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Titre: Voyage sentimental sur la rue Saint-Jean
Auteur: LaRue, Hubert (1833-1881)
Date de la premire publication: 1879
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Qubec: C. Darveau, 1879
   (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   18 avril 2010
Date de la dernire mise  jour:
   18 avril 2010
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 520

Ce livre lectronique a t cr par:
   Hugo Voisard, Rnald Lvesque
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
    http://www.pgdpcanada.net
    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale du Qubec




VOYAGE SENTIMENTAL

SUR

LA RUE SAINT-JEAN

Enregistr conformment  l'acte du Parlement du Canada, en
l'anne mil huit cent soixante-dix-neuf, au bureau du Ministre de
l'Agriculture, par HUBERT LARUE.




HUBERT LARUE

VOYAGE SENTIMENTAL
SUR LA RUE SAINT-JEAN
DPART EN 1860, RETOUR EN 1880

----

CAUSERIES ET FANTAISIES

AUX 21

-------------------

QUBEC

TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU

----

1879


VOYAGE SENTIMENTAL

SUR LA RUE SAINT-JEAN




CHAPITRE I


HEURE, 4 P. M.--TEMPRATURE, 28


Je fais un pas; 32 _charretiers_ m'entourent:

_A carriole, Sir?_--Une _sleigh_, monsieur?--Beau temps pour aller 
Lorette, monsieur. _Going to Montmorency Falls_, DOCTOR.

Ce dernier est le plus tratre parmi tous ces tratres; il sait, ou il
devine que je suis DOCTEUR.

J'ai rpondu MERCI aux trente-et-un premiers; NON, tout sec, au
dernier.

Ces 32 jhus retournent  leur poste, font claquer leurs fouets sur les
oreilles de leurs confrres, se donnent des coups de poings dans les
lombes: commerce d'amiti, je suis veng!

----

RFLEXIONS

PREMIRE RFLEXION

L'homme le plus poli de la terre, c'est le _charretier_ de Qubec.

Il _mne_ bien et vite, avec infiniment de grce et d'empressement.

Voyez-le circuler dans les rues potiquement tortueuses de Qubec.
Quelle prestesse! quelle manigance!--Le gondolier de Venise en crverait
de dpit.

Il vous fait passer par mille ornires, par mille trous, par mille
cahots. La calche se disloque, la _carriole_ se rompt; vous devenez
nerveux; ne craignez pas. De temps en temps vous entendez: Marche donc!
marche donc! Soyez sans crainte, a marche.

La boue vous vole  la figure; une avalanche de neige drobe  vos
regards cheval et charretier; mais vous entendez: Marche donc! marche
donc!--a marche, ne craignez rien. Vous montez mille collines, cent
montagnes; vous en descendez trois fois plus. Un _Wo-ho_ nergique vous
annonce que vous tes au terme de votre course. Vous mettez pied 
terre, tout abasourdi; vous payez trente sous; vous n'entendez plus
marche donc; soyez sans crainte, a ne marche plus.

DEUXIME RFLEXION

Il n'y a que deux cochers au monde qui _mnent_ bien: celui de Qubec et
celui de Naples.

LE COCHER DE NAPLES

Il parle toujours, chante toujours, pri toujours, jure toujours.... ou
fait tout cela  la fois.

Son cheval a mrit les honneurs du proverbe; on dit: cheval mort de
Naples.

Mais mettez  l'preuve ce cheval mor qui n'a jamais mang autre chose
que des feuilles de choux, et dont la dent aiguise n'a jamais tondu
dans un pr de luzerne la largeur de sa langue, et vous verrez qu'il
mne bien.

LE COCHER DE PARIS

C'est quelque chose qui fait partie d'un cheval et d'une voiture; cette
voiture s'appelle coup, diligence, fiacre, mme _sapin_!

C'est quelque chose qui est toujours  sa place, comme les tours de
Saint-Sulpice ou celles de Notre-Dame; quelque chose qui ne parle
jamais, ne rit jamais; froid, srieux, glac, comme la colonne Vendme
en bronze coul. Ce _chose_ a un numro.

Vous rclamez ses services, deux mots suffisent: Telle rue, tel numro,
 la course ou  l'heure, et ce chose vous donne sa carte, et il ouvre
la portire, et il la referme, et les chevaux ont tout compris, et ils
marchent, et le cocher dort, ou s'il ne dort pas, il _s'endort_
beaucoup.

Ne lui dites jamais d'aller vite. Ces mots ne seraient pas compris. Le
train de ses chevaux est rgl par la Coutume de Paris, coutume
invariable.

LE COCHER DE LONDRES

J'en ai connu deux. Le premier tait un phaton du Handsom Patent
Safety ou quelque chose comme cela, machine brevete qui vous garantit
de toutes fractures des membres ou du cou. Le second tait un cocher
d'omnibus.

Avec ce dernier j'ai entrepris, un jour, le voyage d'une extrmit de
Londres  l'autre. Je ne suis pas arriv au terme de ma course. Le temps
tait brumeux, et sur la route il nous est arriv de passer au travers
du cheval d'un autre omnibus.

Alors, j'ai _dbarqu_.

TROISIME RFLEXION

Aux temps regretts de Mathusalem--d'aprs des documents authentiques
que j'ai par devers moi--un enfant tait un enfant et s'appelait _bb_,
jusqu' l'ge de 150 ans. A cet ge, il devenait un _garon_ et on lui
permettait de porter le pantalon.

A 400 ans, il devenait majeur, et obtenait le droit de grer ses
affaires, sur permis du protonotaire, dment attest et enregistr.

Aujourd'hui,  deux ans, il y a longtemps qu'on ne s'appelle plus bb,
il y a longtemps qu'on porte le pantalon.

A 7 ans, on est plus savant que pre et mre;  10 ans, on est homme
fait;  12, on boit du _brandy_;  15, on se marie;  20 ans, on conduit
les affaires de son pays.

Mais, par contre-coup,  50 ans, on est encore lgant;  60, on devient
amoureux, et  70, on se remarie pour la 3e fois.

Vive la jeunesse!

DEVANT LES MAGASINS

Ici,  droite, des marchands; l,  gauche, des marchands; en avant, des
marchands; en arrire, des marchands.

C'est--dire:

Des pharmaciens chez qui l'on vend des cigares et du savon; des piciers
chez qui l'on dbite des mdecines brevetes; des tailleurs qui font
pour vous des habits qui iraient bien  votre voisin.

Dans ces temples du commerce s'agite et se trmousse la cohue de la
_Socit de Fermeture de bonne heure des magasins_.

Voici un libraire (Octave Crmazie). Au moins celui-ci ne se contente
pas de vendre des livres, il en fait et de bien beaux.

        Nous avons conserv le brillant hritage,
        Lgu par nos aeux, pur de tout alliage,
        Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.

Dans ces librairies il y a une foule de romans; les meilleurs ne valent
pas grand'chose. Pourtant, c'est facile  faire, en un volume, en un
chapitre, en une page.



ROMAN

Page 1re; chapitre 1er; tome 1er.

Un navire en mer, bon vent, toutes voiles dehors. Une tempte s'lve;
description de la tempte. L'quipage se rvolte, refuse de faire les
manoeuvres. Dsespoir du capitaine. Le navire va sombrer. Un jeune homme
 bord aussi une jeune fille. Portraits des deux. Yeux etc., bouche et
cils, etc. Le jeune homme prend une rsolution. Tire un _revolver_ de sa
poche, menace de tuer quiconque refusera d'obir. L'quipage obit. La
tempte s'appaise. Calme plat. Arrive au port. Cargaison sauve.
Assurances _rassures_. L'heureux couple mari. Hail Colombia! Vive la
Canadienne! Yankee Doodle!

Fin du roman.




CHAPITRE II


CHEZ UN AUTRE LIBRAIRE

OU POURQUOI L'ANGLETERRE, LA RUSSIE ET LA CHINE NE PEUVENT PAS VIVRE EN
PAIX

_Un gographe_


Un gographe enrag, membre de la socit de gographie du Canada, qui
ne rve que latitudes, longitudes, et dont les penses sont diriges
vers les terres des Zoulous, du Sahara, de Takrour-Soudan, de l'isthme
de Panama, etc., fait son entre.

Ce gographe, homme d'esprit, malgr son titre, monte au libraire la
scie suivante:

--Monsieur, avez-vous le dernier trait sur l'Afghanistan?

--Oui, monsieur, je vous le jure.

(Une _customer_ fait apparition).

Libraire, mon ami, continue le gographe, ne jurez pas. C'est dfendu
par les lois du ciel et de la terre. On ne doit pas prendre en vain le
nom du Seigneur.

C'est tellement le cas que nos lgislateurs ont invent une formule de
serment qui permet  leurs constituants de se parjurer trois fois par
jour sans qu'ils s'en aperoivent. Je vous demande, avez-vous l'histoire
de l'Afghanistan?

Car je prvois qu'avant longtemps il y aura une guerre entre
l'Angleterre, la Russie ou la Chine au sujet de l'Afghanistan.

Savez-vous ce que c'est que la Chine?

--Signe d'assentiment.

--Dans le dernier trait sur l'Afghanistan, il y a l'histoire de la
naissance de la Chine, le pays le plus prolifique de la terre, o toutes
les femmes et les filles ont les yeux fendus en amande? Savez-vous o
est la Chine?

--Oui; c'est  Montral.

--Nous y sommes. Or, libraire mon ami, la Chine est un pays grand comme
la main sur les cartes du Dpt de Livres, inventes pour l'ternelle
damnation des enfants futurs, par Oscar Dunn, cuyer. Ce pays de Chine
est entour d'une muraille qui s'appelle la muraille de Chine, de la
mme manire qu'on dit l'encre de Chine qui laisse des traces
indlbiles.

Or, monsieur, dans l'histoire de l'Afghanistan, les gographes de mon
calibre trouvent des choses admirables. Le Chien d'Or n'est rien compar
 cela; le chemin de fer du nord, non plus. Tout cela est simple comme
bonjour; asseyez-vous, ami libraire, prtez l'oreille  mes accents.

En l'an 10,000 A. C., 20,000 avant Confucius;--vous connaissez
Confucius?

--Signe d'abrutissement!

Deux ou trois fois mille ans aprs ces 10,000 ans, il y a eu, en ce bas
monde, des cataclysmes, des foudroiements, des bouleversements, des
tremblements de terre qui faisaient tomber les chemines des maisons,
des dluges, des glaciers, des dbordements d'eaux qui ont transport
sur les montagnes les baleines, sur les baleines, les montagnes; vous
comprenez, libraire!

--Oui.

--Eh bien,  ces poques recules, au dire d'un grave historien, dont je
tiens le manuscrit dans ma poche, la lune s'est fendue en quatre.

--En quatre?

--C'est Mry qui l'a dit.

Vous connaissez Mry?

--Sans doute; nous avons fait notre premire communion ensemble.

A part quelques petits fragments--de la Chine, pas de Mry--qui
tombrent parpills par-ci par-l, la grosse moiti tomba dans la vraie
Chine. Vous comprenez?

--Parfaitement.

Une deuxime portion tomba sur les bancs de Terreneuve; et c'est depuis
cette poque que les hutres malpecs ont la forme de demi-lune. Le
troisime fragment est tomb  la Chine, prs de Montral; le quatrime
je ne sais o.

--Monsieur, si vous me permettiez d'aller rpondre  ma _customer_.

--Point, je vous tiens, libraire. J'ai en tte une ide lumineuse,
subreptice, et je vais jusqu'au bout. La _customer_ est jolie, et le
commis sera  elle dans deux minutes.

Pour en revenir  l'histoire de la Chine, vous connaissez le
_charretier_ Cantin.

--Je crois ben; il est toujours sur la _stand_ du Clarendon.

--C'est cela.

Cantin m'a dit un jour  propos de l'Afghanistan:

        Deux coqs vivaient en paix.
        Une poule survint;
        Amour, tu perdis Troie!

--En ce temps-l, disait Cantin, la Chine tait dans un grand embarras;
car l'Afghanistan est voisin de la Russie, et voisin de l'Angleterre par
l'Hindoustan.

Entre ces deux grandes puissances, il n'y a que deux petites lisires de
terre infertiles comme celles des phosphates d'Ottawa; mais il y a des
montagnes, des ravins, des cols, des ravines, des passes et des
impasses; toutes choses trs serviables en temps de guerre; et c'est
comme cela, dit Cantin, que les choses arrivent: _les gros finissent
toujours par manger les petits_, ou si vous l'aimez mieux:

        Deux coqs vivaient en paix, etc.

--Comprenez-vous, dit le gographe?

--Non, dit le libraire.

A cette rponse inattendue, le gographe lance jusqu'au plafond ses
gigantesques jambes, se prend le ventre  deux mains, pousse un clat de
rire homrique, et s'crie: NI MOI NON PLUS!!




CHAPITRE III


CHEZ DUQUET, OU LA CRATION DU MONDE

_Histoire du protoplasme_

(Pour les anatomistes)


En ce temps-l, c'est--dire, lors de la cration du monde, Duquet
n'existait pas, le tlphone non plus; et l'univers consistait en un
cahos qui roulait sur l'abme, en un abme qui roulait sur le cahos.

Je demande  Duquet:

--Avez-vous du protoplasme  vendre?

Duquet, qu'on n'a jamais pris  l'improviste, rpond:

--La belle affaire! mon magasin en est rempli. Est-ce pour argent
comptant ou  crdit.

--A votre choix.

--Mais, de quelle espce?

--De l'espce du tlphone.

--Expliquez-vous.

Duquet avait pressenti, trente ans passs, la dcouverte du tlphone.

--Supposez, dit Duquet--et on dcouvrira cela--un tlphone  inventer
ou  amliorer. Le tlphone sera un compos de bois tendre ou dur, de
fils de fer ou d'acier, lesquels, au moyen de fils conducteurs,
isolateurs, jamais perturbateurs, transmettront  distance les sons de
la voix, dont le sige se trouve dans les cordes vocales, formes de
tissu jaune lastique, sises et situes dans le larynx, et dont les
vibrations sont dues au passage de l'air atmosphrique, compos
d'oxygne et d'azote, sans compter l'acide carbonique et la vapeur d'eau
qui ne s'y trouvent qu' l'tat de mlange; lequel air atmosphrique
entre dans les poumons, deux glandes acineuses composes, situes dans
la cavit thoracique, dans la cavit des plvres, voisines du pricarde,
aboutissant au diaphragme qui est la cloison de sparation entre la
cavit thoracique et la cavit abdominale; deux cavits que les
anatomistes dsignent sous le nom pompeux de cavits splanchniques; et
dans ces deux cavits il y a tant de merveilles que la science de
l'homme ne viendra jamais  bout de les comprendre!!

--Mais, ajoute Duquet, ne savez-vous donc pas que Virchow--autrefois
rival de Bismark, avec qui il s'est battu en duel--a formul,
contrairement aux thories du protoplasme, les deux axiomes suivants:

        Omnis cellula  cellul,
        Omne vivum  vivo.

--Quant  moi, dit Duquet, j'admets la cellule sans membrane cellulaire.

--Le protoplasme me suffit, comprenez-vous?

--Pas un tratre mot.

--Bon jour! Adieu!

Bien que je comprisse que le protoplasme tait flamb, je me hasardai 
demander  Duquet:

--Et mon protoplasme?

--C'est, dit Duquet, tout ce que je viens de vous dire; a cote trente
sous, argent comptant, un cu  crdit; pour ceux qui ne comprennent
pas, quatre piastres.




CHAPITRE IV


VIS-A-VIS LA CTE DU PALAIS

_Un monsieur qui doit mourir en calche._


Un cocher: _A calash, Sir?_

J'accepte.

Dix pas plus loin, je fais la rencontre d'un ami et lui dis: Venez avec
moi.

Il me rpond:

--Moi, en calche! mais tes-vous chanceux en voiture?

Je lui rplique:

--Je n'ai jamais eu d'accidents.

Alors il monte dans ma calche, me disant: Vous aurez un accident.

Et il me raconte son histoire.

--A l'ge de huit ans, j'allais avec ma mre  l'glise en calche. Sur
un pont,  quelques arpents de la maison, ma mre tombe hors de la
voiture; le cheval prend l'pouvante et file avec moi. Il fut arrt 
un quart de lieue plus loin par le bedeau de la paroisse, encore plein
de vie, du nom de Lachapelle.

Une autre fois, avec un compagnon, je revenais en calche couverte d'une
expdition  Laval. Dans la rue du Pont, notre calche vient  la
rencontre d'une autre voiture. Notre calche heurte la sienne et nous
culbutons sur le trottoir.

Un autre jour, j'allais  la chute Montmorency avec quelques amis. Dans
la cte du Sault, le cheval prend l'pouvante; nous tions cinq dans la
voiture et nous avons failli tomber dans la chute; le cheval s'est
arrt au milieu du pont.

Plus tard, je prends une calche au poste des cochers, rue Saint-Jean.
Je demande au cocher:--Etes-vous chanceux en voiture? Il me
rpond:--Oui, monsieur; depuis quinze ans que je mne, il ne m'est
jamais arriv aucun accident, pas mme de dboucler ou de boucler un des
bracelets de ma calche.

Je lui dis:--Fort bien, allons, et nous aurons un accident.

Vingt pas plus loin, le ressort de la voiture s'est bris.

Etant  Ottawa, il y a deux ans, un ami me demande d'aller faire une
excursion avec lui  18 milles d'Ottawa, deux chevaux  sa voiture.

Je lui demande:--Etes-vous chanceux en voiture?

Etonn, il rpond:--Je n'ai jamais eu d'accidents. Je lui dis:--Vous
aurez un accident.

Revenant de l'endroit que nous avions visit, un des chevaux prend
l'pouvante. Un de mes deux compagnons va sauter  la bride du cheval
pour l'arrter. Le propritaire des chevaux crie  mon compagnon:--_Do
not go near him, he bites_.--Le propritaire tait presque vanoui.
Enfin nous parvnmes  tranquilliser le cheval.

Un peu plus tard, tant en voyage  Chicoutimi, nous dcidmes, pour
tuer le temps, d'aller au Grand Brl: (quatre compagnons, sur trois
planches). Je demande  mon cocher:

--Etes-vous chanceux en voiture?

--Monsieur, il y a vingt ans que je mne et je n'ai pas eu un accident.

Je lui annonai en prsence de mes compagnons de voyage, qui clatrent
de rire, et des quatre cochers que nous aurions un accident.

Rendus au milieu de la route, un caillou roul, de la grosseur du poing,
vient me frapper en pleine poitrine, sans me faire aucun mal,
heureusement. Je prends le caillou et dis au cocher:--Vous tes tmoin.
Au terme de notre course, je montre le caillou  mes amis, et leur
dis:--Ne vous avais-je pas prophtis que j'aurais un accident?

Sur la demande que j'en fis aux quatre cochers, la rponse fut
unanime:--Jamais nous n'avons vu cela.

Un autre jour, j'avais lou cheval et voiture pour me rendre  trois
milles de Qubec; on dtela mon cheval et on le rattela, en
raccourcissant trop les traits. Vis--vis le rond  patiner (c'tait au
printemps), il y avait un immense cahot; les pattes du cheval viennent
en contact avec le palonnier et le cheval prend l'pouvante.

Dix pas plus loin un autre cahot et le cheval _dfile_.

Alors je tombai hors de la voiture, et j'en fus quitte pour une entorse.

Et mon ami continua ainsi, indfiniment,  me raconter une foule
d'histoires de ses accidents en voiture. Je n'avais qu'une chose 
faire, descendre de la calche et l'en faire descendre.




CHAPITRE V


ENCORE VIS-A-VIS DE LA CTE DU PALAIS

PATRICK ET JEAN-BAPTISTE

COMPTE RENDU FIDLE DE LEUR PREMIRE QUERELLE


Il arriva, un jour de l'anne 1826, que Pat Flanagan, de la paroisse de
Tewksbury, comt de Qubec, district de Qubec, Province du Canada,
montait la cte du Palais; et que Jean Bdard, de la paroisse de
Charlesbourg, comt de Qubec, mme district, descendait la mme
cte....

Vous pourriez me dire qu'il n'y a, en tout cela, rien d'extraordinaire;
et  la rigueur vous auriez raison. Toutefois, supposons qu'au lieu de
monter la cte, Flanagan l'et descendue, et qu'au lieu de la descendre,
Bdard l'et monte! Supposons encore qu'au lieu d'aller par la cte du
Palais, l'un ou l'autre ft all par la cte d'Abraham! Et aprs?--Eh
bien, aprs, ayez patience, s'il vous plat, et prenez votre temps.

Flanagan menait une charge de pommes de terre; Bdard ne menait rien du
tout, vu qu'il revenait du march de la Haute-Ville, o il avait vendu
deux douzaines d'oignons, trois choux et quatre navets.

Il est bon d'avouer, une fois pour toutes, que Jean-Baptiste,  cette
poque recule, tait  peu prs le mme qu'aujourd'hui. N'ayant jamais
eu la bosse du calcul, il n'a jamais pu comprendre la valeur du dicton
amricain qui va  dire que _le temps c'est de l'argent_; et qu'en
consquence, d'aller au march avec si peu  vendre, c'est perdre un
temps prcieux, et, par l mme, beaucoup d'argent.

Quoi qu'il en soit, Flanagan, voyant Bdard venir de loin, commena 
froncer les sourcils, et se dit  lui-mme: Voici Jean Bdard, de la
paroisse de Charlesbourg, qui descend!

Et Bdard, voyant Flanagan monter l cte, pensa en lui-mme: Voici Pat
Flanagan, de Tewksbury, qui monte!

Mais, afin qu'on puisse mieux comprendre la porte des vnements qui se
droulrent en cette mmorable circonstance, il faut prendre les choses
de plus haut.

On sait que l'administration des affaires de la cit de Qubec est sous
le contrle d'un corps d'hommes choisis parmi nous et lus par nous; on
sait que ce corps, dument et lgalement constitu et incorpor, est
dsign sous le nom de: La Corporation ou Le Conseil Municipal de la
Cit de Qubec.

Or, parmi les nombreux devoirs et les obligations qui incombent  la
dite Corporation, il en est un qu'elle prise plus que tous les autres:
c'est d'imposer et de percevoir des taxes et cotisations sur vos
proprits...... et sur la mienne: comme chemines, chiens, chevaux,
etc.

Un autre privilge qui, dans son estime, ne le cde  aucun autre en
importance, est celui qui lui confre le droit de faire les lois et les
rglements qui peuvent tre de nature  accrotre la prosprit de
cette ville, ou  assurer le bon comportement de la population. C'est
pour rendre plus facile l'excution de ces lois, que la corporation
possde une Cour de Recorder, une prison, des hommes de police.

Pour en revenir  notre sujet, il faut savoir que ds l'anne 1826, deux
rglements, entre bien d'autres, avaient t passs par notre conseil
municipal; le premier de ces rglements tait formul comme suit:

Qu'il soit statu, et il est statu que quiconque descendra la cte du
Palais, ou autre cte, ou autre chemin, avec une voiture, telle que
calche, cab, cariole, sleigh, traneau, ou tombereau, devra tenir la
droite des dites cte, cte ou chemin; et que quiconque montera la dite
cte du Palais ou autres ctes ou chemins, prendra le ct gauche des
dites ctes ou chemins.

Le deuxime rglement tait formul comme suit:

Qu'il soit statu, et il est statu que quand une voiture, telle que
calche, cab, carriole, sleigh, tombereau ou traneau, montera la cte
du Palais, ou autre cte ou chemin, le propritaire ou conducteur de
toute telle voiture cdera au propritaire ou conducteur de toute autre
voiture qui descendra la dite cte du Palais, ou autre cte, ou chemin,
la juste moiti de la largeur des dites cte, cte ou chemin.

Une pnalit, n'excdant pas cinq louis dix chelins courant, tait
impose sur quiconque contreviendrait  ces rglements.

Il va sans dire que Pat Flanagan, de Tewksbury, et Jean Bdard, de
Charlesbourg, n'ignoraient pas l'existence de ces deux rglements; et
tous deux, ne ft-ce que pour ne pas subir les dsagrments imposs par
la dernire clause, taient bien rsigns  s'y soumettre. Mais, d'un
autre ct, tous deux taient bien dtermins  ne pas outre-passer
d'une demi-ligne la stricte limite impose par la loi du sol.

Conformment  ces vues, Flanagan prit le ct gauche de la cte du
Palais, Bdard, le ct droit. Mais, dans la vive ardeur qui les animait
tous deux de se tenir dans les justes bornes de leurs droits respectifs,
ni Bdard ni Flanagan ne laissa exactement libre la juste moiti du dit
chemin; il s'en manquait un quart de pouce environ de chaque ct; de
sorte que les deux voitures vinrent en contact, et furent misent en
pices ou  peu prs; et aussitt la chicane commena.

Flanagan dit  Bdard qu'il tait un vaurien et un _kenock_; Bdard,
dans un mouvement de grande colre, rpliqua que Flanagan tait un
_paddy_. Pat dit qu'il allait rosser Bdard; Bdard montra  Pat deux
poings formidables. En dpit de toutes ces terribles provocations, il
paraissait clair aux yeux des spectateurs--plusieurs m'en ont fait
l'aveu depuis--que ni l'un ni l'autre n'avaient srieusement l'envie de
se battre; au contraire.... De sorte qu'aprs s'tre bien chant
pouilles, nos deux hros continurent chacun leur chemin. Nanmoins,
quand il crut que la distance entre lui et Pat tait assez grande,
Bdard ne put s'empcher de tourner la tte encore une fois et de crier
 Flanagan qu'il tait un _paddy from Cork_, une appellation qui, dans
l'ide de Bdard, quivalait  quelque terrible juron ou maldiction, 
une espce d'abomination de la dsolation, enfin  la plus sanglante
insulte qu'il pt jeter  la face d'un de ses semblables.

Ainsi se termina cette fameuse querelle.

Plus d'un de mes auditeurs pourrait trouver  redire  la conduite tenue
en cette circonstance par Flanagan de Tewksbury, et par Bdard, de
Charlesbourg; plus d'un pourrait prtendre que la cause qui amena cette
chicane tait futile: la collision de deux voitures dans les rues de
Qubec est un de ces vnements quotidiens qui ne sont considrs que
comme des accidents de peu d'importance. Mais, rappelons-nous que de
grands effets naissent souvent de petites causes.--Il faut que les
hommes se chamaillent; c'est connu; et c'est pour cela que le monde est
si plein de Bdards et de Flanagans.

Ce qui me frappe, moi, ce n'est pas la futilit du prtexte qui a
dtermin la querelle entre Bdard et Flanagan en 1826; mais c'est la
frquence de ces querelles depuis; ce qui me parat extraordinaire,
c'est ce dfaut d'union, ce manque d'entente, disons le mot, cette
sourde antipathie qui, depuis cette poque recule, a toujours tenu
spars et diviss les Flanagans et les Bdards du Canada.

Pourtant, si l'on veut se donner la peine d'tudier le caractre des
deux peuples, que dcouvre-t-on?.... On dcouvre que, aujourd'hui comme
autrefois, le mme sang celtique circule dans les veines des deux: ce
sang celtique si pur, si chaud, et qui a contribu tant au progrs et 
l'avancement de la civilisation du genre humain; on trouve que,  part
certains traits distinctifs dans leur apparence physique et dans leur
physionomie, les deux peuples offrent dans leurs qualits morales plus
d'un point de similitude: mme clart de l'intelligence, mme vivacit
de l'esprit, et, pardessus tout, cette mme gnreuse impulsion de coeur
qui les porte  tre les plus chauds des amis, les plus gnreux des
ennemis.

A part ces liens naturels, un autre lien existe: la mme divine religion
exerce sur les deux la mme bnigne influence.

Comment donc se fait-il qu'un souffle empoisonn de discorde ait si
souvent foment parmi eux la division, la jalousie, des dissensions de
toute nature?

Comme on ne pourrait expliquer, par des causes naturelles une pareille
anomalie, il faut admettre que des causes accidentelles ont exerc leur
funeste influence pour amener ce triste tat de choses.

On sait ce que c'est que la politique; on sait ce que c'est qu'un
politicien.

La politique devrait tre un art par lequel un bon, un vertueux citoyen,
oublieux de ses intrts personnels, dvouerait tout son temps,
consacrerait tous ses talents, toute son nergie,  servir les intrts
de sa patrie,  accrotre le bien-tre de ses semblables. Mais, trop
souvent, hlas! la politique est tout l'oppos de ce que je viens de
dire; trop souvent c'est un art par lequel un citoyen indigne, oublieux
des intrts de la patrie, ne pense qu' amliorer sa position, 
augmenter sa fortune personnelle.

Une fois qu'un politicien est entr dans cette voie, il devient peu
scrupuleux, souvent mme il est  craindre. N'ayant qu'une chose en vue,
le succs, c'est--dire, emporter son lection, tous les moyens qui
peuvent l'aider  gagner son point paraissent bons  ses yeux. En
consquence, il sme la division  pleines mains, fomente la discorde,
rchauffe toutes les mauvaises passions des hommes.

De telles choses nous les avons vues malheureusement en plus d'une
occasion au milieu de nous: dans cette vieille cit de Qubec si
justement renomme par le caractre paisible de ses habitants et pour
leur politesse.

Nous avons vu les deux populations, franaise et irlandaise, lances
l'une contre l'autre, sans autre objet que de gagner une lection.

Mais, grce  Dieu, grce aussi  ses nouvelles divisions lectorales
qu'on a tablies en cette ville, dernirement, nous ne serons plus
tmoins, je l'espre, de scnes aussi dsagrables.

Jean-Baptiste peut se battre aujourd'hui contre Jean-Baptiste, 
Saint-Roch, si le coeur lui en dit; Pat contre Pat, dans la rue
Champlain; mais ni l'un ni l'autre ne se paie cette fantaisie. Tous deux
sont pleinement satisfaits quand ils ont jou quelque bon tour aux
capitaines Voyer et Heigham (faveur que les dignes capitaines
n'accordent pas tous les jours); tous deux sont au comble de leur voeux
quand ils ont russi  embrouiller les officiers-rapporteurs des
divisions est et ouest.

Que ces dissensions politiques aient t, depuis le commencement, la
principale, sinon l'unique cause de cette antipathie qui a exist si
longtemps entre les Canadiens-Franais et les Irlandais, cela devient
encore plus vident lorsqu'il m'arrive de visiter quelqu'une de ces
paroisses o les deux lments sont intimement mls. Comme ces gens
sont unis! comme ils vivent heureux ensemble!

Ici, il n'y a plus de Bdards, plus de Flanagans. Pat parle le franais;
Jean-Baptiste parle l'anglais. Pat dit: _Bon soir_; Jean-Baptiste
rpond: _Good night_. Ni l'un ni l'autre ne pourrait dire quel saint
occupe la premire place dans le paradis: si c'est Saint Patrick ou
Saint Jean Baptiste.

Jean-Baptiste est le parrain des innombrables fils et filles de Pat; et
tt ou tard il arrive souvent que Jean-Baptiste devient le beau-pre de
quelque ravissante fille de la vieille Irlande, ou _vice-vers_. Et
quand arrivent les glorieuses ftes de la Saint Patrice ou de la Saint
Jean-Baptiste, alors vous voyez Pat et Jean marcher cte  cte dans les
deux processions; tous deux portant  leur boutonnire et le trfle et
la feuille d'rable.

Parmi les nombreuses qualits que les Canadiens-Franais reconnaissent
aux Irlandais, on remarque les suivantes:

Gnrosit du coeur, dsintressement, esprit naturel, et cet inaltrable
attachement  leur foi,  leurs croyances et  leur nationalit, qui
fait l'admiration de chacun, commande le respect de tous.

Il n'y a pas de meilleur ami qu'un irlandais; il n'y en a pas qui
mettent autant d'empressement  courir  votre aide au temps du besoin;
il n'y en a pas qui mette au jeu aussi volontiers sa fortune et mme sa
vie pour venir  votre assistance.--C'est pour cela, sans doute, qu'il
est pass en proverbe parmi nous que celui qui offense un irlandais les
offense tous.

L'amiti de l'Irlandais n'est pas un vain simulacre de dmonstrations
extrieures: cette amiti est pure et sincre; elle s'tend au-del de
la vie, et se manifeste aprs la mort encore plus peut-tre qu'avant.
Sur ce continent d'Amrique, et  Qubec comme partout ailleurs, on peut
dire,  un simple coup d'oeil, si le convoi funbre qui passe par nos
rues accompagne  sa dernire demeure un irlandais ou quelqu'un
appartenant  une autre origine: pour cela il suffit de compter le
nombre des suivants.

Quant  leur croyance religieuse, les irlandais l'ont scelle de leur
sang, non-seulement en Irlande, mais partout o ils ont mis le pied....

L'esprit irlandais, _the irish wit_, a toujours t proverbial; et les
_bons mots_ qu'on voit rapports de temps  autres sur les journaux
anglais sont tous mis au crdit de Pat. Rarement un Anglais ou un
Ecossais se permet un pareil luxe. Pourquoi? Je ne le sais pas.

Cet esprit prsente, parfois, quelque chose de remarquable dans son
allure; il a un cachet particulier qui le fait ressembler beaucoup 
l'esprit franais.

Chez les peuples qui se distinguent par leur puissance de raisonnement
et leur esprit de calcul, ce qui est trs comique, ce qui est trs
spirituel, est bien souvent ce qui parat tre l'oppos de la raison,
c'est--dire, l'absurde. Par exemple, dmontrez  un anglais, au moyen
de quelques calculs mathmatiques ou autres, que deux et deux font cinq,
et il trouvera cela trs drle, et il rira.

Mais chez les peuples qui se distinguent par la vivacit de
l'intelligence, par l'acuit de la perception, ce qui souvent est le
plus comique, est justement ce qui est l'oppos de leur caractre,
c'est--dire la btise.

Etre bte volontairement, et  propos, ne se fait pas sans un grand
effort de l'esprit; et c'est, je suppose, la raison pour laquelle dans
les comdies franaises, un rle qui russit toujours bien est ce que
les Parisiens appellent le _genre bte_.

Tous les ans, depuis plusieurs annes, nous avons vu un mot, une
chanson, clore soudainement dans Paris. Qui a invent ce mot? qui a
fait cette chanson? Nul ne le sait: ce qui n'empche pas que cette
chanson, ce mot, se trouvent, en un rien de temps, dans la bouche de
tout le monde. Ainsi, on a vu apparatre successivement le Sire de
Framboisie, As-tu vu Lambert, Le pied qui r'mue, et d'autres. Et
ici-mme, n'avons-nous pas vu de pareille scies clore tout--coup?
Plusieurs se rappellent, qu'il y a quelques annes, deux Qubcois ne
pouvait se rencontrer dans nos rues sans se dire: Chez vous sont
ben?--Nul autre qu'un Franais ne pourrait inventer de pareilles
btises, si ce n'est peut-tre un Irlandais; car, encore une fois, pour
trouver des niaiseries pareilles, il faut une dose d'esprit plus
qu'ordinaire.

Sur ce point, il me semble que le _wit_ irlandais se rapproche de
l'esprit franais; voici quelques exemples  l'appui de ma thse.

Pat raconte les pripties d'une bataille dont il s'est pay la
jouissance avec un autre: Il tait l, dit-il, moi devant lui; et
tout--coup, _bang_, il me poche un oeil. Je ne perd pas de temps, et
_bang_.... il me poche l'autre.

Autre exemple.

Pat subit son procs devant les jurs. Le juge lui pose la question
ordinaire. Etes-vous coupable ou non coupable?--Assurment, Votre
Honneur, rplique Pat, j'aime mieux entendre les tmoignages avant que
de donner une rponse.

Un Ecossais n'aurait jamais dcouvert cela.

Voil quelques-unes des qualits que nous, d'origine franaise,
reconnaissons volontiers tre le partage des Irlandais.

De leur ct, les Irlandais doivent admettre que les Canadiens-Franais
peuvent rclamer quelque chose pour eux-mmes. Par exemple, la
politesse, la jovialit de Jean-Baptiste sont connues de tous;  ce
point qu'un tranger--je ne me rappelle plus qui--a cru devoir dire, une
fois, que les _habitants_ Canadiens-Franais sont un peuple de
gentilshommes.

Jean-Baptiste est franc, honnte, et le plus hospitalier des hommes.
Allez chez lui; et les meilleurs plats de son dner, la meilleure
chambre de sa maison, le lit le plus moelleux de son logis seront pour
vous.

Jean-Baptiste est gnreux et charitable; les Irlandais le savent.

En 1847, quand les Irlandais mouraient par milliers  la Grosse-Ile, 
l'Hpital de la Marine, et partout, les prtres, les mdecins
Canadiens-Franais volrent  leur secours. Dix-sept prtres
Canadiens-Franais contractrent alors le typhus, dans l'exercice de
leur ministre; de ce nombre trois moururent.

Pas moins de 453 orphelins irlandais furent adopts  cette poque par
des familles Canadiennes-Franaises; la plupart de ces familles taient
de la campagne. Ces enfants ont grandi: aujourd'hui, ils sont hommes.
Ils ont t levs de manire  rester fidles  leur nationalit, de
manire  conserver la fiert de leurs noms irlandais.

Et aussi, en quelque situation qu'il a plu  la providence d'appeler ces
orphelins irlandais, ils sont toujours heureux lorsqu'ils parlent de
leur _home_; et ce _home_ n'est ordinairement que la maison d'un
_habitant_ Canadien-Franais!

Quelques-uns trouvent que Jean-Baptiste est un peu lent, manque
d'initiative et n'entre qu'avec difficult dans la voie du progrs. Cela
est vrai; mais il faut se rappeler une chose. Jean-Baptiste est laiss 
ses propres ressources, il lui faut tout faire par lui-mme. Nos
voisins, les Amricains, les Ontariens reoivent annuellement de
l'Europe, un nombre considrable d'immigrants appartenant  leurs
nationalits respectives. Ces lments nouveaux apportent avec eux des
ides nouvelles, des inventions nouvelles, qu'ils propagent promptement
autour d'eux. Jean-Baptiste ne reoit aucune aide semblable: abandonn 
lui-mme, il lui faut faire son chemin tout seul....

Enfin, un dernier trait de caractre qui me parat tre commun  Pat et
 Jean-Baptiste est cette indpendance de caractre, cette insouciance
du qu'en dira-t-on qui est le contraire de la dissimulation. Ils n'ont
pas ce sentiment intime, incarn dans John Bull, et que je ne saurais
mieux exprimer que par les mots: Conserver sa dignit. Ceci sera mieux
compris par un exemple.

Il arrive de temps  autre que John Bull se trouve dispos  faire un
_spree_. D'un autre ct, Pat ne refuse pas un verre ou deux de whiskey
offerts par l'amiti, et Jean-Baptiste, comme on dit en franais, _ne
crache pas dedans_.

Mais, quand John Bull a dcid de faire une fte--chose qu'il calcule
comme toute autre--il fait cela sagement. Il se renferme chez lui, seul
ou avec quelques amis; et l, il boit, boit, Dieu sait ce qu'il peut
boire! Mais aussitt qu'il s'apperoit qu'il est ivre, il prend soin de
sa dignit: cette dignit qu'il craint, avant tout, de compromettre: et
il va se coucher comme un Monsieur. Le lendemain matin, il prend son
bain, puis son djener; et  dix heures prcises, vous le trouvez  son
comptoir, lisant le _Mercury_ ou le _Morning Chronicle_, sobre comme un
juge....

Patrick et Jean-Baptiste ne font pas les choses tout--fait comme cela.

Aussitt que l'un ou l'autre ressent les effets du _stimulus_, vite ils
chantent, dansent, font le diable  quatre, s'exhibent dans les rues, se
battent. Ils ne jouiraient pas pleinement de leur bonheur s'ils ne le
partageaient pas avec tout le monde; et voil pourquoi vous trouvez tant
de noms Irlandais et Canadiens-Franais sur la liste des dlinquants
qui comparaissent chaque jour devant le _Recorder_, et si peu de noms
anglais ou cossais.

On pourrait remplir de nombreuses pages avec l'numration de tous les
dfauts que l'on attribue aux irlandais. Mais ces dfauts que sont-ils
le plus souvent? si ce n'est l'exagration de leurs bonnes qualits. Je
me demande si, sur terre, on pourrait trouver une autre race qui, aprs
avoir tant endur, et pendant si longtemps, aurait pu conserver un
caractre aussi bon, un degr d'intelligence aussi lev, de
civilisation aussi avance.

Je ne flatte pas; je ne flatte jamais; mais je dirai que j'ai connu des
irlandais depuis ma premire enfance. Deux de mes matres d'coles,
lorsque je n'avais que six ou sept ans, taient irlandais; depuis, j'ai
toujours t en rapport intime, comme nous le sommes tous, avec
quelques uns d'eux: au sminaire de Qubec, et  l'ancienne cole de
mdecine de cette ville; depuis quinze ans,  l'Universit-Laval o l'on
compte toujours un certain nombre d'lves d'origine irlandaise. Eh
bien! je l'avouerai, tous ceux que j'ai connus, sans une exception,
taient dous de beaucoup de talent et d'intelligence. Quelques-uns
taient un peu lgers, comme le sont souvent les jeunes gens; mais
imbciles? jamais.

Voil autant de rflexions qui, si elles taient une fois bien
comprises, devraient, ce me semble, faire taire  jamais ces mesquines
susceptibilits de races qui ne peuvent qu'engendrer ce fatal esprit de
discorde et de dsunion qui a dj fait bien du mal  ce pays. Les deux
races doivent s'entendre et se comprendre; et si elles le veulent,
elles s'entendront et se comprendront,  la grande satisfaction de ceux
qui, comme moi, dsirent de ne plus voir se renouveler la folle querelle
de Jean Bdard et de Pat Flanagan en 1826.

Encore un mot, et je termine. Une confrence devrait toujours finir
comme un festin, comme un banquet: par un _toast_ au beau sexe; c'est ce
que je ferai.

Parmi les diverses cits que j'ai eu l'occasion de visiter durant mon
sjour en Europe, plusieurs taient en grand renom pour la beaut et les
grces naturelles de leurs femmes: telles taient, entr'autres, Gand, en
Belgique, Arles, en France, Albano, en Italie.

Depuis de nombreuses annes, Qubec, s'est acquis une rputation mrite
sous ce rapport.

Quand j'tais un jeune homme--il y a longtemps de cela!--il m'arrivait
de temps  autre, d'offrir l'hospitalit  quelques jeunes gens de
Montral ou d'ailleurs. Aprs un bout d'entretien sur la politique ou
autres futilits, la conversation finissait par tomber, naturellement,
sur ce sujet toujours palpitant d'intrt; et afin de permettre  ces
_jeunesses_ de mieux juger si Qubec avait, ou non, usurp injustement
cette enviable rputation, j'avais coutume de leur dire: demain est
dimanche; vous allez  l'glise comme de raison. Aprs la grande messe,
tenez-vous pendant dix minutes aux portes des glises cathdrales
franaise et anglaise, ou  celles des glises du faubourg Saint-Jean ou
de Saint-Roch; mais prenez garde, n'oubliez pas Saint-Patrice!




CHAPITRE VI


HISTOIRE DE LA VACHE DE LA RIVIRE-DU-LOUP (EN BAS)

(Scne de moeurs canadiennes)

_Chez Fuchs_


Bonjour, monsieur Fuchs.

(Monsieur Fuchs, tailleur mrite, alsacien pur sang, arm d'une longue
paire de ciseaux, tait en train de tailler des pantalons, des gilets,
des redingotes, des habits de crmonie, pour une foule d'employs
rcalcitrants du gouvernement qui demeuraient autrefois  Qubec, et
qui, depuis, ont tabli domicile irrvocable  Ottawa. Ces
fonctionnaires,  leur dpart, ont oubli de solder la note de monsieur
Fuchs.)

Monsieur Fuchs me rpondit:--Pon chour.

--Le pont est pris monsieur Fuchs.

--Oui, et on tid que le bon est pont.--Gonnaissez-vous Monsieur, en
m'indiquant un citoyen de la Rivire-du-Loup qui tait l? Ce monsieur
va vous ragonder la ternire hisdoire t'en pas.

Et le monsieur me raconta ce qu'on va lire.

Parmi les paroisses nouvellement ouvertes  la colonisation dans ces
parages, il y en avait une o demeurait un homme et _pis_ une femme, et
_pis_ sept enfants.

L'homme partait le matin, et amenait avec lui sa vache. Il y avait un
bois  traverser; au del du bois, un pr, au del du pr, un autre bois
o le colon dfrichait.

Dans le pr, entre les deux bois, le dfricheur, un jour, laissa sa
vache portant un licou fix  une corde; cette corde tait attache 
une clture.

Le colon s'enfona dans le bois.

Passent par l deux voleurs.

--Volons la vache disent-ils.

--Volons: mais le moyen?

--Facile, dit l'un deux, je vais me passer le licou sur la tte, et toi,
file avec la vache.

Qui fut dit fut fait; et voil la vache qui file avec un des voleurs, et
l'autre voleur, avec le licou sur la tte, reste fix  un piquet de
clture.

La journe faite, le colon revient du bois, et,  sa grande surprise, l
o tait sa vache, il apperoit un homme immobile comme un dilemme. Le
colon se tient  distance, examine, observe, et, finalement, se hasarde
 dire:

--Monsieur, os qu'est ma vache?

--_Motte!_

--Le colon s'enhardit, et rpte la question: monsieur, os qu'est ma
vache?

--_Motte!_

Finalement, le colon s'approche encore plus....

Lors, l'homme-vache pousse un grand soupir. Ah monsieur! s'crie-t-il,
quel service vous m'avez rendu!

--Comment cela, monsieur? mais os qu'est ma vache?

--Imaginez que votre vache c'tait moi.

--Vous?

--En personne, monsieur!

--Figurez-vous qu'il y avait sept ans que je courais le loup-garou, et
que j'tais devenu vache  mon grand dtriment pour la punition de mes
pchs. Et lorsque vous m'avez amarr  la clture,  l'heure de sept
heures et demie, avec votre ongle vous m'avez fait sortir une goutte de
sang de l'oreille, et vous m'avez dlivr!

--Pas possible!

--Vrai comme je vous l'dis.

--Ah ben! vous ne partirez toujours pas sans voir ma femme.

--Comme vous voudrez.

L'homme-vache est conduit chez la femme du colon.

--Tu vois, dit le colon, cet homme gras et rougeaud?

--Oui.

--Eh bien! c'est notre vache!... et le colon raconte  sa femme toute
l'histoire du loup-garou.

--Ah ben, dit madame, vous ne partirez pas d'ici sans voir tout ce que
vous avez fait. D'abord, on ira  la laiterie.

--Pas de difficult.

--Vous voyez, monsieur, dit la dame, ces huit belles terrines de lait
sur la premire tablette.

--Oui.

--C'est votre _traite_ du matin.

--Et les trois tinettes de beurre?

--Oui.

--C'est votre beurre de trois semaines.

--A c't'heure, on va aller  l'table.--On va  l'table.

--Voyez-vous, dit madame, ce beau veau?

--Oui.

--C'est votre veau du printemps.

Pendant ce temps-l, l'autre voleur filait avec la vache.




CHAPITRE VII


CONFISERIE, CONFISEUR, CONFISEUSE, CONFITURE

_Chez Grace_


Il y a, parat-il, des gens qui n'prouvent aucune motion intrieure 
la vue de ces petits biscuits que je vois l,  l'aspect du confiseur,
des.... confitures, d'une confiseuse; toutes choses dont ne me spare, 
l'heure qu'il est, que l'paisseur d'une vitre. Il y a des gens, en
chair et en os, gens qui parlent, qui marchent, ont des yeux, une
bouche, un palais, et qui, avec un sang froid imperturbable, sans que le
feu leur monte  la tte, sans que l'eau leur vienne  la bouche,
peuvent contempler, d'un oeil sec, avec un palais encore plus sec, ces
bons petits pts, ces excellentes sucreries, ces dlicieuses crmes 
la glace, et.... la confiseuse!!

Dans ce cornet qui est l suspendu, dans la _vitrine_, sur lequel des
mains dlicates ont trac de jolis dessins, et que le langage recherch
de nos salons a dcor du nom de _bonbonnire_, c'est peut-tre un effet
d'imagination--mais il me semble que je flaire l'odeur pntrante
des.... _mottos_.

Hlas! combien d'annes se sont coules avant que j'aie pu, collgien
naf, deviner le secret de ce parfum des mottos quand vous entrez chez
un confiseur de renom.

Entrons. Mademoiselle avez-vous des mottos?

--Certainement.

En prsence des mottos.

(SOUVENIR D'UN BAL)

En ce temps-l, quand vous avez dans le quadrille et les lanciers, pour
la vingtime fois; quand vous avez su sang et eau pour l'excution des
manoeuvres de cette gymnastique complique qui consiste  mettre,
alternativement, un pied en avant, et l'autre, en arrire, ayant les
deux mains soigneusement emprisonnes dans une paire de gants blancs;
quand vous avez pass par toutes les tribulations du _Pantalon_, de la
_Poule_, et de la _Chane des dames_; quand tout ce joli monde vous a
appris, et que vous lui avez rappris qu'il fait beau temps, qu'il a
fait beau temps, qu'il fera beau temps; enfin, quand vous avez pri
chacune des dames de vous faire _le plaisir de danser_.... alors, minuit
sonne, parfois une heure: et si vous voulez m'en croire, il n'y a rien
mieux  faire que de faire comme les autres;  savoir: descendre ou
monter, tourner  droite ou  gauche, et comme une table est l, se
dressant devant vous:

_Recipe_: Salade de homards, charlotte russe, galantine, perdrix,
poulets, gele, vins de Xrs, d'Oporto, etc., etc.; et ne vous effacez
pas sitt: voici l'arrive des mottos: Ouvrez-en quelques-uns.

Lisez:

        La fortune est une femelle
        C'est--dire qu'elle est infidle.
                  ______________

        Des femmes on gagne le coeur
        En les prenant par.... la douceur
                  ______________

        Buvant  tes vertus, Dlie,
        Je serai gris.... toute ma vie.

Faites l'amour en prose, aprs cela.

Il est des gens qui s'imaginent que les instruments de torture tels que
la roue, les tenailles, le chevalet sont des institutions d'un autre
ge, et dont le sicle des lumires a perdu le secret d'invention.

Erreur:

Si la roue a cess de tourner et de disloquer les articulations; si le
chevalet ne fracture plus les os, en revanche, il nous reste la SCIE!

La _scie_! la voici personnifie dans ce _speecher_ impitoyable, qui
gris par l'odeur des mottos, va vous excuter de la manire suivante;
ce genre de supplice s'appelle.... UNE IMPROVISATION.

Il se lve:

Messieurs, remplissez vos verres, j'ai une sant  proposer:

(Silence partout; plusieurs suent  grosses gouttes; l'orateur tousse,
tend la main droite, et dit:)

Messieurs.... Messieurs.... vous savez.... je ne suis pas habitu 
l'habitude de la parole.... Mais, messieurs.... mes sentiments.... que
vous connaissez bien.... font que.... runis ici.... ce soir... dans
cette enceinte o jouissant... de l'hospitalit.... hospitalire de
notre hte.... vous savez.... par l'honneur qu'il nous a fait.... en
vous invitant ici ce soir.... Messieurs.... dans cette honorable
assemble.... vous savez.... je propose la sant de notre hte!....

a, c'est un _speech_ de salon! avec la guillotine, au moins, c'est plus
vite fait.

..........................

--Mademoiselle, combien vous dois-je?

--_Twenty five cents, Sir!_

C'est trs bas prix; j'aurai l'honneur de revenir avec votre
bienveillante permission.

Un _of course, Sir_ pour rponse, embelli d'un sourire qui valait bien
50 cents, d'une oeillade qui en valait 200.

M. Alphonse de Lamartine, pote, qui, s qualit, se suicidait
impitoyablement dans la plupart de ses vers, se serait cri  la vue de
ces beaux yeux bleus: Baisse-les, c'est assez, baisse-les, ou je
meurs.

Mais, moi simple prosateur, je tiens  la vie, je sors de la confiserie,
j'oublie les confitures, je m'incline devant la confiseuse et je me
sauve.




CHAPITRE VIII


UNE NUIT DANS UN CIMETIRE


Au sortir de la confiserie, je tombe dans les bras d'un tudiant en
mdecine, ancien compagnon. La nuit de la veille, il avait fait, avec
trois autres, ce qu'on appelle une _expdition_!

--Heureux de te rencontrer, me dit-il.

Et pourquoi?

--Parce que je veux te lire une pice de ma composition.

Et le sujet de ta composition?

UNE NUIT DANS UN CIMITIRE

Tu comprends?

Parfaitement.

Entrons ici, et lis-moi cela.

        ...... Car il est bon de voir
        les morts, et de converser avec
        eux.

............................

La nuit est sombre, humide, glaciale.

Et de gros nuages noirs, vont se prcipitant dans l'espace, et se
roulant sur un ciel gris fonc: on dirait les lambeaux dchirs d'un
immense drap mortuaire, tendus sur une vaste bire de plomb.

Marchons  pas lents.... car la neige crie sous les pas.

Une grande croix noire se dessine aux regards.... avec ses deux bras
tendus, elle parait s'lever...... se grandir, s'lever encore, et se
dresser, menaante, comme pour protger ces milliers de morts qui
reposent  ses pieds, et dorment leur dernier sommeil.

La palissade est franchie....... Mille voix s'lvent de ces cendres 
peine refroidies, et qui semblent se ranimer au bruit de vos pas; voix
aigres, lugubres, criardes; voix de fantmes, voix des morts......

Tout parle, tout pleure, tout gmit dans un cimetire au milieu de la
nuit......

C'est un glaon qui se dtache, et qui en tombant, rsonne sur le
verglas, comme le son d'une cloche.

C'est une branche, qui roide et glace, se brise et se casse....
nouveau cadavre qui s'affaise, rong par la dent impitoyable du temps,
et vient ajouter son nouvel atome  la poussire des morts.

C'est un clou qui se dplace...... C'est un grain de sable qui tombe sur
un cercueil.... dj vide.

C'est la planche d'un cercueil qui se disjoint et se rompt......

Et partout de petites croix noires, autour desquelles s'enroulent de
frles arbustes........ c'est la vie qui ne peut se soutenir, qu'en
s'appuyant sur ces faibles monuments de la mort.

...... Et les bouffes de la brise sont encore plus froides, plus
humides, plus glaciales......

L.... une terre frachement remue...... gouffre avide dont
l'ouverture est ferme temporairement par deux planches.

Et ce gouffre est le palais des cercueils!

L'eau s'infiltre  travers le tuf, et suinte au plafond; et.... goutte 
goutte...... goutte  goutte...... elle tombe...... tombe.... et tombe
toujours; et chacune des gouttes marque un de ses instants passagers,
qu'on appelle..... les instants de l'ternit!

Et ce lieu est tellement le lieu du repos, tellement le lieu du silence,
que, malgr vous, vous retenez votre haleine.... et le plus lger
souffle qui s'chappe de votre poitrine, retentit  votre oreille comme
un son rauque d'agonisant, comme un rle de moribond.

Courage! ouvrons un de ces cercueils...... car il est bon de voir les
morts, et de converser avec eux.

.... Et le fer aig a grinc.... et les clous rouills ont cd, et....

Voyez....

Un drap blanc.... un suaire blanc.... Yeux caves.... joues creuses....
bouche ouverte.... taches bleutres, livides, noirtres.... sueur
visqueuse et gluante qui retient votre main malgr vous.

Le reconnaissez-vous?

C'est LUI!....

C'est ELLE!!....

C'est UN MORT!!!....

Ce n'est pas mal, lui dis-je, tu as du talent, continue, et surtout
persvre et je te prdis du succs.




CHAPITRE IX


PISODE DU CHOLRA DE 1849

_Un Revenant_


Dans la mme maison, o mon ami venait de me faire lecture de sa
composition, avait eu lieu un singulier pisode en 1849.

Quatre amis veillaient un mort et la conversation suivante eut lieu
entre eux.

L'un prtendait que les morts ne lui avaient jamais inspir aucune
frayeur.

Un autre avouait qu'il en avait eu peur pendant longtemps, mais que, peu
 peu, cela s'tait pass, et qu'aujourd'hui il pourrait aller se
promener, sans aucune douleur, au beau milieu du cimetire en plein coeur
de minuit. Le troisime disait tenir de sa bisaeule une recette
infaillible pour se dbarrasser de cette crainte purile, cette recette
consistait  toucher de la main, la main, le pied ou la joue du mort. Le
quatrime qui n'avait pas encore pris part  la conversation, raconta ce
qui suit:

Une nuit, je veillais auprs d'un mort avec un de mes amis, paroisse
de....

Le mort tait tendu sur son lit funbre, et recouvert d'un drap blanc,
sous lequel se dessinaient confusment la tte d'abord, les mains
ensuite, croises sur la poitrine, et les pieds. Auprs du lit tait une
petite table recouverte d'un drap blanc, et sur cette table deux
chandelles fumeuses projetaient dans l'appartement une lueur incertaine.
Sur la mme table, entre les deux chandeliers, on voyait une soucoupe
remplie d'eau bnite dans laquelle plongeait une branche de rameau
bnit.

Mon compagnon tait assis dans l'angle de la chemine, moi j'tais assis
 l'autre extrmit de la chambre en face du lit funbre.

Nous conversmes pendant quelque temps de choses et d'autres, des bonnes
qualits du dfunt, du vide que sa mort laissait, au milieu de sa
famille et de ses amis; nous rptmes toutes ces banalits que l'on
rpte  propos de tous les morts et que l'on oublie l'instant d'aprs.

Une vieille horloge--couronne de trois Boules de cuivre--horloge du
temps des franais comme disait mon compagnon, se mit  sonner une
heure. Cinq minutes plus tard, un ronflement vigoureux m'annona que mon
compagnon de veille n'tait plus l que pour la forme. Aprs tout, me
dis-je,  moi-mme, il a peut tre raison; le mort n'en sera pas plus
mal pour tout cela et mon compagnon s'en trouvera bien mieux demain
matin. Pourquoi n'en ferais-je pas autant!

Je fermai les yeux, j'essayai de dormir. Mais le voisinage du mort, les
sifflements sinistres de la rafale, qui s'engouffraient dans la
chemine, le ptillement de la grle et de la neige sur les vitres me
tenaient veill malgr moi.

Mille ides bizarres, mille rflexions me tourmentaient l'esprit. Un
jour, je serai comme cela, moi aussi.... des parents, des amis,
viendront jeter un peu d'eau bnite sur mon corps, faire une courte
prire  mon intention.... Qui veillera auprs de moi la dernire
nuit?.... Puis le service.... puis six pieds de terre, et plus rien....

La neige et la grle fouettaient toujours, les vitres, le vent mugissait
dans la chemine, et mon compagnon continuait  ronfler.

J'ouvre les yeux, mais, qu'aperois-je, grands dieux!.... Le drap
funbre qui se se soulve, et les pieds du mort qui s'agittent!.... Un
frisson d'horreur me glace les veines.... je ferme les yeux malgr moi.

Je les rouvre au bout de quelques secondes, je regarde, voulant me
convaincre que c'est une hallucination, une illusion de la vue. Hlas!
je n'ai que trop bien vu. Cette fois, ce ne sont pas les pieds, mais
bien les genoux qui se meuvent.

De deux choses l'une, pensai-je en moi-mme, ou ce mort n'est pas bien
mort, ou il va ressusciter; alors, il vaut mieux me tenir prt  toutes
les vantualits; je fixai les yeux sur le lit, dcid  pier tous les
mouvements du mort et  me mettre en garde.

Tout--coup, voil les mains qui se soulvent.

C'en est fait, me dis-je, il va se lever. J'aurais voulu crier, appeler
mon compagnon; j'avais peur de l'cho mme de ma voix; une sueur froide
perlait sur mon front. Je regarde autour de moi, cherchant une issue
pour sortir. La porte me semblait cent fois trop loin; tout auprs de
moi tait une fentre, mais il fallait le temps pour l'ouvrir.... si je
pouvais passer  travers!

Enfin, redoublement de frayeur! voil la tte qui s'agite. Je n'y tiens
plus. Je bondis sur mes pieds, saisis ma chaise  deux mains, rsolu de
me dfendre jusqu'au bout et de tuer ce mort s'il n'tait pas bien
mort....

Heureusement, je ne fus pas contraint d'en venir  cette extrmit;
l'instant d'aprs je vis sortir de dessous le drap.... _Un gros chat
gris!!_




CHAPITRE X


CHEZ MONSIEUR CHARLES HAMEL


Dans cette vieille maison d'un autre ge que nous laissons  notre
droite, saluons en passant ces vtrans des lettres, de l'histoire, de
l'archologie, qui ont form un club dsign sous le nom de _Club des
anciens_. Ces clubistes vnrables se runissent  quatre heures P. M.
chez Charles Hamel.

Voici, au sujet de ce club, les renseignements que me donne notre
archologue distingu, monsieur J. M. Le Moine.

De 1850  1860, il y avait chaque aprs-midi, pendant la morte saison de
l'hiver, fort agrable runion d'anciens Qubecquois au magasin de
Charles Hamel, rue St. Jean.

Ces amis n'taient pas tous des asctes; on trouvait l causant ensemble
d'anciens marchands, vtrans des affaires: _long John_ Fraser, Henry
Forsyth, pre, Benj. Lemoine, pre; des historiens et archologues tels
que F. X. Garneau, G. B. Faribault, Philippe Aubert de Gasp, le
commissaire gnral Jas. Thompson, George Alford, le major La Fleur.
Parmi ces clubistes, il y avait des jouvenceaux de 50  60 ans; les
doyens se targuaient de leurs 60  70 ans.

La conversation ne languissait gure: mais certains sujets souvent
repris, puis mis de ct, avaient le privilge de faire battre les coeurs
plus vite, tels: la guerre de 1812--de Salaberry--le gnral Brock--puis
des conversations intarissables sur les antiquits de Qubec et de ses
environs.




CHAPITRE XI


_Un Pote_


Me voici chez Johnson, boulanger de renom. Quoique les jointures de la
porte de Johnson soient bien closes, il s'exhale de ce magasin un arme
de petits pains chauds qui, durant les quatre-temps ou pendant le
carme, vous prend  la membrane pituitaire; contre les tentations de
cet arme un saint Antoine aurait peine  se dfendre.

Un pote famlique tait l; il n'avait pas mang depuis deux jours.
Respirant le parfum des petits pains chauds de Johnson avant qu'il pt y
goter, il sortit de sa poche une posie qu'il me lut; je la reproduis:

A UNE MOMIE

        Ne rpondras-tu pas, spectre  la face humaine,
        Cendre des temps passs, ombre vide, mais pleine
                    Des chos d'autrefois?
        Ne rpondras-tu pas?.... De ton corce creuse
        Ne peut-il donc sortir que la cendre poudreuse
                    Qui jaillit sous mes doigts!

        Trois mille ans ont pass! et la poussire immense
        De tant d'ges teints garde un muet silence:
                    Rien ne parle, tout dort.
        Titres, fortune, honneurs, trne, empire, couronne,
        Tout est bien confondu.... pas un bruit ne rsonne
                    Sur ce champ de la mort.

        Trois mille ans ont pass! et pourtant sur ta face
        Il me semble encor voir comme un souffle qui passe,
                     Souffle du Crateur.
        Tes yeux sont l: ces yeux qui virent tant de choses!...
        Tes pieds, tes mains sont l! mais tes lvres sont closes,
                     Immobile est ton coeur.

        De Bel as-tu jamais vant les artifices?
        As-tu jamais souill dans d'affreux sacrifices
                     Ces mains vieilles de trois mille ans?
        Tes pieds ont-ils suivi les pas du boeuf stupide
        Que l'Egypte adorait? Vis-tu d'un oeil avide
                     Des premiers-ns Hbreux les cadavres sanglants?

        Mais tu ne rponds pas!.... Ton obstin silence
        Ne cessera qu'au jour marqu pour ta sentence,
                     Au jour du grand rveil.
        Alors se dlieront tes blanches bandelettes;
        Des mots natront encor sur tes lvres muettes!....
                     Jusque-l, dors en paix, dors ton dernier sommeil.

Continuez, lui dis-je; faites des vers, et vous tes sr d'avoir faim
toute votre vie, indice d'une bonne sant.

Ah! me dit-il, il y a longtemps que j'ai pris cette habitude.

Ecoutez un pisode de ma jeunesse.

Je suis n sur une le,  quelques lieues de Qubec. Mon pre tait
riche de treize enfants; Il n'a eu pour tout revenu durant l'espace de
quarante ans que la modique somme de cent cinquante louis par anne, bon
an mal an.

Avec ces faibles ressources il a trouv moyen de faire instruire tous
ses enfants.

Un jour,  l'ge de neuf ans, je revenais de rteler et de charger du
foin  deux lieux de la maison paternelle. Juste vis--vis de la
chambrette de la maison o je suis n, mon pre me dit: Henri, veux-tu
aller au sminaire cet automne?

Je fis rponse: Je ne demande pas mieux.

Trois jours aprs, nous montions  Qubec, louvoyant en chaloupe pendant
l'espace de six heures, tremps jusqu'aux os, en vue de consulter l'abb
Holmes sur l'opportunit qu'il y avait de me faire faire un cours
d'tudes classiques.

Arrivs  _la place_, ancien nom du march Finlay, mon pre me dit:
Henri, as-tu faim?

Naturellement je rpondis Oui. Et nous allmes sur le march Finlay o
mon pre acheta deux croquignoles en forme de crapaud, et deux petits
chevaux de pains d'pices; total de la dpense: six sous.

De l, nous allmes chercher un gte pour la nuit. Ce fut au quai du
Palais chez un nomm Soucy; total des dpenses pour notre lit, quinze
sous.

Le lendemain matin, au rveil, mon pre me demanda: Henri as-tu faim?
Je rpondis oui. Nous allmes sur le quai du Palais o mon pre acheta
deux croquignoles et deux chevaux de pains d'pices: total des dpenses,
quatre sous.

Economie sur le march de _la place_, au palais, deux sous, compare aux
dpenses du march de la basse-ville; conomie cinquante pour cent.

Il y avait alors protection pour le march de la basse-ville, pas de
protection pour le march du Palais. Mais, me dit mon ami, j'ai connu un
autre prodige: c'tait le bedeau de ma paroisse.

Ez-qualit de bedeau il avait pour salaire trente six louis par anne.
Ce bedeau tait cordonnier de mtier. Il fabriquait des bottes
sauvages, des souliers franais et des bottes malouines. Sa famille se
composait de dix garons et d'un certain nombre de filles.

Ce vaillant homme, boteux, a fait donner une instruction classique  la
plupart de ses enfants.

Pour subvenir  ces dpenses normes il se privait de tout; il est mort
sous le harnais.

Et nos mres me dit-il! elles faisaient la cuisine, cousaient les habits
de leurs enfants, lavaient leur _butin_, comme on dit en ce pays,
n'avaient pas de servantes, se privaient de toute jouissance pour le
bonheur de leurs enfants.

Sur ce, mon ami me serra la main; il avait les larmes aux yeux.

Je lui souhaitai le bonsoir, et lui donnai furtivement une petite aumne
qui lui permit de faire l'acquisition de quelques-uns de ces petits
pains de Johnson que quelques instants auparavant il avait tant
convoits.




CHAPITRE XII


EN FACE DE LA PORTE SAINT-JEAN

_Un Littrateur_


Je salue un Littrateur qui persiste  me vouloir rciter ses dernires
pages.

Comme le froid est trs vif, je me dbarrasse facilement de cet
importun, et j'esquisse son portrait en passant.

Taille: 5 pieds 9 pouces.--Mesure autour de la poitrine: 40
pouces.--Temprament, mixte nervoso bilieux.--Race blanche. _Aet_ 35
ans, plus ou moins. D'hypertrophie, d'atrophie, de dgnrescence,
d'inflammation, de fluxion, de congestion, point. Sujet de premire
classe pour une assurance sur la vie.

Port d'un duc ou d'un grand conntable; maintien d'un marchal de France
ou d'Espagne; pose d'un gnral de brigade; tenue d'un tambour major.

Seul, cet homme est toujours srieux et grave; srieux comme un notaire,
quand il est en voie d'instrumenter, grave comme un dbiteur qui descend
la cte de la basse-ville et se dirige vers la banque Nationale, pour y
solder un billet chu de la veille.

Qu'un ami vienne  sa rencontre, et, incontinent, cette excellente pte
de figure d'honnte homme et d'homme honnte se dride. Un sourire nat
sur ses lvres; ce sourire devient bientt un franc clat de rire,
lequel irradie aux yeux, au front,  toute la physionomie. Parvenu  ce
degr de paroxysme, il vous lance  la tte une de ces bonnes grosses et
gauloises btises dont les gens qui ont infiniment d'esprit ont seuls le
secret.

Vous ripostez; une riposte rencontre la vtre en chemin; vous ne
ripostez plus, et pour cause; vous perdriez  ce jeu et votre grec et
votre latin.

Sur ce terrain dangereux, notre littrateur peut mettre en droute tout
un bataillon des sujets des Roys de France et de Navarre.

Dans la conversation intime, ce littrateur manie l'anecdote comme un
spadassin manie le sabre ou l'pe. Les pointes et les contre-pointes
se succdent avec rapidit et portent si juste qu' chaque instant vous
dites: Touch.

Toutefois, chose rare, dans l'espace de cinq minutes, il peut mettre 
trois sauces diffrentes la mme historiette. Ce sera bien la mme
chose, et (miracle de gnie) chose toute diffrente.

Cela n'empche pas que ce Littrateur sera toujours un des premiers
entre tous: _premus inter pares_.

La postrit, avec laquelle il n'a encore eu rien  dmler, lui rigera
peut-tre un humble monument funbre dans la modeste paroisse de
Beaumont. Si jamais je passe par l, j'irai m'incliner devant sa pierre
funraire.

Si mon monument est rig avant le sien  Saint-Jean, le d'Orlans, ce
littrateur ne sera pas, j'en suis sr, en reste de courtoisie.




CHAPITRE XIII


SOUS LA PORTE SAINT-JEAN

UN POLITICIEN DSABUS

_Auteur d'un petit manuel d'agriculture  l'usage des coles_


C'tait un homme politique qui n'avait jamais fait qu'un discours
d'lection dans sa paroisse natale. Il avait eu deux voix, et son
adversaire sept cent cinquante.

Crevant de dpit, ivre de colre, il me passa le manuscrit suivant qu'il
se proposait de publier dans le prochain numro de son journal favori,
et que je reproduis mot pour mot.

Il y a un proverbe qui dit: si tu veux tre en paix avec ton voisin,
n'aie pas de voisin.

Ce proverbe quivaut  celui-ci: si tu veux vivre en paix avec les
autres, reste chez toi.

Or, depuis six mois, je ne suis pas rest chez moi, et je me suis fait
des voisins.

L'embarras, aujourd'hui, est de me dbarrasser de mes voisins, et de
rentrer chez moi: c'est ce que je vais tenter de faire.

On me suppose, quelque part, des desseins pervers, des intentions
prjudiciables au repos de quelques bonnes mes. On s'imagine que je
veux percer, devenir quelque chose. On se trompe; mon unique ambition
est de rester rien; ce dont la confession suivante fait foi
suffisamment.

Je ne dois rien aux quatre ou cinq gouvernements actuels de la Puissance
du Canada; et j'espre, Dieu aidant! ne leur jamais rien devoir. Je
voudrais bien pouvoir en dire autant de la corporation de Qubec.

Je ne suis redevable de rien du tout aux gouvernements passs, 
l'exception, toutefois, d'une somme de 45 louis, ayant cours, qui m'a
t paye fidlement par le ci-devant gouvernement, des provinces unies
du Haut et du Bas-Canada, pour soins professionnels donns  l'cole
Normale de Qubec pendant l'espace de trois annes. On n'a pas t
satisfait de mes services, et avec raison. L'huile de ricin que je
m'obstinais  prescrire envers et contre tous m'a ruin dans l'esprit de
mes clients. On m'a vinc; je le mritais bien.

Je n'attends rien des gouvernements futurs. Je ne suis pas riche, mais
j'espre grandement de le devenir. Cet espoir me berce ainsi que bien
d'autres: ces autres et moi, nous ferions mieux sans doute de mditer
l'histoire de l'aiguille et du chameau.

J'aurai 39 ans le 25 mars prochain; ce jour-l on chante vpres aussitt
aprs la messe.

Chose singulire! il me reste encore dans le coeur ce que des vieillards
de vingt ans appellent aujourd'hui des _illusions_. Ces illusions mme,
ne font que grandir avec l'ge; cela est surprenant, mais je m'en
flicite.

Je ne veux pas devenir ministre, encore moins chef de l'opposition,
encore moins simple pion du gouvernement local ou du gouvernement
fdral. On m'offrirait le plus beau comt de la Puissance _tout fait_
que je ne me baisserais pas pour le ramasser.

Mon parti est pris l-dessus, et j'ai la rputation bien mrite d'avoir
la tte dure.

J'oubliais une chose; je suis auteur.

Auteur d'un Petit Manuel d'agriculture  l'usage des coles
lmentaires. Il ne m'appartient pas de juger cet ouvrage. On m'a dit
et rpt sur tous les tons, publiquement et privment, qu'il est
presque parfait; je n'ai pas assez d'humilit pour contredire mes
admirateurs. C'est mon opinion bien formelle, toutefois, que si l'on
pouvait rendre obligatoire, dans toutes nos coles, l'tude de ce petit
manuel, il rendrait d'importants services: tout autant,  mon avis, que
bien des chemins de fer, et cela pour une foule de raisons trop longues
 numrer.

A propos de chemins de fer, je dclare qu'ils ont toutes mes sympathies.
Je suis actionnaire dans celui de Gosford pour la somme de $50!
J'apprends que mon capital va me rapporter 6%; cela me rjouit beaucoup.

Je suis tellement satisfait de mon esprit d'entreprise, que je suis prt
 revenir  la charge; et j'offre  la compagnie qui se forme dans le
dessein de prolonger ce chemin jusqu'au lac Saint-Jean, un montant gal
 celui que j'ai dj souscrit.

Si cette tmrit me mettait trop  la gne, j'aurais recours aux bons
offices de la banque Nationale et de son habile caissier; tous deux me
font des escomptes jusqu'au montant de $150 avec une libralit qui les
honore.... et moi aussi.

Pour en revenir  mon Petit Manuel j'avouerai qu'en le publiant, je
croyais, avec toute la navet de mes 40 ans, que les choses se
faisaient comme elles doivent se faire, et non comme elles se font. Il
me semblait que dix mille, vingt-cinq mille exemplaires s'couleraient
dans l'espace de deux mois; il s'en est vendu 500.

J'escomptais dj: 1 le bien que cela ferait  mon pays; 2 le bien que
cela ferait  moi-mme. Dix mille, vingt mille exemplaires vendus 
raison de dix sous  douze sous, finissent par rapporter un certain
nombre de piastres que je serais bien en peine de calculer.

J'aurais peru ce montant sans remords de conscience: il doit tre
permis  un honnte homme de faire son affaire, pourvu qu'il ne fasse
pas de tort aux autres;  plus forte raison s'il leur fait du bien.

En vue de tous ces dboires, et peut-tre  cause d'eux, je dclare par
ces prsentes que je cde, transporte, et lgue  la socit de
colonisation de Qubec, pour en faire ce que bon lui semblera, le revenu
net qui pourrait provenir de la vente des 5,000 premiers exemplaires du
dit manuel; ce dont je notifie, ce jourd'hui-mme, mon imprimeur M.
Lger Brousseau. Le tout fait en pleine connaissance de cause, tant
sain de mmoire, jugement et entendement.




CHAPITRE XIV


UN MDECIN

_Chez Poulin_


Un mdecin confrre me dit:

Mon cher, tu ne feras jamais rien de bon avec ta profession.

Et pourquoi pas?

Parce que tu n'as pas d'associ.

Toi non plus.

Mais oui, j'en ai deux.

Lesquels?

Mon cheval et ma voiture.

Un mdecin qui passe par les rues  pied ne valut jamais rien.

Autre recette:

Lorsque tu vas voir un de tes malades, aies le soin de laisser ton
cheval vis--vis la porte du voisin. Les gens qui passent disent: tiens,
madame a chang de mdecin, de sorte que, tout en ayant l'air de soigner
ton malade, tu acquiers la rputation plus enviable de gurir la malade
d'un autre mdecin ainsi avec un client on en fait trois.

Surtout, porte cravate blanche; promne cravate, femme, cheval et
voiture par les rues de la ville, donne des pilules envers et contre
tous, et cela assure le salaire.

Ne gurit pas tes malades trop vite, d'une maladie de trois jours,
apprends le secret d'en faire une de trois semaines; et, au lieu d'avoir
 enregistrer dans ton livre trois visites, tu en enregistreras vingt.
Au bout de l'an, et principalement pour les provisions d'automne, cela
vient  propos.




CHAPITRE XV


UN TUDIANT EN MDECINE

_Encore chez Poulin_


Tu sais ce que c'est qu'une _expdition_?

Oui, j'en ai fait vingt-huit.

--Hier,  la neige tombante, nous sommes partis quatre en berline.

Pas de grelots, mais crobarts.

Nous nous sommes rendus tu sais o?

Parvenus  ce qu'on appelle un charnier, nous nous sommes gliss  plats
ventre, nous avons allum notre lanterne-sourde.

Ce qu'il y a d'embtant l dedans est de franchir la clture, trop haute
 notre gr, et d'entendre l'aboiement des chiens qui peuvent donner
l'veil au moment dcisif.

Nous avions ouvert douze cercueils et transport neuf _sujets_. Les
trois autres taient des picots.

Nous les avions transports dans nos bras l'espace de trois arpents dans
un sol tourment comme celui des cimetires.

Le plus difficile tait de leur faire franchir la clture.

Mais un tudiant en mdecine trouve toujours des expdients.

Ils taient l, huit, lorsqu'au neuvime, pendant une nuit bien noire,
nous constatons que notre cheval a disparu.

Nous jetons de la neige sur nos morts, rsolus de venir les chercher le
lendemain.

Nous allons  la recherche de notre cheval que nous trouvons enfoui avec
la berline dans un banc de neige.

Nous revenons sur nos pas.

La plus belle expdition qui ait jamais t faite.

Ce soir l, sur les dix heures, je me dbarrassai de la peinture du
cercueil, je fis ma toilette et  onze heures, arm de gants blancs, je
dansais un quadrille et les lanciers avec une foule de jeunes filles et
avec celle qui est aujourd'hui ma femme.




CHAPITRE XVI


UN AUTRE TUDIANT EN MDECINE


J'ai t, me dit-il, pendant l'espace de trois ans, lve interne et
apothicaire de l'hpital de la marine et des migrs de Qubec.

Durant ces trois annes, mdecins et lves nous avons endur trois
pidmies de cholra.

J'ai fait trente-deux autopsies, dans une journe, un dimanche.

Nos domestiques nous avaient abandonn par peur.

Le chapelain, le chirurgien en chef et moi, nous avons vid et rempli
les paillaisses des morts et des mourants pendant huit jours.

L'enterreur cette anne-l a fait fortune.

Le nom du fossoyeur, si je me le rappelle bien, tait Fortier, mort
depuis quelques annes.

Ce qui m'ennuyait le plus dans tout ce brouhaha, c'tait le clouage des
cercueils, depuis cinq heures du matin jusqu' sept heures.

Je fis cesser ce vacarme en ordonnant de mettre des vis au lieu de
clous.

Une nuit, voici ce qui m'est arriv. Jimmey, le portier, vient
m'veiller et m'annonce qu'un nouveau cholrique est amen  l'hpital.

Il me dit: _I think he is dead, sir._

Il tait alors trois heures du matin.

Je lui rponds: _Take him to the dead house._

Qui fut dit fut fait.

A sept heures, on vint m'annoncer que ce prtendu mort confin dans la
salle des morts n'tait pas mort.

J'ordonnai qu'on le remontt dans la salle des cholriques, et, trois
heures aprs, je l'en faisais redescendre _remort_.

Un de nos gardiens, Patrick, effray  la vue de ces morts et de ces
mourants, vint me dire un jour qu'il avait peur et qu'il nous
abandonnait.

Je lui dis: _Patrick you are wrong._

Il me rpondit: _Sir, I cannot stand it any longer._

Il alla s'asseoir pendant une heure  l'ombre d'un des arbres
nouvellement plants sur le parterre de l'hpital de la marine.

Il partit vers trois heures de l'aprs-midi.

A 4 heures, le lendemain matin, on vint m'veiller pour un nouvel
arrivant: c'tait Patrick.

A sept heures, Patrick tait mort.

J'ai assist  son enterrement avec le chapelain de l'hpital de la
marine.

Pour la premire et dernire fois, j'ai vu le long sillon destin aux
morts du cholra.

Un petit rossignol, perch sur l'arbre de la croix, chantait de
mlodieux accents!




CHAPITRE XVII


ENCORE SOUS LA PORTE SAINT-JEAN


Sous la porte Saint-Jean, c'est comme sur le pont d'Avignon:

        Tout le monde y passe.

Un musicien m'a dit: ajoutez donc

        Les messieurs font comm'ci!
        Les dames font comm'a;

avec les gnuflexions du menuet.

La plus belle rencontre que j'aie faite dans mon voyage a t celle d'un
agriculteur canadien-franais, vtu de l'toffe du pays, fumant du bon
tabac canadien.

--Je lui demande: comment va la rcolte?

--Passablement; mais la saison n'a pas adonn; trop de pluie, trop de
soleil, trop de nord-est, et des sauterelles.

a adonne, lui dis-je, quand vous savez faire cela adonner.

Votre terre est une malade dont vous ne connaissez ni la constitution,
ni le temprament; maigre ou forte, cela vous importe peu, non pas par
dfaut d'intelligence, mais faute d'instruction.

Savez-vous crire?

--Non, je l'ai su autrefois, je l'ai oubli depuis.

Savez-vous lire?

--Oui, mais en latin seulement.

Comment cela?

--C'est que je suis le matre-chantre de notre paroisse.

Ami agriculteur, coutez ce que je vais vous dire: premirement, le
cultivateur est le roi de la cration; vous ne vous en doutiez pas?

--Non.

Vous auriez d vous en douter. Le cultivateur canadien franais ne
connat pas son art, ne sait pas l'exercer. Il ignore les lments de
l'agriculture et ne veut pas apprendre, il veut faire comme ses pres,
c'est--dire ruiner le sol et ne tirer aucun parti de la connaissance
des cotations, des assolements, des fumiers, des engrais de toute
espce. Aprs deux cents ans de cette culture routinire, le cultivateur
canadien-franais n'a qu'une chose  faire: comprendre l'anatomie, la
physiologie, la pathologie de son terrain et y appliquer les remdes
convenables.

Parmi vos autres dfauts, cultivateur, j'numre les suivants:

Trop de luxe pour l'habillement de vos filles et de vos garons; trop de
piano, trop de recherche sur vos voitures, point d'intelligence dans
votre culture, encore moins dans vos coles.

Il faut avant tout que la tte dirige les bras et non les bras la tte.

Trop souvent, le cultivateur ensemence sa terre sans connatre ni les
qualits du sol ni l'importance des rotations; il commence derrire la
grange, et passe de clos en clos, semant toujours des pois, des pommes
de terre, du seigle, etc., sur les mmes pices auxquelles il donne les
noms de pice  seigle, pice  pommes de terre, pice  pois. C'est par
cette culture dfectueuse qu'on a ruin le district de Qubec, et c'est
pour cela qu'il y a aujourd'hui un demi million des ntres aux
Etats-Unis. Ce demi million menace de grossir toujours.




CHAPITRE XVIII


ENCORE EN DEHORS DE LA PORTE SAINT JEAN

UN COLONISATEUR

_Chemin de fer de Qubec au Lac Saint-Jean_


Monsieur, je prvois qu'avant longtemps il y aura un chemin de fer de
Qubec au lac Saint Jean, grenier d'abondance pour Qubec et pour tout
le Canada.

Ce chemin, m'a dit un sauvage, devrait passer par les comts de
Montmorency, Charlevoix et Chicoutirni jusqu' la Baie des Ha! Ha! et
de la Baie des Ha! Ha! jusqu' la tte du Lac Saint Jean, c'est--dire
par St. Frol, St. Tite, le chemin Cauchon, et St. Urbain.

La chane des Caps (Laurentides), depuis le Cap Tourmente jusqu' la
Baie St. Paul n'est pas un obstacle. En arrire de cette chane de St.
Frol jusqu' St Urbain, il n'y a aucune montagne  franchir.

Les touristes qui vont jusqu' la Malbaie et  l'entre de la rivire
Saguenay, s'imaginent qu'en arrire du Cap Tourmente il n'y a que des
chanes de montagnes semblables  celles qui bordent le St. Laurent.
Erreur profonde. A deux ou trois lieues en arrire de ces montagnes se
trouve un terrain plan et uni; la seule difficult se rencontre entre
St. Urbain et la Baie des Ha! Ha!  l'endroit appel le lac Ha! Ha!
Mais ceux qui ont fait le trajet de la Baie des Ha! Ha!  St. Urbain
assurent qu'il y a des valles par lesquelles le chemin peut tre
localis facilement.

Le chemin de fer en suivant la ligne de St. Urbain peut se continuer
jusqu' la Malbaie, relier Qubec au Lac Saint Jean et se relier au
chemin de fer du nord et assurer pour toujours  Qubec le commerce de
cette vaste et fertile contre.

Ce chemin serait aliment par le territoire du lac Saint-Jean et de
Chicoutimi, de plus par les comts de Charlevoix et Montmorency.

La construction du chemin donnerait  la province de Qubec, durant
l'hiver, un port de mer ouvert  la navigation, except pendant un mois
ou deux. Ce port de mer serait  la Malbaie.




CHAPITRE XIX


EN DEHORS DE LA PORTE SAINT-JEAN

_Un matre d'cole_


Me trouvant, dans le cours de l't dernier,  St. M...... je me retirai
dans un htel voisin du collge. De la fentre, j'entendis une leon
donne par un des professeurs de cette institution.

Sa manire d'enseigner, quoique je fusse  distance, me plut fort.

Je me rendis au collge, o je dclinai mes noms, titres et qualits, et
demandai comme faveur d'tre admis pendant quelques instants  suivre
les leons de ce matre d'cole, faveur qui me fut gracieusement
accorde.

L'instituteur me dit qu'il regrettait que la classe qu'il enseignait en
ce moment ft celle de la deuxime division.

Je lui rpondis que j'aimais mieux suivre la leon donne  cette
deuxime division, que celle qu'il devait donner  la premire.

Je priai l'instituteur de faire comme il avait l'habitude de faire, sans
songer  ma prsence: ce qu'il fit.

La classe se composait de jeunes garons de dix  quatorze ans.

Ni lui, ni aucun de ses lves n'avait un livre en mains.

Il s'agissait de rsoudre des problmes d'arithmtique, la leon se
faisait en anglais pour des enfants canadiens-franais: se promenant de
long en large, les mains derrire le dos, le matre posait un problme
qu'un des enfants tait charg de rsoudre au tableau.

En mme temps, les autres enfants, l'ardoise en mains, rsolvaient le
mme problme.

Au bout d'un quart d'heure de cette classe intressante, les enfants
prenaient quelques minutes de rcration.

Je serrai la main du matre d'cole, et lui dis: Vous tes un des
bienfaiteurs de votre pays! Vous savez enseigner!

Un instant, me dit-il, nous n'avons pas fini cet entretien; j'ai des
rvlations  vous faire.

--Qu'est ce?

--Savez-vous ce que c'est qu'une cole?

--Je m'en doute, mais encore?

Eh! bien, me rpondit l'instituteur, une cole est une usine o l'on
faonne les intelligences; argile molle, susceptible de se laisser
ptrir pour le plus grand bien de la patrie ou pour le plus grand mal du
pays, mais il faut connatre le prtrissage des intelligences.

En premier lieu, il faut de bonnes coles; or, les bonnes coles ne
peuvent exister sans un local convenable, sans un matre comptent et
suffisamment rmunr, avec des livres appropris aux besoins de chaque
pays.

Dans la construction de nos maisons d'coles canadiennes, il doit y
avoir du style dans l'architecture, beaucoup de propret, avec
l'application de toutes les saines lois de l'hygine.

La vue d'une semblable maison est un commencement prcieux d'ducation.
L'enfant,  cet aspect, apprend ce que veulent dire les mots _aisance_,
_propret_, _bon got_, _confort_, enfin, ce que signifient les mots,
_aurea mediocritas_: chose la plus enviable en ce bas monde.

Les maisons d'cole canadiennes, contrairement  ce qu'on a dit, ne
doivent pas tre construites sur le mme plan, ni de la mme manire que
les maisons d'cole des pays trangers; il nous faut un systme spcial
dans lequel on puisse combiner le chauffage et la ventilation d'une
manire conomique adapte, aux besoins de notre climat rigoureux. Une
fois le local convenable obtenu, ayez de bons instituteurs; ces bons
instituteurs ne peuvent tre forms que dans les coles normales. Le
moins de livres possible et de petits livres peu dispendieux, mais un
tableau noir, de la craie, une baguette, un globe, des cartes
gographiques, et avant tout l'art de l'enseignement. Pour acqurir cet
art, il faut des dispositions naturelles, mais avec l'tude de la
pdagogie, cette disposition, quoique faible d'abord, se dveloppe
intensment.

Quant aux livres d'cole, combien ils laissent  dsirer! Trop souvent
ils commencent par la fin et finissent par le commencement. On y voit
une foule de dfinitions qui ne dfinissent rien, des divisions et des
subdivisions qui ne divisent et ne subdivisent rien, si ce n'est des
riens. Subdivisions tout  fait inutiles, qui embrouillent l'esprit des
enfants. Le nombre des diffrentes grammaires mis en vente en ce pays
est innombrable. Il en est de mme des arithmtiques, des gographies,
des histoires du Canada, et du reste. La _fabrication_ de ces livres
d'cole est devenue une industrie comme la fabrication de chaussures.

Les inconvnients qui rsultent de cette multiplicit de livres, sont
les suivants: premirement, un enfant apprend les lments de la
grammaire franaise cette anne et va jusqu'au pronom.

La deuxime anne, il va  une autre cole, et recommence  apprendre
par coeur les lments de la grammaire dans une autre grammaire, et se
rend encore jusqu'au pronom.

Bienheureux, s'il ne va pas au del du pronom, car, depuis quelques
annes, les pdagogues europens, imits de trop prs par nos
pdagogues canadiens, ont fait dans le pronom des divisions et des
subdivisions  l'infini.

Quand un enfant s'est fourr tout cela dans la mmoire, une chose est
vidente, c'est que l'enfant ne sait pas mme ce que c'est qu'un pronom.
Nos manuels d'histoire ne sont pas autre chose que des tables de
matires surcharges de dates, de faits insignifiants ou qui n'ont aucun
intrt pour nous.

Dans nos manuels de science on voit l'explication d'une foule de
phnomnes au dessus de la porte de l'intelligence des enfants auxquels
on s'adresse.

On omet de leur expliquer les phnomnes ordinaires, qu'ils devraient
connatre, pour les lancer dans des voies qui ne sont accessibles qu'aux
spcialistes.

Pour la comptabilit qui doit tre, avant tout, une comptabilit
agricole et de mnage, on btit des volumes de centaines de pages quand
il n'y aurait besoin que de huit ou dix pages.

Et ainsi de suite.



RETOUR




CHAPITRE XX


VINGT ANS APRS


Hlas! tous les retours ne se ressemblent pas. Il y a des retours gais,
bien gais; il y a des retours tristes, fort tristes.

On peut revenir d'un bal, d'une noce; d'un enterrement, hlas! tout le
monde ne revient pas......!

Celui qui retourne en prison, au pnitencier, ne fait pas un retour
comme ceux qui reviennent en leur pays, de l'exil, d'un voyage lointain
et prilleux. Pour ces derniers, s'ils ont vcu quelque temps loin de ce
que tout le monde appelle la patrie, il est un mot, il est un nom qui
les tourmentent sans cesse dans leur retour; la nuit surtout...... quand
le clapotement des vagues vient frapper sinistrement leurs oreilles et
leur rappelle qu'il ne sont spars que par l'paisseur d'une planche de
ce vaste linceul, de cet immense tombeau si plein de vie qu'on nomme
l'Ocan.

Pour l'autre--celui qui retourne au pnitencier--il y a du pain noir en
perspective, le bruit des chanes; ces infmes pantalons jaune et
marron, cette affreuse cellule dont le grincement des gonds vous donne
la chair de poule; et le silence absolu, punition terrible, chtiment
effroyable.

Parmi toutes ces varits de retours, est-il besoin de rappeler qu'il y
a un retour de l'automne, comme un retour du printemps, un retour de
l'ge comme un retour du baptme; et enfin...... _un retour de la rue
Saint-Jean_.

Aprs une suite de rflexions aussi philosophiques, on comprend avec
quelle impatience fbrile je retourne chez moi.

Pas de rcifs, pas d'cueils sur la route; pas de bourrasques, ni de
temptes  redouter.

Je fais rencontre d'un clibataire arm d'un parapluie, en l'an 1880.

A propos du parapluie, quand l'ostracisme atteindra-t-il cet instrument
vulgaire? Quel porteur de riflard l'a-t-il en mains, quand les
cataractes du ciel viennent  se dborder; et quel est celui qui n'en
est pas embarrass quand le soleil verse sur lui des torrents de
lumire!

C'est l un de ces produits de nos ges de progrs: l'antiquit n'tait
pas afflige de semblables misres.

Du temps de Pricls, d'Alexandre le Grand, il tait permis d'tre
vieux, clibataire, philosophe, bourgeois, sans qu'on ft oblig de se
promener avec un parapluie  la main. Qui ne sait pas qu'une des
jouissances de Diogne consistait  rester sous les gouttires des
maisons, immobile et impassible, pendant des journes entires, et ce,
dans le temps des grosses averses!

Pas un chant de l'Iliade, pas un chant de l'Enide n'est consacr  la
glorification du parapluie.

Le divin Homre a parl d'un cheval de bois qui fut construit sous les
murs d'Ilion; mais ce cheval n'tait pas destin  protger le roi des
rois, ni Achille, pas mme Iphignie, la bonne et tendre Iphignie,
contre les douces ondes du ciel. Le citoyen Ene a bataill pendant
bien des annes sur la terre d'Italie si fconde en combats; maintes
fois, simple mortel, il lui a fallu lutter contre la colre d'une foule
de dieux aussi puissants que jaloux, qui pouvaient  leur gr tonner et
pleuvoir comme les dieux seuls avaient le secret de pleuvoir et de
tonner: nulle part il n'est dit que le vaillant Ene s'lana sur les
bataillons des Rutules en brandissant un parapluie.

Il n'est pas consign dans les annales de l'histoire romaine que
Cicron menaait Catilina de son parapluie quand il dbita cette
impertinente catilinaire qui commence par les mots non moins
impertinents: _Quousque tandem_.....

Des dpouilles opimes furent transportes d'Asie en Italie au temps des
grandes conqutes des Romains, statues, peintures, tableaux, objets
d'arts; de parapluie, jamais.

Horace, qui parle de tout, n'en a pas souffl mot, pas mme dans _son
Voyage sentimental  Brinde_. Je dfie qui que ce soit de trouver une de
ses odes qui soit ddie Au parapluie. Toutefois, Horace invite tous
les jours quelques-uns de ses amis, Mcne, Virgile,  venir vider avec
lui une amphore ou deux de ce dlicieux vin de Falerne, cachet sous le
consulat de ***; il parle bien de couronnes de lierre, de myrte, et de
mille autres choses; jamais il n'a dit: ne venez pas sans parapluie.

Mais laissons-l notre clibataire et son parapluie.

Dans le long espace de temps qui s'est coul entre mon dpart et mon
retour, il s'est opr bien des changements: que de gouvernements qui se
sont effondrs, que de ministres dchus, que de dputs couls! que
d'avocats ont perdu leurs causes, que de mdecins ont tu leurs malades,
que de notaires ont fait de mauvais actes dont bnficient les avocats
d'aujourd'hui, que d'esprances dues, que de tombes ouvertes!

MAIS REVENONS.

Johnson vit encore, et quoique parvenu  un ge avanc, il cultive
bravement, et en sage cossais, une terre situe sur le chemin de
Charlesbourg.

Hamel, Faribault, Ferland, le major Lafleur, De Gasp et les autres ne
sont plus. De ce club des anciens, il ne reste que _long_ John Fraser et
John Alford.

_Sit transit gloria!_

_Grace_, confiseur, est je ne sais o, probablement dcd. J'ai omis de
dire dans le chapitre que je lui ai consacr  mon dpart, que _Grace_ a
t un des instruments les plus puissants pour faciliter l'vasion de
Dodge et Theller, lors des vnements de 1837.

Fuchs manie toujours les ciseaux avec orgueil au profit d'une foule de
_customers_ discourtois et ingrats. Je l'ai rencontr ces jours
derniers, il m'a dit: a ne baye bas.

Il m'envoie de temps  autre, le dimanche, un plat de cette excellente
choucrote qui surpasse toutes les autres choucrotes du Dominion du
Canada.

Duquet fait d'excellentes affaires; toutes ses prvisions se sont
ralises, et il s'occupe surtout d'amliorer le tlphone.

Crmazie, il n'y a que quelques mois, a pris son vol de pote vers un
meilleur monde.

L'autre libraire a disparu.

Les charretiers de la Haute-Ville sont toujours sur la mme _stand_; et
Cantin brille entre tous.

Mais, hlas! plus de calche;  peine en voit-on circuler deux ou trois
dans les rues de notre ville. C'est le temps de se demander: o
allons-nous?

Parmi le nombre de littrateurs et de potes que j'ai mentionns dans
la premire partie, quelques-uns sont morts, se plaignant de l'injustice
des hommes qui avaient mconnu leurs talents et leur mrite.

Les autres vivochent.

Bienheureux sont-ils quand ils peuvent rattacher les deux bouts
ensemble. Tous ont t des garons de talent, et mme quelques-uns de
gnie.

Enfin j'arrive  ma maison.

Ma maison! _ma_, pronom possessif plein de charme pour l'oreille, mais
qui ment bien tout autant que le verbe auxiliaire _avoir_.

Ma maison! Tout le monde rpte ce mot, comme si les mots
_propritaire_, _locataire_ n'avaient pas une signification propre, ne
reprsentaient pas  l'esprit des ides, des choses quelconques; comme
si ces deux mots ne rimaient pas ensemble. Exemple:

        Heureux le propritaire
        Dont je suis le locataire!

Comme si les dates suivantes, 1er aot, 1er novembre, 1er
fvrier, 1er mai, n'taient pas pleines de hauts enseignements, comme
si ces dates n'avaient t mises sur le calendrier que comme objets
d'ornements, comme toutes les autres dates, pour tre vendues et
achetes  raison de six sous.

Ma maison! Mon Dieu, comme toutes les maisons ne se ressemblent pas! Que
de jouissances, que de douceurs ne gote-t-on pas dans sa maison et que
l'on chercherait en vain ailleurs!

Les Anglais, eux, appellent cela le _home_, et je les approuve. Le
_home_, cela ne veut pas dire la maison de votre voisin, la maison d'un
autre; cela veut dire votre maison  vous. Le mot _home_ se traduit en
franais par une bonne pice, meuble avec lgance et sans recherches;
puis un bon feu de grille dont la lueur clatante fait contraste avec la
brume paisse qui est au dehors; et en sus, la famille qui se compose
d'une _landlady_, laquelle est propritaire de quelques-uns de ces
blonds petits enfants qui semblent ptris avec des roses et du lait,
comme a dit quelqu'un, je ne sais qui.

Ma maison! c'est une petite patrie renferme dans la grande patrie, la
patrie commune. Vous y retrouvez votre bon vieux canap, vos livres,
votre bon tabac, et votre vieille pipe si bien culotte. Et souvent
trois ou quatre gaillards qui, avec la prtention d'tre de vos amis et
de vous tmoigner de l'estime, se sont empars de votre chez-vous, avec
un sans-gne qui ne vous tonne plus; et vous les retrouvez l
pompeusement assis, faisant un tapage d'enfer, une fume de Vsuve. Ils
brlent votre tabac, cassent vos pipes, et se plaignent toujours qu'il
n'y a jamais assez de pipes, ni assez de tabac.




CHAPITRE XXI


SUR MON CANAP

_A mon retour_


A peine tais-je tendu sur mon canap, pour me dlasser  la suite de
ce long voyage de vingt ans, que mon imprimeur arrive et me dit:
monsieur, le papier cote tant, la copie tant, il nous faut cinquante
pages de copie pour le reste.

Malheureux, lui dis-je, est-ce que je vous en demande, moi, de la copie?

--Non, me rpondit-il, mais la longueur du papier exige que vous donniez
cinquante pages pour le reste.

J'en ferai de la copie, mais  vos dpens et aux miens.

Or, pour remplir mes obligations, je fais de la copie, et j'esquisse mon
imprimeur.

Mon imprimeur est l'homme le plus impitoyable de la terre, exceptant le
correcteur d'preuves et l'auteur.

Avec les trois, il faut compter; mais ceux qui comptent le moins sont,
premirement l'auteur, deuximent l'imprimeur, troisiment le correcteur
d'preuves et de revises.

Faites la diffrence.

Le meilleur est le relieur, j'entends par l celui qui relie, non pas
celui qui ne relit pas.

...........................

Cela fait, je lui dis: cent soixante huit pages.

--Moins deux lignes!

Alors, ajoutez le mot

FIN.




[Fin de _Voyage sentimental sur la rue Saint-Jean_ par Hubert LaRue]
