevaux paresseux. Vos
chemins sont beaux, et vous pouvez aller vous promener...

Plusieurs se mirent  crier, pensant qu'il se moquait d'eux. Vous pouvez
aller vous promener, cela se dit quand on veut se dbarrasser de
quelqu'un, c'est une injure. Une bagarre s'ensuivit et les jupons
s'enfuirent. La bote prit feu et ce fut bientt un sauve-qui-peut
gnral. Le deuxime candidat s'enfuit comme les autres, sans rpliquer
un mot, ce qui manque de vraisemblance.

Aprs quelques minutes de repos, le Muron nous prsenta une danseuse de
l'opra. Elle avait fait tourner bien des ttes royales par ses
pirouettes lgantes et ses grces incomparables.

Elle arriva leste et pimpante sur le parquet luisant. Le parquet,
c'tait toujours la table. Elle n'tait pas excessivement habille, mais
il parat que c'est mieux.

Les mouvements sont plus  l'aise en dehors des noeuds et des agrafes.
La robe semblait ne commencer nulle part et finir partout, mais on
distinguait assez un maillot rose et un soulier mignon. Au reste, elle
tait si petite.

L'orchestre, une flte champtre comme Tityre et Mlibe savaient en
faire, grena sans mesure une averse de notes veilles, et les petits
pieds de la petite crature s'agitrent fort adroitement, avanant,
reculant, glissant, sautant, sautant surtout. Puis, finalement, la
danseuse pirouetta, selon la parole du Muron, comme on pirouette sur les
parquets cirs des grands opras. Mais aucune tte ne tourna. Il est
vrai qu'il n'y avait l que de bonnes ttes d'habitants.

                                  ***

Aprs cela, nous fmes introduits dans un petit salon intime. Quand je
dis: introduits, vous comprenez ce que cela signifie. Ici encore, nous
vmes un spectacle assez amusant, pas commun du tout, et qui ne se
trouve gure que dans l'imagination des romanciers.

Quelques tables rondes et beaucoup de chaises vernies meublaient ce
petit salon. Sur les tables, il y avait des tapis verts, et sur les
tapis verts, des jetons d'ivoire. Assises autour de ces tables, des
femmes lgantes tenaient, comme des ventails, dans leurs mains
blanches, des cartes chiffres dans les coins.

Presque toutes fumaient des cigarettes, et, de leurs bouches roses,
montaient, sous un souffle lgrement odorant, les molles ondulations
d'une fume grise.

On entendait de toute part le son mat de la monnaie de convention, puis
des phrases courtes, des mots pleins de sens pour les initis, mais
absolument vides pour les autres.

--J'y suis.

--De combien?

--Deux de mieux.

--J'accorde.

--Passe.

--Rien! rien! rien!

--Combien de cartes?

--Une.

--Deux.

--Trois.

--Pas du tout.

--Parlez, maintenant.

videmment on jouait le bluff.

Cependant, chose singulire et que je n'avais jamais vue chez les
joueurs de mon sexe, il rgnait l une gaiet bruyante, et les dcaves
riaient plus fort que les autres. On aurait dit qu'elles jouaient  qui
perd gagne. Jamais une plainte comme chez les hommes d'autrefois,
surtout jamais un juron. On faisait une cagnotte et les jetons d'ivoire
tombaient dru dans le plateau destin  cet objet. Sur les murs de la
salle, de distance en distance, des botes lgantes se profilaient
comme les troncs suggestifs des glises et des chapelles.

Un coucou perch sur une corniche d'bne, entre deux vases de fleurs,
comptait avec une prcision de mathmaticien, les minutes donnes au
jeu. Quand de sa voix monotone et un peu plaintive il annona la dixime
heure, toutes les dames se levrent et terminrent debout la dernire
donne.

Puis on fit le bilan.

Les gagnantes, toutes ravies, partirent  la file et se dirigrent vers
les troncs clous au mur. Chacune, selon sa dvotion, avait son tronc
prfr. Un tronc des pauvres, un tronc pour les mes du purgatoire, un
autre pour des messes, un autre encore pour le luminaire, un autre enfin
pour le pain de saint Antoine de Padoue, et le reste.

Les pauvres avaient toujours bonne part. Ce soir-l, saint Antoine eut
du pain  revendre. Mais les mes du purgatoire n'prouvrent gure
d'adoucissement  leurs souffrances.

La cagnotte tait destine aux maris sages, rests au foyer, comme
gardiens et pour entretenir le feu. On la tira au sort et la plus haute
carte l'emporta. Toutes les dames reprirent en hte le chemin de leur
maison. Et plusieurs disaient, pour s'excuser, que cette manire de
faire l'aumne valait bien les bazars et les petits sacs.

Quelques moments plus tard, nous entendmes, dans les coulisses, une
querelle passablement amusante: une querelle de musiciens et de
chanteurs... Chose bien incroyable encore et qui ne trouvera que des
incrdules. Je vais tout de mme vous la raconter.

La scne se passait derrire les rideaux. De fait, il s'en passe plus l
qu'ailleurs, et de plus piquantes aussi. Comme toujours, le rideau
laissait voir ce qu'il aurait d cacher.

C'tait  qui, parmi ces artistes, chanterait ou ne chanterait pas,
jouerait ou ne jouerait pas. Chacun voulait donner le morceau de son
choix, ou ne donner rien du tout. Le directeur avait beau prier,
supplier, gourmander, commander, on lui riait au nez. Il fallait laisser
passer l'orage.

L'un offrait du comique, pour faire rire.

L'autre, du tragique, pour faire pleurer.

Celui-ci, un chant patriotique, pour enlever la salle.

Celui-l, une romance sentimentale, pour toucher les coeurs.

Un autre, quelque chose de cors, de leste, pour...

Un autre encore, du voil,  cause des jeunes filles.

On parla d'un solo.

Tout le monde voulut donner le solo.

On proposa un duo.

Tout le monde voulut chanter le duo.

Un grand choeur.

Personne ne consentit  en tre. Y pensez-vous, un grand choeur? On
entend toutes les voix  la fois, et pas une mieux que les autres.

Une pianiste trs brune voulut prendre la place d'une blonde dans un
morceau  quatre mains.

--Vous savez bien, rpliqua celle-ci, pique au vif, que j'en vaux deux
comme vous.

--Comment cela, mademoiselle?

--Comment cela?... parce que je suis une blanche et vous, une noire.

Un violoniste boiteux s'entendit appeler double croche.

On cria  une petite bossue tapageuse:

--Savez-vous la valeur d'une ronde, mademoiselle?

--Si vous saviez la valeur du silence, vous, rpondit-elle.

On reprocha  un jeune tnor ses frquents soupirs...

Et que sais-je?

--Mesdames et messieurs, dit enfin le directeur, ahuri, pratiquez
davantage, je vous en supplie, les notes d'agrment.

Ainsi pendant dix longues minutes, et l'on l'on finit par s'entendre,
car l'on n'entendit plus rien.

Nous fmes tmoins, ensuite, d'un autre spectacle assez plaisant aussi.
C'tait le monde renvers, et la scne se passera vers la fin du sicle
prochain. Il ne s'en portera pas plus mal, le monde, et, au lieu d'tre
 l'envers, il aura peut-tre repris sa position normale des premiers
jours. Au reste, si c'est un mal, un autre sicle le gurira. Laissons
rouler la machine. L'habitude de voir un dfaut rend indulgent; mais
l'on finit souvent, hlas! par douter d'une vrit qui est sans cesse
soufflete...

C'tait l'heure de la promenade. Nous vmes dfiler, sur une route
imaginaire, de superbes carrosses attels de chevaux richement
caparaonns. Haut juchs sur leur sige, des cochers coiffs du chapeau
de soie, boutons d'or sur la poitrine et galons brillants sur toutes les
coutures, conduisaient ces quipages fastueux. Sur la route, des pitons
 la mine piteuse, regardaient, d'un oeil d'envie, ce dploiement de
luxe, et secouaient d'une main encore blanche la poussire des roues qui
les claboussaient.

Dans ces voitures de gala, il y avait de grandes dames et de gros
messieurs. Toutes les dames paraissaient belles; seulement, les unes
ressemblaient au matin et, les autres, au soir. Les unes portaient dans
leur chevelure l'or des blondes avoines; les autres, un lger duvet de
neige, ou l'bne d'une aile de corbeau. Tous les hommes paraissaient
polis, mais ils saluaient d'une main calleuse et avec un peu de vanit.

C'tait le dfil des travailleurs heureux. C'tait, comme disent les
envieux, la procession des parvenus, comme ceux qui vont  pied.

Il y avait des entrepreneurs de toutes sortes de choses et des
ngociants en tout genre; des spculateurs aux aguets; des exploiteurs
de mdecines hardiment patentes; des ouvriers de toutes les heures; des
cultivateurs, des manufacturiers, des politiqueurs, mais pas un pote,
pas un peintre, pas un musicien.

Et ceux qui les regardaient passer, la mine rechigne et l'air dconfit,
n'taient plus que le reliquat d'une poque dj lointaine, et le reste
d'un monde ancien. C'tait la royaut en habit rp et sans couronne.
Des fils de princes et de ducs, des rejetons de comtes et de barons, des
noms jadis retentissants, et autres personnages dans les veines desquels
dormait une goutte de sang noble...

Et, parmi ces dchus, plusieurs tenaient  la main des parchemins jaunis
qu'ils offraient aux belles ouvrires en landau. Toutes acceptaient,
avec un plaisir mal dissimul, ces titres dmods et vains; et princes
et roturires continuaient leur route ensemble, parchemins contre
bourses, dans un curieux tte--tte.

Le temps avait march; le peuple tait devenu souverain. Le travail
refaisait le monde et les travailleurs rgnaient en matres  leur tour.
 eux l'or et les richesses!...  eux les plaisirs!...  eux la gloire
et les honneurs!...  eux la terre dompte qu'ils mettaient dans le
creuset!...

Pour combien de temps?

Voici une autre scne drolatique et, comme les prcdentes, tout  fait
incroyable. Je vous l'ai dit, c'tait le monde  l'envers, que ces
marionnettes du Muron.

Les femmes s'taient mancipes. Elles ne portaient plus le jupon
embarrassant, mais le pantalon troit, la cravate blanche et le jabot de
dentelle. Elles s'entranaient depuis un sicle, et leurs membres
dlicats avaient pris une vigueur extraordinaire. Les dames faisaient la
boxe, jouaient aux quilles,  la crosse, aux palets, et jonglaient avec
des haltres de vingt-cinq livres dans leurs salons parfums.

Les paysannes tenaient les manchons de la charrue, coupaient le bl et
creusaient les rigoles  travers les champs moissonns.

Toutes se complaisaient dans la bue tremblotante d'un caf divinement
exquis, n de l'union de deux plantes trangres, l'une de l'Orient et
l'autre de l'Occident. Les heureuses mres de famille donnaient, sans
honte et sans regret, un lait gnreux  leurs vaillants poupons, et les
poupons souriaient narquoisement, comme s'ils avaient pu savoir les
ruses de leurs belles aeules, et les illusions des antiques bbs.

L'volution n'tait pas encore parfaite. On aura beau faire, il restera
toujours quelque chose de l'oeuvre sage du Crateur.

Les hommes, sans ambition dsormais, et contents de se reposer d'une
lutte tant de fois sculaire, trouvaient tout naturel ce jeu des forces
cres. Ils ne fumaient plus, ne buvaient plus, ne jouaient plus, et se
laissaient aimer chastement, en riant malicieusement des surprises que
l'avenir rservait  d'autres.

Ils se runissaient encore le soir, de temps  autre, mais pour rciter
le chapelet et jouer  la petite brisque, sans enjeu, deux contre deux,
 la relve.

Aprs avoir nglig le salut ternel depuis le commencement des temps,
ils ngligeaient la vie terrestre. Ils dpassaient le but. Ils
oubliaient que l'homme est esprit et matire, que le travail est une loi
divine, et que la terre est une htellerie o l'on peut manger, boire et
dormir, en payant. Seulement, il faut laisser la chambre propre et payer
un peu plus que a ne vaut.

Parmi les femmes, il s'en trouvait que la Providence avait affliges du
don de la parole, et elles abusaient affreusement de ce don prcieux
dans les assembles publiques; mais, chose incroyable encore, dans les
runions intimes, elles ne dchiraient plus leurs amies et parlaient
charitablement de tout le monde, mme de leurs maris.

Quelques-unes crivaient des livres de pit  l'usage des jeunes
garons qui voudraient embrasser tout autre chose que le maigre clibat,
et des manuels de jeux et de sport pour les jeunes filles soucieuses de
l'honneur de leur sexe.

Quelques autres se livraient  l'tude de l'antiquit, et nous
confondaient avec les momies de l'gypte. Elles trouvaient nos moeurs et
nos coutumes bien tranges.

D'autres cherchaient le clbre lixir de vie que notre mre ve, dans
une heure de gourmandise fort regrettable, vendit pour une pomme  un
fameux intrigant qui s'en sert toujours. D'autres encore se flattaient
de faire des lois sages et claires que nul esprit retors ne pourrait
interprter  sa guise et pour rejeter tout tmoignage contre le bon
sens. D'autres aussi, mais en petit nombre, dpensaient des flots
d'loquence pour sauver du bagne et de l'chafaud les voleurs, les
incendiaires et les assassins, et pour ravir  leurs victimes
infortunes le respect et la piti de leurs concitoyens. Ajoutant le
blasphme  l'audace, elles appelaient cela de la charit.

Et parmi ces dernires, j'en remarquai une qui tournait fivreusement et
tour  tour, les pages d'un trait d'astronomie et les pages d'une
gographie. Elle s'agitait sur son sige, frappait du poing sur la table
et jurait de sauver sa cliente.

Il s'agissait d'une sduction, d'un enlvement, de quelque chose de
monstrueux enfin. La coupable, une femme de quarante ans peut-tre,
avait enlev un jeune homme encore sous la puissance paternelle. Il
manquait douze heures  l'ge voulu pour l'mancipation. Le lendemain de
l'attentat il eut t libre. Quelle hte malheureuse! Douze heures
encore et le crime n'eut t qu'une idylle charmante.

Or le jeune homme avait vu le jour dans une le de la baie de Bengale.
Mais il tait anglais. Les Anglais naissent anglais partout, surtout
depuis qu'ils ont des les dans toutes les mers et des mers dans tous
les continents. Il s'tait chou sur nos rivages avec un vaisseau
marchand, dix ans auparavant. La femme de loi soutenait d'abord qu'il
n'avait pas oppos de rsistance srieuse  l'entreprenante fille d've,
car nul ne l'avait entendu crier: Shocking! Mais elle allait
dmontrer, en outre, qu'il avait bien rellement les douze heures qui
semblaient lui manquer. En effet, le soleil d'Orient avait clair son
berceau douze heures avant de paratre  notre horizon lointain. Donc le
jeune homme avait douze heures de plus que les enfants d'ici ns, en
apparence, le mme jour et au mme instant... Une belle cause! J'aurais
voulu l'entendre plaider, mais d'un coup de baguette, le Muron fit
disparatre le spectacle.

                                  ***

Ce fut au tour des boxeurs, espce d'artistes qui ne chantent que des
duos, et battent la mesure de leurs poings ferms. La salle applaudit 
outrance. Chez le peuple, le roi de la taloche est le plus populaire des
souverains. On aime les coups bien ports, les muscles souples, les
poings durs: on admire l'adresse, la ruse, l'agilit, toutes les vertus
du corps. Je ne dis pas que l'on ddaigne les vertus de l'me.

                                  ***

Ces boxeurs se portrent de rudes coups en pleine figure, d'un poing
serr et sans gant. C'tait affreux, et contre les lois du pugilat. Ils
reculaient, puis, comme des bliers bondissaient l'un sur l'autre.
Parfois, leurs jambes flageolaient et l'on devinait l'puisement. Ils
poussaient de petits cris de fureur, comme s'ils se fussent has, et
pourtant ils ne s'taient jamais vus. Ils arrivaient des extrmits du
monde pour se mesurer. Tous deux s'intitulaient champions de l'univers.
Il y en avait un de trop. Comme si, plants, l'un sur le ple nord et
l'autre sur le ple sud, ils ne pouvaient pas se croire seuls matres de
la terre.

 la dixime ronde, ils roulrent l'un et l'autre sur l'arne et ne se
relevrent plus. Ils taient morts. Ils taient morts illgalement, l'un
ayant frapp trop haut et l'autre trop bas. Aussi le diable vint-il les
chercher. Un diable noir, au nez crochu, au front garni de cornes, au
dos augment d'une bosse et termin par une longue queue servilement
porte par quatre diablotins.

                                  ***

Quand l'enfer se fut referm sur les restes meurtris des lutteurs, un
ange parut. Il avait des ailes aux paules mais ne s'en servait pas. Il
tait singulirement attif pour un ange. Il paraissait couvert de
haillons, mais de haillons brillants, Des lambeaux qui semblaient une
parure tincelante, et des dchirures qui laissaient passer des
rayonnements. Il avait l'air fatigu cependant; peut-tre venait-il de
loin, peut-tre avait-il souffert. Il se dirigea vers un coin de la
place et, sans frapper, comme c'est le droit de ces divins voyageurs, il
entra dans une maison de belle apparence, et la porte resta ouverte.

Par cette porte large et haute, on put voir un lit blanc, et, sur le lit
blanc une forme blanche de jeune fille. Il n'y a en effet qu'une jeune
fille qui soit susceptible de vtir une pareille blancheur et une forme
aussi gracieuse.

Autour du lit immacul se pressaient une famille dans l'affliction, des
voisins et des amis. Le pre demeurait sombre, la mre pleurait en
priant, un jeune homme sanglotait en regardant la morte.

Or, voici en deux mots, et comme l'a raconte le Muron, l'histoire de
cette grande douleur.

C'tait le soir des fianailles. Les fianailles de la jolie dfunte et
du jeune homme tout dsol. Un beau soir de juin, plein de calme, de
parfums, de fleurs et d'toiles. La jeune promise se promenait dans
l'alle ombreuse qui conduit de la maison  la route, le front encore
humide du premier baiser et le coeur dbordant d'une ivresse nouvelle,
quand une femme inconnue l'aborda. Cette femme tenait par la main un
enfant d'une dizaine d'annes. Tous deux taient misrablement vtus. Le
petit garon marchait avec peine et pleurait beaucoup. Il tait malade.
Il grelottait, et malgr la tideur de l'air, ses petites dents
claquaient sinistrement.

La jeune fiance conduisit  sa mre les deux misrables cratures, et
quand le petit malade fut dbarrass de ses haillons, lav dans une eau
pure et proprement habill, elle le prit dans ses bras et le dposa sur
un bon lit.

Pendant plusieurs jours, pendant plusieurs nuits elle veilla  son
chevet.

Cependant le mal empirait. Une fivre maligne consumait ce petit corps
dj puis par les fatigues et les privations. La mort arriva.

La mre tait partie dj, heureuse peut-tre de n'avoir personne 
traner dsormais sur le chemin public.

 quelque temps de l, la douce fiance fut  son tour prise de la
fivre, et les soins et l'amour ne la sauvrent pas plus que son amour
et ses soins n'avaient sauv le petit mendiant.

                                  ***

Quand l'ange visiteur s'approcha de la couche funbre, on vit un sourire
trangement doux passer sur les lvres blmes de la morte. Il prit dans
ses bras sacrs la chaste dpouille et s'leva vers le ciel.

Voil qui a du bon sens au moins... Et ce fut la fin.




                       L'ANNEAU DES FIANAILLES

                                                    Illustrations de
                                                    Georges Delfosse.




Il ne s'est jamais consol de cette escapade.  la vrit c'tait jouer
de malheur, et son scalpel s'tait fourvoy d'une faon trop lugubre...
ou trop plaisante. Il aurait pu lui arriver pis cependant. Le mariage
pouvait manquer, et un mariage manqu, c'est une catastrophe, si la dot
est ronde et le fianc, carr.

Mon intervention l'a sauv. En ce temps-l l'intervention tait chose
permise. On y mettait de la discrtion, de la bonne foi, et d'ordinaire,
tout finissait bien. C'tait la franchise mme que ce garon; il tait
franc comme l'pe du roi. Ne me demandez pas de quel roi.

J'oubliais de vous le nommer il s'appelait No Bergeron. Pourquoi No?
Probablement parce que son pre avait lu la bible et aimait les
antiquits. Peut-tre aussi parce qu'il ne boudait pas son verre, et
qu'il s'tait endormi plus d'une fois dans les vignes du Seigneur.

Donc, il s'appelait No Bergeron. Qu'est-il devenu? Il exerce la
mdecine avec succs, ai-je appris, dans une grande paroisse o les gens
vivent trs vieux et meurent pour se reposer. Il n'est plus jeune et il
doit tre gris, car nous avons le mme ge, sinon les mmes gots. Il
tudiait la mdecine pendant que je faisais semblant d'tudier le droit.
Je lui donnais des avis et il me donnait des pilules. Je calmais ses
inquitudes et il calmait mes souffrances. Nous sommes quittes.

J'tais  ses fianailles. Il y avait beaucoup d'invits, tous de la
haute: l'aristocratie des lettres et l'aristocratie des cus, des
diplms et des cossus. Les parents de la campagne regardaient de loin.
Des musiciens en habits, cravats de blanc, rangs dans un coin du vaste
salon, soufflaient de leurs cuivres une pousse de notes brillantes qui
nous enivraient. Et puis la danse allait, allait, comme au temps o elle
tait une chose agrable au Seigneur.

Amaryllis voltigeait comme une phalne. On et dit le mme bourdonnement
d'ailes. Vous savez, la phalne, ce beau papillon de nuit qui vient
brler  la flamme des candlabres son corsage de velours et ses ailes
de cire? Amaryllis, c'tait la fiance; Amaryllis Belleau. Un beau brin
de fille, je m'en souviens, et mise  ravir. Elle portait... Voyons, que
portait-elle? Ma foi! je ne m'en souviens plus. Je ne remarque gure ces
dtails. Seulement, a lui seyait  merveille.

Des cheveux noirs comme des ailes de corbeau, boucls... Non, pas noirs,
couleur de bl mr, plutt. Pour a, pas de doute. Ce qui la rendait
sduisante surtout, c'tait ce grand oeil rveur, mme dans les bouffes
de joie. Un oeil o l'azur du ciel L'azur... je ne sais pas trop. Or je
ne veux rien affirmer d'incertain; comme mon ami No Bergeron, je suis
esclave de la vrit, je ne connais que a.

Le commencement de l'affaire--car il ne faut pas commencer par la
fin,--ce fut une escapade de trois tudiants en mdecin et d'un tudiant
en droit. L'tudiant en droit, c'tait moi.

Je ne sais trop si je ne devrais pas parler, d'abord, de la mort de
madame Belleau. Cette mor est bien la cause premire de l'incident, et
mon histoire serait courte sans cela.

Apprenez donc qu' l'poque de la grande soire de fianailles, la mre
tait, depuis quelques annes dj, partie pour un monde meilleur, ce
qui ne doit pas tre chose difficile  trouver. Monsieur Belleau ne
s'tait pas encore consol. La tendresse de sa fille apportait bien un
adoucissement  sa douleur, mais ne pouvait la calmer tout  fait. Rien
ne remplace la femme aime, surtout quand la maternit a sanctifi
l'amour en le comblant.

Je reviens  l'escapade. Il vaut mieux commencer par l. No me demanda
de me joindre  lui et  ses camarades, pour faire une petite expdition
nocturne dans un cimetire. Je ne refusai pas. Ayant eu envie d'tudier
la mdecine, cela me faisait croire  un trait d'union entre les
disciples d'Esculape et le disciple de Thmis.

Et puis, je n'avais point peur des morts. Pauvres morts! que voulez-vous
qu'ils fassent?... Si seulement ils pouvaient parler! Combien de fois,
mme, j'ai dsir converser avec eux! Comme il serait curieux de leur
entendre raconter les motions du dpart d'ici et de l'arrive,
l-bas!... Ils nous apprendraient le mystre des rapports intimes entre
les cratures de notre monde et celles des autres mondes. Ils nous
parleraient peut-tre des canaux gigantesques de Mars et nous diraient
pourquoi,  certaines poques, ils se ddoublent. Ils nous rvleraient
le secret des toiles blanches comme Sirius, Vga ou Atar; des toiles
jaunes, comme Arcturus, Pollux ou La Chvre; des toiles rouges, comme
Betelgeuse, Antars, Algol. Ils nous raconteraient, en somme, comment
ils nous voient des profondeurs de l'infini o ils se sont envols,
quand nous avons peine  voir, plus loin que notre main. Nous ne pouvons
pas dcouvrir les sentiments faux de l'ami qui nous sourit, les calculs
gostes de la main qui nous relve, les roueries coupables du
politiqueur qui nous harangue, la fragilit des promesses que nous fait
l'amiti, la jalousie des confrres qui nous flicitent, et caetera.

Je n'avais pas peur des morts. Il tait onze heures du soir quand nous
mmes, dans la main du gardien, la pice blanche ncessaire pour faire
ouvrir l'infme barrire. La dernire barrire qui tombera sera bien
dans le voisinage de notre bonne ville de Qubec. Les fortifications
s'croulent, mais les barrires restent debout. Fouette cocher; mon
rcit s'attarde trop. Il tait discret, notre cocher. Au reste sa
discrtion lui rapportait de jolis deniers. Une vertu intresse est
peut-tre moins belle, mais elle est plus sre.

Sur la route large et dure les roues produisaient un grondement sonore
et monotone, qui nous aurait endormis comme une berceuse, si l'acte
audacieux que nous accomplissions ne nous et tenus en veil. De temps
en temps, les bches d'acier que nous emportions se heurtaient, et nous
pensions aux clous du cercueil qui grinceraient tout  l'heure en se
cassant.

--Nous voici rendus, fit le cocher qui n'avait rien dit encore.

--Dj?

Cette surprise, nous chappa. Nous n'avions peut-tre pas hte
d'arriver.

La nuit tait tide; une superbe nuit d't, moins la lune et les
toiles. C'est quelque chose, je l'avoue. Lee ciel nuageux nous
annonait une averse, mais nous enveloppait d'ombres. Un silence profond
rgnait partout; personne sur la route; pas de lumires aux fentres des
maisons voisines. Des morts, rien que des morts! Nous tions dans le
cimetire. Joseph Labrure connaissait la fosse. Tiens! je ne voulais
pas le nommer, celui-l... N'importe, allons! Joseph Labrure nous dit:

--Venez par ici.

--Attends, observa avec raison No, il est bon de se rconforter un
brin.

Et il nous prsenta une gourde qui n'avait encore rien perdu de sa
fracheur. Il se fit un petit bruit dans un coin,  quelques pas de
nous. Un hibou, peut-tre, qui se fatiguait de veiller seul perch sur
un cyprs, peut-tre aussi un blaireau qui revenait heureux en sa
retraite...

--Allons! en voil un qui se rveille avant la rsurrection, fit Gaspard
Ct.

Bon! voil l'autre nomm. Maintenant que vous le connaissez tous, je
continue.

Nous suivmes Labrure. Nous marchions d'un pas lger afin de ne pas
faire crier le sable, et de temps en temps nous nous arrtions pour
couter. Le cocher faisait sentinelle, ou dormait sur son sige.

--Ici, fit Labrure,  voix basse, ici!

Un clair jaillit de la rue, et dans la lumire rouge, sous les grands
arbres, toutes les croix du cimetire parurent cette fois sortir de
terre.

--Htons-nous, dit No; il faut finir la besogne avant l'orage.

Les bches s'enfoncrent dru dans le sable nouvellement remu. Un quart
d'heure s'tait  peine coul que le tombeau rendit un bruit sourd. Les
instruments l'avaient heurt. Un frisson passa dans les veines de mes
compagnons. S'ils avaient eu le courage d'avouer leur peur, j'aurais
avou mes remords. L'amour-propre nous scella la bouche mieux que les
clous n'avaient scell la bire.

Enfin nous parvenons,  ouvrir cette porte que l'on croyait  jamais
ferme sur le mort, et runissons toutes nos forces pour enlever le
lugubre fardeau, et le hisser sur le bord de la fosse bante. Un autre
clair illumina les airs et des reflets blafards descendirent sur la
tombe maintenant ouverte, au fond du trou. Le cadavre que nous tenions
reut la lumire en pleine figure. Nous ne pmes retenir un cri. Nous
avions fait erreur. Notre guide s'tait tromp.

Nous tions venus chercher un pauvre diable de matelot dcd 
l'hpital, et nous avions exhum les dpouilles mortelles d'une femme.
Il tait trop tard pour recommencer. Nous tions tous un peu fatigus
aussi. Et puis, le sujet ne servirait pas moins bien la science, quand
il serait sur la table de marbre de la dissection. Pour apaiser la
conscience qui avait des vellits de rvolte et de rcuprer nos
forces, la gourde fut vide. C'est l'argument suprme. Les remords se
turent, et nous filmes au trot vers la cit mal endormie.

Inutile de dire que nous avions fait disparatre la trace de notre
sacrilge. Le fossoyeur n'avait pas ratiss la terre bnite avec un soin
plus scrupuleux.

La femme dont nous avions malgr nous troubl le repos sacr, paraissait
jeune encore et gardait, sous la pleur effrayante de la mort, les
traces d'une beaut frappante. Elle portait au doigt un anneau d'une
grande valeur, un large cercle d'or fin o l'artiste avait incrust une
guirlande de petits diamants.

Que faire de cet anneau? Notre honntet tait dj proverbiale, et
nulle pense mauvaise ne vint  notre esprit. Nous rsolmes de le
vendre et d'en rendre la valeur  la dfunte, sous forme de messes
basses. Plus tard, No Bergeron qui ne mnageait pas les cus de son
pre, un riche marchand des environs de Montral, racheta le bijou et le
serra, soigneusement envelopp dans une touffe de ouate blanche. Il le
destinait au doigt mignon d'une adorable crature qu'il ne connaissait
encore qu'en rve.

                                  ***

Quelques annes s'coulrent et nous fmes un grand pas dans la vie.
Chacun de nous avait pris son chemin et s'tait engag dans la lutte
pour l'existence.

No avait fix ses pnates dans une place d'eau. A Cacouna, je crois. Je
n'affirme point. Il jugeait que les bains lui seraient d'un grand
secours,  cause de l'imprudence des baigneurs; cependant sa confiance
n'allait pas jusqu' esprer de rendre la vie aux infortuns, qui
l'auraient dfinitivement laisse au fond des eaux amres.

Il fut appel, un jour, auprs d'une jeune fille qui s'tait, en effet,
trop attarde dans l'onde caressante mais perfide. On l'avait retire 
demi noye. Il la sauva. Elle et t sauve sans lui, mais il tait
crit que la chose arriverait ainsi. Elle eut de la reconnaissance
envers son jeune mdecin. De la reconnaissance  l'amiti la transition
est toute naturelle et la distance, toute courte. Elle lui donna son
amiti. De l'amiti  l'amour le saut n'est jamais brusque et le chemin
est quelquefois long. Elle parcourut le chemin. Lui, il l'avait aime du
premier coup d'oeil; il avait franchi l'espace d'un seul bond.

Et voil pourquoi ils ftaient leurs fianailles. Car elle, vous n'en
doutez pas, c'est mademoiselle Amaryllis Belleau. Le chant, la danse,
les rcitations se succdaient avec la rgularit dsesprante des
symphonies troues, que droulent mcaniquement les musiciens de la rue.
Il y avait dans l'atmosphre chaude des senteurs exquises que les
ventails des dames, gracieusement agits, faisaient flotter de toute
part. Quand l'heure du rveillon sonna, les cuivres et les violons
suspendirent leurs potiques accords, et le cliquetis des couteaux et
des fourchettes,  sacrilge! parut doux  l'oreille des gourmets.

L'homme ne vit pas seulement de son... Que de mets succulents furent
savours! que de rasades joyeuses furent bues! La premire, la plus
solennelle, la seule universelle peut-tre, ce fut quand le pre
Belleau, une petite moustache sur une grosse lvre, un ventre rebondi,
par, sur le cot, d'une pesante breloque, proposa la sant des fiancs.
Au mme instant No, mon ami No, tout mu, rouge comme un coquelicot,
passa, au doigt d'Amaryllis, l'anneau prcieux qu'il conservait depuis
si longtemps dans la ouate. Amaryllis poussa un petit cri de surprise,
et nous crmes qu'il lui serrait trop l'annulaire. Elle se prit 
regarder le joyau avec une grande attention, puis on la vit plir.

Le fianc tait tout fier. Le pre dbitait son discours de
circonstance, avec une verve digne d'une meilleure grammaire. Quand il
eut fini, il se pencha sur la main de sa fille.

--Oh! fit-il, d'une voix drle.

Puis un moment aprs:

--Je ne croyais pas qu'il y en et deux pareils.

No devenait rveur. Amaryllis gardait un silence inquitant. M. Belleau
reprit:

--Montre donc, Amaryllis.

Amaryllis lui passa l'anneau.

--Mais il est tout  fait semblable  celui que j'ai donn  ma chre
dfunte. On jurerait que c'est le mme. C'est singulier!...
singulier!... Et le mme nom grav en dedans... Amaryllis!

--C'est le nom de ma fiance, observa No d'une voix qui s'efforait de
paratre sre.

--C'est vrai! c'est vrai! Amaryllis, le nom de sa pauvre mre... reprit
M. Belleau. Puis il demanda:

--O donc l'avez-vous achet, monsieur Bergeron?

No hsita. Je crus un instant qu'il tait perdu. Il ne voulait pas
mentir, et il cherchait une rponse acceptable.

Je vins  son secours. Dieu me pardonnera mon petit mensonge, en faveur
de ma bonne intention... ou bien il le fera expier  mon ami.

--Il vient de Paris en droite ligne, tout comme moi, dis-je alors; il a
vu le jour sur le boulevard des Capucines, dans l'atelier d'un juif
honnte.

Tous les yeux me regardaient trs curieux. Je repris:

--Mon ami m'avait demand de lui apporter un anneau nuptial du beau pays
de France, et je me flatte de n'avoir pas mal choisi.

No riait maintenant. M. Belleau examinait toujours l'anneau.

--C'est bien trange, remarqua-t-il  sa fille, le nom n'a rien qu'un L,
comme dans l'anneau de ta pauvre mre.

--Comment! repris je avec un grand air tonn, il y manque une
lettre!... ce juif m'a donc vol!... Il avait pourtant l'air honnte,
celui-l... Si jamais je retourne  Paris...

Mais enfin consolons-nous, cet anneau aura une ressemblance de plus avec
celui de la chre dfunte.

Et M. Belleau ajouta d'une voix solennelle:

--Oui, c'est cela.

Puis se penchant vers la fiance:

--Garde bien ce souvenir, ma fille, il est prcieux  plus d'un titre.
Quand tu mourras...

--Oh! ne parlez pas de a, fit No vivement.

                                  ***

--Tout de mme, me disait-il, plus tard, j'prouve un grand remords
d'avoir mis le scalpel dans les chairs de ma belle-mre.

--Bah! lui rpliquai je, ce n'est pas souvent qu'une belle-mre n'est
dchire qu'aprs sa mort.




                            LE LOUP-GAROU

                                                  Illustrations de
                                                      Henri Julien.




                                   I


Si je mens, c'est d'aprs Genevive Jambette.

Il y a beau temps pass depuis qu'elle nous faisait ses rcits de
loups-garous, de feux follets et de chasse-galerie. J'allais alors 
l'cole de l'glise, et je n'tais qu'un gamin espigle qui faisait
des niches  la destine. A l'entre de l'existence o je me trouvais
plac, je regardais la vie par le gros bout de la lunette. Elle se
perdait dans un lointain mystrieux. O la douce illusion!

Je n'ai fait qu'un pas de l'enfance  la vieillesse. Le temps d'esprer
en vain, d'aimer en fou, de rver en pote, de souffrir en martyr. C'est
tout. Mais il ne faut pas que je m'oublie  parler de moi: c'est du
loup-garou  Genevive Jambette que je dois vous entretenir aujourd'hui.

Pauvre Genevive, elle tait vieille dj quand elle nous racontait ses
histoires si vraies!

--Satanpiette! disait-elle, c'est la pure vrit. Demandez  Firmin.

Firmin, c'tait son frre.

Elle demeurait  deux lieues de l'glise, et pour ne pas manquer la
messe elle arrivait la veille des ftes et des dimanches. Combien, dans
nos campagnes brlantes de foi, font ainsi toujours? Et toujours nos
maisons hospitalires s'ouvrent encore avec plaisir pour les recevoir.

Elle descendait de prfrence chez le pre Amable Beaudet, o je l'ai
bien des fois coute. Elle est morte depuis longtemps la vieille
conteuse nave, et bien peu se souviennent aujourd'hui. La postrit,
pour elle, n'existe pas pour elle, car dans son amour de la vertu, elle
aurait pu dire comme la Vierge  l'ange: Quomodo fiet istud quoniam
virum non cognosco?[1]

[Note 1: Comment cela serait-il possible puisque je ne connais pas
d'homme? (Luc, I, 34). Formule utilise par l'ange Gabriel annonant 
Marie qu'elle enfanterait.]

Et ceux qui n'ont pas d'enfants meurent plus profondment que les
autres.

--Le loup-garou! le loup-garou! me criez-vous, ennuys ou curieux.

Franchement, je ne sais pas trop si je vais me rappeler la chose. Ha!
bon! Genevive commenait ainsi:

--Mes petits enfants, il faut aller  confesse et faire ses pques.
Celui qui est sept ans sans faire ses pques court le loup-garou.

--Mais est-ce qu'il y a des chrtiens qui restent sept ans sans
communier  Pques? disions-nous tonns.

--Oui, il y en malheureusement. Ils sont rares, mais il y en a. Et si le
monde continue comme il est parti, dans cinquante ans, a ne sera pas
drle. On ne rencontrera que des loups-garous, la nuit.

--Est-ce que c'est malin, un loup-garou?

C'est ce pauvre Hubert Beaudet, mort  l'autel, qui demandait cela d'un
ton gouailleur. Et la vieille rpondait:

--C'est effrayant. a ressemble  un autre loup, mais ce n'est pas
pareil. Les yeux sont comme des charbons ardents, les poils sont raides,
les oreilles se dressent comme des cornes, la queue est longue. Ils
rdent, cherchant qui les dlivrera.

--Les dlivrer? Comment?

--Il faut leur tirer du sang. Une goutte suffirait.

--Et si on tuait le loup-garou?

--On tuerait un chrtien.

--Pendant le jour, o se cachent-ils, les loups-garous? fit lise, le
frre d'Hubert.

--Le jour, ils reprennent leur forme humaine. On ne les distingue point
des autres hommes. Au premier coup de minuit la mtamorphose se fait, et
elle dure jusqu' la premire lueur de la barre du jour.

Ici, la conteuse crdule toussait, humait une prise, dpliait son
mouchoir de poche  grands carreaux, et nous enveloppait d'un regard
vainqueur. Puis elle reprenait sur un ton confidentiel:

--Firmin, mon frre, en a dlivr un. Il y a plusieurs annes de cela.
Il a failli perdre connaissance. Il ne s'y attendait pas, et il croyait
avoir devant lui un vrai loup des bois qui voulait le dvorer.

--Non! Pas possible! Vous vous moquez de nous!

--Satanpiette! c'est la pure vrit. Demandez  Firmin. Vous ne croyez
peut-tre pas aujourd'hui, car vous tes jeunes; vous grandirez et vous
comprendrez mieux alors les chtiments du ciel.

Voici donc l'histoire du loup-garou dlivr par Firmin, le frre de
Genevive.

                                  II

Misal Longneau, du Cap-Sant, et Catherine Miquelon, de chez nous,
allaient contracter mariage. Le troisime ban venait d'tre publi. La
connaissance des contractants s'tait faite l'hiver prcdent, 
l'poque du carnaval. Les Miquelon taient alls voir un de leurs
parents, au Cap-Sant, et les jeunes gens s'taient rencontrs l, en
soire. Ils avaient dans ensemble, ensemble ils s'taient assis  la
table pour le rveillon.

Catherine avait croqu de ses belles dents blanches la crote dore d'un
pt; il avait rempli son verre plus d'une fois, le gaillard, car il
tait noceur en diable.

Quand le pre Miquelon attela pour s'en revenir, le lundi gras dans la
releve, Misal, qui tait fier de montrer son jeune cheval, son harnais
blanc et sa carriole vernie de frais, proposa  Catherine de la
reconduire chez elle. La jeune fille n'eut garde de refuser. Le pont
tait pris. Une glace vive et miroitante couvrait toute la largeur du
fleuve, depuis la rivire Portneuf jusqu' la Ferme.

Il fallait entendre le trot rapide des chevaux, et le chant des lisses
d'acier sur la route sonore. Les balises de sapin fuyaient, deux par
deux, comme si elles eussent t emportes par un torrent. Mais les
jeunes gens ne regardaient gure la plaine nouvelle, et n'coutaient
gure la sonnerie des grelots de cuivre. Ils se regardaient  travers le
frimas lger qu'une bue froide attachait  leurs cils; ils coutaient
la voix suave qui montait du fond de leurs coeurs.

Le voyage ne leur parut pas long. Ils avaient perdu l'ide de la
distance et du temps. Ainsi font les heureux. Ceux qui souffrent
prouvent le contraire: le temps leur dure et le chemin n'a plus de
bout.

Misal enterra le mardi gras auprs de sa jeune amie. Un enterrement
joyeux, celui-l. Pas de tombe noire ni de cierges mlancoliques; pas de
psaumes lugubres ni de fosse bante o s'entassent, avec un bruit
sinistre, les pelletes de terre bnite; mais une table charge de mets
apptissants, des bougies ptillantes, des refrains grillards, des
verres profonds o tombaient avec un gai murmure, les gouttes d'or de la
vieille jamaque. Les dpouilles mortelles, c'taient toutes les
aimables folies auxquelles on disait adieu.

                                  III

Les amours fidles de Catherine et de Misal duraient depuis un an, et
le mariage devait avoir lieu aprs le carme.

En ce temps-l le carme tait rude: l'abstinence et le jene
recommenaient chaque jour. Nos pres taient de grands pcheurs ou de
grands pnitents. Ils taient plus forts que nous  cause de la vie des
champs et de l'arme des bois. Nous, leurs fils dgnrs, nous
respirons trop l'air impur des villes. Retournons  la charrue, plantons
des arbres autour de nos demeures et nos fils, plus forts et plus
vertueux que nous, feront, pendant de longs carmes, pnitence pour nos
pchs.

Donc, le troisime ban venait d'tre publi. Le mari tait arriv
chez sa future, avec son garon d'honneur, son pre et plusieurs de ses
amis. Chacun se disputait le plaisir de les hberger. C'tait la veille
du mariage, et il fallait fter la marie. Les invits se rendirent,
le violoneux en tte, chez le pre Miquelon. Ils venaient dire un tendre
adieu  la jeune fille qui s'apprtait  soulever un coin du voile
mystrieux, derrire lequel se drobent les femmes graves et les
matrones prudentes. Ils venaient lui faire des souhaits qui jetteraient
un peu de trouble dans son me inexprimente.

Les noces allaient tre joyeuses; elles commenaient si bien. Les
violons vibraient sous le crin rude des archets; les danses faisaient
entendre au loin leurs mouvements rythms; les pieds retombaient en
mesure comme les flaux des batteurs de grain. Or, pendant que le rire
s'panouissait comme un rayonnement sur les figures animes, et que les
refrains allgres se croisaient comme des fuses dans l'atmosphre
chaude, le premier coup de minuit sonna. Le mari s'esquiva
sournoisement. Il sortit.

Minuit, c'tait l'heure marque pour le dpart. Les violons dtendirent
leurs cordes mlodieuses et ne chantrent plus. Le garon d'honneur
s'avana alors dans la foule agite par le plaisir et demanda:

--Le mari est-il ici? Il faut qu'il me suive; il est encore mon
prisonnier. Demain, une jolie fille le dlivrera.

Ce fut d'abord un clat de rire. Puis, aprs un moment, l'un des
convives dit qu'il l'avait vu sortir, au coup de minuit, par la porte de
derrire. Il tait nu-tte.

On attendit quelques instants, le garon d'honneur entr'ouvrit la porte
et jeta un coup d'oeil au dehors. Il ne vit personne.

Il sortit. Au bout d'un quart d'heure il rentra; il tait seul.

--C'est singulier, remarqua-t-il.

--L'avez-vous appel?

--Oui, mais inutilement.

Catherine, la fiance, devenait inquite.

--Il va rentrer, disait-on; il ne peut rien lui arriver de fcheux.

--Qui sait, encore?... Un tourdissement, une chute...

Tous les hommes se mirent  chercher. Ils cherchrent dans la grange,
sur le foin, dans la tasserie,  l'curie et  l'table, dans les
parcs des chevaux et des btes  cornes, dans les crches, partout.

Une heure sonna et Misal n'tait pas revenu. Des femmes se mirent 
pleurer. Catherine tait ple  la lumire des bougies, et une horrible
angoisse lui serrait le coeur. Elle souffrait beaucoup.

Quand deux heures sonnrent, la plupart des hommes taient rentrs. Ils
causaient  voix basse, comme auprs d'un mourant. Tout  coup la porte
s'ouvrit et le mari parut. Il tait livide. Cependant ses yeux
tincelaient encore. Du sang coulait le long de son bras, et tombait
goutte  goutte du bout de ses doigts glacs. Firmin le suivait, blme,
et l'air hbt d'un homme qui ne sait s'il dort ou s'il veille, s'il a
fait un rve affreux ou un acte atroce.

--D'o viens-tu, Misal? que t'est-il donc arriv? demanda le garon
d'honneur.

Il expliqua assez gauchement qu'il avait prouv un singulier malaise
tout  coup, et qu'il tait sorti pensant bien que l'air froid le
remettrait... qu'il tait tomb sur la glace, s'tait fait une blessure
 l'paule... Il avait march sans savoir o il allait, ayant
probablement perdu connaissance.

Firmin le regardait avec de grands yeux anims. Il aurait bien voulu
parler, c'tait visible, et il laissait voir qu'il en connaissait long,
par ses signes de tte et ses haussements d'paules. Il n'en fit rien
cependant. La blessure fut panse. On aurait dit un coup de couteau. Il
y a des glaons qui tranchent ou percent comme des poignards.

La gaiet revint. On but une dernire rasade, et, le lendemain matin, la
cloche carillonna l'heureux mariage de Catherine avec Misal.

--Et le loup-garou, qu'en faites-vous?

--Attendez une minute.

Avant la messe, Misal entra au confessionnal. Il y resta longtemps.
Firmin recommena ses gestes et ses signes de la veille, mais avec une
nuance approbative. Il ne souffla mot, car il avait promis de ne point
parler.

Or, voici ce qui tait arriv cette nuit-l. Chacun cherchait de son
ct le mari si trangement disparu. Firmin pensa qu'il pouvait tre
all  l'curie voir  son jeune cheval. Pourtant, nu-tte, a n'avait
gure de bon sens. N'importe, il s'y rendit. Comme il allait mettre la
main sur le crochet de fer qui tenait la porte ferme, il entendit
marcher sur la neige, derrire lui. Il crut d'abord que c'tait
quelqu'un de la noce. Un autre pouvait bien comme lui l'ide de venir
ici. Il se retourna. Une bte de la taille d'un gros chien, mais plus
lance, venait par le sentier qui reliait la grange  la maison. Elle
tait noire avec des yeux rouges; des yeux flamboyants qui clairaient
comme des lanternes. Il eut peur, tellement peur qu'il resta l, sans
ouvrir, immobile, incapable de faire un pas. L'animal s'avanait vers
lui et le regardait. Il crut qu'il allait tre dvor. L'instinct de la
conservation lui revint alors, il fit sauter le crochet de fer et se
prcipita dans l'curie. La bte redoutable entra avec lui. Il fit le
signe de croix, tira son couteau de poche et s'apprta  dfendre sa
vie. Il pensait bien que c'tait un loup vritable. L'animal se dressa,
lui mit sans faon, sur les paules, ses pattes velues, et allongea,
comme pour le mordre ou le lcher, son museau pointu d'o s'exhalait un
souffle brlant. Firmin frappa. Le couteau atteignit l'paule et fit
couler le sang. Aussitt le loup disparut, et un homme bless  l'paule
surgit on ne sait d'o.

--Vous m'avez dlivr, merci, fit cet homme.

--Comment, Misal, c'est vous?

--Oh! n'en dites rien, s'il vous plat!

--Vous courez le loup-garou?... Mon Dieu! qui aurait pens cela?... Il
y a donc sept ans que vous n'avez pas fait vos pques?

--Sept ans; mais ne parlez pas de cela, je vous en prie. Je vais aller 
confesse demain matin, et je serai bon chrtien  l'avenir.

--Le jurez-vous?

--Je le jure!

--Je serai  l'glise, et si vous ne tenez point votre parole, je dirai
tout. Le mariage sera manqu.

--C'est entendu.

La voil finie, cette histoire.

Genevive Jambette avait le soin d'ajouter:

--Firmin, mon frre, n'a jamais souffl mot de cette histoire; elle n'a
jamais t connue.

a finissait par un clat de rire.

Vous allez me dire, peut-tre, que vous ne croyez pas un mot de tout
cela...

Eh bien! moi non plus.




                     PETITE SCNE D'UN GRAND DRAME

                                                     Illustrations de
                                                     Georges Delfosse.




                                   I

--Eh bien! monsieur le cur, avez-vous russi  leur faire entendre
raison,  ces pauvres fous? Ont-ils regagn leurs foyers?

--Oui, monsieur Lafort, oui. Ils se sont disperss; ils ont repris le
chemin de la maison. Chacun est chez soi maintenant.

--Ils s'taient promis, ce semble, de fermer l'oreille  vos conseils.

--C'est que je leur ai parl avec force de la soumission que l'on doit 
l'autorit, et de l'inutilit de leur rsistance. La conviction est
enfin entre dans leur esprit mfiant. Un seul s'entte, un exalt
frachement sorti du collge, avec une grande disette de connaissances
et une grande provision de prtentions.

--Oui-d! qui a donc?

--Le petit Desprs, le garon de Jacques. C'est Andr qu'il se nomme, je
crois.

--Ils ont la rvolte dans le sang, ces gens-l... Mais que va-t-il
faire, seul?

--Mourir!

Et monsieur le cur Paquin, satisfait d'avoir plac convenablement le
mot sublime de Corneille, versa du vin  monsieur Lafort,  monsieur
Desve, son vicaire,  lui-mme, et s'cria:

-- l'autorit!

Cela se passait vers la fin de 1837,  Saint-Eustache.

                                  ***

Les pauvres fous, que le bon cur venait de faire rentrer dans l'ordre,
taient des patriotes. Ils s'taient runis d'abord dans le couvent du
village comme dans une citadelle. Ils rentrrent dans leurs foyers,
tristes et la tte penche comme sous le poids d'une action mauvaise.

Ils sauvaient ainsi leur vie pour ne pas perdre leur me.

Mais Andr Desprs tait rest, lui; il tait rest seul en sa citadelle
improvise. Il comptait sur l'arrive de compatriotes rsolus pour
accueillir les bataillons de Colborne qui se seraient vants d'avoir vu
les portes du couvent s'ouvrir comme pour les recevoir, et les mains se
tendre comme pour les supplier.

En effet, plusieurs de ceux qui avaient obi  l'injonction du cur,
revinrent avec leurs armes et le front haut. D'autres arrivrent du
Grand-Brl et de Saint-Benot. La troupe se reforma; le courage se
rveilla dans ces coeurs nafs; l'espoir fit sourire ces victimes
volontaires; et quand le vieux Colborne entoura le village d'un cercle
de fer, avec ses deux mille soldats et ses huit canons, une clameur fit
tressaillir d'moi les murs sacrs du clotre.

--Vive la patrie!

Chnier tait au milieu de cette troupe. Desprs l'aborda.

--Plusieurs d'entre nous n'ont pas d'armes, observa-t-il.

Le patriote rpondit avec calme:

--Plusieurs d'entre nous seront tus, les autres prendront leurs armes.

                                  II

La rsistance des patriotes fut vigoureuse, dsespre, mais inutile.
Ils durent flchir devant le nombre mieux arm, et devant l'implacable
incendie qui s'allumait partout.

Obligs d'abandonner la couvent incendi dont les pignons flambaient,
l'glise qui devint leur dernier refuge. Par les fentres ouvertes ils
firent pleuvoir sur l'ennemi leurs dernires balles; et quand les
chevrons du toit en feu commencrent  vaciller avec un craquement
sinistre, ils s'lancrent dehors, perant d'une troue sanglante les
rangs serrs de l'arme anglaise.

C'est alors que le brave Chnier, leur chef  tous, tomba pour ne plus
se relever.

Plus heureux, Andr Desprs russit  s'chapper; mais ce ne fut qu'en
perant d'outre en outre un jeune compatriote, un lieutenant du
capitaine Leclerc, qui tentait de l'empcher de franchir la palissade du
cimetire. Alors, il jeta son arme rouge de sang, escalada l'enceinte et
s'enfuit. Mais il tait poursuivi. On voulait le prendre vif, et faire
ensuite un exemple terrible.

La chasse fut longue. Le fuyard tait agile et connaissait bien les
lieux. Il disparut au moment o des balles dsespres allaient
l'atteindre. Mais il tait dans le village. On le reconnatrait bien. Il
ne saurait forcer les lignes ennemies, ni tromper la vigilance des
sentinelles. Il serait pris, Colborne venait de le jurer.

                                 III

Mademoiselle Emmlie Lafort venait de sortir de sa chambre toute
blanche, o elle avait pri pendant que le canon tonnait et que les
flammes dvoraient le couvent et l'glise. Ses longs cheveux blonds
tombaient en dsordre sur ses paules voiles d'un fichu de soie noire,
et, dans les cils d'or de ses grands yeux bleus il y avait encore des
pleurs. Elle s'approcha d'une fentre. Alors elle vit des tourbillons
d'tincelles monter dans l'air glacial, et des tisons enflamms retomber
avec bruit sur le sol blanc de neige. Des hommes couraient  et l
comme des fauves pris de terreur. La porte s'ouvrit brusquement, et un
de ces fugitifs se prcipita dans la maison.

--Cachez-moi, pria-t-il, d'une voix terrifie! cachez-moi! S'ils me
prennent, ils vont me tuer.

Et il cherchait  pntrer plus loin.

--C'est ma chambre, fit la jeune fille, mue et surprise.

L'homme tait jeune et beau. La course avait rendu  sa figure plie par
les veilles et les inquitudes, une teinte vive.

--Mais qui tes-vous? demanda mademoiselle Lafort.

--Un patriote!

--Et vous vous sauvez?

--Tout est perdu; Chnier est mort!

--C'est fcheux qu'il ne soit pas mort plus tt, observa alors une voix
sonore et menaante.

Et un homme au ventre obse, court, large d'paules et barbu, parut dans
une porte entr'ouverte. C'tait monsieur Lafort.

--C'est fcheux, en effet, reprit-il, car, sans ce maniaque, le village
serait encore debout et bien des braves et honntes citoyens vivraient
encore, qui sont l, dans le cimetire avec lui.

--Dieu l'a jug, rpliqua le jeune patriote, et les jugements de Dieu
sont plus quitables que ceux des hommes.

 ce moment on frappa trois coups dans la porte.

--Les voici! reprit Desprs.

Et, se tournant vers la jeune fille, il demanda de nouveau:

--Voulez-vous me sauver?

Il n'y avait plus une minute pour la rflexion; il fallait couter
l'instinct, ou, plutt, le coeur.

--Entrez l, rpondit-elle.

Elle montrait sa chambre; et sa parole tremblait sur sa lvre pure,
comme si elle et prouv une grande honte.

--Que fais-tu? demanda son pre avec reproche.

--Je sauve un malheureux.

--Un tratre!

 cette injure, Andr Desprs s'tait arrt sur le seuil de la chambre
virginale.

Trois nouveaux coups retentirent, plus forts, plus imprieux.

--Mon pre! supplia Emmlie.

--Eh bien! soit, puisque tu le veux.

Et plus bas, entre ses dents serres, il grommela:

--Les maudits patriotes!...

Six hommes entrrent, six soldats, des Anglais et des Canadiens.

Ils salurent monsieur Lafort et sa fille. L'un d'eux prit la parole:

--Nous venons de la part du gnral Colborne, dit-il, vous demander si
quelque rebelle ne se cache pas ici.

--Ne savez-vous pas que je suis un des chefs bureaucrates? repartit
monsieur Lafort, d'une voix aigrie.

--C'est que nous donnons la chasse  un de ces brigands, et nous avons
ordre de l'emmener.

--Mort ou vif, ajouta un autre.

--Depuis quand, reprit monsieur Lafort, la maison d'un fidle sujet de
Sa Majest sert-elle de cachette  un rvolt?

--Oh! moi, je vous connais, affirma l'un des soldats; je sais quelle
confiance on doit avoir en vous.

--Eh bien! pourquoi me fait-on l'injure de me souponner?

--Et puis, c'est plus qu'un rvolt, cet homme qui se cache, observa un
troisime, c'est presque un assassin, ajouta un troisime.

--Comment cela? un assassin? demanda le vieux bureaucrate.

--Il pouvait se rendre, il n'tait pas menac. Il aurait eu la vie sauve
sans doute. Au lieu de cela, pour franchir l'enceinte du cimetire et
s'chapper, il a ventr l'un des ntres, ventr! c'est le mot.

--Hum! hum! gronda le vieillard.

Mademoiselle Emmlie coutait avec anxit. Elle ne voyait pas un grand
mal, aprs tout,  ce qu'un homme sauvt, mme  ce prix, sa vie et sa
libert.

--Alors, il n'est pas ici? questionna-t-on de nouveau.

Et les limiers se disposaient  sortir.

--Vous pouvez chercher, rpliqua froidement monsieur Lafort.

--Nous n'aurions pas insist, Monsieur, si quelqu'un ne nous avait pas
dit l'avoir vu entrer ici.

--Quelqu'un... quelqu'un, c'est ais  dire, murmura le bureaucrate
ahuri.

Puis il ajouta:

--Sait-on le nom de l'infortun qui s'est fait ventrer ainsi?

--Oui, c'est le jeune notaire Duquay, un brave!

--Hein?

--Le jeune notaire Duquay.

--Le jeune notaire Duquay?

Un cri perant se fit entendre:

--Lui! lui!

Et mademoiselle Emmlie, balbutiant le nom du jeune notaire, tomba sur
ses genoux, et murmura d'une voix pleine de sanglots:

--Mon Dieu! mon Dieu! Que faire?

Elle venait de perdre son fianc.

Monsieur Lafort s'adressant aux soldats, leur dit la raison du
dsespoir de sa fille. Les soldats taient mus et regrettaient d'tre
venus annoncer le deuil  cette maison.

Une lutte horrible se livrait dans l'esprit et le coeur de la jeune
fille. Son bonheur tu par celui-l mme qu'elle s'efforce de sauver!...
ses rves d'or envols soudain comme des colombes que chasse la
tempte... ses esprances  jamais vanouies!... Allait-elle protger
son assassin maintenant?... Car c'est un assassin, ce patriote qui est
l, dans sa chambre,  elle!... dans sa chambre! O la profanation!...
Pourquoi cet homme n'expierait-il pas son crime?... tait-elle oblige
de le cacher ainsi, puisqu'il lui faisait tant de mal?... C'tait
involontairement, c'est vrai, et sans le savoir, mais tait-il
ncessaire de se rvolter?... Si encore c'et t dans la chaleur du
combat, face  face!... Elle voyait la blessure bante, elle entendait
les plaintes du mourant!... O angoisse!  torture!  dsespoir! Elle
tait ple et les pleurs l'inondaient.

Sombre, indcis, son pre la regardait.

Les soldats taient dans la stupeur.

Soudain elle se leva, marcha vers sa chambre et en ouvrit la porte. Sur
le seuil, elle parut hsiter; ses regards mouills semblaient chercher
quelque chose. Ils s'arrtrent sur le crucifix d'ivoire suspendu au
chevet de son lit. Alors, se retournant vers les envoys de Colborne:

--Sortez! ordonna-t-elle avec un geste douloureux... laissez-moi
seule... j'ai besoin de pleurer.

Elle s'agenouilla au pied de la croix.

Les soldats s'loignrent en silence. Monsieur Lafort, les mains
derrire le dos, se mit  marcher  grands pas dans la chambre o
flambait la chemine. De temps en temps une larme roulait sur sa joue.
De temps en temps aussi on l'entendait grommeler:

--Les maudits patriotes!




                  LE COUP DE FOURCHE DE JACQUES LEDUR

                                                     Illustrations de
                                                       Georges Latour.




Un soir de juin, un de ces soirs calmes et parfums o le soleil
s'attarde, tincelant, dans le ciel qu'il empourpre, o la brise tide
emporte sur les eaux les armes des prairies et des jardins, les chants
des oiseaux et des mnagres, je pris passage, avec quelques amis, sur
un bateau en partance pour la mtropole. Nous regardions avec un
indicible plaisir se drouler, sur les deux bords du fleuve, les
campagnes toutes fleuries, et nous sentions qu' cette heure nul pays au
monde n'tait comparable au ntre. Le fleuve profond et large n'avait,
pas une ride. En arrire du vaisseau, dans le sillage qui s'largissait
toujours, la lumire ondoyait mollement et s'en allait, avec le flot un
moment soulev, se briser en millions de parcelles brillantes sur le
sable dor de la rive. Nous aurions pu entendre les chansons des
laboureurs revenant de l'ouvrage, et les aboiements des chiens aux
premires ombres, si les grandes roues du bateau n'avaient sans cesse
fouett le fleuve dormant.

Sur un coteau lointain, tout  coup, au milieu des arbres qui
paraissaient une dentelle noire au bord du ciel rose, on vit reluire une
toiture toute petite. C'tait comme une lampe qui se serait allume sur
un autel.

--Quel est ce point tincelant, me demanda l'un de mes amis?

--C'est un calvaire, rpondis-je, un calvaire... Si jamais vous passez
l, arrtez. Entrez dans la petite enceinte, agenouillez-vous sur la
pierre, et priez une minute, au pied de la croix, pour l'me de Jacques
Ledur.

--Prier pour l'me de Jacques Ledur... rpta lentement Georges Valin,
qui n'avait gure l'habitude de ce passe-temps.

Et il ajouta d'un ton un peu goguenard:

--Je suppose qu'il y a une histoire au fond de cela?

--Il y a une histoire, en effet, affirmai-je.

--Eh bien! dis-la-nous, si elle n'est pas trop longue.

--Je vais abrger; mais je ne puis toujours pas en dire le dernier mot
tout de suite, ce serait d'un conteur maladroit. coutez bien.

                                  ***

Un jour,  la premire heure de la releve, Jacques Ledur entra chez
lui, revenant du champ. Il tait blme et chancelant, comme un homme
ivre, lui qui ne prenait jamais un coup de trop. Sa main droite tenait
une fourche de fer pointe, sa main gauche serrait convulsivement,
comme pour la refermer, une blessure qu'il s'tait faite au ct. Il ne
regarda personne, jeta sa fourche dans un coin, et se mit  examiner
attentivement le mal qui allait peut-tre l'emporter. Le sang coulait de
deux larges dchirures. Il ne dit rien, lui qui d'ordinaire sacrait
comme un dmon; il ne dit rien mais il se prit  trembler comme une
feuille.

--Mon Dieu! comment as-tu pu te blesser ainsi? demanda sa femme
accourant  lui.

Il la repoussa rudement.

--Le docteur! Il faut aller chercher le docteur, reprit-elle. Il eut un
rire nerveux, mauvais, qui imprima  sa face livide une expression
douloureusement amre, et il grommela, en levant les paules en signe de
dsesprance.

--Le docteur!... C'est le cur qu'il me faut.

Et il se jeta sur son lit. Les enfants se mirent  pleurer. L'ane des
filles courut chez le voisin, lui conter l'accident et le prier d'aller
qurir le prtre et le mdecin.

--Il faut qu'il se croie en grand danger pour demander le prtre,
observa le voisin, quand la jeune fille s'en fut alle.

                                  ***

Jacques Ledur tait n colre. Sa premire dent avait mordu le sein
maternel, et depuis cette poque dj lointaine, il avait laiss la
trace de bien des morsures dans la rputation de son prochain. 
l'cole, il avait battu ses camarades pour une faute d'orthographe de
moins, ou pour une bonne note de plus. Jeune homme, il avait aim avec
jalousie, boudant sa blonde si elle osait sourire  un rival, ou lever
sur quelqu'un un regard bienveillant. Adulte, il se mla d'avoir de
l'ambition, voulut tre au premier rang parmi les siens, et, comme on
dit vulgairement, faire la loi  tout le monde. Ce qui l'aigrit surtout,
ce fut de se voir refuser la main de Madeleine Groslot. C'est le pre
lui fit des embarras. Il ne voulait pas d'un gendre bourru pour sa douce
Madeleine. En effet, Madeleine tait une douce crature, une crature
aimante comme toutes les mes sensibles, mais faible comme toutes les
natures soumises.

Jacques pousa, par caprice et par dpit, Alphabtine Corbeau, qu'il
n'aima jamais beaucoup, mais qui ne fut pas malheureuse. Au reste, elle
l'avait averti avant de prononcer le oui fatal.

--Si tu me tarabustes, tu trouveras  qui parler...

Il avait souri drlement.

--Je ne badine pas. Si tu gratignes, je dchire; si tu piques, je
mords; mais si tu me choies, je te dorlote. Les enfants taient venus
comme une rente viagre annuelle. La mre avait trouv, dans l'amour de
ses mioches, un refuge contre les chagrins et les ennuis.

Les enfants sauvent bien des vertus du naufrage. Jacques Ledur n'tait
pas un bon chrtien, mais il n'tait pas un homme malhonnte. Il aimait
son bien et donnait peu; il ne volait personne. Il tait de ceux qui
pensent que les commandements de Dieu et de l'glise se rduisent en
somme  deux: Ne point tuer, ne point voler. Le reste, a s'arrangerait
bien.

Aussi, quand il mesurait de l'avoine, du bl ou du sarrasin, il cognait
avec ostentation du bout du pied sur le demi-minot, pour le bien
remplir, et il donnait mesure comble. Par exemple, il vendait le haut
prix et se faisait bien payer.

Il y avait une exception cependant  cette loyaut dans la vente,
c'tait quand il mesurait la dme. Alors la mesure n'tait ni comble ni
foule. Il hassait tant le cur! Voici pourquoi:

Une anne, le marguillier devait tre choisi dans son village. Jacques
avait une honnte aisance; il entendait les affaires et pratiquait
l'conomie; il crut donc avoir le droit de s'asseoir,  son tour, dans
le banc d'oeuvre, et d'y recevoir l'eau bnite et l'encens. Un beau
banc, du reste, en bois dur faisant face  la chaire, garni, sur le
devant, d'un crucifix et de deux chandeliers d'argent, comme un autel.
Aujourd'hui on a enlev du banc tant convoit, le signe du salut et les
deux flambeaux, et les marguilliers sont descendus au rang des autres
mortels; seulement est-ce malice ou ironie? ils sont encore, en mainte
glise, placs en travers des autres.

Donc Jacques voulut tre marguillier, et il en parla  ses voisins qui
l'approuvrent, crainte de l'irriter. Il allait tre lu quand le cur
intervint. Le cur avait son candidat et n'tait pas homme  s'en
laisser imposer. L'assemble fut orageuse, la discussion, aigre, et le
rsultat, dsastreux pour Jacques Ledur. Il sortit de la sacristie en
blasphmant. Dans sa haine du cur, il insultait la religion. Ce n'tait
pas un homme qui l'avait cart de l'honneur qu'il convoitait, c'tait
l'glise. Il n'irait pas de sitt entendre chanter des Dominus
vobiscum, et courber la tte sous des Benedicat vos. Et en effet, il
ne retourna plus  l'glise que rarement, par affaire, pour voir les
gens. Puis il refusa aussi de payer la dme, sous prtexte qu'il ne se
servait point du cur. Un enttement. Il savait bien qu'il appartenait
toujours  l'glise, et que sa famille remplissait ses devoirs
religieux. N'importe, il se laissa poursuivre et condamner par les
tribunaux: une sotte vanit. Il perdit l'estime de ses concitoyens et
devint un objet de mpris. Son caractre s'aigrit davantage. Il en vint
 refuser une voiture  sa femme, le dimanche.

--Si tu veux aller  la messe, lui dit-il, vas-y  pied.

Trois annes de suite, il empcha le plus g de ses garons de faire sa
premire communion. Il fallait labourer, il fallait herser. Est-ce qu'on
ne smerait pas, allons! Et si l'on ne semait pas, qui donc apporterait
la nourriture  la famille, l'hiver prochain? Les anges, peut-tre...
Ah! oui, les anges... allez-y voir!

L'enfant travaillait au champ tout le mois de mai, coutant les jurons
de son pre qui alternaient avec les chansons des oiseaux. Et pendant
qu'il peinait sur les sillons noirs et fumants, ses petits compagnons
couraient  l'glise apprendre les grandes vrits de la religion; puis
un jour, le plus beau jour de leur vie, ils revenaient palpitants de
bonheur: ils avaient communi. Enfin un printemps, il put s'agenouiller
 la table sainte et recevoir la nourriture divine, qui, depuis deux
mille ans bientt, soutient le chrtien dans son triste plerinage. Il
revint tout joyeux  la maison. Il se jeta dans les bras de sa mre; il
embrassa ses petits frres, ses petites soeurs avec une effusion
touchante, puis courut au devant de son pre qui rentrait de la grange.
Son pre lui dit rudement:

--Sauras-tu mieux gagner ton pain maintenant?

L'enfant osa rpliquer:

--Je saurai souffrir patiemment, et vous respecter toujours, pre.

                                  ***

Il est, dans nos campagnes, une vieille et sainte coutume, c'est
d'lever des croix de distance en distance, le long des chemins. Ces
croix hautes, noires dans le ciel clair, tendent leurs bras sacrs sur
les maisons et les champs. On les aperoit de loin, et toujours une
pense grave et salutaire se rveille en notre esprit. On se dcouvre en
passant devant elles, et sur nos fronts alors descend une nouvelle
bndiction.

Il y avait une de ces croix sur la terre de Jacques Ledur,  une petite
distance de sa maison. Elle tait l depuis longtemps, et les anciens
taient bien des fois venus s'agenouiller sur le sol nu, dans la petite
enceinte qui l'entourait. Maintenant elle s'affaissait comme toute chose
bien vieille, et chaque souffle violent qui passait la faisait pencher
tristement. Les tais devenaient inutiles, le pied avait pourri dans la
terre, et l'un des bras pendait comme appesanti par une longue fatigue.

Quand Jacques revint de l'glise, aprs l'lection du marguillier choisi
par le cur, il voulut la renverser tout  fait. Il essaya d'abord en la
poussant avec ses deux mains, mais elle demeura immobile dans son trou
rempli de cailloux gris. Il prit une perche et frappa le bras pendant,
pour le casser et le faire tomber. Le bras rsista ferme, et c'tait
comme un bras suppliant qui le conjurait de s'arrter en son criminel
dessein. Il alla chercher une hache. Quelques coups de l'acier tranchant
sur les angles mousss; de petits clats vermoulus qui volrent sur la
terre sans verdure; un son trange qui qui fit vibrer tout l'arbre et se
rpta comme un blasphme, et la vieille croix profane tomba lourdement
sur la petite clture qu'elle crasa d'abord, puis sur la prairie o
elle se brisa.

Les villageois se runirent,  quelque temps de l, et rsolurent
d'lever un calvaire. Ce serait une expiation. La souscription alla
bien, et l'oeuvre fut confie  un habile sculpteur. Il fit un Christ
mourant. Des rayons clestes semblaient sortir du bois transform. Une
douleur immense mais rsigne tait peinte sur cette figure penche. Les
yeux voyaient encore et regardaient  travers des larmes. Ils taient
fixs sur l'aptre aim et la mre des douleurs. La bouche, amrement
entr'ouverte, avait l'air de dire:

Enfant, voil ta mre, femme, voil ton fils!

C'tait ce calvaire que l'on voyait tinceler, tout  l'heure, sous le
baiser de la lumire du soir.

                                  ***

Le jour de l'accident, le soleil de la matine avait t chaud, le foin
coup de la veille avait sch, en saturant l'air de senteurs
enivrantes, et les faucheurs continuaient  promener la faux sonore dans
les prairies. Les faneuses, en chapeau de paille, piquant dans le gazon
les fourches de saule devenues inutiles, prenaient les rteaux aux dents
de bois dur, pour amasser en andains le foin plein de soleil.

La serre allait tre bonne et l'on entendait dj le roulement des
charrettes qui venaient de partout. Le foin, engrang dans ces
conditions heureuses, serait un vrai rgal pour les chevaux qui
henniraient de plaisir, et pour les boeufs qui le secoueraient drlement
du bout de leurs cornes.

Jacques chargeait les voitures avec sa grande fourche d'acier. La sueur
coulait sur son front, et sa chemise de toile entr'ouverte laissait voir
sa poitrine haletante. Il tait content et ne jurait pas, except quand
le cheval faisait un pas de plus, ou s'arrtait trop tt. Tout en
soulevant une pesante fourche, il tourna les yeux vers le couchant, et
il vit une large tache noire au-dessus des montagnes.

--Diable! fit-il, est-ce un orage qui se forme l-bas?... Par exemple!
S'il faut que ce bon foin-l reoive de la pluie!...

Vite, les gars!

Et la charrette, bientt remplie, se mit en route pour le fenil. Jacques
s'appuya sur sa fourche, et regarda venir l'orage avec un air de dfi.
La colre bouillonnait au fond de son me insoumise.

--Si toujours il faut travailler comme a pour rien, grommelait-il
amrement, vaut mieux se croiser les bras. Le foin est bon; la rcolte
rapporterait quelque chose; allons! allons! vous ne mritez pas a,
malheureux habitants... Perdez tout et crevez de faim... Et les jurons
partirent comme une fuse brlante.

Le nuage montait vite. Le tonnerre grondait et des clairs aveuglants
dchiraient le ciel tnbreux. Les gouttes de pluie tombrent sur le
foin, qui se mit  crpiter comme un feu de branches. Les travailleurs
revinrent  la maison. Jacques courut, lui aussi, se rfugier  son
foyer, mais il ne partit qu'au dernier moment. Il esprait toujours que
ce ne serait pas grand'chose, mais, quand il passa devant le calvaire,
le nuage creva et l'eau se prcipita comme d'une cataracte. Il eut un
infernal emportement.

                                  ***

Revenons au lit de douleur du pauvre moribond.

--Est-il tomb sur sa fourche? se demandaient les gens accourus  son
chevet... Comment a-t-il pu s'infliger de pareilles blessures?... Il ne
l'a pas dit? Et le sang coulait toujours des deux plaies bantes. Et le
malheureux Jacques, souffrant, affaibli, dsespr peut-tre en
entendant ce qui se disait autour de lui, ouvrait des yeux hagards et
tchait de fermer avec ses mains les plaies recouvertes de linges de
toile.

Le cur arriva. Il s'approcha du lit o le malheureux Jacques commenait
 se tordre dans les horreurs de la mort qui approchait. Les personnes
prsentes s'loignrent.

--Eh bien! mon pauvre Jacques, commena le prtre, que vous est-il donc
arriv?... Un accident?... le bon Dieu voulait vous rappeler  lui...
Bnissez-le du mal qu'il vous envoie, c'est votre salut.

Le bless poussa un sanglot et murmura:

--Le salut!... le salut!...

Le confesseur se pencha et longtemps lui parla  voix basse, tantt avec
onction, tantt avec fermet. Que se passa-t-il alors? C'est le secret
de Dieu. Le moribond, extnu, exhala un cri long, amer, navrant, et il
expira.

Le prtre sortit de la petite chambre. Il tait ple et il pleurait.

--Il est mort, fit-il, d'une voix mue. Que Dieu ait piti de son
me!...

S'adressant  ceux qui se trouvaient l, il les pria de le suivre.

Il sortit et se dirigea vers le calvaire. Tous le suivaient pleins de
trouble et d'inquitude, en se demandant ce que cela signifiait.

Il s'arrta devant le grand crucifix de bois.

--Regardez! reprit-il--et des sanglots lui montaient  la
gorge--regardez! le ct gauche du Crucifi est dchir profondment en
deux endroits, et une pointe de fer est reste dans l'une des blessures.
C'est la fourche du malheureux Jacques qui a fait cela...  genoux!

Un cri d'horreur s'leva, et tout le monde se prosterna comme cras de
douleur devant le calvaire.

--Au mme instant et de la mme faon l'impie a t bless.

Toutes les mains se tendirent vers le Christ outrag, et toutes les
bouches crirent:

Pardon! pardon! pardon!




                            LE RVEILLON

                                                     Illustration de
                                                            O. Leduc.




Cette nuit-l il y avait rveillon chez le pre LeMage, et je tenais 
m'amuser un brin avec les bons habitants de Saint-X. ou de Sainte-S.,
dont il tait le premier par droit de pacifique conqute. Il venait
d'tre lu maire.

Saint-X. ou Sainte-S., vous ne devinerez pas o fleurit cette localit,
et vous devinerez encore moins le nom du patron obligeant qui veille sur
ses destines. Notre territoire a des limites presque inconnues, et le
nombre des saints est presque incalculable. Toutes nos paroisses, toutes
les concessions de nos paroisses, et tous les chemins de nos
concessions, portent un nom de saint en exergue ou comme une aurole. Le
fleuve lui-mme, aprs un baptme d'ensemble, se voit baptiser en
dtail, et, superbe Saint-Laurent partout, il s'appelle quelque part le
Trou de Saint-Patrice.

Il en est des saints comme de nous, les uns ont plus de vogue que les
autres. Deux ou trois syllabes harmonieuses suffisent pour veiller la
dvotion d'une oreille musicale, et voil Sainte-Cungonde lance. Ou
bien un besoin jaloux de barrer le chemin des autres, et l'on proclame
Saint-Protais. Celui-ci soutient que l'honntet n'est qu'un mythe, et
il veut que son village invoque Saint-Pancrace. On ne saurait dire o
s'arrtent la confiance et la dvotion des ntres. Pourvu que ce ne soit
pas  la condition tacite que ces glorieux protecteurs ferment les yeux
sur les peccadilles de tous les jours, et ne parlent jamais au Seigneur
trois fois juste d'une mesure un peu faible, ou d'un poids un peu faux.

Donc, cette nuit-l, il y avait rveillon chez le pre LeMage, et
j'tais, sans le savoir, un des premiers invits. Ni parent ni ami
pourtant. Un simple hasard d'lection. Ne craignez rien, je ne vous
raconterai pas ma triste campagne d'alors, et vous ne saurez mme pas si
j'tais bretteur politique ou candidat srieux, simple machine  parler,
ou ducateur convaincu des libres et indpendants lecteurs.

La fte agreste battait son plein lorsque je fis mon entre. Encore un
peu, et je rveillonnais par coeur.

Fatigu d'une longue route en traneau, sur des chemins coups et
cahoteux, engourdi par une vritable immobilit de colis dans le poil
caressant d'une peau de buffle authentique, assoiff par l'air vif, et
ennuy des propos d'lection qui me trottaient dans la cervelle ou me
sonnaient dans les oreilles, je m'tais jet sur le grand canap de
l'auberge, tout prs d'un pole bourdonnant. Aussitt le sommeil m'avait
couvert de ses tratres mais dlicieux pavots, comme d'un suaire de
plomb.

Des voisins, des parents, des amis entouraient la table nouvelle,
solidement installe sur des chevalets, dans la chambre de compagnie.
C'tait trs suggestif, cette longue table recouverte de nappes de toile
blanchies par la lessive, et garnie de plats et d'assiettes aux larges
fleurs rouges mergeant d'un feuillage bleu.

Les yeux fouillaient avec plaisir les mets allchants de l'inventive
cuisinire, et les oreilles s'ouvraient volontiers au cliquetis des
couteaux et des fourchettes, comme au choc des verres.

On taillait de larges bouches, on versait d'abondantes rasades, en
l'honneur du divin nouveau-n.

                   C'tait le rveillon de Nol.
                   La fte avait commenc par un cantique:
                   Il est n le divin Enfant,
                   Jouez, hautbois, rsonnez, musettes...

Et les chanteurs, qui ne connaissaient ni le hautbois, ni la musette,
disaient, sans sourciller, et en dpit de la saison rigoureuse:

                   Jouez au bois, rsonnez, musique!...

Le divin Enfant souriait sans doute  leur inoffensive ignorance.

La gaiet tait alerte comme si elle se ft rveille aux notes mches
d'une chanson  boire. Ce qui prouve qu'on peut dire des choses pieuses
et rire, manger goulment aprs une bonne prire, tenir ferme une coupe
avec des mains  peine disjointes, et ne pas se fourrer dans l'oeil un
doigt qui sort du bnitier.

Et les histoires alternaient avec les refrains sacrs, et toutes taient
marques au coin de l'honntet, si toutes n'taient pas de
circonstance. Nos gens ont le sens des convenances et le respect de la
morale, et quand ils se relchent, c'est qu'ils se croient loin des
messieurs ou du bon Dieu.

Cependant  boire et  manger la perspective change peu  peu,
l'loignement se mesure mal, les choses revtent un aspect neuf, les
distances s'effacent, les hommes se dmasquent et tout s'embrouille. Le
rveillon sacr commenait  prendre des airs de profanes agapes, et les
penses dvotes se noyaient un peu dans les vapeurs odorantes des
bouillons et des liqueurs, tant il est vrai que la chair est faible, et
l'esprit... aussi.

Par bonheur, un vieillard entra. Oh! il tait trs vieux ce vieux-l,
mais, dans sa carrure, il faisait songer au chne. Il dtacha, en la
battant de sa mitaine, la neige qui ceinturait de blanc le bas de son
pantalon gris.

--Venez-vous donc de l'glise, seul et  pied? lui demanda l'un des
convives.

--Seul et  pied, comme tous les ans  Nol, depuis trois quarts de
sicle, rpondit-il avec une certaine fiert.

Il suspendit  un clou son capot de mouton noir et son casque de chat
sauvage.

--Les mauvais temps vous ont sans doute arrt quelquefois, reprit un
autre invit?

--J'ai brav les plus terribles vents de nord-est, les vents de Qubec;
et les tourbillons de neige les plus aveuglants, les tourbillons de la
Canardire.

--Vraiment?

--Et je n'ai jamais eu peur de rester tendu sous les plis mouvants du
grand linceul de l'hiver, car l'toile des Mages m'a toujours guid vers
Bethlem.

--C'tait la lune, fit en riant le petit Dumas, un peu gouailleur.

--Comme la lune, riposta le vieillard presque irrit, est-ce qu' mon
ge on ne distingue plus la lune d'une toile?

--Mais cette toile dont vous parlez, elle tait grosse comme la lune
dans son plein.

--Non pas, enfant de la ghenne, elle tait grosse, ronde et rose comme
une fameuse que le soleil a longtemps caresse.

--Alors c'tait une pomme?

--Une pomme dtache d'un arbre cleste, si tu veux; une pomme d'or ou
de feu, qui roulait dans le ciel frissonnant de dcembre, et me
conduisait au vagissant berceau de l'Enfant-Dieu.

--Viens prendre ta place  la table, Gaspard, et Mlanie va te verser
une tasse de bon th noir, dit alors d'un accent mu le pre LeMage.

Les deux vieillards taient frres; ils se ressemblaient beaucoup et
s'aimaient davantage. Leur vie s'tait coule au mme foyer, et dans la
mme paix des champs. Le travail avait t leur joie et l'honntet,
leur apanage. Gaspard, celui qui venait d'entrer, n'avait pas aim les
femmes, parce que la vie tait trop courte, disait-il, pour montrer
toutes les grandeurs de l'amour, ou en rparer tous les dsastres. Et
puis, il avait attendu qu'une toile le guidt vers le nid mystrieux o
gazouillait, dans une esprance encore embrume, l'enfant que lui
rservait la destine. Il avait attendu en vain. Il ignorait combien
sont nombreux les hommes qui maudissent leur toile. Pauvre toile
qu'ils n'ont su ni reconnatre ni comprendre.

Le vieux Gaspard dgustait son th noir avec un plaisir... Comment
dirai-je pour tre neuf?... un plaisir capitonn de sensualit! Le lger
tremblement de ses doigts agitait, tel un souffle, l'aromatique liqueur
dans le bol de faence.

--a rveille, fit-il, a dessille les paupires, et le coeur monte au
ciel par les yeux... comme aussi par les yeux il descend vers la fange.

--D'o lui vient ce langage lev? demandai-je  un voisin.

Brutalement, comme pour faire contraste, le voisin, grossier:

--Il s'est us le dessous sur les bancs du Collge de l'Assomption,
comme il s'est us le dessus sur les toiles de l-haut.

Je devinai un martyr de la pense.

--Quand vous aurez vid votre tasse et mang votre ctelette, pre
Gaspard, vous nous raconterez, n'est-ce pas, comment l'toile des mages
vous a guid une premire fois vers l'glise, pendant la nuit de Nol,
insinua madame Une Telle, qui logeait en face, de l'autre ct de la
table.

--Croyez-vous  l'Incarnation? demanda le vieillard, trs gravement.

--Oh! sans doute.

--Alors croyez  tout car tout est possible. Croyez  l'toile et croyez
aux mages; croyez au Gloria in excelsis et croyez aux bergers; croyez
 la Rsurrection et croyez  l'Eucharistie. Soyez logiques.

Il but une gorge de th noir.

--J'achve, continua-t-il; les choses divines me font ddaigner les
choses humaines. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de la
parole de Dieu. Chantez un cantique et je vais interroger mes souvenirs.

Une femme  la voix stridente commena aussitt:

                   Dans cette table
                   Que Jsus est charmant!...

Et bientt, comme une digue que se rompt, le cantique s'lana de toutes
ces bouches rassasies, avec un rythme si allgre et si violent, que la
maison en tressaillit sur son solage de pierre. Le bonhomme Gaspard,
la tte dans ses mains osseuses, toutes couvertes d'une ramille de
veines bleues, songeait profondment. Quand le vol ardent du saint
cantique se fut perdu dans les frissons du vent, bien au-dessus du toit
neigeux, il se redressa et, promenant son regard svre sur les htes
attentifs, accoud sans gne sur la table du festin, il dit:

--Je m'appelle Gaspard LeMage. Des gens fort instruits m'assurent que je
descends en ligne directe de Gaspard, l'un des trois mages de l'Orient
qui vinrent  Bethlem pour adorer le Sauveur des hommes, vagissant dans
la fracheur humide d'une vaste grotte, o s'abritaient les btes des
champs. Rien d'tonnant qu'il en soit ainsi, puisque de fils en pre, de
mme que tous les hommes, je remonte jusqu'au paradis terrestre. Si
j'insiste sur mon nom prdestin, c'est pour vous faire comprendre mieux
la convenance d'une intervention divine en ma faveur, aux jours de mon
enfance si lointaine dj. J'avais dix ans et j'en ai quatre-vingt-dix.
Donc, vous tous qui arrivez joyeux de la Minuit, vous ne saviez pas
encore ce que le ciel avait d'amour pour la terre, et vous attendiez
dans le nant l'heure bnie de l'existence. J'avais dix ans et je ne
savais pas grand'chose non plus... et je ne sais rien encore. Au
catchisme du dimanche, entre messe et vpres, le cur nous expliquait
bien des mystres... ou plutt, il nous expliquait les raisons de croire
aux mystres, et c'tait dj saisissant de beaut. Pourtant ma jeune
intelligence se montrait rtive. Je voulus la dompter. Elle devait
comprendre, puisqu'autour de moi tout le monde paraissait comprendre et
ne s'tonner de rien. Et je la domptai en effet.

Une chose m'avait intress vivement au catchisme des Rois. C'tait le
voyage de Gaspard, Melchior et Balthasar, les trois princes orientaux
qui avaient apport de leurs provinces fortunes de l'or, de l'encens et
de la myrrhe. Et parmi ces princes, je voyais toujours Gaspard, le
premier, le plus grand, le plus richement vtu, et tout  fait semblable
 mon pre, avec ses paules larges et lgrement votes, son regard
doux o s'allumaient des clairs, et sa barbe longue tombant sur sa
poitrine en blanches ondulations.

J'attendais la Nol prochaine avec une vive anxit, et quand tomba la
premire neige, je compris que le ciel couvrait d'un tapis d'argent la
terre o devait reposer le Messie. Je comptais les jours qui me
sparaient de la grande solennit, et je les voyais s'grener comme les
Ave de mon chapelet.

Vinrent les Avents, avec leurs grands appels mystiques, presque
douloureux, et leurs dolentes prires. Je me sentais meilleur et plus
joyeux. Quelque chose me disait que j'allais tre tmoin d'une grande
merveille. De loin, de trs loin, je voyais parfois tinceler le clocher
de l'glise, et le rayonnement se rpercutait dans mon me mue.

Enfin la Vigile arriva. Journe longue mais pleine de mouvement et de
gaiet. Dans la maison, au hangar, dans la grange, tout s'agitait
trangement. En brlant l'pinette rsineuse, le pole avait, tour 
tour, des grondements de tonnerre et des crpitements de grle. Tout
chantait dans le grand fourneau plein de vapeurs: l'eau de la
bouilloire, le jus de la viande et le bouillon de la soupe.  l'table,
les boeufs et les gnisses oubliant de ruminer, et la tte haute,
au-dessus du rtelier, traduisaient leur plaisir par des meuglements
sonores que scandait un balancement de cornes.  la bergerie, les
agneaux sautaient, blaient, folichonnaient, sans souci de leur toison
blanche qui s'effrangeait, et des flocons lgers qui s'accrochaient 
l'humble lambris, comme pour le parer de guirlandes.  l'curie, les
chevaux faisaient semblant de s'brouer, puis ils piaffaient comme pour
une danse, et leurs hennissements avaient des clats de trompettes.

O l'adorable Vigile!

Ds le premier coup de la messe,  onze heures du soir, je me dirigeai
vers l'glise. La cloche m'appelait, et le vent glacial se rchauffait
aux caresses de sa voix pieuse. J'aurais eu ma place dans la carriole,
avec les autres, mais j'aimais mieux entendre sous mes pieds le
crissement de la neige, et sur ma tte je voulais voir, comme le mage,
mon anctre, une toile rayonner.

Je me figurais venir des plaines fleuries de l'Orient, avec des parfums
inconnus et des bijoux d'or pour le nouveau-n d'Isral. Parfois je
sentais l'motion me gagner, et les yeux vers le ciel, je voyais dans le
bleu sombre une poussire de feux se perdre en l'infinie profondeur. La
nuit se fit soudainement tnbreuse. La cloche ne sonnait plus sa prire
rythme. La neige ne crissait plus sous mes souliers durs. Le verglas ne
jetait plus de lueurs d'acier. Un frisson parcourut mon tre. Des
grelots agitrent, dans l'loignement, leur sonnerie gaie, et je me
sentie aise de n'tre pas seul sur la route. Mais aprs m'avoir effleur
du bout de l'aile, la chanson des grelots mourut dans l'paisse
obscurit des alentours, comme les toiles dans les effrayants
lointains.

J'tais gar.

Je me vis envelopp de noir, et la neige qui s'tendait partout n'avait
plus de reflets et paraissait une mer sombre. toiles des Mages,
m'criai-je plor, perce le voile affreux qui me drobe le ciel, et
conduis-moi vers l'Enfant-Dieu que je veux adorer!

O surprise!  bonheur!  peine le Seigneur a-t-il entendu ma prire
qu'il fait paratre, au milieu des airs entnbrs, une toile radieuse,
grande comme la lune. Sa lumire se rflchit en paillettes d'argent sur
la terre qui allait tre sauve, et le clocher recommena plus
joyeusement son hymne de gloire. Seulement il n'tait plus devant moi,
faisant de sa flche argente une troue claire dans le ciel sombre; il
parut maintenant derrire moi, et un bouquet de bois plant dru nous
sparait, tel un rideau lourdement tomb.

J'avais pris,  une fourche de chemin, la route qui conduisait au bois,
et j'tais entr dans l'abatis de l'automne. L'toile, subitement
apparue, claira les grands arbres. Les uns taient debout comme des
pyramides, les autres taient couchs dans leur draperie de rameaux, ou
nus comme des cadavres dpouills. Sa lueur pntrante descendit sur la
mousse verte du merisier et sur l'corce blanche du bouleau; elle joua
parmi les branches entasses pour le feu du printemps. Sur tout cela
l'hiver avait laiss tomber des flocons de neige qui semblaient des
colombes, mais il n'y avait plus de suaves roucoulements.

Je fis quelques pas en regardant l'toile bienveillante, comme pour la
supplier de ne pas me laisser seul en ce lieu dsert. O joie de ma vie!
l'toile glissait  travers l'espace nuageux, et ses rayons me
montrrent le chemin de l'glise. Je me mis  courir et elle courut
aussi.

A l'ore du bois je fus comme plong dans une lumire aveuglante, et
j'aperus, au loin, les balises de sapin qui se tenaient comme des
sentinelles, droites et raides, chaque ct de la route. Et plus loin
encore, entre les ombres de la terre et les nues du ciel, le clocher
m'apparut tout resplendissant, comme au rveil des clairs matins
d'avril.

Les hommes qui passaient sur le chemin semblaient des ombres qui
maculaient l'universelle blancheur. Voyaient-ils l'toile mystrieuse?
Ils ne semblaient pas la deviner. Ils taient noys dans
l'blouissement!... Moi, je ne pouvais en dtacher mes yeux, et je
marchais sans souci de la neige, o j'enfonais comme dans une vague
d'cume.

Quand je pris la grande route, l'toile dcrivit un angle dans les
champs suprieurs, et elle s'ouvrit une voie thre qui devait, comme
le chemin neigeux que je suivais s'arrter  l'glise dj tout en
prire. Moi, je m'approchais du seuil, elle, de la croix du clocher. Et,
tout  coup, en effet, comme si le coq d'tain qui surmontait cette
croix de fer, se fut envol dans l'espace mystrieux, la croix noire
parut un instant couronner seule la haute flche. Un instant seulement,
car l'toile qui m'avait guid descendit comme un clair des hauteurs
clestes, et vint se poser, telle une lampe glorieuse, au sommet sacr
d'o le coq venait de prendre son vol.

Un rayon de lune qui faisait tinceler la plume mtallique du vaillant
coq, m'criai-je impoliment, n'y pouvant plus tenir.

Je fus rveill par un clat de rire.

--Que nous chantez-vous l, dormeur, il n'y a ni lune, ni coq, mais un
bon rveillon qui nous attend.

--Le rveillon, balbutiai je, ahuri... mais j'y suis au rveillon...
Nous y sommes tous... le pre Gaspard vient de nous conter...

--Vous dormez encore.

Une rude secousse suivit de prs, et cette fois, je sortis du sommeil
comme un pantin d'une bote  surprise.

--Comment, je n'ai pas rveillonn? Je ne suis pas  la table du pre
LeMage?... J'ai rv?... C'est trop fort!

Tout le monde riait  l'auberge, et je fis comme les autres. Au reste,
je ne suis pas le premier qui confond le rve avec la ralit, et, ma
foi! je m'en bats l'oeil. Le rve, tant qu'il dure, est semblable  la
ralit, et la ralit, quand elle n'est plus, devient semblable au
rve.




                            LA CROIX DE SANG

                                                   Illustrations de
                                                   Georges Delfosse.




Il y a quelques annes, le passant la voyait encore. C'tait une croix
trace avec le doigt sur une grosse pierre sise prs du chemin,  deux
ou trois cent pas de la falaise, pas trs loin de la maison du vieux
Boisvert, tant renomm pour l'excellence de ses vergers.

Souvent, quand je me rendais  l'glise de Saint-Jean-des-Chaillons,
alors que ma famille demeurait sur les bords pittoresques de la petite
rivire du Chne,  l'endroit o elle se jette dans le fleuve, je
m'arrtais un moment devant ce signe sacr, et je me demandais s'il n'y
avait pas l quelque douloureux mystre.

Les vieux disaient:

--Nous l'avons vue au temps o nous tions jeunes. Elle ne s'est pas
efface. La pluie ne l'a jamais lave, le soleil ne l'a jamais brle.
Elle est la mme toujours. Le pre Bouchette m'affirma qu'elle tait l,
rouge sur cette roche grise, quand on ouvrit le chemin. C'est le chemin
qui s'est approch d'elle.

Cependant la Jos-Baptiste, qui feint de tout savoir et qui n'a pas la
langue dans sa poche, me conta plus tard que c'tait Modeste Mailhot qui
avait fait cette croix. Vous savez, le gros Modeste dont la canne
ressemblait  une crosse d'vque, et les souliers  des raquettes de
peau d'orignal?

J'ai vu la canne formidable et les larges souliers. Le cur de ma
paroisse, M. Faucher, l'oncle de M. Faucher de Saint-Maurice, gardait
ces singulires reliques. Avec la canne on pouvait assommer un boeuf, et
dans le soulier se fourrer les deux pieds tout chausss.

Ce gant demeurait sur la cte de la petite rivire du Chne, tout prs
du pont. Il pesait plus de cinq cents livres, tait fort comme dix et
amoureux comme douze.

Or, la mre Jos-Baptiste me conta que le gros Modeste avait fait cette
croix  l'poque o l'on ouvrait le chemin du roi. Il survint au moment
o six hommes s'efforaient en vain de rouler,  quelques pas, une roche
norme qui brisait la ligne droite de la route.

--Rangez-vous un peu, mes gars, fit-il.

Les gars ne demandaient pas mieux. Ils taient curieux de voir la force
de ce gaillard. Lui, doucement, lentement il se pencha, appuya l'paule
au caillou, de ses bras fit un levier, puis, se raidissant comme une
amarre que la barre du cabestan met  l'preuve, il souleva la masse
pesante et la fit rouler plus loin. Alors, pour commmorer ce tour de
force, il marqua la pierre d'une croix rouge.

La Jos-Baptiste a-t-elle dit vrai?

Voici, tout de mme, une autre explication que mes lecteurs, peut-tre
incrdules, aimeront mieux. Elle m'a t souffle  l'oreille par mon
dmon familier.

                                  ***

Reportons-nous  plus de deux sicles et demi en arrire.

Le voile mouvant de la fort primitive s'tend encore sur les bords du
grand fleuve et droule, jusqu'en des lointains infinis, ses replis d'o
s'chappent de mystrieux murmures; et le fleuve, drap dans son charpe
d'meraude, alors comme aujourd'hui, dort paresseusement dans son lit
profond, ou jette  ses bords impassibles l'cume de ses flots
vagabonds.

Des oiseaux aux larges ailes blanches tourbillonnaient dans l'air comme
des voiles qui se dchirent, et, sur les eaux, des pirogues lgres
glissaient comme de grands oiseaux. Des cris, nulle part ailleurs
entendus, peraient l'obscurit des nuits; des chants tranges
s'levaient et mouraient, les matins et les soirs. C'tait, souvent
aussi, le silence saisissant de la nature sauvage dormant en sa quitude
sculaire, avec, de temps en temps, les soupirs ou les plaintes, les
chants ou les sanglots de la vie qui cherche le rveil.

Un matin de mai 1656, plusieurs canots d'corce abordaient, avant
l'heure du lever,  la grve tranquille de l'le d'Orlans. Un calme
profond rgnait sur la bourgade huronne, dont les wigwams se serraient
pieusement autour d'une petite chapelle de bois.

Des arbres avaient t abattus, et cela formait  et l de larges
blancheurs dans l'ombre de la fort. Le sol tait fouill, et dj, 
travers les souches noircies qui semblaient des fauves aux aguets, le
froment avait berc ses pis barbels, et le mas ses longues tiges aux
aigrettes pompeuses. La civilisation plantait ses premiers jalons sur
l'une des plus belles les qui soient sorties des ondes de notre fleuve.

Les Hurons, dociles et intelligents, avaient prt l'oreille  la parole
du missionnaire et aux avances du soldat. Ils avaient offert leur front
au baptme, et tendu leur main  la France. Ils sont demeurs fidles.

Ce matin-l, Brin-d'herbe, la plus jolie Huronne du hameau naissant,
quitta, aux premires lueurs de l'aurore, sa couche de feuilles
odorantes. Elle entoura ses hanches d'une longue bande d'toffe
brillamment carreaute, chaussa des mocassins brods avec du poil de
porc-pic teint de diverses couleurs, arma ses bras de bracelets de
cuivre nouvellement poli, et mit  son cou un collier de verroterie o
s'attachaient une croix et une mdaille d'tain fin. Ensuite elle alla
prendre sur une tablette, dans un coin de la cabane, une couverte de
drap noir borde d'une large raie bleue, et elle en enveloppa ses brunes
paules. Alors, souriante, elle s'agenouilla auprs de sa couche devant
une image de la sainte Famille.

Elle pria longtemps; elle pria avec une ferveur tonnante. Et ses lvres
o passait le frisson d'un amour nouveau, d'un amour idal, rptaient
toujours les mmes prires:

Notre Pre qui tes aux cieux, que votre nom soit sanctifi...

Je vous salue, Marie, pleine de grce...

Et son imagination ardente s'emportait, peut-tre, sa foi neuve en des
rgions merveilleuses, o les ivresses de la vie sauvage se fondaient
avec les ravissements promis par une religion divine.

Le jour qui se levait devait tre, pour la belle enfant des bois, un
jour de grande joie. L'eau sainte du baptme allait couler sur son
front. Dj son coeur possdait les douces vertus chrtiennes et son
esprit pntrant s'tait familiaris avec les principales vrits de la
religion. Depuis longtemps elle soupirait aprs l'heure bnie o
l'glise de Jsus-Christ la presserait sur son coeur de mre et
l'appellerait sa fille bien-aime.

Aux ples lueurs de l'aube avaient succd des teintes plus vives, et le
ciel d'orient fermait d'une barrire de pourpre, par-del les les, le
grand fleuve endormi. Les premires gerbes lumineuses tombrent comme
une pluie de diamants sur le feuillage, et les Hurons sortirent de leurs
cabanes pour aller prier  l'glise et travailler au champ. Libres fils
de la fort, fiers guerriers que le fer n'avait pu dompter, ils venaient
humblement se courber sur la glbe, aprs avoir enterr la hache de
guerre et rejet loin le tomahawk, afin de vivre, l'me en paix, 
l'ombre de la croix.

                                  ***

Les canots monts par les Iroquois avaient atterri dans une anse, sur la
droite de l'le,  quelques arpents de la petite glise. La rive tait
leve en cet endroit. Les arbres s'y chelonnaient majestueusement
jusqu' la cime. L'eau dormait profonde et noire dans le demi-cercle
form par l'enfoncement du tuf gristre.

Sans effaroucher les oiseaux qui saluaient le matin; sans rompre, sous
leurs pieds, les branches sches dont les craquements pouvaient trahir;
sans prononcer une parole, car le souffle venu du large aurait pu la
porter  l'oreille des ennemis, les Iroquois montrent  la file,
courbs sur la mousse, glissant sous les rameaux pais, attentifs,
recueillant tous les murmures, fouillant d'un oeil ardent les alcves
sombres ou les clairires ensoleilles, avec le tomahawk  la main, le
couteau  la ceinture, la soif du sang  la bouche.

Ils atteignirent habilement le sommet.

L, devant eux, le sol descendait par une pente longue et douce vers un
autre point du rivage. Ils firent quelques pas et s'arrtrent. Le
soleil, sortant d'une bue molle et laiteuse, inonda tout  coup d'une
lueur aveuglante les cabanes d'corce et le toit de la chapelle.

Ils virent une jeune fille se diriger vers la maison de la prire. Une
foule bigarre lui faisait escorte: des vieillards incapables de bcher
la terre des champs; des femmes portant sur leur dos la nagane o
dormait le nouveau-n; des garons jouant de la tambourine; des vierges
chantant des cantiques pieux.

Ils sourirent  cette vue, et leurs mains se crisprent sur la gaine de
leurs couteaux ou le manche de leurs casse-tte. Ils reprirent, plus
rapides, leur marche de fauves, mais ils se htaient maintenant. Le sang
les attirait.

Dj les Hurons taient disperss dans leurs petits champs, et, penchs
sur des instruments nouveaux pour eux, les yeux fixs sur les sillons
qu'ils ouvraient, ils rvaient des moissons abondantes qui se
berceraient  l'automne, comme de grandes vagues jaunes, sur cette terre
aujourd'hui toute nue.

Ceux qui ne travaillaient point sous les feux du joyeux soleil, dans les
flots des les matinales et fraches manations venues des bois et des
eaux, priaient, runis autour de leur pre, au pied de l'humble autel,
mais tout prs de Dieu.

C'est alors qu'un cri formidable retentit:

Oh! oh! oh!

Et la troupe barbare s'lana.

Pauvre Huron, la moisson qui va couvrir ton champ  l'automne s'tendra
comme un voile de deuil  l'automne. Elle va germer dans ton sang.

Le saint missionnaire s'apprtait  verser l'eau du baptme sur le front
de la jeune nophyte, quand les froces Iroquois firent, en hurlant,
tomber la porte de l'glise, et s'enfoncrent comme une troue sanglante
 travers, des chrtiens en prire, jusqu' l'autel du sacrifice.

Aprs que la tuerie fut termine, fatigus et coeurs de sang, ils
enchanrent quelques prisonniers pour la vengeance du lendemain, et ils
reprirent la route de leurs cantons lointains.

Soixante et onze victimes taient tombs sous leurs coups.

                                  ***

Les canots des tratres remontaient le fleuve, groups comme une vole
d'oiseaux de proie revenant de la cure. Les pagaies de frne
s'enfonaient ensemble, d'un mouvement rapide et mesur, dans le flot
qu'elles repoussaient, et les chants cadencs, rauques et monotones,
s'unissaient au bruit lger de l'eau qui tournoyait sous les pales
flexibles. Ils passrent devant Qubec, hardiment, cyniquement, sans
plus se soucier de la mitraille des visages-ples que de leur amiti.

Ils ne furent pas inquits.

Ils pagayrent tout le jour, avec une vigueur qui ne se lassait point.
Ils se htaient de mettre une longue distance entre le lieu de leur
crime et leurs pirogues. Peut-tre craignaient-ils quelque surprise.
Peut-tre aussi songeaient-ils au plaisir qu'allait procurer  la tribu
la torture des prisonniers. Quand les derniers feux du soir se furent
teints sur la cime bleue des montagnes, et que les nuages, tout 
l'heure bords de pourpre ou frangs d'or, furent devenus semblables 
des rochers sombres qui dentelaient l'horizon, ils s'approchrent de la
rive pour chercher un abri. Une rivire troite et profonde coulait
entoure de gracieuses collines, au fond d'une baie. Ils s'arrtrent 
son embouchure. C'tait la petite rivire du Chne.

Les prisonniers furent attachs,  quelque distance les uns des autres,
au tronc des arbres qui ombrageaient la grve.

Or, parmi ces prisonniers se trouvait une jeune fille. Ses cheveux en
dsordre et souills de sang, son vtement dchir, des blessures
cuisantes, indiquaient assez la lutte dsespre qu'elle avait soutenue.
Maintenant elle tait calme. Son grand oeil, noir et doux tait plein de
larmes, comme la nuit o vainement il plongeait.

Brin-d'herbe n'avait pas reu le baptme, et c'tait la crainte de
mourir sans avoir t purifie par l'eau rgnratrice qui l'attristait
ainsi. Le sang de ses paules meurtries, le souvenir de sa couche
parfume, prs de sa mre, la pense d'un exil sans fin, l'aspect du
bcher, la vision de mille instruments de supplice, tout cela pouvait
bien faire frmir sa chair vierge... Oui, mais tout cela n'tait aussi
que chose d'un moment... Aprs, il n'y aurait plus rien... rien! Mais le
baptme!... le ciel... la joie ternelle de la possession de Dieu!...
Elle pleurait, la pauvre enfant des bois.

La nuit s'tendit comme une mer de tnbres, et dans cette mer
impalpable, tout flottait invisible et comme perdu. Les sanguinaires
guerriers dormaient, couchs au fond, sur la mousse et les feuilles
jaunies des ts disparus.

Tout  coup une main rude toucha la main tremblante de Brin-d'herbe. La
captive frissonna et se recula instinctivement, aussi loin que ses liens
le lui permettaient.

--Tu seras ma femme, murmura une voix vibrante, et tu ne subiras pas le
supplice des prisonniers.

C'tait le chef qui parlait de la sorte. La jeune blesse ne rpondit
rien.

--Veux-tu, reprit le chef, et je vais dfaire tes liens?

Brin-d'herbe rpondit d'une voix mue:

--Si tu veux couter la parole de la Robe-noire et te faire chrtien.

Le chef se mit  rire dans les tnbres. Il riait d'un rire cynique,
mais personne ne le voyait rire.

--Le chef des Iroquois te le promet, dit-il. Il se fera instruire par la
Robe-noire. Viens,  douce fleur de la fort, viens!

Et il coupa les liens.

Rapide comme une gazelle que le plomb du chasseur a touche,
Brin-d'herbe repousse le chef insolent et se prcipite dans la rivire.

Le bruit de sa chute n'veilla pas d'chos, mais le cruel sauvage poussa
un cri rauque, froce, dsespr, et lana son couteau de guerre vers
l'endroit o venait de plonger la jeune captive.

Un lger cri de douleur rpondit. Ce fut tout.

L'obscurit tait profonde sous les arbres, et toute poursuite devenait
inutile.

Le camp des Iroquois, un moment troubl, rentra dans un silence
terrifiant.

Le matin, quand la lumire se rpandit tide et claire sur la rivire et
sur le feuillage, le chef sourit en regardant les eaux devenues lourdes
et immobiles, comme un couvercle bien clou sur la face de sa victime.
Mais quand il regarda les herbes et les plantes qui s'panouissaient sur
la berge, il vit luire des gouttes de sang, et ces gouttes faisaient une
ligne rouge sur un tapis vert. Alors il s'chappa de sa poitrine un
sanglot de colre et de plaisir mchant. Il suivit la voie douloureuse
o la martyre avait pass. Il marcha longtemps; il marcha prs d'une
heure, avide, inquiet, tantt irrit, tantt s'oubliant en de folles et
coupables esprances. Tout  coup il poussa une clameur de joie.

 genoux, prs d'une roche gristre sur laquelle un rayon de soleil
descendait,  travers les larges branches d'un orme, il venait
d'apercevoir la vierge huronne. A son cri de triomphe le bois frmit,
quelques oiseaux se prirent  chanter, et la gerbe de rayons qui tombait
sur la roche enveloppa la vierge d'un nimbe clatant.

La jeune fille ne s'mut point. Elle ne dtourna pas mme la tte. Mais
de sa main dfaillante, elle prit du sang qui coulait d'une large
blessure et fit une croix sur son front immacul. Puis, sur la pierre,
elle traa une autre croix, grande, pourpre, brillante comme le rayon
qui venait du ciel. Sa lvre ple se colla saintement, amoureusement 
ce signe du salut. C'tait le baptme du sang.

Elle ne se releva point.




                              FANTME

                                                Illustrations de
                                                    J. B. Lagac.





Son coeur tait pris.  la vrit, elle ne l'avait pas dfendu, car elle
voulait un matre, et elle se sentait faite pour la servitude, la douce
servitude des mes tendres, qui portent comme un trophe les chanes de
l'amour, et comme un diadme la couronne d'pines des preuves.

Ce n'tait pas dans les enivrantes ftes du monde qu'elle l'avait
rencontr. La lumire un peu aveuglante des candlabres dors n'avait
jamais envelopp, de son chaud rayonnement, la tte un peu mutine de
cette libre fille des champs. Mais le coeur se rveille aussi bien dans
le calme endormeur de la valle, que sur les cimes bruyantes qui
regardent le ciel; et les amitis qui naissent au soleil de la prairie,
ou sous la ramure parfume, gardent toujours quelque chose de leur
suavit premire.

Ensemble, aux jours de leur enfance, ils avaient frquent l'cole du
village. Elle, plus jeune et plus studieuse, lui, moins adonn  l'tude
qu'au jeu, et regardant souvent, d'un oeil coquin, par-dessus son livre
ouvert, la petite colire du banc voisin.

Ils avaient march, pousss par la foule qui se hte vers l'avenir, et
quinze ans aprs, Josphine Duvallon, la petite studieuse d'autrefois,
tait une grande brune, frache et rose comme un fruit mr, et Mathias
Padrol, son petit ami, robuste, large d'paules, la lvre marque d'une
moustache noire en accent circonflexe, passait  bon droit pour le plus
faraud de la paroisse. Il n'en tait pas le plus beau. Jean-Paul
Duvallon, le frre de Josphine, avait meilleure tournure. Son oeil bleu
plein de rves troublait agrablement les jeunes mes. Les sensibles
villageoises se tournaient vers lui, comme les marguerites des prs se
tournent vers la lumire. Mathias aurait t jaloux s'il n'et aim la
soeur de son ami.

Un jour, ils partirent ensemble, Mathias et Jean-Paul, pour courir aprs
la fortune. Ce fut un jour de deuil pour leurs familles et pour la
jeunesse de la paroisse.

L'absence avait dur trois ans, et les jeunes voyageurs parlaient de
leur retour au pays. Cependant Mathias Padrol revint seul. Il avait le
teint bronz par le soleil, les mains gerces par le travail, le front
travers par une ride, le regard charg d'une lueur singulire. Avec
tout cela, fier d'tre au milieu des siens, pendant que ses compagnons
peinaient encore l-bas, dans les montagnes de la Californie, le pic 
la main pour dterrer les filons d'or, le pistolet  la ceinture pour se
dfendre contre les bandits.

Lui, il avait t trs heureux. Sa bche infatigable avait dcouvert
d'inpuisables veines, et il avait march dans la poussire d'or, comme
d'autres marchent dans la poussire du chemin. Il ne s'tait pas montr
souvent dans les rues de San Francisco, redoutant les appels sduisants
des chopes mousseuses, des tapis verts, des alcves sombres. Il avait
mieux aim la vie solitaire dans les pres montagnes, les jours
laborieux, les nuits reposantes sous les rameaux embaums. C'tait lui
qui disait cela.

L'espoir d'blouir sa paroisse par l'clat de sa fortune avait t un
aiguillon puissant, il ne le cachait pas. Il aimait les richesses et,
dans sa vanit, il ne lui dplaisait nullement d'clabousser ses amis
rests gueux.

Maintenant l'heure du repos sonnait. Il allait jouir en paix du fruit de
ses labeurs: il se promettait une longue existence de plaisirs.

Bien des jeunes gens lui portaient envie et regrettaient de ne l'avoir
pas suivi au pays de l'or. Ils ne songeaient pas aux autres qui
n'taient point revenus:  Casimir Prusse,  Robert Dulac,  Jean-Paul
Duvallon, le frre de Josphine, la sage petite colire d'antan. Oui,
ce Mathias Padrol, il faisait bien des jaloux.

Le lendemain de son arrive on tait venu le voir d'une lieue  la
ronde. La maison s'tait remplie. On avait ouvert la chambre de
compagnie, comme pour le cur, et c'est l qu'on tait venu d'abord lui
serrer la main; mais bientt les fumeurs avaient fait irruption dans la
cuisine, et les femmes s'taient groupes un peu partout. Il fallait
bien le voir et l'entendre. Lui, il passait d'une pice  l'autre, fier
de cet empressement, agitant la grosse breloque d'or qui pendait  sa
chane de montre, et faisant miroiter, comme par hasard, l'norme chaton
qui lui embarrassait les doigts.

Les Duvallon taient accourus les premiers. Le pre, la mre et leur
jeune fille. C'tait l toute la famille maintenant. Ils ne demeuraient
pas loin, sur la quatrime terre en gagnant l'glise. Ils avaient espr
presser sur leur coeur l'enfant prodigue, mais Jean-Paul ne se trouvait
pas encore riche, et il restait l-bas, dans l'ennui, guettant une
dernire occasion de raliser de jolis bnfices.

Pourtant, il avait crit qu'il partirait avec Mathias. Ils ne s'taient
jamais spars et disaient qu'ils ne se spareraient jamais... Entre son
vieux pre et sa vieille mre, il pouvait vivre heureux sur le bien des
anctres...

Il avait mme laiss deviner dans sa lettre un secret qui jetait l'me
de sa soeur dans un doux moi: Ils seraient, Mathias et lui, unis
bientt par un lien plus fort que l'amiti, mais que cela dpendrait
d'elle, Josphine...

La mre Duvallon pleurait, Josphine se consolait, disant que c'et t
trop de bonheur  la fois. Le pre tait songeur et ne disait mot.

--Il reviendra, affirmait Mathias, ne vous dcouragez point...

Le temps de rgler certaines affaires importantes... Vous le reverrez,
bien sr... Il m'a pri de vous embrasser tous, et de vous dire de vivre
sans inquitude...

--Et nous autres qui comptions l'avoir  notre petite fte du foulage!
s'cria la mre Duvallon, en s'essuyant les yeux avec le coin de son
tablier.

                                  ***

En ce temps-l la vie des champs tait plus rude qu'aujourd'hui, mais
elle tait plus belle. Les rapports entre les voisins taient plus
intimes; les moeurs avaient encore quelque chose de patriarcal. La
paroisse tait une grande famille tenant feu et lieu un peu partout, 
la grand'cte et dans les concessions, sous l'oeil du cur et des
vieillards.

L'industrie dormait. La machine n'avait pas remplac les bras et la
corve florissait. Non pas la corve humiliante et lourde de la
fodalit, qui taillait le peuple  merci, mais la corve de la libert
chrtienne, qui s'empresse  aider ses frres et  secourir la
souffrance.

Et parmi ces petites ftes du travail, le foulage des toffes de laine
n'tait pas sans originalit.

La mre Duvallon, qui portait allgrement ses soixante annes, avait
fil bien des aunes pendant les longues soires de l'automne. Et
toujours, pour accompagner le grondement du fuseau o se tordait le brin
soyeux, un refrain d'ancienne chanson avait voltig sur ses lvres.
Josphine, debout devant le mtier bruyant, avait tiss les toffes
nouvelles. Le bourdonnement du rouet, le claquement des marches sous des
pieds vaillants, la course tourdissante de la navette sur la chane, le
choc vif et dur des lisses sur la trame, tout cela avait rempli la
maison d'un bruit singulier, et ceux qui passaient devant la porte se
dtournaient pour voir un peu les bonnes ouvrires, et mieux entendre
les joyeux chos du travail.

Maintenant plusieurs pices d'toffe, roules avec soin et recouvertes
d'un drap,  cause de la poussire, attendaient au grenier l'heure du
foulage. Elle arriva.

Quand les invits entrrent, le grand chaudron pendait  la crmaillre,
au-dessus d'une flamme vive, dans la vaste chemine de la cuisine. Dans
cette ardente lueur du brasier avec sa robe de suie il paraissait plus
noir. L'eau dont il tait plein commenait  frissonner sous les rayons
de la chaleur, et une bue lgre bientt vapore cachait  demi le
crochet de fer et les pices enfumes de l'antique instrument. Dehors,
sur des foyers de cailloux tout troits il y avait des feux de sarments
qui ptillaient, et, sur ces feux, dans plusieurs ustensiles, l'eau
bouillante chantait aussi.

Une auge longue, profonde et large comme un canot de voyageurs, occupait
le milieu de la pice; et, tout prs,  l'un des bouts de cette auge, on
avait plac un dvidoir solide. Des btons de merisier ou de bouleau,
dpouills de leur corce, durs et pesants, taient rangs le long de la
cloison.

Mathias Padrol tait venu l'un des premiers. Il lui tardait de voir
Josphine, et de lui dire comme il l'avait trouve jolie, le dimanche
prcdent, quand elle avait fait la qute,  l'glise, pour la chapelle
de la Sainte Vierge. Il n'tait pas, toutefois, sans prouver un
serrement de coeur, en songeant qu'il faudrait encore parler de
Jean-Paul, son compagnon demeur l-bas.

-- l'ouvrage, mes enfants, commanda le pre Duvallon, voici les pices
d'toffe qui descendent du grenier.

--Que ceux qui ont de bons bras prennent les rames, ajouta madame
Duvallon, en montrant les rondins sans corce, qui faisaient des lignes
claires sur le bleu sombre de la cloison.

La premire pice se droula lentement et descendit dans l'auge pleine
d'eau.

--Au nouvel arriv, au voyageur des pays hauts, l'honneur de
commencer, proposa Pierre Beaulieu, le premier voisin.

Un murmure approbateur suivit.

Mathias Padrol alla prendre un des plus longs gourdins et vint se placer
auprs de l'auge. D'autres firent comme lui. Ils taient six, trois d'un
ct, trois de l'autre. Ils formaient la premire escouade. D'un bras
nerveux, avec leurs rames improvises, ils poussrent de-ci de-l, dans
l'auge profonde, le tissu neuf qui s'imbiba d'eau chaude, et devint trs
lourd.

Ils chantrent des chansons  la rame, des chansons aux refrains
cadencs que toutes les voix rptaient, et leurs btons, en poussant
l'toffe, s'enfoncrent dans l'eau comme des avirons. Quand ils les
relevaient, des gouttes brlantes ruisselaient comme des colliers de
perles, et retombaient avec un bruissement clair.

--Drles de canotiers, qui se tiennent debout en dehors de leur canot,
et plongent leurs pagaies en dedans, fit une jeune fille, avec un clat
de rire.

--C'est qu'il n'y a plus d'eau dans la rivire, depuis que le pre
Chiniquy a prch la temprance, rpliqua l'un des fouleurs.

--Si les jeunes filles venaient nous aider  ramer, la barque irait plus
vite, observa un autre.

--Et l'aviron pserait moins, affirma un troisime.

Quelques jeunes filles, des plus rieuses, s'empressrent de mettre leurs
mains blanches sur les pagaies d'un nouveau genre, et l'toffe roula
dans sa couche humide avec un rapide. Des couplets d'un mouvement plus
vif accompagnrent le murmure de l'eau tourmente. Il y avait des
moments de repos. Puis, d'autres jeunes gens s'approchaient  leur tour
du long vaisseau o trempaient les aunes de drap neuf, et continuaient
avec ardeur l'ouvrage commenc.

On avait jet, dans l'eau chaude, quelques morceaux de savon fait  la
lessive, et des bulles o s'allumaient de douces lueurs semblaient
sourdre, comme des tincelles, du fond noir de l'auge, et une cume
lgre et blanche s'attachait, comme une dentelle fragile, aux longues
parois.

Parfois une aigrette humide se dtachait du tissu violemment secou, et
venait s'abattre sur une robe rose, ou sur un gilet noir. Des rires
clataient, et la robe ou le gilet s'en allaient se scher potiquement
 la flamme du foyer.

C'est ainsi que Mathias et Josphine, robe et gilet largement
clabousss, s'appuyrent au manteau de la chemine. La flamme ondoyait,
les vtements schaient, et les coeurs se rchauffaient. Tous les foyers
bien attiss peuvent incendier les mes, sans brler leur chtive
enveloppe.

Sur le grand dvidoir lentement tourn par des bras fermes, les aunes
d'toffe s'enroulrent, trempes, chaudes, fumantes, et l'eau tombait en
gouttes presses, comme d'un nuage qui crve. Des femmes, un balai de
cdre  la main, essuyaient  mesure les ravages de l'onde, et le
plancher, sous le frottement des branches odorantes, prenait les clarts
douces d'un brouillard au lever du soleil.

Au travail, succda le plaisir, un plaisir fait de danses qui roulaient
comme des tourbillons de chansons lances  plein gosier, de causeries
jetes par bribes, d'un bout  l'autre de la salle.

Cependant, retirs dans un coin de la pice, assis sur un coffre peint
en bleu, prs du lit de parade dont les rideaux de toile tombaient
jusques  terre, Mathias et Josphine avaient longtemps parl tout bas,
comme des amoureux qui ont peur d'bruiter leur secret. Albert Dupuis,
un honnte homme et un bon ouvrier, qui avait bti la maison du pre
Duvallon, avait jet souvent de leur ct un regard inquiet et jaloux.
Depuis longtemps il aimait la jeune fille, en silence et avec
discrtion. Maintenant il regrettait de ne pas lui avoir parl plus
tt. Le premier est toujours le premier.

Il fallut se reposer de la danse et des jeux, comme on s'tait repos du
travail. Il fallut aussi calmer la faim qu'avaient aiguise l'exercice
et la gaiet. Le rveillon survint. Il fut accueilli avec enthousiasme.
Au dessert, aprs les chansons, Mathias fut pri de raconter quelque
chose. Il parla de son retour.

                                  ***

Ils taient partis plusieurs ensemble pour revenir au pays. Ils avaient
travers les montagnes et les prairies, arms comme pour la guerre, car
les sauvages qui errent dans ces contres lointaines sont tratres et
froces. Ils avaient march par des sentiers ardus, le long des ravins
tnbreux, au-dessus des prcipices o grondaient des torrents
invisibles. Ils avaient escalad des rochers abrupts, calcins par le
soleil. Grce  leur connaissance de la fort,  leur prudence, 
l'ombre des arbres touffus, ils traversrent heureusement la chane des
Rocheuses et descendirent dans l'immense prairie qui s'tend, comme un
ocan sans limites, vers le soleil levant. Dsormais il fallait marcher
 ciel ouvert. Plus de savane, plus de rochers, plus de ravins pour les
protger. S'ils taient aperus par les Indiens, ils seraient attaqus,
et, s'ils taient attaqus, pourraient-ils se dfendre avec succs et
sauver leur vie?

Ils cheminaient  grands pas, dans le foin qui recouvre d'un voile
mouvant l'immensit de la plaine, et en cheminant, ils regardaient 
l'horizon pour voir si la silhouette de quelque bande ne s'y lverait
point, comme un nuage menaant.

Un soir, dit Mathias, le soleil, descendu lentement du ciel bleu,
s'enfonait dans les vagues lointaines de la prairie, comme un oeil
sanglant qui va se fermer, et les herbes lgres qui ondulaient au
souffle du vent paraissaient bercer des clairs. Nous nous tions
arrts pour contempler ce spectacle magnifique, et par instant, nous ne
pouvions nous dfendre d'un frisson de peur, car il nous semblait que le
feu s'tait allum dans cet ocan de verdure aride, et qu'il s'avanait
sur nous avec la rapidit du torrent. Tout  coup, dans ce rayonnement
merveilleux de la prairie,  une distance immense, nous apermes des
ombres qui s'agitaient. Des profils d'hommes et de chevaux se
dessinrent peu  peu, noirs et superbes, sur le fond de lumire. Les
chevaux couraient, les hommes taient arms. On ne traverse point ces
dserts sans carabines, revolvers ou poignards. Nul doute, c'taient des
Indiens  la recherche d'une caravane, ou fuyant aprs un pillage.

Les ombres grandissaient en se dtachant de l'horizon de feu. La troupe
se dirigeait sur nous. tait-ce hasard? Nous avait-elle aperus?
Impossible de fuir; nous n'avions pas de montures, et les coursiers
sauvages venaient comme le vent. Nous tions cinq, les Indiens
paraissaient tre une cinquantaine. Et puis, ces hommes-l sont d'une
adresse incroyable. Debout sur leurs chevaux au galop, ils lancent le
lasso qui trangle, la flche qui transperce ou la balle qui foudroie.

Nous emes un moment d'angoisse extrme, et nous nous dmes adieu.

Jean-Paul s'cria:

--Si je meurs, si vous vous sauvez...

--Jean-Paul! firent ensemble les Duvallon, stupfaits.

--Mais il est donc mort! s'cria la mre, d'une voix brise par le
dsespoir.

--Mathias, pourquoi nous avoir cach cela? reprocha Josphine, en
laissant tomber sur sa main sa figure qui se mouillait de larmes.

Le pre Duvallon se leva de table et se prit  marcher  grands pas.

Il murmurait:

--Jean-Paul!... Mon Dieu! c'est-il possible?...

Et tout le monde se mit  parler  la fois. C'tait un bruit sinistre de
plaintes, de regrets, de soupirs, de sanglots. Mathias eut un moment de
frayeur. On l'entendit murmurer entre ses dents serres par le dpit:

--Ai-je t assez bte?

Cependant on crut bien que ce mouvement de dpit venait de la peine
qu'il causait  cette brave famille Duvallon. Il s'en voulait. Il ne
pouvait plus se taire maintenant. Il fallait tout dire. Le mal, au
reste, n'en serait pas plus grand: le coup tait port.

--Voici, continua-t-il, il ne faut jamais se hter de publier les
mauvaises nouvelles. Pourquoi faire pleurer les gens aujourd'hui, si
l'on peut attendre  demain? Voil pourquoi j'ai t discret. Et puis,
il n'est pas sr que Jean-Paul ait t tu. Il peut revenir. Vous savez,
dans ces immenses prairies on se perd, on s'gare, on prend des routes
qui ne conduisent pas toujours o l'on veut aller. Il est peut-tre 
travailler avec des moissonneurs qu'il a pu atteindre, ou il attend une
caravane pour revenir.

C'est plus sr, une caravane.... Il allait, il allait...

--Oh! Ce sont des illusions, des illusions! interrompit le pre
Duvallon.

--Le cher enfant, il est bien mort! il est bien mort! sanglotait la
pauvre mre.

Josphine se retira dans sa chambre pour pleurer, et on l'entendit
gmir, car la porte resta entr'ouverte.

Ses meilleures amies, entres avec elle, s'efforaient de la consoler.

Chacun voquait le souvenir du malheureux jeune homme. On parlait de son
enfance et de sa jeunesse, de ses alternatives de douce gaiet et de
singulire tristesse. On vantait son amour du travail, sa complaisance,
sa sensibilit. Il tait pieux, il tait fidle  ses amitis.

Un vieux chantre au lutrin, le pre Jos-Henri, qui mettait sa gloire 
chanter plus haut que les autres les psaumes des vpres, raconta comme
il se htait de se rendre  l'glise, le dimanche, pour servir la messe,
ou s'asseoir dans les stalles dores du sanctuaire, avec les autres
enfants de choeur. Il se souvenait de son air digne et de sa dmarche
mesure, alors que vtu de sa jupe noire et de son surplis blanc aux
larges manches, il tait thurifraire, les jours de grande fte. Nul
mieux que lui ne balanait l'encensoir. Il faisait d'un geste ais,
dcrire  la chane luisante une courbe gracieuse; et l'encensoir
retombait mollement, sans bruit et sans perdre le feu bnit, puis
remontait encore, trois fois pour le cur, trois fois pour chaque ct
du choeur, et trois fois pour le peuple.

Alors un nuage d'encens roulait dans l'air tide de l'glise, et
s'tendait comme un voile de gaze azure sous les arceaux de la vote.

Cependant l'on entourait Mathias. Il fallait savoir comment elle avait
fini, cette attaque des Indiens.

--Dis tout, raconte tout ce que tu sais, cela vaut mieux, observa le
pre Duvallon.

Mathias, s'efforant de paratre mu, reprit d'une voix basse, comme
s'il et eu peur de rveiller de nouvelles douleurs:

--Il ne fallait pas songer  demeurer ensemble, car le groupe que nous
formions pouvait tre vu d'une longue distance. Chacun prit donc de son
ct, au pas de course, et chercha une cachette sous les touffes de
foin, dans les replis du sol, qui sont comme les ondulations des eaux.
Pour moi, je me jetai immdiatement  terre et j'attendis, dans une
terreur que je ne saurais peindre et en conjurant le ciel de me prendre
en piti, l'arrive de la bande cruelle. Je m'imaginais que mes
compagnons, pousss par l'instinct plutt que guids par la rflexion,
se sauveraient aussi loin que possible, et seraient en consquence
observs plus longtemps. J'avais raisonn juste. J'aurais voulu retenir
Jean-Paul, mais il tait dj loin.

--Au bout de quelques instants, j'entendis le galop des coursiers. Il
produisait un grondement sourd comme le tonnerre qui roule, et le sol
frmissait sous mes membres. L'ardente chevauche approchait en poussant
des clameurs froces. Soudain, je me vois envelopper d'un nuage
horrible. Une sueur froide m'inonde et je me prends  trembler comme
dans la fivre.

--Elle courait toujours. Elle s'loignait. Je n'avais pas t vu. Le
bruit infernal allait mourant. Mais voici qu'un hurlement nouveau
remplit les airs, un hurlement de joie. Mes compagnons avaient t
dcouverts, sans doute; quelques-uns d'entre eux, du moins. Je n'osais
pas remuer, de crainte de me trahir, et toute la nuit je restai sous le
foin qui m'avait sauv.

--Le matin, quand les sauterelles et les criquets se mirent  voltiger
au-dessus des brins de mil, ou  crier leurs rauques saluts au soleil
levant, les Indiens avaient disparu, et je me trouvais seul au dsert.
J'appelai mes compagnons, mais nulle voix ne rpondit  la mienne. Que
sont-ils devenus? Ont-ils t tus? Sont-ils prisonniers? Je l'ignore.

                                  ***

Deux fois les jours sombres et courts de l'automne s'taient enfuis
comme des voles de corbeaux, et deux fois l'hiver, de son charpe de
neige, avait envelopp nos campagnes endormies. Nol avait chant
l'hosanna auprs de l'Enfant-Dieu, et le monde avait de nouveau
tressailli d'allgresse, au souvenir du plus consolant des mystres. Le
carnaval avait encore secou ses grelots veills au milieu de la foule
distraite, puis le carme tait venu mettre un peu de cendre sur la tte
des chrtiens en leur murmurant d'une voix grave:

Homme, souviens-toi que tu n'es que poussire et que tu retourneras en
poussire!

On tait au dimanche de Pques fleuries, et les jours de grande
tristesse qui allaient venir seraient suivis d'un solennel et joyeux
allluia.

Un allluia joyeux, surtout, pour les jeunes gens qui devraient se jurer
un ternel amour au pied des autels. Et parmi ces heureux que proclamait
la rumeur, se trouvaient Mathias Padrol et Josphine Duvallon.

Le pre Duvallon avait besoin d'un homme pour l'aider  ses travaux. Le
rude labeur de toute une vie aux champs commenait  peser sur ses
paules, et les ouvriers se faisaient rares. Les mines d'or de la
Californie, et les manufactures de la rpublique voisine, attiraient
toujours la jeunesse. Elle entendait, dans un rve obsesseur, le bruit
des machines puissantes; elle voyait les tincelles des paillettes d'or.
Il fallait partir. Mathias demeurerait avec son beau-pre. Il serait
l'enfant de la maison, puisque Jean-Paul ne revenait point.

Les bans furent publis du haut de la chaire. Premire et dernire
publication. La chose fut remarque, parce qu' cette poque on ne se
dispensait pas aisment des trois publications exiges par la discipline
de l'glise. Mathias, qui aimait  trancher du grand, obtint le
privilge d'une seule publication.

Les invits  la noce taient nombreux. Le pre Duvallon se serait bien
donn garde d'oublier un parent ou un ami. Il n'aurait pas voulu
froisser personne, d'abord; puis, il aimait bien s'amuser un brin.
Mathias et les siens, un peu pingres, un peu vaniteux, auraient prfr
trier les convives. Ils durent cependant ouvrir grande la porte, pour ne
pas dplaire au pre Duvallon. Et puis, a n'arriverait toujours qu'une
fois.

Le matin tait un peu froid, mais les chemins tincelaient comme des
ceintures diamantes, sous les reflets d'un beau soleil d'avril. Le
soleil, un jour de mariage, semble un gage de bonheur. L'union sera sans
nuages.

Une longue file de voitures se dirigea vers l'glise. On entendait de
loin la gaie musique des sonnettes argentines et des grelots sonores. De
loin on voyait glisser, sur l'clatant tapis de neige, les profils
sombres des chevaux et des carrioles.

Les cloches voulurent tre de la fte, et quand la noce franchit le
seuil de l'glise, elles jetrent, dans le ciel limpide, les clats
joyeux de leurs grosses voix d'airain.

La crmonie tardait un peu. Le servant n'arrivait pas. Les cierges
taient allums dans leurs chandeliers d'argent cisel, deux sur l'autel
et six sur la balustre, auprs des vases de fleurs artificielles, devant
les maris. Leurs petites flammes douces toilaient de points d'or le
sanctuaire vide.

L'officiant s'tait habill pour la messe. Il avait mis un vtement
riche, comme aux jours de grande fte: une chasuble de soie blanche,
toute moire, avec une large croix et des guirlandes de roses brodes en
or. Il attendait, debout devant la haute armoire de la sacristie,
vis--vis un crucifix d'ivoire. Il s'impatientait. On a beau avoir de la
douceur, on ne saurait empcher la bile de s'chauffer un peu, quand on
attend par la faute d'un autre.

Enfin, la porte s'ouvrit, et deux jeunes garons se prcipitrent vers
la garde-robe o pendaient les surplis.

Le prtre murmura:

--Deux, maintenant... Aurait mieux valu un seul qui serait arriv plus
tt.

Les petits servants se htaient de se vtir. L'un d'eux, le plus jeune,
dit  l'autre, en attachant autour de sa taille les cordons de sa jupe
noire:

--T'es-tu mis au choeur, dj?... As-tu servi des mariages? L'autre ne
rpondit point. Il cherchait un surplis, parmi tous ces vtements blancs
et noirs, qui semblaient des spectres accrochs  la file.

--Ne prends pas celui-l. C'est au petit Moraud... Il vient de Jean-Paul
Duvallon... c'est un souvenir... Tu le mets?... Monsieur le cur
pourrait bien te le faire ter.

Le nouveau venu ne rpondit pas. Il continua  s'habiller tout en
gardant un silence de mort. Le surplis un peu raidi par l'empois, et la
jupe, noire comme une plume de corbeau, lui allaient  merveille.

--Veux-tu porter le bnitier, reprit le premier, moi je porterai le
livre?... Comme tu voudras. a m'est gal.

Son compagnon, toujours silencieux, ne le regardait pas.

--On n'est pas dans l'glise ici, tu peux lcher ta langue. Le cur
gronda:

--Allons! Avancez!

Ils accoururent. L'un prit le livre, l'autre prit le bnitier.

Le prtre s'inclina devant le crucifix d'ivoire et se dirigea vers le
sanctuaire, sans plus se soucier des petits servants qui marchaient
devant lui.

Presque tous les bancs de la nef taient occups. On aurait dit un jour
fri. Il y avait beaucoup de curieux, des femmes surtout.

La lourde porte du choeur, toute sculpte, tourna lentement sur ses
gonds de cuivre poli. La crmonie commenait. Il se fit dans les bancs
un mouvement houleux comme sur la mer. Les promis s'agenouillrent sur
la plus haute marche du balustre. La jeune fille, devant le mystre
nouveau, sentait son coeur se serrer comme dans une angoisse. Elle tait
heureuse pourtant. Le jeune homme, un peu raide, la tte haute, tchait
de paratre beau. Il s'occupait de lui-mme.

Aprs une courte lecture sur la saintet du sacrement de mariage, le
prtre s'adressant au mari, demanda:

--Mathias Padrol, prenez-vous Josphine Duvallon, qui est ici prsente,
pour votre future et lgitime pouse?

--Oui, Monsieur, rpondit d'une voix forte le jeune homme.

Alors le prtre reprit:

--Josphine Duvallon, prenez-vous Mathias Padrol, qui est ici prsent,
pour votre futur et lgitime poux?

--Non, Monsieur, rpondit une voix faible.

Il y eut un mouvement de surprise dans la foule. Plusieurs se levrent
debout, d'autres montrent sur les bancs pour voir ce qui allait suivre.

Le prtre, stupfait, regardait la fiance et semblait attendre une
explication.

Mathias, la figure toute rouge  cause de la honte, ou peut-tre de la
colre, demanda tout haut:

--Pourquoi?

Le cur, retrouvant le calme ncessaire, dit  l'pouse:

--Il ne fallait pas venir ici, mon enfant... C'est la profanation d'un
grand sacrement... Si ce n'est tout  fait la profanation, c'est le
mpris... Or, Dieu se sent offens... Il ne faut pas agir ainsi dans le
temple du Seigneur, au pied de l'autel, en prsence de Jsus-Christ.

--Mais, Monsieur le cur, je n'ai rien dit, repartit la promise toute
tremblante, et des larmes dans les yeux.

--Comment, ce n'est pas vous qui avez rpondu: Non?

--Je n'ai pas eu le temps de rpondre, Monsieur le cur.

L'officiant s'indigna:

Il y a donc, ici, quelque oublie volontairement, le respect d  Dieu et
 la sainte religion. On veut changer en comdie un des actes les plus
solennels de la socit chrtienne. Que l'on prenne garde. La loi civile
viendra, s'il en est ncessaire, au secours du culte sacr...

Il regarda les servants tour  tour, portant sur eux ses souponns de
cette indcente plaisanterie. Ils se tenaient  ses cts, l'un 
droite, l'autre  gauche, calmes, immobiles, les yeux fixs sur la
marie.

Puis les regards se portrent alors vers eux. Ils n'avaient pas l'air de
grands coupables. Seulement, le plus jeune se mit  sourire, parce qu'il
trouvait cela drle, sans doute. L'autre tait trs ple et une
tristesse trange se peignait sur sa figure d'adolescent.

La marie les regarda aussi et elle tressaillit.

On entendit chuchoter.

--C'est le petit Antoine Beaudet, celui-ci. On le connat; il sert la
messe tous les dimanches. Mais l'autre... l'autre... qui peut-il tre?
On dirait que c'est Jean-Paul... enfant de choeur. Vous vous en
souvenez?

Mathias lui-mme, comme pris de vertige, se mit  parler  sa future.

--Quel est ce petit servant? Comme il ressemble  ton frre!... Tu dois
savoir son nom... Je ne le remets pas, moi...

La fiance eut envie de pleurer; cela lui aurait fait du bien. Elle
s'effora de sourire. Le prtre recommena:

--Josphine Duvallon, prenez-vous Mathias Padrol, qui est ici prsent,
pour votre futur et lgitime poux?

Elle n'eut pas davantage le temps de rpondre. Une voix lugubre qui
sortait comme d'une tombe rpta:

--Non, Monsieur.

Cette fois, il passa un frisson de terreur sur la foule attentive, et il
se fit un silence qui avait quelque chose d'effrayant. Le cur ne dit
rien. Il croyait toujours  un mauvais plaisant. Un ventriloque
peut-tre qui se cachait dans l'assemble pieuse et bravait, pour
s'amuser, les foudres du Seigneur. Il se pencha vers la jeune fille,
afin de recevoir sa rponse.

Elle allait dire: oui, quand ses regards rencontrrent de nouveau les
regards du servant que personne ne connaissait. Elle poussa un grand cri
et s'affaissa.

Mathias voulu la secourir. Un vent brlant passa qui menaait d'teindre
les cierges, et tout le monde entendit le bruit d'un soufflet sur une
joue.

Le mari releva la tte. C'est lui qui venait d'tre soufflet. Il
voulait voir l'insolent qui l'avait frapp. Il demeura terrifi. Puis
d'une voix pleine d'pouvante, il cria deux fois;

--Jean-Paul!... Jean-Paul!

Et il sortit de l'glise, titubant comme un homme ivre, les yeux dilats
par l'effroi, ple, avec une tache rouge sur la joue, la marque du
soufflet.

O allait-il?

Le petit servant triste et muet avait grandi tout  coup, et il
paraissait un homme. Cet homme, c'tait Jean-Paul Duvallon. Il portait
au cou une large blessure et son front tait perc d'une balle. Il avait
la teinte livide du cadavre et ses yeux avaient des larmes.

--Assassin!... il a t assassin! s'crirent plusieurs.

Mais l'assassin, o est-il? Est-ce l'Indien de la prairie? Est-ce le
jeune homme superbe qui s'en va avec le soufflet du mort sur la joue?

L'glise retentit de lamentations, les cloches sonnrent un glas
funbre; le prtre, dpouillant ses vtements pompeux, mit sur ses
paules la chasuble noire et dit la messe pour le repos de l'me de
Jean-Paul Duvallon.

Il n'y avait plus qu'un petit servant.

Ainsi finit la noce, ainsi finit mon histoire.




                         LE MARTEAU DU JONGLEUR

                                                   Illustrations de
                                                   Georges Delfosse.




                                   I


 vous tous, infatigables coureurs de bois, pcheurs et chasseurs,
touristes ou hommes de chantiers, qui cent fois avez franchi, sur vos
raquettes de peau d'orignal ou dans vos canots d'corce de bouleau, les
rivires tortueuses ou les lacs profonds qui baignent les pieds des
rochers et des montagnes entasss au hasard des cataclysmes comme les
vagues d'un ocan ptrifi, depuis le fleuve Saint-Laurent jusqu'au lac
Saint-Jean; vous tous qui avez vu les mandres de la belle rivire
Batiscan et avez entendu le grondement de ses rapides hrisss de
cailloux; vous avez travers le lac douard, superbe dans ses colres
sous le fouet des vents, comme dans son repos sous les brumes molles des
chaudes matines de juillet; vous avez long le lac Trompeur qui se
replie comme un immense serpent d'argent, derrire les pointes de sable
blond qui dentellent ses bords; et vous avez vogu sur le lac Coucou qui
se cache et dort paresseusement dans un lit sombre, au milieu d'une
verdure sauvage, vous n'avez peut-tre pas vu le lac Croche et la
turbulente rivire Mquick.

Alors, si les sapins ont des panaches de diamants  leur cime; si les
lacs sombres et mouvants sont devenus des plaines immobiles et
blouissantes de blancheurs; si les mousses et les lichens frileux sont
engourdis sous les baisers de la glace; si les sentiers que la hache a
frays sont disparus sous la neige, attachez des raquettes  vos pieds
vigoureux. Mais si le soleil calcine le sommet des pres rochers; si les
bouleaux draps de blanc agitent leurs grappes vertes sur le penchant
des collines; si les eaux des lacs dorment dans un lit de lumire, ou
murmurent d'tranges choses  leurs bords sauvages, coiffez le chapeau
lger, chaussez les bottes tanches, et prenez l'aviron.

En route!

Le lac Croche apparat comme une volute d'or qui s'lve d'une rivire
d'argent. Il commence au pied d'un rocher norme,  cinquante pas de la
Mquick, dcrit une courbe parfaite  travers une rgion tourmente, et
revient mler, dans un embrassement sans fin, son flot calme aux eaux
capricieuses de la rivire qui courent se perdre dans la Batiscan.

C'est un anneau grandiose avec, comme dcor, un rocher abrupt ayant
l'clat d'un diamant.

On arrive sur ses bords par une longue et souvent pnible descente. Il
faut suivre des sentiers dangereux, marcher dans les lits caillouteux
des torrents, longer des murailles naturelles d'une hauteur prodigieuse,
s'ouvrir une route  travers les arbres renverss par les ouragans, et
rouls ple-mle comme des gerbes dlies, sur le flanc maintenant uni
d'une montagne.

Si vous pouvez atteindre le sommet arrondi qui s'lve l-bas,
par-dessus la fort, de l'autre ct du lac, vous jouirez d'une vue
admirable et vous entendrez quelque chose d'tonnant.

Prtez l'oreille.

Ce n'est pas un bruit de feuilles qui palpitent au souffle des brises
mystrieuses; ce n'est pas le baiser strident d'un lambeau d'corce qui
retombe, comme un oripeau brillant, sur le tronc immobile du bouleau; ce
n'est pas le pivert gourmand, qui perce de son bec dur les arbres o se
cache le ver: ce sont des coups rguliers sur quelque chose de
rsistant. On dirait le son du mtal. Puis, de temps en temps, on
croirait qu'une plainte monte vers le ciel.

Vous avancez, le bruit recule. Il est partout, il n'est nulle part.

                                  II

Aux premiers jours de la colonie, alors que le drapeau de la France,
longtemps regrett, flottait glorieux sur les hauteurs de Qubec, des
peuplades indiennes parcouraient, chassant et pchant, les vastes
rgions du nord. Nos saints missionnaires commencrent leurs
prdications sur les bords des fleuves et des lacs, comme autrefois
Jsus. Les Sauvages emportaient, dans leurs courses lointaines, les
paroles de la Robe-noire, et racontaient  leurs frres tonns ce
qu'ils avaient entendu.

Une de ces peuplades errantes avait lev ses wigwams sur les rives du
lac Croche. De quel nom s'appelait-il alors, nul ne le dira jamais.

Cette tribu tait fire de son chef, le Sagamo, fire de son sorcier, le
Jongleur.

Le Sagamo avait un fils: Matchounon, le Jongleur avait une fille:
Onada.

La fille du jongleur devait tre fiance u fils du sagamo, avant le
dpart pour la chasse.

Matchounon se rendit  la cabane du Jongleur avec les prsents d'usage:
une hache de pierre finement taille, un tomahawk, un calumet cisel et
des peaux de castor.

Les prsents ne furent pas accepts.

--J'ai eu un songe, dit le pre d'Onada, j'ai vu le Manitou et il m'a
dfendu de te laisser emmener ma fille dans ton wigwam. Il m'a dfendu
de te laisser emmener ma fille,  moins que tu ne te rendes  la grande
bourgade des Visages-ples,  Stadacon, sur le bord du fleuve qui passe
et revient toujours. Il m'a dit que la robe noire tait venue, sur un
grand canot, d'un pays trange, par-del le grand lac o le soleil se
lve, pour nous enseigner des choses nouvelles et dtruire son
pouvoir... Il m'a dit que ces hommes, ples comme le rameau du frne 
l'approche des neiges, et revtus d'une robe sombre comme l'image d'un
arbre au fond des eaux, portent avec eux un autre Manitou, jaloux et
puissant, que des Jongleurs irrits ont fait mourir sur une croix, il y
a bien, bien, bien des lunes...

Il m'a dit de t'envoyer chercher cet autre Manitou. Il veut le voir. Va.
Reviens vite. Apporte-le, et Onada te suivra dans ta cabane.

Le jeune chasseur partit.

                                 III

Cependant Onada tait triste, car son pre ne lui avait pas dit
pourquoi il avait refus les prsents des fianailles.

Elle tait triste et ne chantait plus en tressant les corbeilles et les
paniers, avec des lanires tailles dans l'aubier de frne pliant.

Elle craignait qu'il ne lui choist un poux parmi les guerriers qui
n'avaient pas encore attach de chevelure  la ceinture de leurs reins.

Le fils du Sagamo descendit vers la rivire Batiscan, et longtemps il en
suivit le cours accident. Elle serpentait, comme une route plane et
blanche  travers des escarpements gristres, dans une solitude dsole.
De place en place un rapide, o les panaches d'cume brillaient comme
des flocons de neige au soleil, troublait l'ternel silence de la fort
par un grondement ternel.

Il marchait, et ses raquettes lgres, semblables  d'immenses feuilles
ovales, laissaient derrire lui sur le blanc tapis de neige l'empreinte
assombrie de leurs mailles fines.

Toute une journe il suivit la rivire, puis il s'enfona dans un ravin
sinueux, au pied d'une montagne couverte d'arbres nus.

Il se dirigeait sur Kbec.

Un missionnaire, le pre de Brbeuf, venait d'entrer dans la cabane d'un
jeune indien malade. Sasousmat tait son nom. Sasousmat avait entendu
parler des peines de l'enfer et des rcompenses du paradis, raconte le
religieux, et il voulait se faire conduire en France pour tre instruit.

Le missionnaire le trouva dans le dlire. Il en fut dsol. Le
lendemain, des messes furent dites pour demander  Dieu que ce pauvre
enfant des bois ne mourt point sans recevoir le baptme. Les prires
furent exauces.

Le malade, ayant prouv un peu de mieux, demanda  la Robe-noire de
l'emmener dans sa demeure, car il souffrait du froid dans sa misrable
cabane. Le bon Pre le fit placer sur une trane et l'emmena.

Or, pendant qu'il marchait avec peine sur la neige molle,  travers les
arbres qui couronnaient encore le rocher de Qubec, il fut rejoint par
un jeune chasseur d'une tribu trangre.

Il l'invita  le suivre.

Un clair de joie brilla dans l'oeil noir du jeune chasseur, Matchounon.

Matchounon avait entendu parler d'un Manitou puissant, dit-il, et il
venait de loin pour le voir. Toute sa tribu se proposait de venir, aprs
la grande chasse. Lui, il n'avait pu rsister  la voix qui lui parlait
dans son sommeil.

Tout en racontant ces choses mensongres, il passait sur son paule la
corde de la trane sauvage, pour aider le pieux missionnaire 
transporter le malade, sous le toit hospitalier des Jsuites.

L il vit mourir de la mort des saints le bon Sasousmat.

Il le vit mourir, mais il ne comprit rien  ses paroles pieuses, rien 
sa foi touchante. Une pense l'obsdait: s'emparer du Manitou des
Visages-ples; une passion l'aveuglait: la possession de la belle
Onada, la fille du Jongleur.

                                  IV

Le Sagamo avait allum sous sa tente d'corce un feu de branches sches,
et au-dessus de la flamme se doraient, par la cuisson des pices
succulentes du chevreuil des bois et des truites rouges du lac. C'tait
pour le festin du dpart, car la chasse allait enfin s'ouvrir. Quelques
heures encore et les wigwams du lac Croche seraient dserts. Plus de
chants, plus de danses, plus de longs sommeils pleins de rves
paresseux, sur les couches de sapin.

Les chasseurs entrrent dans le large wigwam et s'assirent autour du
feu, les jambes croises, sur des nattes de sapinage.

Les calumets de pierre firent monter, sous le plafond de bouleau, les
orbes de la fume bleue avec l'cre senteur du ptun.

Personne ne parlait.

Seulement, de temps en temps, le Jongleur disait:

--Matchounon n'est pas encore avec nous.

Et le Sagamo rpondait:

--Matchounon est rus comme le renard; il court comme le daim: il
arrivera.

Et les sauvages toujours assis en cercle, les jambes croises, sur leurs
nattes de sapinage, faisaient un signe de tte affirmatif, et,
silencieux, soufflaient une bouffe de fume bleue vers le plafond de
bouleau.

Soudain la porte s'ouvrit et le jeune chasseur entra. Sa prunelle sombre
tincelait sous ses noirs sourcils, un sourire de triomphe courait sur
sa lvre presque nue, et ses cheveux plats s'agitaient sur ses paules.

Un grognement joyeux roula sous la tente; des spirales plus rapides
s'enchanrent au-dessus des ttes des fumeurs, mais personne ne parla.

Matchounon prit un calumet, aspira fortement la fume de la plante
enivrante, la fit descendre lentement comme une boisson chaude dans sa
gorge altre, puis, soulevant la peau bigarre dont il tait vtu, il
tira de sa poitrine un crucifix d'ivoire.

C'tait le crucifix du pre de Brbeuf!

Un cri rauque, farouche, prolong, fit trembler le wigwam.

Le Jongleur se leva aussitt. Sa face jaune o les rides mettaient un
bariolage noir, s'claira d'une joie infernale. C'est le Manitou des
Visages-ples, s'cria-t-il! Il vient nous chasser de nos forts...

--Le Visage-ple n'est pas un guerrier. Il travaille courb sur le sol
comme un lche!... Le Manitou de nos aeux m'a parl dans un songe... Il
m'a parl, et voici ce qu'il m'a dit:

Tu feras mourir dans les supplices l'Esprit qu'adore le Visage-ple...
Tu le feras mourir, comme les jongleurs puissants des pays o le soleil
se lve l'ont fait mourir, il y a bien, bien, bien des lunes!...

Un grondement nouveau, plus terrible encore que l'autre, branla le
wigwam et se rpercuta au loin.

Le Jongleur prit le crucifix des mains de Matchounon et dit:

--Venez! Suivez-moi! Emportez des pointes dures et un marteau de pierre.

Tous se levrent et sortirent aprs lui.

 travers les rameaux dnuds des merisiers rouges et des bouleaux
blancs, le soleil laissait tomber sur la neige immacule des gerbes de
lumire; mais par-ci par-l des sapins touffus jetaient dans cette
blouissante clart de larges taches d'ombre.

Les femmes suivaient aussi.

Matchounon s'approcha de la fille du Jongleur, sa bien-aime Onada, et
lui dit:

--C'est  ce prix que nous serons unis comme le lac s'unit  la rivire.

--Matchounon, repartit la nave Indienne, mon coeur tremble comme la
premire feuille  la premire brise... je ne sais pas ce que
j'prouve... C'est comme si je t'aimais moins... Que veut donc faire mon
pre?

--Regarde.

Le Jongleur avait enlev le Christ de sa croix, et il se prparait  le
clouer sur l'corce du plus haut des arbres.

Onada se prcipita vers son pre.

-- mon pre, cria-t-elle d'une voix suppliante, arrtez!...

Si le Manitou des Visages-ples est un puissant guerrier, il se vengera!
s'il est sans force et sans valeur, pourquoi le traiter ainsi?...
N'tes-vous plus gnreux?...

Le Jongleur repoussa la fiance de Matchounon, et, de son marteau de
pierre, il enfona des pointes aigus dans les mains et dans les pieds
du Christ.

Et le Christ resta suspendu au tronc de l'arbre frmissant.

Et les coups du marteau se rpercutrent dans les montagnes sauvages.
Ils se rpercutrent loin, bien loin!

--Mon pre! mon pre! reprit Onada, les yeux mourants du Manitou
crucifi versent des pleurs!...

Le marteau de pierre frappait toujours!...

--Matchounon, reprit encore Onada, regarde, des gouttes de sang tombent
des mains et des pieds du Manitou malheureux, retiens donc le bras de
mon pre!...

Et le marteau de pierre frappait toujours!

--Matchounon, dit de nouveau la douce vierge de la fort, il y a du sang
sur tes mains, et ce n'est pas le sang d'un ennemi.

Il y a du sang sur tes mains!... et tes mains jamais elles ne joueront
dans les cheveux de celle qui devait tre ta femme!...

Son oeil s'tait allum, sa voix vibrait comme un fil d'acier.

Le Jongleur avait fini son oeuvre diabolique, et les chos plaintifs des
rocs sourcilleux ne se taisaient point.

Les chasseurs taient rentrs dans leurs cabanes, et toujours ils
entendaient les coups du marteau de pierre sur le crucifix.

L'heure de la chasse sonna, et toujours retentissaient les coups
maudits.

Les Indiens revinrent avec le printemps. Ils retrouvrent leurs wigwams
sur les bords du lac aim, mais n'osrent y entrer, et ils s'enfuirent
donc vers d'autres lieux, car toujours, toujours, ils entendaient les
coups du marteau sacrilge sur le saint Manitou des Visages-ples.

Ne serait-ce pas le marteau du Jongleur, que l'on entend encore sur les
bords de ce lac trange, dans cette solitude pleine d'pouvante?




                        FONTAINE VS. BOISVERT

                                                    Illustrations de
                                                        Charles Huot.




L'institution des juges de paix n'est pas une chose vaine. Elle permet
aux politiciens reconnaissants de payer, d'un seul coup, bien des dettes
sans dlier les cordons de leur bourse, de rcompenser en bloc maints
dvouements sans prodiguer les trsors de leur coeur. Si modeste qu'il
soit, le nouveau titulaire reconnat toujours l'heureuse inspiration du
gouvernement qui le revt de pouvoirs envis, et, s'il est un peu juif,
il se compare aux juges d'Isral choisis par le Seigneur.

Il pense  ses confrres les juges de tous les bancs, grands et
petits; il sent qu'un mme devoir lui incombe et qu'une mme
responsabilit pse sur sa tte: faire triompher la justice. Protger
les humbles dans les humbles affaires, cela ne doit tre ni un rle
inutile, ni une mince satisfaction. Souvent il sourit, et l'on peut
saisir alors une teinte de gravit dans le pli complaisant qui se
dessine au coin de sa bouche.

Il parle, mais dj sa parole est plus sobre, et son expression, moins
familire. Il coute, mais son regard, fixe et presque rveur, parat
interroger les nuages du code, pour voir s'il en sortira des clairs de
bon sens.

Sa personne est irresponsable et sacre... devant les hommes. S'il se
trompe, tant pis pour le plaideur. Le plaideur malheureux montera s'il
le veut, d'chelon en chelon, jusqu'au bout de l'chelle. Il trouvera
des hommes de bonne volont qui l'aideront dans cette pnible ascension.
S'il tombe, la chute sera lourde, le coup, presque toujours fatal, et...
ils s'en laveront les mains.

Les juges de paix arrivent d'ordinaire aprs les lections, par
fournes, comme le pain; et puisque c'est l'amour platonique des dputs
qui les engendre, ils ne cotent rien pour natre. Ils accolent  leur
nom le titre d'cuyer, et cela leur suffit; ils s'estiment pays des
services passs et des dboires futurs.

                                  ***

tienne Biron venait de recevoir sa commission de juge de paix. Il avait
dploy, dans la dernire lection, un zle de converti. D'aucuns
diraient: de perverti. Cela dpend du point de vue o l'on se place, et
de l'objet que l'on regarde. Je ne me mle pas  la discussion, et ce
qui est crit est crit.

Seulement, je dirai que je parle de l'lection d'un dput pour
reprsenter le comt de... Allons! voil que le nom m'chappe. C'tait
un dput  la lgislature de Qubec, pour remplacer ce pauvre... Bon!
encore une lacune dans mes souvenirs. Ma mmoire me trahit, elle s'en
va; dcidment je vieillis.

N'importe, tienne Biron venait d'tre nomm juge de paix. La Gazette
officielle avait publi son nom suivi d'un flamboyant cuyer, et lui,
d'heure en heure, pendant une longue soire, il avait lu la miroitante
petite prose qui le bombardait grand homme dans sa paroisse. Et quand il
s'tait endormi, tard dans la nuit  cause des motions, sa femme, un
peu dans le ravissement aussi, l'avait entendu murmurer a diffrentes
reprises, doucement, mollement et avec des intervalles de plus en plus
longs: juge de paix... juge... cuyer... cu...

Il tait tout de mme un homme de bon sens et un excellent chrtien. Si,
ce soir-l, il s'est endormi un peu gris par les fumes de la gloriole,
le bon Dieu, j'en suis sr, ne lui a pas gard rancune.

                                  ***

 quelque temps de l, Joseph Boisvert se rendit chez leur voisin du
nord-est, Mose Fontaine, pour lui demander, de la part de son pre, la
permission de dboucher un foss. Fontaine dans un moment de mauvaise
humeur ou de faiblesse plutt, avait, sur les instances de sa femme,
rempli ce foss qui coupait sa terre pour aller se jeter dans un
ruisseau, un peu plus loin.

C'tait aprs les rcoltes, le grain tait entr, et les granges pleines
jusqu'au fate offraient un coup d'oeil rjouissant. De chaque ct de
l'aire, dans les tasseries, les gerbes d'avoine et de bl, superposes
comme les pierres d'une muraille, laissaient pendre, blonds et lourds,
les pis encore pleins de soleil. Les fenils regorgeaient de foin, et
quand s'ouvraient les portes, le parfum de la fenaison emmagasine sous
les vastes toits blancs, s'chappait par bouffes enivrantes. La terre
avait bien rendu; le temps s'tait comport admirablement; les hommes
allaient festoyer tout l'hiver.

Mose Fontaine tait fait d'une bonne pte. Compar  sa femme, il
paraissait un rayon de miel. C'est que Scholastique Bellefaon ne se
laissait pas marcher sur le pied, et ce n'tait pas Mose qui avait la
garde des tables de la loi, au foyer conjugal.

Grande et sche, elle cinglait comme une cravache. Au moral, sa langue
emportait le morceau. Chose singulire, leur fille, Anglique, avait la
douceur de l'agneau. Le mauvais exemple l'avait peut-tre prserve.
Souvent, en effet, devant une faute grossire, la candeur naturelle se
rvolte et le bon sens triomphe.

Anglique tait douce envers tout le monde, mais surtout envers Joseph
Boisvert, qui l'avait fait danser plus souvent que les autres,  la
dernire pluchette de bl d'Inde. Il l'avait mme embrasse  deux
reprises, grce  un pi rouge. Vous savez, dans les pluchettes, les
pis de mas o le soleil a incrust des rubis en guise de grains,
confrent au porteur le privilge d'effleurer de ses lvres une joue
rose... ou une autre. Mais une fois seulement. Plus que cela, il y a
larcin. Un larcin qui n'est pas encore prvu par le code. Au reste, il
se pardonne toujours, et nos lgislateurs scrupuleux peuvent garder
leurs foudres pour des baisers de Judas, par exemple.

Il lui avait dit, en partant, un mot un peu mystrieux, et elle s'tait
perdue en d'adorables conjectures. Ils s'taient revus le lendemain et
les jours suivants. Quand on est voisin on se voisine. Il avait parl
plus clairement, mais cela ne lui fut pas ncessaire. Les amoureux
dchiffrent tous les hiroglyphes, comprennent tous les signes de la
cabale, et devinent ce qu'ils ne comprennent point.

Quand il entra pour voir le pre Fontaine au sujet du foss, elle
filait, en chantant, de molles cardes de laine blanche, qu'elle coucha
aussitt dans un long panier de frne. Son pied s'arrta sur la marche
du rouet, la chanson ferma son aile, et le fuseau cessa de bourdonner.

Le jeune homme la salua en souriant. Elle se leva toute rougissante, et,
approchant une chaise adosse  la cloison, elle le pria de s'asseoir.

--Je n'ai gure d'instants  passer avec toi aujourd'hui, fit-il, mais
je reviendrai bientt, si tu le veux.

En disant cela il l'enveloppait d'un chaud regard.

--Si je le veux? rpta-t-elle.

Et le rayon mystrieux qui s'chappa de leurs paupires descendit
jusqu'au fond de leur me. Des motions ravissantes se rveillrent
comme sous le calme de la mer se rveillent parfois des lames
invisibles. Ils demeurrent un moment silencieux.

Il faut que je voie ton pre, commena l'amoureux garon, est-il ici?

--Il doit tre  la grange, rpondit Anglique. Il bat du bl qu'il
portera au moulin, demain.

Joseph le savait bien. Il avait entendu le flau du vieux voisin tomber
dru sur l'aire, mais il tait venu quand mme  la maison. Il ne fallait
pas perdre une occasion de voir sa jolie voisine.

--Il ne tardera peut-tre pas  rentrer, continua la jeune fille;
attends un peu, assieds-toi.

Joseph ne rsista pas  la caresse de la voix. Il vint s'asseoir prs du
rouet, et se mit  jouer avec le brin de laine qui flottait lger comme
un fil de la vierge. Le fuseau se taisait, mais le coeur battait fort.

Sur ces entrefaites, madame Fontaine sortit tout  coup de sa chambre.
Elle parut plus longue et plus sche que de coutume.

--Bonjour, Joseph, fit-elle, d'une voix qui coupait les paroles comme
une lame d'acier coupe les muscles, et sans beaucoup regarder le jeune
homme. As-tu dj fini ta journe, toi? Tu as bien de la chance. Le
soleil est encore haut... Ce n'est pas tout le monde qui dtelle de si
bonne heure.

Puis, se tournant vers Anglique:

--Ton rouet est-il bris? Tu ne fileras pas ton aune aujourd'hui.

Anglique sourit, reprit le brin de laine oubli entre les doigts du
voisin et, pesant d'un pied un peu dpit sur la marche du rouet, elle
rendit au fuseau son mouvement rapide et son monotone grondement.

Alors Joseph Boisvert se leva. Il dit qu'il allait rencontrer monsieur
Fontaine,  la grange. Il valait autant le voir l. D'ailleurs, la
prsence de madame Fontaine gtait beaucoup le plaisir.

Le pre Mose, un peu fatigu, achevait de battre une aire, et le flau
tombait lentement sur les pis d'or tendus comme un tapis tiss d'or, 
double rang tout le long de la batterie. il ne vit pas arriver Joseph,
et tout obsd par son travail et le bruissement des pis mrs qui
s'grenaient, il ne l'entendit pas non plus.

--Reposez-vous donc un peu, dit Joseph, en entrant.

Et il parlait haut afin d'attirer son attention. Le flau resta sur les
gerbes dfaites et le batteur de grain se retourna:

--Tiens! c'est toi, Joseph! Viens-tu m'aider  battre? fit-il en
riant. Avez-vous commenc  battre, vous autres?

--Pas encore, nous attendons le moulin.

--J'aime mieux le flau, moi; a va moins vite, mais on grne les pis
tant bien que l'on veut. Il n'y a qu' frapper. Puis la paille est bien
plus belle.

--Mais le temps qu'on y met pourrait tre mieux employ autrement,
peut-tre.

--Chacun son got, mon garon.

Il alla pour relever son flau, mais, comme s'il se fut ravis:

--Veux-tu venir fumer une pipe  la maison? demanda-t-il.

--Merci, monsieur Fontaine, je viens vous demander la permission de
dboucher le foss que vous avez rempli. Voici que les pluies vont
tomber, et vous savez le dommage qu'elles peuvent nous causer, si elles
ne s'coulent point.

--C'est que Scholastique ne chantera pas sur ce ton-l.

--Vous n'allez pas vous laisser mener par le bout du nez, observa
Joseph, c'est vous l'homme... donnez le ton. Faites-la chanter juste.

Il disait cela d'une faon badine. Le pre Mose ne riait pas,
cependant. Il reprit en branlant la tte:

--Pour avoir la paix, mon garon, il faut parfois s'exposer au ridicule.

--Mais il ne faut toujours pas faire de tort  son prochain.

--Arrange-toi avec Scholastique.

Il leva son flau et le fit retomber par un mouvement plus rapide sur
l'aire qui retentit gaiement. Joseph Boisvert s'loigna.

Une heure aprs, Scholastique, faisant de grandes enjambes, jetant des
lambeaux de phrases menaantes  travers ses lvres serres, les bras
battant l'air, arriva  la grange et se pencha dans la petite porte
entr'ouverte.

--Vas-tu endurer a, Mose?... Vont-ils se rendre matres chez nous?
hurla-t-elle, exaspre.

--Hein? Qu'y a-t-il encore? rpondit le pre Fontaine ahuri.

--Boisvert et son garon qui dbouchent le foss!...

--Sur notre terrain?

--En voil une demande, rpercute Scholastique. Est-ce que j'ai coutume
de m'occuper de ce qu'ils dbouchent chez eux?

--C'est peut-tre aussi bon, aprs tout.

--Quoi, aussi bon?... Que je ne m'occupe pas de ce qu'ils bouchent chez
eux... ou dbouchent chez nous?

--Les deux choses.

--Par exemple!... Ah! je vois, le Joseph est venu t'endoctriner... Et tu
t'es laiss mettre le carcan, btement! comme cette Anglique qui en
raffole... Je suis l, heureusement, et vous allez voir, une fois de
plus, ce que peut une femme rsolue. Viens avec moi.

--Nous irons leur parler tantt,  la veille, ce sera tout aussi bon.

--Et en attendant ils jouent de la bche... Tout de suite, Mose!
Charbonnier est matre chez soi. Faut battre le fer pendant qu'il est
chaud.

--Prends garde, Scholastique, tu pourrais tre le fer. Tu sais que
Boisvert est fort comme deux.

--Il n'osera pas toucher  une femme.

--Alors c'est sur moi que les coups tomberont.

--Dans tous les cas, viens, je le veux! Laisse l ton flau et passe
devant.

--Allons! ce que femme veut Dieu le veut, murmura Mose en apart, et
comme pour s'excuser de sa faiblesse.

Et tous les deux, la femme et le mari, lui devant, elle derrire,
maugrant, l'me angoisse, ils se htrent vers l'endroit o
travaillaient les Boisvert, pre et fils. Avant d'arriver, la femme
cria:

--Allez faire des fosss chez vous, si vous voulez en faire!

--Attends donc, fit le mari, on va leur parler amicalement, c'est mieux.

--Va donc, vieux poltron!

--Fchez-vous donc pas, rpondit le pre Boisvert, nous faisons votre
ouvrage.

--Nous n'avons besoin de personne pour faire notre ouvrage. Vous feriez
mieux de travailler chez vous, vous pourriez plus aisment amarrer les
deux bouts.

Les Boisvert sourirent et se remirent  la besogne.

--Si vous ne dcampez point, vocifra la mgre, je vous assomme avec
des roches.

Elle venait de ramasser un caillou; elle le lana en mme temps que sa
menace. Elle atteignit le pre Boisvert, et lui corcha l'oreille. Il
tait trs fort, Boisvert, et trs doux aussi:

Il dit  son garon:

--Aie soin du pre Mose, toi.

Joseph eut une minute d'hsitation. Il allait, bien sr, s'aliner pour
toujours le pre d'Anglique, et les doux rves dont il commenait  se
bercer, ne se raliseraient sans doute jamais. Ah! le misrable foss,
il se creusait profond, maintenant, entre la jeune fille aime et lui.
Il allait devenir un abme! Quelques pelletes de sable enleves ici
plutt que l, et voil une destine compromise, une vie brise, un
bonheur perdu!

En songeant  ces choses, il s'tait approch du voisin et le tenait en
chec, morne, triste, mais l'air dcid. Il fallait obir  son pre.

--Pourquoi cette chicane? demanda-t-il aprs quelques instants.
Laissez-nous donc travailler en paix, monsieur Fontaine.

--Oh! quant  moi... C'est Scholastique... Il n'y a pas moyen de la
faire plier.

Un petit colloque aigre-doux s'engagea. Pendant ce temps-l Boisvert
saisit madame Scholastique par sa longue taille uniforme, et, la forant
 s'incliner profondment sous l'treinte de son bras gauche, il lui
administra, de la main droite, tout ailleurs que sur la joue, cinq ou
six bons soufflets. Tout de mme, quand elle se releva, c'est sa joue
qui tait rouge.

Mose et sa femme reprirent le chemin de leur maison, elle devant et lui
derrire, cette fois. Elle tait dans une colre, une colre!... Lui, il
ne savait pas s'il devait rire ou se fcher.

Il ne se fcha pas, mais il fut, quand mme, oblig de se rendre chez
Biron, le nouveau juge de paix, de bonne heure le lendemain.
Scholastique n'avait pas ferm l'oeil de la nuit, et il en avait appris
long sur la couardise des maris qui laissent battre leur femme par le
voisin. C'tait pire que l'autre, la couardise de ceux qui... souffrent
tout.

Elle avait arrang un beau procs. a ne devait pas tre difficile, de
venger la morale outrage par des tapes aussi... inconvenantes.

                                  ***

Et voil pourquoi le juge de paix, tienne Biron, voyait comparatre,
devant lui, les Boisvert, pre et fils. L'audience avait lieu dans la
cuisine, et la bonne odeur de la soupe aux choux, qui mitonnait, faisait
faire de lugubres rflexions  l'un des curieux venus l pour s'amuser.

--Hlas! murmurait-il  ses voisins, le pain sec sera la seule
nourriture, et l'eau froide la seule boisson des Boisvert, s'ils sont
trouvs coupables des horreurs dont on les accuse.

Le greffier, que le juge de paix venait d'attacher  sa personne, fit,
d'une voix vibrante d'motion, mais avec un souverain mpris de la
ponctuation des phrases, la lecture de la plainte.

Le demandeur accusait les dfendeurs d'avoir travaill sur son
terrain, sans sa permission. Il accusait de plus, Boisvert, pre, de
s'tre port  des voies de faits graves et honteuses, sur la personne
de Scholastique Bellefaon, son pouse lgitime et dvoue,  lui le
demandeur.

Il y eut un murmure dans l'assistance, et l'on entendit des rires
touffs.

La cuisinire oublia son potage. Un moment elle eut peur pour la vertu
de son homme, et fut tente de lui souffler,  l'oreille, de ne pas se
mler de l'affaire de ce... criminel. Elle avisa mme un bassin rempli
d'eau o, dans un cas de doute, en dernires ressources, le nouveau
Pilate pourrait se laver les mains.

Scholastique, pudiquement voile, attendait le moment o elle serait
requise de raconter sa pnible msaventure.

Les Boisvert avourent leur faute, une faute bien lgre, et qui
tournait  l'avantage de Fontaine. Le voisin devait laisser passer, chez
lui, les eaux des terrains suprieurs. Il avait, dans un moment de
mauvaise humeur, aprs les dernires lections, rempli un foss dont
l'existence remontait loin, et dont l'utilit tait indiscutable. Si on
invoquait la loi, il serait forc de le dboucher lui-mme.

--Ce foss n'a jamais t verbalis, observa Fontaine.

--Il existe en vertu d'une entente et de la coutume, rtorqua Boisvert,
fils.

--Qu'en sais-tu? tu n'tais pas au monde quand...

Il allait dire une sottise, le pre Mose, et fournir une arme  son
adversaire, mais le juge intervint.

--Que chacun parle  son tour, commena-t-il...

Ce n'tait pas cela qu'il voulait dire. Il se reprit:

--Ne parlez pas plusieurs  la fois...

Il vit que c'tait un peu la mme chose. Il se recueillit.

--Rendez tmoignage, ordonna-t-il d'une voix grave, mais ne discutez
pas. Qu'avez-vous  rpliquer, monsieur Fontaine?

Le pre Mose salua respectueusement:

--Voici mon cas, monsieur le juge, fit-il. Scholastique m'a
dit--Scholastique, c'est ma femme, comme vous savez. Il faut se faire
comprendre.--Scholastique m'a dit: Mose, ils travaillent chez nous!...
Est-ce que charbonnier n'est pas matre chez soi?... Il faut les
envoyer... Viens!

Nous sommes partis, moi et elle. Je marchais le premier. Ce n'est pas
parce que j'avais hte d'arriver; j'aurais autant aim rester  battre
mon bl; je ne tenais pas, non plus,  me chicaner. J'aime la paix, la
paix avec tout le monde, mme avec mes voisins, mme avec ma femme. Je
ne marchais pas vite et elle me talonnait. Un peu en de du foss, je
me suis arrt pour... pour ne pas aller plus loin. La prudence est la
mre de la sret... Ils avaient leurs bches et leurs pioches... Quand
un homme est en colre, il frappe quelquefois avec ce qui lui tombe sous
la main. Scholastique a continu d'avancer. Un homme ne lui fait pas
peur, deux non plus. Elle leur a cri: Allez faire des fosss chez
vous!

Le garon s'est approch alors. Un gars robuste et fort comme le pre.
Vous le connaissez, monsieur le juge. Il ne m'a rien dit d'abord, mais
je devinais  son air, ce qu'il avait envie de dire. Nous avons parl
tranquillement, aprs nous tre regards dans le blanc des yeux.
Scholastique allait toujours. Elle ne devinait pas ce qui devait lui
arriver.

--Mose, ne va pas plus loin  mon sujet! s'cria tout  coup sa pudique
pouse.

--Crains pas Scholastique, je connais la rserve, rpondit le brave
homme en verve.

--Est-ce tout ce que vous avez  raconter,  l'gard du foss? demanda
le juge de paix.

--Oui, monsieur le juge, je vais parler de l'autre affaire, maintenant.

--Mose, la langue te dmange, hein? gronda de nouveau la femme aride et
longue.

--Aimez-vous mieux raconter vous-mme la malice de l'accus? suggra le
juge, s'adressant  Scholastique.

--Moi, raconter une abomination pareille! je mourrais de honte,
s'exclama madame Fontaine.

--Il faut pourtant bien savoir ce qu'il a fait, l'accus; je ne puis le
juger sans cela.

--Mais si je vous affirme, sur mon honneur, qu'il m'a traite
indignement?

--Je vous croirai, madame, mais le magistrat n'en saura rien. Il faut
tout dire, comme  confesse.

--Parle, Mose, moi je n'ose pas.

--C'est que, vois-tu, Scholastique, je n'ai rien vu... j'avais le dos
tourn, et je causais avec Joseph.

Les auditeurs riaient, riaient.

--Le dfendeur vous a-t-il embrasse? demanda le juge qui voulait agir 
la manire des confesseurs, par suggestion.

--M'embrasser?... j'aurais bien voulu! rpondit madame Fontaine, toute
haineuse.

--Est-ce que vous ne pouviez pas fuir?

--Fuir?... Oui!... comme une peureuse!... Avec cela qu'il me tenait
serre comme dans un tau.

--Vous a-t-il battue?

Elle se redressa:

--Battue?... Oui, battue! comme un lche qu'il est!

--Vous ne portez toujours pas de marque, observa le pre Boisvert.

Scholastique lui lana un regard foudroyant.

--Pas de marque?... La marque est sur mon honneur.

Un loustic lana un mot qui fit clater de rire la salle entire.

--Enfin, reprit le magistrat, l'accus a-t-il manqu  la dcence?

--Grand Dieu! s'il a manqu  la dcence!... Heureusement que personne
n'a vu...

--Les oiseaux effrays fuyaient  tire d'aile, recommena le loustic.

--Voulez-vous que je fasse vacuer la salle? vous serez plus  l'aise,
proposa le juge de paix.

--Il est bien temps, maintenant qu'ils ont tout entendu!

--Encore une fois, madame, vous n'avez rien prcis...

--Vous tes juge et vous ne devinez pas o il m'a frappe?

tienne Biron, cuyer, faisait un effort suprme pour ne pas rire.

Il s'adressa  l'accus:

--Alors, monsieur Boisvert, vous avez battu une femme? madame Fontaine,
la plaignante?

--Je lui ai donn le fouet, comme on fait  une enfant maussade,
monsieur le juge. Tout le mal a t pour moi, car les os sont proches et
la jupe est mince. Au reste, elle m'avait provoqu. Voyez, je porte des
marques, moi. Mon oreille est  moiti dchire... Elle a failli me tuer
avec une pierre... Je ne me suis pas veng, j'ai voulu la rendre
ridicule, rien de plus.

--Je vais garder la cause en dlibr, dclara le juge de paix.

Pendant que je rflchirai, pensez bien, vous autres aussi... Pensez
que vous tes des voisins, que vous tes d'anciens amis, que vous tes
des chrtiens. Vous devez donc user de bont les uns envers les autres.
Le bonheur de vos familles dpend de votre bienveillance et de votre
accord.

Quand la foule fut disperse, les plaideurs sortirent. Boisvert fils
passa prs de Fontaine.

--Je pense que le juge a raison, dit-il, nous ferions mieux de vivre
dans l'accord et l'amiti.

--Je le veux bien, mon garon, mais tu paieras les frais.

--Avec plaisir... si je puis esprer devenir votre gendre.

--Hum! je ne sais pas, fit Mose avec un bon sourire. Si tu allais tenir
de ton pre, et donner le fouet aux femmes?...

--Il n'y aura rien  craindre... si elles ne me jettent pas la pierre.

Ils s'loignrent. Je n'ai pas entendu la suite.




                             PATRIOTISME

                                                    Illustrations de
                                                    Georges Delfosse.




Je revenais de Sainte-Croix par le Platon. Ce n'est pas le chemin le
plus court, mais il longe, ce chemin, des hauteurs si pittoresques, il
offre des chappes de vue si ravissantes, il perce des bois si sombres,
qu'il donne aux yeux une fte toujours nouvelle, et qu'on ne se lasse
jamais de le parcourir.

J'arrivais chez le pre Marcel Poudrier. La maison dressait son pignon
rouge au milieu des peupliers verts, droits comme des I, draps
lgamment dans leurs charpes de branches montantes. La porte et les
fentres taient ouvertes, et faisaient, dans le carr blanc, des taches
noires o s'estompaient des silhouettes de jeunes filles et d'enfants.

Tout  coup un vieillard s'avana sur le seuil. Il tais mis comme le
dimanche pour la messe. Il descendit le perron d'un pas assez lger,
tout en s'appuyant sur sa grosse canne de cenellier, se retourna
vivement, jeta une bouffe de rire, et s'cria d'une voix vibrante:

--La jambe vaut le coeur, allons-y!

La femme trs ge, grande et l'air digne, parut  son tour dans la
porte. Elle semblait une enluminure de sainte femme dans un cadre
antique. Elle dit:

--Tu vas te fatiguer, peut-tre; attends donc la releve, tu prendras la
voiture.

--Tut! tut! tut!  quatre-vingt-cinq ans on n'attend plus. Si j'allais
trpasser avant de voter!

--Sais-tu bien pour qui voter, au moins?

Le bonhomme trottinait tout allgrement.

Elle se mit  rire en le regardant aller.

Ces deux beaux vieillards avaient leur histoire, une histoire bien
simple et bien courte, mais enfin qui n'tait pas sans offrir quelque
intrt. Voulez-vous que l'entendre? La voici.

                                  ***

Il y a longtemps de cela.

Le monde a march depuis, et, s'il n'est pas meilleur, c'est que le
progrs n'implique pas la vertu, c'est que le coeur et l'intelligence ne
vont pas toujours de pair.

Il n'est pas tonnant qu'il en soit ainsi puisque l'homme est libre. Il
est libre, mais avec un fort penchant  l'esclavage. Pas  l'esclavage
politique, peut-tre... Il pousse, de temps en temps, un cri de rvolte
contre ses oppresseurs, et, de temps en temps aussi, il les broie sous
son talon. Mais il aime les jougs qu'il se faonne lui-mme. Un gueux
gmit, dans sa paresse, sous les tortures de l'envie; un avare se
dessche d'amour et de terreur devant son or entass; un ambitieux rampe
devant la foule qu'il mprise; un libertin se trane aux genoux de
toutes les belles impures.

Et tout le monde est en route pour le ciel!

Drle de monde et drle de chose!

Il y a encore des mes nobles. Il y a des vertus qui surnagent et des
dvouements qui planent. Mais les jours de paix sont souvent des jours
d'abaissement. L'esprit se dtend alors, l'imagination ferme ses ailes,
le coeur s'amollit. Il n'en est pas ainsi dans les jours d'orage et de
danger. Le sentiment du devoir se rveille, l'amour de la patrie
s'affirme, le citoyen se relve, et l'homme grandit.

En mille huit cent trente-sept il y eut pour nous un de ces rveils
glorieux. La voix de Papineau sonna le glas de la tyrannie, et des hros
surgirent sur nos rives opprimes. Ils apparurent et passrent comme des
mtores. Ils se perdirent au fond d'un horizon sanglant. La trace de
leur passage se voit encore, tincelante et large  travers les nuages
de notre ciel.

Suivons-la!

                                  ***

En mil huit cent trente-sept,  l'poque des foins, le vieux Gdon
Poudrier revenait de l'glise avec sa bonne femme dans une petite
charrette aux ressorts de frne. On ne se berait pas sur d'lastiques
lames d'acier en ce temps-l, et les carrosses luisants qui promnent,
de nos jours, tant de misres en toilette, ne soulevaient pas souvent la
poussire de nos chemins. En retour, l'on dnait bien et l'on payait
bonne dme au cur.

Le pre Poudrier se tourna vers sa vieille:

--Dis donc, Mlonne--elle s'appelait Mlonne, la mre Poudrier--dis donc
Mlonne, as-tu compris les remarques de monsieur le cur  propos de
Papineau? J'ai l'oreille dure, moi, et je n'ai pas bien saisi.

--Il nous a conseill de rester tranquilles, rpondit-elle un peu
schement.

Le bonhomme rpliqua par deux petits mouvements de tte qui voulaient
dire: oui, ordinairement, mais qui n'taient pas, dans la circonstance,
d'une traduction facile.

Elle reprit:

--Il a recommand d'tre prudents, de ne pas se laisser endoctriner par
des gens qui ont plus de langue que de tte...

--Tiens! tiens!

--De rester soumis  l'autorit... D'obir  nos prtres, comme
eux-mmes ils obissent  leurs vques.

--C'est juste!

--De ne pas se mler de choses que l'on ignore.

--Afin de rester dans l'ignorance!

--De voir, d'abord,  bien cultiver la terre qui nous a cot tant de
sueurs...

L'excellente chrtienne allait continuer, avec un entrain superbe, la
rptition sainte.

--Prends les cordeaux, que j'allume, grommela le vieux patriote.

Il n'avait pas l'air de bonne humeur. La pieuse Mlonne prit les guides
de cuir et retint le cheval qui voulait trotter. Le pre Gdon tira de
la poche de sa sous-veste, une pipe, un batte-feu, une pierre et un
morceau de tondre. Il fit sortir de la pierre des tincelles qui
allumrent la tondre odorante, et il se mit  dguster avec une
satisfaction profonde sa bonne pipe culotte.

Cependant il y avait un nuage sur son front coup d'une large ride. Sa
pense tait fixe sur quelque chose d'invisible. Sa femme lui remit les
guides. Il les prit machinalement.

--Toujours est-il, recommena Mlonne, que Marcel va se tenir
tranquille, j'espre... Qu'il ne parlera plus d'aller se battre pour
Papineau.

--Tu voudrais qu'il allt prter main forte aux chouayens,
peut-tre... Marche, Carillon.

Il fit tomber la mise du fouet sur la croupe du cheval.

--Je voudrais bien le voir se mler aux chouayens, grommela-t-il!...
Un tas de malfaiteurs en habits, de voleurs titrs, de bourreaux en
gants blancs! On n'en verra pas de pareils avant cinquante ans, c'est
sr.

Marcel s'en revenait  pied avec d'autres jeunes gens de son canton. Ils
parlaient, tous ces gars, des troubles qui menaaient d'clater dans le
district de Montral, de l'assemble de Deschambault, du grand Papineau
qui tait descendu  Kamouraska avec Girouard, Lafontaine et Morin. Les
uns approuvaient le mouvement, les autres le blmaient.

--Nous sommes des peureux, dit Marcel, et nous aimons mieux les coups de
bton que les coups d'pe.

--Que veux-tu? riposta le plus petit du groupe, nous n'avons personne
pour nous commander... Quand il n'y a point de chef il n'y a point de
soldats.

--Et Papineau?

--Papineau, fit un grand mince, il ne se bat point, il pousse les autres
 se battre.

--Et tu crois que c'est une besogne facile que de dcider des hommes 
lever la tte,  revendiquer leurs droits, et s'il le faut,  mourir
pour la libert... surtout quand ces hommes sont des Canadiens franais?

--Nous sommes soumis; c'est une belle vertu que la soumission,
parat-il.

--Nous sommes  quatre pattes; c'est une position un peu humiliante.

--Les Canadiens, observa un autre, a laisse les ordures s'amasser
longtemps, mais une fois dcids, a balaie net.

--Mais, rtorqua le grand mince, si on va  la guerre pour mourir, ceux
qui nous tuent restent les matres.

--T'imagines-tu, clama Marcel, que celui qui fait d'avance le sacrifice
de sa vie se tient les bras croiss en face des canons? C'est celui-l
qui frappe le plus juste, et qui le plus srement jette l'pouvante dans
les rangs ennemis...

--Vas-y donc te battre, puisque tu trouves cela si beau.

--Je vais y aller en effet.

--Tu ne fais pas comme Rmi Gaudon, qui se marie peur d'tre command,
remarqua l'un de la bande.

--Le remde est pire que le mal, observa un vieux clibataire.

--Eh bien! moi, continua Marcel, je devais me marier cet automne, et je
reste libre pour faire le coup de fusil.

Le groupe diminuait. Chacun  son tour entrait chez soi, aprs avoir
souhait le bonjour  ceux qui allaient plus loin.

                                  ***

Le dimanche soir la jeunesse se rassemblait. Il en est de mme
aujourd'hui. Les curs ont beau prcher contre les runions, dfendre
certains jeux, condamner la danse, il y a toujours un petit coin, dans
la paroisse, o l'on vend du plomb  la manire des diplomates retors,
o l'on cueille des cerises sur des joues rougissantes, o l'on fait
trois pas d'amour, et quelquefois plus, o le violon chante ses gigues
enivrantes, o les pieds, pris de vertige, emportent le coeur et la tte
en d'tourdissants tourbillons. On a dit son chapelet bien dvotement
pendant la messe, on a entendu les vpres sans trop de distractions, on
peut bien s'amuser un brin, sous le couvercle de la nuit, sans que le
bon Dieu se fche. S'il se fche, ce sera contre les parents qui ferment
les yeux trop tt ou trop serrs.

                                  ***

Marcel avait, en effet, srieusement song au mariage. Sa fiance,
Hlose Dubien, n'tait pas belle, mais elle tait accorte et grande,
elle avait de la grce dans la dmarche et de l'esprit dans la tte. On
oubliait vite l'irrgularit des lignes devant l'clat de ses prunelles.
Son coeur tait bon, mais des lvres minces faisaient comprendre qu'il y
avait de la rsolution dans son caractre.

Elle avait t recherche dj par un citoyen du village, Augustin
Lefour, un veuf passablement cossu, trs orgueilleux de ses cus, mais
trs dsol du poids de ses annes. Elle avait prfr la solide
jeunesse de Marcel. Et maintenant, voil qu'un dimanche soir, Marcel se
rendait auprs d'elle, profondment mu et l'me remplie de tristesse.

Quand il entra, elle vit bien ce bouleversement inaccoutum et elle se
sentit douloureusement atteinte elle-mme. Le pressentiment d'une amre
angoisse la rendit muette, et elle tendit  son ami une main tremblante.
Le pre Dubien, qui tait bureaucrate sans savoir pourquoi, et
gouailleur par temprament, lui cria, ds qu'il le vit entrer:

--Viens-tu nous faire tes adieux, Marcel?

--Oui, monsieur Dubien, rpondit le jeune homme, d'une voix qu'il
s'efforait de rendre ferme.

--Non! rpliqua Hlose, suppliante.

Le pre Dubien reprit:

--Si tu es fatigu de vivre, mon garon, tu n'as qu' te rendre  la
rivire Chambly; il y a l une bande de fous qui se proposent de servir
de chair  canon; tu pourras te faufiler dans leurs rangs.

--Des fous comme ceux-l, il faut qu'il y en ait pour effrayer les
tyrans.

--Toujours des grands mots: tyrans... bureaucrates... martyrs.

--Oui, monsieur Dubien, martyrs!... l'amour de la patrie vient
immdiatement aprs l'amour de Dieu, et les martyrs de la patrie ne sont
gure au-dessous des martyrs de la religion.

Dubien clata de rire.

Des voisins entrrent. Ils venaient faire la partie de quatre-sept. Ils
jouaient hommes contre femmes. La dernire fois, le sexe fort avait t
d'une faiblesse dsesprante, et il ne s'tait pas sauv du dshonneur.
Il avait une revanche  prendre. Les jeunes amoureux voyaient avec
plaisir la lutte ardente des joueurs. Ils taient oublis. Leur
entretien fut tendre d'abord, mais il fut triste aussi, car Hlose,
plus d'une fois, essuya ses beaux yeux noirs.

Puis Marcel, dans un sombre enthousiasme, se prit  parler de la
ncessit d'un soulvement. C'est par l que les grandes rvolutions
commencent. Il proclamait le droit des citoyens  la libert politique,
et gmissait sur la position humiliante des Canadiens franais, les fils
des dfricheurs, les matres du sol autrefois. Il disait la morgue
insolente des bureaucrates, le partage ingal des emplois, l'abaissement
organis de la race franaise. Il peignait, d'une voix vibrante mais
comprime, la gloire de ceux qui meurent en luttant contre la tyrannie
et l'injustice. Il expliquait l'hrosme de ceux qui sacrifient leurs
biens, leur jeunesse, les ivresses de l'amour, les esprances d'une
longue flicit, pour adoucir les souffrances de leurs semblables et
relever l'honneur de la patrie.

L'image sanglante de la bataille passait devant les regards de la jeune
fille. Elle voyait le fer meurtrier s'enfoncer dans la poitrine des
patriotes, et les rangs dcims s'affaisser tour  tour comme les bls
mrs sous la faux. Elle entendait les clameurs de l'airain, les
piaffements des chevaux, les appels des blesss sur les chemins o
serpentait l'arme. Des champs dvasts la fume s'levait comme un
encens maudit vers le ciel implacable. Le Seigneur serait sourd  la
prire des perscuts, il resterait insensible  la souffrance de son
peuple. L'expiation n'tait pas encore finie, ou bien la flicit
n'tait pas encore mrite.

Elle sentait son me s'envoler dans une rgion nouvelle. Elle tait
emporte par un souffle ardent qui n'tait plus la flamme nervante et
douce des sens, mais un trange lan vers l'idal. L'amour de la patrie
souffrante lui paraissait divin comme l'amour du ciel. La folie des
sacrifices s'emparait de son imagination vive, et dj elle cherchait un
bcher.

Quand ils se sparrent, les deux jeunes amoureux se firent dn adieux
touchant, comme l'adieu des martyrs qui s'en allaient aux lions de
l'amphithtre.

                                  ***

Marcel partit, un matin d'octobre, avec quelques amis jeunes et
inexpriments comme lui, pour aller se battre contre les chouayens. La
petite troupe se rendait  Sorel. De l elle remonterait la rivire
Chambly, cherchant les endroits o se ralliaient les soldats de la
libert. Ils ne connaissaient pas le pays, ces jeunes gens, et ils
allaient guids par les mille voix de la rumeur.

Le fusil sur l'paule, la casquette sur l'oreille, ils marchaient
gaiement, jetant un regard de mpris sur les peureux qui restaient avec
les femmes; et quand ils entendaient les enfants crier  leur mre que
la guerre passait, ils se redressaient avec fiert malgr la fatigue,
et souriaient  la mort entrevue dans la fume des combats prochains.

 mesure qu'ils approchaient du foyer de l'agitation, ils sentaient leur
ardeur grandir et les regrets s'effacer. Les vieillards battaient des
mains en les apercevant, et les femmes agitaient leurs mouchoirs. Cela
les encourageait. Ils se grisaient d'orgueil.

--D'o venez-vous, les braves, leur criait-on?

--D'en bas... tout prs de Qubec...

--De si loin!... Hourra pour les patriotes!

--En vient-il d'autres?

Ils secouaient la tte avec tristesse.

                                  ***

Ils allrent ainsi jusqu' Saint-Denis. Ils virent Nelson, ils virent
Papineau, et ils ne songrent plus qu' mourir glorieusement.

Marcel crivit  Hlose:

La mort ne nous fait point peur. Ceux qui nous tueront seront plus 
plaindre que nous, car ils seront excrs, un jour, et nous, un jour,
nous serons honors et bnis... La libert fleurira sur nos tombes. Les
tyrans auront peur d'une autre rvolution. Ils nous rendront nos droits
peu  peu, et nous deviendrons forts... Il faut que nous luttions. C'est
sous le marteau que le fer se durcit... Il faut que nous soyons unis, si
nous voulons devenir grands parmi les autres. Il faut aussi que nous
nous affirmions. La soumission aveugle prpare au joug. L'esclavage est
le chtiment des peuples lches...

Des bribes ardentes qu'il avait probablement retenues des discours de
Papineau ou de Nelson.

Il ajoutait:

Nous n'avons pas assez de fusils. Nous n'avons pas d'argent... Nous
serions deux fois plus nombreux, si l'on pouvait donner des armes  tous
ceux qui en demandent. Il y a beaucoup de patriotes qui n'ont que des
fourches et des faux pour attaquer ou se dfendre. Moi, comme tu sais,
j'ai le vieux fusil de grand-pre. Il n'a pas coutume de rater; et si je
puis casser une tte de chouayen avant de le passer  un autre, je
mourrai content. Prie pour moi.

                                  ***

 quelque temps de l il se rpandit chez nous un bruit singulier.
Personne ne voulait y croire. Hlose, la fire Hlose, comme on
l'appelait, oubliait dj le petit Poudrier, et se mariait avec le veuf
nagure repouss.

--Bah! disait-on, elle ne pouvait longtemps rsister  l'appt de
l'argent... Elle n'attendait que l'loignement de Marcel... Les absents
ont toujours tort... Maintenant il n'avait plus, le malheureux garon,
qu' se faire embrocher par une pe anglaise, cela vaudrait autant que
de revenir pour tre tmoin du triomphe de son vieux rival.

Alors Marcel, soldat dans l'arme des patriotes,  Saint-Denis, reut
une lettre un peu mystrieuse.

Mon cher Marcel, disait cette lettre, moi aussi je suis capable de
sacrifices. Tu m'as appris comment il fallait aimer son pays... Tu
l'aimes jusqu' la mort sur le champ de bataille, moi je l'aime jusqu'au
martyre pendant toute la vie... Dans quelques jours je t'enverrai autant
d'argent que tu en voudras pour acheter des armes... Dieu et patrie!

Hlose.

Des armes! murmura Marcel, et un souffle d'enthousiasme l'emporta un
instant loin de la froide et triste ralit. Il vit apparatre devant
ses yeux blouis, comme un rideau mouvant, une file ondoyante de fusils
meurtriers et d'tincelantes baonnettes. La surprise et la joie
allaient tre grandes parmi les soldats, et les chefs proclameraient son
nom avec fiert, en face de tous les patriotes.

Moi, je l'aime jusqu'au martyre pendant toute la vie... Il retomba des
hauteurs o l'avait enlev un premier lan gnreux. Que signifiaient
donc ces paroles solennelles et amres?... D'o viendrait cet argent
bni?... Il se mit  creuser le sens de ces paroles et  chercher la
main prodigue qui allait s'ouvrir ainsi. Tout  coup une angoisse
profonde treignit son me. Mais le clairon sonna l'appel, un appel
ardent, et la cloche de la petite glise se mit  tinter suppliante et
grave dans le clocher. Des hommes accouraient tranant un vieux canon,
d'autres s'alignaient le fusil au bras. Il courut prendre place dans les
rangs, et ne songea plus qu' dlivrer la patrie de son douloureux
esclavage.

Gore arrivait  Saint-Denis. Gore avait vu la trahison de Waterloo, et
il tait prt  river les fers de la colonie franaise. Il allait passer
comme un torrent sur cette contre audacieuse, et les insenss qui
avaient os lever la tte et jeter le dfi  leurs matres seraient
anantis  jamais. C'tait son espoir.

Nelson choisit ceux qui taient les mieux armes, et les mit en
embuscade sur la route du colonel anglais, dans une maison de pierre.
Marcel tait entr l'un des premiers. Papineau se trouvait l.
O'Callaghan aussi. Ils voulaient se battre, se faire tuer pour la cause
sacre, mais Nelson ne le permit pas. Leur mort et t l'anantissement
de toute esprance. Ils devaient vivre; Papineau surtout, car il tait
la lumire qui clairait le peuple, le souffle qui renversait la
tyrannie.

Gore vint se briser honteusement contre le faible rempart des insurgs.
Markham, le bouillant capitaine qu'il lana contre une distillerie o
s'taient cachs quinze patriotes rsolus  mourir, Markham,  son tour,
fut vaincu. Il tomba couvert de blessures.

Ah! si les patriotes avaient eu des armes, s'ils avaient eu des chefs,
s'ils avaient eu, surtout, la permission de se faire tuer pour une cause
grande et sainte, la victoire de Saint-Denis n'aurait t que le prlude
d'une srie de victoires, et les hros qui sont monts sur l'chafaud
auraient t ports en triomphe sur les paules de leurs concitoyens!

Pleins d'espoir, griss par le succs, nos valeureux soldats voulurent
poursuivre leur marche glorieuse. Ils se dirigrent vers Saint-Charles,
o les attendait, hlas, un douloureux chec. Ils furent crass par le
nombre.

Les champs dsols burent lentement le sang de nos braves. L'heure de la
dlivrance n'tait pas encore sonne. Cependant le sang vers fut comme
une semence mystrieuse, o germrent des esprances nouvelles et des
ides gnreuses. Les patriotes que la mitraille avait pargns
regagnrent tristement leurs foyers.

                                  ***

Marcel s'en revenait meurtri et lgrement bless. Quelques-uns de ses
compagnons cheminaient avec lui, les pieds alourdis par la fatigue, la
tte penche sous le poids des chagrins; d'autres, moins heureux encore,
ne reviendraient jamais. Cte  cte dans une mme fosse, ils dormaient
le sommeil des martyrs au cimetire de Saint-Charles.

Ils arrivaient.  quelque distance, un bouquet d'arbres gris fermait la
route comme un large rideau, et se prolongeait en ligne sombre et
tortueuse  travers les prairies nues. Une troue sinistre ouvrait ces
arbres sans feuilles, et, au fond,  une grande profondeur, sous les
replis obscurs de la falaise, un ruisseau coulait parmi les cailloux,
dans une bordure de givre, tincelante comme une dentelle d'argent.

D'un ct, le chemin descendait, en tournoyant, jusqu' un petit pont de
bois, de l'autre, il montait un escarpement raide.

--Enfin, nous arrivons, fit Marcel en poussant un long soupir, voici la
cte  Boisvert.

Les autres relevrent la tte et sourirent.

--Si nos braves compagnons taient avec nous! reprit Marcel.

--Ils n'ont pas eu notre bonheur, rpondit une voix.

Ils descendirent la cte et s'arrtrent un moment sur le pont, comme
ils faisaient enfants, pour regarder, appuys au garde-fou, l'eau noire
qui coulait toujours. Tout  coup, ils entendirent une clameur. Un
moment aprs retentit sur la route, le galop d'un cheval emport. En
face d'eux s'levait la cte s'levait dnude,  cause d'un boulis qui
s'tait fait pendant le dgel du printemps, et le chemin longeait
l'arte de la falaise avant de s'enfoncer, par la spirale sablonneuse,
jusqu'au petit pont du ruisseau.

Un attelage vint et passa comme un trait. Deux hommes se cramponnaient 
la voiture: une calche  la chaise massive. Ils n'avaient pas os se
jeter en bas tant l'allure tait rapide. Maintenant, ils atteignaient un
endroit dangereux. Une roue effleura le vide, mais elle ne tomba point,
et le cheval s'lana dans la cte tournante. Tout disparut aux yeux des
jeunes gens effrays.

Quelques secondes seulement s'coulrent et l'on entendit un bruit
trange qui sortit de la route cache. C'tait un choc violent, un
craquement de bois qui se fend, un sanglot d'homme, un rlement de bte
qu'on assomme. Les patriotes accourent au lieu d'o provenait ce bruit.
Le cheval qui se dbattait, embarrass dans les bandes du harnais et les
dbris de la calche. L'un des hommes se releva, il ne paraissait pas
avoir de blessures graves; l'autre restait immobile, la face contre
terre.

--Andr Mathurin! s'cria Marcel,  la vue du jeune homme qui se
remettait sur pied en se ttant les ctes.

--Andr! firent galement les autres.

Et lui, Andr, tout abasourdi par le choc, se mit  regarder ceux qui
venaient ainsi  lui tout  coup.

--Tiens: Marcel!... Tiens! Franois!... et Lazare!... ah! mes amis, je
l'ai chapp belle!... Je crois que ce pauvre Augustin Lefour s'est
tu. Il ne bouge pas.

--Augustin Lefour? reprit Marcel, fort tonn. Et ils s'approchrent du
malheureux, toujours immobile sur le sol froid.

--O le conduisais-tu donc? demanda l'un des volontaires.

Avant qu'Andr Mathurin pt rpondre, plusieurs voitures arrivrent,
s'arrtant tour  tour dans la pente de la cte,  l'endroit fatal.

--Est-il mort? criait-on... Est-il sans complaisance seulement?... Tu
n'as pas trop de mal, Andr?... Tiens! les patriotes!... quelle
rencontre! Vaut mieux tomber sur le champ de bataille que dans cette
affreuse cte...

On releva le malheureux Lefour. Il avait du sang dans les cheveux, dans
les narines, dans les oreilles, dans la bouche. Il ne donnait plus signe
de vie. Le coeur ne battait plus.

--Dites aux femmes de ne point descendre, ordonna quelqu'un.

--Surtout, que la marie ne vienne pas, ajouta un autre.

--La marie? demanda Marcel, un peu angoiss.

--Oui, ton ancienne... Hlose.

--Hlose!... Hlose!... rpta-t-il d'un ton amer, et inclinant la
tte, il remonta la cte  pas lents.

Augustin Lefour fut port dans la maison de Jos Auger, son ami,  deux
pas de l, et il eut une tombe pour lit nuptial.

Les gens de la noce s'en retournaient en devisant tristement, eux qui,
l'instant d'auparavant, s'en venaient en jetant des clats de rire, en
parpillant des couplets badins. Marcel passa prs de la voiture o se
trouvait la fiance. Il ne leva pas les yeux, et il prouvait un mortel
serrement de coeur, et, pouss par cette invincible besoin de faire
quelque chose pour dissimuler son affaissement, d'un geste machinal il
changea son fusil d'paule et allongea le pas.

Une voix surprise et profondment mue laissa tomber ces deux mots:

--Marcel! Marcel!

Il ne se dtourna pas.

                                  ***

Hlose, dans un lan de patriotisme, avait,  l'exemple de Marcel,
sacrifi son amour et son bonheur. Elle pousait Augustin Lefour, le
veuf riche et vieux d'abord repouss. Mais elle l'pousait  la
condition qu'il mt, dans la corbeille de noce, une large somme
d'argent: cet argent serait dpos sur l'autel de la patrie, et les
rebelles auraient des armes.

Le bon Dieu qui, dans ce temps-l, protgeait encore les amours et
quelquefois les amoureux... les dvouements, je veux dire, le bon Dieu
sourit au sacrifice, mais ne voulut pas qu'il ft consomm.

                                  ***

Hlose est libre de nouveau, et de nouveau, Marcel a repris le travail
ardu mais calme des champs. Ils vont se rencontrer au rveillon de Nol,
chez un ami de leurs familles. Est-ce un pige tendu  leur amour? Je le
crois. Leur me, encore toute remplie des chos divins de la grande fte
chrtienne, vibrera comme ces lyres merveilleuses o passent les brises
chantantes du soir. L'heure est bien choisie pour la rconciliation...

Vous qui aimez; vous qui nourrissez dans vos coeurs purs, des sentiments
nobles; vous qui avez souffert  cause de vos tendresses profondes, et
qui mettez votre plaisir  rpandre la flicit autour de vous, jeunes
filles douces et constantes, jeunes garons francs et loyaux,
qu'auriez-vous fait  leur place?

Ce que vous auriez fait, ils l'ont fait. Ils ont pass une longue vie
ensemble  travailler et  prier,  souffrir et  chanter,  esprer et
 aimer. Et c'est lui, l'heureux vieillard qui s'chappait par la route
ensoleille pour aller, une dernire fois, dposer son honnte bulletin
dans l'urne discrte. Et c'est elle la vertueuse vieille femme qui
demandait d'une voix un peu goguenarde s'il savait bien pour qui voter.

--Si je sais pour qui voter?--rplique-t-il, en brandissant sa canne de
cenellier comme il et fait d'un tendard,--si je sais pour qui
voter?... Hourra pour...

Une bouffe de vent emporta le nom qu'il venait de dire.




                                UN RVE
                                  OU
                    VOYAGE AUTOUR D'UNE BIBLIOTHQUE

                                                   Illustrations de
                                                     Jobson Paradis.




C'tait le soir, un de ces soirs divins que parfument les fleurs
blanches des pommiers, plants le long des routes, comme pour faire
natre le dsir dans l'me des ves nouvelles qui passent parmi nous.

Sept heures sonnaient  toutes les horloges d'allure rgulire et de
temprament rgl; mais ici, le timbre vibrait joyeux et dru, et l, ses
notes semblaient tristes dans leur lenteur. On et dit que la vie tait
rapide en certains endroits, moins presse de finir en certains autres.
J'aime mieux le marteau qui frappe lentement les heures de mon
existence; il me donne le temps de songer au dernier coup.

Je descendis sur la rive de notre fleuve aim; j'avais besoin d'tre
seul, car je souffrais. Une inquitude profonde troublait toutes mes
joies, et je regardais l'avenir avec effroi. La mer montait, calme, sans
bruit, mais implacable comme la mort, et tout disparaissait, sable d'or
et cailloux gris, sous un voile clatant de lumire. Le soleil, en
effet, apparaissait alors sur une des cimes bleues des Laurentides,
comme resplendit un ostensoir cleste sur l'autel du sacrifice. Des
nuages blancs, bords d'une dentelle de feu, s'levaient mollement comme
l'encens du sanctuaire. Et mon me, berce par la foi, montait vers le
Dieu trois fois saint qui fit le monde si beau. Je me laissai tomber sur
les feuilles et les mousses nes avec le printemps. Une grive solitaire
se mit  chanter au-dessus de ma tte, en regardant les flammes du
couchant; un souffle tide passa sur mon front brlant, et mes esprits
s'envolrent je ne sais o...

Alors un homme s'approcha de moi. Je l'avais vu dj, et plus d'une fois
il m'avait aid de ses conseils paternels. Ses yeux avaient les clairs
du gnie, sa lvre nue, un peu ddaigneuse, souriait avec douceur, sa
tte noble s'inclinait lgrement vers l'paule. Il me tendit la main et
me dit:

--Venez!

Je le suivis. De temps en temps je me dtournais pour regarder la ferie
du soleil et de l'onde s'unissant dans un baiser de feu.

--Dieu me garde de vous arracher  la posie, dit-il encore, mais j'ai
piti de vous et je vous sauve.

Et quand nous emes longtemps march par les chemins devenus sombres, il
me fit entrer dans une demeure trange o tout le monde venait, mais o
personne n'avait son foyer. Nous traversmes de longs corridors, et ceux
qui nous rencontraient se dcouvraient en faisant de profonds saluts. Il
souriait  tout le monde, et tout le monde paraissait l'aimer. Il ouvrit
une porte rouge et, m'introduisant dans une pice immense, il me dit en
riant:

--Pote, voil tes amis dsormais.

La pice, c'tait une bibliothque, les amis, c'taient des livres. Un
trouble singulier s'empara de moi, et je me sentis mu jusqu'aux larmes.
Il me semblait que tous ces livres tals sur les rayons bords d'une
dentelle rouge, me regardaient avec curiosit et m'interrogeaient. Je ne
pouvais surmonter ma timidit naturelle, et j'allais implorer le secours
de mon bienfaiteur, quand un bouquin rid, poussireux, s'ouvrit de
lui-mme et me laissa lire, sur ses pages jaunies, ces paroles remplies
de sagesse:

--Choisis pour ton ami l'homme que tu connais le plus vertueux; ne
rsiste point  la douceur de ses conseils, et suis ses utiles exemples.

C'tait Pythagore qui parlait ainsi; Pythagore, le plus extraordinaire
des philosophes et le plus insatiable des savants de l'antiquit;
Pythagore, qui dcouvre le carr de l'hypotnuse, qui enseigne le
premier que l'toile du soir et celle du matin sont le mme astre, qui
tantt prcde le lever et tantt le coucher du soleil; Pythagore,
l'aptre de la mtempsycose, qui sauvait un malheureux chien des coups
d'une bande d'enfants cruels, en dclarant que l'animal tait un de ses
anciens amis, qu'il le reconnaissait  sa voix.

C'tait Pythagore qui, faisant dans un discours public l'loge de la
vertu, s'exprima avec tant d'loquence et toucha si profondment les
coeurs, que les femmes les plus richement pares coururent dposer dans
le temple de Junon leurs bijoux les plus prcieux. Quelle parole,
aujourd'hui, pourrait oprer semblable merveille?

Je crus qu'il allait commencer une de ces harangues admirables, qui
sauvaient les Crotoniates de leurs ennemis et d'eux-mmes, et je prtai
l'oreille. Mais alors, une voix montant aussi des profondeurs de
l'antiquit, se fit entendre pleine d'avertissements. C'tait la voix de
Bias, un autre sage; de Bias qui croyait  un Dieu unique, mais ne
voulait pas que l'homme raisonnt sur l'essence de Dieu; de Bias qui,
aprs le sige de Prine par Cyrus, alors que les vaincus se retiraient
avec le butin qu'ils pouvaient porter, sortit de la ville les mains
vides, disant qu'il emportait tout.

Or, la voix de ce philosophe rpliqua:

--Avec ses amis il faut agir comme s'ils devaient tre un jour nos
ennemis.

Et d'autres voix, veilles par ces sages paroles, montrent aussi de
tous ces livres anciens pour m'instruire et me guider.

Confucius, d'abord, le grand lgislateur de la Chine, disait:

--Avertissez avec douceur votre ami qui s'gare. Si vos soins sont
inutiles, ne vous rendez pas ridicules par une vaine importunit.

Isocrate, le seul disciple de Socrate qui osa paratre en deuil aprs la
mort du matre; Isocrate qui murmurait:

--Vous connatrez vos amis  l'intrt qu'ils prendront  vos disgrces,
et au zle qu'ils montreront dans vos dtresses.

Puis, des voix plus jeunes: Saint-Evremond, Madame du Deffand, de
Chesnel, La Rochefoucauld se firent entendre. Et les livres d'o
venaient maintes paroles intressantes semblaient s'agiter sur les
tablettes et se donner la rplique.

--Il n'y a rien qui trouble si fort le repos que les amis, si nous
n'avons pas assez de discernement pour les choisir, disait le premier.

Les vieilles connaissances valent mieux que les nouveaux amis,
affirmait Madame du Deffand.

Et de Chesnel rpliquait:

--C'est aux deux extrmits de la vie qu'on est le plus sensible 
l'amiti.

Puis, d'un ton goguenard, et comme pour gayer un brin la conversation,
La Rochefoucauld ajoute:

--Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touches de l'amiti,
c'est que l'amiti est fade quand on a senti l'amour.

 ce mot d'amour, un frisson passa sur tous les livres. Quelques formats
lgers dgringolrent des casiers d'en haut, pendant que, en bas, des
in-folio s'entrouvraient lentement. Puis il y eut, parmi les matres de
la pense, comme un feu d'artifice de mots brillants.

--L'amour est plus hardi que la haine, dit l'un.

--On ne connat la force de l'amour qu'au moment o on l'prouve, fit un
autre.

Puis un voisin, un infortun peut-tre:

--L'amour nous trompe presque toujours.

--Il n'y a gure de gens qui ne soient honteux de s'tre aims quand ils
ne s'aiment plus.

C'tait de La Bruyre qui faisait cette remarque.

La Rochefoucauld rpliqua:

--Quand nous aimons trop, il est malais de reconnatre si l'on cesse de
nous aimer.

Puis il ajouta:

--On est quelquefois moins malheureux d'tre tromp de ce qu'on aime que
d'en tre dtromp.

Un blas s'cria:

--L'amour est une passion plus utile au thtre qu' la vie des hommes.

Et Madame du Deffand d'ajouter:

--Les imaginations vives aiment mieux de loin que de prs.

Celui-ci observa:

--L'amour est comme la fortune: il est moins difficile de l'acqurir que
de le conserver.

Un autre, in-quarto pratique, sous sa peau de chagrin:

--L'amour platonique n'est qu'une imposture...

--Malheur  la femme candide qui se laisserait prendre  un tel pige.

Un loustic juch haut lana ce proverbe:

--L'amour apprend aux nes  danser.

Mon Mentor, redoutant sans doute les suites de cette causerie,  cause
de mon inexprience et de ma curiosit, m'invita  marcher encore. Je
m'loignai avec peine et  pas lents, j'avais l'oreille grande ouverte
aux chos de l'amour.

--C'est ici, me dit-il, en me montrant des centaines de volumes au dos
uniforme, c'est ici l'arsenal politique. Ici les candidats passs,
prsents et futurs viennent chercher des armes. Ici les lutteurs de la
parole, en temps d'lections, trouvent tout ce qu'ils veulent pour
accuser et s'excuser. C'est un pandmonium lgal. Ces volumes
s'appellent statuts et journaux. C'est le recueil de la sagesse ou
de l'ingniosit de nos lgislateurs. Toute leur pense est l. Le
difficile, c'est de l'y dcouvrir. L se trouve le droit de crer et de
dtruire, de me vendre et de vous acheter; d'emprunter et de ne point
rendre, de taxer le peuple et de le faire payer. C'est la preuve de la
richesse de la nation... ou de sa ruine. Le second volume amende le
premier, le troisime amende le second, le quatrime amende le
troisime, et ainsi jusqu' la fin.--Ceci avec cela--Il montrait, ici,
les journaux que l'on est convenu d'appeler politiques, littraires,
industriels et caetera. Ceci avec cela forment une source de
renseignements o tous les travailleurs de la plume viennent puiser. Ce
qu'ils y trouvent ressemble  la manne biblique, et prend toutes les
couleurs et tous les gots, selon le caprice ou l'apptit d'un chacun.

--Nul endroit de la bibliothque, observa mon protecteur, n'est mieux
connu, ni plus tudi. Voyez!

Et je vis, en effet, un grand nombre de personnes, de tout ge et de
tout rang, qui feuilletaient avidement ces normes livres.

--Tous ces hommes, me dit mon guide obligeant, se prtendent anims de
l'amour de la patrie, et du dsir de faire du bien  leurs concitoyens.
Faut-il les croire sur parole? Ils iront sur les trteaux populaires,
verser des flots d'loquence sur la foule bahie qui ne les comprendra
gure, et s'amusera d'autant mieux. Notre peuple aime les beaux diseurs.
Il aime davantage, peut-tre, les rudes diseurs, les violents, les
froces, car la charit chrtienne est encore bien peu rpandue sur la
terre, aprs dix-neuf sicles de culture.

Et, comme je regardais, un peu ahuri, ces enfivrs travailleurs occups
 fourbir leurs armes et  remplir leurs carquois pour les luttes
lectorales, j'entendis une voix grave qui disait:

--La politique est un vritable flau pour ceux qui s'en proccupent 
l'excs, lorsque leur rang ou leurs emplois ne leur en font pas en
quelque sorte une obligation.

Qui parlait ainsi? Je l'ignore. La voix semblait venir de loin. Et,
comme encourag par cette remarque, un autre penseur ajouta:

--Dans tous les partis il y a des gens qui font du bruit et du mal sans
y rien gagner.

--C'est Bacon, me dit mon protecteur. Je reconnais son accent svre.

Approchons de l'endroit o il s'est retir, nous entendrons d'autres
observations qui pourront vous tre utiles.

En effet, une parole amre frappa aussitt mon oreille.

--Comme parmi les hommes il est admis que duper son semblable est une
action lche et criminelle, il a fallu chercher un terme qui adoucit la
chose, et c'est le mot politique qu'on a choisi.

--En voil un qui n'y va pas par quatre chemins, m'criai-je, ce doit
tre un dup, un...

--Oh! que non! reprit mon matre, c'est Frdric le Grand.

J'en ressentis une vive surprise. Nous allions nous loigner quand un
autre livre, un livre portant couvert violet marqu d'une croix d'or,
s'ouvrit  son tour. La page qu'il montrait tait souille d'une large
tache de sang. Il disait:

--Le jour o un vque prchera une politique, mme raisonnable, sa
parole deviendra un objet de contradiction, et sa personne un objet de
haine et de ddain.

J'tais presque scandalis.

--Voil un fier impie, remarquai-je.

--C'est un martyr, rpliqua mon protecteur en me jetant un regard de
piti, c'est Monseigneur Affre, archevque de Paris.

Alors il se fit un bruissement semblable  celui qu'auraient produit des
feuilles vivement tournes.

--Le prince de Talleyrand, ajouta mon compagnon: coutons ce qu'il va
dire.

Aussitt nous entendmes:

--Les diplomates ne se fchent pas, ils prennent des notes.

Un instant aprs:

--En politique il ne faut pas dire jamais.

Et mon vieil ami, fixant dans le lointain de la pense son oeil rveur,
murmura lentement un nom qu'il est inutile de rpter.

Alors ceux qui taient penchs sur les feuilles politiques ou les
journaux de la chambre, levrent tout  coup la tte, les uns souriant,
les autres paraissant ahuris. Puis, ils se mirent  parler entre eux si
bruyamment, que, pendant plusieurs minutes, je ne pus entendre les
rflexions de mes livres.

Je le regrette, car  voir l'entrain avec lequel ils s'ouvraient, se
fermaient, tournaient leurs feuilles, trpignaient sur leurs tablettes,
je devinais une discussion des plus animes et des plus amusantes. Comme
ces livres, mis en moi par la remarque de mon Mentor, taient presque
tous des livres bleus, j'en conclus qu'ils s'accusaient, et
s'excusaient tour  tour. Je m'avanai alors vers un endroit de la
bibliothque, o plus d'un vnrable bouquin portait, sur son vtement
de cuir gaufr, une croix d'or.

Voici les vrais sages, me dis-je, il doit tre consolant de les
entendre.

Quelques voix s'levrent, graves et puissantes, et, par curiosit ou
par respect, les autres gardrent un silence momentan. C'tait Cicron
qui s'criait:

--En cartant la superstition, conservons la religion inaltrable.

 quoi l'abb Prvost rpondait:

--C'est prendre une mauvaise voie, pour arriver  quelque chose de
certain en matire de religion, que de chercher des dmonstrations et
des preuves. Les plus grands esprits ne sont pas communment les
meilleurs chrtiens. La foi demande de la simplicit et de la
soumission.

Puis il ajoutait aprs un moment:

--La religion n'apprend pas qu'il soit facile de vaincre les passions
qu'elle condamne; mais elle offre,  tous moments, des secours qui
peuvent assurer la victoire.

Un autre reprit, et son accent tait sombre et sa parole lente:

--Je n'entends pas qu'on puisse tre vertueux sans religion. J'eus
longtemps cette opinion trompeuse, dont je suis trs dsabus.

C'tait le clbre Jean-Jacques Rousseau.

 peine avait-il fini qu'une voix ardente, mais un peu aigrie, martela
ces paroles:

--Quand la philosophie a voulu fonder un tat sans religion, elle a t
force de lui donner pour base des ruines; elle a tabli le pouvoir sur
le droit de le renverser, la proprit sur la spoliation, la sret
personnelle sur les intrts sanguinaires de la multitude, les lois sur
les caprices.

Qui parlait ainsi? L'abb de Lamennais, qui ne sut pas, comme son ami
Lacordaire, dompter son orgueil, et mourut en reniant une religion qu'il
avait si vaillamment dfendue, quand son illustre ami mourait en la
bnissant.

Aprs lui, un protestant d'une science profonde et d'une grande
honntet, Guizot, affirmait avec l'autorit qu'on lui connat:

--En fait, il n'y a jamais eu de gouvernement plus consquent, plus
systmatique que celui de l'glise romaine. La cour de Rome a tenu une
conduite bien plus cohrente que la Rforme. Celle-ci n'a pas respect
tous les droits de la pense humaine; au moment o elle les rclamait
pour son propre compte, elle les violait ailleurs.

Et comme je m'loignais lentement, je cueillis comme un dernier cho,
cette superbe observation de Mennechet:--On ne tue pas une religion de
conscience, d'amour et de vrit. En lui crant des martyrs, on l'pure,
on la multiplie, on la conserve, on l'ternise. Le christianisme l'a
prouv.

                                  ***

Un flot d'harmonies qui n'tait pas seulement un divin mlange de sons,
mais une gerbe de hautes penses revtues de brillantes paroles, s'leva
tout  coup, et je sentis un frisson de plaisir courir dans tout mon
tre. C'taient Homre et Virgile qui rcitaient aux sicles nouveaux
leurs sublimes popes; c'taient Pindare et Horace qui chantaient leurs
odes incomparables; c'tait Tasso, gnie sombr dans un ocan de
douleurs, qui racontait les merveilles des jardins d'Armide; c'taient
Klopstock, le pieux, et l'aveugle Milton, qui clbraient en des vers
magnifiques, l'un la Chute de l'homme, et l'autre, le Messie promis et
attendu; le Camons, le plus illustre enfant du Portugal, aussi tonnant
par ses malheurs que par son inspiration; et d'autres encore, et
par-dessus tous, peut-tre, Dante Alighieri, pote, sculpteur et
peintre, qui sur les ailes de son ardente imagination, avait os monter
jusqu'au ciel pour en surprendre les joies, descendre jusqu'aux enfers,
pour en voir les tourments, et qui maintenant faisait entendre, en des
stances merveilleuses, un cho des allluias clestes et des infernales
imprcations. Et ces strophes inspires que le gnie de chaque langue
avait burines pour les temps futurs, ces strophes montaient sans se
confondre, douces ou svres, gracieuses, souples, ondoyantes comme un
tapis d'avoine blonde, ou sombres et dsoles comme des temples en
ruine.

Je marchais toujours. Je ne sais quelle fatalit m'entranait; j'aurais
voulu m'arrter, couter religieusement ces pomes divins; impossible.

Mais d'autres chants, ou d'autres rcits s'levaient. J'entendis ces
vers que vous reconnatrez bien; mais ce que vous ne saurez jamais,
c'est l'accent plein de douleur et de colre du vieux Corneille.

... Pleurez l'irrparable affront
          Que sa fuite honteuse imprime  votre front;
          Pleurez le dshonneur de toute notre race
          Et l'opprobre ternel qu'il laisse au nom d'Horace!
          Et, quand Julie lui rpliqua tristement:
          --Que voulez-vous qu'il ft contre trois?

Il et fallu entendre le tressaillement de toute la bibliothque  ce
mot sublime:

                                                    Qu'il mourt!

Puis aussitt une voix, onctueuse comme l'innocence, murmura:

          Celui qui met un frein  la fureur des flots,
          Sait aussi des mchants arrter les complots.

          Soumis avec respect  sa volont sainte,
          Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Je reconnus Racine.

 ces paroles solennelles succdrent des rires et des trmoussements.
C'tait Molire qui lanait comme des fuses ses mots d'esprit, et se
moquait des travers et des ridicules, en amusant ceux qui en taient
affligs. Cyrano de Bergerac lui reprocha de l'avoir pill, de s'tre
appropri ses scnes les plus originales; il l'appela mme plagiaire;
mais le joyeux censeur provoqua un nouvel clat de rire, et ce fut pour
lui le pardon.

Plus loin, sur la poussire des rayons, un livre tout parfum semblait
dormir, et l'or de ses feuilles rayonnait comme un nimbe.

--Ce fut une lyre vivante, observa mon guide, une lyre presque divine.
Nul n'aima, ne jouit, ne souffrit autant que ce pote. Il semble avoir
divinis ds cette vie la poussire dont tout homme est ptri.

J'avais devin Lamartine.

--Et, prs de lui, continua mon vnrable compagnon, sous ces feuillets
innombrables qui frmissent et font jaillir des gerbes d'tincelles dans
la nuit qu'ils crvent, il est un gnie littraire incomparable, mais un
gnie fait de lumire et d'ombre. Sa parole sonne comme un clairon, mais
quelquefois elle sonne faux; son invective frappe comme un marteau de
forge; ses ides closent comme la foudre. Il aurait voulu refondre le
monde entier dans son creuset de diamant. Vivant, il a vu son apothose;
mort, il est entr dans l'ternit comme le plus humble d'entre nous, la
conscience nue... Vous avez devin Hugo.

J'prouvais une indicible motion. Il me semblait que j'allais entendre,
comme un cho mlodieux de l'autre vie, quelques-uns des vers immortels
de ces immortels auteurs.

Ce fut Musset qui jeta d'un air un peu narquois, comme pour s'excuser de
n'avoir gure cru, d'avoir beaucoup aim l'alcve et le vin, cette
strophe joliment philosophe sous son costume badin:

          L'me et le corps, hlas! ils iront deux  deux,
          Tant que le monde ira, pas  pas, cte  cte.
          Comme s'en vont les vers classiques et les boeufs,
          L'un disant: tu fais mal!... et l'autre: c'est ta faute!

Pauvre Musset! mort si jeune par la faute de son me et de son corps...
Pauvre Musset! l'un des plus grands dj, et le plus grand de tous,
peut-tre, s'il et voulu...

Je vis, un peu  l'cart, sur des tablettes encore modestement garnies,
des noms chers  notre jeune patrie. Tout  coup plusieurs volumes, des
petits encore timides, des grands dj prtentieux, se grouper autour
d'un vieux compagnon, un humble, un infatigable travailleur dans le
champ de l'histoire, Garneau. Et lui, il se mit  leur raconter d'une
voix vibrante d'motion, et avec une fidlit que rien ne pouvait
intimider, la longue suite de nos luttes sur les champs de bataille ou
dans l'arne politique, nos sacrifices, nos douleurs, nos esprances et
nos gloires.

Aprs lui, Ferland, grave et replet dans son habit sacerdotal, prit la
parole et raconta aussi les choses de notre histoire, qu'il avait
longuement mdites. Hlas! il n'avait pas eu le temps de finir son
oeuvre.

Mon guide me dit:

--D'autres viendront qui rempliront toutes ces places vides. Notre
jeunesse commence  travailler et ses aptitudes sont remarquables. Le
got de l'histoire et des lettres, de l'industrie, des sciences et des
beaux-arts se rveille chez nous comme il s'est rveill, un jour, chez
les nations plus grandes. Nous aurons notre heure.

Et je vis, comme  demi perdus encore dans une brume lointaine, des
groupes nouveaux qui clbraient les sciences, les dcouvertes, la
marche de l'humanit. Les uns vantaient les rvolutions qui gurissent
les socits par le fer et le feu, comme le chirurgien fait d'un membre
gangren; les autres regrettaient les ges glorieux, o les grands
capitaines donnaient  leurs souverains des royaumes et des esclaves.
Ceux-ci demandaient des jours de paix et des chefs sans ambition, afin
de laisser le laboureur  sa charrue et le savant  ses livres; ceux-l
s'imaginaient qu'un jour, sur la terre, il n'y aurait qu'un peuple,
qu'une langue et qu'une religion. D'autres, plus curieux et plus
audacieux, se promettaient de voir bientt ce qui se passe chez nos
voisins de l'infini.

J'aurais voulu m'attarder plus longtemps, dsireux de m'instruire, et de
mieux connatre les hommes au milieu desquels je devais vivre. Ils
m'auraient sans doute ouvert des horizons nouveaux, des troues
lumineuses dans les tnbres de l'avenir; mais je me sentis touch au
bras par une main pesante. Je me retournai vivement. Mon protecteur
aimable tait disparu, et devant moi se dressait, impassible comme un
masque, un homme de haute stature. Il portait une barbe grisonnante,
caresse souvent, et cette barbe dissimulait un peu le travail des ans
sur la joue de marbre qui se creusait. Son maintien tait fier, et son
regard qui aurait voulu paratre doux, peut-tre, s'allumait d'un rayon
d'orgueil.

--Mon ami vnrable n'est plus l? fis-je avec inquitude.

Il ne me rpondit point, mais son bras s'tendit majestueusement et son
doigt me montrer une tombe.

Et comme j'allais m'agenouiller, l'me serre par une angoisse amre, la
porte aux deux battants rouges, par o j'tais entr, s'ouvrit de
nouveau, et le doigt implacable me fit signe de sortir.

Je poussai un sanglot et... m'veillai.

La grive solitaire chantait encore au-dessus de ma tte, en regardant
les flammes du couchant; un souffle tide passait sur mon front brlant,
et mes esprits revenaient je ne sais d'o.




                         TABLE DES MATIRES

Maison hante
    I. Le hibou
    II. Le spectre de Babylas
    III. Le baiser fatal
    IV. Sang et or
Le boeuf de Marguerite
Baptme de sang
Le jeune acrobate
La dernire nuit du pre Rasoy
Mariette, conte de Nol
Les marionnettes
L'anneau de fianailles
Le loup-garou
Petite scne d'un grand drame
Le coup de fourche de Jacques Ledur
Le rveillon
La croix de sang
Fantme
Le marteau du jongleur
Fontaine versus Boisvert
Patriotisme
Un rve ou Voyage autour d'une bibliothque.




[Fin des _Contes vrais_ par Pamphile Le May]