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Titre: Le Chien d'Or
Auteur: Kirby, William (1817-1906)
Traducteur: Le May, Pamphile (1837-1918)
Annotateur [1916]: Sulte, Benjamin (1841-1923)
Date de la premire publication: 1884-85
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec: Librairie Garneau, 1926
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   1 juillet 2008
Date de la dernire mise  jour:
   1 juillet 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 139

Ce livre lectronique a t cr par:
Mark Akrigg et Rnald Lvesque




                            LE CHIEN D'OR




                           DU MME AUTEUR

                               POSIE

LES GOUTTELETTES, sonnets, puis.1 vol.

VANGELINE--Le Roi Robert de Sicile, lgende sicilienne, et autres
pomes traduits de Longfellow. 1 vol.

LES PIS, posies fugitives et petits pomes. 1 vol.

REFLETS D'ANTAN:--Dcouverte du Canada, Hymne National et autres pomes.
1 vol.

FABLES, dition quatrime et dfinitive. 1 vol.

                                PROSE

CONTES VRAIS, deuxime dition, puis. 1 vol.


                       _Edition projete:_

VIEILLES CHOSES, vers et prose. 1 vol.




                Droits rservs, Canada A. D. 1926

[Illustration: Kirby]





                            LE CHIEN D'OR

                      Traduit de l'anglais par

                           PAMPHILE LE MAY



                           SECONDE DITION


                               TOME I



QUBEC
LIBRAIRIE GARNEAU, LlMITE
47, rue Buade, 47

1926



[Prface de l'dition 1884]

POURQUOI
LE CHIEN D'OR
TRADUIT EN FRANAIS.

Un triple motif nous a induit  entreprendre la tche onreuse de faire
traduire et publier en franais l'ouvrage de Mr. Kirby.

1 Le Chien d'Or est un superbe hommage rendu aux anctres des
Canadiens-Franais, hommage d'autant plus prcieux qu'il vient d'un
homme appartenant par le sang et les croyances  une nation qui fut
l'ennemie sculaire de notre race.

Le fils de ceux qui durant tant d'annes ont combattu avec acharnement
contre les hros de la Nouvelle-France, ne peut donc pas tre suspect de
partialit en leur faveur.

Mais il y a plus: nous avons trouv dans ce livre une si riche
collection de nos traditions nationales et religieuses une peinture si
vraie de nos moeurs et de nos coutumes canadiennes, un tableau si
frappant et si complet de ce que prsente notre histoire  cette poque
mmorable, que nous le croyons tout  fait propre  inspirer du got
pour l'tude de l'histoire du Canada et mme  faire connatre une foule
de traits qui chappent  l'attention, sur simple lecture de l'histoire.

Nos historiens ont donn le rcit des vnements de l'poque que
rappelle Mr. Kirby, mais lui en a, suivant nous, donn la physionomie.
Combien de gracieux et touchants souvenirs qui sont dissmins dans les
ouvrages de tous ceux qui ont crit sur le Canada, et que l'auteur a
groups tous ensemble, en les rattachant ingnieusement aux grands faits
de notre pope nationale!

2 Nous avons voulu faire apprcier par nos littrateurs l'admirable
parti qu'un homme, qui pourtant n'a ni notre foi, ni nos sentiments
nationaux, et dont la langue maternelle est la langue anglaise, a su
tirer d'une courte priode de notre histoire.

Quelles sources d'inspirations potiques, quelle mine prcieuse de faits
et d'aventures chevaleresques, l'histoire du Canada ne met-elle pas 
leur disposition! Quelle richesse inpuisable de matriaux il y l, pour
btir une littrature canadienne gale, sinon suprieure,  celle de
tout autre peuple!

3 Le livre de Mr. Kirby, bien qu'il soit loin d'tre parfait au point
de vue de l'ide religieuse, nous parat offrir aux littrateurs
catholiques du Canada et mme de la France et autres pays, un
enseignement remarquable et un exemple prcieux: lorsque lui,
_protestant_, sait trouver tant d'inspiration potique dans le trsor
inestimable de notre foi, dans le sentiment catholique et les actes
qu'il produit, tant de tableaux gracieux, tant de rcits touchants, tant
de sublime et de grandiose dans la pratique journalire de nos coutumes
religieuses et les solennits de notre culte; lorsque la douce pit, le
dvouement inaltrable  leur religion de certains personnages du livre;
lorsque les psalmodies, la prire, le _bndicit_, le son des cloches,
les stances sublimes de l'anglus, les lvations du coeur  Dieu, y
reviennent en quelque sorte  chaque page comme un mlodieux refrain,
certains crivains catholiques du Canada ne devraient-ils pas voir
combien ils ont tort de singer quelquefois le scepticisme de la plupart
des littrateurs franais de nos jours?

Hlas! le persifflage irreligieux de Voltaire et de son cole a fait
prvaloir dans la littrature de notre mre-patrie un respect humain
aussi sot que ridicule. On n'ose plus gure y laisser voir le sentiment
religieux, ce sentiment qui pourtant doit tre de tous les instants, ce
sentiment vital qui appartient  la nature de l'homme tout comme les
pulsations du coeur; qui est essentiel  la vie de l'me, comme la
respiration l'est  la vie du corps. Oui, ce sentiment essentiel, on le
cache, on le dissimule, de peur de passer pour _hypocrites_. Et ce lche
et inepte respect humain a, il faut bien le reconnatre, dsastreusement
envahi le Canada franais.

La France catholique est encore. Dieu merci, au premier rang des nations
civilises, par la science, l'inspiration et le gnie littraire de ses
auteurs catholiques. Mais combien n'est pas grande, numriquement, la
majorit des auteurs franais qui non seulement ne sont plus
catholiques, mais qui semblent bannir l'ide chrtienne de leurs livres!

Et ce qui est vrai des ouvrages srieux, l'est  plus forte raison de la
littrature lgre surtout du roman-feuilleton.

A part le groupe des crivains remarquables dont Fval converti est,
croyons-nous, la personnification la plus glorieuse, et dont De Lamothe,
Buet, de Navary, de Chandeneux, Fleuriot, et  peine une douzaine
d'autres forment la valeureuse cohorte; il faut compter par centaines
les auteurs dont les livres offrent  peine quelques lueurs de vrit
chrtienne. Et malheureusement, ceux qui vont jusqu' bannir de leurs
ouvrages toute ide de Dieu, tout principe de morale chrtienne sont
peut-tre encore plus nombreux.

Les romans de doctrine saine et qui sont chrtiens par l'esprit qui les
animent sont encore trs apprcis au Canada; mais il n'y a pas  se le
dissimuler: l'exprience de chaque jour est l pour constater que parmi
les lecteurs de feuilletons, neuf sur dix prfrent Richebourg  Fval,
de Navary, ou de Lamothe. C'est la littrature malsaine qui fait la
fortune de certaines feuilles dont rien autre chose ne saurait soutenir
la popularit.

Dans notre presse, on en est arriv  ne pouvoir plus gure exprimer un
sentiment religieux, mme  ne plus pouvoir rendre hommage  la vrit,
 l'honneur,  l'honntet, sans provoquer en certains lieux, ces
niaises facties: saint homme! saint journal! hypocrites!,
cagots! etc. Et ces hideuses guenilles littraires dj uses il y a
un sicles sont ramasses de la boue sculaire o elles ont tran, par
des crivains soi-disant catholiques, qui ont le courage d'en faire une
parure grotesque  leurs crits. Beaucoup de ces hommes ne sont pas
notablement anti-chrtiens; mais pour eux, toute expression du sentiment
religieux ne doit pas dpasser la mesure troite o ils ont jug 
propos de l'emprisonner. Leur conduite  eux est le _critrium_ qu'ils
entendent imposer au monde catholique.

Celles-l seulement des vrits qu'ils jugent  propos de proclamer sont
opportunes, et il n'y a de pratiques religieuses justifiables que celles
auxquelles ils daignent se livrer. Tout homme qui veut professer la
vrit ou pratiquer la pit catholique dans une plus grande mesure
qu'eux, sont ncessairement des hypocrites. Et c'est ainsi que leur
caprice et leur tyrannie n'admettent pas les pratiques si consolantes et
si fcondes pour le bien, des congrgations de la Trs-Sainte Vierge, du
Tiers-Ordre, de la Saint-Vincent de Paul, des dvotions au Sacr-Coeur,
 la Sainte Face, etc., etc.: tout cela pour eux est cagotisme et
hypocrisie.

Et, bien que ces petits tyrans de l'erreur soient excessivement peu
nombreux, ils font loi. Leurs sifflets et leurs sarcasmes paralysent
bien des oeuvres religieuses. C'est surtout dans la littrature qu'ils
s'imposent. Et le respect humain a acquis, sous ce rapport, un tel
empire au milieu de nous, que l'auteur d'un roman, fut-il excellent
catholique, n'osera pas, bien souvent, montrer la conduite de ses
personnages telle quelle est dans leur vie de tous les jours,
c'est--dire sature en quelque sorte de l'ide chrtienne. L'on fera
agir sous nos yeux, des annes durant, un hros catholique, tout en
ayant bien soin de ne jamais le montrer une fois par anne,
accomplissant envers son Dieu l'un de ces devoirs qui sont de tous les
jours, qui devraient tre de tous les instants.

Et c'est ainsi que presqu'infailliblement la lecture de ces ouvrages,
outre quelle prsente les inconvnients inhrents  la lecture de tout
roman, conduit  l'indiffrence et mme  l'impit. On s'habitue
tellement  voir ces hros, mme les meilleurs, ne remplir durant toute
leur carrire aucun devoir de chrtien, que sans s'en apercevoir on
finit par se persuader qu'il doit en tre ainsi.

Les ouvrages de certains romanciers anglais, ds mme  des auteurs
protestants, sont sous ce rapport beaucoup meilleurs que nombre de
romans franais que l'on s'accoutume  considrer comme n'tant pas
mauvais. Parceque sans cesse la foi chrtienne y est affirme et les
personnages y adorent et servent Dieu. L'enseignement chrtien s'en
dgage et exerce son influence sur le lecteur.

L'ouvrage de Mr. Kirby nous a paru tre tout  fait remarquable sous ce
rapport, et offre aux romanciers catholiques un grand enseignement. Car
il dmontre d'une faon frappante combien est purile leur crainte de
passer pour des dvots ou des hypocrites, en donnant dans leurs oeuvres,
au sentiment catholique, la place qu'il devrait y occuper tout
naturellement.

L'auteur a bien voulu permettre d'apporter, dans la traduction, quelques
modifications d'expressions qui n'taient pas en harmonie avec
l'enseignement catholique.

Nous n'oserions pas recommander ce livre comme une oeuvre de doctrine
parfaitement irrprochable. On ne doit pas oublier que c'est un
protestant qui crit. Mais encore une fois, il nous semble remarquable
par le bon esprit qui y rgne et le sentiment chrtien dont il est
imprgn.

Pour ce qui est du mrite littraire du livre et surtout de la
traduction, il ne nous appartient pas d'en faire ici l'apprciation. A
ces deux points de vue, l'ouvrage est actuellement devant le public et
soumis  son jugement.

LES DITEURS.


                   LA LGENDE DU CHIEN D'OR.

        Io questo raconto, il nostro fine non ,
        per dir la verita, soltanto di representar
        lo stato delle cose del quale veranno a
        trovarsi i nostri personaggi; ma di far
        conoscere insieme per quanto si puo in
        ristretto, e per quanto si puo da noi,
        un tratto di storia patria piu famoso che
        conosciuto.

        Manzoni

        Le but que nous nous sommes assign
        dans le rcit n'est pas,  vrai dire, de
        faire connatre seulement les faits historiques
        auxquels ont t mls les personnages
        de notre livre; mais aussi de reprsenter
        brivement et autant qu'il nous
        a t possible de le faire, une poque de
        l'histoire de notre pays, histoire dont on
        parle beaucoup, mais que malheureusement
        l'on ne connat pas assez.

        Manzoni.

La lgende du Chien d'Or a t difie sur un fait historique des plus
mouvants.

Quand vous allez  Qubec, vous pouvez voir sur la faade de l'un des
principaux monuments de la vieille cit de Champlain, le Bureau de
Poste, rue Buade, une norme plaque de marbre, sur laquelle est sculpt
un chien rongeant un os, avec cette inscription:

        Je suis un chien qui ronge l'os;
        En le rongeant je prends mon repos;
        Un temps viendra qui n'est pas venu
        Que je mordrai qui m'aura mordu.

La figure du chien est dore, et le tout, chien et inscription, frappent
par leur aspect antique. En voici la reproduction fidle:

[Illustration: le chien d'or.]

Quel fait trange a donc donn lieu  ce monument trange, vieux de prs
de deux sicles et que l'on conserve soigneusement sur la faade de l'un
de nos difices publics?

C'est, on le divine, l'un des pisodes les plus mouvants de notre vie
nationale. Un homme de gnie, qui s'est passionn pour les grandes
beauts de notre histoire, l'a revtue de tous les charmes de la
littrature, et sous le nom de Chien d'Or, nous la reprsente en un
tableau ravissant de l'poque qui l'a produite. Or, cette poque est
l'ge hroque du Canada.

Une note publie en mai 1860, dans le Journal de l'Instruction
Publique, donne les quelques dtails qui suivent sur cette mystrieuse
affaire:

        Une tradition populaire voulait que M. Philibert, le
        propritaire de cette maison, et t assassin par M. de
        Repentigny; que le bas-relief emblmatique et l'inscription
        eussent t placs sur la porte, par sa veuve, comme une
        terrible excitation  la vengeance pour son fils; enfin, que ce
        dernier et accompli la _vendetta_ en tuant de Repentigny en
        duel, soit en France, soit  Pondichry. Sur ces donnes, un
        littrateur spirituel et lgant, M. Auguste Soulard, crivit
        une petite lgende qui fut publie dans le _Canadien_. M. Viger
        publia  la suite une critique dans laquelle il niait presque
        tous les faits affirms par la lgende. Il est rsult des
        recherches que fit plus tard l'infatigable antiquaire: 1 Que
        Philibert avait t tu en 1748 et non en 1736, par M. de
        Repentigny, dans une querelle soudaine; 2 Qu'avant de mourir,
        la victime avait pardonn au meurtrier; 3 Que M. de Repentigny
        revint au pays y faire entriner des lettres de grce, et
        commandait une compagnie sous le Chevalier de Lvis,  la
        bataille du 28 avril 1760. Il est certain qu'il ne fut jamais
        tu en duel. Alors, le bas-relief et l'inscription deviennent
        plus nigmatiques que jamais.

Quoiqu'il en soit, l'poque o l'histoire place ce drame est d'un
intrt extraordinaire. C'est la priode des grandes guerres entre la
France et l'Angleterre et des luttes gigantesques qui ont illustr nos
hros canadiens. L'on n'a conserv, au bureau de poste, que la plaque de
marbre. Tout l'encadrement et la tablette ont disparu. Ce qui prcde
est une image complte de ces diverses pices, telles qu'elles
existaient avant la dmolition de l'ancienne maison de Philibert,
laquelle dmolition n'a eu lieu que lors de la construction du bureau de
poste actuel en 18...

Voici les vers qu'il inspira  feu M. F. R. Angers, avocat, C. R., le
pre de M. le juge Angers:

        Epigraphe sanglant d'un drame ensanglant,
        Aux parois de ces murs, quelle main t'a jet?
        Osas-tu, noble lan d'une vengeance active,
        Sarcasme audacieux, dfier l'oppresseur?
        D'une pouse plore es-tu la voix plaintive,
        Ou le cri d'un mourant qui demande un vengeur?
        Volcan des passions o la vertu s'abme,
        Vous, haine, jalousie, amour, cupidit,

        Qui d'entre vous dicta cette page de crime?
        L'on ne sait!... L'oeuvre est l, le drame est attest.
        Vengeance, assassinat y doivent trouver place;
        Philibert meurt perc du fer d'un assassin
        Qui fuit, mais au vengeur ne peut cacher sa trace;
        Car le sang demand ne le fut pas en vain.
        Le temps n'ose frapper le Chien d'Or de son aile;
        Il reste plus entier que le fait qu'il rappelle.
        Le drame est un roman, qui, voulant de l'effet,
        Du vrai comme du faux  sa guise dispose;
        Tandis qu'aux murs vieillis, gardant un sens complet,
        L'nigme encor subsiste, et nous dit quelque chose.

Ajoutons  cela quelques-unes des observations que contenait le
prospectus de publication du Chien d'Or:

        Petit peuple de 60,000 habitants  peine, nous avons lutt plus
        d'un quart de sicle contre l'Angleterre et ses colonies qui
        lanaient contre nous plus de 75,000 hommes de troupes,
        c'est--dire plus de soldats qu'il n'y avait de population au
        Canada, y compris les vieillards, les femmes et les enfants!!!

        Comment nos pres ont-ils fait ces prodiges de valeur?

        Oh! c'est qu'ils avaient  leur tte les plus vaillants hros,
        les plus illustres guerriers qu'aient jamais produites et la
        noble France si fconde en hros et la Nouvelle-France qui
        sousce rapport a rivalis avec sa mre-patrie.

        Lisez ces grands noms:

        Montcatm, Lvis, Iberville, Bienville, La Galissonnre, de La
        Corne St. Luc, Le Gardeur de Repentigny, Claude de Beauharnois,
        Rigaud de Vaudreuil, Le Gardeur de Tilly, de Beaujeu, de
        Lotbinire, Jumonville de Villiers, Coulon de Villiers et cent
        autres.

        Montrez-nous une pliade plus chevaleresque, plus brillante,
        plus valeureuse!

        Quels hros, quels gigantesques faits d'armes! Et comme si ce
        n'eut pas t assez des armes anglaises, pour ruiner le Canada
        franais, ajoutez  cela les terribles misres intestines
        causes par la sclratesse de l'Intendant Bigot. Avec un cercle
        d'amis pervers et dbauchs, ce misrable faisait servir en
        partie le pouvoir que lui avait dlgu le Roi, pour miner la
        colonie, tirer de ses ruines de quoi payer les plus infmes
        orgies et s'enrichir, lui et ses amis, de plusieurs millions.

        Hlas! ds cette poque recule, des spculateurs politiques
        spculaient sur notre patrie en dtresse!

        Eh bien! ce draine mouvant d'une lutte hroque livre sur les
        champs de batailles contre la puissante Angleterre, et dans les
        affaires intrieures, par toute une population de braves gens et
        de nobles guerriers contre une coterie de sclrats spculant
        sur le coffre public, l'auteur nous le reprsente en traits
        admirables.

        Que ne donnerait-on pas pour voir agir sous nos yeux toute la
        population franaise du Canada de 1740  1760?

        Or, ce tableau, on le retrouve dans le Chien d'Or. On y voit
        vivre nos pres non-seulement dans les jours solennels des
        grandes batailles et des actions d'clat, mais dans tous les
        plus petits incidents de la vie ordinaire.

        Ce sont:

        Les grandeurs de Versailles transportes dans les salons de
        Qubec et de Montral, o les femmes canadiennes montrent toutes
        les qualits du coeur et de l'esprit, tout le brillant, tout
        l'hrosme et mme les dfauts qui les caractrisaient  cette
        poque;

        L'esprit fin, la gaiet, la touchante amabilit, la politesse de
        haut ton, les manires exquises de la plus belle socit du
        monde;

        Les allures chevaleresques, le patriotisme admirable, la
        grandeur de caractre, l'lvation d'me, la haute science de
        nos hommes d'tat, de nos missionnaires, de nos dcouvreurs et
        de nos guerriers;

        Le type de l'habitant canadien, pieux, jovial, franc, brave et
        loyal, dvou  la patrie jusqu' l'hrosme; le haut caractre,
        et l'influence de notre clerg qui se montre au premier rang
        dans toutes les entreprises patriotiques; par-dessus tout,
        l'esprit catholique et le caractre franais qui imprgnaient
        notre population de cette poque!

        Les intrigues y sont ourdies avec un grand art. Le drame s'y
        prcipite et s'y dnoue  travers mille pripties mouvantes.

        Et les caractres admirablement rendus de hros et d'hrones
        qui charment par leur pit, la noblesse de leurs sentiments et
        leur grandeur d'me, tandis qu' ct, d'autres types non moins
        russis nous montrent le vice, l'astuce, la fourberie,
        l'intrigue, les crimes sous les couleurs les plus repoussantes:

        Tout est l pour faire du Chien d'Or l'un des chefs-d'oeuvre
        de la littrature canadienne. Il sera mme un vnement en
        France lorsqu'il y sera connu.

        _Et cet hommage rendu  notre race, l'a t par un Anglais._

        Et ce tableau si touchant de nos moeurs canadiennes, de nos
        vertus et de _notre foi catholique, c'est  un protestant que
        nous le devons!_

        Il ne manquait plus que deux choses  cet ouvrage:

        1 Etre traduit en franais par une plume  la hauteur du livre
        et du sujet qu'il traite: Mr. L. P. Lemay est  accomplir cette
        tche patriotique;

        2 Etre lu par tous les Canadiens-Franais, etc., etc.

Cet objet, dj atteint dans une grande mesure par notre publication de
l'ouvrage en feuilleton, nous voulons l'accomplir dans son entier en
publiant le _Chien d'Or_ en volume.




                           [dition 1926]

                           MOT AU LECTEUR

_Rarement, croyons-nous, diteurs ont-ils avec plus d'enthousiasme, de
satisfaction, d'orgueil, de confiance entrepris d'diter un livre._

_Nous avons conscience, en publiant Le Chien d'Or, de rendre justice
au public,  l'auteur, au traducteur,  nos concitoyens,  nous-mmes._

_Depuis longtemps le public lecteur de cette province rclamait qu'on
sortt de l'oubli ce roman du Chien d'Or, qui fit les dlices de la
gnration d'il y a quarante ans, et dont le texte franais n'apparat
que peu souvent chez les bouquinistes, et s'y vend fort cher._

_Le Chien d'On est une lgende historique de l'ancien rgime, digne
d'tre fixe dans notre littrature nationale par la traduction de Le
May, comme elle l'est dj dans le parler anglais par le texte de
Kirby._

_Le May, dans les dernires annes de sa vie, s'tait amoureusement
occup  retoucher et polir sa version franaise. Benjamin Sulte, dans
une prface fort intressante, y avait insr une biographie indite de
l'auteur William Kirby, et une page rvlatrice de l'origine du chien
qui ronge l'os. En appendice, il avait ajout des notes historiques sur
les principaux personnages du grand roman. Cette publication rend donc
justice  Kirby,  Sulte et  Le May._

_Les citoyens de Qubec ont tout autant intrt que les touristes 
connatre la lgende du Chien d'Or. Si le texte de Kirby suffit aux
visiteurs anglophones, la traduction de Le May est ncessaire aux ntres
et nous la leur donnons._

_Pour toutes ces raisons et un peu par patriotisme, nous nous croyons
justifis de remettre en librairie cette dition nouvelle, remanie,
enrichie et dfinitive du Chien d'Or de Le May, laquelle n'est que la
traduction de l'dition de 1884 et non des ditions postrieures. Le
texte actuel anglais de Kirby, parce que modifi et augment  la suite
de la premire dition, diffre donc considrablement de celui que Le
May avait entrepris de franciser. D'autres, si le coeur leur en dit,
pourront se consacrer  traduire le Kirby dernire-heure; pour nous,
nous livrons la traduction d'une oeuvre tombe dans le domaine public
depuis plusieurs annes, et, en l'enregistrant, nous n'entendons protger
que ce que cette dition a de personnel, et nous dsirons ne pas
frustrer les hritiers du barde du fruit tardif d'un labeur ardu._

Les diteurs




PRFACE

Ce roman est un superbe hommage rendu aux anctres des
Canadiens-Franais, et d'autant plus prcieux qu'il vient d'un homme
appartenant par le sang et les croyances  une nation qui fut l'ennemie
sculaire de notre race...Mais, il y a plus: nous avons trouv dans ce
livre une si riche collection de nos traditions nationales et
religieuses, une peinture si vraie de nos moeurs et de nos coutumes
canadiennes, un tableau si frappant et si complet de ce que prsente
notre histoire  cette poque mmorable (1748), que nous le croyons tout
 fait propre  inspirer du got pour l'tude de l'histoire du Canada,
et mme  faire connatre une foule de traits qui,  la simple lecture
de l'histoire, chappent  l'attention.

Nos historiens ont donn le rcit des vnements de l'poque que
rappelle M. Kirby, mais lui, il en a, suivant nous, donn la
physionomie. Combien de gracieux et touchants souvenirs, dans les
ouvrages de tous ceux qui ont crit sur le Canada, l'auteur du Chien
d'Or a groups tous ensemble, en les rattachant ingnieusement aux
grands faits de notre pope nationale!

Nous avons voulu faire apprcier par nos littrateurs l'admirable parti
qu'un homme qui, pourtant, n'a ni notre foi, ni nos sentiments
nationaux, et dont la langue maternelle est la langue anglaise, a su
tirer d'une courte Priode de notre histoire.

Quelles sources d'inspirations potiques, quelle mine Prcieuse de
faits et d'aventures chevaleresques, l'histoire du Canada ne met-elle
pas  leur disposition! Quelle richesse inpuisable de matriaux il y a
l pour difier une littrature canadienne gale, sinon suprieure, 
celle de tout autre peuple!

Le livre de M. Kirby, bien qu'il soit loin d'tre parfait au point de
vue de l'ide religieuse, nous parat offrir aux littrateurs
catholiques du Canada et mme de la France et d'autres pays, un
enseignement remarquable et un exemple prcieux.

C'est ainsi que la traduction du _Chien d'Or_ par Pamphile Le May, fut
prsente au lecteur, en 1884.

On ne saurait mieux exprimer ce que tout lecteur aura ressenti en
parcourant ce livre qui nous transporte avec un art parfait dans un
pass dj lointain, si lointain qu'il est oubli de la masse de nos
gens. Le _Chien d'Or_ a contribu, autant peut-tre que l'oeuvre de
Garneau,  nous rendre  nous-mmes, par le rcit et la description de
la vie d'autrefois. Ce que la prface de l'dition de 1884 faisait
prvoir s'est ralis; le _Chien d'Or_ se range, dans notre bibliothque
nationale,  ct de nos meilleures sources de renseignements, non pas
de ces oeuvres qui donnent, de par leur caractre, la prcision des
dates, comme l'exige l'Histoire, mais plutt ces vues d'ensemble qui
font comprendre la situation de toute une poque et qui permettent de
dire: Voil comment vivaient nos pres il y a un sicle, il y a deux
sicles, alors que nous avions dj constitu un type national distinct
et que nous n'tions dj plus des paysans d'Europe.

J'ajouterai que les lecteurs de langue anglaise--et j'ai t  mme de
le juger--ont prouv  notre gard, par l'effet de ce livre, une
transformation qui nous est favorable. Ne connaissant rien de notre
littrature, et rien non plus de l'histoire qui nous est particulire,
ils n'taient pas loin de nous croire, dans ce coin du Nouveau-Monde, un
peuple de hasard, form comme par aventure, sans caractre spcial, et
assez insignifiant pour que l'on n'y dcouvre rien  considrer. Mais
les descriptions de Kirby ont ouvert l'esprit de plusieurs de ses
compatriotes sur notre compte, en suscitant comme une sorte de respect
pour notre race; car ils ont appris qu'elle a un pass, des traditions,
des moeurs domestiques et, pour tout dire en trois mots, une me
collective.

En tout pays, les gens qui lisent forment les opinions des masses. Kirby
dsirait produire ce rsultat. Il a fait mieux que Parkman qui s'est
born  raconter la colonisation franaise au Canada sans jamais y voir
notre peuple et sans le faire connatre. En Angleterre, Walter Scott a
attir l'attention populaire sur les Ecossais, par des romans o il
peignait la vie relle de ces clans si mal connus et, pour cela mme, si
mpriss. Les Anglais d'Ontario et des autres provinces canadiennes se
trouvent dans la mme situation  notre gard, et c'est ce que l'auteur
du _Chien d'Or_ avait fort bien compris.

Cette nouvelle dition va rendre encore une fois populaire la traduction
de Pamphile Le May qui, grce  son talent d'crivain et  sa science
merveilleuse de notre histoire, serre l'original de prs. Il en avait le
sens profond et il s'tait en quelque sorte incarn dans le dessein de
l'auteur. Traduire, c'est souvent trahir. Pour transformer dans sa
propre langue un texte rdig dans un autre idiome, sans tre tratre il
faut du travail, du mtier, du talent, des connaissances appropries.
Rien de tout cela n'a manqu au traducteur du _Chien d'Or_. Quelle plume
mieux exerce que celle de Le May pouvait donner  ce roman de moeurs la
couleur franaise qui lui est propre, j'allais crire indispensable?
Celui qui avait rendu dans notre langue nombre de pomes anglais, avant
de traduire le _Chien d'Or_, avait poursuivi le meilleur des
apprentissages.

                                  *
                                 * *

William Kirby, l'auteur du _Chien d'Or_, naquit en 1817,  Hull, en
Yorkshire, Angleterre. Il migra vers l'Amrique en 1832, avec ses
parents qui s'tablirent  Newark, devenu Niagara-sur-le-lac.

Rdacteur au _Mail_ de cette localit, il se fait un nom enviable par la
pondration de son jugement, le sens pratique de ses crits, le soin
qu'il prend de ne blesser personne, son souci de bien dire. C'est un
gentilhomme crivain.

En 1846, il publie un petit volume de vers; c'est intitul U.-E.
Loyalists, et les connaisseurs disent tout haut que c'est le
chef-d'oeuvre de la posie anglaise en Canada.

Kirby avait une vaste culture et il savait en faire bon usage. Familier
avec les auteurs franais, il en tirait de grandes ressources. Le gnie
de notre langue tait pass dans sa plume; mais cette langue, il ne la
parlait point; il ne l'entendait pas non plus dans notre bouche, tant
son oreille s'y tait peu familiarise. Voici cependant ce qu'il
m'crivait en 1865: Veuillez donc traduire en franais le morceau que
je vous envoy et le publier dans le _Journal_ des Trois-Rivires ou de
Trois-Rivires; je n'ose pas dcider lequel, vu que je pourrais me
compromettre dans la grande controverse du jour, et me rappelant qu'un
Anglais devrait se tenir bien de ct pendant la bataille entre les
Gaulois et les Francs. Vous voyez comment il l'crivait! Pour lui, le
franais, c'tait une langue morte,  la faon du latin.

Et maintenant, il me faut donner des explications. Au printemps de 1865,
me trouvant  Niagara, Kirby me fit voir la charpente d'un roman qui me
parut fort bien faite pour renfermer une description du Canada, au temps
de la Galissonnire. Il y manquait un nombre infini de dtails, mais la
marche des principaux chapitres tait trace. Il avait conu en matre
la partie historique; il lui fallait, pour complter le tout, recueillir
des traits de moeurs et peindre des coutumes dans les divers lments de
la population; mais o prendre cela? Je vis que je pouvais lui tre de
quelque utilit. Un rendez-vous fut arrang grce  certaines
circonstances, qui se prsentrent bientt, et nous allmes passer
l'automne suivant  Qubec.

Une fois dans la bibliothque de la Lgislature, il n'y avait qu'
consulter les livres et  s'entretenir avec les amis du bataillon sacr:
Chauveau, Grin-Lajoie, Gagnon, Provencher, Frchette, Faucher de
S.-Maurice, Buies, Marmette, Le May. Celui-ci, autant que nous, ignorait
la part qu'il prendrait dans l'oeuvre en prparation. Kirby accumulait
ses notes, jubilant comme un mineur qui a dcouvert un riche filon d'or.
Tout ce que disaient les livres tait ensuite expliqu derechef et
comment en conversation avec ces rudits, dont l'esprit tait satur
des choses du pays.

Il va sans dire que nous visitmes les fortifications, les marchs
publics, les alentours de la ville. Anciennes cartes et vieux plans y
passrent; puis, ce furent les promenades dans la banlieue, des tudes
sur place, dans les maisons et en dehors. Kirby repartit, connaissant
ses Canadiens  la perfection et les estimant plus que jamais. Je gardai
de lui une photographie prise  Qubec, et que les diteurs mettent en
tte de son oeuvre avec sa signature de l'poque.

C'tait un travailleur lent, soigneux. Sa physionomie souriante,
ouverte, traduisait bien ses motions. Il avait toujours le mot pour
rire et prenait au vol, avec de gais propos, toutes les occasions de
s'amuser. Homme charmant aussi affectueux que sincre.

Il prit huit annes pour faire entrer dans ses chapitres le meilleur du
bagage recueilli  Qubec. Enfin, il m'annona que son livre
s'appellerait le Chien d'Or. Ce chien mystrieux l'avait fascin;
n'tait-ce pas, d'ailleurs, un bon clou pour y suspendre le drame?

Ah! si j'avais su en 1872 ce que j'ai appris en 1915...

Kirby m'crivait: Il y a bon nombre d'annes que vous et moi nous nous
tenions dans la fentre de l'htel Saint-Louis de Qubec, nous
entretenant du _Chien d'Or_, et je vous pressai de tourner votre plume
vers ce sujet si plein de charmes pour le roman. Je vous menaai alors
que moi j'crirais l'histoire du _Chien d'Or_ si vous ne le faisiez pas.
Voil ma menace accomplie! J'tais plus prophte que je ne me croyais
l'tre et, aujourd'hui, je me pousse au milieu de vous autres Canadiens
avec mon livre qui va prouver, j'espre, que l'histoire de notre pays,
et surtout celle du Bas-Canada, peut fournir d'aussi bon pturage pour
l'esprit et d'aussi bonne rcolte pour les plumes que l'on pourrait en
trouver ailleurs.

A cet amical communiqu je rpondis par ces vers:

        Quand paratra votre _Chien d'Or_
        Je ne serai plus un jeune homme.
        Voil longtemps qu'il mange et dort
        Et vous favorisez son somme.

        Que lui faut-il, mon cher ami?
        Un coup de peigne  sa toilette.
        Ce chien-lgende a trop dormi.
        Rveillez-le sous la vergette.

        Il est complet, votre roman.
        C'est un expos trs fidle.
        Qu'a-t-il donc besoin d'ornement?
        Sa trame est tout  fait relle.

        Ah! vous cherchez la vrit...
        Prenez celle qu'on imagine.
        On s'en est toujours content.
        Ce carlin n'a pas d'origine.

        Des jours fameux par tant d'exploits
        Vous avez bien saisi l'histoire.
        Publiez, vous aurez nos voix.
        C'est un rcit que l'on peut croire.

Le manuscrit tant prt pour l'imprimeur, Kirby l'enveloppa sans manquer
de me l'adresser. Un peu plus tard, il m'crivait pour me demander ce
que j'en pensais. Je ne l'avais pas reu. Le _Chien d'Or_ tait gar...
Des mois, des ans s'coulrent; en 1877 on le dcouvrit enfin. Mais o
donc? Au fond d'une armoire, chez Kirby... De l  l'imprimeur il ne fit
qu'un saut.

J'ai eu le plaisir de revoir Kirby  la Socit Royale, dont il devint
un des membres en 1893. Il gagnait l'estime de tous les littrateurs qui
le rencontraient. En crivant cette prface, je songe  son centenaire,
hlas! pass inaperu.

                                   *
                                  * *

Dans la Gazette de Montral, numro du 30 septembre 1893, page 10,
colonne 2, on trouve sous le titre de _Old and New_, un article sign R.
V. Il y est relat que L. A. M. L. crit: J'ai lu dans les _Notes and
Queries_, de juillet, un article du major Rowe, de l'artillerie royale,
disant qu'il avait vu le _Chien d'Or_ de Qubec et qu'il s'tait fait
raconter son histoire, mais qu'il est enclin maintenant  la mettre en
doute, ayant rencontr dans les _Mmoires de Latude_ la mention d'un
chien rongeant son os qui aurait exist quelque part en France.

Je notai cela et n'y pensai plus. Vingt ans plus tard ce papier revint
sous mes yeux et j'ouvris le livre de Latude pour voir ce que signifiait
la trouvaille du major Rowe. Il y avait de quoi s'tonner. Voici le
passage: Entrant  Bictre je pris le nom de Jedors, faisant allusion 
celui (le nom) d'un chien plac au-dessus de la citadelle d'une de nos
vieilles villes, tenant en ses pattes un os, avec ces mots: Je me
repose en rongeant mon os, en attendant le jour o je mordrai celui qui
m'a mordu.

Le pauvre livre nous donne  entendre que le chien dort, et il en tire
Jedors. A Qubec on fit un autre jeu, de mots en dorant la bte, d'o le
_chien dort_ ou le _chien d'or_. Quant  la citadelle, c'tait une porte
de jardin, comme on le dira bientt.

Voyant cette mention d'un fait inconnu parmi nous et qui semblait devoir
nous mettre sur la trace d'une, rvlation, je m'adressai 
_l'Intermdiaire des Chercheurs_ de Paris et, en 1915, un Franais du
midi me fit la rponse suivante:

Une notice de l'historien Poncet, sur Pzenas, antrieure  1733,
raconte que, en revenant des (frres?) Observants,  la descente qui va
 la ville, on trouve, une porte btie depuis la catastrophe du pont (?)
sur laquelle est un chien en relief sur la pierre, couch sur ses pattes
qui tiennent un os qu'il ronge. On lit au bas: 1661 et ces lettres
capitales A.Z.R., avec les vers suivants:

        Je suis un chien qui ronge l'os.
        En le rongeant je prends repos.
        Un temps viendra qui n'est venu
        O je mordrai qui m'a mordu.

C'est videmment l'inscription dont parle Latude, et notons que celui-ci
tait originaire de Montagnac, tout prs de Pzenas, sur les bords ou
assez voisin de la Mditerrane, dpartement de l'Hrault. N vers 1725,
il avait d connatre cette antiquaille dont on parlait autour de lui et
qui donnait lieu  une lgende explique par Poncet.

Le mur du jardin sur lequel est le chien est fort ancien, il existait
en 1340. Par succession de temps, ce jardin passa  monsieur
Delbousquet. Aprs sa mort, il lut vendu  Antoine Boyer, jardinier,
puis il appartint  son fils Pierre qui m'a expliqu cette inscription:

Monsieur Delbousquet avait une mtairie prs de Saint-Simon. Il y avait
l une superbe orangerie que monsieur le conntable dcouvrait du
chteau de Pzenas. La trouvant  son got, il la demanda  M.
Delbousquet qui, par son silence, fit comprendre  ce duc qu'il ne
voulait pas s'en dfaire. Fch d'un tel refus, le duc la fit enlever
pendant la nuit. Le lendemain matin, le gentilhomme (Delbousquet?)
voyant les vestiges de ce dsordre, comprit que c'tait l'effet d'un
ordre du conntable. Ne pouvant se venger de ce sanglant affront, il fit
sculpter un chien, avec l'inscription que l'on connat.

Ce texte ne nous claire que mdiocrement. Disons que Poncet crivait en
1720, sous la dicte de Pierre Boyer. Il nous faut reculer  Antoine
Boyer, puis  Delbousquet, et nous voil aux environs de 1640 ou 1650,
pour l'origine du chien.

Le duc-conntable devait tre un drle, comme il y en avait tant  cette
poque, dans les hautes positions, et envers qui la justice tait
impuissante. Dans ce cas-ci, l'homme tant formidable, comment
Delbousquet pouvait-il se permettre de le provoquer en affichant contre
lui des menaces permanentes? Le duc ne pouvait-il pas faire briser le
chien de pierre comme il avait subtilis les orangers? De nos jours une
semblable inscription ne serait pas soufferte; et il est tonnant qu'on
l'ait endure  Qubec.

L'auteur de la copie de Qubec n'tait pas fort en versification,
puisque la premire ligne est la seule bonne. Comparez avec
l'inscription de Pzenas, qui est en rgle. Voici la pice de Qubec:

[Illustration: Le chien d'or]

        Je suis un chien qui ronge l'os;
        En le rongeant je prends mon repos
        Un temps viendra qui n'est pas venu
        Que je mordrai qui m'aura mordu.

P.-B. Casgrain, de Qubec, a publi, en 1905, une brochure fort
intressante sur le Chien d'Or. Il y montre que Timothe Roussel,
chirurgien, s'tait fait accorder le terrain de la rue Buade en 1673,
qu'il y avait construit une maison de pierre en 1688, qu'il mourut 
l'Htel-Dieu en 1700, et qu'en 1734 ses hritiers avaient vendu cet
immeuble  Nicolas Jaquin dit Philibert.

Restait  savoir si le chien avait t pos par Roussel ou Philibert.
L-dessus Casgrain n'est pas en peine. Se rappelant que le capitaine
John Knox, des troupes de Wolfe, s'tait ingni, vers 1759 et plus
tard, de dcouvrir l'origine du clbre chien, il relut son livre et vit
que les membres de la famille Philibert n'en savaient rien, que les
Roussel ne pouvaient pas l'expliquer, que les vieillards de la ville se
souvenaient d'avoir vu la chose de longtemps, mais sans la comprendre,
et il est ainsi amen  dire que le chien est imputable  Roussel et non
 Philibert, qui n'a fait qu'acheter chat en poche. Il a raison.

D'o venait Roussel? De la ville de Moyot, paroisse Saint-Jacques,
diocse de Montpellier, nous dit encore Casgrain, aprs avoir vu son
contrat de mariage du 21 novembre 1667, pass devant Gilles Rageot, de
Qubec. Il tait n vers 1636 et venait de Normandie, disent les Annales
de l'Htel-dieu de Qubec, constatant sa mort en 1700. Le recensement de
1666-1667 ne le mentionne point. Celui de 1681 le fait natre en 1639.

Moyot, c'est Mauguis, dpartement de l'Hrault, un peu au nord-est de
Pzenas; et  Pzenas, si vous traversez la rivire de l'Hrault, vous
tes  Montagnac, patrie de Latude.

D'o venait Philibert? Mon ami J.-B. Caouette, archiviste du palais de
justice de Qubec, a trouv son contrat de mariage (1733) qui le fait
venir du bourg de Martigny, en Lorraine, diocse de Toul.

De Pzenas et Mauguis  Martigny il y a toute la longueur de la France,
du sud au nord.

En rsum: Roussel a copi le chien de Pzenas sans dire pourquoi.
Philibert l'a gard comme enseigne de son commerce.

La maison tait encore en excellent tat en 1865, lors de la visite de
Kirby. Au-dessus de la porte d'entre, la dpassant sur la largeur, on
voyait le bloc sculpt, mesurant en hauteur la moiti de sa largeur.
C'tait d'abord un encadrement  grand effet, taill dans la pierre
avec, au centre, l'image du chien dor, en bas-relief, sur une plaque de
marbre formant carr oblong, dans le sens horizontal, comme pour
permettre au chien de s'tendre tout  son aise. Du trottoir, les vers
se lisaient sans difficult.

Lorsque cet difice fut ras, en 1871, pour faire place  l'htel des
postes, on eut soin de poser la plaque de marbre au-dessus de la porte
latrale, o elle se trouve encore. Mais l'encadrement de pierre
ouvrage a disparu.

Telle est en abrg l'origine du chien d'or qubcois, gnratrice de
lgendes, et qui a imprgn de merveilleux l'admirable roman historique
de William Kirby.

[Illustration: Signature Sulte]

Ottawa, octobre 1916.

[Illustration: deco-01]




                            LE CHIEN D'OR




                                  I

                    LES HOMMES DE L'ANCIEN RGIME


--Voir Naples et mourir!

C'tait l, comte, un fier dicton que nous entendions souvent quand, nos
voiles latines dployes, nous croisions dans les parages de la clbre
baie toute tincelante des feux du Vsuve. Nous tions alors convaincus
de la justesse de cette orgueilleuse parole, comte, mais aujourd'hui je
dis, moi: Voir Qubec et vivre  jamais!

Je contemplerais sans fatigue, pendant toute une ternit, cet adorable
panorama. C'est un matin de l'Eden que ce brillant matin du Canada, et
l'admirable paysage qui se droule sous nos yeux est digne du soleil qui
se lve pour l'clairer.

Ainsi parlait un grand et superbe vieillard. Peter Kalm, gentilhomme
sudois, et l'enthousiasme faisait briller l'azur de ses yeux,
resplendir sa figure.

Il s'adressait  Son Excellence le comte de la Galissonnire, gouverneur
de la Nouvelle-France, qui se trouvait auprs de lui, sur un bastion des
remparts de Qubec, en l'an de grce 1748.

Des officiers franais et des Canadiens portant l'uniforme militaire de
Louis XV, groups dans la grande alle pierreuse qui longe les murs, et
appuys sur leurs pes, causaient gaiement ensemble. Ils formaient
l'escorte du gouverneur.

Les citoyens de Qubec et les habitants des environs, mands
expressment, taient accourus travailler  la dfense de la ville, et
M. de la Galissonnire examinait les travaux qu'ils avaient faits
pendant la nuit.

Quelques dignitaires de l'Eglise, vtus de la soutane noire, se mlaient
volontiers  la conversation des officiers. Ils accompagnaient le
gouverneur, tant pour lui tmoigner du respect que pour encourager, par
leur prsence et leurs paroles, le zle des travailleurs.

La guerre se faisait alors sans merci entre la vieille Angleterre et la
vieille France, et la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre; et,
depuis trois ans, les deux nations rivales pouvantaient, par de
cruelles hostilits cette vaste rgion de l'Amrique du Nord qui
s'tend, dans l'intrieur et au sud-ouest, depuis le Canada, jusqu' la
Louisiane [a].

[Note a: Le Canada comprend aujourd'hui,  l'exclusion de l'Alaska, tout
le continent amricain, de l'Atlantique au Pacifique, au nord de la
ligne 45e de latitude.]

Parmi les Indiens, les uns suivaient les tendards de la France, les
autres, les drapeaux de l'Angleterre, et tous trempaient avec bonheur
leurs mocassins dans le sang des blancs; les blancs,  leur tour,
devenaient aussi cruels et faisaient une guerre aussi impitoyable que
les Sauvages eux-mmes.

Louisbourg, boulevard de la Nouvelle-France; ce bras cuirass qui
s'tendait hardiment sur l'Atlantique, Louisbourg avait t ras par les
Anglais; et maintenant, l'arme anglaise envahissait l'Acadie, menaant
Qubec par terre et par mer.

Une rumeur rapide, la rumeur d'un danger prochain, passa comme un
souffle sur la colonie, et le vaillant gouverneur, voulant mettre la
ville en tat de dfense, donna aux habitants des ordres qui furent
reus avec enthousiasme. Le peuple accourut pour jeter le dfi 
l'ennemi.

Roland-Michel Barrin, comte de la Galissonnire, n'tait pas moins
remarquable par ses connaissances philosophiques, qui le plaaient au
premier rang parmi les savants de l'Acadmie franaise, que par son
habilet politique et sa sagesse d'homme d'tat. Il comprenait bien
quels intrts srieux se jouaient dans cette guerre; il voyait
clairement quelle politique la France devait adopter pour sauver ses
magnifiques possessions de l'Amrique du Nord. Mais la cour de
Versailles n'aimait pas ses conseils. Elle s'enfonait rapidement alors
dans le bourbier de corruption qui infecta les dernires annes du rgne
de Louis XV.

Chez le peuple, qui admire les actions plutt que les paroles, on
honorait et l'on tenait pour brave et habile amiral le comte qui avait
triomphalement promen sur les mers le drapeau de la France, et l'avait
fait respecter par ses plus puissants ennemis, les Anglais et les
Hollandais.

La mmorable dfaite qu'il fit essuyer  l'amiral Byng, huit ans aprs
les vnements que nous racontons ici, et que le malheureux guerrier,
condamn par une cour martiale, expia par la mort, cette dfaite
mmorable fut un triomphe pour la France, mais pour lui une source de
chagrins. Il ne put jamais, en effet, se rappeler sans gmir le sort
cruel et injuste qu' son loyal adversaire, avait fait subir
l'Angleterre, pourtant aussi gnreuse et clmente, d'ordinaire, qu'elle
est brave et respecte.

Dj le gouverneur atteignait la vieillesse. Il tait entr dans l'hiver
de la vie, hiver qui sme sur notre tte des flocons de neige qui ne
fondent jamais; mais il tait encore robuste, vermeil et plein
d'activit. La nature, dans une heure d'oubli probablement, l'avait fait
laid et sans grces; mais en retour, elle avait mis dans ce corps trop
petit et quelque peu difforme, un grand coeur et un charmant esprit. Ses
yeux perants, tincelants d'intelligence et pleins d'amour pour tout ce
qui tait noble et grand, faisaient oublier, tant ils fascinaient, les
dfauts qu'une attentive curiosit pouvait dcouvrir sur sa figure; ses
lvres fines et mobiles laissaient couler cette loquence facile qui
nat de penses lucides et de nobles sentiments.

Quand il parlait il devenait grand et captivait son auditoire par le
charme de sa voix et la clart de sa diction.

Il tait tout heureux, ce matin-l, de se voir avec son vieil ami Peter
Kalm. L'officier sudois venait lui rendre visite dans la
Nouvelle-France. Ils avaient tudi ensemble  Upsal et  Paris, et
s'taient aims avec cette cordialit qui ressemble au bon vin et
devient de plus en plus gnreuse  mesure qu'elle vieillit.

Peter Kalm, ouvrant les bras comme pour saisir et treindre sur son
coeur l'adorable paysage, s'cria dans un nouveau transport: Voir
Qubec et vivre  jamais!

--Cher Kalm, dit le gouverneur mettant affectueusement la main sur
l'paule de son ami, et se sentant gagn par son enthousiasme, vous tes
encore l'amant de la nature, comme vous l'tiez au temps o nous allions
tous deux nous asseoir aux pieds de Linne, notre illustre jeune matre,
pour l'couter nous dvoiler les mystres des oeuvres de Dieu. Nous
partagions bien sa reconnaissance, quand il remerciait le Seigneur de ce
qu'il lui permettait d'admirer les trsors de sa demeure et les
merveilles de la cration.

--Ceux qui n'ont pas vu Qubec, repartit Kalm, ne peuvent pas comprendre
parfaitement le sens de cette parole: le pidestal de Dieu. Cette terre
de Qubec vaut bien que l'on vive pour elle.

--Non seulement que l'on vive, mais que l'on meure! Et heureux celui qui
verse son sang pour elle, avoue-le, mon cher Kalm! Voyons, toi qui as
parcouru toutes les contres, ne penses-tu pas qu'elle est digne de son
superbe nom de Nouvelle-France?

--Oui, elle en est digne; et je vois ici dans un empire plus vaste que
l'empire enlev par Csar  Ambiotrix, un rejeton du vieux chne gaulois
qui ombragera le trne de France mme, si on le laisse grandir.

--Oui, rpliqua le comte, qui s'enflammait aux paroles de son ami, c'est
la vieille France transplante, transfigure et glorifie! Sa langue, sa
religion et ses lois seront, ici comme l-bas, immortelles, et notre
jeune France sera l'orgueil de l'Amrique du Nord, comme la mre patrie
est l'orgueil de l'Europe!

Et M. de la Galissonnire, tout transport, tendit les mains et implora
les bndictions du ciel sur la terre confie  sa garde.

Le moment tait splendide. Le soleil, dployant ses draperies d'or et de
pourpre, venait de paratre sur les collines de Lauzon; les lgres
vapeurs des matins d't flottaient mollement en se dissipant, et tous
les objets, imprgns d'une frache rose, semblaient s'exalter dans la
limpidit de l'air.

A leurs pieds, loin, dans son lit profond, le vaste Saint-Laurent tait
encore  demi voil d'un lger brouillard d'o s'lanaient, par-ci
par-l, les mts d'un navire de la marine royale ou d'un vaisseau
marchand, invisibles sur leurs ancres; puis, quand les brumes lentes se
dchiraient, on voyait un canot rapide s'avancer dans un rayon de
soleil, apportant de la rive sud les Premires nouvelles du jour.

Derrire le comte et ses compagnons s'levait l'Htel-Dieu, avec ses
murs clatants de blancheur, et, plus loin, la haute tour de la
cathdrale nouvellement rpare, le beffroi des Rcollets et les toits
de l'ancien collge des Jsuites. Des vieux chnes et des rables
ombrageaient l'alle; sur leurs branches les oiseaux voltigeaient et
chantaient pour rivaliser avec les gais accents de la langue franaise
et les rires des officiers qui s'amusaient, en attendant que le
gouverneur descendt du bastion, o il s'oubliait  montrer  son ami
les splendeurs de Qubec.

Les murailles de la ville couraient sur le bord du rocher jusqu' la
large galerie de la massive faade du chteau Saint-Louis, puis l,
montant la pente verdoyante des glacis, arrivaient  la fire citadelle
o, seul dans le ciel bleu, sous le souffle du matin, et tout clatant
des feux du soleil, se droulait le drapeau de la France, ce drapeau
dont la vue fait tressaillir de joie et d'orgueil les coeurs des
Franais du Nouveau-Monde.

Arrondie comme un bouclier, la vaste baie s'tendait devant eux et
resplendissait comme un miroir,  mesure que le brouillard se dissipait.
Par del les coteaux ensoleills de l'le d'Orlans, que le fleuve
treint dans ses bras, comme un gant sa bien-aime, s'levaient les
sombres et hautes Laurentides, dont les sommets dpouills se droulent
longtemps sur le bord des eaux. L'imagination se joue au milieu de ces
scnes sauvages, dans ces bois, ces vallons, ces lacs, ces rivires,
tranges rgions, que le regard de l'homme n'a jamais interroges, ou
que le rude Indien seul foule sous ses pas vagabonds, quand il poursuit
les fauves.

La rivire Saint-Charles descendait en serpentant; d'une longue chane
de montagnes couronnes de la fort vierge, et la valle qu'elle
traversait tait toute couverte de verdissantes prairies et de moissons
jaunissantes, toute parseme de coquettes demeures embaumes des
souvenirs de la Normandie et de la Bretagne. Sur le flanc de la colline,
on voyait tinceler le clocher de Charlesbourg,--Charlesbourg un
dangereux avant-poste de la civilisation, un jour! L'humble ruisseau
Lairet venait mler ses eaux aux eaux de la rivire Saint-Charles, dans
une petite baie qui garde le nom de Jacques Cartier. C'est l, en effet,
que le clbre navigateur et ses compagnons passrent leur premier hiver
au Canada. Ils taient les htes de l'hospitalier Donnacona, seigneur de
Qubec et de toutes les terres que le regard pouvait embrasser du haut
de son cap lev.

Immdiatement aux pieds du gouverneur, sur une large bande de terrain
qui s'tendait entre la grve et le cap, le palais de l'intendant, le
plus bel difice de la Nouvelle-France, s'levait avec ses pignons
multiples. Sa longue faade de huit cents pieds donnait sur les
terrasses et les jardins du roi. Au del, c'taient les quais et les
magasins, o les navires de Bordeaux, de Saint-Malo[1] et du Havre
dbarquaient les marchandises et les objets de luxe que la France venait
changer contre les produits plus grossiers mais non moins importants de
la jeune colonie.

[Note 1: Voir l'appendice.]

Sur l'espace qui s'tendait entre le palais et la basse-ville, les
vagues, quand la mare tait haute, venaient battre une grve
caillouteuse, o commenait  se dessiner une rue troite. Quelques
tavernes, sans prtention du reste, arboraient comme enseigne la fleur
de lys ou le buste imposant de Louis XV. En t, l'on voyait  la porte
de ces tavernes des groupes anims de marins bretons et normands,
portant bonnet et ceinture rouges, des voyageurs et des canotiers des
pays d'En-Haut, dans le costume indien; et tous ces gens buvaient le vin
de Gascogne, le cidre de Normandie, ou les brlantes liqueurs des
Antilles.

La vie se rveillait sur la large batture quand arrivaient les flottes
du pays; alors, dans les beaux soirs, quand le soleil descendait
derrire la _Cte--Bonhomme_, ce charme inexprimable, que les amis
prouvent  se revoir, entranait sur le rivage les jeunes filles de la
ville; et l, aux refrains des anciennes chansons franaises, aux
accords des violons et des tambours de basque, elles dansaient sur le
gazon avec les joyeux marins qui leur contaient les nouvelles du vieux
pays, au del des mers.

Le gouverneur descendit du bastion:

--Pardonnez-moi, messieurs, de vous avoir fait attendre, dit-il aux
officiers de sa suite; je suis si fier de notre beau Qubec, que je ne
finissais plus d'en vanter les splendeurs  mon ami Peter Kalm. Au
reste, il sait les apprcier. Mais, continua-t-il, en enveloppant d'un
regard d'admiration les citoyens de la ville et les habitants qui
travaillaient  fortifier les endroits faibles des murs, mes braves
Canadiens se htent comme des castors qui construisent leurs chausses.
Ils sont rsolus de tenir en respect ces effronts Anglais. Ils mritent
bien, ces laborieux ouvriers, de prendre le castor pour leur emblme.
Mais, je suis fch de vous retenir ainsi.

--Le temps que Votre Excellence passe  veiller sur les intrts de
notre belle et chre colonie, n'est jamais un temps perdu, rpliqua
l'vque, un homme grave et d'un aspect imposant. Je voudrais que Sa
Majest elle-mme pt monter sur ces remparts et voir de ses propres
yeux, comme vous en ce moment, ce splendide joyau de la couronne de
France. Elle ne songerait pas, monseigneur,  le troquer, comme il en
est question, contre un misrable coin de l'Allemagne ou des Flandres.

--Vos paroles sont belles et vraies, monseigneur, reprit le gouverneur.
Les Flandres entires, qui sont aujourd'hui entre les mains puissantes
du marchal de Saxe, ne seraient qu'une pauvre compensation pour la
perte d'une terre magnifique comme celle-ci, si l'on allait la cder aux
Anglais.

La rumeur de quelque projet de ce genre tait venue jusque dans la
colonie, et en mme temps, les interminables discussions des
ngociateurs de la paix, assembls  Aix-la-Chapelle, donnaient
naissance  d'tranges suppositions.

--Le sort de l'Amrique se dcidera un jour ici, reprit le gouverneur,
je le vois crit sur ce rocher. Quiconque possdera Qubec, tiendra dans
ses mains les destines du continent. Puisse notre belle France agir
avec sagesse et comprendre, pendant qu'il en est temps encore, o se
trouvent les gages de l'empire et de la suprmatie!

L'vque leva les yeux au ciel en poussant un soupir.

--Notre grande France n'a pas encore lu ces magnifiques promesses, ou
bien elle ne les a pas comprises... Oh! Voyez donc, Excellence, voyez
donc les fidles sujets qu'elle possde ici! ajouta-t-il.

Il regardait les citoyens qui travaillaient avec ardeur sur les murs.

--Il n'en est pas un seul, parmi eux, continua-t-il, qui ne soit prt 
donner sa vie et sa fortune pour l'honneur et l'affermissement de la
puissance franaise, et cependant, la cour les nglige tellement, ils
sont tellement crass sous le fardeau des exactions, qu'ils ne
sauraient jouir plus longtemps de cette douce paix, qui est la
rcompense du travail. Ils ne peuvent pas, aprs tout, faire
l'impossible, et c'est pourtant ce qu'exige la France. Elle veut qu'ils
livrent ses batailles, labourent ses champs, puis donnent, pour obir
aux ordonnances nouvelles de l'intendant, le pain de leur modeste table!

Affectant une gaiet qu'il n'prouvait point, car il savait trop combien
taient vraies les paroles de l'vque, le gouverneur rpliqua:

--Bien! monseigneur; chacun de nous doit faire son devoir cependant, et
si la France demande des choses impossibles, il faut les accomplir!
C'est l la vieille devise: Si les cieux s'croulent sur nos ttes nous
devons, en vrais Gaulois, les retenir sur la pointe de nos lances.
Dites, Rigaud de Vaudreuil,[2] est-ce qu'un Canadien n'est pas de force
 prendre dix Anglais?

[Note 2: Voir l'appendice.]

Le gouverneur faisait allusion  un exploit du galant officier qu'il
interrogeait.

--_Probatum est_, Votre Excellence! Un jour j'ai vaincu toute la
Nouvelle-Angleterre avec six cents Canadiens, et pendant que nous
balayions le Connecticut d'un bout  l'autre avec un balai de feu, les
braves Bostonnais se prcipitaient dans les glises pour implorer la
piti du Seigneur et demander leur dlivrance.

--Brave Rigaud, la France n'a pas assez de soldats comme vous, reprit le
gouverneur en le regardant avec admiration.

Rigaud s'inclina et fit de la tte une modeste dngation:

--Je sais qu'elle en a dix mille meilleurs que moi; mais, le marchal de
Saxe n'en avait pas beaucoup de pareils  ceux qui sont i, monseigneur
le comte.

Il montrait les officiers, ses compagnons d'armes, qui causaient un peu
plus loin.

C'taient de vaillants hommes, brillants d'intelligence, distingus dans
leurs manires, braves jusqu' la tmrit et tout ptillants de cette
charmante gaiet qui sied si bien au soldat franais.

La plupart d'entre eux portaient l'habit et le gilet chamarrs, les
manchettes de dentelles, le chapeau, les bottes, la ceinture et la
rapire de l'poque. C'tait un martial costume qui convenait bien  de
beaux et braves hommes; leurs noms taient familiers  toutes les
maisons de la Nouvelle-France et plusieurs taient aussi connus dans les
colonies anglaises que dans les rues de Qubec.

L se trouvait le chevalier de Beaujeu, gentilhomme normand qui s'tait
illustr sur les frontires et qui, sept ans plus tard, dans les forts
de la Monongahla, couronnait une vie honorable par une mort de soldat;
il avait dfait une arme dix fois plus nombreuse que la sienne et
chass l'infortun Braddock du champ de carnage o il tomba.

Deux brillants jeunes gens causaient joyeusement avec de Beaujeu. Ils
appartenaient  une famille canadienne qui comptait sept garons, dont
six donnrent leur vie pour le roi. C'tait Jumonville de Villiers qui
fut plus tard fusill dans les lointaines forts des Allghanys, par les
ordres du colonel Washington, et au mpris du pavillon parlementaire;
c'tait Coulon de Villiers, son frre, qui reut l'pe de Washington,
prisonnier avec sa garnison dans le fort Ncessit, en 1754.

Coulon de Villiers imposa d'humiliantes conditions au vaincu, mais il
ddaigna de venger autrement la mort de son frre. Il respecta la vie de
Washington, et Washington devint le guide et l'idole d'une nation qui,
sans cette magnanimit du soldat canadien, n'aurait peut-tre jamais
conquis son indpendance.

L se trouvait aussi le sieur de Lry, ingnieur royal charg d'lever
les fortifications de la colonie, un gnie comme Vauban dans l'art de
dfendre une place. Ah! si les plans qu'il avait conus, et qu'il
recommanda vainement  l'insouciante cour de Versailles, avaient t
adopts, la conqute de la Nouvelle-France fut devenue une chose
impossible!

Avec de Lry, la main dans la main et tout  une causerie anime,
marchait le beau Claude de Beauharnois, gracieux et vaillant soldat,
frre d'un ancien gouverneur de la colonie.

De Beauharnois fut le pre d'une belle et vigoureuse race, et sa
postrit compta la gracieuse Hortense de Beauharnois, dont le fils
Napolon III, un rejeton du Canada, monta sur le trne imprial de
France, longtemps aprs que la maison de Bourbon, alors trop corrompue,
eut abandonn son ancienne colonie.

Parmi tous ces officiers remarquables, le chevalier de la Corne de
Saint-Luc se distinguait par sa taille leve, sa figure franche et ses
mouvements brusques. Il tait souple comme un Indien, et la vie au
soleil et dans les camps l'avait rendu presque aussi noir que l'homme
des bois. Il arrivait de l'Acadie; il avait vu la dsolation et le
martyre sanglant de cette belle colonie perdue pour la France; mais 
Grand-Pr et au bassin des Mines, il avait eu la gloire de faire
prisonnire toute une arme de la Nouvelle-Angleterre. Le vieux et rude
soldat tait tout sourire et tout gaiet, maintenant qu'il conversait
avec Mgr de Pontbriand,[3] le vnrable vque de Qubec, et le Pre de
Berey,[4] suprieur des Rcollets.

[Note 3: Voir l'appendice.]

[Note 4: Voir l'appendice.]

L'vque tait un pasteur qui gouvernait sagement son glise et un
citoyen qui aimait passionnment son pays. Il sentit son coeur dfaillir
lorsque Qubec se rendit aux Anglais, et mourut quelques mois seulement
aprs la cession dfinitive de la colonie.

Le Pre de Berey, joyeux moine portant la robe grise et les sandales des
Rcollets, tait, il faut le dire, encore plus renomm par son esprit
que par sa pit. Il avait t soldat autrefois, et portait sa robe
comme il avait port l'uniforme, avec la dignit d'un officier de la
garde royale. Mais le peuple l'aimait surtout  cause des joyeuses
plaisanteries dont il ne manquait pas d'accompagner son admirable
charit. Chaque jour, c'tait une nouvelle provision de bons mots qui
faisaient rire et amusaient toute la colonie, sans amoindrir en aucune
faon le respect qu'elle avait pour les Rcollets.

Le Pre Glapion, suprieur des Jsuites, accompagnait aussi l'vque. Sa
soutane noire, serre  la taille, formait un contraste piquant avec la
robe grise et flottante du Rcollet. C'tait un homme pensif,  l'aspect
svre, qui semblait plus soucieux d'difier les gens que de prendre
part  une conversation. De graves dissentiments existaient alors entre
les Jsuites et l'ordre de saint Franois; mais les suprieurs des deux
maisons taient hommes de trop bon ton pour laisser percer chez eux les
diffrends qui se manifestaient parmi leurs subordonns.

Il y avait,  ce moment-l, du mouvement et de la vie sur les longues
fortifications. On voyait maintenant s'teindre les feux qui avaient
clair les travailleurs pendant la nuit, et leurs dernires tincelles
plissaient sous les reflets du soleil levant. Tous les gens, mme des
femmes et des filles, dans un large rayon, taient venus travailler  la
dfense du boulevard de la colonie et le rendre inexpugnable. Les colons
de la Nouvelle-France, instruits par un sicle de guerre  la frontire
avec les Anglais et les Sauvages, savaient comme le gouverneur lui-mme
que la clef de la domination franaise tait dans les murs de Qubec, et
que permettre  l'ennemi d'entrer, c'tait perdre leur beau titre de
sujets de la couronne de France.



                                   II

                           LES MURS DE QUBEC


Le comte de la Galissonnire continua, accompagn, des hommes distingus
de sa suite, sa tourne d'inspection. Partout, on se dcouvrait pour les
saluer; partout on leur souhaitait la plus cordiale bienvenue.

Le peuple de la Nouvelle-France n'a pas encore perdu la politesse et
l'affabilit naturelle qu'il a reues de ses anctres.

Les colons travaillaient avec tant d'ardeur qu'ils semblaient sceller
leurs mes mmes dans ces murs de la vieille cit, et cependant, 
mesure qu'ils reconnaissaient quelques-uns des gentilshommes du
gouverneur, ils engageaient avec eux une conversation amicale, presque
familire.

--Salut, monsieur de Saint-Denis,[5] fit vivement le gouverneur  un
grand et lgant gentilhomme qui surveillait les travaux de ses
censitaires de Beauport.

[Note 5: Voir l'appendice.]

--Mains nombreuses petite besogne, dit le proverbe. Excellence!

--Cette splendide batterie que vous tes  terminer mrite d'tre
appele Beauport Qu'en pensez-vous, monseigneur? ajouta Son Excellence
en se tournant vers l'vque qui souriait, ne vaut-elle pas la peine
d'tre baptise?

--Oui, baptise et bnite rpondit l'vque, et je lui donne ma
bndiction piscopale! En vrit, j'ai la plus grande confiance en
cette terre sacre qui vient de l'Htel-Dieu; elle supportera bien
l'attaque.

--Mille fois merci, monseigneur, fit le sieur de Saint-Denis en
s'inclinant profondment: quand c'est l'Eglise qui ferme la porte, Satan
ne saurait entrer, les Anglais non plus!

Puis, s'adressant  ses censitaires:

--Entendez-vous, mes amis? monseigneur l'vque baptise notre batterie
du nom de Beauport, et nous assure qu'elle soutiendra bien le feu de
l'ennemi.

--Vive le roi! ft-il rpondu. C'tait le cri qui sortait spontanment
de toutes les poitrines des Canadiens franais, dans tous les dangers et
dans toutes les allgresses.

Alors, un des plus hardis parmi les habitants, s'approcha du gouverneur,
puis tant sa tuque rouge:

--C'est, en effet, une bonne batterie, monseigneur, dit-il, mais il
devrait y en avoir une pareille dans notre village. Donnez-nous la
permission d'en construire une et de la garnir de monde, et nous vous
promettons bien que pas un Anglais n'entrera dans Qubec par la porte de
derrire, tant qu'il y aura un homme de vivant pour la dfendre.

Le bonhomme avait l'oeil du soldat Il avait fait le coup de fusil. Le
gouverneur comprit l'importance de la remarque, et donna son assentiment
sur-le-champ. Il ajouta:

--La ville ne saurait trouver de meilleurs dfenseurs que ces braves
habitants de Beauport.

Ce compliment ne fut pas oubli, et quelques annes Plus tard, quand
Wolfe vint assiger la ville, les batteries de Beauport repoussrent
glorieusement ses intrpides soldats. Alors, sur les grves voisines,
tombrent tant de braves grenadiers, tant de braves montagnards
cossais, que le hros faillit en mourir de douleur.

Les laborieux ouvriers aperurent la figure familire et rjouie du
suprieur des Rcollets et ne purent s'empcher de sourire:

--Bonjour, Pre de Berey, bonjour! crirent cent voix. Les bonnes femmes
de Beauport vous envoient leurs compliments. Elles meurent du dsir de
voir les bons Rcollets descendre chez nous. Les Pres gris ont oubli
le chemin de notre paroisse.

--Ah! rpliqua le suprieur, avec une feinte svrit que trahissait, du
reste, l'clat joyeux de son regard, vous tes une bande de misrables
pcheurs qui mourrez sans confession... Vous ne vous en doutez pas!...
Vos coeurs sont durs comme les oeufs que vous donnez  mes frres
quteurs... Si vous saviez le mal que vous avez fait! et la dpense de
sel et de sn dont vous avez t la cause... Ah! si le Frre Ambroise,
notre cuisinier, pouvait mettre la main sur vous, une bonne fois, et
vous faire tourner la broche  la place de ces pauvres chiens de Qubec
qu'il attrape comme il peut!...[b] Mais travaillez bien  la corve du
roi en attendant: beaucoup d'ouvrage, peu de plaisir et point de
salaire!

[Note b: L'auteur fait ici allusion  deux anecdotes que rapporte P. A.
de Gasp dans ses _Mmoires_, pp. 73  83.

La premire est raconte au manoir de Saint Jean-Port-Joly, par les
Frres Alexis et Marc, qui y recevaient l'hospitalit du pre de
l'auteur. Nous en extrayons ce qui suit:

Comme nous ne mangeons que du poisson sal pendant l'hiver, le poisson
frais tant trop cher, il est de rgle qu'on nous serve des oeufs
pendant les quinze derniers jours du carme. Or, pendant le dernier,
tant trs fatigus de nos vivres sals, nous attendions avec hte les
bienheureux oeufs. On nous sert, le dimanche, des oeufs  la tripe, le
lundi une farce d'oeufs  l'oseille, le mardi des oeufs  la coque, mais
aussi durs que ceux dont on se sert pour faire les deux premiers mets.
Bref, pendant sept jours, nous ne vmes sur notre table que des oeufs
durs comme des pierres. Plusieurs de nous, commenant  en ressentir les
inconvnients, il fut convenu que je ferais des reprsentations au
cuisinier  ce sujet. J'aborde donc le Frre Ambroise, l'homme le moins
accostable de tous les cuisiniers de l'ordre de saint Franois, et je
lui reprsente que nous sommes tous incommods de ce rgime indigeste,
le priant, trs poliment, de mnager  l'avenir le feu dans la cuisson
des oeufs destins  notre table.

--Vous tes une bande de lches, ennemis de la pnitence! fit Frre
Ambroise. A-t-on jamais entendu, avant ce jour, un fils de saint
Franois se plaindre de la nourriture de son couvent?

--Mais, cher Frre, lui dis-je, nous sommes tous si fivreux, que nous
commenons  perdre le sommeil.

--Vous n'en serez que plus veills pour chanter matines, dit le Frre
Ambroise; on ne sera pas oblig de vous secouer pour vous faire trouver
les versets que les autres rcitent et que vous avez perdus... Aprs
tout, si vous tes malades, faites miracle.

Je m'en retournai, continua le Frre Alexis, avec ces paroles
consolantes; et pendant quatre autres jours les oeufs durs  toutes les
sauces, ou sans sauces, continurent  pleuvoir sur notre table. Nous
tions fivreux comme des pestifrs, nous avions le visage enlumin
comme des hommes pris de vin, les yeux brillants comme des escarboucles
et le ventre tendu comme des tambours de basques. Force nous fut de nous
rendre en corps chez notre suprieur le P. de Berey, dont nous
redoutions beaucoup les sarcasmes, pour lui porter plaintes.

--Eh bien! fit le P. de Berey, en nous examinant de son air narquois,
qu'y-a-t-il? que me voulez-vous? vous marchez ploys en double comme si
vous veniez de recevoir la discipline dont vous n'usez pourtant gure,
bande de lches! Vous vous tenez tous le ventre  deux mains, et vous
faites des contorsions comme si vous aviez la colique.

--Il y a, mon rvrend Pre, lui dis-je, parlant au nom de tous, que
nous sommes malades, trs malades; le cuisinier ne nous sert sur la
table que des oeufs durs depuis onze jours, et malgr nos plaintes
ritres, nous n'avons reu pour toute rponse que de faire miracle.

Interpell par le suprieur, Frre Ambroise rpondit: Faites miracle,
mon rvrend Pre, quand les Frres ne rapportent de leurs qutes que
des oeufs durs, il m'est impossible de les rendre aussi liquides que
s'ils sortaient du poulailler.

--Que veut dire cet insolent? fit le Pre, avec son ton un peu
soldatesque: oh! oui, on t'en fera des miracles, double sot, des
miracles pour un fainant comme toi, il en faudrait un fameux pour te
donner de l'esprit!

--Mais quand je vous dis, mon rvrend Pre, dit le pauvre Ambroise, que
les deux Frres qui font la qute aux oeufs n'ont apport que deux
quarts d'oeufs bouillis et durs comme du fer. Venez, plutt, voir
vous-mme.

Aprs examen de ce qu'il restait des deux quarts d'oeufs, nous fmes
convaincus, ajouta le narrateur, qu'ils avaient rellement t bouillis.

--Je m'y perds, dit le suprieur. Que quelques personnes, plutt que de
paratre manquer  la charit, eussent donn aux Frres quteurs
quelques oeufs bouillis qui leur restaient, cela ne ne surprendrait pas,
mais que tout le monde se soit donn la main pour en faire une aumne
aux Rcollets, ce n'est certainement pas possible. C'est plutt toi,
paresseux, ajouta le P. de Berey, en s'adressent au Frre Ambroise, qui
les auras fait bouillir d'avance pour t'exempter de la besogne.

Le pauvre cuisinier protesta en vain de son innocence. Le plus press
pour le suprieur tait de faire soigner ses moines qui touffaient dans
leurs robes; on fit venir le _frater_, qui purgeait le couvent, et je ne
sais combien il nous fallut avaler de demiards de mdecines royales
avant de recouvrer la sant. Depuis ce temps-l, la vue des oeufs nous
donne des nauses.

Interrog sur le mot de cet nigme:

--Nous croyons l'avoir devine, fit Frre Marc: vous savez que les
habitants se font un plaisir de transporter dans leurs voitures le
produit de nos qutes d'une paroisse  une autre. Les deux quarts
d'oeufs furent dposs, le soir, chez un aubergiste de la paroisse
de***, chez lequel pensionnait un tranger, qui ne craignait ni Dieu, ni
diable: un vrai athe, qui raillait  tout propos les moines qu'il
qualifiait de fainants, s'engraissant des labeurs des pauvres; et il
est  supposer, qu'assist de quelques mauvais sujets, il passa une
partie de la nuit  faire bouillir nos oeufs, sans gard pour l'estomac
puis de ceux qui devaient s'en nourrir  la fin d'un carme rigide.

La seconde est raconte par l'auteur lui-mme:

L'instrument qui servait de tourne-broche, chez mon pre, se montait
comme une horloge. La cuisinire, aprs avoir expos ses viandes prs du
feu, courait au grenier et faisait monter jusqu'au fate de la maison,
en se servant d'une clef faisant partie du mcanisme, un poids de
vingt-cinq  trente livres. Lorsque la broche, ou les broches, car il y
en avait souvent deux ou trois, arrtaient, elle prenait de nouveau sa
course au grenier pour recommencer la mme opration.

Les fils de saint Franois avaient beaucoup simplifi la besogne en
tablissant tout le mcanisme ncessaire  la cuisson des viandes sur le
foyer de la chemine, et en substituant un chien  un tourne-broche
marmiton.

--Mais, dit le lecteur, les chiens de votre temps taient donc des
prodiges d'intelligences?

Ils n'en avaient pourtant gure plus que l'cureuil sortant de la vie
peu civilise des forts et que l'on enferme dans une cage ronde de fil
de fer, que le gentil animal se dpche de faire tourner, tourner, pour
en sortir au plus vite, quoiqu'il ne soit pas plus avanc  la fin de la
journe que le matin, croyant nanmoins, avoir fait beaucoup de chemin.
Comprenez-vous maintenant? On enfermait le chien dans un rouleau
semblable: le chien n'avait pas comme l'cureuil un lieu de retraite
pour se reposer, il lui fallait courir sans cesse stimul par la
chaleur, par l'odeur des viandes et par l'espoir de la libert. La
langue finissait par lui pendre de la longueur d'un demi pied hors de la
gueule; n'importe! point de compassion pour la pauvre bte:--tourne,
capuchon, (nom oblig d'un chien de Rcollet) tourne, mon gars; tu auras
ton dner quand tu l'auras gagn et de l'eau  discrtion.

Mais capuchon avait souvent la finesse de s'vader vers l'heure o sa
prsence aurait t la plus requise, soit en passant entre les jambes du
portier, quand il ouvrait la porte du couvent, ou par la ngligence du
jardinier. Il s'agissait alors de lui trouver un substitut; la chose
n'tait pas si difficile que l'on serait port  le croire. Un chien de
grosseur convenable passait-il dans la rue, on l'affriandait avec un
morceau de viande, et une fois dans les limites du couvent, un bras
nerveux l'empoignait par-dessus le cou, le poussait dans la cage et
fermait le crochet. Le nouveau conscrit faisait des efforts dsesprs
pour respirer l'air pur de la libert. Le frre Ambroise criait en se
pmant d'aise: hardiment, bourgeois! tu fais des merveilles! tu auras
un bon morceau de rti pour rcompense!

Les Rcollets prisaient beaucoup les chiens d'autrui, mais ceux-ci ne
les aimaient gure, si l'on en peut juger par les carts, les longs
dtours, que la plupart faisaient en passant vis--vis du couvent qu'ils
regardaient d'un air inquiet, ou en aboyant avec fureur, s'ils
apercevaient un capuchon:  ces signes on pouvait dire, sans se tromper,
qu'ils avaient tourn la broche des bons Frres.]

Les habitants prirent cette plaisanterie en bonne part, et l'un d'eux
rpondit, s'inclinant jusqu' terre:

--Pardonnez-nous tout de mme, mon rvrend Pre; les oeufs durs de
Beauport sont mous comme du saindoux, compars aux bombes que nous
allons servir aux Anglais pour leur djeuner, le premier beau matin
qu'ils paratront devant Qubec.

--C'est bien! dans ce cas, je vous pardonne le tour que vous avez jou
aux Frres Marc et Alexis et je vous donne ma bndiction par-dessus le
march, mais  la condition que vous envoyiez du sel au couvent pour que
nous puissions, nous, conserver notre poisson, et vous, sauver votre
rputation, qui se trouve joliment compromise aujourd'hui parmi mes bons
Rcollets.

Un rire gnral accueillit cette saillie, et le jovial suprieur
rejoignit le gouverneur qui se trouvait plus loin sur les
fortifications.

Prs de la porte Saint-Jean, ils virent deux dames qui encourageaient,
par leur prsence et leurs bonnes paroles, un nombreux parti
d'habitants. L'une, d'un ge avanc, mais belle encore et d'un aspect
noble, tait la riche et puissante seigneuresse de Tilly; l'autre, une
orpheline, dans la fleur de la jeunesse et d'une amabilit sans gale,
tait sa nice, la belle Amlie de Repentigny. Elle s'tait fait un
devoir d'accompagner  Qubec sa tante et les censitaires de Tilly,
curieuse, du reste, d'tre tmoin de l'achvement des fortifications.

Amlie de Repentigny[6] semblait sculpte par un habile ciseau dans le
plus beau marbre de Paros, dans un marbre resplendissant des lueurs du
matin; elle avait cette perfection que la nature n'accorde qu' ses
favoris, pour en montrer toute la beaut. Elle tait grande et sa tte
fine paraissait plus petite qu'elle n'tait rellement. Son regard avait
un grand charme et elle unissait, dans ses mouvements comme au repos,
des grces merveilleuses  un enjouement quelque peu fantasque; ainsi
une gazelle apprivoise garde toujours quelque chose de la sauvagerie de
sa vie de libert.

[Note 6: Voir l'appendice.]

Ses cheveux noirs et pais couronnaient admirablement son front et
tombaient en boucles soyeuses; ses regards humides et profonds, francs
et modestes, se reposaient avec tendresse sur les objets innocents, et
sans crainte sur les objets menaants; ils s'attachaient  vos regards
et scrutaient mieux vos penses; ils comprenaient vos intentions mieux
que si vous eussiez parl. Rien ne semblant vouloir se soustraire  leur
innocente curiosit quand ils interrogeaient.

Ils annonaient un riche caractre, un amour capable des plus grands
sacrifices pour l'objet digne de lui. Amlie de Repentigny ne voulait
pas donner son coeur au hasard. Quand elle le donnerait ce serait pour
toujours et elle ne le regretterait jamais.

Les deux femmes portaient des vtements de deuil. Elles taient mises
avec une lgante simplicit et d'une faon digne de leur rang.

Le chevalier Le Gardeur de Tilly tait tomb sur le champ de bataille,
deux ans auparavant, en combattant vaillamment pour son roi et son pays.
Sa veuve resta seule pour rgir ses vastes domaines et prendre soin de
sa nice Amlie de Repentigny, et de son neveu Le Gardeur de Repentigny,
deux jeunes orphelins qu'il avait beaucoup aims et les seuls hritiers
de la seigneurie de Tilly.

Amlie n'avait laiss que depuis un an le vieux couvent des Ursulines.
Elle avait puis tous les hauts enseignements dans ce fameux clotre
fond par la Mre Marie de l'Incarnation, pour l'ducation des jeunes
filles de la Nouvelle-France. Gnrations aprs gnrations sont venues
y apprendre, d'aprs les prceptes de cette femme extraordinaire, les
manires les plus distingues et les sciences de l'poque Si ces
dernires ont pu s'oublier, les premires ne sont jamais perdues. Les
jeunes lves, devenues femmes et mres, ont transmis  leurs enfants
cette politesse et cette urbanit qui distinguent encore, de nos jours,
le peuple canadien.

Le jour de l'examen, de toutes ces anxieuses concurrentes qui avaient
lutt pour la palme et les honneurs, dans l'illustre maison, deux
seulement taient sorties, le front ceint de couronnes, Amlie de
Repentigny et Anglique des Meloises.[7]. Deux jeunes filles galement
belles, galement gracieuses, galement accomplies, mais diffrentes de
caractre et de destine. Le fleuve de leur vie coula d'abord dans une
parfaite tranquillit; hlas! comme il devait tre tourment plus tard!

[7] Voir l'appendice.

Le Gardeur de Repentigny tait d'une anne plus g que sa soeur Amlie.
Il tait au service du roi. Ce beau cavalier, ce brave soldat, ce coeur
gnreux aimait bien sa soeur et sa tante, mais il n'avait pas chapp
aux dangers de son temps; il n'avait pas fui les cueils o se perdaient
tant de jeunes gens de condition et de fortune qui, du fond de la
colonie, s'efforaient d'imiter les modes, le luxe et l'immoralit de la
brillante mais impure cour de Louis XV.

Amlie aimait son frre avec passion et s'efforait de fermer les yeux
sur ses carts. Elle y parvenait, car elle tait femme. Elle ne le
voyait que rarement, cependant, et dans ses rveries solitaires, au
lointain manoir de Tilly, elle se plaisait  l'embellir de toutes les
perfections qu'il avait et n'avait pas, et ne prtait qu'une oreille
distraite, sinon indigne, aux rumeurs mchantes qui couraient sur son
compte.




                                 III

                 UNE CHATELAINE DE LA NOUVELLE-FRANCE


Le gouverneur prouva autant de plaisir que de surprise  la vue de
madame de Tilly et de sa jolie nice; car il les connaissait intimement
et les estimait beaucoup. Il les salua avec ce profond respect et cette
vive admiration que l'on prouve toujours pour des femmes de coeur. Les
officiers de sa suite firent de mme.

--Ma chre madame de Tilly, mademoiselle de Repentigny, dit-il, le
chapeau bas, vous tes les bienvenues  Qubec: je ne suis pas tonn,
mais je suis ravi de vous trouver ici,  la tte de vos loyaux
censitaires. Ce n'est pas la premire fois que les dames de Tilly
quittent leur maison pour venir dfendre les forts du roi contre ses
ennemis.

Il faisait allusion  la vaillante dfense d'un fort sur la frontire
iroquoise, par une femme de cette maison, qui, voyant son mari bless,
prit le commandement de la garnison, repoussa l'ennemi et sauva du
scalpel et du feu tous ceux qui combattaient autour d'elle.

--Monseigneur le comte, reprit la grande dame avec calme et dignit,
quoi de surprenant si la maison de Tilly est fidle  sa vieille
renomme? Il ne saurait en tre autrement. C'est  ces loyaux habitants
qui ont obi avec tant d'empressement  votre proclamation que vous
devez des compliments. C'est la corve du roi: il faut relever les murs
de Qubec, et nul Canadien ne saurait sans honte refuser de mettre la
main  l'oeuvre. Le chevalier de la Corne de Saint-Luc[8] ne trouvera
pas sans doute que deux pauvres femmes comme nous puissent renforcer
beaucoup la garnison, ajouta-t-elle, en tendant la main au vieux
chevalier, le meilleur ami de sa famille.

[Note 8: Voir l'appendice.]

--Bon sang ne ment pas, madame rpliqua le chevalier, en lui serrant la
main avec chaleur. Comment! vous seriez dplace ici? Non, non! vous
tes chez vous, sur les remparts de Qubec, comme dans vos salons de
Tilly. Le galant roi Franois avait coutume de dire qu'une cour sans
dames est une anne sans printemps, un t sans roses. Les murailles de
Qubec sans un Tilly ou un Repentigny, seraient d'un mauvais augure en
vrit! et pires qu'une anne sans printemps et qu'un t sans roses.
Mais o donc est ma chre filleule Amlie?

Tout en parlant le vieux soldat dposait sur les joues d'Amlie un
baiser tout plein d'une paternelle effusion. Elle tait sa favorite.

--Bonjour, mon Amlie, dit-il, ta prsence m'est douce comme les fleurs
au mois de juin. Comme tu as bien employ le temps! Tu as grandi, tu es
devenue de plus en plus belle chaque jour, pendant que je dormais prs
des feux de camp, dans les forts de l'Acadie. Mais vous tes toutes
pareilles, vous autres, jeunes filles, c'est  peine si j'ai reconnu ma
petite Agathe  mon retour. La petite coquine me dvorait de ses
baisers, voulant scher, disait-elle, les larmes de joie qui coulaient
de mes yeux.

Amlie fut touche des flatteuses paroles de son parrain, et elle se
sentit heureure d'avoir encore toute son affection. Elle lui prit le
bras et l'entrana  quelques pas de la foule.

--O est Le Gardeur, lui demanda le chevalier de la Corne de Saint-Luc.

Elle devint toute rouge et rpondit aprs un moment d'hsitation:

--Je ne le sais pas, parrain; nous ne l'avons pas vu depuis notre
arrive.

Puis, aprs un silence plein de trouble, elle ajouta:

--L'on m'a dit qu'il tait  Beaumanoir, en partie de chasse avec Son
Excellence l'intendant.

La Corne, voyant son embarras, comprit tout ce qu'il y avait de pnible
pour elle dans cet aveu, et la prit en piti. Un clair de colre brilla
 travers ses longs cils, mais il refoula ses penses. Cependant, il ne
put s'empcher de dire:

--Avec l'intendant,  Beaumanoir? j'aurais prfr le voir en meilleure
compagnie. Cette intimit avec Bigot ne peut que lui tre fatale et il
faut que cela finisse, Amlie! N'aurait-il pas d tre ici pour vous
recevoir, toi et madame de Tilly?

--Je suis bien sre qu'il serait venu au devant de nous s'il avait connu
notre dessein; je lui ai crit un mot, mais le messager est arriv trop
tard; il tait parti.

Amlie avait presque honte d'excuser si mal  propos la faute de son
frre. Elle n'tait gure convaincue, la pauvre enfant, et voulait
esprer quand mme.

--Bien! ma filleule, nous aurons bientt, dans tous les cas, le plaisir
de voir Le Gardeur. Il faut que l'intendant assiste  un conseil de
guerre aujourd'hui mme. Le colonel Philibert est parti depuis une heure
pour Beaumanoir.

A ce nom de Philibert,[9] Amlie tressaillit soudain, regarda le
chevalier d'un oeil inquiet, mais n'osa lui faire la question qui
tremblait sur ses lvres.

[Note 9: Voir l'appendice.]

--Merci, parrain, dit-elle, pour la bonne nouvelle du retour prochain de
mon frre.

Elle continua, mais sa pense tait ailleurs.

--Avez-vous entendu dire que l'intendant voulait donner, dans le palais,
une position honorable et importante  Le Gardeur Mon frre m'a crit 
ce sujet.

--Une importante et _honorable_ position dans la palais?--Le vieux
soldat souligna honorable.--Non, je ne l'ai pas entendu dire, et je
n'espre pas qu'on puisse jamais trouver une place honorable dans la
compagnie de Bigot, de Varin, de Pan et de tous les autres coquins de
la Friponne. Pardonnez-moi, ma chre enfant, je ne mets pas Le Gardeur
au rang de ces gens-l, ah! non! La pauvre victime! J'espre que le
colonel Philibert va le trouver et le dlivrer de leurs griffes.

Amlie laissa chapper la question qui brlait ses lvres. Autant mourir
que de se taire plus longtemps.

--Le colonel Philibert?[10] parrain, quel est cet homme?

[Note 10: Voir appendice.]

La surprise, la curiosit et, plus que cela, un intrt profond,
altraient singulirement sa voix malgr l'effort qu'elle faisait pour
paratre indiffrente.

--Le colonel Philibert, rpta de la Corne, comment? qui veux-tu que a
soit, sinon notre jeune Pierre Philibert? Tu ne l'as pas oubli
assurment, Amlie? Dans tous les cas, il se souvient de toi, lui.
Combien de fois, pendant les longues nuits que nous avons passes auprs
du feu, dans nos campements au milieu de la fort, il nous a parl de
Tilly et des bons amis qu'il y avait laisss. A coup sr, ton frre
reconnatra bien Philibert quand il le verra, et sa reconnaissance se
souviendra...

Amlie rougit lgrement lorsqu'elle rpliqua:

--Oui, parrain, je me souviens bien de Pierre Philibert; je m'en
souviens avec plaisir, mais je ne l'avais jamais entendu appeler
colonel.

--Vraiment! Il a t si longtemps absent. Il est parti simple enseigne
en second, et il est revenu colonel. Il a l'toffe d'un marchal et il a
conquis ses grades au champ d'honneur, en Acadie. C'est un noble garon,
Amlie; avec ses amis, doux et aimant comme une femme; avec ses ennemis,
implacable comme son pre, ce vieux bourgeois qui a fait mettre sur le
devant de sa maison, comme une perptuelle menace  l'intendant,
parat-il, cette tablette du chien d'or que tu connais. L'acte d'un
homme hardi s'interprte de lui-mme.

--J'entends tout le monde parler avec respect du bourgeois Philibert,
repartit Amlie. Tante de Tilly qui n'est point prodigue de ses
compliments dit que c'est un vrai gentilhomme, bien qu'il soit
commerant.

--Comment! sans doute, il est d'origine noble, je le sais! ce qui
n'empche pas qu'il ait obtenu un permis du roi, pour faire, comme
d'autres gentilshommes, le commerce dans la colonie. En Normandie,
c'tait le comte Philibert;  Qubec, c'est un bon bourgeois, aussi
c'est un homme sage, puisque avec ses vaisseaux, ses comptoirs et ses
livres, il est devenu le plus riche habitant de la Nouvelle-France,
pendant que nous, avec notre noblesse et nos pes, nous avons lutt
pour conqurir la pauvret, et nous recueillons le mpris des ingrats
courtisans de Versailles.

La conversation fut interrompue par un brusque Mouvement de la foule qui
s'cartait pour laisser passer le rgiment du Barn.[11] Ce rgiment
faisait partie de la garnison de Qubec et se rendait  ses exercices du
matin, ou s'en allait monter la garde. Il se composait d'intrpides et
bouillants Gascons, en uniformes bleu et blanc, avec le casque haut sur
la tte et, sur le dos, la tresse de cheveux attache de rubans. En
avant marchaient, tout galonns, tout chamarrs, les officiers  cheval.
Les sous-officiers avec leurs espontons, et les sergents avec la
hallebarde alignaient la longue file des tincelantes baonnettes. Les
fifres et les tambours firent de nouveau retentir les rues, et alors,
pour rendre hommage aux jeunes filles qui regardaient d'un oeil ravi le
brillant uniforme, et souriaient avec douceur au vaillant soldat,
gaulois ou breton, tous ces guerriers se mirent  chanter en choeur et 
gorge dploye des couplets de leur pays.

[Note 11: Voir l'appendice.]

Le gouverneur et sa suite eurent vite fait de se mettre en selle et de
galoper sur l'esplanade pour voir la revue.

De la Corne de Saint-Luc se fit amener son cheval. Il voulait rejoindre
le gouverneur.

--Venez dner avec nous, aujourd'hui, chevalier, lui demanda madame de
Tilly.

--Merci, mille fois, mais j'ai peur que cela ne soit pas possible,
madame, car le conseil de guerre s'assemble au chteau cet aprs-midi.
Cependant, si le colonel Philibert ne trouvait pas l'intendant 
Beaumanoir, l'heure de la runion pourrait bien tre retarde; alors, je
viendrais; mais il vaut mieux ne pas m'attendre.

A ce nom de Philibert, toujours un reflet pourpre colorait les joues
d'Amlie.

--Mais venez si vous le pouvez, parrain, ajouta-t-elle, nous avons
l'espoir d'avoir Le Gardeur avec nous cette aprs-dne. Il vous aime
tant! et je sais que vous avez beaucoup de choses  lui dire.

Amlie, tout anxieuse, aurait bien voulu assurer  son frre la grande
influence du chevalier de la Corne de Saint-Luc.

Ils aimaient bien l'un et l'autre leur vieux parrain. C'est  son amiti
que leur pre, expirant sur le champ de bataille, les avait confis.

--Ma chre Amlie, rpliqua le vieillard, heureux ceux qui n'osent
promettre et donnent beaucoup! Je veux bien essayer de rencontrer ce
cher garon, mais ne me demande pas l'impossible. Bonsoir, madame,
bonsoir Amlie.

Il baisa respectueusement leurs mains et sauta en selle.

La nouvelle du retour de Pierre Philibert avait caus une profonde
surprise  Mlle Amlie. Elle s'loigna tout mue du groupe des
travailleurs, et, pendant que sa tante causait avec l'vque et le Pre
de Berey, elle alla s'asseoir  l'cart, dans une embrasure de la
batterie. L, ple, la joue appuye sur une main tremblante, elle vit
passer devant ses yeux, comme une vole de blanches colombes qui
s'lancent d'un taillis, les douces rminiscences d'autrefois....

Elle revoyait Pierre Philibert, l'ami et le camarade de son frre. Que
de fois, pendant les vacances, il tait venu au vieux manoir de Tilly!
Elle tait jeune alors, et partageait les jeux des deux tudiants, leur
tressait des guirlandes de fleurs, courait avec eux, monte sur son
docile _poney_, par les sentiers sauvages de la seigneurie. Elle
attendait alors avec impatience ces jours de vacances du vieux sminaire
de Qubec, les plus beaux de l'anne, et elle confondait dans une mme
affection le frre et l'ami.

Un jour, les habitants du manoir prouvrent une douleur terrible qui
fut bientt suivie d'une grande joie, et Pierre Philibert devint alors
un hros incomparable aux yeux de la jeune Amlie.

Le Gardeur jouait follement dans un canot, et tous les deux, Pierre et
Amlie, assis sur le bord, le suivaient du regard. Tout  coup, la
lgre embarcation chavira. L'imprudent lutta quelques moments, puis
s'enfona sous les vagues, si belles mais si redoutables.

Amlie jeta un cri d'pouvante et s'vanouit; Philibert n'hsita pas un
instant. Il se prcipita dans le fleuve, nagea vers le lieu de
l'accident et, plongeant avec l'agilit du castor, il reparut avec le
corps inanim de son ami qu'il apporta  la rive. Aprs de patients
efforts et un temps qui parut long comme l'ternit  la pauvre enfant,
Le Gardeur revint  la vie et fut rendu  sa famille plore. Amlie,
folle de joie, enveloppa Philibert de ses jolis bras et couvrit son
front de baisers.

--Tant que je vivrai, disait-elle, ma reconnaissance durera, et jamais
je ne vous oublierai dans ma prire de chaque jour.

Peu aprs cet vnement, Philibert, qui voulait apprendre l'art de la
guerre et se consacrer au service du roi, fut envoy aux grandes coles
militaires de France. Amlie entra au couvent des Ursulines; car c'est
l que les grandes dames de la colonie puisaient dans leur jeunesse, les
sciences et les belles manires qui les distinguaient plus tard.

Malgr les ombres glaces du clotre, o l'amour profane ne doit pas
entrer, l'image de Philibert suivit Amlie et son souvenir devint
insparable du souvenir de Le Gardeur. C'tait le prince mystrieux qui
enchantait ses rves et charmait sa potique imagination. Elle avait
promis de toujours prier pour lui, et pour mieux accomplir sa promesse
et ne jamais l'oublier, elle avait ajout un grain d'or  son chapelet.

Du fond de son clotre silencieux, Amlie n'entendit gure les bruits de
la guerre qui dvastait la frontire et les lointaines valles de
l'Acadie; elle n'avait pas suivi Pierre dans sa marche glorieuse depuis
l'cole militaire jusqu'au champ de bataille, et ne savait pas qu'on lui
avait confi, comme  l'un des plus habiles officiers du roi, l'un des
premiers commandements dans la colonie.

Son tonnement fut donc bien profond, en effet, quand elle sut que ce
petit garon qui avait t le compagnon d'enfance de son frre et le
sien, tait maintenant le brillant colonel Philibert, aide de camp de
Son Excellence le gouverneur gnral.

Assurment, il n'y avait rien l qui put faire rougir; cependant un
clair illumina les profondeurs de son me. Elle s'aperut avec un
certain malaise que celui qui avait tant occup sa pense depuis nombre
d'annes, tait maintenant un homme, et homme noble et renomm. Elle
tait profondment inquite et presque indigne. Elle s'interrogea
srieusement pour voir si elle n'avait pas, en quelque chose, failli 
sa rserve et  sa modestie de jeune fille, en s'occupant ainsi de lui.
Ses craintes taient comme des pines qui dchiraient ses chairs
vierges, et plus elle se contemplait plus elle tremblait de se trouver
coupable.

Ses tempes battaient violemment; elle n'osait lever les yeux, de crainte
que quelqu'un, fut-ce mme un tranger, ne vit sa confusion et n'en
devint la cause.

--O Vierge Marie! murmura-t-elle en pressant de ses deux mains sa
poitrine agite,  Vierge Marie! rends la paix  mon me! je ne sais
plus que faire!...

Assise seule dans l'embrasure de la muraille, elle vcut en quelques
minutes toute une vie d'motions. Elle ne trouva point le calme jusqu'au
moment o elle comprit soudain qu'elle se dsesprait en vain. Il
n'tait pas probable du tout que le colonel Philibert put, aprs une si
longue absence et une vie aussi active, se souvenir encore de la petite
colire du manoir de Tilly. Elle pourrait le rencontrer, elle le
rencontrerait, bien sr, dans cette socit o ils allaient tous deux;
mais il la traiterait sans doute comme une trangre, et de son ct,
elle agirait de mme  son gard.

Forte de ce vain argument, Amlie, comme les autres femmes, mit sur son
coeur une petite main de fer gante de soie, et puis en touffa
tyranniquement les avertissements. Elle paraissait triompher, mais elle
tait vaincue. Certaine, maintenant, de l'indiffrence de Philibert et
de son oubli profond--indiffrence et oubli tout imaginaires,--elle
pouvait le voir sans rien craindre pour sa tranquillit; bien plus, elle
dsirait le rencontrer pour se prouver  elle-mme qu'elle ne s'tait
pas rendue coupable de faiblesse  son gard.

Elle leva les yeux et vit avec plaisir que sa tante et l'vque
causaient avec plus d'animation que jamais d'un sujet qui leur tait
fort cher  tous deux, des soins spirituels et temporels qu'il fallait
donner aux pauvres et particulirement aux pauvres dont la dame de Tilly
avait  rpondre devant Dieu et le roi.

Elle songeait aux tranges incidents de ce matin-l, quand le bruit
d'une voiture veilla son attention. Une calche, tire par deux chevaux
fougueux attels en flche, franchit la porte Saint-Jean et roulant avec
rapidit, vint s'arrter tout  coup auprs d'elle. Une jeune fille,
habille suivant la mode capricieuse de l'poque, remit les guides au
cocher, sauta de la calche avec l'aisance et l'agilit d'une gazelle,
puis monta sur le rempart en jetant dans un cri joyeux et clair le nom
d'Amlie. Mlle de Repentigny reconnut aussitt la voix argentine de la
gaie, de la belle Anglique des Meloises. Anglique embrassa son amie
avec la plus vive affection, l'assurant qu'elle tait bien heureuse de
la rencontrer  la ville d'une manire si inattendue. Elle avait su que
Mme de Tilly tait  Qubec, et elle avait saisi la premire occasion
favorable pour voir sa chre amie, son ancienne compagne de couvent et
lui raconter toutes les nouvelles de la ville.

--Quelle bont de ta part, Anglique, rpliqua Amlie, rendant avec
chaleur, mais sans effusion, le baiser de l'amiti; nous sommes venues
tout simplement avec nos gens prendre part  la corve du roi. Quand
l'ouvrage sera termin nous retournerons  Tilly. J'tais certaine que
je te rencontrerais et je me disais que je te reconnatrais aisment;
cependant j'hsite un peu. Comme tu as chang depuis que tu as laiss le
costume du couvent! mais tu as chang pour le mieux...

Amlie ne pouvait s'empcher d'admirer la beaut radieuse de la jeune
fille.

--Comme te voil belle! ajouta-t-elle... mais que dis-je? Ne l'as-tu pas
toujours t? Je t'ai disput la couronne d'honneur, Anglique, mais tu
porterais seule la couronne de la beaut.

Elle recula d'un pas, puis enveloppant son amie d'un regard
d'admiration, elle ajouta:

--Et tu mriterais bien de la porter.

--J'aime bien t'entendre parler ainsi, Amlie, car c'est la couronne de
la beaut que je prfre. Tu souris? mais si tu dis la vrit, je veux
la dire aussi. Tu as toujours t sincre au couvent, je m'en souviens.
Pas moi!... Mais trve de flatteries.

Anglique tait toute fire des louanges que lui dcernait cette
ancienne amie dont elle avait quelquefois envi la figure gracieuse et
l'adorable expression.

--Souvent, des jeunes gens me disent ces choses, Amlie,
continua-t-elle, mais, bavardage que tout cela! ils ne sont pas comme
nous, bons juges des femmes. Mais, vrai, me trouves-tu rellement belle?
Comment? Avec lesquelles de nos connaissances pourrais-tu me comparer?

--Je ne puis te comparer qu'avec toi-mme; tu es la plus belle personne
que j'aie jamais vue, fit Amlie avec enthousiasme.

--Et crois-tu franchement, dis moi, que le monde me trouve belle comme
je parais l'tre  tes yeux?

Anglique, disant cela, renvoya en arrire son opulente chevelure, et
regarda fixement son amie, comme pour chercher dans son expression la
confirmation de ses propres esprances.

--Quelle trange question, tu me fais l, Anglique! Pourquoi?

--Parce que je commence  en douter, repartit avec amertume la jeune
fille. Je suis fatigue maintenant d'entendre vanter le charme de mes
regards... mais j'ai cru, hlas!  la flatterie menteuse, comme toutes
les femmes croient, du reste, un mensonge qu'on leur rpte tous les
jours.

Amlie parut fort embarrasse.

--Que t'est-il arriv, Anglique? dit-elle enfin. Pourquoi douterais-tu
de tes charmes? T'auraient-ils donc, une fois enfin, t inutiles?

De tels charmes sont toujours vainqueurs, aurait probablement rpondu un
homme qui, une fois, deux fois, trois fois mme, aurait vu Anglique des
Meloises. Elle tait en effet ravissante  voir. Grande, voluptueusement
dcouple, pleine d'aisance et de grces dans ses mouvements, elle
n'tait pas, comme Amlie, transforme par les vertus de l'me, mais
comme les femmes enchanteresses de la fable qui contraignaient les dieux
mmes  descendre de l'Olympe, toute ptrie de ces charmes matriels qui
poussent les hommes  l'hrosme le plus grand ou au crime le plus
infme.

Elle avait cette beaut qui n'apparat qu'une ou deux fois dans un
sicle pour raliser les rves d'un Titien ou d'un Giagione. Son teint
tait clair et radieux comme si elle ft descendue du dieu Soleil. Sa
chevelure brillante serait tombe jusqu' ses genoux si elle en eut
dfait les boucles d'or. Sa figure aurait t digne d'tre immortalise
par le Titien. Son oeil noir et fascinateur tait invincible Jamais
regard n'tait plus dangereux que, lorsque aprs un repos apparent ou
une feinte indiffrence, il lanait tout  coup  travers ses cils
soyeux, comme la flche du Parthe, un rayon plein de volupt. Alors la
blessure saignait pendant plus d'un jour!...

Choye et gte, l'enfant du brave et insouciant Renaud d'Avesnes des
Meloises, d'une ancienne famille du Nivernois, Anglique, grandit sans
mre, plus ruse que toutes ses compagnes, consciente de ses appas,
toujours flatte, toujours cajole. Plus tard, aprs sa sortie du
couvent, elle fut adore comme une idole par les galants de la ville, au
grand dplaisir des autres jeunes filles.

Elle tait ne pour rgner sur le coeur des hommes et elle le savait.
C'tait son droit divin. Elle effleurait la terre d'un pied mignon qui
voulait peut-tre, comme celui de la belle Louise de la Vallire, quand
elle dansa le royal ballet, dans la fort de Fontainebleau, sduire par
ses grces le coeur d'un roi. Son pre avait ferm les yeux sur ses
caprices; dans le monde joyeux o elle tait entre, elle recevait comme
une chose due, l'encens de l'adulation, et ne souffrait pas facilement
qu'on le lui refust.

Elle n'tait pas naturellement mchante, quoique vaine, goste et
ambitieuse. Le coeur de l'homme tait pour elle un pidestal: elle le
foulait tout gentiment, sans se soucier des angoisses que faisait natre
sa capricieuse tyrannie. Elle restait froide et calculait tout, malgr
les ardeurs de sa nature voluptueuse. Bien des amoureux pouvaient croire
qu'ils avaient conquis le coeur de la belle capricieuse, mais pas un
seul n'en tait certain.




                                  IV

                              CONFIDENCES


Anglique prit Amlie par le bras, avec cette douce familiarit
d'autrefois, et l'entrana au coin d'un bastion ruisselant de soleil, o
gisait un canon dmont. On voyait, par l'embrasure, comme un paysage
encadr dans une pierre massive, la large pente de verdure qui couronne
Charlesbourg.

Les deux jeunes filles s'assirent sur le vieux canon. Anglique tenait
dans ses mains les mains d'Amlie, comme si elle avait hsit  lui
confier le secret de son me. Puis, quand elle eut parl, Amlie vit
bien que sa bouche n'avait pas dit tout ce que sa pense renfermait.

--Nous sommes bien seules, Amlie, commena-t-elle, nous pouvons nous
parler  coeur ouvert comme au temps o nous tions colires. Tu n'es
pas venue  la ville cet t, et tu as perdu tous les amusements.

--Je ne les regrette pas, rpondit Amlie. Vois donc comme la campagne
est belle, ajouta-t-elle en plongeant,  travers l'embrasure, un regard
enthousiasm sur les champs verdoyants et les magnifiques bois qui
bordent la rivire Saint-Charles. Combien il est plus agrable d'tre
l,  s'battre parmi les fleurs et sous les arbres! J'aime autant aller
 la campagne que la voir  distance, comme vous la voyez, vous, gens de
Qubec.

--Moi, je me soucie peu de la campagne, rpliqua Anglique; c'est la
ville qui me va. Jamais Qubec n'a t plus gai que cet t. Le
Royal-Roussillon[12] et les rgiments du Bearn et de Ponthieu,
nouvellement arrivs, ont fait tourner toutes les ttes de Qubec, les
ttes des jeunes filles, s'entend. Des galants, il y en avait comme des
airelles au mois d'aot. Tu peux croire que j'en ai eu ma part.

[Note 12: Voir l'appendice.]

Et elle jeta un clat de rire sonore. C'tait sans doute un souvenir
intime de sa dernire campagne qui lui revenait.

--J'ai eu raison de ne pas venir  Qubec, cet t, perdre la tte comme
les autres, repartit Amlie en riant; mais maintenant que j'y suis, je
devrais peut-tre, dans ma compassion, essayer de gurir quelques-uns de
ces pauvres coeurs que tu as si cruellement blesss.

--Non, n'essaie pas; tes doux regards rpareraient trop srement le mal
que les miens ont fait, et je ne veux pas cela, fit Anglique riant
toujours.

--Non? Alors ton coeur est plus cruel que tes yeux. Mais, dis, quelles
sont les victimes que tu as faites, cette anne?

--Pour parler avec franchise, Amlie, j'ai essay d'ensorceler les
officiers du roi indistinctement, impartialement, et j'ai assez bien
russi, je te le jure. Pour l'amour de moi, trois rivaux se sont battus
en duel, deux sont morts et un autre s'est fait cordelier. Ne suis-je
pas bien rcompense de mes efforts?

--Mchante Anglique, va! non, je ne crois pas que tu sois fire de
pareils triomphes, s'cria la douce Amlie.

--Fire! non; je ne me glorifie pas de la conqute des hommes; c'est
chose trop facile. Ma gloire est de triompher des femmes, et le moyen de
l'emporter sur elles, c'est de vaincre les hommes. Tu te souviens de mon
ancienne rivale, au couvent, l'orgueilleuse Franoise de Lantagnac? Je
lui gardais rancune. Et aujourd'hui, au lieu de prendre pour un jour le
voile blanc et les fleurs d'orange, elle a pris pour la vie le triste
voile noir. Je lui ai vol son amoureux, pour lui donner la peur
seulement; je n'tais pas srieuse. Mais elle a pris la chose trop 
coeur et s'est enferme dans le clotre. Elle tait bien imprudente de
permettre  Anglique des Meloises d'prouver la fidlit de son fianc,
Julien de Sainte-Croix.

Amlie se leva tout indigne, les joues en feu.

--Je me souviens bien de tes cruelles vantardises d'autrefois,
Anglique! s'cria-t-elle, mais, non, je ne puis croire qu'aujourd'hui
tu te railles ainsi des plus saintes affections!

--Bah! Amlie, si tu connaissais les hommes comme je les connais, tu ne
penserais pas faire grand mal en les punissant de leurs infidlits;
mais tu n'as pas plus d'exprience qu'une nonne, et tu n'es jamais
sortie, comme moi, du premier rve d'amour.

Anglique parut faire cette dernire remarque vaguement, avec une
certaine tristesse, pas plus pour son amie que pour elle-mme.

--Non, je ne connais pas les hommes, rpondit Amlie, mais je crois
qu'un homme loyal et bon est, aprs Dieu, le plus digne objet de
l'affection d'une femme. Il vaudrait mieux mourir que chercher la joie
dans les douleurs de ceux qui nous aiment. Mais dis-moi, je t'en prie,
ce qu'est devenu Julien de Sainte-Croix aprs la rupture de son mariage
avec cette pauvre Franoise?

--Oh! lui?  l'eau! Pourquoi m'en serais-je occup? Je voulais punir
Franoise de sa prsomption, rien de plus, et je lui ai montr mon
pouvoir en forant son fianc  se battre  mort avec le capitaine Le
Franc.

--O Anglique! comment peux-tu tre si profondment mchante?

--Mchante? Mais est-ce ma faute s'il s'est fait tuer? Il tait mon
champion et devait revenir vainqueur. J'ai port un ruban noir pendant
six mois en signe de deuil, et j'ai pass pour un modle de dvouement.
C'tait toujours une manire de triompher.

--Ton triomphe est une honte, Anglique! et je ne veux plus t'couter;
tu profanes l'amour. Ta beaut devrait tre une source de bndictions
et non de dsespoir. Que la Sainte Vierge prie pour toi, Anglique, tu
as grandement besoin de ses prires.

Amlie se leva tout  coup.

--Allons, ne te fche pas, ne t'en va pas, Amlie, murmura Anglique, je
vais expier mes triomphes par le rcit de mes dfaites, et surtout par
le rcit de la plus humiliante de toutes, une dfaite que tu vas
apprendre avec beaucoup de plaisir.

--Moi, Anglique? Mais qu'ai-je  voir  tes succs comme  tes
dceptions? Non, je ne veux rien entendre.

Anglique la retint par son chle.

--Tu m'couteras bien quand je te dirai que, la nuit dernire, j'ai vu,
au chteau, un de tes vieux et nobles amis, le nouvel aide de camp du
gouverneur, le colonel Philibert. Il me semble, Amlie, que je t'ai
entendu parler de Philibert, alors que nous tions au couvent.

Amlie comprit que l'habile magicienne l'enveloppait dans ses toiles.
Elle resta l, immobile de surprise, l'oeil vague, rougissante; elle
faisait un effort dsespr pour cacher sa confusion. Mais sa ruse
compagne l'avait prise dans ses filets aussi vite que l'oiseleur capture
un oiseau.

--Oui, continua Anglique, j'ai essuy une double dfaite cette nuit.

--Vraiment? comment cela? dis donc.

Amlie, si calme d'ordinaire, se sentait pousse tout  coup par une
ardente curiosit. Anglique le remarqua bien, et se plut  la laisser
quelques moments dans l'anxit. Enfin elle dit:

--Mon premier chec est d  un gentilhomme sudois, philosophe, et
grand ami du gouverneur. Hlas! il eut mieux valu essayer d'attendrir un
glaon! Il ne savait parler que fleurs des champs. Il ne vous aurait pas
offert une rose avant de l'avoir analyse jusque dans son dernier
ptale. Je crois sincrement qu'aprs une demi-heure de conversation, il
ne savait pas encore si j'tais un homme ou une femme: premire dfaite.

--Et la deuxime?

Amlie tait prise; elle s'intressait profondment maintenant au
bavardage d'Anglique qui continua:

--Je plantai l mon philosophe aride et sans got, et dressai mes
batteries contre le beau colonel Philibert. Il fut courtois et bouillant
d'esprit, ce qui n'a pas empch mon chec d'tre encore plus complet.

Un clair de joie traversa le regard d'Amlie. Mlle des Meloises s'en
aperut bien mais ne le fit point voir.

--Comment cela? questionna Amlie, vite, dis-moi tous les dtails de
cette dfaite.

--Tu n'as rien  apprendre, toi, de mon humiliation; n'importe, coute.
Je me fis immdiatement prsenter au colonel qui est, je l'avoue, l'un
des plus beaux hommes que j'aie jamais vus. Je voulais  tout prix le
conqurir.

--C'est une honte, Anglique; comment peux-tu avouer une conduite si
indigne?

Amlie parlait avec chaleur, sans s'en douter, peut-tre, mais son amie
le remarqua bien.

--C'est ma manire  moi de vaincre l'arme du roi, continua-t-elle.
J'ai lanc au colonel Philibert toutes les flches de mon carquois, mais
 mon grand dsespoir je n'ai pu l'atteindre srieusement. Il les a
toutes pares, puis rejetes rompues  mes pieds. Il m'a tout  fait
dconcerte avec ses ternelles questions  ton sujet, ds qu'il a su
que nous avions t compagnes de classe. Tout ce qui touche de prs ou
de loin  ta jolie personne a paru l'intresser extraordinairement,
mais, par exemple, pour ce qui est de moi, a ne valait pas un fruit
sec.

--Mon Dieu! quelles questions a-t-il donc pu te faire?

Amlie s'approchait toujours de son amie; elle lui saisit les mains par
un mouvement involontaire et spontan. Anglique suivait avec attention
le dveloppement de cette nouvelle ivresse. Elle rpondit:

--Il m'a demand tout ce qu'un gentilhomme peut convenablement demander
au sujet d'une femme.

--Et que lui as-tu dit?

--Pas la moiti de ce qu'il aurait voulu savoir. Je t'avoue que j'tais
joliment froisse de me voir interroge comme une pythonisse sur les
mystres qui t'enveloppent. J'prouvais une horrible satisfaction 
irriter sa curiosit. Pourtant, j'ai port jusqu'aux nues ta beaut, ta
bont et ton intelligence. Je n'ai pas trahi notre vieille amiti,
Amlie.

Et elle mit un baiser sur la joue rose de Mlle de Repentigny.

Amlie t'accepta volontiers, en silence; un instant auparavant, elle
l'eut refus avec indignation.

--Non, ce n'est pas cela, rpliqua-t-elle, d'un ton de doux reproche,
raconte-moi plutt ce que le colonel a dit de lui-mme; qu'il ne soit
plus question de moi.

--Mon Dieu! que tu es impatiente! Il n'a rien dit de lui-mme; il tait
trop absorb par mes confidences. Je lui parlais de toi. Je lui ai brod
une fable tout aussi jolie que _L'avare qui a perdu son trsor_, du bon
La Fontaine. Je lui ai cont que tu tais une belle chtelaine assige
par une arme d'adorateurs, mais insensible  tous les hommages, et
attendant toujours, dans l'ennui, le retour du chevalier errant, pour
lui donner ta main. Le pauvre colonel, si tu l'avais vu tressaillir! Sa
cuirasse d'acier ne le protgeait plus. Je l'ai piqu au sang; tu
n'aurais pas os en faire autant, Amlie. J'ai mis  nu le secret de son
coeur... Il t'aime, Amlie de Repentigny!

--Mchante, va! pourquoi as-tu fait cela? Comment as-tu os parler ainsi
de moi? Que va penser de moi le colonel?

--Le colonel? Il pense que tu es la perfection de ton sexe. Son opinion
 ton gard tait forme avant qu'il m'ait dit un mot. Tout ce qu'il
voulait, c'tait le suprme plaisir de m'entendre chanter tes louanges
sur l'air solennel qu'il avait compos lui-mme.

--Et c'est bien ce que tu as fait, Anglique?

--Aussi mlodieusement que Mre Sainte-Borgia des Ursulines, quand elle
chante les vpres, rpondit l'espigle, la lgre jeune fille.

Amlie savait combien les reproches seraient inutiles. Elle refoula les
motions diverses qui lui arrachaient les larmes, et changeant par un
violent effort le sujet de la conversation, elle demanda  Mlle des
Meloises si elle avait vu Le Gardeur depuis peu.

--Je l'ai vu au lever de l'intendant, l'autre jour, rpondit celle-ci.
Comme il te ressemble! seulement, il est moins aimable que toi.

Anglique n'avait pas rpondu sans embarras  la question de son amie.

--Moins aimable que moi? reprit Amlie; alors il n'est pas mon frre.
Pourquoi dis-tu qu'il est moins aimable que moi?

--Parce qu'il s'est fch contre moi, au bal qui a eu lieu pour fter
l'arrive de l'intendant, et que, depuis, je n'ai pas t capable de le
ramener compltement.

--Oh! alors Le Gardeur est un autre hros, le troisime qui ne s'est pas
laiss vaincre par tes charmes.

Amlie prouvait une secrte satisfaction de cette brouillerie entre son
frre et Anglique.

--Pas du tout, Amlie, rpliqua Anglique; je ne mets pas Le Gardeur
dans la mme catgorie que mes autres admirateurs. Lui, il s'est trouv
froiss de ce que je semblais le ngliger un peu pour cultiver mieux le
nouvel intendant. Le connais-tu le nouvel intendant?

--Non, et je ne tiens pas  le connatre, j'ai entendu dire bien des
choses qui ne sont pas  son avantage. Le chevalier de la Corne n'a pas
craint d'exprimer ouvertement son mpris pour lui, aprs certains faits
qui se sont passs en Acadie.

--Oh! le chevalier de la Corne est toujours si exagr dans ses
prfrences! Il faut que ce soit tout bon ou tout mauvais, pas de
milieu! reprit Anglique avec une moue ddaigneuse.

--Ne parle pas mal de mon parrain, Anglique! je te pardonnerais toute
autre chose; mais tu sais que le chevalier est  mes yeux l'idal de
l'homme parfait.

--Oh! alors, je ne renverserai pas ton idole. Au reste, je le respecte
moi aussi, ce vieux et brave soldat. Tout de mme, j'aimerais autant le
voir en Flandre avec l'arme.

Amlie reprit aprs une pause, car elle n'aimait pas  critiquer:

--Il y a, en outre, des milliers de gens respectables qui augurent mal
de l'arrive de cet intendant en Nouvelle-France; le chevalier de la
Corne n'est pas le seul.

--Oui, rpliqua Anglique, les honntes gens qui n'aiment pas le voir
user franchement de l'autorit royale, et contraindre tous les citoyens,
grands et petits,  s'acquitter de leurs devoirs envers l'Etat.

--Pendant qu'il ne remplit les siens envers personne, lui... Mais je ne
m'occupe nullement de politique, moi. Cependant, quand j'entends tant de
braves personnes appeler l'intendant un homme dangereux, il convient
d'tre circonspect  son gard et de le cultiver avec Prudence, comme tu
appelles cela.

--Bah! il est assez riche pour payer les pots casss. Il parat, Amlie,
qu'il a gagn des richesses inoues en Acadie.

--Et perdu la province! riposta Amlie avec toute la vigueur de son
esprit dlicat et patriotique. On dit mme qu'il l'a vendue,
ajouta-t-elle.

--Que m'importe? rpondit l'insouciante beaut; il est comme Joseph en
Egypte; il n'y a que Pharaon au-dessus de lui. Il peut mettre des fers
d'or aux pieds de ses chevaux. Je voudrais qu'il me chausst de
pantoufles d'or; je les porterais, Amlie.

Et elle frappa la terre de son pied mignon, comme s'il eut port les
idales chaussures.

--Si tu penses ce que tu dis, tu devrais rougir, rpondit Amlie avec un
accent de piti, car elle croyait que son amie tait sincre. Est-il
vrai, continua-t-elle, que l'intendant soit aussi dprav qu'on le dit?

--Je me soucie peu de cela; il est noble, galant, riche, poli et tout
puissant  la cour. On dit mme qu'il est le favori de la marquise de
Pompadour! Que voudrais-je de plus? repartit Anglique avec chaleur.

Amlie, qui connaissait assez le nom de la matresse de Louis XV, recula
instinctivement comme  la vue d'un serpent venimeux. Elle tremblait en
songeant que son amie allait, dans sa vanit ou sa perversit, se
laisser blouir par les vices clatants de l'intendant royal.

--Anglique! s'cria-t-elle, j'ai entendu raconter de telles choses de
l'intendant que je tremblerais pour toi si tu tais srieuse.

--Mais je suis srieuse. Je veux conqurir et mettre  mes pieds
l'intendant de la Nouvelle-France, pour montrer ma valeur  toutes ces
jeunes beauts qui se disputent sa main. Il n'y a pas une jeune fille
dans Qubec qui ne serait prte  le suivre partout ds demain.

--Oh! calomnier ainsi notre sexe! quelle horreur! Anglique. Tu sais
mieux que cela. Et tu ne l'aimes pas?

--L'aimer? fit de nouveau Mlle des Meloises avec ddain, l'aimer? Non;
je n'ai jamais song  cela. Il est loin d'tre beau comme ton frre Le
Gardeur, qui est mon idal; il n'a ni l'intelligence, ni la noblesse du
colonel Philibert qui est le type du hros. Je pourrais aimer des hommes
comme ceux-l; mais, pour satisfaire mon ambition, il ne me faut rien
moins ici, qu'un gouverneur ou un intendant royal; en France, c'est le
roi lui-mme que je voudrais.

Elle se mit  rire de son extravagance, mais elle n'en pensait pas moins
tout de mme. Amlie, bien que choque de sa perversit, ne put
s'empcher de sourire.

--Es-tu folle? fit-elle. Je n'ai pas le droit de te demander la raison
de ton choix, ni de mettre en doute ton prestige, Anglique, mais es-tu
bien sre que ces hautes aspirations ne se heurteront pas  des
obstacles invincibles? On dit tout bas que la retraite de Beaumanoir
renferme une femme d'une grande beaut, que l'intendant retient
prisonnire, et pour qui il a conu un amour profond. Est-ce vrai?

Ces paroles tombrent sur le coeur d'Anglique comme des gouttes de feu.
Elle darda sur son amie des regards menaants comme des poignards, elle
serra les poings avec frnsie, et ses ongles roses marqurent de sang
le velours de ses mains. Tout son tre frmissait sous l'effort qu'elle
faisait pour contenir l'motion de son me qui voulait clater. Elle
saisit violemment Amlie par le bras.

--Tu as mon secret? dit-elle; je voulais te le rvler, car tu es sage,
discrte et meilleure que moi. Tout ce que je t'ai dit est vrai, Amlie,
mais je ne t'ai pas tout dit. Ensuite, l'intendant m'a parl d'amour
avec cette courtoisie qui ne peut avoir que d'honorables motifs. Il
dsire ma main. Pour lui j'ai t dchire par mes amies; je suis
devenue un objet de jalousie  cause de la Prfrence qu'il m'accorde.
Je m'enivrais des folles dlices du plus charmant paradis terrestre,
lorsque soudain un oiseau sauvage vint murmurer,  ma fentre, un
trange refrain:

--Gare  toi! gare  toi! chantait-il. L'intendant, dans une partie de
chasse avec des Hurons de Lorette, a trouv, au milieu de la fort de
Beaumanoir, une femme aussi belle que Diane. Gare  toi! gare  toi!

Elle tait accompagne par des chasseurs d'une tribu trangre, des
Abnaquis de l'Acadie... Gare  toi!

Elle tait puise de fatigue et endormie sur un lit de feuilles
sches,  l'ombre d'un arbre pais. Les Indiens de Lorette conduisirent
l'intendant auprs d'elle. Gare  toi! gare  toi!

Amlie tonne voulut parler.

--Ne va pas m'interrompre, dit-elle, en lui serrant les mains contre son
coeur, et elle continua.

--L'intendant parut stupfait  la vue de cette femme. Il se mit 
parler avec animation aux Abnaquis, dans leur langage que les Hurons ne
comprenaient point. Les Abnaquis avaient  peine rpondu quelques mots
qu'il se prcipita vers l'trangre, en l'appelant par son nom:
Caroline! Caroline! Elle s'veilla soudain, reconnut l'intendant:
Franois! Franois! s'cria-t-elle, et elle s'vanouit. Gare  toi! gare
 toi!

Le chevalier tait profondment troubl, il bnissait et maudissait 
la fois le hasard qui lui avait fait rencontrer cette femme. Il la
rconforta en lui faisant boire du vin, et s'entretint longtemps avec
elle. Parfois la conversation prenait une tournure irrite, mais  la
fin les Hurons qui entendaient le franais, purent comprendre aux
accents dsesprs de cette femme, que, pour rien au monde, elle ne
suivrait l'intendant, dt-il la tuer et l'enterrer l... Gare  toi!
gare  toi!

Anglique prit  peine le temps de respirer.

--Domin par l'amour, continua-t-elle, l'intendant donna quelques pices
d'or aux Abnaquis, et les fit partir, en les menaant des armes de son
escorte. Les pauvres Indiens baisrent les mains de cette dame, comme si
elle eut t leur reine, et, lui criant adieu, s'enfoncrent sous la
fort. Bigot, avec quelques-uns de ses chasseurs, retint l l'trangre,
assise sous l'arbre feuillu, jusqu' la tombe de la nuit, puis il la
fit transporter discrtement  son chteau. Elle y est encore, mais
cache  tous les yeux, dit-on, et enferme dans une chambre secrte o
personne n'est jamais entr, personne except la femme de chambre qui la
garde, l'intendant et un ou deux de ses plus intimes amis.

--Grand Dieu! quel roman! mais comment peux-tu savoir tout cela,
Anglique? s'cria Amlie qui avait cout avec une attention
extraordinaire.

--Oh! une jeune Huronne m'a fait les premires confidences; le reste je
l'ai su par le secrtaire de l'intendant. Il n'y a pas un homme capable
de garder un secret qu'une femme voudra connatre. Si je confessais de
Pan, pendant une heure seulement, je lui en ferais dire assez pour
mettre en danger la tte de l'intendant; mais, avec toute mon habilet
je ne pourrai jamais lui faire dire ce qu'il ne sait pas. Quelle est
cette femme mystrieuse, quel est son nom, quelle est sa famille?

--Les chasseurs hurons ne connaissent-ils rien? demanda Amlie qui
prenait un intrt croissant au rcit de sa compagne.

--Rien! Pourtant, ils ont compris, par des signes des Abnaquis, que
cette femme appartient  une famille noble de l'Acadie, qui n'a pas
ddaign de mler le sang patricien au sang des premiers matres du sol.
Les Indiens taient parcimonieux de leurs renseignements, cependant ils
ont avou que c'tait une grande dame et une sainte. Je donnerais cinq
ans de ma vie pour savoir qui est, et qui tait cette femme, ajouta
Anglique, et elle se pencha sur le parapet, regardant d'un oeil de
flamme cette grande fort qui se droule en arrire de Charlesbourg et
sous laquelle se cachait le chteau de Beaumanoir.

--C'est un trange mystre, Anglique, mais un mystre que je n'aimerais
pas  sonder, rpondit Amlie. Il cache quelque crime, n'y touche pas,
cela te portera malheur.

--Soit! mais je veux tout savoir! L'intendant me tromperait-il?
serais-je sa victime? Malheur  lui! malheur  elle alors! Est-ce que tu
ne m'aiderais pas, Amlie,  pntrer ce secret?

--Moi? et comment le pourrais-je? Je te plains, Anglique, et je pense
qu'il vaut mieux laisser cet intendant avec son triste secret.

--Tu peux, si tu veux, m'tre d'un grand secours. Le Gardeur doit
connatre ce secret car il doit avoir vu cette femme, mais il me garde
rancune, tu sais, parce que je l'ai nglig. C'est lui qui dit cela,
mais il a tort. Je ne pourrais pas, en ce cas, lui avouer ma jalousie.
Il m'en a dit juste assez pour me faire perdre la tte, et quand il a vu
mon anxit, au sujet de ces amours, il a durement refus de me raconter
le reste. Oui, Amlie, il te rvlera tout si tu l'interroges.

--Et moi, Anglique, je te le rpte, j'aurais honte de questionner mon
frre sur un pareil sujet. Dans tous les cas, j'ai besoin de rflchir,
et je veux prier pour ne pas faire un faux pas.

--Non! ne prie pas: si tu pries, c'est fini, tu ne m'aideras jamais. Tu
diras, je le sais, que la fin est mauvaise et les moyens inavouables.
Mais trouvons le secret! Je le veux, et vite! Bah! une nouvelle danse
avec de Pan et je saurai tout! Qu'ils sont fous ces hommes qui
s'imaginent que nous les aimons pour eux-mmes et non pour nous!

Amlie, toute chagrine de voir son ancienne compagne de classe couter
ainsi ses sauvages passions, la prit par le bras.

--Marchons un peu sur le bastion, dit-elle.

Sa tante s'avanait en compagnie de l'vque et du Pre de Berey; elle
en fut enchante.

--Vite, Anglique, reprit-elle, lisse tes cheveux et compose ton
maintien, voici ma tante avec monseigneur l'vque... Tiens, le Pre de
Berey aussi! Il n'y a pas de pense triste qui tienne quand il arrive ce
bon Pre. Pourtant je n'aime pas tant de gaiet chez un religieux.

Anglique tait prte. En une minute elle tait devenue, grce  son
tonnante mobilit de caractre, la plus aimable et la plus joyeuse des
cratures. Elle salua fort respectueusement Mme de Tilly et l'vque,
tout en faisant change d'clats de rire et de reparties fines avec le
P. de Berey. Salomon lui-mme aurait t tromp par cette voix argentine
et claire, et toute sa sagesse n'aurait pas souponn une trace de
soucis dans l'esprit de cette belle fille.

Elle dit en plaisantant qu'elle ne pouvait gure demeurer plus longtemps
dans l'agrable compagnie des gens d'glise, car elle avait ses visites
du matin  terminer. Elle mit un baiser sur les joues d'Amlie, un
baiser sur la main de Mme de Tilly, fit une gracieuse rvrence aux
messieurs, monta d'un bond lger dans sa calche, tourna ses chevaux
fringants avec la dextrit d'un cavalier et s'lana dans la rue
Saint-Jean, suivie de tous les yeux, admire par tous les hommes, et
jalouse par toutes les femmes.

Mme de Tilly et sa nice se rendirent  leur demeure, aprs avoir fait
servir un copieux repas  leurs gens. Cette demeure tait leur maison
seigneuriale quand elles venaient  la ville.




                                   V

                          LE NOTAIRE AMBULANT


La patience de matre Jean Le Nocher, le robuste traversier de la
rivire Saint-Charles, avait t rudement mise  l'preuve depuis
quelques jours, par les bandes d'habitants qui se rendaient  Qubec.
Ils venaient  la corve du roi et se prvalaient en consquence des
privilges accords aux personnes attaches au service royal. Exempts de
page, ils payaient avec un salut o une plaisanterie le pauvre Jean pas
du tout accoutum  cette monnaie.

Cependant, ce matin-l avait commenc, pour Jean, sous d'heureux
auspices. Un officier du roi, mont sur un cheval gris, venait de
traverser la rivire, et loin de se prvaloir des avantages que lui
donnait son uniforme, il avait pay en bon argent plus que le tarif.
Avant de poursuivre sa course, il avait adress quelques bonnes paroles
au traversier, et fait un salut aimable  sa femme, Babet, qui se tenait
debout  la porte de la maison. Babet avait rpondu par une rvrence.

--Celui-l, dit Jean,  sa jolie et gaie compagne, c'est un gentilhomme,
et un vrai! il est gnreux comme un prince. Vois ce qu'il m'a donn.

Il sortit une pice d'argent, l'admira un moment puis la lui jeta.

Elle tendit son tablier pour la recevoir, la fit jouer entre ses doigts,
et la colla sur sa joue.

--On voit bien, rpliqua-t-elle, que ce bel officier vient du chteau,
et non pas du palais. Vraiment, il est admirable avec cette flamme dans
les yeux et ce sourire sur les lvres. Il est aussi bon qu'il est beau
ou je ne m'y connais pas en hommes.

--Oh! tu sais fort bien juger des hommes, Babet, puisque tu m'as choisi
entre tous, repartit Jean avec un gros clat de rire.

Il s'amusa de ce bon mot que Babet approuva cordialement.

--Oui, rpondit la jolie femme, je distingue un faucon d'une scie, et
quand une femme est aussi perspicace que cela, Jean, elle sait toujours
reconnatre un gentilhomme. Non, je n'ai pas vu depuis nombre d'annes
un plus bel officier.

--En effet, il est assez beau garon. Qui, diable, peut-il tre? Il
galope comme un marchal, et ce cheval gris a de la jambe, observa le
traversier qui suivait sur le chemin blanc de poussire, la course
rapide du cavalier, vers les hauteurs de Charlesbourg. Il va
probablement  Beaumanoir faire visite  l'intendant qui n'est pas
encore de retour de la chasse, ajouta-t-il.

--Oui, dit Babet, d'un air de mpris, il y a trois jours qu'ils sont l,
une poigne d'amis  boire et  s'amuser dans leur chre retraite,
pendant que tout le monde est oblig d'aller travailler aux
fortifications. Je parierais que cet officier s'en va prier ces
vaillants de la Friponne de s'en revenir  la ville pour faire, comme le
pauvre peuple, leur part de travail.

--Ah! la Friponne! la Friponne, s'cria Jean, que le diable l'emporte,
la Friponne! Chaque jour ma barque s'enfonce sous le poids des
maldictions des habitants qui sortent de l, vols comme par un
colporteur basque, mais avec moins de politesse.

La Friponne, comme l'appelait le peuple, c'tait immense magasin tabli
par la grande compagnie des marchands de la Nouvelle-France. Cette
compagnie avait le monopole des importations et des exportations, Elle
possdait ses privilges en vertu d'ordonnances royales et de dcrets de
l'intendant, et elle en abusait largement. Elle ruinait toutes les
entreprises commerciales de la colonie. Elle tait naturellement hae,
et mritait cent fois le nom de Friponne, que le peuple vol et pressur
lui avait donn avec ses maldictions.

--On dit, Jean, reprit Babet, qui possdait un esprit pratique et
savait, en bonne mnagre, le prix des denres et les bons marchs 
faire, on dit, Jean, que le bourgeois Philibert ne cdera pas comme les
autres marchands. Il se moque de l'intendant et continue  acheter et 
vendre  son comptoir, comme il l'a toujours fait, en dpit de la
Friponne.

--Oui, Babet, c'est ce qu'on rapporte. Mais je n'aimerais pas  tre
dans ses bottes, s'il entre en guerre avec l'intendant. C'est un vrai
Turc que l'intendant.

--Ouais! Jean, tu as moins de courage qu'une femme. Toutes les femmes
sont en faveur du bourgeois. C'est un marchand honnte, qui vend  bon
march et ne vole personne.

En parlant ainsi, Babet jetait un regard complaisant sur sa robe neuve,
une robe qu'elle venait d'acheter  bonnes conditions, au magasin du
bourgeois. Elle avait intrt du reste  parler ainsi, vu que Jean
l'avait gronde un peu,--il ne faisait jamais plus,-- cause de sa
vanit. Pourquoi, en effet, avait-il murmur, acheter, comme une dame de
la ville, une jolie robe de fabrique franaise, quand toutes les femmes
de la paroisse portent,  l'glise comme au march, des jupons d'toffe
du pays?

Jean n'avait pas eu le courage de dire un mot de plus. C'est qu'en
vrit il trouvait Babet bien plus jolie dans cette robe d'indienne que
dans sa jupe de droguet, que la robe d'indienne cott le double.

Il ferma les yeux sur la petite extravagance et se mit  parler du
bourgeois.

--On dit que le roi a les bras longs, mais cet intendant a les griffes
plus longues que Satan. Il y aura du trouble au Chien d'Or avant
longtemps; remarque ce que je te dis, Babet. Pas plus tard que la
semaine dernire, l'intendant et Cadet ont pass la rivire. Ils
causaient intimement. Ils m'avaient oubli, et croyaient n'tre pas
entendus; mais j'avais l'oreille ouverte comme toujours. J'ai surpris
une parole, et je souhaite qu'il n'arrive rien de fcheux au bourgeois;
je n'en dis pas davantage.

--Je ne sais pas trop ce que feraient les chrtiens s'il lui arrivait
malheur, rpondit Babet toute pensive. Tout le monde est trait avec
politesse, et reoit pour son argent au Chien d'Or. Quelques-uns des
escrocs de la Friponne l'ont accus devant moi l'autre jour, d'tre
huguenot, le bourgeois. Je n'en sais rien, et je ne le crois pas. Dans
tous les cas, aucun marchand de Qubec ne donne bon poids et longue
mesure comme lui. Un des prceptes de la religion, c'est d'aller droit,
d'abord; voil mon avis, Jean.

Jean se porta la main au front. Il avait l'air proccup.

--Je ne sais pas, dit-il, s'il est huguenot, ni ce que c'est qu'un
huguenot. Ils disent tant de choses! Ils ont bien dit aussi qu'il tait
jansniste endiabl! Dans leur bouche,  ces escrocs, je suppose que a
veut dire  peu prs la mme chose, Babet. Du reste, cela ne nous
regarde pas. Un marchand qui est gentilhomme, qui est bienveillant
envers tout le monde, qui donne bon poids et bonne mesure, qui ne ment
pas et ne fait de mal  personne, doit tre un bon chrtien. Un vque
ne serait pas plus honnte en affaires que le bourgeois, et sa parole
vaut la parole du roi; que nous importent leurs calomnies?

--Que l'on dise ce que l'on voudra du bourgeois, rpliqua Babet, il est
certain tout de mme qu'il n'y a pas un bon chrtien dans la ville s'il
n'en est pas un; il n'y a pas non plus dans le voisinage de l'glise une
maison mieux connue et plus aime de tous les habitants que le _Chien
d'Or_; et, l'on a beau dire, c'est l qu'il faut aller pour bcler de
bons marchs. Mais qui sont ceux-l qui nous arrivent?

Elle regarda  travers sa main demi-ferme, comme dans une lunette.

Une bande de vigoureux garons descendait au bord de la rivire pour se
faire traverser.

--Ce sont de braves habitants de Sainte-Anne, observa Jean, je les
connais: ils vont  la corve et passent sans payer, tous, jusqu'au
dernier. Je vais les traverser en criant: Vive le roi! Une belle
affaire! Vaut autant aller se promener que travailler pour rien.

Jean sauta lestement dans la barque, et les nouveaux venus le suivirent
en plaisantant sur son surcrot de besogne.

Jean supporta gaiement leurs plaisanteries, se mit  rire, riposta de
son mieux et, plongeant ses rames dans l'eau paisible, fit vaillamment
sa part de la corve du roi en dbarquant sains et saufs sur l'autre
bord ses nombreux passagers.

Dans le mme temps l'officier qui venait de traverser la rivire courait
 toute vitesse, sur la route longue et droite qui conduisait  un
groupe de blanches maisons sur la pente de la colline. Du clocher de la
vieille glise qui dominait ses maisons, s'envolaient dans l'air frais
de la matine les mlodieux tintements des cloches. Le soleil versait
sur la campagne des flots de lumire dore, et de chaque ct de la
route des gouttes de rose scintillaient encore sur les rameaux des
arbres, les feuilles des plantes et les pointes du gazon. C'tait, pour
saluer le lever du roi du jour, un dploiement extraordinaire de
richesses et de joyaux.

Jusqu'au loin s'tendaient, sans haies ni cltures, les vastes prairies
et les champs de bl mrissants. Seuls, des fosss troits ou des bancs
de gazon, parsems de touffes de violettes, de fougres et de fleurs
sauvages de toutes les teintes, sparaient les champs. Il ne semblait
pas ncessaire alors de sparer autrement les fermes, tant l'accord
rgnait entre ces honntes colons qui avaient apport de la vieille
Normandie leur mode de culture et leurs pres vertus.

C et l, sur la nappe verte des prs ou dans les vergers ombreux, se
dessinaient les pignons rouges et les murs blancs des maisons. Toutes
les fentres taient ouvertes pour laisser entrer l'air charg
d'effluves embaumes.

Tout  coup, avec les senteurs suaves, entra le bruit des sabots d'un
cheval retentissant sur le chemin dur, et de jolies figures s'avancrent
pour examiner curieusement l'officier portant le casque  plume blanche,
qui dvorait ainsi la route.

C'tait un homme digne d'attirer les regards, grand, droit et firement
dcoupl. Chez lui, le type normand, sans tre parfait, tait digne et
beau. Des yeux bleus et profonds, fermes sous d'pais sourcils,
regardaient avec persistance, mais douceur, tandis que le menton bien
arrondi, et les lvres un peu serres donnaient  toute sa physionomie
un air de fermet qui s'accordait bien avec son loyal caractre. C'tait
le colonel Philibert en uniforme royal. Ses cheveux chtains taient
retenus par un ruban noir, car il n'aimait pas  porter la perruque
poudre tant  la mode  cette poque.

Depuis longtemps il n'tait pass sur le chemin de Charlesbourg; depuis
longtemps il n'avait admir, comme aujourd'hui, le site enchanteur qu'il
traversait. Cependant, il le savait bien, il y avait un spectacle plus
beau: le grand promontoire de Qubec avec sa couronne d'invincibles
fortifications, et son bouquet de glorieux souvenirs, les plus beaux de
l'Amrique du Nord. Aussi plus d'une fois, dans son enthousiaste
admiration il tourna son coursier, et s'arrta un moment pour le
contempler. Qubec, c'tait sa ville natale, et les dernires menaces de
l'ennemi taient  ses yeux un outrage  sa mre. Impatient d'arriver,
il reprit une dernire fois sa course rapide, et jusqu' ce qu'il eut
dpass un bouquet d'arbres qui lui remit en mmoire un souvenir de sa
jeunesse, cette pense d'invasion le remplit d'amertume.

Il se rappela qu'un jour, pendant un violent orage, il avait, avec Le
Gardeur de Repentigny, son compagnon de classe, cherch un abri sous ces
arbres. La foudre tomba sur l'orme qui les recouvrait. Tous deux
perdirent connaissance pendant quelques minutes et purent se vanter
d'avoir vu la mort de prs. Ils ne l'oublirent jamais.

A l'aspect de ces arbres une foule de penses, auxquelles il se plaisait
souvent, revinrent vives et douces  son esprit. Il revit Le Gardeur et
le manoir de Tilly, et la belle jeune fille qui avait enchant son
enfance. Pour elle, pour mriter son sourire, pour environner son nom de
gloire, il avait, pendant toute sa jeunesse, rv les exploits les plus
brillants. Il se la reprsentait, maintenant, sous des traits divers et
toujours belle, mais il l'aimait surtout comme elle tait le jour ou il
avait sauv la vie  Le Gardeur, quand dans un lan de reconnaissance,
elle l'avait si tendrement embrass, en lui promettant une prire chaque
jour de sa vie.

Philibert s'tait dlect dans les romanesques visions qui hantent
l'imagination des jeunes gens appels  de hautes destines; visions
ensoleilles par le regard d'une femme et par l'amour.

Ce sont les rves qui mnent le monde, les rves des coeurs passionns
et des lvres brlantes, et non les paroles enchanes par des rgles de
fer; c'est l'amour, non la logique. Le coeur avec ses passions, non pas
l'esprit avec ses raisonnements, dirigent, dans leur marche ternelle,
les actions de l'humanit.

La nature avait dou Philibert du riche don de l'imagination. Il
possdait en outre un jugement solide, perfectionn par l'exprience et
l'habitude des affaires srieuses.

Son amour pour Amlie avait grandi en secret et ses racines
s'enfonaient jusqu'au plus profond de son coeur. Il se mlait
instinctivement ou volontiers  tous les actes de sa vie, et cependant
il n'esprait gure. Il savait que l'absence fait natre l'oubli. La
jeune fille de jadis avait, sans doute, form de nouveaux liens, de
nouvelles relations dans le monde enchanteur o elle brillait
maintenant, et le souvenir de l'ami d'enfance tait devenu, pensa-t-il,
une chose suranne. Lorsqu'il revint  Qubec quelques jours auparavant,
il regretta de ne l'y point trouver, et, depuis lors, l'tat de la
colonie et l'importance de ses devoirs de soldat ne lui avaient pas
permis d'aller renouveler connaissance avec le manoir de Tilly.

Juste en face de la rustique glise de Charlesbourg, au pied du grand
clocher, s'levait, non comme une menace, mais comme une sorte
d'auxiliaire, l'ancienne htellerie de la _Couronne de France_, une
maison  la mode, avec toiture haute et pignons pointus. L'enseigne se
balanait, toute dore,  la branche basse d'un rable, d'o tombait une
ombre paisse, o bruissaient ces splendides feuilles devenues l'emblme
du Canada.

A la tombe du jour, ou vers l'heure de l'anglus, quelques habitants du
village venaient d'ordinaire s'asseoir  l'ombre de l'rable, sur des
bancs rustiques, pour causer des nouvelles du jour, des probabilits de
la guerre, des ordonnances de l'intendant et des excutions de la
Friponne.

Les dimanches, entre la messe et les vpres, des gens de toutes les
parties de la paroisse se trouvaient runis et discutaient les affaires
de la fabrique, parlaient de la valeur de la dme pour l'anne courante,
des oeufs de Pques, de la pesanteur du premier saumon de la saison,
toutes choses qu'ils avaient coutume d'offrir au cur avec les prmices
des champs, afin d'obtenir abondance et bndictions pour le reste de
l'anne.

Souvent le cur se mlait  ces propos. Assis dans son fauteuil, 
l'ombre de l'rable, pendant l't et, l'hiver, auprs d'un bon feu, il
dfendait _ex cathedra_, les droits de l'glise et dcidait avec bonne
humeur toutes les questions controverses. Il trouvait que ses
paroissiens taient plus dociles  ses bons conseils quand ils avaient
bu,  la _Couronne de France_, un verre de cidre normand et fum une
pipe de tabac canadien; ils le comprenaient moins, semblait-il, quand il
leur parlait du haut de la chaire dans son style le plus soign.

A l'heure o commence notre rcit, cependant, tout tait bien tranquille
autour de la vieille htellerie. Les oiseaux chantaient et les abeilles
bourdonnaient dans le soleil. La maison brillante de propret tait
presque dserte. L'on ne voyait que trois personnes penches sur une
table, tte contre tte, et absorbes dans leur entretien. C'taient Mme
Bdard, l'intelligente htesse de la _Couronne de France_ et Zo, son
hritire,--un joli brin de fille, assurment,--et un petit vieillard
alerte et vif qui crivait, crivait! comme s'il n'eut jamais fait que
cela. Il portait une robe noire en lambeaux, releve jusqu'aux genoux,
pour laisser la jambe libre; une perruque frise qui semblait n'avoir
connu que l'trille, un pantalon noir raccommod avec des pices de
diverses couleurs, et des bottes de cuir rouge, comme les habitants
avaient coutume d'en porter. Cet trange attirail composait le costume
de matre Pothier dit Robin, le notaire ambulant, une spcialit pas
tout  fait inutile qui fleurissait sous l'ancien rgime, en
Nouvelle-France.

Un plat vide et quantit de miettes amasses sur la table, faisaient
voir que le vieux notaire avait grassement djeun avant de prendre la
plume. Tout prs de son coude, au fond d'un grand sac de peau
entr'ouvert, on voyait apparatre quelques paquets de papiers sales
attachs avec du galon rouge, un ou deux misrables volumes de la
Coutume de Paris, et un peu plus que les couverts d'un tome de Pothier,
son grand homonyme et sa premire autorit en droit. Au milieu de ce
fatras, quelques morceaux de linge aussi malpropres que les papiers.
Mais les habitants se souciaient bien peu de tout cela, tant il leur
fournissait des arguments contre leurs adversaires! Ils taient fiers
mme de son suprme nglig.

Matre Pothier dit Robin jouissait d'une grande rputation parmi les
habitants, et c'tait fort naturel; il allait de paroisse en paroisse,
de seigneurie en seigneurie, rdigeant pour tous des billets, des
obligations, des contrats de mariage, des testaments; et l'on sait si
nos gens, en vrais Normands qu'ils sont, invoquent la loi et font des
chicanes, respectent les documents crits et les cachets de cire. Matre
Pothier trouvait toujours des lacunes et des dfauts dans les actes des
autres notaires, et rien n'galait l'embrouillement des siens. Ce
n'tait pas sans raison qu'il se vantait de pouvoir embarrasser le
Parlement de Paris et dsesprer l'habilet des plus russ avocats de
Rouen. Il y avait autant de sources de discorde dans ses actes que de
graines dans une figue, et il mettait ses clients dans l'eau bouillante,
comme on dit, ou dans les procs pour le reste de leurs jours. S'il lui
arrivait, par hasard, de rgler une querelle entre voisins, il s'en
ddommageait amplement en mettant aux prises le reste de la paroisse.

Matre Pothier crivait le contrat de mariage de Zo, la charmante jeune
fille que nous avons vue tout  l'heure, avec Antoine Lachance, le
garon d'une veuve  l'aise de Beauport, et pendant qu'il crivait les
stipulations que lui dictait dame Bdard, son nez pointu et enlumin
touchait presque la feuille.

Dame Bdard savait adroitement profiter de l'occasion. Le notaire avait
pass la nuit  la _Couronne de France_, il ne fallait donc pas ngliger
de lui faire prparer le contrat de mariage. Mme Lachance, la mre
d'Antoine, n'tait pas prsente; mais tant mieux! car elle n'aurait pas
manqu de s'opposer  certaines conditions importantes, et la fortune et
la main de Zo ne se donneraient qu' ces conditions cependant.

--Voil, madame Bdard, s'cria matre Pothier en mettant sa plume
derrire son oreille, aprs avoir ornement le dernier mot d'un fion
superbe. Salomon, s'il se fut mari avec la reine de Saba, aurait voulu
faire crire un pareil contrat. Un douaire de cent livres tournois, deux
vaches, un lit de plumes, une couchette, un coffre plein de linge... Une
donation entre vifs.

--Une... quoi? Attention, matre Pothier! Est-ce bien l la chose? le
vrai mot du grimoire? fit dame Bdard qui sentait bien que l se
trouvait le noeud du contrat. Vous savez que je ne donne que
conditionnellement.

--Parfaitement! parfaitement! soyez tranquille, madame, j'ai fait une
donation entre vifs, rvocable pour cause d'ingratitude, si votre futur
gendre manque  ses obligations envers vous ou mademoiselle Zo.

--Et il ne peut remplir ses devoirs envers ma fille s'il ne les remplit
 mon gard. Mais tes-vous bien sr que les termes sont assez forts?
Tenons-nous si bien Mme Lachance qu'elle ne puisse rvoquer ses dons
dans le cas o je rvoquerais les miens?

--Si vous la tenez? Comme une tortue tient une grenouille! Pour preuve,
voyez ce que dit Ricard  la page 970. Voici le livre...

Matre Pothier ouvrit son vieux bouquin et le passa  Mme Bdard. Elle
branla la tte.

--Merci! j'ai oubli mes lunettes, dit-elle, lisez vous-mme, s'il vous
plat.

--Avec le plus grand plaisir, chre dame. Un notaire doit avoir des yeux
pour tout le monde, des yeux de chat pour voir dans l'obscurit, et la
facult de les rentrer comme fait la tortue, afin de ne voir que ce
qu'il faut.

--Que le bon Dieu vous bnisse avec vos yeux! fit Mme Bdard
impatiente. Lisez-moi ce que ce livre dit au sujet des donations
rvocables, c'est surtout ce que nous voulons savoir, moi et Zo.

--Bien! bien, voici madame:

Les donations stipules rvocables suivant bon plaisir du donateur sont
nulles; mais cela ne s'applique pas aux donations par contrat de
mariage. Bourdon dit aussi...

--Foin de votre Bourdon et de tous les autres bourdons! je veux faire
une donation rvocable, moi, il ne s'agit pas de celle de Mme Lachance.
J'ai t assez longtemps auprs de mon cher dfunt mari, pour apprendre
comme il faut tenir les rnes serres avec les hommes. Antoine est un
bon garon, mais la prudente sollicitude d'une belle-mre le rendra
meilleur encore.

Le notaire passa la main sur sa perruque.

--Etes-vous sre, demanda-t-il, que Antoine Lachance se laissera brider
facilement?

--Pourquoi pas? je voudrais bien, par exemple, voir un gendre regimber!
Au reste, pour l'amour de Zo, Antoine peut tout faire. Avez-vous fait
mention des enfants, matre Pothier? Je ne prtends pas que la mre
Lachance ait matrise sur eux, pas plus qu'Antoine et Zo.

--Je vous ai tablie tutrice perptuelle, comme on dit en termes du
Palais, et voici la clause, ajouta-t-il en mettant le bout du doigt sur
certaines lignes du document.

--C'est inutile, dit Zo en rougissant. Quand le bon Dieu nous donnera
des enfants, nous nous occuperons de les bien lever. En attendant,
Antoine, je le sais, serait prt  m'pouser sans dot.

--T'pouser sans dot, toi, Zo Bdard! Es-tu folle? exclama avec chaleur
la propritaire de l'htellerie. Aucune fille, en Nouvelle-France, ne se
marie sans une dot, n'aurait-elle qu'une marmite! Tu oublies que ce
n'est pas tant pour toi que pour l'honneur de la maison que je te fais
une dot. Se marier sans une dot, vaut autant se marier sans un anneau.

--Ou sans un bon contrat fait par main de notaire, sign, sceau en marge
et dlivr, ajouta matre Pothier.

--C'est vrai, fit Mme Bdard, et j'ai promis de faire une noce de trois
jours, une noce qui va surprendre toute la paroisse de Charlesbourg. Le
seigneur a consenti  servir de pre  Zo. Il sera le parrain de tous
les enfants, c'est entendu dans ce cas-l, et il leur donnera  tous des
prsents. Je vous inviterai, matre Pothier.

Zo fit semblant de ne pas entendre. Au reste, ce petit refrain tintait
 ses oreilles vingt fois par jour depuis quelques semaines, et cela ne
lui tait pas trop dsagrable.

La perspective des prsents stimulait toujours sa curiosit et son
ambition.

A cette promesse de trois jours de bombance  la _Couronne de France_,
le notaire dressa les oreilles sous sa vilaine perruque. Il commenait
une rponse digne du sujet, quand le galop d'un cheval se fit entendre.
Un instant aprs, le colonel Philibert arrivait  la porte de
l'htellerie.

A la vue de l'uniforme royal, matre Pothier se leva et sortit suivi des
deux femmes. Il salua l'officier; Mme Bdard et sa fille, l'une prs de
l'autre, lui firent leur plus profonde rvrence.

Philibert rendit le salut avec courtoisie et, arrtant son cheval tout
prs de Mme Bdard:

--Je croyais bien connatre tous les chemins de Charlesbourg, madame,
fit-il, mais je m'aperois que j'ai oubli la route qui conduit 
Beaumanoir. Elle a peut-tre t change. Dans tous les cas, je ne m'y
connais plus.

--Votre honneur a raison, rpondit l'htesse, l'intendant a fait percer
une route nouvelle  travers la fort.

Pendant ce petit dialogue, Zo prit la libert d'examiner, de la tte
aux pieds, le cavalier nouveau. Son air, sa taille, son uniforme, tout
lui parut sans dfaut. C'tait bien le plus bel officier qu'elle eut
jamais vu.

--En effet, ce doit tre cela, rpondit Philibert, et il ajouta: je
prsume que vous tes la propritaire de l'htel de la _Couronne de
France_.

Cela se lisait sur la figure de dame Bdard, tout aussi clairement que
sur l'enseigne qui se balanait au-dessus de sa tte.

--Pour vous servir, votre honneur! je suis la veuve Bdard, et je crois
tenir la meilleure htellerie de la colonie. Votre honneur veut-il
descendre et prendre un verre de vin, de celui que je garde pour les
gens de qualit?

--Merci, madame Bdard, je suis press. Il faut que j'aille 
Beaumanoir. Ne pourriez-vous pas me donner un guide? Je n'ai pas,
voyez-vous, de temps  perdre  chercher mon chemin.

--Un guide, monsieur! tous les hommes sont alls  la corve du roi, en
ville. Mais Zo pourrait bien vous conduire, par exemple.

Zo serra le bras de sa mre pour l'avertir de ne pas en dire trop. Elle
prouvait un certain plaisir, et un certain trouble aussi,  la pense
de servir de guide  ce beau voyageur, dans la fort sauvage. Il ne
manquait Pas d'aventures comme celle-l dans les livres. Pauvre Zo!
pendant une seconde elle fut infidle  son fianc. Mais, dame Bdard
mit fin  ses conjectures. Elle se tourna vers le notaire qui se tenait
raide et droit comme un article du code.

--Voici matre Pothier, votre honneur; il connat tous les grands
chemins et les routes dans dix seigneuries diffrentes; il vous conduira
bien  Beaumanoir.

--C'est aussi facile que de charger des honoraires, ou cesser un
procs-verbal, rpondit le notaire dont la singulire figure n'avait pas
manqu d'attirer l'attention du colonel.

--Ah! vous parlez d'honoraires, dit celui-ci. Vous tes donc un homme de
loi, mon ami. J'ai connu bien des avocats, mais... Il s'interrompit, il
allait dire une malice.

--Vous n'en avez jamais vu comme moi, je suppose. C'est vrai en effet.
Je suis matre Pothier dit Robin, notaire ambulant au service de votre
honneur, prt  vous formuler une obligation,  vous rdiger un acte de
conventions matrimoniales, ou  crire vos dernires volonts et votre
testament, tout aussi bien que le meilleur notaire de France. Je puis,
nanmoins, vous conduire  Beaumanoir aussi aisment que je viderais un
verre de cognac  votre sant.

Philibert ne put s'empcher de rire un peu de ce notaire voyageur, et de
penser qu'il avait assez de cognac au bout du nez: une mouche n'y aurait
pu poser la patte sans se brler.

--Mais comment voulez-vous m'y conduire, mon ami, lui demanda-t-il, en
jetant les yeux sur ses bottes tannes, vous n'avez pas l'air d'un
marcheur extraordinaire.

--Oh! interrompit dame Bdard avec humeur, parce que Zo l'avait pince
un peu fort, pour lui faire comprendre qu'elle voulait y aller, matre
Pothier peut monter le vieux cheval alezan qui est l, dans l'table,
mangeant sa valeur en attendant l'ouvrage. Comme de raison, il faudra
payer quelque chose.

--Comment? madame, mais certainement, et avec plaisir encore!

--Alors, matre Pothier, vite! sortez l'alezan, et en route!

--Le temps de faire un trait de plume ou d'emplir cette coupe de cognac
et je reviens, votre honneur.

--C'est un vrai type que ce matre Pothier, remarqua Philibert pendant
que le vieux notaire se rendait  l'curie.

--Oui, un vrai type, votre honneur. On dit qu'il est le plus rus de
tous les notaires qui passent dans le village. Ceux qu'il prend sont
bien pris. Il est si savant, parat-il! Si je vous disais que
l'intendant le consulte souvent, et qu'ils passent des moitis de nuit
ensemble  boire et  manger dans la cave du chteau.

--Vraiment? alors il faut que je pse mes paroles, rpondit le colonel
en riant, sinon il pourrait me jouer quelque mauvais tour. Mais le
voici.

Comme il parlait, matre Pothier arriva mont  poil sur un cheval
maigre comme les restes d'un procs de vingt ans. Sur un signe du
colonel, Zo lui prsenta une coupe remplie de cognac qu'il vida d'un
trait. Il fit claquer ses lvres avec volupt, puis, appelant l'htesse:

--Prenez soin de mon sac, lui dit-il; il faudrait plutt laisser brler
votre maison que perdre mes papiers. Adieu! Zo. Lis attentivement le
contrat de mariage que je viens d'crire, et je suis sr que tes jolies
petites mains ne pourront s'empcher de me prparer un bon dner.

Ils s'loignrent  la course. Dans sa hte d'arriver, le colonel
peronnait son cheval, et ne s'occupait gure de son guide. Le pauvre
notaire, les jambes comme les branches d'un compas, sous sa robe en
guenilles, la tte menace de perdre perruque et chapeau, battait des
bras et sautait, sautait, essayant toujours de se mettre d'accord avec
le galop irrgulier de sa triste monture.




                                 VI

                             BEAUMANOIR


Ils chevauchaient en silence. Un peu plus loin que le village de
Charlesbourg, ils entrrent dans la fort de Beaumanoir par un sentier
large et bien battu o pouvaient passer chevaux et carrosses.

Ils comprirent que l'affluence des visiteurs au chteau tait
d'ordinaire assez considrable.

Les rayons du soleil pntraient  peine la mer de verdure qui se
berait au-dessus de leurs ttes; le sol tait jonch de feuilles,
souvenirs des ts passs; les molles fougres formaient bouquets autour
des troncs dracins; mille petites fleurs tincelaient prs des herbes
Saint-Jean, dans les coins ensoleills, tandis que les grands pins verts
et sombres versaient aux voyageurs leurs senteurs rsineuses et leur
vivifiante fracheur.

Un petit ruisseau se montrait d'espace en espace, sous les bois,
chantant avec timidit pour les grandes herbes qu'il arrosait, et sur
ses bords troits fleurissaient l'anmone d'argent, le muflier et les
campanules de la flore borale.

Le colonel Philibert n'oubliait pas les dangers qui menaaient la
colonie et le motif srieux qui l'appelait en hte  Beaumanoir;
cependant, il jouissait des dlices de la fort, regardait l'cureuil
sauter d'un arbre  l'autre, et prtait l'oreille aux gazouillements des
oiseaux cachs dans le feuillage. Il allait vite et quand il se vit sur
la bonne voie il eut bientt devanc son guide.

--C'est un chemin tortueux que ce chemin de Beaumanoir, dit-il  la fin,
en retenant son cheval pour permettre  matre Pothier de le rejoindre.
Il est aussi embrouill que le code. J'ai de la chance tout de mme
d'avoir, pour me guider, un notaire habile comme vous.

--Pour vous guider? mais c'est votre honneur qui bat la marche! Oui, le
chemin qui mne  Beaumanoir est aussi compliqu que le meilleur acte
pass par un notaire ambulant.

--Vous n'allez pas souvent  cheval, matre Pothier, dit Philibert qui
entendait geindre le notaire, pniblement cahot par sa vieille rosse.

--A cheval? N... non! Dame Bdard pourra bien m'appeler le plaisant
Robin, si jamais elle me reprend  monter sur ses chevaux de louage.

--Pourquoi, matre Pothier?

Philibert commenait  s'amuser des manires de son guide.

--Pourquoi? parce que, si j'avais march aujourd'hui, j'aurais pu
marcher demain. Maintenant, c'est fini, grce  ce bourriquet. Hunc!
hanc! hoc! Il n'est bon qu' faire un professeur de latin. Hoc! hanc!
hunc! Je n'ai pas dclin mes pronoms depuis que j'ai laiss par
accident le collge de Tours; non! _Hunc! hanc! hoc!_ je vais tre
rduit en compote. _Hunc! hanc! hoc!_

Philibert s'amusait bien des rminiscences classiques de son guide, mais
il craignait qu'il ne tombt de cheval, car il se tenait comme une
fourche plante dans une botte de foin. Il s'arrta un instant pour lui
Permettre de prendre haleine et de se reposer.

--J'aime  croire, lui dit-il, que le monde apprcie mieux votre science
et vos talents que ne le fait ce vilain bidet.

--C'est bien de la bont, de votre part, de vous arrter ainsi pour moi.
Ma foi! je n'ai rien  reprocher au monde si le monde n'a rien  me
reprocher. Ma philosophie, c'est que le monde est ce que les hommes le
font. Comme dit un vieux refrain:

        C'est un endroit plaisant, mes amis, que ce monde,
        Si l'on prte, l'on donne et l'on dpense bien:
        Mais s'il faut emprunter, cette machine ronde
                     Ne vaut plus rien.

--Et que vaut-elle  vos yeux, matre Pothier? demanda le colonel.

Le notaire semblait le plus heureux des mortels; sa face ride tait
toute souriante; les yeux, les joues, le menton, les sourcils, tout
frmissait de plaisir, autour d'un nez de pourpre: tels des enfants
allgres autour d'un feu de joie!

--Oh! je suis content, rpondit-il; nous, les notaires, nous avons le
privilge de porter des manteaux bords d'hermine, au palais de justice,
et des robes noires  la campagne... quand nous pouvons en avoir. Voyez!

Et il releva avec dignit les lambeaux de sa robe.

--Pour moi, la profession de notaire, continua-t-il, c'est de manger,
boire et dormir. Toutes les portes me sont ouvertes. Il ne se fait pas
un baptme, ou une noce, ou un enterrement, sans que j'en sois, dans dix
paroisses  la ronde. Les gouverneurs et les intendants fleurissent et
tombent, mais Jean Pothier dit Robin, le notaire ambulant, fait toujours
joyeuse vie. Les hommes peuvent se passer de pain, mais non de lois, du
moins les hommes de cette noble et chicanire Nouvelle-France, notre
patrie.

--Votre profession me parat tout  fait ncessaire alors, observa
Philibert.

--Ncessaire? je penserais! S'il n'avait une nourriture convenable, le
monde perdrait vite l'existence, de mme qu'Adam a perdu la flicit du
paradis terrestre faute d'un notaire.

--Faute d'un notaire?

--Oui, votre honneur! Il est vident que notre premier pre a perdu son
droit de _usis et fructibus_, dans l'Eden, tout simplement parce qu'il
n'a pas pu avoir un notaire pour rdiger un contrat inattaquable.
Comment! il ne possdait pas mme par un bail  cheptel, les animaux
qu'il avait choisis et nomms?

Le colonel reprit en riant:

--Je pensais que Adam avait perdu son bien par la faute, plutt, de
quelque notaire artificieux. Ce notaire aurait suggr  la femme
d'interprter le contrat  sa faon, sachant bien que Adam ne trouverait
pas un autre notaire pour dfendre ses titres.

--Hum! c'est possible; j'ai lu quelque part, en effet, que jugement
avait t rendu par dfaut. Ce serait diffrent aujourd'hui. Il y a dans
la nouvelle comme dans la vieille France, des notaires capables
d'enfoncer Lucifer lui-mme dans une lutte pour une me, un corps ou un
bien-fonds... Mais, tiens! nous voil sortis de la fort.

Les voyageurs avaient devant eux un large plateau garni de massifs
d'arbres et domin par une montagne escarpe. Un ruisseau, sur lequel on
avait jet un pont rustique, promenait ses ondes d'argent. Au milieu des
jardins superbes et des bouquets d'arbres sculaires, s'levait le
chteau de Beaumanoir, avec son toit  pic, ses hautes chemines et ses
girouettes dores qui rayonnaient au soleil.

Le chteau[13] tait une lourde construction en pierre,  pignons et 
toit levs, dans le style du dernier sicle, assez forte pour soutenir
une attaque, assez lgante pour servir de demeure  un intendant royal
de la Nouvelle-France. Il avait t construit quelque quatre-vingts ans
auparavant, par l'intendant Jean Talon, qui s'y retirait en silence,
quand il tait fatigu des importunits de ses amis et des perscutions
de ses adversaires, ou dgot de la froide indiffrence de la cour pour
ses admirables plans de colonisation. Il choisissait quelques intimes et
l, ensemble, loin de la ville, dans la retraite paisible, ils parlaient
de la grande littrature du sicle de Louis XIV, ou discutaient la
nouvelle philosophie qui envahissait l'Europe de toute part.

[Note 13: Voir l'appendice.]

L, dans le chteau de Beaumanoir, le sieur Joliet avait racont ses
aventureux voyages, et le Pre Marquette avait confirm l'existence d'un
fleuve merveilleux appel le _Pre des Eaux_, qu'une vague rumeur seule
avait fait souponner. L aussi, le vaillant La Salle tait venu
demander conseil  Talon, son ami et son patron, quand il partit pour
aller explorer la grande rivire du Mississipi, entrevue par Joliet et
Marquette, la grande rivire du Mississipi qu'il donna  la France par
droit de dcouverte.[14]

[Note 14: Voir l'appendice.]

Tout prs du chteau, s'levait une tour de pierre brute, crnele et
perce dans les cts de nombreuses ouvertures. Cette tour avait t
btie pour tenir les Sauvages en respect et servir de refuge aux colons
pendant les guerres du dernier sicle.

Que de fois, des bandes d'Iroquois altrs de sang se sont sentis pris
de dcouragement et de terreur  la vue de cette petite forteresse dont
les couleuvrines donnaient l'veil aux colons de Bourg-Royal et des
bords sauvages du Montmorency!

La tour ne servait plus maintenant et tombait en ruines; mais il
circulait des rumeurs fantastiques chez les habitants, au sujet d'un
passage souterrain qui l'unissait au chteau. Personne ne l'avait jamais
vu, ce passage, et personne n'aurait eu le hardiesse de l'explorer, 
coup sr, parce qu'il tait gard par un loup-garou. Un loup-garou! Ce
mot faisait frissonner de peur les enfants vieux et jeunes runis au
coin du feu, dans les soires d'hiver, pour entendre les lgendes de la
Bretagne et de la Normandie, remises  neuf et retouches pour les
scnes du Nouveau-Monde.

Le colonel Philibert et matre Pothier suivirent une large avenue qui
aboutissait au chteau et s'arrtrent  la porte principale, au milieu
d'une haie verdoyante taille, d'aprs les haies de Luxembourg, de la
faon la plus fantastique. Cette porte s'ouvrait sur un vaste jardin
tout clatant de fleurs, tout rempli des senteurs les plus exquises, du
bourdonnement des abeilles et du chant des oiseaux.

Des arbres, emports de France et plants par Talon, montraient
au-dessus de la haie leurs ttes charges de fruits. C'taient des
cerises rouges comme les lvres des vierges d'Anjou, des prunes de
Gascogne, des pommes de Normandie, des poires de la luxuriante valle du
Rhne. Les branches recourbes laissaient leur douce teinte verte pour
se parer de vermeil, d'or et de pourpre, ces vives couleurs que la
nature arbore quand elle se couronne pour les ftes de la moisson.

Tout prs du chteau, l'on voyait un colombier surmont d'une brillante
girouette que le moindre souffle faisait tourner et crier. C'tait la
retraite d'une famille de pigeons qui voltigeaient sans cesse, sans
cesse tournoyaient autour des hautes chemines ou se pavanaient en
roucoulant sur le toit lev; pigeons blancs comme des flocons de neige,
emblme de l'innocence et du bonheur.

Mais rien ne rappelait l'innocence ou le bonheur dans l'aspect de ce
chteau baign de lumire. Ses grandes portes restaient immobiles devant
les merveilleuses beauts du monde extrieur, ses fentres qui auraient
d s'ouvrir larges, pour recevoir la fracheur et les rayonnements du
matin, ses fentres taient closes, comme des yeux qui se ferment avec
malice  la lumire du ciel qui les inonde.

Tout tait calme au dehors, et l'on n'entendait que les chants des
oiseaux ou le frmissement des feuilles; rien ni homme, ni bte ne
signala l'approche du colonel. Mais longtemps avant qu'il n'arrivt  la
porte, il entendit un bruit confus de voix, un trange mlange de cris,
de chants et de rires, un choc de coupes et des sons de violons qui le
remplirent d'tonnement et de dgot. Il distingua des accents avins,
des refrains bachiques, des voix de stentor, qui demandaient de
nouvelles rasades, et proposaient de nouvelles sants au milieu des plus
bruyants applaudissements.

Le chteau devenait un vrai _pandemonium_, tout rempli de tumulte et de
divertissements, o la nuit remplaait le jour, d'o l'ordre tait banni
pour faire place au mpris de la dcence, de l'honneur et du bon sens.

--Au nom du ciel! matre Pothier, que signifie ceci? demanda Philibert,
 son guide, pendant qu'ils suivaient tous deux, aprs avoir attach
leurs chevaux  un arbre, la large alle qui conduisait  la terrasse.

--Ce concert, votre honneur, rpondit matre Pothier avec un branlement
de tte significatif, et un sourire qui trahissait sa sympathie pour les
viveurs, c'est la fin de la chasse, la dernire partie o les gais
convives de l'intendant pendent les andouilles.

--C'est un parti de chasseurs, dites-vous? comment croire que des hommes
puissent se rendre coupables d'une pareille dgradation, mme pour
plaire  l'intendant!

--Une pareille dgradation? Je parierais ma robe que la plupart des
chasseurs ont roul sous la table  l'heure qu'il est; toutefois,
d'aprs le vacarme, on voit qu'il y en a encore quelques-uns sur leurs
jambes et que le vin coule toujours.

--C'est affreux! c'est horrible! dit Philibert, indign; s'oublier dans
de semblables orgies, quand la colonie nous demande  tous, toute la
froideur de notre jugement, toute la force de nos bras, tout l'amour de
nos coeurs! O mon pays! mon cher pays! quelle destine peux-tu esprer
quand ce sont de tels hommes qui te gouvernent!

--Vous tes un tranger, car vous ne seriez pas si prompt  fltrir
l'hospitalit de l'intendant. Ce n'est pas la coutume de parler
ouvertement comme cela, except parmi les habitants qui jasent toujours
en vrais Normands.

Matre Pothier regardait le colonel, comme pour mendier son approbation,
mais celui-ci ne l'coutait gure, irrit qu'il tait par les bruits
scandaleux de l'intrieur.

--Tiens! voici une chanson bien allgre, votre honneur, continua le
notaire en battant la mesure avec sa main.

C'tait la louange du vin, chante par une voix forte. Un choeur
clatant rpondit tout  coup, et les pigeons effrays s'envolrent de
la toiture de la chemine. Le colonel reconnut une chanson, qu'il avait
entendue dans le quartier latin, pendant sa vie d'tudiant  Paris. Il
crut reconnatre aussi la voix qui chantait.

        Pour des vins de prix
        Vendons tous nos livres!
        C'est peu d'tre gris,
        Amis, soyons ivres.
                Bon!
        La faridondaine
                Gai!
        La faridond!

Un murmure sonore, et le joyeux choc de verres suivirent le refrain.
Matre Pothier clignait des yeux en signe d'approbation, et, sur le bout
des pieds, les mains ouvertes, la bouche arrondie, il semblait faire sa
partie dans cette musique infernale.

Philibert le regarda d'un air de mpris. Allez! ordonna-t-il, et frappez
 cette porte. Il faudrait le tonnerre de Dieu pour anantir cette
effroyable orgie. Dites que le colonel Philibert arrive avec des ordres
de Son Excellence pour le chevalier intendant.

--Oui! et qu'on vous serve un bref d'expulsion! Pardonnez-moi, et ne
vous fchez pas, monsieur, supplia le notaire, si je n'ose frapper 
cette porte pendant qu'on chante la messe du diable. Les valets, je les
connais bien, allez! les valets me plongeraient dans le ruisseau ou me
poignarderaient dans le corridor mme, pour amuser les Philistins. Je ne
suis pas un Samson, Votre honneur, je ne serais pas capable de faire
crouler le chteau sur leurs ttes. Je le voudrais bien, par exemple!

Philibert ne trouva pas mal fonde la crainte de son guide, et, comme un
nouvel clat de voix charges d'ivresse retentissait sous les riches
lambris, il lui dit:

--Restez ici jusqu' mon retour, je vais y aller moi-mme.

Il monta les larges marches de pierre, et frappa  plusieurs reprises,
mais en vain. Il essaya d'ouvrir. A sa grande surprise, la porte cda;
elle n'tait pas verrouille. Pas un serviteur n'tait l. Il s'avana
hardiment. Une clatante lumire l'blouit. Le chteau tait tout orn
de lampes et de candlabres, et c'tait en vain que les rayons du soleil
cherchaient  pntrer dans ces lieux, la nuit se prolongeait jusqu'au
milieu du jour, une nuit artificielle avec une pluie de lumires et une
effroyable orgie.




                                  VII

                           L'INTENDANT BIGOT


Depuis l'arrive de l'intendant Bigot dans le chteau de Beaumanoir, il
y avait eu bien des festins joyeux, des festins qui pourraient,  cause
de leurs dsordres, tre compars aux royales orgies de la rgence, et
aux dbauches de Croisy et des petits appartements de Versailles. La
splendeur et le luxe de ce chteau, ses ftes interminables provoquaient
l'tonnement et le dgot du peuple honnte, qui mettait naturellement,
en regard de l'extravagance de l'intendant, les manires simples et les
principes svres du gouverneur gnral.

La grande salle, o se runissaient d'ordinaire les convives, tait
brillamment claire par des lampes d'argent, suspendues au plafond
comme des globes de feu. Un pinceau habile avait crit, sur ce plafond,
l'apothose de Louis XIV. Le grand monarque tait entour de tous les
Bourbons, du Grand Cond et autres, jusqu' la plus lointaine parent.
Sur le mur du fond, l'on voyait un portrait de grandeur naturelle de la
marquise de Pompadour, la matresse de Louis XV, et l'amie protectrice
de Bigot. La voluptueuse beaut semblait tre le gnie de ces lieux. Des
tableaux de prix ornaient les autres murailles: le roi et la reine, la
Montespan aux yeux si noirs, la ruse Maintenon, et la belle et triste
de la Vallire, la seule qui ait aim Louis XIV pour lui-mme. Le
portrait de la clbre femme, copi d'aprs ce tableau, peut tre vu
encore dans la chapelle des Ursulines de Qubec. C'est sainte Thas,
s'agenouillant pour prier avec les religieuses.

La table, un chef-d'oeuvre, tait faite d'un riche bois canadien aux
teintes noires nouvellement connu, et s'tendait sur toute la longueur
de la salle. Au milieu, on avait plac l'un des plus beaux morceaux de
l'art italien, un surtout en or massif, donn par la Pompadour. Ce
surtout reprsentait Bacchus assis sur un tonneau de vin, comme sur son
trne, et offrant des coupes dbordantes  des faunes et  des satyres
qui dansaient une ronde.

Des gobelets de la Bohme et des coupes vnitiennes, sculpts dans
l'argent, brillaient comme des toiles sur cette table magnifique. Ils
taient remplis jusqu'au bord des vins d'or ou de pourpre de la France
et de l'Espagne, ou renverss dans les mares de nectar qui coulaient
jusque sur les tapis de velours. Pour aiguiser la soif, on avait mis
parmi les vases de fleurs et les corbeilles de fruits des Antilles, des
fromages de Parmes, du caviar, et d'autres apptences.

Une vingtaine de convives, mis comme des gentilshommes, mais dont les
vtements taient en dsordre et tachs de vin, la figure anime, les
yeux rougis, parlaient bruyamment  tort et  travers, et d'une faon
licencieuse.

De place en place, un sige vide ou renvers indiquait que des buveurs
avaient roul sous la table. Les valets qui les avaient emports
attendaient encore debout, en livre clatante. Dans une galerie, tout
au fond de la pice, des musiciens jouaient, quand les tourdissants
clats de la fte se taisaient un peu, les ravissantes symphonies de
Destouche et de Lulli.

Bigot, l'intendant, occupait la place d'honneur. Son front bas, son oeil
vif, noir, petit, sa figure basane, pleine de feu et d'animation,
trahissaient en lui le sang gascon.

Il tait loin d'tre attirant; dans l'inaction il tait mme laid et
repoussant. Mais son regard avait une puissance redoutable. Il
fascinait, il tait plein de cet trange clat que donnent une volont
de fer, jointe  une grande subtilit. Il inspirait la crainte, s'il
n'veillait l'amour.

Nanmoins, quand il voulait essayer la douceur,--et il le faisait
souvent--il manquait rarement de se gagner la confiance des hommes,
pendant que la tournure agrable de son esprit, sa courtoisie et ses
manires galantes avec les femmes, qu'il n'approchait jamais qu'avec la
sduisante politesse apprise  la cour de Louis XV, en faisaient un des
hommes les plus dangereux de la colonie.

Il aimait le vin et la musique, tait passionnment adonn au jeu et aux
plaisirs, possdait une brillante ducation, se montrait habile en
affaires et fertile en expdients. Il aurait pu sauver la
Nouvelle-France s'il avait t aussi honnte qu'il tait habile; mais il
aimait la corruption et n'avait aucun principe. Sa conscience se taisait
devant son ambition et son amour des plaisirs. Il ruina la
Nouvelle-France par gosme d'abord, et ensuite pour ses protectrices,
et pour la foule des courtisanes et des fragiles beauts de la cour. En
retour, parleurs artifices et leur influence auprs du roi, elles le
faisaient maintenir dans sa haute position, malgr tous les efforts des
honntes gens, les bons, les vrais habitants de la colonie.

Dj, par ses fraudes et ses malversations, quand il tait commissaire
en chef de l'arme, il avait ruin et perdu l'ancienne colonie de
l'Acadie et, au lieu d'tre traduit devant les tribunaux et chti, il
avait t lev  la charge plus digne et plus importante d'intendant
royal de la Nouvelle-France.

Bigot avait fait asseoir  sa droite le sieur Cadet, son ami de coeur,
un gros sensuel au nez pais, aux lvres rouges, et dont les yeux gris
clignotaient sans cesse. Sa large face colore par le vin brillait comme
la lune aot quand elle se lve  l'horizon. On disait que Cadet avait
t boucher  Qubec. Maintenant, il tait, pour le malheur de son pays,
commissaire en chef de l'arme, et confrre intime de l'intendant.

L se trouvaient aussi le commandant de l'artillerie, Le Mercier, un
officier plein de bravoure, mais homme plein de vices; Varin,
commissaire  Montral, libertin fier de ses dbauches, plus coquin que
Bigot, et plus polisson que Cadet; De Brard, contrleur de la marine et
digne associ de Pniseault; il avait un visage mince, un oeil rus qui
convenait parfaitement au grant de la Friponne; Perrault, d'Estbe,
Morin et Vergar, tous des cratures de l'intendant, des hommes qui
l'aidaient dans son rle infme, ses associs dans la grande compagnie
--la grande compagnie des voleurs, comme disait le peuple qui se voyait
dpouill de tout au nom du roi et sous le faux prtexte de continuer la
guerre.

Autour de la table somptueuse, il y avait nombre d'autres convives, les
seigneurs dissolus des environs et les pres de la mode; des hommes
avides et extravagants, des hommes semblables  ceux dont parlait
Charlevoix un quart de sicle auparavant, quand il disait: des
gentilshommes profondment verss dans l'art lgant et agrable de
dpenser de l'argent, mais tout  fait incapables d'en gagner.

Parmi les jeunes seigneurs qui avaient t entrans dans ce tourbillon
de splendides folies, se trouvait le brave et beau Le Gardeur de
Repentigny, capitaine dans la marine royale, un corps nouvellement form
 Qubec. Le Gardeur, dans ses traits de vaillant soldat, avait comme un
reflet de la suave beaut de sa soeur, mais un reflet profan par la
dbauche. Il tait tout enflamm, et ses yeux noirs, ordinairement doux
et francs comme ceux d'Amlie, ses yeux noirs lanaient maintenant les
dards envenims du serpent.

A l'exemple de Bigot, Le Gardeur rpondait follement aux dfis de boire
qui venaient de tous les cts.

Les fumes du vin obscurcissaient maintenant tous les cerveaux, et la
table tait une source de dbauches.

--Remplissez encore votre coupe, Le Gardeur, s'cria l'intendant d'une
voix forte et claire; l'horloge menteuse dit qu'il est jour, grand jour!
mais dans le chteau de Beaumanoir, aucun coq ne chante, aucun rayon du
jour ne parat sans la permission du matre et de ses aimables convives.
Remplissez vos coupes, mes compagnons, remplissez vos coupes! la lampe
qui se reflte dans une coupe de vin est plus brillante que le plus
clatant soleil.

--Bravo, Bigot! Quelle sant? dites! nous allons y rpondre jusqu' ce
que l'on compte quatorze toiles dans la Plade, rpliqua Le Gardeur.

Et, jetant un regard endormi sur la grande horloge, au fond de la salle,
il ajouta:

--Je vois quatre horloges ici, et chacune d'elle en a menti, si elle dit
qu'il est jour!

--Vous vous amendez, Le Gardeur de Repentigny. Vous tes digne
d'appartenir  la grande compagnie... Mais je vais proposer ma sant.
Nous avons bu vingt fois  cette sant, et nous y boirons vingt fois
encore. C'est le meilleur prologue que l'esprit de l'homme ait pu
trouver pour cette chose divine qui s'appelle le vin, c'est la femme!

--Et le meilleur pilogue, aussi, fit Varin, passablement ivre. Mais la
sant? ma coupe est remplie!

--C'est bien, remplissez tous vos coupes, et buvons  la sant,  la
fortune, et  l'amour de la plus belle femme de l'heureuse France, la
marquise de Pompadour! La Pompadour! la Pompadour! Ce nom retentit dans
toute la salle, les coupes furent remplies jusqu'au bord et un tonnerre
d'applaudissements et le choc joyeux des gobelets d'argent rpondirent 
la sant de la matresse de Louis XV. Elle tait, cette favorite
puissante, la protectrice de la grande compagnie, et c'tait dans ses
mains que tombait la plus grande part des profits raliss par le
monopole du commerce dans la colonie.

--Allons! Varin, c'est votre tour, maintenant! cria Bigot, en se
tournant vers le commissaire. Une sant  Ville-Marie! Heureuse ville de
Montral o l'on mange comme des rats de Poitou, et o l'on boit jusqu'
ce que les gens sonnent l'alarme, comme firent les Bordelais, pour
souhaiter la bienvenue aux percepteurs de la gabelle. Les Montralais
n'ont pas encore sonn l'alarme  votre sujet, Varin, mais cela ne
saurait tarder.

D'une main peu sre, Varin remplit sa coupe, jusqu' ce qu'elle
dbordt, puis, s'appuyant sur la table il se leva et rpondit:

--Une sant  Ville-Marie, et  nos amis dans l'indigence, les tuques
bleues du Richelieu!

Il faisait allusion  une rcente ordonnance de l'intendant. Par cette
ordonnance inique, Bigot enjoignait  Varin de saisir, sous prtexte
d'approvisionner l'arme, mais en ralit au profit de la grande
compagnie, tout le bl qui se trouvait dans les magasins de Montral, et
dans les campagnes voisines. On but avec enthousiasme.

--Bien pens, Varin! reprit Bigot; cette sant est au plaisir et au
travail. Le travail, a t de brler les granges des habitants; le
plaisir, c'est de boire  votre succs.

--Mes fourrageurs ont balay net, rpondit Varin, en reprenant son
sige; les balais de Besanon n'auraient pas fait mieux. Les champs sont
nus comme une salle de bal. Votre Excellence et la marquise pourraient y
venir danser; pas une paille ne tranerait sous leurs pieds.

--Et puis, demanda d'Estbe d'un air un peu moqueur, avez-vous opr
cette oeuvre norme sans lutte et sans combats?

--Sans combats? Pourquoi des combats? Les habitants ne rsistent jamais
quand nous leur parlons au nom du roi. Au nom du roi, nous chassons les
dmons. Quand nous corchons les anguilles, nous commenons par la
queue. Si nous allions faire cela, les habitants seraient comme les
anguilles de Mlun: ils crieraient avant d'avoir du mal. Non, non,
d'Estbe! nous sommes plus polis que cela,  Ville-Marie. Nous leur
disons que les troupes du roi ont besoin de bl. Ils tent leurs bonnets
et, les yeux pleins de larmes, ils vous rpondent: M. le commissaire, le
roi peut prendre tout ce que nous possdons, et nous prendre nous aussi,
s'il veut seulement empcher les Bostonnais de s'emparer du Canada.
C'est mieux, d'Estbe, que de voler le miel et tuer ensuite les abeilles
qui l'ont produit.

--Mais, Varin, que sont devenues les familles que vos pourvoyeurs ont
ainsi dpouilles? demanda le seigneur de Beauce, un gentilhomme
campagnard dont toutes les ides gnreuses n'taient pas encore noyes
dans le vin.

--Ces familles?--c'est--dire les femmes et les enfants, car nous avons
enrl les hommes, rpliqua Varin d'un ton moqueur, en se croisant les
pouces comme un paysan du Languedoc qui veut se faire croire,--ces
familles, de Beauce, font comme les gentilshommes de la Beauce en temps
de disette: elles billent pour leur djeuner, ou elles avalent du vent,
comme les Sens du Poitou; cela les fait cracher clair.

De Beauce, bless des gestes moqueurs de Varin et de l'allusion qu'il
faisait au billement proverbial du Peuple de la Beauce, se leva,
furieux, et frappant la table de son poing:

--Monsieur Varin, cria-t-il, ne vous croisez pas ainsi les pouces devant
moi, ou je vous les couperai!

Sur un signe de Bigot, le sieur Le Mercier s'interposa:

--Ne faites pas attention  Varin, dit-il bas  de Beauce, il est ivre,
et l'intendant serait dsol s'il y avait querelle. Attendez un peu et
vous boirez  Varin, qui sera pendu comme le boulanger de Pharaon, pour
avoir vol le bl du roi.

--Comme il mrite de l'tre, pour avoir insult les gentilshommes de la
Beauce, insinua Bigot, en se penchant vers son hte irrit. Et tout en
disant cela il faisait un clin d'oeil  Varin. Venez, maintenant, de
Beauce, ajouta-t-il, soyons tous amis. _Amantium irse_! Je vais vous
chanter un couplet en l'honneur de ce bon vin, le meilleur que Bacchus
ait jamais bu.

L'intendant se leva, et tenant dans sa main une coupe tincelante, il se
mit  chanter d'une voix assez mlodieuse, comme excellent moyen de
ramener l'accord parmi les convives, ce refrain fort  la mode:

        Amis, dans ma bouteille
        Voil le vin de France!
        C'est le vin qui danse ici
        C'est le bon vin qui danse.
              Gai lon la!
              Vive la lurette!
              Des fillettes
              Il y en aura!

--Vivent les fillettes! les fillettes de Qubec! les plus belles et les
plus constantes des filles, et qui ne ddaignent pas un galant digne
d'elles, continua Bigot. Que dites-vous, Pan? N'tes-vous pas dispos 
rpondre  la sant des belles de Qubec?

--Pas dispos! Votre Excellence.

Il se leva pour rpondre et ses jambes flchirent. Brave, le verre en
main, il tira son pe du fourreau et la mit sur la table.

--Je demande que la compagnie boive cette sant  genoux! dit-il, et de
mon sabre que voici, je couperai les jarrets du mcrant qui refusera de
s'agenouiller et de boire une pleine coupe, aux yeux adorables de la
plus belle Qubcoise, l'incomparable Anglique des Meloises!

La sant fut acclame. Chacun remplit son verre en l'honneur de la
beaut partout admire.

--A genoux! cria l'intendant, ou de Pan va nous couper les jarrets!

Tous s'agenouillrent; plusieurs ne purent se relever.

--Nous allons boire, continua-t-il,  la plus belle des belles, 
Anglique des Meloises! Allons! tous ensemble!

La plupart reprirent leurs siges au milieu des rires et d'une joyeuse
confusion.

Alors, un jeune dbauch excit par le vin et le tapage, le sieur
Deschenaux, debout sur ses jambes mal affermies, leva une coupe o
trempaient ses doigts:

--Nous avons bu avec tous les honneurs, commena-t-il, aux yeux
adorables de la belle de Qubec; je demande  tous les gentilshommes, de
boire maintenant aux yeux plus ravissants encore de la belle de la
Nouvelle-France!...

--Qui est-elle? Son nom! son nom! exclamrent une douzaine de voix... Le
nom de la belle de la Nouvelle-France!...

--Qui est-elle? Comment! quelle autre que la belle Anglique mrite
d'tre appele ainsi? reprit de Pan avec chaleur et jalousie.

--Tut! rpliqua Deschenaux, vous comparez un ver luisant  une toile,
quand vous comparez Anglique des Meloises  la dame que je veux
honorer. Je demande que les coupes dbordent en l'honneur de la belle de
la Nouvelle-France... la belle Amlie de Repentigny!

Le Gardeur, la tte appuye sur sa main, l'air gaillard, et sa coupe
dj remplie, attendait la sant de Deschenaux. Au nom de sa soeur il se
leva comme s'il avait t mordu par un serpent, jeta sa coupe  la tte
de Deschenaux et tira son pe.

--Mille tonnerres vous crasent! hurla-t-il, comment osez-vous profaner
ce nom sacr, Deschenaux? Rtractez-vous! ou vous allez boire une sant
de sang! rtractez-vous!

Les convives se levrent terrifis. Le Gardeur voulait se prcipiter sur
Deschenaux, et Deschenaux, furieux de l'insulte qu'il venait de
recevoir, l'attendait l'pe au poing. Plusieurs s'interposrent, Le
Gardeur les repoussa.

L'intendant qui ne manquait jamais de courage, ni de prsence d'esprit,
rejeta Deschenaux sur son sige, et lui saisit le bras.

--Etes-vous fou, Deschenaux? lui dit-il. Vous savez qu'Amlie est sa
soeur, et qu'il lui a vou un culte profond?... rtractez la sant, elle
tait inopportune.

Deschenaux s'obstina une minute, mais il dut enfin cder, car
l'intendant avait une trs grande influence sur lui.

--Ce damn de Repentigny! dit-il, je voulais seulement rendre hommage 
sa soeur... Qui aurait pens qu'il allait prendre la chose de cette
faon?

--Tous ceux qui le connaissent, except vous, continua l'intendant. Si
vous voulez porter une sant  Mlle de Repentigny, attendez qu'il se
soit donn corps et me  la grande compagnie; alors, soyez-en sr, il
ne se souciera pas plus de l'honneur de sa soeur que vous ne vous
occupez de l'honneur de la vtre.

--Mais l'insulte? Il m'a bless avec le gobelet, mon sang coule... je ne
pardonnerai jamais cela! fit Deschenaux, en s'essuyant le front avec sa
main.

--Bah! vous le provoquerez un autre jour, et pas ici. Je vois que Cadet
et Le Mercier se sont rendus matres du jeune Bayard; venez, Deschenaux,
montrez-vous gnreux; dites-lui que vous aviez oubli que la belle dame
tait sa soeur.

Deschenaux, dissimulant sa colre, se leva et remit son pe au
fourreau. Il prit le bras de l'intendant et s'avana vers Le Gardeur qui
faisait toujours des efforts pour se dgager.

--Le Gardeur, dit-il avec un accent de regret sincre, j'avais oubli
que Mlle de Repentigny est votre soeur. J'ai eu tort de proposer sa
sant, je l'avoue, et, bien que j'eusse t fier de boire  cette sant,
je la retire puisqu'elle ne vous a pas t agrable.

Le Gardeur se calmait aussi difficilement qu'il s'impatientait vite. Il
avait encore son pe  la main.

--Voyons! cria Bigot, il est bien malais de vous plaire! Vous tes
exigeant comme Villiers de Vendme que le roi lui-mme ne pouvait
satisfaire. Deschenaux vous dclare qu'il regrette ce qu'il a fait; un
gentilhomme ne peut dire plus. Serrez-vous la main et soyez amis, de
Repentigny!

Inaccessible  la crainte et souvent  la raison, Le Gardeur ne
rsistait jamais quand l'on faisait appel  sa gnrosit. Il rengaina
et tendit une main cordiale  Deschenaux.

--Votre excuse est suffisante, monsieur, lui dit-il; je veux croire que
vous n'aviez pas l'intention d'offenser ma soeur. Ma soeur, messieurs!
c'est mon faible, ajouta-t-il, en les regardant tous avec assurance et
prt  recommencer s'il dcouvrait quelque part le moindre signe
d'ironie; je la respecte comme je respecte la reine des cieux, et leurs
noms  toutes deux ne doivent jamais tre prononcs ici!

--Bien dit, Le Gardeur! exclama l'intendant, bien dit! Encore une
poigne de main et soyez amis pour toujours! Bnies soient les querelles
qui sont suivies d'une pareille rconciliation! bnis les outrages qui
se lavent dans le vin! Prenez vos siges, messieurs.

Tous se remirent  la table. Bigot se sentait plus dispos que jamais.

--Valets, commanda-t-il, apportez maintenant les plus larges coupes,
nous allons boire un fleuve d'eau de vie! Nous allons boire une eau de
vie capable de fondre les perles de Cloptre! Nous allons boire  une
dame plus belle que la reine d'Egypte! Mais auparavant, nous allons
confrer  Le Gardeur de Repentigny, toutes les franchises dont
jouissent les associs de la Nouvelle-France.

Les valets se htaient, allant et venant sans cesse.

La table fut bientt couverte de coupes profondes, de flacons d'argent
et de tout l'clatant bagage de l'arme de Bacchus.

L'intendant prit Le Gardeur par la main:

--Vous dsirez tre un des ntres et entrer dans le sein joyeux de la
grande compagnie? lui demanda-t-il.

--Oui! rpondit Le Gardeur ivre et grave, je suis un tranger et vous
pouvez me recevoir; je sollicite mon admission. Par saint Picaut! vous
me trouverez fidle.

Bigot l'embrassa sur les deux joues:

--Par les bottes de saint Benot! dit-il, vous parlez comme le roi
d'Yvetot, Le Gardeur de Repentigny! vous tes digne de porter l'hermine
 la cour du roi de Bourgogne.

--Regardez-moi le pied, Bigot, et dites  la compagnie si je puis, oui
ou non, chausser la botte de saint Benot!

--Par le joyeux saint Chinon! vous la chausserez, Le Gardeur!

Et il lui tendit un flacon de vin d'une pinte. Le Gardeur la vida d'un
trait.

--Cette botte vous va admirablement! exclama Bigot, tout enthousiasm.
Le chant, maintenant! je conduis le choeur. Que tous ceux-l retiennent
leur haleine qui ne veulent pas faire chorus.

Alors, l'intendant se mit  chanter  haute voix ces vers burlesques de
Molire qui rjouirent si souvent les orgies de Versailles:

        Bene, bene, bene respondere!
        Dignus, dignus es intrare
        In nostro docto corpore!

Puis aux accords des violons, aux roulements des tambours de basque,
tous se levrent en choquant leurs coupes sonores.

        Vivat! vivat! vivat! cent fois vivat!
        Novus socieus qui tam bene parlt!
        Mille, mille annis et manget et bibat,
        Fripet et Friponat!

Chacun vint  son tour embrasser Le Gardeur et lui serrer la main;
chacun vint le fliciter de son admission dans la grande compagnie.

--Maintenant, reprit Bigot, nous allons boire une sant longue comme la
corde de la cloche de Notre-Dame. Remplissons nos coupes de la
quintessence du raisin, et vidons-les en l'honneur de la Friponne!

La Friponne! ce nom fut comme un choc lectrique. Dans le pays, il tait
un opprobre; mais  Beaumanoir il faisait rire. Pour montrer comme elle
se moquait de l'opinion publique, la compagnie venait de lancer sur les
Grands Lacs, pour faire le commerce de fourrures, un vaisseau qui
s'appelait _La Friponne_.

--Laissez rire ceux qui gagnent, avait dit Bigot  d'Estbe, un jour que
celui-ci tait furieux parce qu'un habitant avait prononc ce nom devant
lui. Nous acceptons le nom! n'ayons pas peur des consquences. Si ces
rustres s'avisent de dire autre chose, je ferai crire ce qu'ils diront
en lettres d'une verge sur la faade du palais, et ce sera l'abcdaire
o ils apprendront  peler et  lire!

La sant de la Friponne fut bue au milieu d'une salve d'applaudissements
et de chants bachiques.

Le sieur Morin avait t marchand  Bordeaux. C'tait un homme dont la
signature ne valait pas mieux que la parole. Il tait arriv depuis peu
en Canada, avait transport ses marchandises  la Friponne, et il tait
devenu l'un de ses membres les plus actifs.

--La Friponne! cria-t-il, j'ai bu  son succs de tout mon coeur et de
toute ma gorge! Cependant, je suis sr qu'elle ne consentira jamais  se
coiffer du _night-cap_ et  dormir dans nos bras, tant que nous n'aurons
pas musel ce _Chien d'Or_ qui aboie nuit et jour dans la rue Buade.

--C'est vrai, Morin, interrompit Varin que le seul nom du _Chien d'Or_
mettait en fureur. La grande compagnie n'aura la paix que lorsque nous
aurons envoy  la Bastille le bourgeois son matre. Le chien d'or est
un...

--Un maudit! reprit Bigot avec violence. Pourquoi prononcez-vous ce nom,
Varin? il rend notre vin amer. J'espre bien jeter dans la poussire, un
jour, le chien et le chenil de l'insolent bourgeois.

Puis cachant, selon son habitude, sa pense sous un sarcasme moqueur:

--Varin, dit-il, en clatant de rire, on prtend que c'est le meilleur
de vos os que le _Chien d'Or_ ronge ainsi...

--Il y en a plus qui croient que c'est le meilleur des vtres,
Excellence.

Varin disait vrai, et il le savait bien; mais, connaissant bien la
susceptibilit de Bigot,  ce sujet, il ajouta complaisamment:

--C'est le vtre ou celui du cardinal.

--Disons, alors, que c'est celui du cardinal. Il est encore en
purgatoire, ce bon cardinal; il y attend le bourgeois pour rgler ses
comptes avec lui.

Bigot hassait le bourgeois Philibert, comme on hait celui que l'on a
offens. Il avait aid  le chasser de France, autrefois, sous le
prtexte que lui, Philibert, alors comte normand, m par sa gnrosit
naturelle, avait os protger contre l'indignation de la cour, certains
sectaires malheureux, dans le parlement de Rouen. Aujourd'hui
jansniste, il le hassait  cause de sa prosprit. Sa haine tournait 
la fureur, quand il voyait briller au fond du magasin de la rue Buade,
la tablette du _Chien d'Or_ avec sa menaante inscription. Il comprenait
bien le sens de ces paroles de vengeance, crites en lettres de feu dans
l'me du bourgeois.

--Malheur  toute l'engeance du _Chien d'Or_, le parti des honntes
gens! cria Bigot. Si ce n'tait que de ce cafard de savant, qui joue au
gouverneur ici, j'aurais vite descendu l'enseigne et pendu le matre 
sa place.

Les convives devenaient de plus en plus joyeux et bruyants,  mesure
qu'ils vidaient leurs coupes; bien peu s'occupaient des discours de
l'intendant. Cependant Le Gardeur de Repentigny le regarda, comme il
ajoutait ces dernires paroles:

--Qu'est-ce cela, pour des hommes qui n'ont pas peur de se montrer
hommes?

Bigot surprit le regard de Repentigny, et ajouta:

--Mais nous sommes tous des poltrons, dans la grande compagnie, et le
bourgeois nous fait peur.

Le Gardeur tait joliment avin. Il ne savait gure ce que venait de
balbutier l'intendant, et n'avait saisi que ces dernires paroles.

--O sont les poltrons? chevalier, demanda-t-il. J'appartiens  la
grande compagnie maintenant, et je ne suis pas poltron, moi, si tous les
autres le sont. Je suis prt  dcoiffer de sa perruque n'importe quelle
tte en la Nouvelle-France; je porterai la perruque au bout de mon pe
sur la place d'Armes, et l je dfierai le monde entier de la venir
prendre.

--Bah! ce n'est rien, cela, rpliqua Bigot; trouvez moi quelque chose de
mieux. Je voudrais voir un des membres de la grande compagnie, qui
serait de force  renverser le _Chien d'Or_.

--Moi! moi! crirent une douzaine de voix. Bigot voulait tendre un pige
 Le Gardeur.

--Et moi donc! moi je le renverserai, chevalier, si vous le dsirez,
s'cria Le Gardeur, pris de vin et tout oublieux du respect et du
dvouement qu'il devait au pre de son ami, Pierre Philibert.

--Je prends votre parole, Le Gardeur, et j'engage votre honneur en
prsence de tous ces gentilshommes, fit Bigot, au comble de la joie.

--Quand dois-je agir? aujourd'hui?

Le Gardeur tait prt  dcrocher la lune; dans l'tat o il tait, il
ne doutait de rien.

--Non, pas aujourd'hui, dit Bigot, il faut laisser mrir la poire avant
de la cueillir. Nous avons jusque-l votre parole d'honneur.

Il tait bien content du succs de son stratagme.

--Ma parole est ternelle! reprit Le Gardeur, et sa voix fut couverte
par un nouvel applaudissement et par des chants honteux, propres tout au
plus  gayer des satyres.

Le sieur Cadet s'tendit paresseusement dans sa chaise, ouvrant et
fermant des yeux chargs de sommeil.

--Nous voil ivres comme des brutes, dit-il; il faudrait quelque chose
pour nous rveiller, et nous rafrachir les ides. Voulez-vous que je
propose une sant  mon tour?

--C'est bien, Cadet, proposons n'importe quelle sant. Pour l'amour de
toi, je boirais  tout ce qui vit dans le ciel, sur la terre et dans les
enfers.

--C'est une sant que vous allez boire  genoux, Bigot; faites-moi
raison, et remplissez la plus profonde de vos coupes.

--Nous la boirons  quatre pattes si vous l'aimez; mais avancez! Vous
tes aussi long que le Pre Glapin, quand il prche le carme; j'espre
que vous serez aussi intressant.

--Bien, chevalier, la grande compagnie, aprs avoir bu  la sant de
toutes les beauts de Qubec, dsire boire, maintenant,  la sant de la
dame de Beaumanoir, et en sa prsence, fit Cadet, avec une sombre
gravit.

Bigot fit un bond; tout ivre et insouciant qu'il tait, il n'aimait pas
que son secret fut divulgu. Il en voulait  Cadet de son indiscrtion,
car bien des convives ne connaissaient rien de cette trange dame de
Beaumanoir. Il tait trop profondment libertin pour prouver quelque
remords. Cependant,  la grande surprise de Cadet, il s'tait montr
d'une extrme rserve, au sujet de cette dame; il ne lui en avait jamais
parl.

--On dit que c'est une merveilleuse beaut, continua Cadet, que vous en
tes jaloux, et que vous avez peur de la laisser voir  vos meilleurs
amis.

--Elle est libre et peut aller o elle veut, rpliqua Bigot.

Il tait en colre, bien qu'il vit que c'tait folie de se fcher.

--Elle ne laissera pas ses appartements, mme pour vous, Cadet,
reprit-il; elle n'a pu fermer l'oeil de la nuit,  cause de votre
infernal tapage.

--Alors, qu'il nous soit permis, d'aller lui demander pardon  genoux...
Qu'en pensez-vous, messieurs?

--Accord! accord! fut le cri gnral, et tous se mirent  faire de
bruyantes et vives instances auprs de Bigot, pour qu'il leur montrt la
belle dame de Beaumanoir, cette superbe crature dont on parlait tant en
secret.

Cependant Varin proposa de la faire monter au salon.

--O roi! s'cria-t-il, envoyez-la vers nous! Nous sommes de nobles
Persans, runis au palais, pour fter les sept jours prescrits par la
loi des Mdes. Que le roi amne Vasthi, la reine, pour que les princes
et les nobles de sa cour puissent admirer sa beaut!

Bigot, trop pris de vin pour avoir des scrupules, se rendit aux dsirs
de ses gais compagnons. Il se leva, Cadet prit son fauteuil.

--Gare  vous, dit-il, si je l'amne, montrez-vous respectueux.

--Nous baiserons la poussire de ses pieds, rpondit Cadet, et nous vous
reconnatrons pour le plus grand roi que l'ancienne ou la
Nouvelle-France aient jamais couronn dans un festin.

Bigot sortit alors du salon, traversa un long corridor, et entra dans la
chambre de dame Tremblay, une vieille mnagre, qui dormait sur sa
chaise. Il l'veilla et lui ordonna d'aller chercher sa matresse.

La vieille se leva vivement  la voix de l'intendant. Elle tait
passablement avenante, avait la joue encore vermeille et regardait son
matre comme pour lui demander son approbation quand elle ajustait son
chapeau ou rejetait en arrire ses rubans plus que voyants.

--Je veux que votre matresse monte dans la grande salle, allez vite!
rpta l'intendant.

La mnagre fit une rvrence, et de crainte, probablement, de laisser
chapper quelques observations inopportunes, elle serra les lvres et
sortit.




                                 VIII

                       CAROLINE DE SAINT-CASTIN


La dame Tremblay traversa une suite de pices, puis revint un moment
aprs pour dire que sa matresse tait descendue  sa chambre secrte,
afin sans doute de moins entendre le bruit qui la troublait si fort.

--Je vais aller la rejoindre, rpliqua l'intendant! vous pouvez vous
retirer, dame Tremblay.

Il traversa le salon et alla toucher un cordon dissimul dans l'un des
panneaux brillants qui couvraient les murs. Une porte s'ouvrit et laissa
voir un escalier garni d'pais tapis qui conduisait aux larges votes du
chteau.

Il descendit d'un pas empress mais peu sr.

L'escalier aboutissait  une chambre spacieuse, o une lampe magnifique,
suspendue par des chanes d'argent au plafond peint en fresques,
rpandait des flots de lumires. Les murs de cette chambre taient
couverts de riches tapisseries des Gobelins, qui reprsentaient les
plaines de l'Italie, toutes ruisselantes de soleil et Parsemes, dans
une splendide chappe de vue, de bosquets, de temples et de colonnades.
L'ameublement en tait d'une magnificence vraiment royale. Tout ce que
le luxe pouvait dsirer, tout ce que l'art pouvait fournir se trouvait
l. Sur un sofa reposait une guitare et tout auprs, l'charpe et les
gants de la jolie reine du lieu.

L'intendant ouvrit la porte, et d'un regard inquisiteur Parcourut toute
la pice, mais ne vit personne. Dans un enfoncement de la muraille, de
l'autre ct, se trouvait l'oratoire avec un autel surmont d'un
crucifix. Une ombre mystrieuse enveloppait ce lieu; cependant,
l'intendant put apercevoir une personne  genoux, ou plutt prosterne.
C'tait Caroline de Saint-Castin. Son front touchait la terre et ses
mains jointes couvraient son visage. Vtue d'une longue robe blanche,
les cheveux pars sur les paules, elle ressemblait  l'Ange de la
douleur, criant, avec des larmes, du plus profond de son me: Agneau de
Dieu qui effacez les pchs du monde, ayez piti de moi! Elle tait
tellement absorbe dans son chagrin qu'elle ne remarqua pas l'arrive de
l'intendant.

Bigot s'arrta tout tonn, tout rempli de crainte,  la vue de cette
femme ravissante qui pleurait sur elle-mme dans le secret de sa
chambre. La piti adoucit son regard; il appela par son nom l'infortune
jeune fille et courut  elle. Elle se leva lentement, en tournant vers
lui son visage baign de larmes.

C'est cette figure de vierge dsole qui hante depuis lors les ruines de
Beaumanoir.

Caroline de Saint-Castin tait de taille moyenne; lgante, et dlie,
elle semblait grande cependant. Ses traits taient d'une extrme
dlicatesse. Elle avait ces tresses sombres comme l'aile des corbeaux,
et cet oeil noir aux ardents reflets que l'on retrouve encore, aprs
plusieurs gnrations, chez les descendants des Europens qui se sont
mls aux enfants de la fort. L'oeil indien reste comme un hritage,
longtemps aprs que l'on a perdu dans la famille le souvenir de
l'origine. Son teint ple avait eu la riche couleur de l'olive, mais
aujourd'hui le chagrin le fltrissait. Cependant, elle tait belle
encore et plus sduisante que les plus roses visages.

Elle descendait d'une ancienne et noble famille acadienne dont le
fondateur, le baron de Saint-Castin, avait pous une beaut indienne,
la fille du grand chef des Abnaquis.

La maison de son pre, l'une des plus importantes de la colonie, fut
longtemps le rendez-vous de tous les officiers royaux de l'Acadie.
Unique enfant de cette noble maison, elle fut leve, comme l'exigeaient
son rang, sa position, et le luxe de l'poque, dans tous les
raffinements.

Dans une heure d'infortune, la belle jeune fille rencontra pour son
malheur le chevalier Bigot, commissaire en chef de l'arme, et par
consquent l'un des premiers officiers de l'Acadie.

Elle n'tait pas accoutume aux manires sduisantes de la mre-patrie,
et l'esprit dlicat et la courtoisie charmante de cet homme lui plurent
et l'enchantrent. Elle tait gaie, franche, confiante. Son pre, tout
entier aux affaires publiques, l'avait trop souvent laisse  elle-mme;
au reste, il n'aurait pas dsavou les assiduits du chevalier Bigot,
s'il les avait connues; parce que profondment honorable lui-mme, il ne
croyait pas qu'un gentilhomme pt faire une chose malhonnte.

Bigot, rendons-lui cette justice, apportait dans ses relations avec Mlle
de Saint-Castin, toute la sincrit dont il tait capable. Elle tait
au-dessus de lui par son rang et sa fortune, et il l'aurait pouse s'il
n'avait pas appris que son projet soulevait l'indignation  la cour de
France. Il lui avait dj offert son amour, qui rgnait en matre dans
son coeur trop sensible.

Caroline esprait comme elle aimait. Nulle part la terre n'tait
verdoyante, l'air pur, le ciel serein comme sur les bords du bassin des
Mines, ces lieux tmoins de ses tendres amours. Elle aimait avec cette
passion qui jette dans l'extase. Elle gardait les promesses qu'elle
faisait  cet homme, comme elle eut gard ses promesses faites  Dieu.
Elle l'aimait plus qu'elle-mme, et elle tait heureuse de souffrir pour
lui et  cause de lui.

Cette existence enchante ne dura que quelques mois. Un jour, Bigot
reut des lettres de Versailles. C'tait sa patronne, la marquise de
Pompadour, qui lui dclarait qu'elle lui avait trouv une femme  la
cour.

Bigot tait trop lche courtisan pour repousser l'intervention de cette
femme, et pas assez franc pour faire connatre sa position  sa fiance.
Il remit son mariage  plus tard. Les exigences de la guerre
l'appelrent ailleurs. Il avait gagn le coeur d'une pauvre femme toute
confiante, mais il avait trop appris  l'cole dissolue de la rgence,
pour sentir, en s'loignant de la plus aime de ses victimes, autre
chose qu'un regret passager.

Quand il quitta l'Acadie, l'Acadie tombe aux mains des Anglais, il
quitta aussi le seul coeur vritablement aimant qui crut encore en son
honneur, et fit des voeux pour sa fidlit.

L'heure du dsenchantement arriva bientt pour Caroline. Elle ne put se
le cacher; l'homme qu'elle aimait avec tant d'ardeur et de fidlit,
l'avait lchement trompe, lchement abandonne.

Elle apprit qu'il occupait la haute position d'intendant de la
Nouvelle-France, mais elle se sentit oublie, comme la rose qui avait
fleuri et s'tait dessche dans son jardin sous les soleils
d'autrefois.

Lors de la perte de la colonie, son pre avait t appele en France. Il
allait revenir. Jamais, elle le savait bien, il ne lui pardonnerait
d'entretenir un amour mpris. Ce serait avec une implacable svrit
qu'il repousserait tout projet de revoir celui qu'elle aimait avec tant
de passion. Dans une heure d'aberration cause par le plus violent
dsespoir, elle s'enfuit de la maison, et s'en alla chercher un refuge
dans la fort, chez ses parents loigns, les Abnaquis.

Les Sauvages l'accueillirent avec un grand plaisir, et un profond
respect; ils reconnaissaient ses droits  leur dvouement,  leur
obissance.

Ils lui firent chausser les mocassins de la tribu, et ayant reu la
confidence de ce qui causait chez elle un chagrin mortel, ils la
conduisirent  travers les bois pais vers la ville de Qubec.

C'est l qu'elle esprait retrouver l'intendant. Elle ne voulait pas lui
reprocher sa perfidie; elle l'aimait trop pour cela. Mais elle voulait
implorer sa piti, ou mourir  sa porte, s'il demeurait insensible. Tel
avait t le rve insens qui avait gar sa pauvre tte, et lui avait
fait entreprendre une dmarche inexcusable!

Et voil comment la belle et noble Caroline de Saint-Castin, ainsi que
nous l'avons dj expliqu, se trouvait  Beaumanoir.

Mlle de Saint-Castin avait pass dans la prire, les larmes et les
gmissements, cette nuit de dbauche. Elle pleurait sur elle-mme et sur
Bigot, dont elle connaissait maintenant la dpravation. Parfois, dans
son dsespoir, elle accusait la Providence d'injustice et de cruaut;
parfois,  la vue de sa faute immense, elle se disait que toutes les
peines de la terre ne sauraient la racheter, et que la mort et le
jugement de Dieu pouvaient seuls l'en punir justement.

Toute la nuit,  genoux au pied de l'autel, elle avait demand
misricorde et pardon. De temps en temps, quand un cho de l'orgie
venait jusqu' elle et faisait frmir la porte de sa chambre, elle se
levait terrifie. Mais personne ne descendit prs d'elle pour la
consoler! personne ne vit sa dsolation! Elle se croyait oublie de Dieu
et des hommes.

Parfois aussi elle distinguait, dans ce concert dshonorant, la voix de
l'intendant, et elle se demandait comment elle avait pu aimer autant cet
homme. Et pourtant, elle tait oblige de s'avouer qu'elle serait encore
prte  faire pour le revoir, ce qu'elle avait fait depuis. Elle
l'aimerait toujours cet ingrat! Il tait infidle et parjure, lui; mais
elle, la mort seule la dlierait de ses serments!

Les heures suivirent les heures, et chacune lui parut un sicle de
souffrance. Le dlire s'emparait de ses esprits. Elle crut entendre la
voix de son pre en colre, qui l'appelait par son nom; elle crut
entendre les anges accusateurs qui se moquaient d'elle  cause de sa
faute. Elle s'affaissa dans un sombre dsespoir, suppliant Dieu de
mettre fin  sa misrable existence.

Bigot entra. Il la releva en lui murmurant des paroles de piti. Elle
porta sur lui un regard si plein de reconnaissance, qu'il en aurait t
touch, s'il n'avait pas t de pierre. Mais elle exagrait le sens de
ses paroles. Il tait trop ivre pour rflchir, trop insouciant pour
rougir de sa dmarche.

--Caroline, lui dit-il, que faites-vous ici? C'est le temps de s'amuser,
et non de prier. La noble compagnie qui est dans la grande salle, dsire
prsenter ses hommages  la dame de cans. Venez avec moi.

Il lui offrit le bras avec une grce qui lui faisait rarement dfaut,
mme dans ses plus mauvais moments. Caroline le regarda tout tonne,
sans comprendre.

--Aller avec vous! balbutia-t-elle, je le veux bien, vous le savez, mais
o m'emmenez-vous?

--Dans la grande salle. Mes nobles htes dsirent vous voir et rendre
hommage  votre beaut.

Elle comprit ce qu'il voulait. Ce fut un clair. Elle ne s'tait jamais
sentie tant offense dans sa dignit de femme. Ple de honte et de
terreur, elle retira vivement sa main.

--Monter  la grande salle! frmit-elle, en reculant toujours, aller me
donner en spectacle  vos convives? Franois Bigot! pargnez-moi cette
honte et cette humiliation! Je suis devenue mprisable, je le sais,
mais,  mon Dieu! je ne suis point assez vile pour tre montre, comme
une infme,  ces hommes ivres qui m'appellent  grands cris! oh! non!

--Bah! vous vous occupez trop des convenances, Caroline, rpliqua Bigot,
qui s'inquitait un peu de son attitude. Comment! les plus belles dames
de Paris ne trouvaient pas dplac de paratre en costume d'Hb et de
Ganymde, devant le rgent duc d'Orlans, pendant les beaux jours de la
jeunesse du roi, et plus tard elles firent la mme chose, dans l'une des
plus grandes ftes que le roi donna  Choisy.... Ainsi, venez, ma chre,
venez!

Il l'entrana vers la porte.

--Epargnez-moi! Franois! s'cria-t-elle, en tombant  genoux, le visage
cach dans ses mains et fondant en larmes. Epargnez-moi! Franois! Oh!
pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas fait mourir, avant que vous soyez venu me
commander une chose que je ne peux pas faire, que je ne veux pas faire!
ajouta-t-elle, en lui saisissant les mains.

--Je n'ordonne pas, Caroline; je vous fais part du voeu exprim par mes
convives. Non, ce n'est pas moi qui exige cela; j'y consens pour leur
faire plaisir, rpondit Bigot.

Il tait touch de ses larmes et de ses supplications. Il n'avait pas
prvu une aussi pnible scne.

--Oh! merci! Franois! merci de cette bonne parole!... Je savais bien
que vous ne me commandiez pas une chose aussi honteuse. Vous n'tes pas
sans piti pour l'infortune Caroline... non, vous ne la montrerez pas 
ces hommes...

--Non! rpliqua-t-il avec impatience, ce n'est pas moi, c'est Cadet qui
a eu cette ide! Il devient fou quand il boit trop; moi aussi, sans cela
je ne l'aurais jamais cout! Tout de mme, Caroline, j'ai promis de
vous amener, et mes amis vont se moquer de moi s'ils me voient revenir
seul... Viens, pour l'amour de moi, Caroline!... Arrange un peu ces
beaux cheveux en dsordre; je vais tre fier de toi, va, ma Caroline! Il
n'y a pas une femme en Nouvelle-France qui peut t'tre compare,  ma
belle Caroline!

--Franois! dit-elle avec un sourire plein de tristesse, il y a
longtemps que vous me parlez ainsi... je veux rparer le dsordre de mes
cheveux, mais pour vous seul...?

Rougissante, elle roula de sa main habile, comme une couronne autour de
son front, ses longues tresses noires.

Elle ajouta:

--Un jour, il m'en souvient, je serais all au bout du monde pour vous
entendre dire ces douces paroles... Hlas! c'est fini! vous ne pouvez
plus tre orgueilleux de moi comme aux jours heureux d'autrefois, quand
nous tions  Grand-Pr! Non, ces jours d'amour et d'ivresse ne
reviendront plus jamais! jamais!

Bigot gardait le silence; il ne savait plus ce qu'il devait rpondre, ni
ce qu'il avait  faire. La transition de la salle de l'orgie aux
plaintes et aux larmes de l'alcve l'avait dgris. Avec sa raison, il
avait aussi retrouv un peu de douceur.

--Caroline, dit-il, je n'insisterai pas davantage. On me dit mchant et
vous me croyez tel; mais je ne suis pas brutal. C'est une promesse que
j'ai faite tant ivre. Varin, cet animal d'ivrogne, vous a appele la
reine Vasthi et m'a suppli de vous amener dans la salle du festin, pour
que tous vous admirent; et moi, j'ai jur que pas une des beauts qu'ils
vantent n'est comparable  vous...

--Le sieur Varin m'a appel la reine Vasthi? Hlas! il est peut-tre bon
prophte sans le savoir! fit-elle avec une amertume profonde. La reine
Vasthi refusa d'obir au roi qui lui commandait de lever son voile pour
que les grands de la cour, runis dans une fte bachique, fussent
tmoins de sa beaut. Elle fut chasse et une autre monta sur le trne 
sa place. Telle pourrait bien tre ma destine, Franois!

--Alors, vous ne voulez pas venir, Caroline?

--Non! tuez-moi si vous le voulez, et portez-leur mon cadavre!... mais,
jamais vivante, je ne paratrai devant des hommes... C'est  peine si je
puis soutenir votre regard, Franois, ajouta-t-elle en dtournant ses
yeux pleins de larmes et sa figure rouge de honte.

--C'est bien, Caroline, reprit Bigot qui admirait rellement son esprit
et son nergie, ils finiront sans vous voir leur joyeuse fte. Ils
boiront sans vous aux torrents de vin qui coulent depuis la nuit!

--Et les pleurs coulent ici, dit-elle tristement... les pleurs coulent
bien abondants!... Puissiez-vous, Franois, n'en jamais connatre
l'amertume!...

Bigot marchait d'un pas mieux affermi qu' son arrive. Les fumes du
vin se dissipaient. C'tait au moment o les convives chantaient la
chanson qu'avait entendue le colonel Philibert en arrivant au chteau. A
peine le refrain fut-il achev que des coups, rpts avec une fivreuse
impatience, firent retentir la porte.

--Ma chre enfant, dit-il, repose-toi, maintenant, calme-toi. Franois
Bigot n'oublie pas les sacrifices que tu as faits pour son amour. Il
faut que j'aille rejoindre les htes qui m'appellent ou plutt te
demandent  grands cris.

Il voulut s'loigner.

--Franois! dit-elle en le retenant par la main,--elle tremblait et sa
voix tait douce et plaintive,--Franois! si vous vouliez renoncer  la
socit de ces hommes et bannir de votre table ces malheureux excs, la
bndiction du Seigneur descendrait sur votre tte et le peuple vous
aimerait encore... Franois! vous pouvez devenir aussi bon que vous tes
grand. Il y a longtemps que je voulais vous parler ainsi, et je n'osais
jamais, j'avais peur. Aujourd'hui, je suis sans crainte, car vous venez
de vous montrer plein de bont pour moi.

Bigot ne pouvait tre tout  fait insensible  cette voix remplie de
douceur et de tristesse; mais il tait le jouet d'influences trangres
et ne s'appartenait plus.

--Caroline! rpondit-il, votre conseil est sage et bon comme vous-mme;
j'y songerai pour l'amour de vous, sinon pour moi. Adieu! pauvre chre!
allez vous reposer. Ces veilles douloureuses vous tuent et je veux que
vous viviez pour voir des jours meilleurs et plus beaux.

--Je le veux bien, fit-elle, en l'enveloppant d'un regard dbordant de
tendresse. Aprs ces bonnes paroles, je vais bien reposer,  mon
Franois! Jamais la rose du ciel n'a t douce aux fleurs comme votre
voix  ma pauvre me...

Bigot sortit plus triste et meilleur qu'il n'avait jamais t. Mais ce
ne fut que pour un moment.

Caroline, vaincue par les motions, rentra dans sa chambre, et se jeta
sur sa couche, implorant les bndictions du ciel sur celui qui l'avait
si cruellement trahie; mais quand l'amour parle au coeur de la femme,
elle ne sait que s'apitoyer, compatir et pardonner chaque fois qu'on
l'offense.

--Ha! ha! fit Cadet en voyant rentrer l'intendant dans la salle toute
retentissante des clats du dlire, ha! ha! Son Excellence propose et la
dame dispose! Elle a une volont  elle, la belle dame! et elle refuse
d'obir. En vrit, l'intendant a l'air de venir de Quimper-Corentin o
l'on ne trouve jamais rien de ce que l'on cherche.

--Silence! Cadet! pas de folies! rpliqua Bigot avec impatience, bien
que d'ordinaire il souffrit que l'on dit en sa prsence des choses bien
pires.

--Des folies? c'est vous qui en faites, Bigot!

Cadet pouvait dire tout ce qu'il lui plaisait, et il ne se gnait
nullement.

--Avouez, Excellence, continua-t-il, qu'elle est aussi cagneuse que
Saint-Pedauque de Dijon. Elle n'ose pas marcher sur nos tapis, parce
qu'elle a peur de nous montrer ses grands pieds!

Cette grosse plaisanterie arracha un clat de rire  Bigot. Les pouvoirs
occultes de la salle du banquet l'emportaient sur ceux de la chambre
secrte. Il rpliqua avec politesse cependant:

--Je l'ai dispense de paratre, Cadet. Elle est indispose... ou elle
n'aime pas  se montrer... ou elle a d'autres raisons, et quand une
femme donne une raison un gentilhomme n'insiste pas.

--Dieu du ciel! murmura Cadet, le vent souffle d'un point nouveau: il
frachit et vient de l'est; gare  l'orage!

Et avec toute la gravit que peut avoir un homme ivre, il se mit 
chanter ce refrain de chasse de Louis XIV:

        Sitt qu'il voit sa chienne,
        Il quitte tout pour elle.

Bigot partit d'un grand clat de rire.

--Cadet, dit-il, quand tu es ivre, tu es le plus grand bandit de la
chrtient, et tu en es le plus fin coquin lorsque tu es  jeun.
Laissons reposer la belle et buvons en son honneur. Valets, apportez de
l'eau-de-vie! Nous nous demanderons s'il est jour quand minuit sonnera 
la vieille horloge du chteau.

Les coups de Philibert retentirent de plus en plus fort et furent
entendus jusque dans la salle! Bigot ordonna aux valets d'aller voir qui
se permettait de troubler ainsi la fte.

--Ne laissez entrer personne! Il est dfendu d'ouvrir Quand la grande
compagnie est assemble pour traiter d'affaires. Prenez des fouets,
valets, et chassez l'insolent!... quelque misrable habitant, je parie,
qui s'en vient pleurnicher parce que les pourvoyeurs du roi lui auront
pris des oeufs et du lard!

Un serviteur revint, portant une carte sur un plateau d'argent.

--Un officier en uniforme attend Votre Excellence, dit-il  Bigot; il
apporte des ordres du gouverneur. Bigot regarda la carte en fronant les
sourcils, et ses yeux tincelrent quand il lut le nom.

--Le colonel Philibert! exclama-t-il, l'aide de camp du gouverneur!
Qu'est-ce qui l'amne  pareil moment? Entendez-vous? continua-t-il en
se tournant vers Varin. C'est votre ami de Louisbourg, celui qui allait
vous mettre dans les fers, et vous envoyer en France pour vous faire
juger, quand la garnison menaa de livrer la place parce que nous ne
voulions pas la payer.

Varin n'tait pas tellement ivre qu'il ne sentt la rage lui monter au
coeur,  ce nom de Philibert. Il jeta sa coupe sur la table:

--Je ne boirai pas une goutte tant qu'il ne sera pas sorti!
s'cria-t-il. Vil cou-croche de la Galissonnire! ne pouvait-il pas
envoyer un autre messager  Beaumanoir? Mais je garde son nom sur ma
liste; il me paiera tt ou tard ses insolences de Louisbourg!

--Tut! tut! fermez vos livres; vous tes trop commerants pour des
gentilshommes, fit Bigot. Il s'agit de dcider si nous allons permettre
 Philibert de nous apporter ses ordres ici; par Dieu! nous ne sommes
gure prsentables.

Prsentables ou non, il avait  peine achev que, Philibert, las
d'attendre et trouvant la porte ouverte, se prcipita  l'intrieur. Il
parut dans la grande salle. Un moment, il s'arrta stupfait devant la
scne dgotante qui s'offrait  son regard.

Il se sentit coeur par ces visages enlumins, ces langues
embarrasses, ce dsordre, ces ordures, cette puanteur de l'orgie. Il
eut peine  contenir son indignation,  la vue de tant de gens de haut
rang et de hautes positions, qui se vautraient encore  pareille heure
dans la dbauche.

Bigot tait trop habile pour manquer de politesse.

--Vous tes le bienvenu! colonel Philibert, dit-il, vous n'tiez pas
attendu, mais vous tes le bienvenu. Approchez; voyez d'abord, avant de
vous acquitter de votre message, l'hospitalit qui se donne 
Beaumanoir.

Vite, serviteurs, des coupes nouvelles et des carafes pleines en
l'honneur du colonel Philibert.

--Merci pour tant de politesse, chevalier. Vous me pardonnerez bien si
je m'acquitte de mon message immdiatement; mon temps ne m'appartient
pas aujourd'hui, et je ne puis m'asseoir. Son Excellence le gouverneur
dsire votre prsence et celle des commissaires royaux au conseil de
guerre qui aura lieu cet aprs-midi. On vient de recevoir des dpches
du pays, par le _Fleur de Lys_; et il faut que le conseil s'assemble
immdiatement.

Philibert songea  l'importance des questions qui allaient tre
discutes; il pesa l'attitude de ces hommes qui allaient former le
conseil, et une rougeur subite lui monta au front. Il refusa de boire et
s'loigna de la table en saluant l'intendant et ses compagnons.

Il se retirait. Alors, de l'autre ct de la table une voix lui cria:

--Mais, par tous les dieux! c'est lui! Pierre Philibert, arrte!

Le Gardeur de Repentigny se prcipita comme un tourbillon, renversant
chaises et convives, tout ce qui lui barrait le chemin. Il courut vers
le colonel. Celui-ci ne le reconnut pas  cause du dsordre de ses
vtements et de sa figure, et le repoussant pour ne pas subir ses
embrassements.

--Mon Dieu, Pierre! est-ce que tu ne me reconnais pas? fit Le Gardeur,
piqu au vif. Je suis Le Gardeur de Repentigny. Regarde-moi bien, mon
cher ami, voyons! regarde-moi bien...

Philibert fixa sur lui un regard tout plein d'tonnement et de douleur:

--Toi? toi, Le Gardeur de Repentigny? est-ce possible? Le Gardeur ne t'a
jamais ressembl; Le Gardeur ne s'est jamais ml  des gens comme ceux
que je vois!

Philibert avait chapp ces dernires paroles. Heureusement pour lui,
elles furent touffes par le tapage de la salle; sans cela il aurait pu
les payer de sa vie.

--C'est cependant moi, Pierre! regarde-moi encore, reprit Le Gardeur; je
suis bien celui que tu as un jour retir du Saint-Laurent; je suis le
frre d'Amlie.

Philibert regarda fixement Le Gardeur, et il ne douta plus. Il l'attira
sur sa poitrine, disant d'une voix mue et pleine de piti:

--Oh! Le Gardeur! je te reconnais maintenant! mais o et comment je te
retrouve! Combien de fois j'ai rv de te revoir encore! mais dans la
chaste et vertueuse maison de Tilly, jamais ici! Que fais-tu ici, Le
Gardeur?

--Pardonne-moi, Pierre! je sais comme il est honteux d'tre ici.

Sous le regard de son ami, Le Gardeur s'tait tout  coup transform; il
tait devenu un autre homme. La surprise semblait l'avoir dgris.

--Ce que je fais ici, mon cher ami! reprit-il, en portant ses regards
autour de la salle, c'est plus ais  voir qu' dire. Mais, par tous les
saints j'en ai fini! Tu retournes  la ville tout de suite, Pierre?

--Tout de suite, Le Gardeur, le gouverneur m'attend.

--Alors je m'en retourne avec toi. Ma bonne tante et ma soeur sont 
Qubec. J'ai su ici mme leur arrive; j'aurais d partir sur-le-champ,
mais le vin de l'intendant a eu trop d'empire sur moi. Qu'ils soient
tous maudits! parce qu'ils m'ont dshonor  tes yeux, Pierre... et aux
miens!

Philibert tressaillit en apprenant qu'Amlie tait  Qubec.

--Amlie est en ville? rpta-t-il d'une voix joyeusement surprise; je
n'esprais pouvoir sitt lui prsenter mes hommages,  elle et  Mme de
Tilly.

Son coeur battait fort  la pense de revoir cette belle jeune fille
dont le souvenir avait depuis tant d'annes embelli ses rves les plus
suaves et inspir ses actions les plus nobles.

--Viens, Le Gardeur, dit-il, prenons cong de l'intendant et regagnons
la ville; mais pas dans l'tat o tu es, ajouta-t-il en souriant, au
moment o Le Gardeur le prenait par le bras pour sortir. Pas dans cet
tat, Le Gardeur; baigne-toi, lave-toi, purifie-toi; je vais attendre au
grand air, dehors. L'odeur de cette pice me suffoque.

--Le Gardeur! cria Varin, de l'autre ct de la table, vous n'allez pas
nous quitter, j'espre, et forcer les gens  se sparer? Attendez un
peu; nous allons boire quelques rondes encore et nous partirons tous
ensemble.

--J'ai fini mes rondes, pour aujourd'hui, Varin; puiss-je avoir fini
pour jamais! Le colonel Philibert est mon meilleur ami; vous tes  mme
de le suivre; ainsi, excusez-moi.

--Vous tes excus, Le Gardeur, rpliqua Bigot avec d'autant plus de
politesse qu'il dtestait cette amiti entre Philibert et Le Gardeur.
Nous devons tous partir quand les cloches de la cathdrale sonneront
midi, ajouta-t-il. Acceptez le coup d'adieu, Le Gardeur, et dcidez le
colonel  l'accepter aussi, car j'ai peur qu'il ne loue gure notre
hospitalit.

--Pas une goutte de plus, aujourd'hui! serait-ce de la coupe de Jupiter
lui-mme!

Le Gardeur repoussait d'autant mieux la tentation qu'il sentait son ami
Philibert le tirer par sa manche.

--C'est bien, comme vous voudrez, Le Gardeur; du reste, je crois que
nous en avons tous assez, peut-tre trop, mme.

Et il se mit  rire. Il ajouta:

--Je crois que le colonel Philibert nous fait rougir, ou plutt nous
ferait rougir, si nous ne portions dj sur nos visages les teintes
vermeilles de Bacchus.

Philibert, avec une politesse tout officielle, dit adieu  l'intendant
et aux convives.

Deux valets servirent Le Gardeur. Il se mit au bain et prit des
vtements nouveaux. Un peu plus tard, il sortait du chteau,  peu prs
sobre, et transform en un brillant chevalier. Seulement, autour des
yeux, une rougeur cuisante restait pour raconter la dbauche de la nuit.

A la porte du chteau, assis avec la gravit d'un juge, sur le montoir,
matre Pothier coutait, en attendant le retour du colonel Philibert,
les bruits joyeux de l'intrieur, le chant, la musique et le choc des
coupes; et tout cela formait  son avis, le plus harmonieux concert
qu'il fut possible d'imaginer.

--Je n'ai pas besoin de vous pour m'en retourner, matre Pothier, voici
votre salaire, lui dit Philibert en lui mettant quelques pices d'argent
dans la main. Ma cause est gagne! ajouta-t-il. N'est-ce pas, Le
Gardeur?

Il regardait son ami d'un air de triomphe en disant cela.

--Bonsoir, matre Pothier! dit-il au vieux notaire, et il s'loigna en
compagnie de son ami.

Le vieux notaire ne pouvait pas les suivre; il alla cahotant, par
derrire, pas fch d'avoir le temps et le loisir de conter et faire
sonner ses pices de monnaie. Il tait dans cet heureux tat d'un homme
dont les esprances sont plus que ralises. Il se voyait  l'auberge de
la bonne dame Bdard, dans la charmante petite salle  manger, bien
assis dans le vieux fauteuil, le dos tourn au foyer, le ventre appuy 
la table, un plat de rti fumant devant lui, une bouteille de cognac
d'un ct, un flacon de cidre de Normandie de l'autre, et avec lui, pour
boire et manger mieux, un ou deux bons compres. Alerte, avec des pieds
mignons et des mains habiles, la belle Zo Bdard s'empressait  le
servir.

Oui! ce tableau d'un bonheur parfait flottait devant les yeux fatigus
de matre Pothier, et il tait ravi de cet Eden nouveau, sans arbres et
sans fleurs, mais orn de tables, de coupes, de plateaux et de tout ce
qu'il fallait pour les bien remplir.

--Un digne gentilhomme et un brave officier! je le jure! disait-il en
galopant. Il est gnreux comme un prince, attentif comme un vque,
capable de faire un juge, et un juge en chef, encore! Que voudriez-vous
faire pour lui, matre Pothier? Je rponds  l'interrogation de la cour:
je ferais son contrat de mariage, je rdigerais ses dernires volonts,
son testament, avec le plus grand plaisir et gratuitement. Pas un
notaire, dans toute la Nouvelle-France, ne pourrait faire plus! Alors
son imagination vagabonde se porta sur un texte qu'il aimait beaucoup,
la grande nappe toute couverte d'oiseaux et de poissons de diverses
espces, bons  manger, et il rpta les paroles bibliques; mais la
langue lui fourcha, et au lieu de dire: Pierre, lve-toi, tue et mange!
il cria: Pothier, lve-toi, tue et mange!




                                  IX

                           PIERRE PHILIBERT


Le colonel Philibert et Le Gardeur galopaient  travers la fort de
Beaumanoir. Ils se rappelaient avec une douce motion les principaux
incidents de leur vie depuis leur sparation, voquaient les temps du
collge, les jours de cong, les courses dans les bois de Tilly; et
toujours, dans ces vocations du pass, ils voyaient apparatre la douce
figure de leur gentille compagne Amlie de Repentigny. Ce nom d'Amlie,
quand il passait sur les lvres de Le Gardeur, ce nom d'Amlie rsonnait
d'une manire plus suave aux oreilles de Philibert, que les cloches
harmonieuses de Charlesbourg. L'homme le plus brave de la
Nouvelle-France ne put s'empcher de trembler, quand avec une apparente
indiffrence, il demanda si Amlie se souvenait encore de lui; il avait
t si longtemps loign! Il trembla et son coeur cessa presque de
battre, car son bonheur, il le sentait bien, ne dpendait plus que d'un
mot.

--Si elle se souvient de toi. Pierre Philibert, exclama Le Gardeur, avec
imptuosit, elle m'oublierait plutt que de t'oublier! Sans toi elle
n'aurait plus de frre aujourd'hui. Elle unit nos deux noms dans ses
prires de chaque jour; elle prononce le tien par reconnaissance, le
mien par piti, car je suis indigne d'elle, et plus que toi, j'ai besoin
de son aide. Philibert, tu ne connais pas Amlie, si tu la crois capable
d'oublier un ami comme toi!

Philibert tressaillit d'une grande joie. Trop heureux pour parler, il
chevaucha quelque temps en silence. Et aprs quelques moments:

--Elle doit tre bien change? demanda-t-il.

--Change? oh! oui, rpondit Le Gardeur tout gaiement. C'est  peine si
je puis reconnatre, dans la belle et grande dame d'aujourd'hui, nos
gentils petits yeux noirs d'autrefois. Mais, par exemple, c'est toujours
le mme coeur aimant, le mme esprit chaste, les mmes manires
lgantes, le mme sourire enchanteur. Elle est peut-tre un peu plus
silencieuse, et un peu plus pensive qu'autrefois; peut-tre un peu plus
particulire dans l'observation de ses pratiques religieuses. Tu t'en
souviens, je l'appelais souvent pour rire, notre sainte Amlie; je
pourrais l'appeler ainsi pour tout de bon, aujourd'hui, et en vrit,
elle le mrite.

--Dieu te bnisse, Le Gardeur! Dieu bnisse Amlie! fit le colonel, qui
ne put matriser son motion... Crois-tu qu'elle me verrait avec
plaisir, aujourd'hui? ajouta-t-il.

Les douces penses de Philibert s'envolaient dj vite et loin. Il
voulait en savoir davantage sur la charmante enfant d'autrefois et son
dsir ardent, ml d'une crainte vague, devenait un supplice. Elle
pouvait bien, en effet, se disait-il, se souvenir de Pierre Philibert
enfant, comme elle pouvait se souvenir d'un rayon de soleil qui aurait
dor des ts enfuis depuis longtemps; mais comment pourrait-elle le
retrouver, sous les traits de l'homme fait? Hlas! ne se plaisait-il pas
 nourrir un amour fatal qui finirait par le tuer? N'tait-elle point
fiance dj? n'avait-elle point dj donn son amour  un autre? Elle
tait si belle, si aimable! et il y avait tant de vaillants et nobles
prtendants dans la capitale?

Ce fut donc  dessein qu'il dit:

--Crois-tu qu'elle me verrait avec plaisir aujourd'hui, Le Gardeur?

--Si elle te verrait avec plaisir? En voil une question. Elle et ma
tante ne perdent pas une occasion de me parler de toi. Elles te citent
comme exemple de vertu, pour me faire rougir de mes fautes, et elles ne
perdent pas leur temps. C'est fini! Cette main ne portera plus jamais
une goutte de vin  mes lvres; je la donnerais  couper! Et dire que tu
m'as trouv en pareille compagnie! Que vas-tu penser de moi?

--Je pense que tes regrets ne sont pas plus sincres que les miens. Mais
dis-moi comment tu as t entran dans cet abme?

--Oh! je ne le sais pas trop, rpondit Le Gardeur; je me suis trouv au
fond du gouffre avant d'y songer. Je suppose que j'ai t entran par
le vin gnreux et les enchantements de Bigot, et surtout par la plus
dangereuse des sductions, le sourire d'une femme. Voil! tu sais ma
confession maintenant, et je te jure, Pierre, que je passerais mon pe
au travers du corps de tout autre que toi, qui s'aviserait de me
demander ainsi compte de mes actes. Je me sens mourir de honte, Pierre
Philibert.

--Merci de ta confiance, Le Gardeur; j'espre que tu vas fuir le danger
maintenant.

Et il lui tendit sa main ferme et franche. Le Gardeur la pressa
longtemps dans la sienne.

--Penses-tu, lui demanda Philibert en riant, qu'elle soit encore capable
de tirer un ami du danger?

De Repentigny comprit l'allusion, et le remercia d'un regard dbordant
de reconnaissance.

--Et en outre de ma main, continua Philibert, n'y a-t-il pas les mains
pures d'Amlie qui intercdent pour toi?

--Ma bien-aime soeur! s'cria-t-il, je ne suis qu'un lche en face
d'elle, et je rougis de paratre en sa chaste prsence!

--Courage, Le Gardeur! quand on a honte de ses fautes, on n'est pas loin
de s'en corriger. Sois franc avec ta soeur comme tu l'es avec moi, et
elle t'arrachera, malgr toi, aux enchantements de Bigot, de Cadet, et
surtout aux charmes de ces invincibles sourires qui t'ont, m'as-tu
avou, attir dans le mauvais courant de la vie.

--Je crains qu'il ne soit trop tard, Pierre! cependant je sais bien que
mon Amlie ne m'abandonnerait jamais, lors mme que tous mes amis
s'loigneraient de moi. Elle ne me ferait seulement pas un reproche,
except par affection.

En attendant cet loge de la femme qu'il aimait, Philibert reposa sur
son ami un regard d'admiration. Le Gardeur ressemblait tellement 
Amlie que Pierre crut apercevoir tout  coup dans sa figure, image
ravissante de la jeune fille.

--Tu ne rsisteras pas  ses prires, Le Gardeur!

Il pensait, lui, que c'tait chose impossible.

--Nul ange gardien, continua-t-il, ne s'est jamais attach  un pcheur
comme elle s'attachera  toi; c'est pourquoi je suis plein d'espoir, 
mon Le Gardeur!

Les deux voyageurs sortirent de la fort, et vinrent s'arrter 
l'htellerie de la _Couronne de France_, pour faire boire leurs chevaux
dans l'auge,  la porte. Dame Bdard s'avana pour les saluer. Ils lui
dirent que matre Pothier, toujours sur son bidet, venait l-bas, d'un
pas tranquille et lent, comme il convenait  la profession.

--Oh! matre Pothier sait toujours trouver le chemin de la _Couronne de
France_, rpondit-elle. Mais, est-ce que vos honneurs ne prendront pas
une goutte de vin? Il fait chaud, et les chemins sont poussireux. Un
cavalier qui ne boit point fait suer son cheval, vous savez, comme dit
un vieux proverbe?

Elle se mit  rire.

Les gentilshommes s'inclinrent en la remerciant. Alors Philibert
aperut la jolie Zo, les yeux attachs sur une grande feuille de
papier, marque d'un sceau rouge; elle cherchait  dbrouiller
l'criture assez bizarre du vieux notaire.

Zo, comme les autres filles de sa condition, avait reu au couvent une
teinture des principales connaissances. Cependant, bien que le papier
qu'elle tudiait avec tant d'attention ft son contrat de mariage, elle
avait de la peine  faire le triage des quelques bribes de bon sens qui
flottaient sur cette mer de verbiage lgal. Avec sa parfaite
intelligence des prtentions du _meum_ et du _tuum_, elle en arriva vite
cependant,  la conclusion fort satisfaisante que son contrat de mariage
avec l'honnte Jean Lachance n'tait pas sans mrite.

Elle surprit le regard de Philibert et rougit jusque dans le blanc des
yeux; elle rejeta vivement le papier et rpondit, par un salut, 
l'adieu des gentilshommes qui s'loignrent d'une course rapide, sur la
grande route de la ville, aprs avoir abreuv leurs chevaux.

Babet Le Nocher, vtue de sa robe neuve, assez courte pour laisser
paratre dans leurs bas de laine, deux pieds si mignons, que bien des
duchesses en auraient t jalouses, tait assise sur le banc de la
gondole, et tricotait. Elle portait ses cheveux noirs selon la mode dont
parle le grave Kalm, dans sa relation de la Nouvelle-France, quand il
dit: Les paysannes portent toutes leurs cheveux boucls. Et ainsi,
comme elles sont jolies!

--Sur ma vie! dit-elle  Jean, qui savourait une pipe de tabac canadien,
voil le bel officier qui revient, et aussi vite qu'il s'en est all!

--Il est vident, ma chre Babet, qu'il marche pour le roi ou pour
lui-mme. Une belle dame attend son retour avec impatience, ou bien l'a
envoy porter un message. Il n'y a qu'une femme, Babet, pour mettre du
vif argent dans les pieds d'un homme.

--Ou de la folie dans la tte, rpliqua Babet en riant.

--Et rien de plus naturel, Babet, puisque c'est comme cela que vous nous
aimez. Mais ils sont deux. Qui donc accompagne le gentilhomme? Tes yeux
sont meilleurs que les miens, Babet.

--C'est bien ce que je t'ai toujours dit, Jean, et tu ne m'as jamais
crue. Fie-toi  mes yeux, et dfie-toi des tiens... L'autre gentilhomme,
dit-elle, en regardant fixement, pendant que son tricot dormait sur son
jupon, l'autre gentilhomme est le jeune chevalier de Repentigny. Comment
se fait-il qu'il revienne avant les autres? Cela m'tonne.

--Cet officier doit venir de Beaumanoir, et il ramne le jeune seigneur,
fit Jean, en soufflant de ses narines une longue bouffe de fume.

--Il doit y avoir quelque chose de meilleur que la fume, Jean.

Elle toussa; elle n'avait jamais aim la pipe.

--Le jeune chevalier, reprit-elle, est toujours l'un des derniers 
revenir, quand ils ont leurs trois jours de fte au chteau, pour
couronner la partie de chasse! Il est mal parti, hlas! il est 
plaindre. Un si beau, si galant cavalier!

--Des mensonges! des calomnies! rpliqua Jean avec chaleur. Le Gardeur
de Repentigny est le fils de mon vieux seigneur. Il est possible qu'il
s'enivre, mais il se comporte comme un gentilhomme et non comme un
charretier, comme un...

--Comme un batelier, Jean! Je ne parle pas de toi, car depuis que je
prends soin de ta boisson, il n'y a pas de meilleur buveur d'eau que
toi.

--Bah! ma femme, ta vue m'enivre suffisamment. Deux yeux clairs comme
les tiens, une pipe, un bitter et le bndicit avant le dner, en voil
assez pour sauver un chrtien.

Les cavaliers arrivaient. Il se leva, ta sa tuque rouge et salua
poliment. Le Gardeur sauta de cheval et vint lui serrer la main. Jean
avait t un serviteur de Tilly, et le jeune seigneur tait trop bien
lev pour ne pas tmoigner quelque gard, mme au plus humble de ceux
qu'ils avait connus.

--Eh bien, Jean, dit-il amicalement, le vieux passeur a-t-il bien de la
besogne aujourd'hui?

--Non, votre honneur; mais hier, par exemple, je crois que la moiti de
la rive nord a travers pour aller  la corve du roi. Les hommes
venaient travailler et les femmes suivaient les hommes.

Il regarda Babet d'un oeil provocateur. Elle rpliqua hardiment:

--Et pourquoi les femmes ne suivraient-elles pas les hommes? Ils sont
assez rares dans la colonie depuis que cette guerre affreuse est
commence; on peut bien prendre soin de ceux qui restent.

--C'est vrai comme un sermon du dimanche, rpondit Jean. L'autre jour,
ce noble tranger qui est l'hte de Son Excellence le gouverneur,
disait, ici mme, dans ma propre barque, qu'il y a maintenant quatre
femmes pour un homme en la Nouvelle-France... Si c'est vrai, Babet,--et
tu sais que c'est vrai, qu'il a dit cela, tu en tais assez
fche,--alors un homme vaut beaucoup maintenant, et les femmes sont
communes comme les oeufs au temps de Pques.

--C'est vrai que ce monsieur ne s'est pas gn pour parler, reprit
Babet, vivement; il perdait moins son temps quand il cueillait des
herbes pour en emplir son livre.

--Allons! allons, fit Le Gardeur, interrompant cette discussion sur la
population, la Providence connat le mrite des femmes canadiennes, et
elle ne saurait nous en donner trop. Nous sommes presss d'arriver,
Jean; embarquons! Ma tante et Amlie sont ici dans l'ancienne demeure;
elles seront bien aises de vous voir, ainsi que Babet, ajouta-t-il avec
bont en mettant le pied sur le bateau.

Babet fit sa plus gracieuse rvrence, et Jean, tout  son devoir, lana
sa barque avec les deux gentilshommes et leurs chevaux,  travers les
flots clairs de la rivire Saint-Charles. Il accosta au quai du roi. Les
cavaliers se remirent en selle, passrent devant le vaste palais de
l'intendant, montrent la cte des chiens, s'enfoncrent sous la porte
de la cte de la Canoterie, qui a depuis pris le nom de porte Hope,--et
disparurent aux yeux de Babet, qui les avait suivis avec un sentiment
d'admiration. Elle tait surtout occupe du bel officier en uniforme; il
s'tait montr si poli, si gnreux, le matin.

--J'avais peur, Jean, que tu ne fisses quelque allusion  Mlle des
Meloises, dit-elle  son mari, ds qu'il fut de retour; les hommes sont
si indiscrets.

--Sur un bateau qui fait eau, Babet, n'embarquez pas de femmes, vous
iriez vite au fond. Mais pourquoi me parles-tu de Mlle des Meloises?

Une heure auparavant, l'honnte Jean avait travers dans sa barque la
belle jeune fille, et s'il n'en dit rien  Le Gardeur, ce ne fut pas
manque d'envie assurment.

--Pourquoi parler de Mlle des Meloises? reprit Babet, est-ce parce que
tout Qubec sait que le seigneur de Repentigny est fou d'elle?

--Et pourquoi ne serait-il pas fou d'elle, si cela lui plat de l'tre?
C'est un morceau de roi que cette fille-l, et si Le Gardeur perd pour
elle le coeur et la tte, il ne fera que ce qu'ont fait la moiti des
galants de Qubec.

--Oh! Jean! Jean! il est facile de voir que tu as encore des yeux et un
coeur...

Et Babet se mit  tricoter avec une vigueur nouvelle.

--J'avais des yeux pour te voir, Babet, quand je t'ai choisie, et
j'avais un coeur pour t'aimer, fit Jean en clatant de rire.

Babet paya le compliment d'un charmant sourire.

--Regarde Babet, je ne donnerais pas cette prise de tabac, dit Jean en
montrant son pouce et son index pleins de la piquante poussire, je ne
donnerais pas cette prise pour le jeune homme qui resterait indiffrent
devant une fille aussi belle que Anglique des Meloises.

--Alors, je suis bien aise que tu n'aies pas dit au seigneur de
Repentigny qu'elle a travers pour aller voir quelqu'un qui n'est pas
lui, j'en suis bien sre... Je te conterai quelque chose, tout 
l'heure, Jean, si tu veux venir dner. Viens! j'ai un mets  ton got.

--Qu'est-ce donc, Babet?

Jean, aprs tout, aimait presque autant un bon dner qu'une jolie femme.

--Quelque chose que tu aimes bien... C'est un secret de femme cela:
Tenir bien chaud l'estomac d'un homme, pour que son coeur ne se
refroidisse point. Que dis-tu d'une anguille rtie?

--Bravo! cria le gai batelier, et il se mit  chanter!

        Ah! ah! ah! frite  l'huile,
        Frite au beurre et  l'oignon!

Et les deux poux rentrrent dans leur maisonnette, plus heureux que les
rois dans leurs palais somptueux.




                                   X

                         AMLIE DE REPENTIGNY


La maison de ville de Mme de Tilly se trouvait en haut de la place
d'Armes. La place d'Armes tait un carr assez large, et grossirement
pav. Tout un ct tait occup par le chteau Saint-Louis, un massif
difice au toit lev et pointu. Sur un autre ct, au milieu des arbres
antiques que la hache des compagnons de Champlain avait pargns,
s'levait le vieux monastre des Rcollets, avec un beffroi altier, et
son vaste portique ombrag, o les moines, en robe grise et en sandales
venaient, en t, lire leur brviaire et causer avec les passants.

Cette maison des Tilly tait btie en pierre; elle tait grande et orne
comme il convenait au rang et  la fortune de ses matres.

Elle donnait sur la place d'Armes et sur les jardins du chteau,
permettait de voir une partie du fleuve qui coulait majestueusement au
pied de la haute forteresse et, par del, les hautes collines de
Beaumont couronnes de forts.

Dans l'enfoncement d'une fentre,  demi cache dans les riches et pais
rideaux d'une pice magnifique, Amlie de Repentigny tait assise seule.
Elle paraissait calme, son regard tait serein; mais ses mains jointes
convulsivement, comme pour comprimer une motion violente, faisaient
deviner le trouble profond de son me.

Sa tante se trouvait dans le grand salon avec quelques amies en visite.
Les voix animes de ces dames arrivaient  ses oreilles, mais elle ne
s'en apercevait pas tant elle tait absorbe dans les penses tranges
qui l'assaillaient depuis le matin, depuis que le chevalier de la Corne
lui avait appris le retour de Pierre Philibert.

Cette nouvelle l'avait singulirement impressionne. D'abord, elle
comprit que c'tait pour son frre un grand bonheur, puis ensuite, elle
sentit qu'elle en prouvait bien de la joie elle-mme. Pourquoi? Elle ne
le savait pas trop. Elle ne voulait pas le savoir, et faisait taire son
coeur qui le lui disait.

C'tait pour son frre qu'elle avait tant de joie. Son coeur battait un
peu plus fort que de coutume, mais c'tait la marche longue, et le
chagrin de n'avoir pas trouv Le Gardeur.

Un pressentiment merveilleux lui disait que le colonel avait rencontr
Le Gardeur  Beaumanoir, et qu'il ne manquerait pas de venir avec lui, 
son retour, prsenter ses hommages  Mme de Tilly, et les lui prsenter
aussi  elle-mme.

Cette pense la faisait rougir, et elle se fchait contre elle-mme, 
cause de ce fol espoir. Elle se disait que c'tait un fol espoir! Elle
voulut faire appel  son orgueil, mais son orgueil ne vint pas vite lui
rendre sa tranquillit perdue.

Son entrevue avec Anglique des Meloises lui avait laiss une pnible
impression. Elle tait indigne des aveux hardis de son amie. Elle
savait que son frre s'tait bien trop occup d'elle pour son bonheur,
surtout s'il arrivait que l'ambition de cette femme belle et perverse
ft en dsaccord avec son amour. Elle soupirait profondment en songeant
combien Anglique tait indigne de son frre.

C'est gnralement ce que pense une soeur aimante, quand il lui faut
confier son frre  la garde d'une autre personne. Mais Amlie savait
qu'Anglique des Meloises n'tait pas capable de cet amour vritable,
qui met son bonheur  faire le bonheur des autres. Elle la savait vaine,
goste, ambitieuse; elle ignorait encore, toutefois, comme elle
choisissait peu les moyens d'arriver  son but.

La vieille cloche des Rcollets avait sonn midi, et Amlie, toujours
assise  sa fentre, regardait, pensive, le grand carr de la place
d'Armes, suivant d'un oeil avide les cavaliers qui la traversaient. Une
foule de personnes taient runies l, ou passaient et repassaient sous
la grande porte cintre du chteau.

Cette porte tait surmonte d'un cusson brillant, portant la couronne
royale et les fleurs de lys. Deux sentinelles, marchant  pas mesurs,
se promenaient sous le vaste cintre, et chaque fois qu'elles se
retournaient au bout de leur marche rgulire, en dehors, on voyait
tinceler au soleil leurs mousquets et leurs baonnettes.

Parfois on entendait le grondement des tambours, et l'on voyait la garde
sortir et prsenter les armes quand un officier de haut rang ou un
dignitaire ecclsiastique passait pour aller prsenter ses hommages au
gouverneur, ou pour traiter de quelque affaire importante  la cour
vice-royale.

Si Amlie n'avait pas t tant proccupe ce jour-l, elle aurait eu
bien du plaisir  voir le joli tableau de la vie active de la ville qui
se droulait devant elle: des gentilshommes  pied, le manteau sur
l'paule et le sabre au ct, des dames en toilettes de visite, des
habitants et leurs femmes dans leur invariable costume, des soldats en
uniformes, des prtres en robes noires, tous allant, venant, se mlant
avec un curieux et puissant empressement.

Les dames qui se trouvaient au salon de Mme de Tilly, taient mesdames
de Grand'Maison et Couillard. Elles savaient tous les cancans de la
ville et les racontaient longuement. Aussi Mme de Tilly commenait-elle
 se sentir un peu fatigue.

Elles taient riches et fashionables, connaissaient parfaitement les
lois de l'tiquette, portaient toujours de charmants costumes et
choisissaient bien leurs amies. Elles recherchaient l'amiti de Mme de
Tilly. En effet, par son rang et sa position, cette femme confrait en
quelque sorte les meilleures lettres de noblesse.

Les rumeurs de la ville, en passant par la bouche de mesdames Couillard
et de Grand'Maison, atteignaient la perfection. C'tait l'idal du
genre. Finement insinuantes, elles blmaient avec rserve et douceur, ne
tarissaient point en loges, et ne se trompaient jamais.

Elles s'acquittrent consciencieusement d'un grand devoir moral et
social en mettant Mme de Tilly au courant des scandales rcents et des
secrets nouveaux de la capitale.

Elles glissrent sur des sujets scabreux avec la lgret des patineurs
sur la glace, et leur amie tremblait qu'elle n'enfonassent  chaque
instant. Mais elles taient trop bien exerces  la gymnastique de la
langue pour perdre l'quilibre. En une heure, la moiti de la ville fut
passe au crible.

Mme de Tilly coutait ces discours frivoles avec impatience; mais elle
connaissait trop bien la socit pour lui chercher noise  cause de ses
folies, quand du reste, cela eut t inutile.

Elle se consola en pensant que le mal n'tait peut-tre pas si grand que
cela. Il y avait des gens qui ne trouvaient pas le pape assez
catholique; pour sa part, elle trouvait le peuple gnralement meilleur
qu'on ne le disait.

Amlie fut tout  coup tire de sa rverie par une exclamation subite de
Mme de Grand'Maison.

--Comment, madame de Tilly! disait-elle, vous n'irez pas au bal de
l'intendant, au palais! et Mlle de Repentigny, que nous regrettons de
n'avoir pas vue aujourd'hui, n'ira pas non plus! Savez-vous que ce sera
la plus magnifique affaire qui ait jamais eu lieu dans la
Nouvelle-France? Depuis quinze jours, Qubec n'a chant que cela. Les
modistes et les couturires sont occupes,  en perdre la tte,  la
confection de costumes nouveaux.

--Et ce sera le bal le plus remarquable par le choix des invits!
proclama Mme Couillard. Tous des gentilshommes et des nobles, pas un
bourgeois! ces gens-l, les femmes surtout, se donnent de tels airs
aujourd'hui! comme si l'argent pouvait les rendre intressants aux yeux
des personnes de qualit... Je dis qu'il faut les tenir loigns, ou...

--Et puis l'intendant royal est tout  fait d'accord avec les cercles
levs, ajouta Mme de Grand'Maison. Il veut qu'on les tienne  leur
place.

--La noblesse! la noblesse! riposta Mme de Tilly visiblement froisse.
Mais l'intendant royal qui ose traiter avec ddain la digne, l'honnte
bourgeoisie de cette ville, est-il noble lui-mme? Non pas que je
voulusse l'estimer moins, s'il ne l'tait pas, mais j'ai entendu dire
que sa noblesse tait conteste. Il est le dernier qui devrait se
risquer  mpriser la bourgeoisie.

Mme de Grand'Maison fit jouer son ventail avec dignit.

--Oh! madame, dit-elle, vous oubliez, bien sr! Le chevalier Bigot est
proche parent du comte de Marville, et le chevalier de Grand'Maison est
un des visiteurs fidles de l'intendant. Cependant, il n'aurait pas
voulu s'asseoir une minute  sa table, s'il n'avait pas t certain de
son alliance avec la noblesse. Le comte de Marville...

--Le comte de Marville! interrompit Mme de Tilly, qui oublia presque sa
politesse habituelle. On juge un homme par les compagnons qu'il
frquente. Pas de confiance  ceux qui frquentent le comte de Marville.

Mme de Grand'Maison se sentit vaincue. Elle voyait bien que Mme de Tilly
n'avait pas une haute opinion de l'intendant; cependant elle voulut
tenter un nouvel effort.

--Mais, ma chre dame, reprit-elle, l'intendant est si puissant  la
cour! Il tait l'ami intime de Mme d'Etioles, avant qu'elle fit son
apparition au palais, et c'est lui, parat-il, qui s'avisa de la faire
connatre au roi. Il arrangea tout pour qu'elle lui ft prsente, au
fameux bal masqu de l'Htel de Ville. Le roi lui jeta alors son
mouchoir, et elle devint la premire dame du palais et marquise de
Pompadour. Elle n'a jamais oubli son ancien ami, et il est devenu
intendant de la Nouvelle-France, malgr tous les efforts de ses ennemis
pour le perdre.

--Vous prtendez qu'il est arriv l malgr tous les amis du roi? reprit
Mme de Tilly.

Amlie l'entendit et elle vit bien, au frmissement de sa voix, quelle
tait  bout de patience. Mme de Tilly ne pouvait souffrir, sans
prouver un profond dgot, qu'on pronont devant elle le nom de la
Pompadour; mais sa vieille loyaut la gardait de parler mal du roi.

--Nous n'avons pas  nous occuper de ce qui se passe  la cour,
continua-t-elle, ni des amitis de l'intendant. Mais je souhaite que
l'avenir rachte son pass; je souhaite que la Nouvelle-France n'ait
pas, comme la malheureuse Acadie,  regretter le jour o il a mis le
pied sur ses rivages.

Mme Couillard et Mme de Grand'Maison ne manquaient pas d'intelligence;
elles s'aperurent bien qu'elles avaient veill les
susceptibilits,--les prjugs, pensaient-elles,--de Mme de Tilly. Elles
se levrent, et dissimulant leur dpit sous des paroles charmantes,
elles prirent cong de la noble vieille dame. La digne seigneuresse les
vit s'loigner avec plaisir.

--C'est une honte de parler ainsi, fit Mme Couillard avec dpit, quand
son neveu, hritier de la seigneurie de Tilly, est le plus fidle ami et
le plus intime compagnon de l'intendant!

--Oui, rpondit Mme de Grand'Maison, elle a oubli de jeter un coup d
oeil sur sa famille: l'on ne pense jamais  se regarder soi-mme avant
de juger ses voisins. Mais je serai bien surprise si elle russit 
faire quelque impression sur Le Gardeur, avec ses faons de rustre et
ses peu charitables sentiments. J'espre que le bal aura le plus grand
succs. Il faut qu'il soit le plus grand triomphe de notre socit, afin
qu'elle en prouve du regret, elle, et sa nice aussi, une orgueilleuse,
une scrupuleuse!...

Amlie de Repentigny avait revtu une robe de mousseline de Deccan, don
d'un parent de Pondichry. Cette robe superbe l'enveloppait chastement
sans lui rien ter de ses grces. Un large ruban bleu  la taille, une
fleur bleue dans les cheveux, sur la poitrine, une croix d'or qu'elle
baisait souvent en priant pour son frre de qui elle l'avait reue.
C'taient l ses seules parures.

Souvent, obissant  une mystrieuse impulsion, elle se levait et se
mettait en face de son miroir pour comparer la jeune fille d'aujourd'hui
avec l'enfant d'autrefois, l'enfant dans un gentil costume de bergre de
Provence. Elle avait son portrait ainsi peint, et son pre l'aimait
beaucoup ce portrait! et souvent, pour lui plaire  ce pre regrett,
elle portait ses cheveux  la mode provenale. C'est ainsi qu'elle les
portait ce jour-l. Pourquoi! Elle aurait peut-tre pu le savoir en
interrogeant cette vague et capricieuse esprance qui flottait devant
ses yeux noirs. Mais elle n'osait pas, elle aimait mieux ne pas
interroger.

Elle n'avait plus de repos. Elle revint s'asseoir dans la fentre pour
regarder encore sur la place d'Armes, esprant toujours voir arriver son
frre. Tout  coup elle tressaillit. Deux officiers traversaient la
place au galop et se dirigeaient vers le chteau. L'un de ces officiers
tait son frre; elle le reconnut  l'instant. Mais l'autre, ce beau
cavalier en uniforme, sur son cheval gris fougueux, qui tait-il? Ah!
son coeur le devinait: ce ne pouvait tre que le colonel Philibert!

Elle les vit passer sous la grande porte cochre et un frmissement
presque douloureux agita son me remplie de joie. Elle tait contente de
les voir se rendre au chteau; cela lui donnait un moment de rpit. Elle
pourrait rassembler ses ides et ramasser tout son courage pour
l'entrevue prochaine. Ses doigts se promenrent sur le chapelet cach
dans les plis de sa robe, et les grains d'or qui avaient roul si
souvent des prires pour le bonheur de Pierre Philibert, les grains d'or
bnis lui parurent brlants comme du feu. La pourpre colora son front,
car une pense trange lui vint tout  coup: Pierre Philibert, jeune
garon dont elle avait tant caress dans son innocence, l'image et le
souvenir, Pierre Philibert tait aujourd'hui un homme, un soldat, un
conseiller lev dans les cours et les camps. Comme elle n'avait pas t
sage d'oublier cela dans ses prires d'enfant. Je n'ai pas eu de
mauvaise intention, pensa-t-elle pour se justifier.

Elle n'eut pas le temps de faire de plus longues rflexions; le cheval
gris sortait de la cour du chteau. Le colonel ne s'tait arrt qu'une
dizaine de minutes, le temps de voir le gouverneur et de lui communiquer
la rponse de l'intendant. Il revenait accompagn de Le Gardeur et du
vieux la Corne de Saint-Luc. Tous trois se dirigrent vers le haut de la
place et vinrent descendre  la porte de la maison de Mme de Tilly.

Amlie, cache derrire les pais rideaux de sa fentre, reposa alors
sur cet homme superbe, magnifique, qui tait Pierre Philibert, un regard
plus avide et plus perant que le regard du lynx fabuleux lui-mme.
Accordons qu'elle obit  l'irrsistible curiosit de la femme. La reine
de France n'aurait pas davantage, en pareil cas, rsist  la tentation,
et elle n'aurait pas prouv la moiti de trouble que sentit alors la
virginale pudeur de la jeune fille. Un regard suffit  Amlie, un regard
qui imprima pour jamais dans son esprit l'ineffaable et parfaite image
de Pierre Philibert devenu homme,  la place de Pierre Philibert l'ami
d'enfance.




                                  XI

                          BIENVENUE AU SOLDAT


Elle entendit alors des voix qui s'unissaient dans de chaleureuses
flicitations: la voix de sa tante surtout. Elle reconnut bien celle du
colonel Philibert, parce que les autres lui taient familires. Soudain,
quelqu'un s'lana dans le grand escalier. Elle entendit tremblant dans
son doux espoir. Le Gardeur se prcipita, les bras ouverts et dans un
transport d'amiti fraternelle, la pressa sur sa poitrine et baisa son
front pur.

--O Le Gardeur! dit-elle en lui rendant son baiser avec une douce
affection, et en le regardant avec tendresse et joie,  mon frre! comme
j'ai soupir aprs votre retour! Enfin, Dieu soit bni! vous voil ici;
vous tes bien?... n'tes-vous pas bien? fit-elle en le regardant d'une
faon qui trahissait l'inquitude.

--Je ne me suis jamais mieux port, Amlie, rpondit-il,--d'un air trop
content pour tre naturel, et dtournant les yeux pour chapper  la
curiosit de sa soeur--jamais mieux port! Comment, mais je serais sorti
de ma tombe pour venir souhaiter la bienvenue  un ami que je retrouve
aujourd'hui aprs des annes de sparation. O Amlie! j'ai des nouvelles
pour vous!...

--Des nouvelles pour moi! quelles nouvelles?

--Devine, reine charmante des bergres, lui dit-il en lui tordant
malicieusement une boucle de cheveux qui tombait sur ses paules,
devine, belle magicienne!

--Deviner? Comment voulez-vous que je devine, Le Gardeur? Il n'y a pas
une heure que mesdames de Grand'Maison et Couillard sont venues ici.
Croyez-vous qu'elles aient oubli quelque chose? Je ne suis pas
descendue, mais je sais qu'elles se sont bien informes de vous, en
passant.

Amlie, avec un grain de la malice de la femme, poussait Le Gardeur.

--Bah! qui est-ce qui s'occupe de ces vieilles colporteuses de
mdisances? Mais vous ne devineriez jamais, Amlie! il vaut autant vous
le dire!

Le Gardeur tait tout fier, tout content de la nouvelle qu'il allait
apprendre  sa soeur.

--Ayez piti de moi, mon frre! parlez tout de suite, vous me piquez;
j'ai l'oreille au guet maintenant.

Elle tait bien femme et n'aurait pour rien au monde avou qu'elle
savait Philibert dans la maison.

--Amlie, dit-il en lui saisissant les deux mains comme pour l'empcher
de fuir, j'tais  Beaumanoir, comme tu sais; l'intendant a donn une
grande partie de chasse, se hta-t-il d'ajouter en voyant tinceler tout
 coup son grand oeil noir. Et devine qui est venu au chteau? Il m'a
reconnu; non, c'est moi qui l'ai reconnu! Un tranger! non pourtant, pas
un tranger, Amlie!

--Je ne sais pas. Continuez, mon frre. Quel pourrait tre cet tranger
mystrieux, qui n'tait pas tranger du tout?

--Pierre Philibert, Amlie! Pierre! notre Pierre! tu sais? Tu te
souviens de lui, Amlie?

--Me souvenir de Pierre Philibert? Pourrais-je l'oublier quand vous tes
l vivant? Si nous vous possdons encore, c'est grce  lui!

--Je sais cela. N'es-tu pas heureuse de son retour, comme je suis
heureux moi-mme? lui demanda-t-il en la regardant fixement.

Elle lui jeta ses bras autour du cou, par un lan involontaire; elle
tait fort trouble.

--Heureuse! Oh! oui, mon frre, je le suis... parce que cela vous fait
tant de plaisir!

--Rien que pour cela, Amlie? a ne vaut gure la peine.

--O mon frre! je suis heureuse d'tre heureuse! jamais nous ne serons
capables de payer  Pierre Philibert la dette de reconnaissance que nous
avons contracte.

--Chre petite soeur, fit-il, en l'embrassant, je savais que ma nouvelle
te serait agrable. Viens, descendons, Pierre est en bas.

--Le Gardeur, dit-elle,--elle rougit et hsita--je pourrais parler  ce
Pierre Philibert, que j'ai connu autrefois... mais le reconnatrai-je
dans le vaillant soldat d'aujourd'hui? _Voil la diffrence!_
ajouta-t-elle, en rptant ce premier vers du refrain d'une chanson
alors bien populaire dans les deux Frances.

Le Gardeur ne comprenait pas son hsitation.

--Pierre a bien chang, dit-il, depuis le temps o nous portions tous
deux la ceinture verte du sminaire. Il est plus grand que moi; il est
plus sage et meilleur. Il l'a toujours t. Mais il a le mme coeur
noble et gnreux qu'il avait quand il tait jeune. _Voil la
ressemblance!_ continua-t-il, en tirant malicieusement la chevelure
boucle de sa soeur.

Amlie ne rpondit pas, mais lui pressa la main en le regardant avec
douceur. Le chevalier de la Corne, Mme de Tilly et le colonel Philibert
causaient toujours avec animation.

--Viens, dit-elle, nous allons descendre maintenant. Et joignant
l'action  la parole, comme toujours, elle lui prit le bras, descendit
le grand escalier et entra dans le salon.

Philibert se leva  l'aspect de cette beaut qui lui apparaissait
soudain. C'tait bien cette femme gracieuse, cette ravissante crature
qu'il avait voque dans ses rves d'amour, pendant ses longues annes
d'absence, loin de la terre natale! Elle gardait encore quelque chose de
l'enfant charmante qui, les cheveux au vent, courait comme une nymphe
dans les bois ombreux de Tilly. Mais quand il comparait la vive et
lgre jeune fille de ses souvenirs, avec cette grande et superbe femme
demi rougissante qu'il voyait devant lui, il doutait, malgr les lans
de son coeur, que ce fut elle, son idole, sa bien-aime Amlie.

Le Gardeur le tira d'embarras. Il lui dit d'un air joyeux:

--Pierre Philibert, je te prsente une jeune amie d'autrefois, ma soeur.

Philibert s'avana. Amlie fixa un instant sur lui ses beaux grands yeux
noirs, et ne l'oublia plus jamais. Elle lui tendit la main avec grce et
franchise. Il s'inclina comme il eut fait devant la sainte Madone.

Les flicitations de Mme de Tilly et de la Corne de Saint-Luc avaient
t bien cordiales, affectueuses mme.

L'excellente dame avait embrass Pierre, comme elle eut embrass un
fils, aprs une longue absence.

--Le colonel Philibert, dit Amlie,--et elle faisait un effort
prodigieux pour paratre calme,--le colonel Philibert est le bienvenu.
Son souvenir ne nous avait pas quitts.

Elle regarda sa tante qui sourit et l'assura que c'tait vrai.

--Merci! mademoiselle de Repentigny, rpondit le colonel, je vous avoue
que je suis bien fier d'apprendre que l'on se souvient de moi ici.
C'tait l'une de mes esprances les plus caresses, et vous la comblez.
Je suis heureux d'tre revenu.

--Allons! allons Pierre, interrompit de la Corne de Saint-Luc, qui
s'intressait  cette petite scne intime, Bon sang ne ment jamais.
Regarde, Amlie: ces paulettes de colonel! J'ai l'oeil perant, moi,
surtout quand je regarde ma jolie filleule. Cependant, j'avoue que je
n'aurais pas reconnu notre aimable Pierre, dans ce colonel, si Le
Gardeur ne me l'avait prsent, et je pense bien que vous ne l'auriez
pas reconnu davantage.

--Merci de votre aimable attention pour moi, parrain, rpondit Amlie,
toute reconnaissante surtout de l'estime qu'il manifestait pour Pierre;
mais je crois que ma tante et moi, nous n'aurions pas manqu de le
reconnatre.

--C'est vrai! mon Amlie, confirma Mme de Tilly, c'est vrai! Et nous
n'avons pas peur, Pierre,--je veux vous appeler Pierre ou rien,--nous
n'avons pas peur que vous mettiez de ct, comme hors de mode, vos
anciens amis, pour les nouvelles connaissances que vous avez
ncessairement faites dans notre capitale.

--Mes connaissances, madame, ce sont celles d'autrefois; elles ne
vieillissent pas pour mon coeur. Je les aime et les respecte. Je me
croirais perdu si j'avais  me sparer de l'une d'elles.

--Alors, elles sont plus durables que les tissus de Pnlope, et vous
n'tes pas comme cette reine qui dfaisait, la nuit, ce qu'elle avait
fait le jour. Parlez-moi de l'amiti qui ne s'use point!

--Pas un fil de mes souvenances ne s'est rompu, pas un ne se brisera
jamais, rpliqua Pierre en regardant Amlie, qui tenait les mains de sa
tante pour trouver un surcrot de forces.

Les femmes ont toujours besoin de s'appuyer sur quelqu'un.

--Morbleu! quel est ce style de marchand? s'cria de la Corne: du fil,
des femmes, des tissus! Il n'y a pour ces choses, Amlie, meilleure
mmoire que celle du soldat; et pour cause. Sur nos frontires sauvages,
vois-tu, le soldat est forc d'tre fidle  ses vieux amis et  ses
vieux habits. Il ne peut pas en avoir de nouveaux. J'ai pass cinq ans
sans voir un visage de femme, except des Peaux Rouges. Il y en avait
d'assez avenantes, soit dit en passant, ajouta le vieux militaire en
riant.

--Je connais la galanterie du chevalier de la Corne, remarqua Pierre,
elle est incontestable. Un jour que nous avions captur tout un convoi
de femmes de la Nouvelle-Angleterre, il les fit escorter au son du
tambour, jusqu' Grand-Pr, et il leur envoya un ft de vin de Gascogne,
pour qu'elles pussent fter mieux leur runion avec leurs maris.

--Bah! ces vilaines grues! a n'tait rien de drle! exclama de la
Corne; elles taient dignes de leurs chenapans de maris.

--Ce n'tait pas l'opinion de ces soldats, rpondit Philibert, car ils
ftrent pendant trois jours leur heureux retour. Au reste, il y avait
l des femmes de qualit. Et puis, les sants que ces gens-l burent en
votre honneur auraient suffi pour vous immortaliser.

La Corne renvoyait toujours les compliments qu'on lui faisait.

--Tut! tut! tut! mesdames, fit-il, tout cela est d  la gnrosit de
Pierre. Par pure bont de coeur, il insista pour que ces femmes fussent
rendues  leurs maris. Pour moi, c'tait un stratagme de guerre, une
ide politique, que cette apparente gnrosit. Ecoutez bien; suivez mon
raisonnement: Je voulais la perte des hommes, et elle arriva comme je
l'avais prvue. Ils sortirent trop tard  la rveille, rentrrent trop
tt le soir; ils ngligrent les gardes et les piquets; puis quand
vinrent les longues nuits de l'hiver, ils restrent  ct de leurs
femmes, au lieu d'tre avec leurs mousquets, prs du feu du bivouac.
Alors sonna pour eux l'heure de la destruction. Pendant une tempte
horrible, au milieu des tourbillons de neige et dans l'obscurit
profonde, Coulon de Villiers marcha avec ses troupes sur leur camp et
fit veuves la plupart de ces malheureuses femmes. Elles tombrent pour
la seconde fois entre nos mains. Pauvres cratures! J'ai vu, ce jour-l,
quelle est souvent la triste destine de la femme du soldat!

Une larme tremblait dans les cils pais du vieux militaire.

--Mais c'est la fortune de la guerre, ajouta-t-il, et,  la guerre, la
plus cruelle fortune est la meilleure.

Mme de Tilly porta la main  son coeur pour comprimer son motion.

--Hlas! chevalier, dit-elle, les pauvres veuves! je comprends ce
qu'elles ont souffert! Oui, la guerre a de terribles consquences, moi
aussi je le sais.

--Et que sont devenues ces infortunes? demanda Amlie tout en pleurs.

Elle aimait ses ennemies, c'tait dans son loyal caractre, et personne
ne pouvait les aimer plus qu'elle.

--Oh! nous en avons pris tout le soin possible. Le baron de Saint-Castin
les a gardes dans son chteau tout l'hiver, et sa fille les a traites
avec un soin, un zle, une tendresse, qui n'appartiennent qu'aux saints
du ciel. Une noble, une adorable fille, va! Amlie! la plus belle fleur
de l'Acadie, et la plus infortune... pauvre enfant! que la bndiction
du Seigneur descende sur elle en quelque lieu qu'elle soit!

Rarement de la Corne de Saint-Luc avait parl d'une faon aussi
touchante. Il tait fort mu.

--Comment est-elle si infortune, parrain?

Philibert regardait s'animer la figure et frissonner la paupire de la
belle jeune fille,  mesure qu'elle parlait. Son coeur tait tout dans
son regard.

--Hlas! rpondit de la Corne, j'aimerais mieux ne pas rpondre! j'ai
peur de douter du gouvernement moral de l'univers. Mais nous sommes des
cratures aveugles, et les voies de Dieu ne nous sont point connues. Que
personne ne se vante d'tre fort, de crainte qu'il ne tombe! Nous avons
besoin du secours de l'Etre suprme Pour rester droits et parfaits. Je
ne puis songer  cette noble jeune fille sans pleurer! Oh! la pauvre
enfant! la pauvre enfant!...

Mme de Tilly le regarda avec tonnement.

--J'ai connu le baron de Saint-Castin, dit-elle, quand il est venu faire
hommage au chteau Saint-Louis des terres qui lui avaient t concdes
en Acadie. Il tait accompagn de sa fille unique, une enfant d'une
douceur, d'une grce, d'une amabilit parfaites. Elle avait juste l'ge
d'Amlie. Les dames de la ville s'extasiaient devant cette jolie fleur
de mai, comme elles l'appelaient. Au nom du ciel! qu'est-il donc arriv
 cette chre enfant, chevalier de la Corne?

De la Corne de Saint-Luc, fch contre lui-mme d'avoir entam ce sujet
pnible, et peu accoutume choisir ses expressions, rpliqua
brusquement:

--Ce qui lui est arriv, madame?... ce qu'il peut arriver de pis  une
femme. Elle aimait un homme indigne d'elle, un vilain malgr son rang
lev et les faveurs du roi; un lche qui l'abandonna, la trop confiante
enfant, seule avec son dsespoir... Bah! c'est la mode de la cour,
disent ces gens-l. En effet, le roi a confr de nouveaux honneurs  ce
misrable au lieu de le chtier.

De la Corne ne dit plus un mot et vivement s'loigna. Il avait peur de
lancer des imprcations au roi comme  son favori.

--Qu'est-elle devenue, cette pauvre fille? demanda Mme de Tilly en
s'essuyant les yeux avec son mouchoir.

--Oh! toujours la mme vieille histoire. Elle s'est sauve de la maison,
dans un moment de dsespoir, pour n'avoir pas  soutenir le regard de
son pre qui allait revenir de France. Elle s'en est alle rejoindre les
Indiens de Sainte-Croix, dit-on, et depuis lors, personne n'a plus
entendu parler d'elle. Pauvre enfant! Pauvre enfant!

Amlie rougissait et plissait tour  tour aux paroles de son parrain;
elle avait les yeux fixs sur le parquet, et se pressait contre sa tante
comme pour y chercher du courage et un appui.

Mme de Tilly prouvait un vif chagrin. Elle aurait voulu savoir le nom
de cet homme haut plac qui avait si lchement trahi l'infortune jeune
fille.

--Je ne vous dirai pas son nom aujourd'hui, madame. Il m'a t rvl
comme un secret. C'est un nom trop lev pour que la loi l'atteigne, si
toutefois nous avons une autre loi que la volont de la matresse du
roi. Mais l'pe du gentilhomme est l pour venger l'insulte faite  son
matre. Le baron de Saint-Castin va bientt arriver pour revendiquer son
honneur. Dans tous les cas, j'en jure par Dieu, madame! le lche qui a
tromp cette jeune fille saura un jour laquelle de son pe ou de la
mienne est la mieux trempe! Mais bah! je dis des bravades comme un
guerrier indien en face de la mort. L'histoire de ces malheureuses
femmes de la Nouvelle-Angleterre nous a entrans au-del de toutes
limites.

Mme de Tilly ne pouvait s'empcher d'admirer le vieux soldat, et elle
partageait son indignation.

--Si cette jeune fille tait mon enfant, dit-elle, avec attendrissement,
toute femme que je suis, je ferais la mme chose.

Elle sentit Amlie lui serrer le bras comme pour lui dire qu'elle
partageait ses sentiments et son courage.

--Voici Flix Beaudoin qui nous annonce que le dner est servi, fit Mme
de Tilly, en montrant un ancien serviteur  cheveux blancs et en livre,
qui saluait profondment, debout, dans la porte.

Le Gardeur et de la Corne de Saint-Luc salurent le vieillard avec
bienveillance, s'informrent de sa sant et prirent une prise de tabac,
dans son antique tabatire. Ces familiarits entre les gentilshommes et
leurs domestiques n'taient pas rares, autrefois, en la Nouvelle-France.
Il est vrai que les serviteurs passaient souvent leur vie dans la mme
maison. Flix tait le majordome du manoir de Tilly. Fidle, ponctuel et
poli, il tait trait par sa matresse en ami plutt qu'en serviteur.

--- Le dner est servi, madame, rpta Flix en saluant. Mais, madame
aura la bont d'excuser. La maison a t remplie d'habitants toute la
journe. Les trifourchettes, les doubledents, et tous les meilleurs
mangeurs de Tilly sont venus. Pour obir  Madame, je leur ai donn tout
ce qu'ils ont voulu; aussi ils n'ont pas laiss grand'chose pour votre
table.

--Sois sans inquitude, Flix, nous allons dire le _bndicit_ quand
mme. Je me contenterais de pain et d'eau pour mieux nourrir mes braves
censitaires. Ils travaillent avec tant de coeur  la corve du roi!
Voil mon excuse, Pierre Philibert et chevalier de la Corne, pour le
pauvre dner que je vous offre.

--Sacrebleu! je ne ressens aucune crainte, moi madame! fit de la Corne
en riant. Un serviteur dvou comme Flix Beaudoin ne laisse pas jener
sa matresse, pour l'amour des trifourchettes, des doubledents et de
tous les gourmands de la seigneurie. Non! non! vous allez voir, madame,
qu'il les a ranonns assez pour nous faire dner tous. Viens, Amlie.

Mme de Tilly prit le bras du colonel Philibert; Le Gardeur, de la Corne
et Amlie suivirent, et tous, prcds par le majordome, se rendirent 
la salle  manger.

La salle tait une grande pice lambrisse en noyer noir, un bois
magnifique que l'on commenait  utiliser. Le plafond tait en vote et
garni au bas d'une frise sculpte. Une longue table, souvent entoure
d'htes, tait couverte d'une nappe de toile plus blanche que la neige.
Les femmes de la seigneurie de Tilly avaient fil  leurs rouets et
tiss sur leurs mtiers, cette toile clatante. Dans leurs vases
chinois, des fleurs nouvellement cueillies, exhalaient de suaves parfums
et ravissaient les yeux. Elles faisaient, en quelque sorte, disparatre
dans un rayon de posie, la grossiret des aliments matriels. Sur un
grand buffet, merveille de l'bnisterie, s'talait la vaisselle de
famille, et au-dessus, pendu  la muraille, tincelait un grand bouclier
d'argent bossel, aux armes de Tilly, don prcieux de Henri de Navarre.

Malgr les trifourchettes et les doubledents, Flix Beaudoin n'avait pas
mal russi, en effet,  sauver un excellent dner pour sa matresse. Mme
de Tilly regarda le chevalier comme pour approuver la remarque qu'il
venait de faire au sujet du vieux serviteur.

Elle se tint debout  la tte de la table, jusqu' ce que tous furent
placs; alors, joignant les mains, elle rcita d'une voix onctueuse et
claire le _bndicit_.

--_Benedicite, Dominus, nos et ea quae sumpturi_, dit-elle, implorant la
bndiction du Seigneur sur la table et sur ses convives.

Dans la Nouvelle-France, c'tait toujours par une soupe riche et
succulente que le repas commenait. La soupe fut donc servie. On apporta
ensuite un saumon de la rivire Chaudire; puis, un plat fumant de
truites tachetes de pourpre, pches dans les rivires qui descendent
des montagnes de Saint-Joachim. Il y avait des corbeilles de filigrane
d'argent, remplies de petits pains de bl gracieusement plis. En ces
temps-l, les champs se couvraient chaque anne de riches moissons de
froment. La Providence ne veut plus qu'il en soit ainsi maintenant. Le
bl s'en est all avec les lys des Bourbons et il n'est jamais revenu,
disaient les vieux habitants.

Les dignes censitaires avaient mang avec apptit toute la viande de la
dpense, sauf un chapon qui venait de la basse-cour de Tilly et un
magnifique pt aux pigeons. Le dessert fut apport. C'taient des
framboises rouges comme du corail, cueillies sur les pentes de la cte 
Bonhomme, des bluets d'azur du cap Tourmente, des prunes suaves comme
des gouttes de miel, et des petites pommes grises de la cte de Beaupr,
des pommes dignes d'tre prsentes  la Rose de Sharon. Tout cela
arros d'un bon vin vieux, tir du cellier du manoir.

Le dner ne dura pas longtemps, mais il fut pour Pierre l'un des moments
les plus heureux de sa vie. Il tait  ct d'Amlie, et chaque parole,
chaque geste, chaque mouvement de la radieuse jeune fille le jetait dans
le ravissement.

Elle ne se mlait gure  la conversation,  cause de sa timidit
naturelle, mais elle coutait avec plaisir, avec intrt. Elle se
sentait attire par le noble et sympathique caractre du colonel, et peu
 peu, elle osa le regarder; et comme on voit se dessiner un paysage 
la lumire naissante de l'aurore, elle vit dans le brillant soldat
d'aujourd'hui, reparatre les traits, le regard, les manires de l'ami
d'autrefois.

Philibert remarqua son regard interrogateur; il la comprit. Elle n'eut
pas besoin de parler. Il raconta l'existence aventureuse qu'il avait
mene depuis son dpart. Son esprit cultiv, son intelligence vive, ses
beaux sentiments remplirent de joie le coeur d'Amlie. C'est comme cela
qu'elle l'avait vu dans ses rves. Il la retrouvait avec bonheur, cela
devenait clair. Comme elle frissonnait de plaisir  cette pense, et
comme l'allgresse rayonnait dans sa figure! Elle lui parlait avec moins
de crainte maintenant, plus familirement, presque comme autrefois.

--Il y a longtemps, mademoiselle, dit Philibert, que nous ne nous sommes
pas assis ensemble  la table de votre excellente tante. Vous revoir
ainsi, comme je vous avais quitte, la mme, toujours: ah! c'tait mon
rve, mon rve de chaque instant!

--Et vous me trouvez absolument la mme? fit-elle d'un petit air
malicieux; ah! colonel, comme vous blessez ma vanit de femme! je ne me
croyais plus du tout la sauvage enfant de Tilly!

--Je n'ose admirer la femme dans sa dignit, mademoiselle, j'ai peur
qu'elle me fasse oublier l'enfant de Tilly, que j'aurais tant de bonheur
 retrouver.

--Et que vous retrouvez avec le mme coeur, le mme esprit et les mmes
regards, pensa-t-elle, puis elle dit tout haut:

--Mes matresses de classe auraient bien honte de leur ouvrage, si elles
n'avaient pas amlior un peu ces rudes lments, que ma tante leur a
envoys de Tilly, pour qu'elles en fissent une grande dame. J'ai t
couronne reine  ma dernire anne chez les Ursulines. Ainsi faites
bien attention; je ne suis plus une enfant.

Elle se mit  rire, et son rire argentin fit palpiter le coeur de
Philibert. C'tait bien encore la joyeuse et vive jeune fille de jadis.
Il la reconnaissait de plus en plus sous les traits de la grande et
adorable femme.

Le chevalier de la Corne de Saint-Luc et Mme de Tilly trouvaient du
plaisir  rappeler les souvenirs anciens. Le Gardeur se mlait  la
conversation de Philibert et de sa soeur, mais il tait un peu fatigu.
Amlie devinait le secret de sa fatigue, Philibert le connaissait. Ils
s'efforaient tous deux de le distraire, de le tenir en veil. Sa tante
souponnait bien, aussi, qu'il avait pass la nuit comme les invits de
l'intendant la passaient toujours. Elle connaissait son caractre et le
respect qu'il avait pour son opinion; elle amena habilement la
conversation sur l'intendant, afin de pouvoir lui dire, comme par
hasard, ce qu'elle pensait de cet homme. Il fallait aussi mettre Pierre
Philibert en garde contre ce sclrat de Bigot.

--Pierre, dit-elle, vous tes heureux: vous avez pour pre un brave, un
honorable citoyen, dont vous pouvez tre fier. Pas un fils qui n'en
serait orgueilleux. Le pays lui doit beaucoup et il mrite sa
reconnaissance. Mais veillez sur ses jours, maintenant que vous tes
ici, car il a des ennemis implacables et puissants, qui lui feront tout
le mal possible.

--Il en a! affirma de la Corne de Saint-Luc. Je le lui ai dit au sieur
Philibert, je l'en ai averti; mais il ne semble pas fort inquiet.
L'autre jour, l'intendant a parl de lui publiquement, de la faon la
plus brutale.

--Vraiment! chevalier? demanda Philibert. Et ses yeux lancrent une
flamme qui ne ressemblait pas aux rayons qu'ils laissaient tomber sur
Amlie tout  l'heure. Il me rendra compte de ses paroles, fut-il rgent
de France, au lieu d'tre l'intendant de la colonie! De la Corne de
Saint-Luc parut l'approuver; cependant il lui dit:

--Ne lui cherchez pas querelle maintenant, Pierre. Vous ne pouvez pas le
provoquer, non plus,  cause de ce qu'il a dit.

Mme de Tilly qui coutait avec une certaine inquitude, ajouta:

--Ne le provoquez pas du tout, Pierre Philibert! jugez-le, puis vitez
sa prsence comme doit faire un vrai chrtien. Dieu traitera Bigot selon
son mrite. L'homme astucieux verra un jour ses projets tourner contre
lui-mme.

--Oh! ma tante! Bigot est un gentilhomme, un homme trop bien lev pour
insulter qui que ce soit, affirma Le Gardeur, toujours prt  dfendre
celui qu'il considrait comme son ami. C'est le roi des gais compagnons,
ajouta-t-il, pas astucieux du tout, mais tout superficiel, tout clat.

--Vous n'avez jamais tudi le fond de cet homme, Le Gardeur, reprit de
la Corne. J'admets qu'il est un gai compagnon, un bon buveur, un joueur
agrable; mais avouez qu'il est aussi tnbreux, aussi cach que cette
caverne du diable, au pays des Outaouais. On descend d'tage en tage,
toujours de plus en plus bas, jusqu' ce que l'imagination se trouble,
s'puise  chercher le fond qui fuit sans cesse. Tel est Bigot.

--Mes censitaires m'ont rapport, reprit Mme de Tilly, que ses
commissaires enlvent tout le bl de semence. Dieu sait ce que vont
devenir mes pauvres gens l'an prochain, si la guerre continue!

--Que va devenir la province entre les mains de Bigot? ajouta de la
Corne. On dit Philibert, qu'une certaine grande dame de la cour, sa
protectrice ou son associe, ou l'une et l'autre  la fois, a obtenu
pour son parent, le comte de Marville, les biens maintenant squestrs
que votre pre possdait en Normandie. Avez-vous entendu parler de cela?
C'est la dernire nouvelle qui nous arrive de France.

--Oui, chevalier. Des mauvaises nouvelles comme celles-ci ne manquent
jamais d'arriver  leur adresse.

--Et comment votre pre les a-t-il reues?

--Mon pre est un vrai philosophe. Il les a reues comme Socrate l'eut
fait. Il s'est bien moqu du comte de Marville. Avant qu'un an soit
coul, dit-il, il sera forc de vendre ces domaines pour payer ses
dettes d'honneur, les seules qu'il consente jamais  payer.

--Si Bigot avait tant soit peu tremp dans une pareille turpitude, dit
Le Gardeur, avec chaleur, je ne voudrais plus le voir. Je l'ai entendu
parler de ce don. Il dteste de Marville.

--Bigot, au jour de la rtribution, aura assez  payer pour lui-mme au
sieur Philibert, il n'est pas ncessaire de lui imputer ce nouveau
crime.

Tout  coup le canon fit trembler les fentres. Comme un tonnerre, il
alla rveiller tour  tour les chos des collines lointaines.

--C'est le signal du conseil de guerre, madame, dit de la Corne. Voil
la chance du soldat! juste au moment o nous allions avoir la musique et
le ciel, nous sommes appels au feu, au camp ou au conseil.

Les visiteurs se levrent, conduisirent les dames au salon et se
disposrent  sortir. Le colonel Philibert dit un adieu courtois aux
dames. Il regarda Amlie dans les yeux un instant, pour savoir un secret
qu'il n'aurait pas manqu de surprendre, si elle n'avait tourn vivement
la tte vers un vase plein de fleurs. Elle en choisit quelques-unes des
plus jolies, et les lui offrit en signe du plaisir qu'elle prouvait 
le revoir.

--Souvenez-vous, Pierre Philibert, lui recommanda Mme de Tilly en lui
tendant une main cordiale, souvenez-vous que le manoir de Tilly est pour
vous un second foyer paternel, et que vous y serez toujours le bienvenu.

Philibert, profondment touch de son exquise et loyale politesse, lui
baisa la main avec respect, salua, et se rendit avec de la Corne de
Saint-Luc et Le Gardeur au chteau Saint-Louis.

Amlie vint s'asseoir  la fentre, et la joue appuye sur sa main
tremblante, elle suivit, d'un oeil pensif, les gentilshommes qui
s'loignaient. Mille penses, mille esprances tourbillonnaient dans son
esprit, nouvelles, mystrieuses, mais pleines de ravissements. Elle
comprit bien que son trouble n'chappait point aux regards de sa bonne
tante, mais elle ne dit rien. Elle se dlectait en silence dans une joie
secrte qui ne se manifeste point par des paroles.

Tout  coup elle se leva, et, comme pousse par une force intime, elle
se mit  l'harmonium. Elle prluda par quelques symphonies improvises,
et ses doigts timides encore faisaient  peine frmir le clavier
d'ivoire. La musique seule pouvait rendre les impressions de son me.
Elle s'anima bientt et d'une voix anglique, elle se mit  chanter ces
glorieuses paroles du psaume CXVI:

        Toto pectore diligam
        Unic et Dominum colam
        Qui tenis mihi supplici
        Non duram appulit aurem.

        Aurem qui mihi supplici,
        Non duram ddit; hunc ego
        Donec pectora spiritus
        Pulset semper, Amabo!

Mme de Tilly devina ce qui se passait dans l'me de sa nice, mais pour
ne pas l'effaroucher, la douce enfant, elle ne fit pas semblant de
comprendre. Elle se leva en silence et, l'entourant de ses bras, elle la
pressa sur sa poitrine et l'embrassa avec effusion; puis, sans dire un
mot, elle sortit. Elle ne voulait pas l'empcher de trouver dans la
musique, un refuge contre ce trouble trange qui l'agitait.

La voix d'Amlie devint de plus en plus douce et mlodieuse,  mesure
qu'elle redit le joyeux et solennel cantique. Elle le chantait dans la
version faite pour la reine Marie de France et d'Ecosse, alors que
l'existence de cette souveraine tait belle et ses esprances
brillantes; alors que les jours de malheur qui devaient venir, n'avaient
pas encore d'aurore.




                                 XII

                       LE CHTEAU SAINT-LOUIS


Le comte de la Galissonnire et plusieurs des premiers officiers, en
grande tenue, se promenaient  pas lents sur la galerie du chteau, en
attendant l'ouverture de la sance du conseil de guerre, L'heure de la
runion tait sonne, mais l'intendant et quelques-uns des hauts
dignitaires de la colonie n'taient pas encore arrivs de Beaumanoir.

Le chteau Saint-Louis s'levait firement dans son vtement de pierre,
sur le bord du cap, immdiatement au-dessus des rues troites et
tortueuses de la basse-ville. Il tait flanqu de pavillons carrs. De
la galerie de fer, on apercevait en bas,  une grande profondeur, le
clocher de la vieille glise de Notre-Dame des Victoires, avec sa
girouette dore.

Du march de Notre-Dame et du quai o les vaisseaux taient amarrs,
montaient des voix et des bruits de toutes sortes: c'taient les
matelots, les charretiers, les habitants qui se hlaient et
s'apostrophaient; et tous ces cris mls et confus, formaient un trange
et assourdissant concert. Le gouverneur se plaisait  ce tintamarre. Il
prfrait les honntes clameurs du travail et de l'industrie, aux
accords de la musique.

A l'ancre, sur les flots profonds, tout prs des caps levs, on voyait
des vaisseaux marchands qui avaient tromp la vigilance des croiseurs
anglais. Au milieu de ces navires, le Fleur de Lys, un vaisseau de la
marine royale, nouvellement arriv, se berait tout couvert de pavillons
et glorieux comme un cygne dans une vole de sarcelles.

Le Gardeur, comme officier de la garnison, se rendit d'abord auprs du
commandant, mais Philibert et de la Corne de Saint-Luc montrent sur la
galerie.

Le gouverneur prit Philibert  l'cart.

--J'espre, lui dit-il, que vous n'avez pas eu de difficult  trouver
l'intendant.

--Aucune, Excellence, je les ai entendus, lui et ses amis, longtemps
avant de les voir.

Il sourit d'une faon un peu moqueuse en disant cela, et le gouverneur
comprit bien.

--Ah! ils festoyaient encore  cette heure du jour? demanda-t-il.
Etaient-ils tous?... Vraiment, j'ai honte  dire comment. L'intendant
a-t-il pu au moins comprendre mes ordres?

Le gouverneur paraissait plus triste que surpris ou fch, car il
s'attendait  cela.

--Je crois qu'il tait moins ivre que la plupart des autres. Il a reu
votre message avec plus de politesse que je n'aurais pens, et m'a
promis d'tre ici  l'heure du conseil.

--Ivre ou sobre, Bigot est toujours poli. Son esprit fortement tremp
semble dfier le vin, comme son coeur, la morale. Mais vous n'tes pas
rest longtemps  Beaumanoir, j'imagine, ajouta le gouverneur en
frappant lgrement le plancher de la pointe de sa canne.

--Je suis sorti de l aussi vite que je serais sorti de l'enfer. Le
temps de capturer, ainsi que je vous l'ai dit, mon ami de Repentigny, et
en route!

--Vous avez bien fait, Philibert. L'intendant est en train de ruiner la
moiti des jeunes nobles de la colonie.

--Il ne ruinera pas Le Gardeur, si je peux l'en empcher, rpliqua
Philibert d'un ton rsolu. Puis-je compter sur l'aide de Votre
Excellence, ajouta-t-il?

--Certainement, Philibert, dans tout ce que vous croirez devoir faire
pour sauver ce noble jeune homme de l'amiti de Bigot. Mais je ne sais
pas combien de temps je resterai ici. Il y a des gens intresss  mon
dpart. Ils sont  l'oeuvre et leurs intrigues sont puissantes. Peu
m'importe mon rappel, cependant, si l'on n'y joint pas l'outrage.

Vous avez donc reu des nouvelles aujourd'hui, par la frgate? demanda
Philibert en laissant tomber un regard sur le navire  l'ancre dans le
port.

--Des nouvelles? oui, Philibert! j'en ai reu des nouvelles, rpondit de
la Galissonnire avec dcouragement. Il faudrait la sagesse de Salomon
pour gouverner cette colonie, et la force d'Hercule pour nettoyer es
nouvelles tables d'Augias. Et je n'ai aucune influence  la cour, vous
le savez.

--Mais tant que vous serez gouverneur, vos avis devront prvaloir.

--Mes avis, prvaloir? Ecoutez, Philibert. Qui a rpondu, pensez-vous,
aux lettres que j'ai adresses au roi et au ministre de la marine et
des colonies?

--En vrit, je ne saurais le deviner, si les rponses ne sont pas
venues par le canal ordinaire.

--Je le crois bien. Personne ne pourrait deviner, en effet, que c'est la
marquise de Pompadour... Oui, c'est cette femme qui rpond aux lettres
que j'adresse  mon souverain!

--La Pompadour? s'cria Philibert tout indign. Elle, la matresse du
roi, elle ose rpondre  vos dpches? La France est-elle donc, comme la
Rome des empereurs, gouverne par des courtisanes?

--Oui! et vous comprenez ce que signifie cet outrage, Philibert! On veut
me forcer  dmissionner. C'est ce que je vais faire, aussi, ds que mes
amis seront  l'abri. Je servirai le roi sur mer, mais plus jamais dans
une colonie. Cette malheureuse terre que nous foulons, est condamne 
tomber aux mains de l'ennemi si la paix n'est bientt conclue! La France
nous refuse son secours.

--Ce n'est pas possible, Excellence! La France ne trahira jamais ses
enfants du Nouveau-Monde... Non, ce n'est pas possible! Et puis nos
ressources ne sont pas toutes puises, et nous ne sommes pas encore au
pied du mur, Excellence.

--Il ne s'en faut gure, Philibert, je vous l'assure. Mais nous en
saurons plus long aprs le conseil.

--Que disent les dpches, Excellence, au sujet des ngociations?

Philibert savait comme les prvisions du gouvernement taient justes
d'ordinaire.

--Elles annoncent la paix, et je crois qu'elles sont exactes, Philibert.
Vous comprenez que le roi ne peut aisment maintenir, en mme temps, ses
armes et ses matresses. La guerre ou les femmes, pas de milieu! Or,
comme ce sont les femmes qui rgnent  la cour et au camp, il est facile
de prvoir ce qui arrivera.

--Penser qu'une femme, ramasse dans les gots de Paris, gouverne la
France et rpond  vos dpches! c'est assez pour rendre fou un honnte
homme, reprit Philibert avec colre... Et que dit la Pompadour?
ajouta-t-il.

--Elle se montre trs fche de l'opposition que j'ai faite aux mesures
fiscales et  la politique commerciale--comme elle appelle cela--de son
ami l'intendant. Elle approuve le monopole de la grande compagnie et
prtend que je n'ai pas le droit, comme gouverneur, de contrler
l'intendant dans l'administration des finances de la colonie.

Philibert sentit profondment l'insulte faite  l'honneur et  la
dignit de son chef. Il lui serra la main avec chaleur.

--Vous tes un vritable ami, Philibert, lui dit le gouverneur fort
touch. Dix hommes comme vous pourraient encore sauver la colonie! Mais
l'heure du conseil est passe et Bigot ne vient pas. Il a sans doute
oubli mes ordres.

--Je ne pense pas, Excellence, mais il a d attendre que Varin, Cadet,
Deschenaux et les autres fussent en tat de se mettre en route.

--O Philibert! quelle honte! quelle honte! murmura le gouverneur. Des
voleurs comme ces gens-l, ont le droit de venir siger avec des hommes
d'honneur!... Ils ont le pouvoir ici, et nous, nous n'avons qu'un vain
titre et une mortelle responsabilit. Restez  dner avec moi,
Philibert, aprs le conseil; j'ai bien des choses  vous confier.

--Pas ce soir, Excellence. Mon pre a tu le veau gras pour fter le
retour de l'enfant prodigue; il faut bien que je dne avec lui.

--Fort bien! demain alors. Venez mercredi. Votre pre est un gentilhomme
qui garde dans le commerce les principes de la vritable noblesse. Vous
tes heureux dans votre pre, comme votre pre l'est dans son fils.

Le gouverneur, aprs ces paroles, salua Philibert et alla retrouver les
autres officiers.

Un clair jaillit, puis une colonne de blanche fume monta tout  coup
de la grande batterie,  ct du chteau. C'tait le deuxime signal de
la runion du conseil.

Le comte de la Galissonnire prit le bras de de la Corne de Saint-Luc,
et suivi des officiers, se dirigea vers la grande salle d'audience. Il
alla s'asseoir dans le fauteuil vice-royal, sous un dais, au bout d'une
longue table recouverte d'un tapis cramoisi. Les secrtaires se mirent
prs de lui. Les membres du conseil prirent de chaque ct de la table,
la place qui leur tait assigne, suivant leur rang et leurs privilges.

Une longue suite de siges restrent inoccups; c'taient ceux de
l'intendant et de ses compagnons.

La grande salle du chteau Saint-Louis tait vraiment digne d'un palais
par sa grandeur et ses ornements. Au-dessous des hauts plafonds,
cintrs, courait une corniche avec architrave  frise sculpte,
supporte par des pilastres de chne poli. Les panneaux de la boiserie
taient encadrs entre de jolies arabesques et portaient des peintures
d'un intrt tout historique: les portraits des rois, des gouverneurs,
des intendants et des ministres qui avaient t mls  la colonisation
de la Nouvelle-France.

Au-dessus du fauteuil du gouverneur, les armes royales brillaient sur un
riche cusson, et comme drapes dans un faisceau de pavillons blancs
sems de lis d'or, emblme de la souverainet de la France.

Le portrait du dernier roi et celui du roi rgnant, taient suspendus de
chaque ct du trne. Parmi les autres portraits qui ornaient les murs,
on remarquait celui de Richelieu, qui le premier donna un gouvernement
politique aux tablissements du Saint-Laurent, un reflet du rgime
fodal de la France; celui de Colbert qui utilisa leurs richesses et
leurs ressources, en leur envoyant la fleur de la population de la mre
patrie, des nobles et des paysans de la Normandie, de la Bretagne et de
l'Aquitaine. L aussi, on pouvait voir les franches et hardies figures
de Cartier, le premier dcouvreur, et de Champlain le premier
explorateur de la terre nouvelle et le fondateur de Qubec. L aussi, le
vaillant et actif Louis Buade de Frontenac,  ct de la belle comtesse,
sa femme, surnomme la _divine_  cause de son extrme amabilit. Et
Vaudreuil qui passa une longue vie au service de son pays! Et
Beauharnois qui rsista non seulement aux cinq nations coalises, mais 
la ligue bien plus redoutable encore de la Nouvelle-Angleterre! Et
Laval, avec ses traits pleins d'intelligence et de finesse, Laval qui
organisa l'glise et l'instruction dans la colonie dont il fut le
premier vque. Et Talon, le plus sage des intendants, qui s'effora de
dvelopper l'agriculture et le commerce, et d'assurer le bien-tre 
tous les nouveaux sujets du roi.

Mais il tait l un portrait plus frappant encore que tous ceux-ci, un
portrait digne d'tre mis  ct de ceux des plus grands hommes d'Etat
de la France, le portrait calme, ple, ravissant d'inspiration de la
Mre Marie de l'Incarnation, la premire suprieure des Ursulines de
Qubec. Pour obir aux ordres du ciel, qu'elle croyait entendre,
l'illustre femme quitta la France et vint fonder des coles pour les
enfants des nouveaux colons; elle vint inculquer ses vertus aux jeunes
filles qui devaient tre les mres de la Nouvelle-France.

Le gouverneur avait invit deux ou trois ecclsiastiques  prendre part
aux dlibrations du conseil, et  l'aider de leurs lumires et de leurs
avis. Leurs ttes portaient la tonsure comme une couronne, et leurs
robes noires formaient un trange contraste avec les brillants uniformes
des officiers. C'taient l'abb Mtavet, missionnaire chez les
Algonquins du nord, le Pre Oubal, Jsuite, missionnaire chez les
Abnaquis de l'est, et le Pre de la Richardie, missionnaire des
sauvages tribus de l'ouest immense.

Mais de tous ces habiles et influents missionnaires qui gouvernrent
vritablement les nations allies de la France, le plus remarquable fut
l'abb Piquet, Sulpicien, le missionnaire du roi, et l'aptre des
Iroquois, comme l'appelaient les ordonnances royales. Il fit
d'insurmontables efforts pour gagner les cinq cantons  la France, quand
s'leva entre elle et l'Angleterre, la grande lutte pour la suprmatie
dans l'Amrique du Nord.

Sur la muraille, derrire le sige vice-royal, tait suspendue une large
carte gographique dessine par cet abb. Sur cette carte, on voyait
toutes les possessions de la France dans l'Amrique du Nord; on voyait
aussi les pays qu'elle rclamait. Une ligne rouge, partant de l'Acadie,
s'tendait  l'ouest jusqu'au lac Ontario, qu'elle prenait, puis courait
au sud le long de la crte des monts Apalaches. De sa main hardie,
l'abb la poussait jusqu' la Louisiane, et il rclamait pour la France,
les grandes valles de l'Ohio et du Mississipi, et les vastes
territoires arross par le Missouri et le Colorado, enfermant ainsi les
Anglais entre la muraille des Apalaches,  l'ouest, et les rivages de la
mer,  l'est.

L'abb Piquet venait de descendre la Belle-Rivire en canot. La
Belle-Rivire, c'tait le nom que les voyageurs donnaient  l'Ohio. Il
avait partout arbor, dans les endroits les plus levs de ses rives,
depuis ses sources jusqu' sa runion avec le puissant Meschacb, il
avait partout arbor les armes de France, et fix des tablettes de plomb
portant la fleur de lys, et l'orgueilleuse inscription: _Manibus date
lilia plenis_. Lys destins, hlas!  tre fouls aux pieds par les
Anglais victorieux, aprs une lutte acharne pour la possession du
territoire.

Effray des dangers qui menaaient la colonie, l'abb entreprit avec un
zle extraordinaire, la tche d'amener les nations indiennes sous les
tendards de la France, et d'en faire des allies. Dj il avait gagn
les puissantes tribus des Algonquins et des Nipissings et les avait
places au lac des Deux-Montagnes, pour protger Ville-Marie. Il avait
cr une scission profonde entre les cinq nations, en rveillant
adroitement leur vieille haine contre les Anglais qui empitaient sur
leur domaine du lac Ontario. Et dernirement, des bandes d'Iroquois
s'taient rendues auprs du gouverneur de la Nouvelle-France, pour
dnoncer l'Anglais qui mprisait leurs droits, et leur disputait la
possession du sol.

--Les terres que nous possdons, dirent-ils au grand conseil de
Ville-Marie, les terres que nous possdons, nous ont t donnes par le
matre de la vie, et nous ne reconnaissons point d'autre matre.

L'abb caressait alors un plan qu'il devait raliser plus tard. Sous sa
direction, un grand nombre d'Iroquois quittrent leurs villages de la
rivire Mohawk et de la rivire Gnsie, et vinrent se fixer autour du
fort de la Prsentation, sur le Saint-Laurent. Ils fermrent ainsi cette
route aux bandes dvastatrices qui taient restes fidles 
l'Angleterre.

En attendant l'arrive de l'intendant royal, les membres du conseil
causaient familirement. La plupart s'entretenaient des sujets dont ils
seraient saisis officiellement dans un instant, de l'tat de la
province, des mouvements de l'ennemi; et ils ne pouvaient s'empcher de
tmoigner de l'impatience et du mcontentement  cause du retard de
Bigot.

Ils savaient bien ce qui se passait  Beaumanoir, et leurs regards
s'allumaient de colre, et leurs lvres exprimaient du mpris.

--J'apprends, par les lettres prives que m'a apportes le _Fleur de
Lys_, dit de Beauharnois, qu'entre autres rumeurs, il en est une fort
intressante et fort inquitante pour nous. Il paratrait que nous
allons recevoir l'ordre de dmolir et les travaux de dfense que nous
avons faits, et ceux qui existaient auparavant. On pense, l-bas, qu'il
vaut mieux donner le prix de ces fortifications  quelques favoris
politiques et  certains grands personnages de la cour.

Il se tourna vers le gouverneur:

--Votre Excellence a-t-elle entendu parler de quelque chose?
demanda-t-il.

--Oui, c'est assez vrai, je crois, ce que vous dites-l. J'ai reu aussi
moi quelques communications  ce sujet, rpondit le gouverneur, en
faisant un effort inutile pour paratre calme, et dissimuler la honte et
le dgot qu'il prouvait.

Un frmissement de colre passa dans l'assemble; plusieurs officiers
ouvrirent la bouche pour protester. Le bouillant Rigaud de Vaudreuil fut
le plus prompt. Il frappa la table d'un coup de poing.

--Nous ordonner, s'cria-t-il, de discontinuer la construction des murs
de Qubec? nous ordonner de dfaire ce qu'a fait la corve du roi? Ai-je
bien entendu, Excellence? Le roi est-il fou?

--Oui, Rigaud, c'est comme je vous l'ai dit. Mais il nous faut obir aux
ordres du roi, et ne prononcer son nom qu'avec respect, comme il
convient  de fidles sujets.

--Ventre-saint-gris! quel Canadien, quel Franais a jamais entendu
pareille folie? riposta de Beauharnois. Dmantibuler Qubec! Mais, au
nom de Dieu, comment dfendre alors les domaines du roi et ses fidles
sujets?

Rigaud s'animait. Il n'avait pas peur, et n'tait pas d'humeur, comme
chacun le savait,  cacher sa pense. Il l'aurait dite au roi lui-mme.

--Excellence, continua-t-il, soyez sre que ce n'est pas le roi qui
outrage ainsi la colonie. Ce sont ses ministres, ce sont ses matresses!
des gens qui savent bien comment dpenser l'argent qu'il nous faudrait,
pour entourer de murailles notre bonne vieille cit! Oh! qu'tes-vous
devenus, vieil honneur, antique esprit chevaleresque de ma France
bien-aime? qu'tes-vous devenus!

Rigaud s'assit. Il tait furieux. Les officiers ressentaient trop
vivement eux-mmes l'indignation dont il tait rempli, pour ne pas lui
donner des marques d'approbation. Quelques-uns seulement restrent
indiffrents; ils taient les amis de l'intendant qui obissaient en
aveugles aux dsirs de la cour.

--Quelle raison Sa Majest donne-t-elle, pour agir ainsi? demanda de la
Corne de. Saint-Luc.

--L'unique raison allgue se trouve au dernier paragraphe de la
dpche. Je permettrai au secrtaire de lire ce paragraphe, mais rien de
plus, avant que l'intendant arrive.

Le gouverneur jeta sur la grande horloge, dans un coin de la salle, un
regard charg de dpit; il avait l'air d'appeler sur la tte de
l'intendant, tout autre chose que des bndictions.

La dpche disait cyniquement:

Le comte de la Galissonnire devrait savoir que les gouverneurs des
colonies ne peuvent entreprendre que par ordre du roi, des ouvrages
comme ceux de Qubec. C'est donc le dsir de Sa Majest que Votre
Excellence suspende les travaux commencs, ds qu'elle aura reu la
prsente dpche. Plus les fortifications sont tendues et plus il faut
de troupes pour les dfendre. Or, la guerre d'Europe a compltement
puis les ressources du royaume. Il est donc impossible de continuer la
guerre ici, et de payer  tout instant des ranons normes pour
l'Amrique du Nord.

Le secrtaire plia la dpche et reprit son sige, sans qu'une ligne de
son visage ne trahit sa froide impassibilit. Il n'en fut pas ainsi des
autres. Tous taient excits, et sur le point de donner libre cours 
leur indignation, mais le respect d au roi les retint. Seul, Rigaud de
Vaudreuil laissa clater sa colre dans un juron nergique, et lana ce
sarcasme.

--Ils peuvent vendre tout de suite la Nouvelle-France  l'ennemi, s'ils
laissent Qubec sans dfense! Ils manquent d'argent pour continuer la
guerre en Europe! Oui! ils peuvent bien en manquer d'argent, pour la
guerre! ils le prodiguent tout aux complaisants et aux arlequins de la
cour!

Le gouverneur se leva soudain, en frappant la table, avec le fourreau de
son pe. Il voulait arrter Rigaud dans ses remarques tmraires et
dangereuses.

--Pas un commentaire de plus, chevalier Rigaud! dit-il d'un ton bref et
svre, pas une parole! Ici, l'on parle du roi et de ses ministres avec
respect, ou l'on n'en parle pas du tout. Asseyez-vous, chevalier de
Vaudreuil; vous tes un imprudent.

--J'obis  Votre Excellence. Je suis, je le sais, un imprudent, mais
j'ai raison!

Rigaud obissait, mais il n'tait pas dompt. Il avait eu son
franc-parler, tout de mme. Il se rejeta violemment sur son sige.

--Il faut accepter la dpche du roi avec respect, et lui donner toute
notre loyale attention, observa de Lry, un grave et savant officier du
gnie. Je ne doute pas, continua-t-il, que sur l'humble demande du
conseil, le roi ne consente gracieusement  reconsidrer ses ordres. La
chute de Louisbourg est un triste prsage pour Qubec. Il est
indispensable de fortifier la ville pour arrter l'invasion qui nous
menace. La perte de Qubec entranerait la perte de la colonie, et la
perte de la colonie serait la honte de la France et la ruine de notre
contre.

--Je suis parfaitement d'accord avec le chevalier de Lry, approuva de
la Corne de Saint-Luc. Il y a plus de bon sens dans ses paroles, qu'il
n'y en aurait dans toute une cargaison de dpches, comme celle qui
vient de nous tre communique. Non! Excellence, continua le vieil
officier en souriant, je ne ferai pas  mon souverain, l'injure de
croire qu'une missive si inopportune vient de lui. Soyez sr que Sa
Majest n'a jamais vu, ni sanctionn pareille dpche! C'est l'oeuvre du
ministre et de ses matresses, mais non du roi.

--La Corne! La Corne! fit le gouverneur. Puis levant le doigt et jetant
un regard qui tait un avertissement, il dit:

--Nous ne discuterons pas davantage, tant que nous n'aurons pas
l'honneur d'avoir l'intendant avec nous. Il ne saurait tarder
maintenant.

A ce moment-l, l'on entendit un bruit de voix; des cris, des clameurs,
qui paraissaient venir de loin.

Un officier de service entra prcipitamment dans la salle, et vint dire
quelque chose  l'oreille du gouverneur.

--Une bagarre dans les rues! exclama celui-ci. La populace qui attaque
l'intendant? Vous n'tes pas srieux! Capitaine Duval, faites sortir la
garde; dites au colonel de Saint-Remy qu'il en prenne le commandement,
qu'il aille au devant de l'intendant, chasse les perturbateurs et
rtablisse la paix dans nos rues.

Plusieurs officiers se levrent.

--Veuillez vous asseoir, messieurs, pria le gouverneur; le conseil ne
doit pas s'ajourner maintenant, L'intendant sera certainement ici dans
quelques minutes, et nous saurons la cause de ce dsordre. Ce n'est
rien, j'en suis sr: quelques habitants tapageurs, qui auront fait une
petite escapade.

Le bruit recommena soudain, et de la salle du conseil l'on entendit
distinctement les clameurs. De la Corne de Saint-Luc dit avec ironie:

--C'est le peuple qui acclame l'intendant. Morbleu! Quel vacarme! Voil
ce que c'est que d'tre populaire  Qubec!

Ce sarcasme fit rire. Quelques amis de Bigot en furent choqus
cependant.

--Le chevalier de la Corne tient un langage assez hardi, quand
l'intendant n'est pas l, observa le colonel Leboeuf. Un gentilhomme
donnerait plus volontiers un louis d'or, pour un fouet avec lequel il
pourrait flageller la canaille, qu'un sou pour ses applaudissements. Je
ne paierais pas un hareng saur l'estime de tout Qubec.

De la Corne de Saint-Luc riposta d'un ton mprisant:

--On dit en France, colonel, que le son du roi est meilleur que le bl
du peuple, et que le poisson qui s'offre sur le march, ne vaut pas le
poisson qui est dans l'eau. C'est aussi ce que je pense, moi, et je
prouverai que c'est vrai,  quiconque soutiendra le contraire.

Il y eut un clat de rire. De la Corne faisait allusion  la marquise de
Pompadour, dont le nom primitif tait Jeanne Poisson. Ce nom avait donn
lieu  bien des plaisanteries,  bien des sarcasmes, chez les grands
comme chez les petits.

Tout violent qu'il fut, le colonel Leboeuf n'osa pas se quereller avec
de la Corne de Saint-Luc. Il s'assit, dissimulant sa colre sous un air
boudeur. Il aurait bien voulu sortir et voler au secours de l'intendant,
mais le gouverneur le tenait l, comme il tenait les autres.

Les tambours de la garde battirent l'appel, et l'on entendit, dans la
cour du chteau, le cliquetis des armes et le pitinement des soldats.
Les membres du conseil s'approchrent des chssis. Les troupes se
formaient en colonnes avec de Saint-Remy en tte, et elles dfilrent
sous la vaste porte. Pendant qu'elles marchaient vers la scne du
dsordre, par les rues troites, les roulements des tambours couvraient
tous les bruits et faisaient trembler toutes les fentres.




                                 XIII

                            LE CHIEN D'OR


Sur la rue Buade--une rue qui garde le nom du vaillant de
Frontenac--s'levait depuis peu un vaste et imposant difice, bti par
le bourgeois Philibert. Le bourgeois, c'est ainsi que le peuple de la
colonie aimait  appeler Nicolas Jacquin Philibert, le puissant et riche
marchand de Qubec, qui luttait vaillamment contre le monopole odieux de
la grande compagnie.

C'tait un difice en pierre, d'un style simple, d'une apparence solide
et svre. On trouvait, en Nouvelle-France, que c'tait une merveille
d'architecture; on en parlait avec admiration, depuis Tadoussac jusqu'
Ville-Marie. Il comprenait la demeure du bourgeois et les bureaux et les
magasins ncessaires  son immense commerce.

Il n'y avait aucun ornement, mais on voyait reluire au soleil, sur la
faade, ce morceau de sculpture qui piquait si fort la curiosit des
habitants et des trangers et fut longtemps un sujet de conversation,
dans toutes les seigneuries. La tablette du Chien d'Or, avec son
inscription nigmatique, tait l, dfiant l'interprtation, au-dessus
de la rue active et agite. Elle est l encore aujourd'hui. Le passant
qui la regarde se demande ce qu'elle signifie, et il s'meut  la pense
du drame sanglant dont elle garde seule le triste souvenir.

Un chien couch ronge un os humain. Au-dessus et au-dessous de ce chien,
creuse dans la pierre, comme si les gnrations futures devaient lire
et mditer ses avertissements mystrieux, on peut lire cette fatidique
inscription:

        Je suis un chien qui ronge l'o,
        En le rongeant je prend mon repos.
        Un tems viendra qui n'est pas venu,
        Que je morderay qui m'aura mordu.

Dans les magasins du bourgeois Philibert, [15] venaient s'entasser
presque tous les articles de commerce de la Nouvelle-France. Les balles
de fourrures qu'avaient apportes, des rgions lointaines du Nord-Ouest,
des flottilles de lgers canots: peaux du castor timide, de la loutre
gentille, du renard noir et argent, toutes si riches d'aspect et si
douces au toucher, toutes tant dsires par les orgueilleuses beauts de
partout; peaux de veaux-marins pour garnir les toges des gros
bourgmestres, et d'hermines pour border les manteaux des nobles et des
rois; dpouilles des loups, des ours, des bisons, rendues moelleuses
comme l'toffe par le travail des Indiennes, et peaux destines 
assurer la chaleur et le confort aux rapides traneaux, quand l'hiver
arrive, que les vents du nord-est soulvent, comme une poussire
d'argent, les tourbillons de neige, ou que, dans leur marche glorieuse,
les aurores borales s'avancent comme une arme de lanciers, sous le
ciel froid du nord.

[Note 15: Voir l'appendice.]

Puis, tous les produits de la colonie: le bl, la laine, le lin, le bois
de construction, le fer des forges royales des Trois-Rivires, le
ginseng des forts qui valait son poids d'or, et pour lequel les Chinois
donnaient leur th, leurs soies et leur argent.

Le bourgeois aurait pu btir une flotte entire avec le bois qu'il avait
sur les quais et les rivages du fleuve. Ses pins superbes auraient fait
des mts dignes du plus grand vaisseau amiral.

Il possdait Belmont, une demeure splendide d'o l'oeil embrassait toute
la pittoresque valle de la rivire Saint-Charles. Mais le nuage qui
avait obscurci le bonheur des autres, s'tait aussi arrt sur sa tte.
Il avait vu, lui aussi, partir son dernier enfant, son bien-aim Pierre.
Le jeune homme avait d laisser le toit Paternel, pour aller tudier
l'art militaire en France. La maison de Belmont resta dserte pendant
l'absence de Pierre. Le bourgeois prfrait demeurer en ville. Il
pouvait surveiller de plus prs ses nombreuses affaires. La compagne qui
avait partag avec lui une vie de bonheur, tait morte depuis longtemps,
laissant dans son coeur un vide que rien n'avait pu combler. Sa maison
hospitalire s'ouvrait toujours grande pour les nombreux amis. Il tait,
cependant, grave, seul, et ne s'occupait du prsent que pour ceux qui
dpendaient de lui. Il vivait avec le souvenir ineffaable de la chre
morte, et avec l'espoir d'un brillant avenir pour son fils.

Il mritait d'attirer l'attention. Il inspirait la confiance. Il tait
le bras qui soutient, la sagesse qui conseille, la sympathie qui
console. Grand, fortement dcoupl, il avait l'air noble des gens de
haute caste, une belle tte couronne de cheveux grisonnants, une de ces
ttes o la vie se concentre, que le temps ne dpouille point et qui
emportent dans la tombe, la neige de leur centime anne. Son oeil vif
vous devinait avant que vous eussiez parl. Il tait beau, ne riait pas
souvent, car la gaiet avait dsert son coeur. Il pouvait prodiguer ses
bonts, mais n'oubliait pas une injure, et exigeait une satisfaction
complte.

Au moment o nous en sommes arrivs, le bourgeois tait assis  une
table, dans son riche salon de la rue Buade, et lisait en les annotant,
les lettres que la frgate lui avait apportes de France.

Une seule personne tait avec lui: une vieille dame  cheveux blancs,
vtue d'une robe noire, selon la coutume svre des Huguenots, et
coiffe, au grand dsavantage de sa figure effile mais trs douce,
d'une capeline blanche attache sous le menton. Pas un bout de ruban,
pas un bout de dentelle. Cette vieille puritaine ne concdait pas
l'paisseur d'un cheveu aux vanits du sicle, ce qui ne l'empchait
point d'avoir le meilleur coeur du monde. Elle tait vtue avec tant de
modestie que l'on devinait presque un sacrifice. Le monde pervers est si
friand de tout ce qui ressemble  la libert! Une tresse qui s'gare, un
ruban qui se dtache, en voil assez pour faire rver l'oeil curieux.

Mme Rochelle, c'tait le nom de cette grave personne, ne manquait certes
pas d'intelligence et gouvernait dignement la maison du bourgeois
Philibert. Elle venait du Languedoc; cela, du reste, se devinait  ses
yeux noirs et surtout  son parler. Elle avait gard l'accent suave, la
douce intonation de son pays natal. Elle tait fille d'un ministre
calviniste. Elle vint au monde dans la clbre anne de la rvocation de
l'dit de Nantes, alors que Louis XIV, dtruisant l'oeuvre de Henri IV,
permit les rigueurs administratives qui accompagnrent la guerre civile,
et fora une partie de la population, avec ses industries et ses
richesses,  s'en aller chercher un asile chez les nations trangres.

Elle vit les scnes pnibles des grandes luttes religieuses de ce temps,
et elle perdit, dans les guerres des Cvennes, tout ce qu'elle possdait
de plus cher: son pre, ses frres, presque tous ses parents, et
finalement son fianc, un gentilhomme du Dauphin. Elle vint
s'agenouiller sur la place de l'excution, et quand il arriva, ce martyr
de sa croyance, elle mit ses mains dans les siennes et lui jura une
ternelle fidlit. Son serment fut irrvocable.

Un officier du roi, le comte Philibert, frre an du bourgeois, fut
tmoin de cette scne touchante. Il eut piti de la pauvre enfant, et
l'amena dans sa famille, o elle demeura toujours. Le bourgeois succda
 son frre mort sans enfants; puis la maison fut ruine. L'orpheline ne
voulut pas se sparer de ses bienfaiteurs tombs dans l'infortune, et
elle les suivit en Nouvelle-France. Elle avait t la fidle amie de Mme
Philibert, dont elle avait lev les enfants. Maintenant, sur ses vieux
jours, elle tait la sage confidente du bourgeois, et gouvernait sa
maison. Son temps se partageait entre ses devoirs religieux et les soins
du mnage. Bien que la lumire surnaturelle qui l'clairait n'arrivt 
elle que par l'troite fentre d'une croyance troite, cette lumire
gardait encore quelque chose de sa divine origine. Sa joie tait
satisfaite, et elle possdait la rsignation, l'esprance et la
tranquillit.

Ses livres prfrs taient la bible, les hymnes de Marot et les sermons
du clbre Jurieu. Elle avait entendu les prophties de la Grande Marie,
et reu le souffle inspirateur de De Serre, le prophte huguenot, au
sommet du mont Peira.

Elle croyait bien maintenant que parfois encore s'veillait cette
facult de lire dans l'avenir, dont sa jeunesse avait t doue. C'tait
peut-tre les rvlations d'un grand sens naturel et d'une vive
intelligence, les gages d'une me pure.

Les perscutions que l'on fit souffrir aux calvinistes des Cvennes,
firent natre chez ces gens le fanatisme du dsespoir. De Serre fut
suivi d'une foule immense. Il prtendait donner aux croyants, en
soufflant sur eux, le Saint-Esprit et le don des langues. Des exils ont
apport ses doctrines en Angleterre; leurs singulires ides se sont
perptues jusqu' nos jours. On peut voir encore une secte qui croit au
don des langues et prophtise selon qu'il fut enseign autrefois dans
les Cvennes.

La vieille dame tenait son livre ouvert devant elle; cependant elle ne
lisait pas, et ses lunettes gisaient en travers de la page. Assise,
rveuse, prs de la fentre ouverte, elle regardait quelquefois dehors,
mais rarement car ses penses ne sortaient point de la maison. Elle
ressentait beaucoup de joie et de reconnaissance,  cause du retour de
Pierre Philibert, l'enfant qu'elle avait lev, et elle arrangeait dans
sa mmoire les dtails d'un festin que le bourgeois voulait donner en
l'honneur de ce fils unique.

Le bourgeois finit la lecture de ses lettres et se mit, aussi lui, 
songer en silence. Il tait comme la bonne dame, tout occup de son
fils. Il paraissait rayonnant de bonheur, comme le vieillard Simon,
quand il s'cria du fond de son me: _Nunc dimittis, Domine!_

--Dame Rochelle, commena-t-il,--et elle se retourna promptement  sa
voix,--dame Rochelle, si j'tais superstitieux, je craindrais que la
joie immense dont je suis rempli depuis le retour de Pierre, ne se
change en une profonde douleur.

--Dieu bnisse Pierre! rpondit-elle. Pierre ne peut apporter que du
bonheur  la maison. Il faut remercier le Seigneur de ce qu'il nous
donne et de ce qu'il nous te! Il nous a enlev un adolescent; il nous a
rendu un homme digne de marcher  la droite du roi et de commander ses
armes, comme Benaiah, le fils de Joada, commanda les armes de
Salomon.

--Grand merci de la comparaison! fit le bourgeois en souriant, mais
Pierre est Franais, et il aimerait mieux commander une brigade dans
l'arme du marchal de Saxe, que l'arme entire de Salomon. Tout de
mme, je me trouve parfaitement heureux aujourd'hui, Dbora,--il
l'appelait ainsi quand il tait mu,--et je ne veux pas gter mon
bonheur par une crainte futile. Bah! c'est la raction: j'ai eu trop de
flicit  la fois, je suis faible devant tant de joies.

--Il est une douce voix intrieure, matre, qui nous parle ainsi, afin
que nous cherchions notre appui dans le ciel et non pas sur la terre o
tout passe, o tout est incertain. L'homme qui a vcu de longues annes
et s'en rjouit, ne saurait oublier les jours de tnbres, car ils sont
nombreux. Nous ne sommes pas trangers, matre, aux vanits et aux
misres de la vie humaine. Le retour de Pierre est comme un rayon de
soleil qui traverse les nuages. Dieu aime que nous nous rchauffions au
rayon de soleil qu'il nous envoie.

--C'est juste, madame, et c'est ce que nous allons faire. Les vieux
lambris de Belmont vont tressaillir d'allgresse  l'arrive de leur
futur matre.

Cette dernire parole ravit la vieille dame. Elle savait que Belmont
tait destin  Pierre, et le bourgeois avait eu la mme pense qu'elle.
C'tait  cela sans doute qu'il songeait tout  l'heure.

--Matre, dit-elle, Pierre sait-il que le chevalier Bigot tait concern
dans les fausses accusations portes contre vous, et que c'est lui qui,
pouss par la princesse de Carignan, fit excuter l'inique dcret de la
cour?

--Je ne crois pas, Dbora; je n'ai jamais dit  Pierre que Bigot ft
autre chose que l'avocat du roi, dans la perscution que j'ai endure.
C'est ce qui me trouble au milieu de ma joie. Si Pierre savait que
l'intendant s'est fait mon accusateur, pour plaire  la princesse, il ne
remettrait son pe au fourreau qu'aprs l'avoir trempe dans son sang.

C'est  peine si je puis me contenir moi-mme. La premire fois que je
l'ai rencontr ici, sous la porte du Palais, je l'ai bien reconnu, et je
l'ai regard en pleine face. Il m'a reconnu lui aussi. Il est hardi, le
mtin! et n'a pas baiss les yeux. S'il avait souri, je l'aurais frapp.
Mais nous sommes passs sans rien dire, changeant le plus mortel salut,
que deux ennemis peuvent changer. Il est heureux, peut-tre, que je
n'aie pas eu mon pe ce jour-l, car j'ai senti ma colre s'veiller.
Une chose que je redoute: Pierre ne resterait pas calme comme moi, s'il
connaissait l'intendant comme je le connais, son sang est jeune. Mais je
n'ose rien lui dire. Il y aurait tout de suite du sang de rpandu,
Dbora.

--Je le crains en effet, matre. En France, j'avais peur de Bigot; j'en
ai peur ici, o il est bien plus puissant. Je l'ai vu passer un jour. Il
s'est arrt pour lire l'inscription du _Chien d'Or_. Il est reparti
vite, il avait l'air d'un dmon. Il avait bien compris.

--Ah! et vous ne m'avez pas dit cela, Dbora! fit le bourgeois.

Et il se leva tout excit. Il reprit:

--Bigot a lu l'inscription, dites-vous? L'a-t-il toute lue? J'espre que
chaque lettre a brl son me comme un fer rouge.

--Cher matre, ce n'est pas l le langage d'un chrtien, et vous ne
pouvez en attendre rien de bon Je suis le Dieu de vengeance, dit le
Seigneur.

Mme Rochelle allait continuer sa leon de morale, quand un grand bruit
monta de la rue. Il tait caus par une foule de personnes,--des
habitants surtout,--attroupes en face de la maison. Le bourgeois et sa
vieille amie s'interrompirent, vinrent regarder  la fentre et
aperurent tous ces gens excits dont le nombre allait toujours
grossissant.

C'taient des curieux qui venaient voir le _Chien d'Or_ dont on parlait
tant, et peut-tre aussi qui voulaient connatre le bourgeois Philibert,
ce grand marchand, dfenseur fidle des droits des habitants,
l'adversaire implacable de la Friponne.

Le bourgeois regardait cette multitude qui croissait toujours: des
habitants, des gens de la ville, des femmes, des jeunes gens, des
vieillards. Il se dissimulait cependant pour n'tre pas vu. Il n'aimait
pas les dmonstrations, encore moins les ovations. Il put entendre
plusieurs voix assez distinctement et comprendre de quoi il s'agissait.
Ses regards tombrent plusieurs fois sur un jeune homme vif et remuant,
qu'il reconnut pour Jean La Marche, le joueur de violon, un censitaire
de Tilly. C'tait un original et tout le monde l'entourait.

--Je veux voir le bourgeois Philibert! cria tout  coup ce Jean La
Marche, c'est le plus honnte marchand de la Nouvelle-France et le
meilleur ami du peuple. Vive le _Chien d'Or_! A bas la Friponne!

--Vive le _Chien d'Or_! A bas la Friponne! exclamrent cent voix.

--Chante donc, Jean, fut-il demand.

--Pas maintenant, j'ai fait une chanson nouvelle sur le _Chien d'Or_, je
vous la chanterai ce soir... si vous y tenez.

Jean prit un grand air de modestie pour dire cela. Il riait sous cap,
car il savait bien que sa chanson serait accueillie avec autant
d'enthousiasme,  Qubec, que l'ariette nouvelle d'une prima donna, 
l'Opra de Paris.

--Nous viendrons tous pour l'entendre, Jean. Mais prends garde  ton
violon: il va tre cras par la foule.

--Comme si je ne savais pas avoir soin de mon cher _marmot_, rpliqua
Jean, en levant l'instrument au-dessus de sa tte. C'est mon seul
enfant, continua-t-il. Je le fais rire et pleurer, aimer et gronder,
comme je veux, et je puis vous faire faire de mme,  vous tous, rien
qu' toucher les cordes de son me.

Jean tait venu  la corve, le violon sous le bras. C'tait son outil.
Il ne savait pas qu'Amphion avait bti les murs de Thbes en jouant de
la lyre, mais il savait que son violon ranimait le zle des
travailleurs.

Il disait souriant:

--Mon violon est joyeux comme les cloches de Tilly, quand elles sonnent
pour une noce; il repose de la fatigue et fait aller au travail avec
gaiet.

On entendait un grand murmure de voix, des clats de rire continuels,
pas de contredits. Les habitants d'en haut et ceux d'en bas taient l,
mls dans une parfaite harmonie, ce qui n'arrivait pas souvent.
Personne, mme d'entre les Canadiens qui parlaient bien le franais, ne
songeait  taquiner les Acadiens  cause de leur rude patois.

Quand l'Acadie tomba aux mains des Anglais, un grand nombre de ses
habitants montrent  Qubec. C'taient des gens hardis, robustes,
querelleurs, qui s'en allaient a et l provoquer les autres avec leur
provocante interrogation: Etions pas mon matre, monsieur?

Mais ce jour-l, tous se montraient civils, taient leurs tuques et
saluaient avec une politesse que n'auraient pas ddaigne les rues de
Paris.

La foule augmentait toujours dans la rue Buade. Max Grimau et Bartmy,
les deux vigoureux mendiants de la porte de la basse-ville, surent
cependant garder leur place accoutume dans les marches de l'escalier et
firent une abondante rcolte de gros sous. Max tait un vieux soldat en
retraite, encore vtu de l'uniforme qu'il portait  la dfense de
Prague, sous le marchal de Belle-Isle; mais l'uniforme tait en
guenilles Bartmy tait aveugle et mendiant de naissance. Le premier
tait un bavard, un importun; le second un homme silencieux, qui ne
faisait que tendre au passant sa main tremblante. Pas un ministre de
finances, pas un intendant royal n'ont jamais cherch avec autant
d'ardeur et autant de succs, peut-tre, les moyens de taxer un royaume,
que Max et l'aveugle, les moyens de taxer les passants.

C'tait une bonne journe pour nos deux mendiants. La nouvelle que l'on
faisait une ovation au bourgeois s'tait vite rpandue, et les habitants
montaient par groupes  la haute-ville, les uns suivant la cte
escarpe, les autres prenant les grands escaliers bords des tentes des
colporteurs basques, coquins qui avaient la langue bien pendue!

Les escaliers partaient de la rue Champlain, pour aboutir dans la cte.
C'tait un casse-cou que les vieillards et les asthmatiques n'aimaient
gure, mais ce n'tait rien pour les _grimpereaux_, comme les habitants
appelaient les petits garons de la ville, ni pour le pied agile des
fillettes qui couraient  l'glise ou au march.

Max Grimau et l'aveugle Bartmy avaient fini de compter leur monnaie.
Les gens arrivaient toujours, et depuis la porte de la basse-ville
jusqu' la cathdrale, la rue tait remplie d'une foule paisible qui
voulait voir le _Chien d'Or_ et connatre le bourgeois.

Alors, des gentilshommes qui chevauchaient  toute vitesse s'engagrent
dans la rue Buade et voulurent se frayer un passage. Ils n'y russirent
pas, et restrent enferms.

C'taient l'intendant, Cadet, Varin et tous les vils htes de Beaumanoir
qui revenaient  la ville. Ils parlaient, criaient, riaient, faisaient
tout le tapage possible, comme font d'ordinaire les dsoeuvrs, surtout
quand ils ont bu.

--Que signifie ce tumulte, Cadet? demanda Bigot, je crois que ce ne sont
pas vos amis. Cet individu voudrait vous voir chez le diable,
ajouta-t-il en riant.

Il montrait un habitant qui criait  pleine tte: A bas Cadet!

--Pas plus les vtres, riposta Cadet. Ils ne vous ont pas encore
reconnu, Bigot. Laissez faire, vous allez avoir votre tour. Ils ne vous
placeront pas moins chaudement que moi.

Les habitants ne connaissaient point l'intendant, mais ils connaissaient
bien Cadet, Varin et les autres, et quand ils les aperurent ils leur
jetrent des maldictions.

--Est-ce que ces gens-l nous arrtent pour nous insulter? demanda
Bigot. Il n'est pas naturel pourtant de supposer qu'ils connaissent
notre retour.

Et tout impatient, il essaya de faire avancer son cheval, mais
inutilement.

--Oh! non, Excellence! c'est la populace que le gouverneur a mand pour
la corve du roi. Elle vient prsenter ses hommages au _Chien d'Or_. Le
_Chien d'Or_, c'est son idole! J'imagine qu'elle ne s'attendait pas 
nous voir la troubler dans ses dvotions.

--Les vils moutons! ils ne valent pas la peine d'tre tondus! s'cria
Bigot avec colre, en regardant le _Chien d'Or_ qui semblait le dfier.

--Rangez-vous, vilains! fit-il aussitt, en peronnant son cheval.
Lancez au milieu d'eux votre vaillant flamand, Cadet, et n'pargnez pas
les pieds. C'tait justement ce que Cadet voulait.

--Venez, Varin, cria-t-il, venez tous! donnez de l'peron et ouvrez-vous
un chemin dans cette tourbe.

Tous les cavaliers s'lancrent frappant de droite et de gauche avec
leurs pesants fouets de chasse. Il s'en suivit une violente mle.
Plusieurs habitants furent fouls aux pieds des chevaux et plusieurs
gentilshommes vidrent les triers. L'intendant tait furieux: son sang
gascon s'chauffait vite. Il frappait de son mieux, et on pouvait le
suivre  la trace ensanglante qu'il laissait.

Il fut reconnu  la fin, et une clameur immense retentit:

--Vive le _Chien d'Or_! A bas la Friponne! Quelques-uns des plus hardis
se risqurent  crier:

--A bas l'intendant!  bas les voleurs de la grande compagnie!

Par bonheur, les habitants n'avaient point d'armes. Ils se mirent 
lancer des pierres et essayrent de dmonter les gens  cheval. Ils en
renversrent plusieurs. L'amour de Jean La Marche, son cher violon,
prit cras dans la premire charge. Jean se prcipita  la bride du
cheval de l'intendant, mais il reut un coup qui le renversa.

L'intendant et ses amis tirrent l'pe. Une catastrophe tait
imminente. Alors, le bourgeois envoya un messager au chteau, puis il
s'lana au milieu de la foule, suppliant et menaant.

On le reconnut aussitt et il fut acclam. Avec toute son influence, il
n'aurait pas russi, cependant,  calmer la fureur souleve par les
violences de Bigot; mais les soldats s'avanaient et le roulement de
leurs tambours couvrit le bruit de la bagarre.

Quelques minutes encore, et une longue file de baonnettes tincelantes,
ondula dans la rue du Fort. C'taient les troupes du colonel de
Saint-Remy. Elles se prparrent  charger la foule. Mais le colonel,
qui tait un homme de sens, vit d'un coup d'oeil ce qui se passait, et
il commanda la paix avant d'employer la force pour la rtablir. Le
peuple obit aussitt, et calme et silencieux, se retira paisiblement
devant les troupes. Il n'avait assurment pas l'intention de rsister 
l'autorit. Les soldats ouvrirent un chemin et l'intendant put
s'loigner avec ses amis.

Ils furent poursuivis par une vole d'imprcations. Ils rpondirent
bien, du reste; et jurant, blasphmant, ils traversrent la place
d'Armes au galop, et se prcipitrent ple-mle sous la porte du chteau
Saint-Louis. Tout entra dans le silence. Quelques-uns des plus timides
avaient peur, cependant, des consquences de cet attentat sur la
personne de l'intendant royal. Mais tous s'en allrent, par groupes ou
seul  seul, esprant bien qu'on ne leur demanderait jamais compte de
l'affaire de ce jour.

L'intendant et ses amis arrivrent  toute bride dans la cour du
chteau. Ils taient furieux. Plusieurs avaient perdu leurs chapeaux;
tous taient bouriffs, et dans un tat dplorable. Ils descendirent de
leurs chevaux, s'lancrent dans les corridors, jurant comme des dmons
et faisant retentir les dalles sous leurs pas irrits. Ils entrrent
dans la salle du conseil. Bigot avait des flammes dans les yeux, dans
toute la figure. Un clair dans une tempte! Il s'approcha de la table,
salua le gouverneur et, faisant un violent effort pour se contenir, il
dit d'une voix encore courrouce:

--Votre Excellence et messieurs du conseil nous pardonneront notre
retard, quand ils apprendront que moi, l'intendant royal de la
Nouvelle-France, ai t insult, assailli et menac de mort, mme dans
les rues de Qubec, par une vile populace.

--Je le regrette beaucoup, et je vous prie de croire que je partage
votre indignation, rpondit le gouverneur. Je me rjouis de vous voir
sain et sauf, continua-t-il. J'ai envoy des troupes  votre secours,
mais j'ignore encore, cependant, la cause de cette sdition.

--La cause de cette sdition! c'est la haine que le peuple m'a voue,
parce que je fais excuter fidlement les ordonnances royales; mais
celui qui soulve la foule et lui donne l'exemple de l'insubordination;
celui qui est au fond de toutes les insultes que l'on nous fait ici,
c'est ce notoire Philibert, Philibert le marchand!

Le gouverneur regarda l'intendant avec assurance, et lui rpondit:

--Le sieur Philibert est marchand, c'est vrai, mais il est gentilhomme
de naissance, et ses principes sont des plus loyaux. Il serait, j'en
suis sr, le dernier homme qui voulut fomenter quelque trouble.
L'avez-vous vu, chevalier?

--La multitude encombrait la rue, en face de ses magasins, et criait des
vivats pour le _Chien d'Or_. Nous essaymes de passer; cela fut
impossible. Je ne l'ai aperu, lui, qu'au moment o la confusion tait 
son comble.

--Et je suis certain, chevalier, qu'il n'encourageait pas les meutiers.

--Je ne l'accuse point; mais ces canailles-l taient de ses amis, de
ses partisans. Nanmoins, je serai assez juste pour dclarer qu'il a
fait son possible pour nous protger, ajouta-t-il, car il savait bien
qu'il lui devait la vie probablement.

Il reprit aussitt:

--J'accuse Philibert de semer l'esprit de rvolte, qui produit les
meutes; je ne le crois pas meutier lui-mme.

--Moi, je l'accuse de ces deux crimes et de tout le mal qu'a fait la
populace! hurla Varin, enrag d'entendre l'intendant parler avec
modration. La maison du _Chien d'Or_ est un repaire de tratres,
fit-il. Il faudrait la renverser de fond en comble, et en prendre la
pierre pour lever un monument d'infamie sur le cadavre de son
propritaire... de son propritaire que l'on aurait fait pendre comme un
chien, d'abord, sur la place du march.

--Silence, Varin! exclama le gouverneur avec svrit. Je ne veux pas
que l'on parle en termes injurieux du sieur Philibert. L'intendant ne
l'accuse point d'avoir pris part  cette meute, et vous non plus,
n'est-ce pas?

--Pour Dieu! Varin, vous ne le ferez point, non! et vous allez me rendre
compte des paroles que vous venez de prononcer! s'cria de la Corne de
Saint-Luc, indign de voir son ami le bourgeois si cruellement outrag.

--La Corne! La Corne, nous sommes en conseil de guerre, o il ne
convient pas de faire des rcriminations, dit le gouverneur.

Il parlait presque avec vhmence. Il prvoyait une rencontre, et
voulait la conjurer. Il ajouta:

--Asseyez-vous, mon vieil ami, et aidez-moi  faire ce que demandent de
nous le roi et la colonie; nous sommes ici pour cela.

De la Corne reprit son sige. Ces paroles l'avaient dsarm.

Le gouverneur continua en s'adressant  l'intendant:

--Vous avez parl du bourgeois Philibert d'une manire gnreuse,
chevalier Bigot; cela me fait plaisir. Le colonel Philibert, mon aide de
camp, vient justement d'entrer; il sera heureux de vous voir rendre
ainsi justice  son pre.

--Foin de la justice! marmotta Cadet. Que j'ai t niais de ne pas
profiter de la chance qui s'est offerte! j'aurais d lui passer mon pe
au travers du corps,  ce bourgeois.

Le gouverneur raconta  Philibert ce qui venait d'avoir lieu. Philibert
s'inclina en regardant Bigot:

--Je suis fort reconnaissant  l'intendant, dit-il, mais je m'tonnerais
que l'on ost impliquer mon pre dans cette affaire. L'intendant n'a
fait que se montrer juste.

Bigot n'aimait pas mieux le colonel Philibert que le bourgeois, et cette
observation lui dplut. Il rpliqua froidement:

--J'ai dit, colonel, que votre pre n'avait pas pris une part active 
l'meute, mais je ne saurais l'excuser de se mettre  la tte du parti
qui nous outrage continuellement. Je n'ai pas peur de dire la vrit.
Quand j'ai mon opinion sur un homme, je l'ai. Je me soucie du bourgeois
comme de la dernire tuque bleue de son entourage.

C'taient des paroles malheureuses; il le comprit bien. Mais il
regrettait presque d'avoir rendu tmoignage au bourgeois. Il avait dit
la vrit parce qu'elle est plus facile  dire. Il ne se gnait jamais,
c'tait son principe. Il n'tait point poltron, n'avait peur de rien et
ne respectait personne. S'il faisait un mensonge, c'tait sans scrupule,
de propos dlibr et quand la chose en valait la peine. Mais alors il
s'accusait de n'tre mme pas un homme.

Le colonel Philibert ressentit vivement l'injure faite  son pre. Il
regarda Bigot, en face:

--Le chevalier Bigot, dit-il, n'a fait que rendre simple justice  mon
pre, en cette occasion. Mais qu'il veuille bien se rappeler, le
chevalier, que mon pre, bien que marchand ici, est avant tout un
gentilhomme normand,--un gentilhomme qui n'a jamais forfait 
l'honneur,--un gentilhomme dont l'ancienne noblesse peut rendre jaloux
l'intendant lui-mme.

Bigot lana un regard courrouc au colonel. C'tait une allusion  sa
noblesse de frache date.

--J'ajouterai un mot, reprit Philibert, en fixant tour  tour Bigot,
Cadet et Varin; quiconque attaque mon Pre m'attaque moi-mme, et nul,
s'il le fait, qu'il soit petit ou grand, n'chappera au chtiment que je
lui rserve.

La plupart des officiers s'approchrent de la table en donnant des
marques d'approbation  Philibert. Personne d'entre les amis de
l'intendant, ne releva le dfi. Ils se bornrent  se regarder les uns
les autres. Bigot dissimula sa fureur, et pour prvenir toute rplique
nouvelle, il se leva et pria le gouverneur d'ouvrir la sance.

--Nous perdons, dit-il, en rcriminations personnelles, un temps
prcieux que nous devons au roi. Je saisirai le tribunal de cette
affaire, et j'espre que les instigateurs de l'meute comme les
meutiers, seront svrement punis de l'outrage qu'ils ont fait 
l'autorit royale.

Ces paroles mirent fin  la dispute, du moins pour le moment.




                                 XIV

                         LE CONSEIL DE GUERRE


La sance fut rgulirement ouverte et le secrtaire lut les dpches
royales. La lecture fut coute avec attention et respect; mais il tait
facile de voir qu'il y avait divergence d'opinion chez les conseillers.

Le gouverneur se leva et d'une voix calme, presque solennelle, il dit:

--Messieurs, ces dpches dont vous venez d'entendre la lecture, nous
apprennent que notre France bien-aime est dans un grand danger. Pour
lutter contre les puissances allies, le roi a besoin de toutes les
forces; il ne peut donc plus nous envoyer de secours.

--Aujourd'hui la flotte anglaise est souveraine... Demain elle ne le
sera plus.--On eut dit qu'il prdisait ses futures victoires sur
l'ocan.--Des troupes anglaises arrivent  New-York et  Boston. Elles
vont s'unir aux armes amricaines pour attaquer la Nouvelle-France.

--L'ennemi a commenc la construction d'un grand fort  Chouaguen, sur
le lac Ontario, pour faire chec  notre forteresse de Niagara. Bientt
aussi l'on saura sans doute si Carillon est capable de protger la
valle du Richelieu.

--Je ne suis pas inquiet de Carillon, messieurs, car c'est le comte de
Lusignan qui en est le gardien,--le comte de Lusignan que j'ai le
plaisir de voir au milieu de vous.

Le comte de Lusignan, cheveux gris, air martial, salua respectueusement.
Le gouverneur continua:

--Les dpches nous conseillent de retirer les troupes de Carillon,
cependant; je demande au comte quel sera, dans son opinion, le rsultat
de ce fait, s'il s'accomplit.

--Si nous commettons une pareille folie, s'cria de Lusignan, dans huit
jours les cinq nations seront sur le Richelieu, et dans un mois les
Anglais seront dans Montral.

--Alors, comte, vous ne conseillez pas d'abandonner Carillon? Et le
gouverneur sourit en disant cela, car il comprenait bien lui aussi
l'absurdit d'une pareille question.

--Pas avant que Qubec lui-mme soit tomb! Et alors le vieux comte de
Lusignan ne pourra plus aviser Sa Majest...

--Bien dit! comte, bien dit! Avec vous Carillon est sauv! Si un jour
l'ennemi ose l'attaquer, il s'emplira, ce vieux fort, des riches
dpouilles de la victoire, et son drapeau deviendra l'orgueil de la
Nouvelle-France!

--Puisse-t-il en tre ainsi, gouverneur! Donnez-moi seulement le
Royal-Roussillon, et je vous jure que jamais Anglais, Hollandais ou
Iroquois ne traversera les eaux du lac Saint-Sacrement!

--Comte, vous parlez comme le crois, votre anctre. Mais, avec regret,
je ne puis pas vous donner le Royal-Roussillon. Ne pensez-vous pas qu'il
soit possible de tenir avec la garnison que vous avez?

--Contre les forces de la Nouvelle-Angleterre, oui; mais peut-tre pas
contre les rguliers Anglais qui dbarquent  New-York.

--Ce sont ceux que le roi a vaincus  Fontenoy, n'est-ce pas? demanda
l'intendant, qui tout courtisan qu'il tait, n'aimait gure, non plus,
la teneur des dpches; car il savait bien que ce n'tait point pour
l'honneur de la France que la Pompadour voulait la paix.

--Plusieurs de ces rguliers ont en effet combattu  Fontenoy, rpondit
de Lusignan. Je le tiens d'un prisonnier anglais que les Indiens ont
amen au fort Lydius.

--Alors, riposta de la Corne de Saint-Luc, plus il y en aura de ceux-l
et plus ce sera drle! Plus le prix est lev et plus s'enrichit celui
qui le gagne! Le riche trsor de la vieille Angleterre va payer pour la
besace de la Nouvelle! Dans l'Acadie, tout ce que nous avons pu obtenir,
a t du hareng boucan et des jarretires de peau d'anguille pour nous
prserver des rhumatismes!

--Les Anglais de Fontenoy ne sont pas trop  ddaigner, observa le
chevalier de Lry. Ils ont pris Louisbourg, et ils prendront Qubec si
nous discontinuons nos travaux de fortifications.

--Ce ne sont pas eux qui ont pris Louisbourg, riposta Bigot, fort
contrari. Il n'aimait pas en effet qu'on parlt de cette place o il
avait jou un si dplorable rle.

--Louisbourg est tomb par la mutinerie des Suisses! ajouta-t-il
aussitt avec colre. Ces vils mercenaires voulaient extorquer l'argent
de leurs commandants, tandis que c'tait le sang de l'ennemi qu'ils
auraient d demander.

De la Corne de Saint-Luc se pencha alors vers un officier acadien qui
tait assis  ct de lui:

--Morbleu! lui dit-il, Satan qui a du toupet, rougirait d'entendre
Bigot. Bigot avait les clefs du trsor, et il refusa de payer aux
soldats leur salaire: de l la rvolte et la chute de Louisbourg.

--Toute l'arme sait cela, rpliqua l'officier. Mais, coutez! l'abb
Piquet va parler. C'est assez nouveau de voir les prtres dans un
conseil de guerre.

--Personne plus que l'abb Piquet n'a le droit de parler ici, rpondit
de la Corne; personne n'a trouv chez les Sauvages autant d'allis  la
France que ce patriotique abb!

Quelques-uns ne partageaient pas les gnreux sentiments du vieux
soldat. Ils s'imaginaient que c'tait droger aux nobles coutumes
militaires que de permettre  un abb de prendre part aux dlibrations.

Il y avait l un froce disciple de La Serre.

--Le marchal de Belle-Isle ne permettait pas mme au cardinal Fleury,
dit-il, de montrer ses bas rouges dans un conseil de guerre, et ici nous
souffrons que tout un troupeau de robes noires s'en vienne se mler 
nos uniformes. Que dirait Voltaire?

L'arme n'aimait pas l'abb Piquet, parce qu'il faisait tout en son
pouvoir pour empcher les troupes franaises de s'introduire dans ses
missions. Elles dmoralisaient les nophytes. Il dployait un grand zle
pour la rpression des abus, et les officiers qui, pour la plupart,
avaient des intrts dans le trafic lucratif des liqueurs, se
plaignaient amrement de l'autorit qu'il s'arrogeait.

Le fameux missionnaire du roi remarqua bien l'air de ddain de quelques
officiers. Il se leva. Son maintien, digne et imposant, proclamait qu'il
avait le droit d'tre l et de parler.

Avec son front haut et basan, son oeil vif, son air rsolu, il aurait
bien port le chapeau  plume de marchal. Dans sa soutane noire aux
larges plis, il ressemblait  ces graves snateurs de Venise, qui
n'hsitaient jamais  remplir un devoir, si pnible qu'il ft, lorsque
le salut de l'Etat le demandait.

Il tenait  la main un rouleau de wampum. C'tait le gage des traits de
paix qu'il avait conclus avec les tribus indiennes, et le signe par
lequel elles promettaient alliance et secours au grand Onontio, comme
elles appelaient le gouverneur de la Nouvelle-France.

Monseigneur le gouverneur, commena l'abb, en dposant le rouleau sur
la table, je vous remercie de l'honneur que vous faites aux
missionnaires, en les admettant au conseil. Ce n'est pas en qualit de
ministre du Seigneur, mais en qualit d'ambassadeur du roi que nous
sommes ici, maintenant. J'avoue cependant que nous avons travaill pour
la gloire de Dieu et la manifestation de notre divine religion.

Voici les gages des traits que nous avons conclus avec les nombreuses
et guerrires tribus de l'occident. Je vous apporte, Excellence, des
garanties de l'alliance des Miamis et des Shawnees de la grande valle
de la Belle-Rivire, l'Ohio. Je suis charg de dire  Onontio qu'elles
sont en paix avec notre roi et en guerre pour jamais avec ses ennemis.

Au nom de notre belle France, j'ai pris possession des terres et des
eaux depuis les Alleghanys jusqu' la Louisiane. Les Sacs et les Renards
du Mississipi, les Pottawatomis, les Winnebagos et les Chippewas des
cent tribus qui pchent dans les Grands Lacs et les longues rivires de
l'ouest; les belliqueux Outaouais qui ont port jusque sur les bords du
lac Eri le langage des Algonquins, enfin tous les ennemis des Iroquois
se sont engags  marcher contre les Anglais et les cinq nations, quand
vous ordonnerez de dterrer la hache de guerre. L't prochain, tous les
chefs de ces tribus viendront  Qubec, pour ratifier, dans une
assemble solennelle, les engagements qu'ils ont pris.

L'abb se mit  drouler alors, avec la lenteur pleine de dignit des
Indiens, les bandes de wampum. Elles taient plus ou moins longues,
selon la dure de l'alliance de chaque tribu. Il donna les explications
ncessaires et montra le sceau, ou la signature de chacun des chefs.
Cette signature tait ordinairement une bte, un oiseau ou un poisson.

Le conseil examina avec beaucoup d'intrt ce document d'un genre
nouveau. Il savait quelle part importante ces Indiens pouvaient prendre
dans une guerre contre l'Angleterre.

--Vous nous apportez des gages d'une grande valeur, et nous les
acceptons avec reconnaissance, monsieur l'abb, rpondit le gouverneur.
Ils prouvent  la fois et votre habilit et votre dvouement au roi.
Vous vous tes acquitts d'un grand devoir et vous l'avez fait avec
adresse, vous et vos confrres missionnaires. Ce sera avec plaisir que
je dirai ces choses  Sa Majest. L'toile de l'esprance brille 
l'Occident, comme pour nous empcher de dsesprer  la vue des nuages
qui s'lvent de l'Orient.

La perte de l'Acadie, dans le cas o elle serait dfinitive, se
trouverait amplement compense par l'acquisition de ces immenses et
fertiles territoires de la Belle-Rivire et de l'Illinois.

Les missionnaires ont gagn les coeurs des tribus de l'ouest. Nous
pouvons donc esprer, aujourd'hui, de relier, par une chane continue
d'tablissements franais, la Nouvelle-France  la Louisiane!

Acqurir ces vastes contres couvertes de forts vieilles comme le
monde, et fertiles comme la Provence et la Normandie, ah! c'est le rve
que je fais depuis que Sa Majest m'a honor du gouvernement de cette
province!

Toute ma vie j'ai servi mon roi, continua-t-il, et je l'ai servi avec
honneur et distinction mme,--permettez-moi de me rendre ce tmoignage
tout intime.

Il parlait avec une noble franchise et une mle assurance. Mais aucun
sentiment de vanit relle n'inspirait ses paroles.

J'ai rendu de grands services  mon pays, continua-t-il, mais je
pourrais lui en rendre de plus grands encore, en transplantant dans les
valles de l'ouest, dix mille paysans et ouvriers de France, pour
apprendre  ces solitudes  ne rpter jamais que des accents franais!

La guerre actuelle peut finir d'un moment  l'autre. Je crois qu'elle
achve. La dernire victoire de Lawfelt a port aux allis commands par
Cumberland, un coup aussi rude qu' Fontenoy.

On parle, en Europe, de reprendre, les ngociations au sujet de la
paix: que les pacificateurs se htent et que Dieu les bnisse! Si la
paix nous est rendue et si la France reste fidle  elle-mme, elle se
htera de peupler la valle de l'Ohio et de s'assurer la souverainet en
Amrique.

Mais il nous faut en mme temps garder tous nos forts, les plus
loigns comme les plus rapprochs, et ne pas cder un pouce de terrain.
Il faut fortifier Qubec et le rendre inexpugnable. En consquence, je
joindrai ma voix  la vtre, messieurs, pour reprsenter
respectueusement au comte de Maurepas, combien sont inopportunes les
dpches que nous venons de recevoir.

J'espre que l'intendant royal voudra bien, maintenant, nous faire
connatre son opinion sur le sujet, et je serai heureux d'avoir sa
coopration dans une mesure si importante pour la colonie et pour la
France.

Le gouverneur prit son sige.

L'intendant n'tait pas un partisan de la paix: la grande compagnie
avait, en effet, toutes les raisons du monde de dsirer la continuation
de la guerre.

Elle avait le monopole du commerce et de l'approvisionnement des armes.
La paix aurait vite tari les sources de ces immenses richesses que les
associs amassaient si vite et dpensaient si follement. Elle aurait
rendu le commerce libre et dbarrass la population du joug pesant qui
l'crasait.

Bigot prvoyait bien que, dans le calme et les loisirs de la paix, les
plaintes qui pourraient s'lever au milieu du peuple, seraient coutes.
On le dnoncerait  cause de ses exactions, et qui sait? ses amis de la
cour ne seraient peut-tre pas capables de les sauver de la ruine, ni
mme du chtiment, lui et ses compagnons.

Il savait cependant qu'il n'avait rien  craindre tant que la marquise
de Pompadour gouvernerait le roi et le royaume. Mais Louis XV tait
capricieux et infidle dans ses amours. Il avait chang maintes fois de
matresses et de politique. Il pouvait changer encore pour le malheur de
Bigot et de tous les protgs de la Pompadour.

Les lettres que Bigot venait de recevoir par le _Fleur de Lys_ taient
plutt alarmantes. On chuchotait  la cour que la matresse du roi
allait avoir une rivale. La belle Lange Vaubernier avait attir
l'attention de Louis, et les courtisans expriments devinaient en elle
la future favorite.

Cette petite rieuse de Vaubernier tait loin, alors, de prvoir qu'aprs
la mort de la Pompadour, elle deviendrait la comtesse du Barry, la dame
du palais. Elle tait bien plus loin encore de deviner ce qui
l'attendait dans sa vieillesse, sous le rgne suivant. Non! elle ne
prvoyait pas qu'elle serait trane  la guillotine; qu'elle remplirait
les rues de Paris de ses gmissements! qu'au-dessus des hurlements de la
tourbe rvolutionnaire on l'entendrait s'crier: Laissez-moi la vie! la
vie! et je me repentirai! la vie! et je me dvouerai  la rpublique! la
vie! et je donnerai toutes mes richesses  la nation!

Supplications inutiles d'une me passionne! La mort! c'est la mort qui
devait lui rpondre!

Ces jours de tnbres taient encore dans le sein de Dieu.

La jeune tourdie de Vaubernier cherchait alors  prendre le coeur du
roi, et cela causait une grande inquitude  l'intendant. La disgrce de
la Pompadour, c'tait le signal de sa ruine et de la ruine de ses
associs. C'tait  cause des intrigues de cette fille, que la puissante
courtisane avait tout  coup inclin vers la paix. Elle voulait garder
le roi prs d'elle.

Ainsi, le mot paix et le nom de Vaubernier paraissaient galement odieux
 Bigot, et il ne savait rellement pas comment agir.

Mauvais citoyen, homme d'tat corrompu, il tait franais toujours, et
toujours il se montrait fier des succs et de la gloire de sa nation.
D'une main il pillait le trsor public et de l'autre, il tenait une
pe, pour dfendre jusqu' la mort, s'il le fallait, sa belle patrie.

Il aurait voulu craser l'Angleterre sur le sol de l'Amrique. La perte
de Louisbourg le dsola; c'tait une victoire de l'ennemi. Pourtant, il
y eut beaucoup de sa faute dans ce malheur.

Aux derniers jours de la Nouvelle-France, lorsque Montcalm fut tomb, il
cda le dernier; et quand tous les autres conseillrent de battre en
retraite, il ne voulait pas consentir  livrer Qubec aux Anglais.

Il se leva pour rpondre  l'invitation du gouverneur. Il promena sur le
conseil un regard froid mais respectueux, puis, levant sa main charge
des diamants que lui avaient donns les favorites et les courtisans, il
dit:

Messieurs du conseil de guerre, j'approuve de tout mon coeur ce que
vient de dire Son Excellence, au sujet de nos fortifications et de la
dfense de nos frontires. C'est notre devoir, comme conseillers du roi
dans la colonie, de protester humblement contre les allgus des
dpches du comte de Maurepas.

Qubec, bien fortifi, vaut une arme sur le champ de bataille, et ce
n'est qu'en dfendant ses murs qu'on peut sauver la colonie. Il ne peut
y avoir qu'une seule opinion  ce sujet, dans le conseil, et cette
opinion devrait tre immdiatement soumise  Sa Majest.

Le fardeau de la guerre est bien lourd pour nous aujourd'hui.

Nos relations avec la France sont devenues bien difficiles, depuis que
le marquis de la Jonquire a perdu sa flotte. Le Canada est presque
livr  ses seules ressources.

Mais, Franais! plus le pril est grand et plus grande sera notre
gloire, si nous savons nous dfendre! Et je suis plein de confiance!

Tous se tournrent vers lui en signe d'approbation. Il les regarda avec
orgueil, puis continua:

Oui, je suis plein de confiance! et je suis certain que tous les
habiles, vaillants et dvous officiers que je vois autour de cette
table, sauront encore repousser l'ennemi, et conduire  de nouveaux
triomphes notre royal tendard!

Ces paroles flatteuses, dites  propos, soulevrent l'enthousiasme, et
furent couvertes par des applaudissements.

--Bien dit! chevalier intendant, bien dit! s'cria-t-on.

--Je flicite sincrement le vnrable abb Piquet, continua Bigot, sur
les succs tonnants qu'il a eus, auprs des belliqueuses tribus de
l'ouest. Grce  lui, les ennemis du roi sont devenus ses meilleurs
allis. Comme intendant royal, je fais des voeux pour que le digne abb
russisse  btir un fort, et  crer une mission  la Prsentation.
C'est en effet le meilleur moyen de diviser les forces des Iroquois.

De la Corne de Saint-Luc murmura  l'Acadien qui tait assis prs de
lui:

--C'est fort bien dit: le diable lui-mme ne parlerait pas mieux. Bigot
est comme une cloche, qui rsonne harmonieusement si l'on sait comment
la frapper. Il est malheureux qu'un homme aussi habile ne soit qu'un
fripon.

--Les belles paroles ne mettent pas de beurre sur le pain, colonel,
rpondit l'Acadien, que nulle loquence ne pouvait dsarmer. Bigot a
vendu Louisbourg!

C'tait une opinion accrdite en Acadie, mais elle n'tait pas fonde.

--Bigot sait bien beurrer son pain, riposta de la Corne. Tout de mme
j'tais loin de croire qu'il prendrait cette position. C'est la premire
fois qu'il se dclare contre Versailles. Il y a quelque chose dans
l'air. La machine se dtraque. Il doit y avoir une femme au fond de
l'affaire. Mais, coutons, il continue.

L'intendant, aprs avoir examin certains papiers, se mit  parler des
ressources de la colonie, du nombre d'hommes en tat de porter les
armes, des munitions et du matriel de guerre qui se trouvaient dans les
magasins, et de la force relative des diverses provinces. Il maniait les
chiffres comme un jongleur indien, les billes. Il en arriva  la
conclusion que la colonie, laisse  ses propres ressources, pouvait
lutter pendant deux ans encore contre l'Angleterre.

Ses paroles produisirent une excellente impression, et quand il s'assit,
ses adversaires mmes avourent qu'il avait parl comme un
administrateur habile et un vrai Franais.

Cadet et Varin donnrent  leur chef la plus chaude adhsion. Quelque
pervers qu'ils fussent, dans la vie prive comme dans la vie publique,
ils ne manquaient ni de clairvoyance ni de courage. Ils volaient leur
pays, mais se tenaient prts  le dfendre contre l'ennemi.

D'autres parlrent  leur tour. Des hommes dont les noms taient bien
connus dj ou devaient l'tre plus tard: De la Corne de Saint-Luc,
Celeron de Bienville, le colonel Philibert, le chevalier de Beaujeu, les
de Villiers, Le Gardeur de Saint-Pierre et de Lry.

Tous approuvrent le gouverneur et l'intendant; tous furent d'accord sur
la ncessit de fortifier Qubec et de garder srieusement la frontire.
En effet, le trait d'Aix-la-Chapelle pouvait tre conclu d'un moment 
l'autre,--comme il le fut en effet,--aux conditions de l'_Uti
possidetis_, et en prvision de ces conditions possibles, la
Nouvelle-France devait veiller d'un oeil jaloux sur tout son territoire.

Les dlibrations du conseil furent longues et animes. Il fallut
examiner attentivement et discuter les rapports des commandants posts
sur la frontire, les plans de dfense, d'attaque et de conqute, les
forces et les desseins de l'ennemi. Quelques descendants des partisans
de Cromwell, venus en Amrique, rpublicains intraitables qui
dtestaient l'Angleterre, et la trahissaient pour leur propre compte,
changeaient depuis longtemps avec les gouverneurs de la
Nouvelle-France, des correspondances secrtes, au sujet de ces forces et
de ces desseins.

Les lampes avaient brl longtemps, et la nuit tait avance lorsque la
sance finit. La plupart des officiers acceptrent un rveillon avant de
se retirer dans leurs quartiers. Bigot et ses amis refusrent. Ils
prirent cong et se rendirent au palais, o les attendaient un dner
plus somptueux et des convives plus gais.

Le vin coula avec abondance  la table de l'intendant. Les souvenirs
irritants revinrent en foule  la mmoire des buveurs, et Bigot se
laissant tout  coup emporter par la colre, s'cria:

--Que le _Chien d'Or_ et son matre aillent au diable tous les deux!
Philibert paiera de sa vie l'outrage qu'il m'a fait aujourd'hui, ou je
veux mourir!... Vois-tu, Cadet, continua-t-il en regardant le parement
de son habit, il y a encore ici une tache de boue! Une belle mdaille
pour porter  un conseil de guerre!...

--Un conseil de guerre! riposta Cadet en dposant sa coupe qu'il avait
vide jusqu'au fond. J'aimerais mieux affronter de nouveau cette meute!
j'aimerais mieux ramer sur les galres de Marseille, que d'tre
questionn par un charlatan d'herboriseur comme la Galissonnire! Quel
impertinent! quelles vilaines questions ne m'a-t-il pas faites au sujet
des magasins du roi! Il ressemblait  un juge qui interroge un accus,
et non pas  un gouverneur qui demande des renseignements  un officier
du roi.

--Vous avez raison, Cadet, affirma Varin, ce lche flatteur, qui fit un
honteux sacrifice d'honneur au duc de Choiseul, pour sauver sa fortune
mal acquise. Nous avons tous des injures  venger! L'intendant vient de
nous montrer la boue que la populace lui a jete. Eh! bien, je lui
demande s'il s'est plaint au conseil de guerre, et quelle satisfaction
exigera le conseil. Cadet jeta un clat de rire.

Le conseil? Pouah! C'est Bigot, lui-mme, qui exigera la satisfaction!
Et nous l'aiderons, nous! Mais j'affirme, moi, qu'il n'y a que le poil
du chien qui l'a mordu qui puisse gurir sa morsure! Ce qui m'a fait le
plus rire ce matin,  Beaumanoir, a t de voir, avec quel sans gne,
le petit du _Chien d'Or_, Philibert le jeune, est venu enlever  la
grande compagnie, Le Gardeur, son nouveau membre.

--Nous allons perdre notre nophyte, Cadet; j'ai t bien fou de le
laisser s'en aller avec Philibert, observa Bigot.

--Bah! je ne crains pas cela. Nous le tenons par une triple corde, une
corde file par Satan! N'ayez pas peur!

Cadet riait: il tait de joyeuse humeur.

--Que voulez-vous dire, Cadet? quelle est cette triple corde? demanda
l'intendant.

Et il vida sa coupe d'une faon nonchalante, comme s'il n'eut attach
aucune importance  la rponse de son ami.

--Son amour du vin! son amour du jeu! son amour des femmes!... ou plutt
sa passion pour une femme; c'est toujours la chane qui lie le plus
fortement les jeunes fous comme lui, qui pourchassent la vertu et ne
confinent qu'au libertinage.

--Ah! il est pris! et de qui, s'il vous plat? Quand une femme vous
prend  ses appas, c'en est fait; votre destin se fixe. Vous tes 
jamais sauv, ou perdu. Mais qui est-elle, Cadet? ce doit tre en tout
cas, une habile crature, ajouta Bigot en forme de sentence.

--Oui, c'est une habile crature; trop habile pour de Repentigny. Elle
le tient comme un poisson au bout de sa ligne, et elle le sortira de
l'eau quand elle voudra.

--Cadet! Cadet, achevez, et dites tout! crirent une douzaine de voix.

--Oui! dites tout, rpta Bigot. Nous sommes tous des compagnons de
plaisir, et il ne doit y avoir ni secret de vin, ni secrets de femmes
entre nous.

--Je ne donnerais pas une aveline pour toutes les femmes passes,
prsentes et futures, reprit Cadet! en lanant une cale au plafond;
cependant, je dois vous avouer que celle dont je parle est superbe.
Arrtez! Pas n'est besoin de crier: Cadet, achve; je vais vous dire ce
que je sais. Que pensez-vous de la belle, de la joyeuse Anglique des
Meloises?

--Anglique? fit l'intendant. Est-ce que Le Gardeur l'aime?

Il paraissait intrigu.

--S'il l'aime! Il la suivrait  quatre pattes comme un chien!

Bigot se porta la main au front et rflchit un instant.

--Vous avez raison, Cadet, reprit-il, si Le Gardeur aime cette fille,
nous le tenons bien. Anglique ne laisse partir ses victimes que pour le
bcher. Les honntes gens vont perdre un des plus beaux poissons de leur
rivire, si Anglique lui a jet l'hameon.

Il ne paraissait gure goter ces menues nouvelles, cependant. Il se
leva, fit quelques tours pour reprendre possession de lui-mme, puis
vint s'asseoir encore.

--Allons! messieurs! reprit-il, soyons moins srieux. Buvons aux amours
de Le Gardeur et de la belle Anglique! Je serai bien tromp si nous ne
trouvons pas en elle le _Deus ex machina_ qui va nous tirer d'embarras,
et nous sauver des honntes gens.

On s'assit autour de la table. Les coupes furent remplies. On apporta
des cartes et des ds. Le jeu commena et le vin se mit  couler. Jeu
d'enfer! fleuve de vin!

Jusqu' l'heure matinale o le soleil vint, comme  regret, inonder les
fentres de ses rayons roses, le palais de l'intendant retentit des
clats du plaisir.




                                 XV

                        LA CHARMANTE JOSPHINE


Caroline de Saint-Castin s'tait jete sur un sofa.

Les mains croises sur son coeur, elle se dlectait dans les paroles
affectueuses que Bigot venait de lui dire. C'tait la manne bnie qui
ranimait ses affections mourantes. Elle se sentait heureuse, car il ne
l'avait pas trompe cette fois! Il tait mu, il l'aimait encore!
C'tait ainsi, dans les beaux jours de jadis, en Acadie, c'tait ainsi
qu'il la regardait, qu'il lui parlait.

--Oh! j'tais trop fire de mon pouvoir sur lui, en ce temps-l; et je
croyais, pauvre insense, qu'il valait le prix que je le payais!
murmurait-t-elle.

Ses penses devinrent plus srieuses et plus tristes.

--Hlas! se dit-elle, pour lui j'ai oubli Dieu!... pour lui et pour
moi! Pour moi! voil le chtiment! Je ne peux pas comprendre le mal que
je fais en l'aimant!... Mon regret n'est pas sincre puisque j'aime
encore son sourire! Que je suis malheureuse! Bigot! Bigot! Bigot! je
voudrais pouvoir t'oublier et je ne ne le puis pas!... Je voudrais
mourir  tes pieds! Oh! ne me mprise pas, ne donne pas  une autre un
amour qui m'appartient  moi seule, et qu'un jour je n'ai pas hsit 
acheter aux prix de mon me immortelle!

Elle s'abandonna  d'amres rflexions. Peu  peu, le silence envahit la
demeure. La bruyante orgie agonisait. Quelques voix encore retentirent,
quelques pieds froissrent le parquet, puis, tout bruit mourut. Le calme
se fit profond comme dans un tombeau.

Elle comprit que les convives taient partis, mais elle ne savait pas
que Bigot tait parti avec eux.

Un coup lger fut frapp  sa porte. Elle se leva, croyant que c'tait
lui qui venait lui dire adieu. Elle fut bien contrarie, c'tait la dame
Tremblay.

--Puis-je entrer, madame demanda la gouvernante.

Caroline arrangea du bout des doigts ses cheveux un peu en dsordre,
s'essuya les yeux avec son mouchoir et s'effora de faire disparatre
les traces de ses angoisses.

--Vous pouvez entrer, dit-elle.

Dame Tremblay, jadis la charmante Josphine du lac Beauport, tait
devenue passablement ruse. Cependant sous son corsage antique battait
encore un excellent coeur. Elle plaignait sincrement cette jeune fille
inconsolable qui passait les jours dans la prire et les nuits dans les
pleurs. Elle aurait pu lui reprocher de ne pas apprcier davantage
l'honneur de rester  Beaumanoir et l'amiti de l'intendant.

Elle pensait, la vieille, dans sa vanit:

--Elle n'est pas plus belle que moi, au temps o l'on m'appelait la
charmante Josphine! Je n'aurais pas ddaign Beaumanoir alors! pourquoi
le ddaignerait-elle aujourd'hui? Mais elle ne sera pas longtemps
souveraine ici, c'est mon opinion.

A cette rponse: Vous pouvez entrer, elle ouvrit la porte, fit un
respectueux salut  Mlle de Saint-Castin, et lui demanda si elle avait
besoin de ses services.

--Oh! c'est vous, bonne dame, fit Caroline. Quel est donc ce silence
inaccoutum dans le chteau?

--L'intendant et ses htes sont partis pour la ville, madame. Le
gouverneur les a mands. Un officier est venu exprs. Assurment, la
plupart de ces messieurs n'taient gure en tat de se mettre en route,
mais les bains, la toilette... Enfin ils sont partis. Quel bruit quand
ils se sont lancs au galop! Je n'ai jamais rien vu de pareil. Vous
avez sans doute entendu, madame?

--Oui, j'ai entendu. Et l'intendant est-il sorti en mme temps?

--Oui, madame, le premier et le plus frais de tous. Les veilles et le
vin ne lui font aucun mal. Puis il est si galant, si dlicat avec les
dames!

Caroline baissa la tte:

--Pourquoi dites-vous cela, dame Tremblay? demanda-t-elle.

--Je vais vous l'apprendre tout de suite, madame. C'est parce qu'en
sortant du chteau, il m'a appele et m'a parl comme ceci:

--Dame Tremblay!...

Il m'appelle toujours dame Tremblay, quand il est srieux; mais
souvent, dans ses moments de bonne humeur, il m'appelle encore
charmante Josphine, comme au temps de ma jeunesse... Ma jeunesse! Il
en a entendu parler... et  mon avantage, j'oserai dire.

--Pour l'amour de Dieu! dites-moi ce que vous a recommand l'intendant
en laissant le chteau, fit Caroline impatiente.

Dans l'tat de souffrance et d'affaissement o elle se trouvait, le
bavardage de la vieille femme ne pouvait que lui dplaire.

--Oh! il m'a parl de vous avec attendrissement, m'a recommand de vous
donner les plus grands soins, d'obir  toutes vos volonts, et de ne
laisser entrer personne.

Caroline fut ravie de ces paroles. Son imagination ardente y trouvait
des promesses de flicit.

--Il vous a dit cela? reprit-elle tout anxieuse. Dieu vous bnisse! Dieu
le bnisse lui aussi!

Elle avait des larmes plein les yeux, de l'espoir plein le coeur.

--Oui, continua-t-elle, je resterai seule; je ne veux recevoir personne,
personne except vous! Vient-il souvent de la visite au chteau? Je veux
dire des dames.

--Oui, madame, souvent. Les dames de la ville n'oublieront pas le bal et
le dner de l'intendant, soyez-en persuade. Ce sera la plus belle fte
possible. Aussi elle est attendue avec une impatience extraordinaire. Il
y a une jeune fille, la plus belle et la plus enjoue de toutes, qui
n'aurait pas d'objection, parat-il,  devenir la fiance de
l'intendant.

Le trait fut lanc par inadvertance; il n'en alla pas moins au coeur de
Caroline.

--Quelle est cette jeune fille demanda-t-elle, d'une voix enfivre.

--Ah! madame, si j'allais la nommer, elle pourrait me le faire payer
cher! C'est la plus grande coquette de la ville. Les hommes l'adorent,
les femmes la dtestent. Les femmes la dtestent mais elles l'imitent;
elles copient ses modes et ses manires. Elles tremblent pour leurs
fiancs quand Anglique des Meloises arrive.

--C'est Anglique des Meloises qu'elle s'appelle? je n'ai jamais entendu
prononcer ce nom-l encore, observa Caroline en frissonnant.

Quelque chose lui disait que ce nom tait pour elle de fatal augure.

--Que Dieu vous garde de l'entendre prononcer de nouveau! reprit la
gouvernante. C'est elle qui, un jour, se rendit chez le sieur Tourangeau
et frappa sa fille Ccile de deux coups de fouet sur le front. Elle la
marqua d'une croix sanglante qui paratra toujours. Pourquoi? parce
qu'elle avait os, la pauvre enfant, sourire un peu tendrement  un
jeune officier, Le Gardeur de Repentigny, un beau garon qu'il est bien
pardonnable d'aimer, je vous l'assure! Ah! si Anglique se met en frais
de faire la conqute de l'intendant, je plains celles qui se trouveront
sur son chemin!

Caroline eut peur. Cette description de sa rivale probable, n'tait pas
faite pour la rassurer.

--Vous en connaissez plus long  son sujet, dame Tremblay; dites-moi
tout, mme ce qu'il y a de pire, supplia-t-elle.

--Ce qu'il y a de pire? je pense que personne ne peut ou n'ose le dire.
Pourtant, je ne connais rien de mal d'elle, si ce n'est qu'elle veut se
faire aimer de tous les hommes.

--Mais puisqu'elle s'est conduite d'une faon si brutale envers Mlle
Tourangeau, c'est qu'elle aime beaucoup le jeune officier...

Caroline avait saisi ce rayon d'esprance.

--Oui, madame, elle l'aime beaucoup. Tout Qubec le sait. Si deux
personnes connaissent une affaire  Qubec, le secret est vent. J'en
sais quelque chose, moi! Quand j'tais la charmante Josphine, au dner,
tout le monde de la ville savait ce que j'avais fait le matin, et les
messieurs buvaient un verre de vin  ma sant.

--Vite! dame Tremblay, parlez-moi du seigneur de Repentigny! Anglique
des Meloises l'aime-t-elle? Pensez-vous qu'elle l'aime? demanda Caroline
en fixant sur la charmante Josphine des yeux tincelants comme des
toiles.

--Les femmes se devinent entre elles, rpondit celle-ci. Or, toutes les
dames de Qubec jureraient qu'elle l'aime. Cependant, je sais qu'elle
pousera l'intendant si elle le veut. Elle l'a ensorcel par son esprit
et sa beaut. Et vous savez qu'une femme adroite aura toujours le mari
qu'elle voudra, si elle est prudente. Les hommes sont si fous!

Mlle de Saint-Castin s'vanouissait. Un brouillard s'tendait devant ses
yeux.

--De l'eau! madame, de l'eau! murmura-t-elle avec peine.

Dame Tremblay courut chercher de l'eau et des sels. Elle ne tarissait
pas en paroles de piti. L'esprit tait lger, superficiel, mais l'me
tait bonne.

Caroline revint de son vanouissement. Elle demanda:

--Avez-vous vu ce que vous m'avez racont, dame Tremblay, ou n'est-ce
qu'une rumeur incertaine? Oh! dites-moi que ce n'est qu'un bruit qui
court la ville! que Bigot ne l'pousera point, cette fille!... qu'il
n'oubliera point ces serments... qu'il m'a faits! fut-elle sur le point
d'ajouter; mais elle ne le dit pas.

--Ces serments qu'il lui a faits,  la pauvre me! comprit bien dame
Tremblay.

Et elle rpliqua:

--Vous connaissez bien peu mon matre, si vous croyez qu'il se met en
peine de tenir des promesses qu'il fait aux femmes. J'en ai trop vu de
ces oiseaux-l pour ne pas les connatre du bec  la griffe! Quand
j'tais la charmante Josphine, j'ai su ce que valaient les dclarations
de ces messieurs: je ne me suis trompe qu'une fois. Leurs promesses
sont grosses, vides et variables comme des nuages.

--Ma bonne dame, je suis sre que vous possdez un excellent coeur, dit
Caroline, mais vous ne savez pas combien vous tes injuste envers
l'intendant, en prtendant ainsi qu'il va...

Elle hsita un moment et se sentit rougir...

--Qu'il va se marier avec cette jeune fille, acheva-t-elle. Les hommes
se trompent sur son compte.

--Ma chre madame, ce sont les femmes qui disent cela, et voil ce qui
m'effraie. Les hommes se fchent et n'en croient rien; les femmes sont
jalouses et croient tout. En ma qualit de servante fidle, je n'ai pas
d'yeux pour pier mon matre; mais je ne puis m'empcher de voir qu'il
est dans les serres de l'artificieuse Anglique. Puis-je vous dire
franchement ce que je pense, madame?

Caroline tait suspendue aux lvres de la loquace gouvernante. Elle se
leva, donna un coup de peigne  ses cheveux pour les rejeter en arrire,
et tout anxieuse s'cria:

--Parlez! parlez, bonne dame! dites tout ce que vous pensez, quand mme
vos paroles devraient me tuer, parlez!

--Oh! ce que j'ai  vous dire ne vous fera aucun mal, madame, repartit
la vieille Tremblay, avec un sourire significatif. Fiez-vous  une femme
qui connaissait bien les ruses des hommes, quand elle tait la charmante
Josphine! De ce que le chevalier intendant admire ou mme aime
Anglique des Meloises, il ne s'en suit pas qu'il l'pousera. Ce n'est
pas la mode de notre poque. Les hommes adorent la beaut et ils
pousent l'argent. Il y a beaucoup plus d'amoureux que de maris  Qubec
comme  Paris,  Beaumanoir comme  Versailles, et mme au lac de
Beauport, comme je l'ai appris  mes dpens quand j'tais la charmante
Josphine!

Caroline devint pourpre; et elle affirma d'une voix tremblante
d'motion:

--C'est un pch que de profaner l'amour comme cela! Je sais, nanmoins,
qu'il nous faut parfois l'ensevelir au fond de notre coeur, et sans
espoir de le voir renatre.

--Parfois? presque toujours, madame! Quand j'tais la charmante
Josphine... Ecoutez, madame, mon histoire porte son enseignement. Quand
j'tais la charmante Josphine, j'avais commenc par croire que les
hommes taient des anges, envoys par le ciel pour sauver les femmes; je
pensais que l'amour tait, pour arriver au mariage, un meilleur
passeport que l'argent. Que j'tais sotte! J'avais toujours bon nombre
d'adorateurs. Ils vantaient ma beaut, mes grces, mon esprit; ils
m'appelaient la charmante Josphine. J'tais un objet d'envie. Nul ne me
proposa jamais de m'pouser. A vingt ans, je rvais d'amour et j'tais
oublie. A trente, je me mariais pour l'argent et j'avais perdu mes
illusions. A quarante, je suis entre  Beaumanoir comme gouvernante et
j'y suis reste. On s'y fait.

Je sais parfaitement ce qu'est un intendant. Le vieux Hocquart portait
un bonnet de nuit toute la journe, prenait la prise toutes les minutes,
et il ngligea une femme en France, parce qu'elle n'avait pas une dot de
duchesse  mettre  ct de son tas d'cus. Le chevalier Bigot attire 
lui, par son regard et son sourire, toutes les filles de la cit, mais
il ne se laissera jamais prendre. Anglique des Meloises est sa
prfre, mais il ne l'pousera point, je le sais aussi clairement que
si c'tait crit dans ses yeux. Vous l'en empcherez du reste, madame.

--Moi? exclama Caroline toute surprise. Hlas! vous ne savez pas que mon
influence sur lui est aussi lgre que le duvet de chardon qui s'envole
au vent!

--Vous tes injuste envers vous-mme, madame. Ecoutez. Un jour, vous
tiez dans votre oratoire et l'intendant vous voyait, mais vous ne le
saviez pas. Vrai! il vous voyait, et je n'ai jamais surpris un regard
plus charg de piti que le sien! Ses lvres frmissaient, et une larme
brillait sous sa paupire quand il se retira. Je l'ai entendu alors vous
bnir! je l'ai entendu maudire la Pompadour, parce qu'elle l'empchait
de suivre l'inclination de son coeur. Comme fidle servante je n'avais
pas  parler, mais j'ai bien compris qu'il pensait plus  l'adorable
captive de Beaumanoir qu'aux ambitieuses demoiselles de Qubec.

Caroline se leva soudain, puis, oubliant sa rserve habituelle, agite
par une motion profonde, elle jeta ses bras autour du cou de dame
Tremblay.

--Vrai? Est-ce bien vrai? s'cria-t-elle,  la meilleure des amies! Le
chevalier Bigot m'a bnie? Il a maudit la Pompadour? Il l'a maudite
parce qu'elle l'empche de suivre l'inclination de son coeur.
L'inclination de son coeur! vous ne savez pas ce que cela veut dire;
vous ne pouvez pas le deviner!

--Comme si je ne connaissais pas les dsirs du coeur de l'homme! riposta
la gouvernante en souriant. Je suis une femme, je suppose! Ce n'est pas
pour rien que j'ai t la charmante Josphine!

Caroline, dans son enthousiasme, l'embrassa.

--Est-ce bien vrai! reprit-elle, qu'il me regardait avec la piti que
vous dites, pendant que j'tais l, en prire, ne souponnant point sa
prsence?

Et son regard perant fouillait les yeux de la bonne dame pour voir si
elle ne mentait point.

--Je vous dis que c'est vrai, madame! Il vous regardait comme on fait
quand on aime sincrement. Je sais comment regardent les hommes qui
aiment, et comment regardent aussi ceux qui mentent en prtendant aimer.
Je ne m'y laissais pas prendre quand j'tais la prfre de tous.

--_Ave Maria_! fit Caroline avec dvotion, sans s'occuper des
rminiscences de la belle du lac de Beauport. Le ciel a cout mes
prires, je puis mourir heureuse!

--Que le ciel vous prserve de la mort, madame! Vous, mourir?
L'intendant vous aime. Il n'pousera jamais Anglique des Meloises. Il
se mariera peut-tre avec quelque riche marquise, pour avoir de l'or et
des chteaux... Cela, si le roi le lui ordonne. C'est ainsi que se font
les mariages des grands. Ils pousent une position et adorent une
beaut. Le coeur d'un ct, la main de l'autre! Je ne ferais pas
autrement si j'tais un homme. Si une fille ne se marie pas par amour,
elle se marie pour son argent; si elle n'a pas d'argent, elle se marie
par dpit. C'est ce que j'ai fait quand j'tais la charmante Josphine.

--C'est une honte et c'est un crime que de se marier sans aimer! s'cria
Caroline avec chaleur.

--C'est mieux que rien, toujours, reprit dame Tremblay, qui regrettait
cependant ce qu'elle venait de dire  cause de l'indignation de Mlle de
Saint-Castin. Quand j'tais la charmante Josphine, continua-t-elle,
j'avais maints adorateurs, comme je vous l'ai dit, et pas un n'a demand
ma main, comme je vous l'ai dit aussi. Que faire alors? Prendre une main
ou aimer et languir, comme on dit  Alenon, o je suis ne.

--On ne parle pas ainsi! rpliqua Mlle de Saint-Castin, en lui jetant un
regard de reproche.

Et elle se mit  songer aux paroles de Bigot. Elle les rptait tout
bas, tout bas, et son me exalte tressaillit comme aux accords d'une
mlodie cleste.

--Il m'a bnie? Il a maudit la Pompadour? demanda encore Caroline.

Elle n'en doutait pas, mais elle se plaisait  l'entendre affirmer.

--C'est comme je vous le dis! rpta dame Tremblay. Puis elle ajouta:

--Mais pourquoi l'intendant n'coute-t-il pas son coeur? cette grande
dame de France coute bien le sien! J'aurais bien voulu que quelqu'un
s'avist de m'empcher d'pouser le sieur Tremblay! je m'en souciais
comme d'une pingle, du sieur Tremblay! et s'il l'eut fallu, je me
serais marie avec lui par malice et sur la branche, comme les corbeaux.

--Mais personne ne vous forait, ni d'une faon ni de l'autre. Vous
tiez libre. Vous tiez heureuse de pouvoir aller o votre coeur vous
conduisait, observa Caroline.

Dame Tremblay clata de rire:

--Pauvre Gilles Tremblay! le dsir de mon coeur! fit-elle en soupirant
d'une manire ironique. Tenez, madame, coutez: il faut que je vous
fasse des confidences, moi aussi. Quand j'tais la charmante Josphine,
j'aimais quelqu'un, un seul de tout un troupeau. Malheureusement, ce
quelqu'un avait une femme dj. Alors, de dsespoir, je jetai ma ligne 
tout hasard, en eau trouble, et je pchai ce pauvre Tremblay. Je
l'pousai. Je l'enterrai presque aussitt, gaiement et profondment.
Pour l'empcher de se relever, je fis mettre sur sa tombe une pierre
pesante avec cette inscription que vous pouvez lire encore:

        Le bonheur est, dit-on, fragile.
        Je ne le trouve pas ainsi
        Depuis que mon cher mari Gille
        S'en est venu dormir ici.

Les hommes sont comme les chats; aimez-les comme ils veulent l'tre, et
ils vous feront mille gentillesses; caressez-les  rebours, ils vous
gratigneront et se sauveront par la fentre. Quand j'tais...

--O bonne dame, merci! c'est assez! merci du bien que vous m'avez fait!
interrompit Caroline. Laissez-moi, maintenant, je vous prie! j'ai besoin
de repos, ajouta-t-elle, en fermant les paupires, et s'appuyant la tte
au dossier de son fauteuil.

--Le chteau est paisible maintenant, et les serviteurs fatigus sont
tous plongs dans le sommeil, observa la gouvernante. Madame pourrait
entrer dans son appartement qui est plus clair et mieux ar. Elle y
sera mieux qu'ici, dans cette lugubre chambre.

--C'est vrai, je n'aime gure cette chambre secrte. Elle convient,
pourtant,  ma tristesse, mais j'ai besoin d'air et de soleil.

Elle suivit la vieille femme. Toutes deux montrent l'escalier tournant.
Caroline entra dans sa chambre et s'assit  la fentre. Le parc et les
jardins se droulaient avec magnificence devant elle. Plus loin, sur le
flanc de la montagne, la fort profonde dcrivait une ligne sombre sur
l'azur du ciel.

Dame Tremblay laissa Mlle de Saint-Castin seule avec ses penses, et
s'en alla pour rveiller les serviteurs, afin qu'ils remissent tout en
ordre dans le chteau.

Sur le grand escalier, elle rencontra le valet de l'intendant, Froumois,
un babillard qu'elle aimait bien, qu'elle rgalait souvent d'une tasse
de th et d'un biscuit; souvent d'un verre de vin, ou d'une goutte de
cognac. Froumois lui racontait des histoires de la vie parisienne, les
aventures de son matre et les siennes.

--C'est ce qui rend jalouses les dames de Ville-Marie, observa la
gouvernante. Tous les personnages qui viennent de France s'arrtent ici
d'abord, et nous les enchanons. Quand ils partent, ils portent leur
servitude crite sur leur front. Les dames de Ville-Marie voient cela et
meurent de dpit. Je dis: nous. Vous comprenez que je parle du temps o
je savais charmer les hommes. Ma seule consolation maintenant, c'est de
rappeler mes triomphes de jadis.

--Oh! je ne sais pas.... Vous avez encore des attraits, dame
Tremblay!... Mais, dites donc, le matre a-t-il quelque chose
aujourd'hui? la belle inconnue s'est-elle montre maussade? Il n'tait
pas de bonne humeur, j'en suis sr.

--Je ne saurais dire, Froumois: les femmes ont des mystres qu'il faut
respecter.

La confidence de Caroline l'avait touche, et elle n'aurait pas voulu
commettre une indiscrtion, mme pour Froumois.

Caroline tait assise les mains jointes, dans sa chambre solitaire. Les
penses se pressaient dans son imagination maladive. Elle ne voyait pas
le magnifique spectacle que la nature dployait devant elle.

Elle tait contente de pleurer et de souffrir pour expier sa faute.

--Je ne mrite pas que le regard des hommes se repose sur moi!
murmura-t-elle.

Elle coutait les accusations de son me: elle s'avouait coupable et
tremblait comme dans l'attente du jugement. Et puis, la pauvre
infortune! elle se surprenait  excuser Bigot. Un reflet d'espoir
descendit vers elle, doux comme un vol d'oiseau dans des flocons de
neige.

Il ne pouvait pas oublier  jamais celle qui avait tout oubli pour lui!

Un valet en livre a ses prtentions. Elles ne dpassent pas
l'antichambre, quelquefois la cuisine; mais elles existent.

Elle l'invita  entrer chez elle. Il accepta.

Ils se mirent  parler,  qui mieux mieux, des faits et gestes de la
socit qubcoise. Tout en parlant ils prirent le th.

Elle tenait entre ses doigts une coupe de porcelaine chinoise remplie.

--Je l'agrmente, dit-elle.

Et elle y versa du cognac. Elle appelait cela agrmenter son th.

--C'est une vraie chasse  l'intendant, Froumois, reprit-elle. Depuis
que les jeunes filles savent qu'il admire un pied mignon, il n'y en a
pas une qui ne pousse jusqu' la folie le soin de sa chaussure J'avais
moi aussi un pied fort gentil quand j'tais la charmante Josphine.

--Et vous l'avez encore; je m'y connais, riposta Froumois en regardant
sur le parquet.

--Vous devez tre bon juge, en effet, Froumois. Un gentilhomme ne vit
pas comme vous l'avez fait  la cour, sans rien apprendre.

La vieille tait encore sensible aux compliments, tout comme aux beaux
jours de sa jeunesse.

--Mais que pensez-vous de nos beauts de Qubec? Ne sont-elles point une
bonne copie des beauts de Versailles? demanda-t-elle.

--Une copie? Mieux que cela! Elles n'ont de suprieures nulle part.
C'est l'opinion de l'intendant et c'est aussi la mienne, rpondit le
loquace valet. Et comment! continua-t-il, en ouvrant sa main charge de
bijoux, elles nous donnent des esprances sans fin, ici. Nous n'avons
qu' tendre les dix doigts, et dix de ces gentils oiseaux viennent s'y
percher. C'est comme  Versailles.

Elle porta ses regards vers l'infini et elle vit des nuages de pourpre
et d'or rouler lentement dans un ocan de lumire. Le soleil inondait
tout l'Occident. Elle fut transporte d'admiration et leva les mains au
ciel.

Elle avait t tmoin d'un pareil coucher de soleil, au bord du bassin
des Mines. Alors, les grives et les loriots chantaient, prs de leurs
nids lgers, leurs douces chansons du soir; les rameaux frmissaient,
les arbres semblaient se draper dans un clatant feuillage d'or, et, sur
les eaux paisibles, une trane lumineuse tombait comme un pont
merveilleux qui aurait conduit  des rives clestes.

C'tait ce soir-l que l'infidle... Mais pourquoi ces amres
souvenances?

Le soleil descendait lentement, lentement. Les crtes de la montagne
tincelrent tout  coup. On eut dit que la fort dont elles taient
couronnes se tordait dans un immense feu de joie. Les ombres envahirent
le pied des montagnes: elles montrent peu  peu. Puis le sommet le plus
lev resta seul illumin au milieu de ces flots sombres, comme l'espoir
dans une me endolorie.

Tout  coup la brise du soir apporta, comme une voix d'un monde
suprieur, les mlodieux tintements des cloches de Charlesbourg. C'tait
l'anglus qui invitait les hommes  la prire et au repos.

Les suaves vibrations de l'airain sacr flottrent mollement sur la
fort et les coteaux, sur les plaines et les rivires, sur les chteaux
et les chaumires, disant  tout ce qui vit, aime et souffre, qu'il faut
louer le Seigneur et le prier. Elles rappelaient  l'homme la Rdemption
du monde, par le miracle de l'Incarnation; la gloire de Marie, bnie
entre toutes les femmes, de Marie la vierge choisie par Dieu pour tre
la mre de son Fils ternel!

Les cloches sonnrent! sonnrent!... Et dans les champs et les bois, les
hommes levrent leurs coeurs vers Dieu et suspendirent leur travail! Et
prs du berceau chri les mres  genoux rcitrent la sainte prire,
comme seules les mres savent la rciter! Et les enfants vinrent
s'agenouiller  ct de leurs mres pour apprendre comment un Dieu s'est
fait petit comme eux, pour racheter les pchs du monde! Le Huron qui
tendait ses piges dans la fort et le pcheur qui jetait ses filets
dans les eaux ombrages, s'arrtrent un moment. Le voyageur qui passait
en canot sur la rivire profonde, dposa son aviron, rpta les paroles
de l'ange, et reprit sa course avec une vigueur nouvelle.

Les cloches sonnrent et elles parurent,  Caroline de Saint-Castin,
remplies de consolations et de piti.

Elle se mit  genoux, joignit les mains et rcita cette prire que des
millions de voix prononcent chaque jour.

        Ave Maria, gratia plena!

Elle pria longtemps. On eut pu l'entendre se frapper la poitrine en
s'criant: _Me culp! Me maxim culp!..._ Qui me dlivrera de ce
corps de pch et d'afflictions?

Les cloches sonnaient toujours. Elles lui rappelaient des voix aimes
mais perdues  jamais! voix clmente de son pre, alors qu'elle avait
encore sa divine innocence!... voix tendre de sa mre, morte depuis de
longs jours! Heureuse mort!... La pauvre mre! elle mourrait de chagrin
aujourd'hui! Voix de ses compagnes d'enfance qui rougiraient d'elle
maintenant! Et parmi toutes ces voix, la voix irrsistible de l'homme
qui lui avait jur qu'elle serait sa femme!

Et comme quelques notes jetes au hasard rappellent toute une mlodie
oublie, bientt toutes ces rminiscences s'envolrent et seules les
paroles de ce matin vinrent captiver son me. Au fond des tnbres qui
l'enveloppaient, elle entendit, comme la douce voix d'un ange qui va
venir, cette bndiction dont lui avait parl la vieille gouvernante.

Les cloches ne sonnaient plus. Son coeur tait profondment touch. Ses
yeux, arides comme les fontaines des brlants dserts, se remplirent de
larmes. Le tourment de ne pouvoir pleurer tait fini. Ses pleurs
coulrent doux et abondants comme les eaux de la fontaine de Silo.

Les cloches ne sonnaient plus depuis longtemps et Caroline priait
encore... Elle priait pour lui!




                                 XVI

                       ANGLIQUE DES MELOISES


De Repentigny tait de garde  la porte Saint-Louis. Anglique des
Meloises, faisant sa promenade journalire, arriva  la porte et aperut
le jeune officier. Elle arrta brusquement son cheval tout prs de lui.

--Le Gardeur, dit-elle, venez me voir ce soir.

Elle lui tendit la main.

--Venez me voir, dit-elle encore; je ne sortirai pas; je vous attendrai;
je ne recevrai personne. Voulez-vous?

Le Gardeur eut-il t le plus indolent et le moins amoureux des hommes,
qu'il se serait ht de promettre, tant cette main frmissante qu'il
pressait et cet oeil qui le brlait, lui laissaient peu de libert.

--Si je le veux? certainement, Anglique, rpondit-il tout rayonnant de
joie. Mais dites-moi donc...

--Rien! riposta-t-elle en jetant un clat de rire. Rien avant que vous
veniez. Ainsi, bonjour!  ce soir!

Il aurait bien voulu la retenir, mais elle secoua vivement les rnes, et
son cheval vigoureux s'lana du ct de la ville. Une minute aprs,--le
garon d'curie ayant pris soin de sa monture,--elle montait d'un pied
agile le grand escalier qui conduisait  sa chambre.

La maison des des Meloises s'levait sur la rue Saint-Louis. Elle tait
grande et d'une apparence prtentieuse. Elle existe encore; mais elle
est vieille et triste maintenant. Elle porte le deuil de sa splendeur
perdue. Aujourd'hui, le passant ne lve plus les yeux pour admirer sa
large faade. Il en tait jadis bien autrement, alors que dans les beaux
soirs d't, la ravissante Anglique et ses amies se mettaient aux
fentres pour changer des saluts et des sourires avec les jeunes
officiers de la garnison.

Au moment o nous sommes, il n'y avait personne dans la maison. Une
fantaisie de la belle jeune fille! Son frre mme, le chevalier des
Meloises avec qui elle habitait, venait de sortir pour aller rejoindre
ses amis du rgiment du Barn. Et tous ces bruyants Gascons discutaient
avec chaleur, et  la fois, au tintement des verres et au murmure des
ruisseaux de vin, la guerre et le conseil, la cour et les dames.
Anglique tait assise dans un fauteuil et Lisette, sa servante, lui
remettait en ordre ses magnifiques tresses blondes qui tombaient jusqu'
terre.

--En vrit, dit l'espigle fille, mademoiselle ressemble  une Huronne
avec ses longs cheveux sur le dos.

--N'importe, Lisette; dpchez-vous! Arrangez-les  la Pompadour. Mes
ides sont aussi embrouilles que mes cheveux, reprit-elle. J'ai besoin
de me reposer un peu. Souvenez-vous, Lisette, que je n'y suis pour
personne, ce soir, except pour le chevalier de Repentigny.

--Le chevalier est venu cet aprs-midi, mademoiselle, et il a paru bien
chagrin de votre absence, rpondit Lisette qui venait de surprendre une
rougeur subite sur les joues de sa matresse.

--J'ai t  la campagne... C'est tout comme!

--Bon! c'est fini, reprit-elle, en se regardant dans une glace
vnitienne. Ce n'est pas mal comme cela!

Elle tait ravissante dans sa robe de soie bleue, garnie de falbalas et
de bouillons de dentelles. Homre aurait dit que ses bras d'ivoire
excitaient la jalousie de Junon. Un petit pagneul, son favori, dormait
la tte appuye sur l'un de ses pieds.

Son boudoir tait un petit nid d'une lgance et d'un luxe
extraordinaires. Les meubles, les objets d'art venaient de Paris. Les
tapis ressemblaient  une nappe de fleurs. Les tables de marbre taient
charges de vases de Svres et de porcelaine remplis de roses et de
jonquilles. Partout, d'immenses glaces de Venise o se refltait la
beaut de l'orgueilleuse desse du lieu.

Dans un coin de la chambre, une harpe; dans un autre, une bibliothque
avec des livres magnifiquement relis.

Anglique n'aimait pas  lire; cependant elle connaissait un peu la
littrature de l'poque. Elle brillait dans la conversation, mme dans
les causeries littraires, tant elle possdait un got svre et une
conception vive. Ses yeux valaient les livres, et il y avait plus de
sagesse dans son rire argentin que dans la science d'une Prcieuse. Ses
reparties fines, son tact et ses grces comblaient les vides de son
instruction, et l'on tait tent de louer ses connaissances comme sa
beaut.

Toute voluptueuse et sensuelle qu'elle fut, elle savait apprcier les
oeuvres d'art, et elle aimait beaucoup la peinture. Le caractre se
rvle dans le choix des tableaux comme dans le choix des livres. On
voyait dans sa chambre un Vanloo: des chevaux de race dans un champ de
trfle. Ils avaient bris la clture et faisaient bombance dans les
pturages dfendus. Un Le Brun: le triomphe de Cloptre sur Antoine.
Elle prisait fort ce tableau o elle s'imaginait se retrouver sous les
traits de la fameuse reine d'Egypte. On y voyait encore des portraits de
ses amis intimes. Il y en avait un de Le Gardeur; un autre, tout nouveau
celui-ci, de l'intendant Bigot. Sa tante Marie des Meloises tait l
aussi, dans son costume d'Ursuline. Cette femme avait dit un soudain et
irrvocable adieu au monde, pour s'enfermer dans le couvent. Elle
possdait une voix de soprano magnifique, et quand elle chantait dans la
vieille chapelle, les passants s'arrtaient pour l'couter. Ils
croyaient entendre la voix d'un ange cach quelque part prs de l'autel
sacr... Ceux qui l'avaient connue jeune disaient qu'Anglique lui
ressemblait beaucoup. Elle tait peut-tre aussi belle, mais nulle ne
chantait aussi bien.

Anglique, les cheveux tombant sur ses paules comme des guirlandes
d'or, se regardait dans son miroir. Elle se mettait en parallle avec
les plus jolies filles de sa connaissance, et savourait goutte  goutte,
jusqu'au fond, la coupe enivrante de la vanit satisfaite. Elle se
sentait la plus belle. Elle regarda le portrait de sa tante, si beau
avec son expression mystique, et elle eut un ironique sourire.

--Elle tait belle aussi, se dit-elle. Elle aurait d tre reine et elle
est devenue nonne!... pour l'amour d'un homme! Moi aussi je suis digne
d'tre reine! et je donnerai ma main  celui qui me portera le plus
haut. Mon coeur...

Elle s'arrta un moment. Un lger frmissement agita ses lvres!

--Mon coeur expiera la faute de ma main!

Sous sa froide ambition, sous son insupportable vanit, Anglique
gardait encore une tincelle des passions de la femme. Elle trouvait Le
Gardeur beau, et ne pouvait s'empcher de l'aimer un peu. Il savait si
bien flatter son orgueil! Elle l'coutait avec complaisance, devinait
bien qu'elle tait chrie. Son instinct de femme le lui disait. Elle
avait pour lui des regards et des paroles qui troublent l'me et font de
l'homme un esclave.

Elle n'tait point capable d'un grand dvouement, recherchait
l'admiration et se montrait jalouse, mais avec son coeur de glace et ses
passions de feu, elle ne gota jamais l'amour dans ce qu'il a de divin.

Elle songeait  pouser Le Gardeur, plus tard, quand elle serait
fatigue des amusements du monde. Elle n'avait pas peur de le voir
s'chapper, et le tenait bien! Elle pouvait rire, s'amuser, faire la
coquette, l'irriter, le dsesprer; elle le ramnerait toujours comme
l'oiseau que l'on tient avec un fil de soie. Elle inspirait l'amour si
elle ne le ressentait pas, et se disait que les hommes avaient t mis
au monde pour l'aimer, la distraire, la servir, l'aduler et la combler
de prsents. Elle acceptait tout comme chose due et ne donnait rien en
retour.

Quelque chose venait de troubler les amours de Le Gardeur et
d'Anglique. Pour le jeune officier, c'tait un nuage pais; pour la
belle coquette, c'tait un coup de soleil.

Bigot tait nouvellement dbarqu  Qubec avec le titre pompeux
d'intendant royal. Son rang, sa fortune colossale, ses relations  la
cour, son tat de garon: c'tait plus qu'il ne fallait pour rveiller
l'ambition de l'orgueilleuse fille. Elle fut charme de son esprit, de
ses belles manires. Il mit le comble  son enthousiasme en la
recherchant de prfrence aux autres jeunes filles.

Anglique regardait l'intendant comme un pidestal pour monter plus
haut, et rvait dj des splendeurs royales. Bigot la prsenterait  la
cour. Les nobles et les princes s'attacheraient  ses pas, et le roi,
quand il la rencontrerait dans les grands salons de Versailles, le roi
lui dcocherait ses plus doux sourires!

Cela pouvait arriver; elle le sentait, il fallait seulement trouver le
secret; Bigot serait l'instrument.

--Si les femmes gouvernent la France en vertu d'un droit plus divin que
le droit des rois, je rgnerai! se dit-elle en se regardant dans la
glace tincelante. Je rgnerai! Mort aux prtendantes!

Et que faut-il pour cela, aprs tout? pensa-t-elle en relevant les
boucles blondes qui roulaient sur ses tempes palpitantes. Rien, que
vaincre le coeur d'un homme! Que de fois j'ai accompli cette prouesse
par plaisir! Je vais l'accomplir par intrt maintenant, et pour faire
crever mes rivales de dpit!

Quand Anglique entreprenait quelque chose, par caprice ou par ambition,
elle ne se laissait pas dcourager facilement.

--Je n'ai pas encore rencontr un homme qui ne soit tomb  mes pieds
quand je l'ai voulu, se dit-elle; le chevalier Bigot ne sera pas
l'exception, c'est--dire, s'il en dpend de lui, murmura-t-elle  voix
basse.

Et elle ajouta: s'il tait dlivr de l'influence de cette mystrieuse
crature de Beaumanoir! de cette femme qui se prtend son pouse!...
Elle le regardera avec des pleurs, et elle excitera sa piti peut-tre,
quand elle ne devrait soulever que son mpris. Mais les hommes ferment
souvent les yeux sur les fautes d'une femme, et se montrent implacables
pour la vertu d'une autre! Tant qu'elle sera l, blottie comme une
lionne, dans mon chemin, je ne pourrai devenir la chtelaine de
Beaumanoir! Non jamais!

Anglique tomba dans une rverie profonde. De temps en temps elle
murmurait:

--Je n'aurai jamais Bigot tant qu'elle sera l... Mais comment
l'loigner?

C'tait l'nigme. De la rponse dpendait maintenant l'existence rve.

Elle tremblait en cherchant la solution du problme. Un frisson courut
dans ses veines comme si le souffle glac d'un esprit malfaisant eut
pass sur sa tte. Quelquefois un mineur, en perant le terrain, dtache
une pierre cache qui l'crase. Ainsi Anglique touchait, dans les
profondeurs de son me, une pense affreuse, redoutable. Elle fut
subitement effraye.

--Non! s'cria-t-elle, ce n'est pas cela que je veux! Mre de Dieu!...

Elle fit le signe de la croix.

--Je n'ai jamais song  une chose pareille! je ne veux pas! je ne veux
pas!...

Et elle ferma les yeux et mit ses mains sur ses paupires, comme pour ne
pas voir cette mauvaise pense, cette pense semblable  l'esprit de
tnbres, qui vient quand on l'voque et refuse de partir quand on le
lui ordonne.

C'est dans une heure d'obscurit morale que les premires suggestions
mauvaises rampent vers l'me. Elles ressemblent au mendiant qui demande
humblement  s'asseoir au coin de notre foyer. Il entre, se rchauffe et
mange notre pain. Oublieux de notre dignit, nous causons et rions avec
lui, sans crainte et sans soupon.

Malheur  nous si nous avons donn l'hospitalit  un assassin!

A l'heure de minuit, il se lvera furtivement, et plongera un poignard
dans le sein de son bienfaiteur trop confiant.

Les mauvaises suggestions touffent la conscience qui veille sur notre
probit.

Anglique voyait passer et repasser devant elle, comme dans un
enchantement, des figures tranges qu'elle n'avait jamais vues, et parmi
toutes ces figures, la belle et mlancolique Caroline de Saint-Castin.
Elle crut entendre un bruissement d'ailes, un cri aigu, puis, tout
rentra dans le silence.

Elle se leva frissonnante, se dirigea vers une table de marbre, o se
trouvait une carafe de vin, remplit une coupe de la dlicieuse boisson
et la vida tout entire. Elle se sentit plus forte. Elle en but une
seconde et se mit  rire de sa frayeur.

Elle s'approcha de la fentre et regarda la nuit. Il y avait des toiles
au ciel, des lumires dans les rues. Cela lui donna de l'assurance. Les
gens qui passaient et le bruit des voix la rendirent tout  fait 
elle-mme. Elle oublia la tentation, comme le patineur tmraire oublie
l'abme dont le spare une mince couche de glace. Elle tait redevenue
insouciante, comme l'oiseau dans les vagues de lumire. Mais elle
n'avait point pri!

Une heure encore venait de sonner au beffroi des Rcollets. Les tambours
et les trompettes de la garnison donnrent le signal de fermer les
portes de la ville.

La garde se retira pour la nuit. La patrouille sortit  son tour. On
l'entendit passer dans les rues, et les trottoirs rsonnaient sous ses
pas lourds et cadencs.

Les bourgeois honntes se htaient d'entrer, et les soldats en retard
couraient, de peur de ne pas tre rendus  leurs quartiers, lorsque les
tambours auraient fini de battre le rappel.

Le galop d'un cheval retentit sur le pav de pierre. Bientt un officier
descendit  la porte; il monta l'escalier d'un pied alerte et son
fourreau d'argent tintait sur l'angle des marches solides. Il frappa.
Anglique reconnut entre mille ces petits coups familiers; elle
s'avana. Le Gardeur entrait dans le boudoir. Elle le reut avec un
plaisir qu'elle ne cherchait pas  dissimuler, car elle tait fire de
son amour, et le prfrait  tous.

--Vous tes le bienvenu, Le Gardeur! exclama-t-elle, en lui tendant ses
deux mains. Je savais que vous viendriez. Vous allez tre reu comme
l'enfant prodigue!

--Chre Anglique, dit-il, en lui baisant les mains, l'enfant prodigue
devait revenir. Pouvait-il demeurer longtemps dans ce dsert aride o ne
croissent que des souvenirs?

--Il s'est lev et il est reparu dans cette maison qui dborde de joie
maintenant. Comme vous tes bon d'tre revenu, Le Gardeur! Mais pourquoi
avez-vous t si longtemps sans venir?

Elle oubliait l'infidlit qu'elle mditait. Elle ramena les plis soyeux
de sa robe et lui fit place prs d'elle sur le sofa.

--Vous tes bonne, Anglique! reprit-il; je n'esprais pas autant, aprs
l'impertinence dont je me suis rendu coupable au bal du gouverneur. J'ai
t mchant, ce soir-l; pardonnez-moi!

--Je suis plus coupable que vous, Le Gardeur!

Elle se souvenait bien comme elle l'avait bless, en lui manquant
d'gards, et en prodiguant aux autres ses sourires.

--Je vous en voulais, dit-elle, parce que vous portiez trop d'attention
 Ccile Tourangeau.

Ce n'tait pas vrai, mais elle ne se faisait pas scrupule de mentir  un
amoureux. Elle savait bien que c'tait par dpit qu'il avait prtendu
renouer d'anciennes relations avec la jolie Ccile.

--Mais pourquoi avez-vous fait le mchant, cette nuit-l? reprit-elle en
le regardant fixement.

Elle dcouvrit une rougeur dans ses yeux: les suites de la dissipation.

--Vous avez t malade? demanda-t-elle.

Elle se doutait bien qu'il avait bu... pour noyer, peut-tre, le chagrin
qu'elle lui avait caus.

--Je n'ai pas t malade, lui rpondit-il. Voulez-vous savoir la vrit,
Anglique?

--Toujours et tout entire! Dites-moi pourquoi vous vous tes fch.

--Parce que je vous aimais  la folie, Anglique! et qu'un autre m'a
ravi la place que j'occupais dans votre coeur! Voil la vrit.

--Non, ce n'est pas l la vrit! s'cria-t-elle, avec chaleur. Ce ne
sera jamais la vrit si je me connais bien, si je vous connais bien!
Mais vous ne savez pas ce que sont les femmes, Le Gardeur! ajouta-t-elle
avec un sourire. Vous ne me connaissez pas, moi, la femme que vous
devriez si bien apprcier!

Il n'est pas difficile de reconqurir une affection qui n'tait point
perdue. Anglique avait conscience de son pouvoir et se sentait dispose
 l'exercer.

--Voulez-vous faire quelque chose pour moi, Le Gardeur? lui
demanda-t-elle d'un air coquet, en lui tapant les doigts avec son
ventail.

--Comment ne voudrais-je pas? Y a-t-il une chose que je refuserais de
tenter sur la terre, au ciel ou dans les enfers, si vous m'accordiez en
retour ce que j'estime plus que la vie mme?

--Qu'est-ce donc?

Elle le devinait bien. Son coeur commenait  rpondre  la passion
qu'elle allumait.

--Qu'est-ce donc, Le Gardeur? rpta-t-elle en s'approchant.

--Votre amour, Anglique! votre amour, ou je ne veux plus de la vie!
Votre amour! et je vous serai le plus soumis et le plus dvou des
serviteurs!

C'tait une parole tmraire, mais ils y crurent tous deux.

--Et si je vous le donne, Le Gardeur, fit-elle, en plongeant les doigts
dans ses riches boucles dores, si je vous le donne, serez-vous
vritablement mon chevalier? porterez-vous mes couleurs et
combattrez-vous mes combats quels qu'ils soient?

--Oui! je vous le jure par tout ce qu'il y a de plus sacr! Vous serez
ma loi, Anglique! votre plaisir sera mon devoir! Vous serez mon but,
mon motif et ma fin!

Ainsi s'garait la raison du malheureux jeune homme.

--Le Gardeur, je vous aime! fit Anglique avec transport.

Elle voyait que cet homme disait vrai; mais elle ne pouvait pas mesurer
la grandeur d'une telle passion.

Elle acceptait son amour, mais elle ne pouvait l'empcher de dborder.
Ainsi le vase qui s'emplit  la fontaine ne saurait empcher le flot de
couler toujours. Anglique oubliait presque ses projets tout  l'heure
caresss. Elle comprenait que Le Gardeur tait peut-tre choisi par Dieu
pour la sauver. Cependant, son ambition et sa vanit luttaient. Cet
amour solennel qu'elle venait de promettre, il voltigeait encore sur ses
lvres, comme un oiseau  la porte de sa cage. Elle tait tente de le
graver  jamais au fond de son coeur. Tout  coup, elle le chassa
brusquement.

C'tait toujours la vieille lutte, la lutte aussi ancienne que l'homme;
dans cette bataille du mensonge et de la vrit, l'amour est toujours un
peu sacrifi.

L'gosme triompha; elle fut infidle encore. La pense de Bigot, la
perspective d'une vie de triomphes et de plaisirs la rendirent fourbe
dans son me. Elle encouragea les esprances de son ami et rsolut de le
tromper.

Le sort en tait jet. Cependant elle dit, la charmeuse cruelle, avec un
accent de suave douceur:

--Ferez-vous bien tout ce que vous promettez, Le Gardeur? Ma volont
sera votre loi? Mon plaisir sera votre devoir? Vous serez tout  moi et
comme je le voudrai? Un pareil dvouement m'pouvante!

--Mettez-moi  l'preuve; demandez-moi les choses les plus impossibles!
Ordonnez les forfaits les plus noirs que l'esprit puisse mditer et la
main excuter! et, pour l'amour de vous, Anglique, je ferai tout!

Dcidment, Le Gardeur devenait fou. Le reste de vertu qu'il possdait
s'tait fondu au feu des regards de l'enchanteresse.

--Mais, croyez-vous, fit-elle en riant, que je vais vous donner la mer 
boire? Peu de chose va me satisfaire. Mon amour n'est pas si exigeant
que cela.

--Votre frre a-t-il besoin de moi? demanda Le Gardeur. Je lui donne la
moiti de ma fortune pour l'amour de vous!

Il savait que le prodigue chevalier des Meloises tait souvent dans la
gne; tout dernirement encore il lui avait prt une forte somme, pour
se dbarrasser de ses importunits.

Anglique fit semblant de se fcher:

--Mon frre? et pourquoi me parlez-vous de lui, s'il vous plat? Je n'y
pensais seulement pas. C'est de l'intendant que je veux vous parler.
Vous le connaissez mieux que moi.

Ce n'tait pas vrai. Anglique avait tudi Bigot sur toutes ses faces.
Elle avait pes son esprit, jug sa personne, estim ses biens. Son oeil
inquisiteur et curieux n'avait pu toutefois pntrer son me tout
entire; car il y avait dans cette me trange des tnbres que l'oeil
de Dieu seul savait pntrer. Elle s'tait aperue qu'avec toute sa
finesse elle ne l'avait pas encore compris.

--Vous voulez me parler de l'intendant? fit Le Gardeur surpris.

--Oui, une ide bizarre, n'est-ce pas?

Et elle se prit  rire de l'tonnement de son ami.

--Je pense vraiment que c'est le plus jovial gentilhomme de la
Nouvelle-France, rpondit Le Gardeur. Il est franc, gnreux avec ses
amis, et redoutable  ses ennemis. Son esprit est comme son vin, il ne
fatigue jamais et ne s'puise pas. En un mot, j'aime l'intendant, j'aime
son esprit, son vin, ses amis, c'est--dire quelques-uns de ses amis.
Mais par dessus tout, je vous aime, Anglique! et pour l'amour de vous,
je l'estimerai davantage, car je sais aussi combien il s'est montr
gnreux envers le chevalier des Meloises.

L'intendant avait donn au frre d'Anglique un bon nombre de parts dans
la grande compagnie, et l'avait enrichi.

--Je suis enchante de ce que vous voulez bien lui donner votre amiti,
pour l'amour de moi seulement! ajouta-t-elle avec coquetterie.

--Quelques-uns de vos proches, continua-t-elle, ne l'aiment pas
cependant. Votre soeur Amlie tremble comme une sensitive quand elle
entend son nom, et votre tante de Tilly s'est arme de ses regards les
plus svres quand j'ai parl de lui, aujourd'hui.

Au nom de sa soeur, de Repentigny regarda Anglique d'un air de doute:

--Ma soeur est un ange, dit-il, et pour qu'un homme trouve grce  ses
yeux, il faut qu'il soit presque divin. Quant  ma bonne tante, elle a
entendu parler de la joyeuse vie de l'intendant. Pardonnons-lui si elle
a branl la tte en signe de piti...

--Le colonel Philibert aussi partage les sentiments de votre soeur et de
votre tante, pour ne rien dire de la haine de son pre, le bourgeois,
continua Anglique un peu pique de l'air incrdule de Le Gardeur.

--Pierre Philibert! Il peut se faire qu'il n'aime pas l'intendant. Il a
ses raisons. Mais je rpondrais de son honneur sur ma vie. Jamais il ne
se rendra coupable d'injustice envers qui que ce soit.

Le Gardeur ne condamnait pas ses amis si facilement que cela.

Anglique cacha adroitement le stylet qu'elle venait d'essayer:

--Vous avez raison, dit-elle hypocritement, Pierre Philibert est un
gentilhomme digne de vous. Je dclare que je n'ai jamais vu un plus bel
homme, d'abord. C'est un homme comme lui que j'ai toujours rv. Quel
dommage, Le Gardeur, que je vous aie vu le premier! ajouta-t-elle en lui
tirant coquettement une mche de cheveux.

--Je pense bien, Anglique, que vous me jetteriez aux poissons s'il
devenait mon rival, rpliqua de Repentigny en badinant; mais je
n'apprhende aucun danger. Je sais o il a port ses affections et je ne
saurais tre jaloux de ses succs.

--Je ne serai pas jalouse de votre soeur, Le Gardeur, dans tous les cas!
s'cria Anglique.

Et le souffle parfum de ses lvres enivrait Le Gardeur.

--Je ne vous donnerai pas mon amour parce que vous l'avez dj,
ajouta-t-elle... Mais pour aujourd'hui, ne me demandez rien de plus que
cela.

Et elle lui passa au doigt un riche diamant.

Ce gage d'un amour auquel d'avance la perfide Anglique tait parjure,
fut comme un sceau fatal qui scella la destine du jeune chevalier. Et,
durant de longs temps encore, Le Gardeur croyant rencontrer chez Mlle
des Meloises un amour sans mesure comme le sien, but  longs traits
comme un nectar, les paroles enivrantes qui sortaient de cette bouche
astucieuse.

Hlas! Il eut mieux valu pour lui ne jamais natre, que de boire ainsi
le poison de ces lvres enchanteresses.

--Maintenant, Le Gardeur, rpondez-moi, commena-t-elle, aprs une pause
pleine de ravissements.

Nouvelle Dalila, elle jouait avec la chevelure de Le Gardeur et le
dpouillait de sa vertu.

--Il y a une femme  Beaumanoir, reprit-elle, dites-moi donc qui elle
est et ce qu'elle est.

Le Gardeur n'aurait pas hsit  trahir le ciel pour elle; mais il ne
put en aucune faon lui donner les renseignements qu'elle dsirait. Il
ne savait pas en quelle qualit cette femme vivait  Beaumanoir.
Anglique se mit  rire et  causer, avec un sang-froid tonnant, des
fantaisies galantes de l'intendant. Elle avait manqu son but. Elle fit
promettre  Le Gardeur de bien s'informer et de venir lui rendre compte
du rsultat de ses recherches.

Minuit sonna  la cloche des Rcollets. Anglique regarda son ami avec
un sourire qui voulait dire: Entendez-vous? et de son doigt effil, elle
lui donna sur la joue les douze coups de l'heure qui s'en allait. Elle
se leva et jeta un coup d'oeil  la fentre. Les toiles scintillantes
paraissaient dbordantes de vie. Dans l'hmisphre nord,  l'horizon, on
voyait le Chariot renvers; le Bouvier avait conduit son tincelant
troupeau dans les plaines thres de l'Occident. Quelques tresses de
ses cheveux d'or tombaient ngligemment sur ses paules et sur sa
poitrine. Elle s'inclina vers Le Gardeur. Un instant encore, son projet
goste tomba dans la poussire et elle fut tente de le fouler aux
pieds; un instant elle eut envie d'tre ce qu'il la croyait, lui, une
femme sincre et dvoue.

--Lisez ma destine, Le Gardeur, dit-elle vivement. Vous avez t au
sminaire. On dit que les prtres de cette maison tudient  fond la
science des astres, et que leurs lvres y deviennent habiles.

--Je ne regarde que mon ciel  moi: vos yeux, Anglique! Puis-je le
dsirer plus beau? C'est l que je lis ma fortune et mon destin!

Anglique tait tourmente par des passions diverses. Elle avait sur les
lvres des paroles de vie et des paroles de mort. Son coeur battait plus
fort que la pendule d'or qui tait l, prs d'elle, sur la table de
marbre. Le bon mouvement s'envola encore comme un oiseau effray.

--Regardez, Le Gardeur, fit-elle en montrant la constellation de Perse
qui s'levait  l'Orient, voil mon toile. Mre Malheur... Vous
connaissez mre Malheur?... Mre Malheur m'a dit que c'tait mon toile,
et qu'elle influerait sur ma destine.

Comme toutes les personnes qui s'abandonnent  leurs passions, Anglique
croyait  la fatalit.

Elle montrait Algol, cette trange toile qui passe en quelques heures,
de l'clat le plus beau  l'obscurit la plus incomprhensible, et qui a
le pouvoir dit-on de changer en pierre le coeur de l'homme.

--Mre Malheur en a menti! exclama Le Gardeur, en se plaant entre la
fentre et la jeune fille, comme pour la protger contre la pernicieuse
influence de l'astre.

--Cette toile de maldiction n'a pas prsid  votre naissance,
Anglique! continua-t-il. C'est un dmon! c'est Algol.

Anglique frissonna soudain.

--Mre Malheur n'a pas voulu me dire ce qu'annonait cette toile,
reprit-elle d'une voix mal assure, mais elle m'a recommande de veiller
et d'esprer, ou de veiller et de prier, selon que je serais vertueuse
ou pcheresse. Que me prsage donc Algol, Le Gardeur?

--Rien, mon amour! Foin de toutes les toiles du ciel! Vos yeux ont plus
d'clat et votre influence est plus grande. L'harmonie des sphres
clestes n'a plus de charmes pour moi, quand j'entends ta voix suave, 
ma bien-aime Anglique!

Il parlait encore lorsqu'une bouffe de mlodies s'chappa de la
chapelle des Ursulines. Les religieuses offraient des prires et des
chants pour le salut de la Nouvelle-France.

Au milieu de toutes ces voix ravissantes qui flottaient sur l'aile de la
nuit, avec les notes solennelles de l'orgue, on distinguait la voix
merveilleuse de Sainte-Borgia, la tante d'Anglique.

Elle allait se dtachant de plus en plus du choeur sacr, comme une
flamme qui se joue au-dessus du foyer: elle montait, dans ses fugues
saisissantes, comme un esprit qui vole aux cieux!

Anglique savait cet hymne nouveau, que sa tante avait compos. Quand le
choeur des religieuses eut fini de chanter, elle le rcita avec un
accent mu. Le Gardeur coutait avec une religieuse attention.

        Soutenez, grande Reine!
        Notre pauvre pays!
        Il est votre domaine
        Faites fleurir nos lis!
        L'Anglais sur nos frontires
        Porte  ses  tendards,
        Exaucez nos prires!
        Protgez nos remparts!

Anglique et Le Gardeur demeurrent silencieux. L'homme du guet cria
l'heure dans le calme de la nuit.

--Que Dieu bnisse la prire de ces saintes femmes! fit Le Gardeur. Que
Dieu vous bnisse, Anglique! Bonne nuit! Maintenant, je me retire.

Il sortit, aprs avoir gliss une pice blanche dans la main de Lisette,
qui lui fit une de ses plus belles rvrences et lui donna son meilleur
sourire.

Anglique se mit  sa fentre pour couter le galop cadenc du cheval
qui s'loignait. Quand le dernier bruit mourut au loin, elle se jeta sur
sa couche et se prit  pleurer en silence. La musique divine l'avait
touche. L'amour de Le Gardeur tait comme une masse d'or qui
l'crasait. Elle ne pouvait ni la remuer, ni l'ter.

Elle s'endormit, et son sommeil fut troubl par des songes pnibles.

Elle se vit mourant de soif dans une solitude sauvage, au milieu de
sables brlants. Elle tenait  la main un vase plein d'eau froide; mais
au lieu d'y tremper ses lvres dessches, elle la renversa
malicieusement sur le sol.

Elle allait tomber dans un abme sans fond, et elle repoussait l'unique
main qui pouvait la retenir.

Elle tait dans une rivire profonde: Le Gardeur se prcipita  son
secours. Elle s'arracha de ses bras et fut perdue.

Tout autour de son lit voltigeaient des fantmes, des formes indfinies
d'esprits mauvais.

Quand elle s'veilla, le soleil rayonnait dans ses fentres, une brise
rafrachissante agitait le feuillage, les oiseaux chantaient dans le
jardin et les rues se remplissaient d'animation.

Il tait grand jour. Elle redevint ce qu'elle avait t. Ses rves
d'ambition de la veille surgirent de nouveau, ses rves d'amour de la
nuit dernire s'envolrent; ses craintes s'vanouirent, ses esprances
se rveillrent toutes pompeuses, et elle se mit  songer au moyen de
forcer Bigot  venir lui rendre visite.




                                XVII

                      _SPLENDIDE MENDAX_


Au milieu des ruines magnifiques de l'antique palais de l'Intendance, on
peut retracer encore la chambre o Bigot se promenait, tout agit, le
matin qui suivit la runion du conseil de guerre. Les lettres qu'il
avait reues de France l'irritaient, et il cherchait, dans son
imagination fertile, les moyens de satisfaire la marquise de Pompadour,
sans renoncer  ses propres desseins.

Les murs de son cabinet, maintenant dvasts par le souffle de cent
vingt hivers, taient alors dcors de peintures superbes, entre autres
du portrait de la voluptueuse Pompadour fait par Vanloo. Cette femme si
coupable, qui gouverna la France sous Louis XV, possdait nanmoins un
bon coeur et un vritable amour des beaux-arts. Elle admira toujours et
protgea royalement les architectes, les peintres, les sculpteurs et les
hommes de lettres. Vanloo lui avait peint ce portrait par
reconnaissance, et elle l'avait donn  Bigot par amiti.

Le chevalier de Pan, secrtaire et confident de Bigot, crivait  une
table. De temps en temps, il regardait avec une certaine curiosit la
figure anime de son matre qui se promenait  pas rapides dans la pice
richement meuble.

Tous deux gardaient le silence.

Bigot aurait t trs heureux de s'enrichir lui-mme et d'enrichir ses
amis. Il se serait fort peu occup des clameurs des courtisans jaloux ou
indigns.

Il se doutait bien que sa politique pouvait ruiner la colonie,
compromettre mme la royaut, mais il se consolait en pensant qu'il n'y
pouvait rien. Il n'tait qu'une maille dans une vaste chane de
corruption.

Laiss  lui-mme, il devenait impuissant. Ceux qui taient avant lui
l'entranaient et il entranait les autres. Il ne cherchait pas 
dbrouiller la question de morale.

Il obissait aveuglment  ses matres-- ses matresses plutt--mais
commenait par se bien servir.

Il savait bien  quelle preuve serait soumis son gnie inventif, si le
monopole qu'il avait tabli pour piller la province tait tout  coup
aboli.

Il ne craignait pas cependant, parce qu'il ne connaissait point le
scrupule. Il n'tait pas homme  trembler devant l'orage. Il retombait
toujours sur les pieds, comme il disait.

Bigot s'arrta. Une pense le frappait. Il se tourna vers son
secrtaire, le regarda fixement:

--De Pan, dit-il, nous ne sommes pas srs du chevalier de Repentigny.
Il ne joue pas franc jeu avec nous. Un homme qui dne avec moi et soupe
avec Philibert, au _Chien d'Or_, ne saurait tre au-dessus du soupon.
Dans la grande compagnie, on ne connat pas cette sorte d'associs.

--Je n'ai pas non plus une grande confiance en lui, rpondit de Pan;
entour comme il l'est par la gente respectable, il peut trahir notre
jeu.

--C'est cela. Vous ne l'avez, vous tous, brid qu' demi. Ne vous vantez
pas de votre oeuvre. Avec quelle impudence ce matamore de Philibert l'a
enlev de Beaumanoir! Une impudence sublime! Ha! ha! C'tait parfait!
Par ma foi, j'aurais voulu lui passer mon pe au travers du corps  ce
colonel! Pas un de vous n'a eu le courage de le faire!

--Mais Votre Excellence s'est montre d'une telle politesse envers lui,
que nous ne pouvions pas deviner cela, rpliqua de Pan d'un ton  faire
croire qu'il n'aurait pas t le dernier  tirer l'pe.

--Ventrebleu, je le sais bien! J'tais furieux de voir ce petit chien
d'or se moquer de moi avec tant de courtoisie. Philibert exerce une
immense influence sur Le Gardeur. Il parat qu'il l'a sauv des eaux,
comme un nouveau Mose... Il parat aussi qu'il recherche sa soeur, une
charmante fille, de Pan, riche en argent, en terres et en relations
influentes. Il faudrait la mettre dans les intrts de la grande
compagnie. L'un de vous devrait l'pouser... Mais non, vous n'oserez
pas, par Dieu! lui en faire la proposition.

--C'est inutile, rpliqua de Pan, je la connais, l'aimable enfant!
C'est un de ces anges qui croient que le mariage est une chose dont le
ciel s'occupe, qu'il n'y a qu'un homme pour une femme, et que c'est
celui-l et nul autre qui doit tre le mari. Les jeunes filles qui ont
t au couvent avec elle disent--elles savent tout et plus encore, les
jeunes filles du couvent,--disent qu'elle a toujours aim en secret le
colonel Philibert et qu'elle l'pousera un jour.

--Par Satan! sera-t-il dit qu'une pareille crature pousera ce
Philibert que j'abhorre!

Bigot s'emportait.

--Moi, je crois, continua-t-il, que les femmes sont toujours prtes 
s'embarquer sur les vaisseaux chargs d'or, d'argent, d'ivoire, de
singes et de paons. La grande compagnie fera mieux de ne pas se vanter
de sa puissance, si pas un de ses membres ne russit  conqurir cette
jeune beaut. Avec elle, nous aurons Le Gardeur. Et il nous le faut.

--Excellence, je ne vois qu'un moyen.

De Pan ne paraissait pas attacher une grande importance  ce qu'il
disait; cependant il tenait beaucoup  plaire  l'intendant.

--Quel est ce moyen? demanda Bigot tout anxieux.

Il n'avait pas une trs haute opinion de la sagesse de de Pan.

--Je crois, rpondit le secrtaire, que la compagnie ne luttera
avantageusement contre les femmes qu'avec des femmes.

--Une bonne ide! si nous pouvons trouver une femme qui veuille
combattre et puisse vaincre! Mais en connaissez-vous une seule qui soit
capable de prendre Le Gardeur par la main et de le faire sortir de la
compagnie des honntes gens?

--J'en connais une, Excellence, oui! j'en connais une qui peut faire
cela!

--Vraiment? Alors, pourquoi tant de faons? Avez-vous quelque
arrire-pense? Son nom? fit l'intendant qui perdait patience.

--C'est Mlle des Meloises. Elle le peut, et pas une autre en
Nouvelle-France n'a besoin de l'essayer, ce serait inutile.

--Comment? s'cria l'intendant, mais je le crois en effet! Des yeux
comme les siens mnent le monde des fous--le monde des sages aussi,
fit-il, par parenthse. Les yeux, ce sont des piges o tous se
prennent. Il y avait une femme au fond de toutes les folies que j'ai
faites. Mais pour une qui m'a vaincu, j'en ai vaincu mille. Si Le
Gardeur s'est dbarrass de la chevelure de Nre, il ne se dbarrassera
point des mailles de nos filets! Pensez-vous qu'Anglique soit chez
elle, de Pan?

Il regarda  l'horloge. C'tait l'heure des visites de la matine.

--Elle n'est certainement pas encore sortie, rpondit de Pan. Comme
bien des jolies femmes, elle aime  rester au lit un peu tard, et elle
donne des petits levers comme une duchesse. Elle ne doit pas tre debout
encore. Je ne sais pas, mais c'est le plus vagabond cotillon de toute la
ville. Je la retrouve partout o je passe.

--C'est qu'elle aime  rencontrer Votre Excellence!

Bigot fixa de Pan. Une ide nouvelle venait de jaillir.

--Vrai! pensez-vous que c'est  dessein qu'elle agit ainsi?

--Je pense qu'elle aimerait  faire le mme chemin que Votre Excellence.

De Pan se mlait dans ses papiers. L'intendant s'aperut qu'il tait un
peu agit.

--Vous pensez cela, de Pan? lui dit-il.

Il se porta la main au menton et rflchit une minute. Puis il demanda:

--Vous croyez qu'elle est  la maison?

--Il tait tard quand de Repentigny l'a quitte hier soir. Elle a d
faire de bien agrables rves ensuite.

--Comment savez-vous cela? Par saint Nicol! de Pan, vous la surveillez
de prs!

--C'est vrai, Excellence: j'ai mes raisons.

Il ne dit pas quelles taient ces raisons; Bigot ne le questionna point:
il ne se mlait pas des affaires personnelles de ses amis. Il avait trop
de choses  cacher pour ne pas respecter les secrets de ses compagnons.

--Bien! de Pan, je vais aller rendre visite  Mlle des Meloises; je
suis vos conseils; j'espre qu'elle se montrera raisonnable.

--Je le voudrais aussi, mais je ne l'espre pas. S'il est au monde une
femme possde du dmon de la contradiction, c'est Anglique des
Meloises.

De Pan dit cela d'un air farouche; on aurait pens qu'il tait instruit
par l'exprience.

--Eh bien! rpliqua Bigot, je vais essayer de faire chasser ce dmon par
un autre plus fort. Faites venir mon cheval.

Le secrtaire obit aussitt.

--Souvenez-vous, recommanda l'intendant, que le bureau de la grande
compagnie doit se runir  trois heures pour traiter des affaires du
jour. Pas une goutte de vin! Soyez tous sobres comme des juges, Cadet
comme les autres! La paix nous menace. Pour nous, c'est l'orage!
Replions les voiles, jetons la sonde, voyons bien o nous sommes, ou
nous donnerons sur quelque rocher.

L'intendant partit suivi de deux cuyers. Il franchit la porte du palais
et entra dans la ville. Tout le monde le saluait: l'habitude du respect
envers les suprieurs.

Il rpondit par le petit salut officiel. Sa figure bronze s'illuminait
quand il rencontrait des dames, des associs ou des partisans de la
grande compagnie.

Cependant, bien des souhaits de malheur l'accompagnrent jusqu' la
maison des Meloises.

--Sur ma vie! c'est l'intendant royal lui-mme, exclama Lisette.

Et elle courut avertir sa matresse.

Anglique tait au berceau, dans le jardin. Un petit coin gracieusement
arrang, avec des fleurs de toutes sortes, et de jolies statuettes. Une
paisse haie de trone, fantastiquement taille par quelque disciple de
Le Ntre, sparait ce petit Eden des verdoyants glacis du cap aux
Diamants.

Sous la tonnelle, ce matin-l, Anglique tait belle comme Hb  la
chevelure d'or. Elle tenait un livre d'heures, mais ne l'avait pas
encore ouvert. Son oeil noir n'tait ni doux, ni bon, mais brillant,
dfiant, mchant mme. C'tait l'oeil du coursier arabe, que le fouet et
l'peron rendent fou. Elle pouvait, comme le coursier, voir le mur qui
se dressait devant elle et l'viter; elle pouvait aller s'y briser la
tte.

Tantt des penses douloureuses l'oppressaient; tantt de folles
imaginations la faisaient sourire: la captive de Beaumanoir dont elle
tait jalouse, de Repentigny qu'elle regrettait amrement de tromper,
puis l'intendant magnifique et les indicibles sductions de Versailles!
Tout cela passait comme des fantmes dans son esprit malade.

La voix de Lisette la tira soudain de sa rverie.

--Dites-lui que je reois, et conduisez-le au jardin, rpondit-elle  la
servante.

--Enfin! pensa-t-elle, mes doutes vont s'claircir. Je saurai quelle est
cette femme! Je vais voir si l'intendant est sincre. Je vais le juger,
ce froid assassin de femmes! J'ai honte de mettre son gosme en
parallle avec le dvouement de mon beau Le Gardeur de Repentigny.

L'intendant entra dans le jardin.

Anglique, comme toutes les femmes qui n'ont que peu de coeur ou qui
n'en ont pas du tout, se contrlait parfaitement. Elle chappa, comme
d'un coup d'ailes, aux penses sombres qui l'obsdaient, et devint toute
rieuse.

--Jamais un ami n'est aussi aimable, fit-elle, que s'il vient de
lui-mme, sans contrainte, en tendant au visiteur distingu sa main
lgrement tremblante.

Bigot s'assit prs d'elle sur le sige rustique, au milieu du feuillage.
Il la trouvait adorable.

--Le chevalier fait de longues absences; cependant, si longtemps qu'il
demeure loin de ses amis, il ne les oublie pas, et j'en suis fort aise,
commena-t-elle.

Elle accompagna ses paroles d'un regard aussi redoutable que la flche
du Parthe.

--J'arrive de la chasse, mademoiselle: si quelqu'un m'a souponn de
ngligence, voil ma justification.

--De la chasse!

Anglique feignait d'tre surprise. Elles connaissait bien, cependant,
les joviales orgies du chteau. Elle reprit:

--On dit que le gibier se fait rare autour de la ville, chevalier, et
que les parties de chasse de Beaumanoir ne sont plus que de spcieux
prtextes aux fines parties de plaisir. Est-ce vrai?

--Parfaitement vrai, mademoiselle! rpondit Bigot en riant, et les deux
vont ensemble comme une paire d'amoureux.

--Jolie comparaison! fit Mlle des Meloises avec un rire argentin.

Tout de mme, ajouta-t-elle, je parierais que le gibier ne vaut pas la
poudre.

--Je suis d'avis, moi, que le jeu vaut toujours la chandelle.
Sincrement, la chasse est encore bonne dans Beaumanoir, et vous
l'avouerez vous-mme, si vous nous faites l'honneur de chasser avec nous
quelque jour.

Elle le regarda malicieusement:

--Et que trouvez-vous, s'il vous plat, dans cette fort de Beaumanoir?

--Oh! des lapins, des livres, des chevreuils, puis, de temps en temps,
un ours grognard. Il en faut pour prouver le courage des chasseurs.

--Comment! pas de renards qui friponnent ces imbciles de corbeaux? pas
de loups qui mangent les petits chaperons rouges? Tenez! chevalier, il y
a meilleur gibier que cela!

--Oh! oui, nous voyons des loups et des renards, mais nous ne sonnons
pas du cor pour eux.

--On dit, chevalier, reprit Anglique avec un accent plein de sduction,
qu'il y a, dans cette fort de Beaumanoir, quelque chose de bien
prfrable aux fauves et aux oiseaux. Parfois les intendants rencontrent
des brebis gares et les apportent avec tendresse au chteau.

Bigot comprit. Il lui lana un regard foudroyant.

Elle resta calme.

--Grand Dieu! quel regard! fit-elle d'un ton railleur. On dirait que je
vous accuse de meurtre, quand vous avez sauv la vie  une belle dame!
Je crois, nanmoins, que certains gentilshommes trouvent dans le code de
la galanterie que tuer une femme n'est pas un grand mal.

L'intendant bondit. Il perdait patience. Il reprit son sige aussitt.

--Aprs tout, pensait-il, que peut-elle savoir au sujet de Mlle de
Saint-Castin.

Il lui rpondit avec une apparente franchise, jugeant que c'tait la
meilleure politique.

--Oui, mademoiselle. Un jour, j'ai trouv dans la fort une pauvre femme
accable de souffrances et je l'ai conduite au chteau o elle est
encore. Maintes autres femmes sont venues  Beaumanoir. Que d'autres
viendront encore et s'en iront, avant que j'en choisisse une pour y
demeurer toujours comme la matresse de mon coeur et de ma maison, ainsi
que dit la chanson.

--C'est bien de votre faute si vous n'en trouvez pas pour cette haute
position. Il y en a dans notre jolie ville. Mais il parait que cette
beaut perdue et retrouve est une trangre?

--Une trangre pour moi; peut-tre pas pour vous.

Anglique comprit l'hypocrisie de cette parole. Elle eut comme un
frisson de dpit, elle qui trompait facilement les autres, et riposta
hardiment:

--Il y a des gens qui prtendent qu'elle est votre femme, chevalier...
ou qu'elle le sera bientt... probablement lorsque vous serez fatigu
des demoiselles de la ville!

Il aurait mieux valu que l'intendant et Anglique des Meloises se
fussent expliqus franchement.

Bigot oubliait qu'il tait venu pour arranger, dans l'intrt de la
compagnie, un mariage entre cette jeune fille et Le Gardeur. Il
s'prenait aux charmes de l'enchanteresse. Elle tait plus forte que lui
maintenant avec ses grces et ses sductions, car il tait l'homme du
plaisir. Tantt, quand il reviendra l'homme de tact et le coeur de
pierre, il sera peut-tre plus fort qu'elle.

--Par Dieu! pensa-t-il, je m'oublie; elle se joue de moi! Je n'ai
rencontr sa pareille ni  Paris ni  Naples. L'homme qui l'aura,
pourtant, s'il est habile, pourra devenir premier ministre de France!
Imaginez un peu! je viens ici tirer du feu ce joli marron pour mon ami
Le Gardeur. Bigot, o s'en va ta galanterie? Tu me fais rougir!

Ces ides lui trottrent par l'esprit; mais il dit tout autre chose.

--La dame de Beaumanoir n'est pas ma femme, rpondit-il; elle ne le sera
peut-tre jamais.

--Peut-tre! rpta Anglique firement.

--Peut-tre dans la bouche d'une femme, c'est presque un consentement;
dans la bouche d'un homme c'est bien vague. L'amour ne rpond point par
des peut-tre, fussent-ils mille fois rpts.

--Et comme cela vous pouseriez peut-tre un trsor de la fort? reprit
Anglique en tourmentant le gazon du bout de son joli pied.

--Cela dpend, mademoiselle. Si vous tiez ce trsor, il n'y aurait plus
de peut-tre.

Bigot parlait crment, il avait l'air sincre.

Anglique entrevit la ralisation de ses rves extravagants; elle en
frmit de plaisir et pardonna l'allusion familire.

Deux mains se joignirent alors comme pour un serment. La main de Mlle
des Meloises tait froide; la passion ne la brlait pas comme le soir de
la veille.

C'tait la premire fois qu'il l'appelait ainsi. Elle tressaillit. Mais
le coeur n'y fut pour rien. Elle le regarda en souriant de ce sourire
vainqueur qui lui avait gagn dj tant de victoires.

--Anglique! dit Bigot, je n'ai vu nulle part de femme comme vous. Vous
tes faites pour embellir la cour. Et je vous prdis qu'en effet, vous
en deviendrez l'ornement, si... si...

--Si?

Le plaisir et la vanit rayonnaient dans sa paupire.

--Est-ce que je ne pourrais pas orner une cour, la cour de France
surtout, sans tant de si? fit-elle joyeusement.

--Vous le pouvez certainement, si vous le voulez.

--Si je le veux? certainement je le veux! Mais qui va me montrer le
chemin de la cour? Il est long, la France est loin!

--Moi! si vous le permettez, Anglique. Versailles est le seul thtre
digne de votre esprit et de votre beaut!

Anglique crut  ces paroles flatteuses qui taient, pour elle, de
simples vrits.

Un instant, elle fut blouie par l'espoir de voir la main de l'intendant
lui ouvrir ces portes d'or qu'entrevoyait son ambition.

Une foule d'images brillantes, vives, lgres comme des oiseaux du
paradis, voltigeaient devant ses yeux.

--Je voudrais bien savoir, pensait la vaniteuse des Meloises, quelle
femme pourrait rivaliser avec moi si je me passais la fantaisie de
descendre dans l'arne! Ce n'tait pas pour disputer la place de la
Pompadour! Elle rvait plus que cela. Elle osait regarder le trne! Le
triomphe de madame de Maintenon serait jet dans l'ombre!

Toutefois, elle n'tait pas comme la laitire de La Fontaine, pour dire
oui avant d'tre demande; et elle avait conscience de sa valeur.

L'ombre de la dame de Beaumanoir ne s'vanouissait pas cependant.

--Pourquoi dire ces choses plaisantes, chevalier? remarqua-t-elle. Vous
savez bien qu'un intendant royal doit toujours tre srieux. Laissez ces
badinages aux jeunes gens de la ville qui n'ont rien  faire qu' nous
courtiser.

--Des badinages? Par sainte Jeanne de Choisy! je n'ai jamais t plus
srieux de ma vie! exclama Bigot. Je vous fais l'entier hommage de mon
coeur. Sainte Jeanne de Choisy!

C'tait un insolent sobriquet donn  la Pompadour, dans les petits
appartements. Anglique savait cela, mais Bigot croyait qu'elle ne
connaissait rien.

--Les belles paroles sont comme les fleurs, chevalier! rpondit la jeune
fille; elles sont douces  sentir et charmantes  voir. Mais l'amour se
nourrit de fruits mrs. Voulez-vous me montrer votre dvouement, je vais
le mettre  l'preuve?

--Trs volontiers, Anglique.

Il s'imaginait que c'tait une fantaisie, un caprice dont sa galanterie
ou sa bourse aurait vite raison.

--Eh bien! je demande que le chevalier Bigot ne me parle amour ni
dvouement, jusqu' ce qu'il ait loign de Beaumanoir cette dame
mystrieuse qu'il sait bien...

Elle le regardait fixement, firement, en disant cela.

--Eloigner cette femme de Beaumanoir? rpliqua l'intendant tout tonn.
Assurment, Anglique, cette pauvre ombre ne doit pas vous effrayer, ni
vous empcher d'accepter mes hommages!

--Au contraire, chevalier. J'aime les hommes hardis--la plupart des
femmes les aiment,--mais j'tais loin de croire que l'intendant de la
Nouvelle-France le serait assez pour oser offrir son amour  Anglique
des Meloises, pendant qu'il a sa femme ou sa matresse dans sa
magnifique retraite de Beaumanoir!

Bigot maudit la malice et la jalousie de ce sexe qui ne se contente pas
de la juste part qu'on daigne lui faire, mais veut rgner et dominer
seul...

Il pensa: La femme est un despote et n'a nulle piti de celui qui veut
rgner sur elle.

Il rpondit  Anglique:

--Cette dame n'est ni ma femme, ni ma matresse, mademoiselle. Elle a
cherch un abri sous mon toit; elle a sollicit l'hospitalit de
Beaumanoir.

--Je le crois bien, fit Anglique, avec une moue charmante,
l'hospitalit de Beaumanoir est aussi large que le coeur du matre.

Bigot clata de rire:

--Vous autres, mesdames, dit-il, vous tes sans piti les unes pour les
autres.

--Vous l'tes plus que nous, vous, messieurs les hommes, quand vous nous
trompez avec vos menteuses protestations!

Elle se leva. Son indignation paraissait relle.

--Vous faites erreur, mademoiselle, rpliqua Bigot. Il commenait  se
sentir piqu. Il ne se leva point cependant.

--Cette femme ne m'est rien, ajouta-t-il.

--Aujourd'hui, peut-tre; mais il n'en a pas toujours t ainsi. Vous
l'avez aime un jour, et elle vit maintenant des restes de cette
premire affection. Il n'est pas ais de me tromper, chevalier...

Elle le regardait de haut et ses longs cils o jouait un clair,
ressemblaient au nuage sombre bord, en dessous, d'une frange de
lumire.

--Mais, par saint Picaut! comment pouvez-vous savoir ces choses?
questionna l'intendant.

Il commenait  comprendre qu'il n'aurait de succs dans la ralisation
de son plan, qu'en obissant en tout  la capricieuse enfant. Anglique
lui rpondit:

--En ces matires d'amour, chevalier, la femme devine avec la plus
grande facilit du monde. Cette facult de deviner est comme un sixime
sens qui nous a t donn pour protger notre faiblesse. Un homme ne
saurait aimer deux femmes  la fois, sans que toutes deux en soient
averties par un instinct infaillible.

--En vrit! Les femmes sont des livres splendides, crits en lettres
d'or, mais dans une langue aussi difficile  comprendre que les
hiroglyphes.

--Merci de la comparaison, chevalier! fit-elle en riant aux clats.

--Il ne conviendrait pas, continua-t-elle, que les hommes pussent
aisment scruter la femme. Cependant, nous, nous lisons dans les coeurs
les unes des autres comme dans l'abcdaire de Troie, un livre si facile
 comprendre que les enfants l'interprtaient avant de savoir lire.

Anglique jetait hardiment le dfi  l'intendant.

Elle voyait que c'tait le plus sr moyen de rveiller sa vanit. Lui
qui se vantait de tant de succs, il voudrait sans doute venir  bout de
sa rsistance.

Elle ne se trompait point. Il lui promit de renvoyer Mlle de
Saint-Castin. Il n'tait pas sincre cependant.

--J'ai toujours eu la chance d'tre vaincu dans les luttes qu'il m'a
fallu soutenir contre votre sexe, Anglique, dit-il, radieux autant que
soumis. Asseyez-vous l prs de moi, en signe d'amiti.

Elle s'assit sans hsitation, lui abandonna sa main et, souriant
adorablement dans son incomparable coquetterie, elle lui rpondit:

--Chevalier, vous parlez maintenant comme un amant magnifique.

        Quelque fort qu'on s'en dfende
        Il y faut venir un jour!

--C'est march conclu, Anglique, et pour jamais! Mais je suis plus
exigeant que vous ne pensez. Rien pour rien, tout pour tout! Voulez-vous
aider la grande compagnie dans une affaire importante?

--Pourquoi pas? En voil une question! Mais de grand coeur, chevalier!
Je vous aiderai en tout ce que peut faire convenablement une femme,
ajouta-t-elle avec un brin d'ironie.

--Bien ou mal, convenable ou non! Mais rassurez-vous; il n'y a rien
d'alarmant. Au reste tout est bien quand c'est vous qui agissez.

--Alors, vite! chevalier, faites-moi connatre cette pouvantable
preuve qui m'attend... et me vaut pareils compliments.

--Voici, Anglique. Vous avez une grande influence sur le sieur de
Repentigny?

Anglique rougit jusqu'aux yeux.

--Sur Le Gardeur? rpondit-elle avec vivacit. Pourquoi son nom? Je ne
veux rien faire contre le seigneur de Repentigny!

--Contre lui? Mais pas du tout! pour lui! Nous craignons qu'il ne tombe
dans les mains des honntes gens. Vous pouvez l'en empcher, Anglique,
si vous voulez.

--Je respecte le seigneur de Repentigny, dit-elle, rpondant plutt 
ses propres penses qu' la remarque de Bigot.

Ses joues devinrent pourpres et, de ses doigts nerveux, elle rompit son
ventail dont elle jeta les morceaux  terre avec violence.

--J'ai fait probablement assez de mal  Le Gardeur, continua-t-elle. Il
vaudrait mieux peut-tre ne plus le voir. Qui sait ce qui peut arriver?

Elle avait l'air d'avertir l'intendant.

--Je suis heureux de voir qu'une amiti sincre vous unit  Le Gardeur,
remarqua Bigot avec artifice. Vous apprendrez avec joie que nous avons
l'intention de l'lever  une haute et lucrative position dans la
compagnie, si toutefois les honntes gens ne le gagnent pas tout entier
 leur cause.

--Les honntes gens ne l'auront pas si je puis les prvenir!
rpliqua-t-elle avec chaleur. Personne n'prouverait plus de plaisir que
moi  le voir occuper une belle position.

--C'est ce que je pensais aussi. C'tait un peu pour vous dire cela que
je dsirais vous voir.

--Vraiment! je me plaisais  penser, chevalier, que vous n'tiez venu
que pour moi!

Elle tait quelque peu froisse.

--Et c'est pour vous seule aussi que je suis venu, lui rpondit
l'intendant.

Il se sentait sur un terrain passablement glissant.

--Le chevalier des Meloises, votre frre, vous a sans doute consult au
sujet des projets qu'il forme pour vous et pour lui? demanda Bigot 
Mlle des Meloises.

--Mon frre a fait tant de projets, dj, rpondit Anglique, que je ne
sais vraiment pas auquel de ces projets vous faites allusion.

Elle prvoyait ce qui allait arriver; elle attendait, respirant  peine
tant elle tait oppresse.

--Vous devez savoir que l'avenir dpend surtout de votre union avec le
chevalier de Repentigny.

Elle ne se contint pas davantage. Elle se leva, saisit Bigot par le bras
avec tant de violence, qu'elle lui fit oprer un demi-tour.

--Chevalier Bigot, dit-elle, tes-vous venu ici pour me faire des
propositions de la part de Le Gardeur de Repentigny?

--Je vous demande pardon, mademoiselle! je ne propose rien de la part de
Le Gardeur. J'ai sanctionn sa promotion. Votre frre et la grande
compagnie en gnral dsirent cette union; moi, je ne la dsire pas!

Il dit ce dernier mot de faon  bien lui faire comprendre qu'il
prfrait ne la voir se marier avec personne.

--Je regrette de vous avoir parl de ce projet, fit-il avec douceur,
puisque cela vous contrarie.

--Oui! cela me contrarie! reprit-elle, en lui laissant le bras. Le
Gardeur de Repentigny peut bien parler pour lui-mme. Je ne permettrais
pas  mon frre de me faire une pareille proposition,  plus forte
raison je ne saurais la discuter avec le chevalier Bigot.

--J'espre que vous me pardonnerez, mademoiselle. Je ne vous appellerai
plus Anglique, jusqu' ce que vous m'ayez rendu votre amiti.
Assurment, je ne vous aurais pas oublie, lors mme que vous vous
seriez rendue aux voeux de votre frre. Je craignais, et je voulais vous
mettre  l'preuve.

--Prenez garde, chevalier! l'preuve pourrait tre dangereuse!
rpliqua-t-elle avec chaleur. Ne recommencez pas, ou je prendrai Le
Gardeur par dpit!

C'tait: par amour! qu'elle pensait; l'autre mot n'tait dit que des
lvres.

Elle reprit:

--Je ferai tout pour le tirer des mains des honntes gens, tout, except
l'pouser, du moins quant  prsent.

Ils parurent se comprendre parfaitement.

--C'est entendu! fit Bigot. Maintenant je vous le jure encore, je n'ai
pas eu l'intention de vous blesser. Vous frappez fort!

--Bah! riposta-t-elle en souriant, les blessures faites par les femmes
se gurissent vite; il n'y parat pas longtemps.

--Je ne sais pas. Du bout de son doigt qui n'craserait pas un
moucheron, une femme peut tuer l'homme le plus fort. J'ai vu cela.

--Heureusement, chevalier, ce n'est pas arriv tout  l'heure, quand je
vous ai touch! Mais maintenant que je me suis venge, je sens que je
vous dois une rparation. Vous parlez de tirer Le Gardeur des mains des
honntes gens; comment puis-je vous aider?

--De bien des manires. Quel jour a lieu la grande fte des Philibert?

--Demain. Voyez; j'ai t honore d'une invitation spciale.

Elle tira un papier de sa poche.

--Le colonel Philibert est bien poli, n'est-ce pas? ajouta-t-elle.

Bigot jeta un coup d'oeil plein d'arrogance sur le billet.

--Avez-vous l'intention d'y aller, Anglique? demanda-t-il.

--Non! cependant, si je ne consultais que mes gots, j'irais
certainement.

--De qui donc prenez-vous conseil, si ce n'est de vous-mme.

--Vous tes bien flatteur!... De la grande compagnie, chevalier! Je suis
loyale, n'est-ce pas? La grande compagnie avant tout!

--Tant mieux! Soit dit en passant, il ne serait pas mal d'empcher Le
Gardeur d'assister  cette fte. Les Philibert et les chefs des honntes
gens ont beaucoup d'influence sur lui.

--Naturellement, ce sont tous des parents et amis. Mais si c'est votre
dsir, je l'en dtournerai. Je ne pourrai pas l'empcher d'y aller, mais
il n'y restera point, fit-elle, avec un sourire malicieux, qui laissait
deviner son pouvoir.

--C'est parfait, Anglique, tout ce qui pourra amener une rupture entre
eux!

Il y avait dans la pense de Bigot, des coins tnbreux qu'Anglique ne
souponnait point; mais en retour, Bigot avait accept sans dfiance,
comme une preuve de dvouement, les propositions de sa nouvelle amie. Il
ne s'tait nullement dout qu'en la flattant de la sorte, elle ne
faisait que suivre un plan tout arrang d'avance. En effet, en apprenant
que Ccile Tourangeau irait  la fte, elle avait dcid d'intervenir.
Elle voulait empcher,  tout prix, une entrevue entre Le Gardeur et
cette jeune fille qu'elle avait insulte  cause de lui.

Enfin, aprs quelques badinages, l'intendant se retira. Anglique
demeurait agite, embarrasse, et un peu mcontente. Elle se rassit sur
le banc, cacha sa tte dans ses deux mains et se prit  songer. Sous son
apparente indiffrence, elle tait la plus soucieuse des jeunes filles
de Qubec en ce moment-l. Elle comprit qu'elle avait  faire un immense
travail, un sacrifice pnible; mais elle rsolut de tout accomplir 
quelque prix que ce ft; car, aprs tout, c'est elle, et non pas les
autres, qui aurait  souffrir.




                                XVIII

                     LA PRINCESSE MROVINGIENNE


La cathdrale paraissait comme un autre monde, quand on comparait le
calme dont elle tait remplie avec le bruit et le tapage de la place du
march, situe en face.

Sur le carr, le soleil tombait brlant et radieux, mais sa lumire
ardente s'adoucissait en traversant les verrires de l'glise toute
pleine de recueillement. Rompant la douce et religieuse clart, une
forte colonnade aux chapiteaux sculpts, supportait une vote haute o
le pinceau avait dessin le ciel ouvert avec des anges et des saints en
adoration devant le Seigneur.

Comme des arcs-en-ciel au-dessus d'un trne, un baldaquin superbe, tout
couvert d'or, chef-d'oeuvre de Levasseur, s'levait au-dessus du
sanctuaire. Des cierges brlaient sur l'autel et l'encens montait en
spirales odorantes vers les arceaux. Puis des anges et des saints
paraissaient regarder avec amour,  travers ces nuages errants, la foule
agenouille dans l'adoration.

C'tait l'heure des vpres. L'orgue solennel et tout le choeur en
surplis rpondaient  la voix du prtre. Le vaste temple dbordait
d'harmonie, et, dans les instants de silence, l'on croyait entendre le
murmure mystrieux du fleuve de vie qui s'chappait du trne de Dieu et
de l'Agneau.

Les fidles taient plongs dans une mditation profonde. Cependant,
quelques-uns de ces indiffrents qui semblent ne venir  l'glise que
pour voir et tre admirs, chuchotaient  l'oreille de leurs amis les
rumeurs du jour. Le plaisir de se rencontrer valait bien  leurs yeux
une petite prire.

Sur le perron se tenaient d'ordinaire,  l'heure des offices, quelques
galants jeunes gens de la haute socit. Ils prsentaient l'eau bnite
aux dames de leur connaissance. Cette pit mle d'un peu de galanterie
n'est pas encore tout  fait disparue de notre temps, non plus que de ce
lieu.

La porte de l'glise tait le lieu des assembles, des rumeurs, des
affaires, des rencontres, des annonces.

L, les vieux amis s'arrtaient pour se raconter les nouvelles, les
marchands pour parler commerce. C'tait la bourse et l'change de
Qubec.

L, le crieur public annonait de sa voix d'airain, les proclamations
royales du gouverneur, les dits de l'intendant, les ordres de la cour
de justice, les ventes publiques et prives. Toute la vie de la cit
semblait se concentrer l.

Quelques arbres majestueux, rejetons de la fort primitive, ornaient la
place du march; un mince filet d'eau l'arrosait en murmurant, et la
croix du clocher y laissait chaque jour tomber son ombre comme une
bndiction.

Deux jeunes gens fort bien mis flnaient, cet aprs-midi-l, prs de la
porte du couvent, dans l'troite rue qui aboutissait au march.

Ils allaient et venaient sur un court espace, paraissaient impatients et
regardaient souvent l'horloge du beffroi de la chapelle,  travers les
ormes du jardin des Frres Rcollets.

La porte du couvent s'ouvrit et une demi-douzaine de jeunes filles,
pensionnaires et externes, se prcipitrent dehors. Elles avaient une
heure de libert. Elles descendirent vivement les larges degrs et
furent accostes aussitt par les jeunes gens qui les attendaient. Aprs
l'change de poignes de mains, ils se dirigrent ensemble en ricanant
vers le march, passrent devant les choppes, achetrent des bonbons,
puis se rendirent  l'glise par curiosit.

Ils se mirent  genoux pour prier un instant. Les jeunes filles
aperurent de l'autre ct de la nef, le chevalier des Meloises qui leur
envoyait des saluts d'une main finement gante.

Il avait rcit  la hte un ou deux _Ave_; sa dvotion n'en demandait
pas davantage. Il promenait ses regards autour de lui avec un air de
condescendance, critiquait la musique et regardait en face les femmes
qui levaient la tte. Plusieurs soutinrent bravement son examen.

Les lves des Ursulines sortirent avant la fin de l'office et le
rencontrrent dans le bas-ct. L'une d'elles lui dit d'un air enjou:

--Chevalier des Meloises, nous ne pouvons pas prier plus longtemps pour
vous. Mre suprieure ne nous a donn qu'une heure pour entendre le
salut aux vpres, et aprs, visiter quelques magasins. Nous voudrions,
de plus, faire une petite course dans la ville, nous vous disons adieu!
Mais, si vous aimiez autant notre compagnie que l'glise, vous pourriez
venir avec nous. Vous en escorterez deux. Vous voyez, nous sommes six
pour deux messieurs.

--Je prfre aller avec vous, mademoiselle de Brouague, rpondit
galamment des Meloises.

Il oubliait l'importante runion des directeurs de la grande compagnie;
mais les affaires se rglaient bien sans lui.

Louise de Brouague n'estimait pas fort le chevalier des Meloises, mais
enfin, comme elle le disait  l'une de ses compagnes, il faisait une
bonne canne quand elle ne pouvait en avoir de meilleure.

--Nous sommes sorties tout un bataillon aujourd'hui, reprit-elle, en
regardant le groupe jovial de ses amies. Un magnifique chantillon de la
fameuse classe des Louise! n'est-ce pas, chevalier?

--Magnifique! superbe! incomparable! exclama le chevalier.

Et il les lorgnait avec admiration.

--Mais comment avez-vous pu obtenir cette faveur? demanda-t-il. Une
Louise suffit pour bouleverser la ville... Et six  la fois! En vrit,
la suprieure est bien complaisante aujourd'hui.

--Oh! si elle l'est! Ecoutez. D'abord nous n'aurions pas obtenu la
permission de sortir aujourd'hui, si nous n'avions commenc par gagner
la bonne Mre des Sraphins. C'est elle qui a intercd pour nous. Et
nous voici errantes dans les rues de Qubec, prtes  toutes les
aventures qu'il plaira au ciel de nous envoyer. La jolie Louise de
Brouague pouvait bien exalter la classe des Louise. Toutes les lves de
cette classe portaient ce nom, et toutes taient remarquables par leur
beaut, leur rang et leurs manires.

La plus belle de toutes tait Mlle de Brouague. Aprs la cession du
Canada, alors qu'elle tait encore dans toute sa beaut, elle suivit en
Angleterre le chevalier de Lvy, son mari, et vint  la cour rendre
hommage  son nouveau souverain. Georges III qui tait jeune encore, fut
frapp de sa grce et de sa beaut, et il lui dit galamment:

--Si les dames du Canada sont aussi belles que vous, j'ai vritablement
fait une conqute!

Accompagner les jeunes pensionnaires du couvent quand elles se
promenaient dans la ville, c'tait pour les galants d'alors un
passe-temps agrable, une amoureuse corve.

Aujourd'hui, ces promenades furtives se pratiquent encore, et les
galants renaissent toujours.

Les pieuses soeurs ne souponnaient point les ruses mises en jeu par les
jolies lves qui voulaient aller respirer l'air de la ville. Dans tous
les cas, elles fermaient charitablement les yeux sur ce qu'elles ne
pouvaient empcher. Sous leur guimpe de neige battait toujours un coeur
humain.

--Pourquoi donc n'tes-vous pas  Belmont, aujourd'hui, chevalier des
Meloises? demanda tout  coup Louise Roy, une gentille questionneuse qui
ne se gnait gure. Ses longs cheveux chtains excitaient l'admiration
et l'envie de toutes les femmes. Il n'y en avait pas de plus beaux.
Quand elle les dtachait, ils la couvraient comme d'un voile splendide,
et tombaient jusqu' ses genoux. Ses yeux gris, profonds, taient comme
des puits de sagesse. Elle avait l'clat du lis, et seules quelques
taches de rousseur ples, comme si elles eussent t faites par le
soleil, ajoutaient  ses charmes en rompant la monotonie de sa
blancheur. Les religieuses l'appelaient la princesse mrovingienne, la
fille des rois chevelus, et partout elle tait reine par droit de
jeunesse, d'esprit et de beaut.

--Je n'aurais pas eu le plaisir de vous rencontrer  Belmont,
mademoiselle Roy, rpondit le chevalier des Meloises, j'ai prfr n'y
pas aller.

La question ne lui avait pas plu.

--Vous tes toujours flatteur, toujours poli, chevalier, reprit-elle.

Et un vif mouvement de ses lvres mignonnes simula la moquerie.

Je ne comprends pas, continua-t-elle, qu'on refuse d'y aller. Toute la
ville y est, j'en suis certaine, car je ne rencontre personne dans les
rues.

Elle s'empara coquettement d'un lorgnon et se mit  regarder partout:

--Personne! je ne vois personne.

Ses compagnes prtendirent, plus tard, qu'elle regardait le chevalier en
disant cela.

Elle rit aux clats et avoua que c'tait possible.

--Avez-vous entendu parler de la fte de Belmont, au couvent,
mademoiselle Roy? demanda le chevalier en faisant tournoyer sa canne.

--Nous n'avons entendu parler, et nous n'avons parl que de cela depuis
huit jours. Nos matresses ont eu de la besogne, car nous causions
toujours, au lieu d'tudier nos leons comme des filles sages, pour
mriter des points de bonne conduite. La fte, le bal, les toilettes, la
compagnie, tout cela remplissait nos coeurs et nos ttes! si bien,
chevalier, que Louise de Beaujeu que voici... devinez ce qu'elle a dit?
La matresse de classe lui demandait comment se traduit ciel en latin.
Vous ne le devinez point? Elle a rpondu: Belmont!

--Pas de ces contes, mademoiselle Roy! riposta Louise de Beaujeu avec un
clair de joie dans les paupires. Gardons pour nous nos histoires de
couvent. Aprs tout, la traduction n'tait pas mauvaise. Une superbe
mprise, par exemple! continua-t-elle, c'est la rponse de cette
demoiselle de la classe de grec,  qui la matresse demandait le
vritable nom de l'Ajax Andron, le roi des hommes de l'Iliade... Louise
Roy regarda son amie avec dfiance et malice.

--Continue! continue, fit-elle.

--Vous ne le devineriez jamais, chevalier, reprit Mlle de Beaujeu;
autant vous le dire, tout de suite. L'lve rpondit gravement: Pierre
Philibert!

Mre Sainte-Christine poussa un formidable soupir; mais Louise fut
condamne  baiser la terre deux fois, pour avoir prononc avec tant
d'onction et si mal  propos le nom d'un gentilhomme.

--Si je me suis rendue coupable de cette distraction, Louise de Beaujeu,
riposta Mlle Roy, vous savez que j'en ai subi la peine bruyamment et
volontiers. J'aurais bien prfr cependant embrasser l'objet de ma
distraction, mais je n'avais pas le choix.

--Et c'est encore ce qu'elle dit. Pas de pnitence qui la fasse changer
d'opinion! jamais! Elle s'en tient  sa traduction malgr tous les
lexiques grecs, affirma Louise de Brouague.

--C'est vrai! je le maintiens. Pierre Philibert est le roi des hommes de
la Nouvelle-France!... demande  Amlie de Repentigny.

--Oh! elle en jurera toujours! Inutile de le taire, chevalier des
Meloises, continua Louise de Brouague, toutes les lves raffolent de
lui depuis qu'il est en amour avec une de nos compagnes. Il est le
prince Camaralzaman de nos contes de fe.

--Quel est ce nom? fit des Meloises froidement. Il tait passablement
ennuy de cet enthousiasme pour Philibert.

--Je ne suis pas pour vous en raconter plus long; mais je vous assure
que si les Louise de notre classe avaient des ailes, elles s'abattraient
sur Belmont comme une vole de colombes.

Louise de Brouague s'apercevait bien que le chevalier tait froiss;
elle se plaisait  le taquiner et  blesser sa vanit, car elle ne
l'aimait pas.

Il en avait assez de ces compliments  l'adresse de Philibert. Il se
souvint alors qu'il devait se rendre au palais et s'excusa de ne pouvoir
passer tout entire, avec les aimables hellnistes des Ursulines,
l'heure de rcration accorde par la gracieuse suprieure.

--Mlle Anglique est sans doute alle  Belmont, chevalier, pendant que
des affaires pressantes vous retiennent au palais? demanda Louise Roy.
Comme ce doit tre ennuyeux d'tre accabl de besogne, quand on sent le
besoin de jouir de la vie!

Le chevalier se retourna  cette apostrophe de la jeune fille, et
rpliqua brivement.

--Non! elle n'y est pas alle. Elle n'a pas voulu se rencontrer avec la
famille des Jourdain, les allis du bourgeois Philibert, et elle a bien
fait. Elle se prparait  faire une course  cheval. C'est le temps. La
ville semble toute gaie aujourd'hui, car les gens du commun sont 
Belmont.

Louise de Brouague s'emporta.

--Fi! chevalier, riposta-t-elle avec indignation, c'est mal  vous de
parler ainsi du bourgeois et de ses amis! Comment! le gouverneur, Mme de
Tilly et sa nice, le chevalier de la Corne de Saint-Luc, Hortense et
Claude de Beauharnois, et je ne sais combien d'autres de l'lite de la
socit y sont alls par respect pour le colonel Philibert! Et pas une
demoiselle du couvent--nous valons quelque chose aprs tout!--pas une
demoiselle du couvent qui ne consentirait  sauter par la fentre et 
jener au pain et  l'eau pendant un mois ensuite, pour une heure
d'amusement  ce bal! N'est-ce pas, mesdemoiselles Louise?

Toutes approuvrent. Les deux jeunes chevaliers qui avaient t tmoins
de cette passe d'armes sourirent, et des Meloises s'inclina
profondment.

--Je suis fch d'tre oblig de me sparer de vous, mademoiselle,
dit-il, mais l'tat a besoin de mes services. L'tat! L'intendant ne
saurait procder  moins que le bureau ne soit au complet. Il me faut
assister au conseil et je me rends au palais.

--Oh! vous avez parfaitement raison, chevalier, affirma Louise Roy. Que
deviendrait la nation, que deviendrait le monde, que deviendraient les
pensionnaires des Ursulines si les hommes d'tat, les guerriers, les
philosophes, comme vous et les sieurs Drouillon et La Force que voici,
ne s'occupaient de temps  autre de notre bonheur et de notre sret?

Le chevalier des Meloises s'loigna sous cette grle de traits.

Le jeune La Force n'avait t jusque-l qu'un damoiseau voltigeant par
la ville; il devait plus tard se rendre digne de son nom par son esprit
et son nergie. Il rpliqua:

--Mille mercis, mademoiselle Roy! C'est rien que pour l'amour des jeunes
pensionnaires que nous avons, Drouillon et moi, embrass la profession
d'hommes d'tat, de guerriers, de philosophes et d'amis. Nous sommes
prts  diriger vos pas innocents  travers les prils de la ville si
vous voulez aller plus loin.

--Htons-nous! fit Louise Roy en ajustant son monocle, j'aperois le
pre Michel au coin de la cte de Lry. Il a l'air de chercher des
brebis gares, sieur Drouillon.

Le bonhomme Michel tait le gardien et le factotum du couvent. Il piait
les lves qui sortaient. Il portait des lunettes pour mieux voir, mais,
quelquefois, il voyait plus mal, quand on lui glissait une pice blanche
dans la main. Il mettait dans un vieux sac de cuir tout l'argent de la
propitiation. Il aimait les expressions thologiques. Il y avait l dans
ce vieux sac le prix de bien des courses au hasard dans les rues de
Qubec.

Les annales du couvent ne disent ni ce qu'il vit, ni ce qu'il fit cette
fois. Mais comme Louise Roy l'appelait son vieux Cupidon et savait lui
mettre le bandeau sur les yeux, on peut en conclure que les bonnes
religieuses ne connurent rien de la charmante promenade des Louise ce
jour-l, dans les rues de la cit.

Pauvre bonhomme Michel! Notre rcit serait incomplet si nous ne parlions
de sa mort. Il expira dans le monastre  l'ge des patriarches. Avant
de remettre  Dieu sa bonne vieille me, et pour la rendre plus lgre
dans son vol vers le ciel, il secoua son sac de cuir et en fit tomber
les pices de toutes sortes qu'il avait reues des internes, pour garder
le secret de leurs promenades dfendues.

Les religieuses ne se montrrent point inexorables. Elles reurent son
legs expiatoire, lui pardonnrent de n'avoir pas toujours vu clair
autant qu'il l'aurait fallu, et firent dire une messe chaque anne pour
le repos de son me. La messe se disait encore et depuis longtemps quand
les gnrations nouvelles des galants et des pensionnaires qui se
promenaient dans les rues de Qubec, avaient perdu le souvenir de sa
bonne figure de Breton!




                                XIX

                  METTEZ L'ARGENT DANS LA BOURSE


Le chevalier des Meloises descendit la rue du Palais. Il se htait,
marchait vite et maugrait joliment. Les Louise joviales voulurent
passer le long des remparts pourvoir travailler les gens, avant de
rentrer au couvent. Les officiers ne manqurent pas de les saluer avec
politesse, et elles rpondirent  ces salutations en demoiselles bien
leves; seulement, les sourires et les regards qu'elles dcochaient en
passant n'taient point dans le programme du monastre.

Rien d'inconvenant, rien de rprhensible, assurment, dans ces
coquetteries des lvres roses et des yeux tincelants. Un besoin
d'exprimer une grande loyaut envers la patrie, un vritable
enthousiasme envers ses dfenseurs.

--Plt au ciel que je fusse un homme! exclama Louise de Brouague. Je
porterais l'pe, je prendrais la bche, tout ce qui peut servir et
dfendre mon pays! Je rougis de ne pouvoir que parler, prier et
souffrir, pendant que tout le monde se prpare au combat!

Pauvre jeune fille! elle ne voyait pas encore ces jours d'preuves
terribles pour les femmes de la Nouvelle-France, o les douleurs qui
devaient fondre sur elles seraient plus cruelles mille fois que l'pe
vengeresse de l'ennemi, alors que, pendant soixante-cinq jours, les
batteries de Wolfe devaient faire pleuvoir sur Qubec les bombes et les
boulets, et que sur un espace de cent milles, la rive sud devait tre le
thtre de l'incendie et de la dvastation!

Dans sa bont, la Providence voilait encore ces douloureux vnements,
et les jeunes filles du couvent se promenaient aussi gament le long des
fortifications que dans une salle de bal.

Lorsque le chevalier des Meloises passa sous la porte du Palais, il fut
appel par deux jeunes officiers du rgiment du Barn, qui l'invitrent
 prendre un verre de vin dans le corps de garde avant de descendre au
palais de l'intendant. Il se rendit  leur invitation. Le bourgogne lui
rendit la bonne humeur, et il fit sa paix avec lui-mme et avec le
monde.

--Que se passe-t-il donc au palais? demanda le capitaine Monredin, un
vif Bavarois; tous les gros bonnets de la grande compagnie sont
descendus cet aprs-midi. Je suppose que vous vous y rendez aussi, des
Meloises?

--Oui, je suis mand pour affaires srieuses. Affaires d'Etat... Alors
Penisault dfend le vin. Pas une goutte! Des livres, des papiers, des
connaissements, des sommes payes, des sommes reues! Doit et avoir! et
tout le satan jargon de la Friponne! Je maudis la Friponne, mais je
bnis son argent! La Friponne paie bien, Monredin! Elle paie mieux que
le commerce de fourrures dans les postes ennuyeux du Nord-Ouest.

Le chevalier fit sonner une poigne de monnaies dans son gousset. Cette
musique calmait le dgot qu'il prouvait  faire le commerce, et le
rconciliait avec la Friponne.

--Vous tes tout de mme bien chanceux de faire sonner tant de pices,
riposta Monredin. Pas un Barnais ne russirait  faire un
accompagnement  l'air que vous jouez l, mme en fouillant ses deux
poches. Voyez-vous, continua-t-il, notre fameux rgiment qui, j'espre,
ne le cde  nul autre? eh bien, tel qu'il est, il attend aprs la solde
depuis un an. Oui, une anne d'arrrages. Rien que cela. Je voudrais
bien entrer dans les affaires, moi aussi, comme vous dites, et courtiser
cette charmante dame Friponne!

--Nous avons vcu d'emprunts six mois durant. Ces sangsues de Juifs de
la rue Sault-au-Matelot, qui osent s'intituler chrtiens, ne veulent pas
escompter les meilleurs billets du rgiment  moins de quarante pour
cent.

--C'est vrai! affirma un autre officier qui avait, celui-l, du crdit
quelque part si l'on en jugeait par sa face rubiconde. Le vieux
grippe-sou du cul-de-sac n'a-t-il pas eu l'imprudence de me demander
cinquante pour cent d'escompte pour une traite sur Bordeaux! Je suis
d'accord avec des Meloises: le commerce peut tre profitable  ceux qui
le font, mais fait de cette faon, il souille les mains au grand plaisir
du diable!

--Il ne faut pas mettre tous les marchands au mme rang, Emric, observa
le capitaine Poulariez, un officier  l'air calme mais rsolu. Il y en a
un, dans la ville, qui reste gentilhomme tout en se livrant au ngoce.
Le bourgeois Philibert accepte au pair les billets des officiers du roi.
Il a des sympathies pour l'arme et de l'amour pour la France.

--Alors je voudrais bien qu'il ft paie-matre des forces de Qubec, je
pourrais quelquefois m'adresser  lui, dit Monredin.

--Et pourquoi ne le faites-vous pas?

--Pourquoi? pour la raison que tant d'autres peuvent invoquer. Le
colonel Dalquier endosse mes billets, mais il dteste cordialement le
bourgeois, comme c'est le devoir d'un chaud ami de l'intendant. Ainsi,
vous comprenez qu'il faut que je me rsigne  me faire plumer  la
Friponne, par ce vieux fesse-mathieu de Penisault.

--Est-ce qu'il y en a beaucoup d'entre vous, messieurs, qui sont alls
aux ftes de Belmont? demanda des Meloises, ahuri par cette discussion
commerciale, par ce langage des affaires.

--Pardieu! rpondit Monredin, tous les officiers du rgiment, je crois,
except le colonel et l'adjudant qui se sont abstenus par principe, et
la prsente compagnie qui s'abstient par devoir mais bien  regret. Il
parat que, depuis l'arrive de notre rgiment, il ne s'est pas vu ici
pareille agglomration de jeunes beauts. Un vrai concours.

--Et pas avant votre arrive, non plus, probablement, n'est-ce pas,
Monredin? fit des Meloises en prsentant son verre pour le faire
remplir.

--Ce bourgogne est dlicieux, observa-t-il. A part l'intendant, je
crois, personne n'en a de pareil.

--Il vient de la Martinire, rpondit Poulariez. Il a t bien bon,
n'est-ce pas, de se souvenir des pauvres Barnais relgus sur ce
mauvais ct de l'Atlantique.

--Nous soupirions ardemment aprs ce bon vin, ajouta Monredin, quand il
se mit  pleuvoir sur nous comme un nuage de la Providence! Sant et
fortune au capitaine La Martinire et  sa bonne frgate la _Fleur de
Lys!_

Une autre ronde suivit. Monredin s'cria:

--On parle de ces jansnistes qui menacent de bouleverser la France, par
les extravagances auxquelles ils se livrent sur la tombe de matre
Paris. Moi, je prtends que leurs convulsions ne sont pas aussi
contagieuses que ce vin gnreux!

--Et le vin produit des convulsions aussi, Monredin, si l'on en prend
trop... et cela sans miracle, non plus, remarqua Poulariez.

Monredin releva la tte. Il tait rouge et bouffi. Il semblait avoir
besoin d'une bride pour modrer son allure.

Poulariez demanda:

--Il est rumeur que nous allons avoir la paix! Est-ce vrai, des
Meloises? Vous devez connatre le dessous des cartes?

--Non, je ne sais pas, j'espre que cette rumeur est fausse. Qui sont
ceux qui dsirent la paix?.. ce serait, en Nouvelle-France la ruine des
amis du roi.

Des Meloises prenait autant que possible des airs d'homme d'tat.

--La ruine des amis du roi! qui sont-ils ces amis, des Meloises?
rpliqua Poulariez qui simulait parfaitement la surprise.

--Les associs de la grande compagnie, assurment! En connaissez-vous
d'autres?

--Je croyais pouvoir compter le rgiment du Barn, pour ne pas parler du
peuple honnte et bon, riposta Poulariez bless.

--Les honntes gens? exclama des Meloises. Alors, Poulariez, je n'ai
qu'une chose  vous dire. Si c'est pour un tas de boutiquiers, de
scieurs de bois, de savetiers et de fermiers qu'il nous faut garder la
colonie, le plus tt le roi l'enverra au diable ou aux Anglais, sera le
mieux!

Poulariez eut un regard plein de courroux, mais les autres jetrent un
clat de rire.

Le chevalier des Meloises tira sa montre:

--Je devrais tre au palais, dit-il. A l'heure qu'il est Cadet, Varin et
Penisault doivent avoir balanc les livres, et l'intendant, qui mne la
besogne en diable parfois, a peut-tre partag les dividendes pour le
dernier quartier. C'est la seule partie qui m'intresse.

--Mais ne les aidez-vous donc pas un peu? demanda Poulariez.

--Non, je laisse cette besogne  ceux qui ont de la vocation. Au reste,
je pense que Varin, Cadet et Penisault aiment bien  garder pour eux
l'administration intime de la compagnie. J'espre que j'aurai un bon
dividende dans ma poche ce soir. Emric, je vous dois une revanche au
piquet, n'est-ce pas?

--Vous m'avez fait faire capot, la nuit dernire,  la taverne de Menut
et j'avais trois as et trois rois!

--Mais j'avais un quatorze, moi! et j'ai emport les jetons!

--C'est bien, chevalier, je les reprendrai ce soir. C'est une manire
d'avoir ma part des dividendes et de me mler aux affaires de la grande
compagnie. Vous partez, dfinitivement? Au revoir, alors. Rappelez-moi
au souvenir de Sainte-Blague.

C'tait un sobriquet de l'intendant.

--Si j'avais un hritier pour le vieux chteau de l'Adour, je voudrais
l'appeler Bigot, pour la chance.

Le chevalier des Meloises descendit la cte. Les jardins taient
envelopps de calme. Quelques flneurs seulement se promenaient dans les
larges alles bordes de fleurs, les sentiers tortueux et sur les
terrasses leves. Pas loin de l, s'tendaient les quais du roi et les
magasins de la Friponne, tout grouillants d'un essaim de travailleurs
qui chargeaient et dchargeaient les vaisseaux, empilaient ou
distribuaient les marchandises. Il jeta un regard de ddain sur les
magasins, puis, en jouant avec sa canne, il monta lentement le grand
escalier et entra dans la salle du conseil.

--Mieux vaut tard que jamais, chevalier des Meloises, lui dit Bigot.

Il alla s'asseoir avec Cadet, Varin, Penisault et les autres souverains
de la compagnie.

--Vous tes doublement heureux aujourd'hui, reprit encore l'intendant,
l'ouvrage est fait, et dame Friponne a distribu  chacun des
actionnaires un oeuf d'or digne de l'apptit d'un juif.

Le chevalier ne remarqua point ou ne fit pas semblant de comprendre le
lger sarcasme.

--Merci bien! fit-il. Je vais porter l'oeuf chez Menut, ce soir, et s'il
peut clore, j'espre qu'il me restera autre chose que l'cale, demain.

--Et qu'importe? ce que l'un perd l'autre le gagne. Cela reste dans la
famille. Voyez, continua-t-il, en passant le doigt sur une page du grand
livre ouvert devant lui. Mlle des Meloises est devenue actionnaire dans
la grande compagnie. Le nom de votre charmante soeur est bien  sa
place, dans cette liste des belles, grandes et nobles dames de la cour
qui sont nos associes.

Le chevalier lut le nom de sa soeur. Il y avait une jolie somme  son
crdit: cinq chiffres!

--J'espre, reprit Bigot, que Mlle des Meloises daignera accepter ce
faible tmoignage de notre respect.

Il savait bien qu'elle le priserait  sa valeur.

--Aie pas peur, chuchota Cadet, qui n'en revenait pas de sa mauvaise
opinion sur les femmes. Les poulettes de Versailles grattent n'importe
quel fumier qui cache des diamants. Anglique des Meloises fera bien de
mme; elle a des griffes elle aussi.

Personne n'entendit cette judicieuse observation. Au reste, Cadet
pouvait tout dire: c'tait son privilge. Des Meloises s'inclina
profondment en rpondant  Bigot.

--Je puis vous assurer que ma soeur sera enchante de cette marque
d'estime, que daigne lui offrir la grande compagnie. Elle apprciera
dignement, j'en suis sr, l'extrme bont de l'intendant.

Cadet et Varin se regardrent en souriant. Bigot sourit aussi en
ajoutant:

--Oui, chevalier, la grande compagnie est heureuse de payer ce tribut 
la plus belle dame de la Nouvelle-France. Nous accordons un prix pour le
lin le plus fin, l'animal le plus gras; pourquoi ne rcompenserions-nous
pas la beaut, la grce et l'esprit?

Quelques moments aprs il demanda:

--Quelles nouvelles, aujourd'hui, dans la ville, chevalier? Cette
affaire de Belmont?

--Rien! je n'en connais rien! Je crois que la moiti de la ville s'y est
rendue. A la porte de l'glise, cependant, les marchands ne parlaient
que de la paix. Est-ce qu'elle nous menace srieusement, Bigot?

--Si le roi veut qu'elle se fasse, elle se fera.

Bigot n'avait pas l'air de mettre de l'importance  cette question.

--Mais selon votre opinion, chevalier Bigot? Qu'en pensez-vous?

L'intendant lui rpondit avec humeur.

--_Amen! amen! quod fiat fiatur!_ Le premier fou de Paris peut vous en
apprendre plus long que moi sur les faits et gestes des dames de
Versailles; or, ce sont elles qui dcident de tout.

--Je crains que la paix ne soit conclue. Que ferez-vous en ce cas,
Bigot?

Des Meloises ne s'apercevait point de la rpugnance de Bigot  lui
rpondre.

--Si le roi fait la paix, rpliqua celui-ci, _invitus amabam_, comme
disait cet homme qui pousait une grondeuse.

Il se prit  rire d'un air moqueur et il ajouta:

--Nous ferons pour le mieux, des Meloises! Permettez-moi de vous le dire
en secret, je me propose de faire tourner les vnements  notre
avantage.

--Mais si les dpenses de la guerre cessent tout  coup, que va devenir
la grande compagnie?

Des Meloises songeait aux cinq chiffres du dividende.

--Oh! vous auriez d arriver plus tt, chevalier, car vous auriez vu
comment, en prvision de la paix ou de la guerre, les affaires de la
grande compagnie ont t rgles. Soyez certain d'une chose, la grande
compagnie ne criera pas avant d'avoir le mal, comme les anguilles de
Melun. Le proverbe dit: Ruse fait plus que force. La compagnie doit
prosprer, c'est l sa premire condition d'existence. Une anne ou deux
de repos ne seraient point de trop peut-tre, pour ravitailler et
renforcer la colonie, et alors nous serons prts encore  crocheter les
serrures du temple de Bellone, et  crier avec plus de plaisir que
jamais: Vive la guerre! Vive la grande compagnie!

Bigot, dans son admirable perspicacit, prvoyait le cours des
vnements. Il devait, d'ailleurs, en rester  peu prs le matre aprs
la paix d'Aix-la-Chapelle: une paix qui n'en fut pas une du tout pour
l'Amrique, mais qui fut plutt une trve arme et pleine de trouble
entre les Franais et les Anglais du Nouveau-Monde, dont les intrts
taient opposs, et les ambitions rivales.

La sance du bureau de direction de la grande compagnie fut leve. Bigot
se retira. Il tait proccup; il avait ses projets  lui, et ses
intrts privs taient bien autrement importants  ses yeux que ceux de
la compagnie. Cadet, Varin et Penisault, les mes damnes de
l'administration, avaient  farder certaines choses pour les rendre
acceptables aux associs. Le cercle de la corruption tait de plus en
plus noir,  mesure qu'on avanait dans cette compagnie, au fond de
laquelle Bigot, leur prince  tous, tait assis comme sur un trne de
tnbres.

Le chevalier des Meloises tait fier de l'adresse et de la beaut de sa
soeur, mais un peu inquiet  son sujet. Tous deux vivaient ensemble en
parfaite harmonie, tant qu'ils ne s'occupaient nullement l'un de
l'autre. Ils vivaient au gr de leurs dsirs. Seulement, il y avait
bisbille quand elle lui reprochait sa pnurie, ou quand elle lui disait
qu'il administrait les biens de la famille avec extravagance.

Il tait content d'annoncer  Anglique qu'elle tait actionnaire dans
la grande compagnie: une bonne fortune qui lui arrivait par la grce de
l'intendant. Anglique en prouva une immense joie. Les prodigalits de
son frre ne l'inquiteraient plus, et ses esprances prtentieuses
pourraient ouvrir leurs ailes. La pense de ce don gnreux soutiendrait
son ambition contre les aspirations de son coeur, quand reviendrait Le
Gardeur de Repentigny.

Le chevalier des Meloises ne se doutait pas des prtentions de sa soeur.
Il se berait depuis longtemps d'une folle illusion. Il s'imaginait
qu'il aurait la main de la belle et riche Amlie de Repentigny, s'il la
sollicitait. Quelque chose lui disait alors qu'il devait se hter ou
qu'un autre lui ravirait le doux objet de ses rves.

Il avoua donc  Anglique qu'il dsirait se marier.

--Mon alliance avec la haute et riche maison de Tilly est une chose
certaine, lui dit-il, si vous voulez bien m'aider, comme une bonne
petite soeur peut et doit le faire.

--Comment cela? demanda-t-elle brusquement.

Elle savait bien ce qu'il allait lui proposer.

--En pousant Le Gardeur, ma chre Anglique. Toute la ville sait qu'il
est fou de toi, et qu'il te conduira  l'autel quand tu voudras, sans
exiger d'autre dot que ta magnifique chevelure.

--Mon cher Renaud, je n'ai nul besoin de vos avis. Que j'pouse Le
Gardeur ou que je ne l'pouse point, vous n'en obtiendrez pas plus la
main d'Amlie. Je le regrette, mais Amlie n'est point pour vous. Elle
sera la femme de Pierre Philibert ou elle ne sera la femme de personne.

--Tu n'es pas trs encourageante, ma soeur. Je suis sr nanmoins que si
tu consentais  pouser Le Gardeur et  mettre  mon service ton adresse
et ton dvouement, j'aurais bientt ma part de la fortune des Tilly. Les
Tilly ont des coffres pleins d'or dans leur vieux manoir, et ils
possdent des terres si vastes qu'un corbeau volerait toute une journe
avant de pouvoir en sortir.

--C'est inutile, mon frre! Amlie n'est pas comme les autres filles,
vois-tu; elle refuserait la main du roi pour se donner  l'homme qu'elle
aime, et elle aime Pierre Philibert. Je dteste les femmes parfaites et
je ne voudrais pas tre un modle de vertu, mais Amlie en est un, mon
frre, et elle ne s'en doute pas!

--Hum! je n'ai jamais mis la main sur aucun de ces parangons, que je
trouverais intressant d'prouver, rpondit des Meloises avec un sourire
plein de suffisance. Je ne les crois pas plus invincibles que les
autres, ces femmes-l, quand elles oublient de prendre leur bouclier.

--Oui, mais ces femmes-l, comme tu dis, n'oublient jamais leur armure.
Elles semblent nes comme Minerve. Je sais bien que tu as trop de
prsomption pour me croire; mais va! cours ta chance, et tu m'en
donneras des nouvelles! Elle ne te donnera ni coups de langue, ni coups
de griffes. Elle est grande dame et elle te parlera en reine. Elle te
renverra si poliment que tu reviendras avec une haute opinion de notre
sexe.

--Moque-toi de moi, comme toujours, Anglique! On ne sait jamais si tu
badines ou si tu moralises. Sois donc srieuse une fois. Les fortunes
des Tilly et des Repentigny sont les plus considrables de la
Nouvelle-France; nous pouvons les conqurir l'une et l'autre, si tu veux
m'aider.

--Je te souhaite sincrement ces coffres plein d'or du vieux manoir, et
ces terres immenses que le vol des corbeaux ne saurait franchir dans une
journe, mais renonces-y, Renaud, comme j'y renonce moi-mme.

Anglique s'tendit paresseusement dans son fauteuil. Elle tait ahurie.
Le chevalier ne voulut point lcher prise:

--Pourquoi renonces-tu  la fortune des Repentigny, rpliqua-t-il? Elle
sera tienne quand tu voudras. Tu n'as qu' donner ton petit doigt  Le
Gardeur. En vrit, tu me mets dans l'embarras.

Anglique sourit, cassa une noix comme par distraction, et savoura
quelques gouttes de vin.

--Je le sais bien, Renaud, que je te mets dans l'embarras, fit-elle
ensuite tranquillement, mais j'y suis souvent moi-mme, va! Il y a dans
le monde tant d'hommes... tant de pauvres, si peu de riches, si peu de
coeurs sensibles surtout, qu'une femme est bien excusable de se vendre
au plus haut enchrisseur! De nos jours, le bonheur de l'amour ne se
trouve que dans les romans et chez les laitires.

--Morbleu! Anglique, tu lasserais la patience de tous les saints du
calendrier! Je plains le malheureux qui t'pousera! Voici que la plus
belle fortune de la Nouvelle-France va tomber entre les mains de Pierre
Philibert, que Satan confonde! une fortune que j'ai toujours regarde
comme la mienne!

--C'est ce qui dmontre la prsomption des hommes! Tu n'as jamais dit un
mot d'amour  Amlie et tu penses qu'elle va se jeter dans tes bras au
premier appel?

--Oui, si tu le voulais, Anglique! mais non, tu es dure comme un roc et
tu as plus de caprices et de vanit que toutes les femmes ensemble!

Anglique se leva.

--Tu traites courtoisement mon pauvre sexe, dit-elle avec malice! Je te
laisse avec toi-mme, ne te sachant en plus mauvaise compagnie.

--Tu es acerbe et sarcastique, aussi. Tout ce que je voulais, c'tait de
nous assurer  tous deux une belle fortune. Je ne vois pas  quoi
servent les femmes, si ce n'est  nous contrarier.

--C'est cela! j'admets que les femmes mritent tout ce que tu penses
d'elles; mais tu devrais tre assez poli pour ne pas me le dire en face.
Un conseil maintenant, Renaud: tudie le jardinage et peut-tre qu'un
jour tu deviendras illustre comme le marquis de Vandrire. Cultive les
choux si tu ne peux pas cultiver l'amour d'Amlie de Repentigny.

Anglique savait que des Meloises n'tait pas fort subtil; sans cela,
elle n'aurait pas os faire cette grosse allusion au frre de la
Pompadour. Vandrire venait d'tre nomm directeur des jardins du roi,
par la grce de la clbre courtisane, sa soeur. On peut deviner
aisment  quoi pensait la jolie fille en parlant ainsi.

Le chevalier fut bless de la comparaison, cependant. Il n'aimait pas
tre mis en parallle avec un plbien comme le nouveau marquis de
Vandrire. Il rpliqua avec feu:

--Le marquis de Vandrire! comment oses-tu accoler ce nom au mien? Il
n'y a pas dans l'arme une seule table d'officiers o il serait permis 
ce fils de poissonnier de s'asseoir! Pourquoi prononces-tu ce nom,
Anglique? Tu es une vritable nigme!

--Je pensais  quelque chose qui pourrait bien arriver, si jamais je
vais  Paris. C'est la solution d'un problme.

--- Tu peux dcourager la Sorbonne avec tes problmes! Adieu! il faut
que je sorte.

--Adieu! mon frre, puisque tu pars. Penses-y! si tu veux t'lever dans
le monde, tu ne ferais peut-tre pas mal d'accepter une place de
jardinier du roi, comme Vandrire. Il en est temps encore.

Elle se mit  rire, et sa voix argentine tintinait dans l'air, pendant
que les pas du chevalier rsonnaient sur l'escalier.

Elle s'assit dans son fauteuil.

--Pauvre Renaud! comme il est fou, pensait-elle! Pourtant, il est
peut-tre plus sage dans sa folie que moi dans mes habiles combinaisons.

Elle se coucha  demi sur le coussin moelleux du dossier.

--L'obscurit se rpand dj autour de moi, murmura-t-elle. Le Gardeur
va bientt venir. Les rjouissances de Belmont ne le retiendront pas.
Que vais-je faire?

Son coeur commenait  s'attendrir.

--Accepter ses voeux? continua-t-elle, impossible! Le tromper? je ne
veux pas! Ne plus l'aimer? je ne peux pas!... pas plus que je puis aimer
l'intendant... l'intendant que je hais et que j'pouserai, pourtant!

Elle se couvrit les yeux de ses deux mains et demeura silencieuse
pendant quelques minutes.

--Qui sait? reprit-elle, qui sait si je l'pouserai? Elle est encore 
Beaumanoir, elle, cette femme!... Est-ce donc en vain que je vais
essayer de l'loigner?

Une pense mauvaise s'levait en rampant du fond de son coeur. Elle
frissonna.

--Oserai-je encore lever les yeux sur cet honnte Le Gardeur?... Mon
sort est  jamais fix!... Le Gardeur voudra me sauver, mais je ne veux
pas; qu'il me laisse avec mes projets!...

Ces projets! ils ne venaient pas de la charit d'une me pure.

Dans son anxit, Anglique multipliait les noeuds de son mouchoir.
C'taient les noeuds de sa destine, disait-elle, aussi difficiles 
dfaire que les noeuds de son esprit...

La postrit n'a pas essay de les dnouer, et ils restent comme
l'emblme de son caractre.

Fatigue de ses rflexions sur l'inconstance de la fortune et
l'incertitude des vnements, Anglique se mit  songer  sa toilette.
Elle appela Lisette qui se hta d'accourir, et qui se mit en frais de
l'habiller et de lui raconter les nouvelles du quartier.

Le quartier, c'tait tout un monde pour la loquace servante, et un petit
monde fort agit, fort remuant en ces temps-l! C'tait un _epitome_ de
la France elle-mme, une miniature de Paris, o toutes les provinces, du
Barn  l'Artois, avaient des reprsentants; un petit foyer o, comme
dans la grande mtropole du royaume, toutes les passions: l'amour, la
haine, la crainte, l'envie, l'ambition, taient violemment attiss.

Lisette en savait long ce jour-l. Elle avait recueilli tous les
babillages que ses congnres s'taient passs d'une galerie  l'autre,
et il y en avait de merveilleux au sujet de la fte de Belmont! Le
nombre des carrosses, des hommes  cheval, des cuyres, les toilettes,
le cortge des grands, le peuple! un dnombrement digne d'Homre.

--Qui taient donc tous ces invits, Lisette! demanda Anglique.

C'tait pour le plaisir d'entendre parler sa servante, qu'elle lui
posait cette question; car elle connaissait parfaitement les noms de
tous les convives, de ceux qui s'taient rendus  Belmont, et de ceux
qui avaient dclin l'invitation. Toute la ville ne s'tait occupe que
de cette fte depuis plusieurs jours.

--O madame! la bourgeoisie! presque rien que la bourgeoisie! des gens
qui sentent les fourrures, le poisson, la trbenthine et la
basse-ville! Vous voyez chaque jour ces messieurs descendre  leur
ngoce, les mains dans leurs poches o sonnent les pices blanches, des
habits enfarins sur le dos, des pantalons graisseux aux jambes, pendant
que leurs femmes et leurs filles, la tte orne de plumes et en
falbalas, se pavanent sur les rues de la haute-ville avec tout l'aplomb
des gens nobles! Lisette tait une ruse coquine. Elle savait que sa
matresse s'tait moque de la fte des honntes gens.

--Mais enfin, vous savez les noms de ces gens, appuya Mlle des Meloises.
Vous possdez une langue capable de tout dire.

--Oui, madame, ce que je n'ai pas vu de mes yeux, je l'ai appris de
Manon Nytouche, la servante de Mme Racine. Manon a accompagn sa
matresse jusque chez Mme de Grand'Maison. Toutes les dames taient l,
sur le balcon, pour voir passer les invits. Elles en ont eu du plaisir!
Elles en ont dit des plaisanteries!

Anglique se jeta en arrire dans sa chaise, d'une faon un peu
nonchalante.

--Continuez, dit-elle, nommez-moi les quipages qui ont pass. Peu
m'importe avec quels yeux vous les avez vus... les vtres ou ceux des
autres.

--Eh bien d'abord, comme de raison, il y avait les Brassard. Leurs
filles taient mises comme des duchesses. Elles avaient tout  fait
oubli le vieux magasin sale de la rue Sous-le-Fort, d'o elles avaient
tir leurs trs voyantes toilettes. Les Gravel du Cul-de-Sac, avec leurs
grands pieds qui rappellent les pieds de leur grand-pre, le vieux
coureur des bois!

--Pas mal dit, Lisette! C'est dommage que les demoiselles Gravel ne vous
entendent point, observa Anglique. Aprs?

--Les Huot, a va sans dire! avec le cou raide et les paules hautes de
leur grand'mre, la sauvagesse. Le sieur Huot la fit sortir de sa cabane
avec son trousseau sur le dos et une lanire sur le front, et il l'amena
ici pour en faire une dame. Le mariage fut clbr. Les demoiselles Huot
portent leurs fourrures d'une autre manire maintenant. Les Tourangeau,
qui se croient assez riches pour se marier avec les nobles! et Ccile,
comme de raison, la belle Ccile! avec ses cheveux friss sur le front
pour cacher...

Lisette s'arrta court. Elle s'apercevait qu'elle mettait le pied sur un
terrain glissant.

--Pour cacher quoi? fit Anglique d'un ton svre.

Elle savait bien pourquoi sa servante hsitait.

--Une marque rouge en forme de croix, madame!

Lisette avait peur, car elle ne pouvait deviner o tombait la foudre
quand sa matresse se fchait.

Anglique clata de rire.

--Je gagerais, dit-elle, qu'elle n'a pas reu cette croix-l au baptme.

Puis elle ajouta un instant aprs:

--Le monde a la langue longue, Lisette, et vous en avez le bout.

Puis elle reprit sa position pleine de mollesse,  la grande surprise de
Lisette.

--Que dit-on de Ccile parmi le peuple? demanda-t-elle ensuite.

--On dit, madame, qu'elle donnerait son petit doigt pour un sourire du
chevalier de Repentigny. Mme Racine prtend que c'est pour le voir
qu'elle est alle  Belmont aujourd'hui.

--Lisette, je vais vous donner un soufflet si vous me tirez les cheveux
ainsi, s'cria Anglique, en repoussant violemment la soubrette, d'une
main aussi prompte  frapper qu' prodiguer les caresses.

--Je vous demande pardon, madame! supplia la servante.

Elle devinait bien ce qui mettait Anglique en colre, et n'avait pas
envie de s'exposer encore.

--Ccile Tourangeau, reprit-elle, peut jeter les yeux sur le chevalier
de Repentigny, mais le chevalier n'a jamais eu d'amour que pour une
femme, et cette femme, je ne dois pas la nommer.

--Non? pas mme  moi, Lisette? allons, son nom, s'il vous plat.

Anglique regardait sa servante de faon  lui ter l'envie de dsobir.

--Eh bien, madame, l'autre soir, quand il est parti si tard, je l'ai
entendu s'crier:

--La porte du ciel n'est pas aussi belle que cette porte, et je
n'habiterai jamais une maison o ne sera pas Anglique! Je me rendrais 
Rome  genoux, pour trouver un homme qui m'aimerait comme Le Gardeur
vous aime, madame! ajouta Lisette avec un enthousiasme qui ravit sa
matresse.

Lisette savait bien qu'elle venait de dire  sa matresse la plus
agrable chose du monde. Un frisson de joie aprs une angoisse; une
coupe d'ivresse aprs un calice d'amertume. Anglique choisit le miel et
rejeta l'amre potion.

--Quand un homme se met aux genoux d'une femme, dit-elle, il a vaincu;
c'en est fait de la femme. N'est-ce pas vrai, Lisette?

--C'en serait fait de moi, dans tous les cas, madame! Pourtant, les
hommes sont bien trompeurs! Nous ne sommes sres de les bien tenir que
lorsque le bedeau nous a placs ensemble au cimetire, avec une pierre
au dessus de la tte!

--Lisette, vous devenez spirituelle comme un dmon! s'cria Mlle des
Meloises, en battant des mains, je vous donnerai une robe neuve pour ce
bon mot. Savez-vous si le chevalier de Repentigny a dit autre chose?

--C'est tout ce que j'ai entendu, madame; mais il est clair comme la
flche de Charlesbourg qu'il ne donnerait pas une pingle pour Ccile
Tourangeau! Mme Racine affirme qu'il est aussi difficile de dcouvrir
l'impression qu'elle fait sur lui, qu'un trou dans l'eau o vous avez
plong le doigt.

--Mme Racine parle comme la femme d'un arrimeur, et ses comparaisons ont
la senteur des grves!

Anglique, fort indulgente pour elle-mme, se permettait de tout dire,
mais critiquait sans merci la grossiret des autres.

--Continuez  dfiler votre chapelet, Lisette, ordonna-t-elle. Aprs ces
lgants bourgeois, qui allons-nous voir arriver  Belmont?

--Les Massots! comme de raison. Les jeunes filles en bleu et blanc, pour
singer votre costume, madame!

--Cela prouve leur bon got, et la dfrence qu'elles ont pour nous.
Cette dfrence est assez rare dans la basse-ville, o les femmes se
donnent bien de grands airs, mais possdent peu de grces.

--Aprs les Massots?

--Aprs les Massots? Oh! toute la tribu des Cureux! Cherchez une runion
dans Qubec o ces gens-l ne mettent pas leurs nez!

--Ah! les Cureux! rpta Anglique, en riant de grand coeur, je ris
toujours quand je les vois montrer leurs grands nez dans un salon.

--Tout le monde rit, madame, mme les serviteurs. Il parat que c'est 
force de sentir le poisson qu'ils expdient en France, qu'ils ont acquis
ce nez magnifique.

Mme Cureux se vante sans cesse de ce que le Pape lui-mme mange de leur
poisson pendant le carme.

--Leur nez est  eux, personne ne leur en envie la possession. Mais ils
ont beau entasser des barils de harengs et empiler de la morue, ils
seront toujours des vilains.

Anglique connaissait la richesse des Cureux et s'en vengeait de cette
manire.

--Avec tout leur argent, les demoiselles Cureux n'achteront pas des
nobles, observa Lisette, qui avait une pointe de dpit contre les
Cureux, sans dire pourquoi.

--Vous vous trompez, Lisette! L'argent aplanit toutes les difficults et
assortit tous les mariages. Pour de l'argent je me marierais, moi!
est-ce assez dire?

Anglique fit un brusque mouvement des paules et jeta un court et amer
clat de rire. La servante rpondit:

--Presque tout le monde dit cela, en effet, ce doit tre vrai. Quant 
moi, comme je n'ai pas le sou, j'aimerais bien  assaisonner le potage
de la famille avec un peu d'amour. Je ne consentirais jamais  prendre
Louis Lepage avec ses cinq cents livres, si je ne l'aimais pas assez
pour le prendre pauvre comme Job.

--Bah! des folies!

Anglique s'agitait comme si elle avait t sur des charbons. Elle
ajouta:

--L'amour vous suffit  vous autres; vous n'avez pas d'autres raisons
pour vous marier.

--C'est vrai! et je vais pouser Louis. On dit que Dieu a cr les
hommes sages et que ce sont les femmes qui les rendent fous.

--Lisette, vous tes digne d'tre ma servante!... Mais parlons de
Belmont, encore. Vous ne m'avez nomm que des bourgeois: il y avait l
bien des gens de condition aussi.

--Je pensais que Madame prfrait voir dfiler la bourgeoisie, rpondit
Lisette avec navet.

Elle pensait aussi que sa matresse se plairait  la voir jeter un peu
de boue sur tous les convives.

--C'est bien; mais j'en ai entendu assez! Au reste, les agissements de
la bourgeoisie ne valent pas le vol des pigeons. Les honntes gens ne se
recrutent pas que chez les bourgeois, chose assez tonnante! La
noblesse, maintenant! la noblesse!

Lisette reprit, tout heureuse de l'encouragement qu'elle recevait:

--Pendant une heure entire, Mme de Grand'Maison n'a fait que lever les
mains au ciel, tant elle tait surprise de voir les riches quipages
s'lancer vers Belmont, vers la demeure d'un marchand, d'un trafiquant,
comme le bourgeois Philibert!

--Mme de Grand'Maison oublie le cordier de Saint-Malo, le cordier qui a
fil sa ligne.

Anglique hassait cette famille. Elle ajouta tout de suite:

--Le bourgeois Philibert est d'aussi bonne origine et aussi fier que le
seigneur de Coucy.

Et Lisette ouvrant ses voiles au mme vent, se hta d'ajouter:

--Et le colonel est aussi fier que son pre! et il peut tout aussi bien
foudroyer du regard, s'il se sent offens!

--Je ne connais dans la ville qu'un seul galant plus beau que lui.

--Oui, madame, complta la servante. Le chevalier de Repentigny prtend
qu'il est la perfection mme, et lui, le colonel, affirme que Mlle de
Repentigny dpasse la perfection! C'est du moins ce que dit Mme Racine.

--Mme Racine a la langue trop longue, Lisette! et vous aussi, si vous
recueillez ses bavardages!

--Oui, madame, vous avez raison!

Elle tait bien accommodante, Lisette. Elle se hta d'ajouter:

--C'est ce que tout le monde a pens, quand elle a pouss un cri
d'indignation, parce que le gouverneur se rendait  Belmont. Mme de
Grand'Maison aussi s'est scandalise! Il tait accompagn, le
gouverneur, de cet tranger de Sude, qui met des fleurs dans son livre
au lieu de les porter  sa boutonnire, et fixe des phalnes et des
papillons sur une planchette avec des pingles! Il parait qu'il est
huguenot, et qu'il voudrait traiter les chrtiens comme il fait des
papillons! Les gens pensent qu'il est fou. Tout de mme, il est fort
charmant quand vous lui parlez, et le gouverneur l'estime beaucoup,
beaucoup! Les servantes disent toutes que leurs matresses font comme le
gouverneur.

--Ensuite, ensuite! Laissez-l votre tranger.

--Ensuite? Des carrosses! des carrosses bonds de nobles: les de
Chavigny! les Le Moine! les de Lanaudire! les Duperron! les de Lry! Il
fallait voir cet air qu'ils avaient!... On aurait dit que la colonie
leur appartenait.

--C'est qu'en effet ils en possdent une bonne partie! observa
Anglique, un peu susceptible aussi comme Mme de Grand'Maison.

Puis elle demanda:

--Les d'Ailleboust et les de Vaudreuil? Est-ce qu'ils n'y taient pas?

--Seulement le chevalier Rigaud, madame. J'ai entendu dire que ce
chevalier-l faisait servir  ses soldats, quand ils taient bien
affams, un Bostonnais rti; mais je ne crois pas cela.

--Allons donc! en voil une bonne! Et les Beauharnois? Ils n'ont pas
suivi les autres?

--Pardon! madame, Mademoiselle toute vtue de blanc comme un ange!... et
quelles plumes! Mme Couillard elle-mme avouait qu'elle tait plus belle
que son frre Claude.

--Oh! Hortense? Tout le monde chante ses louanges, exclama Anglique, en
agitant violemment son ventail. Elle devient si aisment familire!
ajouta-t-elle; si peu gne, je devrais dire! Elle se croit si fine!

Mais enfin elle russit  se faire juger telle par les messieurs. Je ne
sais pas si l'hritier de Belmont pourrait acheter ses grands yeux
noirs.

Anglique devenait injuste et cruelle. Elle tait jalouse de la grce et
de la beaut d'Hortense de Beauharnois, et elle la redoutait comme une
rivale dangereuse.

--Votre liste est-elle puise, Lisette? demanda-t-elle brivement. Sans
doute que les de Tilly, les de Repentigny, les de la Corne de Saint-Luc
et leurs tribus du sud et du nord, n'ont pas manqu une si belle
occasion de s'unir aux honntes gens pour fter les Philibert!

--Vous devinez juste, madame; ils sont tous  Belmont. C'est ce qu'a
remarqu Mme de Grand'Maison. La ville est folle de Belmont! Tout le
monde y est all. A part ceux que je vous ai nomms, il y a encore...

Elle se mit  compter sur ses doigts.

--Il y a les de Beaujeu, les de Contrecoeur, les de Villiers, les...

--Pour l'amour de Dieu! arrtez! s'cria Anglique, ou retournez  la
bourgeoisie!  la racaille!  la lie de la basse-ville!

Anglique lanait quelquefois de ces paroles grossires. Elle disait
qu'elle aimait  cribler un peu la socit. Sa beaut tait ptrie de
boue. Elle pouvait, dans l'occasion, parler argot, dire des injures et
fumer avec ses intimes compagnes dans son boudoir, en discourant sur les
hommes et les chevaux.

Lisette profita de la permission et se mit  faire une description
satirique d'un vieux et riche marchand, le sieur Kratry, un honnte
Bas-Breton, sans oublier personne de sa famille.

--Il parat, continua-t-elle, que le sieur Kratry n'a appris l'usage du
mouchoir de poche qu'aprs son arrive ici, sur un vaisseau
d'immigrants, et qu'il a toujours oubli de le mettre en pratique.

--Comment! mais c'est vrai! affirma Anglique qui reprit sa bonne
humeur, au souvenir du vieux commerant de la rue Sault-au-Matelot.

Elle continua en riant:

--Les Bas-Bretons ne se servent jamais que de leurs manches et de leurs
doigts, et vous reconnatrez toujours un bon paysan du Finistre  cette
marque infaillible de l'lgance bretonne. Le sieur Kratry est fidle 
sa province, et ne peut pas se dfaire de l'ancienne coutume. J'espre
qu'il ne se dmentira pas  Belmont! Mais, bah! laissons cela, Lisette;
je me soucie fort peu de ceux qui sont alls chez Philibert. Mais j'en
connais un qui n'y sera pas longtemps. Marquez bien ce que je dis! si le
chevalier de Repentigny vient ce soir, faites-le monter tout de suite;
quand tous les autres resteraient  Belmont, il n'y restera pas, lui!

Elle fit du doigt un signe plus affirmatif encore que sa parole.

--Maintenant, Lisette, vous pouvez vous retirer; je dsire demeurer
seule.

--Oui, madame! c'est bien.

Lisette aurait voulu babiller encore, mais elle n'osa pas; seulement,
elle dit  la mnagre que la dame tait aigrie et qu'avant le lendemain
quelqu'un souffrirait certainement de sa mauvaise humeur.




                                  XX

                               BELMONT


De la porte Saint-Jean  Belmont, la maison de campagne du bourgeois
Philibert, il n'y avait pas loin; une petite promenade seulement. Cette
maison de Belmont regardait, du haut de la cte pittoresque de
Sainte-Foy, la profonde et luxuriante valle de la Saint-Charles. Elle
s'levait au milieu d'un parc taill dans la fort primitive, et les
rables, les chnes et les pins tendaient au-dessus de son toit pointu
des rameaux d'o tombait une ombre rafrachissante.

Au fond de la valle, dans les prairies vertes, la rivire luisait comme
un serpent d'argent. Et plus loin, les champs et les bois alternaient
gracieusement en s'levant jusqu'au pied des montagnes. Puis les
Laurentides fermaient l'horizon avec leurs sommets bleus qui, se mlant
 l'azur du ciel, se drapaient dans les brouillards du matin et du soir,
ou se fondaient avec les nuages vagabonds.

Dans le lointain, on voyait le clocher d'un village s'lever au-dessus
du bois sombre. Au milieu des prs, comme un chapelet d'ivoire,
s'grenaient les blanches maisonnettes des fermiers; des colonnes de
fume bleutre montaient des vergers, et la demeure fodale, assise 
l'endroit le plus pittoresque, semblait tendre sa protection autour
d'elle.

La journe tait belle, et la brise soufflait lgrement. Quelques
ondes avaient rafrachi le sol et purifi l'atmosphre. Tout frmissait
d'aise et de vie maintenant dans les chauds reflets du soleil. Le gazon
tait plus vert et les fleurs versaient des armes plus doux.

Le parc de Belmont s'tendait jusqu' Sillery avec ses tapis de fleurs
sauvages que la charrue ne dracinait jamais, et ses bois superbes
respects de la cogne du bcheron. Les fougres nouaient leurs
dentelles fines et capricieuses comme des voiles de fes, dans les
clairires sombres o descendaient  peine quelques faisceaux de
lumire. Dans les baisseurs, au milieu des arbrisseaux, tincelaient les
calices roses de la _Linne borale_ et les feuilles troites de la
_Kalmie_, ainsi appele, ce jour-l, pour la premire fois, par La
Galissonnire, en l'honneur de Peter Kalm, son ami. Au bord des
sentiers, avec leurs fleurs blanches, rouges et pourpres, s'enchanaient
les orchis, les campanules, les convolvulus, et toutes ces plantes
exubrantes dont les fleurs s'panouissent en guirlandes pour former des
couronnes aux jeunes gens qui viennent danser sur la pelouse au clair de
la lune.

Une foule joyeuse s'tait rpandue dans le parc ce jour-l, se promenant
sur le tuf rouge des alles ou se prlassant sur le gazon soyeux des
pelouses. Elle venait fter Pierre Philibert, de retour de la campagne
d'Acadie. Jamais tant de galanterie et de gaiet, tant d'esprit et de
grces, tant de politesse et de courtoisie n'avaient brill  la fois,
sous les rameaux sculaires des chnes de Belmont; c'est que la runion
tait toute franaise.

Les communications avec la mre-patrie n'taient pas faciles, car la
flotte anglaise croisait dans le golfe. La _Fleur de Lys_ avait russi 
tromper la vigilance de l'ennemi, cependant, et le vaillant capitaine de
La Martinire s'tait rendu immensment populaire auprs des dames de
Qubec en leur apportant les dernires toffes et les dernires modes de
Paris. Il pouvait voir maintenant, aux riches et nouveaux costumes que
portaient ces dames, comme il avait eu raison de forcer le blocus.

Le bourgeois Philibert se tenait debout  la porte principale, pour
recevoir ses invits et les introduire dans sa riche demeure. Il tait
magnifiquement vtu, mais sans ostentation. Sa chevelure paisse et
grisonnante tait attache en arrire avec un large ruban. Il ne portait
jamais la perruque. Il souriait  chacun de ses convives, et ces
sourires, sur des lvres toujours srieuses, avaient un charme toujours
nouveau.

Comme tous les caractres fermes et solides, il inspirait la confiance
et croyait aux autres. Ses amis l'aimaient et le secondaient de toutes
leurs forces, et ses ennemis le hassaient et le redoutaient. Tous
connaissaient sa valeur.

Ce ne sont ni l'intelligence, ni l'activit, ni les richesses qui ont le
plus d'empire sur les hommes, mais la force de caractre, le contrle de
soi-mme, la patience et la volont.

Le parti des honntes gens, ainsi que l'appelaient, par drision, ses
adversaires, regardait le bourgeois comme son chef et son protecteur.
C'tait le gnral qui menait le peuple en guerre contre la Friponne.

L'inimiti qui existait entre le bourgeois et l'intendant avait pris
racine en France. Plus tard, Philibert s'tait vu cruellement atteint
par certains dcrets de l'intendant, qui le visait videmment. Ces
dcrets enjoignaient aux Sauvages de ne faire la traite qu'avec la
grande compagnie.

--C'est une bonne saigne, avait dit Bigot  ses amis, en se frottant
les mains d'aise.

Il venait d'apprendre que le bourgeois fermait son grand magasin du
poste de Michillimakinac.

--C'est une bonne saigne. Le _Chien d'Or_ en mourra! avait-il rpt.

Il tait clair que l'ancienne envie du parasite de la cour n'avait pas
perdu ses dents venimeuses, dans le long intervalle.

Le bourgeois ne parlait jamais des griefs qu'il pouvait avoir contre les
autres, ne mendiait la sympathie de personne et ne sollicitait ni
conseils, ni secours.

Ce n'est pas par charit, d'ordinaire, que l'on s'occupe des affaires du
prochain, mais par plaisir ou curiosit.

Aujourd'hui le bourgeois avait banni tous les soucis, tous les
ressentiments, pour se livrer  la joie. Il tait si heureux du retour
de Pierre! Il tait si fier de ses faits d'armes! si fier aussi des
honneurs qu'on lui rendait spontanment,  ce fils bien-aim!

Il souhaitait la bienvenue  tous ceux qui arrivaient, et nul, 
Belmont, n'prouvait un plaisir plus sincre que le sien.

Un carrosse avec piqueurs et chasseurs vint s'arrter devant la grande
porte. C'tait le comte de la Galissonnire qui arrivait avec son ami
Peter Kalm et le docteur Gauthier, un vieux garon, riche, gnreux et
savant; il tait le mdecin par excellence de Qubec. Les convives
accoururent prsenter leurs hommages au reprsentant du roi. La
Galissonnire jouissait d'une grande popularit, except toutefois parmi
les partisans de la compagnie.

Bientt Kalm fut entour d'un essaim de jeunes femmes--Hortense de
Beauharnois en tte--qui se htrent de le questionner au sujet de
quelques plantes rares trouves dans le parc. Bon autant que savant et
enthousiaste, il se laissa conduire volontiers o l'appelaient le
caprice et la fantaisie de cette ptulante escorte. Il la charmait par
son instructive et charmante conversation tout maille d'expressions
franaises, latines et sudoises.

Le sieur Gauthier tait accueilli de toutes parts avec des marques
d'estime et mme d'affection. Il possdait une me sympathique et un
esprit vif. Comme tous les hommes de gnie, il avait une spcialit. La
sienne, c'tait l'astronomie, un peu aussi l'astrologie, assurait-on.
_Augur, medicus, magus, omnia novit..._

Il avait son petit observatoire sur le toit de sa maison, au sommet de
la cte des chiens, et les habitants supposaient que son tlescope
possdait un pouvoir magique. Ils n'taient pas loin de croire qu'il
gurissait par secret, et qu'il cherchait ses remdes dans les toiles
plus souvent que dans les livres. Il n'en tait que plus populaire.

Il appartenait par temprament  l'cole des mdecins _tant mieux_. Il
riait du monde et ne se fchait pas quand le monde riait de lui.

Ce jour-l mme il avait eu avec Kalm une discussion assez vive, sur les
thories de certains philosophes du vieux monde, qui prtendent que la
race europenne dgnre en Amrique.

Il rencontra Kalm dans le parc et la dispute recommena. Le docteur
dfendait les enfants du sol et jurait par les trois Grces, la chaste
Lucine et tous les pouvoirs de la flore. Il devenait classique lorsque,
enthousiaste, il affirmait que le peuple n en Nouvelle-France valait
mieux que la vieille race. Il le comparait au vin de Bordeaux qui
acquiert du ton, de la force et du bouquet en traversant l'Atlantique.
Il se faisait fort de le prouver avant qu'un nouveau lustre eut pass
sur sa tte, si cela devenait ncessaire.

--Oui, je dmontrerai, s'cria-t-il, en piquant vigoureusement le sol
avec la pointe de sa canne, je dmontrerai qu'un homme de soixante ans,
au Canada, n'a pas moins de coeur ni de capacit qu'un Europen de
trente ans! je le dmontrerai! je vais me marier!...

Ce fut un clat de rire. Quelques dames toutes rougissantes le
flicitrent de sa vaillante dtermination. Peu aprs, le bruit courait
que le docteur tait sur le point de se marier.

La discussion fut interrompue, car une foule nouvelle envahissait les
jardins. C'taient entre autres le chevalier de la Corne avec sa
charmante fille Agathe de la Corne de Saint-Luc, Mme de Tilly, Amlie de
Repentigny et les frres de Villiers.

Les frres de Villiers avaient atteint le chevalier de la Corne sur le
chemin et lui avaient demand la permission de passer devant. Cette
courtoise faon existe encore.

--Oui! passez, Coulon! leur rpondit le chevalier.

Et il ajouta:

--Je suppose qu'il ne reste rien de mieux  faire,  un vieillard qui
date des seize cents, qu' se ranger pour laisser passer les jeunes.

Et il fit un clin d'oeil narquois  Mlle Agathe en disant cela.

--Pourtant, j'aimerais bien voir un peu mes vaillants petits poneys
normands se mesurer avec vos grands chevaux anglais! O les avez-vous
eus, ces chevaux? courent-ils?

--Nous les avons pris au sac de Saratoga, rpondit Coulon. Ils couraient
bien alors! mais, tout de mme, nous les avons rejoints!

--Heureux jeunes gens! nobles garons! exclama le chevalier, en
regardant passer les deux frres sur leurs rapides montures. Un jour,
j'en suis sr, la Nouvelle-France sera fire de les possder!

Pierre Philibert aida Mme de Tilly et sa nice Amlie de Repentigny 
descendre de voiture.

--Comme vous tes bonnes d'tre venues, dit-il, et que de remerciements
je vous dois!

--Nous ne pouvions choisir un meilleur jour, rpliqua la jeune fille. Il
aurait fallu un tremblement de terre pour retenir ma tante  la maison.

--Et vous, Amlie? demanda Philibert.

Amlie baissa la tte: le regard de Pierre la brlait.

--Oh! moi, je suis une nice obissante... et j'ai accompagn ma tante.
Il est si ais d'aller o le coeur nous appelle!

Elle rougit en disant cela, mais aprs tout, elle n'avait dit que la
vrit.

Elle retira sa main que Pierre tenait toujours.

--J'tais bien heureuse d'tre tmoin des hommages que vous recevez
aujourd'hui, de la part de tout ce qu'il y a de noble et de bon dans
notre patrie. Tante de Tilly a toujours prdit votre grandeur!

--Et vous, Amlie, qui me connaissez un peu mieux que votre tante, vous
en avez toujours dout, n'est-ce pas?

--Oh! non. Au reste, un si bon prophte mrite une confiance sans
bornes.

Pierre sentit courir dans tout son tre ce frisson d'orgueil et
d'ivresse, que tout homme prouve au moment o il s'aperoit que la
femme qu'il aime, espre et se repose  jamais en lui.

--Vous ne savez pas comme votre prsence m'est douce! balbutia-t-il.

Rien non plus, n'tait doux  Amlie comme cette parole de l'homme
bien-aim.

Elle ne fit pas semblant d'entendre, cependant, et elle rpliqua avec
une apparente indiffrence:

--Le Gardeur est bien fier d'tre votre ami aujourd'hui.

Philibert effleura de ses lvres la main de la jeune fille. C'tait
cette main anglique, pleine de force sous son apparence frle, qui
avait faonn sa destine et l'avait conduit  sa glorieuse position. Il
s'inclina.

--Je vais m'efforcer de mriter, dit-il, qu'un jour Amlie de Repentigny
soit fire de moi.

Amlie demeura silencieuse une minute, puis elle rpondit d'une voix
basse et tremblante d'motion:

--Je suis fire de vous, Pierre!... Les paroles me manquent pour vous
dire comme je suis heureuse des honneurs que l'on vous rend
aujourd'hui!... je le suis surtout parce que vous les mritez ces
honneurs.

Le jeune colonel tait mu jusqu'aux larmes.

--Merci! Amlie, fit-il; puisque vous m'estimez c'est que je vaux
quelque chose. J'ai toujours eu le plus grand respect pour votre
opinion, et votre approbation est ma plus douce rcompense.

Amlie ne rpondit rien, mais elle pensa.

--Si c'tait tout!

Le bourgeois vint saluer Amlie et Mme de Tilly. Ds qu'il se fut
loign Mme de Tilly remarqua:

--Le bourgeois Philibert a des manires aussi distingues que les
premiers gentilshommes de France. Il passe pour tre un peu rude, un peu
svre avec ses ennemis, mais avec ses amis et avec les dames surtout,
il est charmant comme un souffle du printemps.

Amlie eut un signe d'assentiment, mais elle fit une rserve mentale
quant au souffle du printemps.

Pierre les conduisit au salon. Elles furent accueillies avec
empressement par toutes les dames qui s'y trouvaient rendues dj. La
conversation roulait bruyante, vive, anime, sous les riches lambris.

Le joyeux caractre gaulois est indestructible; il est venu jusqu' nous
dans toute son intgrit. La conqute qui a chang tant de choses n'a
pas altr la gaiet des Canadiens-franais. Le peuple canadien de
l'avenir unira, dans une proportion admirable, les qualits srieuses de
l'Anglais aux grces,  l'esprit et  l'abngation des Franais, et
formera le plus brillant des peuples.

A quelque distance de la maison, dans un enfoncement ombreux, plusieurs
tables immenses avaient t dresses. Des centaines de personnes
pouvaient s'y asseoir. Et Dieu sait si une seule place restait vide!
Tous les employs du bourgeois taient runis l avec leurs familles.
Des gens qui mangeaient comme des Gargantua et buvaient comme des
tonneaux... les tonneaux des Danades! qui riaient  faire clater les
arbres, et chantaient  tourdir le ciel. O les joyeux convives du plus
hospitalier des matres, comme ils s'amusaient bien! et comme le
bourgeois tait mu de leur gat! comme il tait content de leur joie!

Gabet, matre Guillot Gabet, le cuisinier de la maison, avait charg ces
tables des mets les plus nourrissants, laissant le menu pour des bouches
plus dlicates. Les pts abondaient, la collection en tait vraiment
riche. Il y en avait un, entre autres, qui aurait pu tre compar au
mont Blanc, suppos, bien entendu, que les autres pts eussent form
les Alpes. Ce roi des pts avait t destin, dans l'esprit de son
crateur,  une table plus digne et  des bouches plus nobles. Il devait
tre l'ornement de la grande salle  manger. Mais dame Rachel en dcida
autrement. Gabet en ressentit du dpit.

L'un des convives qui possdait une voix de stentor, se mit  chanter
dans son enthousiasme:

        C'est dans la ville de Rouen,
        Ils ont fait un pt si grand,
        Ils ont fait un pt si grand
        Qu'ils ont trouv un homme dedans!

Tout le monde fit chorus et battit des mains. Guillot Gabet mit la tte
dans la porte de sa cuisine pour couter ce chant solennel en l'honneur
de son solennel pt.

--Aprs tout, pensa-t-il, les dames et les messieurs du salon n'auraient
pas fait un pareil accueil  mon oeuvre. Puis, ce qui pis est, ils ne
l'auraient pas tout dvor!

Quel fut le cliquetis des couteaux et des fourchettes, ds que le bon
cur de Sainte-Foy eut rcit le _bndicit_, avec quelle dextrit les
convives maniaient les armes, dans l'oeuvre gigantesque de raser des
pts hauts comme des tours et de niveler des montagnes de viandes, et
autres mets, serait chose impossible  dire!

Et combien de flacons de vin de Gascogne et de cidre de Normandie,
toujours vids, toujours remplis, se succdrent, serait encore chose
impossible  calculer!

Guillot tait rayonnant! sa figure s'allumait comme ses fourneaux. Il se
mit  chanter lui aussi le pt de Rouen, mais il pensait au sien!

Le bourgeois, son fils et plusieurs des principaux invits vinrent un
instant sous la feuille, pour dire  ces braves gens quelques bonnes
paroles, et leur donner une marque de respect. Il furent reus avec des
applaudissements frntiques et bien des coupes furent vides en leur
honneur.

Matre Guillot Gabet rentra dans sa cuisine et se mit  stimuler le zle
des marmitons. Il fallait remplacer le pt perdu pour la table
d'honneur. Il voltigeait de tous cts, donnant des ordres, grondant,
riant, plaisantant, levant les mains au plafond ou frappant le plancher
d'un pied fivreux, tout cela, pour que le dner ft digne de Philibert
et de lui-mme.

Guillot tait petit et gras; il portait un nez rouge, des yeux noirs et
une bouche irascible comme la bouche d'un ptissier de Lerne. Son coeur
tait d'une bonne pte cependant, et il gratifiait de ses meilleures
sauces les compagnons qui s'inclinaient humblement devant son sceptre.

Malheur, par exemple,  l'imprudent qui n'obissait pas sur-le-champ ou
s'avisait de discuter ses ordres! Le typhon balayait la cuisine. Dame
Rachel elle-mme n'avait qu' s'envelopper dans ses jupons et 
dguerpir, pour chapper  la tempte! Tempte terrible! mais qui
s'apaisait d'autant plus vite qu'elle avait t plus violente.

Il savait ce qu'il avait  faire aujourd'hui! Il n'avait pas coutume,
disait-il, de s'essuyer le nez avec un hareng. Le dner qu'il tait en
frais de prparer serait un dner de Pape aprs carme!

Il avait un grand respect pour le bourgeois son matre, mais il
dplorait son manque de got. Il ne pouvait pas se le dissimuler, il
l'avait sur le coeur! Le bourgeois n'tait pas tout  fait digne de son
cuisinier. Par exemple, il adorait le Pre de Berey. Quel jugement!
quelle sret de got possdait le jovial Rcollet!... L'approbation du
bon Pre valait mieux que les compliments de tout un monde de mangeurs
banaux qui font claquer leurs lvres en affirmant qu'un mets est
excellent, et ne sont pas plus capables que les cent Suisses de dire
pourquoi il est excellent; gens qui ne comprennent pas les artistes!

Afin d'instruire, de nourrir et de caresser le palais de la postrit,
Guillot Gabet appela Jules Painchaud, son futur gendre et, avec la
solennit d'un ministre qui rcite un extrait de la Bible, la casquette
blanche sur le coin de l'oreille, et le poing sur la hanche, il lui
donna en ces paroles la direction de son pt:

--Enlevez une muraille de pte, une muraille circulaire paisse d'un
pouce, si riche qu'elle s'affaisse sur elle-mme, et si vaste qu'elle
puisse contenir la cour du roi Ppin. tendez  l'intrieur de cette
forteresse une paisse couche d'minc forme de deux savoureux jambons
de Westphalie. Si vous ne pouvez pas vous procurer des jambons de
Westphalie, prenez des jambons d'habitant.

--Des jambons d'habitant! s'cria Jules Painchaud tout constern.

--Oui! oui! ne m'interrompez point s'il vous plat.

Matre Gabet tait dj tout rouge. Jules se tut.

--C'est cela que j'ai dit: deux jambons d'habitant, qu'avez-vous 
rpliquer? hareng boucan! hein?

--Oh! rien du tout! rien, reprit Jules avec humilit, seulement je
pensais...

Pauvre Jules, il eut mieux aim cent fois se rtracter que de perdre la
confiance du pre de Suzette.

--Vous pensiez!

Il fallait voir la figure du matre cuisinier, le rond dcrit par sa
bouche irrite... il fallait entendre sa voix! Un magnifique sujet pour
Hogarth. Il continua:

--Si vous me chicanez sur la confection de mon pt, Suzette demeurera
vieille fille sa vie durant, c'est moi qui vous le dis!

Jules avait l'air si contrit qu'il s'adoucit aussitt.

--Eh bien, reprit-il, coutez maintenant, Jules, je continue: Sur la
couche d'minc forme de deux jambons de Westphalie, ou, si vous ne
pouvez pas en trouver, de deux jambons d'habitant, dposez
scientifiquement un dindon gras dcoup avec art, mettez-lui la tte de
faon qu'elle apparaisse plus tard au-dessus de la crote suprieure
comme une pitaphe, pour faire comprendre aux dneurs que l repose
matre Dindon! Entassez deux chapons dodus, deux perdrix succulentes,
deux pigeons, le dos et les cuisses d'une couple de livres juteux;
remplissez les vides avec des oeufs battus, et je vous jure que cette
pice ressemblera  ce que les potes pourraient appeler des fossiles
enfouis dans l'or des oeufs et dans la gele. Assaisonnez-le tout comme
pour un saint; couvrez d'une pte lgre, faites cuire avec autant de
soin que vous en prendriez pour faire cuire un ange sans lui griller une
plume! Puis, servez froid, et mangez! Et alors, je vous dirai, Jules,
comme dit toujours le bon Pre de Berey, aprs avoir prononc le
_bndicit_ sur un bon pt de Pques: _Deo gratias!_




                                XXI

                      _SIC ITUR AD ASTRA_


La vieille demeure de Belmont s'tait pare bien souvent pour des ftes,
depuis les jours de l'intendant Talon qui l'avait btie et qui fut son
premier occupant, mais jamais tant de belles femmes et de vaillants
hommes ne s'taient trouvs runis dans ces vastes salles  la table
somptueuse du bourgeois Philibert, qui ftait son fils an.

Les dames ne se levrent point immdiatement aprs le dner, mais,
suivant la coutume de la Nouvelle-France, elles se mlrent  la
conversation des hommes qui dgustaient les fines liqueurs. Elles
prvenaient ainsi des excs souvent regrettables, et ajoutaient un
charme particulier  la causerie.

Les serviteurs emportaient les plats vides et les splendides restes des
ptisseries de matre Guillot.

Matre Guillot, du fond de sa cuisine, jugeait de l'esprit et du bon
got des convives par ce qu'ils avaient mang. Il se sentait apprci ce
jour-l. Les nobles htes en seraient rcompenss, car l'me du
cuisinier passait dans ses oeuvres et se transmettait avec ses gots
raffins.

Le bourgeois,  la tte de la table, pelait des oranges et tranchait des
ananas pour les dames, riait et racontait des anecdotes piquantes qui
amusaient beaucoup.

--Les dieux sont joyeux parfois, dit Homre, et leurs clats de rire
font trembler l'Olympe, observa le Pre de Berey, qui tait assis 
l'autre bout de la table. Jupiter n'a jamais ri de si bon coeur que le
bourgeois.

Le soleil se coucha dans un ocan de splendeur. Des gerbes de rayons
d'or traversrent une fentre et tombrent comme une aurole sur la tte
du beau vieillard.

Il parut transfigur. Ceux qui se trouvaient l n'oublirent jamais,
jusqu' la fin de leur vie, le reflet de bonheur et de majest qui
illumina son front en ce mmorable instant.

Il avait fait asseoir  sa droite Amlie de Repentigny et le comte de la
Galissonnire. Le gouverneur, charm de la beaut et des manires de la
jeune chtelaine, l'avait conduite au milieu des convives. Il se
montrait  son gard comme envers Mme de Tilly, d'une galanterie gale 
celle du gentilhomme de la plus courtoise cour d'Europe. A sa gauche,
tait assise la radieuse Hortense de Beauharnois. Hortense avait pris de
la Corne de Saint-Luc par le bras et lui avait dclar qu'il serait son
cavalier ou qu'elle ne dnerait point. Le vieux militaire s'tait rendu
 discrtion.

--Je serai volontiers votre prisonnier, lui avait-il dit, car je n'ai ni
le pouvoir ni le dsir de m'chapper. Puis, je sais obir!

Hortense lui donnait de lgers coups d'ventail lorsqu'il regardait un
peu trop les autres dames.

--J'ai choisi le plus jeune, le plus beau et le plus galant des
cavaliers, dit-elle, et je ne veux pas qu'on me le ravisse!

--Tout doux! Hortense. C'est par erreur que vous m'avez pris. Le
cavalier par vous convoit c'est le grand Sudois que vous vouliez
conqurir, s'cria en riant le vieux soldat. C'est votre homme! Les
dames le savent bien et elles voudraient me dlivrer de vos chanes pour
vous permettre de prendre le philosophe.

--Allez-vous chercher  m'chapper, chevalier? je suis votre couronne,
et vous me portez aujourd'hui! Le monsieur Sudois! il ne se connat pas
en fleurs... de notre espce. Il nous mettrait  sa boutonnire, comme
ceci!

Elle dtacha une rose du bouquet qui se trouvait devant elle et la mit
gracieusement  la boutonnire du vieux chevalier.

--Jalousie et prtention, mademoiselle! Le grand Sudois sait comment
humilier votre orgueil et vous inculquer une ide juste de l'esprit et
de la beaut des dames de la Nouvelle-France!

Hortense exprima, deux ou trois fois, par un signe de tte sa haute
dsapprobation.

--Je voudrais avoir la philosophie du Sudois, repartit de la Corne,
pour juger les femmes; comme lui je les comparerais  de tendres
agneaux... Mais je suis trop vieux, maintenant, je les mesurerais comme
on mesure les militaires...  la toise!

--La mesure de l'homme doit tre celle de l'ange, ainsi qu'il est crit.
_Scriptum est_, chevalier!

Hortense avait des clairs de gaiet dans les yeux et semblait dfier le
vieux soldat.

--Le savant philosophe sudois y perdrait son latin, reprit-elle, s'il
essayait de m'approfondir. Les filles de la Nouvelle-France chappent 
l'oeil du chercheur. Ecoutez-moi donc, chevalier!

Elle lui donna quelques coups d'ventail sur les doigts.

--Vous me ngligez dj pour une autre!

De la Corne changeait quelques signes badins avec une belle jeune fille
assise de l'autre ct de la table.

C'tait Ccile Tourangeau, avec son front poudr et ses cheveux pais
boucls sur le front, comme un lger brouillard de neige, pour cacher la
petite croix rouge que le regard des curieux cherchait toujours 
dcouvrir.

Le Gardeur de Repentigny tait  ses cts et lui parlait avec une
effusion qui semblait la remplir de flicit.

Les accords de la musique retentirent de nouveau sous les plafonds
sonores. C'taient les prludes  la sant du roi.

--Prparez-vous  faire chorus, chevalier! fit Hortense, le Pre de
Berey va chanter l'hymne royal.

--Vive le roi! rpondit de la Corne. Jamais plus belle voix n'a chant
la messe, ni entonn Dieu sauve le roi! J'aime entendre un prtre du
Seigneur redire tour  tour avec solennit, les odes  la patrie et les
psaumes de David! Notre premier devoir est de louer Dieu; aprs Dieu, le
roi. Jamais la Nouvelle-France ne faillira  l'un ou  l'autre de ces
devoirs!

De la Corne tait loyal jusque dans ses fibres les plus intimes.

--Jamais! chevalier. Le droit et l'vangile rgnent ou succombent
ensemble, repartit Hortense en se levant.

Tout le monde se leva.

Le rvrend Pre de Berey entonna de sa voix riche et vibrante le chant
royal compos par Lulli, en l'honneur de Louis XIV,  l'occasion de la
fameuse visite qu'il fit au couvent de Saint-Cyr, avec Mme de Maintenon.

Les paroles, crites par Mme Brinon, furent ensuite traduites en
anglais, et paroles et musique devinrent, par la plus singulire des
transpositions, l'hymne national de l'Angleterre.

--_Dieu sauve le roi!_

Ce chant-l, la France ne l'entend plus. Il est enseveli sous les ruines
profondes de la monarchie. Mais il se rpte encore en Nouvelle-France,
ce rameau d'olivier greff sur l'arbre superbe de l'empire britannique.

Le Pre de Berey chanta donc:

        Grand Dieu, sauvez le roi!
        Grand Dieu, sauvez le roi!
              Sauvez le roi!
        Que toujours glorieux,
              Louis, victorieux,
              Voye ses ennemis
              Toujours soumis!

L'assemble tout entire fit chorus. Les gentilshommes levrent leurs
coupes et les dames agitrent leurs mouchoirs blancs. Les vieilles
murailles tressaillirent de joie au bruit des applaudissements.

Les chansons et les discours se succdrent ensuite, divisant comme avec
une lame d'or les heures rapides du dessert.

Les longs discours n'taient pas de mode alors, au dner, et l'on ne
gtait pas le plaisir de la table et les charmes de la conversation par
d'interminables priodes sur des sujets ternellement rebattus.

Le bourgeois crut devoir, toutefois, remercier ses htes de l'honneur
grand qu'ils avaient daign lui faire.

--Les portes de Belmont depuis si longtemps fermes, dit-il, sont
ouvertes aux amis, maintenant que mon fils est de retour. Belmont ne
m'appartient plus. J'espre que Pierre...

Il se prit  sourire mais il se donna garde de jeter les yeux du ct o
ses paroles pouvaient avoir trop d'chos.

--J'espre que Pierre, continua-t-il, trouvera quelqu'une de nos
charmantes qubcoises pour partager avec lui le soin de sa maison, et
nous donner une franche hospitalit quand nous y reviendrons.

D'immenses applaudissements rpondirent  ces paroles pleines de
signification. Les dames toutes rougissantes comblrent le bourgeois de
louanges, les messieurs firent clater leurs bravos! Tous jouissaient
par anticipation de ce renouvellement de la charmante hospitalit de
Belmont.

--Il pleut des gteaux! dit le chevalier  sa ptillante voisine, et les
gouttes d'or du bonheur ne tombent que du coeur de la femme! Qu'en
pensez-vous, Hortense? Quelles sont les jeunes filles de Qubec qui
consentiraient  partager avec Pierre le soin de faire les honneurs du
chteau de Belmont?

--Toutes! rpondit Hortense. Mais pourquoi le bourgeois Philibert ne
parle-t-il que des demoiselles de Qubec? Il sait pourtant que je suis
des Trois-Rivires, moi!

--Oh! il a peur de vous! vous transformeriez Belmont en un paradis! Ce
serait plus beau que la promenade sur le cap, lorsque tout le beau monde
de Qubec s'y promne! Qu'en pensez-vous Pre de Berey?

--J'en pense ce que dit Horace. Et je suis sr qu'Horace est ce qu'il y
a de mieux aprs les Homlies:

        Teretesque suras laudo, et integer ego!

Le chevalier de la Corne pinant l'paule opulente d'Hortense, lui
murmura: ne confessez pas au P. de Berey votre promenade sur le cap.
J'espre qu'avant longtemps, Pierre fera tout de mme son choix.

--Nous avons hte d'oprer une descente journalire dans les catacombes
du vieux sommelier provenal, o sont ensevelis les meilleurs crus de la
France.

Le chevalier disait cela  dessein, pour inquiter le vieux Provenal
qui se tenait debout derrire sa chaise, et rvait  son cellier si bien
rempli.

--Et si Pierre ne se marie pas, demanda Hortense, que deviendra-t-il,
que deviendrons-nous? nous surtout?

--Il est bon garon, nous boirons son vin alors.

--Viens ici, Pierre, fit le chevalier familirement. Il faut que tu te
maries! c'est ton devoir. Mais je n'ai pas besoin de te le dire, tu te
marieras, c'est visible comme le chemin de Pronne  Saint-Quentin, un
chemin aussi bon qu'un autre et aussi vieux que Chinon en Touraine.
Qubec est un sac de perles. Prends la premire venue et elle vaudra une
ranon de Juif! Si tu as la chance de tirer la plus belle, vends tout ce
que tu possdes et va l'acheter, comme il est dit dans l'vangile!
N'est-ce pas Pre de Berey? Il me semble avoir entendu quelque chose
comme cela tomber de la chaire des Rcollets.

--Chevalier, je n'ai rien  vous apprendre, je vois, et je ne
commenterai point votre parabole. Je garde mes commentaires pour mes
frres de saint Franois, afin de leur faire comprendre qu'en renonant
au monde, ils n'ont pas perdu grand'chose! Mais quand le colonel
Philibert aura trouv cette perle prcieuse...

Le Pre regarda du coin de l'oeil Amlie de Repentigny. Il tait un peu
dans le secret.

--Quand il aura trouv cette perle d'un grand prix, je lui promets que
les cloches de notre monastre sonneront le plus joyeux carillon qui ait
t entendu depuis le mariage du dauphin, alors qu' force de tirer sur
les cordes, le grassouillet Frre Le Gros s'est affaiss hors d'haleine
et que le Frre Bref, un petit courteau, s'est allong d'une demie
verge.

Plusieurs rpondirent au bon Pre par un clat de rire. Hortense se mit
 plaisanter le chevalier, ce vieux veuf qui n'osait plus entreprendre
de parcourir le chemin de Pronne  Saint-Quentin!

--Si vous le vouliez, nous le franchirions ensemble, dit-elle, comme
deux bohmes franchissent le monde avec tout leur trsor de bonheur sur
le dos.

--Mieux que cela, exclama de la Corne, vous tes digne de voyager sur un
afft de canon dans ma prochaine campagne. a vous irait-il?

Hortense lui tendit la main:

--C'est mon rve! dit-elle. Je suis fille de soldat, j'espre devenir
femme de soldat, et mourir veuve de soldat! Mais, c'est assez de
badinage. Il est plus malais d'tre spirituelle que sage. Tiens, mon
cousin Le Gardeur a quelque chose qui l'agace.

Le Gardeur lisait un billet qu'un valet venait de lui remettre. Il le
froissa avec colre et fit un mouvement comme pour le dchirer, mais il
le dissimula dans son habit. Sa gaiet tait disparue.

Une autre personne, la bonne Amlie, avait surpris avant Hortense de
Beauharnois, le geste rapide de Le Gardeur. Elle aurait bien voulu aller
s'asseoir un moment auprs de son frre, mais elle ne pouvait rompre le
cercle troit d'amis qui la tenaient prisonnire.

Elle souponnait Anglique des Meloises d'avoir crit ce billet.

Le Gardeur vida, coup sur coup, deux ou trois verres, s'excusa auprs de
sa partenaire, qui ne fut pas dupe, et sortit de table.

Amlie se leva vivement, demanda pardon au bourgeois, et le rejoignit
dans le parc. L'air pur et frais du soir invitait  la promenade.

La jolie Ccile Tourangeau qui se trouvait au ct de Le Gardeur, avait
jet un coup d'oeil sur le papier et reconnu l'criture d'Anglique.
Elle n'eut pas de peine  deviner pourquoi son voisin la quittait si
promptement. Le dpit fit monter le rouge  son front, la marque en
devint de plus en plus pourpre.

Mais le monde roule toujours avec ses alternatives de temptes et de
calme, de soleil et d'obscurit.

Les convives sortirent de table et se dirigrent les uns et les autres
vers le salon, vers l'observatoire, ou vers le parc. Ccile tait d'un
heureux caractre et se consolait vite de ses chagrins. Le beau
Jumonville de Villiers l'invita  monter au grand balcon o se passait,
disait-il, une scne trs drle. Elle le suivit et le souvenir de son
rcent mcontentement se dissipa aussitt.

Une scne trs drle, en effet, avait lieu sur le balcon. Un groupe de
jeunes filles demi-srieuses, malgr leurs rires clatants, entouraient
le docteur Gauthier et le suppliaient de lire leur destine dans les
toiles. Les toiles, ce soir-l, brillaient d'un clat inaccoutum.

A cette poque, comme encore de nos jours, et comme dans tous les ges,
les femmes,  l'exemple des anciens Juifs, demandaient des signes,
tandis que les Grecs--c'est--dire les hommes--demandaient la sagesse.

La femme a toujours t curieuse et elle le sera toujours! Elle essaiera
sans cesse de surprendre les dcrets du destin, au sujet de la question
suprme de son existence, le mariage.

C'est en vain que le docteur protestait, demandait grce et plaidait les
circonstances attnuantes; il invoquait l'absence complte de tlescope,
mais les dames ne voulaient point accepter ses raisons.

--Il sait le ciel par coeur, se disaient-elles, et peut lire nos
destines dans les toiles, comme un vque lit dans son brviaire.

Il tait dans tous les cas d'une bonne nature et d'une extrme
complaisance. Bon nombre de ces hommes dvous sont ainsi chaque jour la
proie de leurs amis. Hortense insistait plus que les autres.

--Dites-moi ma destine, rptait-elle en riant, je veux la savoir! Si
les toiles m'ordonnent de vous pouser, je le ferai! j'en suis capable,
je vous le promets! Le docteur cda.

--En face d'une semblable promesse, fit-il, je tenterais l'impossible.

--Ne me cachez rien, reprit la jeune fille; n'ayez pas peur de
m'annoncer la couronne de reine ou la robe de bure des vieilles filles
de Saint-Cyr. Les filles de Qubec accrochent leurs esprances aux
toiles, aux plus brillantes surtout! Elles sont trop aimantes pour
vivre seules et trop fires pour vivre pauvres. Quant  moi, je
n'attendrai pas, pour m'embarquer, un vaisseau qui n'arrivera jamais,
et, pour me nourrir, un fruit qui ne saurait mrir.

Tout le monde s'amusa de la joyeuse plaisanterie. Quelques dames
levrent les paules et se regardrent  la drobe. Elles auraient
voulu, cependant, avoir le courage d'en dire autant.

--Eh bien, ordonna le docteur, placez-vous devant moi, mademoiselle de
Beauharnois, l'heure solennelle va sonner, et il faut d'abord que
j'tudie vos regards. Hortense s'avana.

--C'est un des privilges de cette tude aride, fit-il en souriant.

Et il semblait se complaire  regarder cette belle et svelte jeune fille
qui se tenait bravement devant lui.

--La solliciteuse, commena-t-il gravement, est grande, droite, lance,
a les bras longs, les mains et la tte petites, les cheveux presque
noirs, les yeux perants, noirs comme la nuit et pleins de feu; elle est
vive, nergique, spirituelle, sense...

--Oh! dites-moi ma bonne fortune, docteur, non pas mon caractre. Vos
flatteries me font rougir, s'cria-t-elle, frmissante et prte  fuir.

--Nous allons voir ce qui va dcouler de l, rpondit le docteur d'un
air sombre.

Et de sa canne  pommeau d'or il fit le geste de diviser les cieux en
quatre parties, comme les augures des temps anciens, et il compta les
plantes dans leurs maisons.

Il tait srieux; Hortense aussi. Elle suivait son regard parmi les
astres brillants

        Qui roulent en disant la puissance des dieux,
        En portant humblement leurs ordres en tous lieux!

--Le seigneur de l'ascendant, dit-il, est dans la dixime maison, avec
le seigneur de la septime. En consquence, la solliciteuse pousera
l'homme n pour tre son mari, et non pas l'objet de ses premires
amours et l'esprance de sa jeunesse.

Il s'arrta. Mais les toiles ne mentent pas, continua-t-il, comme se
parlant  lui-mme. Jupiter dans la septime maison nous annonce que le
mariage lve en rang et en dignit, et Mars, dans la sixime, prsage
des succs sur les champs de bataille. O prodige! Hortense. Le sang des
Beauharnois va devenir un sang royal! Il coulera dans les veines des
souverains de France! d'Italie! de Flandres! mais jamais dans les veines
des souverains qui rgneront sur la Nouvelle-France... Car Saturne, qui
est dans la cinquime maison, regarde sourdement les gmeaux qui
rgissent l'Amrique.

--Viens, Jumonville! exclama Hortense, flicite Claude de la grandeur
future de la maison de Beauharnois! mais plains-moi, car je ne verrai
rien de ces choses! Je me soucie peu des rois et des reines de l'avenir,
mais je m'intresse beaucoup  ceux que j'aime, et je voudrais les voir
au comble des honneurs et de la Flicit!... Viens, Jumonville! fais
parler les augures  ton tour. Si le docteur dcouvre la vrit  ton
sujet, je croirai ce qu'il m'a prdit.

--C'est une heureuse ide, Hortense, rpliqua Jumonville. Il y a
longtemps que j'ai accroch mon chapeau aux toiles; que le docteur le
trouve s'il en est capable!

Il tait superbe, Jumonville, avec sa figure martiale et sa taille forte
et souple. Le docteur, d'humeur charmante maintenant, l'examina
attentivement et avec un intrt immense pendant une minute, puis, de
nouveau, avec une solennit digne d'un vritable pontificat, il leva sa
canne et dcrivit une figure dans les cieux toils. Il parut rflchir,
et il abaissa sur le jeune homme un regard anxieux.

--Rien de bon? mauvais signes? docteur, fit vivement Jumonville.

Et ses yeux brillants semblaient dfier la fortune et les dangers
invisibles.

--Le _Hyleg_, celui qui donne la vie est terrass par Mars dans la
septime maison, et Saturne, dans l'ascendant, est d'un mauvais aspect,
dit avec lenteur l'astrologue improvis.

--Je suppose, docteur, repartit Jumonville, que cela sonne comme la
guerre et signifie des batailles! C'est une bonne fortune pour un
soldat. Continuez.

Le docteur poursuivit en regardant le ciel:

--Vnus est favorable. L'amour, la renomme, l'immortalit, vous
attendent, Jumonville de Villiers!.. Vous mourrez sous les drapeaux de
votre patrie et pour votre roi!... Vous ne vous marierez point... Toutes
les femmes de la Nouvelle-France verseront des larmes sur vous! Comment
cela? je n'en sais rien. Mais, _scriptum est_, c'est crit, Jumonville!
et ne m'en demandez pas davantage.

Tous les curieux qui coutaient le docteur, sentirent comme un fluide
lectrique, un frisson rapide courir dans leurs veines. La joie bruyante
se calma, la superstition avait encore  cette poque un grand empire
sur les esprits.

Le docteur s'assit et essuya les verres de ses lunettes.

--Je n'ai plus rien  dire ce soir, affirma-t-il. J'ai mme t trop
loin. J'ai badin avec des choses srieuses et j'ai pris au srieux des
badinages. Je vous demande pardon, Jumonville, de m'tre pli  vos
fantaisies.

Le jeune soldat se mit  rire de bon coeur.

--Si la renomme, l'amour et l'immortalit doivent tre mon lot ici-bas,
pourquoi redouterais-je la mort? remarqua-t-il. Le plus ambitieux des
soldats ne dsire rien de plus! Rien que pour tre pleur des femmes de
la Nouvelle-France, je voudrais mourir! et cela en vaut bien la peine!
dit-il en regardant Hortense.

Les paroles de Jumonville se gravrent  jamais dans l'me d'Hortense de
Beauharnois et la remplirent d'une douce et triste ivresse.

Quelques annes plus tard, Jumonville de Villiers tombait sur les bords
de la Monongahla, dans les plis du drapeau blanc.

Et parmi les filles de la colonie qui pleurrent sa destine, nulle ne
versa des larmes plus amres que sa tendre et belle fiance, Hortense de
Beauharnois.

Les prdictions du sieur Gauthier se redirent partout alors comme une
histoire trange et vraie. Elles passrent dans les traditions
populaires. Elles se racontaient encore quand le souvenir des ftes de
Belmont tait perdu depuis longtemps!

La Nouvelle-France n'avait ni oubli, ni pardonn la mort du brave
Jumonville, quand eut lieu la grande rvolte des colonies anglaises. Le
Congrs fit alors un vain appel aux Canadiens. Les proclamations de
Washington furent foules aux pieds, ses troupes furent repousses ou
retenues prisonnires. Si la mort de Jumonville fit perdre, en grande
partie, le Canada  la France, elle le donna, d'autre part, 
l'Angleterre. Les secrets de la Providence dans le gouvernement et la
vie des peuples sont bien merveilleux! et souvent la destine d'un
continent entier dpend de la vie ou de la mort d'un seul homme!

Mais tous ces vnements reposaient encore dans les mystrieux abmes de
l'avenir. Le vaillant Jumonville qui devait tomber, et Coulon, son
frre, qui le vengea si noblement en pargnant la vie  Washington,
taient alors les plus veills des gais convives du bourgeois
Philibert.

Pendant qu'un groupe de jeunes gens, moiti srieux, moiti badins,
cherchaient ainsi  dcouvrir, dans les toiles, ces concordances qui
devaient leur assurer le bonheur, Amlie se promenait avec son frre,
dans une alle tranquille du vaste parc.

Le ciel de l'occident gardait encore,  son horizon, quelques lumineux
vestiges du soleil disparu depuis longtemps. L'obscurit tait profonde
sous les chnes et les pins. La valle paraissait comme un abme de
tnbres, et l'on pouvait suivre, au fond, la course de la rivire, par
le rayonnement des toiles dans l'eau.

La mare montante apportait du fleuve immense un air frais et encore
lgrement imprgn de la senteur du varech.

Le Gardeur se sentait plus calme, Amlie le domptait  force
d'affection. Ils s'assirent sur un banc en face de la valle, loin de la
foule et du bruit. Amlie pouvait se risquer  dire ce qui lui faisait
tant de mal.

--J'aurais craint de vous offenser, tout  l'heure, fit-elle, en lui
pressant les mains, si j'avais dit tout ce que j'prouve le besoin de
vous dire. Je ne vous ai jamais offens, n'est-ce pas? mon frre,
jamais?

--Jamais! adorable petite soeur. Dis-moi tout ce que tu voudras!
demande-moi tout ce que tu dsires! Je ne crains qu'une chose, c'est
d'tre indigne de ton affection...

--Non! Le Gardeur, vous n'en tes pas indigne! Vous tes le seul frre
que Dieu m'ait donn, je vous aimerai toujours! Mais d'autres ne vous
jugent pas aussi bien et cela me chagrine fort.

Il recula; son amour-propre s'effrayait, mais il savait qu'Amlie avait
raison.

--J'ai t faible, Amlie, je l'avoue. Ce message m'a caus du dpit...
Elle a choisi le moment... Anglique des Meloises est sans piti pour
ceux qui l'aiment.

--Oh! mon coeur me le disait bien! je le pensais! c'est donc elle,
Anglique, qui vous a envoy le billet que vous avez lu  table?

--Sans doute; elle seule pouvait me causer ce trouble. Elle dteste le
bourgeois et veut m'arracher aux amusements de cette fte qu'il donne en
l'honneur de Pierre. Je vais lui obir, mais elle aussi m'obira, et
cette nuit mme! D'une faon ou d'une autre, il faut que cela finisse...
Tu peux lire sa lettre, Amlie.

--C'est inutile, mon frre. Je connais assez Anglique pour redouter son
influence. Elle a toujours fait la terreur de ses compagnes. Mais vous
ne laisserez pas la fte, n'est-ce pas? ajouta-t-elle d'une voix
suppliante.

Elle savait que ce serait un grand manque de courtoisie envers leur ami
Pierre.

--Il le faut, Amlie! Anglique serait-elle aussi mchante qu'elle est
belle, je l'aimerais toujours! Je l'en aimerais davantage! Si elle
venait  moi, comme Hrodiade avec la tte de Jean Baptiste sur un
plateau! je ferais mieux qu'Hrode, je tiendrais mes serments!

--O mon frre! mon frre! soupira la pauvre Amlie. Les de Repentigny
n'aiment pas si follement que cela!... Non, jamais! quel philtre
empoisonn avez-vous donc bu pour vous prendre ainsi d'une femme qui
vous traite en esclave? Non, Le Gardeur! vous n'irez pas! vous n'irez
pas! supplia-t-elle encore en se jetant  son cou. Ici, avec votre
petite soeur, vous tes en sret! vous ne le serez plus si vous entrez
dans cette maison des Meloises!

--Je dois y aller, j'irai!... je le sais, j'ai bu un philtre enchant,
mais je ne veux point d'antidote! Le monde ne saurait me gurir de mon
amour pour Anglique! Laisse-moi aller recevoir d'elle mon chtiment
pour tre venu  Belmont, et ma rcompense pour avoir obi  ses ordres!

--Pauvre frre! pensez-vous qu'Anglique rponde  votre amour? Elle
est, comme nous toutes, faible et inconstante! Elle n'est pas, cette
Anglique, l'idal que l'homme cherche dans la femme qu'il aime!

--Pourvu qu'elle me soit fidle  moi! Mais elle va me trouver faible et
inconstant, moi, si je tarde encore  l'aller rejoindre... Adieu! petite
soeur.

Il se leva. Amlie pleurait. Elle ne voulait pas jeter le dsespoir dans
son me. Et pourtant, elle se rappelait avec amertume et indignation les
propos d'Anglique, et ses intentions au sujet de l'intendant.
Voulait-elle donc, la perverse! se servir de son frre comme d'une ombre
qui ferait mieux ressortir ses charmes aux yeux de Bigot?

--Mon bon frre, reprit Amlie, je suis femme et je comprends les femmes
mieux que vous ne pouvez les comprendre vous-mme. Je connais Anglique
et son incroyable ambition. Elle ne reculera devant aucun moyen.
Etes-vous convaincu, intimement convaincu, de la sincrit de son amour?
Croyez-vous qu'elle vous aime comme une femme doit aimer l'homme qui
sera son poux?

Le Gardeur sentit l'amertume de ces paroles comme un stylet d'argent qui
lui aurait fouill le coeur. Dans son extrme passion pour Anglique, il
prouvait souvent de l'angoisse quand l'enchanteresse faisait pleuvoir
autour d'elle ses coquettes agaceries. Surabondance d'amour! pensait-il.

Cependant, il trouvait bien que cet amour tombait un peu sur lui comme
la rose sur la toison de Gdon. La rose rafrachissait la terre
autour de la toison et laissait la toison tout aride.

--Amlie, rpliqua-t-il, l'preuve est rude, la tentation est forte.
Mais tout est inutile! Anglique peut tre aussi fausse que _Cressid_
envers tous les autres, elle ne me trompera jamais! Elle l'a jur devant
l'autel de Notre-Dame! J'aimerais mieux me damner avec elle, que monter
sans elle sur le plus beau des trnes.

Amlie ne put s'empcher de frissonner  cette parole de blasphme. Elle
comprit l'inutilit de ses prires et courba la tte. Ils se levrent.
Quelques branches de jasmin s'inclinaient au-dessus du sige rustique.
Elle en cassa une qui tait toute fleurie.

--Emportez cette fleur, Le Gardeur! dit-elle, elle apprendra  Anglique
que je suis une rivale redoutable!

Il prit la fleur.

--Je voudrais bien qu'Anglique te ressemblt en tout! Je mettrai cette
fleur dans ses cheveux pour l'amour de toi, Amlie.

--Et pour l'amour d'elle! Puisse-t-elle vous porter bonheur  tous deux!
Revenez  la maison, Le Gardeur, aprs votre visite. Je veillerai, je
vous attendrai pour vous fliciter... ou vous consoler.

--Sois sans crainte, petite. Anglique est franche comme l'acier avec
moi! Demain, tu pourras l'appeler ma fiance. Maintenant, va danser et
t'amuser jusqu'au jour.

Il l'embrassa, la reconduisit  la salle du bal et partit pour la ville.

Amlie raconta  sa tante ce qui venait de se passer. Mme de Tilly parut
surprise et dsole.

--Penser que Le Gardeur va demander la main de cette terrible jeune
fille! exclama-t-elle... j'espre qu'elle le refusera. Si ce que j'ai
entendu dire est vrai, elle le refusera.

--Ce serait le malheur de mon frre, tante! rpondit Amlie, avec
tristesse. Vous ne savez pas comme il est rsolu.

--Non, mon Amlie, son malheur serait d'tre accept. Le Gardeur peut
trouver le bonheur avec une autre femme, jamais avec elle! Elle rserve
par ses coquetteries une mort sanglante aux insenss qui l'aiment. Elle
est sans affection et se couvre d'un voile impntrable. Elle
sacrifierait la terre entire  sa vanit! J'ai peur qu'elle ne sacrifie
Le Gardeur aussi froidement que le dernier de ses amoureux.

Pierre Philibert survint. Mme de Tilly lui prsenta les excuses de Le
Gardeur.

--Il a t oblig de rentrer pour affaires srieuses, dit-elle.

Philibert se douta bien de quelque chose, mais n'eu fit rien paratre.
Il plaignit Le Gardeur et parla de lui en termes si gnreux, qu'Amlie
en fut profondment touche.

Le bal tourbillonnait. Les vieux lambris vibraient aux accords de la
musique et sous la cadence des pas lgers.

Mme de Tilly et sa nice dsiraient se retirer avant minuit; de la Corne
de Saint-Luc ordonna d'emmener les chevaux et il partit avec elles.

Amlie avait dans une ou deux fois avec Pierre, et des murmures un peu
jaloux, un peu bienveillants aussi, s'taient levs de toutes parts
parmi les jolies danseuses. Ne serait-elle pas la future chtelaine de
Belmont.

Le gouverneur et plusieurs des plus vieux d'entre les invits prirent
aussi cong du bourgeois et de Pierre vers l'heure de minuit. La danse
droula longtemps encore ses capricieuses figures, et la musique,
longtemps encore, remplit la somptueuse salle de ses dlirants accords.

Quand les derniers convives se retirrent, les clochers des glises et
des couvents commenaient  se dessiner au loin dans les brumes grises
du matin.




                                 XXII

                    SI CARESSANT EST LE TENTATEUR!


Pendant cette fte de Pierre Philibert, Anglique des Meloises s'tait
retire dans son dlicieux boudoir, tout rempli de lumires et de
fleurs. Quelques bches lgres flambaient dans l'tre, car la nuit
tait frache. Souvent, en la Nouvelle-France, aprs une journe
brlante, la brise qui monte du grand fleuve apporte la fracheur des
rochers battus des flots, et des neiges oublies dans les ravins.

Anglique regardait rveusement se drouler les spirales de la fume,
fantastiques et capricieuses comme ses penses. Elle coutait les bruits
qui venaient de la rue et tressaillit de temps en temps.

Son instinct lui disait que Le Gardeur allait venir, et plus aimant que
jamais! Elle devinait qu'il lui proposerait encore de l'pouser; que lui
rpondrait-elle? Elle ne voulait ni le blesser, ni lui donner de vaines
esprances, se montrer ni trop indiffrente, ni trop passionne. Il
fallait garder son amour et rejeter ses propositions. Elle russirait
bien! Elle prouvait cependant une certaine anxit, car elle l'aimait.
C'tait par gosme pour elle-mme, et non pour lui.

Souvent c'est ainsi que l'on aime.

Fatigue de la solitude qui l'entourait, elle se leva, ouvrit sa fentre
et s'assit en dehors, sur le balcon. Elle entendit des voix d'hommes et
vit deux ombres sur les marches de l'escalier. C'taient Max Grimeau et
Bartmy l'aveugle, les deux mendiants de la porte de la basse-ville.
Elle comprit  peu prs ce qu'ils disaient. Ils paraissaient compter la
recette de la journe et arrter le menu d'un souper dans un bouge de
l'autre quartier de la ville. Tout  coup survint un troisime
personnage. Il passa vis--vis une lanterne, suspendue par une corde
au-dessus de la rue, et Anglique put le distinguer aisment. Il tait
court, alerte, et portait un sac de cuir au ct. Les vieux mendiants
l'accueillirent avec la plus vive satisfaction.

--Aussi sr que mon vieux mousquet, c'est matre Pothier! exclama Max
Grimeau, en se levant pour serrer la main au nouveau venu.

Il continua sur un ton plaisant:

--C'est dommage que tu ne voies pas, Bartmy! Les femmes du sud l'ont
bien trait, va! ses joues sont rondes et rouges comme des pivoines. Il
est gras comme un bourgmestre allemand.

Max avait vu le monde quand il marchait dans les rangs du marchal de
Belle-Isle, et il n'tait jamais  bout de comparaisons.

Bartmy tendit la main au notaire.

--Je vous vois par la parole et le toucher, matre Pothier, fit-il; je
suis sr que vous n'avez pas dit votre _bndicit_ devant des os nus,
depuis que vous nous avez laisss!

--Oh! j'ai tondu le mieux et le plus lgalement que j'ai pu les sujets
du roi, cependant je n'ai pas russi comme vous, j'en suis convaincu.

--C'est que, voyez-vous, reprit l'aveugle en branlant la tte d'une
faon pieuse et levant ses grands yeux blancs, nous demandons pour
l'amour de Dieu! Nous autres, mendiants, nous sauvons plus d'mes que
les curs, parce que nous exhortons les gens  la charit. Nous devrions
faire partie de la sainte hirarchie, tout aussi bien que les Frres
gris...

--Mais vous auriez d aller  Belmont, aujourd'hui, matre Pothier! Il y
avait l le plus gros pt du monde. Vous auriez trouv moyen de faire
un procs au sujet de ce pt et de vivre  mme pendant un an.

--L'infortune me poursuit, soupira le notaire, en se joignant les mains
sur la poitrine. Je n'aurais pas perdu l'occasion de goter  ce pt,
non! aurais-je eu  faire le testament du Pape! Mais, comme il est dit
dans la _coutume_ d'Orlans, tit: 17 et dans Pothier, au chapitre des
successions: l'absent perd l'usufruit de ses droits--j'ai perdu ma part
du pt de Belmont!

--N'importe, matre Pothier, riposta Max, consolez-vous, car vous allez
venir avec nous, cette nuit,  la _Fleur de Lys_, rue Sault-au-Matelot.
Bartmy et moi nous avons command un pt  l'anguille, et un gallon du
meilleur cidre normand. Nous allons nous mettre aussi gais que les
marguilliers de Saint-Roch aprs la qute de l'Enfant-Jsus.

--Je suis tout  vous, c'est bien! je suis compltement libre, je viens
justement de remettre  l'intendant une lettre qu'une dame de Beaumanoir
m'a confie. Une couronne pour le message! je la dpose sur votre pt 
l'anguille, Max!

Anglique avait d'abord cout avec assez d'indiffrence la conversation
des deux mendiants, mais les paroles de matre Pothier l'intressrent
vivement.

Max demanda au notaire, avec une curiosit assez surprenante chez un
homme de sa position:

--Avez-vous jamais eu la bonne fortune de voir cette dame de Beaumanoir?

--Non; c'est dame Tremblay qui m'a remis la lettre avec un doigt de vin!
c'est l'intendant qui m'a donn la couronne aprs avoir lu la lettre! Je
n'ai jamais vu le chevalier de si bonne humeur; cette lettre a touch et
sa bourse et son coeur. Mais comment se fait-il que vous ayez entendu
parler de la dame de Beaumanoir?

--Oh! Bartmy et moi nous entendons tout ce qui se dit dans la porte de
la basse-ville! Un jour, Mgr l'vque et le Pre Glapion se sont
rencontrs justement  trois pas de nous et se sont mis  parler de
cette dame. Ils se demandaient qui elle pouvait bien tre. Bigot est
arriv. Il ne pouvait pas survenir plus  propos.

Monseigneur lui demanda, sans crmonie, si c'tait vrai qu'il gardait
une dame  Beaumanoir.

--Une douzaine, au moins, monseigneur! rpliqua-t-il en badinant.

a prend l'intendant pour enfoncer un vque! il recommanda donc 
Monseigneur de ne point s'inquiter. Il lui dit que cette dame tait
sous sa tutelle. Tutelle, je ne comprends pas plus cela que...que...

--Que votre _Nomine Domini_, dit Pothier. Ne vous fchez pas, Max, si
j'en infre que l'intendant cita Pigeau, tit: 2, 27; _Le tuteur est
comptable de la gestion_.

--Je ne m'occupe point de ce que les Pigeons ont  faire ici, mais ce
qu'a dit l'intendant, riposta Max, avec animation; et votre grimoire, je
m'en moque comme de a!

Il fit claquer ses doigts comme le chien de son mousquet quand il tait
 Prague, pour expliquer ce qu'il entendait par: a.

--_Inepte loquens_! vous ne comprenez pas plus la loi que le latin, Max!
exclama le notaire en secouant d'un air de piti sa vieille perruque.

--Je comprends l'art de mendier! un art qui s'exerce sans tromperie ou
fort malhonntement, comme l'on veut, riposta Max, toujours avec
chaleur.

--Voyez donc, matre Pothier, continua-t-il, vous tes instruit comme
trois curs, vous, eh bien! je puis amasser plus d'argent,  tendre la
main aux passants, dans la cte de la basse-ville, et  crier: Pour
l'amour de Dieu, s'il vous plat! que vous  charroyer votre attirail de
loi dans tous les coins de la province, jusqu' ce que les chiens vous
aient mang les mollets comme on dit dans le Nivernois.

--Ne vous occupez point de ce qui se dit dans le Nivernois. Bon coq ne
fut jamais gras! C'est tout comme matre Pothier dit Robin! Tout maigres
que soient mes jambes, elles peuvent porter autant de votre pt 
l'anguille que les jambes du meilleur cocher de Qubec.

--Il doit tre cuit, le pt! Remuons-nous, observa Bartmy en se
levant. Donne-moi ton bras, Max, le notaire va se ranger de l'autre
ct. Bon! comme cela! je marcherai droit comme un clocher jusqu' la
_Fleur de Lys!_

La perspective d'un bon souper les rendait heureux comme des grillons
sous la pierre d'un foyer chaud. Ils allaient clopin dopant, avec leurs
gros souliers pleins de clous, sur les trottoirs sonores, et ne
souponnaient pas qu'ils avaient veill une flamme de colre dans l'me
d'Anglique.

Une pense amre revenait sans cesse  l'esprit d'Anglique:

Le rude messager de la dame de Beaumanoir avait dit qu'aprs la lecture
de la lettre l'intendant s'tait senti mu et avait dpli sa bourse...

Qu'est-ce que cela signifiait donc? Bigot voulait-il jouer au plus fin
avec Anglique des Meloises? Alors, malheur  lui! et malheur  la dame
de Beaumanoir!

Pendant qu'elle rvait  ces choses, quelqu'un frappa  sa porte. Elle
entra dans son boudoir et trouva une jeune fille de tournure avenante et
fort proprette, en costume de servante, qui dsirait lui parler. Elle ne
la connaissait pas.

La servante fit une profonde rvrence et dit qu'elle se nommait Fanchon
Dodier; que Lisette tait sa cousine, qu'elle avait demeur  Beaumanoir
et venait justement de quitter le service.

--Il n'y a pas moyen de vivre au chteau, dit-elle, ds que dame
Tremblay nous souponne d'tre galantise, ne serait-ce qu'un brin, par
M. Froumois, le beau valet de l'intendant. Elle s'est imagine qu'il me
recherchait, et vous ne sauriez croire tout ce qu'elle m'a fait endurer,
madame! A la fin, je me suis dcide  venir demander conseil  ma
cousine Lisette et  chercher une autre maison. Il me semble que la dame
Tremblay ne devrait pas se montrer si svre pour les autres, elle qui
ne fait que se vanter de ses succs quand elle tait la charmante
Josphine!

--Et Lisette vous envoie  moi? demanda Anglique.

Elle tait trop proccupe pour remarquer ces traits  l'adresse de dame
Tremblay. Dans un autre moment, ils l'auraient fort amuse.

Elle regarda la jeune fille avec une intense curiosit. Ne pouvait-elle
pas, en effet, lui rvler quelque chose de ce secret qu'elle voulait 
tout prix connatre?

--Oui, madame! rpondit l'trangre, c'est Lisette qui m'envoie  vous.
Elle m'a bien recommand d'tre prudente au sujet de l'intendant et de
vous demander simplement si vous avez besoin de mes services. C'tait
inutile. Lisette pouvait se dispenser de me faire cette recommandation.
Je ne rvle jamais les secrets de mes matres, jamais! madame, jamais!

Anglique pensa:

--Vous tes plus ruse que vous n'en avez l'air, ma petite, quels que
soient vos scrupules au sujet de vos secrets.

Puis elle dit tout haut:

--Fanchon, je vous prendrai  mon service  une condition. Vous me direz
si vous avez jamais vu la dame de Beaumanoir.

Anglique mettait ses intrts avant tout, mme avant les dlicates
notions de l'honneur.

--Je vous dirai bien tout ce que je connais, madame, rpondit la
servante en disponibilit. Aucune des servantes n'est suppose savoir
qu'elle est dans le chteau, cette dame, mais toutes le savent, comme de
raison!

Fanchon se tenait l, droite, les mains dans les poches de son tablier,
prte  rpondre  n'importe quelle question.

--Il tait impossible, rpliqua Mlle des Meloises, de garder, dans le
chteau, un pareil secret...

Elle demeura pensive un instant.

--Maintenant, Fanchon, dites-moi donc quelle apparence elle a cette
dame? reprit-elle.

Et d'une main frmissante, elle rejeta en arrire ses longs cheveux.
L'tincelle luisait dans ses paupires.

Fanchon eut peur de ce regard de flamme et elle parla plus qu'elle
n'aurait voulu le faire.

--Je l'ai vue ce matin, madame, au moment o elle s'agenouillait dans
son oratoire. La porte tait entr'ouverte, et, malgr les ordres de dame
Tremblay, j'ai...

--Ah! vous l'avez vue ce matin! rpta Anglique avec imptuosit, et
comment l'avez-vous trouve? A-t-elle l'air aussi bien que lorsqu'elle
est entre au chteau? parat-elle plus mal? Elle doit tre plus mal,
bien plus mal!

--Je ne sais pas, madame, je n'ai fait que la regarder un instant,
malgr la dfense de dame Tremblay, quand la porte s'est ouverte... Une
porte qui s'entr'ouvre, c'est tentatif! et puis, l'on ne ferme pas les
yeux. Mme, il est difficile de rsister  l'appel d'un trou de serrure,
quand de l'autre ct, il y a quelque chose que l'on aimerait  voir. Du
moins c'est ce que j'ai toujours prouv.

--Je le crois bien! mais comment est-elle? fit Anglique en frappant du
pied.

Elle s'emportait vite.

--Oh! bien ple, madame, bien ple! mais je n'ai jamais vu une figure si
belle et si triste... Presque jamais! je veux dire. Elle ressemble aux
deux soeurs de la Sainte Vierge, dans la chapelle du Sminaire.

--Etait-elle en prire, Fanchon?

--Non, madame, elle lisait une lettre de l'intendant. Anglique tait
stupfaite. Elle souponna Caroline et Bigot de correspondre ensemble.
Cette lettre que lisait ainsi la jeune captive, devait tre la rponse
de l'intendant au message du vieux notaire.

--Comment savez-vous, Fanchon, que cette lettre venait de l'intendant?
demanda-t-elle en fronant les sourcils. Elle pouvait tre d'une autre
personne.

--C'est vrai, madame; mais elle venait de l'intendant, tout de mme,
parce que j'ai entendu alors la jeune dame rpter son nom et prier Dieu
de le bnir  cause de ses bonnes paroles... Il s'appelle Bigot,
n'est-ce pas?

--Oui, il s'appelle Bigot...

--Je ne veux pas vous faire injure, Fanchon, et je vous crois sincre.
Mais ne pourriez-vous pas me dire le sujet de cette lettre? Parlez
franchement, Fanchon, et je vous rcompenserai avec gnrosit.

--Je tiens parfaitement le sujet de cette lettre; mieux que cela, je
tiens la lettre elle-mme!

Anglique s'lana comme pour embrasser l'indiscrte servante.

--Dans mon empressement, continua Fanchon, j'ai heurt la porte. Pensant
qu'il venait quelqu'un, la dame s'est leve vivement et a pass dans une
autre chambre. Elle a laiss choir la lettre. Je l'ai ramasse. Comme
j'tais rsolue de quitter dame Tremblay, je ne craignais gure les
consquences de cette action. Madame voudrait-elle la lire cette lettre?

A cette proposition, Anglique tendit la main avec une espce de
frnsie:

--Vous avez la lettre? fit-elle. Montrez-la moi tout de suite! Vous avez
eu bien de l'esprit de l'apporter! Tenez! en retour je vous donne cette
bague!

Elle tira une bague de son doigt et la passa au doigt de Fanchon.

Fanchon, enchante, se mit  l'examiner sur toutes ses faces.

--Elle vaut un million de lettres comme celle-ci, dit-elle; je vous suis
infiniment oblige, madame!

--La lettre vaut un million de bagues, rpliqua Anglique.

Elle l'ouvrit avec crainte et colre, et s'assit pour la lire.

Le premier mot la frappa comme eut fait une pierre!

Chre Caroline,

C'tait bien la main vigoureuse de l'intendant. Anglique connaissait
parfaitement son criture.

        Chre Caroline,--disait la lettre,--vous avez bien
        souffert pour moi, mais je ne suis ni insensible ni ingrat.
        J'ai des nouvelles  vous apprendre. Votre pre vous
        recherche; il est pass en France. Personne ne se
        doute que vous tes ici. Demeurez tranquillement au
        fond de votre retraite, dans le secret le plus complet,
        sinon un orage pourrait fondre sur nous et nous emporter
        l'un et l'autre. Efforcez-vous d'tre heureuse.
        Que vos yeux, les plus beaux de la terre, ne perdent pas
        leur clat dans des larmes inutiles! Des jours meilleurs,
        des jours plus beaux viendront, j'en suis certain. Priez
        toujours, ma Caroline! priez! La prire vous fera du
        bien et me rendra peut-tre plus digne de vous!
        Adieu!

        Franois.

Anglique dvora cette lettre plutt qu'elle ne la lut, la dchira avec
rage, en jeta en l'air les fragments qui retombrent comme des flocons
de neige sur le tapis, et se mit  les pitiner comme pour les anantir.

Fanchon avait dj vu des colres de femme, et cela ne l'avait pas
surprise, mais maintenant elle tait simplement pouvante.

--Avez-vous lu cette lettre, Fanchon? lui demanda Mlle des Meloises
d'une voix courrouce.

La servante crut voir une main s'tendre pour la frapper, si elle
rpondait affirmativement.

--Non, madame! je ne sais pas lire, rpondit-elle en tremblant.

--Avez-vous permis  d'autres personnes de la lire?

--Non, madame! je n'osais pas la montrer; vous savez, je n'aurais pas d
m'en emparer...

--Est-ce qu'on ne l'a pas cherche cette lettre?

--Oui, madame! Dame Tremblay a boulevers tout le chteau pour la
retrouver. Je n'ai pas os lui dire que je l'avais.

--Je crois bien que vous dites la vrit, Fanchon.

Anglique se calmait un peu. Cependant, elle tait encore agite comme
la mer aprs une tempte.

--Ecoutez bien ce que je vais vous dire, Fanchon! reprit-elle, en lui
mettant la main sur l'paule et en la regardant de faon  lui figer la
moelle dans les os. Vous avez surpris deux secrets, l'un est  la dame
de Beaumanoir, l'autre est  moi; si jamais vous avez le malheur de dire
 qui que ce soit au monde, un mot de ces secrets, je vous arrache la
langue et la cloue  cette porte! Souvenez-vous de cela, Fanchon! Je ne
manque jamais de mettre  excution les menaces que je fais!

--Oh! pas besoin de me regarder ainsi! rpondit Fanchon, toute
tremblante. Je suis bien sre que je n'en dirai jamais un mot. Je le
jure par Notre-Dame de Sainte-Foy! jamais un chrtien ne saura que je
vous ai donn cette lettre.

--C'est bon, fit Anglique en se laissant tomber dans sa grande chaise.
Allez trouver Lisette maintenant. Elle vous dira ce qu'il y a  faire.
Mais prenez garde!

Fanchon ne se le fit pas dire deux fois. Le doigt menaant d'Anglique
lui paraissait comme un poignard Elle sortit et se prcipita dans les
escaliers qui conduisaient  la cuisine. Pour la premire fois de sa
vie, elle tenait serr entre ses dents un secret qu'elle avait
horriblement peur d'chapper.

Anglique, le front appuy sur sa main, regardait d'un oeil vague les
flammes lgres et vacillantes du foyer. L mme, il n'y avait pas
longtemps, elle avait vu surgir une vision trange, perverse. Elle
revenait, cette vision! Les choses mauvaises ne tardent jamais 
paratre quand on les voque. Le bien peut se faire attendre; le mal
accourt!

Les flammes rouges de l'tre enchant se transformrent en cavernes
tnbreuses, en gouffres lugubres. Elles prirent toutes les formes
capricieuses ou terribles que s'imaginait voir l'esprit malade
d'Anglique. Peu  peu, elles se changrent en une chambre sombre,
basse, secrte... Une forme triste apparut au milieu de cette chambre
solitaire. C'tait une femme!... et cette femme, c'tait la rivale
prfre! la rivale heureuse!... si la lettre ne mentait point.

Anglique regarda les morceaux de papiers pars sur le tapis. Il y avait
un clair de fureur dans ses paupires. Elle regretta d'avoir dchir la
lettre, dont chaque mot cependant s'tait profondment grav dans sa
mmoire.

--Je vois tout maintenant! s'cria-t-elle: la fausset de Bigot et
l'effronterie de cette fille qui va le chercher jusque chez lui!...

La voix d'Anglique ressemblait au cri de la panthre que la flche a
perce.

--Est-ce qu'Anglique des Meloises va se laisser humilier par cette
femme? reprit-elle. Jamais! Et jamais mes rves brillants ne se
raliseront tant qu'elle vivra  Beaumanoir!... tant qu'elle vivra
quelque part! Elle se mit encore  regarder flamber le foyer, et la
chambre secrte de Beaumanoir lui apparut de nouveau. Elle se leva tout
 coup... Son ange gardien, peut-tre, voulait une dernire fois la
conduire par la main.

--C'est encore Satan qui me souffle cette pense  l'oreille,
murmura-t-elle. Sainte Marie, je ne suis pas si mchante que cela!
L'autre nuit, cette pense m'est venue. C'tait pendant les tnbres;
elle s'est dissipe quand la lumire du jour a paru. Cette nuit, elle
revient encore et me caresse comme une main chrie! Et je ne tremble
pas, je ne fuis pas!... Demain aussi elle reviendra et demeurera avec
moi.... Elle dormira  mes cts! L'enfant du pch aura vu le jour! Il
sera devenu dmon et je subirai ses embrassements! O Bigot! Bigot,
qu'avez-vous fait? C'est votre faute c'est votre faute!

L'insense essayait d'excuser son crime en accusant Bigot. Elle tait
entrane vers un gouffre invitable. Elle se donnait  l'abme avec une
sorte de fureur.

La mort ou l'loignement de Caroline! elle ne voyait pas autre chose...
Les plus beaux yeux du monde! pensait-elle. Il faut dtruire
l'influence de ces yeux, si Anglique des Meloises veut monter sur le
char de la fortune!

Les autres femmes, se disait-elle encore avec amertume, abandonneraient
les grandeurs pour l'amour, et trouveraient dans l'affection d'un mari
fidle comme Le Gardeur, une heureuse compensation aux tromperies de
l'intendant.

Mais Anglique ne ressemblait point aux autres femmes. Elle voulait
vaincre les hommes et non pas se laisser vaincre par eux. Dans ses rves
insenss, elle entrevoyait les marches d'un trne, et elle ne voulait
pas renoncer  la partie parce qu'elle avait perdu le premier coup.

Bigot la trompait, mais il valait quand mme la peine qu'elle se donnait
pour le gagner. Elle n'avait pas d'amour pour lui, pas une tincelle!
C'taient son nom, son rang, sa position, sa fortune, son influence  la
cour qu'elle adorait!... la cour! avec la brillante existence qu'elle y
mnerait!

--Jamais rivale ne se vantera d'avoir vaincu Anglique des Meloises!
s'cria-t-elle, en se tordant les bras.

C'en tait fait, sa vanit cruelle chassait au loin l'amour de Le
Gardeur, comme le vent chasse un duvet lger.

Elle se vendait pour de l'or! Et Le Gardeur qu'elle avait appel de
toute son me, allait accourir rayonnant d'espoir...




                                XXIII

                  GAGES D'AMOUR, MAIS GAGES INUTILES!


Elle s'assit. La pense de Le Gardeur s'emparait de ses esprits. C'tait
comme un baume odorant sur les blessures mortelles de son imagination.
Elle se sentait heureuse d'tre aime de lui.

--Son amour est un trsor, se disait-elle, et il me l'a donn tout
entier!

--Il y a des femmes, pensait-elle encore, qui mesurent leur valeur
d'aprs l'estime qu'elles inspirent, moi je n'estime les autres que
d'aprs le bien que j'en attends. J'aime Le Gardeur et je ne veux pas
perdre ce que j'aime. Elle ne regardait gure aux inconsquences et aux
contradictions. Elle s'accommodait de tout, pourvu que tout servt son
gosme.

Des pas lgers retentirent sur l'escalier et quelques petits coups
empresss furent frapps aussitt.

Le Gardeur parut. Ses habits taient quelque peu en dsordre et son
teint fort anim.

Anglique, en l'apercevant, poussa un petit cri de joie et courut  lui.
Elle s'tait dj transforme, et il eut t impossible de reconnatre
en elle la sombre rveuse de tout  l'heure.

Elle le conduisit au sofa et s'assit prs de lui. Avec Le Gardeur, elle
coutait son coeur; avec les autres, elle n'coutait que sa vanit ou
son ambition.

--O Le Gardeur! commena-t-elle, en le dvorant des yeux, me
pardonnez-vous de vous avoir fait venir ici, ce soir, sans raison
aucune... sans aucune raison, Le Gardeur! except pour vous voir?... Je
m'ennuyais de vous; j'en voulais  Belmont qui vous enlevait  des
Meloises.

--Et quel motif plus doux et plus pressant  mes yeux, Anglique,
pouvait me faire accourir? je crois que je sortirais du ciel mme, si
vous m'appeliez ailleurs,  ma chrie! Une minute avec vous m'est plus
agrable que des heures de rjouissances avec les autres!

--Je n'avais aucune raison de vous faire venir, reprit Anglique,
aucune! si ce n'est pour vous dire une fois de plus combien je vous
aime! pour vous jurer que je vous aimerai toujours! Allons! tes-vous
content? Si vous ne l'tes pas, continua-t-elle...

--Non! ce n'est pas assez! Dites que vous tes toute  moi, mon
Anglique! Toute  moi pour toujours, ajouta-t-il vivement.

--Oh! comme vous tes bien toujours le mme, Le Gardeur! Jamais
satisfait des gages d'amour que je vous donne!

Elle s'arrta.

--Voyons, reprit-elle, qu'est-ce que je voulais dire? N'importe! Vous
avez tout mon coeur! Je vous le donne tout! tout! Quand vous tes ici
prs de moi, je suis parfaitement heureuse!

Elle prouvait de la rpugnance  songer  Bigot, maintenant.

Le Gardeur lui dit:

--Mon contentement serait parfait, Anglique, si vous le vouliez. Oh!
pourquoi me tenez-vous toujours ainsi au seuil de la flicit ou du
dsespoir? Dcidez sans plus de dlai de ma destine! J'ai parl de mon
projet  Amlie, ce soir mme.

--Oh! pas tant de hte, Le Gardeur! pas tant de Hte!... s'cria-t-elle
violemment agite, et fort anxieuse d'viter une question qu'elle
n'aimait pas  entendre. Pourquoi les hommes ne sont-ils pas satisfaits
de se savoir aims? Pourquoi, en nous faisant un devoir d'aimer,
veulent-ils dpouiller l'amour de ses charmes? Pourquoi veulent-ils le
tuer, enfin, par un prosaque mariage?

Pendant qu'elle parlait ainsi, le rouge lui montait au front et un
clair de malice passait dans ses yeux.

Le Gardeur, joliment dcontenanc, lui rpliqua pourtant:

--O mon Anglique! il n'en serait pas de mme pour nous, et notre
attachement ferait de plus en plus notre bonheur!

Elle se leva sans rpondre, se dirigea vers un buffet o se trouvait un
plateau avec des rafrachissements.

--Je suppose, dit-elle, que vous ne sentez gure le besoin de goter 
ces choses. Vous arrivez de Belmont... Les dners sont magnifiques 
Belmont!

Elle lui versa un verre de vin d'un cru dlicieux que Bigot lui avait
envoy. Elle ne jugea pas ncessaire de mentionner ce dtail.

--Vous ne m'avez pas encore parl de la splendide affaire de Belmont,
reprit-elle. Les honntes gens, j'en suis sre, n'ont pas manqu de
fter dignement Pierre Philibert!

--Et Pierre Philibert mrite pleinement qu'on le fte! Mais pourquoi
donc n'tes-vous pas venue  cette soire, Anglique? Pierre aurait t
content de vous y voir, assurment!

Le Gardeur se tenait toujours prt  dfendre son ami. Anglique
rpondit d'un air moqueur:

--Oh! j'aurais bien aim  m'y rendre, mais j'avais peur de manquer de
loyaut envers la Friponne. Je suis actionnaire maintenant. Tout de
mme, Pierre Philibert est un bel homme. Je n'en connais qu'un seul dans
la Nouvelle-France qui soit plus beau... J'ai voulu piquer Amlie, un
jour, en lui disant cela, et je lui ai fait plaisir. Elle a dit comme
moi, et sans mme, comme moi, faire d'exception.

--Merci de la bonne opinion que vous avez de Pierre! merci, Anglique!
fit Le Gardeur.

Il prit la main de la jeune fille dans la sienne, et d'une voix que
l'motion faisait agrablement vibrer, il ajouta:

--Votre vin, vos paroles, vos regards ne sauraient me faire oublier que
je suis venu avec la dtermination de savoir ce que vous pensez de moi,
et de rapporter votre rponse  Amlie.

Il avait, dans le regard comme dans la voix, une affection aussi sincre
que profonde. Anglique comprit que la fuite tait impossible; il allait
falloir parler franc. Elle tremblait, se trouvait irrsolue; les
motions la bouleversaient. Dernirement encore, elle aurait t si
heureuse de devenir la femme de Le Gardeur, la soeur de la belle Amlie,
la nice de la noble dame de Tilly. Aujourd'hui, elle tait le jouet de
ses folles rveries, de ses coupables esprances. L'intendant royal se
mettait  ses pieds. La France lui apparaissait dans un tourbillon
lumineux avec la cour pleine d'intrigues et de splendeurs. Elle ne
pouvait pas, elle ne voulait pas renoncer  tout cela.

--J'ai parl de vous  Amlie, disait Le Gardeur, et je lui ai promis,
je le rpte, d'apporter votre rponse cette nuit mme. Elle est prte 
vous embrasser comme une soeur... Voulez-vous tre ma femme, Anglique?

Anglique, toujours assise, n'osait lever les yeux sur lui. Elle avait
peur de voir sa cruelle rsolution s'branler. Elle sentait bien qu'il
la regardait avec une ardeur extrme, et ce regard lui faisait mal.

Elle devint ple et fit un effort pour dire non. Sa gorge oppresse ne
rendit aucun son, un rle peut-tre. Elle ne voulait pas rpondre oui,
cependant.

Ah! si l'inhumaine Anglique avait voulu lire un instant dans ces yeux
chargs d'amour, de franchise et de dvouement qui s'ouvraient sur elle
comme des ailes de flamme pour la couvrir et l'enivrer, tout ce malaise,
ce trouble, ce tourment auraient fini dans un assentiment accompagn de
larmes de bonheur! et le tragique rcit que nous faisons n'aurait jamais
t crit.

Il ne devait pas en tre ainsi.

Elle ne leva point la tte. Elle contemplait les passions de son coeur
qui s'veillaient encore. Elle voyait surgir encore la terrible vision
de tantt. Les penses mauvaises que l'on a une fois appeles,
reviennent aisment et d'elles-mmes. Elles s'tablissent en souveraines
dans nos coeurs et nous devenons  jamais leurs esclaves.

--Anglique! demanda encore Le Gardeur, d'une voix suppliante et
passionne, voulez-vous tre ma femme!... ma femme bien-aime!... la
plus aime des femmes?

Elle faiblissait. La supplication tait si touchante, si pleine de
sincrit. Elle cherchait une rponse mais une rponse qui n'aurait rien
dit. Elle voulait rpondre: oui, pour faire comprendre: non, ou non, de
manire  laisser esprer toujours.

--Toute la Nouvelle-France viendra rendre ses hommages  la chtelaine
de Repentigny, reprit Le Gardeur, et ma femme sera la premire et la
plus belle!

Pauvre Le Gardeur! il se doutait un peu qu'Anglique regardait la France
comme le seul thtre digne de ses talents et de sa beaut.

Elle tait l, toujours muette, et plissant de plus en plus. Elle se
transformait en une statue de marbre. Elle n'osait plus dcourager une
si violente affection. Cependant, il lui semblait qu'elle allait se
perdre elle-mme. Un lger frmissement des lvres trahit les efforts de
la lutte, et elle porta une main  ses yeux pour les couvrir, car elle
sentait qu'une larme allait couler.

--Anglique! exclama Le Gardeur, qui pressentait un refus maintenant,
Anglique! pourquoi vous dtournez-vous ainsi de moi? Vous rejetteriez
mes voeux?... Mais je suis un insens d'avoir une telle pense!...
Parlez, ma chrie! un mot, un signe, un regard de ces yeux que j'adore,
pour me dire que vous consentez  devenir ma femme! et pour nous deux,
ce sera toute une vie de flicit!

Il lui prit la main et lui dcouvrit les yeux; mais elle se dtourna de
nouveau. Elle n'osait pas le regarder.

Alors, d'une voix basse et faible, elle murmura:

--Le Gardeur, je vous aime!... mais je ne puis vous pouser...

Elle ne put rien dire de plus, mais elle lui saisit la main avec
frnsie, comme pour le retenir mieux  ce moment cruel o elle le
dsesprait.

Il se retira vivement comme au contact du feu.

--Vous m'aimez et vous ne voulez pas m'pouser. Anglique! rpta-t-il
avec lenteur. Quel est ce mystre? Mais c'est une preuve, que vous
voulez me faire subir! Merci mille fois de votre amour! Le reste n'est
qu'une plaisanterie, n'est-ce pas? une bonne plaisanterie dont il faut
rire!...

Il essaya de rire, en effet; mais elle, ne riait pas. Elle tait ple et
tremblante, comme au moment de dfaillir.

Elle posa sa main sur celle de Le Gardeur, une main lourde et
implacable, comme un froid acier. Rien qu' ce toucher de glace, il
comprit que le refus tait vrai.

--Ne riez pas, Le Gardeur! reprit-elle, je ne suis pas capable de rire,
moi! Je ne plaisante pas; je suis srieuse... mortellement srieuse! Je
sais la porte de mes paroles... je vous aime, Le Gardeur! mais je ne
serai jamais votre femme!

Elle retira vivement sa main comme pour ajouter de la force  ses
paroles.

Les cordes harmonieuses qui vibraient dans le coeur du jeune homme
parurent se rompre tout  coup.

Anglique le regarda franc dans les yeux, comme pour voir s'il l'aimait
encore.

--Je vous aime, Le Gardeur, vous savez! Je vous aime! Mais je ne veux
pas, je ne peux pas vous pouser maintenant! rpta-t-elle lentement.

--Maintenant! s'cria Le Gardeur.

Il se cramponnait  une vaine esprance comme  une paille se cramponne
le nageur qui se voit emport dans le gouffre.

--Maintenant! je n'ai pas dit maintenant, mais quand vous voudrez,
Anglique! Toute une vie d'attente pour obtenir votre main un jour, et
ce serait peu!

--Non! Le Gardeur, rpliqua l'inconstante demoiselle, je ne mrite pas
que vous m'attendiez ainsi. Ce que j'esprais ne peut se raliser...
Mais je vous aime, et je vous aimerai toujours!

L'goste, la trompeuse enchanteresse osait rejeter ses protestations en
redisant toujours:

--Je vous aime, Le Gardeur! mais je ne veux pas vous pouser!

--Assurment, Anglique, ce n'est pas ce que vous voulez dire! exclama
Le Gardeur hors de lui. Vous ne voulez pas me tuer, n'est-ce pas? me
tuer au lieu de me faire bnir la vie! Vous ne pouvez pas vous mentir
ainsi  vous-mme et vous montrer si cruelle pour moi! Voyez, Anglique!
ma sainte soeur Amlie croit en votre amour! et elle m'a donn ces
fleurs pour que je les mette dans vos cheveux, quand vous aurez consenti
 devenir sa soeur! Vous ne les refuserez point, Anglique!...

Il tendit la main pour lui mettre sur la tte la fleur de jasmin, mais
elle se dtourna brusquement et la fleur tomba  ses pieds.

--Les prsents d'Amlie, Le Gardeur, je ne les mrite point! dit-elle
d'un air rsolu. Je le sais, je trahis mon coeur et je torture le vtre!
J'avoue ma faute. Mprisez-moi, tuez-moi, si vous voulez! Tuez-moi!
c'est mieux, je pense. Mais je ne suis pas capable de vous tromper comme
je tromperais les autres nommes! Ne me demandez plus de revenir sur ma
dcision; je ne le puis ni ne le veux!

--Je n'y comprends rien! Ma tte se perd!... rptait Le Gardeur tout
abasourdi. Elle m'aime et ne veut pas tre ma femme! Elle veut donc en
pouser un autre?

La jalousie commenait  se rveiller au fond de son me dsespre.

--Dites-moi, Anglique, demanda-t-il, aprs un silence assez plein
d'embarras, avez-vous pour m'aimer ainsi et refuser ma main, quelque
raison que vous ne pouvez dclarer?

--Aucune, Le Gardeur! C'est un caprice, une folie peut-tre, mais c'est
cela; et je n'y puis rien. Je vous aime et ne vous pouserai point!

Elle avait de la rsolution maintenant et parlait avec hardiesse.
L'embarras avait t de dire le premier mot.

--Anglique des Meloises, s'cria Le Gardeur, il y a ici un homme, un
rival, un amoureux plus heureux que moi! C'est vous qui parlez, mais
c'est lui qui vous inspire! Vous avez donn votre amour  un autre, et
vous m'avez rejet!

--Je n'ai aim personne autre que vous et je ne vous ai point rejet,
rpondit Anglique.

Elle se donnait garde de dire qu'elle n'attendait que l'occasion de
l'avouer, et surtout qu'elle aspirait  la main de l'intendant.

--Tant mieux pour cet homme! dit Le Gardeur.

La colre le gagnait. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la
pice.

Anglique jouait son me avec Satan, et elle sentait qu'elle allait la
perdre.

Le Gardeur lui dit:

--Il y avait autrefois un sphinx qui proposait une nigme aux passants,
et celui qui ne pouvait la deviner subissait la mort. Je vais mourir car
je ne saurais vous comprendre.

--N'essayez pas de deviner, cher Le Gardeur, lui rpliqua-t-elle. Et
souvenez-vous que le sphinx devait se prcipiter dans la mer, si
l'nigme qu'il proposait tait devine. Ce n'est pas ce que je ferais
probablement. Mais vous tes toujours mon ami, Le Gardeur! d'une voix
cline, en venant s'asseoir  ses cts. Regardez! ces fleurs que je
n'ai pas voulu mettre dans mes cheveux, je les cache sur mon sein, comme
un trsor!

C'tait le jasmin d'Amlie. Elle le prit, l'embrassa avec effusion et le
mit  son corset.

--Vous tes encore mon ami, Le Gardeur! fit-elle en donnant  son regard
ce charme sducteur qu'elle seule connaissait.

--Je suis plus qu'un ami, Anglique! plus que mille amis!... Mais que je
sois maudit si je reste ce que je suis et que vous deveniez la femme
d'un autre!...

Il subissait l'aiguillon d'une fureur longtemps retenue. Repoussant
violemment Mlle des Meloises, il se prcipita vers la porte. Mais
soudain il s'arrta et se retournant:

--Ce n'est pas vous que je maudis, Anglique! s'cria-t-il, ple et tout
agit, mais c'est moi, parce que j'ai cru sottement  votre amour
menteur!... Adieu! soyez heureuse! Pour moi, tout est fini dsormais!
tout, except la douleur et la mort!...

--Arrtez! arrtez, Le Gardeur! ne me laissez pas ainsi! exclama Mlle
des Meloises, pouvante.

Elle courut  lui, essaya de le retenir en le saisissant par le bras,
mais il s'arracha brusquement de ses mains nerveuses, et nu-tte, sans
autre adieu, sans dire un mot, il s'lana dans la rue.

Elle monta  son balcon, se pencha au-dessus de la rue sombre et se prit
 crier:

--Le Gardeur! Le Gardeur!...

Ce dernier cri d'amour l'eut fait revenir de chez les morts s'il l'avait
entendu! Mais dj il s'tait enfonc dans les tnbres.

Et loin, sur le pav sonore, on pouvait entendre encore rsonner le
bruit d'un pas rapide.

C'tait Le Gardeur de Repentigny qui fuyait la belle Anglique des
Meloises.

Anglique demeura longtemps sur son balcon, coutant toujours si elle ne
l'entendrait pas revenir.

Il ne revint pas.

Son amour aurait pu la sauver encore peut-tre: elle se sentait vaincue
et se trouvait plus heureuse de sa dfaite...

Il tait trop tard!

--O mon Dieu! s'cria-t-elle, dans une angoisse mortelle, il est parti!
parti  jamais!... Mon Le Gardeur! le seul qui m'ait aime
vritablement, il est parti! je l'ai chass par ma folie et ma
malice!... Et pourquoi?...

Pourquoi? elle le vit clairement, et, dans son dsespoir, arrachant ses
tresses d'or et se frappant la poitrine, elle s'cria:

--Que je suis mchante!... Oui! affreusement mchante! Je suis la pire,
je suis la plus mprisable des cratures! Comment ai-je os repousser la
main de celui que j'adorais, pour accepter la main de celui que je hais
de toute mon me? L'esclave qui se vend sur la place publique, vaut
mieux que moi! car elle n'est pas libre, elle! Moi je me vends corps et
me  un homme que je mprise! car je sais qu'il me trompe! Oh! de quel
prix infme je vais payer la splendeur que je demande!

Elle se laissa tomber  terre et se blessa au front. Mais elle ne
remarqua point le sang qui coulait de sa blessure. Son me tait
dchire par mille tourments.

Par moment elle voulait se lever, et comme la Rose de Saron, courir  la
recherche de son bien-aim, pour se jeter  ses genoux et lui jurer un
amour ternel!

Elle ne connaissait gure son pauvre coeur! Elle avait vu le monde obir
 ses caprices, et n'avait jamais eu d'autre rgle de conduite que sa
volont. Elle tait devenue la divinit terrestre qui cherche en vain 
runir dans son coeur des choses qui se repoussent; elle s'tait faite
le jouet de toutes les puissances du mal! Elle gisait vanouie sur le
plancher, ses mains se crispaient douloureusement.

Elle tait comme une reine tombe du trne, et sa longue chevelure d'or
en dsordre la couvrait comme un manteau royal dchir.

Ce fut bien aprs minuit qu'elle sortit de son vanouissement, et les
brises fraches du matin commenaient  souffler.

Elle se leva lentement, s'appuya sur son coude, et se mit  regarder,
d'un oeil hagard et surpris, les toiles impassibles qui luisent dans
l'infini, sans se soucier de nos peines.

Perse atteignait le Mridien. Elle aperut Algol, son toile. Algol,
tantt tincelante et tantt ple, lui sembla, comme son me  elle,
tre tour  tour au pouvoir de l'esprit de lumire et au pouvoir de
l'esprit des tnbres. Elle se leva tout  fait. Son visage tait
souill de sang; elle prouvait des tortures et frissonnait de froid. Le
vent qui passait dans le treillage, l'avait glace. Elle ne voulut pas
cependant appeler sa femme de chambre. Elle se jeta sur un lit, et
fatigue par les motions et les souffrances, elle dormit longtemps.




                                XXIV

                    RIEN! RIEN, QUE LE DSESPOIR!


Le Gardeur s'en allait par les rues de la ville,  pas presss, au
hasard, sans savoir et sans se demander o il allait ainsi. Fou de
douleur et de colre, il se maudissait, il maudissait Anglique, et le
monde, et la Providence mme qu'il croyait de complicit avec l'enfer
pour lui ravir sa flicit.

Le pauvre insens! Il ne songeait pas que mettre son bonheur dans
l'amour d'une femme comme Anglique, c'tait btir sur le sable une
maison destine  tre balaye par la premire tempte.

--Hol! Le Gardeur! Est-ce vous? cria tout  coup une voix dans la nuit.
Quel bon vent vous amne  cette heure?

Le Gardeur s'arrta et reconnut le chevalier de Pan.

--O allez-vous? continua de Pan, vous marchez comme un dsespr...

--Au diable! rpondit Le Gardeur.

Et il retira sa main que de Pan serrait comme par amiti. Il continua:

--C'est le seul chemin qui s'ouvre devant moi maintenant, et j'y cours
comme un garde du corps de Satan! Ne me retenez pas, de Pan!
Laissez-moi le bras! Je m'en vais au diable, vous dis-je!

--C'est un beau chemin! riposta de Pan, un chemin large et bien
frquent: le chemin du roi, enfin! Je le suis, moi aussi, ce chemin! et
aussi vite et aussi joyeusement que personne en la Nouvelle-France!

--Filez, alors! Allez devant ou derrire moi! mais pas avec moi, de
Pan! Je coupe par le plus court pour arriver plus tt, et je n'ai
besoin de personne!

En disant cela Le Gardeur partit.

De Pan ne le lcha point. Il se douta de ce qui venait d'avoir lieu.

--Le plus court que je connaisse, rpliqua-t-il, c'est par la taverne de
Menut, o je me rends. J'aimerais bien votre compagnie, Le Gardeur! il
est fcheux que vous n'aimiez pas la mienne. Nous avons une nuit de
gala, chez Menut, et de la musique!... comme les grenouilles de Beauport
en font  l'heure qu'il est. Venez donc, venez.

Il le prit par le bras de nouveau. Cette fois, Le Gardeur ne le repoussa
point.

--Peu m'importe o aller, dit-il.

Il oubliait le ddain qu'il ressentait pour cet homme et se laissait
guider par lui. La taverne de Menut, c'tait justement l'endroit o il
fallait aller pour noyer ses chagrins.

Ils se mirent tous deux  marcher en silence. Au bout de quelques
minutes, de Pan dit:

--Qu'avez-vous donc, Le Gardeur? Du malheur au jeu? une fortune rebelle?
une fiance volage comme les autres femmes?

Le Gardeur se fcha.

--Prenez garde, de Pan! menaa-t-il, en s'arrtant, je vous brise les
os si vous continuez! Je crois bien que vous n'avez pas l'intention de
me blesser, mais encore...

Il avait l'air froce.

De Pan s'aperut qu'il ne faisait pas bon de rouvrir la blessure.

--Pardonnez-moi, Le Gardeur, fit-il avec une sympathie parfaitement
feinte, je n'ai pas voulu vous offenser. Mais vous souponnez vos amis,
ce soir, comme un Turc, son harem!

--J'ai mes raisons! Quant aux amis, de Pan, je ne trouve plus que des
amis comme vous et je commence  croire que le monde n'en a point de
meilleurs.

Ils longeaient le mur du jardin des Rcollets. La cloche sonna l'heure
qui s'envolait. Les frres de saint Franois dormaient en paix sur leur
couche, semblables aux oiseaux de l'ocan qui trouvent dans l'angle du
rocher solitaire, un refuge contre la tempte. Le Gardeur se tourna
brusquement vers son compagnon:

--De Pan, dit-il, pensez-vous que les Rcollets sont heureux?

--Heureux comme des hutres  mer haute! Ils ne sont point contraris
dans leurs amours... s'ils le sont quelquefois dans leur dner! Mais ce
n'est ni votre sort ni le mien, Le Gardeur!

De Pan tchait de surprendre quelque chose de ce qui s'tait pass
entre Anglique et lui.

--J'aimerais mieux tre une hutre qu'un homme! et j'aimerais mieux tre
mort que vivant! rpliqua Le Gardeur.

Aprs une minute de silence, il demanda brusquement:

--Le cognac peut-il tuer un homme bien vite, de Pan?

--Jamais il ne vous tuera, Le Gardeur! rpondit celui-ci, si vous le
prenez chez Menut. Au contraire, il vous rendra vigoureux et indpendant
des hommes et des femmes! C'est l que je vais boire quand je suis 
l'envers comme vous l'tes. C'est un spcifique. Il vous gurira, j'en
suis sr.

Ils traversrent la place d'Armes. Tout tait noy dans la nuit, et
seules, les sentinelles se promenaient lentement, silencieuses comme des
ombres, devant la porte du chteau.

--Tout est calme et grave comme un cimetire, ici, remarqua de Pan. La
vie de ces lieux s'en est alle chez Menut.

Et comme la cloche achevait de tinter, il ajouta:

--J'aime les _petites heures_ Que l'on veille ou que l'on dorme, elles
passent vite et sont vite comptes. Elles seules valent quelque chose
dans la vie d'un homme! Deux heures du matin, c'est midi pour l'homme
qui a l'esprit d'aller les attendre chez Menut!

Le Gardeur suivait de Pan sans bien songer o il allait, machinalement.
Il connaissait les gens qu'il rencontrerait chez Menut. A cette
heure-l, tout ce qu'il y avait de plus dissolu, de plus dbauch dans
la ville et la garnison se runissait dans l'odieuse taverne.

Matre Menut, un gros et bruyant Breton, se vantait de tenir une maison
o rgnait l'abondance. Rien n'y manquait, on y trouvait de tout 
foison: la maison, remplie d'amusements, les tables, charges de mets,
les pots et les vases, pleins, les convives, pleins! le matre lui-mme,
plein!

Cette nuit-l, il y avait encore plus de bruit, d'clat et de plaisir,
que de coutume. Cadet, Varin, Le Mercier et une foule d'amis et
d'actionnaires de la grande compagnie s'y trouvaient runis. On jouait,
on buvait, on causait.

L'argot de Paris, avec ce qu'il avait de plus impur, tait en grand
honneur dans la taverne et parmi ces gens dbauchs. C'tait une sorte
de protestation contre le raffinement un peu trop exagr de la socit
d'alors.

De Pan et Le Gardeur entrrent dans l'auberge, et furent reus  bras
ouverts; de tous cts, des mains se tendaient vers eux avec des coupes
dbordantes. De Pan buvait peu.

--Il faut que je garde ma tte, fit-il, car j'ai une revanche  prendre,
cette nuit.

Le Gardeur ne refusa rien, but avec chacun et de toutes les liqueurs. Il
entra ensuite dans une chambre vaste et bien meuble, o maints
gentilshommes, assis  des tables couvertes de tapis, jouaient aux
cartes et aux ds. Des tas de papier-monnaie passaient d'une main 
l'autre, sans cesse, et sans paratre affecter l'indiffrence des
joueurs,  la fin de chaque partie, ou aprs chaque gageure.

Le Gardeur se plongea tte baisse dans le torrent de la dissipation. Il
joua, but, parla argot et jeta toute rserve aux quatre vents.

Il doublait l'enjeu, et amenait les ds d'une faon insouciante, comme
s'il se fut autant moqu de perdre que de gagner.

Il criait plus fort que les autres. Il embrassa de Pan en l'appelant
son meilleur ami, et de Pan le lui rendit en le proclamant le roi des
bons lurons.

De Pan suivait avec une maligne satisfaction les progrs de l'ivresse
chez Le Gardeur. S'il paraissait se relcher, il lui proposait de boire
 la meilleure fortune, et s'il perdait l'enjeu, de boire en dpit de la
mauvaise fortune.

Mais laissons tomber un voile sur l'odieuse taverne de Menut. Le
Gardeur, compltement ivre, avait roul  terre, et des serviteurs
complaisants l'avaient port sur un lit o il dormait d'un sommeil de
plomb, profond et affreux comme la mort! Son regard tait fixe et
vitreux comme le regard d'un mourant, sa bouche s'entrouvrait, toute
frmissante encore des baisers chastes de sa soeur, ses mains pendaient,
fermes et rigides comme les mains d'une statue.

--Il est  nous, maintenant! dit de Pan  Cadet; il ne retournera pas
se fourrer la tte sous l'aile des Philibert!

Et ils se mirent  rire brutalement en le regardant dormir.

--Une belle dame que tu connais bien, Cadet, lui a donn la permission
de boire jusqu' se tuer, et c'est ce qu'il va faire, reprit de Pan.

--Qui? Anglique?

--Eh! oui, Anglique. Pourrait-il s'en trouver d'autres?

Le Gardeur n'est ni le premier ni le dernier qu'elle va coucher sous des
draps de pierre, affirma de Pan en levant les paules.

--_Gloria patri, filioque!_ s'cria Cadet, d'un air moqueur, les
honntes gens vont perdre leur carte d'atout! Mais comment l'avez-vous
arrach de Belmont, Pan?

--Oh! ce n'est pas moi, c'est Anglique des Meloises. Elle a tendu le
pige, et  son appel, il est venu s'y prendre.

--C'est bien elle, cela, la sorcire! exclama Cadet avec un clat de
rire. Elle rendrait le diable jaloux de ses tours! Satan n'est pas
capable de perdre un homme aussi srement qu'elle!

--Je suppose, Cadet, que Satan et elle, c'est  peu prs la mme
chose?... Mais o est Bigot? Il devait venir ici.

--Bigot? il est de mauvaise humeur, cette nuit; il ne viendra pas. Cette
femme de Beaumanoir, vous savez? c'est une pine qui le dchire, une
boule de neige qui le glace...  notre gard. Elle le domine. Par saint
Picaut, il l'aime!

--Je vous l'ai dj dit, Cadet, je m'en suis aperu il y a un mois, et
j'en ai t convaincu, l'autre nuit, quand il a refus de nous la
prsenter.

--Faut-il tre fou, de Pan, pour s'occuper ainsi d'une femme. Que
veut-il en faire, savez-vous?

--Comment le saurais-je? L'envoyer  la drive, quelque bon jour,
jusqu' la rivire du Loup... C'est ce qu'il fera probablement, s'il est
sensible un peu. Il n'osera jamais se marier sans la permission de la
Pompadour. La joyeuse poissonnire sait brider ses favoris. Bigot peut
avoir autant de femmes que Salomon, si le coeur lui en dit, mais en
contrebande! autrement, il faut le consentement de la grande courtisane.
Il parat qu'elle raffole de lui. Ce serait la raison.

--Cadet! Cadet! crirent plusieurs voix, vous tes condamn  payer un
panier de Champagne pour avoir laiss la table!

--Je le veux bien! j'en paierai mme deux, s'il le faut! rpliqua Cadet.
Mais il fait chaud comme dans le Tartare ici! Je suis comme un saumon
rti!

En effet, Cadet avait la face rouge, large, ronde, et il paraissait tout
en feu.

Il fit quelques pas, sa dmarche n'tait point ferme: il titubait. Sa
voix tait rauque et plus grossire encore que de l'accoutume.

Mais il conservait toujours passablement son intelligence.

--Je vais respirer un peu l'air frais du dehors, dit-il. Je me rendrai
peut-tre  la _Fleur de Lys._ On ne se couche jamais  cette bonne
vieille taverne.

--Je vais avec vous!... moi aussi!... et moi! crirent une dizaine de
voix.

--Venez tous! nous allons entrer dans ce vieux taudis. C'est l que se
trouve le meilleur cognac de Qubec. Comme de raison, c'est du cognac
vol!... Mais il n'en est que meilleur.

Le vieux Menut ne fut pas de cette opinion. Le cognac de la _Fleur de
Lys_ ne valait pas mieux que le sien. Il avait pay les droits, lui, et
sa boisson portait la marque de la grande compagnie. Il en appelait 
tous les gentilshommes prsents.

Pour lui plaire et le remettre de bonne humeur, Cadet et ses amis burent
une nouvelle ronde. Le bruit, la confusion, le tapage redoublrent.
Quelques-uns se mirent  chanter cette fameuse chanson qui exprimait si
bien l'esprit railleur et la gaiet de la nation franaise,  l'poque
de l'ancien rgime:

        Vive Henri quatre!
        Vive ce roi vaillant!
        Ce diable   quatre
        A le triple talent
        De boire, battre
        Et d'tre vert-galant!

Ils sortirent en chantant et se rendirent  la _Fleur de Lys_.

Ils entrrent sans crmonie dans une chambre spacieuse, basse,
traverse au plafond par des poutres paisses. Les murs de cette pice,
enduits d'une grossire couche de pltre, disparaissaient sous les
proclamations des gouverneurs et des intendants, et sous les ballades
apportes de France par les matelots. Le papier jauni de toutes ces
uniformes productions remplaait la peinture.

Au milieu de cette chambre, il y avait une longue table, et autour de la
table, des matelots, des voyageurs, des canotiers, en chemises et
coiffs de tuques bleues ou rouges. Tous ces gens fumaient leur pipe,
causaient ou chantaient. Ils paraissaient jouir et s'amuser. Leurs faces
laides et riantes, lgrement claires par la blafarde lumire qui
tombait des chandelles de suif fixes aux murs, auraient t dignes
d'tre reproduites parle vulgaire pinceau de Schalken ou de Tniers.

Matre Pothier occupait la place d'honneur,  la tte de la table.

D'une main, il tenait un gobelet de terre plein de cidre, et de l'autre,
sa pipe encore fumante. Son sac de cuir tait accroch dans un coin.
Pour le moment, son utilit avait cess!

Max Grimeau et Bartmy l'aveugle, arrivs  point pour goter au pt,
occupaient, l'un la droite, et l'autre la gauche du notaire. Ils taient
pleins comme des grives et gais comme des pinsons.

Ils chantaient au moment o Cadet entra. A l'arrive des gentilshommes,
tous se levrent et salurent avec politesse. Ils taient flatts d'une
pareille visite.

--Asseyez-vous, messieurs; prenez nos siges, fit matre Pothier fort
empress.

Il prsenta sa chaise  Cadet qui l'accepta volontiers. Il prit aussi un
gobelet de cidre normand qu'il dclara meilleur que le meilleur vin.

--Nous sommes vos humbles serviteurs, et nous prisons hautement
l'honneur que vous nous faites en ce moment! reprit le vieux notaire en
remplissant le gobelet.

--Joyeux compres que vous tes! repartit Cadet en s'tendant les
jambes, votre cidre me parat excellent. Mais, dites-moi donc,
buvez-vous cela par got ou faute de mieux?

--Il n'y a rien au monde de meilleur que le cidre normand... aprs le
cognac, affirma matre Pothier, en jetant un clat de rire qui lui
fendit la bouche d'une oreille  l'autre. Le cidre normand,
continua-t-il, est digne de la table du roi; mais quand il est agrment
d'une goutte d'eau-de-vie, il est digne de la table du pape!

Il fait voir des toiles en plein midi! quelle dlice! N'est-ce pas,
Bartmy?

--Comment! vieux grippe-sous! te voil ici, toi? s'cria Cadet en
apercevant l'aveugle de la porte de la basse-ville.

--Hlas! oui! votre honneur! pour l'amour de Dieu I! rpondit Bartmy
sur le ton plaintif de la profession.

--Tu es bien le plus aimable gueux que je connaisse en dehors de la
Friponne! reprit Cadet en lui jetant un cu.

--Il n'est ni plus veill ni plus gueux que moi, votre honneur! riposta
Grimeau, en grimaant de joie comme un Alsacien devant un pt de
Strasbourg.

C'est moi qui faisais la basse tout  l'heure quand vous tes entr;
vous devez m'avoir entendu?

--Si je t'ai entendu? assurment, mon vieux Max! Il n'y a pas une voix
comme la tienne dans Qubec. Tiens! voici un cu pour toi aussi. Bois 
la sant de l'intendant! Un autre cu pour matre Pothier! ce vieux
membre errant de l'ordre judiciaire. Prenez, matre Pothier, et si vous
voulez continuer la chanson que vous chantiez tantt, je vous emplis
comme une outre du meilleur cognac!

--Nous tions sur le _Pont d'Avignon_, votre honneur, rpondit matre
Pothier, gravement.

--C'est moi qui jouais l'air! interrompit Jean La Marche, vous devez
avoir entendu mon violon? Un bon violon!

Jean n'aurait pas voulu perdre une si belle occasion de montrer son
talent. Il fit glisser l'archet sur les cordes et donna quelques
mesures:

--C'tait ce ton-l, votre honneur, dit-il.

--Justement! c'tait cela, je connais la vieille romance. C'est bon, va!
exclama Cadet.

Et, passant les pouces dans l'emmanchure de son gilet chamarr, il
couta avec une srieuse attention. Il aimait, malgr sa couleur
rudimentaire, la vieille musique canadienne.

Jean donna deux ou trois nouveaux coups d'archet, puis, appuyant
l'instrument  son menton, avec un geste savant, et prenant une pose
inspire, digne de Lulli, il commena  chanter en s'accompagnant:

        A Saint-Malo, beau port de mer,
        A Saint-Malo, beau port de mer,
        Trois gros navires sont arrivs!
        Nous irons sur l'eau, nous y prom' promener.
        Nous irons jouer dans l'le!

--Tut! tut! s'cria Varin, pas de ces fadaises! Il n'y a rien l-dedans
qui chatouille. Un madrigal, ou une de ces damnes chansons du quartier
latin!

--Je ne sais pas de damnes chansons! riposta Jean La Marche, et quand
mme j'en saurais, je n'en chanterais point!

Il tait jaloux des ballades de son pays, la Nouvelle-France. Il ajouta
avec un brin de malice:

Les Sauvages ne jurent pas parce qu'ils ne savent pas ce qu'est un
serment, et les habitants ne chantent point de _damnes_ chansons, parce
qu'ils n'en ont jamais apprises. Mais je puis jouer et chanter _A
Saint-Malo, beau port de mer_, aussi bien que n'importe quel homme dans
la colonie!

Les chansons populaires des Canadiens-franais sont d'une posie simple,
presque enfantine; elles sont chastes comme les hymnes des autres
nations.

--Chantez ce qu'il vous plaira, et ne vous occupez point de Varin, mon
brave garon, dit Cadet, en s'allongeant dans sa chaise. J'aime mieux
les ballades canadiennes, que toutes les romances que le diable fabrique
 Paris! Chantez-les, Varin, vos piquants couplets si vous les aimez!
mais nos habitants ne les rediront pas!

Aprs s'tre amuss pendant une heure  la _Fleur de Lys_, les
compagnons de l'intendant reprirent le chemin de la taverne du pre
Menut. Ils taient moins fermes encore et plus tapageurs qu' leur
arrive. Ils avaient laiss matre Pothier endormi et plein comme
Bacchus, et tous les autres aussi aveugles que Bartmy.

Ils trouvrent de Pan dans une fureur singulire. Pierre Philibert
avait reconduit Amlie aprs la soire, et il avait vu son inquitude et
ses pleurs au sujet de Le Gardeur. Il la laissa, bien dcid de
rejoindre encore une fois le pauvre jeune homme.

L'officier qui se trouvait de garde  la porte de la basse-ville lui
donna les renseignements qu'il dsirait. Il descendit en toute hte  la
taverne de Menut, et malgr de Pan avec qui il changea quelques
paroles acerbes, il prit son malheureux ami, le porta dans une voiture
et l'emmena.

--Par Dieu! ce Philibert est un coq, de Pan! s'cria Cadet, au grand
dplaisir du secrtaire.

Il a du courage et de l'imprudence comme dix! C'est encore mieux qu'
Beaumanoir.

Cadet s'assit pour rire  son aise aux dpens de son ami.

--Le maudit! grina de Pan, j'aurais pu le transpercer!... Je regrette
de ne l'avoir pas fait.

--Non, vous n'auriez pas t capable de le tuer, de Pan, et si vous
aviez essay de le faire, vous le regretteriez maintenant, observa
Cadet. N'importe! il n'y a pas si mauvais jour qui n'ait un beau
lendemain, continua-t-il, venez faire une partie de cartes avec le
colonel Trivio et moi. Cela vous mettra de l'argent dans le gousset et
de la bonne humeur dans l'me.

De Pan ne rit point, mais il suivit cependant le conseil de Cadet, et
passa le reste de la nuit  jouer.

Pierre Philibert se disposait  sortir de chez Mme de Tilly. Amlie
saisit avec transport la main qu'il lui tendait, et le regardant 
travers ses larmes:

--O Pierre Philibert! dit-elle, comment vous remercier assez de ce que
vous avez fait pour mon cher et infortun Le Gardeur?

--Le Gardeur mrite notre piti, Amlie, rpondit le noble colonel. Vous
savez comment la chose est arrive?

--Je ne sais rien, Pierre, je n'ose rien demander! Ah! vous tes bien
gnreux!... Pardonnez-moi cette agitation...

Elle s'efforait de se rendre matresse d'elle-mme.

--Vous pardonner? allons donc! Est-ce que l'on a quelque chose 
pardonner aux anges  cause de leur bont? J'ai une ide, Amlie. Je
crois qu'il serait utile d'emmener Le Gardeur  Tilly pour quelque
temps. Votre excellente tante m'a invit  aller visiter son manoir. Si
j'accompagnais votre frre  cette chre vieille demeure?

--Une promenade  Tilly avec vous, serait bien agrable  Le Gardeur,
j'en suis sre, et l'aiderait peut-tre  rompre ces liens funestes qui
le retiennent  la ville... Tous les mdecins du monde ne sauraient lui
faire autant de bien que votre compagnie, ajouta-t-elle, dans un lan
d'esprance. Il n'a nul besoin de remde; c'est le bon soin qu'il lui
faut, c'est...

--C'est la femme qu'il aime! Amlie, continua vivement Philibert.

Et il ajouta presque tristement:

--Il arrive quelquefois que l'homme meurt quand il est tromp dans son
amour et son espoir!

Il l'avait regarde en disant cette parole.

Elle rougit et rpondit vaguement:

--Ah! Pierre, comme je vous ai de l'obligation! Comme il la quittait,
elle leva sur lui un regard si plein de reconnaissance et d'amour qu'il
ne l'oublia jamais.

Dans la suite des annes, alors qu'il tait devenu indiffrent  la
lumire du soleil,  l'amour de la femme et aux dlices de la vie, il
voyait toujours ce regard mouill de larmes et brlant de tendresse,
descendre sur lui comme un rayon de flamme qui perce le nuage et montre
le ciel bleu. Et il soupirait aprs ce beau ciel ou l'attendait sa
bien-aime...




                                XXV

            DE LA DERRIRE VIOLETTE  LA PREMIRE ROSE


--Oh! Le Gardeur! je vous en prie, demeurez avec moi aujourd'hui. J'ai
absolument besoin de vous! dit Amlie de Repentigny, d'une voix tendre
et persuasive,  son frre le chevalier. Tante part demain pour Tilly et
il faut mettre les papiers en ordre. Dans tous les cas, j'ai besoin de
votre compagnie, fit-elle encore, en souriant avec douceur.

Le Gardeur s'assit. Il paraissait nerveux, fivreux, malade. Rien
d'tonnant, aprs la nuit qu'il avait passe  la taverne de Menut.

Il se leva, fit quelques tours, et regarda par la fentre ouverte. Il
avait l'air d'un fauve qui cherche  s'chapper.

Il mourait de soif. Amlie lui apporta de l'eau, du lait, du
th,--dlicates attentions qu'il avait souvent reconnues, en baisant les
doigts qui le servaient si tendrement.

--Je ne puis pas rester dans la maison; je vais devenir fou! dit-il. Tu
ne sais pas ce qui m'est arriv, chre petite soeur. Hier j'ai bti une
tour de verre aussi haute que le ciel, mon ciel  moi: l'amour d'une
femme! Aujourd'hui, je suis enseveli sous ses ruines!...

--Ne parle pas ainsi, mon frre! tu n'es pas de ceux qui se laissent
abattre et dsesprer par une femme sans foi.

--Oh! pourquoi les hommes mettent-ils en nous cette confiance exagre!
Combien petit est le nombre des femmes qui mritent l'amour et le
dvouement d'un honnte homme!

--Combien petit, aussi, le nombre des hommes qui mritent de possder
une femme comme toi, Amlie!

--Ah! si Anglique avait ton coeur!

--Le Gardeur, tu bniras un jour ce chagrin. Il est amer, aujourd'hui,
je le sais, mais la vie avec Anglique serait bien plus amre encore.

Il branla la tte en signe de doute.

--Je l'aurais accepte quand mme, reprit-il. Mon amour est marqu d'Un
sceau fatal et mchant; nul creuset ne saurait le purifier.

--Voici mon dernier mot, fit Amlie, qui jugeait inutile de lutter plus
longtemps.

Elle l'embrassa.

--Que se passe-t-il donc au manoir? demanda Le Gardeur, aprs quelques
instants. Tante Tilly s'en retourne plus tt qu'elle ne pensait.

--On dit qu'il y a des Iroquois sur le haut de la rivire Chaudire, et
les censitaires dsirent aller protger leurs maisons. Bien plus, le
colonel Philibert et toi, vous tes commands de vous rendre  Tilly
pour organiser la dfense de la seigneurie.

Le Gardeur fit un bond. Il ne pouvait comprendre un ordre qui semblait
inutile.

--Pierre Philibert et moi, nous sommes chargs de la dfense de la
seigneurie de Tilly, rpta-t-il. Mais nous n'avons reu aucune
information, hier, sur la marche des Sauvages. Ils ne sont certainement
pas aussi prs que cela. C'est une fausse rumeur que les femmes font
courir pour faire revenir leurs maris.

Et il sourit pour la premire fois, en exposant cette sage raison.

--Je ne crois pas que ce soit cela, Le Gardeur, riposta Amlie, mais
tout de mme, ce serait,  mon avis, une jolie ruse de guerre. Il est
ennuyeux pour des femmes de rester seules si longtemps. Je n'aimerais
point cela, moi.

--Oh! je ne sais pas trop, mais je crois que celles qui craignaient de
s'ennuyer ont suivi leurs maris  Qubec. Et que dit Philibert de cet
ordre? l'as-tu vu?

Amlie ne put s'empcher de rougir un peu en rpondant:

--Oui, je l'ai vu. Il parat bien content de retourner  Tilly avec toi,
mon frre.

--Et avec toi, petite soeur!... Quoi! tu n'as pas besoin de rougir. Il
est bien digne de toi, et s'il te faisait la proposition que j'ai faite
 Anglique des Meloises, hier soir, tu pourrais l'accueillir mieux que
je ne l'ai t.

--Assez! assez, Le Gardeur! Pourquoi parler de cela? Pierre n'a jamais
song  moi; il n'y pensera jamais probablement.

--Au contraire, Amlie! Tiens! ma chre petite soeur, quand Pierre
Philibert te dira qu'il t'aime et te demandera d'tre sa femme, si tu
l'aimes, si tu as encore quelque piti pour moi, ne le repousse point!

Amlie ne rpondit rien. Elle tait agite, tremblante. Elle lui serra
la main.

Le Gardeur la comprit mieux que si elle eut parl. Il l'attira sur sa
poitrine et l'embrassa avec tendresse.

Le reste de la journe se passa dans le calme et la joie. Il y avait du
soleil dans la maison. Amlie reut les confidences de son frre et elle
dit, pour le consoler, des paroles affectueuses comme la religion et
l'amiti seules peuvent en inspirer.

De nombreux visiteurs vinrent, ce jour-l, frapper  la porte de
l'hospitalire maison de Mme de Tilly, mais Pierre Philibert seul put
entrer.

Le Gardeur lui tmoigna une sincre reconnaissance. La quitude qui
rentrait dans son me se refltait sur sa figure et il avait plus que
jamais des ressemblances touchantes avec Amlie. Entre sa soeur et son
ami, il se croyait revenu aux jours d'autrefois, au temps heureux de
l'enfance!

Bien doux furent les panchements de l'amiti et les retours vers les
scnes du pass! Bien doux pour Pierre et Amlie surtout, les regards
timides et furtifs, les soupirs comprims, les espoirs naissants!

La besogne de la journe tait finie au _Chien d'Or_.

Le bourgeois prit son chapeau, son pe et se dirigea sur le cap pour
aspirer la brise frache qui montait du fleuve.

C'tait au changement de la mare. Le fleuve coulait  pleins bords et,
 et l, quelques toiles se miraient dans ses flots avec les premiers
reflets de la lune qui se levait lentement sur les collines de la rive
sud.

Le bourgeois s'assit sur le mur de la terrasse, pour contempler
l'indescriptible scne. Il tait venu cent fois s'extasier en ces lieux,
et le charme tait toujours nouveau.

Ce soir, tout lui semblait plus beau que de l'accoutume. Il tait si
heureux!

Il songeait  Pierre, son fils, revenu tout glorieux; il songeait  la
fte de Belmont o tous les grands taient accourus avec plaisir. Il se
trouvait heureux, heureux dans son fils surtout, le plus grand bonheur
d'un pre!

Pendant qu'il tait plong dans ces douces rflexions, il entendit une
voix bien connue. Il se retourna et aperut le comte de la Galissonnire
et Peter Kalm. Ils venaient des jardins du chteau et passaient sur le
cap, avec l'intention d'entrer chez Mme de Tilly, pour lui prsenter
leurs hommages, avant son dpart.

Philibert se joignit  eux.

La lune parpillait des flches d'argent sous leurs pas. Les ombres
projetes par les murailles, donnaient  l'immense tableau lumineux des
effets saisissants, que Rembrandt seul aurait pu rendre avec quelque
fidlit.

Kalm tait dans l'enthousiasme. Cette nuit tincelante sur les hauteurs
de Qubec, lui rappelait les clairs de lune de Drachenfels sur le Rhin,
ou le soleil de minuit se lve soudain sur le golfe de Bothnie, mais le
spectacle de Qubec tait infiniment plus grand et plus beau, et ce cap
merveilleux o il se promenait avec ses amis mritait Bien, disait-il,
d'tre appel le cap aux Diamants.

Min de Tilly reut les visiteurs avec sa courtoisie habituelle. Elle
apprciait surtout la visite du bourgeois qui se rendait si rarement
chez ses amis.

--Son Excellence, dit-elle, est tenue, par sa position officielle, de
reprsenter la politesse franaise auprs des dames de la colonie, et
Kalm, qui reprsent la science europenne, doit tre gracieusement
accueilli partout.

Amlie parut dans le salon. Elle sut, par son esprit, ses grces et le
charme de sa conversation, se rendre aimable et mme bien intressante.
Kalm fut assez surpris de trouver chez une jeune fille des connaissances
aussi srieuses.

Le Gardeur vint  son tour remercier les nobles vieillards de l'honneur
qu'ils leur faisaient. Il parla peu cependant, et garda une prudente
rserve.

Amlie se tenait  ct de lui, toujours prte  lui donner l'aide de sa
sagesse et de ses ressources.

Flix Beaudoin, en grande livre, vint annoncer que le th tait servi.
Mme de Tilly pria les distingus visiteurs d'accepter une tasse de ce
breuvage, tout  fait nouveau dans la colonie, et qui ne paraissait
encore que sur les plus riches tables.

Le service tait en porcelaine chinoise.

C'tait cette porcelaine toute couverte de grotesques peintures, que
l'on voit partout aujourd'hui et qui taient si rares en ce temps-l;
des jardins, des maisons d't, des arbres chargs de fruits, et des
saules penchs sur des rivires. Ce pont rustique avec ces trois
individus emmanchs de longues robes qui le traversent, ce bateau qui
flotte sur une nappe d'eau, et ces pigeons qui volent dans un ciel sans
perspective, qui de nous ne se rappelle point cela?

Mme de Tilly, en femme distingue, apprciait cette vaisselle alors de
si haut got, et n'avait que des sentimente de bienveillance pour cette
race si industrieuse des fila du cleste empire qui avaient fourni  sa
table un service aussi lgant.

Il n'y avait, pour Mme de Tilly, rien de dshonorant  ne pas savoir que
des potes anglais avaient redit les louanges du th.

A cette poque l'tude des potes anglais n'tait gure  l mode en
France, surtout dans la colonie. C'est Wolfe qui a fait connatre au
Canada le vaste domaine de la posie anglaise; Wolfe  qui s'applique ce
vers prophtique de l'lgie de Gray:

        Le chemin de la gloire conduit au tombeau!

Ce Wolfe qui, aprs avoir descendu le fleuve, dbarqua dans le calme
d'une nuit d'automne, ses troupes disciplines, et escalada secrtement
ces fatales hauteurs d'Abraham, dont la possession lui valut la conqute
de la ville et la mort d'un hros.

De l partent ces deux glorieux courants d'ides nouvelles et de
nouvelles littratures qui sont venus jusqu' nous cte  cte, comme
deux rivaux ou deux amis!

Le bourgeois Philibert avait export en Chine une norme quantit de
ginseng, que le royaume des fleurs payait au poids de l'or ou avec son
inestimable th; et Mme de Tilly fut l'une des premires dames qui osa
servir  ses htes la dlicieuse boisson orientale.

Kalm ne trouvait rien de comparable au th. Il l'tudiait sous tous les
rapports et le buvait de toutes les faons.

--Quand la tasse de th aura remplac la coupe de vin, disait-il; quand
le genre humain ne boira plus que de cette infusion de la plante
chinoise, il deviendra doux et pur. Le th le dlivrera des pernicieux
produits de l'alambic et du pressoir. La vie de l'homme deviendra plus
longue et mieux remplie. Ce sera la ralisation de la troisime
batitude, s'criait-il, et les pacifiques auront la terre en hritage.
A quoi la Chine doit-elle ses quatre mille ans d'existence? demanda-t-il
 La Galissonnire.

--A sa momification, repartit le comte qui ne savait pas trop ce qu'il
devait rpondre et qui, dans tous les cas, voulait se drider un peu.

--Pas du tout! riposta Kalm, srieusement. C'est  l'usage du th! C'est
le th qui a sauv le Chinois!

Le th assouplit les nerfs, purifie le sang, chasse les vapeurs du
cerveau, et ranime les fonctions vitales. Donc, il prolonge l'existence
de l'homme! donc, il prolonge la vie des nations! donc, il a valu  la
Chine ses quatre mille ans de dure! Et le peuple chinois lui doit
d'tre le plus ancien peuple de la terre.

Peter Kalm tait un enthousiaste partisan du th. Il le prenait trs
fort pour surexciter la dpression de ses facults mentales; il le
prenait faible pour calmer l'excitation.

Il produit les effets les plus contraires! s'criait-il. C'est tout
comme si je mlais ensemble Bohe et Hyson, pour me procurer
l'inspiration convenable  la composition de mes livres scientifiques et
de mes rcits de voyage! Inspir par Hyson, je tenterais la composition
d'un pome comme l'Iliade; sous l'influence de Bohe, j'entreprendrais
d'tablir la quadrature du cercle, de trouver le mouvement perptuel et
mme de rformer la philosophie allemande!

Le professeur tait d'une humeur charmante, et gambadait gracieusement 
travers les champs fleuris de la littrature, comme un fougueux coursier
de la Finlande qui n'a pour fardeau que le bagage scientifique d'une
douzaine d'coliers en vacance.

Mme de Tilly versa une nouvelle tasse de la liqueur qui mettait ainsi en
verve le grave Sudois.

--Il est heureux, dit-elle, que nous puissions changer contre le th,
notre inutile ginseng.

C'tait une autre porte ouverte aux observations du savant.

--Je regrette, reprit-il, qu'on ne le prpare pas avec plus de soin et
de manire  satisfaire le got de ces fastidieux Chinois. Ce commerce
du ginseng ne durera pas longtemps.

--C'est vrai, approuva le gouverneur; mais nos sauvages qui le
recueillent sont de mauvais travailleurs. C'est dommage, ce serait une
source de richesses pour la colonie.

Combien avez-vous fait, Philibert, avec le ginseng l'anne dernire?

--Je ne sais pas au juste, Excellence, mais le demi-million que j'ai
donn pour aider  la dfense de l'Acadie provenait de la vente de ce
produit  la Chine.

--Je le savais, repartit le gouverneur, en tendant la main au bourgeois,
et je vous remercie au nom de la France, de votre admirable gnrosit.

Que Dieu vous bnisse pour ce grand acte de patriotisme!

Sans vous, la Nouvelle-France tait perdue.

Il n'y avait plus d'argent dans le trsor, continua-t-il, en regardant
Kalm, et la ruine tait imminente, lorsque le noble marchand du _Chien
d'Or_ se chargea de nourrir, de vtir, et de payer les troupes du roi.
C'tait deux mois avant la reprise de Grand-Pr sur l'ennemi.

--Il n'y a rien en cela que de fort naturel, rpondit le bourgeois qui
hassait les compliments. Si ceux qui ont des richesses ne donnent pas,
comment pourriez-vous recevoir de ceux qui n'en ont pas? Et puis, je
devais faire quelque chose pour Pierre... Vous savez, Excellence, qu'il
tait en Acadie, alors?

Un souffle d'orgueil paternel passait sur la figure d'ordinaire si
impassible du noble vieillard.

Le Gardeur jeta un regard  sa soeur. Elle le comprit. Ce loyal citoyen,
semblait-il lui dire, est digne d'tre pour vous un second pre. Elle
rougit lgrement, tout en demeurant silencieuse. Il n'y avait point de
paroles pour la musique qui ravissait son me. Mais il arriverait un
jour o, pour elle, toutes ces suaves harmonies rempliraient l'univers.

Le gouverneur qui savait un peu et devinait beaucoup ce qui se passait
dans les coeurs de ses jeunes amis, reprit en plaisantant:

--Les Iroquois n'oseront jamais approcher de Tilly quand ils sauront que
la garnison se compose de Pierre Philibert et de Le Gardeur, avec Mme de
Tilly pour commandant et mademoiselle Amlie pour aide de camp!

--C'est vrai! rpondit Mme de Tilly. Du reste, les femmes de notre
maison ont dj port l'pe, et dfendu le vieux manoir.

Elle faisait allusion  une clbre dfense du chteau par une ancienne
chtelaine  la tte de ses censitaires.

Elle ajouta en riant:

--Et, tant que nous serons l, nous ne livrerons jamais ni Philibert, ni
Le Gardeur aux peaux rouges ou blanches qui les demanderont.

Tout le monde se prit  rire, mme Le Gardeur, qui aimait pourtant les
peaux blanches, ses compagnons, mais dtestait au fond, leur indigne
conduite.

Le gouverneur reprit:

--Le Gardeur et Philibert resteront sous vos ordres, madame, et ne
reviendront pas  la ville avant que le danger ne soit pass.

--Parfait, Excellence! exclama Le Gardeur, j'obirai  ma tante.

Il devinait bien ce qu'on voulait de lui et se soumettait de bon gr. Il
avait trop d'esprit et de coeur pour laisser paratre le moindre dpit.
Il respectait si hautement sa tante! il estimait si fort son ami Pierre!
il aimait d'une si vive affection sa soeur Amlie!

Aprs le th, les visiteurs furent conduits au salon.

Amlie chantait  ravir et le gouverneur tait excellent musicien. Il
possdait une belle voix de tnor, une voix qui avait pris de l'ampleur
dans les luttes contre les vents, sur la pleine mer! une voix que la
bont, la vertu et l'aspect de la belle nature avaient rendue flexible
et suave.

On redisait alors, dans toute la Nouvelle-France, une complainte d'une
tonnante tristesse et d'une grande beaut, la complainte de Cadieux.

Cadieux, un voyageur interprte, avait plant sa tente au portage des
sept chutes, o se trouvaient dj quelques familles. C'tait  l'poque
o les traiteurs apportaient les fourrures.

Les Iroquois vinrent s'embusquer au pied du portage pour tuer et piller
les voyageurs attendus. Un jeune Sauvage dcouvrit leur retraite et
donna l'alarme. Il n'y avait qu'un moyen d'chapper: sauter les rapides
secrtement. Le danger tait extrme. Il fallait cependant que quelqu'un
restt pour donner le change  l'ennemi.

Cadieux fut ce brave. Il alla, avec un jeune Indien, attaquer les
Iroquois pour les attirer en arrire du rivage et les empcher de voir
les canots fugitifs. Son stratagme russit. Tout le monde fut sauv,
mais il prit avec son jeune compagnon.

Les Iroquois tentrent de le saisir, mais en vain. Il leur chappa, et
revint tomber, puis de fatigue et de faim,  l'endroit mme d'o il
tait parti quelques jours auparavant.

N'ayant plus d'espoir, sentant venir ses derniers instants, il arracha
une feuille d'corce blanche au bouleau qui le protgeait, et avec son
propre sang il crivit sa chanson de mort.

Elle fut trouve peu de temps aprs,  ct de lui.

Le voyageur gui remonte l'Outaouais jusqu' l'le du Grand-Calumet,
n'oublie pas de s'arrter au _Petit rocher de la haute montagne_, au
milieu du portage des sept chutes. C'est l que se trouve la tombe de
Cadieux.

Amlie avait t touche de la plaintive romance. En la chantant elle
faisait couler des larmes.

A la demande des htes de sa bonne tante, au milieu d'un calme presque
douloureux, elle commena:

        Petit rocher de la haute montagne,
        Je viens ici finir cette campagne!
        Ah! doux chos, entendez mes soupirs!
        En languissant je vais bientt mourir!

Il y avait des pleurs dans tous les yeux, et l'on aurait cru que le
dernier souffle de Cadieux expirait sur ses lvres mues quand elle dit:

        Rossignolet, va dire  ma matresse,
        A mes enfants, qu'un adieu je leur laisse!
        Que j'ai gard mon amour et ma foi,
        Que dsormais faut renoncer  moi!

Quelques autres amis de la famille, Coulon de Villiers, Claude de
Beauharnois, de la Corne de Saint-Luc, taient aussi venus faire leurs
adieux  Mme de Tilly.

De la Corne provoqua les rires par ses allusions aux Iroquois. Il tait
dans le secret.

--J'espre, Le Gardeur, dit-il, que vous m'enverrez leurs chevelures
quand vous les aurez scalps... ou qu'ils m'enverront la vtre.

Les heures passrent vite. La cloche du beffroi des Rcollets sonna
plusieurs fois dans la nuit tranquille, avant que la solitude se fit
dans la maison de Mme de Tilly.

Le Gardeur se sentait meilleur et plus fort. Le bourgeois lui dit en lui
serrant la main:

--Courage! mon enfant, courage! Souvenez-vous du proverbe: Ce que Dieu
garde est bien gard!

Adieu! vnrable ami! s'cria Le Gardeur, dans une affectueuse treinte.
Comment ne vous regarderais-je pas comme mon pre, puisque Pierre est
pour moi plus que mon frre?

--Oh! je serai pour vous un pre affectueux si vous me le permettez, Le
Gardeur, reprit le bourgeois touch jusqu'aux larmes. A votre retour,
faites-moi le plaisir de considrer comme votre maison la demeure de
Pierre et la mienne. Au _Chien d'Or_ comme  Belmont, le frre de Pierre
sera toujours et cent fois le bienvenu!

On hta les prparatifs du dpart et chacun se retira pour prendre
quelque repos, se rjouissant dans la pense de retourner  Tilly.

Il n'y avait pas jusqu'au vnrable Flix Beaudoin qui ne se sentait
tout joyeux comme un colier, le matin d'un jour de grand cong. Puis,
il faut bien l'avouer, que de choses n'avait-il pas  raconter, que de
sentiments n'avait-il pas  exprimer  l'oreille de Franoise
Sans-Chagrin!

Il en tait de mme des censitaires et des serviteurs. Quel plaisir
d'aller dire aux amis de l-bas les aventures dont ils avaient t les
hros, dans la capitale o les avait appels la corve du roi, pour
btir les murailles de Qubec.

_Fin du tome premier_




                          TABLE DES MATIRES


Les hommes de l'ancien rgime.
Les murs de Qubec.
Une chtelaine de la Nouvelle-France.
Confidences.
Le notaire ambulant.
Beaumanoir.
L'intendant Bigot.
Caroline de Saint-Castin.
Pierre Philibert.
Amlie de Repentigny.
Bienvenue au soldat.
Le chteau Saint-Louis.
Le Chien d'Or.
Le conseil de guerre.
La charmante Josphine.
Anglique des Meloises.
_Splendide mendax_.
La princesse mrovingienne.
Mettez l'argent dans la bourse.
Belmont.
_Sic itur ad astra_.
Si caressant est le tentateur!
Gages d'amour, mais gages inutiles.
Rien! rien, que le dsespoir!.
De la dernire violette  la premire rose.







                            LE CHIEN D'OR

              Droits rservs, Canada A. D. 1926

                            WILLIAM KIRBY




                            LE CHIEN D'OR

                      Traduit de l'anglais par

                           PAMPHILE LE MAY


                           SECONDE DITION


                               TOME II



QUBEC
Librairie Garneau, Limite
47, rue Buade, 47

1926

[Illustration: Frontispice.]




                                XXVI

                      LA CHANSON DU CANOTIER

        Vl l'bon vent!
        Vl l'joli vent!
        Vl l'bon vent,
        Ma mie m'appelle!
        Vl l'bon vent!
        Vl l'joli vent!
        Vl l'bon vent!
        Ma mie m'attend!

Ce gai refrain faisait retentir les rivages, et des voyageurs
plongeaient en cadence dans les vagues bleues, leurs rames d'o tombait
une pluie de gouttelettes fines que le soleil transformait en diamants.

C'taient la famille de Mme de Tilly, Pierre Philibert et les
censitaires qui retournaient au vieux manoir.

Le fleuve coulait majestueusement et comme drap dans un manteau de
lumire, entre ses bords escarps que les champs verdoyants et les bois
feuillus couronnaient.

Rien, dans le Nouveau-Monde, n'galait la beaut de ces rives avec leurs
files de maisonnettes blanches et leurs villages coquettement assis
autour de l'glise.

La mare montante avait parcouru deux cents lieues dj, et elle
refoulait encore le grand fleuve.

Le vent soufflait de l'est et nombre de bateaux ouvraient, comme des
ailes, leurs voiles de toile clatante pour remonter la rivire. Les uns
taient chargs de munitions de guerre pour le Richelieu, par o ils se
rendraient aux postes militaires du lac Champlain; les autres portaient
 Montral des marchandises destines aux postes de commerce de
l'Ottawa, des Grands Lacs et mme de la Belle-Rivire et de l'Illinois,
o l'on venait de fonder de nouveaux tablissements. Des flottes de
canots prenaient ces cargaisons  Montral pour les rendre  leur
destination.

Les voyageurs dpassrent dans leur course les bateaux  voiles. Ils les
salurent gaiement. Ce fut entre les divers quipages, un change
bruyant et joyeux de cris, de souhaits, de plaisanteries:

--Bon voyage, bonne chance! pas trop d'embarras! des portages courts!
beaucoup de bon temps!

Plusieurs crirent:

--Les peaux des ours et des buffles que vous allez tuer sont-elles dj
vendues?

D'autres:

--Ne laissez pas vos chevelures en gage aux belles Iroquoises!

Les chansons  la rame du Canada ont un caractre tout particulier, et
sont d'un effet charmant. Elles sont agrables  entendre surtout quand
de robustes canotiers les redisent en lanant leurs lgers canots
d'corce sur les eaux tranquilles ou bouillonnantes, tantt fendant
comme des canards sauvages la nappe paisible, tantt sautant comme des
cerfs agiles les rapides bondissants et les cascades cumantes; toujours
acceptant, avec une gale magnanimit et comme ils viennent, la tempte
ou le calme, la fortune et l'adversit.

Ces chansons sont toutes d'anciennes ballades d'origine normande ou
poitevine. Les penses en sont pures et les expressions chastes.

On n'aurait pas voulu alors donner  la colonie pour ses chants
populaires des paroles licencieuses, car on savait qu'elle avait t
fonde pour la plus grande gloire de Dieu et l'honneur de son saint nom.

C'tait en toutes lettres dans la commission de Jacques Cartier.

La chanson  la rame se compose ordinairement de stances assez courtes.
Le dernier vers d'un couplet devient le premier du couplet suivant et
cela forme un enchanement original et plaisant. Aprs chaque couplet un
refrain vif, gai, entranant, qui part comme une fuse!... Toutes les
voix chantent alors, tous les bras s'agitent, tous les avirons plongent
dans les flots, et le canot bondit comme un poisson volant sur la
surface frmissante du lac ou de la rivire!

Matre Jean La Marche avait choisi sa place  l'avant du canot. Il tait
faraud comme un jour de dimanche, droit et fier comme le roi d'Yvett.
Son violon qu'il appuyait avec coquetterie  son double menton, vibrait
harmonieusement sous les caresses de l'archet de crin, comme il avait
vibr pour adoucir la fatigue de plus d'un aviron sur les rivires et
les lacs, depuis le fleuve Saint-Laurent jusqu'aux montagnes Rocheuses.

Amlie, assise  l'arrire du canot, laissait sa main blanche jouer dans
le courant limpide. Elle se sentait heureuse, car toutes ses affections
taient l avec elle, dans la gracieuse embarcation. Elle parlait peu et
se plaisait  entendre le chant des rudes canotiers. Elle pouvait aussi
s'abandonner plus facilement  ses douces penses quand la conversation
cessait, et que tout le monde chantait ou prtait l'oreille aux refrains
cadencs. Quelquefois, elle saisissait  la drobe un regard de Pierre
dirig vers elle avec la rapidit de l'clair, regard dont elle
conservait le souvenir dans les secrets replis de son coeur. Quelquefois
encore, c'tait un de ces mots que seul l'amour sait dire, un tendre
sourire plus prcieux que tous les trsors de l'Inde et qui contiennent
tout un monde de lumire, de vie, d'immortalit.

Aprs quelques minutes de repos, et quelques bonnes gorges  mme une
gourde un peu suspecte--qu'il disait contenir du lait, par respect sans
doute pour Mme de Tilly,--Jean La Marche s'apprte  chanter.

Les canotiers qui ramaient en cadence, obissant  la musique comme le
soldat qui marche au son du clairon, levrent leurs avirons et
attendirent le signal de les replonger ensemble dans les eaux sonores.

Matre La Marche commena cette vieille ballade du fils du roi, qui
prend son grand fusil d'argent, vise le canard noir et tue le blanc. Sa
voix rsonnait comme une cloche nouvellement baptise.

Plusieurs canots voguaient non loin. Ceux qui les montaient se mirent
aussi  rpter avec les rameurs de Mme de Tilly, le gai refrain:

        En roulant ma boule roulant,
            En roulant ma boule.

Et Jean La Marche disait, en faisant vibrer son violon avec une nergie
 lui rompre les cordes, les couplets de la populaire chanson.[c] Aprs
qu'il et fait longtemps retentir l'air de ces couplets mesurs, et de
son violon qui ne se fatiguait pas plus que sa poitrine, tous les
voyageurs qui avaient redit les refrains avec une ardeur non moins
admirable, lui crirent des encore comme  l'artiste qu'on veut
rcompenser ou flatter. Des voix enthousiastes rpondaient de la rive,
et l'allgresse se rpandait partout. Toute la nature chantait. Les
ondes, le ciel, les champs, les bois, les rivages, tout s'unissait dans
un cantique de joie.

[Note c: Cette chanson, de 13 couplets, se trouve au rpertoire des
CHANSONS POPULAIRES DU CANADA, d'Ernest Gagnon, 5ime dition, publi
par la Librairie Beauchemin, Limite, Montral.]

Et les voix devenaient plus vives et plus clatantes  mesure que les
bords de Tilly approchaient, car l, pour les bons censitaires comme
pour leur noble chtelaine, c'tait le foyer de la famille, et le foyer,
c'est le paradis de la terre.

Le Gardeur fut entran par la gaiet gnrale. Il oublia son
ressentiment, son dsappointement et les sductions de la ville. Assis
dans les rayons du soleil, sur les ondes bleues, sous le ciel bleu, prs
de ceux qui l'aimaient, comment aurait-il pu ne pas sourire, ne pas
oublier, ne pas esprer?

Son coeur s'ouvrait  la joie, au grand bonheur d'Amlie et de Pierre
qui observaient avec un immense intrt ce rveil de son me endolorie.

Aprs quelques heures de cette dlicieuse course, les canots vinrent
s'chouer sur la grve, au pied de la falaise de Tilly. Tout vis--vis,
au sommet de la cte, comme la borne immuable que devaient respecter les
eaux et la terre, ou comme l'arche qui pouvait sauver les mes et les
corps, s'levait l'glise de Saint-Antoine de Tilly. Un joli village de
blanches maisonnettes l'entourait.

Sur la grve sablonneuse, les femmes, les vieillards et les enfants,
accourus pour souhaiter la bienvenue  leurs gens, se livraient aux
transports de la surprise et du bonheur. Ils n'attendaient pas sitt les
travailleurs de la corve du roi.

La nouvelle de l'arrive des Iroquois vers les sources de la Chaudire
les avait effrays. Ils supposaient en mme temps que le gouverneur
craignait une attaque contre Qubec, par mer, comme celle de Phips dont
plusieurs se souvenaient encore.

--Bah! ne craignez rien, mes bons amis, fit le vieux pilote Louis, en
regardant firement tout le monde de son oeil unique, ne craignez rien!
Je la connais cette campagne de William Phips: mon pre me l'a souvent
raconte.

C'tait  l'automne de 1690. Trente-quatre grands vaisseaux bostonnais
vinrent dbarquer sur les battures de Beauport toute une arme de
ventre-bleus. Mais notre vaillant gouverneur Frontenac descendit en
toute hte des hauteurs boises de la ville, avec ses braves soldats
auxquels s'taient joints des habitants et des Sauvages, les repoussa
ple-mle  bord de leurs btiments et enleva le pavillon rouge de
l'amiral Phips.

L'instant de le dire! Si vous ne me croyez pas,--personne ne m'a jamais
fait cette injure,--si vous ne me croyez pas, allez dans l'glise de
Notre-Dame-des-Victoires,  la basse-ville, vous le verrez; il flotte
encore au dessus du matre autel!

Bnie soit Notre-Dame qui nous a sauvs de nos ennemis, et qui nous
sauvera encore si nous le mritons!

A la Pointe-Lvis o s'est rfugie alors la flotte en droute, l'arbre
sec existe toujours. Vous savez la prophtie? Tant que cet arbre sera
debout, Qubec ne tombera point aux mains des Anglais.

Les personnes qui se tenaient sur la rive se mirent  l'eau jusqu'aux
genoux pour aller au-devant des voyageurs. Les canots furent trans sur
le sable au milieu des rires et des propos veills.--Bienvenue  Mme de
Tilly! bienvenue  Mlle Amlie! bienvenue  Le Gardeur! bienvenue 
Pierre Philibert! Bienvenue! bienvenue! crirent cent voix.

Le Gardeur aida Amlie  sortir du canot. Il vit que sa main tremblait,
et qu'elle devenait ple en regardant fixement  quelques pas dans le
fleuve.

C'tait  l'endroit o Philibert l'avait sauv de la mort!

Toute cette scne pnible d'autrefois passa, comme dans un mirage,
devant les yeux de la jeune fille. Elle vit son frre se dbattre
vainement au milieu des flots, puis tout  coup disparatre... Elle vit
encore Philibert se prcipiter, au risque de sa vie,  la rescousse de
son compagnon... Elle sentit toutes les angoisses d'alors, et aussi
toutes les dlices du serment qu'elle pronona dans son me, en
embrassant le sauveur de son frre aim.

--Le Gardeur! dit-elle, c'tait l; t'en souviens-tu?

--Oui, soeur! je m'en souviens. J'y pensais. Je dois une ternelle
reconnaissance  Pierre. Nanmoins, il aurait mieux fait de me laisser
au fond de la rivire; je n'ai plus de plaisir  revoir Tilly,
maintenant...

--Pourquoi donc, mon frre? Ne sommes-nous pas les mmes? Ne sommes-nous
pas tous ici? Il y a aussi de la flicit pour toi  Tilly?

--Il y en avait autrefois, Amlie, reprit-il avec tristesse, mais il n'y
en aura plus jamais... C'est fini!

--Viens! Le Gardeur, ne gtons pas la joie du retour. Vois! le pavillon
flotte au sommet de la tourelle et le vieux Martin va tirer la
couleuvrine pour nous saluer.

Un clair, un jet de fume et un coup de tonnerre firent soudain bondir
les gens qui couvraient le rivage.

--C'est bien pens, de la part du vieux Martin et des femmes du manoir,
cela! observa Flix Beaudoin.

Il avait servi dans sa jeunesse, Beaudoin! et il connaissait le salut
militaire.

--Les femmes de Tilly valent mieux que les hommes de la Beauce, comme
dit le proverbe, observa-t-il encore.

--Oui, et mieux que les hommes de Tilly aussi, mon vieux, ajouta
Josephte Le Tardeur, d'un ton brusque et tranchant.

Josephte tait une grosse courte au nez retrouss, un virago, dont
l'oeil noir perait comme une tarire. Elle portait un chapeau de paille
 larges bords et surmont de boucles aussi difficiles  dbrouiller que
son caractre, un jupon de tiretaine court qui se souciait peu de cacher
sa jambe forte. De ses manches retrousses sortaient deux normes bras
rouges qui auraient fait le bonheur d'une laitire suisse.

La remarque qu'elle venait de faire s'adressait  Jos Le Tardeur, son
mari, un bon diable d'homme, mais un peu fainant, qu'elle n'avait cess
de taquiner depuis le jour de son mariage.

--Les paroles de Josephte m'atteignent mais ne me font aucun mal, dit
Jos  son voisin. Je suis une bonne cible; elle peut tirer!

--Je suis bien content, ajouta-t-il, que les femmes de Tilly soient
meilleurs soldats que nous, les hommes, et qu'elles aiment  se mler de
tout! cela nous pargne bien des tracasseries et de l'ouvrage.

--Que dites-vous, Jos? demanda Flix, qui n'avait gure compris.

--Je dis, matre Flix, que sans notre mre ve la maldiction ne serait
pas tombe sur la tte de l'homme; qu'il n'aurait point travaill malgr
lui, comme cela arrive souvent, et surtout qu'il n'aurait point pch.
Ah! le cur l'a bien dit! Nous aurions pu passer les jours  nous
chauffer au soleil, mollement tendus sur l'herbe paisse... Maintenant,
si vous voulez vous sauver corps et me, travaillez, priez et ne vous
amusez point!... Matre Flix, j'espre que vous ne m'oublierez pas si
je vais au manoir?

--Je ne t'oublierai pas, Jos, rpondit Flix, schement. Mais si le
travail est le fruit de la maldiction que notre mre ve a attire sur
le monde en mangeant de la pomme, elle ne pse gure sur toi cette
maldiction. Voyons! fais avancer les voitures, et range-toi, que madame
passe...

Jos s'empressa d'obir. Mme de Tilly passa au bras de Pierre Philibert.
Il ta son bonnet et la salua profondment. Elle monta dans son
carrosse.

Deux chevaux canadiens aux pieds mordants et srs comme ceux des boucs
et forts comme ceux des lphants, tirrent la pesante voiture, au grand
trot, sur le chemin qui serpentait tour  tour  travers les champs
dors et les bois touffus.

Aprs une demi-heure de course, ils s'arrtaient  la porte du manoir.

C'tait une grande btisse en pierre, de forme irrgulire avec des
fentres profondment enfonces dans les murs et garnies de cadres
grossirement sculpts. A chaque coin s'levait une tourelle perce de
meurtrires, et crnele de manire  faire un feu d'enfilade de tous
les cts sur les ennemis qui se prsenteraient.

Dans l'entre se trouvait une tablette de pierre o le ciseau avait
sculpt les armoiries de la famille de Tilly, avec la date de la
construction et une invocation au saint patron de la maison.

Ce manoir avait t construit par Charles Le Gardeur de Tilly,
gentilhomme normand, dont l'anctre, le sieur de Tilly, avait t avec
le duc Guillaume  Hastings. Charles Le Gardeur vint au Canada avec
quelques-uns de ses vassaux, en 1636. Il avait obtenu du roi une
concession de terre sur les bords du fleuve Saint-Laurent, qu'il
possderait en fief et seigneurie, disait la charte royale, et avec y
droit de haute, moyenne et basse justice, et aussi droit de chasse, de
pche et de traite avec les Indiens, sujet  foi et hommage, etc.

Il tait entour de pins ternellement verts, de ces grands chnes et de
ces ormes levs qui se drapent dans un feuillage nouveau chaque
printemps, et, chaque automne, se dpouillent de leur clatant manteau.

Un ruisseau murmurait tout auprs, en prcipitant ses ondes d'argent.
Tantt il tincelait au soleil, et tantt il se cachait sous les pais
rameaux comme une jeune vierge honteuse d'tre admire. Un pont rustique
en reliait les bords fleuris. Il sortait, ce petit ruisseau capricieux,
d'un lac charmant et tout troit, tendu comme une nappe de cristal au
milieu de la fort  quelques lieues du fleuve. C'tait un endroit de
promenade aim des habitants du manoir.

Pierre Philibert prouva une joie bien douce  l'aspect de cette antique
demeure. Ces portes, ces fentres, ces pignons, toutes ces choses qu'il
voyait aprs un si long temps, c'tait comme de vieux amis qu'il
retrouvait.

Toutes les servantes avaient mis leurs plus beaux atours, leurs robes
les plus neuves, leurs rubans les plus clatants, pour recevoir Mme de
Tilly et Mlle Amlie.

Elles firent aussi le plus sympathique accueil  M. Le Gardeur--c'est
ainsi qu'elles l'appelaient toujours--et au jeune officier qui
l'accompagnait. Elles eurent vite reconnu l'colier d'autrefois, qui
avait si gnreusement sauv la vie  leur jeune matre, et elles se
dirent, comme cela entre elles, qu'il venait sans doute  Tilly pour...
pour...

Elles n'achevaient jamais. Le sourire significatif qui rpondait  la
confidence, affirmait que c'tait compris. Et puis, il tait devenu un
si bel homme, cet lve du sminaire, avec son uniforme brillant et sa
vaillante pe! Et elle, Mlle Amlie, n'avait jamais dtest entendre
prononcer son nom, bien au contraire!

Les femmes ont vite fait de dduire les consquences des prmisses, en
fait d'amour, et elles ne se trompent pas toujours, tant s'en faut.

Derrire la maison, au-dessus de l'table et du poulailler, cach aux
regards par un pais rideau de feuillage, s'levait le pigeonnier avec
ses doux et amoureux habitants. Ils taient peu nombreux, mais d'un
riche plumage et d'une beaut remarquable. Il ne fallait pas laisser la
roucoulante famille s'agrandir trop,  cause des champs de bl qu'elle
aurait mis  sac.

Devant le manoir, au milieu des arbres chargs de verdure et palpitants
de vie, s'levait un pin d'une grande longueur, nu et droit comme une
flche d'glise. Il n'avait plus d'corce, plus de rameaux, except au
fate, un bouquet. Un pavillon et des bouts de rubans flottaient
au-dessous de cet norme bouquet vert qui le couronnait, et la poudre du
canon en avait marqu de taches noires l'aubier encore tout clatant de
blancheur.

C'tait un mai que les habitants avaient plant, pour rendre hommage 
la dame de Tilly.

Planter le mai, cela se faisait en Nouvelle-France,  chaque retour de
la belle saison, le premier jour du mois des roses, quand on voulait
payer un tribut d'hommage  un suprieur.

Le mai, plant devant la maison que l'on voulait honorer, devait rester
debout jusqu'au retour de la floraison nouvelle. Plus tard, et tout
dernirement encore, les capitaines de la milice sdentaire taient,
dans nos paroisses paisibles, l'objet d'une semblable marque de
dfrence de la part de leurs soldats. En retour, les soldats taient
convis  une bonne table, mangeaient, buvaient et s'amusaient bien. Ils
tiraient autour du mai, en feu de peloton, les seuls coups de fusils que
le village tonn entendit d'un bout de l'anne  l'autre.

Maintenant cette fte caractristique s'en va avec d'autres encore pour
ne plus revenir sans doute. Elle aussi ne sera bientt plus qu'un
souvenir. La Saint-Jean-Baptiste qui arrive avec les fleurs et les
parfums des champs, avec des feuillages chargs d'harmonie et les flots
de lumire du beau mois de juin, la Saint-Jean-Baptiste qui est la fte
de tous les Canadiens franais, emporte et fait disparatre dans son
orbe tincelant, toutes ces autres rjouissances moins vives et moins
douces qui n'ont pas pour fin sublime l'amour de la religion et de la
patrie!

Flix Beaudoin, ouvrant les bras comme pour chasser une vole d'oiseaux,
repoussa les servantes dans la maison.

--Mon Dieu! comme tout doit tre en dsordre! pensa-t-il.

Il s'imaginait qu'en son absence le monde ne marchait plus. Les
domestiques auraient bien voulu regarder encore, mais il fallait obir
au svre majordome sous peine d'exclusion perptuelle.

Mme de Tilly, qui connaissait parfaitement le faible du vieillard,
s'amusa dans le jardin avec les fleurs et les plantes, pour lui donner
le temps de se mettre en rgle, comme il disait.

Il entra  la suite des servantes, se revtit promptement de sa livre,
prit son bton blanc, signe d'autorit, et vint la recevoir  la porte,
absolument comme si rien n'avait interrompu son service.

Mme de Tilly et ses htes le suivirent en souriant.

L'intrieur du manoir ressemblait aux intrieurs des anciens chteaux de
France. Au centre, il y avait une grande salle qui servait de cours de
justice quand le seigneur de Tilly avait  juger quelque dlit, ce qui
n'arrivait pas souvent, grce  la moralit des gens. Dans cette salle
se tenait encore la cour plnire, quand il fallait rgler les corves,
ouvrir des chemins, construire des ponts. Dans cette salle aussi avaient
lieu les grandes runions des censitaires  la fte de Saint-Michel de
Thury, le patron.

De l, on passait dans une suite de chambres de diverses grandeurs,
toutes meubles et ornes selon le got de l'poque et la richesse des
seigneurs de Tilly.

Un grand escalier de chne, assez large pour laisser passer de front une
section de grenadiers, conduisait aux pices suprieures; chambres 
coucher et boudoirs avec leurs vieilles fentres  barreaux d'o le
regard s'chappait pour embrasser un dlicieux fouillis de nappes d'eau,
de tapis de gazon, d'arbustes, de vgtaux, d'arbres et de fleurs.

Philibert reconnaissait bien ces pices, ces escaliers, ces passages o
tant de fois il avait jou avec Le Gardeur et Amlie. Il croyait
entendre encore l'cho lointain de leurs cris joyeux... Rien n'avait
chang. Les meubles, les tentures, les tableaux, gardaient leur svre
beaut. Les portraits le regardaient encore et leurs yeux semblaient
pleins de joie. Le reconnaissaient-ils aprs sa longue absence?

Il entra dans une chambre bien familire, jadis: le boudoir de Mme de
Tilly. Au mur du fond, pendait encore un petit tableau. Il le reconnut
avec un sensible plaisir, avec orgueil mme. Il l'avait peint dans un
jour d'enthousiasme, et toute son me aimante avait pass dans son
habile pinceau.

C'tait le portrait d'Amlie.

C'tait bien l'anglique expression de ses yeux au moment o elle
tournait la tte vers lui pour l'couter; c'tait bien le sourire suave
de ses lvres! Le regard de la vierge de douze ans l'avait suivi
partout. Sa bouche rieuse lui avait murmur bien des paroles de
consolation dans ses ennuis!

Il s'arrta tout mu devant ce portrait d'une enfant qui tait devenue
la matresse de ses destines.

Amlie tait entre dans le boudoir un instant aprs lui. Tout  ses
souvenirs, il n'avait pas entendu le bruit de ses pas. Elle ne voulut
point le dranger d'abord; cette attention qu'il portait  l'enfant, la
flattait. Mais elle ne voulait toujours pas avoir l'air d'pier, et il
fallait faire connatre sa prsence.

--La reconnaissez-vous? demanda-t-elle enfin, en faisant un pas vers le
portrait.

Philibert se tourna vivement. Amlie lui apparut alors,  travers le
voile de ses vingt ans, jeune et nave comme le portrait. Ce fut une
vision charmante et vraie.

--Comme il vous ressemble, Amlie! je ne croyais pas l'avoir peint si
fidle, s'cria-t-il, dans un transport  demi contenu.

--Je suppose, repartit Amlie d'un air narquois, que vous avez trouv le
secret de faire un portrait qui me ressemblera toujours, dans les sept
ges de la vie. Si c'tait une peinture de mon me, je ne dirais pas
non, continua-t-elle, mais j'ai grandi... Voyez!

--Moi, je le trouve fidle et beau, ce portrait... Et pourtant, j'tais
un peintre fort maladroit. J'aurais voulu...

--Trop beau, sans doute, interrompit Amlie toujours en plaisantant. Il
devrait sortir de son cadre pour venir vous remercier de la peine
infinie que vous vous tes donne.

--Qu'il ne se drange point; j'ai trouv ma rcompense dans l'idal de
la beaut que j'ai russi  faire sortir de cette toile...

--La jeune fille de douze ans aurait d vous remercier, Pierre, comme je
voudrais et n'ose le faire...

--C'est moi qui suis votre oblig, Amlie! Grce  vous,  votre
souvenir, j'ai accompli des choses tonnantes.

Amlie sentit un reflet pourpre courir sur ses joues. Le Gardeur entra.
Elle lui prit le bras:

--N'est-ce pas Le Gardeur, fit-elle, qu'il sera difficile  Pierre de
devenir notre oblig, aprs tout ce qu'il a fait pour nous...

--Difficile? impossible, ma chre, impossible!

--Cependant, reprit-elle, si, pour commencer  nous acquitter envers
lui, nous l'emmenions passer une journe sur le lac. Nous ferons une
partie de canotage. Les messieurs allumeront le feu, les dames
infuseront le th. Il y aura chant et musique, danse aussi, peut-tre.
La lune se chargera de l'illumination qui terminera la fte. Que dis-tu
de mon programme, Le Gardeur? Qu'en dites-vous, Pierre Philibert?

Pierre admira l'intelligence et le tact d'Amlie. C'tait pour distraire
Le Gardeur qu'elle proposait cette promenade sous les bois et sur les
eaux. Elle voulait  tout prix le dlivrer de la sombre mlancolie qui
l'obsdait. Assurment, les amusements de la journe auraient pour elle
un charme nouveau,  cause de Pierre qui les partagerait, mais il n'y
avait pas de mal  cela.

--Ton programme est superbe, Amlie, rpondit Le Gardeur, mais
laisse-moi de ct. J'aime  rester tranquille. Je n'irai pas au lac.
C'est en vain que je cherche  reconnatre Tilly; tout me parat chang.
Il me semble que je vois tout  travers un nuage. Rien de serein comme
autrefois; pas mme toi, Amlie. Il y a de la tristesse dans ton
sourire; je le vois bien. Et c'est ma faute, sans doute.

--Allons, mon frre, tes yeux sont meilleurs que cela tu les calomnies.
Tilly est brillant et gai comme jadis. Quant  mon sourire, s'il est
triste, c'est que je deviens mlancolique comme toi, pour des riens.
Mais coute-moi, et tu verras, dans trois jours je serai la plus joyeuse
enfant de la Nouvelle-France.




                                XXVII

                  HIERS CHARMANTS, RIANTS DEMAINS


Mme de Tilly et sa nice se retirrent dans leurs chambres pour faire
leur toilette, puis elles descendirent au salon o venaient d'entrer
messire Lalande, le cur de la paroisse--un aimable vieux
prtre,--plusieurs dames du voisinage, et deux ou trois officiers en
retraite, qui trouvaient plus avantageux de vivre  la campagne qu' la
ville.

Flix Beaudoin parcourait en vainqueur, pendant ce temps-l, sa vaste
cuisine et faisait trembler les marmitons. Il s'agissait de mettre une
table digne de ses htes et digne de lui-mme.

Sur le balcon, Pierre et Le Gardeur causaient intimement en regardant le
ciel limpide; les fleurs du parterre faisaient monter jusqu' eux leurs
senteurs embaumes. Amlie sortit du salon aprs quelques instants sous
prtexte d'aller chercher Le Gardeur. Elle ne voulait pas qu'il demeurt
seul avec ses penses noires.

Elle parut sur le balcon. Savait-elle que Philibert s'y trouvait?
Peut-tre. Il est probable que non, cependant, car elle eut un adorable
mouvement de surprise. L'air frais et pur de la campagne, le
contentement intrieur, l'espoir de rendre le calme  son frre,
donnaient  sa figure une douce animation. Elle tait admirablement
belle et simplement mise. Pour toute parure elle portait une croix d'or.

Philibert lui avait donn cette croix,  l'anniversaire de sa naissance,
autrefois, pendant une vacance qu'il passait  Tilly. Il la reconnut.
Comme il la regardait avec persistance, heureux sans doute de la voir si
fidlement garde, Amlie lui dit:

--C'est en l'honneur de votre visite, Pierre, que je porte aujourd'hui
ce souvenir. Je suis fidle  la vieille amiti, n'est-ce pas?... Mais
vous retrouverez ici d'autres amis qui ne vous ont pas oubli non plus.

--Si l'amiti est une richesse, Amlie, je suis plus riche que Crsus...
mais une amiti sincre et pure vaut un prix infini.

--Et cette amiti que vous jugez inestimable, Pierre vous...

La cloche de la tourelle l'interrompit tout  coup. Elle sonnait le
dner. Elle sonnait vivement, gaiement, comme pour tmoigner son
allgresse. Amlie continua en riant:

--Vous pouvez remercier la vieille cloche, Pierre, si vous perdez un
joli compliment. Mais, comme ddommagement je vous choisis pour mon
cavalier; conduisez-moi  la table.

Elle s'attacha ingnument  son bras, et tous deux disparurent dans les
longs corridors, en gazouillant comme les oiseaux qui se retrouvent,
aprs un long hiver, sur le rameau fleuri o ils avaient ensemble
chant.

Le dner fut magnifique et Flix Beaudoin se reposa satisfait de son
oeuvre. Le bon cur joignit les mains et rcita les grces avec une
onction toute nouvelle. Peu aprs, le repas termin, tout le monde se
rendit au salon.

Madame de Tilly prit place sur un sofa,  ct de Philibert, tandis que
le cur avec deux vieilles douairires en turbans et un ancien officier
de la marine coloniale, s'installrent  une table  cartes.

Ils aimaient le whist et le piquet avec passion, une passion assez
inoffensive aprs tout, et que l'on cultive en vieillissant surtout dans
les petites villes o les amusements sont plutt rares.

Ils taient deux contre deux, et, riant, disputant, bataillant pour un
enjeu de rien, ils jouaient depuis un quart de sicle, et auraient voulu
jouer ainsi, sans changer de partenaires, jusqu'au jugement dernier.

Pierre Philibert se rappela les avoir vus, ds ses premires visites au
manoir, assis  la mme table, et jouant les mmes jeux avec le mme
entrain. Il en fit l'observation  Mme de Tilly qui lui dit en badinant:

--Mes vieux amis sont tellement habitus  vivre avec les rois de carton
du royaume de Cocagne, qu'ils ne trouvent plus de plaisir que dans les
amusements des rois, mme des rois fous.

Amlie s'tait assise auprs de Le Gardeur, et, dans sa fraternelle
affection, elle dployait pour le distraire toutes les ressources de son
me et de son intelligence. Il aimait sa tristesse et voulait se plonger
dans l'abme de douleurs qui semblait l'appeler. Elle-mme, elle
prouvait une vague inquitude, une mystrieuse crainte, mais son
sourire et sa parole enveloppaient comme d'un voile nuptial les larmes
de son coeur.

Pierre l'coutait ravi. Il aurait voulu se jeter  ses pieds pour la
bnir et la remercier. Ah! c'tait bien l cette divine crature qu'il
avait tant de fois voque dans ses rves d'esprance!

De temps en temps Le Gardeur souriait. La bnigne influence calmait son
trouble et faisait glisser un rayon de lumire dans les tnbres de son
esprit.

Amlie s'aperut que Pierre Philibert la regardait: elle comprit qu'il
l'admirait et elle en prouva de la confusion.

Une harpe reposait dans un coin du salon. Elle se leva et vint jouer,
avec une apparente indiffrence, mais, en ralit avec une motion
difficilement comprime, quelques mlodies simples et douces comme ses
passions. Puis, elle chanta, dans le dialecte provenal, une chanson
tendre et mlancolique qu'elle avait elle-mme compose.

Il y eut un silence profond. Les joueurs de cartes eux-mmes laissrent,
pour l'couter, leur partie inaeheve. C'tait comme la voix d'un esprit
qui aurait chant dans le langage des hommes. Elle avait fini, et l'on
coutait encore ces dernires vibrations pleines de suavit qui
mouraient lentement sur ses lvres tremblantes et sur les cordes sonores
de la harpe.

Les htes se retirrent et ceux qui restaient formrent un cercle devant
le foyer. C'tait la famille qui se resserrait dans une union plus
intime, pour les confidences nouvelles, pour les panchements sacrs.

Mme de Tilly s'tait mollement enfonce dans son grand fauteuil, et de
son bras elle enveloppait affectueusement Amlie, assise sur un
tabouret,  ses pieds. Elle invita Philibert  raconter ses voyages, ses
tudes, sa carrire militaire, et le brave colonel rpondit avec une
extrme bienveillance et une grande modestie  sa curiosit.

Puis chacun se mit  faire des projets pour le lendemain, et pour les
jours suivants. Des courses  cheval jusqu'aux seigneuries voisines; des
promenades dans le parc et le domaine pour herboriser; des parties de
pche et de chasse; des visites aux amis, et surtout une excursion au
petit lac de Tilly. On tablirait pour toute une journe une colonie
dans la petite le; on dresserait des tentes; on choisirait un
gouverneur, un intendant peut-tre, mme un roi et une reine, et l'on
oublierait le monde jusqu'au retour au manoir. Tous ces projets, comme
des trames ourdies de fils d'or, serviraient  enlacer Le Gardeur.

--Je donne mon assentiment  tout, conclut Mme de Tilly.

--Je me laisse rouler dans vos mailles dores, ajouta Le Gardeur, 
condition que Pierre reste avec moi; je suis un pauvre papillon que vous
voulez prendre et fixer au mur de votre chteau en Espagne. Ainsi
soit-il!

Quand Amlie fut seule dans sa chambre elle se jeta aux pieds de la
statue de la Vierge et fit monter au ciel de vives actions de grces.
Dans sa reconnaissance elle avait couronn de fleurs le front de la
divine Madone. Elle pria pour Philibert, pour Le Gardeur, pour toute la
maison. Longtemps, dans son motion, elle fit glisser entre ses doigts
purs les grains de son chapelet bni!

Le lendemain le soleil se leva brillant sur la cime verte des bois et
sur les prairies veloutes. L'air tait pur; les fleurs s'ouvraient pour
offrir leurs parfums  Dieu.

Les rochers, les eaux, les arbres, tout se dcoupait avec une nettet
merveilleuse. Pas un lambeau de brume, pas un flocon de fume ne
tranaient dans le ciel; pas un rayonnement comme dans les grandes
chaleurs; pas un nuage de poussire dans la route tincelante de soleil!

Pierre Philibert sortit pour errer seul dans la solitude du parc. Il
revit le promontoire avec le bosquet ombreux qui le couronnait et le
fleuve immense qui dormait  ses pieds; il revit la fort o le cerf
avait coutume de brouter, et les hautes fougres o se couchaient les
faons. L-bas, sur cette cte leve, il allait s'asseoir avec Le
Gardeur, pour compter les voiles tour  tour blanches et sombres des
bateaux qui louvoyaient sur les flots agits. Il y retrouvait tout frais
encore un lit de verdure o il s'tait repos jadis. Les oeuvres du
Seigneur ne vieillissent point!

C'est ici, dans ces sentiers, qu'il avait enseign  Amlie l'art de
monter  cheval. Il la revoyait comme elle tait alors, jeune, belle, en
robe blanche, les cheveux pars sur les paules, le rire sur les lvres,
babillarde comme les oiseaux qui voltigeaient au-dessus de sa tte.
Devant lui le petit ruisseau avec son pont rustique, les saules et les
roches couvertes de mousse, autour desquelles venaient jouer les truites
tachetes de rouge et les saumons presque noirs.

Il s'assit au bord du ruisseau, sur une roche, et prit plaisir 
regarder se mouvoir ces armes de vairons vifs et petits, que le moindre
signe effarouchait. Peu  peu toutes ses penses se fondirent en une
seule pense, et tous les objets s'vanouirent pour faire place  une
forme anglique qu'un souffle du ciel semblait avoir apporte. Il ne
songeait plus qu' Amlie, il ne voyait plus qu'elle. Il se demandait ce
qu'elle pensait de lui, comment elle l'aimait, s'il pouvait esprer...

--Se souvient-elle de moi comme on se souvient de l'ami de la famille?
se disait-il... ou quelque sentiment plus tendre se cache-t-il au fond
de son me?...

Il voquait tous ces regards rapides qu'elle avait, involontairement
peut-tre, levs sur lui. Tous? Oh! non! Il ne les avait pas tous
surpris les regards pleins d'amour de la vierge timide. Ces regards pour
lesquels il eut donn tout un monde, il ne les avait pas vus!

Il entendait encore chacune de ses paroles, et cherchait  ses discours
un sens qu'ils n'avaient peut-tre point. Il ne voyait rien de dfini,
rien de certain, et pourtant son amour se cramponnait  ces vagues
promesses d'un sourire et d'un regard...

--S'il est vrai que l'amour enfante l'amour, pensait-il encore, elle
doit m'aimer. O prsomption!  folie! ajoutait-il aussitt, je suis le
jouet de mes dsirs.

Il ne savait pas comme elle avait pens  lui dans le secret du clotre,
comme elle avait pri pour lui depuis le jour de leur sparation! Prire
ardente et dsintresse comme la prire pour les morts, car elle
n'esprait plus le revoir.

Et maintenant qu'il tait revenu, elle se sentait prise de crainte. Elle
avait peur de cette flamme qui la consumait. Un rien pouvait la trahir
et elle ne voulait point encore rvler le secret de son me.

Pourtant elle savait bien qu'elle tait aime. Son instinct de femme ne
la trompait point. Et durant cette dernire soire n'en avait-elle pas
acquis la certitude? Elle aurait voulu s'enfuir alors dans sa chambre,
pour se livrer sans contrainte aux dlices de sa joie, pour bnir les
paroles qu'elle venait d'entendre, et pour pancher son bonheur au pied
de la croix!




                               XXVIII

                        UNE JOURNE AU MANOIR


Amlie se leva. Elle tait rose et gaie comme les reflets du matin. Elle
n'avait gure dormi cependant,  cause des motions nouvelles qui
avaient agit son me. Mais le bonheur ne fatigue gure et elle se
trouvait heureuse.

Elle fit une toilette simple, noua un ruban bleu dans ses cheveux noirs,
se coiffa d'un chapeau de paille  larges bords, et descendit au jardin.
Elle souriait  tous les objets et bnissait tout le monde.

Elle s'informa  Flix Beaudoin, de son frre Le Gardeur.

--O est mon frre, Beaudoin, le savez-vous? l'avez-vous vu ce matin?

--Oui, mademoiselle, rpondit le vieux Flix en saluant
respectueusement, il vient justement d'ordonner qu'on sellt son cheval
pour aller au village. Il a demand une carafe de cognac et la carafe
lui a t apporte.

--Merci! fit-il, remportez-l; je ne boirai pas une goutte.

Son valet le regardait tout surpris.

--Je ne boirais pas mme le nectar des dieux dans ce manoir,
ajouta-t-il.

Et comme le valet se retirait:

--Faites amener mon cheval, s'il vous plat, demanda-t-il, je vais me
rendre au village. Les gosiers altrs comme le mien trouvent l une
meilleure liqueur.

--Pauvre Le Gardeur! soupira Flix Beaudoin. Essayez de le retenir ici,
mademoiselle! essayez!...

Amlie fut attriste de cela. Sa vive allgresse de tout  l'heure
s'envolait dj. Elle se mit  la poursuite de son frre, dans le
jardin, et elle l'aperut bientt qui marchait  grands pas. Il avait
l'air fch et de sa cravache il dcapitait les passe-roses et les
dahlias qui bordaient les alles.

Il portait son costume d'cuyer et attendait le groom avec son cheval.

Elle courut  lui, l'enchana de ses deux bras et, le regardant avec
douceur, lui dit:

--Le Gardeur, ne va pas au village maintenant, attends-nous.

--Ne pas aller au village maintenant? et pourquoi? je reviendrai pour le
djeuner. Je n'ai pas faim et je compte sur une petite course  cheval
pour me mettre en apptit.

--Attends aprs le djeuner; nous irons tous ensemble  la rencontre des
amis qui doivent venir nous visiter ce matin. Hlose de Lotbinire,
notre cousine, vient pour vous voir, Philibert et toi. Il faut que tu
sois ici pour lui souhaiter la bienvenue. Les galants sont bien rares
ici, et il serait mal  nous de laisser partir le plus beau en cette
occasion.

Un combat terrible s'engageait dans l'me de Le Gardeur entre le devoir
et la passion. Il se sentait invinciblement attir par l'amorce du
plaisir, et il craignait de dsoler sa soeur.

Amlie le tenait toujours, le regardait en souriant, lui disant cent
choses aimables. Elle voulait venir  bout du dmon qui le tentait.
C'tait la lutte de l'ange contre l'esprit du mal. Une pareille
affection ne pouvait pas tre vaincue: elle devait triompher.

--Chre enfant, s'cria tout  coup Le Gardeur, je ne suis pas digne de
toi!

Et il l'embrassa tendrement. Il avait des pleurs dans les yeux.

--Pourquoi faut-il qu'une pareille amiti soit inutile? acheva-t-il avec
tristesse, un instant aprs.

--Oh! ne dis pas cela, Le Gardeur, ne dis pas cela... je donnerais ma
vie pour te sauver.

Elle s'appuya la tte sur son paule et se prit  sangloter. Sa douceur
et son dvouement venaient d'obtenir ce que les remontrances ou la
svrit n'auraient jamais obtenu.

--A toi la victoire, mon Amlie, reprit Le Gardeur,  toi la victoire
aujourd'hui! je n'irai au village qu'avec toi... Oh! pourquoi ne se
trouve-t-il pas d'autres femmes aussi bonnes que toi! je ne serais pas
un rprouv... Tu seras mon bon ange... Je veux t'obir... Essaie de me
sauver. Si tu n'y parviens, tu pourras toujours dire que tu as fait ton
possible et plus que ton devoir.

--Le Brun, cria-t-il au groom qui venait d'amener son cheval, reconduis
noir Csar  l'curie.

Il lui jeta en mme temps la cravache qui avait ras tant de fleurs.

--Le Brun, clama-t-il encore, coute! Si jamais je t'ordonne de m'amener
ma monture avant djeuner, amne-la sans bride et sans selle, avec un
licou seulement, afin que j'aie l'air d'un clown et non d'un
gentilhomme.

Le Brun n'en revenait plus de sa surprise. Il crut que le jeune seigneur
voulait faire une matresse plaisanterie; il crut un peu aussi qu'il
devenait fou; et c'est ce qu'il s'empressa de chuchoter  l'oreille de
ses compres.

--Pierre Philibert est descendu pcher le saumon, allons le rejoindre et
lui souhaiter le bonjour? proposa Amlie.

Ils partirent joyeusement cte  cte. Philibert se leva et courut au
devant d'eux sitt qu'il les aperut  travers la ramure. Leurs mains se
pressrent dans une sincre treinte. La main d'Amlie s'attarda un
moment dans celle de Philibert. Ce fut lui qui la retint, mais si peu de
temps que Dieu seul s'en aperut, Dieu, elle et lui!

Amlie sentit une effluve chaude lui brler les joues: elle dtourna les
yeux.

L'amour se manifeste d'une faon merveilleuse par ce toucher de la main
si fugitif qu'il soit. Il est le prlude mystrieux de cette trange,
intime et ravissante liaison qui va toujours unir deux personnes.

Ils comprirent tous deux ce qu'ils ne s'taient pas encore avou. Le
silence d'un instant leur rvlait de plus doux secrets que les
entretiens tant de fois recommencs.

Il y a des moments qui sont toute une vie. Nos amours, nos esprances,
nos dceptions tiennent dans la goutte de fiel ou de nectar que nous
buvons. Nous sommes arrivs  une tape nouvelle; le pass s'efface
compltement et le prsent se forme de tout ce qu'il contenait. C'est la
fin d'une existence dj vieille et le commencement d'une nouvelle
carrire.

Pierre Philibert se sentait aim et il tait triste. Non, il demeurait
grave et silencieux. Amlie perdait aussi sa gaiet. C'tait le
recueillement de l'me  l'annonce de la flicit longtemps attendue;
c'tait l'enivrement de l'esprit dont les rves caresss prennent une
forme indestructible et deviennent la ralit.

Le Gardeur ne souponnait point la cause de leur silence. Il croyait
qu'ils prenaient de la peine  son sujet, et s'efforait de se rendre
aimable. Il leur montrait diverses choses, dans ce paysage enchanteur,
et racontait les souvenirs qu'elles rappelaient.

Ils s'assirent tous trois sur une longue pierre, un immense caillou
apport l probablement depuis des millions d'annes, par quelque
banquise vagabonde, alors que l'ocan glacial s'tendait sur une grande
partie de l'Amrique. Peu  peu l'enjouement revint et la causerie
recommena toute ptillante de gaiet.

Ils parlrent des projets de la veille, des amis qu'ils allaient
recevoir, de ceux qu'ils iraient voir. Ils se promneraient en canot,
dneraient sous les arbres, feraient du chant, de la musique, de la
danse.

Le Gardeur tait le plus veill des trois maintenant, et il s'amusait 
critiquer le programme d'Amlie; affaire de rire. Tantt il paraissait
srieux, tantt il plaisantait videmment.

--Vous avez beau faire, dit-il  la fin, des amusements de manoir ne
valent pas les plaisirs du palais de l'intendant.

Cette parole fit venir une larme dans les yeux de sa soeur. Il s'en
aperut:

--Pardonne-moi, chre Amlie, fit-il, tout mu, pardonne-moi, je ne
voulais pas te blesser... je serais content de voir ce palais rduit en
cendre, et moi avec!

--Oh! tu ne m'as nullement blesse, Le Gardeur! je sais bien que tu
plaisantes... Ma sensibilit est tellement grande, vois-tu!... et
j'prouve pour ce palais une si invincible horreur que je ne puis en
entendre parler sans me sentir mal  l'aise.

--Pardonne-moi! je ne t'en parlerai jamais plus de ce palais, except
pour le maudire, comme j'ai fait mille fois depuis que je suis revenu 
Tilly.

--Merci, petit frre, fit-elle en l'embrassant.

Le bugle fit retentir ses notes aigus. Il sonnait le djeuner. C'tait
le privilge d'un vieux serviteur de la famille, qui avait t trompette
dans les troupes du seigneur de Tilly, de runir ainsi, au son de son
instrument, les habitants du manoir, pour le repas du matin.

Il avait bien sollicit la permission de sonner aussi le lever, ds le
point du jour, mais Mme de Tilly s'tait montre impitoyable. Elle
voulait protger le sommeil de ses gens.

Philibert reconnut l'appel d'autrefois. C'tait le mme cor qui vibrait
sous les bois, le mme souffle qui le remplissait.

--C'est ole! dit-il.

ole, c'tait le sobriquet du vieux serviteur.

--Vous vous souvenez de lui? demanda Amlie.

--Oui, et je me souviens, qu'un jour, nous l'avons suivi sous les bois,
ou plutt c'est lui qui nous accompagnait. Il faisait chaud; il tait
fatigu; il ne trouva rien de mieux  faire qu' s'tendre  l'ombre et
dormir. Nous nous enfonmes dans la fort et un instant aprs nous
tions gars.

--Je m'en souviens comme si c'tait hier, Pierre: oui, je m'en souviens!
j'ai bien pleur alors, je m'en tordais les mains de dsespoir. J'avais
faim; ma robe tait tout en lambeaux; j'avais perdu un soulier... Oui,
je m'en souviens! Le Gardeur et vous, vous tiez aussi dcourags que
moi et cependant vous me portiez tour  tour, ou ensemble, sur vos mains
enlaces comme une chane. Mais vos forces s'puisrent et tous  la
fois nous tombmes au pied d'un arbre en pleurant. Et alors nous nous
rappelmes toutes ces histoires d'enfants perdus dans les bois, et
d'ours qui s'approchaient d'eux en grognant pour les dvorer... Je me
souviens que nous nous mmes  genoux pour rciter nos prires, et
pendant que nous demandions au bon Dieu de nous prendre en piti, nous
entendmes soudain les clats de la trompette du vieux ole. Il tait
tout prs de nous. Et comme il soufflait, comme il soufflait dans son
cuivre pour se faire entendre!... Le pauvre homme, il tait si content
de nous retrouver, il nous embrassait si fort, il nous secouait si
violemment que nous aurions aim autant tre gars encore.

Le vieux ole rpta son appel sonore, comme pour corroborer le rcit
d'Amlie.

--Allons, fit Le Gardeur, sinon nous pourrions subir encore la touchante
amiti du vieux trompette.

Ils suivirent le sentier fleuri qui conduisait au manoir. Les merles et
les loriots chantaient sur leur passage, et partout, sur les branches et
dans les fougres, les insectes luisants trottinaient au soleil.

Mme de Tilly les attendait sur le seuil de la grande porte.

--Venez, mes enfants, leur dit-elle, comme je suis heureuse de vous
revoir ensemble, et ensemble de vous faire asseoir  ma table!

Amlie pensa en la regardant:

--Je ne sais pas si elle compte Pierre parmi ses enfants.

--Vous saurez, continua la noble chtelaine, en suivant le grand Flix
Beaudoin dans la salle  djeuner, vous saurez que les Iroquois se sont
loigns de notre frontire. Il est probable qu'ils ne feront plus gure
parler d'eux. C'est un messager spcial qui m'a apport cette
nouvelle... Une bonne nouvelle n'est-ce pas?

--Excellente! bonne tante, rpondit Amlie...

Le Gardeur fit un signe de la tte qui signifiait le contraire.

Pierre Philibert remarqua:

--Les Iroquois sont de vieilles connaissances que j'aime bien 
revoir... au bout de mon pe.

--Vous ne laisserez donc pas le manoir, maintenant, mes braves
guerriers, reprit Mme de Tilly en s'adressant  Philibert et  Le
Gardeur, et vous aurez tout le temps ncessaire pour vous entendre avec
Amlie au sujet de vos amusements.

--C'est tout arrang, tout, fit Amlie avec vivacit. Nous avons tenu
cour plnire ce matin, et prpar un code de lois pour votre rgne de
huit jours. Il ne manque plus que la sanction royale. La donnez-vous?

--Et je la donne. Il le faut bien puisque tout est rgl, dcid,
arrt. Je devance mon poque et je deviens une souveraine
constitutionnelle.

--C'est comme cela que doit tre une royaut pour rire, riposta Amlie:
constitutionnelle.

--C'est comme cela surtout que devrait tre une royaut srieuse,
affirma gravement Philibert.

--Le Gardeur et Pierre vont aller au village aprs le djeuner, commena
Amlie.

--Au-devant d'Hlose votre cousine, qui doit descendre de Lotbinire
aujourd'hui, acheva Mme de Tilly.

--Tu viendras avec nous, Amlie, c'est convenu, tu sais, dit Le Gardeur
fort srieusement.

--Je ne voulais pas tre un embarras, rpondit la jeune fille, mais si
tu l'exiges, j'irai... Au reste, c'est pour toi que vient Hlose, et
non pas pour moi. Elle a perdu un coeur, ici,  la fte de la
Saint-Jean, et elle revient pour le chercher, ajouta-t-elle, en jetant
les yeux sur Philibert.

--Vraiment! Et comment cela? questionna Pierre.

--Comment? coutez. Elle a vu, dans le boudoir de ma tante, votre
portrait et celui de Le Gardeur. Elle les trouvait si beaux l'un et
l'autre qu'elle ne pouvait faire de choix entre les deux.

--Dcide, toi, me dit-elle; donne-moi celui que tu voudras.

--Ah! et comment avez-vous dcid?

--Elle m'a donn, se hta de dire Le Gardeur... Hlose n'a pas eu son
Ablard!... Jugement erron.

--Non pas! Le Gardeur, riposta Amlie, Hlose a consult le sort. Elle
a pris trois petites botes semblables, a mis un nom dans chacune, les a
mles pour ne point les reconnatre, puis d'une main tremblante a
ouvert la... mauvaise! Pas de chance! Ensuite, la veille de la
Saint-Jean, elle s'est tenue dans le porche de l'glise pour voir
l'ombre de son futur quand il entrerait... Hlas! elle n'a vu que
l'ombre d'une femme, m'a-t-elle assur.

--Une femme qui allait s'agenouiller devant la statue de Notre-Dame,
j'en suis certain, observa Le Gardeur.

Il continua, s'adressant  Pierre Philibert, et sa voix prit un accent
presque douloureux:

--Te souviens-tu de la veille de la Saint-Jean, Pierre? je m'en souviens
toujours, moi. C'est la veille de ce grand jour que tu m'as sauv de la
mort... Ah! la pauvre et inutile existence que tu m'as rendue alors!...
Mais nul ici n'est ingrat envers toi, et Amlie se rend toujours 
l'glise, ce jour-l, pour remercier le Seigneur.

--Nous avons bien des actions de grces  rendre au ciel, mon frre, et
j'espre que nous n'oublierons jamais les devoirs de la reconnaissance,
ajouta Amlie rougissante et attendrie.

Puis elle continua:

--C'est moi, en effet, qu'Hlose vit entrer dans l'glise, ce matin-l,
mais elle n'en fut pas sre et crut autant que c'tait mon spectre.
N'importe, j'acquis des droits sur elle, alors, et m'en suis prvalus;
je disposai de son coeur et c'est  toi que je l'offris, Le Gardeur.
Cruel! tu as ddaign la plus charmante enfant de la Nouvelle-France!...

Le Gardeur partit d'un clat de rire.

--Hlose tenait trop de l'ange, fit-il, pour un dmon comme Le Gardeur
de Repentigny. Mais je vais tcher de faire oublier ma faute en lui
portant les plus dlicates attentions aujourd'hui. Je fais amener les
chevaux  l'instant mme et nous allons courir au-devant elle.

Philibert aida Mlle de Repentigny  se mettre en selle. Elle allait bien
 cheval et montait seule ordinairement. Mais ce jour-l, la galanterie
avait ses droits.

Ils partirent tous les trois au petit pas, Amlie, Pierre et Le Gardeur,
par la grande avenue couverte de tuf, en rpondant aux saluts de Mme de
Tilly qui agitait son mouchoir blanc  travers les feuillages verts des
arbres. Quand ils furent sur la route ils mirent au galop. Amlie
paraissait trs lgante dans sa longue amazone bleu fonc.

Ils eurent vite atteint le village.

Hlose de Lotbinire les attendait. Elle se jeta dans les bras de sa
cousine et l'embrassa avec une tendresse relle. Elle tendit la main 
Le Gardeur et  Philibert.

Le Gardeur devina que c'tait surtout sur lui que se concentrait
l'affection de Mlle de Lotbinire. Il en prouva peut-tre un peu
d'orgueil, mais il resta insensible.

--Je vous reconnais bien, colonel Philibert, dit-elle, et je sais que la
Nouvelle-France est fire de vous...

Aussitt, elle regarda Amlie de faon  lui faire comprendre comme elle
la flicitait d'tre aime de cet homme, et comme elle partageait son
bonheur.

Philibert, en s'inclinant avec respect, rpondit:

--La Nouvelle-France est fire de tous ses enfants, et elle veut que le
soldat se sacrifie pour ses frres.

Hlose de Lotbinire tait belle, gaie, spirituelle et sensible. Elle
aimait Le Gardeur depuis longtemps et sans espoir. Elle s'tait en
quelque sorte replie sur elle-mme, comme ces plantes frles que brise
le premier souffle glac de l'hiver.

Amlie avait vu avec peine l'indiffrence de son frre. Elle savait
qu'il tait dj dans les filets de la charmeuse Anglique des Meloises
et elle voulait combattre l'amour par l'amour, comme dans les prairies,
on combat le feu par le feu. Mais Le Gardeur tait irrvocablement perdu
pour l'amour chaste et fidle, et nulle femme au monde ne pouvait lui
faire oublier Anglique.

Amlie, pour consoler un peu la malheureuse enfant, lui voua une
sympathie profonde et un irrvocable attachement. Hlose cacha son
chagrin au fond de son me et personne ne le vit, que sa cousine et
Dieu. Elle pleura mais en secret; son regard fut toujours serein, son
visage souriant. Elle dployait  se torturer une nergie indomptable.
Sa volont tait de fer et son coeur de feu.

Les jeunes gens revinrent aussitt au manoir. Ils furent suivis par un
grand nombre d'amis qui voulaient fliciter Mme de Tilly de son heureux
retour.

Tous avaient du bonheur  revoir Le Gardeur, qu'ils ne rencontraient pas
souvent  Tilly maintenant, et Philibert dont la renomme volait dj au
loin.

Plusieurs avaient suppos que le colonel aspirait  la main d'Amlie. La
supposition devint une certitude en se transmettant de bouche en bouche.
C'tait un secret que tout le monde savait. Les confidences chuchotes 
l'oreille se rpandent aussi vite que les nouvelles proclames  son de
trompe. Mystre! Quelques intimes amies rptrent  Amlie ce qu'elles
avaient appris, et la flicitrent de tout leur coeur.

Amlie rougit, sourit, nia, affirma que rien n'tait moins vrai, moins
sr, moins probable, et tout le temps, son coeur chantait. Elle se
plaisait  entendre ces rumeurs et ces promesses de flicit. Elle
prouvait une certaine confusion mais une joie plus grande encore. Elle
tait fire de voir que, aux yeux du monde, Philibert l'avait choisie
entre tant d'autres.

Toutes ces paroles, lui semblrent des perles qu'elle recueillait avec
soin, et qu'elle admirait en silence sous l'oeil de Dieu... Sous l'oeil
de Dieu, car elle se soumettait d'avance  sa volont sainte, soit qu'il
mt le sceau  la flicit qu'elle esprait, soit qu'il brist comme un
jouet ses suaves esprances.

Les jours passaient bien agrablement  Tilly et le programme labor
par Amlie tait fidlement suivi. Les amusements se succdaient sans
relche et avec une aimable varit.

Le matin, les messieurs allaient  la chasse ou  la pche, les dames
lisaient, faisaient de la musique, du dessin ou divers travaux
d'aiguille; l'aprs-midi, tout le monde se runissait; puis la soire
avait lieu tantt au manoir, tantt chez les amis d'alentour.

L'hospitalit tait la mme partout. Le peuple de la Nouvelle-France
ressemblait  une grande famille intimement unie. Ce phnomne social a
triomph de la conqute anglaise et du temps.

Chaque jour, Mme de Tilly passait une heure ou deux avec matre Ct,
son intendant, pour traiter les affaires de la seigneurie.

Le rgime fodal imposait aux seigneurs de grand devoirs et de graves
obligations. Les seigneurs avaient des intrts dans toutes les fermes
et se trouvaient partie  toutes les transactions qui se faisaient dans
leur domaine.

L'acqureur d'une proprit tait tenu de jurer foi et hommage et de
payer les arrrages dus par le vendeur.

Le sieur Tranchelot venait justement d'acqurir la ferme du Bocage: une
lisire de trois arpents de largeur sur une lieue de profondeur qui
aboutissait au fleuve. Il arriva au manoir pour rendre foi et hommage.

C'tait  l'heure du midi. Mme de Tilly passa dans la grande salle,
accompagne d'Amlie, de Philibert et de Le Gardeur. Tous taient
revtus de leurs habits de crmonie. Ils s'assirent sous le dais et
matre Ct se plaa en face d'eux,  une table, avec son livre de
procs-verbaux ouvert devant lui. Sur cette table, une pe nue et une
coupe de vin.

Trois coups furent frapps dans la porte et le sieur Tranchelot entra
tte nue, sans pe et sans perons, car il n'tait pas gentilhomme.
L'intendant le conduisit devant la chtelaine.

Il s'agenouilla et fit hommage en la forme voulue par la loi.

Madame de Tilly, madame de Tilly, madame de Tilly! je vous rends foi et
hommage, en qualit de propritaire de la ferme du Bocage que j'ai
acquise du sieur Marcel, en vertu d'un acte fait et pass devant le
digne notaire Jean Pothier dit Robin, le lundi de Pques 1748. Je
promets payer les cens et rentes et tous les autres droits quelconques;
je vous prie d'tre ma bonne dame suzeraine et de recevoir ainsi mon
hommage.

Mme de Tilly accepta sa foi et hommage et lui donna la coupe de vin,
qu'il vida debout devant elle. Elle le fit reconduire par le rgisseur
et lui souhaita la prosprit sur sa belle ferme du Bocage.

Philibert se trouvait de plus en plus heureux et s'enivrait sans cesse
de la prsence d'Amlie. Il prenait plaisir  voir se dvelopper ses
admirables perfections. Elle tait si nave, si simple dans ses
manires, si prvenantes, si vertueuse! Elle tait si aimante! Elle se
cachait moins maintenant et ses regards parlaient souvent si ses lvres
se taisaient encore...

--Je suis tmraire, pensait-elle, je suis coupable, peut-tre, de
donner mon coeur avant qu'il me soit demand... Je m'en veux!... mais je
n'y puis rien. Je l'aime!... Il m'a prfre aux autres!... Il m'a vou
toute son affection... je le sais!... je suis fire de son amour... oui,
j'en suis fire!

Et cependant, quand elle paraissait devant lui, elle prouvait un
serrement de coeur, presqu'une angoisse; car il pouvait lire au fond de
son me  prsent, et le mystrieux voile de pudeur qui drobe aux
regards les intimes penses de la jeune fille, tait  demi-lev. Le
moment ne devait pas tarder  venir non plus, o elle entendrait le
solennel aveu qui tremblait depuis longtemps sur ses lvres.

Il arriva. L'heure de la naissance et l'heure de la mort sonnent quand
Dieu le veut; mais c'est le coeur de la femme qui annonce l'heure de
l'amour. Heure fortune si l'amour est pur et l'intention droite; heure
de maldiction s'il est menteur et perfide! La femme marchera dans le
sentier de la vie, doucement appuye sur l'homme qui la protge et la
chrit, honore et bnie de ses enfants, envie et admire de tous; ou
bien elle deviendra une esclave inutilement rebelle au joug, et tranera
ses pas ensanglants dans les pines du chemin.

Le moment arriva de se rendre au petit lac de Tilly. Tout le monde
rpondit  l'appel. Pas d'absent dans les rangs! Le matin frais et clair
promettait la chaleur; mais les bois avaient de l'ombre.

Six canots partirent chargs de monde et de provisions, et remontrent
la petite rivire. Le voyage fut assez court, et trs gai. Rendus au
lac, tous se dispersrent sous les ramures et mille cris joyeux
effrayrent les oiseaux surpris.

Au frais matin succda une journe chaude et une brise agrable se mit 
souffler. Les vieux chnes que traversaient quelques rayons de soleil,
laissaient tomber leur ombre comme un tapis capricieusement tiss et
toujours changeant; les pins antiques versaient leur senteur rsineuse,
et plus loin, les oiseaux remis de leur terreur, chantaient avec une
ardeur nouvelle.

La journe fut bien employe. Les uns cherchrent des fleurs sauvages
sur les bords de l'eau ou au fond de la fort; les autres jetrent
l'hameon aux poissons affams; ceux-ci luttrent de vitesse dans leurs
canots d'corce; ceux-l dpistrent le livre ou la perdrix; d'autres
passrent le temps  chanter ou  causer.

L'heure du dner runit toute l'ardente troupe, et pendant que le
brasier allum sous les bois s'teignait, et que la fume se dissipait
dchire par les rameaux, l'allgresse prit un nouvel lan. Des clameurs
de joie firent retentir la fort, et les oiseaux y rpondirent de toutes
parts.

Quelques toiles commenaient  paratre dans l'azur du firmament. Elles
ne devaient pas briller beaucoup, cette nuit-l, car la lune qui se
levait dj sur la solitude des bois resplendissait d'une manire
trange et les noyait dans ses flots de clart.

Il fallait, avant le dpart, faire ensemble le tour du lac. Chacun prit
place dans les canots lgers qui s'lancrent sur les vagues endormies
au milieu de leur retraite sauvage. Les Indiens n'auraient pas mieux
ram que ces gentilshommes accoutums aux dlices des salons. Les canots
dcrivirent la courbe de la jolie nappe d'eau, en longeant le rivage o
les grives parpillaient leurs dernires notes plaintives.

Jean La Marche et deux joueurs de flte,  l'avant du premier canot, se
tenaient prts  excuter les plus riches morceaux de leur rpertoire.
Ils n'attendaient que le signal. Mlle Hlose de Lotbinire prit sa
guitare.

--Je vous accompagne, dit-elle... La musique rapproche les esprits les
uns des autres et les lve tous vers Dieu...

--N'oubliez pas la posie qui est la plus divine des choses terrestres,
ajouta une douce voix de femme.

Le violon, les fltes et la guitare firent aussitt entendre leurs
accords. Ils jourent un air ancien dj:

        A Saint-Malo beau port de mer...

que Jean La Marche, qui prsidait au chorus, entonna d'une voix nette et
puissante, et dont les chos se perdirent dans la fort.

Tout le monde chantait. Jamais le lac, jamais la fort n'avaient
tressailli d'une aussi douce mlodie. Le chant ne cessa point jusqu' ce
que les canots fussent arrivs vis--vis d'un petit promontoire...
Alors, le silence se fit soudain.

--Voyez donc! avait cri l'une des jeunes filles, en montrant de la main
quelque chose de superbe, au sommet de la cte.

C'taient trois pins majestueux qui se dcoupaient sombres et forts au
milieu d'un ocan de lumire.

--On dirait les flammes d'une immense fournaise allume par Dieu,
remarqua Hlose de Lotbinire....

--La fournaise ardente dont parle l'criture sainte, ajouta Le Gardeur,
et au milieu, les trois enfants qui chantent les louanges du Dieu
d'Isral.

De plus en plus faibles et lointains, les chos rptaient les douces
mlodies. Puis, un silence solennel succda. La nature doucement
s'alanguit et les coeurs se sentirent remplis d'une tendresse trange.
C'tait l'heure des penses charmantes et des tendres confidences
l'heure du rveil de l'amour et des panchements des jeunes mes, alors
que seules avec Dieu elles avouent leurs flammes enivrantes et demandent
au ciel de les bnir.




                                 XXIX

                    _FELICES TER ET AMPLIUS_


Le bois s'enveloppait de calme. Les suaves harmonies du soir seules
passaient de temps en temps, par bouffes enivrantes, comme le chant
d'une mre qui endort son enfant.

Amlie tait assise avec Philibert sur la racine d'un chne, comme sur
le trne du dieu de la fort.

Le hasard ou l'entente de leurs compagnons leur avait mnag cet instant
de flicit.

Philibert lisait. Amlie coutait la musique de ses lvres. Il faisait
semblant de lire, plutt, les vers qu'il rcitait, car l'ombre effaait
les pages inspires, Le livre tait un prtexte.

Il rptait la touchante histoire de Paulo et Francesca da Rimini, et sa
voix vibrante tait semblable  un cri de douleur. Amlie pleurait. Elle
avait lu dj ces pages sublimes de l'immortel Dante, mais jamais elle
n'en avait saisi le sens et la grandeur comme maintenant. Jamais encore
elle n'avait compris cette faiblesse touchante qui est la force de la
femme! O singulier mystre que le coeur de la femme! Et la posie qui
sait dcouvrir ainsi les plus intimes secrets de l'me est bien nomme
divine!

Philibert suspendit sa lecture et enveloppa Amlie d'un regard dbordant
de tendresse. Elle se dtourna toute confuse et fixa les vagues du lac
qui tressaillaient comme son coeur. Les stances de la divine posie
tintaient  ses oreilles comme les cloches d'argent, et dans sa mmoire
revenait ces vers:

        Amour ch'al cor gentil ratsapprende,
        Amour ch'a null amato amar perdona,
        Questi che mai da mi non fia diviso.

        Tu brles et ravis les coeurs,  doux amour!
        Tu veux tre pay d'un fidle retour.
        Dans la vie ou la mort, rien,  bonheur suprme!
        Ne me sparera plus de l'objet que j'aime!

--L'amour, pensait-elle, l'amour est la mort comme il est la vie, la
sparation comme la runion!

Elle tait attendrie et tremblante; elle n'aurait pas os, pour tout au
monde, lever les yeux sur Philibert.

Elle voulut faire semblant de s'loigner, mais une force invincible la
clouait sur son sige.

--Ne lisez plus, dit-elle  Pierre; ce livre est trop triste et trop
beau... Je crois qu'il a t fait par un esprit qui a vu tous les
mondes, connu tous les coeurs, et partag toutes les souffrances. Il me
semble la voix d'un prophte de malheur.

--Amlie, rpliqua Philibert, pensez-vous qu'il y ait des femmes aussi
aimantes et aussi fidles que Francesca da Rimini? Elle n'a pas voulu se
sparer de Paulo, mme dans les sombres rgions du dsespoir.
Croyez-vous qu'il se trouve de pareilles femmes?

Amlie le regarda un instant. L'motion agitait vivement sa poitrine et
colorait sa figure. Elle savait bien quelle rponse faire, mais elle
avait peur de paratre tmraire. Cependant cette pense lui vint: je
dois tre en tat de rpondre  toutes ses questions.

Et elle dit avec lenteur et fermet:

--Je crois, Pierre, qu'il y a, en effet, des femmes comme Francesca qui
ne voudraient jamais se sparer de l'homme qu'elles aiment, pas mme
dans les terribles lieux de dsolation dont parle le livre
extraordinaire de Dante.

--C'est une croyance bnie! exclama Pierre.

Et il pensa:

--Vous tes une de ces femmes, et celui que vous aimerez sera
ternellement aim!

Ensuite il ajouta tout haut:

--Un pareil amour est inutile et perdu, car personne ne peut le mriter.

--Je ne sais pas, fit-elle. Cet amour, c'est Dieu qui nous le donne;
nous pouvons bien le donner aussi... Il ne vaut que ce que vaut notre
coeur, et il ne demande pas autre chose que d'tre accept!

--Amlie! s'cria Philibert, en se tournant vers elle tout  fait, mais
les yeux fixs sur le sol, Amlie, c'est un pareil amour que j'ai
toujours rv, toujours demand! je ne l'ai peut-tre jamais trouv, ou
je n'en suis peut-tre pas digne... mais je le veux ou je mourrai! je le
veux o je le cherche et pas ailleurs! Amlie de Repentigny, pouvez-vous
me dire o il se trouve?

Amlie sentit un frisson de plaisir et de terreur courir dans ses
veines. Elle souriait et pleurait: elle ne s'apercevait gure, dans son
trouble, que sa main venait d'tre saisie par une main brlante. Elle ne
songeait pas  la retirer; elle n'tait pas capable de parler.

Philibert comprit que cet instant allait dcider de sa vie. La main
tremblante qu'il tenait allait le repousser pour toujours ou l'enchaner
 jamais.

L'ombre s'paississait sous les arbres, et les teintes roses du couchant
s'taient effaces. Comme une lampe qui claire les amours, l'toile du
soir tincelait encore prs de l'horizon bruni, mais elle allait
disparatre bientt pour renatre plus brillante,  l'orient, et devenir
cette toile du matin qui nous annonce un beau jour.

Pierre ne disait rien. Il regardait Amlie et son ivresse ne se lassait
point. Il la regardait avec le respect que l'on aurait pour un ange. Il
ne savait pas ce qu'elle allait rpondre, et le doute, par moments,
traversait sa flicit, cruel comme un dard aigu. Et pourtant, la main
de l'ange restait dans la sienne, comme un oiseau dans le nid doux et
chaud d'o il ne veut plus sortir.

--Pierre, commena enfin la jeune fille...

Elle voulait lui dire qu'il fallait rejoindre les autres amis. Elle n'en
eut pas la force, ou les paroles furent trop lentes  venir.

--Le bon Dieu lui permet de m'aimer, pensait-elle, puis-je demeurer
insensible?

Elle fit un effort cependant, un effort lger pour se lever et se
diriger vers le lac. Ainsi font toutes les femmes qui ne veulent point
paratre aimer trop.

--Pierre, dit-elle enfin, allons rejoindre nos compagnons: ils vont
remarquer notre absence.

Elle ne bougea point, toutefois. Un fil de la vierge aurait suffi pour
l'enchaner l  jamais... Elle avait les yeux baisss. Sa bouche
pouvait se taire, mais ses yeux, ils ne pouvaient dguiser leur flamme.

Pierre devenait plus hardi.

--Amlie, fit-il, tournez vers moi ces beaux yeux et voyez si les miens
sont menteurs. Mieux que mes paroles ils vous diront, Amlie, comme je
vous aime!

Elle tressaillit soudain, mais ce ne fut point de surprise; cet aveu
devait venir. Elle ne rpondit rien, le regarda avec des larmes dans les
paupires et comme instinctivement se rapprocha de lui.

--Amlie, continua Pierre, c'est votre amour que j'ai toujours demand
au ciel, c'est votre amour que je vous demande! oh! dites! voulez-vous,
pouvez-vous m'aimer?

--Oui! rpondit-elle, et elle se mit  pleurer comme dans une grande
douleur, tant son allgresse tait vive.

--Vous pleurez, Amlie? vous pleurez?

--C'est de bonheur... pardonnez-moi. Je vous laisse voir trop vite,
peut-tre, comme vous m'tes cher.

--Vous pardonner? vous pardonner ces paroles divines qui viennent de
tomber de vos lvres? cet aveu charmant que le doigt de Dieu vient
d'crire pour l'ternit dans mon me! Ah! mon Amlie, c'est une vie
d'affection et de dvouement que je vous dois! Mon dernier jour sera,
comme le jour o je vous aperus pour la premire fois, comme tous les
jours qui se sont couls depuis cet heureux moment, tout rempli de
votre pense!

--Je ne comprenais pas la vie sans vous, non plus, et votre souvenir ne
me quittait jamais... Dsormais nous n'aurons qu'une existence  deux.

Philibert eut un frmissement de joie:

--Vous m'aimiez, Amlie? s'cria-t-il.

--Depuis le premier moment o je vous ai vu, mais surtout depuis le jour
o vous avez sauv la vie  Le Gardeur.

--Et durant ces longues annes de couvent, alors que nous paraissions 
jamais perdus l'un pour l'autre?

--Je priais pour vous, Pierre! je priais pour que vous fussiez heureux:
je n'esprais rien, je n'esprais pas surtout de voir jamais une heure
de bndiction comme l'heure qui vient de sonner!... Oh! vous me trouvez
bien hardie, n'est-ce pas, Pierre?... Je ne sais point dguiser, moi! Et
puis, vous m'avez donn le droit de vous aimer sans honte et sans
crainte.

--Amlie! Amlie! que puis-je donc faire pour mriter ou rcompenser un
pareil bonheur?

--M'aimer, Pierre, m'aimer toujours!... je ne veux pas autre chose.

--Et vous me donnez votre main?

--Et mon coeur  jamais!

Il porta la main d'Amlie  ses lvres avec respect.

--La vie de l'homme est remplie d'amertume et de trouble, mais voil un
dlicieux moment.

--Notre vie  nous, sera calme et belle; c'est dj la flicit du ciel
qui commence.

Elle le regarda doucement, une minute, releva d'une main timide les
cheveux pais qui s'emmlaient un peu devant sa figure.

--Vous direz tout  ma tante et  Le Gardeur, fit-elle d'un air clin...
Ils vous aiment bien, et ils seront contents d'apprendre que je serai un
jour votre... votre.

--Ma femme! Amlie, ma femme! O nom trois fois bni! Dites-le, ma femme!

--Oui, Pierre, votre femme! votre femme aimante et fidle pour toujours!

--Pour toujours! Oui, un amour comme le vtre est imprissable comme
l'me et partage l'immortalit de Dieu de qui il vient. Mme de Tilly
trouvera en moi un fils digne d'elle et Le Gardeur un frre dvou.

--Et vous, Pierre, parlez  votre tour! Je ne l'ai pas encore entendu ce
nom bni que je dois vous donner.

Elle le regarda comme pour scruter le fond de son me.

--Moi, je serai votre mari! votre mari constant et plein d'amour...

--Oui, mon mari!... La Sainte Vierge a cout mes prires... Dieu soit
bni! Oh! que je suis heureuse!.. Et de nouveau enveloppant d'un chaste
regard l'homme gnreux qui devait tre son premier et dernier amour,
elle versa encore d'abondantes mais bien douces larmes.

Un coup de tonnerre retentit soudain dans le ciel, et des souffles
brlants passrent dans le feuillage et sur la surface des eaux.

La lune se cacha et des vagues tnbreuses remplacrent les reflets
argents qui jouaient sur les cimes des rochers et le gazon des
prairies. De longs clairs parurent couvrir tout entire la fort
lointaine d'un manteau de flamme. Amlie eut peur et elle se mit 
trembler.

--Oh! Pierre, dit-elle, il me semble que c'est une voix prophtique qui
nous annonce des malheurs; serait-il possible que Dieu ne voulut pas
notre union? Oh! dites-moi que rien ne nous sparera plus maintenant!

--Rien, Amlie! Ne craignez pas: mon amour, c'est l'orage qui gronde
l-bas. Le Gardeur va sans doute accourir au-devant de nous. Nous allons
partir un peu plus tt, voil tout. Le ciel ne peut que bnir notre
amour,  ma bien-aime!

--Je vous aimerais toujours, quand mme, murmura Amlie.

Un bruit de voix se fit entendre, suivi aussitt du battement vif et dru
des avirons dans l'eau. Les canots arrivrent au rivage comme une vole
de cygnes qui cherchent un refuge contre la tempte.

Les prparatifs du dpart se firent  la hte. On teignit le feu avec
grand soin, de peur qu'une tincelle oublie ne consumt la fort. Les
paniers furent entasss dans les embarcations.

Philibert et Amlie montrent dans le canot de Le Gardeur. Ils
prtendirent qu'ils auraient bien aim  faire le tour du lac avec les
autres, aux accords des fltes et de la guitare, et que c'tait par
malice qu'ils avaient t oublis au pied d'un grand chne.

Les nuages montaient  l'horizon du sud; il n'y avait pas de temps 
perdre. Les canots s'lancrent  la fois sur la rivire sombre. Les
rameurs silencieux taient courbs sur leurs avirons comme pour une
lutte sans merci.

L'obscurit devenait de plus en plus paisse. Le vent tranait des
lambeaux de tnbres sur la terre endormie; les clairs dchiraient la
nuit et montraient aux canotiers un chemin de feu.

La pluie se mit  tomber; quelques gouttes larges d'abord; mais bientt,
ce fut un torrent. Le vent la poussait avec rage pour la rendre plus
insupportable. Puis, un nuage de grle creva. Ce fut un fracas
pouvantable. On eut dit que les arbres de la fort se cassaient en
clats, et que des balles rougies pleuvaient dans les flots.

Amlie tenait le bras de Philibert. Elle songeait  Francesca da Rimini
qui se cramponnait  Paulo, dans la tempte de vent et la mouvante
obscurit qui les emportaient.

--O Pierre, quel prsage! murmura-t-elle. Dira-t-on de nous aussi:

        Amor conclusse noi ad una morte!

        L'amour nous a conduits dans le mme tombeau!

--Dieu le veuille! rpondit Philibert. Mais ce sera quand nous l'aurons
mrit par une longue vie d'affection et de dvouement.

Les canots arrivrent au terme de leur course. Les jeunes gens sautrent
sur la rive et coururent  travers la pelouse, en passant sous les
grands arbres protecteurs, vers le seuil hospitalier o les serviteurs
les attendaient.




                                  XXX

          VOS PAROLES MIELLEUSES NE VOUS SERVIRONT DE RIEN


Grce  l'actif espionnage de Lisette, Anglique des Meloises connut
bientt ce qu'avait fait Le Gardeur, dans cette nuit fatale o elle
avait froidement dsespr son amour; elle savait ce qu'il tait devenu,
depuis que par gosme et par ambition, elle avait refus de lui
accorder sa main.

Elle l'aimait encore et ressentait une peine amre de s'tre montre
aussi impitoyable envers lui; cependant, elle cherchait toujours une
consolation dans sa vanit.

La conduite qu'il avait tenue  la taverne de Menut l'affligeait un peu
et la flattait beaucoup. Elle prouvait un certain orgueil  la pense
qu'il l'aimait jusqu' se faire mourir de dsespoir... et pourtant, elle
n'aurait pas voulu sa mort. Tous les autres sacrifices; mais celui-l,
c'tait rellement un peu trop!

Elle ne voulait pas le perdre entirement. Elle esprait le tenir
enchan dans ses filets de soie, le fasciner toujours par son trange
beaut. Ce n'tait pas sa faute si elle ne pouvait l'oublier tout 
fait. Cet amour tait dans son coeur  ct de l'ambition; il devait y
rester. C'tait le ciel ou l'enfer qui l'y avait mis: n'importe! Elle
n'tait pas oblige, assurment, de renoncer aux brillantes joies de
l'avenir qu'elle voyait tinceler devant ses yeux, comme les millions de
lucioles des prairies dans les nuits d't!

Elle n'aurait pas voulu aimer un autre homme ainsi; elle n'aurait pas
voulu, non plus, le sacrifier pour un autre que pour Bigot l'intendant
royal!... l'intendant royal valait bien cela! Elle voulait aller 
l'intendant et nulle barrire, fut-elle d'eau ou de feu, ne pourrait
l'arrter. A l'un sa main,  l'autre son coeur!

Elle accomplirait ce dessein. Il le fallait. Le Gardeur ne manquait pas
de qualits, l'intendant n'en possdait aucune; il y avait donc du
mrite  sacrifier le premier. Il fallait presque de l'hrosme pour
accomplir un acte de pareille abngation. O sont les femmes qui font
taire leur amour quand parle l'ambition? Mais Le Gardeur serait  jamais
inconsolable et nulle autre femme ne la ferait oublier, elle, Anglique!
Quelles dlices!

Les jours qui suivirent cette nuit de sparation furent, pour la jolie
coquette, des jours orageux. Tantt elle s'irritait contre elle-mme,
tantt contre Le Gardeur. Elle regrettait qu'il se fut montr si
impatient; il n'aurait pas d la prendre au mot! Elle se fchait surtout
parce qu'elle ne recueillait pas immdiatement le prix de sa trahison.

Elle ressemblait  un enfant mchant qui ne veut donner ni garder
l'objet qu'il tient. Le dpart de Le Gardeur pour Tilly la blessait,
veillait sa jalousie. Elle n'aurait pas voulu qu'Amlie et assez
d'influence sur lui pour l'emmener  la campagne.

Ce qui la froissait davantage, c'tait de voir que l'intendant brlait
d'amour pour elle et ne lui parlait point de mariage. Il venait la voir
chaque jour, et chaque jour elle dployait, pour le fasciner, toutes les
ressources de la coquetterie. Elle revtait les plus riches toilettes,
les toilettes les plus propres  faire ressortir sa beaut; elle amenait
la conversation sur les sujets qu'il affectionnait, et causait avec
cette familiarit qu'il aimait de prfrence. Elle riait aux clats
quand il faisait de l'esprit, coutait de pied ferme ses paroles 
double sens et ses plaisanteries grossires, lances dans le dlicat
langage de Paris, mais grossires quand mme! Tout cela ressemblait,
pour le rsultat,  ce qui reste d'un feu d'artifice. Elle voyait bien
qu'elle se faisait admirer, qu'elle veillait des passions, mais c'tait
tout. La question srieuse, le mariage, demeurait toujours un problme
sans solution.

Vainement elle amenait la conversation sur l'important sujet, en riant,
par badinage, mais au fond srieusement; l'intendant riait avec elle,
parlait plus qu'elle, voltigeait comme un papillon dans un jardin, 
l'aise, sans gne, puis s'chappait elle ne savait comment.

Elle se fchait alors, et quand il tait sorti, elle jurait qu'elle
allait pouser Le Gardeur.--Elle ne jurait pas mal dans ses
colres!--Aprs tout, Le Gardeur valait bien l'intendant!

Mais son orgueil reprenait le dessus. Jamais encore un homme n'avait
rsist  Anglique des Meloises quand Anglique des Meloises avait
voulu triompher!.. L'intendant, ce fier intendant ne lui chapperait
point non plus!

Alors elle runissait ses forces pour une nouvelle attaque.

Depuis plusieurs semaines, la haute socit de la capitale ne s'occupait
que du grand bal de l'intendant. Il tait attendu avec une fivreuse
impatience. Quand il arriva, il tonna et ravit tout le monde par sa
splendeur extraordinaire, et quand il fut pass l'on en parla avec
orgueil. Longtemps aprs, les femmes que les annes avaient fltries et
les douairires poudres racontaient, en hochant la tte,  leurs
filles,  leurs nices,  leurs petites filles, ce grand vnement de
leur jeunesse, cette fte merveilleuse de l'ancien rgime o elles
avaient eu l'honneur de danser le menuet et le cotillon avec un
intendant franais.

Elles n'oubliaient pas de dire, dans leur vanit toujours jeune, comme
il les avait trouves belles et gracieuses. Plusieurs mmes avouaient
qu'il les avait embrasses, comme cela se pratiquait  la cour,  leur
premire prsentation, et leur avait dit les plus gracieux compliments.

Les filles et les petites filles d'alors riaient, et se faisaient des
clins d'oeil. Elles ne s'tonnaient pas du tout de ce que les dames du
vieux temps fussent capables de s'entre-dchirer pour les faveurs d'un
intendant aussi galant.

Elles se souvenaient aussi, ces vieilles douairires, des noms de
presque tous les gentilshommes qui assistrent  ce bal fameux.
C'taient pour la plupart, les riches associs de la grande compagnie,
des millionnaires; aussi, il fallait voir avec quelle ardeur les jeunes
filles se disputaient leur conqute! Jusqu'au sieur Maurin, le bossu,
qui fut l'objet d'une poursuite acharne de la part d'une vingtaine
d'entre elles! Ce fut une fille de Saint-Roch, une bien belle fille, qui
le gagna. Il est vrai qu'il tait cousu d'or, ce bossu. Toute sa bosse
tait d'or!

Les officiers de l'arme de terre et de la marine ne furent pas oublis
alors. Ils ne furent pas, non plus, les moins admirs avec leurs habits
chamarrs, leurs cols de soie, leurs boucles et leurs paulettes d'or,
ce brillant costume de Versailles que n'avait point encore remplac le
froid uniforme de St. James.

Mme de Grand'Maison, qui avait vieilli comme les autres femmes, et bien
malgr elle aussi, disait alors d'une voix chevrotante et noblement
indigne:

--Non! en ces temps-l, la bourgeoisie n'tait pas toujours sur les
talons de la noblesse comme aujourd'hui, et les bourgeois qui furent
admis au grand bal de l'intendant, durent rester dans les galeries. Ils
taient les spectateurs jaloux de nos plaisirs enivrants!

Anglique fut universellement acclame comme la reine du bal. Par sa
toilette, par sa beaut, par ses grces elle tait la premire, et nulle
ne songea  lui disputer le premier rang. Elle ne craignait aucune
rivale. La seule qu'elle redoutt tait  Beaumanoir. Elle sentait sa
supriorit et trouvait ses dlices  faire natre l'envie et la
jalousie. Elle se souciait fort peu de l'opinion et du jugement des
femmes et recherchait hardiment les hommages des hommes.

Cependant, nonobstant les sourires charmants et les badinages agrables
qu'elle semait  profusion autour d'elle, son coeur n'tait point
satisfait, son esprit n'tait point calme, et un vif mcontentement la
torturait. Elle tait fche contre elle-mme, ce qui rendait son dpit
plus amer. Elle ne regrettait pas absolument d'avoir rejet les voeux de
Le Gardeur; elle avait agi dlibrment; mais elle attendait encore le
prix de son action, et rien ne faisait prvoir qu'elle allait bientt le
recevoir.

Elle avait agi  sa guise avec tous les hommes, ne suivant que sa
fantaisie, et maintenant, elle se trouvait en face d'un homme qui
agissait de mme envers toutes les femmes, mme envers elle.

Elle essayait de lire dans la figure de l'intendant, mais elle y perdait
ses peines; c'tait un livre indchiffrable. Elle s'efforait de sonder
ses penses, ses intentions, et c'tait inutile, comme ces pierres que
les voyageurs jettent dans une mystrieuse caverne de l'ouest pour en
atteindre le fond. Les pierres tombent, tombent, et ils entendent, sur
les parois tnbreuses, les chocs de plus en plus lgers, mais jamais
ils ne savent quand elles touchent le fond de l'abme.

Bigot l'admirait, bien sr, et la recherchait beaucoup. Il avait pour
elle toutes sortes d'attentions et le miel coulait de ses lvres. Les
autres jeunes filles lui portaient envie; c'tait visible. Toutefois
cette admiration ne revtait pas le caractre trange et sauvage de
l'amour qu'elle avait inspir  tant d'autres, et elle pressentait qu'il
ne deviendrait jamais fou d'elle, cet intendant volage, tout fascin
qu'il parut tre.

Pourquoi? pourquoi?

Elle se fit souvent cette question tandis qu'il lui roucoulait des
paroles de douceur; et le doute torturait son me.

Pendant qu'elle se promenait appuye  son bras, sous le feu des lustres
et sous les regards brlants des jalouses filles ou des galants vincs,
radieuse, gaie, parleuse, en apparence, elle prouvait intrieurement de
cuisants regrets, des dchirements cruels. Elle se rappelait Le Gardeur,
comme divinement transfigur par l'amour, et prt  tous les sacrifices;
Le Gardeur qu'elle avait repouss, dans sa voluptueuse ambition, pour se
jeter dans les bras de cet autre homme goste qui se moquait de toutes
les femmes et les rejetait comme un jouet bris...

Elle ne retiendrait pas plus Bigot, dans ses mailles de soie, que
l'araigne ne tient l'oiseau dans la toile lgre qu'elle a tendue, un
matin d't, d'un buisson  l'autre. Et puis, Le Gardeur ne devrait-il
pas tre l, parmi ses adorateurs? Quand a-t-elle souffert qu'il manqut
un dvot  son culte, dans ces grandes ftes mondaines o il faut
craser ses rivales?

--Pourquoi, se demandait-elle toujours, pourquoi ne puis-je mettre Bigot
 mes genoux comme j'en ai mis tant d'autres?

Et de son pied finement chauss de satin, elle froissait le parquet. Une
rponse, toujours la mme, venait alors  son esprit.

--Le coeur de l'intendant est  Beaumanoir!... Cette pleurnicheuse
figure de cire se dresse entre lui et moi, comme un spectre, et elle me
barre un chemin qui me cote cher! pensait-elle....

--Il fait trs chaud ici, Bigot, fit Anglique; je ne puis supporter
plus longtemps cette atmosphre de feu. Je ne danserai plus. J'aime
autant aller sur la terrasse, prendre des lucioles, que poursuivre ici,
sans pouvoir le rattraper, l'oiseau qui s'est chapp de mon me.
L'intendant lui offrit son bras et la conduisit au jardin. Ils se
promenrent longtemps ensemble, dans les grandes alles bordes de
roses, et sous les flots de lumire qui tombaient des lampes partout
suspendues.

--Quel est donc cet oiseau favori, Anglique, qui s'est chapp de votre
me? demanda Bigot.

--Le plaisir que j'esprais goter au bal, rpliqua Anglique. Je ne
m'amuse pas du tout!

Elle savait cependant que ce grand bal avait t donn  cause d'elle
surtout.

--S'il fallait en juger par votre gaiet, Anglique, je croirais
vraiment que vous avez eu Momus pour pre et Euphrosine pour mre,
repartit l'intendant. Si vous n'avez pas de plaisir c'est que vous le
laissez tout aux autres.... Mais je sais o s'est envol l'oiseau que
vous regrettez et je vais vous le rendre, continua-t-il.

--Chevalier, un roi met son bonheur dans la loyaut de ses sujets; une
femme, dans la loyaut de celui qui l'aime!

Elle attacha sur Bigot un regard qui en disait plus que les plus
loquentes paroles.

Bigot sourit en pensant qu'elle tait jalouse. Il dit tout haut:

--C'est un aphorisme auquel je crois de tout mon coeur; et si la femme
trouve le bonheur dans la loyaut de son amoureux, vous tes la plus
heureuse personne que je connaisse, Anglique des Meloises! Pas une
femme en Nouvelle-France ne peut se vanter d'tre aussi fidlement
servie que vous!

--Mais je ne crois pas  la fidlit de mon amoureux, et je ne suis pas
heureuse; loin de l, rpondit-elle vivement comme dans un lan de
franchise, mais toujours avec artifice.

--Pourquoi donc? reprit Bigot; le plaisir ne s'loigne jamais de vous
que si vous le chassez. Toutes les femmes envient votre beaut et tous
les hommes se disputent vos sourires. Quant  moi je voudrais avoir tous
les trsors du monde pour les mettre  vos pieds, si vous me le
permettiez.

--Je, ne vous en empche point, chevalier, fit-elle en souriant, mais
vous n'en faites rien. Des paroles de politesse! Je vous ai dit,
chevalier, quel est le plus grand bonheur d'une femme, dites-moi donc,
maintenant, quel est celui d'un homme?

--Oh! oui. Le plus grand bonheur d'un homme se trouve dans la beaut et
la tendresse de sa bien-aime. Du moins, c'est mon avis.

--Sont-ce l encore des paroles de politesse? demanda-t-elle froidement.

--Je voudrais que votre amabilit galt votre beaut, je serais le plus
heureux des mortels.

Bigot ne connaissait pas bien Anglique des Meloises, car il n'aurait
pas os parler ainsi.

Elle le regarda d'une faon ddaigneuse: elle tait fche.

--Mon amabilit! chevalier, fit-elle lentement, jusqu'o n'a-t-elle pas
t mon amabilit  votre gard, quand vous m'avez solennellement promis
de renvoyer de votre demeure la dame de Beaumanoir?... Elle est encore
chez vous, cette femme, chevalier, en dpit de vos promesses.

Bigot eut envie de nier, mais il vit que cela ne lui servirait de rien.
Anglique paraissait trop sre de ce qu'elle disait.

--Elle possde tout mon secret, je pense, se dit-il en lui-mme. Argus
avec ses cent yeux est un aveugle, compar  cette fille jalouse.

Il rpondit:

--Je me repens sincrement de toutes les fautes dont peut m'accuser la
dame de Beaumanoir. C'est vrai, j'ai promis de la renvoyer et je le
ferai. Mais enfin, elle est femme, et elle m'a demand de la protger,
de la traiter avec douceur. Mettez-vous  sa place, Anglique...

Anglique lui lcha le bras et le regarda en face. Elle tait furieuse.
Elle ne lui laissa pas le temps d'achever.

--Me mettre  sa place! moi? Bigot!... comme si jamais je pouvais
m'avilir ainsi! Vous osez me parler de la sorte?

Bigot recula. Il crut voir briller un poignard dans sa main. C'tait
l'clair de ses diamants quand elle leva le bras.

--Voyons! reprit-il avec douceur, en lui prenant le poignet d'une main
ferme, il faut me pardonner les infidlits dont je me suis rendu
coupable avant de vous connatre, Anglique! J'adore la beaut o je la
trouve. Maintenant, c'est  vos pieds que je me prosterne, et le
voudrais-je, que je ne pourrais point vous tre infidle!

Bigot avait la foi des paens et il croyait fermement que les dieux
s'amusent des amours parjures.

--Bigot, vous vous moquez de moi! riposta Anglique; et vous tes le
premier qui osez se moquer de moi deux fois!

--Comment cela, s'il vous plat? fit-il avec un air d'innocence
offense...

--A l'instant mme et quand vous m'avez jur de renvoyer la dame de
Beaumanoir! Deux fois, n'est-ce pas? Je vous admire, chevalier,
continua-t-elle, de vouloir me tromper et d'esprer y russir!... Mais,
je vous en prviens, ne me parlez plus d'amour tant que ce spectre blme
hantera les chambres du chteau!

--Elle partira, Anglique, puisque vous l'exigez! mais quel mal vous
fait-elle? Je vous jure qu'elle ne m'empche nullement de vous aimer et
de vous tre fidle.

Il s'irritait  son tour, et chez lui, il n'y avait pas de feinte.

--Il vaudrait mieux que cette femme fut morte, gronda Anglique tout
bas.

Puis elle affirma d'une voix ferme:

--Vous me devez cela, Bigot; vous savez ce que j'ai perdu pour l'amour
de vous.

--Oui, je sais que vous avez renvoy Le Gardeur de Repentigny, quand il
eut mieux valu le retenir dans les rangs de la grande compagnie.
Pourquoi n'avez-vous pas voulu l'pouser, Anglique?

Cette question choqua l'ambitieuse fille.

--Pourquoi je n'ai pas voulu l'pouser! Bigot? rpta-t-elle en scandant
chaque mot. Est-ce srieusement que vous me faites cette question? Ne
m'avez-vous pas dit que vous m'aimiez, vous? et n'avez-vous pas tout
fait pour me le prouver, tout, except m'offrir votre main? Ne
m'avez-vous pas fait entendre que je possdais votre foi, que vous
m'aviez choisie entre toutes? Ah! j'aurais aim mieux mourir et tre
enterre sous la plus pesante des pyramides d'gypte, sans espoir de
ressusciter jamais, que de faire ce que j'ai fait  cause de vous! Vous
tes un misrable pcheur, ou vous m'avez crue une misrable pcheresse!

Bigot tait bien accoutum aux reproches des femmes, mais il ne savait
pas trop comment rpondre  cette passion indigne qui se dressait
devant lui.

Il avait parl tendresse  Anglique; certes! il s'tait montr le plus
empress des amoureux; mais la pense du mariage ne lui tait pas venue
un seul instant. Il n'avait jamais desserr les lvres  ce sujet. Il
avait un peu devin la vaste ambition d'Anglique, de mme qu'elle
entrevoyait son astuce et sa perversit,  lui. Pour dire vrai, ils se
ressemblaient pas mal. Deux caractres qui se valaient. Dfiants tous
deux, tous deux pleins d'ambition, sans principes, et nullement
scrupuleux sur les moyens. L'un fascin par les sductions de l'amour,
l'autre blouie par l'esprit, l'argent et les promesses de l'ambition.

--Vous avez raison de m'appeler un misrable pcheur, dit Bigot en
souriant. Misrable, non pourtant, mais pcheur! S'il y a pch  aimer
une jolie femme, oui, je suis un grand pcheur! Et l,  cet instant
mme, Anglique, je pche assez gravement pour attirer la maldiction
sur tous les anges et les saints qui m'entourent.

--C'est sur moi que vous avez attir la maldiction, Bigot, rpondit
Anglique en dchirant par lambeaux, sans s'en apercevoir, le superbe
ventail qu'elle tenait. Vous aimez tellement toutes les femmes que vous
ne pouvez fixer votre choix.

Une larme de dpit brilla sous ses longs cils.

--Venez, Anglique, venez, reprit l'intendant d'une voix mielleuse,
voici des promeneurs qui entrent dans la grande alle. Descendons vers
la terrasse. La lune fait tinceler les vagues du grand fleuve. Venez,
je vous le jure par saint-Picaut, mon patron, que je n'ai jamais tromp;
l'amour dont mon coeur n'a pu se dfendre jusqu' prsent ne saurait
m'empcher de reporter pour jamais toutes mes affections sur vous.

Anglique ajoutait presque foi  ces protestations. Elle supposait
difficilement qu'une autre femme put lui tre prfre, quand une fois
elle avait dit  un homme qu'elle l'aimait.

Ils s'aventurrent dans une longue alle brillamment claire par des
lanternes de couleurs diverses, attaches aux arbres comme les diamants,
les rubis et les meraudes du jardin enchant d'Aladin.

A chaque angle des sentiers couverts de brillants coquillages, s'levait
une statue de marbre: une nymphe, un faune, une dryade, dont la main
tenait un flambeau qui versait des flots de lumire sur des vases
dbordants de fleurs.

Bien des couples s'enfonaient joyeusement dans ces alles profondes
pareilles aux somptueux corridors des palais.

Bigot et Anglique passrent au milieu des invits et furent salus avec
une grande dfrence. C'tait pour Anglique comme un avant-got de la
royaut.

Elle avait vu souvent les jardins du palais, mais jamais aussi
magnifiquement illumins. Elle ne put s'empcher de ressentir de
l'admiration pour celui qui pouvait ordonner tant de splendeurs, et elle
se dit qu'elle aurait, n'importe  quel prix, sa part des hommages qu'il
recevait, non-seulement comme sa partenaire durant un bal, mais, de
droit, comme tant la premire dame de la Nouvelle-France.

Elle rejeta son voile en arrire, afin que chacun put la bien voir. Elle
voulait exciter la jalousie des femmes et l'admiration des hommes en se
montrant mollement appuye sur le bras de Bigot qu'elle regardait dans
les yeux avec une adorable effronterie, en gazouillant de la faon la
plus charmante.

Elle comprenait qu'elle n'avait qu'un moyen de russir dans son projet:
rendre l'intendant fou d'amour. Aussi avec quel art, quelle habilet,
quelle apparence de passion elle lui peignit son me, ses esprances
brises, ses dsespoirs inconsolables... Il fut plus d'une fois sur le
point de lui demander sa main, et pourtant il tait accoutum  ces
luttes de l'amour.

Anglique suivait avec une fivreuse inquitude tous ses mouvements,
piait ses paroles, coutait, haletante, quand il semblait s'approcher
des piges artificieux qu'elle avait tendus sous ses pas. Si elle voyait
la flamme de la volupt s'allumer dans ses regards, elle baissait la
tte modestement ou rpondait par un clair de ses yeux noirs qui tait
un avertissement. Elle comprenait au frmissement de cette main qui
serrait la sienne, aux inflexions molles de cette voix qui la caressait,
elle comprenait que le mot de sa destine tait l, sur les lvres de
Bigot, tremblant, prt  s'chapper, et cependant, il n'arrivait jamais,
ce mot tant dsir qu'elle aurait pay de son me. La main fatale de
l'ombre de Beaumanoir, si lgre et si faible qu'elle fut, semblait le
clouer toujours sur les lvres qui voulaient le prononcer.

Les galants et lgers discours de l'intendant semblaient de gracieux
oiseaux qui voltigeaient autour d'elle, mais ne venaient point s'abattre
sur le sol o elle avait tendu ses filets. Elle les couta longtemps
avec espoir et patience, mais  la fin, elle sentit des effluves de
colre monter du fond de son coeur. Pourtant, elle se contint encore;
elle sourit et badina comme le faisait Bigot. Elle versait sur lui une
rose rafrachissante au lieu de l'cume des flots que la tempte
soulevait dans son me.

Elle cherchait  surprendre quelques lambeaux de ses penses,
insaisissables comme les fantmes qui passent et repassent dans les
rves, et elle finit par ne plus voir que la ple et plaintive figure de
la captive de Beaumanoir.

Ce fut une rvlation. Bigot l'aimait trop, cette intressante victime,
pour jamais pouser, tant qu'elle vivrait, Anglique des Meloises.

Et, alors, dans cette promenade au bras de Bigot, au milieu du plus
ravissant des jardins, parmi les fleurs qui dversaient leurs parfums
comme des encensoirs clestes, sous l'clat scintillant des lampes et
sous les rayonnements des toiles de Dieu, Anglique murmura
sinistrement:

--Bigot l'aime trop cette face blme! Il ne m'pousera pas, tant qu'elle
sera  Beaumanoir... tant qu'elle sera quelque part!

Et cette pense ne la quittait plus. Elle s'appuya plus amoureusement
sur le bras de Bigot. Ils suivirent en silence le sentier clatant de
blancheur qui aboutissait  la terrasse. Les replis soyeux de sa longue
robe balayaient les roses et les lis des bordures, et son pied lger
semblait glisser sur les coquillages blancs comme des flocons de neige.

Elle devint le jouet de son imagination malade. Plus d'une fois elle
crut apercevoir, de l'autre ct de Bigot, presque appuye sur son
coeur, l'ombre plaintive de cette femme de Beaumanoir.

Le fantme s'vanouissait, puis apparaissait de nouveau. La dernire
fois, il prit la figure et le regard de Notre-Dame de Sainte-Foy,
s'levant au ciel triomphante aprs d'indicibles souffrances, et
pourtant, c'tait encore le regard et la figure de la captive du
chteau.

Les deux promeneurs sortirent du blanc sentier et s'avancrent dans une
avenue magnifiquement illumine, au milieu de laquelle une fontaine
faisait pleuvoir ses ondes en gerbes de diamants. La vision se fondit
dans la lumire.

Anglique s'assit sur un sige ingnieusement sculpt, au pied d'un
sorbier. Elle tait trs fatigue et trs vexe.

Un serviteur en pompeuse livre vint apporter un message  l'intendant.
C'tait une invitation  danser.

--Je n'irai pas, Anglique; je veux rester avec vous, dit-il,  sa
compagne.

Mais elle lui rpondit qu'elle ne dtesterait pas de se reposer un peu;
que le jardin tait bien intressant  voir; qu'elle s'amuserait auprs
de la fontaine. Elle aimait cette pluie de perles et ce gai bruissement;
cela rafrachissait. Il pourrait revenir dans une demi-heure, il la
retrouverait l. Elle avait besoin d'tre seule. Au reste pourquoi
demeurer avec elle lorsque d'autres dsiraient le voir et qu'il dsirait
en voir d'autres.

L'intendant insista encore, de la faon la plus courtoise et la plus
galante, mais quand il vit qu'elle dsirait rellement demeurer seule,
il la quitta, en lui promettant de revenir au bout d'une demi-heure. Il
pensait aussi qu'il ne fallait pas trop sacrifier  une seule idole,
quand il y en avait une centaine d'autres toutes belles et
magnifiquement pares qui attendaient ses hommages.

Anglique s'assit en face de la fontaine, et ces gouttelettes brillantes
qui s'lanaient sans cesse pour retomber toujours, lui parurent comme
les vains artifices qu'elle dployait pour captiver l'intendant.

Elle tait grandement inquite. Elle ne pouvait toujours pas comprendre
cet homme qu'elle s'tait flatte de mettre si vite  ses pieds, et
c'est elle, peut-tre, qui allait devenir son esclave. Elle cherchait
ses chemins et partout, comme un obstacle infranchissable, se dressait
l'ombre de Caroline.

--C'est donc cette vile crature qui est plus forte que moi!
pensait-elle dans sa colre. C'est elle qui excite la piti de Bigot et
le fait se souvenir d'un amour dj vieux! Elle sera cause de la ruine
de mes esprances!... Ah! me voil bien avance maintenant que j'ai
rejet Le Gardeur! Bigot l'aime cette femme! A elle les prmices de son
coeur;  moi les cendres de ses amours!  elle les panchements d'une
tendresse sincre,  moi les paroles de mensonge! Il m'outrage en
prtendant m'aimer. Il ne m'pousera jamais tant qu'elle sera l, elle,
entre lui et moi!

Ces penses noires taient comme une vole d'oiseaux de mauvais augure,
corbeaux, chouettes et hiboux, qui hantaient l'me d'Anglique. Elle ne
les chassa point, mais leur permit d'y sjourner et d'y faire leurs
nids.

Pendant qu'elle s'abandonnait ainsi  la tristesse et au mcontentement,
elle entendit des clats de rire.

Elle leva la tte pour voir d'o venait cette joie insolente, et elle
aperut l'intendant, qu'une bande de jeunes filles venaient d'assaillir
avec des fleurs et des compliments, au moment o il arrivait 
l'escalier de la terrasse.

Il riait, badinait, gesticulait de l'air le plus heureux du monde, et
paraissait l'avoir bien compltement oublie.

Elle ne tenait pas  le garder prs d'elle alors, et elle ne se sentit
pas blesse comme elle l'aurait t d'un manque d'attention de la part
de Le Gardeur; mais elle avait la preuve une fois de plus de
l'inconstance de cet homme et de la courte dure de ses impressions. Ni
elle, ni aucune de ces jolies jeunes filles qui le captivaient alors, ne
pouvaient se flatter de rester longtemps dans sa mmoire.

Le bal avait un moment de rveil; les invits rentraient aprs avoir
savour les armes du jardin, et la danse recommenait plus vive et plus
anime que jamais. Les instruments  cordes remplissaient l'immense
salle de leurs voluptueuses harmonies, et, dans leurs chanes cadences,
les danseurs passaient et repassaient vis--vis des grandes fentres
ouvertes sur la terrasse, comme les mtores flamboyants du ciel.

Bigot n'avait pas oubli Anglique. Il ne s'oubliait pas lui-mme. Il
voulait continuer  la voir,  l'aimer, sans pour cela jamais l'pouser.
Il tait assez habile pour la dompter et la mettre  ses pieds. Il le
croyait du moins.




                                XXXI

                       LE BAL DE L'INTENDANT


L'essaim de jolies filles que nous avons vues tout  l'heure, entourait
encore Bigot; quelques-unes d'entre elles s'appuyaient d'une manire
tout  fait gracieuse sur la balustrade.

Les ruses connaissaient bien les gots artistiques de l'intendant, et,
tout en rpondant prestement  ses propos, elles marquaient de leurs
pieds mignons la mesure de l'orchestre.

En voltigeant d'un sujet  un autre, l'intendant vint  parler de Le
Gardeur, son bon ami. Il le savait au manoir de Tilly.

On disait, comme cela, sans rien garantir, qu'il tait fianc  sa
cousine Hlose de Lotbinire. Il allait sans doute la rencontrer 
Tilly.

Il y eut,  cette nouvelle, un mouvement de surprise et de curiosit
chez les jeunes filles. Plusieurs affirmaient que ce n'tait point le
cas; il tait trop attir ailleurs. On savait o. D'autres, remplies de
compassion, de dpit ou d'envie peut-tre, dirent qu'elles croyaient
bien cela. Elles l'espraient du moins. Il avait t le jouet d'une
coquette bien connue dans la ville.

--On sait qui! ajouta l'une d'elle--une rieuse et ptulante fille.--Et
elle fit un mouvement superbe en glissant un coup d'oeil autour d'elle.

La mimique fut parfaite sans doute, car toutes se mirent  rire en
pensant  Anglique des Meloises; et elles dirent que Le Gardeur ferait
bien de ne pas l'pouser pour la punir de sa coquetterie, et montrer aux
gens comme il se souciait peu d'elle.

--Or, comme il s'en soucie fort, observa Mme Latouche,--une veuve qui ne
manquait ni d'exprience, ni de gaiet, je pense,--que s'il se marie
avec Hlose de Lotbinire, on dira que c'est par dsespoir, par dpit
et non par amour. Cela s'est vu dj, se marier par dpit.

Les jeunes filles chuchotrent entre elles que cela lui tait arriv.
Elle s'tait marie avec le sieur Latouche par malice, parce qu'elle
n'avait pas pu avoir le sieur de Marne qui lui prfra une femme riche
et lui permit  elle, la pauvre dlaisse, d'aller mettre le feu 
d'autres coeurs.

L'intendant se flicitait d'avoir lanc cette nouvelle. Elle allait
faire son chemin.

Dj une couple des plus intimes amies d'Anglique taient rendues prs
de la fontaine, et assises de chaque ct de la grande coquette qu'il
fallait punir, les mains sur son paule, elles lui racontaient 
l'oreille l'histoire, joliment allonge dj, du mariage de Le Gardeur
avec Hlose de Lotbinire.

Anglique n'eut pas de peine  les croire; c'tait la suite toute
naturelle de son infidlit. Pouvait-elle esprer qu'il lui resterait
dvou, cet homme qu'elle avait trahi? Elle l'aimait toujours cependant,
et sa jalousie se rveilla soudain  la pense qu'une autre allait tre
aime de lui.

Ses deux amies tudiaient avec curiosit les impressions qu'elle
ressentait: elles taient ravies de voir comme cette nouvelle la piquait
au vif; mais le malin plaisir se dguisait parfaitement sous la
sympathie. Elles ne se laissrent pas tromper par l'apparente
indiffrence et le rire forc de leur jalouse compagne, et elles
entendirent l'orage qui grondait dans son sein.

Elles revinrent toutes deux retrouver leurs intimes pour leur raconter
comment Anglique avait reu la grande nouvelle. Ce dernier rcit ne fut
pas moins embelli que l'autre. Il aurait fallu entendre ce plaisant
babillage et voir ces petits plis moqueurs des lvres roses. Elles se
flattaient d'avoir les premires annonc la mauvaise nouvelle. Elles se
trompaient. Anglique savait dj que Hlose de Lotbinire, son
ancienne compagne du couvent, tait au manoir de Tilly.

Elle pressentait un danger. Hlose aimait beaucoup Le Gardeur, et elle
le ferait tomber dans ses piges, sans doute, maintenant qu'il tait
repouss ailleurs.

Elle osait appeler: des piges, le caractre aimable et la beaut chaste
de sa rivale!

Elle se laissait aller au ressentiment sans raison aucune, et elle le
savait bien; cela mme l'irritait davantage de n'avoir pas de motif.
Bigot revint la trouver ds que la demi-heure fut coule. Elle lui dit
 brle pourpoint:

--Vous m'avez demand quelque chose, Bigot, au chteau Saint-Louis, vous
en souvenez-vous? Nous tions appuys sur la galerie qui domine la
falaise.

--Je m'en souviens. Peut-on oublier ce que l'on demande  une jolie
femme? Peut-on oublier, surtout, la rponse qu'elle nous a fait?

--Cependant, vous me semblez avoir oubli la demande et la rponse.
Voulez-vous que je vous les rpte? ajouta-t-elle avec un faux air de
langueur.

--Inutile, Anglique. Et pour vous prouver la tnacit de ma mmoire, de
mon admiration, devrais-je dire, je vais vous demander encore ce
qu'alors je vous ai suppli de m'accorder. Je vous ai demand, cette
nuit-l-- la belle nuit!--pendant que nous regardions le fleuve qui
tincelait comme un ciel toile, que la lune nous inondait de ses
clarts suaves, et que vos regards taient plus brillants que les
astres, je vous ai demand votre amour, Anglique! Je vous l'ai demand
alors et je vous le demande encore...

Anglique connaissait la futilit de ces agrables protestations et
pourtant elle prouvait du bonheur  les entendre.

--Vous m'avez supplie de vous aimer, c'est vrai, Bigot, et vous avez
dit un tas de charmantes folies que j'ai coutes avec plus de plaisir
alors que je ne le ferais ce soir. Vous disiez que j'tais le port tant
dsir o votre barque longtemps battue des flots allait trouver le
salut. Ces paroles taient potiques, nigmatiques sans doute, mais elle
ne manquaient pas de charmes. Que signifiaient-elles donc? J'en ai
souvent cherch le sens depuis ce jour-l.

Elle fixa sur lui ses deux yeux pleins de flammes, comme pour fouiller
jusqu'au fond de son coeur le secret de ses intentions.

--Il n'y a pas de mystre, Anglique, repartit l'intendant, et mes
paroles sont claires; vous tes cette perle d'un prix infini que je ne
donnerais pas pour un trne si je la possdais.

--C'est ce qu'on appelle expliquer une nigme par une autre nigme,
riposta Anglique. Cette perle, elle faisait l'orgueil de son premier
matre, et vous l'avez trouve avant qu'elle ne fut perdue. Qu'en
avez-vous fait?

Bigot voyait venir l'orage, mais il ne craignait pas de sombrer. Le
mpris qu'il professait pour les femmes tait sa planche de salut dans
les temptes que soulevaient leurs colres.

--Je l'ai porte, tout prs de mon coeur, cette perle prcieuse, et je
l'aurais enferme dedans, si j'en avais t capable, rpondit-il, d'une
voix mielleuse et en souriant avec complaisance.

Anglique ne souriait pas du tout. Elle en avait assez de cette
galanterie banale qui pouvait s'adresser  toutes les femmes; c'tait
quelque chose de plus positif qu'il lui fallait. Et cette parole si
prement attendue qui aurait li Bigot, cette parole pourtant si facile
 dire, ne venait toujours pas!

La semence de jalousie que ses deux jeunes amies avaient jete dans son
me tout  l'heure, germait prodigieusement. Elle ne savait plus que
dire ni que faire. Un mouvement de fureur l'emporta soudain et elle
frappa Bigot en pleine poitrine:

--Vous mentez, Bigot, hurla-t-elle, vous ne m'avez jamais porte dans
votre coeur!... C'est la dame de Beaumanoir que vous avez garde l,
prcieusement!... Vous lui avez donn la place que vous m'aviez
promise!... Si je suis une perle de prix, vous me donnez  cette femme
pour qu'elle se pare davantage. Mon abaissement est son triomphe!...

Anglique tait superbe  voir dans sa fureur.

Bigot recula tout stupfait devant cette main mignonne qui le frappait.
S'il eut t touch au visage, il n'aurait jamais pardonn. Ainsi le
veut la dignit de l'homme. Frapp  la poitrine, il clata de rire et
saisit la jolie main qui s'oubliait ainsi. Anglique la retira
violemment.

Elle regarda Bigot d'une faon menaante. Il lui dit qu'il n'tait pas
plus effray qu'offens. De fait, cette violente jalousie lui plaisait;
il en tait tout fier. Il aimait ces temptes de l'amour; ces nuages
sombres sur des fronts de vingt ans, ces clairs dans des yeux tendres,
ces tonnerres sur des lvres roses, et finalement, ce torrent de larmes
qui tombait sur lui et  cause de lui!

Jamais il n'avait vu une aussi belle Furie qu'Anglique des Meloises.

--Anglique, dit-il, c'est de la folie toute pure, cela; que signifie
cette explosion de rage? Doutez-vous donc vritablement de ma sincrit?

--Oui! j'en doute! plus que cela, je n'y crois pas du tout. Tant que
vous garderez une matresse  Beaumanoir, je considrerai vos promesses
comme des mensonges et votre amour comme un outrage!

--Anglique, vous tes un peu trop violente, un peu trop imprieuse. Je
vous ai promis qu'elle partirait de Beaumanoir, et elle en partira.

--Quand partira-t-elle? O ira-t-elle?

--Dans quelques jours; elle viendra  la ville. Elle pourra y vivre dans
un complet isolement. Il ne faut toujours pas que je sois cruel  son
gard.

--Non! mais vous pouvez l'tre envers moi! et vous le serez en effet, si
vous n'exercez le pouvoir dont le roi lui-mme vous a revtu.

--Quel pouvoir? Confisquer ses biens si elle en possde?

--Non, Bigot; confisquer sa personne! L'envoyer  la Bastille. Avec une
lettre de cachet a peut se faire vite.

Cette proposition irrita l'intendant. Anglique l'piait et elle s'en
aperut.

--J'aimerais mieux y tre envoy moi-mme, rpliqua-t-il. Au reste,
personne except, le roi ne peut maner des lettres de cachet. C'est une
prrogative royale dont on ne se prvaut que dans l'intrt de l'tat.

--Et dans l'intrt de l'amour, riposta Anglique, car en France,
l'amour est une question d'Etat. Comme si je ne savais pas que le roi
dlgue ses pouvoirs et donne des lettres de cachet en blanc  ses
courtisans et mme aux dames de sa cour! Est-ce que la marquise de
Pompadour n'a pas fait mettre  la Bastille Mlle Vaubernier, parce
qu'elle avait eu l'audace de sourire au roi? Voyons, Bigot, je ne
soumets pas, aprs tout, votre sincrit  une si grande preuve; ce que
je vous demande est peu de choses; vous ne pouvez pas me refuser...

Elle s'tait tout  coup transforme. De la froideur, de la tempte,
elle tait passe comme par enchantement au soleil et  la chaleur.
Bigot repartit:

--Je ne puis pas faire cela; je ne veux pas le faire. coutez,
Anglique, je n'ose pas! Quelque puissant que je sois, je craindrais de
m'attaquer  la famille de cette dame. Je serais heureux de vous
obliger, mais, en le faisant de cette faon, je commettrais une
impardonnable folie.

--Eh bien! si vous ne voulez pas l'envoyer  la Bastille, enfermez-la
dans le couvent des Ursulines. La place nous conviendra  l'une et 
l'autre. Nulle part la discipline ne produit sur les esprits indociles
de meilleurs effets. Je suis sre qu'elle se trouvera chez elle, l.
Elle est bien pieuse: elle priera et fera pnitence. Elle doit avoir
bien des gros pchs  se faire pardonner!

--Oui, mais est-ce que je puis la forcer  s'enfermer dans un clotre?
Elle ne se jugera pas assez bonne pour habiter une aussi sainte maison.
Sans compter que les religieuses auraient peut-tre quelques scrupules 
la recevoir.

--Non, si vous demandez son admission  Mre de la Nativit. La Mre
suprieure accueillerait favorablement votre demande. Essayez.

--La Mre de la Nativit me tient pour un rprouv, Anglique, et, une
fois que j'tais entr au parloir, elle a lu, comme pour m'exorciser,
une couple de ses meilleures homlies. C'tait, disait-elle, pour me
remettre dans le droit chemin. Mre de la Nativit n'aime pas les
affronts, Anglique, je vous l'assure...

--Je la connais, je suppose! riposta Anglique qui s'impatientait de
nouveau. Elle ne se gne pas pour tendre, aussi large qu'elle peut, sa
haute protection sur la tte de Varin, son coquin de neveu. Rien ne la
choque comme d'entendre parler mal de lui; et bien qu'elle connaisse sa
mauvaise conduite comme son livre d'heures, elle la nie avec
acharnement. Les soeurs converses de la buanderie ont t condamnes au
pain et  l'eau pendant toute une semaine, pour avoir rpt un bruit
qui courait sur le compte de cet homme.

--Oui, mais cela prouve seulement que Mre suprieure n'aime pas que
l'on touche  sa famille. Je ne suis pas son neveu, moi, voil la
diffrence, comme dit la chanson.

--Vous tes le matre et le protecteur de son neveu, et pour l'amour de
ce neveu, elle obligera l'intendant de la Nouvelle-France, ou bien... Je
la connais!

--Que voulez-vous que je fasse alors, demanda Bigot?

--Je veux,--puisqu'il ne vous plat pas d'maner des lettres de
cachet,--je veux que vous placiez la dame de Beaumanoir entre les mains
de Mre de la Nativit, avec la condition qu'elle soit admise  faire
ses voeux dans le plus court dlai possible.

--Trs bien! Anglique. Mais si je ne connais pas la Mre suprieure,
vous ne connaissez pas la dame de Beaumanoir, vous. Pour des raisons que
je sais, moi, les religieuses ne voudraient pas, ne pourraient pas la
recevoir dans leur maison. Maintenant, je vous promets que je vais lui
trouver une retraite convenable, ici, quelque part; mais, de grce, ne
me parlez plus d'elle.

--Je ne vous promets rien! La loger en ville c'est pis que la garder 
Beaumanoir, rpliqua Anglique, qui s'irritait de voir chouer son
astucieux projet.

--Avez-vous peur de cette pauvre fille, Anglique, questionna Bigot,
vous qui surpassez en beaut, en grces et en esprit tout ce qui vous
entoure? Elle ne peut pas vous faire de mal.

--Elle m'a fait du mal, dj!... car vous l'aimez, Bigot! Les hommes ne
se moquent point de moi impunment. Vous l'aimez trop pour la renvoyer,
et cependant vous me parlez d'amour! que dois-je penser?

--Pensez que les femmes sont capables de nous rendre fous.

Bigot voyait l'inutilit de la discussion. Il aurait voulu en finir;
mais elle n'tait pas dcide  le lcher.

--C'est ce que vous dites, et c'est ce qui arrive quelquefois, Bigot,
reprit-elle; mais ici les rles sont intervertis; c'est moi qui vais
tre la victime si je ne russis point  obtenir ce que je sollicite...
j'en deviendrai folle!

--Ayez donc confiance en moi, mon Anglique! coutez! je vous jure que
des raisons d'Etat se mlent  cette affaire d'amour. Le pre de cette
femme a de puissants amis  la cour et je ne saurais agir avec trop de
prudence. Donnez-moi votre main; soyons amis, je ferai tout en mon
pouvoir pour que vos dsirs aient une prompte ralisation. Je ne puis
rien faire de plus.

Anglique lui donna la main. Elle avait perdu la partie, cette fois, et
elle cherchait dj, dans son esprit fertile en expdients, un autre
chemin pour arriver  son but.

--Je regrette beaucoup, Bigot, commena-t-elle, de m'tre si vilainement
emporte, tout  l'heure, et d'avoir os vous frapper de cette main...
si faible pourtant.

Et elle sourit en tendant, comme pour la faire admirer, sa main fine et
nerveuse.

--Pas si faible que cela! riposta Bigot, joyeusement; peu d'hommes
touchent aussi bien. Vous m'avez frapp au coeur, Anglique.

Il lui saisit la main et la porta  ses lvres. Si la malheureuse Didon
avait eu une main pareille, jamais l'insensible Ene n'aurait pu trahir
ses serments et s'enfuir.

--Parjure! voyez comme je vous tiens!

De ses gentils doigts de fer elle essayait de rompre la main de son
amoureux.

--Si vous tiez femme, je crois que je vous tuerais, continua-t-elle;
mais vous tes homme et je vous pardonne... et je me fie  vos
promesses! Pauvres folles que nous sommes! c'est toujours ainsi que nous
faisons.

Quand ils se taisaient, la musique du bal et le bruit cadenc de la
danse arrivaient  eux en vagues mlodieuses.

Ils se levrent et regagnrent le palais. Lorsqu'ils parurent dans la
salle, l'orchestre suspendit ses accords, mais pour une minute
seulement. Il recommena pour eux la plus vive et la plus dlirante des
symphonies.

Ils s'lancrent dans le tourbillon de la danse. Anglique oubliait son
ressentiment; le plaisir la domptait. Le pass n'existait plus, l'avenir
n'tait rien, le prsent seul avait du prix, un prix norme!

Les yeux la suivaient, les esprits lui portaient envie, les coeurs
devenaient jaloux pendant qu'elle volait au bras de son noble cavalier.
Elle sentait peser sur elle tous les regards envieux des femmes, toutes
les penses voluptueuses des hommes et cela l'enivrait comme un vin
gnreux.

Obissant aux entranements de la musique, elle glissait sur le parquet
luisant comme une sylphide dans l'air. Sa robe longue se dployait comme
des ailes, et une tresse de sa chevelure blonde, chappe au noeud de
diamant, voltigeait gaiement sur ses paules. Bigot la regardait avec
ravissement.

Il se disait alors, dans sa folle passion, qu'une femme aussi belle
valait bien tout un monde. Et il fut plus d'une fois sur le point de
mettre  ses pieds toutes ses richesses et toutes ses esprances.

Quand ils eurent fini de danser, il la conduisit  son sige qui fut
aussitt entour d'admirateurs, et il passa dans une autre pice pour se
reposer un peu.




                               XXXII

                       QUE LA DANSE CONTINUE!


Bigot aimait la varit dans les plaisirs. Sa volupt n'tait pas sans
exigence, et il se lassait vite d'une jouissance, si ardente qu'elle
fut. Il vit Anglique s'en aller, toute souriante au bras de Pan,
quelques instants aprs la danse, et il en prouva de la satisfaction.
Il dit  Cadet qui se trouvait prs de lui dans la petite chambre:

--Aprs tout, il ne me dplat pas de m'loigner un peu des femmes et de
me montrer homme.

Cadet l'approuva.

Il tait l, Cadet, avec deux ou trois amis,  conter des histoires
piquantes et  rire  gorge dploye, sur le compte des dames qui se
risquaient  passer devant leur porte.

Anglique, par ses pressantes instances pour faire enfermer  la
Bastille l'infortune Caroline, avait quelque peu fatigu Bigot; elle
l'avait un peu dsenchant mme.

Elle passa, et, avec son mouchoir, lui fit un coquet salut.

--Pour les beaux yeux de cette fille, pensa-t-il, je couperais la gorge
 n'importe quel homme; mais qu'elle ne me demande plus de faire du mal
 cette pauvre captive de Beaumanoir. Par saint-Picaut! elle est assez
malheureuse dj; je ne veux pas qu'Anglique la torture  son tour.

Il se tourna vers Cadet et ajouta tout haut:

--Hlas! que les femmes se montrent impitoyables les unes pour les
autres!

Cadet, tout rouge d'indignation dj, lui rpondit:

--Impitoyables, dites-vous, Bigot! Prenez tous les chats de Caen et vous
n'aurez pas encore assez de griffes pour dchirer comme les ongles d'une
femme jalouse!... et comme la langue donc!

--Et ma foi! reprit Bigot en riant, je crois qu'elles sont toutes un peu
jalouses ou envieuses.

--Envieuses ou jalouses! Dites envieuses et jalouses! Elles ont les deux
qualits. Dans leur sotte affection, elles sont l prs de vous qui
roucoulent, minaudent, caressent; dans leur dpit, elles crient,
menacent, gratignent jusqu'au sang. La fable de la femme qui saute en
bas de la couche nuptiale pour aller prendre une souris est superbe.
Cette femme avait t chat, dit le spirituel sope...

--Tous les chats de Caen runis n'auraient pas une griffe comme
Pretiosa, n'est-ce pas, Cadet? fit l'intendant en jetant un clat de
rire.

Il faisait allusion  une aventure dont Cadet s'tait tir comme Fabius,
_distincta tunica_. Pretiosa tait un exemple de ce que peut faire la
griffe d'une femme jalouse. Cadet, qui se glorifiait de toutes les
hontes, trouva l'histoire bien drle.

--Sauve qui peut! ajouta-t-il, en se tenant les cts pour rire plus 
son aise. J'ai laiss quelques-uns de mes cheveux en souvenir, mais il
m'en reste encore. Ma tonsure improvise tait presque aussi belle que
celle de l'abb de Reims. Attendez, Bigot, vous allez voir ce que c'est.
Si votre Pretiosa vous attrape quand vous serez en train de vous
ruiner... Ne me tiraille pas, Martel, tu es ivre! Bigot ne se choque pas
de ce que nous disons.

Il s'adressait  l'un de ses compagnons qui craignait de dplaire 
l'intendant. Or, avec ses intimes, Bigot tait le plus libre et le plus
jovial des hommes. Il aimait les allusions piquantes, portait et
recevait les coups de la meilleure grce du monde.

Il fit entendre un rire sonore et vint s'asseoir  la table en
prsentant pour la faire emplir une large coupe de Beauvais.

--Vous n'avez jamais dit plus vrai, Cadet, bien que vous parliez sans
savoir, rpondit-il  son ami. Ma Pretiosa que voil--il porta son
regard vers Anglique qui s'tait remise  danser,--peut mettre dans ses
intrts les meilleurs joueurs de Paris, pour gagner la partie... _sans
compter les honneurs_.

--Mais elle l'a perdue, Bigot; c'est vous qui la gagnerez sans vous
occuper _des honneurs_, ou je ne m'y connais plus en femmes, riposta
Cadet hardiment. Elles sont toutes pareilles, les femmes; seulement, il
y en a qui nous plaisent davantage. Anglique des Meloises dsesprerait
les fltes et les pipeaux de Poitiers. Elle est infatigable. Regardez
donc comme de Pan a l'air heureux avec elle. Elle le rend fou,
compltement fou! Il s'imagine qu'elle danse avec lui, quand c'est avec
vous plutt qu'elle danse. Je le parierais, Bigot.

--J'admire vraiment sa faon de le conduire, rpliqua l'intendant. Elle
voit bien que je m'aperois de son adorable malice. Pauvre de Pan, se
faire jouer ainsi!

--Je vous dis qu'elles sont toutes comme cela, les femmes: pleines de
fourberies comme les oeufs du diable. Un homme n'est pas un homme tant
qu'il n'a pas rompu compltement avec elles.

--Cadet, vous tes un peu cynique, fit l'intendant en riant. Diogne
vous appellerait son frre et vous offrirait une place dans son tonneau.
Avouez, tout de mme, qu'Athnes n'a jamais produit une pareille beaut.
Aspasie et Thas ne seraient pas dignes de porter le flambeau devant
elle.

--Elle peut marcher sans lumire ou je me trompe fort, Bigot. Mais notre
langue se dessche; un autre verre de Champagne, dit Cadet.

Et il remplit les coupes de ses compagnons. Le vin adoucit peu  peu ce
qu'il y avait de trop rude dans son opinion sur les femmes.

--Je sais par exprience, Bigot, reprit-il, que tous les hommes sont
fous des femmes, au moins une fois dans leur vie, et Anglique est
rellement si belle que l'on peut vous excuser si elle vous fait tourner
la tte. C'est tout ce que j'ai  dire. Buvons, maintenant.

Anglique, emporte par le tourbillon de la danse, passa devant eux sans
regarder, sauf du coin de l'oeil, mais si vivement, si subtilement
qu'Ariei mme n'aurait pas saisi son regard. Elle s'aperut cependant
que l'intendant la suivait, qu'il observait ses mouvements, piait ses
charmes, et elle en frmit de joie.

--Observez donc l'intendant, Mme Couillard! exclama alors Mme de
Grand'Maison. Depuis dix minutes il n'a pas cess de regarder Anglique
des Meloises; et elle le sait bien qu'il la dvore des yeux... La
prtentieuse! Elle ne danserait pas avec tant de got... tant de passion
pour de Pan. Elle le dteste. Il me semble que Bigot ferait mieux de
venir danser avec quelques-unes de nos aimables jeunes filles, que de
boire du vin et de couver des yeux cette beaut qui ne cherche pas  lui
chapper.

--Vous avez raison, Mme de Grand'Maison, repartit Mme Couillard; mais il
parat que l'intendant est fou des pieds petits et bien faits.

Mme Couillard pouvait parler  son aise, elle n'avait pas de filles 
pousser. Son amie riposta schement.

--On le devine sans peine; il ne les quitte point, les pieds
d'Anglique... Elle n'a pas l'air de vouloir contrarier ses gots, non
plus. Elle les montre ses pieds! Elle en est aussi fire que de sa
figure. Au couvent, un jour, elle fit rougir d'indignation tout le
monde: les lves, les novices, les mres. Elle voulait parier qu'elle
avait le plus beau pied. La Mre de la Nativit la menaa d'une punition
svre si elle osait dire des choses aussi inconvenantes. Des punitions,
elle s'en moquait bien! elle se mit  rire cyniquement.

--Et maintenant elle provoque le monde comme elle provoquait la
communaut, rpondit Mme Couillard, tout  fait scandalise. Voyez donc
cet abandon!... et comme tous les jeunes gens l'admirent!... Les jeunes
filles d'aujourd'hui ne connaissent plus la pudeur... Je suis bien
contente de n'avoir point de filles, Mme de Grand'Maison.

C'tait une pierre dans le jardin de Mme de Grand'Maison. Mme Couillard
visait volontiers ses amis quand elle n'en voyait pas d'autres.

--Nos nices ne valent pas mieux que nos filles, Mme Couillard, riposta
la premire.

Tout en lanant ce trait, elle redressa la tte et jeta un regard
ddaigneux sur un groupe de joviales jeunes filles assises avec des
garons, sur des siges loigns au fond de la galerie. Elles
s'amusaient bien, les coquines, et se croyaient  l'abri des regards de
leurs chaperons. Mais les chaperons pouvaient tout voir. Ils ne
regardaient cependant que juste ce qu'il fallait pour l'acquit de leur
conscience. Au reste, les jeunes demoiselles taient en bonne compagnie.

Mme Couillard, pour tre plus tranquille, avait confi ses deux
turbulentes nices au jeune de la Roque et au sieur de Bourget. Elle ne
trouvait pas mauvais qu'elles prissent du plaisir.

Elles taient fort gaies, les deux jeunes filles, et leurs yeux noirs
ptillaient d'esprit. Mais elles avaient quelque chose de la mchancet
de leur tante. Elles amusaient leurs cavaliers aux dpens d'Anglique.
Elles contrefaisaient pour les faire rire, ses gestes et ses manires.
Elles la hassaient, disaient-elles,  cause de ses airs singuliers; et
malgr cela elles essayaient de l'imiter en toute chose.

--Anglique aime  danser avec le chevalier de Pan, reprit Mme
Couillard qui voulait ramener la conversation sur un terrain moins
personnel. Elle trouve sans doute que ses grces ressortent mieux  ct
de ce magot.

--Elle peut bien le trouver. Il n'y a pas, en toute la Nouvelle-France,
un homme aussi laid que de Pan; c'est l'opinion de mes filles, repartit
madame de Grand'Maison avec malice.

Le laid mais riche chevalier de Pan avait ddaign ses filles.

--Oui, pensa Mme Couillard, elle peut le trouver laid! il n'a pas fait
attention  ses filles ce soir; et pourtant, elles l'ont joliment
poursuivi de leurs regards suppliants.

Aprs cette pense peu charitable, elle dit avec une politesse affecte:

--Mais il est fort riche, assure-t-on; aussi riche que Crsus, et il a
une grande influence sur l'intendant. Je ne connais gure de jeunes
filles, aujourd'hui, qui ne le trouveraient point fort acceptable avec
ses cus. Anglique sait qu'en dansant avec lui elle attire les regards
de Bigot, et cela lui suffit. Pour montrer  l'intendant ses pas agiles,
elle danserait avec un revenant.

--C'est une effronte! exclama Mme de Grand'Maison, et si mes filles
osaient provoquer en dansant, une admiration aussi honteuse, je leur
couperais les pieds!

Elle accompagna cette nergique dclaration d'une moue ddaigneuse et
d'un regard charg de mpris. Elle continua:

--J'ai toujours enseign  mes filles des manires chastes et modestes.
Je les ai formes jeunes! J'employais le moyen des croles; je leur
attachais le bas de la jambe avec un ruban deux fois long comme la main;
pas davantage! Et je ne leur permettais point de faire les pas plus
longs. C'tait  la maison que je faisais cela, comme de raison! C'est
ce qui leur a donn cette dmarche un peu lgre, un peu sautillante que
tous les messieurs admirent chez elles, et chez moi aussi. C'est aux
Antilles que j'ai appris ce secret, Mme Couillard, aux Antilles o les
femmes marchent comme des anges.

--Vraiment! fit Mme Couillard avec une ironie parfaitement dguise.
J'ai souvent remarqu les pas lgers et gracieux de vos demoiselles et
je ne pouvais pas deviner o elles avaient appris  si bien se tenir. Je
ne savais pas qu'elles avaient suivi un cours de dmarche.

--N'est-ce pas que c'est admirable? Les hommes voyez-vous, Mme
Couillard, s'prennent d'un beau pied comme d'un beau visage.

--Quand les pieds sont mieux que la figure, Mme de Grand'Maison,
j'oserai dire... Mais ces pauvres hommes, continua-t-elle, sont dupes si
souvent! Celui-ci aime un oeil, celui-l, un nez; l'un devient fou d'une
boucle de cheveux, l'autre d'une main; un troisime se pme devant une
joue, un quatrime, devant un pied, comme vous le dites... Bien peu
s'occupent du coeur, car on ne le voit pas. J'ai connu un homme qui est
devenu amoureux parce qu'une robe lui avait frl le genou.

Mme Couillard se mit  rire  ce souvenir du temps loign de ses amours
probablement.

--Un beau marcher, affirma Mme de Grand'Maison, pour conclure, un beau
marcher est le complment de l'ducation d'une jeune, fille. C'est une
grande leon de morale et la base de la vertu de la femme. J'ai fort
insist auprs des dames Ursulines pour qu'elles donnent  cet art l'une
des premires places dans leur programme et j'ai lieu de croire qu'elles
approuvent hautement mon ide. S'il en est ainsi, madame, nos petites
filles marcheront sur la terre comme des anges sur les nuages, et non
pas  la faon des chevaux de course, comme Anglique des Meloises.

Pendant que Mme de Grand'Maison moralisait ainsi, ses filles
s'vertuaient  copier la belle Anglique.

Comme pour jeter le dfi aux deux matrones, ou se moquer d'elles,
Anglique passa sous leurs yeux vive et palpitante, la main sur l'paule
de Pan, aux accords d'une musique de plus en plus entranante.

Elle avait une raison pour danser avec de Pan, et elle dissimulait 
merveille son dgot, sous les sourires et les oeillades, sous les
badinages et les plaisanteries. Si Le Gardeur se fut trouv l, au bal,
tant de bonne humeur n'aurait surpris personne.

--Chevalier, dit la capricieuse fille, en rponse  une parole galante,
la plupart des femmes mettent leur honneur  se sacrifier pour celui
qu'elles aiment; moi je prfre sacrifier celui que j'aime. Mon amour se
mesure d'aprs ce qu'il reoit et non d'aprs ce qu'il donne; c'est un
aveu candide, n'est-ce pas? mais vous aimez la franchise. Je le sais.

La franchise et le chevalier de Pan ne se connaissaient gure; mais le
chevalier tait dsesprment pris d'Anglique et il pouvait tout
souffrir de sa part.

--Vous avez quelque chose  me demander? rpliqua-t-il, tout excit;
parlez, j'empoisonnerais ma grand'maman, s'il le fallait, pour obtenir
le prix que je convoite.

--Oui, mais ce n'est pas la mort de votre grand'mre que je veux...
Dites-moi pourquoi vous avez permis  Le Gardeur de Repentigny de sortir
de la ville.

De Pan n'aimait pas  l'entendre parler de Le Gardeur. Il fit une
grimace:

--Je n'ai pas permis  Le Gardeur de laisser la ville, rpondit-il.
J'aurais bien voulu le garder ici. L'intendant de mme aurait bien voulu
le retenir. Il a absolument besoin de lui. Il nous a t filout par sa
soeur et le colonel Philibert.

Anglique reprit mchamment:

--Je ne prendrais pas la peine de me boucler un cheveu pour venir  un
bal o n'est pas Le Gardeur. Chevalier, promettez-moi de le ramener ici,
ou je ne danserai plus avec vous.

Elle rit d'un si bon coeur en disant cela, que celui qui ne l'aurait pas
connue aurait pens qu'elle plaisantait. De Pan serra les dents avec
rage et renouvela sa grimace.

--Je ferai mon possible, mademoiselle, pour le faire revenir,
rpondit-il; je ferai mon possible! L'intendant veut le voir pour les
affaires de la grande compagnie et il lui a envoy plus d'un message
dj.

--Je me soucie bien de la grande compagnie, moi! Dites-lui que je dsire
qu'il revienne. Si vous tes galant, c'est  moi que vous allez obir et
non  l'intendant.

Anglique ne partageait son autorit avec personne, et celui qui voulait
la servir devait se donner  elle corps et me.

Elle tait, ce moment-l, tout  fait indpendante, tout  fait
volontaire.

Son rire tait l'expression d'un ardent ressentiment, plutt que d'une
gaiet sincre. Bigot l'avait humilie en lui refusant une lettre de
cachet, et il l'avait froisse; elle se vengeait en rappelant Le
Gardeur.

--Pourquoi dsirez-vous le retour de Le Gardeur? demanda de Pan, d'une
voix hsitante.

--Parce qu'il est le premier qui m'ait aime, et que je n'oublie jamais
un vritable ami.

Elle prit un ton singulirement attendri pour dire cela.

De Pan lui rpliqua avec une vivacit qu'il croyait sduisante:

--Il ne sera toujours pas le dernier! Vous le savez? dans le royaume de
l'amour comme dans le royaume des cieux, les premiers seront les
derniers et les derniers seront les premiers. Puiss-je tre le dernier,
mademoiselle!

--Vous le serez, je vous le promets, de Pan, fit-elle avec un clat de
rire.

Bigot l'observait. Elle s'en aperut: c'est ce qu'elle voulait. Elle
commenait  trouver qu'il la ngligeait un peu, cependant, et qu'il
s'amusait bien dans la compagnie de Cadet.

--Merci, mademoiselle, mais j'envie tout de mme la place de Le Gardeur,
rpondit de Pan, qui ne savait pas trop comment interprter cet clat
de rire.

Anglique venait de faire tomber la menteuse esprance qui miroitait aux
yeux de Pan. Le renard de la fable, en dcidant, par ses flatteries, le
corbeau  chanter, n'avait pas mieux russi  faire tomber le morceau de
fromage qu'il tenait dans son bec.

--Dites-moi donc, de Pan, reprit-elle, est-ce vrai que Le Gardeur
trouve des consolations avec sa cousine Hlose de Lotbinire, dans les
forts de Tilly? De Pan eut sa revanche.

--C'est vrai, mademoiselle, rpondit-il, et rien d'tonnant en cela,
puisque Hlose de Lotbinire est sans exception la plus aimable
demoiselle de la Nouvelle-France, si elle n'en est la plus belle.

--Sans exception! rpta Anglique d'un air ddaigneux. Les femmes, dans
tous les cas, n'en croiront rien, chevalier. Moi pour une, je ne le
pense pas, et vous, qu'elle est votre opinion? ajouta-t-elle en riant.

--Certes, si vous lui contestez la palme de la beaut, elle n'a qu'
s'avouer vaincue.

--Je n'entre en lice avec elle pour rien, chevalier. Mais, tenez! prenez
ce bouton de rose pour votre compliment. Savez-vous ce que pense Le
Gardeur, lui, de cette tonnante beaut? Est-il question de mariage?

--Il est, en effet, srieusement question d'un mariage. De Pan mentait.
Il eut mieux fait de dire la vrit. Anglique bondit comme sous la
piqre d'une gupe. Elle cessa de danser et se hta de prendre son
sige.

--De Pan, recommena-t-elle, vous m'avez promis de ramener Le Gardeur 
Qubec, voulez-vous le ramener?

--Si vous le dsirez, mademoiselle, je le ferai revenir mort ou vif;
mais donnez-moi un peu de temps. Cet intraitable de Philibert est avec
lui. Sa soeur aussi. Elle se cramponne  lui comme un ange  un pcheur.
Mais puisque vous le voulez, il reviendra; je ne sais pas, par exemple,
si ce sera pour son bien ou pour le vtre.

--Que voulez-vous dire, de Pan? Pourquoi cette apprhension? Quelqu'un
lui veut-il du mal? riposta Anglique avec des flammes dans les yeux.

--Il n'a personne  craindre que lui-mme, mademoiselle, et par saint
Picaut! c'est bien assez!

De Pan s'apercevait qu'il tirait la charrue pour labourer le champ de
sa belle amie au profit d'un autre.

--tes-vous sr qu'il n'a pas d'ennemis, de Pan? demanda-t-elle?

--Parfaitement sr. Tous les associs de la grande compagnie ne lui
sont-ils pas dvous? Pas un seul, j'en suis certain, ne voudrait lui
faire du mal.

--Chevalier de Pan, vous affirmez qu'il n'a d'autre ennemi que
lui-mme. Eh bien, faites-le venir; je le protgerai, moi,
entendez-vous?

De Pan jeta un regard sur l'intendant.

--Pardon, mademoiselle, reprit-il, l'intendant ne vous a-t-il jamais
parl du dpart subit de Le Gardeur?

--Jamais. Mais  vous il en a parl, et que vous a-t-il dit?

--Il m'a dit que vous auriez pu le retenir, et il vous a blme de ne
l'avoir pas fait.

De Pan souponnait Anglique d'avoir voulu soustraire Le Gardeur aux
griffes de la grande compagnie et en particulier aux siennes, mais il
faisait erreur. Anglique aimait Le Gardeur pour elle-mme surtout, et
elle l'aurait volontiers expos  tous les dangers de la ville, pour lui
faire viter les dangers bien plus grands de la campagne,--ces dangers,
c'taient les rencontres avec la charmante Hlose de Lotbinire. Elle
ne voulait pas l'pouser, mais elle ne voulait pas davantage le laisser
 une autre.

De Pan se trouvait passablement embarrass. Il allait obir  la
capricieuse fille, pourtant.

Bigot survint alors. Il venait de finir une partie de cartes.

Anglique lui fit une place  ct d'elle. Puis tout  coup, elle
redevint vive et joyeuse, comme une fauvette qui chante dans le
feuillage.

De Pan se retira discrtement.

Bigot ne songeait plus  la pauvre recluse de Beaumanoir, ni  la
querelle qu'il avait eue tout  l'heure. Il oubliait tout devant
Anglique, ce dmon de femme qui voulait le subjuguer. L'enivrement dont
il jouissait mettait comme un rayon de lumire sur sa figure. Anglique
pensa que son triomphe tait proche et elle dploya toutes les
ressources de sa coquetterie.

--Anglique, commena l'intendant, en lui offrant le bras pour la
conduire au buffet, vous tes heureuse, ce soir, n'est-ce pas?...
Pourtant le bonheur n'est parfait que s'il est compos d'un mlange du
ciel et de la terre. Venez, trinquons ensemble avec ce vin plus beau que
l'or, et demandez-moi la faveur que vous voudrez.

--Et vous me l'accorderez? fit-elle en dardant sur lui des regards
avides.

--Comme le roi de je ne sais plus quel beau conte, je vous donnerai ma
fille et la moiti de mon royaume... rpliqua-t-il en riant.

--Merci bien de la moiti du royaume!... Quant  la fille... j'aimerais
mieux le pre. Je ne tiens pas cependant  avoir un roi ce soir.
Accordez-moi la lettre de cachet, et ensuite...

--Et ensuite?

--Vous n'aurez pas lieu de le regretter; c'est tout ce que je vous dis.
Donnez-moi cette lettre de cachet.

--Impossible! Demandez son bannissement, demandez sa vie mme... Mais
une lettre de cachet pour l'envoyer  la Bastille, je ne peux pas, je ne
veux pas!

--C'est cela que je demande, cependant, rpliqua l'ardente et entte
jeune fille. Quel mrite avez-vous  aimer, si vous avez peur de la
moindre chose? continua-t-elle. Vous voulez que je fasse des sacrifices,
moi, et vous n'osez lever le doigt, vous, pour carter un obstacle qui
est dans mon chemin. En voil un amour, chevalier! Si j'tais homme,
moi, je braverais pour ma bien-aime, la terre, le ciel et l'enfer...
Mais qui est-elle donc, au nom du ciel! cette dame de Beaumanoir que
vous entourez d'une si vive sollicitude ou que vous craignez tant?

--Je ne peux pas vous le dire, Anglique. Peut-tre une brebis gare,
peut-tre la fille de l'homme au masque de fer, peut-tre...

--Peut-tre une autre! n'importe qui, except elle-mme! Un fantme, un
mensonge, un rien, comme l'amour que vous avez pour moi!... riposta
Anglique d'une voix pleine d'ironie et de colre...

--Ne vous fchez pas, Anglique! Voyons! soyez calme, dit Bigot tout
chagrin de ne pouvoir concilier ses amours avec ses intrts.

Il avait lch, par inadvertance, un mot malheureux qu'Anglique
mditait dj: sa vie! Il avait dit qu'il sacrifierait la vie de la
recluse. tait-ce srieusement?

Anglique savait ce que voulait dire ce mot terrible. Il tait dj venu
 son esprit comme un clair lugubre, et pourtant comme il paraissait
bien plus redoutable, maintenant qu'il tombait de la bouche de Bigot!...
Ce n'tait plus son ressentiment  elle, ce n'tait plus sa jalousie qui
l'voquaient ce mot fatal! C'tait lui! Non, il ne voulait pas cela...
C'tait une de ces exagrations que les hommes dbitent aux femmes pour
les flatter, les tromper plus srement...

--N'importe! se dit-elle, je ne lui demanderai pas de s'expliquer. Je
trouverai bien moi-mme le sens de cette parole.

Elle pencha la tte comme pour se soumettre  la volont de l'intendant.
Elle semblait calme maintenant;  l'intrieur l'orage grondait toujours.
Bigot reprit:

--Anglique, vous tes la plus adorable femme, mais le plus mauvais
politique. Vous n'avez jamais entendu le tonnerre de Versailles. Vous
l'entendriez si je me rendais  vos dsirs. Je vous offre mes hommages
et tout ce que je possde jusqu' la moiti de mon royaume.

Anglique avait des clairs dans les yeux.

--C'est un beau conte, aprs tout, que vous me faites-l! dit-elle. Et
la lettre de cachet, vous ne me l'offrez point?

--Comme je viens de vous le dire, Anglique, c'est impossible.
Demandez-moi toute autre chose.

--Vous n'osez pas! Vous, le plus intrpide des intendants que la France
ait jamais envoys ici, vous n'osez pas? Un homme qui est un homme peut
tout faire pour la femme qu'il aime, et cette femme devrait baiser la
trace de ses pas et mourir  ses pieds s'il le voulait!

--Pour Dieu! Anglique, vous allez, je crois, jusqu' l'hrosme!
N'importe! je vous aime mieux ainsi qu'autrement.

--Bigot, vous feriez mieux de m'accorder ce que je demande!

Elle joignit les mains en disant cela, mais il y avait de l'acier dans
ses petits doigts frmissants. Elle eut un regard cruel, un regard
perant qui traversa les murs de Beaumanoir. Bientt, toutefois, elle
rprima ce mouvement dangereux qui pouvait la trahir, et elle reprit en
souriant:

--Eh bien, n'y pensons plus! Je vois que je n'y entends rien dans la
politique; je ne suis qu'une pauvre femme incomprise... Mais je souffre
ici dans cette salle o l'air manque, o la chaleur augmente toujours.
Heureusement, le jour commence  poindre! Les danseurs se prparent 
sortir et mon frre m'attend. Ainsi, chevalier, je vous quitte. Au
revoir!

--Ne partez pas maintenant, Anglique! insista Bigot, attendez le
djeuner.

--Merci, chevalier, je ne puis attendre. Votre bal a t magnifique...
pour ceux qui aiment les bals.

--Et vous les aimez, n'est-ce pas?

--Sans doute. Seulement il a manqu quelque chose  mon bonheur; mais,
que voulez-vous? il faut bien se rsigner.

Elle prit un air moqueur pour dire cela. Bigot sourit en la regardant,
mais il n'osa pas lui demander ce qui avait manqu  son bonheur. Il ne
voulait plus faire de scne.

--Permettez-moi de vous accompagner jusqu' votre voiture, Anglique,
demanda-t-il, en l'aidant  se couvrir de son manteau.

--Trs volontiers; mais le chevalier de Pan doit m'accompagner jusqu'
la porte du cabinet de toilette. Je lui ai promis cela.

Ce n'tait pas tout  fait vrai; mais elle lui fit signe de venir. Elle
avait un dernier mot  lui dire en secret.

De Pan accourut et ils s'loignrent ensemble.

--De Pan, recommanda-t-elle, souvenez-vous de ce que je vous ai dit au
sujet de Le Gardeur.

--Je ne l'oublierai pas, rpondit de Pan, brl par la jalousie. Le
Gardeur sera ici dans quelques jours, ou j'aurai perdu toute mon
influence, toute mon habilet.

--Merci! fit Anglique, en lui accordant un sourire. Une foule de dames
se prparaient  laisser le palais. Elles allaient, venaient, riaient,
parlaient, tout en ajustant leurs mantilles et leurs chapeaux. Ce bruit,
ce frmissement, cette agitation ressemblaient aux flots ou aux pis que
le vent secoue.

Les cheveux taient bouriffs, les guirlandes pendaient, les souliers
s'carquillaient, les robes cachaient avec des pingles leurs
dchirures. Tous les accidents d'une longue nuit de danse.

Et les chevaliers attendaient les jolies Qubcoises pour les conduire
chez elles.

Les musiciens fatigus et pris de sommeil ne tiraient plus de leurs
violons que des accords languissants. Les lampes plissaient devant les
clarts du matin.

Un bruit de roues se fit entendre; les cris des valets et des cochers
retentirent jusque dans les somptueux corridors. C'taient les carrosses
qui arrivaient pour ramener les invits chez eux.

Bigot se tenait  la porte, remerciant tout le monde et disant  chacun
un adieu courtois. Quand Anglique arriva avec le chevalier de Pan, il
lui offrit le bras et la conduisit  sa voiture.

Elle les salua tous deux, lui et de Pan, et s'enfona dans les coussins
moelleux. Elle ne dit pas un mot  son frre, et s'abandonna  une morne
rverie.




                               XXXIII

                            LA CORRIVEAU


Anglique dit adieu  son frre quand il la quitta dans le vestibule de
la maison. Jusque l elle semblait ne l'avoir pas vu. Elle monta
l'escalier qui conduisait  sa chambre. Son oeil tait fixe et sa
dmarche, hardie, signes de colre et de rsolution.

C'tait dans cette chambre qu'elle avait reu Le Gardeur, et scell sa
destine! c'tait l qu'elle avait rompu le dernier lien qui pouvait la
retenir dans le sentier de l'honneur et de la vertu. L'amour de Le
Gardeur pouvait la sauver, elle le rejeta!

Lisette, qui l'avait vu monter, prouvait une sorte de crainte et
n'osait l'aborder. Elle entr'ouvrit la porte, puis la referma, dcide 
attendre dans l'antichambre.

Anglique dtacha son manteau et se laissa choir dans un fauteuil. Le
manteau resta  ses pieds. Elle avait les cheveux sur les paules et
comme en dsordre. Elle se prit le front dans ses mains et fixa un oeil
hagard sur la flamme du foyer qui s'veillait de moment en moment, et
jetait un reflet clair dans la pice et sur les peintures suspendues aux
murailles. Les portraits paraissaient revivre et l'inviter par leur
sourire  l'esprance et  la gaiet. Mais elle ne les regardait point;
elle n'aurait pas voulu les regarder.

Elle avait oubli de faire allumer sa lampe, mais elle aimait le
demi-jour; et les penses sombres qui l'obsdaient se seraient peut-tre
vanouies  la lumire: elles venaient des tnbres et se complaisaient
dans les tnbres. Nous sommes instinctivement ports  nous assimiler
ce qui nous entoure. Si nous sommes lumire et joie, il faut que tout
soit joie et lumire comme nous; si nous sommes tristesse et obscurit,
le sombre seul nous plat.

Anglique aurait dtest le joyeux clat de la lampe; la mystrieuse
lumire de l'tre qui se perdait dans les angles noirs et lui permettait
de remplir la chambre de tous les fantmes de son imagination, lui tait
plus agrable.

Tout  coup, elle joignit les mains et leva les bras au-dessus de sa
tte:

--Par Dieu! il faut que cela se fasse! il le faut! murmura-t-elle entre
ses dents.

Elle se tut aussitt.

--Quoi donc? se demanda-t-elle ensuite. Et elle se prit  rire comme
pour se moquer d'elle-mme.

--Il m'a dit: sa vie! Il n'avait pas cette intention, non! il ne l'avait
pas. Il m'a traite comme un enfant gt. Il me donne sa vie et me
refuse une lettre de cachet! Un don que sa bouche menteuse m'a fait;
mais non son coeur! N'importe! il tiendra sa promesse!... il la tiendra
malgr lui!... Il n'y a pas d'autre moyen!... Il faut que cela se fasse,
il le faut!

Alors, elle crut voir son vieux confesseur, le P. Vernout, qui la
menaait du doigt, comme il avait coutume de faire quand elle s'accusait
de quelque faute lgre; mais ses yeux taient pleins de larmes. Elle se
dtourna vivement, comme pour se dbarrasser de l'importune vision. Elle
ne voulait pas voir, mme en songe, la main bnie qui se levait pour lui
montrer l'abme o elle courait.

Anglique venait d'entrer dans un monde nouveau, un monde de penses
mauvaises et de tentations caresses, un chaos, un gouffre lugubre, o
des sifflements de dmons lui rptaient sans cesse cette parole fatale:
sa vie! sa vie! sa vie!

Et la pense de haine qui l'avait terrifie nagure reprenait une forme
plus sduisante. Sa rivale, comme elle appelait l'infortune captive de
Beaumanoir, sa rivale venait d'tre condamne par celui qui tait son
matre!

Mais comment accomplir cette chose qu'elle n'osait nommer? La question
tait pineuse pour une personne nullement habitue au crime. Le forfait
se prsenta  ses esprits sous mille formes terribles; elle trouva mille
genres de mort diffrents. Elle choisit le premier, puis le rejeta pour
un autre, puis pour un autre encore; dans son trouble, elle ne put
s'arrter  aucun.

Elle se leva et tira vivement le cordon de la sonnette. La porte
s'ouvrit, et Lisette parut avec son oeil vif et sa bouche rieuse. Ce
n'tait pas Lisette qu'elle voulait. La malheureuse Anglique repoussait
sa dernire planche de salut. Sa rsolution tait prise.

--Ma chre matresse, commena Lisette, vous devez tre fatigue, vous
devez avoir besoin de sommeil. Il est presque jour. Puis-je vous tre
utile?

Le petite parleuse ne donnait seulement pas le temps  sa matresse de
dire ce qu'elle voulait.

--Non, Lisette, je ne m'endors point: je ne me dshabille point
maintenant: j'ai beaucoup  faire encore. Il faut que j'crive.
Envoyez-moi Fanchon Dodier.

Anglique comprenait qu'il fallait tromper Lisette d'abord. La servante
sortit sans dire un mot, mais un peu froisse, et elle alla prvenir
Fanchon.

Fanchon monta aussitt. Elle avait dans les yeux un malicieux reflet de
plaisir. Elle savait bien que Lisette tait un peu de mauvaise humeur,
mais elle ne pouvait pas deviner pourquoi elle la remplaait auprs de
Mlle Anglique. Elle jugeait que c'tait tout de mme pour elle un assez
grand honneur.

--Fanchon Dodier, fit Anglique, j'ai perdu mes joyaux au bal, et j'en
suis dsespre. Vous tes plus sagace que Lisette: dites-moi comment
faire pour les retrouver et je vous donnerai une belle robe neuve.

Anglique, ruse qu'elle tait, se doutait bien de la rponse. Fanchon
bondit de joie. C'tait une grande marque de confiance qu'elle recevait
l.

--Oui, madame! rpondit-elle vivement, je saurais bien quoi faire si je
perdais mes bijoux... Mais les dames qui savent lire et crire et qui
ont, pour les aviser, les plus habiles gentilshommes, n'aimeraient pas 
recourir aux moyens que les pauvres filles d'habitants emploient quand
elles sont dans la peine et l'inquitude.

--Et que feriez-vous Fanchon, si vous tiez dans la peine et
l'inquitude?

--Eh bien! madame, si j'avais perdu mes bijoux...

Elle appuya singulirement sur ce mot; la ruse comprenait qu'Anglique
n'avait rien perdu.

--Si j'avais perdu mes bijoux, dit-elle, j'irais trouver ma tante
Josephte Dodier. C'est la plus habile femme de tout Saint-Vallier. Si
elle ne vous dit pas tout ce que vous voulez savoir, personne ne vous le
dira.

--Comment! Josephte Dodier, la Corriveau, c'est votre tante?

Anglique le savait, mais elle pensait en imposer plus aisment  la
soubrette, en feignant de l'ignorer.

--Oui, rpondit Fanchon, les gens grossiers l'appellent la Corriveau;
mais elle est ma tante quand mme. Elle est marie avec mon oncle Louis
Dodier. Elle appartient  une bonne famille, et sa mre tait une dame
qui venait de France, une dame qui connaissait intimement toutes les
dames de la cour. Elle est partie de France secrtement,
mystrieusement, parat-il, mais je n'ai jamais su pourquoi. A
Saint-Vallier, les gens avaient coutume de branler la tte et de se
signer quand ils parlaient d'elle. Ils font la mme chose aujourd'hui
quand ils parlent de ma tante Josephte, la Corriveau, comme ils
l'appellent, et ils ont peur de son mauvais oeil noir, comme ils disent.
C'est une femme redoutable que ma tante Josephte, madame! mais elle peut
vous dire la pass, le prsent et l'avenir... Si elle poursuit le monde
de ses injures et de son mpris, c'est parce qu'elle connat tout le mal
qu'il fait. Le monde lui rend bien ses outrages, mais il a peur d'elle
en attendant.

--Mais est-ce que ce n'est point mal, est-ce que ce n'est pas dfendu
par l'glise, de consulter une pareille crature, une sorcire? demanda
Anglique.

--Oui, madame, Cependant, les jeunes filles la consultent quand mme,
dans leurs peines et si elles perdent quelque objet. Il y a aussi bien
des hommes qui vont l'interroger pour savoir l'avenir, et ce qu'ils
doivent faire en certaines circonstances. Puisque les prtres ne peuvent
pas dire  une jeune fille si son amoureux lui est fidle, je ne vois
point pourquoi il serait dfendu d'aller le demander  la Corriveau.

--Je n'oserais pas consulter votre tante, Fanchon; les gens riraient de
moi.

--Mais, il n'est pas ncessaire que le monde le sache, madame. Au reste,
il parait que ma tante possde des secrets qui feraient pendre ou brler
la moiti des femmes de Paris, s'ils taient divulgus. Elle les tient
de sa mre et les garde fidlement. Son plus proche voisin n'en a jamais
entendu souffler mot. Elle n'aime point les bavards, n'a pas d'amis et
n'en a nul besoin. Si vous voulez la consulter, ne craignez rien, elle
est la discrtion mme.

--J'ai entendu dire qu'elle est, en effet, bien habile et bien
redoutable, votre tante; mais je ne saurais me rendre  Saint-Vallier
pour la voir; je ne puis sortir sans attirer l'attention, comme le fait
une simple fille d'habitant.

--Savez-vous bien, madame, rpliqua Fanchon qui se rappelait
probablement quelque incident personnel, savez-vous bien qu'une fille
d'habitant n'est pas plus capable d'chapper  l'attention qu'une grande
dame? Si elle va  l'glise et regarde de ct seulement: Tiens! elle
est venue  l'glise pour voir les garons! Si elle se tient loigne
des jeunes gens: elle a peur! Si elle rend visite  un voisin: elle veut
le rencontrer! Si elle reste  la maison: elle attend son voisin!...
Mais les filles de la campagne se moquent bien de cela, madame! Si c'est
vrai qu'elles tendent leurs filets, elles prennent du poisson, parfois!
Ainsi, nous ne nous occupons nullement de ce que les autres disent, et
nous en disons plus que tout le monde. Mais, madame, continua la
servante babillarde, je comprends qu'il ne convient gure que vous
alliez voir ma tante Josephte. Je l'amnerai ici. Elle sera enchante de
venir  la ville et d'tre utile  une aussi grande dame.

--Oh! non, Fanchon; non! Ce n'est pas bien, cela; c'est mal!...
Pourtant, il faut que je retrouve mes joyaux... C'est bon! allez la
chercher; ramenez-la avec vous. Mais, attention, Fanchon! Si vous dites
un mot de cela  qui ou  quoi que ce soit: aux hommes, aux animaux ou
aux arbres que vous verrez sur votre chemin, je vous coupe la langue.

Fanchon eut peur du regard terrible de sa matresse.

--J'y vais, madame, dit-elle d'une voix tremblante, et ne parlerai pas
plus qu'un poisson. Vais-je partir immdiatement?

--Tout de suite si vous le voulez. Il est bientt jour et il vous faut
aller loin. Je vais dire au vieux Cujon, le sommelier, de louer un canot
sauvage. Je ne veux pas vous faire conduire par des Canadiens, car ils
ne feraient pas la moiti du chemin avant de vous arracher votre secret.
Vous descendrez en canot et vous remonterez par terre avec votre tante.
Comprenez-vous bien? Amenez-la ici au retour, mais pas avant minuit. Je
laisserai la porte entr'ouverte, afin que vous ne fassiez point de
bruit. Vous la conduirez immdiatement  ma chambre. Soyez prudente!
allez vite! et pas un mot  qui que ce soit!

--Soyez tranquille, madame; nous ne ferons pas assez de bruit pour
effrayer une souris, seulement! affirma Fanchon toute radieuse et fire
de l'entente secrte qui existait maintenant entre elle et sa matresse.

--Encore une fois, Fanchon, gare  votre langue! Si vous me trahissez,
aussi srement que vous tes en vie, je vous la couperai!

--Oui, madame!...

Sa pauvre langue, paralyse par la crainte, lui resta entre les dents et
elle la mordit cruellement, comme pour l'avertir de son devoir.

--Vous pouvez partir, dit Anglique. Voici de l'argent. Vous donnerez
cette pice d'or  la Corriveau, pour lui prouver que j'ai besoin
d'elle. Les canotiers chargeront probablement le double pour la
traverser.

--Non, madame; gnralement ils ne lui chargent rien du tout, rpliqua
Fanchon. Ce n'est pas l'amour qui les rend si gnreux, je pense bien;
mais la crainte. Antoine Lachance, l'un des canotiers, dit, lui, qu'elle
porte  la pit autant qu'un vque, et qu'il se rcite plus d'Ave
Maria dans le canot o elle embarque, que dans tout Paris, le dimanche.

--Je devrais, moi aussi, rciter mes Ave Maria, dit Anglique, quand
Fanchon fut sortie; mais ma langue se dessche et ma bouche est une
fournaise d'o les mots de la prire ne sortent plus!... Cette fille,
Fanchon, n'est pas une fille de confiance; mais je n'ai pas autre chose
 faire dire  sa tante. Il faut que je sois prudente avec la Corriveau,
et que je l'amne  me suggrer ce que je veux faire... Madame de
Beaumanoir, votre destine n'est pas, comme vous le croyez, entre les
mains de l'intendant! Il eut mieux valu, pour vous, obir  des lettres
de cachet que tomber entre les mains de la Corriveau!...

Le soleil parut. Il inonda de ses douces clarts la fentre prs de
laquelle Anglique venait de s'approcher Anglique se retourna, comme
pour ne pas voir la lumire du ciel. Elle aperut son image qui se
dessinait vive et nette dans la grande glace vnitienne. Elle se trouva
ple, l'air dur, l'oeil plein d'un feu sombre. Elle se prit  trembler,
se dtourna encore, pour ne plus se voir et s'avana lentement,
pniblement vers son lit. Il lui semblait qu'elle avait vieilli, que la
rage grondait dans son me, et qu'elle s'tait dshonore pour i'amour
de cet intendant infidle, qui l'oubliait, et lui reprochait maintenant
de s'tre avilie comme nulle femme au monde.

--C'est sa faute! c'est sa faute! s'cria-t-elle en se tordant les
mains... Si elle meurt, c'est sa faute  lui et non la mienne! Je l'ai
suppli de l'loigner, et il n'a pas voulu! C'est sa faute! C'est sa
faute!

Elle tomba dans un sommeil fivreux, pnible, fatigant, plein de songes
affreux, qui dura jusqu'au milieu du jour.

Les dernires annes du rgne de Louis XIV, rgne si long, si plein de
gloire et d'infortunes, furent dshonores par la corruption des moeurs
et marques du signe fatal de la dcadence. Des crimes de toutes sortes
se commettaient chaque jour, mais l'empoisonnement surtout jetait la
terreur dans la population. C'est qu'il avait atteint le raffinement
d'un art cultiv avec amour, et que la science lui prtait ses lumires.

Antonio Exili, un Italien, avait, comme beaucoup d'autres alchimistes de
cette poque, pass plusieurs annes  chercher la pierre philosophale
et l'lixir de vie. Mais  force d'essayer  changer en or les mtaux
communs, il tomba dans la misre. La nature de son travail le conduisit
toutefois  tudier srieusement les poisons et leurs antidotes. Il
frquenta les grandes universits et les coles clbres du continent,
puis vint terminer ses tudes sous un fameux chimiste allemand nomm
Glaser.

Mais ce fut une femme, Batrice Spara, de Sicile, qui lui rvla le
terrible secret de _l'aqua tofana_ et de la _poudre de succession_. Il
fut li avec cette femme, une de ces incomprhensibles cratures dont
l'amour des plaisirs ou du pouvoir n'est gal que par la cruaut avec
laquelle elles se dbarrassent de tout ce qui les gne. Batrice Spara
avait reu, comme un hritage lointain et maudit, des antiques sorcires
de la race impriale, la manire de prparer ces subtils poisons.

L'empoisonnement tait tudi comme un suprme moyen de la politique,
dans les fastueux palais des Borgia, des Orsini, des Scaliger, des
Borromo. Et non seulement dans les palais, mais dans les faubourgs des
villes; dans les tours sombres, dans les solitudes des Apennins on
pouvait trouver de ces enfants perdus de la science qui savaient
composer des poisons subtils, terribles, mortels dont les traces taient
invisibles, et qui donnaient  la mort de la victime l'apparence d'une
mort tout  fait naturelle.

Pour chapper  la vengeance de Batrice Spara, qu'il avait trompe,
Exili quitta Naples et vint  Paris. Il trouva, dans cette grande ville,
plus d'une occasion d'exercer son art infernal et de montrer avec quelle
habilet il prparait les poisons.

Malgr toutes ses prcautions, il fut enfin souponn, et la police eut
les yeux sur lui. Il fut arrt, puis envoy  la Bastille. L, le
hasard lui donna pour compagnon de cellule, Gaudin de Sainte-Croix, un
jeune noble, l'ami de la marquise de Brinvilliers. De Sainte-Croix
apprit de lui le secret de la _poudre de succession_.

Ils furent tous deux librs faute de preuves. De Sainte Croix organisa
un laboratoire dans sa maison et se mit  l'oeuvre. Il rvla son secret
 la marquise de Brinvilliers qui se proposa d'en faire son profit. Elle
voulait devenir la femme de ce jeune noble, car elle l'aimait  la
folie. Alors elle ne vit rien de mieux  faire que d'empoisonner son
mari. Aprs son mari, ce fut le tour de son pre; aprs son pre, son
frre. Et puis, prise de vertige, aveugle, folle du besoin de tuer,
elle versa de tout ct le fatal poison, sema partout la mort, et jeta
l'pouvante dans tout le royaume.

La _poudre de succession_ tait une poudre lgre, presque impalpable,
sans got, sans odeur; _l'aqua tofana_, un liquide aussi limpide qu'une
goutte de rose. Ce poison pouvait tuer instantanment ou petit  petit,
et dans un nombre de jours, de semaines ou de mois marqu d'avance. La
mort tait aussi certaine dans un cas que dans l'autre, et la victime
qui souffrait longtemps croyait mourir de la paralysie, de la phtysie ou
de quelque fivre dvorante, selon la manire dont la prparation tait
faite.

_L'aqua tofana_ causait d'ordinaire la mort sur-le-champ; la _poudre de
succession_ y mettait certains apprts, des formes, du temps. Elle
brlait la poitrine; le feu gagnait les yeux, qui devenaient
horriblement clatants, pendant que tout le reste du corps vivait 
peine.

A l'apparition de ce poison terrible, la mort se glissa comme un esprit
implacable, morne et silencieuse au foyer de maintes familles. L'amiti,
la sollicitude veillaient inutilement; les tres les plus chers taient
mystrieusement frapps. L'homme aujourd'hui florissant de sant se
demandait anxieusement s'il ne serait pas le lendemain, clou dans son
tombeau. La science des mdecins s'avouait vaincue.

Malheur aux heureux du monde! Malheur aux riches,  ceux qui occupaient
des positions lucratives,  l'homme qui possdait une belle femme!... 
la femme qui pouvait faire des jalouses!... Le poison servait les
dshrits, les envieux, les esclaves de la luxure! Le soupon, la
crainte, la terreur venaient s'abattre sur le seuil des plus tranquilles
maisons! la dfiance troublait les coeurs des poux; les enfants ne
savaient plus si le respect filial les rendait justes aux yeux des
parents, et les parents tremblaient pour leurs cheveux blancs.

A Paris, la terreur dura longtemps. Les mets restaient intacts sur les
tables; personne n'osait vider sa coupe de vin. Chacun allait sur le
march, faire sa provision de denres; chacun cuisait ses aliments,
mangeait seul, dans sa chambre... Mais, vaines prcautions! la fatale
poudre tait seme sur l'oreiller qui vous invitait au sommeil, _l'aqua
tofana_ verse comme une rose frache et subtile sur les bouquets de
fleurs... que dis-je? le pain des hpitaux, la table frugale des
couvents, les hosties consacres, le vin du sacrifice, tout! tout fut
sali, profan, souill, par le diabolique poison!

Un jour, une petite fiole _d'aqua tofana_ fut trouve sur la table de la
duchesse de la Vallire. De l, grande agitation  la cour. Une rivale
jalouse qui voulait hter la chute de l'infortune Louise, dj quelque
peu dlaisse, avait apporte secrtement cette fiole mortelle. Elle
esprait que le soupon s'lverait implacable contre la plus douce des
cratures.

L'toile de la Montespan resplendissait  l'orient. Son lever tait
glorieux. L'toile de la Vallire se couchait au milieu des nuages de
l'occident. Mais le roi devina la ruse infme, et continua  honorer de
sa confiance la seule matresse qui l'ait aim sincrement et pour
lui-mme. Tout en lui gardant son estime, cependant, il recherchait de
nouvelles amours. Louise sut alors prouver la vrit de son attachement
en renonant aux honneurs, aux richesses, aux splendeurs de la cour,
pour se vtir de bure et s'enfermer dans le clotre austre des
carmlites.

Le roi, irrit de ces lches moyens de la jalousie, alarm  l'aspect du
poison qui se glissait jusque dans son palais, institua sans dlai la
_Chambre Ardente_.

Cette _Chambre Ardente_ tait un tribunal charg de dcouvrir, de juger
et de faire brler les assassins et les empoisonneurs. _La Rgnie_ fut
le prsident de ce tribunal. C'tait un coeur dur, un esprit
souponneux, mais un homme habile et d'une impitoyable justice. Les
empoisonneurs et les assassins se jourent de lui et le rduisirent au
dsespoir.

On voit, dans les annales criminelles de cette poque, que le disciple
d'Exili, Gaudin de Sainte-Croix, fut trouv mort dans son laboratoire,
prs de son creuset.

Le masque de verre qu'il portait pour se garer des exhalaisons
vnneuses, tomba et se brisa pendant qu'il surveillait une opration
chimique, et les vapeurs empoisonnes qu'il aspira le turent
sur-le-champ. Ce fut un fil d'Ariane entre les mains de Desgrais, le
chef de la police de Paris.

La correspondance de Sainte-Croix fut saisie et ses relations avec la
marquise de Brinvilliers et ses rapports avec Exili furent aussitt
connus. Exili reprit le chemin de la Bastille. La marquise comparut
devant la _Chambre Ardente_. Alors, dit l'abb Pirol, son confesseur, la
beaut remarquable de ses traits, l'azur de ses yeux, la blancheur de
son teint, la grce de sa dmarche, lui attirrent les vives sympathies
de la populace qui trouvait incompatibles tant de charmes et tant de
cruaut.

Mais _La Rgnie_ fut inflexible. Il la condamna  une mort affreuse.
Elle subit la torture, elle eut la tte tranche, son corps fut brl
sur la place de Grve et ses cendres jetes aux quatre vents du ciel.
Ainsi finit la plus belle et la plus mchante des dames de la cour de
Louis XIV.

Exili fut condamn  tre brl vif, mais comme il se rendait au lieu de
l'excution, la populace l'arracha du tombereau et le mit en pices.

Alors, pendant quelque temps, le crime eut peur, et le peuple honnte
respira en paix. Ce ne fut pas long; l'arbre de la science du mal
renaquit plus vivace que jamais, comme l'indestructible upas. La Voisin
parut. Elle tait une lve d'Exili. Sorcire et diseuse de bonne
aventure, elle pratiqua de concert avec Le Sage et Le Vigoureux la
magie, la ncromancie et l'empoisonnement. Sa maison fut achalande et
sa renomme se rpandit au loin. La duchesse de Bouillon et la comtesse
de Soissons, mre du prince Eugne, accuses d'avoir eu des rapports
avec cette femme sclrate, furent bannies du royaume.

La _Chambre Ardente_ reprit son oeuvre de juste vengeance. Desgrais
dcouvrit les crimes de la Voisin et de ses associs, et les bchers
s'allumrent de nouveau sur la place de Grve.

La coupable Voisin laissa une fille, Marie d'Exili; cette enfant, jete
sur le pav de Paris, fut recueillie par la charit. Sa grce tait
remarquable, son esprit pervers. Elle chappa bientt  la surveillance
de ses protecteurs et se mit  vivre de sa beaut. Plus tard, quand les
ans commencrent  fltrir ses charmes, elle se souvint de l'art
diabolique de ses parents et se fit  son tour empoisonneuse  gage.

Elle fut enfin souponne. Mais elle avait  la cour une protectrice
puissante qui l'avertit du danger, et elle s'enfuit dguise en
paysanne. Elle s'embarqua pour la Nouvelle-France, sur un vaisseau qui
amenait des filles honntes destines  devenir les femmes des braves
colons.

Elle fut accueillie avec bienveillance. Personne ne souponnait, sous
son modeste costume et son air ingnu, la redoutable hritire de l'art
maudit d'Antonio Exili et de la sorcire Voisin.

Marie Exili garda bien son secret.

Le sieur Corriveau, un riche habitant de Saint-Vallier, avait besoin
d'une servante. Il la vit, la trouva parfaitement convenable, bien
jolie, sans doute, et l'amena dans sa maison.

Peu de temps aprs, Mme Corriveau mourait. Ni le mdecin, ni le cur ne
purent comprendre sa maladie ou deviner la cause de sa mort.

Corriveau, devenu veuf, convola avec sa servante. Il mourut, lui aussi,
dans un espace de temps bien court. Il laissait tous ses biens  sa
femme. Il lui laissait aussi une petite fille qui tait le portrait
fidle de sa mre.

Marie Exili, la veuve Corriveau, se consola de ses splendeurs passes et
de l'amiti des grands de la cour, dans la paix profonde de sa retraite,
et dans l'affection sincre de sa fille. La petite Marie Josephte avait
l'instinct du mal, et elle surprit peu  peu tous les secrets que
l'amour maternel aurait voulu taire.

Elle apprit  composer des poisons comme son aeul Exili, et  faire des
sortilges comme la Voisin, sa grand-mre.

Elle se fit raconter plus d'une fois la mort de cette sorcire, et il
lui semblait alors qu'elle sentait les morsures des flammes qui
montaient du bcher vengeur; elle se sentait prise de rage contre la
socit qu'elle accusait d'injustice.

Sortie d'une pareille source, en possession de si terribles secrets,
Marie-Josephte Corriveau ne pouvait gure ressembler aux naves
paysannes de son village.

Les annes suivirent les annes, la jeunesse s'envola, et la petite
fille d'Exili demeura seule et solitaire  son foyer dj redout. Elle
se consumait dans l'ennui.

Alors, il circula dans la paroisse une rumeur trange: il y avait un
trsor quelque part et la Corriveau savait o le trouver. Elle seule le
savait. C'tait elle, la ruse commre, qui avait lance cette menteuse
rumeur. Le truc russit.

Un habitant un peu simple et fort cupide, Louis Dodier, crut faire
preuve de flair et de tact en pousant la femme qui possdait un tel
secret.

Le mariage fut peut-tre bni, mais il demeura strile. Nul ange ne vint
tendre ses petits bracomme pour exciter la tendresse maternelle, et
amollir la duret de ce coeur. La femme Dodier maudit sa strilit, et
livra son me  toutes les passions mauvaises. Mais elle fut aussi
adroite que mchante, et sut longtemps djouer les soupons. Elle
faisait une aumne par ostentation, et les bonnes gens l'attribuaient 
la charit; elle disait la bonne aventure aux jeunes filles, et les
jeunes filles la trouvaient aimable; elle avait des paroles vides comme
des bulles d'air, mais pares des plus vives couleurs de l'amiti.

Elle tait hae et redoute de ses voisins.

Nanmoins, bien qu'on fit le signe de la croix sur la chaise o elle
s'asseyait, on lui souhaitait la bienvenue quand elle entrait, et le
bonsoir quand elle sortait. Elle allait chez le riche et chez le pauvre;
elle faisait des dupes partout, et partout, au lieu de la maudire, on
lui donnait de l'argent ou des remerciements.

Elle se croyait au-dessus de tous les gens qui l'entouraient,  cause
des horribles secrets de famille qu'elle savait, et elle se disait avec
une superbe trange, qu'ils ne vivaient tous que par sa permission. Elle
pouvait les anantir en un clin d'oeil. Il y avait quelque chose de
sublime dans cette satanique vanit.

Pour elle, l'amour ne fut qu'un moyen d'arriver  ses fins cupides. Elle
ne le ressentit jamais et ne s'occupa jamais de l'inspirer, except par
intrt. Tous les sentiments nobles s'taient teints dans son me comme
la flamme d'une lampe o il n'y a plus d'huile. Seules au fond de son
coeur grouillaient l'avarice sordide avec la haine de la socit.

Sa mre, Marie Exili, sur le point d'expirer, l'avait appele auprs
d'elle pour lui commander de ne point se livrer  la pratique des
sciences occultes, mais de s'attacher  son mari, et de vivre comme une
honnte femme, afin de ne pas mourir de la mort dsespre de ses
aeuls.

Marie-Josephte couta patiemment sa mre, mais agit  sa guise. Le sang
d'Antonio Exili et de la Voisin qui coulait dans ses veines ne pouvait
se calmer  la voix tardive de cette moribonde. Puis, elle voulait se
venger de quelques ennemis. La socit de son mari l'ennuyait, elle ne
trouva plus assez d'motions dans la pratique de la magie et de
l'horoscope et elle se souvint qu'elle tait ne sorcire et
empoisonneuse.

Telle tait la femme qu'Anglique des Meloises appelait  son secours, 
l'heure des sombres perplexits o elle se trouvait.

Anglique n'tait pas encore sans prouver des craintes et des remords.
Sa conscience se rveillait toujours, et c'est en vain qu'elle
s'efforait de l'touffer. Elle avait, la malheureuse fille, caress le
crime dans sa pense, mais jamais encore elle ne l'avait touch de sa
main vierge. Elle s'aveuglait sur l'normit du forfait qu'elle
prparait, et se faisait accroire qu'elle serait moins coupable s'il
tait accompli par une autre main que la sienne. Elle prenait Dieu 
tmoin qu'elle ne voulait pas persvrer dans le mal. Elle commettrait
cette faute, mais rien que celle-l, jamais d'autres! Sa rivale
disparue, elle vivrait saintement et ferait pnitence. Elle n'aurait
plus de tentations. Elle se purifierait par son mariage avec Bigot, par
sa position de grande dame dans la colonie, par son ascension au ciel de
la cour de Versailles!...

Beaumanoir et ses souvenirs odieux disparatraient dans la distance et
la nuit du temps. Hlas! c'est toujours ainsi que l'esprit malin
s'efforce de nous abuser. Une faute, c'est peu de chose, un pas  ct
de la voie droite, ce n'est pas aller loin. Il y a encore du mrite 
s'arrter l; l'entranement est si vif, la Providence, rellement, nous
devra rcompenser de notre bonne volont!

Fanchon Dodier partit de bonne heure pour aller trouver la Corriveau,
comme le voulait Mlle des Meloises. Elle ne traversa pas le fleuve pour
suivre ensuite la route trop frquente de Lvis  Saint-Vallier, mais
elle se rendit au quai de la Friponne o l'attendait un canot avec deux
Indiens.

Elle vitait ainsi des rencontres qui pouvaient devenir un sujet
d'embarras. Il fallait tout prvoir, et Anglique n'avait rien oubli.

Elle n'avait pas oubli, non plus, que si la Corriveau la servait pour
de l'argent, pour de l'argent elle pouvait aussi la trahir. Il tait
donc sage de la rendre solitaire.

Sur la grve de Stadacona, comme on appelle encore la batture de la
rivire Saint-Charles, il y avait toujours un certain nombre d'Indiens
demi-civiliss, mais profondment corrompus. C'taient des canotiers, et
jamais sur la mer ou les rivires, nul homme ne sut conduire un canot et
manier une pagaie comme eux. Si les passagers taient nombreux et la
recette bonne, ils fumaient, jouaient aux ds et buvaient joyeusement;
si la fortune se montrait revche, ils s'enveloppaient dans leur
couverte de laine blanche pour dormir paresseusement.

Ils exeraient leur mtier honntement, toutefois, et se sentaient fiers
de la confiance que l'on mettait en leur parole.

Fanchon les connaissait un peu. Elle s'embarqua sans crainte et s'assit
sur la peau d'ours, tendue comme un tapis, au fond du canot d'corce.

Les Indiens poussrent au large. Mornes, silencieux, suivant leur
habitude, ils rpondaient  peine aux ternelles questions de la jeune
messagre qu'ils avaient ordre de conduire  Saint-Vallier. La mer
commenait  baisser et leur canot glissait comme une feuille sur le
courant rapide. Ils se mirent bientt  chanter en langue sauvage, et
d'une voix sourde, ce refrain monotone et cadenc:

        Ah! ah! Tenaouich  tenega!
        Tenaouich tenega, ouich ka!

et tout en le chantant, ils plongeaient tour  tour leurs pagaies dans
les vagues du fleuve et la lumire du soleil.

Fanchon pensa:

--C'est  mon sujet qu'ils chantent, bien sr. Mais je m'occupe bien de
cela! Il n'y a pas de chrtiens qui parlent jargon! C'est assez pour
faire sombrer le canot. Puisqu'ils ne veulent pas causer avec moi, je
vais rciter des _Pater_ et des _Ave_, je vais me recommander  la bonne
sainte Anne pour qu'elle m'obtienne la grce de faire un bon voyage.

Et elle commena une srie de prires toujours interrompues par de
nouvelles distractions.

Toujours ramant, toujours chantant, les deux Sauvages passrent les
vertes collines de la rive sud et les bords de l'le d'Orlans couronne
de forts et baigne de lumire, et bien avant midi, ils vinrent
s'arrter au fond de l'anse de Saint-Vallier.

Fanchon sauta sur la grve. Elle se mouilla un pied en sautant ainsi, et
cela lui fit perdre un peu sa bonne humeur. Ses conducteurs ne l'avaient
pas aide. Dans l'opinion des Indiens, c'est la femme qui doit aider
l'homme, et elle n'a besoin de personne.

La galanterie des Franais envers les femmes leur a toujours paru une
chose absurde, incomprhensible, et rien jamais n'a pu modifier leur
manire de voir  ce sujet.

--Ce n'est pas que je tienne  toucher ces mains de Sauvages, murmura
Fanchon, mais ils auraient d quand mme se montrer mieux levs! Puis
elle continua, en relevant le bord de sa robe pour montrer un pied
gentiment fait, mais tremp jusqu' la cheville. Voyez donc! Ils
devraient savoir qu'il y a de la diffrence entre leurs squaws boucanes
et une fille de la ville. Si elles ne valent pas la peine qu'on se
drange pour elles, nous, c'est diffrent. Mais ces Sauvages ne sont
bons qu' tuer des chrtiens ou  se faire tuer. J'aimerais autant faire
la rvrence  un ours qu' un Indien.

Les Sauvages laissrent tomber sur son pied humide un regard
profondment indiffrent, prirent leur pipe, s'assirent sur le bord du
canot et se mirent  fumer en silence.

--Vous pouvez vous en retourner, leur dit Fanchon, schement. Je reste
ici; je ne remonte pas avec vous autres. Je prie le bon Dieu qu'il vous
blanchisse!

C'est toujours bien comme rien d'attendre quelque chose de bon d'un
Sauvage.

--Marie-toi avec moi, sois ma squaw, Ania, rpliqua l'un des canotiers
en riant finement, le bon Dieu blanchira nos pappooses (enfants) et leur
donnera les belles manires des visages ples.

--Ouais! je ne t'pouserais pas pour tout l'or du roi! Comment! prendre
un Sauvage pour porter les fardeaux comme Fifine Protte! j'aimerais
mieux mourir! je te trouve bien hardi, Paul Lacrosse, de me parler de
mariage. Retourne  la ville. Je n'oserais plus remettre les pieds dans
ton canot. Il fallait du courage pour y venir d'abord; mais c'est
Mademoiselle qui vous a choisis, ce n'est pas moi. Je ne vois pas
pourquoi je n'aurais pas prfr les frres Belleau, les plus beaux
garons de Qubec, qui taient l,  flner sur la batture avec leur
embarcation.

--Ania est la nice de la vieille femme  la mdecine, qui reste 
Saint-Vallier, dans le wigwam de pierre. Elle va la voir, hein? demanda
l'autre Indien avec un brin de curiosit.

--Oui, je m'en vais voir ma tante Dodier: pourquoi pas? Il y a des pots
remplis d'or enterrs dans sa cave, Pierre Ceinture. Je puis bien te
dire cela.

--Des pots pleins d'or! ho! oui! Ania va en demander  la Corriveau, de
l'or, hein? fit Paul Lacrosse.

--La Corriveau a de la mdecine et tout; apportes-en, hein? ajouta
Pierre Ceinture.

--Je ne vais chercher ni or, ni mdecine, je vais voir ma tante; si cela
te regarde, Pierre Ceinture, je ne vois pas trop quelle chose au monde
ne te regarde pas, riposta Fanchon, un peu aigrement.

--Mlle des Meloises donne de l'argent  Ania pour aller  Saint-Vallier,
mais pas pour revenir, hein? demanda Paul Lacrosse.

--Mle-toi de tes affaires, Paul, et je m'occuperai des miennes. Mlle
des Meloises vous paie pour me conduire  Saint-Vallier et non pour me
dbiter des impertinences. C'est assez. Voici votre argent; maintenant,
vous pouvez retourner  la rue du Sault-au-Matelot et vous saouler comme
il faut, si le coeur vous en dit.

--a, c'est bon! dit l'un des Sauvages. J'aime  me saouler, et cette
nuit on boira! Tu aimerais  me voir, hein? Ce serait mieux que d'aller
voir la Corriveau... Les habitants disent qu'elle parle au diable, la
Corriveau, et qu'elle envoie des maladies sur les wigwams des hommes des
bois. Ils disent, les habitants, qu'elle est capable de tuer les blancs
rien qu' les regarder. Les Indiens ne sont pas si aiss  tuer que
cela, eux! C'est l'eau de feu qui les tue, l'eau de feu, le tomahawk ou
le fusil.

--C'est encore bon qu'il se trouve quelque chose pour vous dtruire,
race mal leve! riposta Fanchon. Regardez donc mes bas! Ah! si je
raconte  la Corriveau ce que tu dis d'elle, Pierre Ceinture, il y aura
de la peine dans ta cabane.

--Ne fais pas cela, Ania, hein! supplia le Sauvage en faisant le signe
de la croix. Si tu le contes, vois-tu, la Corriveau fera une figure de
cire qu'elle appellera Pierre Ceinture, et elle la mettra devant le feu
pour la faire fondre; et  mesure qu'elle fondra, moi, vois-tu, je
dprirai. Ne fais pas cela, hein!

Pierre Ceinture croyait sincrement  cette folle superstition qu'il
avait recueillie chez les habitants.

--C'est bon! laissez-moi; retournez  la ville et dites  Mlle des
Meloises que je me suis rendue heureusement. Les deux Indiens
ressentirent une certaine inquitude. L'air de Fanchon ne les rassurait
point; au contraire. Ils songeaient  la Corriveau dont le pouvoir
surnaturel pouvait les atteindre sous les bois les plus pais, et dans
les retraites les plus loignes. Ils firent un salut  la jeune fille,
puis sans parler, ils poussrent leur canot dans le fleuve et
remontrent vers la ville.

Fanchon Dodier se trouvait au pied d'une colline en pente trs douce, o
soufflait une brise frache, o s'tendaient des prairies et des champs
de bl. Une longue file de maisons blanches, traversant la campagne, se
dcoupaient sur le fond vert des prs et tout  coup, au loin,
devenaient plus drues, comme pour former un petit village autour de
l'glise paroissiale. L'glise s'levait  l'intersection de deux ou
trois chemins. L'un de ces chemins, assez troit et couvert de gazon us
par les voitures, conduisait  la maison de pierre de la Corriveau, dont
la chemine apparaissait au moment o l'on perdait de vue le clocher. Le
grand chemin, avec des maisons chelonnes de chaque ct se prolongeait
loin, en se rtrcissant toujours jusqu' ce qu'il parut comme un fil
blanc dans la fort sombre.

La maison de la Corriveau tait btie dans un trou; on ne la voyait pas
de l'glise, et c'est  peine si le son de la cloche bnite ondulait
jusque l. Elle tait incommode et sombre, avec ses troites fentres et
sa porte inhospitalire. Elle s'appuyait  la fort. Un ruisseau
tapageur se repliait comme un serpent pour l'enlacer. Devant la porte,
un petit clos de verdure en dsordre, mal cultiv; des plantes
aromatiques avec des mauvaises herbes: de la barbane, du fenouil
odorant, des chardons, du stramonium infect. Tout cela, entour d'un
petit mur de cailloux entasss au hasard et sans mortier. Au milieu de
ce clos s'levait un arbre et sous cet arbre, dans un vieux fauteuil,
une vieille femme morose et songeuse. C'tait Marie-Josephte Dodier
surnomme la Corriveau.

La Corriveau tait grande, droite, basane. Elle avait les cheveux et
les yeux extrmement noirs. Ses traits n'taient pas repoussants; elle
avait t belle un jour; ses regards n'avaient rien de dsagrable, au
repos, quand ils n'taient point chargs de haine. Ses lvres minces et
cruelles ne riaient jamais, except  l'aspect du gain.

Lorsque Fanchon arriva dans le petit enclos, la Corriveau portait une
robe d'toffe brune, dcoupe avec un got remarquable. Elle tenait de
sa mre ce reste d'amour de la toilette et de la propret. Des souliers
assez petits la chaussaient presque coquettement comme une dame,
disaient les habitants. Elle ne tranait jamais de sabots et n'allait
jamais nu-pieds comme la plupart des autres femmes. Elle tait fire de
ses pieds et se disait avec amertume et regret qu'ils auraient pu faire
sa fortune, ailleurs qu' Saint-Vallier.

Elle tait l, la tte basse et songeuse, ne s'apercevant pas de la
prsence de sa nice, qui la regardait et n'osait parler. Elle avait un
air dur, redoutable. Ses doigts, pendant qu'elle songeait ainsi,
obissaient  des mouvements vifs, nerveux, comme si elle eut jou  la
mora avec quelque mauvais gnie. Exili, son aeul, faisait aussi cet
involontaire mouvement des doigts, et les gens disaient qu'ils jouaient
 la mora avec le diable son fidle compagnon.

Elle marmottait quelque chose. Elle aimait  outrager son sexe dans le
refrain d'une sale chanson de Jean de Meung qu'elle fredonnait alors:

        Toutes vous tes, serez ou ftes,
        De fait ou de volont ptes!

--Ce n'est pas joli, tante, de dire cela, exclama Fanchon en se
prcipitant pour embrasser la vieille, ce n'est pas joli cela, et ce
n'est pas vrai...

La Corriveau fit un bond  la vue de sa nice.

--Si ce n'est pas joli, c'est vrai, affirma-t-elle. Il n'y a rien de bon
 dire de notre sexe, et les hommes qui le vantent sont des fous. Mais,
continua-t-elle, en la regardant avec des yeux perants comme des
vrilles, quel vent mauvais ou quelle diabolique affaire t'amnent
aujourd'hui  Saint-Vallier, Fanchon?

--Ni vent mauvais, ni diabolique affaire, tante; je viens de la part de
ma matresse pour vous demander de monter  Qubec. Elle veut vous
consulter au sujet de certaines choses et elle se ronge les ongles
d'impatience en vous attendant.

--Et comment se nomme cette personne qui ose ainsi, sans plus de gne,
donner des ordres  la Corriveau?

--Ne vous fchez pas, tante, c'est moi qui l'ai conseille de vous
mander prs d'elle, et je me suis offerte pour venir au devant de vous.
Ma matresse est une grande dame qui s'attend bien de monter encore;
c'est Mlle Anglique des Meloises.

--Mlle Anglique des Meloises! On la connat!... Une grande dame, en
effet... qui finira par descendre assez bas! Une mijaure aussi vaine
que belle qui voudrait pouser tous les hommes de la Nouvelle-France et
tuer toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin. Au nom du sabbat,
que peut-elle vouloir de la Corriveau!

--Elle n'a pas dit un mot contre vous, tante, et je vous prie de ne pas
la traiter de cette faon; vous me faites peur et je n'oserai pas
m'acquitter de mon message. Mlle des Meloises m'a charge de vous donner
cette pice d'or, comme garantie de l'importance de ma mission et de son
sincre dsir de vous voir.

Fanchon dfit un noeud dans le coin de son mouchoir et tira un beau
louis d'or qu'elle glissa dans la main de sa tante. La Corriveau saisit
de ses doigts crochus comme un pied de harpie, le prcieux mtal et le
fit miroiter avec dlice.

--Il y a trop longtemps, dit-elle, que je n'ai vu pareille pice d'or
pour ne pas la tenir comme il faut!

Et elle cracha dessus pour la chance.

Fanchon, toute rassure, lui dit alors qu'il y en avait bien d'autres
louis d'or comme celui-l, dans la maison d'o elle venait.

--Mademoiselle pourrait en remplir votre tablier, tous les jours, si
elle le voulait, ajouta-t-elle... Elle va se marier avec l'intendant.

--Se marier avec l'intendant! exclama la Corriveau, vraiment!... C'est
peut-tre pour cela qu'elle veut me voir tout de suite... Je
comprends... Se marier avec l'intendant!... Si l'affaire russit la
Corriveau aura de l'or... beaucoup d'or!...

--Peut-tre que c'est cela, en effet, tante; je le voudrais bien.
Aujourd'hui cependant elle dsire vous consulter pour autre chose. Elle
a perdu ses bijoux au bal et elle dsire que vous l'aidiez  les
retrouver.

--Elle a perdu ses bijoux, dis-tu? Est-ce qu'elle t'a recommand de me
dire cela, qu'elle a perdu ses bijoux?

--Oui, ma tante, c'est ce qu'elle m'a charge de vous dire.

La Corriveau devina qu'un autre motif se cachait derrire celui-ci.

--Une histoire bien vraisemblable! murmura la Corriveau. Croire qu'une
femme aussi riche va prendre la peine de m'envoyer chercher 
Saint-Vallier, pour que je l'aide  retrouver quelques bijoux!
N'importe, laissons faire. Fanchon, je vais aller  la ville avec toi.
Je ne refuse pas une si bonne offre. Il y a de l'or pour toutes les
femmes. J'en ai toujours eu moi. Tu en auras aussi toi,  ton tour, si
tu sais ouvrir les mains  propos.

--Ce serait le temps, maintenant, ma tante; mais comment voulez-vous?
des pauvres filles en service n'ont pas beaucoup d'avantages. Nous
sommes heureuses encore d'accepter la main... mme quand elle est vide.
Les hommes sont si rares aujourd'hui,  cause de la guerre, qu'ils
pourraient avoir autant de femmes qu'ils ont de doigts si cela tait
permis. J'ai entendu dire  la mre Tremblay--et je crois qu'elle avait
raison--que l'glise ne considrait pas la moiti assez notre position.

--La mre Tremblay! la charmante Josphine du lac Beauport, cette
vaurienne qui aurait voulu se faire sorcire et n'en fut pas capable!
s'cria la Corriveau. Satan n'en voudrait pas, ajouta-t-elle, avec un
air de mpris profond. Est-elle encore mnagre et chambrire 
Beaumanoir? demanda-t-elle.

Fanchon tait assez honnte pour ne pas aimer ce langage injurieux.

--Ne parlez pas ainsi, tante, observa-t-elle, la mre Tremblay n'est pas
mchante. Bien que je l'aie quitte pour aller servir Mlle des Meloises,
je n'ai rien de mal  dire contre elle.

--Pourquoi as-tu quitt Beaumanoir? demanda la Corriveau.

Fanchon rflchit un moment, et elle crut qu'il valait mieux ne pas dire
tout ce qu'elle savait. La Corriveau en apprendrait assez long
d'Anglique. Dans tous les cas, Mlle des Meloises dirait ce qu'elle
voudrait.

--Pour dire la vrit, ma tante, rpondit-elle, je n'aimais pas dame
Tremblay, j'aimais mieux demeurer dans la compagnie de Mlle Anglique.
Mlle Anglique est une beaut, vous savez, et les toilettes qu'elle
porte sont encore plus belles que celles des livres de modes de Paris.
Je les vois ces livres, ils sont toujours sur sa table. Puis elle me
permet de copier des patrons et de porter les robes qu'elle ne met plus;
des robes plus belles encore que les robes neuves des autres dames.

La Corriveau donna quelques petits coups de tte en signe d'approbation.

--Elle est assez librale, fit-elle, elle donne ce qui ne lui cote rien
et prend tout ce qu'elle peut avoir. Tiens, Fanchon, elle est comme les
autres! Toutes les femmes seraient bonnes, parfaites, s'il n'y avait
dans le monde ni hommes, ni argent, ni toilette!

--Vous parlez trop mal, s'cria Fanchon, irrite, je ne vous couterai
plus... j'entre voir mon vieil oncle Dodier. Il me regarde par la
fentre depuis dix minutes et n'ose pas venir me parler. Vous tes un
peu trop dure pour le pauvre vieux, tante... Pourquoi donc l'avez-vous
pous si vous ne pouvez pas l'aimer un peu?

--Pourquoi? parce que je voulais avoir un mari, et qu'il voulait avoir
mon argent... Voil! Le march a t conclu de part et d'autre
franchement...

Et la vieille se mit  rire!  rire! Et il y avait quelque chose
d'horrible, d'infernal dans sa joie.

--Je croyais qu'on se mariait pour tre heureux, reprit Fanchon.

--Heureux! quelle sottise! C'est le diable qui fait les mariages pour
augmenter le nombre des pcheurs et nourrir le feu de l'enfer.

--Ma matresse dit qu'il n'y a rien comme une union bien assortie pour
assurer le bonheur, et je le crois; aussi, je ne manquerai pas la
premire occasion, tante, je vous l'assure!

--Tu es folle, Fanchon! Ta matresse mrite de porter l'anneau de
Cloptre et d'tre la mre d'une race de sorciers et d'arlequins...
Pourquoi m'a-t-elle envoy chercher? dis, srieusement.

Fanchon se signa en disant:

--Dieu la prserve tante; elle ne mrite pas cela!

La Corriveau cracha cyniquement  ce nom sacr.

--Mais que veux-tu que j'y fasse? rpondit-elle, c'est en elle, cela,
Fanchon, c'est en nous tous! Si elle n'est pas mchante aujourd'hui,
elle le sera demain. Mais, tiens, entre; va voir ton imbcile d'oncle;
je vais faire mes prparatifs de voyage. Nous partirons immdiatement.
Des affaires comme celles d'Anglique des Meloises ne se retardent
point.




                               XXXIV

                            LES PARQUES


Fanchon se dirigea vers la maison pour aller voir son oncle. Alors, ds
qu'elle fut seule, la Corriveau prit une expression pouvantable, et ses
yeux, pleins d'un feu sombre, se fixrent sur le sol comme pour regarder
les abmes intrieurs.

Elle demeura ainsi pendant quelques minutes, les bras croiss sur la
poitrine, morne, ouvrant et fermant les doigts par une secousse
nerveuse, et comme pour accompagner le mouvement mesur de son pied qui
frappait la terre.

--C'est pour tuer, ce n'est pas pour chercher des bijoux que cette fille
a besoin de moi, grina-t-elle.

Et l'ivoire de ses dents parut comme un clair livide entre ses lvres
minces et cruelles. Elle continua:

--Elle a une rivale et elle veut que je l'en dbarrasse charitablement,
en lui servant de la manne de l'aeul Nicolas. Anglique des Meloises
est audacieuse, fausse et ruse comme vingt femmes, et elle est discrte
comme une nonne. Elle est riche, ambitieuse et elle empoisonnerait
volontiers la moiti du genre humain pour arriver  ses fins. Elle est
une femme selon mon coeur et mrite que je m'expose avec elle... Si elle
russit dans son projet, elle aura des richesses immenses... et moi, en
possession de son secret, je la tiendrai bien! moi, je serai sa
matresse et la matresse de toute sa fortune! de tout son or! de tout
son or! Et puis...

Elle revit d'un coup d'oeil la destine fatale de ses aeux...

--Et puis, ajouta-t-elle, j'aurai peut-tre besoin, un jour de la
protection de l'intendant...qui sait?

Un frisson trange lui passa dans les veines, mais elle se remit
aussitt.

--Je sais ce qu'elle veut, reprit-elle, je vais en emporter! Elle
connatra le secret de Batrice Spara; ce sera ma sauvegarde! Elle est
digne de le savoir, tout aussi digne que la Brinvilliers!

La Corriveau entra dans sa chambre, ferma la porte sur elle, tira de son
sein un paquet de clefs et se dirigea vers un meuble de forme singulire
rang dans un coin. Ce meuble tait d'un bois noir import d'Orient. Un
vieil ouvrier italien, fort habile, y avait sculpt des figures
tranges, d'aprs des dessins trusques, et l'avait muni de tiroirs
secrets et de cachettes invisibles.

Il avait appartenu  Antonio Exili, qui le fit confectionner, pour y
serrer, disait-il, ses formules cabalistiques et ses prparations
alchimiques, quand il cherchait la pierre philosophale et l'lixir de
vie; mais en ralit, pour y cacher les drogues d'o ses alambics
tiraient _l'aqua tofana_, et ses creusets la _poudre de succession_.

Dans le coin le mieux dissimul de ce meuble, se trouvaient quelques
petites fioles remplies d'un liquide cristallin, dont chaque goutte
pouvait dtruire une existence. La Corriveau prit ces fioles et les
plaa soigneusement dans un coffret d'bne pas plus grand qu'une main
de femme. Il y avait dj dans ce coffret plusieurs petits flacons de
pilules, semblables  de la graine de moutarde. C'taient des essences
de poisons qui, mls  l'aqua tofana, donnaient au meurtre infme toute
l'apparence d'une mort naturelle.

Dans ce coffret d'bne se trouvait aussi le sublim d'une poussire
noire, mortelle, qui servait  temprer les rougeurs ardentes de la
fivre et  faire pourrir la racine de la langue. L encore, la ftide
poudre de stramonium, qui s'attache aux poumons et fait rler comme
l'asthme; la quinine qui glace et fait trembler comme les miasmes des
marais pontins; l'essence de pavot dix fois sublim qui tue comme
l'apoplexie; et enfin cette plante sardonique qui donne  la victime le
rire douloureux de la folie.

La connaissance de toutes ces plantes, de toutes ces herbes maudites,
avec le moyen de s'en servir et de pratiquer les enchantements, venaient
d'abord de Mde de Colchide, qui s'enfuit avec Jason. La Grce et Rome
ensuite furent en possession de la fatale science. Puis une longue
succession d'empoisonneurs et de sorciers la fit descendre, aprs des
sicles, jusqu' Exili, et  Batrice Spara qui la lgurent  la
Corriveau.

Mais la Providence ne cessa jamais de s'lever contre les projets des
mchants. Elle sait tirer le bien du mal et dsire la rhabilitation de
l'homme. En face des actions coupables elle place les bonnes oeuvres, en
face du mensonge la vrit.

Les recherches des alchimistes et des empoisonneurs conduisirent  des
dcouvertes chimiques importantes, et des hommes de bien utilisrent,
pour sauver leurs semblables, ces drogues redoutables qui, jusque-l,
n'avaient servi qu' les tuer. L'axiome _similia similibus curantur_
devint l'tendard ou le cri de ralliement des plus illustres coles de
mdecine.

La Corriveau ouvrit un autre tiroir secret et en tira, d'une main
hsitante, comme si elle n'eut pas t tout  fait dcide, un petit
stylet luisant, aigu, dont la seule vue faisait passer du froid dans les
veines. Elle en toucha la pointe avec son pouce, machinalement, par
habitude, et le cacha dans sa robe.

--Cela peut servir, murmura-t-elle... pour me dfendre, ou pour achever
mon oeuvre. Batrice Spara aimait mieux ce stylet que le poison.

Elle se rvla satisfaite d'avoir tout prvu, plaa le coffret dans sa
poitrine et sortit de sa chambre.

L'avenir lui souriait en ce moment-l. D'abord, il y avait l'appt de
l'argent, puis l'honneur d'essayer son habilet et d'exercer son art sur
une grande dame, comme le faisaient Exili et la Voisin, au temps
glorieux de Louis XIV.

Elle tait prte et ne demandait plus qu' partir.

Le bonhomme Dodier amena la calche  la porte de la maison.

C'tait une lourde voiture  deux roues, porte sur des ressorts de
frne. Le cheval, un vigoureux poney normand, lisse, lustr, bien
harnach, tait videmment l'objet des prdilections de son matre, et
paraissait fort sensible  ses caresses.

La Corriveau monta dans la calche avec une agilit remarquable pour son
ge, s'assit  ct de Fanchon, et donna du fouet au cheval qui partit
comme une flche.

--Pourquoi du fouet? murmura le bonhomme en branlant la tte... un
cheval si vigoureux!

Bientt les deux femmes furent hors de vue. Anglique ne sortit pas de
la journe. Les heures lui parurent longues et la pense de sa confiante
rivale fut sans cesse comme un fardeau pesant qui l'crasait.

La nuit arriva. Les lampes furent allumes et la flamme de l'tre prit
une teinte de sang dans l'obscurit. Anglique avait dfendu sa porte.
Pas d'exception! Elle avait donn cong  Lisette pour jusqu'au
lendemain, et elle attendait la Corriveau avec anxit. Sa magnifique
robe de bal gisait toujours ngligemment sur le plancher o la veille,
elle l'avait laiss tomber comme sa robe d'innocence!

Elle tait belle, mais son expression cruelle rappelait Mde jurant de
se venger de Creuse. Un de ses bras tait nu, ses cheveux d'or tombaient
jusqu' terre, ses lvres serres indiquaient une rsolution
inbranlable, ses yeux flamboyaient, ses mains jointes se crispaient
comme du fer sur un brasier, et ses pieds semblaient marquer les mesures
du chant de mort qui montait du fond de son me.

Une pense de piti se rveilla un instant: elle la chassa.

--Si elle ne meurt pas, se dit-elle, moi, je mourrai!... Nous ne pouvons
plus vivre toutes deux. L'une de nous est de trop! Et je le tuerais lui
aussi s'il hsitait dans son choix! Mais que son sang retombe sur
elle-mme et sur lui!... Non, ce n'est pas moi qui l'ai voulu.
L'insense! elle s'aveuglait au point de rejeter sur ses victimes le
crime qu'elle mditait! au point de se croire presque innocente quand
elle aurait pay une main trangre pour le perptrer! Comme si elle
pouvait se mentir  elle-mme, comme si elle pouvait tromper l'oeil de
Dieu!

--Pourquoi, se disait-elle, pourquoi cette femme s'est-elle trouve sur
mon chemin? Pourquoi est-elle alle  Beaumanoir? Pourquoi Bigot
m'a-t-il refus une lettre de cachet? Je ne lui aurais pas fait de mal 
cette trangre; je l'aurais seulement envoye loin d'ici. Elle s'assit
et demeura silencieuse. L'horloge, dans le calme profond, faisait
entendre son tic tac rgulier, presque lugubre. Le vent soufflait  la
fentre, un grillon sous le foyer de pierre jetait son cri monotone;
dans le bois de la cloison, la vrillette invisible bruissait comme une
montre qui aurait marqu les secondes pour les morts. Dehors, la cloche
du couvent sonna minuit et le chien se mit  hurler dans la cour.

Aussitt, Anglique entendit le craquement lger d'une porte qui s'ouvre
avec prcaution, et le frlement d'une robe sur les marches de
l'escalier. Elle frissonna, puis, se levant comme si elle avait t
pousse par un ressort, elle murmura avec terreur:

--La voici! Elle est venue! et avec elle tous les dmons qui aiment le
meurtre!

Un coup fut aussitt frapp dans sa porte, et d'une voix qui s'efforait
en vain de paratre assure, elle dit d'entrer.

Fanchon ouvrit la porte, fit une rvrence et introduisit la Corriveau
qui s'avana d'un pas ferme et se trouva bientt en face d'Anglique.

Les deux femmes se regardrent instinctivement, curieusement,
profondment, comme pour surprendre leurs plus intimes penses. Elles se
devinrent et comprirent qu'elles pouvaient compter l'une sur l'autre,
pour le mal sinon pour le bien.

Ce fut un pacte entre elles, avant qu'une parole fut prononce, et les
esprits mauvais qui les possdaient se serrrent la main.

Et cependant, comme ces deux cratures taient diffrentes l'une de
l'autre aux yeux des hommes! Mais comme elle se ressemblaient aux yeux
de Dieu qui sonde les coeurs et les reins!

Anglique, rayonnante de jeunesse et de beaut, avec sa chevelure d'or
comme une couronne de lumire autour de la tte, avec ses grces
parfaites, faisait aimer l'oeuvre du Crateur et bnir sa puissance.

La Corriveau, svre, noire, anguleuse, la figure sillonne de lignes
cruelles, perverses; la Corriveau, sans piti dans le regard, sans piti
sur les lvres, sans piti dans le coeur, de glace pour la vertu, de feu
pour le mal faisait har l'humanit.

Et cependant, ces deux femmes taient comme deux esprits ns du mme
souffle.

L'une aurait pu tre l'autre. L'orgueilleuse beaut ne possdait pas un
meilleur coeur que la Corriveau, et la sorcire de Saint-Vallier
n'aurait pas t moins sduisante, ni moins ambitieuse qu'Anglique, si
elle fut ne riche et belle.

La Corriveau salua Mlle des Meloises. Celle-ci fit signe  Fanchon de se
retirer. Fanchon sortit  regret, car elle avait espr assister 
l'entrevue de sa tante avec Anglique. Elle souponnait quelque chose de
plus intressant que la perte des bijoux.

Anglique invita la Corriveau  ter son chapeau et son manteau; puis
elle s'assit prs d'elle dans sa chaise moelleuse, et la conversation
commena. Une conversation banale, insignifiante, qui dura longtemps.
Elles semblaient avoir peur l'une et l'autre d'aborder le sujet
vritable qui les runissait  cette heure de la nuit.

--Madame est bien la plus belle que j'aie vue, toutes les femmes
l'admettent, tous les hommes le jurent, commena enfin la Corriveau.

Et sa voix pre et dure grina comme la porte de l'enfer qu'elle
entr'ouvrait avec cette parole flatteuse.

Anglique sourit pour toute rponse. Un compliment, mme de la
Corriveau, c'tait toujours un compliment; mais elle prouvait une
poignante anxit; elle marchait au bord de l'abme. Encore une minute
et il lui faudrait s'y prcipiter. L'explication allait venir.

La Corriveau continua avec cette intonation captieuse qu'elle prenait
pour faire des dupes:

--Vous pouvez tout esprer en ce monde, mademoiselle, vous pouvez
aspirer  la plus haute fortune: et pour cela, nul besoin de sorciers,
ni de sortilges, vos charmes incomparables suffisent! Les plus belles
perles de la mer ne pourraient rien ajouter  la richesse et  l'clat
de votre tonnante chevelure!... Permettez-moi de la toucher un peu,
mademoiselle.

La Corriveau souleva une tresse paisse et la mit en regard de la
lumire; les cheveux eurent des reflets d'or. Anglique se retira
vivement, comme sous la morsure du feu, arracha sa tresse des mains de
la sorcire, et frmit d'horreur et de honte.

C'tait le dernier avertissement de son ange gardien.

--Ne touchez pas  mes cheveux! s'cria-t-elle avec vivacit. J'ai jou
mon me et ma vie sur un coup de la fortune, mais j'ai consacr ma
chevelure  Notre-Dame de Sainte-Foy. Elle n'est plus  moi; n'y touchez
pas, Mme Dodier.

Anglique, toute jeune, s'tait en effet agenouille devant la niche de
la Madone,  Sainte-Foy, pour faire le sacrifice de sa plus belle
parure.

--Je veux la garder pure, continua-t-elle; je dois la garder pure, vous
le comprenez. Ainsi, bonne dame Dodier, pardonnez-moi ce mouvement un
peu vif; ne soyez pas fche.

--Bah! riposta la Corriveau avec une moue ddaigneuse, je ne me fche
pas pour si peu, et je suis accoutume  ces bizarreries d'humeur. Ceux
qui rclament mes services se brouillent toujours avec eux-mmes avant
de s'accorder avec moi.

--Savez-vous pourquoi je vous ai fait venir,  pareille heure, bonne
dame Dodier? demanda Anglique, brusquement.

--Appelez-moi la Corriveau; je ne suis pas la bonne dame Dodier! Mon nom
est maudit et je l'aime  cause de cela! Et vous aussi, mademoiselle,
vous devriez le prfrer, car ce n'est pas pour une oeuvre sainte que
vous m'avez mande. Du moins, les gens qui prient ne l'appelleraient
point ainsi. Vous voulez que je vous aide  retrouver vos bijoux? Est-ce
bien cela?

La Corriveau n'en croyait rien, c'tait visible.

--C'est ce que j'ai dit  Fanchon. Il fallait un prtexte. Je savais
bien que vous devineriez un motif plus srieux. On ne fait pas venir une
femme de Saint-Vallier  Qubec, pendant la nuit, pour chercher quelques
misrables joyaux.

--C'est bien ce que je pensais, fit la sorcire, en montrant dans un
sourire sardonique, une range de dents blanches aussi menaantes que
celles des fauves. C'est bien ce que je pensais! Le joyau que vous avez
perdu, c'est le coeur de votre bien-aim, et vous esprez que la
Corriveau va vous le rendre au moyen de quelque charme. N'est-ce pas
cela?

Anglique se dressa soudain, puis, fixant audacieusement la vieille
femme:

--Oui, exclama-t-elle, c'est cela!... c'est plus que cela!... Ne
devinez-vous point? Vous tes sagace, pourtant, et vous n'avez pas
coutume d'avoir besoin qu'on vous en dise si long...

--Ah! ah! murmura la Corriveau, en la regardant  son tour avec des yeux
verts o s'allumait la cupidit, ah! ah! vous avez une rivale!... je
comprends! Une femme plus puissante que vous, malgr votre beaut et les
sductions de votre esprit, a charm les yeux et ravit le coeur de celui
que vous aimez, et vous voulez que je vous aide  triompher de
l'impertinente et  ramener l'infidle. N'est-ce pas cela, cette fois?

--- Oui, c'est cela, vous dis-je, mais c'est plus encore! Ne pouvez-vous
pas deviner? Voyons, devinez donc!

Et, appuyant lourdement sa main gauche sur l'paule de la mchante
vieille, elle se pencha  son oreille et lui murmura quelques paroles
horribles. La Corriveau l'entendit et la comprit cette fois. Elle la
regarda srieusement.

--Oui, je le sais, rpondit-elle, vous voulez vous dbarrasser de votre
rivale. Vos yeux, votre bouche, votre coeur, demandent sa mort; mais
votre main a peur et n'ose obir! Vous voulez que la Corriveau fasse
votre ouvrage... Tuer sa rivale, c'est sans doute, pour une femme, une
tche agrable. Mais pourquoi me mler de cela, moi? Qu'ai-je  y
gagner? que m'importent votre amoureux et vos amours, Mlle des Meloises?

Anglique coutait avec terreur, tomber de la bouche d'une trangre,
les paroles de mort qu'elle mditait elle-mme et n'osait prononcer.
Elle fut sur le point de nier, de se rvolter; elle tremblait; cependant
elle persista dans sa rsolution.

--Je comprends, reprit-elle, que mes amours vous occupent peu, mais ne
ngligez point vos intrts. coutez, la Corriveau, vous aimez l'or. Eh
bien! je vous en donnerai tant que vous en voudrez, si vous venez  mon
secours. Aidez-moi et vous ne le regretterez pas; c'est moi qui vous le
dis. Votre fortune est faite! mais si vous refusez, vous aurez lieu de
vous en repentir. Entendez-vous, la Corriveau? vous vous en repentirez!
Vous serez brle comme sorcire et vos cendres seront rpandues sur
Saint-Vallier! par Dieu! je vous le jure!

A ce moment, la Corriveau cracha sur le plancher, comme elle avait dj
fait. C'tait pour dire qu'elle crachait  la face du Seigneur.

--Vous tes folle de me parler ainsi, Anglique des Meloises!
rpliqua-t-elle ensuite. Savez-vous bien qui je suis? Savez-vous qui
vous tes? Vous tes un pauvre papillon qui vient battre de l'aile
contre la Corriveau. N'importe, j'aime votre audace. Les femmes de votre
temps sont rares. Le sang d'Exili n'tait peut-tre pas plus vaillant
que le vtre! Vous demandez la mort d'une femme qui n'a pas craint
d'allumer dans votre me l'enfer de la jalousie, et vous voulez que je
vous indique le moyen de vous venger!

--Je veux que vous me vengiez vous-mme! affirma Anglique d'une voix
impatiente.

Elle tait fatigue de tous ces dtours; il fallait en finir. Elle
ajouta sur un ton plus conciliant:

--Et je vous rcompenserai dignement, magnifiquement.

--Tuer un homme ou une femme, c'est toujours un plaisir, mme quand a
ne rapporte rien, rpondit la Corriveau avec cynisme; mais je ne vois
pas pourquoi je me jetterais dans le danger pour vous, Mlle des
Meloises. Avez-vous assez d'or pour payer le risque?

La glace tait rompue, compltement rompue; Anglique pouvait parler
maintenant, elle pouvait jouer cartes sur table.

--Dame Dodier, assura-t-elle, je vous en donnerai plus que vous ne
pensez, plus que vous n'en avez jamais vu.

--C'est possible, mademoiselle, c'est possible; mais, voyez-vous, je
suis vieille, et ne me fie  personne. Donnez-moi un gage de votre
sincrit, s'il vous plat, avant d'ajouter un mot de plus. Les affaires
sont les les affaires!

Elle tendit ses deux mains.

--Un gage? de l'or? rpliqua Anglique; oui, la Corriveau, oui! je vais
vous lier  moi par une chane d'or. Je ne compterai pas; on n'a pas
compt avec moi. Vous allez devenir la femme la plus riche de
Saint-Vallier, la plus riche paysanne de la Nouvelle-France!

--Je ne suis pas une paysanne! riposta la Corriveau avec fiert. Je suis
d'une race ancienne et redoutable comme les Csars de Rome. Mais, bah!
cela ne vous intresse nullement. Donnez-moi un gage de votre bonne foi
et je suis  votre service.

Anglique se leva aussitt, ouvrit un critoire, prit une longue bourse
de soie pleine de louis d'or et la jeta  l'pre sorcire, comme elle
eut fait d'un sou.

Le mtal prcieux tincelait entre les mailles claires de la bourse. La
Corriveau saisit avec la rapacit d'une harpie, l'infme salaire du
crime, le porta  ses lvres et du bout de son doigt maigre le caressa 
travers les mailles espaces.

--Ce sont en effet des arrhes magnifiques! s'cria-t-elle. Maintenant,
ordonnez, mademoiselle, j'obis. Seulement je me rserve le choix des
moyens. Je devine suffisamment la nature de votre peine et le remde que
vous dsirez; mais je ne saurais galement deviner le nom de l'infidle
qui vous dlaisse et celui de la rivale dont le sort vient d'tre
scell.

--Je ne vous dirai pas le nom de cet homme qui me trahit... Non! je ne
puis pas vous le dire...

Elle prouvait de la rpugnance  dclarer qu'elle aimait Bigot.

--Je voudrais bien vous nommer ma rivale, ajouta-t-elle, mais je ne la
connais aucunement.

--Voil qui est drle! fit la Corriveau, vous voulez frapper une
personne que vous ne connaissez point!

--Je ne sais pas son nom, mais je sais o elle est! Tenez! la Corriveau,
la vie de cette crature, c'est ma mort  moi! c'est l'anantissement de
toutes mes esprances, le renversement de tous mes projets!
Dbarrassez-moi d'elle et je vous donnerai dix fois plus d'or que vous
en avez l! Elle est  Beaumanoir, dans une chambre secrte.

La Corriveau fit un mouvement de surprise.

--La dame de Beaumanoir? murmura-t-elle... la dame que des Abnaquis ont
amene d'Acadie?... Je l'ai vue dans les bois de Saint-Vallier, un jour
que je cueillais de la mandragore. Elle me demanda un peu d'eau au nom
de Dieu. Je lui donnai du lait, mais en la maudissant. Je n'avais pas
d'eau. Elle me remercia. Oh! quels remerciements! quels remerciements!
Jamais personne n'avait parl avec tant de douceur  la Corriveau! Elle
me demanda s'il y avait loin pour aller  Beaumanoir et dans quelle
direction a se trouvait. Je ne pus m'empcher de lui souhaiter un bon
voyage quand elle s'loigna avec ses guides indiens.

Anglique devint un peu inquite et se sentit lgrement froisse, en
voyant la Corriveau manifester quelque sympathie pour la recluse de
Beaumanoir.

--Vous la connaissez, dit-elle; eh bien, c'est trs heureux. Elle se
souviendra de vous sans doute; vous aurez facilement accs auprs
d'elle, et vous gagnerez tout de suite sa confiance.

La Corriveau battit des mains et jeta un trange clat de rire, un clat
de rire sinistre et caverneux comme s'il fut mont d'un abme.

--Je la connais, dites-vous? pas plus que cela! Elle m'a remerci avec
bont. C'est ce que j'ai dit, n'est-ce pas? Ensuite, quand elle fut
partie, je la maudis dans mon coeur, parce qu'elle tait belle et bonne,
deux qualits que j'abhorre.

--Dites-vous qu'elle est belle? Quant  sa bont, je m'en inquite peu;
elle ne lui servira de rien auprs de cet homme. Mais est-elle belle?
C'est ce que je veux savoir, la Corriveau! Est-elle plus belle que moi?
Qu'en pensez-vous?

La Corriveau arrta sur Anglique ses yeux perants et se mit  rire.

--Plus belle que vous? coutez! C'est comme une vision que j'ai vue.
Elle tait extrmement belle et triste! j'ai pu me la figurer plus
ravissante qu'elle n'tait  cause de sa bont. Ah! comme elle parlait
avec douceur! Jamais, depuis que je suis au monde, jamais personne ne
m'a parl comme cela!

Anglique des Meloises grina les dents de colre.

--Qu'avez-vous fait ensuite? demanda-t-elle. Ne lui avez-vous pas
souhait la mort? N'avez-vous pas pens que l'intendant ou n'importe
quel homme pouvait oublier et trahir, pour l'amour d'elle, toutes les
autres femmes du monde? qu'avez-vous fait?

--Ce que j'ai fait? j'ai continu  cueillir de la mandragore dans la
fort, et j'ai entendu que vous me fissiez appeler auprs de vous. Vous
voulez punir l'intendant qui vous nglige pour une autre, une autre plus
belle et meilleure que vous?

C'tait hardi de la part de la Corriveau, mais c'tait juste. Elle
savait toute la vrit maintenant.

Ces paroles rudes mirent le comble  la haine jalouse d'Anglique et
l'affermirent dans ses rsolutions. Il n'y a rien pour envenimer la
jalousie comme ces rapports, ces confidences d'une officieuse amiti ou
d'une langue indiscrte.

--Sa vie ou la mienne! s'cria-t-elle avec vhmence; l'une de nous deux
est de trop. Tuez-la! j'ai de l'or.

Anglique aurait prfr mourir mille fois plutt que de vivre pour
n'avoir que les miettes du festin de l'amour o serait assise une
rivale.

--La tuer! c'est ais  dire, mademoiselle. N'importe, je ne vous ferai
pas dfaut; fut-elle la Madone mme, je la hais pour sa bont, comme
vous, pour sa beaut... Tiens! encore une bourse comme celle-ci, et dans
trois fois trois jours il y aura deuil au chteau de Beaumanoir, et
personne ne saura comment est morte la concubine du chevalier Bigot.

Anglique s'lana avec l'ardeur d'une panthre sur sa proie, et,
poussant un cri de triomphe, elle serra la Corriveau dans ses bras et
l'embrassa sur les joues.

--Oui, c'est bien comme cela qu'il faut l'appeler, dit-elle, sa
concubine! Sa femme, elle ne l'est point, elle ne le sera jamais! Merci!
un million de fois merci! la Corriveau! si votre prdiction s'accomplit!
Dans trois fois trois jours,  compter de ce moment, vous avez dit?

La Corriveau ne tenait gure aux caresses et cherchait  se dbarrasser;
mais Anglique lui entoura le cou avec une de ses longues tresses
blondes:

--Tout  l'heure, je ne voulais pas vous permettre de toucher  mes
cheveux, fit-elle, mais  prsent je vous enchane avec, pour vous
prouver que je vous aime et que je veux  jamais vous attacher  ma
fortune!

--Fi donc! votre amour! est-ce que j'en ai besoin, moi? gardez-le pour
les hommes, rpliqua la vieille malfaisante, en repoussant Anglique et
en dpliant les boucles de la chevelure qui lui faisait un collier d'or.

--Comprenez-moi bien, continua-t-elle, je vous sers pour de l'argent et
non pour votre amiti; mais j'ai du plaisir quand mme  faire peser ma
main sur un monde qui me dteste et que je hais.

Puis elle leva les deux mains en les recourbant, comme pour laisser
dgoutter, du bout de ses doigts, le poison mortel.

--La mort, reprit-elle, la mort tombe sur qui je veux la faire tomber.
Elle tombe si mystrieusement, si subitement, que les esprits de l'air
ne savent point d'o elle vient; _l'aqua tofana_ ne laisse jamais de
trace!

Anglique coutait avec terreur. Elle tremblait et cependant dsirait en
entendre davantage.

--Quoi! la Corriveau, exclama-t-elle, vous possdez le secret de _l'aqua
tofana_?... de _l'aqua tofana_ que le monde croyait perdue avec les
cendres de ses possesseurs, qui furent brls sur la place de Grve, il
y a deux gnrations!

--De pareils secrets ne se perdent jamais, reprit l'empoisonneuse, ils
sont trop prcieux. Peu d'hommes, encore moins de femmes refuseraient
d'aller couter aux portes de l'enfer pour les surprendre. crivez le
secret de la confection de _l'aqua tofana_ sur les lambris des palais,
les panneaux des boudoirs, les murs des clotres, les planches de la
rue, et, pour le lire, le roi superbe, la grande dame, la nonne pieuse,
le vil mendiant, monteront s'il le faut, sur un trteau de feu!...
Montrez-moi votre main, Anglique, acheva-t-elle brusquement.

Anglique tendit sa main. Elle la saisit, regarda attentivement ses
doigts effils et sa paume ovale.

--J'en vois assez, reprit la Corriveau, j'en vois assez dans ces
splendides mains, pour perdre tout le monde. Vous tes digne de devenir
mon hritire! de recueillir ma succession maudite! toute ma science!
toutes mes connaissances! Ces doigts sont faits pour cueillir le fruit
dfendu et le prsenter aux hommes pour leur malheur. L'occasion seule
manque, mais le tentateur n'est jamais loin. Anglique des Meloises, je
vous rvlerai peut-tre un jour le grand secret; en attendant, je vais
vous prouver que je le possde.




                                XXXV

               FLACONS TOUT REMPLIS DE DROGUES VNNEUSES


La Corriveau tira de son sein la petite bote d'bne et la dposa sur
la table avec un geste solennel. Anglique se signa, par distraction ou
par effroi.

--Ne faites pas le signe de la croix! exclama la sorcire d'un ton de
colre; nulle bndiction ne peut descendre ici! Avec ce qu'il y a dans
cette petite bote, je puis anantir toute la population de la
Nouvelle-France.

Anglique porta sur le coffret un regard avide, anxieux, comme si elle
eut voulu pntrer le mystre de destruction qu'il gardait, puis elle le
toucha d'une main caressante, mais effraye, brlant de l'ouvrir et
n'osant pas.

--Ouvrez-le, lui dit la Corriveau, pesez sur le ressort et vous allez
voir apparatre un crin digne d'une reine.

C'tait le cadeau de noce de Batrice Spara. Il a appartenu  la famille
Borgia. Lucrce Borgia le reut d'un horrible parent, qui l'avait eu du
prince des dmons.

Anglique pressa le ressort, le couvercle se leva et une lueur clatante
s'chappa tout  coup. Anglique tout blouie, tout effraye repoussa
le coffret et fit quelques pas en arrire. Elle avait cru aspirer
l'odeur d'un mortel parfum.

--Je n'ose pas m'approcher de ce coffret, dit-elle, son clat
m'pouvante, son odeur me fait mal.

--Bah! riposta la Corriveau, l'effet d'une imagination malade, et d'une
conscience timore! Il faut que vous vous dbarrassiez de ces deux
choses-l, d'abord, si vous voulez ensuite dbarrasser Beaumanoir de
votre rivale. _L'aqua tofana_, entre des mains timides, est doublement
dangereuse: elle tue aussi bien celui qui ne sait pas la verser que
celui qui la boit dans sa coupe fatale.

Anglique fit un effort pour vaincre sa rpugnance ou dompter sa
crainte, mais inutilement. Elle ne voulut plus toucher au coffret.

La Corriveau la regarda un peu curieusement, comme si elle se fut dfie
de sa faiblesse. Ensuite, elle approcha le coffret et en tira une fiole
dore, couverte de symboles tranges, pas plus grosse que le petit doigt
d'un enfant. Ce qu'il y avait dedans brillait comme des diamants au
soleil.

Elle l'agita et des millions d'tincelles s'allumrent soudain dans
l'trange liquide. C'tait de _l'aqua tofana_ non dilue, de l'aqua
tofana que nulle piti n'avait tempre, foudroyante, indestructible.
Une fois administre, c'en tait fait de la victime: pas plus d'espoir
pour elle que pour l'me du damn! Une goutte sur la langue d'un Titan
et le Titan serait tomb foudroy comme par le tonnerre des dieux.

C'tait le poison de la colre et de la vengeance qui n'attendent point
et bravent la justice du monde. C'est avec ce poison que la Borgia tua
les convives qu'elle runit dans son palais, et que Batrice Spara, dans
sa fureur, foudroya la belle Milanaise qui lui avait vol le coeur
d'Antonio Exili.

Rarement cette eau formidable tait employe pure. Elle servait plutt
de base  une centaine de prparations diverses qui tuaient lentement,
prudemment, au gr de l'ambition, de l'avarice, de la crainte et de
l'hypocrisie.

Anglique, assise prs de la table, la joue appuye sur sa main et
penche vers la Corriveau, coutait, buvait pour ainsi dire ces
explications, comme le dsert brlant boit l'eau que lui verse un nuage.
Elle avisa une petite fiole pleine d'un liquide aussi blanc que le lait
et d'une apparence aussi inoffensive.

--Qu'est-ce que ceci? demanda-t-elle.

--Cela? fit la Corriveau, c'est du _lait de misricorde_. Il produit la
phtysie et le dprissement, sans causer de douleurs. Il fait son oeuvre
dans l'espace d'une lune ou deux. On dit d'un homme alors: l'infortun!
une consomption galopante l'emporte! Oui! parce que la main d'un ennemi
le pousse! Avec ce lait, l'homme fort devient un squelette, la jeune
fille rose et frache devient blme, maigre, dcharne, et personne ne
peut deviner le secret de la tombe qui se ferme; et ni prire, ni
sacrement ne sauraient empcher le fatal rsultat de se produire.

Elle sortit une autre fiole du coffret.

--Cette fiole, reprit-elle, en se caressant les lvres du bout de sa
langue de vipre, et avec une vidente satisfaction, cette fiole
contient un poison mordicant qui empoigne le coeur comme le feraient les
griffes d'un tigre, et fait tomber  l'heure marque d'avance la victime
dsigne. Les imbciles viennent et dclarent emphatiquement: Mort par
la visite de Dieu!

--La visite de Dieu! rpta-t-elle d'un ton de mpris, et elle cracha de
nouveau, la misrable! comme elle avait coutume de faire  ce saint nom.

--Le Lion, ajouta-t-elle, dans son langage cabalistique, le Lion fait
mrir les fruits de mort du levant; des fruits qui tuent contre la
volont de Dieu. Celui qui possde ce flacon est le matre de la vie!

Elle replaa la petite fiole avec un soin tout particulier. C'tait son
poison favori.

--Cette autre, continua la Corriveau, aprs avoir replac celle qu'elle
venait de montrer, pour en tirer une troisime, cette autre cause la
paralysie; puis celle-ci allume dans les veines la lente mais
inextinguible flamme du typhus. Cette autre encore dtruit toute la sve
du corps humain et change le sang en eau. Celle-l, une fiole verte
comme une meraude, renferme de l'essence de mandragore, distille quand
le soleil entre dans le Scorpion. Quiconque boit de cette liqueur,
ajouta-t-elle, embrassant le petit flocon avec dlice, quiconque boit de
cette liqueur meurt dans les tourments indicibles de la lubricit.

Il y avait aussi, dans ce coffret, une petite bouteille d'un liquide
noir, semblable  de l'huile.

--C'est une relique du pass, ceci, fit la sorcire; c'est un hritage
des Untori, les parfumeurs de Milan, qui rpandirent avec leur huile
embaume, le deuil et la mort dans toute la grande cit.

L'histoire horrible des parfumeurs de Milan a t crite, depuis la
Corriveau, par la plume magnifique de Manzoni.

--Cela, continua-t-elle, c'est pour venger les chagrins, les dboires,
les humiliations des malheureux dont l'amour est ddaign; et la mort
qui frappe l'infidle ou l'insensible, parat si naturelle que les plus
habiles mdecins ne sauraient avoir de soupons, ou ne pourraient les
justifier s'ils en avaient.

--C'est assez! c'est assez! cria Anglique, dgote et prise de
frayeur, car si cruels que fussent ses dsirs, elle mettait toujours de
la dlicatesse dans ses moyens. A vous entendre, continua-t-elle, on se
croirait au sabbat des sorcires. Je ne veux point de ces choses-l;
c'est indigne! Que ma rivale meure, mais qu'elle meure comme une grande
dame! Il ne faut pas festoyer sur son cadavre comme des vampires. Vous
devez avoir, dans ce coffret, des fioles d'une meilleure couleur et d'un
meilleur bouquet? Qu'est ceci?

Elle montrait une petite bouteille rose, d'une forme singulire,
cachete et portant sur son cachet le mystique pentagone. C'est plus
beau et d'un effet aussi sr peut-tre que le _lait de misricorde_,
remarqua-t-elle; qu'est-ce que c'est?

La vieille partit d'un rire sardonique et mchant.

--Votre sagesse n'est que folie, Anglique des Meloises!
rpliqua-t-elle; vous voulez tuer votre rivale et en mme temps
l'pargner! C'est le parfum que la Brinvilliers avait apport au grand
bal de l'Htel de Ville. Elle en versa secrtement quelques gouttes sur
le mouchoir de la belle Louise Gauthier, et quand Louise Gauthier le
respira, quelques moments aprs, elle s'affaissa sur le parquet. On
voulut la relever, elle tait morte. Personne ne put deviner comment ni
pourquoi. Elle aimait Gaudin de Sainte-Croix, l'amant de la
Brinvilliers, comme la dame de Beaumanoir aime l'intendant que vous
aimez aussi.

--Bien! elle a eu sa rcompense, observa Anglique froidement. J'aurais
fait comme la Brinvilliers. Avez-vous autre chose  dire de ce prcieux
parfum?

--J'ai  dire qu'il est incomparable. Trois gouttes sur un bouquet de
fleurs et celui qui sentira le bouquet s'vanouira pour ne se rveiller
que dans l'autre monde. La victime meurt sans souffrir, le sourire sur
les lvres, comme si le baiser d'un ange recueillait son dernier soupir.
N'est-ce pas que c'est un baume prcieux, mademoiselle?

--O flacon bni! s'cria Anglique en le portant  ses lvres,  flacon
bni! tu seras l'ange qui prendra dans un baiser le dernier soupir de ma
rivale!... Elle s'endormira sur des roses!... La Corriveau, prparez sa
couche!

--C'est une mort douce, et qui convient  celle qui meurt d'amour ou par
la main d'une rivale gnreuse, murmura la sorcire; mais moi, je
prfre les breuvages plus amers et aussi infaillibles.

--La dame de Beaumanoir ne sera pas plus malaise  tuer que Louise
Gauthier, rpliqua Anglique en faisant rayonner la petite fiole  la
lumire de la lampe; les serviteurs du chteau ne la connaissent mme
pas, et l'intendant n'osera pas plus faire connatre sa mort que sa vie.

--tes-vous bien sre, mademoiselle, que l'intendant n'osera pas faire
connatre sa mort? demanda la Corriveau fort srieusement.

C'tait une considration importante cela, la maille principale de la
chane qu'elle longeait.

--Si j'en suis sre? Oui, bien sre! rpondit Anglique avec un air de
triomphe. Il n'a mme pas voulu l'exiler lorsque je l'en suppliais, de
crainte que l'on connt son sjour  Beaumanoir. Nous pouvons en toute
sret courir le risque de lui dplaire; c'est le seul risque, car il me
souponnera peut-tre d'avoir tranch ce noeud qu'il ne sait pas comment
dfaire.

--Vous tes hardie! exclama la Corriveau dans son admiration, vous tes
digne de porter la couronne de Cloptre, la reine de toutes les
magiciennes, de toutes les enchanteresses! Je redoute moins vos ordres,
maintenant; et j'y obirai avec moins de regret, car l'esprit qui vous
anime est fort.

--C'est bien, la Corriveau! que le parfum de la Brinvilliers m'apporte
la fortune et le bonheur que j'ambitionne et je vous verserai de l'or 
pleines mains! Des roses, la Corriveau! Prenez des roses! que la dame de
Beaumanoir meure en respirant des roses!

--Oui, mais o trouver des roses maintenant? elles ont fini de fleurir.

La Corriveau n'aimait pas cette disposition  la clmence et soulevait
l'objection avec plaisir.

--Les roses n'ont pas fini de fleurir pour elle, repartit Anglique, et
le destin est moins cruel que vous.

Et, tirant un large rideau de pourpre, elle dcouvrit, dans un
enfoncement de la pice, une foule de vases remplis de fleurs de toutes
sortes.

--Les roses fleurissent toujours ici, ajouta-t-elle; vous pourrez en
faire un bouquet pour la dame de Beaumanoir.

--Vous tes d'une rare prvoyance, mademoiselle, et Satan n'a plus rien
 vous apprendre, en ruses comme en amour.

--En amour! repartit Anglique avec vivacit, ne prononcez pas ce mot!
non! Il y a longtemps que je l'ai sacrifi, l'amour!... Si je ne l'avais
fait, je ne consulterais point la Corriveau aujourd'hui...

Anglique eut une pense de regret pour Le Gardeur en disant cela.

--Non! ce n'est pas l'amour qui arme mon bras, reprit-elle, mais c'est
la duplicit d'un homme devant qui je me suis humilie! c'est la
vengeance que j'ai jure  une femme pour l'amour de laquelle je suis
bafoue! Voil ce qui me pousse au mal! Mais qu'importe, fermez votre
coffret, la Corriveau, nous allons arrter les dtails de l'affaire
maintenant.

La Corriveau ferma le coffret, laissant de ct, sur la table, la petite
fiole de la Brinvilliers, avec un poison rose qui scintillait comme un
rubis sous les rayons de la lampe. Ensuite, elle vint s'asseoir prs
d'Anglique, et toutes deux, tte contre tte, d'une voix basse, et avec
une mutuelle et lugubre sympathie, elles se mirent  discuter la
disposition du chteau. L'une et l'autre avaient adroitement fait parler
Fanchon Dodier, et connaissaient toutes les habitudes de Caroline, les
chambres qu'elle occupait, ses heures de repos et de travail. Anglique
savait que l'intendant serait absent de la ville pendant quelques jours,
en consquence des nouvelles qui venaient d'tre reues de France.
L'infortune Caroline serait donc prive, pendant ce temps-l, de sa
vigilante protection.

Elles causrent longtemps, toujours assises l'une contre l'autre, de
leur diabolique dessein. Mlle des Meloises n'avait plus maintenant le
sourire dans la figure; ses ravissantes fossettes qui rendaient les
hommes fous d'amour s'taient effaces; ses lvres entr'ouvertes
d'ordinaire, comme un calice de fleur, pour laisser couler des paroles
douces comme le miel de l'Hymette, ses lvres se serraient laidement
comme celles de la Corriveau, et paraissaient galement cruelles et sans
piti.

Ses cheveux tombaient en dsordre sur sa robe blanche. Ils auraient pu
orner le front d'un ange; et cependant,  ce moment-l, ils semblaient
se hrisser de fureur comme les serpents sur la tte de Mduse. Les
penses mauvaises qui l'obsdaient, en la transfigurant, la faisaient
ressembler  la Corriveau, et quand elles se regardaient toutes deux, en
nouant leur trame infme, chacune d'elles se reconnaissait dans la face
de l'autre.

Comme pour rveiller leur conscience, l'horloge, dans le fond de la
chambre, sonnait les heures fugitives. Elles n'entendaient rien!
L'aiguille marqua pour toujours chacune de leurs mauvaises penses,
chacune de leurs paroles de mort.

La Corriveau enveloppa le coffret dans son tablier, et se penchant
davantage vers Anglique, elle lui dit:

--Arrosez bien vos fleurs, mademoiselle, car dans trois jours je
viendrai faire un bouquet, et je vous promets qu'avant trois fois trois
jours il y aura des chants de tristesse  Beaumanoir.

--Que cela se fasse vite et srement! rpliqua Anglique d'un ton rude,
et n'en parlez plus! Votre voix est lugubre comme si elle sortait des
sombres galeries qui mnent  l'enfer. Qu'il me tarde que tout soit
fini! Je pourrai alors en ensevelir la mmoire dans la tombe du silence
et de l'oubli pour jamais! oui, pour jamais! Mais pourquoi me
dsolerais-je d'un acte que vous accomplissez vous-mme? Oui, d'un acte
que vous accomplissez vous-mme, et non pas moi! rpta-t-elle, comme si
elle pouvait rendre vrai ce sophisme en le raffirmant.

Elle voulait oublier son crime; elle ne songeait pas que c'est
l'intention qui rend coupable, et que devant Dieu le pch existe lors
mme que l'acte n'est pas accompli. Elle essayait de s'tourdir par les
subtilits du raisonnement, mais elle savait bien mieux que la
malheureuse qu'elle poussait au crime avec de l'or, combien grande tait
la faute qu'elle mditait. Hlas! la jalousie l'aveuglait, et son
ambition n'avait pas de frein. Une chose encore l'inquitait. Qu'allait
penser l'intendant? Qu'allait-il dire s'il la souponnait du meurtre?
Elle redoutait rellement l'investigation. Cependant, elle comptait sur
le pouvoir de ses charmes. Aprs tout, elle pouvait risquer puisque
lui-mme, par sa parole un peu tmraire, s'tait fait son complice.

Si en ce moment elle pensa  Le Gardeur, ce ne fut que pour touffer
impitoyablement le dernier cri de l'amour. A son souvenir, elle se
rvoltait comme se cabre une cavale sur le bord d'un prcipice.

Elle se leva subitement et dit  la Corriveau de se retirer, de crainte
qu'elle ne changet d'ide. Il se faisait encore un combat dans son
coeur.

La Corriveau se mit  rire de cette dernire lutte d'une conscience
presque morte, et lui souhaita le bonsoir. Il tait deux heures aprs
minuit, et elle allait demander  Fanchon de la conduire chez une
vieille femme de sa connaissance qui lui donnerait un lit avec la
bndiction du diable.

Anglique, lasse et trouble, lui dit qu'elle lui souhaitait aussi le
bonsoir au nom du diable, puisqu'elle prfrait cela. La vieille rit
encore, et d'un rire moqueur toujours, se leva et sortit.

Fanchon s'tait endormie. Elle s'veilla en sursaut, renoua vite ses
ides et offrit  sa tante de l'accompagner. Elle avait l'espoir
d'apprendre quelque chose de ce qui s'tait pass entre elle et Mlle des
Meloises. Tout ce qu'elle put savoir, ce fut que les joyaux taient
retrouvs.

La Corriveau s'en alla clopin-clopant dans l'obscurit et se rendit chez
la vieille femme, son amie. Elle se proposait de demeurer l,
jusqu'aprs l'excution de ses criminels desseins.




                                 XXXVI

             LA PORTE LARGE MAIS HONTEUSE D'UN MENSONGE


Huit jours aprs l'entrevue de la Corriveau avec Mlle des Meloises, le
comte de la Galissonnire tait dans son cabinet de travail, assis  une
table charge de papiers et entour des principaux conseillers de la
colonie. Des cartes gographiques et des peintures ornaient les murs
recouverts de tapisserie. C'tait l qu'il runissait d'ordinaire son
conseil pour les affaires de tous les jours.

Devant lui un amas de lettres, de mmorandums, de mmoires; dpches des
ministres du roi, marques du grand sceau de la France; rapports des
officiers en garnison dans tous les postes de la colonie; dclarations
des guerriers indiens de l'est et du grand ouest, crites en
hiroglyphes sur des feuilles d'corce de bouleau, blanches comme de
l'argent. Et parmi tout cela, un paquet de lettres nouvellement reues
du hardi et entreprenant La Vrendrye, qui explorait le cours lointain
de la Saskatchewan et la terre des Pieds-Noirs, et une foule de lettres
des missionnaires qui vanglisaient des rgions sauvages et presque
inconnues de ceux qui avaient charge de les gouverner.

En ces jours-l, le bureau du gouverneur, au chteau Saint-Louis,
n'tait jamais calme, jamais solitaire, jamais vide. Les ambitieux, les
guerriers, les conqurants s'y coudoyaient. De l, comme de l'antre
d'ole, sortaient les orages et les temptes qui branlaient le
continent.

A ct du gouverneur tait assis Mgr l'vque de Pontbriand, puis un
secrtaire. Devant lui se trouvaient l'intendant, Varin, Penisault et
d'Estbe. A l'un des bouts de la table, de la Corne de Saint-Luc, Rigaud
de Vaudreuil, Claude de Beauharnois et l'abb Piquet examinaient, avec
une attention extrme et un profond intrt, des dpches indiennes
graves sur des corces.

Deux hommes de loi en robe borde d'hermine et en rabats, des livres
sous le bras, un rouleau de papier  la main, attendaient,  l'extrmit
de la pice. Ils taient venus plaider les questions de droit de la
concession et de la juridiction de certains fiefs.

Bien que l'intendant ft brouill avec plusieurs gentilshommes qui se
trouvaient l, il n'en laissait rien paratre. Il ne fallait pas que les
affaires publiques souffrissent de ses rancunes personnelles.

Il tait gai, charmant, loin, bien loin de souponner la trahison qui se
prparait, la vengeance pouvantable d'une femme qu'il admirait contre
une femme qu'il aimait. Quelquefois il exprimait son opinion avec un peu
de hauteur, mais toujours avec courtoisie.

Il ne baissait ni les yeux ni la voix devant un adversaire, mais il
riait et plaisantait avec tout le monde galement; il s'observait
beaucoup toutefois quand il fallait, en bon politique, adresser quelque
flatterie  ses patrons ou  ses protectrices de Versailles.

Au fond de la bibliothque, on apercevait, par une porte entr'ouverte,
la noble et blonde tte de Peter Kalm. Cet enthousiaste chercheur
s'tait assis  une petite table, derrire une muraille de livres qui
s'levait toujours.

Le travail du conseil tait commenc. Le secrtaire avait lu maints
documents dj; les dbats, les discussions suivaient rgulirement et
les jugements taient rendus ou rservs selon les cas.

Le comte de la Galissonnire avait de la mthode; il allait vite en
affaires, se montrait sans prjug, franc et dcid. Il tait aussi
honnte dans le conseil que vaillant sur le gaillard de son vaisseau.
L'intendant montrait presque une gale habilet et une aussi grande
connaissance de la politique; il jouissait, en outre, d'une influence
plus considrable  la cour de Louis XV. Il n'avait pas la franchise du
gouverneur, car il lui fallait cacher trop de turpitudes et tenir
l'autorit aussi longtemps que possible.

Avec des caractres, des opinions, des habitudes si contraires, ils ne
pouvaient pas s'aimer; cependant, ils se traitaient avec gards dans le
conseil, et avec un certain respect mutuel pour leurs talents.

La plupart des papiers qui se trouvaient sur la table concernaient
l'administration intrieure de la colonie. C'taient des requtes du
peuple qui se plaignait des exactions des commissaires de l'arme; des
observations au sujet des dcrets de l'intendant; et des arrts de la
haute Cour de justice dclarant que la grande compagnie avait le droit
d'exercer certains nouveaux monopoles.

La discussion tait vive. De la Corne de Saint-Luc dnona
vigoureusement les nouvelles ordonnances de l'intendant, et il fut
soutenu par Rigaud de Vaudreuil et le chevalier de Beauharnois. Bigot
n'essaya point de prouver que ces ordonnances taient bases sur les
principes d'une saine conomie, ce qui, du reste, eut t peine perdue,
car il avait affaire  des adversaires trop habiles. Il se contenta de
sourire et de faire lire, par son secrtaire, les dpches des ministres
de Versailles approuves par le roi, dans un lit de justice. Ces
dpches justifiaient tout ce qui avait t fait en faveur de la grande
compagnie.

Sans cesse entrav par les pouvoirs de toutes sortes confrs 
l'intendant, le gouverneur se sentait incapable de faire triompher la
justice et le droit. Dans les instructions particulires qu'ils lui
adressaient, les ministres lui recommandaient de reconnatre les
prtentions de l'intendant et de la grande compagnie. Tout ce qu'il
pouvait faire dans les intrts du peuple et du roi,--intrts en
opposition avec ceux des courtisans avides et des orgueilleuses beauts
de la cour,--c'tait d'adoucir un peu les coups mortels ports au
commerce et aux ressources de la Nouvelle-France.

Bigot dfendit de toutes ses forces un dcret qui autorisait l'mission
d'une quantit illimite de papier monnaie. Il dploya une grande
finesse et invoqua tous les sophismes. Il se montra savant dans cet art
d'blouir et de tromper avec des chiffres, dont Law fut le matre en
France, et la compagnie du Mississipi, l'exemple frappant.

De la Corne de Saint-Luc fit au projet une opposition srieuse.

Nous n'avons que faire, s'cria-t-il, de ce papier menteur, qui servira
 dpouiller le fermier de son grain et l'ouvrier de son salaire! S'il
faut, pour payer le luxe des paresseux de la cour, tout l'or et tout
l'argent de la colonie, les habitants pourront encore, comme dans les
premiers jours, se servir, pour acheter et vendre, de peaux de castors
et de peaux de rats musqus. Les uns reprsenteront les livres, et les
autres, les sous. Ce systme des assignats a t essay sur une petite
chelle par l'intendant Hocquart, et cependant, il a appauvri et vol la
colonie. Si ce nouveau projet propos par de nouveaux Laws,--et il
regarda l'intendant dans les yeux,--doit tre mis en vigueur dans toute
son tendue, vous n'entendrez bientt plus ici le son de deux pices de
monnaie qui se touchent, la colonie tombera dans l'indigence et s'il
faut la racheter de sa misre, le trsor royal mme sera compltement
puis! Promettre, ce n'est point payer! clama le vieux militaire; de
mme qu'avoir faim ce n'est pas manger! Je voudrais que personne, pas
plus moi que les autres, n'et jamais ce dangereux pouvoir de
transformer des chiffons en monnaie, et de faire circuler des valeurs
fictives au lieu de valeurs relles! Les habitants connaissent le prix
des peaux de castors qu'ils reoivent en change de leur bl, mais ils
ne savent pas ce que reprsentent ces morceaux de papier qui peuvent
tre aussi nombreux et aussi inutiles que les feuilles de la fort.

La discussion fut longue. Le gouverneur couta avec son silence
approbateur, les adversaires de la mesure, mais il avait reu ordre, en
secret, de supporter le projet de l'intendant. Il sanctionna donc, bien
malgr lui, le dcret qui devait inonder la colonie d'assignats sans
valeur et que personne ne rachterait, ce qui devait augmenter la misre
du peuple et prparer l'asservissement  l'tranger.

Les papiers, les mmorandums, les documents de toutes sortes taient mis
de ct  mesure que le conseil dpchait son travail, et dj sur la
grande table tout  l'heure trs charge, il n'y avait presque plus
rien. Plusieurs des gentilshommes dsiraient l'ajournement, car la
sance durait depuis longtemps et ils taient fatigus. Les deux avocats
ne plaidrent pas et leur cause fut remise  un autre jour. Ils n'en
furent pas fchs, car si le dlai cotait quelque chose  leurs
clients, il leur rapportait une augmentation d'honoraires.

Les avocats de la vieille France, dont parle La Fontaine dans une fable
charmante, ne diffraient gure de leurs confrres  la longue toge de
la Nouvelle-France; ils ne diffraient pas du tout mme sous le rapport
de l'habilet  prparer un mmoire de frais et  utiliser les ruses du
mtier. Alors comme aujourd'hui, et aujourd'hui comme alors, l'avocat
mange l'hutre et les plaideurs se divisent l'caill.

Au moment o le gouverneur allait ajourner la sance, il reut un paquet
scell du sceau royal. Il le fit ouvrir par le secrtaire. Dans ce
paquet se trouvaient des papiers galement scells et marqus
personnel. Le secrtaire le lui remit et il en prit connaissance
immdiatement. Il paraissait lire avec intrt, et l'impression qu'il
ressentait se trahissait sur sa figure.

Il les mit sur la table, les reprit, les lut de nouveau et les passa 
l'intendant.

Bigot eut vite fait de les parcourir des yeux. Il fit un bond de
surprise et un froncement de sourcils. Mais il rprima vite ce
mouvement, et se mordit les lvres avec une colre mal dissimule.

Il renvoya les papiers au comte, de l'air indiffrent d'un homme qui n'a
rien  y voir.

--Les ordres de la marquise de Pompadour seront excuts fidlement,
dit-il. Je vais la faire chercher, cette demoiselle, je vais la faire
chercher sans retard. Je la crois quelque part dans un fort ou dans un
camp, faisant joyeuse vie.

Bigot comprenait le danger. Les dpches taient srieuses et le
gouverneur ne manquerait pas de dployer la plus grande diligence dans
l'accomplissement du devoir nouveau qui lui incombait.

Pendant un instant, il fut comme ahuri. Puis, s'apercevant que les yeux
se braquaient sur lui, il se mit  parler encore. Il parla avec une
hardiesse qui ressemblait  un dfi:

--Je prie Votre Excellence, commena-t-il, en s'adressant au gouverneur,
de vouloir bien expliquer aux conseillers la nature de cette dpche.
Elle ne surprendra nullement ceux qui connaissent l'tourderie des
femmes, et gagnera au noble baron de Saint-Castin la sympathie de tous.

--Elle fera natre de la sympathie pour sa fille, galement, car c'est 
cause de leurs sentiments gnreux, souvent, que ces infortunes se
perdent, rpliqua le gouverneur. C'est bien la plus trange histoire que
j'aie entendue.

Les gentilshommes assis autour de la table fixrent sur le comte des
regards avides et surpris, et de la Corne de Saint-Luc, en entendant
prononcer le nom du baron de Saint-Castin, s'cria!

--Au nom du ciel, comte! qu'y a-t-il donc dans ces dpches? Le baron de
Saint-Castin est mon ami et mon compagnon d'armes.

--Je vais vous le dire, messieurs, rpondit le comte; ce n'est pas un
secret en France, ce n'en sera plus un ici, cette lettre...

Il tenait dans sa main le papier dpli.

--Cette lettre est du baron de Saint-Castin que vous connaissez tous.
C'est un pathtique appel  mon amiti,  mon honneur,  mon devoir,
pour que je l'aide  retrouver sa fille, qu'un lche ravisseur sans
doute a emmene loin du toit paternel. Il la croyait passe en France,
mais il l'y a vainement cherche. Il parait maintenant qu'elle est
reste dans la colonie, cache sous un faux nom ou un dguisement
honteux... Et cette autre dpche, continua le gouverneur, vient de la
marquise de Pompadour. La marquise m'ordonne de faire l'impossible pour
retrouver Mlle de Saint-Castin. Elle menace de faire entasser  la
Bastille, comme du poisson sec--c'est son expression--tous ceux qui de
prs ou de loin ont aid  enlever ou  cacher cette jeune fille.

Certes! tous les gentilshommes du conseil taient mus, dsols, et de
la Corne de Saint-Luc plus que les autres. Il se leva et frappant la
table de sa main ouverte:

--Par saint Christophe! s'cria-t-il, j'aurais mieux aim perdre un
membre  la bataille, que de voir mon vieux compagnon ainsi afflig dans
son enfant! dans cette anglique enfant que j'ai tant de fois porte
dans mes bras comme un agneau de Dieu!... Vous savez, messieurs, ce
qu'il lui est arriv!...

Le vieux soldat regardait l'intendant comme s'il eut voulu le foudroyer.

--Vous savez ce qu'il lui est arriv. Eh bien! j'affirme et je soutiens
qu'elle a conserv dans sa chute la puret d'une sainte! Chevalier
Bigot, c'est vous qui devez rpondre  ces dpches. C'est votre
affaire! Si Mlle de Saint-Castin est perdue, vous savez, vous, o la
trouver!

Bigot se leva aussitt. La fureur et la crainte donnaient  ses yeux une
expression terrible. Ce n'tait pas de la Corne de Saint-Luc qui lui
faisait peur, c'tait la pense que le secret de Beaumanoir pouvait tre
vent. Les menaces de la Pompadour l'inquitaient et paralysaient son
audace. Il ne fallait rien moins que la certitude de perdre la faveur de
cette haute protectrice pour l'empcher d'avouer qu'il tait coupable et
qu'il tait prt  braver les consquences de son crime. La large mais
honteuse porte du mensonge s'ouvrait devant lui. Furieux contre de la
Corne de Saint-Luc et contre lui-mme, il s'y prcipita lchement. Il
mentit.

--Chevalier, dit-il, en faisant un effort extraordinaire pour se
contenir, j'ai entendu et compris vos paroles, et je saurai vous en
demander compte dans l'occasion. Je dclare maintenant, par dfrence
pour Son Excellence le gouverneur et les gentilshommes qui sigent dans
ce conseil, que quelles qu'aient t mes relations passes avec Mlle de
Saint-Castin,--et je l'ai aime, je ne m'en cache point,--son enlvement
n'est pas mon oeuvre et j'ignore absolument o elle s'est retire.

--Dclarez-vous sur votre parole de gentilhomme que vous ne savez pas o
elle est? demanda le gouverneur.

--Je le dclare sur ma parole de gentilhomme! rpta l'intendant, rouge
de honte ou de colre. Plus que cela, ajouta-t-il, je rpondrai moi-mme
 la dpche de la comtesse, bien que vous n'ayez pas le droit de me
demander de le faire, comte. Et vous ne me le demandez pas, non plus, je
le sais!

Puis, se tournant vers de la Corne de Saint-Luc, il continua:

--Chevalier de la Corne de Saint-Luc, je ne sais pas plus que vous,
moins que vous, peut-tre, o s'est enfuie la fille du baron de
Saint-Castin, et je dclare que je suis prt  croiser le fer avec le
premier gentilhomme qui osera douter un instant de la parole de Franois
Bigot.

Varin et Penisault se regardrent d'une faon qui indiquait le doute et
la surprise. Ils savaient bien qu'une dame trangre, dont on ne disait
pas le nom, vivait mystrieusement renferme dans les chambres secrtes
de Beaumanoir; Bigot l'avait dclar  ses intimes. Mais quels que
fussent leurs soupons, ils se donnrent garde de les laisser deviner.
Au contraire, Varin, qui tait toujours prt  mentir, affirma avec
serment que l'intendant disait vrai.

De la Corne de Saint-Luc avait l'air d'un lion qu'on veut enchaner.
Rigaud de Vaudreuil, en vieux familier, lui ferma la bouche avec sa
main. Il craignait la violence de la rplique et ce qui s'en suivrait
ncessairement. Il se pencha  son oreille:

--Comptez jusqu' cent avant de rpondre, de la Corne! murmura-t-il.
L'intendant a le droit d'tre cru sur parole comme les autres
gentilshommes. On se bat pour un fait, non pour une supposition. Soyez
prudent. Nous ne savons pas, aprs tout, s'il a jur faux.

--Mais je le crois, moi! riposta de la Corne.

Le vieux militaire rageait, mais enfin, ses soupons n'taient pas des
faits, et il comprit qu'il ne pouvait appuyer ses accusations sur des
preuves solides. Alors il s'effora de reprendre possession de lui-mme.

--J'ai peut-tre t un peu trop vif, Rigaud, dit-il, mais quand je
songe au Bigot d'autrefois, comment puis-je avoir confiance au Bigot
d'aujourd'hui? N'importe! par Dieu! je la retrouverai, la fille de mon
vieil ami! je la retrouverai, fut-elle  dix pieds sous terre, et
duss-je, pour cela, bouleverser toute la face de la Nouvelle-France,
j'en fais le serment! De la Corne de Saint-Luc sait tenir ses serments.

Il pronona cette dernire parole de manire  tre entendu, et en
regardant Bigot. L'intendant le maudit vingt fois entre ses dents, car
il connaissait l'nergie et la sagacit qu'il dployait quand il avait 
coeur de russir dans une entreprise. Il se doutait bien que de la Corne
dcouvrirait aussitt la prsence d'une trangre au chteau de
Beaumanoir, surtout parce que cette trangre tait la fille du baron de
Saint-Castin.

Le pieux vque s'tait lev pendant que de la Corne et l'intendant
changeaient des paroles de menaces. Il aurait bien voulu calmer la
colre qui sourdait et rtablir la paix dans les coeurs, mais il savait
que l'intervention du prtre ne servirait de rien en cette occasion.
L'honneur et le respect d'eux-mmes pourraient seuls toucher ces deux
hommes et les empcher de s'abandonner  des excs de langage ou  des
voies de fait regrettables. Il se tint debout, les mains jointes, priant
en attendant l'occasion favorable de leur rappeler la septime
batitude: _Beati pacifici._

Bigot sentait dans quelle position difficile la marquise l'avait mis, en
crivant au gouverneur au lieu de lui crire  lui-mme. Pourquoi
a-t-elle fait cela? se demandait-il avec colre... Me souponne-t-elle
donc? Il ne pouvait pas en venir  une autre conclusion; elle le
souponnait. Elle ne voulait pas s'adresser  lui dans cette
circonstance parce qu'elle le savait aim de Mlle de Saint-Castin.
C'tait bien elle, en effet, cette royale matresse, qui l'avait empch
d'pouser la belle Acadienne. Il aurait pu aisment, jusqu' cette
dernire minute, renvoyer chez elle la jeune captive; mais il ne le
pouvait plus maintenant qu'il avait menti au gouverneur et au conseil.

Une chose cependant lui parut absolument ncessaire: tenir secrte, 
tout prix, la prsence de Caroline au chteau de Beaumanoir;
c'est--dire la tenir secrte jusqu' ce qu'il pt envoyer la
malheureuse jeune fille loin, dans les bois avec les tribus sauvages.
Elle attendrait l, dans la solitude, la fin des recherches et l'oubli
de l'affaire.

Bigot prouva de la honte  cette pense lche. Ce n'tait que la
premire pourtant. Il n'tait pas facile, il n'tait pas sr, non plus,
de confier la captive  ces tributs nomades. Un bruit, une rumeur, qui
se rpandrait  peine dans un rayon de deux lieues, en France, pouvait
aisment, dans les plaines de l'Amrique, voler  des centaines de
milles. Les voyageurs et les Indiens marchaient vite et loin. Ce premier
moyen ne valait pas autant qu'il semblait de prime abord. La garder 
Beaumanoir, c'tait impossible. Le gouverneur et l'indomptable de la
Corne de Saint-Luc sauraient bien l'y dcouvrir. L'embarras tait grand,
et le dilemme difficile  rsoudre. Il ne voulait pas, pour se sauver
lui-mme, faire le moindre mal  sa victime, ni profiter du dlaissement
o elle se trouvait pour ajouter encore  son malheur.

Pendant qu'il se plongeait dans ces rflexions pnibles, le conseil
continuait  expdier les affaires. A la fin, las de chercher une
solution qui n'arrivait pas, il se leva.

--Avec le consentement de Son Excellence, dit-il, je proposerai
l'ajournement.

Il tait fatigu et voulait sortir. Puis, au palais, le dner attendait.
Un superbe dner, arros d'un vin d'or, qui pouvait soutenir la
comparaison avec le meilleur vin des caves du chteau Saint-Louis. Il
pria le gouverneur et les autres gentilshommes de lui faire l'honneur de
le suivre.

La sance fut aussitt leve; les papiers disparurent dans les tiroirs,
et une conversation vive et gaie fit un instant oublier les soucis.

Bigot accosta l'abb Piquet.

--C'est jene, monsieur l'abb, fit-il; mais tout de mme s'il vous
plaisait de venir bnir ma table profane, j'en serais enchant! Vous me
devez une visite, vous savez, et moi, je vous dois des remerciements
pour la manire dont vous avez support ma querelle avec le chevalier de
la Corne, tout  l'heure. J'ai compris vos reproches et vous n'avez pas
parl. C'tait mieux. Je vois que vous comprenez le monde o vous vivez,
comme vous comprenez cet autre monde o vous dsirez que nous allions
tous vivre ensuite.

L'abb salua respectueusement. Le dner ne le tentait gure, car il
avait souvent entendu parler de la licence qui rgnait  la table de
l'intendant. Mais il tait prtre et homme politique, et cette double
qualit lui permettait de poursuivre certains projets qu'il ne perdait
pas de vue. Il tait de ceux qui auraient dn avec Satan pour l'amour
de Dieu et des pcheurs.

--Merci, Excellence, rpondit-il en riant, j'ai fait des centaines de
lieues, en raquettes,  travers des rgions dsertes, pour aller
baptiser ou confesser un pauvre Sauvage, et cela sans invitation! je ne
refuserai donc pas de marcher un mille pour bnir votre table profane,
comme vous l'appelez, lorsque vous m'invitez si cordialement. Je
m'efforce comme saint Paul, mon matre, de me faire tout  tous; et je
me trouve galement chez moi dans le palais et dans le wigwam.

--Bien dit! monsieur l'abb, bien dit! je vous aime, moi, dvous
missionnaires! Vos pieds sont nus souvent, mais vos coeurs sont toujours
brlants! Vous serez les bienvenus au palais de l'intendant comme dans
le wigwam du Sauvage. Je serais bien aise de causer avec vous de cet
tablissement que vous vous proposez de fonder  la Prsentation.

--Chevalier, je dois vous avouer que c'est la grande raison qui me fait
accepter votre invitation. C'est un des projets que j'ai le plus 
coeur, comme ministre de Dieu parmi les hommes.

--Si je ne puis vous imiter, cher monsieur l'abb, je ne vous en admire
pas moins. Je vous promets que tout se passera convenablement et que
vous aurez une excellente occasion de convaincre l'intendant de
l'importance de votre projet pour la soumission des Iroquois.

L'abb accompagna Bigot au palais. Il tait charm de son affabilit, et
nourrissait l'espoir de l'intresser srieusement  sa politique
indienne.

L'intendant invita aussi le Procureur du roi et l'autre gentilhomme
avocat, qui trouvrent agrable et avantageux d'aller s'asseoir  la
table somptueuse du palais.

Le gouverneur et trois ou quatre de ses intimes, l'vque, de la Corne
de Saint-Luc, Rigaud de Vaudreuil et le chevalier de Beauharnois,
restrent dans la salle du conseil,  causer de l'affaire de Caroline de
Saint-Castin. Ils ressentaient une grande piti pour la pauvre jeune
fille et une sympathie profonde pour le pre malheureux. Ils se
perdaient en conjectures et ne savaient o diriger leurs recherches.

--Je la trouverai! s'cria de la Corne de Saint-Luc. En quelque lieu
qu'elle soit cache ou que l'ait conduite son ravisseur, je la
trouverai! J'irai dans tous les forts, dans tous les camps, dans toutes
les maisons, dans toutes les cabanes indiennes; je ferai explorer toutes
les cachettes, tous les antres, tous les arbres creux! je la
retrouverai! Pauvre enfant! pauvre enfant dlaisse!

--La Corne, reprit le gouverneur, jamais le galant esprit de la
chevalerie ne disparatra tout  fait, tant que vous serez l, pour
enseigner aux gentilshommes leurs devoirs envers les belles dames.
Restez  dner avec moi; nous allons nous occuper de cette affaire. Pas
d'excuse aujourd'hui! Mon vieil ami Kalm va se joindre  nous. Il est
aussi bon philosophe que vous tes bon soldat. Restez et nous aurons
mieux que la fume de la pipe pour nous gayer.

--La fume de la pipe n'est pas  ddaigner, Excellence! rpliqua La
Corne qui tait grand fumeur. J'aime bien votre Sudois. Il dbite ses
maximes avec une gravit qui plat, et je les coute avec le plaisir
d'un enfant qui reoit des amandes. Ma philosophie pratique n'est pas
toujours d'accord avec ses thories cependant; mais je sens que je dois
croire bien des choses que je ne comprends pas.

--Fort bien! alors, vous resterez; et vous aussi, Beauharnois, et vous
aussi, Rigaud. L'abb Piquet est all dire le bndicit chez
l'intendant, Mgr l'vque le dira ici. Nous allons dresser la table au
sommet de l'Olympe; nous aurons le nectar et l'ambroisie. Un dner des
dieux!

Les gentilshommes partagrent la franche gaiet du comte et
acquiescrent  ses dsirs.

Le comte appela Kalm.

Le philosophe tait tellement absorb par l'tude, qu'il n'avait pas
mme eu connaissance des paroles acerbes changes entre de la Corne et
l'intendant. Courb sur ses livres, il copiait dans un cahier prcieux,
pour les conserver et les retrouver au moment opportun, les penses
profondes, les ides neuves, les maximes sages qui lvent l'me et
agrandissent l'esprit, et en crivant, il baissait et relevait sa belle
tte blonde, par un mouvement rgulier, et comme pour approuver les
savants qu'il tudiait.

Le gouverneur rpta son invitation, et cette fois Kalm entendit. Il se
leva derrire sa pile de livres et sourit  l'ami qui le rappelait  la
vie relle. Un instant aprs, il se mettait  table avec les autres
gentilshommes.

--Kalm, commena le gouverneur d'une voix mue, ceci me rappelle notre
temps d'tudiants  Upsal, alors que nous portions le chapeau blanc 
bord noir. Le bon vieux temps! Vous vous souvenez que les coliers vous
appelaient l'ingnieur, parce que vous vous entouriez toujours alors
d'une muraille de livres et d'une provision de raisonnements qui vous
rendaient inattaquable comme les murs de Mdgard.

--Ah! comte, c'tait en effet le bon temps! Nous n'tions pas alors,
comme aujourd'hui, ni trop vieux ni trop sages! Devant nous, derrire
nous, tout tait lumire! Chaque soir nous entrions dans nos alcves
comme les oiseaux dans leurs nids, et l'aile de Dieu s'ouvrait pour nous
couvrir. Chaque matin, c'tait un rayonnement nouveau, rayonnement de la
science, de la sant, de la jeunesse et de la gaiet!... Comme le jeune
Linne tait fier des gants ses frres!... Pauvres ambitieux! nous nous
pensions des aigles, et nous tions des poussins sans plumes!... Vous
n'avez pas oubli, comte, la langue des hommes du Nord?

--Non, certes! je ne l'ai pas oublie! repartit le gouverneur, et je ne
l'oublierai jamais! coutez, Kalm.

Et il se mit  redire, avec un excellent accent, quelques vers d'une
ballade sudoise, fort populaire autrefois parmi les tudiants d'Upsal:

        Smeriges man akter jag att lofva
        Om Gud, vill mig nader gifva!
        Deras dygd framfora med akt och hag
        Den stund der jag ma lefva!

        Noble peuple de la Sude,
        Peuple vaillant, tant que battra mon coeur,
        Si Dieu m'entend que j'intercde,
        Je chanterai ta force et ta grandeur!

--Je ne l'ai pas oublie, n'est-ce pas Kalm, votre belle langue? reprit
le gouverneur. J'aime beaucoup cette vieille terre du Nord et son
langage antique; un langage fait pour les bouches honntes et franches
comme les vtres, braves Sudois! Quelle est l'ancienne chanson des
Goths? Voyons!

        Allsmaktig Gud, han hafver them wiss
        Som Sverige aro tro!
        Bade nu ock forro forutan all twiss
        Gud gifve them ro!
        Svenske man! I sagen! Amen!
        Som I Sveriges rike bo!

        Garde le Sudois toujours fidle et ferme!
        Dieu tout-puissant, sois son appui!
        L'amour de sa patrie est le premier qui germe
        Et le dernier qui meurt en lui!
        Garde le Sudois,  Dieu! fidle et ferme,
        Dans l'avenir comme aujourd'hui!

Au souvenir gracieux de sa patrie et de son foyer, au bord de l'orageuse
Baltique, Kalm sentit des larmes mouiller ses paupires, et un long
soupir souleva sa poitrine. Il saisit les mains de son ancien ami.

--Merci, comte! fit-il, merci, Rolland Michel Barrin! Je ne savais pas
qu'au fond de la lointaine Amrique, j'entendrais parler si loyalement
de ma chre patrie! Les louanges que j'entends me sont d'autant plus
agrables, qu'elles viennent d'un homme qui connat mon pays, un homme
dont les paroles et les actions sont toujours marques au coin de la
plus admirable sagesse.

--Kalm, si je n'tais Franais, je voudrais tre Sudois. Mais voici la
cloche du chteau qui sonne... La cloche sonne pour avertir le peuple de
la ville que le gouverneur dne et qu'il ne faut pas l'interrompre! Les
affaires sont remises  demain, Kalm! J'ai gard quelques amis pour
dner avec nous. Nous allons boire et manger  notre plus intime
connaissance.

Kalm s'aperut, en entendant parler de dner, que son apptit se
rveillait menaant. Il fut charm des dispositions de ses nouveaux
amis. Puis il fallait se reposer un peu de l'tude. Comme tous les
hommes sages, il tait un mangeur joyeux et un solide buveur. Mais il
n'oubliait jamais le soin de sa sant et son amour de la sobrit. Il
savait jusqu'o aller; il ne dpassait pas la limite qu'il s'tait
fixe, et, comme un bon Sudois, il remerciait le Seigneur de toutes les
bonnes choses qu'il nous donne.




                              XXXVII

                  L'ARRIVE DE PIERRE PHILIBERT.


Le dner du comte de la Galissonnire ne fut pas seulement un temps
consacr  boire et  manger. Si la nourriture fut succulente et le vin
gnreux, capable, comme dit le Psalmiste, de faire briller les visages,
la conversation savante et releve nourrit l'intelligence et rjouit les
esprits.

Quand la nappe fut enleve, les gouttes de vin dor, tombes sur la
table, bien essuyes, le sommelier apporta, sur un plateau, une large
bote d'argent remplie de tabac, des pipes et une bougie allume, comme
c'tait l'usage dans les runions o il n'y avait pas de femmes. Il
dposa tout cela sur la table, avec une prcaution qui trahissait son
amour pour la plante indienne, et son admiration pour les nuages de
fume odorante qui bientt allaient flotter au-dessus de la tte des
heureux fumeurs.

--C'est un dner de garons, messieurs, dit le gouverneur, en bourrant
sa pipe. Nous allons profiter de l'absence des dames pour offrir
l'encens au Manitou qui, le premier, a song  dissiper avec du tabac
les ennuis de l'humanit.

Chacun s'empressa de prendre une pipe et de la charger jusqu'au bord,
chacun except Kalm, qui portait toujours la sienne, une pipe d'cume de
mer, profonde et sombre comme un coucher de soleil dans la Baltique. Il
la remplit lentement, comme pour jouir d'avance, en foulant du pouce ou
de l'index les feuilles haches, l'alluma, poussa deux ou trois fortes
bouffes de suite, puis il se rejeta en arrire dans sa chaise et fit
monter des nuages bleus, lgers, parfums. Il aurait fait scher de
jalousie un majestueux bourgmestre de Stockholm, sigeant au grand
conseil de nuit, dans le vieux Raadhus de la cit des Goths.

Ils taient l, plusieurs gentilshommes, autour de la table du
gouverneur, tous francs et loyaux, tous heureux de se connatre et de se
voir. Pas un qui n'et voyag plus qu'Ulysse, et qui n'et aussi, comme
lui, travers des cits tranges, observ des caractres singuliers, des
moeurs et des coutumes bizarres, et acquis, en feuilletant le livre de
l'humanit, une grande exprience.

La lecture des dpches de France avait cependant laiss une trace
visible d'inquitude dans l'esprit des conseillers. Il tait facile de
prvoir, d'aprs la marche des vnements, que la colonie serait
dtache bientt de la mre-patrie. Pour prvenir ce malheur et sauver
la France elle-mme, il faudrait que Dieu ft surgir un homme selon son
coeur.

Le comte vit bien que les penses graves dont il tait obsd
envahissaient aussi l'esprit de ses htes, et il s'effora de ramener la
bonne humeur en rappelant des souvenirs agrables et des sujets varis
et intressants.

--Kalm, dit-il, en s'appuyant sur le coude, de cette faon douce et
prvenante, qui lui gagnait les coeurs, Kalm, nous avons tourn bien des
feuillets, depuis le temps o nous suivions les cours  Upsal. La mare
de la science, depuis lors, a mont et baiss bien des fois.

--Et nous sommes revenus en arrire, parfois comte. Une re de
dcouvertes est toujours suivie d'une poque de scepticisme. Et cette
dernire poque dure jusqu' ce que les savants apprennent  soumettre
leurs nouvelles thories aux vieilles et ternelles vrits. Notre ge
devient chaque jour de moins en moins croyant. Nous cherchons, pour
clairer nos temples, des lumires nouvelles, pendant que le soleil,
au-dessus de nos ttes, verse toujours comme auparavant des flots de
clarts.

--Je pense que vous avez raison, Kalm. Les crits de Voltaire et de
Rousseau porteront de mauvais fruits, des fruits qui pourraient bien
tuer la France.

--Ils la tueront! Elle ne croit dj plus, et elle livre son coeur aux
passions infmes. _Absit omen_! Mais je redoute pour votre beau pays une
heure d'horribles calamits. L'indiffrence qu'il manifeste  l'gard de
ses colonies, est,  mon avis, un symptme de sa dcadence. Il ne
regarde que ses intrts du moment et s'abandonne  un lche gosme.

Le gouverneur ne put s'empcher de penser srieusement aux lamentables
dpches qu'il venait de recevoir. Il savait que la France tait entre
les mains des extorqueurs et des pillards. L'argent tait l'unique
mobile. Tout pour l'argent, rien sans l'argent! Un petit nombre
s'enrichissait scandaleusement; presque tous tombaient dans une misre
affreuse. Entre les deux classes de la socit, les riches et les
pauvres, le roi et les sujets, s'ouvrait un abme o tout allait
s'engloutir. Les colonies d'abord devaient disparatre.

Il n'osa pas exprimer les craintes qu'il ressentait; il ne voulut pas le
faire; ce n'tait pas le moment. Il fit tomber la conversation sur un
autre sujet.

--Kalm, dit-il, souvent, quand nous tions  Upsal, nous avons discut
la question de l'anciennet de la terre, et spcialement de ce nouveau
continent qui est devenu le ntre, et que ni l'un ni l'autre nous
n'avions jamais vu. Que pense Upsal aujourd'hui de cette question? Ses
philosophes ont-ils renouvel le dbat qui nous avait tant passionns?

--Souvent, comte, et la cause a fait des progrs, rpondit le Sudois
d'un air confiant. Une lumire nouvelle brille maintenant, qui promet
d'clairer toute la philosophie.

En effet, rpliqua le gouverneur, que ces sujets relevs intressaient
vivement, j'ai vu quelque part ce que vous m'affirmez l. Et quel est
l'enseignement de la nouvelle philosophie?

--Ce n'est pas tant une philosophie nouvelle qu'une philosophie mieux
claire, riposta Kalm. Si nous remontons au commencement, nous
reconnaissons que le monde est ancien comme le temps, et qu'avant la
cration, le temps n'existait pas; il n'y avait que l'ternit.

--Pense profonde et qui doit tre vraie, observa le gouverneur.

--Je la crois vraie. La science plonge dans le pass et surprend les
rvolutions des ges de tnbres, comme elle pntre les mystres de
l'avenir. Le mouvement infiniment rapide de la lumire cleste a son
contrepoids dans la lenteur infinie des changements qui s'oprent sur
notre plante.

--Vous croyez encore, Kalm, que le monde est extrmement vieux. C'tait
votre thse favorite  Upsal, je m'en souviens.

--Alors comme aujourd'hui, comte. coutez bien. Il alla prendre dans un
petit cabinet de minralogie, un morceau de charbon que des voyageurs
avaient apport des monts Alleghanys.

--Il y a des millions de sicles, commena-t-il, dans les profondeurs du
temps, la terre tait couverte d'une vgtation prodigieuse et le soleil
l'inondait d'une lumire intense comme celle de l'quateur
aujourd'hui... Les vgtaux se condensrent, et produisirent ce morceau
de charbon qui n'est en fin de compte, comme le prouve l'analyse, que la
chaleur et la lumire du soleil, sous une forme tangible et concrte. Le
dernier mot de la chimie est chaleur et lumire, rien que cela, mais
derrire cela se cache la cause des causes, l'amour et la sagesse de
Dieu. Brlez ce charbon, vous rendez la libert aux rayons si longtemps
emprisonns du vieux soleil, et ils vous donnent ces rayons, la chaleur
et la lumire des temps primitifs.

Cette fougre, continua le philosophe, en tirant une petite branche d'un
vase de Svres, cette fougre est l'expression d'une ide divine. Ses
pores si petits contiennent d'innombrables principes de vie. Qu'est-ce
que le principe de la vie? Dieu! Dieu qui est partout et dispose tout
avec une sagesse infinie. La conservation des tres crs est une
continuelle cration. Chaque instant de leur vie renferme un miracle
gal au miracle de la cration premire par la divine parole. La
puissance du Verbe qui a fait sortir le monde du nant peut seule
l'empcher d'y retomber.

--J'aime votre philosophie, Kalm, rpliqua le comte. Je m'imagine
facilement que le monde est trs vieux, et qu'il a vu bien des retours
de sa jeunesse et de sa vieillesse.

--Et il en verra bien d'autres encore. La forme de la matire est
destructible, mais pas son essence. Pourquoi? Parce qu'elle est une
conception du verbe ternel par qui toute chose a t faite. La terre
est le pidestal de Dieu, dans un sens plus lev que la science n'est
capable de le dfinir.

--Cette fougre a eu un commencement, remarqua de Beauharnois, qui
s'intressait vivement  ces sortes de questions, mais il fut un temps
o elle n'existait pas. Comment pouvez-vous savoir, Kalm, le moment o
elle a commenc  exister?

--La terre elle-mme a crit son histoire en hiroglyphes, dans son
livre de pierres, avant que l'homme ne parut, pour compter le temps et
les poques. L'homme ne sait pas quand cette branche a commenc 
fleurir; mais il sait, d'aprs le livre de la Gense, l'ordre de la
cration, et elle a paru le troisime jour. Alors, cette partie de
l'Amrique tait dessche, tandis que l'ocan passait sur la face de
l'Europe et de l'Asie.

--Donc pour vous le Nouveau-Monde, c'est le vieux, le premier-n de
toutes les terres? demanda de Beauharnois.

La fume sortait en orbes lgers de la pipe du philosophe et s'tendait
en nuages d'argent sous le plafond de la salle.

--Incontestablement, chevalier, rpondit-il, en lanant une odorante
bouffe de fume. J'ai compar les rocs, les plantes et les arbres de
l'Amrique du Nord, les uns avec les autres; j'ai tudi les poissons,
les oiseaux, les quadrupdes et les hommes, et j'ai reconnu que tout
portait un cachet d'antiquit auprs de laquelle l'antiquit de l'Europe
ne semble remonter qu' hier.

--Nos savants acadmiciens n'ont encore rien affirm  ce sujet, Kalm,
reprit le comte, et je n'ai pas la prtention de me croire plus sage
qu'eux; mais j'ai souvent entendu de la Corne soutenir que la race
indienne de l'Amrique en est arrive,  force de vieillir,  une espce
de ptrification, et que les Sauvages eux-mmes prtendent que leurs
enfants ont autant d'instinct, de rflexions et d'habilet que les
blancs devenus hommes.

--La race amricaine est si vieille, interrompit de le Corne de
Saint-Luc, qu'il semble impossible qu'elle retrouve jamais sa jeunesse;
elle est tellement immobile dans son engourdissement moral, que rien ne
pourra jamais la rveiller. Elle restera ce qu'elle est, jusqu' ce
qu'elle disparaisse de la terre.

--Et cependant, observa Kalm, ces Indiens peuvent se vanter d'tre les
hritiers d'une civilisation perdue, qui remplit l'Amrique de ses
oeuvres merveilleuses, alors que le reste du monde tait encore plong
dans les tnbres de l'ignorance.

--J'ai vu sous les tropiques, reprit de la Corne, les ruines de cits
immenses et les temples de dieux trangers que je ne veux pas appeler
des dmons.

--Ce ne serait ni philosophique, ni chrtien, rpliqua Kalm. Cependant,
il est une preuve de l'anciennet de l'homme rouge de l'Amrique que je
trouve concluante, bien que je puisse l'apprcier aussi justement que
vous. C'est la beaut, la richesse, le charme du langage de ces diverses
tribus. Un pareil langage ne peut tre que le fruit de la civilisation;
il le prouve, comme le galet dmontre, par sa rondeur et son poli, qu'il
a t roul par les flots. Ce ne sont pas les misrables chasseurs que
l'on connat qui ont pu trouver une si splendide manire d'exprimer
leurs penses.

--Leur langage est tellement au-dessus de leur condition, Kalm, affirma
de la Corne, qu'il est vident qu'ils descendent d'une race civilise
dont ils ont gaspill l'hritage et perdu le souvenir.

Kalm reprit aprs un instant:

--L'Amrique est trs ancienne, tout le proclame. Ses rochers
apparaissaient, quand l'Europe dormait encore sous l'ocan.
Dernirement, j'examinais avec tonnement et respect la vieille chane
des Laurentides,  l'aspect dcrpit; ces assises granitiques qui sont
aux autres montagnes du globe, ce que sont les pyramides d'gypte aux
autres monuments de l'homme. Leur aspect vnrable rvle  l'esprit
merveill une insondable antiquit. L, nous trouvons, marqus par des
coteaux sablonneux, les vritables rivages que battirent les eaux de la
mer dans les premiers ges du monde. Ces rives premires, les potes
n'ont pu les voir que dans leurs rves, telles qu'elles apparurent
d'abord formant la limite des premires terres qui surgirent de l'Ocan
universel, au commandement du Crateur. Lorsque Dieu dit: Que les eaux
se runissent en un endroit et que la terre sche apparaisse! les
Laurentides apparurent, et le reste de la terre demeura dans le secret
du divin Crateur. Un jour peut-tre, on retrouvera l, si jamais cela
se trouve, les premires traces de la vie sur la terre.

--Et notre flore et notre faune, interrogea de Beauharnois, ne
sont-elles pas les plus antiques du monde? Il me semble que c'est admis
aujourd'hui.

--Certainement! rpondit Kalm.

Puis, se tournant vers le gouverneur, il ajouta:

--Vous vous en souvenez, comte? Rudberg avait coutume de dclarer que le
cheval, l'lphant, le chameau et le boeuf ne sont pas des indignes du
Nouveau-Monde; que le buffalo des prairies de l'ouest garde le type du
mammouth; que le dindon, le condor et le lama portent le sceau d'une
origine plus ancienne que tout autre animal de l'Europe ou de l'Asie.

Il y avait l quelques spcimens de poissons et de coquillages; Peter
Kalm prit un poisson, un _garpique_ du lac Ontario, la dernire espce
vivante d'une classe d'tres qui peuplrent les eaux primitives de la
terre, avant que les autres tres pussent entendre le _fit_ du
Crateur.

--Vos eaux, dit-il, sont comme vos terres, les plus vieilles. Les plus
rares antiquits de l'Europe sont des choses modernes, compares  ce
poisson qui semble venir des profondeurs de l'ternit. Il nous apprend
que le monde tait peut-tre plus violent et plus cruel alors
qu'aujourd'hui. Voyez ces dfenses, ces dents menaantes, cette forme
propre  l'attaque comme  la fuite! Quel rve terrible du pass!
Combien ancienne, comte, doit tre l'Amrique, qui garde encore dans ses
mers intrieures ces reliques vivantes des premiers temps!

--Devons-nous donc en conclure, demanda de Beauharnois, que les
indignes de l'Amrique ne sont pas des hommes nouveaux, mais des
descendants dgnrs de quelque race civilise et aujourd'hui oublie
tout  fait? Nanmoins bien des gens instruits les font venir de la
Tartarie et du Japon.

--_Non liquet_! S'il en tait ainsi, ils n'auraient pas manqu d'amener
avec eux le cheval, la vache et le mouton, les contemporains de l'homme
en Asie; et cependant, sans le concours de ces animaux, l'Amrique
primitive tait arrive  une grande civilisation.

--Vous aimez toujours, Kalm,  relire dans Platon, ce que des prtres
gyptiens avaient racont  Solon au sujet de la mystrieuse Atlantide.

--Et j'y crois  ce rcit des prtres de l'gypte, comte! Les Pyramides
ne s'levaient pas encore et l'Atlantide tait connue. Mais les
relations avec cette terre loigne ne pouvaient qu'tre accidentelles;
autrement il y aurait eu change de produits. Colomb aurait vu sans
doute des arbres fruitiers de l'Asie transplants sur les rivages
amricains quand il retrouva le Nouveau-Monde. Je dis: retrouva, car ce
sont les hommes du Nord qui ont dcouvert l'Amrique. Je rclame pour
eux cet honneur! Le soleil de la civilisation amricaine s'est couch
avant que l'aurore ait lui pour l'Asie. Il s'est couch, mais en
projetant sur le Mexique et le Prou un magnifique reflet d'or qui s'est
teint, hlas! dans le sang vers par les Espagnols.

--Il a projet ses reflets plus loin encore, reprit de la Corne. Dans
mes voyages  l'intrieur, prs des montagnes, j'ai contempl les
remparts et les restes de cits anciennes presque rduites en poussires
et recouvertes de la fort sculaire. Et sous les forts des
tropiques,--comme je l'ai dit il y a un instant,--quelles ruines
tonnantes des temples de la prire! quelles inscriptions! quelles
images! quelles sculptures!

--J'ai reu aujourd'hui mme, reprit le gouverneur, une lettre du sieur
de la Vrendrye, qui m'informe que l-bas, sur les bords sauvages et
pres du lac Suprieur, il a trouv des traces d'exploitation des mines
de cuivre, de plomb et d'argent. Or, aucune des tribus qui hantent ces
rivages ne se souvient d'avoir entendu parler de tels travaux.

--Il est possible que ces territoires aient form un immense empire
autrefois, repartit Kalm. Les Amricains ont, comme les Chinois, une
foule de dialectes, mais une criture unique en hiroglyphes, et ils se
comprennent tous ainsi. Tous les Sauvages, comte, depuis la mer du Nord
jusqu'au golfe du Mexique, sont capables de dire ce que signifient les
signes dpeints sur les bandes d'corce qui sont l devant vous.

Les savants discoureurs laissrent un moment reposer leurs graves sujets
de conversation, remplirent leurs coupes d'un vin dlicieux, puis, aprs
avoir bu, dgustrent un nouveau tabac, et la fume se reprit  monter
en vagues bleutres dans la pice qui s'obscurcissait comme le ciel 
l'approche d'un orage.

Rigaud de Vaudreuil n'avait point pris part  la discussion. Il tait
patriote et soldat, brave et honnte, mais il n'entendait rien en
antiquits et dtestait souverainement ces choses surannes.

Il aurait aim, par exemple,  savoir l'opinion du philosophe sur la
guerre et les signes du temps.

--Vous avez un passe-port, Kalm, commena-t-il, pour voyager en
Angleterre et dans les colonies anglaises; je ne veux pas vous demander
quels prparatifs militaires vous avez vus sur votre passage, ce serait
manquer aux lois de l'honneur et de l'hospitalit; mais je puis bien
vous demander ce que vous pensez de la politique anglaise  l'gard de
l'Amrique.

--Certainement, chevalier, et voici ma rponse: L'Angleterre veut
conqurir la Nouvelle-France, ni plus, ni moins. Les colonies anglaises
la pressent de le faire--elles ont peur de vous--et la mre patrie est
trop dsireuse d'humilier la France, sa rivale, pour reculer devant les
consquences, quelles qu'elles puissent tre. Votre conqute, c'est la
base de leur politique.

--C'est ce que nous pensions tous, rpliqua Rigaud de Vaudreuil. C'est
aussi ce qu'ils essaient de faire depuis un sicle. Ils russiront quand
le dernier Canadien digne de ce nom sera couch sur la frontire, pas
avant! Je vous remercie, Kalm, d'avoir parl si franchement, bien que
vos paroles ne soient pas trs encourageantes.

Il lui serra la main.

--Vous avez parl des consquences, fit-il, un instant aprs. Quelles
seraient-elles donc, dans votre opinion?

--La France aura sa revanche, monsieur de Vaudreuil J'ai assez vu, assez
observ pour dire que c'est la peur de la France qui tient les colonies
anglaises dans l'obissance et la fidlit. Les hommes politiques de la
Nouvelle-Angleterre semblent embrass de ce souffle de feu qui passa sur
l'Angleterre, il y a un sicle. Ils pourraient acclamer un Cromwell; un
roi, jamais! Si ces colonies vous conquirent, elles se lveront dans
leur orgueil pour secouer le joug de la mre patrie. Ce sera une
nouvelle lutte entre le peuple et le roi. La guerre clatera, et alors
la France pourra se venger. L'Angleterre verra tous ses ennemis se
joindre aux rebelles pour la frapper au coeur et lui arracher ces belles
colonies qui font sa grandeur et sa force!

--Pardieu! Kalm, vous parlez comme un prophte! s'cria de Vaudreuil.
Oui, ce serait une belle vengeance, une vengeance aussi douce que la
conqute aurait t amre! Nous sommes au courant, ici, des secrtes
manoeuvres des partisans de l'ide rpublicaine, dans la
Nouvelle-Angleterre. Ils nous ont fait dj des avances que nous avons
repousses, parce que ces gens sont les pires ennemis de notre glise et
de notre roi.

--Ils veulent d'abord, avec le secours de l'Angleterre, renverser votre
souverain, puis ensuite, aids de la France, ils chasseront du
Nouveau-Monde la royaut anglaise. La guerre sera longue et sanglante:
elle enfantera des inimitis sculaires.

--Par saint Michel! Kalm, vos paroles ont toutes les couleurs de la
vrit, interrompit de la Corne de Saint-Luc; mais la France ne trahira
pas ses enfants; elle sera fidle  l'honneur et l'hostilit des
provinces anglaises ne saurait l'effrayer.

--Puisse-t-il en tre ainsi, chevalier! rpondit Kalm en chargeant sa
pipe de nouveau. Il faudrait, pour former une civilisation digne de ce
grand continent, que la courtoisie et l'urbanit du peuple franais
pussent s'unir  la rude nergie de l'Anglais. Heureux le pays o les
qualits de ces deux grands peuples se fondront ensemble! Et je crois
l'entrevoir, ce pays, dans les ombres de l'avenir!...

--Vous croyez l'entrevoir? reprit le gouverneur. Comment? Faites-nous
part des secrets qui vous sont rvls! Nous sommes tous des
philosophes, ce soir, et nous reconnaissons que le prophte est proche
de Dieu quand il contemple les choses du futur.

--Je vois venir un jour, repartit Kalm, o les colonies anglaises se
rvolteront et secoueront le joug de l'Angleterre! Je vois venir un jour
o les colonies anglaises voudront proclamer leur indpendance. Alors,
elles tendront vers vous des mains suppliantes, car elles auront besoin
d'amis et de secours!... Et la Nouvelle-France! la Nouvelle-France
devenue province anglaise ne les coutera point et dtournera la tte!
Elles vous demanderont le secours de votre pe, de la Corne de
Saint-Luc! le secours de votre pe, Rigaud de Vaudreuil! et vous les
repousserez! Vous resterez fidles  votre nouveau souverain! Et vienne
un temps o l'Angleterre, lche et dgnre, vous abandonne comme le
fera bientt la France, le dernier coup de canon qui sera tir pour la
dfense de son drapeau, le sera par un Canadien franais.

--Par tous les saints du paradis! exclama de la Corne de Saint-Luc.

--Par tous les damns de l'enfer! s'cria de Vaudreuil, faisant flamme
comme un volcan, cessez vos prdictions, Kalm, cessez! Cassandre n'a
jamais annonc  Troie de pareilles choses! C'est impossible ce que vous
dites l, absolument impossible!

--Impossible ou non, je le vois, et ce n'est pas loign, rpondit Kalm
fort tranquillement.

--Quelque chose qu'il arrive, jamais la loyale, la catholique
Nouvelle-France ne s'unira aux puritains hrtiques de la
Nouvelle-Angleterre. S'il est vrai que nous aimions peu la vieille
Angleterre, nous aimons encore moins la Nouvelle-Angleterre, continua de
la Corne de Saint-Luc. Nous ne prendrions, certes, jamais la part de
cette dernire contre la premire. Et puis, nous n'oublierons jamais la
France! jamais! exclama-t-il.

--Mais la France vous abandonnera. Elle vous vendra pour un plat de
lentilles.

--La France, la chevaleresque France! elle tombera l'pe au poing, si
jamais elle tombe!

--La France, aujourd'hui, n'est plus la France des chevaliers, mais la
France des courtisans! Elle est avide et troque son honneur pour de
l'or!... Mais, pardon! je ferme les yeux devant cette sombre vision.
Chevalier, votre main! Vous sauverez votre pays, s'il peut tre sauv.

--Laissons reposer un peu cette malheureuse politique, proposa le
gouverneur, et n'ajoutons pas aux tourments d'aujourd'hui les terreurs
de demain. Kalm reprsente ici la vieille universit d'Upsal, buvons un
verre  sa sant, buvons un skal sudois en son honneur!

Les coupes furent remplies et le skal fut bu avec enthousiasme.

Le comte se rejeta en arrire dans sa chaise et se prit  songer:

--Six lustres, trente ans, dit-il, ont pass sur nos ttes et blanchi
nos cheveux, Kalm, depuis que nous avons termin notre cours de
botanique. Nous avions pour professeur un homme plus jeune que nous, un
homme qui faisait la gloire et l'admiration de l'universit, comme
depuis, il a fait la gloire et l'admiration du monde. Linne tait
encore lve de Olaf Celsius et de Gammal Rodbeck quand il ouvrait aux
lves et aux professeurs les trsors de la nature. Puisse-t-il
longtemps porter la couronne que le monde lui a mise sur le front!

--S'il vous entendait, comte, rpliqua Kalm, il se sentirait tout
honteux, car il est aussi humble qu'il est grand. Comme Newton, il dit
qu'il n'a fait que ramasser quelques petits cailloux sur les rivages
encore inexplors du vaste ocan de la vrit.

--Je le sais, mais nous ne devons pas faire taire la reconnaissance.
Quel temps glorieux que ce temps-l! et qu'il tait doux d'avoir de tels
hommes pour matres! Gammal Rodbeck ne cessait de nous dire que nous
avions l'honneur d'tre traits absolument de la mme faon, que son
royal pupille, le brave Charles XII.

--Oui, repartit Kalm au souvenir que rveillait ce nom, cela faisait
cesser nos murmures dans les jours de disette, quand la portion ne
rpondait pas  l'apptit. Nous trouvions le gruau meilleur, quand nous
songions que c'tait cet humble mets qui avait form les os et les
muscles du vainqueur de la Nerva.

Le gouverneur se laissa emporter par le flot des rminiscences.

--Nos compagnons de classe ont vieilli comme nous, Kalm, et comme nous,
maintenant qu'ils ont la sagesse des cheveux blancs, ils s'aperoivent
qu'il n'y a rien de neuf sous le soleil et que tout est vanit. O est
Crusenstolpe?

--Il vit dans le chteau de ses anctres  Wermland, chassant le cerf,
cultivant l'orge, levant un essaim de jeunes Sudois qui porteront son
nom et serviront leur roi et leur pays.

--Et Engelshem?

--Dans l'arme. C'est un vaillant cuirassier finlandais.

--C'est en effet un brave garon, j'en suis sr, observa le gouverneur.
Et Stroembom, notre Waterbull, o est-il?

--Dans la marine; il garde les falaises de la Baltique.

--Et Sternberg? continua le comte avec la curiosit d'une jeune fille
qui rappelle ses compagnes de couvent.

--Conseiller d'tat  la cour du roi Frdric, comme il l'tait  la
cour de la reine Ulrique. Moi je suis un humble professeur de
philosophie  Abo. Markenshiold prche le patriotisme et la religion aux
Dalcarliens. C'est peine perdue. Mais les Dalcarliens aiment qu'on leur
dise qu'ils remplissent bien leurs devoirs envers Dieu et le roi, et ils
ne priseraient gure un orateur qui ngligerait cette prcaution.

--Il y en a encore un autre de nos compagnons de classe, et c'tait un
prodige celui-l, Swedenborg, qu'est-il devenu?

--Swedenborg? il est  Stockholm, en corps... Son me, elle, est rendue
au septime ciel!

--Que voulez-vous dire, Kalm? Swedenborg tait le plus beau gnie de
l'Universit.

--Et il ne l'a pas perdu son gnie. Peu d'esprits peuvent le suivre dans
son essor. Il a tudi la terre, maintenant il explore le ciel et
l'enfer. Il n'est pas comme le Dante, guid  travers des rgions
imaginaires par un Virgile ou une Batrice, mais par une permission
divine, il converse avec les bons anges ou les esprits mauvais au sjour
du bonheur ou de la dsolation.

--Vous me surprenez, Kalm, continua le gouverneur, Swedenborg qui tait
le meilleur mathmaticien de la classe et le plus fin observateur de la
nature! Olaf Celsius l'appelait un philosophe minent, et il mritait ce
nom. Il n'tait rien moins qu'un fol enthousiaste.

--C'est vrai, mais vous n'ignorez pas, comte, que sous nos neiges et nos
glaces, couvent des feux terribles qui font parfois irruption pour
illuminer ou dvaster la terre.

Le gouverneur regarda Kalm comme pour l'approuver.

--Je vous reconnais bien, l, dit-il,  Sudois, avec votre gnie
brillant et froid comme un soleil d'hiver, votre gnie curieux et
profond, qui veut soulever le voile dont se couvre l'inconnu et voir ce
que nul n'a pu encore deviner; gnie ml du mysticisme primitif et
charmant d'Edda et de la race d'Odin... Mais quand l'avez-vous rencontr
Swedenborg?

--Je l'ai rencontr  sa rsidence de Hornsgata, justement le jour de
mon dpart. Vous connaissez Hornsgata, prs de Stockholm? Il tait au
milieu de son verger, dans sa maison d't, sa retraite favorite. C'est
de l qu'il voit les cieux ouverts et qu'il crit les merveilleux
secrets,--Arcana celestia,--dont le monde, un jour, fera ses dlices.

--Vous m'tonnez, Kalm! jamais je n'aurais suppos qu'il se serait
consacr  de pareils travaux. Il a donc renonc  la philosophie pour
chercher une nouvelle voie dans la science et la thologie!... Il est
devenu fou  force de sagesse. Peu d'hommes ont cette excuse. Quant 
moi j'tudie la philosophie dans les choses visibles, dans une pierre,
une plante, une goutte d'eau, un tre anim quel qu'il soit. Mon livre
c'est la nature; et la raison m'aide  le commenter. Je trouve cela
suffisant. J'aime la thologie, mais je l'abandonne  ceux qui ont
charge de l'enseigner et de l'interprter. Credo in sanctam Ecclesiam
Catholicam I Mes pres y ont cru et j'espre qu'ils ont t sauvs. J'y
crois et elle me sauvera!

--L'homme sage ne juge pas Dieu, observa l'vque, qui avait cout avec
plaisir la conversation des deux anciens tudiants d'Upsal.

Et il ajouta:

--Nous devons l'accepter tel qu'il s'est rvl, et c'est en vain que la
curiosit cherche  pntrer le mystre dont il s'enveloppe. Nous ne
pouvons pas mme juger les hommes avec justice.

--Je m'incline avec dfrence, rpondit Kalm. Au fond, nous croyons tous
la mme chose, et nous ne diffrons que dans les signes extrieurs. La
mer,  sa surface, parait infiniment divise, quand les vagues roulent,
roulent sans cesse au souffle des vents, mais dans ses profondeurs elle
forme une masse compacte unie et calme. En Sude, monseigneur l'vque,
nous sommes un peu curieux. Nous aimons  connatre la raison de tout;
pourquoi l'homme a t cr, d'o il vient, o il va. Nous soulevons une
 une les pierres de la science, pour voir sur quoi elles reposent. Nous
allons, quand c'est possible, au fond de toutes les choses, et nous
questionnons Dieu lui-mme en l'tudiant dans ses oeuvres comme dans sa
parole.

--coutez, fit l'vque en levant la main, l'anglus sonne dans les
tours et les beffrois, et des millions de chrtiens s'agenouillent avec
la simplicit de l'enfance pour prier. Ils ne connaissent pas un mot de
thologie, pas un mot de philosophie! Notre Pre qui est au ciel entend
la prire du coeur sincre qui demande le pardon du pass et des grces
pour l'avenir. Croyez-vous cela, Kalm?

--Sans doute, monseigneur, et j'en remercie Dieu! C'est lui qui nous
accorde la grce du salut, et les humbles seuls sont dignes de la
recevoir.

--Puissions-nous la recevoir cette grce, ajouta l'vque, et il
pronona,  haute voix, la prire en l'honneur de l'Incarnation.

Il se fit un silence de quelques instants, puis, tous se levrent et
chacun rcita pieusement,  voix basse, la salutation de l'ange et la
sainte invocation qui l'accompagne d'habitude, pendant que sonnait
l'anglus. Quand on eut fini, la compagnie se remit  table et l'on
reprit de nouveau les verres.

La conversation n'avait gure intress Rigaud de Vaudreuil qui billait
en se cachant le mieux possible. Il dtestait les philosophes et les
appelait une bande de sceptiques et de railleurs, qui travaillaient 
dtruire la religion et finiraient par s'attaquer au roi et  la France.

Chacun de nous a son sujet favori de discussion, un sujet o il se sent
 l'aise et fort. Il est plaisant de voir un homme silencieux, s'lancer
tout  coup, et comme emport par un coursier vigoureux, sur le terrain
qu'il connat et qu'il aime.

Rigaud de Vaudreuil tait taciturne comme un Sauvage, mais si vous lui
parliez de guerre, il devenait tout feu, et c'tait plaisir de
l'entendre. Il partait au galop comme le cheval de bataille  l'appel du
clairon.

Le gouverneur s'aperut de l'ennui qui se peignait sur sa figure, et
amena fort adroitement la conversation sur un sujet auquel ce vaillant
soldat pourrait prendre part. Rigaud de Vaudreuil raconta alors ce
qu'avaient fait, pour la dfense de la colonie, les troupes du roi et
les loyaux Sauvages. Il dit aussi les travaux qui restaient inachevs 
cause de la ngligence de la cour, et de la division de l'autorit en
Nouvelle-France. Le gouverneur contrle la campagne, le gnral en chef
commande l'arme et l'intendant tient l'argent--le nerf de la guerre!

--Le roi espre de nouvelles victoires! s'cria-t-il. Nous en gagnerons!
dussions-nous les payer dix fois de notre sang! Mais ses courtisans,
mais ses matresses, mais tous ces vampires qui entourent le trne, nous
extorquent les dernires bribes de nos richesses! Entre les mains de
Bigot, la Nouvelle-France va perdre la dernire goutte de son sang et le
dernier sou de son trsor. Ici comme en Acadie, les soldats ne reoivent
plus leur solde! ici comme en Acadie, probablement, ils seront obligs
de piller leurs compatriotes pour vivre! N'est-ce pas vrai, de la Corne?
fit-il en se tournant vers son illustre camarade.

De la Corne de Saint-Luc fumait avec ardeur en coutant Rigaud de
Vaudreuil, et il se perdait dans un nuage bleutre qui s'paississait
toujours.

--C'est vrai! c'est trop vrai! Rigaud, rpondit-il. La Nouvelle-France
aura la destine de l'Acadie; elle sera brise comme ceci--il prit sa
pipe et la cassa,-- moins qu'un feu nouveau ne s'allume dans les coeurs
franais!  moins que le France ne soit gouverne par des hommes d'Etat
honntes et capables, et que le rgne des courtisanes, des prodigues et
des philosophes ne finisse! Vous tes historien, Kalm, continua-t-il. Eh
bien! je vous demande d'crire que la Nouvelle-France,--si jamais elle
est perdue--ne l'aura pas t  cause de la valeur des Anglais ou du
manque de patriotisme de ses enfants, mais parce que, dans la mre
patrie, la richesse sera devenue lche, la loyaut se sera teinte, le
sentiment de l'honneur et l'orgueil national n'existeront plus! Si la
France perd l'Amrique, c'est qu'elle n'aura pas le coeur de conserver
ce que ses fils ont si bravement conquis! Quand une nation aime mieux
son or que son sang, mieux la paix que l'honneur, elle est condamne!
Elle n'aura bientt plus, peut-tre, pour racheter sa misrable
existence, ni sang, ni or, ni honneur! Son sang, le meilleur, s'en ira
illustrer d'autres terres; son or servira  payer les tributs honteux
que lui imposeront les vainqueurs, et son honneur s'effondrera pour
jamais dans l'ocan de la dgradation nationale!

En articulant ces paroles de feu, de la Corne de Saint-Luc tait le
fidle interprte de presque tous les hommes intelligents de la colonie.
Ils se sentaient moiti dlaisss et tout  fait ddaigns par la mre
patrie. La politique de la France, on commenait  le sentir et les plus
habiles le comprenaient parfaitement, subissait l'influence perverse de
Voltaire qui ourdissait alors sa cabale anticoloniale. Voltaire! qui
plus tard manqua de coeur et de patriotisme au point d'allumer des feux
de joie pour clbrer la dfaite de Montcalm! et la perte par la France
de sa plus grande colonie!

Chose trange! aprs un laps de temps de plus d'un sicle, il a surgi
une race d'Anglais qui se sont faits les successeurs des encyclopdistes
franais pour poser en principe que seule la richesse fait la grandeur
d'une nation et que, pour l'Angleterre, le seul moyen de rester un tat
puissant et respect est de se dbarrasser de ses colonies, de s'aliner
le coeur de millions de ses plus loyaux sujets, de briser les lments
les plus forts de sa puissance nationale en divisant son empire et en
poussant ses fragments dans les bras de ses ennemis! Esprons que le
peuple anglais fera sourde oreille  d'aussi pernicieux arguments.

Il existe des Voltaire et des Diderot anglais qui croient en
l'efficacit de la pusillanimit nationale et qui l'enseignent. Ils sont
comme cet homme poursuivi par les loups qui leur jetait de sa voiture
tous ses enfants les uns aprs les autres, dans l'esprance d'assouvir
la faim de ces animaux froces, et de sauver son ignoble vie, au prix de
tout sentiment de devoir et d'humanit, au prix de l'honneur et des
droits que la nature elle-mme avait  ce qu'il se sacrifit pour le
salut de ses enfants.

Voltaire et les philosophes se firent de la libert une image
fantaisiste qu'ils appelaient l'Angleterre, image qui, vraie en
elle-mme, tait fausse dans la conception qu'ils en avaient et qu'ils
dgradaient par l'usage factieux qu'ils firent de leur idal.

Il en est de mme de ces Anglais, successeurs de Voltaire, qui se font
une ide fantaisiste d'une divinit qu'ils appellent l'Amrique. Ils
rampent  ses pieds, lui rendant un culte moiti idoltre, moiti
poltron, mais dgnrant tout  fait du sentiment de bravoure et de
l'esprit d'indpendance qui animait la nation anglaise.

Les funestes prdictions de la Corne de Saint-Luc furent inutiles. Les
vnements se prcipitrent. Une lutte dsespre commena pour sauver
la domination, franaise. Chacun fit son devoir envers Dieu et envers
son pays; la bravoure et le dvouement furent sans bornes, et les
soldats canadiens sacrifirent leurs biens, leurs familles et leur vie
pour dfendre le drapeau national!

La Nouvelle-France n'avait jamais contempl tant d'hrosme, recueilli
tant de gloire! jamais l'Amrique n'avait vu de si beaux combats! Hlas!
la mre patrie ne se rveilla point de sa criminelle torpeur!
Aujourd'hui qu'il n'y a plus de Pompadour, que ne donnerait-elle pas
pour ces quelques arpents de neige alors si lchement cds 
l'Angleterre!

Mais ces douloureux vnements n'taient pas encore sortis des tnbres
de l'avenir. L'orage grondait. Les nobles convives du comte de la
Galissonnire pouvaient ressentir de l'inquitude, mais pas de
dcouragement encore, pas de dsespoir.

Pendant que l'on versait du vin, ou que l'on remplissait de tabac les
pipes culottes, un serviteur annona Pierre Philibert.

Tous se levrent pour lui souhaiter la bienvenue.

Pierre semblait inquiet, mal  l'aise. Cependant, de si cordiales
poignes de mains le remirent aussitt.

--Pierre, dit le comte, j'espre bien que ce n'est pas un mauvais vent
qui vous ramne  la ville d'une manire aussi inattendue. Vous tes le
bienvenu, toutefois, et le vent qui nous ramne nos amis est toujours un
bon vent.

--C'est un vent maudit qui me ramne, Excellence! rpondit-il en prenant
son sige.

--Comment? qu'y a-t-il? Mme de Tilly et sa charmante nice se
portent-elles bien?

--Trs bien, mais elles ont de la peine. Le diable a de nouveau mis la
main sur Le Gardeur. Le malheureux jeune homme a succomb  la
tentation. Il est revenu en ville, et personne ne peut lui faire
entendre raison. Un dchan!

--Comme sa soeur doit souffrir! soupira le gouverneur. Elle donnerait sa
vie pour le sauver!... Je la plains! je vous plains aussi, Pierre!

En disant ceci, il serra loyalement la main du jeune colonel.

--Je n'prouve pas moins de piti, ajouta-t-il, pour l'infortun jeune
homme qui nous cause  tous tant de chagrin.

--Oui, Excellence, Le Gardeur est plus digne de piti que de blme. Il a
t tent au-dessus de ses forces.

De la Corne de Saint-Luc s'tait lev; il arpentait la pice et
paraissait fort surexcit.

--Pierre Philibert, fit-il, o est-il le pauvre garon? Il faut le
chercher, le trouver! Quel dmon s'est empar de lui? Le dmon du vin,
qui mord comme un serpent et rend fou? le dmon du jeu, qui fait tinter
les ds et l'or comme une musique nfaste aux oreilles des faibles? ou
le pire de tous, le dmon qui n'est jamais vaincu, la femme?

--Les trois ensemble, chevalier! De Pan est venu  Tilly, et lui a
remis un message de la part d'une femme. Vous savez qui. Il est devenu
fou, compltement fou. Cent hommes ne l'auraient pas tenu. Il s'est mis
 boire et  jouer avec de Pan, nuit et jour,  l'auberge du village,
et celui qui se serait avis d'intervenir aurait mal pass son temps.
Ils sont venus  la ville aujourd'hui, tous les deux.

--De Pan, reprit de la Corne de Saint-Luc, le vilain serpent! Un digne
instrument des mensonges et des infamies de Bigot! Je parie qu'il n'a
pas t de lui-mme  Tilly. C'est l'intendant qui est au fond de
l'affaire. Il voudrait ruiner le plus noble garon de la
Nouvelle-France!

--C'est possible, rpliqua Philibert, mais l'intendant seul n'aurait pas
t capable de le ramener  Qubec. C'est la lettre de cette redoutable
sirne qui l'a de nouveau attir dans le gouffre mortel.

--Oui, mais Bigot s'est servi d'elle, riposta de la Corne de Saint-Luc,
qui n'en dmordait pas.

--Peut-tre avez-vous raison, mais moi je pense que c'est elle qui se
sert de l'intendant, affirma le colonel.

--Et qu'avez-vous fait depuis votre arrive, Pierre Philibert? demanda
l'vque; avez-vous vu Le Gardeur?

--Non, monseigneur. Je les ai suivis  la ville, lui et de Pan. Je me
suis rendu au palais o ils taient entrs. L'intendant m'a reu avec la
plus exquise courtoisie. Je lui ai dit que je dsirais voir Le Gardeur;
il m'a rpondu que c'tait impossible en ce moment-l. En mme temps,
j'ai entendu le bruit des ds, le son des pices d'argent, des rires,
des cris... J'ai reconnu Le Gardeur  sa voix, et lui ai fait remettre
ma carte avec quelques mots. Il me l'a renvoye aprs y avoir griffonn
des ordures... Cependant l'criture n'est pas de sa main, bien qu'il ait
sign cela de son nom. Lisez, Excellence; voyez! Je ne veux pas rpter
ces choses. Dites-moi ce qu'il faut que je fasse pour protger mon
honneur et en mme temps sauver mon ami. Pauvre Le Gardeur! il n'a pas
crit cela, jamais! Ce n'est pas possible! Il a sign sans savoir ce
qu'il faisait.

--Par saint Martin! exclama de la Corne de Saint-Luc, qui venait de lire
la carte, quelqu'un mordra la poussire pour cela! Quant  Le Gardeur,
prenez-le en piti, pardonnez-lui! Il n'est pas tant  blmer que ces
coquins de la Friponne qui trouveront un jour l'pe de la Corne de
Saint-Luc une peu longue pour leurs petites poitrines.

--Pardonnez! mes chers amis, pardonnez! recommanda l'vque, ce n'est
pas ainsi que doivent parler des chrtiens.

--Non, mais ainsi que parlent des gentilshommes, riposta de la Corne de
Saint-Luc avec humeur, et je soutiens qu'un vrai gentilhomme est un bon
chrtien. Cependant, monseigneur, vous faites votre devoir, je le
reconnais, et je vous en flicite; mais je ne vous promets pas
l'obissance. David a tu Goliath en duel, et Dieu et les hommes l'ont
exalt pour cela.

--Il ne se battait pas pour son compte, riposta l'vque en souriant.
Goliath avait dfi les armes du Dieu vivant et David s'arma de l'pe
pour le salut de son roi.

--_Confiteor!_ monseigneur! mais la logique du coeur l'emporte souvent
sur celle de la tte, et le sabre est fait pour sabrer les polissons!

--Je m'en retourne chez moi maintenant, fit Pierre. Je reverrai Votre
Excellence  ce sujet.

--Quand vous voudrez, Pierre; je suis  votre disposition, rpondit le
gouverneur.

Tous les htes se levrent. C'tait pour tous le moment de se retirer.

Le gouverneur et Kalm passrent dans le muse et se mirent  tudier,
comme deux coliers, les minraux, les plantes, les oiseaux, les animaux
de toutes sortes. Ils oublirent le monde, et ses projets, et ses
batailles, pour admirer les richesses, la beaut et la vrit des rgnes
de la nature, dans le Nouveau-Monde.




                              XXXVIII

              UNE MAUVAISE NUIT AU DEDANS ET AU DEHORS


Le chevalier de Pan n'avait, en effet, que trop bien russi  perdre de
nouveau Le Gardeur. Quelques jours lui avaient suffi pour cette oeuvre
avilissante, et il triomphait maintenant.

A Tilly, il s'tait retir  l'auberge du village, n'osant pas accepter
l'hospitalit de la noble chtelaine. Mais il venait au manoir tous les
jours, pour rgler des affaires dont l'intendant l'avait charg. Un
prtexte, pas autre chose.

Il tait reu poliment, mais avec froideur; ce qui ne l'empchait point
de se montrer fort galant. Il aurait voulu gagner les bonnes grces des
dames ou, du moins, faire tomber leurs prjugs.

Il voulut une fois aborder Amlie, un peu plus familirement, peut-tre,
que ne le permettait la stricte politesse; mais il ne fut pas tent
d'essayer une seconde fois. Elle rpondit  ses paroles flatteuses par
un regard tellement charg de mpris, par un mouvement d'aversion
tellement prompt, qu'il resta stupfait.

La justice d'une femme qui se sent heureuse d'tre aime a quelque chose
d'implacable. Elle craint toujours, cette femme, que la force et la
puret de son dvouement ne soient souponnes.

De Pan grina des dents et jura de se venger de cet outrage. Il
appelait cela un outrage, lui, cette juste rpugnance que la vertu
prouvait  le voir. Il jura qu'avant longtemps Amlie expierait
cruellement cet odieux acte de mpris.

Un de ses rves les plus caresss s'envolait pour ne plus revenir. Il
avait regard avec envie l'immense fortune et la haute position de la
jeune chtelaine de Repentigny; la cupidit s'tait allume plus vive
encore que l'amour dans son me basse, et les charmes incomparables de
la sage beaut le touchaient moins que la pense de ses richesses.

Il n'tait pas assez magnanime pour supporter bravement la perte de ses
esprances. Il ne comprenait pas, dans sa sotte vanit, quand il se
regardait avec batitude, qu'une femme put lui prfrer un autre homme;
il ne comprenait pas qu'une femme suivrait pieds nus, s'il le fallait,
un gueux qu'elle aime, et refuserait de chausser des sandales d'or pour
marcher avec un riche qu'elle n'aime pas.

Quand Amlie fut entre dans sa chambre, elle dit  Hlose de
Lotbinire qu'elle n'aurait pas voulu traiter un gentilhomme aussi
rudement que cela, parce qu'une femme ne doit jamais rpondre par le
mpris  l'amour d'un homme, quand cet homme est honnte et sincre.

--Mais le chevalier de Pan, ajouta-t-elle, est si faux, si prsomptueux
que je ne puis souffrir qu'il me parle comme  une amie. Je suis, je
veux rester une trangre pour lui.

--Tu t'es montre trop bonne encore, lui rpondit Hlose en l'entourant
de son bras; s'il se fut adress  moi, je me serais autrement moque de
ses flatteries. Je l'aurais pay avec la mme monnaie. Je l'aurais
laiss s'avancer au bord du prcipice, faire de tendres aveux, offrir sa
loyale main, puis, alors je l'aurais laiss tomber du haut de ses
esprances, comme du haut du rocher on laisse tomber un caillou dans le
gouffre de la chaudire...

--Tu as toujours t plus hardie que moi, Hlose; je ne pourrais, pour
rien au monde, faire cela. Je ne veux causer de peine  personne, pas
mme au chevalier de Pan. Et puis, cet homme, je le crains; tu sais
pourquoi. Il a sur Le Gardeur une puissance extraordinaire, une autorit
qui m'pouvante. Quand ils sont quelque part ensemble, je voudrais y
courir, pour loigner ou prvenir sa maligne influence, pour protger
mon frre bien-aim! Hier encore, au salon, je me suis longtemps
attarde avec eux; trop longtemps! et de Pan a pu supposer que je me
plaisais en sa prsence.

--O mon Amlie! ma soeur! Oh! laisse-moi t'appeler ainsi. J'prouve les
mmes craintes que toi pour Le Gardeur!... pour Le Gardeur que j'aime
sans esprance et que je voudrais voir heureux!

--Ne dis pas sans esprance, chre Hlose, fit Amlie, en embrassant
avec tendresse son amie, Le Gardeur n'est pas insensible  ta douceur et
 ta beaut.

--Hlas! Amlie, je sais bien que mon attachement est inutile! je n'ai
aux yeux de ton frre, ni grces, ni vertus... Hier encore, il m'a
laisse pour causer d'elle avec de Pan... D'elle, Anglique des
Meloises!... Et comme il tait anim, transport, plein de feu! comme
les questions se pressaient sur ses lvres ardentes!... J'ai bien
souffert, va!...

Elle cacha son visage couvert de larmes dans le sein de son amie et se
mit  sangloter comme si tout son coeur se fut bris dans une angoisse.

Amlie pleura quelques moments avec elle. Elle songea que de Pan
pouvait bien avoir apport  Le Gardeur un message, un souvenir
peut-tre de la dangereuse coquette. Elle le rappelait peut-tre, du
fond de son boudoir enchant. Alors, rien ne pourrait retenir le
malheureux jeune homme, ni les observations, ni les prires, ni les
pleurs! rien!

--Dieu le garde! fit-elle, d'une voix plaintive. Il est perdu s'il
retourne  la ville... deux fois perdu! Perdu comme gentilhomme! perdu
pour l'amour qu'il rve!... Cette femme se sert de lui comme d'un
instrument, pour arriver  son but infme, et elle le rejettera
indignement! Pauvre Le Gardeur! comme il aurait t heureux avec toi,
Hlose! comme il aurait t heureux!

Elle embrassa les joues ples et trempes de larmes d'Hlose, et toutes
deux, pendant quelques minutes, la tte appuye sur le mme oreiller,
gardrent un silence plein d'amertume.

La nuit tait orageuse. Le vent s'tait lev de l'est dans
l'aprs-midi, et le soir, avec la mare montante, il avait doubl de
fureur. Il fouettait les fentres et les arbres, s'engouffrait dans les
chemines avec un grondement de tonnerre, faisait rendre aux bois
tourments, des gmissements de cataractes.

La nuit tomba par torrents, comme si le ciel eut voulu laver les
souillures de la terre. Les murailles du manoir restaient immobiles
comme le roc, et la tempte ne pouvait les branler; cependant, ce vent,
cette pluie, ce fracas inous causaient de l'effroi aux deux jeunes
filles. Elles se pressrent l'une contre l'autre, comme deux oiseaux
dans le nid lger que secoue la bourrasque et elles s'endormirent en
priant pour Le Gardeur.

De Pan avait rempli sa mission fidlement, mais  regret. Il aurait
bien mieux aim laisser Le Gardeur  Tilly, et il enrageait  la pense
de le voir renouer avec Anglique des relations si heureusement rompues.

Mais c'tait sa destine, sa fatale destine de bossu, comme il le
disait, d'tre toujours maltrait par quelque femme. N'importe! Le
Gardeur paierait bien pour cela! Il boirait et se dgraderait assez
qu'Anglique regretterait de l'avoir fait revenir.

Il savait bien qu'Anglique ne songeait pas  l'pouser; il savait
galement que Bigot ne songeait pas davantage  pouser Anglique. Il
les connaissait parfaitement l'un et l'autre. Il n'en tait pas moins
jaloux cependant. Une chose le consolait dans ses regrets, une chose
faisait sourire sa mauvaise humeur: si la femme qu'il aimait pour ses
richesses lui avait chapp, celle qu'il recherchait pour son esprit et
sa beaut, lui tomberait comme un flacon d'or entre les mains, ou par
dpit, ou par amour. Peu lui importait le motif.

Ce fut  l'auberge du village de Tilly qu'il commena  mettre 
excution son projet honteux. Il n'ignorait pas qu'au manoir des yeux
vigilants auraient veill sur sa victime. A l'auberge, personne ne le
gnerait, personne n'interviendrait, et il aurait pour l'aider, le vin,
le jeu, le souvenir de Mlle des Meloises.

Si Le Gardeur portait  ses lvres altres, au nom d'Anglique, une
coupe pleine de vin, s'il prenait dans ses mains les cartes ou les ds
pour tenter la fortune, et s'enivrer des motions du jeu, c'en serait
fait de lui; toutes ses bonnes rsolutions, ses principes vertueux
s'effondreraient pour jamais. Il secouerait le joug de ses gardiens, et
reprendrait sa libert! Il reviendrait  la ville, o la grande
compagnie l'attend pour une oeuvre qu'il ne souponne point, et dont il
connatra l'odieux que lorsqu'il sera trop tard pour se repentir.

De Pan se souvient d'une parole de Bigot, et il croyait avoir trouv sa
vengeance. Le Gardeur et Amlie verraient ce qu'il en cote pour enlever
au gentilhomme ses esprances et dmolir ses ambitions.

Le lendemain fut un jour humide et mauvais. Le vent souffla fort, et
sous sa froide haleine, les arbres secourent les gouttelettes restes
aux feuilles. Le gazon des champs tait presque sombre, comme le
firmament du ciel. Les chemins boueux s'allongeaient comme des serpents
noirs sous les bois ou dans les plaines; les ruisseaux coulaient 
pleins bords, et leurs eaux jaunies par le sable des prairies s'en
allaient se perdre dans le grand fleuve,  peine visible  travers le
brouillard.

L-bas, sur le rivage rocailleux, les vagues venaient mourir tour  tour
et rapidement avec un murmure sonore au pied de la falaise, l'glise
dessinait  peine sa silhouette grise dans le voile blanc de la bruine;
et la cloche, quand elle sonnait pour la prire, faisait  peine
entendre sa voix sainte, aux fidles frileusement enferms dans leurs
demeures.

Personne sur le chemin noir de boue, si ce n'tait de temps en temps une
femme qui courait chez la voisine, les pieds crotts et la tte
enveloppe dans un chle.

Cependant, il y avait du monde  la vieille auberge; des bateliers, des
habitants qui profitaient de la pluie pour se runir, boire un coup.
Dans un coin, tout prs du foyer qui flambait, un petit vieillard, la
face illumine par la flamme et le vin, la robe retrousse jusqu' la
ceinture, se chauffait les jambes avec une satisfaction qu'il ne
cherchait pas  dissimuler. C'tait matre Pothier dit Robin.

A ct de lui, Jean La Marche voquait, avec une verve infatigable, les
souvenirs de l'meute et les qualits de son violon alors si indignement
cras, pressait sur son coeur un autre violon nouvellement clos, et
coupait, dans son dsir de ne rien oublier, la parole  tous ceux qui
commenaient un rcit.

Parler plus souvent qu' son tour, c'tait presque un exploit quand
matre Pothier tait l; car il possdait, ce vieux notaire, une
terrible vigueur de langue. Avec ses phrases prises dans les codes, et
ses citations latines, il russissait  embarrasser Jean, mais le
violoneux prenait alors son instrument, attaquait un air gai, appelait
sur lui l'attention, et la discussion tait  recommencer. L'arrive de
matre Pothier dans le village tait presque un vnement. Non pas que
ses visites fussent bien rares, mais parce qu'il tait aim, aprs tout,
ce savant homme de loi, qui vidait si lestement un verre et si vite
embrouillait une affaire.

A peine s'tait-il install chaudement dans un fauteuil, en face de
l'tre brlant, avec ses paperasses et ses bouquins, que toute la
seigneurie connaissait la grande nouvelle, et qu'une douzaine de braves
plaideurs se flattaient dj d'avoir raison les uns des autres, en deux
mots et  bon march.

Au reste, il y avait de la besogne de taille pour la plume du notaire.
Songez-y, toutes les querelles et tous les procs-verbaux d'une anne 
mettre en blanc et en noir! Les moribonds l'avaient attendu pour mourir,
ne voulant trpasser qu'en bonne et due forme, et laisser leurs
dernires volonts clairement, formellement exprimes; les promis
l'avaient attendu pour signer le contrat qui devait les enchaner l'un 
l'autre  jamais. Le feu sacr de l'amour pouvait brler leur coeur,
mais le flambeau de l'hymen ne s'allumait que lorsque les conditions des
pousailles avaient t couches sur une feuille de papier fort et
scelles par une toile de cire rouge.

Le notaire avait affaire  de mauvais payeurs, assez souvent, mais il se
tirait gaiement d'embarras. Ils ne se gnaient gure pour le faire
travailler; pourquoi se serait-il gn pour les faire payer?

--Combien allez-vous me charger, matre Pothier, pour me griffonner un
acte de _damnation_? lui demanda Louis Du Sol.

--Cela dpend, rpondit le rus vieillard.

--C'est un cochon raisonnable que...

--Comment, tu veux _damner_ un cochon raisonnable?...

--Oui, je veux donner un cochon raisonnable pour l'usage d'un petit
morceau de terre en bas du moulin.

--Faudra-t-il y mettre un sceau?

--Oui, matre Pothier, un sceau, tout!

Matre Pothier gratta sa perruque de l'air le plus grave du monde.

--Un acte de _damnation_ de premire qualit, solide, inattaquable, te
cotera cinq livres, dit-il; un de moyenne qualit, avec deux ou trois
portes pour sortir, te cotera trois livres; un mauvais, qui ne liera
personne et ne signifiera rien, ne te cotera qu'un franc. A ton choix,
Louis.

L'habitant crut qu'un acte de _damnation_ tout  fait ordinaire et le
plus commun, tait tout ce qu'il fallait. Dans tous les cas, il ne se
trouverait pas plus li que l'autre partie et pourrait tout aussi bien
commencer la chicane et faire un joli procs.

Avec matre Pothier, il fallait toujours finir par causer de chicane et
de procs. Son havresac sentait la loi comme celui d'un mdecin, la
drogue.

Les habitants de Tilly taient de braves gens, qui respectaient leur
seigneuresse; mais ils avaient un penchant  l'ergotage et aimaient 
faire voir qu'ils connaissaient les subtilits de la coutume de Paris et
de Rouen.

Ils payaient rgulirement les cens et rentes; mais depuis quelques
annes, Mme de Tilly leur en faisait remise  cause de la duret des
temps.

Ils faisaient moudre leur grain au moulin banal, et n'avaient pas le
droit d'aller ailleurs. Ils donnaient en paiement quelques poignes de
ce grain pour chaque minot. Il y avait une srieuse discussion pour
savoir si une poigne tait une poigne ou bien un jointe comme le
prtendait toujours Joachim, le brave meunier.

Mme de Tilly gardait ses pigeons dans le colombier, pour les empcher de
piller les champs de ses censitaires. Mais il fallait savoir combien
elle avait le droit d'en garder et combien aussi les habitants devaient
en nourrir. La table, la porte, les cloisons de l'auberge se couvraient
alors de chiffres blancs, joliment fantastiques, que le cidre finissait
toujours par effacer.

Matre Pothier et La Marche discutaient toujours.

--D'aprs la coutume de Rouen, affirma le vieux notaire, Mme de Tilly
peut avoir un colombier capable de nourrir et de manger toute la
seigneurie. C'est son droit.

--Dites donc aussi, rpliqua Jean La Marche qui se faisait le dfenseur
du peuple, dites donc qu'elle peut user du droit de grenouillage, comme
le seigneur de Marais Le Grand.

--Et sans doute! Jean La Marche, sans doute qu'elle le peut! C'est un
droit inhrent aux fiefs normands.

Seulement, comme il n'y a pas de grenouillre  Tilly, les bons
habitants ne sont pas obligs de se lever la nuit pour aller faire taire
les grenouilles. S'il y avait des grenouilles, mon bon, vous iriez
pendant toute la nuit qui prcderait le mariage de votre seigneur, en
fouetter, avec de longues gaules, les ondes verdtres, et vous
chanteriez, pour inviter les grenouilles  se taire et votre matre 
ronfler:

        Pa! pa! rainotte, pa!
        Notre Seigneur dort, que Dieu g![d]

[Note d: Cette obligation de battre les grenouillres et ce droit du
seigneur, sont de sottes histoires inventes par la calomnie et
propages en haine de l'ancienne noblesse, par l'ignorance et le
prjug, tel que l'ont tabli plusieurs auteurs, notamment Louis
Veuillot, dans son livre intitul: Le Droit du Seigneur.]

--C'est une curieuse coutume, matre Pothier; et l'on endure a?

--Avez-vous t mari dj? reprit Jean La Marche, au bout d'un instant.

Matre Pothier le regarda d'un air moqueur, puis il clata de rire.

--Moi, mari? fit-il, ha! ha! l'ide!... Non! Je connais trop bien la
loi pour cela. Non! Jean La Marche, je ne me suis jamais mari...
Mariez-vous, si vous l'aimez, je suis prt  crire votre contrat de
mariage sur une feuille de papier large et blanche comme la robe de noce
de votre future; mais ne me demandez pas d'encourir l'obligation de
payer le droit du seigneur qui existe d'aprs la coutume de Normandie!

--Mais il parat qu'il n'existe plus ce droit-l, riposta Jean en
regardant les autres personnes qui se trouvaient dans la pice.

--Bah! rpondit Nicolas Houdin, un grand gaillard: je suis  Tilly
depuis soixante ans, et je n'ai jamais entendu dire que nos nobles
seigneurs l'aient revendiqu.

--Je parle du droit, reprit le notaire, et non pas de la pratique; de la
possibilit de la chose, non de son actualit.

--C'est du latin, pensa Houdin, il ne faut pas douter.

--Oui, je comprends, vous avez raison, matre Pothier, ajouta-t-il.

Jean La Marche reprit tout radieux:

--Quant  nous, dans tous les cas, nous en serons exempts, car c'est
une seigneuresse bien gnreuse que nous avons  Tilly; buvons  sa
sant!

--Je veux bien boire, Jean La Marche, riposta le vieux notaire, mais tu
ne me prendras pas comme cela. Etudie, mon jeune homme, et respecte la
loi! Ce droit est transmissible, c'est prouv par les arrts de la Cour
de Bourges. Respecte la loi.

--Je la respecte, la loi, et je veux qu'elle me protge  mon tour,
reprit Jean La Marche. Vous savez, que l'hiver dernier, ma pauvre Fifine
a pris un gros rhume et est morte. Eh bien! elle a laiss une soeur que
je voudrais pouser. Elle est bien prte  dire: oui, la soeur; le cur
dit: non, et les femmes disent: oh! oh! Je serais curieux de savoir
maintenant ce que dit la loi. Peut-on se marier avec la soeur de sa
femme?

Les habitants s'approchrent pour couter. Tout le monde de la paroisse
connaissait les intentions de Jean La Marche. Les hommes le raillaient,
les femmes le plaignaient. Matre Pothier dressa l'oreille comme un
cheval au son de la trompette, et s'cria:

--As-tu envie d'tre pendu, Jean La Marche?

--Moi, pendu pour cela?

--Oui, pendu, jusqu' ce que mort s'en suive!...

--Est-ce vrai, comme l'affirme le bedeau, reprit Jean La Marche, qu'un
homme est bigame quand il a deux femmes?

--Comment! une telle ignorance des lois divines et humaines...

--Attendez que j'achve, toujours, rpliqua Jean La Marche. Quand il a
deux femmes dans le cimetire?

--La bigamie mrite la corde; votre cas est srieux, et rien que la
pense de cette infamie, c'est un crime cousin germain de la potence,
affirma le vieux notaire avec une emphase risible.

--Je ne crois pas cela, matre Pothier; o sont vos autorits?

--Mes autorits? coute, Jean La Marche.

Et il dfila avec aplomb et d'une voix chantante:

        Si vous consultez nos auteurs,
        Lgislateurs et glossateurs,
        Jason, Aliciat, Cujas,
        Ce grand homme si capable!
        La polygamie est un cas,
        Est un cas pendable!

Si ce n'est pas assez pour vous faire pendre, Jean La Marche,
continua-t-il, c'est que vous n'en valez pas la corde. C'est l'opinion
de Molire, comme c'est la mienne aussi. Et maintenant, je vous condamne
 faire venir du cidre et  payer votre cot.

L'opinion du vieux notaire triompha, il fut acclam; les
applaudissements firent trembler la salle.

--N'importe! dit Jean La Marche, vous allez entendre une belle chanson,
ma meilleure; c'est l'apologie du cidre. Champlain lui-mme l'a apporte
de Normandie. Remplissez vos gobelets et tenez-vous prts  faire
chorus.

Il fit vibrer son violon et, levant le bras avec l'lgance du virtuose
qui fait glisser l'archet sur les cordes sonores, il se mit  chanter:

        De nous, se rit le Franais,
        Mais pourtant, quoiqu'il en die,
        Le cidre de Normandie
        Vaut bien son vin quelquefois!
        Coule, avale, et loge! loge!
        Il fait grand bien  la gorge!

        Ta douceur,  cidre beau,
        A te boire me convie,
        Mais pour le moins, je t'en prie,
        Ne me trouble pas le cerveau!
        Coule, avale, et loge! loge!
        Il fait grand bien  la gorge!

        Voisin, ne songe  procs;
        Prends le bien qui se prsente!
        Mais que l'homme se contente,
        Il en a toujours assez.
        Coule, avale, et loge! loge!
        Il fait grand bien  la gorge!

Tous les autres firent chorus en choquant les unes contre les autres,
leurs coupes remplies, ou en frappant la table de chne pour marquer la
mesure.

Matre Pothier tait dans le ravissement. Il s'cria les bras au ciel:

--La sant de Mme de Tilly, maintenant, et de la jeune et jolie
chtelaine, Mlle Amlie!

Il n'y avait pas une voix discordante. L'enthousiasme grandissait
toujours.

--La sant et le bonheur du jeune seigneur de Repentigny! reprit encore
matre Pothier, et que celui qui refusera de remplir sa coupe ait
toujours la bourse vide.

--Chut! matre Pothier, fit Jean La Marche, le jeune seigneur est dans
le salon avec le chevalier de Pan et deux autres bouledogues de la
Friponne. Ils jouent aux ds et boivent du vin chaud.

--Le chevalier de Pan! le secrtaire de l'intendant est ici! rpta le
vieux notaire  voix basse. Quel diable l'amne  Tilly?

--Quelque satanique affaire, dans tous les cas, affirma Jean La Marche.
J'ai pris le large, il y a huit jours, car j'avais peur qu'il ne vint
pour faire une enqute sur la bagarre. A la fin, voyant qu'il ne
s'agissait pas de cela, et dvor d'une soif ardente, je suis revenu aux
armes de Tilly. Le connaissez-vous, le chevalier de Pan, matre
Pothier?

--Si je le connais! Je connais tous les chiens de la ville, gros et
petits.

--C'est un gai luron, mais il a la duperie crite dans l'oeil, ou je ne
suis pas juge. Qu'en pensez-vous, matre Pothier?

--Ce que j'en pense? Jean La Marche, rpondit le notaire, gravement en
secouant la tte, je pense qu'il serait digne d'tre le secrtaire de
Caus Verres lui-mme.

--Caus Verres, qu'est-ce que cela? demanda le violoneux avec respect,
car il respectait la science, et d'autant plus qu'il la connaissait
moins.

--Caus Verres, reprit le notaire, c'tait un renard! Un homme rus
comme un renard, c'est--dire, il tait romain, et pour bien parler de
lui, il faut le faire dans la langue de Rome. Il fut intendant de la
Sicile _populatae vexatae funditus eversaeque provinciae_, comme notre
pauvre Nouvelle-France, et c'est mon opinion!

Le brave Jean La Marche fut enchant de cette rponse savante. Cela
ressemblait au latin qu'il entendait  l'glise, a devait tre vrai par
consquent.




                                XXXIX

                            MRE MALHEUR


Les habitants de l'auberge de Tilly s'taient mis  causer des affaires
de la colonie, et surtout de la dernire razzia des commissaires royaux.
Matre Pothier, la tte en arrire, sur le dossier de sa chaise, l'air
songeur, coutait en faisant tourner ses pouces l'un contre l'autre.
Tout  coup, il se pencha vers Jean La Marche:

--As-tu dit, Jean La Marche, lui demanda-t-il, que Le Gardeur de
Repentigny jouait aux ds et buvait du vin chaud avec le chevalier de
Pan et deux bouledogues de la Friponne?

--Oui, je l'ai dit, rpondit Jean qui paraissait attrist. Il a rompu sa
chane, notre jeune seigneur, et je crois qu'il ne se laissera pas
reprendre de sitt.

--Comment! riposta matre Pothier, le meilleur acte que je pourrais
faire, ne le tiendrait pas mieux qu'un fil d'araigne. Ces de
Repentigny, ils sont obstins comme des mules, et ne supportent aucun
joug. Pauvre garon! Sait-on, au manoir, qu'il est ici  boire et 
jouer?

--Non! Vous comprenez que toute la pluie du ciel n'aurait pu empcher
Mlle Amlie et Madame de le relancer jusqu'ici. Pierre Philibert, son
ami, un grand officier du roi, maintenant, est all  Batiscan pour des
affaires qui regardent l'arme, m'a dit le groom; sans cela, Le Gardeur
ne serait pas  l'auberge comme nous, pauvres habitants, qui ne savons
que faire  la maison quand la femme coule la lessive.

--Pierre Philibert! fit le notaire en se frottant les mains, je le
connais. Un hros comme Saint-Denis! C'est lui qui est all  Beaumanoir
chercher Le Gardeur. Il l'a ramen comme un chat fait de son chaton.

--Comment! entre ses dents?

--Pas de plaisanteries, Jean, sois convenable, remarqua le notaire
lgrement froiss. N'tire pas mes comparaisons comme un fil, ou comme
ton esprit. C'est dommage qu'il ne soit pas ici, le colonel Philibert,
il le sortirait bien lui, son ami Le Gardeur...

Aprs cette rplique, le notaire alla se mettre  la fentre o la pluie
se prcipitait avec fureur. La nuit approchait et les ombres
commenaient  couvrir les bois et les champs. Sur le cap, les grands
pins noirs se beraient au vent en poussant des plaintes lugubres.

Matre Pothier suivit du regard la route vaseuse qui s'enfonait dans
l'obscurit. Il y avait une lieue pour se rendre au manoir. Une lieue,
par un temps pareil, c'tait long. Il se tourna vers Ptre o flambaient
les sarments, songea au bon cidre, aux joyeux camarades, et revint
s'asseoir bien tranquillement dans son fauteuil.

Il tira sa pipe, son sac  tabac et se mit  fumer. Il tait dcid
d'attendre le beau temps au coin du feu. Cependant il tait inquiet,
agit. Le bruit des voix, le son de l'argent, le choc des ds d'ivoire,
les clats de rire qui venaient du salon, tout cela le troublait fort.
Il vida quelques bons verres pour se calmer. Il devint lourd, somnolent.
Il en prit d'autres alors pour se rveiller.

--Bah! se dit-il en lui-mme, un homme est capable de marcher  la
pluie, quand il est capable de venir s'asseoir prs du feu. La cause est
juge: j'ai perdu!

--Jean La Marche, veux-tu venir au manoir avec moi, ce soir?
demanda-t-il au violoneux.

Jean avait la langue passablement embarrasse. Ses penses flottaient
dans une mer de vin.

--Au manoir? fit-il, le chemin est long comme un cantique de Nol,
matre Pothier, et la pluie va gter les cordes de mon violon.
N'importe, matre Pothier, pour vous tre agrable, j'irai. Ces chiens
de la Friponne hurlent de plus en plus fort. Ils vont dvorer Le Gardeur
avant demain matin. Je vais vous accompagner. Donnez-moi la main, vieux
Robin Mais, diable! mon sige est bien pesant: je ne viens plus  bout
de me lever!

Aprs plusieurs essais infructueux, s'aidant mutuellement avec une
touchante fraternit, ils russirent enfin  se mettre sur leurs jambes,
et sortirent, bras dessus bras dessous.

La pluie tombait dru, l'eau coulait dans le chemin, les ombres
s'paississaient.

Ils allaient toujours, glissant, avanant, reculant, riant, chantant, le
notaire avec son sac de cuir plein de vieux papiers, le violoneux avec
son instrument emmaillot dans une flanelle verte.

Ils arrivrent ainsi  la porte d'une petite cabane noire, la demeure de
Roger Bontemps, un vieux camarade.

--Si nous entrions, une minute, fit le violoneux, pour nous faire scher
un peu.

--Ou pour tremper un peu le dedans, afin que le dehors ne soit pas
jaloux, rpondit le notaire.

Ils entrrent. L'humble propritaire les reut  bras ouverts et les fit
asseoir prs d'un bon feu.

Matre Pothier tira sa gourde, Jean La Marche prit son violon. Il
fallait bien se ddommager un brin des ennuis de la route.

Les minutes passrent vite, les heures sonnrent plusieurs fois, la
gourde fut vide jusqu'au fond, le violon se mit  rler des variations
inconnues, le notaire et le musicien roulrent l'un contre l'autre sur
la pierre du foyer, avec leur hte, et dormirent profondment jusqu'au
jour.

Quand ils s'veillrent, le soleil brillait et l'orage tait loin. Ils
recueillirent leurs esprits et se souvinrent comment et pourquoi ils se
trouvaient ainsi chez l'ami Roger Bontemps. Ils eurent honte,
avouons-le, pas normment, mais un peu, et se demandrent s'ils
allaient se rendre au manoir ou retourner au village.

Pendant qu'ils dlibraient, un petit domestique du manoir passa. Il
revenait de l'auberge o Mme de Tilly l'avait envoy ds le point du
jour. Il apprit  matre Pothier que Le Gardeur venait de partir en
canot, pour la ville, avec le chevalier de Pan et ses associs.

Le dpart de matre Pothier et de Jean La Marche avait laiss un grand
vide dans l'htellerie. Avec eux le rire, la gaiet, la chanson, le mot
drle semblaient s'en tre envols. Les habitus, tous plus ou moins
gaillards, se retirrent tour  tour, sans bruit, et comme un peu
soucieux. Il n'y avait plus d'argent dans le gousset, peut-tre, et le
crdit n'tait pas fameux. Ou bien l'image de la femme,  la maison,
s'offrait  leur esprit. Elle aurait son mot  dire, la femme! Elle ne
s'tait gure amuse, elle, et la colre s'tait amoncele toute la nuit
dans son coeur. Ce serait une tempte plus redoutable, au retour, que
celle du dehors.

Les joueurs restrent plus longtemps  l'auberge et se livrrent sans
contrainte  de tapageuses dmonstrations, quand ils se virent seuls.

Paul Gaillard, l'htelier, un brave homme, fort timide et pas du tout
accoutum aux grands personnages, se montrait le moins possible, et
seulement quand on l'appelait. Il avait son jeune seigneur en grande
estime, et il aurait bien voulu le voir partir pour le manoir. Un moment
il se pencha, tout rougissant,  son oreille et lui demanda s'il voulait
bien accepter sa calche pour s'en retourner. Le Gardeur et ses
compagnons clatrent de rire. Le pauvre Gaillard se sauva, mais il
envoya quelqu'un avertir Mme de Tilly de ee qui se passait chez lui.

Les deux compres que de Pan avait fait venir de Qubec, pour l'aider 
perdre Le Gardeur, taient Le Mercier et Emric de Lantagnac, deux mes
damnes de l'intendant. Ils taient accourus avec plaisir.

De Pan n'eut aucune difficult  dcider Le Gardeur  venir 
l'auberge, rencontrer des compagnons qui s'y trouvaient comme par
hasard, affirma-t-il.

A la taverne, il fallut boire. On ne se retrouve pas comme cela, sans
prouver du plaisir et sans se montrer courtois.

On causa de tout et d'autres choses encore. Le nom d'Anglique des
Meloises revint souvent,  dessein, sur les lvres de de Pan, Le
Gardeur pensait, lui,  ce mot cruel qu'elle lui avait jet  la face:
Je vous aime, mais je ne serai jamais votre femme, et il se sentait
humili, dsol. Il ne disait rien, quand les autres parlaient d'elle.
Mais il buvait plus souvent qu' son tour.

Il devint expansif, jaseur, jovial; de Pan l'tudiait, l'piait. Quand
il jugea le moment venu, il dit:

--Nous allons boire aux beaux yeux d'Anglique des Meloises, la plus
adorable femme de la Nouvelle-France! que celui qui refuse soit
considr comme un paen!

Emric de Lantagnac, qui tait trop ivre pour savoir ce qu'il disait,
prit aussitt la parole:

--Le Gardeur ne boira pas  cette sant, cria-t-il, et j'en ferais
autant,  sa place, moi!... jamais je ne boirai  une fille qui me
jouera des tours comme Anglique en a jous  Le Gardeur.

--Quels tours m'a-t-elle jous? demanda Le Gardeur qui s'irritait.

--Elle a jou  la coquette avec vous, et maintenant elle vise plus
haut, c'est un prince du sang qu'il lui faut, rien de moins.

--Est-ce elle qui dit cela, ou si c'est vous qui l'inventez!

--Toutes les femmes de la ville affirment qu'elle l'a dit. Mais vous
savez, Le Gardeur, les femmes ont plus vite fait un mensonge sur le
compte des autres femmes, qu'un homme une addition de dix dizaines.

De Pan eut peur que Lantagnac ne compromit son oeuvre. Il parlait trop.

--Je ne crois pas cela, moi, affirma-t-il  Le Gardeur. Anglique est
trop franche et trop fire pour mettre ainsi les gens au courant de ses
affaires personnelles. Les jeunes filles supposent qu'elle vous a
tromp, et elles jubilent; cela leur vaut une chance de plus. N'est-ce
pas ainsi que les femmes calculent, Le Mercier?

--Oui, et la Friponne aussi, rpondit-il.

--Au reste, continua de Pan, j'ai la preuve qu'Anglique ne trompe pas
notre ami.

--Par Dieu! s'cria Le Gardeur, on s'occupe bien de mes affaires,  la
ville. De quel droit? je serais curieux de le savoir.

--Un droit inalinable que les femmes tiennent d'Eve. La premire fois
que le pre Adam a tourn le dos, la mre Eve a parl de lui avec Satan.

Le Gardeur s'emportait.

--Anglique des Meloises est aussi sensible que belle, s'cria-t-il, et
elle n'a pas d parler ainsi! Non, par Dieu! elle n'a jamais dit 
personne qu'elle s'tait joue de moi!

Il vida alors comme pour se donner plus de courage, un plein gobelet
d'eau-de-vie. Sa figure s'empourpra aussitt et ses yeux lancrent des
flammes.

--Non! elle n'a pas dit cela! rpta-t-il avec emportement. J'en
jurerais sur la tte de ma mre, et je tuerais l'insolent qui
soutiendrait le contraire!

--C'est cela, Le Gardeur, continua de Pan. Mais le moyen de s'attacher
une femme n'est pas de s'loigner d'elle. Tout le monde sait qu'elle
vous prfre  tout autre; pourquoi risqueriez-vous de perdre la partie,
en demeurant plus longtemps ici?

--Mon Atalante est trop agile, de Pan; j'abandonne la course! Je n'ai
pas l'avantage d'Hippomne, moi!

--N'avez-vous pas jet quelques pommes d'or  ses pieds?

--Je m'y suis jet moi-mme... et elle ne s'est pas arrte!

Le Gardeur se versa un autre verre d'eau-de-vie. De Pan l'attira dans
la pice voisine.

--Le Gardeur, fit-il, vous tes demand  la ville. Voici un billet
qu'Anglique vous envoie. Elle me l'a gliss dans la main, en
rougissant, au moment o je partais pour Tilly. Je lui ai promis de vous
le remettre. Le billet, gracieusement pli, tait bien de l'criture de
l'enchanteresse. Un tas de jolies choses, lgres, piquantes, douces.
Elle s'ennuyait  mourir dans cette ville insignifiante... Le bal de
l'intendant n'avait pas t une affaire brillante, parce que Le Gardeur
n'y tait pas... Sa maison tait morne et dlaisse... Bref, elle
voulait le voir pour une affaire srieuse.

--Vous voyez bien que cette femme vous aime  la folie, dit de Pan.

--Pensez-vous? demanda Le Gardeur, srieusement. Bah! continua-t-il, je
n'ai plus de confiance aux femmes.

--Je vous dis qu'elle vous aime! Lisez donc comme il faut!
Viendriez-vous si elle vous aimait?

--Je descendrais, pour elle, au fond de l'enfer! Mais pourquoi me
tentez-vous, de Pan?

--Vous n'avez donc pas compris ses paroles? Elle vous demande pour son
bonheur et son bien...

--C'est vrai! pourtant, c'est vrai! Par Dieu! je n'ai pas le coeur assez
dur pour refuser. J'y vais; je pars!

--Nous nous embarquerons au point du jour.

--Au point du jour, c'est bon! Vous m'avez fait boire, de Pan,
n'importe! c'est mieux. Je veux boire jusqu' l'heure du dpart. Il me
sera plus ais de laisser ma tante et ma soeur. Pierre Philibert va tre
fch. Mais il peut s'en venir. Ils peuvent tous s'en venir! Je m'en
veux pourtant, de Pan... Je m'en veux, je me dteste! Mais pour moi,
Anglique des Meloises est tout!... Je l'aime trop, c'est pch, de
Pan!

De Pan vit que Le Gardeur tait mr pour la ruine. Il le ramena  la
table de jeu o Le Mercier et Lantagnac brassaient les ds et l'argent,
avec une ardeur qui tenait du vertige. La partie commence la veille se
prolongea jusqu' l'aurore. Un vin nouveau fut apport, les enjeux
redoublrent, les motions devinrent plus poignantes.

Ds que la lumire du matin parut, tous quatre se levrent de table, et,
les yeux rougis, le front hve, les cheveux en dsordre, les habits
tachs de vin, ils prirent le chemin de la grve.

Des canotiers les attendaient, en fumant, assis sur le bord de leur
canot.

Ils s'embarqurent, le canot fut pouss au large, puis se mit 
descendre sur le fleuve devenu calme, en ouvrant un lger sillon o
tremblotaient les premires lueurs de l'aube.

De Pan triomphait. Et pourtant, ce triomphe lui faisait mal, car sa
jalousie ne dormait point. Il se mit  chanter, puis  conter des
histoires  faire rougir les canotiers qui ramaient en silence. De
Lantagnac et Le Mercier le secondaient de leur mieux. Le Gardeur tait
trop bien lev et trop dlicat pour rpter des obscnits, mme quand
il tait ivre.

Aprs quelques heures de cette joyeuse course, ils longeaient la falaise
o s'est perche la capitale. Ils dcrivirent une courbe, passrent
devant la rue du Sault-au-Matelot, o les bateliers s'taient runis
pour s'amuser en attendant la besogne. Ces bateliers leur lancrent une
vole de plaisanteries. Mais ils se turent aussitt que le canot fut
prs du bord, car ils reconnurent les amis de l'intendant. C'tait la
peur. Ils savaient que les gens de la Friponne ne badinaient pas souvent
et se montraient rancuniers. Au reste, l'intendant venait de faire punir
svrement tous ceux qu'il avait pu convaincre de participation  la
dernire meute, et il fallait se montrer prudent.

Le canot s'arrta au quai de la Friponne. De Pan et ses compagnons
dbarqurent tranquillement. Personne n'osait mme les regarder.
L'intendant les attendait. Ils se rendirent au palais o des chambres
avaient t prpares pour Le Gardeur.

Le Gardeur de Repentigny tait en la puissance de Bigot.

--Je vous flicite, dit Bigot  de Pan; votre mission a t couronne
du plus beau succs. Nous le tiendrons bien, maintenant... Il faut le
tenir sans cesse sous l'influence des liqueurs, jusqu' ce que nous en
ayons fini.

--Je comprends! rpondit de Pan, Emric et Le Mercier le feront boire;
Cadet, Varin et les autres le feront jouer... Il faut le plumer
parfaitement avant qu'il se dcide  accomplir vos desseins.

--A votre gr, de Pan. Mais veillez sur lui; qu'il ne laisse point le
palais. Ses amis vont le chercher. Philibert, que je hais, viendra. Je
ne veux pas qu'il le voie. Vous en rpondez sur votre tte! Vous ferez
en sorte que Le Gardeur l'insulte... Vous tes capable d'arranger cela!

On sait que de Pan s'acquitta bien de son engagement.

La Corriveau avait hte de commencer son oeuvre maudite. Elle se cachait
toujours chez son ancienne amie, la mre Malheur, un bouge o elle
s'tait rfugie, on s'en souvient, aprs sa premire entrevue avec
Anglique des Meloises.

Ce bouge malpropre semblait faire partie du rocher auquel il s'adossait.
C'tait une petite construction, en pierre brute, surmonte d'un toit
aigu, avec des auvents qui descendaient bas comme pour la cacher.

Le seul tre vivant qui l'habitait d'ordinaire tait la mre Malheur,
une vieille mchante, une vieille sans coeur, qui vendait du bon vent
aux matelots et de la chance aux chasseurs. On la souponnait mme
d'exercer d'autres industries non moins condamnables. A force de
pratiquer les superstitions, elle en tait venue  croire un peu  ses
propres impostures. Elle admirait la Corriveau, et la Corriveau, pour la
rcompenser de son amiti, lui avait rvl quelques-uns de ses
diaboliques secrets, les moins importants, comme de raison.

Mre Malheur la recevait toujours avec un plaisir sincre, la ftait, la
choyait, la servait de son mieux; jamais cependant elle ne se montrait
trop curieuse. Elle ne l'interrogeait pas sur les motifs qui l'amenaient
 la ville. Elle en devinait toujours assez long probablement. Au reste,
ces deux femmes se connaissaient assez pour se comprendre sans de longs
discours.

Ce jour-l, la Corriveau se montrait plus rserve que jamais, et mre
Malheur plus curieuse que de coutume. Elle avait parl, mre Malheur, de
toutes les drogues qu'elle avait vendues, de tous les horoscopes qu'elle
avait tirs, des bonnes chances promises aux voyageurs, et des vents
favorables garantis aux marins, et la Corriveau ne s'tait vante de
rien; pas la moindre confidence en retour. Evidemment elle tait sombre,
la Corriveau; elle tait songeuse, inquite. Elle mditait quelque
chose.

--Si vous avez besoin de mes services, dame Dodier, lui dit-elle, enfin,
ne vous gnez pas. Je crois que vous avez quelque tche  accomplir.
Quelquefois, petite aide fait grand bien. Je me mettrais dans le feu
pour vous, dame Dodier! et pour n'importe quelle autre personne au monde
je ne voudrais pas me brler un doigt.

--Je sais cela, mre Malheur, je sais cela! Vous avez raison, je mdite
quelque chose, et je vais avoir besoin de vous. Cependant, je ne puis
vous dire pourquoi ni comment.

--Est-ce d'un homme qu'il s'agit, ou d'une femme? Rien que cela, dame
Dodier, je ne vous demande rien de plus.

Elle regardait la Corriveau avec des yeux brillants de convoitise et de
curiosit.

--C'est d'une femme, rpondit la Corriveau; ainsi vous allez m'aider.
Vive notre sexe, toujours, mre Malheur, pour un forfait bien
conditionn! Je ne vois pas trop  quoi serviraient les femmes si ce
n'tait  se tuer les unes les autres pour l'amour de ces vauriens
d'hommes!

Mre Malheur se prit  rire d'un rire hideux, en mettant ses longs
doigts crochus sur les paules maigres de sa matresse:

--A quoi elles serviraient, les femmes, dites-vous?  tenter l'homme, et
 jeter la semence de tous les maux!

--Nous deux, par exemple, mre Malheur, nous sommes terriblement
tentantes! repartit la Corriveau en riant  son tour d'un air cynique.

--Eh! nous avons eu notre jeunesse! vous vous en souvenez? nous n'tions
pas les moins sduisantes, ni les plus insensibles.

--Bah! s'cria la Corriveau, j'aurais voulu tre homme, mois! le destin
s'est firement tromp en me faisant femme!

--Je suis contente d'tre femme, moi, dame Dodier, oui, ma foi! Les
hommes ne sont pas capables d'tre la moiti aussi mchants que les
femmes, surtout quand elles sont jeunes et jolies.

Et elle rit tant que ses yeux rouges et chassieux se remplirent de
larmes.

--C'est vrai ce que vous dites l, mre Malheur! les plus belles femmes
sont toujours les plus mchantes. Belle et cruelle! belle et cruelle!
c'est un vieux dicton. Mais bah! nous sommes toutes pareilles; nous
portons toutes la marque de Satan.

La Corriveau avait l'air d'Hcate en prononant ce blasphme contre la
femme.

--La marque de Satan! reprit mre Malheur, je l'ai sur un genoux, voyez!
J'ai t, un jour, cite devant la haute Cour d'Arras,  cause de ce
signe de sorcellerie Mais le juge--un imbcile--a dclar que c'tait un
grain de beaut et que je n'tais pas du tout sorcire pour cela. Tout
de mme, je l'ai ensorcel comme il faut. Le pauvre garon! il mourut
dans le cours de l'anne et le diable vint, sous la forme d'un chat se
coucher sur son tombeau, jusqu' ce que ses amis eussent plant une
croix. Je vous le rpte, je suis contente d'tre femme, parce qu'il est
toujours ais de se faire belle et d'tre mchante. C'est ce que je dis
aux jeunes filles qui viennent me consulter, et elles me donnent double
salaire pour cela.

--Eh bien! pas moi! Les femmes, mre Malheur, elles nous mprisent, nous
appellent des vauriennes, des sorcires, et elles font pis que nous:
elles mentent, frappent, tuent pour l'amour d'un homme qu'elles
trahiront demain. Salomon, le plus sage des hommes, n'a trouv dans son
temps, qu'une femme vertueuse sur mille; aujourd'hui, il n'en trouverait
pas une dans tout le monde. Apportez-moi un verre de vin, mre Malheur;
je suis fatigue de voyager, dans l'obscurit, jusqu' la maison de
cette joyeuse dame dont il est question.

Mre Malheur avait une cruche d'excellent vin qu'un matelot lui avait
apporte aprs l'avoir vole  bord de son vaisseau; elle en remplit
deux grands gobelets.

--Vous ne m'avez toujours pas dit le nom de cette dame.

--Non, et je ne vous le dirai pas encore. Seulement, sachez qu'elle est
capable de nous en remontrer  toutes deux. Mais j'ai fini d'aller chez
elle.

La Corriveau ne se rendit plus en effet chez Mlle des Meloises. Mais
elle fut tenue au courant des agissements de l'intendant. Il tait all
aux Trois-Rivires, pour affaires urgentes, et pouvait y demeurer une
semaine.

Anglique avait questionn Varin, pour savoir ce qui s'tait pass au
conseil. Varin lui fit un compte-rendu fantaisiste et raconta tout autre
chose que la vrit. S'il eut dit que le gouverneur avait ordre de
chercher Mlle de Saint-Castin, et qu'il fallait  tout prix la trouver,
elle se serait empresse de le voir pour le conseiller de faire visiter
Beaumanoir. Elle aurait pu ainsi loigner sa rivale, sans avoir besoin
de recourir au crime.

Il ne devait pas en tre ainsi.

Mre Malheur tait mieux informe. Une servante de Varin, qui venait la
consulter assez souvent et qui ne se faisait pas un scrupule de
bavarder, lui avait tout dit. Elle savait cela, elle, d'un petit
domestique, son amoureux, qui avait espionn son matre l'intendant
pendant qu'ils causaient ensemble des lettres du baron et de la
Pompadour. Elle se hta d'accourir chez la vieille sorcire avec sa
nouvelle intressante, et un pot de confitures vol  la cuisine. Mre
Malheur montra autant d'empressement  tout rvler  la Corriveau.

La Corriveau comprit aussitt qu'il fallait empcher Mlle des Meloises
de connatre cela. Elle changerait d'avis, ne voudrait plus faire prir
sa rivale, et la rcompense promise pour le forfait serait perdue. Elle
ne l'entendait pas ainsi, la Corriveau! Elle avait mis la main dans le
pot et ne devait pas le retirer vide. La chance tait trop belle, le
crime trop noir, pour y renoncer.

La malheureuse Anglique, victime de ses passions d'abord, allait
devenir victime de la Corriveau. Sans en faire tout  fait sa
confidente, la Corriveau rsolut de se servir sans retard cependant de
sa vieille amie, et d'utiliser ses infmes services. Il n'y avait plus
de temps  perdre.

Mre Malheur avait t servante  Beaumanoir autrefois. Elle connaissait
parfaitement la maison. Dans les jours d'ardeur et de folie de la
jeunesse, elle tait souvent entre ou sortie clandestinement, par le
passage souterrain, qui reliait la tour aux votes du chteau. Elle
tait familire avec dame Tremblay. La charmante Josphine de jadis
l'avait souvent consulte, dans les instants critiques o son coeur
large tait galement divis entre ses nombreux admirateurs. Maintenant,
le plus grand plaisir de ces deux vieilles friponnes tait de s'asseoir
 une petite table, en face l'une de l'autre, avec une tasse de th ou
un verre de rhum, et de rappeler ce temps loign de leur jeunesse
scabreuse. Cela avait la senteur du vice aim, et ragaillardissait leurs
esprits, comme la senteur du foin nouvellement fauch nous rappelle que
l't est revenu, et que c'est le temps des bats joyeux dans les vertes
prairies. La Corriveau ne doutait point que la captive de Beaumanoir ne
ft Mlle de Saint-Castin. Le souvenir de la rencontre d'une jeune
blanche et des Abnaquis, dans le bois de Saint-Vallier, et des
questions qu'elle lui adressa au sujet de l'intendant, la confirma dans
son opinion. Elle rsolut d'envoyer sa complice nouvelle au chteau,
sous prtexte de faire une visite  dame Tremblay, mais en ralit pour
qu'elle pt lui prparer les voies  elle-mme, et la mettre en
communication avec la captive.

Si Caroline se dcidait  admettre la Corriveau dans sa chambre prive,
et  lui accorder un peu de confiance, le reste irait bien. Elle dit
cela avec une satisfaction singulire, la Corriveau, que le reste irait
bien. Puis, ce ne serait pas Mlle des Meloises qui pserait l'or... le
prix du sang! Une fois le crime consomm, elle verrait! Elle allait
devenir toute puissante et terriblement redoutable, la sorcire de
Saint-Vallier. Elle serait riche enfin, trs riche! Mlle des Meloises
partagerait bien sa fortune avec elle, plutt que de s'exposer aux
consquences d'une trahison. Si la mort de cette recluse doit tre pour
elle un lixir de vie, pour la Corriveau, elle sera la pierre de touche
de la fortune.

Le lendemain, mre Malheur se rendait  Beaumanoir. Elle portait, pour
Mlle de Saint-Castin, une lettre d'une criture italienne. Marie Exili
avait enseign l'criture  sa fille.

Les personnes qui savaient crire taient assez rares  cette poque,
surtout parmi le peuple. Aussi les gens s'tonnaient assez de trouver
cet art chez la Corriveau, et ils supposaient charitablement qu'elle
l'avait appris du diable, tout comme elle avait appris de lui  les
ensorceler.

Mre Malheur pressentait une cordiale rception. Il y aurait sans doute:
tasse de th agrment d'eau-de-vie, vocation des souvenances court
vtues. Elle fit donc sa grande toilette: une coiffe avec large
dentelle, un chapeau pointu, des boucles d'oreilles, des souliers avec
boucles de cuivre, un jupon court et des bas rouges.

Elle partit appuye sur sa canne. Elle trottait dru. Arrive sur la
grve de la rivire Saint-Charles, elle appela le passeur qui se hta de
venir.

Le passeur, c'tait toujours Jean Le Nocher.

Il fit le signe de la croix, quand elle mit le pied dans son bac, et
prenant son aviron, il se hta de ramer comme pour avoir fini le plus
tt possible.

Il ne voulut pas accepter de page, mais ce ne fut pas par galanterie,
assurment. Babet s'en aperut et elle accourut:

--Payez  moi, mre Malheur, fit-elle, c'est la mme chose.

Et elle mit la monnaie dans sa poche en disant  son mari:

--Vous tes fou, l'argent ne sent pas mauvais. Au reste, nous le
donnerons  l'glise et a le purifiera.

Mre Malheur tait accoutume au mpris et aux railleries du monde;
cependant, la remarque de Babet la blessa. Elle frappa du bout de sa
canne le sol avec fureur, et faisant signe de son doigt osseux, elle
s'cria:

--Que le diable prenne soin de vous, Babet!... Et comment se fait-il que
vous soyez devenue la femme d'un honnte homme? il n'y avait donc pas de
sorcire alors? Ah! vos belles joues roses deviendront blanches comme un
morceau de craie, avant que vous en attrapiez un autre, quand celui-ci
sera mort! Regardez!...

Et, avec le bout de sa canne, toujours, elle fit un pentagone sur le
sable.

--Quand ce signe sera effac, continua-t-elle, attention! les malheurs
commenceront. Ce n'est pas moi qui les cause, ces malheurs, je ne fais
que les prdire! Adieu, dame Babet, bon voyage  moi! mauvaise chance 
vous!

La vieille sorcire s'loigna, marchant vite,  l'aide de son bton, sur
le bord du chemin qui conduisait  Charlesbourg.

Jean tait terrifi: Babet, rouge de colre, se frappa dans les mains en
criant:

--Va-t-en, vieille mchante! je voudrais te voir monter  la lune dans
un baril de goudron enflamm!... Mauvais voyage..., mauvais voyage!
D'abord, tu ne sors jamais que pour le mal!

Jean dit  Babet, d'un air triste et d'un ton lamentable:

--Elle a laiss la marque de Satan sur le sable; allons-nous l'effacer,
ou demander au cur qu'il vienne avec l'eau bnite? Pour sr, qu'il
arrivera malheur  quelqu'un!

--Mais si le malheur ne tombe pas sur nous, Jean, qu'est-ce que cela
fait? Pas besoin de pleurer! Laissons ce signe, et le cur l'effacera.
Il dtournera bien la maldiction.

--C'est bon! laissons-la aussi longtemps que possible cette marque du
diable, puisque le malheur ne doit arriver que lorsqu'elle sera efface.

Il courut  la maison chercher une cuve, et la mit sur le signe fatal,
en guise de couvercle.

Mre Malheur, tour  tour riant et maudissant, monta la route de
Charlesbourg, et vint s'arrter un instant sous le vieil arbre qui
ombrageait la _Couronne de France._

Deux ou trois habitants vidaient, en causant, leur gobelet de cidre. Ils
s'empressrent de lui faire place.

Elle s'assit, les fixa de ses petits yeux rouges et leur causa tant
d'effroi, ou de rpugnance, qu'ils s'loignrent l'un aprs l'autre et
la laissrent seule.

Dame Bdard et sa fille Zo vinrent la trouver. La conversation
s'engagea aussitt. Zo voulait savoir le bonheur qui l'attendait dans
son mnage. Elle pria la sorcire de soulever un coin du voile qui lui
drobait l'avenir.

Mre Malheur se rendit  ses dsirs et lui dit une foule de choses
agrables, sans doute, car aprs son dpart, la jeune fille affirma que
jamais diseuse de bonne aventure ne pouvait deviner la vrit et lire
dans l'avenir comme cette bonne vieille. Elle la trouvait une bonne
vieille; et les gens qui parlaient mal d'elle, taient tous des
mauvaises langues.

Quand elle raconta  sa mre les prdictions qui venaient d'tre faites
 son sujet, sa mre se mit  rire et fut toute joyeuse comme une aeule
prs du berceau de son premier petit-fils.

Mre Malheur ne savait pas au juste pourquoi elle se rendait 
Beaumanoir, mais elle flairait du sang et cela lui donnait du courage.

Elle se remit en route, et vite, vite! la main crispe sur sa canne
noueuse, laide comme un gnome, un rayon du feu de l'enfer dans les yeux,
elle entra dans la fort.

Ses pieds maudits fouillaient dru et reculaient, avec un bruit sec, les
feuilles de pourpre et de safran tombes des rameaux, pour faire un
tapis au sol fltri. Le ciel tait d'azur, l'air frais et embaum, mais
pour elle tout paraissait tnbres. Elle hassait les splendeurs de
Dieu.

C'tait l't de la Saint-Martin, l't des Sauvages, comme disent les
habitants, et la nature,  la veille de s'endormir dans le tombeau de
l'hiver, sous son pais linceul de neige, prodiguait comme pour se faire
regretter davantage, dans une heure de douce ivresse, ses charmes
ravissants et ses glorieuses beauts.

Mre Malheur abominait les rayons de lumire qui jouaient dans les
feuillages clatants, les oiseaux qui chantaient de bonheur, les
souffles parfums qui murmuraient partout, parce que c'tait la bont de
Dieu qui faisait descendre ces rayons du ciel, chanter ces oiseaux sur
les arbres, courir ces souffles odorants dans l'espace. Elle arriva
enfin, tout essouffle,  la porte du chteau, et un cruel sourire parut
sur ses lvres. Ceux qui l'aperurent d'abord, rcitrent un _Ave Maria_
pour dtourner les mauvais sorts de leur tte, et la salurent poliment
ensuite. Ils n'taient pas fchs, car, pour une pice d'argent, ils
sauraient enfin si l'amant est fidle, si l'insensible se laissera
toucher, si la richesse viendra un jour, et mille choses qu'il n'est pas
indiffrent de connatre.

Dame Tremblay sortait par la porte de derrire du chteau, comme elle
arrivait.

--Sur ma vie! s'cria-t-elle, c'est la mre Malheur! Bonjour! ma vieille
me damne! Vous avez devin que je voulais vous voir, c'est sr!
Entrez, venez vous reposer. Vous devez tre fatigue, la mre, hormis
que vous soyez venue  cheval sur un manche  balai... Entrez, ne vous
occupez point de ces jeunesses.

Elle faisait allusion aux domestiques qui, la tte dans les portes,
chuchotaient entre eux. Les deux vieilles femmes entrrent. Dame
Tremblay conduisit mre Malheur  sa chambre et lui versa un verre
d'eau-de-vie.

--Prenez ceci, dit-elle, cela va vous rconforter. Il est excellent, ce
cognac. J'en prends, moi, de temps en temps, un plein d, comme cela, et
je m'en trouve bien.

Quand j'tais la charmante Josphine, j'avais coutume de mettre mes
lvres sur le bord des gobelets que je prsentais aux galants, et je ne
buvais pas plus qu'une mouche. Les coquins! ils ne voulaient boire que
dans ces gobelets! Hlas! mre Malheur! ajouta-t-elle, d'un air dolent
et en branlant la tte, nous ne pouvons pas rester toujours jeunes et
belles!

--Non, c'est vrai; mais nous pouvons demeurer alertes et joyeuses, et
c'est ce que nous avons fait! Vous ne buvez pas la vie goutte  goutte,
et je parie que si quelqu'un vous proposait de vous conduire  l'glise,
vous seriez capable d'y courir encore, mieux que n'importe quelle jeune
fille de la Nouvelle-France.

La repartie de mre Malheur fit rire aux clats dame Tremblay. Elle
approcha sa chaise de sa vieille camarade et la regardant en face:

--Quelles nouvelles? demanda-t-elle.

Elle tait doue d'une vive curiosit, la mre Tremblay, et se tenait au
courant de tout ce qui se passait  la ville et  la campagne; elle
prouvait autant de plaisir  rpandre les rumeurs qu' les recueillir,
et ne se sparait jamais d'une personne sans qu'elle n'en et tir tous
ses secrets.

Le mystre qui entourait Mlle de Saint-Castin l'intriguait assez,
consquemment. Elle s'irritait de ne pouvoir le pntrer, et taxait
presque d'impertinence la rserve de cette fille qui ne voulait pas mme
dire son nom.

Le plus extraordinaire, c'est que l'intendant lui avait dfendu de
chercher  pntrer le secret de sa captive. En fallait-il plus pour
irriter mme la plus indolente curiosit! Mre Malheur arrivait fort 
propos.

--Vous sentez-vous bien maintenant, mre Malheur? demanda-t-elle  sa
visiteuse. Ce petit verre vous a rendue colore comme une pivoine.

--Je me sens trs bien, oui. Il est vraiment bon, ce cognac; il
rchauffe sans brler... Ce verre, c'est ce qui m'est arriv de plus
heureux aujourd'hui...

--Il doit y avoir du nouveau  la ville: des naissances, des mariages,
des dcs. Il doit y avoir des relations tendres, des heureux, des
malheureux en amour; des noms proclams, des rputations naufrages.
Voyons! mre Malheur, parlez, dites tout... J'aurai quelque chose
d'intressant  vous conter... Encore une petite goutte de ce bon
cognac.

--Dcidment, dame Tremblay, la tentation est trop forte, rpondit mre
Malheur.

Elle se versa un bon coup, et le verre  la main, elle commena 
rapporter les rumeurs qui couraient les rues de la ville, et elle leur
donnait des couleurs agrables et des tournures piquantes.

Dame Tremblay tait ravie.

--Maintenant, dit-elle, j'ai un secret  vous confier, mre Malheur.

Elle parlait bas et d'une faon mystrieuse.

--C'est un secret formidable, reprit-elle, attention! il vaudrait mieux
tre brle vive que de le rvler Ici, dans le chteau, il y a une
dame, une vraie dame s'il en fut jamais, qui vit dans la retraite la
plus profonde. L'intendant seul peut la voir... et moi! Elle est aussi
belle et aussi triste que Notre-Dame-des-Douleurs. Ce qu'elle est, je
puis le deviner; mais son nom, impossible! Je donnerais mon petit doigt
pour le savoir, cependant.

--Je ne comprends pas, dame Tremblay, qu'on ait des secrets avec vous.
Tout de mme, vous m'apprenez l une chose vraiment extraordinaire. Une
femme qui est cache ici! Et vous ne pouvez pas la connatre? C'est
drle!

--C'est pourtant la vrit. Si je vous disais que j'ai essay toutes les
ruses; mais elle a t plus fine que moi. Si c'tait un homme, j'en
viendrais bien  bout. Quand j'tais la charmante Josphine du lac
Beauport, je pouvais rouler les hommes comme un fil autour de mon doigt,
mais cette femme, c'est un noeud inextricable.

--Que savez-vous d'elle? quels sont vos soupons, dame Tremblay?

--Ma foi, je vous dirai bien que je la crois un peu comme nous toutes,
les femmes, pas meilleure que de raison. L'intendant le sait bien, lui,
et Mlle des Meloises. Elle aussi, la pauvre captive, connat un peu ses
misres, car elle prie et pleure beaucoup. C'est pour cela qu'elle se
montre si discrte.

--Savez-vous bien, dame Tremblay, que c'est une grande nouvelle que vous
m'apprenez l, reprit mre Malheur, dissimulant du mieux qu'elle pouvait
la joie extrme qu'elle ressentait, et bien dcide  ne pas laisser
chapper une si belle occasion de servir la Corriveau. Mais
qu'attendez-vous de moi en cette circonstance?

--Ce que j'attends de vous? le voici. Vous allez voir cette dame, mre
Malheur, sous le plus grand secret, bien entendu! et vous lirez dans ses
mains tous les secrets qu'elle nous cache. Vous comprenez?

--Je ferai tout ce que vous voudrez, dame Tremblay, tout ce que vous
voudrez! Seulement, il faudra que je la voie seule.

--Quant  moi, je le veux bien, mais je ne sais pas si elle consentira.
Elle a une tte! je n'oserais pas la solliciter trop vivement... Tenez!
ce mystre de femme me trouble trangement. J'en maigris. Voyez donc mes
coudes, mes genoux!... Je n'ai pas t dans un pire tat depuis le temps
du bonhomme Tremblay. Ce pauvre homme!... Je vais aller lui demander si
elle veut faire dire sa bonne fortune. Elle est dlaisse de tout le
monde, dsespre. Une femme dsespre s'accroche  tout. C'est ce que
j'ai fait quand j'ai pous, d'aprs votre conseil, le sieur Tremblay.

Dame Tremblay s'essuya la bouche et les joues avec le coin de son
tablier et descendit  l'appartement de Caroline.

Mlle de Saint-Castin, assise  sa fentre, travaillait  une dentelle,
en songeant  ses joies d'autrefois et  ses douleurs d'aujourd'hui. Et
souvent elle relevait son front ple comme pour regarder le ciel qui se
droulait sur les bois jaunissants, et alors son ouvrage reposait sur
ses genoux, entre ses mains immobiles.

Elle rappelait une  une, comme des perles prcieuses les paroles que
l'intendant lui avait adresses en partant pour les Trois-Rivires. Sa
voix avait une douceur inaccoutume, sa main semblait plus chaude et
plus loyale, son regard, plus tendre et plus franc! Comme il avait paru
mu quand, sur la galerie, en se sparant d'elle, il lui recommanda de
prendre bien soin de sa sant et de retrouver les roses d'Acadie!

--Oh! les pauvres roses d'Acadie, pensait-elle douloureusement, elles ne
refleuriront plus jamais!... je les ai trop longtemps arroses de mes
larmes... trop longtemps en vain!... Il est trop tard, Bigot, trop tard!

Elle fut arrache  ses rflexions amres par trois petits coups frapps
dans sa porte.

Dame Tremblay entra, sous prtexte de tout mettre en ordre dans la
chambre, et commena  raconter les petites nouvelles du dehors, sans
paratre y attacher d'importance, tout en poussetant, ou essuyant les
meubles.

Mlle de Saint-Castin l'coutait d'une oreille assez indiffrente.

--Il vient d'entrer une singulire vieille, au chteau, dit-elle  la
fin, en regardant la jeune fille. C'est une femme de la ville. Elle est
si savante qu'elle connat tout. Elle sait interprter les songes; elle
peut voir dans une glace, ou dans votre main, le pass, le prsent et
l'avenir.

Caroline releva la tte et laissa tomber sa broderie. La vieille
mnagre continua:

--C'est rellement une femme tonnante, dangereuse mme. Il n'est
peut-tre pas bon d'avoir des rapports avec elle. Cependant, je sais
qu'elle est souvent consulte. Elle m'avait prdit mon mariage avec le
bonhomme Tremblay... Mais elle m'annona sa mort ensuite. Il est mort
comme elle l'avait dit, et dans le mois qu'elle avait dsign... Quant 
moi, j'ai raison de croire en elle et... de lui garder de la
reconnaissance.

La curiosit de Mlle de Saint-Castin s'veillait. Le sang indien qui
coulait dans les veines de cette fille, lui avait donn quelque chose du
caractre superstitieux et naf de ses pres.

Elle venait de faire ce rve singulier: Un homme, la figure couverte
d'un voile pais, la menait en croupe sur un cheval noir comme la nuit.
Le cheval noir courait comme le vent. Il se rendit ainsi aux confins du
monde et l, l'homme masqu, qu'elle n'avait pu reconnatre la renferma
dans une montagne pour jusqu' la fin des temps. Mais un ange
blouissant entr'ouvrit le rocher, la prit dans ses bras et l'emporta 
travers l'espace radieux, au pied du Rdempteur, parmi les lus du
ciel.

Et ce rve trange l'inquitait. Elle n'avait pas pu voir la face de son
ravisseur, mais elle savait que c'tait un homme qu'elle aimait, un
homme qui l'aimait aussi, mais d'un amour inavouable.

L'arrive au chteau d'une personne capable d'expliquer les songes, lui
parut une bonne fortune, une permission de la Providence, peut-tre.

--Je serais heureuse de consulter cette vieille femme, dit-elle  dame
Tremblay.

La mnagre se hta de l'aller qurir. Elle revint au bout de cinq
minutes. Le bton de la sorcire faisait,  chaque pas, retentir
lugubrement le plancher du corridor.

Mre Malheur entra. Son aspect repoussant produisit une impression
pnible sur l'esprit dlicat de Caroline. Elle s'assit aprs y avoir t
invite, et attendit les questions qu'il plairait  la jeune curieuse de
lui adresser.

Elle prparait d'avance ses explications de manire  passer pour habile
en flattant les esprances de sa nouvelle dupe.

Caroline raconta le songe trange qu'elle avait eu, et la diseuse de
bonne aventure lui prdit l'heure de la dlivrance et du triomphe, par
les soins d'un ami ignor.

Cette promesse fit sourire l'infortune et la prdisposa en faveur de la
vieille femme.

Mre Malheur, regardant tout autour de la pice, pour s'assurer que les
portes taient bien fermes, reprit:

--Madame, je puis vous dire autre chose que la signification de votre
songe, si vous le voulez; je suis capable de dcouvrir qui vous tes et
pourquoi vous tes ici.

Caroline se dressa stupfaite en face de la sorcire.

--Vous savez qui je suis, balbutia-t-elle, et pourquoi je suis ici?...
c'est impossible! je ne vous ai jamais vue...

--C'est vrai, vous ne m'avez jamais vue; mais je vais vous dire quand
mme qui vous tes: vous tes la fille du baron de Saint-Castin.
N'est-ce pas vrai?

La sorcire avait un aspect effrayant en parlant ainsi.

--O Mre des misricordes! s'cria Mlle de Saint-Castin, tout effraye,
ayez piti de moi!... Mais qui tes-vous donc, ajouta-t-elle, vous qui
me connaissez si bien?

--Je ne suis qu'une messagre, madame. Je suis venue ici pour vous
apporter une lettre de la part d'une amie qui vous connat mieux que
moi, et qui dsire beaucoup vous voir, et vous communiquer des choses de
la plus haute importance.

Elle lui remit le billet pli de la Corriveau.

--Une lettre? fit Caroline, quel est ce mystre?... Est-ce de
l'intendant?

--Non, madame, c'est d'une femme.

Caroline rougit et trembla en prenant la lettre.

--C'est d'une femme, pensait-elle, il doit y avoir des motifs srieux.

La Corriveau affirmait qu'elle tait une amie inconnue, dsireuse de la
protger dans un moment critique... Le baron de Saint-Castin savait sa
fille en la Nouvelle-France, et il tait autoris par le roi,  la
chercher partout. S'il la retrouvait, elle serait envoye en France...

Elle connaissait bien d'autres choses qu'elle ne pouvait pas crire,
mais qu'elle lui confierait dans une entrevue.

Elle connaissait le passage souterrain qui allait de la tour aux votes
du chteau. Elle s'y rendrait la nuit suivante,  minuit juste, et elle
irait frapper  la porte de la chambre secrte.

L'intendant serait probablement une huitaine de jours aux
Trois-Rivires, et en son absence, Beaumanoir serait probablement
visit.

Caroline frissonnait en parcourant cette lettre. Aprs la rougeur de la
honte, la pleur de la crainte se peignit sur sa belle figure.

--Que aire,  mon Dieu! que faire? exclama-t-elle en se tordant les bras
dans une amre angoisse.

Mre Malheur la regardait avec indiffrence, avec curiosit, et ne se
sentait nullement mue.

--Mon pre, mon pre bien-aim! continua-t-elle, mon pre que j'ai tant
offens, va venir ici, la colre dans l'me, m'arracher  ma
cachette!... Oh! je mourrai de honte  ses genoux! Oh! que les montagnes
tombent sur moi et m'ensevelissent avec ma honte! que faire? o fuir?
Bigot! Bigot! pourquoi m'avez-vous trahie?...

Mre Malheur, froide, dure, impassible, la regardait toujours.

--Mademoiselle, dit-elle, il n'y a qu'un moyen de vous sauver, c'est de
suivre les conseils de l'amie qui vous crit. Elle vous trouvera, j'en
suis sre, une bonne cachette. Voulez-vous la voir?

--La voir? Mais qui est-elle? Ne me trompe-t-on pas? La connaissez-vous?

Et elle regardait mre Malheur finement, pour voir si elle surprendrait
une fausset dans son air.

--Je crois que tout est vrai, madame, rpondit la vieille sclrate.
Mais, vous comprenez, je ne suis qu'une pauvre messagre, moi, et je
n'affirme point ce que j'ignore. Mais celle qui m'envoie pourra vous
dire tout.

--L'intendant la connat-il, cette femme?

--Il me semble qu'il lui a dit de veiller sur vous en son absence. Elle
est vieille et c'est une amie. Voulez-vous la voir?

--Oui! oui! c'est bon. Dites-lui de venir... Ah! j'ai besoin de la
voir!... Mais vous aussi vous tes ge, et vous avez de l'exprience;
pensez-vous qu'elle va vritablement me sauver? Le pensez-vous?

Elle joignait les mains avec un douloureux dsespoir en disant cela.

--Si elle ne vous sauve point, personne au monde ne vous sauvera.

--Htez-vous, alors, htez-vous! Qu'elle vienne demain dans la nuit! Je
l'attendrai dans la chambre secrte... Je l'attendrai comme, dans la
valle de la mort, le condamn attend l'ange de la dlivrance.

Mre Malheur n'avait plus rien  dire, plus rien  apprendre.

Elle avait admirablement russi dans sa mission satanique et la
Corriveau, sa digne camarade, allait chaleureusement la fliciter.

Elle fit un salut respectueux  Mlle de Saint-Castin et se retira,
clopin-clopant, en l'espionnant de l'oeil.

Caroline s'assit, aprs avoir rendu le salut, et se mit  relire la
lettre mystrieuse.

Elle ne remarqua point le regard faux et le sourire fourbe de la vieille
femme qui s'arrta, dans la porte entre-bille, pour jouir encore du
succs de sa criminelle mission.

--Cela sent la mort, grommela la vieille en sortant. La Corriveau doit
venir ici  son tour, mais elle viendra en messagre elle aussi!...
Cette jeune fille est trop belle, et sa mort devra faire la fortune de
quelqu'un. Il faut que j'aie ma part moi aussi: je l'ai bien gagne.
Dans la galerie, elle rencontra dame Tremblay qui brlait de savoir le
rsultat de l'entrevue.

Elles montrent toutes deux  la chambre de cette dernire, s'assirent 
la petite table, burent du th avec du cognac, et recommencrent 
causer srieusement, les yeux dans les yeux.

Mre Malheur raconta, avec une verve tonnante et toujours en
recommandant le secret, une foule de choses compltement fausses. Elle
mentait hardiment et finement, la vieille!

--Mais qui est-elle, mre Malheur? Ne vous a-t-elle pas rvl son nom?
N'avez-vous pas lu dans ses mains demanda dame Tremblay.

--Si, dame Tremblay, dans les deux mains! dans les deux... C'est une
jeune fille de Ville-Marie, qui s'est chappe de sa famille pour suivre
l'intendant. Ses parents voulaient l'enfermer dans un couvent pour la
gurir de son amour... Vous savez, le couvent gurit si bien l'amour
qu'aucun philtre ne peut le rveiller.

Et la vieille se prit  rire comme pour se moquer de ce qu'elle
affirmait.

Dame Tremblay soutenait le contraire.

--Bah! dit-elle, quand j'tais la charmante Josphine du lac Beauport,
mes parents ont voulu, une fois, essayer de ce moyen-l. Le couvent ne
m'aurait gure gurie. Tous les jeunes gens de la ville seraient venus
me voir au parloir... Mais vous ne m'avez pas tout dit encore, mre
Malheur? Espre-t-elle que l'intendant l'pousera? Va-t-elle devenir la
matresse du chteau?

--Elle l'est dj la matresse, dame Tremblay. L'intendant ne lui
refusera rien, et l'pousera probablement avant longtemps. Vous verrez!
C'est tout.

--Non! non! vous en connaissez plus long que cela. Ne vous a-t-elle pas
avou qu'elle est jalouse de cette belle effronte d'Anglique des
Meloises, qui veut de gr ou de force avoir Bigot pour mari?

--Non, elle n'a pas prononc ce nom-l. Mais elle aime l'intendant et
voit des rivales dans toutes les jeunes femmes! Et elle a raison, ricana
la vieille.

--Elle craint Anglique des Meloises comme le poison, affirma dame
Tremblay. Comme de raison elle n'a pas os vous avouer cela  vous,
comme  moi... Mais, voyons! est-ce que rellement elle ne vous a pas
dit son nom!

--Non, je vous l'assure. Ces filles-l, voyez-vous, perdent leur nom et
n'en trouvent pas d'autres, rpliqua la sorcire avec un ricanement
moqueur.

--Je vous avoue, mre Malheur, que je n'ai pas le courage de me moquer
d'elle, reprit dame Tremblay d'une voix lgrement mue. Si elle a perdu
son nom, c'est par amour et non par haine. Il n'y a que vos dames sans
coeur qui rient de nous parce que nous en avons trop. Quand mme tout le
monde la mpriserait, moi, je la plaindrais; c'est un ange et je
l'aime... quand j'tais la charmante...

--Oh! nous avons toutes, comme cela, t des anges, dans un temps ou
dans l'autre, et le monde a vu bien des chutes, interrompit la vieille,
d'un ton mlancolique, comme si quelques lointaines rminiscences
fussent revenues soudainement  sa pense.

Dame Tremblay reprit:

--Vous m'interrompez toujours, mre Malheur, mais n'importe! je disais
que personne, quand j'tais la charmante Josphine du lac Beauport, ne
pouvait soutenir sans mentir effrontment, que... Vous ne m'cotez
plus? eh bien, c'est dommage! Prenons une autre tasse de th avec encore
une goutte de cognac, et vous allez descendre  la cuisine, dire la
bonne aventure  ces paresseuses de servantes qui passent leur temps 
parler des garons, et dpensent tout ce qu'elles gagnent en rubans, en
dentelles, en colifichets de toutes sortes. Avez-vous jamais vu des
filles comme celles de ce temps-ci? Sont-elles ridicules, un peu, avec
leurs talons hauts, leur fard, leurs garnitures! On ne peut plus les
distinguer d'avec leurs matresses. Quand j'tais la...

Mre Malheur l'interrompit encore une fois.

--J'y vais  la cuisine, dit-elle, j'y vais. Ces pauvres servantes, il
faut les amuser un brin, ne pas dmolir si vite l'difice de leurs
esprances, et les rendre heureuses d'une flicit qui n'arrivera
peut-tre jamais.

Elle sortit. Dame Tremblay la suivit.

--Je ne pourrai pas m'attarder longtemps, fit-elle, j'ai une longue
route  parcourir avant la nuit.

Le temps de satisfaire la curiosit des plus hardie, de promettre des
maris fidles aux plus jalouses et de la richesse  toutes, puis elle
fit ses adieux  dame Tremblay et elle reprit en hte, marchant vite,
avec son bton, le chemin de la ville.

La Corriveau l'attendait avec impatience, et ds qu'elle mit les pieds
sur le seuil de sa cabane, au pied du rocher, elle lui demanda d'une
voix anxieuse, en courant! au-devant d'elle:

--L'avez-vous vue, mre Malheur? Lui avez-vous remis ma lettre?... Vous
terez votre chapeau, aprs. N'hsitez pas, parlez!

Elle ne venait pas  bout de dnouer les attaches de son chapeau, mre
Malheur. La Corriveau vint  son secours.

--Eh bien! parlez donc, dit-elle encore.

--Oui! oui! elle l'a, votre lettre. Elle a aval mes histoires comme de
l'eau. Elle vous attend au coup de minuit, demain. Elle vous fera
entrer, dame Dodier... Mais est-ce elle qui vous fera sortir?

Mre Malheur, son chapeau  la main, regardait la Corriveau d'un oeil
mchant.

--Si elle me fait entrer, rpondit la Corriveau, je sortirai bien toute
seule! Pourquoi cette question?

--Parce que je lis dans vos yeux un dessein diabolique et vous ne m'en
faites point part. C'est mal cela, dame Dodier.

--Pouah! nous sommes de socit. Vous verrez bien!... Mais quelle
apparence a-t-elle cette mystrieuse dame de Beaumanoir?

La Corriveau s'assit et appuya sa main dcharne sur le bras de sa
complice.

--L'apparence d'une condamne  mort, rpondit celle-ci; elle est trop
bonne pour vivre. Le chagrin n'est pas fait pour une aussi divine
crature.

--Il y a quelque chose de pire que le chagrin, pour cette sorte de
crature, rpliqua froidement la Corriveau.

--Comme on fait son lit on se couche, riposta mre Malheur.

Et elle ajouta:

--C'est ce que je dis toujours aux petites curieuses qui viennent me
questionner. Et ma foi! Le proverbe leur plat assez.

--Les folles! exclama la Corriveau... j'irai demain soir au chteau pour
la voir, cette merveilleuse beaut. L'intendant revient dans deux jours,
et il pourrait bien l'loigner. Vous a-t-elle parl de lui?

--Non, Bigot est un diable plus puissant que celui que nous servons; je
le crains.

--Bah! je ne crains ni le diable ni les hommes. A minuit, mre Malheur?
C'est  minuit qu'elle m'attend?

--Oui, passez par le couloir, dans les votes, et allez frapper  la
porte de la chambre secrte. Elle vous fera entrer. Mais dites donc,
est-elle condamne?

Ne pouvez-vous pas lui montrer un peu de piti?

Mre Malheur prouvait de la crainte et de la commisration. Le regard
anglique de la jeune victime l'avait agite comme le vent fait d'une
feuille sche.

--Tiens! mre Malheur! riposta la Corriveau, en se moquant, elle a fondu
votre vieux coeur de roche! Qui aurait jamais pens cela? Pourtant,
reprit-elle aussitt, son regard m'a bien amollie pendant une minute,
dans le bois de Saint-Vallier.

--Elle n'est pas du tout comme les autres filles que j'ai vues, affirma
mre Malheur, pour s'excuser, je gagerais qu'il n'y a pas plus de
mauvais esprits dans son me que dans une glise.

--Vous radotez, mre Malheur! fit la Corriveau en clatant de rire. Je
vais  l'glise, moi, et je prie. Mais c'est le diable que j'invoque: et
je le vois, derrire l'autel, qui me fait des signes d'encouragement.

--Vous tes plus chanceuse que moi! je vais quelquefois le prier aussi 
l'glise, et je ne le vois jamais.

Et les deux vieilles maudites se prirent  ricaner, en rptant les
litanies du diable qu'elles rcitaient dans l'glise de Dieu.

--Il s'agit maintenant, observa la Corriveau, de dcider comment je me
rendrai  Beaumanoir. Il me faudra aller  pied, comme vous avez fait,
mre Malheur. Je prendrai le sentier qui traverse la fort. Il faut que
je ne sois pas vue. Il y va de ma vie.

--La lune se lve vers neuf heures, rpondit mre Malheur, ce sera le
moment d'entrer dans les bois. Etes-vous sre du chemin?

--Le chemin? J'y entre comme dans ma robe! Je connais un canotier
sauvage qui me dbarquera sur la batture de Beauport et ne soufflera
mot. Je n'irai pas m'exposer  l'espionnage de matre Jean Le Nocher ou
de sa Babet.

--Ma parole d'honneur! dame Dodier, vous tes malaise  prendre et vous
seriez capable de jouer  cache-cache avec Satan. Pourtant,
ajouta-t-elle cyniquement, je crois qu'il finira par nous trouver...
quand nous serons dans notre dernire cachette.

--Bah! vogue la galre! exclama la Corriveau en se levant. Ca ira comme
a pourra! Je me rendrai  Beaumanoir sur mes jambes, et pour trouver le
chemin plus court et moins fatigant, je m'imaginerai que je porte des
jarretires d'or et des pantoufles d'argent. Mais vous devez avoir faim,
mre Malheur, aprs une aussi longue marche. Je vous ai prpar un bon
souper. Venez manger au nom du diable, ou bien je vais dire le
bndicit pour vous faire touffer.

La table tait bien servie, et les mets plus succulents que ne l'aurait
fait supposer l'aspect misrable du taudis. Le pot de confitures,
apport par l'infidle servante de Varin, n'avait pas t oubli.

Les deux vieilles compagnes s'assirent en face l'une de l'autre.

La Corriveau eut une pense infernale qui fit tressaillir les mnes de
Batrice Spara, d'Exili et de la Voisin. Elle sourit en elle-mme et se
dit que la prudence tait une chose d'un prix infini.

Il y avait entre les deux vieilles femmes, au milieu de la table, une
bouteille d'eau de vie. Et les deux misrables buvaient, riaient, se
moquaient de leurs dupes et de leurs victimes, et chantaient des
refrains obscnes.

Le lendemain, la Corriveau fit connatre  Mlle des Meloises son
intention de visiter Beaumanoir le soir mme.

Anglique prouva de la joie  cette nouvelle, mais en mme temps, elle
plit et frissonna. C'tait la peur que la tentative ne russit pas ou
que le crime fut dcouvert.

Elle envoya porter,  la chaumire de la mre Malheur, par un inconnu,
un bouquet de roses magnifiques enfermes dans un coffret. Elle avait
trembl en cueillant ces fleurs dignes de parer l'autel de l'Agneau.

La Corriveau plaa le coffret dans une petite chambre noire, o le
soleil n'entrait jamais, et dont la sale fentre s'ouvrait sur le
rocher,  deux pas.

Elle l'ouvrit et ses petits yeux mchants lanaient des flammes  la vue
des roses parfumes attaches avec un ruban bleu, et d'une bourse de
soie pleine de pices d'or.

Elle colla la bourse sur sa joue, l'embrassa avec passion et la cacha
dans sa poitrine.

Puis regardant le bouquet:

--Les belles fleurs! les douces fleurs! dit-elle... Les hommes croient
que ces choses-l ne font point de mal.... Elles sont comme celle qui
les donne, belles en dehors encore..., et belles en dedans, aussi, comme
celle qui va les recevoir.

Elle rflchit pendant une minute en les regardant.

--Anglique des Meloises, reprit-elle, vous m'envoyez ces roses avec
votre or, parce que vous me supposez plus mchante que vous! Allons
donc! Vous tes digne d'tre couronne reine de l'enfer, cette nuit,
avec ces roses suaves!...

Elle regarda par la fentre et vit un rayon de soleil couchant
illuminer,  la cime, un angle du rocher.

--Il est temps que je me prpare pour mon voyage, pensa-t-elle.

Elle dnoua ses longs cheveux grisonnants et les laissa tomber sur ses
paules. Elle prit le coffret d'bne qu'elle tenait toujours cach dans
son sein, et le dposa avec un soin particulier sur une tablette.
L'ayant ouvert, elle en tira une petite fiole dore, le faune antique,
remplie d'un liquide brillant. Elle l'agita et des milliers d'tincelles
s'allumrent aussitt.

Elle prit un mouchoir, le plia et le mit sur sa bouche et ses narines,
pour se prserver de la volatile essence, puis, tenant le bouquet au
bout de son bras, elle versa dessus quelques gouttes du liquide trange
en prononant les paroles cabalistiques que la terrible Batrice Spara
avait apprises  Antonio Exili, et que sa mre lui avait enseignes 
elle, sans en trop savoir la signification.

                 Hecaten Voco!
               Voco Tisiphonem!
           Spargens avernales aquas,
        Te morti devoveo, te Diris ago!

Les fatales gouttes tombrent comme une douce rose sur les fleurs. Les
roses tincelrent d'un clat nouveau. Chacune de leurs feuilles, chacun
de leurs ptales furent imprgns de l'impitoyable poison. La mort
s'exhalerait maintenant avec chaque atome de leurs parfums.

La Corriveau enveloppa le bouquet dans un papier d'argent, le remit dans
la petite bote et se prpara  sortir.




                                 XL

               PLUS D'ESPOIR! C'EST LE CRI DU CORBEAU


C'tait la veille de la Saint-Michel. La nuit s'tendait calme sur les
bois de Beaumanoir, et la lune  son dclin, versait une lueur ple 
travers les nuages qui montaient de l'orient et annonait l'orage.

A sa lumire lgre et tremblante, on pouvait distinguer, comme un
serpent luisant, un petit sentier qui s'enfonait dans les ombres de la
fort, et dans le petit sentier marchait, vite et avec prcaution, la
forme noire d'une femme.

Cette femme se rendait au chteau.

Elle tait vtue comme une paysanne et portait une petite bote sous son
bras. Dans cette petite bote, il y avait une chandelle et un bouquet de
roses envelopp dans un tissu d'argent; rien de plus.

Une femme honnte y aurait mis un rosaire. Mais la femme qui s'en allait
ainsi, sous les bois, n'tait pas honnte.

Pas un bruit autour d'elle, except le crpitement des feuilles mortes
sous ses pieds, le glapissement des renards ou les cris rauques des
hiboux.

Depuis longtemps elle n'tait passe l, cette femme, mais elle se
souvenait encore des cailloux noirs et des troncs dnuds qui
jalonnaient la route. Pas loin, elle devrait trouver, sur la droite, une
grosse pierre et, tout prs de cette pierre, un autre sentier qui
conduisait  la tour.

Cette pierre, elle pouvait bien s'en souvenir et la reconnatre, car
elle l'avait fait servir au crime, un jour...

Maintenant Dieu seul et elle s'en souvenaient... Cela l'inquitait peu,
mais Dieu n'oublie rien!

Tout  coup, dans la clart douteuse de la lune sous le feuillage, elle
s'imagina voir apparatre devant ses yeux une forme humaine. En mme
temps, un frmissement de feuilles la fit tressaillir de peur. Elle se
crut dcouverte.

C'tait la pierre grise du crime qui prenait la forme d'une femme, dans
le jeu des rayons et des ombres.

Les habitants disaient que cet endroit tait hant par un fantme: une
femme habille de gris. Cette infortune avait t empoisonne par un
amant jaloux.

La Corriveau lui fit manger de la manne de Saint-Nicolas et elle tomba
morte  ses pieds, sous les yeux de son bien-aim.

Alors, lui, il s'enfuit dans la fort, en proie aux plus cruels remords,
tomba malade et fut dvor par les loups.

Seule au monde, la Corriveau connaissait ce drame sanglant.

S'apercevant que c'tait la pierre grise d'autrefois qui l'avait
pouvante, elle se mit  rire.

--Bah! les morts ne reviennent pas, murmura-t-elle. Et puis, si elle
revenait, elle, cela me ferait une compagne de route.

La misrable n'aurait peut-tre pas eu peur, si l'image de sa ple
victime lui tait apparue pour lui reprocher sa cruaut.

La cloche du chteau sonna douze coups. Dans la fort et les montagnes
voisines, le son argentin se rpercuta mlancoliquement.

La Corriveau sortit du bois, longea la haie du ct de l'ombre et entra
dans la tour.

Elle se trouva dans une chambre carre, obscure comme une caverne. Un
rayon de lune, descendant par la fentre grille, la traversait d'un
bout  l'autre.

Elle s'assit sur une pierre pour se reposer un peu et se recueillir.
Elle avait besoin de toute sa prudence et de toute sa force pour
l'oeuvre qui allait se consommer.

Les chiens hurlaient d'une faon lugubre, comme s'ils avaient devin
l'infernale machination. Elle n'en avait point peur, car ils taient
enferms dans la cour du chteau.

--Me voici rendue saine et sauve, pensa-t-elle. Personne ne m'a vue! On
dit qu'il y a un oeil qui voit tout, une oreille qui entend tout. Si
Dieu me voit et m'entend, il ne m'empche toujours pas d'accomplir mes
desseins. Cette nuit encore je veux agir, et toutes les prires de la
victime dsigne ne serviront de rien. Si Dieu existe, il me laisse
vivre et il laisse prir la dame de Beaumanoir!

Il y avait, dans un coin de la tour, un escalier de pierre tournant qui
montait jusqu'au toit et descendait jusqu'aux votes.

Ces votes paisses avaient servi de magasins autrefois, quand les
habitants du chteau,  l'approche des Iroquois, venaient s'enfermer
dans la tour.

Aprs un moment de repos, la Corriveau, comme impatiente d'en avoir
fini, passa sous une porte cintre qu'elle avait observe dans l'ombre
et se trouva sur un palier du grand escalier.

--C'est par l, murmura-t-elle. De la lumire maintenant!

Elle ferma la porte sur elle par mesure de prudence et alluma sa bougie.

Comme on disait la tour hante par des esprits, les servantes du chteau
se donnaient garde d'y entrer. Les hommes mme qui s'y aventuraient
passaient pour des braves.

La Corriveau, sa lumire  la main, descendit  pas lents au fond des
votes tnbreuses. C'tait une large caverne en pierre, vritable
demeure de la nuit noire, dont l'obscurit humide semblait absorber la
faible et vacillante lumire qu'elle portait. De rudes colonnes de
pierres brutes sparaient en trois parties cette espce de caverne.

Un mince filet d'eau tombant dans une auge de pierre entrait d'un ct,
traversait les votes et se perdait du ct oppos. Son murmure
incessant et monotone, semblait celui d'une clepsydre marquant les
heures de l'ternit.

La Corriveau s'avana rsolument, comme une personne qui sait o elle va
et connat son chemin. Elle se trouva bientt en face d'un panneau en
bois, comme ceux du chteau. Elle l'examina attentivement avec sa
lumire, pour voir comment il s'ouvrait.

Mre Malheur lui avait parl de ce panneau, de sorte qu'elle n'eut pas
de peine  le faire tourner. Il suffisait de savoir o le toucher.

Elle ne le referma point sur elle. Le couloir o elle entrait conduisait
 la chambre secrte. Il n'y avait plus d'obstacles; le chemin tait
libre.

Elle n'avait point frayeur, car elle ne pouvait rien rencontrer de pire
qu'elle-mme. Devant elle, point de crainte ni d'hsitation, derrire
elle, point de remords!

Elle trouvait le chemin long, et les votes plus basses semblaient peser
sur sa tte maudite.

Elle arriva  une porte de fer grille, sous une arche lourde.

Cette porte! elle sparait la lumire des tnbres, le bien du mal,
l'innocence de la culpabilit.

D'un ct de l'entre, dans une chambre blouissante de lumire, une
jeune fille, confiante, gnreuse, victime de sa douce navet; de
l'autre ct, s'avanant d'un pas furtif, dans une route dserte, la
mchancet, la menace, la cruaut!...

O Caroline de Saint-Castin! pauvre martyre de l'amour! pauvre victime de
la jalousie! parmi toutes ces penses qui obsdent votre esprit, dans la
solitude et le silence de cette nuit lamentable, n'est-il pas une pense
de crainte et de terreur? Comment pouvez-vous tranquillement et sans
soupon, attendre cette femme inconnue qui vient d'une faon si
mystrieuse, frapper  la porte de votre dernier refuge?

Hlas Caroline comptait les minutes une par un  mesure que l'aiguille
les marquait sur le cadran de l'horloge!

Elle tremblait, mais elle ne savait pas pourquoi. Elle avait hte
d'entendre dans sa porte les coups fatals! Elle ne souponnait nullement
une intention criminelle. Son ange gardien s'tait dtourn pour
pleurer. La Providence semblait l'avoir abandonne...

Peu  peu, les bruits du chteau s'teignirent. Comme minuit approchait,
elle descendit  la chambre secrte pour recevoir l'trange visiteuse
qui avait tant de choses  lui rvler.

Elle tait mise avec soin, mais fort uniment. Ses longs cheveux noirs
flottaient sur son cou et ses paules. Elle portait une longue robe
blanche retenue  la taille par un ceinturon noir: Un refrain de deuil
dans un hymne joyeux! Elle ne portait aucun ornement, sauf une bague que
lui avait donne Bigot, un gage d'amour dont elle ne voulait point se
sparer et qui soutenait son esprance. Hlas! la pauvre enfant, elle si
constante, ne se doutait pas combien tait futile ce talisman! Un
souffle de l'enfer allait bientt emporter sa jeune existence, et avec
elle ses peines terrestres!

Elle prit sa guitare et, machinalement, ses doigts voltigrent sur les
cordes harmonieuses. Une romance qu'elle aimait beaucoup, et redisait
souvent, autrefois, dans ses heures d'ivresse, quand sa vie tait tout
ensoleille, lui revint  la mmoire. Elle soupira et d'une voix basse
et douce, pendant que la guitare pleurait suavement comme une harpe
olienne, elle se mit  chanter ces paroles mlancoliques:

        La linotte, sur l'aubpine,
        A l'heure o la cloche sonnait,
        Chantait, et sa voix argentine
        Comme un chant des cieux rsonnait!

        Comme un chant des cieux quand la rose
        Fleurit sur le bord du chemin,
        Et quand les pleurs d'un ange arrose
        Ses douces feuilles de carmin!

        O linotte joyeuse, cesse
        Sur l'arbre vert, tes chants joyeux!
        Ma patrie est dans la tristesse,
        Mon pauvre coeur est soucieux!

        Mon pauvre coeur plein de souffrance
        N'espre plus au lendemain!
        J'ai pris la coupe d'esprance
        Mais elle tombe de ma main!

La lampe jetait un vif clat, et quand la captive suspendit son chant,
le silence parut profond comme dans un spulcre.

Elle couta pour s'assurer si un bruit de pas ne se ferait point
entendre, et son coeur battait affreusement.

La pense que son pre la cherchait et qu'il allait arriver dans la
colonie, lui causait une grande terreur. Elle aurait bien voulu le
revoir, ce pre bien aim! elle serait prte  se jeter  ses genoux, 
mourir pour expier sa faute; mais lui pardonnerait-il mme  ce
prix-l?... Pardonnerait-il  Bigot?... Non! et l'un des deux
mourrait!...

Ah! si Dieu voulait prendre sa vie ds maintenant, avant que sa honte
soit connue, dans la tombe o elle est dj enferme, loin du regard des
hommes, dans l'oubli!... Elle se leva, se jeta  genoux, dans un lan de
douleur incommensurable, conjura le Christ de lui pardonner, supplia la
Mre de misricorde d'intercder pour elle, la misrable pcheresse!
pour elle qui allait entendre sonner l'heure de la honte et de
l'expiation!

Le bruit de pas, sourd et lent, rsonna dans le passage souterrain. Elle
se dressa frmissante, en joignant les mains comme pour une prire
nouvelle.

--Pourquoi craindrais-je? pensait-elle, je n'ai jamais fait de mal 
personne...

Et les pas lourds et lugubres rsonnaient de plus en fort sous les
votes sombres.

Caroline s'approcha de la porte de fer. L'ange allait au devant du
dmon.

Deux petits coups se firent entendre. Elle trembla violemment et souleva
la tapisserie. Quelque chose lui dit alors de ne pas ouvrir. Elle
hsita. Mais la pense que le chteau serait fouill jusque dans ses
plus intimes cachettes, lui rendit sa premire rsolution.

--Que Dieu me protge! soupira-t-elle. Et elle tira le verrou.

La lampe de la chambre secrte claira tout  coup la figure de
l'trange visiteuse, et Caroline, qui s'attendait  voir apparatre une
forme repoussante, fut toute surprise de se trouver en prsence d'une
femme comme une autre, vtue en paysanne et ne portant rien qu'une
petite bote sous le bras.

La Corriveau fixa un oeil curieux sur cette jeune fille qui ressemblait
 un ange. Elle l'examina de la tte aux pieds, remarqua les plis
gracieux de sa robe blanche, ses longues tresses noires, ses formes
ravissantes, son air doux et rsign, sa suave beaut et elle sentit
comme une jalouse colre se rveiller dans sa vieille me corrompue.
Elle pensa et un sourire mchant glissa sur ses lvres minces, elle
pensa:

--Cela va faire un beau cadavre!... jamais la Brinvilliers, jamais la
Voisin n'ont vers le poison  une plus belle victime!

Caroline surprit le regard perant, le sourire satanique de la mchante
vieille, et elle recula effraye.

La Corriveau s'apercevant de la mauvaise impression qu'elle faisait sur
la jeune fille, se composa aussitt un maintien plus avenant. Elle
affecta de la sympathie, de la compassion. Il fallait inspirer la
confiance ou se rsigner  perdre, peut-tre, le fruit de bien des
peines et la perspective d'une grande fortune.

Caroline vite rassure, s'imagina qu'elle avait mal vu, se persuada
qu'il ne fallait point couter sa premire impression. Le costume de la
paysanne, le panier inoffensif, l'attitude prise par la Corriveau, se
donnant l'air respectueux d'une personne qui attend qu'on lui parle,
bannirent toute crainte de l'me de Caroline et la laissrent toute  sa
curiosit.

La Corriveau ne voulait point user de violence dans l'accomplissement de
son forfait. Cependant, elle s'tait arme d'un stylet de fin acier, le
mme que Batrice Spara avait laiss dans le coeur de Beppa Farinata,
quand elle la surprit dans la chambre d'Antonio Exili.

Elle ne s'en servirait qu' la dernire extrmit et pour se protger.

Ce seraient les roses, les roses clatantes et parfumes qui tueraient
la confiante jeune fille! Elle les savourerait comme un bouquet nuptial
et le poison se mlerait  l'enivrant arme. La douce mort!

Personne ne devinerait la cause d'une si prompte et si regrettable fin.
On dirait de Caroline de Saint-Castin: Morte par la visite de Dieu!




                                 XLI

                         UN FORFAIT SANS NOM


Caroline de Saint-Castin, debout, une main sur le dossier de sa chaise,
regardait la Corriveau. Elle aurait voulu dire quelque chose et les
paroles ne lui venaient point. Elle semblait abasourdie.

Elle tenait la lettre que lui avait apporte mre Malheur.

--Est-ce vous qui avez crit ceci? demanda-t-elle enfin.

La Corriveau fit un signe affirmatif.

--Oh! dites-moi franchement, est-ce la vrit?

--C'est la pure vrit.

Il tait surprenant qu'une simple paysanne put crire aussi correctement
et connatre si bien le baron de Saint-Castin.

--Au nom du ciel, s'cria Caroline, qui tes-vous? je ne vous ai jamais
vue!

--Vous m'avez vue dj, rpliqua la Corriveau.

Caroline la regarda fixement, cherchant  se souvenir, mais ne put la
reconnatre.

La Corriveau continua:

--Votre pre est le baron de Saint-Castin, et vous, madame, vous
aimeriez mieux mourir que d'tre trouve ici. Ne me demandez pas comment
je sais cela, ce serait inutile. Quant  moi, je ne suis que ce que je
parais tre.

--Vous tes vtue en paysanne, mais vous parler en dame. Vous tes sous
un dguisement... Pourquoi venez-vous me visiter de cette trange faon?

--Je vous le rpte, je suis ce que je parais, et je viens vous trouver
ainsi, parce que je ne puis venir autrement.

--Vous dites que je vous ai vue dj; je ne m'en souviens pas.

--Dans le bois de Saint-Vallier. Vous rappelez-vous d'avoir rencontr
l, une paysanne qui cueillait de la mandragore? Vous aviez soif et elle
vous donna du lait. Vous tiez avec des Sauvages.

Ce fut un clair dans l'esprit de la jeune fille, et une douce confiance
lui revint aussitt.

--Je m'en souviens! s'cria-t-elle. Et vous tiez habille comme
maintenant, absolument!... Je vous remercie de la bont que vous m'avez
tmoigne alors, oui, je vous en remercie!

Elle lui tendit la main.

La Corriveau la prit dans la sienne, mais ne la pressa point. Elle
demeurait froide, insensible. Elle rpliqua, adoucissant autant que
possible sa voix rauque, et montrant une fausse compassion:

--J'ai t bonne pour vous alors, et je veux l'tre encore aujourd'hui.
Je viens pour vous secourir.

Elle sourit encore de son diabolique sourire, mais le rprima aussitt.

--Je ne suis qu'une pauvre femme, dit-elle; cependant je vous apporte un
petit prsent pour vous prouver que je ne vous ai pas oublie.

Elle mit la main sur le coffret.

--Oh! je ne doute pas de votre amiti, bonne dame, rpondit Caroline,
mais vous savez comme je suis inquite. Parlez-moi donc de mon pre,
d'abord; dites-moi tout ce que vous savez... Je suis dans une angoisse
mortelle!

--Il est en route pour la colonie, affirma la Corriveau, et il sait que
vous tes ici.

--Ici?  Beaumanoir? mais c'est impossible! Personne ne le sait! exclama
Caroline en levant ses mains jointes dans un lan de dsespoir.

--Si personne ne le savait, mademoiselle, comment en serais-je
instruite, moi, fit la sorcire? Votre pre a des lettres du roi pour
vous faire chercher partout.

Elle alla, de nouveau, pour offrir le coffret, mais elle pensa qu'il
valait mieux attendre encore.

--Que Dieu ait piti de moi! cria Mlle de Saint-Castin.

Aprs un sanglot elle reprit:

--Mais l'intendant? que savez-vous de lui?

--L'intendant? le roi lui a ordonn de vous rendre  votre pre, et il
le fera,  moins que le gouverneur ne le prvienne... Le gouverneur vous
cherche.

Caroline fut sur le point de dfaillir.

--Le gouverneur va faire fouiller le chteau de fond en comble, reprit
la Corriveau, et ds demain, peut-tre.

--Mon Dieu! mon Dieu! exclama la jeune victime, en se cachant le visage
dans ses mains, que ne suis-je dans une tombe profonde o seul vous me
verrez! Faites-moi misricorde, car je n'ai plus rien  attendre de la
clmence des hommes!... Je mrite mon malheur! La mort n'est rien; ce
qui est terrible, c'est de savoir que ma honte ne mourra pas avec moi!

La Corriveau souriait encore et ses doigts crochus caressaient la petite
bote mortelle.

Le moment approche! le moment approche! murmura-t-elle entre ses dents
venimeuses.

Caroline fit un pas vers elle.

--Est-ce bien la vrit que vous me dites-l? rpta-t-elle encore d'une
voix suppliante... Comment, vous, une trangre, pouvez-vous donc tre
informe de cela?

--C'est la vrit, et je viens pour vous sauver; mais, je ne puis vous
en dire davantage... C'est peut-tre de la part de l'intendant lui-mme
que je suis ici... Il veut vous cacher pour que l'on ne vous trouve
point.

Un rayon d'esprance traversa l'me assombrie de la condamne. Bigot, en
effet, devait songer  la sauver. Il tait intress  le faire, puisque
c'est lui qui l'avait perdue!

Elle se cramponna  cette pense comme le noy  une planche.

--C'est Bigot qui vous envoie! exclama-t-elle en souriant, rougissant et
pleurant  la fois. Il veut me faire conduire ailleurs! Oh! soyez bnie,
messagre du bonheur! soyez bnie!

--Il dsire que je vous conduise  Saint-Vallier, rpondit la vieille
mgre, et quand le danger sera pass, vous reviendrez ici.

--Oh! je le reconnais bien!... Comme il est bon lorsqu'il est laiss 
ses propres volonts!... C'est comme cela que je l'ai connu
autrefois!... L'avez-vous vu? vous l'avez vu! Il vous a parl? que vous
a-t-il dit?

--L'heure arrive! l'heure arrive! pensait joyeusement la vieille
empoisonneuse. Ca va aller!

Et elle rpondit:

--Je l'ai vu et il m'a parl; mais pas longtemps. Il est svre,
l'intendant, et ne s'amuse gure  causer avec des personnes de ma
condition. Cependant il m'a charg de vous remettre un gage de son
amour. Il m'a dit que vous sauriez bien ce que cela signifie. Le voici
ce gage, madame, dans ce coffret. Puis-je vous le remettre  prsent?

--Un gage de son amour! un souvenir de lui! Vous n'tes donc pas une
femme, vous? Pourquoi tant tarder  me le remettre? pourquoi ne pas me
l'avoir donn tout de suite?... Je n'aurais pas tant hsit  vous
croire, moi. Donnez! donnez! Ah! qu'il soit bni!

La Corriveau plit lgrement malgr sa duret de coeur, et un
frmissement imperceptible passa sur sa main pendant qu'elle ouvrit la
petite bote. Elle prit le bouquet, le dpouilla, en se dtournant 
demi de son enveloppe d'argent et le prsenta  l'impatiente jeune
fille.

--Qu'il est beau! exclama Caroline en le saisissant de ses deux mains.
C'est un bouquet cleste! un radieux gage d'amour!

Et le portant  ses lvres, souriante, ravie, transfigure par le
plaisir, elle l'embrassa avec passion, et en aspira ardemment les
senteurs exquises et les poisons mortels.

Aussitt, sa tte radieuse se pencha en arrire, ses yeux noirs
regardrent dans le vague, et tenant toujours le bouquet fatal sous ses
baisers, elle tomba morte aux pieds de la Corriveau.

Un rire sauvage, terrible, pouvantable, fit tressaillir les murs de la
chambre secrte.

Le sang de plusieurs gnrations d'empoisonneurs et d'assassins se prit
 courir brlant dans les veines de la sorcire, et elle parut comme une
tigresse devant sa proie.

La morte tait l, souriant encore, encore radieuse de sa dernire
pense de joie. L'horrible meurtrire se pencha pour s'assurer si le
poison avait fait son oeuvre: dj, le coeur ne battait plus, et nul
souffle ne passait sur les lvres entr'ouvertes.

Elle ne devait plus se rveiller qu' la voix de Dieu, au jour de la
rsurrection.

--N'importe! grommela l'empoisonneuse, la Corriveau ne fait pas son
ouvrage  moiti; s'il y a un reste de vie l-dedans, il partira.

Et deux fois, d'une main ferme, elle plongea dans le sein de sa victime
sans vie, son poignard aigu.

Un mince filet de sang courut sur la robe blanche et ce fut tout.

Caroline de Saint-Castin tait devant Dieu. Elle avait franchi ce
redoutable passage que nul ne connat. Heureux celui qui a la foi pour
appui,  ce moment o les amitis de la terre ne peuvent plus le
soutenir! Heureux celui qui meurt dans la charit, car la charit est
une lampe divine qui claire l'me dans son vol vers les cieux.

La Corriveau demeura penche sur le cadavre de sa victime pour examiner
les effets de _l'aqua tofana._

C'tait la premire fois qu'elle osait administrer le subtil poison de
la Borgia.

--_L'aqua tofana_ agit comme un charme, murmura-t-elle. C'est Batrice
Spara qui l'a compose... Je l'aime mieux que son stylet... J'ai t
folle de me servir de cet instrument... Je me suis souill les mains de
sang.

Elle s'essuya, et ses doigts firent une empreinte rouge sur la robe
blanche.

La cloche du chteau sonna un coup. Il tait une heure.

Sa voix solitaire semblait, dans la maison endormie, une voix
accusatrice. Mais personne ne s'veilla pour chercher l'auteur du
forfait qui venait de s'accomplir.

La Corriveau l'entendit et se leva. Sa tche tait finie.

Elle fit avec une jalouse curiosit le tour de la chambre secrte, et
remarqua la richesse des meubles et des dcorations. Elle aperut sa
lettre sur une chaise, la saisit fivreusement, la dchira et en jeta
les morceaux sur le parquet. Elle s'en repentit aussitt, les ramassa,
et les mit dans son coffret, avec le bouquet de roses qu'elle arracha
des mains du cadavre.

Elle voulait le jeter dans le bois.

Elle ouvrit un critoire dans l'espoir d'y trouver de l'argent; mais il
n'y en avait point. Elle n'eut pas le temps de chercher ailleurs.

Elle fut tente d'emporter le diamant que la morte avait au doigt. Elle
le fit glisser, l'examina d'un oeil ardent de convoitise, mais
finalement n'osa pas le voler, de peur de se compromettre. Elle le
rendit au cadavre.

--Cela me ferait dcouvrir, murmura-t-elle... Il vaut mieux ne rien
emporter que ce qui vient de moi, et vite, sauvons-nous!

Elle mit le coffret sous son bras et jeta un dernier regard, un regard
de satisfaction sur la victime qui gisait l, comme un ange tomb dans
les combats du Seigneur. La lampe se refltait dans ces beaux grands
yeux qui ne voyaient plus, et cependant semblaient se fixer avec douleur
et misricorde sur l'empoisonneuse.

Ce regard fit peur  la Corriveau. Elle se dtourna vivement, puis,
rallumant sa bougie, elle sortit, oubliant de fermer sur elle la lourde
porte de fer de la chambre secrte.

Arrive  la tour, elle monta le grand escalier. Sur le palier, elle
teignit sa lumire, puis s'approcha de la porte bante o la lune
plongeait un ple rayon. Elle franchit le seuil dsol, et debout,
immobile, perant l'obscurit de son oeil inquiet, elle couta
longtemps.

Tout dormait au loin, dans la fort et le chteau; seul le filet d'eau
murmurait en courant sur les cailloux.

Alors elle s'enfona, comme un spectre noir, dans les bois o elle avait
pass une heure auparavant.

Elle allait apprendre  Anglique des Meloises qu'elle n'avait plus de
rivale,... mais qu'elle avait  payer le prix du sang.

Elle entra dans la ville aux premires lueurs de l'aube. Un brouillard
pais noyait tous les objets: les arbres, les maisons, le fleuve et les
rochers, et elle put se rendre sans tre vue  la cabane de la mre
Malheur.

Elle se reposa quelques instants, dfendit  sa vieille camarade de la
questionner, puis sortit de nouveau pour se rendre chez Mlle des
Meloises.

On ne voyait point  dix pas dans les rues, et personne ne la remarqua.

Anglique tait debout. Elle ne s'tait pas mise au lit cette nuit-l.
Une fivre brlante l'avait agite sans cesse, la fivre du mal, de la
peur, de l'inconnu menaant. De sa fentre, les yeux souvent fixs sur
la chane sombre des montagnes qui dominaient le chteau, elle avait
suivi les pripties du drame sanglant.

Maintenant l'empoisonneuse devait arriver!... Maintenant la confiante
victime devait s'tre livre!... La messagre de la mort
russirait-elle?... Et quel serait le rsultat de ce crime?... Ne s'en
repentirait-elle point?... Resterait-il ignor?... Bigot oublierait-il
la morte?... Le sang innocent ne crierait-il pas vengeance?...

Une foule de penses terribles ne cessrent de la torturer.

Elle out le bruit d'un pas.

--C'est elle! s'cria-t-elle, et une flamme lui monta au visage, puis
aussitt elle plit affreusement. Elle courut ouvrir.

La Corriveau entra sans dire une parole. Les yeux des deux femmes
s'taient parl, s'taient compris.

Anglique attira l'empoisonneuse dans sa chambre, la poussa vers une
chaise, lui saisit les paules de ses mains frmissantes, et la
regardant avec anxit:

--Est-ce fait? dit-elle; est-ce fini?

La Corriveau eut un sourire mchant.

--Avez-vous russi? Est-elle morte? rpta-t-elle.

--Oui, rpondit la Corriveau, c'est fait, et bien fait!... Mais
qu'est-ce que cela signifie? ajouta-t-elle, en se dressant en face de la
belle jeune fille, on dirait, par la manne de Saint-Nicolas, que vous
prouvez dj des regrets!

Les rves brillants d'Anglique venaient de s'effacer; la lumire
faisait subitement place aux tnbres... Sa rivale n'existait plus et
rien ne devait plus, pourtant, entraver son ambition et faire obstacle 
ses succs... O moqueries du sort!... ce qu'elle dsirait tout 
l'heure, elle le regrettait maintenant! Les voix du plaisir et de
l'amour qui chantaient au fond de son me, se sont changes en sanglots,
les cris d'allgresse en cris de vengeance!... Meurtrire!
meurtrire!... Et la justice des hommes et la justice de Dieu!...

--Oui, j'ai des regrets! rpondit-elle... Non, pourtant, pas encore!
Mais nous avons fait une chose folle, inutile, dangereuse!... C'est
fait, maintenant... c'est fait! Mais est-elle morte? bien morte?

--La Corriveau ne fait pas les choses  moiti, mademoiselle. Vous non
plus! Seulement, vous vous repentez et moi, je me flicite. C'est la
diffrence! je l'ai tue deux fois et il me faut double rcompense.

--Une double rcompense? Vous l'aurez, rpondit Anglique. Quel secret
nous avons  garder l'une et l'autre maintenant! ajouta-t-elle, comme si
cette pense lui fut venue alors pour la premire fois...

--Je suis au pouvoir de cette femme, pensa-t-elle, et elle regarda sa
complice d'un oeil pouvant.

Elle prit une petite bote pleine d'or.

--Pour ce soir, voici, fit-elle. Je n'ai pas compt. Emportez-la.

Cet or lui brlait les mains.

La Corriveau cacha l'or dans sa poitrine, prs de son coeur pre et
dessch.

--Soyez prudente, continua Anglique. Ne vous montrez pas riche tout de
suite, cachez cet or. Les gens auraient des soupons... Je voulais vous
recommander autre chose, mais cela m'chappe dans le moment.

--Je vous remercie de votre or, riposta la Corriveau. Mais je ne vous
remercie point du froid accueil que vous me faites. J'avais droit de
m'attendre  quelque chose de mieux, aprs l'oeuvre superbe que j'ai
accomplie. J'ai agi en artiste, quoi! Un succs merveilleux! La
Brinvilliers, la Borgia elles-mmes, me porteraient envie,  moi, une
pauvre paysanne de Saint-Vallier!...

--Je vous donnerai bien toutes les louanges que vous voudrez, rpondit
Anglique machinalement, mais je ne sais pas comment vous avez opr.
Vous ne me l'avez pas dit. Asseyez-vous encore et contez-moi tout.

--Bah! ces dtails ne vous seront point agrables. Rjouissez-vous
d'tre dbarrasse d'une rivale aussi belle que dangereuse; je ne nous
dis que cela.

--N'importe, je veux tout savoir; contez-moi cela.

--Vous ne pourrez pas dormir ensuite?

--N'importe! je vous le dis, parlez!... Au reste, je suis calme
maintenant.

Elle faisait un effort suprme pour reprendre pleine possession d'elle
mme.

La Corriveau s'assit, mit une de ses mains sur le genou d'Anglique et
commena le rcit dtaill du forfait qu'elle venait de consommer...

Elle parla de la beaut de la jeune victime, de la candeur de son me,
du charme de ses regards. Elle raconta, en riant, l'histoire qu'elle
avait brode pour lui faire accepter le bouquet, et la joie de la nave
enfant en recevant ce gage de l'amour et de la fidlit de Bigot.

Anglique coutait, immobile, haletante. Les nuages du crime
assombrissaient sa figure. Elle devenait laide. Elle prouva un
frmissement de terreur quand la sorcire peignit l'effet foudroyant de
_l'aqua tofana_, et comment la belle victime s'tait affaisse dans sa
robe blanche, en aspirant l'arme empoisonn. Mais quand la sorcire,
l'oeil en feu, la bouche dchire par un horrible rictus, se vanta, en
faisant dcrire un geste de menace  son bras dcharn, d'avoir deux
fois plong un fin stylet d'acier dans le cadavre presque froid dj,
Anglique se dressa, joignit les mains, poussa une clameur et tomba
vanouie sur le parquet.

La Corriveau se leva et, la reculant du bout de son pied, elle grommela:

--Bonne  rien!...

Puis un instant aprs:

--Une femme comme les autres, qui veut rgner sur tous les hommes, et
devient l'esclave du premier venu! La Corriveau est d'une autre trempe
que cela!...

Alors, laissant Anglique seule, revenir comme elle pourrait, elle s'en
retourna chez la mre Malheur, bien dcide de se mettre en route le
plus tt possible pour Saint-Vallier, avec l'infme salaire qu'elle
venait de gagner!




                                 XLII

            PARLONS DES EPITAPHES, DES TOMBEAUX ET DES VERS


A l'heure o la Corriveau sortait de la fort de Beaumanoir, aprs le
meurtre de Caroline de Saint-Castin, deux cavaliers couraient  toute
bride sur la route de Charlesbourg.

Leurs visages paraissaient noirs dans la nuit et la lune, faible,
blafarde, ne les clairait que trop peu pour qu'elle pt les
reconnatre.

Ils ne parlaient point, et semblaient absorbs dans quelque pense
grave.

C'taient Bigot et Cadet.

Vers minuit, aprs avoir chang quelques paroles, ils laissrent l les
ds et le vin, se sparrent de la joyeuse compagnie, sortirent de la
cour du palais, puis se dirigrent vers Beaumanoir.

Bigot, sous son apparente indiffrence, prouvait une vive inquitude.
Les ordres du roi, la lettre de la Pompadour l'avaient jet dans une
grande perplexit.

La prochaine arrive du baron de Saint-Castin n'avait rien de rassurant.
Le baron ne plaisantait point, et pour venger son honneur, il aurait
aussi vite fait d'touffer un prince qu'un manant.

Ce n'tait pas ce qui effrayait Bigot. Il n'tait pas un poltron et
pouvait payer d'effronterie. Cependant il y avait une chose, un danger,
qu'il ne pouvait mconnatre ni mpriser. Et la pense de ce danger le
faisait trembler. Il avait peur que son audacieux mensonge ne ft
dcouvert.

Il avait effrontment menti au conseil du gouverneur, pendant qu'il
sigeait comme conseiller du roi, au milieu d'une foule de
gentilshommes, en affirmant qu'il ne savait pas o s'tait rfugie
Caroline de Saint-Castin.

Si le mensonge tait connu, il serait, lui l'intendant de la
Nouvelle-France, couvert d'ignominie, la marquise lui retirerait ses
faveurs et le mpriserait sans doute. Il tomberait dans sa disgrce.

Et plus il songeait  cela, plus il prouvait de terreur. Il maudissait
tout ce qui, de prs ou de loin, se rattachait  cette affaire
d'enlvement, tout except Caroline elle-mme, car il l'aimait plus que
jamais  cette heure.

Il ne doutait nullement que le chteau serait soumis  la plus
minutieuse investigation. Il connaissait de la Corne de Saint-Luc. La
chambre secrte ne serait plus un asile inviolable, puis, plusieurs
personnes la connaissaient aussi cette chambre. D'anciens serviteurs qui
se trouvaient maintenant au service de ses ennemis, peut-tre... Il ne
savait pas, aprs tout.

Dans tous les cas, dame Tremblay tait en possession du secret, et la
charmante Josphine qui survivait en elle pouvait encore se laisser
tenter...

Il fallait donc  tout prix, loigner Caroline et la cacher mieux,
jusqu' ce que la tempte ft passe.

Ds le jour qui suivit la sance du conseil, Bigot partit pour les
Trois-Rivires. Il prtextait une affaire de la plus haute importance.
Cette affaire, nul ne put la deviner et chacun se perdit en conjectures.

Il s'aboucha avec une bande de Montagnais et leur demanda d'emmener avec
eux, dguise en Indienne, une jeune fille blanche qu'il voulait
soustraire  la vengeance de ses ennemis.

Le march fut vite conclu, et le vieux chef jura de prendre le plus
grand soin de la jeune fille, et de faire garder par sa tribu un secret
inviolable sur cette affaire.

En retour, il eut la promesse que sa tribu serait amplement pourvue de
poudre, de couvertures et de toutes sortes de provisions.

Bigot avait besoin de quelqu'un pour l'aider  mettre ce projet 
excution. Il faudrait conduire Mlle de Saint-Castin aux Trois-Rivires,
et veiller  la fidle excution de l'engagement.

Il tait entour d'amis que les mmes intrts et les mmes plaisirs
liaient ensemble. Ils se seraient hts de se rendre  ses dsirs; mais
ces voluptueux, ces dbauchs auraient, de leur souffle impur, souill
la candeur de la jeune victime. Il ne voulait pas l'exposer  leurs
regards incontinents.

--Qu'ils s'amusent aux dpens des autres femmes, pensa-t-il, je m'en
moque pas mal. Mais ils ne profaneront jamais le nom de celle-ci!

Il voquait tour  tour ses dignes associs, comme pour en chercher un 
qui confier le prcieux dpt, et tour  tour il les flagellait et les
marquait au front du fer rouge de la rprobation.

--Varin, un rus coquin qui flagorne l'glise et cajole sa tante, la
suprieure des Ursulines, pour en obtenir des faveurs! un fripon qui
vendrait tout le monde pour un denier!

Penisault, un maudit chien qui volerait avec plaisir les pauvres
Montagnais! un lche qui n'a pas du tout l'esprit aventureux, ni l'me
courageuse!

Le Mercier, un parasite, un ambitieux fripon, qui essaie de pcher les
faveurs de la Pompadour... Il me trahirait peut-tre, il me trahirait
bien sr!

Deschenaux, un ivrogne qui jette  tous les vents quand il est ivre, les
secrets qu'on lui confie! un avare qui pillerait l'autel! un mchant qui
battrait les Montagnais encore plus qu'il ne les volerait!

De Pan, un imbcile qui me baiserait les pieds aujourd'hui, et me
vendrait demain!... Au reste, lui, il a sa besogne. Il surveille Le
Gardeur et le conduit doucement  sa perte!

Le Gardeur, celui-ci, il n'en faut rien dire, il est encore trop
gentilhomme! il est encore trop soldat! Une action comme celle-l lui
rpugnerait... Il serait capable de me faire rougir.

Parmi tous ses associs, Bigot n'en voyait qu'un dont le caractre
franc, quoique brutal, lui inspirait une parfaite confiance. C'tait
Cadet. Il tait hardi et aventureux. Il enviait le bien des autres, mais
il prodiguait le sien. Il reposait en Bigot la foi la plus profonde, le
regardait comme le roi des bons lurons, jurait par lui, et le servait
avec plaisir.

Bigot lui dit un mot  l'oreille. C'tait au palais, au milieu des
amusements les plus entranants; Cadet laissa le jeu immdiatement. Il
ne s'occupa nullement de finir la partie.

En trois minutes, il eut chauss ses bottes  perons et fut prt 
monter  cheval.

Pendant qu'il attendait, la cravache  la main, dans un coin de la
pice, que le groom ament les chevaux, Bigot lui dit ce qu'il esprait
de son dvouement.

Il lui rvla le nom de la dame de Beaumanoir, lui raconta les incidents
du conseil, les ordres du roi, la lettre de la Pompadour.

--Il faut, affirma-t-il en terminant, qu'elle soit loigne du chteau,
et je vous charge de la conduire secrtement aux Montagnais des
Trois-Rivires.

Les yeux de Cadet eurent un clair; il mit la main sur l'paule de
l'intendant.

--Par saint Picaut! jura-t-il, j'aimerais mieux jener un mois durant,
que de manquer une si belle occasion de vous aider! Qu'est-ce que cela
fait, que vous ayez menti  ce gobe-mouches du chteau Saint-Louis? Il
valait mieux le tromper lui, qu'avouer la vrit  la Pompadour. Madame
Poisson vous traiterait comme les Iroquois ont trait,  Chouaguen, mon
commis, un gros garon: elle vous ferait rtir... Les satanes femmes!
je vous l'ai toujours dit, Bigot: on est toujours dans l'eau bouillante,
tant que l'on dpend d'elles.

Cadet n'tait pas fch de saisir cette nouvelle occasion de calomnier
les femmes. Il prit la main de Bigot dans la sienne et jura qu'il tait
prt  marcher avec lui et  le suivre partout,  travers l'eau et le
feu, parle soleil ou la pluie. Il irait  Beaumanoir, prendrait la jeune
fille et avant deux jours, sans que personne ne pt le voir, ni le
souponner, par des moyens  lui connus, il la remettrait entre les
mains des Montagnais avec ordre de partir immdiatement, et de se rendre
 la Tuque, sur le Saint-Maurice. L,  la Tuque, la jeune dame ou la
jeune file, pourrait demeurer sept ans, s'il le fallait, et personne
jamais n'entendrait parler d'elle!

Bigot et Cadet galopaient donc sur la route de Beaumanoir. Ils
arrivrent en peu de temps  la fort qui se dessinait comme une ligne
noire dans la pnombre, et Cadet prit le devant. Il tait n 
Charlesbourg, et connaissait parfaitement tous les sentiers, toutes les
troues, tous les coins de la fort.

Les chevaux, en crasant de leurs sabots les branches sches et les
feuilles mortes, rveillaient les chos des bois endormis.

Le chteau se montra tout  coup dans une vaste clairire, avec ses
hautes chemines et ses toits aigus, plus sombres que la nuit. Un
silence redoutable l'enveloppait, et seule, dans la loge du portier, une
petite lumire veillait.

Le vieux gardien se leva au bruit que firent les chevaux, et se hta de
sortir pour voir quels taient ces htes inattendus.

Bigot et Cadet attachrent leur monture en dehors de la barrire et
s'avancrent  pied. Ils ne voulaient veiller personne.

Ils rencontrrent Marcel, le portier.

--Rentre, Marcel, lui dit Bigot, et ne fais point de bruit. Va dire 
dame Tremblay qu'elle se lve tout de suite et que je dsire lui parler.
J'attends des amis.

--Il me rpugne de mentir, reprit Bigot avec aigreur, mme  un valet.
Qui sait les recherches qui vont avoir lieu? Pas une mauvaise herbe ne
se multiplie autant qu'un mensonge Une mauvaise plante peut couvrir la
terre, mais un mensonge peut remplir l'univers.

--C'est vrai, Bigot, rpondit Cadet, et je n'aime pas  mentir souvent;
mais c'est parce que je suis d'opinion que la vrit est une meilleure
arme que le mensonge. Si le mensonge devait frapper mieux, je ne vois
pas trop pourquoi je ne l'utiliserais pas.

Le portier revint dire que dame Tremblay tait debout et prte 
recevoir son matre.

--Prends soin des chevaux, Marcel, ordonna Bigot.

Et, suivi de Cadet, il se rendit  la chambre de la mnagre.

--Bonjour, dame Tremblay, fit-il, conduisez-nous  la grande galerie.

La charmante Josphine des jours anciens excuta sa plus gracieuse
rvrence. Elle tremblait un peu, comme si sa conscience n'avait pas t
blanche comme la neige. Cette brusque arrive de l'intendant ne lui
prsageait rien de bon.

--Excellence, rpliqua-t-elle, je suis votre humble servante en tous
lieux et toujours: vous n'avez qu' ordonner et j'obis.

--C'est bien! c'est bien! riposta Bigot. Allons et ne faisons pas de
bruit.

Il tait impatient. Dame Tremblay prit une bougie dans chaque main et
prcda les deux gentilshommes jusqu' la grande galerie qui
communiquait avec la chambre de Caroline. L, elle dposa ses bougies
sur une petite table, et les mains croises sur son tablier, elle
attendait de nouveaux ordres.

--Madame, dit Bigot, j'ai mis en vous toute ma confiance, et je crois
que vous avez toujours t une servante fidle. Aujourd'hui, je vais
vous donner une nouvelle marque de mon estime.

--Oh! Votre Excellence, s'cria la vieille mnagre toute ravie, je
voudrais mourir pour vous prouver mon dvouement.

--Il n'y a pas beaucoup de serviteurs qui partagent ce sentiment, et je
n'y crois gure moi-mme, reprit Bigot. N'importe! je crois que vous
avez veill avec la vigilance promise sur la dame confie  vos soins.
N'est-ce pas?

--Mon Dieu! mon Dieu! pensa la mnagre en plissant, il aura entendu
parler de la visite de cette misrable mre Malheur et il est venu
m'gorger ici...

Elle balbutia:

--Oh oui! Excellence! J'en ai pris un soin tout particulier de cette
belle dame!... Un ange! comment aurais-je pu l'oublier, la ngliger?

--Je vous remercie, dit Bigot presque attendri. Vous avez fait votre
devoir. Maintenant, dame Tremblay, j'ai un nouveau secret  vous
confier; le garderez-vous bien?

--Si je le garderai! Seigneur Dieu!

Le courage et l'audace lui revenaient.

--Tenez! Excellence, continua-t-elle, la statue de marbre de la grotte
parlera avant moi! je meurs avec mes secrets! Quand j'tais la charmante
Josphine du lac Beauport, je n'ai jamais rvl, mme  confesse, les
noms de ceux qui...

--Tut! tut! fit Bigot, que certains souvenirs dridaient, j'ai plus de
confiance  dame Tremblay qu' la charmante Josphine. Si tout ce que
l'on dit est vrai, vous tiez une joyeuse et jolie fille, en ce
temps-l.

Ce colloque entre le matre et la mnagre faillit arracher  Cadet un
de ces rudes clats de rire qui pouvaient branler le chteau.

--Je me mettrais dans le feu pour vous servir, affirma dame Tremblay, en
se pavanant d'aise.

--Eh bien! lui apprit l'intendant, nous sommes venus chercher cette
chre enfant pour la mettre en un endroit plus convenable; et si jamais
l'on vous questionne  son sujet, vous direz qu'elle n'est jamais venue
ici et que vous n'avez jamais entendu parler d'elle.

--Non seulement je le dirai, mais j'en ferai le serment, si vous
l'exigez!... Pauvre jeune dame! Puis-je vous demander o elle va?

--Non, pas maintenant, mais soyez certaine qu'elle sera bien traite.
Vous comprenez cela? quand vous tiez la charmante Josphine, vous
deviez parfois, vous entourer de mystres, et il vous fallait agir avec
prudence... Cette pauvre jeune fille n'a pas l'habilet de la charmante
Josphine; il faut lui venir en aide.

Dame Tremblay souriait avec complaisance.

--Bien! ajouta l'intendant, vous comprenez, n'est-ce pas? Allez la
trouver, maintenant. Prsentez-lui nos compliments. Dites-lui que nous
sommes fchs de la dranger  pareille heure, mais qu'il est
indispensable que nous la voyions immdiatement.

Dame Tremblay, toujours souriante depuis que Bigot avait voqu sa
jeunesse, se hta de se rendre auprs de Mlle de Saint-Castin.

Bigot, un peu soucieux, se demandait si la captive se soumettrait de bon
gr  cette pnible ncessit. Cadet aurait voulu transporter  la
Tuque, toutes les femmes de la Nouvelle-France, afin d'viter de
nouveaux ennuis.

Ils demeurrent silencieux, coutant le bruit des pas qui s'loignaient.

Un chien se mit  aboyer au loin dans le calme de la fort.

Aprs quelques minutes la mnagre remonta.

--Mademoiselle n'est pas dans sa chambre, dit-elle, elle est descendue 
l'oratoire, pour prier dans le silence, suivant sa coutume, et elle
dsire n'tre jamais drange en ces moments-l.

--Fort bien! dame Tremblay, rpondit Bigot; en ce cas, vous pouvez vous
retirer. Je descendrai la rejoindre dans la chambre secrte... Pauvre
enfant! ces veilles la fatiguent, la tuent!... Si elle n'est plus ici
demain matin, souvenez-vous, dame Tremblay, des recommandations que je
viens de vous faire. Un silence absolu, une discrtion  toute preuve!
Tenez votre langue entre vos dents blanches... Elles sont encore comme
l'ivoire, vos dents...

Bigot la flattait pour la rendre plus fidle, car elle aimait mieux un
compliment qu'une bourse d'or.

--Fiez-vous  moi, Excellence! assura la vieille vaniteuse et elle rit
pour montrer l'ivoire de ses dents. Fiez-vous  moi! je n'ai jamais
tromp un gentilhomme! Le sieur Tremblay, on n'en parle point; il ne
l'tait pas. Quand j'tais la charmante Josphine du lac Beauport.... Je
sais bien que tout est vanit; mais tout de mme, en ee temps-l, mes
yeux et mes dents avaient de la renomme!

--Le lac Beauport n'a rien eu de pareil depuis lors, reprit
l'intendant... Mais, chut! pas un mot de plus, si vous voulez me faire
plaisir, et bonne nuit!

--Bonne nuit, Excellence! Cadet, pensa-t-elle, ne s'occupe pas des
femmes; il ne mrite pas qu'on s'occupe de lui.

Elle entra dans sa chambre, se plaa devant son miroir pour se regarder
les dents, et se mit  prendre des poses comme une jeune fille coquette.

Bigot demanda  Cadet de l'attendre dans l'antichambre, et il se dirigea
vers la chambre secrte.

Il descendit l'escalier et frappa  la porte, en appelant d'une voix
basse et douce:

Caroline! Caroline!

Nul ne rpondit. Il s'tonna, car elle avait coutume d'accourir  sa
voix.

Il frappa plus fort; il appela.

Hlas! il aurait pu frapper et appeler ternellement! La voix qu'il
aimait tant tait  jamais muette.

Il souponna un malheur, poussa la porte et entra. La chambre tait
pleine de lumire, et sur le parquet gisait une forme blanche.

Il ne vit que cela. Les yeux de la morte regardaient comme regardent les
morts. Une de ses mains pressait sa poitrine, l'autre, tendue sur le
tapis, tenait encore quelques feuilles du fatal bouquet.

Bigot demeura stupfait, pouvant. Un instant aprs, il se laissa choir
sur ses genoux, auprs du cadavre, en poussant un cri d'angoisse. Il
crut d'abord qu'elle n'tait qu'vanouie. Il lui toucha le front, les
lvres, les mains; il voulut couter battre son coeur et son coeur ne
battait plus. Il lui souleva la tte et sa tte retomba comme un lis
dont la tige s'est rompue... Il vit qu'elle tait morte.

Il jeta une clameur comme fait un homme livr  la torture. Alors
s'veillrent les habitants du chteau, et chacun, pour couter, leva
avec inquitude la tte de dessus son oreiller. Nul autre cri ne
retentit; Bigot avait tout  coup repris possession de lui-mme. Il ne
fallait pas rpandre l'alarme dans la maison, ni courir au-devant du
danger qu'il cherchait  fuir.

Avec une volont de fer, il dompta sa douleur et rprima les sanglots
qui le suffoquaient.

Cependant Cadet avait entendu. Il devina une horreur et se prcipita
vers la chambre secrte. En entrant, il aperut Bigot  genoux qui
soutenait dans ses bras et couvrait de baisers et de pleurs la tte ple
d'une jeune femme.

Ce tableau saisissant toucha son me dure. Il comprit que la jeune fille
qu'il venait chercher tait morte. Comment? il l'ignorait.

Le cri de Bigot avait pu rveiller les gens, et le danger tait grand
maintenant, plus grand que jamais. C'est  cette heure critique qu'il
fallait se montrer de bon conseil et dvou.

Il s'approcha de l'intendant, lui dnoua doucement les bras, et fit
descendre avec prcaution la tte de la morte sur le plancher.

--Bigot, murmura-t-il, soyez calme! soyez calme! De la prudence, mon
ami! Ne donnez point l'alarme! Quelle terrible affaire! Allons dans une
autre chambre; dlibrons froidement et voyons ce qu'il nous reste 
faire.

--O Cadet! Cadet! gmit l'intendant toujours  genoux, elle est morte!
elle est morte!... Morte au moment o je tenais le plus  la rendre
heureuse!... Morte, elle que j'aimais tant!... Oh! qui donc a pu
commettre ce sanglant forfait?

--Qui? on ne le sait pas; mais vous n'tes pas mort, vous, et vous
vivrez pour la venger! rpondit Cadet dans sa rude sympathie.

--Je donnerais ma vie pour la rappeler de la tombe, Cadet... Oh! si vous
saviez comme je voulais dignement rparer le mal que je lui ai fait!

--Je devine tout, mais venez, mon ami, montons: allons dlibrer...
Damnes femmes! vivantes ou mortes, elles font le tourment de l'homme!

Bigot tait trop abm dans son dsespoir pour faire attention aux
remarques de Cadet. Il se laissa entraner dans une autre pice, loin
des restes chers de sa bien-aime.

Cadet essaya de l'irriter. Sa nature grossire aimait mieux la colre et
le ressentiment que les pleurs et la piti.

--Voyons! dit-il, vous tes un homme, Bigot! du courage! Je ne voudrais
pas, moi, pour toutes les femmes de la terre et du paradis, me
dcourager ainsi. Vous m'avez amen ici et vous devez me faire sortir
sain et sauf de cet antre du crime.

--Oui, Cadet, rpliqua l'intendant, piqu du ton acerbe de son ami, je
suis tenu de veiller  votre sret, et j'y veillerai. Quant  moi, je
suis indiffrent  tout! Pensez et agissez pour moi.

--C'est ce que je vais faire. Ecoutez bien. Si le gouverneur apprend cet
assassinat, s'il apprend que nous sommes venus ici, pendant la nuit,
pardieu! il nous accusera et le monde l'approuvera. Je ne tiens pas 
tre accus du meurtre d'une femme, et je tiens encore moins  tre
pendu sans l'avoir mrit. Je ne risquerais pas mon petit doigt pour
toutes les femmes du monde,  plus forte raison, mon cou pour une seule!

--Vous avez raison, Cadet, fit l'intendant en se dressant debout. Une
pareille accusation me rendrait fou... Qu'allons-nous faire?

--Parbleu! vous voil raisonnable. Ce que nous allons faire? L'emmener.
Nous sommes venus pour cela, si je me rappelle bien.

--Oui, mais comment l'emmener? comment la sortir d'ici sans tre
aperus?

Cadet se mit  arpenter la pice en se passant la main sur le front, en
se tordant la moustache.

--Pardieu! Bigot, exprima-t-il, je crois qu'il vaut mieux l'enterrer
ici, dans le caveau qui se trouve sous la chambre secrte.

--Comment! l'enterrer?

Bigot tombait dans l'tonnement.

--Oui, l'enterrer! Pour dtourner les soupons de notre tte il nous
faut achever l'oeuvre infernale des autres... Une jolie tche, par Dieu!
et si je ne craignais pas d'tre entendu, je rirais  gorge dploye.

--Mais qui creusera la fosse? Ce ne sera ni vous, ni moi!

--Pardon! vous et moi!... J'ai appris  creuser et  bcher dans ma
jeunesse,  Charlesbourg, et plus tard,  Louisbourg, quand nous avons
fait des tranches. Je m'en souviens encore. O trouverons-nous des
instruments? Vous tes le matre de cans et vous devez le savoir.

--Moi? et comment le saurais-je? Mais c'est affreux, Cadet, cela...
l'enterrer comme si nous tions ses assassins! N'y a-t-il pas un autre
moyen?

--Je n'en vois pas! Nous sommes dans une terrible impasse,
tirons-nous-en le mieux possible... Si le crime est dcouvert, nous
serons accuss... Puis, si jamais la Pompadour apprend que vous avez
gard cette fille dans votre chteau, elle vous poursuivra certainement
de sa jalouse rancune et vous ruinera. Venez! c'est assez de paroles,
agissons! O sont les outils?

Bigot comprit qu'il fallait faire taire sa rpugnance et agir
immdiatement. Il se souvient que les jardiniers dposaient leurs
instruments aratoires dans la vieille tour.

--Allons! dit-il  son compagnon, suivons le passage souterrain.

Cadet lui prit le bras et ils descendirent de nouveau  la chambre
secrte.

Bigot paraissait faiblir en approchant du lieu du crime.

--Soyez ferme! murmura Cadet, soyez ferme!

La lampe rpandait toujours dans la pice funbre sa brillante lumire.

--Cherchons donc, proposa Bigot, nous trouverons peut-tre quelque trace
des coupables.

Ils regardrent attentivement, mais rien ne paraissait drang dans la
chambre. Seul l'critoire restait ouvert et ce qu'il y avait dedans
tait boulevers.

Ils eurent la pense que des voleurs taient venus.

--Gardait-elle beaucoup d'argent? demanda Cadet.

--Pas que je sache, rpondit Bigot. Elle n'en demandait jamais la pauvre
enfant! je ne lui en offrais point. Je lui aurais donn de grand coeur
assurment tout le trsor du roi!

--Elle en avait peut-tre quand elle est venue ici?

--Peut-tre, mais je n'en sais rien.

--Pourtant, affirma Cadet, en montrant le tiroir en dsordre, ceci
indique un voleur...

--Mais pourquoi l'avoir tue, l'infortune? pourquoi? Elle aurait bien
donn sans regrets tous ses joyaux, toute sa fortune!

--Il y a l un mystre qui surpasse mon intelligence. Le vol parat
manifeste, mais il n'explique pas tout; il n'explique rien.

Bigot s'agenouilla prs de Caroline, lui prit la main et l'embrassa.

C'tait la main qui tenait les restes du bouquet. Il fit remarquer 
Cadet la vigueur avec laquelle elle serrait ces tiges brises, et ni
l'un ni l'autre ne songrent qu'il tait bien trange que le bouquet fut
disparu; qu'il avait d tre arrach de la main du cadavre et emport.
Sous une chaise, il y avait un morceau de papier; c'tait un fragment de
la lettre que la Corriveau avait dchire. Cadet le ramassa et le mit
dans sa poche.

Le sang qui rougissait la robe blanche de la victime attira tout  coup
leur attention. Ils examinrent la blessure faite par le poignard et ne
doutrent plus que c'tait cette blessure qui avait caus la mort. Mais
le drame restait toujours envelopp de mystre.

--Ils ont bien pris leurs mesures, observa Cadet. Oh! oh! que veut dire
ceci?

Bigot se tourna vers lui  cette exclamation. La porte du passage secret
tait grande ouverte. La Corriveau ne l'avait pas ferme.

--C'est par l que les meurtriers sont entrs et sortis, reprit Cadet.
Il y a plus de gens qui connaissent les secrets de votre chteau que
vous ne le pensiez, Bigot! Ils prirent chacun une lampe et
s'aventurrent dans l'troit passage. Rien d'insolite nulle part. Un
silence profond, une obscurit paisse comme dans les catacombes.

Ils arrivrent  l'autre extrmit. L aussi la porte tait ouverte. Ils
montrent l'escalier de la tour, cherchrent partout, mais ne virent
aucune trace des assassins.

--Inutile de chercher plus longtemps, maintenant, remarqua Cadet, ce
serait peut-tre dangereux mme, de chercher en tout autre temps; mais
n'importe! je donnerais bien mon meilleur cheval pour tenir le coupable.

Plusieurs instruments de jardinier s'entassaient dans un coin.

--Voici ce qu'il nous faut pour le moment, reprit Cadet en les montrant
du doigt. Il n'y a pas de temps  perdre.

Il saisit une couple de bches et une barre de fer, puis il descendit
l'escalier. Bigot, une lampe dans chaque main, marchait devant en
l'clairant.

Ils revinrent  la chambre de la morte.

--A l'oeuvre maintenant! commanda Cadet; il faut faire vite et bien ce
lugubre travail.

Il ta son gilet, releva, d'un ct, le tapis de la chambre, puis
attaqua les dalles de pierres qui formaient le plancher. La premire fut
vite leve; une autre suivit, puis une autre encore.

Dj, sous le parquet tout  l'heure couvert d'un soyeux tapis, se
dessinait dans la terre brune la forme d'une tombe.

Bigot regardait comme s'il eut rv.

--Non, Cadet! fit-il vivement, non, je ne puis creuser sa fosse.

Et il laissa tomber la bche qu'il venait de prendre.

--C'est bien, Bigot, rpondit Cadet, laissez-moi faire. Asseyez-vous,
mon vieil ami, je vais la creuser tout seul. Par Dieu! il est assez
curieux de voir le commissaire gnral de la Nouvelle-France accomplir
un pareil labeur, et l'intendant royal, le surveiller.

Bigot s'assit, et d'un oeil morne, il regardait Cadet qui creusait,
creusait, sans plus rien dire, le dos courb, avec une ardeur fivreuse.

La fosse apparut enfin bante, profonde.

--Cela va faire, dit Cadet.

Et il sauta sur le bord du trou qu'il venait de creuser.

--Le bedeau de Charlesbourg ne lui aurait point prpar un meilleur lit,
continua-t-il. Aidez-moi maintenant, Bigot, et couchons-la tout de
suite. Elle nous pardonnera si les crmonies ne sont pas longues et si
nous sommes un peu brusques. L'heure nous presse.

Il prit un drap de toile fine, l'tendit  terre puis, aid de Bigot, il
souleva la morte et vint la placer dessus.

Il lui ta le diamant qu'elle portait au doigt, le collier d'or et le
mdaillon qu'elle avait au cou, le rosaire qui pendait  sa ceinture, et
remit tout cela  Bigot, comme un gage infiniment prcieux dont il ne
devait plus jamais se sparer.

Il y avait un fil de soie dans le tissu grossier de la nature de Cadet.

Bigot et son copain, regardrent une minute, avec des yeux pleins de
larmes et en silence, la blanche figure de la jeune victime. Bigot mit
un dernier baiser sur le marbre de ses lvres, sur ses immobiles
paupires, puis lentement, avec dlicatesse, avec motion, tous deux
l'envelopprent dans le linceul blanc et la dposrent dans la fosse.

Au milieu du calme solennel, on entendait les sanglots touffs de
Bigot.

Il se pencha sur cette dpouille chrie qui allait pour jamais
disparatre  ses yeux.

--L'infortune! l'infortune! gmit-il, je l'ai trahie! c'est  cause de
moi qu'elle est morte: _mea culpa! mea maxima culpa!..._ Cadet! Cadet!
nous l'enterrons comme un chien!... Nous ne pouvons pas faire cela!

Cadet, courb sous la tche, jetait sinistrement des pelletes de terre
sur le corps gracieux de la morte, serr dans son linceul.

Bigot se sauva avec prcipitation pour ne pas voir.

Bientt la fosse fut comble. Alors les dalles de pierres reprirent leur
place, et le tapis moelleux s'tendit sur le parquet.

Il ne restait plus trace du drame sanglant.

Ainsi la mer s'tend limpide et calme sur le cadavre du malheureux
qu'elle vient d'engloutir. Un frmissement des ondes, un sanglot de la
victime, puis le silence!

Quand dame Tremblay descendra  la chambre secrte, elle la trouvera
vide mais non change. Elle pensera que la jeune me s'en est alle
mystrieusement comme elle tait venue, et elle ne s'en inquitera pas
davantage.

Et l maintenant, dans les fondations du chteau de Beaumanoir, Caroline
de Saint-Castin reposait  jamais. Seuls, Dieu, Cadet et Bigot le
savaient. Dieu au ciel, et sur la terre Cadet et Bigot.

Elle reposait l, et nul n'avait pri pour elle  sa dernire heure! La
cloche n'avait pas gmi, l'eau sainte ne l'avait pas arrose, le prtre
du Seigneur n'tait pas venu avec le sacrement des mourants! Elle
reposait l dans la poussire impure, sans tombe et sans croix bnite...

La cloche du chteau sonna trois heures, et sa voix nette et vive
semblait apporter la fracheur du matin.

--Partons, fit Cadet, et sans retard! Notre oeuvre est faite. Attention
maintenant, que jamais crature vivante ne mette les pieds dans cette
chambre maudite! Ils regagnrent la tour par le passage souterrain,
remirent  leur place les outils du jardinier, et franchirent le seuil
de pierre de la porte bante.

L'air pur du dehors les rafrachit. Ils montrent  cheval et se mirent
en route. Mais presque aussitt Bigot se sentit dfaillir et il
descendit au pied d'un arbre. Cadet retourna au chteau pour demander au
vieux Marcel un peu d'eau-de-vie,  cause du froid, disait-iL et par
mesure de prudence.

Il affectait une gaiet qu'il n'avait point. Le portier alla chercher
une bouteille et un gobelet.

Cadet porta la bouteille  ses lvres.

--Il est bon, dit-il.

--Bon comme de l'or! affirma Marcel.

--J'emporte tout, reprit Cadet, en voyage c'est quelquefois utile.

Et il jeta un louis d'or au portier bahi.

--Vous savez, Marcel, appuya Cadet d'un ton srieux, pas un mot de cela,
pas un mot! ou...

Il prit sa cravache, et souhaitant le bonsoir au pre Marcel, il sortit.

Cadet aimait mieux un excs de prcaution qu'un manque de prudence. Le
portier et dame Tremblay pouvaient se voir, causer, faire des
suppositions qui seraient devenues des ralits pour d'autres. Le plus
sage tait donc d'exiger un silence complet.

Il retourna prcipitamment vers son compagnon et lui versa une pleine
coupe de cognac. Bigot la vida d'un trait. Cadet en vida une  son tour,
puis il recommena:

--Il faut, dit-il, que je me dbarrasse de ce got de fossoyeur qui
m'est rest.

Bigot se sentit mieux, mais il tait sombre et ne voulait pas parler.
Cadet respecta son caprice ou son chagrin.

Ils remontrent  cheval et se rendirent, sans tre vus de personne, au
palais de l'intendant.

Au palais, nul ne fut surpris de les voir arriver  pareille heure. Le
contraire aurait t plutt remarqu.

Quand dame Tremblay descendit  la chambre secrte, elle branla la tte
en disant:

--C'est un vert galant que mon matre! je n'en rencontrais pas de plus
gentil quand j'tais la charmante Josphine, et pourtant!... Il va voir
que je sais garder un secret... et je veux le garder! le garder comme
mes dents...

Et elle le garda jusqu'aprs la conqute du Canada, alors que Bigot fut
jet  la Bastille  cause de sa malversation et de sa coupable
administration. Mais  cette poque, la charmante Josphine, qui se
survivait encore, racontait plaisamment ce qu'elle savait d'une jeune
dame qui avait t enleve mystrieusement du chteau, ou enterre vive
dans ses votes sombres.

Les soupons de la vieille mnagre prenaient de la consistance. Ils se
changrent en certitude, un jour qu'elle rencontra l'ancien portier
Marcel, et apprit de lui que Bigot et Cadet s'en taient retourns seuls
dans cette nuit fatale.

Alors, d'une voix chevrotante et navre, elle raconta qu'une belle jeune
personne, la matresse de l'intendant Bigot, avait t assassine et
enterre dans le chteau de Beaumanoir, et son rcit se rpandit au loin
parmi le peuple, et il se transmit comme une tradition.

Immdiatement aprs la tragdie qui venait de se drouler, l'intendant
fit enlever tous les meubles de la chambre secrte et la ferma. Dame
Tremblay n'osa plus y descendre, et elle crut qu'elle tait hante.

Seul, de temps en temps, laissant ses compagnons de plaisirs et de
dbauches, Bigot y venait rver et pleurer. Il se prosternait sur la
pierre qui recouvrait les dpouilles de sa bien-aime, et l, dans la
solitude redoutable, il voquait les souvenirs d'un temps plus heureux.

Il avait grav un C dans la dalle de pierre qui se fermait, comme un
couvercle de tombeau, sur la poussire adore. Il embrassait cette
lettre unique, tout ce qui restait de la femme qui s'tait sacrifie
pour lui.

Qui sait? si le poison l'et pargne, cette douce crature, elle aurait
peut-tre,  force de tendresse et de dvouement, chang tout  fait le
coeur de son matre. Bigot serait peut-tre devenu un honnte homme et
la Nouvelle France aurait t sauve! Il ne devait pas en tre ainsi!

Cent vingt hivers ont pass avec leurs souffles de glace et leurs
temptes sur les ruines de Beaumanoir, et les ruines de Beaumanoir--du
chteau Bigot, comme dit le peuple--sont devenues un lieu de terreur et
de maldiction.

Tout s'est croul. Seuls, les paisses fondations qui rsistent encore
 l'action du temps, quelques poutres vermoulues qui traversent les
sombres caveaux, et un pan dmantibul, avec des fentres agrandies par
la dsagrgation des pierres, attestent de la splendeur de l'difice
primitif, ou restent comme un souvenir maudit des crapuleuses orgies
d'autrefois.

La chambre secrte est ouverte  tous les vents. Les herbes et les
fleurs sauvages croissent dans les fentes de la pierre, et les oiseaux
construisent leurs nids et chantent leurs amours au-dessus de la tombe
muette de la belle Caroline de Saint-Castin.




                               XLIII

                  UNE MAIN SANGLANTE GANTE DE SOIE


Anglique resta longtemps sur le parquet de la chambre, o elle tait
tombe vanouie pendant le rcit de la Corriveau. Le cri qu'elle avait
jet ne fut pas entendu et personne ne vint  son secours.

Il valait mieux pour elle que cet incident passt inaperu, car les
suppositions auraient march grand train, et la curiosit se serait
ingnie  chercher une explication. Bigot aurait pu tre frapp de la
concidence de cette syncope trange et de la mort plus trange encore
de Caroline de Saint-Castin.

En arrivant au palais, Bigot traversa les antichambres sans parler 
personne, et s'enferma dans son cabinet. Il se laissa tomber, tout
habill, sur son lit, comme un homme cras par un bras invisible.

Cadet chercha  se dbarrasser d'une autre faon des penses sombres qui
l'importunaient. Il descendit  la salle de billard, o se trouvaient
encore de Pan, Le Gardeur et plusieurs autres gais compagnons; il
s'assit  une table et se mit  boire et  jouer avec une frnsie
inaccoutume.

Bigot ne dormit pas; il ne cherchait pas le sommeil. Il voyait toujours
devant lui, dans la fosse bante, le cadavre glac de Mlle de
Saint-Castin, et il se fatiguait  chercher une solution  ce mystre de
mort.

Il se demandait quel souffle de l'enfer avait inspir ce crime et quelle
main audacieuse l'avait perptr; il voquait le souvenir de ses amis et
de ses ennemis, et des figures connues passaient sans cesse devant ses
yeux... et parmi ces figures, revenait toujours celle d'Anglique des
Meloises.

Il se souvint de la vigueur jalouse avec laquelle elle dnona la
captive de Beaumanoir, de son pre persistance  demander des lettres de
cachet pour l'envoyer  la Bastille. Il savait qu'elle tait ambitieuse,
hardie, jalouse, et cependant, il ne pouvait la croire capable de
commettre un pareil forfait. Elle tait si belle, si enjoue, si
sduisante!

Et toutes ces penses l'agitaient comme les flots agitent une pave.

--C'est impossible! c'est impossible! murmurait-il, ce n'est point elle!

Et cependant, Anglique des Meloises passait toujours devant ses regards
troubls, et sur ses mains blanches il y avait des taches de sang!

A la fin, il se fcha contre cette pense, et pour s'en distraire, il se
tourna vers le mur.

Il avait peur de deviner la vrit.

Mais alors que pouvait-il faire? Il tait condamn  garder un silence
absolu sur l'assassinat de sa bien-aime. La main coupable
s'offrirait-elle  lui, qu'il lui faudrait la serrer dans la sienne. Il
ne pouvait pas avouer, maintenant, que la fille du baron de Saint-Castin
avait habit sa maison; il ne pouvait pas avouer qu'elle tait morte
chez lui!

Le mystre de la chambre secrte devait rester ignor; la tombe de
l'infortune Caroline devait rester inconnue!

Maudire l'assassin, regretter la victime et paratre indiffrent: voil
ce qu'il lui restait  faire.

Il sourit avec amertume et s'endormit.

Anglique, quand elle revint  elle, crut revenir  la vie.

Elle ouvrit des yeux hagards et chercha  reconnatre l'endroit o elle
se trouvait. Bientt ses ides commencrent  se dbrouiller et elle se
souvint de la Corriveau.

Elle regarda partout et ne la vit point.

Alors, la pense qu'elle tait en la puissance de cette femme terrible,
la frappa comme un coup de foudre. Alors, le souvenir du crime qu'elle
avait commis l'pouvanta. Sa rivale tait morte... Mais  son tour elle
mourrait, et d'une mort ignominieuse, si elle tait trahie. Et son
secret tait connu de la plus vile de toutes les cratures!

Un instant, elle fut en proie  toutes les horreurs du dsespoir. Ce
n'taient point les remords qui la tourmentaient; elle tait trop vaine,
trop superficielle, pour rflchir profondment sur le mal qu'elle avait
fait. Ses sensations passaient comme une flamme lgre sur son coeur et
ne le pntraient point.

Le souvenir de la mort sanglante de Caroline de Saint-Castin
s'effacerait comme un autre souvenir, tout s'oublierait avec le temps.
Le tourbillon des plaisirs et l'ivresse des grandeurs lui apporteraient
une heureuse et constante distraction, se disait-elle pour se consoler.

Cependant, elle qui n'avait jamais baiss les yeux devant qui que ce
soit, elle prouvait aujourd'hui un irrsistible besoin de se cacher.
Elle s'irritait contre cette crainte insupportable qui sourdait
toujours, et se traitait de lche.

Et que ferait Bigot s'il la souponnait?... Et il la souponnerait
probablement. Elle avait tant insist pour avoir des lettres de cachet!
Elle ne le comprenait point parfaitement, cet homme-l, et il pouvait
tre plus mchant qu'elle encore. S'il allait venger sa protge?... Si
l'amour dont il paraissait brler pour elle, Anglique, allait se
changer en haine?...

Elle s'imagina un instant qu'elle regrettait sa faute. Ce n'tait
toujours qu'une forme de la peur. Elle essaya de prier, et les paroles
saintes ne tombrent point de ses lvres. Elle ne put ou n'osa prononcer
le nom de Dieu.

Alors, elle maudit son fatal garement, et elle appelait son crime une
simple folie. Elle se rpandit en injures contre Bigot, parce qu'il
n'avait pas consenti  loigner cette fille de sa demeure, et contre
Caroline, parce qu'elle tait venue se rfugier  Beaumanoir. Elle
maudit la Corriveau qui s'tait faite son instrument, elle maudit le
poignard et le poison, elle se maudit elle-mme.

--Mon Dieu! pourquoi me dsesprer ainsi, se dit-elle ensuite, j'ai
l'air d'une coupable?... Une coupable?... Bigot m'a dit qu'il me
donnerait sa vie mme; oui, il me l'a dit! Il mentait, je le sais bien,
mais, n'importe! il l'a dit... Encore, si la Corriveau ne l'avait point
poignarde! La vieille misrable, elle devait la faire mourir de la mort
d'un ange! Une mort douce, calme, presque joyeuse! Le monde aurait dit:
Morte par la visite de Dieu! La Corriveau m'a trompe!... Bigot m'a
menti!...

Elle se leva et se mit devant son miroir.

--Ah! que je suis ple! murmura-t-elle... Je n'ai pourtant pas aspir le
poison, moi... Comme mes yeux sont teints. Vais-je mourir aussi?... Si
Bigot me voyait, il devinerait mon crime. Je me trahis! C'est le spectre
de cette femme qui me hante dj! Ma victime se venge!

Elle regarda  la pendule.

--Si tard dj! La matine est venue, elle s'en va! Que s'est-il donc
pass? Qu'ai-je fait depuis hier?... L'heure se trompe!... Si quelqu'un
allait venir!... Je recevrai tout le monde...Je vais sortir... Je vais
marcher pour rendre  mes joues leurs couleurs,  mes yeux leur clat...
Je vais faire des visites et je serai vive, gaie, ptulante, pour
dtourner les soupons! Tout le monde dira: Comme elle est heureuse!
Elle n'a ni regrets ni inquitude, elle!

Elle sonna Fanchon. Elle avait hte de vtir sa plus belle toilette.
Dans les plis du velours et sous les caresses de la soie, elle
s'chapperait  elle-mme ou bien se retrouverait comme nagure.

Fanchon accourut. Elle attendait depuis longtemps et craignait que sa
matresse ne ft indispose.

En entrant, elle poussa un cri de surprise.

--Madame, comme vous voil ple!...

--Je ne suis pas bien, pas trs bien, se hta de dire Anglique. Une
petite promenade  cheval, au grand air, au soleil, va me remettre.

--Mais ne serait-il pas prudent de voir le mdecin, madame?

--Le mdecin? Allons donc! Je rencontrerai peut-tre quelqu'un qui me
fera plus de bien que le mdecin, Fanchon, qui sait?

Elle essaya de rire.

--Fanchon, demanda-t-elle, une minute aprs, o est votre tante Dodier?

--Elle est partie pour Saint-Vallier, ce matin, madame,... c'est--dire,
je suppose qu'elle est partie, car je ne l'ai pas vue depuis avant-hier.
C'est une drle de femme que ma tante Dodier. Elle ne parle jamais 
personne de ses affaires.

--Elle a peut-tre d'autres bijoux  trouver, rpliqua Anglique, tout
machinalement.

Elle se sentit soulage en apprenant le dpart de l'empoisonneuse.

--Peut-tre, madame, fit la petite Fanchon comme un cho.

Et elle ajouta:

--J'aime autant qu'elle soit partie, et je ne tiens pas  la revoir.

--Pourquoi donc? demanda Anglique un peu anxieuse.

--Le monde dit qu'elle a des relations avec la mre Malheur, l'affreuse
mre Malheur! et je le crois...

--Ah!... Et pensez-vous, Fanchon, que cette vilaine mre Malheur connat
les secrets de votre tante?

--Certainement, je le pense, madame! Vous ne vous fourrez pas dans une
chemine avec votre voisine sans en sortir aussi noire l'une que
l'autre.

--Et que vous a dit votre tante en partant?

--Je ne l'ai pas vue, vous dis-je. C'est Ambroise Garipy qui m'a dit
qu'elle avait travers ce matin.

--Ambroise Garipy? qu'est-ce que c'est que cet homme-l? Vous me
paraissez avoir un cercle de connaissances assez tendu, Fanchon!

--Oh! oui, madame, rpondit Fanchon navement, je connais beaucoup de
monde. Ambroise Garipy tient le _Lion Vert_ et la traverse, sur la rive
sud. Il m'apporte des prsents de temps  autre: des choses qu'il achte
des colporteurs basques. C'est lui qui m'a donn ce peigne, madame.

Elle se tourna pour montrer le joli peigne qui tenait ses cheveux.

Le babil de Fanchon ne dplaisait pas  Anglique et la distrayait un
peu. Elle ne comprenait pas l'amour passionn et s'en moquait; mais elle
s'amusait de la coquetterie. Elle pensa:

--Ce que j'ai fait est fait; pourquoi m'abmer dans de vains regrets et
perdre le fruit de mon action? Pour l'intendant j'ai sacrifi Le
Gardeur, pour l'intendant j'ai...

Elle chassa la pense de la chose affreuse qui pesait sur sa conscience,
comme la pierre funbre sur un tombeau.

--Fanchon, habillez-moi, dit-elle. Je veux trenner la superbe amazone
et les plumes magnifiques que je viens de recevoir de Paris.

Elle gardait sa pleur, cependant, et Fanchon lui proposa de mettre un
peu de rouge. Elle ne refusa pas.

--Vous voil plus belle que jamais, fit la servante en reculant d'un pas
pour l'admirer. Je plains les gentilshommes que vous allez rencontrer;
vos regards assassins vont en faire des victimes.

Dans un autre moment, Anglique aurait jet un clat de rire. Elle
frissonna, repoussa brusquement la jeune fille et fut sur le point de se
fcher. L'tonnement de Fanchon la rappela  la prudence; elle eut la
force de sourire et demanda avec une indiffrence affecte:

--O est mon frre, Fanchon?

Fanchon rpondit en tremblant:

--Il est all au palais avec le chevalier de Pan.

La pauvre Fanchon! elle avait peur d'avoir dplu  sa matresse et ne
pouvait s'expliquer comment.

--Comment savez-vous qu'il est au palais? continua Anglique.

--Je les ai entendu parler, madame. Le chevalier de Pan a dit que
l'intendant tait malade et ne voulait voir personne.

Anglique ne put se dfendre d'un certain effroi.

--Etes-vous sre qu'il a dit cela, Fanchon? demanda-t-elle.

--Oui, madame. Mais il prtendait en mme temps qu'il tait plus
mcontent, plus irrit que malade. Il ne l'a jamais vu dans un pareil
tat.

--Et sait-il la raison de cette maladie ou de cette mauvaise humeur?

--Non, madame. Le chevalier des Meloises pense que ce sont les nouvelles
de France.

--Dpchez-vous donc! dites donc tout! fit Anglique en frappant du pied
avec impatience.

Fanchon, qui rpondait de son mieux, fut tout tonne de cette
brusquerie, et elle se hta d'ajouter:

--C'est tout! madame, c'est tout! Ils sont sortis aussitt.

Anglique respira. Elle pensa que l'intendant n'aurait pas manqu de
faire part  de Pan de sa lugubre dcouverte, s'il avait connu
l'assassinat de Caroline.

Elle comprit aussi qu'il ne pouvait accuser personne sans se
compromettre, et sans passer pour un menteur et un fourbe auprs du roi
et de la Pompadour.

--Je dirai que je ne connais rien de cette affaire... je le jurerai s'il
le faut, pensa-t-elle encore, et il n'osera pas aller plus loin.

Rassure, calme, elle descendit l'escalier. Le garon tenait le cheval 
la porte, depuis longtemps. Elle ramassa sa longue amazone neuve et
monta en selle avec une grce et une lgret remarquables.

--Attendez-moi, dit-elle au groom.

Elle descendit la rue Saint-Louis. Tous les yeux la suivaient avec
envie. Prs du monastre des Rcollets, elle aperut le sieur La Force
qui guettait, au coin de la rue Sainte-Anne, les pensionnaires des
Ursulines. La Force la vit au mme instant et fut d'opinion qu'elle
valait bien une pensionnaire.

Il la salua avec une politesse toute parisienne et sollicita l'honneur
de l'accompagner.

--Je voudrais faire une jalouse, dit-il, en regardant la porte du
couvent qui s'ouvrait pour laisser sortir un essaim de charmantes
lves.

--Et vous croyez que je puis vous aider?

--J'ai une petite vengeance  exercer, et personne ne rpand la terreur
dans les mes tendres comme Anglique des Meloises. On la sait toute
puissante et invincible.

--Alors, venez; prenez votre cheval. J'prouve justement le besoin de
torturer quelqu'un ce matin.

--Attendons une minute. Voici les pensionnaires, je veux qu'elle me
voie.

Les premires qui sortirent du couvent appartenaient  la classe des
Louise. Elles venaient, riant, caquetant, sans paratre se soucier de
rien voir. Quand elles furent prs d'Anglique et de La Force, elles
relevrent leurs voiles et firent un gracieux salut.

L'une d'elles, la plus jolie avec son opulente chevelure, prit le
lorgnon d'or qui pendait  son cou, regarda La Force avec une gravit
comique, et fit du pied le geste de monter  cheval.

La Force tendit sa main, comme pour lui servir d'trier. Elle y mit le
pied, et s'approchant d'Anglique, l'embrassa cordialement.

Pour tre vrai, elle tait un peu froisse, la jolie Louise Roy, car
l'espigle lve n'tait pas autre que Louise Roy. Elle voulut se venger
en pesant de tout son poids et en demeurant longtemps sur la main de son
infidle chevalier.

--Anglique, commena-t-elle, il est rumeur dans le couvent que tu vas
pouser l'intendant... Mre Saint-Louis, ton ancienne matresse, en est
toute ravie. Elle affirme qu'elle t'a toujours prdit un brillant
mariage.

--Ou rien du tout! rpliqua Anglique, comme l'affirmait Mre
Sainte-Hlne. Mais qui vous a dit cela, au couvent?

--Qui? Oh! tous les oiseaux du jardin! Mais dis donc, ma chre, il
parat que c'est un vrai Barbe-Bleue que cet intendant, qu'il a eu des
femmes tant et plus dj, et qu'il les fait mourir... Est-ce vrai?

Un frisson agita Anglique.

--Est-ce que je sais moi? fit-elle en s'efforant de sourire. Dans tous
les cas, il n'a pas l'air d'un Barbe-Bleue.

--La Mre Saint-Joseph, qui vient de Bordeaux, dit, elle, qu'il ne s'est
jamais mari. Elle doit le savoir; elle connat bien sa famille.

--C'est parfait, ma bonne Louise, mais tu fatigues le sieur La Force;
pour l'amour de Dieu, descends.

--C'est bon! je veux le punir parce qu'il sort avec toi et me laisse
ici... Mais n'oublie pas de m'inviter  tes noces, Anglique! Si tu
l'oublies, j'en mourrai!

Et elle commena  parler d'autres choses.

--Mchante, va! descends donc! Le sieur La Force est mon cavalier
aujourd'hui; tu n'as pas le droit d'abuser ainsi de sa galanterie, lui
murmura Anglique,  l'oreille.

--Encore un mot, fit Louise.

Elle sentait la main du jeune homme trembler et baisser sous son pied
mignon, et cela l'amusait.

--Pas un mot! descends, rpliqua Anglique impatiente.

--Embrasse-moi, alors, et bon voyage! fire que tu es! Ne le garde pas
toute la journe; toute la classe serait jalouse.

Anglique secoua la bride de son cheval qui se cabra soudain, et Louise
descendit un peu brusquement.

--Merci! dit-elle  La Force, en le regardant avec des yeux chargs
d'ironie et de gaiet, et en faisant un geste significatif, merci!
merci!

Et elle rejoignit ses compagnes en semant le rire comme un collier de
perles.

--Elle s'est farde! leur dit-elle, assez fort pour tre entendue, elle
s'est farde!... Elle a les yeux fatigus. Elle n'a pas dormi de la
nuit... elle est en amour... je pense que c'est vrai qu'elle va pouser
l'intendant!

Les jeunes lves jetrent un clat de rire argentin comme un tintement
de cloche, et firent un nouveau salut aux deux promeneurs qui
s'loignaient.

La Force se pliait comme une cire molle  toutes les exigences
d'Anglique et il ressentait un vif dpit du tour que venait de lui
jouer Louise Roy, la plus mauvaise tte du couvent, comme il l'appelait.
Il se promettait de se venger d'elle, mme en l'pousant, s'il le
fallait.

Il chevaucha avec sa compagne par quelques-unes des rues les plus
frquentes, recueillant de toute part des sourires et des saluts.

Ils traversrent la place du march, puis Anglique, par une fantaisie
nouvelle, vint arrter sa monture en face de la cathdrale.

--Allons rciter un bout de prire, dit-elle  son cavalier.

Elle entra; il la suivit.

Elle voulait voir si la prire qu'elle avait essay de formuler en vain,
dans son angoisse de la nuit dernire, tomberait de ses lvres en ce
moment. Elle ne se repentait point, mais elle esprait dtourner la
vengeance de Dieu. Comme si le Seigneur pouvait entendre les
supplications d'un coeur coupable et endurci!

L'glise tait remplie de monde. C'tait le jour de la Saint-Michel, la
fte de tous les anges aussi, et tout chantait, louait, bnissait, dans
le temple auguste: le prtre de l'autel, le choeur en surplis, l'orgue
solennel, l'encens odorant, le peuple  genoux!

Anglique fut touche de ce dploiement de pompes, d'amour et
d'harmonie, et elle flchit les genoux.

Au mme instant, ses yeux se portrent sur le banc de l'intendant, et
tout un essaim de penses frivoles se mit  jouer dans son esprit.

Elle pensa aux plaisantes rumeurs qui couraient la ville;  son mariage
probable avec l'intendant. Bigot avait bu sa sant  genoux  la taverne
de Menut. Il avait souri, quand les convives avaient parl d'elle comme
la future matresse du chteau. Le chteau! il venait de s'vanouir dans
les flots de mlodie qui montaient vers la vote sainte!... il venait de
s'vanouir avec l'ange mortel qui dormait son dernier sommeil, dans sa
robe blanche ensanglante, sous les dalles froides de la chambre
secrte!...

Elle oubliait tout, dans ce concert divin de la charit et de la foi;
mais elle ne se repentait point!

Des penses plus futiles encore suivirent. Elle s'imagina tre dans ce
banc superbe, pare de la plus riche toilette, les cheveux arrangs
d'une faon adorable. Tout le monde se dtournerait de l'autel pour la
regarder, pour l'admirer ou la jalouser.

Mais cela arriverait-il? Et quand?... Elle avait perdu son me pour
gagner le monde... Ne perdrait-elle pas et le monde et son me?

Bigot n'tait pas dans son banc. L'inquitude, les soucis, la colre, le
rendaient malade et le clouaient sur son lit. Il se mettait l'esprit 
la torture pour inventer une vengeance contre l'auteur de l'attentat,
s'il parvenait  le dcouvrir, et plus il cherchait moins il trouvait.
Le rocher qu'il soulevait lui retombait sur la tte...

Le gouverneur et son ami Kalm occupaient le banc royal. Kalm, bien que
luthrien, avait assez de philosophie et d'amour de Dieu, pour se
joindre volontiers  tous les hommes de bonne volont qui prient.

Tout prs d'Anglique, deux femmes vtues de noir, taient prosternes
sur le parquet: c'taient Madame de Tilly et Amlie de Repentigny.

Elles taient revenues  la ville immdiatement aprs le dpart de Le
Gardeur. Anglique le savait, de sorte qu'elle ne fut pas tonne de les
retrouver dans l'glise.

A son retour de Tilly, Amlie s'tait rendue avec Pierre Philibert au
palais de l'intendant, pour voir Le Gardeur. Ils furent l'un et l'autre
conduits rudement. On leur rpondit que Le Gardeur jouait avec de Pan
une partie de piquet, pour le titre de champion du palais, et qu'il ne
se drangerait pas, serait-ce saint Pierre lui-mme qui viendrait
frapper  la porte.

Ce fut Lantagnac qui apporta la rponse.

Philibert dit qu'il allait tenir l'intendant responsable et lui demander
raison par l'pe, de ce complot form dans son palais, pour dtenir Le
Gardeur.

Amlie, craignant le rsultat d'une rencontre entre Bigot et son fianc,
courut seule au palais, ds le lendemain.

Elle ne put entrer. Ses prires et ses larmes furent inutiles. Son frre
refusait de la voir.

De Pan la reconduisit  sa voiture en s'excusant de ne pouvoir lui tre
agrable, et en jurant qu'il n'avait t pour rien dans le retour subit
de son frre. Il se souvenait de la fire attitude de la jeune fille 
son gard, et prenait un malin plaisir  voir couler ses pleurs.

Quand elle fut partie, il clata de rire.

--Les _honntes gens_ peuvent venir aux funrailles de la vertu de Le
Gardeur, exclama-t-il.

Au retour, Amlie se jeta au cou de sa tante:

--C'est fini! dit-elle, mon pauvre Le Gardeur est perdu! Il ne veut plus
me voir! O mon frre! mon pauvre frre!

Et elle clata en sanglots.

--Ne te dcourage pas, mon enfant, lui rpliqua Mme de Tilly, ce n'est
peut-tre pas lui qui t'a fait cette rponse. Il ignore peut-tre mme
ta visite au palais...!

--Hlas! voyez, bonne tante.

Et elle lui tendit une carte, une carte  jouer, celle que les
fatalistes considrent comme la plus redoutable. L'avait-il choisie 
dessein?

Sur le revers une main tremblante avait crit:

--Retourne  la maison, Amlie; je ne veux pas te voir. Retourne  la
maison, chre soeur, et oublie ton indigne et malheureux frre...

Mme de Tilly attira contre son coeur son infortune nice.

--L'amour d'une soeur, dit-elle, n'oublie jamais, ne se fatigue jamais,
ne dsespre jamais!

Et elle se prit  pleurer, elle aussi.

Cependant Mme de Tilly songeait aux amis influents qui lui prteraient
leur aide, et elle comptait sur le caractre noble de son neveu qui
sortirait de sa torpeur morale, au nom de l'honneur:

--Tu verras, mon Amlie, disait-elle, que la vertu finira par l'emporter
sur la dbauche. Elle est plus puissante et elle a plus d'attraits...

--L'amour pouvait sauver mon frre, pensait la jeune fille... Hlas!
celle qu'il aime est indigne de lui et cependant il eut mieux fait de
l'pouser, que de se livrer au dsespoir... Je verrai Anglique des
Meloises, oui je la verrai!... C'est elle qui l'a rappel de Tilly; elle
seule peut le tirer de la fange du palais...

Anglique aimait toujours Le Gardeur, mais elle ne voulait pas devenir
sa femme. C'tait chose dcide; et Le Gardeur, depuis son retour, dans
une heure d'ivresse, l'avait encore supplie mais en vain, d'unir sa
destine  la sienne.

Elle fut tente de s'loigner d'Amlie, quand elle l'aperut agenouille
prs d'elle, dans la cathdrale. Elle avait peur de ses regards de
chrubin qui pntraient jusqu'au fond de l'me et pouvaient en
surprendre les secrets. Elle ne se sentait pas de force  lutter contre
la douce vertu de son ancienne compagne de classe.

Elle se leva pour sortir. C'tait la fin d'un psaume, et toutes les voix
de l'glise, voix sublimes, voix saintes et solennelles, comme un cri
qui serait mont des profondeurs de l'ternit, se runissaient pour
dire: _In saecula saeculorum, Amen!_

Les personnes qui se trouvaient autour d'elle furent scandalises de son
empressement  quitter le lieu saint. Elle sortait la tte haute,
appuye au bras de La Force.

Amlie, distraite par le dplacement des gens, leva les yeux et
l'aperut. Elle lui fit signe d'attendre.

--Je voudrais te dire un mot ds que l'office sera fini; je suis
heureuse de te rencontrer ici!

--Le sieur La Force s'en va, rpliqua Anglique; tu me parleras une
autre fois.

Elle avait peur d'Amlie.

--Le sieur La Force t'attendra avec plaisir, rpliqua Amlie.

Les fidles se levaient pour sortir. Amlie suivit Anglique jusque sur
le seuil de pierre. La Force savait ce qu'elle dsirait; il s'arrta 
la porte de l'glise, et dit qu'il attendrait volontiers.

--Et peut-tre que vous seriez assez bon, reprit Amlie, pour
accompagner ma tante de Tilly chez elle, pendant que je vais causer avec
Anglique.

--- Trop heureux de vous obliger, mademoiselle, rpondit-il, en faisant
un gracieux salut.

Il partit avec Mme de Tilly.

Amlie prit Anglique par le bras et l'entrana dans l'glise, au fond
d'une chapelle latrale, o s'levait un autel.

De larges piliers sparaient cette chapelle de la nef principale.
Plusieurs personnes dvotes s'taient attardes pour prier dans le
silence, sous les vastes arceaux.

Amlie s'approcha de l'autel et s'agenouilla. Anglique dt faire la
mme chose.

Amlie demandait la force et la sagesse. Aprs un moment, elle regarda
Anglique en face, comme pour scruter le fond de son me, et Anglique
frmit; car elle eut peur de voir voquer le spectre de Beaumanoir. Mais
elle retrouva son assurance quand elle comprit qu'il s'agissait de Le
Gardeur.

--Au nom de Dieu qui est ici prsent, Anglique! dis-moi ce que tu as
fait de mon frre! supplia Amlie. Il se perd... il est perdu!

--S'il se perd, ce n'est pas ma faute assurment; mais je crois que tu
t'exagres ses fautes. Il n'est pas dans un tat si dsespr...

--Ah! il est bien dvoy, et ceux-l seuls qui l'ont gar peuvent le
remettre dans le bon chemin!

Anglique comprit l'allusion. Cependant Amlie pensait  l'intendant
aussi. Elle rpliqua:

--Le Gardeur n'est pas si facile  jeter hors la bonne voie. Il est fort
et n'aime pas  se laisser conduire. Il prfre mener les autres. Je le
connais! Au reste, des pcheresses comme nous ne doivent pas exiger que
les hommes soient des anges. Je m'ennuierais avec les saints; j'aime
mieux les hommes.

--Tu devrais avoir honte, Anglique, de parler ainsi devant l'autel,
dans la maison du Seigneur!... Ah! tu m'as ravi mon frre, rends-le-moi,
je t'en conjure!

Et elle joignait les mains et la regardait d'une faon suppliante en
disant cela.

--Je t'ai ravi ton frre, Amlie? Ce n'est pas vrai! Pardonne-moi si je
parle ainsi... Je ne l'ai pas plus ravi qu'Hlose de Lotbinire et
Ccile Tourangeau. Veux-tu savoir la vrit? Le Gardeur m'a aime et je
n'ai pas eu le courage de le repousser. Plus que cela, j'avoue que j'ai
rpondu  sa flamme. Je te l'ai dit, au couvent, tu t'en rappelles? Je
l'ai aim et je l'aime encore! j'en prends  tmoin la Madone qui nous
regarde!

Et elle montra la niche sainte, l-haut, devant elle.

--Si Le Gardeur fait des extravagances, ajouta-t-elle, je le regrette
sincrement, je le regrette autant que toi. Que puis-je dire de plus?

Anglique parlait avec sincrit, cette fois, et elle fit sur son amie
une impression favorable.

--Je crois que tu dis la vrit, Anglique, rpondit Amlie, et je sais
que tous ceux qui connaissent Le Gardeur s'affligent de le voir
s'oublier ainsi. Pourtant, mon Anglique! tu aurais pu, par ta grande
influence sur lui, le prserver de ces hontes; tu pourrais le sauver
encore! Un mot de ta bouche ferait plus que les plus loquentes paroles
du reste de la terre pour le ramener  la raison...

--Tu mets ma complaisance  l'preuve, Amlie; mais pour l'amour de Le
Gardeur, je puis supporter bien des contrarits. Sois certaine que je
ne puis rien pour le remettre dans la bonne voie. Il met  son retour au
bien des conditions impossibles.

--Des conditions impossibles? Mais quelles conditions? Oh! je devine, je
sais. Pourquoi donc as-tu accept son amour et ses hommages, si tu
devais ensuite le repousser et le dsesprer? Le Gardeur ne mritait pas
cela.

Amlie s'indignait, et des larmes de dpit roulaient dans ses beaux
yeux.

--J'avouerai, reprit Anglique, que je ne mritais pas ton frre, si
cela peut te consoler. Et crois-tu que a n'a pas t un sacrifice pour
mon coeur que de renoncer  lui?

--Je ne sais pas, Anglique des Meloises; mais je sais que tu as surpris
le meilleur des coeurs, pour ensuite le fouler  tes pieds.

--Devant Dieu, devant la croix de l'autel, riposta Anglique avec
indignation, je n'ai point fait cela! J'ai aim Le Gardeur, mais je ne
lui ai jamais engag ma foi. Je lui ai dclar que je ne pouvais
l'pouser. Je n'tais plus libre dj.

Aussitt, les mille penses diverses qui l'avaient assaillie depuis la
veille, se prcipitrent dans son esprit et tout ce qu'elle rvait,
esprait, caressait, lui parut plus incertain que jamais. Elle se
sentait perdue dans un inextricable labyrinthe.

Cet inutile et maladroit stylet de la Corriveau pouvait compliquer
l'affaire... L'intendant l'pouserait-il, s'il la souponnait de
complicit dans le meurtre?... Ne serait-il pas sage de mnager Le
Gardeur... Il ferait un solide bouclier. Il croirait en elle et la
dfendrait contre l'univers entier... Si la flche d'or manquait le but,
elle pourrait se servir de la flche d'argent...! Aprs tout, un mariage
d'amour n'est pas  ddaigner, quand on ne peut faire un mariage
d'intrt.

Toutes ces penses surgirent en un clin d'oeil, et imprimrent  sa
figure une expression toute nouvelle et tout trange.

Amlie remarqua ce changement subit et n'en augura rien de bon. Elle
connaissait le masque impntrable dont savait se couvrir son ancienne
compagne de classe, et elle comprit que ce ne serait pas en jetant son
frre dans les bras de cette fille goste qu'elle le sauverait de la
ruine et du dshonneur.

Elle ne chercha plus de ce ct.

--Anglique, reprit-elle, si tu aimes Le Gardeur, aide-moi donc  le
faire sortir du palais... Si tu ne peux accepter sa main, tu ne dois
pas, cependant, prendre plaisir  le voir se dshonorer.

--Qui oserait dire que je me complais  sa honte? Je ne l'ai pas
dfinitivement repouss, du reste... non! Et si je l'ai invit  revenir
de Tilly, ce n'tait pas pour le voir se plonger dans la dissipation...
c'tait mon coeur qui le demandait... Te le dirai-je, Amlie? J'ai jet
l'injure  la face de Pan,  cause de lui! A cause de lui, j'ai ray
Lantagnac de la liste de mes amis! Lantagnac a os me montrer l'or qu'il
lui avait gagn! il a os m'offrir des perles achetes avec l'argent du
jeu! Je les ai jetes au feu, ses perles! et si j'avais t homme, je
l'y aurais jet lui-mme... J'ai pu faire du mal  Le Gardeur, mais je
ne souffrirai pas que les autres le maltraitent! Je ne l'ai pas repouss
finalement... Attendons! je ne puis rien dire de plus!

--Regarde ici, Anglique, reprit Amlie, c'est l que je lve les yeux
quand j'ai besoin du secours d'en haut. Ses regards chargs de pleurs se
fixaient sur la croix du tabernacle.

--Mettons-nous  genoux et prions pour mon frre, continua-t-elle.

Anglique obit. Toutes deux, pendant quelques minutes, prirent en
silence, prosternes devant l'autel. Mais quelle diffrence dans la
ferveur et la foi! Anglique se leva soudain:

--Mon Dieu! je m'attarde trop, dit-elle, il faut que je parte. Je suis
bien contente de t'avoir rencontre. Compte sur moi comme sur une soeur.

Amlie l'embrassa. Ses lvres crurent effleurer les lvres froides de la
mort. Elle eut un tressaillement pnible, et longtemps aprs, elle se
souvenait encore, comme d'un rve mauvais, de cet attouchement de glace.
La cathdrale tait dserte. Deux ou trois fidles seulement priaient
aux pieds des autels.

Les deux jeunes filles se sparrent sous la galerie en arrire, et
sortirent par deux portes diffrentes. Entranes sur le fleuve de la
vie par deux courants opposs, elles ne devaient plus jamais se
rencontrer.




                                XLIV

                     L'INTENDANT DANS UN DILEMME


--Par Dieu! si je ne savais pas de source certaine qu'elle est reste
jusqu' minuit chez Mme de Grand'Maison, je la souponnerais! exclama
l'intendant.

Et, furieux de l'assassinat de Beaumanoir, il marchait  grands pas dans
sa chambre prive, pendant que son ami Cadet se prlassait dans un
fauteuil.

--Qu'en pensez-vous, Cadet? ajouta-t-il.

--J'en pense ceci: Cela prouve un alibi, rpondit Cadet.

Il y avait du cynisme et de la moquerie dans sa rponse, et il tait
vident qu'il faisait cette restriction mentale:

--Cela ne prouve pas son innocence.

--Cadet, vous ne dites pas toute votre pense. Ne me cachez rien. Je
serais curieux de voir si nous chassons le mme gibier, et si nos
prsomptions sont d'accord.

--D'accord! comme les cloches de la cathdrale ou celles des Rcollets!
Je la crois coupable; vous la croyez coupable. Mais je ne voudrais pas
tre tenu de le prouver, et vous non plus. Pas  cause de ses beaux
yeux;  cause de vous.

--Hier soir, chez Mme de Grand'Maison, elle s'est montre d'une verve et
d'une gaiet tonnantes. Varin et Descheneaux m'en ont parl. Ils n'en
revenaient point de leur admiration. Assurment qu'elle n'est pas all 
Beaumanoir.

--Vous vous tes vant souvent de connatre les femmes mieux que moi,
riposta Cadet en bourrant sa pipe, et je vous ai laiss dire. Quant 
connatre Anglique, cela ne me surprenait point, et je pensais bien que
vous la connaissiez  fond; mais, nenni! elle vous a dpist, celle-l!
Elle vous enfonce! elle est trop habile pour vous. Elle veut devenir Mme
l'intendante, et elle prend les moyens de russir. Cette fille a le feu
d'un cheval de guerre et elle porterait son cavalier jusqu'au bout du
monde. Je voudrais pouvoir la suivre. Avant six semaines, avec elle, je
rgnerais  Versailles!

--Savez-vous, Cadet, que j'ai eu la mme pense. N'et t cette
tragique affaire de Beaumanoir, je crois que je me serais laiss
prendre. La Pompadour n'est qu'une niaise  ct d'elle. La difficult
maintenant, c'est de la croire assez folle pour s'aventurer dans une
affaire aussi hardie.

--Ce n'est pas la hardiesse qui lui fera dfaut, quand elle croira qu'il
y va de son intrt d'agir, rpliqua Cadet en fermant paresseusement les
yeux.

--Mais comment une jeune fille aurait-elle pu mditer un pareil dessein,
et se montrer si candide, si joyeuse?...

--Bah! Vous ne connaissez pas les femmes! Elles sont naturellement
trompeuses! Autant de mensonges que de bouts de rubans dans leur
garde-robe!

--Vous croyez qu'elle a tremp dans ce forfait? Quelles sont vos
raisons? demanda Bigot, srieusement, en se rapprochant.

--Mes raisons, les voici: Deux personnes au monde pouvaient dsirer la
mort de Caroline. Vous et elle. Elle, pour se dbarrasser d'une rivale
redoutable, vous, pour la soustraire aux recherches de la Pompadour. Ce
n'est pas vous qui l'avez tue, je le sais: donc, c'est elle. Est-ce
assez logique?

--Mais comment le crime a-t-il t perptr, Cadet? Elle n'a pu
l'excuter elle-mme.

--Alors elle s'est servie de la main d'un autre. Voici la preuve.

Il tira de sa poche le morceau de papier qu'il avait ramass dans la
chambre secrte.

--Est-ce l'criture d'Anglique, demanda-t-il?

Bigot saisit vivement le chiffon de papier et se mit  l'examiner avec
attention, cherchant quelle main avait coutume d'crire ainsi. Il ne put
trouver.

--Ce n'est pas l'criture d'Anglique, fit-il... Je ne la connais pas du
tout... Et pourtant, j'ai des lettres de presque toutes les dames de
Qubec! Dans tous les cas, plus d'une main a tremp dans le meurtre de
Caroline. Il y a eu complot. Voyez, les infmes se sont mnag une
entrevue avec leur malheureuse victime. Le papier est dchir, mais
voici ce qu'on peut lire encore: A la porte cintre, vers minuit. Si
vous voulez me recevoir, je vous rvlerai des choses importantes; des
choses qui vous regardent vous-mmes, qui regardent l'intendant et le
baron de Saint-Castin qui arrive dans la colonie. Voil quelque chose
qui jette de la lumire sur le mystre, Cadet. Une femme devait avoir
une entrevue avec Caroline,  minuit. Bon Dieu! Cadet! pas deux heures
avant notre arrive!... Et nous avons retard notre dpart afin de mieux
filouter le seigneur de Portneuf!... Trop tard! trop tard! Ide fatale,
qui nous est venue de retarder!... La Providence se joue de nous, Cadet!
Elle se moque de nous!... Il regarda de nouveau le lambeau de lettre:

--Le baron de Saint-Castin qui arrive, lut-il encore. Personne, except
les conseillers du gouverneur, ne devaient connatre ce fait. Et ils
sont sous serment! La femme coupable a su, par un conseiller parjure, ce
qui s'est pass au conseil. Quel peut tre ce conseiller? quelle peut
tre cette femme?

--Par Dieu! Bigot, les dductions vont comme l'eau dans un rapide. Mais
je ne croyais pas qu'il se trouvt deux femmes, en la Nouvelle-France,
assez adroites et capables d'assez bien s'entendre pour excuter ce
diabolique complot.

--Si les personnages du drame se multiplient comme cela, observa Bigot,
il me semble qu'Anglique n'y a point prit part. Une femme si jeune, si
belle, si charmante, ne saurait mditer pareille trahison.

--Beau dehors, vilain dedans! riposta Cadet, avec son cynisme habituel.
Voulez-vous lui voir danser un ballet de triomphe sur la tombe de sa
rivale? Epousez-la! je parie qu'elle donne un bal dans la chambre
secrte.

--Taisez-vous, Cadet; je pourrais vous touffer!... Mais, je ferai mieux
que a: je la mettrai en demeure de prouver son innocence.

--Pas aujourd'hui, j'espre! Laissons un peu dormir la morte; laissons
reposer les chiens et les chiennes! Parbleu! nous courons de plus grands
dangers qu'Anglique. Vous surtout, car vous tes en son pouvoir! Pour
se sauver, elle vous accusera. L roi vous rcompensera du splendide
mensonge que vous avez fait au gouverneur, en vous ouvrant les portes de
la Bastille, et la Pompadour vous enverra  la place de Grve, quand le
baron de Saint-Castin arrivera en France avec les restes de sa fille
tirs de votre caveau.

--C'est un affreux dilemme, Cadet, un affreux dilemme! murmura Bigot,
dans une angoisse profonde. De quelque ct que nous nous tournions,
tout est tnbres. Anglique en sait trop long, c'est vident; et si
elle disparaissait  son tour!...

--Tut! tut! inutile de songer  cela; elle est trop connue, trop aime.
Elle ne saurait tre jete dans un coin comme sa pauvre victime. Tenez,
Bigot, nous n'avons qu'une chose  faire: c'est de ne rien faire du
tout. Silence absolu!

L'intendant se promenait d'un bout de sa chambre  l'autre, en se
frottant les mains avec colre.

--Si j'tais certain, bien certain que c'est elle, vocifrait-il, je la
tuerais! oui, je la tuerais! Un crime comme le meurtre de Caroline
demande vengeance!

--Bah! si la vengeance retombe sur votre tte!... Vengez-vous comme un
homme doit et peut se venger d'une femme; c'est aussi cruel et plus
agrable.

Bigot regarda Cadet et partit d'un clat de rire.

--Vous voulez la faire passer par le parc aux cerfs, Cadet? Par Dieu!
avant six mois elle serait sur le trne.

--Non! par le chteau de Beaumanoir, d'abord! Mais vous tes de trop
mauvaise humeur, aujourd'hui, pour rien dcider de bon, repartit Cadet,
en allumant sa pipe.

--Oui! je suis de mauvaise humeur, comme jamais, et je me sens enchan;
je ne puis remuer!

--Pas un mouvement, pas un mot! c'est mieux...! Si Philibert ou de la
Corne de Saint-Luc apprenaient la moindre chose seulement! vous les
verriez bouleverser le chteau de fond en comble, sortir la victime de
sa fosse et vous accuser de meurtre, et moi de complicit! Les
apparences sont contre nous. Nous sommes condamns d'avance. Les
maudites femmes! La meilleure action de ma vie, c'est d'en avoir enterr
une... Mais si vous alliez en dire un mot  Anglique, a serait la plus
mauvaise. Je ne suis pas encore prt  donner ma tte pour aucune
d'elles, ni pour vous!

Bigot s'agitait, jurait, temptait, mais avouait son impuissance absolue
 venger sa bien-aime Caroline; Cadet fumait tranquillement sa pipe, en
attendant que l'orage fut pass.

--Me faire ainsi jouer par une femme! rptait Bigot, moi qui les ai
toujours vaincues... N'importe! elle me le paiera!

--Epousez-la, par Dieu! pousez-la! fit Cadet en riant. Je la prendrais
bien pour femme, moi, mais je ne pourrais pas dormir. J'aurais peur de
me rveiller sous les dalles du parquet.

Bigot ne put s'empcher de rire aussi.

Il fut alors dcid, entre Cadet et Bigot, que le silence serait gard
sur cette lugubre affaire. Bigot continuerait  rechercher Anglique et
 lui faire sa cour. Il lui proposerait mme de l'pouser.

--Mais je ne l'pouserai jamais! s'cria Bigot, non, jamais! Seulement,
je veux lui donner des esprances, et lui causer des regrets.

--Prenez garde, Bigot! il ne faut pas jouer avec le feu! Au reste, vous
ne connaissez pas cette femme.

--Oh! je n'irai que juste assez loin...

--Le mariage ou le couvent, reprit Cadet...

--Je ne veux pas du mariage et je ne ve peux pas lui ouvrir le couvent.

--Tut! Mre de la Nativit respectera vos lettres de cachet, et saura
bien donner  la belle pnitente, une cellule aussi confortable que
sre.

--Mre de la Nativit! elle m'a sermonn une fois; elle ne m'y reprendra
plus! Elle a failli me faire croire que Franois Bigot est le plus grand
misrable du monde. Si vous l'aviez vue dans son indignation! quels
yeux! quelle pleur, et quel feu!.

--Que lui proposiez-vous donc?

--De recevoir une pnitente, une jolie pnitente qui se frappait la
poitrine avec une vigueur que la contrition parfaite peut seule donner.
C'est en vain que je lui parlais de la Vallire, et de l'exemple du roi;
en vain que je la menaai des foudres de l'vque. Elle a fini par me
jeter ce pav sur la tte:

--Faites-en votre femme; elle a plus la vocation de la famille, que la
vocation religieuse.

--Et vous n'avez pas russi?

--Comme vous voyez, mon cher Cadet.

--Eh bien! recommena Cadet, aprs s'tre amus un instant  regarder
flotter le lger nuage qui montait de sa pipe, eh bien! vous
l'pouserez... ou vous ferez pis.

Bigot se promenait toujours. Il s'arrta devant une fentre et regarda
dehors. Les fleurs d'automne ouvraient leurs frileux ptales, pour les
voir aussitt emports par la bise. Dans un coin, un rosier blanc
agitait ses branches dpouilles.

Bigot qui avait regard sans voir, machinalement, fut tout  coup
captiv.

Il avait cueilli  ce rosier des roses superbes et les avait envoyes 
Caroline. Elle les plaa dans son oratoire, pour donner ainsi  sa
prire un parfum plus doux.

Et la figure ple, suave, anglique de la jeune martyre lui apparut, lui
sembla-t-il, parmi les roses blanches de son souvenir.

Deux courants d'ides fort diffrents le saisirent  la fois: les
dlices de l'amour perdu et la peur de l'avenir.

Il ne redoutait pas Anglique; elle tait, comme lui, condamne au
silence. Mais il y avait une autre personne dans le secret; une femme,
si l'on en jugeait par le fragment de lettre. Et puis, n'avait-il pas
dj transpir, ce secret?

--Cadet, fit-il tout  coup, en se tournant vers son ami, le danger va
nous venir de la Corne de Saint-Luc et de Pierre Philibert. Ils sont
chargs de trouver Mlle de Saint-Castin, et ils vont la chercher
partout, dans toute la Nouvelle-France. Ils apprendront sans doute des
Hurons ou de mes serviteurs qu'une femme est venue  Beaumanoir et n'en
est jamais sortie. Ils souponneront la vrit, visiteront le chteau,
ne trouveront rien dedans, fouilleront dessous, dcouvriront les traces
de la fosse, dterreront la victime... et la Bastille ou la place de
Grve pour moi! la ruine pour vous autres!

Cadet s'cria, en levant sa pipe comme pour l'offrir en expiation:

--Ce serait bien mal rcompenser la charit que nous avons exerce
l'autre nuit! Vous auriez mieux fait de ne point mentir, Bigot; nous
aurions pu nous battre l'un et l'autre hardiment, avec la chance de la
victoire. Maintenant, nous sommes perdus, si votre mensonge est
dcouvert.

--Par Dieu! il le fallait bien! Qui aurait pu supposer qu'on allait nous
faire danser sur ce pied-l?... Pourtant, j'aurais d parler
franchement, dcidment, je l'avoue Cadet.

--Avec la Pompadour, surtout, il faut tre bien prudent, car il est
dangereux de la tromper.

--Enfin, Cadet, ce qui est fait est fait, ce qui est crit est crit.
Bnis le pape ou maudis le diable, tu n'en seras pas plus avanc d'une
faon que de l'autre. Allons-y bravement! Faisons comme les trappeurs
des grandes prairies: allumons du feu devant nous, pour nous garer de
celui qui nous menace par derrire.

--Alors, si nous sommes traqus, nous brlerons le chteau?

--Brler le chteau? tes-vous fou, Cadet! Donnons le change  de la
Corne de Saint-Luc et  Philibert. Enveloppons-les d'une fume si
paisse qu'ils perdent de vue Caroline et ne songent qu' leur cuisante
douleur.

--Je ne vous comprends pas. Vous abusez de la parabole.

--J'ai une ide; vous allez voir. Et il faudrait les cent yeux d'Argus
pour dcouvrir notre main dans le projet que je mdite.

Cadet se leva tout radieux:

--Vous voulez tordre le cou  l'oiseau qui chante nos exploits?...

--Cadet, vous devenez pique. Je vais d'une pierre faire deux coups! La
Corne et Philibert, les seuls hommes que je craigne ici, ne s'occuperont
pas longtemps de nous, vous dis-je, et je vais une bonne fois museler le
Chien d'or. Il n'aboiera plus, il ne mordra plus!.....




                                   XLV

              JE VEUX NOURRIR GRASSEMENT LA VIEILLE RANCUNE
                          QUE J'AI CONTRE LUI.


Le trait d'Aix-la-Chapelle, si longtemps discut, fut enfin sign dans
les premiers jours d'octobre, et une jolie et rapide golette de Dieppe
en apporta la nouvelle  la colonie. Alors, des feux de joie
s'allumrent partout, sur les bords du grand fleuve, et des _Te Deum_
furent chants dans les glises pares de leurs plus beaux ornements.

C'tait la voix de la reconnaissance qui montait vers le Dieu de la
paix.

La colonie tait puise et ruine, mais son territoire demeurait intact
et elle conservait ses droits et ses privilges.

Les braves colons oubliaient les normes sacrifices qu'ils avaient
faits, pour se rjouir devant Dieu,  la pense qu'ils possdaient
toujours,  l'abri de la couronne de France, leur patrie et leur
religion, leur langue et leurs lois! Ils tressaillaient d'orgueil et de
joie, en songeant que le drapeau blanc flottait encore sur le vieux
chteau Saint-Louis!

Le lendemain de l'arrive de la golette de Dieppe, Bigot, assis  son
bureau, tait  dpouiller sa correspondance franaise, lorsque de Pan
entra, avec une liasse de papiers, que le commis en chef de Philibert
avait apports au palais pour que l'intendant y appost sa signature.

C'taient des bons payables par le Trsor. Le bourgeois qui faisait de
grandes affaires, en achetait beaucoup; mais l'intendant s'emportait
toujours quand il se voyait oblig de les signer.

Ce jour-l, il lana mille maldictions au bourgeois absent, mit son nom
en grinant les dents et jeta sa plume au feu quand il eut fini.

Le commis du bourgeois attendait dans l'antichambre. Il le fit venir.

--Dites  votre matre, gronda-t-il, que c'est la dernire fois que
j'accepte ses bons. Il n'a pas le droit de faire concurrence  la grande
compagnie de cette faon, et je n'en signerai plus.

Le commis, un vieux Malouin aux cheveux gris, pas peureux du tout, le
regarda tranquillement.

--J'informerai le bourgeois des dsirs de Votre Excellence, rpondit-il.

--De mes ordres! clama Bigot, de mes ordres!

Le commis le regardait toujours avec la mme assurance et le mme calme.

--Quoi! reprit Bigot, qu'avez-vous  rpliquer?... Bah! vous n'tes pas
le premier commis de Philibert sans avoir une bonne dose de son
insolence!

--Pardon! Excellence, je voulais seulement vous faire observer que le
gouverneur et le commandant des forces ont dcid que les officiers
pourraient vendre leurs bons comme ils l'entendraient et  qui ils
voudraient.

--Vous tes joliment hardi, avec votre patois breton! Par tous les
saints de la Saintonge! on verra lequel de l'intendant ou du bourgeois
rglera cette affaire! Quant  vous...

--Tut! tut! _Cave canem!_ laisse ce sacripant s'en retourner  son
matre, intervint Cadet, que l'impassibilit du commis amusait. Ecoute,
bonhomme, continua-t-il, prsente mes compliments  ton matre,--les
compliments du sieur Cadet!--et dis-lui que j'espre bien qu'il viendra
lui-mme, la prochaine fois, apporter sa nouvelle fourne. Dis-lui aussi
que des fentres de la Friponne, on peut faire un joli saut.

--Au contraire, sieur Cadet! j'avertirai mon matre de ne pas se montrer
ici, et je reviendrai moi-mme, avant trois jours, j'en suis sr,
prsenter  la signature de Son Excellence une masse de nouveaux
billets.

--Sortez! imbcile! cria Cadet tout en riant de la tnacit du commis.
Vous tes digne de votre matre.

Il le poussa dehors et ferma la porte avec tant de violence que le choc
fut entendu dans tout le palais.

--Ne lui gardez pas rancune, Bigot, reprit-il, il n'en vaut pas la
peine. Tel matre, tel valet! comme dit le proverbe. Aprs tout, je ne
sais pas trop si le Parlement de Paris ne donnerait pas raison au _Chien
d'Or_ contre nous.

Bigot rageait. Il voyait que Cadet avait raison. Il appelait mille
maldictions sur la tte des honntes gens, sur le gouverneur, sur le
commandant des forces. Il n'pargnait pas davantage la Pompadour, sa
protectrice. C'tait elle qui avait intrigu pour faire conclure le
trait de paix. Elle voulait, la jalouse, garder le roi prs d'elle, 
Paris. Elle prfrait les plaisirs  l'honneur, et l'argent aux
plaisirs.

--La grande compagnie, s'cria-t-il, en relevant la tte dans un
mouvement de dgot, la grande compagnie paie les violons des ftes
royales de Versailles, pendant que le bourgeois lui enlve le trafic de
la Nouvelle-France!

Cette paix inopportune va doubler la richesse et l'influence du _Chien
d'Or_.

--Bigot, riposta Cadet, en lanant une bouffe de fume odorante, vous
ressemblez  un prdicateur de carme! Nous avons, jusqu' prsent,
beurr notre pain des deux cts, mais bientt, j'en ai peur, nous
n'aurons plus de pain  manger avec notre beurre. Il nous faudra ronger
vos dcrets.

--Mes dcrets!... Il y a des gens qui menacent de nous manger
aujourd'hui, qui les ont trouvs difficiles  digrer, mes dcrets!
Voyez donc, Cadet, ce paquet de bons payables au _Chien d'Or!_ Quand
cela aura-t-il une fin? termina-t-il avec une recrudescence de colre.

Et il repoussa les billets.

--Ce Philibert gagne du terrain chaque jour! Le voil qui achte les
bons de l'arme et les mandats des officiers, pour la moiti de
l'escompte exig par la grande compagnie. Rendez-les donc au commis, ces
damns bons! et qu'il s'en aille au plus vite! ordonna-t-il  de Pan.

Le commis, si peu gracieusement conduit tout  l'heure, attendait
patiemment dans l'antichambre.

De Pan alla aussitt, en faisant une grimace qui n'indiquait pas une
soumission absolue, lui remettre les papiers.

--Il faut que cela finisse! reprit l'intendant, et a va finir! Le
_Chien d'Or_ entasse, dans ses coffres, tout l'argent de la colonie, et
si on ne l'enchane pas, il va, au premier beau jour, tuer le crdit de
la grande compagnie.

--_A mchant chien court lien!_ dit le proverbe, et je crois que le
proverbe a raison, riposta Cadet. _Chien d'or_ a commenc par aboyer
aprs nous; maintenant, par Dieu! il nous mord! Bientt il va nous
ronger les os, comme l'indique cette maudite enseigne de la rue Buade.

--Que feriez-vous, Cadet?

--Je le pendrais... comme un chien!

--Mais il a tant d'amis dans la colonie... sans compter les jansnistes
de France, que je ne sais trop si la marquise pourrait me protger.

Cadet amena Bigot  l'cart.

--Il y a plus d'un moyen d'trangler un chien, dit-il, on trouvera!

Bigot se sentait enferm dans un cercle de fer, mais il voulait le
rompre et s'chapper. Le meurtre de Caroline, le mensonge au gouverneur,
la jalousie de la Pompadour, les recherches du baron de Saint-Castin,
l'antipathie de Philibert et de la Corne de Saint-Luc, et, enfin, la
paix qui venait d'tre proclame; tout contribuait  le perdre. Un homme
d'une nergie commune se serait dsespr; mais les obstacles
l'excitaient, l'irritaient et le trouvaient inbranlable.

Au reste, sa morale tait accommodante, et tous les moyens lui
semblaient bons. Il se mit  arpenter sa chambre, vivement,
fivreusement, la tte basse, et en gesticulant.

De Pan se disposait  sortir; Cadet lui fit signe d'attendre, pour voir
ce qu'allait dcider l'intendant, car il tait vident qu'il laborait
un plan.

Au bout d'un instant, Bigot s'arrta, en se frappant dans les mains,
comme un homme qui vient de prendre une ferme rsolution.

--De Pan, fit-il, Le Gardeur a-t-il manifest le dsir de s'chapper du
palais?

--Pas une minute! Excellence: il est solide comme un pont! Vous auriez
plus vite fait de dmolir le pont neuf! La nuit dernire, il a perdu
mille livres aux cartes et cinq cents aux ds. Alors, il s'est mis 
boire. Il ne vient que de se lever. Son valet, quand je suis sorti,
tait en train de lui laver la tte et les pieds dans du cognac.

--Vous tes son ami intime, de Pan; il vous estime comme un frre; il
vous croit son ange gardien, n'est-ce pas?

--Quand il est ivre! A jeun, c'est autre chose; je n'ose pas en
approcher trop: il donne des ruades comme un poulin qu'on trille 
rebours.

--Faites-le boire alors; tenez-le plein. Il faut lui mettre la selle et
le lancer  la poursuite du plus gros gibier de la colonie.

De Pan, qui ne comprenait gure ce langage figur, regarda l'intendant
d'un oeil charg de points d'interrogation. Bigot reprit:

--Vous avez essay, une fois, d'atteindre Mlle de Repentigny, si je me
rappelle bien?

--Oui, Excellence! mais le raisin tait trop haut... maintenant il est
trop vert.

--Tut! tut! fin renard que vous tes! ne dites pas cela; un autre bond
et vous allez l'atteindre.

--Votre Excellence me vante trop, assurment. Au reste, si j'avais 
choisir aujourd'hui, je...

--Coquin! je devine ce que vous allez dire... Vous n'avez pas mauvais
got; vous tes un connaisseur. Qu'il soit fait selon votre dsir!
Arrangez-nous une jolie partie de chasse  la Philibert, et je donne 
Anglique, pour sa dot, le chien d'or transform en doublons. Vous me
comprenez?

De Pan se dressa. Il n'osait comprendre. Cependant, fascin par la
fortune et la femme qui miroitaient aux yeux de sa convoitise, il se
sentait dispos  tout entreprendre.

--Comment! balbutia-t-il, vous m'approuveriez si je recherchais Mlle des
Meloises?

--Plus que cela! je vous aiderais, et j'aurais pour Mme de Pan, toute
la dfrence, toute l'estime, toute l'admiration que je ressens pour
Anglique des Meloises.

De Pan ne voulait en croire ses oreilles.

--Je vous jure, affirma l'intendant, que vous l'aurez si vous le voulez,
et avec la plus belle dot de la colonie.

Cadet murmura entre ses dents, pour ne pas tre entendu!

--L'imbcile qui la prendra...

Il acheva dans un sourire cynique:

--L'intendant n'est pas trop sot, aprs tout, pensa-t-il.

De Pan ne se trouvait pas  l'aise, malgr tout.

--Mais il faudra, tout de mme, le consentement d'Anglique?
demanda-t-il. J'aimerais mieux que ce fut elle qui me demandt.

--Bah! de Pan, vous ne savez pas de quoi sont faites ces femmes-l;
autrement, vous auriez vite trouv l'appt qu'il leur faut. Vous avez
ralis quatre millions pendant la guerre?

--Je n'ai pas compt; mais je sais que je dois tout  votre amiti,
Excellence!

--C'est bien! c'est bien! mon amiti vous donnera encore Anglique des
Meloises... puisque Anglique des Meloises ne saurait devenir la femme
de l'intendant. Savez-vous ce que vous avez  faire maintenant?

--Oui, je le sais, Excellence! et je ne puis vous dire assez combien je
suis touch de votre bont. Bigot sourit ironiquement.

--J'espre, dit-il, que vous n'aurez jamais  vous plaindre de mon
amiti. A l'oeuvre maintenant! travaillons  notre dlivrance! Cadet et
moi, nous avons rsolu de chtier l'arrogance du _Chien d'or_.
Cependant, nous ne voulons pas donner du bton au bourgeois comme  un
commerant ordinaire; nous voulons le traiter en gentilhomme, au bout de
l'pe. Malgr son titre de marchand, il est noble, voyez-vous; et il
porte l'pe. Il la porte bien, que diable! eh, il peut s'en servir! A
vous de tout prvoir! Il faudrait l'insulter, le provoquer... puis le
tuer. Mais bravement, dignement, avec toutes les couleurs du droit et de
la raison. Que cela se fasse en plein jour et comme  mon insu. Vous
comprenez?

--Parfaitement! et il n'en dpendra pas de moi si l'affaire manque. Nous
naviguons dans les mmes eaux; cela me va  merveille. Tous les
actionnaires de la grande compagnie seront enchants de croiser le fer
avec le bourgeois, si le bourgeois ne dcline pas l'honneur.

--Pas de crainte pour cela, de Pan; donnons au diable son d. Le
bourgeois, pour laver une injure, se battrait avec les sept champions de
la chrtient; et je ne sais pas trop s'il y a trois gentilshommes dans
la colonie, capables de lui mettre du fer dans la poitrine.

Cadet qui les coutait avec un certain air d'ironie, intervint  son
tour:

--Il vaut mieux choisir le moment et ne rien risquer de notre ct. Une
injure, une petite bagarre, tout le monde crie, se prcipite... un coup
d'pe bien dirig, et c'est fait... Un duel! vous n'y pensez pas! Ce ne
serait pas le bourgeois qui se battrait, mais son fils le colonel. Et la
grande compagnie n'en serait pas quitte  si bon march.

--Mais je ne veux pas qu'on l'assassine! rpliqua Bigot vigoureusement,
ou qu'on le surprenne la nuit ou dans un coin!

--Vous avez raison, rpondit Cadet, qui vit bien que l'intendant
songeait  Beaumanoir, vous avez raison. Mais qui va se charger de cette
difficile besogne!

--Reposez-vous sur moi, riposta de Pan; je rponds de l'affaire. Je
connais un actionnaire de la grande compagnie qui fera triomphalement
passer le char de la Friponne sur le corps du bourgeois, si je puis une
bonne fois l'atteler.

--Quel est cet actionnaire? demanda Bigot.

--Le Gardeur de Repentigny, dclina de Pan avec fatuit.

--Tut! tut! il nous passera plutt sur le dos!... les Philibert l'ont
ensorcel.

--Veuillez me laisser faire, et vous verrez!

--A votre aise, de Pan! vous avez vos coudes franches. Quelle victoire
pour la grande compagnie! quelle dfaite pour les honntes gens! si vous
russissiez  mettre du sang entre les Philibert et les Repentigny!

Aussitt aprs cette exclamation haineuse, Bigot toucha amicalement
l'paule de son secrtaire:

--De Pan, lui murmura-t-il, vous tes plus habile que je ne pensais, et
la compagnie vous devra une rcompense extraordinaire.

--Tenez votre promesse, Excellence! et je serai satisfait.

--Je la tiendrai, de Pan! Vous aurez Anglique, avec la plus ronde dot
qu'il soit possible d'imaginer. Si vous l'aimez mieux, cependant, vous
ne prendrez que la dot. A votre choix.

--Oh! je tiens  l'une et  l'autre, Excellence! mais...

--Mais?

--Le Gardeur pourra aussi la lui revendiquer, peut-tre, cette femme,
pour le prix de son exploit?

--Bah! soyez tranquille; ivre ou sobre, il est toujours grand seigneur,
et n'acceptera point mes conditions! Vous savez, c'est un romanesque, et
il croit  la vertu des femmes.

--A part cela, observa Cadet, il faudra qu'il se batte avec Philibert,
avant que son pe n'ait sch; je ne donnerais pas un sou de ses os,
cinq heures aprs la fin du bourgeois.

Cette affirmation parut vraisemblable  de Pan, et calma ses craintes.
Il pourrait donc possder Anglique puisqu'il n'aurait plus de rival 
carter! il pourrait en mme temps entasser de nouvelles richesses.
L'heure de la fortune tait donc sonne pour lui!

Il songeait, cependant,  se mettre  l'abri. Il ne voulait pas
compromettre un avenir qui s'annonait dj si rose et si riant. Il
n'avait pas ce reste d'honneur ou de scrupules qui s'affirmait encore
dans l'intendant. La ruse, la fourberie, la lchet mme, ne lui
rpugnaient nullement. Il verrait seulement  ce que toute l'affaire eut
la vritable apparence d'un accident, de quelque chose d'inattendu, de
tout  fait inattendu.

Il ne manquerait pas un iota  la trame.

Le Gardeur ne connatrait rien du rle qu'il lui destinait. Il saurait
tout plus tard, trop tard!... quand son pe serait bien rougie du sang
du _Chien d'or_... quand il en aurait jusque sur les mains, de ce sang
maudit!

En attendant, il le ferait boire, boire, boire! Il le ferait jouer; il
irriterait sa jalousie; il en ferait un dmon!

Mais pour mener  bonne fin ce projet infernal, il faudrait une femme.

Anglique tait dvoue corps et me  la grande compagnie, et elle
dtestait souverainement le _Chien d'or_.

Mais elle aimait Le Gardeur! Elle craindrait peut-tre pour ses jours.
Oh! l'amour! Oh! ces femmes!

N'importe! il la ferait venir l, sur le lieu du meurtre. Elle s'y
trouverait comme par hasard. Elle le croirait du moins.

Il saurait bien, lui de Pan, saisir le moment opportun de la faire
intervenir! Elle se montrerait! elle parlerait!...

Tout le projet infernal passa comme un tourbillon noir dans l'esprit du
secrtaire de Bigot, et tout joyeux, il frappa des mains en s'criant:

--Je l'ai trouv!




                                XLVI

                       LE BOURGEOIS PHILIBERT


Le bourgeois venait de finir une bonne journe de travail, et enfonc
dans un moelleux fauteuil, il gotait maintenant les dlices du repos.

Avec la paix, la confiance tait revenue, et les affaires prenaient un
essor extraordinaire.

Les mers taient libres et les vaisseaux chargs de toutes sortes de
produits, pouvaient les sillonner en tous sens. Le long des quais de la
Friponne, le long des quais du bourgeois, les navires se htaient de
prendre leur cargaison, car l'hiver approchait, et il fallait descendre
le fleuve avant que les glaces n'tendissent leur infranchissable
barrire.

Tout le monde tait  la besogne, et les soldats de la garnison
eux-mmes s'unissaient aux matelots et aux manoeuvres pour embarquer les
marchandises.

Cependant le temps tait doux, calme, limpide. L'onde tincelait comme
sous un soleil d't; la brise soufflait tide et parfume comme au
printemps. C'tait l't de la Saint-Martin; c'taient les plus beaux
jours de l'automne, un retour fugitif de l't envol!

Les fentres de la maison du bourgeois s'ouvraient ce jour-l,  la
brise et au soleil. Dame Rochelle, assise dans l'une de ces fentres, un
livre de Jurieu sur les genoux, le tricot  la main, regardait de temps
en temps, et tour  tour, les gens qui passaient dans la rue Buade, les
mailles de son tricot et les prceptes de son grand prtre vnr.

De temps en temps aussi, en vraie calviniste qu'elle tait, elle
dposait ses lunettes sur un passage difficile, comme le libre arbitre
et la ncessit de la grce, puis les yeux ferms, elle s'imaginait voir
clair dans ces mystres.

Le retour de Pierre Philibert avait rempli de joie le coeur de la bonne
dame Rochelle, et maintenant, la nouvelle de son prochain mariage avec
Amlie de Repentigny mettait le comble  sa flicit. Elle tait
radieuse, la bonne vieille, dans son svre vtement noir, et la gaiet
faisait irruption  travers ses airs sombres de puritaine. C'est qu'elle
estimait fort Mlle Amlie et qu'en prsence de ses hautes vertus, elle
sentait tomber ses prjugs. Elle la comparait presque  la grande
Marie, la sainte des Cvennes.

Le mariage promettait d'tre une grande affaire, et les ftes de la noce
seraient dignes de la maison de Repentigny et de la fortune de
Philibert.

Le bourgeois ouvrait ses coffres et versait l'or  pleines mains; il
ouvrait son coeur et se rpandait en actions de grces!

Son me tait ensoleille comme la nature, calme comme les champs
dserts, limpide comme les eaux. L'orage grondait peut-tre, mais loin,
sous l'horizon; il ne le voyait point, ne l'entendait point.

Le but de sa vie allait tre rempli: son fils allait faire un brillant
mariage, aprs avoir conquis les lauriers du champ de bataille, et la
couronne de la gloire. Et lui, le vieillard fortun, il n'aurait plus
bientt qu' s'crier, comme cet autre vieillard heureux de la bible:
_Nunc dimittis, servum tuum, Domine, in pace!_

Chrtien, il se rjouissait de la paix qui rayonnait de nouveau sur le
monde; citoyen, il tait heureux de voir le territoire national intact,
la patrie sauve; pre, il songeait  racheter pour son fils les riches
domaines que l'injustice et la jalousie lui avaient enlevs en Europe.

Il songeait  les racheter, car il avait de l'or et il n'aimait pas les
recours  la justice, mme pour revendiquer ses droits mconnus.

Ses agents  Paris avaient ordre de tout racheter,  n'importe quel
prix. Ces domaines avec le chteau seraient le cadeau de noce des jeunes
poux.

Aprs avoir longtemps rv  ces choses, le bourgeois leva la tte et
regarda dame Rochelle.

Dame Rochelle ajusta ses lunettes et ferma son livre.

--Pierre est-il de retour? demanda-t-il.

--Non matre; il m'a pri de vous dire qu'il est all  Lorette avec
Mlle Amlie.

--Ah! je suppose qu'Amlie a fait quelque voeu  Notre-Dame de Lorette
et qu'il veut prendre sa part de l'obligation! Cela promet, n'est-ce
pas, dame Rochelle?

Et il se mit  rire avec candeur, avec complaisance, comme il avait
coutume de faire.

Dame Rochelle se releva un peu comme pour parler plus facilement:

--Pierre et Amlie sont dignes l'un de l'autre, fit-elle; il n'y a pas,
en dehors du ciel, de couples mieux assortis. S'ils ont fait des voeux 
Notre-Dame de Lorette, ils les accompliront fidlement, comme s'ils les
avaient faits au Seigneur lui-mme.

La bonne vieille huguenote ne se serait pas montre si accommodante s'il
ne se fut agi de Pierre et d'Amlie.

Le bourgeois reprit:

--Bonne dame Rochelle, vous allez rajeunir pour vivre maintenant avec
Pierre et Amlie. Ils veulent que vous habitiez avec eux. Amlie a bien
pleur quand je lui ai racont votre navrante histoire.

Dame Rochelle laissa tomber ses yeux pleins de larmes sur la robe de
deuil qui lui rappelait de si lamentables et si lointains souvenirs.

--Merci, matre! dit-elle, merci! Avec ces chers enfants, mes derniers
jours seraient sans doute des jours de bndiction; mais je veux rester
avec vous, car vous aussi vous avez pleur, et vous connaissez les
douleurs de la vie.

--Je vous comprends, dame Rochelle, mais voici que mon me s'veille 
la joie et que le souvenir des jours mauvais s'efface devant la clart
d'un jour nouveau. Mes yeux n'auront plus de larmes dsormais, et ma
bouche va sourire toujours! Le bonheur m'inonde! Nous allons tous
ensemble retourner dans notre vieux chteau de Normandie.

Dame Rochelle fit un bond en joignant les mains.

--Que dites-vous l, matre! nous allons retourner en France? Ah! je
pourrai donc reposer prs de lui, dans la verdoyante valle de la Cte
d'Or!

--Je ferai pour Pierre, continua le bourgeois, ce que je n'aurais jamais
fait pour moi-mme: je le rinstallerai dans le chteau de ses pres et
obtiendrai qu'on lui rende les titres et les honneurs de sa famille.
N'est-ce pas l un magnifique couronnement  ma carrire?

--O matre! rpliqua dame Rochelle, ce beau rve s'accomplira-t-il?
Laisserez-vous jamais la colonie? Vous tes aim ici, mais vous tes
ha. Ceux qui vous aiment voudront vous garder au milieu d'eux, et ceux
qui vous hassent dsireront votre mort! Vous-mme, pourrez-vous vous
loigner de ces lieux o tant d'annes de votre vie se sont coules? Ne
voudrez-vous pas mourir  l'ombre de ce _Chien d'Or_ o vous avez si
heureusement vcu?

Elle baissa la tte un moment, puis la relevant, elle regarda le
bourgeois d'une faon singulire.

--Matre, dit-elle, j'ai une chose  vous demander.

--Qu'est-ce donc, bonne dame? rpondit-il.

--N'allez pas au march, demain.

Le bourgeois la regarda tout surpris.

Elle faisait jouer ses aiguilles, et les yeux demi-ferms, les lvres
frmissantes, elle semblait contempler quelque chose d'trange et de
douloureux.

--O mon matre, reprit-elle, vous ne retournerez jamais en France!...
Mais Pierre sera rtabli dans la maison des Philibert!...

Le bourgeois n'ajoutait pas une foi entire  ses rveries; il s'en
moquait assez souvent. Cependant, il prouva un malaise:

--Je me rsigne  tout, rpondit-il, et je serai heureux de me sacrifier
pour mon fils...

Dame Rochelle joignit les mains et se mit  prier comme pour conjurer un
danger prochain.

Le bourgeois la regardait avec une vive attention.

--Un marchand de la Nouvelle-France qui se moque des dcrets de
l'intendant, un exil qui veut rentrer dans ses droits et ses
possessions peut s'attendre  bien des contrarits, observa-t-il
tranquillement; mais n'anticipons point, et mettons notre confiance en
Dieu.

--Et n'allez point au march, demain, rpta dame Rochelle.

--Voil qui est drle, aprs tout! rpliqua le bourgeois. Quelle est
cette fantaisie?... Pourquoi n'irais-je pas? C'est le jour de la
Saint-Martin, et les pauvres vont m'attendre. Si je n'y vais point,
plusieurs s'en retourneront les mains vides.

--Ce n'est pas une fantaisie, affirma dame Rochelle, j'ai vu aujourd'hui
deux gentilshommes du palais regarder en passant votre enseigne, et
parier qu'il y aurait bataille demain entre Cerbre et le Chien d'or. Je
me souviens de mes leons de mythologie, ajouta la vieille.

--Moi aussi, reprit le bourgeois, et je comprends l'allusion. Mais cela
ne m'empchera point de me rendre au march; seulement, je me tiendrai
sur mes gardes.

--Faites-vous donc accompagner par votre fils! implora la mnagre.

Le bourgeois se prit  rire sur les craintes frivoles de la bonne dame,
et commena  plaisanter sur les inconvnients d'avoir une prophtesse
dans sa maison.

Dame Rochelle n'insista pas. Elle connaissait au reste la tnacit du
vieillard.

--Matre, cria-t-elle soudain, voici l'un des gentilshommes qui ont
parl au sujet de la bataille de Cerbre et du Chien d'or.

Le bourgeois courut  la fentre et reconnut de Peau. Il reprit aussitt
son sige tranquillement en disant:

--C'est en effet une des ttes du Cerbre qui garde la Friponne, mais il
n'est pas dangereux, ce chevalier-l.

De Pan tourna le premier coin et galopa vers la rue Saint-Louis. Il se
rendait chez Anglique des Meloises.




                               XLVII

                         UNE PARTIE NULLE


Anglique, depuis la veille de la Saint-Michel, avait t ballotte
pniblement par mille motions diverses.

Mille fois elle tait passe de l'espoir  la terreur et de la crainte
d'tre trahie  la confiance.

Elle aurait bien voulu savoir ce que pensait Bigot de la mort de
Caroline, et sur qui pesaient ses soupons; mais Bigot s'tait enferm
dans un mutisme impntrable, et nu! ne pouvait deviner les sentiments
qui l'agitaient.

Elle maudissait la Corriveau qui s'tait inutilement servi du poignard
et n'avait pas laiss  sa victime le masque trompeur d'une mort calme
et naturelle.

Elle osa, un jour, parler de nouveau des lettres de cachet et demander
encore l'loignement de sa rivale.

Bigot lui lana un regard foudroyant et lui rpondit que sa rivale avait
quitt Beaumanoir pour toujours.

Anglique soutint son regard avec hardiesse et ne trahit pas la moindre
motion.

--Je vous remercie, dit-elle, d'avoir si bien tenu votre promesse.

--Vous ne me devez pas tant de reconnaissance, reprit Bigot, car ce
n'est pas moi qui l'ai envoye. Elle a disparu je ne sais comment; elle
est partie, envole! Je donnerais la moiti de ma fortune pour savoir
qui l'a aide  s'enfuir...

Anglique s'attendait  une explosion de rage,  un dbordement de
plaintes, et rien de tout cela! De l'indignation, mais une froide
indignation; une grande douleur peut-tre, mais une douleur calcule!

Et c'est ainsi qu'en face l'un de l'autre, ils restaient deux nigmes
indchiffrables. Ils se surveillaient, s'piaient et se trompaient sans
cesse. Dignes adversaires ou vaillante paire d'amis, galement faux,
galement russ, galement dissimuls, ils causaient, semblait-il, avec
un charmant abandon de tendresse et de dvouement, d'amour et de
fidlit.

Cependant, Bigot ne parlait point de mariage, et Anglique se demandait
s'il nourrissait des soupons contre elle, ou si elle avait perdu
quelque chose de sa beaut.

Elle avait si aisment mis  genoux les hommes dont elle ne voulait
point! comment se faisait-il qu'elle ne pouvait vaincre le seul qu'elle
voulut pouser?

Elle songeait parfois  Le Gardeur, et le tableau riant d'une vie calme
et pure se droulait devant ses yeux. Elle se prenait alors  maudire sa
destine et son ambition. Elle abhorrait la Corriveau, cette sorcire
infme qui l'avait aide de ses conseils et s'tait faite son
instrument.

Pauvre Le Gardeur! il courait vite  sa perte. Cette pense du
dshonneur et de la ruine de l'homme qu'elle aimait lui faisait mal.
Pourquoi ne pas l'arrter, lui le bien-aim, sur le bord de l'abme?
pourquoi ne pas l'arracher  ses ennemis,  la honte,  l'ignominie? et
pourquoi ne pas s'envoler avec lui, vers les splendeurs de la flicit,
comme des oiseaux qui s'chappent des filets du chasseur pour prendre
leur essor dans les espaces radieux?... Ah! pourquoi!...

De Pan galopait, sans faire attention aux regards de mpris que lui
lanaient les honntes gens.

Quand il arriva chez le chevalier des Meloises, il vit  la porte un
valet qui tenait un cheval par la bride. Il reconnut le cheval de
l'intendant.

Il entendit un rire argentin et leva les yeux vers la fentre d'o ce
rire s'envolait. Bigot et Anglique taient  demi-cachs dans les
soyeux rideaux.

--Ne les drangeons pas, pensa-t-il, nous aurons notre tour.

Il continua sa course du ct de la grande alle. Il savait qu'Anglique
n'aimait pas l'intendant et que l'intendant ne l'pouserait jamais,
cette belle coquette. La Pompadour lui rservait une femme de son choix.

Il n'tait pas aim, lui non plus, mais il comptait sur les
circonstances heureuses, sur le hasard intelligent, surtout sur son
toile qu'il appelait une bonne toile.

Quand il revint, le cheval que le valet tenait toujours par la bride,
piaffait encore  la porte de la maison, et l'intendant n'avait pas
boug de la fentre o s'encadrait aussi la rieuse figure d'Anglique.

Mlle des Meloises l'aperut et se prit  rire.

--Voyez donc de Pan, dit-elle, il caresse sa bte en attendant l'heure
de l'amour.

De Pan s'amusait  peigner, avec ses mains, la crinire de sa monture,
en soupirant aprs le moment o Bigot sortirait.

Il tait aussi humble et poltron avec ses matres; qu'arrogant envers
ses infrieurs. Anglique, qui aimait les hommes hardis, dcids,
entreprenants, se moquait de sa pusillanimit.

--Garon, demanda-t-il au groom, est-ce qu'il y longtemps que
l'intendant est ici?

--Depuis le midi, rpondit le groom en se dcouvrant poliment.

--Et est-il toujours rest comme cela dans la fentr avec Mlle
Anglique?

--Je n'en sais rien, monsieur. Je n'ai point d'yeux pour pier mes
matres.

--Oh! oh! fit de Pan. Et il se rangea pour n'tre pas vu.

--Le chevalier de Pan s'exerce  la patience, reprit Anglique, et vous
lui faites l'occasion belle, Excellence!

--Dsirez-vous que je parte? demanda Bigot en se levant.

--Bah! laissez-le faire; il attendra l aussi longtemps que je voudrai.

--Ou bien que je resterai ici. C'est un amoureux commode, qui fera un
mari plus commode encore, dit Bigot.

Anglique lui darda un regard menaant. Elle ne pouvait souffrir qu'on
lui parlt d'aimer cet homme.

--Eh bien, chevalier, dit-elle, si vous tes oblig de partir, partez!
Mais laissez-moi refaire le noeud de votre cravate.

Elle approcha ses doigts de fe de la cravate qui se dfaisait.

--Ce noeud est comme l'amour, reprit-elle en riant, il a _besoin d'tre
prouv_.

Bigot ne rpondit rien. Il songeait  Caroline de Saint-Castin. Un jour,
sur les rivages du bassin des Mines, elle aussi avait refait de ses
doigts tremblants le noeud fatal de cette cravate, et c'est alors
qu'elle trahit le doux secret de son coeur.

Anglique devina ce qui se passait dans l'me de son amoureux, et elle
recula vivement. Elle avait peur d'entendre l'pouvantable accusation.

--Merci! fit Bigot, nouer et dnouer sont pour moi des choses souvent
difficiles, presque pnibles... Anglique fit semblant de ne pas saisir
le sens de cette parole.

--Je le crois bien, dit-elle, en faisant un effort pour paratre calme,
et cependant c'est  peine si vous me dites un petit merci. Avez-vous
dcouvert le lieu o s'est cache la fugitive? demanda-t-elle bravement
pour vaincre la peur.

Bigot allait sortir. Anglique hasarda une autre question. C'tait comme
le post-scriptum de l'entrevue:

Je ne crois pas qu'elle ait quitt Beaumanoir, ajouta-t-elle, ou, si
elle l'a fait, vous savez o elle s'est rfugie! Voulez-vous jurer sur
mon livre d'heures que vous ne savez pas o elle est?

Bigot la regarda fixement une minute, cherchant  dcouvrir sa pense.
Elle se passa la main sur les yeux, comme si elle eut senti une trahison
au fond de leur prunelle tincelante.

--Je veux bien jurer tout ce que vous voudrez, rpliqua-t-il, je
prendrai Dieu ou le diable  tmoin; c'est tout un pour moi. Lequel
choisissez-vous?

--L'un et l'autre! riposta cyniquement Anglique. Ah! vous ne savez pas,
continua-t-elle, le mal que vous m'avez fait, en me forant  repousser
la main de Le Gardeur! Comment avez-vous tenu votre promesse?

--Ma promesse? Par Dieu! j'ai pourtant continu d'tre franc avec les
dames et de tenir ce que je promets.

--Si vous avez oubli, je me souviens, moi! et je pense que Franois
Bigot ne pourrait faire pis que tromper Anglique des Meloises.

Elle dit cette dernire parole avec une animation subite et en frappant
du pied. Bigot se crut menac il pensa n'avoir rien de mieux  faire
qu' changer de manire.

--Pardonnez-moi, ma chre Anglique! dit-il avec une douceur extrme, je
n'ai jamais forfait  l'honneur! et je sais tenir mes engagements. La
dame que vous redoutez n'est plus  Beaumanoir. Venez parcourir les
galeries du chteau et je vous jure que vous n'y entendrez que le
bruissement d'ailes des esprits qui nous visitent.

Anglique crut voir une allusion dans ce bruissement d'ailes des
esprits.

--Comment pouvez-vous m'affirmer cela? demanda-t-elle.

--Parce que de la Corne de Saint-Luc et Pierre Philibert sont venus
faire des recherches  Beaumanoir. Ils ne se sont pas gns pour entrer
partout, mais, en revanche, ils ont cru devoir me faire des excuses
quand ils se sont retirs.

--Bah! riposta Anglique, si l'on avait charg des femmes de cette
perquisition, elles l'auraient bien trouve la jolie captive!

--Je vous jure que je ne puis dire o elle est!

--Fort bien! fit Anglique en lui tendant la main.

Ils comprenaient l'un et l'autre qu'ils taient lis par un pacte
tacite, secret et qu'ils ne devaient pas rompre la chane inique qui les
unissait.

Bigot se leva de nouveau pour sortir.

--Vous n'avez pas l'air heureux, aujourd'hui, Bigot, reprit Anglique,
et l'on dirait que ma prsence vous ennuie.

--En effet, je suis de mauvaise humeur. La disparition mystrieuse de
cette jeune fille, et la provocation du bourgeois, qui nolise, pour son
commerce, tous les vaisseaux en disponibilit, en voil assez, je pense,
pour chasser la gaiet. Mais ces peines me ramnent vers vous,
Anglique, car vous tes ma consolation.

Il sortit

Pendant qu'il montait  cheval Anglique pensait:

--Il me souponne, c'est sr, il me souponne! Mais je le tiens ferme.
Ah! c'est heureux qu'il ne puisse avouer la prsence de Mlle de
Saint-Castin  Beaumanoir!... Comme il se montrerait tout autre!... Je
donnerais tous mes joyaux pour savoir ce qu'il a fait de la jolie morte
que la Corriveau lui a faonne... La Corriveau! la vieille misrable
qui a gt mon affaire avec son coup de poignard!... Je serais si
facilement devenue sa femme!... Il ne m'aurait pas souponne. Il
fallait que le dmon vint contrecarrer ainsi mes esprances!...

De Pan entra  son tour; Anglique s'avana toute souriante au-devant
de lui. Un coup de baguette et la mduse s'tait transforme en une fe
adorable.

Pourtant, elle le dtestait, ce vaniteux coquin qui se perdait dans la
foule de ses admirateurs, et elle aurait prfr le voir mourir  cause
d'elle, que de le voir vivre pour lui prsenter d'ternels hommages.

Un jour qu'il se battait pour elle avec le capitaine de Tours, elle dit
en riant qu'il valait tout juste un moineau, et qu'il ne fallait pas
gaspiller, pour le tuer, plus de poudre qu'il n'tait ncessaire.

Cependant, elle n'tait pas fche de le voir arriver, car elle avait
peur d'elle-mme quand elle se trouvait seule; ses penses
l'pouvantaient et elle avait besoin de distractions.

De Pan s'attarda longtemps. Il lui exposa son projet contre Philibert,
lui parla d'un rassemblement, d'une bagarre, et d'un accident! Il lui
dit que Le Gardeur se trouverait l aussi, comme par hasard, et qu'il
faudrait le soutenir.

Elle acquiesa avec plaisir, et promit de se rendre sur la place du
march. Elle voyait bien que Le Gardeur tait un instrument dans ce
complot, et qu'il pouvait courir un certain danger. Il faudrait veiller
sur lui.

Le soir de ce jour-l, les associs, runis au palais, se livraient 
des regrets amers,  cause de la paix qui venait d'tre annonce; ils
lanaient des invectives contre le trait fatal  leurs intrts, et
buvaient  la guerre prochaine.

Bigot les laissa faire quelque temps, puis, quand il eut assez joui de
leur dsespoir, il leur dit en souriant:

--Vous oubliez que le danger et la perte sont deux choses. Philibert va
avoir le sort d'Acton; il sera mis en pices par son chien.

La nouvelle fut accueillie avec des applaudissements. Cadet se pencha
vers de Pan:

--Le pige est-il tendu? demanda-t-il.

--Oui, rpliqua de Pan, bien tendu. J'espre que le gibier ne nous
chappera point.

--Au grand jour, en plein soleil... la foule... cris... bagarre...,
murmura Cadet.

--Tout est prvu, soyez tranquille!

--Vous tes rus comme un dmon, de Pan, mais prenez garde de vous
prendre vous-mme, cependant.

--Ne craignez pas, Cadet! Demain soir il y aura rjouissance au palais
et deuil au _Chien d'Or_.

Le Gardeur tait trop ivre pour saisir l'allusion de Bigot. Cette mort
d'Acton, dvor par ses chiens, veilla toutefois son attention, et il
comprit qu'il se machinait quelque chose contre Philibert. Il se leva en
jurant que personne, ni l'intendant, ni les autres, ne toucheraient un
cheveu de la tte du bourgeois.

--Bah! repartit de Pan, il s'agit bien du bourgeois!... C'est de son
chien qu'il est question. Le bourgeois, son fils, et la vieille sorcire
huguenote qui les dorlote, se pendront les uns les autres, quand le
temps sera venu. Pour nous, nous en voulons au _Chien d'or_, et c'est
lui que nous allons prendre maintenant!

--C'est bon! rpliqua Le Gardeur en cherchant  rendre terrible son
regard charg de vapeurs, c'est bon! pendez des chiens tant que vous
voudrez, mais celui qui touchera au bourgeois me touchera!

Et aprs deux ou trois tentatives infructueuses, il russit  tirer son
pe et  la mettre sur la table.

--Voyez-vous a, de Pan, continua-t-il, c'est l'pe d'un gentilhomme,
et je la passerai au travers du corps de l'insolent qui menacera le
bourgeois, ou son fils, ou la sorcire huguenote, comme vous appelez
dame Rochelle, une femme dont vous ne mriteriez d'tre ni le fils, ni
le neveu, ni le cousin!...

--Par saint Picaut! souffla Cadet  de Pan, vous avez fait fausse
route, ce n'est pas l'homme qu'il vous faut. Pourquoi, diable!
l'avez-vous choisi?

--Je l'ai choisi, parce que c'est l'homme de la circonstance; vous
verrez! A jeun, Le Gardeur est un grand dfenseur de la morale; gris, il
tuerait le diable; ivre, il saccagerait le ciel! Je le connais! je n'ai
pas fait fausse route.

Bigot suivait cette petite scne avec intrt. Il vit que Le Gardeur
pouvait tout aussi bien se ruer sur ses amis que sur ses ennemis, s'il
n'tait adroitement dirig et tromp.

--Venez, Le Gardeur, fit-il; remettez l'pe au fourreau; nous avons
meilleure chasse  faire que la chasse au _Chien d'or_. Ecoutez! les
voici! les voici les messagres bnies de la paix! Ouvrez grandes les
portes pour les recevoir!

--Les messagres de la paix! gronda Cadet, ce sont elles qui, depuis le
commencement du monde, portent la guerre en tous lieux!

Et tout l'entourage de l'intendant se livra  qui mieux mieux, au jeu,
au vin,  la dbauche, pour tourdir de plus en plus Le Gardeur, et le
dfendre contre tout retour  de nobles sentiments.




                               XLVIII

            FERMEZ AVEC UNE AGRAFE D'OR LE LIVRE DU BONHEUR!


La vie se divise en trois grandes poques: la jeunesse, l'ge mr et la
vieillesse; elle est marque de trois grands vnements: la naissance,
le mariage, la mort. L'homme, comme l'astre merveilleux qui l'clair, a
son lever, son midi, son couchant!

Le pre se rjouit dans ses fils, car ils lui survivront ici-bas, et par
eux il prolonge son existence dans l'avenir.

L'homme, un jour, se tourne vers la femme qu'il a choisie pour sa
compagne, et la nouvelle pouse s'appellera bien heureuse entre les
femmes.

L'amour est semblable  un fleuve d'argent qui sort des profondeurs de
l'me, pour couler entre des rives verdoyantes jusqu' l'ocan de
l'ternit o il va se perdre.

Heureux ceux qui s'aiment d'un amour grand et pur, et qui, dans
l'panchement suave de leurs deux mes, se jurent une ternelle
fidlit! Le jour du doux aveu est le plus beau de leur vie.

Ce jour s'tait lev pour Pierre Philibert et Amlie de Repentigny. Ce
fut sur les bords du petit lac de Tilly qu'ils virent poindre son aurore
resplendissante. Il avait grandi et sa splendeur remplissait le ciel.

Amlie avait donn son amour sans rserve, sans restriction. Il tait si
naturel de s'attacher  Pierre Philibert, si difficile de ne pas
l'aimer!

Elle ne se souvenait pas, vraiment, quand elle avait commenc  l'aimer.

Comme Sara, elle bnissait le Seigneur dans son allgresse, et elle
mlait  ses prires le nom de l'homme qui devait tre son orgueil et
son appui.

Un souffle tide passait sur les champs jaunis. La petite rivire Lairet
courait, avec un murmure mtallique, sur les cailloux gris, et sur ses
bords, des touffes de plantes vivaces, aux longues feuilles pointues, et
des fleurs tardives perdues dans les feuilles mortes, se montraient de
place en place.

Pierre et Amlie revenaient de faire une course  cheval par les chemins
solitaires de Charlesbourg. Rendus sur le bord de la jolie rivire, ils
remirent leurs montures aux mains d'un serviteur qui les accompagnaient
et prirent  travers champs.

L'heure qui sonnait tait enivrante comme une coupe de vin gnreux, et
l'avenir souriait comme la terre de la patrie o revient l'exil!

--Pierre, commena Amlie, si mon ancienne matresse de classe apprend
que je me promne ainsi dans les prs dserts avec vous, elle va secouer
la tte comme si tout espoir de salut tait perdu.

--Mais quel reproche pourrait-elle vous faire, chre Amlie, moi qui
vous connais si bien, je ne puis vous en faire qu'un seul...

--Vraiment? Moi qui me croyais parfaite! Mchant! vous me coupez mes
ailes d'ange, fit en riant la jeune fille. Et que me reprochez-vous?

--De tenir trop de l'ange et pas assez de la femme. Je dsirerais
pouser une femme... de la terre.

--Soyez tranquille, j'aurai assez de dfauts pour tre cette femme.

Le bonheur d'Amlie tait parfait ce jour-l. Le Gardeur lui avait crit
un mot pour lui demander pardon, et il tait vraisemblable qu'il allait
s'chapper du palais pour reprendre son rang de gentilhomme et sa
libert.

Il avait entendu parler de son mariage avec Philibert, la flicitait
chaleureusement et envoyait mille bndictions  son ami.

Elle montra la lettre  Pierre qui fut tout  fait touch.

Dans cette heureuse disposition d'me, tout lui paraissait plus doux et
plus beau: les buissons aligns comme une frange grise sur le bord du
ruisseau, la brise qui roulait le feuillage sec, le flot o se mirait le
ciel bleu. Et comme un cho  leurs voix mues qui parlaient d'amour, un
bruit vague, lger, mystrieux, montait de partout.

Quelques oiseaux attards, perchs sur les branches nues des aubpines,
jetaient, de moment en moment, une note plaintive, comme un soupir
triste, comme un regret. On eut dit qu'ils pleuraient les jours chauds
de l't sitt enfuis.

Au dtour du ruisseau, ils aperurent, de l'autre bord, quelques fleurs
assez brillantes: Amlie s'assit sur un tronc d'arbre, et Pierre
traversa l'eau pour en cueillir.

--Lesquelles voulez-vous? demanda-t-il.

--Les nnuphars blancs, d'autres aussi... toutes! Je veux les dposer
aux pieds de Notre-Dame-des-Victoires. Ma tante et moi nous avons fait
un voeu; il nous faut l'accomplir demain.

--Un voeu! je tiens  payer ma part, acceptez-vous?

--Oui, mais  la condition que vous ne me demandiez pas quel est ce
voeu. Revenez, maintenant, ajouta-t-elle, vous en avez plus que nous ne
pourrons en emporter.

--Oh! mais je veux aussi moi tmoigner  la Madone ma reconnaissance
pour le bonheur dont je suis rempli!

Pierre, sautant d'un cailloux sur un autre, cueillait les blancs
nnuphars pendant qu'Amlie, les mains jointes, remerciait le Seigneur
de la flicit dont il inondait son me.

Pierre revint avec une charge de fleurs et s'assit sur le tronc d'arbre,
auprs de sa jeune bien-aime.

--Combien de fois, reprit-il, dans ma vie de soldat, couch sur le sol,
un caillou sous la tte, pendant que mes camarades s'amusaient auprs du
feu de bivouac, je regardais les toiles sereines qui flottaient dans
l'azur du ciel et je pensais  vous! et je priais pour devenir digne de
vous et gagner votre amour!... Elle ne verra jamais en moi que le rude
et grossier soldat, me disais-je, et pourtant, je ne sais pourquoi, je
n'aurais pas donn mon esprance pour un royaume.

--Ah! Pierre! il n'tait pas si difficile, aprs tout, de gagner ce que
vous possdiez dj, fit Amlie en souriant.

--Amlie! reprit-il encore, on dit que la vie ne se compte pas par les
heures, mais par les penses et les sensations. S'il en est ainsi, j'ai
vcu un sicle de bonheur, aujourd'hui! Je suis un amoureux bien vieux
dj!

--Mre Saint-Pierre, qui a t religieuse pendant cinquante ans, et qui
jouit de la batitude cleste maintenant, nous disait que ceux qui
s'aiment ici-bas selon Dieu, demeurent ternellement jeunes dans le
ciel, et que plus ils ont aim longtemps sur la terre, plus ils sont
heureux et jeunes l-bas. N'est-ce pas que c'est une douce philosophie?

--Vos paroles, Amlie, sont plus douces  mon coeur que les plus douces
philosophies!

--Oh! fit Amlie, ramenant la conversation sur un autre sujet, voyez
donc la maison de Sainte-Foy, comme elle parait vaste sur le bord de la
cte, au milieu des arbres sans feuilles.

--Il faut qu'elle soit grande pour recevoir tous ceux que nous aimons.

--Il faudra plusieurs chambres pour votre pre, et les meilleures; et
plusieurs aussi pour cette bonne dame Rochelle. J'arrangerai bien cela.

--Et moi?

--Vous? il faudra vous contenter de ce qui sera bon pour moi, fit-elle
en riant.

Je sais tenir une maison, continua-t-elle, vous verrez. J'ai pris mes
degrs dans la cuisine des Ursulines, et j'ai eu un _accessit_ de bonne
mnagre.

--Alors, fit Pierre, vous vous marierez comme les filles de l'Acadie:
avec un d d'argent au doigt et une paire de ciseaux  la ceinture; ce
sont les emblmes du travail et de l'conomie domestique.

Le soleil baissait. L'occident resplendissait comme un ocan de pourpre,
et des rayons tincelants se brisaient en paillettes d'or et de feu dans
l'onde, aux pieds des deux fiancs.

Un calme enivrant s'pandait sur les prs. Bientt les ombres du soir
sortirent des montagnes voisines.

Pierre et Amlie se levrent de leur sige rustique. Dbordants
d'ivresse, pleins d'espoir et de reconnaissance, ils reprirent  pas
lents le chemin de la ville.




                                XLIX

           LA PLACE DU MARCH LE JOUR DE LA SAINT-MARTIN


Le matin du jour de la Saint-Martin, un pais brouillard s'tendait sur
la ville. Toutefois, les rayons du soleil le traversrent peu  peu
comme des flches d'or, et il s'vanouit tout  fait,  l'heure o les
cloches de la cathdrale sonnrent  toute vole pour appeler les
fidles  l'office pieux qui allait commencer.

La brise attidie balayait la place du march et poussait dans les coins
et le long des trottoirs, avec le frissonnement de la soie, les feuilles
mortes des grands arbres.

Les premires geles avaient touch le feuillage, et le feuillage
s'tait empourpr comme sous un baiser d'amour. Seuls les pins rsineux
gardaient leur verdure sombre.

La place du march occupait le carr qui se trouve entre la cathdrale
de Notre-Dame et le collge des Jsuites.

Ce dernier, un immense quadrilatre, form de murs pais et de votes
solides, laissait apercevoir, par la porte cochre qui donnait sur la
place et que surmontait un cusson sacr, quelques avenues bordes de
grands chnes o les religieux se promenaient seuls en silence, ou deux
 deux, en songeant aux obligations de leur ordre ou en discutant les
grandes questions de l'poque.

Un mince filet d'eau traversait la place en murmurant. Il serpentait
sous les ormes, et hommes et btes venaient s'y dsaltrer. De chaque
ct de cette source limpide, les voitures se rangeaient de bonne heure,
les jours de march.

Le jour de la Saint-Martin, donc, il y avait foule sur le carr:
habitants, gens de la ville, mnagres, servantes; tous ceux qui avaient
quelques denres  vendre ou quelques provisions  faire.

Une belle occasion, au reste, de rencontrer les amis et les
connaissances, et de parler de la paix.

Tout le monde semblait  l'aise; la gaiet animait toutes les figures.

Le march tait abondamment fourni. Ici des pommes de la cte de
Beaupr, tout imprgnes des senteurs du miel, des poires de
l'Ange-Gardien, du raisin de l'le d'Orlans, l'le de Bacchus aux
riants coteaux; l, le gibier de toutes sortes: les oies, les outardes,
les canards tus sur les battures de la canardire ou de l'le aux
grues,  leur arrive de la baie d'Hudson.

C'tait sur ces malheureux oiseaux de passage que les chasseurs
dirigeaient les coups, maintenant qu'ils ne pouvaient plus tirer sur le
Bostonnais ou sur l'Anglais.

Il y avait des amas de truites prises dans les petits lacs et les
rivires de Montmorency; de saumons magnifiques et d'anguilles grosses
comme le bras du pcheur qui les avait tires de l'eau. Il y avait des
sacs de grain, moulu au moulin banal, des tinettes de beurre jaune comme
de l'or, l'orgueil des mnagres de Beauport et de Lauzon, qui ne
cessaient de crier  leurs marmots quand ils demandaient des beurres:
mes enfants, mnagez le beurre!

Depuis longtemps on n'avait vu pareil talage de produits. Pendant la
guerre, les habitants n'osaient venir sur le march, car les
commissaires de l'arme, ou si l'on veut les agents de la grande
compagnie, ne manquaient pas de reconnatre celui qui offrait en vente
quelques articles remarquables, et ils faisaient aussitt une descente
sur sa ferme.

A l'une des extrmits de la place, s'levait une croix de bois dont les
larges bras semblaient protger les boutiques et les choppes
d'alentour, et au pied de cette croix, une estrade de planches, haute de
quelques pieds, d'o le regard pouvait embrasser tout le march.

Un Jsuite venait de monter sur l'estrade, et le crucifix  la main, il
tonnait contre les vices et les lchets de l'poque. La foule avide,
curieuse, se pressait autour de lui.

Le jansnisme avait boulevers la France de fond en comble, et
maintenant le gallicanisme, n de la premire erreur, revendiquait pour
la France ces privilges religieux qui semblent rapetisser aux limites
d'un tat, la religion de toute la terre.

Les ardentes disputes de la France eurent leur cho dans la colonie,
nonobstant les efforts dploys par l'vque et le clerg de Qubec pour
se garer de ces regrettables querelles.

Les Jsuites se prononcrent hautement pour Rome et le saint-pre,
qu'ils proclamrent seul juge infaillible dans les questions de morale
et de foi, de gouvernement ecclsiastique et d'ducation.

Cependant, la position de ces religieux devint de plus en plus critique
en France. On enviait leurs richesses, on jalousait leurs talents et
leur habilet. Le clerg sculier se tourna contre eux gnralement. Le
Parlement de Paris dclara qu'ils n'avaient pas une existence lgale, et
le nouveau ministre, le duc de Choiseul, les supprima  cause de leur
opposition  la nouvelle philosophie.

D'un ct, Voltaire et sa troupe les harcelaient; de l'autre, le
saint-sige, mal inform peut-tre, les foudroya.

Leurs biens furent confisqus et ils furent proscrits comme ennemis de
l'Etat.

C'est une erreur. Le saint-sige ne condamna pas les Jsuites. Il crut
devoir,  cause des haines implacables dchanes contre la Compagnie de
Jsus, prononcer la dissolution de l'ordre, comme un gnral d'arme
licencie quelquefois ses meilleures troupes.

La dissolution de la Socit de Jsus en France, fut suivie
naturellement de la dissolution de la Socit de Jsus en Canada, et le
grand collge de Qubec, qui avait envoy des missionnaires pour
enseigner le peuple et convertir les paens, qui comptait dans toute
l'Amrique franaise tant de martyrs de la foi, devint une caserne de
soldats anglais!

Il demeura une caserne jusqu' nos jours!

La croix sculpte au-dessus de la porte cochre, avec les trois lettres
I H S, et la couronne d'pines qui surmontait la girouette du plus haut
pignon, restent seules pour nous raconter la destine premire de cet
imposant difice.




                                   L

            BIENHEUREUX, O SEIGNEUR! SONT CEUX QUI MEURENT
                         EN FAISANT TA VOLONT!


C'tait la coutume du bourgeois Philibert de parcourir la place du
march, non pas pour s'enorgueillir des tmoignages d'estime qu'il
recevait de toutes parts; non pas pour acheter ou vendre dans un but de
spculation, mme honnte, mais pour y chercher les pauvres, les
dshrits et les secourir dans leurs besoins.

Ils taient nombreux les indigents, car la guerre impitoyable laisse
toujours aprs elle la ruine et la dsolation. Le bourgeois connaissait
mieux les pauvres que les riches. Il aimait  les appeler par leurs
noms, et  remplir leurs paniers; il aimait  les renvoyer contents dans
leurs tristes rduits. Il se plaisait  leur dire qu'il n'tait que le
dispensateur des biens de Dieu, et que le Christ a recommand aux hommes
de s'aimer et de se secourir mutuellement.

Tous les jours, au _Chien d'Or_, une table de douze couverts tait
servie. Douze pauvres, les ncessiteux dont parle l'criture sainte,
venaient s'y asseoir, et les meilleurs mets taient pour eux. Le
bourgeois se sentait glorieux comme s'il eut dn avec des rois.

Le jour de la Saint-Martin tait l'anniversaire de la mort de sa femme,
et pour honorer la mmoire de cette regrette compagne, il redoublait
ses bonnes oeuvres. Il disait en riant qu'il fallait,  part ses douze
aptres--ses douze pauvres,--recevoir aussi les soixante et dix
disciples.

Le matin o nous sommes, il fit sa toilette pour sortir, prit sa canne 
pommeau d'or et descendit l'escalier.

Dame Rochelle vint au devant de lui, dans le grand passage. Elle
paraissait tout anxieuse.

--Matre! dit-elle, n'allez donc pas au march, aujourd'hui! j'en arrive
moi-mme et j'ai tout prvu pour la journe.

--Je vous suis bien reconnaissante, dame Rochelle. Mais vous savez que
je suis attendu; c'est un des meilleurs jours. Qui remplira les paniers
de tous ces malheureux qui n'osent pas mendier de porte en porte? Il
faut que je fasse ma tourne, dame Rochelle!

--Pour une fois, je vous en supplie, coutez-moi, ne sortez pas; je
redoute un malheur!

Le bourgeois connaissait assez la bonne dame pour tre sr qu'elle
n'insistait pas ainsi sans motifs.

--Pourquoi donc, demanda-t-il, voulez-vous m'enpcher de sortir?

--Pour une excellente raison, matre! mais une raison dont vous allez
vous moquer. Il y a quelque chose de menaant dans l'air. Les amis de
l'intendant veulent chasser les honntes gens de la place du march. Je
les ai entendus! Il va y avoir du tumulte. C'est une premire raison.
Une autre, c'est que je pressens un malheur sur votre maison.

--Merci! excellente dame; merci de votre sollicitude! Mais je trouve
dans vos craintes, une raison de plus pour sortir. Ne faut-il pas que
j'essaie d'empcher toute querelle entre mes concitoyens?

--Ah! vous n'avez pas entendu ce que j'ai entendu, moi! Vous n'avez pas
vu ce que j'ai vu!... Je vous en supplie, restez ici aujourd'hui!

Et elle joignit les mains en le suppliant ainsi.

--S'il y a danger quelque part je serai l, car je suis gentilhomme,
affirma le bourgeois firement.

--Ah! si Pierre tait ici pour vous accompagner! Emmenez quelques
serviteurs avec vous dans tous les cas!

--Quand j'ai un devoir  remplir, dame Rochelle, je ne me laisse pas
arrter par la peur. J'ai des ennemis, c'est vrai; mais il faudrait tre
bien hardi pour attaquer le bourgeois Philibert, en plein jour, sur une
place publique.

--Il s'en trouve, matre, de ces gens hardis! il s'en trouve!

--N'importe! Ne serais-je pas digne de mpris, si la crainte de
l'intendant ou de ses amis me dtournait de mes devoirs?

--Je sais que je supplie en vain; pardonnez-moi mon anxit, matre, que
Dieu vous accompagne! que Dieu vous protge!

Les yeux de la bonne dame Rochelle se remplirent de larmes.

--Eh bien! fit le bourgeois, pour vous montrer combien je fais cas de
vos alarmes, et suis sensible  votre amiti, je vais prendre mon pe.
L'pe, c'est, aprs une conscience pure, la meilleure amie d'un
gentilhomme, au moment du pril. Apportez-moi mon pe.

--Oh! trs volontiers, matre! Comme le glaive du Chrubin, qu'elle vous
garde et vous dfende aujourd'hui!

Elle alla aussitt chercher dans la salle la rapire qui y tait
suspendue comme ornement. Le bourgeois ne la portait que dans les
grandes crmonies.

Il mit en charpe le riche baudrier, et la pointe du fourreau d'argent
trana sur le parquet avec un lger cliquetis.

Il sortit en souriant.

Dame Rochelle le suivit du regard jusqu' la cathdrale. Il descendit
devant l'glise et elle le perdit de vue. Alors, elle vint se rejeter
dans sa chaise.

--Hlas! murmura-t-elle, c'est dommage que Pierre soit all 
Sainte-Anne!

Elle ouvrit sa bible et chercha dans les paroles du Seigneur quelques
consolations  ses amertumes.

Il y avait beaucoup de mouvement, beaucoup de bruit sur le march quand
le bourgeois y arriva. Il se mit  visiter, comme de coutume, les
diverses choppes des marchands de fleurs et de fruits, en s'arrtant
pour dire un mot aux amis qu'il rencontrait et surtout pour causer avec
les pauvres et les infirmes qui l'attendaient toujours aux mmes
endroits. Il aimait mieux aller  eux que de les faire venir  lui. Il
savait qu'ils comptaient sur son aumne et il et vit le gouverneur
lui-mme plutt que ces infortuns.

Un groupe de jeunes filles lgamment vtues achetaient, en se
promenant, les dernires fleurs de l'automne, et regardaient d'un oeil
agaant les beaux garons qui venaient en ce lieu faire leur promenade
du matin et dpenser, suivant l'occasion, des sourires, de l'esprit et
quelquefois aussi de l'argent.

Les demoiselles Hbert et de Grand'Maison faisaient provision
d'immortelles et de fleurs de toutes sortes. Maintenant encore, quand
vient l'hiver, on garde dans des vases brillants des fleurs dessches,
doux souvenirs des jours de soleil!

Elles taient fort attentives  leurs achats, et aux discours de leurs
cavaliers, quand une dame  cheval, accompagne du chevalier de Pan,
s'arrta prs d'elles en poussant une vive exclamation, se pencha, et
leur tendit la main. C'tait Anglique des Meloises, plus gaie, plus
charmeuse que jamais. Elle tait voile, mais son accent joyeux et son
timbre argentin la faisaient toujours reconnatre.

Anglique aperut alors deux jeunes gens avec ses amies.

--Oh! je vous demande pardon! messieurs, dit-elle, je ne vous avais pas
vus!

C'taient messieurs Le Mercier et d'Estbe.

Mon voile me nuit, ajouta-t-elle.

Et elle le rejeta de ct fort coquettement, puis offrit le bout de ses
doigts aux gentilshommes qui y mirent un baiser.

--Bonjour! Anglique! exclama joyeusement Mlle Hbert. Quelle belle
matine! Oh! comme vous tes rayonnante de fracheur, ma chre amie!

--N'est-ce pas! rpondit Anglique en scandant sa rponse de son rire
argentin. C'est, vois-tu, l'air du matin et une bonne conscience qui me
ravivent.

--Vous achetez des fleurs? demanda-t-elle aux jeunes filles. J'ai t en
chercher  Sillery, moi!

Et du bout de sa lgre cravache elle caressait sa joue rose.

Elle n'eut pas le temps de continuer, car de Pan lui fit remarquer
alors qu'il y avait du tumulte de l'autre ct du march.

--Venez-vous, dit-il, nous allons voir ce que c'est?

Mesdemoiselles Hbert et de Grand'Maison ne furent pas fches de la
voir s'loigner. Elles se sentaient crases par ses airs de souveraine,
et craignaient qu'elle ne leur enlevt leurs cavaliers. L'enchanteresse
n'avait qu' dire un mot et tous la suivaient.

Guide par de Pan, elle arriva bientt  l'endroit o l'on se
querellait. On voyait les gestes de menace, on entendait les cris de
fureur qui prcdent d'ordinaire les coups d'pe et les combats en
rgle.

A sa grande surprise, elle reconnut Le Gardeur de Repentigny, ivre et
furieux, qui s'efforait, en jurant, de pousser son cheval dans la
foule.

Il venait de laisser la table de jeu. Il avait perdu toute la nuit, et,
dans son dsespoir, il avait bu et accus le sort d'injustice. Il
prtendait que le colonel de Saint-Remy l'avait friponn au piquet et
lui refusait sa revanche.

--Il a quitt le palais comme un serpent! criait-il, je veux le
rejoindre et lui cingler la figure avec mon fouet, s'il ne consent  se
battre comme un gentilhomme!

Le Gardeur tait accompagn du sieur de Lantagnac, un fameux dissip qui
avait gagn sa confiance, et qu'il trouvait tour  tour sans gal ou
souverainement mprisable, selon qu'il tait ivre ou  jeun, lui Le
Gardeur.

Ce jour-l, sur un mot de de Pan, le sieur de Lantagnac s'tait attach
 Le Gardeur comme son ombre. Il avait bu avec lui, et avait excit sa
colre contre de Saint-Remy, tout en ayant soin cependant de se tenir
assez sobre lui-mme pour parer  tout vnement.

Ils se dirigrent ensemble vers la place du march, ayant appris que de
Saint-Remy tait  l'glise. Ils voulaient l'insulter par un coup de
cravache et le forcer  se battre en duel--Le Gardeur du moins. Le
misrable de Lantagnac mentait quand il se vantait d'tre prt  tout.

Ils allaient  toute vitesse, au risque d'craser les gens qui se
trouvaient sur leur chemin.

--Ce sont des gentilshommes de la Friponne! cria-t-on, et ils furent
poursuivis par des maldictions.

Juste  ce moment-l, le bourgeois Philibert se trouvait avec un de ses
pauvres. Il s'informait de sa sant, de ses peines, de ses besoins, et
le pauvre, appuy sur ses bquilles, coutait la tte incline et le
sourire sur les lvres, les bonnes paroles de son protecteur.

De Lantagnac reconnut le bourgeois.

--Le chien! grina-t-il, si je l'crasais comme par accident!

Et il fouetta son cheval.

Le bourgeois le vit venir et lui cria d'arrter, mais en vain.

Le cheval de Lantagnac fit un cart et, sans modrer de vitesse, passa
sur le malheureux infirme qui roula dans la poussire, la figure tout
ensanglante. Le fer du sabot l'avait frapp au front.

Le Gardeur arrivait, peronnant sa monture et criant eomme un diable de
livrer passage.

Le bourgeois comprit le danger. Pas pour lui, il ne craignait rien; mais
pour le pauvre qui tait par terre baignant dans son sang. Il se
prcipita pour dtourner le cheval.

Il ne reconnut pas tout de suite l'imprudent cavalier. Au reste, Le
Gardeur tait presque mconnaissable, dans l'tat d'ivresse et de colre
o il se trouvait; et lui-mme, Le Gardeur, ne reconnut pas non plus le
bourgeois. Il se serait certainement arrt dans sa course tmraire.

Il devait en tre ainsi. La vie du bourgeois Philibert se jouait, ce
jour-l, sur l'chiquier du monde o les bons et les mauvais gnies se
disputent continuellement la vie des mortels. L'esprit du bien perdit;
l'esprit du mal gagna.

On tait  l'un de ces points d'intersection o les fils de plusieurs
existences se divisent, se croisent, se sparent, pour s'en aller, sans
retour, les uns vers la vie, les autres vers la mort; ceux-ci au
bonheur, ceux-l au dsespoir.

Le Gardeur fouettait son cheval. Le bless gisait devant lui, et allait
tre cras. Mais il ne l'avait pas entendu; il ne l'avait pas vu.
Disons-le franchement, si cela peut-tre une excuse: il ne l'avait pas
vu!

Le bourgeois saisit la bride avec tant d'nergie que le cheval fit une
soudaine volte-face, et se cabra violemment. Le Gardeur faillit tomber.

Bouillant de rage, il sauta  terre. Il ne savait pas encore  qui il
avait affaire, et se souciait peu de le savoir. Il ne voyait qu'un
insolent qui avait os l'arrter et il voulait le chtier sur-le-champ.

De Pan arrivait sur la place avec Anglique; il reconnut le bourgeois.
Superbe, impassible, il semblait provoquer Le Gardeur.

--Voil l'heure du triomphe pour notre compagnie, pensa-t-il.

Et, se servant de sa main comme d'un porte-voix, il cria tout joyeux
cette horreur qui domina le tapage de la foule:

--Le Gardeur, achevez-le!

Anglique, toujours les rnes  la main, tait ple comme un marbre,
immobile comme une statue. Elle avait peur pour son bien-aim que la
foule menaante entourait. Le bourgeois, elle s'en souciait bien! Au
reste, il avait tout le monde pour lui.

Mais la tempte allait laisser des ruines! Il allait tomber, ce brave
citoyen, dans la gloire de ses bonnes oeuvres, comme un roi frapp de la
foudre dans les splendeurs de son palais!

Le Gardeur s'avana sur lui avec imprcations, et lui donna un coup de
cravache.

Le vieux marchand sentit,  cette insulte, son sang bouillonner; il leva
vivement sa canne pour parer un second coup et frappa son agresseur au
poignet. Le fouet tomba. Alors Le Gardeur voulut se prcipiter sur le
vieillard, mais les habitants le repoussrent. Il eut une horrible
tentation... La vie de plusieurs allait finir, la vie de bien des
innocents!

Une main se posa tout  coup sur son paule, et il entendit une voix de
femme lui parler avec chaleur.

Anglique avait perc la foule. Elle n'tait plus ple, ni calme dans sa
frayeur, mais tout enflamme. Elle fixait sur son amant ses yeux
redoutables qui rendaient fous. Elle avait vu ce qui venait de se passer
et se sentit aussi indigne que lui du coup de canne qu'il avait reu.

De Pan avait jug le moment venu.

--Anglique, avait-il dit, le bourgeois frappe Le Gardeur; quelle
insulte! Allez-vous endurer cela!

--Jamais! s'tait-elle crie, et Le Gardeur non plus!

C'est alors qu'elle avait pouss son cheval, s'tait ouvert un chemin
jusqu' Le Gardeur, et que, lui mettant la main sur l'paule, elle lui
avait parl d'une voix passionne.

--Comment, Le Gardeur! avait-elle dit, vous soufrez qu'un Malva comme a
vous abme de coups, et vous portez l'pe?

C'en fut assez. Enivr, fascin par ce regard et cette parole, Le
Gardeur aurait tu son pre.

Il jura qu'il allait se venger sans retard, et, poussant un cri sauvage,
agile et fort comme une panthre, il se dbarrassa des habitants qui le
gnaient, tira son pe et la passa  travers le corps du bourgeois.

Le bon vieillard n'avait pas eu le temps de se mettre en dfense. Il
tomba mourant,  ct de l'infortun  qui il venait de faire l'aumne
et dont il voulait protger les jours.

--Bravo! Le Gardeur! exclama de Pan; c'est le meilleur coup d'pe qui
ait jamais t donn en la Nouvelle-France! Le _Chien d'Or_ est vaincu
et le bourgeois a pay sa dette  la grande compagnie!

Le Gardeur le regarda d'un air trange:

--Quel est cet homme, de Pan? Qui ai-je tu?... demanda-t-il.

--Le bourgeois Philibert, que diable! rpondit de Pan d'un air tout
fier.

Le Gardeur poussa un cri rauque.

--Le bourgeois Philibert! J'ai tu le bourgeois Philibert!!! De Pan en
a menti, Anglique! dit il, en se tournant vers la jeune fille; je ne
voudrais pas tuer un moineau qui appartiendrait au bourgeois. Oh!
dites-moi que de Pan me trompe!

--De Pan dit vrai, confirma Anglique, pouvante du regard terrible de
Le Gardeur... Mais c'est le bourgeois qui vous a frapp d'abord. Je l'ai
vu! Il vous a frapp avec sa canne. Vous tes un gentilhomme, et un
gentilhomme tuerait le roi lui-mme, si le roi osait le frapper de son
bton comme on fait d'un chien!... Regardez; on le relve, c'est bien
lui.

Le Gardeur, tournant ses yeux gars vers sa victime, reconnut en effet
le bourgeois qu'il estimait si profondment.

Il jeta son pe  terre.

--Malheureux que je suis! s'cria-t-il, je suis un parricide! un
parricide! J'ai tu le pre de mon frre!... O Anglique des Meloises!
c'est vous qui m'avez fait tirer l'pe! Et je ne savais pas contre qui!
Je ne savais pas pourquoi!

--Je viens de vous le dire, Le Gardeur! et vous m'en voulez? Mais, voyez
le tumulte! sauvons-nous, ou nous allons nous faire tuer comme le
bourgeois! Vite! vite! Le Gardeur! Au palais! au palais!

--A l'enfer! plutt, vocifra Le Gardeur; le palais ne me reverra
jamais! Sauvez-vous, Anglique! peu m'importe la mort,  moi!... De
Pan, emmenez-la! ou bien il y aura encore du sang de vers!... C'est
votre ouvrage, de Pan! rugit-il, en jetant au tratre chevalier un
regard de menace.

--Voudriez-vous donc vous venger sur elle ou sur moi, Le Gardeur?
questionna de Pan, ple de crainte.

--Sur elle? tes-vous fou? Sur vous, par exemple! si vous ne l'emmenez
pas tout de suite loin de cette bagarre!... Je veux voir le bourgeois! O
Dieu! est-il mort?

Une immense clameur retentit aussitt sur la place du march.

Le bourgeois vient d'tre tu! La grande compagnie, c'est la grande
compagnie qui l'a assassin!

Des hommes accouraient de toutes parts en vocifrant et en gesticulant.

La nouvelle se rpandit comme une fuse dans la ville, et un cri de
vengeance monta du milieu de la foule.

Le premier qui courut au secours du bourgeois fut le Frre Daniel, un
Rcollet. Il s'agenouilla prs de lui et sa robe grise se teignit de
larges taches de sang.

Hlas! le mourant ne pouvait plus prier ni entendre les prires des
autres!

Cependant, quand le Frre gris lui fit le signe de la croix sur le
front, il ouvrit les yeux et le regarda fixement une minute; puis ses
lvres ples frmirent et il murmura deux noms: Pierre! Amlie! Ce fut
tout.

Il tait mort!

--Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur! pronona le
Rcollet, car ils se reposent de leurs peines!

De Pan avait remarqu la surexcitation de la foule, et il se tenait
prt  fuir. Mais il voulait emmener Anglique, et Anglique s'obstinait
 attendre Le Gardeur.

Or, Le Gardeur s'tait jet  genou auprs du cadavre du bourgeois et
essayait de le relever.

Il pleurait et poussait des gmissements amers.

Un habitant qui le voyait faire, se mit  crier:

--Voici l'assassin, le voici!... C'est cet homme! c'est cette femme-l
aussi!... tous les deux!... C'est elle qui lui a dit de tirer l'pe!...

Il montrait Le Gardeur et Anglique.

La foule crut qu'il dsignait de Pan.

--Non! pas celui-l! hurlait-il; l'autre! celui qui est dmont!...
celui qui est ivre!... Qui est-il? O est-il?

Et tout en criant, il s'ouvrit un chemin jusqu'au malheureux Le Gardeur.

--C'est lui! clama-t-il, je le tiens!

--Par Dieu! il a bien l'air d'un meurtrier, en effet! tonnrent une
douzaine de voix.

Le Gardeur se tenait toujours agenouill prs de sa victime avec le bon
Frre rcollet. Plusieurs hommes se jetrent sur lui.

Il tendit ses bras.

--Faites-moi prisonnier! gmit-il, tuez-moi si vous le voulez; c'est
moi, le coupable!... J'ai assassin le bourgeois!

Aussitt une dizaines d'pes flamboyrent.

--Ne le tuez pas! retentit une voix stridente, c'est Le Gardeur de
Repentigny! Aidez-nous  le sauver, vous Hbert! vous Martin! vous
Dupuis!

Tout le monde regarda d'o venait cette clameur, et quelle tait cette
femme qui connaissait ainsi les gens par leurs noms.

On aperut Anglique des Meloises.

Le Gardeur se releva et fut reconnu. Nul ne voulait croire  son crime,
car il passait pour le meilleur ami des Philibert.

De Pan voulut profiter de ce moment de rpit pour s'esquiver, et il
saisit le cheval d'Anglique par la bride.

--Venez! dit-il  la jeune fille, sauvons-nous avant que la rage de
cette foule ne se tourne contre vous ou contre moi.

--Je ne bougerai pas d'ici, de Pan! sauvez-vous, poltron que vous
tes!... Comment! Le Gardeur est menac et je l'abandonnerais!... Ils me
tueront la premire!

--Mais comprenez donc, Anglique, qu'il faut fuir! Ces gens ne feront
aucun mal  Le Gardeur, maintenant... Ils vont me souponner! C'est sur
moi que va se dcharger leur colre... J'ai un corps et une me 
sauver, comme lui!

--Au diable votre me et votre corps! C'est votre faute, cela! C'est
vous qui m'avez souffl ces infernales paroles!... Je ne partirai pas!

Elle tenta de se frayer un chemin jusqu' Le Gardeur, mais elle n'y
russit point. Elle vit qu'il tait enferm, dans un cercle troit, un
cercle de citoyens mus, agits, surexcits. Mais ces hommes
paraissaient le prendre en piti plutt que le menacer.

Il tait prisonnier. Elle ne s'en doutait pas, car elle eut certainement
cherch  le dlivrer.

De Pan s'aperut alors qu'une partie des gens se tournaient vers lui
avec des regards et des gestes menaants; il donna de l'peron et de la
cravache  son cheval qui partit au galop.

Il tenait toujours l'une des rnes de la bride du cheval d'Anglique, de
sorte que celui-ci dut suivre.

Ils galoprent vers les casernes du rgiment du Barn, o ils
cherchrent un refuge contre les maldictions de la populace.

Le Gardeur, subitement dgris, comprit l'normit du crime qu'il venait
d'accomplir, et se mit  supplier la foule de le tuer sur-le-champ.

--Voici mes mains, criait-il, enchanez-les! ce sont les mains d'un
meurtrier!

Mais personne n'osait le toucher, tant l'tonnement tait grand. Sa
douleur immense, son excessif regret, attendrissaient les plus durs; et
plusieurs disaient qu'il avait eu un accs de folie, et qu'il fallait le
plaindre plutt que le chtier.

A sa propre demande, il fut remis  un piquet de soldats et conduit
prisonnier au chteau Saint-Louis. Un nombre considrable de curieux le
suivirent jusque sous la grande porte cochre.

Pendant ce temps-l, des hommes prenaient sur leurs paules le cadavre
du bourgeois et le portaient au _Chien d'Or_.

Eux aussi taient suivis d'une multitude nombreuse. Et du milieu de
cette multitude qui marchait  pas lents derrire le mort, s'levaient
des plaintes et des gmissements.

Les premiers, dans cette procession funbre, s'avanaient, la tte basse
et en murmurant des paroles sacres, les deux Frres rcollets, Daniel
et Ambroise, les amis fidles du dfunt.

Ils disaient ces paroles de l'hymne de saint Franois d'Assise, le
fondateur de leur ordre:

        Lou soit le Seigneur dans la mort et la vie!
        Notre soif de vieillir n'est jamais assouvie,
        Et chacun  son tour dans la tombe est couch!
        Malheur  l'insens qui meurt dans son pch!
        Mais heureux celui-l qui te remet son me
        Pure comme  l'instant o ton Verbe de flamme,
        Dieu puissant! la cra pour l'immortalit.
        La mort est son triomphe et sa flicit.

Dame Rochelle entendit du bruit et regarda  sa fentre. Elle vit la
masse du peuple qui s'agitait comme des vagues sur un rocher, et des
gens qui dbouchaient de diverses rues en courant tous vers la place.

Les employs du bourgeois sortirent aussi et rejoignirent les autres.

Dame Rochelle devina qu'il tait arriv quelque malheur  son matre et
elle se mit en prire.

Le bruit augmentait toujours. Elle se pencha  la fentre et demanda ce
qu'il y avait.

--Le bourgeois est mort! fut-il rpondu. C'est la grande compagnie qui
l'a tu! On l'apporte ici.

Elle tomba  genoux en poussant un cri d'angoisse.

La lugubre procession entra. Ceux qui portaient le cadavre vinrent le
dposer dans le salon rempli de soleil. Le ciel semblait sourire  cette
mort d'un homme vertueux.

Les habitants qui l'avaient apport le regardrent un moment avec des
larmes dans les yeux, puis se retirrent en silence.

Ils taient tristes comme devant la dpouille d'un pre bien-aim.

Ainsi finit le bon bourgeois. Il aurait pu gouverner un empire, tant il
avait d'nergie et d'habilet, et si immense tant son influence dans la
colonie.

Il n'tait plus qu'un peu de poussire qui allait, demain, se confondre
avec la poussire du champ des morts.

Le _Chien d'or_ tait muet! Le _Chien d'or_ n'tait plus qu'un souvenir!
Mais il allait rester burin dans la pierre, pour rappeler aux
gnrations futures le lamentable vnement que nous venons de raconter.

Dame Rochelle s'tait prcipite dans la chambre o son matre venait
d'tre dpos.

--Ah! vos implacables ennemis vous ont donc tu enfin! s'cria-t-elle...
Je le savais! Vous tiez trop juste! trop bon! Votre vertu leur
reprochait trop hautement leurs vices!... Pierre! oh! Pierre! o est-il
en ce moment de dsolation? Comment le revoir? Comment lui dire cette
chose horrible?...

Les amis du bourgeois arrivaient tour  tour et le tumulte augmentait
dans la rue. Le gouverneur et de la Corne de Saint-Luc accoururent des
premiers. Ils avaient hte de connatre les dtails du meurtre.

Claude de Beauharnois et Rigaud de Vaudreuil les suivirent de prs.
Quand ils passrent sur la rue Buade, ils entendirent des cris de
maldiction contre la Friponne et contre l'assassin. Cependant, les gens
se dcouvrirent pour les saluer.

Comme il y avait lieu de penser que les magasins de la grande compagnie
allaient tre attaqus par la populace furieuse, le gouverneur envoya
des troupes pour les protger. Il fit garder, aussi, par divers
dtachements, le palais de l'intendant, les hangars de la Friponne et la
maison de Mme de Tilly.

Le docteur Gauthier avait examin la blessure et constat la mort. La
blessure saignait toujours.... Le bon Frre tait toujours  genoux, en
prire, aux pieds du mort.

De la Corne de Saint-Luc sentait son coeur se briser de dsespoir, dans
sa vaillante poitrine, quand il songeait que le meurtrier de son ami
tait son filleul, l'objet de son orgueil et de ses prdilections.

--Oh! quelle honte! quelle honte! gmissait-il. Ce serait mon propre
fils qui aurait ainsi tremp ses mains dans le sang d'un juste, que je
n'en prouverais pas plus de douleurs ni plus d'humiliation!

--De la Corne, lui dit le gouverneur, je suis dsol comme vous. Mais il
y a un mystre dans ce forfait, un mystre terrible! Il parat que de
Pan a laiss tomber une parole qui indiquerait un complot. Le Gardeur,
de lui-mme, n'aurait jamais eu l'ide d'une pareille monstruosit.

--Ah! je le crois! je le crois! s'cria de la Corne de Saint-Luc. Il a
d tre victime de quelque machination infernale. Il respectait, il
aimait le bourgeois, le pre de son meilleur ami!

--Le parti des _honntes gens_ est dcapit, observa le gouverneur avec
intention.

--C'est vrai comme l'vangile! approuva de la Corne de Saint-Luc. Et
Bigot, ajouta-t-il, comme pour complter la pense du gouverneur, ne
rencontrera plus d'obstacles dsormais. Je pense qu'il est au fond de
l'affaire. C'est une oeuvre digne de lui!

--Je ne dis pas non, de la Corne, mais ces gens de la grande compagnie
sont tellement adroits et russ, qu'il sera bien plus facile de les
souponner que de les convaincre.

--Ce qui m'tonne, ce n'est pas l'assassinat lui-mme mais c'est le
choix de Le Gardeur pour le perptrer.

--C'est, en effet, quelque chose d'inexplicable. Ils l'ont enivr,
parat-il... et quand un homme n'a plus sa raison, il est souvent plus
cruel envers ses amis qu'envers les autres.

--C'est vident! clama de la Corne de Saint-Luc, qu'ils l'ont fait boire
pour le pousser ensuite  ce crime terrible.

--Je le crois, approuva le gouverneur. Il doit en tre ainsi, car il
aimait trop Pierre Philibert, son sauveur, pour faire quoique ce ft qui
l'aurait chagrin.

--Ils se chrissaient l'un et l'autre comme des frres, ajouta le vieux
soldat. Bigot a pu corrompre les habitudes de Le Gardeur, mais jamais il
n'a pu le dpouiller de son coeur ni de ses sentiments de gentilhomme.

--Il y a dans ce crime, de la Corne, un mystre que je ne puis
approfondir, et un autre malheur nous menace peut-tre. Nous sommes
pourtant assez prouvs dj!

--Qu'est-ce donc? fit de la Corne anxieusement.

--Pierre Philibert arrive ce soir et il y aura duel entre lui et Le
Gardeur. Voil le couronnement de l'infernal complot! Pierre Philibert
est la plus vaillante pe de la Nouvelle-France et il vengera la mort
de son pre.

De la Corne de Saint-Luc fit un bond, puis secouant la tte:

--Non! rpliqua-t-il, non, il n'y aura pas de duel! Le Gardeur offrira
sa poitrine au fer de son ami, mais il ne se dfendra point. Au reste,
il est prisonnier, le malheureux!

--Nous veillerons sur lui, ajouta le gouverneur, et justice sera faite.
Pas de vengeance aveugle, mais pas de lche faveur!

Un messager entra pour dire au gouverneur que ses ordres avaient t
excuts fidlement et que la paix se rtablissait.

--Maintenant que nous avons protg la proprit publique, reprit le
gouverneur, il nous faut aller consoler nos amis.

--Hlas! ajouta de la Corne de Saint-Luc, les hommes versent des larmes
amres, c'est vrai, mais les femmes ont des larmes de sang! Quelle doit
tre la douleur de ma pauvre filleule Amlie de Repentigny et de Mme de
Tilly!

--Allez les consoler, de la Corne, et que l'ange du Seigneur vous
accompagne!

De la Corne de Saint-Luc sortit de la maison en deuil, prit la rue du
Fort et monta vers le cap.

--Quelle triste journe,  mon pauvre Rigaud! quel dshonneur pour notre
colonie! exclama le gouverneur  son ami de Vaudreuil, pendant qu'ils
retournaient ensemble au chteau Saint-Louis.

--Je donnerais la moiti de ce que je possde pour que ce lugubre drame
pt tre effac de nos annales, rpliqua Rigaud. C'est heureux que votre
ami Kalm soit parti car il n'aurait pas manqu d'crire, et toute
l'Europe l'aurait lu, qu'en Nouvelle-France l'intendant royal fait
assassiner les gens pour se venger et pour remplir les coffres de la
plus grande compagnie de voleurs qui n'ait jamais existe.

--Faites attention, Rigaud! ne parlez pas trop haut. On ne sait pas
aprs tout. Mais le sang de l'honnte bourgeois crie vengeance, et notre
devoir est de rechercher tous les coupables. Nous les trouverons, j'en
ai l'espoir.

--Vous avez raison, comte, mais coutez-moi bien: ds l'instant que vous
essaierez de dbrouiller la trame damne et de mettre la main sur les
coquins qui l'ont ourdie, vous recevrez vos lettres de rappel.

--C'est possible, Rigaud, rpondit le gouverneur en branlant la tte; il
s'accomplit de si tranges choses sous ces tranges femmes qui rgnent 
la cour. Cependant, tant que je serai ici, je ferai mon devoir.

Le comte fit appeler quelques-uns de ses plus habiles et de ses plus
dvous conseillers, pour prendre en considration le lamentable
accident qui venait d'avoir lieu, et aviser aux moyens d'atteindre les
coupables et de faire triompher la justice.




                                 LI

                  LES MAUVAISES NOUVELLES VONT VITE


Le matin de la Saint-Martin, le soleil inonda de joyeux rayons les
fentres de la chambre d'Amlie de Repentigny. Il y avait une gaiet
nouvelle dans cette lumire dore de l'automne qui se prcipitait d'un
ciel pur, et donnait  tous les objets un clat inaccoutum.

Amlie tait entoure de ses plus intimes amies. Elle tenait conseil, un
grave et important conseil! aussi grave que le permettaient la ptulance
et l'enjouement de la jeunesse heureuse, aussi important que le choix
d'une toilette de noce.

Oui, les gentilles conseillres discutaient bouillons de dentelles et
falbalas, nuances des toffes et formes des habits. Elles discutaient
aussi les noms des filles et des garons d'honneur.

Amlie tait toute  ses rves de bonheur.

Elle gardait encore, sur ses joues fraches, les teintes roses que la
promenade de la veille y avait fait natre. Elle entendait encore les
murmures de la petite rivire Lairet, et, plus doux que ces murmures,
les soupirs de Pierre, son fianc! Les paroles de tendresse qu'il lui;
avait dites, rsonnaient toujours comme une musique divine, au fond de
son me.

Et puis, elle rappelait les doux aveux qu'elle avait laiss tomber de
ses lvres. Elle s'tait peut-tre montre un peu trop expansive.... pas
assez, peut-tre? Plutt pas assez. Devant l'homme qui est son fianc,
qui sera son matre et son roi pour la vie, la jeune fille, comme Sara
devant Abraham, peut bien s'enorgueillir de sa joie, et verser comme un
parfum, l'amour de son coeur!

Amlie avait rv qu'elle s'tait marie dans un paradis terrestre, et
ce paradis, pour elle, ressemblait aux bords du petit lac de Tilly et de
la jolie rivire Lairet. Et les anges du ciel avaient chant l'hymne
d'un hymen ternel.

Dans sa chambrette ensoleille, ce matin-l, il y avait Hortense de
Beauharnois qui venait d'tre fiance  Jumonville de Villiers, Hlose
de Lotbinire, sa plus tendre amie, Agathe, la spirituelle enfant de la
Corne de Saint-Luc et Marguerite de Repentigny, sa cousine.

Des dentelles et des broderies, des toffes des Indes et de Cashmere,
couvraient toutes les chaises et les tables. Un clatant fouillis!

Sur une tablette, il y avait un riche coffret d'or, incrust de
diamants, o un artiste vnitien avait cisel les noces de Cana. C'tait
le cadeau de noce du bourgeois Philibert.

Amlie tait vtue d'une robe blanche et ses cheveux noirs, dnous,
retombaient ngligemment sur ses paules. Elle se montrait vive,
enjoue, expansive et, comme un reflet de l'ardeur chaste de son me,
une flamm inaccoutume rayonnait dans ses grands yeux souvent pensifs.

Elle portait sur sa poitrine la croix d'or que Philibert lui avait
donne autrefois, une pingle, souvenir de Le Gardeur, et  son doigt,
l'anneau de ses fianailles.

Hortense de Beauharnois vint s'asseoir devant elle sur un tabouret, et
s'appuyant avec grce sur ses genoux:

--Nous tions loin de songer  cela, dit-elle, au couvent!

Et elle montrait l'anneau qu'elle portait, elle aussi, depuis quelques
jours.

Elle mit sa main  ct de celle d'Amlie pour comparer les deux joyaux.

--Elle est belle ta bague, fit Amlie, et tu peux en tre fire.

--Et je suis fire de mon fianc! A part Philibert, je ne vois pas un
pareil gentilhomme dans toute la Nouvelle-France.

--Et tu trouves qu'il ressemble  Pierre?

--Pas au physique, mais au moral: mmes qualits, mme noblesse, mmes
vertus! Il n'a pas la haute stature de Pierre, ni son oeil bleu acier;
mais il est aussi beau d'une autre faon.

--Et tu l'aimes bien, ton Jumonville?

--Et je veux tre digne de lui! N'est-ce pas que nous sommes heureuses,
Amlie?

--Trop, peut-tre. J'ai toujours peur des grandes flicits. Pierre
revient ce soir; il ne repartira plus sans moi, je te l'assure. Tu
comprends?... Tiens, Le Gardeur m'a crit une charmante lettre. Il a
rflchi, le pauvre enfant! il reprend quelque empire sur lui-mme, et
ses nobles sentiments se rveillent tout  fait... Comme je suis
heureuse!

--Pauvre Le Gardeur! te l'avouerai-je, Amlie? si Jumonville n'tait pas
revenu, j'aurais t la rivale d'Hlose, et comme elle, sans doute,
j'aurais t supplante par Anglique.

--La bonne Hlose! murmura Amlie, elle se serait console en songeant
que tu es digne de celui qu'elle aime.

--Je n'aurais pas une aussi parfaite rsignation, Amlie, et je ne
voudrais pas maintenant faire le bonheur d'un autre que Jumonville!
C'est de l'gosme; mais c'est bien naturel pourtant; je mourrais s'il
m'tait infidle!

Marguerite de Repentigny se leva soudainement du milieu des flots de
mousseline et de soie, de dentelles et de fleurs qui l'entouraient.

--C'est assez d'gosme comme cela, vous, les deux jeunes amoureuses; je
proteste! s'cria-t-elle en regardant avec un sourire charmant, Hortense
et Amlie, qui s'oubliaient dans leurs confidences.

--Moi aussi je proteste! fit Agathe de la Corne de Saint-Luc.
Mariez-vous le plus tt possible, mais ne venez pas nous narguer
cruellement, nous, pauvres dshrites, et nous faire...

--Scher de langueur! acheva Hortense en voulant l'embrasser.

Et elle continua:

--Je serai ta demoiselle d'honneur, Agathe, quand tu auras fait ton
choix.

--Le prince qui doit m'enlever n'est pas encore arriv, riposta Agathe.
Mon mari sera roi...  mes yeux, quand mme il serait mendiant aux yeux
des autres. S'il n'est pas roi, il sera officier. Je ne sors pas de
l'arme!... Tu te souviens de notre chanson du couvent:

        Je voudrais bien me marier,
        Mais j'ai grand peur de me tromper.
        Je voudrais bien d'un officier,
        Je marcherais  pas carrs
        Dans ma jolie chambrette!

Et, tout en chantant ce gai couplet, Agathe, couronne de fleurs
d'oranger, la tte haute, les bras raides, marchait  pas mesurs dans
la chambre, et contrefaisait tour  tour Hortense et Amlie, au grand
plaisir de ses compagnes qui riaient de bon coeur.

Le soleil enveloppait d'un nimbe clatant ce groupe charmant de jeunes
filles. Quelques reflets tombaient dans le petit oratoire, et l'on eut
dit l'chelle cleste de Jacob avec les anges qui montaient et
descendaient.

Amlie aperut ces filandres d'or qui semblaient sortir de la croix
comme un rayonnement et son coeur s'leva vers Dieu. Hortense vit au
mme instant le jeu divin de la lumire, et posant sa main sur l'paule
de son amie, elle aussi fut comme absorbe dans un ravissement cleste.

Alors le galop d'un cheval rapide retentit sur le pav et une clameur
monta de la rue.

Hortense et Amlie se regardrent inquites et les autres jeunes filles
se prcipitrent au balcon. Le cavalier disparaissait  l'angle du cap.
Mais le cri devenait plus formidable, comme si de nouvelles voix se
fussent mles aux premires.

Des gens  cheval, d'autres  pied, se prcipitaient vers le chteau
Saint-Louis. Quelques-uns montaient la place d'Armes et se dirigeaient,
en faisant des menaces, vers la maison de Mme de Tilly.

Le jeune La Force galopait  toute bride. A la vue des demoiselles qui
taient au balcon, il s'arrta court.

--Mon Dieu! monsieur La Force, qu'y a-t-il donc? demanda l'une d'elles.

--Qu'y a-t-il? fit une autre

La Force se dcouvrit. Il avait l'air triste, dsespr.

--Mme de Tilly est-elle chez elle? demanda-t-il.

--Elle est sortie, monsieur La Force... mais qu'avez-vous donc? que se
passe-t-il! interrogea vivement Hortense qui venait d'accourir.

--Mlle Amlie est-elle ici? reprit La Force d'une voix qui trahissait
son motion.

--Oui, elle y est, rpondit Hortense. O ciel! continua-t-elle, toute
tremblante, lui apportez-vous quelque mauvaise nouvelle?

--Mauvaise nouvelle pour elle... pour Mme de Tilly... pour nous tous!
dit La Force dans un gmissement. Mais d'autres vont venir qui diront
tout... Prparez Mlle Amlie  la plus amre des preuves... Je me
sauve!...

Et il partit au galop.

Les jeunes filles, ples de terreur, se regardrent anxieusement, en se
demandant ce que signifiaient ces paroles tranges.

Amlie et Hlose avaient saisi quelques mots. Elles s'lancrent vers
le balcon.

Au mme instant, deux servantes montaient, la bouche bante, les yeux
hagards, et terriblement excites. Elles n'attendirent pas les
questions, mais sans prcautions, brusquement,--comme c'est la coutume
de ces personnes-l,--elles jetrent la terrible nouvelle au milieu du
groupe inquiet.

--Le Gardeur vient de tuer le bourgeois Philibert sur la place du
march!... Il est mort, lui aussi, ou prisonnier. Il parat qu'ils vont
brler la Friponne, pendre l'intendant sous l'enseigne du _Chien d'Or_
et dtruire toute la ville!...

Heureuses de n'avoir pas t devances, ces deux servantes se
prcipitrent dans les escaliers et coururent semer l'pouvante dans
toute la maison.

Hortense et Agathe avaient vainement essay d'empcher Amlie d'arriver
au balcon; elles n'avaient pu l'empcher d'entendre les indiscrtes
messagres.

Amlie aperut l'pouvantable vrit comme  la lueur d'un clair
sinistre; elle fut foudroye comme par un clat de tonnerre.

En une seconde, elle contempla sa ruine profonde! En une seconde, elle
vit son frre devenu un assassin! le cadavre du bourgeois gisant sur la
place publique! Pierre! son amour et son orgueil, perdu  jamais!

Il y avait du sang entre elle et lui, maintenant! du sang et la
maldiction d'un mourant!...

Un instant, elle regarda ses compagnes mues, et ses yeux grands ouverts
semblaient voir des choses invisibles. Une atroce souffrance se peignait
sur sa figure; elle semblait implorer un secours que nul sur la terre ne
pouvait plus apporter.

Elle ne dit pas une parole, poussa tout  coup un sanglot amer et tomba
dans les bras d'Hlose de Lotbinire.

Elle s'tait vanouie.

Ses jeunes compagnes l'inondaient de pleurs en la dposant sur sa
couche, car son sommeil tait comme la mort, et sa flicit venait
d'entrer dans un ternel tombeau.

En l'absence de Mme de Tilly, Marguerite de Repentigny donna les ordres
ncessaires aux serviteurs, et dfendit de recevoir.

Mme Couillard et Mme de Grand'Maison ne furent pas longtemps avant de se
prsenter  la porte.

La curiosit les poussait, les pressait. Elles durent s'en retourner
aussitt, scandalises de ce qu'il n'y avait pas d'exception en leur
faveur.

Aprs un long vanouissement, Amlie ouvrit les yeux et fixa, tout
tonne, ses fidles compagnes. Elle cherchait  se souvenir.

Agathe n'avait pas pens  ter la couronne de fleurs d'oranger qu'elle
avait mise sur sa tte tout  l'heure, dans un moment de folle gaiet,
pour faire rire ses amies. Amlie aperut cette couronne de marie et le
voile nuptial, et la conscience de ce qui se passait lui revint soudain.

Elle revit les mains sanglantes de son frre, et le cadavre du
bourgeois... et elle porta d'instinct la main  ses paupires comme pour
effacer l'horrible vision.

Ses compagnes se mirent  lui parler doucement, pour tcher de la
distraire un peu de l'effrayante pense, ou de la consoler  force
d'amiti. Mais elle ne voulait plus, elle ne pouvait plus tre console.

Elles pleurrent toutes ensemble.

Amlie sortait d'une race forte. Elle tait capable de souffrir, et les
rsolutions les plus hroques ne l'effrayaient point.

Elle comprit que son existence de calme et de flicit venait de finir.
Le crime de son frre avait secou jusque dans ses fondements l'difice
glorieux de son bonheur. C'tait le tremblement de terre qui abme et
dtruit les prs verdoyants et les palais somptueux!

Elle ne serait jamais la femme de Philibert! Plus d'esprance! plus
d'esprance! Rien ne pouvait la soustraire  cet arrt fatal du destin
qui l'crasait comme la pierre du tombeau! Ah! que les larmes sont
amres aprs les dlices de l'amour et de l'espoir!....

Elle mourrait, elle tait morte! Morte  la joie, aux plaisirs, aux
esprances! Dieu l'avait frappe!...

Un crime affreux venait d'tre commis et elle, l'innocence et la
douceur, elle en portait tout le poids et en subissait le chtiment!...

Elle se leva. Elle tait belle, dans sa pleur de marbre, comme la belle
Niob. Elle paraissait comme elle, immobilise dans sa douleur.

--Mes chres compagnes, dit-elle, c'en est fait de la pauvre Amlie de
Repentigny. Dites  Pierre--elle eut un sanglot--dites  Pierre qu'il ne
me hasse pas  cause du sang qui souille notre maison... Dites-lui
comme je voulais l'aimer, le rendre heureux!... toujours! toujours!
Dites-lui que mon seul bonheur sera de savoir qu'il a piti de moi...
qu'il ne m'oublie pas, qu'il m'aime toujours!... Je n'ose pas le
supplier de pardonner  Le Gardeur... Je ne puis pardonner moi-mme...
Mais qu'il soit misricordieux... Et maintenant, ajouta-t-elle, d'un
accent nergique et fivreux, maintenant, emportez cette menteuse
toilette nuptiale... Je suis la fiance de la mort!... Ce sont des
vtements de deuil qu'il me faut... qu'il me faut,  moi, la soeur.... O
mon Dieu! j'allais dire: la soeur d'un meurtrier.

Elle ramassa les guirlandes de fleurs, les toffes soyeuses, les
dentelles superbes et les jeta dans un coin de la chambre.

--Ma gloire s'est vanouie, reprit-elle, et je suis chtie dans ma
vanit!... Mais c'est pour lui que je voulais tre belle!... Vous
donnerez tout cela  quelque douce fiance qui aura plus d'amour que de
richesses, et elle s'en parera, le jour de ses noces, en songeant 
l'infortune Amlie de Repentigny!...

Toutes les jeunes filles la regardaient en pleurant.

Elle ouvrit sa garde-robe.

--Il y a ici depuis longtemps, continua-t-elle encore, un autre voile
nuptial... je ne me doutais pas qu'il me servirait!

Et elle tira un long voile noir.

--C'est le voile de ma grand'tante, Madeleine de Repentigny, une
religieuse. C'est un bien de famille. Je le porterai jusqu' ma mort...
Embrassez-moi,  mes soeurs! mes filles d'honneur, mes compagnes! je
m'en vais aux Ursulines, faire pnitence pour Le Gardeur et prier pour
mon bien-aim Pierre!

--O Amlie, s'cria Hortense, songes-y, rflchis ayant de prendre cette
extrme rsolution; Pierre en mourra.

--Pierre? ah! je l'ai tu, dj!... Il est mort pour moi... Comment
pourrais-je supporter son regard!... Je mourrais de honte, comme si
j'tais vraiment coupable!... Je me donne  Dieu pour mon frre et pour
mon fianc! qu'il me prenne en expiation! Soyez heureuses et priez pour
moi!...

Ses compagnes l'entourrent de leurs bras et la couvrirent de pleurs et
de baisers.

--Adieu! fit-elle, adieu! je me sauve avant le retour de ma tante...
j'ai peur de sa douleur!...

Hlose de Lotbinire se jeta de nouveau dans ses bras.

--Tu ne partiras pas seule, s'cria-t-elle! je m'en vais avec toi!...
Moi aussi je veux prier pour Le Gardeur..., moi aussi!

Sa voix s'teignit dans les pleurs.

--O ma cousine chrie! fit Amlie, viens, viens! la lampe de Repentigny
brle toujours dans la sainte chapelle et nous serons bien, l, pour
pleurer et prier!

Et les deux jeunes amies, la tte couverte d'un long voile noir,
s'arrachrent aux embrassements de leurs compagnes et sortirent de la
brillante maison qui avait t leur demeure heureuse, pour se rendre au
sombre monastre des Ursulines.

Hlose et Amlie, la figure recouverte d'un voile pais, aux bras l'une
de l'autre, sans voir personne et sans tre reconnues, traversrent les
rues qui conduisaient au monastre.

Elles se htaient d'entrer dans la solitude.

Des groupes de femmes se formaient aux portes des maisons, et la triste
nouvelle du meurtre volait de bouche en bouche. Tout le monde parlait de
cela, questionnait les passants, regardait si quelqu'un ne surviendrait
pas encore avec quelques dtails indits.

Les hommes avaient couru au _Chien d'Or_. Ils taient indigns et
regardaient, en profrant des menaces contre les auteurs de l'attentat,
cette honnte et hospitalire maison, tout  l'heure d'une apparence si
gaie, maintenant remplie de deuil, avec des tentures noires dans les
fentres, et un long crpe noir  la porte.

Quand Amlie et sa cousine passrent sur la rue Desjardins, Mme Bissot
qui causait avec sa voisine Mme Hamel, vit bien que c'taient deux
grandes dames, et elle en fit la remarque.

--Je ne serais pas surprise, dit-elle, qu'elles seraient des amies du
bourgeois, ou peut-tre, des dsoles qui vont cacher leurs chagrins au
couvent... Vous ne les connaissez pas, madame Hamel?

--Pas du tout; c'est tonnant! Mais il est facile de voir qu'elles
rentrent au couvent. Tenez! madame Bissot, j'ai vcu trente ans, fille
et femme, dans la rue Desjardins, et je m'y connais. Rien qu' les voir
passer, je puis vous assurer que ce sont des coeurs briss qui vont se
rfugier sur le tombeau de la Mre de l'Incarnation.

Mme Bissot avait toujours une explication  donner.

--Notre sexe est dou d'une telle sensibilit, madame Hamel! fit-elle en
hochant la tte. Quand j'tais fille, je ressemblais  une sensitive. Il
parat que la tombe de la Mre Marie de l'Incarnation possde le rare
privilge de calmer les troubles du coeur. Mais n'est-il pas singulier
de voir se rfugier au clotre les jeunes filles qui perdent leurs
amoureux? Vous vous souvenez de la belle Madeleine des Meloises, qui se
leva dans la nuit,  la nouvelle de la mort du jeune officier son
promis, et se rendit pieds nus aux Ursulines, pour n'en plus revenir
jamais? Elle a trouv des consolations dans le clotre, car depuis lors,
elle chante toujours. Et, mon Dieu! qu'elle chante bien! Je vais aux
vpres exprs pour l'entendre.

--Oui, madame Bissot, c'est singulier! Mon vieux dit toujours:
sensibilit de la femme, inconstance de l'homme et folies de l'amour,
rendent la vie joyeuse, et je crois qu'il a raison. Mais voyez donc! je
vous le disais bien que je m'y connaissais! Elles vont au couvent.

Amlie et Hlose venaient de monter le grand perron de pierre du
clotre, qui formait comme une barrire implacable entre le monde et la
solitude.

Le soleil baignait d'un flot de lumire le haut pignon du clotre et le
beffroi lger. Au-dessus de la porte, dans une petite niche, une statue
de saint Joseph, les bras tendus, semblait leur sourire et les
accueillir avec bont. La lumire du ciel pntra t dans le vestibule
dnud et lui donnait un aspect radieux. Un rayon qui traversait le
guichet garni de barreaux, tombait de l'autre ct en formant une croix
lumineuse sur le plancher nu.

Les deux jeunes filles s'arrtrent un instant sur le seuil de pierre.
Amlie attira Hlose sur son coeur.

--Il en est temps encore, dit-elle, n'entre pas pour l'amour de moi.

--Frappe  la porte, frappe, Amlie!... Que ferais-je dans le monde...
sans toi... sans lui?... Je suivrais bien Le Gardeur jusqu'aux
extrmits de la terre, mais je ne le peux plus, je ne le dois plus!...
Entrons! entrons!... Je t'en fais l'aveu, c'est ici que je voulais venir
mourir. La lampe de Repentigny brille pour clairer nos pas. Entrons!

--Le soleil est beau, Hlose, le soleil est beau! fit Amlie en se
retournant comme pour dire un dernier adieu  la suave lumire qui
tombait du ciel.

Hlose regarda le guichet o passait un clatant rayon que les barreaux
divisaient en forme de croix.

--Vois cette croix de feu que nous avons tant de fois admire, en venant
 la classe; elle sera dsormais tout mon soleil! dit-elle.

--Cette croix et la lampe de Repentigny! ajouta Amlie, en embrassant sa
cousine.

Elle frappa  la porte. Sa main tremblante souleva  peine le lourd
manteau. Elle frappa de nouveau et des pas se firent entendre dans les
corridors solitaires.

Une religieuse voile s'approcha du guichet:

--Que dsirez-vous, mesdames? demanda-t-elle. Amlie rpondit:

--Bonne, Mre des Sraphins, nous dsirons..., nous dsirons, toutes
deux, quitter le monde et entrer dans votre monastre, pour servir et
adorer le Seigneur, pour prier pour les autres et pour nous-mmes.

--C'est un saint dsir. Il faut ouvrir  ceux qui frappent, le
Seigneur l'a dit. Attendez, je vais qurir Mre suprieure.

Elle s'loigna pour revenir un instant aprs.

--La Mre suprieure a dlgu ses pouvoirs  Mre Esther, pour le
moment, dit-elle.

Et elle fit lentement rouler sur ses gonds la lourde porte.

Les jeunes filles entrrent dans une espce d'antichambre au plancher
fort luisant et meuble d'une table et de deux ou trois chaises.

Une religieuse, grande, digne, l'air doux, reut avec bont les deux
postulantes qu'elle connaissait bien. Elle les reut avec bont, mais
pas avec cette affectueuse bienveillance, cette expansive sensibilit
des natures franaises.

La vnrable Mre Esther tait une fille d'Albion. Elle avait les
qualits de sa race, savait parfaitement le franais et aimait beaucoup
la France. Elle tait entre dans le clotre  quinze ans. Elle y vcut
trente-quatre ans, dans la prire et la paix.

Mre Esther portait une longue robe noire retenue  la taille par une
ceinture de cuir. Un bandeau blanc lui ceignait le front, et un voile
noir tombait de chaque ct, sur ses paules, cachant  demi la guimpe
de neige qui lui couvrait la poitrine.

On ne voyait point ses cheveux coups ras, suivant l'antique faon des
couvents, car le Seigneur aime le sacrifice des beauts qu'il a cres.

Les religieuses ne laissent plus crotre jamais les tresses soyeuses de
leur chevelure tombe sous les ciseaux, le jour de leur conscration.
Pourquoi? Par mortification, sans doute, et pour se dpouiller de ce qui
faisait leur puissance et leur grce aux yeux des hommes. Esther
Wheelwright avait eu une destine trange, pas trs rare, pourtant, 
cette poque de guerre de frontires.

Une bande d'Abnaquis l'avait emmene prisonnire aprs avoir saccag la
maison de son pre, et elle vcut plusieurs annes de la vie sauvage.

Un jour, un missionnaire jsuite la rencontra. Il obtint sa libert et
la conduisit  Qubec. Le gouverneur qui tait alors le premier marquis
de Vaudreuil, touch de ses malheurs, de son esprit, de sa beaut,
l'adopta comme son enfant et la fit instruire avec sa fille, au couvent
des Ursulines.

Elle n'oublia jamais le souvenir de sa captivit. Quand ses parents et
ses amis connurent sa dlivrance et le lieu de son refuge, ils la
pressrent de revenir au toit paternel. Mais aprs une lutte pnible
entre les affections naturelles et le devoir, elle resta en la
Nouvelle-France et se consacra  Dieu.

Pour l'engager  retourner avec les siens, on lui avait envoy le
portrait de sa mre, une femme trs belle. Cette figure presque divine
tait toujours l, devant ses yeux, et semblait l'appeler sans cesse.
Alors la Mre Des Anges, une artiste, peignit une aurole autour de la
tte superbe et la transforma en une sainte madone. Le calme rentra dans
le coeur de la jeune religieuse, car la madone semblait lui sourire
maintenant et l'encourager dans sa gnreuse rsolution.

--Bonne mre, s'cria Amlie de Repentigny, en jetant ses bras autour du
cou de la religieuse, nous sommes venues, Hlose et moi, pour
solliciter le bonheur de vivre et de mourir dans votre monastre.
Voulez-vous nous recevoir?

--Vous tes les bienvenues, mes enfants, rpondit Mre Esther en leur
mettant un baiser sur le front. La lampe de Repentigny ne s'teint pas
dans la chapelle des saints, et la porte du monastre s'ouvre avec joie
pour recevoir les membres de votre famille.

--Merci, bonne mre! Mais nous emportons un lourd fardeau de tristesse
et de peines! reprit Amlie d'une voix pleine de larmes.

--Je le sais, Amlie, je le sais! Mais Notre-Seigneur a dit: Venez 
moi, vous tous qui souffrez et succombez sous le fardeau, et je vous
soulagerai et vous donnerai le repos.

--Je ne cherche pas le repos, bonne mre; je veux prier pour que le sang
que mon frre a vers aujourd'hui, ne crie pas sans cesse contre lui...
O Mre Esther! vous connaissez Le Gardeur? Vous savez comme il tait
doux et gnreux?... Vous avez appris son crime?...

--Je sais tout, ma bonne enfant... Les mauvaises nouvelles se rpandent
vite... Je ne comprends pas qu'un si parfait gentilhomme en arrive 
commettre un pareil forfait... Mais nous prierons ensemble pour lui:
nous prierons!...

--Il ne savait pas ce qu'il faisait, reprit vivement Amlie... Il
n'aurait pas voulu tuer le bourgeois!... il n'aurait pas voulu me
tuer!... Je ferai pnitence pour lui!... Je ferai pnitence sous la
cendre et le cilice pour obtenir que Dieu lui fasse misricorde!...

Mre Esther resta un moment comme plonge dans une amre rflexion, puis
s'adressant  Hlose:

--Il y a longtemps, dit-elle, que je vous attends... Vous avez lutt
contre l'ange du Seigneur, petite mondaine, mais l'ange vous a vaincue.

Et elle sourit avec douceur.

--Il m'a vaincue, rpta Hlose souriante aussi  travers ses larmes,
et je veux tre une esclave fidle de ses saints tabernacles... Mais
vous savez que Mre suprieure nous appelle, nous les filles de la
maison de Lotbinire, des fiances sans dot...

--Vous aurez une dot, Hlose, repartit vivement Amlie, et une des plus
magnifiques!

--Merci, rpliqua Hlose, si l'on ne veut pas me recevoir pour l'amour
de moi, je ferai comme ma tante, l'admirable quteuse, qui alla de porte
en porte, dans la ville, solliciter une aumne pour payer son admission.

--Ne craignez rien, Hlose, assura Mre Esther, vous tes attendue et
vous serez reue avec plaisir, mme sans dot aucune.

--Vous tes bien bonne, Mre Esther... Mais comment saviez-vous que je
devais venir ici?

--Hlas! chre enfant! les bruits du monde n'ont que trop d'chos dans
notre retraite!... Nous savions que vous aviez perdu une douce esprance
et que vous retourneriez vos regards et votre coeur vers l'unique
Consolateur des affligs. Mais venez, je vais vous conduire auprs de
Mre suprieure, qui doit tre dans le jardin avec Mre Saint-Pierre et
Mre Sainte-Hlne, votre ancienne amie et matresse de classe.

Le bonhomme Michel courait la ville pour le compte de quelques jeunes
pensionnaires, au moment de la bagarre. Il s'tait ht de revenir au
couvent pour raconter tout ce qu'il avait vu et entendu.

La nouvelle avait fait le tour de la communaut en un clin d'oeil et
caus une surprise et un trouble extraordinaires. Les classes furent
interrompues et cent ttes curieuses se montrrent dans les fentres
ouvertes. Mre Migeon de la Nativit tait assise sous un frne
gigantesque, bien cher  la communaut  cause des souvenirs lointains
qu'il rappelait. La Mre Marie de l'Incarnation, la sainte Thrse du
Canada, venait, dans les premiers jours de la colonie, s'asseoir sous
ses larges rameaux, pour enseigner la prire et la religion aux enfants
des colons et des Sauvages.

Mre Esther passa avec Hlose et Amlie dans un large corridor garni
d'images saintes, et noy dans la pnombre. Elle arriva  une salle
carre pave de pierres, ouvrit une porte, descendit quelques degrs et
se trouva dans le jardin.

Le jardin, vaste et entour de murs, gardait encore des fleurs dans son
gazon; des pommiers, des pruniers, des poiriers, dpouills de leurs
feuilles et de leurs fruits, levaient a et l leurs branches grises.

Dans les alles solitaires, des religieuses se promenaient en mditant
sur la vanit des plaisirs du monde, et le bruit du sicle n'arrivait
pas jusqu' elles d'ordinaire. Mais ce jour-l, au pied du grand frne,
il y avait des murmures inaccoutums. La Mre suprieure, entoure de
ses saintes compagnes, coutait les rumeurs qui venaient du dehors et
s'efforait de calmer l'agitation qui voulait se produire, dans l'oasis
bnie.

De place en place, des petits groupes se formaient pour causer de la
triste nouvelle.

De place en place aussi, une religieuse,  genoux sur le tuf de l'alle,
ou devant la statue de saint Joseph, priait tout bas avec une foi
touchante.

Plusieurs se dtournrent curieusement  l'arrive de Mre Esther et des
jeunes postulantes. Mais nulle n'osa parler.

La Mre suprieure fit signe  celles qui l'entouraient de se retirer un
peu.

Deux seulement demeurrent prs d'elle, l'une  sa droite, l'autre  sa
gauche, pour lui tenir compagnie. Alors Mre Esther s'approcha et lui
prsenta mademoiselle Amlie de Repentigny et mademoiselle Hlose de
Lotbinire.




                                 LII

                       LA LAMPE DE REPENTIGNY


La rvrende Mre Migeon de la Nativit tait trs ge, mais n'avait
rien perdu de l'clat de son regard et de la vivacit de son esprit.
Comme toutes ces modestes femmes qui vivent dans les clotres, en priant
et en mditant sans cesse, elle portait la vue basse et gardait le
sourire placide que fait natre la paix intrieure. Aux avertissements
que lanaient parfois ses yeux vigilants, on devinait une longue
habitude de l'autorit. Au reste, elle savait commander, avait t
rlue suprieure plusieurs fois et se voyait de plus en plus entoure
de respect et d'amour.

Elle habitait le monastre depuis prs d'un demi-sicle. Elle tait
aide, dans le gouvernement de la maison, par plusieurs conseillres, et
surtout par la Mre Esther, son assistante.

L'une des principales religieuses qui formaient le Conseil des Sages,
avait nom Grand'Mre Saint-Pierre. Elle tait fille d'un homme
remarquable, le seigneur de Boucherville, qui fut anobli pour avoir
vaillamment dfendu les Trois-Rivires contre les Iroquois en 1653.

Grand'Mre Saint-Pierre comptait prs de quatre-vingts ans, et elle en
avait pass soixante dans le monastre. Elle jouissait toujours d'une
sant florissante et des hautes qualits de l'intelligence que Dieu lui
avait donnes. Elle vit de nombreux jours encore.

A ses pieds, le bras appuy sur ses genoux, dans une suppliante
position, se tenait une femme, assez frle, mais fort belle, la mre
Charlotte de Muy de Sainte-Hlne, une de Boucherville aussi, la petite
fille, du dfenseur des Trois-Rivires.

Elle n'avait pas hrit de la robuste constitution de ceux de sa race,
mais elle possdait les talents littraires de son aeul, et elle devint
l'historienne de sa communaut.

L'histoire du couvent des Ursulines est tellement lie  l'histoire de
la colonie que l'une complte l'autre, si elle ne la remplace tout 
fait.

Mre Sainte-Hlne vit descendre sur sa tte une partie des bndictions
que son aeul mourant, comme un autre patriarche Jacob, demanda au ciel
de rpandre sur ses enfants; et le vieux noble dt tressaillir de
bonheur, s'il connut alors combien l'amour de la patrie devait faire
battre le coeur de sa petite fille.

Il est difficile, en ces temps de calme o nous vivons, de comprendre
les motions que les cris de guerre causaient partout.

Nulle retraite assez profonde o les bruits redoutables et les rumeurs
sinistres ne russissaient  pntrer.

Sous la plume de la Mre Sainte-Hlne, les annales du couvent prennent
un intrt nouveau. Aux rcits des combats de l'glise et des triomphes
de la Foi, se mlent les peintures de la guerre, les faits d'armes des
hros canadiens et les panchements d'un amour sans bornes pour la jeune
patrie.

Quelle joie! quelle exaltation! dans le vieux rcit, quand triomphent
les armes! Mais quelles larmes sur les dfaites des troupes franaises
et leurs dsastres sans retour!

Mre Sainte-Hlne crivit jusqu' la fin de ses jours, l'alternative de
revers et de triomphes, de tressaillements de bonheur et d'angoisses!

Elle tenait encore la plume quand clata la guerre des Sept Ans. Du fond
du clotre obscur, elle suivait avec anxit le mouvement des armes de
Montcalm sur la frontire. Elle poussa un cri de joie en enregistrant
les victoires de Chouaguen et de Carillon.

Mais, plus tard, quand elle s'aperut que la France puise abandonnait
lchement ses colonies; que le cercle de fer des bataillons se
rtrcissait de plus en plus pour treindre Qubec; que Wolfe commenait
 lancer dans la ville assige ces boulets et ces bombes qui devaient
pleuvoir pendant soixante mortels jours, elle prouva alors une douleur
si profonde que sa plume n'crivit plus que d'amers sanglots! Puis,
quand tomba Montcalm,--l'hroque Montcalm!--et que son cadavre
sanglant, envelopp dans le drapeau de la France, fut plac dans la
tombe que les boulets avaient creuse bien avant sous les murs du
couvent, elle poussa ce cri de dsespoir:

Le pays est perdu!... et elle rendit  Dieu son me brlante de
patriotisme.

Elle ne vit pas l'esclavage de sa patrie.

Mais ces tristes vnements reposaient encore dans le sein de Dieu. Le
trait d'Aix-la-Chapelle promettait le repos  la colonie et lui donnait
l'espoir de voir refleurir l'agriculture et le commerce.

Mre Sainte-Hlne venait de retracer, d'une main terme, les
consolations dont le clotre se voyait tout  coup rempli, et les
actions de grces qu'il faisait monter vers le Dieu de la paix.

Mre Migeon de la Nativit avait voulu recevoir les deux nouvelles
postulantes, au jardin, sous le vieil arbre de la Mre Marie de
l'Incarnation.

Elle se leva  leur arrive, les embrassa tendrement et les flicita sur
leur pieuse dtermination.

--Petites enfants prodigues! dit-elle en souriant, le monde n'est pas
fait pour vous. Ses vanits, ses fausses promesses, ses plaisirs
menteurs nourrissent mal les mes! Vous vous trouverez mieux ici; vous
serez plus prs de Dieu!...

--O mre! s'cria Amlie, vous ne savez pas ce que je sacrifie! non!
vous ne le savez pas! Mais que le ciel m'aide  souffrir en silence...
je ne veux plus, je ne puis plus sortir de la retraite o le crime d'un
autre m'a pousse!...

--Ma pauvre enfant! je sais tout!... Vous alliez pouser le fils du
bourgeois... Allons! consolez-vous!

C'tait dit d'une singulire faon. Mre Migeon tait la tante de Varin;
elle aimait assez ce vilain neveu, et mme,  cause de lui, tendait ses
sympathies jusque sur la grande compagnie.

Grand'Mre Saint-Pierre reprit aussitt.

--Vous tes une bonne enfant, Amlie, une enfant digne de votre race
illustre. Des filles comme Hlose et vous sauvent le monde o elles
vivent, et se sauvent dans les clotres o elles meurent.

Mre Sainte-Hlne embrassa les nouvelles arrives.

--J'ai enregistr bien des noms aims dans nos annales, dit-elle, mais
aucun, jamais, avec le plaisir que j'prouve en ce moment. Vous semez
dans les pleurs, mes enfants, pour moissonner dans la joie!

--Votre tante s'intitulait l'humble servante de Marie, reprit la Mre
suprieure, et la lampe qu'elle a suspendue devant la Madone brillera
dsormais d'un clat nouveau, par les soins de ses nobles nices.

Quelques novices en voile blanc causaient  quelques pas du grand arbre.
L'arrive d'Amlie et d'Hlose les avait dtournes de leur pieux
entretien de coutume. L'une d'elles disait qu'Hlose devait pouser Le
Gardeur.

--Non, rpliqua une autre, c'est Anglique des Meloises.

--Le Gardeur l'aime  la folie, Anglique des Meloises, riposta une
troisime, mais la belle coquette l'a dsespr et elle doit se marier
avec l'intendant; c'est une affaire dcide.

--Je le crois bien, fit une autre voix; ma soeur qui se trouvait au bal
de l'intendant, doit en savoir quelque chose, et elle me l'a assur.
Mais il parat, ajouta-t-elle en rougissant, qu'il a sa femme 
Beaumanoir.

--Ce n'est pas sa femme, riposta vivement la premire, ma tante de
Grand'Maison, qui connat bien madame Varin...

Elle n'acheva pas. La matresse des novices, Mre Saint-Charles, aux
aguets  une petite distance, surprit une partie de leur conversation et
l'interrompit brusquement.

--Venez  la chapelle, mes chres enfants, ordonna-t-elle, en leur
jetant un regard charg de reproches et toujours doux cependant, venez 
la chapelle demander pardon  Dieu de ce moment d'oubli!

--Mais, bonne Mre, demanda Marie Cureux, la plus hardie des novices, y
a-t-il donc tant de mal  parler du mariage? Papa et maman se sont
maris et c'est  l'glise qu'on se marie! Aprs tout, nous n'avons fait
que chuchoter.

Les autres sourirent en se cachant.

--Les religieuses ne doivent songer qu' leur divin poux, Jsus-Christ,
rpondit la bonne matresse en regardant le ciel.

--Ah! nous ne sommes que de vilaines pcheresses! soupira la petite
soeur Bdard, une cousine de Zo Bdard, de Charlesbourg.

Elle ne se croyait pas si pcheresse que cela, et elle ne faisait pas
encore le signe de la croix au souvenir des gaiets de la jeunesse.

Elle devint une religieuse exemplaire tout de mme, et ce fut elle
qui--dans un autre ordre de choses, c'est vrai--inventa le fameux potage
du couvent, dont raffolait la baronne de Longueil.

La gourmande baronne en envoyait chercher un bol tous les jours. C'tait
ce qu'elle aimait le mieux, disait-elle, aprs les sacrements.

Le bonhomme Michel envoyait, de moment en moment, des missaires par les
rues de la ville, pour recueillir toutes les rumeurs qui circulaient. Le
calme se rtablissait; la ville reprenait son aspect ordinaire.

Le Gardeur avait rendu son pe et demand d'tre jet dans les fers. Il
fut enferm dans une pice du chteau, mais trait avec certains gards.

Amlie et sa cousine sollicitrent la faveur d'aller s'agenouiller dans
la chapelle des Saints, devant la Madone.

Cette chapelle renfermait les reliques de plusieurs saints et
resplendissait d'or et de peintures. Dans une niche, au-dessus de
l'autel, une statue de la Vierge, les mains baisses comme pour laisser
tomber des grces sans nombre, et devant la statue, une lampe qui
brlait depuis deux gnrations, la lampe de Repentigny, allume par
Madeleine en souvenir de sa pieuse vocation.

La belle et noble Madeleine de Repentigny faisait les dlices de
Ville-Marie. Son fianc, un jeune et vaillant officier, fut tu, et elle
vint se rfugier avec sa douleur immense, dans le clotre de Qubec.
Elle pria longtemps, demandant au ciel un signe qui lui ferait connatre
sa volont. Le signe fut accord. Elle se dpouilla de ses vtements
prcieux ponr se couvrir de deuil et alluma cette lampe votive en
tmoignage de sa reconnaissance.

Sept gnrations d'hommes ont pass; la maison de Repentigny est
disparue de nos bords; son nom, sa gloire sont oublis, mais dans la
chapelle des Saints, la lampe brle toujours!

Hlose et Amlie demeurrent longtemps en prire,  genoux devant la
Vierge, mre des affligs. Elles versrent des larmes abondantes, en
demandant misricorde pour Le Gardeur et paix ternelle pour l'me du
bon bourgeois.

Le souvenir de Pierre Philibert se mla au souvenir du criminel et 
celui de la victime. Ils taient insparables!

Amlie, dans son angoisse extrme, sentait par instant son coeur se
rvolter... Devait-elle donc s'offrir ainsi en sacrifice pour la faute
d'un autre?...

Tout  l'heure, son me dbordait de joie comme une fontaine de vin
gnreux! tout  l'heure, elle, la pauvre dsespre, elle tait un
objet d'envie!... Le clotre, le voile qui l'envelopperait comme un
suaire, c'tait donc tout ce qui lui restait de ses flicits promises!

Une religieuse priait, et tout absorbe dans sa mditation, les yeux
clous sur le tabernacle, ne voyait rien, n'entendait rien de tout ce
qui se passait autour d'elle.

--Mre Sainte-Vierge, lui dit Amlie qui se sentait faiblir sous le
poids de sa croix, Mre Sainte-Vierge, priez pour moi?.,.

La religieuse tourna vers elle des yeux pleins de piti.

--Il faut s'humilier avec le divin poux avant de partager sa gloire; il
faut souffrir et monter avec lui la route du calvaire avant de monter au
ciel et de boire  la source de l'ternelle flicit!...

Son regard s'anima soudain, sa voix devint presque vibrante dans le
silence sacr quand elle ajouta:

--Voil trente ans que j'entretiens votre lampe,  filles de Repentigny,
venez prendre ma place, Dieu le veut... _Laus Deo_!

Amlie clata en sanglots, saisit la main de la vieille religieuse et la
colla  ses lvres.

Au mme instant, des voix tristes et mlodieuses flottrent comme des
ailes de chrubins, sous la vote de la chapelle, et les plaintes de
l'orgue s'unirent  ces voix:

        Pia mater, fons amoris,
        Me sentire vim doloris,
        Fac ut tecum lugeam!

disaient-elles avec l'accent de la douleur et de la supplication.

--Ceux qui sment dans les pleurs moissonnent dans l'allgresse, murmura
la religieuse, mais au ciel seulement!

Le choeur suave et l'orgue sonore continurent.

        Quando corpus morietur,
        Fac ut anima donetur
        Paradisi gloria! Amen!

Cette harmonie sainte et douce rsonnait aux oreilles d'Amlie et
d'Hlose, comme le chant mystrieux des vagues de l'ternit qui
seraient venues mourir sur les rivages du temps.

Mme de Tilly arriva au couvent au moment o ses nices dsoles
sortaient de la petite chapelle.

--Mes chres enfants! Mes pauvres infortunes! s'cria-t-elle en leur
ouvrant ses bras, qu'avez-vous donc fait pour tre ainsi frappes par la
colre de Dieu?...

--Bonne tante! rpondit Amlie, pardonnez-nous de nous tre, ainsi,
spares de vous!... Nous renonons au monde!

--Pardonnez-nous, bonne tante, rpta Hlose...

--Pauvres petites, vous pardonner!... Ah! je voudrais aussi, moi,
pouvoir m'enfermer dans le clotre avec vous, en ce jour de
dsolation!... Mais ma place est ailleurs et mon oeuvre n'est pas
finie!...

--Avez-vous vu Le Gardeur, tante, demanda vivement Amlie, en lui
saisissant la main dans une treinte douloureuse?

--Oui, je l'ai vu et j'ai pleur sur lui!... Sa douleur est mortelle. Il
demande  passer par une cour martiale. Il veut s'accuser! il veut
expier!

--O tante! et il aimait tellement le bourgeois! Cela ressemble  un
affreux cauchemar... Le Gardeur tuer le pre de Pierre!... celui qui
devait tre mon pre!...

Et elle se mit  sangloter, et elle demanda en gmissant:

--Mon Dieu! mon Dieu! que vont-ils faire de lui? Vont-ils le mettre 
mort?

--Non, Amlie, non. Le gouverneur va, d'aprs l'avis de ses plus intimes
conseillers, et vu les circonstances tranges qui entourent son crime,
l'envoyer en France, par la _Fleur de Lys_, qui part demain. Le roi
lui-mme prononcera. Il sera plus facile d'lucider cette affaire
l-bas. Les factions sont trop puissantes ici.

Amlie se cacha le visage dans ses mains. Elle paraissait terriblement
agite, terriblement souffrante. C'tait toujours un long rpit,
songeait-elle, et le roi serait juste... Il verrait que Le Gardeur a t
pouss et qu'il a frapp en aveugle... Un roi, a doit tre juste comme
Dieu!

--Pourrai-je le voir avant son dpart? tante, demanda-t-elle.

--Hlas! c'est impossible! Le gouverneur est inflexible sur ce point. Il
ne veut pas. Personne ne pourra communiquer avec lui.

--Ah! je ne le verrai plus en ce monde! s'cria-t-elle, je ne le verrai
plus!

Et elle s'appuya sur Hlose, car elle se sentait dfaillir.

--Le roi lui pardonnera peut-tre, reprit celle-ci, en la soutenant dans
ses bras...

--Le roi?... ah! que le Seigneur lui fasse misricorde,  lui tout
d'abord!... Et que les hommes lui pardonnent ou ne lui pardonnent pas,
j'offre, moi, le reste de ma vie  Dieu en expiation de ses fautes...

--- Moi aussi, Amlie! fit Hlose. Nous avons franchi pour la dernire
fois le seuil de cette maison: nous n'en sortirons plus!

--Je viens aussi de voir Pierre Philibert, dit Mme de Tilly, aprs un
moment d'amer silence.

--Vous avez vu Pierre? s'cria Amlie dans une treinte nouvelle de la
douleur.

--J'tais en prire auprs des restes de son pre quand il est entr. Il
n'tait pas attendu si tt. Chre Amlie, je n'ai jamais rien vu de
navrant comme son muet dsespoir!

--Et qu'a-t-il dit? qu'a-t-il fait? Ne nous a-t-il pas tous maudits,
vous! mo! et surtout Le Gardeur? N'a-t-il pas appel la vengeance du
ciel sur la maison de Repentigny?

--Dans l'effondrement de son bonheur, il n'a maudit personne! Il n'a
accus personne du mal qu'on lui faisait. Il s'est bien dout que Le
Gardeur tait un aveugle instrument.

--Comme il est bon!...

--Il m'a demand o tu tais; qui tu avais pour te consoler ou pleurer
avec toi...

--Il vous a demand cela?...  le bon coeur!... le noble caractre!...

Et elle fondit en larmes.

--Et il ne provoquera point Le Gardeur, demanda Hlose d'une voix
tremblante?

--Il est touch du dsespoir de Le Gardeur et il sait d'o part le coup
qui a tu son pre.

--Mon Dieu! mon Dieu! exclama Amlie, au milieu de ses pleurs, combien
la perte que je fais est grande!... Pierre, mon noble Pierre, mon
fianc! mon poux! ah! c'est donc vrai que nous sommes  jamais spars?
 jamais perdus l'un pour l'autre!... O ma tante! je lui ai jur ma
foi... je lui appartiens... je ne puis plus me sparer de lui!... Il
sera  moi pour toujours... A moi dans la mort!  moi dans la tombe!...
 moi dans le ciel!...

--Calme-toi, mon enfant! Ma pauvre Amlie! calme-toi, ou je ne te dirai
pas tout.

--Tout? vous ne dites pas tout! Ah! parlez, je serai calme. Tenez! voyez
comme me voil raisonnable!... j'coute. Je ne dis plus rien...

Et la pauvre enfant cherchait  comprimer les rudes battements de son
coeur, essuyait ses paupires humides, essayait de sourire mme, malgr
l'amertume de ses penses.

--Il est venu pour te voir, reprit Mme de Tilly.

--Ici? fit vivement Amlie en plissant.

--Ici. Mais il n'a pas eu la permission d'entrer, mme dans le parloir.

--Il est venu pour me voir! pour me voir! rpta la jeune postulante
avec une motion pleine de ravissement et de tristesse...

Et ses beaux yeux levs au ciel roulaient de grosses larmes.

Elle ajouta presque aussitt:

--Je serais morte de honte  ses pieds... Il valait mieux ne pas le
recevoir sans doute... Mais pourquoi lui refuser cela?

--La Mre Migeon est juste mais svre. Elle est la tante de Varin, et
n'aime point les Philibert. Ton entre au couvent cause un mortel
chagrin  Pierre, ajouta-t-elle, car il sait ce que cela veut dire.

--Hlas! pouvais-je faire autrement? Oserais-je mettre dans sa main
loyale, ma main souille de sang?... Mais il me pardonne; il ne m'oublie
point; il m'aime encore! Ah! c'est une consolation qui me reste dans ma
triste infortune!...

--Mes chres enfants, je vous quitte pour vous revoir bientt, fit Mme
de Tilly en embrassant ses nices.

--Soumettons-nous  la volont du Seigneur, continua-t-elle; quand vient
la nuit, les objets disparaissent dans l'obscurit, et nous ne les
apercevons plus; ils sont comme s'ils n'existaient point, et cependant,
ils existent toujours, et quand rayonne la lumire ils apparaissent de
nouveau. Nous sommes dans les tnbres  cette heure, et nos regards ne
voient plus que l'image de Notre Dame de Grand Pouvoir, au pied de
laquelle brle la lampe de Repentigny; mais le soleil de la justice se
lvera un jour pour tous.




                               LIII

         OH! QU'ILS SONT BEAUX DANS LA MORT CES RESTES BNIS!


Depuis longtemps le chant des vpres avait cess. C'tait le soir; et
l'Anglus, s'chappant en accords mlodieux de tous les beffrois, venait
d'inviter la terre  bnir la mort et la vie.

Les religieuses du monastre entraient dans leurs humbles cellules, et
les enfants dont elles avaient la garde reposaient dans les dortoirs
peupls de songes gracieux.

Des bougies vacillantes plongeaient leurs timides rayons dans les ombres
des grands corridors, o de temps en temps rsonnaient les pas discrets
des pieuses femmes qui sortaient de la chapelle.

Gomme le flot sonore qui chante pendant que la lune paisible l'enveloppe
de ses clarts, Mre Sainte-Madeleine de Borgia,  genoux au pied de la
statue de saint Joseph, avait entonn l'hymne solennel.

        Ave, Joseph, fili David juste!
        Vir Marioe de qua natus est Jsus!

Mre Esther, suivie des deux nouvelles postulantes, traversa un long
couloir, passant devant les portes des alcves o s'endormaient, en
rcitant le _Memorare_, les fidles pouses du Christ.

Elle s'arrta devant une cellule ferme.

Sur la porte de cette cellule se lisaient en lettres noires, ces paroles
du Sauveur: Venez  moi, vous tous qui tes accabls par la douleur, et
je vous consolerai.

Elle ouvrit.

--Entrez, dit-elle aux deux jeunes filles, c'est la cellule d'une fidle
servante de Marie, votre bien aime tante, Mre Madeleine. Par une
faveur spciale, vous y passerez ensemble les premires heures de votre
sainte captivit.

--Le souvenir de mon illustre parente habite toujours ici, rpondit
Amlie, et il m'apprendra la rsignation.

La cellule tait presque nue. Dans un coin, un lit blanc mais dur comme
la couche d'un anachorte; adosse au mur, une petite table de bois
simplement poli, avec quelques livres dessus; puis une couple de chaises
sans peinture. Tout au fond, suspendue  la cloison, tait reste une
figure de Notre-Dame des Sept Douleurs, brode en soie. Une oeuvre
d'art!

Amlie et Hlose vinrent s'agenouiller devant cette image. Puis aprs
une prire fervente, elles se levrent pour l'admirer  la lumire de la
lampe.

--Tante Madeleine a brod cet admirable sujet, dit Amlie, dans une
heure de mortelle angoisse, alors que son fianc Julien Lemoine venait
de mourir sur le champ de bataille. Elle est avec lui maintenant. Elle
est bien heureuse.

--Nous souffrons plus qu'elle n'a souffert, observa Hlose. Les larmes
peuvent suffire  pleurer ceux qui ne sont plus, mais elles ne suffisent
pas  pleurer ceux que l'on a perdus sans espoir et qui vivent
toujours!...

La lampe mettait comme une aurole de gloire au front de la Vierge des
Douleurs. Les deux jeunes filles se jetrent  genoux de nouveau et
pleurrent longtemps.

Mme de Tilly avait dclar  la Mre suprieure que ses nices seraient
richement dotes, et Mre Migeon ressentit une grande joie de cela, car
le couvent se trouvait dans une position difficile depuis quelques
annes. La guerre avait puis les sources de revenus et l'inquitude se
glissait forcment dans l'esprit de celles qui taient charges de
l'administration. Elles cachaient bien, autant que possible, la
situation  la communaut, pour ne pas la distraire de la prire et de
la mditation, mais l'heure redoute n'aurait pas manqu de sonner
enfin.

Cependant, les bonnes religieuses s'taient dj soumises de grand coeur
 bien des privations. C'tait presque la ration des naufrags. Mais la
patrie souffrait et il tait doux en quelque sorte de souffrir avec elle
et pour elle.

Depuis longtemps le tronc de saint Joseph, pour les pauvres, ne se
remplissait plus. Saint Joseph au bl, veillait depuis longtemps sur des
magasins vides, saint Joseph au labeur restait insensible aux
supplications des cuisinires qui lui demandaient des aliments au moins
en quantit suffisante.

--Je remercie saint Joseph de ce qu'il nous donne et de ce qu'il nous
te, dit Mre Saint-Louis  l'oreille de Mre Saint-Antoine, comme elles
sortaient ensemble de la chapelle. Le jour qu'Amlie de Repentigny fera
profession, sera pour nous le jour des noces de Cana. L'eau se changera
en vin. Je n'aurai plus besoin de ramasser les miettes, except pour les
mendiants.

Les jours vinrent et s'enfuirent avec leur continuel lot de peines et de
joies. Le temps inexorable marchait toujours son pas mesur, galement
sourd aux langueurs de l'ennui et aux dsirs satisfaits.

Amlie, fatigue de la terre, soupirait aprs cette autre vie o le
temps n'existe plus, mais o les penses et l'amour mesurent seuls
l'ternit!

Hlose et elle se soumettaient humblement au joug de l'obissance.
Toutes deux rivalisaient d'ardeur pour la pnitence et la prire.

L'esprit de leur pieuse tante Madeleine semblait remplir encore la
petite cellule; elles se sentaient dans une atmosphre deux fois
sanctifie, et l'air qu'elle respiraient semblait satur des armes du
ciel.

Amlie n'oubliait point Philibert cependant, et quand, par hasard, elle
entendait son nom, elle levait vers Dieu ses yeux remplis de larmes et
murmurait une prire.

Cependant le crime de son frre, l'anantissement de ses plus chres
esprances, la perte irrparable de son fianc, la complte destruction
de sa flicit ici-bas: c'en tait plus qu'il ne fallait pour la briser
et la pousser au tombeau. Elle maigrit, ses joues se creusrent. Elle
demeura belle pourtant, et son me ardente parut se reflter davantage
dans sa figure macie. Elle semblait s'immatrialiser. Une tache rose
comme le reflet d'un feu intrieur parut sur sa joue, s'effaa, puis
revint encore pour ne plus disparatre; ses yeux pleins d'amour
s'agrandirent et brillrent d'un clat inou. Elle se prit  tousser, 
tousser, et bientt, ses forces l'abandonnant, elle se trana comme un
fantme dans les corridors solitaires, Mre Migeon secoua la tte d'un
air dsespr. Des prires et des messes furent offertes  Dieu pour
elle, mais en vain. Dieu l'appelait  lui. Et puis, elle tait heureuse
de mourir.

Quand Pierre Philibert apprit qu'elle se mourait, il accourut au
monastre. Il esprait en forcer l'entre par ses prires, ses promesses
et ses pleurs. Hlas! il ne savait pas que l'inflexible rgle est plus
puissante que les murs des citadelles et que l'arme religieuse ne
capitule jamais!

Il pouvait entrer dans le parloir, mais jamais son pied ne franchirait
la porte sombre qui le sparait de sa bien-aime!

Amlie viendrait peut-tre derrire la grille; mais il ne la verrait
toujours qu' travers d'implacables barreaux croiss drus.

La portire lui dit d'abord que la jeune postulante ne pouvait se rendre
au parloir, et qu'il n'y avait plus qu' s'en retourner, puisqu'il ne
pouvait franchir le seuil du clotre.

Il poussa un gmissement profond.

--Au moins, dites-lui que je suis ici, que je suis accouru pour la voir
une dernire fois!... Je ne sortirai pas avant que j'entende sa dernire
parole! que j'aie reu son dernier adieu!

Amlie retrouva une force nouvelle en apprenant que Pierre l'attendait,
qu'il voulait la voir! Elle supplia les religieuses de la conduire au
parloir... Cela ne la ferait pas mourir plus tt; cela n'offenserait pas
le bon Dieu. Il devait tre son poux, cet homme... et le Ciel avait
reu leurs serments!

Elle pleura ses dernires larmes; elle entoura de ses bras amaigris le
cou de la Mre suprieure; elle invoqua sa tante Madeleine qui avait
tant pleur elle aussi, avant de monter aux cieux...

Au mme instant, quelqu'un vint annoncer que Mme de Tilly attendait
aussi dans le parloir, et dsirait fortement voir la jeune mourante.

La Mre suprieure ne rsista plus. Amlie fut porte dans une chaise et
dpose derrire la large grille noire.

Hlose la suivait.

--Pierre ne me reconnatra pas, lui murmura-t-elle. Pourtant je vais lui
sourire et peut-tre qu'il se souviendra.

Son voile tait rejet en arrire, dcouvrant sa figure douce et ple.

Ds qu'il entendit le bruit des pas dans les couloirs, Pierre
tressaillit, car il eut un pressentiment de son bonheur amer. Ses yeux
se fixrent ardents sur les barreaux pais. Il tait tent de les
rompre.

Elle arriva.

Il poussa une clameur et ouvrit les bras comme pour l'enlacer dans une
dernire treinte. Il se heurta  l'implacable grille.

--Amlie! ma bien-aime Amlie! criait-il, ah! je vous vois donc une
fois encore, mais comment?...

--Vous ne maudissez pas ma famille... Vous avez donc piti de moi,
murmura la mourante.

--Pauvre ange! pauvre ange! moi, maudire votre famille! moi, manquer de
piti! ah! vous ne me connaissez donc plus?

Et de grosses larmes coulrent de ses yeux.

Amlie se rejeta en arrire dans son fauteuil, et se couvrant le visage
de ses mains, elle commena  sangloter.

Pierre, coll  la grille de l'trange prison, la regardait par les
trous troits, et ses doigts crisps semblaient vouloir dchirer les
barreaux.

--Amlie! Amlie! appelait-il... Ah! si prs de toi! et ne pouvoir
mettre sur ton front le baiser de l'poux!

Mme de Tilly pleurait en silence, appuye sur le bras de sa chaise.
Hlose aussi pleurait.

Amlie se dcouvrit la figure tout  coup et tendit ses bras vers son
fianc.

--Pierre! gmit-elle, je vais mourir... je me meurs! Je suis heureuse de
mourir... puisqu'il me faudrait vivre sans vous!... Oh! je vous aime!...

Pierre sanglotait et les transes amres soulevaient ses paules.

--Pierre! reprit Amlie, voulez-vous accepter ma vie en expiation du
crime de Le Gardeur? Voulez-vous pardonner  mon malheureux et aveugle
frre?

--Pauvre enfant! il est pardonn depuis longtemps, depuis longtemps!...
Il ne savait pas ce qu'il faisait... Il a t l'instrument des ennemis
de mon pre!... Je lui ai pardonn sa faute, et pour l'amour de vous, en
ce moment, je lui rends mon amiti!...

--Mon noble Pierre! s'cria Amlie mourante, merci! merci! Et se
penchant en avant, elle mit ses doigts de marbre sur la grille noire, et
comme des rayons fauves, ils passrent dans les vides que formaient les
barreaux.

Pierre les couvrit de baisers ardents.

Il croyait qu'ils allaient se rchauffer sous ses lvres de feu: hlas!
ils se refroidissaient de plus en plus.

Il regarda. Amlie, la tte lgrement incline, souriait doucement.

--Amlie! s'cria Pierre, Amlie! ne meurs pas maintenant! Dieu va se
laisser attendrir... Amlie!

Elle souriait toujours; le sourire tait burin sur sa lvre froide: le
sourire de l'innocence dans la vie, le sourire de l'innocence dans la
mort!

Elle souriait, mais ne l'entendait plus!

Elle tait morte![e]

[Note e: M. Kirby, qui a donn tant de preuves de respect et mme
d'admiration pour nos institutions catholiques et pour notre culte, est,
il ne faut pas l'oublier, protestant en religion. Comme tel, il ne peut
connatre toutes les nuances les plus dlicates du sentiment catholique
et de la sainte rserve qui rgnent dans nos communauts religieuses.
C'est ce qui explique pourquoi il a, dans l'original, fait admettre
Philibert dans la chambre de la mourante. Le lecteur objectera peut-tre
que cette scne, fort belle d'ailleurs, manque de vraisemblance. Nous
l'admettons volontiers, bien que, avec la bienveillante permission de
l'auteur, elle ait t quelque peu modifie.

Mme avec la modification que l'on y a apporte, nous nous faisons un
devoir de dclarer que ce serait mconnatre les saintes rigueurs de la
rgle qui rgit nos communauts religieuses et mme dnaturer les
sentiments qui doivent animer une novice instruite dans la foi
catholique, que de lui faire faire une aussi large part  l'amour humain
en face de la mort. Une catholique, aprs avoir renonc au monde et
s'tre enferme dans un clotre, serait-elle anime de sentiments aussi
purs que ceux d'Amlie, et aurait-elle quitt son fianc dans les
circonstances extraordinaires racontes plus haut, ne songerait pas  se
faire porter au parloir pour l'y rencontrer, Encore moins, les
Suprieures d'un couvent permettraient-elles une semblable rencontre.

Cependant, comme nous n'avons rien vu dans cette scne qui pt blesser
le sentiment catholique, pas plus que la morale et les convenances, et
que c'et t crer, dans l'ouvrage, une lacune considrable, nous avons
cru devoir laisser subsister l'entrevue.

--Note des premiers diteurs.]




                                LIV

       LA JUSTICE DE DIEU PEUT TRE LENTE, CAR ELLE EST CERTAINE


Amlie de Repentigny fut inhume dans la chapelle du couvent. La
crmonie des funrailles laissa, par sa touchante simplicit, une
impression vritablement grande. La foule se pressait autour de l'humble
tombe.

Pierre Philibert, dissimul dans un coin,  genoux, la tte penche sur
sa poitrine, pleurait.

Le cri sublime et plein d'angoisses du _Libra_ fit frmir son me, et
il jeta un sanglot qui monta vers le ciel avec les supplications des
vierges et les mlodies de l'orgue.

Bien des annes plus tard, une religieuse  l'air triste, mais serein
comme la rsignation, venait encore, matin et soir, s'agenouiller sur la
pierre qui recouvrait le tombeau d'Amlie. Dans sa prire fervente, le
nom de Le Gardeur se mlait au souvenir de la novice morte si tt. Cette
religieuse, fidle  la sainte amiti, tait Hlose de Lotbinire.

La lampe de Repentigny versa ses douces clarts sur la tombe de la
dernire enfant de l'illustre maison. Elle brille encore aujourd'hui
pour rappeler le souvenir des vertus que le ciel a depuis longtemps
rcompenses!

Mme de Tilly fut inconsolable. Elle regardait Pierre comme son fils et
voulait le faire son hritier ds qu'il aurait pous Amlie.

Elle voulut lui donner son immense fortune, non seulement comme un
tmoignage de la haute estime qu'elle avait pour lui, mais aussi comme
compensation pour les dommages que lui causerait la mort de son pre.

Il refusa le royal hritage.

--C'tait pour elle que je voulais des richesses, fit-il; maintenant
qu'elle n'est plus, je n'ai besoin de rien. Je retourne en Europe mettre
de nouveau mon pe au service de mon roi. Je ne chercherai point la
mort, mais ne la fuirai point non plus. Il me tarde d'aller rejoindre au
ciel ma fiance...

--O mon Dieu! s'criait souvent Mme de Tilly, comme la ruine de notre
flicit est profonde!

Le P. de Berey lui rpliquait tout en partageant sa sombre dsesprance:

--La raison ne saurait seule comprendre ou expliquer les voies de Dieu,
et l'homme est un pauvre aveugle que la foi guide srement. Le juste est
souvent prouv et le mchant triomphe; mais ce n'est que pour un temps.
La fin du juste est douce et calme, la mort de l'impie sera ternelle!

Il avait perdu sa gaiet habituelle, le bon religieux, et il gmissait
sur les afflictions de ses amis.

Aprs la conqute, Mme de Tilly donna une partie de ses biens aux
Ursulines et se retira en France, dans la vieille Normandie, o fleurit
encore un rameau de son illustre famille.

Le printemps qui suivit la mort d'Amlie, Pierre Philibert dit un
ternel adieu  la terre natale et s'en fut prendre du service dans
l'arme. Il se distingua maintes fois par sa valeur et son courage, et
vint enfin tomber en hros sur le champ de bataille de Minden.

La mort du bourgeois fut le signal de la dfaite et de la ruine du parti
des honntes gens. La grande compagnie triomphait. Elle tenait toute la
colonie dans ses serres impitoyables.

Le vertueux de la Galissonnire fut rappel et il eut pour successeurs
les faibles de la Jonquire et de Vaudreuil. Bigot put sans gne et sans
crainte se livrer aux plus sales spculations. La vanit honteuse entra
mme dans le chteau Saint-Louis avec de Vaudreuil, qui devint,
affirment plusieurs, le compre de l'intendant.

Aprs avoir parcouru l'Amrique du Nord en vainqueur illustre, Montcalm
vint tomber, inutile victime, sur le rocher de Qubec.

Pendant que Bigot regorgeait de richesses et festoyait scandaleusement,
les soldats mouraient de faim, et les magasins militaires restaient sans
munitions.

L'hrosme de l'arme ne pouvait aller au-del de la mort.

La patrie tait puise. Bigot et toute sa bande infme dchiquetaient
son cadavre de leurs mains crochues et de leurs griffes maudites.

Ce ne sont pas les armes anglaises qui ont pris Qubec et forc
Montral  capituler, c'est la rapacit, c'est le brigandage de Bigot!
C'est la coupable indiffrence de la luxurieuse cour de Versailles!

Et les courtisans de Versailles n'taient peut-tre pas fchs d'tre
dbarrasss du bourgeois et des honntes gens.

Aprs un long emprisonnement  la Bastille, Le Gardeur fut libr. Il
n'eut pas de procs. Son pe lui fut rendue et il reprit son grade dans
l'arme.

Devenu un autre homme, un homme aussi sage qu'il avait t dissip,
aussi rgulier qu'un religieux dans sa conduite, pnitent et mortifi
autant que vaillant et brave, il revint dans le Nouveau-Monde et suivit
les tendards de Montcalm. Il se battit  Chouaguen, il prit part  la
dfense des forts de Montmorency et fut un des hros de la bataille des
plaines de Sainte-Foy.

Il ne voulut jamais parler  Anglique des Meloises.

Un jour, il la rencontra sur le perron de la cathdrale. Elle
tressaillit comme au contact du feu, trembla lgrement, rougit mme,
hsita, puis l'enveloppant du plus ardent regard, lui tendit la main
avec un sourire sducteur.

Le Gardeur tait de pierre, maintenant. S'il aimait encore une femme,
c'tait peut-tre la modeste religieuse des Ursulines, qui s'appelait
autrefois Hlose de Lotbinire.

A la vue d'Anglique, sa vieille colre se rveilla il oublia qu'il
tait gentilhomme, d'un coup violent il repoussa la main qui s'offrait 
lui, et s'loigna.

Aprs la conqute de la colonie, il repassa en France avec les restes de
l'arme. Le roi le combla d'honneurs, mais cela le laissait indiffrent,
car il n'avait plus personne avec qui les partager! Tous ceux qu'il
avait aims taient disparus!

Il ne se maria jamais. Il finit sa carrire remarquable pendant qu'il
occupait la haute position de gouverneur de Mah, dans l'Inde.[16]

[Note 16: Voir l'appendice.]

Un jour de l'an de grce 1777, un autre conseil de guerre sigeait aussi
dans la grande salle du chteau Saint-Louis. C'tait un conseil bien
diffrent de celui que nous avons vu dj. Le temps et les circonstances
avaient bien chang.

Les conseillers taient des Anglais et des Canadiens; le gouverneur,
leur prsident, venait d'Angleterre, et se nommait Sir Guy Carleton. Sur
les murs de la vaste chambre, les armes de l'Angleterre remplaaient les
emblmes de la France. Des officiers en habits rouges se promenaient sur
le parquet sonore, fidles et loyaux envers le souverain nouveau, comme
ils l'avaient t envers la mre patrie. C'taient le vieux de la Corne
de Saint-Luc, de Salaberry, de Beaujeu, Duchesnay, de Gasp, et
plusieurs autres vaillantes pes. Ils se prparaient  dfendre le
Canada contre l'invasion amricaine.

Le peuple de la Nouvelle-France savait qu'il avait t pill, vol,
ruin par l'intendant Bigot, puis lchement abandonn par son roi; alors
il s'tait tourn avec espoir vers le vainqueur et l'avait accept
franchement, comme l'arbitre de ses destines nouvelles.

Nanmoins, les liens du coeur ne se rompirent jamais et longtemps,
longtemps! les colons dlaisss tournrent vers la France lointaine des
regards mouills de larmes. Longtemps, ils l'appelrent secrtement,
ardemment, mais en vain!... Elle ne revint plus!...

Quand les colonies anglaises se rvoltrent et que la France vola  leur
aide, le peuple canadien se sentit humili...

Comment! cette France si cruellement sourde  leurs supplications, cette
France si vilement indiffrente  leurs souffrances et  leur hrosme,
accourait  la voix des trangers!... Ah! l'honneur se rvoltait, l'me
s'indignait et le soldat canadien ne pouvait pas marcher sous les mmes
drapeaux que ceux qui avaient t ses ennemis constants ou ses matres
oublieux!

Il repoussa firement les offres sduisantes de La Fayette, et les
superbes avances de D'Estaing.

L'vque Briand prcha la soumission et la fidlit au rgime nouveau;
le clerg presque en entier leva sa voix puissante pour maudire la
rvolution des tats voisins et pousser le peuple canadien  se dfendre
contre l'invasion.

Jumonville de Villiers tait enfin veng.

Mais le loyal Canadien n'avait pas vid le calice des amertumes, et son
dvouement inaltrable devait rester sans rcompense. Aux pillards
honts de l'ancien rgime, succdrent les orgueilleux tyranneaux de la
race conqurante, et la province fut traite en pays conquis.

D'un ct, l'autorit arme de verges; de l'autre, une population
soumise presque jusqu'au servilisme.

La lutte fut longue. La colonie eut des hros: les hros de la paix et
des combats constitutionnels. Elle eut aussi le sang des martyrs. Or, le
sang des martyrs fait germer la libert.

Guy Carleton tenait  la main un journal qu'il venait de recevoir
d'Angleterre. Il le prsenta  de la Corne de Saint-Luc.

--Lisez ceci, dit-il; c'est, si je ne me trompe, la mort d'un de vos
anciens amis, que j'ai une fois rencontr dans, les Indes. C'tait un
caractre sombre, taciturne, mais un brave et habile commandant.

La Corne de Saint-Luc prit le journal et lut avec une vive motion:

        Indes Orientales. Mort du marquis de Repentigny.
        Le marquis Le Gardeur de Repentigny, gnral d'arme
        et gouverneur de Mah, est mort l'an dernier, dans
        cette partie des Indes qu'il avait par sa bravoure et son
        habilet, conserve  la France. Le marquis servit au
        Canada o il a laiss aussi la rputation d'un brave et
        vaillant soldat.

De la Corne de Saint-Luc sentit les larmes rouler sous ses vieilles
paupires grises. Il passa le journal  de Beaujeu.

--Le Gardeur est mort! dit-il, ce pauvre Le Gardeur! On lui a fait plus
de mal qu'il n'en a fait aux autres... Que Dieu lui pardonne! Ses
intentions ne furent point perverses... Chose tonnante, celle qui fut
la cause de ses malheurs, continue  vivre dans les plaisirs et 
briller dans le monde. Les secrets de la Providence sont insondables.
Anglique des Meloises fleurit au milieu de ses crimes, le bourgeois est
mort victime de ses vertus! et Amlie! ma pauvre Amlie!...

De la Corne de Saint-Luc n'acheva point. Il s'assit et demeura longtemps
pensif et comme abm dans l'amertume de ses rflexions.

Anglique avait jou sa vie contre les satisfactions d'une ambition
effrne, et elle n'avait pas perdu tout  fait la partie. Le meurtre de
Caroline de Saint-Castin, et surtout la peur de voir son crime dvoil,
pesaient lourdement sur sa conscience; mais pas assez pour effacer le
sourire de ses lvres, l'clair de son regard et l'air gai de sa figure.
Elle ne se trahit jamais. Elle alla mme jusqu' se cacher sous le
masque de la pit, quand la pit devait la protger mieux. Que lui
importait une profanation de plus?

Le mortel secret de Beaumanoir demeura enseveli sous les ruines du
chteau. Il attend l le jugement dernier.

Mais la perverse fille se livra vainement  l'intrigue et au pch;
Bigot, qui la souponnait en silence, ne lui offrit jamais de l'pouser,
et quand Le Gardeur l'eut humilie,  la porte de la cathdrale, en
ddaignant la main qu'elle lui tendait, elle se livra, de dpit, au
chevalier de Pan. Elle devint la femme de ce vil spculateur.

Epouse infidle elle voulut autant que possible imiter la Pompadour dans
ses magnificences et dans ses turpitudes, et faire du palais de Bigot un
autre Versailles, sinon en splendeurs, du moins en immoralits.

Elle mena joyeuse existence. Elle se vtait de pourpre et de soie,
pendant que les grandes dames se dpouillaient pour la patrie! Elle
s'asseyait  une table somptueuse quand le peuple mourait de faim dans
les rues de la ville! Elle achetait des terres et des maisons avec
l'argent de l'tat, pendant que les braves soldats de Montcalm versaient
leur sang aprs avoir perdu leur solde! Elle donnait des banquets 
l'heure o les boulets anglais enfonaient les portes de la capitale!
Elle prvit la fin de Bigot et sut hriter de ses richesses!

Le sort de Bigot est un avertissement pour les spculateurs malhonntes
et les oppresseurs.

Peu de temps aprs la perte de la colonie, il repassa en France avec
Varin, Cadet, Penisault et d'autres actionnaires de la grande compagnie.
La Bastille s'ouvrit pour les recevoir, car ils taient devenus des
instruments inutiles.

Ils furent jugs par une commission spciale, trouvs coupables
d'infidlits, de malversations et de pillage, condamns  la prison
jusqu' restitution, puis  la dportation.

L'histoire ne nous a pas encore appris d'une manire certaine quelles
ont t les dernires annes de Bigot. Il est tonnant qu'un homme dont
le rle politique en Canada fut si important, soit mort sans veiller un
souvenir. Pas un mot pour raconter sa fin!

On suppose que la Pompadour aura, par son influence, fait adoucir ou
commuer sa peine, et que sous un nom d'emprunt et avec les dbris de ses
vols, il aura vcu dans l'aisance, ou le luxe peut-tre,  Bordeaux o
il est mort.

Anglique ne le regretta point. Elle se disait cependant que les
destines de la Nouvelle-France auraient t tout autres, si cet homme
avait voulu s'attacher  elle par des liens indissolubles et suivre ses
conseils.

Alors, du moins, elle n'aurait pas tu Caroline de Saint-Castin! Elle ne
serait pas devenue la femme d'un homme qu'elle hassait! Elle n'aurait
point profan l'amour!...

Aprs la chute de la colonie, elle voulut se rendre en France pour
tenter la fortune sur un thtre plus grand; mais la Pompadour lui
dfendit, sous les peines les plus svres, de mettre  excution ce
hardi projet.

Elle s'irrita, mais ne s'exposa point. Elle se vengea en se moquant de
la royale matresse, et en se vantant de l'avoir fait trembler par ses
charmes et son esprit.

Les vieillards de la dernire gnration se rappelaient d'avoir vu
passer, quand ils taient tout petits, les splendides quipages de
madame de Pan, dans l'avenue ombreuse de Sainte-Foy. Et les gens
d'alors qui se faisaient vieux hochaient la tte en la regardant, et
disaient bien des choses; mais nul ne savait le terrible secret qu'elle
cachait au fond de son coeur!

La destine de la Corriveau fut terrible.

La Corriveau ne fut point indiscrte et ne trahit jamais sa brillante
complice, grce  l'or dont elle fut gorge, et  la peur de tomber
elle-mme entre les mains de la justice.

Un jour d't, dans l'anne qui suivit la conqute, le bonhomme Dodier
fut trouv mort dans sa maison. Fanchon, qui souponnait un crime, ne se
gna pas pour parler, et donna l'veil. Une enqute eut lieu et l'on
dcouvrit qu'une main meurtrire avait coul du plomb fondu dans
l'oreille du dfunt.

La Corriveau fut arrte.

Une cour de justice spciale fut aussitt forme, qui sigea dans le
grand parloir des Ursulines, o le gnral Murray avait tabli ses
quartiers gnraux.

Le bombardement avait en partie dtruit la ville. La Corriveau eut un
procs royal. Elle se dfendit habilement; mais l'heure de la justice
avait sonn.

Le tribunal la condamna  tre pendue et enferme ensuite dans une cage
de fer, qui serait expose sur les hauteurs de Lvis, en face de la
ville.

La sorcire de Saint-Vallier fit appel  la reconnaissance d'Anglique,
et la supplia d'intercder en sa faveur, la menaant de rvler le
meurtre de Caroline si elle ne la sauvait pas de l'chafaud.

Anglique tait trop contente de se dbarrasser d'une dangereuse
complice pour intervenir  cette heure suprme. Elle sut tromper la
condamne, entretenir son esprance et lui fermer ainsi la bouche
jusqu' l'instant fatal.

Longtemps, le lieu o fut excute la sorcire passa pour un lieu
maudit.

L'hiver, pendant que le vent de nord-est gronde dans les chemines, et
fait craquer le toit des maisons; pendant que la poudrerie vole sur les
routes et ensevelit les cltures grises sous son blanc linceul, les
enfants, les femmes, les vieillards, serrs les uns contre les autres,
auprs du pole qui bourdonne, racontent en frmissant comment gmit
l'me damne de la sorcire, ou comment, dans les tnbres, avec sa cage
de fer, qu'elle trane comme une plume, elle court aprs les voyageurs
gars.

Trois gnrations d'hommes avaient pass depuis que la cage de fer et
l'immonde prisonnire taient disparues, quand un jour, un habitant de
Lvis, en creusant le sol, entendit sa bche rsonner sur un corps
mtallique.

Il creusa encore et constata-- terreur!--que c'tait la cage, avec le
squelette de l'horrible vieille!...

Toute la ville courut voir la lugubre trouvaille. L'histoire de la
petite fille d'Exili tait pourtant bien oublie dj.

Un peu plus tard, le Musum public de Boston achetait la relique maudite
et lui donnait une place d'honneur dans ses chambres curieuses.

Une jeune dame de Qubec qui savait le drame sanglant et dont l'oeil
attentif ne laisse rien chapper, l'a vue et me l'a dit.

La maison de Saint-Vallier ft brle jusque dans ses fondements, dans
la nuit qui suivit l'excution de la sorcire. Avec la maison de la
Corriveau fut dtruit le laboratoire d'Antonio Exili, et le secret
infernal de _l'Aqua Tofana_ fut perdu. Esprons que nul chimiste,
jamais, ne le retrouvera.

Et maintenant, notre tche est termine. Notre rcit finit dans les
pleurs, comme presque tous les vrais rcits de cette pauvre terre. La
justice humaine, la justice divine n'y apparaissent gure. Hlas! nous
aurions aim qu'il en fut autrement, car le coeur soupire aprs la
flicit comme l'oeil aprs la lumire! Mais la vrit est plus
puissante et plus neuve que la fiction. Et puis, l'heure de Dieu sonne
quand il le faut. Sa justice est infaillible et la justice de l'homme
est bien aveugle.

Au reste, moi qui cris cette histoire mlancolique, je ne me sens pas
le courage de mpriser la tradition et d'oublier la vrit pendant que
le _Chien d'Or_ est encore l sur une des faades de la rue Buade;
pendant que les ruines de Beaumanoir recouvrent encore les cendres
muettes de Caroline de Saint-Castin; pendant que sous l'oeil de Dieu et
les reflets de la lampe votive, Hlose de Lotbinire et Amlie de
Repentigny dorment paisiblement leur dernier sommeil!

FIN




                              APPENDICE

                NOTES HISTORIQUES PAR BENJAMIN SULTE


1.--En aucun temps, sous le rgime franais, nous n'avons commerc avec
Saint-Malo et la Bretagne. A l'poque de M. de la Galissonnire on ne
voyait  Qubec que des navires de La Rochelle, Bordeaux et Le Havre,
soit du Poitou et de Normandie. Parfois, une voile venant de la Loire,
soit l'Anjou, se mlait  cette petite flotte. Normandie, Anjou, Maine,
Poitou, Saintonge,--et non la Bretagne,--tels sont les pays originaires
des Canadiens. En 1865, nous nous imaginions que la colonie s'tait
forme en bonne proportion de compatriotes de Jacques Cartier. Mais 
prsent il est facile de voir que nous n'avons jamais commerc avec les
Bretons; et, de plus, le Dictionnaire gnalogique de Mgr. Tanguay ne
donne qu'un tout petit nombre de colons de cette provenance, venus tard
et un par un,  diffrentes poques. (Voir Suite, les Bretons au Canada,
M.S.R.C., 1910, p. 45).

2.--Rigaud de Vaudreuil tait major des Trois-Rivires. Son frre,
dsign alors sous le nom de Cavagnac, tait gouverneur de la Louisiane
et fut le dernier gouverneur du Canada sous le rgime franais. Ces deux
hommes taient Canadiens; leur pre, Rigaud de Vaudreuil, tait mort
gouverneur de la Nouvelle-France, en 1715. Les Vaudreuil sont rests
militaires, mais ils avaient des seigneuries tant soit peu habites.
Aprs 1760, les deux frres sont repasss en France.

3.--Monseigneur Henri-Marie Dubreuil de Pontbriand, n  Vannes, en
Bretagne, arrive dans la colonie en 1741, pour succder  Mgr de
Lauberivire. Il vit la guerre de 1744  1748 et celle de la conqute.
Le gouvernement et l'vque tant rfugis  Montral en 1760, ce
dernier y mourut le 8 juin, trois mois avant la capitulation.

4.--Claude-Charles de Berry, sieur des Essarts, n  Montral en 1720,
tait fils d'un lieutenant dans les troupes et d'une Canadienne, Anne
Lematre. Son ordination comme prtre rcollet, sous le nom de Flix,
est de 1740, ce qui enlve toute vraisemblance  la lgende qu'il aurait
servi comme officier de dragons. C'est en 1796 qu'il devint suprieur de
son ordre en Canada; il mourut quatre ans plus tard. Son esprit
caustique et ses allures libres ont faire croire qu'il avait port les
armes. En 1748 il n'tait pas encore le personnage qu'il allait devenir
par la suite.

5.--Antoine Juchereau de Saint-Denis, seigneur de Beauport, descendait
en quatrime gnration de Jean Juchereau, tabli prs de Qubec depuis
plus de cent ans. Famille anoblie par Louis XIV. Seigneurs actifs,
militaires, hommes de loi, les Juchereau sont rests parmi nous, aprs
la conqute.

6.--Pierre Le Gardeur de Repentigny et son frre, Charles Le Gardeur de
Tilly, arrivs en 1636, venaient de Normandie. Leurs deux familles
avaient dj fait souche  l'poque du dbut de ce roman. Elles
comptaient parmi les plus influentes de la Nouvelle-France. On les
trouve partout comme militaires, seigneurs, commandants de postes
loigns, gens d'action, en faveur auprs des autorits. M.
Pierre-Georges Roy a trs bien crit leur histoire.

7.--Les Renaud d'Avesnes des Meloises taient au Canada depuis 1685.
Famille militaire. Elle n'existe plus parmi nous, mais se maintient en
France. La belle Anglique a fait parler d'elle. Kirby a raison de nous
montrer certaines familles du Canada qui reproduisaient les agissements
de la folle noblesse du temps de Louis XV, et ne comptaient la colonie
pour rien. Dans ce milieu, Bigot retrouvait son lment.

8.--Jean-Louis de Chapt. sieur de la Corne, militaire, vint de France en
1683 et mourut lieutenant de roi  Montral vers 1733. Son fils, qui
figure dans ce roman, a eu une carrire remplie de combats de missions
diplomatiques et mme d'un peu de commerce. A lui seul il fournirait
matire  plus d'un roman. J'ai connu, en 1850, M. de Niverville qui m'a
montr une pinglette  lui donne, en 1775, par de la Corne, qui tait
n en 1706.

9.--Un officier du nom de Philibert, natif de l'Anjou, tait mort 
Qubec en 1743, sans laisser de descendance, d'aprs M. Aegidius
Fauteux, bibliothcaire  Saint-Sulpice,  Montral. Vers ce mme temps
un autre Philibert (voir note 15), venant de la Lorraine, s'tait tabli
comme marchand  Qubec et avait achet la maison du _Chien d'Or_. Il
n'est pas permis de supposer une parent quelconque entre des deux
hommes, parce que Philibert de l'Anjou et Philibert de la Lorraine nous
taient venus l'un du nord-ouest et l'autre du nord-est de la France.

10.--Le plus haut grade dans les troupes du Canada tait celui de
capitaine. Le capitaine qui agissait comme secrtaire du gouverneur ou
adjudant pour correspondre avec les petites compagnies et escouades
stationnes en divers endroits de cette colonie, si tendue comme
territoire, tait qualifi de major, par courtoisie. Nos troupes, de
1683  1752, n'taient composes  peu prs que de jeunes Canadiens qui
servaient durant trois ou quatre annes et retournaient chez eux.
C'tait de l'infanterie lgre, des tirailleurs, genre _scouts_.

11.--En 1748 nous n'avions que des compagnies franches, c'est--dire
indpendantes les unes des autres. Pas de rgiments. Au dbut de la
guerre de Sept Ans, Montcalm amena quelques dtachements des troupes de
France, dont un tir du rgiment du Barn formant peut-tre le tiers de
ce rgiment.

12.--Royal-Roussillon et Ponthieu taient de simples dtachements
arrivs ici aprs 1754. Aucun rgiment n'est venu avec Dieakau et
Montcalm. Le seul rgiment que nous ayons jamais eu au complet est celui
de Carignan, arriv en 1665, retourn en partie en 1668. (_Voir_ Suite,
Mlanges Historiques _8me vol. dition postrieure  ces Notes._)

13.--Le chteau de Beaumanoir n'a jamais appartenu  Bigot. Tout ce qui
a trait aux ftes que donnait Bigot se place naturellement dans
l'Intendance de Qubec, vaste construction situe en dehors de la porte
du Palais. C'tait une demeure somptueuse dont nous connaissons tous les
mesurages d'aprs un plan officiel trs dtaill. On y menait une vie 
tout casser. Kirby n'en dit pas trop sur Bigot et sa clique. (_Voir_
Suite, Mlanges Historiques _vol. 10, pp. 107-117, dition postrieure
 ces Notes_.)

14.--Ni Jolliet, ni Marquette et ni La Salle n'ont connu le chteau de
Beaumanoir. Le tmoignage qui en fait remonter la construction jusqu'
l'poque de l'intendant Talon n'est pas fond. Le fief, sur lequel a t
bti plus tard le chteau qui porta successivement les noms de maison de
la Montagne, Bgon, Beaumanoir, Hermitage et Bigot, appartenait 
Franoise Duquet, pouse de Jean Madry, de qui Bgon l'acheta en 1718.
La maison de pierre a donc t construite par Bgon aprs 1718. Elle
resta la proprit de la famille jusqu'au 12 octobre 1753, alors que
Guillaume Estbe s'en rendit acqureur.

15.--Nicolas-Jacquin dit Philibert, n vers 1700,  Martigny, diocse de
Toul, en Lorraine, pousa  Qubec, en 1733, Marie-Anne Gurin, issue
d'une famille de l'le d'Orlans. Tu par Le Gardeur, comme il est dit
dans le roman, il pardonna  celui qui l'avait frapp et fut inhum dans
l'glise, le 23 janvier 1748. Ce pardon carte toute ide de vengeance
de la part de ses enfante.

16.--Pierre-Jean-Baptiste-Franois-Xavier Le Gardeur de Repentigny, n 
Montral le 20 mai 1719, reut des lettres de grce du roi aprs avoir
tu Philibert; il se maria  Montral, en 1753, avec Catherine-Anglique
Payan de Noyon qui mourut en 1757. Il passa en France en 1760, prit du
service pour les Indes, devint brigadier-gnral et mourut en 1775,
gouverneur de Man, sur la cte de Malabar, au sud-ouest de la grande
pninsule de l'Hindoustan. (Note de M. Pierre-Georges Roy.)




                         TABLE DES MATIRES


La chanson du canotier.
Hiers charmants, riants demains.
Une journe au manoir.
_Felices ter et amplius_.
Vos paroles mielleuses ne vous serviront de rien.
Le bal de l'intendant.
Que la danse continue!
La Corriveau.
Les Parques.
Flacons tout remplis de drogues vnneuses.
La porte large mais honteuse d'un mensonge.
L'arrive de Pierre Philibert.
Une mauvaise nuit au dedans et au dehors.
Mre Malheur.
Plus d'espoir! c'est le cri du corbeau.
Un forfait sans nom.
Parlons des pitaphes, des corbeaux et des vers.
Une main sanglante gante de soie.
L'intendant dans un dilemme.
Je veux nourrir grassement la vieille rancune que j'ai contre lui.
Le bourgeois Philibert
Une partie nulle.
Fermez avec une agrafe d'or le livre du bonheur!
La place du march, le jour de la Saint-Martin.
Bienheureux,  Seigneur! sont ceux qui meurent en faisant ta volont!
Les mauvaises nouvelles vont vite.
La lampe de Repentigny.
Oh! qu'ils sont beaux dans la mort ses restes bnis!
La justice de Dieu peut tre lente, car elle est certaine.
Appendice.




[Fin du roman _Le Chien d'Or_ par William Kirby,
traduit par Pamphile Le May]