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Titre: Bataille d'mes
Auteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Date de la premire publication: 1899-1900
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Montral: Feuilleton de "La Patrie"
   4 nov 1899 / 26 jan 1900 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   26 mai 2008
Date de la dernire mise  jour:
   26 mai 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 122

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque

Nous tenons  remercier la Bibliothque nationale du Qubec
d'avoir offert en ligne les images de l'dition imprime sur
laquelle nous avons fond ce livre lectronique.




                           BATAILLE D'AMES

                        PAR M. PAMPHILE LEMAY

                        ---------------------

            ROMAN SPECIALEMENT ECRIT POUR "LA PATRIE"

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Note du transcripteur: Publi en un feuilleton de 68 pisodes, du 4
novembre 1899 au 26 janvier 1900, il semble que ce roman n'ait jamais
t publi par son auteur sous forme de livre. Une dition prsente et
annote par Rmi Ferland a t publie en 1996.

Le prsent document a t manuellement recopi  partir des copies
d'archives de "La Patrie" de la Bibliothque Nationale du Qubec. Les
lacunes d'impression ont t pour la plupart corriges, mais il subsiste
un petit nombre d'anomalies typographiques, qu'il n'a pas t possible
de rparer. Ces parties de texte manquant sont indiques sous la forme
de [-----].
-----------------------------------------------------------------------


Premire Partie: Le Chemin du Gibet--Seconde Partie: Le Chemin du
Calvaire.




                           PREMIERE PARTIE

                         LE CHEMIN DU GIBET




I

L'ILE AUX OURS


Un matin d'automne, un vieillard revenait de visiter ses lignes
dormantes, et ramant d'un bras ferme, la tte penche dans un rve, il
longeait les bords chatoyants de l'le aux Ours, l'une des nombreuses et
ravissantes les qui semblent s'avancer comme une flotte dans les eaux
calmes du fleuve, entre Sorel et la lac Saint-Pierre. Un voile de brume
tombait moelleux et lger sur ses oasis de verdure et sur ces flots
tranquilles, et partout, dans le ddale des chenaux troits, au-dessus
des courants sombres, glissaient d'autres courants plus subtils et tout
imprgns d'une lumire blanche. Les les paraissaient de larges
meraudes enfouies dans la soie d'un crin.

La pche avait t bonne et, dans son rve, le vieillard souriait. Ce
serait pour le march,  Montral. Il se dit tout--coup, par phrases
coupes de silences:

--C'est moi-mme qui porterai le poisson au march... Le gars empoche
tout... C'est  peine s'il me laisse de quoi payer mon tabac... Et puis,
il fait la noce en diable...

Il se mit  chanter. Sa voix tait un peu nasillarde, un peu rauque,
mais trs forte encore, et il ne chantait pas faux. Il avait  peine
fini le premier couplet, qu'une flamme ple dchira le brouillard 
quelque distance. Une dtonation se fit entendre.

--Il n'y a donc pas de brume par l, pensa-t-il; ou bien ils tirent 
bout portant... Pourvu qu'ils ne me prennent pas un canard. Il supposait
qu'ils taient plusieurs. Pour donner l'veil il reprit sa chanson d'une
voix plus forte encore. La note tremblait lgrement dans son gosier
dtendu par l'ge, mais tout de mme elle s'envolait loin. Il chantait:

     Par derrire chez ma tante, vole, mon coeur vole!

et l'aviron plongeait en cadence dans l'eau profonde. Comme il disait:

     Visa le noir tua le blanc,

une autre flamme jaillie et quelque chose siffla  son oreille. Il cria
durement et aussi fort qu'il le put faire:

--Me prenez-vous pour un canard tas de brigands?

Et il poussa son canot vers le rivage. Il n'avait pas envie de se faire
casser les ailes. Au reste, il n'tait plus qu' une courte distance de
sa maison. Il viendrait chercher l'embarcation tantt, quand le soleil
aurait fondu la brume.

Ce vieillard possdait, au bout de l'le, dans une chancrure qui
formait une petite baie dlicieuse, un large coin de terre o tout
poussait avec une vigueur extrme; mais il aimait l'eau plus que le pr,
et il passait dans son canot toutes les heures qu'il pouvait, laissant
le grain mrir selon la volont de Dieu, et les troupeaux se rassasier
de joncs verts et d'herbe tendre.

Il vivait seul maintenant avec un garon de vingt-cinq ans. Sa maison
n'avait pas mauvaise apparence, mais elle tait mal tenue. Il n'y avait
plus de femme pour laver, nettoyer et mettre chaque chose  sa place.
Elle tait triste, car il n'y avait plus de babils d'enfants.

Quand il entra, il vit  terre, dans un coin, un sac de voyage et des
cannes de pche. Cela ne le surprit gure. Presque chaque jour,
l'automne, on accourait nombreux de la grande cit dans les les, pour
se livrer au plaisir de la pche ou de la chasse. Le champ tait vaste,
le paysage enchanteur et le gibier abondant.

Les uns venaient se reposer du tracas des affaires, les autres
cherchaient une distraction  leur ennui; ceux-ci mettaient leur orgueil
dans le nombre des victimes, et ceux-l, dans la qualit. C'tait une
bonne aubaine pour les insulaires qui les promenaient dans
l'enchevtrement des canaux, ou les guidaient vers les bords giboyeux ou
dans les anses poissonneuses.

Deux silhouettes noires se dessinrent alors dans la blancheur laiteuse
de la brume, et le vieux comprit que c'tait son garon qui revenait
avec un "sportman". Une drle d'ide qu'ils avaient eue de tirer  balle
ou  plomb, au risque de tuer un chrtien au lieu d'un canard. Quand ils
mirent le pied sur le seuil, son gars et l'autre, il laissa paratre sa
mauvaise humeur.

--Tiens! fit-il, reconnaissant le compagnon de son fils, c'est Bancalou.
Je ne me serais jamais imagin que des chasseurs comme vous autres
pouvaient s'amuser  tirer les yeux ferms. J'appelle a les yeux
ferms, moi, quand on ne voit rien.

Le garon rpondit:

--Nous pensions que le brouillard se lverait plus tt, et que nous
pourrions rapporter poil ou plume. Ce sera pour ce soir ou demain matin.

--A dfaut de poil et de plume, repartit le vieillard toujours aigre,
vous aviez envie, je crois, de rapporter ma peau.

--Comment a?

--Vous m'avez effleur la tte; j'ai entendu siffler le plomb.

--O tiez vous donc?

--Ici, tout prs, dans mon canot.

--Est-ce que nous pouvions le deviner?

--Nous ne pouvions pas le deviner, affirma Bancalou.

--Mais vous avez d m'entendre chanter...

--Chanter? pas le moins du monde dit le garon.

--Pas le moins du monde, rpta Bancalou qui faisait l'tonn.

--Tut! tut! tut! j'ai chant exprs, pour avertir... On pouvait
m'entendre de l'le du Pas et de Sorel.

--Il est amusant, le pre, fit Bancalou, en riant.

--Il ne chantait toujours pas son "libera", ajouta le garon.

Bancalou reprit:

--Requiem gagne l'argent et Gaudeamus le dpense... prenons un coup.

Il ouvrit le sac de cuir et en tira une bouteille qu'il fit miroiter aux
yeux du bonhomme.

--C'est le petit verre d'amiti, annona-t-il.

--Pour celui-l, ce n'est pas de refus; a va me remettre de ma fatigue
et de ma peur, dit le vieux.

Les trois hommes choqurent leurs verres et avalrent une lampe de la
rchauffante liqueur. Aprs djeuner qui fut trs frugal: du poisson et
des pommes de terre, les deux jeunes gens se disposrent  sortir.
Bancalou regarda  sa montre pour voir quelle heure il tait. Une
superbe montre d'or.

--Huit heures, dit-il. Si nous ne rentrons pas  midi ne soyez pas
inquiet.

--O as-tu pch cette belle montre? demanda le vieillard.

--Dans la rivire, rpondit-il en riant.

--Dans la rivire?... Nom d'une carpe! je serais curieux de savoir quel
appt il faut mettre  l'hain, pour tirer ainsi les montres d'or du fond
des eaux.

--C'est par le tic tac qu'on les dcouvre, continua plaisamment le jeune
canotier. On se penche sur l'eau quand le vent dort et que la brume
empche les oiseaux de voler. Le tic tac monte du fond comme un
battement de coeur. C'est trs amusant.

Le vieillard ne riait pas. Il sentait peut-tre un soupon grave
s'veiller dans une me honnte. Il jeta un coup d'oeil sur le sac de
cuir et sur les instruments de pche et de chasse, comme pour interroger
ces objets mornes jets  terre dans un coin. Bancalou n'avait pas
coutume de se munir de tant de choses. Il portait tous simplement,
d'ordinaire, sa corne de poudre attache  une frle bandoulire, et ses
perches de lignes n'taient pas cercles de douilles d'argent. Il
n'tait pas venu seul, sans doute...

Bancalou prouvait du malaise sous ce regard inquisiteur. Son ami, le
fils du vieux pcheur, s'avana vers la porte en sifflant un motif vol
aux merles de la fort. Il allait le laisser se tirer d'affaire comme il
pourrait, cet ami prudent. Au reste, il savait que Bancalou avait
l'esprit inventif. Il trouverait bien une histoire, si la chose devenait
ncessaire.

--Attends, lui dit Bancalou, je sors aussi. Une minute seulement; le
temps de donner au pre une petite explication.

Il valait mieux satisfaire le bon vieillard. Il fallait surtout ne pas
se laisser souponner.

--Tenez, pre, je vais vous dire la raison de cette magnificence,
continua Bancalou, j'ai peut-tre fait une folie, mais je me console en
pensant que j'aurais pu en faire une plus grande. Vous savez que j'tais
sur le point de me marier. Je vous ai mme demand conseil un jour, et
vous m'avez rpondu qu'il y en avait plus de maris que de contents.
Vous tiez le centime qui me glissait dans l'oreille ce dicton
lamentable. Alors j'ai rflchi, j'ai regard mes pargnes entasses
avec un soin jaloux dans une bote vide de tabac. J'ai voqu le
souvenir de ma Dulcine... Dulcine, c'est un nom de femme qu'on apprend
au Sminaire, quand on peut mettre le nez dans le livre le plus amusant
qu'une plume d'homme ait crit, Don Quichotte de la Manche... Dulcine,
c'tait une demoiselle de Tabaso... une espagnole, ncessairement brune,
avec des yeux flamboyants, un collier de perles sur la gorge, une bague
 la main et un brasier dans le coeur. Elle a peupl le monde. Lui et
elle, Don Quichotte et Dulcine, ils se sont rpandus sur toute la terre
et sous tous les cieux. Des Dulcines, vous en rencontrez  chaque pas.
Des Don Quichottes, il en chevauche sur toutes les rossinantes connues:
on peut mme en trouver  cheval sur la place de nos canots...

--Je commence  le croire, reprit le vieux en souriant.

Bancalou avait drid le vieillard, il tait satisfait. Il continua:

--Donc, aprs avoir voqu ma Dulcine, celle qui rgnait sur mon me et
le menaait d'un ternel esclavage, aprs avoir savour son regard et
son sourire dans une rverie dlicieuse, je vis dfiler une procession
de marmots criards, braillards, sales, dvorant mon pain, dchirant
leurs habits; je comptai les jours  peiner et les nuits  bercer; je
vis les grces de ma femme se fondre peu  peu, son parler devenir rude,
ses paupires se remplir de larmes, son coeur se diviser et, alors, je
rptai votre remarque: Il y a plus de maris que de contents...

Je le pesai dans mon esprit; je me demandai de quel ct je serais
parqu, avec le petit nombre des contents ou le grand nombre des
malheureux... J'eus peur et je ne voulus pas m'exposer. Mais il me
fallait une compensation. Mes petites pargnes sentaient le besoin de
danser un peu dans ma main, loin du fond empest de cette bote de
ferblanc. Aprs la femme, ce que j'aimais le plus au monde c'tait la
montre. La femme, on ne sait jamais de quel mtal le bon Dieu l'a
fondue. Ma montre est d'or. Et elle repose toujours sur mon coeur, et
c'est pour moi seul qu'elle fait tic tac... Si j'oublie de la monter,
elle se tait et j'oublie, moi, que le temps s'enfuit.

Le vieillard souriait.

--Bavard, fit-il... Moi j'aurais tout dit en deux mots...

--Il y a encore le sac de voyage et les appareils de pche et de chasse,
reprit le cynique canotier.

--Eh bien! mon garon, je voulais ajouter, quand je t'ai dit cela, que
la plupart des maris malheureux, le sont par leur faute.

--C'est ce que je pensais, conclut Bancalou.

Le brouillard se dissipait, glissant mollement par loques floconneuses
en l'air qui se rchauffait, et parmi les arbres encore feuillus. Le
vieux pcheur se jeta sur son lit et s'endormit d'un sommeil profond.

C'tait la veille. Le bateau venait de sortir du port de Montral et
filait, rapide, vers le rocher o juche la vieille capitale.

Un homme vtu pour le sport, cheveux grisonnants, moustache paisse,
taille au-dessus de la moyenne, l'air naf des mes droites, tait assis
sur le pont suprieur du bateau, en avant des salons, et regardait le
dfil enchanteur des rives du fleuve et des les, des villages et des
bois que la nuit htive commenait  noyer dans ses ombres. La lune se
leva, et sa lueur douce faisait comme un fond demi-clair o
s'estompaient plus sombres et plus distincts, les arbres et les maisons.
Ses reflets ouvraient sur les eaux, entre les bords et le vaisseau, un
chemin de flammes tremblotantes o nul pied n'aurait pu se poser, mais
que le rve suivait, doucement appel par l'inconnu.

Sorel allait apparatre au fond, l-bas,  l'embouchure de sa belle et
grande rivire. Le monsieur habill en chasseur se leva, fit quelque
tours sur le pont afin de se dgourdir et de respirer mieux l'air pur du
soir, puis il descendit prendre ses perches de ligne, sa carabine et son
sac.

Il y avait d'autres chasseurs en route pour les les. Plusieurs le
salurent et l'un d'eux lui demanda s'il passait la nuit  Sorel. Il
rpondit qu'il ne le savait pas. Il verrait.

Quand il dbarqua il fut accost par un canotier. Il tait encore sur la
passerelle que ce canotier obligeant s'emparait de son sac et de ses
instruments de pche, et promettait de le conduire aux les pour rien...
presque pour rien...

--Je connais mon affaire, disait-il et je sais o aller... Dans une
heure, vous tes au milieu des canards et des sarcelles... Un petit
somme pour vous reposer, et vous vous levez dispos et frais au point du
jour. Le gibier dort encore dans les joncs, au fond des anses, et quand
il veut prendre son vol: pan! pan!...

Le chasseur se laissa convaincre et monta dans le canot.

Ce canotier se nommait Charles Racinot, mais tout le monde l'appelait
Bancalou,  cause de ses jambes. Il tait bancal. Avec cela de l'esprit
plein sa tte et un peu d'instruction. Il s'tait assis sur les bancs de
la quatrime, au sminaire. Des malheurs de famille ne lui avaient pas
permis de monter assez haut pour dcrocher le titre de bachelier, et il
s'en tait revenu avec le sobriquet de Bancalou...
............................................

Mais pardon, chers lecteurs de la "Patrie", je m'aperois que je n'ai
pas commenc par le commencement. Je m'embrouille un peu, moi, dans ces
rcits qui ressemblent  des romans, et je ne sais gure ce qu'il est
mieux de raconter d'abord. Je voudrais tre clair, rapide, intressant
et dj, je m'gare et me trouble.

A l'encontre des romanciers de profession qui reprennent leurs rcits de
plus loin dans le pass, moi, je vais le reprendre quelques annes plus
tard, alors que le vieux pcheur a t port au cimetire et que
personne ne parle plus du chasseur de l'le aux Ours.




II

LE PAIN BENIT DE PIERRE LONGPRE.


Un roman qui commence ainsi ne peut tre, semble-t-il, qu'une oeuvre
morale, et la mre la plus svre ne saurait refuser de le mettre sous
les yeux de sa fille la plus chaste. Cependant, il ne faut pas toujours
se fier  l'enseigne. "Au bon march"., les colifichets se vendent aussi
cher qu'ailleurs, et vous payez le lendemain les remdes  tout mal
qu'on vous offre  titre gracieux la veille. Rien pour rien chez
l'homme, qui est bien l'habitant le plus goste de notre plante.
Seulement, l'homme sait dguiser sa convoitise, car il est intelligent.
Et puis, comme il est naturellement religieux, il sait aussi la diriger
parfois vers le bien, et la transformer en vertu.

Il faut, au reste, que je vous parle du pain bnit de Longpr, puisque
l se trouve en germe, l'histoire que j'ai  vous raconter. Ne vous
tonnez pas. Le chne majestueux qui ombrage votre maison tait tout
entier dans un gland: la rose qui s'entrouvre sur votre fentre et
parfume votre chambre est sortie d'une petite graine noire tombe dans
la poussire; le morceau de pain qui sauve l'indigent de la mort et fait
descendre sur votre tte les bndictions du ciel, vient d'une semence
enfouie dans les sillons. Je ne veux pas dire que mon livre aura la
grandeur du chne, le parfum de la rose, ou l'utilit du pain: non: je
veux seulement que vous sachiez d'o il vient.

Si Pierre Longpr, de la paroisse de Saint...., je ne prcise pas. Il
vaut mieux, je crois, ne pas prciser. Je n'ai pas envie de m'attirer
une affaire. Il y a des gens qui vivent longtemps et se souviennent
toujours. D'autres, il est vrai, oublient tout de suite et trop tt.
Cherchez la paroisse et vous la trouverez. Elle est sise assez prs de
Montral, sur la rive Nord au milieu d'une campagne fconde, dans les
mandres d'une rivire tour  tour tapageuse et dormante, avec des coins
de forts pleins d'oiseaux et des rangs de maisons pleines d'enfants. Si
vous ne la trouvez pas, maintenant, c'est que vous cherchez mal.

Si Pierre Longpr, de la paroisse de Saint-Ixe... Disons Saint-Ixe,
n'avait pas rendu un pain bnit de dvotion, comme on disait chez nous,
dans ma jeunesse, j'en serais rduit  chercher je ne sais o une
histoire pour vous amuser. Il ne serait peut-tre rien arriv, ou
presque rien, de tout ce que je vais vous raconter.

Et voil pourquoi je regrette les choses qui s'en vont. Plus de "pain
bnit"  l'glise, plus de "grosses gerbes" au champ, plus de "foulage"
 la maison! Avec les vieilles coutumes s'en vont nos mes, et les
potes de l'avenir ne sauront plus o diriger le vol de leurs rves.

C'tait le jour de la Saint-Pierre. Tout prs du balustre, vis--vis
l'autel, s'levait, majestueux comme un temple indoue, le pain bnit de
Longpr. Des cousins, dors sur le ventre, soutenaient, comme des
cariatides, les uns au-dessus des autres, les gteaux arrondis, vernis
avec du sucre fondu et mouchets d'or. Des fleurs de papier, d'une forme
inconnue  la flore canadienne, et ne de l'imagination de la
boulangre, piquaient de leurs toiles multicolores la succulente
pyramide.

Tous les yeux se levaient vers l'orgueilleuse offrande, et l'autel tait
oubli au fond de l'abside.

--"Confiteor Deo", rcitait le prtre, inclin au pied des degrs, entre
les acolytes distraits qui bredouillaient l'humble prire. Les chantres
ne regardaient dans leurs livres que juste assez pour ne pas faire
fausse route; les fidles disaient "mea culpa", en se demandant  qui on
allait distribuer les cousins et les gros morceaux. La plupart savaient
d'avance comment ils seraient traits comme toujours, comme les petits
et les ddaigns, ils n'auraient qu' plonger la main dans le panier du
bedeau, et  faire dvotement le signe de la croix avec la bouche
qu'ils en tireraient. D'autres savaient bien qu'on leur prsenterait,
avec un salut honnte, l'un de ces brillants cousins debout comme des
colonnes entre chaque tage.

Quelques-uns cependant restaient dans un doute cruel et leur me, par un
jeu de bascule, s'levait  l'orgueil ou s'abaissait au dpit, selon la
grosseur du morceau que tour  tour ils espraient ou redoutaient.
Zidore Tourteau tait au nombre de ces malheureux.

Il prouva une singulire angoisse quand il vit le bedeau commencer la
distribution du pain. Au reste, le sacrifice de l'autel fut un instant
relgu au second plan. Le pain dor que Pierre Longpr distribuait  la
foule gourmande faisait oublier le pain cleste offert par le prtre.

Enfin le bedeau approche. Il arrive. Il regarde Zidore, comme pour lui
dire qu'il allait tre servi  souhait. Il porte la main sur un de ces
rutilants cousins si moelleux  l'oeil que l'eau en vient  la bouche,
et... ironie! il le range un peu pour laisser voir les menus morceaux du
font, qu'il offre en souriant, le misrable!

Zidore blmit de colre, prend machinalement la bouche toute petite
mais se ravise, ne fait pas le signe de la Croix et la rejette au
panier.

--Pierre Longpr n'a qu' se bien tenir, grommela-t-il, au lieu de faire
un acte d'humilit.

Longpr n'tait pas un cultivateur  l'aise. Il le deviendrait
probablement si les preuves finissaient, car il travaillait avec
intelligence et assiduit. La maladie avait attrist sa maison; la grle
avait dtruit ses moissons, ses troupeaux avaient t dcims. Il tait
dbiteur de Zidore Tourteau. Pas pour un gros montant, le prix d'un bon
cheval de labour.

Tourteau courait  la fortune. Or, pour l'atteindre plus tt, il
laissait le chemin ordinaire souvent long et pnible, et prenait 
travers champs. Une course au clocher; la course des usuriers.

Ils avaient  peu prs le mme ge, quarante et un ou quarante-deux. Ils
se connaissaient bien, sans tre intimes, et se frquentaient peu sans
cependant se fuir. Leurs femmes taient plus lies, ayant pass leur
jeunesse ensemble. Cela n'avait pas resserr les liens entre les deux
familles. Le foyer de Longpr s'tait vite peupl. Tourteau n'avait plus
qu'un enfant, un petit garon.

Tout de mme, Zidore croyait que l'amiti des deux femmes et son titre
de crancier lui valaient bien les honneurs d'un cousin bnit, et il
sortit de l'glise en poussant du coude ceux qui le gnaient. Rendu sur
le seuil sans respect pour le lieu saint, il dit tout haut, de manire 
tre entendu dedans et dehors:

--Pierre Longpr pourrait payer un beau montant de dettes avec l'argent
qu'il gaspille ne pain bnit.

Plusieurs l'approuvrent.

--Si c'est ainsi que faisaient les premiers chrtiens, continua-t-il, ce
n'est pas la peine de les singer.

--Les premiers chrtiens vivaient comme des frres, observa un autre
mcontent.

--Pas de morceaux choisis.

--Pas de prfrences.

--C'tait l'galit.

--La fraternit.

--Ou la mort, termina, avec un rire moqueur, le notaire de la paroisse.
Et il montra aux jaloux la belle part qu'il emportait de l'agape
nouvelle.

Zidore Tourteau n'avait pas coutume de brider son humeur. Il ignorait
l'effort qu'on doit faire pour se vaincre, et il ne prenait conseil que
de son instinct. Mais son instinct ne le guidait pas mal d'ordinaire,
aux yeux du monde, parce qu'il avait de la vanit, et souvent il faisait
des actes qui avaient la couleur du sacrifice, bien qu'il fut avare. Il
calculait tout, et tout son calcul aboutissait  grossir son avoir et 
paratre honnte. Le courant qui l'emportait tait un bourbier.

Comme il ne pouvait pas atteindre toujours ceux qui encouraient sa
disgrce, il dversait sa bile sur sa femme, une bonne et sainte
crature, et sur son enfant, un beau gamin sournois. Bien des fois la
femme dcourage tombait en pleurs au pied de la croix, bien des fois
l'enfant maltrait se sauvait dehors en profrant des menaces.

Mme Tourteau s'attendait donc  recevoir une nouvelle averse, ce
jour-l,  l'occasion du pain bnit, car elle avait bien vu le
frmissement de honte et de colre qui venait de secouer son homme.
Quand elle monta dans la voiture, aprs la messe, elle dit pour parer un
peu au coup de foudre:

--Le pain bnit ne devrait plus tre rendu, ou bien il devrait tre
galement partag... Des passe-droit dans l'glise c'est laid.

--Laisse faire, Christine, il va me le payer, rpondit Zidore en faisant
claquer son fouet.

Elle s'appelait Christine, sa femme. Christine Morin. Elle fut tout
tonne de ce qu'il ne la maudissait pas. Il semblait mme fort adouci.
Allait-il la laisser en paix, maintenant qu'il trouvait une autre
victime? Elle fut tente de se rjouir, mais sa conscience dlicate se
rveilla aussitt. Elle ne devait pas se rjouir, puisqu'il parlait de
vengeance. Il allait peut-tre perscuter un honnte homme  cause d'un
rien. Qu'est-ce que cela fait, aprs tout, de recevoir un gros ou petit
morceau?... Ils sont galement bnits... Oui, mais la bndiction, ce
n'est pas a qu'il regarde, Zidore... Elle tcherait de le dtourner de
son mauvais dessein. Elle serait prudente... Il finirait peut-tre par
comprendre la ncessit du pardon. Et puis, si elle doit souffrir
encore, elle est prte. C'est par la souffrance qu'on arrive le plus
srement  Dieu, quand on ne peut plus invoquer l'innocence.

Elle se disait ces choses et bien d'autres, la brave femme, au bercement
de la charrette dans les ornires, pendant que son mari, la tte basse,
mchait du tabac et ruminant sa vengeance.




III

ZIDORE TOURTEAU EN DESHABILLE


La premire chose que fit Zidore  son arrive de l'glise, fut d'ouvrir
un coffret et d'en sortir, l'une aprs l'autre des liasses de papier
ficeles avec de la laine. Chacune portait au dos un titre en grosses
lettres: Billets, Reus, Obligations... Et en fouillant dans ce tas
d'critures prcieuses, il grondait de sa grosse voix rude:

--On va voir! mille gueux! On va voir!

Il dtacha les billets. C'tait un billet qu'il voulait voir.

--Ce doit tre celui-ci, fit-il, en mettant de ct le document cherch.
Et il lut:

Saint-Ixe, le 1er avril 18...

A six mois de la date ci-dessus je paierai  Zidore Tourteau ou  son
ordre, la somme de cinquante piastres, valeur reue.

PIERRE LONGPRE.

La valeur tait un cheval. Longpr avait achet ce cheval pour labourer
d'abord et ensuite pour voiturer. Le vendeur l'avait dit sans dfauts
dans la force de l'ge et doux comme un mouton. Or, l'animal tait
vieux, rtif et paresseux, mais de belle apparence. Il y eut des
pourparlers. Longpr se plaignit, supplia, fit des menaces. Zidore lui
rit au nez.

--Tu ne sais pas soigner les chevaux, mon garon... Tu l'as vu avant de
l'acheter... Je l'ai men devant toi... Entre mes mains, le cheval se
comporte comme un charme... Il s'est gt  ton service...

Et il finissait par lui donner un conseil:

--Prends la chose gaiement! on fait des sottises quand on se fche. Il
ne pratiquait gure, en ce moment, l'avis charitable qu'il avait donn 
son concitoyen, car il tait d'une grande colre,  cause de ce pain
bnit. Et, certes, un peu moins de prtentions et un peu plus de
rflexions lui auraient fait comprendre qu'il n'avait gure de titre 
la reconnaissance de Longpr.

--Le premier avril, murmura-t-il... Six mois cela mne au premier
d'octobre... Trois jours de grce, btise!... Deux fois deux font
quatre, mais six fois un mois ne font pas six mois; il faut y ajouter
trois jours!... Il aura besoin de se lever matin Pierre Longpr, s'il
veut tre prt avant moi, ce jour-l.

Un petit garon vint le distraire, son petit garon,  lui, un enfant
d'environ dix ans, le deuxime d'une famille qui n'existait plus. La
dyphtrie, le croup, la grippe, je ne sais quoi, avaient trangl l'un
aprs l'autre,  mesure qu'ils arrivaient, petits frres et petites
soeurs. Tourteau n'en paraissait pas chagrin. C'tait, pour l'avenir,
moins de bouches  nourrir, moins de corps  vtir, moins d'coles 
payer. Pourtant, si l'on en juge par le gamin qui est l, devant lui,
les frais d'entretien n'taient pas considrables. Nu-pieds, bouriff,
une chemise un peu longue, une culotte un peu courte, maigre, osseux,
l'oeil vif, le mouvement brusque tel apparaissait Tiquenne, de son vrai
nom Etienne, comme le premier martyr.

--Que veux-tu, toi? demanda brutalement le pre.

--Rien.

--Comment rien?... Sors! et vite! espce de...

Tiquenne se ravisa.

--Il y a un tranger qui rde par ici, dit-il.

--Laisse-le rder.

--Si c'tait un malfaiteur... Des fois.

--A-t-il parl?

--Il m'a demand si vous demeuriez loin.

--Qu'as-tu rpondu?

--Pas bien loin, que j'ai dit... Une demi-heure de marche si vous avez
bon pas, une heure si vous ralentissez de moiti.

--Quand cela?

--Pendant la messe.

--De quel ct s'est-il dirig?

--Du ct de l'ptre.. du ct de l'glise, je veux dire.

--Un vieux? Un jeune?

--Ni jeune ni vieux.

--Grand?

--Pas grand, mais gros, et des jambes croches...

--Ah! des jambes croches!...

--Il a dit qu'il reviendrait... Je canotais l-bas...

--Que le diable l'emporte: Je n'ai pas besoin de lui.

Il ordonna  l'enfant d'aller mettre la charrette dans la remise, et
d'accrocher le harnais aux chevilles de bois, aprs l'avoir bien essuy.
S'il restait de la poussire, il verrait.

Tiquenne se hta d'obir. Il le fallait bien, car le chtiment ne se
faisait jamais attendre. Un chtiment cruel: le jene ou le pain sec.
Des coups, parfois, mais assez rarement et toujours par-dessus le
march.

Zidore conomisait ainsi du pain, du beurre et du lard. Au bout de
l'anne, la huche tait plus remplie et le saloir, moins vide. Madame
Tourteau ressentait toujours une angoisse pnible quand l'enfant
malheureux tournait autour de la table, le ventre vide, regardant d'un
oeil de convoitise, la soupe au lard qui fumait dans le plat de faence,
et le pain de bl dont le chien avait sa part. Souvent, quand le pre
impitoyable s'loignait un peu, elle lui donnait quelque chose  manger:
un peu de lait, une crote cache  l'avance, une pomme de terre
bouillie... Mais le cerbre faisait bonne garde, examinant les restes du
repas, marquant le pain et s'il dcouvrait la ruse de la mre, tant pis!
C'tait sur elle que tombait sa colre.

Il ne l'avait jamais aime, cette femme et il l'avait pouse parce
qu'elle apportait une dot. Celle qu'il aimait se mariait dans le mme
temps avec un forgeron du village, Jean Larose, si je me rappelle bien.

Christine Morin n'aimait pas non plus. Elle s'tait sacrifie 
l'ambition de ses parents. Son coeur tait ailleurs. Tout de mme elle
marcha droit dans la voie douloureuse et demeura ferme dans le
sacrifice.

Zidore avait gliss sur la pente redoutable de l'avarice et son coeur
s'tait ferm  la charit. L'amour de l'argent remplaait l'amour du
prochain, et le son du mtal rsonnait plus doucement  son oreille que
la prire du malheureux. Son jugement se faussa comme sa conscience et
sa main se ferma comme son coeur. Il ne vit plus bientt que des
paresseux dans ces dshrits que le Sauveur appelait ses frres, et la
prsence d'un pauvre l'irritait.

--Qu'il travaille et qu'il mnage! s'criait-il en tournant le dos...
Avec du travail et de l'conomie on s'enrichit toujours.

L'insens! comme si l'on pouvait dtourner le bras de Dieu, quand il
faut qu'un juste soit prouv ou qu'un pcheur soit puni!... Comme si
l'on pouvait faire de la terre un lieu de dlices, de la vie, un but
suprme et djouer ainsi les desseins du Crateur! Certes, il faut
travailler, c'est une loi divine, il faut conomiser, c'est la sagesse
humaine; mais tous ceux qui conomisent ne jouissent pas du fruit de
leur prudence. Il y aura toujours des accidents, des erreurs, des
mcomptes. Il y aura toujours des pauvres dignes de piti qui tendront
la main, il faut donc qu'il y ait toujours des riches qui donnent.

Ds son jeune ge Zidore laissa deviner ce qu'il pourrait devenir un
jour. Ce qu'il pourrait devenir, car on devient ce que l'on veut. Je
parle de l'homme moral. Lui, attir secrtement par le miroitement de
l'or, il pouvait, s'il eut pri et rflchi, comprendre que les biens ne
nous sont donns que pour un temps, et qu'il faut en faire un usage
raisonnable. Il ne priait pas, disant qu'il tait inutile de s'adresser
 un tre surnaturel, qu'on ne pouvait ni voir ni entendre. Comme s'il
voyait bien le vent qui rafrachit son front quand il peine, l'arme du
foin qu'il fane et la pense voluptueuse qui le captive.

Christine Morin, sa femme, l'avait d'abord accueilli froidement. Toutes
les jeunes filles de la paroisse connaissaient sa rputation de
mesquinerie et s'en moquaient. Jamais il n'offrait, dans les soires,
ces bonbons sucrs qui font sourire tant de lvres roses et agacent tant
de dents blanches. Il avait un rival. Il se comportait bien autrement ce
rival dangereux. Il tombait peut-tre dans l'excs contraire. N'importe,
on l'aimait. Christine, surtout, le chrissait de toute sa petite me de
fillette candide, et elle faisait des jalouses.

Mais Zidore arrivait de la ville avec des cus et il venait d'acheter
une ferme au comptant. Il avait les parents de son ct. Quand un jeune
homme plat au pre et  la mre, il peut dplaire  la fille, mais il a
quand mme une forte chance d'pouser. Un bon parti a ne se refuse
point. S'il est un peu vieux pour la petite, il ne l'aimera que mieux et
plus longtemps... Et elle?... Le coeur de la pauvrette se gonflera ses
yeux se mouilleront, le rve d'or fermera son aile!

Qu'est-ce que cela pse dans la balance de la froide raison?

On ne s'occupe gure des principes religieux du prtendant, mais on
s'informe de ses revenus. La femme priera, elle priera pour deux... pour
dix peut-tre. Et le ciel qui a ses mystres de douleurs, feindra
longtemps peut-tre de ne pas l'entendre.

C'est l'histoire de bien des femmes.




IV

UNE LETTRE ET UN SIGNE DE
CROIX DE BANCALOU


Un petit garon arriva en courant. Il apportait une lettre:

--Un homme de Montral qui m'a donn cela pour vous, monsieur Tourteau,
fit-il tout essouffl.

--C'est de mon avocat, je suppose, murmura l'habitant revche.

Il poursuivait un ouvrier de la ville, son ancien associ, pour sa part
dans une entreprise vieille de bien des annes dj. L'ouvrier refusait
de payer affirmant qu'il ne devait rien, qu'il avait rgl et pay plus
que de raison. Zidore riait et demandait la production des reus. Or, il
n'en avait jamais donn.

Il dchira l'enveloppe et regarda la signature.

--Hein! Bancalou?... grommela-t-il... Le diable ne l'a pas encore
emport?

Il lut:

        Cher frre en... Sa Majest Satan.

        Je voudrais me rendre  ta maison pour te dire "viva voce".--une
        expression que j'ai rapporte du sminaire: "viva voce", de vive
        vois,--ce que je t'cris sur la table de l'auberge, en face d'un
        forgeron qui frappe dur sur l'enclume, et derrire une porte mal
        ferme, qui me cache mal aux yeux d'une femme plus curieuse que
        belle; mais il faut partir avec le postillon dans un quart
        d'heure. Des affaires pressantes me rappellent.

        Je voulais me rendre  ta maison pour me jeter  tes genoux, au
        nom d'une femme que tu as bien connue, alors qu'elle tait jeune
        et qu'elle courait nu-pieds dans les joncs des les, parmi les
        alouettes et les sarcelles, les canards et les hrons. C'est la
        femme de Michel Vallier, ton ancien associ. Elle te supplie par
        ma bouche indigne, mais par vos dignes escapades, alors que vous
        vous berciez sur les vagues du fleuve et sur les ailes du rve,
        vous jurant un amour sans fin, dans un canot fragile que le
        courant emportait...

        Ce que je suis charg de te dire, au nom de Mathilde Lacasse,
        ton ancienne... Les longues phrases me fatiguent plus que les
        longues routes, et je perds le fil de mon discours plus vite que
        ne ne perds haleine.

        Je l'ai!... Eurka! un mot grec, celui-ci qui me vient du
        sminaire, comme l'autre, et qui veut dire: j'ai trouv.

        Voici. Mathilde Lacasse, ton amie de l'le Madame, au temps
        jadis, te supplie de ne pas tre dur envers son mari, son cher
        Michel. Car Michel Vallier, que tu poursuis, est son lgitime.
        Elle dit qu'ils sont pauvres et que le pav les attend, si tu
        fais vendre leur maison. Elle croit que tu fais erreur, car son
        mari lui a toujours affirm qu'il ne devait rien  personne. Et
        il passe pour un bon chrtien, soit dit sans t'offenser.

        Je te connais assez pour savoir que tu hsiterais  te rendre
        coupable de la moindre injustice, envers le moindre "Quidam",
        encore un mot latin que j'ai pris au sminaire.

        Maintenant, je me relve, puisque j'tais  tes genoux, et je
        monte avec le postillon. Si tu veux savoir comment il se fait
        que je suis dans l'intimit de Madame Vallier, je me hterai de
        te le dire, afin que tu ne portes aucun jugement injurieux sur
        ta vieille amie et ton vieux copain.

        Je suis en pension chez elle. Le ma ri est malade et ne peut
        plus travailler. Nous sommes trois en pension, trois ouvriers
        tanneurs.

        Tu ris?... Ma foi! je fais du cuir. Au sminaire, je faisais des
        cuirs. C'est une manire de continuer mes tudes. Tout de mme,
        je ne peux pas dire que je fais de l'argent comme du poil.

        A bientt.

        Le postillon m'appelle, le devoir aussi.

        Ton antique,

        BANCALOU.

Zidore Tourteau eut un sourire mchant. Les souvenirs voqus par
Bancalou ne l'attendrirent point. Cependant il repassa avec volupt dans
sa mmoire tout  coup rveille, les plaisirs de sa libre et
aventureuse jeunesse. La jalousie qui dormait au fond de ses entrailles,
toujours prte  sourdre comme le jet d'une source empoisonne, aurait
noy tout sentiment de piti, s'il eut t possible qu'un pareil
sentiment germt dans de pareilles entrailles. Elle s'adressait mal,
Madame Vallier. Elle ignorait sans doute que les libertins sont des
cruels raffins, et que les passions brutales ravagent le coeur comme
elles puisent le corps.

Zidore Tourteau oublia Longpr. Une heureuse diversion s'offrait. Il
allait faire sentir  cette femme autrefois aime sa puissance nouvelle
et son influence redoutable. Elle l'avait fui, un jour, aprs mille
serments de fidlit, et aujourd'hui, elle venait  lui en suppliante. O
la bonne histoire! Comme cela s'arrangerait bien!

Son mari, son cher mari, elle le verrait descendre, comme l'autre d'ici,
comme Longpr, pas  pas, jusque dans le chemin. Dans le chemin
c'est--dire, s'en aller quelque part ailleurs, sans savoir o, l'un
suivant l'autre,  la file, homme, femme et enfants, tranant des loques
et pleurnichant.

Ami lecteur, il n'est pas ncessaire, sans doute, que je prsente
Bancalou. Si les nombreuses annes qui se sont coules depuis que tu
l'a vu  l'le aux Ours te l'ont fait oublier, il va te suffire de le
voir marcher en se berant et de l'entendre gouailler la vie, pour te
rappeler son surnom et te faire deviner son caractre.

lev chrtiennement par une mre plus pieuse qu'nergique, il a gard
une tincelle de foi, bien enterre, hlas! sous les cendres de sa folle
jeunesse. Forc d'abandonner des tudes assez bien commences,  cause
de son incorrigible espiglerie et de la gne de sa famille, il a
dgringol au bas de l'chelle. Et voici maintenant qu'il vient prparer
les voies d'un sacrilge  des compagnons plus mauvais que lui.

On disait que la fabrique de Saint-Ixe tait riche, et que l'glise
possdait de nombreux vases d'or et des statues d'argent, et des lampes
se vermeil. Il y aurait une superbe leve  faire. On commencerait une
collection sacre qui se transformerait plus tard en bonnes pices
sonnantes. Il fallait amasser pour les mauvais jours. Le chmage
devenait ncessaire quand tout le monde tait sur le qui-vive et faisait
le guet.

Bancalou entra dans l'glise et s'avana jusqu'au balustre o il
s'agenouilla, parce qu'il y avait quelqu'un dans la nef. Tout  coup il
entendit une vole de notes mlodieuses s'chapper du jub de l'orgue.
Il se retourna et vit une jeune fille assise au clavier. Il jugea
qu'elle tait bien petite pour se faire obir d'un instrument aussi
grand. L'orgue modula des choses si suaves qu'il se sentit mu. Il y
avait bien longtemps que la musique sacre avait ainsi vibr  ses
oreilles. Depuis le collge peut-tre. Ce n'tait plus des chants
religieux, qu'il entendait... Pourquoi donc?... Il y avait perdu au
change... Mais il tait trop tard.

Peu  peu le voile du pass se dchira, et lentement, sans qu'il s'en
aperut, il glissa sur la pente douce des souvenirs. Il avait, tout
jeune, vu, chaque dimanche, le cur monter dans cette chaire sculpte,
pour parler aux gens du bon Dieu et de la Sainte-Vierge, pour leur dire
qu'il fallait s'aimer les uns les autres, pardonner et faire du bien...
Il revoyait les orbes de la fume bleue de l'encensoir que balanaient
des petits garons comme lui. Il s'tait mme assis dans le choeur, un
jour de semaine, avec un surplis blanc et une jupe noire qu'on lui avait
prts. L,  la table sainte, un jour, avec bien d'autres enfants
heureux comme lui, il avait fait sa premire communion. Oh! comme
c'tait loin dj! Et comme il avait oubli les promesses pieuses
d'alors!... Il retrouvait la place de tous ceux qu'il avait connus. Ici
le banc du pre Longpr, l celui du bonhomme Duquette. A ct le long
du mur, vis--vis la troisime fentre, le banc de sa famille...
Longtemps il rva, oubliant qu'il tait entr pour profaner le temple.
Et quand lui revint  l'esprit le projet sacrilge qu'il avait form
avec ses complices, il se sentit inquiet.

La jeune organiste descendit et vint s'agenouiller devant l'autel tout
prs du balustre. Ensuite, elle alla prier au pied de la statue de Marie
immacule. Il fut surpris de sa beaut et ne pouvait en dtacher ses
regards. Il se sentait fascin par le charme indfinissable de cette
figure brune teinte de rose, et surtout par le rayonnement d'une
candeur qu'il n'avait encore jamais vue.

Quand elle sortie, elle le regarda, et son oeil radisux tomba sur lui
comme un reproche brlant. Machinalement il ouvrit un livre de prire
qui se trouvait sur la tablette du banc. Il lut:

"Nigra sum, sed formosa..." Je suis noire, mais je suis belle...

Puis, plus loin:

"Vous tes toute belle,  mon amie, et il n'y a pas de taches en vous."

Et, sur une autre page:

"Ce lieu est terrible. C'est ici la maison de Dieu et la porte du ciel.
Il sera appel le palais de Dieu... Que vos tabernacles sont aimables, 
Dieu des armes! Mon me languit et se consume du dsir d'entrer dans la
maison du Seigneur."

Il ferma le livre et sortit. Mais avant de franchir le seuil, il trempa
son doigt dans le bnitier et fit le signe de la croix, instinctivement,
et tout en pensant  autre chose.

--Tiens! fit-il, quand il s'aperut de son acte de pit, c'est drle,
ces habitudes de l'enfance comme  dure longtemps.

Et il ajouta:

--Non, je ne veux pas!... Qu'ils s'arrangent!

Il est probable qu'il pensait  son projet criminel et  ses compagnons.

La petite musicienne s'en allait d'un pas gracieux, lentement sur le
trottoir qui rayait la route d'un trait blanc et droit.

--Comment s'appelle cette jeune fille qui vient de sortir de l'glise et
s'en va l-bas, demanda-t-il  un petit garon?

--C'est mademoiselle Lucette.

--Lucette qui?

--Lucette Longpr.

--La fille de Pierre?

[----]ques, fit le gamin en se sauvant.

--Est-il heureux, ce coquin de Pierre!... Et dire que si je m'tais
conduit mieux, j'aurais pu... Enfin, il est trop tard!

Il reprit le chemin de la ville avec le postillon, aprs avoir crit 
Zidore la lettre que nous avons lue.




V

LES CARRIERES


Il est des hommes qui cherchent les chemins connus, les voies
frquentes, les routes o passe la foule; il en est d'autres qui
prfrent les sentiers solitaires, les courses imprvues, les lieux
redouts mme. Les une et les autres peuvent avoir raison. Le
temprament, l'humeur, le caractre, la gaiet, la mlancolie, le
chagrin nous poussent dans cent endroits divers, par cent diverses
routes, et nous voulons des lieux qui soient  l'unisson de nos mes.
C'est l'union de l'esprit et de la matire sous une forme presque
tangible. Dans le domaine du moral, la franchise et l'honntet vont
droit leur chemin, la perversit et le mensonge se glissent dans les
sentiers tortueux.

Bancalou entrait dans la ville par les carrires.

Les carrires taient alors un lieu de dsolation,  cause de leur
nudit et de la teinte sombre du sol fouill par le pic; un lieu plein
d'horreur, parce que cette terre ventre offrait des cachettes sombres
aux vagabonds qui fuyaient la clart, et des puits immenses aux
meurtriers qui voulaient enfouir srement leurs victimes. En effet,
l'eau s'amassait, molle et noire, dans ces trous bants, et comblait le
vide fait par les pierres sans nombre qui s'en allaient l-bas, sur les
boulevards de la ville, se transformer en maisons lgantes, en palais
superbes, en vastes entrepts.

Toujours, dans le ddale de ces marres stagnantes, sur les dbris des
pierres effrites et dans les touffes d'herbe ple, des personnages  la
mine inquitante erraient, chauffant au soleil leurs membres paresseux,
ou buvant, pour se fouetter le sang, si l'air tait froid, si le ciel
tait sombre, une eau de feu mordante. Le plus souvent ils formaient des
groupes, causaient de leurs affaires louches, bauchaient des projets
infmes ou laboraient des plans dangereux, pour adoucir leur sort et se
faire plus large leur part des joies et des richesses de ce monde. Les
insenss, qui croyaient amasser par la paresse et jouir par le crime!

Des filles se glissaient dans ces groupes de dsoeuvrs: des filles
jeunes et vigoureuses parfois, mais dj marques du sceau fatal des
damnes; des filles le plus souvent dpouilles dj des charmes de leur
jeunesse trop tt profane, et portant sur leur figure macie, les
traces de leur ruine prcoce; des filles dj vieilles aussi, et
fatalement rives  leurs vieilles habitudes mauvaises. Elles poussaient
les hommes au vol afin d'avoir des fleurs, des rubans, des bijoux; elles
les provoquaient au plaisir afin d'mousser leur nergie et d'en faire
leurs esclaves.

Bancalou se dirigea vers l'un de ces groupes, un groupe de cinq
individus, sur le bord du plus large de ces tangs creuss par
l'industrie. Ils entouraient un superbe panier de provisions qui avait
t vol sans doute  quelque joyeux pique-nique de l'le ou de la
montagne. Ils regardrent Bancalou qui s'approchait lentement, cherchant
d'abord  les reconnatre. Ces habitus des carrires se tenaient un peu
pour les membres d'une mme famille; ils n'taient pas des trangers les
uns pour les autres, et ils ne sympathisaient pas toujours fort
profondment, du moins ils ne se hassaient point et ne cherchaient
point  s'viter. Parfois cependant un couteau se plantait dans une
gorge ou une balle traversait une cervelle; c'tait quand une femme
avait allum la jalousie. Comme la louve ou la lionne elle se donnait au
plus cruel ou au plus fort, et elle s'enivrait de sang, croyant
s'enivrer d'amour.

Bancalou sentit tout  coup une angoisse.

--C'est elle, se dit-il tout haut.

Elle, c'tait une grosse fille aux flancs larges et  l'paule ronde. De
son bras gauche elle entourait le cou d'un jeune homme, et de sa main
droite elle lui faisait boire un verre d'une liqueur qui devait tre
agrable, car elle la partageait avec lui. Il prenait une gorge et
ensuite elle portait le verre  ses lvres et savourait  son tour la
douce boisson. Ils burent ainsi jusqu' la dernire goutte. Alors ils se
levrent et se mirent  courir sur les pierres et sur l'herbe, se
sauvant et se poursuivant pour avoir le plaisir de se rejoindre.
Bancalou s'arrta.

--La gueuse! gronda-t-il.

Et il voqua le souvenir de la chaste et jolie Lucette, la jeune
organiste de Saint-Ixe, qui avait rveill son me, un instant, de
Lucette qui s'tait glisse soudainement comme un ange du ciel, entre le
crime et lui, et l'avait empch de commettre un sacrilge. Il comprit
l'abme qui sparait ces deux mes, l'me de la prostitue et l'me de
la vierge, et il se sentit honteux d'avoir tant sacrifi  la cupidit
des femmes perdues. Il se sentit rehauss dj, rien qu'en inclinant son
front stigmatis devant l'image de l'innocence.

Cependant l'aiguillon de la jalousie le piqua de nouveau. Au fond,
c'tait la vanit blesse. Il y a souvent beaucoup d'orgueil dans
l'amour. Mme dans les amours canailles des grossiers esclaves des sens,
il y a de l'orgueil. Il hsitait, ne sachant s'il devait aller les
souffleter tous deux, elle et son amant d'occasion, ou bien s'il devait
la fuir, la mpriser, l'oublier.

Tout en coutant les suggestions diverses de son me, il marchait. Il
marchait lentement tournant le dos aux carrires et regardant la ville
dont le bourdonnement arrivait jusqu' lui comme le grondement d'une
immense fournaise. A mesure qu'il s'loignait, la tempte s'apaisait en
son coeur, et il sentait se dnouer la chane lourde qui l'attachait 
cette fille. Il allait plus vite, maintenant, et se trouvait plus libre.

Tout  coup deux bras l'enlacrent et une voix grossire lui cria:

--Viens donc, toi, c'est toi que j'aime...

Bancalou se retourna vivement. Il prit un air fch, mais c'tait de la
ruse, car cette parole le flattait. Dj il songeait  pardonner.

--Tu me prouves ton amour d'une faon singulire, remarqua-t-il. Tu
rigoles avec le premier venu et n'importe o.

--C'est mon cousin Docit... Je ne pouvais pas refuser...

--Ah! si c'est ton cousin Docit, c'est diffrent... Vous pouvez boire
dans le mme verre et dormir sur la mme paille.

--Allons! ne te fche pas, il faut bien s'amuser un peu.

Dans tes voyages, toi, ne m'oublies-tu pas aussi, des fois? dis...

Quand tu vois une belle personne, l'amour ne se rveille-t-il pas? C'est
tout naturel, et je ne te le reproche point.

--C'est vrai, fit Bancalou rveur, c'est vrai... Seulement, le respect
accompagne l'amour.

Il songeait encore  Lucette Longpr, la fille de Pierre. Il continua:

--J'en ai vu une fort belle  Saint-Ixe. Jamais de ma vie, je n'avais
prouv ce qu'elle m'a fait prouver... Oh! si tu la voyais!... Quelle
figure anglique et quels regards troublants! Elle doit lire jusqu'au
fond des coeurs.

--Pourquoi ne l'as-tu pas amene avec toi? Elle devrait venir  la
ville; elle ferait fortune ici, dans la haute... rpliqua la fille, un
peu moqueuse, un eu froisse.

Et Bancalou acheva amrement:

--Oui, elle ferait fortune, peut-tre, mais pas de la manire que tu
pense. Elle ne nous ressemble en rien... La haute qu'elle frquente,
c'est celle dont nous avons peur... On y pratique toutes les vertus.
Nous autres, nous sommes entrs dans l'arme du mal, et la consigne,
c'est: Marche dans le bourbier!

Elle ne comprenait pas.

--Viens donc t'amuser, dit-elle il y a des provisions pour dix... des
liqueurs fines, mon cher... Un panier que Chose a trouv dans une
voiture,  la porte d'une maison de la rue Sherbrooke.

Bancalou se laissa persuader. Il valait mieux vivre en paix avec tout le
monde, se disait-il, pour excuser sa faiblesse.

Les autres avaient allum un petit feu sur une large pierre, pour faire
cuire des aliments ou pour le plaisir de voir s'lancer le dard aigu des
flammes et d'entendre le ptillement gai des ramilles. Bancalou reconnut
son rival et le salua en riant, pour lui faire comprendre qu'il n'tait
pas fch, et qu'il ne tenait pas tant que cela  la demoiselle. Il
dissimulait. S'il n'avait pas eu l'avantage, s'il n'avait pas t le
prfr, le dpit lui aurait fait faire des sottises.

--As-tu encore de cette bonne liqueur qui se boit  deux? demanda-t-il
au jeune homme.

--Finette a bu la dernire goutte, rpondit Docit, mais il y a autre
chose Le panier est garni.

Finette, c'tait la grosse fille aux joues encore sanguinolentes.

Ils burent  la bonne amiti. Finette attisait le feu, regardait tour 
tour,  la drobe, Bancalou et Docit comme pour leur dire qu'ils
pouvaient compter sur sa fidlit...

--Jamais on ne me fera croire que le feu de l'enfer est plus chaud que
a, fit-elle, en brandissant un tison enflamm... Je ne pourrais pas
l'endurer... Et toi, Docit?

--Il n'y a pas d'enfer, affirma le jeune homme... C'est pour nous
effrayer qu'ils disent cela.

--Ne parlons pas de ces choses, conseilla Bancalou... L'enfer, c'est
dj y tre un peu que d'en parler.

--S'il faut y aller, repartit la fille, que ce ne soit pas pour rien, ni
de sitt... Amusons-nous, faisons les fous, et mourons...

Une flamme avait lch sa robe lgre et montait dj jusqu' sa
poitrine. Elle poussa une clameur aigu. Tous les groupes disperss sur
le vaste champ regardrent terrifis, puis ce fut un lan vers la
malheureuse qui courait follement tranant des panaches de flamme,
hurlant levant les bras au ciel.

Bancalou voulut la saisir, elle lui chappa.

--Jette-toi  terre!... Roule-toi dans l'herbe!... A l'eau!  l'eau!
Dans la carrire!... criait-on.

Elle n'entendait rien. Tout  coup elle tomba. On crut que c'tait fini.
Elle se releva. Sa chevelure brlait maintenant et des loques de feu
tombaient partout sur son passage. C'tait pouvantable. Ses hurlements
ressemblaient aux cris des btes froces. Elle ne savait plus o elle
courait, ne voyait plus rien, ne comprenait plus rien. Elle passa sur
l'core de la carrire, courant si vite que personne ne pouvait la
suivre. Tout  coup elle disparut. On entendit le bruit d'une chose
lourde qui tombait dans l'eau. Quand on fut sur le bord de la mare
profonde, l'eau trouble laissait remonter  la surface noire des bulles
brillantes, et des orbes nombreux, roulant les uns dans les autres, et
s'largissant sans cesse, allaient se perdre au large ou se briser sur
les asprits de la paroi.

Elle ne reparut point.

Bancalou reprit le chemin de la ville  pas lents, les yeux mouills de
pleurs et l'me brise par l'motion. Et cette pense absorbante lui
revenait toujours: Y a-t-il un enfer?... Y a-t-il un enfer?... Et s'il y
en a un...

Et avec l'image horrible de cette fille de joie qui venait de mourir si
lamentablement, passait devant ses yeux, comme un galbe de sainte, la
vision chaste de Lucette: Enfer et Ciel!

Ce soir-l, il s'enferma dans sa petite chambre et ne vit personne. Le
lendemain il dit  ses complice qui l'attendaient anxieux.

--Il n'y a rien. Je ne connais pas d'glise plus pauvre dans tout le
diocse de Montral; et vous savez s'il est grand!...

--As-tu regard consciencieusement? Je tiens pourtant mes renseignements
de bonne source, dit Fildoux, le plus redoutable de la bande.

--J'ai mme tremp mon doigt dans le bnitier... pour dire que je
fourrais mon nez partout, affirma Bancalou avec un clat de rire.

Il voulait cependant se mnager les sympathies des brigands et il
ajouta:

--J'ai une autre affaire. Je connais un particulier qui a de l'argent,
et entre autres choses, une montre d'or  rptition, qui vaut au moins
deux cents piastres... plus que cela avec la chane et la breloque.

--Pourquoi n'as-tu pas fait une visite au bourgeois pendant que tu tais
dans la paroisse?

--Parce qu'il tait all chez le notaire de la paroisse voisine, pour
faire un paiement, et qu'il avait emport son argent sans doute.

C'tait un mensonge d'occasion. Il avait bien pens  dvaliser le riche
habitant, et cela faisait partie de son programme, seulement, il voulait
le faire  son profit et sans en parler aux autres... Les accords
touchants de l'orgue, les yeux pntrants de la musicienne, les
souvenirs de l'enfance, tout lui avait fait oublier ses desseins
coupables, et il tait revenu  la ville la conscience pas plus charge
qu'au dpart.




VI

AUTOUR DE L'ENCLUME


Quelques jours aprs la fte de l'Assomption, Zidore Tourteau se rendit
au village, chez le forgeron Jean Larose, pour faire examiner les pieds
de son cheval qui clochait souvent. Il faudrait probablement retailler
la corne et poser un fer ou deux. Jamais il ne faisait mettre  la fois
les quatre fers, cela cotait trop.

Il entendit de loin retentir l'enclume sous le marteau. Les coups
tombaient drus comme les flaux des batteurs de grain, et un tintement
mtallique, rapide et mesur, traversait gaiement l'air calme pour
s'teindre aussitt.

Ils taient deux qui forgeaient, le pre et le fils an. Un autre, le
deuxime des garons limait,  l'tau, des pices pour les voitures, et
sa lime stridente faisait courir des frissons sur les dents.

--Toujours  la besogne, dit Zidore en entrant.

--Faut bien.

--C'est mieux, le pcule s'arrondit.

Les forgerons, bras nus, noirs de charbon, continurent  frapper dur,
car il ne fallait pas laisser refroidir le fer qui se tordait sur le
milieu de l'enclume, rouge comme les serpents de l'enfer des imagiers.
Les flammches d'or s'envolaient du mtal battu comme des lucioles
affoles.

--C'est pour ton moulin  battre, dit enfin le patron, en dposant son
marteau auprs de la barre de fer qui reprenait sa rigidit.

--Un essieu pour la grosse roue, ajouta le garon.

--Je connais a, rpliqua Tourteau, ce n'est pas ce qu'il y a de plus
malais  faire... L'essentiel c'est que l'engrenage soit parfait.

--L'engrenage, c'est l'affaire du fondeur, observa le garon.

--Tout sera-t-il prt pour la rcolte, demanda Zidore?

--Nous n'avons pas coutume de tromper les gens, reprit le pre; tout
sera livr au temps dit, et si tes ouvriers en bois font diligence, ton
moulin tournera au vent  la Saint-Michel.

--J'en serai bien aise, car je suis fatigu du flau.

--Et c'est si long.

--On passe l'hiver dans la grange, quoi! eh pan! eh pan! eh pan! sur les
gerbes tendues dans l'aire, le dos courb, les pieds emmitoufls, le
front en sueur... Je serais curieux de savoir combien il faut de coups
de flau pour grainer une grange comme la mienne.

--Vous vous faites aider, alors? demanda le fils.

--Quelquefois, sans doute, mais Dieu merci! je fais tout seul ce qu'il
est possible de faire, et plus de cent fois mon flau a retenti sur les
beaux pis de bl, depuis trois heures du matin jusqu' neuf heures du
soir... Le temps de prendre une bouche, voil tout.

Et il ajouta avec un rire amer:

--L'argent qu'on donne ne revient pas.

--Voici qui est assez gros pour tenir ton moulin quand il faudra
l'arrter, dit le forgeron, en montrant une lourde chane.

--Bah! rpondit Tourteau, ce serait une dpense inutile, j'en ai une
bonne.

Le cur passait. Un vieillard  cheveux blancs, un peu courb, mais
l'air digne et bon des vritables aptres. La porte de la forge tait
grande ouverte, le feu brillait encore sous l'haleine du soufflet, dans
le coin de la chemine. Il jeta un coup d'oeil du ct des travailleurs
et ralentit sa marche.

--Bonjour M. Le cur, fit le jeune forgeron.

Il tait assez familier avec le vieux prtre, car depuis longtemps il
chantait au choeur avec son pre.

Le cur qui voulait se reposer un instant d'une heure de brviaire
pieusement rcit, et d'un quart-d'heure d'ennui caus par une dvote
qui s'obstinait  lui demander la cration d'une socit de zlateurs
des deux sexes, pour la protection de la morale en gnral, et
l'abolition de la danse en particulier, entra dans la boutique, saluant
avec politesse et souriant avec bont. Zidore Tourteau dit alors:

--Veux-tu examiner les pieds de mon cheval, Larose; je suis un peu
press.

--Toujours press, toujours press, mon cher Zidore; tu n'auras pas le
temps de mourir, c'est sr, observa le cur.

--Dans tous les cas, monsieur le cur, le plus tard possible.

--As-tu peur de n'tre pas aussi bien l-bas? Il ne faut pas s'effrayer
inutilement, va; le bon Dieu reconnatra bien ses braves amis de
Saint-Ixe.

--J'espre qu'il se souviendra de m'avoir entendu chanter la messe et
les vpres, fit Larose pre.

--Il n'entend peut-tre pas partout d'aussi belle voix, rpliqua le
vieux prtre, souriant.

Puis il ajouta.

--L'essentiel, c'est que le motif soit pur et la volont, sincre.
Toutes les voix qui chantent pour le ciel sont belles et tous les coeurs
qui aiment Dieu sont beaux.

Ren, le fils an du forgeron s'approcha du cheval pour voir s'il
fallait retremper les fers ou les remplacer. Une jeune fille venait sur
le trottoir, de l'autre ct du chemin... Elle tait assez grande, un
peu frle, et fort jolie. Elle tenait un rouleau de papier  la main, et
s'en servait par moments, comme d'un flageolet rustique, pour jeter au
vent des petites notes gaies. Le jeune forgeron qui venait de saisir le
pied du cheval, frappait avec un lger marteau sur le fer mal clou.

--Frappez en mesure, monsieur Ren, lui cria la jeune fille, et elle
s'arrta.

Il se releva, et le cheval, ennuy, pitina le sol en hennissant de
plaisir.

--Le fer d'un cheval ne sonne pas comme la corde d'un violon, rpondit
le vaillant ouvrier.

Il tait un peu musicien. Il faisait danser la jeunesse dans les
veilles d'hiver, et quelquefois, aux ftes de premire classe, 
l'glise, il jouait un motif religieux.

--Venez-vous  la rptition, ce soir?

--Je l'espre bien, mais il sera tard peut-tre; nous avons beaucoup
d'ouvrage.

Tourteau, qui avait suivi Ren dehors, dit  mi-voix:

--Prends garde de ngliger le travail pour aller chanter, mon garon.

Le cur tait debout dans la porte avec le pre Larose.

--C'est notre nouvelle organiste, dit-il, elle a beaucoup de talents.

--Oui, rpondit le forgeron; et elle accompagne bien surtout; mais un
homme seul pourrait, sans fatigue, faire valoir toutes les qualits de
notre orgue.

La gentille musicienne continua son chemin, en portant  ses lvres
fraches le papier roul, afin de se donner un peu de contenance et
d'oublier qu'on la regardait.

--Quel est le nom de cette belle jeunesse, demanda Zidore  Ren?

--Vous ne la connaissez pas? c'est la fille de Pierre Longpr, Lucette.

Zidore ne dit rien d'abord. Il parut surpris. Un instant aprs il reprit
comme sortant d'un rve.

--Ah! c'est elle, la petite Lucette! Je ne l'aurais jamais reconnue...
Pierre Longpr lve des demoiselles,  ce qu'il parat; il ferait
peut-tre mieux de payer ses dettes.

--Ce serait mal de refuser l'instruction  une personne si bien doue,
si sage et si heureuse de travailler, rpliqua le cur qui avait entendu
la vilaine remarque de son paroissien.

Zidore n'tait pas homme  se dconcerter pour si peu, et il avait la
rplique des esprits pervers.

--Les ignorants vont au ciel comme les savants, je suppose, monsieur le
cur.

--Oui, repartit le prtre, et les riches comme les pauvres, quand ils
font la volont du bon Dieu.

Le cur n'avait pas envie d'entamer une discussion avec ce citoyen
revche et retors. Il dit quelques mots cependant pour vanter les
bienfaits de l'instruction, et louer les parents qui font des sacrifices
pour rehausser le niveau intellectuel de leur famille. Puis, revenant 
Lucette Longpr, il dit qu'elle se destinait  l'enseignement, et que
l'an prochain, elle serait l'institutrice du village. Il voudrait bien
que toutes les jeunes personnes fussent, comme elle, pieuses, douces et
laborieuses.

--Mais, monsieur le cur, observa Tourteau qui s'approchait du
vieillard, un fillette come cela aura du fil  retordre avec nos
pendards de garons.

--Je sais qu'un homme inspire plus la crainte et peut se faire obir
plus srement. Il fera passer l'lve rcalcitrant par la fentre, s'il
en est ncessaire. Mais que les pre ordonnent  leurs enfants de
travailler, de respecter la pauvre jeune fille qui se sacrifie pour eux,
et de lui obir fidlement, et la paix rgnera dans l'cole,
l'institutrice se sentira forte malgr son jeune ge et ses frles
paules, et les enfants seront enchants un bon jour, de se surprendre 
rver de choses honntes et d'actions vertueuses.

--Au reste, mon cher Zidore, ajouta le forgeron as-tu oubli que l'an
dernier, quand il s'est agi d'avoir un instituteur diplm, tu as dit
qu'il n'tait pas ncessaire de payer un homme pour enseigner le
catchisme et la bi, bo, bu,  nos petits enfants, une jeune fille
ferait tout aussi bien l'affaire et coterait beaucoup moins.

--C'est qu'on voulait payer trop cher... On engage comme a, sans
marchander... je n'ai pas d'argent  gaspiller, moi, que diable!

Ren le jeune forgeron, rentra dans la boutique:

--J'ai "dchauss" votre cheval, dit-il  Tourteau, d'un ton badin, les
fers sont uss,  profit; on ne voit plus les crampons... la corne a
pouss et s'est brise... Il faut tout remettre  neuf... tout, except
le cheval.

--Tu n'es pas srieux, mon garon, des fers de l'automne dernier... Mon
cheval ne marche pas plus qu'un autre... C'est  qui me tondra le
mieux... Remets les fers aux pieds de ma bte, mon garon! je les ferai
resserrer aux premires neiges, quand il faudra des crampons pour la
glace....

--Avez-vous entendu dire, demanda le cur, que Louis Dupont, du rang
d'en haut voulait vendre sa terre et s'en aller aux tats-Unis?

--Oui, en effet, rpondit le vieux forgeron, quelqu'un a parl ce cela
ici.

--Il fait bien, affirma Tourteau, la vie est dure ici; on travaille
comme des mulets et on reste pauvre comme du sel. Il a des filles, elles
travailleront dans les manufactures. Il vivra les bras croiss.

--Ce n'est pas la vie d'un homme de coeur, rtorqua le vieux prtre, et
la manufacture, pour les jeunes filles a ne vaut pas le potager.

--Dupont est voisin de Longpr, je crois, reprit le rude habitant, en
s'approchant de l'enclume.

--Voisin de Longpr, oui... Une bonne terre, mais peu dfriche,
rpondit Ren.

Le gros soufflet envoyait de temps en temps une pouffe d'air chaud dans
le charbon de bois, pour l'empcher de s'teindre.

Le cur reprit le chemin du presbytre. Les forgerons remirent au feu la
pice de fer et le soufflet de nouveau bourdonna comme un tonnerre qui
gronde.

--Savez-vous le prix qu'il demande pour sa terre, Dupont? questionna
Zidore en montant dans sa voiture.

--Non, mais pas cher, bien sr, car il faut qu'il vende...

--J'aimerais bien  devenir voisin de Longpr, ajouta-t-il avec un
mauvais sourire.

Et il partit.




VII

PREMIERE VISITE DE BANCALOU A ZIDORE


A mi-chemin entre l'glise et la maison de Zidore Tourteau, une grande
croix de bois ouvrait ses bras au-dessus des champs. En t, les
hirondelles qui avaient leurs nids dans le voisinage, lui faisaient, en
voltigeant  la file, des guirlande mouvantes et gracieuses, et les
villageois dvots venaient souvent s'agenouiller sur la pierre qui
l'entourait d'un parquet rustique. Les passant la saluaient avec
respect. Zidore Tourteau lui-mme, malgr ses airs arrogants et son
manque de foi, ne pouvait s'empcher de porter la main  son chapeau
quand il passait devant! Oh! un simple geste; jamais il ne se
dcouvrait. Il saluait le bon Dieu, mais ne lui parlait point.

Vers le milieu de septembre il revenait de la forge avec les pices de
fer que le forgeron lui avait confectionnes pour son moulin  battre,
et il repassait pour la centime fois, dans sa mmoire, ce que a lui
cotait, lorsqu'il vit un homme s'arrter devant la croix comme devant
un objet de curiosit.

--En voil un qui s'amuse de peu, se dit-il.

Cet homme regardait le vol des oiseaux. Il ne songeait nullement au
mystre d'amour du calvaire. Quand Tourteau ne fut plus qu' petite
distance de lui, il s'agenouilla.

--C'est un fou, pensa Tourteau, un fou ou un hypocrite. Le monde en est
plein, d'hypocrites.

Le cheval marchait  petits pas avec sa charge lourde, sur un chemin
sem de cailloux. Il passa devant la croix. Le pieux personnage tourna
la tte et regarda curieusement. Zidore eut un mouvement de surprise.

--Diable! c'est lui, murmura-t-il.

Il secoua d'un coup sec les guides sur la croupe de son cheval pour lui
faire comprendre qu'il devait se hter davantage.

--Beau poil cache vilaine peau s'cria l'individu agenouill au pied de
la croix.

Et il se leva, se frotta les genoux pour effacer l'empreinte de la
poussire, et se dirigea vers la voiture qui s'loignait toujours.

--Zidore, cria-t-il encore faut couper l'arbre avant de brler la
bche... Ne me reconnais-tu pas, l'ancien?

Le cheval allait toujours, et la charrette se heurtait aux pierres ou
criait en tombant dans les ornires.

--Attends-moi, par tous les saints des Champs Elyses! Je suis fourbu
comme une ombre du Tartare!... J'arrive de la ville d'une seule haleine,
pour te serrer sur mon coeur... et te demander de l'argent, acheva-t-il
 demi-voix.

Zidore arrta son cheval et dvisagea le malencontreux ami, faisant
semblant de ne pas le reconnatre.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il durement.

L'autre se mit  chanter:

     J'veux pouser ta fille
     Pour avoir ton argent
     Je n'aurai pas d'famille
     J'suis ben trop ngligent...
     Tiens! jette-moi ta bourse,
     Tu vois comm' je suis nu,
     Et j'm'en r'tourne  la course
     Aussi vit' que j'suis v'nu.

--Embarque, dit Zidore bien malgr lui, embarque, canaille de Bancalou!

Chez nous, fils de navigateurs nous embarquons dans une voiture sur les
chemins comme dans un bateau sur les rivires, et je crois bien que nous
ne dbarquerons pas de sitt.

--Ah! tu me reconnais enfin! Tes yeux sont encore bons; tu vois loin
dans le pass.

Il monta d'un bond sur le brancard de la voiture et s'assit  ct de
Tourteau.

--Donne-moi la main, fit-il en tendant la sienne:

     Main droite et bouche ronde,
     Avec a cours le monde.

Elle tait rouge sa main, et teinte par l'corce de pruche. Il avait
certainement travaill chez les tanneurs. Zidore la serra avec une
feinte cordialit, il aurait mieux aim lui serrer le cou.

--Comment va le mtier, demanda-t-il, fais-tu de l'argent?

--Faut-il que je te chante encore mon couplet, rpondit le survenant?

Le mtier est  l'eau... Quand on ne peut pas garder le veau on prend la
peau, pas vrai? et quand on ne peut pas garder la peau, on prend le
poil, pas vrai?... J'en suis l. Quoi faire maintenant? C'est le "hic",
comme on disait au sminaire.

--Faut travailler quand mme, et mnager, dit Zidore.

L'autre le regarda dans les yeux, puis clata de rire.

--Travailler et prier, tu devrais dire, je ne travaille pas, mais je
prie.

Autrefois, tu sais, je ne priais pas et je travaillais. a ne m'a pas
russi, et j'ai modifi mon systme. C'est pour cela que tu m'as vu
gmir au pied de la vieille croix noire o les mres conduisent leurs
innocents gamins.

--Moi, c'est le contraire, je prie peu et je travaille beaucoup.

--Et a te va?... tu russis?

--Assez bien.

--a dpend des milieux alors, faut croire. Je vais tenter l'preuve
ici, prs de toi, si tu veux me prendre  ton service.

--Je n'ai besoin de personne maintenant, mes travaux sont  peu prs
finis.

--C'est moi qui ai besoin, il ne faut pas intervertir les rles.

--Tu n'as donc pas su faire profiter tes conomies?

--Ah! j'ai connu de beaux jours, et je n'ai pas su les faire durer!...

C'est quand les mouches la piquent que la vache sait ce qu'elle perd en
perdant sa queue.

--Jusqu'o te rends-tu?

--Jusque chez toi. Cette fois-ci j'ai du loisir. Quand je suis venu, 
la Saint-Pierre, j'en ai t empch... Tu te souviens, je t'ai crit. A
propos, ne fais pas de btise; c'est une femme de mrite, la Michel
Vallier, et elle sera veuve  la chute des feuilles.

Zidore Tourteau plissait et le dpit le faisait grincer. L'ancien le
tenait de son amiti collante comme une glue et insolente comme une
matresse. Il resta quelques instants silencieux et morne. Il avait
envie de jeter le fcheux en bas de la charrette, sur les roches du
chemin. Oui, mais...

Il y a d'amers moments dans la vie de ceux qui n'ont pas toujours march
droit. Tt ou tard ceux qui les ont aids  faire le mal se lvent
contre eux. Ils sont, ces anciens compagnons, comme des spectres qui
passent menaants dans les cauchemars de leurs nuits. Ils roulent devant
leurs pas, sur la route o ils cheminent sans soucis, la pierre
inattendue qui les fera tomber.

La voiture s'arrta. Zidore tait rendu chez lui. Il aurait voulu
marcher encore, ne jamais arriver.

--C'est ici que tu caches ta vertu? demanda le fcheux.

--Est-ce ici que tu voudrais cacher tes vices, toi? rpliqua Zidore,
avec un rire forc.

Il ajouta:

--Tu vas m'aider  mettre ces choses dans le hangar.

Il parlait des pices de fer pour le moulin. Le petit garon vint
dteler le cheval et l'envoya en libert dans la prairie. Les deux
hommes entrrent.

--C'est un ami de la ville, dit Zidore  sa femme, en montrant sont
compagnon.

Madame Tourteau salua et rpondit:

--Ceux que tu amnes ici sont toujours les bienvenus.

Elle savait le contraire. Il n'invitait jamais de bon gr. Il n'offrait
l'hospitalit qu' son corps dfendant. Et cet ami ne s'en retournerait
pas dans la soire. Il allait passer la nuit ici, souper aujourd'hui,
djeuner demain... et qui sait?... Mais il finirait bien par
s'apercevoir que sa prsence est fort gnante.

Elle continua  vaquer  ses occupations. Zidore passa prs d'elle.

--Pas plus que de coutume sur la table, fit-il d'une voix presque
menaante.

Au souper, il n'y avait qu'une soupe aux pois, le reste du midi, du pain
assez dur et du lait sans crme.

Tout le monde tait en apptit, et il fallut rapporter du lait et du
pain. Bancalou affirmait qu'il n'avait jamais si bien mang. C'tait a
qu'il aimait, du pain de bl, du lait pas trop riche... la viande, il
s'en tait dshabitu,  cause des microbes... Il tait gai, un peu
cynique. Zidore riait de temps en temps, entre deux clairs de colre.

Ce damn chenapan allait-il se rendre matre dans sa maison
maintenant?... Et puis, il ne se gnait pas pour faire de l'oeil  sa
femme. Elle tait bien honnte, sa femme et ne paraissait pas comprendre
le mange canaille de son hte. Mais enfin, elle n'tait pas de bois.
Une bonne raison pour le mettre  la porte, le mal lch. Oui, mais...

La nuit survint et tout rentra dans le silence, mme le coeur
douloureusement mu de Zidore Tourteau.




VIII

MADEMOISELLE LUCETTE LONGPRE


Le matin se leva radieux. Un brouillard lger tendait sur la rivire un
voile blanc, doux  l'oeil comme un repli de satin. Quelques oiseaux
jetaient des notes veilles dans la fracheur des bois, et les feuilles
tour  tour dtaches des rameaux tombaient une  une, un peu partout,
sur la mousse du sol vierge.

Zidore Tourteau s'en tait all  sa grange, sous prtexte de
travailler, mais en ralit pour s'loigner de Bancalou et lui faire
comprendre qu'il devenait un embarras. Bancalou partit de son ct, et
prit par les champs. Il aimait la flnerie entre les repas, disait-il.
a lui allait  merveille On aurait pu croire qu'il prenait un malin
plaisir  contrarier son ami.

A l'anglus du midi, la table fut servie de nouveau pour quatre
personnes. Bancalou ne s'tait pas trop loign. Il rentra avec une faim
de moine.

--La campagne m'est tout  fait favorable, disait-il  Zidore, en
frottant l'une contre l'autre ses mains rougies par le tan, et je crois
que je ne ferais pas d'y revenir manger mes rentes... ou les tiennes.

Zidore ne riait pas.

Une voiture s'arrta  la porte. Deux personnes mirent pied  terre, une
jeune fille et un petit garon.

--Qui est-ce qui nous surprend ainsi? demanda madame Tourteau, en
regardant par la fentre.

Tiquenne se hta de rpondre:

--Je les connais; c'est l'organiste avec son petit frre. Il a march
avec moi pour la premire communion le printemps dernier. Je l'ai battu
deux fois; c'est pour a que j'ai t renvoy.

La jeune fille entra. Elle parut un peu intimide, mais salua tout de
mme d'une faon gracieuse. Madame Tourteau lui offrit une chaise.
Zidore ne bougea point! Bancalou la regarda en faisant claquer sa langue
comme pour lui dire que ce serait un fruit savoureux.

Tiquenne sortit et engagea la conversation avec son compagnon de
catchisme.

--Voulez-vous dner? demanda la femme.

Lucette remercia, disant qu'elle se rendant chez l'une de ses tantes, un
peu plus loin. Elle voulait seulement dire un mot  Monsieur Tourteau,
de la part de son pre.

--Oui? qu'est-ce que c'est donc? fit Zidore d'un ton rude.

Elle paraissait hsiter. La femme Tourteau reprit, tout empresse.

--Vous tes la fille de Mathilde, je crois?... de Mathilde, ma bonne
amie d'enfance?

--Oui, madame.

--Et comment est-elle, cette chre Mathilde?

--Pas trs bien, hlas!

--Elle a toujours t un peu maladive... On ne peut pas tout avoir...

On entendit des cris  la porte. C'taient les petits garons qui se
querellaient. Tiquenne voulait prendre la voiture et se promener en
attendant Lucette, l'autre dfendait  son cheval de faire un pas.
Madame Tourteau appela son mauvais garnement de fils, mais il n'obit
qu' demi. Il se tint sur le seuil de la porte, tout prt  recommencer.

--Vous avez affaire  moi, Mademoiselle Longpr, dit Zidore d'une voix
presque caressante.

Il n'avait pas cess de regarder la belle visiteuse et sa rudesse
fondait.

--Oui, monsieur Tourteau. Voici ce que c'est. Le billet de papa doit
tre pay  la Saint-Michel...

--Je ne sais pas trop, peut-tre.

Il le savait bien.

--Si mon pre ne pouvait pas la payer, seriez-vous assez bon, Monsieur
Tourteau, pour accepter un acompte raisonnable?

--Ah! ma belle enfant, je ne saurais promettre cela; j'ai moi-mme des
obligations  remplir cet automne... Je ne puis pas promettre... On
verra.

Il aurait voulu se montrer plus froid, plus intransigeant, mais il se
sentait dsarm par la nave enfant. Bancalou regardait Lucette avec un
plaisir singulier. Il n'avait pas souvent vu figure aussi avenante, et
il se demandait d'o venait ce reflet trange du regard et du sourire.
Il ne connaissait pas les grces divines de la chastet. Il avait envie
de glisser un mot dans la conversation, pour la retenir plus longtemps
et pour taquiner Zidore. Il la reconnaissait bien. C'tait elle qui en
le captivant par les accords de la musique et les charmes de sa
personne, l'avait empch de commettre un odieux sacrilge.

--Peut-on esprer, Monsieur Tourteau? demanda la jeune fille d'une voix
presque tremblante.

Zidore ne rpondit point. Il ruminait.

--Voyons, dit Bancalou, montre-toi gnreux, tu en as les moyens...

D'une poule on espre un oeuf. Mais d'un veau on espre un boeuf rends
donc le billet.

Puis, il ajouta avec un clat de rire:

--Je crois que je l'ai gratt o il ne lui dmange pas.

--Si tu voulais te mler de tes affaires, gronda Tourteau.

--Il parle des grosses dents, taisons-nous, rpliqua Bancalou en
regardant Lucette.

--Je dirai  mon pre que vous attendrez un peu, n'est-ce pas, Monsieur
Tourteau?

--C'est bien sa faute s'il ne peut pas faire honneur  sa promesse,
observa le prteur mesquin.

--Sa faute?... Oh! non, Monsieur. Si vous saviez comme il travaille et
comme nous nous privons  la maison!...

--Tout de mme, on rend des pains bnits qui cotent cher.

La jeune fille, un peu surprise, ne rpliqua rien.

--On fabrique encore des pains bnits dans la paroisse? interrogea
Bancalou...

On passe le chanteau, je suppose.

Quelle belle coutume!... Je plongeais toujours les deux mains dans le
panier du bedeau et je faisais le signe de la crois avec chaque morceau
pour faire rire le monde.

--Ma petite Lucette, tu reviendras dans quelques jours, dit enfin
Zidore, je penserai  cela... Mais c'est toi que je veux revoir. Ton
pre, je ne lui dois pas grand chose.

--A moi non plus, Monsieur Zidore, remarqua Lucette, toute riante de
l'espoir de dire une bonne nouvelle  son pre.

--Je te dois de m'avoir fait oublier un instant la prsence de ce
chenapan, rpondit-il, moiti rieur, moiti srieux, en montrant son
voisin de table.

Et Bancalou, toujours de bonne humeur, rpliqua:

     Qui  son cochon donne
     Ne perd pas son aumne.

Passe-moi donc un morceau de pain, il n'est pas bnit ton pain, mais je
le digre bien quand mme.

Mademoiselle Longpr se leva pour prendre cong, et promit de revenir
bientt. Comme elle ouvrait la porte Tiquenne arrivait grand train avec
la voiture qu'elle avait laisse  la garde de son frre. Celui-ci
pleurait debout au coin de la maison. Il avait sur la joue une longue
gratignure. Tiquenne sauta  terre, un peu dcontenanc. Il voulut
fuir, mais son pre l'appela, et fier de montrer qu'il tait un homme
juste et capable de dompter les enfants, il lui administra,  l'endroit
o le dos change de nom, un coup de pied vigoureux, sans prjudice au
pain et  l'eau.

Madame Tourteau observa, en reprenant sa place  la table, que cette
jeune personne, la fille de son amie d'enfance, paraissait bien bonne et
devait mettre bien de la joie dans sa famille.

--Et c'est qu'elle est belle aussi! s'cria Zidore... a va se marier
jeune.

--Belle fille et mchante robe trouvent toujours qui les accroche,
ajouta Bancalou entre deux bouches.

Lucette s'en retournait en fredonnant tantt une chansonnette, tantt un
cantique, tantt les notes graves d'un hymne sacr. La pense d'apporter
un peu d'espoir  ses bons parents faisait tressaillir son coeur. Il
n'tait pas si mchant aprs tout, ce Zidore Tourteau, dont tous le
monde parlait mal. Il se laissait toucher par une simple prire... Il
avait bien, comme cela, un air dur, une parole brve, un geste
imprieux, mais au fond, il ne manquait pas de sensibilit. Il n'tait
pas injuste; il ne voudrait pas, bien sr, perscuter son semblable,
faire du tort  son prochain. Il allait  l'glise. Il entendait les
sermons. Il comprenait, comme les autres, les paroles de l'vangile si
bien expliques par le cur...

Ces bribes de rflexions venaient tour  tour,  son esprit, quand elle
cessait de chanter... et elle se sentait heureuse de pouvoir penser du
bien d'un homme dont elle avait eu peur.




IX

UN BAISER QUI FAIT DU BRUIT


Plusieurs charpentiers travaillaient dans un coin de la prairie, en
arrire de la grange. Ils se htaient d'achever le moulin de Zidore. Un
beau moulin celui-l, avec des ailes que le vent aurait du plaisir 
fouetter.

--Savez-vous la chose? demanda l'un d'eux, en se redressant, Madame
Zidore...

Il s'interrompit et regarda autour de lui, autant par plaisanterie que
par crainte.

--Elle n'est pas ici, je suppose, ajouta-t-il.

-Non, non; elle est alle  l'autre bout de la paroisse avec son gentil
mari. Tu peux parler.

--Ils sont alls voir leur terre nouvelle, dit un autre, la terre de ce
pauvre Louis Dupont.

--Zidore a achet la terre de Dupont?

--Oui, pour tre voisin de Longpr. Ce malheureux Longpr, je le plains.

--Et Dupont va prendre le chemin des tats?

--Sa famille est partie dj.

Je ne sais pas quand va s'arrter cette triste procession des ntres
vers les pays trangers, observa le plus g des travailleurs.

--Quand nos gouvernements tendront une main paternelle aux colons.

--La colonisation, affirma un autre, c'est notre unique planche de
salut.

--Il ne s'agit pas de cela. Franois avait quelque chose  nous dire.

--Parle, Franois, dis de madame Zidore tout le mal que tu voudras, elle
ne peut t'entendre.

--Je ne dis jamais de mal de personne, assura gravement un jeune
ouvrier, en s'appuyant sur le manche de son herminette.

--Ton histoire?

--Savez-vous que madame Zidore s'est laisse embrasser?

--Par qui? Par toi?

--Non, je n'aurais pas os... oser.

--Elle est bonne, celle-l, madame Zidore, une scrupuleuse qui ne rit
jamais quand on dit une parole un peu... dshabille.

--O a que c'est arriv, cet accident-l? fit un autre, un loustic,
Bb Ouimet, le garon d'Epaminondas.

--C'est arriv entre la huche et la table, dans la maison de Zidore,
vers les six heures de la releve, un jour de la semaine dernire,
continua Franois.

--Il y avait donc des tmoins; alors le mal n'est pas grand... le
plaisir non plus.

--Tourteau est arriv pendant que l'embrassade battait son plein.

--Et comment se nomme le coupable?... Non, le chanceux?... Est-il du
canton? Est-ce une connaissance, un ami?... Il n'y a qu'un ami pour
faire de ces choses.

Les ouvriers prenaient un quart d'heure de rcration. Un peu de rire
repose de beaucoup de travail.

--C'est un tranger, parat-il, rpondit Franois, un cumeur de
basse-cour qui s'est rfugi chez Zidore, ne sachant o aller.

--Tu dois tre mal renseign, mon garon. Tourteau n'ouvre pas sa porte
comme cela  tout venant.

--Voil une petite histoire qui va faire son chemin, on aime tant 
mdire. Allons, mes enfants,  l'ouvrage, ordonna le chef des ouvriers.

En effet la jolie mdisance vola de bouche en bouche.

--Savez-vous la chose, ma chre...? disait la voisine  sa voisine, avec
un sourire mordant sur les lvres.

--Oh! oui! c'est assez plaisant... Elle est pourtant de la
Sainte-famille...

--Et de l'Association de prires!

--Du cordon de St-Franois, s'il vous plat?

--Mieux que cela, du Tiers-Ordre, ma chre Dame!...

--Et lui, ce gueux-l, il parat que c'est un rien qui vaille, un
aventurier.

--Pas beau du tout...

--Des jambes croches.

--Il y en a qui peuvent enjler une Sainte Vierge, tant ils ont la
langue bien pendue.

--Lui, on ne peut gure le blmer, il cherchait une aventure, il l'a
trouve.

--On sait bien, les hommes... Le dimanche,  l'glise, tout le monde la
regardait, les femmes, avec mpris, les hommes avec curiosit. Elle se
sentait crase sous le poids lourd de tous ces regards mauvais. Elle
avait conscience du mpris qu'elle inspirait, sans cependant savoir que
la chose tait bruite, et connue en dehors de sa maison.

--Une jeune fille vint  elle, souriante et pleine de prvenances, et
lui parla longtemps devant les femmes,  une runion de la
Sainte-Famille, c'tait Lucette Longpr.

Plusieurs pensrent qu'elle ne savait rien; d'autres s'imaginrent
qu'elle voulait leur faire la leon, et se mirent  l'gratigner de la
langue, d'autres aussi comprirent qu'il ne fallait pas tre sans piti,
et que le Sauveur n'avait pas repouss Madeleine.

Or, voici, ce qui tait arriv. Zidore et Bancalou taient alls pcher
l'achigan,  une heure de marche de la maison. Un endroit superbe et peu
connu. Un secret de Tourteau. C'est l qu'il venait se refaire des
dpenses que lui occasionnaient les fcheux. Le poisson ne cotait rien.
Un peu de temps perdu, c'est vrai, mais, le plus souvent, il envoyait
son petit garon, faire l'approvisionnement ncessaire. Cette fois, il
voulut jeter la ligne et montrer  l'ancien comme il savait agacer le
poisson et le piquer au bon moment.

Il avait autre chose en tte. La rudesse ne servait de rien avec
Bancalou, il fallait changer l'arme d'paule. Peut-tre le bon
compagnonnage rendrait-il plus raisonnable cet ami trop attach, et il
ne mettrait plus tant d'objection aux adieux. On lui dirait de revenir,
s'il le fallait.

Ils marchaient dans la prairie un peu [---] ou  travers [---] qui
paraissait un tapis tiss d'or, superbement dploy entre les cltures
grises, et quelquefois l'un derrire l'autre, ils suivaient l'core de
la rivire, sous les arbres encore verts, par les sentiers tortueux que
les troupeaux battaient pour aller boire  la rivire. Zidore dit:

--Nous allons passer quelques heures agrables  la pche, j'adore a;
le poisson, c'est un rgal!

     --Pchons, goret, cochon, cochon,
     La vie en l'eau, la mort en vin.

rpondit Bancalou, qui avait un proverbe  mettre partout.

--Que diable bredouilles-tu l? Tu ne t'es donc pas corrig de ta manie?
fit Zidore.

Ils arrivaient sur une hauteur d'o le regard embrassait une superbe
tendue de champs moissonns et de pturages, o les btes  cornes
faisaient des taches mouvantes, et la petite rivire traversait, en se
repliant toujours comme un serpent, cette campagne fertile. Zidore dit 
son compagnon.

--Vois-tu, l-bas,  droite, tout prs d'un bouquet de sapins, deux
maisons, l'une  pignons rouges et l'autre blanche avec aussi en
arrire, deux granges?...

--Oui, oui... le pre Jrme Duquet demeurait dans ce canton-l
autrefois. J'ai saccag ses pommiers en passant le soir, quand je
travaillais aux rcoltes chez Maxime Dufour. Il tait mon fournisseur.
Je lui vendais les ppins comme une grande raret. Le bonhomme les
semait dans des pots et passait des heures  regarder pousser les
pommiers du paradis terrestre. J'appelais mes ppins les ppins d've.

--Justement! c'est sur sa terre que tu vois la maison  pignons rouges.
On a rebti. C'est Pierre Longpr qui demeure l maintenant. Il est
mari avec la fille du pre Duquet, et il s'est trouv tout habill...
Mais j'ai commenc  le dshabiller, moi... Il ne rendra pas de pain
bnit de sitt... J'ai achet la terre voisine et j'aurai la sienne
avant longtemps.

--Si tu tait garon, ou veuf, je te conseillerais de prendre sa fille
plutt... Une desse, mon cher, une Vnus! Tu ne sais pas ce que c'est
toi, qu'une desse, tu n'as pas t au sminaire...

Ils arrivaient  l'endroit de pche. La rivire faisait une courbe entre
deux ctes o pendaient, accrochs par les racines, des sapins
rabougris, descendait un rapide en jetant aux cailloux des aigrettes
d'cume, et s'attardait, calme, dans une profonde chancrure du terrain.

--Nous y voici, dit Zidore. C'est l.

Et, de la main il montrait, en bas des rapides qui chantaient aux roches
luisantes de leur lit, une monotone chanson, la mare sombre o le
paresseux courant s'amusait  dcrire des ronds qui s'effaaient
toujours.

--Dj! rpondit Bancalou, qui apparemment n'avait pas trouv le chemin
long.

C'est qu'il tait un peu proccup. La proccupation a fait sonner les
heures plus vite. Il ne faut pas croire qu'il tait venu en villgiature
chez son ancien compagnon. L'air pur des champs avec ses effluves
d'armes le laissait assez insensible. Le soleil lui brlait la
paupire, car son oeil s'tait habitu  la nuit.

--coute, dit-il  son ami, je suis venu vite, j'ai vu assez, je vais
dormir. Pche, toi, et ne te laisse pas prendre par le poisson. Tu vas
me prter ta montre.

--Pourquoi ma montre? demanda Tourteau inquiet.

--Pour voir l'heure o il faut que je m'veille...

--Je te rveillerai... Nous partirons dans une heure, si tu veux.

--Je pense que tu mets en doute mon honntet proverbiale, rpliqua
Bancalou.

Zidore regrettait d'avoir emport sa montre. Une belle et bonne montre
d'or qui n'avanait ni ne retardait. On pouvait s'y fier. Elle ne volait
jamais une minute. Il la tira de son gousset, dcrocha la chane
pesante, bien attache  sa boutonnire, et la donna  son ami. Bancalou
l'examina avec curiosit, comme on fait d'une vieille connaissance,
regarda l'heure, la mit  son oreille pour couter le tic tac rgulier
et doucement sonore, la glissa dans la poche de son pantalon, et alla
s'tendre sur l'herbe au-dessous d'une pruche aux grands rameaux soyeux.

Zidore descendit au bord de la rivire par un chemin abrupt, vis--vis
les rapides, et il jeta aux poissons inoffensifs son hameon cruel.




X

ZIDORE ENTRE ET BANCALOU SORT


Jamais Zidore n'avait trouv si peu de charmes  la pche. Et, comme
pour ajouter  son dplaisir, l'achigan, d'ordinaire assez gourmand
flairait l'appt sans y mordre. Le temps lui paraissait long, et 
chaque moment, par une vieille habitude, il portait la main  son
gousset pour en tirer sa montre. Chaque fois, c'tait une dception et
un juron.

De temps en temps, il se retournait pour chercher Bancalou au sommet de
la cte, et toujours son oeil inquiet ne rencontrait que les sapins
maigres qui avaient l'air de se moquer, et les taches de sable jaune qui
s'agrandissaient  chaque printemps, sous l'action de l'eau, dans le
dgel.

Une petite mouche, verte comme une meraude et lgre comme le pollen
des fleurs, rasa, de son aile vibrante, l'eau noire du bassin. Je ne
sais pourquoi cet homme indiffrent aux choses admirablement belles de
la nature agreste, pensa alors  Lucette, la brune enfant de Longpr, et
la vit, svelte et nue comme l'insecte brillant, voltiger devant ses
yeux, dans un rayon de lumire, au-dessus du flot profond qui s'en
allait avec lenteur.

Un poisson monta du fond de l'eau, tout  coup, sortit d'un bond de sa
retraite impntrable et happa goulment la mouche aux reflets de gemme.
Cela fit glisser l'esprit de Zidore vers un ordre d'ides funestes. Il
resta longtemps  contempler la vision sduisante. Sa ligne allait au
fil de l'eau, comme sa pense au gr de la sensuelle passion. Quand il
s'veilla comme d'un sommeil agrable, il se hta de remonter l'core
pour rejoindre son ami.

Il avait enfil, par les oues, dans une branche de saule, deux achigans
aux flancs plats et moirs.

Sous la pruche feuillue o s'tait couch Bancalou, l'herbe tait
froisse, mais il n'y avait personne.

--Le maudit! grina-t-il, je m'en doutais... j'aurais d l'trangler ou
le noyer.

Il prit le chemin de sa maison.

--Le gros poisson mange le petit, avait dit Bancalou, en regardant
Tourteau descendre par sauts et par bonds, la cte abrupte de la
rivire, et il s'tait jet sur le lit de mousse et de gazon que
gardaient de leur grand voile, les rameaux pais. Il n'y resta pas
longtemps.

--Mon voyage est assez pay, pensa-t-il, et je puis dire au revoir 
l'ancien.

Il se leva, se rendit au bord de la rivire, regarda Zidore qui, debout,
tte basse, le regard fixe, attendait patiemment le poisson qui ne se
htait pas.

--Adieu, mon excellent ami, dit-il, assez bas pour n'tre pas entendu...
j'emporte ta montre pour voir l'heure des rendez-vous aux carrires...
si les temps deviennent trop durs, je l'changerai contre une crote de
pain.

Comme il arrivait  la maison il rencontra Tiquenne. Il en fut
contrari, car il voulait se faire une petite provision d'oeufs et de
poulets, pour son retour, et ce gars qui le suivait partout allait le
gner.

--Tiquenne, mon moineau, a m'ennuyait de pcher, lui dit-il, je ne sais
pas le tour de la ligne, moi, et quant  m'en revenir bredouille, j'aime
mieux que ce soit tout de suite. Va prendre ma place, cours, ton pre
t'attend.

--Papa m'attend?... Vous tes bon, vous, de croire que je vais courir
une lieue pour me jeter dans ses pattes.

--Faut obir  son pre, mon garon.

--A mon pre, oui, mais pas  vous.

--C'est lui qui te demande.

--C'est vous qui le dites.

--Tu vas tre mis au pain et  l'eau.

--Dame! que voulez-vous?... je fais mon noviciat.

--C'est a, mon petit.

     Souffre quant tu seras enclumeau,
     Et frappe quand tu seras marteau.

--Y a-t-il loin d'ici  Montral? demanda l'enfant.

--As-tu envie de te rendre dans la grande ville?

--Pourquoi pas?

--Tu vas t'y perdre; tu es trop petit.

--Est-ce que tout le monde est grand dans une grande ville?

--Tiquenne, mon galopin, tu iras loin.

--Et, je ne reviendrai pas.

--Mais tu as une mre.

--Mieux voudrait n'en avoir jamais eu.

--Tu serais drle  voir. Va toujours:

     Bon temps et bonne vie
     Pre et mre oublie.

Madame Tourteau sortit  ce moment et l'intressante conversation fut
interrompue.

--Je reviens seul, fit Bancalou, franchement la pche  la ligne ne me
dit pas grand-chose. On ne peut pas choisir; il faut prendre ce qui
s'offre. La chasse, par exemple... Oh! la chasse, a me connat!...
Parlez-moi de tuer une outarde au vol, de faire lever une bcassine, de
mettre du plomb dans l'aile d'un canard.

--Il me semble que Zidore aurait d revenir avec vous, observa la femme.

--Je n'ai pas voulu le dranger. La pche, c'est son passe-temps favori.
Il est familier avec le poisson... S'il pouvait vivre dans l'eau, il
serait le plus heureux des hommes.

Ils entrrent. Lui, il alla s'asseoir prs d'une fentre, dans une
grande chaise. Elle demanda:

--Va-t-il au moins apporter de l'achigan pour le dner?... Dans tous les
cas, ajouta-t-elle, on va dner un peu tard... Vous avez peut-tre
faim?... Vous venez de faire une longue marche.

--Bah! j'attendrai bien... Cependant une gorge de lait m'irait 
merveille... une gorge avec une crote.

Pendant qu'elle apportait du lait et du pain il demanda:

--Christine Morin est-elle encore du monde?

--Christine Morin? rpta Mme Tourteau, surprise.

--Oui, la fille du pre Pierre-Michel qui demeurait dans la petite
concession de la rivire.

--Est-ce que vous l'avez connue?

--Si je l'ai connue!... Oh! la! la!

--Etes-vous de la paroisse, vous?

--Moi, je suis n  l'ombre de la croix noire, l-bas... Une bonne place
pour prier. Aussi, je ne viens jamais de ce ct, sans m'agenouiller sur
la pierre une minute. Pourtant il y a longtemps que j'ai oubli mes
prires... Je ne dis pas a par fanfaronnade... Je sais bien que j'ai
tort. Que voulez-vous? Je suis dans l'engrenage du crime... Mais la
croix, la vieille croix o ma pauvre mre allait pleurer, le soir, en me
tranant par la main, je l'aime toujours.

Si vous tes parti jeune, vous ne pouvez pas avoir connu bien intimement
Christine Morin, la fille du pre Pierre-Michel, reprit la femme de
Zidore, devenue curieuse.

--Oh! j'avais une quinzaine d'annes... et, elle, une dizaine, je
suppose. Des amis d'enfance... Nous tions des amis d'enfance.

-Quel est donc votre nom? mon mari dit que vous vous appelez Bancalou,
tout court, mais je sais bien que vous avez un autre nom. Il n'y a pas
de Bancalou dans la paroisse.

--Je pensais que vous le saviez; je n'ai jamais cach mon vrai nom, c
'est une ide de Zidore, de dire cela. C'est vrai que tout le monde
m'appelle Bancalou, et je laisse faire. a m'est gal.

--Quand on a un bon nom, on doit le porter avec orgueil, mme s'il sonne
mal  l'oreille; mais le nom d'un honnte homme ne sonne jamais mal.

--C'est vrai, madame, c'est vrai... Vous avez connu Grgoire Racinot?

--Grgoire Racinot? Je crois bien, c'tait notre troisime voisin et mon
oncle, par-dessus le march... le frre de ma mre.

A son tour Bancalou parut tonn. Il regardait avec une fixit
inquitante la femme de son ami, comme pour chercher dans sa figure des
traits effacs.

--Seriez-vous une des filles du pre Pierre-Michel?

--Je suis Christine Morin, dont vous parliez tout  l'heure...

--Non!... Ce n'est pas possible... Christine?...

Et il la regardait maintenant avec des regards presque attendris.

--Et bien! moi, reprit-il, je suis Charles Racinot...

--Mon cousin! clama la femme, le garon de mon oncle Grgoire!...

--Ton cousin et ton petit ami d'enfance.

--Et ils se mirent  rappeler les souvenirs anciens.

--Te souviens-tu, dit-il, de nos cueillettes de fraises dans la prairie
de Jacques Leblanc?... quand le bonhomme tirait du fusil pour nous
effrayer.

--Une fois, ajouta-t-elle, il nous avait t nos fraises et il avait
tout gard, fraises et paniers.

--Mais l'automne on se ddommageait bien par nos incursions dans son
verger. Si tu as mordu  la pomme, c'est un peu de ma faute... J'allais
vendre les ppins au pre Duquette Oh! la bonne farce!

--Y a-t-il longtemps que tu as vu ton pre? N'es-tu pas venu dans la
paroisse quelquefois au moins depuis ton dpart?

--Je n'ai pas mis les pieds  Saint-Ixe depuis que j'en suis parti...
c'est  dire que j'y suis venu au commencement de l't, pour la
premire fois et je n'y ai sjourn qu'un instant.

--C'est mal cela...

--Peut-tre... Mon pre vit-il encore?... et ma soeur? Et mes frres?

--Tout ce monde-l est plein de vie.

--J'ai t bien oublieux, c'est vrai; j'ai honte de moi.

--Montral, ce n'est pas loin pourtant.

--C'est vrai, ce n'est pas loin, mais si l'amiti raccourcit les
distances l'indiffrence les allonge.... Les miens aimaient autant ne
pas me voir, et moi, il faut bien l'avouer, j'aimais mieux ne pas me
montrer. Vois-tu, je n'ai pas toujours t de la croix de Saint-Louis...
J'ai fait des chutes et des rechutes... Si encore j'tais tomb comme
Notre Seigneur, sous le poids de la croix, acheva-t-il dans un rire
sardonique.

--Il faut avoir le courage de se relever, cousin.

--C'est ce que je fais, cousine, et voil pourquoi je retombe...
Pourtant quelque chose me dit que je finirai par rester debout... Ah! si
ma pauvre mre vivait encore!... Enfin, je retrouve une cousine que
j'aimais bien.

En disant cela il s'tait lev. Il s'approcha de madame Tourteau.

--Aprs tant d'annes de sparation, il est bien permis de s'embrasser,
fit-il... Un bon baiser au dpart, un bon baiser au retour, ce n'est pas
de l'abus, a.

Et le cousin et la cousine s'embrassrent comme de bons parents sans
fausse honte et sans mauvaises intentions.

Zidore entrait. Il demeura clou sur le seuil de la porte. Il n'en
pouvait croire ses yeux. Il plit de colre et fut tent de les jeter
dehors l'un et l'autre par la fentre.

--Canailles! hurla-t-il  la fin j'arrive mal  propos, hein? Vous ne me
pensiez pas si proche!...

Bancalou clata de rire.

--Ecoute, fit-il,

     C'est l'amorce qui attire le poisson,
     Ce n'est pas l'hameon...

--Zidore, reprit la femme, un peu mal  son aise, ne me juge pas mal,
c'est mon cousin... Tu sais? Charles Racinot, le garon de mon oncle
Grgoire...

--Des cousins comme a qui nous envoient pcher pour venir embrasser
leur cousine, on n'en a que faire, et plus leurs visites sont rares,
plus elles sont agrables. Quant  toi, Christine, je te surveillerai,
je te le promets!

Il se doutait bien comment la chose tait arrive, mais il affectait la
colre pour se dbarrasser de Bancalou. a tombait  merveille, Bancalou
voulait d'une querelle pour oprer sa sortie. Comme cela, accabl
d'injures, menac de coups, il se sauverait avec la montre, tout en
ayant l'air de l'emporter par mgarde. Il est toujours bon de protger
sa rputation, si avarie qu'elle soit.

--On n'outrage pas ainsi un ami prouv comme moi, rpliqua-t-il avec
emphase. Ma vertu vaut la tienne... et si je voulais... zut!... tu sais?

Il fit un geste en se touchant le cou, et s'lana dehors.




XI

LE SONGE DE BANCALOU


Bancalou s'loignait  pas lents de la maison de Zidore Tourteau. Une
blanche lumire tombait du ciel sur la terre  demi-dpouille. Quelques
champs d'avoine et de bl se beraient encore comme des ondes diaphanes,
ou tombaient en javelles pesantes sous l'instrument du faucheur. La paix
douce et profonde de cette campagne superbe, la srnit du ciel, la
tideur de la brise qui emportait les armes des bois, murent un
instant l'me du misrable dvoy, et il se plut  rappeler les
premires annes de sa vie si tt coules, si lointaines dj, avec
leurs plaisirs sans remords et leurs larmes sans amertume. Et il les
compara, dans son esprit attrist, avec les annes lamentables qu'il
traversait maintenant. Il regarda d'un oeil d'envie les ouvriers qui
accomplissaient honntement et  ciel ouvert leur rude et saine tche.
Il fut tent d'aller  eux et leur dire:

--Donnez-moi ma part d'ouvrage, je veux tre un honnte homme.

Une vague de poussire montait de la route, l-bas, derrire lui et
s'tendait comme un nuage gris sur les arbrisseaux voisins.

C'tait des voitures qui venaient d'une noce, probablement.

La pense chrtienne qui ranimait son courage et faisait descendre un
rayon dans les tnbres de son me, s'envola aussitt, et l'image du
plaisir l'absorba  son tour. Il s'arrta, s'assit au bord du chemin,
sur la leve du foss, auprs de la clture.

Les voitures dfilrent sous ses yeux merveills. Il y en avait plus de
trente. Une belle noce comme au temps jadis, alors qu'au lieu de
s'chapper sournoisement, comme des coupables honteux, les maris
restaient  festoyer pendant toute une semaine avec leurs parents et
leurs amis.

Bancalou ne reconnut pas l'heureux couple qui s'aventurait dans le
ddale du mariage, mais il reconnut bien la "suivante",  son oeil noir
avec des reflets d'acier, comme une pe,  son sourire franc,  sa
figure ovale qui la faisait ressembler  une madone de cuivre dor.
C'tait Lucette Longpr. Elle tait avec Ren Larose, le jeune forgeron,
un gars superbement taill, l'air solide comme un roc et le parler bon
d'un enfant.

Il fut aperu et tous les regards se fixrent sur lui  mesure que
dfilrent les voitures. Une des femmes lui dit par plaisanterie:

--Vous ne venez pas aux noces?

--Eh! rpondit-il, je ne sais pas sur quel pied danser.

--Vous danserez sur la corde, fit un autre.

Les chevaux se mirent  trotter sous les caresse du fouet, et des
refrains joyeux montrent comme des gerbes de la longue file de
charrettes et se perdirent au loin avec les chants des oiseaux.

Le dos appuy aux perches de cdre, dans l'ombre frache, sur un gazon
pais, Bancalou se reprit  songer.

--Vous danserez sur la corde... que voulait-il dire, ce farceur-l?...
Est-ce un avertissement, une menace, une prdiction?... Que pouvait-il
connatre de son existence  lui, Bancalou?... Bah! il ne faut toujours
pas se montrer poltron.

Les souvenirs joyeux se mlrent aux ides mauvaises; le regret des
fautes fut touff par l'espoir des plaisirs; les lueurs du pass se
perdirent dans les ombres de l'avenir. Il avait peur de la lutte. A quoi
aboutiraient ses efforts? Il y a en avait tant qui tranaient dans la
misre, leur inutile vertu!... Souvent les bons sont plus malheureux que
les mchants... On peut revenir au bien, une fois l'heure des folies
passe... Attendons une bonne occasion, et tout s'arrangera.

Il ne connaissait pas la raison de son existence, et ne se souvenait
plus des leons de catchisme qu'il avait coutes d'une oreille
distraite autrefois. Il repoussa l'une aprs l'autre ces penses
troublantes, et se laissa aller  une somnolence assez agrable. Peu 
peu, faucheurs, moissons, grands arbres, attelages rapides, chansons,
gens des noces, tout s'loigna, se mla, se fondit dans une brume
mystrieuse.

Il dormait.

Un des faucheurs qui coupaient l'avoine dans le clos voisin, s'avana
vers lui. Il venait sans doute le chercher pour le faire travailler avec
les autres. Le champ tait vaste. Aprs l'avoine, le bl, aprs le bl,
l'orge, et le seigle, et le sarrasin...! Oh! la besogne ne manquerait
pas de sitt.

Le faucheur paraissait, de loin, robuste et replet, mais il perdait en
s'approchant ses formes vigoureuses et sa dmarche assure. Cependant,
la faux qu'il tenait  la main restait longue et luisante.

Il tait maintenant d'une maigreur extrme, et l'on pouvait compter les
ctes de sa poitrine, car sa chemise de toile s'ouvrait dboutonne et
glissait de ses paules.

Bancalou le regardait et commenait  croire  une apparition. Il voulut
se lever. Le faucheur passa la clture d'un bond, avec un bruit sec
d'osselets, et se trouva debout sur le bord du chemin devant lui. Ce
n'tait plus qu'un long squelette sans chair, sans yeux, sans bouche.
Des ossements lis les uns aux autres par des jointures arides. Les
pieds laissaient sur le sable une empreinte qui ressemblait  la patte
d'un oiseau gant. Il tenait dans ses mains longues et crayeuses, la
faux toujours prte  trancher.

Mais ce n'tait plus le grain mri par le soleil, qu'elle abattait sur
le sol, c'tait les hommes. Et, loin derrire lui, dans les champs tout
 l'heure fleuris et parfums, Bancalou aperut, couchs comme des
javelles paisses, des vieillards aux crnes nus, des jeunes filles aux
torses blancs et moelleux, des hommes arms en guerre, des femmes
enveloppes de voiles, des enfants avec des ailes aux paules, comme les
anges, et il se prit  frissonner de mme que sous une haleine glaciale.
Et le spectre lui dit:

--Je suis le moissonneur de Dieu, et le pr que je fauche est grand
comme la terre, et ma faux est d'un acier que rien n'entame, et je
n'oublie personne.

--Grce! grce! supplia Bancalou en joignant les mains, Encore un jour!

Et il ajouta, une seconde aprs, comme si la terreur l'eut rendu fou.

--Je vais aux noces ce soir... Il faut que je danse avec la marie...
Quelle heure est-il?

Il tira sa montre, la belle montre qu'il avait emprunte  Zidore, et la
colla  son oreille pour l'entendre marcher, par petits pas lgers,
discrets, rapides. Et alors il lui sembla que des hommes levaient une
charpente avec des ossements. Les pices s'adaptaient mal et ils
prouvaient de l'embarras.

--Il faut pourtant que tout soit fini  huit heures, dirent-ils. Nous
avons encore beaucoup de clous  enfoncer. Frappons dru!

Et les coups de marteau taient rapides comme le tic-tac de la montre.

--Que faites-vous donc, demanda-t-il?

--Un chafaud.

--Un chafaud?

--Oui, un chafaud. Voulez-vous avoir un prtre?

--Moi? pourquoi?

--Mais pour vous confesser... Vous allez mourir.

--Mourir! je vais mourir!... Ah! mon Dieu!

Et il se mit  trembler de tous ses membres, et ses dents claquaient
sinistrement. Et il entendait toujours les coups de marteau qui
enfonaient les clous, et la charpente d'ossements s'levait vite
maintenant. Il regarda l'heure de nouveau. Sept heures.

--Dj sept heures, gmit-il!

Et il aurait voulu arrter sa montre. Les hommes riaient en faisant leur
ouvrage lugubre.

--Ils rient parce que je vais mourir, pensa-t-il, et il pleura.

Une forme humaine, avec une blessure  la tte, passa devant ses yeux et
elle lui dit tristement:

--L'chafaud o tu vas monter est fait de mes ossements.

--Ce n'est pas moi! grce!... Vous savez bien que ce n'est pas moi?...

Le revenant avait disparu.

--Quelle heure est-il demanda une voix.

Pour arrter la marche du temps, il voulut briser sa montre. Il la lana
contre une pierre, et alors, dans l'clat sonore du mtal qui
s'miettait, il entendit.

--Huit heures!

--Qui donc me sauvera? Qui donc me sauvera?

Et levant les yeux vers l'chafaud il vit, sur la planche fatale, une
jeune fille dlicieusement belle malgr sa pleur extrme. Elle dnoua
la corde et la jeta loin d'elle...

Lucette! s'cria-t-il...

Et il se rveilla.

--Diable! fit-il, je l'ai chapp belle... Cette maudite montre me
ferait pendre, je la rendrai  Zidore.




XII

UNE GIGUE INTERROMPUE


Bancalou vit s'effacer assez vite cette impression de crainte vague
cause par un rve trange.

Un rve, cela ne signifie rien, se dit-il, c'est l'esprit qui trotte au
hasard pendant que le corps se repose. Cela prouve seulement, que la
matire et l'esprit sont deux choses diffrentes... il n'est ni plus
extraordinaire, ni plus dangereux de voir un chafaud en songe, pendant
le sommeil, que de le voir en pense dans l'tat de veille. Mais, par
exemple, quand on pense volontairement, on arrange ses ides comme on
veut.

Une chose l'inquitait bien un peu cependant et mettait son raisonnement
aux abois: c'est que souvent, en rve, nous voyons des vnements qui ne
se sont pas encore produits et que rien ne faisait souponner; souvent,
en rve, nous entendons des voix absolument nouvelles, tout  fait
inconnues... La musique nous apporte des symphonies merveilleusement
arranges, l'loquence droule  nos oreilles ou fait tomber de nos
lvres des priodes chaudes et entranantes, des sensations toutes
neuves rveillent en nous, dirait-on, de nouveaux sens. Quelle
inexprimable sensation, par exemple, que celle du vol lent, doux,
moelleux de notre corps, sur des ailes larges et souples dans un
atmosphre de lumire! Et tout cela meurt au rveil! Nous ne pouvons
plus saisir les accords qui nous ravissaient; nous ne savons plus
lectriser les foules; les pages que nous burinions pour la postrit ne
sont plus intelligibles. Le sommeil, c'tait le triomphe de
l'intelligence et l'panouissement de la flicit, le rveil c'est
l'oubli, c'est le travail opinitre de la pense qui recommence.

Mais Bancalou n'aimait pas  courir bien longtemps aprs les ides.
Quand elles venaient  lui c'tait bon. Il en prenait une, s'amusait 
la caresser un instant, puis il la relchait comme on fait d'un oiseau
qu'on rend  la libert. Il aimait surtout  rire.

A mesure qu'il cheminait sur la route de sable, le front dans le vent
tide qui venait des prairies, il sentait sa vieille gaiet renatre. Le
souvenir de sa cousine, sa bonne amie d'enfance qu'il avait embrasse
sur les deux joues; la colre de Zidore qui se croyait gravement ls
dans ses droits et son honneur; le babil de Tiquenne, la pche avorte,
la montre qu'il voulait rendre maintenant, tout cela lui dridait la
figure et le prdisposait  la bonne humeur. Il songea  sa famille avec
un vritable plaisir, se demandant si son pre avait les cheveux blancs,
si ses deux frres vivaient sans trop de misre, si sa soeur tait
marie... Il n'avait pas eu le temps de s'enqurir de toutes ces choses.
Zidore tait entr quelques minutes trop tt.

Pourquoi n'irait-il point passer la nuit  la maison paternelle? On ne
le mettrait toujours pas  la porte. Si l'accueil tait trop glaciel, il
n'y retournerait jamais. Le pre vivait peut-tre seul... Peut-tre
aussi, la maison regorgeait-elle de petits neveux braillards et sales,
criant la soif et la faim, comme les marmots de son rcit au vieux
pcheur de l'le aux Ours.

Il allait s'y rendre, oui... Rien de pressant ne l'appelait  la
ville... Ses compagnons pouvaient oprer sans lui. Il commenait  les
trouver embarrassants, ses compagnons. Ils l'attendaient sans doute avec
impatience, mais cela l'amusait de les entendre gronder comme des
fauves.

Il arrivait  un endroit o le chemin se bifurque. D'un ct l'on
traverse les champs avec leurs carreaux d'teule dore, de trfle
pourpre et de gazon vert, et l'on voit, l-bas devant soi, comme une
vague qui se lve tout  coup, le vieux Mont-Royal qui taille dans
l'horizon uniforme une large chancrure noire; de l'autre ct, l'on
suit un repli de la rivire capricieuse, et l'on voit, chelonnes sur
les bords, et pareilles  des voiles qui s'ouvrent au vent, les maisons
et les granges d'un petit village. Bancalou tourna le dos  la ville et
s'engagea dans la route qui longeait la rivire.

C'tait l que demeurait son pre.

A mesure qu'il approchait son coeur endormi se rveillait. Son coeur
endormi dans une longue indiffrence,  la suite de mille fautes qui
l'avaient d'abord tourment, se rveillait  la vue du foyer d'o
jaillissaient mille souvenirs heureux. Une larme mouilla sa paupire
fltrie. Il craignait maintenant de recevoir un mauvais accueil; cela
lui ferait plus de mal qu'il ne le pensait tantt.

Il arrivait  la premire maison. Il pouvait voir les fentres ouvertes
formant des taches sombres dans la blancheur du pignon. Il pouvait
distinguer les silhouettes des gens qui allaient et venaient. Elle
paraissaient claires et vives,  l'intrieur, dans le noir des chssis,
obscures ou ples, dehors, vis--vis le lambris peint  la chaux. Des
voitures taient parpilles autour de la maison et devant la grange
comme  la porte de l'glise, le dimanche.

--Oh! oh! fit-il, se parlant  lui-mme, les gens des noces sont ici...
Bonne affaire!... On va s'amuser un brin... Ils vont voir ce que c'est
qu'une gigue au bout de mes pieds.

Et tout aussitt, une effluve de joie glissa comme un souffle corrupteur
sur son me inconstante. Les accords d'un violon arrivrent  ses
oreilles par bribes claires ou sonores, et des ombres pousses par le
rhythme, traversaient d'un pas mesur mais rapide, le vide des fentres.
Il hta le pas et se mit  marcher en cadence. Plusieurs jeunes gens
causaient et fumaient  la porte de la maison en attendant leur tour de
battre du talon le plancher jauni par la lessive.

--Vous m'avez invit, je suis venu, dit-il sans plus de crmonie.

--Tiens! c'est notre homme de la route, fit l'un des convives.

--Il sait donc sur quel pied danser, remarqua un autre.

--Je le sais si peu que je ne mets toujours qu'un pied  la fois sur le
plancher... mais vite... j'essaie l'autre pied, et toujours comme a...
Au reste, si vous me regardez les jambes, vous verrez bien que je danse
un peu croche.

Cette rpartie fit rire les jeunes gens. Ils l'emmenrent dans la salle
o le cotillon battait son plein, et le prsentrent aux invits comme
"l'homme de la route". Il salua en souriant et fit assez bonne
contenance.

Cependant on l'examinait un peu, comme on fait d'une bte curieuse, ne
sachant trop s'il fallait lui faire bon accueil, ou lui dire bonjour et
bonsoir sans lui donner le temps de s'asseoir. Le cotillon compta ses
dernires mesures et le "violoneux" dposa son archet.

--Pas encore, dit l'un des jeunes, voici un monsieur qui est entr en
passant pour danser une gigue.

Le jour de violon regarda l'tranger, comme pour lui demander si
rellement il voulait danser, et il dit, reprenant l'instrument encore
vibrant:

--Mon violon a l'me bonne et moi j'ai le bras solide,  nous deux on
peut faire danser le monde.

Bancalou rpondit:

--Une gigue seulement pour l'acquit de ma conscience, et le plaisir de
mes jambes.

--Priez votre danseuse, crirent plusieurs voix.

Les cordes sonnaient voluptueusement bauchant les mesures rapides de la
gigue. Bancalou, tout  coup intimid demeurait immobile debout prs de
la porte.

--Priez votre danseuse, rptrent les mmes voix.

Les jeunes filles riaient. L'une d'elles se hta de dire qu'elle ne
danserait toujours pas. Cela piqua Bancalou. Il retrouva sa verve et son
effronterie. Puis scandant ses mots, il rpliqua:

     Je sais bien voyager sans selle
     Je saurai bien danser sans elle.

Un clat de rire fit retentir la pice, et le jeune fille rougit au
moins autant que si elle eut fait une mauvaise action.

--En avant le violon! ordonna Bancalou, en s'lanant au milieu de la
salle.

Le violon ne fut pas long  rpondre. L'archet mordit les cordes, en
glissant de l'une  l'autre avec une ardeur endiable, leur faisant
jeter, tour  tour, ou  la fois, une gerbe de notes rayonnantes, un
flot d'accords entranants, et le joueur, la tte penche, l'oeil fixe,
le sourire sur les lvres, semblait couter l'me de son instrument
docile, et suivre le vol radieux des sons.

Et Bancalou dansait.

Tous les regards taient rivs sur lui. Il obissait au rhythme avec une
fidlit merveilleuse. La musique semblait l'unique force qui l'animait,
et tous ses mouvements difficiles et varis paraissaient tre
indpendants de sa volont. Il devenait beau, il devenait
extraordinaire. Ses jambes n'avaient plus que des formes harmonieuses;
ses pieds voltigeaient comme des ailes qui rasent une surface unie. Les
applaudissements clatrent.

Le violon s'emporta. L'archet frmit, glissa, se tordit, donnant des
baisers dlirants, des morsures voluptueuses...

Et Bancalou dansait.

Des cris d'admiration firent trembler la salle. Jamais on n'avait vu un
danseur pareil.

Les cordes tendues, vibrantes, chantaient, criaient, pleuraient sous les
caresses folles du crin rsineux. Tout  coup elles devinrent muettes.
S'taient-elles brises?

Bancalou ne dansait plus.

Il venait d'entendre un cri, par la fentre:

--Le pre Racinot se meurt!... le pre Racinot va mourir!...

Une autre voiture avec moi!

Vite, sans dire une parole, sans saluer les gens de la noce, il s'lana
dehors.

--Un drle de corps, murmurait-on... un homme du cirque bien sr...
un...

--Le pre Racinot se meurt!... Une autre voiture!...

Celui qui avait jet ce cri tait loin dj, fouettant son cheval qui
dvorait la route. Le "violoneux" mit son instrument sous son bras et
sortit en courant. Tous les hommes le suivirent.

Il passa prs de Bancalou qui marchait  grands pas.

--Aprs le plaisir, la peine, dit-il. C'est mon pauvre pre!...

--Votre pre! s'cria Bancalou, en prenant aussi le pas de course, es-tu
donc le petit Adolphe?

Le joueur de violon se retourna surpris, pour regarder l'tranger.

--Pourvu que j'arrive assez vite pour recevoir mon pardon, murmura
celui-ci en s'essuyant les yeux.

--Votre pardon?... rpta le jeune musicien rustique.

--C'est aussi mon pre,  moi.

--Etes-vous donc mon frre Charles?

--Je suis Charles, ton misrable frre.

--Que le pre sera heureux!

--Etait-il malade?

--Un peu chancelant depuis une semaine.

Ils couraient toujours et parlaient par phrases courtes, entre des
souffles longs jaillis de leurs poitrines.

Ils arrivrent. La maison tait silencieuse. Une femme s'empressait
auprs du malade, le lavant avec du vinaigre et lui faisant respirer de
l'ammoniaque. Deux ou trois enfants pleuraient en touffant tout bruit,
parce qu'ils voyaient des larmes couler des yeux de leur mre. Le
vieillard tait couch sur un lit haut, garni de rideaux de toile. Il
avait la face congestionne et un rle lger sortait de sa gorge.
C'tait l'apoplexie. Allait-il mourir sans reprendre connaissance de
cette premire attaque du terrible mal? Personne ne le pouvait dire.
Vite, bien vite, la maison s'emplit de monde.

--Mon mari s'habillait pour aller vous rejoindre  la noce, dit la jeune
femme. Un quart d'heure plus tard j'aurais t seule. Il a pu l'aider 
se coucher... Il court au docteur. Une autre voiture voudrait elle aller
au devant?

--Il y en a deux de parties, fut-il rpondu. Il nous a jet un cri en
passant...

--Andr Lecour et Flavien Lebel ont de bons chevaux, ils ne dormiront
pas sur le chemin, observa quelqu'un.

Bancalou mit un baiser sur le front brlant du vieillard. Il s'leva un
grand bruit dans la maison. Plusieurs se rappelrent de lui alors.

--C'est Charles, son garon

--Bancalou?

--Eh! oui... ses jambes...

Il parat qu'il ne vaut pas grand-chose.

--Il passait pour un vaurien, dans le temps.

--C'est le bon Dieu qui le ramne. Il va peut-tre se convertir, c'tait
le bourdonnement d'un immense gupier, et les coups de dard
accompagnaient les bruissements d'ailes. Adolphe, le violoneux, prsenta
Bancalou  la jeune femme, sa belle-soeur.

--C'est Charles, mon frre... Vous ne l'avez jamais connu, je crois.

--C'est Charles?... J'en ai bien entendu parler, fit-elle toute
surprise.

--Je m'en doute, rpondit Bancalou, en tendant la main  cette parente
toute nouvelle pour lui.

Le malade ouvrit les yeux. Il sortait de son vanouissement. Il parut
tonn d'abord, puis on vit qu'il cherchait  renouer le fil de ses
ides.

--Vous sentez-vous mieux? demanda la jeune femme.

Il voulut rpondre, mais sa langue embarrasse ne fit que balbutier. Il
voulut porter une main  sa tte et le bras demeura immobile. L'autre
main put toucher le front et faire comprendre que la souffrance tait
l.

--Me reconnaissez-vous? demanda Adolphe.

Il fit signe qu'il le reconnaissait.

--Reconnaissez-vous cet homme? demanda-t-il encore en montrant Bancalou.

Le vieillard fixa les yeux sur l'enfant prodigue. Une minute il parut ne
rien se rappeler. Mais tout  coup ses paupires se mouillrent et de
grosses larmes roulrent sur ses joues. Il essaya de parler et l'on
devina qu'il disait!

--Charles... Charles!

Bancalou se pencha sur lui, l'embrassa de nouveau, puis tombant  genoux
prs du lit, il dit d'une voix navre.

--Pardon!

Et la main du mourant se leva lentement pour pardonner le coupable et
bnir le fils repentant.

Le prtre et le mdecin arrivrent. Il s'empressrent de donner tous les
soins que rclamaient la maladie redoutable et l'approche du dernier
moment. Cependant le vieillard ne mourut pas alors et on le vit pendant
de longs mois, traner une jambe paralyse vers la croix de bois qui
marquait le milieu du village.




XIII

UNE HEURE CHEZ PIERRE LONGPRE


--Je vous ferai la lecture, ce soir, dit Lucette, souriante, en dposant
sur un lit sa collerette et son chapeau.

Elle s'adressait  ses parents. A son pre qui rentrait du champ,  sa
mre qui venait de pousser le rouet dans un coin,  ses frres,  ses
soeurs qui jouaient au cheval,  la poupe, ou aidaient  mettre tout en
ordre dans la maison.

Elle venait de l'glise et apportait un livre de la bibliothque
paroissiale, un livre amusant et qui plairait.

--Je suis un peu fatigu, mais j'couterai bien pendant une heure,
assura le pre.

Et la mre dit:

--Pendant toute la nuit, moi, j'aime tant a, les histoires!... je
tricoterai pour ne pas faire de bruit.

On se mit  table pour le souper. Longpr paraissait un peu songeur. Il
aimait  causer, pourtant... Il racontait d'ordinaire  la famille ses
travaux de la journe, ses esprances et ses apprhensions. Rien ne le
trouvait indiffrent et il tait trs ouvert.

Louis Dupont entra. Dupont, son voisin, qui partait pour les tats-Unis.

--Je viens passer mon dernier soir avec vous, dit-il, si a ne vous
drange point.

--Nous en somme enchants, mon cher Louis, lui rpondit Longpr. Viens
manger la soupe.

--Merci, j'ai soup avec nice, la veuve Duchesne, je viens de la
quitter.

Madame Longpr eut un lger mouvement de dpit  cause de la lecture qui
allait tre remise au lendemain. Il fallait bien tenir compagnie  ce
voisin que l'on ne verrait plus jamais peut-tre. Il avait t un bon
voisin. On s'tait toujours bien accord. Celui qui le remplacerait
serait peut-tre dsobligeant, peu sociable. On ne savait pas.

La conversation roula sur bien des sujets. Il fallait parler de tout.
Les deux homme se flicitaient de n'avoir jamais eu de chicane. Ils
s'taient entendus  merveille pour les travaux mitoyens, faisant tout
ce qui tait ncessaire mais n'exigeant l'un de l'autre rien de plus. Et
les femmes avaient veill sur leurs enfants, s'aidant avec charit au
lieu de se regarder avec mfiance, ne se laissant pas aveugler par
l'amour maternel, et petites mes toujours prtes  la rvolte. Elles
n'avaient pas  se reprocher d'avoir trop souvent corch l'piderme des
autres mres de famille. Elles n'avaient pas colport d'une maison 
l'autre, les petites nouvelles dont on s'amuse tant  la campagne, 
cause de la connaissance que l'on a des lieux et des personnes.

--Il me semble, disait Longpr que je vais avoir un voisin dangereux.
C'est une ide qui me fait mal, et dont je ne puis me dfaire.

--Zidore n'a pas l'intention de vendre, rpondit Louis Dupont; il veut
cultiver ma terre lui-mme, et la dfricher d'un bout  l'autre.

--Cela me ferait de grands frais de clture et de fossoyage, reprit
Longpr, toujours un peu triste.

--C'est probablement ce qu'il veut, remarqua Madame Longpr.

--Je sais qu'il vous garde un peu rancune, depuis la Saint-Pierre, parce
que vous ne l'avez pas rgal d'un cousin.

--Nous ne pouvions pas en donner  tout le monde, et tout le monde
aurait pass avant lui, rpliqua-t-elle.

--Il a eu la visite d'un de ses anciens amis de la ville, reprit Dupont,
un ami qui ne lche pas facilement et qui s'est fait hberger huit jours
durant.

--Et qui a fait des adieux touchants  Madame Tourteau, ajouta Longpr
avec un grain de malice.

--Je connais Christine et je suis sre qu'elle est blanche comme neige.
On la calomnie, se hta de dire Madame Longpr.

--C'est son mari lui-mme qui a bruit la chose; sans lui, personne
n'en aurait jamais entendu parler.

--Raison de plus pour n'en rien croire. Un mari qui se dshonore pour se
venger, est bien capable de mentir pour perdre sa femme.

--On n'a jamais entendu dire qu'il ft un mauvais citoyen, continua
Longpr, qui avait peur de la mdisance.

--Il aime bien le sien, glissa Dupont, de faon  faire comprendre qu'il
aimait bien un peu aussi celui des autres.

--Il aime qu'on le paie  l'heure dite, observa Longpr, en soulignant
avec un sourire... Il connat sa table de multiplication et ses rgles
d'intrt; cependant il n'est pas intraitable. Ma fille a t le voir,
l'autre jour, au sujet d'un billet et il ne l'a pas dcourage. Il n'a
pas fait de promesses, c'est vrai, mais il y a lieu d'esprer qu'il ne
se montrera pas trop dur, si je ne puis payer.

--Je te souhaite bonne chance. S'il tait veuf, je dirais que c'est pour
les beaux yeux de ta fille qu'il se montre accommodant. Il est trs
sensible aux caresses des beaux yeux... Tu connais l'histoire de la
javelle qui danse?...

--Allons! Allons! intervint Madame Longpr, vous vous confesserez de
cela.

--De quoi?... Je ne dis rien. Madame Longpr. Tout de mme,
laisseriez-vous vos jeunes filles aller faner du foin dans ses prairies
ou couper du bl dans ses clos?

Une voiture s'arrta devant la porte.

--Quand on parle de la bte elle se montre la tte, continua Dupont:
c'est lui. Il m'apporte la balance du prix de ma terre.

En effet, c'tait Zidore Tourteau. Il attacha son cheval  un piquet et
entra. Il n'avait pas l'air de bonne humeur. Longpr lui offrit de
dteler, mais il remercia: il n'avait pas le temps. On ne s'absentait
pas aisment maintenant, les chemins taient couverts de vagabonds qui
guettaient l'occasion de mal faire. Les femmes n'taient pas en sret
dans leur cuisine... Evidemment, il faisait allusion  ce qui venait de
se passer chez lui. Dupont et Longpr se mordirent les lvres pour ne
pas rire.

Il s'approcha de Dupont.

--Mon cher Louis, dit-il je ne puis pas te payer maintenant.

Dupont qui tendait dj la main pour recevoir son d, le regarda tout
dcontenanc.

--Comment, monsieur Tourteau!... Mais vous badinez... Ma famille qui
m'attend l-bas!... Je sais bien que vous dites cela pour rire,
l'argent, ce n'est ce qui manque chez vous.

--Chez moi tu ne trouverais pas un sou. J'ai t pill, vol, plum
comme un serin qui tombe dans les pattes d'un chat. Ma montre d'or, mon
argent, tout a t pris! Et par ce misrable  qui je donnais
l'hospitalit avec plaisir!... Plus que cela, cet homme sans coeur et
sans honneur tait en train de me voler ma femme, sous prtexte de
cousinage En voil une raison!

--Ah! c'tait votre parent, fit madame Longpr, toute contente de
trouver une excuse  la conduite de son amie Christine.

--Eh mon Dieu! c'est Charles Racinot, son cousin  elle, une canaille...

--Charles Racinot? dit Longpr, tonn... il y avait bien longtemps
qu'on n'avait entendu parler de lui. Il est parti jeune d'ici...

--Vous allez le faire arrter? demanda Dupont.

--Je vais le faire arrter, oui sans doute. Tout de mme a ne se fait
pas si vite qu'on le pense et qu'on le dit... Et puis il va se cacher.
Il n'est pas pour aller se jeter dans les griffes de la police...

--Cher monsieur Tourteau, reprit Dupont, vous trouverez facilement 
emprunter cette petite somme que vous me devez, et vous ne retarderez
pas davantage mon dpart, n'est-ce pas? Tout ceux qui ont de l'argent
vous prteront avec plaisir.

--Oui, oui, et avec intrt.

--C'est possible, mais enfin quand vous prtez, vous, c'est avec intrt
aussi: il ne faut pas que vous reprochiez aux autres ce que vous faites
vous-mme. Je ne dis pas que c'est mal, remarquez bien.

--Tiens Louis, j'ai song  une affaire. Tout va s'arranger. J'ai le
billet de Longpr payable ces jours-ci,  la Saint-Michel. Ce n'est pas
long. Je vais te le donner c'est de l'or. Longpr paie toujours au temps
dit. C'est une parole de roi. Si tu veux partir absolument, tu ngociera
le billet.

Longpr sentit du froid au coeur.

--J'esprais, Zidore, que tu serais assez bon pour ne pas exiger tout le
montant... Je me trouve fort  la gne... Ma fille te l'a dit, je crois.

--C'est vrai, mon bon, c'est vrai, elle me l'a dit... Mais tu sais ce
qu'il m'est arriv depuis.

Il cherchait des yeux la jeune fille.

--Je ne la vois pas... Elle n'est pas ici ta fille? ajouta-t-il.

Lucette tait dans une autre chambre avec ses petits frres et ses
petites soeurs. Elle leur faisait rciter les prires du soir.

--Me voici, monsieur Tourteau, me voici! fit-elle accourant toute
souriante.

Il lui serra la main avec une cordialit exagre.

--Vous ne ferez pas de peine  mon pre? demanda-t-elle.

--Non, non! Nous arrangerons cela. Tu sais, les affaires sont les
affaires. Je donne le billet en paiement... c'est de l'argent comptant.
Dupont est satisfait et moi, je m'acquitte. A la Saint-Michel, si ton
pre est dans l'embarras, il viendra me trouver... ou plutt tu
viendras, toi. Nous nous arrangerons mieux ensemble. Je verrai le
porteur du billet et tout le monde sera content.

Il devenait presque joyeux. La vue de la belle enfant fondait sa morgue
comme un rayon de soleil fond un flocon de neige. Il endossa le billet
et le tendit  Dupont. Dupont hsitait.

--Si tu refuse, tant pis: tu pourrais bien ne pas partir avant les
neiges.

Dupont eut envie de le souffleter.

Lucette prit son livre et se mit  le feuilleter, lisant quelques lignes
par-ci par-l, pour en dcouvrir les donnes.

--Lis donc tout haut, demanda Zidore, j'aime beaucoup  entendre lire et
chez nous on ne lit jamais.

Ce qu'il voulait, lui, c'tait un prtexte pour rester l, et regarder 
loisir la jolie liseuse.




XIV

PREMIER CHAPITRE D'UNE
PETITE HISTOIRE


Lucette vint s'asseoir prs de la table. Zidore approcha sa chaise comme
pour mieux entendre, et Madame Longpr, le tricot  la main, s'enfona
dans sa "berante" qui chantait un peu.

Histoire d'un mauvais fils, commena la liseuse.

--Ah! a vaut la peine d'couter, fit Zidore, par badinage.

Les enfants taient tout oreille. Dupont et Longpr allumrent leur
pipe. Or, voici ce que disait le premier chapitre de la petite histoire.

Dans une vaste contre, au couchant de l'atlantique, sur des les
pittoresques, grenes comme des perles dans ce merveilleux St-Laurent
qui se taille des ports de mer  deux cents lieues de son embouchure,
vivaient dans une paix inaltrable plusieurs familles de paysans. Bien
que le sol fut fertile et que le soleil se plut  dorer les moissons,
ces cultivateurs bons et nafs, mais un peu chercheurs d'aventures,
passaient sur l'eau tout le temps qu'il ne fallait pas donner absolument
au soin de la glbe, promenant leurs barques sveltes le long des rivages
peupls de visons, jetant la ligne au poisson friand d'appt, ou
prcipitant, du haut des airs o ils planaient heureux, les grands
oiseaux sauvages.

Les coles taient rares et il n 'y avait qu'une chapelle. Les parents
qui savaient lire enseignaient  leurs enfants. Des canots venaient de
plus d'une lieue  la modeste glise. Le prtre allait de temps 
autres, visiter les les les plus loignes, et parler aux candides
pcheurs du bon Dieu et de leurs devoirs de chrtiens. Ils l'coutaient
avec respect. Quand c'tait la saison de la chasse, ils lui donnaient,
en retour de ses conseils, quelques belles pices de gibier. Ces jours
de visite taient des jours de ftes religieuses. Tout le monde se
confessait et communiait.

Il y avait une grande croix de bois,  peu de distance des maisons, sur
la pointe nord de l'le aux Ours, l'une de ces les charmantes, et
c'tait au pied de cette croix que le missionnaire runissait son petit
troupeau.

Un jour un jeune garon...

--Tiens! l'le aux Ours!... Je connais a, moi, interrompit Zidore...
C'est vrai, donc, cette histoire-l?

--Il y a probablement du vrai, en effet, rpondit Lucette.

--Pardi! fit Dupont, ceux qui sont assez savants pour crire des choses
qui nous font rire et pleurer, doivent tre assez honnte pour ne pas
mentir.

Lucette continue:

Un jour, un jeune garon, un enfant encore, refusa de suivre sa mre aux
exercices religieux, et s'embarquant dans un canot, il se dirigea vers
une autre le. La pauvre mre versa des pleurs et confia sa peine 
l'homme de Dieu.

Son enfant tait d'un caractre difficile, et les bonnes paroles qu'elle
lui disait ne le touchaient aucunement. Les rprimandes l'aigrissaient.
Les bons traitements le laissaient indiffrent. Il ne se sentait
aiguillonn que par le plaisir de faire danser des pices blanches dans
sa main encore si petite. Il tait avare et son coeur se desschait
dj.

Le bon prtre s'effora de la consoler, et pour lui prouver son dsir de
reprendre cette jeune me qui voulait chapper  Dieu, il retarda son
dpart. Il verrait l'enfant et lui parlerait.

Le petit garon revint une heure plus tard, l'air joyeux, et portant un
superbe hron.

--O as-tu pris cet oiseau? demanda le pre.

--Au bord de l'le Madame, dans les herbes.

--C'est un mensonge.

Le pre allait le tancer vertement quand le prtre s'avana souriant.

L'enfant qui ne l'avait pas aperu d'abord, fit un mouvement de recul et
tenta de s'enfuir. On lui barra le passage.

Le prtre lui parla doucement, avec bont, trouvant dans son coeur
d'aptre toutes sortes de choses touchantes.

--Ben! dit l'enfant, j'tais avec le petit Pitre Dureau. Nous canotions
ensemble. Il avait le fusil, moi je tenais l'aviron... L'oiseau s'est
montr, levant son grand cou, allongeant ses grandes pattes; il a tir,,
moi j'ai pouss le canot... C'est autant  moi qu' lui, je pense.

Il ne voulut pas le rendre, et cela faillit mettre de l'inimiti entre
les deux familles, la sienne et celle de Pitre.

Le cur partit. Lui, le mchant garon, il courut se cacher  quelque
distance de l, sur la grve, et lui jeta des pierres quand il passa
dans son canot d'corce. Le prtre ne le vit point, mais il le devina.
Nul autre, parmi les gamins des les, ne se serait rendu coupable d'une
pareille grossiret, n'aurait montr un si mauvais instinct. Il pria
pour lui, et, de sa main qui venait de toucher l'hostie, il lui envoya
le pardon.

Il y avait dans une le voisine une famille assez nombreuse: le pre, la
mre, et huit enfants. Le vilain gars que jetait des pierres au
missionnaire, allait souvent dans cette famille, pour jouer avec ceux de
son ge, d'abord, et attir surtout par les charmes d'une petite fille
encore inconsciente de son pouvoir, et tout ignorante de l'art de
sduire, mais incapable aussi de se protger contre les assaut des sens
et les ruses de l'amour. Souvent on les vit voguer, le soir, dans la
mme nacelle, chantant des refrains voluptueux.

Les parents voulurent les empcher de se voir, ils ne russirent qu'
les irriter. Alors ils se dirent qu'on les marieraient aussitt que lui,
l'amoureux, il pourrait gagner sa vie honorablement. Rien ne faisait
prvoir une union prochaine.

Quelques annes s'coulrent, toujours les mmes, semblait-il,  cause
des mmes ennuis et des mmes plaisirs, des mmes labeurs et des mmes
inquitudes qu'elles apportaient. Un jour le pre et la mre du jeune
homme causaient, assis sur des cailloux les pieds dans l'eau tide du
lac,  la porte de leur maison. Ils disaient leur existence humble et
paisible, ils rappelaient les choses de leur jeunesse, si lointaine dj
et pourtant toute frache encore et toute rapproche par le souvenir.
Une seule pense les affligeait; une seule amertume tombait goutte 
goutte sur leur me, chaque jour, et creusait une plaie qui allait
devenir mortelle: leur fils. Ils auraient pu couler ensemble, eux et
lui, une existence si belle, s'il les avait aim un peu!...

Ne pas tre aime de son enfant, quelle affliction pour une mre! Aussi,
l'infortune crature sentant bien que ce bonheur domestique dont elle
parlait avec son homme n'tait pas rel. Il faut  la femme plus que
l'amour du mari. L'amour du mari, c'est le rveil, c'est la promesse. Il
en appelle un autre qui remplit  jamais le coeur, et qui grandit 
mesure que les grces se fanent et que la dcrpitude arrive. C'est
l'amour de l'enfant!

Enfants, cher enfants, aimez donc vos mres!

Pendant qu'ils causaient tous deux, les braves gens,  voix presque
basse, les pieds dans l'eau tide du lac, assis sur des cailloux, leur
garon survint. Ils ne l'avaient pas vu depuis la veille.

--Je me marie, annona-t-il.

--Tu te maries? fit le pre.

La mre murmura:

--Eh ben! tant mieux.

--Je vais emmener ma femme ici. Il y a de la place pour plusieurs
encore.

La mre dit:

--Si la jeune femme veut tre d'arrangement, nous aurons de la joie. Je
ne demande pas mieux que de vous voir heureux. Nous travaillerons tous
ensemble... S'il vient des marmots, j'en prendrai soin, je les aimerai
bien.

--Tout a c'est bel et bon, reprit le jeune homme, mais vous allez me
donner la proprit. Je suis seul; je n'ai ni frres ni soeur; c'est
toujours bien pour moi tt ou tard.

--Oui, mon garon, dit le pre, gravement, lentement, c'est pour toi tt
ou tard... tt, si nous mourons prochainement, ta mre et moi, tard si
nous vivons vieux.

Le garon, un peu surpris, demeura silencieux. Il se mordait les lvres
et cherchait une rplique. Il la trouva:

--La mre est maladive, vous tes vigoureux... vous esprez vous
remarier, je suppose.

--Si c'est la volont de Dieu qu'elle parte avant moi pour le cimetire,
je resterai seul mon enfant, et le peu de biens que je possde sera pour
tes enfants si...

--Et si je n'ai pas d'enfants?

--Ce sera pour toi, alors, ou pour ta femme... Cela dpendra de ta
conduite.

--Vous tes prudent, le pre, ben prudent...

Et il ajouta aprs une minute de rflexion:

--Je vais m'en aller, puisque c'est comme a... Je vois qu'on ne
s'accordera jamais.

--Fais comme tu voudras mon garon, mais si tu pars, va droit ton
chemin, sois honnte et travaille.

--Je sais ce que j'ai  faire, rpliqua le vilain.

Il ne partit pas, cependant. Ce fut la jeune fille, sa fiance qui s'en
alla  la ville, se louer comme servante.

Il voulait, le malheureux faire regretter  son pre, sa juste svrit,
et il vcut en matre impitoyable dans la maison o son berceau avait
entendu tant de chants nafs et vu tant de sourires pudiques.

Des jours tristes passrent aprs des jours tristes et bien des larmes
coulrent dans le silence de la nuit, sous le toit solitaire du vieux
pcheur. Des prires ferventes montrent vers le Dieu qui peut toucher
les mes, et vers la Mre-vierge dont le coeur fut perc d'un glaive de
douleur. Mais le ciel est sourd parfois, et la prire se brisa sur les
saints parvis, comme une aile affole sur le verre que traversa la
lumire. Pourquoi?... C'est le secret de Dieu.

La pauvre mre sentit venir sa fin. Les souffrances de l'me tuent le
corps aussi srement que les coups d'pe et les morsures venimeuses.
Etrange phnomne! Mystrieuse union de la matire et de l'esprit!

Quand elle expira sur sa couche froide, un jour d'hiver, en regardant
son crucifix il n'tait pas l, l'enfant sans coeur; et quand il entra
plus tard, pour lui donner un dernier baiser, il ne pleura point.

La lutte n'tait plus qu'entre le pre et le fils, et la partie semblait
plus gale. Le premier qui disparatrait laisserait  l'autre la
paisible possession de la petite ferme, esprait bien le gars.

Il y avait cependant le danger d'un second mariage; mais le veuf ne se
consolait point et la vie lui pesait lourdement sur les paules. Il
supportait les mauvais traitements sans se plaindre, et en communion
avec la sainte crature qui l'avait prcd au ciel.

Tout  coup, par ruse, et pour mieux arriver  son but, le garon
dissimula, se montra plus respectueux et moins acerbe.

Une nuit, un canot portant un chasseur et un guide vint aborder au
rivage,  quelque pas de la maison. La maison tait ferme. Le pre
tait all visiter ses lignes dormantes, pour le march du samedi; le
fils devait tre  s'amuser sur l'le voisine. Il y allait souvent.

--C'est fcheux, dit le canotier, car nous aurions ici un des meilleurs
guides des les.

Comme ils discouraient sur le parti  prendre, ils entendirent un bruit
de pas. C'tait lui, le guide, le garon du vieux pcheur. Ils
entrrent. Les deux canotiers se connaissaient dj, mais ils ne
connaissaient nullement le chasseur. Aprs avoir vid un petit verre
pour se rconforter un brin et nouer plus vite les relations, ils
convinrent de l'heure du dpart et du prix des guides. Il en fallait
deux, maintenant. Parfois il tait ncessaire, disaient-ils de pagayer
longtemps. Parfois aussi, il y avait du courant, et s'il fallait tenir
le canot arrt, un seul ferait mal la besogne...

Le chasseur ne trouvait rien  redire, et leurs raisons lui paraissaient
plausibles. Il avait de l'argent, cela ne l'embarrasserait point de
payer grassement.

Aprs un repas de quelques heures, ils montrent en canot, joyeux et
biens munis de provisions. Ils se perdirent bientt au dtour des grves
nombreuses, dans les mandres des eaux calmes.

Quand ils revinrent, une vague brumeuse passait sur les les, noyant 
demi les rameaux verts que nul souffle n'agitait. Un autre canot
s'approchait aussi, venant du ct oppos et le pcheur qui le
conduisait se mit  chanter d'une voix forte comme pour veiller les
bois endormis. Alors un coup de feu retentit et le chanteur entendit un
projectile meurtrier siffler  son oreille.

Zidore qui avait cout d'abord avec assez peu d'attention, regardant
toujours Lucette devint tout  coup trs attentif. Une fois il murmura:

--Maudit Bancalou?

Ds que le premier chapitre fut termin, il se leva, s'excusant de ne
pouvoir demeurer longtemps, et sortit.

--Il n'a pas l'air d'aimer ces histoires-l, remarqua Madame Longpr.

--Bancalou l'occupe plus que le vieux pcheur, ajouta Dupont.

--Quel est le damn qui a pu raconter a? grinait Zidore en s'en
allant...




XV

LE NOUVEAU MARGUILLIER


Nol arrivait, Nol, la grande solennit chrtienne, et les mes dvotes
se laissaient bercer au chant des anges q'elles entendaient dans leurs
pieuses mditations. Il y avait un rveil de gaiet sous les toits
blancs de neige, et la chanson profane fermait son aile pour laisser
voltiger ces nafs refrains  l'Enfant Jsus, que nos grand'mres nous
disaient d'une voix chevrotante, en nous berant sur leurs genoux, et
que nous fredonnons  notre tour,  nos petits enfants merveills.

Quelques gourmets fermaient les yeux sur les beauts du grand mystre,
et ne voyaient, dans leurs songes frivoles, que les plaisirs du
rveillon. Le fumet des rtis flattait mieux que l'encens des
sanctuaires leur odorat grossier. Les enfants se montraient plus sages,
afin d'aller  la messe de minuit, dans la carriole neuve, au tintement
des clochettes, voir le petit Jsus, sur un peu de paille, dans la
grotte sombre.

Alors, en effet, il n'y avait l, pour captiver les yeux et le coeur,
que l'image du Messie, depuis longtemps promis par les prophtes.
Aujourd'hui, dans mainte glise, l'humble Sauveur du monde est relgu
au dernier plan, et ce que la foule va admirer, c'est l'ne et le boeuf,
c'est un village de Bethlem amricain, avec des ruisseaux o coule une
eau vritable, et que traversent des ponts d'une architecture toute
nouvelle; ce sont des jardinets pleins de fleurs canadiennes, entours
de cltures en triangle dcoupes; c'est sourtout la procession des
chameaux qui part du milieu de l'glise pour faire voir qu'elle vient de
loin; c'est encore le bouc et le blier qui broute sur les roches et
pourrait craser la plus grosse maison du village, s'il lui prenait
fantaisie de descendre sur le toit...

Nol arrivait, et Lucette Longpr runissait  l'glise chaque soir, les
chanteurs et les chanteuses du village. Il y avait de fort belles voix.
Ren Larose, entre autres, une basse profonde, remplissait tellement la
nef, quand il dgonflait ses poumons, qu'elle allait clater,
semblait-il. Lucette ne pouvait s'empcher de sourire, en parpillant
comme une poussire, dans cette vague sonore, les riches notes de
l'instrument. Et, quand il avait fini, elle le remerciait d'un regard
reconnaissant. Lui, il se trouvait bien pay, et il aurait voulu chanter
mieux encore pour lui plaire davantage.

Nol arrivait, et aussi l'lection d'un marguillier. Pour plusieurs,
pour Tourteau surtout, l'lection d'un marguillier tait le grand
vnement de ce jour-l. Au moment o nous sommes, il songe  se porter
candidat.

Etre marguillier, s'asseoir dans le banc de l'oeuvre, alors que le banc
tait en bois dur verni ou sculpt, et faisait face  la chaire de
vrit, comme pour en recevoir le premier les paroles de vie; alors
qu'il portait un crucifix entre deux chandeliers, et que le prtre
venait  l'"Asperges" et au "Maginifcat", offrir l'eau bnite et
l'encens aux marguilliers en office, c'tait un honneur digne d'envie et
d'avance recherch par les honntes ambitions.

Cependant il arrivait parfois qu'un citoyen peu affam de gloriole se
faisait ouvrir la porte du banc, afin de surveiller de plus prs les
affaires de la fabrique; parfois aussi, un autre se faisait lire pour
susciter des embarras au cur, entraver ses projets et le forcer 
rester dans son presbytre.

C'tait ce dernier motif qui poussait Zidore Tourteau  se mettre sur
les rangs.

Il n'tait pas aim, mais il tait craint. On trompe parfois ceux que
l'on aime, on sert bien ceux que l'on craint. Il passait pour riche, ce
qui vaut mieux que passer pour honnte, aux yeux d'un trop grand nombre.
Il prtait  gros intrt, mais celui qui emprunte ne compte que
lorsqu'il paie.

Il avait pour concurrent Pierre Longpr. Un concurrent redoutable dans
l'occasion, parce que les gens savaient comment il avait t trait, 
la Saint-Michel dernier, par Zidore,  l'occasion de son billet
promissoire. Je vais vous dire la chose.

Louis Dupont qui voulait rejoindre sa famille,  Fall-River, essaya de
ngocier le billet. Certes! il n'y avait rien  craindre, le prometteur
et l'endosseur taient solvables. Mais l'un se trouvait dans un moment
de gne et l'on ne voulait pas le maltraiter, l'autre n'ouvrait pas la
main au premier mot, quant c'tait pour donner de l'argent, et il
fallait lui arracher sou par sou ce qu'il avait promis de donner en une
fois.

Dupont retourna donc chez Tourteau. Il savait bien qu'il se jetait dans
les griffes du chat, mais enfin il voulait en finir. Et puis, il perdait
beaucoup en retardant ainsi son dpart.

Zidore le reut poliment, et se mit  dfiler la kyrielle de
lamentations dont il tait coutumier. Personne ne payait... On ne
pouvait se fier  personne, les grains n'taient pas battus... les
ouvriers se faisaient payer deux fois ce qu'ils ne gagnaient pas une...

L'espoir de raliser un joli gain le poussait. Il avait hte. Il savait
bien que Dupont n'tait pas venu pour rien... C'est qu'il voulait bien
faire un sacrifice.

--Eh bien! proposa-t-il enfin, comme  regret et avec chagrin, mon cher
Dupont, j'ai pu ramasser, depuis que je t'ai vu chez Longpr, vingt-cinq
ou trente piastres au plus... et c'est pour payer mes taxes 
Montral... Tu sais que j'ai une petite proprit dans la ville... Les
taxes dvorent tout. Vaudrait autant ne rien avoir... Le dlai est
expir. Il faut que j'aille payer ces jours-ci, ou bien on me fera des
frais. Si tu veux, cependant, pour te faire plaisir, pour te rendre
service, je te donnerai ces trente piastres et tu me rendras le billet.

--Trente piastres pour cinquante, monsieur Tourteau, c'est un gros
intrt, observa Dupont. Le service est bien pay. Voyons, je suis
pauvre, oblig de m'expatrier... C'est probablement le dernier service
que vous me rendez. Soyez raisonnable, donnez-moi quarante piastres et
c'est pour vous une affaire superbe.

--Impossible, je ne les ai point.

--Je vous aurai de la reconnaissance, monsieur Tourteau, beaucoup de
reconnaissance...

--On n'achte rien avec cette monnaie-l

--Voyons! la main sur la conscience.

Zidore clata de rire.

--La conscience, rpondit-il c'est un sac  tout mettre, c'est une
vessie que l'on souffle... Le confessionnal vide le sac et crve la
vessie.

--Il ne suffit pas d'aller  confesse, monsieur Zidore, vous le savez
bien, et vous faites du badinage.

--Je ne badine jamais. Voyons, acceptes-tu mon offre? C'est  prendre ou
 laisser... Je pars pour Montral demain. Demain il sera trop tard.

Louis Dupont consentit  lui rendre le billet pour trente piastres. Il
voyait sa femme et ses enfants qui l'attendaient, l-bas, dans les
pleurs et l'ennui... Le bonheur de les revoir, de les embrasser, de les
presser sur son coeur, valait bien quelque chose aprs tout.

Le mme jour Tourteau rencontra Lucette et lui dit qu'il avait de
nouveau le billet redoutable entre les mains. Elle le supplia encore de
ne pas exiger le paiement tout entier. Elle lui dit qu'il y avait un
moment de grande gne  la maison  cause de la mauvaise rcolte et des
pluies. Elle essaya d'veiller la compassion dans le coeur de roche, en
parlant de l'amour du prochain, du plaisir qu'il doit y avoir  soulager
la misre des pauvres, de la ncessit de faire le bien...

Il souriait en la regardant de ses gros yeux lascifs, et n'coutait pas
le moins du monde ce qu'elle lui disait. Tout  coup, il voulut
l'embrasser.

--Tiens! fit-il, en s'approchant d'un brusque mouvement, ton pre
passera la Saint-Michel en paix,  cette condition-l.

Lucette recula vivement, toute surprise. Elle ne savait si elle devait
rire ou pleurer. Quel tait donc cet homme-l? et que voulait-il?

--Tu fais la scrupuleuse... On connat a. Si c'tait Ren Larose, on
s'approcherait au lieu de s'loigner... Tant pis pour ton pre.

--Monsieur Tourteau, reprit la jeune fille, mue et honteuse, en sa
pudeur offense, je ne vous comprends pas... j'aime mieux ne pas vous
comprendre.

Et, lui tournant le dos, elle se dirigea vers l'glise. Les jeunes
oiseaux s'envolent au nid et se cachent sous l'aile maternelle, quand se
fait entendre la voix aigu de l'pervier.

Lucette raconta  ses parents sa rencontre avec Zidore Tourteau,
l'entretien qu'ils avaient eu ensemble, et le prix qu'il demandait pour
un peu de gnrosit.

--Le vilain! gronda la mre effarouche.

Longpr comprit aussitt qu'il n'aurait aucun dlai et serait trait
sans merci. Il se rendit au presbytre. C'est l que vont d'ordinaire,
ceux qui ont besoin d'un conseil sage ou d'une parole consolante. Les
bruits et les luttes du monde expirent  la porte de cette maison de
paix; la charit, y habite, attendant l'heure de se manifester; le
dvouement y veille, toujours prt  voler au secours du malheur, et
l'abngation en fait son sjour de prdilection.

Le cur se promenait, un livre  la main, dans l'alle principale de son
jardin, sous les arbres  demi-nus, et ses pieds qui remuaient les
feuilles mortes, laissaient, comme un sillon d'or, entre les
plates-bandes sombres. Il disait, presque haut, louant Dieu dans sa
retraite, et priant pour tous ses paroissiens, pour les bons et pour les
mauvais.

"Deus noster refugium et virtus; adjutor in tribulationibus quoe
invenerunt nos nimis."

Pierre Longpr se tint  une distance respectueuse, attendant qu'il fut
aperu, car il n'osait troubler la prire sainte. Le cur le vit en
effet, au bout de quelques instants, et il vint  lui.

--J'espre qu'on se porte bien chez vous, dit-il de la voix caressante
des bons vieillards et que ce n'est rien de pnible qui t'amne, mon
cher Longpr.

Longpr raconta par le menu son affaire avec Zidore Tourteau, la gne o
il se trouvait dans le moment, l'corchement de son voisin Dupont par le
madr prteur, l'injure faite  Lucette, tout. Le vieux prtre comprit
vite o il voulait en arriver. L'emprunteur dgage un fluide nervant
qui le trahit sur le champ. Il n'est pas ncessaire qu'il ouvre la
bouche pour qu'on l'entende.

Longpr avait expos le cas, c'tait beaucoup, mais ce n'tait pas tout,
et il hsitait maintenant. Le cur, c'tait sa dernire planche de
salut. Et il n'avait pas toujours de l'argent; il n'en avait pas
souvent. Il le prtait  ses pauvres. Il n'osait pas le leur donner,
crainte de les humilier; mais il ne chargeait pas d'intrt et ne
demandait point de capital. Il tait accoutum aux panchements de la
souffrance. Il n'tait ni endurci, ni mme mouss cependant, car la
vraie charit ne se fatigue jamais, ne s'tonne jamais, ne refuse
jamais.

Il vint  son secours.

--Laisse arriver l'chance, dit-il, et si personne ne peut t'aider 
sortir d'embarras, viens me trouver.

Longpr s'en retourna fort heureux, et bnissant le ciel de ce qu'il y
avait toujours des mes charitables qui trouvaient leurs dlices 
gurir les blessures des malheureux et  rparer les fautes des mauvais
chrtiens.

Zidore fut sans piti. Il esprait bien que Longpr ne trouverait pas
d'argent et se verrait tran devant les tribunaux. Ce serait une bonne
saigne  sa bourse. Il prouva une sensation de froid quand les
cinquante piastres lui furent comptes, et il ne sourit pas, lui si pre
au gain. Il tait anxieux de savoir quel ami venait si mal  propos au
secours de son dbiteur. Quand il apprit que c'tait le cur, il lui
dcocha une retentissante maldiction, et rsolut de se faire lire
marguillier.

La lutte fut ardente et la cabale ne dormit point. Zidore promettait
beaucoup et menaait davantage, Longpr avait sa droiture et son
honorabilit. Ceux qui ne pouvaient lui donner leur suffrage,  cause de
Tourteau qui les ruinerait, venaient s'excuser et demander pardon.
C'tait consolant, aprs tout de se voir estim ainsi par ses
concitoyens.

Enfin, le jour de Nol aprs la messe, quand les cantiques eurent pris
leur vol vers les cieux et que les cierges se furent teints, comme des
yeux aims qui se ferment, la cloche sonna pour annoncer l'lection et
un frmissement inexprimable passa dans l'me des marguilliers anciens
et nouveaux.

Le cur prsidait, toujours doux, mais impassible en apparence, et ferme
comme le devoir. Tourteau, l'air goguenard, un rire insolent sur la
bouche, paraissait le provoquer. Il tait sr de triompher; il avait
bien compt ses partisans. Longpr se tenait  l'cart, dans un petit
groupe de ses dvous.

L'lection se fit paisiblement. Le cur remercia ses bons paroissiens de
leur esprit de charit et il les invita  prendre soin des choses
temporelles comme des choses de l'me, car c'est Dieu qui nous confie et
les unes et les autres.

Au commencement des vpres, quand l'officiant chanta: "Deus, in
adjutorium meum intende..." le marguillier sortant de charge alla
chercher Pierre Longpr et le conduisit dans le banc de l'oeuvre!

C'tait l'lu.




XVI

LE CLUB DES SIX


Il neige et les rues dorment. A peine de temps  autre le pas rapide
d'un mari en retard, ou le pied tranard d'un ivrogne qui zigzague,
veillent-ils l'echo de la nuit. Au coin des avenues et devant les
demeures des riches la flamme du gaz scintille dans sa lanterne de
verre; mais dans les carrefours, les ruelles et les culs-de-sac, elle
vacille  peine et se meurt continuellement.

Un sifflement aigu se fit entendre quelque part sur le chemin Papineau,
dans le voisinage de la rue Notre-Dame. Un autre coup de sifflet
rpondit aussitt. Il paraissait venir de la rue Lagauchetire, d'un
pt de maisons sales qu'un rayon lointain effleurait d'une lueur triste
comme la lueur des cierges sur une tombe. Un homme se mit  courir. On
ne le voyait pas, mais on le suivait au retentissement du trottoir. Or,
comme il courait, se htant d'arriver, il heurta violemment un citoyen
paisible qui descendait vers la rue Notre-Dame, o il se trouverait
moins perdu. Le citoyen tomba lourdement et se prit  crier au meurtre.

--Tais-toi, ou je te flambe la cervelle, misrable pochard, insinua
charitablement celui qui l'avait renvers.

--Aidez-moi  me relever, au moins, le coup m'a tourdi.

--Oui, le coup de la fin...

     Qui boit trop vide sa poche
     Et bientt tombe qui cloche...

Reste-l, si tu trouves le lit de ton got. Comme on fait son lit, on se
couche. Moi je me sauve, le devoir m'appelle.

Et il reprit sa course, entra dans une cour de la rue Lagauchetire, et
s'enfona dans l'ombre jusqu' une porte massive, tout au fond. Il
frappa un coup.

Une voix de l'intrieur demanda:

--Quel est celui qui veut entrer?

--L'un des six.

--Lequel?

--Le premier.

La porte s'ouvrit.

Dans une salle basse, large, enfume, cinq individus, presque tous
encore jeunes, taient assis autour d'une table couverte d'un tapis vert
et jouaient aux cartes. Une bouteille de whisky et quelques verres
taient aligns sur la tablette de la chemine,  ct d'un paquet de
cls de toute forme et de toute grandeur.

Ces individus n'avaient que des noms de guerre. Ils cachaient par un
reste de pudeur, les noms de leurs familles: c'tait Choucroute, gros,
blond, pteux. Un franais germanis ou un Allemand francis qui se
vantait d'avoir trahi toutes les causes et vendu des drapeaux de toutes
les couleurs, pour satisfaire sa soif de bire ou de vin, et sa faim de
plaisirs. C'tait Fildoux, grand, un peu fluet, brun et de bonne mine.
Une figure candide au repos et cruelle au moindre mouvement, un oeil en
coulisse qui lanait des clairs, une bouche qui mordait en souriant une
main blanche qui avait touch toutes les choses sales...

C'tait Cascapoil, un colosse qui servait de rempart dans les luttes, un
mouton qui devenait froce sur commande. Il pouvait tuer, mais il ne
s'en souciait gure. Il aimait la flnerie. S'il avait quitt le travail
des champs pour venir se perdre  la ville, c'est qu'il trouvait le
soleil trop brlant, l't, le vent trop froid l'hiver, la charrue, trop
lente et la journe, trop longue. C'tait Pimbina, petit, rougeaud,
remuant, cheveux rouges, barbiche rouge, nez rouge, lvres rouges. Une
grappe de pimbina sur un tronc plein de sve. Mais du train qu'il y
allait, l'arbre se fltrirait vite, et le fruit ne mrirait pas
longtemps. Dj le coeur tait gt et des stries blanches rayaient
l'corce.

C'tait Porc-pic, un rustre, toujours l'air en diable, la menace  la
bouche, la main  la gaine.

Il s'tait chapp tout jeune de la maison paternelle  la suite d'une
cruelle msaventure pour viter l'cole de rforme qu'il n'avait point
mrite. La malice d'un autre enfant l'avait pouss hors de la voie
droite.

Et tous ces pauvres dvoys taient l, dans la honte et la boue, par
leur faute. Ils n'avaient pas cout les bons avis; ils ne s'taient pas
fait violence, ils voulaient des plaisirs; ils craignaient le travail,
ils ne priaient point.

--Je ne joue plus, s'cria Porc-pic... j'ai une dveine maudite...
Fildoux emporte tout, sans avoir l'air de s'en mler. Il a une chance
folle. Il porte de la corde de pendu sur lui, c'est sr.

Fildoux se mit  rire, de ce rire singulirement acerbe qui serrait ses
lvres minces au lieu de les entr'ouvrir joyeusement.

Ce n'est pas de la corde de pendu que je porte sur moi, dit-il en jetant
les cartes sur la table, et en se renversant en arrires sur sa chaise,
c'est un autre talisman plus prcieux, mais bien plus difficile  se
procurer.

Et, disant cela, il mit deux doigts dans un petit gousset de son
pantalon, trs troit, trs profond, et parvint  en tirer une pierre
brillante qui jeta des reflets fauves sur la table.

--Montre donc cela, dit Bancalou.

C'tait lui, Bancalou, qui venait d'entrer. Il prit la pierre des mains
de son compagnons.

--Une topaze!... Ce n'est pas le diable  payer, remarqua-t-il.

--Il y a topaze et topaze, rpliqua Fildoux, comme il y a eau et eau.

--Je ne comprends pas. Comprenez-vous, vous autres?

--Pas encore, rpondit Cascapoil.

Et Fildoux continua:

--Il y a de l'eau douce, de l'eau sale, de l'eau bnite, de l'eau.

--Arrte! arrte! dit Choucroute, c'est trop d'eau  la fois.

--Il y a des topazes chez les bijoutiers, reprit Fildoux, et il y en a
chez les curs... chez les bijoutiers dans les vitrines et chez les
curs, dans les armoires de la sacristie.

--Quelle ennuyeuse histoire nous rabche-t-il l! gronda Porc-pic.

--Attendez donc que je me taise pour parler, siffla Fildoux, mon
histoire ne sera pas longue, et je vous couterai  mon tour.

Et il reprit de nouveau:

--Savez-vous que les topazes voles  la couronne du Saint Sacrement
protgent, contre toutes sortes de malheurs, ceux qui les portent sur
leur personne?

--La tienne ne t'a toujours pas prserv de la prison, observa Bancalou.

--La prison, ce n'est pas un malheur.

--Compare au pnitencier, fit Cascapoil en riant.

--Vous tes dcids de ne pas m'entendre, n'importe... Je ferme
l'oreille  vos interruptions grossires, et je continue. Les topazes
donnent la chance au jeu...

--a, je le crois, se hta de confirmer Choucroute, et je propose que
chacun de nous la porte  son tour, ta belle topaze.

--Mais comment as-tu pu te procurer ce bijou sacr? demanda Bancalou.

--Voici o mon histoire commence et o je deviens intressant, rpondit
Fildoux.

--Il va finir par nous forcer  l'couter, ce farceur-l, gronda encore
Porc-pic...

Fildoux regarda le plafond enfum comme un homme qui cherche
l'inspiration ou qui s'extasie devant les mouches qui courent la tte en
bas, sans s'en douter le moins du monde, absolument comme nous
autres-mmes, nous courons sur la boule qui nous porte. Il dit:

--C'tait en mil huit cent trente-sept, j'avais huit ans et je savais
parfaitement ce que je faisais, je me souviens d'avoir entendu parler de
Papineau et des patriotes. Papineau, je pensais que c'tait un homme
plus grand et plus gros que les autres, trs fort, comme un gant, les
patriotes, il me semblait que c'taient des hommes dcids  mourir pour
dlivrer d'autres hommes enferms dans une immense cage de fer, et
garde par un lion. Une drle d'ide qui s'tait fixe dans mon petit
cerveau d'enfant. Papineau devait les conduire et briser le premier
barreau.

Mon pre tait patriote. Souvent, le soir, la maison se remplissait de
monde; des jeunes gens, des hommes faits, des vieillards, et tous
ensemble ils lisaient les papiers, discutaient, criaient, montraient le
poing  quelqu'un qui n'tait pas l. Je trouvais cela drle, et je
profitais de ces moments d'enthousiasme pour courir  la laiterie,
manger de la crme et des confitures. Oh! les patriotes s'ils savaient
la reconnaissance que mon ventre leur garde!

--La topaze! la topaze!... pas besoin de toutes ces histoires-l, cria
Porc-pic, avec son air enrag.

--Attends une minute; chaque chose  sa place, et chacun  son tour,
rpliqua le conteur.

--Continue, ordonna Bancalou, mais abrge un peu.

Fildoux souriant toujours et regardant avec un oeil aux reflets d'acier
tranchant:

--C'est bien, j'abrge. Ma mre n'aimait pas les patriotes. Elle disait
 mon pre qu'il sacrifiait sa religion  la politique, que, s'il
mourait ainsi, il ne serait pas enterr en terre sainte et qu'il n'irait
jamais en paradis. Mon pre rpondait que la religion n'tait pas une
institution humaine que les hommes pouvaient modifier  leur gr et
selon leurs caprices, qu'elle ne devait point protger le despotisme et
l'injustice; que les hommes qui s'en servaient comme d'un pouvantail,
travaillaient pour eux-mmes plus que pour les autres. C'taient des
gostes... Il disait aussi que si les corps des patriotes n'taient pas
mis en terre sainte, cela ne pourrait empcher leurs mes de monter au
ciel, comme les mes des Macchabes... Un nom que j'ai toujours gard
dans ma mmoire.

Quant les patriotes venaient  la maison, ma mre sortait, et quand mon
pre allait aux assembles ailleurs, un homme venait  la maison. Il
avait un air distingu. Je n'ai jamais pu me rappeler son nom. Lui et ma
mre ils parlaient de l'crasement des rebelles et de la force du lion
britannique. Je ne savais pas quelle bte c'tait, ce lion, mais je me
le figurais capable de dvorer toutes les autres btes de la terre.

J'aurais bien pu, sans crainte d'tre inquit, aller faire un tour  la
laiterie, mais le visiteur gnreux me glissait un six sous dans la
main, en me disant d'aller manger des bonbons chez le marchand le plus
loign.

--Tiens! tiens! ta mre, fit Pimbina, elle a un point de ressemblance
avec la mienne.

Il clata de rire et ajoute:

--Je t'expliquerai ce point-l tout  l'heure.

--Je ne sais pas ce qu'a fait ta mre, reprit Fildoux, et je ne te le
demande point... Je ne sais pas non plus ce qu'a pu faire la mienne,
mais un jour, mon pre fut heureux de deviner que le berceau de famille,
au repos depuis sept ans, allait tre remis  neuf et, rinstall dans
la chambre  coucher. Son patriotisme en reut un nouvel essor.

Cependant ma mre disait maintenant:

--Si tu te faisais tuer sur le champ de bataille, que deviendraient tes
enfants?... Moi, je ne m'inquite pas de mon sort, je souffrirai... je
suis capable de souffrir... Mais ces pauvres petits innocents!...

--Elle parlait de toi et de l'autre, interrompit Bancalou.

--Sans doute... J'avais huit  neuf ans et j'tais rempli d'innocence.

--Achve, achve ton histoire!... La topaze ne se montre pas vite,
grommela encore Porc-pic.

--Voici. Quant ma mre fut morte...

--Comment! ta mre est morte maintenant?...

--Oui. J'oubliais. Vous ne me laissez pas tranquille, non plus...

L'heure marque arriva. Un petit garon entra dans le monde et une femme
en sortit...

Quand elle fut morte, ma mre, le cur confia un secret  mon pre.
J'piais. Je n'entendis que ces mots:

--Elle vous demande pardon... Pardonnez...

Non pre pleura beaucoup. La colre prenant enfin le dessus sur le
chagrin, il s'cria, fermant les poings:

--Vont-ils aller en terre sainte, ceux qui baisent les mains des
despotes et trompent les femmes?

Mon dernier petit frre, je ne l'ai jamais revu. Son pre se chargea de
le faire lever dans un coin quelconque du pays. Seulement, plus tard
des gamins qui voulaient me causer du dplaisir et m'humilier, me dirent
que mon frre avait t envoy en nourrice chez une femme du nom de
Margingale  St-Eustache.

--Fildoux, commena Pimbina, qui s'tait lev tout rond, tout rouge,
plus rouge et plus rond que jamais, Fildoux, donne-moi la main, je suis
ton frre... d'une part.

--Tu mens! nom d'une grappe de Pimbina! s'cria Fildoux, moiti riant,
moiti srieux.

--Pour la premire fois de ma vie je dis la vrit, reprit Pimbina, qui
ne riait plus. Mon pre, je l'ai connu. Il tait grand, gros, trs
rougeaud, portait les cheveux tombant sur l'oreille, caressait toujours
un collier de barbe blonde qui lui descendait sur la poitrine...

--Le maudit! c'est bien a! balbutia Fildoux.

Et il ne savait que faire. Il avait des envies d'trangler ce frre de
contrebande.

--Donnez-vous la main, ordonna Bancalou, vous n'tes pas responsables
des btises de vos parents. Que les morts dorment en paix et que les
vivants profitent de l'heure qui passe! Prenons un verre  la sant des
frres qui se retrouvent d'une faon si merveilleuse et dans un lieu si
propice  de telles rencontres.

Les verres furent vids. Bancalou remarqua alors que la topaze portait
chance, en effet, puisque Fildoux grce  cette pierre, venait de
retrouver un frre qu'il souponnait  peine.

La topaze! il est temps que tu en viennes  la topaze, gronda encore
Porc-pic.

--Elle va peut-tre nous valoir une autre surprise, dit Cascapoil.

--Ce ne sera toujours pas un troisime frre qui apparatra, rpliqua
Choucroute.

Et Fildoux, un peu ragaillardi comme les autres, desserra de nouveau ses
lvres mprisantes.

--Mon pre se remaria, dit-il. Cette fois-l il pousa une patriote de
la plus belle eau, et les bureaucrates  longues barbes ne se glissrent
plus dans la cuisine paternelle.

Ma belle-mre apportait dans la corbeille de noce, un emplacement bti
et deux enfants jumeaux.

--a commence  tre intressant, murmura Porc-pic.

--Pas d'interruption, dit Choucroute, j'ai hte que mon tour arrive.
J'en ai une  vous conter, moi aussi.

--Toi, tu as beau nous en conter, tu viens de loin, observa Fildoux et
il continua.

--J'avais donc un nouveau frre et une soeur nouvelle, car les bessons
taient, l'un du sexe paternel et l'autre du sexe maternel.

Je m'accordais mieux avec la petite fille. Nous nous sentions attirs
l'un vers l'autre...

--Le patriotisme maternel qui coulait dans tes veines, murmura Bancalou.

--Probablement... Un jour que nous cueillions des framboises au bord du
bois dans l'"abattis", nous nous approchmes l'un de l'autre, et si
prs, si prs, que nos bouches se touchrent. Le petit frre nous vit,
et, fit bonne garde. Au retour, il avertit sa mre. Nous remes, la
petite et moi, une semonce de premire qualit. La surveillance devint
svre, et mon pre me menaa de me donner un cong indfini, si je
recommenais. J'ai recommenc et il ne l'a jamais su. C'est heureux pour
lui, car il aurait pu croire que l'ombre d'un bureaucrate avait aussi
plan sur mon berceau.

--Arrive donc  l'objet principal, grina Porc-pic.

--La topaze! m'y voici. C'est une plaisanterie que j'ai faite tout 
l'heure quand j'ai dit que c'tait un talisman. C'est une ide qui m'a
pass par le tte. Je la garde, cette pierre, parce que je la trouve
belle et que je veux la faire mettre sur un anneau d'or, un de ces
jours. Je la porterai  mon doigt. Je dis cela, et, savez-vous bien que
je n'ai jamais pu m'y dcider encore. Il me semble que le sacrilge
serait norme.

--Quel sacrilge? demanda Cascapoil.

--Je vous l'ai dit, je l'ai pris  la couronne du Saint Sacrement. Je
voulais me venger de mon frre d'emprunt, trop curieux, et trop
babillard. Je voulais surtout lui fournir une occasion d'aller se
promener loin de sa mre. Nous tions enfants de choeur tous deux.

--Oh les beaux enfants de choeur! clama Choucroute.

--On est toujours beaux quand on est des enfants de choeur, affirma
Bancalou.

Et Fildoux continua.

--J'avais remarqu la couronne d'or garnie de brillants que le cur
mettait au-dessus de l'ostensoir, dans les grands jours de fte. Je me
souviens de ce nom-l, l'ostensoir. Il y a longtemps, pourtant, que je
n'en ai pas vu. Le scintillement des pierres me captivait et je dsirais
en attacher une sur la gorge de ma petite soeur. C'tait chose
difficile. Le dsir de me venger de Thanase, mon frre, me donna de
l'audace. J'attendis une circonstance favorable.

Un dimanche, je servais la messe, un dimanche de l'hiver, car mes capots
d'toffe grise avaient pris sur les crochets du vestiaire la place des
surplis. Je vis Thanase sortir du choeur et rentrer quelques minutes
aprs. Sous prtexte de mettre du feu dans l'encensoir, je passai
aussitt dans la sacristie, j'ouvris l'armoire o se trouvaient les
choses prcieuses, je pris la couronne et la brisai. L'affaire d'un
instant. Je cachai une pierre dans la doublure de mon casque et je mis
les autres dans les poches du capot de Thanase. Le tour tait jou.
Comme je revenais avec l'encensoir fumant, je fis rencontre du bedeau.
Il n'tait que temps...

--J'avais laiss mourir le feu, lui murmurai-je...

--Il faut toujours agiter un peu l'encensoir, rpondit-il.

J'allai m'agenouiller dvotement sur les marches de l'autel; mon
encensoir fumait comme une chemine, je riais sous cape.

Le bedeau s'aperut que l'armoire avait t ouverte. C'tait facile, 
la vrit, car je ne l'avais pas referme tout  fait. Il vint avertir
le cur. Le cur plit et s'arrta un moment, les mains leves au ciel.
Il ne pouvait pas laisser l'autel, cependant. Il dit au bedeau de ne
laisser sortir personne. C'est ce que je voulais. Vous devinez ce qu'il
arriva. Ceux qui qui taient venus dans la sacristie pendant la messe
furent pris de se laisser fouiller. Je fus le premier  tourner mes
poches  l'envers. Les capots suspendus  la file aux clous bnits,
furent visits  leur tour. Imaginez si vous le pouvez la figure ahurie,
dcourage, abrutie de mon frre Thanase, quand le bedeau tira des
profondeurs de son chaud vtement une poigne de pierres brillantes...
et sacres.

--Le sacrilge! s'cria-t-on... et moi plus haut que les autres. Il eut
beau protester, pleurer, crier, gmir, il fut chass du choeur. A la
porte de l'glise, tout le monde le traita d'infme. Rendu  la maison,
il reut de la part de sa mre et de mon pre runis, la plus fine
racle que jamais fesses de gamin eurent l'honneur de recevoir.

Il fut question de l'envoyer  l'cole de rforme, plutt qu' la
prison. Il y avait encore une chance de le redresser et de le remettre
dans le bon chemin... Quand on vint pour le prendre, il avait disparu.
Depuis lors on ne l'a jamais revu.

--Veux-tu le voir? grina Porc-pic, qui s'tait lev, regarde-le. Mais
tiens-toi ferme, voil le change de ma racle...

Et il assna  Fildoux un coup de poing qui le fit rouler  dix pas.

Tous les autres se prcipitrent, craignant une lutte  mort.

--Arrtes, cria Bancalou, je vous ordonne de m'couter.

--Je le tuerai, hurla Porc-pic: il mourra de ma main!... C'est lui qui
est cause de ma perte et de mon malheur!...

--Tu le tueras si tu veux, ou si tu peux, mais pas ici. Ici nous sommes
en famille; rien ne doit nous diviser... les choses d'autrefois ne nous
regardent pas, affirma Bancalou d'un ton svre.

Fildoux s'tait relev, mais il tait abasourdi et le sang dgouttait
d'une large meurtrissure. Il cherchait  apaiser son terrible frre de
jadis. C'tait probablement une lutte hypocrite pour dguiser leur
ressentiment. Bancalou dit   Porc-pic:

--Si tu veux redevenir honnte homme, il en est temps encore, nous
allons tmoigner de ton innocence au sujet du vol sacrilge. Le monde te
prendra en piti et te pardonnera ton dsespoir et tes fautes.

--Il est trop tard, gronda la victime de Fildoux. Au reste, homme, je
serai peut-tre trahi, calomni, vendu, sacrifi par les hommes, comme,
enfant, je l'ai t par les enfants... Au bout le bout!... C'est la
destine!

--Voulez-vous que je vous raconte quelques-unes de mes aventures?
proposa Choucroute, a fera diversion.

--Ce ne peut tre que des aventures scandaleuses, dit Pimbina, et nos
oreilles ne sont pas accoutumes  cette musique-l...

--Et puis, nous avons  nous occuper un peu d'affaires srieuses observa
Bancalou.




XVII

UN SEPTIEME


Bancalou s'tait assis entre Fildoux et Porc-pic. Il voulait les
apaiser, faire taire leur rancune, prvenir quelque malheur irrparable.
Il disait  Porc-pic:

--Assurment, Fildoux ne prvoyait pas l'normit de sa faute. C'tait
un enfant comme toi-mme, sans exprience, un peu vex, un peu irrit du
soin jaloux que tu prenais de ta soeur. Il faut lui pardonner cela... Ta
soeur, qu'est-elle devenue?

--Est-ce que je sais moi? grogna Porc-pic.

--Le sais-tu, Fildoux?

--J'aime autant ne pas parler. Thanase ne peut plus avoir de confiance
en moi.

Le coup de poing avait adouci le cruel gamin de jadis. Porc-pic en fut
charm. La vanit agissait mieux que la religion sur son me grossire.
Il aurait pu devenir gnreux s'il avait vu l'autre  ses genoux. Il
murmura:

--J'aime plus la justice qu'on ne le pense.

--Paix ici et guerre ailleurs! proclama Bancalou.

Et il se mit  fredonner, demi-haut, demi-bas, pour n'tre pas entendu
du dehors:

     Nous aimons la bataille...
     Qu'on dise c'qu'on voudra,
     Nous sommes bien de taille
     A tailler en plein drap,
     Arms de la bouteille
     Prs d'un tonneau perc,
     C'est le jus de la treille
     Que nous avons vers!

Quelques-uns firent chorus.

--Pas si haut, mes enfants, dit le chanteur, les murs ont des oreilles.

--Les murs rpliqua l'un de six, mais pas la police.

--Cependant, rpliqua Bancalou, il s'en trouve encore qui pensent le
contraire et qui s'imaginent que la police a t cre et mise au monde
pour effrayer les chercheurs d'aventures et prendre au collets les
honntes gens qui travaillent la nuit, pendant que les autres dorment
paresseusement.

--Il y en a qui ont de singulires ides, en effet, approuva Fildoux.

--Je fais cette remarque, continua Bancalou, parce que tout  l'heure,
en courant, je suis venu en collision,  bbord, avec un particulier qui
a fait le plongeon dans l'abme. Je dis dans l'abme, car, en cet
endroit, la rue est une montagne de neige.

--Mais quel rapport y a-t-il?... je ne vois pas bien, gronda Porc-pic.

--Ils ont des yeux et ne verront point, comme disait notre cur...
Attends et garde un silence respectueux. Le particulier que, dans ma
course effrne, j'ai frapp  tribord...

--A bbord! c'tait  bbord, dit Choucroute.

--Peut-tre, en effet. Il faisait noir,  couper la nuit avec un
couteau. J'ai senti le coup, mais je n'ai rien vu... Donc, le
particulier que j'ai heurt  la poupe...

--Ou  la proue, suggra Cascapoil.

--Ou  la proue, s'est mis  crier au meurtre,  la police... Voil le
rapport.

--Comprenez-vous, vous autres! demanda Pimbina.

--Il n'est pas ncessaire de comprendre, reprit Bancalou, il suffit que
tu saches que ce particulier que dans ma course vertigineuse, j'ai
abord par le flanc et renvers la quille en l'air, a de toute la
puissance de ses poumons, appel la police. Donc il croyait que la
police a des oreilles et n'est pas plus sourde qu'un mur.

--Je commence  comprendre.

--Et tu ne l'as pas un peu... soulag? fit Cascapoil.

--Le misrable! il tait  lge... quelques sous pour lest, seulement.

--Pas chanceux, gronda Choucroute.

--Mais vous autres, que rapportez-vous de votre expdition? interrogea
Bancalou.

Il regardait Fildoux et Pimbina. C'tait  eux qu'il s'adressait.

--Moi, rpondit Pimbina, je n'ai rien vu, rien entendu, rien touch.
C'tait  non tour de faire le guet, et comme la police quand le temps
est mauvais, je me suis mis  l'abri dans une porte, tout prt  sonner
pour demander le docteur, si j'tais surpris.

Fildoux ingurgitait son troisime verre.

--Moi, je n'ai pas eu de malchance, dit-il. Je me suis introduit
heureusement, par une fentre de la cave, jusque dans le boudoir de
madame. J'ai ramass en passant un d d'argent,--le voici. Ce sera pour
Alina, ma fidle--et un binocle mont sur or. Regarde.--Il le mit 
cheval sur son nez.--C'tait mieux, mais pas assez. Je m'acheminai  pas
de loup vers la chambre de monsieur... Monsieur ne couche pas avec
madame. Quand je dis: Ne couche pas... Il y a une porte de communication
entre les deux chambres. Je connaissais bien les tres de la maison,
j'ai t trois mois garon d'curie.

Porc-pic grogna:

--Une drle de manire de se familiariser avec les maisons.

--Attends donc, reprit Fildoux, et tu seras convaincu, sinon difi.
Quand les bourgeois sortaient, la servante me faisait visiter les pices
de toutes sortes.

--Surtout les pices de vin, interrompit Choucroute, qui avait d vivre
dans les caves.

--Aprs la chambre de monsieur continua Fildoux, je voulais toucher un
peu du doigt tout ce qu'il y avait de bon dans la chambre de madame. Mon
succs paraissait assur...

     --Faut pas vendre le veau
     Avant d'en avoir la peau,

murmura Bancalou, en modifiant le proverbe, exprs ou involontairement,
on ne sait pas.

--Je ne finirai jamais, si vous parlez  ma place, observa Fildoux, et
il continua:

--J'avais un pied chez Monsieur, quand tout  coup Madame sauta en bas
de son lit, un lit de duvet o il fait bon se fourrer, pourtant...

--Mon Dieu! dit-elle, je ne sais ce que j'ai, je ne puis dormir...
Victor dors-tu?

Victor, c'tait son mari.

--Dors-tu, Victor?

Evidemment elle voulait le rveiller. Je recule d'un pas, de deux, de
trois. Elle allait bien sr frotter une allumette et faire jaillir un
clair jusque sur mon individu. Je ne tenais pas  tre illumin. Je ne
suis pas un saint comme le patron de notre paroisse. J'avais recul
prudemment jusque sur le haut de l'escalier, dans le passage, quand tout
 coup le salon s'emplit de lumire. Madame entra chez Monsieur, alors
car je l'entendis qui disait trs haut:

--Ce cher: comme il dort bien!... Il ne faut pas l'veiller.

Mais je suppose qu'il se rveilla car elle dit:

--Non! non!... dors, cher!... Je vais jouer une valse... Je n'ai pas
sommeil... Cela va-t-il t'empcher de dormir?

Je descendis tranquillement, sans bruit, mais sans peur, car je savais
bien que je ne serais pas suivi.

--Mais pourquoi n'as-tu pas attendu? demanda Bancalou. Madame aurait
fini par s'endormir. Monsieur aussi.

--C'est ce que j'ai fait; mais j'ai trouv le temps long.

--Moi aussi, dit Pimbina toujours plant dans la porte, comme un
champignon.

--Et le rsultat?

Fildoux tala sur la table une poigne de joyaux.

--Bravo! brave! firent les compagnons.

--Pas si fort, les enfants, vous tes capables de rveiller les remords,
remarqua le chef.

Il devenait vident, en effet, que Bancalou tait le chef des six.

--On avisera, dit-il, aux moyens de disposer de ces choses avec avantage
et sans danger. Ne nous htons point. Pas de presse: qui va petit train
va loin. ON he fait point deux pas  la fois... Passons la vieille
marchandise d'abord.

--Et vous autres, demanda-t-il  ceux qui n'avaient point pris part au
vol, comment avez-vous pass votre soire? Avez-vous jet le filet
quelque part?

Cascapoil rpondit:

--Le guignon nous poursuit. Nous avons fil un bon diable d'habitant qui
revenait du march Bonsecours avec un attelage de premire classe: deux
chevaux gras  fendre, deux harnais solides et presque neufs. Si nous
avions pu le dcider  partir!... Mais non, il avait un mot  dire 
toutes les portes. Par exemple il acceptait un verre sans trop se faire
prier. Nous comptions l-dessus. Ceux qui voient trop finissent par ne
pas voir assez... Le grigou! le mesquin! il ne payait jamais.

--Excusez-moi, disait-il, je n'ai pas le sou... j'ai tout vendu 
crdit... L'argent est rare  la ville comme  la campagne...

--Bois toujours, mon vieux, que nous lui disions. Et il buvait et...
nous nous grisions!

Nous avons voulu le faire parler, et il s'est moqu de nous. Il nous a
cont qu'il tait venu par le pont Victoria, et qu'il se proposait de
remonter par le canal. Finalement, nous l'avons lch.

--Le rideau n'est pas bien tendu remarqua Bancalou, en montrant une
fentre qui donnait sur le porche.

Au mme instant on entendit quelqu'un marcher lourdement  la porte. La
lampe s'teignit et le silence se fit profond.

--J'ai pourtant vu une lumire, balbutia une voix rude, un peu avine...
C'est-il mes yeux que ont fait a?

Une main chercha la poigne de la porte.

--Ah! ah! barre!... Faut-il que je couche dehors!...  la belle
toile?... Si encore il y en avait une belle toile, on pourrait
s'orienter...

Il frappa. Les brigands ne voulurent pas ouvrir, souponnant une ruse de
la police.

--Ouvrez donc, s'il vous plat, Monsieur ou Madame... C'est un honnte
homme qui a perdu son chemin... Vous ne dormez pas, j'ai vu une petite
lumire, tout  l'heure... hormis que ce serait mes yeux... Pas besoin
d'avoir peur, c'est moi qu'a peur.

On se mit  rire dans le bouge, et l'on crut reconnatre le son de cette
voix singulire.

--Si vous ne voulez pas m'ouvrir pouvez-vous me dire o reste un nomm
Bancalou?... Ce n'est pas son nom, mais a ne fait rien, c'est comme a
qu'on l'appelle chez nous... C'est un de mes amis... Il ne me laissera
pas dehors par une nuit pareille.

Et il se dit, parlant toujours  haute voix:

--Je ne sais pas quelle heure il est... Il doit tre tard... Si j'avais
ma montre.

--C'est notre habitant de tantt, fit Choucroute avec un clat de
rire... Comment se fait-il qu'il te connaisse, Bancalou?

--Il ne faut pas le recevoir ici, suggra Fildoux...

--Du moment qu'il en connat un des six, rpartit Porc-pic, il y a
danger.

--Il s'est pay les verres qu'il nous a refuss, remarqua Cascapoil.

--Vous pouvez ouvrir la porte, dit Bancalou, je rponds de lui sur mon
me.

--Si tu en rpondais sur ta tte, j'aimerais mieux a, affirma Fildoux.

--Attends vieux brick, tu vas entrer dans le port, cria Pimbina.

--Ah! fit la voix du dehors, parlez-moi de a!... On a des amis ou on
n'en a pas... a prend des Canayens pour tre polis.

On fit de la lumire. La porte fut ouverte et Zidore entra. Bancalou
tait demeur seul, les autres avaient cru bon de se cacher. Il tait
mieux d'attendre la tournure que prendrait l'entrevue.

--C'est Bancalou, mon ami! fit Zidore titubant.

--C'est Zidore, mon cousin! s'cria Bancalou.

Et ils se donnrent une accolade touchante.

--Comment se porte ma cousine demanda Bancalou.

--Pas mal, Dieu merci... et toi?

--Assez bien, comme tu vois...

--C'est ici que tu restes?

--C'est mon bureau. J'ai ma chambre ailleurs. Tu vas venir t'y reposer.

--Je ne te refuse pas. Je suis un peu fatigu... J'ai fait la noce.
Faudra pas dire a  ma femme. J'ai rencontr des "zigs" qui ont voulu
me faire pinter avant le temps, et je les ai promens sur les boulevards
d'un htel  l'autre, avec mes deux chevaux... Je leur ai conseill
d'aller faire dodo dans leurs petites couchettes.... Ils sont trop
jeunes pour Zidore... Dis donc, tu ne paies rien?

--Mais oui! pardon si j'ai tard... Et tes chevaux, o sont-ils?

--Dans une bonne curie,  l'enseigne du Poulin rouge, en arrire du
march.

--A ta sant!

--A la tienne!




XVIII

UNE ANCIENNE CONNAISSANCE


Bancalou n'avait pas rsist  l'assaut des vieilles habitudes, et les
passions, un moment rprimes, avaient repris sur son me lgre, un
empire tyrannique. Loin des bons exemples, priv des sages conseils,
laiss  ses propres ressources, il s'tait affaiss lchement. Pour le
retenir avec eux ses compagnons l'avaient dcor du titre de chef.

Il n'avait pas encore tout  fait rompu avec la socit, cependant, et
il se soumettait parfois  la loi du travail. Il comprenait alors qu'il
ne pouvait pas, sans doute, manger le pain que d'autres gagnaient  la
sueur de leur front. C'tait une alternative de bons mouvements et de
mauvaises actions.

Ils s'en allaient ensemble, Zidore et lui, par les rues froides et
dsertes. Zidore, tout abasourdi, ne s'tait pas aperu qu'il avait
frapp  la porte de sa maison, et qu'il venait d'tre reu par un de
ses locataires.

Fildoux, sous le nom de Jacques Laviolette, avait lou, pour les six,
une des maisons de la rue Lagauchetire la plus cache, celle qui se
trouvait au fond d'une cour. Et Fildoux, il ne l'avait pas vu. Il ne
connaissait ni Cascapoil, ni Porc-pic, ni Choucroute, qui s'taient
promens avec lui, dans sa voiture  deux chevaux, pour le faire boire
et le dvaliser.

Il tait fort aise d'avoir rencontr Bancalou, et il lui demandait
pardon du cong brutal qu'il lui avait signifi un jour de l'automne,
alors qu'il embrassait sa cousine Christine. Un moment de colre. Il
l'avait bien regrett. Il savait bien qu'ils ne faisaient pas de mal...
un cousin, une cousine!... Ils ne s'taient pas vus depuis tant d'annes
peut-tre... Ah! il avait t bien mal inspir, lui, Zidore, de se
fcher ainsi... C'tait la montre... Faut tout dire, c'tait un peu
choquant...

--Pas vrai, Bancalou, c'tait un peu choquant?...

--Oui, oui, Zidore, disait Bancalou, et j'ai bien compris que c'tait 
cause de cela que tu me faisais une scne. Aussi, je suis parti sur le
champ; c'tait mieux. Ta femme...

--Ah! Bancalou, interrompit Zidore, si tu me l'avais laisse...

--Ta femme?...

--Non, la montre; j'en ai tant besoin.

--Je te la rendrai, mon bon, je te la rendrai. Ici,  la ville, on voit
l'heure de tous les cts. Il y a partout des aiguilles qui nous la
montrent. Ce qui est plaisant, c'est qu'on voit l'heure qu'on veut;
chaque aiguille a la sienne.

--Comme c'est bien arrang!... Et tu me la rendras?... tu vas me la
rendre?

--Tout de suite, la voici.

Il la tira de la poche profonde de son pantalon. Personne ne l'avait vue
encore. Il la gardait jalousement pour la rendre un jour... Il en avait
peur.

Zidore ne pouvait pas revenir de son tonnement. Il ne le connaissait
donc pas encore ce brave Bancalou! Il l'avait donc mal jug... Quel bon
coeur il portait l, dans la poitrine! Ah bien! il pouvait venir
embrasser sa cousine, maintenant, on ne ferait plus semblant de se
scandaliser. On les laisserait faire tant qu'ils voudraient... Un
cousin, une cousine!

Il cacha soigneusement la montre au fond de son gousset, et pendant un
moment, la joie le rendit silencieux. Ils arrivaient  un endroit o la
neige tait accumule sur le bord du trottoir.

--Tiens! c'est ici que j'ai tomb reprit-il.

--Tu as tomb? dit Bancalou.

--Un maudit assassin ni plus ni moins, qui s'est jet sur moi et m'a
renvers brutalement dans la neige... Je ne m'y attendais pas.

--Exprs? Il l'a fait exprs?

--Oui ou non, je ne sais pas. Mais je t'assure que je lui en ai servi
une gifle... Il a du aller plonger l-bas... Il est peut-tre enseveli
sous le banc de neige.

--Nous le chercherons demain, dit Bancalou, entrons, nous voil rendus.

Ds que Zidore et Bancalou furent sortis, les cinq bandits qui s'taient
cachs revinrent tout  tour.

--O Providence, voil de tes coups, s'cria Fildoux.

--Quoi donc? questionna Choucroute.

--Tu ne comprends pas? Vous autres, comprenez-vous?

--Je commence  comprendre, affirma Pimbina, mais explique quand mme...
pour les autres.

--N'avez vous entendu l'habitant se fliciter d'avoir trouv une bonne
et chaude curie pour ses chevaux?... continua Fildoux.

--L'auberge du Poulin rouge?

--Alors les chevaux sont  nous. Qui vient avec moi?

--L'htelier refusera de nous ouvrir, et surtout de nous livrer les
chevaux, grommela Porc-pic.

--Nous n'irons pas cette nuit, pas si naf que cela, mais demain matin,
en pleine lumire,  l'heure o les habitants en goguette dvalent et
retournent, la tte basse, vers leurs mnagres inquites.

--J'en suis, dit Cascapoil.

Le matin, Tourteau tait encore un peu alourdi par le vin, cependant il
fut matinal, comme toujours, et sortit pour respirer l'air pur du
dehors. La pense de de son ancienne amie d'enfance ne l'avait gure
laiss, depuis le jour o la lettre de Bancalou, apporte par un gamin
du village, s'tait ouverte sous ses yeux comme une page amusante de sa
vie. Quand il entra, au bout d'une heure, il ne monta pas l'escalier
pour se rendre  la chambre de Bancalou, mais il entra, comme un
habitu, chez la matresse de la maison, au rez-de-chausse.

Elle fut un peu surprise de cette visite matinale, et ne reconnut pas le
galant des premiers jours. Lui, il souriait en la regardant d'un oeil
cynique.

--Tu ne me reconnais pas, je vois, dit-il; j'ai beaucoup chang.

--Je ne vous reconnais pas, en effet, rpondit la femme.

--Regarde bien dans tes souvenirs... Les les, les cachettes du
feuillage, les promenades sur l'eau...

Elle rougit tout  coup et se souvint de Tourteau qu'elle avait aim.

--Oh! ces choses-l sont oublies depuis longtemps, rpliqua-t-elle avec
une certaine fermet.

--Je n'oublie pas, moi, je n'oublierai jamais!

--Etes-vous Zidore?

--Eh oui! Zidore, eh oui!... Allons, laisse cet air de sainte Nitouche,
et rions un peu comme autrefois.

--Nous tions jeunes alors, et fous... L'exprience est venue,
l'exprience, la raison, et toutes ces choses srieuses qu'apportent les
annes...

--Et c'est toi qui est la femme de Michel Vallier?... Soupira Zidore...
Cruelle, tu n'as pas voulu m'attendre!

--Chut! mon mari est l. Il est malade, mon mari. Il ne gagne rien
depuis longtemps, et je prends des pensionnaires pour soutenir la
maison.

Aprs un silence elle ajouta:

--Je suis bien contente de vous voir.

--Ma foi! j'hsite  le croire, dit Zidore.

--Pas pour faire des folies comme autrefois, reprit-elle avec un rire
amer, mais pour vous donner une belle occasion de faire du bien... de
rparer du mal.

--Ce n'est pas prcisment cette occasion-l que je cherche;
rpliqua-t-il.

--Vous ne ferez pas vendre notre maison, demanda-t-elle en joignant les
mains.

--a dpend... a dpend de toi.

--De moi?... Mais moi je vous en supplie pour l'amour du bon Dieu.

--Ne mlons pas le bon Dieu  ces choses-l, a n'ira point.

--Il faut le mler  tout, Zidore, si l'on veut que tout aille bien.
Laissez-nous le bon Dieu,  nous du moins, les pauvres, afin que nous ne
devenions pas des dsesprs.

--Je verrai; a dpendra... Si je t'avais retrouve la mme
qu'autrefois...

--La mme qu'autrefois, Zidore, ne la cherchez pas, vous ne la
retrouverez jamais!




XIX

UN SOUPER ET DEUX CHANSONS
DE CIRCONSTANCE


Le midi de Nol, Zidore Tourteau tait sorti de la sacristie, aprs
l'lection, dans un tat d'me assez facile  comprendre. Son orgueil
venait de recevoir un soufflet; sa vengeance avait avort; son ambition
tournait  sa honte. La tempte du verre d'eau menaait de l'engloutir,
il s'exagrait sa valeur et l'importance de la charge qu'il convoitait;
Il s'imaginait que la paroisse s'tait ligue contre lui, comme s'il eut
t l'ennemi commun. Il voyait le sourire provocateur de Longpr en se
rendant dans le banc de l'oeuvre. Il s'imaginait entendre tous les
propos que l'on tiendrait sur son compte, le jour, en allant 
l'ouvrage, le soir au coin du feu.

--Ah! il n'tait pas capable de se faire lire marguillier, lui, pas
plus ignorant, pas plus bte, et plus riche que les autres!... On ne
voulait pas le voir renifler l'encens, comme les autres saints hommes du
banc! On avait peur qu'il dranget les plans de Monsieur le cur,
probablement... C'est bien! On allait voir. On entendrait parler de
lui... D'abord, il ne remettrait pas les pieds  l'glise de sitt... Il
n'tait pas pour venir admirer Longpr, batement agenouill, les mains
jointes, en face de la chaire... Il prierait  la maison, si c'tait
ncessaire. On peut prier  la maison. Il n'est pas ncessaire de venir
s'asseoir en bande, dans des bancs qui cotent cher, pour entendre
chanter le nez du cur, et voir le bedeau parader avec sa capote borde
en rouge, dans les alles malpropres.

Il ne fournissait pas  dgoiser des sottises. Et il se parlait tout
haut  lui-mme. Au reste, personne n'aurait voulu l'couter.

Quand il ne parlait pas, il songeait au moyen de se venger de tout le
monde, mais surtout de Longpr. Il ne reculerait devant rien. Une chose
entre autres tait venue  son esprit pervers, une chose infme. La
sensualit poussait la haine; les deux se soutenaient, s'aidaient
mutuellement, brlant de se satisfaire.

En attendant une occasion favorable, qui, selon toute probabilit, ne se
prsenterait de longtemps, il s'ingnia  faire souffrir sa femme et son
enfant; mais  les faire souffrir peu  la fois, afin de ne pas les
dsesprer. Il fallait les garder  la maison, sous sa main. Il fallait
aussi empcher les gens de parler, de sympathiser avec ses victimes, de
se tourner davantage contre lui, de le mpriser.

C'tait une mchancet raisonne. Et Dieu sait ce qu'un mari sans coeur
et rus peut faire de mal  une femme bonne et sensible que le devoir
met  genoux.

Pour se distraire, chasser les ides noires et se consoler de sa
dconvenue, il se rendit  la ville, avec sa voiture charge de produits
de la basse-cour et de la porcherie. Et ceux qui le voyaient passer,
assez jeune encore, avec ses deux beaux chevaux bruns et son vaste
traneau combl, disaient, un peu jaloux, qu'il tait bien heureux, ce
gaillard-l.

S'ils avaient pu descendre dans cette me basse et cupide, ils auraient
t bien tonns. Ils auraient compris que le bonheur ne dpend ni des
biens que l'on possde, ni des avantages de notre personne, ni des
honneurs que l'on recueille, ni des plaisirs que l'on paie cher; mais
tout simplement de la modicit des dsirs et de la soumission  Dieu.

Zidore vendit ses produits et en dissipa le prix en des folies
coupables. Il appelait cela retremper sa jeunesss, pourtant bien morte,
et faire un pied de nez aux ennuis de la maison. La noce lui cota cher,
car pendant qu'il cuvait son vin, des voleurs de profession qui
l'avaient entendu parler, allrent demander  l'htellerie les chevaux
et la voiture, et s'en furent les vendre dans un endroit loign. Il
revint tout penaud  sa maison. Cependant, aprs de longues recherches,
les chevaux furent retrouvs; mais il eut  dbourser une somme assez
ronde pour couvrir les frais de toutes sortes, avant de les voir revenir
 son curie.

Les voleurs, Fildoux et Cascapoil durent prendre le chemin de St-Vincent
de Paul, Zidore ne sut jamais comment ils avaient pu deviner que ses
chevaux taient  l'auberge du Poulin Rouge.

Il ne s'tait pas dout que des oreilles attentives l'coutaient,
pendant qu'il causait avec Bancalou, dans sa vieille maison de la rue
Lagauchetire.

Il rentra dans la vie monotone des champs, et s'occupa davantage de ses
affaires. Il ne fallait pas ngliger les sources de revenus. Maintenant
que la bte tait satisfaite, que les apptits taient repus, la
rflexion venait, et il commenait  regretter l'argent perdu. Il ne
rougissait pas de s'tre avili, mais il s'indignait de s'tre laiss
flouer. Il se trouvait donc des compres plus madrs que lui et cela
l'humiliait.

Le moulin  battre, avec ses quatre grandes voiles tournantes, dvorait
les gerbes d'avoine, et de bl, quand le vent soufflait sur la plaine.
Le grain mr tombait comme une pluie d'or, dans les botes, sous la
machine aux dents de fer, et la paille, brise par le rouage puissant,
roulait lgre et bruissante comme l'onde cumante d'une cataracte.

Les jours se levaient et disparaissaient, les uns aprs les autres,
toujours pareils dans leur varit, avec leurs ples soleils du midi,
leurs vives toiles du soir; avec leurs nuages pais et leurs avalanches
de neige, leurs cieux d'azur sombre et leurs horizons d'argent. La terre
droulait partout son uniforme blancheur o les bouquets de sapins
mettaient des points noirs, o les pignons clairs des maisons semblaient
des voiles ouvertes au vent.

Pendant le carnaval il y eut quelques veilles tapageuses, quelques
soupers joyeux. Il arriva que Zidore et Longpr se rencontrrent  la
mme table. C'tait chez Gaspard Ouimet, dans le grand rang. Gaspard
tait leur cousin  tous deux. Il faisait bien les choses, Gaspard
Ouimet, et il n'aurait pas voulu qu'on put lui reprocher d'avoir oubli
quelqu'un. Ce n'est pas qu'il aimait beaucoup Tourteau, mais il pensait
qu'il valait mieux le flatter que le froisser. Il ne savait pas, du
reste, comme la haine tait ancre dans l'me de son cousin.

Tout se passa bien, jusqu'au moment o le petit verre, trop souvent
rempli eut dli les langues et lgrement embrouill la raison.
Longpr, en homme prudent, se tenait sur ses gardes. Et puis, sa femme
et Lucette, sa fille ane, se trouvaient l,  la mme table. Il
n'aurait pas voulu leur causer du chagrin. Il prenait bien un petit coup
pour trinquer avec les autres, mais une goutte seulement. Comme cela il
pouvait boire longtemps. Zidore se versait de bonnes lampes. Il portait
bien cela, mais tout de mme on voyait qu'il voulait se griser.

Comme c'tait la coutume, vers la fin du repas, chacun  son tour dut
chanter une chanson. a durerait un partie de la nuit. Une chanson, un
coup, une bouche... une bouche, un coup, une chanson.

Zidore et Longpr possdaient de bonnes voix. Longpr pouvait passer
pour un tnor agrable et l'autre pour un baryton fort acceptable. Ils
chantrent donc, et plus souvent qu' leur tour. Ce fut trs drle.
C'tait par des couplets de chanson qu'ils se provoquaient. La lutte ne
manquait ni de charme, ni de piquant. Mais comment cela finirait-il? Les
convives riaient, applaudissaient de moment en moment. Pour faire
diversion, et donner aux lutteurs le temps de respirer, une femme jetait
dans l'arne nouvelle une note moelleuse comme une flte. Parfois la
mle devenait gnrale. Tant pis pour ceux qui n'avaient pas sous leur
corce fragile, des poumons vigoureux.

Madame Longpr et Madame Tourteau, les amies d'enfance taient assises
l'une prs de l'autre, et Lucette avait  ses cts Ren, le jeune
forgeron. Les deux femmes suivaient avec un intrt ml de crainte la
lutte des chanteurs. Elles taient lies par une longue amiti, et la
froideur qui rgnait entre leurs maris leur causait un profond chagrin.
C'tait Madame Tourteau qui souffrait le plus, car elle voyait bien que
les torts venaient de son mari. C'tait lui qui cherchait la querelle et
l'loignement. Il n'aimait personne et jalousait ceux qui paraissaient
heureux. Madame Longpr plaignait sa malheureuse amie et tchait de la
consoler par des paroles charitables.

--Il ne faut pas se lasser de prier... Le bon Dieu finira par avoir
piti de toi. Il peut toucher le coeur le plus dur et en faire un foyer
d'amour, comme disait le cur dans son sermon, dimanche dernier... Ce
n'est que lorsque la vie est finie, qu'on peut dire si elle a t bonne
ou mauvaise, heureuse ou misrable... Moi qui suis si contente de mon
sort, aujourd'hui, je serai peut-tre la plus infortune des femmes,
demain... Personne ne connat le lendemain.

--C'est vrai, disait Madame Tourteau, mais au moins, si j'avais, comme
toi, une fille belle et vertueuse pour me consoler, dans ma solitude, 
la maison!... Je n'ai qu'un petit garon, et il me cause dj de la
peine... C'est un peu le caractre imprieux de son pre... J'en ai
parl au cur. Comme de raison, le cur ne voit d'espoir qu'en Dieu. Il
m'a dit de prier, de ne jamais me lasser de prier, et que mon enfant ne
serait point perdu... Je veux bien le croire, mais le chagrin me tue, en
attendant... Parfois je songe  m'en aller  la ville pour m'y cacher.
Peut-tre que Zidore ferait des rflexions salutaires s'il se voyait
tout  fait abandonn...

Tout  coup, Zidore frappa un coup de poing sur la table et s'cria:

--Je vais vous ne chanter une autre... une bonne!

--Tel qui chante et qui n'est pas joyeux, remarqua l'un des convives.

--Hein! qu'est-ce que tu marmottes l, toi? demanda Tourteau.

--Je me demande o vous prenez toutes ces chansons-l...

--Ici, fit emphatiquement Zidore, en se touchant le front.

Et il continua:

--C'est une chanson nouvelle.

Il toussa, se gourma, s'arma d'un couteau pour battre la mesure.

--Ecoutez bien.

--Envoie! envoie! cria Longpr.

Et Zidore chanta:

     C'est la petite histoire
     D'un marguillier nouveau
     Qui disait  Victoire,
     D'un air calme et dvot:
     Ecoute donc, ma femme,
     J'suis pas dnatur,
     Mais cache-moi ta flamme
     Comme  Monsieur l'cur.

Les applaudissements clatrent. Personne ne songeait  mal, et tout le
monde voulait s'amuser. Longpr lui-mme riait de bon coeur. Cependant
Gaspard s'cria, tremblant pour la paix de sa maison.

--Zidore, Zidore, pas de a! pas de a!... C'est trop  bout portant. Ce
n'est pas loyal... Amusons-nous, rions, chantons, mais pas de blessures
au coeur.

--Bravo! clamrent tous les convis... La paix universelle!... Une sant
 la paix universelle!

--La guerre, vive la guerre! rpliqua Zidore en brandissant le couteau
qui lui servait de bton de mesure.

Et il continua sa chanson avec une verve nouvelle:

     En allant  la messe
     Pour renifler d'l'encens!...
     Il disait: Non, non, cesse!...
     a n'aurait pas d'bon sens.
     Ecoute donc, ma femme,
     J'suis pas dnatur,
     Mais cache-moi ta flamme
     Comme  Monsieur l'cur.

     Il ne faut pas que j'pense
     Au charme du cotillon,
     Et le vin que j'dpense
     Il sort du goupillon...
     Ecoute donc, ma femme,
     J'suis pas dnatur.
     Mais cache-moi ta flamme
     Comme  Monsieur l'cur.

     Pour not' salut pas d'crainte;
     Nous n'serons point damns...
     Dans toute affaire sainte
     Je peux mettre le nez.
     Ecoute donc, ma femme
     J'suis pas dnatur,
     Mais cache-moi ta flamme
     Comme  Monsieur l'cur.

A chaque couplet les applaudissements recommenaient. Quand il est fini,
tout glorieux de son succs, il se versa  boire. Plusieurs firent de
mme. D'autre appelrent Longpr... A ton tour, Longpr... Ne te laisse
pas battre!... Dfends-toi!... Tu dois en savoir une, quand mme elle ne
serait pas nouvelle.

Longpr qui se trouvait aussi un peu chauff, rpondit qu'il essaierait
bien. Il ne fallait pas se montrer lche, ni peureux... Il ferait ce
qu'il pourrait. Toute la maison trembla sous les bravos.

--Ecoute bien, Zidore! criait celui-ci.

--Monsieur Tourteau, attention! disait celui-l.

--Mettons nous d'aplomb pour recevoir les coups, rpondit Zidore.

Et il s'accouda sur la table, la tte dans ses mains.

Longpr se leva, pour tre plus  l'aise, et d'une voix qui vibrait
comme une lame d'acier, il commena:

     Je sais que cela vous amuse
     D'entendre un mot de vrit
     Ecoutez donc toute la ruse
     De l'amour et d'la charit
     Je sais que cela vous amuse
     D'entendre un mot de vrit.

     Afin de rpandre l'aumne
     Chez les pauvres  pleine main,
     Un saint d'ici, riche agronome,
     De la ville a pris le chemin...
     Afin de rpandre l'aumne
     Chez les pauvres  pleine main.

     A deux bons chercheurs d'aventures
     Qui du Ciel lui parlaient beaucoup
     Il donna chevaux et voitures
     Aprs avoir pay un coup...
     A deux bons chercheurs d'aventures
     Qui du Ciel lui parlaient beaucoup.

     A une belle qui grelotte
     Sur le plus triste des grabats,
     Il laisse aussitt sa culotte
     Et sa chemise et ses grands bas...
     A une belle qui grelotte
     Sur le plus triste des grabats...

     Alors il dit  la cruelle:
     --J'ai tout donn, c'est bien fini!
     --Faites-vous donc bedeau, dit-elle,
     Vous donnerez du pain bnit...
     Alors il dit  la cruelle:
     --J'ai tout donn, c'est bien fini!

Ce fut une explosion de rires et de clameurs joyeuses. Tous les convives
s'attendaient  voir Zidore crever de colre. Il ronflait, le nez dans
son assiette.




XX

INTERMEDE


Longpr n'tait pas fch d'avoir donn la rplique  Zidore. Il n'y
avait gure de charit dans ce sentiment tout humain, mais il trouvait
une excuse dans la provocation. Au reste, les chansons a fait passer
bien des choses qu'on n'oserait dire devant les femmes, dans le langage
ordinaire. Le rhythme et les notes enveloppent le nu d'un gaze pudique.

Cependant Lucette aurait mieux aim ne pas entendre ces couplets un peu
grivois et elle en demandait pardon  Dieu, dans sa douce navet, comme
d'une faute qui retombait sur elle. Il lui semblait que les pchs des
parents devaient ternir la puret des enfants, et que les enfants
taient solidaires des obligations paternelles.

La famille doit tre tellement unie que le bien de l'un est le bien de
tous, et que tous doivent expier la faute d'un seul.

Tourteau ne fut gure expansif. Encore sous l'influence des liqueurs, il
sommeillait, revenant  la maison,  la monotone chanson des lisses
d'acier sur la neige. Sa femme guidait le cheval. L'air tait vif, un
peu piquant et de grandes lueurs molles montaient de l'Orient comme des
palmes de lumire.

Quand ils furent arrivs il appela son petit garon.

--Vite Tiquenne, lve-toi! Va mettre le cheval  l'curie.

Il n'tait pas d'humeur  dteler, lui; il voulait se coucher bien
chaudement, et dormir tard.

--Tu sais bien que Tiquenne n'est pas ici, observa la femme... il est
all coucher chez Jacques.

--Eh bien! va le chercher, moi j'entre.

Elle ne fut pas le chercher. Elle se rendit  la grange avec la voiture,
mit le cheval  l'curie et lui donna du foin. Quand elle revint  la
maison, son mari dormait, bien enfoui sous les draps. Elle chauffa le
pole, but un peu de th, fit une longue prire, changea de vtements et
se mit au travail.

Se croyant assez forte pour vaincre le sommeil, elle prit de soyeuses
cardes de laine, dans un grand panier, et s'assit  son rouet. Le
mouvement monotone et rgulier de la pdale, le grondement du fuseau, le
silence du dehors, la solitude de l'intrieur, les bouffes de chaleur
qui s'chappaient du pole, tout cela lui brouillait les ides comme une
liqueur engourdissante. Elle ne pensait plus et se sentait envahir par
une douce et paresseuse somnolence. Le rouet s'arrtait un instant, pour
recommencer aussitt, sous l'effort inconscient du pied, son murmure
interrompu, et le brin lger, perdant sa finesse et sa rsistance,
s'enroulait mal sur la bobine. Enfin la fatigue l'emporta sur le
courage, la roue fit un dernier tour et le fuseau resta silencieux. Mais
un autre ronflement commena, sonore et rgulier aussi, la pauvre
fileuse s'tait endormie.

L'hiver s'coula rapidement, comme toujours il s'coule, puisque le
temps est un souffle qui balaie tout, et que le moment o je le dis est
dj insaisissable; mais ceux qui souffrirent du froid dans leurs logis
mal ferms, le trouvrent long. Long il parut aussi aux mes fraches
qui voient des soeurs dans les violettes, et sentent des baisers dans
l'air parfum.

Nul vnement remarquable ne vint interrompre l'uniformit de la vie
dans l'heureuse paroisse de Saint-Ixe, et quand le printemps arriva
chantant comme un vainqueur, avec toutes les voix de la nature, le
rveil de l'amour et de l'esprance, les chagrins des malheureux se
dissiprent comme des brumes au vent, et les heureux sentirent un
redoublement de flicit.

Beaucoup d'entre les dshrits unirent, avec humilit, sur l'autel des
holocaustes, comme une offrande agrable  Dieu leurs souffrances et
leur rsignation; beaucoup aussi refusrent de courber la tte sous le
poids des amertumes et jetrent au ciel un insolent: Pourquoi? Beaucoup
d'entre les favoris du sort firent monter vers le Seigneur, comme un
encens suave, l'hymne de la reconnaissance; beaucoup aussi continurent
 jouir des biens et des honneurs avec une indiffrence froide, et sans
baiser la main qui les distribue. Les uns oubliaient que la souffrance
sur la terre est le premier des biens, et les autres que les richesses
et les plaisirs sont presque toujours des sources de dsordres et de
dsolations.

Dieu l'a voulu ainsi et l'homme n'y peut rien.

Tous les peuples, tour  tour, depuis les tnbres de l'antiquit ont
essay de sortir de ce cercle fatal et d'intervertir l'ordre tabli, et
tous sont morts de leurs jouissances et de leurs plaisirs, au milieu de
leurs richesses. Et il en sera toujours ainsi, car le Christ est venu
rappeler  la terre, au fate de sa gloire et fatigue de ses triomphes,
l'arrt irrvocable du premier jour, et il a scell sa parole de son
sang. Et depuis le Calvaire jusqu' nous, comme depuis Adam jusqu'au
Calvaire, le Seigneur a voulu des sacrifices; et, chose admirable et qui
dpasse s'entendement humain, ceux-l seuls qui acceptent la douleur
avec un esprit soumis et en bnissant Dieu, trouvent ici-bas, une paix
relle, profonde inaltrable.

Pierre Longpr n'oubliait jamais de prier avant d'aller au travail, et
cela ne retardait en rien la germination des grains dans les sillons, ni
l'panouissement de l'herbe dans les prairies. Le soir venu, il avait
fait autant d'ouvrage que les autres, n'tait pas plus fatigu, et
priait encore avant de se mettre au lit.

Lucette tudiait. Elle se prparait  l'enseignement et voulait former
des lves vertueux. Les petites filles seraient pieuses, retenues,
modestes, les petits garons n'auraient point de querelles entre eux,
seraient studieux, pour apprendre vite les choses ncessaires,
s'accoutumeraient  vivre ensemble sans se jalouser. Elle voulait tre
pratique. Les petites filles seraient inities au secret de la bonne
mnagre et se rendraient aussi utiles  la cuisine qu'agrables au
salon; les petits garons ne rougiraient pas de tenir les mancherons de
la charrue, mais pourraient aussi tenir un livre de compte et
s'aventurer dans le champ de l'industrie. Elle avait hte de commencer
la classe, de se dvouer  cette belle enfance qui se faonne comme
l'argile du potier. La pense de faire du bien la remplissait de joie,
et son coeur tressaillait comme les rameaux o courait la sve nouvelle.

Elle aidait sa mre au travail du jardin. Elle savait comment on sme,
dans de petites rainures traces sur le carr bien ameubli la graine
d'oignon, fine et lgre comme une poussire, et comment on plante,
d'espace en espace, sur des plates-bandes longues, les tomates dont les
talles superbes s'affaisseront  l'automne sous le poids de leurs fruits
rouges comme la pourpre, moelleux comme la pche et gros comme la pomme.

Mais c'tait le soin des fleurs surtout qui l'occupait. On voyait
partout des lis blancs comme son me, les roses fraches comme ses
joues, des penses larges comme ses yeux, avec des fibres d'or qui
ressemblaient  des cils, des grappes de muguet qui tombaient comme des
larmes douces, des narcisses dont le calice s'ouvrait gracieux comme ses
lvres et cent autres fleurs aussi belles...

Et la vue de ces fleurs enchanait sa pense  un ordre de choses plein
de grces et de chastet. Elle se sentait fleur elle-mme, et comprenait
qu'elle devait s'panouir pour le ciel, tout en rpandant autour d'elle,
sur la terre le parfum des vertus.

L'atmosphre tait moins pur dans la demeure de Zidore Tourteau et s'il
y avait des parfums de vertu il y avait aussi des manations malsaines.

Zidore cherchait toujours le moyen de nuire  Longpr et de se venger de
ce qu'il appelait sa dfaite. Il ne savait gure comment il ferait, mais
il finirait par trouver. Il allait toujours commencer d'une faon qui
paratrait bien lgitime.

La terre qu'il avait achete de Dupont n'tait gure dfriche. Je l'ai
dit, je crois. Dupont et Longpr avaient, d'accord, laiss une longue
lisire de bois spare seulement par un "clos d'embarras". Cela leur
vitait des frais assez grands. Zidore pera une troue dans sa fort,
le long de la ligne, une troue assez large pour y semer du grain. Il
fallait creuser un foss, maintenant pour pour empcher l'eau de noyer
ses sillons; il fallait faire une bonne clture de cinq perches de
hauteur, pour empcher les troupeaux de venir manger l'avoine ou le bl.
Il avait de l'argent, Zidore, il s'en moquait. Et toutefois, s'il lui
tait pnible de sortir ses cus de leur vieille cachette, il lui tait
agrable de songer que Longpr allait travailler dur, souffrir beaucoup
et emprunter. Il ne rendrait jamais. Il ne pourrait pas rendre. Il ne
faisait que commencer  dpenser. Il y aurait bien lieu un bon jour, de
lui intenter une petite action en dommage, de lui faire un joli procs.
Entre voisins, l'occasion se prsente souvent de faire du mal, comme
aussi, de rendre service. Les liens se fortifient chaque jour, ou chaque
jour se relchent selon que la charit ou l'gosme rgnent dans les
coeurs.




XXI

L'ECOLE DU VILLAGE


L'institutrice du village venait d'abandonner son emploi, dans un moment
d'humeur et sous un prtexte futile. C'tait, cette institutrice,
Mademoiselle Strophina Beaucarme, une routinire qui savait cependant
lire avec intelligence, crire grammaticalement, compter les tiers et
les quarts. Mais elle croyait que tous tait fini quand l'lve avait
rcit sans les comprendre, comme un perroquet, des phrases vivement
enfiles les unes  la suite des autres. En retour, elle parlait
beaucoup. Elle parlait surtout des choses qui ne la regardaient pas et
des personnes qu'elle connaissait.

Lucette l'avait remplace. Quelques-uns la trouvaient jeune et
murmuraient. Ils disaient qu'elle ne saurait pas se faire craindre et
qu'elle irait aux veilles avec les jeunes gens. Ce serait un mauvais
exemple. On aurait mieux fait de garder la premire. Elle tait d'ge 
se conduire toute seule et on ne la payait pas cher. Pas besoin d'en
savoir si long pour duquer des petites filles destines  filer la
quenouille et des petits garons appels  tenir la charrue.

C'tait Tourteau qui avait souffl le vent de la discorde. Il n'habitait
pas le village, mais il y possdait une proprit, et payait la taxe
scolaire. Ils te trouve ainsi, partout des gens qui se plaisent  parler
pour contredire et  agir pour embarrasser. C'est leur manire,  eux,
d'affirmer leur pouvoir et de faire remarquer leur existence.

Quand il vit qu'il ne gagnait rien  faire de l'obstruction, il changea
de front. Il feignit de reconnatre son erreur, et, pour prouver sa
sincrit il demanda aux commissaires la permission d'envoyer son enfant
 l'cole de Lucette Longpr.

Il arriva, un matin, poussant le gars devant lui. Lucette tait sur le
seul de la porte.

--C'est Monsieur Tourteau, se dit-elle, que vient-il faire ici?...

Elle eut le pressentiment d'une ruse nouvelle, mais elle ne voulut pas
s'arrter  un jugement qui pouvait devenir tmraire.

--Je voulais arriver avant l'heure de la classe, fit Zidore, en
s'pongeant le front. J'aurais t fch de vous dranger.

--Voulez-vous entrer, Monsieur Tourteau?

--Ben, ce n'est peut-tre pas ncessaire... Les es enfants sont 
tudier leurs leons, je suppose... Tenez!... je vais vous dire,
Mademoiselle Lucette, j'ai rflchi. Je me suis oppos  votre
engagement d'abord parce qu'en vous mettant, comme cela,  la place
d'une ancienne, j'avais peur de faire une chose injuste, et Dieu merci!
Je hais l'injustice. Mais j'ai fini par comprendre qu'il faut que nos
enfants s'instruisent, s'ils veulent tenir tte aux Anglais.... Il
parat qu'ils sont bien savants, les Anglais, et qu'ils occupent toutes
les meilleures positions.

--Ils sont surtout bien protgs et bien exigeants, interrompit Lucette.

--Je vous amne donc mon petit garon. Je ne suis pas de
l'arrondissement, mais je paierai ce qu'il faudra. J'en ai parl aux
commissaires... Comme je demeure loin, il ne viendra pas dner. Et puis,
 travers les champs, par-l, voyez-vous! o la rivire fait une courbe,
on traverse sur les cailloux, et c'est bien plus court... Vous n'avez
jamais t de ce ct peut-tre... Rien de plus beau, nulle part, que ce
bouquet d'ormes au bord des eaux... Mais je vous retarde.

Il s'adressa au gars que attendait patiemment.

--Tiquenne, tu seras obissant, studieux, sage et poli..

--Comment s'appelle-t-il? demanda l'institutrice en riant.

--Tiquenne... C'est  dire Etienne. Tiquenne, c'est un sobriquet.

--Oh! je le reconnais... Il aime  se promener en voiture...

Elle faisait allusion  la petite escapade de l'automne prcdent.

--Je vais le garder, ajouta-t-elle, puisque les commissaires le
permettent. Je tcherai d'en faire un bon citoyen.

--Merci, mademoiselle Lucette.

Il salua et partit. En s'en retournant, il murmurait:

--On va la surveiller... si je peux la prendre en faute!...

Tiquenne avait des instructions en consquence. Il entrait  l'cole
comme espion. Mais il tait d'un caractre trange, Tiquenne, et il
accordait beaucoup  sa fantaisie.

Il fit son entre d'une manire fort peu solennelle. Il tait honteux, 
cause de sa fredaine de l'autre automne, quand il avait battu le petit
frre de la matresse, et fait courir son cheval. Il n'tait pas aussi
bien mis que les autres, non plus. Son humeur un peu vagabonde prit le
dessus cependant, et il se promit bien de rgaler de taloches le premier
qui se moquerait de lui. Il fut plac sur un banc avec ceux qui lisaient
couramment. A la grande surprise de la matresse, il se montra docile et
respectueux.

Depuis un certain temps, les mres se demandaient pourquoi leurs petites
filles semblaient les aimer davantage et se plaire davantage  la
maison. Quand elles fermaient leurs livres c'tait pour promener le
balai sur les planchers, essuyer les meubles, pousseter, laver. Elles
s'acquittaient de milles petits soins qui rvlaient le got du travail
et la propret. Le soir souvent, elles faisaient des lectures  haute
voix. Elles taient dans le ravissement, les mres, surtout quand aprs
un ordre, une question, une demande, elles entendaient des voix douces
et respectueuses, dire selon le cas, avec une intonation caressante:
oui, maman, ou; non, maman.

Et les pres n'taient pas moins tonns des manires polies de leurs
petits garons et du zle qu'ils apportaient  l'tude.

--Ils vont donc tous faire des curs, disait le pre Maheux, qui ne
comprenait pas qu'un enfant sage peut tre destin  faire un avocat, ou
un mdecin, ou un cultivateur, ou un ouvrier.

L'inspecteur devait venir visiter l'cole. C'tait un fonctionnaire
nouveau, jeune encore et trs instruit. Il avait enseign  l'cole
normale, et sa nomination n'tait pas entache de politique. La jeune
institutrice avait t prvenue de son arrive prochaine, et elle
s'efforait de donner  son cole une tenue irrprochable. On
n'essaierait point de faire parade d'une science que l'on ne pouvait
avoir encore; mais on montrerait de la bonne volont. Il fallait mriter
des louanges. Pas pour la satisfaction de la vanit, mais pour la paix
de la conscience et la joie de l'esprit.

Enfin, on sut un matin, que Monsieur l'inspecteur arriverait dans la
soire, et qu'il visiterait l'cole le lendemain. Une sonnette grena
dans l'air calme de la matine ses tintements argentins. C'tait l'appel
 l'tude. Petits garons et petites filles, par groupes charmants, se
prcipitrent dans la porte grande ouverte aux armes de la prairie. La
matresse riait en les voyant entrer. Bientt,  l'intrieur de la
maison ce fut un grondement singulier, un murmure de nids en goguette,
un froissement de feuilles sches. Chacun repassait sa leon 
demi-haut, les mains sur les oreilles, la tte penche sur le livre.

--B, a, ba, b, e, be, b, , accent aigu, b b, i, bi, b, o, bo, b, u,
bu... disaient les petits, les tout petits.

--Les pin...gles piquent, le feu... brle, les chats ... gra...
tignent. Voici un cheval... lisaient d'autres, couramment, sans trop
hsiter.

--Une fillette conjuguait: j'aime, tu aimes, il aime, nous aimons...

--Qui a qu't'aime, toi? lui demanda sa voisine.

--C'est P'tit Paul Masson.

--Moi, c'est Arthur Papin...

Et elle continua, sans plus d'motion:

--Nous aimons, vous aimez, ils ou elles aiment!...

--O est Dieu?... Dieu est partout, il remplit le ciel et la terre...

--Comment qu'a peut s'faire? demanda un curieux.

Un petit rcitait les commandements de Dieu: Bien d'autrui ne dsireras
qu'en mariage seulement...

--Tu te trompes, il n'est jamais permis de prendre le bien d'autrui
observa un sage.

Un grand se posait cette question:

--Combien y a-t-il de pchs capiteux?

--Tu lis mal, fit une voix savante, c'est: capitaux...

--a se ressemble joliment.

Un autre rptait:

--L'Amrique a t dcouverte par Christophe Colomb, Gnois de
naissance, en 1492...

Un autre:

--C'est Jacques Cartier qui a dcouvert le Canada, en 1534...

Un autre:

--Qubec a t fond en 1608, par Samuel Champlain...

--C'est Monsieur de Maisonneuve qui a fond Montral.

Un autre encore:

--Trois fois un font trois, trois fois deux font six, trois fois quatre
font neuf, trois fois neuf font!....

Et tout cela  la fois, avec des voix claires de fillettes, des timbres
sonores de garons, en des mots lents ou cadencs, en des phrases
rapides ou chantes, sans souci du voisin, avec hte d'en finir.

La lecture  haute voix, l'criture sur des cahiers propres, avec de
l'encre noire et un bonne plume, la rcitation, les rgles, la dicte,
un peu de tout, avec ordre et mesure, sans surcharger l'esprit de
l'lve, et tout en veillant sa curiosit. C'tait le programme, pour
finir une petite leon de choses.

--De quoi sont faits vos vtements? demanda la matresse.

--De laine!

--De toile!

--De coton!

--Mes bottes sont de cuir, dit Tiquenne  son voisin, en lui donnant un
lger coup de pied.

Le voisin se prit  rire.

Mon tablier est de soie, annona gravement une petite fille porte  la
vanit.

--Et d'o vient la soie? lui demanda l'institutrice.

--De chez Monsieur Hudon, le marchand, dit-elle avec suffisance.

La classe clata de rire, et la petite orgueilleuse baissa la tte.

--C'est un ver qui produit la soie, mes enfants, et  cause de cela on
l'appelle le ver  soie. Ce n'est d'abord qu'un brin trs dli, comme
le fil de l'araigne, et il faut cinq ou six de ces brins pour faire un
fil de soie, mme trs fin...

--Et d'o vient le coton, continua-t-elle.

Personne ne rpondait.

Il vient d'une plante qu'on appelle le cotonnier, et qui se cultive dans
les pays bien chauffs par le soleil, comme ici vous cultivez le lin et
le chanvre pour faire de la toile, et de l'huile. Je vous expliquerai
cela plus au long une autre fois, dit la jeune matresse. Encore une
question.

--Avec de la farine! crirent les lves, tout fiers de leur savoir.

--Avec du bl!... de la farine de bl!... corrigea un gros garon
rougeaud.

--Avec de l'avoine, rpondit une voix timide et triste.

C'tait une pauvre petite fille, dont le pre malade depuis longtemps,
se voyait oblig de donner du pain noir  sa famille. Les enfants se
mirent  rire. La matresse comprit cependant tout ce qu'il y avait de
navrant dans cette rponse, et, des larmes roulrent sous ses paupires.

--Les heureux, expliqua-t-elle font avec le bl, un pain dlicieux, et
nourrissant, mais, quelquefois, des familles que le bon Dieu prouve
sont obliges de faire du pain avec de l'avoine amre; c'est quand le
bl manque qu'elles ne peuvent acheter de farine. Ayez piti de ces
infortuns, vous autres qui mangez toujours du pain blanc.--"Sub
tuum"!...




XXII

OISEAUX ET FLEURS, ANGE ET DEMON


Dans l'aprs-midi, quand la classe fut termine et que les coliers
eurent pris le chemin de la maison, la jeune matresse, pour se reposer
des fatigues d'une journe laborieuse, et respirer l'air des champs,
s'en alla vers la rivire, par les prairies en fleurs ou les clos de
pturage. La chaleur, un peu touffante le long des chemin poussireux,
devenait moins lourde ici, sur ces gais tapis de gazon, parmi es vagues
blondes d'avoine ou de bl que le moindre souffle faisait frmir, loin
des maisons blanches que renvoyaient la lumire comme des rflecteurs
gants. Des parfums montaient de partout qui saturaient les airs. Les
insectes trottaient dans l'herbe, mlant sans cesse, comme un
ruissellement de pierreries, les couleurs brillantes de leurs corselets.
Des effluves passaient de temps en temps, chauds et caressants comme des
souffles d'anges...

Parfois elle se retournait pour mesurer la distance qu'elle avait
parcourue, et toujours le clocher lui semblait proche, avec sa croix de
fer et son coq tincelant. Elle cueillait des marguerites, des
renoncules, des violettes, et elle regardait avec des yeux ravis les
nuances inimitables de maintes fleurs qui lui envoyaient comme un
hommage leur arme subtil et doux. Elle avait peur de mettre le pied sur
ces frles cratures de la prairie, car il lui semblait qu'elles avaient
comme elle, une petite me aimante et pure qui souffrirait d'tre
broye.

Elle se rendit ainsi jusqu'au bouquet d'ormes dont lui avait parl
Tourteau, et l, un peu lasse, elle s'assit  l'ombre des grands rameaux
feuillus, au bord de la rivire, regardant couler l'eau pure et frache
comme sa vie.

Tout  coup d'un arbre voisin, un chant d'oiseau monta vers le ciel. Ce
chant, qu'elle n'avait jamais entendu encore, tait trange et
captivant. Nulle mlodie, dans nos bois, ne pouvait se comparer  cette
mlodie, parce que sept oiseaux chantaient ensemble, en deux parties la
mme cantate. C'taient des tourneaux. Noirs avec des taches d'or sous
l'aile ils juchaient, orchestre merveilleux, trois sur une branche et
quatre sur une autre banche, au-dessous.

Quelques-uns jetaient des notes claires, mais coules et molles comme
les soupirs d'une flte, et les autres roulaient un accord vibrant et
sonore comme les cordes d'or d'une harpe. Et tous au mme instant,
suspendaient, par intervalle, leur chant incomparable, pour le
recommencer ensemble aussi, sans perdre une mesure, avec le mme clat
et le mme entrain. Et dans cette musique extraordinaire des bardes de
la fort, il y avait, comme souvent dans le chant des hommes beaucoup de
mlancolie.

Lucette couta longtemps, dans une ivresse qu'elle aurait voulu dire et
faire partager  tout le monde, les chanteurs noirs, de la fort, les
chanteurs noirs trop inconnus, et les seuls au monde, peut-tre, qui
savent ainsi chanter en choeur.

Et comme elle oubliait l'heure, dans le plaisir d'couter, les yeux
fixs sur les longues branches de l'arbre qui servait de tribune aux
musiciens ails, un homme qui venait de traverser la rivire, sautant de
caillou en caillou,  une petite distance en aval, apparut soudain
devant elle. Elle eut peur d'abord et se leva prcipitamment comme pour
fuir. Les oiseaux eurent peur aussi et s'envolrent loin, dans le ciel
bleu, en parpillant, comme un adieu  la jeune fille, les dernires
notes de leur hymne divin.

Tiquenne s'tait vite rendu  la maison pour dire  sa mre que monsieur
l'inspecteur allait venir visiter l'cole le lendemain.

--Et ta matresse, qu'a-t-elle dit? qu'a-t-elle fait? demanda Zidore.

--La matresse, elle a dit le "sub tuum", et elle a fait la classe,
rpondit le malicieux gars.

--Butor!... Elle n'a rien dit contre personne?

--Elle a dit qu'il fallait saluer poliment tout le monde, surtout les
vieillards, qu'il ne fallait jamais parler mal de personne, qu'il...

--C'est bon, c'est bon! file, sacr...

Zidore sortit, et le hasard le conduisit au bord de la rivire. Non, pas
le hasard; il voulait voir si les dernires pluies avaient fait monter
l'eau. Les cailloux montraient leur dos gristre au-dessus du courant,
comme un chapelet gren d'une rive  l'autre, et l'on pouvait traverser
encore. De la lgre minence o il se trouvait, la vue s'tendait loin
sur les champs, de l'autre ct de la rivire, et il promena un regard
d'envie sur ce grand domaine que des hommes riches pouvaient acheter,
comme il achevait, lui, un jardinet de quelques perches carres. Et il
se dit qu'il n'tait pas juste qu'il y eut, dans le monde des fortunes
pareilles  ct des grandes misres. Et cette injustice, il souffrait
de ne pouvoir s'en rendre coupable, et ces misres, il les repoussait du
pied comme des choses dgotantes.

Il aperut une forme gracieuse qui glissait lgrement le long des bls.
C'tait Lucette, la fille de Longpr. Il la reconnut tout de suite, 
son galbe de jeune desse, et ses mauvais instincts s'veillrent. Elle
allait vers le bocage, pas bien loin du ct de l'glise... Il fut pris
d'un dsir fou de la rejoindre sous les rameaux des ormes pour la voir,
pour lui parler, pour l'entendre... Il n'avait pas de mauvaises
intentions, se disait-il; il ne voulait pas l'effrayer. Oh! si... Mais
ces petites filles sages, qui ont toujours les yeux sur la Vierge Marie
et sur leur cleste amant Jsus, ne se laissent pas conter fleurette par
le premier venu... surtout par un homme mari.

Il ne pouvait rsister  l'obsession enivrante. Il descendit le cours de
la rivire pour se rendre au gu qu'il franchit lestement, remonta de
l'autre ct, et, sans bruit, se glissa sous les arbres marchant avec
prcaution sur la mousse. Il arriva tout prs d'elle sans tre vu.

Cach par un tronc large, il la dvorait des yeux, pendant que, ravie,
elle coutait la chanson des oiseaux. Souvent nous sentons le poids
mystrieux du regard qui s'arrte sur nous, et nous cherchons aussitt
d'o il vient, mais Lucette tait trop captive par le charme du concert
nouveau, pour remarquer l'effluve impur qui l'atteignait sournoisement.

A la fin, tout boulevers, ne sachant pas ce qu'il allait dire ou faire,
il s'approcha, broyant lourdement sous son pied une branche sche que
cassa.

--Vous m'avez fait peur, s'cria la jeune fille, dont le rve s'envolait
avec les oiseaux.

Et elle devint d'une pleur extrme.

Il s'approcha davantage et voulut la soutenir comme s'il eut craint
qu'elle ne tombt.

--Ne me touchez pas! dit-elle.

--Voyons, voyons, ma belle enfant, je ne vous ferai pas de mal.

--Pourquoi venez-vous ici? demanda-t-elle tremblante.

--Et pourquoi y viens-tu, toi?

Il la tutoyait maintenant.

--Je te tutoies, reprit-il parce que tu es l'enfant de mon...

Il eut voulu dire: ami, mais il n'osa pas.

--D'un homme que j'aime et que...

--Et que vous perscutez, ajouta-t-elle vivement.

Et elle voulut s'loigner.

--Pas encore, fit-il, en lui prenant le bras dans sa grosse main.

--Laissez-moi? supplia-t-elle. Laissez-moi m'en aller!...

--Tantt... On n'est pas si press que a.

--Que dirait-on si l'on me voyait ici seule avec vous?

--On sait que tu es une honnte fille.

--Et vous, tes-vous un honnte homme?... Prouvez-le donc, en me
laissant partir.

Elle s'irritait.

--Un honnte homme, moi?... Parce que je t'aime un peu trop, peut-tre,
cela ne veut pas dire que je mrite la corde...

Il voulait essayer de badiner. Il continua, la tenant toujours.

--Laisse-moi te donner un baiser, un seul, et je jure que je ferai  ton
pre tout le bien qu'il voudra.

--Du bien  ce prix-l, mon pre n'en a pas besoin.

--Un baiser, un seul!...

--Vous devriez rougir, vous qui n'avez plus la jeunesse pour excuse, et
qui avez encore une femme pour vous aimer.

Elle voulut s'chapper de nouveau, mais les doigts du polisson la
serraient comme un tau.

--Je vous en prie, conjura-t-elle, laissez-moi!

Il l'approchait de lui et se penchait vers elle.

--Mon Dieu!  mon secours! cria-t-elle.

Elle sentit un souffle ardent effleurer sa joue.

--Laissez-moi! je vous frappe,... je vous dchire.

Une lvre brlante, grossire, btement avide se colla sur sa bouche
vierge, et de la main qu'elle avait libre encore, elle dchira cette
lvre brutale.

L'homme se fcha et perdit toute prudence, tout respect. Comme les
assassins deviennent fous  la vue du sang, il devint fou du premier
baiser.




XXIII

LE RECIT DE TIQUENNE


Zidore Tourteau, assis sur un banc,  la porte de sa maison, vers
l'heure o le soleil cesse d'clairer les sottises humaines, o les
oiseaux cessent de chanter l'hymne de leurs amours les gnisses de
brouter le trfle rouge, et les hommes de craindre les regards curieux,
Zidore Tourteau, dis-je, assis sur un banc,  la porte de sa maison,
regardait dans les dernires lueurs de la journe chaude,  travers les
branches d'un saule, les miroitements de l'eau qui berait des toiles
et des lambeaux de crpuscule.

Tout prs de sa maison, en effet, coulait la jolie rivire, et le long
de la jolie rivire serpentait dans sa robe de poussire grise le chemin
du roi.

C'est une manire de dire, car jamais tte couronne ne passa sous les
grands rameaux qui font  ce chemin un voile mouvant  et l dchir,
sauf, cependant, au jour de la premire communion, des ttes mignonnes
couronnes de fleurs blanches, et au jour de l'examen des fronts
candides ceints de lauriers. Mais, au temps de la fenaison, bien des
chariots de foin, jetant sur leur passage le parfum de la prairie
fauche, se dirigeaient, par ce chemin, vers la ville qui chantait
l-bas, au pied de sa montagne toute verte, l'hymne glorieux du progrs.

Zidore Tourteau n'avait pas coutume de se plonger bien profondment dans
le rve, cependant, ce soir-l, rien ne pouvait le distraire. On ne
voyait plus rien et il regardait toujours Christine Morin, sa femme, qui
tricotait un bas de laine, la tte penche dans la fentre, se demandait
si son matre et seigneur devenait amoureux ou pote. Elle avait entendu
dire que les potes et les amoureux pouvaient s'immobiliser comme des
statues, et demeurer des heures entires les yeux fixs sur des choses
qu'ils ne voyaient point.

Elle cherchait un moyen de le tirer de cet tat dangereux, et les
mailles soyeuses se nouaient moins vite autour des aiguilles.

C'tait pourtant bien ais de trouver, car Tiquenne n'tait pas entr,
lui qui aurait d tre au lit depuis une heure. Elle y pensa enfin.

--Tiquenne n'est toujours pas encore entr, dit-elle, o peut-il tre?

--A sa grande surprise, Zidore ne sortit pas de son rve. Elle pensa
qu'il dormait, fatigu du travail au soleil, et caress maintenant par
une fracheur bienfaisante. Le tricot ne marchait plus. Voil qu'elle
allait devenir songeuse  son tour.

--Tiquenne n'arrive pas, recommena-t-elle, je ne sais pas ce que cela
veut dire...

--Hein? que dis-tu? rpondit Zidore, comme rveill en sursaut.

--L'enfant est encore au large, et il devrait tre dans son lit...

--Au pain et  l'eau!

Il retomba dans sa rverie.

--Hlas! murmura-t-elle, toujours au pain et  l'eau!...

Zidore se leva de son banc et s'approcha de l'core. Les rapides
agitaient leurs aigrettes blanches avec leur mme ternel murmure. Il
revint vers le banc, mais ne s'assit pas. Il fit d'un pas mesur le tour
de sa maison, comme pour voir si tout tait bien, puis il entra.

--Tiquenne n'arrive toujours pas, recommena la mre inquite.

--En effet, je l'ai envoy au village pour dire  Jacques Dalleau que
son terme va choir le quinze, et que j'ai besoin d'argent.

--Alors on ne le mettra pas au pain et  l'eau.

--Au pain et  l'eau quand mme. Il devrait tre de retour.

--C'est demain l'examen de l'cole, l'inspecteur arrive ce soir, reprit
madame Tourteau qui voulait causer un brin, tout en enfilant ses
mailles.

Et elle continus:

--Je pense que la matresse nouvelle va faire mieux que les autres...
C'est une jeune fille qui passe pour bien instruite et bien sage... Je
suis contente de cela, puisque c'est la fille de ma bonne amie
d'enfance.

Zidore paraissait tout ailleurs.

--Elle est belle comme un coeur, remarqua la femme, qui s'obstinait 
causer.

--Belle!

C'est tout ce qu'il dit. Il enleva sa veste d'toffe lgre et la pendit
 un clou. Il alla regarder l'heure  la grande horloge de bois.

--Veille si tu veux pour attendre Tiquenne, mois je me couche, dit-il.

Au mme instant la porte s'ouvrit et l'enfant se prcipita dans la
maison, dgotant de sueur et tout essouffl.

--En voil une affaire! cria-t-il.

--Quoi donc? demandrent en mme temps le pre et la mre.

--Devinez.

--Parle donc, butor! ordonna le pre.

--Vous ne devineriez pas, non plus.

--Quoi donc? fit encore la mre tout anxieuse.

--Pas d'cole demain!

--Tiens! cette nouvelle!...

--Ni aprs demain, ni peut-tre jamais...

Zidore s'approcha, l'air inquiet et sans rien dire. La mre demanda
encore ce que cela signifiait.

--Cela signifie qu'on n'a plus de matresse.

--Plus de matresse? hein! firent ensemble Zidore et sa femme.

--Elle s'est noye, fut la rponse.

--Noye! exclamrent les poux.

--Mon Dieu! comment cela est-il arriv? interrogea Madame Tourteau.

--On ne sait pas!

--On ne sait pas? rpta Zidore, d'une voix singulire... Personne ne
l'a vue? Personne n'a parl?

--Personne. Elle tait toute seule. Ils l'ont vue s'en aller par les
champs aprs la classe, du ct de la rivire, toute seule, pour amasser
des bouquets... Elle voulait mettre des fleurs dans l'cole demain, pour
monsieur l'inspecteur.

--Noye! pauvre jeune fille! exclama la mre.

--Noye! rpta Zidore, et il entra dans sa chambre.

--Comme sa mre va avoir du chagrin! Quel malheur! quelle dsolation!
clamait toujours la bonne Madame Tourteau.

Et elle se mit  pleurer.

--Ils vont peut-tre la faire revenir, recommena Tiquenne qui mettait
de la malice dans sa navet.

Zidore sortit de son cabinet.

--Hein? Ils vont la faire revenir? Elle n'est pas morte?... Elle ne
s'est pas noye? ne fournissait pas  dire le misrable!

--Dieu le veuille! Dieu le veuille! s'cria sa femme en s'essuyant les
yeux.

Et Tiquenne reprit, tout fier de son importance:

--Ils la tournent, et retournent. Ils la roulent comme un tonne... Ils
lui font aller les bras comme des leviers... Rien de plus drle... Quant
je suis parti, elle commenait  respirer.

--En voil du bavardage pour rien, gronda Zidore.

Il se mit au lit. Il tait fort proccup, et deux ou trois fois, quand
il parvint  oublier et  s'endormir sa femme le rveilla disant:

Zidore! Zidore! tu as un cauchemar... rveille-toi!




XXIV

DESESPOIR


J'ai rv... Oh! quel rve!... Quel horrible cauchemar!... Mais o
suis-je?... Qui m'a amene ici?... Des arbres!... la rivire!... Et la
nuit qui tombe!... Ai-je la fivre?... Suis-je folle?... J'entendais
chanter les oiseaux tout  l'heure, il me semble... Ah! si ce n'tait
pas un rve! Cet homme!... Cet homme impitoyable!... Perdue! je suis
perdue!... Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonne?...

Pauvre enfant, malheureuse jeune fille, ce cri de douleur dsespre,
une victime divine l'a jet avant toi... Dieu abandonne donc parfois
ceux qu'il aime?... Qui pntrera jamais ce mystre effrayant?... Il ne
les abandonne pas; il ne peut pas les abandonner, mais il les appelle 
lui par le chemin du calvaire, comme il a appel son Fils bien-aim. Il
les jette dans le creuset pour les rendre plus purs; et  chaque preuve
nouvelle, il leur demande.

--M'aimez-vous?

Et  chaque rponse:

--Oui, Seigneur, je vous aime. Vous savez bien que je vous aime! il
verse une goutte d'amertume dans le calice qu'il leur prsente.

--Buvez, si vous m'aimez!

Et les mes aimantes abmes dans l'affliction, boivent encore, boivent
toujours, jusqu' ce que le calice soit vide. Mais alors c'est la fin,
et l'heure de la glorification sonne au plus haut des cieux.

Lucette s'tait vanouie... Elle sortait maintenant de son horrible
sommeil pareil  la mort. Ah! il eut mieux valu sans doute qu'elle ne se
fut jamais rveille. Non, pourtant, si l'on accepte comme ncessaire le
dogme de la souffrance.

Elle allait titubant  travers les arbres semblable  une femme prise
d'ivresse. Quand elle sortit du bosquet et que ses yeux hagards se
promenrent sur les prairies en fleurs, sur le clos de grain dor, dans
cette atmosphre limpide et pure qui berait des armes comme une mer
d'azur berce des voiles, elle fut prise d'une dsesprance si grande
qu'elle s'affaissa de nouveau et l, le visage sur le gazon tout chaud
des rayons  peine envols, elle versa toutes les larmes de ses
paupires.

Elle tait si heureuse, il y a une heure, quand elle traversait ces prs
riants, belle et chaste comme les fleurs qu'elle cueillait!...
Oserait-elle jamais paratre devant les jeunes filles, ses compagnes!...
Ses compagnes souriraient... Sa mre claterait en sanglot... Son pre
la maudirait peut-tre... Tout le monde dirait qu'une fille sage et
prudente ne va pas seule dans les champs, sous les bois, le long des
rivires...

Puis, elle essayait de se convaincre que tout cela n'tait qu'un vilain
rve, dont elle allait sortir enfin. Le rveil ne tarderait pas. Elle se
retrouverait encore toute pure, toute heureuse, comme avant le sommeil.

Mais il se prolongeait le songe diabolique et l'infortune retombait
dans une nouvelle et plus amre dsolation. Elle se levait, marchait
vers l'glise dont elle voyait encore le clocher dans l'ombre, puis
soudain s'arrta pour s'agenouiller et prier les mains leves au ciel.

Tout  coup elle se mit  chanter un cantique:

     Mon Dieu, mon coeur touch
     D'avoir pch,
     Demande grce!

et elle s'avana vers la rivire.

La violence des regrets et de l'affliction faisaient clater son cerveau
Surmen!. Elle croyait entendre Dieu qui l'appelait, et elle courait 
lui par la mort la plus proche. Cependant cette illusion dura peu. Une
autre suivit plus cruelle. Un monstre voulait la saisir et l'entraner
sous les bois pleins d'ombres.

Laissez-moi! laissez-moi! cria-t-elle, en se sauvant vers la berge
abrupte, les cheveux en dsordre, les mains tendues en avant.

Elle se prcipita dans l'eau profonde comme dans un refuge sacr.




XXV

UN INSPECTEUR D'ECOLES QUI
SAIT NAGER


Une voiture venait sur le chemin qui se droule comme un ruban le long
de la rivire. Elle se dirigeait vers le village, au trot rgulier d'un
cheval habitu au harnais et qui connat son affaire. Deux hommes sur le
sige, un vieux et un jeune. Le vieux conduisait le cheval, ou plutt se
confiait  son instinct sr et  son honnte caractre. Le jeune tait
un tranger. Il regardait avec plaisir le dfil des ormes en parasol et
des bouleaux draps de blanc, qui dessinaient sur les eaux une arabesque
uniformment noire.

--C'est la premire fois que vous venez dans cette paroisse, monsieur
l'inspecteur?

--Oui, monsieur Dupaty, c'est la premire fois, mais ce n'est pas la
dernire.

--Je le crois bien, si vous venez tous les ans faire la visite de nos
coles, car vous tes jeune encore, vous.

--Vous n'tes pas trs vieux vous-mme. Au reste, l'ge ne fait pas
grand'chose pour mourir. Un accident est si vite arriv.

--Si je vis aussi longtemps que mon pre, reprit le vieillard, je ne
suis pas encore au bout de mon chemin, et Bob qui n'est pas vieux, ne se
donne pas de mal, et nous mne petit train, tombera mort avant moi.

--A quel ge est-il mort votre pre?

--A quatre-vingt-dix, monsieur.

--C'est beau!... Et vous avez?...

--Soixante et cinq aux Rois.

--Vous avez le temps de fumer une pipe... et de faire votre testament.
Mon pre,  moi, avait  peine cinquante ans lorsqu'il est mort... et je
n'ai jamais eu la consolation d'aller prier sur sa tombe.

--Comment a?

--Il s'est noy et son corps n'a pas t retrouv.

--C'est triste, a, par exemple, oui, c'est triste.

Et aprs un silence le pre Dupaty reprit:

--a ne vous a toujours pas empch d'arriver  une belle position.

--Le bon Dieu a eu piti de moi, et il m'a donn plus que je ne
mritais.

--Vous croyez, comme a, vous, que c'est le bon Dieu qui donne la chance
 celui-ci, la malchance  celui-l, et qu'il n'y a rien qu' lui dire:
Mon Dieu, donnez-moi du pain et de la viande, pour que le bl pousse et
que le porc engraisse.

--Le jeune inspecteur d'coles regarda le vieillard dans les yeux:

--Et vous, monsieur Dupaty, que pensez-vous?

--Moi, je pense que tout marche au hasard. La sant, c'est un coup de
d, la fortune, un coup de d, la vie et la mort, un coup de d.

--Vous tes fort aux ds, fit l'inspecteur en riant... Mais avez vous
remarqu qu'avec du travail et de la volont, vous pouvez piper les ds,
et les faire tourner comme il vous plaira?

--Pas toujours.

--Pas toujours, je le veux bien, mais assez souvent pour mettre votre
hasard dans le sac.

Le vieux ne disait plus rien. L'inspecteur reprit:

--Tenez, pre Dupaty, parlons en hommes et en chrtiens. Vous savez que
Notre-Seigneur Jsus-Christ a pri et nous a recommand de prier. Il
nous a mme laiss une prire divine qu'on doit redire sans cesse; Notre
pre qui tes aux cieux... Maintenant, comme nous ne connaissons rien de
l'avenir, que nous savons que la vie est un temps d'preuves et la
terre, une htellerie o nous ne faisons que passer, nous ne pouvons pas
connatre immdiatement si nous serons exaucs et si ce que nous
demandons nous serait vritablement utile. Il ne faut donc pas murmurer
si la rponse se fait attendre.

--En attendant, la vie s'en va.

--Et si elle s'en va vers le ciel, prcisment  cause des ennuis que
nous prouvons.

--Alors ceux qui sont heureux comme vous, monsieur l'inspecteur, sont
moins en sret que les autres du ct du salut.

--On peut paratre heureux et souffrir beaucoup. Quand j'ai perdu mon
pre j'ai bien pleur. Je croyais mon avenir  jamais bris... Un mre
malade, une soeur incapable de gagner sa vie... Tenez! avec le ciel,
c'est comme avec le monde, il faut tre de bon compte et se faire des
amis.

La voiture passait devant la maison de Zidore Tourteau. Le cheval prit
le pas comme s'il et voulu arrter.

--Il se souvient d'tre venu ici, dit le pre Dupaty.

--Qui demeure dans cette maison? Ce doit tre un habitant  l'aise, si
j'en juge par la grange... et c'est par la grange que l'on juge mieux de
la valeur d'un cultivateur.

--On serait  l'aise  moins, gronda le vieux... Un mesquin, un avare,
un usurier!

--Pourquoi pas un assassin, tout de suite?

--Il serait bien capable de l'tre, si a le payait.

--Vous tes un peu svre, je crois pre Dupaty.

--Pas trop... Vous le connatrez peut-tre un jour... C'est un "mal
commode". Il est toujours de travers dans le chemin des autres. Il a
fait l'impossible pour empcher le village d'engager la nouvelle
matresse d'cole. Mademoiselle Longpr... une bonne enfant, parat-il,
et instruite et musicienne, et belle, ce qui ne gte rien.

--Un joli portrait. Nous verrons demain, s'il est fidle.

Je rpte ce que j'ai entendu dire...

Le cheval avait repris son trot un peu pesant, et les arbres fuyaient
plus vite avec leurs panaches sombres.

--Voyez donc, fit le jeune homme, de l'autre ct de la rivire!... On
dirait une femme qui tombe, se relve et tombe encore...

--O a?

--L, vis--vis, un peu en bas de ce bosquet.

--Oui, oui, je vois... C'est singulier, dit le pre Dupaty.

Il arrta son cheval.

La forme humaine, blanche comme un spectre dans la nuit, s'ouvrit les
bras en croix.

--Une pauvre folle, sans doute, murmura l'inspecteur.

--Je viens souvent dans ces endroits, et je n'ai jamais entendu dire
qu'il y en eut, rpondit le vieillard.

Alors ils virent la femme se lever, courir vers la rivire et se jeter
sans les flots. Ils sautrent de voiture. L'accs  la petite grve de
sable blond que l'on voyait se dessiner de place en place n'tait pas
partout facile, ils cherchrent. Pendant ce temps-l la malheureuse se
dbattait dans les eaux, enfonant et reparaissant tour  tour. Un
sentier fut trouv,  pic, tortueux, mais la berge n'tait pas haute,
l'inspecteur s'y prcipita. Quand il fut auprs de l'eau, il ne fit plus
rien. La rivire semblait profonde. Il ta son habit et ses souliers,
puis s'lana vers l'endroit o devait tre la dsespre.

Tout  coup, un bras s'agita au-dessus de l'onde, et ce fut tout. Le
nageur s'ouvrit un chemin sous la nappe liquide et disparut. Le pre
Dupaty tout anxieux le trouvait admirable et fou... Comme c'tait long!
Il ne reviendrait pas bien sr!...

Il revint avec la victime qu'il avait arrache au gouffre.

                                --O--

A la porte de l'unique auberge du village, quelques citoyens causaient
des affaires municipales et des coles, et parmi eux se glissaient des
gamins qui prenaient plaisir  entendre critiquer les matres ou les
matresses. Tiquenne, au premier rang, les jambes droites, les mains
derrire le dos, essayait de glisser un mot au vol, pour rire, disant
qu'il avait appris  compter comme son pre. Deux fois un font six...
deux fois dix font trente, et qu'il attendait l'inspecteur de pied
ferme, pour subir son examen.

--Il devrait tre  la veille d'arriver, monsieur l'inspscteur... On
savait que c'tait un nouveau... d'une famille bien connue... Provost.
Monsieur Jean-Marcel Provost.

--Le voici, je gage, dit quelqu'un en entendant un bruit de voiture et
un galop de cheval.

--Il a hte d'arriver,  ce qu'il parat, remarqua un autre, le cheval
est lanc  toute vapeur.

--Ce n'est pas le pre Dupaty, observa Ren Larose, il garde mieux la
mesure et va toujours piano.

Le cheval essouffl, renclant, s'arrta  la porte de l'htellerie.

--Vite! de l'aide! cria le vieux cocher... elle n'est peut-tre pas
morte. C'est une noye!... Elle s'est jete  l'eau!... Monsieur
l'inspecteur a t la chercher au fond de la rivire.

Disant cela, aid de l'inspecteur, il dposait  terre le corps inanim
de l'infortune victime.

--C'est la matresse! cria Tiquenne, c'est Mademoiselle Lucette, je le
reconnais bien!... C'est la robe blanche qu'elle portait aujourd'hui
pour faire la classe.

Ce fut un cri de stupeur. Personne ne savait pourquoi elle s'tait jete
ainsi  la rivire. Assurment c'tait dans un moment de folie. Une
aimable et pieuse jeune fille... a ne pouvait tre un chagrin d'amour;
on ne lui connaissait pas d'amoureux. Elle venait de quitter le couvent.
La fatigue, l'tude, l'excs de travail peut-tre...

Pendant qu'on faisait ces remarques des gens s'empressaient auprs de la
victime, tchant de rtablir la respiration par tous les moyens connus.

--Une arrive de mauvais augure pour moi, remarqua l'inspecteur
d'coles.

--C'est vous qui tes l'inspecteur nouveau? demanda l'un des habitants.

--C'est moi, Monsieur.

--Vous ne connaissiez pas notre matresse?

--Pas encore, except par des louanges.

Quelqu'un avait couru au presbytre pour avertir le cur. Le bon vieux
prtre n'en voulait rien croire. Ce n'tait pas possible, cela... On
devait se tromper... Et pourtant, il venait  grands pas, trottinant
presque toujours.

--Pauvre enfant! pauvre enfant! fit-il en la voyant tendue sur le sol
dans sa robe blanche toute souille.

--Elle n'est pas morte. Monsieur le cur, observa le jeune forgeron.

--L'absolution! je lui donne l'absolution!...

Il pleurait en faisant le signe de la croix sur elle, et en lui
pardonnant toutes ses fautes, au nom du Pre, et du Fils, et du
Saint-Esprit.

--Elle s'est prcipite d'elle-mme dans la rivire? demanda-t-il. Vous
l'avez vue!... Qui l'a vue?

--Moi, Monsieur le cur, rpondit l'inspecteur.

--Vous?... Je n'ai pas l'honneur de vous connatre... Vous n'tes pas de
la paroisse?

--Je suis l'inspecteur d'coles que vous attendiez, Jean Marcel Provost.

--Ah! Monsieur Provost!... vous tes Monsieur Provost, notre nouvel
inspecteur? Vous viendrez au presbytre, vous y avez votre chambre... Et
vous l'avez vue se jeter  la rivire?

--Parfaitement... Elle m'a sembl prise de folie.

--Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible! murmurait le saint
prtre... Il y a du mystre l-dessous... La folie, oui, peut-tre, mais
pas  propos de rien... Il faut qu'elle vive.

--La voici qui revient, Monsieur le cur... On va la sauver.

--Dieu en soit lou, mes enfants.

--Celui qui l'a sauve, d'abord, reprit le pre Dupaty, c'est Monsieur
l'inspecteur; il a t la chercher au fond de l'eau. Je ne comprends pas
diable comment il a pu faire pour la trouver et la ramener  terre. Il
paraissait puis, par exemple, et j'ai bien cru, un moment qu'il avait
fait lui aussi son dernier plongeon.

--Alors, vous devez tre joliment tremp, monsieur Provost, fit le cur
en touchant l'habit de l'inspecteur, venez vous changer.

Il fut tonn de le trouver tout  fait sec cet habit.

--Pour entrer dans l'eau, et surtout pour sortir de l'eau, fit
l'inspecteur en souriant, il faut ter ses souliers comme pour entrer
dans la mosque d'Omar.

Le jeune forgeron s'approcha  son tour de Jean Marcel Provost et lui
serra la main.

--Vous avez fait un acte d'hrosme, monsieur, dit-il, et je vous
remercie au nom des hommes de coeur.

La jeune fille fut transporte dans une chambre de l'auberge et entoure
des soins les plus empresss.




XXVI

LA DESOLATION S'ACCROIT AU
FOYER DE LONGPRE


Il fallait avertir Longpr du malheur arriv  sa fille. Si elle tait
reste dans la rivire, ou morte des suites de sa coupable tentative, la
tche aurait t difficile, dlicate et peu ambitionne. Le cur s'en
serait charg. Mais maintenant qu'elle tait hors de danger on pouvait
parler librement. S'il y avait des pleurs d'abord, il y aurait des rires
ensuite. La joie de la retrouver ferait oublier le chagrin de l'avoir
perdue.

Longpr demeurait  une lieue de l'glise. Ils partirent deux pour
l'aller voir, Luc Desmarais et Paul Lacourcire. Il croirait sans doute
qu'elle est morte, et il faudrait affirmer le contraire. Le tmoignage
de l'un confirmerait celui de l'autre.

Quand ils arrivrent Longpr rentrait une charge de foin.

--Vous faites vos journes longues, monsieur Longpr, commena
Desmarais.

--Faut bien quand on n'a pas de monde  son service et qu'on ne veut
rien perdre.

Et comme il ne s'arrtait point, mais continuait  marcher vers la
grange, Lacourcire lui dit qu'il voulait lui parler une minute. Il
retint son cheval.

--Une heure, si vous l'aimez, rpondit-il.

Et il leur offrit d'entrer. Il allait revenir tout de suite, le temps de
mettre le foin  l'abri et d'ter le cheval de la charrette.

Les deux amis se consultrent. C'tait peut-tre mieux d'entrer. Cela
montrerait de la dfrence, de la dlicatesse.

--Nous entrerons un instant, firent-ils. Prenez le temps de mettre votre
cheval  l'curie, rien ne presse maintenant.

--Vous avez l'air un peu mystrieux, ce semble... Dites donc,
m'apportez-vous une mauvaise nouvelle?

--Non et oui, monsieur Longpr, reprit Desmarais... Tenez! vaut autant
le dire tout de suite, sans manires, votre fille mademoiselle Lucette a
tomb dans la rivire, et...

--Elle s'est noye!... Dites! est-elle morte!... Mon Dieu! ma Lucette!

--Non, non, monsieur Longpr, elle ne s'est pas noye... Elle a t
sauve. C'est l'inspecteur d'coles qui l'a sauve... Une drle de
concidence... Vous voyez bien qu'elle a t sauve, nous rions...

Et ils se mirent  rire en effet, pour convaincre Longpr.

--Mais comment a-t-elle pu tomber  l'eau? Dans une promenade en canot,
je suppose.

--Nous ne savons rien de a, monsieur Longpr.

--Entrez, venez, fit le cultivateur tout mu, tout troubl, en redoutant
encore, malgr le rire et les affirmations, un malheur irrparable.

Madame Longpr mettait sur la table la soupe et le lard, le lait et le
pain, pour son mari attard. Elle fut surprise de voir entrer avec deux
hommes qu'elle ne connaissait point.

--Tu dois tre fatigu, dit-elle, pour parler.

Elle voyait bien qu'il y avait du malaise dans les manire de ces
gens...

--Il parat, commena Longpr, que Lucette n'est pas bien.

Ce fut comme un coup de foudre. La pauvre mre comprit qu'elle devait
tre bien mal, sa fille, qu'elle tait morte peut-tre. On ne vient pas
deux pour annoncer  une mre que sa fille est quelque peu souffrante,
qu'elle a une migraine ou un rhume. Les deux courriers de malheur
avaient beau protester, ils la trompaient c'tait sr. Il ne voulaient
pas lui dire la chose tout de suite, pour la prparer au coup fatal,
mais elle devinait bien. Vite, elle voulut courir auprs de sa pauvre
enfant. Peut-tre pourrait-elle faire plus que les autres pour la
ramener  la vie. Une mre, c'est presque tout puissant, tant a trouve
de force en son amour.

Les enfants pleuraient. Ils ne verraient plus leur bonne grande soeur
Lucette qui les embrassait, le matin, au lever, le soir, en les
couchant... qui leur racontait des petites histoires pour les amuser...
O la maison dsole!

Ils revinrent tous quatre  l'auberge, Longpr, sa femme, et les deux
porteurs de mauvaises nouvelles. Lucette tait tendue ple, sur un lit
blanc, dans la meilleure chambre, et ses beaux yeux noirs flottaient
dans un rve douloureux. Un souffle rgulier, mais un peu sifflant
soulevait sa poitrine. Elle ne reconnut pas sa mre.

La pauvre femme se penchait sur son enfant, la couvrait de baisers, lui
disait toutes sortes de paroles tendres, essayait de la faire sourire,
et toujours la jeune fille dans sa pleur de mort et dans son rve
trange, ne paraissait rien entendre, rien voir, rien comprendre.

La maison s'tait remplie de curieux et les propos allaient grand train.
Chacun racontait comment l'accident avait d arriver. Les suppositions
s'ajoutaient aux suppositions, personne n'tait sre de ce qu'il
affirmait, nul ne pouvait deviner le secret du drame.

Le mdecin tait venu. Il s'tait montr fort rticent et semblait
n'augurer rien de bon. Il ne fallait pas dsesprer cependant.

Vers les dix heures, le cur et l'inspecteur d'coles entrrent. Le
prtre la regarda longtemps comme pour chercher l'objet captivant qui
s'tait fix au fond de son oeil, puis il s'agenouilla. Sa prire fut
longue. Les gens que se trouvaient dans la maison se taisaient ou
causaient  voix basse, afin de ne pas le distraire. Quand il se releva,
aprs un dernier signe de croix, il y avait un clat trange dans ses
yeux, et des pleurs roulaient sur ses joues macies, traant comme des
rayons divins.

--Pauvre martyre! pronona-t-il,  voix basse, deux fois... pauvre
martyre!

Et en sortant, il se tourna vers la foule et dit:

--Mes enfants, quoiqu'il arrive, ne portez point de jugements
tmraires. Les secrets de Dieu sont parfois insondables. Le salut des
mes est la seule chose ncessaire. Les corps tombent vite en
poussire... Malheur  ceux qui aiment leur vie car ils la perdront!...
Dieu sera glorifi par le scandale des mchants.

Il s'loigna avec son jeune compagnon.

Il se fit  ces paroles un peu fatidiques, un mouvement prolong dans la
salle de l'auberge, et il passa devant l'esprit de chacun, un trait de
feu marqu de caractres tranges, comme une page empoignante d'un livre
qu'on ne peut lire encore.

Le vent s'tait mis  souffler trs fort, et le ciel paraissait sombre
et bas, avec un amoncellement de nuages. Le cur revint aussitt.

--Un feu qui s'allume l-bas, dit-il, quelque part dans le voisinage de
Zidore tourteau.

Au nom de Zidore, qui avait sonn un peu haut, Lucette fit un mouvement.
Tout  coup, elle jeta un cri et se prit  trembler.

--Qu'as-tu donc, mon enfant? ma Lucette? demanda sa mre en l'embrassant
avec tendresse.

La jeune fille murmura: Zidore! et elle retomba dans une immobilit
absolue. Mais cette fois, il y avait de la terreur dans son regard
tristement fixe.

Une lueur commenait  s'tendre comme un ventail cleste dans le fond
noir du firmament, et bientt, dans cette lueur grandissante, on vit
comme le tourbillonnement d'une aile immense.

--Pour st que c'est un moulin  vent, affirma quelqu'un.

--C'est une grange qui brle, alors, en conclut-on.

Larose, le forgeron, dit que ce devait tre la grange de Zidore. Le
moulin avait d causer l'incendie. Il tait attach avec une mauvaise
chane, une chane mange par la rouille et trop petite... Il avait
voulu lui en faire une bonne, avec du fer de six lignes,  Zidore
Tourteau; mais il aurait fallu travailler pour rien. Il ne voulait pas
payer, le pingre! Il recueillait le fruit de sa mesquinerie. Il tait
vident que la bourrasque avait rompu la chane rouille et que la roue
s'tait mise  tourner. L'huile manquait bien un peu. On conomisait
l'huile comme le fer... le frottement a produit la chaleur et la flamme
a jailli...

Les gens coutaient bouche be les paroles du forgeron, ses suppositions
assez peu charitables peut-tre, et sa thorie fort sense. Plusieurs
montrent en voiture et se dirigrent en toute hte vers le foyer de
l'incendie.

C'tait, en effet la grange de Tourteau qui brlait.

Le soir de ce jour-l,  l'heure o Zidore se mettait au lit, pour
chapper par le sommeil,  l'angoisse qui l'tranglait depuis son crime
atroce, depuis surtout le rcit de Tiquenne, Bancalou arrivait de la
ville avec l'intention de passer quelques jours chez sa cousine, Madame
Tourteau. Outre le besoin d'un repas bien mrit, affirmait-il,--c'est 
lui-mme qu'il affirmait cela,--il voulait dpister un peu les policiers
impatients qui le suivaient de trop prs. Il se sentait devin, et, en
homme prudent, il voulait se faire oublier.

Quand il vit la maison de son ami Zidore, endormie, il se dit qu'il
serait mal venu de troubler un premier sommeil, le meilleur toujours, et
qu'on lui saurait gr de sa dlicatesse, s'il ne faisait son entre
qu'au chant du coq, avec le soleil levant. Il se souvint des nuits
d'antan passes sur les fenils, les pieds dans le foin tide et la tte
dans l'air satur d'arme. Il se dit que bien des heureux du monde
couchaient parfois dans de plus mauvais draps, et il se rendit  la
grange.

Il ronflait comme un orgue, sans souci du rveil, et fatigu d'une
longue marche par des chemins peu frquents, quand il fut veill
brusquement par le craquement de la longue btisse. C'tait une sorcire
de vent qui arrivait. Il songea  descendre d'abord, en cas d'accident.
Une grange, ce n'est pas un roc. Mais il songea ensuite qu'il pouvait
tout aussi bien se faire tuer  la porte, et il s'enfona sous le foin.

Il n'entendait plus qu'un grondement formidable. Cependant, il ne
pouvait plus dormir. Cela l'ennuyait. Il n'avait point peur; il tait
chaudement: il s'endormait... Il ne pouvait plus dormir, rien que parce
qu'il voulait dormir tout de suite. Il se dit qu'il allait remonter  la
surface alors, comme s'il avait t sous l'eau et repoussant le foin qui
le couvrait, il reparut sur le sommet du fenil.

Il faillit pousser un cri de stupeur. Une petite lueur scintillait aux
planches de la couverture, montant de l'aire en lchant les gardes-grain
et les soliveaux, et le moulin tournait comme un sabot sous le fouet.
Est-ce que Zidore se mlait de battre du grain, la nuit, comme a, pour
dranger ceux qui dorment sur le foin?... Mais du grain, il n'y en avait
pas encore dans la grange. Les champs taient encore verts et les pis
se courbaient de plus en plus.

Il s'avana au bord du fenil et regarda en bas. Le mcanisme rugissait
dans son infernal tournoiement. Les dents de fer n'avaient rien 
dvorer, et semblaient vouloir se briser toutes dans un grincement
horrible. Les essieux dilats faisaient clater leurs appuis; le bois
chauff rpandait une senteur cre, le feu mordait partout  la fois. Ce
serait bientt un embrasement aussitt qu'il toucherait  la paille ou
au foin.

Et c'tait par l, par le moulin, qu'il avait escalad le fenil. Il s'en
tait servi comme d'une chelle. Il n'irait pas s'y risquer maintenant.
Il se brlerait ou se ferait dchirer. Il eut peur. Allait-il prir l,
btement, comme un rat pris dans une ratire? Il courut  l'autre bout.
Le vide l'effraya. Il pouvait se tuer. Il ne savait pas ce qu'il y avait
dans cette aire. Des voitures, peut-tre, des instruments d'agriculture,
des herses, des charrues... Il allait se tuer.

Il revint du ct o le feu s'allumait. L, du moins il n'y avait que la
hauteur  craindre. Mais s'il allait se casser une jambe, demeurer sur
le pav, brler tout vif?... Il pouvait bien perdre connaissance, s'il
se faisait assez mal...

Et le feu s'allumait, s'allumait!...

--Triple sot!

Et prenant une brasse de foin, il la jeta en pas. Il en jeta une autre,
puis une autre et il riait maintenant. Quand il jugea que le coup serait
assez amorti par l'paisseur de de la couche, il se lassai glisser du
haut du fenil. Il tomba lourdement, mais se relevant aussitt et
regardant en haut, il eut un frisson, il ne croyait pas tre descendu si
bas.

Il courut veiller Zidore. Cette fois il y avait urgence.




XXVII

UNE ENTENTE CRIMINELLE


Prs des ruines fumantes de sa grange, debout, les pieds dans la cendre,
des plis de colre au front, Zidore causait avec Bancalou. La
conversation fort anime, mais  voix sourde, souvent coupe de silences
menaants, aurait piqu la curiosit des gens, mais personne ne se
trouvait dans le voisinage. Ceux qui taient venus pour voir ou pour
aider s'en taient retourns aprs que le feu eut accompli son oeuvre.

Bancalou ne voulait pas qu'il se fit de bruit autour de son nom. Il
savait bien des choses et il n'irait pas seul sur la sellette... Une
affaire en rvlerait une autre. Zidore qui n'avait ni l'innocence d'un
enfant, ni l'imprvoyance d'un naf, trouvait bien embarrassante
l'amiti de l'ancien, et bien dangereuse sa menace. Si l'amiti allait
se changer en haine, l'embarras se changerait en danger. Ce gaillard
excentrique qui venait se faire hberger sans plus de gne que s'il eut
fait un plerinage  la chsse d'un bienheureux, et qui dpouillait son
hte en lui disant: Au revoir, avait perdu une belle occasion de se
faire rtir comme un autre Saint-Laurent. C'tait surtout ce qui
chagrinait Zidore, il se serait consol facilement de la perte de sa
grange, de son foin, et de son moulin, si dans les dbris fumants, il
avait trouv les ossements calcins de son ami.

Il avait d'abord song  l'accuser. Mais comment faire la preuve? Il y
aurait eu prsomption, voil tout. On aurait dit:

--C'est un vagabond qui a mis le feu avec sa pipe...

Et le vagabond, de rpondre, peut-tre:

--C'est dommage pour vous, mes amis, mais... je ne fume point.

Zidore avait essay cependant d'obtenir un aveu. Il avait mme menac.
Bancalou s'tait moqu, pous avait menac  son tour.

--Pourquoi, Zidore, moi ton ami, aurais-je mis le feu  ta grange?
J'aime bien  manger du pain de bl quand je viens te voir... Pourquoi
griller le poil de tes vaches? Tu sais que j'aime le lait... Mais, j'y
pense, tes btes  corne sont au clos, dans la bonne herbe frache... Si
ta grange avait brl en hiver, avec toute la rcolte et tous les
animaux, la perte aurait t double, et ton malheur une fois plus grand.
Console-toi, mon vieux, de n'tre pas plus malheureux...

Zidore enrageait de se voir ainsi gouailler dans une pareille
circonstance... Si au moins, Bancalou pouvait s'loigner, disparatre,
s'annihiler!...

--Je suis ruin! ruin  tout jamais! gmissait-il... Au moins tu vas me
laisser en paix dsormais, et ne plus te souvenir que j'existe. Je suis
assez  plaindre comme cela... Je me relverai comme je pourrai... Mais
non, c'est bien fini... je vais mourir dans le chemin!

--Nous mourrons ensemble, alors, mon vieux, je sens que je suis n pour
mourir... dans le chemin. Mais, consolons-nous, nous aurions t bien
plus  plaindre si nous avions t destins  y vivre, dans le chemin.

Zidore vit bien que Bancalou ne renoncerait pas au bnfice de l'amiti,
et qu'il prenait un malin plaisir  lui faire sentir sa caresse de
fauve. Il changea de tactique. Puisqu'il ne pouvait pas l'loigner, il
fallait se l'attacher d'avantage. Il descendirent le long de la rivire,
et la conversation, perdant son aigreur, devint plus intime, plus
chaude. Ils parlrent du pass, ils osrent mme porter un regard
confiant vers l'avenir.

Quelques personnes venaient par les champs, de l'autre ct de la
rivire. C'taient des curieux qui refaisaient le chemin parcouru la
veille par l'infortune Lucette. Ils espraient peut-tre dcouvrir la
cause de l'accident. Zidore comprit. Il eut peur. La jeune fille avait
peut-tre parl Il prit une rsolution soudaine.

--Tiens! dit-il  son compagnon, il faut que je te fasse une confidence.
Hier, je me suis rendu dans le bocage, l-bas, pour me reposer des
taquineries de la maison et prendre le frais. Tout  coup, une jeune
fille, la matresse d'cole, la fille de Pierre Longpr surgit comme par
enchantement devant mes yeux... Nous nous connaissions bien... Son pre
me doit. La conversation s'engage... Pas trop farouche, la petite...
Enfin, tu devines le reste.

     Sans tre devin
     On devine la fin...

rpondit Bancalou, avec un signe de tte affirmatif.

--Maintenant, reprit Zidore, il parat que la petite s'est jete dans la
rivire, qu'elle a failli se noyer.... qu'elle est dans des transes
extraordinaires.

--Et que tu pourrais bien tre inquit... Que veux-tu que je fasse pour
dfaire cela?

--Si jamais j'ai besoin de repousser des accusations et de me dfendre
tu viendras  mon secours.

--Je ne vois pas bien comment je pourrais te sauver sans courir le
risque de me perdre.

--Il ne peut y avoir aucun danger pour toi.

--Il faudra que je dise au juge mon nom, mon domicile, mon genre de vie,
toute mon histoire, enfin, comme si j'tais un hros de roman, et cela
ne me sourit pas du tout.

--Tu parleras aux gens d'ici,  mes gens... Dans la paroisse on n'y
regarde pas de si prs, et celui qui peut produire un tmoin a toujours
raison.

--Que faudra-t-il dire alors?

--Tu diras que tu tais avec moi... Tu arrivais de Montral pour voir un
vieil ami... un cousin. Nous faisions une promenade ensemble; nous avons
pass la rivire et nous sommes entrs dans le bocage... C'est facile
n'est-ce pas!... La petite tait l; nous ne le savions point... Nous
avons ri et badin tous les trois.... Des oiseaux chantaient plus loin.
Tu t'es loign pour aller couter la chanson des oiseaux...
Comprends-tu?

--Parfaitement... Ensuite?

--C'est tout.

--Et en retour de cet immense service qui cote cher  ma loyaut, tu ne
m'offres rien?... Sais-tu que j'hsite? Cette enfant a pass devant mes
yeux comme une vision sainte... Elle a pass dans mon rve comme un ange
gardien?... Si elle tait un ange gardien!... Il y en a qui sont
visibles, parmi nous autres, sur la terre, et ils ont toujours la forme
d'une ravissante jeune fille.

--Ils devraient continuellement se montrer alors, dit cyniquement Zidore
Tourteau.

Puis il reprit, plus anxieux:

--Que veux-tu? que demandes-tu? je serai gnreux. Seulement il faut que
je reoive avant de payer. Le prix sera proportionn au service... En
attendant fais de ma maison la tienne, ma table sera toujours mise pour
toi.

--Alors allons djeuner... Topons l, c'est entendu.

Zidore qui ne visitait jamais le cur, n'hsita pas cependant  venir
lui raconter le malheur qui fondait sur lui, et  lui demander d'user de
son influence auprs des habitants, pour faire rebtir la grange par
corves. Le cur le reut avec politesse, s'informa de sa femme et de
son enfant, voulut savoir comment l'accident tait arriv, lui tmoigna
beaucoup de sympathie et promit de faire un appel  ses paroissiens. Il
ne refusait jamais de rendre un service, mme  quelqu'un qui ne le
mritait pas. Il esprait ramener au devoir, et  Dieu, par la douceur
et la bienveillance, les mes froides, indiffrentes ou mme rvoltes,
et plus d'une fois il avait ainsi, par sa charit profonde, triomph de
l'orgueil et de l'endurcissement.

Le dimanche suivant, au prne, il parla de l'accident inexplicable dont
l'institutrice du village avait t victime, et il demanda des prires
pour le prompt rtablissement de la jeune infortune. Il parla aussi de
l'incendie de la grange de Zidore Tourteau et conseilla aux citoyens de
ne pas manquer une belle occasion d'exercer la charit.

Il tait curieux d'entendre, aprs la messe, les conversations des
groupes qui se formaient devant l'glise, ou un peu plus loin, sous les
ormes, au bord de la rivire. Notre peuple est bon, nos "habitants" sont
pleins de bons sens et de foi, nos femmes ne pensent qu' sauver leur
me, et un peu celle de leurs maris; mais enfin, tout ce monde-l se
plat  faire sentir au bon Dieu qu'il est bien un peu exigeant parfois,
et qu'il faut l'aimer gros pour se soumettre ainsi  toutes ses
volonts. Et le bon Dieu qui veut des sacrifices doit tre assez content
de nous. Cela se voit, du reste,  la pluie de bndictions qui tombe
sur nos ttes. Je ne ris pas.

D'abord, nous habitons le plus beau pays de la terre. Le plus beau, le
plus riche, le plus trange, le plus grand et le plus heureux. Le plus
beau, par son fleuve et ses rivires, ses montagnes, ses lacs et ses
forts, ses plaines et ses valles. Le plus riche par ses mines d'or,
par ses mines de cuivre, par ses mines de fer, par ses houillres, par
ses forts. Le plus trange, par la varit de ses saisons qui font
passer tout  tour sous nos regards blouis, les jardins merveilleux de
l'orient avec leurs armes troublants et leurs fleurs clatantes; les
prairies du midi avec leurs gerbes de lumire et les reposantes nuances
de leurs gazons, les moissons d'or du du couchant, vastes comme des
mers, avec leurs flots d'pis fconds qui roulent vers le vieux monde
affam, avec les froides et blanches neiges du Nord qui font d'une terre
de volupt, un sol vierge et sans souillure o l'innocence et la puret
peuvent enfin trouver une image de leur clat et de leur beaut; avec
son ciel d'azur sombre o passent, lentement, comme des regards qui ne
peuvent se dtacher, les constellations les plus brillantes et les
toiles les plus douces. Le plus grand, avec ses ctes plantureuses, ses
caps et ses falaises sans limites, qui bercent ou dchirent, mordent ou
caressent,  quinze cents lieues de distance, les vagues profondes et
mystrieuses des deux plus larges ocans. Le plus heureux, avec la paix
inaltrable de ses campagnes, o nul n'entend jamais l'appel sinistre
des clairons, o nul ne voit jamais passer l'envahisseur; avec
l'panouissement merveilleux de sa grande cit, et le rveil de
l'industrie, avec surtout son amour de l'ordre et son attachement  la
foi.

Mais dans le plus beau pays du monde, il se trouve des femmes laides et
des hommes pervers, parmi les gens les plus rsolus  suivre les
conseils de la raison, il y en a qui font des sottises; dans le nombre
infini de bouches chrtiennes qui murmurent de longues prires au
Seigneur il en est, hlas! qui laissent la trace de leurs dents sur la
rputation du prochain.

A la vrit, il n'est pas facile de parler bien de tout le monde, sans
mentir un peu, et il y a des noms que l'on crache comme une bouche
amre. C'est pourquoi, aprs la messe, le nom de Zidore Tourteau, se
promena d'une bouche  l'autre, toujours rejet et de plus en plus
dchiquet.

--Il tait riche, Tourteau, il pouvait bien supporter la perte qu'il
venait de faire... Ce n'tait pas son bien qui s'en tait all en
fume... La farine du diable s'en retournait en son... Il se referait
vite, et les emprunteurs lui viendraient en aide... Il imposerait une
taxe sur les ncessiteux...

Bien des choses malignes, vraies au fond, mais d'une forme badine.
C'tait le premier mouvement, le mauvais souvent. Quand la rflexion
viendrait on ne dirait plus rien; puis l'habitude du bien prendrait le
dessus et l'on volerait, pleins de charit, au secours d'un misrable.

Et en effet, dans le cours de la semaine, on vit un grand nombre de
cultivateurs gagner le bois, la hache sur l'paule. Ils allaient couper
des pinettes ou des pruches de forte taille, pour quarrir des
sablires et des poutres, des lambourdes et des chevrons, toute la
charpente d'une vaste grange. Et ils pensaient, en travaillant, qu'il
faut faire le bien pour le mal, et pardonner si l'on veut tre pardonn.




XXVIII

OU ZIDORE TOURTEAU S'AFFUBLE
D'UN MASQUE


La maison de Longpr s'enveloppait d'un voile de tristesse. A la lutte
pour les besoins de l'existence se joignait la lutte contre les chagrins
et contre le dshonneur. Il semblait  la mre afflige qu'elle n'avait
pas assez veill sur son enfant, et la peur d'avoir manqu  son devoir
redoublait sa torture. Le pre s'imaginait voir un de fausse piti sur
le visage de ses amis. Il sentait son son courage faiblir et l'avenir
l'pouvantait. Il savait maintenant comment le malheur tait arriv et
il voulait poursuivre le coupable jusqu'en enfer.

Lucette, rfugie dans sa petite chambre comme dans un nid, sous l'aile
maternelle, n'osait plus se montrer aux regards des hommes. Elle se se
sentait avilie malgr son innocence, et sa raison, que se rveillait
d'un choc presque mortel, lui montrait chaque jour plus profond l'abme
ou l'avait jete un infme. Elle appelait la mort, cette suprme
consolatrice de ceux qui ne peuvent plus tre consols, cependant,
maintenant qu'elle possdait toute son intelligence, elle ne voulait
rien faire pour hter la fin de son martyre. Dans un moment de
dsespoir, alors que sa pauvre raison tait noye dans les tnbres,
elle avait dout de Dieu et repouss le calice qu'il lui prsentait.
Dieu lui pardonnerait cet acte insens, et elle le boirait, le calice...
Elle le boirait jusqu' la lie, comme avait fait son divin Matre.

L'cole tait ferme, l'orgue ne chantait plus. L'ancienne institutrice
du couvent consentit  accompagner les chants de l'glise en attendant
le retour de la jeune organiste.

Le cur tait aussi trs dsol. Il savait bien que le crime devait tre
puni, mais il conseillait la prudence. Du bruit, du scandale, cela ne
remdierait gure au malheur. L'homme tait rus, dangereux, effront;
il ne reculerait devant rien pour attnuer son infamie... Le silence
vaudrait mieux probablement... Dans tous les cas, il allait y songer
srieusement, et donner toute son aide  la famille prouve.

Tourteau se doutait bien que l'attentat serait divulgu, et qu'il aurait
 se dfendre. Fort de l'appui de son compre Bancalou, il mit un masque
d'honntet sur sa face canaille, et il se montra partout avec
effronterie. Il faisait un accueil sympathique  tout le monde, avait un
bonne parole pour chacun, serrait la main  celui-ci, s'informait des
affaires de celui-l, souriait toujours et ne se fchait jamais. Il
prtait mme volontiers, sans paratre se soucier des garanties. Il
accordait du dlai  qui se trouvait dans la gne. Il baissa mme le
taux de l'intrt en certain cas. Et comme les gens taient ravis de le
voir en si belle humeur et en si bonnes dispositions, ils le visitaient,
n'osaient plus dire du mal de lui, et s'imaginaient s'tre tromps  son
sujet.

Un soir, il frappa  la porte du presbytre. Le cur fut bien surpris de
sa visite.

--J'aurais d venir plus tt, monsieur le cur, commena-t-il, aprs les
saluts d'usage.

--Vous tes toujours le bienvenu, monsieur Tourteau, rpondit le prtre.

Ils entrrent dans le cabinet de travail. Tourteau reprit:

--Je veux dire, monsieur le cur, que j'ai tard  venir vous remercier
de ce que vous avez fait pour moi, quand ma grange a brl.

--Je n'ai fait que rappeler  mes paroissiens un devoir de charit. Ils
s'en seraient peut-tre souvenus tout de mme si je n'avais rien dit.

--Cela m'a valu beaucoup, ma grange est debout maintenant, et couverte.

--J'en suit fort aise, assurment.

--Seulement, c'est une belle rcolte de foin de perdue...

--Pour la terre, oui, rpondit le vieux prtre, mais c'est un belle
moisson d'engrange pour le ciel, si vous avez accept l'preuve d'un
coeur soumis.

--Ah! monsieur le cur, je suis bien mchant, mais j'ai le sentiment de
mes devoirs envers le bon Dieu.

--Envers le prochain aussi, sans doute, mon cher Tourteau, ajouta le
cur un peu malicieusement, un peu aussi pour l'amener sur la voie o il
voulait l'entraner.

Zidore le regarda surpris. Il se croyait prt  parer  toute
ventualit pourtant. Il se remit assez vite.

--Le prochain, monsieur le cur, dit-il, il est souvent plus malais 
contenter que le bon Dieu.

--Et puis on s'en moque pas mal... surtout quant il est impuissant et ne
peut ni se dfendre, ni se venger.

--Je sais o vous voulez en venir, monsieur le cur, et je suis content
de vous parler  coeur ouvert comme  un pre vnr. Vous faites
allusion  cette vilaine affaire de...

Le prtre, d'une voix tremblante, mue, indign, dit:

--Ah! monsieur Tourteau, vous avez fait  cette jeune personne un mal
irrparable... Tous vos biens ne sauraient racheter une parcelle de
l'honneur perdu et les larmes que vous faites couler pourraient arroser
vos sillons mieux que les ondes du ciel, mais ce n'est pas la
bndiction qu'elles y feraient germer.

--Vous parlez en parabole, monsieur le cur, c'est beau, mais, tenez, je
vais vous parler tout bonnement, moi, c'est mieux... je vais vous dire
la vrit toute pure. Je suis un grand pcheur et je fais mon "mea
culpa", mais je ne suis pas aussi coupable qu'on vous l'a dit, et qu'on
veut le faire croire partout. Bien d'autres  ma place auraient aussi
perdu la tte et se seraient mis un gros pch sur la conscience.

--Oh! oh! affirma le saint vieillard en hochant la tte, mes paroissiens
valent mieux que cela, je les connais.

--Et je suis votre paroissien comme les autres.

--Moins que les autres, car vous venez d'ailleurs. Les autres, je les ai
presque tous baptiss et maris... j'en rponds!

Le bon prtre s'enorgueillissait en parlant de ces enfants qu'il avait
fait chrtiens, de ces jeunes gens qu'il avait bnits, et qui tous
donnaient l'exemple des vertus chrtiennes et faisaient la gloire de la
religion. Puis il dit brusquement:

--Je sais d'o vous venez vous.

--Je ne l'ai jamais cach, rpliqua Tourteau.

--Vous souvenez-vous, demanda le vieillard, d'un petit garon de l'le
aux Ours qui jetait des pierres  un prtre?... Vous devez vous en
souvenir, car c'tait vous. Moi, je m'en souviens, car le prtre c'tait
moi.

--Bah! un enfantillage, murmura Zidore...

--C'est peut-tre un enfantillage d'alors que vous a conduit au crime
d'aujourd'hui.

Il y eut un moment de silence et de malaise. Le cur reprit:

--Qu'allez-vous faire si vous tes tran sur le banc des criminels?

--Je ne serai pas le premier qu'on y aura tran injustement.

Le cur ne s'attendait pas  cette rponse.

--Vous venez d'avouer votre faute, dit-il... Vous vous reconnaissez un
grand pcheur.

--Oui, ma faute, oui, un grand pcheur... j'aurais d rsister  la
tentation, fuir une occasion funeste, ne pas abuser de l'tourderie de
la malheureuse, faire semblant de ne pas comprendre ses irrsistibles
provocations. L'esprit est fort mais la chair est faible.

--Vous osez l'accuser?... Vous, le coupable, vous devenez
l'accusateur!... Je ne serai pas dupe de votre ruse et de votre audace,
monsieur Tourteau... Les colombes ne dvorent pas les perviers.

--Non, mais elles les attirent.

Le vieux prtre tait confondu de tant de perversit. Il voyait la lutte
du fort contre le faible, du mchant contre le bon, de la fourberie
contre l'honntet, de l'argent contre la pnurie. L'innocence courait
grand risque de se voir salie de nouveau.

Il fut rempli de consternation quand Zidore lui dclara qu'il pouvait
appuyer ses dires par le tmoignage d'un homme digne de foi, qui par une
permission de la Providence s'tait trouv dans le bosquet, le soir de
la regrettable rencontre. Et cet homme il le nomma; c'tait Racinot, le
cousin germain de sa femme. Ah! le banc des criminels, il le redoutait,
 cause du scandale, sans doute, mais Longpr reviendrait la tte basse
s'il l'y tranait...

Alors le bon cur se souvint des deux vieillards impurs et de la chaste
Suzanne, et il dit d'un ton brlant  Zidore Tourteau:

--Vous tiez donc deux infmes libertins!

--Zidore voulut rpliquer.

--Allez, reprit le saint prtre, vous pouvez me tromper, car je ne suis
qu'un homme, mais vous ne tromperez pas Dieu!... Je suis vieux, Zidore
Tourteau, mais je vivrai assez longtemps pour voir le triomphe du bien
sur le mal!




XXIX

DANS LE CREUSET


Tristes, tristes furent les jours qui suivirent. Tristes il furent pour
la famille Longpr, et tristes pour la famille Tourteau. Mais chez
Longpr les fronts se courbaient humblement sous le bras pesant de Dieu,
et chez Tourteau l'impatience grondait. L-bas, dans la maison du
cultivateur pauvre, l'amour unissait les uns aux autres, par des liens
de plus en plus forts, les membres souffrants, ici, dans la maison du
riche, la division rgnait. D'un ct le pre et les enfants
accomplissaient fidlement et sans murmurer la loi pnible du travail,
et si l'on ne chantait plus en revenant du champ, on priait ensemble, au
pied de la croix, quand la journe tait finie; de l'autre ct, le
pre, la mre et l'enfant se fuyaient instinctivement, ayant peur les
uns des autres, et ne comprenant pas les douceurs de l'union. L'usure
remplaait le travail et les combinaisons risques tenaient lieu de
prires.

Il y avait donc de l'affliction chez Tourteau comme chez Longpr. Aux
deux foyers les pleurs coulaient. Chez Zidore, une femme, une mre se
dsolait. Elle se dsolait  cause du mauvais caractre de son mari, 
cause des paroles blessantes qu'il lui disait et des traitements
indignes qu'il lui faisait subir,  elle et  son enfant. Et l'enfant
grandissait malgr les soins maternels, dans l'ignorance et le
dsoeuvrement. L'exemple de son pre lui deviendrait fatal.

Au foyer de Longpr, une femme, une mre pleurait aussi. Elle pleurait
sur la honte d'une fille bien-aime. Elle pleurait sa gloire maternelle
 jamais fltrie. Et le chagrin la tuait lentement, srement. Sa fille
infortune gmissait avec elle sur ses dsesprantes preuves. Serres
l'une contre l'autre comme des colombes blesses mortellement, par le
mme trait cruel, elles mlaient leurs sanglots en regardant la mre du
divin crucifi, et elle suppliait le Seigneur de mettre fin  leur
insupportable existence.

Le bon vieux cur venait souvent leur apporter les consolation de la
foi. Il les aidait de ses conseils, priait pour elles  l'autel pendant
le saint sacrifice. Souvent, dans ses instructions du haut de la chaire,
il disait comme la charit est une chose divine et comme elle-mme
srement au ciel. Il expliquait combien les apparences sont trompeuses
et comme il serait imprudent de juger d'aprs elles des personnes et des
choses. Le vice revt souvent la livre de la vertu et la vertu,
parfois, se voit injustement et cruellement affuble de la la livre du
vice.

Une me que l'on croit coupable, peut avoir l'innocence de l'ange, et
l'ange qui nous sourit est peut-tre un abme de mensonge. Dieu seul
peut lire dans le coeurs et les penses se manifestent  ses yeux comme
des gerbes de lumire ou des orbes de fume.

Il soutenait, l'excellent prtre, le courage souvent faiblissant de
Pierre Longpr. L'preuve tait rude, la tentation tait forte,
l'inconstance et la fragilit des rsolutions taient grandes, mais il
ne fallait pas dtourner les yeux du calvaire. Toute nergie invincible
venait de cette croix noire, ou sommet de ce mont sanglant. Tout
chrtien sincre doit se rendre l, pour y tre crucifi comme son
Matre et Sauveur; mais c'est le terme de la souffrance et le
commencement de la glorification.

Et puis, le dcouragement n'a jamais t un remde. C'est, au contraire,
une aggravation du mal. L'esprit qui se dtend n'est plus travers de
rayons de clart; l'me qui ferme son aile ne tressaille plus aux
ravissements des essors hardis; le corps qui s'affaisse sent de plus en
plus le poids de l'inertie.

Ren Larose, le fils du forgeron, tait venu quelquefois chez Longpr,
dans l'esprance de voir Lucette et de lui parler. Il fut assez heureux
d'abord, et il russit  cacher, sous le prtexte de la musique et du
chant, le vritable motif qui l'amenait. Mais rien ne pouvait arracher
la jeune fille  sa noire mlancolie. Elle devinait bien pourquoi il
revenait toujours, ce brave garon, et elle ne pouvait plus le laisser
baucher des rves inutiles... Un jour il comprit qu'il ne pouvait plus
la revoir, et une profonde amertume emplit son me loyale.

Longpr ne prenait plus sa place  la table des amis, au temps des
ftes, et il n'invitait personne  son foyer. Il se penchait sur les
sillons de son champ comme sur le sein d'un compagnon avec lequel il ne
ferait plus qu'un bientt. Le travail et toujours le travail, c'tait l
surtout qu'il trouvait la distraction et l'oubli. Il n'arriverait jamais
 l'aisance  cause de la maladie et des accidents. Sa pauvre femme s'en
allait  la tombe, c'tait clair, et Lucette, qui tait la plus ge des
filles disait qu'elle s'en irait  la ville, quand sa mre irait au
cimetire. Elle vivrait inconnue, ignore, enseignant les petits,
soignant les malades, et attendant ainsi, dans le travail, les pleurs et
la prire, l'heure de l'ternelle dlivrance.

Peut-tre aussi songeait-elle que l-bas, dans la grande cit, ou milieu
de la foule norme, elle pourrait, un jour, par un hasard inexplicable,
par une permission du bon Dieu, rencontrer un petit tre dlaiss, beau,
triste, sans pre ni mre, qui lui sourirait avec des larmes, qui lui
tendrait ses petits bras amaigris en murmurant: je ne suis plus
orphelin!

O folie! Il ne fallait pas s'amuser  ce rve enivrant trop plein de
douceur et trop plein d'amertume!... Si le pch allait venir
maintenant!... Inextricables arcanes du coeur humain! du coeur maternel
plutt!... Elle pensait encore par distraction, sans le vouloir,
entrane par le torrent d'amour qui passe sur toutes les jeunes mes. O
volupt sainte de deux tres qui s'aiment infiniment, je ne te
connatrai jamais!...

Non! non!... va! va!... C'est le pch avec ses sduisantes images!...

Et, d'un geste de sa main frmissante, elle tait tait de devant ses
yeux la voluptueuses suggestion.

Enfin, un soir, un beau soir d'automne, la femme de Longpr mourut. Elle
mourut tout  coup, dans sa chaise berante, devant la fentre toute
pleine de rayons roses du soleil couchant et ses yeux de morte ne
cessrent pas de se baigner dans la lumire car le soleil de l'ternit
se levait pour elle.

Son amie Christine, la femme de Zidore Tourteau sortit aussi de sa
maison. Elle sortit avec son enfant; mais ce fut sans dire adieu  son
mari, et pour aller continuer ailleurs son existence qui ne pouvait plus
tre heureuse.

Zidore, seul, dlaiss, mpris, rentrerait peut-tre en lui-mme et
reconnatrait son erreur. Il verrait qu'il a fait fausse route, et qu'en
rendant les autres malheureux, il s'est fait  lui-mme une vie
insupportable.




XXX

POUR QUI SONNE LA CLOCHE?


Zidore Tourteau, demeur seul dans sa maison, avait d'abord prouv le
plaisir malsain de l'goste qui n'est plus oblig de partager avec les
autres un morceau de pain ou un sentiment d'affection. L'tre ne
s'allumait que pour lui seul, et pour lui seul le soleil envoyait, par
les vitres claires ou les fentres ouvertes, des images lumineuses sur
les murs blanchis ou les planchers nus. Il mangeait ce qu'il voulait de
ce pain de bl, et il tait sr de retrouver le croton du midi dans la
corbeille, au repas du soir. Les oiseaux chantaient pour lui dans les
ormes chevelus d'alentour, et s'il lui venait  l'ide qu'ils avaient
des notes plaintives,  cause du dpart de sa femme et de son enfant, il
leur jetait des pierres pour les chasser.

Cependant, malgr son attachement  ses biens, et la satisfaction qu'il
ressentait de n'tre plus observ, ni jug, il se fatigua de la solitude
froide o il vivait, et il s'aperut que ce coeur mauvais dont il avait
suivi les impulsions ne lui donnait point la paix, et ne le prmunissait
nullement contre les menaces de l'avenir.

Il ne regrettait pas sa femme, car il ne l'aimait point, mais il sentait
le besoin de s'attacher une me, ne serai-ce que pour la briser ensuite.
Il se surprenait  dsirer la mort de celle qu'il avait jur de protger
toujours, afin de reprendre cette libert chre qu'il avait enchane
par un serment irrvocable. Il aurait peut-tre hsit  se faire
assassin, mais pas  cause du crime,  cause du scandale et du
chtiment. Alors, il courait au danger. Il pouvait comme beaucoup
d'autres misrables se laisser griser peu  peu par l'appt du plaisir,
se laisser aveugler par l'espoir de l'impunit, et, un bon jour, se
rveiller de cet horrible cauchemar de l'amour criminel, les mains
rouges de sang.

Les travaux de culture ne languissaient pas, et ses terres produisaient
de meilleurs fruits que son me. Il avait de bons serviteurs, et il les
faisait travailler avec intelligence. Autant que possible il les prenait
dans las familles d'alentour, afin de n'avoir pas  les nourrir et  les
coucher.

Un soir qu'il descendait du champ, la faulx sur l'paule, ayant fait le
glanage des leves, aprs la fenaison il entendit la cloche sonner. Des
tintons d'abord, trois comme trois cris plaintifs, lents, espacs, puis,
une vole lugubre... Des glas! Il se demanda pourquoi. Il savait que
Larose, le forgeron tait malade, mais pas en danger. Est-ce que ce
serait pour lui, par hasard?... Il laissait une veuve assez  l'aise et
belle femme encore, que diable!... Un peu grosse peut-tre mais frache,
forte, pleine de sant, l'oeil encore tout brillant de promesses...

Il l'avait aime dans sa jeunesse. Il ne l'avait jamais oublie
peut-tre. Il se laissa emporter par le vol imprudent de son imagination
corrompue. Et la cloche sonnait toujours ses trois tintons douloureux,
comme trois cris plaintifs, comme trois appels  la piti, et puis elle
sonnait en branle, ensuite, de toute force de ses larges poumons
d'airain comme pour hter le secours.

Si c'tait lui, le forgeron!... Il allongea le pas; il lui tardait de
savoir. L'insens! il ne songeait plus dj  la chane qui le rivait 
un amour et  un devoir... Une chane morale, a ne se rompt pas comme
une chane matrielle et la violence de l'effort n'y peut rien. Il lui
semblait qu'il tait libre... ou qu'il pouvait aisment le devenir. Il
glissait vers l'abme, il caressait l'infamie.

Quand il entra dans sa maison, il trouva que le silence avait quelque
chose d'insupportable, et que les pices vides s'ennuyaient. Il ne sut
pas, ce soir-l, pour qui la cloche avait sonn, et il ne dormit gure.
Il rva de tombes et de fianailles; il vit danser une femme dcapite,
et se vtir d'un linceul, une marie couronne de fleurs.

On chantait, le matin, une messe pour les biens de la terre.

Zidore n'avait pas coutume de se dranger pour aller  l'glise, la
semaine, les jours de travail. Il n'avait pas de temps  perdre,
disait-il, et il prtendait que le bon Dieu ne faisait pas pousser de
grain l o le semeur n'en avait pas mis. Seulement il ignorait si le
grain sem ne serait point, par la prire, prserv des vers ou des
mouches, de la rouille ou de la grle, et si le bon Dieu qui veut qu'on
le prie et qu'on espre en lui, ne bnirait point d'une manire
spciale, ceux qui font des sacrifices pour lui tre agrables.

Cependant il attela son cheval  la charrette et partit pour la messe.

A la mme heure, Longpr se dirigeait aussi vers l'glise. C'tait lui,
Pierre Longpr, qui faisait chanter la messe. Eh bien! oui, que
voulez-vous? il faut raconter les choses comme elles se sont passes...
Longpr, malheureux, afflig dans son coeur, dans son esprit et dans ses
biens. Longpr, descendant pas  pas, l'abme de la misre, sous les
yeux de ses concitoyens impuissants  le retenir sur la pente, dpensait
ses derniers deniers pour faire un acte solennel de foi, et, la tte
courbe sous le faix des chagrins, il allait avec ses enfants dans sa
voiture de travail, se prosterner sur les dalles du temple et implorer
la misricorde cleste.

Toutes les penses de Longpr taient des prires...

Toutes les penses de Tourteau taient des dfis  la sagesse de Dieu.

Lucette allait partir le lendemain. C'tait peut-tre la dernire messe
qu'elle entendrait dans l'glise de son village et la dernire communion
qu'elle y ferait. Elle partait sous la garde de Dieu.

Zidore ne put s'empcher de tressaillir d'un tressaillement de joie en
apprenant que c'tait en effet pour Larose, le forgeron, que la cloche
avait sonn. Il tait mort aprs quelques jours de maladie. Une
inflammation des poumons l'avait emport... Elle tait libre la femme
que Zidore convoitait tout  coup!... Mais lui!

Oh! comme il aurait pay cher celui qui, d'un coup de matre, aurait
coup les liens qui le tenaient captif!... Il savait bien que la veuve
porterait un deuil convenable et respecterait la mmoire de son mari.
C'tait mieux. Le temps seul pouvait tout arranger. Le temps, c'est
l'unique mdecin qui peut se vanter de gurir tous les maux... et il ne
fait pas de rclame!

Ds lors, la vie de Tourteau fut claire d'un reflet lointain et
mystrieux, le reflet d'une esprance.




XXXI

CE QUE VAUT UNE RECOMMANDATION
DE JOHN KISLIPS


Dans la grande cit, loin de sa famille et des ses compagnons; loin des
arbres amis qui tant de fois lui avaient prt leur ombre bienfaisante,
et loin des sentiers de fleurs que ses pieds d'enfant avaient gaiement
parcourus; loin de l'glise modeste o elle avait chant et pri, comme
font les anges et les oiseaux, et loin de presbytre o elle allait
chercher des conseils et des consolations, pendant des annes, Lucette
vaillamment lutta contre les rigueurs de sa lamentable destine.

Elle chercha d'abord des lves. Elle voulait enseigner. Elle trouvait
un plaisir extrme  faonner les jeunes intelligences et les jeunes
coeurs.

Elle n'eut pas, tout de suite, autant d'lve qu'elle le voulait, mais
elle eut toujours du pain sur sa modeste table et un lit blanc dans sa
chambre immacule.

La premire porte o elle frappa n'tait pas la bonne.

--On sonne, Marie, avait dit la dame.

Et la servante, grasse et rose s'tait leve de la chaise o elle
berait un rve mignon.

--On sonne, Marie... Allez ouvrir, mais, si c'est une femme, je n'y suis
pas avait ajout la dame.

Et la servante, en se rendant  la porte faisait "in petto", cette
observation.

--C'est curieux comme Madame n'aime pas la couleur de son sexe.

Elle revint, se dodinant.

--Une petite pimbche... Des grands yeux noirs et pas de visage... Elle
a demand si Madame avait des enfants  faire instruire. Elle doit en
savoir long, pour en montrer aux autres... Je lui ai rpondu que Madame
ne faisait pas instruire ses enfants  la maison. Il y a des
pensionnats... Finalement pour rire, je lui ai montr la porte voisine:
L, mademoiselle, vous aurez une chance... Allez et frappez, on vous
ouvrira... Bonjour!

--C'est bien, Marie, vous pouvez vous retirer...

Et elle reprit, la dame, se parlant  elle-mme:

--Je ne comprends pas qu'on fasse venir une institutrice chez soi, quand
on peut envoyer ses enfants ailleurs... Aller voir ses enfants  la
pension, quel joli prtexte pour montrer ses toilettes!... Et les
toilettes, quelles armes invincibles!... Oh! je veux demeurer dans les
limites permises... Se faire voir et se faire aimer!... Se faire dsirer
et ne jamais se donner! Ces pauvres hommes, comme on les floue!

Et pendant que Madame Unetelle, la matresse de Marie s'enivrait au
souffle de la coquetterie, n'ayant nulle crainte pour sa vertu bien
cadenasse au fond d'un coeur en ruine, la pauvre Lucette Longpr, en
qute d'lves, frappait  la porte voisine. Une porte qui avait l'air
de se moquer d'elle avec sa plaque d'argent trop large et son nom trop
original John Kislips.

C'est certain que la servante avait voulu rire; elle devait regarder par
l'entre-baillement des volets. Un homme vint ouvrir. Un homme pas vieux,
pas jeune, ni grand ni petit, mais rond, panoui, pourpre, rayonnant:
c'tait John Kislips lui-mme.

--How do you do, mis? fit-il, souriant...

--Je ne parle pas l'anglais, monsieur, rpondit Lucette un peu gne.

--Oh! vous french!... Bonne jaor, Mademoiselle!... parfaitement...
Entrez... come in... Viens par l...

Elle n'osait refuser de le suivre, et cependant, elle voulait demeurer
prs de la porte.

--Vous besoin de moa pour quelque chose! demanda-t-il, en la priant de
s'asseoir,... Moa aimer beaucoup plaire aux belles petites french.

--Je cherche des lves, je donne des leons...

--Oh! vous artiste!

--Je joue un peu le piano... j'enseigne le franais...

--Oh! vous jouer avec le piano?... Moa aime beaucoup le piano... Sit
down there... tu vas jouer une tune...

Elle se leva un peu svre.

--Monsieur, permettez que je me retire.

--Oh! je voulai pas offenser vous, Mademoiselle... je vous demande bien
pardoun... j'adore la miousique... et je souis toujours seul avec mon
soeur qui est toujours sortie... pour chercher les pauvres.

--Si vous aviez des enfants, je...

Elle se souvint qu'il venait de dire qu'il tait seul.

--Des enfants, rpliqua-t-il, toujours panoui, vous ne voir pas
beaucoup ici, malheureusement... Je souis un vieil batchelor et ma soeur
une vieille fille.

--Je regrette de vous avoir drang, monsieur, fit Lucette en se
retirant.

--Attends, mademoiselle, je vas faire une chose pour toi. Toi connatre
monsieur Wilson de la Mignonne street?

--Non, monsieur je ne le connais pas.

--Number 795... Il est marrier avec un bon petit femme qui parle le
french comme toi... C'est mon best friend... Il a deusse petites filles
pour faire educated par toi... Je vas crire un mot. Excuse me... Assis
encore une minute... Sit down...

Lucette, un peu rassure, se laissa tomber sur un fauteuil, pendant
qu'il allait dans une salle voisine crire quelques lignes pour son ami
Wilson. Quand il revint, il s'aperut qu'elle avait pleur. Il parut
dsol.

--It is too bad! murmura-t-il; it is too bad!...

Il lui prsenta la lettre qu'il venait d'crire.

--Vous aller avec cette note, dit-il, et vous avoir la bonne chance.
Quand vous besoin de John Kislips, vous venir, quand mme que John est
un vieux batchelor.

Elle sortit plus allgre qu'elle n'tait entre. On s'attache
insensiblement  la vie, et l'on se prend facilement  esprer. Elle
pensa que si la grosse servante de l'autre maison avait voulu s'amuser 
ses dpens, le bon Dieu pouvait faire tourner cette malice  son
avantage  elle.

Elle se dirigea vers la rue Mignonne. A mesure qu'elle approchait, la
crainte, le doute se rveillaient. Elle se sentait oppresse. Si c'tait
une mauvaise plaisanterie aussi, cette lettre qu'elle portait?... Il y
avait un nom sur la porte; elle allait bien vu avant d'entrer. C'tait
a, Wilson, George Wilson, esqr. La lettre tait adresse  madame
George Wilson. Elle sonna. Son me encourage rpercuta la note claire
du timbre d'argent.

Madame tait sortie et elle n'entrerait peut-tre pas avant six heures.
Lucette prouva un lger dsappointement. Elle avait hte de voir ses
premires lves. Elle attendit.

Des jouets d'enfants taient parpills sur le tapis de la salle. Des
troupeaux de moutons, de chevaux, des traneaux, une brouette, un
tricycle, puis des poupes en grandes toilettes, des poupons dans leurs
berceaux, des garde-robes pleines de linge, des carrosses de gala, tout
le luxe des petits messieurs et des petites dames en herbe. L'infortune
Lucette, penchant la tte sur sa poitrine, tomba dans une rverie
profonde. De quoi songeait-elle, que voyait-elle, ainsi perdue dans ce
lointain o s'enfonce parfois l'me parfois endolorie?... Les bonheurs
perdus!... les esprances vanouies!... les amours tues  leur
closion!... une suite longue dsormais des heures de deuil!

Madame Wilson entra et les rves de la pauvrette s'envolrent
effarouchs. Trois enfants la suivaient, un petit garon et deux
fillettes. Le petit garon sauta sur son tricycle et fit le tour de la
salle; les petites filles embrassrent leurs poupons roses.

Lucette remit  madame Wilson la lettre de son nouveau et fort inattendu
protecteur, monsieur Kislips. Madame Wilson souriait en lisant, et il
semblait  Lucette qu'il y avait de la moquerie dans ce sourire.
Devenait-elle un jouet? Est-ce qu'on prenait plaisir  la mystifier?
Pourtant!...

--Vous enseignez, mademoiselle, fit madame Wilson en repliant le papier.

--Oui, madame, si je puis trouver des lves. J'ai un diplme...

--Ici, le diplme n'est gure ncessaire. Mon petit garon est encore
loin du baccalaurat, reprit en riant la bonne dame.

Et elle ajouta:

--Monsieur Kislips, qui ne vous connat nullement, me prie, par tous les
dieux qu'il adore, le biftec, le dindon, le rosbif, la bire, le gin, et
le brandy, de vous donner comme institutrice  mes enfants,  mes
petites filles surtout. C'est un original trs bon qui voudrait passer
pour mchant. Il a du flair autant qu'il a du coeur. Je vous prends donc
pour faire l'ducation de mes chres fillettes. Nous ne discuterons pas
les moluments; vous serez bien traite. Je vous aiderai  trouver
d'autres lves, et j'espre que vous gagnerez une honnte existence.

Lucette ne put que balbutier un merci: un sanglot l'touffait, un
sanglot o il y avait du bonheur, des regrets, de l'espoir... toute sa
vie.

Mme Wilson, respectant son motion, garda le silence pendant quelques
minutes, puis, ensuite, elle lui demanda son nom. Elle le trouva joli,
ce nom de Lucette Longpr. Elle appela alors ses deux petites filles,
Maud et Maggie, et toute deux accoururent tenant serres contre leur
poitrine leurs gentilles poupes...

Elles avaient le mme ge; elles taient bessonnes. Trs blondes toutes
deux, avec des yeux d'un bleu sombre, et des cheveux couleur de bl mr,
que tombaient en boucles sur leurs fraches paules, elles taient
vraiment belles, et si pareilles, avec cela, qu'il fallait les voir
souvent pour les distinguer du premier coup d'oeil, l'une de l'autre.
Elles venaient de fter leur huitime anne...

--Nous voici, mre, que veux-tu de nous? dit la premire arrive.

--Voici, mes chres, reprit madame Wilson, mademoiselle veut bien venir
chaque jour vous donner des leons de franais et de piano, vous lui
obirez comme  moi-mme, n'est-ce pas? et vous l'aimerez comme une
grande soeur.

--Oh! oui, mre, dirent ensemble les aimables petites filles.

Lucette les attira  elle et mit un bon baiser sur leurs joues roses.

--Nous serons de bonnes amies, fit-elle.

Le ciel s'claircissait: un souffle nouveau passait, moins pre, plus
tide, un reflet d'or perait la nue.

Lucette reut de temps en temps la visite de son pre bien-aim. Ses
petits frres et ses petites soeurs lui envoyrent des souvenirs de la
prairie: bouquets de marguerites et de lilas, fraises suaves et
parfumes, prunes aux reflets de pourpre, au pelures de velours, pommes
tendres, juteuses, exquises... Et toujours, avec cela, des baisers plus
doux encore, des paroles plus agrables, mille choses trouves au fond
de leurs bons petits coeurs.

En retour, elle leur donnait de jolis et utiles cadeaux. Elle tait
comme une fe qui aurait vcu au milieu d'eux, invisible et
bienfaisante. Partout on voyait la trace de sa main dlicate, et son
esprit de charit semblait se fondre avec leur esprit. Elle leur
crivait souvent, et toujours pour dire des choses consolantes, pour les
encourager au bien, pour leur parler de la beaut de la vertu, de la
ncessit de se soumettre  la volont divine, et des consolations qui
se trouvent dans le renoncement  soi-mme et la pratique de la charit.

Elle ne voyait que peu de personnes. Sa meilleure amie tait une
religieuse de l'hpital, sa parente, son meilleur ami tait un vieux
confesseur qui avait vu bien des misres et adouci bien des amertumes
dans sa longue vie d'aptre.

De temps en temps venait frapper  sa porte un jeune homme qu'elle avait
bien connu dans son village, et qu'elle avait peut-tre aim un peu.
Ren Larose, le forgeron.

Ren Larose l'aimait en silence depuis assez longtemps, et son coeur
gnreux fut rempli d'une si grande compassion pour elle, qu'il rsolut
de la suivre  la ville pour la voir, pour la protger, pour l'pouser,
un jour, s'il avait le bonheur d'tre agr.

Elle s'tait mise dans une pension d'abord, dans une fort modeste
pension, et sa chambre, petite, sans soleil, avait quelque chose de la
tristesse d'une tombe. Elle en fit un autel. Un crucifix, des fleurs,
des images, une lampe, des rideaux blancs, tout cela donnait un petit
air de gaiet chaste que valait un rayon de soleil.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.




                           DEUXIEME PARTIE

                        LE CHEMIN DU CALVAIRE




I

BANCALOU ET TIQUENNE


Deux individus cheminaient cte  cte, sur l'une des ruelles qui
descendaient sales et sombres alors, de la rue Notre-Dame au fleuve, en
bas de la prison, vis  vis le courant. Ils portaient la vareuse bleue
du journalier et le chapeau mou de l'homme des bois. Le plus jeune, le
jeune plutt, pouvait passer pour un beau garon, avec ses vingt ans,
ses cheveux en brosse, la noir duvet de sa lvre, et malgr son air
canaille; l'autre le vieux, un peu laid, vu ses jambes croches et son
dos un peu courb, mais avec une figure o riait la malice et des yeux
o ptillait l'esprit.

Ils entrrent dans une taverne et s'assirent  une petite table, dans un
coin de la salle enfume. Une minute plus tard, un homme de trente-cinq
ans environ, rudement taill, mais l'air trs doux, entra aussi, vida
une chope de bire, et se jeta sur un banc comme un mercenaire fatigu
de sa journe. Les deux premiers braqurent sur lui leurs regards
inquisiteurs et firent un geste qui signifiait: ni bon, ni mauvais, ni
pour ni contre.

Aprs un moment de silence, le plus jeune dit  son compagnon:

--Bancalou, mon vieux cousin par ma mre, tu connais ma misre et mon
honntet, eh bien! prte mois dix sous. J'ai soif et tu as soif...
Dehors, il "mouille"  boire debout, mais on peut boire assis dans cette
auberge superbe. Je te paie une avant-dernire traite.

--Tiquenne, mon fils par adoption, rpondit le vieux, quand j'tais au
sminaire on me disait: Faut couper l'arbre avant de brler la bche...
Nous n'avons rien gagn depuis le matin; si nous dpensons en bamboche
ou en aumnes le fruit encore vert de notre travail de demain, jamais
nous ne pourrons amasser pour nos vieux jours.

--Bancalou, mon vieux cousin par ma mre, tu connais ma misre et mon
honntet; eh bien! quand la soif me prend, je me noierais avec plaisir,
comme la matresse d'cole de chez nous...

Le personnage couch sur un banc fit un mouvement brusque qui chappa
aux autres.

--Tiquenne, mon fils par adoption, elle ne s'est noye qu'un peu, il ne
faut pas exagrer. L'inspecteur d'coles est arriv juste  temps pour
lui fermer la bouche et lui ouvrir les yeux... comme dans la chanson:

     Fermez la bouche, ouvrez les yeux
     Embrassez qui vous plat le mieux.

J'avais vu cette jeune fille dans l'glise, quelque temps auparavant, et
je l'avais entendu jouer, sur l'orgue, un motif encore inconnu... pour
moi. Elle tait si belle que je la pris pour la Madone descendue de sa
niche; elle jouait si bien que l'oubliai de prier et de... voler.

Il dit ce dernier mot plus bas, afin de n'tre pas entendu de l'autre,
qui tait couch sur le banc, au fond de la pice.

--Bancalou, mon vieux cousin par ma mre, tu connais...

--Oui, oui! ta misre et ton honntet...

--Non, ma mre.

--Tiquenne, mon fils...

--Moi ton fils? En voil une bonne, je ne sais pas mme si je suis le
fils de mon pre...

--Par adoption, Tiquenne, pas autrement!... Quand j'tais au sminaire,
on me disait: On ne peur rien faire sous terre sans que a soit connu
dessus. Eh bien! Je t'apprendrai que ce proverbe n'est pas toujours
vrai. Tu m'a fait perdre le fil de mes ides... Ha! ta mre, que je
voulais t'expliquer encore une fois, est ma cousine germaine... Enfants
des du frre et de la soeur... C'est la perle de la famille. C'est
dommage qu'elle soit tombe dans les griffes de ton pre...

--Bancalou, mon vieux cousin, tu connais...

--Ton pre? Oh! parfaitement!...

--Non, ma misre et mon honntet... Eh bien! j'aurais dix pres tous
plus mauvais les uns que les autres que je les respecterais tous.

--Tiquenne, dis-moi o as-tu puis cette noble ide?

--Bancalou, tu connais...

--Oui, ta misre et...

--Non, ma soif. Mais prte-moi...

Il acheva sa phrase par un petit frottement du pouce et de l'index qui
voulait en dire long, et sans attendre de rponse, il commanda deux
verres. En buvant, Bancalou reprit:

--Tiquenne, mon fils...

--Par adoption!...

--Par adoption, toujours... Dis-moi o tu as trouv cette noble pense
au sujet de ta canaille de pre.

--A l'cole, Bancalou, mon vieux cousin,  l'cole! C'est la jeune
matresse qui s'est noye... quand je dis noye, j'exagre... qui m'a
mis a dans le coeur... Et je n'ai t en classe que deux mois. Juge un
peu, si j'avais fait mon anne...

Bancalou demeura un instant pensif, puis, il dit lentement comme
songeant  une chose lointaine.

--Si tu avais fait ton anne tu ne serais pas ici, mon garon... Elle
t'aurait sauv... Moi je ne l'ai vue qu'une minute et j'ai cru qu'il
pouvait y avoir un ciel.

L'ouvrier qui tait couch sur un banc, sentit une larme couler sur sa
joue. Il se leva, s'approcha de la petite table des buveurs, et dit
d'une voix motionne:

--Voulez-vous la revoir, cette jeune matresse d'cole dont vous avez
gard un si bon souvenir?

Cette intervention d'un tranger les effaroucha un peu. Il voulait
peut-tre leur tendre un pige.

--Sans doute, balbutia Bancalou, mais pas aujourd'hui, nous ne sommes
pas libres et elle demeure loin. C'est tout un voyage.

--Un voyage? Non. Est-ce que vous ne savez pas qu'elle demeure  la
ville?

--Elle demeure ici? firent-ils tonns. Donnez-nous son adresse, nous
irons la voir ds demain, peut-tre.

--Donnez moi la vtre, messieurs, et j'irai vous prendre. Nous irons
ensemble.

--C'est que, voyez-vous, nous sommes justement  chercher une pension,
se hta de dire Tiquenne.

--Voulez-vous accepter un verre de bire? demanda Bancalou, pour faire
diversion.

L'ouvrier remercia. Il comprit que les deux gredins ne voulaient pas se
livrer. Ils n'avaient encore qu'une lgre vellit de s'amender, et
s'taient attendris une minute au souvenir d'une chose lointaine. Il les
salua et sortit. Quand il fut dehors, Tiquenne s'cria:

--Bancalou, mon vieux cousin par ma mre, je connais le quidam! C'est
Ren Larose, le forgeron!... que diable! fait-il ici?

--Tiquenne, mon fils par adoption, ne multiplions pas le nombre de nos
connaissances... Tenons-nous sur nos gardes. Tu es jeune et je suis
vieux; je te dois protection et tu me dois le respect, l'obissance et
dix sous. Viens!

Ils s'loignrent de l'auberge.

--Quand j'tais au sminaire, recommena Bancalou, on me disait: "Il
vaut mieux donner sans voir", et je pense que c'est vrai. Tu as failli
passer pour un chenapan, et tu as pass pour un honnte garon parce que
j'ai ferm les yeux.

--Bancalou, mon vieux cousin, tu connais...

--Je connais, oui, ton...

--Alors explique-moi ta remarque et tu me la feras ensuite.

--C'est raisonnable. Si j'avais regard au fond de ma bourse, j'aurais
choisi un mauvais dix sous, et ta rputation aurait un accroc.

--Bancalou, nous retournerons dans cette auberge... Le garon n'osera
plus nous servir du mauvais whiskey et nous demander de la bonne
monnaie.

                                --O--

Un jour, Bancalou aperut des gamins qui maltraitaient un de leurs
camarades. Ils l'avaient envoy rouler dans la boue. L'enfant pleurait.
Il s'tait bless le front sur une pierre; il avait gt sa culotte et
perdu une pice de monnaie qu'il tenait  la main. Il allait faire une
commission, le pauvre petit. Bancalou fut touch. Il pansa la blessure
avec son mouchoir de poche et chercha la pice d'argent perdue. Elle
luisait comme une toile au milieu du cloaque. L'enfant, oubliant son
mal, battit des mains et remercia avec effusion.

--Comment t'appelles-t-tu? lui demanda Bancalou.

--Je m'appelle Tiquenne, Monsieur.

--Tiquenne? ce n'est pas un nom a...

Tout  coup il se souvint d'avoir entendu ce sobriquet dj. O?...
quand?... C'tait malais  dire. Mais lorsqu'il vit le gamin le
regarder dans les yeux, il le remit...

--Le gars de Zidore Tourteau, je parie!...

--Oui, Monsieur.

--Tu ne te souviens pas de m'avoir vu?

--Oh! oui, je m'en souviens, maintenant... C'est vous qui vouliez
m'envoyer rejoindre mon pre  la pche...

--Que fais-tu ici, dans la ville?

--Je suis venu avec maman, et je me suis engag chez un bourgeois pour
faire les commissions. a ne paie pas... et les autres gars me battent
pour m'ter mon argent. C'est un Anglais... un drle de nom... Kislips.

--Et ta mre?

--Je ne sais pas ce qu'elle est devenue... Elle doit tre en peine de
moi.

--Veux-tu demeurer avec moi?

--Oh! oui! pourquoi faire!

--Sais-tu pleurer?

--J'ai assez vu pleurer ma mre pour apprendre.

--Ah! ma pauvre cousine! soupira Bancalou; et un bon sentiment s'veilla
dans son me gangrene.

Il reprit:

--Exerce-toi  verser des larmes  propos de tout et  propos de rien 
une minute d'avis. Tu iras par la ville implorer l'assistance
publique... tu seras orphelin... Prends garde de te tromper quand on te
fera des questions.

--Ne craignez pas... D'abord, je n'ai point ma mre puisque je ne sais
plus o la trouver; quant  mon pre, je ne l'ai point non plus,
puisqu'il n'est pas ici.

Et  partir de ce jour, les deux amis, l'homme et l'enfant, ne se
quittrent plus. Il y avait environ sept ans de cela. Ils avaient roul
petit  petit jusqu'au pied de la cte leve o se tient l'honneur. Par
amour de la fainantise, ils avaient nglig le travail, et par amour
des plaisirs ils s'taient faits voleurs. Les ides religieuses
dormaient sous les cendres paisses, au fond de leur me. Il faudrait un
souffle violent pour les y rveiller. Comment finiraient-ils? Il y en de
moins corrompus qui arrivent  la potence, il y en a de plus criminels
qui arrivent aux honneurs.

Un jour que Tiquenne exerait sa petite industrie en conscience parmi la
foule des promeneurs, au carr Viger, il accosta un couple d'amoureux ou
de maris, qui marchaient  pas lents, sous les ombrages, dans les
alles bordes de fleurs et de gazon. Il recommena son histoire un peu
triste, toujours la mme et toujours mouille de larmes. La jeune
femme--c'tait un couple de maris encore amoureux--la jeune femme,
ple, maladive, avec de l'clat dans l'azur de ses yeux, s'arrta,
curieuse, et le regarda attentivement. Il passa sa manche de blouse sur
ses paupires pour les essuyer; il ne pouvait pas toujours pleurer.

--Tu dis que tu es orphelin, demanda-t-elle, d'une voix si singulire
qu'il se troubla.

--C'est tout comme, balbutia-t-il. Ma mre est partie  cause des
mauvais traitements, et je ne sais pas o elle est maintenant... Mon
pre me bat comme bl, et je ne sais pas pourquoi.

--C'est bien cela, en effet, dit la jeune femme  son mari.

--Tes parents demeurent-ils  la ville? questionna le mari  son tour.

--Non, monsieur,  la campagne... Mais ma mre a t oblige de fuir...
et mois aussi.

--Serais-tu content de revoir ta mre? reprit la femme.

--Oh! oui, madame, fit-il avec un soupir profond.

Et il pleura de nouveau. Etait-ce l'attendrissement? tait-ce le mtier?

--Tu viendras demain, rue Craig,  la maison qui porte le numro... Non,
le numro est illisible, presque effac... Tu demanderas  l'picier du
coin de la rue Montcalm, s'il veut bien te montrer la demeure de
monsieur Provost, l'inspecteur d'coles.

--Je n'y manquerai pas, madame.

Et il tendit la main d'une faon suppliante.

Il reut vingt-cinq sous et se dirigea, souriant vers un autre coin du
jardin. La jeune femme dit  son mari, comme ils s'loignaient tous
deux, qu'elle pensait bien connatre la mre de ce petit malheureux...
Ce devait tre la femme de peine qui venait, chaque vendredi, laver le
linge et nettoyer la maison. En effet, cette femme lui avait avou de
grands chagrins. Cela se voyait, du reste, qu'elle tait malheureuse, 
son air abattu,  son sourire triste,  son parler rticent. Elle avait
un enfant, un petit garon, et elle ne le voyait plus. Elle ne savait
pas ce qu'il tait devenu. Elle tait de la campagne.

--Quand donc t'a-t-elle parl de ces choses? demanda le jeune inspecteur
d'coles... Si j'avais su cela, j'aurais questionn davantage ce gamin.

--La dernire fois qu'elle est venue  la maison, vendredi... Tu tais
all  Chambly.

--Lui as-tu demand de quelle paroisse elle venait?

--Elle me l'a dit pourtant, mais je n'ai pas compris, et je n'ai pas
voulu la questionner de nouveau... C'est Saint... Un drle de saint, il
me semble... Il y en a tant, de saints dans le diocse de Montral...

Le lendemain, Tiquenne s'tait rendu tout palpitant  l'picerie
dsigne.

--Voulez-vous me dire ou demeure monsieur Provost, l'inspecteur
d'coles.

--Tiens, mon garon, c'est l, regarde, il y a un crpe  la porte.

--Un crpe?...

--Oui, madame Provost vient de mourir.

Il pencha la tte, dcourag, puis il continua  marcher, sans but,
regrettant d'avoir perdu l'occasion de retrouver sa mre, et se
proposant de revenir plus tard, quand la morte serait partie. Il revint,
en effet, mais la maison tait ferme. Il ne revint plus, et la pit
filiale sombra dans son coeur lger, avec les autres vertus.




II

SANCTUAIRES ET CAVERNES


La grande cit canadienne attirait dj tout  elle. Elle tait le
centre vers lequel tout se prcipitait pour s'y perdre. Sa force
d'attraction tait irrsistible. On pouvait la comparer  un gouffre,
mais un gouffre qui rend ses victimes, et partout, tout autour d'elle,
un cercle grouillant s'largissait sans cesse, comme le cercle que forme
sur le lac une ancre qui tombe. Elle ressemblait  une mer montante.
Mollement tendue sur la rive de son le enchanteresse, caresse par les
eaux de son fleuve, enivre des parfums de sa montagne, elle rvait,
l'orgueilleuse d'atteindre un jour, ces groupes florissants, parpills,
comme des joyeux au nord et au midi, au levant ou au couchant, sur les
bords ravissants de ses lacs, de ses rivires, des ses rapides.

Et les sifflets de ses locomotives, le va-et-vient de ses bateaux, le
grondement de ses usines, l'encombrement de ses rues, l'rection de ses
palais, la sonnerie de ses cloches, l'empressement de la foule, tout
cela la faisait sourire, et elle songeait  ses grandes rivales de la
rpublique voisine.

Et, dans cette vibrante agglomration d'hommes, il y avait le ferment de
toutes les passions, des passions gnreuses comme des passions
fltrissantes. L'envie au regard louche poursuivait le favori de la
fortune; la haine et l'amour se coudoyaient sans se connatre; le
chagrin passait, les yeux rougis; le plaisir gayait la mansarde; le
deuil suspendait ses crpes sombres  l'or des candlabres; l'orgueil
claboussait l'humilit; la volupt se pmait sur la paille des rduits
sales comme sur le duvet des alcves embaumes; l'avarice repoussait du
pied les famliques et la charit se glissait partout,  la recherche de
la souffrance.

Dans les quartiers les moins frquents, dans les rues les plus
ignores, le clan des parias volontaires, paresseux et voleurs,
meurtriers et libertins, avait son domicile, caverne de fauves avec des
vitres aux fentres et le heurtoir  la porte. C'tait l qu'on
discutait les excursions nocturnes sans clair de lune, le revolver au
poing, les projets de vols, les tentatives d'assassinat.

Nombreux toujours dans les grandes villes, sont les dvoys qui ne
veulent pas suivre la voie droite et vont  tous les hasards, se htant,
semble-t-il, d'atteindre le but fatal vers lequel ils courent tous. Les
sueurs du travail ne mouillent pas leurs membres fainants, mais les
transes de la peur les fait souvent trembler. Ils n'ont pas le courage
de gagner le pain qu'ils mangent, mais ils affrontent des dangers
srieux pour le voler. Ils se vautrent dans les plaisirs au lieu de s'y
reposer. Ils ont horreur du devoir et souffrent mille tortures pour
l'avoir mpris. Ils se grisent pour s'tourdir, dorment pour oublier ou
veillent pour se garer. Ils n'aiment pas la vie et ils s'y rattachent
par le meurtre. Ils nourrissent l'espoir de devenir honntes et ils
meurent dsesprs de ne l'avoir jamais t.

Mais  ct des tavernes et des tripots, des caboulots et des lupanars,
pour les combattre et pour rparer le mal qu'ils font, il y a les
sanctuaires; et, pendant que les vagabonds trament leurs complots, les
croyants prient; pendant que les ivrognes choquent leurs verres, les
pnitents vident les calices; pendant que les libertins applaudissent
aux refrains impudiques, des voix chastes modulent des accords sacrs;
pendant que des esprits nfastes s'ingnient  dpouiller le riche, des
coeurs nobles font des prodiges pour vtir celui qui est nu et donner du
pain  celui qui a faim.

Et dans cette lutte trange du bien contre le mal; dans cette lutte
ouverte ou sourde, incessante, impitoyable, les bons sont de plus en
plus nombreux, le courage est de plus en plus invincible, les moyens
sont de plus en plus merveilleux. Il faut qu'il en soit ainsi pour que
l'oeuvre de Dieu ne soit pas perdue; mais le mal existera toujours, 
cause de la libert humaine.

Or, parmi les sanctuaires--et j'appelle ainsi tous les lieux o les
hommes se runissent pour oprer le bien--parmi les sanctuaires, les
salles o se rassemblent les membres de la Saint-Vincent de Paul, ne
sont pas les moins utiles  la socit, ni les moins agrables  la
divinit. Ce sont les usines de la charit chrtienne. C'est de l que
partent ces pains de froment qui vont nourrir un corps extnu, et ces
paroles de piti et de foi qui vont relever une me faible ou
dcourage. C'est de l que viennent les vtements chauds qui vont
couvrir des membres grelottants et l'enseignement religieux qui va
cacher la nudit de la croyance. C'est de l qu'on apporte le morceau de
bois qui va fondre le givre de la fentre et faire surgir un rayon de
chaleur au foyer, et le bon exemple qui va fondre la glace de la volont
et rveiller la reconnaissance.

Dans l'une des cavernes, au fond d'une cour malpropre, o flottait
souvent une bue grise, la mme caverne o, il y a dix ans, Zidore
Tourteau s'tait rfugi, aprs une nuit de noce, cherchant un refuge
contre la neige et le froid, contre les mauvais hasards de l'existence,
quatre bandits,  demi-couchs sur des bancs garnis de coussins,
causaient  voix presque basse, comme des enfants autour de la dpouille
d'un pre. C'taient Fildoux et Cascapoil, Choucroute et Porc-pic, le
vieux club des Six.

--Ce maudit Bancalou n'arrive pas vite avec l'argent, gronda ce dernier.

Bancalou tait le trsorier du club.

--Je ne vois pas pourquoi il ne l'a pas apport tout de suite hier,
rpondit Cascapoil, c'tait le jour de la rpartition.

--Il tait trop fatigu pour sortir; il a dormi toute la journe,
rpondit Choucroute.

--Combien y a-t-il  diviser? demanda Fildoux.

Personne ne le savait. Il y avait une jolie somme, tout ce qui tait
entr depuis un mois, et une montre d'un grand prix.

--Il ne se presse pas de nous rendre compte et de faire notre part
reprit-il. Il nous traite comme des valets... Nous sommes tous gaux
ici. S'il doit y en avoir au-dessus des autres, que ce soient ceux qui
ont plus travaill et plus souffert...

--C'est juste, approuvrent les autres.

Porc-pic gronda:

Ce damn nous envoie tour  tour faire une promenade  la prison ou au
pnitencier, et lui, il reste  se pavaner sur les places publiques ou
il se cache  la campagne, chez ses amis. Il est toujours  l'abri.

--Son parapluie est grand, riposta Cascapoil, et l'orage qui nous inonde
le laisse parfaitement sec.

--Il faut que a finisse, il nous fera pendre.

--Et il tirera sur la corde.

Le ton s'levait, la mauvaise humeur se faisait jour. Cascapoil reprit:

--La montre, il faut l'avoir... Chacun la portera  son tour; ensuite,
si la disette arrive, on la vendra.

Le porc-pic proposa d'aller auparavant, dvaliser le propritaire qui
les laissait moisir dans une pareille bicoque. Il devait avoir de
l'argent puisqu'il n'en dpensait point.

--C'est ce brave et obligeant pkin qui nous avait prt ses chevaux et
sa voiture pour une promenade observa Cascapoil.

--Une promenade qui a fini  Saint Vincent de Paul, grina Fildoux.

Et sur sa figure de vierge passa un rire aigu comme une pointe de mtal.

Bancalou entra. Sortons, amis lecteurs. Nous reviendrons plus tard.

                                --O--

Un des sanctuaires bnis d'o la charit jaillit comme d'une source
inpuisable, se trouvait dans la crypte de l'une des nombreuses glises
dont les clochers montrent le ciel  la foule qui passe. Quelques
hommes, les uns pleins de jeunesse, les autres dans l'ge mr ou
couronns de cheveux blancs taient assis autour d'une longue table,
dans ce sanctuaire nouveau ouvert  tous et connu dans tout le quartier.

Le prsident, pas encore dans la pleine maturit de l'ge, mais loin
dj de la gaie jeunesse, attendait l'heure rglementaire pour ouvrir la
sance. L'assistance devenait  chaque minute plus nombreuse. Quand huit
heures sonnrent, il se mit  genoux et, tout haut, rcita le "Vni
sancte", et tous implorrent les bndictions du ciel sur leur oeuvre
sainte. L'un des membres fit une lecture qui dura le temps d'une prire,
puis, le secrtaire lut le procs-verbal de la dernire sance. Il dit
le nombre des pains qui avaient t distribus; la viande et les pois
dont les pauvres s'taient rgals; le bois que l'on avait port aux
foyers sans feu. Il calcula les dpenses, compta les recettes et la
confrence, tonne de ses ressources imprvues, suggra  ses membres
d'aller encore  la recherche des pauvres. Et il y avait une grande
satisfaction dans le coeur de ces bons chrtiens, et le sourire de leur
visage tait comme un reflet du Christ.

Alors, le prsident dit qu'il avait une personne  proposer. Il ne la
connaissait pas encore, mais il savait quelque chose de son histoire.
Une histoire assez douloureuse.

--L'autre jour, raconta-t-il, une jeune fille s'est prsente chez moi,
qui m'a paru fort distingue... En effet, son langage est pur, ses
manires sont dignes, et sa bont d'me se trahit  chaque parole. Elle
me parla d'une femme malade et tout  fait dlaisse... J'ai compris
cependant, qu'elle n'tait pas veuve... Mais il y a de ces pauvres
femmes pour qui les maris sont de rudes fardeaux... Elle n'est pas tout
 fait dlaisse, non plus, j'en suis sr, car cette fille charitable
partage certainement son pain avec elle... Je n'ai pas pu la faire
parler comme j'aurais voulu; elle est trs rticente... Je ne serais pas
tonn si nous avions  secourir aujourd'hui, une personne qui volait au
secours des autres autrefois.

Si vous mettez son nom sur la liste de nos pauvres, j'irai moi-mme
faire la visite prliminaire.

--Sans doute, monsieur le prsident, nous allons prendre le nom de cette
femme, dit l'un des membres de la confrence; vous irez, vous verrez,
vous jugerez...

--Le nom, s'il vous plat, demanda le secrtaire.

--Christine, rpondit le prsident.

--Ce n'est pas le nom de son mari.

--C'est le nom qu'on m'a donn Il parat qu'elle n'est connue que sous
ce nom-l. Peut-tre ne veut-elle point porter celui de son mari. Elle
peut avoir des raisons... Enfin, nous verrons.

Il ajouta:

--Est-ce bien tout, messieurs?... Oui?... Alors, allons distribuer nos
aumnes.

Et les membres de la confrence se dirigrent avec des bons pour le
pain, pour le gruau, pour les pois, par les ruelles sombres comme des
dtrousseurs, vers les tristes foyers o pleurait l'indigence.




III

OU LA CHARIT PREND LES
AILES DE L'AMOUR.


Le prsident de la confrence St-Antoine de Padoue s'tait rendu  la
demeure de cette femme malade et dlaisse qu'une jeune personne avait
recommande  la charit de la grande institution chrtienne. Il avait
trouv cette femme bien digne de piti, mais il n'avait pas jug
opportun, cependant, de la mettre sur la liste des pauvres secourus par
sa confrence. Il verrait lui-mme  ce qu'elle ne manqut de rien, et
quand elle serait assez bien pour travailler, il lui trouverait de
l'ouvrage.

Elle habitait, cette femme, au dernier tage d'une maison vieille et
dlabrs, dans une ruelle o le soleil ne s'aventurait pas souvent.
Pauvres gens qui ne peuvent seulement pas avoir leur part de ce beau
soleil que le bon Dieu fait lever chaque matin pour tout le monde!
Pauvres gens qui ne peuvent pas seulement respirer une bouffe de cet
air pur dont le bon Dieu enveloppe la terre!... La lumire et l'air ne
sont pourtant pas rpandus avec parcimonie sur nos ttes, comment se
fait-il donc que les malheureux en demandent en vain? Les riches
s'imaginent-ils que ces cratures de Dieu sont  eux seuls, et qu'ils ne
sont pas tenus de les partager avec l'indigent, comme ils sont tenus de
partager le pain et le vtement? O riches qui btissez des nids  la
misre, mettez-les au soins dans un rayon de soleil et dans une vague
d'air pur, afin que, doucement rchauffs et mollement bercs, ils
chantent, ces pauvres nids!

Jean-Marcel Provost, inspecteur d'coles et prsident de la St-Vincent
de Paul avait mont, dans l'obscurit, prs d'une malade pour la
distraire en ttonnant, les degrs vermoulus des deux escaliers troits
et tortueux comme les sentiers d'une falaise. Rendu sur le palier tout
en haut, il s'arrta pour couter. Deux voix sortaient d'une pice, au
fond du passage, une voix frache et une voix larmoyante. Il reconnut le
timbre harmonieux de la demoiselle qui tait venu lui parler au sujet de
la femme malade et sans ressources, et il ressentit une involontaire
motion. Il tait content de la revoir. Elle devait possder de
prcieuses qualits, prs d'une malade pour la distraire et lui donner
des soins. Nous la connaissons tous, c'tait Lucette.

Il se rendit  la porte, qu'il devina  un petit jet de lumire que
laissaient passer les ais mal jointes. Lucette vint ouvrir. Elle sourit
en le voyant et il en fut charm. Elle avait souri sans penser  rien,
tout simplement parce qu'il faisait une bonne action, et qu'elle tait
contente. Lui, il ne put s'empcher de la regarder un peu, un peu trop
peut-tre, avant de s'approcher de la malade. Elle lui avait offert un
sige... une chaise de bois sans peinture; il y en avait trois et ils
s'taient assis l'un prs de l'autre.

--Comment se porte votre protge, mademoiselle?

--Toujours faible et souffrante, monsieur.

--Et dnue toujours?

--Elle m'a dit qu'une dame l'avait secourue ds le commencement de sa
maladie, mais depuis une quinzaine de jours elle n'est pas venue. Elle
est absente peut-tre.

Jean-Marcel pensa que cette femme pouvait tre sa soeur,  lui. Elle
tait fort charitable sa soeur, et depuis quinze jours elle tait en
promenade dans la famille,  Terrebonne. Lucette reprit:

--J'ai parl d'elle aujourd'hui dans une maison o j'enseigne et o la
bienfaisance est en grand honneur...

--Vous enseignez, mademoiselle? interrompit le visiteur.

--Oui, Monsieur,  domicile.

--Le franais? la musique?...

--Un peu de tout.

--Oh! c'est une belle chose que l'enseignement! et grande! et
ncessaire!

Il s'approcha du lit.

--Je ne suis pas mdecin, pauvre femme, dit-il  la malade, mais je vous
enverrai le mdecin demain. Il faut vous remettre sur pieds... Mais nous
ne vous laisserons pas mourir de faim, ni de froid... Prenez courage.

--Ah! rpondit la malheureuse, ce serait peut-tre aussi bon, si l'on me
laissait mourir!

--Il ne faut jamais dsesprer, ma bonne dame... Dieu mesure  chacun le
poids des chagrins qu'il lui destine, et personne n'en a plus qu'il ne
peut en porter.

--J'avais, il y a quelques annes, reprit la femme, d'une voix
entrecoupe de soupirs, une bonne protectrice... Elle est morte! Elle
est morte jeune!... Elle aurait d vivre, elle qui tait heureuse...
C'est moi qui aurais d mourir... J'allais faire le mnage chaque
semaine, et elle me donnait beaucoup... Pauvre Madame Provost!

--Madame Provost?... fit Jean-Marcel, tonn.

--Oui, sur la rue Craig.

--Vous tes Christine?

--Oui, Monsieur. Me connaissez-vous? demanda-t-elle, surprise.

--Un peu, un peu... Vous tes change... Et moi, ne me reconnaissez-vous
pas aussi?

--Mon Dieu! oui... vous tes Monsieur Provost... que je suis contente.

--Eh bien! ma pauvre Christine, vous ne vous coucherez pas sans souper,
tant que je serai vivant. Je me charge de vous.

--Oh! comme vous tes bon, vous aussi! s'cria-t-elle, en joignant ses
mains amaigries.

Et voil pourquoi le prsident de la confrence n'avait pas mis cette
indigente crature, la femme de Zidore,  la charge de la St-Vincent de
Paul.

Il aurait bien pu se retirer; son devoir tait rempli maintenant, et
l'heure avanait. Quelque chose d'irrsistible le poussait vers Lucette,
et il ne raisonnait pas. Il voulait voir encore se lever sur lui son
grand oeil fascinateur. Il s'en irait tout clair dans l'ombre de la
rue, lui semblait-il. Il s'assit de nouveau.

-Y a-t-il longtemps que vous vous livrez  l'enseignement? fit-il.

--Quelques annes dj, rpondit Lucette, un peu gne par un mauvais
souvenir.

--Avez-vous autant d'lves que vous pouvez en instruire?

--Oui, monsieur... Les commencements ont t pnibles, mais aujourd'hui,
je fais un triage. Je ne garde que les bons. Il y a tant de plaisir 
voir se dvelopper les jeunes intelligences.. C'est comme le cultivateur
qui admire la pousse de son champ. Nous cultivons nous aussi, nous
ouvrons les sillons, nous tamisons le sol, nous canalisons, nous semons
acheva-t-elle en riant.

--Et du bon grain, j'en suis sr, acheva Provost...

Du grain vann par la science et la religion.

--Si vous n'aviez pas un nombre suffisant d'lves, je vous offrirais un
charmant petit garon.

--Oh! pour vous tre agrable... si...

Elle acheva par un de ces regards qui enivrent.

--A vous, cet enfant? demanda-t-elle ensuite.

--Non, mademoiselle, je n'ai pas d'enfants moi... Le petit ange n'a pas
survcu  sa mre.

Il demeura silencieux pendant une minute, puis il reprit:

--C'est le petit garon de ma soeur... Et encore n'est-il  elle que par
adoption. Elle l'a choisi, il y a une dizaine d'annes,  l'hospice des
orphelins... Tout petit, mignon, joli, un vrai chrubin!

Lucette coutait, la tte penche, et un frisson courait sur ses membres
dlicats.

--Si vous le voulez, ma soeur le confiera  vos soins... Je n'ai qu'un
mot  dire... Il a du talent, et vous en ferez quelque chose, reprit-il
encore, laissant voir son dsir.

--Je le veux bien, monsieur.

Elle dit cela d'un accent angoiss, et Jean-Marcel s'aperut qu'elle
tait trs ple. Il lui demanda si cela ne la fatiguait pas un peu
d'aller enseigner par la ville... Les longues marches, le mauvais
temps... Il ne savait pas enfin.

Elle oui rpondit que les fatigues du corps reposaient l'esprit.

Cela pouvait tre vrai. Mais  son ge on ne devait gure connatre que
les fatigues du corps reposaient l'esprit.

--Hlas! soupira Lucette.

--A votre ge on s'amuse a cueillir des fleurs pour la jeunesse, des
fleurs mignonnes que l'on pique dans les boucles soyeuses des cheveux,
des fruits pourpres que l'on mord  belles dents...

Elle fut un instant sans rpondre. Il ne savait pas comme elle avait
souffert, comme les fleurs qu'elle avait cueillies s'taient vite
fanes, et comme le fruit qu'elle avait got tait amer... Elle dit 
la fin.

--S'il n'y avait pas la mort qui mne  Dieu, la vie ne serait pas un
bien.

--Vous tes bien srieuse, Mademoiselle, observa Jean-Marcel Provost, et
vous n'attendez pas l'ge des penses svres et des rminiscences
douloureuses...

--J'ai vingt-sept ans, monsieur!... Je suis vieille dj... est-ce que
vous ne vous en doutiez point?

--On vous donnerait  peine vingt printemps.

Elle le regarda un peu froidement. Il y avait du reproche dans ses yeux.

--Je ne suis pas sensible  la flatterie, ajouta-t-elle.

--Vous ne voulez donc garder de la femme que les bonnes qualits?

--Et que ferais-je de autres?

--Ce que les autres en font... Des armes pour nous dtruire.

Et fatigus tous deux de cette passe d'armes nouvelle et du souffle
froid qui touchait leurs paroles, ils se regardrent en riant, et leurs
coeurs se rapprochrent.

La malade poussa une plainte, puis un cri:

--Zidore!...

--O mon Dieu! dit-elle aussitt, comme je suis contente d'tre veille.

--Dormiez-vous? demanda Lucette.

--Je m'tais assoupie et je rvais... Un rve qui me fait mal... Mon
Tiquenne avait vol de l'argent, une drosse somme, et il l'avait cach
sous mon oreiller. Et il disait:--Fais semblant de dormir, mre, et
personne ne s'imaginera que tu dors la tte sur un sac d'cus. Et je
faisais semblant de dormir; mais en mme temps, j'essayais d'ter
l'argent et de le jeter  terre et je ne pouvais y russir. Tout  coup,
un homme de la police entra. Tiquenne dit:--Vous ne trouverez rien
ici... je ne suis pas un voleur, ma mre n'est pas une voleuse... Le
policier cherchait, bouleversait tout... Il dit:--Faites lever cette
femme, elle feint de dormir!...

Je voulais fermer les yeux bien serrs et je ne pouvais point: ils
s'ouvraient toujours. L'homme se pencha sur moi comme pour m'embrasser
et il me mordit... Il passa la main sous mon oreiller et prit la
bourse.--Voyez! fit-il... Emmenez cette femme, il faut qu'elle soit
pendue... Toi, Tiquenne, emporte la corde.--Moi, jamais! ou bien ce sera
pour vous pendre vous-mme, s'cria Tiquenne... L'homme ta son masque,
et c'tait Zidore!...

--Oh! le vilain rve, fit Lucette en s'approchant du lit... C'est un
souvenir de votre douloureuse surprise de l'autre jour...

Elle fit prendre  la malade une gorge de th chaud et fort pour la
stimuler un peu.

Jean-Marcel Provost s'tait lev  ce nom de Zidore, et il paraissait
chercher dans ses souvenirs. Quand Lucette revient vers lui, il lui
demanda:

--Est-ce de Zidore Tourteau qu'elle parle?

Lucette fut presque effraye.

--Le connaissez-vous? demanda-t-elle; et cette parole avait peine 
sortir de sa bouche.

--Je connais un peu son histoire... Et c'est le mari de notre bonne
Christine, ce misrable-l?

Il disait cela d'une voix mue par la colre. Il eut envie de faire
allusion au crime atroce dont il s'tait rendu coupable, un jour, mais
il eut peur de blesser les oreilles chastes de sa nouvelle amie... Il
garda son secret.

Dix heures sonnaient. Sa premire visite avait dur plus que le temps
ncessaire pour dire une bonne parole et faire une belle aumne, mais il
ne regrettait pas de s'tre attard. Il se sentait pris de compassion
pour la femme malheureuse. S'il se fut bien tudi, il aurait compris
que cette compassion dcoulait de sa grande admiration pour l'autre
femme. L'amour a cela de merveilleux qu'il nous porte  secourir toutes
les misres. Il alla souhaiter le bon soir  la malade, et serra dans sa
main d'honnte homme la main tremblante de la pauvre Lucette.




IV

COMMENT LUCETTE ET MADAME
TOURTEAU S'TAIENT
RETROUVES


Lucette n'avait pas manqu d'lves. Les souhaits du rubicond Kislips
s'taient accomplis, comme s'il avait t lui-mme le matre de cette
jeune destine qui lui demandait protection. Elle se plaisait 
enseigner, et elle s'attachait aux petits enfants qui lui ouvraient
ingnument leur me. Une chose la chagrinait, cependant, c'est qu'elle
ne pouvait parler de religion  tous indistinctement. Il ne fallait
point prononcer le nom de la Vierge, si doux aux lvres des jeunes
filles dans quelques-unes des maisons o elle entrait chaque jour.
Madame Wilson, la premire qui lui avait tendu la main, et lui avait
donn sa confiance, ne connaissait pas la foi catholique, la craignait,
et voulait voir grandir ses enfants auprs d'elle dans la froide
atmosphre du protestantisme.

Lucette respectait les convictions des autres et ne discutais jamais;
mais elle prchait par ses actes et sa conduite, et l'exemple de sa
douceur et de ses vertus laissait aprs elle un parfum qui embaumait les
mes et faisait rver  quelque chose d'inconnu.

Sa chambrette se garnissait de meubles coquets maintenant, et, tout le
long de l'anne, sa fentre ouverte au soleil ou ferme  la bise,
s'toilait de fleurs, disait aux passants qu'il y avait l une me
sensible et des doigts dlicats.

Elle pouvait, de temps en temps, envoyer  son pre de petites pargnes
qui faisaient grand bien  ses soeurs et  ses frres, des cadeaux qui
les faisaient pleurer de joie.

Leve de grand matin, alors que les paresseux s'enveloppent dans leurs
tides couvertures pour recommencer un sommeil voluptueux, un rve
troublant, elle se rendait  l'glise pour entendre la messe et prier.

Que de fois, Notre-Dame de Bonsecours lui a souri du haut de son
pidestal d'or, sous la vote pieuse et calme o les lampes allumes par
la pit brlent comme des coeurs pleins d'amour.

C'tait sourtout vers cet humble sanctuaire de la Mre de Dieu, la soeur
et la fille des hommes, qu'elle aimait  se diriger, et l, agenouille
dans l'humilit et les pleurs, elle demandait le courage et la
rsignation qui font les martyre et les saints.

Une autre femme venait aussi, chaque matin, chercher dans ce lieu bni,
les consolations que le Seigneur promet aux mes mconnues de la terre.
Elle s'agenouillait toujours au mme endroit, dans un banc, en avant,
comme pour tre plus prs de Dieu. Elle devait avoir de grands chagrins,
cette pauvre femme, car elle pleurait beaucoup. Elle ne la connaissait
point. Elle ne croyait pas la connatre, plutt, et ne la regardait pas
avec attention.

Une fois, pourtant, elle crut se souvenir d'avoir vu dj cette figure
endolorie. Elle tait bien change, tout de mme, et l'erreur tait
facile. Elle se mit  fouiller dans sa mmoire. Elle n'avait pas connu
un grand nombre de femmes dans sa paroisse, et parmi celles qu'elle
avait connues, bien peu devaient tre exposes  venir, comme elle-mme,
dans la ville cacher ses afflictions. Madame Tourteau devait tre la
seule. Elle la connaissait trs peu, Madame Tourteau. Elle savait bien
qu'elle tait l'amie de sa dfunte mre, et elle l'avait vue une fois ou
deux, pas plus. Les amis d'enfance, ils ne s'oublient jamais, peut-tre,
mais souvent aussi, une fois spars, ils ne se revoient plus.

Un jour, aprs la messe, elle suivit cette femme, rsolue de lui parler
et de savoir si, en effet, elle tait la femme Tourteau. Elle s'en
allait vers le march,  deux pas de l'glise, et tenait  la main un
porte-monnaie assez mince. Evidemment, elle allait acheter son maigre
dner.

Lucette se tenait  une petite distance, songeant  ce qu'elle allait
dire. Il faudrait s'excuser si ce n'tait pas l'amie de sa mre, et lui
dire quelque bonnes paroles. Elle la laisserait foire son march pour ne
pas la gner, et, en revenant elle l'accosterait.

Un jeune garon, venait sur le trottoir, serrant la faade grise des
vieilles maisons. Encore une figure que Lucette crut avoir dj vue,
mais quelque peu vieillie et dveloppe maintenant; une figure de gamin
avec une teinte canaille.

Il arrivait, le jeune garon. Il tourna la tte d'un mouvement rapide,
pour voir tout autour de lui, et prestement, d'une main sre et jeune,
en rencontrant la femme, il lui arracha son porte-monnaie et prit sa
course. Quand il passa prs de Lucette, il lui jeta un regard, le temps
d'un clair. Aussitt une voix d'homme cria:

--Par ici, Tiquenne!

Lucette entendit cet appel d'un complice. Le jeune voleur tourna le coin
et disparut.

--Mon Dieu! gmit la pauvre femme, il m'a vol mon argent!... C'est-il
possible!... M'ter mon porte-monnaie que je tenais dans ma main?...
L'avez-vous vu?... Savez-vous qui, Mademoiselle? demanda-t-elle 
Lucette qui la rejoignait.

Par bonheur elle n'avait pas entendu le nom de son enfant. Elle se mit 
sangloter:

--Le bon Dieu m'abandonne donc!...

Lucette pleurait aussi.

--Le bon Dieu ne vous abandonne pas, Madame... le bon Dieu ne saurait
abandonner ceux qui mettent en lui leur esprance... Et vous priez, car
je vous vois chaque matin  l'glise.

--Ah! ma chre Demoiselle, que deviendrait-on si l'on ne priait pas?
Mais je suis bien malheureuse, allez!... Il n'y en a point de plus
malheureuse que moi!

--Except moi, Madame, fit Lucette en comprimant un transport
douloureux.

La femme la regarda surprise, et vit que ses grands yeux noirs taient
pleins d'eau.

--Vous, une belle fille comme vous, malheureuse?... plus malheureuse que
moi!... C'est  n'y pas croire... Qu'avez-vous donc? que pouvez-vous
avoir?

--Et vous-mme, que pouvez-vous avoir qui vous porte  penser que le bon
Dieu vous abandonne?

Elles s'taient mises  marcher, ne sachant plus o elle allaient.

--Venez djeuner avec moi, proposa Lucette et nous verrons si votre
malheur est irrparable.

--Si j'allais chez monsieur Provost, ce bon monsieur Provost o j'tais
si bien traite!... Mais non; sa pauvre jeune femme vient de mourir. Il
est plong dans la douleur... C'est lui qui m'a donn les deux piastres
que j'avais dans mon porte-monnaie... Il ne me les devait pas... il ne
me devait rien... Que le Seigneur le bnisse!

--Venez avec moi, rpta Lucette, nous passerons la journe ensemble. Je
ne donne pas de leons aujourd'hui; tous les enfants vont en pique-nique
 l'le Ste-Hlne.

--Vous donnez des leons? C'est une belle chose quand les enfants sont
dociles... Moi, je n'ai qu'un enfant, et il ne m'a jamais caus que de
la peine. J'esprais pouvoir le garder avec moi ici, et le former au
bien; mais je n'ai pas gagn de quoi manger trois fois par jour, pendant
les premiers mois de mon sjour  la ville. Alors je l'ai plac chez un
Anglais pour sa nourriture et son habillement. Il est venu me voir une
fois ou deux. J'ai chang de logis, il a peut-tre chang de matre; je
ne l'ai plus revu... C'est triste de penser que nos enfants vont tourner
mal.

--Pauvre madame Tourteau! pronona lentement, d'un accent mu, la pieuse
Lucette, pauvre madame Tourteau! vous tes bien durement prouve, en
effet, et vos afflictions sont lourdes  porter, mais il y a de plus
grands malheurs que les vtres.

--Comment! vous me connaissez, mademoiselle?... Qui tes-vous donc?

Et elle la regarda fixement, la scrutant jusqu'au fond de l'me.

--Lucette!... c'est Lucette, la fille de ma dfunte amie!... Oh! oui, tu
es plus malheureuse que moi... mais tu es meilleure!

Et elles tombrent dans les bras l'une de l'autre en pleine rue
Notre-Dame sans s'occuper des gens qui passaient... Et les gens qui
passaient disaient qu'elles taient folles.

--L'infortune! pensait Lucette, si elle savait que c'est son enfant qui
vient de la voler!... Et lui, le misrable, s'il savait qu'il vient
d'arracher  sa mre son dernier morceau de pain! O les surprises
tonnantes de la misre! O les raffinements imprvus de la vie!

Elles se rendirent, marchant  pas lents, causant de leurs fatales
destines, dans une chambre blanche, claire, orne de fleurs, o nulle
pense mauvaise ne pouvait monter. Elles se sentirent envahies par le
charme indfinissable de ces nids chastes et parfums o les jeunes
filles attendent frileusement blotties, le moment de prendre leur essor
vers le ciel bleu.

Lucette et madame Zidore avaient continu  se voir,  se visiter. Elles
s'taient fortement lies, l'une  l'autre et ne se prtaient un mutuel
secours. Elles se trouvaient moins isoles dans la grande ville, et se
soutenaient par des conseils sages et des rflexions pieuses. Parfois
cependant elles s'affaissaient sous le poids de la tristesse, et leurs
fortes rsolutions taient branles. Rien ne peut empcher ces
faiblesses de notre nature. Mais le dcouragement n'tait que passager,
et la moins dsole des deux aidait l'autre  se relever.




V

LE REVEIL DES COEURS


Jean-Marcel Provost descendit les escaliers vermoulus dans le reflet
ple et doux de la petite lampe de Lucette. Il lui semblait qu'un regard
cleste se reposait sur lui, et il ne se htait pas, afin de faire durer
le charme. Avant de sortir, il regarda en arrire, en haut, et il ne vit
rien que les marches que faisaient des lignes fauves dans une ombre
froide.

Dj fini le rve, pensait-il.

Il se trompais; il commenait, le rve.

Il suivit la ruelle sombre, se croyant toujours envelopp d'un nimbe
lumineux, et il prit par les rues que le gaz jalonnait de ses flambeaux
joyeux, et il ne s'aperut pas qu'il marchait dans la lumire. Il
songeait  la revoir; il brlait de la revoir, et il venait de la
quitter! Quel fluide merveilleux le rayon de ses beaux yeux
mlancoliques avait port doucement, jusqu'au fond de son me? Etait-ce
donc une partie de son me,  elle, le parfum, comme le parfum de
l'hliotrope est une partie de la fleur?

Il allait l'aimer; il n'essayait pas de se faire illusion. Il l'aimait
dj. Elle ne ferait pas oublier l'autre, la premire, partie sitt, et
si bonne, et si aimante aussi. On n'oublie jamais ceux que l'on a
profondment aims. Mais elle la remplacerait, au foyer, dans l'oeuvre
d'amour et de dvouement des femmes chrtiennes, puisque les choses de
la terre n'existaient plus pour elle, la premire pouse.

Il irait, ds le lendemain, proposer  sa soeur, Madame Duhamelin, de
lui confier son petit garon. Elle ne refuserait pas. Puis, le soir mme
il annoncerait la bonne nouvelle  l'institutrice, et il verrait en mme
temps Christine, la pauvre malade... Il lui apporterait un panier de
toutes sortes de choses... Et le mdecin! Oui, il faudrait avertir le
mdecin. La charit dbordait, entrane par l'amour.

Lucette referma la porte, quand il fut dehors dans la rue. Elle aurait
voulu le suivre, elle se sentait entrane sur les pas de cet homme
honnte et gnreux. Son coeur se rveillait soudain, son pauvre coeur
si cruellement broy un jour! Il voulait aimer; il tait fait pour
aimer, son coeur. Il voulait, comme le papillon, briser son enveloppe
grossire, et s'lancer, ivre de libert, lui tout petit, dans l'infini
des cieux... Oh! il l'aimerait bien, lui, elle le devinait...

Mais soudain un souvenir amer monta de l'abme, et, comme un glaive il
passa  travers ce coeur panoui. Elle se laissa tomber sur une chaise
et, le visage cach dans ses mains, elle sanglota longtemps. Et, quand
elle eut bien pleur, regardant le crucifix qui pendait  la cloison,
elle s'agenouilla, disant comme le Sauveur.

--Mon Dieu! que ce calice s'loigne de moi!

Mais aussi, comme le Sauveur divin, soumise jusqu' la mort, elle
ajouta:

--Que votre volont soit faite!

Elle passa la nuit dans un trange tat d'me. Un moment une esprance
suave l'emportait loin de la ralit, et elle se brodait une existence
toute de flicits et de paix; un moment le beau rve s'vanouissait
comme une fume lgre, car elle s'imaginait que pour elle rien
d'heureux n'tait dsormais possible... Mais Dieu ne pouvait pas
permettre qu'elle souffrit toujours elle si pure et si confiante, se
reprenait-elle  penser... Se trouverait-il quelqu'un d'assez gnreux
pour faire taire la jalousie, et pour ne jamais douter de sa vertu?...
Et celui-l sera-t-il l'homme qu'elle aimera?  qui elle voudra se
donner  jamais?... O les mystres du coeur! O les terreurs de l'me
vanne comme le grain!... Elle se levait, marchait comme pour chapper 
l'obsession, s'arrtait, se frottait les paupires, comme pour mieux
voir dans cet avenir tnbreux qui s'ouvrait devant elle... Epuise par
les veilles, ballotte comme une pave par la tempte intrieure, elle
s'endormit enfin sur le lit dur,  ct de l'autre misrable.

Jean-Marcel ne dormit pas beaucoup, non plus, cette nuit-l, mais si le
sommeil fuyait ses paupires, c'est qu'il le mettait en fuite par
plaisir, et pour rver  son aise. Et quand L'assoupissement venait, il
voyait un vol de colombes dessiner des arabesques blanches dans le ciel
bleu. Il ne savait pas encore s'il tait aim, mais il aimait, et il se
sentait dj plus fort pour la lutte et meilleur dans la vie intime. Il
finit par succomber cependant. Il s'endormit et quand il s'veilla, le
matin, un peu tard, il avait encore sur les lvres le sourire de la
veille.

Il prit son caf en causant avec sa bonne de la ncessit d'tre deux au
foyer, de manque de gaiet d'une maison sans femme et sans enfants... La
bonne se demanda pourquoi il lui parlait de ces choses un peu
troublantes. Elle se montra fort empresse; voulut lui prparer un caf
meilleur; se risqua  dclarer qu'il n'est pas bon qu'un homme soit
seul... C'est l'Ecriture qui le dit... Elle rougit en parlant de cela,
fut prise d'un lger tremblement et versa le caf sur la nappe.
Jean-Marcel rit volontiers de cette petite gaucherie, et elle en augura
quelque chose d'infiniment agrable.

Aprs le djeuner il sortit. Il sortit pour marcher d'abord afin de ne
pas perdre sa vigueur de jambes; pour voir la ville, les quais, la
glace, la ville si riche d'ambitions lgitimes, les quais si troits
dj, le pont sillonn par les traneaux, comme un lac d'argent par
mille pirogues noires. Il tait fier de sa ville, et sa ville pouvait
tre fire de lui, car il tait un bon citoyen.

Il traversa le carr Viger, tout blanc sous un voile de rameaux gris.
C'tait l qu'il se trouvait, un jour, avec sa pauvre jeune femme, quand
un petit mendiant tait venu lui demander l'aumne en pleurant. Et ce
gamin, c'tait l'enfant de Christine, la femme de Tourteau, de cette
malade qu'il avait vue hier soir... Qu'tait-il devenu cet enfant? Ne
pouvait-il pas aider sa mre? Il devait tre capable de travailler
maintenant; il y avait plusieurs annes de cela... sa pauvre mre
l-bas, dans une mansarde, cloue sur un lit de souffrances... Mais l,
avec elle, toujours penche sur son chevet, comme un ange gardien, n'y
avait-il pas une adorable jeune fille?... une fille dvoue jusqu'au
sacrifice de sa beaut, puisque les veilles estompaient des teintes
ples sur ses joues et des cercles noirs autour de ses beaux yeux
rougis?... dvoue jusqu'au sacrifice de sa sant, puisqu'elle
s'enfermait ainsi de longues nuits, dans une chambrette enfivre o le
soleil n'envoyait jamais de joyeuses et rchauffantes gerbes?...

Et tout doucement, il se laissa entraner par le rve vers son idal
nouveau.

Il fut veill par un clat de rire, et il entendit, il crut entendre du
moins.

--Poor Lucette!

C'taient deux jeunes anglaises qui effeuillaient leur gaiet comme on
effeuille une fleur. Il prta l'oreille, mais ne put saisir que des
bouts de phrases. Elles mlaient l'anglais et le franais, prenant des
mots dans l'une et l'autre langue, le premier qui se prsentait. Elles
parlaient de Tourteau. Il supposa qu'elles connaissaient cette campagne
o vivait le rude habitant. Elles y avaient pass la dernire saison,
peut-tre.

L'endroit tait pittoresque... une jolie rivire...

Et voil que remonte du fond de cette jolie rivire, le corps gracieux
mais insensible dj de l'infortune institutrice... Il la revoit comme
ce soir-l,  la lueur de la lampe, dans son dsespoir d'ange dchu, la
figure contracte par l'horreur... s'il avait su, il l'aurait laisse
sous le voile pais des eaux. Il l'a rendue  la vie pour la rendre  la
souffrance, et au monde pour la rendre  la honte. Elle devait le har
beaucoup... Elle le hassait sans le connatre; il n'avait jamais os la
revoir dans ses tournes d'inspection. Il savait o elle tait. Elle
vivait retire chez son pre, homme honnte mais peu riche fermier.
Personne ne la voyait. Elle portait le deuil de sa pudeur viole. O le
sort lamentable! O l'insupportable destine?... Oui, il aurait d la
laisser dans la tombe humide qu'elle avait choisie. Il avait t
cruel... Cependant, on ne parlait plus d'elle; on avait fini par oublier
sans doute. Lui-mme, il ne s'en tait plus enquis depuis des annes...
Et cette canaille de Zidore, c'est bien de lui qu'elles parlaient, les
deux anglaises. Il n'y a pas deux Zidore Tourteau dans le pays... Mais,
se demandait-il alors, est-ce bien le nom de Lucette qu'elles ont
prononc dans un clat de rire?... J'ai d mal comprendre... Ce nom, ce
doux petit nom, je l'ai toujours l dans l'oreille. Il tintinne comme un
cristal qui se casse; mais il ne se brise pas, lui; il ne se brisera
jamais!... Il veillerait en se brisant le dernier cho de mon coeur.

Les deux jeunes filles qui venaient de l'effleurer de leurs manteaux de
fourrure s'en allaient devant lui maintenant, trottinant presque, tant
leur allure tait vive, taient les deux premires lves de Lucette,
les demoiselles Wilson, les nices un peu gtes du jovial John Kislips.
Elles rappelaient en effet les souvenirs de la dernire saison  la
campagne et probablement quelques anecdotes dont Zidore tait le hros.

Jean-Marcel entra chez sa soeur, madame Duhamelin. Un petit garon
accourut en le voyant:

--Oncle Jean-Marcel! fit-il en battant des mains.

Il aimait son oncle qui lui racontait des histoires de feux-follets et
de loups-garous, des mauvais chrtiens qui passaient sept ans sans faire
leurs pques. Il se promettait bien, le petit, de ne jamais manquer ses
dvotions pascales. Ce n'est pas lui qui voudrait courir le loup-garou.

Madame Duhamelin voulut garder son frre  dner. Une institutrice
devait venir sur le coup de midi, au sujet du petit Henri. Il fallait le
faire tudier  la maison avant de le mettre au collge, le bambin; et
c'est lui, Jean-Marcel, qui avait conseill cela. Il fut un peu
dsappoint, Jean-Marcel. Il se dit tout de mme, qu'il arrivait assez
tt, puisque l'autre n'tait pas encore dans la place.

--C'est que je viens pour le mme objet, dit-il  sa soeur. J'ai trouv
une matresse fort recommandable... Je l'ai vue, elle a des dehors
ravissants. Je l'ai fait causer; elle a des connaissances varies. Je
l'ai scrute; elle a un me de sensitive et des vertus d'anachorte.

--Tu ne fais pas les choses  moiti, observa Madame Duhamelin, avec un
rire sonore.

Elle vit bien qu'il tait sur la pente d'une rechute... dans le mariage.
Cela lui fit dsirer de voir cette autre institutrice si belle au
dehors, et propre au dedans, qui allait probablement devenir sa
belle-soeur.

--Eh bien! fit-elle, pour ne pas contrarier ce frre qu'elle aimait
beaucoup, je dirai  la premire qu'elle n'est que la seconde... que je
ne savais pas... Je t'accuserai et tu te dfendras.

--Accuse-moi, je me reconnais coupable; charge mes paules, j'ai le
coeur bon.

--Et comme se nomme-t-elle, ta nouvelle protge?

Jean-Marcel poussa un petit cri qui en contait long. Il ne savait pas...
Il avait oubli de lui demander son nom... Il n'avait pas eu le temps...
La malade... la Saint Vincent de Paul... l'enchevtrement des incidents.
Et puis, qu'est-ce que cela faisait, au fond?... Un nom, ce n'est qu'un
nom. C'est doux, a sonne divinement, si la personne qu'il rappelle est
aime,  part cela, ce n'est qu'une marque pour se reconnatre...

Madame Duhamelin riait, riait...

--Il ne sonne donc pas divinement? la personne qu'il rappelle n'est donc
pas aime?

Il vit qu'il s'tait emptr. Il chercha une planche de salut.

--Lucette! s'cria-t-il radieux elle s'appelle Lucette!... Qu'ai-je
besoin d'en savoir plus long?

L'autre institutrice se prsenta comme il allait sortir: aprs le
dner... Aprs le dner, car dans l'heureuse disposition d'esprit o il
se trouvait, il ne pouvait rien refuser, pas mme une tranche de bifteck
saignant. Madame Duhamelin lui demanda pardon de l'avoir fait venir pour
rien. Son frre, l'inspecteur d'coles, sans lui en parler, avait engag
une autre personne, pas plus capable sans doute, mais enfin...

Elle voulait prvenir l'orage, Madame Duhamelin, ou, par une parole un
peu mielleuse, faire rentrer les griffes de la louve, car elle prenait
un air menaant, l'institutrice conduite, et grande, et sche, et
guinde, elle regardait ddaigneusement  travers ses cils roux, et sa
lvre mince s'arrondissait sur une range de dents qui devaient manger
du prochain.

--Si votre frre est inspecteur d'coles, rpliqua-t-elle, en scandant
ses syllabes mchantes, il sait peut-tre lire et crire, et il est en
tat de bien choisir. Au reste, il lui est facile de dcouvrir dans ses
tournes  la campagne, de jolies et complaisantes matresses que ne
demandent pas mieux que de venir se pavaner dans les rues de la ville.

Elle allait continuer,  la grande stupfaction de Mme Duhamelin, quand
Jean-Marcel, qui entendait tout, cria d'une voix mue par la colre.

--Fais-l donc entrer, qu'on la voie un peu... ou bien entre, toi, et
qu'on ne l'entende plus.

La porte s'ouvrit toute grande.

--Tiens! c'est vous, Mlle Strophina Beaucarme!... reprit l'inspecteur.
Je ne m'tonne plus de ce charitable coup de langue. Vous ne vous
corrigerez donc jamais?

--C'est mon affaire, rpliqua-t-elle schement, en tournant les talons.

--Dis-moi donc ce que cela signifie?... commena Mme Duhamelin...

--C'est une institutrice que j'ai fait mettre  l'index,  cause de sa
manie coupable de mdire et de calomnier. Elle ne manque pas de
connaissances, mais elle manque de sens moral, et elle est tellement
jalouse des jeunes filles belles et sages, qu'elle les met toutes en
lambeaux, avec sa langue. J'ai d faire dj plusieurs enqutes sur la
conduite des innocentes victimes de sa malice, et chaque fois, la seule
coupable, c'tait elle-mme.

Et il ajouta, avec un grand soupir de satisfaction:

--Maintenant je cours avertir mademoiselle Lucette.

--Il faut aussi que je voie un mdecin pour la malade, Christine!...
Cette pauvre madame Tourteau... madame Tourteau!... qui aurait cru cela?

Instinctivement, sans y penser, mais par l'effet d'une intention
premire il se rendit  la maison sombre d'o, la veille, il tait sorti
tout ensoleill. Il monta, vite, et les marches craquantes lui criaient:

--Va! va! elle t'attend.

Il frappa discrtement. Une voix rpondit:

--Entrez!

Il eut froid  l'me, ce n'tait pas elle. Il entra. Un homme tait
assis prs du lit: il crut d'abord que c'tait un docteur. Il le salua.
L'homme rendit le salut et alla s'asseoir plus loin, auprs de la petite
table.

--Etes-vous mdecin? lui demanda Jean-Marcel.

--Non, monsieur, je suis forgeron...

--C'est que... il serait prudent d'avoir le docteur, pour notre
malade...

--J'irai volontiers en chercher un, monsieur...

Je me charge de la note, ne vous occupez point de ce dtail.

Le forgeron sortit.

--C'est un garon de chez nous, dit la malade, un bon garon... Il est
venu me dire qu'il avait vu mon enfant, il y a quelque temps, dans une
auberge, il pense bien que c'est lui, toujours... Il tait avec un
autre... un mauvais compagnon probablement, et trop vieux pour lui... Il
n'a pu les faire parler comme il aurait voulu... ils avaient l'air de se
dfier... Il m'a promis de dcouvrir sa retraite et de me l'amener ici,
mon pauvre Tiquenne. Et moi aussi, je crois bien l'avoir rencontr,
l'autre jour... mais j'ai perdu connaissance tout de suite!...

Elle voyait bien maintenant que le bon Dieu ne l'avait pas abandonne,
puisqu'on s'occupait d'elle et qu'on venait la voir...

--Et mademoiselle Lucette? demanda Jean-Marcel, un peu inquiet.

--Elle est alle donner ses leons... Elle reviendra ce soir.

Il fit semblant de ne pas entendre ce dernier mot et il dit:

--Courage, ma bonne Christine... je vous appelle toujours Christine...
Je reviendrai prendre de vos nouvelles dans la soire.




VI

RENCONTRE INATTENDUE


Quand Bancalou entra dans la maison du Club des Six, le silence se fit,
et les compagnons sinistres se regardrent furtivement, comme pour se
demander lequel d'entre eux oserait ouvrir le feu.

--C'est a, mes enfants, dit-il gardez un silence respectueux:

     Sage est le juge qui coute et tard juge.

--Tu n'as pas ramen ton lve? commena Cascapoil, est-il all suivre
un cours de dissection au McGill?

--Il veut apprendre  dcoudre un citoyen sans casser le fil, ajouta
Choucroute.

--Le fil de la vie? siffla Fildoux.

--Et c'est ce gamin-l qui a remplac notre cher Pimbina!...

--Une tte folle qui nous fera perdre les ntres...

--Vous devriez suivre un cours de langues mortes, pour apprendre  vous
taire, vous autres, gronda Bancalou.

Il savait qu'il y avait conspiration contre lui. Il n'en fit rien voir
cependant, il ne fallait pas irriter ses dangereux amis. C'est bien
assez qu'ils allaient prouver une rude dception tout  l'heure.
Cependant il avait la montre pour parer le coup. Il la sacrifierait. Il
croyait bien qu'il n'y avait pas de danger  la porter maintenant, ni
mme  la vendre, mais il ne tenait pas beaucoup  la garder. Elle ne
lui disait rien de bon, depuis son rve trange d'il y a dix ans.

C'tait Tiquenne qui avait t, cette fois, la tirer de la ouate o elle
dormait, dans la maison paternelle. Une fantaisie de jeune pendard. En
mme temps, il avait fait main basse sur un petit sac de monnaie, enfoui
dans la paille du lit. Papa Zidore tait au bois avec son engag. La
mnagre qui demeurait dans le fournil,  ct, chantait pour endormir
ses enfants... L'heure tait propice. Il savait qu'autrefois la cl se
cachait dans le tambour, sous le perron. Au reste par mesure de
prudence, il avait apport une superbe collection de cls et de
passe-partout. Il avait donn la montre  Bancalou et gard pour lui le
menu fretin du petit sac.

--J'ai fait une rencontre surprenante et il m'est arriv un accident
regrettable, commena Bancalou.

--Une rencontre? tiens!

--Un accident? Allons!

--Quelle rencontre? dis...

--Quel accident? vite!

--J'ai, par un hasard inexplicable, comme tous les hasards, du reste,
rencontr une cousine.

--Hourra! pour la cousine, crirent les chenapans.

--Je ne badine pas, reprit Bancalou... Elle venait de la campagne...

--Elles viennent toujours de loin, interrompit Choucroute.

--Elle tait partie de sa maison depuis huit ans... continua Bancalou,
et je n'avais pas eu le bonheur de la rencontrer.

--Huit ans, fit Cascapoil, l'accolade a d tre touchante.

--Est-ce une veuve? demanda Porc-pic.

--Est-ce une vierge? roucoula Fildoux.

--Est-elle jeune?

--Est-elle belle?

--Elle n'est pas veuve, elle n'est pas vierge, elle n'est pas jeune,
elle n'est pas belle, mais elle est honnte, affirma Bancalou.

Et il continua:

--C'est la femme d'un homme qui vaut moins que nous et qui aurait pu
devenir le premier citoyen de sa paroisse. L'amour de l'argent l'a
perdu, cet homme, et c'est un sans coeur. Il a des terres, il prte de
l'argent et il refuse du pain  sa femme et il chasse son enfant, et il
viole les filles!... Nous pour qui les prisons s'ouvrent et les
chafauds se dressent, nous valons mieux cent fois que ces citoyens
durs, avares, opulents et impudiques qui nous regardent passer de haut
de leurs balcons. Et cette femme dont je vous parle, la femme de ce
misrable, ma cousine germaine, elle trane ici, dans la ville, une
existence des plus misrables et je ne l'aurais pas reconnue, si
Tiquenne ne m'avais dit:

--Bancalou, mon vieux cousin, j'cr qu'c'est maman!

--Sa mre?... la mre de Tiquenne? s'crirent les brigands.

--Oui, la mre de Tiquenne, la femme de Zidore Tourteau, notre
propritaire.

--Si vous aviez vu la scne!... J'ai pourtant le coeur dur, eh bien! je
n'ai pu m'empcher de pleurer. Elle passait sur la rue Sainte-Catherine;
nous aussi. Nos venions vers la ville. Elle marchait d'un pas mal
assur, comme une personne qui a pris un coup de trop. Elle s'arrtait
de temps en temps, devant les vitrines, comme pour regarder les belles
toffes, les belles fleurs, toutes les belles choses qui ne pas pour les
gueux. Nous la suivions exprs pour la voir, car elle avait une mine
fort remarquable, et nous pensions que c'en tait une de la haute.
Enfin, nous la dpassons. Rendus  dix pas en avant, je crie:

--Tiquenne, Halte!... demi-tour  droite!... "Stand at ease!"

A ce nom de Tiquenne, elle s'arrte, nous regarde, blmit, s'adosse 
une porte... Et Tiquenne, tout bahi:

--Bancalou, j'cr qu'c'est maman!...

--Tiquenne! qu'elle s'crie, et elle tombe comme une masse sur le
trottoir.

La police arrive, questionne. Je ne pouvais pas parler beaucoup.
Tiquenne non plus. Il fallait de la prudence, au reste, je ne savais pas
o elle demeurait...

--Elle vient de perdre connaissance... C'est ma mre, dit Tiquenne, en
s'efforant de pleurer.

--Allons chercher une voiture, que je dis...

Nous nous esquivons prestement, lui, de son ct, moi du mien. Me voici,
il viendra.

--C'est intressant... surtout pour Tiquenne et pour toi, remarqua
Fildoux.

--L'accident??... questionna Choucroute.

--Ce que je viens de dire tait ncessaire pour vous bien faire
comprendre l'accident, reprit Bancalou.

--Je propose que tu divises l'argent avant d'en raconter une autre dit
encore Fildoux.

--C'est a! L'argent d'abord, l'accident ensuite, grogna Porc-pic.

--C'est que l'argent ne peut pas arriver aujourd'hui,  cause de
l'accident, rtorqua Bancalou.

Il y eut un murmure menaant:

--Comment a?...

--Explique-toi.

--Tu nous connais, hein? pas de midi  quatorze heures...

--Vous me connaissez aussi, je suppose, pas de soupons!... Vous allez
comprendre.

Vous savez que je suis prudent...

--Oh! oui, affirma Fildoux, tu sais te mettre  l'abri, toi.

--Je m'expose autant que vous autres, pour "le travail", mais ensuite je
fais le mort, on plus de chances de vivre...

--L'argent... Tout a ne nous dit pas ce que tu en as fait, de l'argent,
reprit Cascapoil.

--Voici. La police accourait, je viens de vous le dire. Elle nous voyait
avec cette femme qui tait tendue sur le trottoir, elle pouvait nous
souponner, nous fouiller, nous suivre, nous arrter... On ne sait
jamais. La police, elle a des curieuses ides parfois... et des ides de
curiosit. Alors j'ai vitement gliss mon porte-monnaie dans la gorge de
cette femme, ma cousine, la mre de Tiquenne...

--Et si on la fouille? observa Choucroute.

--Bah! on trouvera l'argent ce sera tout.

--Elle sera accuse, emprisonne peut-tre, dit  son tour Fildoux, et
nous autres nous perdrons tout.

--Accuse? emprisonne? elle n'aura pas de peine  se justifier rpliqua
Bancalou. Une femme, surtout une femme faible et malade comme elle l'est
va-t-elle, la nuit, enfoncer les portes et faire sauter les
coffres-forts? Allons donc!

--Mais elle parlera. Elle a reconnu son garon; elle t'a probablement
reconnu aussi.

--Et que peut-elle dire? Elle n'a rien vu, rien entendu, rien senti...
Elle tait sans connaissance, quand je lui ai confi le porte-monnaie.

--Dans tous les cas, Bancalou, nous te tenons responsable envers le
club, dit emphatiquement Fildoux, et, en attendant que tout soit rgl,
tu vas nous mettre entre les mains cette montre d'or dont tu nous as
parl...

--J'tais pour vous l'offrir; la voici.

Il mit la montre sur la table. Cela eut pour effet de dissiper les
nuages. Chacun la prit et l'examina  son tour avec attention. Elle
valait plus qu'on ne pensait... Bancalou souriait; le tour tait jou.
Ils n'avaient pas devin sa ruse. C'tait une ide qui lui avait pass
par le cerveau quand sa cousine s'tait vanouie... Le porte-monnaie, il
le retrouverait bien maintenant, mais ce ne serait pas pour eux; ils
pouvaient en faire leur deuil.

--Que chacun de nous porte la montre pendant une semaine, proposa
Choucroute.

--Tirons aux ds pour savoir qui la portera le premier, suggra
Porc-pic.

On apporta les ds, les bons, ceux qui n'taient point pips.

Ils furent brasss dans les gobelets, trois coups chacun, les trois
coups additionns. Cascapoil et Choucroute amenrent le mme nombre de
points et le plus grand nombre aussi.

--"Ex aequo", fit Bancalou, comme on disait au sminaire.

Ils recommencrent, et Cascapoil l'emporta. Il fourra la montre dans son
gousset et accrocha la chane  sa boutonnire.

--Quelle heure est-il, demanda Fildoux.

--Il est l'heure de prendre un verre, rpondit Bancalou.

Et il ajouta, de bonne humeur:

--Je n'ai pas besoin de montre pour vous dire cela.




VII

LUCETTE ET SON DERNIER ELEVE


Jean-Marcel se consolait de n'avoir pas vu Lucette, dans l'aprs-midi,
en revenant de chez madame Duhamelin, sa soeur, par la pense qu'il la
verrait plus longtemps dans la soire. Elle reviendrait srement auprs
de la malade; sa compassion l'y ramnerait. Puis, elle devait avoir hte
de connatre le rsultat de la dmarche de son nouvel ami. Oh! la chose
n'tait pas fort importante au point de vue de la finance; mais elle
devait souponner tout le plaisir qu'elle allait causer en se montrant
empresse et reconnaissante. Elle avait le coeur si bien fait.

Aprs le th, quand il dit  sa gouvernante qu'il allait sortit, il
troubla fort une me d'ordinaire bien calme. Il fallait de graves
raisons pour sortir deux soirs conscutifs. Que voulait donc dire tout
cela? Les paroles mystrieuses qu'il avait laiss tomber en buvant son
caf le matin, ne signifiaient donc pas ce qu'elle avait compris, elle,
la pauvre nave?

Au moment o il mettait le pied sur le seuil, un jeune garon arrivait
avec un pli cachet.

--De la part du prsident gnral de la socit St-Vincent de Paul,
dit-il en prsentant la lettre.

Jean-Marcel revint dans sa chambre d'tude et dchira l'enveloppe. Le
prsident gnral le priait d'assister  une runion du grand conseil,
pour affaires de haute importance. L'invitation tait pressante. Il eut
un mouvement de dpit... Pourquoi n'tait-il pas sorti une minute plus
tt?... un seule minute?... Maintenant qu'allait-il faire?... Ne
pouvait-on point se passer de lui?... Il irait un peu plus tard... Ah!
bien oui, un peu plus tard!... Quand il serait dans la pauvre
chambrette, l, avec elle. Il se connaissait, il oublierait le grand
conseil... Il l'enverrait se promener, le grand conseil. Alors, il
n'irait donc pas ce soir-l, la voir, elle, l'entendre parler de sa
douce voix d'ange, s'enivrer de son regard si profond et si troublant.

Il tait perplexe, agac. Si la charit comptait sur lui, l-bas... si
sa prsence tait rellement ncessaire... S'il allait retarder une
bonne oeuvre, ou perdre une occasion de faire le bien.

--A demain, dit-il poussant un soupir, et regardant du ct o elle
devait l'attendre.

Et elle l'attendait, en effet, un peu oppresse par une crainte vague et
par un espoir charmant. Et,  chaque instant, elle croyait our le
craquement de l'escalier sous ses pas empresss.

Il n'arrivait toujours point. Elle parlait  madame Tourteau pour
oublier son angoisse. Elle se sentait mieux, madame Tourteau. Elle
pourrait se lever demain. Le mdecin avait prescrit des rconfortants.
Il ne voyait rien de dangereux...

Lucette coutait d'une oreille distraite. Quand le coeur est proccup,
l'oreille n'entend rien, l'oeil ne voit rien. Elle disait une chose,
puis une autre; il n'y avait pas de liaison dans ses ides. Sa bouche
parlait, mais sa pense tait absente. Elle volait  la recherche du
bonheur entrevu.

Il ne vint pas, et, en faisant sa prire avant de dormir, elle fut
assaillie par les distractions. Pour mettre d'accord sa prire et sa
pense, son rve et sa dvotion, elle pria pour lui.

Jean-Marcel s'tait attard au grand conseil! On y avait discut des
choses trs importantes, entre autres l'assainissement de certains
quartiers de la ville, o la voyoucratie se dlectait de prfrence, et
l'tablissement de nouvelles coles pour les pauvres d'entre les
pauvres. Il travaillait depuis longtemps  ces deux oeuvres chrtiennes,
et son nom, bni par les uns, tait maudit par les autres. Les pauvres
l'aimaient, les vauriens le hassaient. Les uns le saluaient avec
respect, les autres lui montraient le poing.

Il tait content d'avoir sacrifi son coeur  sa raison et le plaisir au
devoir. Sa conscience lui rendait tmoignage et il se sentait meilleur.
Seulement il craignait d'avoir caus un dsappointement, d'avoir frustr
une attente, d'avoir froiss une tendre petite me.

Le lendemain, il marchait tte basse, dur la rue Notre-Dame, laborant
dans son esprit tout un plan pour l'ducation de l'enfant dshrit, ne
regardant personne, et se garant  peine du code osseux des grognards,
quant il fut tir soudainement de ses rflexions par une voix stridente
qui disait, en l'effleurant comme d'un stylet:

--C'est lui, le maudit!

Il leva la tte et vit deux figures diaboliques tournes vers lui. Il
fit un pas de leur ct, voulant essayer la douceur, la persuasion, la
charit. Les deux bandits n'osrent pas affronter l'honnte homme, et
ils s'enfuirent.

--Pauvres gars! soupira Jean-Marcel, s'ils savaient comme il est ais
et comme il est doux de vivre honntement!

Et il dit encore:

--Il faut pourtant que la charit chrtienne atteigne ces gens-l, et
que la grce les touche, et que le pardon descende sur leur tte!...
Mais que de choses  changer auparavant dans notre tat social!... que
de vices  corriger! que de vertus  acqurir!...

--Vous! s'cria-t-il soudain...

Et ses penses philanthropiques taient dj  cent lieues.

--Vous!...

Il disait cela, ce vous parti du coeur,  une jeune personne qui le
toucha en le rencontrant et qui tout absorbe aussi ne l'avait pas vu
avant de la toucher. C'tait Lucette. L'heureuse rencontre! Les
dlicieux sourire, les regards loquents qui s'changrent!... Les
chenapans de la rue qu'ils aillent se faire pendre!... C'est leur
affaire!... Est-ce qu'on va s'occuper d'eux  prsent?... Le coeur est
en vacance... Une heure de rcration... Oh! comme il va s'en donner
sous ces poitrines palpitantes! Mais tant que tu voudras, pauvre coeur
mu, tu me diras jamais assez ta joie et ton bonheur!

--Vous allez venir avec moi chez ma soeur, n'est-ce pas? C'est tout
prs, proposa Jean-Marcel.

Et il parlait, il parlait, souriant:

--Vous ferez connaissance avec votre nouvel lve... Madame Duhamelin
vous attend... Elle est heureuse de vous confier l'ducation du petit
Henri... Il s'appelle Henri, le petiot... Un enfant charmant... Oh! Je
savais bien qu'elle suivrait mon conseil!... Et j'y tenais, moi,, j'y
tenais!...

--Mais vous ne savez pas si j'enseigne comme il faut... Si vous alliez
regretter votre excs de confiance. J'en serais bien dsole...

Ils se rendirent chez Madame Duhamelin. Monsieur Duhamelin sortait, et
ils n'eurent que le temps de lui dire bonjour. On voudrait l'excuser,
des affaires l'attendaient, des affaires srieuses... Au reste, ce que
faisait sa femme tait toujours bien fait. Il endossait d'avance, en
blanc sans y regarder.

On s'assit dans un boudoir fort coquet. Un petit garon d'une dizaine
d'annes environ, joli, souple, souriant, mais souriant d'une faon qu
faisait mal, accourut vers Madame Duhamelin et l'entoura de ses bras
mignons.

--Henri, fit Madame Duhamelin, souhaite le bonjour  ta nouvelle
matresse.

L'enfant dtacha ses bras, et se tournant vers Lucette, il la regarda un
moment, ouvrant tout grands ses yeux noirs velouts.

--Bonjour, Mademoiselle, dit-il, et il baissa la tte, et les boucles
brunes de ses cheveux glissrent sur ses paules, encadrant d'ombres sa
figure d'ange.

--Quel charmant enfant! dit Lucette, en regardant Mme Duhamelin.

Puis, s'adressant au petit garon:

--Tu aimes  lire, n'est-ce pas? lui demanda-t-elle.

--Oh oui, rpondit-il, vivement... J'ai lu le conte de la Belle au bois
dormant... Un beau conte!... Une belle princesse qu'un mchant avait...

--Tu lis aussi des livres plus srieux que cela, et surtout plus utiles,
se hta de dire Madame Duhamelin.

--Je lis mon catchisme, pour ma premire communion... Quand j'aurai
fait ma premire communion, je serai un homme...

--Ou un ange, ajouta Lucette.

Madame Duhamelin sourit en approuvant de la tte, et Jean-Marcel dit
gravement:

--Il faudra que tu sois bien obissant, Henri, car si tu n'obis pas, ta
matresse prouvera du chagrin, et puis, elle ne t'aimera point.
Voudrais-tu ne pas tre aim?

--Oh! non! s'cria le marmot.

Il y eut un silence un peu embarrassant. Lucette et Jean-Marcel se
regardrent longuement. L'enfant dit, comme aprs une rflexion:

--Il faudra que j'obisse comme  maman.

--Sans doute, mon cher, affirma Madame Duhamelin. Mademoiselle me
remplacera auprs de toi.

--Et j'aurai deux mres?...

--Deux, l'une qui te donnera la nourriture et le vtement, pour que tu
ne souffres ni du froid ni de la faim, l'autre qui te donnera les
connaissances ncessaire pour que tu remplisses bien tes devoirs envers
le bon Dieu et envers le monde.

--Je vais beaucoup tudier... je suis dj pas mal savant.

Et il jeta sur sa matresse un joli regard de dfi.

Les deux femmes se prirent  rire en l'admirant. Il tait trs beau,
avec quelque chose de douloureux, pourtant, dans son enfantine
expression.

--Il est savant, il sait lire et crire reprit Mme Duhamelin.

Et l'enfant naf ajouta qu'en effet il avait crit une lettre au petit
Jsus, l'autre jour, pour lui demander un petit frre ou une petite
soeur, car il s'ennuyait, tout seul.

--Il faudra qu'il crive encore remarqua Jean-Marcel...

Lucette tait devenue ple, une angoisse lui serrait la poitrine, et
elle avait peur de trahir son motion. Elle aurait voulu sortir, aspirer
une bouffe d'air froid, marcher, courir pour fuir le souvenir cruel qui
revenait encore, qui revenait toujours.

--Savez-vous, reprit Jean-Marcel, savez-vous, mademoiselle Lucette, que
si d'tais arriv ici une heure plus tard, votre place aurait t prise?

--Vraiment? s'effora de dire Lucette, levant  peine les yeux sur son
protecteur.

--Ma soeur s'tait adresse  une autre continua-t-il, et cette autre
est venue une heure trop tard.

--Vous avez peut-tre rendu un mauvais service  Mme Duhamelin. Cette
autre-l enseigne peut-tre mieux que moi, rpliqua Lucette, qui
s'efforait de prendre possession d'elle-mme.

--Singulier hasard, continua l'inspecteur d'coles, je la connaissais
cette institutrice, et elle me connaissait aussi. La rencontre n'a pas
t des plus amicales. Elle me garde rancune depuis dix ans.

--Vous lui avez donc fait bien du mal?

--Sans qu'il y eut de ma faute, par devoir... Faix ce que dois, advienne
que pourra.

--Le devoir est quelquefois pnible  remplir, observa Mme Duhamelin.

Et Jean-Marcel continue:

--Elle faisait l'cole, une bonne cole sous certains rapports...

--Mon frre est inspecteur d'coles, interrompit Mme Duhamelin, je ne
sais pas s'il vous l'a dit...

--Inspecteur d'coles! rpta Lucette comme tourdie par cette parole.

-Oui, mademoiselle, fit Provost, je ne vous ai pas encore parl de cela,
c'est vrai, l'occasion ne s'en est point prsente. Au reste, a ne fait
pas grand'chose.

Encore une fois Lucette sentit l'motion la gagner, et malgr elle son
coeur battait terriblement. Elle demandait  Dieu et  la Vierge Mre de
lui venir en aide et de lui donner le courage dont elle avait besoin.

Jean-Marcel continua d'un ton badin:

--Dans l'arrondissement o elle enseignait, l'on se plaignait depuis
longtemps de la longueur de sa langue... quoi de surprenant? c'est une
fille trs grande. Couper un bout de cette langue, c'et t cruel. Je
n'osai mme pas le lui proposer... Mais je lui conseillai, aprs une
enqute srieuse, de s'en aller ailleurs et de l'emporter avec elle...
Pauvre Strophina Beaucarme!

Lucette se cramponnait au bras de son fauteuil pour arrter le
tremblement nerveux de tous ses membres. Elle serrait les dents comme
pour empcher une plainte de sortir de sa bouche. Il lui semblait que
tout l'chafaudage de sa flicit allait s'crouler, que la honte allait
remonter du fond de sa vie, pourtant si pure!... qu'il allait falloir
tout dire, tout avouer!... et le supplice!... l'affreux supplice!...
elle eut pourtant un lan suprme de volont et d'un mouvement
nergique, elle se redressa sur son sige et fixa sur l'homme qu'elle
aimait ses yeux pleins d'une flamme nouvelle, que tamisait un peu l'eau
allume d'une larme.

--Vous vous attendrissez sur le sort de cette fille, reprit Jean-Marcel,
un peu mu  son tour, vous tes bonne, oh! oui, vous tes trs bonne!
Mais elle ne pleure pas facilement, elle, et elle ne s'amende pas vite
non plus, si j'en juge par le chapelet pas du tout bni quelle tait en
train de rciter hier...

Et il continua, croyant intresser fort sa jeune amie.

--Elle en veut surtout  l'infortune qui l'avait remplace comme
institutrice un jour... Une belle et pieuse jeune fille, et bien
instruite, m'a affirm le cur. Avec cela des talents remarquables pour
la musique.

Il ne voyait pas que la pauvre Lucette se tordait sur sa chaise, et tout
entier  un souvenir qu'il aimait, il dit encore.

--Je ne l'ai vue qu'une fois cette jeune institutrice et dans une
circonstance fort extraordinaire. Il parat qu'elle se sauvait des bras
d'un infme.

Lucette ne put rprimer un lger sanglot. Il crut que c'tait la
surprise ou la curiosit.

--Oui, dit-il, elle courait  la mort plutt que... J'allais faire
l'examen des classes et j'arrivais dans la paroisse pour la premire
fois. C'tait vers le soir, nous suivions les bords d'une charmante
rivire, et nous venions de dpasser la maison de Tourteau... un
misrable! le mari de cette femme malade que vous soignez avec tant de
dvouement, je vis une forme blanche de jeune fille accourir par les
champs, de l'autre ct, et se jeter dans la rivire. Je sautai de
voiture, me prcipite sur la grve, sans trop savoir si je n'allais pas
me tuer, et plongeant hardiment, je la saisis par un bras que battait
encore et je la sauvai!...

Je ne l'oublierai jamais, car elle s'appelait comme vous, Lucette.
Pauvre jeune fille! Malheureuse Lucette Longpr! je l'ai vue, ce soir-l
revenir  la vie lentement, lentement!... et depuis je ne l'ai revue...

Dans un effort surhumain de volont, broyant toutes ses peurs, regardant
en face toutes les menaces de la destine fatale, Lucette, ple,
frmissante, les yeux toujours tincelants derrire une larme se leva
tout  coup coup et dit d'une voix ferme.

--Regardez-la donc, monsieur Provost, c'est moi!

Mais c'en tait trop. Elle retomba sur son sige, et, la figure dans ses
mains, elle clata en sanglots.




VIII

DEUX POLICIERS DANS L'EMBARRAS


Lorsque Mme Tourteau s'tait vanouie, sur le trottoir,  la vue de
Tiquenne, son enfant, et de Bancalou, son cousin, des hommes de la
police avaient accouru, en effet, comme l'avait dit Bancalou  ses
complices. Ils avaient relev la femme et l'avaient porte dans
l'picerie voisine,  deux pas seulement. Il y avait l une chaise et un
petit garon. La dame fut quelque peu effraye, croyant qu'on apportait
un cadavre et le petit garon lui demanda ce qu'elle avait cette
femme-l, qu'elle ne pouvait pas marcher.

--Elle est morte lui avait rpondu sa mre.

--Elle est bien malheureuse de n'avoir pas pu mourir sur son lit, dans
sa chambre, observa l'enfant.

--Elle n'est pas morte, elle n'est qu'vanouie, dit un des hommes. Et il
se htait d'enlever les vtements qui gnaient la respiration, les
mouvements.

Un porte-monnaie tomba, un porte-monnaie bien arrondi.

--Tiens! dit l'autre missaire de la police, en le ramassa, ce n'est
toujours pas une mendiante, et la faim n'est pour rien dans son
vanouissement.

Il ouvrit le porte-monnaie.

--Tonnerre des les, clama-t-il tout stupfait, une banque!... Alors
c'est probablement une avare.

--Sortie des entrailles d'Harpagon ajouta le premier, qui voulait faire
parade de sa connaissance de la comdie.

Mme Tourteau reprenait connaissance. Elle ouvrit les yeux et demanda ce
qu'elle avait fait, en que endroit elle se trouvait.

--On vient de vous ramasser sur le trottoir, rpondit l'un des gardiens
fidles de la grande cit.

--Sur le trottoir!... Me ramasser!...

Ses yeux tombrent sur l'enfant.

--C'est lui, mon petit garon! mon Tiquenne!... s'cria-t-elle en
tendant les bras  l'enfant qui se cacha dans le robe de sa mre.

--Il me fuit encore! il me fuit toujours! gmit la malheureuse.

--Elle est trouble, remarqua la dame, en serrant contre elle son petit
garon.

Les deux employs de la police s'taient fait un signe et avaient
manifest une joie subite, en entendant le nom de Tiquenne. Ce nom ne
leur tait pas inconnu, mais ils n'avaient pas vu encore celui qui le
portait, et ils tenaient  faire sa connaissance. C'tait,
paraissait-il, un des jeunes malfaiteurs les plus adroits et les plus
russ. L'affaire promettait de prendre du dveloppement. Voil comme
tout arrive. On ne pouvait pas mettre le grappin sur le mcrant
dangereux... Il n'tait nulle part et se faufilait partout. Une femme
qu'on ne connat pas, dont personne ne parle, dont personne ne s'occupe,
a, par hasard, une petite syncope sur la rue, et voil que, sans le
vouloir, par un mot, par seul mot, elle met les limiers sur la piste.

Ils se frottaient les mains de plaisir, les deux vigilants.

Madame Tourteau revint  elle tout  fait. Elle vit bien que le petit
garon n'tait pas le sien.

--Comme il ressemble au mien, dit-elle, au mien quant il tait jeune.

--Est-il mort, le vtre? demanda la dame.

--Je le croyais mort... Il a pass tout  l'heure devant mes yeux...
C'est comme un rve, une vision... Il tait avec mon cousin Bancalou...
C'est sr que c'est lui...

Les deux homme se poussrent du coude, tout joyeux:

--Bancalou, se dirent-ils tout bas, encore un!... le meilleur!

La dame qui se trouvait l, dans l'picerie, ne savait trop comment
s'expliquer cette erreur de la pauvre femme, et elle cherchait dans on
esprit les chose les plus inattendues arrivent, elle le savait bien, et
l'on ne devrait jamais s'tonner de rien. Ce petit garon qu'elle avait
avec elle et qui l'appelait sa mre, n'tait pas sorti de ses
entrailles, c'tait le fils d'une autre. Il avait un pre et une mre
quelque part... Elle l'avait lev; elle l'aimait comme s'il et t le
fruit de son sein, et nul ne pouvait plus le lui ravir, mais enfin elle
n'tait pas sa vraie mre.

Cette pense qui ne l'avait gure occupe jusque-l, venait tout  coup
troubler sa quitude, et mettre comme une pointe de jalousie dans son
me.

Les deux hommes de police tenaient conseil,  l'cart. Ils ne savaient
que faire et se sentaient perplexes. Le zle pour le bien public ou pour
leur avantage particulier, les poussait, mais aussi la prudence qui est
une bonne chose mme pour la police, les invitait  ne rien brusquer. Il
tait vident que cette femme connaissait bien Tiquenne et Bancalou,
puisque l'un tait son fils, et l'autre, son cousin, mais savait-elle
qu'ils ne valaient pas la corde pour les pendre? Il n'y avait pas de
preuves contre eux cependant. Ils opraient au bon moment,  l'heure
propice, et avec une prcaution infinie. On rptait leurs noms de
guerre et en donnait leur signalement. Mais le signalement ne servait
qu' drouter... Si une bonne fois l'oeil vigilant de la police pouvait
se braquer sur eux, les jours de leurs triomphes seraient comts; ils
seraient envelopps dans les mailles du filet.

Et ce porte-monnaie garni, c'tait bien certainement de l'argent vol.
Le savait-elle? Elle devait s'en douter au moins, elle n'tait pas si
nave que cela. Et puis, une preuve, c'est qu'elle le portait sur elle.
On ne trane pas ses conomies comme cela, dans sa poitrine, quand on
peut les laisser sans crainte  la maison. Et sa maison devait tre un
bouge ou les voleurs allaient cacher le fruit de leurs rapines.

Il serait peut-tre mieux de l'arrter alors. Il ne faudrait pas lui
donner le temps de s'entendre avec ses complices, de fabriquer une
histoire, de cacher l'argent. Et puis, le juge de la cour de police
saura bien la faire parler.

C'est un retors. Il connat les moyens de gagner la confiance de ces
gens-l, ou de djouer leurs finesses.

Oui, mais si c'est une femme honnte, une mre malheureuse, le jouet de
la fatalit... a se voit, et trop souvent. Et si elle a du chagrin 
cause de son fils, si la peine la rend malade... la fait mourir!... Si
cet argent qu'elle cache ainsi, dans sa gorge est elle... si c'est le
dfaut de plusieurs annes de travail et d'pargne... Si elle le cache
ainsi pour le soustraire  la convoitise de son mauvais garnement... Ah
bien! ce serait un crime que de l'arrter, de la jeter en prison, de la
dshonorer!... Ce serait mettre le comble  sa dsolation; ce serait se
faire les complices du mauvais fils, et l'aider  devenir parricide...

La dame tait assise sur un tabouret, pour attendre la fin de la scne
Elle comprenait l'embarras des deux policiers et dsirait leur venir en
aide... Elle interrogea la femme souponne avec une grande douceur et
de faon  lui faire comprendre qu'elle avait une protectrice. La
malheureuse mre rpondit avec une vidente sincrit, sans hsitation
et comme avec plaisir. Elle indiqua la rue o elle demeurait, la maison
o elle logeait, sa petite chambre dans la mansarde.

--Mais demanda alors l'un des hommes, pourquoi habitez-vous une chambre
aussi mal situe? vous avez de l'argent, vous n'tes pas pauvres du
tout.

--J'en aurai peut-tre un jour, mais je ne le dsire point. Il faudrait
que mon mari mourrait avant moi... En attendant, je suis dans la misre
et je gagne mon pain par le travail quand je suis en bonne sant.

--Vous avez votre mari? fit l'autre curieux.

--Il ne demeure pas  la ville, il habite la campagne.

--Et pourquoi ne vivez-vous pas avec lui?

--Quand mme je vous le dirais, vous n'y pourriez pas grand'chose. Et
puis, chacun a ses secrets... ses preuves, et elles sont bien terribles
parfois.

Etait-elle sincre? jouait-elle la comdie?

--Vous vous dites pauvre, vous mentez! reprit tout  coup l'un des
hommes de la force, d'une voix dure, pour la dsaronner, en lui
montrant le porte-monnaie entr'ouvert. Voyez! c'est la preuve, a, que
vous mentez.

--Je ne comprends pas, rpliqua la femme Tourteau, tranquillement, mais
un peu abasourdie, tout de mme.

--Vous ne comprenez pas?... Ce porte-monnaie, c'est  vous... Avec a on
ne se dit pas dans l'indigence.

--Ce n'est pas  moi, monsieur, vous vous trompez. Je n'ai gure besoin
de porte-monnaie puisque je n'ai rien  mettre dedans.

Elle disait cela tout bonnement, sans excitation. Elle tait bonne
comdienne, si elle n'tait pas honnte femme, pensaient les autres.

--Il est tomb de vos habits, vous l'aviez dans votre poitrine, assura
l'homme toujours svre.

--C'est impossible, monsieur, c'est impossible!

--On va vous conduire devant le magistrat de police, vous n'y gagnerez
rien. Il faudra bien que vous mettiez la ruse de ct, alors, et que
vous disiez d'o viens cet argent.

--Mon Dieu! fit-elle en joignant les mains, qu'est-ce que cela signifie
donc? Est-ce qu'on me prend pour une voleuse?... Je n'tais donc pas
assez malheureuse?...

Elle se mit  sangloter.

--Vous voyez bien que c'est une honnte femme, ne put s'empcher de dire
la dame toujours attentive  ce qui se passait.

Elle entendit cette parole de charit, et cela lui rendit un peu de
courage.

--Oh! merci! s'cria-t-elle, au milieu de ses sanglots, merci!... Vous
au moins, vous comprenez qu'une femme chrtienne peut bien souffrir la
faim et la soif, mais ne peut pas se rendre coupable d'un vol!... Vous
tes pouse et votre mari vous aime et vous protge!... Je suis pouse
aussi, mais mon mari me hait et me perscute!... Vous tes mre, je le
vois et votre enfant fait votre joie et votre espoir!... Je suis mre
aussi!... et mon enfant...

Elle se cacha de nouveau le visage dans ses mains et les soupirs la
secouaient tristement.

La bonne Dame conseilla aux hommes de police de laisser en libert, de
s'loigner, elle rpondait d'elle.

--On peut tromper un homme, mme un homme de police, dit-elle avec un
sourire un peu navr, mais on ne trompe pas le coeur d'une femme.

Un des policiers tapa sur l'paule de l'autre: un clair lui traversait
le cerveau.

--Je l'ai! clama-t-il en mme temps... Bancalou et Tiquenne viennent de
nous glisser entre les doigts!... C'est leur argent qu'ils ont voulu
cacher l, quand nous sommes accouru.

Il montrait la femme. C'est le commencement de la fin. Emportons le sac
aux cus!

La dame charitable conduisit sa protge, dans une bonne voiture,  sa
petite chambre enfume d'une ruelle sombre, et elle lui prodigua toutes
les touchantes attentions dont elle fut capable.

Mme Tourteau, puise par la privation, secoue par les tonnements se
tout  l'heure, dsole et presque dsespre, fut prise d'une fivre
svre et dut se mettre au lit.




IX

UNE RESSEMBLANCE A DIX ANS
D'INTERVALLE.


Quand Lucette se fut un peu remise du trouble douloureux que lui avait
caus Jean-Marcel, en racontant comment il avait arrach  la mort,
autrefois, une infortune jeune fille; quand elle se fut rendu compte de
l'aveu hroque qu'elle avait fait, et des consquences graves qui en
dcouleraient pour elle, elle se leva pour prendre cong. Madame
Duhamelin et son frre qui, par respect pour sa douleur, avaient gard
le silence, se levrent en mme temps. Ils la couvraient d'un regard
plein d'affectueuse misricorde.

--Ma chre enfant, dit Madame Duhamelin, ce que je viens d'apprendre
m'attache  vous davantage. Je n'ai pas besoin de scruter les motifs qui
vous poussaient. Vous tiez menace... vous avez souffert... Votre calme
existence a t brise... On dirait que le bon Dieu s'est alors loign
de vous; mais non, non, ma chre amie, il n'est jamais plus prs de nous
que lorsque nous somme accabls par des maux de toutes sortes. Il se
cache, mais sa main nous soutient. Le vase peut tre profan, mais
l'hostie reste pure...

--Ah! Madame, rpartit Lucette d'un accent dchirant, c'est affreux de
voir, ds sa jeunesse, dfiler lentement dans les pleurs et la
dsesprance, tous les jours d'une vie qui peut tre longue!

--Il n'y a pas de maux si grands que le temps ne puisse gurir, ou, du
moins, les adoucir beaucoup remarqua Jean-Marcel.

--Ceux qui ne souffrent pas ou qui ne souffrent gure peuvent seuls dire
cela, Monsieur.

--Et ceux qui ont vieilli aussi, Mademoiselle Lucette. Vous tes jeune
encore.

--Jeune!... Hlas! quand donc n'osera-t-on plus me dire cela?

--Vous dsirez vieillir?

--Je n'ai pas assez de vertus pour m'crier, moi... Toujours souffrir,
jamais mourir!

--Vous ne souffrirez pas toujours, mademoiselle Longpr.

--Et je mourrai alors.

--Vous mourrez, puisque personne n'chappe au formidable arrt, mais ce
ne sera pas demain.

--Vous ne courez pas grand risque de passer pour mauvais prophte.

--Je veux dire que vous n'chapperez pas de longtemps  notre profonde
amiti.

Lucette rpondit par un regard de reconnaissance; et c'tait bien la
plus aimable rponse que pouvait esprer Jean-Marcel. Elle s'avana vers
la porte. Le petit Henri qui s'tait tenu  l'cart, assez tonn de
voir pleurer une grande fille, une fille qu'on lui donnait pour
l'instruire et le guider, vint alors se mler au petit groupe, demandant
comme pour s'assurer qu'on ne la renvoyait point, si elle viendrait lui
donner des leon le lendemain. Lucette regarda Mme Duhamelin, attendant
sans doute qu'elle rpondit elle-mme.

--Oui, dit la soeur de Jean-Marcel, elle viendra... Tu sera bien sage et
tu l'aimeras bien.

--Mon oncle l'aime-t-il, lui? demanda l'enfant avec un sourire un peu
malicieux.

--Tout le monde l'aime, se hta de dire l'excellente femme.

--Seulement, mon petit curieux, je n'ai pas eu la chance, moi, de
commencer  dix ans... remarqua Jean-Marcel.

Lucette souriait. Toutes ces paroles taient comme un baume sur les
blessures de son me. Elle dit  Mme Duhamelin dans quelle rue elle
demeurait, afin que, si l'on avait besoin d'elle on ne perdit pas de
temps  la chercher.

Elle venait souvent chez une amie de sa dfunte mre, Madame... Elle
hsitait  prononcer ce nom qui lui brlait la lvre comme un fer
rouge... Madame Tourteau... C'tait une femme bien  plaindre assurment
et bien digne de piti, malade au lit, depuis quelque temps et sans
beaucoup de ressources.

--Madame Tourteau, rpta la soeur de Jean-Marcel, mais c'est cette
femme qui s'est vanouie, l'autre jour, dans la rue, et qu'on voulait
arrter comme voleuse.

--Oui madame, c'est elle-mme.

--J'ai t tmoin de la scne pnible dans l'picerie... j'tait l avec
mon petit garon...

--Comment, interrompit Jean-Marcel, c'est toi qui tais l?... Tu ne
m'en as rien dit.

--Je ne t'ai gure vu depuis ce jour-l. Tu sais que j'ai pass une
quinzaine  Terrebonne?... J'ai conduit cette pauvre crature  sa
petite chambre, et lui ai donn les secours les plus pressants. Je
voulais la revoir, prendre de ses nouvelles, et je n'ai pas eu le temps
de sortir. J'irai ces jours-ci... Comment est-elle?

--Elle va mieux, rpondit Lucette.

--Cette infortune, reprit Mme Duhamelin, je ne sais quel frisson elle
m'a fait passer sur le corps, lorsqu'en apercevant le petit Henri, au
sortir de son vanouissement, elle s'est cri: "C'est lui, mon petit
garon! mon Tiquenne!..." Et elle tendait ses bras  l'enfant.

"Il me fuit encore! il me fuit toujours!" ajouta-t-elle avec un sanglot
dchirant.

--C'est assez trange, murmura l'inspecteur d'coles.

Lucette paraissait bomber dans une rverie sombre.

--Quand elle fut remise continua Mme Duhamelin, je lui parlai de ses
enfants. Elle me dit qu'elle n'avait qu'un garon. Il tait parti d'avec
elle depuis longtemps, et, tout  coup il venait de passer devant ses
yeux. Il ne l'avait pas vue, peut-tre, o il ne l'avait pas reconnue.
C'est  cause de cela qu'elle avait perdu connaissance. La surprise, le
choc nerveux...

Lucette rvait toujours, et ses yeux profonds s'taient fixs sur le
petit Henri... Jean-Marcel cherchait  dbrouiller quelque chose... Sa
soeur reprit encore s'adressant  Lucette.

--Avez-vous connu son petit garon quand il tait jeune?

--Oui, madame,... Il est venu  mes classes.

--Est-ce que mon petit Henri lui ressemble?

--Maintenant, je ne sais pas, mais il y a dix ans, Tiquenne tait
presque aussi beau. La mme grandeur, le mme air, les mmes cheveux,
moins long, c'est vrai. Les yeux, la bouche... Oui, je me le rappelle
bien,  cette heure, la ressemblance est frappante et cette bonne Mme
Tourteau a bien pu se tromper. Comme de raison, si elle avait eu toute
son ide, elle aurait bien vu par la diffrence d'ge, que le petit
Henri ne pouvait pas tre son Tiquenne.

Lucette se retira alors, disant qu'elle reviendrait le lendemain.

--Henri, dit Mme Duhamelin, donne un baiser  ton institutrice,
puisqu'elle va tre pour toi une seconde mre.

--L'enfant s'approcha de Lucette, souriant, pas trop intimid. Comme un
ange qui boit  une coupe dont il ne connat pas encore les dlices.
Lucette l'embrassa et une motion douce, inexplicable, inconnue, la
remua jusqu'au fond de l'me.

Jean-Marcel l'accompagna jusqu' sa demeure. Ils causrent assez peu,
mais ils taient fort occups l'un de l'autre. Ils se sentaient aims et
se plaisaient dans l'enivrante pense.




X

OU BANCALOU IMPROVISE UNE
PETITE HISTOIRE


-Tiquenne, mon fils par adoption, quand j'tait au Sminaire, mes
matres me disaient:

     On n'abat pas un chne du premier coup,
     Et pour savoir un peu, faut apprendre beaucoup.

C'est pour te faire comprendre que je ne suis pas encore  terre, et que
j'ai beaucoup tudi, que je te cite ces paroles sages. Mais nous
pourrions tre troubls dans notre paix et souponns malgr notre
probit,  cause de l'argent trouv sur ta pauvre mre, ma cousine
germaine, comme tu sais... si nous allions passer quelque temps  la
campagne, dans la retraite et la pnitence, au foyer et  la table de
ton pre?...

--Bancalou, mon vieux cousin par ma mre, j'en arrive, moi, de la
campagne, et j'ai la jambe un peu raide, mais comme j'ai pass incognito
chez mon pre, le temps seulement de saucer une crote dans la crme, de
boire une lampe de whiskey, de tirer le sac d'cus de sa cachette et de
dcrocher la montre, pour voir l'heure... en m'en revenant, j'y
retournerai volontiers. C'est peut-tre le meilleur moyen de dtourner
les soupons, me montrer...

--Tiquenne, tu as raison. Quand j'tais au sminaire, mon matre de
salle me disait:

     En affaire douteuse,
     Audace est avantageuse.

Nous voyagerons  pied, comme des plerins, acceptant ce que la charit
nous offrira, et prenant ce qu'elle oubliera de nous donner, d'abord
parce que:

     Charit oint, pch point.

et ensuite, parce que Charit bien ordonne commence par soi-mme.

--Bancalou, mon vieux cousin, tu connais ma misre et mon honntet...

--Tiquenne, je t'avouerai que je n'ai pas eu l'honneur de faire
connaissance avec cette dernire, mais je te crois sur parole, et pour
te prouver mon extrme confiance, je vais te faire une surprise...

--Bancalou, mon...

--Je devine...

--Tu connais...

--Les mauvaises dispositions du club des six  notre gard....

--Non, ma pnurie... Si la surprise que tu vas me faire pouvait remplir
ma bourse, comme elle... Je n'ai pas de comparaison. Je n'ai pas t au
sminaire, moi.

--Tiquenne, mon fils par ta... Allons! quelle btise j'allais dire
l!... Tu as toute l'effervescence de la jeunesse, et les lenteurs de
l'ge mr et pondr t'agacent quelque peu. C'est comme moi quand
j'tais au sminaire... Mais je me hte de conclure. Ecoute, et ne
m'interromps que lorsque j'aurai fini.

--Bancalou, mon vieux, je suis attendri.

--Tiquenne, j'ai des remords!

--Hein?

--Des remords, non peut-tre, mais des regrets...

--Hein?

--Des regrets non peut-tre, mais des rveils...

--Hein?

--Et j'ai envie de quitter les compagnons.

--Bancalou, mon vieux, tu connais...

--Ta misre, mais pas l'autre...

--Non, ce que tu as  faire.

--Je m'aperois qu'ils me jalousent.

--Ils voudraient te voir entre les griffes de la police,  ton tour...

--Parce que je suis moins bte qu'eux tous...

--Moins sclrat, surtout.

--Tiquenne cette parole t'honore et me grandit.

--Bancalou, mon vieux cousin, je suis attendri...

--Tiquenne, j'ai mon secret... j'avise.

--Et nous allons renoncer  la profession?...

--Je ne dis pas, quand l'occasion se prsentera de souffler un
porte-monnaie dans un tat intressant, de souper d'un dindon qui aimera
tout autant se faire dchirer par les dents d'un voleur pauvre, que par
le couteau d'argent d'un voleur riche, de se fourrer dans un pantalon
destin aux jambes alertes d'un caissier de banque, de se coiffer d'un
chapeau neuf, aussi bien camp sur une tte nue que sur un front
accident, je ne dis pas, Tiquenne, mon fils par adoption, ce que nous
ferons ou ce que nous ne ferons pas, car l'avenir est un livre ferm,
comme disait notre matre d'tudes, quand j'tais au sminaire. En
attendant la solution de ce problme, il faut que je retrouve l'argent
que j'ai gliss dans le sein de ta mre, et, pour cela, je vais mettre 
profit l'audace admirable de ton pre.

--Bancalou, mon vieux cousin par ma mre, je m'attendris encore...

--Tiquenne, tu es une belle me au fond, et si tu n'avais pas eu de
pre...

--Bancalou, mon vieux, tu viens de...

--Je viens de lcher une belle sottise, je m'en aperois.

--Non, tu viens de me rappeler une vrit que j'oubliais.

Et ils partirent gament.

Zidore Tourteau paraissait supporter son veuvage accidentel assez
patiemment. Il n'tait pas rest longtemps seul. Il avait pris avec lui
un jeune mnage, Antoine Brosseau et sa femme. La femme s'occupait de la
maison et le mari vaquait aux choses du dehors. Il logeait, ce mnage,
dans le fournil, en arrire.

L't pendant la belle saison, Zidore prenait des pensionnaires, et la
petite rivire, dans les soires chaudes et claires, tait sillonne de
canots lgers, et les chansons des canotiers se perdaient au loin, par
bribes rhythmes, dans le calme des prs.

Tiquenne et Bancalou arrivrent sans encombre. C'tait le soir, et
quelques voisins taient venus fumer la pipe avec Tourteau.

Zidore ne parut pas fort touch de l'empressement affectueux de son
ancien ami, et il regarda  peine le jeune homme qui l'accompagnait. Il
ne le reconnut pas. Il avait grandi, le petit souffre-douleur, depuis
sept ans au moins qu'il tait parti avec sa mre. Bancalou lui dit:

--Tu ne le connais pas?... C'est un monsieur de la ville...

--Vaut-il mieux qu'un Monsieur de la campagne? demanda Zidore, moiti
srieux, moiti badin.

Un des habitants observa:

--Les messieurs, ils valent partout la mme choses, la place n'y fait
rien.

--Ou pas mieux  une place qu' une autre, reprit Zidore.

Bancalou poussa du coude son jeune compagnon.

--La rception n'est pas chaude, Tiquenne...

Zidore, surpris, regarda le jeune homme dans les yeux.

--Tiquenne, dis-tu?... Est-ce que ce serait?... Hein? C'est-il mon
garon?

--Oui, pre, fit le jeune homme, le mme que dnait souvent par coeur 
la maison et se bourrait d'oeufs au poulailler.

Et il tendit la main  son pre.

--Les enfants, faut que a s'lve, affirma Zidore, serrant la main de
son hritier.

--Vous auriez peut-tre mieux fait, pre de me servir moins de jenes et
plus d'ouvrage.

Les voisins ne purent s'empcher de rire, et Zidore qui voulait avoir le
dernier mot ajouta:

--Le paresseux ne mrite pas de manger.

--Et celui qui ne mange pas n'est pas capable de travailler, rtorqua
Tiquenne, qui ne voulait pas se faire calomnier.

--Comme a, dit un des voisins, c'est ton garon, Zidore?

--Il parat, mais je n'en sais rien, rpondit Tourteau.

--Et moi, je suis son vieil ami et son petit cousin... par sa femme
commena Bancalou.

Zidore fit une grimace et regarda de travers l'importun cousin.

--Vous! questionna Marion, l'un des fumeurs, qui tes-vous donc?

--Le garon de Grgoire Racinot.

--Tiens! tiens! tiens! j'ai bien connu votre pre, vous savez... Je
savais qu'il avait un garon quelque part,  la ville ou dans les hauts.
Ah! c'est vous?... tiens! tiens! tiens!

--J'ai beaucoup voyag, continua Bancalou et je rapporte un gros bagage
d'aventures, mais pas beaucoup d'cus.

--Pierre qui roule ne ramasse pas de mousse, rappela Zidore.

--Ah! ben! vous allez nous raconter quelque chose, proposa Pierre
Toupin, un autre ami de Zidore.

--Je veux bien, mais j'ai l'estomac dans les talons... Tiquenne aussi...
c'est comme quand j'tait au sminaire... On raconte mal si on a le
ventre vide, c'est comme pour travailler..

Zidore leur donna du pain et du lait, puis un morceau de lard froid.
Tiquenne fit un grand signe de croix et Bancalou en fit deux. Un des
fumeurs leur dit:

--C'est beau a... Vous n'avez toujours pas perdu la foi dans vos
voyages, ni la bonne habitude de faire "Au nom du Pre".

--C'est la saule chose que nous n'avons pas perdue, rpondit Tiquenne.

--Moi, je l'ai perdue, un jour, commena Bancalou, la bouche pleine de
lait et de pain, je l'ai perdue en traversant une rivire, et je l'ai
retrouve sur le quai, en accostant.

Les habitants le regardrent tout bahis, tout anxieux de savoir. Ils
supposaient une plaisanterie cependant.

--Voici, continua Bancalou, c'tait dans un pays chaud, o les femmes
s'ventaient avec de grandes plumes, en se rejetant en arrire, sans
s'occuper de l'indiscrtion de nos regards. Un prtre, un saint prtre,
disait-on, se trouvait sur le pont du bateau. Nous traversions en
bateau. Tu t'en rappelles Tiquenne?

--Je ne l'oublierai jamais, Bancalou, mon vieux... Tu connais...

--Oh! oui, ton honntet!... En ce moment-l elle a suivi ma foi.
Qu'est-ce que je disais donc?

--Tu parlais des femmes, rappela Zidore, des belles femmes, la tte en
arrire, avec des plumes pour...

--Oui, oui, des femmes couleur de bronze, avec des yeux de feu, des
bouches de rose, des paules... hein? Tiquenne, tu t'en souviens?

--Je ne l'oublierai jamais!... Tu connais, Bancalou, mon vieux...

--Je connais, maintenant, mais je ne connaissais pas alors, la femme
incomparable, ange dchu, hlas! qui s'ventait plus largement avec des
plumes plus longues et soupirait aprs un souffle froid quelconque.

Elle avait un coup de soleil dans le coeur. Le prtre vint s'asseoir
auprs d'elle sans plus de crmonie que si elle avait t la servante
du Seigneur. Il prit son ventail et se mit  faire courir sur sa peau
chaude et veloute des petites bouffes canailles. Et ils riaient
ensemble de l'tonnement des passagers jaloux. Car, faut le dire,
Tiquenne, tout le monde tait jaloux.

--Bancalou, mon vieux, tu connais...

--Oui, oui, ton horreur de l'eau et cependant tu voulais te jeter  la
mer pour te rafrachir.

--C'est amusant, a, les voyages de mme, remarqua Zidore...

--Et c'est vrai, affirma Bancalou, qui avait le soin de ponctuer ses
phrases avec des bouches.

--Dans quel pays que a s'est pass? demanda Marion.

--Dans un pays chaud, rpondit Bancalou, et il poursuivit.

--Eh bien! que je me dis, l'me attriste, voil donc comment les
prtres pratiquent leurs enseignements dans les pays chauds!... S'ils se
damnent si gament, l'enfer ne doit pas tre si insupportable qu'ils
nous l'affirment... Nous sommes des simples alors, et nous avons les
plumes plus longues que l'ventail de cette belle crature... Tu t'en
souviens, Tiquenne que je t'ai dit a?

--Je ne l'oublierai jamais!

--La traverse fut orageuse, continua le narrateur en verve--orageuse
pour nos mes, et je me promettais bien de prendre ma revanche avec le
premier ventail qui me tomberait sous la main. Enfin voici le quai. Il
s'allonge sur l'eau comme un grand bras pour nous saisir. Nous
accostons. Tous les passagers suivaient des yeux le prtre et sa
compagne longtemps vente. Elle osa lui prendre le bras. Il y eut des
murmures  bord et sur le quai, et un coup de sifflet partit du milieu
de la foule. Une voiture toute luisante vint s'offrir. Ils allaient y
monter, quand un monsieur en grand costume leur dit:

--Par ici, s'il vous plat, voil une autre voiture qui vous attend. Pas
vrai, Tiquenne?

--Je ne l'oublierai jamais! C'est comme si je les voyais, l, devant mes
yeux.

--La foule se massait; la curiosit poussait tout le monde. J'tais
rest sur le pont, moi, pour mieux voir... Le prtre et la femme
voulurent refuser l'offre de l'homme tout chamarr, mais il insistait si
fort qu'ils durent cder. Au reste, il tait bien arm, et il avait des
aides avec lui. Le prtre n'tait pas prtre du tout... c'tait un
brigand recherch depuis longtemps. Il prenait des habits sacrs pour
habiller ses vices... Il voulait rendre la religion ridicule et le
prtre, odieux... Quand j'ai vu a, qu'il tait pris et dmasqu,
j'tais si content que j'ai battu des mais, et que je me suis cri:
"V'la ma foi revenue!"

Pas vrai, Tiquenne?

--Bancalou, mon vieux tu ne m'avais jamais...

Bancalou toussa fort, pour empcher les veilleux d'entendre la btise
que Tiquenne allait dire.




XI

OU ZIDORE, BANCALOU ET
TIQUENNE TOMBENT
D'ACCORD


Les voisins s'taient retirs vers les neuf heures. A la campagne l'on
est matineux et l'on ne se couche pas tard.

Zidore ne trouvait pas mauvaise apparence  son garon, et il n'aurait
pas t fch de le voir revenir  la maison pour y demeurer. Mais il
faudrait travailler, comme de raison, et ne pas atteler, les dimanches
et les jeudis, pour aller voir les filles, comme d'autres jeunes gens se
plaisaient  faire. Ce n'tait pas le mal qu'il y avait. Une petite
danse au son du violon, quelques petits jeux anodins, pour le plaisir de
changer de place ou de se toucher le bout des doigts, ce n'tait pas
pour fournir des tisons  l'enfer... Mais il ne fallait pas fatiguer les
chevaux ni salir les voitures.

Il aurait bien voulu, par exemple, voir Bancalou se diriger plus vite
vers un monde meilleur. Il en avait toujours peur de Bancalou. Pourquoi?
Il ne le disait pas. Il tait vident qu'ils taient lis par un secret.
Bancalou ne serait pas venu comme cela se faire hberger et parler en
gal dans la maison.

Il songeait parfois, dans le silence des nuits noires, aux accidents qui
pourraient arriver. Quand on dpend de la langue d'un homme on a raison
d'tre sur le qui-vive. Une distraction, un badinage, un accs de
colre, un souffle de jalousie, et voil un coup de langue mortel...
C'est une dague qui ne rentre plus dans sa gaine; elle reste dans la
plaie.

Il faudrait le faire disparatre, mais comment?... Ce n'est pas tout de
supprimer un individu nuisible, quelquefois, il faut supprimer la
preuve, rester dans l'ombre, drouter les soupons... Il esprait qu'une
occasion se prsenterait. Jusqu' prsent, la chance tait pour lui.

Et pour regagner plus srement la confiance et l'estime de ses
concitoyens, et se prparer un abri inviolable, il songeait  une autre
chose. Il songeait  retrouver sa femme,  la reprendre... Il la
traiterait bien, sortirait avec elle, ferait parade de belle humeur et
de bonnes dispositions. Au fond, il y avait une mauvaise pense que
personne ne pouvait dcouvrir. Ils taient en communaut de biens. Pour
elle, c'tait trop, mais pour lui pas assez. Ils feraient des
testaments, se donnant tout l'un  l'autre: Au dernier vivant les biens,
comme dit la loi.

Il avait un ferme espoir de survivre. Elle tait d'un temprament
faible, d'une constitution dlicate. Elle n'avait pas d retrouver un
supplment de forces dans les dboires de sa vie nouvelle. Depuis huit
ans peut-tre, qu'elle tait partie, elle avait certainement essuy de
la misre. Il n'en savait rien, mais il le supposait. Quant  lui, ni
les ans ni les chagrins ne l'avaient entam. Il se sentait fort, souple,
vigoureux, comme  vingt-cinq ans. Son torse tait dur  secouer. Il
avait le pied solide et l'oeil bon. Ses paules n'taient pas prtes 
se plier sous le faix. Ses cheveux roux, un peu friss, sa barbe en
broussaille laissaient  peine apercevoir un fil blanc. Un homme
d'nergie ne se laisse pas craser par la maladie ou les contretemps...
S'il devenait veuf, les veuves se le disputeraient. Oui, mais prendre
femme est un jeu qui dure longtemps, une chanson dont le refrain
monotone nous corne longtemps aux oreilles. C'est lui qui pensait cette
sottise.

Bancalou expliqua  son ami qu'il tait venu dans un but honnte et dans
l'intrt de la morale. Il ne serait pas fch de devenir honnte homme
avant la priode de la dcadence et du ramollissement. Zidore l'approuva
mais n'en crut rien. Il souponna une ruse, se sentit moins en sret et
se tint sur ses gardes.

Mon conseil est sage, affirmait Bancalou... C'est le temps de faire peau
neuve; l'veil est donn. Sauve ta rputation; la rputation est un
manteau qui couvre tout.

Le conseil qu'il glissait ainsi  l'oreille de l'usurier, c'tait de ne
plus louer ses maisons  des Mandrins et  des Cartouches. Et comme les
familles un peu  l'aise ne se logeraient pas dans ces taudis, il
conseillait aussi de tout remettre  neuf, le dedans et le dehors. Ce
qu'il voulait Bancalou, c'tait de dloger ses complices. Il voulait les
loigner sans qu'ils pussent souponner la main qui les reculait. Il
savait que l'autorit avait braqu sa lunette sur le quartier qu'il
habitait, et cette surveillance de haut devenait trs gnante.

Zidore ne se souciait gure de renoncer  un gros profit. Personne ne
paie mieux que les voleurs, quand il ont intrt  payer. Faire rparer
des maisons pour les louer  bas prix, lui paraissait absurde. Elles se
louaient cher prcisment  cause de leur aspect dlabr.

Il ne fallait rien moins que la peur de voir Bancalou entre les mains de
la justice pour le dterminer  agir. Si Bancalou tait pris,
qu'arriverait-il en effet?... Il aimait  parler, Bancalou, et pour
amuser son public, il pouvait faire pendre son pre. Il finit donc par
consentir  tout ce que demandait l'ancien. Il promit d'aller  la ville
le plus tt possible, et de faire donner  ses locataires compromettants
avis que leur bail ne serait pas renouvel.

Il aurait peut-tre la chance de rencontrer sa femme. Au reste, le cur
lui donnerait son adresse. Il la connaissait, le cur, il la lui avait
donne, dj; mais dans ce temps-l, il n'en avait que faire; l'preuve
n'tait pas finie.

La bonne humeur rgnait. Tourteau, Tiquenne et Bancalou s'accordaient 
merveille et semblaient heureux de se voir maintenant. C'est que chacun
d'eux entrevoyait la russite de ses projets. Ils avaient pass une
bonne partie de la nuit  causer, puis s'taient endormis tour  tour
sur leurs bons lits de paille, sans s'inquiter du rveil. Le rveil, du
reste, ne leur apporta rien de dsagrable. Zidore propose un tour de
voiture. Dcidment il s'mancipait, Zidore. Ils iraient jusqu' la
terre de Dupont qu'il avait achete, dix ans passs, tout  ct de
Longpr, de Pierre Longpr qui avait voulu le faire passer pour un sacr
voleur de virginit. Elle tait bonne, cette vieille histoire-l...
c'tait la plus belle vengeance possible  tirer de ce rongeur de
balustre. Il ne le regrettait pas... et il s'en tait bien moqu de
l'accusation...

Ils partent tous trois causant, le long de la route de toutes sortes de
choses. Quand ils arrivrent, Zidore demanda:

--Reconnaissez-vous la maison de Longpr?... C'est cette vieille baraque
qui tombe en ruine, ici tout prs.

--Les affaires ne vont pas comme sur des roulettes,  ce qu'il parat,
observa Tiquenne.

--a ressemble  tes logements de la veille, dit Bancalou.

--Il est fini, reprit Tourteau avec un sentiment de joie. Cette
proprit-l sera  moi avant deux ans... Il a voulu se prendre avec
Zidore, et il a vu que Zidore avait les reins solides. Je lui avais dit
qu'il se souviendrait de moi, et je pense qu'il ne m'a pas oubli... Je
l'avais jur, d'abord une premire fois,  la Saint-Pierre,  cause de
son pain bnit insolent.

--Je m'en souviens, fit vivement Tiquenne... il ne t'avait pas donn de
cousin.

--Une injure, une malice qu'il me paie depuis dix ans, et qu'il me
paiera tant qu'il aura un sou... Ensuite, je l'ai jur une deuxime
fois, dans l'hiver,  Nol, quand il a t lu marguillier... Monsieur
avait cabal toute la paroisse, offrant son ours, parce qu'un certain
nombre de mes concitoyens parlaient de me faire entrer dans le banc.

--Je m'en souviens, dit Tiquenne, riant aux clats, tu tais d'une belle
colre, ce jour-l... j'en porte encore les marques.

--Peu importe, reprit Zidore, il est fini, bien fini.

--Qu'est devenue sa fille? demanda Bancalou.

Elle est  Montral... c'est la place!... Tu la rencontres probablement
sans le savoir, sans la connatre... C'est dommage, car tu pourrais lui
parler de moi. Je gage qu'elle aimerait a.

--Il faudra que je la trouve.

--Oui, il faudra la trouver, dit Tiquenne.

Zidore avait, sur sa terre, une maison assez proprette, tout prs du
chemin,  deux arpents de chez Longpr. Elle tait loue  une veuve
d'un certain ge, qui faisait du jardinage et tirait l'horoscope pour
gagner sa vie. Deux filles demeuraient avec elle, issues toutes deux
d'un lointain mariage, pas belles, mais d'assez bonne rputation.

Les promeneurs entrrent. Zidore fit remarquer  ses compagnons que tout
tait propre, net et bien rang. Ils allrent visiter la grange. Elle
tait remplie de grain et de foin.

--Voyez, dit Tourteau, se rengorgeant, voyez ce que c'est que le travail
et la bonne conduite. Dupont crevait de faim ici, avec sa femme et ses
enfants, moi j'y fais pousser l'avoine et le bl. Je sme du mil et du
trfle, et j'ai des prairies et des pacages superbes... Je vends du
grain, du foin, des animaux... Je ne donnerais cette terre pour deux
fois le prix que je l'ai paye... Et mon cher voisin Longpr a beau
faire chanter des messe et rciter des prires en latin, il ne rcolte
plus rien... Quand il grle sur mon champs, il grle sur le sien, et
quand les vers ne mangent pas son bl, ils ne gotent pas davantage au
mien.

Ils revinrent  la maison, et la fille ane leur offrit un peu de th.
Pendant qu'ils dgustaient la boisson rconfortante et cassaient une
crote, la bonne vieille s'amusait  mler ou  dmler un jeu de
cartes.

--Vous allez tirer notre horoscope, la mre, dit Zidore, qui tait un
peu superstitieux, comme presque tous les hommes sans scrupules.

Elle se fit prier un peu, disant qu'elle ne battait les cartes que pour
s'amuser, qu'elle ne connaissait rien... qu'on ne pouvait pas
connatre...

--Essayons toujours...

La vieille jardinire battit les cartes, les fit couper, et les divisa
en trois paquets d'gale grosseur. Elle prit le premier paquet et
l'tendit en forme d'ventail, pour mieux lire les signes mystrieux.

--Vous allez faire un voyage, commena-t-elle... et il sera question
d'argent.... Vous rencontrerez certaines difficults, mais vous
russirez... tout vous russit... Une surprise, une grosse surprise vous
attend. Vous rencontrerez une femme qui ne vous est pas indiffrente...
Elle n'est pas seule, elle a une amie... Ces personnes pensent  vous.

Deuxime paquet, voyons ce qu'il dit:

--Dfiez-vous d'un homme brun, il vous causera du trouble...

--C'est-il toi, Bancalou? demanda Zidore, en s'efforant de rire.

--Tu vois bien que je ne suis pas brun, rpartit Bancalou; je suis 
poil blond un peu cendr. Le poil fait la bte comme l'habit fait le
moine.

--C'est Longpr, alors... Il m'en a dj caus, mais a n'a pas tourn 
son avantage.

La tireuse d'horoscope continua:

--Vous avez perdu quelque chose... cela vous cause des regrets... Tchez
de retrouver cet objet-l, c'est comme un malheur qui vous menace... On
dirait que tout le monde veut l'avoir... Tenez! regardez, c'est cette
carte... Voyez toutes ces figures qui l'entourent... Ce doit tre une
chose bien prcieuse.

--Tonnerre de Varenne! s'cria Zidore, en frappant sur la table, vous
lisez dans les cartes comme dans un livre!... C'est ma montre!... Oui,
Bancalou, ma montre m'a t vole l'autre jour, ma montre et de l'argent
aussi... Je ne voulais pas en parler, pour ne pas donner l'veil au
voleur, que doit tre dans mon voisinage... Il savait o prendre la
cl... Il connaissait mon intrieur comme mon dehors... Oh! je finirai
bien par le trouver... Une montre comme la mienne, a ne se perd
jamais!...

--C'est bien tant pis, murmura Bancalou.

--Le troisime paquet, maintenant, fit la vieille en ramassant les
dernires cartes. Une noce!... qu'est-ce que c'est que tout a?... Ma
parole! vous allez fter en grand!

--C'est ma femme qui va revenir, je suppose, ne put s'empcher de dire
Tourteau.

Et il tait content; son plan se ralisait. Bancalou et Tiquenne ne
jugrent pas prudent de consulter les cartes, elle paraissaient en
savoir trop long.




XII

LES DERNIERES NOUVELLES


Quand Tiquenne et Bancalou jugrent le temps venu de s'en retourner, ils
firent comprendre  Zidore combine ils priseraient sa politesse, s'il
daignait les conduire dans sa voiture, une petite moiti du chemin, et
Zidore, dans un moment de gnrosit inexplicable, consentit  les mener
jusqu' une auberge clbre, pas bien loin de la ville.

C'tait peut-tre le plaisir de les loigner plus vite; peut-tre aussi
prvoyait-il qu'il pourrait avoir besoin d'eux. Une pareille politesse
n'tait pas naturelle, et ne pouvait s'expliquer que par un motif
d'intrt. Mais cela importait peu aux deux compagnons de vagabondage.
Ils ne sondaient pas les coeurs, ils ne tenaient compte que du fait.

Ils s'arrtrent donc  l'auberge renomme, pour prendre le petit verre
d'amiti avant de se sparer. La course valait bien cela. Pendant qu'ils
dgustaient le vrai DeKuyper, comme des raffins ou des dyspeptiques,
une voiture s'arrta  la porte et deux hommes en descendirent. Les
auberges pour quelques-uns, c'est comme les glises pour d'autres, un
point de repre, une halte. On s'y repose, on s'y donne rendez-vous.
Seulement, dans les unes, on parle haut et tout le monde entend, on
verse un verre et tout le monde boit, on tend la nappe, et tout le monde
mange, dans les autres, on parle bas et Dieu seul entend; il y a du vin,
et ce vin en peut tre touch que par des lvres pures; il y a du pain,
mais il ne fortifie que l'me des justes. Il y a des voyageurs qui
entrent dans toutes les auberges, il y en a d'autres qui vont dans
toutes les glises.

Les nouveaux arrivs se firent donner un grog chaud. Il faisait froid,
et le grog rchauffe mieux et plus vite. Ils vidaient leurs verres 
petite gorges.

--Quelles sont les nouvelles  la ville? demanda l'aubergiste.

--Pas grand'chose, dit l'un.

--On se croit sur la piste de deux fameux voleurs, dit l'autre.

Tiquenne et Bancalou dressrent les oreilles.

--Ouid! fit l'aubergiste... Ce serait heureux, car la ville est au
pillage.

--Ce sont les plus dangereux qui chappent toujours, remarqua l'un des
voyageurs.

--Parce qu'ils sont plus fins que les autres et plus audacieux aussi.

--Et comme cela, reprit l'aubergiste, on aurait fait lever le gibier?

--Un hasard, Monsieur, un vritable hasard!... Au reste, c'est presque
toujours ainsi.

Et l'autre voyageur coupant la parole  son ami, se hta de continuer.

--Voici l'histoire!... pas longue, pas mouvante mais assez intressante
tout de mme, puisqu'elle peut conduire  la capture des deux copains
jusqu'ici introuvables.

--Une femme assez bien mise est tombe  la porte d'un magasin se hta
de reprendre le premier; elle a perdu connaissance, on l'a entre.

--Elle s'tait blesse en tombant? demanda l'aubergiste.

--Non reprit le deuxime, elle s'tait vanouie... Une surprise
probablement, ou la faiblesse, ou la maladie... Il parat qu'elle tait
souffrante, et dans le besoin... Elle mendiait peut-tre... quelques-uns
on dit qu'elle mendiait... mais par exception, par accident.

--Elle avait un porte-monnaie plein d'or, se hta de dire le premier.

--Elle a prtendu que ce n'tait pas  elle, qu'il ne lui appartenait
pas, qu'elle ne l'avait jamais vu, continua le second.

--Diable! qui aurait os aller le cacher l sans sa permission? remarqua
l'aubergiste avec un gros rire finaud.

--Le plus drle de l'affaire, rpartit le premier voyageur, c'est
qu'elle a probablement dit la vrit.

--Et que sans le vouloir, elle a nomm Tiquenne et Bancalou...

--Comme ceux qui avaient pris sa gorge pour une caisse? demanda
l'aubergiste, avec un rire de plus en plus sonore.

--Oui et non!

--Non et oui, rpondirent ensemble les deux voyageurs.

--Faut dire, reprit le premier, que lorsque cette femme s'est vanouie,
il y avait deux individus avec elle...

--La police est accourue, dit vivement l'autre, et les deux individus se
sont sauvs lui laissant le femme entre les mains.

--Et vous dites que l'on est sur la piste des deux fameux voleurs!...
Est-ce tout ce que l'on connat a? demanda encore le matre de la
maison.

--Ah! non, voici, j'oubliais, voulut expliquer le premier...

--Ah! oui, le cri de la femme, se hta de dire le second...

--J'oubliais de vous dire qu'il y avait, dans le magasin o la femme
vanouie fut dpose, une dame, une grosse dame et son enfant, un petit
garon. Lorsqu'elle est revenue  elle, la femme qui avait perdu
connaissance, elle aperut le petit garon et s'cria:

--Tiquenne! mon enfant!

Elle croyait que c'tait son enfant, Tiquenne... Elle tait encore dans
l'garement, mais enfin il devenait vident qu'elle tait la mre de
Tiquenne et que Tiquenne, le voleur tait son garon.

Le plus amusant, fit l'autre voyageur,  son tour, c'est qu'elle a aussi
parl de Bancalou... son cousin!... Une belle famille! C'est une piste,
a, pas vrai?... On la surveille, la femme. Il faudra bien qu'elle parle
encore.

Les deux voyageurs, satisfaits d'avoir pu se rendre intressants pendant
une demi-heure, se firent prparer une nouvelle ponce au gin et
continurent leur route.

Bancalou dit  Zidore, parlant presque bas:

--Le nuage monte; il faut de la prudence et de l'audace, peut-tre. Tu
vas te rendre  Montral, et c'est moi qui conduirai la voiture dans les
rues de la ville.

Zidore ne voyait pas la ncessit d'arriver en si grande compagnie, et
il hsitait  se rendre plus loin. Il allguait toutes sortes de
raisons. Il ne pouvait pas s'absenter comme a sans avertir son
"homme"... Il n'tait pas accoutum au train de la grange, il ne le
faisait jamais; il pouvait l'oublier; il n'y penserait pas bien sr; il
attendrait. Les btes  cornes resteraient peut-tre deux jours sans
manger et sans boire... Non, il ne pouvait pas. Il irait le lendemain 
Montral... Il ferait diligence.

Tiquenne tait plong dans une rflexion inaccoutume. Il avait le
pressentiment de quelqu'vnement redoutable. Il pensait  sa mre, aux
tourments qu'elle avait d souffrit, et, pour la premire fois depuis
des annes, il s'aperut qu'il l'aimait encore.

--Pre, dit-il, il faut que vous veniez chercher ma mre... Elle vaut
cent fois mieux que nous trois... Elle a assez souffert pour racheter
toutes nos fautes... Si nous l'abandonnons plus longtemps le bon Dieu
nous punira, et nous l'aurons bien mrit.

Bancalou fit un signe de tte affirmatif, puis, d'un ton toujours bas,
mais presque solennel cependant, il ajouta:

--Zidore, il faut que tu viennes. Je caresse une ide depuis quelque
temps...

Et Zidore se rendit  Montral.




XIII

UNE IDEE DE BANCALOU


Zidore, son fils Tiquenne et Bancalou, assis tous trois autour d'une
petite table, causaient, en dgustant  petites gorges un punch au
whisky. Ils taient dans la chambre de Bancalou,  sa pension, comme il
se plaisait  dire, lui Bancalou, pour imiter les tudiants qu'il avait
coudoys aux jours d'antan. Le cheval avait t mis  l'curie, dans la
stalle qu'il occupait d'ordinaire quand il venait  la ville. Et il
tait bien compris que le propritaire seul lui mettrait le harnais sur
le dos. Zidore n'avait pas oubli la leon d'autrefois, et sa prudence
s'tait grandement accrue avec les annes.

La chambre de Bancalou ne manquait pas d'un certain air de
respectabilit, et l'on n'y voyait pas trop les enseignes de la
dbauche. Comme certaines gens, elle gardait des dehors biensants, et
sauvait les apparences. Au reste, il fallait user de circonspection, la
propritaire tant une femme respectable et tout  fait considre dans
les alentours. Bancalou n'aurait pas voulu se rfugier dans un bouge et
se vautrer au grand jour dans la boue.

--Voyons ton ide, demanda Zidore  son vieil ami; explique-moi a.

--C'est une ide lumineuse, rpondit le filou, tu vas juger toi-mme.

--Si elle est si claire que a, ton ide, il sera bien ais de la
comprendre...

Nous allons faire un coup de matre, reprit Bancalou.

--a me va, dit Tiquenne.

--a ne sera pas mon premier, affirma Tourteau.

--La police continua Bancalou, n'a pas arrt ta femme, mais elle a
arrt mon porte-monnaie.

--Avec beaucoup d'argent?

--Avec plus de deux cents belles piastres...

--Deux cents piastres! clama Zidore tonn.

--Deux cent vingt-deux.

--Deux cent vingt-deux!

--Et quelques sous. Deux cent vingt-deux et quelques sous!

--C'tait l'argent du Club des Six, repartit Bancalou... Je suis
trsorier du Club des Six et je fais le partage des revenus le premier
lundi de chaque mois.

--C'est le Club des Six qui va perdre alors... Tu ne perds toujours que
ta part... C'est encore beaucoup, c'est vrai.

--Je ne suis pas du tout rsign  faire ce sacrifice... quand j'tais
au Sminaire, mon matre me disait: A quelque chose malheur est bon. Je
crois qu'il avait raison. Si mon ide est juste et si mon plan est
excut avec habilet, au lieu de n'avoir qu'un sixime du magot, j'en
aurai le tiers.

--Et les autres? demanda Zidore.

--Les autres associs, ou les autres tiers?

--Les autres tiers.

--Pour Tiquenne et pour toi.

--Comment cela pourrait-il se faire?

--Nous allons rclamer.

--Rclamer!

--Sans doute. Ecoutez bien. Tous des billets de dix, except quatre,
except cinq.

--Tu m'embrouilles avec tes "except". Combien de billets de dix?

--Vingt... Deux cents piastres, compta Bancalou.

--a, c'est clair, fit Zidore.

--Quatre de cinq et un de deux...

--Quatre de cinq et un de deux, c'est encore clair... Vingt-deux, deux
cent vingt-deux.

--Et quelques sous, quinze, vingt, trente; on ne sait pas au juste.

--Aller rclamer, murmura Zidore, ce n'est pas une mince affaire et
c'est rudement s'exposer  des ennuis.

--Pas autant que a, Zidore, tu vas voir... Avec des hommes comme nous
trois, c'est le "nec plus ultra" de la facilit. Approchez-vous et
reversons une larme... dans nos verres.

Ils se versrent  boire, et Zidore et son fils, accouds sur la table,
le menton dans les mains, coutrent la proposition audacieuse de
Bancalou. Bancalou dit:

--Tiquenne, tu vas aller trouver le magistrat de police...

--Est-ce que je ne pourrais pas tout aussi bien lui envoyer ma carte?

--Je ne badine pas. Tu lui diras que ton pre un riche habitant de
Saint-Ixe,--et c'est vrai a, personne ne peut te dmentir,--tu diras
que ton pre t'avait envoy cet argent, pour toi, un peu pour ta mre
qui vit spare de lui, aussi, et pour faire excuter des travaux de
rparations  ses maisons. Tu comprends cela, Tiquenne.

--Je comprends cela, oui, mais ce que je ne comprends pas, c'est que
vous n'allez pas vous-mme arranger cette affaire-l.

--C'est vrai, dit Zidore, tu saurais bien mieux que lui fabriquer une
bonne petite histoire... Il nous ferait pincer, lui.

--Il y a place pour trois, assura Bancalou, et il faut que chacun se
montre  son tour; le premier ou le dernier, a m'est gal... Hormis que
nous allions ensemble tous trois. Pourtant, non, ce serait jouer trop
gros jeu. Il ne faut pas sans ncessit se mettre en vidence. C'est
Zidore qui ira. Il ira seul. Il n'a rien  craindre, lui, et il est
avantageusement connu. Personne n'osera le souponner.

--a vaut la peine d'essayer, fit l'avare habitant.

--Je ne vois pas quel danger il y a pour vous, en effet, observa
Tiquenne, cet argent-l n'est pas marqu et personne ne peut le
rclamer. Il vient de dix sources diffrentes... C'est l'argent du Club,
et le Club se donnera bien garde d'intervenir.

--Au reste, a se fera  son insu, dit Bancalou, il n'en aura pas
connaissance. Une fois le tour jou, bernique!

Ils causrent ainsi jusqu' une heure avance de la nuit, prenant un
verre, fumant une pipe, roulant, en esprit, la police et son chef.
L'entreprise allait marcher; elle n'tait pas au-dessus de leurs forces.
Ils iraient dans la matine  la recherche de Christine, la femme de
Zidore. Ils ne savaient pas o elle logeait, mais ils finiraient bien
par la trouver. Elle ne se dciderait peut-tre pas tout de suite 
suivre son mari, et s'en retourner avec lui  ses foyers. On la
dciderait.

Il vint une objection  l'esprit de Tiquenne. Comment expliquerait-on la
prsence du porte-monnaie dans la robe de sa mre?

Il parait qu'elle a affirm n'avoir jamais eu connaissance de cet argent
auparavant.

--Bah! arrangea Bancalou, on dira que le plaisir de revoir son garon et
d'tre rappele par son mari, lui avait caus un choc trop violent...
Elle dlirait... Et, c'est dans un moment d'exaltation qu'elle tait
sortie. Elle avait tant de chose  acheter, disait-elle, pour aller
rejoindre son mari... On l'accompagnait... On la suivait en cas
d'accident... Te mre  toi!... ma cousine,  moi!... C'tait tout
naturel.

--Bancalou, mon vieux cousin par ma mre, tu connais... ton mtier...

--Tiquenne, mon fils par adoption, je te remets entre les mains de ton
pre...

--Compte sur ma reconnaissance, l'ancien, si tu peux me remettre
surtout, la part d'argent qui me revient, ajouta Zidore avec cynisme.




XIV

DELICES ET TORTURES


Cultiver, comme un champ fcond, l'me des enfants confis  ses soins,
semer dans leur esprit naf les germes des penses fortes et honntes;
embellir des agrments d'une science facile leur intelligence en
closion; veiller leur curiosit par des rcits instructifs et
amusants; incliner leurs coeurs vers la piti, ce fut pour Lucette un
plaisir constant et une heureuse distraction. Cela devenait le but de sa
vie et la reposait de ses chagrins. Elle se dgageait peu  peu des
nuages pais qui l'avaient envelopps et montait vers la srnit des
hauteurs clestes. Le travail est un remde  la souffrance, et le
meilleur, surtout quand il occupe l'esprit, surtout quand il rchauffe
le coeur, surtout quand il lve l'me.

Parmi ses lves, le plus intelligent, le plus aim tait bien le petit
Henri de madame Duhamelin. Aussi, il fallait voir comme il souhaitait
cordialement le bonjour  sa bonne matresse, quand elle entrait
souriante, et comme il la voyait partir avec regret, quand la leon
tait finie. C'tait plaisir de le voir chercher le sens d'une phrase,
ou de l'entendre faire une question. Il alignait les chiffres avec une
facilit surprenante, additionnait, divisait, multipliait, mais ne
voulait pas soustraire. Il disait que c'tait mal. Son criture, trs
lisible, ne passerait plus bientt pour du griffonnage. Il commenait 
faire sortir du clavecin quelques accords assez parfaits. Il voulait
devenir musicien et faire un jour chanter les orgues pour le bon Dieu,
dans les grandes glises. Lucette trouvait que l'heure passait vite,
l'heure de la leon, et souvent elle entamait l'heure suivante. Elle
marchait plus vite aprs cela, elle se htait davantage pour reprendre
les minutes perdues.

Elle ne marchait pas toujours plus vite. Quelquefois, elle ne se htait
pas du tout. C'tait quand Jean-Marcel marchait  son ct. Depuis
qu'elle donnait des leons chez sa soeur, il s'tait pris, lui aussi
d'une singulire amiti pour le petit Henri, et il se plaisait  suivre
ses dveloppements et  signaler ses progrs. Il tait en tat de juger.
Tout de mme, si l'autre institutrice avait t charge d'enseigner
l'enfant, la longue, sche et revche institutrice d'autrefois, il y a
cent contre un  parier qu'il ne se serait pas si frquemment drang.

De quoi se parlaient-ils, Jean-Marcel et Lucette, en cheminant comme
cela parmi la foule qu'ils ne voyaient point? Ils se redisaient toujours
la douce chanson du coeur, la chanson du coeur qui s'ouvre pour pancher
l'amour, comme le lis s'ouvre pour verser le parfum... Si la bise
soufflait, il leur semblait sentir l'effluve du printemps; si la neige
toilait les rues de ses flocons blancs, ils croyaient marcher sur des
fleurs; si des orbes de fume roulaient noirs au-dessus des toits
c'taient les mauvais songes d'antan qui se htaient de fuir; si les
machines sifflaient, si les grelots sonnaient, si les cloches tintaient,
tout cela, c'tait l'hymne de la joie universelle, l'exaltation des
coeurs dans la fte de l'amour!

Ils s'aimaient. Ils le savaient, et pourtant ne se l'tait pas avou
encore. Pourquoi? Ils se comprenaient bien aussi. Et qu'il est suave le
mystre de l'attente! Qu'il est dlicieux le secret des mes qui se
cherchent!

Mais aprs l'heure d'ivresse, aprs la rencontre dsire, quant il
rentrait lui, sous son toit encore assombri par un deuil lointain, elle,
dans sa chambre dserte, ils regardaient au fond de leurs mes ravies,
et se demandaient o ils allaient ainsi sur les ailes hardies mais
fragiles du rve... Il faudrait en finir... Pouvaient-ils s'oublier
dsormais? Devaient-ils hter une union que leurs coeurs demandaient?

Jean-Marcel ne voyait pas comment jamais femme plus digne pourrait venir
s'asseoir  son foyer. Il ne voulait pas chercher ailleurs, et il
touffait impitoyablement les objections qui tentaient de surgir.

Elle, ah! elle, Lucette, c'tait bien autre chose. L'isolement pesait
sur sa tte, les souvenirs remontaient du pass, et son imagination un
moment envole, reployait ses ailes fatigues. Aimer, le pouvait-elle
bien? Le pouvait-elle encore?... En secret, oui, peut-tre, mais pas
ouvertement et avec orgueil, comme les autres... N'tait-elle pas
imprudente alors en agissant comme elle le faisait?... Oserait-elle
jamais reposer son front sur l'paule d'un honnte homme?...
Oserait-elle jamais lui demander de l'aimer de tout son coeur?...
Oserait-elle jamais lui jurer qu'elle tait bien digne de lui? O
amertume!  dsesprance! il fallait donc l'oublier, lui, le seul homme
qu'elle eut jamais aim!... son premier et son dernier amour?...

Elle ne pouvait pas, non, elle ne pouvait pas tre  lui... Il la
mpriserait, il la rejetterait cette chose souille!... Horreur!
horreur!

Et elle cachait dans ses mains crispes sa figure plissante, son coeur
se gonflait, ses lvres se serraient douloureusement, ses yeux se
mouillaient, et saisie d'une angoisse nouvelle, elle se jetait sur son
lit, cherchant inutilement  tout oublier.

Parfois l'image de Ren, le forgeron, passait devant ses yeux. Pourquoi
ne l'aimait-elle pas, lui? Il tait bon comme l'autre; elle l'avait
connu toute jeune... c'tait un garon de sa paroisse, un bon ouvrier...
Il l'aimait de toute son me, puisqu'il tait venu demeurer  la ville
pour elle, pour la voir, pour la protger.

Et puis, il savait tout... Il savait qu'elle n'avait jamais pch...
Pourquoi ne l'aimait-elle pas?

Et voil le mystre de tous les jours et de bien des coeurs. Personne
n'y rpondra jamais.

Mais elle se faisait illusion, l'infortune, et si elle eut aim Ren le
forgeron, comme elle aimait Jean-Marcel, l'inspecteur d'coles, elle eut
senti se rveiller dans sa conscience les mmes scrupules, et dans son
coeur, la mme dlicatesse, car c'est parce qu'elle aimait beaucoup
qu'elle ne voulait offrir  son dieu qu'une victime sans tache.




XV

ISIDORE TOURTEAU CHEZ SA FEMME


Avant d'aller rclamer, comme sien, le porte-monnaie plein du fruit des
rapines du Club des Six, Zidore qui avait aussi le flair des
prdestins, comprit qu'il devait se rapprocher de sa femme. Il allait
se montrer repentant, ennuy de sa vie d'isolement, dsireux de mieux
employer les annes qui lui restaient  vivre. C'est dommage qu'il n'ait
pas prvu cela. Il se serait muni, pour le voyage, d'une lettre de son
cur, comme d'un sacrement. Devant la lettre de son vieux cur Christine
aurait vite baiss pavillon. Elle serait accourue vers la chambre
nuptiale comme la premire fois, mieux que la premire fois.

Ils partirent ensemble, Zidore, Tiquenne et Bancalou. Ils ne savaient
mme point de quel ct aller, par quelles rues passer; mais peu leur
importait de faire des pas inutiles, ils n'taient point presss
d'arriver et sentaient le besoin de se dgourdir un peu la jambe.
D'abord, il tait naturel de se diriger vers un quartier pauvre. Ils s'y
trouvaient dj; ils n'avaient donc qu' tourner par ici ou par l...
Zidore demanda  la premire femme qu'ils rencontrrent, si elle
connaissait Mme Tourteau. La femme se mit  rire:

--Tourteau vous-mme, rpondit-elle.

--Elle me connat! fit Zidore tonn.

Et il se retourna pour la regarder; mais elle continuait son chemin,
sans s'occuper de lui.

--C'est drle! murmura-t-il.

Un homme venait, un vieillard:

--Connaissez-vous, Mme Tourteau? demanda Tiquenne.

--Pas dans ce monde-ci, rpondit le vieillard.

Il voulait dire qu'il ne connaissait pas de Mme Tourteau parmi le monde
du quartier, car il continua:

--Je demeure ici depuis soixante-et-dix ans... j'y suis n, j'y ai t
lev, j'y ai grandi, je m'y suis mari, j'y ai lev ma famille, j'y ai
vieilli, et je vais y mourir...

--En a-t-il fait des btises ici! observa Bancalou.

--Et je n'y ai jamais connu de Tourteau... ni homme, ni femme... quand
j'tais petit...

--Je n'tais pas grand, continua Tiquenne.

Et ils s'enfuirent tous trois pour ne pas en entendre plus long.

--Pas un petit merci, seulement, grogna le vieux. Morfondez-vous  cette
heure, pour faire plaisir aux messieurs.

L'intressant trio tourna un coin de se heurta  un individu rondelet,
rougeaud, ras de frais, envelopp dans son manteau comme un oignon dans
sa pelure. Il ne les connaissait pas, ces trois mousquetaires, lui,
l'individu rougeaud, cependant, il leur sourit de toutes ses dents
blanche.

--Pardon, monsieur, ne connatriez-vous pas, par hasard, Mme Tourteau?

--Oh, yes! very well... c'est moa connatre a little...

--Qu'est-ce qu'il dit? demanda Zidore.

--Il dit qu'il en connat une petite traduisit Bancalou...

--Il n'y a pas deux Mme Tourteau, rpliqua Zidore emphatiquement.

--Pouvez-vous nous dire o elle demeure? reprit Bancalou.

--No... Elle vol pas dire  moa, jamais... Moa trop de l'amour por les
tour... tour... tourterelles! Excuse me...

Il s'loigna toujours riant.

--C'est dans les piceries qu'il faut chercher, dit Bancalou, tout le
monde vient chez l'picier, mme celui qui n'a rien pour payer.

Et ils entrrent dans plusieurs piceries, demandant madame Tourteau,
comme ils auraient demand une chopine de bire. Enfin dans une boutique
de la rue Ste-Catherine, un commis leur dit:

--Attendez donc, il me semble... Pourtant ce nom ne m'est pas inconnu...
Un nom assez drle pour qu'on le remarque.

Zidore allait protester. Un garon entra; c'tait le porteur de paquets,
l'homme de voiture, comme on dit. Le commis lui demanda:

--Une dame Tourteau, la connais-tu?... As-tu port quelque chose  ce
nom-l?... Tu dois t'en souvenir, c'est assez cocasse.

Zidore fit un pas vers le commis qui se permettait de plaisanter sur son
nom.

--Oui, oui, que diable! vous ne devez pas l'avoir oubli, c'est hier...
pas plus tard qu'hier.

--Ah! firent les trois compres.

--Mais je ne l'ai pas trouve, reprit le porteur du magasin; elle tait
partie. Il y a un criteau sur la porte: Chambre  louer. J'ai trouv le
"nique" du "live", mais le "live" n'y tait pas.

Les trois amis se regardrent dcourags.

--Et les marchandises? demanda le commis.

--Je les ai dlivres  madame Duhamelin; C'est elle qui les avait
achetes pour madame Tourteau.

--Et vous ne savez pas o elle est alle demeurer? questionna Zidore.

--Des gens de la mme maison m'ont dit qu'elle demeurait avec une amie.
Une chambre  deux c'est plus conomique et moins ennuyant.

--Et cette dame Duhamelin, o reste-t-elle, s'il vous plat?

Le garon donna l'adresse et Zidore, Tiquenne et Bancalou sortirent
aussitt, contents d'tre sur la trace enfin. Ils se rendirent chez
madame Duhamelin. Madame Duhamelin ne savait pas o sa protge s'tait
rfugie. Cependant, elle se doutait bien que ce devait tre chez
mademoiselle Longpr, l'institutrice de son fils, puisqu'elle tait avec
une amie. Alors elle donna l'adresse de Lucette, rue de La Visitation.

Le petit Henri accourut pour voir ces trangers qui parlaient avec sa
mre.

--Un beau garon, remarqua Zidore, en caressant les boucles soyeuses de
ses cheveux.

Madame Duhamelin sourit, en enveloppant l'enfant d'un regard plein
d'affection.

--Et, ce qui vaut mieux, ajouta-t-elle, il est bon.

--Le bon Dieu en fait des bons et des mauvais, reprit Tourteau, comme
pour dire qu'il y avait prdestination au ciel ou  l'enfer, et qu'on
aurait beau faire, on n'y changerait rien.

--Il faut bien s'aider un peu, protesta Madame Duhamelin, puis aussi
aider aux autres.

Les trois compres reprirent assez gament leur course, orients qu'ils
taient maintenant. Ils plaisantaient. Zidore disait:

--Je cherche Christine, et je trouve Lucette. Il riait cyniquement.
Pourtant, il avait peur d'tre reu froidement; mais il ne pensait pas,
tout de mme, qu'elle lui ferait des grossirets. Dix ans devaient
avoir apais la colre... Ces bonnes mes-l, a ne meurt pas dans la
rancune...

--Ce doit tre ici, fit Bancalou.

Il montrait une maison haute, sans prtention, fort vieille, avec
plusieurs portes doubles sur la rue. Ils montrent jusqu' la mansarde
et frapprent  une porte nouvellement peinte en blanc.

--L'enseigne de la virginit, dit Tiquenne.

--Pour nous attirer mieux, rpondit l'infme Tourteau.

Une voix douce, pntrante, frache, leur dit d'entrer, et la porte
s'ouvrit.

Tiquenne entra le premier, souriant, Bancalou suivit, plus grave; enfin
Zidore s'avana, inquiet malgr sa forfanterie. Lucette se leva. C'tait
elle qui avait dit d'entrer. Elle ne remit pas Tiquenne, bien qu'il
sourit d'abord, et parut une connaissance. Elle ne reconnut pas
Bancalou, non plus, car elle ne l'avait vu qu'une fois ou deux, il y
avait dix ans; mais elle reconnut Zidore Tourteau, et elle recula
stupfaite. Elle ne dit rien d'abord; elle ne put rien dire, tant elle
tait pouvante; mais vite, sa force d'me rebondit sous l'oppression,
une indignation superbe jaillit, et s'avanant vers lui, le bras tendu,
l'oeil ardent.

--Sortez! dit-elle.

Zidore ne l'avait pas reconnue. Il ne la reconnaissait pas encore...
Elle tait belle toujours, mais ce n'tait plus la douce, rose et
souriante enfant de dix-sept ans qu'il n'avait cess de revoir dans ses
souvenirs, c'tait une fille magnifique dans sa tristesse et sa colre,
un galbe d'ange vengeur. Madame Tourteau s'tait cri:

--Mon Dieu! c'est mon mari!...

Et, joignant ses mains amaigries, elle attendait, dans la terreur et
l'espoir de qui allait arriver.

--Pourquoi me chassez-vous, balbutia Tourteau, je ne vous ai rien
fait... je ne vous connais seulement pas?...

--Misrable! Vous ne m'avez rien fait?... Vous m'avez tue!... Vous avez
fait pis que me tuer!... J'tais jeune, heureuse remplie d'esprances,
et vous avez fltri ma jeunesse! Vous avez pitin sur mon me!... Vous
avez arrach de mon coeur le bonheur d'aimer et d'esprer!... Vous ne
reconnaissez donc pas votre infortune victime?... J'ai bien chang,
c'est vrai!... Les larmes ont creus des sillons sur mes jours!... le
dsespoir a mis un voile sombre sur mes traits!... Vous avez oubli,
vous, le mal que vous m'avez fait, moi, je ne puis l'oublier!...
Qu'est-ce que cela peut vous faire de dshonorer des jeunes filles, et
de couvrir de honte des familles honntes?... Vous tes satisfait, et
vous avez de l'argent pour acheter les apparences du respect, cela vous
suffit!... Au moins, laissez en paix dans leur infortune, les coeurs que
vous avez broys!... Ne venez pas troubler notre solitude sacrs. La
haine se rveille  votre vue et nous ne pourrions jamais pardonner si
vous restiez l!

--Pardon, fit Zidore, en joignant les mains.

--Sortez!

--Je sais que je suis un grand coupable... je regrette ma faute... je
ferai tout en mon pouvoir pour la rparer... Je vais m'en aller, oui, je
sais que ma prsence vous est insupportable. Mais, tenez je l'avoue,
j'ai deux victimes ici et je demande pardon  mes deux victimes,  vous
et  ma femme... Je vais tout rparer. Je viens avec de bonnes
intentions; demandez  Bancalou, demandez  Tiquenne mon garon!...

--Tiquenne! s'cria la mre Tourteau, en ouvrant les bras... C'est-il
Dieu possible!... Mon enfant!

Et Tiquenne se jeta dans ses bras, et l'embrassa tendrement  plusieurs
reprises. Jusque-l, il n'avait pas os remuer, tout entier 
l'invective de Lucette...

--Oui, continuait Zidore, demandez-leur si je ne viens pas pour chercher
ma femme, pour la ramener dans sa maison... Je veux qu'elle oublie le
mal que je lui ai fait!... Je veux qu'elle soit tmoin du changement qui
s'est opr en moi... Elle saura vous le dire, car elle viendra vous
voir quand elle voudra... Elle sera matresse  la maison!... Pas vrai,
Bancalou, pas vrai Tiquenne, que j'ai dit cela? que je l'ai promis? que
je suis venu exprs?...

Bancalou affirma gravement.

--On se convertit quand la grce du Seigneur agit.

Lucette tait un peu adoucie. D'abord, les mouvements violents ne sont
jamais de longue dure, c'est comme les grands plaisirs, comme les
grandes douleurs. Et puis elle pensait que sa vieille amie, si bonne, si
rsigne, allait peut-tre retrouver enfin la paix et le bonheur, avec
son poux et son enfant, dans sa demeure,  la campagne, parmi les
siens,  l'ombre du clocher natal. Cette pense rafrachissait son me
comme un onde rafrachit l'herbe brle par le soleil. Elle commenait
 s'oublier elle-mme; la charit l'enlevait au-dessus de ses misres,
dans la srnit des lus.

Mais elle ne pouvait pas toujours demeurer en la prsence de cet homme
odieux. Sa pudeur se rvoltait. Elle ne savait pas s'il tait sincre en
parlant de sa femme, mais elle ne pouvait pas aisment intervenir. Au
reste, Mme Tourteau avait plus d'exprience qu'elle, elle se dciderait
qu'aprs avoir bien rflchi. Elle s'enveloppa dans un chaud vtement et
sortit. Elle dit  Mme Tourteau qu'elle allait donner ses leons. Elle
esprait que le bon Dieu l'inspirerait et lui ferait prendre une
dcision sage.

Zidore ne fut pas fch de la voir s'loigner. Malgr son effronterie et
son cynisme, il ne se sentait pas  l'aise sous ce regard foudroyant et
cette avalanche de reproches. Maintenant qu'ils taient seule avec sa
femme, Bancalou, Tiquenne et lui, l'affaire marcherait mieux. Elle ne
rsisterait pas, elle; sa colre ne le ferait pas trembler. Elle ne
l'avait jamais effray. Il s'approcha d'elle et doucement l'entourant de
ses bras, il l'embrassa.

--Oui, Christine, tu vas t'en revenir chez nous, et tu seras reine et
matresse dans la maison... Plus de troubles, plus de mots durs, plus de
mauvais traitements... Tiens! j'avais envoy de l'argent  Tiquenne,
pour toi... pour toi et pour les maisons... Tu sais que j'ai des maisons
ici. Elles ont besoins de rparations: elles sont vieilles.... Deux
cents piastres, plus que cela, deux cent vingt-deux piastres que j'avais
mises entre les mains de Tiquenne.

--Et quelques sous, remarqua Bancalou, qui prouvait le besoin de dire
quelque chose.

--C'est vrai, reprit Zidore, nous avons compt l'argent ensemble... Eh
bien! ma chre Christine, le bon Dieu m'prouve, et il a raison. Il veut
voir si je suis bien rsolu  changer de vie et  te reprendre, et il
m'a fait perdre, je ne sais comment ces deux cent vingt-deux piastres...

--Et quelques sous, murmura Bancalou, souriant...

--Que je t'envoyais pour toi, pour Tiquenne, et pour les maisons...
J'avais mis cet argent dans un porte-monnaie et j'avais confi le
porte-monnaie  Tiquenne... Pas vrai Tiquenne?

--Oui, papa, c'est vrai... et je l'ai perdu il y a quelque temps sur la
rue Sainte-Catherine, en voulant secourir une femme qui s'vanouissait 
la porte d'un magasin, sur le trottoir.

--Hein? que dis-tu? fit Madame Tourteau dans l'bahissement... Toi!...
c'tait donc toi!... Mon coeur de mre ne me trompait pas!... Cette
femme, Tiquenne, c'tait moi! Je t'avais reconnu... La surprise, le
plaisir... je suis tombe comme une masse... C'tait trop pour une
pauvre me... Ah! Dieu est bon!... Ton porte-monnaie, Zidore, je sais o
il est... C'est lui bien sr.. La police l'a trouv  terre prs de
moi... Je dis  terre, je n'en sais rien. Les deux hommes qu'il y avait
l, disaient qu'il tait tomb de mes habits, et voulaient me faire
passer pour une voleuse... J'avais beau affirmer que ce n'tait pas 
moi, que j'tait pauvre, que je ne l'avais jamais vu, ils ne voulaient
rien entendre, et me menaaient de la prison... Sans une bonne et
charitable dame qui se trouvait l et qui me prit sous sa protection, je
serais peut-tre en prison aujourd'hui... Comme de raison, s'ils ont
trouv cet argent-l sur moi, deux cents piastres...

--Deux cent vingt-deux, rectifia Zidore.

--Et quelques sous, termina Bancalou, qui riait sans gne aucune...

--Quelle tonnante rencontre! clama Tiquenne.

--Quelle chance pour toi, Zidore, fit Bancalou.

--Le bon Dieu me rcompense dj, soupira l'astucieux Tourteau.

Et la femme reprit toute radieuse:

--Il faut aller sans perdre de temps rclamer cet argent.

--Aujourd'hui mme, approuva Bancalou.

--Tu vas venir avec nous, suggra Zidore  sa femme.

--Je le veux bien, mais je ne pourrai pas dire grand'chose.

--Tu diras ce que tu sais, pas plus.

--Vous n'aurez pas besoin de moi, remarqua Bancalou, un troisime gte
tout.

--Ni de moi, dit Tiquenne, un quatrime peut amener des complications.

Pendant que Madame Tourteau s'habillait, Bancalou et Tiquenne sortirent.
Zidore les suivit un instant aprs. Il dit  Bancalou:

--Tu crois que c'est mieux comme a?

--Oui, beaucoup mieux; a simplifie le rouage... Tu te souviens? deux
cent vingt-deux, vingt de dix, quatre de cinq, un de deux, et quelques
menues monnaies... Pas de porte-monnaie, c'est mieux. Le porte-monnaie,
tu ne le connais point... c'est  Tiquenne ton garon. A Etienne: il
faudra dire Etienne... Il l'a perdu. Tu lui as laiss l'argent dans la
dernire semaine de fvrier... un jeudi. Voil. Tu te feras identifier;
c'est facile. a va marcher... A tantt.

Bancalou et Tiquenne revinrent  leur chambre. Zidore et sa femme se
dirigrent vers le bureau du magistrat de police.




XVI

ZIDORE ET SA FEMME RECLAMENT
LE PORTE-MONNAIE


Zidore Tourteau et Christine, sa femme, s'en allaient cte  cte sur
les trottoirs glissants, causant avec intimit, malgr les morsures du
vent qui soufflait tout  coup. Ils ne savaient pas trop s'ils
russiraient  mettre la main sur l'intressant porte-monnaie. Elle,
pourtant, dans son honnte navet, elle l'esprait, ne voyant pas
comment on peut refuser de rendre aux autres ce qui leur appartient. Ne
suffit-il point de dire: C'est mon bien, pour qu'on s'empresse de
rpondre: Prenez-le donc. Lui, il souponnait les autres de lui
ressembler. Il lisait ses penses mauvaises et craignait de paratre un
livre ouvert; il connaissait sa fourberie et n'tait pas sr de la
dissimuler compltement; il prouvait donc une secrte terreur, et 
mesure qu'il approchait du palais de justice; il voyait grandir le
danger.

Pour s'tourdir et ne pas paratre inquiet, il se mit  parler de ses
projets d'avenir. Il allait faire des amliorations importantes  sa
maison. On ne la reconnatrait plus. Les gens qui venaient de la ville,
en t, jugeaient l'endroit des plus charmants et s'y plaisaient
beaucoup. La rivire coulait si belle tout auprs, et les arbres taient
si grands et si peupls d'oiseaux... Il y avait l'argent  faire avec
les pensionnaires, dans la belle saison... Il annoncerait la nouvelle
htellerie, une htellerie de bonne marque, ouverte  l'closion des
fleurs, et ferme  la chute des feuilles... Rien comme la rclame pour
amorcer le public... Le public est un gros oiseau bnin qui s'englue
volontiers. Il croit tout ce qui s'crit, et, par contre, il doute
toujours un peu de ce qu'il entend.

Et Christine, encore dans l'blouissement, malgr sa longue exprience,
approuvait d'un: Oui, mon homme, oui, Zidore, toutes les paroles de son
coquin de mari. Cette fois, il tait sincre; il raisonnait comme un
homme de bien; il faisait preuve de gnrosit... Le bon Dieu avait
touch son coeur; la rflexion donnait une pente nouvelle  ses
passions, et les tournait vers la justice... Elle allait donc avoir des
jours de paix dsormais, et les annes de peine seraient vite oublies.
Elles se fondraient dans les annes de bonheur qui se levaient...

--C'est ici, fit Zidore, d'une voix qu'il s'efforait de rendre ferme.

--Comme c'est grand et comme c'est beau! clama Christine, sa femme.

--Ce n'est pas encore ni assez grand ni assez beau pour une ville comme
Montral, affirma-t-il, en montant les larges marches de pierre.

--Il y a donc bien des gens malhonntes, observa-t-elle, sans malice
aucune... et, pourtant, on le les connat pas tous, ajouta-t-elle
aussitt.

Un messager les conduisit devant le magistrat de police.

En passant dans les corridors sombres, Tourteau comptait:

--Deux cent vingt-deux piastre et quelques menue monnaie. Vingt billets
de dix, quatre de cinq, un de deux...

Le magistral, affable, jovial et poli avec le citoyen libre se montrait
svre devant le coquin. Par respect pour lui-mme, et par galanterie
pour Madame la Justice qui lui confiait son honneur, il tait austre
jusqu' la porte. Tant pis pour les dlinquants que la mauvaise fortune
amenait l. Une fois dehors, il tait le masque, et sa belle figure
d'homme heureux souriait  tout le monde.

--Quel est l'objet de votre visite? demanda-t-il aux poux Tourteau.

Ils ne savaient pas trop comment s'exprimer, et ce n'tait pas  qui
dirait le premier mot. Lui, Zidore, il esprait qu'elle parlerait, elle,
si contente, et puis, en sa qualit de femme, a devait lui coter
moins. Elle, de son ct, elle pensait qu'il tait plus convenable de
laisser la parole  son mari. Un homme, a doit parler mieux  un juge,
c'est toujours bien du mme sexe.

--Allons! reprit le juge, dites-moi ce qui vous amne... Que
voulez-vous? Je n'ai pas de temps  perdre.

--Eh bien! Votre Honneur, voici l'histoire, commena Zidore. Mon nom est
Zidore tourteau, je n'ai pas honte d le dire, Zidore Tourteau, de
Saint-Ixe. Je suis habitant pas riche, pas pauvre non plus, et je n'ai
besoin de personne pour m'enculotter ou mettre mon pain au four.

--Parfait, dit le juge, continuez.

Et Zidore continua, un peu plus  l'aise:

--J'ai aussi des maisons dans la ville. Trois. Des vieilles, qui ont
besoin de rparations.

--Pas de dtails inutiles, s'il vous plat.

--Ce n'est pas inutile, ce que je dis l, monsieur le juge... Votre
Honneur! Votre Honneur!... C'est mme ncessaire: vous allez voir...
J'ai aussi ma femme qui...

Le magistrat sourit. Il pensait aux rparations probablement, mais il ne
dit rien, par biensance, et pour garder sa dignit, et Zidore
continuait toujours:

--Ma femme qui,  cause de certaines petites misres de famille et de
mon humeur maussade... Oui, il faut bien l'avouer, j'ai l'humeur
maussade... C'est--dire que je l'avais. Je ne l'ai plus. Dieu merci! et
c'est pourquoi vous me voyez devant vous avec ma lgitime; je viens la
chercher.

--Vous tes spars? demanda le juge.

--Franchement, Votre Honneur, elle ne pouvait plus m'endurer, et un bon
jour, elle m'a plant l. Je ne la blme point; non, je ne la blme
point. L'absence a t longue. Une sparation de neuf  dix ans, je
crois bien, hein! Christine?

--Huit ans.

--Il a trouv le temps long, c'est un bon signe, remarqua le juge.

--Eh bien! reprit Zidore, je lui envoyais quelquefois de l'argent; il ne
fallait pas la laisser mourir de faim...

Il s'aperut qu'il faisait fausse route, et s'arrta de peur d'tre
dmenti.

--J'envoyais de l'argent pour l'entretien de mes maisons surtout... des
vieilles maisons avec des locataires qui paient mal... J'ai aussi un
garon ici,  Montral... Il a fait comme sa mre, il m'a quitt.

--Vous n'tes pas un ange,  ce qu'il parat, observa le juge.

--Pas un ange, non, pas un dmon non plus, un homme tout ainsi.

Pour revenir  mon histoire, poursuivit-il aussitt, l'autre jour j'ai
envoy...

Il eut peur. Il tombait encore  ct du chemin trac. Il se reprit:

--C'est--dire que j'tais pour envoyer... Il est venu  la maison.

--Qui a? demanda le magistrat.

--Mon garon, pardine, mon garon!

--Tiquenne a t  la maison? fit madame Tourteau.

--Oui, oui, chre, Etienne est venu... Etienne!... Est-ce que je ne te
l'ai pas dit? Non, en effet... Au reste, Votre Honneur, on vient de se
retrouver, je n'ai pas eu le temps de tout lui dire... Et je crois que
je la chercherais encore, sans madame Du... Du...

--Duhamelin, finit Christine.

--Madame Duhamelin! justement.

--Que demeure rue Sainte-Catherine? demanda le magistrat.

--Oui, Monsieur rpondit la femme Tourteau. Une dame charitable qui m'a
bien secourue... Elle n'a qu'un petit garon et c'est Mademoiselle
Longpr, ma jeune amie, une enfant de notre paroisse, qui lui fait la
classe maintenant.

--C'est bien cela, en effet, pensa le juge, et il se sentit mieux
dispos  entendre les explications un peu longues de Zidore.

--Continuez, ordonna-t-il, et vite, il faut que je sorte.

--Donc, Monsieur le juge, j'ai remis entre les mains de mon garon deux
cent vingt-deux piastres et quelques sous...

--Certes, vous n'tes pas  la besace, observa le juge.

--Il y a encore du pain sur la planche... et je ramne Christine, ma
lgitime... Et si mon garon veut revenir aussi... Mais entre nous,
Monsieur le juge, il est un peu... vous savez?... et c'est la ville
qu'il aime... pauvre Etienne!

--Etienne... Tiquenne... il me semble que je n'entends pas ce nom-l
pour la premire fois.

Zidore, un peu enferr, paya d'audace.

--Et j'ai bien peur que ce ne soit pas le dernire!... Ah! les enfants,
quant ils ne veulent pas couter leurs parents, le bon Dieu les
abandonne, et alors c'est fini.

--Et votre garon vous a vol, je suppose!... Il a gard l'argent!

--Je ne dis pas cela, Votre Honneur, je ne dis pas cela!... Cet
argent-l, voyez-vous, c'tait un peu pour lui, un peu pour sa mre, et
le reste pour les maisons... Il a tout perdu!

--C'est lui qui vous dit cela?

--L'argent a t retrouv, reprit Madame Tourteau  son tour. Il parat
qu'on l'a trouv sur moi, dans un porte-monnaie... Je m'tait vanouie
sur le trottoir, en apercevant mon enfant que je n'avais vu depuis des
annes, et quand je suis revenue  moi, un homme de police a voulu me
remettre le porte-monnaie. Je n'ai pas voulu le prendre; je ne savais
pas... Je ne me souvenais de rien...

--La surprise, suggra Zidore la joie... Elle avait perdu la mmoire;
elle tait trouble comme de raison...

Il se toucha le front pour mieux faire comprendre au magistrat une chose
qu'il n'osait dire trop clairement, de peur de chagriner la douce
crature. Madame Tourteau continua:

--J'aurais t arrte comme voleuse, si madame Duhamelin, qui se
trouvait l, dans le magasin, ne m'avait prise sous sa protection.

--Maintenant, dit Zidore d'un ton assur, nous venons rclamer les deux
cent vingt-deux piastres.

Et de peur qu'il n'eut pas l'occasion de faire sa preuve comme il avait
t rgl, il ajouta lentement:

--Vingt billets de dix piastres, quatre de cinq, un de deux, et quelque
monnaie, je ne sais pas au juste.

Le magistrat trouvait l'histoire assez plausible et les figures
suffisamment respectables. Une chose certaine, c'est qu'un
porte-monnaie, contenant le montant dclar par Tourteau, avait t
trouv sur une femme vanouie, et que personne ne s'tait prsent pour
le rclamer. Mais il fallait tout de mme agir avec circonspection. Rien
ne ressemble plus  un filou qu'un honnte homme, et rien n'a plus l'air
d'un honnte homme qu'un filou. Il verrait.

--Vous devez connatre, dit-il, bon nombre de gens d'affaires, ici,
Monsieur Tourteau, puisque vous possdez plusieurs maisons... Vous venez
 la ville souvent, vous frquentez les marchs, puisque vous tes un
cultivateur  l'aise, riche probablement. Je vous crois un brave et
honnte citoyen, mais enfin, je ne vous connais point, moi, et vous
comprenez ma responsabilit.

--Si ce n'est que cela, Votre Honneur, tout de suite, je suis  votre
disposition, rpartit gaiement Zidore. Tenez, mon cheval est dans
l'curie du Poulin Rouge,  deux pas d'ici... Vous connaissez le
propritaire des grandes curies du Poulin rouge?... Je cours le
chercher. Ou bien, si vous voulez me faire l'honneur d'accepter un verre
de vin au Richelieu... Durocher me connat comme son chapelet. Et si a
ne fait pas, nous irons chez Riendeau. Je connais les bonnes maisons, et
j'y suis connu.

Dcidment, pensa le magistrat, cet homme est franc. On ne s'expose pas
ainsi  un dmenti.

--Vous pouvez venir, reprit Zidore. Zidore Tourteau est dur  cuire en
affaires, mais il sait payer quand il le faut, et il ne vous fera pas
honte... Tenez, si votre famille veut passer la belle saison dans un
paysage enchanteur, elle n'a qu' venir chez moi. Plusieurs familles
anglaises s'y rendent chaque t, maintenant.

--Fort bien, Monsieur Tourteau, allons au Richelieu, je veux bien
accepter un verre de vin.




XVII

PART A TROIS


On ne pouvait pas raisonnablement douter de la franchise de Zidore
Tourteau. Il passait depuis longtemps pour un des plus riches habitants
de Saint-Ixe, un peu chiche, certainement avare mme, si l'on veut, et
n'aimant pas  payer pour tout le monde, mais se versant plein verre et
vidant son assiette sans souci de la note. Les gens de sa paroisse
disaient qu'il se refaisait amplement au retour, et qu'il avait mille
moyens de rparer les brches. Qu'importe? A la ville, il avait des
faons de bourgeois et son nom valait de l'or.

Il n'eut pas de peine, en consquence,  se faire remettre le
porte-monnaie prcieux. Il compta hroquement les billets de dix et les
billets de cinq, trouva le montant intact, et dclara que la ville de
Montral avait une police habile et scrupuleuse. Il fut tent de laisser
un dix piastres pour les deux employs fidles qui avaient ramass
l'argent et ne s'taient pas mme appropri un dix sous pour boire 
l'heureuse trouvaille. Il rsista cependant, et pour ne pas succomber 
la tentation, il se hta de fuir.

Madame Tourteau tait alle rejoindre Lucette,  sa chambre. Elle tait
anxieuse de lui dire comme le magistrat les avait bien reus, son mari
et elle, et l'esprance qu'ils avaient de recouvrer cette grosse somme
si trangement perdue. Lucette trouvait bien trange cette soudaine
largesse de Tourteau, et ne pouvait s'empcher de souponner une
machination nouvelle, mais elle n'en laissait rien voir, de peur de
chagriner sa vieille amie. Le dsenchantement arrive toujours assez tt,
laissons durer l'illusion. Surtout, prenons garde d'abrger la paix des
autres. Etouffons les mauvaises nouvelles avant qu'elles touffent
elles-mmes les pauvres mes trahies.

Tourteau se rendit chez son ami Bancalou. Il savait que Tiquenne et
Bancalou l'attendaient dans une mortelle anxit. Comme ils allaient
tre contents de lui! C'est que lui, Zidore, il pouvait leur faire la
leon encore. Il aurait t leur matre  tous, s'il avait voulu suivre
l'mouvante et dangereuse carrire de brigandage organis. Or, pendant
qu'il s'enivrait d'une criminelle vanit, il se sentit touch au bras,
et se retourna vivement.

--Tiens! fit-il, visiblement vex, c'est toi!

--Vous marchez bien vite, monsieur Tourteau, vous tes bien press...

--Allez-vous loin?

--Oui, je suis press... Je voudrais partir ce soir. Je suis venu
chercher ma femme... Nous allons nous remettre ensemble; la sparation
ne doit pas durer toujours. Nous sommes maris par l'Eglise; il faut
sauver notre me.

--Je vous flicite de cette dmarche, Monsieur Tourteau, elle est d'un
bon citoyen.

--Il faut rparer le temps perdu, mon garon... Bonsoir! Excuse, ma
femme m'attend, je me hte.

--Mais permettez, vous vous trompez de rue Monsieur Zidore, votre femme
ne demeure pas de ce ct.

Zidore ne s'attendait pas  cette remarque et il s'arrta. Il eut la
prsence d'esprit de dire:

--Est-ce assez bte?... Vite, mon garon, mets-moi sur le bon chemin.

--Vous savez o elle demeure votre femme, je suppose?

--Oui, dans une chambre, rue de la Visitation...

--Eh bien! prenez pas la rue de la Visitation; vous l'avez dpasse.
Guidez-vous sur le grand clocher l-bas.

--Merci, mon garon, je m'y reconnais maintenant.

Ce garon, c'tait Ren Larose, le forgeron. Il se rendait  l'extrmit
de la rue Lagauchetire, pour voir un compagnon de forge, malade depuis
quelques jours. Comme il allait entrer, il vit un homme passer en
courant au bout de la rue, sur le Chemin Papineau. Il reconnut Zidore.

--Voil que est drle, pensa-t-il.

Et sans perdre une seconde, il s'lana vers le chemin Papineau. Zidore
l'aperut et d'un brusque mouvement changeant de direction., il vint 
lui.

--Je courais aprs toi, mon garon, fit-il tout essouffl. J'ai pens
que tu me rendrais un petit service, en payant. Mes locataires demandent
des rparations, et je veux bien mettre toute chose en bon ordre... Tu
sais, j'aime a, l'ordre, moi... Veux-tu pendant que tu te trouves ici,
venir examiner les targettes, les clenches, les serrures, et tu
remplaceras ce qui ne vaut plus rien... Tu seras bien pay...

--Oh! je ne crains pas, dit Ren, qui savait bien le contraire.

--C'est  deux pas d'ici, reprit Zidore... Tiens, vois-tu l,  droite,
ce pt de maisons grises  deux tages?... Je vais t'y conduire.

Il emmena le jeune forgeron. Il le fit entrer dans le club des Six
d'abord. Fildoux et Cascapoil causaient ensemble comme des gens qui
veulent se dvorer, mais c'en tait un autre qu'ils voulaient rejoindre
pour l'triper. Ils ne se gnaient pas pour parler, car ils savaient que
leur propritaire n'tait pas de ceux qui vendent ou trahissent. Il
n'aurait pas amen un espion avec lui. Au reste, ils ne nommaient
personne.

Zidore donna ses instructions  Ren et s'esquiva aussitt. Il avait
hte de revoir Bancalou. Il ne voulait pas que Ren connut la demeure de
Bancalou et de Tiquenne. On se savait pas ce que pouvait amener le
lendemain. Puis, quand on ranonne tout le monde pour nourrir ses
apptits dpravs, il est mieux de ne pas dire o l'on dresse sa table.

Il monta l'escalier  pas lents, et comme  regret. Il voulait faire
croire  un chec. Bancalou, anxieux, entr'ouvrit la porte.

--Arrive donc!... Quelle nouvelle?... L'as-tu roul?... parle.

Tourteau riait malgr lui. Pour toute rponse, il montra le
porte-monnaie. Ce fut un cri de joie. Ils s'enfermrent pour parler et
rire  leur aise. Roul, le magistrat! Oui, il tait roul!...

--Tu es notre matre  tous, avoua Bancalou, et si tu avais pass par le
sminaire pour apprendre les ruses des Grecs et des Latins, ta renomme
serait aussi grande que celle du cheval qui prit la ville de Troie...

--Les chevaux, riposta Zidore, de joyeuse humeur, ils se font prendre
dans les villes maintenant.

Ils partagrent l'argent et vidrent chopine. Ne fallait-il pas boire au
succs. Tiquenne fut charg d'aller porter la nouvelle  sa mre.
L'argent tait trouv; pas un sou ne manquait... Elle n'avait qu'
mettre son linge dans une valise et  se tenir prte, son mari la
viendrait prendre de bonne heure, le matin.

Lucette ressentit une grande peine de la voir partir. Elle allait encore
se trouver seule, et sa chambre lui paratrait encore plus solitaire et
plus dsole qu'auparavant. Elle s'tait habitue  voir et  entendre
cette malheureuse comme elle, et comme elle toujours soumise  la
volont de Dieu. Heureusement, tout le long du jour, elle avait le soin
des enfants dont l'instruction lui tait confie; mais les soires
seraient longues et les nuits souvent sans sommeil.

Tiquenne entra chez sa mre  l'heure du souper. Il tait rayonnant.
Madame Tourteau et Lucette buvaient ensemble, dans un tte  tte
mouill de larmes leur dernire tasse de th. Tiquenne embrassa sa mre
et salua poliment l'ancienne institutrice.

--Bonne nouvelle, mre, annona-t-il d'une voix vibrante, l'argent est
trouv!... Vous partirez demain matin. Bouclez vos malles, habillez-vous
chaudement, le pre sera  la porte avec sa voiture,  sept heures.

--Viens prendre une tasse de th avec nous, dit la mre, souriant 
travers ses larmes.

--Venez, dit aussi Lucette.

Il accepta, se mit  table et mangea de bon apptit sans se laisser
motionner plus que de raison par les yeux en pleurs de les paroles
affectueuses de ses deux voisines.

--Est-ce que tu ne reviens pas  la maison avec nous? lui demanda sa
mre.

--Le pre est dur  l'ouvrage et paie chichement... Je verrai. Je gagne
plus ici et je travaille moins.

--Le travail est un bien, mon enfant, et c'est par lui que la force du
corps se dveloppe et que le coeur reste bon, observa la mre soucieuse
de l'avenir de son fils.

--Vous savez bien que papa n'est point un homme comme un autre, fit-il
un peu amrement.

--Il peut changer, il peut s'amender... L'ge, la rflexion, puis la
conscience que ne cesse de parler au-dedans de nous...

Lucette prouvait un certain malaise. Elle n'entendait jamais parler de
cet homme, sans ressentir au coeur une douleur aigu comme un coup de
poignard. Madame Tourteau s'en aperut et ramena la conversation sur un
autre sujet.

Le souper tait termin, la table fut desservie.

Quelqu'un frappa, et sur l'invitation ordinaire d'entrer, la porte
s'ouvrit. C'tait Ren Larose qui venait passer une heure avec les deux
femmes, ses bonnes amies. Il fut surpris de voir en leur compagnie,
Tiquenne, le jeune vaurien de la cantine du bord de l'eau... Enfin, il
pouvait bien venir voir sa mre. Il n'aurait plus la peine de le
chercher, puisqu'il s'offrait.

--Vous savez, Monsieur Ren, que ma chre vieille amie s'en retourne
vivre  la campagne, lui dit Lucette...

Elle ajouta avec un profond soupir:

--Je vais rester bien seule!

--Vous ne serez pas dlaisse, rpondit le brave forgeron, d'un accent
qui dut porter la conviction dans l'esprit inquiet de la dolente fille.

Et rpondant  ses premires paroles, il ajouta:

--J'ai rencontr, par hasard M. Tourteau, cette aprs-midi, et il m'a
dit la chose. Il accourait ici, mais par un chemin qui le menait
ailleurs. Je l'ai remis sur la bonne voie.

--Il n'est pas venu, affirma Lucette et il ne viendra pas.

Elle disait ces mots d'un air de dfi.

Mme Tourteau s'tait assise dans un coin de la chambre, sur un canap
avec son fils Tiquenne. Lucette continua, tout en faisant asseoir Ren
prs d'elle.

--Il a dpch son fils unique pour prvenir sa femme.

Elle dit cela d'une drle de faon, sans penser  rien. Elle savait
qu'il n'avait de son mariage que ce garon-l de vivant. Tout de mme,
elle rougit subitement, et ne put cacher un peu de confusion. Ren
feignit n'avoir rien remarqu, et se hta d'ajouter:

--Il me semblait, en effet, que c'tait Tiquenne, ce gaillard-l... Il
n'est pas de la Croix de Saint-Louis, lui non plus.

Il le regardait, assis avec sa mre sur le canap. Lucette dit:

--Il a bien chang depuis dix ans...

--Je me rappelle de l'avoir vu  la boutique quelquefois. Il paraissait
intelligent, mais gouailleur, espigle, un peu mauvais mme.

Il disait cela d'un accent voil, pour n'tre pas entendu des autres. Il
ajouta:

--J'ai peur qu'il ne soit sur une mauvaise pente; il ferait mieux de
s'en retourner chez son pre.

Tiquenne demandait  sa mre comment elle avait vcu pendant les longues
annes de leur sparation. Elle avait endur bien des privations et bien
des souffrances sans doute... Il regrettait maintenant de ne pas l'avoir
cherche mieux... Il l'aurait trouve enfin, bien sr, et il aurait pu
l'aider un peu... Oui, il le regrettait...

Et elle lui racontait les chagrins de toutes sortes dont, en effet, elle
avait t abreuve... L'ennui de son enfant, surtout, de son seul
enfant!... Il pouvait se perdre, loin d'elle, dans une grande ville
comme Montral... Il y a tant de mauvais chrtiens...

Elle lui dit qu'un jour, alors qu'elle tait dans une grande misre, et
qu'elle venait de perdre une protectrice bien charitable, comme elle se
rendait au march pour acheter de quoi dner, un malheureux jeune homme
sans conscience et sans piti, lui avait arrach des mains son
porte-monnaie, en passant contre elle, et s'tait sauv si vite qu'elle
avait  peine eu le temps de le voir... Cela l'avait bien affecte, car
elle pensait que cet enfant n'avait pas de mre pour veiller sur lui...
et que son Tiquenne... On ne savait pas... Elle esprait bien que non...
Elle se mit  pleurer et Tiquenne courba la tte.

Un autre visiteur monta l'escalier et s'annona par trois coups lgers
dans la porte.

C'tait Jean-Marcel. Lui aussi il fut un peu dcontenanc  la vue de
Tiquenne et de Ren. Il esprait ne trouver dans la modeste chambre que
Lucette et sa vieille compagne. Personne n'interromprait le doux
entretien. Ils rveraient,  deux des choses impossibles peut-tre,
comme cela arrive souvent, mais c'est dj une si dlicieuse chose que
de pouvoir rver! Et la flicit voulue, quand elle est puise, elle
est moins que le rve, elle n'est que le souvenir!... Le souvenir n'a
pas l'aurole chatoyante du rve, et son clat plus doux semble tamis
par le regret.

Jean-Marcel fut accueilli avec une satisfaction visible. Ren Larose
s'en aperut bien, et il fut attrist. Non pas qu'il eut des sentiments
de basse jalousie, mais  cause de cet amour dont il brlait lui-mme.
Il ne serait pas le prfr; il avait un rival qui ne se laisserait pas
vaincre, c'tait un homme plus haut que lui dans l'chelle sociale, un
citoyen plus riche, plus connu, plus respect, la lutte ne serait pas
gale. Jean-Marcel lui tendit la main:

--Merci mille fois, mon ami, lui dit-il, je vais tre prudent. Rien ne
m'tonne de la part de ces individus. J'ai vu leurs menaces dj; mais
ils ne m'empcheront pas de faire mon devoir.

--Vous tes menac? demanda Lucette, videmment impressionne.

--Oh! le danger n'est pas grand, sans doute... Tout de mme, il y a de
ces brigands pour qui la vie d'un homme ne compte gure.

--Tu es distrait, tu ne m'coutes plus, disait Madame Tourteau  son
garon qui regardait curieusement Jean-Marcel et prtait l'oreille  ce
qu'il disait.

--Faites bien attention  vous, recommanda Lucette  l'inspecteur
d'coles, et ne sortez pas seul le soir.

Jean-Marcel se prit  rire.

--Je ne me croyais pas entour de tant de sollicitude, fit-il: Faites
attention! me crie votre bon petit coeur!... faites attention! me dit le
bon gros coeur de monsieur Larose, dans un petit billet que j'ai reu
tantt.

En effet, Ren Larose avait crit Jean-Marcel pour l'avertir que des
misrables voulaient le raccourcir. Une expression qui en disait long
paraissait-il,-- cause de la guerre qu'il menait aux bouges et aux
repaires de la ville, en sa qualit de membre de la Saint-Vincent de
Paul... C'tait justement en examinant les ferrures des portes et des
fentres des maisons de monsieur Tourteau, qu'il avait entendu ces
menaces. On allait le suivre, guetter une occasion... Il fallait se
dfendre. A bas les calotins!... Ce serait plaisir de se faire pendre
aprs cela... Et il n'avait pas tout entendu, car il fallait examiner
comme il faut, faire jouer les targettes des fentres, tourner les
poignes des portes, prouver les serrures...

La soire se passa en des causeries aimables. Jean-Marcel parla des
coles qu'il visitait, et raconta des anecdotes recueillies au passage.
Ren Larose glissa de temps en temps, une observation sage, afin de ne
point [.................................] mais il se tint surtout sur la
rserve, pensant qu'il vaut mieux ne pas dire assez que parler trop.
Tiquenne s'tait retir de bonne heure.

Jean-Marcel et Ren sortirent ensemble. Ils firent quelques pas en
silence.

--Mademoiselle Lucette va bien regretter Madame Tourteau, commena le
forgeron pour entamer la conversation.

--Et Madame Tourteau pourrait bien regretter Mademoiselle Lucette,
rpondit l'inspecteur d'coles.

--Pauvre Lucette! reprit Ren, le bon Dieu devrait la combler de
flicits, maintenant, elle a bien assez souffert...

--Il y a des millions de saints dans le ciel qui n'ont pas pay aussi
cher leur trs heureuse ternit, rpondit Jean-Marcel.

Et aprs un silence, il demanda doucement, presque timidement:

--Vous l'aimez, n'est-ce pas?

Le jeune forgeron, tout surpris, ne dit rien d'abord.

--- Pourquoi me demander cela? pensait-il... veut-il donc me la
laisser?... Les amoureux n'ont pas coutume de se faire de ces
politesses.

--Et vous, Monsieur Provost, balbutia-t-il enfin, ne l'aimez-vous pas un
peu aussi?

--Moi? Je l'aime de tout mon coeur!...

--Mois aussi.

Et Jean-Marcel ajouta, souriant avec un peu de tristesse:

--Bien sr que nous ne sommes pas les seuls, Monsieur Larose... tous
ceux qui la connaissent doivent l'aimer.

--Elle ne peut tre qu' un seul cependant.

--Je l'ai sauve de la mort, reprit Jean-Marcel.

--Je vous en ai remerci de grand coeur, alors, Monsieur Provost, et je
ne le regretta pas.

--L'aimiez-vous dj?

--Je l'aimais, mais elle ne le savait point.

--Une jeune fille sait toujours si elle est aime.

--Et nous, pouvons-nous savoir si une jeune fille nous aime?

--Non, Monsieur Ren; la jeune fille est souvent arrte par un excs de
pudeur; il en est mme qui sacrifient leur bonheur  la dlicatesse de
leur vertu.

--Elles sont meilleures que nous!

--Et plus dignes de piti.

Ils arrivaient  la rue Craig, o ils devaient se sparer. Le forgeron
descendait  sa pension, au bord de l'eau.

--Monsieur Larose, reprit Jean Marcel, aprs un silence de quelques
instants, voulez-vous me dire si vous avez des esprances srieuses?

--Il y a toujours un peu d'incertitude dans l'esprance, Monsieur
Provost.

--Si elle vous aime, Monsieur Ren, je n'essaierai pas de vous enlever
son amour... Vous tes un homme de coeur et de conscience, et ces
hommes-l sont rares, il ne faut pas les dsesprer. Il ne faut pas non
plus, les empcher de continuer la race des vaillants chrtiens.

--A ce compte-l, Monsieur Provost, c'est  moi  cder la place... Je
n'ai pas besoin de vous demander si elle vous aime, je le sais
maintenant... Je le sais depuis une heure!... J'espre au moins, que je
mriterait toujours son amiti et la vtre... et la vtre!

Sa voix eut comme un sanglot en disant cela, et il tendit la main  son
heureux rival.

Jean-Marcel serra fort, serra bien fort, cette honnte main d'ouvrier,
toute noire de charbon de la forge, mais toute blanche de la puret de
la vie.

--Mon ami! Mon frre! cria-t-il du fond de l'me.

Et lui aussi, il eut un sanglot. Joie ou douleur, il faut pleurer.

Ren Larose marchait lentement, la tte baisse, songeant au sacrifice
qu'il venait de faire; Jean-Marcel s'en allait allgrement le front
haut, souriant aux toiles qui rayonnaient comme son me. Il savait bien
qu'il tait aim. Il n'avait gure peur d'tre supplant par un rival;
mais il ne voulait pas voir les autres souffrir par sa faute, et la
loyaut et les dvouements le touchaient toujours profondment.

Ren n'avait pas chemin pendant cinq minutes qu'un grand cri retentit
du ct o se dirigeait Jean-Marcel.




XVIII

UNE VEILLEE AU CLUB DES SIX


Zidore et Bancalou prirent leur souper en tte  tte, fumrent une pipe
et se rendirent au Club des Six. Cependant, avant d'entrer, Tourteau
voulut aller dans une pharmacie. Il avait besoin de quelque chose. Il
dormait un peu mal et sentait des tiraillements dans la poitrine,
disait-il. Il demanda de la morphine. Oh! pas beaucoup, il n'avait pas
envie de s'endormir du grand sommeil... Deux ou trois prises suffiraient
peut-tre. Il visita ainsi plusieurs apothicaires et se fit un provision
de morphine suffisante pour tuer les plus grandes douleurs. Et il riait
d'un rire sardonique et disait  Bancalou.

--Il faut tout prvoir. Si demain nous menace, il faut pouvoir lui faire
un pied de nez.

--Zidore, l'ancien, murmurait Bancalou, quand j'tais au Sminaire, mon
matre me disait: Il faut avoir du serpent, tu l'as, toi, et tu as aussi
sa morsure.

Il tait joliment gris, Zidore, gris par sa bonne fortune et gris par
l'eau-de-vie, et il se sentait dispos  tout faire et  tout dire; il
n'avait peur de rien. Il savait qu'il allait passer la soire avec des
repris de justice, mais il feignait de l'ignorer. On lui avait dit que
c'tait un club de cartes, et il n'en voulait pas connatre davantage.

Les bandits taient attabls et ils maudissaient Bancalou et Tiquenne
qui n'arrivaient pas. Ils avaient t absents assez longtemps. Ils
pouvaient bien se dpcher un peu plus. Ils n'avaient donc pas hte de
se mettre au courant des affaires ou de raconter ce qu'ils avaient
machin l-bas. Bancalou portait une cl; il ouvrit sans faire de bruit
et entendit blasphmer son nom.

--Mille millions de damns, que vous tes, s'cria-t-il, faut-il pas
tenir compagnie aux gens!... Et quand c'est notre propritaire qui vient
me rendre visite, dois-je le mettre  la porte pour venir plus vite me
faire plumer ici?

Ils ne rpondirent rien, surpris qu'ils taient, et sans se lever de
table, ils salurent leur propritaire et l'invitrent  jouer.

--Je n'ai point d'argent  perdre, mes amis, leur rpondit-il, j'ai trop
de misre  le gagner, pour le risquer sur une carte.

--Tu prends un jeu. Bancalou?

--Je joue une heure ou deux.

--Ou trois ou quatre, continua Fildoux.

--J'ai promis  notre propritaire de l'accompagner, et je n'ai qu'une
parole.

Les quatre joueurs taient Fildoux, Cascapoil, Choucroute et Porc-pic.
Zidore se mit  examiner l'intrieur de la pice, regardant aux
fentres, faisant glisser les targuettes, tournant les poignes des
serrures, agrandissant les dchirures de la tapisserie sur les murs
humides:

--Gt, gt! tout s'en va!... la ruine... Des rparations, il faut des
rparations... grommelait-il.

--Pourvu que vous n'augmentiez pas le prix du loyer, remarqua
Choucroute, vous ferez bien toutes les rparations que vous voudrez.

Et Cascapoil ajouta.

--On n'est pas exigeant, nous autres; on est des bons enfants.

--C'est que la proprit monte, mes amis, fit observer Zidore, la
proprit a doubl de valeur depuis trois ou quatre ans, et elle va
continuer ainsi...

--Dites-vous a pour nous chatouiller, M. Tourteau? demanda Fildoux, de
son timbre clair et en dressant sa fine tte de serpent.

--Je ne sais pas chatouiller, rpondit Zidore, j'ai la main trop dure,
j'corche.

--Il y a des mains dures qui chatouillent et des mains douces qui
corchent observa Bancalou.

La partie de cartes se continua avec des alternatives de hausses et de
baisses, de gains et de pertes pour chacun des joueurs. Zidore oubli
s'endormit sur un banc. Il fut rveill au bout d'une heure par Tiquenne
qui entrait. Choucroute s'cria:

--Arrive, toi, enfant de...

Il pensa au pre qui tait l sur le banc, et il n'acheva pas.

--Quand on a un pre et une mre, repartit Tiquenne, on est bien
expos...

Il ne savait plus quoi dire, et regardait son pre qui se levait.

--Expos  quoi? questionna Porc-pic.

--A devenir orphelin, trouva-t-il.

Il s'approcha de la table, disant qu'il s'tait trouv en la compagnie
d'un gros monsieur tout  l'heure, un monsieur qu'il avait vu pour la
premire fois, il y avait dix ans; un inspecteur d'coles, un brave!...
Il arrivait alors du fond de la rivire o il avait pch une jeune
fille, une matresse d'cole...

--Elle n'tait pas morte? demanda Fildoux...

--Non, mais elle tait bien mouille...

--Sacr farceur, dit Choucroute, tu n'es pas srieux.

--Depuis ce temps-l, reprit Tiquenne, le gros monsieur est devenu
prsident de la Saint-Vincent de Paul, et il veut jeter  l'eau
certaines jeunes filles qu'il trouve un peu malpropres et certains
jeunes gens qu'il trouve propres...  rien, comme vous et moi, par
exemple.

Fildoux laissa tomber ses cartes et dit fivreusement:

--O est-il?

--Je l'ai laiss avec sa belle et avec ma mre, dans une maison de la
rue de la Visitation, plus haut que l'glise. Il demeure quelque part
sur la rue Craig...

--Continuez sans moi, je sors une minute, dit encore Fildoux.

Il se leva. Ses compagnons ne se drangrent point. Cependant Bancalou
lui dit qu'il ferait mieux de ne pas laisser le jeu. Il rpondit qu'il
avait une autre parie  jouer, et il sortit.

Une heure s'coula; une heure et demie peut-tre. Zidore s'tait
rendormi et ronflait sur le banc, comme un tuyau d'orgue quand de
nouveau la porte s'ouvrit. Toutes les figures se tournrent vers Fildoux
qui entrait. On savait bien que c'tait lui. Il n'avait pas son air
insolent de coutume, et ne paraissait pas avoir remport un grand
triomphe. Porc-pic savait pourquoi Fildoux tait sorti.

--Eh bien! qu'a-t-il rpondu  l'injonction? demanda-t-il.

--L'animal, il m'a gliss entre les mains comme une couleuvre. Tout de
mme il a d trouver que je lui caressais les ctes un peu rudement,
rpondit Fildoux de son timbre d'acier.

Il montrait ses poings de fer, espces de petits gantelets qui pouvaient
assommer un boeuf.

--Il a pouss un cri formidable, reprit Fildoux, et il a eu le courage
de se jeter sur moi pour m'trangler... m'trangler, moi!

Et il eut un clat de rire sinistre.

Il continua:

--La colre me montait au cerveau et je l'aurais assomm, si des pas
rapides et pesants ne m'eussent tout  coup suggr de revenir au plus
vite. Et il n'tait que temps... Un animal grand comme un poteau  gaz,
que courait comme un chevreuil, allait m'empoigner. Sauvons-nous que je
me dis  l'oreille... A une autre fois!

--Et tu n'es pas bless?

--Pas une gratignure.

--Et l'autre non plus, remarqua Bancalou... c'est ce qu'on peut appeler
une bataille... range.

--Si tu n'as pas perdu de sang, dit Tiquenne, tu as perdu autre chose.

--Quoi donc?

--Ta breloque... ton beau cachet

Tiquenne parlait haut, afin d'attirer l'attention de son pre et de
mettre Fildoux dans l'embarras. Fildoux portait la montre, cette
semaine-l.

--C'est pourtant vrai, murmura celui-ci, en regardant  la chane de sa
montre.

Et il ajoute, d'un air consol, et  demi-voix, pour ne pas veiller
Tourteau:

--N'importe, je n'ai pas perdu la montre, c'est le principal.

Et il sortit la montre de son gousset pour l'admirer.

--Tu n'as plus longtemps  la porter, fit Bancalou, trs haut aussi,
comme Tiquenne, pour avertir Zidore.

--Le reste de la semaine... et  mon tour encore, comme les autres,
rpondit-il.

Il parlait toujours  voix basse, lui... Zidore s'tait rveill
cependant. Il coutait. Tout  coup il se leva et s'approcha de la
table.

--Montrez-la moi donc, s'il vous plat, demanda-t-il  Fildoux.

Fildoux, tout surpris, n'osa pas refuser. Zidore la mit dans son
gousset.

--On prend son bien o on le trouve, dit-il d'un ton menaant. C'est ma
montre, je la garde... Que celui qui me l'a vole la rclame s'il
l'ose!...




XIX

AU DERNIER VIVANT LES BIENS


--Savez vous la nouvelle? se demandait-on en manire de bonjour, 
Saint-Ixe, dans le village et les concessions. Savez-vous la nouvelle?

On rpondait: oui, on rpondait: non; les uns la connaissaient, les
autres ne la connaissaient point. Il y a des gens  qui vous
n'apprendrez jamais rien. Ils le savent toujours. Ils seraient humilis
de s'avouer devancs. Il en est d'autres qui ont toujours l'air tonn
quand vous leur rapporte un incident quelconque. Ils ne le savent
jamais. Ils auraient peur de vous causer un dsappointement en vous
disant qu'ils sont au courant de l'affaire.

A ceux qui rpondaient: non, on se htait de dire:

--La femme de Zidore est revenue!... Imaginez donc, aprs des annes!...
Il parat qu'il a t la chercher lui-mme  Montral, oz elle vivait
dans la misre... Il faut esprer que l'accord va rgner dans le mnage,
le scandale a suffisamment dur.

A ceux qui rpondaient: oui, on demandait:

--Que pensez-vous de cela?... Tourteau s'amliore ou s'ennuie... a
durera ce que a durera.

Les uns doutaient de la bonne foi de Tourteau, et cherchaient dans un
motif d'gosme la raison de ce rapprochement tardif; les autres
croyaient au regret du pass, au dsir de faire mieux, au besoin d'tre
pardonn. Ils s'attendaient de voir un ange sortir peu  peu de la peau
de ce damn, et ils se proposaient de l'lire marguillier  la premire
occasion. Il aurait sa revanche; il verrait qu'on sait oublier.

Madame Tourteau n'avait pu s'empcher de verser des pleurs, en revoyant
sa maison, en pntrant dans sa chambre. Son coeur s'tait gonfl 
l'aspect des objets, tmoins muets de ses souffrances. Elles les avait
couverts de baisers, car ils avaient, lui semblait-il gmi avec elle, et
maintenant ils paraissaient lui sourire, et fter son retour. Pourtant
rien n'tait chang. C'est nous qui prtons aux objets inanims nos airs
riants et nos apparences mlancoliques. Ils deviennent ce que nous
sommes, en quelque sorte, ils sont comme l'eau qui se moule sur le vase
qu'elle emplit.

La maison regardait la rivire avec ses fentres garnies de courts
rideaux de point. Elle avait t blanchie pour attirer mieux l'attention
des visiteurs ou des passants, et son pignon lanc dcrivait comme un
triangle d'argent dans le ciel bleu, un triangle d'argent stri de noir
par les branches des ormes nus. La chambre avait gard son mme lit o
ses rves d'amour n'avaient gure voltig, les mmes chaises adosses 
la cloison, la mme armoire noire avec ses panneaux antiques, le mme
crucifix de pltre vers lequel bien des regards suppliants et des
prires rsignes avaient mont.

La femme si longtemps dlaisse, si cruellement prouve, allait-elle
dsormais trouver en ce lieu la paix que jadis elle y avait inutilement
attendue?

Tourteau se disait fort heureux du retour de sa femme, et cela
paraissait vrai, tant son humeur sombre avait de clarts maintenant, et
tant sa duret  l'gard des pauvres perdait de sa crudit. Il tait
presque gai, presque charitable. On disait qu'il avait remis  un
citoyen dans la gne, une dette de dix piastre. A un autre, il avait
prt vingt piastres pour six mois, sans intrt. Il voulait mme se
rapprocher de Longpr, devenu encore son dbiteur par un concours de
circonstances fatales, et il lui fit offrir une forte remise sur le
paiement immdiat du capital. Longpr trouva de l'argent et paya en
homme qui entend son affaire; mais quand Zidore voulut nouer des
relations, il lui ferma la porte au nez. Il y a des outrages qu'on
n'oublie point. On laisse  Dieu le soin de tout arranger. C'est la
dignit qui s'affirme. La dignit n'empche pas la charit d'agir 
l'heure convenable.

Afin de mieux capter l'estime de ses concitoyens, Zidore parut 
l'glise chaque dimanche avec sa femme toute ragaillardie, et poussa le
zle religieux jusqu' ne retourner  la maison qu'aprs le chant des
vpres. Il se tenait  genoux dans l'attitude d'un grand croyant, ne
tournait pas la tte de cts et d'autres pour voir ceux qui entraient,
ne dormait pas durant le sermon. Sa femme paraissait heureuse. Elle
remerciait le Seigneur de sa misricorde, et songeait maintenant aux
annes lamentables qu'elle avait passes dans la ville, et  la bonne
petite amie tant souffrante aussi, qu'elle y avait laisse. Elle se
flicitait cependant du sacrifice accompli; c'tait ce sacrifice qui lui
valait la flicit nouvelle. Elle se flattait que a durerait, puisque
son mari s'tait rapproch de Dieu et qu'il priait comme un bon
chrtien.

Elle sortait et ses amies venaient la voir. Une seule ne venait plus,
cette pauvre Madame Longpr! Le chagrin l'avait tue... Elle n'avait pu
supporter l'preuve. Aussi, le mal tait sans remde. Il valait mieux
aller chercher des consolations  ce sjour mystrieux o la vie se
continue dans une clart plus grande et plus prs du Crateur et du
Sauveur.

Zidore sortait souvent avec elle et rparait ainsi le scandale
d'autrefois, alors qu'il se vantait de la dlaisser. Il eut l'ide, pour
couronner son oeuvre de rhabilitation, de runir, dans une agape
fraternelle, ses parents et ses amis. Tous accoururent. Les uns vinrent
pour s'amuser, pour boire, pour manger, les autres, pour ne pas lui tre
dsagrables, les autres encore, pour l'encourager  persvrer dans la
vie honnte o il venait d'entrer. C'tait le premier festin qui se
donnait sous ces lambris moroses. Il fit grand bruit et l'on en parla
longtemps. Peut-tre quelques joyeux compres de cette poque un peu
lointaine dj, s'en souviennent-ils encore, et se racontent-ils la
figure tout  coup dcourage de Tourteau quand un plaisant s'avisa de
faire le compte de la dpense et qu'un autre farceur proposa de donner
les restes aux pauvres.

Cependant Zidore ne s'en tait pas mal tir, en disant que Notre
Seigneur avait recommand de donner  manger  ceux qui ont faim et 
boire  ceux qui ont soif... C'tait bien ce qu'il faisait alors.

--Si vous laissez quelque chose, avait-il ajout, je le donnerai aux
pauvres, mais j'ai bien peur qu'ils se couchent le ventre vide, les
pauvres, s'il comptent l-dessus.

Zidore Tourteau ruminait une affaire. Il n'avait pas de contrat de
mariage et la communaut de biens existait. Si sa femme mourait, il
n'aurait qu'une partie de l'hritage, Tiquenne interviendrait. Il
faudrait faire un inventaire et le notaire empocherait une grosse somme.
Il serait mieux, beaucoup mieux, de tester l'un en faveur de l'autre. Au
dernier vivant les biens. Comme cela, pas de frais inutiles, pas de
drangements et Tiquenne ne viendrait pas crer des ennuis.

Il mourrait probablement avant sa femme, lui, Zidore, il tait plus g
qu'elle... Oui, mais il avait encore bon pied, bon oeil, et sa vigueur
ne semblait pas prte de diminuer. Sa sant,  elle, n'tait pas des
plus florissantes... Elle reprenait un peu d'embonpoint, c'est vrai;
elle se relevait au soleil de la flicit, aprs un long orage comme la
tige de bl se redresse aprs la grle, mais toujours un peu brise et
affaiblie. Il ne serait pas besoin d'une grosse secousse pour l'abattre.

Un soir, il parla  sa femme de ces testaments par lesquels on se donne
tout l'un  l'autre... Il fut habile, insinuant. Rien ne pressait
cependant. Ils taient jeunes encore... Tout de mme, on ne sait jamais
qui vit, qui meurt, et la prudence est la plus belle vertu humaine. Il
ne voudrait pas mourir sans avoir pris toutes les prcautions
raisonnables pour lui assurer le repos. Elle avait bien gagn cela.
Quant  lui, un homme robuste et courageux, et capable de travailler, il
pourrait toujours se tirer d'affaire. C'tait pour elle surtout. Il
voulait lui prouver la sincrit de son retour  des sentiments
chrtiens.

Elle lui jeta ses bras autour du cou et l'attirant contre son coeur mu,
elle l'embrassa bien tendrement.

Le lendemain, ils se rendirent chez le notaire. Le tabellion se
promenait dans son jardin, sans cravate blanche, en manches de chemise,
chenillant les pommiers en attendant la clientle.

--Monsieur la notaire, cria Tourteau, votre plume est d'humeur 
marcher?

--Elle se rouille, monsieur Tourteau, elle se rouille. Les transactions
sont rares. Pas de contrats de de mariage, pas d'actes de vente, pas
d'inventaires.

Zidore poussa sa femme du coude:

--Pas d'inventaires, entends-tu?... C'est a qu'il regrette... a paie
tant. Je te le disais bien.

--Nous sommes venus pour faire notre testament, reprit-il. Au dernier
vivant les biens. A elle,  moi, je ne le sais pas, et vous non plus...
Le bon Dieu arrange a comme il l'entend.

--Tout de suite, monsieur Tourteau, entrez, c'est une bonne prcaution.
On reconnat toujours l'homme prudent.

--Hein! Christine, je te le disais bien que c'tait pour te protger.




XX

FAITS DIVERS


En entendant ce cri formidable qui s'levait tout  coup comme un appel
dsespr, Ren Larose tourna sur ses talons et s'lana dans la
direction qu'avait prise Jean-Marcel. Il avait cout son coeur, sa
conscience, sa loyaut. Un goste aurait dit: Qu'il s'arrange! Il me
barre le chemin, ce n'est pas ma faute s'il tombe; que Dieu le sauve. Il
fut bientt sur la rue Craig, et il vit dans la ple lumire d'un
rverbre, deux ombres qui luttaient. Il poussa une clameur  son tour,
une clameur que la colre rendait terrible, et l'assaillant eut peur. Il
aurait pu arriver  l'improviste et surprendre le misrable, mais, dans
l'intervalle, Jean-Marcel pouvait tre frapp mortellement. Il fallait
d'abord protger l'ami de Lucette; le chtiment du brigand ne devait
venir qu'aprs cela. En effet, Fildoux qui avait rencontr chez Provost
une vigueur et une rsistance qu'il ne souponnait point, cherchait dj
 porter un coup fatal, afin de se dbarrasser des treintes de sa
victime. Il se dgagea par un brusque effort et s'enfuit  toutes jambes
au moment o Ren allait l'empoigner.

Jean-Marcel, abasourdi par un coup violent que Fildoux lui avait port
sur l'oreille, cherchait  se remettre.

--Etes-vous bless? lui demanda Ren.

--Ah! c'est vous, Monsieur Larose!... Vous avez entendu mon appel.

--Et je suis accouru.

--Comme vous tes gnreux! Je crois que vous m'avez sauv la vie. Je
commenais  faiblir... Je n'ai pas d'armes, moi. Il tait arm, lui, le
misrable... Ce n'est pas avec son son poing qu'il m'aurait meurtri
l'oreille ainsi...

Un objet luisait comme une tincelle sur la glace du trottoir. Ren le
ramassa.

--Un bijou, un cachet, fit-il... Est-ce vous qui avez perdu cela?

--Moi? non, je n'en porte point.

--C'est lui, alors. Vous avez d l'arracher  sa chane de montre. Cela
peut aider  le faire reconnatre.

--Je crois que je le reconnatrais, fit Jean-Marcel, c'est je pense
bien, le polisson qui m'a montr le poing, l'autre jour, en me
rencontrant sur la rue... Mais venez, s'il vous plat, me conduire  ma
maison; nous examinerons ce bijou. Il semble beau, et c'est bien
certainement un objet vol.

Jean-Marcel avait l'oreille dchire et trs enfle. Il appliqua des
compresses d'eau froide pour chasser la fivre qui le brlait. Ce
n'tait qu'une taloche aprs tout, mais une taloche consciencieusement
applique. Ils se mirent  examiner le cachet, Ren et lui. Il tait
pesant, vieux, curieusement fouill, avec une agate onyx o le burin
avait dessin deux lettres un V. et un P. entrelaces comme les plantes
grimpantes. Et Jean-Marcel, devenu ple, s'cria soudain:

--Mon Dieu! serait-il possible!

--Quoi donc? qu'avez-vous, monsieur Provost? disait Ren.

Et l'inspecteur d'coles regardait toujours l'enchanement ingnieux des
deux lettres, et sa pense semblait chercher dans le lointain.

--Quelle trouvaille trange! fit-il encore.

Et il demanda au jeune forgeron de lui laisser le cachet. Il saurait
pourquoi bientt. Et Ren lui dit d'en faire ce qu'il voudrait. Il ne
voulait pas le garder, lui; il n'en prtendait rien.

Les deux amis se sparrent.

Le lendemain, les journaux annonaient, sur leur deuxime page, avec des
titres allchants, parmi les vnements de la nuit qui venait de finir,
au dessus des scnes d'ivrognes et des escapades de libertins, un
abominable tentative de meurtre.

Monsieur Jean-Marcel Provost, l'inspecteur d'coles tant apprci, et le
prsident d'une confrence de la Saint-Vincent de Paul, avait t suivi
secrtement par un bandit, alors qu'il rentrait chez lui, vers les dix
heures du soir. Rendu dans un endroit de la rue Craig, o la lumire du
gaz s'teint souvent avant la bougie de la cuisinire, o la solitude
rgne d'ordinaire  toute heure de la soire, l'assassin se prcipita
sur l'minent citoyen, sans dfense, le frappa d'un gantelet sur
l'oreille et se prparait  le poignarder sans piti, quand, Providence
admirable, un jeune homme accourut, attir par l'appel suprme, et
mettant en fuite le lche criminel, sauva sa victime.

Chose merveilleuse, et qui pourrait bien tre dans les desseins de la
Providence, l'assassin a perdu, dans la lutte corps  corps avec celui
qu'il voulait tuer, un objet prcieux, un bijou marqu d'initiales, qui
pourrait bien expliquer une disparition mystrieuse d'autrefois.


PLUS RECENT


L'attentat d'hier aura probablement des consquences que l'on ne
souponne pas toutes encore.

Un riche propritaire.--Nous ne garantissons pas l'exactitude de tous
les dtails que nous donnons; nous recueillons tous les bruits de la rue
et les jetons  nos abonns qui ont, comme nous, intrt  les
connatre.--Un riche propritaire se serait rendu hier soir dans l'un de
ses logements, pour dire  ses locataires qu'il ne pouvait renouveler
leur bail, le mois de mai venu. Il s'tait aperu qu'on faisait un
repaire de sa maison. En effet, il se trouva dans un cercle de joueurs.
Il y en avait des jeunes et des vieux, des petits et des grands. On se
contenait devant lui, car on voulait cacher les moyens d'existence; mais
les figures cruelles ou cyniques, les rires sinistres ou mordants, les
paroles mystrieuses, les gestes hardis, la nudit des pices, les
outils singuliers, tout lui fit comprendre qu'il n'avait pas pour
locataires des membres du Tiers-Ordre, et qu'il avait trop tard dj 
leur signifier leur cong.

Or, pendant qu'il dclarait hardiment  ces gens-l qu'ils devaient
chercher un refuge ailleurs, un homme entra, une figure de pucelle
possde du dmon... C'tait le brigand qui venait d'assaillir
l'inspecteur d'coles. Il tira de son gousset une magnifique montre d'or
pour regarder l'heure qu'il tait.

--Tu as perdu ton cachet, lui fit remarquer le plus jeune de la bande.

Il regarda  sa chane.

--Tiens! c'est vrai, dit-il, pas trop dcourag... Que le diable
l'emporte. J'ai encore la montre c'est l'essentiel...

Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette intressante affaire.




XXI

UN COUP DE FILET


Jean-Marcel avait reconnu le cachet prcieux que portait  sa chane de
montre son malheureux pre, quand il tait parti, un jour, pour aller
faire la chasse dans les les de Sorel. Il se tenait prs de lui sur
l'avant du bateau. Il se souvint qu'il regarda l'heure et lui dit qu'il
n'y avait plus que cinq ou six minutes avant le dpart. Et aussitt en
effet, le sifflet  vapeur jeta son cri sonore. Il avait quinze ans,
alors, lui Jean-Marcel. Son pre lui serra la main et le reconduisit
jusqu' la passerelle. Il n'oubliera jamais ce dpart quine fut pas
suivi d'un retour. Vingt ans s'taient couls depuis cette fatale
poque.

Il se hta de faire part au chef de la police de sa surprenante
trouvaille et tout de suite, des limiers furent chargs de dnicher le
bandit. Il devait faire partie d'une "gang" qui avait son refuge dans le
faubourg Qubec, car souvent le soir, on remarquait  certains coins de
rues sombres des types tranges qui ne se laissaient gure approcher et
semblaient redouter la lumire.

Cependant l'attente publique tait chaque jour trompe. Les sensations
promises par les gazettes se faisaient attendre, et la curiosit
s'moussait. On voulait donc vendre le journal et se moquer des gens...
La police n'avait donc plus de flair... Elle se laissait jouer. La bande
escamotait ses affilis comme on fait des muscades... et quand les
policiers dcouvraient le nid, les oiseaux s'taient envols...
Faudrait-il donc renouveler la farce municipale, de la tte  la
queue?...

On tait  se demander cela quand un matin, la nouvelle courut comme une
vague lectrique sur la cit, que six formidables brigands avaient t
pincs dans leur repaire durant la nuit. Ils rvaient maintenant, sur la
paille de leur cachot, aux inconstances de la fortune. Ils auraient 
rpondre de leurs mfaits  la justice humaine, en attendant le jugement
de l-haut. Aucun de ces bandits n'avait voulu dcliner son vrai nom, et
l'on souponnait qu'il se trouvait parmi eux, des jeunes gens de bonne
famille. La paresse, l'amour des plaisirs, les affolements de la
volupt, les avaient pousss dans l'abme.

C'tait Ren, le forgeron, qui avait point du doigt la caverne. Il
s'tait bien dout que la maison de Zidore, sale retire, barde de fer,
n'tait pas peuple d'habitants honntes, puisque c'tait de l que
sortait Fildoux. Il fallut attendre cependant. Il fallait observer,
pier, guetter, pour les connatre tous, pour n'en laisser chapper
aucun.

Les compagnons venaient d'avoir une sance orageuse. Il avait t
question de Tourteau, du bail qu'il refusait de renouveler, au dire de
Bancalou, de la montre qu'il avait mise sans crmonie dans son gousset
et qui ne lui appartenait peut-tre point... On souponnait de plus en
plus Bancalou de jouer double jeu, pour et contre les camarades. On ne
voulait plus de Tiquenne, c'tait un danger. Un jour ou l'autre il les
sacrifierait  son pre. Il aurait de l'argent et il lcherait tout
alors. Il trahirait peut-tre... Ce n'tait pas une vocation... Dehors!

Il fut dcid de dissoudre la socit; chacun irait  sa guise. Ds que
la chose fut rgle, la concorde se rtablit et la gaiet apparut.
Fildoux, Cascapoil, Porc-pic et Choucroute venaient de donner un fameux
coup d'paule  Bancalou en voulant lui donner un coup de pied. Ils se
serrrent la main et jurrent de ne jamais se trahir. Puis, pour sceller
l'amiti, ils trinqurent bruyamment, n'ayant plus souci de la sret
d'un lieu qu'ils n'habiteraient pas demain. Ils devinrent expansifs et
bavards; ils perdirent, dans cette dernire agape, leur prudence
habituelle. Une longue scurit les rendait tmraires. A la vrit, ils
ne portaient pas souvent sur eux des pices  conviction, et la salle du
club n'tait pas un dpt. Il faudrait chercher ailleurs.

Ils remmoraient donc leurs exploits, en les agrmentant d'incidents
douteux et d'pisodes indits,; Choucroute affirmait qu'il avait plum
les bourgeois de Strasbourg et de Nancy, du Havre et de Rouen, de
New-York et de Boston, et que bien loin de faire comme les anguilles de
Melun qui crient avant qu'on les corche, ils n'avaient pas cri aprs;
seuls le vieux hres de Montral jetaient les hauts cris et troublaient
le profond sommeil de la police. Cascapoil vantait la beaut des nymphes
de Qubec, Fildoux rappelait la dernire taloche dont il avait rgal un
prsident de la Saint-Vincent de Paul; l'arrive intempestive d'un
intrus qui tait entr en danse sans en avoir t pri, les regrets
qu'il ressentait de la perte de la montre d'or du club, et le projet,
qu'il avait form pour la reconqurir. Un autre se proposait d'offrir
ses services au maire. Il ferait un excellent limier, protgerait les
amis et partagerait avec eux. Tiquenne allait retourner au foyer
paternel!... Il se sentait pris d'un got pour la vie des champs. Il
cultiverait les fleurs et ferait la cour aux fillettes, en attendant
l'hritage paternel. Bancalou les approuvait tour  tour et versait une
goutte pour arroser le succs.

--Allons! les amis, il faut boire  tire larigot!...

--Buvons! jamais nous boirons plus jeunes!...

--A boire et  manger "exultamus"... Mais au dbourser "suspiramus".
Comme on disait au sminaire de mon temps...

Les hommes de la police taient plants comme des jalons devant la
maison noire, coutant de toutes leurs oreilles, afin de saisir quelques
bribes de ces discours insenss. Quand ils virent que les compagnons se
disposaient  sortir, ils se divisrent en deux groupes, afin de les
enfermer. Les uns se mirent en faction  l'entre du porche sur la rue,
les autres se dissimulrent le long de la maison, au fond de la cour.

--Je propose qu'on aille passer le reste de la nuit au bal chez Boulet,
dit Fildoux en mettant le pied sur le seuil.

--Les pieds me dmangent, je danserais mme sur une corde, rpondit
Cascapoil.

--Attends un peu, tu danseras au bout, fit Bancalou, en relevant le
collet de son capot.

--On n'est pas pour se laisser comme a, dclara Choucroute, allons
faire maison nette chez la Grosse... J'aime le tapage, le tapage, le
tapage!

Dix coups de pistolet retentirent dans la nuit calme comme une salve
rapide et les brigands s'arrtrent stupfaits.

--Vous tes pris, mes bons pas de rsistance inutile, clama le chef du
peloton. C'est au "violon" que vous allez passer le reste de la nuit.

Plusieurs voulurent protester. Ils n'avaient rien dit, ils n'avaient
rien fait de mal... Ils taient blancs comme neige... Pourquoi les
arrter?... Est-ce qu'on ne peut pas rire et chanter dans les clubs?

--Si vous n'tes coupables d'aucun mfait, mes agneaux, ne craigne rien,
vous serez renvoys  l'herbe.

--Bah! rpondit Bancalou, c'est  peine si j'ai tondu le pr la largeur
de ma langue...

Dfilez deux par deux, ordonna le cher.

--C'est a, comme  la procession, dit Tiquenne.

--Faudrait chanter, pourtant, proposa Cascapoil.

--Chante donc "Brigadier" pendard de Choucroute, toi qui as une voix de
canon, gronda Porc-pic.

Fildoux tait furieux. Il pensait bien maintenant, que l'inspecteur
d'coles l'avait reconnu, et il aurait du mal  se tirer d'affaire. On
serait sans piti pour lui, car son dossier grossissait vite.

Ils furent enferms sous cl, dans une chambre noire du poste. Bancalou
demanda  Choucroute si c'tait a qu'il appelait faire maison nette. En
effet, il ne s'tait pas tromp, seulement, c'tait la maison du club
qui avait t vide.

Cascapoil et Porc-pic voulaient dpenser en cris et en hurlements les
heures qui les sparaient du matin. Il ne fallait pas faire les moutons.
Tiquenne prfrait dormir sur un banc, il tait en tat de grce et ne
voulait pas s'exposer...

Ils chantrent  plein gosier, imitrent les cris de tous les animaux
connus et en inventrent d'autres, promirent de scalper tous les
policiers du monde,  commencer par ceux de Montral qui n'avaient point
de cheveux, jurrent de s'aider  confondre la justice qui les
perscutait et  faire triompher les principes galitaires trop mconnus
des gens riches et des dvots.

Ils comparurent ensemble devant le magistrat de police, et ce fut un
spectacle amusant que de voir ces six figures insolentes ou originales,
fixer le juge pour deviner ce qu'il allait trouver afin de les
confondre. Leur refuge avait t fouill et mis  nu. Rien. Ils devaient
se mnager des cachettes aux endroits les moins souponns. Ce club
n'tait alors qu'un trompe-l'oeil. C'tait leur bureau d'affaires, mais
ce n'tait pas leur entrept.

Ils auraient tous t relchs avec les honneurs de la journe, si
Jean-Marcel et Ren ne fussent tout  coup survenus. Fildoux plit en
les apercevant, et il ne put retenir un grognement de colre. Les autres
se penchrent plus curieux, et plus anxieux aussi, pour voir ce qui
allait se passer. Fildoux avait t reconnu. Plus d'espoir pour lui
d'chapper. Son cas tait grave; une attaque nocturne... Il avait frapp
avec une main de fer.

Il voulut nier d'abord; mais ce fut peine perdue. Alors il s'irrita et
voulut en envelopper d'autres dans sa dfaite. Quand on lui montra le
cachet d'or, il avoua sans sourciller que c'tait lui qui l'avait perdu.
Mais il ne l'avait pas vol. C'est un ami qui le lui avait prt, avec
une montre et une chane. Cet ami-l, il pouvait le nommer. C'tait son
voisin de droite, Bancalou.

--Pas vrai, Bancalou? eut-il l'audace de demander.

--Oui, lche! rpondit Bancalou, tout tonn, et perdant un peu son
sang-froid. Mais je ne l'avais pas vol, moi non plus...

Il s'arrta, ne voulant pas trahir comme l'autre venait de le faire.

--Et de qui aviez-vous eu ce cachet, cette montre, cette chane? demanda
juge.

--D'un ami que je ne vendrai pas.

--Alors la loi vous tient responsable.

--J'aime tre la victime que le bourreau.

--Ce sentiment vous honore, reprit le juge, mais comme il y a un crime
au fond de cette affaire, vous devez mettre la justice au-dessus de ces
dvouements. C'est la volont de Dieu que la justice rgne sur la terre,
et tout ce que vous faites pour l'empcher d'y rgner, est un mal, mme
si vous sacrifiez tous vos biens, mme si vous sacrifiez votre vie.

Bancalou courba la tte. Fildoux, honteux de sa lchet, voulut la
racheter aussitt.

--La montre, la chane, le cachet, dit-il, tout a c'est  monsieur
Zidore Tourteau, de Saint-Ixe... Il l'a, sa montre, il l'a sa chane, et
vous vous n'avez qu' lui remettre le cachet. Faites-le venir, monsieur
le juge, et vous verrez que je dis vrai.

--Zidore Tourteau! clama Jean-Marcel, Zidore Tourteau!... serait-il
possible.

Et sa figure prit une trange expression d'amertume; et il ajouta, aprs
un moment de silence profond, et en branlant la tte:

--Le misrable! serait-ce donc lui?...

Et le magistrat, ne sachant plus quelle tournure allait prendre
l'affaire, demanda  l'inspecteur d'coles s'il avait l'intention de
faire venir M. Tourteau.

--J'ai l'intention de le faire arrter, rpondit Jean-Marcel Provost.

Et le magistrat, tout bahi, se souvint des deux cent vingt-deux
piastres qu'il avait remises  ce monsieur Tourteau, un jour de l'hiver,
il n'y avait pas trs longtemps encore, et il commena  croire qu'il
s'tait fait jouer d'une belle faon par cet habitant-l.

Quand Bancalou entendit Jean-Marcel il eut peur. Si Zidore se dcidait 
parler tout  coup; s'il allait trahir  son tour. Le porte-monnaie,
personne ne savait d'o il venait, personne ne s'en occupait, pourquoi
ne tiendrait-il pas  sa premire affirmation? Il serait bien sot
d'avouer. Mais la montre, le cachet, oh! c'tait bien dangereux cela!...
Il faudrait dire quelque chose, expliquer d'o cela vient... S'il allait
perdre la tte, se contredire, s'accuser!... Pourtant il n'tait pas
facile  dsaronner. Et puis, il avait pour lui le temps recul, vingt
annes!... c'est un [...] appel. On enterre bien des tmoins et des
preuves dans une fosse large de vingt annes!

En attendant de nouveaux claircissement au sujet de la montre et du
cachet de Tourteau, le magistrat condamna Fildoux  douze mois
d'emprisonnement, pour avoir attaqu et frapp de nuit, monsieur
Jean-Marcel Provost. Les autres prisonniers furent mis en libert.




XXII

UN SOMMEIL SANS REVEIL


Zidore Tourteau lisait les journaux, mais ne les payait point. Son nom
n'avait jamais figur sur une liste d'abonns. Ses voisins ne lui
ressemblaient point sous ce rapport; ils ne lui ressemblaient sous aucun
rapport, entre autres, No Marcil, un dvot de la presse, qui offrait 
tous, comme un mets fortifiant, la lecture de ses papiers-nouvelles.
C'tait l, chez cet intelligent cultivateur, que Zidore allait le plus
souvent se renseigner.

Il ne manqua pas de lire "le coup de filet" dont se vantait la police de
la cit. Ses locataires taient pincs, et, parmi eux, son ami Bancalou,
son garon Tiquenne. Tout cela tait palpitant d'intrt. Il souriait en
dgustant cette colonne amusante. Cependant il ne voyait pas arriver le
noir forfait que faisaient souponner les premires lignes... La plupart
tait des repris de justice, mais cette fois, ils ne paraissaient
coupables que d'avoir jou aux cartes. Un crime fort cultiv sous tous
les climats et qui fleurit partout.

Ah! voil!... Fildoux!... Une attaque  main arme... une tentative de
meurtre!... Il dvorait les lignes maintenant... Jean Marcel Provost,
l'inspecteur d'coles,  deux doigts de sa mort... Un cachet prcieux
perdu dans la lutte... Une montre d'or qui a peut-tre son histoire, la
montre de Monsieur Tourteau, un riche habitant de Saint-Ixe...

Zidore ne souriait plus. Il ne le trouvait plus si drle, le coup de
filet. Il ne pouvait se dfendre d'une vague inquitude, et des penses
noires montaient d'un lointain coupable, comme les nuages d'un horizon
dsol. Il laissa tombe la feuille indiscrte et alluma sa pipe.

--Quoi de nouveau? demanda Marcil, qui recousait avec du ligneul les
portefaix d'un harnais de travail.

--Pas grand chose... Est-ce que tu ne l'as pas lu encore?

--Non, je n'en ai pas eu le temps, mais a viendra. Mon journal et ma
prire, a se suit, et a s'enchane, tous les soirs avant le coucher.

--On parle de moi, reprit Zidore...

--On parle de toi?... A quel propos?

--A propos de ma montre. Celui qui l'avait a t pris... Il parat qu'il
y a une histoire au sujet de cette montre-l... Je vais aller 
Montral, pour en connatre le court et le long.

Il souhaita le bonsoir  son voisin, faisant un effort srieux pour
cacher son trouble, puis il dit en s'loignant.

--Je n'aime pas  voir mon nom accol  des noms de bandits.

--Bah! rpondit Marcil, quand c'est comme victime, il n'y a pas de
dshonneur.

En s'en revenant, Zidore le casque enfonc sur les yeux, les mains dans
les poches de sa blouse, se parlait  lui-mme, afin de mieux secouer
les soucis qui pesaient comme un poids lourd sur son me.

--Mille tonnerres! grommelait-il, cette affaire-l va-t-elle se
rveiller maintenant?... C'est dommage que ce maudit Bancalou ne soit
pas rendu chez le diable... Il n'y aurait plus rien  craindre.

Je vais payer d'audace... Il faut prendre le taureau par les cornes...
Ils vont voir que Zidore Tourteau n'est pas un manchot... Il ne se
laissera pas rouler comme une barrique.

Quand il entra, sa femme venait de se mettre au lit. Elle tait un peu
souffrante. Une fivre passagre, sans doute, peut-tre une migraine. a
se passerait si elle pouvait dormir, disait-elle.

--Dormir, ma bonne Christine, fit-il d'un ton clin... Oui, c'est vrai,
dormir, cela remet tout  fait. Moi aussi j'ai besoin de sommeil, et je
sens que je ne dormirai gure. Heureusement que j'ai ici, quelques
petites doses de morphine... Rien comme cela pour tuer les douleurs et
amener le repos. Je vais en prendre... Nous allons en prendre. Elles
sont ici, ces prises... Si une ne suffit pas, tu pourras en prendre
deux. Deux, en une nuit, ce n'est pas trop... Et puis, tu boiras du th
bien fort, c'est bon aussi.

Et il ouvrit l'armoire, et il montra, sur l'une des tablettes un petit
paquet dlicatement fait, disant:

--Elles sont telles que l'apothicaire me les a donnes, je n'en ai pas
eu besoin encore.

Il s'approcha du lit:

--Tu vois, il y en a des grosses et des petites. Les grosses sont pour
moi, car je suis plus fort.

Et il fit glisser sur sa langue le contenu d'un petit papier, puis il
but une gorge d'eau.

--C'est amer, remarqua-t-il. Mais a se prend tout de mme.

Christine, sa femme en avala  son tour, une petite.

--Ce n'est pas bien mauvais, dit-elle

Au bout d'une heure, lui, il ronflait, mais il ne dormait pas. Il
voulait voir l'effet du remde sur sa femme. Elle dormait, elle, mais
paraissait souffrir. Il se leva, prpara du th, qu'il sucra beaucoup,
aprs l'avoir mlang de morphine, mit dans le pole une attise de bois
franc, et se recoucha sans faire de bruit.

--Il faut en finir, pensait-il. Qui veut la fin veut les moyens. Il est
trop tard pour reculer.

Sa femme se rveilla. Le mal de tte persistait.

--Si tu veux du th, du th bien fort, je vais t'en donner... Ce sera
peut-tre aussi bon, aprs tout.

Elle rpondit qu'elle allait se lever. Elle ne voulait pas le dranger.
Il tait fatigu, lui aussi... Mais il tait dj debout.

--Le pole chauffe bien, a ne sera pas long, dit-il.

Et il ajouta en se rendant  la cuisine:

--Au reste, la thire est sur le pole... Tu mets du sucre? c'est
meilleur, un peu de sucre... Et puis si a te faisait rendre, ce ne
serait pas un mal, quand l'estomac est libre, la tte est bonne.

Il apporta une demi-tasse et la malade but avec confiance. Elle prouva
d'abord une surexcitation nerveuse et son mal de tte disparut.

--Je me sens mieux, murmura-t-elle. Comme tu es bon de prendre soin de
moi ainsi!... Je suis toute ragaillardie... c'est un plaisir que de se
soigner avec un si bon mdicament...

Elle parla longtemps, tout  fait remise, et formant des projets
charmants. Elle se sentait emporte par un souffle mystrieux vers des
rgions tranges. Peu  peu, l'exaltation tomba, la pense ploya son
aile, et s'enivrant du sommeil o elle se noyait, elle dit d'une voix
molle, coupe par de petits silences.

--Viens!... Un baiser!...

Et sa tte alourdie retomba sur la poitrine haletante de son mari.

--Le lendemain matin, une voiture passait au galop du cheval, sur le
chemin qui conduisait  l'glise.

--Savez-vous qui c'est? se demandait-on.

--Non... Peut-tre Zidore... a ressemble  son cheval...

C'tait Zidore lui-mme. Il allait chercher le cur et le mdecin. Il
revint bientt.

--C'est ma femme!... Ma pauvre femme! criait-il en passant,  ceux qui
se tenaient au bord du chemin pour savoir.

La maison s'emplit vite, car les gens accouraient de partout. Le sommeil
de sa femme ressemblait  la mort.

--Elle aura trop pris de morphine! criait-il, dsol... Voici le reste
des doses... Elle savait pourtant bien que c'tait dangereux.

Et il montrait les petits paquets blancs, cachant mignonnement dans
leurs plis rguliers, le poison mortel.

Sur le plancher de la chambre, il y avait plusieurs de ces petits
papiers, mais ils taient dplis et ne laissaient plus rien voir de
leur secret. Le docteur les ramassa. Il examina ceux qui restaient dans
l'armoire.

--Vous ne savez pas combien de doses elle a prises? demanda-t-il.

--Une chacun, en nous mettant au lit. Moi j'ai l'habitude d'en prendre.
Je ne sais ni quand ni comment elle a pris les autres... Seulement elle
m'en a demand une fois, dans l'aprs-midi,  cause d'un gros mal de
tte.

--Et elle a bu du th?

--Je lui ai donn du th bien fort.

Le docteur s'approcha du pole, versa du th dans un bol, et but une
gorge, le savourant avec lenteur.

--Il est fort en effet... mais il est bon, dit-il.

Et, de ce moment, il crut que Zidore racontait tout de la meilleure foi
du monde.

Tourteau vit bien qu'il gagnait son point, que la chose allait tourner
comme il le dsirait. Aussi il avait agi avec la prudence d'un dmon. Il
avait vid, lav, essuy la thire, puis infus un th nouveau. C'est
par de petites prcautions que l'on cache de grands crimes.

Le vieux prtre, fort mu, des pleurs sous ses paupires rides, donna 
la mourante, l'absolution de toutes ses fautes, puis il se mit en
prire, et tout le monde tomba  genoux.




XXIII

AUDACES FORTUNA JUVAS, OU
QUI RISQUE RIEN N'A RIEN


Tiquenne et Bancalou, assis tous deux  une petite table, dans leur
chambre du chemin Papineau, se flicitaient d'tre enfin dbarrass de
leurs compagnons. La bande tait dsorganise et le repaire n'ouvrait
plus ses portes. Ils opreraient seuls,  l'avenir. Ils se connaissaient
intimement; ils avaient de l'estime l'un pour l'autre, ils ne se
trahiraient jamais. Ils allaient aussi chercher de l'emploi, afin de
travailler de temps en temps. Il ne fallait pas donner tout entier dans
la paresse et la rapine. Ils n'taient pas ns pour cette vie-l... ils
y avaient t pousss. Ils espraient bien que la chance leur sourirait
un jour, et qu'ils puiseraient  pleines mains dans un trsor de
provenance honnte, comme font, du reste, beaucoup de gens ni plus
habiles ni plus scrupuleux. O et comment? la question tait inutile, et
le hasard qui est parfois bien intelligent, se chargerait de rgler ce
dtail.

Pendant qu'ils causaient ainsi, glissant petit  petit vers les
rsolutions viriles, le facteur jeta une lettre dans la maison.

--Pour monsieur Etienne Tourteau.

--Une lettre pour vous, monsieur Etienne, rpta la propritaire en
montant l'escalier.

--Entends-tu? fit Bancalou, une lettre pour toi. Ce doit tre de ta
mre, ma pauvre cousine. Elle doit trouver sa maison bonne aujourd'hui,
sa maison bonne et sa vie agrable.

--Une lettre de deuil! remarqua Tiquenne, surpris et inquiet.

--En deuil! clama Bancalou. Est-ce que... elle serait morte?

Tiquenne dchira l'enveloppe et lut assez pniblement. Bancalou le
regardait avec anxit.

--Est-ce elle? questionna-t-il.

--Oui, c'est ma pauvre mre, rpondit Tiquenne, et il se mit  pleurer.

--Une sainte au ciel!... assura Bancalou, ma cousine, ma pauvre cousine!
Je l'aimais bien... qui c'est qui t'crit?

--C'est monsieur le cur... Elle est morte endormie... Ils n'ont pas pu
la rveiller.

--Quand cela?... Il pensa alors  la morphine que Zidore avait achete.

--Attends. La lettre est date du dix avril. C'est aujourd'hui le
onze... hier! c'est hier, dans la nuit... Elle sera enterre demain.

--Tiquenne, mon fils par adoption, nous assisterons aux funrailles en
corps... et en me.

--Bancalou, mon vieux cousin, tu connais ma misre et mon honntet...
eh bien! je ferai le chemin  pied, s'il le faut, aller et retour.

--Et pour nous punir l'un et l'autre d'avoir caus du chagrin  la
dfunte, nous n'arrterons pas aux auberges le long de la route.

--Et nous n'emporterons qu'une bouteille d'eau pour mouiller notre
croton.

--Tiquenne, mon fils par adoption, nous passerons une, deux ou trois
semaines chez ton pre, afin de le consoler ou de partager sa douleur et
son pain.

Ils s'habillrent et partirent aussitt.

Zidore fit  sa femme des funrailles trs dignes. Quelques-uns disaient
que c'tait  cause du grand attachement qu'il lui portait depuis son
retour au foyer conjugal; d'autres y voyaient un signe de rjouissance.
On ne peut pas empcher les gens de penser ce qu'ils veulent, on ne peut
mme pas les empcher de dire ce qu'ils devraient taire. Il est sr que
les avares ont des chappes de prodigalit quand il leur arrive un
bonheur inattendu, mais le coeur n'y est pour rien, et au fond de la
sensation nouvelle il y a un calcul.

Il parut fort chagrin, et resta agenouill, la tte dans ses mains,
depuis le "Deus in adjuterum" jusqu'aprs le "libera". En sortant de
l'glise quand tout fut fini, il passa  ct de Longpr et lui dit,
d'une voix pleureuse:

--Mon pauvre Longpr, j'ai des preuves  mon tour... Moi, je les
mrite.

Longpr, mu par les souvenirs amers que venaient de rveiller les
chants funbres, rpondit avec douceur.

--Ils sont rares ceux qui n'ont rien  expier.

Zidore continua:

--Il y en a qui souffrent et qui ne l'ont pas mrit.

Et Longpr ajouta:

--Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consols.

Et ceux qui les virent marcher cte  cte se dirent que les deuils et
les larmes font tomber les ressentiments et rapprochent les coeurs.

Bancalou et Tiquenne s'taient rendus aux funrailles comme ils
l'avaient dit, et s'ils n'avaient pas pri  genoux pendant le saint
office, ils s'taient au moins tenus d'une manire fort convenable.
Bravement ils avaient pass devant la porte de la premire auberge,
dtournant la tte pour viter la tentation. A la seconde, ils avaient
ralenti le pas et gliss un regard curieux  travers les vitres o se
dessinaient d'lgants carafons d'or et d'ambre, d'argent ou de
vermillon. Quand ils arrivrent  la troisime, Bancalou dit tendrement:

--Tiquenne, mon fils par adoption, tu me sembles un peu fatigu... Je ne
voudrais pas te rendre fourbu, encore moins semer tes os le long de la
route, il n'est pas contre nos principes nouveaux, d'entrer dans un
htel pour se reposer et boire un verre d'eau minrale.

--Bancalou, mon vieux cousin, tu connais ma misre et mon honntet, si
tu parles ainsi pour me tenter, retire-toi, je me sens inbranlable...
Mais si rellement tu veux mnager ma carcasse et rendre un peu de
vigueur  mes jambes, je suis bien sensible  ton affection et j'admire
ta prvoyance.

--Et puis Tiquenne, il n'est pas permis de ngliger le soin de sa sant.

--Et puis, Bancalou, quand on voyage, il faut continuellement rparer
ses forces, sinon le retour n'est jamais certain.

--Tiquenne, je crois que tu marcherais mieux et plus vite, si seulement,
nous prenions de l'eau coupe.

--De l'eau coupe, Bancalou, c'est cela... a remet tout aussi bien et
a court dans les membres comme des petits frissons chauds.

Ils venaient de dpasser l'htel. Heureux des sacrifices accomplis dj,
fiers de leurs excellentes intentions, ils revinrent sur leurs pas et
entrrent. Quand ils arrivrent chez Tourteau, quelques heures plus
tard, ils taient trs mus... Ils se prcipitrent sur la dfunte et la
couvrirent de leurs baisers. Ensuite ils l'arrosrent avec de l'eau
bnite, prenant dans une soucoupe blanche la petite branche de cdre qui
servait de goupillon, et la secouant en forme de croix, sue le blanc
linceul.

Zidore les attendait. Il leur pressa la main, ne disant toujours qu'une
parole:

--Quel coup! Mes amis, quel coup!

Et Bancalou rpondit, sans se gner:

--La morphine, mon cher, c'est dangereux; faut pas mettre a  la porte
de toutes les bouches.

Aprs les funrailles, quand le cheval fut  l'curie, ils burent une
tasse de th pour se rchauffer un peu, et pour restaurer l'estomac un
peu nglig par convenance. Ils parlrent des qualits de la dfunte si
vite disparue. Maintenant qu'elle tait morte, son beau caractre, ses
vertus avaient laiss un parfum suave dans la maison en deuil.

La femme du serviteur qui versait le th et coupait le pain, mlait
quelquefois son timbre clair et dchirant aux notes graves des hommes,
et les compliments qu'elle adressait  la morte rejaillissaient sur
l'poux, en apparence fort dsol.

--Elle avait t bonne, c'tait vrai, mais entoure de soins comme elle
l'tait toujours, pouvait-elle ne pas se montrer toujours
reconnaissante?...

Sa maison tait bien tenue, oui, mais ce n'tait pas une tche bien
difficile, l'oeil du matre voyait tout, et les bons conseils ne
manquaient pas. Elle tait charitable, donnait aux pauvres, visitait les
malades, consolait les affligs, mais enfin rien ne se faisait sans le
consentement du mari.

Et Zidore acceptait ces louanges indiscrtes sans rougir, sans se
troubler, avec l'apparente simplicit des coeurs droits. Il prvoyait
dans le dvouement de cette femme un appui qu'il ne faudrait pas
ngliger en temps opportun. Il aurait bien voulu que tout le monde de la
paroisse put entendre ce tmoignage flatteur.

Quand la femme se fut retire chez elle, dans le fournil, la
conversation des trois hommes devint un peu plus leste, un peu plus
varie. Zidore avait hte de connatre par le menu l'histoire du coup de
filet, et surtout ce qu'on disait de la montre et du cachet, du cachet
surtout, qui avait t perdu par Fildoux et trouv par l'inspecteur
d'coles.

--L'inspecteur, dit Tiquenne, il doit une belle chandelle  Ren
Larose...

S'il n'a pas t mis en charpie ce soir-l, c'est que Larose est arriv
juste  point pour le sauver.

A ce nom de Larose, Zidore oublia le cachet, Fildoux et l'inspecteur, et
il voqua devant son esprit une image enchanteresse.

--Tu parais inquiet, remarqua Bancalou.

--Non, fit Zidore, veill de son rve aim... Je me demande si je ne
ferais pas mieux de prvenir les soupons et les coups.

--C'est ce que j'allais te conseiller. Va tout de suite  Montral.

--Et pourquoi aller  Montral? demanda Tiquenne qui ne comprenait pas
bien.

--Pour chercher le propritaire de la montre, rpondit Zidore.

--Tiens! elle a un propritaire, la montre  papa?...

Et Zidore se hta d'expliquer:

--Voici, en deux mots, mon garon pourquoi je pourrais tre troubl  ce
sujet, c'est tout simple. C'est parce qu'elle est entre mes mains.

--Ma foi d'honneur! il faudrait tre difficile pour ne pas se contenter
d'une explication si claire, rpliqua Tiquenne d'un air moqueur.

--Tu ne comprends pas que c'est un dpt? suggra Bancalou.

--Un dpt oui, se hta d'ajouter Zidore... J'avais prt dix piastres
sur cette montre,  un individu qui a oubli de la rclamer.

--Il trouvait les dix piastres plus utiles et moins compromettantes que
la montre, faut croire, riposta Tiquenne.

--S'il fallait traiter comme voleurs tous ceux qui ont en leur
possession le menu bien d'autrui, observa Bancalou, il faudrait inventer
une nouvelle lumire pour dcouvrir les honntes gens, le gaz ne
suffirait plus.

Zidore comprenait. Il n'y avait pas  balancer: il fallait  tout prix
sauver sa rputation, maintenant surtout qu'il entrevoyait la
possibilit d'atteindre le dernier bonheur caress. Il irait, comme un
honnte homme sr de son droit et fort du tmoignage de sa conscience,
dclarer tout ce qu'il connaissait en rapport avec la montre. Si on ne
voulait pas le croire, on n'aurait qu' chercher des tmoins pour le
dmentir.

Il allait encore une fois se rendre auprs du magistrat de police.
C'tait un magnifique garon, ce magistrat, et il n'avait qu' se louer
de son affabilit. Il mettrait aussi ses maisons en vente... Il ne
retournerait que rarement  la ville. La ville ne nui disait rien de
bon. Il vivrait tranquille dans son petit domaine, loin du bruit, loin
des dangers.

Il partit le lendemain matin, aprs avoir taill de l'ouvrage pour son
"engag", et un peu aussi pour Tiquenne et Bancalou, qui devaient, comme
tous les bons chrtiens, gagner le pain de chaque jour. Il se doutait
bien qu'ils ne mourraient pas sous le harnais, mais il tait habitu 
compter les miettes et  additionner les sous; il savait que plusieurs
petits poissons dans la balance peuvent l'emporter sur un gros.

Il allait dans sa charrette aux ressorts d'acier, cahot par les
ornires du chemin que les eaux du printemps avaient amolli, et il
arrangeait, dans son esprit, tout ce qu'il voulait dire au magistrat de
police et  l'inspecteur d'coles. Et quand il tait fatigu de se
creuser la tte pour trouver des raisons ou des excuses, sur le
couvercle bien clou de la tombe de sa femme, il enlaait en rve, dans
ses bras sanglants, une autre femme criminellement aime. Passant ainsi
tour  tour, de la terreur  l'esprance, des ennuis  la dlectation,
il arriva, sans avoir remarqu la longueur de la route,  la mtropole
grandissante.

Il se rendit  son htel accoutum, remit son cheval au garon d'curie,
se fit verser un whisky blanc aromatis de citron, puis se dirigea vers
le palais de justice. Il avait hte d'en avoir fini. L'incertitude lui
devenait insupportable.

Le magistrat tait dans sa chambre. Il le salua avec un sourire de
mendiant. Le magistrat demeura froid, impassible, comme un homme qui ne
veut pas s'en laisser imposer, ou qui veut prendre une revanche...

Zidore vit bien qu'il tait prvenu. Il s'attendait un peu  ce souffle
glac, il fit appel  toute son audace:

--Vous ne me reconnaissez pas, je crois, monsieur le juge commena-t-il.

--Pardon, monsieur Tourteau, je vous reconnais, mais je ne vous
attendais pas aujourd'hui.

--C'est vrai que je suis dans un grand deuil, ma pauvre femme vient
d'tre porte en terre; c'est vrai que j'aurais d rester  ma maison,
peut-tre, pour pleurer, mais il y a une chose que je place au-dessus de
toutes choses, c'est le soin de ma rputation... La bonne rputation
c'est plus que la fortune...

--Elle me parat un peu clabousse votre bonne rputation, et j'allais
justement donner des ordres pour vous prier de venir m'expliquer un
petite affaire.

--La montre, vous voulez parler de la montre d'or? rpliqua vivement le
madr cultivateur. C'est pour cela que vous me voyez devant vous,
Monsieur le juge... Je n'ai pas peur. Dieu merci! Cette montre, je l'ai
toujours garde depuis vingt ans, dans l'espoir que celui qui me l'avait
donne en garantie la rclamerait. S'il n'est pas venu ce n'est point ma
faute... Je lui avais prt dix piastre, en bel argent, et il devait
m'en remettre quinze au bout d'un mois.

--D'o venait-il donc, ce sot emprunteur? demanda le juge.

--De Sorel, Monsieur le juge... Un nomm Davignon... Un grand, mince
avec une tarte blonde... je ne le connaissais pas, moi, je ne l'avais
jamais vu. Mais si je le rencontrais... Pourtant, il y a vingt ans de
cela; il doit avoir vieilli lui aussi... C'est lui qui m'a dit son nom.

--Vous faites donc de l'usure?

--Moi Dieu! Votre Honneur, chacun en fait  sa manire, et il n'y a
peut-tre pas plus de mal pour moi, de prter  cent pour cent  des
gens qui y trouvent leur compte, que pour d'autres  ne point payer les
ouvriers qu'ils emploient, o  laisser mourir de faim les pauvres 
leur porte.

--Ou demeuriez-vous en ce temps-l?

--A l'le aux Ours, Votre Honneur, je n'ai pas peur de le dire. Je
faisais la pche, je vendais du poisson et du gibier. a payait alors!

Devant une pareille assurance, le magistrat perdait encore son flegme et
sa svrit, et quand Zidore lui remit la montre, disant qu'aprs tout,
il n'avait pas pay trop cher le plaisir de la porter pendant vingt ans,
il fut tout  fait convaincu, qu'il avait affaire  un usurier, mais pas
 un vulgaire voleur...

--Savez-vous, monsieur Tourteau, que cette montre a t vole, demanda
le magistrat.

--Non, monsieur le juge. Et comment le savoir?... quand mme j'aurais
pos cette question-l  celui qui me l'a remise, je n'en aurais pas t
plus avanc; il ne me l'aurait pas dit... Au reste, il y a des riches
qui tombent dans la misre quelquefois. Il ne faut pas tre indiscret.

--Monsieur Tourteau, savez-vous que le propritaire de cette montre a
t assassin?

--Assassin! monsieur le juge, assassin!... a, par exemple, c'est
affreux!... Pourtant celui qui m'a apport cette montre n'avait pas
l'air d'un meurtrier!... Un bel homme, grand et blond... Il avait plutt
l'air d'un gentilhomme; et j'ai cru que c'tait un bourgeois tomb dans
la gne.

--Il faudra nous aider  retrouver cet homme, monsieur Tourteau, vous
voulez bien n'est-ce pas?

--Je veux bien, Votre Honneur! mais, ma foi! quand votre police ne peut
pas dterrer des cambrioleurs et des meurtriers qui ont vol ou tu la
veille, comment voulez-vous qu'elle dcouvre un criminel qui se cache
peut-tre sous vingt annes de vie honnte ou sous quatre pieds de
terre, dans le cimetire?

Et il jeta un clat de rire.

--Tans tout les cas, comptez sur moi, ajouta-t-il, si je rencontre mon
homme, je vous le direz.

Il sortit en riant, il s'tait fait encore une fois rouler, le jeune
magistrat.




XXIV

UN DOULOUREUX ACCIDENT.


Le petit Henri, l'enfant adoptif de Madame Duhamelin, se prparait  sa
premire communion. C'tait plaisir de le voir prier, seul, dans sa
chambre, devant ses statuettes de saints et les images bnites. Certes!
Le bon Dieu faisait pleuvoir la grce en son coeur naf, et les anges le
couvraient de leurs ailes.

Madame Duhamelin le voyait dj dans le saint habit de prtre, chantant
la messe d'une voix mue, et prchant avec une loquence suave  la
foule recueillie. Lucette s'attachait chaque jour de plus en plus 
cette intelligence prcoce et mettait son orgueil  la dvelopper, en la
tournant vers le ciel. La musique exerait sur cette me sensible, un
empire singulier. Il comprenait aussi bien, cet enfant, les mlodies du
clavier que les discours du livre.

Souvent, Lucette pour mieux jouir de sa prsence et cultiver ses talents
avec plus de soin venait passer ses soires chez Madame Duhamelin.
Presque toujours, Jean-Marcel l'accompagnait ou venait la rencontrer
dans le salon de sa soeur, et, ensemble, ils entendaient ainsi sonner
des heures dlicieuses.

Chaque jour l'enfant se rendait  l'glise voisine. Il allait d'abord se
prosterner devant le trs saint Sacrement, la plus haute expression de
l'amour de Dieu pour l'homme, puis, aprs une adoration touchante, il
s'agenouillait au pied de la statue de Saint Joseph, le pre dvou des
enfants qui ont besoin d'un protecteur, et, enfin, il courait en quelque
sorte  l'autel de Marie, cette mre si bonne qui lui souriait toujours
et le regardait doucement avec ses beaux yeux d'azur. Et l il
s'attardait longtemps. Il comprenait mieux l'amour d'une mre que
l'affection toujours un peu rigide d'un pre, ou que les appels
mystrieux d'un Dieu cach.

Quand Madame Duhamelin avait demand cet enfant aux bonnes soeurs de
l'hospice des orphelins, le trouvant beau, bien fait, intelligent, elle
ne s'tait nullement occupe de connatre le nom de ses parents. Elle
aimait mieux n'en rien savoir. Au reste, les bonnes soeurs n'auraient
peut-tre pas t capables de satisfaire sa curiosit. Cependant
aujourd'hui, un peu orgueilleuse des talents et des vertus de son fils
adoptif, elle n'aurait pas t fche de savoir de quelle source il
descendait. Si l'clat et la puret de cette source avaient t
troubls, ce n'avait t sans doute qu'un moment.

C'tait tout occupe de cette pense bien naturelle aprs toue, qu'elle
s'tait dirige vers l'hospice des enfants trouvs,  l'heure o Zidore
sortait du palais de justice, et elle s'en revenait profondment
bouleverse, un peu dsenchante peut-tre, se htant, afin de
rencontrer le petit Henri  l'glise de Notre-Dame o il devait tre
all prier en attendant l'heure de sa classe du soir. Quand elle arriva
 la rue Craig, elle vit un attroupement d'hommes et d'enfants, elle
entendit un grognement sauvage et des longs clats de rire. Un homme
chantait et un ours dansait. L'ours, debout sur ses pieds larges et
velus, essayait un pas de valse, valse lourde et lente accompagne d'un
rle affreux, et du balancement pesamment mesur de ses deux mains
d'occasion. L'homme criait:

-Faites le tour de l'ivrogne!

Et le gros fauve, content de toucher le sol autrement que du bout de ses
griffes, courbait volontiers sa forte chine, et roulait, masse norme,
avec un grognement de satisfaction, dans la poussire de la rue, comme
l'ivrogne, sous les yeux de la foule enthousiasme.

Madame Duhamelin vit son petit garon que descendait la Cte St-Lambert,
revenant de l'glise, de la grande glise, comme on disait autrefois. Au
mme instant un cheval attel  une charrette et conduit par un
habitant, dboucha de la rue Notre-Dame et s'engagea dans la cte. Il
allait au trot, mais pas  une vitesse excessive. A la vue de l'ours qui
gambadait, "un bton  la main", le cheval, pris de peur se cabra, puis
s'lana comme un trait, tout droit vers la rue St-Laurent. L'enfant
traversait la rue, courant  sa mre qu'il venait d'apercevoir. Il fut
renvers et la voiture lui passa sur les reins. Madame Duhamelin poussa
un cri terrible. Un homme qui venait sur la rue Saint Laurent, sauta 
la tte du cheval et russit  le matriser.

--Comment! c'est vous, Monsieur Tourteau! dit-il... Vous l'avez chapp
belle.

--Tiens! c'est Ren Larose... Tu m'as rendu un fier service, mon
garon... tu m'as peut-tre sauv la vie...

--Peut-tre  vous, peut-tre  votre cheval, peut-tre  l'un et 
l'autre.

--Hol! criaient les gens attroups, venez donc par ici, l'habitant!...
Vous avez cras un enfant.

--Vous avez cras un enfant? lui demanda Larose.

--Je n'en sais rien... je n'ai rien vu... Mon cheval a eu peur d'un
ours. a s'est fait si vite... je vais y aller voir. Je ne vux pas me
sauver: ce n'est pas de ma faute.

Le petit Henri avait perdu connaissance. Un mdecin arriva. Il l'examina
 la hte, le palpa, tta le poulx, scruta le coeur, puis commanda
l'ambulance.

-Va-t-il mourir, demanda Madame Duhamelin tout en pleurs?

--C'est votre enfant, Madame? rpondit le docteur.

--Oui monsieur.

--Vous dsirez qu'il soit transport chez vous plutt qu' l'hpital, je
suppose.

--Chez moi, mon Dieu! oui! chez moi!... Il va mourir, n'est-ce pas? Nous
n'osez pas me le dire... Ah! je le vois bien!

--Tout espoir n'est pas encore perdu... Soyez courageuse. Madame, et
comptez sur le bon Dieu.

Elle se jeta sur l'enfant.

--Pauvre petit ange! A! si tu pouvais au moins me regarder une fois
encore! me sourire! m'embrasser!

--Si vous voulez le mettre dans ma voiture, dit Zidore Tourteau, je
ferai mon possible pour ne pas...

--C'est vous qui l'avez tu! fit Madame Duhamelin, presque folle de
douleur...

--Ce n'est pas moi, ma chre dame; c'est cette bte-l qu'on laisse
parader dans les rues de la ville... c'est la foule des curieux qui
riaient et criaient... Mon cheval a eu peur; je ne m'attendais pas 
cela... Je n'ai pas eu le temps de voir ni de comprendre le danger...
J'aurais pu me faire tuer aussi moi, si ce brave garon de Larose
N'avait saut  la bride de mon cheval pour l'arrter.

L'ambulance tardait. On mit des coussins dans la charrette et Zidore
conduisit le malheureux petit bless chez Madame Duhamelin, sa mre
adoptive.

Et pour que son cheval marcht d'un pas rgulier et ne fit point
d'cart, et pour que le malade ne sentit aucune secousse, il mena son
cheval par la bride.

Lucette et Jean-Marcel se promenaient sur la rue Ste-Catherine, en
attendant le retour de Mme Duhamelin et du petit Henri. Ils virent venir
au petit pas, la charrette de Zidore escorte d'une foule de curieux et
suivie d'un carrosse.

--Une ambulance d'une espce nouvelle, remarqua l'inspecteur d'coles
qu'est-ce que cela signifie?

--Lucette ne rpondit rien. Elle avait eu un sinistre pressentiment.

Il y a des organisations de sensitive qui devinent tout se qui doir les
faire souffrir. La voiture s'arrta devant la maison de M. Duhamelin.

--Mon Dieu! un malheur! s'cria Jean-Marcel..

--C'est le petit Henri!... gmit la pauvre Lucette.

On descendit avec de grandes prcautions l'enfant toujours vanoui.

Madame Duhamelin sauta promptement de voiture. Lucette et Jean-Marcel
arrivaient en courant. Lucette tait navre.

--Est-il mort? fit-elle en ouvrant ses bras  Mme Duhamelin.

--Pleurez avec moi, ma bonne amie, rpondit la mre adoptive, il va
mourir!

Zidore Tourteau tenait les rnes de son cheval et n'osait entrer. Il
reconnaissait la maison o il tait venu, un jour de l'hiver dernier, il
voyait Lucette et Jean-Marcel Provost, et il prouvait un grand malaise.
Il aurait pourtant voulu revoir l'enfant. Il aurait t content
d'apprendre qu'il n'tait pas mortellement bless. Lucette l'aperut.
Elle ressentit un choc douloureux et se raprocha de Jean-Marcel, comme
pour lui demander protection.

--Encore cet homme, murmura-t-elle!

L'enfant fut dpos sur le lit. Il tait d'une pleur extrme, et ses
traits angliques se contractaient, de temps en temps, comme dans les
affres de l'agonie. Il ouvrit les yeux cependant et regarda, vaguement
d'abord et sans rien voir peut-tre. Au bout d'un instant, il aperut sa
mre et Lucette qui se tenaient  son chevet, et il s'effora de leur
sourire. Les deux femmes le couvrirent de baisers et de pleurs.

--Oh! que je souffre! dit-il tout  coup, et il poussa un cri aigu.

Les gens parlaient haut, dans une salle  ct. Madame Duhamelin
entendit qu'on disait:

--C'est cet habitant-l qui l'a cras...

--Il est bien connu... C'est un momm Tourteau, de Saint-Ixe... Un
usurier!...

Elle se dressa vivement toute ple, et, comme hors d'elle-mme,
entourant Lucette de ses deux bras, elle dit:

--C'est Tourteau qui l'a tu!

Et Lucette, secoue comme par une crise nerveuse, l'esprit  la torture,
l'me de nouveau broye par ce misrable, ne put retenir une
maldiction.

--L'enfer n'est pas trop pour lui!

Et comme honteuse de cet oubli de la charit chrtienne elle pencha la
tte et se mit  pleurer.

Une ide singulire de Madame Duhamelin surprit un peu les curieux qui
remplissaient la maison. Elle s'avana sur le seuil de la porte. Zidore
se disposait enfin  partir. Il tait dj su rle sige de sa voiture.

--Monsieur Tourteau, fit-elle, entrez; venez voir, une dernire fois,
votre pauvre petite victime.

Les gens pensaient que le chagrin lui troublait un peu la tte, et ils
trouvaient cela bien triste.

--Venez vite, rpta-t-elle.

Elle prenait un ton imprieux

--Mon Dieu! ma chre dame, je le veux bien, rpondit Zidore.

Et il rptait, en entrant dans la maison:

--Ce n'est pas ma faute... Non, le bon Dieu le sait... J'aimerais autant
que ce serait moi...

Il entra dans la chambre du bless.

--Pauvre petit ange du bon Dieu! fit-il, et regardant l'enfant qui se
plaignait comme un agneau qu'on gorge,  demi-perdu dans les coussins
de son lit blanc.

--Le bon Dieu sait bien que ce n'est pas ma faute, rpta-t-il... Je
donnerais ma vie pour te rendre la tienne...

Les personnes qui le voyaient et l'entendaient ne pouvaient s'empcher
de le prendre en piti.

--Embrassez-le, dit Madame Duhamelin... embrassez-le et retirez-vous.

Elle n'en pouvait plus, la pauvre femme, et elle se prit  sangloter.

Zidore se pencha sur l'enfant et lui mit un long baiser sur le front.

Quand il se releva, deux grosses larmes roulaient sur ses joues hles.

Il sortit, la tte basse, essuyant du revers de sa main, ces larmes que
le Seigneur lui a sans doute comptes.

Le prtre arriva, et, en mme temps, Monsieur Duhamelin, que l'on avait
fait avertir aussitt. Le prtre portait la Sainte Eucharistie. Sur un
signe de sa main tout le monde tomba  genoux. Il connaissait l'enfant.
Il savait qu'il tait sur le point de faire sa premire communion, et
qu'il en tait bien digne. Il ne voulait pas le priver de ce divin
bonheur. Le cher petit, il sourit en voyant entrer le prtre, et cessa
un moment de se plaindre. Tout le monde se retira, les laissant seuls,
le confesseur et le jeune pnitent. Au bout de quelques minutes la porte
se rouvrit, et l'on put voir rayonner le front du pieux communiant. Il
ne portait pas  son bras le ruban blanc frang d'or que son oncle
Jean-Marcel lui avait promis, il n'tait pas vtu de noir, avec des bas
d'une blancheur immacule et des souliers vernis; hlas! Mais son me
tait toute belle, et le bon Dieu en prenait pour jamais possession.

Et, quand il eut communi, Madame Duhamelin l'embrassa longuement,
longuement... Lucette, longuement aussi... Et Jean-Marcel,--qui pleurait
comme une femme--et Monsieur Duhamelin, et plusieurs autres aussi,
l'embrassrent  leur tour.

Et Madame Duhamelin paraissait toute proccupe, malgr sa tristesse et
ses regrets. Il tait vident qu'une chose la tourmentait... Allait-elle
devenir folle rellement?... Elle regardait le mourant, elle regardait
Lucette, se penchait, se relevait, semblait se parler  elle-mme, mais
bien bas, les lvres seules remuaient.

Le petit Henri s'affaiblissait vite maintenant, et les mdecins
n'avaient plus d'espoir. Le lit tait entour. Des visages anxieux se
penchaient sur le chrubin qui allait prendre son vol. Madame Duhamelin,
prenant Lucette par le cou, l'approcha de sa bouche, et l'embrassant
avec tendresse, lui dit un mot que personne n'entendit. Alors toute
transporte, oubliant tout respect humain, dans un lan irrsistible
d'amour maternel, Lucette se prcipita sur le petit mourant...

Une voix douce comme une lyre divine murmura deux fois:

--Mre!... Mre!...

Et plus bas, et plus doucement encore:

--Deux mres!

Lucette s'tait vanouie sur la couche douloureuse o le petit Henri
expirait.




XXV

OU ZIDORE SE CONSOLE ET
S'ETONNE


Zidore, de retour  la maison depuis deux jours, commenait  se
remettre des fortes motions qu'il avait prouves dans son voyage  la
ville. Il se persuadait de plus en plus de l'inutilit des recherches de
la police au sujet de la montre. C'tait une affaire enterre. Il
l'avait bien vu  l'adoucissement subit du magistrat. Il saurait faire
taire Bancalou. Et puis Bancalou, il n'tait pas plus digne de foi que
lui, Zidore; moins encore. Beaucoup moins au yeux du monde, puisqu'il
avait dormi sur le sommier dur de la prison, et mang le gruau sal des
forats. Il n'tait pas  craindre. La mort de sa femme, de cette
malheureuse Christine qui s'tait endormie dans le Seigneur, en avalant
du th fortement opiac, ne paraissait pas, non plus, devoir lui causer
beaucoup de trouble. Il tait en fort bons termes avec le docteur, et le
docteur qui lui devait des arrrages n'avait aucune raison de souponner
d'un crime odieux un citoyen paisible qui prtait de l'argent sur parole
quelquefois, bien qu' gros intrt. Tout le monde savait qu'il vivait
en trs bons termes avec la dfunte, et qu'elle ne manquait de rien.
Puis la femme de "l'engag" jurerait qu'elle tait souvent malade, la
dfunte, et qu'elle se mdicamentait fort. Paix profonde de ce ct-l
encore.

Alors on n'avait qu' se fliciter soi-mme et  ne rien dire aux
autres.

Le triste accident de la rue Craig pouvait bien la chagriner, mais ne
devait nullement l'inquiter. Des enfants qui se font craser par les
voitures, a se voit que trop souvent. Et puis, c'tait la faute au
montreur d'ours. Si la ville ne permettait pas aux ours d'aller comme
cela faire le tour de l'ivrogne ou le pas de valse de rue en rue, bien
des enfants peut-tre chapperaient  la mort ou aux blessures.

Il se rendit, le soir, avec Tiquenne et Bancalou, chez Marcil, son
troisime voisin, pour jeter un coup d'oeil sur les gazettes. Marcil,
assis prs de la table o brlait une lampe, paraissait captiv par les
nouvelles diverses qui, ce jour-l, remplissaient les colonnes.

--Tiens! Zidore, fit-il je suis justement aprs lire le rcit du double
malheur dont tu as t la cause involontaire... Ce pauvre petit
garon...

--C'est ce damn d'ours!... interrompit Tourteau... Mon cheval a pris
l'pouvante, avant que j'aie seulement pens  le retenir... L'enfant
traversait la rue.

--Oui, reprit Marcil, c'est rapport tout au long. Quelle concidence
extraordinaire tout de mme!

Zidore ne comprenait pas trop de quelle concidence il voulait parler.
Il pensa que c'tait de sa rencontre avec Lucette, chez Monsieur
Duhamelin, o il avait conduit l'enfant.

--L'aviez-vous dj vu, le petit garon? demanda Marcil.

--Jamais. a me fait de la peine parce que c'tait le plus bel enfant du
monde.

--Vous saviez qu'il tait lev par madame Duhamelin, et que Lucette
faisait son ducation?

Tiquenne et Bancalou se regardaient ne voyant pas trop o Marcil voulait
en venir avec ces questions. Zidore rpondit qu'il ne savait rien de
cela.

--Ah! fit-il, je comprends maintenant pourquoi Lucette Longpr se
montrait si dsole... C'tait son lve; elle l'avait prpar  sa
premire communion... Il parat qu'il tait bien intelligent et bien
dvot... Les gens parlaient de cela autour de moi.

Marcil vit bien qu'il ne savait pas le secret.

--Et vous l'avez embrass avant de partir, ce pauvre ange?

--Oui, madame Duhamelin m'a demand de l'embrasser... pour me faire voir
qu'elle me pardonnait, je suppose... Eh bien! ma parole d'honneur! je
n'ai pas t capable de m'empcher de pleurer... et pourtant...

--Et vous tes sorti ensuite, et madame Duhamelin ne vous a rien dit?

--Pas un mot... Et je n'tais pas fch de m'en revenir... Malgr a,
j'ai fait un assez bon voyage.

Marcil lui donna le journal.

--Lisez donc cela, dit-il.

Zidore s'assit auprs de la lampe, et la lampe, au mme instant, jeta
une bouffe de lueur, comme pour l'clairer mieux. Il se mit  lire.
Toutes les personnes de la maison avaient les yeux sur lui.

--C'est bien a, c'est bien a, faisait-il de temps en temps.

Ou encore:

--Oui, oui... Ils racontent bien les choses dans ce journal-l.

Tout  coup on le vit plir et le journal trembla dans sa main.

--Non, rla-t-il, non, ce n'est point possible!

Il s'essuya les paupires et relut encore, puis il s'cria:

--Mon enfant! c'tait mon enfant!... et je l'ai tu!

Il se leva, frappa du poing sur la table:

--Mille maldictions! C'est-il Dieu, possible?

Il fut un moment tout angoiss, lui que venait d'empoisonner sa femme,
et il regardait les autres d'un oeil ardent, o l'on ne savait ce qui
brillait le plus de l'amour ou de la colre...

--Je l'ai tu! gronda-t-il... Et il tait si beau, si bon, si plein
d'intelligence!... Non, Dieu n'est pas juste!

--Zidore, taisez-vous, ordonna Marcil, pas de blasphme ici!

Et madame Marcil que ce blasphme avait choque lui dit:

--Monsieur Tourteau, vous devriez plutt bnir le Seigneur qui a fait
tourner  sa gloire votre crime odieux.

Et, Bancalou, un peu mu, ajouta;

--Ne faut-il pas que tu sois puni?

Tiquenne,  son tour, voulut placer un mot, et moiti srieux, moiti
badin, il demanda:

--J'avais donc un frre?... pourquoi ne me l'avez-vous pas montr?... Il
va falloir que je monte au ciel maintenant pour faire sa connaissance.

--Un frre, oui, repartit Zidore, qui retrouvait son aplomb, un frre
qui valait mieux que toi, et qui aurait t la gloire de mes vieux
jours.

--Ce n'est pas vous qui l'avez lev, celui-l, et vous ne l'auriez
jamais connu, sans l'ours de la rue Craig, riposta grossirement
Tiquenne.

--Allons! allons! fit Marcil, jamais ici un enfant n'a manqu de respect
 son pre.

--J'ai tort, avoua Tiquenne, excusez-moi. Tout de mme, j'aurais bien
voulu le connatre, ce petit frre-l.

Tourteau ne veilla pas tard chez son voisin Marcil. De retour  sa
maison avec Tiquenne et Bancalou, il se mit  genoux et fit un bout de
prire, comme s'il eut t pouss par un invincible besoin de se
rapprocher un instant de Dieu. C'tait la pense de l'enfant pieux et
doux qui rchauffait son me froide. L'ange que son crime avait donn au
ciel intercdait sans doute pour lui. Il sentit les suggestions de la
grce et il se dlecta dans une rverie chaste. L'honntet, la pudeur,
la charit lui paraissaient des plaisirs rels et plus durables que les
plus coupables satisfactions. Allait-il donc rompre dfinitivement avec
son vilain pass? Allait-il, repentant, humili, suivre dsormais la
route difficile de la vertu? Cette horreur des choses accomplies, ce
charme d'une vie nouvelle, c'tait peut-tre la peur d'un chtiment
d'autant plus terrible qu'il serait tardif, c'tait peut-tre l'espoir
de la tranquillit dans la jouissance d'un bonheur cherch longtemps et
pay cher.

Il se laissait bercer par la premire fois peut-tre, le sommeil le
surprit dans un bauche de louables projets.

Bancalou et Tiquenne s'taient retirs dans leur chambre et s'occupaient
du grave problme de leur avenir. Ils ne voyaient pas pourquoi Zidore
refuserait de les garder chez lui. Il avait besoin d'hommes pour ses
champs et ses tables, ils l'aideraient. Ils voulaient bien travailler.
La vie d'aventures commenait  perdre de ses attraits  leurs yeux, et
ils devinaient le charme du foyer. Ils s'taient fourvoys l'un et
l'autre, Bancalou, d'abord, et Tiquenne ensuite, par la faute de
Bancalou. Qu'est-ce que cela leur avait rapport, ces pillages et ces
dbauches? ces jeux et ces fainantises? Des ennuis, des perscutions,
de la honte, des chtiments... Ils allaient essayer de vivre tranquilles
 la campagne dsormais.

--Tiquenne, mon fils par adoption, disait Bancalou, quand j'tais au
sminaire, mon matre me rappelait souvent cette vrit que les enfants
sont aux parents et les parents aux enfants, donc, j'ai envie de te
rendre  ton pre selon la nature...

Et Tiquenne rpondait:

--Bancalou, mon vieux cousin par ma dfunte mre, tu connais...

--Tes antcdents scabreux...

--Non ma position nouvelle dans la maison, depuis que mon frre est
mort....

--Tiquenne, je ne badine pas, quand j'tais au sminaire, mon matre me
disait:

                    Sol plein de roches,
                    Cheval qui cloche,
                    Ami de la bouche,
     Tout a, a ne faut pas la patte d'une mouche.

Je te le rpte  mon tour, parce que le sol que nous foulons ici n'a
point de roches, le cheval paternel ne boite pas, et l'ami qui te parle
est un ami de coeur. Donc, attachons-nous  la proprit, donnons-nous 
ton pre, en attendant qu'il se donne  nous...  toi, je veux dire, car
moi je n'ai aucun titre  recevoir un pareil don.

--Bancalou, mon vieux cousin, vrai comme le ciel est rond et que je ne
le suis pas, je n'avais pas encore pens  cet immense avantage que j'ai
sur toi.

--Tiquenne, mon ex-fils par adoption, s'il n'y a ni contrat de mariage,
ni testament, tu hrites de la moiti des biens.

--Bancalou, mon vieux cousin... je m'attendris...

--Mais ton pre a peut-tre song au testament avant de... se sparer
pour toujours de ta pauvre mre...

--Bancalou, je ne m'attendris plus...

Tiquenne, il serait important d'empcher ton pre de se remarier.

--Bancalou, tu m'ouvres les yeux. Il pourrait survenir des petits frres
et des petites soeurs...

--Et qui ne seraient pas des anges malgr la rgularit de leurs
passe-ports.




XXVI

BISBILLE ET ROUCOULEMENTS


Toujours rapide, le temps se prcipite au nant, emportant les hommes et
les choses. Et ceux qui arrivent, et ceux qui passent, et ceux qui
disparaissent lvent ensemble, vers le ciel, un concert ineffable de
plaintes et d'allluias, de blasphmes et de bndictions, de louanges
et de reproches, de rires et de larmes. Heureux et misrables se
pressent et se coudoient; jeunes et vieux mlent leurs esprances et
leurs dceptions; hommes et femmes se cherchent pour s'aimer ou se har,
riches et pauvres regardent le mme ciel et descendent dans la mme
fosse.

Et toujours depuis des milliers d'annes, la terre promne dans l'infini
sa magnifique exubrance de vie et son pouvantable germe de mort. Et
ceux qui la voient passer se demandent peut-tre quel est le mystre de
ce chaos ternel d'o sortent tant d'harmonies et tant d'incohrence,
tant de joies et tant de douleurs, tant de gloires et tant de hontes.
Ils ignorent peut-tre que c'est le mystre de la libert.

Et dans cet immense arne o luttent toutes les forces et toutes les
nergies, toutes les passions mauvaises et toutes les vertus clestes,
chacun, du fond de sa retraite sacre ou de son bureau d'affaire, sur
l'eau qui le berce ou dans le champ qu'il laboure, au milieu de la fort
sculaire ou des villes populeuses, chacun, dis-je, joue sans presque
s'en apercevoir parfois, le rle que la Providence lui a confi ou qu'il
s'est choisi. Et les acteurs changent sans cesse, mais le drame ne finit
jamais.

Il finira pourtant, ne serait-ce que dans des millions d'annes. Et
alors on verra que tout tait parfaitement coordonn, que tout tait
ncessaire, ou, du moins concourait  la beaut de l'oeuvre, et le
dnouement sera la gloire de Dieu.

Le temps de la fenaison tait venu avec ses douces senteurs et ses
brlants effluves, et il avait pass. La moisson s'tait leve sur le
sol fcond, semblable  une foule serre sorte de tombes anciennes; elle
avait roul comme des vagues d'or ses pis mrs, et maintenant elle
attendait, sous les chevrons solides la dent de la machine ou le flau
des batteurs.

Les feuilles s'taient changes en fleurs brillantes sur les arbres
touchs par le givre, et, se dtachant des rameaux comme des papillons
de pourpre ou d'ambre, elles voltigeaient un instant au caprice du vent,
puis tombaient comme des ailes blesses sur le sol dj fltri.

Rien n'avait troubl, durant la dernire saison, la scurit de Zidore
Tourteau, dans son existence monotone de laboureur. Tiquenne demeurait
encore avec lui. Il avait trouv dur de se rendre au champ ds le lever
du soleil, pour n'en revenir qu' la nuit tombante. Le rveil des
oiseaux n'tait pour lui, d'ordinaire, ni l'appel du travail, ni le
signal de la prire, et leurs chants du soir ne le retenaient pas captif
 la lisire du bois. Il tait tout  coup obsd par la pense de
devenir riche, et cette pense, c'tait Bancalou qui l'avait fait
sourdre. Il trouvait maintenant que pour s'enrichir, on pouvait bien
donner quelques longs jours de travail et prendre quelques courtes nuits
de sommeil.

Son pre n'tait pas mcontent de lui, et lui fournissait pleinement
l'occasion d'acheter son aisance future. Bancalou tait revenu  la
ville  la suite d'un change de paroles aigres-douces avec son vieil
ami Zidore. Il aurait aim demeurer  Saint-Ixe. Tous les trois, Zidore,
Tiquenne et lui, conomes et travailleurs, ils auraient grossi l'avoir
et agrandi le domaine. Personne ne se serait avis de troubler leur
quitude. Ils auraient rendu de petits services et on les aurait aims.
Une belle existence, aprs tout, qu'ils auraient pu s'arranger. Un peu
plus tard Tiquenne se serait mari. Longpr avait une jolie fille
encore, et justement bonne  pouser dans deux ou trois ans, quand le
gars aurait prouv qu'il tait honnte et bon travailleur. Un heureux
moyen de rparer un peu le mal caus  cette brave famille.

Mais Zidore n'entendait pas de cette oreille-l. Il n'avait pas besoin
d'un homme,  l'anne, dans sa maison, pour l'aider  fumer sa pipe.
Antoine Brousseau, l'ancien serviteur n'habitait-il pas le fournil avec
Vnrande Latulippe, sa femme? Un bourreau de travail, et qui savait par
quel bout prendre l'ouvrage.

Il ne pouvait pas le renvoyer. Non, il ne le pouvait pas. Et puis,
c'tait sa femme qui prenait soin de la laiterie et de la basse-cour...
On ne peut point se passer de femme chez un cultivateur. Non, Tiquenne
et lui, c'tait assez; ils suffiraient  la tche, avec le serviteur...

Mais parfois il pourrait venir, lui, Bancalou, dans le temps des foins
et des rcoltes. Il y avait plus  faire alors, et il fallait louer des
bras. Il ne serait pas  charge ainsi, et il gagnerait son pain.

Bancalou avait vu son beau rve s'envoler. C'tait fcheux, car il se
sentait devenir meilleur.

--Je ne te dis pas adieu, avait-il murmur en sortant.

--Ni moi  toi, avait rpondu Tourteau.

Cependant Tiquenne remarquait bien que son pre se rendait souvent  la
forge de la veuve Larose, sous le moindre prtexte il attelait, et hue.
Il n'avait pas coutume de se promener ainsi. Evidemment ce n'tait pas
le bourdonnement du gros soufflet de cuir qui l'attirait. Des coups de
marteau sur du fer rouge, des parcelles qui volent comme une pluie de
feu, il connaissait cela. Au reste, pas plus tard que le dernier
dimanche, le petit Marcil lui avait demand s'il tait vrai que son pre
allait se marier avec la veuve Larose. Il se rendaient  l'glise
ensemble,  pied, en parlant de diffrentes choses.

Cela inquita beaucoup l'hritier prsomptif. Il rpondit qu'il n'en
savait rien; que rien ne pressait dans tous les cas, puisque sa mre
n'tait morte que depuis six mois  peine. Il N'osa point en parler 
son pre, sachant bien que c'tait peine perdue, et qu'il encourrait
certainement sa disgrce s'il se permettait de lui faire des
reprsentations.

C'tait vrai, Zidore songeait  se remarier, et Madame Larose, son
ancienne amie, ne l'avait pas accueilli de faon  le dcourager.
Seulement, elle se montrait un peu moins presse que lui, et plus
respectueuse des convenances. Elle voulait attendre que le service
anniversaire de la dfunte fut chant. Lui, il avait mille raisons pour
ne pas tarder davantage, mais pas une srieuse probablement.

Ren Larose, le fils an de la veuve, avait entendu parler de cela. Un
habitant de sa paroisse qu'il avait rencontr, par hasard sur le march,
s'tait fait le malin plaisir de lui annoncer comme vraie cette nouvelle
encore tout  fait incertaine.

Il se disait que le mariage ne se ferait toujours pas, sans qu'on l'en
avertisse, lui, l'an de la famille. Cependant, il tait inquiet, et ne
voulait pas laisser l'engagement se prendre dfinitivement. Il songeait
 faire une course au village natal, quand il aperut  deux pas de lui,
sur la rue, Jean-Marcel et Bancalou que causaient sous le rayon d'une
lampe. Il les aborda. Il savait que Bancalou venait de chez Tourteau. Il
devait tre bien renseign. Bancalou n'en connaissait pas long de cette
affaire, mais il n'en affirma pas moins que a se ferait. Il connaissait
Zidore, c'tait assez.

--Je ne veux pas croire que ma mre se dciderait  pouser ce
misrable, dit le jeune forgeron, d'une voix sombre.

--Si vous avez encore sur elle quelque pouvoir, essayez de l'en
dissuader, conseilla Jean-Marcel. Elle ne pourra demeurer inbranlable
devant vos arguments; et puis, comme dernire ressource, il y a l'appel
des enfants  la sollicitude maternelle. Le coeur d'une mre comprend
mieux que son esprit, et son amour a plus de clairvoyance que son
jugement.

--Zidore Tourteau devenir le mari de ma mre, mon second pre!... a ne
peut pas se faire, a ne se fera pas! gronda encore le forgeron qui
paraissait obsd par cette pense coeurante.

--Zidore Tourteau est un adroit coquin, reprit l'inspecteur d'coles, et
il a plus d'un tour dans son sac.

--Il sait se mettre  l'abri, murmura Bancalou, et quand il est en
sret, il se moque joliment de l'inquitude des autres.

--Vous le connaissez depuis longtemps? questionna Jean-Marcel.

Bancalou rpondit, vitant le pige qu'il dcouvrait:

--Depuis longtemps, oui. Nous sommes de la mme paroisse, voyez-vous, et
sa femme tait ma cousine germaine.

     Cousin, cousine, cousine et cousin,
     Voisin, voisine, voisine et voisin,
           Tout a, a s'habille
           Du gilet de la famille.

Jean-Marcel rit un peu de cette tirade et il continue:

--Il me semble qu'il vient des les de Sorel, pourtant.

--Oui, sa famille tait de l'le aux Ours. Il m'en a parl souvent de
l'le aux Ours.

--Est-ce qu'il ne vous a jamais dit comment la montre de mon pre tait
venue entre ses mains?... Je vous assure que je ne crois gure  son
histoire de prt et de garantie.

--Je n'y crois gure, non plus. a peut tre vrai, cependant, les plus
grands menteurs disent parfois la vrit.

Le jeune garon allait s'loigner, Bancalou lui dit:

--Si vous trouvez votre mre dcide  faire la folie de convoler avec
Zidore Tourteau, et inbranlable dans sa fatale rsolution, faites-le
moi savoir, je pourrai peut-tre vous tre utile.

--Je n'y manquerai pas, rpondit Ren Larose.

Bancalou avait eu l'ide d'aller voir le vieux cur de sa paroisse avant
de revenir  Montral. Le cur ne le connaissait pas ou ne le
connaissait plus. Il ne l'avait gure vu depuis vingt ans. Il sentait,
le malheureux Bancalou, un besoin vague de se rapprocher de Dieu...
Vague, parce que son me tait encore dans l'engourdissement. Le vide de
son existence commenait  l'effrayer. Il voulait aussi venir au secours
d'une longue infortune. Il y avait peut-tre, au fond, tout au fond, un
reste de ferment mauvais, le ferment de la vengeance... Les sensations
se mlaient dans son me entnbre.

Il avait pass plus d'une heure avec le saint prtre, parlant de son
enfance, de sa jeunesse, de toute sa vilaine carrire, avec crainte et
honte d'abord, puis moins  regret, et enfin avec l'abandon du pnitent
qui cherche misricorde. Et quand il fut sur le point de rvler un
crime atroce, dont il portait sa part de responsabilit, le cur lui dit
avec une douceur d'aptre:

--Mon enfant, regrettez-vous bien toute cette vie passe loin de Dieu,
dans l'oubli de vos devoirs et dans le mpris des choses de la religion?

--Oh! monsieur le cur, si c'tait  recommencer!...

C'est bien, mon pauvre ami, mettez-vous  genoux et continuez votre
confession. Dites tout maintenant; mes lvres ne s'ouvriront jamais pour
rvler un seul mot de vos aveux. C'est entre Dieu et vous. Moi, je vous
pardonnerai au nom de Jsus-Christ, puisque vous vous repentez.

Et Bancalou acheva sa confession.

Il n'tait pas venu pour se confesser cependant. Il ne souponnait pas
que la confession tait chose si aise, mme pour les grands coupables.
Il sentait qu'il avait agi librement, avec sincrit, dans toute la
plnitude de sa volont, et quand il se releva, il fut tent de se jeter
au cou du vieillard et de l'embrasser. Il ne pouvait s'expliquer
pourquoi il prouvait une si profonde satisfaction, pourquoi il voyait
tout  coup son me s'lever comme un oiseau qui a bris le lacet du
chasseur.

Le cur lui donna une lettre, pour Jean-Marcel Provost, et une autre
pour Lucette Longpr. Il n'avait pas cess de consoler du fond de sa
retraite, l'me souffrante de l'infortune jeune fille. C'tait son
conseil qui l'avait guide. De l'autel o il montait chaque matin,
s'levait une prire ardente qui retombait en grce ineffable sur la
tte de la martyre.

Avant de se sparer de Tiquenne Bancalou lui avait demand pardon de ses
scandales.

--Tiquenne, mon ex-fils par adoption, avait-il dit, quant j'tais au
sminaire, un vieux prtre de salle me disait souvent que mes pchs
capitaux sont bien plus malaiss  porter que les vertus thologales, et
qu'il faudrait tre diablement sot pour les traner loin.




XXVII

L'ANGELUS.


C'est l't. Parties les neiges paisses qui enveloppaient la terre d'un
linceul, et partie le fine poudrerie argente qui tourbillonnait sur les
champs comme les orbes d'une blanche fume... Parties les glaces
tincelantes que le fleuve promenait comme des paves sur ses flots
sombres, entre les lignes denteles de ses bords, et parties les
sonneries veilles des attelages dans le croisement des routes...
partis les soucis amers des gueux et des dshrits qui grelottaient 
leurs foyers souvent teints... Partis aussi les enivrements des danses
capiteuses, sous la flamme des candlabres, les angoisses de la tragdie
si recherche de ceux qui ne souffrent point les ricanements de la
comdie, si chers  ceux qui veulent se fuir!... Parti l'hymne des
grandes passions que l'orchestre chantait avec ses voix divines!

C'est l't. La campagne se droule  l'infini avec ses nappes
verdoyantes mailles de fleurs, tachetes d'ombres, stries de cltures
grises. Les ruisseaux murmurent leur ternelle chanson aux glaeuls et
aux nnuphars qui se penchent sur leurs eaux; les arbres frissonnent de
plaisir en voyant se repeupler les nids qu'ils bercent amoureusement;
les oiseaux voltigent comme des feuilles que le vent emporte, saluent
l'aurore, saluent le soir, parpillant comme une onde leurs notes
suaves.

C'est l't. Les sillons se sont couronns d'une moisson d'or, les
prairies panchent l'arme de leur foin, les arbres fruitiers ont secou
leurs fleurs odorantes sur l'aile des vents et montrent maintenant dans
le fouillis nuanc de leur feuillage, des fruits qui rjouissent les
yeux et font sourire les lvres...

C'est l't. Les mousses sont chaudes et molles, les rameaux sont
discrets, les pierres luisent comme des diamants, les gnisses ruminent,
les pieds dans une mare et le yeux dans un rve, les insectes trottinent
sous les herbes.

C'est l't. Les voiles s'enflent  la brise, la vapeur rugit en sortant
de son troite prison, les bateaux sillonnent les ondes, la foule des
travailleurs se prcipite.

Lucette Longpr s'est assise, rveuse, sur un banc,  l'ombre, dans le
carr Viger. Son pre vient de la quitter, son pre et l'une de ses
soeurs. Elle va se marier, cette soeur bien-aime, et elle est venue
acheter  la ville, sa toilette de noce. Elle ne lui a pas cot cher,
la jolie toilette. Lucette a tout pay.

Elle pense, Lucette, au bonheur de la jeune promise qui pouse l'homme
de son choix et qui est aime... Ils vont dsormais vivre ensemble au
mme foyer, dans une retraite sacre, loin des regards curieux. Ils
travailleront ensemble et ensemble ils prieront. Ne sera-t-il pas 
elle,  elle seule, et ne sera-t-elle pas  lui jusqu' la mort?... O la
belle, la divine existence!

Jean-Marcel survint. Il survint comme pour jeter dans le calice une
nouvelle goutte d'amertume. N'eut-il pas mieux fait de passer sans la
voir? Pourquoi cette ternelle caresse d'une esprance irralisable?

Allaient-ils donc toujours s'aimer ainsi? Oh! ce serait encore une douce
consolation! Elle serait sa soeur, il serait son frre. Un frre et une
soeur peuvent s'aimer bien tendrement... Mais il ne voudrait pas.

--J'ai peur de ne pas russir... Il y a si longtemps que je cherche!...
les preuves manquent... je vais tout abandonner!... Pauvre pre! pauvre
pre!

Et il tira de son gousset une superbe montre d'or, et l'examina
longtemps, cherchant le secret des heures depuis longtemps perdues.
C'tait toujours la montre de Zidore Tourteau... Il reprit:

--Je remets toute chose entre les mains de Dieu; lui seul sait o est le
coupable. Peut-tre l'attend-il encore dans sa misricorde, peut-tre
l'a-t-il jug dans sa justice...

Et il rpta encore:

--Pauvre pre! pauvre pre!... Assassin!

Et un instant aprs:

--Une voix que je ne puis faire taire me dit que Tourteau connat le
meurtrier...

--Et pourquoi ne le serait-il pas lui-mme, le meurtrier? murmura
Lucette.

--Il vient de l'le aux Ours... il y tait alors... c'est vrai...

--Et c'est un grand misrable.

Elle demanda.

--Vous n'avez pas trouv le nom du canotier qui l'avait conduit dans les
les?

--Une trange fatalit, je vous l'ai dit, le seul journal qui donna son
nom, ne donna pas le vrai. Il fut mal renseign ou le compositeur lut
mal; jamais canotier de ce nom n'exista  Sorel. Il n'y a jamais connu
de famille Rinotac. Au reste, ce canotier, bien que buveur ne passait
pas pour malhonnte. Il revint au bout de quelques jours, seul et l'air
fort dsol. Un coup de fusil tir debout avait fait chavirer
l'embarcation...

Comment la montre est-elle venue entre les mains de Tourteau, c'est l
le point difficile  claircir. A-t-il vol mon pre avant de le tuer?
A-t-il dpouill son cadavre, trouv par hasard? Ou bien encore, comme
il l'affirme, reu la montre d'une autre personne? On peut s'arrter 
chacune de ces conjectures, sa mauvaise rputation d'aujourd'hui le
permet.

Les noyades dans les les taient frquentes, et les enqutes se
faisaient alors d'une faon peu srieuse. L'amour du prochain aveuglait
peut-tre les jurs et les empchait de souponner le crime!

Lucette, la tte penche, l'coutait religieusement. Il continua:

--Oui, une voix intrieure me dit que c'est lui qui m'a pris mon pre et
qui a fait mourir de chagrin ma mre adore!... que c'est lui qui nous a
jets, ma mre, ma soeur et moi, dans la misre, sur le pav!... Grce
au ciel, la charit nous a rchauffs dans ses entrailles divines.

Le malheur nous rapproche, Lucette... Une affliction commune est une
chane plus forte qu'une commune joie... Ne nous quittons plus...
Voulez-vous, Lucette?

Lucette, toujours silencieuse, prouvait une sensation ravissante, et
pourtant elle souffrait. L'amour seul a cela de merveilleux qu'il enivre
en tuant. C'est le mystre de l'union intime de la douleur et de la
flicit. Le coeur ne saurait rien connatre, ni savoir ce qu'il est, ni
savoir ce qu'il peut, s'il n'a brl d'amour et s'il n'a t perc d'un
glaive.

--Vous ne rpondez pas, Lucette, dit mollement, dans un soupir,
Jean-Marcel tout mu.

--Vous savez tout, pourtant, murmura la pauvre fille.

--Je ne sais qu'une chose, vous tes un ange!... une ange du ciel qui a
touch la terre!...

--Et la terre a souill mes ailes blanches, fit-elle, en essuyant des
pleurs qui glissaient sur ses joues.

--Le nuage qui passe devant le soleil n'en ternit point l'clat.

--Oubliez-moi, Jean-Marcel, c'est mieux.

--Jamais, Lucette, jamais!

--Un jour peut-tre, vous regretteriez d'avoir t trop gnreux.

--Je ne saurais payer trop cher la beaut de votre me.

--Vous me connaissez mal, peut-tre... Si vous alliez, un jour, voir
votre idal s'envoler!... Il y a tant de rves que ne se ralisent
jamais, il y a tant d'espoirs qui sont tristement dus!

--Je vous connais Lucette, je ne suis plus  l'ge des folies adorables
qui nous font mourir de regrets; j'ai rflchi... je vois l'avenir tel
que vous me le ferez, tel que nous le ferons ensemble.

--Oh! Monsieur Provost ne parlez donc pas ainsi!... Vous me faites trop
sentir ce que je perds en...

Elle acheva, mordant, pour touffer un sanglot, son joli mouchoir de
dentelle.

--Vous tes toujours pure, toujours belle, toujours sainte  mes yeux,
comme aux yeux de Dieu, que pourrais-je exiger de plus? continua
Jean-Marcel, qui voulait lui faire comprendre comme il l'aimait et
comment il voulait ne souvenir de rien.

Elle repartit lentement, doucement, avec une lgre hsitation.

--Le vase sacr qu'une main profane a souill ne doit plus servir au
sacrifice...

Et lui, il rpondit, tout enthousiasm:

--Le prtre le porte  ses lvres avec plus d'amour afin de rparer le
sacrilge.

Ils se levrent. L'heure avanait, le jour baissait. Le soleil disparu
faisait  la montagne une aurole de pourpre et d'or, qui se fondait par
d'insensibles attnuations d'clat avec l'azur ple du znith. Ensemble
ils se rendirent  la porte de madame Duhamelin. Lucette avait sa
chambre maintenant dans la maison en deuil, avec l'autre mre dsole.
Elle s'assit  sa fentre pour regarder Jean-Marcel qui s'en retournait
 pas lents dans la foule empresse.

L'anglus sonna, plus solennel sembla-t-il, et plus dolent aussi que
l'anglus du matin. Tous les clochers, les campanilles et les tours de
nos glises et de nos chapelles eurent un tressaillement mystrieux, et
aprs trois tintements semblables  des ternaires rhythms, ils se
mirent  chanter, rveillant de leurs bouches d'airain, les chos
dix-neuf fois sculaire de l'vanglique salutation.

"Ave Maria gratia plena, Dominus tecum".

Et Lucette, se levant murmura pieusement les divines paroles:

"Angelus Domini nuntiavit Mariae".

Et quand elle pronona:

"Et concepit de Spiritu sancto", elle comprit tout  coup la profondeur
et la magnificence du mystre que rappelait l'hymne des clochers, et
dans une vision soudaine elle contempla la jeune et douce vierge
d'Isral, tressaillant d'une ivresse innarrable sous le baiser de son
Dieu, et elle se souvient que ses entrailles de vierge  elle, avaient
frmi sous le baiser d'un dmon. Et  cette comparaison involontaire de
la destine de deux mes chastes, jeunes, aimantes, elle eut comme une
ide de rvolte. Elle ne voyait plus bien o taient la justice et la
bont de Dieu. Le mystre de la maternit qui ne blesse en aucune faon
la candeur et la beaut virginale, la jette dans le ravissement, mais
veille une sorte de jalousie douloureuse et noble.

"Et conepit de spiritu sancto!"

Oui, elle a conu du Saint-Esprit, la fille de Juda et toutes les
gnrations l'appelleront bienheureuse!... Elle est le salut du monde et
la gloire de l'humanit! Elle est l'ineffable grandeur de la mre et
l'ineffable beaut de la vierge unies amoureusement dans un mme
chair!... Et le bon Dieu qui a fait un miracle pour que Marie demeurt
vierge en devenant mre, le bon Dieu ne s'est pas souci de ses chastes
ardeurs et ne l'a point protge contre les complots du mchant!...

--Mon Dieu, j'adore vos dcrets insondables! s'cria-t-elle tout  coup
craignant d'avoir pch en raisonnant ainsi, en voulant scruter les
motifs que notre faible raison ne saurait toujours distinguer. Et elle
revoyait, comme un fantme le mal qui surgissait partout, et partout
s'efforait d'arrter le bien dans sa marche. Mais elle voyait aussi que
tout ce qui ne peut entamer la vertu ni blesser l'me, n'est pas un mal
rel. Les hontes immrites, les avanies injustes, les perscutions, les
deuils, la pertes des biens, ce sont des choses accidentelles qui
peuvent et qui doivent nous attrister, faire couler nos larmes, nous
arracher des sanglots, mais elles passent avec nos jours et finissent
dans la tombe.

L'me alors s'envole  son juge suprme et lui dit: Seigneur, mon corps
a t soumis  la torture, il a t profan, il t crucifi, et je l'ai
laiss  la terre; mon me est reste belle et pure comme vous l'avez
faite au premier jour de ma vie, je l'apporte au ciel.

Et Lucette, console par ces rflexions chrtiennes retrouva le force de
souffrir et la souveraine rsignation. Puisque le bon Dieu avait permis
cela, qu'elle fut la plus malheureuse des jeunes filles, c'est qu'il
voulait l'appeler  lui par le chemin du calvaire.




XXVIII

ZIDORE VA-T-IL CONVOLER?


Il est fort malais de comprendre tout ce que renferme d'trange le coeur
humain. Sa puissance peut renverser les plus formidables obstacles, s'il
veut lutter, et, s'il veut se rsigner, sa douceur trouve sans cesse de
nouvelles manifestations. S'il aime, il revt de charmes l'objet aim,
s'il hait, il fait un monstre de l'objet ha... S'il est bon, il devient
une source frache o chacun peut se dsaltrer, s'il est mauvais, il
devient dangereux comme le fauve qui gronde en sa tanire. Puis, il a
des faiblesse qui dsesprent et des lans qui ravissent, il regarde,
comme l'aigle, le soleil qui le brle et il s'enfonce dans l'ombre comme
le hibou taciturne. C'est un abme d'o montent des chants et des
plaintes, des clairs et des tnbres.

Une seule chose peut le dominer pleinement et le prserver des carts et
des excs, c'est la foi. Pas la foi qui court les rues pour chercher des
distractions et rentre dans les glises pour se reposer, mais la foi qui
cherche l'immolation et la trouve  chaque pas et  chaque jour.

Madame Larose portait, sous le manteau des ses cinquante annes, un
coeur jeune encore et, comme autrefois, souvent enclin  la rbellion.
Les avances galantes de Tourteau, son ami de jeunesse, l'avaient
profondment trouble. Elle avait essay de mettre d'accord avec la
raison, ce vieux coeur rcalcitrant, et ce vieux coeur s'tait mis 
parler si haut,  battre si fort, qu'il avait tout embrouill. Selon
lui, la raison avait toujours tort. Elle gtait la vie, et la rendait
insupportable. Madame Larose savait bien que Zidore tait avare et dur;
mais il ne l'empcherait toujours point de faire sa sa cuisine et de
goter au potage. Il avait une tache au front. Quelques personnes
disaient cela; mais d'autres jugeaient la faute oublie. Et puis, qui
pouvait connatre la grandeur de son crime? Dieu seul, assurment. Au
reste, depuis dix ans sa conduite tait irrprochable... On disait aussi
qu'il avait maltrait sa femme... S'il fallait croire tout ce qui se
dit. Pourquoi une femme bonne, soumise, honnte, aimante, dvoue,
serait-elle maltraite par son mari?...

Mais le coeur est avec la raison alors!... Qui parle d'une brouille
entre ces deux puissances.

Elle vivait dans la paix et le contentement avec ses enfants, mais les
enfants s'loignent tout  tour, et la solitude se fait au foyer...
C'est quand on vieillit que l'on a surtout besoin d'un compagnon qui se
rapproche de plus en plus, pour nous soutenir et nous rchauffer  la
douce chaleur de l'amiti. Ce n'est plus le coeur qui parle, c'est la
raison. Le coeur, il ne fait que suivre et se soumettre. Il est vaincu.
Le coeur c'est un rus, il feint de dormir... et s'il dort, prenez garde
 son rveil.

Ren tait venu. Il avait raisonn comme un garon sage; il avait
suppli comme un enfant dsol; il avait menac comme un homme
dsespr... Il n'avait pas menac sa mre. Oh! non, au contraire, il
n'avait eu pour elle que des paroles affectueuses et des baisers
respectueux, mais il avait menac Zidore Tourteau, l'indigne mari
qu'elle voulait pouser. Il ne s'tait pas gn pour le peindre tel
qu'il le connaissait, cet homme de malheur, et, il le connaissait
bien... Seulement tout s'croulait faute de preuves.

--Faut-il s'arrter aux calomnies des mchants? dit enfin sa mre... Il
y a des calomniateurs et des jaloux, il y en avait du temps de
Notre-Seigneur et il y en aura toujours... Il peut s'tre tromp, cet
homme, o sont les hommes qui n'ont jamais tomb?... Il est respect
dans la paroisse, le cur le reoit et le visite...

--Pour tcher de l'arracher au diable, interrompit Ren, qui sortit pour
ne point se laisser emporter par la colre.

Il revint  la ville, aprs avoir conseill  son frre et  ses soeurs
de dtourner, par leurs supplications et leurs pleurs, le malheur qui
les menaait. Il raconta son chec  Jean-Marcel et  Bancalou.
Jean-Marcel le conseilla de ne point dsesprer, mais de mettre en Dieu
sa confiance. Il lui fit comprendre que l'homme n'est pas indpendant de
son auteur, et que le Dieu puissant qui n'a pas jug indigne de lui de
le crer, ne saurait non plus trouver indigne de lui de le conserver. Il
se mle donc ncessairement  notre vie, et tout en nous laissant agir 
notre gr, il se tient prt  intervenir, si nous l'en prions.

Bancalou ne savait pas faire de longs discours, mais son esprit naturel
le servait bien. Il tait devenu trs pensif depuis quelque temps, et
ses lvres de bon juron ne savaient plus railler. Il demanda  Ren si
le mariage aurait lieu bientt, et Ren lui rpondit que ce ne serait
pas avant le printemps, alors que le service anniversaire aurait t
chant.

--Et cela vous cause un grand chagrin? demanda-t-il.

--J'aimerais autant mourir que de voir ma mre entre les bras de cet
homme, affirma Ren.

--Vous ne mourrez pas... et vous ne la verrez jamais dans ses bras,
pronona solennellement Bancalou.

Et il tait sombre, un peu ple, et sa voix tremblait comme dans une
grande motion. Ren branla la tte en signe de doute.

--Je ne vois qu'un miracle pour empcher ce mariage, dit-il.

--Le miracle est fait, repartit Bancalou

Il faisait allusion  sa conversion rcente. Les deux hommes se
serrrent la main. Ren entra dans une boutique de forge et se mit 
frapper de grand coeur et gaiement sur l'enclume sonore qui semblait
chanter un cantique de joie. Bancalou entra dans l'admirable petite
glise de Notre Dame de Bon Secours, et s'agenouillant, dans un coin
sombre il se cacha le visage dans ses mains et se prit  pleurer.




XXIX

LE BAISER DES FIANAILLES


--Allons! je ne sais pas si je vais russir  les trouver, ces pauvres
enfants... Je commence  sentir un peu de fatigue dans mes vieilles
jambes... C'est si grand Montral! Et dire que j'ai vu cela pas plus
large qu'un damier! La montagne, c'tait loin... Il fallait du loisir et
du temps pour s'y rendre, et du sommet on comptait les clochers... Et
les prairies poussaient des pointes de verdure jusqu' la rue
Ontario!... Aujourd'hui, la montagne s'avance avec son bouquet de fort
primitive, et ceux qui viendront aprs moi la verront s'lever comme un
trne de gloire au milieu de la cit toujours grandissante...
Aujourd'hui, les clochers sont nombreux comme les troncs de la fort o
le feu a pass, et des rues bordes de palais ont recul les champs
jusqu' l'horizon!...

C'tait le bon vieux cur de Saint-Ixe que faisait sa visite annuelle 
la florissante cit, avant les froids et les neiges de l'hiver. Oh! il
n'allait pas chercher une distraction  sa monotone existence, il allait
chercher la bndiction de son vque. Il allait aussi voir cette pauvre
Lucette, une des plus suaves fleurs de sa paroisse, qu'un souffle
mauvais avait un jour fltrie.

Lucette, comme je l'ai dit, avait sa chambre dsormais dans la maison de
Madame Duhamelin, et les deux mres du petit Henri taient devenues
insparables. Une commune affliction les enchanait pour toujours l'une
 l'autre. Ensemble elles voquaient le souvenir du pieux enfants,
rappelaient ses paroles graves ou ses rparties fines, louaient ses
heureuses dispositions.

Leur foi claire les invitait  se soumettre sans murmurer  la volont
de Dieu. Elles voyaient mme dans les tranges circonstances qui avaient
entour sa mort, un dessein secret de Dieu. L'ange avait pris son essor
avant de souiller ses ailes  la boue de la terre. Il n'avait pas connu
les hontes de son berceau. Rien n'avait pu ternir la puret d'me qu'il
devait  sa mre, et il ne serait plus expos  maudire l'auteur de ses
jours.

Jean-Marcel venait d'entrer. Il arrivait de la campagne aprs une
absence assez longue. Il avait parcouru une grande partie de son
district d'inspection et visit un grand nombre d'coles. La pense de
sa jolie Lucette l'avait fidlement accompagne dans ses prgrinations,
et s'il tait heureux de revoir sa bonne amie. Il savait que cette
dlicieuse entrevue pouvait bien tre la goutte suprme qui allait faire
dborder la coupe.

Et tous deux, devant l'tre qui flambait, les pieds dur les chenets de
cuivre cisel, ils regardaient, le coeur gonfl et les lvres muettes,
les flches ardentes qui se mlaient aux orbes de la fume... Et ils
songeaient  la fragilit des flicits terrestres et  la vaine fume
de tous les plaisirs.

--Je n'aurai plus d'ambition, si vous n'tes point l pour
m'aiguillonner par votre sourire, disait Jean-Marcel.

--Je suis sre que la pense de Dieu qui vous regarde, sera un puissant
aiguillon, rpondait Lucette.

--L'homme est ainsi fait qu'il a besoin pour faire le bien, d'tre
encourag comme un enfant.

--L'homme qui travaille pour la terre, peut-tre, mais pas celui qui
travaille pour le ciel.

--Vous croyez donc que je ne vous aimerais pas toujours?

--Je souffrirais tant, si un jour, je m'apercevais que vous m'aimez
moins!... j'aurais peur de voir un soupon surgir du fond de votre
souvenir.

--Oh! jamais! jamais! Lucette!... Pour l'amour de Dieu, chassez cette
horrible pense!... Je vous verrais m'oublier, me har mme, et je
dirais encore que vous tiez toute pure  l'heure de notre union.

--Vous tes gnreux comme tous les vrais chrtiens... Mais comme tous
les chrtiens aussi, vous croyez aux ruses de l'enfer, aux tentations
extraordinaires,  l'inconstance de la nature humaine, au besoin de
sensations nouvelles,  la fatigue de l'intelligence,  l'puisement des
forces,  la fin de l'amour, hlas!... Et  cette heure pnible o le
courage tombe o les yeux se dessillent, il fait, pour remplacer les
charmes qui s'en vont, des vertus qui n'ont cess de grandir.

--Et c'est parce que vous les possdez, ces vertus, que je n'aurais
point peur des dsenchantements de l'ge.

--Jean-Marcel, les quelques vertus que je possde ont germ et fleuri
dans la souffrance... N'essayez pas de les transporter dans le champ de
la flicit, elles y priraient peut-tre.

Lucette dit cela d'une faon si calme, et en mme temps si touchante,
que Jean-Marcel sentit un frisson de [......] courir au fond de son
coeur.

--O mon ange! s'cria-t-il, je suis jaloux de Dieu!

Lucette lui ferma la bouche avec sa main blanche. Il saisit la petite
main brlante et la tint colle sur ses lvres...

Lucette ajouta:

--Aprs Dieu, c'est vous, soyez donc content... Dieu seul et vous seul.

Le feu ptillait allgrement, jetant de fantasques lueurs dans les
ombres de la chambre, mais ils ne regardaient plus le bon foyer qui
agitait pour les gayer ses panaches de flammes, il se regardaient...
Ils se regardaient avec douceur sans trouver une parole, sans chercher 
sortir de la suprme fascination.

Enfin leurs yeux se mouillrent et ils comprirent combien fort ils
s'aimaient. Lucette dit, la premire:

--Le bonheur me tuerait plus vite que le mal... Le bon Dieu a permis que
ma jeunesse fut dtruite avant l'heure, il me soutiendra toujours et
j'irai  lui par le chemin du Calvaire.

--Eh bien! moi aussi, fit Jean-Marcel... Nous nous retrouverons au pied
de la croix.

--Alors, Jean-Marcel, rien ne nous sparera plus.

Le vieux cur de Saint-Ixe tait entr et ils ne s'en taient pas
aperus, ils ne l'avaient pas entendu. Il les coutait, tout mu, tout
ravi. Ce n'est pas souvent que les amoureux se parlent ainsi: et ceux
qui racontent au confessionnal, leurs doux panchements, n'ont pas mis
d'ordinaire leurs volupts au pied de la croix.

--Eh bien! mes chers enfants, dit le bon prtre, donnez-vous le baiser
des fianailles alors...

Jean-Marcel et Lucette se levrent soudain, tout troubls comme des
coupables et ne sachant quoi rpondre.

--Oui, oui, mes chers enfants, le baiser des fianailles, je suis votre
tmoin, rpta-t-il en souriant avec bont sous ses longs cheveux
d'argent.

Et Jean-Marcel et Lucette s'embrassrent comme on s'embrasse au ciel
toujours, et sur la terre, jamais.




XXX

MANE, THECEL, PHARES.


Bancalou s'tait mis au travail de tout coeur et grce  la protection
de Jean-Marcel, il ne chmait pas souvent. Un jour, un compagnon
maladroit l'avait bless  la jambe avec une hache, et il dut aller 
l'hpital. Il y passa un mois. Pendant qu'il tait clou sur sa couche,
il repassait dans sa mmoire, son existence inutile, et se raffermissait
de plus en plus dans les rsolutions honntes.

Les bonnes religieuses venaient tour  tour visiter les malades, panser
les blessures, consoler les mes dlaisses. Un jour, une novice
s'approcha de lui, le regard baiss, la lvre souriante. Elle portait
des bandes de toile blanche pour envelopper la plaie et un potin que
fleurait bon, pour nourrir l'estomac vigoureux. Il pensa comme elles
taient dvoues ces femmes... et tout cela pour l'amour de Dieu, afin
de gagner le ciel.

--Comment vous portez-vous, ce matin, pauvre afflig? demanda-t-elle de
son timbre onctueux, levant sur lui ses yeux chastes.

--Vous? rpondit-il, vous ici?

--Pour tcher d'adoucir les souffrances des malheureux, rpondit-elle
toujours souriante.

--Vous aimez donc bien le bon Dieu Mademoiselle Lucette?

--Et les hommes aussi, comme vous voyez, fit-elle dans sa gaiet de
vritable sainte.

--Penser qu'il y a des gens qui n'aiment pas les religieuses, et qui se
moquent des couvents!... Il faudrait qu'ils viendraient tous, ici sur
des civires... Ils verraient!

Et quand elle se fut loigne, l'humble novice, il se prit  penser 
Zidore Tourteau et aux promesse qu'il lui avait faites, en libertin,
pour l'engager  calomnier cette innocente et belle jeune fille, et sa
lchet d'alors le brla comme un fer rouge...

--Oh! le misrable que j'tais! s'cria-t-il tout haut.

Et il continua  penser:

--Voici que celle que j'ai perscute de concert avec mon mauvais ami,
m'entoure de soins et me donne toute sa piti!... J'ai dchir son me
chaste et elle panse les blessures de mon corps infme!... J'ai parl
d'elle comme on parle d'une prostitue, et elle me dit des choses douces
comme une soeur ou une mre peuvent seules en dire!... J'ai ri de son
abaissement et elle m'aide  sortir de la boue... Ah! pourquoi tout le
monde ne sait-il pas ces choses-l?...

Un soir, il quitta la salle des malades et descendit dans la rue, alerte
et dispos comme en ses meilleurs jours. A peine tait-il dans sa petite
chambre du chemin Papineau, toujours la mme, elle, que la porte
s'ouvrit et Tiquenne se prcipita montant quatre  quatre l'escalier
bien connu. Il entra.

--Bancalou, mon vieux cousin, c'est moi!... Tu connais...

--Je ne connais rien encore, dpche-toi de m'apprendre.

--Bancalou, mon vieux cousin, je viens de recevoir mon cong...

--Tiquenne, tu redeviendras mon fils par adoption... J'arrive de
l'hpital, nous entrons ensemble.

     Procs, taverne et urinal
     Chassent l'homme  l'hpital.

--Bancalou, papa Zidore se marie.

--Je le savais, Tiquenne, je le savais... Quand fait-il cette btise-l?

--Dans huit jours, juste d'aujourd'hui en huit. Il veut demeurer seul
dans sa maison.

--Il en a le droit.

--Je lui ai demand la terre voisine de Longpr.

--Et il a refus?

--Il m'a dit que s'il laissait quelque chose  sa mort, j'aurais ma
part, si je n'avais pas t pendu. Tout lui appartient; ma dfunte mre
lui a tout donn ce qu'elle aurait pu me laisser. C'est le notaire qui
m'a dit cela.

--Tiquenne, je m'en doutais... Tiquenne, mon fils par radoption, je te
dois protection car tu es l'enfant de ma cousine germaine... Ton pre me
fait mal en te fouettant... Il devrait le savoir... Il va voir que je
suis bon pre de famille, moi... et faut pas qu'on me pile sur le p'tit
pied.

--Bancalou, mon vieux cousin, je m'attendris... J'ai voulu faire
comprendre  papa Zidore qu'il avait tort de me jeter sur le pav,
maintenant que je sais travailler  la terre et que je dsire l'aider.
Il m'a rpondu que personne ne l'avait aid  gagner son bien.

--A le voler, plutt gronda Bancalou.

Tiquenne continua:

--J'ai voulu le servir comme journalier. Il m'aurait pay ma journe
comme aux autres, selon le mrite, et il m'a dit qu'un pre de famille
tait toujours mieux servi par les trangers. Enfin, je me suis emport
et lui ai cri rudement:

--Vous donnez ma place aux petits de la Larose, bonsoir!

--Les petits de la Larose valent mieux que toi, grina-t-il, va
rejoindre ta mre encore une fois!

--Ma cousine germaine, Tiquenne, ma cousine Germaine! une bonne et
sainte crature!... Ah! il a dit a?... Va rejoindre ta mre!... Elle
est morte, elle, et c'est heureux... Mais toi tu ne mourras pas, et
c'est heureux aussi!... Faut pas qu'on m'pile sur le p'tit pied,
Tiquenne, faut pas! Et c'est mardi prochain qu'il se marie papa Zidore?

--Mardi prochain. Jeudi, il donne  souper  ses amis, et ce jour-l, il
en aura beaucoup.

--Tiens! tiens! jeudi il fte les fianailles?

--Pas tout  fait, car elle n'y sera pas, elle, la fiance... C'est une
fte d'hommes.

--Tiquenne, nous irons.

En effet, ils s'y rendirent, mais seul Tiquenne se mla aux convives. A
l'heure du souper il entra. Il fut chaudement accueilli par les invits
qui ne savaient pas que son pre l'avait chass. Zidore eut un mouvement
de colre, mais si vite rprim, que personne ne s'en aperut. Pendant
qu'on versait l'apritif, le jeune garon entra dans la chambre o sa
mre tait morte, un an auparavant, et fit glisser les targuettes de la
fentre afin qu'on put ouvrir du dehors. La grande armoire noire offrait
aux regards son large panneau quand la porte s'ouvrait.

La table tait bonne, bonne pour les estomacs blinds, s'entend. Des
rtis de porc frais et du ragot, des cts  la viande et des tartines
 demi-cuites. Le rhum aiguisait l'apptit et faisait passer sur les
ttes, une vague de gaiet qui les berait en tous sens.

A une heure avance du soir, quand l'allgresse battit son plein, au
milieu des rires et des chants, entre les rasades joyeuses, la porte de
la chambre  coucher s'ouvrit lentement, et les convives aperurent
devant l'armoire sombre, un spectre qui crivait en caractres blancs
sur le noir panneau:

Man, Thcel, Phars.

Avant qu'ils furent revenus de leur stupeur, la fantme avait disparu,
et la fentre s'tait referme.




XXXI

LE COMMENCEMENT DE LA FIN


Zidore Tourteau avait mal dormi. Le spectre noir l'avait hant toute la
nuit, et il devinait une menace dans les trois mots mystrieux de la
Bible, crits sur le panneau de la grande armoire noire comme le
spectre. Il ne croyait pas  un revenant de l'autre monde. Au premier
moment, il y avait pens, mais la rflexion tait venue. Et puis, la
prsence de Tiquenne au banquet aidait  dbrouiller la mystification.
Ce qui l'inquitait, c'tait que la mystificateur pouvait devenir
dangereux. Il souponnait bien ce damn Bancalou, qu'il aurait pu si
facilement faire disparatre pourtant. Peut-tre aussi n'tait-ce qu'une
plaisanterie; il aimait  rire et  taquiner, Bancalou.

De grand matin il se rendit au bois, la hache sur l'paule. Il tait
bien un peu fatigu du festin de la veille et de l'insomnie, mais la
pense d'avoir triomph des obstacles de toutes sortes, qui encombraient
le chemin dangereux o il marchait depuis si longtemps, c'tait comme
une liqueur gnreuse qui le ranimait en l'tourdissant. Il allait
couper trois ou quatre pices de bois pour refaire un petit pont jet
sur une coule en travers de la route,  quelques pas de sa maison.

Il n'avait pas envie de se casser le cou le jour de son mariage. Les
oiseaux arrivaient  tire-d'aile dans les prs encore un peu fans, et
des ramages joyeux sortaient de tous les bouquets de saules, les
bourgeons luisants mettaient des colliers d'meraude aux rameaux; des
flaques d'eau qui dormaient au fond des sillons de l'automne
ressemblaient  des miroirs d'argent encastrs de noir. Les grenouilles
croassaient  l'envi dans les mares froides o flottaient leurs oeufs
gluants et verdtres.

Il se htait. L'anglus sonna. Il n'leva pas son coeur vers Dieu, il ne
pensa pas  la Vierge immacule, au lever du jour, en commenant son
travail, non, mais il pensa  ses noces prochaines.

--Sonne, vieille cloche, dit-il parlant  la cloche sainte qui sonnait
depuis tant d'annes, dans son haut clocher, le matin, le midi et le
soir, en l'honneur de l'auguste mre de Dieu, sonne pour les saintes
nitouches, et pour les saints bigots; mardi prochain, tu sonneras pour
elle et pour moi!... et j'espre que ton marteau frappera fort que ta
voix portera loin le triomphe et la flicit de Zidore Tourteau!

A l'ore du bois, il s'accrocha le pied dans une racine tendue comme un
lacet, et il faillit tomber sur sa hache.

--Damnation! fit-il... Maudite racine, je te coupe comme je couperais la
tte  tous ceux qui m'embtent.

Et d'un coup il trancha la racine dont les bouts se dressrent pareils 
des tronons de serpent.

Il suivit un petit sentier  travers le bois serr, parmi les sapins
sombres et les bouleaux blancs, les sapins avec leur corce grise et
leurs gouttes brillantes comme une joue ride pleine de larmes, les
bouleaux, avec leur corce de neige, comme un voile de vierge, il savait
o trouver l'arbre dont il avait besoin. C'tait une pruche de taille
moyenne, pas loin sur la droite, avec son feuillage vert doux  l'oeil
et moelleux au toucher comme un duvet.

Comme il arrivait, il vit un vol noir d'tourneaux s'abattre sur la cime
de l'arbre condamn. Il s'arrta. Les oiseaux se prirent  chanter dans
le ciel pur du matin, comme autrefois, dans l'air embaum du soir. Et
c'tait la mme mlodie ravissante, avec le mme ensemble et la mme
fivre d'amour, mais nulle me vierge ne les coutait, sinon l'me des
autres oiseaux, l'me des fauves de la fort, l'me de toutes les choses
que le bon Dieu a faites pour lui.

Zidore se souvint et il pencha la tte. Que se passa-t-il alors au fond
de sa conscience, nul ne le sait. Il sortit tout  coup de son rve.

--Allons! vous avez assez chant, cria-t-il.

Il frappa un premier coup, et une entaille, comme une plaie bante
apparut dans l'corce grise, et les tourneaux effrays, s'lancrent
d'une aile rapide au-dessus de la fort, cherchant pour leurs hymnes
suaves un feuillage plus hospitalier.

Les coups de hache se succdaient rapidement, et l'entaille s'ouvrait
large, laissant voir le coeur de la pruche, tout  l'heure si fire de
sa force et de sa beaut... Elle tombe  l'heure de la floraison, elle
va mourir alors qu'autour d'elle tout se rveille et fleurit!

Voil qu'elle penche!... Voil qu'elle penche sa tte ensoleille une
dernire fois! Elle gmit. Comme tout ce que se brise et meurs, elle
gmit! Elle touche en tombant un jeune frne voisin qui plie, se courbe,
rsiste et la fait dvier dans sa chute. Zidore qui n'avait pas prvu
cela, se hte de fuir. Il s'embarrasse et tombe en poussant une
maldiction. Une branche l'atteint et lui broie une jambe. Il reste
clou sur le sol souffrant une torture inoue.

Quand l'Anglus du midi sonna, il tait encore tendu sur la mousse
froide, press par l'norme poids de l'arbre. En entendant la cloche, il
eut un cri de rage, car il lui sembla qu'elle se moquait de lui.

Et personne ne venait! Est-ce qu'on ne s'apercevait pas de son absence?
On savait qu'il tait au bois cependant... il l'avait dit, qu'il irait
couper une pruche... Cela ne prend pas du temps, couper un arbre... On
devrait souponner un accident... Allait-il donc mourir comme cela, tout
seul, sans secours?... Les gens n'avaient point de coeur!... Ils
venaient pour boire et pour manger... Mais quand il s'agissait de faire
une bonne action.

Le souvenir des trois mots bibliques: Man, Thcel, Phars, lui revint
tout  coup.

--Est-ce donc que ce n'tait pas Bancalou! se dit-il, effray de
nouveau... Une menace de Dieu!... Un avertissement!... C'tait un
avertissement!... Oui, mais pourquoi m'avertir, moi, plus que les
autres?... Le doute surgissait encore. Il faiblit peu  peu, ses penses
devinrent confuses, vagues, incohrentes, et il perdit connaissance.

Quelques jours auparavant,  l'heure de la veille, Bancalou frappait 
la porte de Jean-Marcel. On le fit entrer. Jean-Marcel tait avec Ren,
le jeune forgeron, devenu son ami, et tous deux perdu dans un nuage de
fume, un peu tristes, causaient tranquillement. Ils parlaient de
Lucette. Elle avait cherch contre le monde tant cruel un abri sr.

Elle voulait se rapprocher de plus en plus chaque jour, du Dieu qui
l'avait console dans ses afflictions. Elle s'tait dtourne de ceux
qui l'aimaient ici-bas, trop fire ou trop noble pour accepter un culte
dont elle ne se croyait plus digne. Elle emportait sous les lambris du
clotre, dans sa retraite inviolable un coeur aimant, une me chaste,
Dieu seul dsormais la verrait pleurer.

Et lui, Jean-Marcel, il songeait  quitter le monde o dj il avait
aim beaucoup et beaucoup souffert.

Ren Larose se dsolait  la pense que dans quelques jours, sa mre
quitterait un nom respect pour prendre le triste nom de Tourteau. Il ne
comptait gure sur Bancalou, malgr l'vidente bonne volont de cet
homme rgnr par le repentir. Il voyait en lui le zle outr et la
facile illusion du converti. Quand il l'aperut qui s'avanait grave,
presque sombre, il crut bien qu'il apportait une mauvaise nouvelle et
venait avouer son impuissance. Il le regarda d'un air inquiet, sans oser
le questionner. Jean-Marcel le pria de s'asseoir.

--Je viens vous faire mes adieux, commena Bancalou, qui ne savait
comment entrer en matire.

--Vos adieux? fit Jean-Marcel tonn.

Ren avait donc devin vrai, et le pauvre diable se sauvait pour ne plus
rencontrer ceux qu'il ne pouvait servir comme il l'avait promis.

--Vous me reverrez encore, reprit Bancalou, mais pas comme je suis
maintenant... Je ne serai plus un citoyen libre auquel vous pourrez
serrer la main...

Jean-Marcel et Ren le regardaient tout surpris.

--Ecoutez bien, monsieur Provost continua Bancalou, et vous ferez
ensuite ce que vous jugerez bon...

--Un jour, il y a de cela vingt et un ans, je conduisais  la chasse,
dans les les de Sorel, un homme que vous pleurez encore...

--Mon pre!... Vous!... c'tait vous qui le meniez dans votre canot?
s'cria Jean-Marcel.

--De Sorel jusqu' l'le aux Ours, oui, monsieur Provost.

L'inspecteur d'coles tait suspendu aux lvres de Bancalou, il
frmissait  cette pense qu'il allait aprs vingt ans, assister  la
mort de son malheureux pre, Bancalou reprit:

--J'avais un ami  l'le aux Ours o je me rendais souvent. Je savais
bien qu'il avait de vilains dfauts, cet ami, mais cela ne me regardait
nullement, et je ne restais jamais longtemps avec lui. Cette fois-l,
j'eus l'ide de tirer quelques coups de fusil, et de passer un jour ou
deux  l'le.

Nous partmes de grand matin, votre pre, Zidore et moi...

--Zidore Tourteau! clama Jean-Marcel, j'en tais sr...

Et Bancalou continua, et  mesure qu'il parlait, l'motion le gagnait et
sa voix devenait toute tremblante, comme celle d'un vieillard qui
raconte des souvenirs touchants ou douloureux:

--Il y avait de la brume, mais nous esprions que le soleil ou le vent
la ferait disparatre... Votre pre portait une magnifique montre qu'il
nous fit admirer alors qu'il regardait l'heure du dpart. Il s'assit 
l'avant du canot. Zidore se plaa vers le milieu, et moi,  l'arrire.
Je tenais l'aviron et les autres avaient leurs fusils. Je nageais
lentement, car rien ne pressait encore. Nous entendmes crier des
outardes, mais elles paraissaient hautes. Les canards s'appelaient dans
les joncs, mais nous ne pouvions pas les voir.

Zidore se tourna vers moi  plusieurs reprises et me fit des signes que
je ne compris point d'abord. Ensuite il parut songer; il avait la tte
basse. Tout  coup, sans se lever, il dit:

--Tiens! un canard en avant... l... regardez!... je tire.

Nous regardions, votre pre et moi, cherchant  percer la brume, mais
nous ne pouvions rien voir, et il n'y en avait certainement pas. Il
tira... Il tira sur votre pre.

--Mon Dieu! Mon Dieu! clama Jean-Marcel... pauvre pre! pauvre pre!...

--Zidore, qu'as-tu fait? m'criai-je...

--Mon fusil a dvi un peu, rpondit-il... Tu as donn un mauvais coup
d'aviron...

C'tait faux, je n'avais pas donn de mauvais coup d'aviron.

--Maintenant que c'est fait, dit-il, a ne sert de rien de se torturer
l'esprit. Jetons-le  la rivire.

Je lui rpliquai que s'il tait repch on verrait bien qu'il avait t
tu.

--Allons le mener au bas des les, alors... une fois dans le lac, il
s'en ira bien.

Et pendant que je nageais  l'arrire du canot, il dpouilla le cadavre.
Il prit la montre et l'argent. Il portait une assez jolie somme. Il
m'offrit une part de l'argent, et je fus assez lche pour l'accepter, me
faisant ainsi son complice... Il me dit aussi de porter la montre
jusqu' mon dpart, alors je la lui rendrais, pour tromper son pre, un
honnte vieillard.

Bancalou se cacha le visage dans ses mains, et, au mouvement de ses
paules, on vit qu'il pleurait.

--J'avais peur, reprit-il d'une voix trangle, j'avais peur qu'il me
tut aussi... Depuis nous sommes rests enchans, comme des forats,
par les liens du crime... Mais c'est fini, et je suis content que le bon
Dieu m'ait donn le courage de l'aveu. Maintenant que justice soit
faite!... J'offre ma vie en rparation de mes fautes.

Jean-Marcel pleurait. Ren Larose avait des clairs de joie dans les
yeux.

--Non, le mariage ne se fera pas! jurait-il, non, il ne se fera pas!

Bancalou ajouta:

--Encore un mot et j'ai fini. Au retour, comme nous approchions de la
maison du bonhomme Tourteau, Zidore entendit le vieux qui chantait en
revenant de la pche. Les deux canots ne se voyaient pas, mais taient
assez rapprochs l'un de l'autre... Il arma son fusil et tira sur le
canot invisible. Son vieux pre ne fut pas atteint. S'il a t
parricide, le misrable Zidore, ce ne fut pas ce jour-l.




XXXII

UNE EFFRAYANTE ALTERNATIVE


Zidore Tourteau revint  lui au bout d'une heure environ. Il n'eut pas
immdiatement une perception claire de son tat. Il crut d'abord qu'il
sortait d'un long sommeil et qu'il avait rv d'affreuses choses. Il
voyait bien le fouillis des branches autour de lui, la cime des sapins,
les rudes troncs des rables, mais il se disait qu'il s'tait trouv
indispos sans doute, et qu'il avait dormi sur la mousse et la jonche.
Il voulut se lever. Alors les lancements d'une douleur brlante comme
le feu recommencrent, et il sentit toute la pesanteur de l'arbre maudit
qui le tenait comme dans un pressoir infernal.

Il entendit des voix d'hommes du ct de la lisire, et il eut un
tressaillement de joie. L'esprance revenait; il allait enfin tre
sauv. Les broussailles s'agitaient, les rameaux secs craquaient sous
les pieds. Ce devait tre l'engag... Il avait bien tard tout de
mme... Il poussa un grand cri:

--Ah! ah! ah!

--Tiens! dit une voix dans le bois il nous appelle. Il s'imagine que
nous venons l'aider  sortir ses lambourdes.

Ils taient trois qui marchaient  la file, dans le petit sentier
sauvage, guids par l'engag un peu rcalcitrant. Quand ils furent prs
de Zidore, ils l'entendirent pousser un long gmissement et s'arrtrent
pour couter.

La plainte recommena.

--Voil qui est singulier, dit le fidle serviteur... Un accident
peut-tre.

Ils se htrent et tout  coup se trouvrent en face du malheureux.

--Etes-vous bless? demanda l'engag.

--Ah! mon Dieu! je suis pris comme dans un tau!... J'ai la jambe
casse, broye, c'est sr! Oh! que je souffre!... Et comme cela depuis
le matin!

L'un des trangers prit la hache sur l'herbe et frappa sur une branche
de l'arbre pour la couper. Zidore poussa une clameur terrible.

Arrtez, arrtez! cria-t-il, c'est comme si vous me bchiez la jambe.

Alors Antoine, le serviteur, coupa un jeune rable et fit un levier. Un
autre apporta un caillou pour faire un point d'appui, la branche fut
souleve et Zidore tir de sa lamentable position. Il avait une jambe
affreusement mutile. C'tait l'amputation, bien sr... Ils le
couchrent sur un brancard de frne et se mirent en frais de le porter 
la maison. La tche tait pnible. L'un des trangers dit par manire de
plaisanterie:

--S'il faut le porter ainsi jusqu' Montral, les bras vont s'allonger
et les jambes vont se raccourcir.

Ils arrivrent enfin  la maison et le dposrent sur son lit.

Le mdecin fut aussitt mand. Il jugea le cas trs grave. Il fallait
des chirurgiens habiles, et le plus tt serait le mieux.

Le cur, dans son zle pour le salut des mes, n'attendit pas d'tre
appel auprs du bless, pour s'y rendre et lui donner les conseils
salutaires et les consolations suprmes que la religion seule peut
offrir.

Zidore se plaignait beaucoup du malheur qui le frappait... Il tait
irrit de se voir ainsi clou sur une couche de tortures,  la veille du
bonheur promis... La souffrance l'avait affaibli, mais quand elle lui
donnait un moment de rpit, il entrait dans une colre sourde ou se
laissait aller  un sombre dsespoir.

Le cur fut mal reu d'abord.

--Quand je serai guri je vous couterai, fit le malade que le bon Dieu
me rende la force et la vigueur qu'il m'a te, et j'irai comme les
autres le prier  l'glise...

--N'oubliez pas, mon cher ami disait le vieux prtre, que le bonheur
n'est d  personne sur la terre, et que tous les hommes doivent
s'attendre  des preuves nombreuses pendant leur courte vie...

--Il y en a qui n'ont jamais de peines, jamais d'accidents... non,
jamais rpondit Zidore; et moi, demain peut-tre, je n'aurai plus qu'une
jambe, je serai infirme pour le reste de mes jours...

--Mon cher Tourteau, reprit le cur gravement, demandez au bon Dieu
qu'il ne vous rende jamais cette vigueur et cette sant que vous
regrettes; demandez au bon Dieu que, demain, vous ne soyez pas seulement
infirme mais mort, bien mort!...

Tourteau eut un rire cynique.

--C'est bien comme a, vous autres, les curs, on souffre, tant mieux!
on est pauvre, c'est parfait! on prouve des accidents, Dieu soit lou!
on se fait tuer  moiti, prenez l'autre moiti, Seigneur!

--Zidore, reprit le cur d'un accent presque lugubre, remerciez le bon
Dieu qui va peut-tre vous permettre de mourir dans votre maison, sur
votre lit, car si vous ne mourez pas ici, hlas! ce sera sur l'chafaud.

Zidore fit un bond et jeta un cri.

--Quoi!... l'chafaud?...

Il s'tait assis, ne sentant plus le mal qui le torturait. Sa figure
cynique avait pris un air d'pouvante et ses yeux jetaient des rayons
rouges comme du sang. Le cur continua:

--Ces hommes qui ont t vous chercher dans le bois, sont des missaires
de la justice. Vous tes accus d'avoir tu, il y a vingt et un ans,
d'un coup de fusil, un homme que vous conduisiez  la chasse. Cet homme,
c'tait le pre de l'inspecteur de nos coles, monsieur Provost. Vous
l'avez dpouill et jusqu' ces derniers temps, vous portiez dans votre
gousset, sa montre d'or honteusement vole.

Zidore Tourteau retomba sur son lit, en murmurant:

--C'est faux!

Et un tremblement nerveux l'agita brusquement, comme le frisson d'une
grande fivre.

--J'ai froid, murmura-t-il encore.

On le couvrit de draps pais. Le cur se pencha sur lui.

--Zidore, fit-il, mon pauvre Zidore, n'oubliez pas que le Seigneur est
venu sur la terre pour sauver les hommes... pour sauver sourtout ceux
qui se perdaient... Quand le monde nous chappe, que les amis
s'loignent, que la justice humaine est sans piti, le Bon Dieu
s'approche et dans son ineffable charit, il nous offre encore le
pardon.

Zidore ne rpondit rien; il tait atterr. Le cur dit  ceux qui
prenaient soin de lui:

--Vous m'avertirez au moindre danger; ce serait dsolant de le voir
mourir comme cela.

Les hommes de la police durent s'en retourner sans leur prisonnier. Ce
serait pour plus tard, s'il faisait la sottise de ne pas mourir.

La nouvelle de l'accident se rpandit comme une trane de poudre. Il
tait, cet accident entour de circonstances tellement tranges, qu'on
ne pouvait pas refuser d'y voir une intervention presque directe de la
Providence.

Tiquenne accourut auprs de son pre. Comme il tchait de lui rendre le
courage par des paroles remplies de filiale pit, l'avare habitant lui
dit:

--Pas besoin de tes balivernes... Tu te rjouis au fond du coeur, je le
sais bien, parce que tu as l'espoir d'hriter.

--Papa, rpartit le jeune garon, sans s'mouvoir trop, donnez-moi la
terre que vous avez eue de Dupont et je ne vous demanderai jamais autre
chose.

--Pourquoi cette terre-l plutt qu'une autre?

--Pour la donner en votre nom  Longpr, le voisin... Il me semble que
vous lui devez bien quelque chose... Cela, du reste, pourrait toucher la
misricorde du bon Dieu, et peut-tre aussi celle des hommes.

--Va, va, pauvre fou!... Qui a donc, qui t'a appris cette belle
leon-l?... Que le bon Dieu me rende la sant et j'arrangerai bien mon
affaire...

Aussitt il vit l'chafaud se dresser. La terrible alternative
l'empoignait comme une serre implacable. Il poussa un rugissement
prolong et se voila la figure. La mort, la mort tait l devant lui,
menaante, pouvantable... La mort sous la scie mordante et ensanglante
du chirurgien,  cause d'une petite imprudence, d'une maudite racine qui
l'avait fait tomber, ou la mort dans les affres de l'chafaud,  cause
d'une affaire vieille de plus de vingt ans. La peine serait commue
peut-tre. Il y avait si longtemps que le crime avait t commis. Mais
le pnitencier pour la vie, a ne vaut gure mieux que la mort.

Et il se demanda comment le meurtre avait t dcouvert. Et toua  coup
aussi il comprit l'imprudence qu'il avait faite en gardant la montre. On
ne croyait donc pas  son histoire de prt sur gages... Mais qui pouvait
dire le contraire? Un homme, un seul, Bancalou... Bancalou avait donc
parl, Bancalou avait donc trahi!... Ah! s'il avait su!... Puis ne
parlera-t-il pas aussi de l'achat de morphine, dans plusieurs
pharmacies, le mme soir?... Pourquoi dans plusieurs pharmacies?... se
demanderait-on... Les soupons seraient graves... On ne prouverait rien
peut-tre, mais les apparences le condamnerait. Il perdrait les
sympathies... On rirait de le voir monter sur la potence... On
s'amuserait de son agonie...

Toutes ces penses noires l'obsdaient et torturaient son me comme la
blessure torturait sa jambe. Et, quand il s'assoupissait, oubliant une
minute l'inluctable arrt, il retrouvait dans les rves tranges du
sommeil, les mmes terreurs aprs les mmes iniquits.

Des chirurgiens arrivrent avec leurs outils aigus et luisants comme des
langues de flamme. On se hta d'aller qurir le prtre. Il tait prudent
d'amputer l'me d'abord. La gangrne la rongeait.

--Mon cher Zidore, supplia le cur tout anxieux, tout alarm,
l'opration va russir, je l'espre bien, mais enfin il y a toujours un
danger srieux, sauvant l'me d'abord, puisqu'elle peut tre srement
sauve, demain il serait peut-tre trop tard.

--Je me sens fort, monsieur le cur, je suis capable de supporter
l'amputation. Je ne suis pas le premier  qui on enlve une jambe, je ne
serai pas le dernier non plus... Attendez, si vous me voyez faiblir,
vous me donnerez une bonne absolution... et dire que je devais me marier
demain ou aprs-demain, je ne sais plus... Restes-l, monsieur le cur
et au lieu de bnir mon lit nuptial, vous allez bnir ma tombe.

Sa raison s'garait. La peur, les regrets, l'aspect de l'chafaud, tout,
supplices de l'esprit et supplices du corps se runissait pour le
torturer.

Les Chirurgiens enlevrent le membre broy. L'opration fut longue.

--Vous tes sauv, dirent les chirurgiens, s'il ne survient pas de
complications inattendues.

--Sauv! rpta dans un cri de joie, le malheureux encore sous
l'influence de l'opium. Mais tout  coup il vit se dresser un chafaud
sombre dans un ciel sanglant. Il fit un brusque mouvement, un geste
d'horreur, et le sang se mit  couler  travers les linges de toile de
la large plaie. Il coula longtemps. Le bless faiblissait vite.

--Zidore, supplia une dernire fois, le saint vieillard, demandez donc
pardon  Dieu, vous allez mourir!

Et il lui donna l'absolution.

Zidore Tourteau mourut. Avait-il demand pardon?... Dieu seul le sait.

Jean-Marcel ne permit pas que Bancalou fut inquit.

                                --O--

Quelques jours aprs les funrailles de Tourteau, Bancalou et Tiquenne
taient assis sur le bord de la jolie rivire qui coulait, gonfle par
les eaux printanires, avec un grand murmure plein de mlancolie.

--Tiquenne, orphelin de pre et de mre, commena Bancalou, quand
j'tais au sminaire, mon matre de classe me disait:

     Qui n'a qu'un ne le bte;
     Qui n'a qu'un fils le gte.

Tu tais mon fils, par adoption c'est vrai, mais enfin tu tais mon
fils, et je t'ai gt, mais pas profondment, grce  ta sainte mre qui
a pri pour toi. Donc je veux te dire ceci. Tu vs devenir un bon
citoyen. Jure-moi que tu seras toujours un honnte homme.

Et Tiquenne rpondit:

--Bancalou, mon vieux cousin, je m'attendris et je jure... Tu connais
ma...

--Pas ta misre, toujours! te voil riche aujourd'hui... Use de tes
biens en bon chrtien. Sois charitable, sois religieux... Quand j'tais
au sminaire, mon matre d'tude disait souvent:

"Il est bon de savoir lire, crire et compter, pour se tirer d'affaire
en ce monde, mais pour se tirer d'affaire en l'autre, il faut savoir
aimer, souffrir et pardonner."

--Bancalou, mon vieux cousin, tu vas demeurer avec moi.

--Non, Tiquenne... non... J'aurais l'air d'avoir achet mon bonheur au
prix du sang de mon ami... Et puis, j'ai une expiation  faire... Je
suis un grand coupable moi aussi.

--Bancalou, mon...

--Tiquenne, coute, j'achve. Encore un mot et j'ai fini. Rpare autant
que possible le mal que ton pre a fait  Longpr.

--J'y songe Bancalou, j'y songe... Je vais lui donner,  Longpr, la
terre de Dupont, voisine de la sienne...

--Et puis, si ce bon citoyen veut un jour, te donner une des ses jolies
et vertueuses jeunes filles, tu ne resteras pas toujours seul, et la
bndiction redescendra sur ta race...

--Bancalou, mon vieux cousin, les anges peuvent-ils s'allier aux dmons?

--Oui, Tiquenne, pour les sauver.

                                                 PAMPHILE LEMAY.




[Fin de _Bataille d'mes_ par Pamphile Le May]