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Titre: La seconde mre
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1888
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1888 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   1 octobre 2008
Date de la dernire mise  jour: 1 octobre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 177

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                           LA SECONDE MRE




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpose au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en septembre 1888.



                                 LA
                            SECONDE MRE

                                 PAR

                           HENRY GRVILLE

                       [Illustration: blason]


                                PARIS
                             LIBRAIRIE PLON
               E. PLON, NOURRIT et Cie IMPRIMEURS-DITEURS
                           RUE GARANCIRE, 10


                        Tous droits rservs




                            LA SECONDE MRE




                                  I


Pendant que Jaff se glissait derrire lui, Richard Brice rassembla les
rnes de ses trotteurs. Le train qu'il venait de quitter s'branla et
s'en alla  toute Vitesse en lanant  coups rapides de petites bouffes
de vapeur, dans la direction oppose  celle que prenait le phaton. Les
volutes lgantes s'accrochaient aux basses branches des peupliers; on
et dit que, dans la tide pesanteur de cette journe, il leur tait
impossible de s'lever plus haut; et elles y restaient longtemps, comme
embarrasses de disparatre sans attirer l'attention.

Les trotteurs avaient pris une belle allure sur la route sinueuse, une
vraie route de France, lastique et ferme, avec juste assez de pentes
pour donner de la varit au paysage; un paysage tout vert, extrmement
vert, tel qu'on n'en peut voir qu'aprs de longues pluies d't. Il se
droulait aimablement, tantt  gauche, tantt  droite, mais toujours
born d'un ct par un pan de colline, o, pour ouvrir la route, la mine
avait fait une blessure toute frache dans le grs couleur de rouille.

La pluie avait cess; il restait cependant tant d'humidit dans l'air,
que les gouttelettes s'amassaient comme un rseau serr de fines perles
sur le nickel des harnais. Une sorte d'oppression dlicieuse coupait
lgrement la respiration; il tait  la fois trs doux et un peu
difficile de vivre dans cette atmosphre sature d'eau. Le ciel tait
gris, sans horizon, et cependant, sous l'herbe vigoureuse, dans les
pousses audacieuses des peupliers et des ormes, courait une ardeur de
vie communicative; la sve d'aot montait de toutes parts.

La pente s'tait accentue; les chevaux ne songeaient point  ralentir
leur allure pourtant; mais, tout distrait qu'il fut, Richard Brice y
pensa pour eux; aprs les avoir mis au pas, il se pencha un peu en
arrire.

--Jaff, dit-il, comment va ma mre?

Jaff s'inclina lgrement, de faon  se trouver presque face  face
avec son matre.

-Madame va bien, rpondit-il d'un ton  la fois familier et respectueux,
comme un ancien serviteur sr de sa situation; seulement, ce matin,
quand elle a reu la lettre de monsieur, elle tait un peu...

--Un peu quoi? fit Brice avec une nuance de brusquerie.

--Un peu... je ne sais pas comment m'exprimer en conservant le respect
que je dois  monsieur et  madame...

--Parle donc! tu chercheras tes mots une autre fois!

--Madame tait, puisque monsieur l'exige, un peu pas comme 
l'ordinaire. Monsieur a donc crit quelque chose qui n'a pas convenu 
madame?

L'honnte figure de Jaff exprimait une anxit si comique, que Brice ne
put s'empcher de sourire.

--Oui, Jaff, rpondit-il avec un demi-sourire, ce que je lui crivais
n'tait pas de nature  lui plaire... quoique vraiment...

La route redescendait; Brice serra le frein, reprit son fouet et regarda
les oreilles de ses chevaux. Aprs avoir attendu encore deux ou trois
secondes dans la mme attitude respectueuse, Jaff se remit en position,
les bras croiss.

Il y avait juste quarante ans que Jaff avait vu le jour aux Pignons,
sur les terres de la famille Brice;  peine dans sa septime anne, il
avait pris par la main M. Richard, comme on l'appelait, dont les trois
ans pleins de turbulence djouaient dj la surveillance des bonnes.
Jaff tait devenu le gardien du jeune matre,  l'ge o les enfants
riches sont encore gards eux-mmes jalousement.

Les ans avaient pass; de camarade protecteur, Jaff tait devenu groom,
puis valet de pied, mais on n'avait jamais pu le styler pour la ville;
ce fils de jardinier demeurait paysan en dpit de toutes les culottes
courtes du monde: force avait t de le rintgrer dans la petite livre
et de le garder aux Pignons. D'ailleurs, sans Jaff, personne ne pouvait
bien se reprsenter les Pignons. Si Jaff n'tait presque pas un
domestique de grande maison, les Pignons n'taient presque pas non plus
un chteau; c'tait une demeure ancienne, de noble apparence, mais
absolument dnue de prestige fodal. Au fond, Richard Brice n'en aimait
que mieux l'un et l'autre; cela le reposait de Paris.

On voyait tout prs, au haut d'une verte colline, le manoir, original
assemblage de tourelles et de corps de btiments, construits sans plan
dtermin, suivant les besoins des gnrations successives; au sein de
ce riant paysage de Bourgogne, il avait un air franchement bourguignon:
jovial sans trivialit, riche sans ostentation, solide et bien bti sans
lourdeur... Du plus loin qu'il vit les poivrires, Brice leur adressa un
sourire.

--Jaff, dit-il, comme si ce sourire en et veill un autre au fond de
sa pense, comment va mon fils?

--Ah! le matin, qu'il est beau! s'cria Jaff, oubliant dans son
enthousiasme toute formule conventionnelle. Qu'il est beau et qu'il est
fort! Hier, il m'a donn un coup de poing dans le dos! j'ai cru que
j'allais tomber  quatre pattes. C'tait pour jouer, vous savez,
monsieur... aussi, j'tais  genoux  lui raccommoder son cheval,
c'tait trop tentant!

--As-tu des nouvelles de la Rouveraye? Comment va ma fille?

--La mignonne! J'y ai t avant-hier; elle va tant bien qu'elle peut, le
trsor! c'est un charme. Il n'y a rien de plus joli ni de plus aimable
au monde.

La bouche de Jaff s'tait largie jusqu' ses oreilles rouges, et tout
son visage n'tait que jubilation. Au son mu de sa voix, Brice s'tait
retourn.

--Tu aurais d te marier, dit-il  son fidle serviteur. Tu tais fait
pour tre pre de famille.

--Eh! monsieur, rpondit le domestique en sautant  terre pour ouvrir la
grille du parc, si j'avais eu des enfants, a m'aurait peut-tre empch
d'aimer les vtres!

Il regrimpa en achevant sa phrase, et cinq minutes plus tard Brice, lui
jetant les rnes, gravit lgrement les marches du perron.

--Dire qu'il n'a que trente-six ans! pensa le brave homme en suivant son
matre des yeux; qu'il n'a que trente-six ans, que j'en ai dj
quarante, et que moi, j'ai le bonheur d'tre garon, tandis que lui, le
voil dj veuf, avec deux enfants, encore! Et la petite mignonne qui
sait  peine dire Papa..., et qui n'aura jamais besoin de dire:
Maman!

--Enfin, te voil! fit Mme Brice en accourant au-devant de son fils.
Pendant qu'il l'embrassait, elle l'accablait de questions. C'tait une
petite femme mince et vive, toujours lgante sous ses jolis cheveux
jadis blonds, aujourd'hui presque tout  fait blancs, mais
dlicieusement fins, qui faisaient  son visage une aurole de mousse
frise. C'tait le mouvement incarn, et son nergie, singulire dans ce
petit corps frle, au lieu de diminuer, semblait s'accrotre avec l'ge.

--O est mon fils? dit Richard lorsqu'il put parler.

--Dans la salle  manger; tu le verras tout  l'heure. D'abord, dis-moi,
ce n'est pas srieux, ce projet? Je t'avertis que si c'est une
plaisanterie, je la trouve d'un got dplorable; si c'ait srieux, je...

--Ma chre mre, interrompit Richard avec un rire contraint, faites-moi
embrasser Edme et donnez-moi  djeuner, je vous en supplie! Nous
causerons ensuite.

Mme Brice devint soudain trs grave; elle connaissait son fils et savait
qu'il ne faisait jamais que ce qu'il voulait; sans lui rpondre, elle
sonna, donna l'ordre de servir et passa avec lui dans la salle  manger.

Ds qu'Edme aperut son pre, il courut  lui et voulut grimper  ses
jambes. C'tait un bel enfant de six ans et demi, robuste et hardi,
l'air  la fois naf et effront, comme les garons qui n'ignorent pas
leur pouvoir sur les femmes qui les entourent, dj hommes sur ce point,
et conscients de leur toute-puissance.

Jaff apparut bientt; d'une main sre et ferme, il installa Edme sur sa
chaise haute et lui noua une serviette sous le menton; Brice s'aperut
aussitt que son fils respectait beaucoup plus le domestique que sa
grand'mre, et il ne put s'empcher de sourire intrieurement.

L'autoritaire Mme Brice, qui avait men haut la main les tudes de
Richard, trop tt priv de son pre, avait-elle trouv son matre dans
ce beau petit garon blond, aux yeux gris de fer, si pareil  ce
qu'tait Richard lui-mme  son ge? Jeune toujours, malgr les cheveux
gris qui, sur ses tempes, se mlaient  ses belles boucles blondes,
Richard Brice, l'honneur du barreau de Paris, riche et dput, ne put
s'empcher de s'amuser, comme un colier en rupture de classe,  la
pense que sa svre maman tait rgente  son tour par ce despote en
chaussettes courtes. Cela dura aussi peu qu'un clair, mais ce fut une
revanche dlicieuse.

Le djeuner fut rapide. Jaff lui-mme semblait deviner qu'on avait hte
d'en finir; Edme, un peu calm par la prsence de son pre, tait d'une
sagesse rare et ne fit que deux ou trois sottises;  l'heure des
fraises, cependant, le pot  crme courut de tels prils entre ses mains
vigoureuses et rsistantes, que Mme Brice, aprs deux ou trois
sommations sans effet, jugea prudent de lever le sige. Richard, dans la
porte, jeta un dernier coup d'oeil sur l'hritier de son nom, et vit que
l'ordre allait renatre, grce  l'imperturbable et irrsistible bonne
humeur de Jaff. Les fraises, inondes de crme, disparaissaient par
poignes dans la bouche du petit hros, mais le sucrier et l'assiette de
fruits, aussi bien que le pot  crme, taient rangs sur le dressoir,
hors de porte. Sur ce tableau enchanteur la porte se referma.

--Il est pourtant vraiment gt! dit Richard Brice avec une extrme
douceur.

--Gt! s'cria la grand mre, je te conseille d'en parler; je le gte
cent fois moins que tu ne le faisais toi-mme!

Brice soupira.

--Peut-tre! dit-il avec mlancolie; mais quand on supporte ces
choses-l soi-mme, on ne s'en aperoit pas. Et puis, chez nous, les
derniers temps, on lui laissait faire un peu ce qu'il voulait... J'avais
si peur de contrarier ma pauvre Madeleine...

--Madeleine... ah! oui, parlons-en! fit Mme Brice en se tournant vers
son fils avec un mouvement emport. C'est donc vrai? tu veux te
remarier?

Elle attendit  peine la rponse, et repartit aussitt:

--C'est abominable! tu es veuf  peine depuis dix-huit mois, et tu veux
te remarier! Je ne voulais pas en croire ta lettre... Je me disais:
C'est impossible, c'est quelque fantaisie absurde... Et c'est vrai?
C'est monstrueux! Mais parle donc!

Elle se jeta dans un fauteuil d'un air exaspr. Richard se tenait
debout devant elle, appuy d'une main au dossier d'une chaise; sa haute
taille semblait se hausser encore de toute la dignit de son attitude.
Malgr son irritation, sa mre ne put s'empcher de convenir en
elle-mme qu'il tait vraiment superbe: ses yeux profonds, gris de fer,
semblaient se creuser; ses lvres loquentes, qui tremblaient un peu,
formulrent enfin des paroles.

--Oui, ma mre, dit-il, je veux me remarier. Je comprends que cela vous
paraisse trange, peut-tre blmable, mais cela est. C'est un fait, et
il faut traiter cela comme un fait.

Elle voulut l'interrompre, un geste  la fois trs respectueux et trs
ferme la contraignit au silence. Il parlait, appuy d'une main, comme il
l'et fait au barreau, et, en effet, il plaidait, pour ses autels et ses
foyers, de toute son me, avec cette loquente simplicit qui tait sa
force, car elle jaillissait de son intelligence et de son coeur.

--Ma mre, dit-il, coutez-moi. Vous savez quelle a t ma jeunesse;
vous savez qu'lev par vous, j'avais appris  me respecter moi-mme
autant qu' respecter le nom de mon pre; vous savez par consquent que
j'ai banni de ma vie tout ce qui aurait pu sembler rprhensible. Vous
m'aviez inspir la grande ide de la famille, avec ses devoirs et ses
joies; c'est pour ces devoirs et ces joies que j'ai vcu! D'autres mres
laissent  leurs fils le soin de se choisir une pouse, vous avez agi
diffremment.

--M'en blmes-tu? interrompit vivement Mme Brice.

--Loin de l; je vous ai toujours remercie, ma mre, rpondit Richard
avec un clair de tendresse dans ses beaux yeux sombres. Mais il n'en
est pas moins vrai que, lors de mon mariage, je n'ai pas eu toute la
libert de choix qu'ont la plupart des autres hommes.

--Le mariage que j'avais prpar pour toi tait le plus beau qui se pt
rver, interrompit encore Mme Brice; tout s'y trouvait: la fortune, les
alliances, la beaut, l'esprit, la bont...

--Tout s'y trouvait en effet, ma mre, reprit Richard gravement; tout,
except l'amour.

Mme Brice, d'un brusque mouvement, tendit son visage incrdule vers son
fils.

--Except l'amour, rpta Richard de la mme voix grave et mlancolique.
Madeleine avait toutes les vertus, tous les dons... je n'ai jamais pu
l'aimer. Ce n'est pas ma faute.

--Elle t'aimait! jeta Mme Brice dans un sanglot, puis elle ensevelit son
visage dans ses mains, au souvenir de la belle-fille qu'elle avait tant
aime.

--Elle m'aimait, dit Richard, et c'est pour cela que jamais,
jamais,--entendez-vous, ma mre?--depuis le jour o vous avez demand sa
main pour moi, jusqu'au moment o je lui ai ferm les yeux, jamais la
chre femme n'a pu souponner que je n'avais pas pour elle autant
d'amour qu'elle en avait pour moi.

Mme Brice attacha sur son fils un regard plein de questions muettes.

--Elle est morte heureuse, continua Richard, dans l'illusion du premier
jour, et cependant, ma mre, nous avions t maris dix ans! Pendant ces
dix annes, vous me croirez sans que je vous en fasse le serment, je
n'ai permis  aucune tentation d'approcher de moi. Plus d'une fois, dans
le monde ou hors du monde, j'ai rencontr des femmes moins parfaites que
Madeleine, mais qui pour moi revtaient un charme qu'elle n'avait pas...
Je ne me suis jamais permis de penser  elles, pas une minute, pas une
seconde... Je savais que je n'aimerais jamais ma femme, mais je m'tais
jur de n'en point aimer une autre.

--Pourquoi ne l'aimais-tu pas? fit Mme Brice avec une sorte de colre.

--Sait-on pourquoi l'on aime? Ce n'tait ni sa faute ni la mienne.
Peut-tre parce que je l'avais connue enfant, parce que nous tions
cousins, bien que sans parent trs proche; peut-tre aussi,--il
s'arrta un Instant, puis reprit  voix plus basse,--peut-tre parce que
l'amour qu'elle avait pour moi tait trop discret, trop concentr, trop
silencieux...

--C'tait de la dignit, dit Mme Brice.

--Sans doute... je suis seul coupable de n'avoir pas pu partager cette
noble tendresse, et la mmoire de Madeleine me sera toujours chre.

Il se tut et sembla revivre en lui-mme les jours passs, parfois amers,
bien que lui seul et connu leur amertume.

--Enfin, ma mre, reprit-il, lorsqu'elle est morte, vous savez si je
l'ai sincrement pleure; elle avait t mon amie, et elle m'avait donn
deux enfants...

--N'est-ce pas assez pour ton bonheur? fit Mme Brice avec quelque
rudesse.

Son fils la regarda bien en face.

--J'avais jur de ne pas aimer une autre femme, rpondit-il, mais la
mort m'a dli de mon serment. J'ai trente-six ans, ma mre; ma vie
promet d'tre longue, elle sera belle, je t'espre. J'aime,  prsent,
pour la premire fois de ma vie; j'aime, et je veux tre heureux!

Il s'tait transfigur en parlant. Une jeunesse nouvelle semblait
baigner ses tempes fraches et ses belles boucles blondes. Si mcontente
qu'elle ft, sa mre, en vraie mre qu'elle tait, ne put s'empcher
d'admirer la beaut et l'loquence de son fils. Mais elle revint
sur-le-champ aux questions qui la proccupaient.

--Et tes enfants, dit-elle, tu veux leur donner une belle-mre?

--Une seconde mre, rpliqua Richard; c'est bien diffrent.

--Le nom ne fait rien  la chose, reprit vivement Mme Brice. C'est une
belle-mre que tu veux leur donner; tu n'as donc pas le sentiment de tes
devoirs envers eux?

--La femme que je veux pouser m'aime assez pour aimer mes enfants, dit
Brice avec orgueil.

--Tu le crois!

Mme Brice se leva et parcourut le salon pendant quelques instants, d'un
air proccup; puis elle ouvrit tout  coup la porte-fentre qui donnait
sur le perron.

--Regarde ton fils, dit-elle, tu aurais le coeur de le savoir
malheureux?

Edme, en ce moment, promenait au bout d'une longe Jaff, converti en
poulain; il faisait claquer son petit fouet avec une adresse peu commune
 son ge, et le bon serviteur ne manquait pas d'excuter,  chaque
fois, une ruade qui jetait l'enfant dans une joie folle. Brice ne put
s'empcher de rire.

--Si vous voulez que je croie au malheur de mon petit garon, dit-il, je
vous en prie, ma mre, refermez cette porte...

Mme Brice se retourna brusquement vers lui.

--Raillez votre mre,  prsent! fit-elle d'une voix o la colre
luttait avec les larmes; n'est-il pas tonnant, en vrit, que j'aime
votre enfant plus que vous ne l'aimez vous-mme?

Elle fondit en pleurs et se jeta sur un canap. Richard vint s'asseoir
prs d'elle, si prs qu'il se trouva presque  genoux, et lui prit les
deux mains qu'il emprisonna dans les siennes.

--Ma mre chrie, lui dit-il, vous tes la plus adorable des
grand'mres, comme vous avez t la meilleure des mres, et je vous aime
de tout mon coeur, mme quand vous tes pour moi passablement dure et un
peu injuste.

Elle voulut retirer ses mains, mais il les tenait bien.

--Un peu injuste, rpta-t-il. Ne comprenez-vous pas que ma vie est trs
occupe, trs austre, souvent triste; que le barreau est une profession
o l'on devient aisment misanthrope,  force de voir les mauvais cts
de la nature humaine; que la politique est toujours pnible, souvent
coeurante, et que j'ai besoin d'avoir dans ma maison une belle fleur
panouie, comme vous en avez sans cesse prs de vous, dans un vase, pour
reposer ma vue et mon coeur? Voudriez-vous vraiment me condamner 
rentrer toujours seul dans un logis toujours dsert?  ne jamais voir
que des visages d'hommes autour de ma table,  vivre seul, ma mre
aime, et  mourir seul?...

--Tu as tes enfants! rpliqua opinitrement la grand'mre.

--Pardon, fit Brice en souriant, c'est Mme de la Rouveraye et vous qui
les avez. Si vous voulez me les rendre...

--Pour cela non! Tu n'y penses pas! Un enfant de cinq ans, un bb de
vingt-deux mois! Eh! mon Dieu! qu'en ferais-tu?

--Vous voyez bien! reprit Brice en lui baisant alternativement les deux
mains; alors, laissez-moi pouser la charmante fille qui consent 
s'embarrasser d'un veuf et de ses enfants!

--S'embarrasser de toi? s'cria Mme Brice, je voudrais bien savoir
quelle femme serait assez sotte pour ne pas s'estimer heureuse de
t'pouser!

--M'pouser, moi... et mes deux enfants, insista Richard.

--Et tes deux enfants, naturellement! Faudrait-il pas les tuer?
D'ailleurs, continua-t-elle entre ses dents, j'ai ide que ces
enfants-l ne la gneront pas beaucoup!

--Vous dites, ma mre chrie?

--Rien, monsieur mon fils,--rien qui vous regarde, pour le prsent du
moins. Et comment s'appelle-t-elle, cette jeune personne que vous
prtendez qui vous aime? Est-ce quelqu'un du monde, tout au moins?

--Vous n'en doutez pas, ma mre. C'est Mlle Odile Montaubray.

--Montaubray de la Creuse?

--Prcisment.

--Ah!

Dans cette simple exclamation, Mme Brice fit entrer tout un monde de
penses. Il y avait de la surprise, du respect, un certain
dsappointement de sentir l'impossibilit de lutter davantage, ml 
l'orgueil invitable que devait inspirer une telle alliance. pouser la
fille du dput de la Creuse, c'tait faire un de ces mariages princiers
comme on n'en rencontre ailleurs que chez les princes; c'tait s'unir 
l'une des familles de France les plus noblement riches, les plus
universellement considres. Certes, les Brice taient au haut de
l'chelle, dans cette belle et bonne bourgeoisie dont ils s'honoraient
de faire partie; mais au-dessus d'eux, il y avait les Montaubray, et Mme
Brice elle-mme ne pouvait s'empcher de le reconnatre. Richard gardait
le silence, devinant et suivant les penses de sa mre.

--Enfin, reprit-elle, s'arrachant  ses satisfactions vaniteuses, si
flatteuse que soit cette alliance, le fait n'en reste pas moins le mme:
tu veux te remarier, gostement, sans souci de tes enfants?

--J'en ai grand souci, ma mre, et c'est prcisment parce qu'ils me
sont si chers que je ne veux pas en vivre toujours spar, comme cela ne
manquerait pas si je restais veuf.

Les yeux vifs et perants de la grand'mre lancrent une flamme; elle ne
dit rien, mais elle serra les lvres, et son fils, qui la connaissait
bien, comprit qu'elle lui rpondait Intrieurement:

--Donner mon petit-fils  Mlle Montaubray? Jamais!

--Il faudra bien qu'un jour Edme entre au lyce, reprit Richard avec une
douceur extrme, o Mme Brice lut une volont aussi indomptable que la
sienne: ce jour-l, il lui faudra un intrieur  Paris pour s'y reposer,
pour s'y retremper dans la vie de famille...

--Alors, interrompit schement Mme Brice, j'habiterai Paris en hiver, et
Mme de la Rouveraye fera de mme pour Yveline.

Richard se mordit les lvres. Elles avaient arrang leur vie, les deux
grand'mres, d'accord ensemble pour lui prendre ses enfants! Chacune
s'tait adjug celui que les circonstances semblaient lui accorder plus
particulirement, et lui, le veuf, le pre, non seulement on lui
refusait leur prsence, mais encore on ne lui permettait pas de se
remarier! Quel impitoyable gosme! Il frmit tout entier d'indignation
contenue.

--Il me semble, ma mre, dit-il, qu'en tout cela, on me compte pour bien
peu de chose!

Mme Brice le regarda d'un air presque mchant.

--Tant pis pour vous, mon fils, dit-elle; c'est un malheur que vous ayez
perdu votre femme; mais puisque vous ne l'aimiez pas, la perte doit vous
paratre moins sensible...

--Ma mre! s'cria Richard, froiss dans ses sentiments les plus
dlicats.

--Libre  vous d'pouser une seconde femme, puisqu'elle consent  vous
prendre, comme vous le dites, mais sachez qu'elle n'aura point 
s'embarrasser de vos deux enfants. Si vous aviez respect votre
veuvage, Mme de la Rouveraye et moi, nous aurions pu faire le sacrifice
de vous les rendre plus tard; mais mari, vous n'avez plus mme l'ombre
d'un prtexte pour nous les rclamer.

--Voyons, ma mre, vous n'y pensez pas... commenait Richard, qui avait
repris son empire sur lui-mme et qui s'apprtait  lutter encore; elle
ne le laissa point parler.

--Si vous aimez les enfants, votre seconde femme vous en donnera,
reprit-elle, et ceux-l, vous pouvez tre assur que nous ne vous les
disputerons point: ma bru Madeleine tait la fille de mon choix, je
l'aimais aussi tendrement que si je l'avais mise au monde; les enfants
que vous avez eus d'elle sont deux fois mes enfants, et vritablement,
au peu de cas que vous en faites, je vous dclare qu'ils sont plus les
miens que les vtres! Demandez  Mme de la Rouveraye si elle veut vous
rendre Yveline; pour moi, je vous l'affirme, jamais Edme n'habitera la
maison o vous aurez introduit une martre.

Richard s'inclina devant sa mre, qui s'tait arrte court, effraye
par l'trange son du mot qu'elle venait de prononcer.

--Ceci met fin  notre entretien, dit-il, ma mre. Je n'ai plus qu'
vous quitter.

--O allez-vous? fit Mme Brice en se jetant instinctivement entre lui et
la porte.

--Chez Mme de la Rouveraye, lui annoncer mon mariage, comme je viens de
le faire pour vous.

Mme Brice serra ses deux mains trs fort l'une contre l'autre et voulut
parler, mais ses lvres n'articulrent aucun mot.

--Au revoir, ma mre, reprit Richard, trs ple, et dtournant les
yeux;--je pense que vous ne voudrez pas assister  mon mariage?...

Mme Brice lui prit violemment les mains et l'entrana vers le canap, o
elle se laissa tomber; il resta debout, quoiqu'elle lui fit place auprs
d'elle, n'essayant pas de se dgager, mais ne rpondant pas  son
treinte.

--Tu l'aimes donc bien, cette femme? lui dit-elle en le regardant
presque avec prire.

--Je l'aime, rpliqua Richard lentement, les yeux fixs dans ceux de sa
mre; je l'aime et je la respecte; elle est bonne, elle est grande, elle
est gnreuse. Ah! ma mre, si vous saviez ce qu'elle est et ce qu'elle
vaut, vous seriez la premire  l'adorer!

Mme Brice lcha les mains de son fils.

--Voil les hommes! dit-elle avec amertume; ils sont tous les mmes!
Vienne un joli visage, et tout est oubli.

--Mre, dit Richard, avec une inflexion caressante, qui le fit
ressembler  son fils, voil les femmes! Le prjug est leur matre, et
elles ne veulent pas voir, mme quand on leur tiendrait les yeux ouverts
de force.

Mme Brice poussa un soupir et resta un instant silencieuse.

--Enfin, dit-elle, tu veux pouser Mlle Montaubray; videmment, aux yeux
du monde, mon refus serait absurde, et il faut que je te donne mon
consentement.

Richard allait parler, elle l'arrta.

--Ne me remercie pas, fit-elle avec vivacit. Je te donne mon
consentement, parce que la famille Montaubray est absolument honorable,
et que je suis contrainte de reconnatre que c'est nous qui devons tre
flatts de l'alliance. De mme, j'assisterai  ton mariage, et j'aurai
toujours avec ta femme les relations que commandent les biensances.
Mais sache-le bien, jamais elle n'aura Edme; elle ne saurait remplacer
pour lui la mre qu'il a perdue. Dis-lui bien d'avance, afin qu'elle le
sache, que toute prire, toute insistance serait inutile et ne servirait
qu' rendre les rapports plus tendus et plus pnibles entre nous. Tu me
connais, tu sais que je ne me dpense point en vaines paroles; c'est
dit.

Il la regardait, avec une arrire-pense dans les yeux; elle le comprit.

--Oui, je sais, la loi est de ton ct; tu peux me sommer de te rendre
ton fils. Fais-le,--et nous ne nous reverrons jamais.

--Oh! ma mre! dit-il, bless jusqu'au fond de l'me, vous avez la main
cruelle aujourd'hu!!

--Je souffre, dit-elle simplement. Allons, embrasse-moi, et puisque tu
veux te remarier, sois heureux avec ta seconde femme.

Il restait muet et immobile, bris. Elle lui prit la main avec douceur.

--Vois-tu, Richard, dit-elle, quand je suis reste veuve, si quelqu'un
m'avait parl de me remarier, je crois que je l'aurais soufflet...

--Et si quelqu'un vous avait pris votre fils, vous l'auriez tu, fit
Richard.

--Assurment! s'cria-t-elle avec emportement. Mais je suis mre, et une
mre, c'est tout autre chose qu'un pre.

Il sourit malgr lui.

--Une grand'mre est deux fois mre, reprit-elle avec un faible sourire.
Embrasse-moi donc!

Il pencha sa haute taille lgante et toucha de ses lvres le front de
sa mre; elle lui jeta les bras autour du cou en retenant ses larmes.

--Ah! mon fils! dit-elle en se serrant contre lui, tu m'as fait bien du
mal, bien de la peine!...

Elle pleurait, il la prit dans ses bras, mu de piti, de tendresse
douloureuse.

--C'est elle qui m'afflige, et c'est elle qui se trouve  plaindre,
pensait-il. Pauvre, pauvre femme!

Il se rappela mille scnes de son enfance, o ce caractre entier,
violent et tenace  la fois, lui avait caus des chagrins sans nombre.
Et pourtant, comme il l'aimait, cette terrible mre, despote injuste
parfois, mais si noble, si gnreuse, si dvoue aux grandes penses,
toujours si prompte aux grandes actions!

--Mre, lui dit-il, de sa voix caressante, avec le temps, tout
s'arrangera; vous verrez!

Elle se dgagea de ses bras.

--Non, dit-elle, pas de malentendu. Je ne cderai point! N'y compte pas!

Il l'embrassa encore une fois en soupirant, et ils restrent l'un devant
l'autre, au milieu du vaste salon, comme des gens qui n'ont plus rien 
se dire et qui ne peuvent encore se quitter, Richard retourna vers la
porte-fentre et l'ouvrit.

Le soleil ne s'tait point encore montr, mais on sentait sa prsence
dans le ciel, derrire les bues blanchtres. Edme courait, suivi par
Jaff, trs loin dans les alles sables dj sches. A un dtour, il
aperut son pre et revint au galop.

--Je vais faire atteler, dit Richard, pendant que son fils accourait.

--Dj? fit sa mre.

Elle avait le coeur gros comme les femmes qui n'ont pas assez pleur
pendant une scne douloureuse; Elle et aim maintenant garder prs
d'elle son fils soumis, l'accabler de tendres reproches et pleurer
longuement avec leurs mains unies. La tranquillit apparente de Richard,
ce beau calme qu'elle avait tant admir quand il le conservait vis--vis
des autres, l'irritaient  prsent. Il la de vina, assez pour vouloir
lui donner un peu de consolation. Edme arrivait, comme un ouragan.

--Va embrasser ta grand'mre, lui dit le pre en le recevant dans ses
jambes et aprs l'avoir caress.

Le petit garon se jeta  plein corps sur Mme Brice.

--Va embrasser ton pre, fit celle-ci aprs l'avoir couvert de baisers.

Edme revint docilement, les cheveux dans les yeux, un peu calm, et trs
essouffl. Jaff parut sur le perron.

--Fais atteler des chevaux frais, dit Richard. Nous allons  la
Rouveraye.

--Oh! papa, emmne-moi! s'cria Edme en grimpant  son pre comme  un
mt de cocagne.

--Pourquoi pas? dit la grand'mre, Jaff le ramnerait.

--Soit, dit Brice.

Ils parlrent de questions d'intrt, de baux et de fermages jusqu'au
moment du dpart. La situation matrielle de Richard et celle de sa mre
taient parfaitement rgles d'avance, et un second mariage n'y pouvait
rien changer. Aucune allusion ne fut plus faite de part ni d'autre 
l'vnement qui bouleversait leurs existences.

Le petit garon reparut, soigneusement coiff, lgant comme un prince
de conte de fes dans son costume gris; Jaff le jucha prs de son pre
sur le haut sige du phaton.

--Pas de courroie, pas de courroie, je suis trop grand! cria Edme en se
dbattant de toutes ses forces, au moment o Jaff voulait l'attacher
par la ceinture, afin d'viter une chute encore plus probable que
possible.

--Si tu ne veux pas de courroie, dit tranquillement Richard, il faut
rester aux Pignons; je ne veux pas courir le risque qu'il t'arrive un
accident.

Edme allait rpondre quelque chose; le regard de son pre l'arrta. Il
se tut, le coeur gonfl, et se laissa attacher. Jaff monta derrire.
Richard tenait dj les guides.

--Au revoir, mon fils, dit Mme Brice qui, debout sur le perron, avait
suivi cette petite scne avec une certaine inquitude. Edme, sois bien
sage!

L'enfant fit un signe de tte sans mot dire. Il avait l'air d'un bel
animal sauvage, traqu par les chasseurs.

Ils partirent; le petit garon ne dit rien pendant un temps assez long;
il se sentait bless dans sa dignit enfantine. La route tait bonne,
mais les chevaux taient vifs, et Richard ne pensait peut-tre pas
toujours uniquement  son attelage. A un carrefour, ils tournrent si
brusquement que ia voiture en ressentit une assez forte secousse, et
l'enfant, qui rvait, fut projet en dehors du sige. Quoique Jaff
l'et retenu par t'toffe de sa blouse, sans la courroie Edme eut
assurment roul sur la route.

--Ah! vois-tu? fit le pre tranquillement, lorsqu'il fut bien rassis. Si
je t'avais cout?...

L'enfant avait eu peur, mais c'tait un vaillant petit garon, et il
savait le prouver. Il n'avait pas cri, et maintenant il se tenait fort
grave, la main gauche fermement attache  la barre du sige. Il ne
rpondit rien  son pre; un instant aprs, il le tira doucement par la
manche.

--Papa, dit-il, embrasse-moi. Et il tendit vers lui son petit visage
honnte.




                                  II


La Rouveraye tait distante d'une dizaine de kilomtres au plus; la
route dlicieuse s'enfonait  travers le bois jusqu' la grille du
parc. Au moment o le phaton traversait le pont, un rayon de soleil
illumina les fentres du chteau; une surtout, en pleine lumire dore,
miroitait comme une glace. Richard reconnut la fentre du petit salon de
sa femme, o il avait pass les dernires heures pnibles de l'agonie,
alors que les deux mres qui entouraient la mourante ne lui permettaient
plus de s'approcher, mais seulement de la regarder, debout dans la large
baie. Etait-ce parce que Madeleine avait trop appartenu  ces deux
mres, que son mari n'avait jamais pu l'aimer autant qu'il l'et voulu?

Comme il se posait cette question, il arriva devant le chteau, qui
semblait flamboyer en son honneur.

--Madame est au cimetire, dit le vieux valet de pied qui lui ouvrit la
porte. Elle va revenir.

--Allons au-devant d'elle, dit Edme en tirant la main de son pre pour
redescendre le perron.

--Vas-y avec Jaff, rpondit Richard.

Le petit garon partit  la hte, et Brice entra dans la maison.

--Mlle Yveline va bien? demanda-t-il au vieux domestique.

Sans attendre de rponse, il disparut, et monta l'escalier comme s'il
n'avait eu que vingt-cinq ans.

Arriv au second, il poussa une porte et entra dans une vaste pice,
garnie d'un lit, d'un berceau et de quelques meubles; tout cela avait
cet air  la fois vide, vaste et habit qui appartient aux chambres de
petits enfants.

--Bonjour, nounou, dit-il  la jeune femme qui s'tait leve en
l'entendant entrer; puis i! se dirigea rapidement vers le berceau.

La fillette dormait de ce calme sommeil d'aprs-midi, moins profond que
celui de la nuit, moins affair, pour ainsi dire; elle dormait habille
 demi, ses bras et ses jambes nus, ses petits pieds chausss de bas de
laine seulement, les boucles de ses cheveux sur les yeux, les joues
roses, avec une grce enfantine qui n'excluait pas une sorte de dignit
 la fois comique et touchante.

Le pre se pencha sur elle et la regarda longuement.

C'tait sa chrie, son trsor, la joie de ses yeux. Ds les premiers
temps de son mariage, il avait souhait une petite fille. Lorsque, aprs
cinq annes d'attente, il s'tait enfin vu pre, la venue de son fils
n'avait satisfait qu' moiti son dsir. Enfin Yveline tait ne, et il
s'tait trouv heureux; les premiers gestes de l'enfant l'avaient
transport de joie, les premiers sons de sa voix lui avaient paru plus
dlicieux que toute musique... Au bout de quatre mois de ce bonheur, la
jeune mre tait morte, d'une fluxion de poitrine, en quelques jours,
dans cette maison o ils taient venus, comme tous les ans, pour
quelques semaines; la grand'mre, naturellement, avait gard le petite
fille, l'autre grand'mre avait demand le petit garon. Est-ce qu'un
veuf pouvait s'occuper de ces petits? La pense seule en tait absurde!
C'tait du moins ce que disaient les grand'mres... et voil pourquoi
Richard Brice, seul, triste, priv de ses enfants, s'tait laiss
prendre le coeur par un grand amour, un amour qui serait le seul de sa
vie, pour Mlle Odile Montaubray...

Il baisa doucement les petits poings ferms, qui frissonnrent
lgrement au contact de ses lvres pourtant si prudentes; puis il se
releva, pour rsister au besoin de dvorer de baisers les bras et le
visage de la chrie, car il avait peur de la rveiller. Mais elle
ouvrait dj ses jolis yeux clairs, o le sommeil semblait avoir laiss
une lgre vapeur, et s'tirait avec une grce exquise.

Le regard d'Yveline erra un instant sur les murs, sur la flche de sa
barcelonnette; il s'arrta ensuite devant elle, avec une expression
d'abord indcise, puis joyeuse, et enfin, elle dit:

-Papa!

Richard l'enleva dans ses bras, tout fier qu'elle l'et reconnu, depuis
un mois qu'il ne l'avait vue.

--C'est qu'elle a tant d'esprit! dit la nounou en la lui prenant des
mains; elle n'a que vingt-deux mois, et je vous assure qu'elle a plus de
connaissance que bien des vieux!

Le pre et la petite fille firent alors une de ces parties dlicieuses
que seuls peuvent comprendre ceux qui ont aim leurs enfants. A quatre
pattes sur le tapis, ils jourent et coururent l'un aprs l'autre,
jusqu' ce que Brice se souvint qu'il tait venu accomplir un devoir
dsagrable auprs de sa belle-mre.

--Madame n'est pas encore rentre? dit-il en se remettant sur ses pieds,
et en tirant ses habits pour leur donner une apparence correcte.

--La voici qui revient, rpondit la nourrice en apportant une brosse.
Edme parut sur le seuil, tenant la main de Mme de la Rouveraye, qu'il
affectionnait.

La belle-mre de Richard tait absolument l'oppos de sa mre; autant
l'une tait vive et fluette, autant l'autre tait grande et majestueuse;
lente dans ses mouvements et dans ses discours, peu prompte  manifester
ses impressions ou ses sentiments, bonne et tendre, mais souvent
mconnue,  cause de sa rserve, Mme de la Rouveraye avait plus
d'affinit avec la nature de son petit-fils Edme qu'avec celle
d'Yveline; mais elle aimait si galement les deux enfants, qu'elle ne se
ft pas permis de manifester une prfrence extrieure. C'tait une
femme trs droite, et, de bonne heure, elle avait appris  se refuser
tout ce qui n'tait pas l'accomplissement du devoir dans toute sa
svrit. Il y avait d'ailleurs en elle un fonds de tristesse qui
assombrissait sa vie, mais sans qu'elle en fit souffrir les autres. Elle
aimait  tre triste: c'tait pour elle une jouissance mlancolique, 
laquelle elle trouvait un charme exquis.

Aprs le premier change de paroles, Edme fut laiss avec sa petite
soeur, et Richard suivit sa belle-mre dans le petit salon. C'tait une
pice de grandeur moyenne, tout intime, aux murs couverts de portraits;
on voyait que Mme de la Rouveraye y vivait constamment avec tous ses
souvenirs. Une poupe assise sur une chaise basse tmoignait qu'Yveline
n'en tait point exclue.

--Je crains, dit Brice lorsqu'ils se furent assis, que ma lettre ne vous
ait caus du chagrin... il faudrait me le pardonner, ma chre maman...

Il disait  Mme Brice: Ma mre, et  sa belle-mre: Maman. Il avait
trouv en celle-ci, qu'il avait d'ailleurs connue de tout temps, une
tendresse latente, un besoin de caresses morales, qu'il tait heureux de
contenter par la douceur de son langage.

--J'ai eu du chagrin, rpondit Mme de la Rouveraye, mais ce n'est pas
votre faute, Richard, et je ne vous en veux point.

Un petit silence suivit; elle leva sur son gendre ses beaux yeux noirs,
battus et fatigus par tant de larmes, et ajouta lentement:

--Cela devait arriver.

--Quoi! s'cria Brice, mu, vous pensez que... Il n'osa achever, tant il
lui semblait cruel de dire  cette mre qu'il voulait mettre une autre
femme  la place de la fille qu'elle avait perdue.

--J'ai pens que vous auriez ide de vous remarier, un jour ou l'autre,
oui; et je trouve que vous avez raison.

Trs surpris, encore plus heureux, Richard prit la main de sa belle-mre
et la baisa avec une affection profonde. Elle l'avait compris, elle!
alors que sa propre mre avait eu tant de peine  admettre seulement
cette pense! Il lui en sut un gr infini.

--On m'a d'ailleurs parl de votre fiance, reprit Mme de la Rouveraye;
je sais qu'elle est belle et bonne, et accomplie de tout point...

--Vous le saviez? fit Richard tonn.

--Oui... on m'crit beaucoup de choses..., rpondit-elle avec un
demi-sourire.

-Ma mre l'ignorait, cependant...

--Je n'avais pas le droit de lui en parler! Ce pouvait n'tre qu'un
bruit en l'air, et puis, mon cher Richard, il m'a sembl que, si c'tait
vrai, c'tait  vous de le dire, et non  moi...

Il baisa une seconde fois cette main prudente et sage, qui dcachetait
tant de lettres sans prouver le besoin d'en faire part autour d'elle,
et se sentit fort soulag.

--Mlle Montaubray, dit-il avec une joie visible, est, en effet, une
personne fort distingue; mais je suis bien heureux, chre maman, de
vous voir faire un si bon accueil  un projet que vous, entre toutes,
auriez eu mille fois raison de ne pas approuver.

--Votre mre n'a pas fait de mme? demanda la belle-mre avec une
expression de raillerie presque imperceptible.

--Non! fit Richard en souriant. J'ai du livrer bataille. J'ai obtenu un
rsultat qui ne me satisfait point compltement; mais je compte sur le
temps, et sur vous, pour adoucir certains angles...

--Le temps, oui... moi... je n'ai pas d'influence sur votre mre, mon
cher Richard, ni sur personne, d'ailleurs, je crois. Parlez-moi de Mlle
Montaubray.

La tche tait dlicate et prilleuse; Brice s'en tira cependant  son
honneur: sa belle-mre l'coutait avec une attention profonde, posant a
et l une question qui prouvait combien cet entretien l'intressait.

--Enfin, conclut Richard, je ne demande qu'une chose, c'est de pouvoir
la rendre assez heureuse pour la remercier de ce qu'elle consent  faire
pour moi et pour mes enfants.

La physionomie bienveillante de Mme de la Rouveraye se modifia tout 
coup, comme l'apparence d'une chambre dont on vient de fermer la
fentre.

--Vos enfants, mon ami, dit-elle, sont, je crois, en dehors de la
question.

--Comment? fit Richard avec le sursaut d'un homme soudain plong dans de
l'eau froide.

--Votre mre gardera Edme, probablement. Quant  moi, vous avez assez de
jugement pour sentir qu'il y aurait folie  tenter de me redemander
Yveline.

Brice sentit qu'il s'tait mpris tout le temps. La bonne grce de sa
belle-mre n'tait que l'abandon de droits en ralit chimriques;
c'tait de plus, le fait d'une femme trs bien leve et qui avait
compris de quel mauvais got serait le moindre symptme d'opposition au
mariage de celui qui avait t son gendre. La grand'mre serait
Inflexible.

--Cependant, fit le dput, Yveline est ma fille...

--Yveline est la fille de ma fille, tout ce qui me reste d'elle, le seul
tre qui me rattache  l'existence... Je mourrai, mon cher Richard, cela
ne tardera sans doute pas beaucoup, car mes jours sont compts... Vous
n'auriez jamais le triste courage d'arracher  une mre qui a tout
perdu, l'unique objet de ses affections en ce monde! Elle vous reviendra
alors,--et je serai heureuse de songer, en quittant la vie, que je la
laisse aux soins de la remarquable personne qui doit tre votre femme.

--Mais, maman, insista Brice avec toute la souplesse dont il tait
capable, vous vivrez au contraire trs longtemps, nous l'esprons tous,
et personne ne le dsire plus que moi... Alors, je ne pourrai jamais
jouir de la prsence de ma fille?

--Je ne serai point si goste, mon cher Richard, rpondit Mme de la
Rouveraye avec une politesse exquise, et mon amour maternel ne saurait
touffer en moi les autres sentiments. Votre femme et vous serez
toujours les bienvenus dans cette maison: en tout temps, pendant la
petite enfance d'Yveline, et  l'poque des vacances, lorsqu'elle devra
faire son ducation dans le couvent o sa pauvre mre avait reu la
sienne.

Brice sentit s'crouler le beau chteau en Espagne qu'il avait difi au
commencement de sa visite; en ralit, la situation tait exactement la
mme qu'avec sa mre, seulement sa belle-mre y mettait plus de formes.
Bless au fond de lui-mme, mortifi de sa propre crdulit, il se leva.

--Nous reparlerons de tout cela plus tard, dit-il. En attendant, votre
bienveillance vient de m'adoucir une dmarche difficile, et je suis
heureux de vous en remercier.

--Vous dnez avec moi? demanda Mme de la Rouveraye.

--Je regrette de ne pouvoir accepter, dit-il. Je suis rappel  Paris ce
soir mme, et d'ailleurs il serait trop tard pour Edme, qui doit rentrer
aux Pignons avec Jaff. Voulez-vous me permettre de sonner?

Ordre fut donn d'amener les chevaux. Brice remonta  la chambre de sa
fille, o Edme jouait gravement avec elle, de l'air d'un roi qui consent
 se montrer bon prince. Richard embrassa longuement Yveline, avec une
profondeur de chagrin qui ressemblait  du dsespoir, mais dont rien ne
parut sur son visage, puis redescendit en silence. Lorsqu'il eut pris
place dans le phaton, son fils  son ct, il salua une dernire fois
sa belle-mre, et leva les yeux vers la fentre, d'o Yveline, dans les
bras de la nounou, se penchait vers lui.

--Papa! cria la fillette. Sa voix claire rsonna comme une clochette
dans l'air du soir. Un rayon de soleil couchant la nimbait d'or rouge;
elle tait dlicieuse et immatrielle comme une apparition.

--Au revoir, chrie! fit-il. Sa voix s'trangla tout  coup dans sa
gorge, et il rendit la main  ses chevaux.

Ils descendirent l'avenue au grand trot, sous les platanes qui formaient
un berceau. Edme, tout tonn, vit  deux reprises tomber une goutte
d'eau sur la couverture qui enveloppait ses jambes et celles de son
pre, qui, les lvres serres, conduisait son attelage avec grand soin.

--C'est des gouttes de pluie, pensa le garonnet.

Non, petit Edme, c'taient des larmes.

L'tat d'esprit de Brice en cette circonstance ne pourrait se traduire
que par le mot: sinistre. Il roulait confusment dans sa tte des
penses de colre, de vengeance, d'actions violentes; une rage muette le
prenait contre ces deux femmes, qui de faon diffrente lui avaient pris
chacune une moiti de son trsor, et refusaient de le lui rendre.

On lui permettait d'avoir une femme, mais on lui dfendait de songer 
revoir ses enfants! Il pouvait tre poux, il ne serait pas pre,--pas
le pre de ceux-l, tout au moins! Et il les aimait pourtant, Dieu le
savait! Il les aimait de toutes ses forces, la chrie surtout...

--Papa, dit tout  coup son fils, sortant d'une mditation prolonge,
quand est-ce que nous irons chez nous?

--Chez nous? rpta Richard, tout saisi  cette question si simple. Tu
te souviens donc de chez nous?

--Oui, rpondit Edme: chez nous  Paris, avec ma petite soeur... Il
chercha dans sa mmoire l'image de sa mre, dj efface; on lui avait
dit qu'elle tait au ciel, il ne pouvait donc pas associer son souvenir
avec celui du chez nous dont il parlait; mais au fond de lui-mme, il
sentait bien que son ancienne demeure devait abriter, outre son pre et
sa soeur, encore quelqu'un... il ne savait pas bien qui...

--Pauvre mignon! pensa Brice tout haut. Nous irons, mon cher
garon,--nous irons, sois tranquille, rpta-t-il en serrant les dents.

Le phaton vola pendant quelques minutes sur la route bien unie;
quoiqu'il ne ft pas tard, grce aux nuages sombres, le crpuscule
enveloppait dj les bois d'une teinte grise o les masses se
dtachaient en plus fonc.

--Les lanternes, Jaff, dit Richard en s'arrtant.

Le brave homme sauta  bas et s'empressa d'obir. Pendant qu'il frottait
une allumette sur le drap de son pantalon:

--Jaff, dit tout  coup son matre, qu'est-ce que tu diras de a, toi?
Je vais me remarier.

L'allumette qui brillait entre tes doigts de Jaff s'teignit
subitement, comme s'il avait souffl dessus. Il en frotta une autre qui
prit, et alluma une lanterne sans mot dire. Edme avait lev vers son
pre son visage tonn; il n'avait pas compris.

--Monsieur va se remarier? dit enfin Jaff, en allumant l'autre
lanterne. C'est que monsieur a pens que ce serait bien, car monsieur
agit toujours pour le mieux.

--Voyons, laisse l la troisime personne, tu m'impatientes, fit Brice,
et rponds-moi comme  un homme. Qu'est-ce que tu en penses?

--Je pense, monsieur Richard, que si la dame que vous allez pouser a
bon coeur, comme c'est probable, a pourra tre un grand bien pour ces
pauvres petits... Mais si c'tait le contraire, ce serait un grand
malheur!

--Elle a bon coeur, Jaff, fit lentement Brice en plongeant ses yeux
dans ceux de son fidle ami d'enfance.

Les lanternes faisaient paratre l'obscurit plus profonde, Edme eut un
peu peur et se serra contre son pre.

--Pourquoi dis-tu que ce serait un grand bien? reprit Richard en
rassemblant les guides.

--Parce que... Je ne peux pas vous dire a ici, monsieur,--ni ailleurs
non plus, du reste, parce que ce ne sont pas mes affaires,--mais mieux
vaudrait pour le petit qui est l d'tre lev par son pre...

Il se tut, et regagna prestement son sige. Richard toucha ses chevaux.

--C'est rapport au caractre, ce que j'en dis, monsieur, reprit Jaff
enhardi par le bruit des roues; c'est difficile pour une femme seule
d'lever un garon... un garon qui aura de l'argent... On est dispos 
les aimer trop, ces enfants-l...

Jaff s'tait un peu pench en avant, et sa bonne figure tait prs du
petit Edme.

--Alors, tu m'approuves? dit Richard avec un rire amer.

--Si la dame a bon coeur, oui, monsieur Richard; sans cela, vous ne la
prendriez pas. Mais faudra qu'elle aime les enfants; autrement, ce
serait un grand malheur...

--Tu me l'as dj dit, fit Brice avec une pointe de raillerie. Elle les
aimera, sois tranquille... si l'on veut bien le lui permettre.

Ils n'talent plus loin de la station, Richard s'aperut qu'il tait en
avance sur l'heure du train, et ralentit un peu l'allure de ses btes.

--Papa, fit Edme en apercevant la gare, emmne-moi!

--A Paris! comme cela, nous deux? rpondit Richard pris d'une trange
motion.

--Oui! je m'ennuie aux Pignons, sans toi. Allons-nous-en tous deux.

--Et moi? fit Jaff en riant d'un gros rire, pour cacher son motion.

--Toi aussi.

--Et les chevaux? insista le domestique.

Edme resta perplexe. Son pre fut saisi d'un tremblement violent.
tait-ce la fracheur du soir, ou bien ce qu'il avait endur pendant
cette cruelle journe, ou bien le dsir froce qui lui venait d'obir 
son fils et de l'enlever tout  coup? Et s'il l'enlevait,
qu'arriverait-il? N'tait-ce pas son droit de pre? N'tait-ce pas son
devoir, peut-tre, aprs ce que Jaff venait de lui faire entendre?

Il se raidit de toute sa hauteur d'homme du monde et d'honnte homme.

--Non, mon cher petit, cela ne se peut pas, il faut retourner aux
Pignons. Jaff, enveloppe-le bien; n'as-tu pas quelque chose pour cela
dans le coffre?

--Voil, monsieur, rpondit le domestique en tirant le paletot d'Edme et
un foulard, dont il l'emmitoufla jusqu'aux oreilles.

--Et maintenant, partez, dit Brice.

--Oh! papa, quand le train sera arriv, dis?

--Non, tout de suite, rpliqua Richard, presque durement. La tentation
de voler son fils lui revenait si forte, qu'il se sentait incapable d'y
rsister un instant de plus. Partez vite, il est tard. Embrasse-moi, mon
petit homme, embrasse-moi bien, bien, avec tes deux mains sur mes joues.
Encore! L! c'est bon. Allez!

Les chevaux partirent comme le vent vers leur curie; Brice suivit des
yeux le lger quipage qui s'enfonait dans la nuit croissante, sentant
un morceau de son coeur s'en aller avec lui. Le train arrivait.

--Et dire qu'il y a tant de gens qui ne se soucient pas de leurs
enfants! pensa-t-il en montant dans un compartiment o par bonheur il
resta seul.




                                 III


Richard arriva  Paris, assez tard dans la soire; sans prendre le temps
de dner, sans mme passer chez lui, il se fit conduire chez M.
Montaubray.

La veille, il avait promis  sa fiance de lui rendre compte, le soir
mme, des dmarches accomplies ce jour-l. C'tait Odile qui avait
insist pour qu'il les fit sans plus tarder, et elle l'avait instamment
pri de venir, ne fut-ce qu'un instant, pour lui dire comment il avait
t accueilli.

A moins qu'une femme ne soit une vritable enfant ou que l'intrt ne la
dirige, il lui faut un courage rel et un grand amour pour devenir la
compagne d'un homme rest veuf. Les difficults ordinaires d'un mariage
pour une jeune fille sont plus que doubles par cette situation
embarrassante; on se trouve avoir  lutter contre les souvenirs et les
comparaisons dans l'esprit des familles et des amis; on rencontre des
prventions, parfois des jalousies, l o la premire pouse n'avait vu
que la bienveillance.

Odile Montaubray savait tout cela. Fille unique, ayant perdu sa mre
vers sa douzime anne, elle avait vcu prs de son pre, et dans le
commerce journalier de cet esprit vritablement suprieur, elle avait
puis une grande force d'me jointe  une connaissance de la vie peu
commune  son ge. Recherche par les plus brillants partis, elle avait
atteint vingt-quatre ans sans en vouloir accepter aucun.

On avait dit autour d'elle que cet attachement au clibat provenait d'un
amour mal plac; ne faut-il pas qu'on calomnie, lorsqu'on ne comprend
pas? L'amour de Mlle Montaubray tait bien plac: l'homme qu'elle avait
toujours aim tait Richard Brice; seulement, alors, il tait mari.

Elle l'avait aim mari, sans vouloir se l'avouer  elle-mme; puis, le
jour o elle avait t force d'en convenir vis--vis de sa conscience,
elle s'tait impos de ne plus le voir. Fidle  sa rsolution, elle
avait vcu deux ans sans le rencontrer, ou, du moins, sans qu'il et
occasion de lui parler. Elle n'entretenait aucun mauvais sentiment 
l'gard de Mme Richard Brice; pour cette me droite et fire, le mari
d'une autre femme tait un tre hors de ce monde, malgr la chaleur de
coeur qu'elle ressentait  sa seule pense, et la femme de cet homme
tait au-dessus du vulgaire, puisqu'il l'avait choisie. Mais lorsqu'il
devint veuf, elle eut l'impression que sa vie  elle venait de
s'panouir. Son coeur longtemps serr s'ouvrit comme une fleur
magnifique; elle ne douta pas un instant de l'avenir. Richard ne l'avait
jusque-l peut-tre pas remarque, il l'aimerait, elle en tait sre.

Elle n'employa aucun des petits manges d'une femme coquette; Odile
tait bien au-dessus de cela! Mais au lieu de l'viter, elle lui parla;
il la vit chez son pre, o il avait souvent occasion de se rendre; elle
le reut avec cette ampleur de bienveillance, avec cette gnrosit
d'accueil qui est bien plus et bien mieux que de la sympathie ou de la
piti; il sentit bientt qu'il avait un nid dans cette me, et le jour
o il le comprit, il l'adora.

Ils s'entendirent presque sans se parler; leurs mains se trouvrent
jointes un soir, devant la table  th, au milieu d'une foule de gens
qui ne s'en aperurent seulement pas: le hasard d'un entretien les avait
rapprochs, un mot les unit:

--Pour la vie? dit Brice simplement. Elle lui rpondit:

--A toujours.

Elle l'attendait, ce soir, avec une sorte d'angoisse, elle toujours si
sereine; sa vieille cousine, qui tait reste avec elle depuis la mort
de sa mre, s'inquitait de la voir aller de la porte  la fentre, avec
des pleurs soudaines, elle dont le teint nacr s'tait  peine nuanc
de rose lorsqu'elle avait accept la main de Richard. Son pre tait
sorti, contraint d'aller passer quelques instants dans une soire
officielle, et les minutes lui semblaient longues.

Enfin, le timbre de la porte rsonna, et Brice parut sur le seuil.

--Eh bien? lui dit-elle, sans s'avancer vers lui. Elle tait debout au
milieu du salon, en pleine lumire, dans l'clat de sa tranquille et
saine beaut.

--C'est fait, rpondit-il, mais  quel prix!

Il s'tait approch, lui tendant la main; elle lui dsigna un fauteuil,
tout prs du canap o elle s'assit elle-mme. La vieille cousine
sourit, dit bonsoir et retourna  son livre. C'tait une femme prudente
et sense, qui savait quand il fallait parler et quand il fallait se
taire.

--On veut garder vos enfants? dit Odile  voix basse.

--Comment Je savez-vous? fit-il en levant vers elle son visage
dcompos.

--C'tait invitable! Mais ne craignez rien, nous les aurons!

Elle tait si calme, elle parlait avec tant d'assurance! Jamais il ne se
ft dout que tout  l'heure elle tait en peine de lui,  en crier de
douleur si elle t'et os!

--Vous croyez? Nous avons affaire  deux femmes bien tenaces, chacune
dans leur genre, et bien fortes, car elles ont possession...

--Ne craignez rien, vous dis-je! Nous les aurons! Elle souriait. Il
pensa qu'elle tait capable en effet de les obtenir.

--J'ai failli voler mon fils, tantt... il voulait venir avec moi,
pauvre petit... Cela n'a tenu qu' un fil!

--Vous avez bien fait de rsister, dit-elle, cela aurait tout gt.
Elles nous les rendrons, vous verrez!

Il avait perdu sa belle supriorit d'avocat vainqueur, d'loquent
dput: ce soir-l, martyr de cette journe, il n'tait plus qu'un
malheureux homme attrist, jou presque, par deux femmes obstines, et
conscient de sa dfaite. Elle l'aimait mieux encore, s'il tait
possible, triste et humili, que dans le triomphe et dans la joie; dans
ses yeux de femme aimante, il vit le refuge et la consolation. Ce
n'tait pas pour cela qu'il l'avait aime, mais elle lui en devint plus
chre. S'il avait su qu'elle avait pleur la moiti du jour! On n'en
voyait rien pourtant dans ses beaux yeux graves.

--Vous n'avez pas dn, lui dit-elle trs doucement.

--Qui vous a dit cela?

Elle montra du doigt l'indicateur ouvert sur la table.

--Neuf heures quinze  l'arrive, rpondit-elle; vous tes venu
directement et vous n'avez pas pu dner  la Rouveraye, parce que vous
n'auriez pas pu prendre ce train-l!

Il ne put s'empcher de rire.

--Vous tes dangereuse, dit-il, avec votre perspicacit. Il faudra se
mfier de vous!

Elle sonna et demanda le th dans la salle  manger.

--On vous a prpar  souper, dit-elle. Venez-vous, cousine?

La cousine refusa du geste, indiquant son roman, si intressant!

Ils passrent tous deux dans la grande salle  manger, la porte restant
ouverte entre les deux pices. Il s'assit, dj moins accabl; elle
resta debout pour le servir, et, tout  coup, il eut l'impression qu'ils
taient maris depuis trs longtemps dj, qu'ils avaient partag bien
des joies et bien des peines, et qu'avec cette femme-l  son ct, la
vieillesse et la mort ne seraient rien de redoutable, rien du tout, en
un mot. Peut-tre tait-ce dj venu sans qu'il s'en doutt? Il perdait
la notion du temps et de l'espace  regarder cette merveilleuse
srnit.

--Vous a-t-on dit beaucoup de mal de moi? fit-elle en souriant. Elle le
servait avec une dlicatesse et une aisance qu'il n'avait jamais vues
ailleurs.

--Pas du tout! rpondit-ll en souriant aussi. Tout le monde est d'accord
pour chanter vos louanges. Ma belle-mre surtout!

--Ah! c'est trs bien de sa part! Je lui en sais beaucoup de gr, je
vous assure; c'est une femme accomplie, d'ailleurs, m'a-t-on dit.

--Oui; mais elle garde Yveline, avec des arguments auxquels il n'y a
rien  rpondre.

--Fort bien, rpliqua Odile, en inclinant gravement la tte. Et votre
mre garde Edme?

--Certainement; et quand ils seront, l'un au lyce, l'autre au couvent,
ces dames viendront s'tablir  Paris, pour les faire sortir les jours
de cong.

--Parfait! Et cela vous inquite?

Il ne sut que rpondre, tant elle avait l'air assur dans sa gravit
souriante. Ils parlrent d'autre chose, pendant qu'elle le faisait
manger. Bouche par bouche, elle lui prparait, sur une assiette,
quelque chose qu'il acceptait sans y prendre garde; elle lui avait vers
quelques gouttes d'un vin gnreux; il se sentait revivre dans cette
atmosphre de bien-tre moral et physique.

--Odile, dit-il tout  coup, en repoussant la tasse de th qu'il venait
de vider, est-ce bien vrai que vous allez tre ma femme et que nous ne
nous quitterons plus?

--S'il plat  Dieu! rpondit-elle de toute son me, nous ne nous
quitterons plus qu'au seuil de la vie, et encore pas pour longtemps, mon
cher Richard!

--Je ne pourrais plus supporter de vous perdre, fit-il en l'enveloppant
de son beau regard, redevenu vaillant. Alors, quand nous marions-nous?

--Dans un mois, si vous voulez.

--Dans un mois, soit.

Il se leva; c'tait un autre homme que celui qui tait entr une heure
auparavant, si triste et si fatigu.

--Et puis, vous savez, dit-il, nous avons Jaff pour nous!

Elle le prcdait dans le salon, portant une tasse de th  sa cousine,
qui venait de fermer son livre.

--Jaff? Jaff est pour nous? fit Odile en riant. Oh! alors nous avons
partie gagne!

--Jaff est pour nous, mais  condition que vous serez trs bonne. Sans
cela, dit-il, ce serait un grand malheur!

Ils se prirent  rire tous les deux, comme des gamins. Puis, soudain,
les nerfs de Brice se dtendirent, et il eut envie de pleurer.

--C'est cruel, voyez-vous, dit-il trs bas, d'adorer ses enfants et d'en
tre priv... Je sais bien que vous avez confiance, vous... mais moi,
j'ai peur...

--De quoi?

--Qu'on ne leur apprenne  vous har!

Le visage d'Odile se contracta lgrement, mais elle ne parut point
trouble.

--Cela n'aurait rien d'tonnant, dit-elle; mais, mme de cela, on
viendrait  bout.

--Vous n'avez pas peur, vous?

--Homme de peu de foi! fit-elle en levant la main avec un geste de
reproche.

--Ah! reprit-il, quand vous parlez ainsi, je vous crois capable de tout!
mme de sduire vos deux belles-mres! Car cela vous fait deux
belles-mres, Odile!

M. Montaubray rentrait. Richard, qui allait sortir, resta quelques
instants de plus; on prit des arrangements en vue de la clbration
prochaine du mariage, et Brice retourna chez lui, plus lger de coeur
qu'il n'en tait sorti le matin.

Seule dans sa chambre, Mlle Montaubray resta longtemps pensive avant de
se mettre au lit.

--Deux belles-mres, c'est pourtant vrai, se dit-elle, car la grand'mre
d'Yveline est presque une mre pour lui... et les enfants pourraient
bien apprendre  me har... Mais si c'tait facile, il n'y aurait pas de
mrite! Et je veux qu'il soit heureux! Je l'ai pris avec toutes les
blessures de son me, toutes les tristesses de son coeur; c'est  moi de
les gurir... et s'il faut pour cela que mon amour fasse des miracles...
il en fera.




                                 IV


Les Pignons flamboyaient par toutes leurs ouvertures, le soir d'octobre
o Richard Brice y amena sa jeune pouse.

Mme Brice mre avait tenu  faire grandement les choses. Tant par
ostentation que par calcul habile, elle avait convoqu toute sa parent
et la plupart de ses amis au dner qu'elle donnait ce jour-l aux
nouveaux maris qui revenaient de leur voyage de noces. Elle s'tait dit
qu'il serait plus commode pour la jeune femme, aussi bien que pour
elle-mme, de faire sa connaissance et celle des enfants au milieu d'une
runion nombreuse, qui remettrait  plus tard la possibilit des
panchements.

Y aurait-il un jour des panchements entre Mme Richard Brice et sa
belle-mre? Celle-ci n'en tait pas sre, et aprs avoir commenc par se
dire qu'elle saurait bien arrter ds le principe toute espce
d'explication entre elle et sa nouvelle bru, elle se demandait
maintenant avec un vague mcontentement s'il n'y aurait jamais moyen de
lui numrer, une fois pour toutes, les choses nombreuses auxquelles il
faudrait renoncer.

Les deux femmes s'taient rencontres pour la premire fois deux jours
avant le mariage. La grand'mre, trs femme du monde, malgr son
indomptable despotisme, avait exactement rempli tous ses devoirs; elle
l'avait mme fait vis--vis de M. Montaubray avec une insensible nuance
de dfrence, qui lui avait immdiatement gagn le coeur du vieux
dput. On n'aurait jamais pu dire sans paroles, d'une faon plus
explicite: Je sais tout l'honneur que vous nous faites, monsieur!

Vis--vis de sa belle-fille, c'tait diffrent. Mlle Odile, jusqu'
l'heure de son mariage, ne devait tre aux yeux de la mre de Richard
qu'une personne adroite, venue mal  propos se jeter au travers de
l'existence du jeune veuf, et de laquelle on se serait fort bien pass!
On tait polie, cependant, avec une lgre indication de condescendance,
destine  rgler les distances d'une faon convenable. Pourvu que Mlle
Odile n'et pas le caractre romanesque et sentimental!

Dans une situation aussi tendue que l'tait la leur, pourrait-on
imaginer pire msaventure qu'une femme adonne aux larmes, et qui
pleurnicherait en demandant les enfants de son mari? Cette apprhension
ne devait pas se raliser, et Mme Brice mre put le constater avec un
certain plaisir.

Au sortir de l'glise, tout tait chang! La belle-mre des enfants de
Richard pouvait tmoigner un dsir aussi modr que lgitime de se faire
prsenter les petits tres dans la vie desquels elle tait appele  ne
jouer aucune espce de rle actif.

La grand'mre fut surprise de ne rien entendre  ce sujet: quelques
minutes d'un invitable tte--tte au moment du dpart des poux pour
leur voyage de noces ne servirent d'aucun prtexte, et Richard seul, en
montant en voiture, dit simplement  sa mre:

--Embrassez bien les petits pour nous!

Odile avait appuy du sourire, et ils taient partis.

Mme Brice mre aurait d se trouver au comble de ses voeux! Et voil que
par une inconsquence naturelle  la faiblesse humaine,--et peut-tre
aussi plus particulirement chez elle,--ce silence, cette rserve
l'avaient fort dsagrablement impressionne. Se pouvait-il que la jeune
femme, dment avertie par son mari, et simplement et silencieusement
renonc  l'exercice des droits que Richard avait si hautement
revendiqus pour elle? tait-ce une renonciation muette, un abandon
sous-entendu? Mais alors, ces pauvres petits, comme on les congdiait
brusquement d'une vie o personne n'avait plus besoin d'eux!

Et Mme Brice, tout en reconnaissant qu'elle devait tre ravie,
attendait, avec une anxit assez forte pour branler ses nerfs, le
moment o elle devrait prsenter son petit-fils Edme au froid baiser de
cette trangre; Mme de la Rouveraye s'efforait en vain de la calmer,
toute sa placidit ne parvenait pas  attnuer les impatiences de son
amie.

Au moment o le coup qui amenait les poux s'arrta devant la porte,
Richard serra la main de sa femme.

--Du courage, chre Odile, lui dit-il; nous allons combattre le bon
combat.

--Je suis prpare, rpondit-elle avec un sourire lumineux.

Ils entrrent. Dans le grand salon, clair par plusieurs lampes, les
deux grand'mres, tenant chacune un enfant par la main, les attendaient
debout. En voyant Richard, Edme et Yveline se prcipitrent vers lui; il
reut d'abord dans ses bras son fils, plus agile et plus fort; au moment
o Yveline allait atteindre son pre, ses petits pieds s'embarrassrent
l'un dans l'autre; elle serait tombe, si Odile ne l'avait prise au vol,
et enleve  la hauteur de son visage.

Un peu tonne d'abord, la fillette regarda les beaux yeux qui lui
souriaient, et pour rponse elle prsenta ses lvres fraches. Odile
reut le baiser et le rendit, puis mit l'enfant dans les bras de Richard
qui s'tait tourn vers elle.

Tout cela s'tait fait si vite, que les deux grand'mres n'avaient pas
eu le temps de dire un mot,  peine de faire un mouvement. Une
invitable cordialit remplaa l'embarras de la premire minute, et
c'est en souriant que se fit la prsentation, avec le premier change de
politesses.


--Odile, dit Richard, voici mon fils.

Edme n'avait pas quitt la main de son pre, contre lequel il se
pressait. Il leva sur sa belle-mre un regard charg de colre et de
frayeur.

Odile ressentit un coup, comme si on l'avait frappe en pleine poitrine.
Ce regard d'enfant qui portait presque de la haine dans des yeux si
semblables  ceux de Richard, lui causait une indicible douleur. A son
tour, elle le regarda, cherchant  pntrer jusqu'au fond de cette jeune
me dj hausse... Le petit garon baissa les yeux et recula un peu,
comme pour se cacher.

--Ah! pensa la jeune femme avec une amertume profonde, ce ne serait rien
qu'il me hat, si on ne lui avait pas dj appris qu'il doit me le
dissimuler!

Elle se pencha vers lui, prit la petite main glace qui rsistait, et
mit un baiser sur le front blanc, un peu troit, mais haut et pur. Edme
recula encore, puis essuya son front avec sa manche.

--Mon fils, dit Richard, qui avait tout observ sans cesser d'couter
Mme Brice, embrasse ma femme, mon cher petit; c'est ta seconde mre, je
l'aime, et tu l'aimeras.

Edme restait immobile.

--Voyons, Edme, fit la grand'mre, qui avait rougi, moiti de vexation,
moiti de honte, embrasse donc... madame.

--Ne le pressez pas, chre madame, rpondit Odile de sa voix musicale;
mieux vaut attendre plus longtemps et qu'il le fasse de lui-mme. Je
l'ai embrass, moi, et pour le moment, cela me suffit. Il sait que je
l'aime, et il m'aimera...

Mme Brice mre tait reste silencieuse, un peu embarrasse. Mme de la
Rouveraye vint  son secours.

--Je crois, dit-elle, chre madame, que vous ferez bien de vous habiller
sans plus tarder; dans une demi-heure, nos derniers invits vont
arriver, la maison est dj pleine... On vous attend avec une vritable
impatience...

--Je redescendrai dans un instant, rpondit Odile.

Richard l'emmena; quand ils furent seuls, il tendit les bras  sa femme:

--C'est commenc, dit-il, vous voil prise dans l'engrenage!

--Ne craignez rien, rpondit-elle; si je n'avais pas peur du chagrin que
ces choses-l peuvent vous causer, je ne m'y arrterais pas un instant,
je vous assure!

Richard passa dans sa chambre, on il trouva son fidle Jaff. Pendant
qu'il faisait sa toilette, le brave homme lui racontait les menus
vnements survenus en son absence. Ni l'un ni l'autre ne faisaient
allusion aux modifications que le mariage rcent pouvait avoir apportes
aux Pignons. Trois coups imprieux firent rsonner la porte.

--Jaff, criait la voix d'Edme, on es-tu?

Sur un signe de son matre, Jaff ouvrit, et le petit garon entra.

--Tu es l, papa? dit-il avec un peu de surprise. Pourquoi pas dans ta
chambre?

--C'est celle-ci qui sera la mienne  prsent, rpondit Richard en
l'attirant  lui.

--Et  ct, c'est la dame qui demeure?

--Quelle dame? demanda son pre en feignant l'ignorance.

--La dame qui est venue avec toi... ma... ma belle-mre! fit-il, en
tirant le mot de sa gorge comme avec un effort.

--Tu ne dois pas l'appeler ta belle-mre, mon fils, dit Richard, avec un
baiser, pour faire passer le reproche; c'est ta seconde mre, et tu
l'appelleras maman.

Le petit garon secoua la tte nergiquement  plusieurs reprises, et,
au moment o Richard allait lui parler, il s'enfuit rapidement, jetant
bruyamment la porte derrire lui.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Richard, moins pour s'instruire
que pour se faire une contenance.

--Cela signifie, monsieur, rpondit Jaff, que, lorsqu'il y a deux mois,
M. Edme,  la gare, vous a demand de l'emmener, vous auriez d
l'couter. Je n'ai personne  blmer, et les affaires de mes matres ne
me regardent pas; mais je n'aimerais pas, si j'avais un garon...
heureusement je n'en ai pas. Bref, monsieur, monsieur peut compter qu'il
aura du fil  retordre. Voici la cravate blanche de monsieur. Et c'est
une jolie dame que la dame de monsieur, et elle a l'air d'une dame trs
distingue, et il faudra qu'elle se mfie, parce que l'autre grand'mre,
n'est-ce pas?... a aura l'air d'aller tout seul, mais il faudra que
monsieur aussi se mfie, parce que Mlle Yveline est encore trop jeune
pour comprendre; mais au fond, a sera exactement la mme chose,
seulement, plus en douceur pour ce qui se verra en dehors.

Sur cet tonnant discours, la toilette de Richard s'acheva sans autre
incident.

Le dner fut trs brillant; dans tous les environs, le mariage de
Richard Brice avait excit la plus vive curiosit; non seulement la
famille Brice tait la premire du pays, mais la situation de Richard
comme dput le mettait en relations avec tout ce que le dpartement
comptait de considrable. Sa rsolution de se remarier prenait les
proportions d'un vnement, et aussitt deux camps s'taient forms.
Est-il besoin de le dire? presque tous les hommes approuvaient Richard,
et presque toutes les femmes blmaient Odile.

La beaut et la supriorit de la jeune marie ne produisirent point ds
l'abord tout l'effet qu'on aurait pu en attendre, c'est--dire qu'elles
lui firent moins d'ennemies qu'on n'aurait pu le supposer. Certaines
beauts et certaines supriorits, en effet, sont pour ainsi dire
agressives: elles s'imposent d'une faon bruyante, autoritaire, qui
excite  la rsistance. D'autres, au contraire, et ce ne sont pas les
moins relles, semblent presque ne pas exister;  la longue, on en
sentira le charme, on se soumettra par degrs insensibles, pour ne plus
se dtacher,--mais au premier moment, on serait tent de croire qu'on
n'a devant soi qu'une personne ordinaire, un peu plus jolie, un peu plus
aimable que la moyenne.

Odile avait bien pressenti les animosits qu'elle aurait  combattre;
aussi s'tait-elle fait une rgle d'effacer tout ce qui pourrait en elle
paratre trop brillant. Elle ne pouvait diminuer sa beaut, mais elle
pouvait, au lieu de la faire ressortir, en attnuer l'clat, de mme
qu'elle s'tait rsolue  beaucoup couter, sans parler elle-mme. Ce
plan, qui exigeait autant de sagesse que d'abngation, russit 
merveille.

--Quoi! ce n'est que cela? se dirent les femmes; on peut sans peine tre
mieux mise, tre plus belle, avoir plus d'esprit!

Depuis celles qui se piquaient de beaut jusqu'aux simples bas bleus qui
se targuaient de littrature, chacune dit et rpta que la nouvelle Mme
Richard Brice n'tait ni la belle personne ni la femme remarquable qu'on
avait annonce. Les hommes, plus clairvoyants, savaient le contraire;
mais ils n'assistaient point aux conciliabules fminins, et leur avis ne
put faire pencher la balance; si les opinions se heurtrent, ce qui
arriva peut-tre, comme ce fut  l'abri du mur de la vie prive, ces
heurts furent sans rsultat.

Mme Brice mre fut fort approuve d'avoir fait une si belle rception 
sa bru; Mme de la Rouveraye encore davantage, pour avoir su imposer
silence  ses sentiments les plus lgitimes. Toutes deux avaient eu le
grand esprit de comprendre qu'un dput ne saurait rester veuf. Comment
offrirait-il des dners, donnerait-il des soires? N'y avait-il pas
mille occasions dans sa vie sociale et politique o l'absence d'une
femme se ferait cruellement sentir? Au sortir de l'excellent dner
offert par Mme Brice mre, tout le dpartement portait aux nues la
famille entire, dans toutes ses ramifications. Jaff seul n'tait point
satisfait; mais comme il n'en faisait part  personne, il n'eut point
occasion de se quereller.




                                   V


Ce premier sjour de Brice et de sa femme fut de courte dure. Ils
avaient rsolu d'aller souvent aux Pignons et de n'y pas rester plus de
quarante-huit heures  la fois, au moins jusqu'au retour du printemps;
de la sorte, nombre de difficults se trouvaient tournes, et Edme ne
perdait point l'habitude de les voir.

Le petit garon reprit assez promptement ses habitudes de tendresse et
de confiance avec son pre; aussitt qu'il le voyait seul, il courait 
lui, posant mille questions, le tiraillant et le clinant comme il
l'avait fait depuis sa naissance. Mais aussitt qu'Odile paraissait, il
retombait dans le silence. Aprs avoir t grond une fois ou deux assez
vertement par son pre, il n'avait plus tent de s'enfuir  la vue de sa
belle-mre; il restait prs d'eux, mais contraint et morose, si bien
qu'Odile elle-mme avait intercd pour qu'il obtint sa libert.

Cette libert de s'en aller, Edme ne s'en servit pas; il resta dans leur
compagnie, muet, presque sournois, les coutant parler, avec une
attention fort au-dessus de son ge, interprtant  sa faon les paroles
qu'il comprenait mal, achevant par ces efforts mal employs de fausser
une part de son intelligence, dj dvoye par d'insensibles et presque
inconscientes insinuations de sa grand'mre.

Avec son tact dlicat de femme, et de femme dans une situation fausse,
Odile s'en tait promptement aperue; mais comment aborder ce sujet avec
son mari sans enfreindre la loi de prudence et d'amour qu'elle s'tait
impose? La chose qui lui paraissait odieuse entre toutes, c'et t par
la moindre parole de porter atteinte  l'affection que Brice avait pour
sa mre. Que la clart lui vint d'ailleurs!--jamais Odile ne lui dirait
un mot qui pt faire natre un conflit.

Richard, malgr ses efforts pour tre optimiste, sentait pourtant, sinon
tout, au moins une part de ce que souffrait sa femme. Il l'en aimait
davantage, avec plus de respect, avec une tendresse plus mue, et
pourtant, il et sacrifi tout, hormis elle, pour pouvoir feindre de
fermer les yeux, et continuer de vivre dans cette situation ambigu.

Les hommes trs occups et dont l'esprit travaille sans cesse, ont une
sorte de crainte des vnements domestiques, qui les fait pencher vers
le statu quo, mme lorsqu'ils sont les premiers  en souffrir. Il leur
semble que l'tat prsent, mme pnible et dangereux, est encore
prfrable  l'inconnu qui rsultera d'un changement. Richard, sans s'en
bien rendre compte, partageait cette faon de voir; mais il tait trop
intelligent et trop honnte pour ne pas agir lorsque ce serait devenu
ncessaire. Ce jour se prsenta bientt.

Les premires feuilles commenaient  se montrer sur les tilleuls,
lorsque matre Edme, devenu dans le courant de l'hiver plus indisciplin
que jamais, eut avec son pre une affaire srieuse. Il tait dans sa
huitime anne, et le cur de la paroisse, qui avait entrepris de lui
donner un avant-got de la science, y perdait littralement son latin.

Richard avait exig qu' partir de sept ans, l'enfant, qui savait lire
et crire, fit du latin en mme temps que du franais et un peu
d'arithmtique. En thorie, c'tait assez raisonnable, et Mme Brice
mre, trs ambitieuse pour son petit-fils, avait approuv sans rserve.
Dans la pratique, le garonnet tait absolument intraitable. Un peu
assagi durant les premires leons par le vtement ecclsiastique, il en
tait venu, au bout de trois ou quatre mois,  respecter son professeur
autant que sa grand'mre, c'est--dire le moins possible. L'excellent
homme, par indulgence personnelle autant que par charit chrtienne,
n'avait pas voulu se plaindre; mais lorsque Richard s'informa des
progrs de son fils, il fallut bien lui rpondre que ces progrs taient
nuls.

Richard n'tait point partisan des mesures violentes, quand il pouvait
agir autrement; il voulut se rendre compte de la situation par lui-mme,
esprant que la confusion d'Edme, interrog en sa prsence, lui
fournirait le moyen de lui inspirer une salutaire terreur.

Il trouva dans le petit garon une telle assurance, un si sr ddain de
tout ce qui n'tait pas lui-mme, que son amour-propre paternel en reut
une cruelle atteinte. Edme ne semblait pas se douter qu'on put agir
vis--vis de l'tude autrement qu'il ne l'avait fait: tout au plus
tmoigna-t-il quelque embarras en se voyant reprocher son attitude 
l'gard de son matre. Dment tanc et sermonn, il prit dsormais une
tenue plus convenable, mais n'en fit pas plus de progrs.

Richard s'adressa alors  sa mre en la suppliant de lui rendre
l'enfant, qui dans la maison paternel le recevrait les leons de
professeurs srieux. Il se gardait bien de le dire, mais sa certitude
tait que, soustrait aux gteries de sa grand'mre, et soumis  une
saine discipline, Edme se mettrait au travail comme tout le monde.

Mme Brice reut fort mal les objurgations de son fils.

--Il avait t convenu, dit-elle, que vous ne me reparleriez jamais de
cela; vous savez quelle a t ma rponse quand vous m'avez annonc votre
intention de vous remarier; j'attendais de vous assez de tact pour ne
pas revenir sur un point aussi dlicat, et je suis fche de voir que
vous ne rcompensez pas mieux l'accueil aimable qu'ici nous avons tous
fait  votre femme!

Richard ne se tenait pas pour battu: il insista. Le rsultat fut une
scne trs vive, dans laquelle la mre le menaa finalement de le
dshriter.

--Ah! ma mre, s'cria le dput, plt  Dieu que par le sacrifice de
votre fortune il me ft possible d'apaiser nos dissentiments! Vos biens
ne me sont rien en comparaison de ce que me cote votre obstination  ne
pas comprendre mon rel devoir et le vtre! Ce n'est pas de votre colre
que j'ai peur, mais de votre chagrin! Et soyez assure que c'est la
pense seule que je ferais couler vos larmes en usant de mes droits, qui
m'oppose une barrire pour le moment infranchissable!

--Pour le moment? rpta Mme Brice, en attachant ses yeux vifs sur le
visage altr de son fils unique. Alors vous rservez l'avenir?

--Je le rserve, rpondit Richard en s'inclinant avec respect, mais avec
une inexorable fermet d'accent. Le jour o l'intrt moral de l'enfant
l'exigerait absolument,--mme au risque de vous dplaire, je saurais
agir pour son bonheur.

Mme Brice quitta le salon o cette discussion avait lieu, et Richard
demanda ses chevaux. Il partit sans l'avoir revue et rentra  Paris le
coeur dchir...

--Nous nous sommes mpris, dit-il  sa femme; nous avions compt sur le
temps, le temps se ligue aussi contre nous. Ma mre s'attache de plus en
plus  son petit-fils, de plus en plus elle devient son esclave, et je
prvois les plus grands malheurs.

Odile essaya de rconforter son mari, et grce  sa srnit,  la
sagesse de ses raisonnements, elle parvint  lui faire accepter la
pense d'un avenir prochain o Edme, entr au lyce, serait soumis  une
discipline qui modifierait heureusement ce qu'une ducation irrgulire
aurait pu dvelopper en lui de fcheux.

Richard calma momentanment ses apprhensions, et se plongea plus avant
dans les travaux qui absorbaient le meilleur de son temps. Entre ses
travaux et la femme qu'il aimait de jour en jour davantage pour sa noble
beaut autant que pour ses vertus, il et t parfaitement heureux sans
la pense de ses enfants. Yveline le proccupait moins qu'Edme. D'abord,
elle tait beaucoup plus jeune, et pour le prsent, on ne pouvait songer
 autre chose qu'au plaisir de la voir grandir et devenir de plus en
plus dlicieuse. Il soupirait souvent, en se disant que cette fleur
exquise, la joie de son me et de ses yeux, s'panouissait sous un autre
toit que le sien; mais il la savait si heureuse dans la vie libre de la
campagne, qu'il se rsignait,  condition d'aller souvent l'embrasser.

Odile l'accompagnait presque toujours dans ces visites de quelques
heures; c'tait pour elle un sacrifice trs pnible, et ce n'est qu'en
faisant appel  toute sa force morale qu'elle parvenait  l'accomplir
sans que rien de ses motions transpart au dehors; mais elle le faisait
pour l'amour de son mari, et pour son mari elle et accept toutes les
croix.

Mme de la Rouveraye avait, en effet, pris, ds le premier jour,
vis--vis de la jeune femme une attitude aimable qui creusait entre
elles un gouffre infranchissable. Edme tait hostile, et peu de
pntration suffisait pour deviner que Mme Brice devait ne lui parler de
sa belle-mre qu'avec une amertume mal dguise; mais Mme de la
Rouveraye tait  la fois polie et glace comme la surface d'un miroir;
on ne pouvait souponner en elle aucune mauvaise disposition,
l'apparence de la petite Yveline tait toujours correcte et gentille.
Ici,  coup sr, impossible de supposer qu'elle chercht  influencer la
fillette contre sa belle-mre; il tait vident qu'elle ne lui en
parlait pas. Pour l'enfant, si jeune qu'elle ft encore, les dames des
environs, amies et parentes, taient des amies; elle les connaissait et
jasait avec elles; Mme Odile tait toujours aux yeux d'Yveline la dame
qu'elle avait vue pour la premire fois aux Pignons, c'est--dire une
trangre  laquelle rien ne pouvait l'intresser. Mme de la Rouveraye
tait beaucoup trop charitable pour dire du mal de son prochain; elle
n'en disait rien,--mais certains silences sont pires qu'une
condamnation, dont on pourrait appeler... Odile tait, par ce mutisme,
condamne, non  la mort,--ce qui suppose une existence pralable,--mais
au nant ternel.

C'est ce qui rendait les visites  la Rouveraye si pnibles pour Mme
Richard Brice. Chercher dans les yeux d'Yveline toujours la mme
expression un peu surprise, poser un baiser sur ce front indiffrent, et
la voir retourner  ses jeux avec la placidit goste d'un jeune chat
un instant arrt dans ses bats, c'tait  chaque fois un coup de
poignard pour la pauvre femme. Son mari ne le ressentait pas comme elle;
habitu  ne songer  son fils qu'avec une irritation sourde, la
tranquillit, la parfaite galit des rapports avec Mme de la Rouveraye
lui procurait par contraste un repos qui le rendait optimiste. C'est l
que, pour la premire fois, Odile apprit que la plus aimante, la plus
confiance des femmes peut se trouver contrainte de drober  son mari
quelques-unes de ses pense.. Une imprudente restriction au sujet de
l'accueil de Mme de la Rouveraye ayant un jour provoqu chez Richard une
ombre de mcontentement, traduite par un silence prolong, Odile s'tait
rsolue  ne pas insister sur ce point. Elle avait trop de frayeur de
l'avenir possible pour ne pas s'efforcer  tout prix de conserver les
joies du prsent. Elle aimait son mari autant qu'il est possible d'aimer
sur la terre; elle l'aimait dans toutes ses penses, dans toutes ses
actions; elle en tait fire, et avec cette abngation touchante des
femmes qui aiment vraiment, oubliant ce qu'elle tait elle-mme, elle
l'et volontiers remerci de l'avoir appele  partager sa vie.

Richard n'apprciait pas tout  fait assez cette tendresse exquise, qui
s'panchait sur lui, pareille aux parfums de Madeleine panchs sur les
pieds du Christ. Ce n'tait pas sa faute, mais celle de sa vie: sa
premire femme l'avait trop aim. Ne l'aimant pas lui-mme, il s'tait
content de recevoir tout ce qu'elle lui offrait, sans se croire oblig
de lui rendre la pareille. Odile, en l'aimait plus encore, n'avait fait
que continuer cette tradition de dvouement. Il la chrissait, il tait
heureux et fier de sa charmante femme, mais il ne savait pas qu'elle et
pu l'aimer moins, le gter moins, pour mieux dire, et n'en tre que plus
sage.

Ce sont ces petites choses, plis de feuilles de rose, soit, mais les
feuilles de rose peuvent blesser une peau dlicate, si elles la frlent
toujours au mme endroit; ce sont ces petites nuances d'une vie nouvelle
pourtant heureuse, qui mirent un peu de mlancolie dans l'me haute
d'Odile. Sa mlancolie n'tait point pour elle une ennemie, quoique
celle-l ft trs diffrente de celle de Mme de la Rouveraye, qui tait
un besoin pour ainsi dire physique de s'attendrir et de regretter.

Aux heures o Mlle Montaubray s'tait interdit de songer  Richard
Brice, alors l'poux d'une autre, elle avait connu la tristesse et la
rsignation; mais alors, c'taient des compagnes aimes, bienvenues, qui
devaient l'aider  vivre ses annes solitaires. A prsent qu'elle tenait
son rve dans ses mains reconnaissantes, il tait plus dur de retomber
dans les grisailles de l'incertitude.

Elle tait vaillante cependant, et surtout trs sage. Elle se dit que la
vie est longue et qu'on ne dsespre pas  vingt-cinq ans. Son mari
l'aimait; avec la grce de Dieu, il l'aimerait toujours, car elle tait
sre de ne pas dmriter de sa tendresse. Elle se raidit contre ses
petites dceptions, se cuirassa de souriante politesse contre l'aimable
froideur de Mme de la Rouveraye et attendit: l'amiti de tous ceux qui
connaissaient sa valeur et les succs mondains dont elle n'avait garde
de se laisser enivrer, l'aidrent  se faire une existence extrieure
pleine d'un charme sans banalit.




                                  VI


Trois annes s'taient coules. Vaincue par la raison du plus fort,
c'est--dire par la draison de son petit-fils, Mme Brice s'tait
dcide  lui donner une institutrice.

C'tait une personne trs sage, qui avait fait plusieurs ducations
dj, et qui, en prenant de l'ge, avait choisi la mission difficile,
mais flatteuse, de prparer les petits garons pour le lyce. Elle avait
jusque-l fort bien russi, et on la dclarait trs suprieure  tout
gouverneur pour mener  bien les tudes des jeunes hritiers de grande
famille. Cette rputation mrite devait attirer sur elle l'attention de
Mme Brice mre, qui, dcidment, trouvait Edme un peu rcalcitrant.

Les choses marchrent assez convenablement pendant dix-huit mois
environ, puis le baromtre descendit aux Pignons, pour ne plus
remonter;--c'taient, de la part de l'institutrice, des gronderies
interminables,--de la part d'Edme, des clats de colre qui faisaient
prsager une adolescence ingouvernable. A plusieurs reprises, Richard
avait d intervenir; sa prsence seule suffisait pour rtablir le calme
et faire rentrer Edme dans le devoir, car le jeune garon aimait son
pre avec un enthousiasme touchant. Rien n'tait aussi beau, aussi bon
que ce pre absent; en revanche, au nom de Mme Richard Brice, ses
sourcils se fronaient et sa physionomie revtait une expression dure.
N'tait-ce pas  cause de sa belle-mre qu'Edme tait priv de vivre
avec son pre? Il avait tir ses petites conclusions tout seul, ce qui
tait fcheux, car moins renferm, plus expansif, il et caus avec
Jaff, qui lui et donn quelques saines notions de la vrit; mais
Jaff avait perdu toute influence depuis l'entre de l'institutrice,
qui, fort intelligente et bonne cependant, avait en elle-mme rprouv
la familiarit de ce domestique, avant d'avoir pu se rendre compte de la
diffrence qu'il y avait entre celui-l et tous les autres. Il s'tait
trouv peu  peu cart de son jeune matre, et, sous un prtexte ou
sous un autre, les occasions de causer avec lui avaient disparu. Mme
Brice mre estimait fort Jaff, sans lequel elle n'et pu se tirer de la
grance de son bien; mais elle connaissait la franchise de son langage,
quoique entortille dans d'inextricables politesses lorsqu'il avait
quelque chose de particulirement dsagrable  dire, et elle redoutait
instinctivement cette franchise pour son petit-fils.

Un jour de la fin de septembre, au moment o Odile ouvrait ses malles,
au retour d'un sjour de quelques semaines chez son pre, dans la
Creuse, Jaff fut annonc par la femme de chambre, un peu effare.

--C'est le domestique des Pignons qui veut parler  monsieur tout de
suite! dit-elle.

Richard tait absent. Odile fit venir l'honnte serviteur dans la
bibliothque.

--Qu'y a-t-il, Jaff? demanda-t-elle. Mme Brice n'est pas malade?... ni
Edme?

--Non, madame, rpondit Jaff tout d'une haleine; les sants sont
bonnes; c'est le caractre qui ne va pas. Mme Brice m'envoie chercher
monsieur.

--Pourquoi faire?

--Pour mettre M. Edme  la raison, et cette fois c'est srieux.

Odile rprima un lger mouvement d'inquitude. Ordinairement, son mari
tait prvenu par lettre, et avec des mnagements, des adoucissements
qui excusaient les sottises du petit garon.

--Vous n'avez pas de lettre? dit elle.

--Non, madame. Mme Brice tait tellement en colre que sa main
tremblait, et elle ne pouvait pas crire. Elle m'a dit: Prends le
train, Jaff, et va-t'en raconter a  mon fils. Monsieur n'est pas l?

--Il ne reviendra que demain matin, Jaff!

--Je vais l'attendre. Si nous pouvions prendre l'express...

Il regarda Odile avec beaucoup d'attention, de ses bons yeux bruns de
chien fidle, et aprs un instant d'examen:

--Je vais le dire  madame, fit-il; peut-tre bien que monsieur sera
moins vex que si je le lui disais  lui-mme... J'ai bien vu que madame
aimait le petit...

--Oui, Jaff, fit Odile, en lui rendant regard pour regard. Je l'aime...

--Eh bien! alors, je vais le dire... Car monsieur ne sera pas content.
Aujourd'hui, pendant la leon, M. Edme a gifl son institutrice.

--Vous dites? fit Odile, qui n'en croyait pas ses oreilles.

--Il a gifl son institutrice,--il lui a donn une tape dans la figure,
enfin...

Odile avait pris un air trs grave; Jaff continua en baissant la voix:

--Et comme madame lui en faisait reproche, c'est vrai qu'elle le
traitait rudement et que c'tait difficile  supporter...

--Eh bien? fit Odile, en devenant trs ple.

--Il a lev la main sur elle... il n'a pas frapp, non, madame,
heureusement... car Mme Brice est colre, et je ne sais pas ce qu'elle
aurait fait!

Odile, consterne, regardait sa robe sur ses genoux, et voyait avec les
yeux de sa pense l'enfant et la grand'mre, face  face, aussi furieux,
aussi emports l'un que l'autre.

--Et alors? reprit-elle aprs un instant.

--M. Edme s'est sauv dans sa chambre, o il s'est enferm. Depuis lors,
il n'a pas mang et il n'a pas voulu sortir.

Le visage d'Odile exprimait une terreur si vidente, que Jaff
s'empressa d'ajouter:

--Je l'ai vu, madame. Je suis mont sur un arbre dans le jardin, en face
de sa fentre, et je l'ai vu.

--Que faisait-il?

Il tait  son bureau et il crivait. Je pense que c'tait  sa
grand'mre, ou peut-tre  monsieur. Alors, je suis part..

--Et s'il lui arrivait malheur? demanda Odile tout bas, sans oser
presque s'avouer ses craintes  elle-mme.

--On le garde  vue, madame, il y a quelqu'un  sa porte, et quelqu'un
dans l'arbre, avec une corde pour sonner la cloche en cas d'alarme. On a
attach ses persiennes par dehors, il ne pourra pas les fermer... Il a
de la lumire, et l'on fait bien attention. Et puis, ajouta-t-ll trs
bas, il n'a ni couteau ni pistolet...

Ils s'entre-regardrent, effrays de ces paroles. Ils avaient eu la mme
ide tous deux: ce fier garon de onze ans, dans une rage d'humiliation,
pouvait avoir song au suicide... Odile frissonna et mit sa main devant
ses yeux.

--Si j'osais, dit-elle enfin, j'irais tout de suite...

--Il n'y a plus de train ce soir, rpondit Jaff; sans cela, j'aurai
bien escort madame...

--Nous partirons demain par le premier train; je laisserai un mot  mon
mari.

Aprs une nuit sans sommeil, o le poids des responsabilits de toute
espce s'abattit bien lourdement sur la pauvre Odile, elle partit.
Jaff, pensant ramener son matre, avait laiss la voiture  la station
de Laroche, et le groom prvenu par un tlgramme, les attendait avec
l'quipage tout prt.

La route parut interminable: enfin, les Pignons apparurent au dernier
dtour, et Odile franchit seule pour la premire fois le seuil de la
maison de sa belle-mre.

Mme Brice tait descendue au bruit des roues; en apercevant sa bru, elle
fut trs surprise,--et dsagrablement. Son attitude contrainte, son
regard froid semblaient dire: Que venez-vous faire ici?

--Mon mari est absent, dit Odile, il ne pourra tre ici que dans
quelques heures, et je suis venue  la hte...

--C'est fort aimable  vous, rpondit Mme Brice, du ton dont elle et
exprim tout le contraire; mais tout est rentr dans l'ordre, et nous
sommes parfaitement tranquilles. Voulez-vous vous dbarrasser?

Odile ta son chapeau et son manteau de voyage, avec l'impression
qu'elle venait de commettre une mprise considrable, une de ces
mprises qui vous laissent tout penaud et dont le souvenir, vingt ans
aprs, vous fait encore monter au front une rougeur d'humiliation.

Une fois son vtement remis au domestique, elle ne sut plus que faire
d'elle-mme.

Mme Brice, aprs avoir fait quelques pas et remu quelques menus objets,
s'excusa et retourna au premier tage, sans offrir  Odile de monter
dans la chambre qu'elle habitait lors de ses sjour..

Ce manque d'usage, qui n'tait peut-tre pas, tout  fait volontaire,
car Mme Brice, malgr la belle apparence de son accueil, tait fort loin
d'tre calme, acheva de bouleverser la pauvre Odile. Elle regarda
machinalement autour d'elle, pensa que son mari, quelque diligence qu'il
fit, ne saurait arriver avant plusieurs heures, et se dit que ces
heures-l seraient les plus longues de sa vie. La matine n'tait pas
encore assez avance pour qu'on pt compter sur le djeuner pour abrger
le temps, et Odile regretta beaucoup l'impulsion gnreuse qui l'avait
entrane aux Pignons.

Pour tromper son ennui, et aussi pour avoir des nouvelles, elle
descendit dans le jardinet se dirigea vers les communs. Jaff,
prudemment, expdiait le phaton  Laroche, afin que son matre le
trouvt, s'il avait pu prendre le rapide de huit heures cinquante. En
voyant Odile, il vint au-devant d'elle.

--Tout va bien, lui dit-il  demi-voix, comme s'il recevait d'elle un
ordre sans importance: il s'est endormi vers neuf heures du soir si
profondment qu'on a pu dvisser sa serrure; en se rveillant, il a
trouv sa grand'mre au pied de son lit, ils se sont embrasss, et c'est
fini. Je crois que madame est bien fche d'avoir fait prvenir M.
Richard, et encore plus fche...

Il s'arrta, sa casquette galonne  la main, sr d'avoir t compris.

--Jaff, dit Odile, prvenez le cocher que je pars avec le phaton; je
vais aller au-devant de mon mar.

--Que dira Mme Brice? demanda le bon serviteur.

--Mon mari lui expliquera cela comme il voudra, rpondit Odile.
Voulez-vous aller chercher mon manteau et mon chapeau dans le hall?

Jaff disparut et revint  l'instant.

--Vous direz  Mme Brice que je suis alle au-devant de mon mari, fit
Odile en posant son chapeau sur sa tte.

Jaff appela le valet d'curie.

--Tu diras  madame que Mme Richard est alle au-devant de son mari,
fit-il; c'est moi qui aurai l'honneur de la conduire.

--Soit, dit Odile.

Deux minutes aprs, Jaff dirigeait vigoureusement ses trotteurs vers
Laroche.

Odile, assise  ct de lui, mditait sur le danger des entranements
charitables, et ni l'un ni l'autre ne disaient rien. Enfin, Jaff parla.

--Je regrette bien d'avoir demand  madame de venir aux Pignons, dit-il
avec l'abondance de prcautions oratoires qui caractrisait ses discours
importants. Si j'avais pu prvoir que la chose finirait d'une faon
aussi simple, je ne me serais pas permis de dranger madame; je ne me
serais pas drang moi-mme non plus. Et surtout si j'avais pu penser
que Mme Brice ne voudrait pas laisser voir M. Edme. J'aurais d songer 
cela, car je connais bien...

Il ne dit pas quelle tait la personne ou la chose qu'il connaissait si
bien, mais il garda le silence pendant un instant. Odile attendait la
suite.

--Je l'ai vu natre, M. Edme, reprit-il, et je connais ses qualits,--il
a beaucoup de qualits,--comme ses dfauts;--il en a beaucoup aussi. Il
a, comme nous disons, sauf le respect que je dois  madame, la tte prs
du bonnet;--Mme Brice est de mme; et, de plus, il est trs rancunier,
comme M. Richard, qui est le meilleur homme de la terre, et qui ne
pardonne que quand il le faut. J'avais cru que a durerait plus
longtemps, cette fois-ci; je me suis tromp et j'en demande bien pardon
 madame.

Odile ne disait rien; pour tout au monde elle n'et voulu interroger
Jaff, et cependant, en l'coutant, elle sentait qu'elle remplissait un
devoir.

--C'est Mme Brice qui a cd, reprit Jaff; sans cela, ce ne serait pas
fini; quand il s'entte, notre jeune monsieur, c'est toujours sa
grand'mre qui cde... Si l'on m'avait dit a quand elle faisait
l'ducation de M. Richard, on m'aurait bien tonn! Dans ce temps-l,
c'tait lui qui cdait. Mais maintenant, madame est plus ge, et
puis... c'est une grand'mre...

Jaff releva du bout de son fouet le trotteur de gauche, qui se faisait
traner par l'autre.

--Enfin, conclut-il, je crois que Mme Brice est dsole d'avoir fait
avertir M. Richard, et qu'elle donnerait bien des choses pour qu'il n'en
st rien  prsent que c'est termin... Voil la station au tournant, et
l'express de Pans est en gare. Peut-tre que monsieur est dedans... Sans
me permettre de poser une question  madame, qu'est-ce que madame va
dire  monsieur?

Les bons yeux du domestique cherchaient  lire la pense d'Odile sur ses
lvres closes.

--Si c'tait votre fils, Jaff, dit-elle, que feriez-vous?

--Je dirais tout! rpondit-il sans hsiter, mais... Voil monsieur!

Richard se montrait sur le seuil de la porte, les mains vides comme un
homme qui n'a pens  rien, qu' partir. Odile descendit du phaton et
courut  lui.

--Tout va bien, lui dit-elle en s'accrochant fivreusement au bras de
son mari.

Elle ne pouvait pas l'embrasser, en cet endroit, et pourtant elle et
voulu faire passer en lui le souffle de sa tendresse. Il serra fortement
contre lui le bras qui s'attachait au sien.

--Qu'est-il arriv? demanda-t-il.

--C'est trop long pour le dire en deux mots. Votre mre et Edme vont
trs bien. Vous saurez le reste ensuite.

Ils s'approchaient du phaton. Jaff, qui s'tait mis  la tte des
chevaux, salua son matre.

--Si monsieur voulait faire un petit tour  pied, avec madame, dit-il,
pendant que les chevaux soufflent un peu, ou bien si monsieur et madame
prenaient les devants? J'aurais vite fait de les rattraper!

--Cet homme a toutes les dlicatesses, dit Odile  son mari.

Ils partirent en avant en effet, et, en dix minutes, Richard fut au
courant de ce qui s'tait pass, y compris l'trange rception que sa
mre avait faite  sa femme.

--Je comprends trs bien son embarras, dit Odile, avec un vritable
dsir de pallier les torts de sa belle-mre; elle tait dans une
situation extrmement fausse. J'tais venue sans en tre prie; plus
qu' tout autre, votre mre doit dsirer de me cacher les dfauts de son
fils.

--Pourquoi plus qu' tout autre? demanda Richard, dont le silence
n'avait jusque-l rien prsag de bon. Parce que vous avez tmoign un
dtachement de vous-mme qui vous met au-dessus de tous les loges?

Un frisson dlicieux parcourut Odile; son mari, assurment, lui avait
donn mainte preuve de respect et de tendresse; mais une louange aussi
directe, aussi prompte, au moment o le coeur de la jeune femme tait
tout endolori, lui parut si douce, si enivrante, que des larmes
montrent  ses yeux, larmes de joie et d'orgueil conjugal.

--Vous avez cd  un mouvement hroque, Odile, continua Richard; je
sais ce qu'il vous en a cot pour le faire, et c'est parce que cela
vous cotait que vous l'avez fait. J'en suis fier, comme poux; et,
comme pre, je vous en remercie.

--Ah! ne me remerciez pas! fit Odile avec un grand soupir de tristesse;
s'il tait mon fils, vous ne me remercieriez pas!

Ils n'taient pas seuls sur la route, Richard ne put baiser le front de
sa femme comme il en mourait d'envie, mais il serra troitement son bras
et attacha sur elle un regard qui valait bien un baiser. Jaff arrivait
 grand fracas de gourmettes, ils montrent dans le phaton.

--Qui est-ce qui a eu cette ide de dvisser la serrure? lui demanda
Richard en prenant les guides.

--C'est moi, monsieur, rpondit modestement Jaff. Avant de m'en aller,
j'avais dit  Mme Brice que ce serait le seul moyen d'viter un
accident. Quand on avait voulu ouvrir avec une clef, dans le
commencement, il avait dit que si l'on entrait, il se jetterait par la
fentre.

Richard et Odile changrent un regard douloureux.

--Alors, on a attendu qu'il dormt. C'tait-il pas ce qu'il y avait de
mieux  faire? reprit imperturbablement Jaff.

--Oui, Jaff! Tu es un bon ami, toi.

--On fait ce qu'on peut, monsieur Richard, rpondit le domestique, et
l'on ne fait que ce qu'on doit. Mais le petit mrite d'tre puni,
monsieur. Pas tant pour cette affaire-l, qui n'est qu'un hasard, mais
il devient mchant, c'est tout naturel,  n'tre jamais contrari, ou
bien  l'tre trop  la fois. Ce que j'en dis, c'est par intrt pour M.
Edme, continua-t-il en reprenant ses formules de politesse; car s'il
allait toujours comme a, il aurait du dsagrment dans la vie. Je pense
que monsieur comprend que c'est  cause de l'amiti que je me permets de
porter  monsieur...

--Je comprends tout, Jaff, dit Richard avec un demi-sourire et un
soupir tout entier.

Comme ils arrivaient, Odile ressentit un grand coup dans sa conscience.

--Je n'aurais pas d revenir, dit-elle  son mari. Votre mre va se
trouver, vis--vis de moi, dans la situation la plus dsagrable.

--Je le regrette, dit posment Richard, mais ce n'est ni ma faute ni la
vtre; donc, nous devons nous y rsigner.

Mme Brice reut son fils avec un mlange de joie relle et de gne mal
dissimule. Si quelque chose devait lui sembler cruel, c'tait d'avouer
les torts d'Edme devant Odile; aussi eut-elle soin de les attnuer le
plus possible dans son rcit. Le djeuner, servi ds l'arrive de M. et
Mme Richard, servit de prtexte  des arrts, des coupures qui permirent
d'escamoter une partie de la vrit. Restait le fait indniable: le
dpart de Jaff, qui n'avait pu tre ordonn que sous l'empire d'une
motion telle que Mme Brice n'en avait encore point connu, puisque
c'tait un vnement jusqu'alors sans prcdent.

--J'ai eu tort de me laisser troubler, dit la grand'mre, lorsque son
fils lui fit cette remarque. Au fond, il n'y avait rien de si grave, et
si je n'avais pas eu les nerfs un peu excits, je n'aurais pas pris les
choses tellement au tragique.

Richard regarda sa femme d'un air perplexe; cette nouvelle version, si
diffrente de celle de Jaff, donnait  l'affaire une tournure trs
embarrassante pour lui et pour Odile. Jaff serait dsavou, c'tait
vident;  moins d'une dclaration de guerre bien nette, comment se
tirer de l? L'esprit pratique du dput lui fournit une solution. Le
repas tait fini, on se levait de table.

--Je vais voir Edme, dit-il; il est dans sa chambre sans serrure?

--Oui. Je t'accompagne, dit  la hte Mme Brice.

--Non, ma chre mre, je vous en prie. Je dsire voir Edme seul.

--Mais...

--Je le dsire absolument, fit Richard avec beaucoup de sang-froid.
Odile, voulez-vous avoir l'obligeance d'aller dans ma chambre, prendre,
dans le secrtaire dont voici la clef, une liasse de papiers que j'y ai
oublie  mon dernier voyage? J'irai vous y rejoindre.

Odile prit la clef et sortit. Richard, lui ayant ainsi assur la
retraite, se tourna vers sa mre.

--Il est temps de prendre une dcision, lui dit-il; jusqu'ici, j'ai
laiss l'ducation d'Edme un peu au hasard de sa bonne volont et de
votre tendresse, ma chre mre; mais quelles que doivent tre les
circonstances de mon entrevue avec lui, je dois vous dire que ma
rsolution est arrte irrvocablement. Edme entrera au lyce la
premire semaine d'octobre, et je vais l'emmener pour le prsenter.

Mme Brice plit; elle avait prvu cela, mais le coup n'en tait pas
moins: pnible.

--Vous ne me ferez pas cet affront, dit-elle.

--Ce n'est pas un affront, ma mre, et je vous supplie de ne pas
considrer comme dsagrable une mesure que le bon sens lui-mme nous
impose. Cette anne ou l'anne prochaine, il fallait qu'Edme entrt au
lyce; du moment o ses progrs dans ses tudes ne sont plus en rapport
avec son ge, nous n'avons plus un moment  perdre.

Il sortit l-dessus, sans donner  Mme Brice le temps de lui rpondre.
Elle le suivit de loin et monta dans sa chambre, tout proche de celle de
son petit-fils, afin d'tre  porte de la voix.

Richard entra dans la chambre d'Edme, que la porte sans serrure faisait
ressembler  une forteresse dmantele. L'enfant venait de terminer son
djeuner, un domestique enlevait le plateau; Richard attendit que ce ft
fini, et que le valet et disparu; puis, sans mme essayer de fermer 
demi la porte, il s'adressa au jeune garon.

--Vous avez provoqu du dsordre dans cette maison, lui dit-il.
Racontez-moi les faits comme ils se sont passs.

Edme tait plein de dfauts, mais il avait au moins une trs grande
qualit: c'tait une sincrit entire, que la prudence de sa
grand'mre,--prudence mondaine et inspire par l'ge bien plus que par
la nature,--n'avait jamais pu entamer. Edme pouvait taire ses penses,
mais il ne savait pas les dguiser. Il se tint devant son pre, debout,
les yeux fixs droit devant lui, avec une sorte de ddain stoque pour
les consquences de son algarade.

--Mademoiselle m'a fait une observation, dit-il, pour mes devoirs
qu'elle trouvait mal faits...

--taient-ils bien faits? interrompit le pre.

--Ils taient mal faits, rpondit Edme sans trouble.

--Et alors?

--Alors, je lui ai rpondu une impertinence.

--Laquelle?

--Que je ferais mes devoirs comme il me conviendrait.

--Ensuite?

--Elle m'a appel insolent...

Edme s'arrta; son pre attendit; aprs un instant, surmontant l'ennui
que lui causait une telle dclaration, l'enfant continua:

--Je n'ai pu supporter cela, j'tais en colre... je lui ai donn un
soufflet.

--Un soufflet, Edme! vous, un homme! vous avez frapp une femme!

--Elle m'avait insult! rpliqua l'enfant en redressant la tte; il
plongea ses yeux dans ceux de son pre, mais il ne put supporter
l'expression de calme reproche qu'il y rencontra.

--Elle n'avait dit que la vrit, mon fils, dit Richard de sa voix
profonde.

L'enfant tressaillit, prt  se cabrer, comme un jeune poulain sous la
piqre du fouet, mais il ne dit rien.

Depuis un instant, un bruit lger d'toffes dnonait sur le palier la
prsence d'une femme. Richard tait sr que ce n'tait pas Odile.

--Et ensuite? fit-il sans trahir l'extrme ennui qu'il en prouvait.

--Ensuite, rien du tout, dit vivement Mme Brice en entrant. Le reste est
une querelle entre moi et mon petit-fils: il a compris ses torts, je les
lui ai pardonns, cela ne regarde plus personne, n'est-ce pas, Edme?

--Cela me regarde, dit Richard d'une voix toujours calme. Il tremblait
sous l'effort qu'il s'imposait, mais son tremblement n'tait pour ainsi
dire pas visible. Je dois connatre les torts de mon fils, mme s'ils
sont pardonns par votre bont, ma mre. Je suis son juge.

--Dieu seul est son juge! s'cria Mme Brice avec un emportement qui ne
connaissait plus de lois. Il s'est repenti, c'en est assez.

--Dieu et son pre, rpondit Richard. Edme, voulez-vous avouer?

--Ah! s'cria Mme Brice au comble de la rage, je savais bien que du jour
o cette femme entrerait ici, le malheur y entrerait avec elle. Elle
vous a mont la tte contre votre propre enfant, et voil que vous
l'coutez...

Richard avait fait un mouvement que sa volont rprima.

--Ce n'est toujours pas elle qui m'a envoy Jaff, dit-il avec une
ironie amre. Puisque vous ne voulez pas avouer, Edme, je vous laisse 
vos rflexions, j'espre que la raison vous inspirera.

Dans une heure je reviendra..

Il sortit, croyant que sa mre allait le suivre. Elle le suivit en
effet, mais aussitt qu'il fut entr dans sa chambre, elle retourna prs
de son petit-fils.

--Ma chre femme, dit Richard, c'est la guerre; avec toutes ses
consquences.

Il se jeta dans son fauteuil, couvrant de ses deux mains son visage
altr. Elle s'agenouilla trs doucement prs de lui, afin qu'il trouvt
en face des siens les yeux purs et compatissants de sa chre femme.

--C'est la guerre, reprit-il, et il y aura des coups de ports dont je
ne pourrai pas toujours vous dfendre, Odile!

Il ouvrit les yeux, et vit prs du sien le beau visage qu'il aimait,
empreint d'une rsignation lumineuse, comme la face des martyrs frapps
lorsqu'ils confessaient leur foi. Toute sa force factice s'croula
devant grandeur d'me, et s'appuyant sur l'paule de sa femme, il pleura
 chaudes larme..

Pendant un moment, elle ne lui dit rien, se contentant d'essuyer avec
son petit mouchoir la pluie brlante qui tombait sur leurs doigts
enlacs; puis elle lui souleva doucement la tte et s'assit auprs de
lui, paule contre paule.

--Mon cher mari, lui dit-elle, je vous ai pous non seulement pour
prendre part  vos joies, mais aussi pour vous soutenir dans vos
traverses, autant que me le permettrait mon humble connaissance des
hommes et des chose.... Mon cher mari, je suis heureuse et contente de
partager vos peines, si la pense que nous sommes deux peut les adoucir.
Vous tes cruellement frapp, il est juste et salutaire que je le sois
aussi, sans quoi notre union ne serait pas parfaite.

Il la regarda avec une expression passionne, o vibrait tout ce qu'il y
a de plus lev dans le coeur de l'tre humain. Ce n'tait pas pour son
beau visage ou son intelligence suprieure qu'il l'aimait ainsi, mais
pour tout ce qu'il y avait de noble et de dsintress en elle.

--Quoi qu'il arrive, reprit Odile, je serai  vos cts; c'est bien peu,
mais c'est pourtant quelque chose, dites, mon cher mari?

Elle avait follement envie de pleurer, les larmes montes  sa gorge
l'touffaient, mais elle ne pouvait pas s'attendrir; elle devait au
contraire infuser tout le calme possible dans l'me douloureusement
combattue qui,  cette heure, se reposait en elle comme dans un asile.

--C'est vous, vous! reprit-il avec une nouvelle explosion de dsespoir,
vous qui serez accuse, calomnie, peut-tre hae... Oh! que la vie est
difficile!

Elle le reprit dans ses bras, le berant comme un enfant, l'abreuvant de
douces paroles, jusqu' ce qu'elle et fait renatre, sinon la
confiance, au moins le sentiment de son autorit lgitime dans l'esprit
de Richard, un instant presque gar.

--Et puis, lui dit-elle, pendant qu'il s'appliquait  reprendre une
apparence extrieure froide et digne, effaant la trace de ses larmes et
rtablissant le calme sur son visage; et puis, mon cher mari,
rappelez-vous toujours que les chagrins que vous redoutez pour moi ne
peuvent m'atteindre bien profondment. Tant que vous m'aimerez, Richard,
je compterai le reste pour peu de chose. Et quant  votre mre, je dois
vous dire qu'il me serait impossible d'entretenir  son gard aucun
sentiment pnible de quelque dure. Elle est votre mre, d'abord, et de
plus, elle a un palladium qui la dfendra toujours  mes yeux. Ses
erreurs, si elle en commet, ses fautes mme, proviendraient seulement
d'un excs d'amour pour son petit-fils... Pensez-y, Richard, et que cela
vous dsarme toujours. C'est votre fils, elle l'aime trop,--mais c'est
si beau d'aimer trop!--et ne sait-on pas que la faiblesse est une partie
de l'amour des grand-mres?

Richard saisit vivement dans ses deux mains le visage suppliant qui se
tournait vers lui, et l'embrassa  plusieurs reprises; puis il se
dirigea vers la porte, et, sur le seuil, se retournant, envoya un
sourire  sa femme. Celle-ci, reste seule, s'arrta devant la fentre,
regardant sans le voir le paysage dj touch par la verge d'or de
l'automne, et levant ses deux mains jointes vers le ciel, laissa
chapper un grand sanglot. Puis, revenant  elle, Odile s'approcha de la
table de toilette, arrangea ses cheveux, passa un peu d'eau sur son
visage et s'assit, prte  tous les vnements.

Richard, comme il s'y attendait, trouva sa mre auprs de son fils.

--C'est fini, n'est-ce pas, Richard? dit Mme Brice d'un ton o une
lgret affecte se mlait  une secrte supplication. Edme est prt 
te dire qu'il a offens sa grand'mre; mais c'tait dans un moment de
colre, et il n'tait pas matre de lui-mme. Il ne recommencera plus,
car il en est bien fch, et moi, je lui ai entirement pardonn! Tu ne
peux pas tre plus svre que moi, qui suis l'offense?

--Vous avez pardonn, ma mre, dit Richard, cela fait honneur  votre
bont maternelle; mais je ne puis me contenter de cela. Edme va me
suivre  Paris, et il entrera au lyce Henri IV la semaine prochaine.

L'arrt fut cout en silence. Richard, qui s'attendait  des
objections, en fut tout tonn.

--Fais tes petits prparatifs, dit-il  son fils, en reprenant le
tutoiement familier. Nous partirons dans une heure.

Ici encore, pas de rponse. Pour viter une scne, il sortit. Sa mre le
rejoignit aussitt.

--Tu ne vas pas l'emmener ce soir chez toi, dit-elle  voix basse. Viens
donc dans ma chambre.

Il l'y suivit.

--Tu ne peux pas l'emmener comme cela, qu'en ferais-tu avant la rentre?

--Et vous, qu'en ferez-vous, ma mre?

--Mademoiselle est partie hier, il n'a plus de raison de se montrer
indocile; tout ira trs bien. Au moment de la rentre, je le mnerai au
lyce, et je m'installerai  Paris. Tu ne veux pas qu'il soit interne,
je pense? Ce serait absurde.

--Ma mre, il sera interne, rpliqua Richard avec un peu d'irritation.
Il a lev la main sur vous, vous le savez bien.

--Qui t'a dit cela? s'cria Mme Brice. C'est ta femme?

--videmment, c'est ma femme! Jaff le lui avait dit de votre part.

--Pas  elle! J'tais en colre, j'avais perdu la tte, je t'ai envoy
chercher, mais pas elle!

--Qu'importe!

--Comment, qu'importe? Elle n'aurait pas d te le dire! Elle a fait
causer Jaff; Jaff a eu tort de parler, mais elle a eu encore plus tort
de le rpter. Son devoir, si elle avait du coeur, tait de te cacher
cela! On ne dit pas tout aux parents, on se garde bien de les irriter!
Mais elle... elle n'aura pas de repos qu'elle ne t'ait fait prendre ton
fils en horreur!

Richard avait reconquis son sang-froid apparent sous cette incroyable
attaque; mais l'motion qui bouillonnait au dedans de son me lui fit
perdre la mesure.

--Vous voyez, dit-il, ma chre mre, combien il est indispensable que
mon fils soit soustrait  votre influence! Non seulement vous ne lui
apprendriez pas  aimer sa seconde mre, mais vous en feriez entre elle
et moi un brandon de discorde!

Mme Brice regarda son fils avec une expression d'indignation sans
bornes, et sortit, laissant la porte grande ouverte.

Richard descendit, ordonna d'atteler, prvint Odile et retourna prs de
son fils. Cette fois, l'enfant tait seul.

--Es-tu prt? lui dit-il avec douceur.

--Prt  te suivre? rpondit Edme. Non, papa, je ne veux pas m'en aller.

--Que ta le veuilles ou non, c'est exactement la mme chose, rpliqua
Richard agac. Voyons, est-ce fini?

--Je n'irai pas chez toi  Paris, reprit l'enfant en serrant les poings;
je ne quitterai pas ma grand'mre pour aller chez ma belle-mre. Je veux
bien aller au lyce; mais chez cette femme, jamais! Je la hais!

Odile, qui allait descendre, s'arrta sur le palier.

--Edme, tu n'es qu'un mchant petit perroquet! s'cria son pre perdant
 la fin patience.

--Tiens, elle est l qui nous coute, rpliqua Edme dont le regard
perant avait distingu la forme d'Odile par la porte toujours ouverte.
C'est elle qui est cause de tout! Je la dteste; oui, je vous dteste,
madame!

--Edme! s'cria Richard. Sa main allait s'abattre sur l'enfant; elle fut
arrte par Odile.

--Laissez-le, mon ami, dit-elle avec douceur, il ne sait ce qu'il dit!
Il reviendra  la raison plus tard.

L'enfant la regardait avec des yeux pleins de fureur; impuissant 
exprimer sa colre, il profra une de ces injures que les enfants, mme
les mieux levs, peuvent entendre au dehors et rpter sans les
comprendre.

--Allons-nous-en, dit Richard en entranant sa femme, ple d'horreur. Je
crois en vrit qu'ici tout le monde est fou!

Mme Brice tait accourue au bruit: son fils, en passant devant elle, la
salua avec un profond respect, et sortit. La voiture n'tait pas encore
tout  fait prte, ils l'attendirent un instant sur le perron. Odile
tremblait d'motion et un peu de froid, car la bise soufflait trs pre.
En entendant claquer les dents de sa femme, Richard serra plus
troitement son manteau autour d'elle, chercha dans une de ses poches et
trouva un foulard qu'il lui noua autour du cou, le tout sans profrer
une parole. Jaff s'approcha.

--J'ai fait atteler le landau, dit-il,  cause de madame et aussi de M.
Edme.

--M. Edme ne part pas, rpondit Richard; tu recevras mes ordres, Jaff;
s'il arrivait qu'il te ft impossible de les excuter, tu viendrais me
voir  Paris, et si ma mre le trouvait mauvais, c'est  mon service que
tu resterais.

--Oh bien! monsieur, nous n'aurons pas besoin de a! fit le brave homme
avec un demi-sourire. Mme Brice a trop d'esprit, puis elle est trop
bonne au fond, pour parvenir  nous fcher ensemble!

M. et Mme Richard montrent dans le landau qui s'tait approch, et
partirent. Quand ils furent hors de vue, Brice se laissa couler 
genoux, et baisant la main d'Odile, il lui dit:

--Je vous demande humblement pardon, ma femme!




                                  VII


Edme entra au lyce comme interne, sans autres tiraillements. Mme Brice
mre avait compris, une fois le calme rtabli, que son aveugle tendresse
pour son petit-fils l'avait entrane trop loin, et elle n'avait plus
soulev d'objections, pour le moment. Richard s'tait fait amener
l'enfant par Jaff, et l'avait gard chez lui deux ou trois jours: Odile
s'tait absente  la mme poque, de sorte qu'Edme ne l'avait point
rencontre. Lorsqu'il l'avait revue, elle lui avait adress un simple
bonjour auquel il avait rpondu de mme: elle le traitait avec une
rserve qui excluait toute ide de pardon, mais o le censeur le plus
svre n'et pu dcouvrir la moindre parcelle de rancune ou seulement de
mauvaise grce.

Mme Brice mre s'installa dans un bel appartement, plus prs du lyce
Henri IV que de la demeure de son fils, et les journes de sortie se
partagrent ainsi: le matin, Edme, conduit par Jaff, viendrait djeuner
chez son pre; dans l'aprs-midi, il irait chez sa grand'mre, qui se
chargeait de le faire reconduire le soir.

Tel tait le programme des dimanches, programme rarement excut, car
Edme se voyait priv de sortie au moins une fois sur deux pour
insubordination; mais Richard ne s'en inquitait pas outre mesure,
comptant sur la vie en commun pour adoucir les angles aigus du caractre
de son fils.

Il comptait aussi beaucoup sur la premire communion du jeune garon,
qui devait, pensait-il, amener une dtente. Il fut tromp dans ses
esprances; Edme reut l'enseignement religieux avec une parfaite
correction, sans en paratre profondment touch. On et dit que quelque
ressort, fauss ds l'enfance, empchait cette me de s'ouvrir aux
panchements.

Le jour solennel arriva; Edme vint s'incliner devant son pre et lui
demanda pardon de ses fautes; il le fit avec toute la dfrence
dsirable, et le baiser qu'il reut fut rendu avec chaleur, mais il
n'entra dans aucun dtail, et le pre ne put savoir si l'me de son fils
avait t touche. Odile tait encore absente; elle allait volontiers
voir son pre lorsque se prparait quelque fte de famille, quelque date
dangereuse par les souvenirs qu'elle voquait. Mme Brice mre conduisit
son petit-fils  l'glise, heureuse, triomphante, plus satisfaite
qu'elle n'et voulu l'avouer, de voir les obstacles s'effacer ainsi
devant elle, et, au fond de son coeur, elle ne put s'empcher de rendre
justice au tact parfait de sa belle-fille.

L'orgueilleuse grand'mre avait fini par s'avouer que si elle avait eu
des torts envers sa bru, celle-ci n'en avait eu aucun envers elle; elle
savait aussi fort bien qu' la place d'Odile, elle et agi tout
diffremment. Pour ne pas s'avouer une dfaite humiliante, elle se
disait que Mme Richard devait tre faite de pltre ou de bois, ou de
quelque substance neutre, incapable de ressentir les motions qui
agitent d'ordinaire les femmes; autrement, et-elle pu supporter avec
tant de calme et de tolrance ce qui s'tait pass aux Pignons, ce dont
les oreilles de Mme Brice mre brlaient encore pour peu qu'elle y
songet?

La matire indiffrente dont tait compose Odile n'empchait point
celle-ci de se conduire envers sa belle-mre avec beaucoup de sagesse et
de got: jamais la moindre allusion  ce jour dsagrable; des gards et
des prvenances, autant que la belle-mre la plus exigeante pouvait en
souhaiter,--en parlant d'Edme, un intrt marqu, mais assez froid pour
exclure toute pense d'intervention,--en vrit, qui donc au monde et
pu se tirer plus  son honneur d'une situation en ralit trs
douloureuse?

Mme de la Rouveraye n'tait pas la dernire  rpter les louanges de
Mme Richard. Lors des visites que celle-ci lui faisait en compagnie de
son mari, pour voir Yveline, elle n'avait jamais pu surprendre le
moindre dsir d'empiter sur ses droits, ou de gagner plus
particulirement ie coeur de la petite fille. Celle-ci s'panouissait
comme une fleur de premier printemps dans la grce de ses sourires et de
ses caresses un peu superficielles, dans sa joie de vivre, joie
lgrement goste et ingrate; elle devenait jolie  souhait, fort
intelligente, apprenait tout ce qu'on voulait, avait des manires de
petite femme trs lgante. Douce  la surface, entte, au fond, elle
disait toujours  Odile: Madame, et lui prsentait sa joue avec un
sourire mondain tout  fait irrprochable. Depuis quelque temps, elle
lui disait mme: Chre madame. Mais dans cette bouche rose, l'adjectif
n'avait que l'accent d'amabilit banale que l'enfant entendait changer
entre les amies de sa grand'mre, rien de plus. Mme de la Rouveraye,
avec toute sa jalousie latente, ne s'y tait pas trompe, et Odile, qui
la voyait sourire  ces discours, savait bien que ce joli sourire de
douairire cachait une fine ironie.

Richard soupirait en quittant sa fille; il soupirait encore en la
revoyant, si charmante qu'elle ft; ce n'tait pas la grce et la
gentillesse dont il tait priv chez lui qui l'attristaient, mais la
pense que cette ducation toute de dehors ne ferait point de son enfant
chrie la fille qu'il eut souhaite. Il l'et voulue pour les yeux telle
qu'elle tait, pour le coeur, une autre Odile, douce et gnreuse,
vaillante et rsigne, prte  tous les combats et pourtant pacifique...

--Patience, lui disait sa femme, nous y viendrons.

Dsappoint dans ses voeux, il espra autre chose, et souhaita ardemment
un autre enfant, un enfant qui serait sa consolation, car il pourrait
l'lever sous ses yeux, voir fleurir l'amour dans l'admirable coeur de
mre que possdait sa femme... Cette joie devait lui tre refuse. Il se
rsigna, mais devint plus grave, et chercha dans ses travaux la
satisfaction de ses nobles instincts.

Odile en souffrit; non qu'elle se vit dlaisse, mais elle sentait, avec
son acuit de perception ordinaire, que son mari prouvait un
dsappointement. Elle aussi se rsigna, et, entre ces poux qui eussent
pu tre si heureux, il y eut dsormais un chagrin dont ils ne pouvaient
pas se parler. Ils ne s'en aimrent pas moins, mais  cause de la pense
qu'ils ne se disaient pas, leur vie fut attriste.

Sur ces entrefaites clata la tempte de 1870. Ds les premiers jours
d'aot, Mme Brice emmena Edme avec Jaff aux Pignons. Yveline tait  la
Rouveraye. Richard refusa de quitter Paris, et Odile resta avec lui.

Chacun de son ct fit son devoir, et, lorsqu'on se retrouva aprs
l'horrible tourmente, les hostilits personnelles, les mesquineries des
luttes intestines s'taient effaces, au moins en partie, dans le
mlange des douleurs patriotiques et des sentiments de famille, affins
et surexcits.

Odile avait perdu son pre pendant le sige, et cette perte trs
sensible l'avait rendue encore plus srieuse. Richard insista pour
qu'Edme rentrt au lyce ds que les cours y furent rorganiss, et Mme
Brice, trs fatigue, trs vieillie par les luttes et les chagrins de
l'invasion, resta aux Pignons pour y rtablir l'ordre.

Au mois de juillet, Richard Brice, qui avait accept une mission
diplomatique temporaire  l'tranger, venait de quitter Paris; Odile se
proposait d'aller dans ses terres passer deux ou trois semaines,
lorsqu'elle vit un matin arriver Jaff.

Depuis l'aventure qui avait motiv l'entre d'Edme au lyce, la jeune
femme ne recevait plus les visites du brave homme qu'avec une
apprhension secrte. Il tait pourtant venu bien des fois sans apporter
aucune fcheuse nouvelle; mais ce jour-l, les craintes involontaires
d'Odile n'taient pas sans fondement. Elle s'en aperut au visage
boulevers du domestique.

--Nous n'avons pas de chance, dit Jaff, oubliant ses formules
ordinaires. Mme Brice m'avait envoy ce matin porter des effets  M.
Edme, et voil qu'en arrivant au lyce je l'ai trouv  l'infirmerie.

--Ce n'est pas srieux? fit Odile effraye.

--On n'en sait rien. Il y a tant de maladies dans ce Paris depuis qu'ils
ont remu tous les pavs! Bref, on m'a dit d'avertir monsieur et, s'il
tait possible, de reprendre le petit, pendant qu'on peut encore le
transporter sans risque. Et monsieur qui n'est pas seulement en France!
En voil une histoire!

--Il faut l'amener ici! dit promptement Odile.

--C'est la grand'mre qui ne va pas tre contente! fit Jaff en tournant
et retournant sa casquette. Si par malheur la maladie tait mauvaise, et
s'il arrivait quelque chose au petit, et en l'absence de monsieur,
encore! on n'aurait jamais fini de dire que c'est la faute de madame!

Il regarda Odile dans les yeux, comme c'tait son habitude dans les
circonstances graves.

--Vous tes sr qu'on pourrait le transporter aux Pignons? fit la jeune
femme en feuilletant l'horaire des trains.

--Pour a, j'en rponds! Il n'est malade que d'hier. Au fond, ce n'est
peut-tre rien du tout, mais pourtant... enfin...

--Parlez donc, Jaff! il faut que je sache tout!

--On m'a dit dans le quartier qu'ils avaient eu ces jours-ci des cas de
variole noire... Il y en a eu pendant le sige, c'est sr... et il
paratrait que a recommence...

Odile avait sonn sa femme de chambre.

--Nous avons juste le temps d'aller le prendre, avant l'heure de
l'express, dit-elle. Une bonne voiture, Jaff, chez le loueur de la rue
de Varennes, et ne perdons pas un instant.

Edme fut remis  Mme Richard sur sa demande; vtu de ses vtements de
lycen, tranges sur ce corps grle, qui grandissait trop vite, alangui
parla fivre, il descendit machinalement les escaliers, et suivit Jaff
sans faire de questions. Il tait dj trs malade, et se laissait aller
comme dans l'ivresse.

Aprs l'avoir install dans la voiture, Jaff chercha des yeux Mme
Richard, pour la faire monter aussi; elle vint par derrire et le tira 
part.

Il ne faut pas, dit-elle, qu'Edme me voie. Il ne m'aime pas assez pour
que je veuille courir le risque de l'irriter. Montez avec lui;  la
gare, je prendrai un autre compartiment, et  Laroche, nous trouverons
bien deux voitures.

Le voyage s'accomplit comme elle l'avait dit.

Mme Brice, prvenue par dpche, les attendait  la gare. Elle frissonna
en voyant le visage tir et bouffi  la fois du bel enfant qu'elle avait
vu partir: plein de sant si peu de temps auparavant, mais elle ne dit
rien. Pour viter des explications dans un endroit aussi public qu'une
gare, Mme Richard ne s'tait pas montre. Elle avait charg Jaff
d'annoncer en quelques mots sa venue  la grand'mre.

Lorsque Edme, mis au lit, se fut endormi, en attendant le mdecin de la
famille qu'on avait mand, Mme Brice descendit au salon, o l'attendait
sa belle-fille.

Pendant la demi-heure qui venait de s'couler, Odile avait vu surgir
bien des souvenirs douloureux, dans cette pice o elle avait pass,
quelques mois auparavant, un des moments les plus pnibles de son
existence.

Elle y tait revenue de plein gr, aprs s'tre promis de n'y plus
rentrer qu'appele, et elle se demandait si cette fois encore son coeur
ne l'avait pas entrane au del des limites de la prudence. Qu'aurait
fait Richard? Elle se le demandait dix fois par minute, et na pouvait
s'arrter  une autre rponse: Richard aurait agi comme elle venait de
le faire; il et soustrait l'enfant  l'air empoisonn de Paris, et
l'et remis aux mains de sa grand'mre qui l'avait lev.

Et elle, la seconde mre, bannie de l'existence de cet enfant,
qu'allait-elle faire? S'exposer  de nouvelles insultes? Pouvait-elle
rester, si on ne l'en priait point? Jaff venait d'entr'ouvrir la porte,
et de loin,  voix basse, il avait jet  Odile cette phrase, qu'elle se
rptait en la creusant de toutes faons:

--Puisque vous avez tant fait que de venir,  prsent, madame, faudrait
pas vous en aller!

Comme Odile se posait la question pour la millime fois, Mme Brice
entra, si ple, si lente, si diffrente d'elle-mme, qu'Odile en eut
piti. Elle s'avana la main tendue, et sa voix mme eut un accent bris
si peu semblable au cristal vibrant des jours passs, que c'tait comme
la voix d'un fantme.

--Je vous remercie, dit Mme Brice; vous me l'avez amen, c'est bien...
c'est bien...

Odile la regardait un peu surprise; la main fivreuse serrait la sienne
avec une treinte amicale.

C'tait la premire fois, depuis son mariage, que Mme Brice lui parlait
avec quelque chaleur.

--Oui,--vous auriez pu le garder, le faire soigner chez vous; en
l'absence du pre, vous pouviez...

L'ide n'en tait pas venue  Mme Richard; elle l'avoua tout simplement.

--C'tait pourtant...

Mme Brice n'acheva point. Si Odile avait voulu se faire valoir auprs de
son mari, elle avait l une occasion facile de jouer un rle important,
et du mme coup de rendre  sa belle-mre toutes les mortifications
qu'elle en avait reues, en la tolrant chez elle et en le lui faisant
sentir. De telles choses ne se doivent pas exprimer, surtout vis--vis
de la personne intresse, et Mme Brice se retint de parler.

--J'ai cru qu'il serait ici en meilleur air et dans de meilleures mains,
dit Odile, non sans quelque embarras; mais si vous vouliez me permettre
de rester, madame, je crois que cela vaudrait mieux.

Mme Brice baissa les yeux: certes Odile s'tait trs bien conduite en
lui amenant son petit-fils, mais la prtention de rester gtait tout.

--Je veux dire, reprit Odile, qui sentait le coeur lui manquer, rester
jusqu' ce que le mdecin ait prononc sur la gravit de la maladie...
Si ce n'est que peu de chose, je ne vous importunerai pas de ma prsence
inutile; mais si, malheureusement, le caractre du mal prenait de la
malignit, mon mari tant absent, il me semble que mon devoir serait
d'tre prs de vous... et prs de l'enfant...

--Avez-vous averti Richard? demanda Mme Brice.

--Non... et je ne crois pas que ce soit utile de le faire avant que nous
sachions si ce sera une maladie dangereuse ou une indisposition sans
consquence. La mission de mon mari est d'une telle importance, que je
me ferais scrupule de ne pas lui laisser toute sa libert d'esprit aussi
longtemps que ce sera compatible avec mon devoir d'pouse,--elle
s'arrta un instant, puis acheva: et de seconde mre.

Un silence suivit.

--Vous avez raison, dit Mme Brice en se redressant. Alors, voulez-vous
monter  votre chambre? Je crois que le mdecin ne va pas tarder 
venir.

Quelques journes s'coulrent, intolrablement lentes et lourdes. La
grand'mre avait install le jeune garon dans une chambre voisine de la
sienne, dont la porte de communication restait toujours ouverte, et elle
ne permettait  personne d'y entrer, except  Jaff, qui avait pris le
mtier de garde-malade avec la mme tranquillit qu'il et pris les
guides de ses chevaux.

La maladie ne se dclarait pas nettement, et le docteur, inquiet, avait
dj parl d'appeler en consultation un mdecin clbre, afin de dgager
sa responsabilit; la fivre violente et la prostration d'Edme, qui
n'ouvrait plus les yeux et qui ne parlait que pour demander  boire, lui
faisaient redouter quelque terrible complication crbrale. Mme Brice,
ds le second soir, avait remis ses clefs  Odile, en la priant de
donner les ordres ncessaires: elle sentait ses forces dcrotre et
voulait lutter quand mme; la jeune femme, heureuse de se voir utile,
prit sur-le-champ le commandement du personnel, qui lui obit d'ailleurs
avec une rgularit parfaite.




                                 VIII


Le soir du quatrime jour, le mdecin tait parti plus soucieux encore;
si la maladie ne se prononait pas, on pouvait tout craindre. Odile, qui
venait de recevoir de sa bouche cette dclaration, en le reconduisant,
rentra au salon, avec un douloureux sentiment d'impuissance, irritant
parce qu'il provenait non de la force des choses, mais de la volont de
Mme Brice. Si elle avait pu entrer dans cette chambre d'entant ferme
pour elle!... Elle et accept facilement toutes les peines, toutes les
difficults.

La soire tait lugubre. Des nuages trs bas couraient dans le ciel
gris, chasss par un vent rapide; des frissons secouaient l'eau des
feuilles sur la terre dj sature de pluie: Odile, qui avait refus les
lampes, ouvrit la porte-fentre et s'avana sur le perron.

Qu'elle tait triste, cette maison, jadis remplie de la turbulence
d'Edme! La mort, elle-mme, aurait laiss dans cette demeure moins de
sinistre lourdeur, d'apprhensions spectrales. La mort, tant un fait
accompli, emporte avec elle tout le cortge de silences effrayants, de
doutes anxieux, d'intolrables angoisses qui la prcdent. Elle est plus
horrible, parce qu'elle est sans retour, mais la maison o elle a pass
possde un calme douloureux qui repose presque des heures d'attente.

--Que dira Richard? faut-il le prvenir? pensait Odile, et son esprit,
fatigu de tourner et retourner sans cesse la mme ide, revenait sur
lui-mme, comme un animal captif, irrit de se voir condamn  un si
troit espace.

Une rafale arracha des feuilles  un tilleul, et ces paves de la
tempte se mirent  tournoyer et  se poursuivre dans les alles,
jusqu' ce qu'un nouveau coup de vent les disperst au loin. Odile
tressaillit et rentra. Elle ferma la porte avec une hte craintive,
comme les enfants effrays par des contes de nourrice, qui, au sortir
d'un corridor obscur, reviennent peureusement dans une chambre habite.

--Je suis lche! se dit-elle. C'est cette inaction, cette inutilit qui
me psent...

Elle s'approcha de la chemine afin de sonner pour avoir de la lumire;
pendant qu'elle traversait la vaste pice, de petits frissons
d'pouvante lui passaient sur les paules. Elle n'osait pas regarder du
ct des fentres encore claires par la ple clart; il lui semblait
que, dans le cadre obscur, elle allait voir quelque apparition
redoutable se dessiner sur le fond gristre.

Avant qu'elle et atteint le cordon de sonnette, la porte s'ouvrit, et
quelqu'un entra. Odile, malgr elle, poussa un lger cri d'effroi.

--Madame Richard, vous tes l? fit la voix de Jaff, modre  dessein.

--Oui, Jaff, qu'y a-t-il? rpondit Odile sur le mme ton, en s'avanant
rapidement vers lui.

--Il y a qu'on va avoir besoin ici de quelqu'un qui ait la tte solide
et la main lgre...

--Parlez, Jaff, au nom du ciel!

--Le petit a la petite vrole, les premiers boutons viennent de lui
sortir...

--Oh! fit Odile oppresse, l'affreuse maladie!

--Oui, et bien mauvaise... on court aprs le mdecin, pour qu'il
revienne le voir... mais il y a autre chose... Mme Brice vient de tomber
sans connaissance au pied du lit du petit.

Odile fit un mouvement rapide vers la porte.

--Jaff continua, sans hausser la voix:

--Sa femme de chambre et moi, nous l'avons mise sur son lit; on est en
train de la faire revenir; elle a dj ouvert les yeux une fois; mais
c'est la fatigue: elle n'a pas dormi depuis trois nuits... Qui est-ce
qui va s'occuper du petit,  prsent?

--Moi, dit simplement Odile.

--C'est ce que j'ai pens, rpondit Jaff avec la mme simplicit; mais
il faut pourtant que madame rflchisse.

--Est-ce que vous croyez que Mme Brice s'y opposerait? demanda la jeune
femme.

--a ne ferait rien du tout, parce que

Mme Brice, je la connais: elle va tant qu'elle a des forces, ou plutt
tant qu'elle croit qu'elle en a; et puis, elle tombe tout  coup, elle
prend le lit, et c'est dans ces moments-l qu'on a de la peine  l'en
tirer! D'ici huit jours, pour le moins, elle ne gnera personne, except
pour la soigner, et encore la femme de chambre est trs capable et elle
en a l'habitude. Mais ce que je voulais dire, c'est pour Mme Richard
elle-mme...

--Moi? reprit Odile sur un ton d'interrogation.

--Oui! Madame est jeune, madame est une belle personne, sans manquer au
respect que je lui dois, et qui ne me permet pas d'avoir une opinion sur
le compte de madame; mais ce que j'en dis, ce n'est pas pour offenser
madame, qui me le pardonnera...

--Jaff, dit Odile, je ne comprends pas.

--C'est parce que madame n'y a pas song, mais c'est la vrit; et il
faut que madame y songe bien auparavant, parce que,  la rigueur, je
pourrais soigner le petit tout seul. Mais madame sait aussi bien que moi
que la petite vrole, a s'attrape! C'est, comme les mdecins disent,
une maladie contagieuse, et l'on reste dfigur: voil ce que je sentais
qu'il tait de mon devoir de dire  madame, en l'absence de M. Richard,
qui est un grand malheur; mais il faut s'en arranger tout de mme,
puisque M. Richard est absent pour le bien du pays.

Jaff s'arrta enfin, et le salon, devenu tout  fait obscur, sembla
encore plus vaste et plus dsert lorsque sa voix honnte et contenue eut
cess d'y rsonner. Odile n'y avait pas pens, c'tait vrai! Elle
n'avait pas song un instant que l'horrible maladie peut laisser une
femme mconnaissable... Elle plongea au fond de son tre moral, saisit
sa conscience  deux mains et la regarda dans les yeux en lui disant:
As-tu peur?

--Peur de quoi? fit la conscience, qui cherchait  se drober.

--Peur qu'il ne t'aime plus, si tu restais dfigure, hideuse...

La conscience trembla et n'osa rpondre.

--Mais s'il trouve son enfant mort, reprit Odile, crois-tu qu'il te le
pardonne jamais?

--Ce ne serait pas tout  fait ma faute, voulut plaider la conscience
trouble.

--Et toi, te le pardonnerais-tu  toi-mme?

--Jamais! rpondit l'me meilleure d'Odile en se redressant de toute sa
hauteur.

Jaff, muet, suivait cette lutte intime qu'il devinait et dont il
attendait le dnouement avec anxit.

C'eut t si naturel qu'une belle personne comme madame songet un peu
 sa figure, et avec un mari qu'elle aimait tant...

--Jaff! dit Odile d'une voix singulirement mlodieuse, vous avez fait
votre devoir, et je vous en remercie...

Elle s'arrta. Jaff sentit une pouvantable dception s'abattre sur
lui.

--Alors, dit-il d'un ton de politesse indiffrente, madame veut que je
lui fasse apporter les lampes?

--C'est inutile; allez devant, je monte.

Jaff obit silencieusement. Quand il eut referm la porte, il se prit
les deux mains l'une dans l'autre et se les serra si vigoureusement
qu'elles en restrent engourdies. Il n'tait point de nature expansive;
mais quand sa satisfaction dpassait les bornes, il se donnait 
lui-mme une poigne de main. Ce soir-l, sa poigne de main dura deux
bonnes minutes; c'tait fort explicable: il ne se souvenait pas d'avoir
jamais t si content.

D'un air tranquille, Mme Richard entra dans la chambre de sa belle-mre
qui venait de reprendre ses sens. Trs ple, soutenue par des oreillers,
elle aurait eu l'air d'une mourante, sans l'clat vif de ses yeux qui
brillaient par intervalles,  mesure que la vie lui revenait sous
l'influence du cordial qu'elle avait pris.

--Me voici, grand'mre, dit Odile avec une libert de langage toute
nouvelle pour elle en cette maison; vous vous tes sentie mal? Mais vous
tes dj mieux, cela se voit.

--Je ne suis plus bonne  rien! rpliqua Mme Brice, et ce pauvre enfant,
qui va tre abandonn...

Les larmes jaillirent de ses yeux, mais par un retour de sa fiert
toujours militante, elle les rprima aussitt.

--Abandonn! grand'mre? Et pourquoi? S'il plat  Dieu...

--Oui, je sais; vous allez faire venir des Soeurs de charit...

--Si vous le dsirez, certainement, mais permettez-moi de vous le dire,
grand'mre, puisque vous ne pouvez plus vous tenir au chevet d'Edme jour
et nuit, c'est moi qui vous remplacerai.

--Vous? dit faiblement Mme Brice, dont les mains tressaillirent.

--Moi-mme: qu'y trouvez-vous d'extraordinaire? fit Odile en souriant.

--Vous savez le nom de sa maladie?

--Sans doute.

--Et vous voulez le soigner? Que dira Richard?

--Si c'tait mon fils, grand'mre, rpondit Odile avec un lger
tremblement dans la voix, ni vous ni mon mari ne songeriez  cela...

Mme Brice regarda longuement sa belle-fille, et  ses paupires vinrent
des larmes que cette fois elle ne tenta point de dissimuler.

--C'est bien, dit-elle ensuite. Mais... c'est impossible, fit-elle tout
 coup en rougissant, moiti d'motion, moiti d'une honte tardive;
comment feriez-vous? S'il vous voit il sera furieux. Le pauvre enfant ne
vous aime pas, vous savez?... et dans l'tat o il est, on ne saurait
lui en vouloir...

La voix de la grand'mre s'tait faite trs douce, presque suppliante.
Odile lui rpondit avec la mme douceur:

--Hlas! il se passera bien des jours avant qu'Edme puisse me voir!
Dj, maintenant, ses pauvres chers yeux sont ferms...

Mme Brice se tourna vers le mur avec un sanglot.

--Ayez confiance, nous le sauverons, dit la jeune femme d'une voix
chaude et encourageante; soyez sre que vous pouvez vous reposer sans
crainte!

La grand'mre se retourna brusquement vers Odile et lui tendit les deux
mains; comme elle s'inclinait, Mme Brice l'attira sur son coeur et lui
donna un baiser, un vrai baiser de mre.

--Que Dieu vous aide, lui dit-elle. Et maintenant, il faut que je dorme,
car je sens que ma tte s'en irait.




                                  IX


Le mdecin avait ordonn le repos complet pour la grand'mre, qu'il
esprait d'ailleurs voir sur pied dans quelques jours. Lui aussi avait
averti du danger Mme Richard, comme c'tait son devoir, et, de mme que
tout le personnel de la maison, il avait t merveill du calme et de
l'ordre que rpandait autour d'elle cette me ferme et gnreuse.

Elle gouvernait comme un capitaine  son bord, sans bruit et sans
secousses, avec une autorit bienveillante qui ne permettait aucune
dfaillance. Elle avait dcid qu'elle et Jaff passeraient
alternativement une nuit prs du malade, afin de se mnager des forces
pour la lutte, qui pourrait tre longue, et, tout en se rservant d'y
recourir si cela devenait ncessaire, elle avait dcid de se passer des
soins des Soeurs de charit; la crainte de la contagion, que celles-ci
eussent mprise, tait assez forte dans l'esprit d'Odile pour qu'elle
recult devant l'ide d'y exposer d'autres vies que la sienne.

La grande difficult avait t de ne point avertir Richard Brice.

Garder un silence absolu tait impossible; elle s'tait contente de lui
annoncer qu'Edme, ayant manifest les symptmes d'une fivre ruptive,
avait t transport aux Pignons, o elle tait reste en attendant
qu'il fut rtabli. La nouvelle ainsi prsente avait l'air d'un incident
ordinaire.

Richard rpondit en demandant des nouvelles promptes par le tlgraphe
et des dtails par lettre.

Un tlgramme fut envoy qui portait: tat stationnaire et la lettre
qui suivit tait de nature  ne pas augmenter les inquitudes du pre,
sans le tromper cependant, s'il voulait lire entre les lignes, et c'est
l que la tche d'Odile devint vritablement difficile.

Une vraie mre n'et pas hsit un instant: ou bien elle et appel le
pre aussitt, se sentant incapable de porter seule le fardeau de tant
d'angoisses, ou bien elle eut pris tout sur elle, sachant, quoi qu'il
arrivt, qu'elle serait justifie aux yeux de son mari.

Odile n'avait ni le sentiment qu'elle pouvait tout risquer, ni celui
qu'elle pouvait, sans encourir de reproche, troubler son mari dans les
importantes fonctions qu'il remplissait au loin. Elle ne se rendait pas
bien compte non plus de la gravit exacte de l'tat d'Edme, et, comme
tous les esprits trs braves, de peur de s'exagrer le danger, elle
cherchait  l'attnuer vis--vis d'elle-mme. De plus, n'ayant aucune
exprience des maladies des enfants, elle avait t extrmement
effraye, dans les premiers jours de ses nouvelles fonctions, et
l'assurance du mdecin que ces symptmes du dbut n'avaient rien de
vraiment redoutable, que le vrai danger se manifesterait plus tard, lui
avait compltement fait perdre la notion relle des choses. Le mal tait
plus horrible encore qu'on ne l'avait d'abord suppos; c'tait une sorte
de variole noire qui dfigurait absolument le jeune garon et atteignait
son cerveau de la faon la plus redoutable. Il dlirait sans cesse,
tantt appelant sa grand'mre avec une plainte vague, enfantine; tantt
furieux, prt  sortir du lit o Jaff le contenait  grand peine. Tout
mouvement, cependant, lui tait une torture; il appelait alors son pre,
Jaff, ses professeurs du lyce, les suppliant et leur ordonnant tour 
tour de le dlivrer des ennemis qui lui infligeaient de si intolrables
supplices.

Puis, le dlire s'puisa, et fut remplac par une torpeur effrayante,
interrompue seulement de temps  autre par un gmissement; et pour la
premire fois, depuis qu'il l'avait perdue, Edme appela sa mre.

Les souvenirs de sa petite enfance taient-ils remonts  la surface de
son esprit dans ce grand remous de toutes ses pense?? La premire fois
qu'il pronona distinctement le mot: Maman!

Odile frmit de tout son tre.

--Maman,  boire! disait l'enfant, comme au temps o, tout petit, il
avait eu soif la nuit dans son berceau.

Odile porta le verre aux lvres brlantes, qui durent avec avidit, puis
couta.

--Maman, j'ai mal! continua le jeune garon, et la plainte lasse revint
sur ses lvres pendant longtemps.

Odile, interdite, tait reste immobile devant le lit o gisait son
ennemi, l'ennemi de son bonheur. Qu'il tait maigre, hve, affreux, ce
bel enfant qui la bravait si cruellement depuis des annes! Une
consolation demeurait: durant sa maladie, Edme n'avait jamais parl
d'elle; jamais, dans ses pires instants de dmence, il n'avait fait
allusion  celle qu'il appelait toujours madame.

--Maman! dit l'enfant malade, d'un ton d'indicible prire, ma tte
brle, oh! j'ai si mal!

Lentement, comme attire par un aimant, Odile se pencha vers le lit; une
petite place blanche tait reste intacte sur le front dfigur,
mconnaissable; elle la regardait avec une convoitise jalouse. Tout son
coeur s'en allait vers ce petit, qui allait peut-tre mourir, et c'est
alors qu'elle comprit combien elle l'avait aim.

--Oui, elle l'avait aim tendrement, passionnment, ce premier-n de son
mari, elle qui ne devait pas tre mre: le cri de ses entrailles
s'levait vers lui, comme le cri de la soif dans le dsert, et pendant
qu'elle le regardait, muette, toute son me lui disait: Mon enfant!

Alors, se penchant toujours davantage, elle s'inclina si bas que ses
lvres touchrent la petite place blanche, et y restrent appuyes.

C'tait le second baiser qu'elle mettait sur ce front rebelle:--le
premier, Edme l'avait essuy avec sa manche;--elle se releva, prise de
frayeur: s'il l'avait sentie, devine, s'il allait la repousser avec
horreur... si elle lui avait fait mal, excitant encore les dmons du
dlire qui l'avaient quitt pour un moment!

--Maman, rpta Edme en levant pniblement ses bras vers elle; maman,
embrasse-moi encore!

Elle n'y put rsister: les bras de l'enfant retombrent sur ses paules,
et elle serra contre son coeur la pauvre tte endolorie, en lui donnant
le baiser qu'il demandait et qu'il lui rendit. Il dnoua ses bras et
s'endormit d'un lourd sommeil.

--Qu'ai-je fait? pensa Odile, revenant soudain au sentiment du rel;
elle se lava aussitt les mains et le visage, puis revint s'asseoir
auprs du lit, et ses larmes coulrent, abondantes et faciles.

Qu'importait, aprs tout, qu'il y et du danger pour elle? Ne
venait-elle pas d'prouver une des plus dlicieuses impressions de sa
vie, et qui sait si la pense du danger n'y ajoutait pas quelque chose
de plus tendre et de plus hroque? L'enfant pouvait oublier, il
oublierait sans doute, et la caresse qu'elle avait reue ne s'adressait
pas  elle? Si fait,  elle! Le baiser de l'enfant malade avait t
donn  celle qui l'avait pris dans ses bras, quelle qu'elle ft, 
celle qui, pendant cet instant suprme, avait t sa mre, malgr tout!

--Ma fille, dit Mme Brice  voix basse, vous avez fait une imprudence
qui peut vous coter la vie!

Odile se retourna. Elle n'avait pas vu sa belle-mre, qui s'tait
avance trs lentement et qui l'avait aperue de loin, par la porte
ouverte sur une longue enfilade de chambres communiquant entre elles.

--Je vous ai appele, vous ne m'avez pas entendue; ma voix est si
faible... Je ne l'aurais pas permis... mon fils ne l'aurait pas
permis... Mais vous tes une brave et une bonne crature...
Embrassez-moi!




                                   X


Le docteur, aprs avoir examin le sommeil profond, semblable  la mort,
dans lequel Edme tait tomb aprs sa crise de fivre, porta un arrt
peu rassurant. Les forces taient totalement puises: la nuit qui
allait suivre pouvait tre la dernire; si l'enfant sortait de cette
torpeur, il serait probablement sauv, mais la prsence d'un confrre
savant tait rclame par le vieux praticien pour mettre  couvert sa
responsabilit.

--Pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tt? s'cria Odile. J'aurais
prvenu mon mari! Maintenant, quoi que je fasse, il ne peut plus revenir
 temps...

Le mdecin rpondit que le tour fcheux pris par la maladie tait tout 
fait inattendu, et qu'il en tait surpris lui-mme. Il partit, fort
tourment, promettant de revenir le lendemain ds l'aube.

Odile envoya des tlgrammes et donna des ordres; ayant pris la
rsolution de ne pas effrayer Mme Brice, qui, par bonheur, dormait lors
de la visite du mdecin, elle appela Jaff et lui fit connatre la
vrit tout entire, le priant de rester  porte de la voix, pour le
cas o elle aurait besoin d'aide. Elle fit ensuite sa toilette de nuit,
passa une robe trs simple et revint s'asseoir dans la chambre du
malade, prpare  une longue et redoutable veille.

Le premier soin d'Odile avait t d'loigner l'enfant du voisinage de
Mme Brice. La chambre tait une vaste pice formant aile dans
l'originale btisse des Pignons. Quatre fentres sur trois cts
l'inondaient de lumire;  vingt reprises durant le jour, Odile ouvrait
une des fentres pour renouveler l'air, qui devait toujours tre pur et
lger. Cette nuit-l, on ne ferma point les volets; il semblait  Mme
Richard que le jour ne viendrait jamais assez tt, et elle voulait voir
natre les premires clarts de l'aube.

Tout tait tranquille dans la maison: on ne se ft jamais dout que la
vie et la mort se livraient le grand combat dans cette atmosphre
silencieuse. Odile avait essay de dormir, le sommeil s'tait refus 
venir.

Elle resta alors tendue sur la chaise longue, trs calme en apparence,
les yeux ferms, pour les mnager, car ils lui causaient une douleur
cuisante, et elle pensait  toute sa vie,  celle de son mari,  celle
de l'enfant qui tait peut-tre mesure et dont elle voyait s'couler
les dernires heures.

Qu'adviendrait-il si Edme mourait? que dirait Richard, tenu  l'cart de
ses derniers moments? Elle sentit que maintenant elle pouvait regarder
son mari en face: le baiser donn par son fils la lavait de tout
reproche. Si elle avait mal fait, c'tait en voulant bien faire; nul,
pas mme le pre priv de la dernire caresse de son enfant, ne pourrait
lui reprocher d'avoir trop peu aim celui qui ne serait plus.

La nuit suivait son cours: aux intervalles fixs, elle essayait de
donner  Edme la potion ordonne. Au commencement, il la prenait sans
rsistance; mais  mesure que la nuit s'avanait, il ne voulut ou ne put
plus desserrer les lvres. Vainement elle essaya de tous les moyens;
Jaff fut impuissant comme elle; la force mme tait inutile. Elle
renvoya Jaff, et resta prs du lit, anxieuse, comptant les minutes.

L'heure passa o les mdecins de Paris auraient pu arriver s'ils avaient
pris le premier train en partance, et Odile se trouvait encore seule.
Edme, rigide sous les draps, avait l'air d'un cadavre, sa respiration
entrecoupe tait le seul signe de son existence. La contention de sa
pense stupfiait la jeune femme dans un engourdissement douloureux:
Pourvu qu'ils arrivent  temps! se disait-elle vingt fois par minute,
sans s'apercevoir que c'tait toujours la mme chose, s'mouvant de
cette mme ide comme si chaque fois c'et t imprvu.

Une trs faible lueur grise parut dans le ciel: ce n'tait pas l'aube,
c'tait un claircissement de la nuit; la fort, le parc taient encore
invisibles, mais on et cru qu'aux fentres pendaient de grands suaires
gris, bien plus effrayants que l'obscurit complte.

Odile se repentit d'avoir regard au dehors, et le frisson de la peur,
ressenti le soir o elle avait pris sa veille maternelle, vint lui
secouer le corps et l'me. Elle tourna la tte: derrire elle, la pice
o Jaff dormait,--ou ne dormait pas,--puis la longue enfilade de
chambres inhabites; devant elle, l'enfant muet, Immobile... Elle se
leva doucement, avec un tremblement de fivre, et alla fermer la porte
des chambres vides. En revenant, elle jeta un regard sur le canap de
Jaff. Il s'tait endormi, trs las... Elle revint prs du lit.

La veilleuse cache par un cran brlait tranquillement; nul bruit, pas
mme un souffle. Edme --respirait si peu qu'il fallait se pencher sur
lui pour l'entendre. A plusieurs reprises, Odile l'couta... chaque fois
plus violemment saisie de l'ide que tout tait fini... Il lui faisait
peur maintenant, cet enfant grandi si vite en quelques jours, maigre
comme un squelette, au visage tumfi, horrible  voir, l'enfant qu'elle
avait embrass la veille...

Le gris envahissait le ciel, de plus en plus sinistre; on et dit que de
grandes loques ingales pendaient au dehors; les masses sombres des
bois, d'une couleur indcise, avaient des formes vagues de tombeaux
gigantesques; le frisson aigu, douloureux, de cette heure glace
envahissait Odile, dans la vaste chambre, si haute de plafond... Elle
tait reste debout... Tout  coup, l'horreur de la ralit la saisit,
elle se sentit pauvre, seule, misrable; il lui sembla que tout croulait
en dedans et en dehors d'elle, et qu'elle cherchait une pave pour s'y
accrocher.

Elle regarda autour d'elle le lit pareil  un catafalque, la lueur
funbre de la veilleuse, le ciel plein d'affres, et comme si la tte lui
tournait, elle alla s'abattre au pied d'un crucifix plac au centre d'un
panneau, sur le mur.

--O mon Dieu! dit-elle tout bas, tendant ses mains, buvant ses larmes,
mon Dieu! sauvez mon fils! mes entrailles ne l'ont point port, il n'a
point vcu dans mes bras, mais c'est mon fils! Vous me l'avez donn, les
hommes me l'ont donn, c'est mon fils, et je l'aime! Et puis, j'en
rponds devant son pre! Que dira son pre, si je lui rends son fils
mort? Il dira que je ne l'ai point assez aim, qu'une mre l'aurait
sauv, qu'elle aurait su, devin, invent ce qu'il fallait pour le
sauver, et que moi, ignorante, inutile, je n'ai rien su faire! O mon
Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Elle se laissa glisser tout entire au pied de la croix, dans
l'anantissement de l'impuissance, pleurant sans le savoir, lasse et
brise, navre surtout; la pense qu'elle aimerait mieux mourir tout de
suite, pour ne pas savoir comment cela finirait, lui revenait par
moments; elle avait ferm les yeux pour chapper aux terreurs visibles
de cette aube cruelle, et elle resta l, couche par terre, longtemps,
trouvant dans l'engourdissement de sa peine une sorte de repos, presque
de sommeil.

Elle avait peut-tre rellement dormi lorsqu'elle se rveilla en
sursaut.

On avait parl!

Les yeux  peine ouverts, elle les referma instinctivement, une lueur
rose intense emplissait toute la chambre et la fleurissait. Elle regarda
autour d'elle, l'instant d'aprs, et vit l'aurore entrer joyeusement par
les quatre fentres. La veilleuse, qui agonisait, crpita deux ou trois
fois, puis s'teignit brusquement, et tout sembla plein de vie et de
lumire.

--A boire! rpta la voix d'Edme presque claire et distincte.

Tremblante, la main mal assure, Odile versa un peu de tisane tide dans
une tasse et l'approcha des lvres de l'enfant. Instinctivement, il se
souleva sur l'oreiller pour boire plus vite. En se laissant retomber, il
chercha une place moins chaude et s'accota avec une expression de
bien-tre.

Aprs un silence, il dit trs distinctement:

--Grand'mre?

Odile restait ptrifie, n'osant y croire... Jaff, qui s'tait veill
au premier son, s'approcha du lit et rpondit en parlant trs haut, car
Edme tait sourd:

--Elle dort, mon chri, c'est Jaff qui est l.

--Elle dort? c'est bon, rpondit l'enfant. Et se retournant du ct du
mur, il se rendormit aussitt.

Une joie muette, inoue, gonflait le coeur d'Odile; elle n'osait remuer,
de peur de la faire tomber en poussire. Les yeux fixs sur le jeune
dormeur, elle coutait encore, et le sonde cette voix rauque, touffe
par la fivre, lui avait laiss dans les oreilles une musique cleste.

--Madame, lui dit trs doucement Jaff, il est sauv!

Odile se retourna tout d'une pice et regarda le brave homme avec une
expression anglique.

--Je le crois, rpondit-elle. Mais ne le dites pas  Mme Brice avant que
les docteurs soient venus.

Jaff fit un signe de tte, et s'en alla sans bruit.

Odile se dirigea lentement vers la fentre la plus loigne du lit, et
l'ouvrit toute grande. La dlicieuse fracheur du matin entra avec les
premiers rayons du soleil. La jeune femme se baigna un instant dans
cette lumire et cette joie: le jardin sentait bon; les grandes loques
grises du crpuscule matinal taient devenues de charmants nuages dors
qui flottaient doucement dans l'azur; une brume blanche, celle des
belles journes brlantes de l't, estompait encore le bas du ciel, et
les oiseaux chantaient  perdre haleine dans les massifs du parc; un
merle surtout semblait se rpandre en chansons, jusqu' en mourir.

--O mon Dieu! je vous remercie! murmura Odile en joignant les mains vers
le ciel radieux.

Au mme instant, la voiture qui ramenait les mdecins entrait dans la
cour.




                                 XI


L'examen du petit malade donna des rsultats aussi satisfaisants que
possible; une dpche de Richard, arrive quelques heures aprs avec ce
seul mot: Edme? reut en rponse un autre mot unique: Sauv! Et Mme
Richard, enfin dlivre de son horrible anxit, crut que tout son tre
allait se fondra et mourir dans une inexprimable et heureuse langueur.

Ce n'tait pas fini, cependant; la priode dangereuse tait termine, la
priode insupportable commenait. Edme, en revenant  la vie, revenait
aussi  ses caprices,  ses rbellions, excites encore par
l'irritabilit des malades. Par une circonstance que Mme Richard se
trouvait contrainte de dire heureuse, la surdit, au dire du mdecin,
devait se prolonger pendant une dizaine de jours encore, les yeux ne
devaient gure s'ouvrir plus tt, et Odile pouvait tranquillement
continuer pendant ce temps ses fonctions de garde-malade, sans courir le
risque d'tre reconnue.

D'intolrables dmangeaisons dvoraient l'enfant, qui, instinctivement,
portait les mains  son visage. La conservation de ses traits dpendait
maintenant du plus ou moins de patience et de prsence d'esprit de ceux
qui l'empcheraient d'corcher les crotes de ses boutons. C'est l que
Mme Richard fit montre de ses rares qualits; Mme Brice s'tait crue
d'abord capable de remplir l'office, tout simple en apparence, de
retenir d'un mouvement prudent la main machinalement leve. En une
demi-heure, elle se trouva fatigue par l'attention que rclamait cette
surveillance et le dveloppement de force que ncessitait le geste cent
fois ritr.

Jaff, qui la remplaait, n'avait pas l'autorit ncessaire; habitu 
ne l'couter que dans la limite de sa fantaisie, Edme secouait la main
protectrice lorsque,  l'piderme plus grossire, il reconnaissait celle
du domestique. A la fin de la premire journe, Mme Brice, excde,
rendue plus sensitive encore par sa faiblesse, dclara au docteur qu'on
n'y pouvait tenir, et que cette convalescence achverait de tuer tous
les habitants des Pignon.

Il n'y a qu'un recours, madame, rpondit le mdecin. Si M. Edme ne veut
pas,--ou ne peut pas, car cet instinct-l chappe parfois  tout
raisonnement,--ne peut donc pas s'abstenir de se gratter, il faudra lui
attacher les mains.

Mme Brice, toujours autoritaire et prompte, voulait qu'on le fit 
l'instant mme; Odile, plus parlementaire, obtint qu'on essayerait
auparavant de convaincre Edme de la ncessit d'une patience hroque.

--Tu sais, Edme, dit la grand'mre, si tu ne veux pas te tenir
tranquille, on va t'attacher les mains.

Le visage de l'enfant se contracta, avec une incroyable expression
d'orgueil humili.

--Je ne remuerai plus, dit-il, grand'mre: ne m'attachez pas.

A partir de cet instant, il fit d'incroyables efforts pour se rsister 
lui-mme, et souvent il y parvint, mais  d'autres moments o sa volont
mal veille le rendait  l'inconscience, il se laissait aller, au grand
effroi de Mme Brice, qui tenait prodigieusement  la beaut de son cher
garon.

Odile demanda alors  tre charge de cette garde, spcialement aux
heures o, comme une fivre, la tentation revenait rgulirement avec la
somnolence; elle s'acquitta de ce soin avec tant de vigilance, que le
lger contact de sa main arrtait le geste commenc, sans troubler le
repos du convalescent.

Au bout de quelques jours, Odile s'aperut que la sensibilit et les
sentiments affectueux revenaient dans cette me pour ainsi dire absente
d'elle-mme; Edme disait merci pour les services rendus, et mme un
sourire s'bauchait parfois sur ses lvres encore dfigures. A
plusieurs reprises, Odile, en le touchait de la main pour l'avertir,
sentit qu'il retenait lgrement les doigts qui l'avaient effleur;
c'tait un remerciement muet, presque une caresse.

Ne pouvant ni me voir ni m'entendre, pensa-t-elle, il me prend pour sa
grand'mre. Elle serra  son tour la main dbile et frle.

Un matin, aprs tre venue relever de garde Jaff, qui avait pass la
nuit dans la chambre d'Edme, dsormais tout  fait calme, elle se mit 
ranger les objets pars  et l. La grande pice o elle avait pass
une si terrible nuit d'agonie morale n'avait plus rien de lugubre  ses
yeux: avec l'entre du soleil et du salut, elle avait perdu son aspect
sinistre, et la jeune femme s'tait prise  l'aimer  mesure que la
convalescence faisait des progrs surprenants.

Lorsqu'elle eut termin son rangement, elle s'assit prs d'une fentre;
son activit d'autrefois avait fait place  un abattement qu'elle
attribuait  son extrme fatigue, et, au lieu de prendre son ouvrage ou
un livre pour occuper ses heures, comme elle l'et fait jadis, elle se
laissa aller  une rverie dont la mlancolie n'tait pas sans charme.

Richard allait revenir, il le lui avait fait savoir: il trouverait sa
mre et son fils bien portants; le capitaine Odile avait bien gouvern
son vaisseau pendant l'absence de l'amiral! Elle tait trs faible, elle
aurait besoin d'un peu de repos; laissant l'enfant achever sa complte
gurison auprs de sa grand'mre avec le bon Jaff, ils s'en iraient
tous deux quelque part, tout seuls, se retremper dans un air nouveau...
Elle avait besoin de la tendresse et de l'appui de son mari! Les jours
qui venaient de s'couler lui paraissaient des anne; il lui semblait
que le bras ferme et le regard sr de Richard l'avaient abandonne
depuis si longtemps, qu'elle en avait le coeur malade.

Depuis son arrive aux Pignons, ce jour nfaste...--n'y avait-il que
quinze jours, vraiment? tait-ce possible!--elle avait consol tout le
monde, mais personne ne l'avait console; elle avait toujours donn,
jamais reu... Ce n'tait pas tonnant qu'elle se sentt si fatigu!!
Mais l'avenir serait bon! Aprs ce petit voyage dont elle avait si grand
besoin, quand ils reviendraient, ils trouveraient la famille
reconstitue; elle avait dsormais sa place entre son mari et son
fils... Car Edme saurait qu'elle l'avait soign, et quand il le saurait,
pourrait-il plus longtemps lui tenir son coeur ferm?

A cette pense, elle tourna vers le lit sa tte un peu alourdie et tout
 coup resta immobile de surprise: les yeux grands ouverts, le coude
appuy sur le bord du lit, Edme la regardait.

Dans ces yeux d'adolescent, devenus soudain plus srieux, plus mles,
vibrait une lumire douce et tendre, et au mouvement qu'elle fit, les
lvres s'entr'ouvrirent.

--Maman! dit le jeune garon.

Elle se leva, effraye, craignant le retour du dlire.

--Maman, rpta Edme en lui tendait la main, c'est vous qui m'avez
soign, je le sais! Je vous ai entendue parler, on me croyait sourd,
mais j'entendais trs bien, depuis deux jours surtout; et puis, vos
mains ne sont pas pareilles  celles de ma grand'mre; je les
distinguais parfaitement...

Elle s'tait approche tout prs, tout prs: il tenait dans la sienne la
main d'Odile.

--Ma chre maman, dit-it en levant sur elle ses yeux encore gonfls,
mais pleins de larmes, vous m'avez sauv la vie; Jaff le disait hier 
grand'mre, pendant que vous n'tiez pas l! Il y avait du danger pour
vous! Et moi, j'avais t si mchant Comment avez-vous pu, pour moi qui
n'en valais pas la peine... Oh! pardon, pardon!

Il cacha sur l'oreiller son visage couvert de confusion; Odile sentait
son me se dilater et monter au ciel.

--Mon cher petit, dit-elle, je vous ai toujours aim, et maintenant, je
suis bien heureuse!

Mme Brice, en entrant une heure aprs, les trouva causant, la main dans
la main.




                                 XII


C'tait une joie enfantine, absurde, dans la vieille demeure des
Pignons, que le jeune matre et si promptement recouvr toutes ses
facults; c'tait de quoi en chanter Allluia jusqu'au nouvel an.
Richard arriverait le surlendemain, et Edme voulait absolument tre lev
pour ce moment-l. Le docteur ne disait pas non, tout en se rservant,
par prudence.

Odile allait et venait dans la maison, avec un sourire sur ses lvres
tires, un bon regard dans ses yeux creuss.

--Mon Dieu! dit Mme Brice  Jaff la veille du retour de Richard,
qu'est-ce que va dire mon fils en voyant sa femme dans cet tat-l?

Jaff hocha la tte sans rpondre; il n'tait pas content du tout, et
quand il n'tait pas content, on ne lui et pas fait desserrer les
lvres pour un empire.

Le lendemain, de grand matin, il tait  la gare pour y rencontrer son
matre. Pendant toute la route, questions et rponses ne s'arrtrent
pas:  tout ce qui concernait la sant d'Odile, le brave homme rpondait
d'une manire brve et vasive qui ne satisfaisait point Richard.

--Enfin, elle n'est pas malade? demanda celui-ci, impatient.

--Non, monsieur, pas encore, rpondit Jaff. En arrivant, Richard courut
 la chambre o Edme, vtu de ses anciens habits, trop larges et trop
courts, avait t transport, pour l'arrive de son pre, trs loin de
la partie de la maison o la maladie avait eu lieu et o toutes les
prcautions avaient t prises pour la dsinfection.

Ce qui se passa entre le pre, le fils et la grand'mre n'a pas besoin
d'tre racont. Aprs les premiers embrassements, Richard chercha sa
femme autour de lui.

--Elle n'a pas pu se lever, dit Mme Brice; elle est tellement faible et
fatigu....

--Je vais la voir, fit Richard en se dirigeant vers la porte.

Jaff, qui s'tait absent un instant, reparut et l'arrta
respectueusement du geste.

--Avec la permission de monsieur, dit-il, madame fait prier monsieur de
ne pas entrer dans sa chambre; elle fait mme prier monsieur de repartir
tout de suite, et j'ai fait mettre des chevaux frais au phaton qui est
devant la porte; et madame prie monsieur, s'il a de l'amiti pour elle,
de s'en aller  l'instant mme, parce que madame pense qu'elle a la
maladie, et il est inutile que monsieur l'attrape, attendu qu'il n'y
aurait personne pour soigner monsieur.

Richard, ple d'pouvante, tait rest fix sur place.

--Et si monsieur veut bien descendre, reprit Jaff, je crois que
monsieur fera bien.

--Ah! dit Richard, c'est trop cruel!

--Elle n'tait pas si mal hier au soir, dit Mme Brice, presque aussi
douloureusement mue que son fils; mais depuis quelques jours, elle
n'tait plus elle-mme...

--Oh! ma chre femme! fit Richard avec une expression d'angoisse qui
arracha des larmes  sa mre. Qui va la soigner? Ce serait mon devoir
d'tre l, de lui rendre ce qu'elle a fait pour mon fils...

--Ce serait de la folie, dit Mme Brice avec autorit; nous ferons de
notre mieux, et, sois-en sr, Richard, tu ne saurais mieux faire que
nous. Jaff a raison, pars sur-le-champ.

--Et j'ai ordre de ramener une Soeur de charit, dit le domestique.
Allons, monsieur, il ne s'agit pas de manquer le train!

--Ma chre femme! dit Richard en s'arrtant aprs avoir fait deux pas,
il me semble que je fais une lchet, que j'abandonne mon drapeau!

--Papa, dit tout  coup Edme, qui tait rest trs grave, il n'y a
qu'une personne qui puisse soigner maman sans danger, c'est moi. Je te
promets, tout faible que je suis, que je ne la quitterai que si elle me
renvoie.

Ce mot maman, si nouveau dans la bouche de son fils, branla la
fermet que Richard avait su conserver; il serra Edme dans ses bras avec
une tendresse qui lui sembla jaillir pour la premire fois des sources
de son coeur.

--Je te la laisse, dit-il: souviens-toi que tu lui dois la vie, et que
jamais, tu l'entends bien, mon fils? jamais nous ne serons quittes
envers elle.

Il partit, le coeur bris, n'ayant plus qu'une crainte, celle de se voir
pris  son tour, car il sentait bien qu'Odile en prouverait une
irrmdiable douleur, et pendant une dizaine de jours, on le vit aller
et venir dans Paris, occup en apparence des affaires les plus graves,
en ralit ne songeant qu' la chambre des Pignons o sa femme
souffrait; mais heureusement, ne souponnant pas la profondeur du
chagrin qu'elle avait prouv en l'loignant d'elle.

Ne pas le voir, ne pas seulement l'entendre, savoir que le moment rapide
comme un clair o elle et lu dans les yeux du cher mari tout ce
qu'elle avait le droit d'y lire, pouvait tre pour lui le poison qu'elle
voulait carter, cela avait t pour Odile un renoncement semblable 
celui des femmes qui prennent le voile.

Le reverrait-elle jamais, cet tre cher,  qui elle avait donn sans
compter sa beaut et sa vie? Et si elle mourait, elle si faible dj, si
lasse, si mal prpare  subir une telle preuve?

Elle mourrait donc sans l'avoir revu? Et mme morte, elle ne recevrait
pas le dernier regard, la dernire caresse qu'on accorde aux tres chers
avant de clore leur cercueil! Il y avait l une amertume intolrable.

Comme elle plongeait plus avant dans son me dchire, avec une
intensit de misre qui lui donnait envie de pleurer sur elle-mme, une
voix encore un peu rauque, mais dj bien raffermie, rsonna  ses
oreilles.

--Maman, j'ai promis  mon pre de ne vous quitter que lorsque vous m'en
donneriez l'ordre. Vous plat-il que je reste un peu avec vous? Papa m'a
dit qu'il vous laissait  moi, pour vous soigner.

Edme s'tait approch d'elle; elle le regardait, les yeux alourdis, la
tte brlante, pensant que cette voix d'enfant tait une goutte d'eau
frache pour sa soif.

--Et nous pouvons nous embrasser, maman, reprit le garonnet en
s'asseyant tout prs d'elle; il n'y a que moi qui puisse vous embrasser.

Il mit un Gros baiser sur la joue d'Odile.

--Vous souvenez-vous, quand j'tais si mal et que vous m'avez embrass?

--Tu t'en souviens? murmura la jeune femme, vaincue par ce souvenir.

--Oui: c'est singulier, n'est-ce pas? J'ai oubli presque tout le reste,
et je me rappelle trs bien cela; mais alors, je ne vous connaissais
pas, je croyais que c'tait maman.

Il resta trs grave un instant, puis reprit:

--Ma vraie maman, je pense qu'elle est contente de vous, l-haut, car
vous tes pour sr ma seconde mre!

--Va-t'en, mon cher petit, dit Odile en lui serrant la main.

Jaff, sur le seuil, emporta l'enfant dans ses bras, et Odile pleura
tant qu'elle eut des larmes.

Sa maladie fut courte et bnigne; malgr le grand branlement nerveux
qui l'avait prcde, la joie intrieure et la bonne envie de vivre, qui
taient si fortes au coeur de la jeune femme, furent le puissant
auxiliaire d'une constitution robuste. Trois semaines plus tard, Odile
vit revenir son mari, dlivr de toute crainte, et elle put enfin voir
autour d'elle sa famille, unie dans un esprit d'amour et de
reconnaissance pour elle.

--Et Yveline? demanda-t-elle tout  coup.

--Ne me parlez pas de Mme de la Rouveraye! s'cria Mme Brice. Je suis
son amie depuis une quarantaine d'annes, mais je n'ai jamais vu femme
pareille. Pendant toute la maladie d'Edme, n'envoyait-elle pas prendre
de ses nouvelles dans un pr?

--Dans un pr? demanda Richard.

--Oui! Le pr d'un voisin! Elle n'a jamais voulu permettre  ses gens de
pntrer sur nos terres, tellement elle avait peur de la contagion! Elle
avait choisi un pr  mi-chemin, et pas  nous!

Tout le monde riait, except Mme Brice qui tait visiblement irrite.

--Elle a refus de me laisser voir ma fille, dit Richard, sous prtexte
que j'tais venu ici.

--Pre, dit Edme, l'hiver prochain, quand nous allons tre  Paris, tous
ensemble, tu vas reprendre aussi ma soeur Yveline?

Le visage de Richard s'assombrit.

--Vous aurez du fil  retordre, dit Mme Brice. Il y a quarante ans que
je la connais, Mme de la Rouveraye, et elle a toujours t entte!
C'est bon pour une grand'mre comme moi d'abdiquer et de venir demeurer
au rez-de-chausse de votre maison! Mais Mme de la Rouveraye... vous ne
l'y prendrez pas!

--Comme a, grommela Edme je n'aurai jamais de soeur, et papa jamais de
fille?

--On fera pour le mieux, mon cher enfant, dit Odile en lui donnant un
baiser.




                                 XIII


Les portes de la Madeleine s'ouvrirent toutes grandes, et le roulement
des orgues clata au dehors, comme une tempte d'harmonie, pour la fin
de messe de la premire communion. C'tait un beau jeudi de mai, si
radieux, si brlant qu'il dfiait toutes les ardeurs de juin; les
marronniers fleuris de la place avaient l'air de grands bouquets
prpars pour la circonstance; une foule de dames bien mises
s'tageaient sur les marches, abrites par les ombrelles multicolores;
en bas, sur le trottoir, une masse de gens de toutes les classes
regardaient avec sympathie  l'intrieur de l'glise, et ceux qui
remontaient la rue Royale en venant de la place de la Concorde, par
cette journe dlicieuse, voyaient, au fond du temple sombre, l'autel
tincelant de lumires, entour jusqu'aux frises, couvert jusqu'au
tapis, de blanches fleurs de mai, en l'honneur du mois de Marie.

Des voix fraches d'enfants chantrent un cantique accompagn
discrtement par l'orgue; puis, sur le tapis rouge, tendu comme pour
des maris, les communiants et les communiantes s'avancrent en longues
files; soudain, comme si un grand vol de cygnes s'tait abattu sur les
marches de l'glise, l'air se trouva rempli de voiles blancs et de
dlicates mousselines.

Pendant que l'orgue tonnait ses derniers accords qui faisaient trembler
les colonnes du portique, les voiles, les ceintures et les jupes
blanches, toutes ces jolies choses tendres et flottantes, agites par
une douce brise de mai, se rpandirent jusque sur la place, et toutes
les femmes qui se trouvaient l, mres ou non, salurent du sourire les
fillettes qui passaient d'un air grave, escortes de leur famille.

Yveline, avec Mme de la Rouveraye, monta dans le coup qui les
attendait. Une petite communiante, vtue de mousseline  bon march,
avant de s'en aller  pied, avec sa mre en bonnet de linge, regarda un
instant, non sans une sorte de convoitise timide, l'enfant riche, pare
aussi de mousseline; mais quelle diffrence entre les deux tissus! Ils
n'avaient de commun que le nom. Puis, se rappelant sans doute qu'en un
pareil jour surtout, tous les enfants convis  la mme fte taient
frres et soeurs, la fillette pauvre sourit d'un bon sourire confiant en
regardant la fillette riche.

Yveline, tonne, rendit le regard; la petite fille du peuple tait
laide, couverte de taches de rousseur que faisait encore ressortir la
blancheur de son costume; mais les yeux taient si bons, le sourire de
cette large bouche exprimait une si touchante bonhomie, que la jeune
aristocrate rendit aussi le sourire de ses lvres fines et discrtes. Le
coup se mettait en mouvement: Yveline se pencha un peu au dehors,
distraite par une autre pense.

--Assieds-toi donc, dit Mme de la Rouveraye: tu n'es pas convenable.

--Je regardais pour savoir o taient passes grand'mre Brice et Mme
Richard, rpondit Yveline en obissant. Je pense qu'elles sont montes
dans le landau avec Edme et papa.

--Tu auras le temps de les voir, dit la grand'maman, avec la lgre
pointe d'ironie qu'elle accordait  sa vieille amie depuis ce qu'elle
appelait sa conversion.

Au fond de son coeur, toute seule avec elle-mme, Mme de la Rouveraye
accusait Mme Brice d'avoir tourn casaque. C'est du moins cette
expression vulgaire qu'avait employe Jaff lorsqu'il s'tait exprim 
ce sujet avec Richard en l'une des rares occasions o, pour lui parler,
il avait  peu prs nglig d'employer la troisime personne.

--Mme de la Rouveraye en veut  Mme Brice, avait dit cet homme tonnant,
parce qu' prsent elle aime Mme Richard.--Mme de la Rouveraye a dit un
jour comme a que c'tait une dfection. Moi, je n'ai pas le droit
d'avoir une opinion, comme de juste, mais enfin, il me semble qu'il n'y
a pas de dshonneur  se tromper, c'est certain, mais il n'y en a pas
non plus  s'apercevoir qu'on n'avait pas raison. Certes, je ne me
permettrai pas de penser que Mme Brice a pu avoir tort autrefois, a
serait lui manquer de respect, et j'en suis incapable, mais ce n'est pas
monsieur qui me contredira si j'avance qu' prsent sa mre a bien plus
raison qu'auparavant. Et quant  Mme Brice, il est clair qu'elle ne me
fait pas de confidences, mais un jour qu'elle tait en colre, elle m'a
dit, en parlant de Mme de la Rouveraye: Jaff, je ne lui pardonnerai
jamais, pendant la maladie d'Edme, d'avoir fait prendre de ses nouvelles
dans un pr!

--C'est donc vrai, cette histoire de pr? demanda Richard, sans pouvoir
s'empcher de sourire.

--Comment, si c'est vrai? J'y ai t moi-mme pour voir! Le pr n'tait
pas large, alors le domestique de la Rouveraye tait  une haie, et moi,
j'tais  l'autre, et l'on se criait les nouvelles, comme a!

Jaff fit un porte-voix de ses deux mains autour de sa bouche, puis
secoua la tte d'un air mcontent. Au fond, ce philosophe manquait de
philosophie  l'endroit de la Rouveraye.

Richard sourit encore d'un air distrait, puis tomba dans la mlancolie.

Des annes avaient pass depuis lors, mais les sentiments taient rests
les mme.. Ce jour de premire communion, cependant, il avait fallu que
Mme de la Rouveraye acceptt  djeuner chez Richard, avec Yveline.

Lorsque la fillette entra dans le salon, si blanche et si lgre avec
ses jolis cheveux friss, indociles, chapps  son petit bonnet de
tulle, ce fut comme l'apparition d'un bouquet de boules de neige. Elle
apportait avec elle le printemps, la fracheur et la grce.

Odile ne put s'empcher de soupirer. N'tait-ce pas dommage de n'avoir
point chez soi cette jolie incarnation de l'enfance heureuse? Edme tait
devenu son fils sans rserve et sans retour; si elle avait pu avoir
aussi cette fille dlicieuse, quelle joie n'et pas t la sienne!

Les convives se trouvrent bientt assis autour de la table; le
cuisinier s'tait surpass pour faire honneur  mademoiselle, et la
gaiet la plus aimable rgnait parmi eux. Ils n'avaient pas beaucoup
chang les uns ni les autres,  l'exception d'Edme, depuis le jour qui
avait runi Richard  sa femme sous le toit de sa mre. La maladie
n'avait point laiss de traces visibles sur le visage d'Odile, mais
l'expression de cette noble physionomie tait devenue  la fois plus
grave et plus caressante, on sentait que ses bras s'taient arrondis 
presser sur son coeur la tte de son fils; les gestes un peu secs, un
peu prcis de son existence antrieure s'taient amplifis dans
l'exercice de cette maternit de son me.

Mais le visage avait des plis soucieux; une expression attentive,
presque anxieuse, accompagnait la bouche, except dans le sourire, et
les yeux pleins de bont s'taient un peu assombris. C'est que la vie
d'Odile avait t compltement bouleverse par l'affection si longtemps
refuse de son beau-fils. Jusque-l, femme heureuse, pouse chrie, elle
n'avait vcu que pour son mari. Tout  coup, elle avait trouv  ses
cts ce grand enfant, en tiers entre eux, jaloux de leur tendresse,
jaloux surtout de celle d'Odile dont, avec un revirement trs naturel
dans cette me violente et passionne, il aurait voulu maintenant tre
le seul objet.

La jeune femme fut oblige de se surveiller beaucoup durant les premiers
temps de cette singulire lune de miel. Si peu qu'elle exprimt
d'affection pour quelqu'un, qu'elle tmoignt d'attentions  un enfant
tranger, Edme tombait dans d'inimaginables crises de chagrin, se
reprochant avec amertume l'erreur o il tait rest tant d'annes,
exagrant ses torts et se trouvant indigne, jusqu'au dsespoir, de la
tendresse qui lui tait devenue ncessaire.

Richard avait d'abord fronc le sourcil: ces dmonstrations lui
semblaient tellement dpasser la mesure, qu'il fut tent de les croire
simules.

Odile eut quelque peine  lui faire comprendre qu'il devait voir l
l'exubrance d'une nature trs riche, trs complexe,  un ge o
l'enfant qui va devenir un jeune homme est pour lui-mme un monde encore
inconnu, et que ce n'tait pas avec de la svrit, mais avec une calme
douceur qu'on rglerait le cours de ce torrent indisciplin.

Le pre cda, non sans rsistance, aux raisonnements de la seconde mre.
Il l'avait toujours trouve trs sage en ses conseils et dans les actes
de sa vie; sa seule crainte tait que maintenant elle ne tmoignait de
la partialit pour ce fils reconquis. Il fut contraint de se rendre en
voyant l'extrme quit de sa femme. A plus d'une reprise, elle
intercda pour Edme, mais son intercession tait une forme de bont et
de pardon, jamais une manifestation de faiblesse ou seulement
d'indulgence. Richard s'accoutuma bientt  se dcharger sur Odile de la
plupart des menus soins de l'ducation de son fils, qu'elle gouvernait
maintenant  sa guise.

L'abdication de Mme Brice cependant n'tait pas complte; son esprit
remuant et vif ne pouvait se dsintresser d'une question qui avait t
pour elle la vie mme durant tant d'annes; mais, par un revirement
moins singulier qu'il n'en avait l'air, donnant toujours raison  Odile,
dsormais, elle s'apercevait des dfauts de son petit-fils avec une
pntration double par un vague mcontentement intrieur.

Rien ne l'et fait convenir que ces dfauts, trs grands en eux-mmes,
encore grossis par son optique spciale de grand'mre, provenaient pour
la plus grosse part de sa tutelle peu judicieuse. Non, les erreurs et
les fautes du jeune garon provenaient toutes,  l'entendre, d'une
nature insoumise, indiscipline et dcidment encline  la
contradiction.

Jaff l'coutait parfois, avec un air de momie gyptienne dmaillot,
trs ressemblant en de tels moments au roi Ssostris, plus rcemment
livr  l'apprciation des modernes; cet air-l signifiait, chez le
serviteur, une profondeur de critique dont Mme Brice, heureusement, ne
se doutait pas. Au fond, Jaff connaissait parfaitement l'origine des
dfauts de son jeune matre; il les avait vus natre et se dvelopper,
il en avait t jadis la victime ou le tmoin, et il aurait pu dire sans
hsitation en quelle circonstance s'tait manifeste pour la premire
fois telle disposition qui, rprime sur-le-champ, se ft vanouie, et
qui, aujourd'hui, prenait des proportions inquitantes.

En ce jour de la premire communion d'Yveline, chacun, en apparence, ne
songeait qu' se rjouir. Edme pourtant avait son ide, longuement
mrie, et l'occasion lui semblant tout  faire favorable, il en profita.

Parmi ses griefs contre les choses ou les personnes, il en avait un tout
particulier contre Mme de la Rouveraye.

--C'est la grand'maman d'Yveline, avait-il dit plus d'une fois  Odile,
ce n'est pas la mienne. On dirait que je ne lui suis rien, parce que
c'est  mon pre que je ressemble! Grand'mre Brice est joliment plus
raisonnable. Je ne dis pas que dans son coeur elle ne me prfre pas,
mais elle fait toujours  Yveline d'aussi beaux cadeaux qu' moi, et
elle l'embrasse tout autant quand elle est l; ma soeur est trs
heureuse, elle a deux grand'mres, et je n'en ai qu'une!

Cette gourmandise d'affection, ce besoin d'tre non seulement aim, mais
choy, inquitait Odile, qui savait combien la vie, en gnral, est
chiche de caresses. Elle reprit donc l'enfant avec douceur, et un jour
qu'il revenait  la charge avec un peu d'aigreur:

--Tu n'es pas juste, Edme, lui dit-elle sans mlancolie: est-ce que mon
amiti ne peut pas te consoler d'un peu de froideur de la part de ton
autre grand'mre?

--Oh! vous, maman, vous tes un ange! s'cria le jeune garon en lui
sautant au cou.

Cette rflexion et d'autres analogues l'avaient amen  prendre en
grippe sa grand'mre maternelle, qui se donnait bien peu de mal, il faut
en convenir, pour se faire chrir de lui. Aussi Edme, jaloux de son
naturel, malicieux par habitude et par got, se faisait-il une vritable
fte des sentiments dsagrables qu'amnerait chez l'indiffrente Mme de
la Rouveraye la ncessit toujours lude jusque-l de mettre Yveline au
couvent.

Moiti par persuasion, moiti par cette force d'inertie que son gendre
se reconnaissait impuissant  combattre, elle avait obtenu de garder
Yveline jusqu' la premire communion. Toute l'adresse de la bonne dame,
tout un arsenal de ruses diplomatiques avaient alors t mis en jeu pour
retarder cet vnement.

L'ge de la petite fille fut d'abord allgu. Elle n'avait que onze ans,
et elle avait grandi si vite! On ne pouvait pas la fatiguer avec des
leons aussi importantes au moment de cette croissance exceptionnelle.
L'anne suivante, un lger rhume interrompit le catchisme  l'entre du
carme, et Yveline, bon gr, mal gr, dut garder la maison assez
longtemps pour que son instruction religieuse ne fut pas complte en
temps opportun.

Mais la fillette allait avoir treize ans; on ne pouvait plus retarder
davantage: Richard annona trs tranquillement  sa belle-mre que si
quelque obstacle se prsentait encore, il tait dcid sans plus tarder
 faire entrer sa fille au couvent, o les rhumes ne seraient pas des
causes d'exclusion. Il fallut se rsigner; Mme de la Rouveraye vint
s'tablir  Paris, et la grande crmonie eut lieu.

--Grand'maman, dit Edme, cela va bien vous ennuyer de vous sparer de ma
soeur?

Il reut sans sourciller le regard plein de reproches de son pre,
d'Odile et de Mme Brice. Chacun savait que c'tait le point sensible, le
danger des entretiens; quelle ide, quel manque de tact chez ce garon,
d'ordinaire bien lev! Mais depuis qu'il avait atteint sa dix-huitime
anne, il tait d'un commerce si pineux!

--C'est vrai! rpondit froidement Mme de la Rouveraye. Pourquoi me
demandes-tu cela? Tu dois le savoir, depuis le temps qu'on en parle.

--C'tait pour savoir si c'tait rellement vrai, grand'maman, rpondit
le jeune homme avec une correction de manires parfaite. Eh bien!
soeurette, tu vas goter de l'internat. C'est moins dur aux Oiseaux
qu'au lyce, je le suppose du moins, mais c'est pourtant moins agrable
que la maison de grand'maman.

--Edme, dit doucement Odile, pourquoi chagriner ta soeur en un jour
pareil?

--Je ne vois pas qu'il y ait l rien de chagrinant! repartit Edme avec
une moquerie intrieure qu'Odile avait appris  reconnatre sous une
apparente politesse. Il faut qu'on passe par l, j'y ai pass, tout le
monde...

--Tu me ferais parfois regretter de ne pas t'avoir laiss interne, mon
fils, dit Richard svrement: je crois que le rgime de la maison
paternelle est trop bnin pour toi...

On se leva de table sur cet incident, et personne n'y fit plus allusion,
mais le pre avait t bless. Ses rapports trs tendus avec sa
belle-mre le rendaient dsireux d'viter non seulement toute
taquinerie, mais tout choc inutile, et rien ne pouvait lui dplaire plus
qu'une semblable agression. Le lendemain, il prit son fils  part et lui
adressa des observations justes, mais peut-tre un peu trop svres.

Le temprament fougueux d'Edme lui rendait tout reproche trs
douloureux; de plus, il savait que son pre, en cette circonstance,
partait non plus d'un principe de morale, mais d'un point de vue
purement extrieur et mondain. Le jeune homme mprisait la diplomatie et
les compromis, comme on le fait souvent  son ge; il estimait la
droiture et la franchise au-dessus de toutes choses, dispos  mettre en
action ses thorises avec une brutalit non mitige. Une rplique dans
ce sens qu'il fit  son pre, o la critique n'tait pas intentionnelle,
mais rsultait de son tat d'esprit, lui attira la plus verte semonce
qu'il et jamais reue.

--J'ai t trop bon, dit Richard en terminant; votre grand'mre vous a
gt, votre mre Odile a t d'une indulgence dont vous devriez rougir,
car vous n'en tes pas digne; mais, par bonheur, le mal n'est pas sans
remde; la discipline militaire viendra rparer les fautes de votre
ducation; quand vous serez  Saint-Cyr, vous devrez supporter les
observations sans rplique...

Richard s'tait arrt, laissant sa pense incomplte.

--Je n'y suis pas encore, repartit le jeune homme, sans intention de
bravade, peut-tre, mais d'un ton de dpit.

Richard regarda son fils et lui dit simplement:

--Sortez.

Edme obit et s'en fut de lui-mme se mettre aux arrts dans sa chambre.




                                 XIV


liminant volontairement Mme Brice, qui l'et blm de tout point, tout
en censurant le jeune homme, Richard tint conseil avec sa femme.

La circonstance n'et pas eu cette gravit exceptionnelle si elle se ft
prsente pour la premire fois, et si Edme et t dans de bonnes
conditions d'tude. Malheureusement, toutes ses classes s'taient
ressenties du manque de direction primitif, et son ducation tait
pleine de trous. Quand il se trouvait en humeur de travail, il prenait
facilement la tte de la classe,  la grande indignation de ses
camarades, et mme des professeurs, qui voyaient avec humeur ce
vainqueur intermittent couper l'herbe sous le pied  des lves
consciencieux qui travaillaient bien toute l'anne. Mais d'ordinaire, il
tait  une place trs mdiocre. La vie qu'Edme menait chez son pre,
tout en suivant ses cours, tait donc souvent orageuse. Depuis qu'il
faisait une classe spciale surtout, il s'apercevait combien ces accs
de paresse et de mauvais vouloir lui avaient cr de difficults; une
volont bien arrte et franchi ces obstacles; un peu de travail
supplmentaire pendant les congs et les vacances aurait combl les
lacunes qu'il reconnaissait; mais il aurait fallu vouloir, et Edme
n'tait pas habitu  se livrer bataille  lui-mme. Il se contentait
d'tre presque toujours de mauvaise humeur, mcontent de lui-mme et par
consquent de l'univers entier, toujours  l'exception de sa mre Odile,
comme il l'appelait, depuis que le mot maman lui semblait trop enfantin.

--Eh bien, qu'en pensez-vous? dit Richard, lorsqu'il eut expos  sa
femme tout ce qu'il avait dans l'esprit.

--Je pense, mon ami, rpondit la jeune femme, que nous devons pardonner
quelque chose  une nature trs personnelle, pleine de qualits
minentes, d'une gnrosit exceptionnelle, entre autres, mais qui n'a
pas t dirige...

--Eh! s'cria Richard, est-ce ma faute, si elle n'a pas t dirige
comme il l'et fallu? N'ai-je point pass des annes  dplorer... mais
 quoi bon revenir l-dessus? Vous avez conquis le coeur de ma mre,
Odile, vous l'avez conquis  ce point qu'elle vous est plus dvoue qu'
moi-mme... Je ne m'en plains pas, assurment; mais avouez qu'il est un
peu dur pour un homme qui a perdu en quelque sorte ses droits sur son
fils  cause de sa femme, de se voir blm par sa mre parce qu'il est
impuissant  rparer le mal qui a t fait malgr lui! Et vous-mme,
toujours loue, toujours admire,  prsent, par le fils et par la
grand'mre, allez-vous aussi me faire reproche de ce que je n'ai pu
empcher?

Aigri par les difficults de la politique et de la vie de famille,
Richard avait outrepass de beaucoup sa pense; il s'aperut aussitt de
ce que ces paroles pouvaient offrir de blessant pour sa femme, et il
ajouta:

--Pardonnez  un homme vritablement surmen et qui ne sait o donner de
la tte. Ma fille nous chappe, je le crains,  tout jamais, et mon fils
ne semble plus ni m'aimer ni me comprendre! En de telles circonstances,
Odile, je viens chercher en vous le repos et la consolation que j'y ai
trouvs jusqu'ici... Vous me parlez de direction!... j'ai eu tort de
m'emporter, et vous tes trop bonne pour m'en vouloir?

Il lui baisait la main avec tendresse en la regardant, avec le regard
fidle des jours de jeunesse. Ce regard rappelait  Odile tant de choses
passes, amres et douces, qu'elle et voulu pouvoir dtourner le sien
afin de drober  son mari les larmes qu'elle sentait monter. Elle se
contenta de lui sourire, et il essuya d'un geste affectueux les pleurs
qui mouillaient les longs cils de sa femme.

--Quoi qu'il arrive, dit-il, nous nous aimerons toujours, Odile! Nous
avons partag ensemble trop de douleurs et trop de joies pour que notre
affection puisse tre jamais affaiblie. Le croyez-vous?

Elle voulait le croire, et elle le rassura.

--Que faut-ll faire, alors? reprit Richard; entre Edme ingouvernable et
Yveline qui nous devient de plus en plus trangre, comment diriger
votre barque?

Odile rflchissait. Tout  coup, un sourire presque malicieux claira
son beau visage grave.

--Vous voulez un conseil? dit-elle. Rappelez-vous que vous l'avez
demand; si bizarre qu'il vous paraisse, vous engagez-vous  le suivre?

--S'il n'est que bizarre, sans doute... Voyons?

--Il faut... ne bondissez pas, je vous prie! il faut que nous passions
les vacances  la Rouveraye.

--A la Rouveraye? s'cria Richard, compltement boulevers. Dans la
gueule du loup?

--Au coeur de la place, mon ami, ce qui n'est point la mme chose.

--Avec Edme?

--Certainement!

--Pour que Mme de la Rouveraye soit tmoin de nos difficults
intrieures, pour qu'elle triomphe en voyant combien ce garon nous
donne de mal?

--Pour qu'Edme soit en contact journalier avec sa soeur qu'il connat 
peine, avec laquelle il n'a jamais pu changer deux mots d'intimit
fraternelle; pour qu'il soit rgi extrieurement par la discipline d'une
maison qui n'est ni le lyce ni la demeure paternelle; pour qu'il
chappe totalement aux observations de sa grand'mre Brice, qui ont le
don spcial de l'exasprer...

--Ingrat enfant! murmura Richard.

--Non, pas ingrat, plaida doucement Odile, mais aigri... vous venez
d'avouer que vous l'tes, Richard, vous qui connaissez la vie, et qui
tes si fort au-dessus des autres hommes...

Brice eut beau regarder sa femme d'un air de reproche amical pour
protester de sa modestie, il n'en ressentit pas moins trs profondment
la douceur de la louange.

--Et vous voudriez, continua-t-elle, que cet enfant ne ft pas sensible
 ces reproches, fonds assurment, mais d'autant plus pnibles que,
dans son enfance, il n'a point t accoutum  en entendre sortir de
cette bouche?

--Vous parlez d'or, Odile, dit Richard en souriant. Que n'tes-vous
avocat? Vous auriez gagn toutes les causes! Mais nous installer  la
Rouveraye... D'abord, ce sera pour vous un supplice intolrable...

--Pourquoi?

--Mme de la Rouveraye possde  la perfection l'art exquis d'enfoncer
les pingles au bon endroit, et vous tes une pelote  souhait...

--N'ayez aucune crainte  cet gard; il n'y a point d'pingles pour moi
dans l'arsenal de cette charmante femme. Savez-vous, Richard, qu'elle
serait la plus aimable personne du monde  frquenter, si elle n'tait
point la grand'mre d'Yveline?

--Je vous l'accorde! J'ai si longtemps pens de mme! Mais le plus
difficile, et vous n'avez pas l'air de vous en douter, c'est de nous
faire inviter  la Rouveraye.

--C'est extrmement simple. Vous invitez Mme de la Rouveraye  venir
passer l't aux Pignons avec Yveline. Elle a horreur du dplacement;
mais, mme sans cela, elle refuserait certainement de vivre deux mois
sous le mme toit que Mme Brice; vous savez que ces dames ne sont plus
tout  fait aussi lies qu'autrefois?

--Mme autrefois, dit Richard en riant, alors qu'elles s'adoraient,
elles n'ont jamais pu passer plus de vingt-quatre heures l'une chez
l'autre! Voyons la suite de votre plan?

--Nous invitons, on nous refuse: vous insistez, affirmant qu'il est
indispensable que les enfants fassent connaissance d'une faon srieuse;
par dlicatesse, vous offrez de laisser Edme tout seul avec sa soeur,
afin de ne pas imposer notre prsence.

--J'entends d'ici le cri d'horreur de la grand'maman! fit Richard, trs
amus.

--Alors, avec une bont parfaite, vous consentez  vous charger de
surveiller votre fils. Mme de la Rouveraye, qui est la politesse mme,
vous invite aussi, naturellement; vous acceptez pour nous deux...

--Dont elle enrage, conclut Richard; mais comme elle est la politesse
incarne, il n'y a plus moyen de s'en ddire!

--Et votre fille s'attache  vous, mon ami, dit Odile avec un sourire
grave et une orgueilleuse tendresse, car il n'est pas possible de vivre
avec vous sans vous aimer. Ah! Richard, le jour o elle ira  vous
d'elle-mme pour vous passer le bras autour du cou et vous conter un
secret, il n'y aura pas au monde une femme aussi heureuse que moi!

Ce plan devait recevoir son application. Tout se passa comme Odile
l'avait prvu. Mme de la Rouveraye, furieuse, mais trop bien leve pour
en rien tmoigner, fit prparer un appartement pour M. et Mme Richard;
Mme Brice mre, invite, avait refus de quitter les Pignons, allguant
le voisinage, qui lui permettrait de voir ses enfants tous les jours si
elle le dsirait.

Jaff avait commenc par prendre un air trs grave. Il vieillissait, le
bon Jaff, et les ans le rendaient parfois morose. Il n'tait point
invit, lui, et, dans le premier moment, il avait t tent de prendre
cette omission comme une injure. Depuis, il s'tait ravis. Plus sage,
il avait compris qu'un sjour  la Rouveraye aurait t pour lui un
intolrable supplice. Les domestiques taient si bien tenus dans cette
maison-l! Depuis le matre d'htel jusqu' la dernire des laveuses de
vaisselle, tout le monde avait  la Rouveraye un air de correction
absolue, de perfection Intime qui, plus d'une fois, avait exaspr la
nature paysanne de Jaff.

--Pour des domestiques, avait-il dit  Odile, sa confidente favorite,
c'est des domestiques de bonne maison, il n'y a rien  en dire. Mais
j'aimerais mieux vivre au chenil que d'avoir affaire  eux tous les
jours! Les chiens, au moins, a montre ce que a pense, et quand a
mord, eh bien, on est sr que c'est parce qu'on n'est pas amis!

Jaff resta donc aux Pignons, d'o il eut la joie d'accompagner Mme
Brice  chacune de ses visites; un peu d'air de la Rouveraye lui faisait
grand bien en excitant chez lui le sens de la critique, de mme qu'un
peu de moutarde excite agrablement l'estomac. Il dit un jour  sa
matresse:

--Quand je vois des gens de maison--car ce ne sont pas des domestiques,
comme madame le sait; moi, je suis un domestique, mais eux, ce sont des
gens de maison;--quand je vois des gens de maison aussi distingus, et
que leurs quipages sont d'une tenue qui me fait hausser les paules,
sauf le respect que je dois  madame en sa prsence, je me dis qu'il
vaut peut-tre mieux n'tre qu'un domestique et avoir des harnais
convenablement astiqus.

C'est avec cette pense que Jaff sut maintenir, pendant toutes les
vacances, un quilibre louable entre son orgueil et son humilit, ce qui
produisit en lui un tat d'esprit des plus agrables.




                                  XV


Edme, d'abord bourru, car il regrettait sa chre libert des Pignons,
s'accoutuma bientt  la vie qu'on menait  la Rouveraye. Cette demeure,
trs mondaine, tait journellement l'objet de visites diverses: les
jeunes amies d'Yveline venaient la voir, quelques-unes de son ge,
d'autres dj promues au rang suprieur de la jeune fille. Pareil  la
plupart des jeunes gens, Edme se trouvait un peu mal  l'aise au milieu
de tant de demoiselles; mais comme il tait fort beau, grand, mince,
lgant, aimable quand il le voulait, comme en outre ses dfauts ne se
manifestaient que dans la socit intime de ses proches, ainsi qu'il
convient  tout tre bien lev, il devint bientt l'me des petites
runions.

De la sorte, il prit got  la socit des dames, ce qu'Odile n'avait pu
obtenir dans son salon, qu'Edme fuyait rgulirement  Paris, et, par
une consquence toute naturelle, il se rapprocha de sa soeur.

--Yveline, malgr sa jeunesse, tait alors non plus une fillette, mais
presque une demoiselle; le court sjour qu'elle venait de faire aux
Oiseaux lui avait dj donn le sentiment complet de son importance
sociale. En se comparant aux autres, elle avait appris que c'est quelque
chose que d'tre la fille de M. Richard Brice. De plus, elle avait pu se
rendre compte de l'effet que produisaient au parloir ses deux
grand'mres et sa belle-mre Mme Richard, toutes les trois si lgantes,
si bien mises et si riche! De cette petite preuve, Richard et sa femme
avaient dj retir quelque chose: Yveline avait pour eux une
considration beaucoup plus marque. En entendant parfois dsigner son
pre sous le nom de Brice-Montaubray, la petite mondaine en herbe
s'tait rendu compte de la situation de Mme Odile. Comment, fille d'un
dput, qui avait t ministre sous Louis-Philippe! C'tait quelque
chose, cela! On pouvait avouer une semblable belle-mre.

Aussi, lorsque Edme fit  sa soeur des reproches trs vifs sur sa
regrettable habitude de s'adresser  Odile en l'appelant chre madame,
la jeune fille, au lieu de lui rpliquer vertement comme elle le faisait
d'ordinaire, resta silencieuse et perplexe. Son frre en profita pour
insister, au risque de tout gter.

--Que ne l'appelles-tu maman? lui dit-il; je t'ai montr l'exemple, et
ce n'est pas bien difficile! Si tu savais comme cela lui fera plaisir!
Elle est si bonne!

Yveline regarda son frre d'un air fervent. Elle tait trs flatte de
se voir l'objet des attentions d'un si grand frre, et si charmant! Ses
amies n'avaient pas manqu de lui en faire compliment; aussi tait-elle
dispose  causer avec lui autant qu'il le voudrait bien: leurs
entretiens frquents taient d'ordinaire courts et d'une banalit
parfaite.

--Elle est vraiment bonne? demanda la jeune fille. Tu en es sr!

--Oh! je t'en rponds. Est-ce que tu croirais le contraire?

--Je t'avoue, dit Yveline avec candeur, que je n'y ai pas beaucoup
pens.

--Oui, je sais. Ma mre Odile ne t'intresse pas! Elle n'est pas de
votre monde... Si tu veux savoir la vrit, j'aime mieux le sien que le
vtre! Le sien, c'est celui de mon pre; le vtre...

--Est-ce que tu t'y ennuies? demanda Yveline d'un ton moqueur.

--Au contraire, je m'y amuse beaucoup! Mais ce ne sont pas des gens
srieux.

Yveline partit d'un fou rire, ce qui mortifia cruellement son frre.
Pour un rien, il et abandonn l'entretien, mais il sentait vaguement
qu'il avait pour parler d'Odile une occasion qu'il ne retrouverait
peut-tre pas.

--Je t'gaye? Allons, tant mieux! fit-il avec une bonne humeur tout 
fait mritante. Sans rire, ma soeur, sois gentille avec ma mre Odile;
tu verras comme elle est bonne et comme elle nous aime!

--Toi, je ne dis pas! mais moi, pourquoi veux-tu qu'elle m'aime? Je ne
lui suis rien, elle ne m'est rien!...

--Yveline, comment peux-tu parler ainsi d'une personne qui rend notre
pre si heureux, qui est pleine de bont pour nous et qui m'a sauv la
vie! Je suis ton frre, et tu dis que celle qui m'aime tant ne t'est
rien?

La jeune fille rougit, un peu dcontenance, puis rpliqua vivement:

--Toi, c'est diffrent. Elle ne peut pas m'aimer, je ne lui en ai pas
donn sujet.

--Qu'est-ce que cela fait pour une me comme la sienne! Ah! si tu la
connaissais! coute, Yveline, tu peux en faire l'preuve: si tu te
trouves jamais dans une situation difficile ou pnible, si tu tais
force de faire quelque chose qui te dplt, ou si l'on voulait
t'empcher d'obtenir quelque chose qui te tint au coeur,--va trouver ma
mre Odile, parle-lui franchement,--et tu verras si l'on peut compter
sur elle!

Edme revint plus d'une fois  la charge, et chaque fois il branla un
peu de la rsistance de sa soeur. Malheureusement, c'tait une
rsistance instinctive, et le terrain gagn tait tout doucement reperdu
le lendemain. Pourtant la prsence d'Odile dans la maison, son tact
parfait, sa douceur calme eurent de l'influence sur la fillette, dont
l'esprit trs dli ne fut point sans comparer la belle-mre  la
grand'maman; dans cette comparaison, elle s'aperut  plusieurs reprises
que Mme Richard tait bien loin de mriter le ddain avec lequel on
l'avait mise de ct jusqu'alors  la Rouveraye.

Yveline, avec son apparence soumise, tait une enfant gte, volontaire
et capricieuse; mais le soin que Mme de la Rouveraye prenait des
apparences avait rduit ces dispositions  leur minimum d'expression.
Yveline ne possdait les vertus chrtiennes qu' de faibles doses; elle
en avait juste assez pour que personne dans le monde ne pt l'accuser
d'en manquer. C'tait tout ce qu'avait souhait sa grand'maman en
s'appliquant  son ducation; elle l'avait obtenu. En vivant avec son
pre, dont elle ne connaissait jusqu'alors que la voix et le visage,
avec Odile, avec Edme, Yveline, tout enfant qu'elle tait encore,
s'aperut qu'on pouvait tre trs diffrent de Mme de la Rouveraye et de
ses amies, et avoir cependant du mrite. Ce fut son premier pas dans une
voie o elle devait faire rapidement beaucoup de chemin.

Les vacances termines, Yveline retourna aux Oiseaux, Edme  ses cours
spciaux, les grand'mres  leurs domiciles respectifs et les poux 
leur vie ordinaire. Ce fut un soulagement pour la plupart; pas pour
Edme, qui rentrait dans l'engrenage du travail avec le sentiment que ses
efforts n'aboutiraient point  le satisfaire.

Ce qui compliquait encore sa situation, c'est que ses professeurs
n'taient pas d'accord sur ce point. Les uns assuraient qu'il tait
convenablement prpar, d'autres affirmaient une insuffisance complte;
cette divergence d'opinions s'expliquait par la promptitude d'esprit du
jeune homme qui,  de certains moments, lui suggrait une rponse, une
solution ingnieuse, de nature  faire croire qu'il savait ce qu'en
ralit il ignorait. Aprs avoir t convaincu pendant des annes que
son fils ne savait rien, Richard s'tait persuad en ces derniers temps
qu'Edme avait rattrap l'arrir, et que son admission  Saint-Cyr ne
souffrirait pas de difficult; quelques rponses heureuses faites en sa
prsence, et l'opinion des professeurs optimistes, jointe au silence des
autres, qui ne voulaient point se montrer des prophtes de malheur
avaient produit ce revirement.

Edme, qui en avait t enchant au dbut, s'en montra inquiet plus tard,
et, par conscience, voulut exprimer ses doutes  son pre.

--Tu seras reu si tu le veux, dit celui-ci, il ne s'agit plus que de
vouloir, et j'espre bien que tu ne me feras pas le chagrin de te faire
refuser! Je te prviens d'ailleurs que je ne croirais pas  un chec
accidentel: j'ai grand'peur, mon fils, que la carrire militaire ne te
plaise pas...

--Oh! mon pre, peux-tu croire cela! fit Edme en rougissant
d'humiliation.

--Ce n'est pas que je doute de ton courage, reprit Brice, mais je doute
de ton amour pour le travail et la discipline!

Bless, Edme se replia sur lui-mme, c'tait une me orgueilleuse qui
n'aimait pas  se dvoiler; avec Odile seule il s'exprima franchement.

--Rassure-toi, mon enfant, lui dit-elle avec sa tendresse accoutume,
ton pre te parle ainsi pour te maintenir dans de sages apprhensions,
mais...

--C'est cela qui m'afflige, s'cria le jeune homme avec amertume; on me
traite comme un enfant! on veut m'effrayer... ne vaudrait-il pas mieux
m'encourager, me consoler?... Ah! ma mre Odile, j'ai grand besoin de
consolation, je vous le jure!

Il avait des larmes dans les yeux, et s'efforait de les retenir, par
fiert virile.

--Pleure avec moi, lui dit Odile en lui tendant la main. Cesse de te
contraindre, mon fils! Jette ton masque d'indiffrence, qui peut tromper
mme ceux qui t'aiment le plus; sois un noble garon, ouvert, sincre,
avec tes faiblesses, qui sont de ton ge, et tes hrosmes qui sont
au-dessus!

--Je ne peux pas! rpondit Edme en cachant son visage dans les bonnes
mains maternelles qui lui offraient un refuge. J'ai besoin d'tre
aim,--on ne m'aime pas assez ici...

--Ingrat! fit doucement sa seconde mre.

--Oui, vous! Mais les autres! Savez-vous, ma chre mre Odile, je crois
qu'en vous aimant j'ai un peu perdu de l'affection des autres...

--Trop exclusif! fit Mme Richard avec quelque mlancolie. C'est vous qui
les avez ngligs, Edme!

--Sans doute... mais si j'choue, personne ne me plaindra, except vous!

A mesure que le moment des examens approchait, Edme sentait s'accrotre
ses terreurs. Son orgueil excessif lui rendait la formalit de l'examen
extrmement pnible; il tait de ceux qui perdent la parole quand on les
interroge, mme alors qu'ils sont trs bien prpars. La frayeur qu'il
avait de ne pas savoir ce qu'on lui demanderait le paralysait d'avance.

La veille du jour fatal, Mme Brice eut la malencontreuse ide de lui
adresser une admonition.

--J'espre que tu seras reu, lui dit-elle, car si tu choues, tu me
causeras personnellement un chagrin beaucoup plus grand qu' aucun des
tiens. Je me rends compte  prsent que je n'ai pas bien dirig les
commencements de ton ducation, et que, par consquent, je suis
responsable dans une certaine mesure de tes erreurs et de tes fautes.
Mais depuis que tu es pass dans des mains plus exprimentes, tu aurais
eu le temps et l'occasion de modifier ton caractre et de faire de
bonnes tudes. Je crains que tu n'aies tent ni l'un ni l'autre.
Rappelle-toi que si tu es refus, c'est sur moi qu'en retombera la
honte, beaucoup plus que sur toi, ce qui ne serait pas tout  fait
juste.

Pour ter  son discours un peu de sa svrit relle, Mme Brice
embrassa tendrement son petit-fils; Edme se retira dans sa chambre, o
il passa une nuit dtestable. Odile avait eu bien envie d'aller l'y
trouver et de lui porter quelques bonnes paroles, mais Richard la retint
en causant jusqu'au moment o elle supposa que leur fils tait endormi,
et elle ne voulut pas courir le risque de l'veiller, si par hasard il
dormait d'un bon sommeil.

Ainsi prpar et sermonn, Edme se prsenta  l'examen crit. Le
problme qu'il eut  rsoudre s'embrouilla dans sa tte avec un autre
qu'il avait travaill seul; il les confondit tous les deux, s'en aperut
trop tard, ce qui acheva de lui faire perdre la tte, et fut refus.

Odile, trs anxieuse, attendait le retour. Au visage de Richard, elle
connut la vrit, et toute demande mourut sur ses lvres.

--Il est refus, dit Richard; et ce qu'il y a de pis, c'est qu'il l'a
fait exprs.

--Mon pre, fit Edme, je te jure...

Richard lui imposa silence du geste.

--Vous l'avez fait exprs, rpta-t-il avec autorit; cela ne me
surprend pas, vous me l'aviez annonc!

--Moi? fit le malheureux garon en plissant.

--Vous! le jour o je vous menaais de la discipline de Saint-Cyr. Vous
ne l'avez pas oubli, je pense? C'est le digne couronnement d'une
ducation manque... Vous pourrez vous dire, si vous tes malheureux,
que vous l'avez voulu!

Edme sentait ses jambes trembler sous lui. Que n'et-il pas dit s'il
avait pu exprimer ce qu'il sentait! Mais outre la difficult qu'il avait
toujours prouve  rvler son tre intrieur, le reproche injuste qui
l'accablait ordonnait ce silence  son orgueil. Il souffrait dans tout
ce qu'il avait en lui de meilleur, et il sentait que tout mot sorti de
sa bouche en de telles circonstances serait considr comme une
manifestation de ses mauvaises qualits. Il se dirigea vers la porte, le
regard troubl, la tte creuse, titubant presque, en proie  la pire
souffrance physique et morale dont il et jamais eu conscience.

--Edme, lui dit sa grand'mre d'un ton de reproche, je n'attendais pas
cela de toi! Tu sais ce que je t'avais dit!

Il inclina la tte et sortit muet.

Quand la porte fut referme, les parents gardrent un instant le
silence. Mme Brice pleurait; Richard tirait sur ses favoris d'un air
sombre. Odile promenait ses yeux de l'un  l'autre. Tout  coup elle
parla.

--Vous avez t horriblement cruels! leur dit-elle de sa voix douce.

Tous deux tressaillirent: Richard allait rpliquer, elle prit les
devants.

--Horriblement cruels et horriblement injustes, continua-t-elle. Vous
blessez son coeur d'une incurable blessure, vous courez le risque d'en
faire un homme mauvais, aigri... Vous avez outrepass vos droits.

Elle tait calme au point que son extrieur excluait la possibilit
d'une querelle, si belliqueuses que fussent ses paroles. Sa belle-mre
et son mari la regardaient, l'une stupfaite, l'autre indign.

--C'est vous, Odile, qui parlez ainsi? fit Richard.

--Oui, mon mari, c'est moi. Comme chef de famille, vous avez le droit et
le devoir de rprimander votre fils;--comme pre, vous ne deviez pas lui
dire qu'il avait fait exprs de manquer... mme si c'tait vrai! Et ce
n'est pas vrai!

Mme Brice coutait Odile avec une sorte d'amre componction. Aprs le
premier mouvement d'humeur qui l'avait entrane  appuyer le dire de
son fils, elle sentait que sa bru avait raison; le caractre d'Edme
tait rtif, ombrageux, difficile, mais il n'avait jamais t accus de
duplicit ni de calcul; elle se repentait maintenant d'avoir t si
dure.

--Je vais le voir dans sa chambre, dit-elle en se levant.

Richard l'arrta d'un geste bref.

--Je vous prie, ma mre, dit-il, de n'en rien faire. Mon fils a besoin
d'une grande et srieuse leon, je me charge de la lui donner; il
gardera les arrts jusqu' ce que je les lve, et moi seul aurai de
communication avec lui jusque-l.

En d'autres temps, Mme Brice et protest avec nergie et probablement
enfreint cet ordre; mais l'ge et son tat de sant lui avaient t
beaucoup de son courage actif; aprs avoir adress  son fils quelques
paroles pour l'engager  l'indulgence, elle rentra chez elle, afin d'y
pleurer tout  son aise.

Richard et Odile restrent seuls ensemble; elle ple, mais rsolue, lui
trs irrit, retournant dans son esprit une grosse colre qu'il ne
savait trop comment exprimer.

--Odile, dit-il enfin, voil la premire fois depuis notre mariage que
je vous trouve en opposition ouverte avec moi, et je m'tonne que ce
soit au sujet de mon fils.

Elle le regarda en face, sans bravade, mais sans frayeur, et dans ses
yeux tristes, Richard vit qu'il ne la rduirait pas facilement.

--C'est la premire fois, rpondit-elle, que je vous vois commettre une
faute.

--Une faute?... rpta Richard dont les lvres blanchirent.

--Oui, mon mari, une faute envers votre fils, que votre devoir est de
punir s'il fait mal, mais non d'accabler quand il est innocent.

--Innocent! fit Richard avec un rire amer.

--Innocent, aujourd'hui, j'en fais serment pour lui. Vous devriez le
consoler, et vous l'crasez!

--Alors, je ne connais plus mes devoirs de pre?

--Vous les mconnaissez en ce moment.

--Et c'est vous qui prtendez me les apprendre? Odile rougit faiblement.

--Je ne suis pas sa mre, dit-elle d'une voix altre, mais je suis pour
lui comme si je l'tais; j'ai fait mon devoir de mre autrefois, je le
ferai encore aujourd'hui, mme si ce devoir doit nous mettre en
opposition.

--C'est--dire, s'cria Richard avec fureur, que vous l'avez gt par
votre faiblesse, fauss par votre indulgence... En vrit, ce n'tait
pas la peine de le soustraire  l'influence de ma mre pour le faire
tomber sous la vtre.--A vous deux, vous l'avez fait ce qu'il est, et
maintenant, toutes les deux vous vous entendez contre moi!

Odile tait reste debout, les mains frmissantes, la tte haute et les
yeux baiss..

--Eh bien? fit Richard, qui aurait eu besoin d'une rplique pour aviver
sa colre.

--Vous ne le connaissez pas! dit sa femme en faisant appel  toute son
nergie pour rester calme. Sous sa nature indiscipline, vhmente, il
en cache une autre, tendre et impressionnable comme celle d'une femme,
et celle-l souffre, Richard, entendez-vous? Il souffre, je le sens,
moi, avec mon coeur... mon coeur de mre... oui, Richard! Vous pouvez
sourire... mes entrailles n'ont point port d'enfant, mais mon coeur est
en lui, votre fils, parce qu'il est en vous, mon mari... Je vous dis
qu'il ne faut pas pousser  bout ces natures promptes et passionnes.
Laissez-moi aller vers lui, Richard,--je vous dis qu'il se dchire le
coeur, et que je veux le voir... je ne veux pas qu'il souffre...

--Il l'a mrit, fit Richard, plus mu qu'il ne voulait le laisser
paratre.

--Qu'il souffre injustement et qu'il vous maudisse, acheva Odile.

Cette dernire phrase ralluma la colre de Brice.

--Qu'il souffre injustement, en vrit! Et qu'il me maudisse? Vous
rservez votre indulgence pour ceux qui me maudissent? En voil assez,
Odile. Vous ne le verrez point, je vous le dfends.

Il sortit l-dessus, laissant l'me d'Odile douloureusement combattue.

Elle demeura un instant immobile, se demandant ce qu'elle allait faire;
sans doute, elle devait obir  son mari, et pourtant, un irrsistible
mouvement la poussait vers h fils puni; elle essaya de se distraire,
prit un livre, l'ouvrit, et le rejeta, ne pouvant songer  autre chose.

Il lui semblait que de cette chambre dont l'entre lui tait interdite
sortait un grand cri d'appel, un long gmissement vers elle.

--Ma mre, ma mre, disait la voix suppliante, vous m'avez aim, je vous
aime,  ma mre!

Elle fit deux ou trois pas, cherchant  fuir l'obsession, puis, soudain,
n'y pouvant tenir, elle alla droit  la chambre du jeune homme, et
tourna le bouton trs doucement, sans bruit. La porte rsista. Au lieu
d'insister, elle fit lgrement le tour par un corridor et passa par le
cabinet de toilette; la clef tait tourne aussi. Elle prit peur et
courut chercher Jaff.

Edme, entr dans sa chambre d'un pas automatique, s'tait enferm
instinctivement, pour n'tre pas troubl dans son angoisse, puis s'tait
assis devant son bureau.

Ses livres, ses cahiers couverts de chiffres attestaient le travail des
derniers jours.

--Exprs! O mon Dieu! dit-il  voix basse. Exprs! l le croit! Je suis
dshonor!

Il resta quelque temps cras sous ce mot, ne pensant pas, n'essayant
mme pas de rattacher par un lien logique les fragments d'ides qui
voletaient dans son cerveau, avec une allure lourde d'oiseaux de nuit.

--Et ma mre Odile le croit aussi, pensa-t-!! soudain: elle n'a rien
dit... elle me regardait... qu'est-ce qu'elle pensait?

Il essayait vainement de se rappeler l'expression des yeux d'Odile; sa
mmoire refusait de le servir.

--Elle doit penser comme mon pre, se dit-il enfin. Elle l'aime tant!
Elle le respecte, elle le croit toujours... Et pourtant,  mon pre,
Dieu sait que cette fois vous n'avez pas raison!

L'amertume de l'accusation tait si grande, qu'il sentait un got de
fiel dans sa bouche, un dgot de toute chose l'envahissait jusqu' la
nause.

--Une carrire brise! se dit-il; je ne serai jamais bon  rien... et
personne ne m'aime plus... Faut-il que mon pre me mprise pour m'avoir
trait ainsi!... Je suis dshonor!

Il trouvait une volupt d'agonie  rpter ce mot,  le laisser retomber
sur lui comme une massue. Le garon d'autrefois qui s'tait enferm dans
sa chambre et qui y tait rest sans manger, vivait encore dans d'Edme
d'aujourd'hui, mais avec une autre force, d'autres souhaits, avec une
pret sombre que l'enfant n'avait pas connue, avec un dgot de la vie
que la vingtime anne professe souvent, parce qu'elle ne connat pas le
prix de l'existence.

--Dshonor! pensait Edme. Il y en a qui vivent avec cela... moi, je ne
pourrais pas!

Il songea soudain  Odile,  sa maladie, au baiser qui les avait faits
mre et fils, et il eut une soif immense de ses caresses.

--O ma mre! s'cria-t-il, envoyant toute son me vers elle, vous m'avez
aim, je vous aime! O ma mre Odile, pourrais-je vivre sans votre
tendresse, avec votre mpris! Puisque mes paroles sont vaines, un acte
vous convaincra peut-tre...

Ma mre Odile, quand je serai mort, vous me croirez, vous me
pleurerez!...

Il ouvrit un tiroir de son bureau et y prit le revolver qui
l'accompagnait dans ses courses solitaires aux Pignon. Il ta les
capsules, fit jouer l'arme lgante et prcise, la rechargea et la posa
prs de lui; puis il prit du papier et crivit: Ma mre Odile, depuis
que vous m'avez sauv la vie, je ai vous aime entirement et sans
rserve. Vous direz  mon pre que ce n'est pas exprs que j'ai manqu
mon examen, et il vous croira. Moi, il refuse de me croire; je ne lui ai
pourtant jamais menti, mais le coup tait trs dur pour lui, et je
comprends qu'il en ait t irrit. Je meure sans regrets, ma mre Odile,
parce que vous ne me mpriserez plus quand je serai mort.

Il s'arrta l et laissa tomber sa tte dans ses mains en pleurant.

Quel est l'tre jeune, vaincu par le sort, qui, au moment de s'ter la
vie, n'a pas pleur sur lui-mme? La fille de Jepht alla pleurer sur la
montagne avec les amies de sa jeunesse; les tristes de l'existence
moderne pleurent seuls, sans posie, dans la chambre o le destin les a
pousss, mais ces larmes sont les mmes que dans les montagnes de Juda;
c'est toujours la mme douleur jeune et pleine de sve qui se fait jour
entre les doigts, comme les larmes de la rsine entre l'corce du sapin
bless.

Quand il sentit ses larmes taries, il releva la tte, relut ce qu'il
avait crit, ajouta d'une criture htive et enfantine: J'embrasse ma
grand'mre et ma soeur Yveline, puis signa bravement son nom: Edme
Brice, avec un grand parafe.

Au lieu de cacheter sa lettre, il la laissa sur son bureau et prit son
revolver dans la main droite. Au moment de le tourner sur lui-mme, il
se pencha sur le papier et mit un baiser  ct de la signature, puis,
d'un pas ferme, il alla jusqu' son lit, s'assit au bord, et posa le
canon de l'arme sur sa tempe.

Une clef joua dans la serrure du cabinet de toilette, mais il ne
l'entendit pas. Il pensait  des choses si hautes qu'elles en devenaient
trs douces. L'gosme de ses vingt ans lui cachait l'horreur de son
action vis--vis des siens; il ne voyait qu'une chose: il quittait une
vie difficile pour entrer... o? dans quoi? Il n'en savait rien; les
ides philosophiques d'un candidat refus qui veut mourir ne sauraient
tre trs nettes. Il avait une vague impression qu'il allait retrouver
sa vraie mre.

Elle ne sera pas jalouse de ma mre Odile! fut la dernire ide
franche qui traversa son cerveau.

En un mme moment il vit Odile devant lui, et sentit qu'elle lui
arrachait son arme. Le coup partit, et la balle s'enfona dans le pied
massif du bureau.

--Vous n'avez pas honte? lui cria Jaff en le secouant par le collet.

Il sentit qu'Odile le prenait dans ses bras et l'embrassait. Il revenait
de si loin, l'impression tait si douce qu'il ne put la supporter, il
perdit connaissance.

Il ne se serait pas tu dj, madame? demanda Jaff avec des yeux qui
lui sortaient de la tte.

--Non, rpondit Odile, il n'est qu'vanoui.

--Oh bien! nous allons le frotter! rpliqua le domestique en se mettant
 l'oeuvre.

Richard Brice entrait hagard, appel par le bruit.

--Je vous ai dsobi, lui dit simplement sa femme en lui remettant
l'arme. Vous voyez bien qu'il ne l'avait pas fait exprs. Allez,
Richard, votre fils est un noble garon, mais son coeur est malade, et
c'est cela qu'il faudra gurir.




                                 XVI


Certaines situations trs tendues ne peuvent se dnouer que par un
accident tragique: certains malentendus trouvent par l'apprhension
d'une catastrophe une solution aise et facile. Sans la tentative de
suicide du malheureux Edme, les rapports entre son pre et lui fussent
peut-tre rests pnibles ternellement et douloureux; la bonne foi du
jeune homme ne pouvant plus tre mise en doute, Richard sentit dans son
coeur une grande floraison de tendresse pour son premier-n.

Ce qui s'tait pass relativement  l'examen n'tait pas en soi bien
grave; rien n'tait plus ais pour Edme que de se prsenter  nouveau
pour l'anne suivante, puisqu'il se trouverait encore dans la limite
d'ge. Un nouveau professeur fut choisi, afin d'carter de l'esprit du
candidat autant de souvenirs dsagrables que c'tait possible, et Edme
s'panouit sous un rgime diffrent, sr d'tre dsormais compris et
dsormais devin, lorsque sa maladresse lui donnerait l'apparence de
torts qu'il n'avait pas.

L'anne suivante, il se prsenta et fut reu dans les vingt premiers. Ce
succs, qui rjouit infiniment le coeur du pre, fut pour Odile
l'occasion d'une des plus douces sensations de sa vie, car Richard l'en
remercia sincrement.

--Vous tes le bon ange de la famille, lui dit-il, et je ne sais, sans
vous, ce que nous serions devenus, car ma mre, Edme et moi, nous sommes
trop pareils pour ne pas nous heurter souvent; c'est vous qui tes le
lien et la force de nos mes!

--Hlas! fit Odile avec un joli sourire, je ne vous ai pas encore rendu
notre fille, mais s'il plat  Dieu, cela viendra!

--Croyez-vous? dit Richard soudain assombri; j'ai grand'peur que le
regret ne nous en reste toute la vie!

Odile, au fond, feignait une confiance qu'elle n'avait pas. Un instant,
elle avait cru possible d'arriver au coeur d'Yveline; maintenant, elle
se demandait si elle n'avait pas rv le semblant de bonne grce et
d'amiti qu'elle avait escompt trop tt.

La question de prsenter la jeune fille dans le monde devenait de jour
en jour plus pressante, et Mme de la Rouveraye, malgr toute sa
diplomatie, ne saurait l'luder beaucoup plus longtemps. C'tait  Mme
Richard qu'appartenait incontestablement le droit et le devoir de
prsenter Yveline. Faudrait-il donc renoncer  l'avoir chez elle?
faudrait-il se soumettre  perdre la moindre parcelle d'une autorit,
d'une influence dont Mme de la Rouveraye ne s'tait jamais montre plus
jalouse?

Ce n'tait pas sans raison que la grand'maman se sentait inquite. La
nature de la jeune fille, ploye, non rompue par l'ducation, se faisait
jour  de certains moments avec une fougue inattendue. Yveline tait
bien la soeur d'Edme et la fille de son pre. La politesse indiffrente
de son ducatrice avait pu lui donner un vernis superficiel; bien mieux,
pendant les annes d'enfance, elle avait t rellement l'aimable petite
fille parfaitement goste et bien leve, qui  des yeux mondains
semblait l'enfant modle. Mais on ne peut briser par les circonstances
extrieures un organisme vivant et fort: la vraie nature d'Yveline, une
fois soustraite  l'influence unique, s'tait dveloppe au milieu de
compagnes de son ge, par l'tude, par le contact, par la rflexion; la
chaleur de coeur, qu'on croyait nulle ou teinte en elle, couvait dans
la cendre, dvorant chaque jour sa mince enveloppe, prte  clater au
premier choc.

C'est le sentiment de cette vie latente qui, par une pudeur exagre,
forait Yveline  se replier davantage sur elle-mme,  sembler plus
indiffrente et plus glace. La jeune fille avait presque peur de ce
qu'elle devinait dans son me; elle aurait rougi, dans une socit o
tout n'tait qu'apparence, de laisser souponner une pareille intensit
de vie; elle se serait crue en faute, si l'instinct irrpressible de la
vie ne lui avait rpt qu'elle n'tait pas faite uniquement pour
sacrifier aux conventions spciales du monde qu'affectionnait Mme de la
Rouveraye.

C'tait un monde charmant, mais creux et vide. Les femmes y taient
parfaitement bien leves, les hommes s'y montraient sans reproche, les
opinions y taient modres, les actions pondres, les sourires ne s'y
accentuaient jamais trop, afin de ne pas dgnrer en rire: d'abord
parce que le rire bruyant est vulgaire, et aussi parce qu'il creuse des
plis sur le visage. Aussi les femmes y taient ternellement jolies; la
vieillesse ne s'y trahissait que par les dfaillances du teint, et
encore savait-on corriger les erreurs et les faiblesses de la nature.
Les jeunes gens taient bien mis et saluaient  ravir; les jeunes filles
s'y mariaient sans qu'un pli de leur jeune front trahit une
proccupation intrieure; mais, chose assez singulire, les jeunes gens
de ce monde n'pousaient point les jeunes filles; ils paraissaient,
valsaient, cotillonnaient, puis disparaissaient pour ne plus revenir que
longtemps aprs, maris ou dignitaires.

On s'y mariait pourtant, dans cet aimable monde tout en demi-teintes,
mais les jeunes filles y pousaient des hommes dj presque murs, o
l'art du coiffeur dguisait habilement une calvitie commenante; point
de passion, point d'orages parmi ces tres si parfaitement corrects...
C'tait un paradis terrestre tout en grisailles, sans Eve et sans
serpent, seulement avec des demoiselles  marier.

Parfois, on voyait apparatre des visages bouleverss; on se chuchotait
 voix basse des choses qui devaient tre terribles, mais ds le
lendemain tout tait rentr dans l'ordre, les visages avaient repris
leur expression souriante; un, quelquefois deux des comparses de cette
comdie de bon ton avaient disparu, personne ne demandait ce qu'ils
taient devenus; si, d'aventure, un imprudent ou une tourdie prononait
leur nom, le silence seul rpondait, et se taisait comprendre.

Yveline n'avait pas vu tout cela, malgr sa pntration, mais elle en
avait devin quelque chose. Lorsqu'elle eut atteint sa dix-septime
anne, sa taille leve, son clatante beaut s'opposrent  ce que sa
prsentation ft plus longtemps retarde; la saison d't ne permettait
point une apparition srieuse, mais Mme de la Rouveraye, qui avait son
ide, invita beaucoup de monde chez elle. Ce ne furent que
_garden-parties, lawn-tennis_, et tous les plaisirs imports par la mode
anglaise. De plus, on dansait le soir et souvent l'aprs-midi,  la mode
franaise.

Edme, qui, aprs avoir termin sa seconde anne  Saint-Cyr, allait
entrer  Saumur, prenait sa part de tous les plaisirs. Il tait devenu
un superbe cavalier, de belle prestance et, malgr un reste de
mlancolie, de belle humeur. Le secret de son moment de folie avait t
rigoureusement gard par Odile et Richard; si Mme de la Rouveraye avait
su que son petit-fils avait tent de se suicider, c'est pour le coup
qu'elle et jet les hauts cris! Rien au monde n'est plus incorrect
qu'une tentative de suicide! En la poussant bien, on lui et peut-tre
fait avouer qu'un suicide manqu est encore plus incorrect, s'il est
possible, car enfin, la mort efface bien des choses, tandis que le
ridicule... Mais elle n'eut jamais l'occasion de s'exprimer  ce sujet.

On s'amusait donc beaucoup  la Rouveraye, dans un monde
irrprochablement lgant. Une seule ombre obscurcissait un coin de ce
tableau: la prsence invitable d'une parente loigne, veuve, avec ses
deux enfants, un fils et une fille.

Ces gens de peu appartenaient  la famille de feu M. de la Rouveraye; si
bien apparent qu'on soit, il y a dans presque toutes les familles une
branche grle et disgracieuse, dont on ne sait que faire et dont on ne
peut se dbarrasser. Ils portaient un beau nom, honor dans ce pays,
mais ils taient devenus pauvres, le pre tant un peu fou et plein
d'inventions baroques. Il tait mort, laissant tout juste de quoi vivre
 sa femme, qui avait lev ses enfants au milieu d'innombrables
difficults. Elle avait russi cependant, ou du moins la part principale
de sa tche tait remplie, car l'an, son fils, aprs avoir fait un
brillant service d'internat dans les hpitaux, venait d'tre reu
mdecin. La jeune fille, ge de dix-huit ans, n'tait ni jolie ni
lgante. Tels qu'ils taient cependant, on ne pouvait faire autrement
que de les inviter; on se ft fait blmer de toutes les petites gens du
pays, et Mme de la Rouveraye tenait  sa popularit, mme parmi les
humbles.

Si encore Mme de Prsances n'et pas annonc  l'univers que son fils
avait l'intention de s'tablir dans ce pays, pour exercer! Conoit-on un
Prsances recevant les quarante sous d'un paysan pour sa consultation?
Ils auraient d avoir le tact de rester  Paris, o l'on se perd dans la
foule! Mais ni M. ni Mme de Prsences n'avaient jamais eu la moindre
ide de ce qui se doit ou ne se doit pas.

Yveline avait cout tous ces raisonnements, et avant qu'elle et vu la
famille de Prsances, elle les avait trouvs excellents. Quand elle
l'eut vue, ils lui semblrent mdiocres.

Berthe tait certainement lourde et gauche, mais elle avait de si beaux
et si bons yeux! quand elle vous regardait, on ne pouvait plus la
trouver laide. Mme de Prsances devait avoir t prodigieusement jolie,
mais elle ne s'tait pas contente de sourire, afin de ne pas se gter
la bouche; tant jeune, elle avait peut-tre beaucoup ri; tant plus
ge, elle avait certainement beaucoup pleur, et rien ne vous abme un
visage comme les larmes. Que de bont pourtant sur ces traits fatigus,
que de douceur dans ces yeux cerns de rides, quelle grce dans ce
sourire, auquel manquaient deux dents, que la veuve et la mre n'avaient
pas eu le moyen de faire remplacer! Ces dents absentes agaaient
particulirement Mme de la Rouveraye.

--On n'a pas le droit de se montrer en public comme cela, disait-elle
avec un peu d'nervement. On doit des gards aux personnes que l'on
frquente, et ceci est un manque d'usage absolu!

Yveline avait d'abord regard les dents, puis le sourire avait gagn son
coeur, et l'on ne sait pourquoi, elle avait aim ce doux visage fltri.

--Tu ne devrais pas t'occuper autant des dames de Prsances, lui dit un
jour sa grand'maman; elles ne sont pas de notre monde, et cela te fait
ngliger d'autres personnes plus intressantes.

La plupart des jeunes filles,--est-ce bien seulement les jeunes
filles?--ont  leur oreille gauche un malin esprit, nomm esprit de
contradiction, fcond en ressources, prodigieux comme inventeur, qui
trouve aussitt des raisons excellentes et sans nombre pour
justifier--que dis-je? glorifier!--les actions opposes aux conseils des
anciens. Cet esprit tait post tout contre le coeur d'Yveline, le jour
o sa grand'mre eut l'ide malencontreuse de lui adresser le petit
discours ci-dessus, et, le coeur aidant, Mme de la Rouveraye fut
compltement battue.

Yveline regarda les personnes plus intressantes auxquelles on faisait
allusion et ne les trouva pas intressantes du tout. Parmi celles-l se
dressait avec grce, pareil  un pi de seigle dans un champ d'avoine,
un certain M. de Varcourt, totalement conforme au programme:
imperceptible commencement de calvitie, embonpoint suffisant, tenue
admirable, monocle d'or... Il avait de plus, tant blond, un teint trs
dlicat, nuanc d'un rose qui,  la moindre motion, envahissant son
cuir chevelu, transparaissait sous le lger voile de ses cheveux fins.

--Il est laid quand il rougit, M. de Varcourt, pensa l'irrvrencieuse.

Au mme instant, l'infortun, dont les yeux bleus, tant soit peu  fleur
de tte, se fixaient sur la charmante Yveline, s'aperut qu'elle le
regardait, et sa rougeur s'accentua.

--Mon Dieu! qu'il est donc laid! conclut la jeune fille en s'asseyant
auprs de sa chre Mme de Prsances.

La chance voulut qu'en ce moment Georges de Prsances ft  deux pas de
l; avait-il devin les penses d'Yveline au sujet de sa mre?
souffrait-il de voir nglige par ces belles dames et ces beaux
messieurs la chre mamine qui, pour faire de lui un homme d'abord, un
bon mdecin ensuite, s'tait prive de tout, et mme--faut-il
l'avouer?--s'tait perdu les yeux  raccommoder des dentelles pour de
l'argent? Toujours est-il qu'il regarda Yveline avec un sourire qui la
remerciait, et, pour la premire fois de sa vie, Yveline sentit qu'elle
rougissait  cause d'un regard.

--Alors, vous voil fixs dans le pays, ma cousine? dit-elle  Mme de
Prsances. Elle l'avait appele madame jusque-l, mais ce mot cousine
lui paraissait plus doux et plus intime, appliqu  cette excellente
femme dont les yeux avaient tant pleur.

--Nous habiterons hiver et t notre petite Maisonnette, rpondit
celle-ci.

--Votre fille ne s'y ennuiera pas?

--Nous n'en aurons pas le temps! Si vous saviez tout ce qu'on a  faire
quand on est oblig de se restreindre! Et puis nous aurons Georges le
soir... Esprons qu'on ne le drangera pas trop souvent la nuit!

Yveline regarda Georges avec un intrt nouveau. C'est vrai, pourtant,
on drange les mdecins la nuit! Cela ne lui avait jamais paru
extraordinaire, et cependant,  y rflchir, cela devait tre trs
dsagrable. Comme Georges lui tournait Je dos, et qu'elle le voyait
seulement en profil perdu, elle prolongea un peu sa contemplation.

--Ce n'est rien, cela, reprit Mme de Prsances,  qui, tout en
regardant, elle avait communiqu ses ides: tre drang est peu de
chose, et l'on s'y accoutume, mais ce sont les pidmies... On souffre
bien, quand on aime ses enfants.

Ceci tait un point de vue tout neuf pour Yveline! elle n'avait jamais
vu autour d'elle une mre souffrir pour aimer ses enfants. On aimait
sans souffrance dans ce monde si parfaitement distingu.

--Lorsqu'il a attrap la diphtrie, continua Mme de Prsances, en
suivant son fils du regard, j'ai t bien malheureuse,--mais si fire
lorsqu'il a t sauv!

--Fire? demanda Yveline sans comprendre.

--Mais oui! Il l'avait prise en soignant les malades  l'hospice...cela
vaut des galons, cela... Aussi on lui a promis la croix, mais il est
encore trop jeune...

--Quel ge a-t-il? demanda distraitement Yveline.

--Vingt-quatre ans... S'il avait d mourir, on la lui aurait envoye;
mais comme il en est revenu... J'aime mieux l'avoir vivant et sans
croix, vous comprenez!

L'heureuse mre riait, mais son rire tait mouill de larmes, et tout 
coup Yveline la trouva dlicieuse avec les deux dents qui manquaient.

--Ma cousine, voulez-vous me permettre de vous embrasser? lui dit-elle.

--Avec plaisir, chre enfant!

Georges qui se retournait, on ne sait pourquoi, les vit en ce moment:
Mme de la Rouveraye ne les vit pas. A la mme minute, elle disait  M.
de Varcourt, en tte--tte dans un coin isol du salon voisin:

--Avez-vous remarqu comme Yveline est jolie aujourd'hui?

--Adorable! Qui ne serait touch de sa grce et de sa beaut?

--Eh bien!... allez le lui dire... avec des mnagements, n'est-ce pas?

--Sans doute, sans doute... Alors, vous m'autorisez?...

--Je vous l'ai dit, mon cher Varcourt; vous me plaisez infiniment, et je
crois que vous lui plairez. C'est une trs bonne enfant et trs bien
leve, qui ne voudrait pas me faire de peine; elle vous acceptera quand
je lui aurai dit que je le dsire; mais il ne sera pas mal que vous
tchiez de lui plaire par vous-mme.

--Varcourt s'inclina d'un petit air satisfait. Il n'tait pas tch, au
fond, d'avoir  plaire par lui-mme.

--Et la famille... M. et Mme Richard Brice... vous en tes sre: pas
d'opposition?

Mme de la Rouveraye fit un geste qui signifiait: Ne vous occupez donc
pas de ces choses-l!--Varcourt rougit de satisfaction sous ses cheveux
fins comme de la soie, et se dirigea vers Yveline.

--Qu'il est donc laid! Et qu'il est drle! pensa la jeune fille en
t'apercevant. Il a l'air d'un bb en cire, qui aurait des moustaches!

Et sentant le fou rire la prendre, elle s'enfuit dans le jardin, o
Varcourt n'osa pas la suivre.




                                XVII


L'imagination des jeunes filles parcourt beaucoup de chemin en peu de
temps. Yveline se fit un tableau dlicieux de la vie dans la maisonnette
o vivaient les Prsances. Cette existence resserre, pour ne pas dire
troite, lui sembla la plus belle de toutes; elle n'tait pas sans avoir
entendu parler de Nausicaa, fille de roi, lavant son linge  la rivire;
on pouvait donc accomplir les travaux les plus humbles sans rien perdre
de son grand air et de sa dignit, et Yveline tait bien sre que Mme de
Prsances, quoi qu'elle fit, serait toujours une femme distingue,
malgr ses petites robes uses et la modestie souffrante de son
maintien.

A quoi tiennent les choses! Si Mme de la Rouveraye n'avait point
critiqu sa cousine pauvre, Mlle Brice n'et peut-tre jamais remarqu
le cousin Georges!

Cousin? ils l'taient vraiment, mais si peu qu'il fallait avoir bonne
envie de s'en souvenir pour ne point l'oublier, et Yveline, qui disait
ma cousine  la mre, qui appelait la fille par son petit nom, ne
songea point un instant  retirer le monsieur qu'elle appliquait au
fils. Bien mieux, ce n'tait point monsieur Georges, mais monsieur de
Prsances; et Georges ne sut point s'aviser que cette appellation
crmonieuse s'adressait au parent ddaign par la grand'mre, redress
ainsi par Yveline de toute la hauteur des gards dus aux gens de
qualit.

Lui, l'infortun! l'avait d'abord nomme Mlle Yveline, comme il
convient, et depuis quelque temps, il l'appelait: Elle!

On a beau avoir t carabin, se sentir encore gn aux entournures par
son diplme tout neuf de docteur, qui vous enveloppe comme une toge; on
a beau donner des consultations gratuites aux paysans madrs sur les
grandes routes, en rvant de hautes tudes quelque jour, dans la
capitale,--on n'est point invulnrable. Qu'on ait renonc  la science
pour le prsent, afin de donner du bien-tre  la chre mre qui s'est
perdu les yeux pour vous; qu'on ait immol, non sans rages et
humiliations secrtes, son bel idal d'avenir, pour gagner quelques cus
au lieu d'en dpenser beaucoup d'autres; qu'on se soit dit: Je
n'aimerai point, pour tre tout  mon devoir maintenant, tout  mes
tudes plus tard... a cela n'empche pas qu'on ne rencontre un jour le
regard de deux yeux purs de jeune fille, et qu'on n'aime alors,
follement, dsesprment.

Malgr leur supriorit avre, les hommes, en vrit, ne sont pas trs
forts! pour la plupart, du moins. Les uns se vantent de ne chercher dans
la vie que le plaisir, et rougiraient comme d'une tare s'il leur fallait
avouer qu' un certain jour ils ont aim tout btement, et souffert,
comme on souffrait sans en rougir, autrefois; ceux-l ddaignent la
femme et s'en font mpriser pour peu qu'elle ait le sentiment de sa
dignit. D'autres, au contraire, se prosternent devant elle comme devant
une idole, divinisant ses faiblesses, adorant ses fautes, faisant,--non
aux meilleures,--un pidestal d'o ils n'ont ensuite rien de plus press
que de renverser la desse, aussitt trane aux gmonies; et par un
retour cruel, ils sont mpriss des femmes mprisables, quoique mille
fois plus dignes et moins mauvais que les prcdents. Et bien peu,
savourant les joies dont l'existence n'est pourtant pas prodigue,
ouvrent leur coeur lorsque l'heure est venue, aiment simplement, de tout
leur tre, une honnte enfant qui peut les aimer, et s'en vont sur la
route de la vie avec une compagne qui partage avec eux les jours de
pluie et les jours de soleil.

Georges de Prsances tait de ceux-l: pourquoi fallait-il que, par la
malignit des choses, il ft condamn  longer toujours le mur du
paradis, sans pouvoir y pntrer?

Il passa dans la maisonnette plusieurs nuits trs douloureuses,  rver
devant un ciel sans toiles aux cruauts du destin. Il avait fait
d'avance le sacrifice de son avenir, pourquoi fallait-il que la
tentation vint le tirer par la manche, en lui disant:

--Regarde, comme elle est jolie, bonne, sduisante! regarde-la bien,
remarque l'aimable sourire de ses beaux yeux quand ils s'arrtent sur
toi.--et sache qu'elle n'est pas pour toi, qu'elle ne saurait jamais
t'appartenir, et, mieux encore, qu'elle sera  un autre!

Le pauvre Georges, trs consciencieux, se dit et se rpta tout cela, et
se le rpta si bien qu'une aube tardive de septembre le trouva un jour
 sa fentre, les mains mouilles des pleurs hroques qu'il avait
verss, et le coeur trs haut, tout saignant du sacrifie.

--Quand ma mre sera morte, quand ma soeur sera marie, j'irai hors de
France, aux pays meurtriers o les plus braves frmissent d'tre
envoys, et l, je mourrai obscurment, en sauvant des vies obscures...
moi qui avais rv d'arracher tant de secrets  la nature mystrieuse!

Cependant, il accompagnait  la Rouveraye sa mre et sa soeur tous les
jeudis; pouvait-il se soustraire  ces visites hebdomadaires, alors que
tout le monde s'y rendait avec tant d'empressement? Il se donnait de
plus le plaisir douloureux de voir son idole courtise par les autres.
Avec le flair des amoureux, il avait vite devin le prtendant encourag
par la grand'mre, et l'avait trouv sot, niais, prtentieux. Yveline ne
l'accueillait pas d'une faon trs encourageante, mais ne sait-on pas
que les jeunes filles ne peuvent tmoigner leurs sentiments qu'aprs les
dmarches officielles?

Si, au lieu de se torturer ainsi  plaisir, le pauvre garon avait
observ attentivement, il et acquis la certitude que l'impitoyable
Yveline traitait le beau Varcourt comme la raquette traite le volant.
C'est fort amusant d'tre courtise quand le coeur n'est pas enjeu; du
moins est-ce l'avis de Climne, et Yveline n'tait point sans quelque
parent lointaine avec cette belle et dangereuse personne. Aprs avoir
commenc par rire et s'enfuir  la vue du protg de sa grand'mre, elle
lui permettait maintenant de lui parler, et lui rpondait avec cette
srnit parfaite des jeunes filles, qui a tromp et qui trompera encore
plus d'un fat. Cependant, Varcourt n'avait encore jamais pu trouver
l'occasion de placer une parole dcisive. Ce n'tait pas tout  fait sa
faute: Yveline avait rsolu en elle-mme que cette parole ne serait pas
prononce, et elle s'y appliquait le plus consciencieusement du monde.

Mme de la Rouveraye s'inquitait un peu de cette coquetterie; elle se
ft inquite bien davantage si elle avait pu lire dans les penses
secrtes de sa petite-fille! Mais comme la plupart des personnes
froidement autoritaires, la bonne dame ne s'imaginait pas qu'on pt
avoir des ides bien arrtes: accoutume  mener tout le petit monde
qui gravitait autour d'elle, elle acceptait volontiers comme une chose
naturelle l'absence de personnalit. Pour ce qui concerne Yveline, elle
s'tait trompe, et cette dcouverte lui causa beaucoup d'motions.

M. et Mme Richard Brice devant arriver prochainement, la grand'maman se
dcida  interroger l'amoureux Varcourt sur les progrs de son
entreprise. Il tait  souhaiter que le prtendant ft agr avant la
venue des parents, de faon qu'on pt leur prsenter la chose comme
toute faite. Varcourt avait une belle fortune, une belle sant, un beau
nom, une belle situation d'homme honorable, une proprit tout  fait
voisine de la Rouveraye; la grand'maman dfiait quiconque de trouver un
parti plus acceptable.

Que pourraient dire M. et Mme Richard? qu'on ne s'tait gure occup
d'eux en tout cela? Mais on n'avait nul besoin de s'occuper d'eux!
L'ducation d'Yveline, Dieu merci! s'tait faite sans leur
participation; il en serait de mme de son mariage. Il y avait bien Mme
Brice... on avait totalement nglig Mme Brice, force tait d'en
convenir; mais depuis qu'elle faisait cause commune avec M. et Mme
Richard, elle n'tait plus ni de bon conseil, ni mme d'une grande
importance Et puis, si Varcourt plaisait  Yveline? Cet argument ne
serait-il pas sans rplique?

Il fallait que Varcourt plt  Yveline; il devait lui plaire, c'tait
vident.

--Eh bien! mon cher ami, avez-vous avanc vos affaires? dit un beau jour
Mme de la Rouveraye  son protg, pendant que la jeunesse dansait dans
le salon voisin.

Varcourt ne dansait gure que sous une contrainte directe, et c'tait
une des petites choses qui ennuyaient Mme de la Rouveraye. Une jeune
femme doit danser, rien n'est plus clair, et il est bon que son mari ne
redoute pas la danse. Si Varcourt avait aim la danse... Enfin, on n'est
pas parfait!

--Je ne saurais trop vous dire, rpondit l'heureux mortel en rougissant;
Mlle Yveline voit mes attentions d'un bon oeil... j'ose l'esprer, au
moins... mais enfin, je ne puis pas dire que, jusqu'ici, elle m'ait
autoris ... enfin... je ne sais pas...

--Aussi, vous manquez d'nergie, rpliqua Mme de la Rouveraye avec un
petit mouvement d'humeur; ce n'est pas si difficile, voyons!

--Je vous assure, chre madame, que... c'est beaucoup plus difficile que
vous ne semblez le croire, rpondit Varcourt en essuyant son front rose
avec un mouchoir de batiste  ses armes, brodes en couleur. C'est
trs... trs difficile... Mlle Yveline ne... ne m'encourage pas...

--Vous causez tout le temps avec elle!

--Elle cause, certainement... elle cause mme beaucoup... mais je ne
connais rien, rien absolument, je vous assure... de ses sentiments
personnels... surtout  mon gard!

Aprs avoir laborieusement termin cette phrase, Varcourt jeta un regard
inquiet sur la porte du salon, o passaient et repassaient des groupes
de danseurs. Yveline ne dansait pas. Assise dans un petit coin avec
Berthe et sa chre cousine, elle se faisait raconter des pisodes de
l'enfance de Georges, et Mme de Prsances, qui n'y entendait pas malice,
lui narrait, avec l'abondance mue des mres, toutes sortes de choses
enfantines qui faisaient sourire la jeune fille. Assise sur une chaise
basse, les coudes appuys sur les genoux, un peu penche en avant, les
yeux levs vers la conteuse, elle buvait ses paroles, secoue de temps
en temps par un fou rire, que partageait Berthe, au rcit des exploits
fantastiques de leur bon jeune temps.

Georges avait err longtemps autour du petit groupe, en se jurant de ne
point s'approcher, et puis il s'tait assis tout  ct, sans faire mine
de prendre part  la conversation. Mais il n'en perdait rien; il
entendait les questions saugrenues d'Yveline, et son rire jeune, touff
par les convenances; il sentait, comme s'il les avait vus, les yeux de
la jeune fille fixs sur le petit garon qu'il avait t, sur
l'adolescent, puis sur le jeune homme... et il lui semblait qu' de
certains moments ces yeux fiers et doux se baissaient, lorsque sa soeur,
parlant de lui avec l'abandon sororal, le prsentait  Yveline d'une
faon trop familire et trop intime.

--Ah! conclut Mme de Prsances, avec un soupir d'aise, c'est que mon
Georges aimait bien sa mre!

--Sa mre! rpta Yveline, devenue soudain toute grave. Sa mre...

Ce mot lui semblait trs doux; pour la premire fois, elle y voyait tout
ce qu'il y mettait de tendre, de reconnaissant, de grandiose et de
familial... Mme de Prsances la regardait, un peu surprise.

--C'est que je n'ai pas eu de mre, moi, dit Yveline.

Georges la regarda en face. Pas de mre, pauvre enfant! Elle avait
ignor toutes ces joies exquises, ces abandons de soi-mme en des mains
caressantes, cette confiance sans bornes, cet appel de l'enfant vers
celle qui est tout... Yveline se tourna lentement vers ce fils qui avait
tant aim sa mre, et son jeune sang monta  ses joues dlicates, tant
il y avait de piti, de tendresse inavoue... et de chagrin dans ces
yeux pleins aussi de respect.

Le coeur d'Yveline tressaillit trangement, comme un oiseau qui bat de
l'aile dans une main victorieuse: une sensation brusque l'envahit; elle
crut qu'elle perdait pied dans une eau inconnue, dont les vagues la
beraient trs doucement en l'emportant.

--Ah! mon Dieu! se dit-elle, ce n'est pas possible que je l'aime!

Elle ptit tout  coup, et Berthe s'alarma.

--Vous souffrez? dit-elle. Georges s'tait lev et s'approchait.

--Non, non, rpondit Yveline prcipitamment. Ce n'est rien... je vais
voir si grand'maman...

Elle avait disparu avant qu'on et pu la retenir.

--Qu'a-t-elle? demanda Mme de Prsances toute bouleverse.

--Maman, dit Georges, viens par ici, il faut que je te dise quelque
chose...

Il la tirait  l'cart.

--Ne lui parle plus de moi... je t'en prie... c'est parce que tu m'aimes
et que tu me crois intressant, mais...

Mme de Prsances l'coutait sans comprendre.

--Vois-tu, reprit Georges avec effort, c'est imprudent, ce que tu fais
l... on ne nous connat pas beaucoup dans cette famille, et nous
aurions l'air... de ce que nous ne sommes pas...

--Explique-toi, mon enfant, dit sa mre, comprenant moins que jamais.

--Elle est riche, dit le malheureux garon sans pouvoir prendre sur lui
de prononcer le nom ador--elle est trs riche, et nous sommes trs
pauvres,--il ne faut pas qu'on puisse croire ...  un calcul...

--Ah! mon pauvre enfant! fit la mre en lui prenant les deux mains;
tu... tu l'aimes?

Il arracha ses mains de l'treinte affectueuse et quitta la galerie o
ils se trouvaient.

Quand il reparut, ce fut pour dire  sa mre que leur petite voiture les
attendait; il y fit monter les deux femmes, qui se serrrent l'une
contre l'autre pour lui faire place, monta prs d'elles et prit les
rnes.

Comme il rendait la main  son cheval, vrai bidet de mdecin, accoutum
 tous les temps et payant peu de mine, Yveline se pencha  une fentre.
C'tait la fentre de son ancienne chambre d'enfant, celle d'o elle
s'tait montre  son pre, dans le nimbe de ses cheveux d'or, illumins
par un rayon de soleil. Telle tait apparue la petite fille aux yeux
merveills de Richard, telle parut la grande jeune fille, dans la mme
aurole, dans un semblable rayon, aux regards de celui qui l'aimait.

Elle s'tait, on ne sait pourquoi, rfugie dans cette chambre o elle
avait pass les annes de sa petite enfance, chambre ddaigne 
prsent, o nul n'allait jamais. Dans le grand tumulte de son me, elle
avait instinctivement cherch asile au milieu des tmoins d'une vie o
tout tait paix et joie. Le bruit des roues l'avait attire  la
fentre; elle l'avait ouverte avec une vague apprhension; dans
l'ivresse profonde qui la troublait, tout, depuis une minute, lui
semblait inquitant.

Georges, sa mre et Berthe levrent la tte, au lger craquement du bois
dshabitu de jouer dans la rainure. Yveline rougit encore sous ce
soleil qui lui emplissait les yeux et le coeur.

--Vous partez dj, cousine? dit-elle d'une voix trangement mlodieuse.

L'air du soir tait si calme que ses paroles tombrent sur eux comme des
perles de cristal, quoiqu'elle et parl presque bas.

--Nous rentrons, dit Berthe, voyant que les autres gardaient le silence.

--Je vous attends jeudi, n'est-ce pas? Tous les trois? dit Yveline.

Georges la regarda, pour emporter dans sa mmoire la radieuse image,
puis il salua et toucha du fouet son bidet un peu lourd. Quel triste
quipage de mdecin de campagne! Fallait-ll que la male-chance gravt un
tel souvenir dans la mmoire d'Yveline? fallait-il que ce ft ainsi
qu'elle l'et vu pour la dernire fois?

--Au revoir! dit Berthe, et le modeste cabriolet s'en alla cahin-caha
sur la route, suivi par les yeux d'Yveline. Si Georges l'avait su! Le
soleil faisait une gloire d'or au vernis de l'humble carriole, qui, pour
l'hritire de la Rouveraye, tait plus belle et plus flamboyante que le
char d'Apollon!

Mais Georges ne savait pas, et tout le temps de la route, en mchonnant
sa moustache, il lui semblait mordre les morceaux de son orgueil
humili.




                                XVIII


Le dner et la soire furent interminables; quelques-uns des htes
taient partis, d'autres taient rests, ce qui trouble le plus souvent
l'harmonie d'une runion. Tout le monde s'ennuya ce soir-l  la
Rouveraye, except Yveline, qui vivait dans un blouissement; le soleil
lui tait rest dans les yeux. On partit de bonne heure, et lorsque la
jeune fille vint embrasser sa grand'mre, comme de coutume, en lui
souhaitant le bonsoir, Mme de la Rouveraye fit un mouvement pour la
retenir: elle avait presque envie de lui parler sur-le-champ du mariage
projet. Mais un peu de fatigue t'arrta; elle renvoya au lendemain
l'explication, et congdia simplement sa petite-fille.

Jamais Yveline n'avait prouv  ce point le besoin d'tre seule; depuis
le moment o l'humble cabriolet avait disparu au bout de l'avenue, elle
sentait des impatiences la parcourir comme des frissons; elle aurait
voulu secouer la contrainte de toutes ces prsences intolrables; le
dner n'en finissait pas; le bavardage des htes, qu'elle supportait
fort bien d'ordinaire, y ajoutant la gaiet de son rire, tous ces propos
mondains lui semblaient d'un vide et d'un oiseux dont elle tait
dgote. Lorsqu'elle eut renvoy sa femme de chambre et qu'elle se vit
seule dans le joli nid de sa jeunesse, elle regarda autour d'elle avec
ravissement.

--Tout lui paraissait plus grand, plus beau et plus aimable; elle et
cru volontiers que les murs s'taient carts, que le plafond s'tait
envol, et que le ciel pur, cribl d'toiles, s'ouvrait au-dessus de sa
tte. Quelque chose de chaud, de vibrant, de solennel, emplissait son
me de mouvement, de vie et de prire.

--Ah! pensa-t-elle, je suis heureuse, je me sens riche d'aimer...

Sa joie tomba tout  coup; un mot venait d'voquer la ralit au milieu
de son rve: riche... c'tait l l'obstacle; un homme tel que Georges ne
pouvait pas aimer une hritire... il devait ddaigner les richesses, ce
travailleur! Mais elle... il ne la ddaignait pas?

Elle rougit, seule dans sa chambre close; non, certes, il ne la
ddaignait pas! Elle en tait bien sre! Bah! cela s'arrangerait. Est-ce
que tout ne s'arrange pas? A dix-huit ans, surtout, est-il des obstacles
srieux?

Elle se coucha les mains croises sur sa poitrine, pour y enfermer sa
pense qui palpitait si doucement. Elle resta quelque temps dans
l'obscurit, les yeux ferms, savourant sa joie, puis s'endormit tout 
coup sans transition, comme un petit enfant.

Le lendemain tait un vendredi; Mme de la Rouveraye n'y avait song
qu'au rveil, ce qui l'ennuya fort, son principe tant de ne rien
entreprendre un vendredi. Il fallait donc remettre au samedi; c'tait
d'autant plus fcheux qu'Edme devait arriver dans l'aprs-midi de ce
jour; il ne resterait donc que la matine, mais ce serait plus que
suffisant, et Mme de la Rouveraye prit son parti du contretemps.

Edme vint inopinment dans la journe; avec un peu d'habilet, il avait
gagn quelques heures qu'il consacrait  sa soeur. Il la trouva fort
embellie, et l'clat tout nouveau de ce joli visage ne put chapper 
ses yeux de frre.

--Que t'est-il arriv? dit-il en souriant. On t'a fait un cadeau? ou
bien as-tu rduit au dsespoir quelque amoureux? Tu as un air de
triomphe!

--Peut-tre! fit Yveline en clatant de rire. Elle songeait 
l'invitable dconfiture de Varcourt, qu'elle ne pouvait prendre au
srieux.

--Dj! Tu commences bien! Tu fais des malheureux? Prends garde  ton
tour...

Elle avait tellement rougi, qu'il n'acheva point sa phrase, et resta
interdit.

--Il y a anguille sous roche, se dit-il, ma soeurette est toute
change...

Elle ne voulut point lui laisser le temps de renouveler son attaque.

--Mon pre est aux Pignons? demanda-t-elle.

--Non; notre mre Odile seulement. Mon pre viendra dimanche.

--Tu es arrive seul?

--Avec Jaff! Il ne s'en retournera que demain matin, avec des
commissions.

Elle se trouvait  court de questions et ne savait plus que dire; elle
alla au piano, joua quelques mesures d'un nocturne de Chopin, puis
s'arrta, en sentant qu'elle jouait trop bien, et que l'intensit de
sentiment exprime par ses doigts allait la trahir aux yeux de ce frre
clairvoyant. Soudain, elle prit sa rsolution, vint  Edme, et, le
regardant dans les yeux:

--Si tu voulais te marier, dit-elle, crois-tu que notre pre s'y
opposerait?

--Est-ce bien de moi qu'il est question? demanda le jeune homme en lui
prenant les deux mains. Elle rsistait un peu, il l'attira et la fit
asseoir prs de lui.

--Enfin, reprit-elle, non sans embarras, supposons que tu veuilles te
marier... cela peut arriver, n'est-ce pas?

--Moi, dit-il, je suis  l'cole de cavalerie, je n'existe pas, pour le
moment; mais quand le temps sera venu o je pourrai me marier, je suis
convaincu que mon pre n'y apportera point d'opposition.

--Mme si... si la jeune fille tait pauvre? demanda Yveline, fire de
son stratagme.

--Ah! il est pauvre? pensa Edme, souriant malgr lui de la nave
duplicit de sa soeur. Il rpondit tout haut: Je ne crois pas que la
pauvret ft un obstacle pour moi.

--Pour toi? rpta la jeune fille inquite, en le regardant.

--Oui; pour un homme, veux-je dire.

--Pour une femme, ce ne serait pas la mme chose?

Edme resta perplexe. Sa philosophie n'tait pas encore trs complique,
et il eut t fort embarrass d'expliquer ce qu'il sentait trs bien.

--Je ne sais pas... dit-il enfin; mon pre est un homme trs droit, trs
bon...

Il s'arrta. Le souvenir de la svrit de Richard avait perdu pour lui
toute amertume, mais ne s'tait pas effac de son me.

--Si c'tait moi, reprit-il, si j'avais une inquitude, une peine, je
sais bien ce que je ferais... je la confierais sur-le-champ  ma mre
Odile.

Yveline fit une moue trs significative. Que lui importait Odile! Et
pourquoi Edme venait-il sottement la mettre entre eux, dans cet
entretien confidentiel?

--Je sais, continua le jeune homme,... tu ne la connais pas... c'est
dommage... tu l'aurais aime, et elle t'aime tant!

Yveline sursauta d'tonnement et regarda son frre.

--Elle m'aime?

--Elle t'aime, ma soeur, loin de toi, sans sympathie de ta part, elle
songe  toi, elle souffre de ton indiffrence, et elle te chrit...

--Pourquoi m'aimerait-elle? reprit Yveline, retournant  son ancien
argument.

Cette fois, Edme connaissait mieux la vie; on ne regarde pas impunment
la mort en face; la grande secousse qu'il avait subie l'avait mri au
del de ses annes, il put rpondre.

--Elle t'aime, dit-il avec chaleur, parce qu'elle aime notre pre. Tu ne
sais pas, Yveline, ce que c'est que d'aimer passionnment...

Elle baissa tes yeux, de peur qu'il ne lt en elle.

--D'aimer en donnant toute son me, de sentir que la colre ou la joie
d'un tre cher vous font le ciel noir ou bleu, qu'on est riche si l'tre
aim vous aime, et qu'on serait misrable s'il vous mprisait.

--Tu as aim quelqu'un comme cela? demanda la jeune fille surprise.

--Oui! J'ai aim ainsi mon pre, autrefois, quand j'tais enfant,--et
maintenant...

--Eh bien?

--Maintenant, j'aime ainsi ma mre Odile,  qui je dois tout!

Yveline se recula un peu; quelque chose tait froiss en elle par cet
enthousiasme; son ducation de prjugs et de conventions ne lui
permettait pas d'entrer dans l'esprit de son frre.

--Tout! reprit-elle ironiquement, c'est beaucoup. Si tu dois tout 
cette trangre, que te reste-t-il pour notre mre, qui t'a pourtant
donn la naissance?

Edme saisit la main de sa soeur avec une solennit touchante sur ce
jeune front.

--Ma soeur, dit-il,  notre mre je dois la naissance; crois-moi, sa
mmoire est aussi chre  mon me qu' la tienne, quoi que tu puisses en
penser; mais  ma mre Odile, je dois la vie!

--La vie!

Elle le regardait, ne comprenant pas.

--Il faut que tu le saches, ma soeur, car je sens, je devine que tu es 
la veille des preuves; il faut que tu connaisses la femme que tu as
appris  ddaigner, et que tu saches ce qu'elle a fait pour moi.

Avec l'emphase de son ge, qui donnait  ses paroles une intensit
presque cruelle, ce philosophe de vingt-trois ans raconta  la jeune
fille les scnes qui avaient accompagn son premier examen. Il ne
chercha ni  s'innocenter, ni  accuser son pre; depuis longtemps dj,
il avait fait la part de chacun dans cette sorte de duel, caus par la
violence de leurs caractres trop semblables; par la voix d'Odile, il
avait appris que ses fautes antrieures avaient t la cause de tout le
mal, et son amour pour son pre s'tait grandi de tout le repentir
inspir par sa folie. Mais s'il ne chercha  rien attnuer, il n'en
exalta que plus la tendresse de sa seconde mre, qui, par une sorte de
divination, l'avait arrt sur le seuil du suicide.

Les yeux d'Yveline s'taient remplis de larmes, bientt ruisselantes sur
ses joues; de ses deux mains elle tenait serrs les poignets de son
frre, haletante, angoisse; quand il arriva au moment o la balle avait
frapp le meuble, sous le geste d'Odile, elle se jeta au cou d'Edme et
se pressa contre lui, dans une agonie de sanglots.

--Et tu ne me l'as pas dit! murmurait-elle  travers ses larmes; et je
n'ai pas su que j'avais failli te perdre! Je ne t'ai pas assez aim, mon
frre! J'tais sotte, gaie, indiffrente, et pendant ce temps-l, toi...
oh! mon Dieu!

Il l'embrassa et finit par la calmer: ils taient heureusement seuls
dans une ancienne salle d'tude o personne ne pntrait jamais.

--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit? reprit Yveline, quand elle eut essuy
ses yeux.

--Parce que tu tais trop jeune,--et puis, je ne voulais pas que
grand'maman le sut.

Ils restrent un instant silencieux, oppresss, comme aprs les grandes
crises.

--Comprends-tu, dit Edme ensuite, que j'aime ma mre Odile de toute mon
me?

--Oui! rpliqua la jeune fille, pensive. Mais toi, elle te connaissait,
elle t'avait soign dans ta maladie...

--Au risque de mourir pour moi, cette fois-l. Et, car il faut que tu
saches tout, ma soeur, quand elle s'est installe auprs de mon lit,
elle n'avait pas de raison de m'aimer. tant petit, je l'avais insulte,
et je n'avais jamais voulu lui en demander pardon.

Yveline mditait profondment. L'astre nouveau qui, depuis la veille,
s'tait lev sur son horizon, clairait pour elle mille penses jadis
obscures; sa tte meuble de choses apprises, comme celle d'une jolie
perruche, ressentait bien encore un peu de vertige, mais elle aimait ce
torrent d'impressions nouvelles, grandes et gnreuses, qui l'emportait
vers ce qu'elle devinait tre un paradis inconnu.

--Et tu crois, dit-elle enfin, ramene instinctivement vers le but de
ses penses, que c'est parce qu'elle aime mon pre qu'elle a t comme
cela pour toi?

--J'en suis sr! Elle l'aime au point de ne vouloir d'aucune joie s'il
n'est pas l pour la partager; et moi-mme, vois-tu, je me retiens de
lui dire parfois tout ce que je pense, parce que cela lui ferait de la
peine; je lui dirais des choses que je ne pourrais pas rpter  mon
pre... Avec les vraies mres c'est comme cela!

Yveline songeait toujours.

--Mon pre est la bont mme, reprit Edme, mais il est absorb par tant
de soins, triste parfois aussi; bref, il a beaucoup de tracas dans la
tte; elle, ne songe qu' nous!

--Qu' toi! reprit Yveline avec une lgre touche de jalousie
commenante.

--Qu' nous! rpta Edme fermement.

--Tu crois qu'elle ferait pour moi ce qu'elle a fait pour toi?

--Je t'en donne ma parole.

Elle regardait son frre, incertaine et craintive: il l'attira  lui.

--Tu aimes quelqu'un? lui dit-il avec la bont encourageante d'un jeune
pre.

Elle dtourna la tte sans rpondre.

--Il est pauvre, et tu crains de l'opposition?

--Bien sr, grand'maman ne voudra pas! Mais a ne ferait rien, si papa
voulait bien.

Une pense tout  fait machiavlique traversa le cerveau d'Edme.

--Tu sais qu'elle te dshritera si tu lui dsobis, dit-il.

--C'est a qui m'est gal! s'cria la jeune fille.

Il lui planta un gros baiser sur chaque joue, tant il tait satisfait de
la rponse.

--Mais pourtant, il faut que je sache quel est le monsieur qui t'a
rendue si librale des biens de grand'maman, lui dit-il ensuite.

Moiti fire, moiti confuse, Yveline raconta son secret. Elle mit Edme
au courant de la vie troite  la Maisonnette et fut un peu dsappointe
de voir que ce tableau le laissait froid: elle lui en fit mme
l'observation.

--Vois-tu, Yveline, rpondit-il, je comprends qu'en thorie cela te
sduise: mais  Saint-Cyr, pendant deux ans, j'ai cir mes bottes,
recousu mes boutons, astiqu mon fourniment, etc., sans compter le
reste, et cette exprience m'a un peu blas sur le bonheur de se servir
soi-mme. Je prsume que notre pre n'aurait pas la cruaut de te
rduire  de tels travaux, et qu'il t'accorderait bien au moins deux
domestiques. Parle-moi des personnes plutt que des choses.

Elle s'tendit sur le compte de Berthe et de sa mre; mais quand Edme
lui posa des questions plus directes sur Georges, elle fut fort
embarrasse de rpondre.

--Pourtant, il a bien fallu que M. de Prsances te dit qu'il t'aimait?
fit-il, tout imbu de son rle de pre par procuration idale.

--Non! rpondit vivement la jeune fille. S'il me l'avait dit, cela
m'aurait fait de la peine.

--Pourquoi?

--Parce que je suis plus riche que lui! rpondit-elle toute confuse.

Edme se leva.

--C'est trs bien; vous tes trs gentils tous deux, mais je ne vois
rien de bien srieux en tout cela. Laisse-moi faire; je prendrai des
renseignements.

--Tu peux tre tranquille! ils seront bons! fit Yveline d'un air
railleur.

Une femme de chambre frappa  la porte.

--On vous cherche partout, mademoiselle, dit-elle. Madame vous fait
demander.

Ils descendirent bras dessus bras dessous, joyeux et graves  la fois,
et, pendant toute la soire, ils changrent  la drobe des regards
d'entente qui leur donnaient un air de conspirateurs, bien fait pour
rjouir leurs jeunes esprits, prompts  s'amuser de tout.




                                 XIX


Edme cependant avait pris trs au srieux la confiance d'Yveline et son
rle de protecteur. Ds le matin, sous prtexte de tirer quelques coups
de fusil, il partit dans les plaines, dores par un joli soleil de
septembre, et, comme on peut le croire, il se dirigea du ct de la
Maisonnette, pour en voir au moins l'extrieur.

Pendant qu'il arpentait les routes, en compagnie d'un vieux chien, ami
de sa jeunesse, Mme de la Rouveraye avait emmen Yveline dans son petit
salon.

Cette pice n'avait gure chang depuis le jour o Richard y avait reu
notification, seize ans auparavant, de l'arrt qui le privait de sa
fille. On avait renouvel l'toffe des siges, chang les rideaux des
fentres, et c'tait tout. Mme de la Rouveraye elle-mme n'avait pas
beaucoup plus vieilli que ses meubles; la grande placidit de la vie
l'avait prserve des rides. Seul, son lorgnon, dont les verres avaient
d tre renforcs, tmoignait du cours des annes.

--Ma chre mignonne, dit-elle  Yveline, qui errait dans le salon,
rtablissant  et l la symtrie chre  la vieille dame, assieds-toi
donc, j'ai  te parler de choses srieuses.

Yveline flaira le danger, et dressa moralement les oreilles, comme une
jeune pouliche.

--Tu auras dix-huit ans dans quelques jours, fit Mme de la Rouveraye,
d'un air pos; quoique tu sois trs jeune assurment, te voil  l'ge
o l'on marie d'ordinaire les jeunes filles, et j'ai  coeur de te voir
tablie, avant de quitter ce monde...

Toute sa vie, la bonne dame avait escompt sa mort prochaine, et s'en
tait d'ailleurs fort bien trouve; elle n'tait point superstitieuse,
quoiqu'elle craignt le vendredi.

--J'ai bien rflchi, continua-t-elle, en rponse au joli regard
mlancolique attach sur elle par Yveline, et j'ai arrt mon choix sur
un parti qui me semble convenable sous tous les rapports.

--Vous avez arrt votre choix... pour mon mari? dit la jeune fille d'un
ton pos, qui dconcerta un peu la grand'mre.

--Oui... tout se trouve dans cette alliance: un beau nom, une fortune en
rapport avec celle que tu dois avoir, un homme aimable, et, de plus, un
voisinage qui me permettra, ma chre mignonne, de t'avoir prs de moi
tout l't...

--Ce n'est pas M. de Varcourt? demanda Yveline.

Le calme qu'elle affectait tait si peu en harmonie avec ce que l'usage
exige des jeunes filles lorsqu'on leur parle mariage, que Mme de la
Rouveraye en fut abasourdie, en mme temps qu'irrite.

--Et quand ce serait M. de Varcourt? rpliqua-t-elle avec une nuance
d'aigreur.

Yveline gardant le silence, la grand'maman reprit l'loge de son
protg.

--Tu ne dis rien? fit-elle, agace enfin de voir se prolonger ce silence
d'abord respectueux, puis inquitant.

--Je vous coute, grand'maman, rpondit la jeune ruse.

--Mais te plat-il?

Yveline leva ses yeux bleus sur Mme de la Rouveraye et rpondit
tranquillement:

--Non, grand'maman.

--Comment, non? Et tu me laisses aller, t'expliquer, te... Qu'est-ce que
cela veut dire?

--Ma chre grand'maman, M. de Varcourt ne me plat pas, mais j'ai cru de
mon devoir d'entendre tout ce que vous aviez  me dire de lui, dans la
pense que peut-tre j'apprendrais quelque chose de nature 
m'influencer. Cela ne m'a pas influence.

--Influence? Je ne te comprends pas, mon enfant. Que reproches-tu  M.
de Varcourt?

--Je ne lui reproche rien, grand'maman; seulement, il ne m'intresse
pas.

Mme de la Rouveraye regarda sa petite-fille avec attention. Un tel
argument tait absolument nouveau pour elle. Depuis quand se
permettait-on de juger un prtendant sous un prtexte aussi futile?

--Tu voudrais peut-tre pour mari un hros, un chevalier du temps des
croisades? dit-elle avec un demi-sourire; je ne te savais pas
romanesque!

--Je ne suis pas romanesque, grand'maman, rpondit Yveline, mais M. de
Varcourt n'a rien en sa personne qui ait pu attirer mon attention d'une
manire flatteuse.

--Il est joli garon... insista la grand'mre.

--Il a l'air d'une poupe en peau, dit brusquement Yveline nerve; avec
ses rougissements perptuels... je ne sais pas si c'est franais, ce
mot-t! mais un monsieur qui rougit vingt-quatre heures par jour est
absolument ridicule, et je ne pourrais jamais aimer un tre ridicule!

--On ne se marie pas uniquement pour l'apparence extrieure, fit Mme de
la Rouveraye d'un ton piqu; M. de Varcourt a des qualits plus solides.

--Sa conversation? rtorqua irrvrencieusement Yveline. Il est sot
comme une lanterne!

--En vrit, ma fille, dit la grand'mre, choque, je ne sais ce qui te
prend! Tu me parles d'un ton...

--Grand'maman, s'cria la jeune fille, en rougissant de colre, je ne
vous reconnais plus! Vous tes bonne et indulgente, et voil que vous
voulez me marier  un monsieur absurde! Vous ne l'avez donc pas regard?

La scne qui suivit fut d'une singulire violence. Mme de la Rouveraye,
qui ne s'emportait jamais, possdait un arsenal de mots coupants, 
double lame, et dont la froide blessure laissait des traces
ineffaables: Yveline, gte depuis l'enfance, habitue  un gosme
inconscient, se voyait pour la premire fois soumise  la contrainte.
Mconnaissant l'affection relle de sa grand'mre, pour ne voir que le
despotisme prsent, elle se rvolta et fut franchement ingrate.

Aprs quelques rpliques fort dures de part et d'autre, Mme de la
Rouveraye se leva.

--Sans doute, dit-elle, je ne puis pas te forcer  pouser M. de
Varcourt, s'il te rpugne  ce point; mais U me semble que mes dix-huit
annes de tendresse,--en outre de ce que tu dois  ta grand'mre d'aprs
les lois de la nature,--demandaient en rcompense un peu plus de
soumission.

--Je vous respecte, grand'mre, et je vous aime, rpliqua la jeune
fille, mais je n'ai jamais cru que dix-huit annes de vos soins
maternels pourraient entrer en comparaison avec le bonheur de toute ma
vie. Quel que soit le mari que le ciel me destine, je veux l'estimer et
l'aimer, comme mon pre estimait ma mre, et non point voir en lui un
fantoche, un pouvantail pour les petits oiseaux!

--Vous tes folle! dit posment Mme de la Rouveraye. Montez  votre
chambre et n'en sortez que pour me demander pardon.

Elle sortit l-dessus, toute bouleverse malgr son calme apparent, se
demandant d'o venait l'inconcevable disposition de sa petite-fille, et
 cent lieues de supposer que toute cette indignation provenait d'un
jeune amour, n de la veille, et rsolu  rester matre de sa destine.

Monter  sa chambre? Yveline n'y tait pas dispose le moins du monde.
Les joues en feu, le sang bouillonnant, elle avait besoin de marche et
de grand air pour se calmer. Elle traversa le parterre, et courut dans
le parc, o l'ombre et la fracheur lui rendirent un peu de
tranquillit.

Lorsqu'elle eut apais par une longue promenade la surexcitation de ses
nerfs, elle s'assit sur un banc et pleura tout  son aise. On avait
voulu l'immoler, la sacrifier  des raisons d'intrt! Pauvre Yveline!
Heureusement elle ne s'tait pas laiss faire, et on ne la marierait pas
malgr elle! Et celui qui l'aimait, que dirait-il s'il savait qu'on la
rendait malheureuse  ce point? Comme elle avait envie de courir  la
Maisonnette et de dire sa pense  la chre cousine! tait-ce si loin,
et n'y pouvait-elle vraiment aller?

Un retour sur elle-mme la fit rougir de confusion. Si Georges tait l,
que penserait-il en la voyant? N'aurait-elle pas l'air de venir
au-devant de lui?

Aprs tout, qu'y aurait-il l de rprhensible? La fortune qu'elle
possdait, par malheur, ne lui imposait-elle pas le devoir de faire une
dmarche que Georges, pauvre et fier, n'oserait jamais tenter? Ce serait
si doux de venir  lui, les mains tendues, en lui disant: J'ai tout
devine! Mme de la Rouveraye avait raison. Yveline tait bien un peu
romanesque!

Soudain, elle eut trs honte; que deviendrait-elle si Georges lui
rpondait froidement: Vous vous tes mprise, mademoiselle, je ne vous
aime pas!. Il n'avait rien dit... Elle pouvait s'tre trompe.--Pauvre
Yveline! que la vie tait cruelle!

Aprs avoir bien pleur, elle reprit le chemin du chteau; le djeuner
n'allait pas tarder, et elle ne voulait pas se faire attendre, n'ayant
pas pris au srieux une minute l'ordre de rester dans sa chambre. Elle
n'avait jamais t trs obissante; mais ses dsobissances avaient
rarement amen des conflits, sa grand'mre estimant qu'il faut savoir
fermer les yeux sur le pass lorsque tout est rentr dans l'ordre;
maxime excellente quand on aime la paix, mais dont les rsultats dans
l'avenir dpassent parfois les prvisions du prsent.

Sans penser  mal, et le plus naturellement du monde, Yveline, trs
calme et un peu mlancolique, prit le chemin du chteau; en longeant
les communs, elle entendit la voix de Jaff, qui gourmandait:

--Des btes comme a, disait-il au valet d'curie, et les laisser
engraisser! Mais vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un cheval? Ah
bien! si M. Richard voyait a!

--Les chevaux ne sont pas  lui, par bonheur, et les gens non plus!
rpondit la voix goguenarde du domestique.

Jaff rpliqua quelque chose qu'Yveline n'entendit pas. Curieuse, et
aussi blesse de ce qui venait d'tre dit relativement  son pre, la
jeune fille voulut traverser la cour. Le phaton qui avait amen Edme la
veille tait presque attel.

--Bonjour, Jaff, dit Yveline. Depuis qu'elle aimait son frre, elle
s'intressait davantage au brave homme.

--Bonjour, mademoiselle. Quand est-ce que mademoiselle me fera l'honneur
de me permettre de lui enseigner  conduire? Sans doute, mademoiselle a
reu une belle ducation, mais une ducation n'est pas complte quand on
ne sait pas tenir les rnes d'un cheval, et mademoiselle n'a pas appris
cela au couvent, je pense?

--Vous avez raison, Jaff, rpondit Yveline avec un sourire attrist; ce
sera pour un de ces jours, et c'est vous qui serez mon matre.

--C'est beaucoup d'honneur que me fera mademoiselle, mais, sans vanit,
je crois que je le mrite, car pour conduire je ne crains personne, et
pour avoir soin de mademoiselle... Mademoiselle n'a pas de commissions
pour les Pignons? Voil que je rentre.

--Moi, non... Vous direz  ma grand'mre Brice que j'ai envie de la
voir; elle devrait m'envoyer chercher un de ces jours.

--On lui dira, mademoiselle. Voil! Dans trois minutes on sera parti.

Il rentra dans la sellerie pour endosser sa livre, et Yveline se
dirigea vers la maison.

Comme elle montait les degrs, elle leva les yeux et vit devant elle,
dans le hall, sa grand'mre qui la regardait avec des yeux svres.

Madame de la Rouveraye faisait trs rarement montre d'autorit, mais
quand cela lui arrivait, elle dpassait la mesure. Un instant aprs
avoir relgu Yveline dans sa chambre, elle tait alle l'y trouver pour
obtenir des explications et faire la paix, mme en sacrifiant
l'infortun Varcourt, si c'tait ncessaire. Sa surprise avait t
indicible, de trouver la porte ouverte et la chambre vide. L'ide de la
possibilit d'une catastrophe n'avait pas mme effleur son esprit, mais
la ralit de la rbellion l'avait frappe dans son orgueil et sa
responsabilit.

Comment! elle avait ordonn  Yveline de ne point sortir de sa chambre,
et la jeune insurge n'y tait mme pas entre? Ceci passait toutes les
bornes et mritait une excution en rgle. O irait-on si les jeunes
filles se mlaient d'avoir des ides  elles, sur le mariage et sur
l'autorit des grand'mres?

Mme de la Rouveraye, aprs s'tre assure que sa petite-fille n'tait
pas dans la maison, s'installa dans le hall, afin de la prendre au
passage quand elle rentrerait. Yveline, qui ne s'en doutait pas,--et
L'et-elle pens, qu'elle et agi de mme,--prolongea son absence, dont
chaque minute exasprait la colre froide de la grand'mre.

--Vous voil? dit la vieille dame d'une voix qui ne tremblait pas; c'est
ainsi que vous m'obissez? Allez dans votre chambre immdiatement; je
vais faire prvenir votre pre!

A l'ide que Richard pouvait tre excit contre elle, que sa conduite
serait commente et prsente sous un jour dfavorable  toute sa
famille, Yveline sentit son jeune sang lui monter  la tte.

--Prvenir mon pre? dit-elle schement; pour qu'il vienne me donner le
fouet, comme vous auriez voulu qu'on le fit  Edme quand il tait petit?
N'en prenez pas la peine, grand'maman, je le prviendrai moi-mme.

Le cliquetis des gourmettes et le bruit des roues annonaient que Jaff
quittait la Rouveraye.

--Jaff, cria Yveline, attendez-moi! je vais aux Pignons.

Elle bondit dans la cour avant que sa grand'mre et pu dire un mot et
grimpa dans la voiture lgre. Jaff avait, sinon compris, devin. Il
dtestait Mme de la Rouveraye, et n'avait jamais reproch  Yveline
qu'une chose: sa correction trop mondaine  ses yeux, et ce qu'il
nommait un manque de caractre. La revanche tait trop belle pour qu'il
ne la saisit pas aux cheveux.

--Aux Pignons? dit-il. Nous y serons bientt. Tenez-vous bien,
mademoiselle, la jument noire est un peu vive.

Le phaton filait comme une flche  travers la campagne dore par
l'automne; Yveline, grise d'air vif et de libert, les cheveux envols
autour du visage, sous son lger chapeau de jardin, gotait l'ivresse
absolue d'une premire escapade, et ne pensait plus  rien qu' la
surprise de sa grand'mre Brice quand elle la verrait apparatre. Ce fut
Edme qui se prsenta, le fusil sur l'paule, le carnier vide, son chien
extnu tirant la langue sur ses talons.

Jaff s'arrta net.

--Tu te promnes? dit le jeune homme, ngligeant tout prambule, dans sa
surprise de voir Yveline  ce point dcoiffe et juche sur le haut
quipage.

--Je m'enfuis! rpliqua-t-elle d'un air de triomphe. Allons, monte, nous
allons aux Pignons.

--Et grand'maman? fit Edme abasourdi.

--Elle est en colre, rpondit Yveline; allons, monte donc sur le sige
de derrire! Et ton chien, tu ne vas pas le laisser sur la route?

Edme grimpa, prit par la peau du cou le pauvre animal qui ne s'attendait
pas  pareille fte, s'installa tant bien que mal, et les chevaux
reprirent leur allure rapide.

--Qu'y a-t-il? demanda Edme.

Yveline voulut le lui expliquer en anglais, afin de n'tre pas comprise
de Jaff, mais cette langue trangre lui fit bientt dfaut.

--Parle franais, va! dit Edme. Jaff sait bien des choses et n'en a
jamais rien dit  personne. Jaff, c'est mon ami.

Dans sa langue maternelle, Yveline donna sur son aventure des
explications rudimentaires, qui rendirent Edme tout pensif.

--M. de Varcourt? dit tout  coup Jaff, un monsieur blond qui a, sauf
votre respect, une peau tendre comme un petit cochon de lait! Je
comprendrais que mademoiselle en prfrt un autre!

Le frre et la soeur clatrent de rire, rire un peu nerveux et
inextinguible, comme il arrive  cet ge. C'est ainsi qu'ils entrrent
aux Pignons.

Odile et Mme Brice avaient vu le phaton de leur fentre, sans pouvoir
deviner quels taient les htes qui leur arrivaient de la sorte; elles
vinrent sur le perron pour les recevoir, et leur surprise fut grande en
voyant descendre Yveline, Edme et le chien, pendant que l'imperturbable
Jaff, aprs avoir soulev son chapeau de cocher, prenait avec ses
chevaux le chemin des curies.

--Maman, dit Edme en poussant Yveline dans les bras d'Odile, je vous
amne votre fille, que j'ai trouve sur la route; et vous, grand'maman,
embrassez-la bien vite et venez avec moi.

Il entrana Mme Brice d'un ct, pendant que Mme Richard, trs mue,
prenait doucement la taille d'Yveline pour l'emmener de l'autre.

--Viens dans ma chambre, dit la seconde mre, nous y serons mieux pour
causer.

                                 XX

Dans cet asile aimable et srieux, o tout parlait d'une vie bien
employe, Yveline sentit tout  coup son coeur se desserrer. Sur la
chemine, sur les murs, partout, des photographies de son frre et
d'elle-mme,  tous les ges; un beau portrait de son pre, qui l'attira
ds son entre; des livres, des ouvrages de femme; un grand registre,
ferm, sur le bureau, affirmait l'ordre de la mnagre... C'tait une de
ces chambres reposantes, o l'on sent qu'on aimerait  vivre et 
mourir; la mort, dans ce grand lit, au milieu de tous ces tmoins d'une
vie d'honneur et de travail, ne pouvait tre que paisible et vnrable.

Emue, Yveline, aprs avoir tout embrass d'un coup d'oeil, tourna son
regard vers Odile, et lut dans ses yeux une tendresse grave et profonde.

--On t'a fait de la peine? dit la voix pleine et douce, et tu es venue
chercher ton pre? Il sera ici ce soir; mais si,  prsent, je puis te
consoler, ma chre fille...

--Ah! s'cria Yveline vaincue, jetant ses bras autour du cou d'Odile,
Edme avait bien raison de dire que vous tiez bonne!

Assises tout prs l'une de l'autre sur un de ces petits canaps qui
semblent avoir t faits pour changer des confidences, elles causrent
longuement. Yveline raconta ses griefs, et Odile, sans approuver la
forme de sa rsistance, l'assura qu'elle n'avait fait qu'user de son
droit en repoussant un mariage dplaisant. Mais sa rapide perception de
femme l'avertit que la vivacit de cette rpugnance n'tait pas tout 
fait naturelle, et voyant que la jeune fille n'ajoutait rien:

--Tu ne me dis pas tout, fit-elle; comment se nomme-t-il, et qui est-il,
celui qui te fait trouver l'autre si odieux?

Le sourire tait si tendre, si encourageant, qu'Yveline n'y put
rsister.

--Vous devinez donc tout? dit-elle. Celui que j'aime est pauvre,
instruit et bon... Je ne sais pas seulement s'il m'aime...

Son petit coeur se serra  l'ide qu'elle pouvait n'tre pas aime: elle
sentait un immense besoin de gteries, d'affection; la frayeur qu'elle
avait du mcontentement de son pre la rendait encore plus craintive et
plus douce. Elle jeta sur Odile un regard furtif d'enfant pris en faute,
et avec une incroyable clinerie d'intonation, elle lui donna son coeur
pour ne plus le reprendre.

--Maman, dit-elle, dites  papa qu'il soit indulgent pour moi... j'ai
bien, bien besoin qu'on m'aime!

Et elle fondit en larmes, cette fois dlicieuses, car de vrais baisers
de mre vinrent les essuyer, et elle comprit la douceur des caresses,
ignore jusque-l; sa grand'mre, tout en l'aimant trs sincrement, ne
la lui avait jamais fait connatre.

Edme entra bientt avec Mme Brice, qui avait appris de sa bouche les
vnements de la matine; sans faire d'allusion au jeune secret
d'Yveline, on se mit  confrer sur la conduite  tenir. La grand'mre
tait fort partage dans ses sentiments; la malicieuse rancune qu'elle
portait  Mme de la Rouveraye l'engageait  se rjouir de sa dconvenue,
pendant que l'autorit de l'aeule blmait fortement une conduite si peu
convenable. Aussi fut-elle trs rserve  l'gard de sa petite-fille,
la regardant peu, de peur de ne pouvoir s'empcher de rire, pendant que
celle-ci racontait la scne finale de cette comdie, mais prenant un
visage svre lorsque Yveline se tournait de son ct.

--Enfin, dit-elle, lorsque, tout tant lucid, on lui demanda son avis,
ce que je vois de plus clair l dedans, c'est qu'Yveline doit retourner
le plus vite possible  la Rouveraye, et faire des excuses compltes.

--Oh! grand'mre! pas jusqu' pouser!

--Pas jusqu' pouser assurment, mais,  cela prs, compltes, insista
la douairire, en maintenant  grand'peine son srieux. Et comme tu ne
peux pas retourner seule, c'est moi qui te ramnerai.

Odile regarda sa belle-mre avec quelque surprise, cette proposition
tant en complet dsaccord avec ce qu'elle connaissait de ce caractre
altier; une lueur de malice saisie au passage dans les yeux vifs de Mme
Brice lui rvla le mystre.

--Seulement, dit Odile avec un sourire dont elle ne put se dfendre, ne
prenez pas Jaff pour cocher.

La grand'mre lui rpondit par un regard si brillant, si plein de
spirituelle raillerie, qu'Odile en fut toute remue. Quelle jeunesse
d'esprit et de coeur vivait encore sous ces cheveux blancs, dans cette
me passionne! Elle tait plus jeune que son fils, fatigu, us par les
luttes intestines, et dcourag dans son amour de pre. La pense
qu'Yveline allait tre enfin rendue aux siens raviva la joie dans le
coeur d'Odile; mais que de prudence il faudrait si l'on ne voulait pas
tout perdre d'un seul coup! Et si le jeune homme qui avait su plaire 
cette enfant n'tait pas digne de son choix, que de soucis, que de
larmes! Leur devoir de parents n'allait-il pas encore se trouver en
conflit avec la tendresse filiale? Et s'ils dtachaient d'eux la jeune
me reconquise, n'tait-il pas  craindre que ce ft pour jamais?

--Ma fille, dit Mme Brice, interrompant le cours de ces penses
douloureuses, je vous laisse le soin de parler  mon fils de tout cela;
c'est vous qui incarnez la diplomatie dans notre famille; moi, je
gterais tout...

Les deux enfants taient sortis, elle ajouta avec finesse:

--Pour ma part, j'aurai Mme de la Rouveraye. Le landau, conduit par un
cocher fort noble, emmena bientt la grand'mre et les deux enfants;
Yveline s'tait recoiffe, Odile lui avait donn une paire de gants, et
elle avait un extrieur presque tout  fait correct. Edme avait bross
sa tenue de chasse, et, sauf qu'il tait extrmement srieux, tant fort
ennuy de son personnage, on ne se ft jamais dout de leur escapade.
Sous les pieds du cocher tait le chien avec le fusil, tonn de voir
tant de pays en un seul jour.

On garda le silence pendant quelque temps dans le landau, puis Mme
Brice, n'y pouvant tenir, s'adressa  sa petite-fille:

--Qu'est-ce qu'elle a rpondu, ta grand'mre, quand tu lui as dit que tu
allais aux Pignon??

--Rien du tout, grand'mre! fit Yveline plus mortifie que jamais.

Le sourire malicieux voltigea sur les lvres de Mme Brice; mais elle le
fit disparatre sur-le-champ.

--Tu sais, dit-elle, c'est extrmement mal, ce que tu as fait l! As-tu
prpar tes excuses?

Yveline n'avait rien prpar du tout. Mme Brice, lui expliquant ses
torts par le menu, lui fit une loquente homlie qui fut coute, avec
toute la componction dsirable, pendant que le landau, conduit
pompeusement par deux gros chevaux au trot rgulier, oscillait doucement
sur ses ressorts patents. Ce retour ne ressemblait en rien  la fuite
du matin, et Yveline ne put s'empcher de trouver que, dans toute sa
correction mondaine, il tait beaucoup moins amusant.

--Et toi, Edme, que vas-tu dire? fit Mme Brice au moment o ils
arrivaient. Elle ne l'et avou pour rien au monde, mais elle s'amusait
prodigieusement en dedans d'elle-mme.

--Je dirai la vrit, grand'mre: qu'ayant rencontr ma soeur sur la
route, j'ai trouv ncessaire de l'escorter, afin de sauver au moins les
apparences. J'espre que grand'maman de ia Rouveraye comprendra cela?

--Oh! murmura Mme Brice entre ses dents, du moment o tu voques les
apparences, tu es tout pardonn!

L'accueil de Mme de la Rouveraye fut trs froid; quoiqu'elle triompht
intrieurement de voir Mme Brice faire une dmarche qui ressemblait
beaucoup  des excuses, elle avait t rellement blesse, et n'tait
pas femme  l'oublier. Yveline, peu encourage, exprima ses regrets dans
une courte phrase o transparaissait quelque maussaderie; malgr cela,
sa grand'maman lui dit tranquillement:

--C'est bien, je vous pardonne.

Edme fut reu  peu prs de la mme faon, et les enfants furent
congdies pour laisser aux deux dames la facilit de s'expliquer
ensemble.

Que se dirent-elles en cette mmorable entrevue? Le secret en fut bien
gard, car ni l'une ni l'autre n'en parlrent jamais. Il est probable
que Mme Brice voqua le souvenir de la premire femme de Richard,
pouse sans amour, par raison de famille, de convenances, de tout
enfin, sauf le libre choix des poux, qui seul est la base des unions
heureuse. Dans son triomphe, peut-tre fut-elle quelque peu sarcastique,
car Mme de la Rouveraye, au sortir de cet entretien, avait le teint
enflamm, comme une personne qui s'est fort anime; quoi qu'il en soit,
les deux grand'mres se sparrent de la faon la plus aimable, si ce
n'est la plus cordiale.




                                 XXI


La tche d'Odile tait extrmement ardue. De ses ennuis relatifs 
l'ducation d'Edme, Richard avait gard une susceptibilit nerveuse 
l'endroit de ses enfants. Depuis l'incident terrible qui avait failli
amener la mort de son fils, il ne se laissait plus emporter  des
paroles dures ou  des rprimandes amres, mais sa femme savait combien
ce sujet lui tenait au coeur, et quelles penses pnibles la moindre
erreur d'Edme ou d'Yveline remuait en lui, autant dans le pass que dans
le prsent et l'avenir. Richard voyait toujours en lui-mme le pre
priv de son autorit naturelle sur ses enfants: sans cesse il se
reprochait les concessions qu'il avait d faire jadis et qu' prsent,
oubliant les difficults passes, il considrait comme le rsultat d'une
coupable faiblesse, et, se reprochant tout ce qui en tait dcoul, il
voyait en lui le seul auteur d'une situation dont en ralit il n'tait
que la victime.

C'est donc avec une sorte de terreur qu'Odile essaya le lendemain de
raconter  son mari ce qui s'tait pass, et de lui expliquer la
mtamorphose du coeur d'Yveline. Un autre danger se prsentait encore:
il avait trop tendrement aim sa fille, la prfrant  son fils
lorsqu'elle tait petite, pour ne pas avoir  souffrir en apprenant
qu'un nouveau venu avait gagn d'emble ce coeur, qui n'avait jamais t
 lui.

On aura beau dire et rpter qu'il n'y a rien de commun entre l'amour
des parents pour leurs enfants, et l'amour que peuvent prouver ceux-ci
pour l'tre qui devra partager leur vie; il n'en demeure pas moins
acquis que la plus furieuse jalousie peut natre chez les pres et les
mres au moment du mariage d'un fils ou d'une fille. C'est l ce qui a
fait les lgendaires dissensions entre gendres et belles-mres; et bien
que les hommes sachent mieux dissimuler ou rgir leurs sentiments,
nombre de pres se sont opposs au bonheur de leurs filles, parce qu'ils
ne pouvaient supporter la pense de voir un intrus prendre la premire
place dans ces jeunes mes.

L'absence de vie commune, qui aurait pu favoriser Yveline, puisque
l'lment de l'habitude, qui entre pour une si forte part dans toutes
les actions, tait ici hors de cause, se tournait au contraire contre
elle; le prompt mariage de la jeune fille achevait la scission commence
ds le berceau, en la donnant  un autre sans qu'elle et jamais
appartenu  son pre.

Cependant, si ce mariage avait t simplement affaire de convenance ou
d'amiti, Richard et pu se sentir plus mlancolique que mcontent; mais
un mariage d'amour ravivait toute la jalousie latente, et un mariage
romanesque, avec un inconnu!...

Odile, en examinant ainsi la question, se sentit prise de peur; et, ds
les premiers mots, Richard s'aperut que les choses allaient beaucoup
plus loin qu'elle n'avait eu l'intention de le lui faire savoir d'abord,
se rservant de lui apprendre le tout par degrs. Malgr la diplomatie
que lui attribuait Mme Brice, et qui consistait simplement en une grande
douceur, mle  une inaltrable patience, Odile ne savait gure
dissimuler, et l'interrogation directe de son mari la contraignait  la
plus entire franchise.

--Qu'est-ce que cette sotte histoire? dit Richard lorsqu'il connut le
secret d'Yveline; un amour romanesque? Cela ne ressemble gure  ma
fille! Je la croyais beaucoup trop lgre et superficielle pour se
coiffer d'un jeune homme pauvre! C'est du roman, cela, ma chre Odile,
pas autre chose. Certes, je n'approuve pas Mme de la Rouveraye d'avoir
machin un mariage sans nous en parler; mais vous me permettrez de ne
pas prendre au srieux cette ridicule quipe. La plus charitable
supposition que l'on puisse faire, c'est que ce monsieur a besoin d'une
dot pour s'tablir, et que...

--Richard, fit doucement Odile, nous ne le connaissons pas! ne
pensez-vous point qu'avant de le condamner, il serait peut-tre bon de
le mieux connatre?

--Tout ce qu'il vous plaira, ma chre; mais je vous en supplie,
n'encouragez point Yveline dans de telle ides. Vous tes devenues amies
bien vite, ce me semble? D'o vient ce prompt revirement? Odile sentit
tout son sang affluer  son pauvre coeur troubl. Il tait l, le vrai
danger, le pige tendu par un destin mchant  sa tendresse d'pouse!
Elle n'avait pas song qu'invitablement, avec son naturel jaloux,
Richard serait mcontent de n'tre pas le premier dans le coeur de sa
fille, si jamais elle devait leur revenir. Il n'avait point pris alarme
de l'affection d'Edme, parce que le petit garon l'avait ador jadis, et
qu'il n'avait jamais envisag la possibilit d'un changement, mettant
jusqu' sa tentative de suicide sur le compte d'une tendresse exalte,
irrite d'tre mconnue; mais pour Yveline, son joyau, le trsor de sa
jeunesse, son enfant bien-aime, c'tait bien diffrent; si elle devait
aimer quelqu'un dans la maison paternelle, ce ne pouvait tre que lui.

Odile comprit alors l'normit de sa mprise. Mieux avise, elle et
conduit Yveline  son pre, laissant  celui-ci le plaisir de voir
s'ouvrir le coeur de son enfant et d'en tre la providence. Il tait
trop tard maintenant, il ne fallait plus songer qu' tirer le meilleur
parti possible d'une situation mauvaise.

--Mon ami, dit-elle, cette enfant est arrive ici toute bouleverse;
vous n'tiez pas l... j'ai fait ce que vous auriez fait  ma place...
et puis, un pre, vous le savez, pour une jeune fille, c'est toujours
plus effrayant qu'un.... une femme.

Elle n'avait pas os dire une mre, de peur d'exciter la jalousie
redoute. Elle avait bien fait, Richard se radoucit un peu.

--Nous verrons cela  loisir, dit-il; mais je vous prviens, avant
d'aller plus loin, que je considre cette belle histoire d'amour comme
un conte bleu, et que je suis dcid d'avance  ne pas y accorder la
moindre attention. Dans cinq ou six semaines, nous aurons Yveline avec
nous, vous la mnerez dans le monde, et nous verrons bien si cet amour
tient contre deux ou trois grands bals!

Odile soupira; elle savait que son amour  elle avait brav les
preuves; mais tous les coeurs ne sont pas faits de mme; peut-tre
Yveline oublierait-elle son rve de prime jeunesse...

Richard, devinant sa pense, et honteux d'avoir laiss transparatre sa
jalousie paternelle, attira tendrement sa femme  lui.

--Vous, ma chre Odile, dit-il, vous tiez faite d'une autre essence...
L'ducation de Mme de la Rouveraye ne peut pas donner de bien brillants
rsultats... Si elle avait t dans vos mains ds l'enfance, c'et t
autre chose!...

Il soupira profondment, et, par une bizarrerie du coeur humain, il
sentait sans s'en rendre compte qu'Odile, en levant Yveline, ne lui et
donn aucune jalousie, mais seulement de la reconnaissance...

--La vie est triste, ma chre femme! conclut-il en laissant aller la
main qu'il venait de baiser.

Hlas! Odile le savait bien!

Il fut convenu que, provisoirement, rien ne serait chang; M. et Mme
Richard iraient le jeudi suivant  la Rouveraye, pour y rencontrer M. de
Prsances, qui, pensaient-ils, ne manquerait pas de s'y trouver; on
pourrait aussi voir son attitude, et s'assurer de son extrieur, tout au
moins.

On attendrait aussi que Mme de la Rouveraye parlt elle-mme de sa
tentative matrimoniale, avant d'y faire allusion.

Ce fameux jeudi tait attendu par Yveline avec d'incroyables battements
de coeur; elle prouvait un vritable besoin de voir Georges, de
rencontrer ses yeux, de s'assurer qu'ils taient les mmes, qu'elle
n'avait pas rv...

A mesure que les heures coulaient et que les visiteurs se succdaient,
Yveline devenait plus nerveuse, quoique le beau Varcourt, averti par sa
protectrice, se ft bien gard de paratre; Odile, qui observait la
jeune fille du coin de l'oeil, aprs un examen de tous les hommes
prsents, s'tait assure que l'lu ne s'y trouvait pas, lorsqu'un
mouvement l'avertit de faire attention. Mme de Prsances et Berthe
venaient d'entrer, et Yveline avait couru au-devant d'elles, dans le
premier salon.

--Comme vous venez tard! dit-elle  la chre cousine. Et votre
fils?...

--Il ne viendra pas, rpondit doucement la pauvre mre.

Elle avait voulu prendre une apparence indiffrente; mais lorsqu'elle
sentit les yeux d'Yveline plonger dans les siens, elle ne put se
contenir, et des larmes montrent  ses cils.

--Il n'est pas malade? demanda Yveline d'une voix altre.

--Non, il est occup.

Mais le regard disait clairement: Il est malheureux, et vous ne le
verrez plus jamais!

--Est-ce qu'il sera toujours occup? demanda Yveline avec un sourire qui
voulait tre agrable, mais qui tirait trangement les traits de son
visage.

--D'ici longtemps, je crains qu'il ne soit trs pris, rpondit Mme de
Prsances avec un grand effort. Il m'a charg de l'excuser; je ne crois
pas qu'il soit libre avant votre dpart pour Paris...

--Oh! fit Yveline blesse dans son jeune amour, et doutant d'elle-mme.
Il a donc bien peu d'amiti pour nous qu'il ne peut nous sacrifier mme
dix minutes, le temps d'une visite...

Mme de Prsances leva sur elle un regard qui disait tout: le chagrin de
la mre afflige dans son enfant, la fiert craintive de la femme pauvre
qui craint d'tre mconnue, l'affection pleine d'admiration pour la
jeune fille aime de ce fils ador... Et Yveline comprit que ce n'tait
point par indiffrence que Georges avait voulu rester loign.

Un peu de souffrance et beaucoup d'orgueil firent monter  ses joues un
carmin si vif qu'Odile s'en aperut. Quittant sa place, elle s'approcha;
Yveline fit la prsentation avec un aplomb surprenant, fruit de l'usage.

--Mme de Prsances, Mlle Berthe de Prsances, Mme Richard Brice, ma
seconde mre.

Les femmes se salurent.

--Monsieur votre fils vous a accompagne? demanda Odile avec grce.

--Mon fils est trs occup; d'ici plusieurs semaines, il sera oblig de
se consacrer entirement  ses malades... il m'a prie de l'excuser...
Mais, pardon, j'aperois Mme de la Rouveraye...

Avec un lger salut, empreint de dignit, la parente pauvre passa dans
ta pice voisine, laissant Odile pleine de respect pour tout ce qu'elle
venait de deviner.

Yveline tait reste consterne, et ses yeux interrogeaient Mme Richard
avec inquitude.

--Cela vaut mieux ainsi, ma mignonne, dit celle-ci avec une lgre
caresse de la main sur les beaux cheveux dors, et elle la quitta.

Richard fut moins satisfait que sa femme de l'absence de Georges de
Prsances.

--C'est peut-tre un stratagme pour se faire dsirer, dit-il.

--Oh! mon ami, vous voyez par trop le ct noir des choses! dit Odile,
secrtement attriste.

--C'est que je connais la vie! rpond-t-il.

Cependant, lorsqu'il vit l'absence de Georges se prolonger, il fut forc
de convenir qu'un homme dsintress n'et pas agi autrement; il ne s'en
inquitait gure, d'ailleurs, convaincu que sa fille n'y pensait plus ou
n'y penserait bientt plus.

Odile n'tait point si tranquille. Elle attendait avec une impatience un
peu fivreuse la fin des vacances, qui lui semblaient ternelles.

Mme de la Rouveraye n'avait plus fait la moindre allusion  son protg
ni  aucun mariage; elle avait t si compltement vaincue sur ce
terrain par sa petite-fille, que la lutte tait d'ailleurs impossible.
Il y avait encore en elle autre chose que le dpit, compagnon ordinaire
d'un chec: il y avait un chagrin trs rel, celui de s'apercevoir
qu'aprs dix-huit annes de soins, elle n'avait pas su s'assurer le
coeur d'Yveline, pas plus qu'elle n'avait su pntrer ce jeune
caractre.

Les vnements actuels lui avaient rvl une Yveline inconnue, toute
diffrence de l'aimable jeune fille qu'elle avait cru ptrir et modeler
suivant ses dsirs.

Parfois, elle tait tente de l'accuser de duplicit; puis, en
rflchissant mieux, elle comprenait que le caractre rel, touff sous
un voile de convenances extrieures, n'avait jamais eu l'occasion de se
manifester. Ceci lui donnait pour l'avenir les plus vives inquitudes,
car Mme de la Rouveraye n'tait pas loin de considrer toute originalit
comme une difformit. Instruite et intelligente elle-mme, elle ne
voyait pas la ncessit pour les autres d'une instruction et d'une
intelligence plus que moyennes,--et sa moyenne n'tait pas leve. Avec
de telles ides, le dveloppement d'une personnalit tait de tout au
monde ce qui devait l'effrayer le plus dans sa petite fille.

Elles vivaient dsormais cte  cte, sans se parler autrement que pour
les choses de la vie courante, et certainement sans se comprendre, la
grand'mre ayant peur de ce qui se passait dans l'me de l'enfant, et
celle-ci blesse qu'on et voulu disposer si lgrement de sa vie.

Cette situation douloureuse offrit au moins un grand avantage: la
sparation, tant redoute de Mme de la Rouveraye, fut presque une
dlivrance; de fait, la sparation tait consomme depuis la fuite
d'Yveline aux Pignons.

Quand on a tendrement aim un tre, l'et-on d'ailleurs mal aim, et que
cet tre vous chappe, non seulement on n'prouve plus aucun bien de sa
prsence, mais cette prsence jadis si chre vous devient bientt une
gne; c'est cette gne que ressentait la grand'mre. Quant  Yveline,
elle ne pouvait pardonner ni le tort de Mme de la Rouveraye, ni le sien
propre; il faut une certaine grandeur d'me pour n'tre pas mal  l'aise
prs de quelqu'un qu'on a offens; cette grandeur, Yveline devait
l'obtenir plus tard, elle ne l'avait pas encore.




                                 XXII


En novembre, toute la famille devait rentrer  Paris; Mme de la
Rouveraye prtexta un rhume pour s'abstenir de ce voyage, prfrant
remettre sa petite-fille aux mains des parents dans la tranquillit des
Pignons. La veille du jour o Yveline devait quitter la maison, elle
demanda  faire quelques visites chez des compagnes d'enfance, habitant
les environs. Mme de la Rouveraye y consentit volontiers, et lui donna
pour compagnie son ancienne nourrice, qui devait l'accompagner  Paris
en qualit de femme de chambre. Cette femme, beaucoup plus dvoue  la
grand'mre qu' la jeune fille, serait le lien qui, dans la pense de
l'aeule, rattacherait Yveline  son ancienne demeure.

Une demi-douzaine de visites furent faites de la faon la plus banale,
sans amener autre chose que la dpense d'une aprs-midi d'automne. Mais,
au moment de reprendre le chemin de la Rouveraye, Yveline dit au cocher:

--Allez  la Maisonnette, chez Mme de Prsances.

--Mais, fit la nourrice, ce n'est pas sur notre liste.

--Grand'mre n'y aura pas pens, rpondit la jeune fille avec assurance;
je ne peux pas partir sans avoir embrass ma cousine Berthe, et puis,
c'est sur la route.

Il n'y avait rien  rpondre  cela, et la nourrice ne fit plus
d'objections.

Lorsque le coup s'arrta  la Maisonnette, Yveline descendit, en disant
 son escorte:

--Inutile que tu m'accompagnes, je ne fais qu'entrer et sortir.

Tranquille, le chaperon s'accota dans l'angle de la voiture, les pieds
sur la bouillotte. Mlle Brice entra dans la maison.

Berthe et sa mre travaillaient  la lumire d'une petite lampe. Il
tait bien simple, bien pauvre, ce petit intrieur o Yveline avait rv
de se voir assise; elle en eut le coeur serr, non pour elle, mais pour
les htes de cette demeure.

On ne la reconnut pas d'abord, la paysanne qui lui avait ouvert ignorant
absolument qu'on annonce les gens dans les maisons convenables. Mais
lorsque sa haute stature et son joli visage furent plus prs de la
lampe, Berthe poussa un cri.

--Yveline Brice! s'cria-t-elle. Comment, c'est vous?

A ce cri, la porte de la pice voisine s'tait ouverte, Georges parut
sur le seuil.

Il la reconnut tout de suite, lui! Il ne l'avait jamais vue que nu-tte,
en robe lgre; mais la toque de plumes et la jaquette fourre ne la
transfiguraient pas  ses yeux!

Pendant que les deux femmes revenues de leur surprise offraient une
chaise  la nouvelle venue, il la regardait, se demandant s'il devait
rentrer dans son cabinet de travail avant qu'elle l'et aperu, ou bien
s'il pouvait jouir de la joie inattendue que le ciel lui envoyait. Pas
un instant il ne songea qu'elle ft venue pour lui, et pourtant, Dieu
sait que ce n'tait pas pour autre chose!

Pendant qu'il hsitait, elle leva les yeux et le vit. Aussitt, elle se
leva et vint  lui.

--Monsieur Georges, dit-elle d'une voix dont le timbre clair venait de
se voiler, il y a longtemps que nous nous sommes vus... J'espre que ce
n'est pas ma faute.

Elle lui tendait la main, il la prit, et soudain la pressa plus fort
qu'il ne le voulait. Le teint ros, aviv par le froid et l'motion,
blmit tout  coup, et elle fit un lger mouvement, il laissa tomber
sur-le-champ la main qu'il avait serre.

--J'avais beaucoup  faire, mademoiselle, dit-il d'un ton froid.

Mme de Prsances les regardait, effraye de ce qu'ils pourraient se
dire, crase sous le poids de la responsabilit qui lui tombait sur les
paules, et n'osant prononcer une parole.

Yveline avait repris son calme apparent.

--Je suis venue, dit-elle, prendre cong de ma chre cousine et de
Berthe: demain, je pars pour Paris avec mes parents... Je voulais leur
dire adieu... car je serai longtemps absente.

--Jusqu' l't prochain? demanda Mme de Prsances.

Yveline fit un geste indiffrent.

--Qui sait? Bien plus longtemps peut-tre!...

Un silence glacial suivit. Malgr son empire sur elle-mme, la jeune
fille sentait son courage l'abandonne.. Faudrait-il s'en aller sans rien
savoir?... C'tait alors renoncer  son rve, se briser volontairement
le coeur... Et s'il t'aimait pourtant? Une ide lui vint:

--Savez-vous, Berthe, que j'ai une grande amie, depuis peu?

--Vraiment? qui est-ce?

--Ma belle-mre,--ma seconde mre, veux-je dire. Je ne la connaissais
pas... elle est aussi bonne qu'elle est belle, et j'ai en elle quelqu'un
sur qui je puis compter; elle m'aidera dans tout ce qui pourra assurer
mon bonheur. Vous n'avez pas l'air de le croire, monsieur?

--J'en suis pourtant convaincu, mademoiselle; et comme tous ceux qui
vous portent intrt, je m'en rjouis pour vous.

--Vous la connaissez?

--Je n'ai pas cet honneur.

--Je l'ai vue, se hta d'ajouter Mme de Prsances: elle m'a paru bien
charmante.

--Vous devriez la connatre, monsieur, vous y auriez plaisir, je vous
assure... Georges s'inclina.

--Je serai heureux de me faire prsenter  Mme Richard Brice, si les
circonstances le permettent, dit-il; mais sa vie et la ntre sont
tellement spares...

--Pas tant! mon pre aura besoin de vous... comme dput...

--Ma sympathie lui est acquise de longue date, rpliqua le jeune
mdecin.

Yveline se tourna vers Berthe.

--Vous viendrez nous voir  Paris? dit-elle.

--Hlas! quand irons-nous  Paris? Jamais peut tre! cela cote si cher!
Et qu'y ferions-nous?

La tte tournait  Yveline, et son coeur lui faisait horriblement mal.
Quoi! on repoussait d'elle, dans cette maison, tout l'influence, la main
tendue! Faudrait-il s'en aller sans emporter mme un brin d'esprance?
Son coeur bris monta  ses lvres, et elle ne put contenir un sanglot.

--Vous ne voulez rien de moi, alors, dit-elle  la chre cousine, ni
l'amiti de ma seconde mre ni la mienne... C'est donc adieu pour
toujours qu'il faut vous dire? Et moi, je vous aimais...

Berthe et sa mre la prirent dans leurs bras, la caressant, la
rassurant. Mais ce n'tait pas l ce qu'elle voulait. Elle essuya
rapidement ses yeux et reprit sa fiert.

--Alors, dit-elle, au revoir, ici ou ailleurs, ou dans l'autre vie...
Vous croyez  l'autre vie, monsieur?

--Il faudrait y croire, mademoiselle, rpondit Georges tmoin muet de
cette scne et devenu trs ple, car elle nous donnera peut-tre tous
les biens qui nous chappent en celle-ci!

Sa voix tremblait; vainement il dtournait les yeux, son regard revenait
 Yveline malgr lui: la voix de sa conscience lui disait: Mais va-t'en
donc! Et ses pieds ne pouvaient se dtacher du sol. Elle le regarda
bien en face, leurs yeux se rencontrrent et leurs mes se nourent d'un
imprissable lien.

--Ah! fit-elle avec triomphe, rpondant  sa propre pense autant qu'aux
paroles de Georges, je le pensais bien! Alors, monsieur, au revoir, en
ce monde! je vous le jure!

Elle s'avana vers lui, d'un pas souple, lui donna sa main, et comme il
hsitait, perdu, la leva d'elle-mme jusqu'aux lvres du jeune homme.
Il l'effleura  peine, mais ce contact lger lui rendit le sentiment de
la ralit, et il s'enfuit dans sa chambre, dont il ferma la porte
derrire lui.

--Qu'avez-vous fait, Yveline! dit Mme de Prsances  voix basse. Il va
se considrer comme dshonor!

--C'est donc vrai, qu'il m'aime? fit Yveline en souriant  travers ses
larmes: vous le saviez et vous me l'avez cach? Mchante! Dites-lui
qu'il ne craigne rien, ni lui-mme, ni les autres... ni moi!
ajouta-t-elle avec un joli rire mouill. Dites-lui que je suis trs
brave, que ma mre Odile est trs bonne, et que je serai... sa femme,
oui, sa femme, s'il plat  Dieu! pourvu seulement qu'il m'aime assez...

--Ah! Dieu! soupira Mme de Prsances, je crains que ce jour ne nous
cause  tous bien des peines! Mais je veux vous embrasser, mon enfant,
pour votre coeur qui ne redoute pas la pauvret... Et maintenant,
partez!

--Vous lui direz tout? rpta Yveline en se laissant entraner vers la
porte. Vous dites non, mais je vois dans vos yeux que vous le ferez. Au
revoir, Berthe... au revoir...

Elle n'acheva point, car elle se trouvait sur le perron.

Une joie folle bondissait dans son me, comme les grelots d'un carnaval
de fes; elle aurait voulu courir sur-le-champ  Odile, lui raconter
tout, et laisser dborder sa joie nouvelle comme on laisse couler l'eau
d'une source en gouttelettes claires  travers les doigts ferms.

Il fallait attendre; elle passa une nuit sans sommeil, pleine d'ivresse
et de projets, pendant que Georges, bloui, bourrel de remords,
s'accablait de reproches et se trouvait en mme temps le plus heureux
comme le plus malheureux des hommes.

Le lendemain, Yveline quitta la Rouveraye. Au dernier moment, la
tendresse nouvellement close en elle lui inspira un lan d'affection
vers sa grand'mre. En la voyant si mue, malgr la peine qu'elle
prenait pour se contenir, elle se rappela que ces yeux pleins de larmes
l'avaient contemple bien des fois dans son berceau, que ces lvres
tremblantes lui avaient donn les baisers dune mre...

--Grand'maman, dit-elle en se jetant  son cou, ne croyez pas que rien
me fasse oublier votre amiti! Je ne suis pas une ingrate, grand'maman;
j'ai un drle de caractre et je ne suis pas toujours commode... Il faut
me le pardonner, n'est-ce pas, grand'maman, je vous en prie?

Quand elles eurent pleur ensemble, la paix fut faite; Mme de la
Rouveraye suivit des yeux la voiture jusqu'au bout de l'avenue, puis
rentra dans son salon, tout tonne de sentir, au bout du compte, si peu
douloureusement un dpart qu'elle avait jadis redout  l'gal du
martyre.




                               XXIII


Les semaines s'coulrent sans qu'Yveline entendit parler des habitants
de la Maisonnette autrement que par une courte lettre de Berthe au jour
de l'an, o elle ne nommait pas son frre, mais o elle annonait son
prochain mariage avec un petit propritaire des environ.. Yveline, aprs
son grand coup de tte, avait espr mieux. Dans son inquitude, elle
alla un soir trouver Odile dans son petit salon. Richard tait absent;
Edme, aprs quelques jours de cong, tait retourn  Saumur: elles
taient bien sres de n'tre pas dranges.

--Maman, dit Yveline en s'asseyant sur un tabouret aux pieds de sa
seconde mre, avez-vous dit quelque chose de nouveau  mon pre, au
sujet de ce que vous savez?

--Non, rpondit Odile, depuis le premier jour, o son accueil, tu le
sais, n'a pas t favorable. Tu y penses toujours?

--Toujours? Sachez, ma mre chrie, que je n'ai jamais pens  autre
chose. Mon pre est bien bon pour moi, mais je sens, au fond, qu'il
n'est pas content... C'est parce que je ne puis pas aller mettre mes
bras autour de son cou, en lui disant tout ce que j'ai sur le coeur. Ce
n'est pas ma faute, dites, mre Odile, il ne m'a pas encourage...

--Mrites-tu d'tre encourage? rpondit Odile avec un demi-sourire.

--Oui, ma mre Odile, parce que j'ai beaucoup de persvrance. Et
maintenant, coutez le rcit que j'ai  vous faire.

Elle lui raconta trs exactement la scne qui s'tait passe  la
Maisonnette.

--Pourquoi ne m'en avais-tu point parl, alors? demanda Odile.

--Parce que je pensais qu'il... que M. de Prsances ferait quelque chose
pour se rapprocher de moi... et il n'a rien fait,--ce qui m'inquite.

--Tu es sre qu'il t'aime? insista Odile.

--Sa mre me l'a dit! c'est--dire... je le lui ai extorqu! fit Yveline
triomphante.

--Eh bien! attends; je verrai; surtout pas d'imprudences! Je ne veux pas
te gronder pour le pass, quoique... enfin! ce jeune homme a fait preuve
de beaucoup de dlicatesse...

--N'est-ce pas? fit navement Yveline, dont les yeux brillrent
d'orgueil.

--...Mais ne recommence pas!

--Non, maman: je ne ferai rien sans vous consulter.

Le lendemain, comme Odile s'apprtait  aborder avec son mari cette
importante matire, il lui dit:

--N'est-ce pas de Prsances que s'appelle ce jeune homme dont vous
m'aviez parl au sujet d'Yveline?

--Oui, rpondit Odile inquite.

--On m'a demand aujourd'hui, comme dput, si je connaissais M. de
Prsances, et si je pouvais donner des renseignements sur lui... Il a,
parait-il, demand  tre envoy comme mdecin civil au Tonkin, ou dans
quelque autre colonie lointaine.

--Et sa mre? demanda-t-elle le coeur serr.

--Sa soeur, parat-il, se marie  un brave homme, qui se charge de Mme
de Prsances...

--Et lui, s'en va dans un pays malsain... Ce jeune homme a vraiment du
coeur, Richard.

Dans un grand lan de son me gnreuse, Odile raconta  son mari
l'entrevue dont Yveline lui avait fait confidence. Le pre frona le
sourcil au rcit de cette visite, mais il ne profra aucune parole de
blme.

--Voyez, dit Odile encourage, de quelle dlicatesse, de quelle fiert
Prsances a fait preuve! On ne peut pas dire cette fois qu'il ait tendu
un pige  notre bonne foi! Sa demande, Richard! mais c'est l'quivalent
d'une condamnation  mort; il veut mourir utilement, au lieu de se tuer
d'une faon bruyante et scandaleuse.

--On ne meurt pas toujours, et parfois on oublie, dit Brice.

--Oh! mon cher mari, ne soyez pas cruel!

Comprenez qu'il aime noblement et sans espoir,--et qu'elle, elle l'aime
aussi.--Je ne dis pas qu'il faille les marier tout de suite; mais ne
pouvez-vous pas trouver  Paris, pour ce jeune homme, une place qui lui
permettrait de faire montre de ses aptitudes? Vous auriez mille moyens
de le surveiller, de l'apprcier, et, s'il russissait, plus tard,
pourquoi pas?

--Vous tes pour les longues fianailles, Odile? demanda Richard en
souriant.

--Je sais ce que c'est qu'une longue patience, rpondit-elle en
rougissant, et je sais que le bonheur, lorsqu'il vient ainsi, semble
meilleur...

Le souvenir de ses annes d'preuve, de son amour courageusement
refoul, de toute une poque disparue, mais dont l'influence s'tait
maintenue, avait fait monter aux joues d'Odile toute la fracheur et
tout l'clat de sa premire jeunesse. Une vie pure, une conscience sans
tache donnaient  son front et  ses yeux une incomparable srnit.
bloui, Richard la regarda;  quarante ans, Odile tait aussi belle qu'
trente, et son me ennoblie encore, et purifie par le feu de la
douleur, tait meilleure qu'aux jours triomphants d'autrefois.

--Vous le croyez, dit-il, et je le crois avec vous.

Soit, ma chre femme, il en sera ce que vous dsirez; mais n'en parlez
point  ma fille. Si elle aime vritablement, l'attente sans espoir ne
changera rien  ses sentiments, et si elle doit oublier, mieux vaut pour
celui qui l'aime qu'elle l'oublie... Il aura du moins trouv une
situation en rapport avec ses facults, qu'on dit remarquables, et il
pourra fournir une belle carrire... pour se consoler.

--Quoi! dit Odile, je ne puis rien dire? La pauvre enfant!

--Dites-lui, si vous voulez, que M. de Prsances doit obtenir une place
 Paris, mais rien de plus. Quant  lui-mme, il comprendra, je
l'espre, qu'en l'appelant  Paris au lieu de l'envoyer au Tonkin comme
il le demande, je ne cherche pas  le dcourager.

Odile n'avait dsobi  son mari qu'une fois dans sa vie, et c'tait au
sujet d'Edme; elle n'tait nullement tente de recommencer; mais il y a
bien des manires de donner de l'espoir  une enfant aime sans
prononcer de paroles. Yveline ne sut rien de positif, mais elle avait
confiance en sa seconde mre, et elle ne ressentit pas un instant
d'hsitation. Trs fte pendant cet hiver, en raison de sa beaut, de
sa fortune et de la situation de son pre, elle ne se laissa sduire par
aucune flatteuse apparence, et son me resta fidlement attache  celui
qu'elle avait aim pauvre mdecin de campagne.

Aprs un t pass  la Rouveraye, lorsqu'elle rentra  Paris, elle
avait le coeur un peu serr. Un an tout entier sans voir Georges,
c'tait bien long! Odile avait intercd pour elle  plusieurs reprises,
mais Richard s'tait montr inflexible. Il avait dcid que l'preuve
serait au moins d'une anne, et le jeune homme n'avait pris ses
nouvelles fonctions qu'au commencement de mars. Une visite  Berthe,
marie, et contente de son sort, n'avait rien appris  Yveline de plus
que ce que lui disait Odile, car la prsence du mari avait mis obstacle
 tout panchement.

L'hiver recommena donc, avec sa routine de ftes et de dners. Yveline
insensiblement y prenait moins de plaisir; elle avait commenc par
s'amuser trs franchement, puis ce qu'il y a de creux dans ce genre de
vie lui tait apparu, et quoiqu'elle aidt Odile dans ses devoirs de
reprsentation, ce n'tait plus avec la vivacit qu'elle y avait d'abord
apporte.

Richard observait sa fille trs soigneusement. En causant avec elle, en
l'emmenant parfois avec lui faire une promenade, il avait appris 
pntrer ce jeune esprit  la fois trs simple dans son essence, et trs
compliqu par son ducation; il tait venu  bout de comprendre le
mystre par lequel cette jeune personne si correcte avait pu s'enfuir
aux Pignons et ensuite effectuer  la Maisonnette cette visite tellement
en dehors des convenances qu'il en tait encore tout bahi.

Quand il eut compris sa fille, il l'aima. Il l'aima comme il l'avait
aime toute petite, non pour sa grce et sa beaut, mais parce qu'elle
tait  lui et qu'elle lui ressemblait prodigieusement. Il se retrouvait
en elle  chaque mouvement, avec le mlancolique plaisir qu'on prouve 
relire le livre qui a t la joie de votre jeunesse.

Une seule chose lui manquait: l'affection d'Yveline, trs relle, trs
profonde, tait encore pour lui entoure d'un voile; elle en cartait
parfois les plis, mais ne le dpouillait jamais tout entier. Il sentait
que quelque chose, respect ou crainte, peut-tre un peu de mfiance,
arrtait les lans de ce jeune coeur. Il voulut se l'attacher pour
jamais, et, de peur d'tre trahi par Odile, il en garda jalousement le
secret.

Un soir de mars, Odile donnant un dner, Richard la prvint qu'il aurait
un nouveau convive, dont il ne dit point le nom. Lorsque Yveline et sa
seconde mre furent seules dans le salon, prtes  recevoir leurs htes,
il entra et leur prsenta Georges de Prsances.

C'tait une preuve redoutable, mais Yveline tait forte. D'un coup
d'oeil elle comprit; au lieu de se tourner vers Georges, qui attendait
son regard, elle se jeta au cou de son pre, qui la reut sur son coeur.

--Cela te fait donc plaisir? lui dit-il, tout mu de cette faon
dlicate et nave de lui tmoigner sa joie.

--Mon pre, je vous adore! dit-elle d'une voix contenue. Sans lever les
yeux sur son fianc, elle porta  ses lvres la main de son pre et la
baisa longuement.

Les autres invits en arrivant empchrent la continuation de cette
scne de famille, ainsi que Richard l'avait prvu. La soire s'acheva
sans que ls jeunes gens eussent pu changer autre chose que des paroles
banales, mais ils se sparrent ivres de joie, srs de se revoir
bientt.

Quand Richard et sa femme se trouvrent seuls avec Yveline, celle-ci
revint doucement vers son pre, et se glissant contre lui, prit une main
qu'elle posa sur sa tte, comme pour lui demander de la bnir.

--Mon pre aim, dit-elle, je m'accuse d'avoir cru  votre svrit;
vous tes seulement le plus juste et le plus sage des pres;
pardonnez-moi, car je vous bnis et vous remercie.

Richard enveloppa de ses bras l'enfant reconquise, et sentit que cette
fois elle lui appartenait pour jamais. Odile les regardait avec une joie
muette dont rien ne peut donner une ide. Par dix-huit annes d'efforts
constants, elle avait russi  rendre au pre tout ce qui lui avait t
enlev. Quelle rcompense, pour cette me gnreuse!

Aprs avoir savour sa premire ivresse, Richard se tourna vers sa femme
en tenant sa fille toujours embrasse.

--C'est  celle-ci, dit-il en dsignant Odile, que toi et moi, ma fille,
et ton frre Edme devons tout notre bonheur;  tes heures de joie,
envoie-lui le meilleur de ta pense, car elle a reconstitu notre
famille.

Le mariage eut lieu aux beaux jours du printemps, dans la vieille maison
des Pignons, qui riait par toutes ses fentres, grandes ouvertes au
soleil. Sous la neige des cerisiers, la fiance toute blanche, au bras
de son pre, traversa  pied le grand verger qui sparait le chteau de
l'glise; la joie de mai semblait lui sourire  travers les herbes et
les branches. Edme trs grave la suivait, se remmorant leur histoire,
depuis le jour o, tout petit garon, il avait essuy sur sa joue le
baiser d'Odile, jusqu' cette heureuse matine o sa charmante soeur
prenait un travailleur pour compagnon de route. Une fentre attira ses
yeux: c'tait celle o Odile avait salu le jour naissant, aprs la nuit
o il avait si terriblement lutt entre la vie et la mort.

--Toujours fidle, et toujours veillant, voil sa devise,  notre
seconde mre... Heureux ceux qui auront vcu  l'ombre de ses ailes!

Mme de la Rouveraye s'tait console du mariage d'Yveline, qualifi
d'abord par elle de sotte quipe, en pensant que c'tait chez elle que
les poux s'taient rencontrs, et qu'ainsi sa dignit se trouvait
sauve: d'ailleurs, depuis le mariage de Berthe de Prsances avec un
vigneron, elle ne s'tonnait plus de rien.

Quand les jeunes poux furent partis pour leur voyage de noce, Richard
prit sa femme sous le bras et l'emmena sur le perron du jardin, 
l'endroit mme o elle s'tait jadis senti envahir par tant de terreurs.
La gloire du soleil encore loin de son dclin leur faisait une aurole.

--Ma chre me, dit Richard,  prsent je me sens heureux et affermi
pour le reste de ma vie.

Notre vieillesse sera longue, je l'espre, et belle, j'en suis sr. Et
nous aurons des petits-enfants, qui feront revivre devant nous nos
jeunes annes. Avez-vous peur de vieillir, ma chre femme?

--Avec vous, mon mari, je n'ai peur de rien, rpondit la vaillante.

Edme parut au bout d'une alle, accompagn de Jaff, us, presque cass,
mais toujours philosophe.

--Voyez-vous, monsieur Edme, dit le vieux domestique, il n'y a encore
rien de tel qu'une bonne femme pour faire le bonheur d'un brave homme.
C'est pour a que je ne me suis pas mari;--de regarder les autres, a
m'en avait dgot. Mais votre pre a eu de la chance, car des femmes
comme Mme Richard, on n'en trouve pas une dans un million...

--Tu parles d'or, Jaff! rpondit Edme en regardant sa seconde mre.

Les Bouleaux, juin 1888.

FIN.



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            TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie

                      Rue Garancire, 8.

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[Fin de _La seconde mre_ par Henry Grville]