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Titre: L'Agence Barnett et Cie
Auteur: Leblanc, Maurice (1864-1941)
Date de la premire publication: 1928
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Hachette/Gallimard, 1961
   [Les Aventures d'Arsne Lupin, tome 4]
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   2 septembre 2014
Date de la dernire mise  jour:
   2 septembre 2014
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 1199

Ce livre lectronique a t cr par:
   Marcia Brooks, Mark Bear Akrigg, Isabelle Kozsuch
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
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NOTE DE L'DITEUR

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont
t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et
n'a pas t harmonise. Une table des matires a t ajoute.
Nous indiquons _ainsi_ les passages en italique.






Maurice Leblanc


L'Agence Barnett et Cie




RENDONS A CESAR...


_Voici l'histoire de quelques affaires dont l'opinion publique,
peu d'annes avant la guerre, s'mut d'autant plus qu'on ne les
connut que par fragments et rcits contradictoires. Qu'tait-ce
que ce curieux personnage qui avait nom Jim Barnett, et qui se
trouvait ml, de la faon la plus amusante, aux aventures les plus
fantaisistes? Que se passait-il dans cette mystrieuse agence prive,
Barnett et Cie, qui semblait n'attirer les clients que pour les
dpouiller avec plus de scurit?_

_Aujourd'hui que les circonstances permettent que le problme soit
expos dans ses dtails et rsolu en toute certitude, htons-nous de
rendre  Csar ce qui est d  Csar, et d'attribuer les mfaits de
Jim Barnett  celui qui les commit, c'est--dire  l'incorrigible
Arsne Lupin. Il ne s'en portera pas plus mal..._




1

LES GOUTTES QUI TOMBENT


Le timbre de la cour, au bas du vaste htel que la baronne Assermann
occupait dans le faubourg Saint-Germain, retentit. La femme de
chambre arriva presque aussitt, apportant une enveloppe.

--Il y a l un monsieur que Madame a convoqu pour quatre heures.

Mme Assermann dcacheta l'enveloppe et lut ces mots imprims sur une
carte: _Agence Barnett et Cie. Renseignements gratuits_.

--Conduisez ce monsieur dans mon boudoir.

Valrie--la belle Valrie, comme on l'appelait depuis plus de trente
ans, hlas!--tait une personne paisse et mre, richement habille,
minutieusement farde, qui avait conserv de grandes prtentions.
Son visage exprimait de l'orgueil, parfois de la duret, souvent une
certaine candeur qui n'tait point sans charme. Femme du banquier
Assermann, elle tirait vanit de son luxe, de ses relations, de son
htel, et en gnral de tout ce qui la concernait. La chronique
mondaine lui reprochait certaines aventures un peu scandaleuses. On
affirmait mme que son mari avait voulu divorcer.

Elle passa d'abord chez le baron Assermann, homme g, mal portant,
que des crises cardiaques retenaient au lit depuis des semaines. Elle
lui demanda de ses nouvelles, et, distraitement, lui ajusta ses
oreillers derrire le dos. Il murmura:

--Est-ce qu'on n'a pas sonn?

--Oui, dit-elle. C'est ce dtective qui m'a t recommand pour notre
affaire. Quelqu'un de tout  fait remarquable, parat-il.

--Tant mieux, dit le banquier. Cette histoire me tracasse, et j'ai
beau rflchir, je n'y comprends rien.

Valrie, qui avait l'air soucieux galement, sortit de la chambre
et gagna son boudoir. Elle y trouva un individu bizarre, bien pris
comme taille, carr d'paules, solide d'aspect, mais vtu d'une
redingote noire, ou plutt verdtre, dont l'toffe luisait comme
la soie d'un parapluie. La figure, nergique et rudement sculpte,
tait jeune, mais abme par une peau pre, rugueuse, rouge, une peau
de brique. Les yeux froids et moqueurs, derrire un monocle qu'il
mettait indiffremment  droite ou  gauche, s'animaient d'une gaiet
juvnile.

--Monsieur Barnett? dit-elle.

Il se pencha sur elle, et, avant qu'elle n'et le loisir de retirer
sa main, il la lui baisa, avec un geste arrondi que suivit un
imperceptible claquement de langue, comme s'il apprciait la saveur
parfume de cette main.

--Jim Barnett, pour vous servir, madame la baronne. J'ai reu votre
lettre, et le temps de brosser ma redingote...

Interdite, elle hsitait  mettre l'intrus  la porte. Mais il lui
opposait une telle dsinvolture de grand seigneur qui connat son
code de courtoisie mondaine, qu'elle ne put que prononcer:

--Vous avez l'habitude, m'a-t-on dit, de dbrouiller des affaires
compliques...

Il sourit d'un air avantageux:

--C'est plutt un don chez moi, le don de voir clair et de
comprendre.

La voix tait douce, le ton imprieux, et toute l'attitude gardait
une faon d'ironie discrte et de persiflage lger. Il semblait si
sr de lui et de ses talents qu'on ne pouvait se soustraire  sa
propre conviction, et Valrie elle-mme sentit qu'elle subissait, du
premier coup, l'ascendant de cet inconnu, vulgaire dtective, chef
d'agence prive. Dsireuse de prendre quelque revanche, elle insinua:

--Il est peut-tre prfrable de fixer entre nous... les conditions...

--Totalement inutile, dclara Barnett.

--Cependant--et elle sourit  son tour--vous ne travaillez pas pour
la gloire?

--L'Agence Barnett est entirement gratuite, madame la baronne.

Elle parut contrarie.

--J'aurais prfr que notre accord prvt tout au moins une
indemnit, une rcompense.

--Un pourboire, ricana-t-il.

Elle insista:

--Je ne puis pourtant pas...

--Rester mon oblige? Une jolie femme n'est jamais l'oblige de
personne.

Et, sur-le-champ, sans doute pour corriger un peu la hardiesse de
cette boutade, il ajouta:

--D'ailleurs, ne craignez rien, madame la baronne. Quels que soient
les services que je pourrai vous rendre, je m'arrangerai pour que
nous soyons entirement quittes.

Que signifiaient ces paroles obscures? L'individu avait-il
l'intention de se payer soi-mme? Et de quelle nature serait le
rglement?

Valrie eut un frisson de gne et rougit. Vraiment, M. Barnett
suscitait en elle une inquitude confuse, qui n'tait point sans
analogie avec les sentiments qu'on prouve en face d'un cambrioleur.
Elle pensait aussi... mon Dieu, oui... elle pensait qu'elle avait
peut-tre affaire  un amoureux, qui aurait choisi cette manire
originale de s'introduire chez elle. Mais comment savoir? Et, dans
tous les cas, comment ragir? Elle tait intimide et domine,
confiante en mme temps, et toute dispose  se soumettre, quoi
qu'il en pt advenir. Et ainsi, quand le dtective l'interrogea sur
les causes qui l'avaient pousse  demander le concours de l'agence
Barnett, elle parla sans dtours et sans prambule, comme il exigeait
qu'elle parlt. L'explication ne fut pas longue: M. Barnett semblait
press.

       *       *       *       *       *

--C'est l'avant-dernier dimanche, dit-elle. J'avais runi quelques
amis pour le bridge. Je me couchai d'assez bonne heure, et m'endormis
comme  l'ordinaire. Le bruit qui me rveilla vers les quatre
heures--exactement quatre heures dix--fut suivi d'un bruit qui me
parut celui d'une porte qui se ferme. Cela provenait de mon boudoir.

--C'est--dire de cette pice? interrompit M. Barnett.

--Oui, laquelle pice est contigu, d'une part,  ma chambre (M.
Barnett s'inclina respectueusement du ct de cette chambre) et,
d'autre part, au couloir qui mne vers l'escalier de service. Je ne
suis pas peureuse. Aprs un moment d'attente, je me levai.

Nouveau salut de M. Barnett devant cette vision de la baronne sautant
du lit.

--Donc, dit-il, vous vous levtes?...

--Je me levai, j'entrai et j'allumai. Il n'y avait personne, mais
cette petite vitrine tait tombe avec tous les objets, bibelots et
statuettes qui s'y trouvaient, et dont quelques-uns taient casss.
Je passai chez mon mari, qui lisait dans son lit. Il n'avait rien
entendu. Trs inquiet, il sonna le matre d'htel, qui commena
aussitt des investigations, lesquelles furent poursuivies, ds le
matin, par le commissaire de police.

--Et le rsultat? demanda M. Barnett.

--Le voici. Pour l'arrive et pour le dpart de l'individu, aucun
indice. Comment tait-il entr? Comment tait-il sorti? Mystre.
Mais on dcouvrit, sous un pouf, parmi les dbris des bibelots,
une demi-bougie et un poinon  manche de bois trs sale. Or, nous
savions qu'au milieu de l'aprs-midi prcdent, un ouvrier plombier
avait rpar les robinets du lavabo de mon mari, dans son cabinet de
toilette. On interrogea le patron qui reconnut l'outil et chez qui on
trouva l'autre moiti de la bougie.

--Par consquent, interrompit Jim Barnett, de ce ct, une certitude?

--Oui, mais contredite par une autre certitude aussi indiscutable,
et vraiment dconcertante. L'enqute prouva que l'ouvrier avait pris
le rapide de Bruxelles  six heures du soir, et qu'il tait arriv
l-bas  minuit, donc trois heures avant l'incident.

--Bigre! et cet ouvrier est revenu?

--Non. On a perdu ses traces  Anvers o il dpensait l'argent sans
compter.

--Et c'est tout?

--Absolument tout.

--Qui a suivi cette affaire?

--L'inspecteur Bchoux.

M. Barnett manifesta une joie extrme.

--Bchoux? Ah! cet excellent Bchoux! un de mes bons amis, madame la
baronne. Nous avons bien souvent travaill ensemble.

--C'est lui, en effet, qui m'a parl de l'Agence Barnett.

--Probablement parce qu'il n'aboutissait pas, n'est-ce pas?

--En effet.

--Ce brave Bchoux! combien je serais heureux de lui rendre
service!... ainsi qu' vous, madame la baronne, croyez-le bien...
Surtout  vous!...

M. Barnett se dirigea vers la fentre o il appuya son front et
demeura quelques instants  rflchir. Il jouait du tambour sur la
vitre et sifflotait un petit air de danse. Enfin, il retourna prs de
Mme Assermann et reprit:

--L'avis de Bchoux, le vtre, madame, c'est qu'il y a eu tentative
de vol, n'est-ce pas?

--Oui, tentative infructueuse, puisque rien n'a disparu.

--Admettons-le. En tout cas, cette tentative avait un but prcis, et
que vous devez connatre. Lequel?

--Je l'ignore, rpliqua Valrie aprs une lgre hsitation.

Le dtective sourit.

--Me permettrez-vous, madame la baronne, de hausser respectueusement
les paules?

Et, sans attendre la rponse, tendant un doigt ironique vers un
des panneaux d'toffe qui encadraient le boudoir, au-dessus de la
plinthe, il demanda, comme on demande  un enfant qui a cach un
objet:

--Qu'y a-t-il, sous ce panneau?

--Mais rien, fit-elle, interloque... Qu'est-ce que cela veut dire?

M. Barnett pronona d'un ton srieux:

--Cela veut dire que la plus sommaire des inspections permet de
constater que les bords de ce rectangle d'toffe sont un peu
fatigus, madame la baronne, qu'ils paraissent,  certains endroits,
spars de la boiserie par une fente, et qu'il y a tout lieu, madame
la baronne, de supposer qu'un coffre-fort se trouve dissimul l.

Valrie tressaillit. Comment, sur des indices aussi vagues, M.
Barnett avait-il pu deviner?... D'un mouvement brusque, elle fit
glisser le panneau dsign. Elle dcouvrit ainsi une petite porte
d'acier, et, fbrilement, manoeuvra les trois boutons d'une serrure
de coffre. Une inquitude irraisonne la bouleversait. Quoique
l'hypothse ft impossible, elle se demandait si l'trange personnage
ne l'avait pas dvalise durant les quelques minutes o il tait
rest seul.

A l'aide d'une clef tire de sa poche, elle ouvrit et, tout de suite,
eut un sourire de satisfaction. Il y avait l, unique objet dpos,
un magnifique collier de perles qu'elle saisit vivement, et dont les
trois rangs se droulrent autour de son poignet.

M. Barnett se mit  rire.

--Vous voil plus tranquille, madame la baronne. Ah! c'est que les
cambrioleurs sont si adroits, si audacieux! Il faut se mfier, madame
la baronne, car vraiment, c'est une bien jolie pice, et je comprends
qu'on vous l'ait vole.

Elle protesta.

--Mais il n'y a pas eu de vol. Si tant est qu'on ait voulu s'en
emparer, l'entreprise a chou.

--Croyez-vous, madame la baronne?

--Si je le crois! Mais puisque le voici! Puisque je l'ai entre les
mains! Une chose vole disparat. Or, le voici.

Il rectifia paisiblement:

--Voici un collier. Mais tes-vous sre que ce soit _votre_ collier?
Etes-vous sre que celui-ci ait une valeur quelconque?

--Comment! fit-elle exaspre. Mais il n'y a pas quinze jours que mon
bijoutier l'estimait un demi-million.

--Quinze jours... c'est--dire cinq jours avant la nuit... Mais
actuellement?... Remarquez que je ne sais rien... Je ne l'ai pas
expertis, moi... Je suppose simplement... Et je vous demande si
aucun soupon ne se mle  votre certitude?

Valrie ne bougeait plus. De quel soupon parlait-il? A propos de
quoi? Une anxit confuse montait en elle, suscite par l'insistance
vraiment pnible de son interlocuteur. Au creux de ses mains
ouvertes, elle soupesait la masse des perles amonceles, et voil
que cette masse lui paraissait devenir de plus en plus lgre. Elle
regardait, et ses yeux discernaient des coloris diffrents, des
reflets inconnus, une galit choquante, une perfection quivoque,
tout un ensemble de dtails troublants. Ainsi, dans l'ombre de son
esprit, la vrit commenait  luire, de plus en plus distincte et
menaante.

Barnett modula un petit rire d'allgresse.

--Parfait! Parfait! Vous y venez! Vous tes sur la bonne route!...
Encore un petit effort, madame la baronne, et vous y verrez clair.
Tout cela est tellement logique! L'adversaire ne vole pas, mais
substitue. De la sorte, rien ne disparat, et s'il n'y avait pas eu
ce damn petit bruit de vitrine, tout se passait dans les tnbres
et demeurait dans l'inconnu. Vous auriez ignor jusqu' nouvel ordre
que le vritable collier s'tait vanoui et que vous exhibiez sur vos
blanches paules un collier de fausses perles.

La familiarit de l'expression ne la choqua point. Elle songeait
 bien autre chose. M. Barnett s'inclina devant elle, et sans lui
laisser le temps de respirer, marchant droit au but, il articula:

--Donc, un premier point acquis: le collier s'est vanoui. Ne nous
arrtons pas en si bonne voie, et, maintenant que nous savons ce qui
fut vol, cherchons, madame la baronne, qui vola. Ainsi le veut la
logique d'une enqute bien conduite. Ds que nous connatrons notre
voleur, nous serons bien prs de lui reprendre l'objet de son vol...
troisime tape de notre collaboration.

Il tapota cordialement les mains de Valrie.

--Ayez confiance, baronne. Nous avanons. Et, tout d'abord, si
vous m'y autorisez, une petite hypothse. Excellent procd que
l'hypothse. Ainsi, supposons que votre mari, bien que malade, ait
pu, l'autre nuit, se traner de sa chambre jusqu'ici, qu'il se soit
muni de la bougie et,  tout hasard, de l'instrument oubli par le
plombier, qu'il ait ouvert le coffre-fort, qu'il ait maladroitement
renvers la vitrine, et qu'il se soit enfui de peur que vous n'ayez
entendu, comme tout devient lumineux! Comme il serait naturel, en ce
cas, que l'on n'et point relev la moindre trace d'arrive ou de
dpart! Comme il serait naturel que le coffre-fort et t ouvert
sans effraction, puisque le baron Assermann, au cours des annes,
quand il avait la douce faveur de pntrer dans vos appartements
particuliers, a d, bien des soirs, entrer ici avec vous, assister
au maniement de la serrure, noter les dclics et les intervalles,
compter le nombre de crans dplacs, et, peu  peu, de la sorte,
connatre les trois lettres du chiffre.

La petite hypothse, comme disait Jim Barnett, parut terrifier la
belle Valrie au fur et  mesure qu'il en droulait devant elle les
phases successives. On aurait dit qu'elle les voyait revivre et se
souvenait.

Eperdue, elle balbutia:

--Vous tes fou! mon mari est incapable... Si quelqu'un est venu,
l'autre nuit, ce ne peut tre lui... C'est en dehors de toute
possibilit...

Il insinua:

--Est-ce qu'il existait une copie de votre collier?

--Oui... Par prudence, il en avait fait faire une,  l'poque de
l'achat, il y a quatre ans.

--Et qui la possdait?

--Mon mari, dit-elle trs bas.

Jim Barnett conclut joyeusement:

--C'est cette copie que vous tenez entre les mains! C'est elle qui
a t substitue  vos perles vritables. Les autres, les vraies, il
les a prises. Pour quelle cause? La fortune du baron Assermann le
mettant au-dessus de toute accusation de vol, devons-nous envisager
des mobiles d'un ordre intime... vengeance... besoin de tourmenter,
de faire du mal, peut-tre de punir? N'est-ce pas? une jeune et jolie
femme peut commettre certaines imprudences, bien lgitimes, mais
qu'un mari juge avec quelque svrit... Excusez-moi, baronne. Il
ne m'appartient pas d'entrer dans les secrets de votre mnage, mais
seulement de chercher, d'accord avec vous, o se trouve votre collier.

--Non! s'cria Valrie, avec un mouvement de recul, non! non!

Elle en avait soudain assez, de cet insupportable auxiliaire qui, en
quelques minutes de conversation, presque badine par instants, et
d'une faon contraire  toutes les rgles d'une enqute, dcouvrait
avec une aisance diabolique tous les mystres qui l'enveloppaient,
et lui montrait, d'un air goguenard, l'abme o le destin la
prcipitait. Elle ne voulait plus entendre sa voix sarcastique:

--Non, rptait-elle obstinment.

Il s'inclina.

--A votre aise, madame. Loin de moi l'ide de vous importuner. Je
suis l pour vous rendre service et dans la mesure o cela vous
plat. Au point o nous en sommes, d'ailleurs, je suis persuad que
vous pouvez vous dispenser de mon aide, d'autant plus que votre mari,
ne pouvant sortir, n'aura certes pas commis l'imprudence de confier
les perles  quelqu'un, et qu'il doit les avoir caches dans un coin
quelconque de son appartement. Une recherche mthodique vous les
livrera. Mon ami Bchoux me semble tout indiqu pour cette petite
besogne professionnelle. Un mot encore. Au cas o vous auriez besoin
de moi, tlphonez  l'Agence, ce soir, de neuf  dix. Je vous salue,
madame.

De nouveau, il lui baisa la main, sans qu'elle ost esquisser la
moindre rsistance. Puis il partit d'un pas sautillant, en se
dandinant sur ses hanches avec satisfaction. Bientt la porte de la
cour fut referme.

       *       *       *       *       *

Le soir mme, Valrie mandait l'inspecteur Bchoux, dont la prsence
continuelle  l'htel Assermann ne pouvait paratre que naturelle,
et les recherches commencrent. Bchoux, policier estimable, lve
du fameux Ganimard, et qui travaillait selon les mthodes courantes,
divisa la chambre, le cabinet de toilette et le bureau particulier
en secteurs qu'il visita tour  tour. Un collier  trois rangs
de perles constitue une masse qu'il n'est pas possible de celer,
surtout  des gens du mtier comme lui. Cependant, aprs huit jours
d'efforts acharns, aprs des nuits aussi, o profitant de ce que
le baron Assermann avait l'habitude de prendre des soporifiques, il
explorait le lit lui-mme et le dessous du lit, l'inspecteur Bchoux
se dcouragea. Le collier ne pouvait tre dans l'htel.

Malgr ses rpugnances, Valrie pensait  reprendre contact avec
l'Agence Barnett et  demander secours  l'intolrable personnage.
Qu'importait que celui-ci lui baist la main et l'appelt chre
baronne, s'il parvenait au but?

Mais un vnement, que tout annonait sans qu'on pt le croire aussi
proche, brusqua la situation. Une fin d'aprs-midi, on vint la
chercher en hte: son mari tait la proie d'une crise inquitante.
Prostr sur le divan, au seuil du cabinet de toilette, il touffait.
Sa face dcompose marquait d'atroces souffrances.

Effraye, Valrie tlphona au docteur. Le baron marmotta:

--Trop tard... trop tard...

--Mais non, dit-elle, je te jure que tout ira bien.

Il essaya de se lever.

--A boire... demanda-t-il en titubant vers la toilette.

--Mais tu as de l'eau dans la carafe, mon ami.

--Non... non... pas de cette eau-l...

--Pourquoi ce caprice?

--Je veux boire l'autre... celle-ci...

Il retomba sans forces. Elle ouvrit vivement le robinet du lavabo
qu'il dsignait, puis alla chercher un verre qu'elle remplit et que,
finalement, il refusa de boire.

Un long silence suivit. L'eau coulait doucement  ct. La figure du
moribond se creusait.

Il lui fit signe qu'il avait  parler. Elle se pencha. Mais il dut
craindre que les domestiques n'entendissent, car il ordonna:

--Plus prs... plus prs...

Elle hsitait, comme si elle et redout les paroles qu'il voulait
dire. Le regard de son mari fut si imprieux que, soudain dompte,
elle s'agenouilla et colla presque son oreille contre lui. Des mots
furent chuchots, incohrents, et dont elle pouvait tout au plus
deviner le sens.

--Les perles... le collier... Il faut que tu saches, avant que je ne
parte... Voil... tu ne m'as jamais aim... Tu m'as pous...  cause
de ma fortune...

Elle protesta, indigne, contre une accusation si cruelle  cette
heure solennelle. Mais il lui avait saisi le poignet, et il rptait,
confusment, d'une voix de dlire:

--...  cause de ma fortune, et tu l'as prouv par ta conduite... Tu
n'as pas t une bonne pouse, et c'est pourquoi j'ai voulu te punir.
En ce moment mme, je suis en train de te punir... Et j'prouve une
joie affreuse... Mais il faut que cela soit... et j'accepte de mourir
parce que les perles s'vanouissent... Tu ne les entends pas qui
tombent et qui s'en vont au torrent? Ah! Valrie, quel chtiment!...
les gouttes qui tombent... les gouttes qui tombent...

Il n'avait plus de forces. Les domestiques le portrent sur son lit.
Bientt le docteur arrivait, et il vint aussi deux vieilles cousines
que l'on avait averties et qui ne bougrent plus de la chambre. Elles
semblaient attentives aux moindres gestes de Valrie, et toutes
prtes  dfendre les tiroirs et les commodes contre toute atteinte.

L'agonie fut longue. Le baron Assermann mourut au petit jour, sans
avoir prononc d'autres paroles. Sur la demande formelle des deux
cousines, les scells furent mis aussitt  tous les meubles de la
chambre. Et les longues heures funbres de la veille commencrent.

Deux jours plus tard, aprs l'enterrement, Valrie reut la visite du
notaire de son mari qui lui demanda un entretien particulier.

Il gardait une expression grave et afflige, et il dit aussitt:

--La mission que je dois remplir est pnible, madame la baronne, et
je voudrais l'excuter aussi rapidement que possible, tout en vous
assurant d'avance que je n'approuve pas, que je ne saurais approuver
ce qui a t fait  votre dtriment. Mais je me suis heurt  une
volont inflexible. Vous connaissiez l'obstination de M. Assermann,
et malgr mes efforts...

--Je vous en prie, monsieur, expliquez-vous, supplia Valrie.

--Voici donc, madame la baronne. Voici. J'ai entre les mains un
premier testament de M. Assermann qui date d'une vingtaine d'annes,
et qui vous dsignait alors comme lgataire universelle et seule
hritire. Mais je dois vous dire que, le mois dernier, il m'a confi
qu'il en avait fait un autre... par lequel il laissait toute sa
fortune  ses deux cousines.

--Et vous l'avez, cet autre testament?

--Aprs me l'avoir lu, il l'a enferm dans le secrtaire que voici.
Il dsirait que l'on n'en prt connaissance qu'une semaine aprs sa
mort. Les scells ne pourront tre levs qu' cette date.

La baronne Assermann comprit alors pourquoi son mari lui avait
conseill, quelques annes auparavant,  l'poque de violents
dsaccords entre eux, de vendre tous ses bijoux et d'acheter, avec
cet argent, un collier de perles. Le collier tant faux, Valrie
tant dshrite et n'ayant aucune fortune, elle demeurait sans
ressources.

       *       *       *       *       *

La veille du jour fix pour la leve des scells, une automobile
s'arrta devant une modeste boutique de la rue de Laborde, qui
portait cette inscription:

    _Agence Barnett et Cie_
    _ouverte de deux  trois heures._
    _Renseignements gratuits._

Une dame en grand deuil descendit et frappa.

--Entrez, cria-t-on de l'intrieur.

Elle entra.

--Qui est l? reprit une voix qu'elle reconnut, et qui partait d'une
arrire-boutique spare de l'agence par un rideau.

--La baronne Assermann, dit-elle.

--Ah! toutes mes excuses, baronne. Veuillez vous asseoir. J'accours.

Valrie Assermann attendit, tout en examinant le bureau. Il tait
en quelque sorte tout nu: une table, deux vieux fauteuils, des
murs vides, pas de dossiers, pas la moindre paperasse. Un appareil
tlphonique constituait l'unique ornement et l'unique instrument
de travail. Sur un cendrier, cependant, des bouts de cigarettes de
grand luxe, et, par toute la pice, une odeur fine et dlicate.

La tenture du fond se souleva, et Jim Barnett jaillit, alerte et
souriant. Mme redingote rpe, noeud de cravate tout fait, et surtout
mal fait. Monocle au bout d'un cordon noir.

Il se prcipita sur une main dont il embrassa le gant.

--Comment allez-vous, baronne? C'est pour moi un vritable plaisir...
Mais qu'y a-t-il donc? Vous tes en deuil? Rien de srieux, j'espre?
Ah! mon Dieu, suis-je tourdi! Je me rappelle... Le baron Assermann,
n'est-ce pas? Quelle catastrophe! Un homme si charmant, qui vous
aimait tant! Et alors, o en tions-nous?

Il tira de sa poche un menu carnet qu'il feuilleta.

--Baronne Assermann... Parfait... je me souviens... Perles fausses.
Mari cambrioleur... Jolie femme... Trs jolie femme... Elle doit me
tlphoner...

Eh bien, chre madame, conclut-il avec une familiarit croissante,
je l'attends toujours, ce coup de tlphone.

Cette fois encore, Valrie fut droute par le personnage. Sans
vouloir se poser en femme que la mort de son mari a terrasse,
elle prouvait tout de mme des sentiments pnibles, auxquels
s'ajoutaient l'angoisse de l'avenir et l'horreur de la misre. Elle
venait de passer quinze jours affreux, avec des visions de ruine
et de dtresse, avec des cauchemars, des remords, des pouvantes,
des dsespoirs dont les traces marquaient durement son visage
fltri... Et voici qu'elle se trouvait en face d'un petit homme
joyeux, dsinvolte et papillotant, qui n'avait pas du tout l'air de
comprendre la situation.

Pour donner  l'entretien le ton qui convenait, elle raconta
les vnements avec beaucoup de dignit, et, tout en vitant de
rcriminer contre son mari, rpta les dclarations du notaire.

--Parfait! Trs bien!... ponctuait le dtective, avec un sourire
approbateur... Parfait!... Tout cela s'enchane admirablement. C'est
un plaisir de voir dans quel ordre se droule ce drame passionnant!

--Un plaisir? interrogea Valrie, de plus en plus dsempare.

--Oui, un plaisir que doit avoir ressenti vivement mon ami
l'inspecteur Bchoux... Car je suppose qu'il vous a expliqu?...

--Quoi?

--Comment, quoi? Mais le noeud de l'intrigue, le ressort de la pice!
Hein, est-ce assez cocasse? Ce que Bchoux a d rire!

Jim Barnett riait de bon coeur, en tout cas, lui.

--Ah! le coup du lavabo! en voil une trouvaille! Vaudeville plutt
que drame, d'ailleurs! Mais combien adroitement charpent! Tout de
suite, je vous l'avoue, j'ai flair le truc, et, quand vous m'avez
parl d'un ouvrier plombier, j'ai vu immdiatement le rapport entre
la rparation effectue au lavabo et les projets du baron Assermann.
Je me suis dit: Mais, saperlotte, tout est l! En mme temps que le
baron combinait la substitution du collier, il se rservait une bonne
cachette pour les vraies perles! Car, pour lui, c'tait l'essentiel,
n'est-ce pas? S'il vous avait simplement frustre des perles, pour
les jeter dans la Seine comme un paquet sans valeur dont on veut se
dbarrasser, ce n'et t qu'une moiti de vengeance. Afin que cette
vengeance ft complte, totale, magnifique, il lui fallait garder les
perles  sa porte, et les enfouir, par consquent, dans une cachette
toute proche et vraiment inaccessible. Et c'est ce qui fut fait.

Jim Barnett s'amusait beaucoup et continuait en riant:

--C'est ce qui fut fait, grce aux instructions qu'il donna, et
vous entendez d'ici le dialogue entre le compagnon plombier et le
banquier: Dites donc, l'ami, examinez donc ce tuyau de vidange,
sous mon lavabo? il descend jusqu' la plinthe et s'en va de mon
cabinet de toilette en pente presque insensible, n'est-ce pas? Eh
bien, cette pente, vous allez encore l'attnuer, et vous allez mme,
ici, dans ce coin obscur, relever un peu le tuyau de manire  former
une sorte de cul-de-sac o un objet pourrait au besoin sjourner.
Si l'on ouvre le robinet, l'eau coulera, remplira tout de suite le
cul-de-sac et entranera l'objet. Vous comprenez, mon ami? Oui? En
ce cas, sur le ct du tuyau, contre le mur, afin qu'on ne puisse
le voir, percez-moi un trou d'environ un centimtre de diamtre...
Juste  cet endroit... A merveille! a y est! Maintenant obturez-moi
ce trou avec ce bouchon de caoutchouc. Nous y sommes? Parfait, mon
ami. Il ne me reste plus qu' vous remercier, et  rgler cette
petite question entre nous. On est d'accord, n'est-ce pas? Pas un mot
 personne? Le silence. Tenez, voici de quoi prendre un billet ce
soir,  six heures, pour Bruxelles. Et voici trois chques  toucher
l-bas, un par mois. Dans trois mois, libert de revenir. Adieu, mon
ami... Sur quoi, poigne de main. Et le soir mme, ce soir o vous
avez entendu du bruit dans votre boudoir, substitution des perles
et dpt des vritables dans la cachette prpare, c'est--dire au
creux du tuyau! Et alors vous comprenez? Se sentant perdu, le baron
vous appelle: Un verre d'eau, je t'en prie. Non, pas de l'eau de
la carafe... mais de celle qui est l. Vous obissez. Et c'est
le chtiment, le chtiment terrible dclench par votre main qui
tourne le robinet. L'eau coule, entrane les perles, et le baron
enthousiasm marmotte: Tu entends? elles s'en vont... elles tombent
dans les tnbres.

       *       *       *       *       *

La baronne avait cout, muette et bouleverse, et cependant, plus
que l'horreur de cette histoire o apparaissaient si cruellement
toute la rancoeur et toute la haine de son mari, elle voquait une
chose qui se dgageait des faits avec une prcision effrayante.

--Vous saviez donc? murmura-t-elle... Vous saviez la vrit?

--Dame, fit-il, c'est mon mtier.

--Et vous n'avez rien dit!

--Comment! Mais c'est vous, baronne, qui m'avez empch de dire ce
que je savais, ou ce que j'tais sur le point de savoir, et qui
m'avez congdi, quelque peu brutalement. Je suis un homme discret,
moi. Je n'ai pas insist. Et puis ne fallait-il pas vrifier?

--Et vous avez vrifi? balbutia Valrie.

--Oh! simple curiosit.

--Quel jour?

--Cette mme nuit.

--Cette mme nuit? Vous avez pu pntrer dans la maison? dans cet
appartement? Mais je n'ai pas entendu...

--L'habitude d'oprer sans bruit... Le baron Assermann non plus n'a
rien entendu... Et cependant...

--Cependant?...

--Pour me rendre compte, j'ai largi le trou du tuyau... vous
savez?... ce trou par lequel on les avait introduites.

Elle tressaillit.

--Alors?... alors?... vous avez vu?...

--J'ai vu.

--Les perles?...

--Les perles taient l.

Valrie rpta plus bas, la voix trangle:

--Alors, si elles taient l, alors vous avez pu... les prendre...

Il avoua ingnument:

--Mon Dieu, je crois que sans moi, Jim Barnett, elles eussent subi
le sort que M. Assermann leur avait rserv pour le jour prvu de sa
mort prochaine, le sort qu'il a dcrit... rappelez-vous... Elles
s'en vont... elles tombent dans les tnbres... Des gouttes qui
tombent... Et sa vengeance et russi, ce qui aurait t dommage. Un
si beau collier... une pice de collection!

Valrie n'tait pas une femme  sursauts de violence et  explosions
de colre, qui eussent drang l'harmonie de sa personne. Mais, en
l'occasion, une telle fureur la secoua qu'elle bondit vers le sieur
Barnett et tcha de le saisir au collet.

--C'est un vol! Vous n'tes qu'un aventurier... Je m'en doutais... Un
aventurier! un aigrefin!

Le mot aigrefin dlecta le jeune homme.

--Aigrefin!... charmant... chuchota-t-il.

Mais Valrie ne s'arrtait pas. Tremblante de rage, elle arpentait la
pice en criant:

--Je ne me laisserai pas faire! Vous me le rendrez, et tout de suite!
Sinon, je prviens la police.

--Oh! le vilain projet! s'exclama-t-il, et comment une jolie femme
comme vous peut-elle ainsi manquer de dlicatesse  l'gard d'un
homme qui fut tout dvouement et toute probit!

Elle haussa les paules et ordonna:

--Mon collier!

--Mais il est  votre disposition, sacrebleu! Croyez-vous que Jim
Barnett dvalise les gens qui lui font l'honneur de l'utiliser?
Fichtre! que deviendrait l'Agence Barnett et Cie, dont la vogue
est prcisment fonde sur sa rputation d'intgrit et sur son
dsintressement absolu? Pas un sou, je ne rclame pas un sou aux
clients. Si je gardais vos perles, je serais un voleur, un aigrefin.
Et je suis un honnte homme. Le voici votre collier, chre baronne!

Il exhiba un sac d'toffe qui contenait les perles recueillies et le
posa sur la table.

Stupfaite, la chre baronne saisit le prcieux collier, d'une main
qui tremblait. Elle n'en pouvait croire ses yeux. Etait-il admissible
que cet individu restitut ainsi?... Mais soudain elle dut craindre
que ce ne ft l qu'un bon mouvement, car elle se sauva vers la
porte, d'un pas saccad, et sans le moindre merci.

--Comme vous tes presse! dit-il en riant. Vous ne les comptez mme
pas! Trois cent quarante-cinq. Elles y sont toutes... Et ce sont les
vraies, cette fois...

--Oui, oui... fit Valrie... je sais...

--Vous tes sre, n'est-ce pas? Ce sont bien celles que votre
bijoutier estimait cinq cent mille francs?

--Oui... les mmes.

--Vous le garantissez?

--Oui, dit-elle nettement.

--En ce cas, je vous les achte.

--Vous me les achetez? Que signifie?

--Cela signifie qu'tant sans fortune vous serez oblige de les
vendre. Alors autant vous adresser  moi, qui vous offre plus que
personne au monde... vingt fois leur valeur. Au lieu de cinq cent
mille francs, je vous propose dix millions. Ha! ha! vous voil tout
bahie! Dix millions, c'est un chiffre.

--Dix millions!

--Exactement le prix auquel se monte, dit-on, l'hritage de M.
Assermann.

       *       *       *       *       *

Valrie s'tait arrte devant la porte.

--L'hritage de mon mari, dit-elle... Je ne saisis pas le rapport...
Expliquez-vous.

Jim Barnett scanda doucement:

--L'explication tient en quelques mots. Vous avez  choisir: ou bien
le collier de perles ou bien l'hritage.

--Le collier de perles... l'hritage?... rpta-t-elle sans
comprendre.

--Mon Dieu, oui. Cet hritage, comme vous me l'avez dit, dpend de
deux testaments, le premier en votre faveur, le second en faveur de
deux vieilles cousines riches comme Crsus, et, parat-il, mchantes
comme des sorcires. Que l'on ne retrouve pas le second, c'est le
premier qui est valable.

Elle pronona sourdement:

--Demain on doit lever les scells et ouvrir le secrtaire. Le
testament s'y trouve.

--Il s'y trouve... ou il ne s'y trouve plus, ricana Barnett. J'avoue
mme qu' mon humble avis il ne s'y trouve plus.

--Est-ce possible?

--Trs possible... presque certain mme... Je crois me souvenir,
en effet, que, le soir de notre conversation, lorsque je suis venu
palper le tuyau du lavabo, j'en ai profit pour faire une petite
visite domiciliaire chez votre mari. Il dormait si bien!

--Et vous avez pris le testament? dit-elle en frmissant.

--a m'en a tout l'air. C'est bien ce griffonnage, n'est-ce pas?

Il dplia une feuille de papier timbr, o elle reconnut l'criture
de M. Assermann, et elle put lire ces phrases:

Je soussign, Assermann, Lon-Joseph, banquier, en raison de
certains faits qu'elle n'a pas oublis, dclare que ma femme ne
pourra mettre la moindre prtention sur ma fortune, et que...

Elle n'acheva pas. Sa voix s'tranglait. Toute dfaillante, elle
tomba sur le fauteuil, en bgayant:

--Vous avez vol ce papier!... Je ne veux pas tre complice... Il
faut que les volonts de mon pauvre mari soient excutes!... Il le
faut!

Jim Barnett esquissa un mouvement d'enthousiasme:

--Ah! c'est bien, ce que vous faites, chre amie! Le devoir est l,
dans le sacrifice, et je vous approuve pleinement... d'autant plus
que c'est un devoir trs rude. Car enfin ces deux vieilles cousines
sont indignes de tout intrt, et c'est vous-mme que vous immolez
aux petites rancunes de M. Assermann. Quoi? Pour quelques peccadilles
de jeunesse, vous acceptez une telle injustice! La belle Valrie sera
prive du luxe auquel elle a droit, et rduite  la grande misre!
Tout de mme, je vous supplie de rflchir, baronne. Pesez bien votre
acte, et comprenez-en toute la porte. Si vous choisissez le collier,
c'est--dire, pour qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous, _si
ce collier sort de cette pice_, le notaire, comme de juste, recevra
demain ce second testament, et vous tes dshrite.

--Sinon?

--Sinon, ni vu ni connu, pas de second testament, et vous hritez
intgralement. Dix millions qui rappliquent, grce  Jim.

       *       *       *       *       *

La voix tait sarcastique. Valrie se sentait treinte, prise 
la gorge, inerte comme une proie entre les mains de ce personnage
infernal. Nulle rsistance possible. Au cas o elle ne lui
abandonnerait pas le collier, le testament devenait public. Avec un
pareil adversaire, toute prire tait vaine. Il ne cderait pas.

Jim Barnett passa un instant dans l'arrire-salle que masquait une
tenture, et il eut l'audace impertinente de revenir, le visage enduit
de gras qu'il essuyait au fur et  mesure, ainsi qu'un acteur qui se
dmaquille.

Une autre figure apparut ainsi, plus jeune, avec une peau frache
et saine. Le noeud tout fait fut chang contre une cravate  la mode.
Un veston de bonne coupe remplaa la vieille redingote luisante. Et
il agissait tranquillement, en homme que l'on ne peut ni dnoncer ni
trahir. Jamais, il en tait certain, Valrie n'oserait dire un mot
de tout cela  personne, pas mme  l'inspecteur Bchoux. Le secret
tait inviolable.

Il se pencha vers elle et dit en riant:

--Allons! j'ai l'impression que vous voyez les choses plus
clairement. Tant mieux! Aprs tout, qui saura jamais que la riche Mme
Assermann porte un collier faux? Aucune de vos amies. Aucun de vos
amis. De sorte que vous gagnez une double bataille, conservant  la
fois votre lgitime fortune et un collier que tout le monde croira
vritable. N'est-ce pas charmant? Et la vie ne vous apparat-elle pas
de nouveau dlicieuse? la jolie vie mouvemente, diverse, amusante,
aimable, o l'on peut faire toutes les petites folies que l'on a le
droit de faire  votre ge?

Valrie n'avait pas pour l'instant la moindre envie de faire des
petites folies. Elle jeta sur Jim Barnett un regard de haine et de
fureur, se leva, et, toute droite, soutenue par une dignit de grande
dame qui opre une sortie malaise dans un salon hostile, elle s'en
alla.

Elle laissait sur la table le petit sac de perles.

--Et voil ce qu'on appelle une honnte femme! dit Barnett en se
croisant les bras avec une vertueuse indignation. Son mari la
dshrite pour la punir de ses frasques... et elle ne tient pas
compte des volonts de son mari! Il y a un testament... et elle
l'escamote! Un notaire... et elle se joue de lui! De vieilles
cousines... et elle les dpouille! Quelle abomination! et quel beau
rle que celui de justicier qui chtie et remet les choses  leur
vritable place!

Prestement, Jim Barnett remit le collier  sa vritable place,
c'est--dire au fond de sa poche. Puis, ayant fini de se vtir, le
cigare aux lvres, le monocle  l'oeil, il quitta l'Agence Barnett et
Cie.




2

LA LETTRE D'AMOUR DU ROI GEORGE


On frappa.

M. Barnett, de l'Agence Barnett et Cie, qui somnolait sur son
fauteuil, dans l'attente du client, rpondit:

--Entrez.

Tout de suite, en voyant le nouveau venu, il s'cria cordialement:

--Ah! l'inspecteur Bchoux! a c'est gentil de me rendre visite.
Comment allez-vous, mon cher ami?

L'inspecteur Bchoux contrastait, comme tenue et comme manires, avec
le type courant de l'agent de la Sret. Il visait  l'lgance,
exagrait le pli de son pantalon, soignait le noeud de sa cravate, et
faisait glacer ses faux cols. Il tait ple, long, maigre, chtif,
mais pourvu de deux bras normes,  biceps saillants, qu'il semblait
avoir drobs  un champion de boxe et accrochs, tant bien que mal,
 sa carcasse de poids plume. Il en tait trs fier. D'ailleurs un
air de grande satisfaction habitait sa face juvnile. Le regard ne
manquait pas d'intelligence et d'acuit.

--Je passais par l, rpondit-il, et je me suis dit, connaissant vos
habitudes rgulires: Tiens, mais c'est l'heure de Jim Barnett. Si
je m'arrtais...

--Pour lui demander conseil... acheva Jim Barnett.

--Peut-tre, avoua l'inspecteur, que la clairvoyance de Barnett
tonnait toujours.

Il restait indcis cependant, et Barnett lui dit:

--Qu'y a-t-il donc? La consultation parat difficile aujourd'hui.

Bchoux frappa la table du poing (et la force de son poing
participait du formidable levier que constituait son bras).

--Eh bien, oui, j'hsite un peu. Trois fois dj, Barnett, nous avons
eu l'occasion de travailler ensemble  des enqutes malaises, vous
comme dtective priv, moi comme inspecteur de police, et, les trois
fois, j'ai cru constater que les personnes qui avaient sollicit
votre concours, la baronne Assermann par exemple, se sparaient de
vous avec une certaine rancune.

--Comme si j'avais profit de l'occasion pour les faire chanter...
interrompit Barnett.

--Non... je ne veux pas dire...

Barnett lui frappa l'paule:

--Inspecteur Bchoux, vous n'ignorez pas la formule de la maison:
Renseignements gratuits. Eh bien, je vous donne ma parole d'honneur
que jamais, vous entendez, je ne demande un sou  mes clients et que
jamais je n'accepte d'eux un centime.

Bchoux respira plus librement.

--Merci, dit-il. Vous comprenez que ma conscience professionnelle ne
me permet de collaborer qu' de certaines conditions. Mais, en vrit
(excusez-moi d'tre indiscret), quelles sont donc les ressources de
l'Agence Barnett?

--Je suis commandit par plusieurs philanthropes qui dsirent garder
l'anonymat.

Bchoux n'insista pas. Et Barnett reprit:

--Et alors, Bchoux, o cela se passe-t-il, votre affaire?

--Prs de Marly. Il s'agit de l'assassinat du bonhomme Vaucherel.
Vous en avez entendu parler?

--Vaguement.

--a ne m'tonne pas. Les journaux s'y intressent encore peu, bien
que l'affaire soit diablement curieuse...

--Un coup de couteau, n'est-ce pas?

--Oui, entre les deux paules.

--Des empreintes digitales sur le couteau?

--Non. Le manche avait t sans doute envelopp d'un papier, que l'on
retrouva en cendres.

--Et pas d'indices?

--Aucun. Du dsordre. Des meubles renverss. En outre le tiroir d'une
table fractur, mais sans qu'il soit possible de dire pourquoi on l'a
fractur et ce que l'on y a pris.

--O en est l'instruction?

--A l'heure actuelle, on confronte le sieur Leboc, fonctionnaire en
retraite, avec les trois cousins Gaudu, trois gredins de la pire
espce, maraudeurs et braconniers. Des deux cts, et sans la moindre
preuve, on s'accuse rciproquement de l'assassinat. Voulez-vous que
nous y allions en auto? Rien ne vaut la ralit d'un interrogatoire.

--Allons-y.

--Un mot encore, Barnett. M. Formerie, qui instruit l'affaire et qui
espre bien ainsi attirer l'attention sur lui et conqurir un poste
 Paris, est un magistrat pointilleux, susceptible, qui supporterait
mal ces petits airs moqueurs qu'il vous arrive de prendre avec les
reprsentants de la justice.

--Je vous promets, Bchoux, d'avoir pour lui les gards qu'il mrite.

A mi-distance du bourg de Fontines  la fort de Marly, au milieu
de bois-taillis qu'une bande de terrain spare de la fort, se
trouve, dans une enceinte de murs peu levs, une maisonnette  un
seul tage, avec un modeste potager. La Chaumire tait habite,
huit jours encore auparavant, par un ancien libraire, le bonhomme
Vaucherel, qui ne quittait son petit domaine de fleurs et de lgumes
que pour bouquiner de temps  autre sur les quais de Paris. Trs
avare, il passait pour riche, bien qu'il vct mdiocrement. Il ne
recevait personne, sauf son ami, le sieur Leboc, qui demeurait 
Fontines.

La reconstitution du crime et l'interrogatoire du sieur Leboc avaient
eu dj lieu, et les magistrats dambulaient dans le jardin lorsque
Jim Barnett et l'inspecteur descendirent d'auto. Bchoux se fit
reconnatre des agents qui gardaient l'entre de la Chaumire et,
suivi de Barnett, rejoignit le juge d'instruction et le substitut
au moment o ceux-ci s'arrtaient  l'un des angles du mur. Les
trois cousins Gaudu commenaient leurs dpositions. C'taient trois
valets de ferme,  peu prs du mme ge, qui n'avaient rien de commun
entre eux qu'une mme expression sournoise et ttue, sur des faces
entirement dissemblables. L'an affirma:

--Oui, monsieur le juge, c'est bien l qu'on a saut pour porter
secours.

--Vous veniez de Fontines?

--De Fontines, et en retournant au travail, sur le coup de deux
heures, nous bavardions avec la mre Denise, prs d'ici,  la lisire
du taillis, quand les cris ont commenc. On appelle au secours, que
je dis, a vient de la Chaumire.

Le bonhomme Vaucherel, vous comprenez, monsieur le juge, si on le
connaissait! On a donc couru. On a saut le mur... Pas commode avec
les tessons de bouteilles... Et on a travers le jardin...

--O tiez-vous exactement  l'instant o la porte de la maison s'est
ouverte?

--Ici mme, dit l'an des Gaudu, qui mena le groupe vers une
plate-bande.

--Somme toute,  quinze mtres du perron, fit le juge en dsignant
les deux marches qui montaient au vestibule. Et c'est de l que vous
avez vu apparatre...

--... M. Leboc lui-mme... Je l'ai vu comme je vous vois... Il
sortait d'un bond, comme quelqu'un qui se sauve, et, en nous voyant,
il est rentr de mme.

--Vous tes sr que c'tait lui?

--Sr devant Dieu!

--Et vous aussi? demanda le juge aux deux autres.

Ils affirmrent:

--Sr, devant Dieu!

--Vous ne pouvez pas vous tromper?

--Voil cinq ans qu'il habite prs de nous, au dbouch de Fontines,
dclara l'an, mme que j'ai port du lait chez lui.

Le juge donna des ordres. La porte du vestibule fut ouverte, et de
l'intrieur vint un homme d'une soixantaine d'annes, vtu de coutil
marron, coiff d'un chapeau de paille,  figure rose et souriante.

--M. Leboc... articulrent en mme temps les trois cousins.

Le substitut pronona,  part:

--Il est vident qu'aucune erreur n'est possible  cette distance,
et que les Gaudu n'ont pas pu s'abuser sur l'identit du fugitif,
c'est--dire de l'assassin.

--Certes, fit le juge. Mais disent-ils la vrit? Est-ce rellement
M. Leboc qu'ils ont vu? Continuons, voulez-vous?

Tout le monde pntra dans la maison et envahit une vaste salle
o les murs taient comme tapisss de livres. Quelques meubles
seulement. Une grande table, celle dont un des tiroirs avait t
fractur. Un portrait en pied et sans cadre du bonhomme Vaucherel,
sorte de pochade colorie, comme peut en faire un rapin qui
s'amuse  chercher surtout la silhouette. Par terre, un mannequin
reprsentant la victime.

Le juge reprit:

--A votre arrive, Gaudu, vous n'avez pas revu M. Leboc?

--Non. On entendait des gmissements par ici, et on est venu tout de
suite.

--Donc M. Vaucherel vivait...

--Oh! pas bien fort. Il tait  plat ventre, avec son couteau entre
les paules... On s'est mis  genoux... Le pauvre monsieur disait des
mots...

--Que vous avez entendus?

--Non... un seul tout au plus... le nom de Leboc, qu'il rpta
plusieurs fois... M. Leboc... M. Leboc... Et il mourut en se
tordant sur lui-mme. Alors on a couru partout. Mais M. Leboc n'tait
plus l. Il avait d sauter par la fentre de la cuisine, qui tait
ouverte, et puis s'en aller par le petit chemin de cailloux qui reste
 couvert jusque derrire chez lui... Alors on a t tous les trois 
la gendarmerie... o on a racont la chose...

Le juge posa encore quelques questions, fit prciser de nouveau
l'accusation trs nette que les cousins portaient contre M. Leboc, et
se tourna vers celui-ci.

M. Leboc avait cout, sans interrompre, et sans mme que sa paisible
attitude ft altre par la moindre indignation. On et dit que
l'histoire des Gaudu lui semblait si stupide qu'il ne doutait point
que cette stupidit n'appart  la justice avec autant de force qu'
lui. On ne rfute pas de telles btises.

--Vous n'avez rien  dire, monsieur Leboc?

--Rien de nouveau.

--Vous persistez  soutenir?...

--Je persiste  soutenir ce que vous savez aussi bien que moi,
monsieur le juge d'instruction, c'est--dire la vrit. Toutes
les personnes de Fontines que vous avez interroges, ou fait
interroger, ont rpondu: M. Leboc ne sort jamais de chez lui dans
la journe. A midi, on lui apporte de l'auberge son djeuner. De
une heure  quatre, il lit devant sa fentre et fume sa pipe.
Or, il faisait beau ce jour-l. Ma fentre tait ouverte et cinq
passants--cinq--m'ont aperu, comme chaque aprs-midi, d'ailleurs,
ils m'aperoivent,  travers la grille de mon jardin.

--Je les ai convoqus pour la fin de la journe.

--Tant mieux, ils confirmeront leurs dpositions, et puisque je
n'ai pas le don d'ubiquit et que je ne puis pas tre  la fois ici
et chez moi, vous admettrez, monsieur le juge, qu'on ne m'a pas vu
sortir de la Chaumire, que mon ami Vaucherel n'a pas pu prononcer
mon nom en mourant, et que, en dfinitive, les trois Gaudu sont
d'abominables coquins.

--Contre lesquels, n'est-ce pas, vous retournez l'accusation
d'assassinat?

--Oh! simple hypothse...

--Cependant une vieille femme, la mre Denise, qui ramassait des
fagots, dclare qu'elle causait avec eux  l'instant o se sont
levs les cris.

--Elle causait avec _deux_ d'entre eux. O tait le troisime?

--Un peu en arrire.

--L'a-t-elle vu?

--Elle le croit... elle n'est pas trs sre.

--Alors, monsieur le juge, qui vous prouve que le troisime Gaudu
n'tait pas ici mme, en train d'excuter le coup? Et qui prouve que
les deux autres, posts aux environs, n'aient pas saut le mur, non
pour secourir la victime, mais pour touffer ses cris et l'achever?

--En ce cas, quelle raison les porterait  vous accuser, vous,
personnellement?

--J'ai une petite chasse. Les cousins Gaudu sont des braconniers
impnitents. Deux fois, sur mes indications, ils ont t pris en
flagrant dlit et condamns. Aujourd'hui, comme il leur faut, cote
que cote, accuser afin de n'tre pas accuss, ils se vengent.

--Simple hypothse, comme vous le dites. Pourquoi auraient-ils tu?

--Je l'ignore.

--Vous n'imaginez pas ce qui a pu tre drob dans le tiroir?

--Non, monsieur le juge d'instruction. Mon ami Vaucherel, qui n'tait
pas riche, quoi qu'on dise, avait plac ses petites conomies chez un
agent de change et ne gardait rien ici.

--Aucun objet prcieux?

--Aucun.

--Ses livres?

--Pas de valeur, comme vous pouvez vous en assurer. Et c'tait son
regret. Il et voulu s'offrir des ditions rares, des reliures
anciennes. Il n'en avait pas les moyens.

--Il ne vous a jamais parl des cousins Gaudu?

--Jamais. Si grand que soit mon dsir de venger la mort de mon pauvre
ami, je ne veux rien dire qui ne soit absolument vridique.

L'interrogatoire se poursuivit. Le juge pressa de questions les
trois cousins. Mais, somme toute, la confrontation n'apporta aucun
rsultat. Aprs avoir clairci quelques points secondaires, les
magistrats se rendirent  Fontines.

La proprit de M. Leboc, situe sur les confins du village, n'tait
pas plus importante que la Chaumire. Une haie bien taille et
trs haute entourait le jardin. A travers la grille d'entre on
apercevait, au-del d'une petite pelouse toute ronde, une maison de
briques badigeonne de blanc. Comme  la Chaumire, quinze  vingt
mtres environ de distance.

Le juge pria M. Leboc de prendre la place qu'il occupait au jour du
crime. M. Leboc s'assit donc  sa fentre, un livre sur ses genoux et
sa pipe aux lvres.

L non plus, l'erreur n'tait pas possible. Toute personne passant
devant la grille et jetant un coup d'oeil sur la maison, ne pouvait
pas ne pas voir distinctement M. Leboc. Les cinq tmoins convoqus,
paysans ou boutiquiers de Fontines, confirmrent leur dposition et
de telle faon que la prsence de M. Leboc, le jour du crime, entre
midi et quatre heures, ne pouvait pas faire plus de doute que sa
prsence actuelle devant les magistrats.

Ceux-ci ne cachrent pas leur embarras devant l'inspecteur, et le
juge d'instruction,  qui Bchoux prsenta son ami Barnett comme un
dtective d'une extraordinaire pntration, ne put s'empcher de dire:

--Affaire embrouille, monsieur; qu'en pensez-vous?

--Oui, qu'en pensez-vous? appuya Bchoux qui rappela d'un signe 
Barnett ses recommandations de courtoisie.

Jim Barnett avait assist sans mot dire  toute l'enqute de la
Chaumire, et plusieurs fois Bchoux l'avait interrog vainement. Il
se contentait de hocher la tte et de marmotter quelques monosyllabes.

Il rpondit aimablement:

--Trs embrouille, monsieur le juge d'instruction.

--N'est-ce pas? Au fond, la balance est gale entre les adversaires.
D'une part, il y a l'alibi de M. Leboc, lequel incontestablement n'a
gure pu quitter sa maison de l'aprs-midi. Mais, d'autre part, le
rcit des trois cousins me semble de bon aloi.

--De bon aloi, en effet. A droite ou  gauche, il y a srement
ignominie et comdie abjecte. Mais est-ce  droite _ou_  gauche?
L'innocence est-elle chez les trois Gaudu, personnages louches, aux
figures de brutes? et le coupable serait-il le souriant M. Leboc dont
le visage est tout candeur et srnit? Ou bien doit-on supposer
que les faces de tous les acteurs du drame sont conformes aux rles
qu'ils y ont jous, M. Leboc tant innocent et les Gaudu coupables?

--Somme toute, dit M. Formerie avec satisfaction, vous n'tes pas
plus avanc que nous.

--Oh! si, beaucoup plus, affirma Jim Barnett.

M. Formerie pina les lvres.

--En ce cas, dit-il, faites-nous part de vos dcouvertes.

--Je n'y manquerai pas au moment voulu. Aujourd'hui, je vous
demanderai seulement, monsieur le juge d'instruction, de convoquer un
nouveau tmoin.

--Un nouveau tmoin?

--Oui.

--Son nom? Son adresse? pronona M. Formerie, tout  fait drout.

--Je ne le connais pas.

--Hein? que dites-vous?

M. Formerie commenait  se demander si l'extraordinaire dtective
ne se payait pas sa tte. Bchoux tait fort inquiet.

A la fin, Jim Barnett se pencha vers M. Formerie, et montrant
du doigt le sieur Leboc qui, dix pas plus loin, fumait toujours
consciencieusement  son balcon, il murmura en confidence:

--Dans la poche secrte du portefeuille de M. Leboc, il y a une carte
de visite que percent quatre petits trous disposs en losange. Elle
nous donnera ledit nom et ladite adresse.

Cette communication saugrenue n'tait point pour rendre son aplomb
 M. Formerie, mais l'inspecteur Bchoux n'hsita pas. Sans invoquer
le moindre prtexte, il se fit remettre le portefeuille de M. Leboc,
l'ouvrit et en tira une carte de visite perce de quatre trous en
losange, et qui prsentait ce nom: Miss Elisabeth LOVENDALE, avec
cette adresse au crayon bleu: Grand Htel Vendme, Paris.

Les deux magistrats se regardrent avec surprise. Bchoux rayonnait,
cependant que M. Leboc s'criait, sans le moindre embarras:

--Bon Dieu! l'ai-je cherche, cette carte! Et mon pauvre ami
Vaucherel, donc!

--Pour quelle raison la cherchait-il?

--Oh! a, vous m'en demandez trop, monsieur le juge. Sans doute
avait-il besoin de l'adresse ci-dessus.

--Mais ces quatre trous?

--Quatre trous au poinon que j'y ai faits pour marquer les quatre
points d'un cart gagn par moi. Nous jouions souvent  l'cart,
tous les deux, et j'ai d, par inadvertance, mettre cette carte de
visite dans mon portefeuille.

L'explication, fort plausible, fut donne tout naturellement. M.
Formerie l'accueillit avec faveur. Mais il restait  savoir comment
Jim Barnett avait pu deviner la prsence de cette carte de visite
dans la poche secrte d'un homme qu'il n'avait jamais vu.

Cela, il ne le dit point. Il souriait aimablement, et rclamait avec
insistance la convocation d'Elisabeth Lovendale. On la lui accorda.

Miss Lovendale tait absente de Paris et ne vint que huit jours
plus tard. L'instruction ne fit pas de progrs au cours de cette
semaine, bien que M. Formerie poursuivt ses investigations avec un
acharnement que surexcitait le souvenir dsagrable de Jim Barnett.

--Vous l'avez horripil, dit l'inspecteur Bchoux  Barnett,
l'aprs-midi du jour o l'on se runit  la Chaumire. C'est au point
qu'il avait rsolu de refuser votre collaboration.

--Dois-je m'en aller?

--Non. Il y a du nouveau.

--Dans quel sens?

--Je crois qu'il a pris position.

--Tant mieux. C'est srement la mauvaise position. On va rigoler.

--Je vous en prie, Barnett, de la dfrence.

--De la dfrence et du dsintressement. Je vous le promets,
Bchoux. L'agence est gratuite. Rien dans les mains, rien dans les
poches. Mais je vous assure que votre Formerie me porte sur les nerfs.

Le sieur Leboc attendait dj depuis une demi-heure. Miss Lovendale
descendit d'automobile. Puis M. Formerie arriva, tout guilleret, et
s'cria aussitt:

--Bonjour, monsieur Barnett. Nous apportez-vous de bonnes nouvelles?

--Peut-tre, monsieur le juge d'instruction.

--Eh bien, moi aussi... moi aussi! Mais nous allons d'abord expdier
votre tmoin, et rapidement. Aucun intrt, votre tmoin. Du temps
perdu. Enfin!

Elisabeth Lovendale tait une vieille Anglaise, aux cheveux gris
bouriffs, aux allures excentriques, vtue sans recherche, qui
parlait franais comme une Franaise, mais avec une telle volubilit
qu'on avait peine  comprendre.

Ds son entre, et avant toute question, elle partit  grande allure.

--Ce pauvre M. Vaucherel! Assassin! Un si brave monsieur, et si
curieux homme! Alors vous dsirez savoir si je l'ai connu? Pas
beaucoup. Une fois seulement je suis venue ici pour une affaire.
Je voulais lui acheter quelque chose. L'accord ne s'est pas fait
sur le prix. Je devais le revoir, aprs avoir consult mes frres.
Ce sont des gens connus, mes frres... Les plus gros... comment
dites-vous?... les plus gros piciers de Londres...

M. Formerie essaya de canaliser ce flot de paroles.

--Quelle chose dsiriez-vous acheter, mademoiselle?

--Un petit bout de papier... tout petit... du papier qui pourrait
s'appeler aujourd'hui de la pelure d'oignon.

--Et qui a de la valeur?

--Beaucoup pour moi. Et j'ai eu tort de le lui dire: Vous saurez,
cher monsieur Vaucherel, que la mre de ma grand-mre, la jolie
Dorothe, a eu comme soupirant le roi George IV lui-mme, et qu'elle
gardait les dix-huit lettres d'amour reues de lui, dans les
dix-huit tomes relis en veau d'une dition de Richardson... une par
volume. Or,  sa mort, notre famille a trouv les volumes, sauf le
quatorzime qui avait disparu avec la lettre numro quatorze... la
plus intressante parce qu'elle prouve--on le savait--que la trs
jolie Dorothe a manqu  ses devoirs neuf mois avant la naissance
de son fils an. Alors, vous comprenez, mon bon monsieur Vaucherel,
comme nous serions heureux de retrouver cette lettre! Les Lovendale,
descendants du roi George! Cousins du roi d'aujourd'hui! Une telle
chose nous vaudrait de la gloire, des titres!

Elisabeth Lovendale respira et, continuant le rcit de sa dmarche
auprs du bonhomme Vaucherel, reprit:

--Et puis, mon bon monsieur Vaucherel, voil qu'aprs trente ans de
recherches et d'annonces, j'ai su que l'on avait vendu dans une vente
publique un lot de volumes, dont le quatorzime tome de Richardson.
Je cours chez l'acheteur, un bouquiniste du quai Voltaire, lequel me
renvoie chez vous,  qui le livre appartient depuis hier.

--En effet, me dit ce bon M. Vaucherel, qui me montra le tome XIV de
Richardson.

--Regardez, lui dis-je, la lettre n 14 doit tre dans le dos du
volume, sous la reliure.

Il regarde, devient tout ple, et me dit:

--Combien l'achetez-vous?

C'est l que j'ai vu ma btise. Si je n'avais pas parl de la
lettre, j'aurais eu le volume pour cinquante francs. J'en ai offert
mille. Le bon M. Vaucherel se mit  trembler et demanda dix mille
francs. J'acceptai. Il perdit la tte. Moi aussi. C'tait, vous
savez, comme aux enchres publiques. Vingt mille.. Trente mille... A
la fin, il exigeait cinquante mille, et il criait comme un fou, les
yeux tout rouges:

--Cinquante mille!... Pas un sou de moins! De quoi acheter tous les
livres que je voudrai!... les plus beaux!... Cinquante mille francs!

Il voulait tout de suite un acompte, un chque. Je lui promis de
revenir. Il jeta le livre dans le tiroir de cette table, ferma 
clef, et me laissa partir.

Elisabeth Lovendale complta son histoire par une suite de dtails
inutiles, que l'on n'couta point, d'ailleurs. Depuis un moment,
quelque chose retenait davantage l'attention de Jim Barnett et de
l'inspecteur Bchoux, c'tait le visage crisp de M. Formerie. A n'en
point douter, une motion violente l'avait envahi, et il souffrait
d'une sorte de joie excessive qui le bouleversait. A la fin, il
chuchota, la voix sourde et l'expression emphatique:

--Somme toute, mademoiselle, vous rclamez le tome XIV des oeuvres de
Richardson?

--Oui, monsieur.

--Le voici, dit-il en tirant de sa poche avec un geste thtral un
petit livre reli en veau.

--Est-ce possible! s'cria l'Anglaise enthousiasme.

--Le voici, rpta-t-il. La lettre d'amour du roi George ne s'y
trouve pas. Je l'y aurais vue. Mais je saurai bien la dcouvrir
puisque j'ai su dcouvrir le volume que l'on cherche depuis cent ans,
et puisque le voleur de l'un est fatalement le voleur de l'autre.

M. Formerie se promena un instant, les mains au dos, en savourant son
triomphe.

Et soudain il tapota la table  petits coups et conclut:

--Nous connaissons enfin la cause de l'assassinat. Un homme aux
coutes entendit la conversation de Vaucherel et de miss Lovendale et
nota l'endroit o Vaucherel enfermait le livre. Quelques jours plus
tard, cet homme tuait pour voler et pour vendre plus tard la lettre
numro 14. Quel tait cet homme? Gaudu, le valet de ferme, en qui je
n'ai cess de voir le coupable. Hier, au cours d'une perquisition,
j'ai remarqu une fente anormale entre les briques disjointes de sa
chemine. J'ai fait largir le trou. Un livre tait l, un livre qui,
videmment, provenait de la bibliothque Vaucherel. Les rvlations
inattendues de miss Lovendale prouvent la justesse de ma dduction.
Je vais mettre sous mandat les trois cousins Gaudu, chenapans
fieffs, assassins du bonhomme Vaucherel, et criminels accusateurs de
M. Leboc.

Toujours solennel, M. Formerie tendit la main en signe d'estime  M.
Leboc, qui le remercia avec effusion. Puis, comme un galant homme,
il conduisit Elisabeth Lovendale jusqu' son auto, revint vers les
autres, et s'cria en se frottant les mains:

--Allons, je crois que l'affaire fera du bruit, et que les oreilles
de M. Formerie tinteront agrablement. Que voulez-vous? M. Formerie
est un ambitieux et la capitale l'attire.

On se mit en marche vers la maison des Gaudu o il avait donn
l'ordre que fussent amens, sous bonne escorte, les trois cousins. Le
temps tait beau. Suivi de M. Leboc, encadr par l'inspecteur Bchoux
et par Jim Barnett, M. Formerie laissait dborder son contentement
et, d'un ton gouailleur:

--Hein, mon cher Barnett, ce fut rondement men? Et plutt dans un
sens contraire  vos prvisions! Car enfin vous tiez hostile  M.
Leboc?

--J'avoue, en effet, monsieur le juge d'instruction, confessa
Barnett, que je me suis laiss influencer par cette satane carte
de visite. Figurez-vous qu'elle se trouvait sur le plancher de la
Chaumire, lors de la confrontation, que le sieur Leboc s'en tait
rapproch, et que, tout doucement, il avait mis le pied droit
dessus. En s'en allant, il l'emportait ainsi, colle  sa chaussure,
l'en dtachait dehors, et la glissait dans son portefeuille. Or,
l'empreinte de sa semelle droite dans la terre mouille me fit voir
que ladite semelle portait quatre pointes disposes en losange et,
par consquent, que le sieur Leboc, sachant qu'il avait oubli cette
carte sur le plancher, et ne voulant pas que l'on connt le nom et
l'adresse d'Elisabeth Lovendale, avait combin son petit mange. Et,
de fait, c'est grce  cette carte de visite...

M. Formerie clata de rire.

--Mais c'est de l'enfantillage, mon cher Barnett! En voil des
complications inutiles! Comment peut-on s'garer ainsi? Un de mes
principes, voyez-vous, Barnett, c'est qu'il ne faut pas chercher midi
 quatorze heures. Contentons-nous des faits, tels qu'ils s'offrent
 nous, sans essayer de les adapter, cote que cote,  des ides
prconues.

On approchait de la maison de M. Leboc, le long de laquelle il
fallait passer pour se rendre chez les Gaudu. M. Formerie prit
le bras de Barnett et continua cordialement son petit cours de
psychologie policire.

--Votre grand tort, Barnett, fut de n'avoir pas voulu admettre, comme
intangible, cette vrit, si simple pourtant, qu'on ne peut pas
tre  deux endroits  la fois. Tout est l. M. Leboc, fumant  sa
fentre, ne pouvait en mme temps assassiner  la Chaumire. Tenez,
M. Leboc est derrire nous, n'est-ce pas, et voici la grille de sa
maison  dix pas, devant nous? Eh bien, il est impossible d'imaginer
un miracle par lequel M. Leboc serait  la fois derrire nous et  sa
fentre.

M. Formerie, juge d'instruction, sauta sur place et poussa une
exclamation de stupeur.

--Qu'y a-t-il? lui demanda Bchoux.

Il tendit le doigt vers la maison.

--L-bas... l-bas...

A travers les barreaux de la grille, de l'autre ct de la pelouse,
on apercevait, vingt mtres plus loin, en train de fumer sa pipe dans
le dcor de sa fentre ouverte, M. Leboc... M. Leboc qui pourtant se
trouvait galement prs du groupe, sur le trottoir!

Vision d'horreur! Hallucination! Fantme effrayant! Ressemblance
incroyable! Qui donc jouait, l-bas, le rle du vritable sieur Leboc
que M. Formerie tenait par le bras?

Bchoux avait ouvert la grille et courait. M. Formerie s'lana
aussi vers l'image diabolique du sieur Leboc, qu'il interpellait et
menaait. Mais l'image ne semblait pas s'mouvoir et ne bougeait pas.
Comment se ft-elle mue et comment et-elle boug, puisque--ils le
constatrent de plus prs--ce n'tait rien qu'une image, une toile
qui remplissait exactement le cadre de la fentre, et qui offrait en
profondeur, brosse de la mme faon, et par la mme main videmment
que le portrait du bonhomme Vaucherel,  la Chaumire, la silhouette
du sieur Leboc en train de fumer sa pipe.

M. Formerie se retourna. Prs de lui, le souriant, placide, et
couperos M. Leboc n'avait pas pu soutenir l'attaque imprvue, et
s'tait effondr comme sous un coup de massue. Il pleurait et il
avouait btement.

--J'avais perdu la tte... j'ai frapp sans le vouloir. Je voulais
tre de moiti avec lui... il m'a refus... alors j'ai perdu la
tte... j'ai frapp sans le vouloir...

Il se tut. Et, dans le silence, la voix de Jim Barnett qui se faisait
aigre, mchante et gouailleuse, retentit:

--Hein! qu'en dites-vous, monsieur le juge d'instruction? Un joli
coco que votre protg Leboc! Quelle matrise dans la prparation
de son alibi! Et comment les passants inattentifs de chaque jour
n'eussent-ils pas cru voir, de loin, le vritable Leboc! Pour moi,
je me suis dout du coup, ds le premier jour, en voyant le bonhomme
Vaucherel sur sa toile. Est-ce que par hasard le mme artiste
n'aurait pas dessin la silhouette de son ami Leboc? J'ai cherch,
et pas bien longtemps, tellement Leboc tait sr que nous serions
trop btes pour dcouvrir son truc: la toile tait roule dans le
coin d'un hangar, sous des tas d'ustensiles hors d'usage. Je n'ai eu
qu' la clouer ici, tout  l'heure, tandis qu'il se rendait  votre
convocation. Et voil comment on peut, en mme temps, assassiner  la
Chaumire et fumer sa pipe  domicile!

Jim Barnett tait froce. Sa voix pointue dchirait l'infortun M.
Formerie.

--Faut-il qu'il en ait perptr, dans sa vie d'honnte homme! Hein,
est-ce beau sa parade au sujet de la carte de visite, les quatre
trous pour marquer les quatre points d'un cart! Et le livre qu'il
a t dposer l'autre aprs-midi (je le suivais) dans la chemine
des Gaudu! Et la lettre anonyme qu'il vous a envoye! Car je
suppose bien que c'est cela qui vous a dclench, monsieur le juge
d'instruction! Sacr Leboc, tu m'as fait bien rigoler avec ta face de
petit vieux bien propre. Canaille, va!

Trs ple, M. Formerie se contenait. Il observait le sieur Leboc. A
la fin, il murmura:

--a ne m'tonne pas... un regard faux... des manires obsquieuses.
Quel bandit!

Une colre subite l'anima.

--Oui, un bandit! Et je vais vous mener par un petit chemin!... Et
d'abord la lettre, la lettre numro quatorze, o est-elle?

Incapable de rsister, le sieur Leboc balbutia:

--Au creux de la pipe qui est suspendue contre le mur de la pice 
gauche... Cette pipe n'est pas dbourre de ses cendres... la lettre
y est...

On entra vivement dans la pice. Bchoux trouva aussitt la pipe et
secoua les cendres. Mais il n'y avait rien au creux du fourneau,
aucune lettre, ce qui parut confondre le sieur Leboc et qui mit le
comble  l'exaspration de M. Formerie.

--Menteur! Imposteur! Misrable! Ah! tu peux tre sr que tu
parleras, gredin, et que tu la rendras, cette lettre!

Cependant les yeux de Bchoux et de Barnett s'taient rencontrs.
Barnett souriait. Bchoux crispa les poings. Il comprenait que
l'Agence Barnett et Cie avait une faon toute spciale d'tre
gratuite, et il s'expliquait comment Jim Barnett, tout en jurant 
bon droit qu'il ne demandait jamais un centime  ses clients, pouvait
mener une confortable existence de dtective priv.

Il s'approcha de lui et murmura:

--Vous tes d'une jolie force. C'est digne d'Arsne Lupin.

--Quoi? fit Barnett d'un air ingnu.

--L'escamotage de la lettre.

--Ah! vous avez devin?

--Parbleu!

--Que voulez-vous, je collectionne les autographes des rois
d'Angleterre.

       *       *       *       *       *

Trois mois plus tard,  Londres, Elisabeth Lovendale reut la visite
d'un certain gentleman trs distingu, qui se fit fort de lui
procurer la lettre d'amour du roi George. Il rclamait la bagatelle
de cent mille francs.

Les ngociations furent laborieuses. Elisabeth consulta ses frres,
les plus gros piciers de Londres. Ils se dbattirent, refusrent,
puis finalement cdrent.

Le gentleman trs distingu toucha donc cent mille francs, et
dtourna, en outre, tout un wagon d'picerie fine dont on ne sut
jamais ce qu'il tait devenu...




3

LA PARTIE DE BACCARA


Au sortir de la gare, Jim Barnett trouva l'inspecteur Bchoux, qui
lui prit le bras et l'emmena rapidement.

--Pas une minute  perdre. D'un instant  l'autre la situation peut
empirer.

--Le malheur me semblerait beaucoup plus grand, dit Jim Barnett avec
logique, si je savais de quelle situation il s'agit. Je suis venu sur
votre tlgramme, et sans le moindre renseignement.

--C'est ainsi que je l'ai voulu, dit l'inspecteur.

--Vous ne vous dfiez donc plus de moi, Bchoux?

--Je me dfie toujours de vous, Barnett, et de vos faons de rgler
le compte des clients de l'Agence Barnett. Mais, en l'occurrence,
rien  prlever, mon cher. Pour une fois, il faut travailler  l'oeil.

Jim Barnett sifflota. Cette perspective ne semblait pas le
tourmenter. Bchoux le regarda de travers, inquiet dj, et avec
l'air de dire: Toi, mon bonhomme, si je pouvais me passer de tes
services!...

Ils arrivrent dans la cour. Une automobile de matre attendait 
l'cart, o Barnett vit une dame au beau visage dramatique, d'une
pleur impressionnante. Ses yeux taient remplis de larmes, ses
lvres crispes par l'angoisse. Elle poussa aussitt la portire, et
Bchoux fit les prsentations.

--Jim Barnett, madame, dont je vous ai parl comme du seul homme qui
puisse vous sauver.--Mme Fougeraie, femme de l'ingnieur Fougeraie,
qui est sur le point d'tre inculp.

--Inculp de quoi?

--D'assassinat.

Jim Barnett eut un petit claquement de langue. Bchoux fut scandalis.

--Excusez mon ami Barnett, madame, plus une affaire est grave et plus
il se sent  l'aise.

L'auto roulait dj vers les quais de Rouen. On tourna sur la gauche
et l'on s'arrta devant une vaste maison dont le troisime tage
servait de local au Cercle Normand.

--C'est l, dit Bchoux, que les gros ngociants et industriels de
Rouen et des environs se runissent pour causer, lire les journaux et
jouer leur bridge ou leur poker, le vendredi surtout qui est jour de
Bourse. Comme il n'y a personne avant midi que les gens de mnage,
j'ai tout loisir de vous mettre au courant du drame qui s'y est pass.

Trois grandes salles se suivaient le long de la faade,
confortablement meubles et munies de tapis. La troisime
communiquait avec une pice beaucoup plus petite, en forme de
rotonde, et dont l'unique fentre ouvrait sur un large balcon d'o
l'on dominait les quais de la Seine.

Ils s'assirent, Mme Fougeraie un peu  l'cart, prs d'une fentre,
et Bchoux raconta:

--Donc, il y a quelques semaines, un vendredi, quatre membres du
Cercle, qui avaient bien dn, se mirent  jouer au poker. C'taient
quatre amis, quatre filateurs et manufacturiers de Maromme, gros
centre d'usines  proximit de Rouen. Trois taient maris, pres de
famille, dcors: Alfred Auvard, Raoul Dupin et Louis Batinet. Le
quatrime, clibataire et plus jeune, s'appelait Maxime Tuillier.
Vers minuit, un autre jeune homme, Paul Erstein, rentier et trs
riche, se joignit  eux, et tous les cinq, les salles vides peu 
peu, commencrent une partie de baccara. Paul Erstein qui avait la
passion et l'habitude du jeu, tenait la banque.

Bchoux montra une des tables et poursuivit:

--Ils jouaient ici,  cette table. Partie fort calme au dbut, qu'ils
avaient entreprise par dsoeuvrement, sans y prter attention, mais
qui s'anima peu  peu, ds que Paul Erstein eut fait venir deux
bouteilles de champagne. Et tout de suite,  compter de ce moment, la
veine se dessina en faveur du banquier, une veine brutale, injuste,
mchante, exasprante. Paul Erstein retournait un neuf quand il le
fallait, donnait une bche  l'instant voulu. Les autres enrageaient,
redoublaient leurs attaques. Vainement. Inutile, n'est-ce pas,
de s'appesantir davantage. Le rsultat de ces extravagances, o
chacun s'enttait contre tout bon sens, le voici. A quatre heures,
les industriels de Maromme avaient perdu tout l'argent qu'ils
rapportaient de Rouen pour rgler les salaires de leurs ouvriers.
Maxime Tuillier devait en outre  Paul Erstein, sur parole,
quatre-vingt mille francs.

L'inspecteur Bchoux respira un moment, puis reprit:

--Et soudain, coup de thtre. Un coup de thtre, il faut l'avouer,
que Paul Erstein facilita par sa complaisance extrme et son
dsintressement. Il divisa la somme totale de ses gains en quatre
portions qui correspondaient exactement aux pertes annonces, divisa
ensuite ces quatre paquets par tiers, et proposa  ses adversaires
les trois parties finales. C'tait donc, individuellement, quitte ou
double sur chacune des trois liasses. Ils acceptrent. Paul Erstein
perdit les trois fois. La veine avait tourn. Aprs toute une nuit de
lutte, il n'y avait plus ni gagnant ni perdant.

--Tant mieux, dit Paul Erstein, qui se leva. J'avais un peu honte.
Mais, fichtre, quelle migraine! Personne ne vient fumer une cigarette
sur le balcon?

Il passa dans la rotonde. Quelques minutes s'coulrent durant
lesquelles les quatre amis demeurrent autour de la table  deviser
gaiement des pripties du combat termin. Puis ils se rsolurent
au dpart. Ayant travers la seconde salle et la premire, ils
prvinrent le domestique de garde qui somnolait dans l'antichambre.

--M. Erstein est encore l, Joseph. Mais il ne saurait tarder  s'en
aller.

Puis ils sortirent exactement  quatre heures trente-cinq. L'auto de
l'un d'eux, Alfred Auvard, les ramena, comme chaque vendredi soir, 
Maromme. De son ct, le domestique Joseph attendit une heure. Aprs
quoi, las de sa faction nocturne, il se mit en qute de Paul Erstein,
et le trouva gisant dans la rotonde, tordu sur lui-mme, inerte: il
tait mort.

L'inspecteur Bchoux fit une seconde pause. Mme Fougeraie avait
baiss la tte. Jim Barnett se rendit avec l'inspecteur dans la
rotonde isole, l'examina et pronona:

--Droit au but maintenant, Bchoux. L'enqute a rvl?...

--A rvl, rpondit Bchoux, que Paul Erstein avait t frapp 
la tempe avec un instrument contondant qui avait d l'abattre d'un
seul coup. Ici, aucune trace de lutte, sauf la montre de Paul Erstein
brise  quatre heures cinquante-cinq, c'est--dire vingt minutes
aprs le dpart des joueurs. Aucune trace de vol: bague et billets
de banque, rien n'avait disparu. Enfin, aucune trace de l'agresseur,
qui n'avait pu ni entrer ni sortir par l'antichambre, puisque Joseph
n'avait pas quitt son poste.

--Alors, dit Barnett, pas la moindre piste?

--Si.

Bchoux hsita et dclara:

--Si, une piste et mme fort srieuse. L'aprs-midi, un de mes
collgues de Rouen fit remarquer au juge que le balcon de cette
pice se trouvait  trs peu de distance d'un balcon situ au
troisime tage de l'immeuble voisin. Le Parquet se transporta dans
cet immeuble, dont le troisime tage est habit par l'ingnieur
Fougeraie. Il tait absent depuis le matin. Mme Fougeraie conduisit
les magistrats dans la chambre de son mari. Le balcon de cette
chambre est contigu  celui de la rotonde. Regardez, Barnett.

Barnett s'approcha et dit:

--Un mtre vingt environ. Facile  franchir. Mais rien ne prouve
qu'on l'ait franchi.

--Si, affirma Bchoux. Vous voyez, le long de la rampe, des caisses
de bois destines  recevoir des fleurs, et qui ont conserv leur
terre de l't dernier? On les a fouilles. L'une d'elles, la plus
proche, contenait, presque  la surface, sous une couche de terre
frachement remue, un coup de poing amricain. Le mdecin lgiste a
constat que la blessure faite  la victime correspond exactement 
la forme de cet instrument. On n'a relev aucune empreinte de doigts
sur le mtal, car la pluie n'avait pas cess depuis le matin. Mais
la charge semble dcisive. L'ingnieur Fougeraie, apercevant dans
la rotonde claire Paul Erstein, aura franchi le balcon, puis, son
crime accompli, aura cach l'arme.

--Mais pourquoi ce crime? Il connaissait Paul Erstein?

--Non.

--Alors?

Bchoux fit un signe. Mme Fougeraie s'tait avance et elle coutait
les questions de Barnett. Son masque douloureux se contractait. Un
effort visible contenait ses larmes sous ses paupires fltries par
l'insomnie. D'une voix qui tremblait elle dit:

--C'est  moi de rpondre, monsieur. Je le ferai en quelques
mots, avec une franchise absolue, et vous comprendrez mon effroi.
Non, mon mari ne connaissait pas M. Paul Erstein. Mais moi, je le
connaissais. Je l'avais rencontr plusieurs fois  Paris chez une de
mes meilleures amies, et, tout de suite, il m'avait fait la cour.
J'prouve pour mon mari beaucoup d'affection, et j'ai un sentiment
profond de mes devoirs d'pouse. J'ai donc rsist  l'entranement
qui me portait vers Paul Erstein. Seulement j'ai accept de le voir 
diverses reprises aux environs, dans la campagne.

--Et vous lui avez crit?...

--Oui.

--Et les lettres sont entre les mains de sa famille?

--Entre les mains de son pre.

--Et son pre, qui veut  tout prix le venger, vous menace de
communiquer ces lettres  la justice?

--Oui. Ces lettres prouvent la nature irrprochable de nos relations.
Mais enfin elles prouvent que je le voyais en dehors de mon mari. Et
l'une d'elles contient ces phrases: Je vous en supplie, Paul, soyez
raisonnable. Mon mari est extrmement jaloux et trs violent. S'il
souponnait mes inconsquences, il serait capable de tout. Alors,
n'est-ce pas, monsieur... cette lettre apporterait  l'accusation
une force nouvelle?... La jalousie, ce serait l le motif que l'on
cherche et qui expliquerait le meurtre et la dcouverte de l'arme
devant la chambre mme de mon mari.

--Mais vous, madame, tes-vous certaine que M. Fougeraie n'avait
aucun soupon?

--Aucun.

--Et pour vous il est innocent?

--Oh! sans aucun doute, dit-elle dans un lan.

Barnett la regarda au plus profond de ses yeux, et il comprit que
la conviction de cette femme et impressionn Bchoux au point
que, malgr les faits, malgr l'opinion du Parquet, et malgr sa
discrtion professionnelle, l'inspecteur inclint  la secourir.

Barnett posa encore quelques questions, rflchit longuement, et
conclut:

--Je ne puis vous donner aucun espoir, madame. En toute logique,
votre mari est coupable. Je vais essayer cependant de donner tort 
la logique.

--Voyez mon mari, supplia Mme Fougeraie. Ses explications vous
permettront...

--Inutile, madame. Mon assistance n'a de raison que si, ds l'abord,
je mets votre mari hors de cause, et si je dirige mes efforts dans le
sens de votre conviction.

L'entretien tait termin. Barnett engagea la lutte sans retard, et,
accompagn de l'inspecteur Bchoux, se prsenta chez le pre de la
victime, auquel il dit sans chercher de dtours:

--Monsieur, Mme Fougeraie m'a charg de ses intrts. Vous remettez
n'est-ce pas, au Parquet, les lettres crites  votre fils?

--Aujourd'hui, monsieur.

--Vous n'hsitez pas  compromettre,  perdre la femme qu'il aimait
plus que tout?

--Si le mari de cette femme a tu mon fils, je le regrette pour elle,
mais mon fils sera veng.

--Attendez cinq jours, monsieur. Mardi prochain, l'assassin sera
dmasqu.

Ces cinq jours, Jim Barnett les employa d'une manire qui dconcerta
bien souvent l'inspecteur Bchoux. Il fit et lui fit faire des
dmarches insolites, interrogea, mobilisa des tas d'employs
subalternes et dpensa beaucoup d'argent. Cependant il ne semblait
pas trs satisfait et, contrairement  son habitude, se montra
taciturne et d'assez mchante humeur.

Le mardi matin, il vit Mme Fougeraie et lui dit:

--Bchoux a obtenu du Parquet qu'on reconstitut tantt les
pripties de la soire. Votre mari est convoqu. Vous galement.
Je vous supplie de rester calme quoi qu'il arrive, et presque
indiffrente.

Elle murmura:

--Puis-je esprer?...

--Je n'en sais rien moi-mme. Comme je vous l'ai dit, je joue
la partie sur votre conviction, c'est--dire sur l'innocence
de M. Fougeraie. Cette innocence, je tcherai de la prouver par
la dmonstration d'une hypothse possible. Mais ce sera dur. En
admettant mme que j'aie mis la main sur la vrit, comme je le
crois, elle peut se drober jusqu'au dernier moment.

Le procureur de la Rpublique et le juge d'instruction qui avaient
poursuivi les enqutes taient des magistrats consciencieux, qui
ne s'en rapportaient qu'aux faits et ne cherchaient pas  les
interprter selon des opinions pralables.

--Avec ceux-l, dit Bchoux, je ne crains pas que vous entriez en
conflit et que vous fassiez de l'ironie facile, Barnett. Ils m'ont
donn fort aimablement toute latitude pour agir  ma guise... ou
plutt  la vtre, ne l'oubliez pas.

--Inspecteur Bchoux, rpliqua Barnett, je ne fais d'ironie que quand
je suis sr de la victoire. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.

Beaucoup de monde emplissait la troisime salle. Les magistrats
s'entretenaient de leur ct, au seuil mme de la rotonde, o ils
entrrent et d'o ils ressortirent aprs un moment. Le groupe des
industriels attendait. Des agents et des inspecteurs allaient et
venaient. Le pre de Paul Erstein se tenait debout,  l'cart, ainsi
que le domestique Joseph. M. et Mme Fougeraie restaient dans un
coin, lui sombre et l'expression inquite, elle plus ple encore que
d'ordinaire: on savait que l'arrestation de l'ingnieur tait dcide.

L'un des magistrats, s'adressant aux quatre joueurs, leur dit:

--L'instruction, messieurs, va procder  la reconstitution de la
soire du vendredi. Vous voudrez donc bien reprendre vos places
autour de la table afin d'esquisser la partie de baccara telle
qu'elle eut lieu. Inspecteur Bchoux, vous tiendrez la banque. Vous
avez demand  ces messieurs d'apporter le mme nombre de billets
qu'ils avaient ce jour-l?

Bchoux rpondit affirmativement et s'assit au milieu de la table,
Alfred Auvard et Raoul Dupin  sa gauche, Louis Batinet et Maxime
Tuillier  sa droite. Six jeux de cartes taient disposs. Il fit
couper et tailla.

Chose bizarre: tout de suite, comme au soir tragique, la veine
favorisa la banque. Aussi aisment que le banquier Paul Erstein,
le banquier Bchoux gagna. Tandis qu'il abattait huit ou neuf, les
bches alternaient sur les deux tableaux, et cela rgulirement,
d'un seul lan de la chance qui s'obstinait, sans ces -coups et ces
revirements qui, malgr tout, avaient marqu la premire partie.

Cette continuit, pour ainsi dire mcanique, semblait due  un
sortilge, qui acqurait un sens d'autant plus dconcertant que
c'tait la rptition d'un fait dont les joueurs avaient dj subi
le choc. Dsempar, Maxime Tuillier se trompa deux fois. Jim Barnett
s'impatienta et, d'autorit, prit sa place  la droite de Bchoux.

Au bout de dix minutes--car les vnements marchaient  une vitesse
que rien ne ralentissait--plus de la moiti des billets de banque,
tirs de leurs portefeuilles par les quatre amis, encombraient le
tapis vert devant Bchoux. Maxime Tuillier, par l'intermdiaire de
Jim Barnett, commenait  perdre sur parole.

Le rythme s'acclra. Vivement la pointe extrme de la partie fut
atteinte. Et soudain Bchoux, comme l'avait fait Paul Erstein, divisa
son gain en quatre liasses proportionnelles aux pertes, proposant
ainsi les trois quitte ou double dfinitifs.

Ses adversaires le suivaient du regard, impressionns videmment par
le souvenir du soir tragique.

Trois fois Bchoux servit les deux tableaux.

_Et trois fois, au lieu de perdre comme Paul Erstein avait perdu,
Bchoux gagna._

Il y eut, parmi les assistants, de la surprise. Pourquoi la chance,
qui aurait d tourner pour que le miracle du renouvellement se
continut jusqu'au bout, favorisait-elle encore celui qui tenait la
banque? Si l'on sortait de la ralit connue pour entrer dans une
ralit diffrente, devait-on croire que cette autre version tait la
bonne?

--Je suis confus, dit Bchoux, toujours dans son rle de banquier, et
qui se leva aprs avoir empoch les quatre liasses de billets.

De mme que Paul Erstein, il se plaignit de migraine et souhaita
qu'on l'accompagnt sur le balcon. Il s'y rendit, tout en allumant
une cigarette. On le vit, de loin, par la porte de la rotonde.

Les autres demeuraient immobiles, le visage contract. Sur la table
les cartes s'parpillaient.

_Puis,  son tour, Jim Barnett se leva._ Par quel phnomne avait-il
russi  donner  sa figure,  sa silhouette, l'apparence mme de
Maxime Tuillier, qu'il venait d'carter du jeu et dont il tenait la
place? Maxime Tuillier tait un garon d'une trentaine d'annes,
serr dans sa veste, le menton glabre, un lorgnon d'or sur le nez,
l'air maladif et inquiet. _Jim Barnett fut cela._ Il s'avana vers la
rotonde lentement, d'un pas d'automate, avec une expression qui tait
tantt dure et implacable, tantt indcise et effare, l'expression
d'un homme qui va peut-tre accomplir un acte terrible, mais
peut-tre aussi s'enfuir comme un lche avant de l'avoir accompli.

Les joueurs ne le voyaient pas de face. Mais les magistrats le
voyaient. Et ils oubliaient Jim Barnett, interprte dont ils
subissaient la puissance pour ne songer qu' Maxime Tuillier, joueur
dcav, qui rejoignait son adversaire victorieux. Dans quelle
intention? Son visage, qu'il cherchait  matriser, trahissait le
dsordre de son esprit. Allait-il prier, ou ordonner, ou menacer?
Quand il entra dans la rotonde, il tait calme.

Il referma la porte.

La reprsentation du drame--drame imagin ou reconstitu?--tait si
vivante que l'on attendit en silence. Et les trois autres joueurs
attendaient aussi, les yeux attachs  cette porte close, derrire
laquelle se passait ce qui s'tait pass au soir tragique, et
derrire laquelle ce n'taient point Barnett et Bchoux qui jouaient
leurs rles d'assassin et de victime, mais Maxime Tuillier et Paul
Erstein qui se trouvaient aux prises.

Puis, aprs de longues minutes, l'assassin--pouvait-on l'appeler
autrement?--sortit. Titubant, le regard hallucin, il retourna vers
ses amis. Il avait les quatre liasses  la main. Il en jeta une sur
la table, et de force enfona les trois autres dans les poches des
trois joueurs, en leur disant:

--Paul Erstein, avec qui je viens de m'expliquer, m'a charg de vous
rendre cet argent. Il n'en veut pas. Allons-nous-en.

A quatre pas de lui, Maxime Tuillier, le vritable Maxime Tuillier,
blme et dcompos, s'appuyait au dossier d'une chaise. Jim Barnett
lui dit:

--C'est bien cela, n'est-ce pas, monsieur Maxime Tuillier? La scne
a t reproduite dans ses points essentiels? J'ai bien jou le rle
que vous avez jou l'autre soir? N'est-ce pas, j'ai bien voqu le
crime?... votre crime?

Maxime Tuillier semblait ne pas pouvoir entendre. La tte basse,
les bras ballants, il avait l'air d'un mannequin que le moindre
souffle va faire tomber. Il vacilla comme un homme ivre. Ses genoux
flchirent. Il s'croula sur sa chaise.

Alors Barnett bondit sur lui et le saisit au collet.

--Vous avouez, hein? Pas possible autrement, d'ailleurs. J'ai toutes
les preuves. Ainsi, le coup de poing amricain... je puis tablir que
vous en portiez toujours un sur vous. En outre, votre perte au jeu
vous dmolissait. Oui, mon enqute m'a rvl que vous tiez trs bas
dans vos affaires. Plus d'argent pour vos chances de fin de mois.
C'tait la ruine. Alors... alors vous avez frapp, et, ne sachant
quoi faire de l'arme, vous avez enjamb le balcon, et vous l'avez
enfouie sous la terre.

Il tait inutile que Barnett se donnt du mal: Maxime Tuillier
n'opposait aucune rsistance. Ecras sous le poids d'un crime trop
lourd pour lui, et dont il portait le fardeau depuis des semaines,
il balbutia, malgr lui, sans plus de conscience qu'un moribond qui
dlire, les mots terribles de l'aveu.

La salle s'emplissait de tumulte. Le juge d'instruction, pench
au-dessus du coupable, notait la confession involontaire. Le pre de
Paul Erstein voulait se jeter sur l'assassin. L'ingnieur Fougeraie
criait sa rage. Mais les plus acharns peut-tre taient les amis de
Maxime Tuillier. L'un d'eux surtout, le plus g et le plus notable,
Alfred Auvard, le couvrait d'invectives.

--Tu n'es qu'un misrable! Tu nous as fait croire que ce malheureux
nous avait rendu l'argent, et cet argent, tu l'avais vol aprs avoir
tu.

Il lana la liasse de billets  la tte de Maxime Tuillier. Les deux
autres, indigns eux aussi, pitinrent un argent dont ils avaient
horreur.

Le calme se rtablit peu  peu. On emmena dans une autre salle Maxime
Tuillier, presque vanoui et gmissant. Un inspecteur ramassa les
liasses de billets qu'il remit aux magistrats. Ceux-ci prirent M. et
Mme Fougeraie de se retirer, ainsi que le pre de Paul Erstein. Puis
ils flicitrent Jim Barnett de sa clairvoyance.

--Tout cela, dit-il, cet croulement de Maxime Tuillier, ce n'est que
le ct banal du drame. Ce qui en constitue l'originalit, ce qui
fait qu'il se prsente comme un drame profondment mystrieux, alors
que ce ne devrait tre qu'un fait divers, provient de tout autre
chose. Et, bien que ceci ne me concerne pas, si vous voulez bien me
permettre...

Alors Jim Barnett se tourna vers les trois industriels qui
conversaient  voix basse, s'approcha d'eux et frappa doucement
l'paule de M. Auvard.

--Un mot, monsieur, voulez-vous? Je crois que vous pourriez apporter
quelques clarts sur une affaire encore trs obscure.

--A propos de quoi? rpondit Alfred Auvard.

--A propos du rle que vous y avez jou, vous et vos amis, monsieur.

--Mais nous n'y jouons aucun rle.

--Un rle actif, non, bien entendu. Cependant, il y a certaines
contradictions troublantes et qu'il me suffira de vous signaler.
Ainsi vous avez dclar, ds le lendemain matin, que la partie de
baccara aboutit  trois coups en _votre faveur_, ce qui annula vos
pertes et dtermina votre paisible dpart. Or, cette dclaration se
trouve contredite par les faits.

M. Auvard hocha la tte et rpliqua:

--Il y a l, en effet, un malentendu. La vrit, c'est que les trois
derniers coups ne firent qu'ajouter  nos pertes. Paul Erstein
s'tant lev, Maxime, qui semblait tout  fait matre de lui, le
suivit dans la rotonde pour fumer une cigarette, tandis que tous les
trois nous restions  causer. Quand il revint, sept ou huit minutes
aprs peut-tre, il nous dit que Paul Erstein n'avait jamais envisag
cette partie comme srieuse, que c'tait un simulacre de partie,
engage dans les fumes du champagne, et qu'il tenait  nous rendre
l'argent, mais  la condition qu'on ne le st point. La fin de la
partie serait considre, au cas o on en parlerait, comme l'exacte
compensation des pertes subies.

--Et vous avez accept une pareille offre! un cadeau que rien ne
motivait! s'cria Barnett. Et, l'acceptant, vous n'avez pas t
remercier Paul Erstein! Et vous avez trouv naturel que Paul Erstein,
qui tait un joueur endurci, habitu aux gains comme aux pertes, ne
profitt point de sa veine! Que d'invraisemblances!

--Il tait quatre heures du matin. Nous avions le cerveau surchauff.
Maxime Tuillier ne nous laissa pas le temps de rflchir. Pourquoi,
d'ailleurs, ne l'aurions-nous pas cru, puisque nous ignorions qu'il
avait tu et vol?

--Mais, le lendemain, vous saviez que Paul Erstein avait t tu.

--Oui, mais tu sans doute aprs notre dpart, ce qui ne changeait
rien au dsir exprim par lui.

--Et pas un instant vous n'avez souponn Maxime Tuillier?

--De quel droit? C'est un des ntres. Son pre tait mon ami, et je
le connais depuis son enfance. Non, nous n'avons rien souponn.

--En tes-vous bien sr?

Jim Barnett avait jet ces mots d'une voix ironique. Alfred Auvard
hsita quelques secondes et riposta avec hauteur:

--Vos questions, monsieur, m'ont tout l'air d'un interrogatoire. A
quel titre sommes-nous donc ici?

--Au point de vue de l'instruction,  titre de tmoins. Mais, selon
moi...

--Selon vous?

--Je vais vous l'expliquer, monsieur.

Et d'un ton pos Barnett nona:

--Toute cette affaire, en ralit, est domine par le facteur
psychologique de la confiance que vous inspiriez. Matriellement, le
crime ne pouvait tre commis que de l'extrieur ou de l'intrieur.
Or, tout de suite, l'enqute s'est tourne vers l'extrieur,
pour cette raison que, _a priori_, on ne souponne pas le bloc
d'honorabilit et de probit que forment quatre industriels riches,
dcors, de rputation intacte. Si l'un de vous, si Maxime Tuillier
avait t seul  jouer une partie d'cart avec Paul Erstein, on
l'et indubitablement suspect. Mais vous tiez quatre joueurs, et
Maxime fut momentanment sauv par le silence de ses trois amis. On
n'imagina point que trois hommes de votre importance pussent tre
complices. Pourtant c'est ce qui fut, et c'est ce que j'ai pressenti
tout de suite.

Alfred Auvard tressauta.

--Mais vous tes fou, monsieur! Complices du crime?

--Oh! cela, non. Vous ignoriez videmment ce qu'il allait faire dans
la rotonde lorsqu'il y suivit Paul Erstein. Mais vous saviez qu'il y
allait avec un tat d'esprit particulier. Et lorsqu'il en est revenu,
vous saviez qu'il s'y tait pass quelque chose.

--Nous ne savions rien!

--Si, quelque chose de brutal. Pas un crime peut-tre, mais pas une
conversation non plus. Quelque chose de brutal, je le rpte, qui
permit  Maxime Tuillier de vous rapporter l'argent.

--Allons donc!

--Si! si! si! Un lche comme votre ami ne tue pas sans que sa
physionomie garde une expression d'effarement et de dmence. Et cette
expression, il est impossible que vous ne l'ayez pas remarque, quand
il est revenu du crime.

--J'affirme que nous n'avons rien vu!

--Vous n'avez pas voulu voir.

--Et pourquoi?

--Parce qu'il vous remboursait les sommes perdues. Oui, je sais,
vous tes riches, tous les trois. Mais cette partie de baccara vous
avait dsquilibrs. Comme tous les joueurs d'occasion, vous aviez
l'impression d'avoir t dpouills de votre argent, et quand cet
argent vous fut rendu, vous l'avez accept sans vouloir connatre
la faon dont votre ami l'avait conquis. Vous vous tes accrochs
dsesprment au silence. La nuit, dans l'auto qui vous ramena vers
Maromme, et malgr l'intrt qu'il y aurait eu pour vous  vous
concerter et  donner de cette soire une version moins dangereuse,
aucun de vous ne pronona une parole, pas une parole, je le sais par
votre chauffeur. Et le lendemain, et les jours suivants, aprs que
le crime eut t constat, vous vous tes vits les uns les autres,
tellement vous aviez peur d'apprendre vos penses rciproques.

--Suppositions!

--Certitudes! que j'ai acquises par une enqute minutieuse dans votre
entourage. Accuser votre ami, c'tait dnoncer votre dfaillance
initiale, c'tait attirer l'attention sur vous et sur vos familles,
et jeter une ombre sur votre long pass d'honneur et d'honntet.
C'tait le scandale. Et vous avez gard le silence, trompant ainsi la
justice et garantissant contre elle votre ami Maxime.

L'accusation fut lance avec une telle vhmence, et le drame,
ainsi expliqu, prenait un tel relief que M. Auvard eut un moment
d'hsitation. Mais, par un revirement imprvu, Jim Barnett ne poussa
pas plus loin son avantage. Il se mit  rire et dit:

--Tranquillisez-vous, monsieur. J'ai russi  dmolir votre ami
Maxime, parce qu'il est un faible, bourrel de remords, parce que
j'ai truqu la partie de tout  l'heure en prparant les cartes de
manire  favoriser la banque, et enfin parce que la reprsentation
de son crime l'avait boulevers. Mais je n'avais pas plus de preuves
contre lui que je n'en ai contre vous, et vous n'tes pas, vous, des
gens  vous laisser abattre. D'autant plus que votre complicit, je
le rpte, est vague, inconsistante, et qu'elle se passe dans une
rgion o le regard a quelque peine  pntrer. Donc, vous n'avez
rien  craindre. Seulement...

Il s'approcha davantage de son interlocuteur, et, face  face:

--Seulement, j'ai voulu vous interdire une paix trop commode. A
force de silence et d'adresse, vous tes arrivs tous les trois 
vous envelopper de tnbres et  perdre de vue, vous-mmes, cette
complicit plus ou moins volontaire. Cela, je m'y oppose. Il ne faut
pas qu'au fond de votre conscience vous oubliez jamais que vous avez
particip au mal dans une certaine mesure, que, si vous aviez empch
votre ami de suivre Paul Erstein dans la rotonde, comme vous auriez
d le faire, Paul Erstein ne serait pas mort, et que si vous aviez
dit ce que vous saviez, Maxime Tuillier n'aurait pas t sur le point
de se soustraire au chtiment qu'il mrite. Sur ce, dbrouillez-vous
avec la justice, monsieur. J'ai ide d'ailleurs qu'elle vous sera
trs indulgente. Bonsoir.

Jim Barnett prit son chapeau et, tout en ddaignant les protestations
de ses adversaires, dit au juge d'instruction:

--J'avais promis  Mme Fougeraie de secourir son mari et au pre
de Paul Erstein de dmasquer le coupable. C'est fait. Ma tche est
termine.

Les poignes de main des magistrats manqurent de chaleur. Il est
probable que le rquisitoire de Barnett ne les satisfaisait qu' demi
et qu'ils n'taient gure disposs  le suivre dans cette voie.

Rejoint sur le palier par l'inspecteur Bchoux, Barnett lui dit:

--Mes trois bonshommes sont inattaquables. Jamais on ne se permettra
d'y toucher. Fichtre! de grands bourgeois, farcis de rputation et
d'argent, soutiens de la socit, et qui n'ont contre eux que la
subtilit de mes dductions... En vrit, je ne crois pas que la
justice ose marcher. N'importe! j'ai bien men l'affaire.

--Et honntement, approuva Bchoux.

--Honntement?

--Dame! il vous et t facile de cueillir tous les billets de banque
au passage. Je l'ai craint une minute.

--Pour qui me prenez-vous, inspecteur Bchoux? fit Barnett dignement.

Il quitta Bchoux, sortit de la maison, et monta dans l'immeuble
voisin o le mnage Fougeraie le remercia avec effusion. Toujours
aussi digne, il refusa toute rcompense et opposa le mme
dsintressement lors d'une visite qu'il fit au pre de Paul Erstein.

--L'Agence Barnett est gratuite, disait-il. C'est sa force et sa
noblesse. Nous travaillons pour la gloire.

Jim Barnett rgla sa note  l'htel et donna l'ordre que sa
valise ft porte  la gare. Puis, comme il supposait que Bchoux
retournerait  Paris avec lui, il passa par les quais et entra dans
l'immeuble du Cercle. Au premier tage, il s'arrta: l'inspecteur
descendait.

Il descendait vivement et, lorsqu'il aperut Barnett, il s'cria d'un
ton furieux:

--Ah! vous voil, vous!

Il sauta quelques marches d'un coup et l'empoigna au revers de son
veston:

--Qu'est-ce que vous avez fait des billets?

--Quels billets? riposta Barnett avec innocence.

--Ceux que vous avez tenus entre les mains dans la rotonde, quand
vous avez jou le rle de Maxime Tuillier.

--Comment! Mais j'ai rendu les quatre liasses! Vous m'avez mme
flicit tout  l'heure, mon cher ami.

--Je ne savais pas ce que je sais, s'cria Bchoux.

--Et qu'est-ce que vous savez?

--Les billets que vous avez rendus sont faux.

Et la colre de Bchoux se dchanant, il s'exclama:

--Vous n'tes qu'un filou! Ah! vous croyez qu'on en restera l! Vous
allez rendre les vritables billets, et tout de suite! Les autres
sont des imitations, et vous le savez bien, filou!

Sa voix s'tranglait. Il secouait de toute sa rage exaspre Jim
Barnett qui clatait de rire et qui bredouillait:

--Ah! les bandits... a ne m'tonne pas d'eux... Alors, les billets
qu'ils ont jets  la tte de Maxime taient des imitations? Quelles
canailles! On les fait venir avec leurs liasses et ils apportent de
faux papiers!

--Mais tu ne comprends donc pas, profra Bchoux hors de lui, que cet
argent appartient aux hritiers de la victime! Paul Erstein l'avait
gagn cet argent, et il faut que les autres le rendent!

La gaiet de Barnett ne connut plus de bornes.

--Ah a! c'est le scandale! Les voil vols  leur tour! et deux
fois! Quelle punition pour des voleurs!

--Tu mens! tu mens! grina Bchoux. C'est toi qui as fait
l'change... C'est toi qui as empoch... Gredin... Escroc!

Lorsque les magistrats sortirent du Cercle, ils avisrent
l'inspecteur Bchoux qui gesticulait, sans voix, dans un tat
de surexcitation incroyable, et, en face de lui, appuy au mur,
Jim Barnett qui se tenait les ctes, les larmes aux yeux, et qui
riait!... et qui riait!...




4

L'HOMME AUX DENTS D'OR


Jim Barnett, ayant soulev le rideau de la vitrine qui fermait sur la
rue le bureau de l'Agence, partit d'un clat de rire sonore et dut
s'asseoir tellement cet accs d'hilarit lui coupait les jambes.

--Oh! a c'est drle! Si jamais je m'tais attendu  celle-l!...
Bchoux qui vient me voir! Dieu! que c'est drle!

--Qu'est-ce qui est drle? demanda l'inspecteur Bchoux ds son
arrive.

Il contemplait cet homme qui riait en poussant de petites
exclamations haletantes, et il rptait piteusement:

--Qu'est-ce qui est drle?

--Ta visite, parbleu! Quoi! aprs l'histoire du Cercle de Rouen, tu
as le courage de rappliquer ici. Sacr Bchoux!

Bchoux avait un air si penaud que Barnett aurait bien voulu se
dominer. Mais il ne pouvait pas et il continuait avec des quintes de
gaiet qui l'tranglaient:

--Excuse-moi, mon vieux Bchoux... c'est si rigolo! Alors, voil que
toi, reprsentant diplm de la justice, voil que tu m'apportes
encore un oiseau  plumer! Un millionnaire peut-tre? Un ministre?
Comme tu es gentil! Aussi, tu vois, je fais comme toi, l'autre jour,
je te tutoie. N'est-on pas des copains tous les deux? Allons, ne
prends pas cette mine de chat mouill... Raconte ta petite histoire.
De quoi s'agit-il? Quelqu'un qui demande du secours?

Bchoux s'effora de retrouver son aplomb et articula:

--Oui, un brave cur des environs de Paris.

--Qu'est-ce qu'il a tu, ton brave cur? Une de ses ouailles?

--Non, au contraire.

--Hein? C'est une de ses ouailles qui l'a tu? En quoi puis-je le
secourir?

--Mais non... mais non... seulement...

--Bigre! tu n'as pas l'loquence facile aujourd'hui, Bchoux! Soit.
Ne parlons pas et conduis-moi vers ton brave cur des environs. Ma
valise est toujours prte quand il s'agit de te suivre.

       *       *       *       *       *

Le petit village de Vaneuil s'parpille au creux et sur les pentes
de trois collines qui forment  sa vieille glise romane un cadre de
verdure. Du chevet de cette glise part un joli cimetire de campagne
que bornent  droite la haie d'une grande ferme o se dresse un
manoir, et,  gauche, le mur du presbytre.

C'est l, dans la salle  manger de ce presbytre, que Bchoux mena
Jim Barnett, et qu'il le prsenta, comme un dtective pour qui le
mot impossible n'existait pas,  l'abb Dessole. C'tait en effet
un brave homme de cur, d'apparence et en ralit, gras  souhait,
onctueux et rose, d'ge moyen, et dont le visage, videmment placide
 l'ordinaire, exprimait des soucis pour lesquels il n'tait pas
fait. Barnett remarqua ses mains boursoufles, le collier de chair
de son poignet et son ventre rebondi qui tendait le cachemire d'une
pauvre soutane luisante.

--Monsieur le cur, dit Barnett, je ne sais rien de l'affaire qui
vous proccupe. Mon ami, l'inspecteur Bchoux, m'a dit simplement
qu'il avait eu l'occasion de vous connatre jadis. Voulez-vous
maintenant me donner quelques explications, sans vous perdre dans des
dtails inutiles?

L'abb Dessole avait d prparer son rcit, car, sur-le-champ et sans
hsitation, tirant du fond de son double menton une voix de basse
chantante, il commena:

--Sachez, monsieur Barnett, que les humbles desservants de cette
paroisse sont en mme temps gardiens d'un trsor religieux qui, au
XVIIIe sicle, fut lgu  notre glise par les seigneurs du chteau
de Vaneuil. Deux ostensoirs d'or, deux crucifix, des flambeaux, un
tabernacle, il y a l--hlas! dois-je dire: il y avait l?--neuf
pices de valeur, que l'on venait admirer de vingt lieues  la ronde.
Pour ma part...

L'abb Dessole s'essuya le front o perlait une sueur lgre, et il
reprit:

--Pour ma part, je dois dire que cette garde me sembla toujours
pleine de dangers, et que je l'exerais avec une attention o il y
avait autant de conscience que de peur. Vous pouvez voir d'ici, par
cette fentre, le chevet de l'glise et la sacristie aux murs pais
o se trouvaient les objets sacrs. Dans cette sacristie, une porte
unique, en chne massif, ouvre sur le pourtour du choeur. Moi seul
en ai l'norme clef. Moi seul possde la clef du coffre rserv au
trsor. Moi seul accompagne les visiteurs. Et, chaque nuit, comme la
fentre de ma chambre n'est pas  quinze mtres de la lucarne grille
qui claire la sacristie par en haut, j'installe,  l'insu de tous,
une corde destine  me rveiller, par un tintement de sonnette, 
la moindre tentative d'effraction. En outre, j'ai la prcaution de
monter chaque soir dans ma chambre la pice la plus prcieuse, un
reliquaire enrichi de pierreries. Or, cette nuit...

Une seconde fois, l'abb Dessole promena son mouchoir sur son front.
Les gouttes de sueur croissaient en nombre et en importance, 
mesure que se droulait la tragique aventure. Il reprit:

--Or, cette nuit, vers une heure, ce n'est pas un tintement de
sonnette qui me jeta hors de mon lit, mal veill et titubant au
milieu des tnbres, mais le bruit de quelque chose qui serait tomb
sur le parquet. Je pensai au reliquaire. Ne l'avait-on pas vol? Je
criai:

--Qui est l?...

On ne rpondit pas, mais j'tais sr qu'il y avait quelqu'un devant
moi ou prs de moi, et sr aussi qu'on avait enjamb la fentre, car
je sentais la fracheur du dehors. A ttons, je saisis ma lanterne
lectrique que j'allumai tout en levant le bras. Alors, je vis,
en l'espace d'une seconde, une figure grimaante sous un chapeau
gris  bords rabattus, et au-dessus d'un col marron relev. Et dans
la bouche, que la grimace entrouvrait, je discernai nettement, 
gauche, deux dents d'or. Tout de suite, d'un coup sec sur mon bras,
l'homme me fit lcher ma lanterne... Je fonai dans sa direction.
Mais o tait-il? N'avais-je pas vir sur moi-mme? En tout cas, je
me heurtai au marbre de la chemine,  l'oppos mme de la fentre.
Quand j'eus russi  trouver des allumettes, ma chambre tait vide.
Sur le rebord du balcon, s'appuyait une chelle, que l'on avait
prise sous mon hangar. Le reliquaire n'tait plus dans sa cachette.
En toute hte, je m'habillai et courus vers la sacristie. Le trsor
avait disparu.

Pour la troisime fois, l'abb Dessole s'pongea le visage. Il
ruisselait. Les gouttes coulaient en cascade.

--Et bien entendu, dit Barnett, la lucarne tait fracture, et la
ficelle d'alarme coupe? Ce qui prouve, n'est-ce pas, que le coup a
t excut par quelqu'un qui connat les lieux et vos habitudes. Sur
quoi, monsieur le cur, vous vous tes mis en chasse?

--J'eus mme le tort de crier au voleur, ce que je regrettai, car mes
suprieurs n'aiment pas le scandale et me blment de tout le bruit
qui va se faire autour de l'aventure. Heureusement que mon voisin
seul entendit mon appel. Le baron de Gravires, qui exploite lui-mme
depuis vingt ans la ferme de l'autre ct du cimetire, fut de mon
avis: avant de prvenir la gendarmerie et de porter plainte, il
fallait essayer de rentrer en possession des objets vols. Comme il a
une auto, je le priai d'aller chercher  Paris l'inspecteur Bchoux.

--Et j'tais ici  huit heures du matin, dit Bchoux, qui se gonfla
d'importance. A onze heures, c'tait rgl.

--Hein? que dis-tu? s'exclama Barnett. Tu tiens le coupable?

Bchoux tendit l'index vers le plafond, d'un geste pompeux.

--L-haut, enferm dans le grenier, sous la garde du baron de
Gravires.

--Fichtre! Quel coup de matre! Raconte, Bchoux, et brivement, hein?

--Un simple procs-verbal, dit l'inspecteur, avide de compliments,
et qui pour un peu et parl petit ngre: 1 Traces nombreuses de
pas, sur le sol mouill, entre l'glise et le presbytre; 2 l'examen
des pas prouve qu'il y eut un seul malfaiteur, qu'il transporta
d'abord les objets prcieux  quelque distance, puisqu'il revint pour
l'escalade du presbytre; 3 cette seconde tentative manque, il
retourna prendre son butin et s'enfuit par la grand-route. On perd la
piste aux environs de l'auberge Hippolyte.

--Aussitt, dit Barnett, tu interroges le patron de l'auberge...

--Et le patron de l'auberge, continua Bchoux, me rpond: Un homme
 chapeau gris,  pardessus marron, et avec deux dents en or? Mais
c'est M. Vernisson, le commis voyageur en pingles... M. Quatre-Mars
comme nous l'appelons, vu qu'il passe par ici, tous les ans, le 4
mars. Il est arriv hier,  midi, au petit trot de son cheval, il
a remis son cabriolet, il a djeun, puis il est all visiter ses
clients.

--A quelle heure est-il rentr?

--Sur le coup de deux heures du matin, comme toujours.

--Et il est parti maintenant?

--Depuis quarante minutes, direction Chantilly.

--Sur quoi, dit Barnett, tu as fil  sa poursuite?

--Le baron me conduisait dans son auto. Nous avons rattrap le sieur
Vernisson et, malgr ses protestations, l'avons contraint  tourner
bride.

--Ah! il n'avoue pas? demanda Barnett.

--A moiti. Il rpond: Ne dites rien  ma femme... Qu'on ne
prvienne pas ma femme!...

--Mais le trsor?

--Rien dans le coffre de la voiture.

--Cependant les preuves sont formelles?

--Formelles. Ses chaussures collent exactement aux empreintes du
cimetire. En outre, M. le cur affirme avoir rencontr ce mme
individu en fin d'aprs-midi, dans le cimetire. Donc, aucun doute.

--En ce cas, qu'est-ce qui cloche? Pourquoi m'as-tu mobilis?

--a, c'est une histoire de M. le cur..., fit Bchoux d'un air
mcontent. Nous ne sommes pas d'accord sur un point secondaire.

--Secondaire... c'est vous qui le dites, formula l'abb Dessole dont
le mouchoir semblait sortir de l'eau.

--Qu'y a-t-il donc, monsieur le cur? demanda Barnett.

--Eh bien, voil, fit l'abb Dessole, c'est  propos...

--A propos de quoi?

--A propos des dents en or. Le sieur Vernisson en a bien deux.
Seulement...

--Seulement?

--Elles sont  droite... tandis que celles que j'ai vues taient 
gauche.

Jim Barnett ne put tenir son srieux. Un rire subit le secoua. Comme
l'abb Dessole le regardait avec ahurissement, il s'cria:

--A droite? Quelle catastrophe! Mais tes-vous certain, vous, de ne
pas vous tromper?

--J'en prends Dieu  tmoin.

--Cependant vous aviez rencontr cet individu?...

--Dans le cimetire. C'tait bien le mme. Mais la nuit, a ne
pouvait pas tre le mme, puisque les dents d'or sont  gauche, et
que celles-l sont  droite.

--Il les avait peut-tre changes de ct, observa Barnett qui riait
de plus belle. Bchoux, amne-nous donc le personnage.

Deux minutes plus tard, entrait, lamentable, courb, figure
mlancolique  moustache tombante, le sieur Vernisson. Il tait
accompagn du baron de Gravires, hobereau solide, carr d'paules,
et qui portait un revolver au poing. Et tout de suite M. Vernisson,
qui semblait abasourdi, se mit  geindre:

--Je n'y comprends rien  votre affaire... Des objets prcieux, une
serrure brise? Qu'est-ce que a veut dire?

--Avouez donc, ordonna Bchoux, au lieu de bafouiller!

--J'avoue tout ce qu'on veut pourvu qu'on n'avertisse pas ma femme.
a, non. Je dois la rejoindre chez nous, prs d'Arras, la semaine
prochaine. Il faut que j'y sois et qu'elle ne sache rien.

L'motion, la peur lui ouvraient la bouche de travers, en une fente
o l'on voyait les deux dents de mtal. Jim Barnett s'approcha, mit
deux doigts dans cette fente et conclut gravement:

--Elles ne bougent pas. Ce sont bien des dents de droite. Et M. le
cur a vu des dents de gauche.

L'inspecteur Bchoux tait furieux.

--a ne change rien!... Nous tenons le voleur. Voil des annes qu'il
vient dans le village pour combiner son coup. C'est lui! M. le cur
aura mal vu.

L'abb Dessole tendit les bras avec solennit:

--Je prends Dieu  tmoin que les dents taient  gauche.

--A droite!

--A gauche!

--Allons, pas de dispute, dit Barnett en les prenant  part tous les
deux. Somme toute, monsieur le cur, que demandez-vous?

--Une explication qui me donne toute certitude.

--Sans quoi?

--Sans quoi, je m'adresse  la justice, comme 'et t mon devoir
ds le dbut. Si cet homme n'est pas coupable, nous n'avons pas le
droit de le retenir. Or, les dents en or de mon agresseur taient 
gauche.

--A droite! profra Bchoux.

--A gauche! insista l'abb.

--Ni  droite, ni  gauche, dclara Barnett, qui s'amusait follement.
Monsieur le cur, je vous livrerai le coupable demain matin, ici,
 neuf heures, et il vous indiquera lui-mme o sont les objets
prcieux. Vous passerez la nuit dans ce fauteuil, le baron dans cet
autre fauteuil, et M. Vernisson dans celui-ci, attach. A huit heures
trois quarts, tu me rveilleras, Bchoux. Pain grill, chocolat, oeufs
 la coque, etc.

A la fin de cette journe, on vit Jim Barnett un peu partout. On le
vit qui examinait, une  une, les tombes du cimetire, qui visitait
la chambre du cur. On le vit  la poste, o il tlphonait. On le
vit  l'auberge Hippolyte, o il dna en compagnie du patron. On le
vit sur la route et dans les champs.

Il ne rentra qu' deux heures du matin. Le baron et l'inspecteur,
serrs contre l'homme aux dents d'or, ronflaient  qui mieux mieux,
comme si chacun et voulu couvrir le ronflement de l'autre. En
entendant Barnett, M. Vernisson geignit:

--Qu'on n'avertisse pas ma femme...

Jim Barnett se jeta sur le plancher et s'endormit aussitt.

A huit heures trois quarts, Bchoux le rveilla. Le petit djeuner
tait prt. Barnett avala quatre toasts, son chocolat, ses oeufs, fit
asseoir ses auditeurs autour de lui et dit:

--Monsieur le cur, je tiens ma promesse,  l'heure fixe. Et toi,
Bchoux, je vais te montrer comme quoi tous les trucs professionnels,
empreintes, bouts de cigarettes et autres balivernes sont de peu de
poids en face des donnes immdiates qu'apporte une intelligence
claire appuye sur un peu d'intuition et d'exprience. Je commence
par M. Vernisson.

--Toutes les avanies, pourvu qu'on n'avertisse pas ma femme, balbutia
M. Vernisson, qui semblait ravag par l'insomnie et l'inquitude.

Jim Barnett pronona:

--Il y a dix-huit ans, Alexandre Vernisson, qui voyageait dj comme
reprsentant d'une fabrique d'pingles, rencontra ici,  Vaneuil,
une demoiselle Anglique, couturire aux environs. Ce fut le coup de
foudre, de part et d'autre. M. Vernisson obtint un cong de quelques
semaines, courtisa et enleva Mlle Anglique, qui l'aima tendrement,
le choya, le rendit heureux et mourut deux ans aprs. Il ne s'en
consola pas et, bien qu'il succombt plus tard aux coquetteries d'une
demoiselle Honorine et qu'il l'poust, le souvenir de la demoiselle
Anglique resta d'autant plus vivace en lui qu'Honorine--personne
acaritre et jalouse--ne cessa de le perscuter et de lui reprocher
une liaison dont le hasard lui avait rvl tous les dtails. D'o le
touchant et mystrieux plerinage  Vaneuil que dsormais accomplit
Alexandre Vernisson. Nous sommes d'accord, monsieur Vernisson?

--Tout ce qu'on voudra, rpondit celui-ci, pourvu que...

Jim Barnett poursuivit:

--Donc, tous les ans, M. Vernisson organise ses tournes en
cabriolet, de manire  passer par Vaneuil sans que Mme Honorine le
sache. Il s'agenouille sur la tombe d'Anglique, au jour anniversaire
de sa mort, dans ce cimetire o elle a voulu qu'on l'enterrt. Il
se promne aux lieux o ils se promenrent ensemble le jour de leur
rencontre, et il ne rentre  l'auberge qu' l'heure o il y rentra.
Vous pouvez voir prs d'ici l'humble croix dont l'pitaphe m'a
renseign sur les habitudes de M. Vernisson:

    CI-GT
    ANGLIQUE
    DCDE LE QUATRE MARS
    ALEXANDRE L'AIMA ET LA PLEURE!

Vous comprenez maintenant pourquoi M. Vernisson redoute si
vivement que Mme Vernisson soit mise au courant de sa msaventure.
Que dirait-elle, l'irascible Mme Vernisson, si elle apprenait que
l'infidle M. Vernisson est souponn de vol par la faute de sa
bien-aime dfunte?

M. Vernisson pleurait, comme l'exigeait l'pitaphe. Il pleurait aussi
d'avance en imaginant les reprsailles de Mme Vernisson. Cela seul
videmment comptait pour lui, et le reste de l'histoire lui demeurait
tranger. Bchoux, le baron de Gravires et l'abb Dessole coutaient
avec une attention passionne.

--Ainsi donc, continua Barnett, voil lucid l'un des problmes,
la prsence rgulire  Vaneuil de M. Vernisson. Cette solution
nous amne logiquement  rsoudre l'nigme du trsor. Entre les
deux faits la relation est troite. Vous admettrez, n'est-ce pas,
qu'un trsor aussi considrable doit exciter les imaginations et
dchaner les convoitises. L'ide du vol doit germer dans la cervelle
de bien des visiteurs ou des bonnes gens du pays. Vol difficile 
cause des prcautions prises par M. le cur, mais moins difficile
pour quelqu'un qui a l'occasion de connatre ces prcautions, et la
possibilit, depuis des annes, d'tudier le terrain, de combiner
son plan et de se soustraire au pril d'une accusation. Car tout
est l: ne pas tre souponn. Et, pour n'tre pas souponn, quel
meilleur moyen que de dtourner les soupons sur un autre... vers cet
homme, par exemple, qui revient furtivement dans le cimetire  date
fixe, qui se cache, et que ses habitudes sournoises rendent suspect
au premier chef! Et alors, lentement, patiemment, s'chafaude le
complot. Chapeau gris, pardessus marron, empreintes des chaussures,
dents d'or, tout cela est minutieusement relev. Le coupable sera cet
inconnu, et non pas le vritable voleur, c'est--dire celui qui, dans
l'ombre, familier peut-tre du presbytre, poursuit ses manigances,
anne par anne.

Barnett se tut un instant. Quelque chose de la vrit apparaissait.
M. Vernisson prenait figure de victime. Barnett lui tendit la main.

--Mme Vernisson ne se doutera pas de votre plerinage. Monsieur
Vernisson, excusez l'erreur commise  votre gard depuis deux jours.
Et excusez-moi si j'ai, cette nuit, fouill votre cabriolet et
dcouvert, dans le double fond de votre coffre, la mauvaise cachette
o vous gardez les lettres de Mlle Anglique et vos confidences
particulires. Vous tes libre, monsieur Vernisson.

M. Vernisson se leva.

--Un instant! protesta Bchoux, qu'un tel dnouement indignait.

--Parle, Bchoux.

--Et les dents d'or? s'cria l'inspecteur. Car il ne faut pas luder
cette question. M. le cur a vu, de ses yeux vu, deux dents en or
dans la bouche de son voleur. Et M. Vernisson a deux dents en or ici,
 droite! C'est un fait, a.

--Celles que j'ai vues taient  gauche, rectifia l'abb.

--Ou  droite, monsieur le cur.

--A gauche! je l'affirme.

Jim Barnett se mit  rire de nouveau.

--Silence, saperlipopette! Vous vous chamaillez pour une vtille.
Comment, toi, Bchoux, inspecteur de la Sret, tu en es encore 
t'bahir devant un pauvre petit problme comme celui-l! Mais c'est
l'enfance de l'art! C'est un mystre pour collgien! Monsieur le
cur, cette salle est la rptition exacte de votre chambre, n'est-ce
pas?

--Exacte. Ma chambre est au-dessus.

--Fermez les volets, monsieur le cur, et croisez les rideaux.
Monsieur Vernisson, prtez-moi votre chapeau et votre pardessus.

Jim Barnett se coiffa du chapeau gris aux bords rabattus et se vtit
du pardessus marron au col relev; puis, lorsque la nuit fut complte
dans la salle, il tira de sa poche une lampe lectrique et se planta
devant le cur, en envoyant le jet de lumire dans sa bouche ouverte.

--L'homme! l'homme aux dents d'or, bredouilla l'abb Dessole en
regardant Barnett.

--De quel ct sont-elles, mes dents d'or, monsieur le cur?

--A droite, et celles que j'ai vues taient  gauche.

Jim Barnett teignit sa lampe, saisit l'abb par les paules et le
fit pivoter plusieurs fois sur lui-mme, comme une toupie. Puis,
brusquement, il ralluma en disant d'un ton imprieux:

--Regardez en face de vous... bien en face. Vous voyez les dents en
or, hein? De quel ct?

--A gauche, dit l'abb stupfait.

Jim Barnett carta les rideaux et poussa les volets.

--A droite... ou  gauche... vous n'tes pas trs sr. Eh bien,
monsieur le cur, c'est ce qui s'est produit l'autre nuit. Quand vous
vous tes lev d'un bond, le cerveau confus, vous ne vous tes pas
avis que vous tourniez le dos  la fentre, que vous tiez devant la
chemine, que l'individu ne se trouvait pas en face de vous, mais 
ct, et qu'en allumant votre lampe, vous en projetiez la clart non
pas sur lui, mais sur son image reflte par la glace. Et c'est ce
mme phnomne que j'ai provoqu en vous tourdissant par quelques
pirouettes. Comprenez-vous maintenant? Et dois-je vous rappeler
qu'une glace qui rflchit un objet vous prsente la droite de cet
objet  gauche et la gauche  droite. D'o il advint que vous vtes 
gauche les dents d'or qui taient  droite.

--Oui, s'cria victorieusement l'inspecteur Bchoux. Mais il
n'empche que si j'avais raison, M. le cur n'avait pas tort en
affirmant qu'il avait vu des dents en or. Il est donc ncessaire qu'
la place de M. Vernisson vous nous prsentiez un individu qui ait des
dents en or.

--Pas la peine.

--Pourtant le voleur avait des dents en or!

--Est-ce que j'en ai, moi? dit Barnett.

Il retira de sa bouche une feuille de papier dor qui gardait la
forme de ses deux dents.

--Tenez, voici la preuve. Elle est convaincante, n'est-ce pas? Avec
des empreintes de chaussures, un chapeau gris, un pardessus marron
et deux dents en or, on vous fabrique un indiscutable M. Vernisson.
Et combien c'est facile! Il suffit de se procurer un peu de papier
dor... comme celui-ci, qui provient de la mme boutique de Vaneuil
o le baron de Gravires a achet une feuille de papier dor, voici
trois mois.

La phrase, jete ngligemment, se prolongea dans un silence surpris.
A la vrit, Bchoux, que l'argumentation de Barnett avait conduit
pas  pas vers le but, ne fut pas autrement tonn. Mais l'abb
Dessole demeurait comme suffoqu. Il observait  la drobe son
honorable paroissien, le baron de Gravires. Celui-ci, trs rouge, ne
soufflait mot.

Barnett rendit le chapeau et le pardessus  M. Vernisson, qui se
retira en marmottant:

--Vous m'assurez, n'est-ce pas, que Mme Vernisson ne saura rien? Ce
serait terrible si elle savait... Pensez donc!...

Barnett le conduisit, puis rentra, d'un air joyeux. Il se frottait
les mains.

--Excellente partie, rapidement mene, et dont je tire quelque
fiert. Tu vois comment a se pratique, Bchoux? Toujours ce mme
procd, dont je me suis servi les autres fois o nous avons
travaill ensemble. On ne commence pas par accuser celui qu'on
souponne. On ne lui demande aucune explication. On ne s'occupe mme
pas de lui. Mais alors qu'il ne se dfie pas, on reconstitue peu 
peu en sa prsence toute l'aventure. Il revit le rle qu'il a tenu.
Il assiste, de plus en plus effar,  la mise en plein jour de tout
ce qu'il croyait  jamais enfoui dans les tnbres. Et il se sent
si bien envelopp, ficel, impuissant, confondu... il sait si bien
que l'on a runi contre lui toutes les preuves ncessaires... ses
nerfs sont soumis  une telle preuve, qu'il ne songe mme pas  se
dfendre ou  protester. N'est-ce pas, monsieur le baron? Nous sommes
d'accord, hein? Et je n'ai pas besoin de les taler, mes preuves?
Celles-l vous suffisent?

Le baron de Gravires devait prouver les impressions mmes que
Barnett dcrivait, car il ne cherchait pas  faire front  l'attaque
et  dissimuler sa dtresse. Il n'aurait pas eu une attitude
diffrente s'il avait t pris en flagrant dlit.

Jim Barnett s'approcha de lui, et, avec beaucoup d'amnit, le
rassura.

--Vous n'avez d'ailleurs rien  craindre, monsieur le baron. L'abb
Dessole, qui dsire  tout prix viter le scandale, vous demande
simplement de lui rendre les objets prcieux. Moyennant quoi, quitus.

M. de Gravires leva la tte, considra un instant son terrible
adversaire et, sous le regard inflexible du vainqueur, murmura:

--On ne portera pas plainte?... On ne parlera de rien?... M. le cur
s'y engage?...

--De rien, je m'y engage, fit l'abb Dessole. J'oublierai tout, ds
que le trsor aura repris sa place. Mais est-ce possible, monsieur le
baron? C'est vous! c'est vous qui avez commis un tel forfait! Vous en
qui j'avais tant de confiance! Un de mes fidles paroissiens!

M. de Gravires chuchota humblement, comme un enfant qui avoue sa
faute et se soulage en la racontant:

--a t plus fort que moi, monsieur le cur. Je pensais tout
le temps  ce trsor, qui tait l,  porte de ma main... Je
rsistais... je ne voulais pas... et puis la chose s'est combine en
moi...

--Est-ce possible! rptait l'abb douloureusement. Est-ce possible!

--Oui... j'avais perdu de l'argent en spculations. Comment vivre?
Tenez, monsieur le cur, depuis deux mois j'ai runi dans une
partie de mon garage tous mes meubles anciens, de belles pendules,
des tapisseries. Je voulais les vendre... J'aurais t sauv. Et
puis, a me crevait le coeur... et le 4 mars approchait... Alors la
tentation... l'ide de faire le coup comme je l'avais combin... J'ai
succomb... Pardonnez-moi...

--Je vous pardonne, dit l'abb Dessole, et je prierai Dieu qu'il ne
vous punisse pas trop svrement.

Le baron se leva et dit d'un ton rsolu:

--Allons. Que l'on veuille bien me suivre.

On s'en alla par la grand-route, comme des gens qui se promnent.
L'abb Dessole essuyait la sueur de son visage. Le baron marchait 
pas lourds et le dos courb. Bchoux tait inquiet: pas une seconde
il ne doutait que Barnett, qui avait si prestement dbrouill
l'aventure, n'et aussi allgrement confisqu les objets prcieux.

Trs  l'aise, Jim Barnett prorait,  ses cts:

--Comment, diable, n'as-tu pas discern le vrai coupable, aveugle
Bchoux? Moi, j'ai tout de suite pens que M. Vernisson n'avait pas
pu monter une telle machination  raison d'un voyage par an, et qu'il
fallait un homme du pays mme--un voisin, de prfrence. Et quel
voisin que le baron, dont le logis a vue directe sur l'glise et
le presbytre! Toutes les prcautions du cur, il les connaissait.
Tous les plerinages  date fixe de M. Vernisson, il y assistait...
Alors...

Bchoux n'coutait pas, absorb par des craintes que la rflexion
rendait plus cruelles. Et Barnett plaisantait:

--Alors, sr de mon affaire, j'ai lanc l'accusation. Pas une preuve
d'ailleurs, pas l'ombre d'une preuve. Mais je voyais mon bonhomme
qui blmissait,  mesure que a se dessinait, et qui ne savait plus
comment se tenir. Ah! Bchoux, je ne connais pas de volupt pareille
 celle-l. Et tu vois le rsultat, Bchoux?

--Oui, je le vois... ou plutt je vais le voir, dit Bchoux qui
attendait le coup de thtre.

M. de Gravires avait contourn les fosss de sa proprit et
suivait un petit chemin herbeux. Trois cents mtres plus loin, aprs
un bosquet de chnes, il s'arrta:

--L, dit-il d'une voix saccade... au milieu de ce champ... dans la
meule.

Bchoux exhala un ricanement plein d'amertume. Pourtant, il s'lana
avec la hte d'en finir, et suivi des autres.

La meule tait de dimensions restreintes. En une minute, il la
dcapita et fouilla, parpillant les bottes de foin accumules. Et
soudain il poussa une clameur de triomphe.

--Les voici! Un ostensoir! un flambeau! un candlabre... six
objets!... Sept!

--Il doit y en avoir neuf, cria l'abb.

--Neuf... ils y sont!... bravo, Barnett! C'est vraiment chic! Ah! ce
Barnett...

L'abb dfaillait de joie, pressant contre sa poitrine les objets
retrouvs et murmurait:

--Monsieur Barnett, comme je vous remercie! La Providence vous
rcompensera...

L'inspecteur Bchoux cependant ne s'tait pas tromp en prvoyant un
coup de thtre, seulement il se produisit un peu plus tard.

Au retour, lorsque M. de Gravires et ses compagnons longrent de
nouveau le manoir, ils entendirent des cris qui venaient du verger.
M. de Gravires se prcipita vers le garage, devant lequel trois
domestiques et valets de ferme gesticulaient.

Tout de suite, il devina la nature du dsastre et en constata
l'tendue. La porte d'une petite remise attenant au garage avait t
fracture, et tous les meubles anciens, belles pendules, tapisseries,
enferms dans cette remise et qui taient ses dernires ressources,
avaient disparu.

--Mais c'est effroyable! balbutia-t-il en chancelant. Quand a-t-on
vol tout cela?

--Cette nuit... dit un domestique... Vers onze heures du soir, les
chiens ont aboy...

--Mais comment a-t-on pu?...

--Avec l'auto de M. le baron.

--Avec mon auto! Elle est vole aussi?

Foudroy, le baron tomba dans les bras de l'abb Dessole qui,
doucement, avec des gestes paternels, le rconforta.

--La punition n'a pas tard, mon pauvre monsieur. Acceptez-la dans un
esprit de contrition...

Bchoux avait serr les poings et marchait pas  pas vers Jim
Barnett, tout ramass sur lui-mme et prt  bondir.

--Vous porterez plainte, monsieur le baron, grinait-il rageusement.
Je vous garantis que vos meubles ne sont pas perdus.

--Parbleu, non, ils ne sont pas perdus, dit Barnett qui souriait
aimablement. Mais porter plainte, c'est trs dangereux pour M. le
baron.

Bchoux avanait, l'oeil de plus en plus dur et l'attitude de plus en
plus menaante. Mais Barnett vint  sa rencontre et l'entrana.

--Sais-tu ce qui serait arriv sans moi? M. le cur n'aurait pas
retrouv son trsor. L'innocent Vernisson serait sous les verrous, et
Mme Vernisson connatrait la conduite de son mari. Bref, tu n'aurais
plus qu' te tuer.

Bchoux s'affaissa sur le tronc coup d'un arbre. Il touffait de
colre.

--Vite, monsieur le baron, s'cria Barnett, un cordial pour
Bchoux... il n'est pas  son aise.

M. de Gravires donna des ordres. On dboucha une bouteille de vieux
vin. Bchoux en but un verre. M. le cur galement. M. de Gravires
vida le reste...




5

LES DOUZE AFRICAINES DE BCHOUX


Le premier soin de M. Gassire, en s'veillant, fut de vrifier si le
paquet de titres, rapport par lui la veille au soir, se trouvait
bien sur la table de nuit o il l'avait dpos.

Rassur, il se leva et fit sa toilette.

Nicolas Gassire, petit homme gras de corps et maigre de visage,
exerait, dans le quartier des Invalides, la profession d'homme
d'affaires et groupait autour de lui une clientle de gens srieux
qui lui confiaient leurs conomies, et auxquels il servait de jolis
intrts, grce  d'heureuses spculations de Bourse et  de secrtes
oprations usuraires.

Il occupait, au premier tage d'une troite et vieille maison dont il
tait propritaire, un appartement compos d'une antichambre, d'une
chambre, d'une salle  manger  usage de cabinet de consultation,
d'une pice o venaient travailler trois employs et, tout au bout,
d'une cuisine.

Trs conome, il n'avait pas de bonne. Chaque matin, la concierge,
lourde femme active et rjouie, lui montait son courrier  huit
heures, faisait le mnage et dposait sur son bureau un croissant et
une tasse de caf.

Ce matin-l, cette femme repartit  huit heures et demie, et M.
Gassire, ainsi que chaque jour, en attendant ses employs, mangea
tranquillement, dcacheta ses lettres et parcourut son journal. Or,
tout  coup,  neuf heures moins cinq exactement, il crut entendre
du bruit dans sa chambre. Se souvenant du paquet de titres qu'il y
avait laiss, il s'lana. Le paquet de titres n'y tait plus, et,
en mme temps, la porte de l'antichambre sur le palier se refermait
violemment.

Il voulut l'ouvrir. Mais la serrure ne fonctionnait qu'avec la clef,
et, cette clef, M. Gassire l'avait laisse sur son bureau.

--Si je vais la chercher, pensa-t-il, le voleur s'enfuira sans tre
vu.

M. Gassire ouvrit donc la fentre de l'antichambre, qui donnait
sur la rue. A cet instant, il tait matriellement impossible que
quelqu'un et le temps de quitter la maison. Et, de fait, la rue
tait dserte. Si affol qu'il ft, Nicolas Gassire ne cria pas au
secours. Mais, quelques secondes plus tard, apercevant son principal
employ qui dbouchait du boulevard voisin et s'en venait vers la
maison, il lui fit signe.

--Vite! vite! Sarlonat, dit-il en se penchant, entrez, refermez la
porte, et que personne ne passe. On m'a vol.

Ds que son ordre fut excut, il descendit en hte, haletant, perdu.

--Eh bien, Sarlonat, personne?...

--Personne, monsieur Gassire.

Il courut jusqu' la loge de la concierge, qui se trouvait entre le
bas de l'escalier et une courette obscure. La concierge balayait.

--On m'a vol, madame Alain! s'exclama-t-il. Personne n'est venu se
cacher par ici?

--Mais non, monsieur Gassire, balbutia la grosse femme, ahurie.

--O mettez-vous la clef de mon appartement?

--Ici, monsieur Gassire, derrire la pendule. Du reste, on n'a pas
pu la prendre, puisque je n'ai pas boug de ma loge depuis une
demi-heure.

--Alors, c'est que le voleur, au lieu de descendre, a remont
l'escalier. Ah! c'est effroyable!

Nicolas Gassire revint prs de l'entre. Ses deux autres employs
arrivaient. En quelques phrases essouffles, il leur donna, en toute
hte, ses instructions. Personne ne devait passer, ni dans un sens ni
dans l'autre, avant qu'il ne ft de retour.

--Compris, hein, Sarlonat?

Aussitt, il escalada l'tage et s'engouffra chez lui.

--All, hurla-t-il en empoignant le cornet du tlphone... All! la
Prfecture de police... Mais, mademoiselle, je ne vous demande pas la
Prfecture! je vous demande le caf de la Prfecture... Le numro? Je
ne sais pas... Vite... Les renseignements... Au galop, mademoiselle.

Il russit enfin  obtenir le patron du caf et profra:

--L'inspecteur Bchoux est l? Appelez-le... Tout de suite... Au
galop... C'est un de mes clients... Pas une seconde  perdre. All!
l'inspecteur Bchoux? C'est M. Gassire qui vous tlphone, Bchoux.
Oui, a va bien... ou plutt non... On m'a vol des titres, un
paquet... Je vous attends. Hein? Quoi? Impossible? Vous partez en
cong? Mais je m'en fiche de votre cong! Rappliquez au galop,
Bchoux... au galop! Vos douze actions des Mines africaines taient
dans le paquet!

       *       *       *       *       *

M. Gassire entendit au bout de la ligne un formidable: Nom de...!
qui le rassura pleinement sur les intentions et sur la promptitude
de l'inspecteur Bchoux. En effet, quinze minutes plus tard,
l'inspecteur Bchoux arrivait en coup de vent, la figure dcompose,
et se ruait sur l'homme d'affaires.

--Mes _Africaines!_... Toutes mes conomies! O sont-elles?

--Voles! avec les titres de mes clients... avec tous mes titres 
moi!

--Voles!

--Oui, dans ma chambre, il y a une demi-heure.

--Crebleu! mais qu'est-ce que mes Africaines faisaient dans votre
chambre?

--J'ai retir le paquet, hier, de mon coffre du Crdit Lyonnais, pour
les confier  une banque. C'tait plus commode. Et j'ai eu tort...

Bchoux lui appliqua sur l'paule une main de fer.

--Vous tes responsable, Gassire. Vous me rembourserez.

--Avec quoi? Je suis ruin.

--Ruin! Et cette maison?

--Hypothque jusqu' la gauche.

Les deux hommes sautaient et vocifraient l'un en face de l'autre.
La concierge et les trois employs avaient perdu la tte aussi
et barraient le passage  deux jeunes filles, deux locataires du
troisime, qui voulaient sortir  tout prix de la maison.

--Personne ne sortira! cria Bchoux, hors de lui. Personne, avant
qu'on ait retrouv mes douze Africaines!

--Il faudrait peut-tre du secours, proposa Gassire... le garon
boucher... l'picier... ce sont des gens de confiance.

--Je n'en veux pas, articula Bchoux. S'il faut quelqu'un, on
tlphonera  l'Agence Barnett, de la rue de Laborde. Et puis, on
portera plainte. Mais ce serait du temps perdu. Pour le moment, il
faut agir.

Il essayait de se dominer, incit au calme par sa responsabilit
de chef. Mais ses gestes nerveux et la crispation de sa bouche
trahissaient un dsarroi extrme.

--Du sang-froid, dit-il  Gassire. Somme toute, nous tenons le bon
bout. Personne n'est sorti. Donc il faut mettre la main sur mes
douze Africaines avant qu'on ne puisse les glisser dehors. C'est
l'essentiel.

Il interrogea les deux jeunes filles. L'une, dactylographe, copiait
chez elle des circulaires et des rapports. L'autre donnait, chez
elle aussi, des leons de flte. Toutes deux dsiraient faire leurs
provisions pour le djeuner.

--Mille regrets! rpliqua Bchoux, inflexible. Mais ce matin, la
porte de la rue restera close. Monsieur Gassire, deux de vos employs
s'y tiendront en permanence. Le troisime fera les courses des
locataires. Cet aprs-midi, ceux-ci pourront passer, mais avec mon
autorisation, et tous colis, cartons, filets  provisions, paquets
suspects seront rigoureusement examins. Voil la consigne. Quant 
nous, monsieur Gassire,  l'ouvrage! La concierge nous conduira.

La disposition des lieux rendait les investigations faciles. Trois
tages. Un seul appartement par tage, ce qui faisait quatre avec
celui du rez-de-chausse, inoccup pour l'instant. Au premier, M.
Gassire. Au second, M. Touffmont, dput, ancien ministre. Au
troisime, qui tait divis en deux petits logements, Mlle Legoffier,
dactylographe, et Mlle Haveline, professeur de flte.

Ce matin-l, le dput Touffmont s'en tant all  huit heures et
demie  la Chambre, o il prsidait une commission, et son mnage
tant fait par une voisine qui ne venait qu' l'heure du djeuner, on
attendit son retour. Mais les logements des deux demoiselles furent
l'objet d'une enqute minutieuse. Puis on scruta tous les recoins du
grenier, auquel on accdait par une chelle, puis la courette, puis
l'appartement de M. Nicolas Gassire lui-mme.

On ne trouva rien. Bchoux pensait amrement  ses douze Africaines.

       *       *       *       *       *

Vers midi, le dput Touffmont arriva. Parlementaire grave, alourdi
de son portefeuille d'ancien ministre, grand travailleur, respect de
tous les partis, et dont les interpellations rares, mais dcisives,
faisaient trembler les gouvernements. D'un pas mesur, il alla
prendre son courrier dans la loge de la concierge, o Gassire le
rejoignit et lui expliqua le vol dont il tait victime.

Le dput Touffmont couta avec l'attention rflchie qu'il semblait
accorder aux propos les plus insignifiants, promit son concours au
cas o Gassire dciderait de porter plainte et insista pour que l'on
fouillt son appartement.

--Qui sait, dit-il, si quelqu'un ne s'est pas procur une fausse clef?

On chercha. Rien. Dcidment l'affaire se prsentait mal, et les deux
hommes essayaient tour  tour de se remonter le moral par des phrases
rconfortantes, mais elles sonnaient faux.

Ils dcidrent de se restaurer dans un petit caf, situ en face
bien entendu, ce qui leur permettrait de ne pas quitter la maison
de l'oeil. Mais Bchoux n'avait pas faim: ses douze Africaines lui
pesaient sur l'estomac. Gassire se plaignait de vertiges et tous deux
retournaient la question en tous sens, avec l'espoir d'y dcouvrir
des motifs de scurit.

--C'est bien simple, dit Bchoux. Quelqu'un s'est introduit chez vous
et a drob les titres. Or, comme ce quelqu'un n'a pas pu s'en aller,
c'est qu'il est dans la maison.

--Parbleu! approuva Gassire.

--Et s'il est dans la maison, c'est que mes douze Africaines s'y
trouvent galement. a ne s'envole pas  travers les plafonds, douze
Africaines, que diable!

--Et un paquet de titres non plus! renchrit Nicolas Gassire.

--Nous en arrivons donc, continua Bchoux,  cette certitude, fonde
sur des bases solides,  savoir que...

Il n'acheva pas. Ses yeux exprimaient une terreur subite. Il
regardait de l'autre ct de la rue o un individu cheminait vers la
maison d'un pas guilleret.

--Barnett! murmura-t-il... Barnett!... Qui donc l'a prvenu?

--Vous m'aviez parl de lui, de l'Agence Barnett de la rue de
Laborde, confessa Gassire un peu gn, et j'ai cru que, dans des
circonstances aussi cruelles, un coup de tlphone n'tait pas
inutile.

--Mais c'est idiot, bredouilla Bchoux. Qui est-ce qui dirige
l'enqute? Vous ou moi? Barnett n'a rien  voir l-dedans! Barnett
est un intrus dont il faut se dfier. Ah! non, alors, pas de Barnett!

La collaboration de Barnett lui paraissait soudain la chose la plus
dangereuse du monde. Jim Barnett dans la maison, Jim Barnett ml
 cette affaire, c'tait, au cas o les recherches aboutiraient,
l'escamotage du paquet de titres et principalement des douze
Africaines.

Furieux, il franchit la rue, et, comme Barnett se disposait 
frapper  la porte, il se planta devant lui, et, tout bas, la voix
frmissante:

--Dcampez. Pas besoin de vous. On vous a appel par erreur.
Fichez-nous la paix, et vivement.

Barnett le regarda d'un oeil tonn.

--Ce vieux Bchoux! Qu'est-ce donc? T'as pas l'air dans ton assiette?

--Tournez bride!

--C'est donc srieux, ce qu'on m'a dit au tlphone? Tu as t refait
de ton pcule? Alors, tu ne veux pas un petit coup de main?

--Dcampe, grina Bchoux. On sait ce que a veut dire, tes petits
coups de main. a se passe dans la poche des gens.

--T'as peur pour tes Africaines?

--Oui, si tu t'en mles.

--N'en parlons plus. Dbrouille-toi.

--Tu t'en vas?

--Pas mche. J'ai affaire dans la maison.

Et s'adressant  Gassire, qui les rejoignait et entrouvrait la porte:

--Pardon, monsieur, c'est bien ici que demeure Mlle Haveline,
professeur de flte, second prix du Conservatoire?

Bchoux s'indigna.

--Oui, tu la demandes parce que tu vois son adresse sur la plaque...

--Et aprs? dit Barnett. N'ai-je pas le droit de prendre des leons
de flte?

--Pas ici.

--Je regrette. Mais j'ai une passion pour la flte.

--Je m'oppose formellement...

--Flte!

Barnett passa d'autorit, sans qu'on ost le retenir. Trs inquiet,
Bchoux le vit qui montait l'escalier et, dix minutes plus tard,
l'accord s'tant fait sans doute avec Mlle Haveline, on entendit, qui
descendaient du troisime tage, les gammes hsitantes d'une flte.

--Gredin! marmotta Bchoux, de plus en plus tourment pour ses douze
Africaines. Avec cet animal-l, o allons-nous?

Il se remit rageusement  la besogne. On visita le rez-de-chausse
inoccup, ainsi que la loge de la concierge, o,  la rigueur, on
aurait pu jeter les paquets de titres. Vainement. L-haut, cependant,
durant tout l'aprs-midi, la flte sifflota, agaante et goguenarde.
Comment travailler dans de telles conditions? Enfin, sur le coup de
six heures, chantonnant et sautillant, Barnett apparut, un grand
carton  la main.

Un carton! Bchoux poussa une exclamation indigne, et saisit
l'objet, dont il arracha le couvercle. Il y avait dedans de vieilles
formes de chapeaux et des fourrures manges aux vers.

--Comme elle n'a pas le droit de sortir, Mlle Haveline m'a pri de
jeter tout a, dit Barnett gravement. Elle est trs jolie, tu sais,
Mlle Haveline! Et quel talent sur la flte! Elle prtend que j'ai des
dispositions tonnantes, et que, si je persvre, je pourrai briguer
un poste d'aveugle sur les marches d'une glise.

       *       *       *       *       *

Toute la nuit, Bchoux et Gassire demeurrent en faction, l'un 
l'intrieur, l'autre  l'extrieur, afin d'empcher que le paquet ne
ft lanc par la fentre  un complice. Et, le lendemain matin, ils
se remirent  l'oeuvre, mais sans que leur acharnement ft rcompens.
Les douze Africaines de l'un et les titres de l'autre se cachaient
avec obstination.

A trois heures, Jim Barnett se prsenta de nouveau, le carton vide
 la main, et fila tout droit, avec le petit salut affable d'un
monsieur que l'emploi de son temps satisfait pleinement.

La leon de flte eut lieu. Gammes. Exercices. Fausses notes. Et
soudain un silence qui se prolongea, inexplicable, et qui intrigua
Bchoux au-del de toute expression.

Que diable peut-il faire? se demandait-il, imaginant tout un
systme de recherches effectues par Barnett et qui aboutissaient 
des trouvailles extraordinaires.

Il monta les trois tages et prta l'oreille. Chez le professeur
de flte, aucun bruit. Mais chez sa voisine, Mlle Legoffier,
stno-dactylographe, on entendait une voix d'homme.

C'est sa voix, pensa Bchoux, dont la curiosit n'avait plus de
bornes.

Et, incapable de se contenir, il sonna.

--Entrez! cria Barnett de l'intrieur. La clef est sur la porte.

Bchoux entra. Mlle Legoffier, une fort jolie brune, tait assise
devant sa table, prs de sa machine  crire, et stnographiait sur
des feuilles volantes les paroles de Barnett.

--Tu viens pour une perquisition? dit celui-ci. Ne te gne pas.
Mademoiselle n'a rien  cacher. Et moi non plus. Je dicte mes
mmoires. Tu permets?

Et, tandis que Bchoux regardait sous les meubles, il continua:

--Ce jour-l, l'inspecteur Bchoux me trouva chez la charmante Mlle
Legoffier,  qui la jeune fltiste m'avait recommand, et il se mit
en qute de ses douze Africaines qui fuyaient toujours perdument.
Sous le canap, il rcolta trois grains de poussire, sous l'armoire
une talonnette. L'inspecteur Bchoux ne nglige aucun dtail. Quel
mtier!

Bchoux se releva, montra le poing  Barnett et l'injuria. L'autre
poursuivait sa dicte. Bchoux s'en alla.

Un peu plus tard, Barnett descendait avec son carton. Bchoux, qui
montait la garde, hsita. Mais il avait trop peur et il ouvrit le
carton, qui contenait simplement de vieux papiers et des chiffons.

La vie devint insupportable pour l'infortun Bchoux. La prsence de
Barnett, son persiflage et ses taquineries le jetaient dans une rage
croissante. Chaque jour, Barnett revenait, et, aprs chaque leon de
flte ou chaque sance de stno-dactylographie, exhibait son carton.
Que faire? Bchoux ne doutait pas que ce ft une nouvelle farce et
que Barnett se gausst de lui. Mais tout de mme, si par hasard,
cette fois, Barnett emportait les titres? s'il se sauvait avec les
douze Africaines? s'il profitait de l'occasion pour dmnager son
butin? Alors, bon gr mal gr, Bchoux fouillait, vidait, glissait
une main fbrile parmi les objets les plus htroclites, torchons
dchirs, loques, plumeaux sans plumes, balais casss, cendres de
chemine, pluchures de carottes. Et Barnett se tenait les ctes de
rire.

--_Elles_ y sont! _Elles_ y sont pas! Trouvera!... Trouvera pas!...
Ah! bougre de Bchoux, m'auras-tu fait rigoler!

Cela dura toute une semaine. Bchoux perdait l, dans une lutte
impuissante, tout son cong, et, en outre, se rendait infiniment
ridicule dans le quartier. Nicolas Gassire et lui, en effet,
n'avaient pu s'opposer  ce que les locataires, tout en acceptant
d'tre palps et fouills, vaquassent  leurs affaires. On jasait.
La msaventure de Gassire faisait du bruit. Ses clients affols
assigeaient son bureau et rclamaient leur argent. De son ct, M.
le dput Touffmont, ancien ministre, drang dans ses habitudes,
et qui, quatre fois par jour, en sortant ou en rentrant, assistait
 toute cette effervescence, sommait Nicolas Gassire de prvenir la
police. La situation ne pouvait gure se prolonger.

       *       *       *       *       *

Un incident brusqua les choses. Une fin d'aprs-midi, Gassire et
Bchoux entendirent le bruit d'une violente dispute qui venait du
troisime. Trpignements, cris de femmes, cela semblait srieux.

Ils grimprent en hte les trois tages. Sur le palier, Mlle Haveline
et Mlle Legoffier se battaient frocement, sans que les efforts de
Barnett, qui se divertissait beaucoup, d'ailleurs, russissent  les
matriser. Les chignons avaient saut, les corsages taient dchirs
et les invectives s'entrechoquaient.

On les spara. La dactylographe eut une crise de nerfs et Barnett dut
la transporter chez elle, tandis que le professeur de flte exhalait
sa fureur.

--Je les ai surpris tous deux, elle et lui, criait Mlle Haveline.
Barnett, qui m'avait fait la cour d'abord, l'embrassait. Un drle de
type que ce Barnett; vous devriez lui demander, monsieur Bchoux,
ce qu'il manigance ici depuis huit jours et pourquoi il passe son
temps  nous interroger et  fureter partout. Tenez, je peux vous le
dire, il sait qui a vol. C'est la concierge, oui, Mme Alain. Alors
pourquoi m'a-t-il dfendu de vous en souffler mot? Et puis, pour les
titres, il connat la vrit. A preuve ce qu'il m'a dit: Ils sont
dans la maison, sans y tre, et ils n'y sont pas, tout en y tant.
Mfiez-vous de lui, monsieur Bchoux.

Jim Barnett, qui en avait fini avec la dactylographe, empoigna Mlle
Haveline et la poussa nergiquement vers sa chambre.

--Allons, mon cher professeur, pas de potins et ne parlez pas de ce
que vous ignorez. En dehors de votre flte, vous bafouillez.

Bchoux n'attendit point qu'il ft de retour. Les rvlations de Mlle
Haveline sur ce que pensait Jim Barnett avaient aussitt clair
l'affaire dans son esprit. Oui, la coupable tait Mme Alain. Comment
n'y avait-on pas song? Emport par une conviction rageuse, il
dgringola l'escalier, suivi de Nicolas Gassire, et se prcipita dans
la loge.

--Mes Africaines! O sont-elles? C'est vous qui les avez voles!

Nicolas Gassire arrivait  son tour.

--Mes titres? Qu'en avez-vous fait, voleuse?

Tous deux secouaient la grosse femme, la tiraillaient, chacun par un
bras, et la harcelaient de questions et d'insultes. Elle ne rpondait
pas. Elle semblait abasourdie.

Ce fut, pour Mme Alain, une nuit affreuse  laquelle succdrent deux
jours non moins pnibles. Pas une seconde Bchoux n'admit que Jim
Barnett se ft tromp. D'ailleurs,  la lumire de cette accusation,
les faits prenaient leur vritable sens. La concierge qui devait
avoir, en faisant le mnage, not la prsence insolite du paquet
sur la table de nuit, et qui, seule, possdait la clef, avait fort
bien pu, connaissant les habitudes rgulires de M. Gassire, rentrer
dans l'appartement, mettre la main sur les titres, se sauver et se
rfugier dans sa loge, o Nicolas Gassire la retrouvait.

Bchoux se dcouragea.

--Oui, videmment, disait-il, c'est cette coquine qui a fait le coup.
Mais, au fond, le mystre demeure entier. Que le coupable soit la
concierge ou n'importe qui, cela compte peu, tant qu'on ne saura pas
ce que sont devenues mes douze Africaines. J'admets qu'elle les ait
rapportes dans la loge, mais par quel prodige en sont-elles sorties,
entre neuf heures et l'heure de nos recherches dans la loge?

Ce mystre, la grosse femme, malgr les menaces, malgr les tortures
morales qu'on lui fit subir, refusa d'en donner l'explication. Elle
nia tout. Elle n'avait rien vu. Elle ne savait rien, et quoique sa
culpabilit ne laisst aucun doute, elle demeura inflexible.

--Il faut en finir, dit un matin Gassire  Bchoux. Vous avez vu
que le dput Touffmont a renvers le ministre hier soir. Les
journalistes vont l'interviewer. Pourrons-nous les fouiller, eux?

Bchoux avoua que la position tait intenable.

--Dans trois heures, je saurai tout, affirma-t-il.

L'aprs-midi, il alla frapper  l'Agence Barnett.

--Je t'attendais, Bchoux, que veux-tu?

--Ton aide. Je n'en sors pas.

La rponse tait loyale, et la dmarche prenait toute sa valeur.
Bchoux faisait amende honorable.

Jim Barnett s'empressa autour de lui, le saisit affectueusement par
les paules, lui serra la main, et, avec une dlicatesse charmante,
lui pargna les humiliations de la dfaite. Ce ne fut pas l'entrevue
du vainqueur et du vaincu, mais la rconciliation de deux camarades.

--En vrit, mon vieux Bchoux, le petit malentendu qui nous sparait
me peinait infiniment. Deux copains comme nous, adversaires! Quelle
tristesse! Je n'en dormais plus.

Bchoux frona les sourcils. En sa conscience de policier, il
se reprochait amrement ses cordiales relations avec Barnett et
s'indignait que le destin et fait de lui le collaborateur et
l'oblig de cet homme qu'il considrait comme un filou. Mais, hlas!
il y a des circonstances o les plus honntes flchissent, et la
perte de douze Africaines est au nombre de celles-l!

Etouffant ses scrupules, il murmura:

--C'est bien la concierge, n'est-ce pas?

--C'est elle, pour cette raison entre beaucoup d'autres, que ce ne
peut tre qu'elle.

--Mais comment cette femme, si respectable jusque-l, a-t-elle pu
commettre un tel acte?

--Si tu avais eu la prcaution lmentaire de prendre des
renseignements sur elle, tu saurais que la malheureuse est afflige
d'un fils qui est la pire des fripouilles et qui lui soutire tout son
argent. C'est pour lui qu'elle a succomb  la tentation.

Bchoux tressaillit.

--Elle a russi  lui refiler mes Africaines? dit-il en tremblant.

--Oh! a, non, je ne l'aurais pas permis. Tes douze Africaines, c'est
sacr.

--O sont-elles, alors?

--Dans ta poche.

--Ne plaisante pas, Barnett.

--Je ne plaisante pas, Bchoux, quand il s'agit de choses aussi
graves. Vrifie.

Bchoux glissa vers la poche dsigne une main timide, palpa et tira
une large enveloppe orne de cette adresse: A mon ami Bchoux. Il
la dcacheta, aperut ses Africaines, en compta douze, plit, vacilla
sur ses jambes et renifla un flacon de sels que Barnett lui colla
sous le nez.

--Respire, Bchoux, et ne t'vanouis pas.

Bchoux ne s'vanouit pas, mais il essuya quelques larmes furtives.
La joie, l'motion, lui treignaient la gorge. Certes il ne doutait
point que Barnett lui et fourr l'enveloppe dans sa poche ds son
entre et durant leurs effusions. Mais les douze Africaines n'en
taient pas moins l, entre ses mains frmissantes, et Barnett ne lui
apparaissait plus du tout comme un filou.

Recouvrant tout  coup ses forces, il se mit  gambader et  danser
un pas espagnol, en s'accompagnant d'imaginaires castagnettes.

--Je les ai! Au bercail, les Africaines! Ah! Barnett, quel grand
bonhomme tu es! Il n'y a pas deux Barnett au monde, il n'y en a
qu'un, le sauveur de Bchoux! Barnett, tu mrites une statue!
Barnett, tu es un hros! Mais comment diable as-tu pu russir?
Raconte, Barnett!

       *       *       *       *       *

Une fois de plus, la faon dont Barnett avait men les vnements
stupfiait l'inspecteur Bchoux. Stimul par sa curiosit
professionnelle, il demanda:

--Et alors, Barnett?

--Alors, quoi?

--Eh! oui, comment as-tu dml tout cela? O se trouvait le paquet?
Dans la maison sans y tre, aurais-tu dit?

--Et hors de la maison, tout en y tant, plaisanta Barnett.

--Raconte, implora Bchoux.

--Tu donnes ta langue au chat?

--Tout ce que tu voudras.

--Et tu n'auras plus avec moi, pour des peccadilles, ces airs de
rprobation qui me dsolent et qui me font croire parfois que j'ai
quitt le droit chemin?

--Raconte, Barnett.

--Ah! s'cria celui-ci, quelle histoire charmante! Bien que je
t'en avertisse, mon vieux Bchoux, tu n'auras aucune dsillusion.
Je n'ai jamais rien rencontr de plus joli, de plus inattendu, de
plus spontan et de plus roublard, de plus humain  la fois et de
plus fantaisiste. Et c'est tellement simple que toi, Bchoux, un bon
policier cependant, muni de qualits srieuses, tu n'y as vu que du
feu.

--Enfin, parle, dit Bchoux, vex, comment le paquet de titres a-t-il
quitt la maison?

--Sous tes yeux, ineffable Bchoux! et non seulement il a quitt la
maison, mais il y est rentr! Et il la quittait deux fois par jour!
et il y rentrait deux fois par jour! Et sous tes yeux, Bchoux, sous
tes yeux candides et bnvoles! Et pendant dix jours tu t'inclinais
devant lui, avec des salutations respectueuses. Un morceau de la
vraie croix passait devant toi! Pour un peu, tu te serais mis 
genoux!

--Allons donc! s'cria Bchoux, c'est absurde, puisque tout tait
fouill.

--Tout tait fouill, Bchoux, mais pas cela! Les colis, les cartons,
les sacs  main, les poches, les chapeaux, les botes de conserves et
les botes  ordures... oui, mais pas cela. Aux gares frontires, on
visite des voyageurs, mais on ne visite pas la valise diplomatique.
Ainsi tu as tout visit, sauf cela!

--Quoi cela? s'cria Bchoux, impatient.

--Je te le donne en mille.

--Parle, cr nom d'un chien!

--Le portefeuille de l'ancien ministre!

Bchoux sauta de son sige.

--Hein? Que dis-tu, Barnett? Tu accuses le dput Touffmont?

--Tu es fou! Est-ce que je me permettrais d'accuser un dput? _A
priori_, un dput, ancien ministre, est insouponnable. Et parmi
tous les dputs et tous les anciens ministres--et Dieu sait si
a pullule!--je considre Touffmont comme le plus insouponnable.
N'empche qu'il servit de receleur  Mme Alain.

--Complice, en ce cas? Le dput Touffmont serait complice?

--Pas davantage.

--Alors, qui accuses-tu?

--Qui j'accuse?

--Oui.

--Son portefeuille.

Et posment, gaiement, Barnett expliqua:

--Le portefeuille d'un ministre, Bchoux, est un personnage
considrable. Il y a, de par le monde, M. Touffmont, et il y a
son portefeuille. L'un ne va pas sans l'autre, et chacun est la
raison d'tre de l'autre. Tu n'imagines pas M. Touffmont sans son
portefeuille, mais tu n'imagines pas non plus le portefeuille de M.
Touffmont sans M. Touffmont. Ils ne se sparent jamais l'un de
l'autre. Seulement il arrive que M. Touffmont pose quelquefois son
portefeuille  ct de lui, pour manger, par exemple, ou pour dormir,
ou pour accomplir tel geste de la vie courante. Dans ces moments-l,
le portefeuille de M. Touffmont prend une existence personnelle,
et peut se prter  des actes dont M. Touffmont n'est nullement
responsable. C'est ce qui est arriv le matin du vol.

Bchoux regardait Barnett. O voulait-il en venir?

Barnett rpta:

--C'est ce qui est arriv, le matin o tes douze Africaines ont t
subtilises. La concierge, affole par son vol, bouleverse par le
pril qui approche, ne sachant comment se dbarrasser d'un butin
qui va la perdre, avise tout  coup sur sa chemine-- miracle!--le
portefeuille de M. Touffmont, tout seul! M. Touffmont vient
d'entrer dans la loge pour prendre son courrier. Il a dpos son
portefeuille sur la chemine et dcachette ses lettres, tandis que
Nicolas Gassire, et toi Bchoux, vous lui racontez la disparition des
titres. Alors, une ide de gnie--oui, de gnie, il n'y a pas d'autre
mot--illumine Mme Alain. Le paquet de titres, lui aussi, est sur la
chemine,  ct du portefeuille et cach sous des journaux. On n'a
pas encore fouill la loge, mais on va la fouiller et dcouvrir le
pot aux roses. Pas une minute  perdre. Vivement, en quelques gestes,
tournant le dos au groupe qui discute, elle ouvre le portefeuille,
elle vide de ses papiers l'une des deux poches  soufflet et elle
y enfourne le paquet de titres. C'est fait. Personne n'a rien
souponn. Et quand M. Touffmont se retire, son portefeuille sous
le bras, il s'en va avec tes douze Africaines et tous les titres de
Gassire.

Bchoux n'leva pas la moindre protestation. Lorsque Barnett
affirmait avec un certain accent de conviction dfinitive, Bchoux se
soumettait  l'irrfutable vrit. Il croyait. Il avait la foi.

--J'ai vu, en effet, ce jour-l, dit-il, une liasse de papiers et
de rapports. Je n'y ai pas fait attention. Mais, ces papiers et ces
rapports, elle a d les rendre  M. Touffmont.

--Je ne le pense pas, dit Barnett. Plutt que d'attirer sur elle les
soupons, elle les aura brls.

--Mais il a d les rclamer, lui?

--Non.

--Comment! Il ne s'est pas aperu de la disparition de cette liasse
de documents?

--Pas plus que de la prsence du paquet de titres.

--Mais quand il a ouvert son portefeuille?

--Il ne l'a pas ouvert. Il ne l'ouvre jamais. Le portefeuille de
Touffmont, comme celui de beaucoup d'hommes politiques, n'est qu'un
trompe-l'oeil, une contenance, une menace, un rappel  l'ordre. S'il
l'avait ouvert, il aurait rclam ses documents et restitu les
titres. Or il n'a ni rclam les uns, ni restitu les autres.

--Cependant, quand il travaille?

--Il ne travaille pas. On n'est pas oblig de travailler parce qu'on
a un portefeuille. Il suffit mme d'avoir un portefeuille d'ancien
ministre pour ne plus travailler. Un portefeuille reprsente le
travail, la puissance, l'autorit, l'omnipotence et l'omniscience.
Lorsque Touffmont, hier soir,  la Chambre des dputs--j'y tais:
donc je parle en connaissance de cause--a dpos sur la tribune son
portefeuille d'ancien ministre, le ministre s'est senti perdu. Que
de documents accablants devait contenir le portefeuille du grand
travailleur! Que de chiffres! Que de statistiques! Touffmont le
dplia, mais ne tira rien de ses deux poches gonfles. De temps 
autre, tout en parlant, il appuyait la main sur le portefeuille,
avec l'air de dire: Tout est l. Or rien n'tait l que les douze
Africaines de Bchoux, les titres de Gassire et de vieux journaux.
C'tait assez. Le portefeuille de Touffmont fit tomber le ministre.

--Mais comment sais-tu?...

--Parce qu'au sortir de la Chambre,  une heure du matin, comme il
s'en revenait chez lui,  pied, Touffmont fut heurt maladroitement
par un quidam, et s'tala tout de son long sur le trottoir. Un autre
individu, complice du quidam, ramassa le portefeuille et eut le temps
de fourrer un paquet de vieux papiers  la place des titres, qu'il
emporta. Ai-je besoin de te dire le nom de ce deuxime individu?

Bchoux rit de bon coeur. L'histoire lui semblait d'autant plus
plaisante, l'aventure de Touffmont d'autant plus savoureuse qu'il
sentait dans sa poche les douze Africaines.

Barnett fit une pirouette et s'cria:

--Voil tout le secret, vieux camarade, et c'est pour arriver
 dcouvrir ces vrits pittoresques, pour respirer l'air de la
maison et pour me documenter que j'ai dict mes mmoires et pris
des leons de flte. Semaine charmante. Flirt au troisime tage
et divertissements varis au rez-de-chausse. Gassire, Bchoux,
Touffmont... petits pantins dont je tirais les ficelles. Ce qui
m'a donn le plus de mal, vois-tu, c'est d'admettre que Touffmont
ignorait les coupables agissements de son portefeuille, et qu'il
trimbalait,  son insu, tes douze Africaines. Cela, a me dpassait.
Et la concierge, donc! Quelle surprise pour elle! En son for
intrieur, elle doit considrer Touffmont comme le dernier des
escrocs, puisqu'elle croit que Touffmont s'est appliqu douze
Africaines et le reste du paquet. Bougre de Touffmont!

--Dois-je le prvenir? demanda Bchoux.

--A quoi bon? Qu'il continue donc  transporter ses vieux journaux
et  dormir sur son portefeuille! Pas un mot de cette histoire 
personne, Bchoux.

--Sauf  Gassire, bien entendu, fit Bchoux, puisque aussi bien je
dois le mettre au courant en lui rapportant ses titres.

--Quels titres? dit Barnett.

--Mais les titres qui lui appartiennent et que tu as trouvs dans la
serviette de M. Touffmont.

--Ah a! mais tu es toqu, Bchoux! Tu t'imagines que M. Gassire va
rentrer en possession de ses titres?

--Dame!

Barnett frappa la table du poing, et, subitement courrouc:

--Sais-tu ce que c'est que ton Nicolas Gassire, Bchoux? Une
fripouille, comme le fils de la concierge. Oui, une fripouille! Il
volait ses clients, Nicolas Gassire! Il jouait avec leur argent! Pis
que cela, il se prparait  le barboter! Tiens, voil son billet de
premire classe pour Bruxelles, dat du jour mme o il avait retir
de son coffre le paquet de titres, non pas pour les dposer dans
une banque, comme il l'a prtendu, mais pour filer avec. Hein, qu'en
dis-tu, de ton Nicolas Gassire?

Bchoux n'en disait rien. Depuis le vol des douze Africaines, le
niveau de sa confiance en Nicolas Gassire avait singulirement
baiss. Mais tout de mme il observa:

--Sa clientle n'en est pas moins compose de braves gens. Est-il
juste qu'ils soient ruins?

--Mais ils ne le seront pas! Fichtre, non! Je n'accepterais jamais
une pareille iniquit!

--Eh bien?

--Eh bien, Gassire est riche.

--Il n'a plus le sou, dit Bchoux.

--Erreur! D'aprs mes renseignements, il a de quoi rembourser ses
clients, et au-del. Crois bien que, s'il n'a pas port plainte ds
le premier jour, c'est qu'il ne veut pas que la justice mette le
nez dans ses affaires. Mais menace-le de prison, tu le verras se
dbrouiller. De l'argent? Il est millionnaire, ton Nicolas Gassire,
et le mal qu'il a fait, c'est  lui de le rparer, non pas  moi!

--Ce qui veut dire que tu as l'intention de garder...?

--De garder les titres? Jamais de la vie! Ils sont dj vendus.

--Oui, mais tu gardes l'argent?...

Barnett eut un accs d'indignation vertueuse:

--Pas un instant! Je ne garde rien!

--Alors, qu'en fais-tu?

--Je le distribue.

--A qui?

--A des amis dans le besoin,  des oeuvres intressantes que je
subventionne. Ah! n'aie pas peur, Bchoux, l'argent de Nicolas
Gassire sera bien employ!

Bchoux n'en doutait pas. Cette fois encore, l'aventure se terminait
par une mainmise de Barnett sur le magot. Barnett chtiait les
coupables et sauvait les innocents, mais n'oubliait pas de se payer.
Charit bien ordonne commence par soi-mme.

L'inspecteur Bchoux rougit. Ne pas protester, c'tait se rendre
complice. Mais, d'autre part, il sentait dans sa poche le prcieux
paquet des douze Africaines et il savait que, sans l'intervention de
Barnett, elles eussent t perdues. Etait-ce le moment de se fcher
et d'entrer en lutte?

--Que se passe-t-il? demanda Barnett. Tu n'es pas content?

--Mais si, mais si, affirma l'infortun Bchoux. Je suis enchant.

--Alors, puisque tout va bien, souris.

Bchoux sourit lchement.

--A la bonne heure, s'cria Barnett. C'est un plaisir de te rendre
service et je te remercie de m'en avoir donn l'occasion. Maintenant,
mon vieux, sparons-nous. Tu dois tre trs occup, et moi j'attends
la visite d'une dame.

--Adieu, dit Bchoux, en se dirigeant vers la porte.

--A bientt! fit Barnett.

Bchoux sortit, enchant comme il disait, mais la conscience mal 
l'aise, et rsolu  fuir le damn personnage.

Dehors, au tournant de la rue voisine, il avisa la jolie
dactylographe qui tait certes la dame attendue par Barnett.

Deux jours plus tard, d'ailleurs, il aperut Barnett au cinma, en
compagnie de la non moins jolie Mlle Haveline, professeur de flte...




6

LE HASARD FAIT DES MIRACLES


Charg d'claircir l'affaire du Vieux-Donjon, et muni des
renseignements ncessaires, l'inspecteur Bchoux prit le train du
soir pour le centre de la France et descendit  Guret, d'o une
voiture l'amena le lendemain matin au bourg de Mazurech. Il commena
par une visite au chteau, ancienne et vaste demeure construite sur
un promontoire qu'entourait une boucle de la Creuse. Georges Cazvon
y habitait.

Riche industriel, prsident du Conseil gnral, homme considrable
par ses relations politiques, g tout au plus de quarante ans et bel
homme, Georges Cazvon avait un masque vulgaire et des allures rondes
qui commandaient le respect. Tout de suite, comme le Vieux-Donjon
faisait partie de son domaine, il voulut y conduire Bchoux.

Il fallait d'abord traverser un beau parc, plant de chtaigniers,
et l'on arrivait  une formidable tour en ruines, seul vestige
qui restt du Mazurech fodal et qui s'lanait dans le ciel des
profondeurs mmes du dfil o la Creuse tournait lentement sur un
lit de roches croules.

Sur l'autre rive, qui appartenait  la famille d'Alescar, se
dressait,  douze mtres de distance, formant comme une digue, un
mur de gros moellons, tout luisants d'humidit, que surmontait, cinq
ou six mtres plus haut, une terrasse borde d'un balcon, et o
aboutissait une alle du jardin.

L'endroit tait sauvage. C'est l que, dix jours auparavant,  six
heures du matin, on avait trouv sur la plus grosse des roches le
cadavre du jeune comte Jean d'Alescar. Le corps ne portait d'autre
blessure que celle qu'une chute peut produire  la tte d'un homme.
Or, parmi les branches des arbres de la terrasse oppose, il en tait
une qui pendait, frachement casse, le long du tronc. Ds lors, le
drame se reconstituait ainsi: juch sur cette branche, le comte tait
tomb dans la rivire. Donc accident. Le permis d'inhumer avait t
dlivr.

--Mais, que diable le jeune comte allait-il faire sur cet arbre?
demanda Bchoux.

--Regarder de plus haut et de plus prs ce donjon qui tait le
berceau de la trs vieille famille des Alescar, rpondit Georges
Cazvon.

Et il ajouta aussitt:

--Je ne vous en dirai pas plus, monsieur l'inspecteur. Vous n'ignorez
pas que c'est sur ma prire instante que la Prfecture de police vous
a donn mission. Il y a en effet de mauvais bruits qui circulent, des
calomnies qui m'atteignent directement et auxquelles je veux mettre
fin. Faites votre enqute. Interrogez. Surtout sonnez  la porte de
Mlle d'Alescar, soeur du jeune comte et dernire survivante de la
famille. Et, le jour de votre dpart, venez me serrer la main.

Bchoux ne perdit pas de temps. Il explora le pied de la tour,
pntra dans le cirque de dcombres accumuls  l'intrieur par
l'boulement des planchers et de l'escalier, puis regagna le bourg,
questionna, fit visite au cur et au maire, et prit son repas 
l'auberge. A deux heures, il pntrait dans l'troit jardin qui
descendait jusqu' la terrasse et que coupait en deux une petite
btisse sans style et dlabre qu'on appelait le Manoir. Par
l'intermdiaire d'une vieille bonne, il se fit annoncer  Mlle
d'Alescar et fut aussitt reu dans une salle basse et simplement
meuble, o cette demoiselle causait avec un monsieur.

Elle se leva. Le monsieur aussi. Bchoux reconnut Jim Barnett.

--Ah! enfin, te voil, cher ami, s'cria Barnett joyeusement et la
main tendue. Quand j'ai vu, ce matin, dans les journaux, la nouvelle
de ton dpart pour la Creuse, vite j'ai pris ma 40-chevaux, afin de
me mettre  ta disposition, et je t'attendais. Mademoiselle, je vous
prsente l'inspecteur Bchoux, envoy spcial de la Prfecture. Avec
lui, vous pouvez tre tranquille, il a d dj dbrouiller toute
cette affaire. Je ne connais personne d'aussi dbrouillard. C'est un
matre. Parle, Bchoux.

Bchoux ne parla point. Il tait abasourdi. La prsence de Barnett,
qui tait bien la dernire chose qu'il et envisage, le dsemparait
et l'horripilait. Encore Barnett! Toujours Barnett! Il devait donc
se heurter encore  l'invitable Barnett et subir son excrable
collaboration? N'tait-il pas avr que, dans toute affaire 
laquelle il se mlait, Barnett n'avait pas d'autre but que de duper
et d'escroquer?

De quoi, d'ailleurs, Bchoux et-il parl, puisque, jusqu'ici, il
avait pataug dans les tnbres les plus paisses et ne pouvait se
prvaloir de la moindre dcouverte?

Bchoux se taisant, Barnett reprit:

--Eh bien, voil, mademoiselle. L'inspecteur Bchoux, qui a eu le
temps d'asseoir sa conviction sur des bases srieuses, insiste
vivement auprs de vous pour que vous vouliez bien confirmer les
rsultats de son enqute. Comme vous et moi n'avons encore chang
que quelques mots, auriez-vous l'obligeance de dire ce que vous savez
relativement au drame dont fut victime le comte d'Alescar, votre
frre?

Elisabeth d'Alescar, grande et ple en ses voiles de deuil, de beaut
grave, avec un visage austre qui semblait tressaillir parfois de
tous les sanglots qu'elle contenait, rpliqua:

--J'aurais prfr garder le silence et ne pas accuser. Mais, puisque
vous me conviez  ce devoir pnible, je suis prte  rpondre,
monsieur.

Barnett reprit:

--Mon ami, l'inspecteur Bchoux, dsirerait savoir  quelle heure
exacte vous avez vu votre frre pour la dernire fois?

--A dix heures du soir. Nous avions dn gaiement, comme d'habitude.
J'adorais Jean, qui tait de quelques annes plus jeune que moi et
que j'avais presque lev. Nous tions toujours heureux ensemble.

--Il sortit dans la nuit?

--Il ne sortit qu'un peu avant l'aube, vers trois heures et demie du
matin. Notre vieille bonne l'entendit.

--Vous saviez o il allait?

--Il m'avait dit la veille qu'il allait pcher  la ligne, du haut de
la terrasse. C'tait un de ses plaisirs favoris.

--Donc, sur l'espace de temps qui va de trois heures et demie au
moment o l'on a dcouvert son corps, vous ne pouvez rien dire?

--Si. A six heures et quart, il y a eu un coup de feu.

--En effet, certaines personnes l'ont entendu. Mais ce pouvait tre
quelque braconnier.

--C'est ce que je me suis dit. Inquite cependant, je finis par me
lever et m'habiller. Quand j'arrivai  la terrasse, il y avait dj
des gens en face, et on le remontait vers le parc du chteau, la
pente tant trop difficile de notre ct.

--Cette dtonation, n'est-ce pas, ne peut avoir aucun rapport avec
l'vnement? Sans quoi, l'examen du corps aurait rvl la blessure
faite par une balle, ce qui n'est pas le cas.

Comme elle hsitait, Barnett insista.

--Rpondez, je vous en prie.

Elle dclara:

--Quelle que soit la ralit, je dois dire que, dans mon esprit, le
rapport est certain.

--Pourquoi?

--D'abord parce qu'il n'y a pas d'autre explication possible.

--Un accident?...

--Non. Jean tait  la fois d'une agilit extraordinaire et d'une
grande prudence. Jamais il n'et confi sa vie  cette branche
beaucoup trop mince.

--Et qui cependant fut casse.

--Rien ne prouve qu'elle le fut par lui, et cette nuit-l.

--Alors, mademoiselle, votre opinion franche, irrductible, c'est
qu'il y a eu crime.

--Oui.

--Vous avez mme, devant tmoins, nomm le coupable.

--Oui.

--Sur quelles preuves vous appuyez-vous, voil ce que l'inspecteur
Bchoux vous demande.

Elisabeth rflchit quelques secondes. On sentait qu'il lui tait
pnible d'voquer des souvenirs affreux. Pourtant elle se dcida et
dit:

--Je parlerai donc. Et pour cela il me faut rappeler un vnement qui
remonte  vingt-quatre annes. A cette poque, mon pre fut ruin par
la fuite de son notaire et dut, pour payer ses cranciers, s'adresser
 un riche industriel de Guret. Celui-ci prta deux cent mille
francs  la seule condition que le chteau, le domaine et nos terres
de Mazurech lui appartiendraient s'il n'tait pas rembours cinq ans
plus tard.

--Cet industriel tait le pre de Georges Cazvon?

--Oui.

--Il tenait  ce chteau?

--Extrmement. Plusieurs fois il avait voulu l'acheter. Aussi, quatre
ans et onze mois plus tard, lorsque mon pre mourut d'une congestion
crbrale, il prvint notre oncle et tuteur que nous avions un mois
pour nous librer. Mon pre n'avait rien laiss. On nous expulsa,
Jean et moi, et nous fmes recueillis prcisment par notre oncle
qui habitait ce manoir et qui n'avait lui-mme que de trs petites
rentes. Il mourut presque aussitt, ainsi que M. Cazvon pre.

Barnett et Bchoux avaient cout attentivement et Barnett insinua:

--Mon ami l'inspecteur Bchoux ne voit pas bien en quoi tout ceci se
rattache aux vnements d'aujourd'hui.

Mlle d'Alescar regarda l'inspecteur Bchoux avec un tonnement un peu
ddaigneux et continua sans rpondre:

--Nous vcmes donc seuls, Jean et moi, dans ce petit manoir, en face
du donjon et du chteau, qui avaient appartenu de tous temps  nos
anctres. Ce fut pour Jean une peine qui grandissait avec les annes,
 mesure que se dveloppaient son intelligence et sa sensibilit
d'adolescent. Il souffrait vraiment d'avoir t chass de ce qu'il
considrait comme son fief. Au milieu de ses jeux et de son travail,
il se rservait des journes entires pour dpouiller nos archives,
pour lire les livres qui parlaient de notre famille. Et c'est ainsi
qu'un jour, il dcouvrit, dans un de ces livres, un feuillet o notre
pre notait les comptes de ses dernires annes et marquait les
sommes qu'il avait mises de ct,  force d'conomies et  la suite
d'heureuses oprations de terrains. Il y avait l des reus d'une
banque. J'allai  cette banque et j'appris que mon pre, une semaine
avant sa mort, avait teint son compte de dpt et retir deux cents
billets de mille francs auxquels ce dpt avait fini par atteindre.

--Justement la somme qu'il devait rembourser quelques semaines plus
tard. Pourquoi donc a-t-il diffr ce remboursement?

--Je ne sais pas.

--Et pourquoi ne remboursait-il pas avec un chque?

--Je l'ignore. Mon pre avait ses habitudes

--Donc, selon vous, il aura mis ces deux cent mille francs  l'abri?

--Oui.

--Mais  quel endroit?

Elisabeth d'Alescar tendit  Barnett et  Bchoux un feuillet compos
d'une vingtaine de pages et couvert de chiffres.

--La rponse doit tre ici, dit-elle en montrant une dernire page o
il y avait un dessin reprsentant les trois quarts d'un cercle auquel
s'ajoutait,  droite, un demi-cercle de moindre rayon.

Quatre hachures coupaient le demi-cercle. Entre deux de ces hachures,
une petite croix. Tout cela, trac d'abord au crayon, avait t
repass  l'encre.

--Que signifie?... demanda Barnett.

--Nous avons mis bien du temps  le comprendre, rpondit Elisabeth,
jusqu'au jour o mon pauvre Jean devina que ce dessin reprsentait
le plan exact, rduit  sa ligne extrieure, du Vieux-Donjon. Mme
disposition de deux parties ingales de cercles souds l'un 
l'autre. Les quatre hachures indiquaient quatre crneaux.

--Et la croix, acheva Barnett, indique l'endroit o le comte
d'Alescar avait cach ces deux cents billets, en attendant le jour de
l'chance.

--Oui, dclara nettement la jeune fille.

Barnett rflchit, examina le document et conclut:

--C'est fort probable, en effet. Le comte d'Alescar aura eu la
prcaution de noter l'emplacement choisi, et sa mort subite ne lui
a pas laiss le temps d'en donner communication. Mais il vous
suffisait, il me semble, d'avertir le fils de M. Cazvon et d'obtenir
l'autorisation...

--De monter au sommet de la tour? C'est ce que nous fmes. Georges
Cazvon, avec qui nous n'entretenions que des relations assez
froides, nous reut aimablement. Mais comment monter au donjon?
L'escalier s'est croul il y a quinze ans. Les pierres se
disjoignent. Le sommet s'effrite. Aucune chelle ni aucun ensemble
d'chelles lies ensemble n'auraient pu atteindre des crneaux
situs  trente mtres de hauteur. Et il ne fallait pas songer  une
escalade. Il y eut entre nous des conciliabules et des bauches de
plans qui durrent plusieurs mois et qui aboutirent...

--A une fcherie, n'est-ce pas? dit Barnett.

--Oui, fit-elle en rougissant.

--Georges Cazvon s'prit de vous et demanda votre main. Refus.
Brutalit de sa part. Rupture. Jean d'Alescar n'eut plus le droit de
pntrer dans le domaine de Mazurech.

--C'est ainsi, en effet, que les choses se passrent, dit la jeune
fille. Mais mon frre ne renona pas. Il voulait cet argent, il
le voulait pour racheter une partie de notre domaine, ou pour me
constituer, disait-il, une dot qui me permettrait de me marier 
mon gr. Cela devint chez lui une obsession. Il vcut en face de la
tour. Il en contemplait inlassablement le sommet inaccessible. Il
inventait mille moyens d'y parvenir. Il s'exera au tir  l'arc, et,
le matin, ds l'aube, il envoyait des flches munies d'une ficelle
avec l'espoir que la flche retomberait de telle manire qu'une corde
pourrait tre attache  la ficelle et hisse jusqu'au haut. Soixante
mtres de corde mme taient prpars, tentatives sans rsultats
et dont l'chec le dsesprait. La veille encore de sa mort, il me
disait: Si je m'acharne, vois-tu, c'est que je suis sr du rsultat.
Quelque chose de favorable aura lieu. Il se produira un miracle,
j'en ai le pressentiment. Ce qui est juste arrive toujours, par la
force des vnements ou par la grce de Dieu.

Barnett reprit:

--Vous croyez donc, en dfinitive, qu'il mourut au cours d'un nouvel
essai?

--Oui.

--La corde n'est plus o il l'avait mise?

--Si.

--Alors quelle preuve?...

--Cette dtonation. Georges Cazvon, ayant surpris mon frre, aura
tir.

--Oh! Oh! s'cria Barnett, vous pensez que Georges Cazvon est
capable d'agir ainsi?

--Oui. C'est un impulsif, qui se domine, mais que sa nature peut
pousser  des excs de violence... au crime mme.

--Pour quel motif aurait-il tir? Pour drober  votre frre l'argent
conquis?

--Je ne sais pas, dit Mlle d'Alescar. Et je ne sais pas non plus
comment le meurtre a pu tre commis, puisque le corps de mon pauvre
Jean n'offrait aucune trace de blessure. Mais ma certitude est
entire, absolue.

--Soit, mais avouez qu'elle est fonde sur une intuition plutt que
sur des faits, observa Barnett. Et je dois vous dire que, sur le
terrain judiciaire, cela ne suffit point. Il n'est pas impossible,
n'est-ce pas, Bchoux, que Georges Cazvon, excd, vous attaque en
diffamation.

Mlle d'Alescar se leva.

--Il importe peu, monsieur, rpliqua-t-elle gravement. Je n'ai pas
parl pour venger mon pauvre frre,  qui le chtiment du coupable ne
rendrait pas la vie mais pour dire ce que je crois tre la vrit.
Si Georges Cazvon m'attaque, libre  lui: je rpondrai cette fois
encore selon ma conscience.

Elle se tut, puis ajouta:

--Mais il se tiendra tranquille, soyez-en sr, monsieur.

L'entrevue tait finie. Jim Barnett n'insista pas, Mlle d'Alescar
n'tant point une femme que l'on intimide.

--Mademoiselle, dit-il, nous nous excusons d'avoir troubl votre
solitude, mais il le fallait, hlas! pour l'tablissement de la
vrit, et vous pouvez tre assure que l'inspecteur Bchoux tirera
de vos paroles les enseignements qu'elles comportent.

Il salua et sortit. Bchoux salua galement et le suivit.

Dehors, l'inspecteur, qui n'avait pas souffl mot, continua de garder
le silence, autant peut-tre pour protester contre une collaboration
qui l'irritait de plus en plus, que pour dissimuler le dsarroi que
lui infligeait cette tnbreuse affaire. Barnett n'en fut que plus
expansif.

--Tu as raison, Bchoux, et je saisis ta pense profonde. Dans
les dclarations de cette demoiselle, il y a, pardonne-moi
cette expression,  boire et  manger. Il y a du possible et de
l'impossible, du vrai et de l'invraisemblable. Ainsi les procds du
jeune d'Alescar sont enfantins. Si ce malheureux enfant a gagn le
sommet de la tour--et je serais tent de le croire, contrairement
 ton opinion secrte--c'est grce  ce miracle inconcevable qu'il
appelait de tous ses voeux et que nous ne pouvons pas, nous, encore
imaginer. Et le problme, ds lors, se pose ainsi: comment ce jeune
homme a-t-il pu, en l'espace de deux heures, inventer un moyen
d'escalade, le prparer, l'excuter, redescendre et tre prcipit
dans le vide par l'effet d'un coup de fusil... qui ne l'a pas touch?

Jim Barnett rpta songeusement:

--Par l'effet d'un coup de fusil... qui ne l'a pas touch... Oui,
Bchoux, il y a du prodige dans tout cela...

Barnett et Bchoux se retrouvrent le soir  l'auberge du village.
Ils y dnrent, chacun de son ct. Et de mme, les deux jours
suivants, ils ne se virent qu'aux repas. Le reste du temps, Bchoux
poursuivait son enqute et ses interrogations, tandis que Barnett,
contournant le jardin du Manoir, s'installait un peu plus loin que la
terrasse, sur un talus de gazon d'o il apercevait le Vieux-Donjon
et la rivire de la Creuse. Il pchait ou fumait des cigarettes, en
rvassant. Pour dcouvrir un miracle, il faut moins en chercher les
traces qu'en deviner la nature. Quel secours Jean d'Alescar avait-il
pu trouver dans la faveur des circonstances?

Mais il alla, le troisime jour,  Guret, et il y alla comme un
homme qui sait d'avance ce qu'il va faire et  quelle porte il veut
frapper.

Enfin, le quatrime jour, il rencontra Bchoux, qui lui dit:

--J'ai termin mon enqute.

--Moi aussi, Bchoux, rpondit-il.

--Je rentre donc  Paris.

--Moi aussi, Bchoux, et je t'offre une place dans mon auto.

--Soit. J'ai rendez-vous dans trois quarts d'heure avec M. Cazvon.

--Je t'y retrouverai, dit Barnett. J'en ai assez de ce patelin.

Il rgla sa note  l'auberge, se dirigea vers le chteau, visita le
parc et fit passer  Georges Cazvon sa carte, sur laquelle il avait
inscrit: Collaborateur de l'inspecteur Bchoux.

Il fut reu dans un vaste hall qui occupait toute une aile et que
dcoraient des ttes de cerfs, des panoplies d'armes varies, des
vitrines de fusils et des diplmes de tireur et de chasseur. Georges
Cazvon l'y rejoignit.

--L'inspecteur Bchoux, dont je suis l'ami, dit Barnett, doit me
retrouver ici. Nous avons poursuivi de concert toute l'enqute et
nous repartons ensemble.

--Et l'avis de l'inspecteur Bchoux? demanda Georges Cazvon.

--Il est formel, monsieur. Rien, absolument rien, ne permet de
considrer cette affaire autrement qu'elle ne le fut. Les bruits
recueillis ne mritent aucun crdit.

--Mlle d'Alescar?...

--Mlle d'Alescar, selon l'inspecteur Bchoux, est prouve par la
douleur, et ses propos ne rsistent pas  l'examen.

--C'est galement votre opinion, monsieur Barnett?

--Oh! moi, monsieur, je ne suis qu'un modeste auxiliaire, et mon
opinion dpend de celle de Bchoux.

Il dambulait dans le hall et regardait les vitrines, intress par
la collection.

--De beaux fusils, n'est-ce pas? dit Georges Cazvon.

--Magnifiques.

--Vous tes amateur?

--J'admire l'adresse surtout. Et tous vos diplmes et certificats:
Les disciples de Saint-Hubert, Les Chasseurs de la Creuse, etc.,
prouvent que vous tes un matre. C'est ce qu'on me disait hier 
Guret.

--On parle beaucoup de cette affaire  Guret?

--Ma foi non. Mais votre habilet de tireur y est proverbiale.

Il prit un fusil qu'il mania et soupesa.

--Soyez prudent, dit Georges Cazvon, c'est un fusil de guerre,
charg  balle.

--A l'encontre des malfaiteurs?

--Des braconniers, plutt.

--Vraiment, monsieur, vous auriez le courage d'en abattre un?

--Une jambe brise net, a me suffirait.

--Et c'est d'ici, d'une de ces fentres, que vous tireriez?

--Oh! les braconniers n'approchent pas de si prs!

--Ce serait pourtant bien amusant! Un plaisir royal...

Barnett ouvrit une demi-croise, trs troite, qui se dressait dans
une encoignure.

--Tiens, s'cria-t-il, on aperoit entre les arbres un peu du
Vieux-Donjon,  deux cent cinquante mtres environ. Ce doit tre la
partie qui surplombe la Creuse, n'est-ce pas?

--A peu prs.

--Si, si exactement. Tenez, je reconnais une touffe de ravenelles
entre deux pierres. Vous voyez cette fleur jaune, au bout du fusil?

Il avait paul. Il tira vivement. La fleur tomba.

Georges Cazvon eut un geste d'humeur. O voulait en venir ce
modeste auxiliaire dont l'adresse tait invraisemblable? Et de quel
droit faisait-il tout ce bruit?

--Vos domestiques habitent l'autre extrmit du chteau, n'est-ce
pas? dit Barnett. Ils ne peuvent donc entendre ce qui se passe ici...
Mais je regrette le souvenir cruel que je viens d'infliger  Mlle
d'Alescar.

Georges Cazvon sourit.

--Mlle d'Alescar s'obstine donc  voir une corrlation entre le coup
de fusil de l'autre matin et l'accident de son frre?

--Oui.

--Mais, cette corrlation, comment l'tablit-elle?

--Comme je viens de l'tablir, moi-mme, en fait. D'un ct quelqu'un
post  cette fentre. De l'autre son frre suspendu le long du
donjon.

--Mais puisque son frre est mort d'une chute?

--D'une chute provoque par la dmolition de telle pierre, de telle
saillie o ses deux mains s'accrochaient.

Georges Cazvon se rembrunit.

--J'ignorais que les dclarations de Mlle d'Alescar eussent un
caractre aussi dfini et qu'on se trouvt en prsence d'une
accusation formelle.

--Formelle, rpta Barnett.

L'autre le regarda. L'aplomb du modeste auxiliaire, son accent,
son air de dcision tonnaient de plus en plus Georges Cazvon qui
se demandait si le dtective n'tait pas venu avec des intentions
agressives. Car enfin l'entretien commenc sur un ton distrait
prenait de part et d'autre une tournure d'attaque  laquelle Cazvon
devait faire face.

Il s'assit brusquement et continua:

--Le but de cette escalade, suivant elle?

--La reprise de deux cent mille francs cachs par son pre  un
endroit que dsigne la petite croix du dessin qui vous fut montr.

--C'est une interprtation que je n'ai jamais admise, protesta
Georges Cazvon. Si tant est que son pre ait runi cette somme,
pourquoi l'aurait-il cache au lieu de la rendre aussitt  mon pre?

--L'objection a de la valeur, avoua Barnett. A moins que a ne soit
pas une somme d'argent qui fut cache.

--Quoi alors?

--Je l'ignore. Il faudrait procder par l'hypothse.

Georges Cazvon haussa les paules.

--Soyez sr qu'Elisabeth et Jean d'Alescar ont fait le tour de toutes
les hypothses.

--Sait-on jamais! Ce ne sont pas des professionnels comme moi.

--Un professionnel, si perspicace qu'il soit, ne peut rien crer avec
rien.

--Quelquefois. Ainsi connaissez-vous le sieur Graume, qui tient
le dpt des journaux  Guret et qui fut jadis comptable dans vos
usines?

--Oui. Certes, oui, un excellent homme.

--Le sieur Graume prtend que le pre du comte Jean rendit visite au
vtre  une date qui se trouve tre le lendemain du jour o il retira
de sa banque les deux cent mille francs.

--Eh bien?

--Ne pourrait-on supposer que les deux cent mille francs furent
verss au cours de cette visite, et que c'est le reu qui fut
provisoirement cach au sommet du donjon.

Georges Cazvon sursauta.

--Mais, monsieur, vous rendez-vous compte de tout ce que votre
hypothse a d'injurieux pour la mmoire de mon pre?

--En quoi donc? dit Barnett ingnument.

--S'il avait touch cette somme, mon pre l'et annonc en toute
loyaut.

--Pourquoi? Il n'tait pas oblig de rvler autour de lui le
remboursement d'un prt qu'il avait effectu  titre personnel.

Georges Cazvon frappa du poing sur son bureau.

--Mais il n'aurait pas, deux semaines plus tard, c'est--dire
quelques jours aprs la mort de son dbiteur, fait valoir ses droits
sur le domaine de Mazurech!

--C'est ce qu'il fit cependant.

--Voyons, voyons! c'est fou ce que vous dites l. Il faut de la
logique, monsieur, quand on se permet de telles affirmations. En
admettant que mon pre et t capable de rclamer une somme dj
touche, il aurait craint qu'on ne lui oppost ce reu!

--Peut-tre a-t-il appris, scanda ngligemment Barnett, que
personne n'en avait connaissance et que les hritiers ignoraient le
remboursement. Et comme il tenait  ce domaine, m'a-t-on dit, qu'il
avait jur de le conqurir, il succomba.

Ainsi, peu  peu, avec les insinuations sournoises et tenaces de Jim
Barnett, l'affaire changeait de visage. Le pre Cazvon mis en cause
tait accus de flonie et d'escroquerie. Frmissant de colre, trs
ple, Georges Cazvon serrait les poings et observait avec stupeur ce
subalterne qui, d'un ton placide, osait prsenter les faits sous un
jour abominable.

--Je vous dfends de parler ainsi, mchonna-t-il. Vous dites des
choses au hasard.

--Au hasard? Mais non, je vous assure. Rien de ce que j'avance qui ne
soit absolument rel.

Brisant le cercle d'hypothses et de suppositions o l'enfermait cet
adversaire imprvu, Georges Cazvon s'cria:

--Mensonge! Vous n'avez pas la moindre preuve! Pour avoir la preuve
que mon pre ait commis cette infamie, il faudrait aller la chercher
au sommet du Vieux-Donjon.

--Jean d'Alescar y est all.

--C'est faux! Je nie qu'on puisse escalader les trente mtres de la
tour--ce qui est au-dessus des forces humaines--et qu'on puisse le
faire en deux heures.

--Jean d'Alescar l'a fait, rpta Barnett obstinment.

--Mais par quel moyen? profra Georges Cazvon exaspr. Par quel
sortilge?

Barnett laissa tomber ces quelques mots:

--Par le moyen d'une corde.

Cazvon clata de rire.

--Une corde? Mais c'est de la dmence! Oui, en effet, cent fois
je l'ai surpris, qui lanait des flches dans l'espoir imbcile
d'accrocher la corde qu'il avait prpare. Le pauvre enfant! Il n'y
a pas de miracle de ce genre. Et puis, quoi, je le rpte... en deux
heures de temps? Et puis!... et puis cette corde, on l'aurait vue sur
la tour, aprs l'accident ou sur les rochers de la Creuse, elle ne
serait pas au Manoir, comme elle y est, parat-il.

Jim Barnett rpliqua, toujours tranquille:

--Ce n'est pas cette corde qui a servi.

--Laquelle alors? s'exclama Georges Cazvon qui riait nerveusement.
Car enfin, c'est donc srieux, cette histoire? Le comte Jean, muni
de son cble enchant, est descendu  l'aube sur la terrasse de
son jardin, il a prononc les paroles magiques, et le cble s'est
droul, tout seul, jusqu'au sommet du donjon, afin que l'enchanteur
puisse le chevaucher? Le miracle des fakirs hindous, quoi!

--Vous aussi, monsieur, dit Barnett, vous tes oblig d'voquer un
miracle, de mme que Jean d'Alescar pour qui c'tait la dernire
esprance, de mme que moi qui ai bti ma conviction sur cette
ide. Mais c'est un miracle qui s'est produit  l'envers de ce que
vous imaginez, puisque cela n'a pas eu lieu de bas en haut, selon
l'habitude et selon la vraisemblance, mais de haut en bas.

Cazvon plaisanta:

--La Providence, alors, la Providence qui a jet une boue de secours
 l'un de ses lus?

--Mme pas la peine d'invoquer une intervention divine, faussant les
lois de la nature, pronona Barnett paisiblement, non. Le miracle est
de ceux que peut susciter de nos jours le simple hasard.

--Le hasard!

--Rien ne lui est impossible. C'est la force la plus troublante et la
plus ingnieuse qui soit, la plus imprvue et la plus capricieuse. Le
hasard rapproche et rassemble, multiplie les combinaisons les plus
insolites, et, avec les lments les plus disparates, cre la ralit
de chaque jour. Il n'y a plus que le hasard qui fasse des miracles.
Et celui que je conois est-il si extraordinaire  notre poque o
il tombe du ciel autre chose que des arolithes et de la poussire de
mondes?

--Des cordes! ricana Cazvon.

--Des cordes, et n'importe quoi. Le fond de la mer est sem de choses
qui dgringolent des navires dont la mer est sillonne.

--Il n'y a pas de navires dans le ciel.

--Il y en a, mais qui portent d'autres noms et s'appellent ballons,
aroplanes ou dirigeables. Ils parcourent l'espace en tous sens,
comme les autres parcourent la mer, et mille choses diffrentes
peuvent en tomber ou tre jetes de leur bord. Qu'une de ces choses
soit un rouleau de cordes, et que ce rouleau s'accroche aux crneaux
du donjon, tout s'explique.

--Explication facile.

--Explication fonde. Lisez les journaux du pays, parus l'autre
semaine, comme je l'ai fait hier, et vous saurez qu'un ballon libre
a survol la rgion dans la nuit qui prcda la mort du comte Jean.
Il allait du nord vers le sud, et il s'est dlest de plusieurs
sacs de sable  quinze kilomtres nord de Guret. Comment n'en pas
dduire fatalement qu'il a jet aussi un rouleau de corde, que l'une
des extrmits de cette corde s'est engage dans un des arbres de
la terrasse, que le comte Jean, pour l'en dptrer, a d casser
une branche, qu'il est descendu de la terrasse, et que, tenant en
main les deux extrmits et les liant l'une  l'autre, il a grimp.
Exploit difficile, mais qu'on peut admettre d'un garon de son ge.

--Et alors? murmura Cazvon dont toute la figure se crispait.

--Et alors, conclut Barnett, quelqu'un de fort adroit comme tireur,
et qui se trouvait ici, prs de la fentre, apercevant cet homme
suspendu dans le vide, tira sur la corde et la coupa.

--Ah! fit sourdement Cazvon, voil comment vous envisagez l'accident?

--Puis, continua Barnett, ce quelqu'un courut jusqu' la rivire et
fouilla le cadavre pour lui enlever le reu, puis il saisit vivement
le bout du cble qui pendait, attira tout le cble vers lui et alla
jeter cette pice  conviction dans quelque puits o la justice le
retrouverait aisment.

Maintenant l'accusation se dplaait. Le fils, aprs le pre,
devenait l'accus. Un lien logique, certain, irrfutable, unissait le
pass au prsent.

Cazvon essaya de se dgager, et se rvoltant soudain contre l'homme
lui-mme plutt que contre ses paroles, il s'cria:

--J'en ai assez de tout ce systme incohrent d'explications commodes
et d'hypothses saugrenues. Fichez-moi le camp d'ici. J'avertirai M.
Bchoux que je vous ai mis  la porte, comme un matre chanteur que
vous tes.

--Si j'avais voulu vous faire chanter, dit en riant Barnett, j'aurais
commenc par exhiber mes preuves.

Cazvon profra, hors de lui:

--Vos preuves! Est-ce que vous en avez? Des mots, oui, des
balivernes! Mais une preuve, une seule preuve qui vous permette de
parler... allons donc! Des preuves? Il n'y en a qu'une qui serait
valable! Il n'y en a qu'une qui nous confondrait mon pre et moi!...
tout votre chafaudage de sottises s'croule si vous ne l'avez pas,
celle-l, et vous n'tes qu'un mauvais plaisant!

--Laquelle?

--Le reu, parbleu! Le reu sign de mon pre.

--Le voici, dit Barnett en dployant une feuille de papier timbr aux
plis uss et jaunis. C'est bien l'criture de votre pre, n'est-ce
pas? Et le texte est formel?

_Je soussign Cazvon Auguste reconnais avoir reu de M. le comte
d'Alescar la somme de deux cent mille francs que je lui avais
prte. Ce remboursement le libre, sans contestation possible, de
l'hypothque qu'il m'avait consentie sur son chteau et sur ses
terres._

--La date correspond au jour indiqu par le sieur Graume. La
signature y est. Donc la pice est indiscutable, et vous deviez la
connatre, monsieur, soit par des aveux de votre pre, soit par des
documents secrets laisss par lui. La dcouverte de cette pice,
c'tait la condamnation de votre pre, la vtre aussi, et votre
expulsion du chteau auquel vous tenez comme y tenait votre pre.
C'est pourquoi vous avez tu.

--Si j'avais tu, balbutia Cazvon, j'aurais repris ce reu.

--Vous l'avez cherch sur le corps de votre victime. Il n'y tait
plus. Par prudence, le comte Jean l'avait attach  une pierre qu'il
jeta du sommet de la tour et qu'il et ramasse ensuite. C'est moi
qui la retrouvai prs de la rivire,  vingt mtres de distance.

Barnett n'eut que le temps de reculer: Georges Cazvon avait essay
de lui arracher le document.

Un moment les deux hommes s'observrent. Barnett pronona:

--Un tel geste est un aveu. Et quelle aberration dans votre regard!
En de tels instants, comme me l'a dit Mlle d'Alescar, vous tes
videmment capable de tout. C'est ce qui vous est arriv l'autre
jour, quand vous avez paul,  votre insu presque. Allons,
dominez-vous. On sonne  la grille. C'est l'inspecteur Bchoux, et
vous avez peut-tre intrt  ce qu'il ne sache rien.

Un moment se passa. A la fin, Georges Cazvon dont les yeux
conservaient une expression d'garement, chuchota:

--Combien? Combien pour ce reu?

--Il n'est pas  vendre.

--Vous le gardez?

--Il vous sera rendu  certaines conditions.

--Lesquelles?

--Je vous les dirai devant l'inspecteur Bchoux.

--Si je refuse d'y souscrire?

--Je vous dnonce.

--Vos allgations ne tiennent pas debout.

--Essayez.

Georges Cazvon dut sentir toute la force et l'implacable volont de
son adversaire, car il baissa la tte. Au mme moment, un domestique
introduisait Bchoux.

L'inspecteur, qui ne s'attendait pas  voir Barnett au chteau,
frona les sourcils. De quoi diable les deux hommes conversaient-ils?
Est-ce que cet odieux Barnett avait os contredire d'avance ses
assertions  lui, Bchoux?

Cette crainte le rendit d'autant plus affirmatif dans son tmoignage
et, serrant avec affectation la main de Georges Cazvon, il formula:

--Monsieur, je m'tais promis de vous donner,  mon dpart, le
rsultat de mes recherches et le sens du rapport que je ferai. Ils
sont entirement conformes  la faon dont l'affaire fut considre
jusqu'ici.

Et reprenant les termes mmes employs par Barnett, il ajouta:

--Les bruits propags contre vous par Mlle d'Alescar ne mritent
aucun crdit.

Barnett approuva.

--Trs bien, c'est exactement ce que j'avais annonc  M. Cazvon.
Une fois de plus, mon matre et ami Bchoux fait preuve de son
habituelle perspicacit. Je dois dire, d'autre part, que M. Cazvon
a l'esprit de rpondre de la manire la plus gnreuse aux calomnies
dont il est l'objet. Il restitue  Mlle d'Alescar le domaine de ses
anctres.

Bchoux parut recevoir un coup de massue.

--Hein?... Est-ce possible?

--Trs possible, affirma Barnett. Toute cette aventure a quelque peu
indispos M. Cazvon contre ce pays, et il a des vues sur un chteau
plus voisin de ses usines de Guret. M. Cazvon tait mme, quand
je suis entr, sur le point de rdiger le projet de donation, et il
manifestait le dsir d'y ajouter un chque de cent mille francs au
porteur, lequel serait remis comme indemnit,  Mlle d'Alescar. Nous
sommes toujours d'accord, n'est-ce pas, monsieur Cazvon?

Celui-ci n'eut pas une seconde d'hsitation. Obissant aux ordres de
Barnett avec autant de promptitude que s'il et agi de lui-mme et
pour sa propre satisfaction, il s'assit  son bureau, rdigea l'acte
et signa le chque.

--Voici, monsieur, dit-il, je donnerai mes instructions  mon notaire.

Barnett reut les deux documents, prit une enveloppe, les y enferma
et dit  Bchoux:

--Tiens, porte cela  Mlle d'Alescar. Elle apprciera, j'en suis sr,
le procd de M. Cazvon. Je vous salue, monsieur, et ne saurais trop
vous dire combien Bchoux et moi sommes heureux d'un dnouement qui
satisfait tout le monde.

Il sortit prestement, suivi de Bchoux, qui, de plus en plus ahuri,
murmura dans le parc:

--Alors, quoi, c'est lui qui avait tir?... Il reconnat son crime?

--T'occupe pas de a, Bchoux, lui dit Barnett, et laisse cette
affaire. Elle est rgle, et, comme tu le vois, au mieux des intrts
communs. Donc remplis ta mission auprs de Mlle d'Alescar...
Demande-lui le silence et l'oubli et rejoins-moi  l'auberge.

Un quart d'heure aprs, Bchoux revenait. Mlle d'Alescar avait
accept la donation et chargerait son notaire d'entrer en rapport
avec le notaire de Georges Cazvon. Mais elle refusait tout argent.
Indigne, elle avait dchir le chque.

Barnett et Bchoux partirent. Voyage rapide et taciturne.
L'inspecteur s'puisait en vaines conjectures: il n'y comprenait
rien, et l'ami Barnett ne semblait gure dispos aux confidences.

A Paris, o ils arrivrent sur le coup de trois heures, Barnett
invita Bchoux  djeuner aux environs de la Bourse. Bchoux, inerte,
incapable de secouer sa torpeur, accepta.

--Commande, dit Barnett. J'ai une petite course  faire.

L'attente ne fut pas longue. Ils mangrent copieusement.

Tout en buvant son caf, Bchoux pronona:

--Il faudra que je renvoie  M. Cazvon les morceaux du chque.

--Te donne pas cette peine, Bchoux.

--Pourquoi?

--Le chque n'avait aucune valeur.

--Comment cela?

--Oui. Prvoyant le refus de Mlle d'Alescar, j'avais gliss, dans
l'enveloppe, avec l'acte de donation, un vieux chque prim.

--Mais le vrai? gmit Bchoux, celui que M. Cazvon a sign?

--Je viens de le toucher  la banque.

Jim Barnett entrouvrit son veston et montra toute une liasse de
billets.

La tasse de Bchoux lui tomba des mains. Cependant il se domina.

Ils fumrent assez longtemps, l'un en face de l'autre.

A la fin, Jim Barnett dit:

--En vrit, Bchoux, notre collaboration a t fructueuse jusqu'ici.
Autant d'expditions, autant de succs favorables  l'accroissement
de mes petites conomies. Je te le jure, je commence  tre gn
vis--vis de toi, car enfin nous travaillons ensemble et c'est moi
qui palpe. Voyons, Bchoux, qu'est-ce que tu dirais d'une place
d'associ dans la maison? Agence Barnett et Bchoux... Hein? cela ne
sonnerait pas mal?

Bchoux lui lana un regard de haine. Jamais il n'avait excr un
homme  ce point.

Il se leva, jeta un billet sur la table pour payer l'addition, puis
mchonna, en s'en allant:

--Il y a des moments o je me demande si cet individu-l n'est pas le
diable lui-mme.

--C'est ce que je demande aussi parfois, dit Barnett en riant.




7

GANTS BLANCS... GUTRES BLANCHES...


Bchoux sauta de son taxi et se prcipita dans l'Agence comme un
ouragan.

--Ah a! c'est gentil! s'cria Barnett qui accourut. On s'est quitt
froidement l'autre jour et j'avais peur que tu ne fusses fch.
Alors, quoi, tu as besoin de moi?

--Oui, Barnett.

Barnett lui secoua vigoureusement les mains.

--Tant mieux! Mais qu'y a-t-il donc? Tu es tout rouge. Tu n'as pas la
scarlatine?

--Ne ris pas, Barnett. Le cas est difficile, et je voudrais en sortir
 mon honneur.

--De quoi s'agit-il?

--De ma femme.

--Ta femme! tu es donc mari?

--Divorc depuis six ans.

--Incompatibilit d'humeur?

--Non, elle obissait  sa vocation.

--Qui tait de te quitter?

--Elle voulait faire du thtre. Tu vois a d'ici? La femme d'un
inspecteur de police!

--Et elle a russi?

--Oui, elle chante.

--A l'Opra?

--Aux Folies-Bergre.

--Son nom?

--Olga Vaubant.

--La chanteuse-acrobate?

--Oui.

Jim Barnett exprima son enthousiasme.

--Toutes mes flicitations, Bchoux! Olga Vaubant est une vritable
artiste, qui a trouv, avec ses chansons disloques une formule
nouvelle. Son dernier numro, chant la tte en bas: Isidore...
m'adore. Mais c'est Jaime... que j'aime vous donne le frisson du
grand art.

--Je te remercie. Tiens, voil ce que je reois d'elle, dit Bchoux
en lisant un pneumatique griffonn au crayon et dat du matin mme.

_On a vol ma chambre  coucher. Ma pauvre mre presque assassine.
Viens._--OLGA.

--Presque est une trouvaille! dit Barnett.

Bchoux reprit:

--Aussitt j'ai tlphon  la Prfecture o l'affaire est dj
connue et j'ai obtenu d'tre adjoint  ceux de mes collgues qui sont
sur les lieux.

--Et qu'est-ce que tu crains? demanda Barnett.

--De la revoir, dit Bchoux d'un ton piteux.

--Tu l'aimes toujours?

--Quand je la vois, a me reprend... J'ai la gorge serre... Je
bafouille... Tu imagines une enqute dans ces conditions? Je ne
ferais que des btises.

--Tandis que tu voudrais, au contraire, rester digne en face d'elle
et te montrer  la hauteur de ta rputation?

--Justement.

--Bref, tu comptes sur moi?

--Oui, Barnett.

--Quelle conduite mne-t-elle, ton pouse?

--Irrprochable. N'tait sa vocation, Olga serait encore Mme Bchoux.

--Et ce serait dommage pour l'art, dit gravement Jim Barnett, qui
prit son chapeau.

En quelques minutes, ils atteignirent une des rues les plus calmes
et les plus dsertes qui avoisinent le jardin du Luxembourg.
Olga Vaubant occupait le troisime et dernier tage d'une maison
bourgeoise dont les hautes fentres du rez-de-chausse taient
pourvues de barreaux de fer.

--Un mot encore, dit Bchoux. Renonce pour une fois  ces
prlvements qui dshonorent nos expditions.

--Ma conscience..., objecta Barnett.

--Laisse-la tranquille, dit Bchoux, et pense  la mienne et aux
reproches qu'elle me fait.

--Me crois-tu capable de dvaliser Olga Vaubant?

--Je te demande de ne dvaliser personne.

--Mme pas ceux qui le mritent?

--Laisse  la justice le soin de les punir.

Barnett soupira:

--C'est bien moins drle! Mais enfin, puisque tu le dsires...

       *       *       *       *       *

Un agent de police gardait la porte, un autre restait dans la loge
avec le couple des concierges, que l'aventure avait fcheusement
remus. Bchoux apprit que le commissaire du quartier et que
deux agents de la Sret sortaient de la maison et que le juge
d'instruction avait fait une enqute sommaire.

--Profitons de ce qu'il n'y a personne, dit Bchoux  Barnett.

Et, tout en montant, il expliquait:

--C'est ici une ancienne demeure o l'on a conserv les habitudes
d'autrefois... Par exemple, la porte reste toujours close, personne
n'a la clef, et on ne peut entrer qu'en sonnant. Au premier habite
un ecclsiastique, au second un magistrat, et la concierge fait leur
mnage. Quant  Olga, elle vit l'existence la plus respectable entre
sa mre et deux vieilles bonnes qui l'ont leve.

On leur ouvrit. Bchoux prcisa que le vestiaire menait  droite
vers la chambre et le boudoir d'Olga,  gauche vers les chambres de
la mre et des deux vieilles bonnes, et que, en face, il y avait un
atelier de peinture transform en gymnase, avec une barre fixe, un
trapze, des anneaux et de multiples accessoires dissmins parmi les
fauteuils et les canaps.

A peine furent-ils introduits dans cette salle que quelque chose
tomba d'en haut, de la verrire par laquelle le jour pntrait.
C'tait un petit jeune homme qui riait et secouait, au-dessus d'un
dlicieux visage, une tignasse de cheveux roux bouriffs. Sous son
pyjama serr  la taille, Barnett reconnut Olga Vaubant. Elle s'cria
aussitt, avec des intonations faubouriennes:

--Tu sais, Bchoux, maman va trs bien. Elle dort. Ma chre maman!
Quelle veine!

Elle piqua une tte qui la dressa sur ses deux bras tendus, les
pieds en l'air, et elle chanta, d'une voix de contralto mouvante et
enroue: Isidore... m'adore. Mais c'est Jaime... que j'aime.

--Et j' t'aime bien aussi, mon brave Bchoux, dit-elle en se
relevant. Oui, c'est chic  toi d'tre venu si vite.

--Jim Barnett, un camarade, prsenta Bchoux, qui essayait de tenir
bon, mais dont l'oeil humide et des tics nerveux trahissaient le
dsarroi.

--Parfait! dit-elle. A vous deux, vous allez dmler toute cette
histoire et me rendre ma chambre  coucher. a vous concerne. Ah! 
mon tour, je vous prsente Del Prego, mon professeur de gymnastique,
masseur, maquilleur, marchand de pommades et produits de beaut,
qui fait fureur prs de ces demoiselles de music-hall, et qui vous
rajeunit et vous dsarticule comme pas un. Salue, Del Prego.

Del Prego s'inclina. Il avait des paules larges, une peau cuivre,
une figure panouie et l'allure d'un ancien clown. Il tait habill
de gris, gutr et gant de blanc, et tenait  la main un chapeau de
feutre clair. Et tout de suite, gesticulant, grasseyant, mlant au
franais exotique dont il usait des mots d'espagnol, d'anglais et de
russe, il voulut exposer sa mthode de dislocation progressive. Olga
lui coupa la parole.

--Pas de temps  perdre. Qu'est-ce qu'il te faut comme
renseignements, Bchoux?

--Tout d'abord, dit Bchoux, fais-nous voir ta chambre.

--Allons-y, et presto!

D'un bond, elle s'accrocha au trapze, dont l'lan la jeta sur les
deux anneaux, d'o elle dgringola devant la porte.

--Nous y sommes, dit-elle.

La chambre tait absolument, radicalement vide. Lit, meubles,
rideaux, gravures, glaces, tapis, bibelots, plus rien. Une chambre
n'est pas plus nue o les dmnageurs ont opr.

Olga pouffa de rire.

--Hein? L'ont-ils nettoye! Jusqu' mon jeu de brosses en ivoire,
qu'ils ont rafl! On dirait qu'ils ont mme emport la poussire!
Et ce que j'y tenais  ma chambre! Pur Louis XV... Achete pice
par pice!... Un lit o coucha la Pompadour!... Quatre gravures de
Boucher!... Une commode signe!... Des merveilles, quoi!... Tout
l'argent de ma tourne en Amrique y avait pass!

Elle fit un saut prilleux sur place, secoua sa chevelure et s'cria
gaiement:

--Bah! On s'en paiera une autre. Avec mes muscles en caoutchouc et ma
voix raille, je n'suis pas en peine... Mais qu'est-ce que tu as 
me reluquer ainsi, Bchoux? On dirait toujours que tu vas t'vanouir
 mes pieds! Viens que je t'embrasse, et dfile-moi tes questions,
qu'on en finisse avant l'arrive des types du Parquet.

Bchoux pronona:

--Raconte ce qui s'est pass.

--Oh! ce n'est pas long, reprit-elle. Voil. Hier soir, la demie de
dix heures venait de sonner... Il faut vous dire que j'tais partie 
huit heures avec Del Prego, qui m'accompagnait aux Folies-Bergre 
la place de maman. Elle tricotait, maman. Donc la demie sonne. Tout
 coup, un peu de bruit, du ct de ma chambre. Elle y court. A la
lueur d'une lampe lectrique, qui s'teint aussitt, elle avise un
homme qui dmonte le lit, et un autre qui lui dgringole sur la tte,
et la renverse, tandis que le premier l'encapuchonne d'un tapis
de table. Alors ils dmnagent la pice, l'un d'eux descendant les
meubles au fur et  mesure. Maman ne bouge pas, ne crie pas. Elle
entend une grosse auto qui dmarre dans la rue, et puis elle tourne
de l'oeil.

--De sorte que, fit Bchoux, quand tu es revenue des
Folies-Bergre...?

--J'ai trouv la porte d'en bas ouverte, la porte de cet appartement
ouverte et maman vanouie. Tu penses, mon ahurissement!

--Les concierges?

--Tu les connais. Deux bons vieux qui habitent l depuis trente
ans et qu'un tremblement de terre ne drangerait pas. Il n'y a que
le coup de sonnette qui est capable de les rveiller la nuit. Or,
ils jurent leurs grands dieux que, de dix heures du soir, heure 
laquelle ils se sont endormis, jusqu'au matin, personne n'a sonn.

--Et par consquent, dit Bchoux, qu'ils n'ont pas une seule fois
tir le cordon qui ouvre?

--C'est a mme.

--Et les autres locataires?

--Rien entendu, non plus.

--En fin de compte?...

--En fin de compte, quoi?

--Ton avis, Olga?

La jeune femme s'emporta.

--Tu en as de bonnes, toi! Est-ce que c'est mon affaire d'avoir un
avis? Vrai, tu m'as l'air aussi godiche que les types du Parquet.

--Mais, fit-il interloqu, c'est  peine si on commence.

--Et tout ce que j'ai dit, bouffi, a n' te suffit pas pour clairer
ta lanterne? Si le dnomm Barnett est aussi gourde que toi, j' peux
dire adieu  mon lit Pompadour.

Le dnomm Barnett s'avana et lui demanda:

--Pour quel jour le dsirez-vous, votre lit Pompadour, madame?

--Comment? dit-elle en regardant avec surprise ce personnage un peu
falot d'apparence et  qui elle n'avait accord aucune attention.

Il spcifia d'un ton familier:

--Je voudrais savoir le jour et l'heure o vous dsirez rentrer en
possession de votre lit Pompadour et de toute votre chambre.

--Mais...

--Fixons la date. C'est aujourd'hui mardi. Mardi prochain, cela vous
convient-il?

Elle ouvrait de grands yeux ronds et semblait suffoque. Que
signifiait cette proposition insolite? Plaisanterie ou fanfaronnade?
Et tout  coup elle pouffa de rire.

--En voil un rigolo! D'o l'as-tu sorti, ton copain, Bchoux? Eh
bien, non, tu sais, il en a de l'estomac, le dnomm Barnett! Une
semaine! On dirait qu'il l'a dans sa poche, mon lit Pompadour... Et
tu t'imagines que je vais perdre mon temps avec des lascars comme
vous!

Elle les poussa tous deux jusqu'au vestibule.

--Allons, dcampez, et qu'on ne vous revoie plus. Je n'aime pas qu'on
se paie ma tte. Quels farceurs que ces cocos-l!

La porte de l'atelier fut referme bruyamment sur les deux cocos.
Bchoux, dsespr, gmit:

--Il n'y a pas dix minutes qu'on est arriv.

Tranquillement, Barnett examinait le vestibule, tout en posant
quelques questions  l'une des vieilles bonnes. Quand ils eurent
descendu l'escalier, il entra dans la loge des concierges, qu'il
interrogea galement. Puis, une fois dehors, il sauta dans un taxi
qui passait et donna son adresse de la rue de Laborde, tandis que
Bchoux demeurait tout baubi sur le trottoir.

Si Barnett avait du prestige aux yeux de Bchoux, Olga lui en
imposait davantage encore, et il ne douta point que, selon
l'expression d'Olga, Barnett ne se ft tir d'embarras par une
promesse qui ne pouvait tre qu'une farce.

Bchoux en eut la preuve le lendemain, quand il se rendit  l'Agence
Barnett. Dans son fauteuil, les pieds sur son bureau, Barnett fumait.

--Si c'est comme a que tu prends la chose  coeur, s'cria Bchoux
furieux, nous risquons de patauger ad ternum. J'ai beau me dmener
l-bas, les types du Parquet n'y fichent goutte. Moi non plus,
d'ailleurs. On est bien d'accord sur certains points, par exemple
qu'il y a impossibilit matrielle, mme avec une fausse clef, de
pntrer dans la maison, si on ne vous ouvre pas de l'intrieur. Et
comme il n'y avait personne  l'intrieur que l'on puisse souponner
de complicit, on arrive bien  ces deux conclusions invitables: 1
que l'un des deux cambrioleurs se trouvait dans la maison ds la fin
de la journe prcdente et qu'il a ouvert  son complice; 2 qu'il
n'avait pu s'introduire sans tre vu par l'un des concierges, puisque
la porte de la maison reste toujours ferme. Mais qui est entr? Qui
servit d'introducteur? Mystre. Alors?

Barnett ne se dpartit pas de son silence. Il paraissait absolument
tranger  l'affaire. Et Bchoux continuait:

--On a tabli la liste des quelques personnes venues la veille.
Pour chacune d'elles, les concierges sont aussi catgoriques: toute
personne entre est ressortie. Donc aucun indice, et le cambriolage,
que l'on suit dans ses diverses phases, et qui a t accompli avec
des moyens si simples et une telle audace, demeure absolument
inexplicable en ce qui concerne son origine mme. Hein, qu'en dis-tu,
de cette affaire?

Barnett se dtira, sembla revenir  la ralit et pronona:

--Elle est dlicieuse.

--Qui? Quoi? Qui est-ce qui est dlicieuse?

--Ta femme.

--Hein?

--Aussi dlicieuse dans la vie que sur la scne. Une animation! Une
exubrance! Un vrai gamin de Paris... Et avec a, du got et de la
dlicatesse! L'ide de mettre ses conomies dans l'achat d'un lit
Pompadour, n'est-ce pas charmant? Bchoux, tu ne mrites pas ta veine.

Bchoux bougonna:

--Ma veine, il y a beau temps qu'elle s'est vanouie.

--Aprs avoir dur?...

--Un mois.

--Et tu te plains?

Le samedi, Bchoux revint  la charge. Barnett fumait, rvassait et
ne rpondait pas. Enfin, le lundi, Bchoux apparut, dcourag.

--a ne marche pas, grogna-t-il. Tous ces types-l sont idiots. Et
pendant ce temps, le lit Pompadour et la chambre d'Olga doivent filer
vers quelque port d'o ils seront expdis  l'tranger et vendus
un jour ou l'autre. De quoi ai-je l'air, moi, inspecteur de police,
vis--vis d'Olga? D'un imbcile.

Il observa Barnett, qui regardait la fume de sa cigarette
tourbillonner vers le plafond, et il s'indigna.

--Ainsi, nous luttons contre des adversaires formidables, tels
que tu n'en as jamais rencontr... des gens qui agissent avec une
mthode particulire, un truc tellement au point qu'ils ont dj d
l'employer et le perfectionner... et a te laisse calme? On voit, 
n'en pas douter, qu'ils ont introduit quelqu'un dans la place, et tu
n'essaies pas d'claircir leur manigance?

--Il y a en elle, dit Barnett, quelque chose qui me plat plus que
tout.

--Quoi? fit Bchoux.

--Son naturel, sa spontanit. Pas de cabotinage. Olga dit ce qu'elle
pense, agit selon son instinct et vit selon sa fantaisie. Je te le
rpte, Bchoux, c'est une crature dlicieuse.

Bchoux frappa la table d'un grand coup de poing.

--Sais-tu pour quoi tu passes  ses yeux? Pour un crtin. Quand elle
parle de toi avec Del Prego, ils rigolent  se tenir les ctes.
Barnett le crtin... Barnett le bluffeur...

Barnett soupira:

--Pnible adjectif! Que faire pour ne plus le mriter?

--C'est demain mardi. Il faut rendre le lit Pompadour, comme tu l'as
promis.

--Fichtre, je ne sais malheureusement pas o il se trouve. Donne-moi
donc un conseil, Bchoux.

--Fais arrter les cambrioleurs. Par eux tu sauras la vrit.

--a, c'est plus facile, dit Barnett. Tu as un mandat?

--Oui.

--Et des hommes  ta disposition?

--Je n'aurais qu' tlphoner  la Prfecture.

--Tlphone donc qu'on t'envoie aujourd'hui deux gaillards prs du
Luxembourg, sous les galeries de l'Odon.

Bchoux tressauta.

--Tu te fiches de moi?

--Pas du tout. Mais crois-tu que je veuille passer pour un crtin aux
yeux d'Olga Vaubant? Et puis, quoi! n'ai-je pas l'habitude de tenir
mes engagements?

Bchoux rflchit quelques secondes. Il avait l'impression soudaine
que Barnett parlait srieusement et que, depuis six jours, tendu
dans son fauteuil, il n'avait point cess de songer  l'nigme. Ne
disait-il pas souvent qu'il y a des cas o la rflexion vaut mieux
que toute enqute?

Sans plus interroger, Bchoux demanda au tlphone un de ses amis, un
nomm Albert, qui tait le collaborateur le plus direct du chef de
la Sret. Il fut convenu que deux inspecteurs seraient dirigs sur
l'Odon.

Barnett se leva et s'apprta. Il tait trois heures. Ils partirent.

--Nous allons dans le quartier d'Olga? fit Bchoux.

--Dans la maison mme.

--Mais pas chez elle?

--Chez les concierges.

Ils s'installrent, en effet, au fond de la loge, aprs que Barnett
eut recommand aux concierges de ne pas souffler mot et de ne rien
faire qui pt donner  croire que quelqu'un ft auprs d'eux. Un
grand rideau qui cachait le lit les dissimula. De chaque ct, l'un
et l'autre pouvaient voir toute personne  qui l'on aurait tir le
cordon, soit pour entrer, soit pour sortir.

Le prtre du premier tage passa, puis une des vieilles bonnes
d'Olga, qui allait en course, un panier sous le bras.

--Qui diable attendons-nous? murmura Bchoux. Quel est ton but?

--De t'apprendre ton mtier.

--Mais...

--Ferme.

A trois heures et demie entra Del Prego. Gants blancs, gutres
blanches, complet gris, chapeau clair. Il dit bonjour de la main
aux concierges et monta. C'tait l'heure o commenait la leon de
gymnastique quotidienne.

Quarante minutes plus tard, il sortait de nouveau et rentrait avec
un paquet de cigarettes qu'il tait all acheter. Gants blancs...
gutres blanches...

Puis trois personnes quelconques dfilrent. Et soudain, Bchoux
chuchota:

--Tiens, le voil qui rentre encore, pour la troisime fois. Par o
donc tait-il ressorti?

--Mais, par cette porte, je suppose.

--Il me semble que non, cependant, dclara Bchoux, moins
affirmatif...  moins que nous ayons mal observ... Qu'en penses-tu,
Barnett?

Barnett carta le rideau et rpondit:

--Je pense qu'il est temps d'agir. Va retrouver tes collgues,
Bchoux.

--Je les amne?

--Oui.

--Et toi?

--Moi, je monte.

--Tu m'attends?

--Pour quoi faire?

--Mais enfin, qu'y a-t-il?

--Tu le verras. Postez-vous tous les trois au second tage. On vous
appellera.

--Alors tu marches?

--A fond.

--Contre qui?

--Contre des bonshommes qui n'ont pas froid aux yeux, je te le jure.
Galope.

Bchoux s'en alla. Barnett, comme il l'avait annonc, monta les trois
tages et sonna. On l'introduisit dans la salle de gymnastique o
Olga achevait sa leon sous la surveillance de Del Prego.

--Tiens, l'intrpide M. Barnett! s'cria Olga du haut d'une chelle
de corde, le tout-puissant M. Barnett. Eh bien! monsieur Barnett,
m'apportez-vous mon lit Pompadour?

--A peu de chose prs, madame. Mais je ne vous gne pas?

--Au contraire.

D'une agilit incroyable, mprisant le danger, elle excuta comme
en se jouant les mouvements que Del Prego lui indiquait d'une voix
brve. Le professeur approuvait, critiquait, et parfois donnait
l'exemple, lui-mme acrobate exerc, mais plus violent que souple, et
soucieux, et-on dit, de montrer sa force qui semblait prodigieuse.

La leon termine, il enfila son veston, boutonna ses gutres
blanches, prit ses gants blancs et son chapeau clair.

--A ce soir, au thtre, madame Olga.

--Tu ne m'attends donc pas aujourd'hui, Del Prego? Tu m'y aurais
conduite, puisque maman est absente.

--Pas possible, madame Olga. J'ai une sance avant de dner.

Il se dirigea vers la sortie, mais il dut s'arrter. Barnett se
trouvait entre la porte et lui.

--Quelques mots seulement, cher monsieur, dit Barnett, puisque le
hasard favorable me met en votre prsence.

--Je regrette vivement, mais...

--Dois-je me prsenter encore? Jim Barnett, dtective priv de
l'Agence Barnett et Cie, un ami de Bchoux.

Del Prego fit un pas en avant:

--Toutes mes excuses, monsieur, mais je suis un peu press.

--Oh! une minute, pas davantage, le temps de faire appel  vos
souvenirs.

--A propos de quoi?

--A propos d'un certain Turc...

--Un Turc?

--Oui, qui s'appelle Ben-Vali.

Le professeur hocha la tte et rpondit:

--Ben-Vali? Je n'ai jamais entendu ce nom.

--Peut-tre celui d'un certain Avernoff vous serait-il connu?

--Pas davantage. Quels taient ces messieurs?

--Deux assassins.

Il y eut un court silence, puis Del Prego dit en riant:

--Ce sont des sortes de personnages que je n'aime pas beaucoup
frquenter.

--On prtend, au contraire, dit Barnett, que vous connaissiez ceux-l
intimement.

Del Prego le toisa des pieds  la tte et mchonna:

--Qu'est-ce que tout cela signifie? Expliquez-vous donc! Les charades
m'ennuient.

--Asseyez-vous, monsieur Del Prego. Nous parlerons plus  l'aise.

Del Prego rpliqua par un geste d'impatience. Olga s'tait rapproche
des deux hommes, jolie et curieuse, toute menue dans son costume de
gymnastique.

--Assieds-toi, Del Prego. Pense donc qu'il s'agit de mon lit
Pompadour.

--Justement, dit Barnett. Et croyez bien, monsieur Del Prego, que je
ne vous propose aucune charade. Seulement, ds ma premire visite
ici, aprs le cambriolage, je n'ai pu m'empcher d'voquer deux faits
divers dont on a beaucoup parl dans le temps, et  propos desquels
j'aimerais bien connatre votre avis. Quelques minutes suffiront.

Barnett n'avait plus du tout son attitude ordinaire de subalterne.
Le ton de sa voix prenait une autorit  laquelle on ne pouvait se
soustraire. Olga Vaubant en tait tout impressionne. Del Prego fut
domin et grogna:

--Dpchez-vous.

--Voici.

Et Barnett commena:

--Il y a trois ans, un bijoutier en appartement, qui demeurait avec
son pre  l'tage suprieur d'un vaste immeuble situ au coeur de
Paris, M. Saurois, tait en relations d'affaires avec un certain
Ben-Vali, lequel, coiff d'un turban et vtu d'un costume de Turc 
culottes bouffantes, trafiquait sur les pierres prcieuses de second
ordre, topazes orientales, perles baroques, amthystes, etc. Le
soir d'un jour o Ben-Vali tait mont plusieurs fois chez lui, le
bijoutier Saurois, en revenant du thtre, trouva son pre poignard
et ses coffrets  bijoux entirement vides. Or, l'enqute prouva que
le crime avait t commis, non pas par Ben-Vali lui-mme, lequel
excipa d'un alibi indiscutable, mais par quelqu'un que Ben-Vali avait
d amener dans l'aprs-midi. Il fut, du reste, impossible de mettre
la main sur ce quelqu'un, et non plus sur le Turc. L'affaire fut
classe. Vous vous le rappelez?

--Il n'y a que deux ans que je suis arriv  Paris, rpliqua Del
Prego. En outre, je ne vois pas l'intrt...

Jim Barnett continua:

--Dix mois auparavant, autre crime du mme genre, dont la victime fut
un collectionneur de mdailles, M. Davoul, et dont l'auteur avait t
certainement amen chez lui et cach par le comte Avernoff, Russe 
bonnet d'astrakan et  longue redingote.

--Je me souviens, dit Olga Vaubant, qui tait trs ple.

--Tout de suite, reprit Barnett, je crus apercevoir entre ces
deux faits et le cambriolage de la chambre Pompadour, non pas une
analogie frappante, mais un certain air de famille. Le vol commis
aux dpens du bijoutier Saurois par l'assassin Ben-Vali et le vol
commis aux dpens du collectionneur Davoul avaient t effectus
par deux trangers, et grce  un procd que l'on retrouvait ici,
c'est--dire grce  l'introduction pralable d'un ou deux complices
chargs de la besogne. Mais quelle tait la caractristique de ce
procd? Voil ce que je ne vis pas du premier coup, et voil ce 
quoi je me suis acharn depuis plusieurs jours dans le silence et la
solitude. Avec les deux lments que je possdais, crime Ben-Vali
et crime Avernoff, il fallait tablir l'ide gnrale d'un systme
qui avait d tre appliqu dans bien d'autres circonstances que
j'ignorais.

--Et vous avez trouv? demanda Olga d'une voix passionne.

--Oui. Et j'avoue que l'ide est rudement belle. C'est de l'art,
et je m'y connais, de l'art neuf, original, et qui ne doit rien 
personne... du grand art! Tandis que la tourbe des cambrioleurs
et des assassins agit en sourdine et s'introduit furtivement, ou
envoie d'avance des complices: ouvriers plombiers, garons livreurs,
ou autres, qui se faufilent dans les maisons, ceux-l font leurs
affaires en plein jour, la tte haute. Plus on les voit et mieux a
vaut. Ils pntrent publiquement dans la maison, dont ils sont les
familiers, o on a l'habitude de les voir. Et puis, au jour fix,
ils en sortent... Et ils entrent de nouveau... Et ils ressortent...
Et ils rerentrent... Et puis, quand le chef de la bande est 
l'intrieur, voil quelqu'un qui rapplique, quelqu'un qui n'est pas
celui qu'on a vu aller et venir, mais qui a tellement son apparence
que l'on croit que c'est lui. Est-ce admirable?

Barnett s'adressait  Del Prego et lui lanait ardemment:

--C'est du gnie, Del Prego, oui, du gnie. Un autre, je le rpte,
tente le coup en tchant de passer inaperu, comme un rat d'htel,
en s'habillant de couleurs neutres et d'une manire qui n'attire
pas l'attention. Eux, ils ont compris qu'ils devaient se faire
remarquer. Si un Russe  bonnet de fourrure, si un Turc  culottes
bouffantes passe quatre fois le jour dans un escalier, personne ne
comptera qu'il est entr une fois de plus qu'il n'est sorti. Or, la
cinquime fois, c'est le complice qui est entr. Et personne ne s'en
doute. Voil le procd. Chapeau bas! Celui qui l'a imagin et qui
l'applique ainsi est un matre, et je pose en fait qu'un matre de
cette envergure ne se retrouve pas deux fois. Pour moi, Ben-Vali et
le comte Avernoff ne font qu'un, et alors n'est-il pas lgitime de se
dire que celui-l est apparu une troisime fois, sous une troisime
forme, dans l'affaire qui nous occupe? Russe d'abord, puis Ottoman...
puis... qui pourrions-nous apercevoir ici ayant cette mme qualit
d'tranger et s'habillant de cette mme faon particulire?

Une pause. Olga avait eu un geste indign. Elle comprenait tout 
coup le but o tendait Barnett depuis le dbut de ses explications,
et elle protesta.

--a, non. Il y a l une insinuation contre laquelle je me rvolte.

Del Prego sourit, d'un air indulgent.

--Laissez donc, Madame Olga... M. Barnett s'amuse...

--Evidemment, Del Prego, dit Barnett, je m'amuse, et vous avez bien
raison de ne pas prendre au srieux mon petit roman d'aventures, du
moins avant d'en connatre le dnouement. Certes, je le sais bien,
vous tes tranger, vous vous habillez de manire  vous faire
remarquer, gants blancs... gutres blanches... Certes, vous avez un
masque mobile, apte aux transformations, et qui vous aiderait, plus
qu'un autre,  passer du Russe au Turc, et du Turc au rastaquoure.
Certes, vous tes un familier de la maison, et vos multiples
fonctions vous appellent ici plusieurs fois par jour. Mais enfin,
votre rputation d'honnte homme est inattaquable, et Olga Vaubant
rpond de vous. Aussi n'est-il aucunement question de vous accuser.
Mais que faire? Vous comprenez mon embarras? Le seul coupable
possible tait vous, or, vous ne pouvez pas tre coupable. N'est-ce
pas, Olga Vaubant?

--Non, non, dit-elle, les yeux brillants de fivre et d'anxit.
Alors, qui accuser? Quel moyen employer?

--Un moyen trs simple.

--Lequel?

--J'ai tendu un pige.

--Un pige? Mais comment?

Jim Barnett demanda:

--Vous avez eu avant-hier un coup de tlphone du baron de Laureins?

--Oui, en effet.

--Lequel est venu vous voir hier?

--Oui... oui...

--Et qui vous a apport un lourd coffret d'argenterie aux armes de la
Pompadour?

--Le voici sur cette table.

--Le baron de Laureins, qui est ruin, cherche  vendre ce coffret
qu'il tient de ses anctres d'Etioles, et vous l'a laiss en dpt
jusqu' demain mardi.

--Comment le savez-vous?

--C'est moi, le baron. Vous avez donc montr et fait admirer cette
merveilleuse argenterie autour de vous?

--Oui.

--D'autre part, votre mre a reu de province un tlgramme la
suppliant de venir auprs d'une soeur malade?

--Qui vous l'a dit?

--C'est moi qui ai envoy le tlgramme. Donc, votre mre partie
le matin, le coffret plac dans cette pice jusqu' demain, quelle
tentation, pour celui de vos familiers qui a russi le cambriolage de
votre chambre, de recommencer son coup d'audace et d'escamoter, ce
qui est beaucoup plus facile, ce coffret d'argenterie.

Olga prit peur subitement et s'cria:

--Et la tentative a lieu ce soir?

--Ce soir.

--Mais c'est effrayant! dit-elle d'une voix tremblante.

Del Prego, qui avait cout sans broncher, se leva et dit:

--Il n'y a rien l d'effrayant, madame Olga, puisque vous tes
avertie. Il suffit de prvenir la police. Si vous le permettez, j'y
vais de ce pas.

--Fichtre non! protesta Barnett. J'ai besoin de vous, Del Prego.

--Je ne vois gure en quoi je puis vous tre utile.

--Comment! Mais pour l'arrestation du complice.

--Nous avons le temps, puisque le coup est pour ce soir.

--Oui, mais rappelez-vous que le complice est introduit d'avance.

--Il serait donc dj entr?

--Depuis une demi-heure.

--Allons donc! Depuis mon arrive?

--Depuis votre seconde arrive.

--C'est incroyable.

--Je l'ai vu passer, comme je vous vois.

--Il se cacherait donc dans cet appartement?

--Oui.

--O?

Barnett tendit le doigt vers la porte.

--L. Il y a dans le vestibule un placard encombr de vtements et de
robes, o l'on n'a gure l'occasion de pntrer l'aprs-midi. Il y
est.

--Mais il n'a pas pu entrer seul?

--Non.

--Qui lui a ouvert?

--Toi, Del Prego.

Certes, il tait visible, depuis le dbut de la conversation, que
toutes les paroles de Barnett visaient le professeur de gymnastique,
et que toutes constituaient des allusions de plus en plus prcises.
Cependant la brusquerie de l'attaque fit sursauter Del Prego. Son
visage exprima le tumulte des sentiments qui s'entrechoquaient en lui
et qu'il avait pu dissimuler jusque-l: fureur, inquitude, envie
forcene d'agir... Barnett, devinant son hsitation, en profita pour
courir dans le vestibule et pour extraire de son placard un homme
qu'il poussa vers l'atelier.

--Ah! s'cria Olga. C'tait donc vrai?

L'homme, de mme taille que Del Prego, tait vtu de gris comme lui
et gutr de blanc comme lui. Mme sorte de visage gras et mobile.

--Vous oubliez votre chapeau et vos gants, monseigneur, dit Barnett
qui lui colla sur la tte un feutre clair et lui tendit ses gants
blancs.

Olga, stupfaite, s'loignait pas  pas, et, sans quitter des yeux
les deux hommes, montait  reculons les degrs d'une chelle. Elle
se rendait compte soudain de ce qu'tait Del Prego et des dangers
qu'elle avait courus prs de lui.

--Hein, lui dit Barnett en riant, c'est drle? Ils ne se ressemblent
pas comme des jumeaux, mais avec leur stature pareille, leur visage
d'anciens clowns, et surtout leur accoutrement identique, c'est tout
 fait comme des frres.

Les deux complices revenaient peu  peu de leur dsarroi. Somme
toute, ils n'avaient en face d'eux, qui taient forts et puissants,
qu'un seul adversaire, lequel faisait pitre figure avec sa redingote
trique et son aspect de petit employ de commerce.

Del Prego bredouilla une phrase en langue trangre que Barnett
interprta aussitt.

--Pas la peine de parler russe, dit-il, pour demander  ton acolyte
s'il a son revolver...

Del Prego tressaillit de rage et dit quelques mots dans une autre
langue.

--Tu joues de malheur! s'exclama Barnett. Je connais le turc comme
ma poche! Et puis, j'aime autant te prvenir: dans l'escalier, il y
a Bchoux, que tu connais, le mari d'Olga, et deux de ses camarades.
Une dtonation et ils surgissent.

Del Prego et l'autre changrent un coup d'oeil. Ils se sentaient
perdus. Cependant ils taient de ceux qui ne lchent pas prise avant
d'avoir touch des deux paules, et, immobiles en apparence, par
dplacements imperceptibles, ils se rapprochrent de Barnett.

--A la bonne heure! s'cria celui-ci, la lutte  bras-le-corps... la
lutte acharne... Et alors une fois que je serai hors de combat, vous
essaierez de brler la politesse  Bchoux. Attention, madame Olga!
Vous allez assister  quelque chose de splendide! Les deux colosses
contre le gringalet. Les deux Goliath contre David... Vas-y donc, Del
Prego! Plus vite que a! Allons, un peu de courage! Saute-moi  la
gorge!

Trois pas les sparaient. Les deux bandits crispaient leurs doigts.
Une seconde de plus, et ils s'lanaient.

Barnett les prvint. Il piqua une tte sur le parquet, saisit chacun
d'eux par une jambe et les renversa comme des mannequins. Avant mme
qu'ils eussent le temps de se dfendre, ils sentirent que leurs ttes
taient cloues par une main qui leur parut plus implacable qu'un
crampon de fer. Ils rlrent tout de suite. Ils touffaient. Leurs
bras n'avaient plus la moindre force.

--Olga Vaubant, dit Barnett avec un calme surprenant, ayez
l'obligeance d'ouvrir et d'appeler Bchoux.

Olga se laissa tomber de son chelle et courut vers la porte aussi
vite que le lui permettaient ses forces dfaillantes.

--Bchoux! Bchoux! cria-t-elle.

Et, rentrant avec l'inspecteur, pleine  la fois d'enthousiasme et
d'effroi, elle lui dit:

--a y est! Il les a torpills,  lui tout seul! Si jamais j'aurais
cru a de lui!...

--Tiens, dit Barnett  Bchoux, voil tes deux clients. Tu n'as qu'
leur passer la chane au poignet, afin que je les laisse respirer,
les pauvres diables! Non, ne les serre pas trop, Bchoux! Je t'assure
qu'ils seront raisonnables. N'est-ce pas, Del Prego? On n'a pas envie
de rouspter?...

Il se releva, baisa la main d'Olga, qui le contemplait d'un oeil
baubi, puis s'cria gaiement:

--Ah! Bchoux, quelle belle chasse aujourd'hui! Deux grands fauves,
parmi les plus grands et les plus russ! Del Prego, tous mes
compliments pour la faon dont tu travailles.

Du bout de ses doigts raidis, il lanait de petites pointes amicales
dans la poitrine du professeur, que Bchoux tenait solidement 
l'aide d'un cabriolet, et il continuait avec une joie croissante:

--C'est du gnie, je le rpte. Tiens, tout  l'heure, dans la loge
des concierges o nous guettions, j'ai bien vu, moi qui connaissais
ton truc, que le dernier arrivant n'tait pas toi. Mais Bchoux,
aprs une seconde d'incertitude, est tomb dans le panneau et a
cru que ce monsieur  gutres blanches,  gants blancs,  chapeau
clair et  veston gris, tait bien le Del Prego qu'il avait vu
passer plusieurs fois, ce qui permit au Del Prego numro deux de
monter tranquillement, de se glisser par la porte que tu n'avais pas
referme et de filer dans le placard. Exactement comme au soir o la
chambre  coucher s'vanouissait dans les tnbres... Et tu oserais
me dire que tu n'as pas de gnie?

Dcidment, Barnett ne pouvait plus contenir sa joie exubrante. Un
bond formidable le mit  cheval sur le trapze, d'o il sauta sur une
perche immobile autour de laquelle il tourna comme une girouette. Il
attrapa la corde  noeuds, puis les anneaux, puis l'chelle, tout
cela dans un mouvement vertigineux, comparable aux pirouettes d'un
singe dans sa cage. Et rien n'tait plus comique que les basques de
sa vieille redingote qui flottaient et virevoltaient derrire lui,
raides et ridicules.

Olga, de plus en plus confondue, le retrouva soudain plant devant
elle.

--Ttez mon coeur, jolie dame... Aucune prcipitation, n'est-ce pas?
Et mon crne? Pas une goutte de sueur.

Il saisit l'appareil tlphonique et demanda un numro:

--La Prfecture de police, s'il vous plat... Service des
recherches...  la Sret... Ah! c'est toi, Albert? C'est moi,
Bchoux. Tu ne reconnais pas ma voix? N'importe! Prviens que
l'inspecteur Bchoux a arrt deux assassins qui sont les auteurs du
cambriolage Olga Vaubant.

Il tendit la main  Bchoux.

--Toute la gloire pour toi, mon vieux. Madame, je vous salue. Tu as
l'air de me faire grise mine, Del Prego?

Del Prego bougonna:

--Je pense qu'il n'y a qu'un type capable de me rouler ainsi.

--Qui donc?

--Arsne Lupin.

Barnett s'exclama:

--A la bonne heure, Del Prego, voil de la fine psychologie. Ah! toi,
tant que tu ne perdras pas la tte, il y aura de la ressource!
Seulement, voil, elle ne colle plus trs bien  tes paules.

Il clata de rire, salua Olga et sortit d'un pas lger en chantonnant:

--Isidore m'adore. Mais c'est Jaime... que j'aime.

Le lendemain, Del Prego, harcel de questions et accabl de preuves,
dsignait le hangar de banlieue o il avait enferm la chambre 
coucher d'Olga Vaubant. C'tait un mardi. Barnett avait tenu sa
promesse.

Durant quelques jours, Bchoux fut oblig de se rendre en province
pour son service. En revenant, il trouvait un mot de Barnett:

_Avoue que j'ai t chic! Pas un sou de bnfice dans l'affaire!
Aucun de ces prlvements qui t'affligent! Mais, d'un autre ct,
quelle rcompense si je garde ton estime!..._

L'aprs-midi, Bchoux, rsolu  rompre toute relation avec Barnett,
se dirigea vers l'agence de la rue de Laborde.

Elle tait close et barre d'une affiche:

    _Ferme pour cause de flirt._
    _Rouverture aprs la lune de miel._

--Que diable cela veut-il dire? grogna Bchoux, non sans une
inquitude secrte.

Il courut chez Olga. Porte close galement. Il courut aux
Folies-Bergre. L on lui annona que la grande artiste avait pay un
ddit important et venait de partir en voyage.

--Crnom de crnom! bredouilla Bchoux quand il fut dans la rue.
Est-ce que ce serait possible? A dfaut d'un prlvement en argent,
aurait-il profit de sa victoire, et s'est-il permis de sduire...?

Epouvantable soupon! Dtresse sans pareille! Comment savoir? Ou
plutt, comment agir pour ne pas savoir et pour ne pas acqurir une
certitude que Bchoux craignait plus que tout?

Mais, hlas! Barnett ne lchait pas sa proie. Et,  diverses
reprises, Bchoux reut des cartes postales illustres et annotes
avec un enthousiasme dlirant:

_Ah! Bchoux, un clair de lune  Rome! Bchoux, si jamais tu aimes,
viens en Sicile..._

Et Bchoux grinait des dents:

--Gredin! Je t'ai tout pardonn. Mais cela, jamais. A bientt la
revanche!...




8

Bchoux arrte Jim Barnett


Bchoux s'engouffra sous la vote de la Prfecture, traversa des
cours, monta des escaliers, et, sans mme frapper, ouvrit une porte,
se rua vers son chef direct, et balbutia, la figure dcompose par
l'motion:

--Jim Barnett est dans l'affaire Desroques! Je l'ai vu devant la
maison du dput Desroques, de mes yeux vu.

--Jim Barnett?

--Oui, le dtective dont je vous ai parl plusieurs fois, chef, et
qui a disparu depuis quelques semaines.

--Avec la danseuse Olga?

--Oui, mon ancienne femme, s'cria Bchoux, emport par la colre.

--Et alors?

--Je l'ai fil.

--Sans qu'il s'en doute?

--Un homme fil par moi ne s'en doute jamais, chef. Et cependant,
tout en ayant l'air de flner, il en prenait, des prcautions, le
brigand! Il a contourn la place de l'Etoile, il a suivi l'avenue
Klber et il s'est arrt au rond-point du Trocadro, prs d'une
femme assise sur un banc, une sorte de bohmienne, jolie, pittoresque
avec son chle de couleur et le casque de ses cheveux noirs. Au bout
d'une minute ou deux, ils ont parl, sans remuer les lvres presque,
et en dsignant du regard, plusieurs fois, une maison situe au coin
de l'avenue Klber et de la place. Puis il s'est lev et il a pris le
mtro.

--Toujours fil par vous?

--Oui. Malheureusement un train passait, dans lequel je n'ai pu, moi,
monter  temps. Quand je suis revenu au rond-point, la bohmienne
tait partie.

--Mais cette maison qu'ils surveillaient, vous y avez t?

--J'en arrive, chef.

Et Bchoux scanda pompeusement:

--Au quatrime tage de cette maison, dans un appartement meubl,
habite, depuis quatre semaines, le pre de l'inculp, le gnral
en retraite Desroques, lequel, comme vous le savez, est venu de
province pour dfendre son fils accus de rapt, de squestration et
d'assassinat.

La phrase fit de l'effet, et le chef reprit:

--Vous vous tes prsent chez le gnral?

--Il m'a ouvert lui-mme la porte, et tout de suite, je lui ai
expos la petite scne  laquelle j'avais assist. Il n'en fut pas
surpris. La veille, une bohmienne tait venue le voir et lui avait
offert ses services de chiromancienne et de tireuse de cartes. Elle
lui demandait trois mille francs et devait attendre la rponse
aujourd'hui, sur la place du Trocadro, entre deux et trois heures.
Au premier signal, elle serait monte.

--Et que proposait-elle?

--Elle se faisait fort de dcouvrir et d'apporter la fameuse
photographie.

--La photographie que nous cherchons inutilement? s'exclama le chef.

--Celle-l mme, celle qui confondrait ou sauverait le dput
Desroques, selon qu'on se place au point de vue de l'accusation ou au
point de vue de la dfense reprsente par le pre.

Un long silence suivit. Et le chef murmura, d'une voix de confidence:

--Vous savez, Bchoux, quel prix nous attachons  la possession de
cette photographie?

--Je le sais.

--Plus encore que vous ne pouvez le savoir. Il faut, vous entendez,
Bchoux, il faut que cette photographie passe par nos mains avant
d'tre livre au Parquet.

Et il ajouta, plus bas encore:

--La police d'abord...

Bchoux rpliqua, du mme ton solennel:

--Vous l'aurez, chef, et je vous livrerai en mme temps le dtective
Barnett.

       *       *       *       *       *

Un mois auparavant, le financier Vraldy, un des rois de Paris,
grce  sa fortune,  ses relations politiques,  la hardiesse et
au succs de ses entreprises, avait attendu vainement sa femme 
l'heure du djeuner. Le soir, elle n'tait pas encore rentre, et,
de toute la nuit, on ne la vit point. La police fit des recherches,
et l'on tablit de la faon la plus prcise que Christiane Vraldy,
qui demeurait prs du Bois de Boulogne et s'y promenait chaque
matin, avait t accoste par un monsieur dans une alle dserte et
entrane par lui vers une automobile ferme que l'agresseur emmenait
aussitt,  grande allure, du ct de la Seine.

Le monsieur, dont personne n'avait discern le visage, et qui
semblait jeune de tournure, tait vtu d'un pardessus gros bleu et
coiff d'une cape noire. Pas d'autre indication.

Deux jours s'coulrent. Aucune nouvelle.

Puis, coup de thtre. Une fin d'aprs-midi, des paysans qui
travaillaient non loin de la route de Chartres  Paris, aperurent
une automobile qui filait avec une rapidit extraordinaire. Soudain,
des clameurs. Ils eurent la vision d'une portire qui s'ouvre et
d'une femme qui est projete dans le vide.

Ils s'lancrent aussitt.

En mme temps, la voiture montait sur le talus, entrait dans une
prairie, s'accrochait  un arbre et capotait. Un monsieur, sain et
sauf par miracle, en surgissait, qui se mettait  courir vers la
femme.

Elle tait morte. Sa tte avait port sur un tas de cailloux.

On la transporta jusqu'au bourg voisin et l'on avertit la
gendarmerie. Le monsieur ne fit aucune difficult pour donner son
nom: c'tait le dput Jean Desroques, parlementaire considrable et
chef de l'opposition. La victime n'tait autre que Mme Vraldy.

Tout de suite la bataille s'engagea, ardente et haineuse de la
part du mari, non moins ardente peut-tre du ct de la justice,
que stimulaient certains ministres intresss  la perte du
dput Desroques. L'enlvement ne faisait aucun doute, puisque
Jean Desroques tait vtu de bleu et coiff d'une cape noire
comme l'agresseur de Christiane Vraldy. Quant  l'assassinat, le
tmoignage des paysans tait catgorique: ils avaient vu le bras de
l'homme qui poussait la femme. La leve de l'immunit parlementaire
fut demande.

L'attitude de Jean Desroques donnait  l'accusation une force
singulire. Sans dtours, il avoua le rapt et la squestration. Mais
il opposa un dmenti absolu au tmoignage des paysans. Selon lui, Mme
Vraldy avait saut d'elle-mme hors de la voiture, et il avait fait
l'impossible pour la retenir.

Sur les motifs de ce suicide, sur les circonstances de l'enlvement,
sur ce qui s'tait pass durant les deux jours de l'absence, sur
les rgions parcourues, sur les pripties qui avaient prcd le
dnouement tragique, il se tut obstinment.

On ne put tablir o et comment il avait connu Mme Vraldy, et mme
si elle le connaissait, puisque le financier Vraldy n'avait jamais
eu l'occasion de lui serrer la main.

Si on le pressait de questions, il rpondait:

--Je n'ai rien de plus  dire. Croyez ce que vous voudrez. Faites de
moi ce qu'il vous plaira. Quoi qu'il arrive, je ne dirai rien.

Et il ne se prsenta pas devant la commission de la Chambre des
dputs.

Le lendemain, lorsque les agents de la police, parmi lesquels
Bchoux, vinrent sonner  la porte de son domicile, il ouvrit
lui-mme et dclara:

--Je suis prt  vous suivre, messieurs.

On fit une perquisition minutieuse. Dans la chemine de son cabinet
de travail, un monceau de cendres attestait que beaucoup de papiers
avaient t brls. On fouilla les tiroirs. On vida les meubles.
On secoua les livres de la bibliothque. On ficela des liasses de
documents.

Jean Desroques suivait d'un oeil indiffrent cette fastidieuse
besogne. Un seul incident marqua la scne, mais violent et
significatif. Bchoux, plus habile que ses collgues, ayant saisi
dans un vide-poches un mince rouleau de papier qui semblait traner
l par hasard, et cherchant  l'examiner, Jean Desroques bondit et le
lui arracha des mains.

--Vous voyez bien que a n'a aucune importance! C'est une
photographie... une vieille photographie dcolle de son carton.

Bchoux ragit avec d'autant plus de vigueur que l'agitation de
Desroques lui paraissait plus anormale, et il voulut reprendre le
rouleau. Mais le dput sortit en courant, ferma la porte derrire
lui et passa dans l'antichambre voisine o veillait un gardien de la
paix. Bchoux et ses camarades l'y rejoignirent aussitt. Il y eut
discussion. On visita les poches de Jean Desroques; le rouleau de
papier qui contenait la photographie n'y tait pas. On questionna le
gardien de la paix: il avait barr le passage du fugitif et, pour ce
qui tait du document cherch, n'avait rien vu. Mis sous mandat, le
dput Desroques fut emmen.

Voil le drame, dans ses lignes essentielles. Il fit tant de bruit
 l'poque (un peu avant la grande guerre) qu'il est inutile de
rappeler des dtails que personne n'ignore et de noter les phases
d'une instruction judiciaire qui n'aurait abouti  aucun rsultat
sans l'intervention de Bchoux. Il ne s'agit nullement ici de dmler
l'affaire Desroques, mais de mettre en relief l'pisode secret qui en
provoqua le dnouement public, tout en terminant le duel de Bchoux
contre son adversaire, le dtective Barnett.

Cette fois, Bchoux avait au moins un gros atout, puisqu'il voyait
dans le jeu de Barnett, qu'il connaissait la manire dont celui-ci
allait attaquer, et que la partie se jouait sur le terrain mme dont
Bchoux prenait possession. Le lendemain, en effet, annonc par le
prfet de Police lui-mme, il sonnait chez le gnral Desroques.

Un domestique,  gros ventre, l'air d'un notaire de province dans sa
redingote noire, ouvrit. Il introduisit Bchoux qui, de de deux 
trois heures, post derrire une fentre, pia la place du Trocadro.
La bohmienne n'y parut point. Le jour suivant non plus. Peut-tre
Barnett se dfiait-il.

Bchoux s'obstina, d'accord avec le gnral Desroques. C'tait un
homme mince et grand, de figure nergique, qui gardait sous sa
jaquette grise un air de vieil officier, un de ces hommes froids
qui parlent peu  l'ordinaire, mais qui, sous l'empire de certaines
passions, s'exaltent et discourent avec violence. Or, sa plus grande
passion, c'tait son fils. L'innocence de Jean Desroques ne faisait
aucun doute pour lui. Ds son arrive  Paris, il l'avait proclame
dans des interviews qui avaient mu l'opinion publique.

--Jean est incapable d'une mauvaise action. Jean n'a qu'un dfaut,
c'est l'excs mme de sa probit. Par scrupule, il peut se laisser
aller jusqu' l'oubli total de lui-mme et de ses intrts. Et
cela va si loin que je refuse de le voir dans sa cellule ou de
m'entretenir avec son avocat, et que je ne tiens aucun compte de ses
objurgations. Je suis venu non pour me concerter avec lui, mais pour
le dfendre contre lui. Chacun son honneur. Si le sien est de se
taire, le mien m'oblige  prserver notre nom de toute souillure.

Et, un jour o on le pressait de questions, il s'cria:

--Vous voulez mon opinion? La voici, tout crment. Jean n'a enlev
personne: on l'a suivi de plein gr. Il garde le silence pour ne
pas accuser quelqu'un qui est mort, et avec qui il tait, j'en suis
convaincu, en relations intimes. Que l'on cherche et l'on trouvera.

Il cherchait, lui, avec acharnement, et il disait  Bchoux:

--Un peu partout j'ai des amis puissants et dvous qui se consacrent
 cette enqute, enqute aussi restreinte que la vtre, monsieur
l'inspecteur, puisqu'il ne nous manque, comme  vous, qu'une preuve,
la fameuse photographie. Toute l'affaire est l. Une conjuration
s'est forme, et vous ne l'ignorez pas, entre le financier Vraldy
et les ennemis politiques de mon fils, aids par certains membres du
gouvernement, afin de trouver le document qui doit le perdre. On a
tout boulevers dans son appartement et fouill dans toute la maison.
Vraldy a offert une fortune  qui donnerait l'indication utile.
Attendons. Le jour o le but sera atteint, nous aurons la preuve
clatante que mon fils est innocent.

Pour Bchoux, il importait peu que cette innocence ft tablie ou
non. Sa mission consistait  intercepter la photographie, et Bchoux
pensait bien que, s'il y avait l une preuve en faveur du dput
Desroques, ses ennemis sauraient bien la faire disparatre. Aussi
Bchoux, esclave de son devoir, veillait. Il attendait la bohmienne
qui ne venait pas. Il piait Barnett, qui demeurait invisible. Et
il notait les paroles du gnral Desroques, lequel, de son ct,
racontait ses dmarches, ses dceptions et ses espoirs.

Un jour, le vieil officier qui semblait pensif, apostropha Bchoux.
Il y avait du nouveau.

--Monsieur l'inspecteur, mes amis et moi nous sommes arrivs  cette
conviction que le seul individu qui pourrait mettre un avis sur
la disparition de la photographie, c'est le gardien de la paix qui
a barr le passage  mon fils, le jour de l'arrestation. Or, chose
curieuse, le nom de ce gardien de la paix, personne n'a pu nous le
dire. On l'avait rquisitionn en passant, dans son commissariat,
pour avoir un homme de renfort. Qu'est-il advenu de lui? On l'ignore,
du moins parmi vos collgues. Mais on le sait en haut lieu, monsieur
l'inspecteur, et nous avons acquis la certitude que cet agent a t
questionn et qu'il est l'objet d'une surveillance quotidienne. Il
paratrait qu'on a perquisitionn chez lui aussi, et dans sa famille,
et que tous ses vtements, tous ses meubles ont t examins. Et
puis-je vous dire le nom des inspecteurs qui furent chargs de cette
surveillance? L'inspecteur Bchoux, ici prsent.

Bchoux n'avoua ni ne dmentit. Sur quoi, le gnral s'cria:

--Monsieur Bchoux, votre silence me montre la valeur de mes
renseignements. Je suis certain qu'on voudra leur donner la suite
qu'ils comportent et qu'on vous permettra de m'amener cet agent.
Avertissez qui de droit. En cas de refus, j'aviserai...

Bchoux se chargea volontiers de la mission. Son plan ne se ralisait
pas. Que devenait Barnett? Quel rle jouait-il dans l'affaire?
Barnett n'tait pas homme  rester inactif, et tout  coup on se
trouverait en face de lui, et il serait trop tard.

Il obtint pleins pouvoirs de ses chefs. Deux jours aprs, Sylvestre,
le valet de chambre, introduisait Bchoux et le gardien de la paix
Rimbourg, brave homme  l'air placide dans son uniforme, revolver et
bton blanc sur les hanches.

L'entrevue fut longue et n'apporta aucune indication utile. Rimbourg
fut catgorique, il n'avait rien vu. Cependant il rvla un dtail
qui fit comprendre au gnral pourquoi l'on avait surveill cet
homme: il devait son emploi  la protection du dput Desroques,
qu'il avait connu au rgiment.

Le gnral supplia, se mit en colre, menaa, parla au nom de son
fils. Rimbourg ne s'mut pas. Il n'avait pas vu la photographie et le
dput Desroques, dans son agitation, ne l'avait mme pas reconnu. De
guerre lasse, le gnral cda.

--Je vous remercie, dit-il, et je voudrais vous croire, mais il y a
dans le fait de vos relations avec mon fils une telle concidence que
je conserve des doutes.

Il sonna.

--Sylvestre, accompagnez M. Rimbourg.

Le domestique et le gardien de la paix sortirent. On entendit la
porte du vestibule se refermer. A ce moment, Bchoux rencontrant
les yeux du gnral Desroques, crut voir que ces yeux avaient une
expression goguenarde. Joie saugrenue que rien ne justifiait.
Cependant...

Quelques secondes s'coulrent et, soudain, il se produisit un
phnomne ahurissant, que Bchoux contempla d'un oeil stupide, tandis
que dcidment le gnral souriait. Au seuil de la pice, dont la
porte tait reste ouverte, avanait une forme trange, des bras qui
marchaient de chaque ct d'une tte, situe en bas, un torse rond
comme une boule, et deux jambes minces qui gigotaient vers le plafond.

La forme se redressa brusquement et pivota comme une toupie, sur
la pointe d'un pied contre lequel l'autre s'appuyait. C'tait le
domestique Sylvestre, pris de folie brusque, et qui tournoyait  la
faon d'un derviche, son gros ventre secou d'un rire qui s'exhalait
par une bouche ouverte en large entonnoir.

Mais tait-ce bien Sylvestre? Bchoux, devant cette extravagante
vision, commenait  sentir son crne qui perlait de sueur. Etait-ce
bien Sylvestre, le valet de chambre bedonnant,  tournure de notaire
provincial?

Il s'arrta net, planta sur Bchoux ses yeux carquills et ronds,
dfit comme un masque le rictus qui tordait son visage, dboutonna sa
redingote et son gilet, dgrafa son ventre de caoutchouc, passa un
veston que lui tendit le gnral Desroques et, regardant de nouveau
Bchoux, exprima ce jugement svre:

--Bchoux est une poire.

Bchoux ne s'indigna pas. Par son attitude pitoyable, il acquiesait
aux pires injures. Il conclut simplement:

--Barnett...

--Barnett, rpondit l'autre.

Le gnral Desroques riait de bon coeur. Barnett lui dit:

--Vous m'excuserez, mon gnral. Mais quand je russis, j'ai
un trop-plein de joie qui se manifeste par de petits exercices
acrobatiques ou chorgraphiques parfaitement ridicules.

--Alors, vous avez russi, monsieur Barnett?

--Je le crois, dit Barnett, et grce  mon vieil ami Bchoux. Mais ne
le faisons pas attendre. Commenons par le commencement.

Barnett s'assit. Le gnral et lui allumrent des cigarettes, et il
pronona gaiement:

--Eh bien, voil, Bchoux. C'est en Espagne que je reus d'un
ami commun une dpche me demandant mon concours pour le gnral
Desroques. J'tais en voyage amoureux, tu te rappelles, avec une
dame charmante, mais l'amour de part et d'autre languissait un peu.
Je saisis cette occasion de reprendre ma libert, et je revins en
compagnie d'une adorable bohmienne rencontre  Grenade. Tout de
suite, l'affaire me plut, pour cette raison que tu t'en occupais, et
trs vite j'arrivai  cette conclusion que s'il existait, contre le
dput Desroques ou en sa faveur, une preuve quelconque, on devait
la demander au gardien de la paix qui avait barr le passage. Or l,
je te l'avoue, Bchoux, malgr tous mes moyens d'action et toutes
les ressources dont je dispose, je n'ai pu russir  connatre le
nom de ce brave homme. Comment faire? Les jours passaient. L'preuve
devenait dure pour le gnral et pour son fils. Un seul espoir, toi.

Bchoux ne remuait pas, ananti. Il se sentait la victime de la plus
dtestable mystification. Aucun remde. Aucune raction possible. Le
mal tait fait.

--Toi, Bchoux, rpta Jim Barnett. Toi qui savais videmment. Toi
que l'on avait charg, nous le savions, de cuisiner le gardien
de la paix. Mais comment t'attirer ici? Facile. Je me suis mis un
jour sur ton chemin. Je me fis suivre par toi jusqu' cette place
du Trocadro o stationnait ma jolie bohmienne. Quelques mots
changs  voix basse, quelques regards vers cette maison... et tu
tombais dans le panneau. L'ide de me pincer ou de pincer ma complice
t'animait d'une belle ardeur. Ton poste de bataille fut ici, prs
du gnral Desroques et prs de son valet de chambre Sylvestre,
c'est--dire prs de moi, qui, de la sorte, pouvais te voir chaque
jour, t'couter et influer sur toi par l'intermdiaire du gnral
Desroques.

Jim Barnett se tourna vers celui-ci:

--Tous mes compliments, mon gnral, vous avez t avec Bchoux d'une
subtilit et d'une adresse qui ont prvenu ses soupons et l'ont
conduit au but, c'est--dire  mettre  notre disposition, durant
quelques minutes, le gardien de la paix inconnu. Mais oui, Bchoux,
quelques minutes suffisaient. Quel tait l'objectif? Le tien?
Celui de la police? Du Parquet? De tout le monde?... Retrouver la
photographie, n'est-ce pas? Or, je savais ton ingniosit, et je ne
doutais pas que tes investigations n'eussent t pousses aux limites
de la perfection. Donc, inutile de chercher sur les routes mille fois
pitines. Il fallait imaginer autre chose, autre chose d'anormal
et d'extraordinaire, et l'imaginer _a priori_, pour que le jour o
le bonhomme viendrait ici, on le dpouillt  son insu, et en un
tournemain. Les vtements, les poches, les doublures, les semelles,
les talons creux o l'on cache un document, autant de trucs uss. Il
fallait... il fallait ce que j'ai devin, Bchoux. L'impossible et le
banal... le fabuleux et le ralisable... la cachette inconcevable, et
cependant toute naturelle, et rpondant  la profession de cet homme
plutt qu'au mtier de cet autre. Or, qu'est-ce qui caractrise un
gardien de la paix dans l'exercice de sa profession? Qu'est-ce qui
le distingue d'un gendarme, d'un douanier, d'un chef de gare ou d'un
vulgaire inspecteur de police? Rflchis, compare, Bchoux... Je te
donne trois secondes, pas davantage, tellement c'est clair. Une...
deux... trois... Eh bien! tu as trouv? Tu y es?

Bchoux n'y tait nullement. Malgr le ridicule de la situation, il
s'efforait de runir ses ides et d'voquer un gardien de la paix en
fonction.

--Allons, mon pauvre vieux, tu n'es pas en forme aujourd'hui, dit
Barnett. Toi, toujours si perspicace!... Faut donc que je te mette
les points sur les _i_?

C'est sur son nez que Barnett mit quelque chose. S'tant lanc hors
de la pice, il revint, tenant en quilibre sur ledit nez un bton
d'agent, le bton blanc avec lequel les policemen de Paris, comme
ceux de Londres, et comme ceux du monde entier, dominent, ordonnent,
gouvernent les foules, commandent aux pitons, endiguent le flot des
voitures, les dlivrent, les canalisent, bref sont rois de la rue et
matres de l'heure.

Avec celui-l, Barnett jongla comme avec une bouteille, le fit passer
sous sa jambe, derrire son dos, autour de son cou. Puis s'asseyant,
et le tenant entre le pouce et l'index, il l'interpella:

--Petit bton blanc, symbole de l'autorit, toi que j'ai pris au
ceinturon de l'agent Rimbourg pour te remplacer par un de tes
innombrables frres, petit bton blanc, je ne me suis pas tromp,
n'est-ce pas, en te souponnant d'tre le coffret inviolable o
la vrit fut enferme? Petit bton blanc, baguette magique de
l'enchanteur Merlin, tandis que tu faisais stopper l'automobile de
notre perscuteur le financier, ou de notre adversaire mossieu le
ministre, c'est bien toi, n'est-ce pas, qui dtenais le talisman
librateur?

De la main gauche il saisit le manche, stri de rainures; de la main
droite il serra le dur morceau de frne enduit de ripolin, et il fit
un effort pour dvisser.

--C'est bien cela, disait-il. J'ai devin. Chef-d'oeuvre difficile,
impossible presque... Miracle d'habilet et de minutie, qui suppose
que l'agent Rimbourg a pour ami un tourneur comme on en rencontre
peu. Par quel prodige a-t-on pu vider ainsi l'intrieur d'un bton
de frne, y pratiquer un canal qui ne le fasse pas clater, le doter
d'un pas de vis irrprochable, faire en sorte que la fermeture tienne
hermtiquement et que le sceptre de l'agent ne branle pas dans le
manche?

Barnett tourna. La poigne se dvissa, dcouvrant une virole de
cuivre. Le gnral Desroques et Bchoux regardaient perdument.
L'objet se scinda en deux parties: dans la plus longue, on
entrevoyait un tube de cuivre qui devait s'enfoncer jusqu'au bout.

Les visages taient contracts. On retenait sa respiration. Malgr
lui, Barnett agissait avec un peu de solennit.

Il renversa le tube et le frappa sur une table. Un rouleau de papier
en tomba.

Bchoux, livide, gmit:

--La photographie... je la reconnais...

--Tu la reconnais, n'est-ce pas? Environ quinze centimtres...
dcolle de son carton et quelque peu froisse. Voulez-vous la
drouler vous-mme, mon gnral?

Le gnral Desroques s'empara du document d'une main qui n'tait
pas aussi sre qu' l'ordinaire. Quatre lettres et un tlgramme
s'y trouvaient pingls. Il contempla la photographie un moment et
la montra  ses deux compagnons en expliquant d'une voix o il y
avait une motion infinie, de la joie et, peu  peu, une angoisse
croissante:

--Le portrait d'une femme, une jeune femme qui tient un enfant
sur ses genoux. On retrouve en elle l'expression mme de Mme
Vraldy... telle que la reprsentent les photographies publies
par les journaux. Sans aucun doute, c'est elle, il y a neuf ou dix
ans peut-tre. D'ailleurs, la date est inscrite... ici, en bas...
Tenez... je ne me trompais gure... cela remonte  onze ans... Comme
signature: CHRISTIANE... le prnom de Mme Vraldy...

Le gnral Desroques murmura:

--Que devons-nous penser? Mon fils la connaissait donc  cette
poque, avant qu'elle ne soit marie?...

--Lisez les lettres, mon gnral, fit Barnett qui tendit la premire
feuille, use  l'endroit des plis, et o l'on apercevait une
criture de femme.

Le gnral Desroques lut, et, ds le dbut, touffa un cri comme
s'il apprenait une chose grave et douloureuse. Avidement il continua
sa lecture, parcourut les autres lettres et le tlgramme que
lui offrait Barnett au fur et  mesure. Et il se tut, le visage
boulevers d'angoisse.

--Vous pouvez nous expliquer, mon gnral?

Il ne rpondit pas aussitt. Ses yeux se mouillrent de larmes. A la
fin il dit sourdement:

--C'est moi, le vrai coupable... Il y a une douzaine d'annes, mon
fils Jean aimait une jeune fille du peuple... une simple ouvrire, de
qui il avait eu un enfant... un petit garon... Il voulait l'pouser.
Par orgueil, stupidement, j'ai refus de la voir, et je me suis
oppos  ce mariage. Il allait passer outre  ma volont. Mais la
jeune fille se sacrifia... Voici sa lettre... la premire...

_Adieu, Jean. Ton pre ne veut pas notre mariage, tu ne dois pas
dsobir. Cela porterait malheur  notre cher petit. Je t'envoie
notre photographie  tous deux. Garde-la toujours et ne nous oublie
pas trop vite..._

Ce fut elle qui oublia. Elle pousa Vraldy. Jean, prvenu, fit
lever l'enfant chez un vieux matre d'cole, aux environs de
Chartres, o sa mre alla plusieurs fois le voir en grand secret.

Bchoux et Barnett se penchrent. A peine si l'on entendait les
paroles que le gnral semblait prononcer pour lui-mme, tout en
tenant les yeux sur les lettres o le pass se rsumait d'une manire
si troublante.

--La dernire, dit-il, remonte  cinq mois... Quelques lignes...
Christiane avoue ses remords. Elle adore l'enfant... Puis plus
rien... Mais il y a le tlgramme, envoy par le vieux matre
d'cole, et adress  Jean: _Enfant trs malade. Venez._ Et sur
ce tlgramme, ces terribles mots de mon fils crits par la suite et
relatant l'pouvantable dnouement: _Notre fils mort. Christiane
s'est tue._

De nouveau, le gnral garda le silence. Les faits, d'ailleurs,
s'expliquaient d'eux-mmes. Au reu du tlgramme, Jean avait cherch
Christiane et l'avait entrane toute dfaillante vers l'automobile.
En revenant de Chartres, aprs avoir embrass son fils mort,
Christiane, dans une crise de dsespoir, s'tait tue.

--Que dcidez-vous, mon gnral? demanda Jim Barnett.

--De proclamer la vrit. Si Jean ne l'a pas fait, c'est videmment
pour ne pas accuser la morte, mais c'est aussi pour ne pas m'accuser,
moi qui porte la responsabilit de la douloureuse histoire.
Cependant, quoique certain que le matre d'cole de Chartres ne le
trahirait pas, et non plus le gardien de la paix Rimbourg, il a tout
de mme voulu que cette vrit ne ft pas anantie, et que le destin
pt remettre les choses  leur place. Puisque vous y avez russi,
monsieur Barnett...

--J'y ai russi, mon gnral, grce  mon ami Bchoux, ne l'oublions
pas. Si Bchoux ne m'avait pas amen l'agent Rimbourg et son bton
blanc, je perdais la partie. Remerciez Bchoux, mon gnral.

--Je vous remercie tous deux. Vous avez sauv mon fils, et je
n'hsite pas  remplir mon devoir.

Bchoux approuva le gnral Desroques. Impressionn par les
vnements, mettant de ct tout amour-propre, il renonait 
intercepter les documents que recherchait la police. Sa conscience
d'homme l'emportait sur sa conscience professionnelle. Mais, comme le
gnral se retirait dans sa chambre, il s'approcha de Barnett, lui
frappa sur l'paule et dit brusquement:

--Je vous arrte, Jim Barnett.

Et il dit cela d'un ton naf et convaincu, comme un homme qui sait
parfaitement que sa menace est vaine, mais qui la lance quand
mme par scrupule, et pour ne pas droger  sa mission, qui tait
d'arrter Barnett.

--Bien dit, Bchoux, s'cria Barnett en lui tendant la main. Bien
dit. Me voici arrt, jugul et vaincu. On ne peut rien te reprocher.
Maintenant, si tu y consens, je m'vade, ce qui donne toute
satisfaction  ton amiti pour moi.

Bchoux formula malgr lui, avec cette sorte de candeur qui le
rendait sympathique:

--Tu les dpasses tous, Barnett... Tu as une tte de plus qu'eux.
Ce que tu as fait aujourd'hui tient vraiment du miracle. Avoir
devin a! Avoir devin, sans aucun indice, une cachette aussi
invraisemblable qu'un bton de gardien de la paix!

Barnett joua la comdie:

--Bah! l'appt du gain stimule l'imagination.

--Quel gain? observa Bchoux inquiet. Ce n'est pas ce que t'offrira
le gnral Desroques.

--Et que je refuserais! puisque l'Agence Barnett est gratuite, ne
l'oublions pas.

--Alors?...

Jim Barnett fut impitoyable.

--Alors, Bchoux, en parcourant la quatrime lettre du coin de
l'oeil, j'ai appris que Christiane Vraldy, ds le dbut, avait
averti loyalement son mari. Par consquent, celui-ci connaissant
l'ancienne liaison de sa femme et l'existence d'un enfant a tromp
la justice en ne l'clairant pas, et cela, dans le but de se venger
de Jean Desroques et de l'envoyer, si possible,  l'chafaud. Calcul
effroyable, conviens-en. Crois-tu donc que le richissime Vraldy ne
serait pas heureux de racheter une lettre aussi infamante, et que si
un brave homme, dsireux d'touffer un nouveau scandale, allait la
lui proposer gentiment, crois-tu que Vraldy n'en donnerait pas un
joli prix? A tout hasard, je l'ai mise dans ma poche.

Bchoux soupira, mais n'eut pas la force de protester. Pourvu que
l'innocence triompht, que le mal ft rpar, et le crime puni d'une
faon ou d'une autre, n'tait-ce pas l'essentiel? Et devait-on
attacher tant d'importance  ces petits prlvements de la dernire
heure qui, somme toute, s'exeraient toujours aux dpens des
coupables ou des fautifs?

--Adieu, Barnett, dit-il. Vois-tu, il est prfrable qu'on ne
se rencontre plus. Je finirais par perdre toute conscience
professionnelle. Adieu.

--Adieu donc, Bchoux. Je comprends tes scrupules. Ils t'honorent.

Quelques jours plus tard, Bchoux recevait de Barnett cette missive:

_Sois heureux, mon vieux. Bien que tu n'aies pas coffr ce coquin
de Barnett, comme tu l'avais promis, ni intercept la photographie,
comme on te l'avait ordonn, j'ai si bien plaid ta cause, si bien
montr ton rle prpondrant en l'occurrence, que j'ai fini par
obtenir ta nomination au grade de brigadier._

Bchoux eut un geste de fureur. Etre l'oblig de Barnett, tait-ce
admissible?

Mais, d'autre part, pouvait-il refuser que la socit rcompenst le
mrite d'un de ses meilleurs serviteurs, alors que les mrites de
Bchoux ne faisaient aucun doute pour Bchoux?

Il dchira la lettre, mais accepta le grade.




  TABLE DES MATIERES


  LES GOUTTES QUI TOMBENT
  LA LETTRE D'AMOUR DU ROI GEORGE
  LA PARTIE DE BACCARA
  L'HOMME AUX DENTS D'OR
  LES DOUZE AFRICAINES DE BCHOUX
  LE HASARD FAIT DES MIRACLES
  GANTS BLANCS... GUTRES BLANCHES...
  BCHOUX ARRTE JIM BARNETT






[Fin de L'Agence Barnett et Cie, par Maurice Leblanc]
