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Titre: Pril
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1891
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1891 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   22 septembre 2008
Date de la dernire mise  jour: 22 septembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 173

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                           HENRY GRVILLE

                            ------------



                               PRIL



                      [Illustration: Blason]



                              PARIS
                         LIBRAIRIE PLON
           E. PLON, NOURRIT et Cie IMPRIMEURS-DITEURS
                       RUE GARANCIRE, 10.

                              ----

                      Tous droits rservs


L'auteur et les diteurs rservent leurs droits de traduction et de
reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en avril 1891.

___________________________________________________________
PARIS.--TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




                               PRIL




                                 I


Aprs avoir langui, la conversation tomba, et un de ces silences qui
prcdent le dpart s'tablit dans le salon, parfum jusqu' la migraine
par une somptueuse corbeille d'orchides.

Niko Mltis, sans avoir regard depuis deux minutes autre chose qu'une
belle toile de Corot, accroche en face de lui, au-dessus de la
matresse de la maison, comprit qu'il ne pouvait mieux faire que de s'en
aller; il se leva donc, tirant inconsciemment, d'une faon
imperceptible, ses membres longs et fins lasss d'un repos prolong.

--Il faut que je vous quitte, mademoiselle, dit-il, mentant
effrontment, vous voulez bien me le pardonner?

Les yeux de la jeune femme clignrent un peu, comme si elle touffait
sous ses cils une gaiet intempestive.

--Dj? fit-elle. Il est onze heures  peine; vous avez des affaires 
cette heure-ci?

--Hlas!

Il se pencha sur la belle main un peu forte qui s'avanait vers ses
lvres et la baisa tranquillement.

--Au revoir, Andr, dit-il en cherchant son chapeau, sans regarder son
ami qui restait immobile.

--Mais, je te suis... rpondit Andr Heurtey  contre-coeur.

Raffalle l'arrta du geste.

--Vous n'allez pas m'abandonner aussi? fit-elle avec une pointe de
raillerie. Donnez-moi une demi-heure, et je vous donnerai une tasse de
th.

Andr s'inclina en silence. Niko Mltis, voyant que tout tait contre
lui, se dcida  s'en aller seul, quoique  regret.

--A demain! dit-il  Andr, avec une poigne de main fraternelle.

Mlle Solvi l'avait accompagn jusqu'au milieu du salon; elle s'assura
par la porte ouverte que le valet de pied donnait au visiteur son
pardessus et sa canne, et revint joyeusement vers Heurtey.

--Enfin! dit-elle en se pelotonnant dans son fauteuil, presque aussi
profond qu'une chaise longue. Enfin! nous voil seuls! Il est bien
gentil, Mltis, mais il vous garde un peu trop  vue.

--Il est amoureux de vous! rpliqua Andr d'un ton sombre.

Raffalle sourit; elle riait rarement, tant trs soucieuse de la
correction de ses manires.

--Eh bien! quand cela serait? fit-elle avec la plus parfaite
indiffrence. Mais cela n'est pas, et vous le savez bien.

--Je n'en sais rien du tout! insista le jeune peintre.

--Vous allez peut-tre me dire aussi que je l'aime?

--Cela se pourrait; tout est possible, puisque vous ne m'aimez pas!

Elle attacha sur lui le regard de ses yeux noirs, profonds,--velouts,
quand elle le voulait.

--C'est  moi de vous dire: Vous n'en savez rien! rpondit-elle  voix
basse.

perdu, Andr se laissa glisser  demi agenouill sur les coussins, prs
d'elle.

--Raffalle, Raffalle, dit-il, ne me tourmentez pas... Voil six mois
que vous me tenez attach au pied de ce fauteuil comme un petit chien au
bout d'une laisse... Je vous ai dit cent fois que je vous aime, vous
m'avez tortur de cent faons, mais jamais encore de celle-ci...

--Relevez-vous, dit tranquillement Mlle Solvi, Franois va apporter le
th, et il ne faut pas qu'il vous trouve dans cette position ridicule.

Andr se releva et s'assit  sa place d'un air boudeur. Son joli visage
d'artiste et d'enfant gt avait une expression de gne et de
souffrance.

Le valet de pied entra en effet, portant un plateau.

--C'est bien, Franois, dit Mlle Solvi; je n'ai plus besoin de vous.

Le domestique disparut; par la porte ouverte Andr le vit teindre les
becs de gaz de l'antichambre,  l'exception d'un seul, qui fut baiss;
puis ses pas dcrurent dans des rglons inexplores des visiteurs, et le
silence se fit au dedans comme au dehors;  peine entendait-on le
roulement intermittent des trains sur la ligue de ceinture, et le
sifflet assourdi des locomotives dans la gare de Courcelles.

Andr ne s'tait jamais trouv seul  cette heure avec Raffalle; une
motion bizarre lui treignait la poitrine, une sorte d'ivresse mle
d'angoisse, qu'il n'avait plus ressentie depuis les premires annes de
sa jeunesse.

Elle ne semblait pas trouble; tranquillement elle versait le th dans
les tasses.

--Voici la vtre, dit-elle en la lui prsentant.

Il la prit et la dposa sur une table sans y toucher. Elle trempa ses
lvres dans le breuvage odorant, puis remit sa tasse sur le plateau et
se tourna vers lui.

--Andr, dit-elle, savez-vous qui je suis?

--Qu'importe! rpondit-il, je vous aime!

Elle releva la tte avec une dignit naturelle qui lui seyait bien.

--Il importe, dit-elle, car je ne veux pas tre mconnue, et l'amour que
vous m'offrez me parait se tromper d'adresse.

Il protestait du geste, elle l'interrompit.

--Vous me croyez sans doute entretenue par quelque mystrieux personnage
toujours absent? On vous l'a dit? Ne niez pas! Et vous vous tes imagin
que vous pourriez prendre prs de moi une place qui vous semble vacante?

--Pourquoi m'insultez-vous? fit Andr dont le visage prit une teinte
livide.

--Parce que la faon dont vous m'avez dit que vous m'aimez m'y
autorise!... Singulier duo d'amour, n'est-ce pas, Andr?

Elle s'tait adoucie et souriait. Son tre, infiniment sduisant, souple
et robuste  la fois, semblait se fondre en une caresse enveloppante.
Andr la regardait, incapable de penser, incapable de toute autre chose
que de subir son attrait.

--Eh bien, je ne suis pas ce que vous croyez; vous n'y croyez pas?
Alors... ce qu'on vous a dit. Ma fortune m'appartient, et je suis libre.
Mon grand-pre tait un clbre tnor italien; il n'a jamais chant 
Paris, et vous autres Parisiens, vous ne connaissez de clbrits que
celles que vous faites. Il a amass une fortune, une vraie fortune. Il
tait trs avare et n'avait qu'une fille, ma mre. La malheureuse femme
est reste pauvre toute sa vie; elle avait pous un Franais, le baron
d'Agrelles, qu'elle a perdu au bout de bien peu de temps. Elle m'a
leve de son mieux, et puis, tout d'un coup, elle a appris qu'elle
hritait de son pre: une grosse fortune. Elle en est morte de
saisissement, je crois. Et moi, je me suis trouve orpheline et riche.

En parlant, elle plongeait ses yeux dans ceux d'Andr, pour lui imposer
sa pense, et elle y russissait.

--J'avais donn des leons, je me prparais  entrer au thtre... C'est
pour cela que je porte le nom de Solvi, celui de mon grand-pre; mais
quand je me marierai,--elle appuya sur ces mots,--ce sera sous mon vrai
nom d'Agrelles. Pourquoi me regardez-vous de cet air?

--Je ne sais pas de quel air je vous regarde, rpondit Andr; je vous
coute. Je ne sais pas non plus pourquoi vous, me dites tout cela. Ce
n'est pas votre fortune que j'aime, c'est vous.

Raffalle frona un peu le sourcil, puis sa physionomie se dtendit, et
elle lui abandonna la main qu'il s'efforait de prendre depuis un
moment.

--Et moi, dit-elle, oe n'est pas votre gnie que j'aime, c'est vous.

Il l'enveloppa de ses bras, soudain, comme s'il allait l'emporter. Elle
se dgagea doucement et se tint debout devant lui sans qu'il ost
essayer de la reprendre.

--Attendez et coutez-moi, reprit-elle en continuant de le regarder,
mais avec une expression plus dure et plus concentre. Vous voulez
savoir le reste? Si j'ai aim? Oui, j'ai aim, sottement, comme les
jeunes filles sans exprience aiment  seize ou dix-sept ans, j'ai aim
un imbcile... Quand je l'ai reconnu pour tel, je l'ai chass; mais je
lui avais appartenu. Il est mort. Depuis, rien! Croyez-vous que cela
m'empcherait d'pouser un honnte homme?

--Non, certainement, dit Andr sans y attacher la moindre importance et
en glissant son bras autour d'elle; mais, dites, vous m'aimez?

--Je vous aime.

Il baisa son cou, ses joues ambres; il allait baiser ses lvres,
lorsqu'elle lui chappa encore. Un petit cartel suspendu  la muraille
sonna douze coups trs vite, comme s'il tait press de s'enfuir
ailleurs.

--Minuit, dit Raffalle en souriant. C'est l'heure de Cendrillon et
d'Andr Heurtey. Allez-vous-en. Vous m'avez racont que vous ne faites
jamais attendre votre mre; vous avez raison, c'est d'un bon fils.
Prenez votre th, qui est froid, et allez-vous-en.

On ne savait jamais quand elle cessait de parler srieusement, son
ironie tant compltement cache par l'apparente conviction des paroles.
Andr hsita, puis la reprit dans ses bras.

--Vous tes un grand peintre, Andr, dit-elle en dnouant sans violence
les mains qui s'attachaient  ses paules. Vous avez plus que du talent,
vous tes clbre, vous serez illustre...

Il l'coutait, gris autant par les louanges que par l'amour.

--Entre ma fortune et votre gloire, il n'y a pas d'ingalit; je vous
aime, Andr, et je suis fire d'tre aime de vous.

Elle tourna un peu la tte sur son paule, et leurs lvres se
rencontrrent.

--Allez-vous-en, dit-elle. Ne faites pas attendre votre mre. Voyons,
Andr, ajouta-t-elle d'un ton plus svre, vous tes un enfant! Vous
allez causer de l'inquitude  Mme Heurtey; et pourquoi, je vous le
demande?

Mais Andr n'tait pas dispos  l'couter.

--Vous reviendrez demain, continua-t-elle, puisque je vous aime!

--Demain est demain, dit-il, affol par sa coquetterie savante. Et
demain, nous ne serons pas seuls, peut-tre!

--Pour cela, non! fit-elle avec un clair de joie maligne dans les yeux.
Vous tes trop entreprenant pour que je me risque jamais  un second
tte--tte. Allons, venez, je vais vous mettre  la porte moi-mme.

Il l'avait ressaisie: elle ne se dfendit pas contre son baiser, mais
elle lui prit la main et voulut l'entraner vers l'antichambre.

--Non, dit-il tout bas, si vous m'aimez, je vous en prie... attendez...
pas encore... Je vous aime tant! Depuis six mois, vous m'avez tant fait
souffrir!... Puisque aujourd'hui voue tes meilleure, soyez bonne...
Laissez-moi vous parler... vous voir... vous respirer...

--Alors, fit-elle sans le regarder, dcidment vous ne voulez pas vous
en aller? Vous refusez votre libert, vous vous rendez  merci?

Il ne rpondait rien.

--Vous ne voulez pas? Vous en tes sr? Vous m'aimez donc plus que tout
au monde? Bien vrai?

Elle l'inonda tout  coup de la lumire de ses yeux;  demi fou, tout 
fait ivre, il rpondit d'une voix touffe:

--Oui, plus que tout au monde.

--Eh bien!... alors... venez!... dit-elle en glissant ses doigts autour
du poignet d'Andr.

De la main gauche, elle releva la portire qui cachait la porte de sa
chambre, claire par une grande veilleuse et que le jeune homme n'avait
jamais vue; elle le fit entrer, puis laissa retomber les plis de la
lourde toffe, qui les enferma dans l'htel muet et sourd.




                                  II


Mme Heurtey prit les pincettes et, d'un air proccup, chafauda un
monument de braises incandescentes. La flamme avait consum le bois dont
il ne restait plus vestige; tout l'tre n'tait plus qu'une fournaise;
les murs de la chemine eux-mmes, surchauffs, rverbraient une
lumire d'un beau rose glac de blanc.

Il faisait bon dans le petit salon bien clos; au dehors, par un
entre-billement des rideaux de reps marron, se devinait l'clat d'une
lune brillante, impitoyable, qui annonait la gele;  l'intrieur, une
lampe coiffe d'un abat-jour de porcelaine translucide rpandait une
lumire douce et tempre. Le tapis qui couvrait presque en entier le
parquet bien cir, n'tait ni une fine moquette franaise, ni un produit
exotique: c'tait tout bonnement un honnte tapis au mtre, cousu,
doubl, bord, fait pour tenir chaud aux pieds sans attirer l'oeil.

La pendule de la chemine sonna onze heures. Mme Heurtey regarda pendant
un instant l'aiguille des minutes avancer sur le cadran, se tourna 
demi vers le coffre  bois, puis renona  ajouter une bche  l'amas de
braise en se disant que son fils ne tarderait plus beaucoup  rentrer.

Du mme air indcis elle avana la main vers un tricot de laine enroul
autour des aiguilles, mais elle la retira et se pelotonna dans son
fauteuil comme une femme qui a bien gagn le loisir d'une heure de
paresse et qui va se l'accorder.

Le regard de Mme Heurtey fit lentement le tour du salon, glissant sur
certains objets, s'arrtant  d'autres, passant en revue les biens
qu'une longue pargne avait accumuls autour d'elle et s'en rjouissant,
comme seuls peuvent se rjouir les yeux qui ont longtemps contempl
froides et nues les murailles o sont maintenant accrochs des objets
prcieux.

Ils taient rests bien des annes privs de tout ornement, les murs de
cette pice,  prsent peuple d'esquisses, de pltres, de meubles sinon
luxueux, au moins presque tous artistiques dans leur simplicit. Elle se
rappelait encore l'affreux papier chocolat  dessins jaunes qui les
tapissait lorsqu'elle avait lou cet appartement, neuf ans auparavant;
leur pauvre petit mobilier de province tait aussi bien sommaire et bien
laid, sauf une ou deux belles armoires normandes qu'elle mprisait dans
ce temps-l, et qui maintenant faisaient son orgueil et l'envie des
connaisseurs.

Comme tout change pourtant! Les habitudes, les gots enracins par
quarante annes d'existence en province,--ces habitudes et ces gots
qu'elle et jur de ne jamais perdre au contact de cette grande Sodome
de Paris,--s'taient modifis peu  peu; Mme Heurtey avait cess de
prfrer le cidre au vin, de manger des moules le vendredi, de mpriser
les robes  volants!

La modeste lingre de la rue de la Vase  Cherbourg s'tait tout
doucement transforme en mre d'artiste; elle avait relgu derrire ses
grandes armoires normandes les lithographies encadres d'un mince filet
noir qui lui avaient sembl si longtemps le dernier mot de l'lgance;
elle avait quitt les fauchons de dentelle  noeuds de velours, noir la
semaine, violet le dimanche, qu'elle avait toujours portes depuis son
veuvage, et maintenant,  la voir passer dans la rue, aucune Parisienne
fute ne se retournait plus en souriant malicieusement. Mme Heurtey
n'avait plus l'air province.

Province elle tait reste dans l'me, pourtant, sur plus d'un point,
et l elle avait eu raison. Elle avait continu de s'aider de ses mains
dans son mnage, et longtemps, longtemps, elle s'tait prive de bonne,
moins par conomie peut-tre que par horreur du service des autres; il
lui semblait que la prsence d'une bonne dans son intrieur reluisant de
propret serait une profanation.

Elle s'y tait rsigne cependant quand sa fille liette tait devenue
si fine, si jolie, si mince! Comment confier  ces mains lgres, le
balai et le plumeau? Et ses forces,  elle, avaient diminu  mesure que
l'ge s'appesantissait sur ses paules et que l'aisance entrait au
logis, Dieu merci!

Les yeux fixs sur le foyer o s'croulaient lentement les cavernes de
braise, peu  peu envahies par la cendre gristre, Mme Heurtey songea 
sa vie passe.

Cherbourg! Du jour o ses yeux s'taient emplis de lumire et d'espace,
du jour o, toute petite, ge de quelques mois  peine, elle avait
regard autour d'elle, Adle avait toujours vu la mer, bleue, verte, ou
presque noire, argente par la lune, dore par le soleil, couleur
d'tain, couleur de plomb, rose par le reflet des nuages; toujours
immense, vivante, mouvante; haute,  plein bord, presque au ras du quai;
basse, dcouvrant des rochers mystrieux, couverts d'algues et de
gomons; calme,  peine ondule d'un insensible gonflement, ou furieuse,
jetant des paquets de varech et d'cume jusqu'au milieu de la place
d'Armes... la mer, dont la nostalgie la reprenait souvent, malgr elle,
dans la vie rgle et affaire de Paris.

Elle avait grandi dans le vieux Cherbourg,  l'ombre de l'glise de la
Trinit, dans une ancienne maison de petite bourgeoisie o ses anctres
avaient vcu, bien des gnrations auparavant, d'une vie ordonne,
respectable, faite de travail sans fivre et de joies patriarcales sans
ivresse.

De pre en fils on avait taill, cercl, douve des tonneaux dans sa
famille paternelle. Elle ne se rappelait pas avoir jamais vu dans la
cour de la maison un homme qui ne ft revtu d'un grand tablier de cuir
et enseveli jusqu'aux chevilles dans les dolures fraches de chne, dont
l'odeur envahissait jusqu'au linge blanc rang dans les armoires.

La cour tait troite et sombre; pourtant une bande de ciel bleu s'y
montrait parfois les jours d't, traverse par les hirondelles, et dans
un coin ou il n'y avait pas de pavs, un figuier avait cr, personne ne
savait comment.

Qu'elles taient savoureuses, les figues violettes du vieux figuier! On
les mangeait avec recueillement, en famille; on n'avait pas plus de
respect pour le pain bnit rapport de la grand'messe et partag avec
celles qui, retenues par les travaux domestiques, n'avaient pu aller
qu' la messe basse du matin. Ces figues, et les promenades du dimanche,
sur la jete ou bien au pied de la montagne du Roule, taient restes
dans la mmoire d'Adle comme les points brillants d'une enfance grise
et terne. La jeunesse tait venue sans presque rien changer; seulement,
le soir, Adle avait eu parfois l'ide de sortir dans la cour troite,
pour voir s'il y avait des toiles au ciel; elle avait regard la mer
avec plus d'intrt passionn, comme si elle en attendait quelque chose
d'inconnu. Les prairies qui descendent d'Octeville vers Cherbourg lui
avaient sembl plus vertes, un grand gent dont les fleurs d'or
s'parpillaient en feu d'artifice au-dessus d'un mur, sur une route, lui
avait paru deux fois par an s'illuminer comme pour une fte  son
intention... mais elle s'tait accoutume  voir les fleurs dcrotre et
se fltrir sur les minces rameaux, les prairies jaunir  l'ardeur du
soleil d'aot; et sa jeunesse s'tait passe...

Elle l'avait cru, du moins, et soudain sa vie s'tait claire d'une
lumire nouvelle. Adle avait vingt-sept ans, et depuis quelque temps
elle s'tait accoutume  l'ide de devenir vieille fille; autour d'elle
ses camarades de communion s'taient toutes maries, plus ou moins
tt, plus ou moins bien, mais elle n'avait jamais rencontr quelqu'un
qui lui fit la cour.

Ses quatre frres, les uns ans, les autres plus jeunes, absorbaient
l'attention du pre demeur veuf, et si Adle s'tait marie, qui donc
aurait pris soin de ces cinq hommes, grands ou petits? C'est tout au
plus si, durant les heures de rpit que lui laissaient les soins du
mnage, elle arrivait  faire quelque travail de lingerie dlicate,
excut sur commande pour une lingre de la rue de la Vase, qui le lui
payait comptant.

A cette poque dj recule, les filles de la petite bourgeoisie ne
croyaient pas droger en travaillant pour les dames riches de la ville;
c'est l qu'elles puisaient non seulement leur argent de poche, mais
souvent aussi les lments de leur toilette. Depuis l'ge de dix-huit
ans, Adle n'avait pas cot un sou  son pre, quoiqu'elle ft toujours
vtue convenablement, et mme avec got.

Un soir, le pre, absent une partie du jour, entra dans la cuisine o la
famille prenait ordinairement ses repas; il tait suivi d'un grand
garon brun,  l'air srieux.

--C'est un cousin, dit-il, quoiqu'il soit de parent loigne, c'est
lie Heurtey. Il vient d'tre nomm matre tonnelier au port militaire.
C'est beau, a,  trente-cinq ans! Faut lui donner une assiette; nous
ferons connaissance  table. Asseyez-vous, mon cousin.

Adle regarda le cousin, qui la regardait; dans les yeux profonds de
l'autre, chacun d'eux lut sa destine. La jeune fille qu'on n'avait
jamais trouve jolie,  cause de la froideur de ses traits rguliers, un
peu durs, sentit pour la premire fois le rouge de la jeunesse monter 
ses joues, et aux yeux d'lie elle parut la plus belle des femmes. Trois
mois aprs ils taient maris...

Le timbre de la pendule rsonna et fit tressaillir Mme Heurtey en la
tirant de sa rverie. C'tait une demie qui venait de sonner?

Elle regarda le cadran, essayant en vain de s'illusionner. Non, c'tait
bien le coup d'une heure qu'elle avait entendu, une heure du matin. Le
feu tait teint, le salon se refroidissait, et Andr n'tait pas encore
revenu. D'ordinaire, il ne tardait; pas si longtemps.

Depuis quelques jours, pourtant, il tait moins exact, et Mme Heurtey
avait eu plusieurs fois envie de lui en faire l'observation. Mais comme
il arrive souvent aux personnes d'un naturel emport qui se sont impos
peu  peu, par grands efforts, une rgle de patience, elle s'tait
retenue, se reprochant son excs de svrit pour un fils qui ne lui
avait jamais donn le moindre sujet de dplaisir. Elle attira  elle un
chle pos sur une chaise, s'en entoura les paules, remua les cendres
pour y rveiller quelque braise endormie, et pensant qu'Andr ne pouvait
plus tarder, elle continua de descendre le cours de ses souvenirs.




                                 III


Elle avait t heureuse avec son mari. Leur fils Andr et, sept ans plus
tard, une fille nomme liette, d'aprs son pre, leur avaient apport
un complment de joies. Ils s'taient installs dans une petite maison,
non loin du port militaire, o il y avait un jardinet. L, elle levait
ses enfants tranquillement, quand un malheur arriva.

En rivant un cercle, au port, Heurtey avait fait sauter une paille de
fer rougie qui lui avait atteint l'oeil droit. La vue tait perdue, mais
de ce ct seulement; il se rassurait dj, disant qu'on travaille aussi
bien avec un oeil qu'avec deux, lorsqu'un malaise bizarre l'avait saisi,
une sorte de torpeur qu'il ne pouvait secouer, malgr son nergie. En
peu de semaines son tat empira, et il mourut un jour, aprs une courte
agonie, heureusement pour lui, inconscient de sa fin.

Une autre femme, moins vaillante, et t crase du coup. Adle Heurtey
ensevelit son mari, prit une robe noire qu'elle ne devait plus quitter
et regarda sa situation en face.

Son pre tait mort; de ses frres rien  attendre: les uns maris, les
autres partis, ne lui seraient d'aucun secours. liette avait cinq ans,
Andr en avait douze; ni l'un ni l'autre ne pouvaient tre pour elle
autre chose qu'une charge, et cette charge, comment la porter  elle
seule?

Le mnage avait fait quelques petites conomies, mais moins pourtant
qu'on ne l'et suppos.

Par un orgueil paternel frquent chez ceux qui, n'ayant pas reu
d'ducation premire, ont eu grand'peine  se faire une position, lie
Heurtey avait voulu que son fils ret une ducation de bourgeois et
l'avait fait entrer au lyce. Mme pour un homme qui, en dehors de ses
travaux au port militaire, faisait travailler chez lui deux ou trois
ouvriers, c'tait une grosse dpense. Aprs lui, le fonds qu'il avait
cr se rduisait  bien peu de chose, les hommes qu'il employait
n'tant que de simples manoeuvres; Mme Heurtey le vendit sur-le-champ.

Elle avait droit  une pension, vu les circonstances qui l'avaient
rendue veuve; mais cette pension tait une goutte d'eau dans la mer! il
fallait trouver quelque chose.

Elle n'hsita pas: le mtier qui lui avait procur ses toilettes de
jeune fille lui donnerait  prsent le pain de ses enfants; elle
retourna chez la lingre qui l'employait autrefois et lui demanda du
travail.

La bonne femme avait baiss, sa clientle s'tait claircie; elle
proposa son fonds  Mme Heurtey, moyennant un peu d'argent comptant et
une rente viagre: la veuve accepta sans hsiter et employa le reste de
ses conomies  remonter le fonds de commerce, dchu de son ancienne
splendeur.

Elle y russit; on s'intressait  elle, et les dames de la marine ne
s'adressrent plus ailleurs; l'avenir d'liette tait donc assur. En
grandissant elle aiderait sa mre et plus tard la remplacerait.

Restait Andr. Le bon sens de la veuve lui conseillait de donner  son
fils juste ce qu'il lui faudrait d'ducation pour tre un bon
commerant; mais elle se trouva combattue par ceux qui l'avaient
protge dans son tablissement. Andr donnait de brillantes esprances,
il obtenait des prix, il tenait le premier rang dans les concours de sa
classe. Le proviseur du lyce n'tait pas d'avis de perdre un lve
aussi remarquable; une bourse se trouvait vacante, elle fut donne 
Andr, et Mme Heurtey ne put faire autrement que de remercier.

Ce n'est pas sans combat cependant qu'elle accepta cette faveur, dont
elle prvoyait les inconvnients pour l'avenir; dans son langage de
petite bourgeoise, c'est ce qu'elle appelait une faade avec rien
derrire. Cependant, conseille par les uns, censure par ceux qui ne
comprenaient pas son hsitation, elle finit par se soumettre  sa bonne
fortune.

Andr continua de se distinguer, mais plus spcialement dans le dessin,
car, aprs sa troisime, il s'tait arrt brusquement dans la voie des
succs de concours. Ses matres, qui avaient compt en faire un laurat
dpartemental, et peut-tre davantage, ne voulurent pas avouer qu'ils
s'taient tromps sur son compte. Si le petit Heurtey abandonnait les
humanits, c'est qu'il avait en lui plus et mieux: il tait n artiste,
il serait peintre, comme l'illustre Jean-Franois Millet.

La gloire de Millet rayonne toujours sur Cherbourg; la ville est bonne
mre pour ceux de ses enfants qui tmoignent une vocation artistique.
Les dessins d'Andr rvlaient un talent rel; on s'enthousiasma, et,
afin de ne pas interrompre sa carrire, la municipalit lui procura les
moyens de faire son volontariat. Quand il revint, on lui accorda une
pension, afin qu'il allt  Paris continuer ses tudes  l'cole des
beaux-arts.

Mme Heurtey en fut trs mue. D'une part, l'honneur tait grand, et son
orgueil de mre en tait singulirement flatt; d'autre part, elle ne
pouvait se dcider  laisser son fils aller seul  Paris. Elle l'avait
lev avec une fermet qui touchait  la rigueur, et se reprsentait
Paris comme un gouffre o l'enfant se perdrait ds les premiers pas;
d'autre part, quitter sa maison de commerce, devenue florissante, pour
vivre dans la grande ville du mince revenu d'un faible capital, tait
une alternative inacceptable.

Pendant qu'elle maudissait  part soi la gnrosit intempestive de la
ville de Cherbourg, Mme Heurtey reut une des plus fortes commotions
qu'il soit donn de ressentir.

Un vieux grand-oncle, centenaire, qu'elle allait visiter parfois avec
ses enfants, mourut, lui lguant toute sa fortune,  l'exclusion des
autres hritiers, disait le testament, parce qu'elle avait si bien
travaill. Cette fortune se montait  quatre-vingt mille francs
environ.

Comment le vieux marin avait-il pu amasser cette somme, relativement
extravagante? On rpta alors ce qu'on avait dit jadis,  savoir, qu'il
avait t quelque peu corsaire en son temps, ce qui tait peut-tre
vrai. Ce qui tait certain, c'est qu'il vivait depuis une vingtaine
d'annes uniquement de vieux vin de Bordeaux dont il avait une provision
considrable dans sa cave, et de biscuits  la cuiller, qui ne
constituaient qu'une faible dpense.

Rien ne s'opposait plus  ce que Mme Heurtey suivit son fils  Paris.
Pousse par l'opinion publique, si puissante en province, elle vendit sa
lingerie dans de trs bonnes conditions et vint se loger place
Vintimille, au cinquime tage d'une maison de belle apparence, d'o
elle avait vue sur les arbres souffreteux du petit square.

En repassant dans son esprit cette priode de sa vie, Mme Heurtey arrta
sa pense avec une profonde reconnaissance sur ceux qui l'avaient
guide: le prfet maritime, qui lui avait tmoign de l'intrt; le
mdecin du port, qui s'tait attach  Heurtey pendant sa courte et
singulire maladie, et qui tait rest l'ami de la maison; un brave
homme de notaire, qui lui avait achet de bons fonds  bas prix, avec
une imperturbable confiance, et qui avait ainsi doubl ses conomies...
Tous ces honntes visages, dont quelques-uns reposaient maintenant dans
l'immobilit de la mort, furent voqus dans sa mmoire, et  chacun
elle envoya une bndiction.

Et maintenant?

Depuis cinq ans elle habitait l'appartement lou au dbut, quoique son
fils et russi  se faire connatre. Peinture brillante, pas assez
srieuse, disaient les vrais matres, ceux qui ne sacrifient rien au
dsir de s'enrichir vite. Le public, moins difficile, avait accept
d'emble cette couleur soyeuse, cette composition habile, ce charme
d'expression, sans se proccuper des qualits plus svres de dessin et
de model; Dj, Andr Heurtey avait des commandes de portraits, et sans
atteindre les prix fabuleux des peintres  la mode, il les faisait payer
passablement cher, assez cher pour que sa mre en ft blouie et presque
effraye.

Malgr le chle dont ses paules taient couvertes, Mme Heurtey
frissonna  plusieurs reprises, coup sur coup, avec un malais qui
allait jusqu' la souffrance. Le feu tait compltement mort; une petite
bise aigre soufflait par les joints de la fentre et sous les portes, en
dpit des bourrelets. La pendule allait sonner deux heures... Andr ne
rentrait pas; qu'tait-il arriv?

Jamais, depuis le jour o pour la premire fois elle avait vu son fils
couch dans son berceau, Mme Heurtey ne s'tait endormie sans l'avoir
embrass. Qu'il allt dans le monde ou qu'il passt la soire avec ses
camarades, Andr s'tait toujours fait un devoir de rentrer assez tt
pour que sa mre ne ft pas inquite. Deux ou trois fois seulement, 
l'occasion d'une premire reprsentation, termine  une heure trs
avance, il avait dpass la limite ordinaire.

Mais, ce soir, il n'y avait point de premire, pas de grande soire;
Andr, sorti  six heures, en redingote, avait annonc qu'il dnait en
ville, ce qui lui arrivait souvent; il n'avait pas dit o, ce qui tait
plus rare, et Mme Heurtey s'aperut que depuis six semaines ce dernier
cas se prsentait beaucoup plus souvent qu'autrefois.

Elle se leva avec une sourde irritation. Allait-il prendre des habitudes
de dbauche, ce fils jusqu' prsent respectueux? Sans doute, elle
n'avait jamais exig qu'il vct en cnobite; elle savait bien qu'il
faut que jeunesse se passe! Mais une mre doit feindre d'ignorer
certaines choses, et un fils doit s'arranger pour qu'elle puisse
feindre. Qu'avait-elle exig, en dfinitive? Qu'il ne passt jamais la
nuit hors de la maison. Ce n'tait pas une exigence draisonnable!
Toutes les mres senses devraient en faire une loi.

Elle lui avait dit:

--Je ne te contrains en rien; mais s'il t'arrivait de ne pas rentrer, je
serais oblige de te prier de vivre seul. Le respect que tu dois  ta
jeune soeur autant qu' ta mre ne serait pas compatible avec une vie
dsordonne; liette ne peut pas tre expose  me demander un jour
pourquoi tu n'aurais pas couch dans ton lit. Que ce soit donc une chose
bien entendue entre nous.

Andr connaissait la fermet de sa mre: moins ferme, et-elle su lever
si bien ses enfants et leur crer une aisance honorable? Il savait
qu'elle n'employait jamais de vaines paroles, et qu'avec elle toute
discussion tait inutile; il rpondit donc en l'embrassant:

--Oui, maman, c'est convenu.

Et il se conforma  cet engagement.

Alors, pourquoi ne rentrait-il pas cette nuit?

L'imagination surexcite de Mme Heurtey prit un autre cours. On
assassinait les gens, le soir tard dans les rues... Qui lui disait
qu'Andr n'tait pas tomb dans un guet-apens? Un beau jeune homme, bien
mis, c'est une proie tentante pour les malfaiteurs... Et s'il y avait
l-dessous quelque affaire de femme, un modle peut-tre...

Trois heures sonnrent. Mme Heurtey ouvrit violemment les rideaux et la
fentre, et regarda au dehors.




                                  IV


La lune se couchait, jetant la clart lugubre particulire  son
dcours, dans ces dernires heures de la nuit; les arbres nus du square,
immobiles, tendaient leurs bras dcharns; de grandes ombres tristes se
dessinaient sur le pav, un souffle humide et glac d'automne, prsage
de neige prochaine, mordait la peau bien plus que le froid de la gele.

Dans les rues, sur la place, personne... Mme Heurtey se pencha sur
l'appui de la fentre, se faisant mal  force de se plier et jouissant
prement de sa douleur physique. Un bruit de pas rsonna quelque part,
loin encore; le roulement d'une voiture dans la rue Blanche le couvrit
un instant, et elle sentit une furieuse colre contre cette voiture qui
l'empchait d'entendre; puis le roulement dcrut, s'teignit; les pas
s'taient rapprochs, plus lents, plus lourds que ceux d'Andr.

C'tait peut-tre lui, pourtant? Bless, sans doute. Ce ne pouvait tre
que lui. L'homme approchait sans hte. Elle percevait chacun de ses
mouvements, par une dlicatesse d'oue connue seulement de ceux qui ont
attendu dans l'angoisse. Qu'il allait lentement, mon Dieu! cet homme qui
tait peut-tre son enfant!

Il dboucha sur la place. Elle se rejeta en arrire avec un mouvement de
dgot et d'horreur. Comment avait-elle pu prendre un instant pour la
dmarche lgante d'Andr cette allure louche, cette lourdeur de mauvais
aloi?... L'homme passa, les mains dans ses poches, la casquette rabattue
sur l'oeil gauche. De colre Mme Heurtey ferma la fentre et se jeta
dans un fauteuil.

Voil ce que c'est que de trop aimer ses fils! Ils deviennent
indiffrents, irrespectueux, cruels... Ah! oui! elle l'avait gt, son
Andr! et d'autres qu'elle l'avaient gt aussi! Elle se rappelait, 
Cherbourg, des regards de petites ouvrires, suivant le beau garon
quand, le dimanche, il escortait sa mre et sa jeune soeur dans leur
promenade sur la jete. Ils en disaient long, ces regards qu'il feignait
de ne pas voir! ils contenaient l'histoire des amours secrtes,
passagres, celles qui ne laissent de trace ni dans le coeur ni mme
dans la mmoire des hommes...

Mme Heurtey se sentait prise de rage contre elle-mme, en pensant
qu'elle n'avait pas cras dans l'oeuf cette tendance au plaisir, 
prsent son ennemie. Elle s'en voulait de son indulgence, taxe par elle
de complaisance indigne; elle tait coupable, criminelle, d'avoir tolr
cette dgradation... Son me puritaine se rvoltait contre la vie du
sicle, la vie de Paris surtout, qui faisait de ce qu'elle appelait la
dbauche une portion rationnelle, indispensable mme, de toute existence
de jeune homme.

Puis elle s'attendrit. Le pauvre enfant, tait-ce sa faute, s'il tait
beau? tait-il possible de le regarder sans en tre mue? Les yeux
noirs, les cheveux chtains, la jolie barbe blonde et frisotte qui
encadrait si bien la bouche fine, dont le sourire tait  la fois si fin
et si sduisant; le charme de tout cet tre gracieux et bien fait,
c'taient des dons naturels, Andr n'en tait pas responsable! Il tait
fait pour tre aim, on l'aimait. tait-ce sa faute? Et Mme Heurtey
trouvait qu'elle n'tait vraiment pas raisonnable de condamner son
enfant pour des erreurs qui ne venaient pas de lui.

Sans doute, mais il aurait d rentrer. Elle ne lui demandait que cela,
cela seulement! Rentrer, ne pas l'affoler de craintes et de penses
douloureuses, avoir piti d'elle, se rappeler qu'elle tait sa mre,
qu'elle l'aimait, qu'elle souffrait.

Des pleurs jaillirent des yeux de Mme Heurtey. Elle souffrait, ah!
certes! Fallait-il qu'il l'aimt, la femme qui l'avait gard cette
nuit-l, pour avoir obtenu de lui qu'il lui sacrifit sa mre! Les
autres, qu'importait! puisqu'il les avait toujours quittes pour rentrer
chez lui. Mais cette fois, avait-elle trouv sa rivale, la femme qu'on
prfre  tout,  sa mre,  son art,  son honneur? Il fallait que ce
ft celle-l! car,  vingt-six ans, Andr savait ce qu'il faisait; il
savait quelle indignation l'attendait au retour... Il avait pes, d'une
part, son nouvel amour; de l'autre, le respect de sa mre, et,
volontairement, il avait sacrifi celui-ci  celui-l!

Les larmes tombrent drues et chaudes sur les mains, sur la robe, sur
les genoux de Mme Heurtey, dans le salon froid et sombre, car la lampe
baissait,  bout d'huile; la pauvre femme ne prenait plus garde  rien
qu' sa mortelle douleur de mre outrage. Ah! si le pre avait vcu, il
aurait su ce qu'il devait faire pour maintenir son fils dans la rgle.
Mais une pauvre veuve, que peut-elle? Elle ignore tout. Et  Paris,
encore, dans cette ville d'immoralit...

Non! ce n'tait pas possible, Andr n'avait pas fait cela! Il n'avait
pas crucifi sa mre douloureuse sur la croix des mres faibles ou
mauvaises; il ne pouvait pas avoir commis cette mauvaise action. S'il
n'tait pas rentr, c'est qu'on le lui avait tu!

Fbrilement, grelottant de froid et d'angoisse, dans sa robe de laine,
elle alla vers sa chambre, ouvrit son armoire  glace et y prit un
chapeau qu'elle noua sur sa tte, n'importe comment. Les bruits du
rveil, si matinal  Paris, descendaient dj par les chemines vides,
avec des sons tantt sourds, tantt aigus, exagrs, dforms par ce
porte-voix de pierres: avant de sortir, elle entr'ouvrit la porte de la
chambre de sa fille.

liette dormait, dans l'obscurit des rideaux; sa respiration douce,
presque insensible, rythma les mouvements fivreux et dsordonns de Mme
Heurtey; involontairement, celle-ci sentit tomber la grande fougue de
colre et de jalousie qui la dvorait depuis quelques heures... Devant
cette enfant, les souillures de la vie rentraient sous terre, comme au
lever du jour, des oiseaux impurs et nocturnes. La dignit maternelle
seule restait; et si l'on avait tu Andr, sa mre savait o aller le
rclamer... elle irait sur-le-champ.

Elle referma doucement la porte, traversa sa chambre et rentra dans le
salon. La lampe grsilla un instant, puis s'teignit, laissant monter
vers le plafond un filet de fume nauseuse...

Mme Heurtey ouvrit rapidement la fentre. L'horreur des odeurs mauvaises
tait un des traits saillants de son organisation physique, de mme que
l'horreur des choses immondes pesait sur sa vie morale.

Un pas rapide, emport, brutal, retentit sur le pav sourd et s'arrta
devant la porte de la maison; Mme Heurtey entendit distinctement le
cliquetis du bouton de la sonnette dans sa coupe de cuivre. Son coeur
fit un mouvement si violent qu'elle crut recevoir un coup et s'arrta
net. La porte retomba, et dans l'escalier de bois elle entendit les pas
qui montaient en courant, un tage, puis deux, puis trois...

Elle ferma la fentre par o le jour entrait maintenant, et de pied
ferme, arme d'une force qu'elle ne se connaissait pas, elle attendit.
Un souvenir traversa son cerveau, pareil au vol d'une hirondelle; elle
avait attendu, comme cela, debout, quand on allait emporter le cercueil
de son mari. D'un geste machinal, elle ta son chapeau qu'elle jeta sur
un meuble et lissa ses cheveux de la main.

La clef tourna trs doucement dans la serrure; la porte de l'antichambre
fut referme avec infiniment de prcautions, puis celle du salon
s'ouvrit. Andr l'attira doucement  lui sans lcher le bouton, et
s'assura qu'elle tenait bien; puis il se dirigea vers sa chambre, situe
 gauche du salon, et s'arrta avec un sursaut, en voyant sa mre debout
sur le seuil. Il resta immobile, constern, bien que depuis une
demi-heure il n'et pas song  autre chose qu' la possibilit de cette
rencontre.

--D'o viens-tu? demanda-t-elle  son fils d'une voix o ne tremblait
plus le moindre vestige d'motion, mais qui s'tait empreinte d'une
inexorable fermet.

--Tu m'as attendu? rpondit-il, s'adressant plutt  lui-mme qu' sa
mre.

--D'o viens-tu? rpta Mme Heurtey sans changer de ton.

--Maman! fit-il avec une sorte de colre, pour l'amour de Dieu...

--Ne rveille pas ta soeur, dit la mre d'une voix contenue. Elle ne
doit pas savoir que tu viens de rentrer.

Andr demeura muet, immobile, frmissant d'une indignation mle de
remords. Sans doute, sa mre avait d souffrir durant cette nuit
d'attente, mais,  son ge, tait-ce raisonnable de le traiter en petit
garon?

--Tu ne trouves rien  me dire? reprit Mme Heurtey qui sentit le coeur
lui manquer devant cette attitude.

--Que veux-tu que je te dise? rpondit-il  voix basse d'un air excd.
Tu m'interroges et tu me dfends de rpondre en mme temps.

--Mon fils! dit-elle entre ses dents serres. C'tait  la fois une
menace et un cri d'angoisse.

Andr ne voulut comprendre que la menace.

--coute, fit-il, viens dans ma chambre, puisque ta veux que je te
parle.

Elle le suivit et il ferma la porte.

--Je suis un homme, dit-il en se contenant, car il tremblait malgr lui
de colre; j'ai vingt-six ans;  mon ge, on sait ce qu'on fait. Tu ne
veux pas comprendre que je ne saurais, sans ridicule, m'assujettir 
rentrer au logis, le soir, avant minuit comme... (il cherchait une
comparaison, et d'une voix trangle jeta le mot  sa mre, pareil  un
outrage) comme une bonne!

Mme Heurtey tressaillit de la tte aux pieds, mais se redressa et le
regarda de ses yeux svres. Il avait dtourn les siens et continua,
avec l'accent mauvais de ceux qui se mettent dans leur tort et le
savent:

--On se moque de moi dans le monde... reprit-il.

--Lequel? demanda la mre, hautaine.

Il haussa les paules.

--Impossible de causer avec toi, maman, si tu le prends comme cela.
Bref, voici ce que j'ai  te dire: j'ai une clef de l'appartement, et
j'en userai, dsormais, pour rentrer quand il me plaira.

Mme Heurtey approuva d'un signe de tte, sans cesser d'attacher sur lui
son regard inexorable.

--Et puis, continua-t-il en se montant peu  peu, devant ce silence
qu'il sentait peser sur lui, ce n'est vraiment pas ma faute si tu
t'amuses  passer la nuit debout pour m'attendre. Tu n'avais qu' te
coucher, comme c'tait simple et naturel.

--Sans savoir si tu tais rentr? demanda la mre froidement.

--Parbleu!

Le silence se fit. Aprs un moment, il reprit d'un ton moins pre:

--Je regrette de ne pas t'avoir prvenue que je ne rentrerais pas... mes
amis m'ont retenu; quand j'ai vu l'heure avance, il tait trop tard
pour t'envoyer quelqu'un, j'ai cru que tu dormais, comme une mre
raisonnable.

Il essaya de sourire, mais ce fut un essai malheureux: sa mre le
regardait et l'coutait dans la mme attitude. Il fit un mouvement
violent et retint un juron entre ses dents.

Mme Heurtey s'assit: son nergie morale tait intacte, mais ses jambes
refusaient de la soutenir.

--Mon fils, dit-elle, je t'ai lev jusqu' l'ge d'homme, l'ge o l'on
se rend ridicule en tmoignant plus longtemps des gards  sa mre,
parait-il. J'ai lev ta soeur jusqu' sa vingtime anne dans la puret
et l'affection fraternelle. Je ne t'ai jamais demand l'emploi de tes
journes ni de tes soires; tu as t libre d'en faire l'usage qui te
semblait bon, mais les apparences taient au moins respectes.
Aujourd'hui, tu n'es pas rentr; ma dignit de mre et mon devoir envers
ta soeur m'imposent une loi trs dure, mais indispensable. Il se peut
que, par oubli, par erreur, par faiblesse, tu aies t entran ce soir
et que cela ne se renouvelle pas. S'il en est ainsi, je suis prte  te
pardonner, car je saie que tu m'aimes... Peux-tu me donner ta parole
d'honneur que cela ne se renouvellera pas?

Mme Heurtey s'tait un peu laiss branler en parlant; sa voix avait
flchi, son regard cherchait celui de son enfant.

Dans une sorte de vision, Andr revcut les heures inoubliables de cette
nuit sans pareille: un amour vritable, n du coeur, de l'imagination,
des sens,  la fois intellectuel autant que passionn, s'tait rvl 
lui, mille fois plus ardent qu'il ne l'avait suppos; Raffalle lui
avait dvoil un coin du monde intrieur dont ses fantaisies passagres
ne lui avaient jamais laiss souponner l'existence; il tait enivr,
bloui, il appartenait  une de ces passions o l'on trouve,

        ...Vnus tout entire  sa proie attache.

Mme Heurtey l'ignorait; mieux claire, elle n'et pas essay de lutter
contre cette force indomptable.

--Eh bien, mon fils? dit-elle, esprant provoquer une rponse selon ses
voeux.

Andr se redressa; ce n'tait plus le joli garon aimable, bon enfant,
facile  vivre, qui cdait volontiers par peur instinctive de la
discussion: c'tait un homme qu'elle s'aperut avec effroi n'avoir
jamais connu; pas plus qu'avant il n'tait dispos  la lutte, mais il
tait prt  la violence.

--Ma mre, dit-il, tu as tort de vouloir m'imposer des conditions. Tu
aurais d penser que peu de fils sont aussi respectueux, aussi tendres
que moi, et me savoir gr de ma conduite, sans chercher  me surveiller
de plus prs. Je n'ai rien  promettre, n'ayant pas l'intention de me
soumettre plus longtemps  ta rgle claustrale.

Les lvres de Mme Heurtey, devenues ples, frmirent pendant un instant,
sans qu'elle pt profrer une parole. C'tait une femme autoritaire et
rude, malgr le poli qu'elle avait acquis en ces dernires annes.

--Alors, mon fils, dit-elle, si bas qu'il se pencha pour l'entendre, je
ne pourrai pas te garder plus longtemps chez moi.

Sans rien dire, Andr tira sa clef de sa poche et la mit sur la table,
entre sa mre et lui.

--Tu me donneras bien huit jours pour dmnager? fit-il avec un petit
rire ironique et mauvais.

--Andr! murmura Mme Heurtey, tu rougiras plus tard de cette triste
nuit, de ce triste matin.

Il se dtourna d'un geste impatient. Elle se leva et gagna la porte.

--Tu ne prends pas la clef? fit-il un peu mu et inquiet en mme temps.

--Je te laisse huit jours pour prendre une dcision, rpondit-elle en se
retirant.




                                  V


Rest seul, Andr essaya de rflchir, mais une extrme fatigue nerveuse
lui enlevait la possibilit de concentrer ses penses; avec un geste de
renoncement, comme en prsence d'un problme trop difficile, il se
dshabilla  la hte et se mit au lit. Moins d'une minute aprs, il
dormait.

En se rveillant quelques heures plus tard, il aperut la clef sur la
table, et le souvenir de tout ce qui s'tait pass depuis vingt-quatre
heures lui revint avec force. Pendant qu'il faisait sa toilette, il
tourna et retourna dans sa tte les lments du problme sans arriver 
une solution.

Il connaissait sa mre; il savait quelle impitoyable rigidit se cachait
sous sa tendresse; il savait aussi quelle fermet de rsolution l'avait
soutenue durant toute sa vie, et il se rendait compte que sur le
chapitre des sorties nocturnes elle ne cderait pas. tait-il
indispensable vraiment qu'il se brouillt avec elle irrmdiablement 
cause de cela seulement?

Vingt fois, il maudit la rigueur puritaine et les habitudes de province;
il envoya au diable ceux qui ne comprennent pas la vie moderne; mais ces
exclamations, qui soulageaient sa colre actuelle, ne changeaient rien 
la situation: fallait-il rompre et s'en aller, au lieu de cder et
rentrer au logis comme devant?

--L'heure de Cendrillon et d'Andr Heurtey, avait dit Raffalle.

Il se sentit cingl comme d'un coup de fouet, par le souvenir de la
faon nigmatique dont elle avait prononc ces paroles. Non! il ne
pouvait plus permettre qu'on le traitt en petit garon! Il s'en irait,
le jour mme...

Il devait revoir la jeune femme dans l'aprs-midi, aprs l'heure du
travail; il savait qu'elle ne serait pas seule; mais elle trouverait
bien moyen de lui jeter un mot pour l'avertir d'un nouveau tte--tte.

Au souvenir de ce qui s'tait pass la veille, Andr se sentit pris de
fivre; il lui semblait  peine que ce fut rel, tellement c'tait
imprvu.

Elle l'aimait, il en tait sr,--elle l'avait aim longtemps, lui
avait-elle avou ensuite; mais trop fire, se mettant  trop haut prix
pour succomber dans une aventure banale, elle avait lutt avec elle-mme
tant qu'elle avait pu, et le mystre le plus profond devait couvrir leur
liaison, car Raffalle se montrait trs jalouse de sa rputation. Aucune
femme de conduite douteuse n'avait franchi le seuil de son htel.

Elle recevait presque uniquement des hommes, mais ceux-l parmi les plus
choisis. La finance, la politique et les arts se rencontraient chez
elle; il tait bon d'y avoir t prsent. Tout le monde tait avec elle
d'une irrprochable convenance: entre hommes on se demandait bien un peu
d'o tombait cette belle trangre  l'accent si parfaitement parisien,
mais au fond personne ne s'en inquitait, et on la prenait telle qu'elle
se montrait, riche, belle, correcte et intelligente. Une liaison avoue
lui et fait perdre tout le prestige qu'elle avait acquis ainsi; Andr
n'avait rien  lui offrir en change; donc, le secret tait
indispensable. Lui-mme l'aimait d'ailleurs si follement, qu'il et t
honteux de le laisser connatre, un amour sincre tant, parmi ceux
qu'il frquentait, la chose la plus ridicule qui se pt imaginer.

Mettre des lisires  sa passion, choisir des heures pour s'y livrer,
tre contraint de quitter Raffalle au moment o elle lui ouvrait ses
bras... Impossible, absurde! Si sa mre perdait la notion relle de ce
qui se peut et se doit, il en tait bien fch pour elle, mais il ne
permettrait plus qu'on le traitt en petit garon.

Avec des mouvements rageurs et saccads, il empila quelques vtements
dans sa valise, la ferma, la boucla, et, jetant un regard de ddaigneuse
piti sur la clef reste sur la table, il prit le bouton de la porte.

Un coup de sonnette l'arrta comme il allait ouvrir; d'un geste dpit
il lana la valise sur son lit. Quelle tyrannie, aussi, et quelle
misre, cette chambre bloque par le salon, d'o il ne pouvait sortir
sans tre vu! Force lui serait maintenant d'attendre la sortie du
visiteur malencontreux... ou de la visiteuse. Sa mre ne prenait-elle
pas plaisir  recevoir une demi-douzaine de vieilles dames ennuyeuses
qui n'en finissaient pas de s'en aller?

Ce n'tait pas la voix d'une vieille femme qui retentit dans la pice
voisine, mais celle de Niko Mltis.

--Le diable l'emporte! pensa Andr. J'avais compltement oubli que je
lui avais dit de venir djeuner avant d'aller au Noir et Blanc... Me
voil bien! Maman va lui tirer les vers du nez...

Le bruit des voix s'tait soudainement touff, et le jeune peintre
entendit fermer la porte de la salle  manger. Il regarda sa montre.

--Midi! faut-il que je sois bte pour avoir dormi si longtemps! Aller
djeuner avec eux,  prsent? Pas commode! Comment expliquer  liette
mon sommeil prolong? Et puis, quelle tte maman va-t-elle me faire?

Un gai soleil envoyait ses rayons jusque dans les carafes, qui
projetaient sur la nappe de brillants arcs-en-ciel; le visage svre de
Mme Heurtey portait une impression douloureuse, malgr le soin vident
qu'elle prenait pour l'adoucir; mais celui de sa fille, tourn vers Niko
Mltis, resplendissait de tendresse et de vie.

Elle tait dlicieuse dans sa franchise, sa simplicit, la bonhomie de
son regard, de son sourire, de toute sa charmante personne. Un peu
penche en avant, elle dposait sur l'assiette de Mltis les plus beaux
radis du ravier, les choisissant comme si c'taient des boutons de
roses.

Le beau Smyrniote, appuy au dossier de sa chaise, la regardait faire
avec complaisance, amus de la voir si bonne, si pleine d'attentions.

--Assez, mademoiselle liette, assez? Vous ne voulez pas que je les
mange tous?

--Encore un, fit-elle en tenant suspendu par ses feuilles vertes un
radis rose et blanc pareil  une fleur. Voyez comme il est joli!

--Mltis sourit et mordit  belles dents  mme celui qu'elle venait de
laisser tomber devant lui; mais une quinte de toux le prit, et d'un air
las il s'appuya en arrire, pendant que le joli visage d'liette
devenait ple.

--C'est trop poivr pour moi, dit-il, lorsque sa toux se fut apaise, je
ne suis pas raisonnable... ni vous non plus, mademoiselle.

liette le regarda d'un air si navr, dans sa douceur presque enfantine,
que Mltis, en souriant, tapota paternellement la petite main pose sur
le bord de la table, dans une attitude pleine de mlancolie...

--Voyons, mademoiselle liette, ne vous affligez pas ainsi; ce ne sera
pas encore pour cette fois; vous me ferez manger quelques ctelettes
saignantes de plus avant que je m'en aille en paradis.

La physionomie d'liette exprima une piti tendre et profonde; mais elle
ne dit rien. Mme Heurtey allait appuyer son doigt sur le timbre pour
sonner, lorsque Andr entra d'un air dlibr.

--Bonjour, maman, dit-il en baisant au front sa mre, sans affectation;
bonjour, liette; bonjour, Niko; tu as cru que je t'avais oubli? Je
vous demande pardon d'avoir dormi si longtemps; il y a des jours o l'on
est plus paresseux que d'autres...

Il s'assit et dplia sa serviette, comme  l'ordinaire. Mme Heurtey
sonna, la bonne parut avec un plat fumant.

--Je te demande pardon aussi, Niko, dit-il, j'ai oubli de dire que tu
viendrais djeuner, et si tu n'es pas aussi bien trait que de coutume,
tu ne t'en prendras qu' moi seul.

--Je suis toujours bien trait, rpondit le jeune homme. Je trouve mme
qu'on me gte.

--On ne peut gter ce qui est vraiment bon, monsieur Mltis, dit Mme
Heurtey, en faisant un effort pour se mler  la conversation.

Andr comprit que la prsence de sa soeur avait empch toute
conversation particulire entre sa mre et son ami, et s'en rjouit.

--Le vilain paresseux! dit liette en le menaant du doigt. Se lever 
midi quand on n'a pas rveillonn! Tu as donc t au bal?

--Prcisment! ft Andr avec empressement. Mltis le regarda de ct
et se mit sur-le-champ aux prises avec sa ctelette; il devinait un
mystre, bien qu'il n'ost encore souponner la vrit.

Le djeuner fut assez terne. Andr essayait par instants de jeter
quelques fuses de son esprit drle et brillant; Mme Heurtey disait 
peine une parole de temps  autre; liette tait demeure attriste, et
Mltis se sentait inquiet. Aprs son dpart, la veille, il s'tait fort
blm de n'avoir pas insist pour emmener son jeune ami; depuis qu'il
l'avait revu, il s'en blmait beaucoup plus encore.

Aprs le caf, qu'on prit  table,  l'ancienne mode, Andr passa dans
sa chambre et revint aussitt, son pardessus sur le bras.

--Viens-tu, Niko? dit-il; je suis un peu press; j'ai un modle  deux
heures, et aprs t'avoir introduit  l'exposition, j'irai travailler 
mon atelier.

--Je viens, rpondit son ami, en prenant cong des deux femmes.

Lorsque la porte se fut ferme sur eux, liette poussa un soupir.

--Quel dommage! fit-elle.

--Quoi donc? rpliqua Mme Heurtey, proccupe de sa pense unique, en se
tournant vers sa fille avec inquitude.

--Que ce pauvre Niko Mltis soit phtisique! condamn  mourir si jeune!
Tu ne trouves pas cela horrible, toi, maman?

Mme Heurtey soupira, plus lourdement que sa fille.

--Mieux vaut parfois mourir jeune, dit-elle, et laisser un souvenir sans
tache... comme ton pre...

--Oh! maman! Mon pre avait quarante-huit ans, et lui, M. Mltis, c'est
 peine s'il lui reste quelques annes  vivre... Et il aime tant la
vie! Aussi nous tcherons qu'il soit bien heureux, bien choy, n'est-ce
pas, maman? Il n'a plus de famille, et c'est un frre pour Andr... dis,
maman?

--Certainement, rpondit Mme Heurtey avec une sorte d'amertume.

La conversation d'liette lui semblait enfantine et vide, au point
d'tre intolrable; elle se retira dans sa chambre sous un prtexte
quelconque et laissa sa fille mettre en ordre, avec l'aide de la bonne,
les reliefs du djeuner; car c'tait une maison  la fois de bonne chre
et de soigneuse conomie.




                                  VI


La jeune fille s'en alla dans le petit salon, o rien ne parlait du
drame intrieur de la nuit; elle s'assit prs de la fentre, attira 
elle sa table  ouvrage, prit une broderie de soie aux tons effacs et
se mit  tirer l'aiguille en rvant.

Sa rverie suivit la pente accoutume et descendit dans la rue,
accompagnant Mltis. Elle songeait  lui volontiers et sans gne; la
rserve pudique, naturelle ou oblige, dont s'entoure la pense d'une
jeune fille  l'gard d'un jeune homme, ne lui imposait aucune
contrainte quand elle voquait l'image de l'aimable garon. N'tait-il
pas poitrinaire et condamn  mourir jeune? Toute la posie banale des
romances, chantes par sa mre auprs de son berceau, faisait une
aurole  la belle tte brune et passionne de l'infortun, condamn 
voir si peu de fois encore le retour du printemps.

L'aventure romanesque qui avait caus le mal de Mltis tait bien faite
pour attirer sur lui la sympathie, et ceux qui, aprs en avoir entendu
le rcit, ne venaient pas  lui la main tendue, taient bien rares.

Il tait n d'une mre franaise, fille de Franais sans mlange, marie
 un Grec de Smyrne. Son pre tait mort jeune; sa mre l'avait lev,
fils unique au milieu d'une niche de filles. Dans cette atmosphre de
tendresse, Niko tait devenu l'enfant le plus volontaire, le plus
despote et le plus doux qui se puisse imaginer.

Ses caprices faisaient loi dans sa famille; mais il n'avait gure besoin
d'exiger qu'on lui obit: le charme vainqueur, l'irrsistible clinerie
de ses manires, lui obtenaient d'avance ce qu'il souhaitait, et la
possession d'une fortune considrable lui permettait de restreindre bien
peu ses fantaisies. Malgr cette ducation singulire, il avait fait de
bonnes tudes; il parlait une demi-douzaine de langues, sans compter les
dialectes de l'Orient, et s'tait nourri, dans l'original, de la fleur
de toutes les littratures. Libre de se choisir une carrire, il
penchait vers la diplomatie, lorsque,  la veille de la guerre
franco-allemande, il perdit sa mre.

Aux premires nouvelles de nos dsastres, encore sous le coup de sa
douleur filiale, Niko se sentit Franais jusque dans les moindres fibres
de son tre; il avait dix-huit ans, toute la sve gnreuse de la
jeunesse bouillonnait en lui. Sans vouloir rien couter, il se fit
naturaliser Franais et s'engagea dans l'infanterie de marine. Il
esprait avoir le temps d'apprendre le mtier de soldat pendant que son
navire gagnerait la mer du Nord.

On sait comment le personnel de l'escadre fut vers dans l'arme de
terre. Sous les ordres du gnral Chanzy, le jeune Smyrniote, qui ne
connaissait que les eaux tides de l'Archipel, fit, vtu de toile, la
campagne de la Loire, et, aprs Patay, tomba une nuit, avec une blessure
lgre  l'paule, bris de faiblesse et de lassitude, sur un tas de
neige, au bord d'une route.

Un brave homme de cur, qui cherchait des blesss avec sa carriole, le
trouva le lendemain matin, le prit, l'emmena chez lui et le mit dans son
lit. Niko avait sur lui des lettres d'une soeur, de quinze ans plus ge
que lui, et devenue chef de famille; le cur connut ainsi l'origine du
pauvre garon dlirant et grelottant, qui se dbattait contre les
ennemis le jour et la nuit. Le nom de Xandra, qu'il avait pris pour
celui d'une matresse, fut celui qu'il crivit sur l'enveloppe destine
 porter la douleur la plus cruelle dans la famille Mltis.

Comment la soeur ane parvint-elle  accomplir son hroque voyage de
compassion fraternelle? C'est ce qu'il faudrait pouvoir raconter
dignement; elle arriva cependant, et la paix ayant t signe dans
l'intervalle, elle emporta son cher Niko, toujours dlirant et mourant,
jusqu'aux eaux bleues qui baignaient leur villa de Smyrne.

Il mit dix-huit mois  revenir  la vie, et de ces dix-huit mois, quatre
furent employs  le promener lentement sur le Nil; sa blessure tait en
elle-mme sans gravit, mais la double pleursie qu'il avait contracte
dans la neige avait laiss de telles traces que tout autre, moins
vigoureux, ft mort depuis longtemps. On le gurit, on le crut sauv,
mais son mal devait reparatre souvent, pour de longs intervalles, le
laissant  chaque reprise plus languissant.

Le propre de Niko Mltis n'tait pas une patience  toute preuve: il
chappa un jour  la surveillance inquite de ses soeurs et s'embarqua
pour la France, o il avait une nombreuse famille du ct de sa mre.
Bien accueilli, choy partout,  cause de lui-mme et aussi de son
patriotisme, il ne voulut plus retourner chez lui que de temps en temps,
contraint par la souffrance. Dsireux de savoir  quoi s'en tenir sur sa
sant, il interrogea l'un aprs l'autre trois mdecins clbres, dont un
illustre: leur avis fut celui du docteur de sa famille, du mdecin du
Caire qui l'avait envoy sur le Nil, bref celui de toute la Facult:
Mltis tait atteint de phtisie et devait se rsigner  vivre tout au
plus quelques annes encore.

Cette certitude n'assombrit pas outre mesure la bonne et brillante
nature du jeune homme.

--Si je n'ai que peu de temps  vivre, se dit-il, inutile d'baucher un
commencement de carrire et de perdre mon temps avec mes forces  des
dbuts qui n'auraient pas de suite. Je vais tcher d'tre heureux et de
me faire beaucoup aimer, afin d'tre beaucoup pleur.

Dans l'intervalle ses soeurs s'taient toutes maries,  l'exception de
Xandra, et quoique leur affection fraternelle ft aussi profonde, elle
tait devenue moins exclusive; il tait libre de vivre  sa guise, et il
en profita.

Il en abusa mme, mais c'tait ce qu'liette ne savait pas. Mltis eut
des bonnes fortunes dans tous les mondes, prit pour l'amour ce qui n'en
tait mme pas l'ombre, et se consola de nombreux mcomptes, en
constatant qu'au moins il ne s'ennuyait pas. Un soir, dans une soire de
finance, il avait rencontr Andr et s'tait pris d'amiti pour lui.
L'amiti de ce charmant garon, condamn  disparatre si tt, n'tait
pas une chose  ddaigner; Andr, flatt, prouva bientt pour lui une
affection trs sincre, et depuis, ils partagrent les mmes plaisirs et
les mmes travaux: ceci veut dire que Niko, tendu sur le divan de
l'atelier, fumait des cigarettes pendant que le jeune peintre
travaillait.

Au bout de deux ou trois mois, Andr amena son ami chez sa mre; non
sans une certaine hsitation d'abord, car Mltis tait riche, et
l'intrieur familial tait modeste. Mais Niko fut saisi ds le premier
instant par le parfum patriarcal de cette vie honnte; les soins de ses
soeurs, la tendresse de sa mre avaient laiss au fond de lui des
regrets et des aspirations qu'il tait loin de satisfaire dans son
existence actuelle.

Le frais visage d'liette, sa nave admiration, la gaiet qu'elle
apportait dans cette maison, sans elle austre, et mme la simplicit un
peu rigide de Mme Heurtey, le charmrent par contraste avec les femmes
qu'il voyait le plus dans l'intimit, et il prit l'habitude de passer
souvent avec elles la soire du dimanche. C'est ce qu'il appelait se
retremper dans le sein de la famille. En de telles occasions, il
apportait souvent quelques friandises orientales, envoyes tout exprs
de Marseille, parfois de Smyrne mme; mais il lui arriva aussi
d'apporter vulgairement des marrons, et ces jours-l ne furent pas les
moins joyeux.

Mltis brillait comme un astre de premire grandeur dans le ciel
d'liette. Elle s'tait attache  lui par la piti d'abord, puisqu'il
devait mourir. Et puis, il tait si beau, avec son visage oriental, ses
longs yeux noirs, ses cheveux brillants, avec ses gestes souples et
onduleux!

liette avait connu chez une de leurs amies un lvrier d'Ecosse, au poil
noir et pareil  de la soie floche, aux yeux tendres et rieurs, tout
jeune et dj trs grand, mince et long, aux mouvements si doux qu'il
semblait ne jamais dplacer en une fois qu'une portion de lui-mme.

--C'est tout comme M. Mltis, avait-elle dit en le caressant.

On avait ri, on l'avait plaisante sur cette singulire comparaison,
mais elle n'en avait pas moins conserv sa prdilection pour le beau
lvrier. Avec cela, pas l'ombre d'embarras, pas la moindre ide
romanesque; on ne saurait aimer autrement que comme un frre un homme
qui doit mourir, quand cet homme, surtout, est l'ami de votre frre; et
puis, la fortune de Niko le faisait graviter si loin! exactement comme
les toiles, dont on ne saurait approcher.

D'ailleurs, liette tait essentiellement pleine de bon sens et de
raison.

Mais elle avait vingt ans, et Niko incarnait pour elle la double posie
de l'Orient et de la mort.

Aussi, elle y songeait comme on songe aux roses qui se faneront, aux
ts qui finiront,  la jeunesse qui s'en ira, et elle aimait les roses,
les ts et la jeunesse.




                                VII


Dans la rue, Andr avait pris une allure assez rapide pour que Mltis
ft oblig de l'arrter au bout d'un instant.

--Tu m'essouffles, lui dit-il, je n'ai pas des poumons capables de jouer
 ce jeu-l. Si tu es press de te dbarrasser de moi, dis-le. Je suis
parfaitement en tat d'aller au Carrousel tout seul et de payer mon
entre!

--Je te demande pardon, fit Andr en ralentissant le pas; je songeais 
tout autre chose.

--Tu croyais, galoper vers le boulevard Pereire? dit Mltis sans
plaisanter.

--Pourquoi me dis-tu cela?

Andr s'tait arrt net en prononant cette phrase d'un ton bref.

--Parce qu'il m'a sembl hier soir que j'avais agi comme un ami discret
en me retirant; je me demande aujourd'hui si j'ai agi comme un ami
vritable.

Andr recommena de marcher, d'une allure plus raisonnable, et ne
rpondit pas.

--C'est moi qui t'ai prsent chez Mlle Solvi, continua Mltis, et je
commence  m'en repentir.

--Tu y vas bien, toi! rpliqua brusquement le jeune peintre.

--Oh! moi, je vais partout; c'est mme, je crois, ce qui constitue ma
position sociale. Mais ce n'est pas la mme chose...

Comme Andr ne disait rien, il ajouta:

--Moi, je n'en suis pas amoureux.

--Tu l'as t, tu me l'as dit!

--Amoureux signifie bien des choses diffrentes, mon cher ami. J'ai t
amoureux de Raffalle...

--Andr fit un mouvement d'humeur  cette appellation familire, et Niko
s'en aperut, mais continua imperturbablement:

--...Comme on l'est d'une trs jolie personne appartenant  un monde o
l'on peut esprer de se plaire et de s'oublier rciproquement sans qu'il
en rsulte de drame ou de tragdie...

--Ce n'est pas ainsi que tu me parlais de Mlle Solvi dans ce temps-l,
interrompit Andr schement.

--Tu voudras bien te rappeler qu' cette poque-l je t'en ai parl le
moins possible, riposta Mltis d'un ton qui n'admettait pas de
rplique. J'allais chez elle, comme beaucoup d'autres, je t'ai propos
de t'y prsenter, parce que c'est une maison intressante, curieuse
mme; tu n'es plus un enfant, et comme, aprs tout, il ne s'agissait pas
d'un mariage... je croyais que tu avais assez de jugement pour tirer
toi-mme tes conclusions...

--Et maintenant, parait-il, je n'ai plus assez de jugement pour...

--Pour quoi? demanda Mltis en s'arrtant. Remarque bien, reprit-il en
voyant Andr garder le silence, que tu me cherches querelle, au lieu de
me remercier d'tre si gentiment parti hier soir...

--On ne te l'a pas demand! fit Andr avec humeur.

--Je n'en ai que plus de mrite... Voyons, Andr, qu'y a-t-il? Car il y
a quelque chose...

--Il y a, s'cria le jeune homme sans y prendre garde, que ma mre m'a
fait une scne abominable ce matin.

--Mme Heurtey? Tu me surprends? Je ne la croyais pas de celles qui font
des scnes? Et  quel propos?

--Parce que je n'tais pas rentr... S'apercevant de son imprudence, il
se reprit et ajouta: ...assez tt cette nuit. Te figures-tu un garon de
mon ge surveill comme un gamin?

--Auparavant, fit Mltis, en tait-il de mme? Il me semble que tu as
ta clef?

Andr se mordit les lvres. Son ami le regardait du coin de l'oeil avec
une finesse malicieuse. Le mange de Raffalle ne lui avait point
chapp; si dtach qu'il en ft,  prsent, si peu pris qu'il en et
t, il avait gard de son ancien dsir de galanterie avec la jeune
femme un peu de la rancune que les hommes prouvent pour la femme qui
n'a pas voulu comprendre ou agrer leurs attentions. La pense qu'Andr
avait russi lui inspirait  la fois une trs lgre dose d'envie, un
soupon de crainte et une certaine compassion, car il ne le supposait
pas de force  lutter de ruse et d'habilet avec une aussi redoutable
adversaire. Quel que ft le but de Raffalle, et il ne la croyait pas
capable d'agir sans but, Andr ne sortirait de ses mains que lorsqu'elle
le voudrait bien, et pas sans blessures.

Cette rflexion lui inspira l'ide de faire un peu de morale  son ami,
s'il en tait temps encore, et malgr l'inutilit avre de toute morale
adresse  un homme amoureux.

--coute, dit-il, jusqu'ici tu as t fort raisonnable, et tu t'en es
bien trouv. Pourquoi changerais-tu de manire de vivre?

Andr rpondit par un mouvement d'paules si expressif, que Niko comprit
 peu prs tout ce qui lui restait  comprendre.

--En ce cas, dit-il, tu feras comme tu voudras. Seulement, continue de
travailler, parce que le travail, vois-tu, cela ne se quitte pas pour se
reprendre  volont. Et il y a dj longtemps que tu n'as fait quelque
chose de vraiment bien.

--Qu'est-ce que tu en sais? riposta Andr, piqu dans son orgueil
d'artiste jug par un homme tranger au mtier. Tu ne t'y connais pas!

--Quand je dis que c'est bien, tu trouves que je m'y connais! fit
Mltis avec une parfaite philosophie. Que je m'y connaisse ou non, je
te dis que depuis... depuis quatre ou cinq mois, tu n'as rien fait qui
vaille. A prsent, j'espre que l'inspiration va te revenir. Non, ne
m'accompagne pas, merci. Tu n'es pas en train de causer, moi non plus.
J'irai dner chez ta mre dimanche. Tche de t'y trouver, autrement tu
mettrais mon amiti dans une situation bien embarrassante.

Il s'loigna d'un pas indolent, laissant Andr le regarder avec un
mlange d'humeur et d'affection.

--C'est bien  lui de me chapitrer! pensait le jeune peintre, lui qui
mne une vie de btons de chaise... Je voudrais bien savoir ce qu'il
dirait, si sa mre l'obligeait  rentrer tous les soirs!

Andr prit le chemin de son atelier, mais son ami l'avait dit: il
n'tait capable d'aucun travail ce jour-l, pas plus que les jours
prcdents. Il congdia son modle et essaya de trouver un fond pour une
tude plus ancienne. A quatre heures et demie, n'ayant fait que gter
une chose dj mauvaise, il rangea ses pinceaux et s'en alla  l'htel
du boulevard Pereire.




                                VIII


Le valet de pied qui lui ouvrit avait l'air impassible d'un domestique
bien styl. Dans le vestibule, il croisa la femme de chambre de Mlle
Solvi, qui ne sembla pas se douter de sa prsence. Andr, peu accoutum
 de telles faons, s'tait dj demand quelle attitude il devait
prendre vis--vis de ces gens; rassur, il entra dans le salon o la
veille il avait engag une part de sa vie, peut-tre sa vie tout
entire.

Raffalle n'tait pas l;  peine rentre,--car il avait rencontr le
petit coup attel d'un cheval de premier ordre, mais sans talage de
luxe,--elle avait d passer dans sa chambre. Il l'entendait,  travers
la double portire qui servait de clture entre les deux pices, donner
 demi-voix des ordres  sa camriste, et une impatience nerveuse,
maladive, courait dans la chair d'Andr, crispant ses nerfs jusqu' lui
donner envie de pleurer.

On sonnerait tout ;'heure, bien sr, et il n'aurait pas eu le temps de
lui dire un mot... Elle savait qu'il tait l, pourquoi ne venait-elle
pas  lui? Elle devait avoir hte de le voir, ou bien, alors, c'est
qu'il n'aurait t pour elle qu'un jouet... Cette ide semblait  Andr
encore plus douloureuse que l'attente.

nerv, excit, fivreux, il marchait  pas lents dans le salon, se
heurtant aux objets bizarres et prcieux qui le remplissaient; il
s'accouda un instant sur le piano  queue, dont les cordes rendirent un
son plaintif, et reprit sa marche, comme s'il avait t cingl d'un coup
de fouet, craignant de briser quelque chose dans cette maison o il se
sentait plus mal  l'aise qu'il ne l'avait jamais t nulle part.

Le timbre de la porte d'entre rsonna; Andr s'arrta court, avec une
incroyable colre qui lui fit passer dans la bouche une saveur trange,
pareille  celle du fer ou du sang. Il attendit l'intrus en tournant le
dos, pour essayer de gagner une seconde et de se composer un visage...
Au bout d'un instant, qui lui parut interminablement long, le domestique
entra  pas presss de ses escarpins sans bruit, et dposa sur une
petite table basse, auprs du fauteuil de Raffalle, un norme bouquet
de roses blanches. Une carte, niche dans les fleurs, s'en chappa et
tomba  terre; le domestique la ramassa et la mit en vidence sur le
bouquet, puis sortit.

--C'est moi, dit Andr, qui aurais d lui envoyer des fleurs! Je suis
stupide!

Le bouquet l'obsdait, la carte le tentait; il s'approcha et, presque
sans le vouloir, la lut  l'envers: Niko Mltis!

Il envoyait un bouquet blanc  Raffalle. tait-ce ironie ou politesse?
Politesse, certainement, mais pourquoi blanc, aujourd'hui prcisment?
Bien des fois il s'tait fait prcder par des fleurs, mais il ne les
choisissait pas de cette couleur virginale...

Andr haussa les paules et se remit  marcher, en regardant autour de
lui.

Le salon tait vritablement luxueux et, malgr quelques lgres fautes
de got, vritablement artistique. Les rideaux et les portires de satin
d'une couleur indcise, flottant entre le rose et la feuille morte,
taient couverts de broderies o la chenille, l'or, l'argent et la soie
se mlaient en enroulements capricieux, semblables  des feuillages; de
grands pans de peluche d'un vert bronz, lger et mourant, avec des
reflets sombres comme la profondeur des forts  l'automne, servaient de
doublure et faisaient un contraste trs harmonieux. Les fentres voiles
de dentelle crue, d'un ton doux, jetaient un jour dor sur quelques
tableaux de choix suspendus aux murs, recouverts d'une peluche pareille
 celle des rideaux, o l'or des cadres clatait avec une somptuosit
rare. C'tait  la fois le salon d'une femme trs riche et d'une
personne ayant son originalit. Andr avait vu cela cent fois; jamais il
n'avait t autant frapp par l'arrangement ingnieux de cette demeure,
ni par le luxe qui s'y dployait.

--Elle possde donc vraiment une trs grande fortune? se dit-il, presque
malgr lui.

Dans l'cartement des portires, il vit apparatre Raffalle, qui lui
sourit sans entrer. D'une main elle retenait l'toffe brode, l'autre
pendait  son ct sur sa robe de laine rose ple, admirablement
harmonise avec le salon; elle portait des bijoux d'argent mat sur de
vieilles dentelles rousses. Ses cheveux noirs, fins et souples, qui
frisaient naturellement sans perdre leur brillant, ses yeux noirs, ses
lvres rouges, tout cela faisait un tableau exquis, dont l'artiste fut
aussi frapp que l'amant.

--Tout seul encore? dit-elle sans lcher les plis de la portire.

Il brlait de courir  elle, de la saisir dans ses bras, de s'assurer
qu'elle tait bien  lui. Dans ce cadre, dans ce costume, il n'tait
plus si sr qu'elle ft  lui; la clart du jour, sans dissiper le
souvenir des ivresses de la nuit, les rejetait dans une sorte
d'obscurit, comme la lumire du soleil pose de grandes ombres au pied
des murs clatants.

--Seul, rpondit-il sans oser s'avancer, car la femme de chambre pouvait
se trouver dans la pice voisine sans qu'il le st.

Raffalle laissa enfin retomber les plis du rideau et fit deux pas en
avant. Il avait couru  elle et baisait follement ses mains.

--Ah! je vous aime, je vous aime! murmurait-il sans savoir ce qu'il
disait.

Au contact de cette peau dlicate, il retrouvait la sensation de la
ralit.

Elle se contenta de sourire et baisa si rapidement la joue du jeune
homme, inclin sur sa main, qu'il sentit  peine le frlement de deux
lvres fraches; puis elle se dgager et se trouva debout devant la
chemine.

--Des fleurs? fit-elle. Oh! ce n'tait pas la peine. J'attends de vous
mieux que des fleurs!

Elle leva la tte en parlant, et son regard plein d'orgueil rencontra
celui du jeune homme; puis elle lut la carte et frona un peu le
sourcil.

--Mltis? Vous ne lui avez rien dit, j'espre? fit-elle, en se tournant
vers Andr avec une vivacit un peu rude.

--Rien du tout, je vous le jure!

--Enfin, si a l'amuse... Elles sont belles, ces roses...

Elle sonna et fit emporter le bouquet par le domestique, qui le rapporta
sur-le-champ dans un cornet de cristal. Andr, ne sachant que faire de
lui-mme, regardait le tableau de Corot qui tait la lumire intrieure
de ce salon.

--Asseyez-vous l, dit Raffalle en lui montrant un pouf, en face
d'elle; asseyez-vous, qu'on vous voie...

Il avait obi, mais le sige tait si bas qu'il put se laisser glisser 
demi, presque agenouill.

--Raffalle, fit-il, en lui tendant les bras.

--Chut! rpondit la jeune femme en mettant un doigt sur ses lvres. Ne
savez-vous pas que toutes les portes sont ouvertes? ajouta-t-elle en
souriant.

Andr avait grande envie d'envoyer au diable les portes ouvertes, mais
il n'osa. Cette matresse nouvelle, dans ce cadre somptueux, lui
inspirait un sentiment fort diffrent de ce qu'il avait ressenti
jusque-l dans ses liaisons; il se savait bien  elle, et n'tait pas
tout  fait sr qu'elle fut il lui. Jusqu'alors, il avait prouv le
contraire.

--On peut venir, fit-il tout bas avec impatience; pendant que nous
sommes seuls, dites bien vite quand je pourrai vous revoir...

--Mais... tous les jours! rpondit-elle avec une coquetterie consomme.

--Pas ainsi... vous revoir... comme hier.

Elle se redressa un peu dans son fauteuil et prit un air froid.

--Hier, dit-elle, a t un de ces moments qui valent toute une vie... Ce
ne sont pas des impressions qui se puissent renouveler...

--Comment! s'cria Andr, vous voulez...

--Ne parlez pas si haut, et ne me faites pas dire ce que je ne dis pas,
rpondit-elle avec une urbanit souriante qui acheva d'exasprer le
pauvre artiste. J'ai dit que des rencontres comme celle d'hier font
poque dans une existence, et que ce serait un crime de les rendre
banales en les multipliant. D'ailleurs, le soin de ma rputation a des
exigences dont vous n'avez pas l'air de vous douter, mon ami. Pour
qu'hier arrivt, il a fallu un concours de circonstances que je n'ai pas
 vous expliquer, mais qu'il me serait impossible de reproduire une
seconde fois.

La physionomie d'Andr s'tait assombrie  tel point, que Raffalle eut
peur d'avoir dpass le but.

--Nous nous verrons ailleurs, conclut-elle, avec un radieux sourire, qui
eut aussitt son reflet sur le visage du peintre. Mais rarement, oh!
trs rarement...

--Mais bientt, dites? Je ne puis vivre sans vous,  prsent, Raffalle,
vous m'tes devenue aussi ncessaire que l'air et la lumire.

--Une vraie passion, alors? demanda-t-elle en se penchant vers lui.

--Oh! oui! une vraie!

La voix d'Andr tremblait; il saisit les poignets de la jeune femme et
la contraignit d'approcher son visage. Au moment o leurs lvres se
touchaient, le timbre retentit. Raffalle se rejeta en arrire avec un
trouble qui n'tait pas jou et une rougeur qui n'avait rien de factice.

--Voyez  quoi vous m'exposez! dit-elle  demi-voix. Allez-vous-en;
sinon, avec la figure que vous avez, dans deux heures, tout Paris saura
la vrit!

--Je vous en supplie, murmura Andr, dites quand? o?

Le pas d'un homme lourd et content de lui-mme rsonna sur les mosaques
du vestibule; Andr s'tait lev et retourn; il salua Wueler, financier
bien connu, qui lui avait achet un tableau, et qu'il esprait dcider 
lui en acheter d'autres.

Il n'y avait plus pour le jeune artiste aucun espoir d'obtenir un mot de
Raffalle, car le collectionneur de toiles modernes faisait
d'interminables visites; le timbre rsonna encore, Andr ne savait 
quoi se dcider, lorsque Mltis entra.

D'un coup d'oeil, Niko sut tout ce qu'il voulait savoir. Vainement
Heurtey, qui s'tait rassis, prit un air indiffrent et dtach de tout;
vainement Raffalle entama dans toutes les rgles le sige du banquier
collectionneur, avec la science d'une dame patronnesse qui veut obtenir
des fonds pour une oeuvre de charit. Mltis possdait la finesse d'un
Asiatique, jointe  l'habitude du monde d'un Franais bien lev, et
rien ne put le tromper.

Paresseusement assis dans un grand fauteuil, il se donnait le plaisir de
la comdie: ses yeux longs et velouts se promenaient de l'un  l'autre,
avec les dehors d'une indiffrence de bon ton. En ralit, il s'amusait
plus qu' la Comdie franaise, disait-il  ses heures d'panchement,
et c'tait beaucoup, car il considrait la Comdie franaise comme une
des manifestations les plus brillantes du gnie artistique de la France.

Trouvant qu'elle avait assez favoris l'amateur de tableaux, Raffalle
se tourna vers Mltis, qui de spectateur devint acteur, sans dplaisir.

Elle le remercia de son bouquet d'abord, puis lui demanda son opinion
sur le Blanc et le Noir, alors dans toute la fracheur d'une glorieuse
exposition; et, d'un mot, elle rappela sans affectation l'hroque
imprudence du jeune Smyrniote au moment de la guerre, de faon 
provoquer un mouvement d'attention sympathique chez le banquier, et
enfin elle s'adressa  Andr qui restait muet, avec une expression
rageuse.

--Vous n'avez rien envoy au Blanc et Noir, vous, monsieur Heurtey?
dit-elle: le pinceau vous suffit? Vous devriez pourtant essayer, vous
qui possdez  un si haut point les qualits de grce et d'harmonie
indispensables au dessin!

Elle continua, mlant les trois hommes  la conversation, contraignant
Andr  rpondre et mme  sourire, jusqu'au moment o de nouveaux
visiteurs se prsentrent.

Le jeune peintre se leva alors, et Niko l'imita. Accompagns d'un joli
regard et d'une poigne de main ferme et franche, les deux amis se
trouvrent dans la rue.

--Quelle incomparable virtuose! dit Mltis. Elle a une faon
irrsistible de se jouer de vous; elle vous effleure  peine, et l'on
vibre comme un Stradivarius. C'est prodigieux ce qu'elle a fait sortir
de Wueler! Elle lui aurait vendu un tableau si elle en avait eu un 
placer. Mais toi, mon pauvre Andr, tu es un mdiocre instrument; tu
sonnes creux: tu n'es pas digne aujourd'hui d'tre tortur par ces mains
charmantes!

--Je ne suis pas en train, tu me l'as dit tantt, fit Heurtey d'un ton
bourru; excuse-moi, j'ai mal  la tte.

--Cela se voit! rpliqua Mltis avec une compassion o l'ironie
n'entrait que pour moiti. Bonsoir, mon pauvre ami.

Andr prit machinalement le chemin de la place Vintimille; il se
trouvait dans un tat d'esprit bizarre, fait principalement de
dsappointement, et qui, par instants, lui donnait presque envie de
pleurer comme un enfant.

L'attitude de Raffalle l'avait d'abord boulevers, puis constern.
Cette nuit, dont le souvenir le faisait frissonner encore, n'aurait-elle
donc pas de lendemain? Elle avait vaguement promis de le revoir, mais
n'tait-ce pas pour se dbarrasser de ses instances? Pourquoi? Elle ne
l'aimait donc pas? Et lui l'aimait... oh! oui! il l'aimait! de toute la
passion sensuelle qu'il pouvait ressentir, double par l'orgueil
satisfait et par on ne sait quel besoin de tendresse que tous les hommes
dont le coeur n'est pas absolument mauvais apportent dans leurs liaisons
amoureuses.

Raffalle avait I rompe toutes ses aspirations; Andr se retrouvait
seul, comme la veille, plus seul cent fois, de mme qu'aprs
l'blouissement d'un feu d'artifice, les yeux peroivent d'une faon
plus intense le noir de la nuit. Il avait besoin d'tre consol et
regrettait d'avoir quitt Mltis; ils auraient pu dner ensemble, finir
la soire dans quelque thtre. Qu'allait-il faire des heures jusqu'au
lendemain?

Machinalement, il mit la main sur sa poche et toucha la clef!

La clef! C'tait l le salut, la consolation, la tendresse! Il avait
bien besoin maintenant de cette libert entire dont il n'aurait pas
l'usage! Au souvenir du visage de sa mre, tir par l'angoisse, pli par
l'insomnie, Andr prouva un remords trs sincre.

Pauvre maman! c'est pourtant vrai qu'elle avait pass une nuit terrible!
Au premier choc, il n'avait pas voulu le comprendre; mais  prsent
qu'il s'en rendait compte, il s'expliquait qu'elle l'et mal reu! Et il
avait failli s'en aller de la maison, quitter toutes les douceurs de cet
intrieur o il tait roi... Il avait perdu la tte, assurment.

Andr tait un excellent garon, gt par l'admiration exclusive de sa
soeur, par les succs prcoces de sa jeunesse, par tout ce qui rsulte
d'un certain talent, d'une jolie figure et d'un aimable caractre; mais
son coeur tait tendre et bon, lorsqu'il n'tait pas en conflit avec la
domination imprieuse, froce, de ses passions. Il se sentit aussi
afflig que honteux de la scne du matin, et rsolut de faire tous ses
efforts pour en effacer le souvenir.

Il entra chez un ptissier et fit envoyer des friandises  Mme Heurtey;
chez un marchand de primeurs, o il remplit une corbeille de fruits
dlicats; puis chez une fleuriste, et se chargea lui-mme d'une gerbe
norme de fleurs, non sans un souvenir amer  l'adresse des roses
blanches de Mltis. Ayant ainsi prpar les voies, il grimpa
allgrement l'escalier, puis ouvrit d'une faon bruyante et triomphale,
avec la clef qui reprsentait en ce moment la paix domestique.

Dans la salle  manger, il voyait liette mettre la dernire main au
couvert; elle tourna la tte et l'aperut derrire son bouquet.

--Eh! frre! dit-elle, quelle fte crois-tu donc avoir  souhaiter
aujourd'hui? Tu t'es tromp, personne ici n'a droit  de si belles
fleurs!

--Maman a toujours droit  ce qu'il y a de plus beau au monde! rpondit
Andr avec une chaleur sincre. O est-elle?

--Dans sa chambre, qu'elle n'a pas quitte depuis le djeuner. Elle a,
je crois, mal  la tte.

liette avait dtourn les yeux en parlant; peut-tre avait-elle devin
quelque chose de la triste veille de la nuit..

Andr frappa  la porte avec la timidit d'un aspirant au baccalaurat
lorsqu'il parat devant ses juges, sentiment qu'il n'avait pas prouv
depuis bien des annes. Il entra, le pas incertain, les yeux pleins de
prire. Mme Heurtey, allonge dans son fauteuil, s'tait redresse.

--Maman, dit-il, j'ai t mchant, je ne le ferai plus. Veux-tu
m'embrasser?

Il dposa son bouquet sur les genoux de Mme Heurtey en prononant cette
formule enfantine d'excuse et de regret, et se pencha--non sans un peu
d'inquitude--pour recevoir le baiser demand.

Sa mre posa ses deux mains sur les paules de l'enfant devenu homme et
qui lui donnait des soucis d'homme; sans rpondre, elle plongea ses yeux
graves dans ceux d'Andr pour y lire la certitude de la sincrit.

Il supporta vaillamment le regard; en ce moment, il ne songeait
absolument qu' sa mre et  la peine qu'il lui avait cause; son dsir
le plus ardent de l'heure prsente,--il n'en avait jamais qu'un  la
fois, mais  celui-l il appartenait tout entier,--tait de recevoir le
pardon de cette bouche austre, et l'treinte de ces bras qui l'avaient
berc quand il tait petit.

--Alors, tu restes? fit Mme Heurtey en le tenant toujours  une petite
distance. Tu as rflchi?

--Je n'ai pas besoin de rflchir, ma mre chrie. J'tais fou, je crois
bien, ce matin! Dis-moi que tu me pardonnes, je t'en prie!

--Je te pardonne, dit lentement la veuve, mais ne recommence pas.

Ces paroles avaient t prononces d'une faon si grave qu'Andr en fut
tout secou et mme plus ennuy qu'mu; le bon garon tait du nombre
considrable de ceux qui veulent bien avouer leurs fautes,  condition
qu'on ne leur en reparlera pas et qu'elles n'entraneront pas pour eux
de consquences dsagrables. Satisfait pourtant, au fond, de voir la
paix rtablie, il embrassa sa mre  plusieurs reprises, la fit lever de
son fauteuil et l'emmena en triomphe au salon, o il l'installa prs de
ses fleurs.

--Et puis, ce soir, je vous emmne au thtre, dit-il, lorsque liette
vint les trouver.

--Ce soir? dit Mme Heurtey. Je suis bien fatigue, et j'aimerais mieux
aller me coucher.

Tout  coup elle s'avisa que laisser  son fils la disposition de la
soire solitaire serait peut-tre une imprudence, et elle se reprit:

--Si cependant cela vous amuse tous deux... liette la regardait avec un
sourire plus loquent que toutes les prires.

--Eh bien! nous irons, conclut-elle.

Ses deux enfants l'embrassrent, un sur chaque joue, comme au temps de
leur enfonce. Le dner fut gai; jamais Andr n'avait montr un esprit
plus drle et plus naturel. Mme Heurtey souriait, riait mme, de temps
en temps, mais au fond de son me grondait la redoutable question:
Est-ce une fausse alarme, ou bien l'heure prsente n'est-elle qu'un
moment de repos entre deux orages?




                                 IX


Raffalle se laissait habiller en songeant, et sa songerie lui procurait
l'motion douce qui suit les grands succs.

Pendant que sa femme de chambre,--personnage sage et mre, vieille fille
invtre, pleine de mpris pour les erreurs de la chair et de
considration pour les profits qui en rsultent,--tournait en silence
autour d'elle, accomplissant avec la gravit d'une prtresse les rites
sacrs de la toilette, Raffalle se disait qu'avec Andr elle avait bien
engag la partie.

Que voulait-elle, en ralit? Rien de plus que ce que veulent bien
d'autres femmes non maries,  tous les degrs de l'chelle sociale: se
marier.

Ce n'tait pas une fantaisie date de la veille, c'tait le voeu de sa
vie tout entire. Son enfance besogneuse lui avait fait l'effet d'un
mauvais rve; par penchant naturel elle aspirait  la considration qui
s'attache  l'pouse, elle souhaitait aussi la fortune, bien entendu: le
mariage seul pouvait lui donner tout cela  la fois. A partir de l'ge
de quinze ans, tous ses efforts avaient tendu vers ce but unique, et si
elle n'avait pas russi, elle pouvait se dire que ce n'tait faute ni de
volont ni d'habilet savante.

Trop savante, peut-tre? Une fois, deux fois, Raffalle avait chou au
moment o elle se croyait sre de la russite; elle s'tait vue
orpheline,  la veille de ses vingt ans, condamne  donner toute sa vie
peut-tre les odieuses leons de musique  peine payes...

Une colre l'avait prise alors, et elle avait accept la fortune, sans
le nom, d'un homme riche et sceptique. Elle s'tait vendue, mais trs
cher, avec une sorte de rage contre le monde qui ne voulait pas lui
donner tout ce  quoi elle avait droit.

Mme dans cette aventure, elle avait  peu prs sauv les apparences;
peu de personnes d'ailleurs s'inquitaient d'une fille sans fortune et
sans famille, sans amis mme, car elle tait alors aussi hautaine que
pauvre. Ceci se passait  Marseille une dizaine d'annes auparavant.
L'homme tait mort, Raffalle avait gard l'argent, et, quittant le
Midi, elle tait venue  Paris.

Elle n'avait pas renonc au mariage, et pensait trouver parmi les gens
de mondes si divers qu'on peut rencontrer dans une capitale, un homme de
talent, ft-il sans fortune, dont elle ferait un poux convenable. Elle
s'aperut bientt qu'avec ses gots de luxe, ce qui suffisait pour elle
ne suffirait pas pour deux; elle voulait un cadre pour sa beaut,
compltement panouie, pour son charme irritant et subtil. Elle comprit
qu'elle ne s'tait pas vendue assez cher.

Cela pouvait se rparer; il serait toujours temps de finir par le
mariage. Raffalle s'arrangea une existence qui ne ressemblait  aucune
autre. Pendant une priode de deux annes, elle ne sortit jamais que de
faon  pouvoir tre suivie, ne reut que toutes les portes ouvertes, ne
distingua personne et fut trs svre dans le choix des hommes qu'elle
consentit  admettre chez elle.

C'tait une originalit: les viveurs lgants voulurent tre prsents 
cette personne extraordinaire, qui n'appartenait ni au monde ni au
demi-monde, et qui vivait si correctement. On s'informa: la seule
personne qu'elle connt lors de son arrive  Paris, tait une ancienne
cantatrice, devenue professeur de chant, en possession de la
considration gnrale. Celle-ci ne put dire que ce qu'elle savait: elle
avait donn des leons  Raffalle du vivant de celle qu'on appelait Mme
Solvi; la jeune fille avait une belle voix et se destinait au thtre;
l'hritage de son grand-pre le tnor lui avait apport les moyens de
vivre sans travailler, ce qui tait une perte pour l'art...

Une jeune fille parfaitement belle et sduisante, qui ne veut pas tre
chaperonne, qui vit richement et ne reoit que des hommes, est expose
 toutes les mdisances.

Raffalle ne s'en inquita pas; plus que tout elle aurait redout la
perspicacit fminine, les amitis fminines, facilement changes en
inimitis quand elles n'ont pas de racines profondes. Elle sentait aussi
que, ne pouvant,  cause de son indpendance, se faire des relations
dans le vrai monde, elle ne devait pas en faire dans le monde  ct,
sous peine de choir irrmdiablement du pidestal qu'elle s'tait si
habilement construit.

Malgr l'incrdulit de quelques-uns, Mlle Solvi tait arrive  ses
fins: on disait qu'elle tait sage; peut-tre ne le croyait-on pas, mais
il lui suffisait qu'on le dit. Sa fortune augmenta rapidement, sans que
sa rputation en souffrit: un homme de got aimait  trouver chez elle
un luxe quasi royal, une socit trs choisie, des faons tout  fait
irrprochables; c'tait un salon du monde o ne se rencontraient point
de femmes... Si elle l'avait voulu, elle aurait pu s'enrichir de toutes
mains; mais le sentiment artistique, qui avait toujours jou un grand
rle dans sa vie, lui interdisait les complications de l'intrigue; celui
qui payait l'htel du boulevard Pereire put tre assur qu'il n'avait
point de rivaux.

Le secret fut admirablement gard; le mystrieux bienfaiteur, confondu
parmi une quinzaine d'amis souvent invits, avait plus d'une raison pour
souhaiter de n'tre point devin, et Raffalle et perdu la moiti de
son prestige avec l'apparente honntet de sa maison. Nul ne put dire
qu'il tait certain de quelque chose.

Les annes avaient pass. Raffalle se trouvait maintenant assez riche;
ce n'tait peut-tre pas toujours le mme personnage inconnu qui avait
contribu  grossir sa fortune, mais elle tait seule  le savoir, et
voulait dcidment se marier; non pas faire un de ces mariages comme on
en voit, o un homme vieilli, dconsidr, donne son nom pour une
fortune; mais un mariage qui lui ouvrit les portes du monde, d'un des
mondes au moins o elle aspirait  entrer.

Elle tait avise et prvoyait les choses de loin: sa beaut se
fanerait, sa grce et son charme perdraient leur puissance, et elle ne
voulait pas finir comme tant d'autres, dans l'oubli et la dvotion; elle
voulait pour elle-mme un ge mr respect et une belle vieillesse. En
attendant, elle voulait aussi faire un mariage d'amour.

Cette femme prudente avait en mme temps un idal d'amour; elle n'avait
jamais eu l'occasion d'aimer, dans sa vie secrte, quoiqu'elle et
sincrement essay de donner sa tendresse en mme temps que sa personne,
soit par ambition, soit par reconnaissance.

Elle chercha autour d'elle dans le monde artistique, qui passe pour tre
plus indulgent  l'gard des faiblesses du coeur; il lui semblait que
dans ce milieu brillant elle trouverait tout ce qu'elle pouvait avoir
ailleurs, avec quelque chose en plus qu'elle ne trouverait nulle part;
alors Andr lui fut prsent par Niko Mltis.

Ds la premire rencontre, elle l'aima; non sans rvolte d'abord. Il
tait trop jeune, pas assez clbre; mais elle l'aimait, et  cela elle
ne pouvait rien, tant habitue  se contraindre, mais non  se
combattre, ce qui est fort diffrent. Cet amour, venu sans qu'elle l'et
appel, sans qu'elle et rflchi, l'avait prise en dfaut et bouleversa
tout son plan de campagne.

Il n'tait plus question de se faire dsirer au point de pouvoir imposer
un pass nigmatique et une fortune dont l'origine s'accommoderait mal
d'investigations trop minutieuses; il fallait se faire pouser par un
homme qui ne pourrait plus vivre sans elle. Il fallait enchevtrer son
existence dans celle d'Andr,  ce point qu'elle lui ft ncessaire
comme l'air et la lumire, que sans elle il ft perdu comme un caniche
au milieu des voitures du boulevard. Lorsque Andr n'aurait plus rien en
lui qui ne ft elle, elle l'pouserait sans peine; le caractre indcis
et lger du jeune peintre lui en semblait garant.

En attendant, elle l'aimait comme on aime les beaux fruits mrs durant
les chaudes journes de juillet, mais elle patientait, sachant qu'il
l'aimait follement.

Elle tait dj assez avant dans l'excution de son programme,
lorsqu'elle apprit l'existence de la mre d'Andr; c'tait un obstacle,
mais non infranchissable,  ce qu'elle crut; au lieu de s'efforcer de le
renverser, elle le contourna; au dernier moment, il serait toujours
temps, ou de sduire la vieille dame, ou de passer outre, tout
simplement.

Et alors, rassure sur les moyens qu'elle sentait tous rassembls dans
sa main, elle avait jou la grande partie qu'elle venait de gagner, elle
s'tait donne  Andr, de faon  le griser compltement; quand il
voulut la revoir, elle se refusa.

C'tait bien jou assurment; depuis six jours elle l'avait tenu 
l'cart, le mnageant avec un soin extrme, tout en ayant l'air de le
repousser; mais il tait temps de le revoir, car aprs tout, par dpit,
il pouvait s'chapper... elle allait le voir ce jour mme; chez elle?
Non! Chez lui. Il ne s'en doutait pas, tandis qu'elle s'tait assure de
le trouver  son atelier  deux heures. Et elle irait ouvertement, sous
le prtexte le plus naturel.

--C'est bien, Hortense, dit-elle  sa femme de chambre, en acceptant la
glace  main qui lui tait prsente, afin qu'elle juget de son
apparence.

C'tait bien, en effet. Si Raffalle avait trente ans, elle en
paraissait vingt-trois ou vingt-quatre  peine, et elle devait rester
jeune trs longtemps, tant de ces femmes minces et serpentines sur
lesquelles l'ge n'a presque pas de prise, jusqu'au jour o il les
terrasse brusquement.

Elle adressa un sourire  sa charmante image, et un petit frisson
voluptueux la parcourut quand elle pensa  la surprise qu'elle allait
faire  Andr. Elle l'adorait vraiment, se le reprochant parfois, et se
disant ensuite qu'elle avait droit  tous les bonheurs, et, par
consquent,  celui-l aussi, avec les autres.

Elle se fit servir  djeuner, mais le repas lui sembla long et
ennuyeux;  peine avait-elle fini qu'elle se fit donner un chapeau et
une jaquette sombre. Ayant rsolu de faire des courses  pied, elle ne
voulait pas tre remarque. D'un air indiffrent, elle sortit et se
dirigea vers l'atelier d'Andr, situ non loin du boulevard des
Batignolles, dans une rue silencieuse.

Le coeur lui battait comme  une fillette en songeant  ce qu'elle
allait faire, et cette motion de la premire jeunesse, du premier
amour, qu'elle n'avait pas connue, lui semblait exquise; elle entrait
dans une re nouvelle, avec une sorte de ferveur et de navet qui la
trompait elle-mme.

Pour arriver  l'atelier, elle pouvait prendre l'avenue de Villiers et
les boulevards extrieurs; mais elle eut peur d'tre rencontre et
s'engagea dans les rues troites et sombres du vieux quartier des
Batignolles. Tout en cheminant, elle regardait les boutiques pauvres, la
foule affaire, les femmes en cheveux, qui allaient et venaient du
boucher  la fruitire, un panier  la main, tranant un petit enfant
derrire elles, ou le portant assis sur leur bras.

Que tout cela tait vulgaire! Le souvenir du milieu besogneux, des
mesquines souffrances endures jadis prs de sa mre, revint  la jeune
femme avec l'importunit des mouches d'aot. Elle aussi, comme ces
ouvrires, avait vcu dans des chambres troites tapisses d'un mchant
papier  six sous le rouleau; elle avait mont des escaliers noircis,
mal odorants... Elle passa sur ses lvres son mouchoir qui sentait la
violette, comme pour enlever l'odeur de misre voque par ce spectacle,
et marcha plus vite. Le temps pass tait loin et ne reviendrait jamais;
elle ne pourrait plus vivre dans ce voisinage d'ouvriers; la batiste et
les valenciennes taient une part de sa vie dsormais, et elle avait
bien fait, oui, vraiment bien fait! de se les assurer pour le reste de
ses jours.

La rue o demeurait Andr avait un aspect moins dplaisant; des arbres
malingres plants au bord du trottoir lui donnaient un faux air
d'ancienne prosprit. Raffalle n'tait jamais venue l, mais elle
s'tait informe d'avance et trouva la maison sans hsitation.

C'tait un btiment d'apparence modeste, mais convenable; l'atelier
tait au troisime tage; elle monta sans parler  la concierge qui
raccommodait des hardes dans sa loge et qui la laissa passer sur sa
mine, puis elle s'arrta devant la petite porte brune o tait cloue la
carte du jeune peintre. Elle sentait son coeur frapper de grands coups
dans sa poitrine, ce qui la fit sourire: cette motion tait vraiment
dlicieuse.

D'une main un peu nerveuse elle sonna. La porte, tire par un cordon,
s'ouvrit d'elle-mme. Raffalle entra dans l'atelier o Andr, debout,
lui tournant le dos, ajoutait quelques touches aux accessoires d'un
petit tableau.

Elle restait immobile, rose sous sa voilette, un peu surprise d'tre
reue ainsi; n'entendant rien, Andr se retourna et laissa tomber sa
palette.

--Vous! fit-il avec autant de surprise que de joie; vous!

Il s'tait avanc vers elle et lui avait pris les deux mains. Elle avait
un peu peur; dans un coin de l'atelier se trouvait un rideau, derrire
lequel pouvait se trouver quelqu'un.

--C'est moi! dit-elle avec une gaiet force; je suis venue vous
demander quelque chose.

Sans lui rpondre, Andr alla rapidement fermer la porte, pendant
qu'elle continuait au hasard, expliquant sa prsence  l'tre imaginaire
qui tait peut-tre l-bas, dans le fond.

--Je suis venue vous demander... de faire mon portrait.

Stupfait, Andr s'arrta  trois pas devant elle; dj elle s'tait
assise sur une chaise ancienne de forme lgante o tranait un bout
d'toffe.

--Vous n'avez donc pas de modle, aujourd'hui? fit-elle en interrogeant
de l'oeil tous les recoins de l'atelier, except celui que cachait le
rideau.

--Non, je ne travaille plus, rpondit-il d'un ton bref.

Si elle tait venue pour savoir comment il portait sa peine, elle
n'aurait pas la joie de le voir triste ou suppliant.

--Tout seul, alors, fit-elle. Personne l-bas? Elle indiquait le coin
suspect. Andr commenait  comprendre. Il alla relever le rideau, qui
cachait une petite chambre inhabite, o se rfugiait son modle quand
il lui venait des visiteurs.

--Rien, ni personne, dit-il en laissant retomber l'toffe.

Elle l'appela d'un geste naf, presque enfantin, et il s'approcha,
boudeur encore; elle saisit un coussin sur un meuble et le jeta  ses
pieds.

--Venez l, dit-elle, avec un sourire qui et perdu Andr si ce n'et
pas t chose faite. Venez l, tout prs, plus prs...

Lentement, fascin, il s'tait approch, elle tira un peu sur la main
qu'il laissait pendre  son ct, et il glissa  genoux.

--L, comme l'autre soir, dit-elle tout bas; vous ne savez pas pourquoi
je suis venue? Vous croyez que c'est pour faire mon portrait? Oui, vous
le ferez, mon portrait, et vous n'aurez jamais rien fait de plus beau;
mais ce n'est pas pour cela que je suis venue... c'est parce que...
parce que je vous adore!

C'tait absolument vrai, et elle le disait avec l'loquence de la
vrit.

--Mchante! mchante! fit Andr qui ne pouvait croire  son bonheur.

Elle se contenta de sourire.

Raffalle aimait le jeune peintre, mais elle s'aimait aussi
prodigieusement; tout ce qui l'entourait devait concourir  la
satisfaction de ses gots; aussi lui fit-elle ses observations sur la
faon dont il tait log.

--Ceci n'est pas digne de vous, mon ami, lui dit-elle en parcourant des
yeux l'atelier; un homme de votre valeur ne devrait pas habiter une
maison d'aussi bourgeoise apparence, ni un logis si peu convenablement
meubl.

--J'y ai pourtant fait de bons portraits, et bien pays, rpliqua
Heurtey, qui n'aimait gure  tre blm, mme dans les choses
extrieures.

--Je ne vous dis pas le contraire, cher Andr; c'tait bon autrefois,
quand vous n'aviez pas la notorit que vous avez obtenue depuis peu;
mais  prsent...

Il ne paraissait pas convaincu. Parmi les recommandations de sa mre,
celle de conserver l'atelier o il avait fait ses dbuts tait une des
plus importantes, et, il devait le reconnatre, une des mieux fondes:
le jour y tait excellent, la situation commode et le loyer modique.

--Je pourrais l'arranger mieux, dit-il avec hsitation; Quelques meubles
anciens et une ou deux tapisseries lui donneraient une tout autre
apparence, je vous assure.

--Sans doute, cher Andr; mais ce n'est pas seulement l'intrieur... la
maison est vraiment mdiocre; et puis, le quartier... Il y a encore
autre chose... Vous ne comprenez pas?

Il ne comprenait pas du tout; elle le fit asseoir tout prs d'elle, les
deux mains dans les siennes, plongeant ses yeux noirs dans les yeux gris
du peintre.

Elle lui expliqua qu'elle ne pouvait le recevoir chez elle comme elle
l'avait fait une fois. Par hasard, de temps  autre, ce ne serait pas
impossible, mais de loin en loin seulement,  cause de ses domestiques,
du soin de sa rputation. Si l'on venait  le voir sortir, le matin, sa
situation croulerait immdiatement. Elle viendrait chez lui, souvent,
mais cette maison tait trop loin de chez elle; elle ne pouvait pas y
venir  pied,  moins que la journe ne ft trs belle, comme
aujourd'hui, et encore ce serait bon tant qu'il ferait le portrait, mais
ce portrait ne durerait pas toujours. Et ensuite?

Il devait chercher un atelier sur-le-champ, beaucoup plus rapproch
d'elle, avenue de Villiers, par exemple, ou rue de Prony. Il y en avait
de charmants, pas chers du tout.

--Et puis, vous gagnez beaucoup d'argent maintenant, dit-elle avec un
sourire triomphant, et il ne faut point passer pour un avare. C'est
entendu, n'est-ce pas?

Elle se leva, cherchant autour d'elle ses gants, son mouchoir, avec des
mouvements d'une lgance, d'une distinction dont Andr fut frapp. Dans
le cadre luxueux de son htel, dans ses toilettes toujours remarquables,
il n'tait pas tonnant que Raffalle et l'air d'un objet d'art; mais
dans cette robe de laine, ici...

Le jeune homme saisit soudain la mesquine apparence de son atelier, dont
il ne s'tait encore point avis; en effet, les meubles dfrachis,
corns, uss, n'taient pas faits pour cette crature dlicieuse, et il
rougit en pensant qu'elle s'en tait aperue.

--Le portrait, dit-il, en la retenant par la main, il faudra le faire
ici pourtant... Jamais je ne trouverai un jour plus favorable... et
puis, si cela ne vous fait rien, j'aimerais  le faire dans le costume
o vous tes... Si vous saviez comme cela vous va, ce noir... vous tes
l dedans comme dans une lumire... Henner voudrait vous peindre ainsi.

--Soit, fit-elle en riant, si vous voulez; mais alors, vous en ferez un
autre, dans le nouvel atelier, un portrait en pied, avec une robe, une
robe!... Vous verrez.

--Tout ce que vous voudrez, mais celui-ci, la tte seulement, un petit
bout de cou, votre toque... Mon Dieu, que vous tes belle, Raffalle, et
quand je pense que vous m'aimez!

Elle secoua la tte d'un air mutin, pour lui dire non.

--Vous ne m'aimez pas?

--Non! Je vous l'ai dit: je vous adore! Venez dner demain; j'ai les
plus beaux spcimens parmi mes habitus; et puis, vous savez, on en
parlera, de ce portrait; je l'annoncerai, je ne veux pas en faire un
mystre, ce serait trs imprudent. Et nous l'exposerons. A demain, cher;
ne me reconduisez pas, je le dfends.

Elle disparut dans l'escalier sombre. Rest seul, Andr fit quelques
tours dans l'atelier, la tte leve, la poitrine dilate par l'orgueil
et la joie.

--C'est toute ma vie que j'ai l, entre les mains, se dit-il; ma vie de
peintre et ma vie d'homme. Il me fallait un modle comme celui-l pour
faire un chef-d'oeuvre, et un amour comme celui-l pour me mettre hors
de pair. Elle est vraiment royale! Il s'habilla pour sortir, toujours
sous l'impression qu'il lui tait arriv quelque chose
d'invraisemblable, de presque surnaturel, et descendit dans Paris. La
gaiet de cette belle journe flottait dans l'air avec une fine
poussire dore qui donnait aux choses une apparence molle et
somptueuse. Sur les grands boulevards, il rencontra des amis, distribua
des poignes de main et des paroles aimables avec une profusion peu
ordinaire.

--Tu viens donc de faire un hritage? lui demanda un camarade grincheux.

En lui-mme Andr pensa qu'il possdait de ce jour mieux que la fortune,
car il avait ce que rien ne pouvait payer...

Il le croyait, du moins.




                                  X


--Je vais changer d'atelier, dit ngligemment Andr  sa mre, le
lendemain en djeunant.

Mme Heurtey leva la tte, qu'elle tenait souvent baisse, par habitude
de travailleuse pensive, et fixa sur son fils ses yeux clairs qui
voyaient trs loin.

--Pourquoi? fit-elle simplement, bien que tout son sang et reflu  son
coeur pendant qu'il parlait, avec la sensation immdiate de l'ennemie
invisible.

--Il est trop laid, trop mal situ; jamais je ne me ferai une situation
avec cet atelier-l! rpondit Andr non sans un peu d'humeur. Il
n'aimait pas qu'on le pousst au bout de ses raisonnements quand il se
sentait des fantaisies.

--Tu y as fait de bons tableaux, reprit Mme Heurtey, et de bons
portraits; c'est l que ta situation a commenc, Andr, et c'tait plus
difficile de la crer que de la soutenir.

--Je ne dis pas, ma chre maman; mais le sicle a march, la mode est
aux ateliers lgants; je gagne assez d'argent pour qu'il me soit
impossible de rester plus longtemps entre ces vilains murs...

--Tu peux l'embellir...

--Dans cette vilaine maison...

--Elle est propre, cependant.

--Dans un quartier impossible!...

Mme Heurtey se tut; elle sentait derrire les paroles de son fils la
volont d'une autre.

--Dans quel quartier voudrais-tu donc aller? reprit-elle aprs un
instant employ par Andr  tracer des dessins sur la nappe avec son
couteau  dessert.

--Je ne sais pas... sur le boulevard de Clichy... ou dans l'avenue de
Villiers...

L'avenue de Villiers! Les instincts conomiques de Mme Heurtey se
rvoltrent; autant vaudrait louer le pavillon de Marsan!

--Tu n'y penses pas! fit-elle; les loyers y sont hors de prix!

--Qui veut la fin veut les moyens! dit schement Andr.

--Cela dpend de quelle fin tu parles, riposta la mre.

Leurs yeux se rencontrrent, et Mme Heurtey comprit que cette fois
c'tait la guerre.

--Andr, dit-elle d'un ton calme, bien que tout son sang bouillonnt en
elle, les raisons que tu me donnes sont mauvaises; ton atelier est
excellent, il n'est pas cher; tu y as t heureux; si tu l'abandonnes,
prends garde que ta chance ne t'abandonne de mme...

--Je te demande un peu, maman, ce que a peut y faire? dit Andr avec
une mauvaise grce absolue.

--Ne rponds pas  mes paroles, mon fils, et comprends-les, car tu sais
ce que je veux dire. J'ai t jusqu'ici une mre heureuse, fire de toi,
pleine d'esprances pour l'avenir;  prsent, j'ai peur... Je t'en prie,
Andr, garde ton atelier. Ce n'est pas seulement parce qu'il est bon et
pas cher, mais surtout, tu entends? surtout! parce que le quitter, c'est
renoncer  toute ta jeunesse, c'est renier tes dbuts, c'est commencer
une vie nouvelle, qui ne vaudra pas l'ancienne...  moins que... tu
n'aies envie de te marier... Dans ce cas...

Sa voix s'teignit; Andr gardait le silence; le peu d'espoir qu'elle
avait encore pu conserver mourut avec le son de ses paroles.

--Tu le garderas, dis, mon fils, pour faire plaisir  ta mre? Tu n'es
plus un enfant, quoique tu sois encore bien jeune... Je sais que je ne
peux plus te commander comme au temps o tu tais petit, et ces
commandements, tu sais, Andr, que c'tait pour ton bien! Mais si je te
prie de faire une chose qui me rendrait heureuse, ou de ne pas en faire
une qui me causerait du chagrin, tu ne voudrais pas, mon cher enfant,
refuser  ta mre ce qui ne serait que pour ton bien?

La voix de Mme Heurtey s'tait faite si tendre que sa fille liette,
tmoin muet de cette scne, se leva doucement et sortit, de peur de
pleurer tout haut. Andr, profondment mu, alla  sa mre et
l'embrassa.

--Tu ne peux vouloir que mon bien, ma mre chrie, lui dit-il; et
volontairement je ne te ferai jamais de peine. N'en parlons plus.

Il l'embrassa encore une fois, d'un mouvement un peu forc, puis chercha
ses gants dans ses poches, lui dit au revoir et sortit sans explication.

Dans l'escalier, il maugrait en dedans de lui-mme; entre la volont de
Raffalle et celle de sa mre, il se sentait pris comme entre deux
trains, sans pouvoir viter la collision. Tout  coup, il eut une
illumination.

--C'est si simple! se dit-il. Je garderai l'ancien atelier pour faire
plaisir  maman, et j'en prendrai un autre pour faire plaisir 
Raffalle! Cela me cotera un peu plus cher, mais je ne suis pas  cela
prs, maintenant! L'ennuyeux, c'est qu'il faudra meubler le nouveau...
mais les tapissiers sont faits pour attendre!

A cette ide, il eut une sorte de remords; un des principes qu'il tenait
de sa mre tait de tout payer comptant: pour la premire fois,
allait-il s'en dpartir?

--Oh! ce ne sont pas des dettes, pensa-t-il; les dettes sont les sommes
qu'on ne peut pas payer, et j'ai de l'argent plac, bien plus que je ne
veux en mettre  meubler l'atelier... Allons le chercher, cet den o
elle viendra me voir!

L'occupation tait dlicieuse: visiter des ateliers grands ou petits,
avec ou sans appartement, et se demander quelle figure son rve d'amour
ferait dans ce cadre encore rudimentaire, tait un passe-temps
enchanteur. Andr en fit l'preuve pendant plusieurs jours de suite, non
que les ateliers disponibles fussent nombreux, mais prcisment parce
qu'ils demandaient des recherches approfondies.

Un soir qu'il communiquait ses difficults  Raffalle, un moment avant
l'arrive des autres convives, pris  dner comme lui, elle dit
ngligemment:

--Je connais quelque chose boulevard Malesherbes,  cinq minutes d'ici,
qui ferait admirablement votre affaire. C'est un atelier qui a t
occup par un peintre hongrois, rcemment retourn dans son pays.

Le lendemain, avant dix heures du matin, Andr visitait ce paradis de
ses rves. Il n'avait rien vu de mieux, en effet. Le prix lui fit faire
une petite grimace: cinq mille francs, un atelier de grandeur moyenne et
deux petites pices! Mais, comme le lui fit remarquer le concierge,
c'tait au premier, avec un escalier particulier, formant petit htel...
Raffalle pourrait venir l sans crainte des rencontres dangereuses.

--Et le tapis de l'escalier est un vritable Orient, monsieur, ajouta le
concierge.

C'tait bien tentant, mais la dpense effrayait Andr, qui promit de
donner une rponse dfinitive le lendemain.

La journe tait triste et brumeuse; en rentrant  son atelier des
Batignolles, il fut choqu de voir les gouttelettes d'eau se condenser
sur le vernis de l'escalier; on et dit la sueur des murs. La nudit des
marches sans tapis, la laideur des peintures imitant un vilain marbre
jauntre, cailles par endroits, lui sauta aux yeux pour la premire
fois. Vraiment, Raffalle ne pouvait plus hasarder dans ce lieu
dplaisant ses pieds habitus  fouler des merveilles de richesse et de
coloris.

Presque tout  fait dcid, il alla, comme de coutume, dner en famille.
Pour la premire fois, il remarqua la propret scrupuleuse, bourgeoise
et mesquine de la salle  manger. Les esquisses sans cadres accroches
au mur ne parvenaient pas  attnuer la vulgarit du papier, o un brun
jauntre et un vert criard s'enlaaient en arabesques lourdes et
communes.

--Mon Dieu! que ce papier est donc affreux! fit-il avec un demi-soupir.
Est-ce qu'on ne pourrait pas le changer?

--A quoi bon? rpondit tranquillement Mme Heurtey. Il est couvert de
tableaux qui empchent de le voir!

Andr ne fit aucune objection; mais ses regards, que sa mre suivait en
silence, allaient de la toile amincie, lime, de la nappe, souvent
reprise, au vilain buffet d'acajou, jadis apport de Cherbourg, et il
s'tonnait d'avoir vcu si longtemps au milieu de ces choses laides sans
en tre choqu. Il avait bien su arranger le salon avec quelque
fantaisie, mais la salle  manger tait demeure le domaine incontest
de sa mre et de sa soeur.

Depuis quelques mois dj, avant le jour qui avait introduit l'amour de
Raffalle dans son existence, le jeune peintre dnait souvent  l'htel
du boulevard Pereire; Mlle Solvi possdait un petit groupe d'amis, une
quinzaine tout au plus, qu'elle nommait ses habitus: Mltis et Wueler
en faisaient partie. Parmi ceux-l, trois ou quatre fois par semaine,
elle en choisissait cinq ou six; Andr faisait maintenant partie de
presque tous les dners, et, par suite d'un calcul savant de l'htesse,
n'y rencontrait jamais les mmes hommes deux fois de suite, ce qui avait
pour rsultat de ne pas attirer l'attention sur sa frquente prsence.

La table de Mlle Solvi tait servie avec un luxe, solide et rel, comme
tout le luxe de cette maison. Les vins irrprochables, la cuisine
parfaite, l'argenterie de bon got, les cristaux, les fleurs rares, tout
tait fondu dans un ensemble harmonieux auquel on ne pouvait gure
rsister.

Jamais encore Andr ne s'tait avis de comparer les ragots savoureux,
mais conomiques, de sa mre avec les menus somptueux de Raffalle: ce
jour-l, la comparaison s'imposa avec une telle force qu'il en fut
stupfait. tait-il, assis devant cette nappe use, le mme Andr
Heurtey qui, l'avant-veille, avait dn chez la royale Raffalle?

Lorsque les hasards de la vie ont voulu qu'un homme ment de front deux
existences trs diffrentes, il arrive que cela se fasse inconsciemment,
d'une faon machinale, qui anantit la bizarrerie du contraste. Un
employ ou mme un ouvrier, occup tout le jour  des critures ou 
quelque mtier, endossera son habit noir pour aller jouer d'un
instrument quelconque dans un thtre ou bien dans un concert, et le
dpouillera sans penser au gouffre qui spare cette existence artistique
de son gagne-pain quotidien. Mais lorsqu'une circonstance fortuite a
fait saisir la diffrence, il se produit entre ces deux existences
accoles, non soudes, une commotion qui peut les sparer  jamais.
L'inconscience a disparu, et, dans la plus brillante de ces fonctions,
la gne accompagnera le souvenir de la plus humble. C'est ce qu'Andr
ressentit tout  coup. Le bonnet de linge blanc que sa mre portait
quand elle avait froid ou se sentait souffrante, cessa soudain de lui
paratre une aurole autour de cet honnte visage; la figure souriante
de sa soeur elle-mme ne trouva pas grce devant ses yeux.

--Tu te coiffes mal, lui dit-il, pendant que les cheveux noirs et soyeux
de Raffalle, embroussaills savamment, revenaient  la mmoire de son
regard. Tu ne sais pas t'arranger, tiens!

Il s'tait lev, d'un coup de main il avait ml, rebrouss, abaiss les
vagues naturelles des cheveux chtains d'liette o brillaient des raies
d'or fonc, et lui avait fait une coiffure virginale et
provocante,--comme celle de Mlle Solvi.

--Tu es cent fois mieux ainsi, dit-il en reculant pour la mieux voir.
Regarde plutt dans la glace.

liette se retourna et aperut dans le miroir son dlicieux visage
transfigur par l'arrangement de sa chevelure. Elle rougit de se voir si
diffrente d'elle-mme, et d'un air timide, presque honteux, s'adressa 
sa mre:

--Qu'est-ce que tu en penses, maman?

Mme Heurtey avait fronc le sourcil.

--Je n'aime pas cela, rpondit-elle; une jeune fille doit avoir l'air
modeste et ne pas chercher  ressembler  un modle.

Dans la bouche de la rigide provinciale, ce mot: modle, prenait une
signification particulire, o se rsumaient tous les pchs et tous les
mpris.

liette remit ses cheveux en ordre. Son frre avait cout en silence,
avec une certaine amertume. Entre sa mre et lui le gouffre se creusait
et s'largissait de minute en minute. Bientt ils n'auraient plus en
commun une seule manire de voir, et assurment les torts n'taient pas
de son ct! Pourquoi se refusait-elle  admettre quoi que ce ft de
nouveau?

Le lendemain, Andr loua l'atelier et se rendit chez un tapissier en
renom, qui promit de l'arranger en quarante-huit heures, ainsi que les
deux petites pices contigus, dont l'une ferait une salle  manger et
l'autre une chambre  coucher.

--Le tout trs simple, mais de bon got, insista le jeune peintre. Ce
n'est qu'une installation temporaire, et je ne veux pas de frais
exorbitants.

--Soyez tranquille, monsieur, j'ai compris, rpondit l'artiste en
ameublements avec un sourire entendu; c'est pour attendre votre htel,
l'htel que vous achterez dans deux ou trois ans...

Et en effet, pourquoi Andr n'achterait-il pas un htel dans quelques
annes? Aim de Raffalle, que ne pouvait-il pas esprer et tenter? La
possession de cette matresse quasi divine lui donnait en lui-mme une
confiance qu'il n'avait jamais connue, et il sentait son talent crotre
avec elle.

Le tapissier tint parole; dans l'aprs-midi du troisime jour l'atelier
par de neuf reut la visite de Mlle Solvi.

--C'est gentil, chez vous! dit-elle  Andr qui attendait, le coeur
battant, une parole d'approbation. C'est mme trs gentil! Vous verrez
quelle masse de portraits vous ferez! L-bas, c'tait vraiment
impossible!

--Vous avez raison, rpondit Andr, c'tait impossible. Le premier
portrait que je vais faire sera le vtre... en noir, vous savez?

--Je veux bien, rpondit-elle. Quand il vous plaira.

Le lendemain soir, comme le premier jour de leur liaison, Raffalle
retint Andr pass minuit; d'un air inquiet, il regardait le petit
cartel qui marquait l'heure cruelle...

--Vous voulez envoyer chez vous? dit-elle en suivant la direction de ses
yeux. Vous avez raison; il ne faut pas donner d'inquitude  votre mre.
Tenez, voici une enveloppe, vous avez une carte sur vous? crivez au
crayon que vous tes retenu en soire... On va trouver un
commissionnaire.

--A cette heure? demanda Andr, encore hsitant.

--A toutes les heures, quand on sait o les chercher. Donnez-moi
seulement votre billet. C'est bien.

Elle disparut un instant et revint, comme s'il s'agissait de la chose la
plus simple.

--Seulement, mon cher Andr, dit-elle,  prsent que vous tes
commodment install, je ne comprends pas que vous restiez assujetti 
ces petits ennuis. Si vous logiez chez vous une fois pour toutes, bien
des inquitudes seraient pargnes  votre pauvre mre... et nous
aurions plus de temps  vivre ensemble.

Elle avait prononc ces derniers mots avec une grce indicible faite de
tendresse et de volupt. Andr bloui lui tendit les bras et la prit sur
son coeur.




                                 XI


--liette, tu as promis  Mme Forgeot de lui porter ce livre
aujourd'hui..., il ne faut pas lui manquer de parole. Va, ma fille.

liette ne semblait pas aussi dispose que de coutume  obir sans
hsitation; elle regarda sa mre, puis Mltis, effondr dans un
fauteuil au coin du feu, et resta immobile.

--Va donc! rpta Mme Heurtey.

--J'y vais, rpondit-elle  regret. Monsieur Niko, vous souffrez plus
que de coutume, aujourd'hui?

--Mais non, mademoiselle; pourquoi me faites-vous cette question?

--C'est que vous avez l'air si fatigu!

Malgr son assurance, Mltis ne put se dfendre de rougir  cette
remarque ingnue.

--Je suis fatigu, oui, mademoiselle, j'en conviens, mais je ne suis pas
malade.

--Pourquoi tes-vous fatigu comme cela? Dans l'tat o vous tes, vous
devriez vous mnager... C'est trs mal!

--Je me suis couch un peu tard, mademoiselle; j'ai eu tort; vous avez
raison. Je ne le ferai plus!

Il lui souriait avec bont, elle rpondit par un sourire un peu timide
et rangea ses petites affaires dans sa table  ouvrage.

--Adieu, monsieur, dit-elle sans s'approcher.

Il souleva sur ses deux coudes son grand corps souple et paresseux.

--Au revoir, mademoiselle; pourquoi me dites-vous adieu?

--Parce que... vous serez peut-tre parti quand je rentrerai.

--Avez-vous donc l'intention de rester absente si longtemps?

--Non, mais Mme Forgeot aime bien  parler, elle me retient...

--Alors, venez me donner la main! on donne la main aux gens, quand on
les quitte: vous ne saviez pas cela, mademoiselle?

Avec le mme sourire hsitant et un peu mlancolique, liette s'approcha
du jeune homme et lui prsenta sa petite main rougeaude et fluette,
qu'il retint un instant dans la sienne pour en savourer l'treinte
frache et timide; puis il la laissa aller. Adressant un signe de tte
affectueux  sa mre, elle sortit sans mot dire.

--Quelle dlicieuse enfant! fit Mltis quand elle eut disparu.

--Oui, une bonne petite fille, rpondit la mre, en coutant d'un air
proccup les bruits qui annonaient le dpart d'liette. Ce n'est pas
elle qui me donnera jamais du souci!

--Je vous crois! Mais c'est mieux qu'une bonne petite fille, insista
Mltis, c'est une enfant courageuse et tendre. Je voudrais bien avoir
une fille comme cela pour me soigner!

Il clata de rire lui-mme  cette ide saugrenue de paternit
impossible. Mme Heurtey sourit vaguement, comme quelqu'un qui n'a pas
compris, et prta l'oreille.

La porte se referma sur liette et la bonne. Alors la mre d'Andr se
tourna vers le jeune homme, et le regardant bien en face:

--Dites-moi ce que vous savez de mon fils, dit-elle d'une voix grave.

Mltis, qui s'tait laiss couler au fond de son fauteuil, se redressa
avec vivacit, s'accouda des deux bras, joignit les mains devant lui et
rpondit:

--Pourquoi me demandez-vous cela? Il lui est donc arriv quelque chose?

--Je ne sais pas! Je ne sais rien de lui! Voil huit jours que je ne
l'ai vu!

--Imbcile! pensa Niko. Tout haut, il reprit: Il est trs occup, vous
savez, chre madame; il prpare son Salon, il vient d'envoyer deux
tudes au Cercle...

--Il ne peint pas le soir, rpliqua Mme Heurtey. Elle se tenait droite
devant lui, les lvres serres, un peu tremblantes, comme retenant une
envie de pleurer; elle lui fit piti.

--Mais il dne en ville, il a des gens  voir, des influences 
chercher... c'est une vie pnible que celle d'un artiste qui veut
arriver... il veut une mdaille et ensuite la croix...

Il s'arrta, voyant que ses paroles taient lettre morte pour Mme
Heurtey, mme si elle les avait coutes; mais elle n'y avait pas pris
garde.

--Auparavant, monsieur, il travaillait; est-ce qu'il travaille, 
prsent?

--Certainement, chre madame! Puisqu'il a fait deux tudes pour le
Cercle et un tableau pour le Salon.

Mme Heurtey comprima ses lvres tremblantes, afin de pouvoir parler sans
balbutier.

--Auparavant, monsieur, il travaillait, vous dis-je; il ne fait plus
rien. Hier, j'ai t  son atelier...

Mltis rprima un soubresaut; la mre continua sans le remarquer.

--La concierge m'a dit qu'elle ne l'avait pas vu depuis plus d'un mois.
Il y a six semaines qu'il n'a couch ici, monsieur. O loge-t-il, ce
malheureux? Chez quelque femme? Les premiers jours, il venait djeuner
de temps en temps et il emportait du linge... Mais il n'emporte plus
rien... Que devient-il? J'en mourrai, monsieur! Je ne puis parler de
cela  personne; ses amis ne viennent plus ici... il les voit chez
cette... misrable, sans doute. Et moi, monsieur, je l'ai lev dans
l'honneur et le travail... et je ne suis plus rien pour lui... Je le lui
ai dit la dernire fois qu'il est venu.

--Je comprends qu'il ne se soit plus montr! pensa Mltis. Chre
madame, dit-il, vous avez tort de vous inquiter  ce point-l; Andr
travaille, je vous l'affirme sur l'honneur, et mme il fait de trs
bonne besogne..

--Il travaille? o cela? Dans la rue?

--Chez un ami, fit Niko,  bout de ressources.

--Un ami? Pourquoi ne m'a-t-il pas invite  aller voir sa peinture
avant de l'envoyer? C'est arriv il y a trois ou quatre ans; il a fait
un tableau dans l'atelier d'un ami, mais il m'a prie d'aller le voir,
et je l'ai vu; c'tait trs bien, monsieur; son ami a t trs gentil.
Mais, cette anne, rien! Donc, ce n'est pas chez un ami. C'est chez la
femme, j'en suis sre! Vous voyez bien que vous ne pouvez pas me dire le
contraire. Ah! si je savais, laquelle! Mais je le saurai, monsieur. On
n'a pas le droit de dtourner comme cela un jeune bomme de son travail
et de sa famille...

Elle parlait les dents serres, les yeux brillants, sans lever la voix;
avec une colre effrayante, mais contenue par un puissant effort de sa
volont. Mltis comprit qu'il ne pouvait plus se retrancher derrire
des fins de non-recevoir et se dcida  sacrifier une partie du secret
de son ami pour sauver l'autre.

--Voyons, chre madame, dit-il, promettez-moi d'tre raisonnable, et je
vais vous dire ce qui en est. Vous avez grand tort de vous monter la
tte, comme vous allez le comprendre vous-mme. La vrit, c'est
qu'Andr a lou un autre atelier...

Un grand mouvement secoua la poitrine de Mme Heurtey, et Mltis ne put
savoir si c'tait soulagement ou colre.

--Il vous en avait parl, vous vous y tiez oppose,  ce qu'il m'a dit;
craignant de vous mcontenter et, d'autre part, voyant bien qu'il
n'arriverait jamais  la notorit qu'il recherche s'il n'tait pas
mieux quip, il s'est dcid  louer un atelier plus beau, mieux situ;
et comme il y a une chambre  coucher, quand il rentre tard, c'est l
qu'il va coucher.

--Vous en tes sr? demanda la mre.

--J'en suis sr, et je vous en donne ma parole d'honneur!

Mme Heurtey le regarda par deux fois, puis baissa les yeux en
disant:--Je vous crois, monsieur.

Aprs un silence pendant lequel Mltis s'applaudit beaucoup de sa
rsolution, elle reprit:

--Pourquoi me l'avoir cach?

--Parce que votre fils a dpens pas mal d'argent dans son installation,
et qu'il craignait vos reproches.

Mme Heurtey ne rpondit pas; le jeune homme se crut encourag 
continuer.

--Entre nous, chre madame,--vous savez que je vous aime et vous
respecte infiniment, n'est-ce pas?--mais entre nous, vous tenez Andr un
peu court. Rien n'est plus honorable que votre manire de voir, sans
doute; mais au point de vue des moeurs actuelles, elle est un peu... je
ne voudrais pas vous faire de peine, et je ne trouve pas le mot qui
rendrait mon ide...

--Dites celui qui vous tait venu, fit Mme Heurtey avec son apparente
impassibilit.

--Un peu troite, alors, puisque vous le permettez. Les jeunes artistes
ont besoin de plus de libert... Voulez-vous savoir le fin fond de ma
pense? Eh bien, vous avez eu tort de vouloir retenir Andr chez vous;
il aurait fallu le laisser loger  son atelier...

--Il se serait perdu plus tt! dit la mre d'une voix creuse.

--Il ne se serait pas perdu du tout. Mais, chre madame,  l'heure qu'il
est, il n'est pas perdu le moins du monde!

--Il l'est pour nous, pour moi, surtout!

--Permettez; il y a perdu et perdu! Si vous voulez dire que votre fils
ne sera plus jamais le petit jeune homme bien sage qui rentrait se
coucher  onze heures du soir, je crois qu'en effet celui-l ne
reviendra pas. Mais Andr est un homme,  prsent, dans la plnitude de
son talent et de sa force, un homme qui est dj connu, qui sera bientt
clbre, et cet homme-l vous donnera beaucoup de gloire et de joie,
pourvu que vous consentiez  le traiter en homme, et non plus en enfant.

Mme Heurtey ne disait rien. Mltis, qui avait parl tout d'une haleine,
fut pris d'une quinte de toux. Quand il se fut calm, la mre d'Andr
reprit:

--C'est une femme qui l'a chang  ce point. Vous la connaissez?

--Chre madame, repartit Niko encore tout secou et peu en tat
d'argumenter, si je la connaissais et que ce ne ft pas la dernire des
cratures, mon devoir serait de vous rpondre non. En l'tat actuel des
choses, je suis heureux de pouvoir vous rpondre que je ne la connais
pas, Andr ne m'ayant fait aucune espce de confidence  ce sujet.

--C'est une femme, rpta Mme Heurtey en tenant ses yeux obstinment
baisss.

--Et si c'tait vraiment une femme, et que son amour donnt  votre fils
plus de talent et de courage qu'il n'en a jamais eu, vous n'auriez
pourtant pas trop sujet de lui en vouloir! rtorqua Mltis.

La mre leva sur lui son regard svre.

--Si c'tait une honnte femme, monsieur, elle ne se cacherait pas et il
ne la cacherait pas. S'il se cache de moi,--de moi sa mre,--c'est que
ce n'est pas une femme qu'il doive, qu'il puisse aimer. Ou bien c'est
une femme marie qui trompe son mari, ou bien c'est une rien du tout qui
trompe tout le monde.

--Chre madame...

--Enfin, c'est une femme qu'il ne peut pas pouser! voil tout! fit-elle
en se levant.

Elle se rassit brusquement comme elle s'tait leve, avec un pli
d'amertume profonde au coin de la bouche. Evidemment, Mltis perdait
son temps  essayer de lui inculquer la moindre ide d'indulgence ou
seulement de tolrance; fort ennuy du rle qu'il jouait l, il se leva
pour s'en aller.

--Vous partez? lui dit Mme Heurtey, sans bouger de son fauteuil, en face
de lui.

--J'ai une masse de choses  faire, rpondit vasivement le jeune homme.

--Et puis, je vous ai caus de l'ennui avec mes questions, insista la
mre d'Andr. Il faut me le pardonner, monsieur, je ne sais  qui
m'adresser...

Le bon garon prit affectueusement dans les siennes les mains rides de
Mme Heurtey.

--Voyez-vous, chre madame, dit-il avec le charme de douceur persuasive
qui lui tait propre, ce que vous avez de mieux  faire, c'est de ne
vous adresser  personne et de laisser les choses aller leur train. En
ce moment, Andr, tenu trop longtemps sous votre aile, a besoin de
libert; il en prend trop, pensez-vous? Laissez-le faire, il ne vous en
reviendra que plus srement. Et surtout, ne le grondez pas, ce serait le
moyen de tout gter.

Mme Heurtey l'coutait, la tte baisse; les coins de sa bouche
expressive s'agitaient nerveusement, mais elle se contraignait au
silence.

--Mais, monsieur, dit-elle enfin, ma situation est bien difficile! Que
voulez-vous que je dise  ma fille, quand elle me demande pourquoi son
frre a quitt la maison, pourquoi il ne vient plus? Ce sont de ces
choses que les hommes ne comprennent pas, mais une mre a ses devoirs.

Mltis resta fort embarrass; ce ct de la question ne lui tait
jamais venu en l'ide, et pourtant il tenait liette pour une petite
personne sage et avise, qui parlait peu et pensait beaucoup.

--Dites-lui que son frre travaille... qu'il fait sa situation dans le
monde... C'est vrai que c'est embarrassant, tout de mme!

Aprs avoir cherch un instant dans sa tte sans rien trouver, il tendit
la main  Mme Heurtey en disant:

--Je chercherai une explication, j'en trouverai une, je vous le promets.
Et puis, je dirai  Andr d'en trouver une. Que diable! c'est bien le
moins qu'il s'occupe un peu de ses affaires!

--Vous reviendrez, monsieur? fit Mme Heurtey en le reconduisant.

Elle avait une politesse particulire qu'on jugeait froide au premier
abord et qu'on trouvait ensuite singulirement flatteuse pour soi.

--Je reviendrai? Parbleu! oui, je reviendrai! Vous avez t pour moi
d'une bont parfaite, chre madame, et c'est  vous-mme que j'en sais
gr, tout autant qu' Andr qui m'a prsent  vous. Je reviendrai mme
souvent, pour vous parler de lui, surtout, pour vous encourager 
l'indulgence...

Mme Heurtey hsita un peu.

--Il ne faudrait pas que ce ft pour mon fils seulement, monsieur,
dit-elle lentement; je me suis attache  vous... Et si vous deviez
partir, j'en aurais du chagrin... Nous vous aimons beaucoup ici, et vous
tes trs bon pour moi.

--Chre madame...

--Oui, je sais ce que vous allez dire, ce n'est pas la peine; je sens
bien que je ne suis pas de votre monde, et que vous ne trouvez ici rien
de ce que vous avez coutume de voir ailleurs; cette maison n'est pas
jolie, pas artistique, Andr me l'a dit... moi, je n'y connais pas
grand'chose, mais pourtant je sens qu'il a raison. Il s'y serait
peut-tre plu davantage si j'avais voulu faire ce qu'il demandait...

--Quoi donc?

--Changer le papier des murs, mettre un peu de got dans
l'ameublement... Ce n'est pas la dpense qui m'effrayait autant que le
drangement; mes yeux sont habitus  ce qu'il trouve vilain, et  force
d'habitude, j'ai peut-tre mme fini par le trouver beau... Mais ma
fille dit comme lui...

--Mlle liette est une personne d'un got parfait, approuva Niko avec
chaleur.

--Je le crois, fit la mre en redressant la tte avec le petit mouvement
d'orgueil qu'elle avait en parlant de ses enfants; mais elle n'en sait
pas beaucoup plus long que moi en fait d'art et d'ameublement, et nous
avons peur du nous tromper.

--Voulez-vous que je vous aide? dit Niko spontanment, avec une sorte
d'empressement joyeux dont il fut surpris lui-mme. Je me connais un peu
en bibelots, en ma qualit d'Oriental, vous savez? J'ai plus d'une fois
donn un coup de main  des amis.

--Ce ne serait pas la mme chose ici, fit Mme Heurtey avec la nuance
d'hsitation que le jeune homme avait remarque; vos amis sont riches...

--Ah! si vous saviez comme il faut peu de chose pour transformer une
maison! Tenez, vous avez un vilain papier sur le mur de votre salle 
manger...

--Oui, Andr me l'a reproch, mais l'ide d'avoir des colleurs de papier
m'effraye! Et puis, si l'on change le papier, il faudra refaire les
peintures.

--Ne changez pas le papier; mettez dessus une toffe, une toffe  bon
march; on en a presque pour rien, et vous verrez quel changement! Il y
a de jolies esquisses sur vos murailles, vous avez des bibelots
amusants.

--Ce sont des trouvailles d'Andr.

--Il faut les mettre en valeur sur un fond sombre, dans le salon,
d'andrinople dans la salle  manger.

--De l'andrinople!

Mme Heurtey ne s'tait jamais figur que l'andrinople pt servir  autre
chose qu' doubler des rideaux; les paroles de Mltis furent pour elle
une rvlation.

--Mais alors, cela ne coterait pas cher?

--Presque rien, vous dis-je.

Elle se ravisa:

--Mais il faut savoir l'employer, et nous ne savons pas!

--Voulez-vous m'accepter pour tapissier? Mesurez ce qu'il vous faut
d'toffe, achetez-le, et samedi prochain, je viendrai vous la poser sur
les murs. Vous aurez des clous, un marteau et des pinces. Et vous me
donnerez  djeuner?

--Ah! de grand coeur! dit Mme Heurtey avec une sorte d'lan.

--A samedi, alors, rpondit Niko en la quittant.

A peine dans l'escalier, il se demanda par quel bizarre enchantement de
circonstances il en tait venu  se proposer pour tapissier  l'incolore
Mme Heurtey.

--C'est curieux, ce mtier de terre-neuve qu'Andr me fait faire chez
lui, se dit-il. Non seulement je repche Mme Heurtey, qui se noie dans
son chagrin, mais je repche Andr lui-mme qui se brouillerait le mieux
du monde avec la pauvre femme, et je vais repcher leur mobilier... ils
ont de jolis dtails, mais quel vilain ensemble! J'ai connu une femme
tout  fait dans ce genre-l... Oh! pardon, mademoiselle.--Au sortir du
vestibule, il avait failli heurter liette, qui rentrait essouffle,
toute rose d'avoir march si vite; une bruine lgre piquait de points
brillants ses cheveux et la laine de sa jaquette; elle tait ravissante
ainsi. La bonne, qui se sentait de l'ouvrage en haut, monta l'escalier
quatre  quatre pendant que la jeune fille s'arrtait interdite.

--Dj rentre? Vous avez donc couru?

--Presque... Vous vous en allez, monsieur Mltis?

--Comme vous le voyez, mademoiselle. Mais vous me reverrez bientt,
samedi; je viens faire le tapissier chez vous; prparez-moi un bon
djeuner surtout; je suis trs gourmand. Ah! et puis... bien sr, vous
n'avez pas d'chelle?

--Une chelle? Non, vous avez raison d'en tre sr. Qu'est-ce que vous
pourriez faire d'une chelle, monsieur Mltis?

Elle riait, frache sous le grand chapeau qui ombrageait son jeune
visage.

--Monter jusqu' votre balcon pour me mettre  vos pieds! rpondit
inconsidrment Mltis.

liette devint toute rouge, si bien qu'il en demeura interdit et se
reprocha d'avoir plaisant avec si peu de mesure.

--Voil ce que c'est, pensa-t-il, que de frquenter sans cesse des dames
 qui l'on peut dire, sans rflchir, tout ce qui vous passe par la
tte!--Vous aurez bien un marchepied,  dfaut d'chelle, ou bien mme,
en montant sur la table, j'atteindrai au plafond, en m'allongeant un
peu.

--Sans vous allonger! dit gaiement liette, remise de son trouble. Ce
n'est gure haut de plafond chez nous. A samedi, alors!

--A samedi, mademoiselle.

Elle avait dj mont deux marches, lorsqu'elle se ravisa. Mltis,
debout sur le seuil de la rue, ouvrait mthodiquement son parapluie;
elle courut et l'arrta, comme il avanait au dehors, avec prcaution,
son pied finement chauss:

--Monsieur Mltis...

Il se retourna, surpris.

--Fermez, s'il vous plat, votre parapluie; je voudrais vous demander
quelque chose. Pourquoi mon frre ne vient-il plus  la maison? Vous le
voyez, je pense? Est-il malade, ou fch?

Sur les trois questions, Mltis pouvait rpondre  la moins
embarrassante; ce qui lui donnerait le temps de prparer les autres.

--Je le vois; moins souvent qu'autrefois, car il est trs occup. Mais
nous sommes toujours grands amis.

--Pourquoi ne vient-il plus?

--Mais, mademoiselle, il vient!... moins souvent, puisqu'il est occup,
vous ai-je dit.

liette baissa la tte.

--J'ai eu tort de vous demander, fit-elle sans le regarder; je vous en
demande pardon... A samedi!

Elle s'enfuit dans l'escalier, o il entendit les petits talons de ses
bottines frapper rapidement les marches de chne.

--Est-elle heureuse de pouvoir courir comme cela dans les escaliers! et
par un temps pareil! se dit-il en rouvrant son parapluie. C'est moi qui
voudrais la suivre! Il faudra que j'aille voir mon docteur; cette bruine
m'touffe. Enfin, le printemps reviendra... peut-tre! Quelle drle
d'ide ai-je eu de m'offrir comme tapissier! J'en tousserai pendant huit
jours et huit nuits... Bah! qu'est-ce que a fait, pourvu que a
m'amuse, puisque je n'en ai plus pour longtemps!

Une voiture passait, il y monta, avec toutes les prcautions imaginables
pour ne pas s'endommager, et se fit conduire  son cercle.




                                 XII


--Maman, dit Andr en entrant, je viens te prendre pour aller  la
Mandoline; tu n'es pas habille?

Mme Heurtey le regarda avec une surprise mle de joie et de reproche.
Depuis quinze jours qu'elle ne l'avait vu, elle n'avait cess de se
demander s'il la conduirait cette anne comme les autres voir
l'ouverture de cette exposition du Cercle, trs courue. C'tait pour
elle une solennit, presque comparable  celle du vernissage.

--Tu ne m'avais rien dit, fit-elle, pendant qu'il l'embrassait.

--Est-ce que j'avais besoin de te le dire? Tu sais bien que c'est
obligatoire!

--Il riait d'un petit rire nerveux un peu gn. Depuis plusieurs jours,
il mditait cet enlvement pour faciliter sa rentre en grce.

--Eb bien, je vais m'habiller, dit sa mre; ce ne sera pas long.

Elle passa dans sa chambre  coucher. liette regardait son frre avec
une sorte de malice triomphante, sans qu'il y prit garde. Tout  coup,
il leva les yeux et tressaillit:

--Comme c'est chang ici! fit-il. C'est vous qui avez arrang cela?

--C'est mieux, n'est-ce pas? dit la jeune fille radieuse.

--C'est  ne pas s'y reconnatre! Et les chaises... elles sont trs
bien, ces chaises! C'est maman qui les a dniches? Non, ne me dis pas
que c'est maman. Jamais elle n'a pu savoir o l'on trouve des chaises
comme celles-l!

--Ce n'est pas maman, tu as raison. Ce n'est pas moi non plus. Mais
l'andrinople, c'est moi, en bas seulement. Et la bourrette aussi. Tiens,
regarde!

Elle ouvrit la porte du salon; Andr stupfait entra.

--Mais a fait trs bien, trs bien! Je n'aurais jamais cru que cet
appartement pt avoir si bon air... C'est un tapissier qui vous a fait
ce salon?

--Oui, c'est un tapissier! rpondit liette en riant, pendant que son
front et ses joues s'empourpraient. Un fameux tapissier!

--Un fameux tapissier? Alors, il a d vous coter bon! fit Andr qui
songea, malgr lui,  la note que lui avait remise le matin mme son
artiste en ameublement en lui disant qu'il n'tait pas press, et que M.
Heurtey pouvait prendre son temps pour le rglement.

--Oh! cela nous a cot les yeux de la tte! tu ne peux pas te figurer
combien! dit liette en continuant de rire.

Andr la regarda d'un air de doute; il prenait un plaisir extrme 
taquiner, mais n'entendait point qu'on le taquint.

--Voyons, explique-toi, fit-il avec un peu d'impatience; tu sais que je
n'aime pas les rbus.

--Ne te fche pas, Andr. C'est quelqu'un qui nous a aides, maman et
moi.

--Qui donc?

--Tu ne le devines point? M. Mltis!

--Lui? fit le jeune peintre abasourdi. C'est Niko qui vous a arrang ces
deux pices? lui-mme? Comment s'y est-il pris?

--Il est mont sur la table, rpondit navement liette.

Andr clata de rire, moins de la rponse en elle-mme que de tout ce
qu'elle lui suggrait de comique. La veille au soir,--pour mieux dire,
la huit prcdente, il avait laiss de guerre lasse--son ami en train de
s'amuser follement  un bal soi-disant de charit, o cette vertu
thologale ne figurait que sur les prospectus et les affiches. L'ide
que ce demi-mondain mrite avait pu employer une de ses prcieuses
journes  taper des clous dans le mur de l'appartement maternel, lui
semblait encore plus folle que tout le reste.

--Allons! fit-il, tout est possible.

liette le regardait d'un air inquiet; il n'eut pas le temps de lui
donner d'explications, car Mme Heurtey apparaissait. A la vrit, elle
l'avait attendu sans vouloir se l'avouer, car elle n'avait eu qu'
changer de robe pour se trouver prte. Andr l'emmena sans lui laisser
le temps de se reconnatre, avec la hte un peu fbrile qu'il apportait
maintenant  toutes ses actions.

--Dpchons-nous, dit-il, ce sera plein  touffer. Tu ne pourras rien
voir!

Pendant la route, ils changrent peu de paroles. Ils marchaient vite,
et Mme Heurtey, au bras de son fils, retrouvait une foule d'motions
jadis familires, qui lui serraient trangement le coeur. Plusieurs mois
s'taient couls depuis qu'on ne les avait vus ensemble dans la rue;
hormis elle, personne n'y avait pris garde; mais le contact de ce bras
cher lui donnait aujourd'hui presque envie de pleurer, tant il voquait
de douceurs perdues.

Ce mot perdu traversa son esprit, et elle se rappela ce que lui avait
dit Mltis: Il n'est pas perdu pour vous. C'tait peut-tre vrai!
Certainement c'tait vrai pour l'heure prsente; aux saluts respectueux
qu'elle reut sur son passage, elle put s'apercevoir que l'orage de son
me n'avait t devin par personne.

Avec une prcipitation mle de crainte, Andr traversa la foule dj
dense qui remplissait le salon de moyenne grandeur, et conduisit sa mre
devant une de ses toiles place sur un panneau o rien de particulier
n'attirait l'attention.

C'tait une bonne tude, excute l't prcdent en Bretagne; Mme
Heurtey la connaissait.

--Cela ne fait pas mal, n'est-ce pas? dit Andr, qui regardait souvent
derrire lui, dans un coin oppos, o se serrait la foule.

--Ce n'est pas mal du tout. Mais n'as-tu ici rien autre chose?

Un des matres d'Andr qui se trouvait l reconnut Mme Heurtey, la salua
et lui adressa la parole. Le jeune peintre murmura un mot d'excuse et
les laissa ensemble, pour se diriger vers l'endroit qui excitait la
curiosit gnrale. Aprs une exploration soigneuse, il revint  sa
mre.

--Viens vite, dit-il, pendant qu'on peut encore s'approcher, tout 
l'heure il n'y aura plus moyen.

Il avait pris le bras de Mme Heurtey sous le sien; avec une sorte,
d'autorit, cartant les curieux, il l'amena devant un cadre de fer
forg, rehauss d'or, admirablement travaill, qui contenait une petite
toile, objet de l'attention gnrale.

C'tait un portrait de femme, de grandeur naturelle; la tte seulement
avec le cou et ses paules dans une simple robe noire; on ne distinguait
rien du costume, except la petite toque de velours qui donnait  cette
tte un caractre semblable  celui des vieux matres italiens. La
chaude pleur du teint, l'clat nigmatique des yeux, la finesse soyeuse
des cheveux frisottants et lustrs, en faisaient l'image inoubliable
d'une femme comme il y en a peu.

--C'est toi qui as fait cela? demanda Mme Heurtey  son fils, d'une voix
moins prudemment contenue que de coutume.

Toute la haine instinctive de la mre contre la matresse, de l'honnte
femme contre celle qui ne l'est pas, venait de s'veiller en elle  la
vue de ce portrait. Elle n'avait pas dout un instant: celle-l tait la
femme qui lui avait vol son fils.

La question de Mme Heurtey avait t entendue par ceux qui se trouvaient
le plus proche: un mouvement se fit, on avait compris qu'elle, tait la
mre, et beaucoup avaient devin,  l'accent particulier de la peinture
d'Andr, qu'il n'avait pas fait l seulement oeuvre d'artiste. Il y a
des portraits qui sont des chefs-d'oeuvre, mais qui sont aussi des
indiscrtions.

Un silence relatif s'tait fait dans le brouhaha des conversations.
Andr rpondit  sa mre  voix basse, comme s'il craignait d'tre
entendu:

--Oui, c'est moi.

--Une oeuvre de matre, mon cher! dclara un critique comptent en lui
serrant la main. Vous n'avez jamais rien fait qui approche de cela, mme
de loin. Vous vous tes rvl vritablement.

De toutes parts, Andr fut aussitt compliment: plusieurs s'adressaient
galement  sa mre pour la fliciter; elle coutait, acceptant l'loge
d'un signe de tte, les lvres un peu serres, les yeux fixs sur le
portrait, sans une parole, sans un sourire.

L'motion se manifeste sous bien des formes; celle-l n'tait pas plus
extraordinaire que bien d'autres, et on n'y prit point garde.

--Eh bien! maman, dit Andr quand il eut savour le vin capiteux de la
louange, si tu veux faire un tour dans le salon avant de rentrer...

Il avait repris sous le sien le bras de sa mre et commenait  lui
montrer les tableaux saillants, tout en l'entranant doucement vers la
porte, lorsqu'un mouvement se fit dans le public,  l'entre de la
salle; on se rangeait pour laisser passer une femme que tout le monde
avait reconnue.

Vtue de noir, coiffe de la toque du portrait, Raffalle s'avanait
vers Mme Heurtey sans la voir: Niko l'accompagnait en lui parlant,
parfaitement conscient de la sensation produite par leur prsence,
enchant d'y participer dans une certaine mesure.

Andr, instinctivement, avait cherch  emmener sa mre, mais elle avait
rsist par un imperceptible mouvement de recul; il sentait qu'elle
avait tout devin, il n'osait plus bouger.

Raffalle alla droit au portrait et s'y arrta.

Mme Heurtey compara longuement l'image et l'original; autour d'elle,
tout le monde faisait de mme, et l'impression produite grandissait de
minute en minute la gloire d'Andr, mais elle ne songeait gure  la
gloire de son enfant!

Quand elle eut assez regard, elle fit un pas vers la porte; Andr avait
obi  son mouvement; on avait fait place autour d'eux; avertie par on
ne sait quel instinct, Raffalle se retourna brusquement et aperut son
ennemie.

Si jamais elle avait espr gagner  sa cause Mme Heurtey et en faire sa
belle-mre, elle perdit cet espoir en une seconde. Leurs yeux, se
rencontrrent, et, malgr sa force, ce fut la jeune femme qui plit.

--Soit, pensa-t-elle, ce sera la guerre. Peu importe!

D'un air ngligent elle se retourna vers Mltis, qui n'avait rien
remarqu, et passa vers d'autres tableaux. Mme Heurtey avait emmen son
fils jusqu' l'escalier: l, elle quitta son bras.

--Tu peux me laisser, lui dit-elle d'un ton calme. Il allait parler; il
la regarda et vit qu'il ne pouvait rien lui dire.

--Va! dit-elle; retourne l dedans. Je m'en vais.

Sans qu'il ost insister, pendant qu'il restait muet, tortur par une
souffrance toute nouvelle pour lui, elle descendit lentement l'escalier;
il vit dcrotre son chapeau noir au tournant des marches. Quand elle
eut disparu, il lui sembla qu'une part de lui-mme venait de lui tre
violemment arrache et jete dans le gouffre de la mort.




                                 XIII


Mme Heurtey rentra chez elle d'un pas mcanique, vitant d'instinct les
voitures et les passants; elle ne percevait rien autour d'elle, ses yeux
tant remplis tout entiers de la double vision, femme et portrait, qui
venait de s'y graver indlbilement.

En la voyant, liette, qui brodait prs de la fentre, se prcipita vers
elle.

--Maman, il est arriv un malheur?

La mre hocha lentement la tte, comme rpondant  sa propre pense...
Oui, un malheur tait arriv, mais il tait de ceux que rien ne trahit
au dehors, et elle ne pouvait pas dire  sa fille en quoi il consistait.
Revenant  la ralit, elle dnoua les rubans de son chapeau qui
semblaient l'touffer et dfit son manteau avec des mouvements presque
automatiques.

--Maman, maman! rpta liette en l'entourant de ses bras, dis-moi, je
t'en prie... Andr?

Mme Heurtey fit un effort qui ramena le sang  ses joues.

--Andr? rien du tout. Il va trs bien.

--Tu m'as fait peur! dit la jeune fille avec un soupir qui contenait
encore de l'angoisse. Mais toi? tu es malade?

--Non. J'ai eu trop chaud l-bas; c'tait plein de, monde.

Elle s'assit, les jambes lasses, la tte casse, voyant toujours devant
elle les yeux profonds de la femme qui lui avait vol son fils.

--Veux-tu quelque chose? fit timidement liette. Elle rpondit
ngativement du geste plus que de la voix, bien que ses lvres se
fussent entr'ouvertes. Docilement la jeune fille s'assit, suivant d'un
oeil plein de tendresse mue tous les mouvements de sa mre.

Ds son enfance, elle avait'appris  respecter le silence des grandes
douleurs; la mort de son pre, qui ne lui avait gure laiss de
souvenirs prcis, avait produit en elle la longue habitude des
contemplations muettes; elle avait vu trop souvent le profil rigide de
sa mre se dcouper sur les vitres de la croise, les mains tombantes,
les yeux fixes, la bouche douloureuse, et dans ces moments-l, elle
savait que, la veuve pensait  l'poux perdu.

Au bout d'un quart d'heure, Mme Heurtey se leva avec le mouvement
d'paules dont on secou un fardeau importun; comme elle le faisait
toujours quand elle rentrait, elle alla dans sa chambre, ranger ses
vtements et mettre une autre robe; puis elle revint, prit son ouvrage
et s'assit auprs de sa fille pour travailler.

Malgr son dsir de savoir ce qui s'tait pass, liette n'osa plus
questionner, et Mme Heurtey ne dit rien; elles changrent deux ou trois
remarques relatives aux petits soins de leur intrieur, puis le silence
retomba sur elles.

Un coup de sonnette les fit tressaillir toutes deux. Involontairement
liette se leva; sa mre la prvint et sortit du salon pour aller  la
rencontre du visiteur.

--Monsieur Mltis? fit-elle avec hauteur en l'apercevant.

--Ma visite vous tonne? rpondit-il de sa jolie voix de tnor un peu
faible. Permettez-moi de m'asseoir, je suis fatigu.

Au premier moment, Mme Heurtey avait eu envie de lui demander ce qu'il
venait faire chez elle, lui, l'ami, le cavalier servant de Raffalle; en
le voyant si lass, elle comprit qu'il venait pour la consoler, et son
coeur maternel fut mu de piti pour le malade qu'elle aimait.

--Entrez, dit-elle, en lui ouvrant la porte du salon... liette, va
t'occuper du mnage!

Ainsi congdie, la jeune fille ne put qu'adresser  Niko un regard
plein de questions tristes; il y rpondit par un bon sourire
encourageant, et lui tendit sa main franche pour qu'elle y mit ses
petits doigts inquiets. Elle sortit, et Mme Heurtey fixa sur le jeune
homme son regard pntrant.

--Vous m'en voulez beaucoup, je le vois, chre madame, dit-il en se
laissant glisser au fond du fauteuil o il s'asseyait d'habitude; ne
dites pas non...

--Je ne dis rien, fit Mme Heurtey, sans le quitter du regard.

--Mais vous n'en pensez pas moins; cela se voit sur votre visage. Il ne
faut pas m'en vouloir; je suis un pauvre garon condamn  mourir jeune,
je tche d'gayer mon agonie...

Il souriait de la faon la plus communicative, et son aimable humeur et
drid pour un instant au moins la Parisienne la plus sincrement
afflige; mais sa grce familire n'avait point de prise sur l'esprit
tout d'une pice de la mre d'Andr. Niko redevint srieux.

--Vous auriez tort, chre madame, reprit-il en se redressant pour
appuyer ses deux coudes sur les bras du fauteuil, vous auriez grand tort
de croire des choses qui ne sont pas...

--De quelles choses voulez-vous parler? fit Mme Heurtey en levant ses
pais sourcils.

--De croire, par exemple, que la dame avec laquelle vous m'avez vu
tantt soit une personne... une personne enfin...

--Vous avez le droit de vous montrer en public avec toute personne qui
vous plat, du moins en ce qui me concerne. Il ne s'agit pas de vous,
dit Mme Heurtey avec quelque rudesse.

Niko rentra la tte dans ses paules avec le geste frileux qu'il avait
lorsqu'il recevait une semonce de ses soeurs, et pencha en avant son
grand buste ondoyant, aussi souple que le dos d'un chat.

--Et moi, reprit-il, qui venais vous faire mes excuses et vous
expliquer...

Mme Heurtey, sans s'approcher, tendit vers lui sa main raidie.

--Monsieur, dit-elle, si je vous ai tmoign de l'affection, si vous
avez pour moi du respect, ne continuez pas.

Mltis se tut et releva la tte, sans plus essayer de lui donner le
change.

--Dites-moi qui est cette femme, continua la mre. Je sais que vous ne
me direz pas tout; dites ce que vous pouvez, je tcherai de savoir le
reste. Si vous ne voulez pas parler, vous en tes le matre.

--Je vais dire tout ce que je sais, rpliqua honntement Niko.

--Je ne vous en demande pas davantage. Comment s'appelle-t-elle?

--Mlle Solvi.

--C'est une femme entretenue?

--Non.

--Elle en a pourtant bien l'air!

--Je vous demande pardon, chre madame, de vous contredire
respectueusement. Elle n'a pas l'air d'une femme entretenue, dans le
sens que nous donnons  ce mot.

--Comment la classerez-vous, alors?

--C'est une excentrique.

Mme Heurtey prit un air de grand dgot. Le mot excentrique, dans son
esprit, portait aussi loin au moins que le mot entretenue. Elle
continua:

--C'est ta matresse de mon fils?

--Je vous ai promis de vous dire ce que je savais: je n'en sais rien.

--Mais vous le croyez?

Niko fit un geste d'indiffrence.

--Je ne sais mme pas si je le crois, rpondit-il. On ne sait jamais ces
choses-l; il y a des gens qui ont l'air d'tre ensemble du dernier
bien. Tout  coup, on apprend par un esclandre--parfois un double
esclandre--qu'ils se servaient rciproquement l'un de l'autre pour en
tromper un troisime ou un quatrime... Vous avez l'air bien
scandalise, chre madame... Je puis vous affirmer que ce petit commerce
se fait souvent sans entente pralable... Pas toujours.

--Le monde o vous vivez est une caverne de bandits! fit Mme Heurtey.

--Heu! il y a du pour et du contre.

Il croyait avoir dtourn l'orage, mais il s'aperut qu'il se trompait.

--Mon fils a fait le portrait de cette femme; elle l'a pay?

Niko fit un soubresaut.

--Pay? J'espre bien que non! Non, assurment, se reprit-il en
s'apercevant de son imprudence. Mlle Solvi est une personne qui voit
beaucoup de monde; Andr ne pouvait pas trouver de meilleure rclame...
Ce, portrait est une merveille, nul doute qu'il ne lui en attire
beaucoup d'autres, trs bien pays, ceux-l. Toutes les femmes voudront
se voir aussi jolies...

--Je ne pntre pas facilement dans tous ces calculs, dit froidement Mme
Heurtey. Cette demoiselle est riche?

--Trs riche.

--Elle a des amies?

--Oui..., quelques-unes, fit Niko qui ne voulait pas mentir. Je vous ai
dit que c'est une excentrique; elle reoit principalement des hommes
politiques, des artistes, des littrateurs, et comme il n'y a pas
beaucoup de dames dans ces catgories-l, elle en voit peu.

--Je vous remercie, dit Mme Heurtey, j'ai compris. Elle a un protecteur?

--Pour cela, non, rpliqua chaudement Mltis; personne ne peut rien
dire de ce ct-l.

Ce fut au tour de Mme Heurtey de le regarder arec une pointe de
raillerie.

--Vous le croyez? Vraiment? Eh bien, moi, je ne l'ai vue qu'une fois,
mais je me connais en femmes, autant que vous, peut-tre, bien que je
n'aie pas vu les mmes; et je vous affirme que celle-l a un amant qui
la paye.

--Mais, au nom du ciel, chre madame, o allez-vous prendre ces
ides-l?

--Dans le soin qu'elle prend de ne pas s'afficher avec mon fils. Si elle
tait libre, elle ne se gnerait pas tant! Mais elle veut runir l'amour
et l'argent!

Mltis, frapp, garda le silence: l'argument de cette provinciale, qui
ne connaissait rien du monde, mais qui connaissait l'humanit, n'tait
pas de ceux qu'on carte avec un geste lger, et plus d'une fois, par la
suite, il devait y penser.

--Enfin, chre madame, reprit-il ensuite, tout ce que je puis vous dire,
c'est qu'on ne sait rien; s'il y a quelque chose, c'est bien cach.

Mme Heurtey le remercia en inclinant la tte. Il se leva, non sans
peine.

--Allons, dit-il, je m'en vais. Vous me pardonnez, dites?

Elle le regarda d'un air ai tonn qu'il ne put s'empcher de rire.

--Cela vous est gal, eh? Comme cela vous est gal!

--Quoi donc, monsieur?

--Mes mauvaises frquentations... Vous n'y songiez dj plus, j'ai fait
une maladresse en vous le rappelant. Vous n'allez pas me mettre  la
porte, madame Heurtey? Vous n'auriez pas le coeur de me faire cette
mchancet-l!

--Non, rpondit-elle toujours gravement. Vous tes matre de vos
actions, vous ne devez de comptes  personne, et puis, cela n'a pas la
mme importance.

--Parce que a ne durera pas longtemps? Je vous comprends bien, allez!
J'aimerais bien que a et de l'importance et que a pt durer
longtemps!

--Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire, reprit Mme Heurtey, un peu mue
malgr elle, en le reconduisant dans l'antichambre.

--Oh! a ne fait rien, je vous assure. Tant que je me tiendrai sur mes
jambes, vous me recevrez, n'est-ce pas? Et puis... je vous apporte des
nouvelles d'Andr... et je suis votre tapissier... non, pas le vtre,
celui de Mlle liette. O est-elle, Mlle liette? Faut-il que je m'en
aille sans lui dire au revoir?

Mme Heurtey ouvrit la porte de la chambre de sa fille et l'appela.

--Vous partez, monsieur Mltis? fit-elle. Je croyais que vous alliez
rester pour dner?

--On ne m'invite pas, rpondit-il en riant. Il faudra acheter de
l'andrinople si vous voulez me revoir. A bientt!

Il tait dj dans l'escalier; liette referma la porte avec regret et
retourna  sa broderie.




                                 XIV


Raffalle ne songeait plus  gagner le coeur de Mme Heurtey. Elle
s'tait imagin la mre d'Andr pareille  lui, suivant le prjug
populaire qui attribue aux fils une ressemblance plus complte avec leur
mre: spirituelle et d'un caractre un peu flou, un peu fantasque...;
elle se trouvait en prsence de la mre des Gracques.

Il fallait changer ses plans; elle se reprocha de n'avoir pas prvu plus
tt cette difficult qu'elle aurait peut-tre pu tourner; mais, en y
rflchissant, elle comprit qu'il n'existait pas de moyen de sduire une
femme comme Mme Heurtey.

C'tait la lutte: il faudrait qu'Andr choisit entre elle et sa mre.
Jusqu'ici, elle avait obtenu de lui tout ce qu'elle avait voulu;
obtiendrait-elle qu'il renont  tous les liens de la famille, qu'il
rpudit tout son pass de fils pour l'amour d'elle?

Quand Mlle Solvi avait runi ses fins sourcils noirs en une barre qui
lui traversait le front, cela voulait dire qu'elle avait pris son parti
de bien des choses, et quand elle tait arrive l, elle n'tait pas
scrupuleuse sur le choix des moyens.

D'ailleurs, que voulait-elle? tre la femme lgitime d'Andr, Si
personne ne s'y tait oppos, cela se serait fait sans chagrin ni
dommage pour personne; ce n'tait pas elle qui crait des difficults...
Que ne la laissait-on agir  sa guise!

Puisque Mme Heurtey la considrait comme une ennemie, c'est en ennemie
qu'on la traiterait. Elle ne voulait pas donner son fils de bonne grce?
on le lui prendrait de force!

Raffalle ne put se dfendre d'une pense de regret pour la belle-mre
imaginaire qu'elle s'tait donne par avance; une femme frivole, petite
provinciale facilement blouie par le luxe et les grandes manires.
Andr, jadis, dans les premiers temps de son servage, alors qu'il
n'esprait rien encore, lui avait parl des vertus domestiques de sa
mre, de sa tendresse, de son inpuisable bont, de la rsignation avec
laquelle elle avait support ses malheurs... Qui pouvait se figurer
toutes ces vertus paisibles sous la forme de dragon des Hesprides?

Elle imagina de questionner Mltis; n'avait-elle pas ou dire qu'Andr
l'invitait parfois chez lui? Avec la science de combinaisons qui tait
une de ses forces, Mlle Solvi sut se mnager avec le jeune homme une
heure de tte--tte, peu de jours aprs la rencontre du cercle.

--C'tait Mme Heurtey, n'est-ce pas, Mltis, cette dame en noir qui
regardait mon portrait, vous savez bien, quand nous sommes entrs,
l'autre jour,  la Mandoline?

--Parfaitement, chre mademoiselle, rpondit Niko en fermant  demi ses
long yeux d'Oriental, ce qui tait sa manire  lui de mieux voir. A
quoi l'avez-vous reconnue? car elle ne lui ressemble pas.

Raffalle rougit imperceptiblement, vexe d'avoir trahi un dessous de sa
pense.

--Il lui donnait le bras, rpondit-elle; je prsume que les peintres en
voie de clbrit ne s'amusent pas  promener dans les expositions
d'autres vieilles dames que leur maman!

--Parfaitement raisonn, dit Mltis en s'inclinant. Et elle vous plat,
Mme Heurtey, comme a,  premire vue?

Mlle Solvi fit entendre un petit rire argentin, rare et charmant.

--Si je vous disais qu'elle me plat, rpliqua-t-elle, vous me feriez
l'injure de ne pas me croire. Elle ne m'a pas paru ce qu'on nomme une
femme attrayante.

--Eh bien! dtrompez-vous! Elle est extrmement aimable.

--Vous m'tonnez! Enfin, je le veux bien, si cela vous fait plaisir.
Vous allez souvent chez elle?

--Parfois. Si vous saviez comme ce milieu-l est reposant!

--Je le pense bien! par contraste, surtout. Est-ce qu'Andr Heurtey n'a
pas une jeune soeur?

Mltis rprima un trs lger mouvement de contrarit: l'image
d'liette brusquement voque dans le salon de Raffalle lui causait une
impression de gne. Avant qu'il et ouvert la bouche pour rpondre, Mlle
Solvi continua:

--Je comprends que Mme Heurtey soit aimable avec vous, mon cher! On est
toujours aimable avec le gendre qu'on se destine!

--Moi? s'cria Niko, tellement surpris qu'il se trouva debout sans
savoir comment. Un gendre? moi! Mais, chre mademoiselle, avant qu'on
et le temps de publier des bans quelconques, je serais sous terre!

--D'abord, Mltis, je ne vous crois pas aussi malade que vous le dites;
voil deux ou trois ans que vous devez mourir  la chute des feuilles;
on vous dit adieu pour jamais en s'en allant aux bains de mer, et en
octobre vous revenez comme si de rien n'tait. Vous tes un faux
mourant.

--Oh! par exemple! s'il est permis de traiter de la sorte un malheureux
qui n'a plus que le souffle! dit Niko, moiti riant, moiti fch.
Est-ce que vous vous figurez que je joue la comdie?

--Non! parce que, dans ce cas-l, vous seriez le plus grand artiste de
notre temps. Tous avez des quintes encore mieux imites que celles de
Sarah Bernhardt, d'o je conclus qu'elles sont vraies. Mais vous vivrez
longtemps, je vous le prdis, et vous serez le gendre de Mme Heurtey!

--Pauvre petite fille! dit Mltis encore un peu vex. Elle mrite mieux
que moi.

--Vous tes modeste! Moi, je m'en contenterais... comme mari.

Elle avait lanc cette flche  demi-voix, en le surveillant en dessous;
ses yeux rencontrrent le regard mince et intelligent qui filtrait entre
les paupires presque closes de l'Oriental.

--Fin contre fin fait mauvaise doublure, pensa-t-il involontairement.
Tel que je suis, dit-il tout haut, je n'oserais m'offrir en lgitime
mariage  personne... Mais si l'on veut m'accepter autrement, j'en suis
affectueusement reconnaissant...

--Autrement dit, vous aimez mieux jouir de votre reste... C'est une
manire de voir et de vivre... C'est gal, mon cher, mfiez-vous des
mariages in extremis. En gnral, celui qui meurt a fait une mauvaise
affaire, l'autre en fait une bonne.

--Vous parlez d'or, rpliqua froidement Mltis en prenant son chapeau.
Je me garderai de tout mariage; ce sera suivre vos conseils plus qu' la
lettre. Vous n'aimez pas le mariage, en gnral, chre mademoiselle...

Les yeux de Raffalle lancrent un jet de flamme aigu comme un dard de
gupe.

--C'est une de mes originalits, dit-elle; mais on se lasse de tout,
mme d'tre originale. Un de ces jours, je me mettrai de la Socit de
Saint-Franois-Rgis, vous savez? pour marier les pauvres! Et je
deviendrai une marieuse enrage.

--Il faudrait donner l'exemple, dit tourdiment Niko.

--C'est une ide, j'y penserai. Vous ne restez pas  dner?

--Non! je me sens une faim de loup, vous diriez encore que je suis un
faux mourant! Je vais me nourrir dans un endroit o l'on dne trs bien
et o personne ne fait attention  ce que vous mangez.

--Eh bien, un autre jour, un jour que vous serez trs bas. Sans rancune,
Mltis.

Il baisa la belle main qui s'avanait vers ses lvres et sortit. L'image
d'liette ne voulait pas le quitter; il la voyait, maintenant, comme sur
la porte de sa maison, les yeux brillants, les joues roses, un peu
essouffle, des perles de bruine sur sa voilette.

--Pauvre petite fille, rpta-t-il deux ou trois fois. Un viveur fini
comme moi,  elle, une petite fleur si innocente, si douce!...

Il se rappela le regard aigu de Raffalle.

--Elle tient Andr, elle ne le lchera pas; en voil un qui n'a pas fini
de souffrir... et sa mre non plus! Et la petite soeur... Pauvre petite
fille!

Son grand apptit tait tomb, il fit un triste dner, et pour se
consoler s'en alla souper en joyeuse compagnie; mais--et cela lui
arrivait souvent depuis quelque temps--il trouva au bout d'une heure que
cela n'tait pas drle et resta morose.




                                  XV


C'est avec une certaine apprhension qu'Andr se hasarda  retourner
chez sa mre. La rencontre qu'il n'avait pas prvue, qu'il avait au
contraire fait tous ses efforts pour viter, lui paraissait grosse de
dangers, et le sentiment douloureux que lui avait caus l'attitude de
Mme Heurtey avait rveill en lui bien des remords.

Comme il l'avait soudainement abandonne, cette mre admirable! Tout
d'un coup, sans qu'il et rien  lui reprocher, elle avait cess pour
ainsi dire de compter dans sa vie; il avait renonc de gaiet de coeur 
sa prsence,  la sollicitude silencieuse et infinie de tous les
instants, aux mille joies subtiles que donne l'impression d'une
tendresse trs ancienne, remontant jusqu'au berceau, avant le berceau,
aux jours obscurs o l'enfant n'est encore qu'un faible embryon mal
dfini, de vie incertaine, et n'existe que pour sa mre.

--Ma pauvre mre! se dit Andr, je lui ai fait bien de la peine! Quand
j'ai cess de rentrer le soir  la maison, elle a d passer de mauvaises
nuits!

Cette ide ne lui tait encore pas venue; il n'avait song qu'
lui-mme,  ses droits d'homme trop longtemps tenu en tutelle, et, tout
d'un coup, il s'apercevait que l'exercice de ses droits avait ls le
bonheur de celle qu'il avait jusqu'ici aime par-dessus tout.

Il eut beau se dbattre contre lui-mme, sa conscience ne voulait pas
accepter de compromis; il avait caus du chagrin  sa mre, c'tait le
fait indniable, et sa mre ne mritait pas cela.

La pense qu'il allait subir de violents reproches tait de nature 
diminuer l'intensit de ses bons sentiments, car Andr tait possd par
une de ces natures violentes plutt qu'indisciplines, qui se rvoltent
contre toute contrainte; quitte  se soumettre aprs avoir bien tempt.
Pareil  ces coliers rageurs qui montrent le poing au matre avant
d'entrer en classe, toutes les fois, jusque-l, qu'il avait pressenti
une rprimande, il s'tait gendarm d'avance, apportant aux explications
invitables la disposition la plus agressive, dt-il ensuite convenir,
mais jamais officiellement, qu'en ralit il avait eu des torts.

Cette fois, il venait la tte basse,--non en ce qui concernait son amour
et sa libert, car sur ces deux points il serait intraitable,--mais
dcid  supporter des reproches et  tmoigner beaucoup d'affection 
sa pauvre mre nglige.

A sa grande surprise, on pourrait presque dire son dsappointement, Mme
Heurtey ne fit aucune allusion  la rencontre, ni  son dpart
prcipit. Ce silence irrita le jeune homme plus que toutes les
rcriminations; il y voulait voir la preuve d'un ddain injurieux de ses
actions, alors qu'au fond de l'me il sentait trs bien que c'tait tout
autre chose.

Au bout d'une heure, n'y pouvant tenir, il profita d'un moment o sa
soeur n'tait pas avec eux pour poser une question dangereuse:

--Eh bien, maman, que penses-tu de mon exposition?

--J'ai entendu dire que c'est trs bien, rpondit-elle d'une voix calme.
Ceux qui s'y connaissent prtendent que tu n'as jamais rien fait de
comparable. Moi, tu sais, je ne m'y connais pas.

Elle se tut. Andr se sentait moralement cingl d'un coup de fouet, mais
il s'avoua sur-le-champ qu'il l'avait mrit. Quittant sa place, il vint
par derrire passer ses deux bras autour du cou de Mme Heurtey et avana
son visage tout prs des lvres maternelles.

--Maman chrie, dit-il, tu es fche contre moi? Embrasse-moi, je t'en
prie...

Mme Heurtey tourna un peu la tte et plongea ses yeux dans ceux de son
enfant ador.

Qu'il tait chang en peu de temps, ce charmant visage, autrefois
insouciant et frais, maintenant travers de mille plis imperceptibles,
symptmes d'agitations, d'inquitudes, de soucis, qu'elle et voulu lui
pargner! Elle l'avait mis au monde, cet enfant, elle l'avait lev,
elle en avait fait un homme,--au prix de quelles peines, elle seule le
savait,--et voil qu'une femme le lui avait pris, pour le pervertir,
pour s'en faire un jouet, peut-tre, et quelque jour le rejeter avec
ddain..., car ce n'tait pas fini!

Il lui reviendrait, son fils, elle voulait le croire; mais dans quel
tat! Le coeur travers peut-tre d'une ingurissable blessure, plein de
mpris pour ce qu'il aurait ador, injuste, aigri, mchant... Ah! pauvre
Andr, que de chagrins, que de ruines il amoncelait autour de lui, sur
lui-mme, pendant qu'il faisait le portrait de ce serpent aux yeux
noirs!

--Maman chrie! rpta Andr sur un ton suppliant.

C'est ainsi qu'il venait  elle jadis, aprs ses peccadilles d'colier,
et qu'il apaisait d'avance la colre maternelle; car elle ne l'avait pas
gt, son fils, elle l'avait toujours rprimand quand cela avait t
ncessaire, quitte  l'embrasser aprs en lui disant: Ne recommence
plus, surtout! Et il ne recommenait pas... pas tout de suite, au moins!

Lentement, elle posa ses lvres sur le front tendu vers elle. Quelle
joie de baiser ainsi, dans une sorte d'apaisement passager, le visage de
l'enfant qu'elle avait allait! Elle ne put se dfendre de baiser encore
la joue moins frache qu'un an auparavant... c'tait son fils pourtant!

Andr lui saisit la figure  pleines mains et l'embrassa passionnment
deux ou trois fois coup sur coup. Elle l'aimait tout de mme, cette
maman svre.

Mme Heurtey sentit le danger: si elle laissait couler une des larmes qui
l'touffaient, si seulement il voyait dans ses yeux le brouillard humide
des pleurs, son autorit succombait; elle tomberait dans l'ornire des
brouilles et des raccommodements, fatale  tous les amours, mortelle 
celui des mres, car elle tue en peu de temps la dignit maternelle.

Elle se raidit, rendit  son fils un baiser rapide et, se dgageant de
ses bras, lui dit:

--C'est bon, Andr, tu n'es plus un enfant. Tu as voulu tre matre de
tes actions, rgle ta conduite de faon que je ne sois pas force de te
faire des reproches. Je ne t'en ferai que si tu m'y contrains par tes
actes.

Allg d'un grand poids, mais ennuy d'tre trait de la sorte, Andr
reprit sa place. liette rentra; comme il ne savait o poser son regard,
il examina sa soeur.

--Sais-tu que tu deviens trs jolie? lui dit-il.

--Tu me l'as dj fait entendre! rpondit gaiement la jeune fille.

Son regard perspicace avait saisi la dtente du visage maternel, et elle
se sentait tout panouie de joie innocente.

--Quand te maries-tu?

Un flot pourpr envahit l'aimable visage qui se dtourna.

--Maman, il faudrait marier cette enfant-l, insista le jeune homme en
s'adressant  Mme Heurtey.

--Elle a le temps, rpondit la mre.

--Est-ce ton avis, petite soeur? fit Andr.

--Oui, mon frre... j'ai tout le temps... et mme... Elle hsita un
instant: Je n'ai point envie de me marier.

--Voil qui n'est pas naturel! s'cria Andr en riant avec un peu
d'affectation.

Il tait nerveux et donnait aux choses, sans le vouloir, plus
d'importance qu'elles n'en mritaient.

liette, sans rien dire, se dirigea vers le buffet et fit semblant d'y
ranger l'argenterie.

--Tu as fait voeu de clibat, peut-tre? dit-il d'un ton ironique. Ou
bien voudrais-tu tre Soeur de charit?

--Pourquoi pas? rpliqua la jeune fille en se tournant vers lui; c'est
une belle vocation, et cela vaudrait mieux qu'un mauvais mariage.

--Il y en a de bons, fit Andr radouci, et un peu honteux d'avoir attir
dans les yeux d'liette les deux larmes qui essayaient de s'y cacher.

--On n'est pas sre de les faire, ceux-l! rpondit-elle avec une
tristesse dont son frre fut frapp.

--Embrasse-moi, petite soeur, dit-il en l'attirant vers lui.

Elle se laissa faire et lui rendit une caresse, mais il vit bien qu'il
l'avait trouble, et il en eut regret; elle sortit de la salle  manger
pour y rentrer un instant aprs, les joues un peu plus roses que de
raison, mais parfaitement calme en apparence.

--Tu ne trouves pas liette singulire? avait dit Andr pendant sa
courte absence. Est-ce qu'elle n'aurait pas quelque inclination
contrarie?

--Elle? fit la mre en mettant une nuance d'orgueil  affirmer
l'inviolabilit du jeune coeur de sa fille. Si elle aimait quelqu'un,
quelle raison pourrait-elle avoir de ne pas me le dire? Et, depuis que
tu n'es plus ici, nous ne voyons personne.

S'il y avait un reproche dans cette phrase, la volont de Mme Heurtey
n'y tait pour rien, mais Andr ne le sentit pas moins. Il fut pris
d'une sorte d'ennui en sentant que ses actions, dont il se considrait
comme seul responsable, avaient une influence fcheuse sur la destine
des siens; mais ce n'tait qu'une impression trs vague, qui eut pour
unique rsultat de lui inspirer une sorte de crainte  l'gard de la
maison maternelle, o il ne se trouvait pas  son aise.




                                 XVI


Le Salon allait fermer ses portes; dj la plus grande partie des quinze
cents personnes qui composent Tout Paris s'tait parpille  tous les
vents d't; Mme Heurtey n'avait encore parl d'aucun projet, et liette
tremblait en pensant que toute villgiature la sparerait de Mltis
pour longtemps... pour toujours, peut-tre.

Niko se plongeait dlicieusement dans la joie de vivre au soleil, au
lieu de s'enfermer dans des appartements surchauffs, comme il tait
contraint de le faire pendant les mois d'hiver. On le voyait
l'aprs-midi, paresseusement assis  la terrasse d'un caf  la mode,
rjouir ses yeux par la vue des visiteurs exotiques, que juin ramne
invitablement sur les boulevards. La connaissance qu'il possdait de
presque toutes les langues parles en Europe lui procurait le plaisir de
pntrer au fond des conversations secrtes de ces oiseaux de passage,
et il s'amusait prodigieusement, comblant ainsi les vides que le dpart
des mondaines et demi-mondaines creusait chaque jour dans l'emploi de
ses heures.

Sa soeur ane lui crivait lettre sur lettre pour qu'il vint la
rejoindre en Grce chez une autre soeur marie, mais il lui rpondait
avec une imperturbable douceur: Pourquoi veux-tu que j'aille te
retrouver dans un climat chaud pendant les ardeurs de l't? C'est toi
qui devrais venir: nous irions au bord de la mer, dans un endroit
frais.

Mlle Xandra Mltis ne se dcidait pas  refaire le voyage accompli
jadis par elle avec tant de courage, et son frre, nonchalamment attach
 ses habitudes parisiennes, ne se trouvait pas l'nergie suffisante
pour les rompre, tant donn qu'il n'en voyait pas la ncessit.

--N'irez-vous donc jamais dans un endroit o l'on puisse respirer?
demanda-t-il  Mme Heurtey un soir, pendant qu'assis  la fentre du
salon, ils essayaient de se figurer qu'ils prenaient l'air. liette
arrosait une demi-douzaine de pots de fleurs  la fentre de la pice
voisine.

--Je n'ose pas, rpondit  demi-voix la mre d'Andr.

Comme il la regardait avec quelque tonnement, elle ajouta plus bas:

--Je n'ose m'en aller; il me semble que si je quitte Paris, j'abandonne
Andr... Savez-vous quels sont ses projets?

--Ma foi, non. En a-t-il, seulement? Je ne le vois gure qu'en courant;
c'est--dire que c'est lui qui court; moi, gnralement, je suis assis.
Il passe sur le boulevard, me serre la main et disparat.

--Travaille-t-il?

--Je crois que oui. J'ai tent plusieurs fois de le voir  son atelier,
mais la porte est toujours ferme.

Mme Heurtey poussa un soupir aussitt contenu.

--S'il travaille, dit-elle, rien n'est perdu. Il est ambitieux... il
l'tait, du moins... Mais je ne sais plus ce qu'il fait...

--Il vient vous voir, pourtant?

--Oui, il vient! Il me voit comme il vous voit, en passant; il
m'embrasse tendrement et ne trouve rien  me dire... Que voulez-vous
qu'il me dise, en effet? Toute sa vie n'est-elle pas maintenant si bien
mle avec celle de cette femme qu'il ne pourrait plus ouvrir la bouche
sans en parler? C'est pour cela qu'il ne vous voit gure, et moi non
plus.

--Madame Heurtey, croyez-vous vraiment ce que vous dites? Je vous
dclare pour ma part que je n'en sais absolument rien, et pourtant,
suivant une expression clbre, si c'tait arriv, cela se saurait! Ces
choses-l se savent,  Paris... et mme ailleurs.

--Je ne me trompe pas, monsieur Mltis. Voyez-vous, cet enfant-l, je
l'ai couv trop longtemps pour ne pas deviner tout ce qui se passe en
lui... C'est comme un grain de musc enferm dans un tiroir, cela se sent
sans qu'on le voie; je sais tout ce qui s'est pass dans l'esprit de mon
fils. Il s'est donn corps et me.

--En ce cas, reprit Niko, rest un moment pensif, ils sont joliment
malins, car personne n'en sait rien.

--Ni ne s'en doute?

--Oh! il y a toujours quelqu'un qui se doute de quelque chose, et ce
quelqu'un-l, c'est tout le monde; mais il n'y a pas moyen de les
prendre, et pourtant...

--Quoi? fit avidement Mme Heurtey en se penchant pour mieux entendre.

--Rien, chre madame, fit Mltis en s'apercevant qu'il allait parler
comme si elle n'tait pas la mre d'Andr, rien du tout: je veux dire
que la personne dont vous parlez ne manque pas d'admirateurs, par
consquent d'ennemis, et que si quelque chose pouvait entamer sa
rputation...

--Elle a donc une rputation? fit Mme Heurtey avec l'expression d'un
incommensurable mpris.

--Intacte, chre madame, intacte!

Les yeux de Mltis s'taient prodigieusement allongs entre ses cils
pendant qu'il savourait la savante ironie de cette rponse,
indchiffrable pour la provinciale.

--Cela ne me trompe pas, moi, dit-elle avec amertume.

Niko pensa  part lui qu'en cela elle ne diffrait pas de la majorit.
Personne, en effet, n'attaquait la rputation de Mlle Solvi, parce que
cette rputation tait au nombre des choses qui, en ralit,
n'intressent personne; elle n'avait pas de famille, pas de mari, elle
ne faisait pas parler d'elle dans les journaux; on ne l'attaquait pas,
nul n'avait  la dfendre; mais s'il s'tait agi de la vertu de
Raffalle, sa rponse et t tout autre: on ne lui connaissait pas
d'amant, et nul ne croyait qu'elle ft une demoiselle honnte. Dans le
monde cosmopolite, si proche parent de celui o l'on s'amuse, on trouve
de ces tolrances silencieuses, jusqu'au jour o s'lve une formidable
clameur; alors, ces gens qui ne demandaient qu' jouir d'une vie sans
entraves relles deviennent plus collet mont que les vrais rigoristes.

Deux jours aprs cet entretien, Andr, qui avait vainement essay de
travailler, dposa sa palette et alla se promener sur le boulevard
extrieur, prs des fortifications: c'tait un endroit dplaisant et
dsert, tout  fait appropri  son genre de mditation.

La veille, tout l'aprs-midi, il avait attendu Raffalle, qui n'tait
pas venue. A cinq heures, il avait sonn  sa porte, pour apprendre
qu'elle tait sortie, ce qui n'tait pas vrai, car il avait vu deux
hommes de sa connaissance entrer dix minutes plus tard, dix minutes
passes  faire les cent pas de l'autre ct du boulevard Pereire.

Elle l'avait consign. Pourquoi? Il se posa cent fois cette question
pendant la nuit, sans pouvoir la rsoudre. Pendant la matine, il avait
attendu un mot d'elle expliquant le mystre, mais il n'avait rien reu.
Aprs son djeuner, apport d'un restaurant des environs, il s'tait
senti extraordinairement nerveux et incapable de travail.

Raffalle continuait  ne pas lui appartenir, pendant qu'elle s'emparait
de lui chaque jour davantage. Deux ou trois fois de suite, elle lui
promettait de l'aller trouver chez lui, et il l'attendait vainement;
lorsqu'il la voyait enfin dans le tte--tte, elle savait se drober 
toute explication; s'il insistait, elle le toisait froidement de telle
faon qu'il ne songeait plus qu' se faire pardonner. La crainte de
sembler mesquinement bourgeois  cette princesse des contes de fes lui
faisait oublier mme les blessures de son amour-propre d'amant.

En revanche, il la voyait entrer au moment o il l'attendait le moins.
Sous prtexte qu'elle ne pouvait pas attendre  sa porte qu'il lui et
ouvert, elle s'tait fait donner une clef de l'atelier, et cette clef la
rendait matresse absolue de la vie d'Andr; absent ou prsent, elle
entrait chez lui selon son bon plaisir, sans tre vue des concierges,
habitus d'ailleurs  fermer les yeux.

Ces surprises perptuelles, mles de dsappointements, donnaient 
l'amour du jeune homme un ternel renouveau; l'insaisissable de cette
liaison, l'agitation o elle le maintenait l'empchaient de goter cette
plnitude de la passion partage, qui conduit facilement  la satit;
mais il en tait arriv au point o la chane trop tendue peut casser,
et en marchant rageusement sur le boulevard poussireux, Andr se disait
qu'aprs tout si sa matresse continuait  se moquer de lui, c'est lui
qui pourrait bien se dtacher d'elle.

Fortifi et mme enorgueilli par cette pense, il reprit le chemin de
chez lui, monta son escalier, ouvrit sa porte et... trouva Raffalle
assise devant son bureau qui crivait une lettre, penche sur le papier
avec beaucoup d'application. Elle avait t son chapeau, et ses cheveux
noirs brillaient sur sa tte incline comme une coule de marbre poli.

--Raffalle! fit Andr, clou sur place.

Il ne pouvait se blaser sur le plaisir imprvu de la voir chez lui, et
c'tait la premire fois qu'elle s'y laissait surprendre ainsi.

Elle leva la tte, lui jeta un regard pareil  un philtre, et se remit 
crire. Il s'approcha et se pencha sur le cou inclin qu'il effleura de
ses lvres. Cette femme extraordinaire avait su exciter en lui la plus
violente passion sans qu'il pt jamais la traiter familirement. Avec
l'art le plus consomm, elle avait su bannir de leurs relations la
moindre trace de trivialit, et c'est bien pour cela qu'il demeurait son
esclave, la sentant toujours si fort au-dessus de lui.

--C'est fini, dit-elle en fermant sa lettre, qu'elle jeta sur la table;
l'adresse tait celle de sa couturire. Andr, bonjour. N'tes-vous pas
content de me voir aujourd'hui?

--J'aurais mieux aim vous voir aujourd'hui et hier! fit-il avec un
mlange de crainte et de bouderie qui lui seyait fort bien.

--Ne parlons pas d'hier; hier, j'tais trs ennuye.

--Il est arriv quelque chose? demanda Andr avec un peu d'inquitude.

--Oui... oui et non; je vous conterai cela plus tard. Aujourd'hui, j'ai
eu une ide: je la crois bonne; reste  savoir si vous l'approuverez.

Raffalle avait une manire de se faire obir, compose presque
entirement de suggestions hsitantes; c'est une manire excellente,
quoiqu'elle soit vieille comme le monde.

Sur un geste d'elle, Andr prit une chaise, pendant qu'elle s'installait
dans un fauteuil bas, sa robe arrange autour d'elle avec autant de soin
que si elle et fait une visite de crmonie.

--Voici ce que c'est: Paris est dsert, tous mes amis s'en vont, Niko va
en Grce, je crois, Wueler est parti ce matin pour Odessa et reviendra,
Dieu sait quand! Je pourrais vous en nommer une douzaine d'autres qui
ont pris le train hier ou qui ie prendront demain; personne n'a souci de
ce que je deviens, et pourvu que je sois prte  leur donner  dner en
octobre, quand ils reparatront, tous mes bons habitus vont m'oublier
le mieux du monde pendant trois mois... J'ai donc trois mois  moi, 
moi toute seule... Elle le regardait  le faire damner, et il n'osait
l'interrompre, ni mme presque respirer, de peur de l'arrter.

Un sourire triomphant claira son beau visage ambr.

--Voulez-vous que je vous les donne?

Il poussa un cri touff et tomba  genoux aux pieds de cette robe si
savamment arrange.

Elle avait bien prpar son effet, depuis deux mois qu'elle le faisait
souffrir. Son excuse tait que, l'adorant, elle souffrait presque autant
que lui; mais Raffalle tait une femme qui savait se gouverner.

Avec une vritable joie, une tendresse profonde et passionne, elle posa
sa main dgante sur le front de l'homme qui s'tait si compltement
donn  elle, le renversa un peu en arrire et lut sa victoire dans des
yeux qui ne se dfendaient pas.

--Alors, tu veux bien? dit-elle, employant le tutoiement auquel elle se
refusait presque toujours.

--Si je veux! Demande-moi si je veux... tre de l'Institut! fit Andr en
bondissant sur ses pieds avec la fougue de gaminerie qui traduisait
souvent en lui les grandes motions lorsqu'il voulait les cacher.

Il fit le tour de l'atelier en cabriolant comme un cheval chapp. Des
larmes taient montes dans ses yeux malgr lui, larmes d'nervement
plus que de joie, peut-tre.

--Quand partons-nous? demanda-t-il en revenant prs d'elle. Il s'assit 
califourchon sur une chaise, le menton appuy contre ses bras croiss
sur le dossier. Il semblait maintenant en parfaite possession de
lui-mme et voulait le faire constater par Raffalle.--Ce soir, n'est-ce
pas? ou bien tout de suite?

--Pas du tout, si vous embrouillez mes affaires! rpliqua la jeune femme
en souriant. Demain, je pars pour une plage trs connue, disons Param,
si vous voulez, ou toute autre. J'y reste huit jours et je ne m'y sens
pas bien, l'air tant trop vif. Alors, je vais faire un tour en
Bretagne... Il y a un petit trou dlicieux, o l'on ne peut pas aller en
chemin de fer: je vous expliquerai cela. Vous y tes,  faire des
tudes, je vous y rejoins... Vous aurez dit l que vous attendiez votre
femme... et voil. C'est d'une simplicit enfantine!

Andr comptait sur ses doigts.

--Demain, a fait un jour; huit  Param, a fait neuf; un pour venir,
a fait dix... Impossible. Partir demain, deux jours  Param...

--Cinq jours, insista Raffalle d'un air srieux, pas un de moins, ou
j'en mets quinze! Pour les convenances, Andr, vous pouvez bien
sacrifier quinze jours aux convenances!

--Jamais de la vie! s'cria-t-il en recommenant ses enfantillages au
travers de l'atelier. Quatre jours!

--Cinq; et maintenant, je m'en vais.

--Pas encore! implora Andr en s'arrtant net..

--Je m'en vais; j'ai des milliers de choses  arranger. Vous pouvez
venir me demander une tasse de th ce soir, mais je vous mettrai  la
porte  onze heures, je vous en prviens. Mltis sera l, et deux ou
trois autres... le th de l'trier. Et  ce propos, mfiez-vous de
Mltis; c'est un bon garon, mais je lui crois mauvaise langue.

--Lui! fit chaleureusement Andr. Oh! pour cela, vous vous trompez!

--Je peux me tromper, dit ngligemment la jeune femme; mais s'il n'est
pas mauvaise langue, il est bavard, et c'est presque aussi dangereux.

--Bavard! rpta Andr perplexe en cherchant dans ses souvenirs les
bavardages du silencieux Oriental. Enfin, on a bien raison de dire que
l'on vit cent ans avec ses amis sans les connatre! Si Niko est bavard,
il est encore plus cachottier, car je ne m'en suis jamais aperu!

--C'est que vous parlez tout le temps vous-mme, rpliqua Raffalle avec
malice. A ce soir, et vous serez trs, trs sage. Pensez donc, si on
allait se douter que nous nous enfuyons ensemble pour trois mois!
Demain, vous recevrez votre itinraire.

Sur le seuil, elle lui donna un long et tendre baiser, et s'en alla d'un
pas tranquille.




                                 XVII


--Andr est parti, dit Mme Heurtey  sa fille; si tu veux, nous irons
passer cinq ou six semaines en Bretagne.

--A Cherbourg, maman? Voil si longtemps que tu promets de nous emmener
 Cherbourg!

--Pas cette anne, soupira la mre.

liette se reprocha son inconsquence. Ce voyage  Cherbourg avait t
projet bien des fois en famille; mais Andr disait toujours qu'il
n'irait pas avant d'avoir fait une oeuvre vraiment srieuse, afin de
prouver  ses concitoyens qu'il avait bien mrit de leur confiance.
Pour se faire pardonner, elle embrassa sa mre.

--O irons-nous, alors?

--Mme Forgeot m'a parl d'un endroit trs tranquille, o l'on vit  bon
compte.

liette baissa la tte. Depuis qu'Andr les avait quittes, il avait
cess d'apporter de l'argent dans la maison, et, malgr l'aisance
relative dont jouissaient les deux femmes, les frais principaux tant
rests les mmes, leur bien-tre en tait diminu.

--Nous irons  Brvalo, continua Mme Heurtey. Le voyage est un peu cher,
mais le sjour compensera cette dpense-l. Et puis, il n'y aura pas un
sou  perdre en toilettes.

--Tant mieux, rpondit doucement la jeune fille. Est-ce que tu veux
partir bientt?

En parlant, elle regarda les yeux cerns, les cheveux blanchis, les
traits fatigus de sa mre, et se reprocha l'goste regret qui
l'entranait vers Mltis. Entre ces deux soucis, ces deux tendresses,
de combien celle-l n'tait-elle pas la plus sacre!

--Dans une huitaine de jours; il faut le temps de ranger l'appartement
pour notre absence.

liette s'appliqua consciencieusement  tous les travaux d'intrieur que
ncessitait un dplacement pour une personne aussi mticuleuse dans ses
habitudes que Mme Heurtey; ces occupations taient les bienvenues, car
elles l'empchaient de s'adonner uniquement au chagrin de quitter
Mltis. Une certaine consolation lui venait pourtant de la pense qu'il
n'irait point en Grce; il l'avait dclar la dernire fois qu'il tait
venu, quinze jours auparavant. Mais on ne l'avait pas revu, il pouvait
avoir chang d'avis...

Malgr tout, liette se disait qu'il ne serait pas parti sans leur dire
adieu, bien sr...

Il ne restait plus que quarante-huit heures avant le jour fix pour le
dpart, et la jeune fille se sentait devenir de plus en plus
mlancolique; les robes qu'elle avait plies dans sa petite malle en
osier n'taient pas sans avoir reu quelques larmes... lorsqu'un coup de
sonnette la fit tressaillir, un peu avant quatre heures.

Elle le connaissait bien, ce coup de sonnette! Depuis deux ans il
vibrait en elle,  chaque fois, comme si le petit battant de fer avait
tint sur son coeur. Pendant que la bonne ouvrait, elle gagna la porte
du salon... Un froissement de soie dans l'antichambre l'arrta. tait-il
possible qu'elle se ft trompe?

--Mme Heurtey est chez elle? demanda la voix mlodieuse de Niko.
Voulez-vous lui annoncer M. Mltis avec sa soeur?

Un flot de joie inonda la pauvre liette. Sa soeur tait venue! Il
restait donc en France? Elle ouvrit la porte toute grande et s'effaa
pour laisser entrer l'ange gardien de son ami.

Mlle Xandra Mltis tait presque aussi grande que son frre, et avait
d tre aussi belle qu'il tait beau. Elle portait fort noblement ses
cheveux noirs,  peine rays de fils d'argent; ses yeux taient pareils
de forme et d'expression, et une bont exquise, tout  fait maternelle,
se lisait sur son visage tant soit peu rid. C'tait bien la soeur
ane, mre de famille par force,  qui le devoir d'lever toute une
niche d'orphelins n'avait jamais laiss le temps de se marier et
d'avoir des enfants pour son compte.

--Chre madame, ma soeur Alexandrine, fit Mltis, prouvant le besoin
de traduire en franais le joli nom grec. Oh! pardon, mademoiselle, je
croyais parler  madame votre mre; Xandra, c'est Mlle liette.

Xandra fixa sur la rougissante liette ses beaux yeux noirs et lui
sourit avec une telle cordialit, que la jeune fille en fut mue; elle
mit sa main dans celle qui lui tait offerte et sentit avec joie une
treinte souple et franche qui lui alla au coeur.

Mme Heurtey, en entrant, lui pargna la peine de tenir des discours
auxquels elle tait mal prpare.

Trs flatte de cette visite, la mre d'Andr la reut avec la dignit
un peu froide qui remplaait chez elle, sans qu'elle y perdit rien,
l'usage du monde.

liette, silencieuse, contemplait la soeur de Mltis avec une sorte de
vnration. Cette demoiselle de cinquante ans, qui avait si grand air,
c'tait celle qui avait travers la France sous les neiges de l'hiver de
1870, au milieu des terreurs et des dangers de toute espce? Cette
hrone de l'amour fraternel tait l, assise en face d'elle, et la
regardait avec de bons yeux? L'me de la sensible liette en tait tout
mue de joie et de respect.

--Qu'est-ce que vous faites cet t, chre madame? demanda Mltis  Mme
Heurtey quand il eut repris haleine, car l'ascension de l'escalier lui
devenait trs pnible en temps chaud.

--Nous partons aprs-demain pour Brvalo.

--O a? Cette plage ne figure point au nombre de celles dont une
rclame bien organise nous rebat tous les jours les yeux et les
oreilles?

Mme Heurtey donna les explications ncessaires. Un htel convenable,
quoique modeste, des chambres facilement obtenues chez les habitants du
bourg, la vie  bon march, etc.

--Xandra, fit Mltis sans remuer autre chose que ses beaux yeux
languissants, si nous allions passer l une quinzaine ou davantage?

--Vous? fit la mre d'Andr en le regardant d'un air surpris. Mais ce
n'est pas assez...

Elle cherchait le mot, Niko le lui souffla:

--Assez chic pour nous? Il m'arrive d'tre chic, chre madame, et ce
n'est pas toujours ce qu'il y a de plus drle dans ma vie; mais ma soeur
n'est pas chic du tout! Ma soeur porte des robes faites  phse et des
chapeaux construits  Olympie! Ma soeur est vtue mi-partie ordre
dorique et l'autre moiti ordre ionien. Je parle en rbus, n'est-ce pas?
N'y faites pas attention, c'est dans ma joie d'avoir retrouv une
famille. Mais nous ne sommes pas chic quand nous sommes en famille, nous
nous bornons  tre heureux! Si vous y tenez absolument, d'ailleurs,
pour aller vivre dans ce petit trou, je puis faire emplette d'un complet
 la Belle Jardinire!

Il riait, ses dents blanches brillaient  travers ses fines moustaches
noires, dans sa belle barbe soyeuse et soigne. liette le contemplait
avec le mlange d'admiration et de piti qui tait le fond de sa
tendresse.

--Mon frre ne sait pas tre srieux quand il est content, dit Mlle
Xandra en souriant. Mais nous avons rsolu d'aller passer ensemble
quelque temps dans un endroit paisible; et si vous vouliez nous le
permettre, nous irions o vous allez: nous srions moins seuls...

--Bien volontiers, fit  contre-coeur Mme Heurtey.

Son rve de tranquillit lui chappait; et sans son habitude invtre
de toujours faire ce qu'elle avait projet, elle et renonc  son
voyage plutt que de voir ces riches trangers partager la vie qu'elle
se proposait de mener dans la plus parfaite mdiocrit. Elle se rsigna
pourtant  donner les indications ncessaires, et l'on se spara avec
promesse de se retrouver l-bas.

Quelques jours plus tard, en effet, Mltis et sa soeur apparurent sur
la grve de sable fin o le beau monde de Brvalo se donnait
rendez-vous. A l'innarrable stupfaction des rares baigneurs, ils
taient suivis par le propritaire de l'unique htel, en personne, qui
portait, avec l'aide du garon de l'tablissement, un paquet bizarre et
embarrassant. Le paquet fut droul au milieu d'une attention si
profonde qu'elle en tait muette; et aprs nombre de faux mouvements qui
provoqurent plus d'un incident baroque, il se transforma en une jolie
petite tente de coutil ray contenant une table et deux fauteuils
pliants.

--C'est extrmement ingnieux, dclara Mltis, qui avait assist assis
 tout ce travail, avec une tranquillit remarquable; je ne sais pas
trop comment on pourra y entrer, mais le fait est qu'aprs y tre entr,
on trouvera difficilement le moyen d'en sortir. N'est-ce pas, ma soeur?

Mlle Xandra, toujours paisiblement souriante, fit relever le ct de la
tente qui regardait la mer, Niko baissa sa haute taille et s'introduisit
dans un des fauteuils, o il s'tendit avec dlices.

--Je passerai ici des journes exquises, dit-il; cette mer et ce soleil
suffiraient au bonheur d'un million d'habitants, et je les ai pour moi
tout seul, ou  peu prs... Xandra!

--Mon frre?

--Comment me trouves-tu, mais vraiment, sans compliment?

La soeur ane attacha sur lui son regard lumineux et tendre:

--Mieux que je ne croyais, moins bien que je ne voudrais.

--Tu parles comme un oracle! Voil ce que c'est que de venir de Grce!
Crois-tu que je puisse vivre encore... trois ans?

--Je l'espre, rpondit-elle d'une voix profonde qui faisait reproche 
la lgret du ton de son frre.

--Au fond, tu sais, je me porterais trs bien, s'il n'y avait pas cette
terrible toux, ces points de ct et la fivre... la maudite fivre la
nuit, avec tout ce qui s'ensuit!

Il baucha un geste d'humeur et laissa retomber languissamment sa belle
main blanche et mince.

--Et puis, je suis trop maigre! On est laid quand on est si maigre!

--Tu n'es pas laid, Niko! fit Mlle Xandra avec un doux reproche en
arrtant ses yeux sur le beau visage de son frre.

--Je te dis que je suis laid! fit-il avec autorit; plus laid
qu'autrefois, ajouta-t-il comme s'il faisait une concession.

Xandra ne put se dfendre de sourire, malgr la terrible ide, toujours
prsente, qu'elle ne conserverait plus longtemps ce frre ador.

--Tu viendras avec nous passer l'hiver en Egypte, dit-elle, et tu t'en
trouveras  merveille J'ai la persuasion que si tu consentais  vivre
pendant six mois dans un pays chaud, tu serais guri au printemps.

--Grand merci! fit-il. J'en ai essay, de ton pays chaud, et j'en suis
revenu plus malade que jamais; je ne puis pas supporter la chaleur, tu
le sais bien!

Xandra ne rpondit pas. Elle savait que la vie fivreuse de l'hiver
parisien faisait beaucoup plus de mal  Niko que la plus intense
chaleur, mais elle savait aussi que rien ni personne ne pouvait empcher
le doux despote de faire ce qu'il voulait, ni le contraindre  faire ce
qu'il ne voulait pas.

--Reste cet hiver  Paris, lui dit-il au bout d'un moment en l'appelant
auprs de lui, par un geste d'enfant gt.

Xandra se pencha sur lui, releva les cheveux noirs qui ombrageaient le
front toujours jeune et pur, et baisa la place reste blanche en
dessous; une tendresse vraiment maternelle, une douceur lente, une
harmonie dlicieuse accompagnaient tous ses mouvements.

--Je ne peux pas, dit-elle; notre soeur Marie attend son troisime bb
pour dcembre, le mari de notre soeur Hlne s'en va aux Indes avec son
fils an, notre nice Anas se mariera en fvrier...

--Que le bon Dieu bnisse les nombreuses familles! grommela Niko. Je ne
Crois pas qu'il y ait un homme au monde plus orn de frres, de soeurs,
de beaux-frres et de belles-soeurs, de neveux et de nices, que moi! Et
je ne peux pas, sur la quantit, en trouver un ou une, pour me donner
six mois de sa socit!

--Donne-nous six mois de la tienne! fit doucement Xandra, et tu auras
tant de gens pour te tenir compagnie, que tu demanderas la grce d'une
heure de solitude.

Niko sourit et pressa la main de sa soeur.

--Tu n'as pas de... raisons... bien fortes, pour tenir  rester  Paris?
fit-elle sans hsitation, mais avec un temps d'arrt volontaire.

--On a toujours des raisons... fortes--quand on n'est pas mari,
rpliqua Niko vasivement, avec la philosophie pratique qui lui tait
familire.

--J'aurais voulu te voir mari, dit Xandra sans appuyer sur les mots.

--Tu n'as encore pas assez de soeurs et de belles-soeurs? fit-il avec sa
brusquerie de frre ador. Je vois a, ta galerie n'est pas complte; il
te faut une veuve dans ton muse... Pardon, Xandra, je suis mchant!
pardonne-moi!

Il saisit la main de sa soeur et la porta  ses lvres avec ferveur.

--N'en parlons plus, dit-il d'un ton languissant; j'aurais d me marier
quand je n'tais pas encore trs malade;  prsent, il est trop tard.

Dans l'aprs-midi, liette et Mme Heurtey furent admises aux honneurs de
la tente, pendant que le propritaire, suivant son expression, cuisait
dans le sable, avec un simple parasol au-dessus de sa tte. Mme Heurtey
en sortit sur-le-champ en dclarant qu'on touffait l-dedans.

--C'tait parfait contre les courants d'air! dclara Niko, dont la voix
semblait sortir de dessous terre; autrement, c'est une tuve; mais a
fait bien dans le paysage; il faut voir cela d'un peu loin.

Mme Heurtey s'aperut, au bout de deux ou trois jours, que Mlle Mltis
tait aussi simple de gots qu'elle pouvait l'tre elle-mme; jamais la
mre d'Andr ne se ft imagin qu'on pt penser comme elle sur tant de
points d'conomie domestique en possdant quarante mille livres de
rente; et ce chiffre, tomb par hasard des lvres de Xandra, la
bouleversa.

--Vous avez quarante mille livres de rente...  vous deux, vous et votre
frre? demanda-t-elle.

--Non..., chacun, rectifia la soigneuse demoiselle.

--Grand Dieu! que pouvez-vous faire de tout cela, avec vos habitudes de
vous servir vous-mme?

Xandra sourit.

--C'est bien vite dpens quand on a une nombreuse famille! Cela s'en va
en voyages, en baptmes, en premires communions, en cadeaux de noces...

--Et votre frre en a autant?

--Un peu plus; il avait un oncle qui l'a avantag. Il n'en a pas de
trop, je vous assure, avec sa sant dlicate, et pourtant...

Mme Heurtey attendait la fin de la phrase, et Xandra comprit qu'elle
devait lui donner satisfaction.

--Pourtant, je vois qu'ici nous dpensons vraiment trs peu de chose, et
il a l'air de se porter beaucoup mieux... C'est une vie simple qu'il lui
faudrait, au lieu de ces plaisirs fatigants, le monde, les thtres, les
dners... Car il est horriblement mondain, et je ne sais pas pourquoi,
car il prtend que a l'ennuie!

--Enfant gt! dit svrement Mme Heurtey. liette jeta un regard de
reproche  sa mre qui n'y prit garde.

--Oui, gt, c'est vrai, rpondit tristement Xandra; mais si vous saviez
combien il tait irrsistible, tant petit! C'tait le dernier-n, le
Benjamin; les soeurs taient toutes jeunes filles, elles s'en amusaient
comme d'un petit chat. Il possdait un charme tel qu'o ne pouvait rien
lui refuser. Et encore  prsent, quand il veut me faire faire quelque
chose, il n'a qu' me regarder d'une certaine faon, et je lui obis
tout de suite!

Les yeux d'liette exprimaient une si complte adhsion  ce sentiment,
que Mlle Xandra s'en aperut.

Elle n'tait pas arrive  l'ge de cinquante ans sans connatre bien la
vie et ses embches; malgr la gentillesse de la jeune fille, le soupon
d'un calcul lui effleura l'esprit, et elle se mit  la surveiller.

Au bout de huit jours, elle avait acquis la conviction de la parfaite
innocence de la pauvre, petite. Son dvouement canin, sa tendresse
admirative, son abngation pousse  l'extrme, excluaient toute ide
d'intrt et mme d'espoir matrimonial. liette aimait Niko parce qu'il
devait mourir, et elle lui versait toute son me candide comme jadis on
versait les vins gnreux aux condamns  mort.

--C'est la femme qu'il lui aurait fallu, se dit la soeur ane. Sans une
ombre d'gosme, avec une soumission attendrissante  ses caprices, elle
aurait trouv moyen d'tre heureuse en lui laissant faire tout ce qu'il
aurait voulu... Mais  prsent... il a raison, ce ne serait pas bien de
se marier; la pauvre enfant resterait veuve de trop bonne heure... et si
elle se remariait, je ne pourrais pas le lui pardonner, ce qui serait
injuste...

Les larmes de Mlle Xandra coulrent une fois de plus sur ce frre
prdestin, qui n'aurait pass sur la terre que pour s'y faire aimer et
regretter. Et lorsque liette vit ses yeux rougis une heure plus tard,
et, devinant que Niko en tait la cause, vint apporter sa frache et
timide sympathie  celle qui avait le droit de pleurer, elle tait loin
de se douter qu'elle avait eu part  cette douleur gnreuse.




                               XVIII


Un matin, dans son courrier, qu'il recevait au lit, Mltis trouva une
lettre d'Andr, qu'il lut  deux fois et qui lui fit prendre une
attitude svre au milieu de ses innombrables oreillers.

--Qu'y a-t-il? lui demanda sa soeur, attentive aux moindres mouvements
de sa physionomie.

--Beaucoup de choses, rpondit-il prudemment, en indiquant du regard la
porte de la pice voisine; il continua sa conversation en grec moderne,
sr de n'tre compris d'aucun indiscret s'il s'en trouvait l, et
raconta succinctement  Mlle Xandra l'histoire des amours de son ami.

Elle l'couta sans sourciller, car ce n'tait pas une vieille fille
prude, mais bien une vierge-matrone, qui connaissait les faiblesses de
ce monde et pouvait entendre tout ce qui tait dit honntement.

--C'est trs fcheux, dit-elle quand son frre s'arrta, mais il y a
beaucoup de gens  qui pareille aventure est arrive et qui...

--Ne jette pas de pierres dans mon jardin, s'il te plat, rpondit Niko
sans broncher; je sais que je suis de ceux-l, et mme avec rcidive;
mais moi, au moins, je n'ai jamais dpens que mon argent.

--Et ta sant, fit tristement sa soeur.

--Ma sant est hors de cause, rpliqua le jeune homme, puisqu'elle tait
perdue d'avance. Andr est en train de dpenser tout ce qu'il a, et, de
plus, ce qu'il n'a pas; voil ce qui est vraiment fcheux.

Il donna alors connaissance  Mlle Xandra de la lettre de son ami, qui
lui crivait  Paris, o il le croyait encore, pour lui demander un prt
de cinq mille francs.

Je sais, disait le jeune peintre, que la somme est considrable, et que
je n'ai pas t avec toi en ces derniers temps sur un pied qui me permit
de venir te demander un tel service; mais je suis absent de Paris, je ne
peux y rentrer en ce moment; et quand je dis: je ne peux, cela veut
dire que c'est absolument impossible. Si ces cinq mille francs ne sont
pas verss avant huit jours, mon atelier sera saisi avec tout ce qu'il
contient. C'est non seulement le scandale, mais la ruine. Je te supplie,
toi qui es mon meilleur ami, de faire ce que tu pourras pour viter ce
chagrin et cette honte, moins  moi qu' ma mre. Et je sais que tu me
comprendras.

--Pauvre Mme Heurtey! dit Mlle Xandra en rendant la lettre  son frre.
Elle l'adore; elle n'en parle qu'avec des rticences, et je m'tonnais
qu'elle ne ft pas plus loquente  son gard, mais cela s'explique 
prsent. Crois-tu qua vraiment le danger soit si grand?

Niko fut trs affirmatif. Il connaissait le prteur, pour avoir lui-mme
pass par ses griffes, et il se souvenait d'y avoir laiss quelques-unes
de ses plumes. Sans faire cet aveu inutile  sa soeur, qui en et t
horrifie, car son indulgence pour les erreurs de la jeunesse s'arrtait
au chapitre des usuriers, il lui assura qu'Andr ne s'en tirerait pas
tout seul.

--Et sa lettre est date du vingt-cinq; elle a couru aprs moi  Paris,
elle est revenue ici; l'chance est pour le trente et un... il n'y a
plus que quatre jours. O donc est-il? Il donne une adresse que je ne
connais pas du tout... C'est dans le Finistre... Ils se seront cachs
dans quelque trou encore plus inconnu que celui-ci.

--Que vas-tu faire? demanda la pratique Xandra.

--Que veux-tu que je fasse? Ici, nous sommes en train de devenir
capitalistes; avec toutes nos exagrations de luxe, nous n'arrivons pas
 dpenser plus de vingt-cinq francs par jour  nous deux; en y restant
six semaines de plus, j'aurai conomis la moiti de ce qu'il me demande
et je prendrai le reste sur mes conomies... oui, Xandra, depuis six
mois, j'ai fait des conomies... je me range! Et, tu sais, on n'est pas
malheureux ici!

Le banquier de la famille Mltis, qui tait aussi un vieil ami, fut
autoris  verser cinq mille francs en change d'un certain billet sign
A. Heurtey, qu'il devait envoyer  Niko. Mlle Xandra, pour sauvegarder
ce qu'elle considrait comme une part de l'honneur de la maison, lui
crivit de son ct pour lui apprendre que c'tait un service rendu  un
ami, et que son frre n'avait point affaire aux prteurs; aprs quoi ils
djeunrent ensemble et se rendirent chez Mme Heurtey, mus par un besoin
irrationnel et irrsistible de voir son visage et celui d'liette, aprs
le service rendu  Andr.

Quelques amicales taquineries de Niko  sa petite amie, acceptes avec
la bonne humeur souriante qu'elle apportait en toute chose, le mirent en
si belle disposition qu'il dcrta une promenade en voiture.

--En voiture! fit Mlle Xandra; mais il n'y a ici de voiture que
l'omnibus de l'htel, qui va  la station du chemin de fer, et pour une
partie de plaisir, vraiment...

--Il y a une voiture! dclara Niko; une belle voiture norme, une
voiture du Sacre! Elle doit avoir appartenu, avant la Rvolution,  une
famille d'migrs; on en a mme fait un drame: a s'appelait _la Berline
de l'migr_.

--O donc est-elle, cette berline? demanda Mme Heurtey, qui n'entendait
la plaisanterie que de la moiti d'une oreille.

--Sous un hangar, dans un terrain vague. Je doute mme qu'elle ait un
propritaire. Seulement, elle n'a pas de chevaux.

--Mais alors!

--Nous prendrons ceux de l'omnibus.

--Et l'omnibus, avec quoi ira-t-il au chemin de fer? demanda liette,
qui commenait  avoir envie de rire.

--Il n'ira pas au chemin de fer! dclara Mltis d'un ton premptoire.
C'est aujourd'hui vendredi; de mmoire de Breton, personne n'est jamais
parti ni arriv un vendredi; je ne sais pas pourquoi l'omnibus irait au
chemin de fer, puisqu'il n'y aura pas de voyageurs!

--Mais s'il y en avait, par impossible? suggra liette, qui riait pour
tout de bon.

--On enverra un homme  pied pour s'en assurer. S'il y a un voyageur,
car d'aucune faon il ne saurait y en avoir deux, l'homme louera une
carriole  la station. Et nous, nous promnerons les chevaux. Nous irons
au Nez de Douarnic; on dit que de l, il y a une vue merveilleuse.

Ce beau plan faillit ne pas recevoir d'excution, par suite de
l'opposition du propritaire de l'htel, qui, tout en convenant que
jamais personne n'tait arriv ni parti un vendredi, ne pouvait admettre
que l'omnibus ne fit pas la course obligatoire, pour le principe.

Avec de l'or, et mme de l'argent, on aplanit de bien autres
difficults; finalement les quatre amis se trouvrent installs dans le
grand landau dcouvert, qui sentait un peu le moisi, mais qui n'en
semblait que plus dlicieux  liette. Mollement balancs sur des
ressorts  courroies, tels qu'on n'en voit plus qu'aux voitures
d'enterrement, ils s'en allrent par les rampes montueuses qui dessinent
des lacets au flanc des falaises, dcouvrant  chaque dtour un horizon
plus vaste, une mer plus ensoleille.

On ne sait pas, sans l'avoir prouve, quelle attraction puissante,
mlancolique, presque passionne, exerce l'Ocan quand on le voit, de
trs haut, se creuser comme une coupe o frmit une vie mystrieuse.
Quitte, puis revue, et perdue encore pour reparatre, pendant que les
chevaux gravissent d'un pas lent la monte que borde le prcipice, cette
coupe apparat de plus en plus profonde, de plus en plus inaccessible,
et en mme temps l'attrait qu'elle inspire va jusqu'au vertige, jusqu'
la souffrance.

Celui qui, un beau jour d't, aprs une longue route  travers la
campagne, n'a pas vu soudain s'ouvrir devant lui l'horizon embras,
rflchi dans une mer de lapis, ne sait pas quelle joie triomphante peut
envahir le coeur de l'homme, au spectacle des choses. Celui qui ne s'est
pas avanc jusqu' l'extrme bord de la falaise et l, agenouill,
cramponn au gazon qui glisse, aux rochers qui chappent  la main, n'a
pas plong son regard dans le gouffre o s'agite ternellement la gronde
charmeuse, ne peut connatre l'intensit absolue de dsir et
d'aspiration inspirs par les choses matrielles qu'on ne peut saisir ni
possder.

Ces sentiments encore naissants et trs confus rendaient pensif le
visage d'liette pendant qu'elle embrassait des yeux le paysage infini
de la mer. Une mlancolie profonde lui semblait tre le fond de cette
gloire; elle tait trop jeune et trop humble pour savoir que la
mlancolie est le fond de toutes les gloires, et elle se demandait
comment il se peut que tant de tristesse vienne du soleil et de l'azur.

Niko, qui suivait sa pense, eut piti de cette souffrance inconsciente;
pour rappeler le sourire sur le gentil minois de la jeune fille, il lui
dit avec sa grce extrme:

--Eh bien, mademoiselle liette, est-ce beau?

Elle rpondit par un signe de tte, car son coeur tait trop plein pour
qu'elle pt parler. En prsence de cette vie clatante, la mort de
Mltis tait soudain apparue  son me, jusque-l rsigne, comme une
effroyable cruaut. La voix qu'elle aimait, en frappant son oreille, lui
avait rappel que bientt elle ne l'entendrait plus, et cette ide, avec
laquelle elle s'tait pourtant familiarise, venait de la heurter comme
un choc inattendu.

Il le comprit peut-tre, car un instant il attacha sur elle un regard
profond, qui allait interroger cette jeune me jusque dans ses replis
les plus secrets.

Mltis s'tait aperu bien avant ce jour de l'affection discrte et
dvoue de sa petite amie; sans y attacher d'importance, il y prenait le
plaisir trs naturel qu'on prouve  respirer des violettes en passant
le long d'un sentier. C'tait, pensait-il, une de ces petites passions
romanesques qui amusent l'imagination des jeunes filles en attendant
l'amour, le vrai, qui les noie dans sa splendeur.

Et voici que ce n'tait pas une passion de poupe, mais un amour
vritable, fait non plus des larmes faciles de l'extrme jeunesse, mais
de souffrance silencieuse et contenue. Il avait pens qu'liette tait
devenue amoureuse de lui parce qu'il tait beau, bien lev, venu de
l'Orient, comme les rois mages; et voici qu'il lisait dans ses yeux une
autre destine: elle l'aimait parce qu'il allait mourir, et pour le
sauver, il le voyait, elle ft morte sans regret.

Une joie grave, mle de mlancolie, pntra Mltis, rveillant en lui
une chaleur de souvenirs et d'impressions qu'il ne se croyait plus
appel  ressentir. Depuis qu'il pensait connatre le nombre de ses
jours, il avait cherch le plaisir; c'est l'amour mconnu qui lui
montrait  prsent tout ce qu'il avait ddaign. Il aurait pu cueillir
non seulement les violettes dont le parfum embaumait le chemin de sa
tombe, mais toutes les fleurs exquises que le printemps met sur le front
des fiances.

Elle l'aimait, cette enfant douce et simple, au coeur pur, qui le
laissait lire en son me, sans mme souponner qu'il songet  elle; il
aurait pu, il pourrait encore, appuyer son front fivreux sur cette
paule chaste; il pourrait donner du bonheur et en recevoir, au lieu
d'achever follement de brler la lampe de sa vie  tous les vents de ce
qu'on nomme le plaisir.

Il la regardait, examinant pour la premire fois les yeux tristes, si
jolis, si bleus, fixs maintenant sur l'horizon, si tendres et
confiants, surtout quand ils se tournaient vers lui; le teint frais et
dlicat, que le grand soleil avait  peine bruni, la bouche pleine de
bont, aux lvres souples, qu'une expression douloureuse ne pouvait
dfigurer, et il se disait que tout ce charme, cette jeunesse, cette
innocence, s'en venaient  lui...

Pourquoi ne les prendrait-il pas? Pourquoi, sans plus attendre,
n'ouvrirait-il point les bras, en l'appelant: liette? Il tait bien sr
que sans hsiter elle ft tombe sur son coeur.

Une secousse de la voiture rompit cette sorte d'extase, et il regarda
autour de lui. Les chevaux avaient repris le trot au haut de la monte;
la route s'enfonait dans les terres, et, tout prs, une glise de
village dressait son clocher en dentelle de pierre. Le cimetire peupl
de croix noires dormait au pied, fleuri de buissons de roses.

Mltis se ressaisit avec une sorte de violence. Osait-il bien penser 
crer, une douleur, lui qui tait si proche de sa fin? Par une
dlicatesse digne de son me charmante, il eut peur pour liette de ce
que la vue du cimetire pouvait lui inspirer, et avant qu'elle et
regard de ce ct, il lui adressa la parole. Fidle  son amour, elle
ne vit que lui, et le cimetire resta derrire eux, dans sa robe de
lierre qui dbordait des vieux murs.

Le charme tait rompu. Mltis ne se laissait jamais aller au del de ce
qu'il croyait pouvoir se permettre, en fait d'impressions tristes,--car
il considrait la tristesse comme une volupt dont on ne doit pas
abuser,--et, moins d'une minute aprs, liette riait d'une de ses
remarques comiques. Comme il arrive souvent quand on est sous le coup
d'une motion trop forte, il devint si extraordinairement gai, que sa
soeur en fut tonne; Mme Heurtey elle-mme ne pouvait s'empcher de
rire de ses rflexions saugrenues.

Ils touchrent enfin au but de leur promenade. Douarnic est un
promontoire lev, d'o le regard embrasse une immense tendue de baies
et de rochers; l'eau bleue et la roche noire dessinaient des arabesques
merveilleuses au bord de la vieille falaise ronge par les temptes.

--Il faut descendre de voiture? demanda Mltis. Pas moyen de paresser
encore un peu dans cette surprenante guimbarde? Tu l'exiges, Xandra,
pour ma sant? C'est incroyable, la quantit de choses ennuyeuses qu'on
me fait faire sous le prtexte fallacieux de ma sant! Enfin, puisqu'il
le faut, je descends... mais ce sera pour m'tendre sur le gazon, je
t'en prviens!

On lui fit un lit de chles, on piqua un parasol au-dessus de sa tte,
et il se dclara content, en conseillant aux dames d'aller se promener
un peu plus loin.

--Le cocher et ses deux chevaux suffiront  ma garde, dit-il pour les
encourager.

Il vit leurs ombrelles dcrotre au bout du sentier qui conduisait  un
autre point de vue, et fut satisfait de se trouver seul pour rflchir.

Sa mditation ne fut pas bien concentre. L'odeur mielle du gazon
d'Olympe autour de lui, la senteur pntrante du serpolet qu'il
froissait de son corps, flottaient dans l'air chauff comme au sortir
d'une cassolette et le grisaient un peu. Ses yeux s'emplissaient de la
lumire dore si douce sur les plages bretonnes, et le chant d'une
cigale gare sur cette falaise bruissait  ses oreilles avec le charme
des souvenirs anciens.

Que de fois il avait entendu chanter les cigales, au haut d'un rocher
couleur d'ambre, pendant qu'il contemplait la mer de Grce ou d'Ionie!

Il tait jeune, et sa vie future se droulait devant lui comme un long
enchantement. Riche, bien n, fait pour tre aim, plein de tendresse et
de passion lui-mme, que pouvait-il souhaiter qui ne vint s'offrir  sa
main?

Un jour d'hrosme, il avait saut  pieds joints dans le gouffre. Il
avait, sans y penser, donn  sa patrie d'origine tout ce qu'il
possdait, en se donnant lui-mme. Elle avait tout pris... mme sa vie.

Eh bien, il ne le regrettait pas! Les motions ardentes de ce temps-l
avaient fait de lui, un homme et un Franais. Cela valait le prix qu'il
l'avait pay.

Il appuya son coude sur cette terre de France qui l'avait mortellement
frapp, et, sous le ciel breton, au milieu de la lande, il pressa avec
une mle tendresse le sol pour lequel il s'tait battu; une fiert
singulire le fit frissonner quand il pensa qu'en tombant, bless par
une balle trangre, atteint par le froid meurtrier, il avait pay la
dette du sang. Non, ce n'tait pas en pure perte qu'il tait tomb,
perdu dans le nombre: c'est ce nombre, ft-il de vaincus, qui avait
sauv l'honneur de nos armes.

Une joie ardente coula dans son sang et battit avec ses artres. Bien
des fois il s'tait dit avec amertume qu'il aurait pass inutile sur la
terre; il sentait aujourd'hui qu'il n'avait pas t inutile, que
l'exemple est une force, et qu'un soldat qui meurt inconnu ne fait pas
moins partie d'une arme de hros.

La silhouette fine d'liette passa  quelque distance, amoindrie,
rduite aux proportions d'un petit tableau de genre; la robe rose,
l'ombrelle crue, le grand chapeau garni de blanc, s'estompaient avec
une douceur infinie sur le fond gris de la falaise; elle revenait vers
lui, avec Xandra et sa mre, mais elle marchait un peu en avant, comme
impatiente de le rejoindre.

La patriotique folie de Niko lui cotait la vie..., plus que la vie...,
elle lui cotait liette, la frache et douce liette, qui et pu tre
sa femme!

Avec une sorte de triomphe, Mltis sentit tout  coup qu'il se
trompait: indiffrent, pareil aux autres, bien portant et sans souci,
liette ne l'et pas remarqu, et s'il ne lui tait point apparu comme
un hros, comme une sorte de martyr, liette ne l'et point aim.

--Allons, se dit-il, tout est pour le mieux! Quand je partirai, je serai
pleur..., et quelqu'un de trs prtentieux fera un discours sur ma
tombe... Ils sont capables de le mettre dans les journaux! a me serait
gal si a ne devait pas faire de peine  cette fille dlicieuse. Et
pour qu'elle pleure moins, il ne faut pas qu'elle sache ce que je pense
d'elle. Mieux vaut lui laisser croire que je la traite en enfant. Aprs,
quand ce sera fini, Xandra pourra peut-tre lui dire... Lorsque les gens
sont morts, on se console plus vite. Je voudrais pourtant bien savoir
combien de temps je puis encore avoir  vivre: ces mdecins sont ttus
comme des mules; impossible de leur rien soutirer! Au fond, c'est
probablement qu'ils n'en savent rien.

Tout en philosophant, il s'tait lev et arpentait lentement le plateau;
pendant qu'il tournait le dos aux trois femmes qui venaient le
retrouver, il aperut soudain, se dirigeant vers lui du ct oppos, un
groupe qui attira son attention. C'taient des amoureux  n'en pas
douter: ivres de leur prsence, ils marchaient nonchalamment, penchs
l'un vers l'autre; le sentier s'tant rtrci, ils se sparrent, la
femme prit les devants, et Mltis resta stupfait.

Le chemin qu'ils suivaient tous deux passait  quelques mtres
au-dessous du plateau en le contournant. Avec une inquitude violente,
Niko mesura la distance qui le sparait encore des dames qu'il
attendait; elles taient tout proches.

liette accourut, la premire, vers son ami; le voyant immobile, elle
regarda ce qu'il regardait et demeura extrmement surprise.

--Mais c'est Andr! dit-elle, et elle l'appela: Andr!

--Taisez-vous, fit Mltis, en appuyant avec force sa main sur le bras
de la jeune fille.

Ses yeux l'avaient avertie aussi bien que son geste; elle devint toute
rouge, honteuse d'avoir compris, et recula insensiblement.

Essouffles par l'ascension un peu rude, les deux dames atteignaient en
ce moment le plateau. Mltis se dirigea vers elles et les fit monter en
voiture avec plus de prcipitation qu'il n'en tmoignait d'ordinaire.
liette ramassait les chles et ployait le parasol; elle vit les amants
disparatre au dtour du chemin et poussa un profond soupir.

--Ma pauvre maman! dit-elle  demi-voix, en se reprochant de n'avoir
song qu' Niko depuis tant de jours.

Elle s'assit dans le landau en face de Mme Heurtey et la regarda
longtemps sans s'apercevoir que Mltis, feignant la fatigue,
l'observait entre ses longs cils. Tout le pome de dtresse morale crit
depuis quelques mois sur les traits de cette mre douloureuse, lui
apparut maintenant si facile  dchiffrer qu'elle s'tonna de ne pas
l'avoir lu plus tt. Elle avait vu sa mre absorbe, triste; elle
l'avait crue malade. Mme Heurtey avait pris tant de peines pour laisser
ignorer  sa fille la vritable cause de ses soucis, qu'liette avait
souponn des embarras d'argent et s'tait bien garde de tmoigner la
moindre curiosit pour des choses qu'on ne jugeait pas  propos de lui
dire.

Elle comprenait maintenant pourquoi on l'cartait des entretiens lorsque
Andr restait avec sa mre; mille petits mystres lui taient dvoils
d'un seul coup; l'impression de cette surprise fut si pnible et si
forte que le ct inconvenant de la rencontre lui chappa compltement
pendant quelques instants.

Ce n'est qu'en regardant Mltis, par coutume de tendre sollicitude,
qu'elle se rendit compte de sa dcouverte, et la rougeur envahit 
nouveau son aimable visage. Le jeune homme sentit que c'tait le moment
d'intervenir; rouvrant les yeux, il adressa  sa soeur une question
quelconque, et la conversation devint gnrale.




                                  XIX


Aprs le dner, les amis se retrouvrent sur le sable, en face du
couchant dor o le soleil se prparait  disparatre dans une gloire de
rayons. Laissant Mme Heurtey avec Mlle Xandra, Niko posa une main
fraternelle sur l'paule d'liette et fit un pas pour s'carter. La
jeune fille comprit et suivit son mouvement; guide par cette main
dlicate et souple, elle et t jusqu'au bout du monde.

--Mon enfant, dit gravement Mltis  voix basse, quand ils se furent un
peu loigns, il faut que vous rendiez votre mre trs heureuse!

liette leva sur lui des yeux pleins de soumission. Il retira sa main,
attidie par le contact de la jeune paule ronde et qui se trouvait bien
l, pourtant.

--Elle est trs prouve, continua-t-il, en regardant le sable devant
lui; ses cheveux blanchissent, ses yeux se sont fatigus  pleurer... Il
faut que pas une larme ne soit verse sur vous.

liette le regardait, tonne. Pourquoi sa mre aurait-elle  souffrir
par elle? N'tait-elle pas une enfant respectueuse et prvenante?

Il ne voulait pas rencontrer le clair regard de ses yeux interrogateurs,
mais il le voyait pourtant.

--Votre mre pleure maintenant sur les fautes d'Andr, reprit Niko, mais
elle pleurera bien plus encore lorsqu'il lui reviendra triste, lass,
dgot de la vie... Ce sont les chagrins qu'elles ne peuvent consoler
qui font le plus mal au coeur des mres. Il faut que vous soyez trs
brave, ma chre enfant.

Jusqu'alors Mltis l'avait traite en gamine; maintenant il lui parlait
comme un jeune pre trs tendre. liette sentit une mlancolie profonde,
indicible, entrer dans son me; elle tait heureuse et fire qu'il
voult bien la considrer comme une personne srieuse, et en mme temps
elle sentait qu'un des grands charmes de sa vie s'en irait s'il ne
devait plus jamais rire et plaisanter avec elle. Elle baissa la tte,
mais c'tait inutile, Niko ne la regardait pas.

--La vie est triste, reprit-il, malgr toutes les folies que l'on fait
pour se persuader le contraire,--peut-tre  cause de ces folies. Elle
est mchante, puisqu'elle n'pargne pas les innocents. Vous n'auriez pas
d faire cette rencontre aujourd'hui.

liette rougit; la svrit de sa mre n'avait pas laiss pntrer
jusqu' son oreille les liberts de langage qui accoutument l'esprit des
jeunes filles  l'indulgence pour les fantaisies amoureuses des hommes;
la rencontre de la matresse de son frre tait presque un outrage
personnel pour elle.

--Cette femme est la pire ennemie d'Andr, reprit Mltis en s'arrtant;
j'aurais mieux aim que vous n'eussiez pas connaissance de son
existence. Heureusement, elle ne vous a pas vue.

liette avait relev la tte avec une nouvelle surprise, ne comprenant
pas.

--Cela m'aurait fait de la peine si elle avait attach les yeux sur
vous, fit-il avec un peu d'hsitation... et vous-mme, vous ne pourriez
pas la reconnatre, cela vaut mieux ainsi. N'y pensez plus; il y a des
choses qu'une me comme la vtre doit vouloir ignorer. Mais quand Andr
vous reviendra, soyez bonne avec lui, soyez indulgente... ayez piti de
lui... ayez aussi piti de votre mre. Elle boira alors l'amertume
jusqu'au fond. Soyez patiente et gnreuse... Cela ne vous sera pas
difficile.

Elle coutait, le coeur plein d'motions confuses, prte  pleurer et se
retenant parce qu'elle sentait l'heure trs solennelle, unique dans sa
jeune existence.

--Et vous, reprit-il, les yeux fixs sur l'horizon tincelant qui se
rflchissait dans une mer de pourpre, soyez vaillante pour vous-mme,
mon enfant. Quels que soient les chagrins que la vie vous prpare, que
votre mre n'en soit point attriste. Je suis cruel, n'est-ce pas? Il
serait si naturel, quand vous aurez de la peine, d'aller  elle pour
vous faire consoler! Mais elle aura assez de son fardeau; n'y ajoutez
point le vtre.

La voix de Mltis tremblait lgrement en prononant ces derniers mots.
Il retourna lentement sur ses pas, liette marchant auprs de lui,
silencieuse. La jeune paule tait  porte de son bras; ne pouvant
rsister au plaisir de la sentir encore une fois sous sa main, il appuya
lgrement ses doigts sur la robe rose de sa petite amie.

--Voyez, dit-il avec un faible sourire, vous tes mon bton de
vieillesse... Je suis vieux, liette, trs vieux... on est trs vieux
quand on n'a que peu de temps  vivre, et je vous ai donn des conseils
de sage vieillard... Tous m'avez bien compris, n'est-ce pas?

Puisant un courage inou dans la pense que ce moment ne reviendrait
jamais, la jeune fille le regarda franchement, retenant la rose des
larmes par un violent effort.

--J'ai compris, rpondit-elle; ma mre ne me verra pas pleurer.

Il prouvait un ardent dsir de l'entourer de ses bras, elle si douce et
si vaillante, et de reposer sur elle son front brlant de fivre; mais
c'tait un homme de ferme volont, quand il le voulait, et il sut
empcher ses doigts de serrer plus fort l'paule dlicate qui lui
servait d'appui.

--Ce n'est pas assez, reprit-il. Les larmes laissent des traces, elles
dtruisent la fracheur et la sant; il ne faudra pas pleurer, liette.

Elle rprima un grand sanglot qui lui montait  la gorge; il le sentit
sous sa main, qu'il retira.

--Il ne faudra pas pleurer, liette, rpta Mltis avec une douceur
infinie. Si peu de choses valent qu'on les pleure! Les fautes seules
inspirent des larmes utiles, les larmes du repentir, et vous ne verserez
jamais de celles-l, vous!

Il poussa un profond soupir en songeant  sa vie et revint vers sa soeur
qui l'avait suivi des yeux avec anxit. D'un regard, il la rassura.

--Rentrons, lui dit-il, l'air devient frais pour moi. Pendant que tout
le monde est dehors, viens me faire un peu de musique.

Mlle Xandra se leva et le suivit  l'intrieur de l'htel, tout proche.
Les rares baigneurs taient dissmins au loin, attirs par la beaut de
la soire; le salon tait dsert; elle se mit au piano et joua deux ou
trois vieilles mlodies, chants de nourrice, qui avaient berc l'enfance
du jeune homme. Involontairement, liette s'approcha de la fentre
ouverte.

--Le _Vallon_, dit Niko  sa soeur.

Les premiers accords de la mlodie de Gounod firent tressaillir la jeune
fille, qui ne les avait jamais entendus. Soudain, une voix de tnor,
faible, mais exquise, rsonna dans l'air tranquille.

        Mon coeur, lass de tout, mme de l'esprance,
        N'ira plus de ses voeux importuner le sort.
        Prtez-moi seulement, vallons de mon enfance,
        Un asile d'un jour pour attendre la mort!

--Niko, fit Mlle Xandra, ne chante pas, je t'en supplie!

--Cette fois seulement, ma soeur; il le faut; c'est un caprice de
malade, ne me refuse pas cela!

Les sombres accords plaqus retentirent de nouveau, et la voix de
Mltis reprit:

        Mes jours sombres et courts, pareils aux jours d'automne,
        dclinent comme l'ombre au penchant des coteaux...

liette n'y put tenir: les larmes dfendues roulrent sur ses joues
plies par une volupt poignante, et elle couta la voix adore qui lui
semblait chanter son propre hymne funraire.

Mltis possdait un de ces timbres merveilleux, presque surnaturels,
qu'on rencontre dans quelques affections de la poitrine, mais seulement
 un certain degr de maladie: sans force, mais avec des sonorits
dlicates et pures qui font songer  des roses effeuilles,  du cristal
mouill,  toutes les choses dlicates et fragiles.

--C'est monsieur Mltis qui chante? demanda Mme Heurtey, qui s'tait
approche aussi.

Le crpuscule permit  liette de drober son visage; elle rpondit d'un
signe de tte et cessa de pleurer, pour obir  celui qui tait le
matre de sa vie.

        Et le mme soleil se lve sur tes jours!

chanta Mltis avec une ardeur passionne.

liette entra dans le salon presque malgr elle, attire comme par un
aimant.

Le jeune homme tait tomb sur le canap, respirant  petits coups; sa
soeur, penche sur lui, l'examinait avec une sollicitude douloureuse.

--Ce n'est rien, dit-il; j'avais trop envie de chanter: il y a longtemps
que cela ne m'tait arriv. C'est si beau, ce _Vallon_! N'est-ce pas que
c'est beau, mademoiselle liette?

--Quelle voix vous avez! dit Mme Heurtey. Je me figurais que... Enfin,
je m'tais imagin...

--Qu'on ne peut pas chanter avec la maladie que j'ai? Mais si! mais si!
Seulement... on n'a pas autant de force... Et je dirai mme que cela ne
me fait pas de mal... pas beaucoup de mal. Vous aimez cela, mademoiselle
liette?

Qu'il tait mchant de vouloir l'obliger  rpondre lorsqu'elle ne
pouvait pas parler!

--Joue-nous quelque chose, Xandra, dit-il sans insister; pas trop
mlancolique, pas trop gai non plus.

Mlle Mltis se remit au piano, et liette, assise  contre-jour, put
contempler  son aise la belle tte de Niko, appuye sur le dossier du
canap,  la clart dcroissante du crpuscule d'aot. Les yeux ferms,
il semblait dormir; elle pensa que mort il serait ainsi et emplit son
me, avec son regard, de cette vision qui lui serait refuse lorsque le
jour fatal serait venu.

Il savait qu'elle le regardait, il savait ce qu'elle pensait, et par une
coquetterie qui et t impitoyable si liette ne lui avait pas t si
chre, il se plaisait  savoir qu'elle pleurerait seule, toute la nuit.
Il lui avait dfendu de pleurer, mais plus tard... pour aujourd'hui, il
prouvait une joie intense, intime, mystrieuse,  savoir que ces pures
larmes de jeune fille tomberaient sur lui jusqu'au matin, comme un
prcieux parfum, panch aux pieds d'un dieu... Que c'et t cruel de
sa part,  lui, s'il ne l'avait pas tant aime!

Ce jour avait t un de ces jours uniques, qui valent des annes; il ne
pouvait pas avoir de lendemain. Au rveil, liette et Niko reprirent
leurs faons habituelles; il examina pourtant les yeux de sa petite amie
et s'assura qu'ils portaient la trace d'une veille douloureuse. Cet
examen l'ayant satisfait, il recommena  la traiter en camarade, et ni
l'un ni l'autre ne firent jamais allusion  leur entretien sur la grve.




                                  XX


Andr ne s'tait pas dout de la rencontre qu'il avait failli faire; le
coin de terre qu'ils habitaient,  peine indiqu sur les cartes, inconnu
de tous les guides, lui semblait  l'abri des incursions dangereuses. Il
n'existe plus gure de villages bretons o se puisse cacher une intrigue
parisienne, mais celui-l, peut-tre le dernier, leur offrait une
hospitalit sre.

Le plus souvent, ils se promenaient, en bateau; parfois, ils mettaient
pied  terre, comme  Douarnic, pour escalader la falaise o ils ne
rencontraient que des pcheurs et des douaniers. Raffalle aimait ces
promenades hardies, ces ascensions non dpourvues de pril, qui
attiraient l'admiration des gens da mer.

L'apparition de Mltis l'avait dsagrablement surprise; elle n'avait
vu que lui, d'ailleurs, grce au tournant du plateau qui lui avait
masqu ses trois compagnes; mais elle s'tait bien garde d'en parler 
Andr. Tout mauvais cas est niable, dit-on: elle se promettait, 
l'occasion, de nier celui-l. Qui pourrait prouver qu'elle et t l
avec Andr? Le jeune peintre, lui-mme, de la meilleure foi du monde,
affirmerait qu'il n'avait jamais rencontr Mltis sur le plateau de
Douarnic! Aprs le premier moment, Raffalle n'y pensa plus.

Andr vivait dans un tat singulier qui tenait du rve. Lorsque la jeune
femme attendue par lui pendant plusieurs jours dans cet endroit dsert
o rien ne trompait la longueur des heures, tomba enfin dans ses bras,
il prouva une vritable ivresse; la joie de tenir enfin cette
insaisissable charmeresse lui monta au cerveau, sans mtaphore.

Raffalle sut le maintenir avec un art infini dans cette demi-folie
qu'elle n'tait pas loin de partager elle-mme. Pour la premire fois,
elle ne sentait presque pas le besoin de se garder, de se dfendre
contre les imprudences de l'intimit; elle n'avait presque rien  cacher
 Andr. En effet, sauf le pass qu'il devait ignorer, sauf l'avenir o
il ne pouvait souponner le rle qu'elle lui rservait, elle lui
abandonnait toute sa vie, c'est--dire le prsent. Grise elle-mme par
le bonheur de se savoir si follement aime, elle savourait cette
magnifique closion d'amour comme un hommage qu'elle n'avait encore
jamais reu.

Plus fine, et surtout plus prvoyante que presque toutes les femmes
aimes, elle ne cherchait pas  absorber uniquement Andr aux dpens de
son art. Loin de voir un objet de jalousie dans la peinture, elle lui en
parlait sans cesse, lui faisait remarquer, avec son oeil de femme
intelligente, des beauts de nature, de lumire et d'ombre qu'il
n'aurait peut-tre pas discernes tout seul.

Aprs les premiers jours donns au bonheur d'tre ensemble, elle lui fit
prendre ses pinceaux et le conduisit devant un coin de paysage
merveilleux qu'il pouvait rendre en une fougueuse esquisse, sans
s'attarder aux dtails, et depuis, tous les jours, elle exigea qu'il
travaillt quelques heures.

--C'est pour votre gloire que je vous aime! lui disait-elle avec un
mlange d'ironie et de vrit, o il ne voulait voir qu'une coquetterie.

Elle s'inquitait beaucoup de sa gloire, en effet; ne fallait-il pas
qu'il devint clbre pour tre son mari? Elle n'et pas voulu l'pouser
pauvre et obscur: il lui fallait un homme dont le succs ft une
justification de toutes les folies. Raffalle entendait que son mari ft
considr!

La lumire d'une splendide journe baignait,  mare basse, les roches
revtues d'un manteau d'algues veloutes d'une incomparable richesse de
ton. Les verts foncs et glauques, les bruns dors, les rouges sombres
ou clairs dessinaient un prodigieux tapis au pied des blocs de granit
amoncels  et l, qui formaient des contreforts aux puissantes assises
du roc. La mer bleue, estampe par la molle vapeur des ctes de
Bretagne, ondulait un peu plus bas, en attendant qu'elle vint noyer la
plage et changer l'harmonie de ce dcor; lisse et droite, la falaise
vertigineuse montait d'un seul jet  cent mtres de hauteur.

Andr et Raffalle cheminaient, cherchant un passage au travers des
flaques d'eau, glissant sur les varechs, riant comme des coliers en
vacances, embarrasss qu'ils taient d'une bote  couleurs, d'un pliant
et d'un chevalet de campagne. Vtus sommairement de grosse laine bleue,
les pieds nus dans des chaussures de bain assez fortes pour les dfendre
contre les angles des roches, ils ne craignaient aucun accident; les
chutes mmes ne faisaient qu'augmenter leur gaiet.

--C'est ici, dit Raffalle en s'arrtant; je reconnais l'endroit... j'y
suis venue autrefois avec maman... Attendez! il faut tourner le coin de
ce rocher-l, et puis, vous vous laisserez placer; ne regardez pas avant
que je vous le dise, surtout!

Il obit, amus par ce semblant de mystre. Elle le conduisit  sa
guise,  travers les galets roulants; puis, tout  coup:

--Retournez-vous, dit-elle.

La falaise semblait avoir t fendue en deux par l'pe d'un Titan; en
haut, les rochers s'taient rejoints, et la verdure qui les couronnait
tombait en longues lianes flexibles, imperceptiblement balances par la
faible brise de mer;  quarante mtres environ de hauteur la fissure
s'largissait; au niveau des galets elle formait une grotte dont le fond
tait obscur, dont l'entre dcrivait une sorte d'ogive colossale. Le
granit poli se marbrait  et l de larges taches d'un rouge de sang ou
d'un vert ple qui lui donnaient l'aspect du jaspe.

--Que c'est beau! fit Andr, eu mesurant de l'oeil la parfaite
proportion de cette architecture grandiose. Quelle forme! Et quelle
couleur!

--Il faut peindre cela, et vite, dit Raffalle en installant le pliant
avec le chevalet. Nous n'avons gure plus de deux heures  rester ici;
la mer nous en chassera... mais on peut revenir.

Andr cherchait dj un panneau dans sa bote. Il fut bientt 
l'oeuvre. Trs absorb par le travail, il sifflotait entre ses dents une
voluptueuse mlodie tzigane; Raffalle, assise derrire lui sur un
rocher, s'amusait  voir la grotte sombre apparatre peu  peu sur
l'acajou brillant du panneau. Tout  coup, Andr s'arrta avec un geste
d'ennui:

--Sais-tu ce qu'il faudrait l? Une nymphe, une fe, une ondine, tout ce
qu'on voudra... une femme enfin, vivante, qui sortirait de l... une
carnation laiteuse sur ce fond si riche... vois-tu ce que cela
donnerait? Quel tableau! Voil ce qu'il me faudrait pour mon prochain
Salon!

--Eh bien? fit Raffalle qui l'coutait avidement.

--Eh bien, il n'y a pas moyen! Impossible de trouver dans cet imbcile
de pays une fille qui consente  ter seulement son jupon, sans parler
de sa chemise. Elles vous montrent tout ce qu'on veut de leurs jambes,
en pchant la crevette; mais ds qu'il est question des bras, il n'en
faut plus parler.

--Un jeune garon? suggra Mlle Solvi.

--Ce n'est pas le mme ton de peau... et puis, ce serait affreux. a
aurait l'air d'un noy qui s'est repch lui-mme. Non, il faudrait une
femme. Si ce n'est pas un malheur! continua-t-il avec l'exagration
d'humeur frquente chez les artistes contraris, je trouve un sujet de
tableau, je trouve ce paysage, et pas moyen de se procurer un modle! Il
faudrait en faire venir un de Paris!

Dcourag, il posa ses pinceaux sur la bote et laissa tomber ses mains
sur ses genoux.

--coute, dit Raffalle en le tutoyant pour le consoler, fais une
cigarette et promne-toi un peu; il nous viendra peut-tre une ide
pendant ce temps-l! Regarde la mer, comme elle est bleue! Est-il rien
de plus beau?

Machinalement, avec l'obissance qui lui venait peu  peu, il se tourna
vers l'Ocan en roulant une cigarette entre ses doigts et laissa errer
ses yeux sur les nuages lgers qui flottaient au ciel, pareils  des
plumes d'or ple.

--Andr! fit derrire lui la voix de Raffalle. Brusquement, il se
retourna. Sur le fond riche et sombre de la grotte mystrieuse, son rve
d'artiste lui souriait dans la blancheur ambre d'un admirable corps de
femme. Presque trop mince dans ses vtements ordinaires, Raffalle
paraissait ici plus grande: les lignes de ses membres fins et souples
prenaient de l'ampleur, le ton extraordinaire du sa peau dlicate se
dorait par contraste avec la roche d'un pourpre riche et sombre comme un
porphyre. Ses cheveux noirs, qu'elle avait drouls, retombaient presque
jusqu'aux genoux, couvrant une partie de son paule et de son sein; un
souffle insensible les soulevait lgrement, les parpillant sur sa
chair d'ivoire.

--Ah! que tu es belle! cria le jeune homme bloui en tendant les bras
vers elle. Lve un peu la tte. C'est cela... ne bouge pas!

Ils restrent un instant silencieux: lui, pntr d'admiration au fond
mme de son me d'artiste par le spectacle de cette beaut rvle ainsi
 lui pour la premire fois; elle, glorieuse de sa superbe nudit, et se
sentant dsormais pour lui au-dessus de toutes les femmes.

--Ah! dit-il en faisant un pas en avant, quel malheur que je ue puisse
pas te peindre comme cela!

--Pourquoi pas? rpondit-elle en cartant le voile transparent de ses
cheveux qu'une bouffe de vent lui jetait ou visage.

--Tu aurais froid!

--Moi? Je vis sous la douche! Et ne passons-nous pas la moiti de notre
existence ici, dans l'eau, tant sur les roches que dans la barque! Dis,
veux-tu?

--Si je veux!

Il allait prendre ses pinceaux, un dernier remords l'arrta.

--Tu te fatigueras, tu ne pourras jamais garder la pose! C'est long 
faire, sais-tu, une bonne tude de nu?

--Nous la continuerons  Paris! fit-elle avec son sourire triomphant. A
l'oeuvre, mon peintre; et faites de celle que vous aimez une figure
immortelle!

Les sances taient forcment trs courtes; si bien aguerrie qu'elle se
crt, au bout de quelques minutes Raffalle sentait un frisson la
parcourir, et force lui tait de quitter la pose. Le temps devint gris,
la mer mauvaise, mais Andr avait pu fixer exactement les rapports de
valeurs entre les rochers et les tons de la peau; il fit  tte repose
une excellente tude de la grotte et se sentit capable avec cela
d'aborder une grande toile pour laquelle la jeune femme poserait dans
l'atelier.

Ils passrent encore quelques semaines dans leur retraite, puis, un jour
de septembre, Raffalle dclara subitement qu'il fallait rentrer 
Paris; Andr ne se plaignait pas de leur solitude o il l'avait toute 
lui; mais d'autres soucis le pressaient, et il fut bien aise de regagner
son atelier, afin d'y faire face de son mieux.

On n'organise pas pour rien une demeure confortable dans une masure
situe au fond de la Bretagne. Andr avait offert  Raffalle une
existence coteuse dans son apparente simplicit, et comme lui-mme,
depuis qu'il virait seul, ne savait rien se refuser, il avait dvor en
un clin d'oeil ses conomies. Au moment du dpart, les toiles de son
atelier, vendues en bloc  un marchand de tableaux, lui avaient procur
une somme assez ronde dont il ne restait presque plus rien. On lui avait
vaguement parl de portraits  faire, mais ce ne pouvait tre que pour
l'hiver; en attendant, la ncessit de vivre s'imposait.

Lorsque Raffalle Peut quitt, il prouva dans leur maison un si grand
vide, une si terrible impression d'abandon, que la solitude lui devint
intolrable. Ne pouvant rentrer  Paris en mme temps qu'elle, il avait
projet une excursion en Vende; faute d'argent, il dut y renoncer, et
les quelques jours qu'il passa enferm par le mauvais temps dans la
demeure o ils avaient t si heureux ensemble, lui donnrent un
avant-got de l'avenir... Mais il ne voulait envisager aucune espce
d'avenir: il tenait son tableau du prochain Salon, Raffalle l'aimait,
il avait plus que du talent, elle avait dit: du gnie! Il vaincrait tous
les obstacles.

En attendant, il reprit ses tudes de rochers, et, grce  quelques
claircies, put les complter; huit jours aprs, il arriva  Paris avec
un louis dans sa poche.

En touchant du pied le quai de la gare Saint-Lazare, il se rappela
comment, sept ans auparavant, il tait venu de Cherbourg avec la mme
somme dans son gousset, et ce rapprochement le fit sourire. Qu'il tait
loin de l'adolescent timide, boursier de sa ville natale, inconnu,
gauche et naf! A prsent, ce serait bien diffrent.

Aprs un coup d'oeil  son atelier, poussireux et mal rang, il se
convainquit de la ncessit de trouver sur-le-champ un peu d'or, en
attendant qu'il pt ngocier un emprunt srieux. Mltis tait  Paris,
sans doute. L'ayant congrment remerci du service rendu, il pouvait
sans crainte lui en demander un autre, tout petit, cette fois.

Il prit le chemin de la maison de son ami.

M. Mltis tait parti quinze jours auparavant avec sa soeur. Pour
longtemps? Pour tout l'hiver.

Un peu branl par le choc, Andr passa la main sur son front. Parti,
sans lui crire!

Tout  coup il se souvint qu'il n'avait eu de nouvelles d'aucun de ses
amis depuis trois mois; seul, Niko avait fait exception, et encore 
cause des cinq mille francs... En cherchant dans sa mmoire, il fut
stupfait de constater que sa mre aussi tait reste sans nouvelles de
lui pendant plusieurs semaines.

Comment serait-il reu quand il irait la voir? Bah! elle devait en
savoir assez long maintenant pour s'tre faite aux circonstances; et
puis, c'tait sa mre, et liette tait trop gentille pour ne pas avoir
plaid sa cause! Il se dirigea vers la place Vintimille.




                                 XXI


--Comment, c'est toi que voil? dit Mme Heurtey d'un ton froid, en
ouvrant la porte  son fils.

Andr connaissait bien cette phrase cherbourgeoise qui sert de formule
d'accueil pour ceux qu'on n'a pas vus depuis longtemps, et qui n'a rien
d'encourageant. Se disant qu'au fond il ne mritait pas mieux, il ne se
laissa pas dcontenancer et entra en embrassant sa mre sur les deux
joues.

Une bonne odeur de pot-au-feu flottait dans l'air; il s'en sentit
rjoui; pendant son idylle bretonne, il avait vcu principalement de
mouton local et de conserves truffes venues de loin, bizarrement
entremles de pommes de terre et de homards; cet ordinaire le rendait
sensible aux charmes de la savoureuse cuisine maternelle.

--Tu ne m'invites pas  dner, maman? dit-il aprs qu'ils eurent chang
quelques protocoles diplomatiques.

--Tu es toujours invit, mon fils, rpondit-elle avec une gravit qui
n'tait pas faite pour le mettre  l'aise.

Heureusement, liette entra, et son sourire rassrna Andr.

C'tait le mme sourire qu'autrefois, mais ce n'tait plus la mme
bouche, ni les mmes yeux. liette avait grandi et maigri; sa bonne
grce presque enfantine avait fait place  une expression de bont aussi
touchante, mais plus rflchie; personne  prsent n'aurait plus l'ide
de la traiter en gamine.

--Tu es devenue une vraie demoiselle, lui dit son frre en l'examinant,
non sans un peu de trouble  la voir si change, car de tels changements
ne sont pas l'oeuvre d'une ou deux semaines. C'est pour le coup qu'il va
falloir te marier.

Elle rpondit d'un signe ngatif, sans cesser de sourire, bien qu'elle
et un peu pli, et dit  sa mre que le dner tait servi.

Le repas fut silencieux; chacun avait  cacher trop de choses pour que
l'entretien pt devenir ais;  mesure qu'il approchait du dessert,
Andr s'affermissait davantage dans l'ide qu'il ne pourrait aucunement
demander  sa mre de lui prter le billet de cent francs dont il avait
un besoin urgent. Jadis, ils puisaient rciproquement dans la bourse
l'un de l'autre; mais  prsent avouer sa gne momentane, c'tait
avouer bien autre chose, et Andr sentait qu'il lui serait impossible de
se soumettre  cette humiliation.

Mme Heurtey ayant t appele par sa bonne pour une question
d'intrieur, Andr demeura seul avec sa soeur. Ce fut un rayon de
lumire dans les tnbres de son esprit.

--Dis-moi, petite soeur, fit-il, tu as bien quelques conomies?

Le visage de la jeune fille s'empourpra de honte pour lui.

--Certainement, fit-elle avec un empressement ml d'embarras. Je ne
suis pas bien riche, mais j'ai quelques louis...

--Je suis  sec..., tu comprends, j'arrive de la campagne...

La rougeur d'liette augmenta; il s'en aperut et coupa court.

--Peux-tu me prter cent francs? dit-il brivement.

Elle courut  sa chambre et revint.

--Les voici, dit-elle, en lui mettant les cinq pices d'or dans la main.

--Merci, fit-il en pressant les doigts qui le tiraient si facilement de
peine. Je te les rendrai un de ces jours, la premire fois que je
viendrai...

--Quand tu voudras! fit liette pour l'interrompre. Un silence de gne
rgna entre eux. Tout  coup Andr s'avisa d'une ide.

--Vous avez vu Mltis avant son dpart? dit-il. Pour le coup, liette
ne sut plus o se mettre; elle avait tant lutt pour faire bonne
contenance quand on parlerait de l'absent, et voici qu'Andr demandait
une rponse, au moment o elle tait dj trouble par autre chose!

--Il est venu vous dire adieu, je pense? continua le jeune peintre,
surpris.

--Oui, avec sa soeur. Elle est charmante, Mlle Xandra!

--Tu la connais?

--Nous avons t  Brvalo ensemble, murmura liette perdue, en
tournant le dos  son frre.

--Brvalo? o a?

--En Bretagne.

--Vous tiez en Bretagne? Tu ne me l'as jamais dit!

--Je croyais que tu le savais.

--Avec Mlle... comment dis-tu?

--Mlle Alexandrine.

--Et Mltis?

--Naturellement!

Andr tombait des nues. Il avait crit  sa mre,  Paris; quand elle
lui avait rpondu, il n'avait pas seulement regard le nom de l'endroit
inconnu d'o elle datait ses courtes rponses.

--Vous y tes rests longtemps? reprit-il en continuant son
interrogatoire.

--Six semaines.

--Six semaines! dans un trou! Car c'est un trou! Mltis dans un trou!
A-t-il d soupirer aprs son boulevard!

liette ne savait pas ce que c'est que ce boulevard aprs lequel on
soupire, et elle ne dit rien.

--Et sa soeur l'a emmen? O a?

--En Grce, d'abord, et puis en Egypte, je crois. C'tait trs grave.
Andr en fut abasourdi.

--Et il n'a rien laiss pour moi, pas une lettre, pas un mot?

--Si, il a dit qu'il t'crirait.

--Comment tait-il quand il est parti?

--Mal.

Sur cette rponse brve, liette chercha longtemps dans sa bote 
ouvrage; Mme Heurtey rentra. Peu aprs, prtextant la fatigue, Andr se
retira.

L'absence de Mltis mettait le jeune peintre dans un cruel embarras en
le privant du banquier auquel il croyait pouvoir s'adresser; d'autre
part, l'attitude de Niko l'ayant toujours gn vis--vis de Raffalle,
il trouvait l une sorte de soulagement. Mais la grande, l'urgente
question tait de se procurer de l'argent. Ds le lendemain, il se mit
en campagne, et il en trouva; seulement, il le paya extrmement cher.

Quinze jours aprs, un des amis de Raffalle vint lui demander de faire
le portrait de sa femme. On convint du prix, qui tait lev, et le
portrait fut commenc avec beaucoup de verve; deux autres commandes
relevrent le moral d'Andr et lui permirent de reprendre le train de
l'anne prcdente. Il rendit  sa soeur les cinq louis qu'elle lui
avait prts; mais en fait de dettes, c'est tout ce qu'il paya. La vie
courante et les fleurs qu'il envoyait  Raffalle ne lui laissaient pas
un centime. Il avait fait des billets  ordre, il les renouvela pour
trois mois et n'y pensa plus. D'ici trois mois, il lui viendrait
infailliblement quelques nouvelles commandes!




                                XXII


Le grand tableau faisait des progrs. Comment Raffalle, si occupe
l'hiver prcdent, venait-elle  bout de poser deux ou trois fois par
semaine? C'est ce qu'Andr ne pouvait concevoir.

Elle tait entre dans son rle de modle au point d'oublier par
instants qu'elle tait aussi sa matresse. Ce tableau, qui tait elle,
devenait  ses yeux la chose la plus importante de l'univers, et elle
inspirait  son amant des sentiments analogues. Entre une sance de pose
et un rendez-vous, elle n'hsitait pas un instant  dlaisser le
rendez-vous, sre de s'attacher ainsi Andr par des liens autrement
forts que ceux de la passion.

Personne n'avait encore vu l'oeuvre inacheve. Contrairement  ses
anciennes habitudes, Andr recevait trs peu de ses amis dans son nouvel
atelier, et les plus favoriss n'avaient pas t admis  soulever le
plus petit coin de la serge verte qui recouvrait la grande toile.

On le plaisantait sur ce mystre; par taquinerie, les artistes de tout
genre qui forment si facilement un cercle de camaraderie banale autour
de tout talent grandissant, venaient sonner  sa porte, qu'ils savaient
close; on guetta le mystrieux modle qui devait poser pour lui, on ne
le vit jamais... pour une raison bien simple: Raffalle venait le matin,
au saut du lit,  l'heure o tout le monde travaille.

Inquiet pourtant des efforts qui menaaient son secret, Heurtey eut
recours  un subterfuge, indiqu d'ailleurs par Mlle Solvi: il prit deux
ou trois modles fminins et fit, d'aprs eux, quelques tudes. Mais il
n'apportait  ce travail que de l'ennui, alors qu'une fivre
d'acharnement s'emparait de tout son tre lorsqu'il tait en face de
Raffalle.

Cependant, il lui fallait des cheveux d'un blond ardent; il trouva une
petite voisine, la fille d'une fruitire de son quartier, qui avait pos
une ou deux fois pour la tte et qui consentit  lui prter l'or roux de
sa chevelure.

La petite vint avec sa mre, bonne grosse femme placide qui assista
tranquillement aux deux ou trois sances ncessaires; nul bavardage
n'tait  craindre de ce ct, car si la maman savait  peu prs ce que
reprsente un tableau de genre, elle n'avait pas la moindre ide du nu.
La fillette fut paye, congdie, et Andr resta mcontent.

--Qu'y a-t-il donc? lui dit Raffalle le matin suivant.

Il tait pensif devant son tableau, avec une mine qu'elle lui
connaissait bien. Elle posa doucement la main sur l'paul de son
peintre et essaya de se faire regarder, mais sans y parvenir.

--Cela ne va donc pas du tout? fit-elle avec une clinerie insinuante.

--Pas du tout! s'cria-t-il en repoussant du pied sa bote  couleurs.
C'est absurde, c'est impossible! J'ai envie de tout dtruire.

--Par exemple! fit Raffalle, qui se jeta devant le tableau par un
mouvement instinctif de protection. Et pourquoi?

--Tu ne le vois pas? a crve pourtant les yeux! Ces cheveux roux sont
ridicules. C'est un corps de femme brune, et jamais une rousse n'a eu de
peau comme celle-l!

Raffalle ne rpondit rien; elle baissa les yeux et s'assit
tranquillement sur un tabouret en face du tableau.

Il avait t convenu entre eux que l'ondine reprsente par Mlle Solvi
tournerait la tte de faon  n'apparatre qu'en profit perdu, ce qui
tait toute possibilit de ressemblance; de plus, pour mnager le soin
de cette prcieuse rputation, les cheveux seraient du blond le plus
ardent qui se pt trouver.

--Pense donc! avait dit Raffalle, si quelqu'un allait me reconnatre!

Mais pendant qu'Andr travaillait, les ides de la jeune femme avaient
chang insensiblement, comme la couleur pntre dans les belles agates
de Bohme, jusqu' rendre d'un rouge clatant les cristallisations
incolores.

Ce tableau qui tait elle, o elle demeurerait dans l'clat de sa
triomphante jeunesse, quand les annes lui auraient enlev sa beaut,
pourquoi ne serait-il pas elle tout entire, moins le visage seulement?

Aprs tout, qui pourrait affirmer que c'tait elle? Nul ne l'avait vue
ainsi; que savait-on de son corps, toujours troitement renferm dans de
svres robes montantes? Car les robes montantes taient une des
particularits de cette femme singulire. Toujours entoure d'hommes, et
voulant tre respecte, au moins dans les apparences extrieures, elle
ne se montrait jamais dcollete; peut-tre tait-ce cette rserve qui
lui avait attir le plus d'hommages mystrieux.

--Alors, fit-elle en continuant  regarder  terre, il faudrait des
cheveux noirs...

--Il faudrait tes cheveux  toi, rpliqua brutalement Andr. Tout cela
va ensemble! On ne fait pas une femme de pices et de morceaux... Telle
qu'elle est, cette toile-l ne vaut rien, et j'ai perdu mon temps.
Silencieusement, Raffalle se dgagea du peignoir qu'elle portait pour
ses sances matinales, et secoua sur ses paules la masse lustre et
mousseuse de sa magnifique chevelure.

--Me voici, dit-elle en prenant la pose.

Andr poussa un cri de joie et se jeta  genoux devant elle en lui
tendant les bras. Elle l'carta d'un geste fier.

--Travaillez, fit-elle, le temps presse:

Il obit sur-le-champ.

Heurtey avait raison; les cheveux noirs de Raffalle donnaient une
justesse, une harmonie parfaites aux tons d'ivoire de ce beau corps qui
semblait maintenant s'clairer sur la toile; quand l'effet gnral fut
suffisamment indiqu, il respira profondment en regardant son tableau.

--A prsent, dit-il, je m'y retrouve. J'tais vritablement perdu, je
vous assure.

Il lui parlait avec une reconnaissance o perait un peu de confusion,
comme s'il et t honteux de l'avoir contrainte. Elle sourit, reprit
ses vtements et vint s'asseoir auprs de lui.

--Moi aussi, je m'y retrouve, dit-elle. J'aime mieux cela. Savez-vous
que c'est trs beau?

Il s'tait remis  contempler son tableau; tout  coup il se tourna vers
elle et l'entoura de ses bras, avec une tendresse profonde.

--Je vous dois tout! lui dit-il  voix basse, avec une ferveur mue.
Depuis que vous m'aimez, je me sens un autre homme, et en consentant 
vous laisser peindre l, vous m'avez rvl des choses dont je ne me
doutais pas... Si je deviens quelqu'un, c'est  vous que je le devrai!

Elle avait ferm les yeux pour mieux l'entendre. Une joie intense la
remplissait, faisant vibrer en elle toutes les cordes de l'orgueil
satisfait, de la vanit contente, et aussi de l'amour triomphant.

--Vous tes l tout entire, reprit-il, en indiquant la grande toile, et
il me semble que j'y ai mis quelque chose de vous! Je voudrais tant que
ce ft beau, afin que vous en fussiez fire!

--C'est beau! dit-elle avec un frisson de joie et un lan de sincre
admiration.

Appuys  l'paule l'un de l'autre, ils regardrent l'oeuvre dans un
silence respectueux. Aprs un temps, il se tourna vers Raffalle et lui
donna un baiser.

--Je m'en vais, dit-elle, en se dgageant lentement.

--Dj!

Une tristesse singulire envahit Andr pendant qu'il prononait ce mot.
Plus d'une fois, il avait senti la mme impression dsole quand
Raffalle le laissait seul dans son atelier aprs des heures si
dlicieuses pour son sentiment d'artiste et son orgueil d'amant. Elle le
regarda attentivement pendant qu'il n'y prenait pas garde et se dit que
peut-tre l'heure tait venue...

--Oui, dj! fit-elle avec le mme accent de regret.

--Vous ne pouvez pas rester, dites? insista Andr du ton de la prire,
en la retenant par la main.

Il osait parfois la brusquer lorsqu'elle tait son modle; mais quand
elle redevenait sa matresse, il retombait dans la soumission et dans la
crainte de lui dplaire.

--Impossible... que penserait-on chez moi! Il m'en cote, je vous
assure... J'aimerais bien  rester...  rester toujours...

Elle parlait  demi-voix, avec une motion qui n'avait rien de jou.
C'tait le noeud de sa vie qu'elle attachait ainsi, un peu  l'aventure.

--Vous le voudriez? Pourquoi pas, alors? dit Andr en l'attirant  lui.

Tout son tre se fondait de tendresse en pensant qu'elle pourrait lui
sacrifier le reste. Qu'tait ce reste? Il n'en savait rien et ne voulait
pas le savoir.

--Pourquoi? Mais, mon ami, cela ne se pourrait que si... si vous
tiez...

Elle hsitait, n'osant prononcer le mot dcisif.

--Illustre? dit Andr, le visage illumin de joie; je le serai! Vous
verrez! On a dit la Batrice de Dante; on dira la Raffalle d'Andr
Heurtey!

Elle secoua la tte, un peu trouble, touche par ce cri d'amour et
dcontenance dans ses projets.

--Illustre, reprit-elle, c'est comme si vous l'tiez. Pour moi, vous
l'tes; mais cela ne suffit pas... il faudrait tre...

--Quoi donc? rpliqua Andr, instinctivement bless par le suspens o
elle le laissait.

--Mon mari, murmura-t-elle trs bas, pendant que ses yeux fouillaient
hardiment jusqu'au fond de ceux d'Andr.

Il recula, sans le savoir.

--Votre mari? Moi? moi?

--Pourquoi pas? dit-elle en redressant la tte avec un mouvement plein
de noblesse.

L'image de sa mre traversa le cerveau d'Andr en mme temps que mille
autres, confuses, brouilles: le salon de Raffalle avec son luxe royal,
sa table somptueuse, ses toilettes exquises et ruineuses; son ancien
atelier aux murs nus; la salle  manger de Mme Heurtey, toutes ces
visions parurent et disparurent dans l'intervalle d'un clair, comme
dans l'esprit d'un homme qui se noie.

--Pourquoi pas? rpta machinalement le jeune homme, cherchant  se
reprendre au milieu de ce tourbillon de penses. Parce que vous tes
trop riche! fit-il soudain avec nergie.

--La belle affaire! fit Raffalle en levant ddaigneusement les paules.
Vous serez riche aussi, plus riche que moi! Est-ce que dj vous ne
gagnez pas tout l'argent que vous voulez?

A cette question d'une si amre ironie dans son inconscience, la tte du
pauvre garon redevint le thtre d'une nouvelle sarabande d'images,
celles-ci toutes fcheuses: les cinq mille francs de Mltis, les
billets  ordre qui allaient choir, la note du tapissier, la facture
impaye du tailleur, du chemisier, du bottier, le loyer des deux
ateliers qu'il faudrait payer dans cinq semaines... et du papier timbr
qu'il n'avait mme pas lu...

--Non, fit-il en passant la main sur ses yeux pour chasser ces fantmes
importuns; non, je n'en suis pas l. Et, quand mme, ne vous y trompez
pas, Raffalle, ce que peut gagner annuellement un peintre qui n'a pas
trente ans ne saurait se comparer  votre fortune.

Il se tut, repris parles penses incohrentes que la brusque proposition
de Raffalle venait d'voquer en lui. On secret instinct, dont il ne se
rendait mme pas compte, mais qui demeurait en lui au milieu de son
trouble, lui disait qu'il ne pouvait songer  pouser cette femme
adorable et merveilleuse qui s'offrait  lui de si bonne grce; et il en
souffrait comme d'une blessure.

--Vous y repenserez, lui dit-elle, et nous en reparlerons.

Elle avait pris son chapeau et piquait tranquillement une pingle dans
ses cheveux ramasss sur le sommet de sa tte. Il la regarda soudain
avec des yeux tristes et profonds.

--Non, dit-il, je vous en supplie, n'en reparlons pas. Vous m'avez
troubl tout  l'heure  un point que je ne puis vous dire; je ne sais
pas ce que je vous ai rpondu; il me semble que je ne vous ai mme pas
remercie... Et pourtant, de quoi pourrais-je vous remercier plus que de
cela? Mais nous n'en reparlerons pas. Pardonnez-moi... je ne voudrais
pas vous fcher... je ne le mrite pas. Je suis encore trop obscur, et
je ne serai jamais assez riche pour tre... votre mari....

Il avait pris timidement la main de Raffalle pour mieux la convaincre.
Elle ne la retira pas, comme il avait grand'peur qu'elle ne le fit; elle
pressa lgrement, au contraire, les doigts qui retenaient les siens, et
lui sourit avec douceur.

--Vous tes fatigu, j'ai tort de vous parler de choses pareilles
pendant que vous tes absorb par le travail. Ne songeons qu' notre
tableau. Voulez-vous que je revienne demain, pour les cheveux?

Elle parlait avec une si entire libert d'esprit, au moins dans ce
qu'Andr pouvait voir, qu'il en fut abasourdi.

--Demain! Oh! oui! je vous en prie! Demain.

Elle lui fit un petit signe de tte amical et se dirigea vers la porte.

Il eut l'impression qu'il l'avait mortellement blesse et qu'il ne la
reverrait jamais; il se prcipita vers elle et la retint avant qu'elle
et franchi le seuil.

--Raffalle, dit-il, tu ne m'en veux pas? Tu m'aimes toujours? Ah! si tu
savais! tu viens de me rendre bien malheureux!...

Il couvrit de ses mains son visage dcompos et, sans s'en douter
lui-mme, fondit en larmes violentes.

La jeune femme le saisit par les mains et le ramena vers le divan o ils
s'asseyaient d'ordinaire peur causer.

--Andr, fit-elle, mue elle-mme, je t'en supplie, ne pleure pas... tu
me fais du mal...

Il releva la tte avec beaucoup de courage, essuya ses yeux du revers de
sa main et la prit dans ses bras.

--Je t'aime, dit-il, plus que ma vie, plus que mon art mme, si tu le
veux, ou plutt l'art et toi vous ne faites qu'un... Est-ce que cela ne
te suffit pas?

Elle le baisa au front, en se dgageant sans affectation, et, pour mieux
indiquer ce mouvement de tendresse, elle lui reprit les deux mains dans
les siennes.

--Je t aime au moins autant que tu m'aimes; au moins, rpta Raffalle
en appuyant sur le mot. Tu ne dois songer qu' une seule chose en ce
moment: terminer ton tableau et l'envoyer au Salon. Nous avons encore
huit jours; c'est juste ce qu'il faut. As-tu le cadre?

--Je l'aurai tantt, rpondit Andr, mal remis de sa secousse nerveuse
et peu en tat de s'intresser  des dtails matriels.

--Il faudra le faire placer sur-le-champ, et demain, nous verrons
l'effet que cela produit. A demain, mon cher, cher Andr!

Avec un nouveau baiser sur le front brlant de l'artiste, elle se leva
et sortit, avant qu'il et fait seulement la moiti du chemin qui le
sparait de la porte.

Il retomba sur le divan dans un tat d'indicible souffrance, o le
sentiment de l'impossible se mlait au regret des paroles irrparables,
bris, tourment, inquiet et, comme il l'avait dit, franchement
malheureux.

--Ce ne sera pas facile! pensait Raffalle en regagnant son htel; mais
depuis longtemps, je sais que ce ne sera pas facile.




                               XXIII


Le tableau fut enfin termin et envoy au palais des Champs-lyses.
Jusqu' la dernire minute, Andr l'avait contempl avec la cruelle
indcision de l'artiste qui, vis--vis de son oeuvre, ne sait plus du
tout si elle est trs bonne ou trs mauvaise.

Quand la grande toile eut quitt l'atelier, le jeune homme se sentit
dpays. Le chevalet vide faisait un trou dans l'horizon accoutum, et
la lassitude que laisse l'achvement d'un travail considrable le
dgotait pour quelque temps d'entreprendre une nouvelle tude.

Plus que jamais il avait besoin de la prsence de la personne de
Raffalle. Durant l'hiver il s'tait habitu  l'avoir autour de lui,
pendant les sances de pose, pendant les causeries qui suivaient, lors
des courtes visites imprvues qu'elle venait souvent faire au tableau
entre deux courses; maintenant, il ne la voyait presque plus. L'htel du
boulevard Pereire tait toujours plein de monde; on et dit que la jeune
femme avait depuis peu multipli ses relations, peut-tre un peu moins
rigoureusement tries que prcdemment. On parlait plus haut dans son
salon; on y voyait plus d'artistes et moins de graves personnages; Andr
rencontrait aux heures du soir, jadis rserves  quelques intimes, des
camarades, des musiciens, des prix de Rome de toute espce, et depuis le
dpart du tableau, il ne l'avait pas vue seule un instant.

--Elle m'en veut, pensait-il, et ce n'est pas tonnant.

Plus il se creusait la tte pour connatre la mystrieuse raison de son
refus, moins il arrivait  la pntrer. Il se croyait dnu de prjugs,
et l'ide qu'avant lui Raffalle avait appartenu  un autre n'tait pas,
 ce qu'il se figurait, la raison qui lui faisait repousser le don
magnifique de cette royale matresse; il l'aimait, il en tait certain,
et cet amour purifiait tout. D'ailleurs, l'homme tait mort, elle le lui
avait affirm, et il ne l'avait jamais vue mentir.

C'tait donc la fortune?

Eh bien, oui! Il l'avait dit avec une entire sincrit: Raffalle tait
trop riche. Non seulement trop riche, mais trop luxueuse. Il sentait
confusment, car plus il s'efforait de les dbrouiller, plus ses
penses devenaient obscures et enchevtres, que s'il entrait comme
poux dans cette maison, lui qui ne possdait rien,--moins que rien,
puisqu'il avait des dettes,--sa situation ne serait pas tenable.

--Pourquoi veut-elle m'pouser? se disait-il avec une navet tonnante.
Elle ne peut qu'y perdre, et elle n'y a rien  gagner! Bile aurait pu
pouser un homme riche ou titr, ou en vue de quelque faon, tandis que
je ne suis encore qu'au dbut de ma carrire. C'est donc parce qu'elle
m'aime? Mais ne sommes-nous pas heureux ainsi?

Ce qui embrouillait les penses d'Andr,--quoique pour rien au monde il
n'et consenti  se l'avouer,--c'tait la pense de Mme Heurtey. Il
sentait de quel implacable mpris sa mre et cras la moindre allusion
 un pareil mariage, et malgr son absence de prjugs, malgr son
indpendance conquise  si haut prix, il ne pouvait songer  accueillir
une ide qui et attir sur lui un regard qu'il devinait, un silence
qu'il avait appris  connatre.

Et pourtant, de tous ses combats, de tous ses nergiques refus,
surgissait le fait en lui-mme: Raffalle avait voulu l'pouser; il
avait beau lutter, la lutte affirmait l'existence de l'ennemi. Rien ne
pouvait empcher qu'elle voult une chose qu'il ne voulait pas; il usait
peu  peu, sans le savoir, les anneaux de la rsistance, dont il
s'enveloppait comme d'une cotte de mailles.

Un jour que, paresseusement allong sur le divan de son atelier poudreux
et solitaire,--car il en ngligeait le soin depuis que Raffalle avait
cess d'y venir,--il mditait pour la centime fois sur les nouveaux
ennuis de sa vie, ennuis d'amour, ennuis d'argent, il entendit dans la
serrure le bruit de la clef.

Tremblant, il se dressa sur ses pieds... Ce n'tait pas elle?...

Si, c'tait elle; elle entra avec la grce fline de ses mouvements,
avec le charme de son sourire, de son regard, avec une odeur de
violettes de Parme rpandue sur toute sa personne radieuse.

--Oh! fit-il en lui tendant les bras, j'avais cru que vous ne m'aimiez
plus!

--Fi, le mchant! dit-elle en allant s'asseoir  la place habituelle de
leurs causeries.

Il s'tait approch d'elle, un peu effray encore, mais frmissant de
passion contenue, car la prsence de Raffalle avait voqu soudain tous
les souvenirs de leur liaison; elle lui fit place auprs d'elle en
rangeant gentiment les plis de sa robe; derrire: sa voilette  pois,
ses yeux souriaient d'une faon charmante. Mat, il s'assit tout prs
d'elle, et elle ne se recula pas.

--Dix jours, fit-il, dix jours sans vous voir! Avez-vous t assez
cruelle? Savez-vous que j'ai failli partir pour l'Afrique...

--Rejoindre votre ami Mltis? fit-elle avec un petit rire d'enfant.
C'est inutile, il est revenu.

--Ah! fit Andr, le coeur un peu serr  la pense qu'il avait
singulirement dlaiss cet ami malade, dont jadis il s'tait fait un
frre. Vous l'avez vu? Comment va-t-il?

--Pas mal,  ce qu'il m'a paru. Maigre, vous savez; il sera toujours
maigre. Mais il a bonne mine--pour un poitrinaire, s'entend. Et vous,
qu'est-ce que vous faites quand vous ne partez pas pour l'Afrique?

--Je vous aime, rpondit-il; je t'aime... M'as-tu assez fait souffrir!
Est-ce possible de...

--Oh! je vous en prie, ne me faites pas de scne, fit-elle en s'cartant
un peu. Ce n'est pas pour cela que je suis venue. tes-vous libre
demain?

Andr, froiss, ne rpondit pas; elle posa sur son bras sa main
gante'et l'attira vers elle.

--M'entendez-vous? tes-vous libre demain?

--Quand?

--Pour le dner?

Il se leva avec un mouvement de colre.

--Dner, avec vos nouveaux amis, vos peintres, vos musiciens, vos
sculpteurs, tous vos prix de Rome!

--Eh! mais, Andr, ces amis-l, ce sont les vtres!

--Je ne dis pas le contraire, mais chez vous, je ne les aime point.

Elle sourit et montra ses dents blanches.

--Tous tes jaloux! fit-elle avec une bonne humeur sduisante. Voil ce
que c'est! On est jaloux! Andr?

Il restait l,  demi dtourn; elle l'appela encore une fois.

--Andr! Vous ne m'avez pas laiss achever. Voulez-vous venir dner avec
Wueler, qui a envie de vous acheter un tableau?

--Ah! fit l'artiste en se retournant.

Sa dtresse tait devenue extrme en ces derniers temps, et il venait de
renouveler encore des billets dont il avait dj pay une fois ou deux
le capital en intrt.

--Un tableau, Andr; votre tableau du dernier Salon... pas mon portrait,
puisque vous, me l'avez donn, l'autre... Allons, viendrez-vous?

Une sorte de honte  se rendre  cet argument le retenait; elle le
comprit, et, se rapprochant de lui, par un mouvement onduleux, sans
quitter le divan o elle tait assise, elle continua:

--Et puis, tout le monde s'en ira, le soir; et vous... vous reviendrez
dix minutes aprs, quand les gens seront couchs; je rouvrirai la
porte... vous viendrez?

Elle avait coul sa main dans la manchette empese d'Andr; il sentait
les doigts, qui l'effleuraient  peine, pntrer dans la chair de son
poignet comme une brlure.

--Je croyais, dit-il avec la mauvaise grce de ceux qui ne veulent pas
revenir aprs une querelle, je croyais que vous ne vouliez plus me voir!
Vous m'avez laiss pendant dix jours sans une parole, sans un billet...

--Je n'cris jamais! fit-elle brivement. Pour temprer la scheresse de
sa rponse, elle ajouta:

--Je vous ai reu toutes les fois que vous tes venu!

--Avec le reste de votre mnagerie! Grand merci!

--Je fais ce que je peux, mon ami, rpliqua-t-elle avec une douceur
caressante qui enveloppa Andr comme une treinte de ses bras souples.
Vous savez que j'ai des mnagements  garder; ma rputation est la base
de ma situation; si je la perdais, je vous demande  quel rang je
tomberais! Vous-mme cesseriez de me voir avec les mmes yeux!

C'tait si vrai, elle l'avait dit si simplement, qu'Andr en fut mu. Il
se laissa tomber prs d'elle, en lui prenant les mains.

--Je cours un gros risque en vous disant de venir demain..., reprit-elle
en le baignant du regard tendre et passionn de ses yeux nigmatiques,
devenus doux et purs comme ceux d'une jeune fille. Il faut que je vous
aime, Andr, mon Andr!

--Mais, fit-il, en s'avisant tout  coup d'une nouvelle ide, il y a
donc quelque chose de chang? Vous n'tiez pas inquite, pendant que
nous faisions le tableau!

Le coup portait juste; Raffalle ne put s'empcher de tressaillir. Elle
ne l'avait pas cru si clairvoyant!

Il ne l'tait pas; cette question n'tait que le produit du hasard, aid
peut-tre par une vague intuition. En le regardant bien, elle s'en
aperut et rpara le mouvement imprudent qui avait failli la livrer.

--Sans doute, rpondit-elle avec une parfaite candeur, il y a bien des
choses de changes: le retour de Mltis et celui de Wueler, qui sont
partis tous deux l't dernier, doit nous mettre sur nos gardes; ils
nous connaissent bien tous les deux et pourraient se douter--ou
s'apercevoir de quelque chose. Vous tes parfois imprudent, mon cher
Andr; Vous avez des bouderies qui pourraient fort donner  penser  des
hommes aussi perspicaces; sous son paisse enveloppe, Wueler est trs
fin...

--Je n'aime pas ce monsieur, mtin de toutes les nations d'Europe,
interrompit Andr.

--Il vous a cependant achet de la peinture, fit doucement Raffalle;
mais on n'est pas forc d'aimer tous ceux qui vous achtent un tableau.
Quant  Mltis, il est fin comme l'ambre, aussi, celui-l, et de plus,
je vous l'ai dit, mauvaise langue.

Andr frona le sourcil; Mltis tait, il le savait, incapable de tenir
un propos oiseux; trs dispos, en change,  porter un jugement
solidement bas. Raffalle, mal informe, avait pu s'y tromper. Ce
n'tait d'ailleurs pas le moment de discuter ce point avec elle.

--Dne-t-il demain? demanda Andr.

--Non, rpondit brivement la jeune femme.

Il comprit qu'il ne pouvait plus demander d'explications; tout son tre
frmissait d'impatience  la pense que le lendemain rouvrirait pour lui
une re qu'il avait craint de s'tre imprudemment ferme.

--Raffalle, dit-il  voix basse, est-ce bien sr que tu m'aimes
toujours?

--Plus que jamais! rpondit-elle en lui jetant les bras autour du cou.

Il sentit un instant ce corps merveilleux appuy contre lui, et ne
demanda qu' la croire; elle se leva sur-le-champ, arrangea sa voilette
sur ses joues mates, sur ses yeux brillants, et redevint Mlle Solvi des
pieds  la tte.

--A demain, alors, dit-elle en lui tendant la main avec la franche
camaraderie qui faisait d'elle une si dlicieuse compagne pour
l'artiste.

Elle sortit, le laissant  la fois bloui et troubl.

Son souci d'amour avait disparu, pour le moment, au moins; il l'avait
retrouve, reconquise, pensait-il...

C'tait elle qui venait de le garrotter plus srement.




                               XXIV


Le lendemain matin, ce fut Mltis qui frappa  l'atelier.

Andr, en le voyant, poussa une exclamation de surprise.

--Niko! je ne t'aurais pas reconnu!

--Tu me trouves chang? dit le voyageur d'une voix pleine qu'Andr
n'avait jamais entendue.

--Quand je te dis que je ne t'aurais pas reconnu!

--C'est l'gypte, mon ami, cette bonne Egypte! J'ai respir l'odeur de
momie dans les Pyramides, c'est cela qui m'a fait du bien; il parat que
cela conserve. Toi aussi, tu as chang... pas comme moi!

--Est-ce que j'ai l'air malade? demanda Andr avec un coup d'oeil vers
un miroir.

--Malade... Non. Tu as l'air... de quelqu'un qui ne s'amuse gure.

Ils s'taient assis vis--vis l'un de l'autre et se regardaient avec la
joie de ceux qui s'aiment vritablement et qui se retrouvent aprs une
longue sparation. Andr sentit tout  coup qu'il ne pouvait plus garder
le secret de ces ennuis matriels.

--Je suis dans une passe pouvantable, dit-il; je ne sais o donner de
la tte. Tu m'avais sauv  l'automne dernier; eh bien, mon ami, c'est
dix fois pis  prsent! Je ne sais pas comment je m'y prends, j'ai
toujours dpens d'avance l'argent que je dois recevoir et...

--Je sais comment cela se pratique, interrompit Mltis. J'ai jou ce
jeu-l pendant quelque temps, mais j'en ai eu bientt assez. Voyons,
sois franc et vridique. Raconte-moi tout cela par le menu. Tu penses
bien que je ne viens pas te demander d'argent! Je ne peux pas t'en
prter non plus, malheureusement,--sauf quelques dizaines de louis, qui
sont  ton service, mais qui ne te tireront pas d'affaire, j'en ai bien
peur...

--Je vais te montrer mes paperasses, dit Andr, ce sera plus court que
des explications.

Pendant que son ami fouillait dans ses tiroirs, Mltis continua.

--Je me croyais plus riche que je ne suis: depuis deux ou trois ans,
comptant sur ma fin prochaine, j'avais un peu jet l'argent par les
fentres; j'avais mme eu l'intention de placer mon bien en viager. Pas
tout entier, pourtant. Et puis, j'ai vu ma famille. J'ai une famille,
dlicieuse, Andr! Une collection de neveux et de nices de tous les
ges! depuis trois mois jusqu' vingt ans! J'ai renonc au viager, ce
serait leur faire tort. Et puis... Mais cela, pour plus tard! Voyons un
peu ce que tu m'apportes... Diable! du papier timbr? Tant que cela?

--Comme tu le vois! rpondit Andr en s'efforant de raffermir sa voix.

Mltis parcourut les papiers et les classa en un clin d'oeil, avec une
sret dont Andr fut tonn.

--Tu t'y retrouves? demanda-t-il. Moi, je m'y perds!

--L'habitude! rpliqua ngligemment Mltis.

Il se mit  examiner soigneusement les dossiers qu'il venait de runir,
prenant des notes  l'aide d'un bout de fusain sur un morceau de papier
calque;  mesure qu'il avanait dans le travail, son visage
s'allongeait. Quand il eut fini, il rangea les papiers et regarda Andr
d'un air grave.

--Tu m'pouvantes! dit celui-ci en essayant de plaisanter. Ne me fais
pas ces yeux de croquemitaine!

--Est-ce bien tout? demanda Mltis d'un ton srieux. Tu ne dois rien
ailleurs?

--Quelque bagatelle chez mon marchand de couleurs...

--Combien?

--Deux cents et quelques francs... Ah! il y a encore l'encadreur... Je
n'ai pas reu la note du cadre pour mon envoi de cette anne...

--Qu'est-ce que tu envoies?

--Une tude de femme... grandeur nature, sur des rochers, grandeur
nature aussi...

--Qui est-ce qui a pos?

A cette question directe, Andr se troubla. Mltis connaissait  peu
prs tous les modles de quelque valeur qu'on peut rencontrer dans les
ateliers.

--Un peu tout le monde, rpondit-il au hasard.

--Alors, a ne vaudra rien. On ne fait pas une tude d'aprs tout le
monde! Tu sais a mieux que moi!

--Et puis, reprit Andr, un modle que tu ne connais pas... une jeune
fille... qui ne veut pas qu'on le sache dans les ateliers...

--Ah! fit Mltis en regardant les papiers devant lui. C'est diffrent.
Tu dois avoir des tudes, tu me les montreras?

--Certainement! fit Andr avec un peu d'hsitation.

--Alors, revenons  nos moutons. Le mouton, c'est toi. On t'a mang non
seulement la laine, mais la peau avec. Sais-tu combien tu dois?

--Approximativement... fit le jeune homme en cherchant dans sa mmoire.

--Non, pas approximativement, exactement. Sais-tu le total? Quarante et
un mille deux cent soixante-trois francs.

--Ce n'est pas possible! s'cria Andr en bondissant sur ses pieds.

--C'est positif.

--Mais je n'ai jamais dpens tout cet argent-l!

--Qui te le dit? Tu le dois, c'est bien diffrent. Tu t'es laiss faire
des frais, mon pauvre ami! et les frais, vois-tu, cela dpasse bien vite
le principal! De plus, on t'a vol; il y aura peut-tre moyen de
rattraper quelque chose, mais ce sera bien peu.

--Quarante et un mille francs? rpta l'artiste, clou  sa place par la
stupfaction. Tu te trompes, Niko, cela ne se peut pas!

--Prends un sige et, vrifie avec moi, rpondit son ami sans
s'mouvoir.

Patiemment il reprit l'un aprs l'autre les papiers qui constataient la
profondeur du gouffre o Andr s'tait laiss glisser. En deux ans de
dpenses inconsidres, le malheureux s'tait cr un passif norme,
relativement  sa situation; la note du tapissier, par exemple, mise
dans les mains d'un homme de loi, et orne de tous les frais
accessoires, tait arrive, par suite de la ngligence du jeune homme,
au double de la somme primitive, dj ridiculement exagre.

Andr ne connaissait pas ce terrible engrenage, o les innocents se
laissent prendre. Avec un peu d'habilet, et des acomptes pays 
propos, il et pu, comme bien d'autres, louvoyer et temporiser sans trop
de dommage.

Mais il n'avait pas appris au lyce l'art de ne point payer ses dettes;
d'autre part, habitu  tre trait avec considration, en homme qui
paye comptant, la premire rclamation d'un crancier insolent l'avait
mis hors de lui.

Aux insinuations dsobligeantes il avait rpondu vertement; l'homme en
colre avait us de rigueur. Et de mme que les rats s'avertissent
mutuellement du pril, de crancier en crancier le bruit s'tant
rpandu que le jeune Heurtey allait plus vite que les violons, tous
avaient rclam  la fois; vincs, ils avaient mis leur notes entre les
mains des agents d'affaires impitoyables par profession.

--S'il en est ainsi, dit Andr, aprs que l'exactitude des additions de
Niko lui fut prouve, je suis absolument perdu.

--Ne disons pas de btises, rpliqua Mltis; la chose est trop srieuse
pour qu'on puisse faire des enfantillages. Tu dois quarante et un mille
francs. Qu'as-tu  mettre en face de ce chiffre?

--Rien! rpondit Andr.

--Mais tu as travaill cet hiver?

--J'ai fait un portrait. Il y en a deux autres de commands, un pour
l't, le second pour l'automne.

--Tu n'as rien vendu cet hiver?

--J'avais tout vendu avant..., except mon salon de l'an dernier... je
vais peut-tre le vendre.

--A qui?

--A Wueler, rpondit Andr sans y prendre garde.

Il se repentit d'avoir parl, mais il tait trop tard. Mltis resta
impassible et ne dit rien.

--Combien? reprit-il aprs un instant.

--Je ne sais pa.

--Ne le vends pas, fit Niko aprs une courte hsitation. Tu pourras le
vendre plus tard dans de meilleures conditions.

--C'est que je suis press...

--Cela ne fait rien.

--Mais, Niko, tu vois par toi-mme...

--Je te dis de ne pas le vendre  prsent! rpta Mltis avec cette
autorit singulire qu'il savait prendre quelquefois.

--Pourquoi? fit Andr, en devenant nerveux.

--Parce que je te le dis! As-tu confiance en moi?

--Certainement! Mais tu peux te tromper!

Mltis se leva avec un mouvement d'impatience.

--Si tu ne me crois pas capable de te donner un bon conseil, dit-il, il
ne fallait pas me parler de tes affaires!

Andr sentit qu'il avait eu tort.

--Pardonne-moi, dit-il, je suis agac; il y a de quoi! C'est ce pressant
besoin d'argent qui me talonne...

--Eh bien, je t'avancerai l'argent du tableau, moi; je te le ferai
vendre plus tard. Que diable! on n'achte pas on tableau comme une paire
de gants! Combien l'aurais-tu vendu? deux mille? disons deux mille cinq.
C'est un petit tableau, et pas trs bon, mais tu deviens connu... Je
t'avancerai cent vingt-cinq louis, et si je puis le vendre plus cher, je
te remettrai la diffrence. Mais c'est tout ce que je peux faire pour
toi, en ce moment. Et puis... arranger tes affaires, s'il y a moyen. Ton
loyer?

--Je dois deux termes, avoua piteusement Andr.

--Patatras! voil mon argent bien plac! Il n'entrera seulement pas dans
ta poche! Et ton autre atelier, tu l'as toujours?

--Je crois bien, j'ai un bail de neuf ans! Et je n'ai pas trouv  le
sous-louer.

--As-tu cherch?

--...Non!... Le loyer de celui-l est pay six mois d'avance. Le
propritaire venait lui-mme chercher son argent...

--Il a bien fait, puisque tu l'as pay! coute, il faut donner cong
d'ici.

Andr fit un haut-le-corps. Que dirait Raffalle?

--Ici? impossible! Ce serait avouer que je suis ruin! Et mon tableau du
Salon qui peut me faire avoir une premire mdaille!

--Il est si bien que a?

Andr releva la tte avec fiert.

--Oui! Il est bien! Cela, je peux le dire en toute vrit.

--Eh! s'il est si bien, tu n'as pas besoin de ton atelier pour le faire
valoir! Tu en prendras un plus beau l'hiver prochain. Et le tapissier
reprendra ses meubles. Je connais quelqu'un, un petit homme de loi, qui
les lui fera reprendre... tu y perdras, mais moins que si tu les
gardais.

--Niko, commenait Andr, ce que tu veux n'est pas faisable.

Mltis se retourna et le regarda bien en face.

--Andr, dit-il, je t'ai propos d'essayer de te tirer d'affaire. Tu es
libre de ne pas accepter; mais, en ce cas, je cesserai de te considrer
comme mon ami, car tu auras voulu ta perte, et je n'en serai pas le
complice.

Le regard de Niko intimida Andr.

--Tu es rduit aux expdients, continua-t-il svrement, et quand on en
est l, on franchit bien vite une porte... qui est celle de l'enfer.
Actuellement, il n'y a pour toi que deux moyens de sortir de la
situation o tu t'es mis: la liquider honorablement, comme je veux
essayer de le faire pour toi, et te livrer  un travail acharn pour
payer tes dettes, ou bien... recourir  un riche... un trs riche
mariage...

Andr tressaillit; Mltis continua sans paratre s'en apercevoir.

--Un mariage qui te mettrait pieds et poings lis dans les mains de la
femme que tu pouserais... Un mariage qui serait un contrat de vente...
et qui serait un march de dupe, car une famille honorable ne te
prendrait pas actuellement, cousu de dettes et sans un tableau dans ton
atelier.

--Tiens! regarde! s'cria Andr en ouvrant avec colre l'armoire o il
avait cach ses tudes faites d'aprs Raffalle.

Les panneaux, les toiles, cloues et non cloues sur chssis, volrent
sur le divan, et, tout  coup, l'image de Raffalle, rpte vingt fois
dans diverses poses, claira l'atelier de sa splendeur ambre.

Nulle part la tte ne portait un caractre suffisant de ressemblance,
mais son corps merveilleux tait parfaitement reconnaissante pour
quiconque l'avait examin avec des yeux d'artiste sous les robes
collantes dont la mode actuelle revt les femmes. Si Mltis avait eu le
moindre doute sur l'identit du modle de son ami, il et t convaincu
sur le coup.

--C'est trs beau, dit-il aprs en avoir regard quelques-unes en
connaisseur. Mais tu ne peux pas vendre a...  prsent, du moins.

Andr leva vivement la tte; Niko feignit de ne pas s'en apercevoir et
continua:

--Tu ferais tort  l'effet de ton tableau en le vendant pour ainsi dire
en dtail. Allons, c'est entendu, je vais m'occuper de tes affaires. Et,
dis-moi, y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta mre?

Andr demeura effar. Oui, il y avait longtemps! Il ne se rappelait plus
quand il avait t chez elle pour la dernire fois. Deux, trois
semaines... plus d'un mois!

--Et toi, fit-il d'un ton gn, l'as-tu vue depuis ton retour?

--Non. Si nous y allions ensemble?

Andr accepta avec joie, heureux que la prsence de Mltis lui vitt
la froideur mrite de l'accueil maternel.

Mme Heurtey n'avait pas cess de correspondre pendant tout l'hiver avec
Mlle Xandra, ou, pour mieux dire, liette avait crit plusieurs fois 
la soeur de son ami sous le nom de sa mre, mal prpare par son
ducation  tenir la plume. Elles savaient toutes les deux qu'un mieux
sensible s'tait manifest dans la sant de Niko, mais, en le voyant,
leur surprise fut pourtant trs vive.

Non que le voyageur prsentt les apparences d'un changement complet: il
tait toujours maigre et s'essoufflait facilement; une petite toux
creuse le secouait encore  de frquents intervalles, mais une certaine
lasticit avait succd  la langueur nonchalante de ses mouvements, sa
voix tait plus forte, et quelque chose d'indfinissable, qui tait la
vie, se dgageait de toute son lgante personne.

Mme Heurtey adressa au jeune homme quelques bonnes paroles au sujet de
cet heureux changement; liette ne dit rien, mais une bue lgre sembla
assombrir ses claires prunelles pendant que sa mre parlait; elle
s'tait assise un peu loin, en face de lui, et le regardait de temps en
temps pendant la dure d'un clin d'oeil. Elle semblait, d'ailleurs,
parfaitement satisfaite, et son joli visage respirait une joie
mystrieuse.

La visite des deux jeunes gens fut courte; prtextant le dsir
d'accaparer son ami et de revoir avec lui son cher Paris, en ralit
pour le soustraire aux regards clairvoyants de Mme Heurtey, Mltis
l'emmena au bout d'une demi-heure.

Quand ils furent sortis, Mme Heurtey reprit son tricot, compagnon de ses
mditations silencieuses; sa fille s'en alla doucement dans sa
chambrette, dont elle referma la porte. Un instant elle resta debout, au
milieu des objets familiers, incertaine, trouble par un sentiment
qu'elle ne pouvait s'expliquer, et dont l'intensit lui faisait mal; et
tout  coup, dans un sanglot de joie, arrach aux profondeurs de son
tre, elle tomba  genoux devant son lit, les mains jointes.--Mon Dieu!
dit-elle  voix basse, est-ce qu'il pourrait gurir? Est-ce qu'il serait
gurit Ah! que je vous remercie!




                                 XXV


Quoiqu'il ft  peine dix heures du matin, le palais des Champs-lyses
regorgeait de monde. Dans le vestibule, sur l'escalier, o des
dcorateurs attards, perchs sur de hautes chelles, attachaient encore
des tentures, o des jardiniers bourrus groupaient les longues palmes ou
les larges feuilles des plantes vertes, une foule lgante se pressait
en deux parties bien distinctes:.--ceux qui se dpchaient de courir
vers un but, et ceux qui flnaient  l'aventure. Le vernissage
commenait.

Le public de cette heure matinale n'tait pas celui qui vient pour se
faire voir; il tait compos presque uniquement de ceux que l'art
intresse pour eux-mmes, ou pour leurs proches. Quelques critiques; en
retard achevaient de prendre des notes, entours d'une curiosit
craintive.

Chacun courait  sa toile d'abord, puis revenait instinctivement vers le
salon carr, en examinant celles des autres; des groupes se formaient
devant les tableaux faits pour attirer l'attention, et les opinions s'y
exprimaient avec une libert qui ne se retrouverait plus aux heures
lgantes de l'aprs-midi.

Mme Heurtey monta l'escalier au bras de son fils, liette  ct d'elle.
Andr, ple d'motion, tchait de faire bonne figure, mais un mouvement
nerveux retroussait de temps en temps ses lvres sous sa moustache; il
avait horriblement peur. De quoi? Il n'et pu le dire. Mais, assurment,
ce n'tait pas le succs artistique de son tableau qui le proccupait le
plus.

Sur l'escalier, un camarade press le croisa:

--Mes compliments, Heurtey, dit-il sans d'arrter. Ton tableau est un
vnement.

L'Ondine tait dans le salon carr, sur la cimaise: honneur inespr qui
faisait par instants monter au visage du jeune peintre une bouffe de
sang, vite disparue; devant la toile, si grande dans l'atelier,  peine
de dimension moyenne dans cette salle immense, une vingtaine de
personnes s'taient groupes.

Andr s'approcha; le coeur lui battait  coups redoubls, et il en
entendait les battements dans ses tempes, comme les coups de piston
d'une machine  vapeur.

--Voil, maman, dit-il  voix basse.

--Mme Heurtey ne dit rien. Son instinct puritain lui inspirait une sorte
d'abomination pour ce qu'elle appelait avec un indicible mpris les
femmes nues, et le charme voluptueux de celle-ci n'tait pas pour lui
plaire particulirement. Elle regarda le tableau du haut en bas, puis la
foule qui l'admirait, et fit un signe de tte d'approbation hautaine.

--Maman, lui dit liette  l'oreille, en la tirant par sa manche, maman,
c'est trs beau!

Un second signe de tte fut toute la rponse; Mme Heurtey scrutait
l'oeuvre de son fils avec, une sorte de dsir pervers de la trouver
mauvaise. Elle, si jalouse autrefois de lui recueillir des loges,
n'prouvait aujourd'hui qu'un tonnement presque encolr de voir
admirer cette chose non pas laide, mais vilaine,--vilaine dans le sens
cherbourgeois qu'elle donnait  ce mot.

--Le directeur des beaux-arts a vu ton Ondine, il a demand si tu tais
l, fit un ami essouffl, mais bienveillant, en prenant Andr par le
brus; voil un quart d'heure que je te cherche, viens vite recevoir ses
compliments; il est enchant.

Avec un peu de fivre, Andr conduisit sa mre et sa soeur vers un
divan, o se trouvaient encore deux places vacantes, et les quitta, en
disant: Attendez-moi; puis il suivit son ami.

liette tait aussi trs mue. Son sens artistique instinctif s'tait
dvelopp  entendre son frre causer avec Mltis et les quelques
autres rares amis qu'il amenait autrefois chez sa mre. Elle avait
appris  reconnatre le bon du mauvais, et mme--chose plus
difficile--du mdiocre; non que son jugement ft infaillible, mais elle
ne se trompait gure en ce qui concernait les oeuvres tout  fait
suprieures, et elle sentait qu'Andr s'tait affirm comme un matre.

Les observations changes  voix haute arrivaient  elle par fragments
tronqus, incomprhensibles; cependant, elle devinait qu' travers
quelques critiques on admirait beaucoup. Le visage tendu, l'oreille aux
aguets, elle et fait la plus charmante statue de l'Attention pour
quiconque l'et regarde, mais tout le monde lui tournait le dos.

--Eh! parbleu! c'est Mlle Solvi, dit un gros homme en se retournant vers
le divan; il n'y a pas deux femmes  Paris pour avoir ce torse-l. On
n'a pas besoin de la voir dshabille. C'est son corps, son teint, ses
cheveux; il n'y a que le visage qui n'est pas  elle, et encore, en
cherchant bien...

--Il n'y a pas de visage du tout! dit en riant un interlocuteur.

--Prcisment! Je ne plains pas le petit Heurtey, il n'a pas d
s'ennuyer!

Mme Heurtey se leva. liette terrifie, car elle avait compris, voulait
la suivre; un geste bref lui ordonna de rester  sa place; elle obit,
accompagnant sa mre d'un regard perdu.

Lentement la mre d'Andr marcha vers le tableau: non sans tre un peu
pousse  droite et  gauche, elle passa entre les groupes, prtant
l'oreille. Elle n'entendait que des bouts de phrases, mais c'en tait
assez pour lui rvler des profondeurs d'abme dont elle n'avait jamais
eu le soupon.

On parlait de Raffalle  demi-voix, parfois en chuchotant, mais avec un
sans-gne tonnant. Les causeries d'atelier ne sont pas faites en
gnral d'indulgente discrtion, et Mlle Solvi devait moins que toute
autre se trouver mnage. Elle n'appartenait ni au monde des honntes
femmes, ni  celui des autres; elle tait trop belle et trop riche pour
n'avoir pas une quantit d'ennemis, et surtout d'ennemies. De plus, le
mystre dont elle avait prtendu entourer son amour semblait un dfi aux
moeurs faciles de certains ateliers. Autant une liaison avoue hautement
eut pu inspirer de misricorde, autant la tendresse secrte d'une femme
trs riche et trs indpendante pour un peintre jeune et encore sans
fortune, excitait d'outrageants commentaires.

En toute saison, ce tableau, l'un des meilleurs du Salon, et provoqu
d'amres jalousies; venant comme l'aveu, involontaire ou non, d'une
situation fausse, ce n'tait plus des critiques qu'il provoquait,
c'tait un dchanement de basse mchancet. Les femmes surtout, modles
qui n'avaient pas t appels  poser, chercheuses de plaisir ou
d'argent, ddaignes par Andr, rpandaient un flot de boue venimeuse
sur l'ondine et sur son peintre.

Mme Heurtey ne comprenait gure ce langage pittoresque et peu classique,
mais elle saisissait l'intonation, le regard, le ricanement, par-ci
par-l un mot plus grossier, plus net; le tableau, admir pour son
incontestable valeur artistique par le directeur des beaux-arts, faisait
scandale dans les bas-fonds des ateliers. Or, la mre d'Andr
n'entendait rien  l'art, mais elle connaissait les mauvaises paroles...

Pendant ce quart d'heure, elle but assez de honte pour anantir  ses
yeux l'honneur d'une vie tout entire.

--Elle se ruine pour lui, fit une voix aigre de femme. Elle aura voulu
conomiser les sances de modle!

--Tais-toi donc! rpliqua vivement un homme qui l'accompagnait. Vraies
ou non, on ne dit pas ces choses-l!

Mme Heurtey en savait assez. Du mme pas lent elle revint vers sa fille.

--Allons-nous-en, dit-elle.

liette avait entendu les petits rires, les exclamations de feinte
indignation; elle avait vu tout le mange des conversations dnigrantes.
Sans que ses oreilles eussent t outrages d'un seul propos, elle
savait que son frre venait d'tre mortellement atteint dans sa dignit
d'homme; elle avait hte de fuir l'endroit o de pareils crimes
pouvaient tre commis en plein jour sans qu'aucun pouvoir public vint
s'y opposer; elle suivit sa mre.

Toutes deux muettes, les yeux baisss, elles fendirent le flot des
arrivants et descendirent le grand escalier sans savoir comment; au bas,
elles rencontrrent le matre prfr d'Andr et dtournrent de lui
leurs visages empourprs de honte, afin qu'il ne ft point tent de les
saluer.

L'air velout du dehors, qui sentait les lilas, sembla toucher leur
figure d'un gant de dfi; une voiture leur offrait son asile, elles y
montrent et rentrrent au logis sans avoir prononc une parole.

A peine Mme Heurtey avait-elle referm la porte de l'appartement,
qu'elle fit un brusque mouvement, comme une personne qui vient de
trouver une ide.

--Je sors, dit-elle  sa fille.

Avant qu'liette et pu l'interroger, elle tait dj  l'tage
infrieur La pauvre enfant resta penche sur la rampe, coutant les pas
dcroissants, qui lui semblaient descendre dans l'abme infini.

Mme Heurtey s'en alla  grands pas du ct du boulevard Malesherbes.

Elle connaissait la maison o se trouvait l'atelier de son fils; bien
des fois, sans que personne en st rien, elle tait alle regarder du
dehors la grande baie vitre; c'est derrire cette frle et transparente
clture que se passaient les abominations qui mettaient en pril le
talent et le bonheur d'Andr! Elle attachait alors sur les vitres un
regard charg de haine; mais au plus fort de ses profondes et muettes
colres, elle n'avait jamais souponn que le pril atteignit aussi
l'honneur. Maintenant, elle voulait savoir la vrit tout entire, et
elle la saurait.

Franchissant la porte, elle appela la concierge:

--Ouvrez-moi l'atelier de mon fils, dit-elle d'une voix brve.

La femme, hsitante, la regardait sans dire oui ni non.

--Ouvrez, rpta la mre; je viens chercher les cartes d'entre au
Salon. S'il ne les a pas oublies ici, c'est qu'il les a perdues.

Elle mentait avec une facilit dont elle tait aussi surprise
qu'indigne. Devant son regard assur, la femme prit une clef et passa
devant.

Mme Heurtey monta l'escalier, foulant le tapis vritable Orient comme
si elle avait march sur le corps de Raffalle. La porte du lieu de
perdition s'ouvrit devant elle, et elle entra.

Ni les salons de la sous-prfecture,  Cherbourg, ni les modestes
demeures de quelques amies parisiennes ne lui avaient rien rvl de
semblable  ce qu'elle vit alors. Le tapissier avait bien fait les
choses; le vlum tendu au-dessus du divan et port sur des lances tait
d'une toffe orientale, chatoyante et soyeuse, et les coussins sentaient
le Maroc d'une lieue; mais ce qui frappa surtout la mre d'Andr, ce
furent les bibelots coteux dont il n'avait su rsister au plaisir
d'enrichir sa demeure et qu'il avait achets  crdit chez un marchand
bien au fait de la puissance du mot: Vous me payerez cela quand vous
voudrez.

Une peau d'ours, de grands vases japonais, un cabinet de marqueterie
italienne donnaient  l'atelier un aspect de luxe exotique auquel un
vritable connaisseur ne se ft pas tromp, mais qui blouit
compltement les yeux de la bourgeoise provinciale.

Sentant la ncessit de cacher son impression  la concierge qui
l'examinait curieusement, Mme Heurtey parpilla quelques papiers,
entr'ouvrit et referma le tiroir sans clef de la table o Andr crivait
ses lettres, feignant de chercher les cartes oublies; puis elle passa
dans la chambre  coucher dont la porte reste ouverte tait  demi
masque par une verdure flamande fort bien ravage, de faon  sembler
authentique; la concierge encore un peu mfiante la suivit.

Le lit tait dfait. Les draps d'une toile fine, dont Mme Heurtey n'et,
pas os se faire des chemises, recouvraient  moiti le couvre-pied
piqu de soie de Chine, curieusement broch; la toilette de marbre o
Raffalle avait parfois tremp ses mains dans l'eau, talait une
garniture de cristal, avec des flacons monts en argent. La commode,
style Louis XV, dont les tiroirs n'taient pas compltement pousss,
laissait dborder une chemise de soie,  moiti dplie, dont les
cordelires  houppes tranaient jusqu' terre. La mre embrassa d'un
coup d'oeil cet ensemble o la ngligence se mariait au confortable; le
cristal, les bouchons d'argent, la chemise de soie, et surtout les
draps, les draps dont on et fait des nappes d'autel achevrent
d'imprimer dans sa pense l'ide d'une vie de criminels dsordres.
Cependant, elle garda son sang-froid.

--Je vois, dit-elle, que mon fils les aura perdues.

--Il y a encore la salle  manger, suggra la concierge, rassure en
voyant que cette trange visiteuse ne touchait  rien.

Mme Heurtey, sans mot dire, passa dans la pice voisine. Sur l'lgante
petite tagre, style Henri II, s'talaient deux ou trois menues pices
d'orfvrerie ancienne ou soi-disant telles, un sucrier, une cafetire,
une petite thire, quelques tasses de Chine, quelques assiettes de
Saxe.

Mme Heurtey leur jeta un regard de mpris crasant et quitta la pice.

--Je vous remercie, madame, dit-elle  la concierge. Mon fils se sera
tromp.

Elle sortit d'un pas tranquille, d'un air indiffrent. Mais elle n'avait
pas fait dix pas qu'elle sentit ses jambes se drober sous elle. Un banc
se trouvait l, elle s'assit, assomme sous un coup qu'elle n'avait pu
prvoir et qui la laissait sans dfense.

Ses yeux se brouillaient, les passants du boulevard lui semblaient des
ombres; elle avait l'impression qu'elle n'aurait pas d tre l;
qu'ailleurs, l-bas, bien loin, elle ne savait pas o, elle avait
quelque chose d'urgent  faire, elle ne savait pas quoi.

Le cri strident de la corne d'un tramway la fit tressaillir; elle ouvrit
les yeux tout grands et se rappela. La scne du Salon lui revint dans
son horrible nettet. Les paroles entendues sifflrent  ses oreilles;
elle se mit sur ses pieds, avec un prodigieux effort, comme si son poids
ft devenu tout  coup formidable, et, chancelante encore, elle redressa
la tte, en disant  demi-voix:

--Mon Dieu! est-il donc possible que ce soit vrai?

Un homme qui passait la regarda avec tonnement. Elle tait si ple et
si visiblement perdue, qu'il eut piti d'elle. C'tait un petit
employ, un ouvrier bien mis peut-tre; il s'approcha poliment en
touchant son chapeau.

--Peut-on vous aider, madame? Voulez-vous que je vous appelle, une
voiture?

Elle fit un signe de tte d'un air gar. Il s'loigna de quelques pas
seulement et hla un cocher, qui passait au pas.--Avec une politesse un
peu embarrasse, il l'aida  monter, et lui demanda son adresse qu'il
rpta au cocher.

La voiture s'loigna, et l'homme, rest au bord du trottoir, se dit 
lui-mme:

--Parat qu'elle a reu un fort coup tout de mme, la pauvre dame!

Il fit un geste de compassion vague, et continua son chemin en pensant 
ses affaires.




                                XXVI


L'air effar, les yeux inquiets, Andr descendit en courant, aussi vite
que le lui permettait le flot des arrivants, l'escalier du palais des
Champs-Elyses. Il faillit tomber sur Mltis qui montait lentement.

--As-tu vu ma mre? lui demanda-t-il d'une voix altre. Elle tait en
haut avec ma soeur, il y a une heure. J'ai t forc de les quitter, et
en revenant, je ne les ai plus retrouves nulle part.

--Une charmante personne comme ta soeur se retrouve srement, commenait
Mltis en souriant: l'aspect insolite de son ami le retint. Qu'est-il
arriv? demanda-t-il plus bas.

Andr lui saisit le bras et l'emmena dans le passage sombre du
rez-de-chausse qui conduit directement de l'entre au jardin de la
sculpture; il s'arrta, tournant le dos aux rares allants et venants.

--Il y a que...

Sa voix mourut dans sa gorge; il ne pouvait rpter les paroles saisies
au vol, il ne pouvait exprimer les regards aussitt dtourns, ni les
sourires sur des visages inconnus, ni la curiosit hostile et malsaine,
devine autour de lui. Il prit les mains de Mltis et les broya dans
les siennes, puis ls laissa retomber.

--Je suis fou, dit-il avec une sorte de dcouragement. Je ne sais pas ce
qu'il y a; je ne sais pas s'il y a quelque chose, mais...

Niko devint trs grave. Le pril suspendu depuis longtemps sur la tte
de son ami venait donc de se manifester sous une forme visible? Le
gouffre tait-il ouvert dj, ou bien pouvait-on encore en dtourner le
malheureux Andr?

--Pourquoi cherches-tu ta mre? demanda Mltis. As-tu une raison
particulire?

Le jeune peintre fit un geste d'inexprimable angoisse et de douloureuse
impuissance.

--Je ne sais pas, te dis-je, rpondit-il. Elles taient devant mon
tableau, je les ai quittes, et quand je suis revenu, elles taient
parties.

--Il faut retourner l-haut, rpliqua Niko avec fermet; elles ont pu
s'carter, mais une fois ou l'autre tu les retrouveras  la mme place.
Il est onze heures, on va aller djeuner, et la foule s'claircira.
Allons, viens!

Andr rsista au mouvement amical qui l'invitait.

--Non, dit-il  voix basse, je ne peux pas.

--Pourquoi?

Andr rpta son geste d'angoisse:

--Va, va tout seul, dit-il avec un profond dcouragement, pareil  de la
terreur.

--Ton tableau est donc bien mauvais? suggra Mltis, essayant de se
raccrocher  une dernire esprance.

--Mon tableau? C'est un chef-d'oeuvre! fit Andr d'une voix plus forte,
en relevant la tte. C'est un chef-d'oeuvre! Je le sens, je le saisi Il
n'y a pas quatre toiles dans tout ce grand bazar qui vaillent celle-l.

--Eh bien! alors?

--Et dans toute cette... je ne peux pas trouver le mot... dans toute
cette boue qu'on remue, il y a autant de jalousie que d'autre chose, va!
Monte, regarde, coute... tu penseras ensuite ce que tu voudras, mais
mon tableau est une oeuvre, l'oeuvre d'un homme et non plus d'un enfant.
Va le voir. Tu me retrouveras dans le jardin  gauche.

Il s'loigna; Mltis, sans le regarder, prit le chemin de l'escalier
et, peu d'instants aprs, se trouva devant l'Ondine.

Dcidment, le tableau faisait scandale. Quelques hommes srieux,
surpris d'entendre des propos si trangers  l'art devant une oeuvre
aussi minemment artistique, haussaient les paules et s'attachaient 
le regarder, pleins de respect pour cette manifestation d'un talent qui
touchait au gnie. Mais ceux-l ne parlaient pas. En revanche, les
femmes de rien, les hommes de peu, toute cette cume qui fait tant de
bruit et se donne tant de mouvement  la surface des choses artistiques,
ce bas public qui,  de certains moments, prte au vernissage l'aspect
d'un lieu o les honntes femmes ne devraient pas se laisser
voir,--faisaient devant la toile d'Andr une petite manifestation
vertueuse.

Malgr le trouble qui l'envahissait, Mltis resta saisi d'admiration.
Son ami avait eu raison de le dire: peu de toiles valaient celle-l, et
ces toiles taient signes de noms vouer  l'immortalit. Toutes les
craintes qu'il avait pu concevoir durant une anne o Andr avait sembl
ne plus rien produire, s'vanouissaient devant cette affirmation d'un
travail aussi consciencieux, aussi dsintress qu'il en fut jamais, et
il fut fier d'tre si sincrement l'ami de l'artiste.

Mais cette joie fut aussi brve qu'intense: son sens trs fin des choses
parisiennes lui rvla sur-le-champ la profondeur du danger. Que les
tres quelconques dont il tait environn pussent dire d'Andr des
choses odieuses, peu importait; nulle personnalit glorieuse n'chappe
aux injures venues d'en bas. L'essentiel tait d'abord d'viter que ce
bruit ne se rpercutt dans des sphres plus leves, et ensuite d'agir
de faon  anantir, s'il se pouvait, tout ce qui pourrait prter  des
suppositions calomnieuses.

Deux ou trois amis, rencontrs l, furent runis par Mltis en un petit
groupe dont les apprciations logieuses, profres  haute voix,
runirent des suffrages parmi les peintres prsents; les incontestables
qualits de cette matresse peinture sautaient aux yeux, quoi que l'on
pt penser de celui qui l'avait faite; peu  peu les femmes s'en
allrent, l'heure du djeuner sonnant, s'attabler chez Ledoyen ou
ailleurs, et les salles presque dsertes reprirent un aspect convenable.

Mltis, rest devant l'Ondine avec quelques-uns de ses amis qui taient
venus l pour voir et pour juger, les mit en peu de mots vagues au
courant de l'aventure. Des envieux, dit-il, voulaient craser le mrite
de Heurtey sous une prtendue histoire scandaleuse; ce serait par trop
naf de faire leur jeu. Non seulement Andr ne s'tait pas enrichi, mais
il s'tait au contraire ruin par les efforts qu'il avait, faits depuis
un an pour arriver  produire une oeuvre aussi considrable. Pris par
son travail, il n'avait rien livr aux marchands, et si ce tableau ne se
vendait pas trs cher, l'artiste serait condamn pendant longtemps  la
gne.

Ce mlange habile de vrit et de silences qui cachaient la vrit,
prsent par Mltis, dont l'honorabilit tait depuis longtemps
proclame, fit son effet. Les auditeurs se sparrent en jurant de
dfendre Andr contre ses calomniateurs, et Niko put enfin chercher 
rejoindre son ami.

Il le retrouva, non sans peine, sur un banc cart, tournant le dos au
public,  cette heure clairsem; Andr ne semblait pas avoir fait un
mouvement depuis qu'il s'tait assis l. Les bras croiss, les lvres
comprimes, le regard fix au mur avec une expression de menace
contenue, il paraissait mditer silencieusement un plan d'implacable
revanche.

--Eh bien? dit-il en attachant sur Mltis un regard clair et dur.

--Viens djeuner, rpondit le jeune homme avec un geste engageant.

Andr rpondit d'un signe de tte ngatif rude comme un coup de poing.

--Qu'est-ce qu'on dit l-haut? qu'est-ce qu'on fait? On me dchire?
fit-il entre ses dents.

Mltis vit qu'il n'en obtiendrait rien  moins de cder.

--On t'a dchir, rpliqua-t-il en s'asseyant auprs de lui. Pour
l'heure, on t'acclame; c'est toujours comme a.

--Il y a donc encore des gens qui me croient un honnte homme? demanda
Andr avec une hautaine ironie.

Ne faisons pas de tragique, pour l'amour de Dieu! rpondit Mltis avec
une dignit ferme qui troubla un peu son ami. Pas d'enfantillages,
n'est-ce pas? C'est bien convenu. Ceux qui t'insultent n'existent pas;
ce n'est pas eux qui t'empcheront d'avoir ta mdaille. Les gens de bien
et les vrais artistes admirent ton tableau, je t'en donne ma parole, et
si c'tait ncessaire, ceux-l te dfendraient.

--Et voil justement ce qui me blesse, ce qui m'insulte, ce qui me tue!
s'cria Andr en se levant. Je ne veux pas qu'on me dfende! Il n'y a
rien  dfendre dans ma vie, ni dans ma personne!

Il tait superbe dans son indignation. Niko ne put s'empcher d'admirer
l'expression de force et de noblesse que sa juste colre donnait  son
visage.

--Ne parle pas si haut, fit-il, ramen toujours  sa sagesse de
conseiller dsabus. Il ne suffit pas de n'avoir rien  se reprocher, il
faut encore avoir pour soi les apparences.

--En quoi ai-je mis contre moi les apparences? fit l'artiste rvolt.

--Tu les as mises contre toi tout le temps, rpondit tranquillement
Mltis. Tu dpenses beaucoup plus que tes moyens ne te permettent.

--Cela me regarde! riposta Andr, les bras croiss, les yeux pleins de
dfi.

--Tu as pris pour matresse...

Andr fit un brusque mouvement pour interrompre, mais son ami n'y prit
point garde.

--Une femme trs riche, ce qui est une trs, trs grande faute quand on
n'est pas plus riche qu'elle, et ensuite tu as fait un tableau qui est
un chef-d'oeuvre, d'aprs cette femme, que tout Paris connat, admire et
jalouse.

Andr avait dcrois ses bras; ses yeux toujours chargs de fureur
avaient quitt le visage de Mltis.

--Je ne sais pas, fit-il plus posment que celui-ci ne s'y attendait,
pourquoi l'on se permet de supposer que j'ai eu pour modle...

--Voyons, Andr, c'est convenu, pas d'enfantillages, fit Niko d'un ton
svre. La maison brle, n'engage pas avec moi une partie d'cart, ce
serait ridicule! Tu as commis, stratgiquement, une faute norme, et si
je ne craignais de t'affliger trop, je dirais irrparable. En affichant
Raffalle...

--Ce n'est pas moi! fit vivement Andr. C'est elle qui me l'a propos...

--Ah! fit lentement Mltis, c'est elle?... Je n'en suis pas trs
surpris...

--Pourquoi?

--Je te le dirai plus tard. C'est elle... Alors, je comprends...

--Mais, dis-moi...

--Mon ami, je te dirais les plus grandes vrits du monde, que tu ne me
croirais pas en ce moment.

D'ailleurs, il n'y a pas  nous inquiter du pass, c'est au prsent
qu'il faut songer.

--Oh! fit Andr, revenant  sa colre, les misrables! Tantt j'tais
troubl, je cherchais ma mre, j'avais peur qu'elle et entendu... Mais,
j'en tuerai un, n'importe lequel, je le tuerai!

Niko jeta un regard autour de lui; malgr la prestesse de leurs ripostes
engages comme deux lames d'pe, ils n'avaient pas lev la voix, et
personne ne songeait  eux dans le grand jardin  peine sem par-ci
par-l d'amateurs disperss, leur livret  la main.

--Tu ne tueras rien du tout, dit-il en mettant une main persuasive sur
le bras d'Andr; un duel en ce moment ferait  tes ennemis un plaisir
norme, et mme si tu avais la chance de tuer quelqu'un au lieu d'tre
tu toi-mme, a ne ferait qu'augmenter le tapage. Prends garde que les
journaux n s'en mlent: ce serait la fin de tout, et tu ne t'en
relverais pas. Vois-tu, Andr, si grave que soit une affaire, tant que
la chronique ne s'en est pas empare, on peut en sortir sain et sauf;
une fois qu'un ami imbcile a mis quelque part une note pour dmentir un
bruit calomnieux, on est perdu, car,--Basile l'a dit,--il en reste
toujours quelque chose.

Andr baissa la tte. La main virile et persuasive qui tenait son bras
le subjuguait autant que les sages paroles de son ami.

--Donc, pas de bruit, continua Mltis. Garde tes colres pour ceux qui
les mriteront. Tu en trouveras, sois tranquille! Et voici ce qu'il faut
faire: vendre le tableau.

--Pour cela, non! interrompit Andr en cherchant dgager son bras; mais
il tait solidement tenu et n'osa violenter la main d'un ami faible et
malade.

--Tu le vendras: seulement, tu le vendras trs cher. En l'tat actuel
des choses, Andr, aucune promesse, aucun engagement ne doit prvaloir.
Il faut que ce tableau soit vendu. Il faudrait qu'il dispart de France,
qu'il allt en Amrique; on n'y songerait plus.

--Le vendre! fit douloureusement Andr. Mais c'est ma vie qui est
dedans!

--Tu en feras un autre pareil, et meilleur encore. Je n'ai plus peur
pour toi, va! tu en feras, de la bonne peinture!

mu, reconnaissant au point de sentir ses yeux s'emplir de larmes, Andr
serra fivreusement la main de son ami, qui l'entrana doucement vers la
porte.

--Donc, nous disons, vendre le tableau trs cher, payer tes dettes avec
un peu d'clat, rentrer dans ton ancien atelier.

Pendant qu'ils discutaient les facilits d'excution de ce plan, ils
taient sortis et se trouvaient en plein air. L'odeur des marronniers
fleuris flottait avec un peu de poussire sous les quinconces; les jets
d'eau retombaient avec un petit bruit de pluie reposant et bucolique;
chez Ledoyen, on entendait des rires; le fracas joyeux de l'argenterie
et de la vaisselle remue arrivait par les fentres ouvertes des
cuisines.

--Allons-nous-en, fit Andr coeur. Je m'tais promis une telle joie,
un tel triomphe de ce jour, et je sens que je n'y pourrai plus jamais
repenser sans que le rouge me monte au visage!

Ils firent quelques pas dans la direction de la place de la Concorde;
tout  coup, Andr s'arrta:

--Maman! dit-il d'une voix touffe. Ma pauvre maman! Elle n'est pas
dans l'exposition, n'est-ce pas?

--Non... fit Mltis, confondu de n'y avoir plus song.

--Elle aura entendu, bien sur! Et elle se sera sauve! Oh! ma pauvre
maman!

Andr cacha dans ses deux mains ses yeux perdus. Les voitures roulaient
en tous sens devant et derrire eux, avec l'intensit de mouvement des
grandes journes parisiennes; des groupes s'avanaient par escouades
vers le palais, causant  voix haute, riant, gesticulant; la vie
brillante montait vers eux comme une mare prte  les saisir,  les
rouler,  les broyer peut-tre. Mltis eut le coeur serr.

--Viens chez ta mre, dit-il  son ami. Viens tout de suite. Si elle a
entendu, elle doit souffrir une agonie... Allons.

--Je n'ose pas! rpondit Andr en le regardant avec des yeux hagards.

--J'irai avec toi. Dpchons-nous.

Il faisait signe au cocher d'une voiture dcouverte.

--Non, murmura Andr, une voiture ferme...

J'ai peur de rencontrer du monde...

Mltis obit.




                                XXVII


Mme Heurtey n'avait pas dit un mot  sa fille, mais, en rentrant, elle
l'avait serre dans ses bras d'une treinte si forte qu'liette en tait
demeure ple de frayeur.

Sans se parler, elles restaient assises, dans la salle  manger, devant
leur djeuner  peine touch, feignant l'une et l'autre de mordiller un
morceau de pain pour se tromper rciproquement, lorsque la sonnette
retentit.

liette courut ouvrir si promptement, que sa mre n'eut le temps de lui
rien dire; sans qu'une parole et t prononce, les deux jeunes gens
entrrent dans la salle  manger; elle les suivit et referma la porte.

--Maman, dit Andr...

Mme Heurtey le regarda, et il comprit qu'elle l'avait irrmissiblement
condamn. Involontairement, il recula. Il la savait svre, mais
pourquoi n'avait-elle pas de piti?

--Nous voici, chre madame, dit Mltis de sa voix mlodieuse. Nous vous
avons cherche au Salon, et ne vous trouvant plus...

--Excusez-moi, monsieur, dit la mre avec un geste qui l'arrta, j'ai 
parler  mon fils.

Elle ouvrit le salon, fit passer Andr devant elle, puis entra aprs lui
et referma la porte.

liette attacha sur Niko son regard plein de terreur.

--Courage! dit-il  voix basse. Asseyez-vous.

Il lui offrit une chaise, elle s'assit, il resta debout, et tous deux,
dans l'angoisse, jetrent leurs yeux sur la porte. La voix de Mme
Heurtey leur arrivait comme un murmure sourd et rgulier; ils ne
pouvaient distinguer ses paroles.

--Mon fils, dit-elle.

Andr leva sur elle un regard triste, mais assur. Elle se raidit dans
son indignation maternelle contre ce regard qu'elle considrait comme
une impudente manifestation d'audace. Il resta debout devant elle, dans
une attitude respectueuse, mais sans humilit.

--Mon fils, reprit la mre, je t'ai donn, ou plutt je t'ai laiss
donner une belle ducation: j'ai eu tort. Ton pre tait un ouvrier,--un
contrematre n'est qu'un ouvrier plus habile,--mais c'tait un honnte
homme. J'aurais d faire de toi un ouvrier comme lui, et, toi aussi, tu
aurais t un honnte homme.

--Ma mre! fit Andr avec un frmissement de dignit blesse.

--Mieux aurait valu pour toi vivre pauvre et inconnu que de porter si
haut le nom de ton pre pour le faire ensuite tomber dans la boue...

--Ma mre! rpta Andr d'un ton qui et d l'avertir. Mais elle tait
devenue, dans l'excs de sa douleur, aveugle et sourde  tout, hormis
son mal.

--Ce n'tait pas pour cela que j'ai tant travaill, que j'ai quitt mon
pays, que j'ai eu tant de peines et de chagrins... Ce n'tait pas pour
que mon fils ft publiquement dshonor!

--Maman! cria Andr, ne dis pas cela! Tu ne sais pas ce que tu dis!

A ce cri, qui avait franchi la porte, liette se leva brusquement,
tremblant de tout son corps. Mltis lui saisit fortement la main, et
ils restrent immobiles, l'oreille tendue, les mains serres  se faire
mal, sans y penser, sans mme s'en apercevoir, mais sentant confusment,
elle, qu'elle avait confiance en lui; lui, qu'il la protgeait.

--Dshonor! rpta impitoyablement Mme Heurtey. Elle aussi avait lev
l voix, et les jeunes gens distinguaient toutes ses paroles. Dshonor!
amant pay d'une femme!

--C'est faux! cria Andr. Sa voix s'teignait dans sa gorge, dans
l'excs de sa rage impuissante. Qui l'a dit? fit-il en un rle.

--Tout le monde!

--C'est faux! c'est faux! Et tu l'as cru, toi, ma mre!

--Je l'ai vu! dit la mre implacable.

Il recula, ne comprenant plus.

--J'ai t chez toi! Oui, moi! J'ai menti  ta concierge; je me suis
fait ouvrir la porte, et j'ai vu tout: ton atelier, ton luxe insens,
tes peaux d'ours, ta vaisselle d'argent, les draps de ton lit, tout! Je
ne pouvais pas croire que tu t'enrichissais du vice, et je l'ai vu...

--M'enrichir! cria Andr en clatant d'un rire sinistre. M'enrichir! Ah!
c'est bien drle! M'enrichir! Mltis!

Avant qu'il et achev de le nommer, Mltis tait entr, laissant
liette derrire lui.

--Dis donc  ma mre comment je me suis enrichi depuis un an! Et moi qui
avais la btise de m'en cacher, de peur de lui faire de la peine!

--Madame, fit Niko avec son exquise politesse que ne pouvaient troubler
ni le regard svre de Mme Heurtey ni la bizarrerie de la situation, on
ne saurait, je vous l'affirme, accuser sans injustice Andr de s'tre
enrichi d'une manire rprhensible...

--J'ai vu, monsieur! rpondit-elle d'un ton bref.

--Vous avez vu, assurment, madame; mais ce que vous n'avez pas vu,
c'est le papier timbr que reprsentent les objets qui ont caus votre
mprise... Andr a des dettes, chre madame, normment de dettes!

Niko parlait de sa voix douce, lentement, avec une visible satisfaction,
qui et t comique en d'autres circonstances; le mot dettes rpt
par lui avec tant de complaisance frappait l'oreille de Mme Heurtey sans
pntrer jusqu' son entendement.

--Il a achet des bibelots, chre madame, et les a pays, ce qui est
excusable; il en a achet d'autres et ne les a pas pays, il les doit!
Il doit  son tailleur,  son encadreur,  son chemisier,  son
tapissier,  son propritaire; il doit  des filous qui lui ont prt de
l'argent... Il est perdu de dettes, Andr, chre madame!

--Je ne comprends pas! fit Mme Heurtey.

Les jambes lui manquaient, elle s'assit. Andr, debout, la main appuye
sur le dos d'une chaise, coutait Mltis.

--C'est pourtant bien simple! Il avait besoin d'argent pour des choses
que je n'ai pas besoin de dtailler.

--Dites-les, monsieur, fit Mme Heurtey.

Avec un regard du ct de la salle  manger, o liette tait reste,
Niko rpondit:

--Plus tard, si vous voulez bien le permettre. Un exemple suffira: les
notes du fleuriste se montent, au total,  la bagatelle de trois mille
quatre cents francs, chiffre rond... C'est cher, les orchides...

--Niko! fit Andr d'un ton suppliant.

--Mon fils doit donc beaucoup d'argent? demanda la mre, passant
insensiblement d'une colre  une autre.

--normment.

--Combien?

--Je n'ose pas vous le dire.

Mme Heurtey fit un geste de brusque impatience; les deux jeunes gens
changrent un regard.

--Vous saurez la vrit, reprit Niko. Toutes factures rgles, tous
usuriers mis  la raison, le compte net s'lve  trente et un mille
francs.

Mme Heurtey resta ptrifie d'horreur, promenant ses regards de l'un 
l'autre.

--J'ai fini par obtenir une rduction de cinq cents louis, dit
modestement Mltis, sous condition que ce serait promptement pay, plus
on tardera, plus ce sera cher, naturellement.

--C'est vrai? demanda la vieille femme  son fils.

--Oui, rpondit-il d'un ton ferme. De plus, Mltis n'a pas parl de
cinq mille francs que je lui dois.

Niko fit un geste qui cartait la question.

--C'est vrai, monsieur? demanda Mme Heurtey.

Il s'inclina en silence. Elle rflchit un moment, les yeux baisss.

--Alors, reprit-elle, cette femme n'a rien pay dans l'atelier?

--Rien, dit firement Andr.

Elle mdita encore un instant, puis leva les yeux sur son fils.

--Je me suis trompe, dit-elle. Je t'ai accus injustement; je le
regrette.

Il s'lanait vers elle, avec un grand mouvement d'amour et de respect,
mais elle l'arrta en tendant la main.

--Je me suis trompe, dit-elle d'une voix profonde, parce que les choses
que j'ai vues taient d'accord avec celles que j'ai entendues. D'autres
s'y sont tromps aussi, ceux qui ont mal parl; ta faute est moins
grande que je ne pensais, mon fils, mais elle est grande... Malheur 
celui qui cause le scandale...

--Je suis puni! dit Andr gravement.

--Moi aussi! rpliqua-t-elle avec beaucoup de noblesse.

Il baissa la tte, mu.

--Ces dettes, il faut les payer...

--Je les payerai, dit Andr, avant deux ans.

--Avec quoi?

--Avec mon travail! Je gagnerai beaucoup d'argent,  prsent. J'ai
conquis une place parmi les premiers.

--Toi? avec ce qu'on dit de toi  prsent? Eh! qui voudrait te
connatre?

--Chre madame, fit Mltis, l'incident regrettable qui vous a alarme
ne peut entraver en rien la carrire d'Andr; son tableau lui a fait une
rputation de grand artiste, et il le vendra trs cher.

Mme Heurtey se dtourna avec dgot.

--Ce n'est pas l'argent de cette... chose qui payera les dettes de mon
fils. Ce sera moi.

--Maman! s'cria Andr, en tombant  genoux devant elle pour l'enserrer
de ses bras, je ne veux pas, je ne veux pas! C'est impossible.

--Cela sera pourtant. Il faut que tu sois puni. liette... o est ma
fille?

liette apparut sur la porte, le visage inond de larmes, ses mains
suppliantes jointes vers sa mre.

--liette, continua Mme Heurtey, sans se dfendre des caresses de son
fils, sans mme paratre s'en apercevoir, Andr a fait des dettes, il
faut les payer sur-le-champ. Nous allons vendre des valeurs pour trente
et un mille francs. Cela va nous appauvrir beaucoup.

--Oh! maman, cela ne fait rien du tout! dit la pauvre enfant avec une
sincrit qui amena un brouillard dans les jeux de Niko.

--Et vous direz, monsieur, reprit la vieille femme, vous direz  tout le
monde que c'est sa mre qui a pay ses dettes. Nous irons  Cherbourg,
nous recommencerons  travailler, pour refaire une petite dot  ma
fille... il faut qu'on le sache, monsieur, que c'est sa mre et sa soeur
qui souffrent de ses folies. Il le faut, vous m'entendez bien? Une
vieille mre, une soeur, ruines par un jeune homme, pour une femme,
c'est affreux, mais ce n'est pas dshonorant! Comme cela, on ne pourra
pas dire que c'est la femme qui s'est ruine pour lui!

Accroupi sur le parquet, Andr pleurait, la tte sur les genoux de sa
mre.

--A ma mort, reprit-elle, cet argent sera pris sur sa part. Il n'est pas
juste, liette, que tu aies  en souffrir plus tard.

--Je l'aurai rendu avant deux ans, avant dix-huit mois, peut-tre! dit
Andr en sanglotant.

Sa mre n'y croyait pas. Elle fit un geste qui exprimait son
incrdulit.

--Maman, dit liette, pardonne  Andr, embrasse Andr... il est si
malheureux!

Mme Heurtey regarda son fils affaiss sur ses genoux et se pencha  demi
vers lui. Tout  coup l'image odieuse de Raffalle s'interposa entre
elle et le pardon.

--Je l'embrasserai, rpondit-elle, et je lui pardonnerai, mais  une
condition...

Andr, qui dj tendait son visage vers les lvres maternelles, s'arrta
en route.

--C'est qu'il rompra immdiatement avec celle qui a caus tout le mal.

Andr se trouva debout, glac, hostile.

--Ah! madame Heurtey, fit Mltis, voil une bien dangereuse parole!

--Pourquoi donc, monsieur? Au moment o je sauve son honneur, n'ai-je
pas le droit d'exiger en change...

--Je payerai mes dettes, ma mre dit Andr avec une froideur apparente,
mais les yeux tincelants; il ne faut plus en parler.

--Tu refuses ce que je te demande? fit Mme Heurtey.

--Pardonne-moi, ma mre, je ne puis.

Elle se leva  son tour.

--Monsieur Mltis, dit-elle, vous aurez l'obligeance de m'apporter tous
les papiers ncessaires pour le rglement de la somme en question.
Aujourd'hui mme, je vais crire  mon notaire; prvenez les cranciers
qu'ils seront pays ici, chez moi, avant dix jours.

--Je refuse, dit brivement Andr.

Elle se tourna vers lui, droite et raide, dans sa dignit maternelle.

--Et moi, je l'exige! dit-elle. Tu peux refuser de donner une
satisfaction  ta mre, mais tu ne peux pas l'empcher de sauver ton
honneur, qui est le sien et celui de sa fille. Vous ferez comme j'ai
dit, monsieur Mltis.

Niko rpondit par un geste de respectueux acquiescement. Andr restait
muet.

--Viens, dit-il en lui touchant lgrement le bras.

--Adieu, mon fils, dit Mme Heurtey.

--Adieu, ma mre, rpondit-il.

Tout  coup il s'lana, la prit dans ses bras et la couvrit de baisers
passionns.

--Maman, maman, ma pauvre chre maman! Je te prends ton argent, et je ne
te donne rien en change. Oh! maman, sois raisonnable! si tu savais...

Elle baisa le front de son fils avec une sorte de piti amre.

--Un jour, dit-elle, tu comprendras... En ce moment, tu es fou... Tu
auras regret, Andr! Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard et que je
vive encore!

Elle le serra sur son coeur avec une tristesse insondable et l'embrassa
une dernire fois.

--Va, mon pauvre enfant, puisque tu le veux, dit-elle en ouvrant les
bras.

Il baisa le front d'liette et sortit chancelant, soutenu par Mltis.

--Pourquoi maman a-t-elle dit cela? fit-il d'une voix brise, quand ils
se trouvrent dans la rue. Si elle avait voulu, tout aurait si bien t!

Mltis ne rpondit rien.




                               XXVIII


Andr ne se sentait pas en tat de retourner au palais des
Champs-Elyses ce jour-l; pour la premire fois, l'ide de voir
Raffalle lui inspirait, au lieu d'attente fivreuse, une insurmontable
crainte. Il ne savait que lui dire et redoutait ses questions. Son
fidle ami l'emmena hors de Paris, o ils dnrent de bonne heure dans
une complte solitude. A dix heures, Mltis le quitta  la porte de
l'atelier en lui donnant rendez-vous pour le lendemain.

Le public de ce jour d'ouverture fit un si bel accueil  la toile de
Heurtey, que le jeune homme en fut tout bloui. Tant de compliments, une
si sincre admiration lui rendirent le courage et la confiance.
Raffalle, qu'il rencontra accompagne de Wueler, lui jeta d'un air
gracieux une invitation  passer la soire chez elle avec une douzaine
d'amis. Il tait devenu brusquement un des hros du jour, et s'il n'et
port au fond de lui-mme, comme une blessure, le souvenir des scnes de
la veille, il se ft senti glorieux comme un jeune triomphateur.

Personne ne semblait avoir la moindre ide des bruits qui avaient couru;
Mlle Solvi allait et venait tranquillement dans les galeries, escorte
par un groupe d'amis, ainsi qu'il arrive aux femmes trs belles ou trs
connues; elle arriva devant le tableau d'Andr, l'examina longuement,
critiqua la longueur d'une jambe, dclara qu'en somme c'tait, trs beau
et qu'Andr tait plein de talent,--puis passa outre.

Ceux qui l'accompagnaient savaient tous  quoi s'en tenir, les uns parce
qu'ils taient capables de juger, les autres parce qu'on le leur avait
dit; personne ne trahit son impression, et la jeune femme continua sa
revue au milieu de l'admiration des badauds.

Andr vint le soir, et Niko, et Wueler, et une quantit d'autres; on
causa d'une faon brillante, comme  l'ordinaire, plus qu' l'ordinaire.
Raffalle, trs en beaut, tmoigna au peintre des attentions plus
marques: n'tait-ce pas tout  fait naturel, puisqu'il tait
prsentement  la mode?

On se spara sur le tard; Niko voulut reconduire  pied jusque chez lui
Wueler, qu'il n'aimait point, et requit Andr pour l'accompagner.

Le gros homme se montra ravi de l'aubaine, et pendant le court trajet ne
cessa de louer le talent du peintre.

--Vous pouvez aspirer  tout, monsieur, lui dit-il; bientt je ne serai
plus assez riche pour vous acheter de la peinture.

Andr protestait, le millionnaire insista.

--D'ailleurs, dit-il, je vais vendre ma galerie; j'ai beaucoup aim les
tableaux, c'tait un got d'homme sdentaire. J'ai eu le malheur de
perdre ma femme il y a peu de mois; quelques semaines auparavant, ma
fille s'tait marie; je n'ai plus de raisons pour habiter uniquement
Paris; j'irai un peu partout... je serai un Parisien intermittent.

Il tait devant sa porte; il serra la main aux jeunes gens et rentra
chez lui.

Quand ils eurent march quelques instants, Andr fit le mouvement d'un
homme qni se rveille brusquement.

--Tu ne crains donc plus l'air du soir? dit-il  Niko.

--Presque plus. Je vais beaucoup mieux, tu le vois. Nous causerons de
cela un de ces jours. coute, Andr, j'ai quelque cbose  te dire. Il
faut quitter Paris pendant un peu de temps.

--Pourquoi?

--Tu le sais bien... On m'a demand ce matin si tu consentirais  faire
le portrait de deux jeunes garons, deux jumeaux de quatorze ans, les
plus beaux enfants qui se puissent voir. J'ai dit oui.

Andr allait le remercier; il continua sans vouloir l'entendre.

--C'est en province; il faut y aller tout de suite; c'est une surprise
qu'on veut faire pour une date fixe d'avance. Tu partiras aprs-demain,
et tu resteras l-bas trois, quatre semaines... enfin le temps
ncessaire. Les deux enfants sur la mme toile, grandeur demi-nature. Tu
as compris?

--Oui. O cela?

--En Vende. Impossible de revenir  Paris avant que ce soit fini.

--Je refuse, dit Andr.

Mltis ne sourcilla pas.

--Tu iras, rpliqua-t-il tranquillement. Trois ou quatre semaines ne
sont rien, et pendant ce temps-l, bien des choses s'arrangeront. Et
puis, tu reviendras les mains pleines d'argent. Ce sera trs bien pay.

--Combien?

--Six mille francs.

Andr se tut. Au bout d'un instant:

--Je ne peux pas partir si Raffalle me dit de rester. Ma prsence peut
tre ncessaire ici.

--Pourquoi faire?

--Pour la dfendre.

Niko secoua gravement la tte.

--Tu n'as pas  la dfendre; ce serait l'accuser et t'accuser. Laisse-la
s'arranger toute seule, elle est fine et forte... plus fine et plus
forte que toi... et que moi...

--Parbleu, tu ne l'aimes pas! fit Andr avec clat.

--Je l'avoue, je ne l'aime pas. Mais qu'est-ce que a fait? Parlons
d'autre chose: combien veux-tu vendre ton tableau?

--Je ne sais pas...

--Mettons douze mille francs... Il vaut plus que cela, mais il est
grand, et pas facile  caser. Tu iras demain l'inscrire au secrtariat.
N'oublie pas. Nous irons ensemble, si tu veux.

Andr s'emporta.

--Je ne suis pas un enfant.

--Tu es bien pis que cela. Tu es un homme en puissance de femme. Il faut
sauver l'honneur, Andr!

L'artiste ne dit plus rien, ils regagnrent l'atelier en marchant plus
vite.

--Si Raffalle me demande de rester, fit Heurtey en s'arrtant, je
resterai.

--Oui! Eh bien... soit. Si elle te dit de rester, tu resteras, rpliqua
Niko. A demain.

Sur cette rponse nigmatique, il s'loigna.

Le lendemain, Andr se prsenta chez Mlle Solvi un peu aprs djeuner et
demanda  tre reu. Mademoiselle tait dans le fumoir. Sur l'air tonn
du visiteur, le domestique lui fit traverser le vestibule, ouvrit une
porte et le laissa sur le seuil d'une vaste pice o les murs neufs,
encore revtus de pltre, encadraient une large baie vitre, ouverte au
nord.

--Ah! c'est vous? fit Raffalle en venant  lui avec un empressement un
peu artificiel. Vous me prenez en flagrant dlit de construction.

--Vous faites btir? dit Andr surpris.

--Oui. Il n'y avait pas de fumoir ici, et c'tait incommode. J'ai pris
ceci sur le jardin, o personne ne va jamais. Quand ce sera arrang, ce
sera trs gentil... Au besoin, cela ferait un atelier. Le jour est
excellent.

Andr ne dit rien; l'invite tait par trop vidente, et il se sentit
gn.

--Eh bien, messieurs, c'est convenu, fit la jeune femme en s'adressant 
deux hommes rests en conciliabule auprs de la grande chemine Henri II
qui faisait le fond du soi-disant fumoir. Vous avez vos indications.

Elle passa devant et rentra dans le salon, suivie d'Andr. La porte se
ferma sur eux, contrairement aux anciennes habitudes; elle indiqua une
chaise  Andr et s'assit sur un grand pouf, en face de lui; lgrement
penche en avant, elle l'tudiait, pendant que son visage  elle tait 
contre-jour.

--Eh bien, fit-elle, vous tes content?

A cette question, Andr perdit tout le calme factice dont il s'tait
arm.

--Raffalle, dit-il, on vous a reconnue!

Avec un petit mouvement d'orgueil plein d'irritante saveur:

--Je suis donc bien belle? fit la jeune femme.

--Plus que vous ne le croyez, car je n'ai pu vous rendre telle que vous
tes; mais on vous a reconnue... C'est un danger.

--S'il me plat de le braver? dit-elle en relevant firement la tte.

Il fut bless qu'elle n'et pas song  lui.

--Le danger n'est pas pour vous seule, et vous semblez d'ailleurs ne pas
y attacher d'importance, rpondit-il. Il est surtout pour moi.

Elle leva les sourcils d'un air si candidement tonn, qu'il se crut
oblig de lui expliquer la situation. Pendant qu'il parlait, le sang lui
montait au visage, empourprant ses joues et son front.

--Pauvre Andr! fit-elle quand il s'arrta. Et vous faites attention 
ces choses-l?

--J'en conviens! rpliqua durement Andr. C'est la premire fois, je n'y
suis pas habitu!

Elle sut s'empcher de tressaillir; lentement elle releva la tte et le
regarda. Il boudait et n'avait videmment mis aucune intention dans sa
rponse.

--Ah! dit-elle, si vous saviez comme il faut mpriser les propos! Mais
je vous aime, Andr, prcisment parce que vous avez une me trop droite
pour tolrer l'ombre du doute. Et que comptez-vous faire?

Il lui raconta les projets de Mltis; contrairement  ce qu'il
attendait, elle ne fit aucune objection; elle coutait avec une
attention profonde, cherchant  pntrer des dessous de pense qu'elle
souponnait et qui n'existaient pas.

--Cela vous est gal que je m'en aille? dit Andr au bout d'un instant
en se levant.

--gal? Non, certes! Mais je crois qu'il a raison. Une absence en ce
moment serait peut-tre trs utile.

--Ce n'est pas tout, fit-il, agac, vex de ne pas se voir retenir; il
faut bien que je quitte mon atelier pour retourner  l'ancien.

--Oh! fit-elle d'un ton apitoy. Et pourquoi?

--Parce qu'il faut que je sois pauvre, rpliqua Andr avec une sorte de
rage intrieure; il faut que tout le monde sache que vous ne m'avez pas
donn d'argent...

--Oh! rpta Raffalle avec une tendre indignation.

--Et aussi parce que je suis pauvre, en ralit. J'ai voulu avoir l'air
riche ou tout au moins  l'aise... je me suis endett... Ma mre paye
mes dettes... elle les paye hautement, ouvertement... Comprenez-vous?

Elle s'tait leve d'un air agit. S'approchant d'Andr, elle le prit
par le bras et posa d'une faon cline sa tte sur la poitrine du jeune
homme.

--Andr, dit-elle tout bas, ces dettes, c'est  cause de moi que vous
les avez faites, c'tait  moi...

Il se dgagea avec tant de violence, qu'elle faillit tomber. Il la
retint, mais la laissa aller aussitt.

--Vous n'y songez pas! fit-il avec un accent de colre qui fit peur 
Raffalle.

--Pardonnez-moi, dit-elle en joignant les mains, pendant que de vraies
larmes, larmes sincres de frayeur et de chagrin, coulaient lentement
sur ses joues. Je vous aime tant que j'ai parl sans penser... Vous avez
raison... on n'accepte que de sa mre... ou de sa femme...

Ils restrent muets tous deux et tte basse, lui, honteux de l'avoir
brusque; elle, vaincue et humilie. Ce fut lui qui parla le premier.

--Je t'adore! dit-il en la prenant dans ses bras; ne dis plus jamais
rien de semblable, n'est-ce pas? Si tu savais ce que j'ai souffert
hier!... Je voulais tuer quelqu'un, n'importe qui... Tu ne m'en parleras
plus?

--Plus jamais, dit-elle. Mais si tu savais, toi, combien c'est cruel de
ne pouvoir rien faire pour l'tre qu'on aime le plus au monde!

Il l'embrassa follement, puis s'carta, les yeux pleins d'eau, la gorge
pleine d'amertume.

--Mltis a raison, fit-elle humblement. Il faut que tu t'en ailles,
pour quelque temps au moins... Et que tu reviennes avec l'argent gagn,
tout le monde saura o. Donne-moi des dtails?

Ils reprirent leurs siges et causrent amicalement de l'avenir. Andr
reviendrait aux approches du Grand Prix, ou mieux, un peu aprs, au
moment de la clture du Salon; tout serait oubli, ils pourraient s'en
aller ensemble n'importe o...

--Alors, dit Andr, nous nous reverrons encore avant mon dpart... cette
nuit... ou demain...

Raffalle prit un air dsol.

--Ce soir... demain... Impossible! toutes mes heures sont prises...

--Pas la nuit! fit brutalement Andr.

--J'ai du monde  dner, puis-je savoir quand ils s'en iront? Demain...
peut-tre. Attends-moi demain soir vers neuf heures, chez toi... Je ne
promets rien... mais je tcherai... et maintenant va-t'en!

Le lendemain soir,  neuf heures et demie, au moment o Andr, furieux,
dsesprait de la voir, Raffalle entra emmitoufle dans une dentelle
noire, souriante, belle, dsirable, irritante...

Et Andr partit le jour suivant, plus ensorcel que jamais.




                                XXIX


Comme elle l'avait dit, Mme Heurtey fut prte  payer les cranciers
d'Andr au bout d'une dizaine de jours; cette crmonie s'accomplit sous
la prsidence de Mltis, qui tremblait par instants en voyant les
lvres de la vieille femme se comprimer avec un mpris par trop vident.

La note du fleuriste lui causa une des plus violentes motions de sa
vie, ainsi qu'il l'avoua plus tard; Mme Heurtey semblait rendre
responsable des fautes d'Andr, ou tout au moins complice de Raffalle,
celui qui vendait aux jeunes gens des fleurs si horriblement chres,
pour les offrir  des femmes aussi peu respectables.

Cette liquidation spciale se termina pourtant sans paroles, comme les
autres, et Niko recouvra son calme. Pour se donner un repos bien mrit,
quand tout fut fini, il s'allongea  demi sur le canap du salon, en
poussant un soupir de satisfaction.

liette le regardait avec une tendre compassion; que de peines
n'avait-il pas prises pour Andr, ce pauvre Niko, si faible, si las...
moins faible et moins las qu'autrefois, pourtant...

Depuis qu'il tait revenu, elle se prenait  esprer. La science fait
des miracles, dit-on; est-ce qu'elle en aurait fait un pour elle, cette
fois? Elle brlait d'interroger le cher malade; mais comment poser des
questions  un jeune homme sur l'tat de sa sant? A cette seule ide,
liette rougissait de toute sa peau fine et dlicate, en dtournant la
tte quoiqu'elle ft seule, comme si elle voulait se drober  elle-mme
le spectacle de sa propre confusion.

Pendant qu'il feignait de fermer les yeux, Mltis, sous ses longs cils,
la regardait tendrement. Sous l'apparente immobilit de ses traits, un
observateur plus fin qu'liette et vu courir de temps en temps les
frmissements d'un sourire contenu; il buvait avec dlices cette
sollicitude craintive, cette compassion virginale qui ne pouvait
s'exprimer que par le regard,--et encore lorsqu'elle se croyait sre
qu'il ne la voyait pas.

Le coeur de Mltis lui chantait ainsi une chanson dlicieuse pendant
que, Mme Heurtey vrifiait, lentement et  plusieurs reprises, les
factures acquittes qui reprsentaient  peu prs le tiers de son avoir.
Enfin, elle les runit dans une enveloppe et les posa sur la table, puis
leva les yeux sur l'ami de son fils.

--Vous tes fatigu, monsieur, lui dit-elle; je vous ai donn beaucoup
de mal...

--Mais non, chre madame! dit-il en ouvrant tout  fait les yeux. Je
suis fatigu, j'en conviens,--c'est par habitude, je crois... J'aime
beaucoup ce genre de travail.

Mme Heurtey le regarda avec un tel tonnement, qu'il se remit sur son
sant.

--Je veux dire, chre madame, reprit-il, que j'aime infiniment 
dbrouiller les affaires de mes amis...

--Et  leur rendre service, ajouta doucement liette, qui ne le
regardait plus.

--Quand je peux! et, dites-moi, chre madame, avez-vous pris quelque
dcision en ce qui vous concerne?

--Nous partons pour Cherbourg dans une quinzaine, dit lentement Mme
Heurtey. Cet appartement est lou pour juillet; j'ai pu me dbarrasser
de mon bail...

--Et moi de l'atelier d'Andr, interrompit Mltis; j'avais oubli de
vous le dire. J'ai trouv un Amricain qui le lui prend tout meubl et
qui paye comptant. Il va rentrer l dans une somme ronde... J'espre
bien qu'elle vous sera verse sur-le-champ.

--Il en sera ce que mon fils voudra, dit Mme Heurtey sans tmoigner
d'motion. Mon sacrifice est fait, mes dcisions sont arrtes... Nous
quittons Paris dans quinze jours...

--Pour revenir? fit Mltis avec un mouvement brusque qui fit
tressaillir liette.

--Je ne sais pas. Je ne forme point de projets pour l'avenir. Mes
meubles seront dans l'ancien atelier d'Andr, qui ne sert  rien, et,
pour l't, nous irons  Gruchy.

--Gruchy? O a? demanda Niko en ouvrant tout  fait les yeux.

--Prs de Cherbourg, un peu plus loin que Landemer.

--Landemer! s'cria le jeune homme en se mettant sur ses pieds. Vous
n'allez pas emmener cette enfant-l--pardon--Mlle liette  Landemer?
C'est plein de peintres et de littrateurs! Voil un endroit tranquille
pour vivre inconnu!

--Ce n'est pas  Landemer. C'est plus loin, et je vous rponds que l on
ne trouvera personne. Auguste Millet, qui tient auberge  Landemer, m'a
lou la maison o son frre Jean-Franois est n... Ce n'est pas
riche... mais c'est assez bon pour nous, en attendant.

Les lvres de Mme Heurtey se refermrent sur ces paroles, avec la
contraction douloureuse qui leur tait familire.

Mltis tait si agit qu'il fit deux fois le tour du petit salon, non
sans s'accrocher un peu  et l.

--Chre madame, dit-il en s'arrtant net, permettez  un ami vritable,
qui vous a donn des preuves de son attachement, de vous parler avec une
entire confiance. Vous voulez quitter Paris?

Mme Heurtey hocha affirmativement la tte, en le regardant fixement de
ses grands yeux svres brls par les larmes.

--Eh bien, vous avez tort. Il ne faut pas vous en aller; il ne faut pas
quitter Andr, il ne faut pas renoncer  la lutte. Andr est en pril,
vous le savez, plus qu'en pril de mort, car il y a des morts
glorieuses. Vous ne devez pas abandonner le drapeau.

Mme Heurtey marcha  lui et posa sa main maigre sur son bras.

--Monsieur, dit-elle, je ne puis pas. Chacun connat sa douleur et
mesure ses forces, n'est-ce pas? Je ne puis plus. Quand je vais dans la
rue et qu'on me regarde, il me semble que tout le monde connat
l'histoire; quand j'entends les crieurs de journaux, le soir, je crois
entendre le nom d'Andr Heurtey. Le scandale du jour... il me parait que
c'est celui-l. Je suis de province, moi, monsieur, je n'ai pas
l'habitude de ces choses-l. Il faut que je m'en aille d'ici, j'y
mourrais de honte.

--Voyons, madame Heurtey, fit Mltis trs affect, en lui prenant les
deux mains; vous tes une femme de coeur et de courage, et de bon sens!
Vous n'allez pas vous monter la tte comme cela! Je vous assure bien
qu' l'heure prsente, personne ne se souvient plus du petit incident
qui nous a tous mus. Si vous saviez comme dans cette bonne ville de
Paris tout s'vente promptement!

Elle resta incrdule.

--Ceux qui savent la chose ne l'oublient pas, monsieur. Et puis, tout le
monde et-il perdu l mmoire, je me souviens, moi! Je n'ose plus lever
les yeux, je n'ose plus donner mon nom dans un magasin, de peur qu'on me
regarde d'une certaine faon... Tenez, dans la maison, je n'ai rien dit
 personne; eh bien! tout le monde sait que j'ai pay les dettes de mon
fils. Ce matin, sur le pas de ma porte, la concierge parlait de lui avec
une femme qui demeure  ct; en me voyant, elles ont cess de
causer..., et moi, j'aurais voulu tre  cent pieds sous terre. Elle se
tut, accable. Mltis avait piti d'elle, en mme temps qu'une sorte
d'irritation l'envahissait.

--Dans nos provinces, monsieur, reprit-elle, on attache de l'importance
 ces choses-l: vous me dites qu'ici il n'en est pas de mme. Je n'en
sais rien, mais je vous crois, car vous tes un honnte homme. Mais je
me demande quels sont ceux qui ont raison. Peut-tre bien, quand on se
proccupe beaucoup des apparences, est-on plus prudent aussi, afin de ne
pas se donner de torts rels... Enfin, monsieur, je suis une vieille
femme et je ne puis plus me changer.

--De sorte, fit Mltis impatient, que vous reculez devant l'opinion de
votre concierge?

--De ma concierge? eh bien, oui, monsieur! Je n'avais jamais rougi
depuis ma jeunesse; jusqu'ici, je n'avais pleur que de chagrin... je
suis trop vieille pour faire l'apprentissage de la honte. Je ne peux
pas! Non! je ne peux pas!

--Je vous demande pardon, madame Heurtey, dit Mltis touch.

--Et cette enfant-l, monsieur, voudriez-vous qu'elle se fit un front
d'airain,  son ge? Cela ne se peut pas, vous le comprenez bien.

--Je le comprends, madame Heurtey. Mais, sans aller si loin, il
suffirait de dmnager. A Paris, on change de quartier, et c'est comme
si on allait dans une autre ville!

Mme Heurtey secoua lentement sa tte grise, coiffe de dentelles noires.

--Non, monsieur; mon parti est bien pris, dit-elle, vous n'y ferez rien.

--C'est malheureux, chre madame, voil tout ce que je puis vous dire.

Elle resta silencieuse un moment.

--Et puis, reprit-elle en baissant ta voix, si mon fils m'avait aide,
s'il avait fait ce que je lui demandais, c'et t bien diffrent:
j'aurais eu plus de courage.

Il ne rpondit pas; aprs un regard du ct d'liette, il tendit la main
 Mme Heurtey:

--Eh bien, alors, dit-il, je vous verrai encore avant votre dpart, et
ensuite... ensuite, j'irai vous voir.

--L-bas? fit liette en un cri d'oiseau surpris, qui la laissa toute
palpitante.

--Oui, l-bas. Le pre Millet trouvera bien un coin pour me loger, je
connais son auberge, j'y suis pass une fois en compagnie... Nous nous
retrouverons...

Il s'en alla, laissant dans l'me d'liette une sorte de sillon
lumineux.

Rentr chez lui, Mltis crivit  sa soeur Xandra une longue lettre
qu'il termina ainsi:

Nous sommes en plein gchis. J'ai cart Andr, mais il va me tomber
sur la tte d'un moment  l'autre, malgr toutes les recommandations que
j'ai faites  nos amis de prolonger son travail autant que possible. Mme
Heurtey abandonne la partie juste au moment o elle devrait s'y
cramponner. C'est une femme d'un esprit bien curieux: son me peut
l'emporter trs haut  un moment donn, mais les troitesses de son
ducation, peut-tre de sa nature, la ramnent  terre bientt; Mme
Heurtey, si j'ose le dire, est un ballon captif. J'ai grand besoin de
toi, ma soeur, pour allonger un peu sa corde et la promener dans
l'Empyre. Viens me retrouver ds que tu le pourras, et je te
promnerai, toi, dans des endroits trs jolis, que tu n'as jamais vus,
ni moi non plus.

Aprs avoir crit ces lignes, il s'arrta, les relut et ajouta:

C'est srieux, trs srieux; j'ai besoin de toi, viens.

Il cacheta sa lettre, la mit  la poste et s'en fut chez Mlle Solvi.

Raffalle tait de trs fcheuse humeur. Elle accueillit Mltis avec la
froide raillerie qui faisait d'elle un adversaire d'autant plus
redoutable, qu'tant femme, elle se savait  l'abri de certaines
ripostes par trop vives.

--Vous l'avez expdi en lieu sr, votre ami? dit-elle. Le sjour de
Paris est malsain pour lui, vous lui faites boire l'eau du Lth, dites,
Mltis?

--Je le voudrais, rpliqua le jeune homme sans s'mouvoir.

Elle le regarda longuement, mchamment; mais il supporta cet assaut avec
un flegme admirable; ses beaux yeux noirs profonds lancrent mme une
flche de raillerie qui amena une faible rougeur aux joues de Raffalle
sans qu'elle dtournt son regard.

--Alors, vous n'tes pas mort? reprit-elle.

--Hlas! non, mademoiselle!

--Ni ne mourrez.

--Peut-tre... plus tard... fit-il avec un geste lger de la main, qui
reculait cette ventualit jusqu' l'extrme infini.

--Vous y perdrez, Mltis! Vous ne pouvez pas vous figurer ce que vous y
perdrez! Les trois quarts de vos succs prs des femmes sont venus de ce
qu'on vous croyait prt  partir pour l'autre monde... et alors, a ne
tirait pas  consquence, pas beaucoup, du moins; mais si vous vous
obstinez  vivre, cela va changer les choses du tout au tout.

--On fait ce qu'on peut, dit Niko. Changer les choses? je le voudrais,
en ce qui vous concerne.

--Eh? fit-elle avec un brusque mouvement.

--Vous ne m'avez jamais aim: si vous pouviez prendre vos sentiments 
rebours...

Il reut sans sourciller l'clair de colre provoqu par sa rponse.

--Je vous l'avais dit jadis, reprit-elle.

--Quoi donc, chre amie?

--Que vous tiez un faux mourant.

Il approuva de la tte, comme s'il admirait cette sagacit.

--Figurez-vous, dit-il, que vous tes la premire personne qui s'en soit
aperue!

--Et la seconde, c'est vous?

--Non! La seconde, c'est un mdecin de Marseille, un homme trs fort!
horriblement fort!

--Ah! Et qu'est-ce qu'il vous a dit, cet homme trs fort?

--Que j'avais t tuberculeux... le vilain mot, n'est-ce pas, chre
amie? Cela rappelle les pommes de terre et une infinit d'autres
lgumes. J'ai donc t tuberculeux,  une poque dj loigne, et puis,
tout  coup, sans qu'on gche comment,--par l'effet probablement d'une
des vingt-deux mdications diverses dont on a fait l'exprience sur moi,
mes petits champignons, mes tubercules, puisqu'il faut les appeler par
leur nom, ont disparu!

--Et depuis ce temps-l, vous avez tout le temps fait semblant de
mourir, pour tre aim?

--Permettez: les chres petites vgtations dont je vous parlais ont
cess d'exister, mais je suis rest trs malade. a a un nom, cette
maladie-l; c'est une maladie principalement nerveuse, qui simule tous
ou presque tous les phnomnes de la phtisie. On savant aurait peut-tre
dcouvert la vrit; mais j'tais las des savants, je me croyais perdu,
et je ne voulais plus entendre parler de mdecine... J'ai une soeur qui
me prend au srieux: avant de m'emmener en gypte, elle a voulu en avoir
le coeur net, et m'a conduit chez cet homme fort dont je vous parlais.

--Et qu'est-ce qu'il a dit?

--Que je n'tais plus malade,--except parce que je le croyais! N'est-ce
pas surprenant?

Elle le regarda en plissant un peu les sourcils.

--Mltis, il ne faudrait pas vous y fier, dit-elle. Votre mdecin peut
s'tre tromp, ou vous avoir tromp. Vous n'avez pas l'air d'un homme
guri, mon cher. Vous tes maigre et ple, et pour vous dire toute la
vrit, je vous trouve bien mauvaise mine.

--Oh! fit-il d'un air dtach, je ne serai jamais lutteur  la foire de
Neuilly. Mais je puis vivre un bon nombre d'annes.

--Avec un petit rgime doux? riposta Raffalle.

--Mais oui, des oeufs au lait et de la gele de groseilles, pas
d'excitants...

--Sainte-Prine! je vois cela. Mes compliments, mon cher. Voil ce qu'on
appelle un sauvetage. Et on ne saura jamais le nom de l'homme obscur qui
a guri vos tubercules?

--Malheureusement! il s'ignore lui-mme.

--C'est une perte pour la science, en ce moment surtout o l'on fait une
guerre si acharne  ces pauvres microbes!

--Ils sont  plaindre, n'est-ce pas? fit Niko en souriant, les yeux
presque ferms.

--J'avoue que toutes mes sympathies sont pour eux. La partie n'est
vraiment pas gale.

--Je pensais bien que vous vous mettriez de leur ct! riposta le jeune
homme en se levant. Je partirai pour la campagne dans quelque temps, et
vous?

--Moi, fit-elle en le regardant bien en face, je ne dciderai rien avant
qu'Andr soit revenu; nous choisirons ensemble.

--Parfait, rpondit-il en inclinant lentement la tte.

Il lui en voulait de sa frocit non dguise, et l'ide qu'elle tenait
Andr dans ses griffes lui paraissait ce jour-l particulirement
odieuse. Sur le seuil de la porte, il se retourna sans effort, avec sa
souplesse de lvrier.

--A propos, dit-il, Wueler est donc parti?

--Elle se leva toute droite, frmissante, comme enveloppe d'un coup de
fouet, tellement l'outrage l'avait cingle.

--Non, rpondit-elle; il part,  ce qu'on dit, la semaine prochaine
seulement.

Ils se regardrent, les yeux dans les yeux, souriant tous deux d'un
mauvais sourire et se hassant mortellement.

--C'est ce que je croyais aussi, fit-il. Au revoir, chre mademoiselle.

Elle le salua d'un signe de tte, souriant toujours; quand il fut sorti,
elle s'approcha de la fentre et le suivit des yeux  travers les stores
de gaze brode.

--En voil un, pensa-t-elle, qui a eu tort de ne pas mourir!

Et la haine fit monter des taches livides au visage de Raffalle pendant
que Mltis, la tte haute, l'air satisfait, se sachant regard,
traversait le boulevard avec une dmarche lgante et paresseuse.




                                 XXX


Pendant quatre mortelles semaines, Andr avait rong son frein. Dans le
manoir de Vende o il recevait une hospitalit seigneuriale, devant ses
modles vraiment merveilleux, il se sentait dvor  toute minute par la
fivre de revoir sa matresse.

Ses portraits n'y gagnaient pas; tent par l'apparente facilit du
travail, il avait d'abord voulu faire une brillante bauche de ces deux
ttes charmantes et terminer en quinze jours. Mais l'artiste
consciencieux qui tait en lui s'tait refus  un tel march.

--Ce serait leur voler leur argent, s'tait-il dit.

Il avait alors travaill dur, serr, se mordant les lvres jusqu'au sang
dans son application concentre, et  mesure qu'une difficult
s'aplanissait devant lui, une autre surgissait.

Il s'aperut alors des progrs qu'il avait faits instinctivement. Il ne
se contentait plus, comme autrefois, de qualits lgantes et
superficielles; il voulait trouver la forme sous la couleur; il ne
comprenait plus que jadis il et pu excuter avec tant de facilit, au
petit bonheur, comme il le disait, des portraits dont aujourd'hui il
aurait peut-tre honte, s'il les revoyait. Andr tait entr dans la
priode ingrate o l'artiste, fatigu d'un grand effort prcdent, a
perdu la facilit premire et n'a pas encore acquis l'exprience
matrielle qui la remplacera, accompagne alors de qualits suprieures.

Entre la difficult du travail et son dsir fou de s'en aller, il
passait de mauvaises journes et des nuits pires. Deux fois il
tlgraphia  Raffalle: Je viens demain passer douze heures  Paris,
et deux fois elle lui rpondit: Impossible.

Vainement dans ses lettres il la pressa de lui expliquer pourquoi
c'tait impossible, il n'obtint d'elle aucun claircissement. Les
lettres de Mlle Solvi avaient pour caractre distinctif d'tre
absolument banales et insignifiantes: c'taient les billets courants
qu'une femme aimable et bien leve peut adresser  un homme du mme
monde sous un prtexte quelconque.

Il tait prt  partir, bravant toute dfense, lorsqu'il apprit par un
tlgramme de Mltis, et le lendemain par les journaux, que son tableau
venait d'obtenir une seconde mdaille.

Il avait espr la premire, et le coup porta assez rudement sur son
amour-propre. Mais les exhortations de son ami et un peu de rflexion le
ramenrent  une plus juste notion des choses. Ce qu'il avait souhait
et t une faveur presque sans exemple; ce qu'il avait obtenu tait
dj une marque de distinction particulire, puisqu'il recevait une
seconde mdaille sans avoir encore obtenu autre chose qu'une mention
honorable, trois ou quatre annes auparavant.

Une lettre de sa mre lui apporta des consolations dans un autre ordre
d'ides.

Mme Heurtey ressentait profondment l'honneur fait  son fils; dans son
esprit un peu troit, la mdaille effaait le fcheux effet du scandale;
il lui tait impossible de ne pas tablir de corrlation entre la
rcompense accorde  l'artiste et la valeur morale de celui-ci. Andr
se trouvait donc rhabilit en quelque sorte aux yeux de sa mre.

Elle ne le lui disait pas d'une faon explicite; mais il la connaissait
assez pour sentir qu'elle lui pardonnait beaucoup. A travers la froideur
des lignes, o les fautes d'orthographe ne manquaient pas dans
l'criture maladroite, il lisait un sentiment d'orgueil maternel dont
elle l'avait dshabitu en ces temps derniers.

--Ma pauvre maman! se dit Andr en regardant d'un oeil trouble le papier
bleutre et peu lgant, elle a donc eu un moment de vraie joie! Mon
Dieu! qu'il nous et t facile de nous rjouir ensemble, si...

Il ne s'embarrassa point de savoir si c'tait par la faute de Mme
Heurtey ou par la sienne que leurs joies ne se touchaient que de loin;
un soupir de regret trs sincre et trs long acheva sa pense sans
l'expliquer.

Sous l'influence d'un sentiment de droiture dont il ne se rendait pas
compte, Andr prit alors une grande rsolution: ne plus songer 
esquiver sa tche ou  l'accomplir  peu prs, mais se mettre au travail
avec nergie, et, comme il le disait non sans un reste de dpit, gagner
enfin son argent.

Le rsultat ne se fit pas attendre: au bout de quarante-huit heures,
l'artiste tait ressaisi par l'art, et les portraits marchaient 
merveille. En une douzaine de jours il eut termin, et put accepter sans
rougir, avec le payement convenu, les loges des chtelains enchants.

Le coeur lui sautait dans la poitrine, tout son tre frmissait
d'impatience, quand il se laissa tomber sur les coussins du compartiment
o, heureusement, il se trouvait seul. Dans son portefeuille, il avait
la rponse que Raffalle avait faite  l'annonce de son dpart: A neuf
heures, le seize juin, une tasse de th.

Elle ne se compromettait gure.

Une nuit en wagon fut bientt passe. Au matin, Andr sentit sonner sous
son pied l'asphalte de Paris, qui jamais ne lui avait sembl si
moelleux. Il courut d'abord chez lui, au boulevard Malesherbes, dans
l'atelier qui allait cesser de lui appartenir. Cette pense ne lui
inspira aucune mlancolie; il sentait dans la poche de son veston le
portefeuille qui renfermait les six jolis billets bleus reus la veille,
et vraiment gagns; l'avenir lui apparaissait couleur de rose.

L'heure tait trs matinale; il se jeta sur son lit et s'endormit.

Vers midi, le timbre de la porte le rveilla; c'tait Mltis.

En quelques mots Andr fut mis au courant des vnements du jour. Mme
Heurtey tait installe au hameau de Gruchy, dans la maison natale de
J.-F. Millet; les cranciers taient pays, bien entendu; le Salon
fermait le soir mme.

--C'est aujourd'hui le 15, tu sais, expliqua Niko. Le 15 juin.

--Tiens, c'est vrai! Je vais aller voir mon tableau! s'cria Andr.

--Tu feras d'autant mieux qu'il est vendu, rpliqua son ami, en laissant
filtrer par les fentes de ses yeux la joie qu'il ressentait de la bonne
nouvelle.

--Vendu!

Andr ne sut pas au premier moment s'il tait content ou fch.

--Vendu; douze mille francs. C'est superbe, Andr! Si tu savais comme je
suis content!

--Enfin, murmura le peintre un peu dcontenanc, e pourrai peut-tre le
racheter plus tard, dans quelque vente...

--N'y compte pas trop. C'est pour l'Amrique, je crois. C'est Stopy qui
l'a achet.

--Les tableaux reviennent, mme d'Amrique! rpliqua Andr. Stopy? Qui
a?

--Un agent d'affaires. Tu trouveras tes douze mille francs au
secrtariat. Tu n'es pas content?

--Si... fit Andr. Que veux-tu, il y a de ma vie dans cette toile-l,
beaucoup de ma vie... Cela me fait quelque chose de savoir que je ne la
verrai plus.

--C'est un des inconvnients de la gloire, dit affectueusement Mltis;
tu t'y feras! Te voil riche. C'est pour Mme Heurtey, cet argent-l?

--Ou...i, fit lentement le jeune homme. Ah! tu sais, les portraits m'ont
t pays. Tiens, prends cinq mille francs pour maman... J'en garde
mille pour moi.

Il lui tendit les billets de banque. Mltis lut une amre pense dans
ses yeux.

--Oh! se dit-il, tu auras beau faire, Raffalle ne mangera pas tout! Je
saurai bien te dvaliser demain, de faon ou d'autre! Viens djeuner,
dit-il tout haut, je t'invite chez Marguerie. Et puis, nous irons aux
Champs-Elyses.

Us djeunrent ensemble dans le restaurant des boulevards; Andr se
grisait de la vue des passants, du roulement des voitures, de tous les
bruits et les mouvements qui forment la vie de Paris. Aprs un assez
long sjour  la campagne, il savourait avec une joie fbrile l'harmonie
un peu tourmente des costumes de femmes, l'accent exotique des milliers
de visiteurs attirs par l'Exposition, et tout ce qui faisait du moment
prsent une chose absolument trangre  son existence de la veille.

Les heures s'coulrent ainsi dans une flnerie exquise. Andr ne se
pressait pas; il craignait plutt de se trouver seul avec lui-mme avant
d'avoir atteint l'heure de son rendez-vous, dont la pense lui faisait
courir sur les paules des frissons aigus.

Comme ils quittaient le restaurant, vers trois heures, Mltis se vit
hl par un ami. Aprs un bref entretien, il revint  Heurtey.

--On a absolument besoin de moi, lui dit-il; c'est une affaire urgente,
et l'on me cherchait depuis deux heures. Il faut que tu t'arranges pour
aller seul aux Champs-Elyses. Nous nous retrouverons chez Ledoyen vers
sept heures.

--Certainement, rpondit Andr, va; ne t'inquite pas de moi.

Mltis resta indcis; pour mille raisons, il redoutait de livrer son
ami  lui-mme. Cependant, si bonne garde qu'il pt faire, il se savait
impuissant  empcher certaines choses. De plus, sa prsence tait
vraiment requise ailleurs; il se dcida.

--A tantt, fit-il en serrant la main d'Andr.

Celui-ci fut tout tonn et comme tourdi de se voir seul. Le boulevard
Bonne-Nouvelle tait  cette heure encombr d'une foule bariole,
parlant haut, gesticulant  tort et  travers; les voitures allaient
vite, toutes se dirigeant vers le Champ de Mars, en ce temps
d'Exposition universelle. Andr ne trouvait autour de lui rien qui le
rattacht  sa vie ordinaire.

Il descendit lentement,  la fois ennuy et amus par le mouvement qui
l'entourait; il prenait un plaisir de badaud  constater l'ordre bien
connu des magasins sur le boulevard et  s'assurer que pendant sa courte
absence rien n'avait subi de bouleversements par trop considrables.

A la hauteur des Varits, il fut arrt par un petit homme d'un blond
effac, vtu d'un pardessus gris clair, dont toute la personne plotte
et pour ainsi dire neutre semblait prte  disparatre dans le premier
nuage de poussire.

--Heurtey? fit-il, Andr Heurtey? Vous voil revenu? Tous mes
compliments, mon cher.

--Pour la mdaille? Je vous remercie, Valory.

--Pour la mdaille, oh! oui, certainement. Mais ce n'est pas  la
mdaille que je pensais en ce moment.

--Quoi donc? fit Andr d'un air bon prince.

Il rapportait de l'argent, il allait en recevoir d'autre, il se sentait
en veine de bienveillance.

Valory prit un air mystrieux en clignant de l'oeil.

--Parbleu, dit-il, ce sont vos affaires, mais un homme comme vous...
Elles sont un peu aussi celles du public.

--Je ne sais pas de quoi vous me parlez, dit Andr lgrement agac.

--Faites donc le malin! De votre mariage! Et je rpte avec plus de
chaleur: Mon compliment, mon cher.

Une famille de provinciaux qui tenait  ne pas te disjoindre leur donna
une si violente pousse qu'ils furent jets  quelques pas l'un de
l'autre. Andr vit l'homme au paletot gris clair s'loigner en lui
adressant un petit geste amical qui le complimentait encore.

--Quel imbcile! se dit-il en haussant les paules. Dieu sait ce qu'il
aura bien pu se fourrer en tte!

Tout au fond de lui-mme, cependant, il ressentait une certaine
inquitude; regardant de ct et d'autre, il pressa le pas. Devant le
caf de Sude, il avisa un de ses meilleurs amis, jeune littrateur  la
mode, dont les faons correctes taient trs apprcies dans le monde;
cette fois, ce fut lui qui s'arrta.

--Julien! quelle bonne aubaine!

L'autre le regarda comme s'il ne le reconnaissait pas, puis, avec un
geste tudi, le salua gravement.

--Vous, Heurtey! Vous voil, triomphateur!

--- Triomphateur, pas tant que cela! Enfin, me voil, c'est un fait.
Quoi de neuf, ici-bas?

--C'est vous qui le demandez? Vous tes trs fort! Moi qui comptais me
renseigner auprs de vous!

--Moi? J'arrive de province, et quelle province! On y a le Figaro deux
heures plus tard qu' Rome.

--Aussi n'ai-je point  vous parler du Figaro. Tous mes compliments, mon
cher.

Ils se serrrent la main avec une effusion tempre par la froideur de
gens comme il faut.

--Pour ma mdaille? fit Andr aprs un trs court silence.

--Non, votre mariage. C'est une personne d'une beaut hors de pair.

--Qui? fit Andr en plissant.

--Votre fiance, Mlle Solvi.

--Ma fiance, balbutia Andr qui crut avoir reu un coup dans les
jambes.

L'nergie lui revint tout  coup.

--Vous avez t victime d'une mystification, dit-il d'un ton bref. Je ne
me marie point.

--Ah! c'est fcheux! Belle personne, trs belle personne, et grande
fortune.

--Trop grande, fit le jeune peintre schement. Qui diable a pu vous
conter ces sornettes?

--Tout le monde. C'est un bruit qui a couru comme cela, un soir...
Alors, vous ne l'pousez pas?

--Voyons, mon cher, dit Andr avec une sorte de violence contenue, je
suis parti dans les premiers jours de mai pour la Vende, dans un coin
de pays dlicieux, mais o les routes sont encore  l'tat de projet;
j'y ai pass cinq semaines et demie, je suis arriv ce matin. Ai-je
l'air d'un homme qui pouse?

--Ma foi, non! rpondit le littrateur aprs avoir scrut attentivement
le visage d'Andr. Alors, c'est une plaisanterie?

--Et mauvaise, je vous en rponds! Si je tenais celui qui l'a
invente...

--Pourquoi? fit innocemment Julien sans quitter des yeux ceux du jeune
homme.

--Parce que je n'aime pas qu'on me plaisante, rpondit Andr d'une voix
sourde.

--La plaisanterie n'a rien de dsagrable, reprit l'autre lentement.
C'est une bien belle personne, un peu excentrique; mais aux artistes, on
passe des fantaisies...

--Je veux qu'on ne me passe rien! dit Andr. Julien, vous tes mon ami,
soyez franc, que vous a-t-on dit?

Il tait ple, ses lvres tremblaient lgrement. Julien lui prit te
bras, et ils descendirent lentement du ct de la Madeleine.

--On dit que vous pousez Mlle Solvi, voil tout.

--Et l'on m'approuve?

Julien hsita.

--En toute chose, dit-il, vous savez combien les avis sont mls.

--Mais vous, vous m'approuveriez?

Julien eut grande envie de ne pas rpondre. Une certaine curiosit
psychologique le poussa  continuer.

--Je ne puis vous donner mon opinion dans de telles conditions, dit-il.
Vous m'en voudriez peut-tre mortellement demain de vous avoir
aujourd'hui soit blm, soit approuv. Je ne connais pas assez vos
sentiments intimes.

Andr se dgagea du bras de son ami, au risque de heurter violemment les
passants.

--Je vous donne ma parole d'honneur, dit-il entre ses dents serres,
qu' l'heure o nous voici, je n'ai pas song une minute  pouser la
personne dont vous parlez.

Le visage de Julien s'claira, et il reprit de lui-mme avec vivacit le
bras d'Andr.

--En ee cas, mon cher ami, dit-il, je puis parler plus  l'aise. Eh
bien, ne l'pousez pas.

Andr tressaillit, mais fit bon visage.

--Il y aurait donc quelque chose  dire contre ce mariage? fit-il d'un
ton presque calme.

--Eh! mon Dieu! on ne sait pas... Voyez-vous, mon cher, il y a des
femmes qui sont comme des oeuvres de matres, uniques et sans prix... un
particulier ne doit pas les avoir dans sa galerie; ce sont des tableaux
de muse... Cela vous fait trop d'envieux, et puis, il y a les voleurs;
il y a aussi ceux qui prtendent que le tableau est faux... Quand on se
marie, Heurtey, on pouse une jeune fille qu'on prend chez sa maman.

--Dites la vrit, Julien, reprit Andr. On prte des aventures ... 
cette belle personne.

Il feignit de sourire en regardant droit devant lui, le coeur
horriblement serr. Son ami fit un geste vasif.

--Vous pouvez parler sans crainte, continua le malheureux; j'ai bien
entendu quelques mots en l'air... mais, vous savez, ce sont de ces
paroles sans valeur, qu'on dit au hasard...

Julien sentait frmir le bras qu'il serrait, il ne doutait pas qu'Andr
ne ft l'amant de Raffalle; son scalpel de psychologue lui tomba des
mains, car il devinait une horrible souffrance.

--C'est ce que j'ai entendu aussi, dit-il. Mais puisque vous ne
l'pousez pas, qu'importe! Quand vous voudrez vous marier, Heurtey, je
connais des jeunes filles divines, et bien dotes, et qui feront des
petites femmes dlicieuses... J'ai une tante qui en runit parfois
jusqu' vingt... et des noms qu'un homme serait fier d'ajouter au
sien... Croyez-moi, mariez-vous dans le monde, et pas avant deux ou
trois ans. Il lui donna une poigne de main chaude et rapide et le
quitta brusquement.

Andr passa la main sur son front, il avait le vertige. La place de
l'Opra ouvrait devant lui un entrecroisement de voitures affoles qui
lui fit l'effet d'un Malstroem. Sans oser s'y plonger, il rebroussa
chemin. Il voulait voir du monde  prsent, rencontrer des amis ou
simplement des connaissances et les faire causer. Il finirait bien par
savoir... Quoi?

Sans se le demander, il plongea dans le torrent, cherchant des visages
connus.

Il en rencontra. Devant Tortoni, un joli garon, maigre et fris, lui
secoua la main en lui souhaitant une chaleureuse bienvenue, mle d'on
ne sait quelle indchiffrable ironie.

--Dis donc, Heurtey, prte-moi cinq louis, dit-il; tu vas tre si riche!
tu pouses des millions, tu peux bien faire a pour un camarade dans la
dche!

--Je n'pouse personne, rpliqua Andr. Tiens, voil un louis, et
raconte-le  tout le monde.

De celui-l, il ne voulait rien savoir; l'eau de cette coupe tait trop
trouble pour tancher sa soif.

Il n'alla pas loin sans trouver  qui parler. Le temps avait march,
dj l'on prenait l'absinthe aux tables des cafs, dans la poussire
dore qui voltigeait doucement sous les arbres. Il rencontra des
camarades qu'il interrogea et qui se drobrent, d'autres qui lui dirent
tout ce qu'ils savaient, et peut-tre davantage.

On lui nomma Wueler dans le prsent; dans le pass, un prince oriental
qui avait quitt Paris, un diplomate tranger rappel dans sa patrie.
Tous partis, tous disparus, et Wueler le dernier, depuis huit jours
seulement.

Andr coutait; on ne lui demandait pas de rpondre. Les bons petits
camarades taient trop contents de pouvoir bcher une femme qui
n'avait jamais fait attention  eux. Ils devinaient qu'Andr souffrait
le martyre, et cette pense n'tait pas pour leur dplaire. Ils
pouvaient en prendre  leur aise, d'ailleurs: le mystre qui entourait
la liaison du peintre ne leur tait-il pas garant de l'impunit?

Qui avait mis ces bruits de mariage en circulation. On ne savait pas.
Cependant, en cherchant bien sa mmoire, quelqu'un se rappelait que ce
devait tre Wueler qui en avait parl le premier. Andr clata de rire,
tant l'ide lui sembla drle.

Il tremblait pourtant de rage intrieure, tout en riant. Il remercia
l'officieux et s'chappa par une rue latrale. Sur le boulevard
Haussmann, il s'arrta et regarda autour de lui.

Il devait tre tard, dj: en effet, un cadran pneumatique marquait sept
heures et demie. Il avait manqu son rendez-vous avec Mltis. O le
retrouver maintenant?

Andr sentit qu'il lui serait impossible d'aborder son ami avant d'avoir
vu Raffalle.

De cet aprs-midi pass  faire la sinistre enqute, il lui restait
comme une odeur de boue aux mains; il tait honteux de lui-mme, coeur
des autres, et son dsir de courir vers sa matresse en tait tout
effarouch.

Se contraignant  la rflexion, il entra d'ans un caf aux environs de
l'Opra et se fit servir une boisson amricaine. Qu'allait-il faire? que
dirait-il?

Tout  coup l'amour d'Andr se dressa devant lui avec de grandes ailes
sombres, comme les gnies que l'on voit sur les tombeaux, et le regarda
d'un air de reproche amer.

Il avait cru  ces choses... pas cru... non, mais il les avait entendues
sans s'indigner contre les calomniateurs! Et qui taient-ils, ceux qui
parlaient? Leur vie tait-elle donc tellement  l'preuve des
investigations qu'ils pussent se permettre de fouiller dans celle des
autres? C'est bien facile de calomnier, alors que nulle preuve n'est
demande ni produite! Ne l'avait-on pas calomni lui-mme? N'avait-on
pas dit que Raffalle se ruinait pour lui? Il n'tait pas malais de
dire qu'elle s'tait enrichie par la honte: l'un tait digne de l'autre.
Voil ce qu'on gagne  tre plus haut plac que la multitude!

Il irait droit  Raffalle et lui raconterait ce qu'il avait entendu.
Sans doute les bruits de mariage arrivaient trs mal  propos, au moment
o sa mre venait de payer ses dettes; cela les obligerait  redoubler
de prudence, mais on s'arrangerait...

Une dent impitoyable mordit  mme le coeur d'Andr, avec une telle
force, qu'il en sursauta. Et si c'tait vrai, ce qu'on avait dit?

La morsure s'largit si rapidement qu'il vit combien la place lui avait
t prpare.

Oui, il avait dout, et depuis longtemps. Lorsque Niko lui avait dit que
Raffalle ne le retiendrait pas... lorsqu'elle avait paru inquite et
gne aprs l'achvement du tableau. N'tait-ce pas alors que Wueler
tait revenu?

Et en remontant plus haut, beaucoup plus haut, dans ses souvenirs, il
retrouvait d'autres moments, des clairs de perception o il avait
ressenti une fine piqre de jalousie...

--Il faut que j'en aie le coeur net, se dit-il avec une sorte de rage.
Elle me dira la vrit cote que cote!

Il s'en alla chez lui d'un pas rapide. Sa tte brlait, le sang lui
battait dans les tempes; en arrivant  son atelier, il s'aperut qu'il
tait hors d'tat de parler. Pendant la marche force qu'il venait de
faire, il avait tourn et retourn les mauvaises penses dans son
esprit, comme on fait la nuit aux heures d'insomnie, et s'tait mont
par degrs jusqu' l'extrme fureur.

--Cela n'a pas de raison! pensa-t-il. Je ne sais pas pourquoi je me mets
dans des tats pareils!

Il fit sa toilette mthodiquement, perdant exprs du temps pour
dsorienter son impatience. Toute cette sagesse fut inutile: une minute
avant neuf heures il sonnait  la porte de Raffalle.

Les volets taient ferms; aucune lumire ne filtrait  travers leurs
joints; l'htel semblait sourd et muet. Cependant, la porte
s'entr'ouvrit, il la poussa doucement et la referma de mme.

Dans le peu de jour qui pntrait par l'imposte vitre, il aperut
Raffalle, vtue d'une sorte de sac aux mille plis flottants, couleur
cendre de rose. Debout au haut des trois marches de marbre, elle
l'attendait, un doigt sur sa bouche, les yeux souriants et le visage
nigmatique, comme une idole hindoue.

--Enfin! murmura-t-elle en un soupir lger. Andr franchit au vol les
trois marches et l'enlaa.

Elle laissa tomber sa tte sur l'paule du jeune homme, en dtournant un
peu le cou, les bras morts, les mains molles, vaincue.

--Nous sommes seuls, dit-elle pourtant en relevant la tte, tout seuls.
Est-ce bien ainsi?

--Ah! certes! rpondit-il avec un singulier soupir qui n'tait pas sans
un mlange de crainte.

Cet htel dsert, sans lumire dans le crpuscule gris et mourant d'une
longue soire d't, respirait un trange mystre. Tout y paraissait 
Andr plus vaste et plus lointain; une fine odeur exotique semblait
tapisser les murailles et pntrer jusque dans les vtements.

--Qu'y a-t-il de chang ici? demanda-t-il en respirant plus librement,
quand il se vit dans le salon clair par une toute petite lampe
d'argent place dans un coin.

--Chang? presque rien; quelques bibelots.

Il la suivit dans la chambre. Deux ou trois veilleuses roses y jetaient
une lumire suffisante pour qu'on pt voir les objets, sans en
distinguer les dtails.

--Andr! fit Raffalle en s'arrtant les mains jointes, dans une pose
presque hiratique, Andr, depuis si longtemps!

Tout son tre merveilleux semblait possd de la joie du revoir. Elle se
fondait devant lui comme dans une cassolette.

Et pourtant, il se sentait drout, dpays. Il jeta les yeux sur le lit
et s'aperut que ce n'tait plus le mme. Le grand lit Louis XVI,
correct et carr, tait remplac par une couche large et basse en laque
ajoure et dore; des broderies chinoises retombaient le long des
piliers sculpts, laissant briller  et l l'aile blanche d'un flamant
ou les pans de la robe d'or d'un bonze.

--Vous avez chang cela, au moins, fit Andr en indiquant le superbe
dcor qui emplissait tout le milieu de la chambre. J'aimais mieux
l'autre.

--J'en tais lasse, rpondit Raffalle; mais si vous le prfrez, nous
le ferons revenir.

Elle fit un imperceptible mouvement vers lui, comme une couleuvre qui
aurait gliss sur la mousse. Il s'assit sur une chaise, sans paratre le
remarquer.

--Je suis un peu mu, dit-il; il faut me le pardonner. Tantt, sur les
boulevards, on m'a dit une chose qui m'a boulevers...

Elle s'tait assise en face de lui, sur le pied du lit, tout attentive,
la tte leve pour mieux l'entendre; le bout de son pied, nu dans des
sandales, dpassait le bord de sa robe, elle le rentra.

--On m'a dit,--pas une personne, Raffalle, pas dix, mais tout le
monde,--que j'allais vous pouser.

Elle mit la tte un peu de ct.

--Ah! fit-elle gravement.

--Et je me demande, continua Andr, en sentant qu'il devenait nerveux,
mais sans pouvoir se retenir sur la pente, je me demande quel est celui
de mes ennemis qui a pu inventer cela!

--Vos ennemis, Andr? rpondit la jeune femme d'une voix douce. Pourquoi
vos ennemis?

--Pourquoi ceux-l? Vous le savez bien!

Elle secoua lentement la tte en le regardant avec inquitude... Non,
elle ne le savait pas.

--Parce que vous tes riche, absurdement riche, et que je n'ai pas un
sou qui m'appartienne. Cette raison-l suffirait.

--Il y en a donc une autre? fit Raffalle de sa voix musicale.

Les bonnes rsolutions d'Andr et son dsir infini de se montrer
correct, homme du monde,  la hauteur de la situation, furent culbuts,
rouls, emports comme les feuilles d'un arbre dans un tourbillon
d'orage.

Il se leva, marcha sur elle et la prit par le bras.

--Tu m'as dit, fit-il d'une voix touffe, que tu n'avais aim qu'un
homme avant moi, que celui-l tait mort, que tu ne lui devais rien, que
la fortune te venait de ton grand-pre... N'as-tu pas dit tout cela?

Le coeur de Raffalle frappait dans sa poitrine des coups si forts
qu'elle en tait tourdie.

--Pourvu qu'il ne les entende pas! pensait-elle. Tout haut elle
rpliqua:--Je l'ai dit.

--Eh bien, ils prtendent que ce n'est pas vrai; que tu n'avais pas un
sou, que ton grand-pre est mort dans la misre, et que ton argent te
vient...

--De mes amants? conclut-elle de sa voix douce,  peine un peu plus
rauque. Naturellement! On devait le dire!

--Et cela n'est pas?

--Ils ont bien dit que je m'tais ruine pour toi! L'un est aussi vrai
que l'autre.

Le coup portait si juste qu'Andr recula; ne s'tait-il pas prsent le
mme argument  lui-mme, une heure  peine auparavant?

Il passa la main sur ses yeux brlants.

--Pardonne-moi, dit-il  voix basse. Je suis fou de douleur et de colre
depuis tantt. Mais quand on m'a jet ce mariage  la figure, il m'a
sembl que je recevais un soufflet.

Elle se leva toute frmissante.

--Et qu'y aurait-il l d'injurieux? fit-elle en prcipitant ses paroles.
Je trouve, Andr, que vous me manquez singulirement de respect.

--Vous ne comprenez donc pas, s'cria Andr, qu'avec ce qu'on dit de
vous, ce mariage me marquerait d'infamie?

--Non! fit-elle brivement, non, je ne le comprends pas. Si vous
l'admettez, c'est que vous croyez aux calomnies, et alors, vraiment...

Elle battait nerveusement de son pied sur le tapis en dtournant la
tte.

La tempte tait venue; elle l'attendait, mais pas de cette violence.
Elle ne connaissait pas Andr; elle le croyait faible, mallable, sans
rsistance; elle avait cru qu'aprs quelques faons elle le tiendrait
dans sa main. Aussi avait-elle laiss les bruits lancs malicieusement
par Wueler s'accumuler et prendre corps, se contentant de sourire aux
allusions d'un de ces sourires qu'on peut interprter comme on veut. Et
maintenant, Andr se rvoltait pour tout de bon!

Elle l'aimait, absurdement et follement. Oui, elle voulait tre sa
femme! Oui, elle avait rv cette belle scne dans sa vie: l'entre
nuptiale dans l'glise pleine du chant des orgues, sous le voile de
tulle, dans les flots de la trane blanche charge de fleurs d'oranger.

Raffalle Solvi tait assez riche pour ne rien se refuser; est-ce qu'on
n'a pas tout avec de l'argent? Elle voulait avoir cela aussi.

Mais avec tout autre qu'Andr, le dcor n'tait plus que menterie, le
pain se changeait en cendre, la fte nuptiale devenait une mascarade.
Elle l'aimait, elle l'aurait  elle, au grand jour, sans mystre ni
cachotteries; elle voulait tre appele madame, et considre,--mais
elle voulait surtout tre appele Mme Andr Heurtey.

--Raffalle, fit Andr d'une voix brise.

Elle le regarda, et  la faible lueur des veilleuses roses, elle vit
qu'il pleurait.

--Raffalle, tu sais si je t'aime! Je t'ai dit, il y a longtemps dj,
que je te devais tout mon talent; c'est vrai, et je suis prt  t'en
remercier  genoux durant ma vie entire. Mais tu sais bien, tu vois
bien que je ne puis pas tre ton mari.

--Non! fit-elle, je ne le vois pas! Je vois un ridicule amour-propre
d'homme qui te rend ingrat... oui, ingrat. Si tu me dois tout ce que tu
dis, tu peux bien me devoir aussi un peu de bien-tre! C'est peu de
chose  ct, vraiment!

Il se taisait, mordant ses lvres pour comprimer son motion. Elle ne le
comprenait pas, pas du tout! Et jusqu'alors Andr avait pens qu'ils ne
faisaient qu'une seule me!

--Alors, reprit-elle en se tournant vers lui, tu crois  ces histoires?

--Je ne sais pas, je ne crois  rien! Mais il faudrait prouver aux
autres...

--Ah! oui! les autres! fit-elle ironiquement. Des beaux messieurs qui se
moquent pas mal de nous! Et aussi ceux qui s'amusent de penser qu'ils
nous font du mal! Tiens, je parie que c'est ton ami Mltis qui t'a
mont la tte! Tu l'as vu aujourd'hui?

--Mltis ne m'a pas dit un mot contre toi, riposta vivement Andr.

--Cela m'tonne, rpondit trs sincrement Raffalle.

Ils restrent silencieux dans la chambre muette, pare pour une veille
d'amour, dans l'htel silencieux, dans la nuit qui enveloppait la terre.

--O donc sont vos gens? demanda machinalement Andr, frapp par cette
absence de tout bruit.

--Dehors! rpondit-elle sans le regarder.--Que faut-il pour vous donner
confiance, reprit-elle, car enfin, vous voil devenu juge d'instruction,
et moi, parat-il, je dois me dfendre? Que voulez-vous de moi?

--Je voudrais tre sr, s'cria Andr avec emportement, que tu m'as dit
la vrit, que ni le prince...

--Le prince? rpta Raffalle en dfaillant.

--Oui..., ni un autre, ni enfin... Wueler.

--Wueler, bien entendu!

Ce nom lui rendait l'assurance; c'tait une accusation prochaine,
celle-l, au moins; elle tait sre de ne pas se couper par dfaut de
mmoire.

--Je ne sais pas, dit-elle en le prenant de haut, de quel droit vous
vous imaginez que Wueler a t quoi que ce soit dans ma vie.

Une lueur sinistre illumina le cerveau d'Andr.

--Tu n'as plus t toi-mme quand il est revenu, fit-il cruellement. Je
te l'ai dit; j'ai dit: Quand vous posiez pour le tableau, cet hiver,
vous n'tiez pas si inquite.

--Certainement, j'tais moins inquite, rpliqua Raffalle. Ce
printemps, j'ai eu des ennuis. J'ai perdu beaucoup d'argent.

--Et vous faites btir! riposta Andr.

--Je l'ai regagn, rpliqua-t-elle avec une promptitude surprenante.
Tenez, Andr, puisque vous tes  ce point jaloux, j'aime mieux vous
dire la vrit, bien qu'elle soit de nature  vous dplaire. Je joue 
la Bourse!

--Allons donc! fit-il incrdule.

Elle courut  un petit coffre-fort, cach sous les tentures, l'ouvrit et
rapporta un bordereau compliqu.

--Voyez vous-mme! fit-elle avec l'air le plus ingnu.

Il s'approcha d'une veilleuse; c'tait vrai. Il lui rendit les papiers
avec un soupir; elle les enferma sur-le-champ et revint vers lui.

--Andr, dit-elle en posant ses deux mains sur les paules de son amant,
je te jure que je t'ai dit la vrit. Je te jure que ni Wueler ni
personne n'ont jou de rle dans ma vie, sauf ce que tu sais; je te jure
que ma fortune vient de mon grand-pre; je l'ai accrue de beaucoup par
de bonnes oprations...

--Qui te les a enseignes? demanda rageusement Andr.

Elle appuya ses mains plus fort et le regarda avec audace.

--Wueler, rpondit-elle. Voil six ans que je le connais, et son amiti
m'a t prcieuse. Je ne vois pas pourquoi, pour mnager tes jalousies
sans motif, je serais ingrate, je renierais les services qu'il m'a
rendus.

Cette franchise tait faite pour toucher Andr. Il s'lanait vers elle,
las d'une discussion qui avait trop dur, lorsqu'elle reprit
l'offensive. Un nouveau plan de bataille s'tait spontanment form dans
son esprit.

--Puisqu'il en a t question, aussi bien, finissons-en, dit-elle, avec
cette question blessante de notre mariage. Blessante pour vous,
parat-il, mais infiniment plus pour moi. J'en ai eu l'ide, parce que
je me suis dit que, si j'tais riche et belle, vous tiez glorieux et
intelligent. On a vu de tels mariages accepts par le monde, vous le
savez. Je m'tais dit que le ntre forcerait non seulement la sympathie,
mais l'admiration. Au lieu d'accepter tout simplement de mettre ensemble
nos deux situations quivalentes, sinon semblables, vous venez me
chercher je ne sais quelle injuste et dgradante querelle... Que
gagnerais-je, moi,  ce mariage, je vous prie?

--Le nom d'un honnte homme! dit rudement Andr.

Elle baissa la tte, se laissa tomber sur le lit et se mit doucement 
pleurer, en se lamentant presque tout bas. Voil o l'avait amene cet
amour qui devait tre si beau! Elle s'tait donne sans rien demander en
change... Bien folles les filles qui croient qu'un homme peut s'lever
au-dessus du niveau vulgaire! C'est l'ternelle histoire! Avant, toutes
les prires, tous les serments; ensuite, tous les mpris...

Andr ne l'avait jamais vue pleurer; parfois mme, il s'tait demand si
ces yeux profonds et brillants avaient connu les larmes. mu, il
s'agenouilla prs d'elle et, joue contre joue, essaya de la consoler;
mais elle ne l'coutait pas.

Eh bien, elle s'en irait, puisqu'il la mprisait; cette vie brillante,
ce luxe, elle n'y tenait pas. Elle y avait vu autrefois un cadre pour sa
beaut, plus rcemment un marchepied pour l'homme qu'elle aimait...
qu'en ferait-elle s'il ne l'aimait plus!

--Raffalle, murmura Andr, je t'en supplie!

Il se penchait vers elle, la respirant avec une fivre de volupt dont
il n'tait plus mattre; elle continua.

Il ne l'aimait plus, il lui cherchait une querelle indigne... Soit
encore; elle t'aimait assez pour lui pardonner...

Andr l'avait prise dans ses bras et couvrait de baisers l'toffe souple
et mince qui enveloppait la jeune femme de la naissance du cou  la
pointe des pieds. Elle le repoussa sans rudesse, mais fermement.

--Non, mon ami. Ils sont passs, les beaux jours o j'ai pu me donner 
vous sans calcul, parce que je vous aimais. Maintenant, vous doutez de
moi, je ne puis plus vous convaincre... Que serais-je si je me prtais 
des caresses qui n'ont plus l'amour pour justification?

Affam d'amour par la longue sparation, irrit par la rsistance, Andr
serra plus troitement ses bras autour du corps, robuste malgr sa
minceur, qui se raidissait contre son treinte.

--Non, cria Raffalle, je ne veux pas! Jamais je ne serai  vous,
jamais! Je ne serai plus qu' mon mari. Allez-vous-en, je vous chasse!

Elle tait vritablement en colre. Grise par le rle qu'elle avait
revtu, elle ne savait plus bien au juste quelle tait la part de la
ralit et celle du drame. Elle se dbattit, le frappa, crut lui
chapper...

Affol par la lutte, la tte perdue, il la prit de force.

C'tait ce qu'elle avait voulu.

Lorsque Andr quitta Raffalle  la naissance de l'aube, c'est--dire
trois ou quatre heures plus tard, il tait vaincu, enchan, de faon 
ne pouvoir se reprendre. Pendant ce court intervalle de temps, il avait
accept le mariage, en s'tonnant de l'avoir jamais repouss.

Profitant de l'nervement o il tait tomb aprs tant d'motions, elle
expliqua combien la chose tait aise,  prsent que l'ide tait dans
toutes les ttes et le mot dans toutes les bouches.

On fait parfois des rves dans lesquels toutes les difficults qui ont
sembl les plus ardues s'arrangent d'elles-mmes avec une extrme
aisance. Il n'y a plus de distance, rien n'est compliqu, l'air lui-mme
nous porte, et en touchant la terre du bout du pied, on bondit comme si
l'on avait des ailes.

C'est dans un tat pareil  celui-l qu'Andr se trouva plong.
Raffalle l'aimait, tait  lui, serait sa femme. Ils ne se quitteraient
plus. Mme Heurtey finirait par s'adoucir; en attendant, il faudrait
faire des sommations, videmment, mais ce n'tait qu'une formalit; elle
tait trop bonne mre pour ne pas pardonner.

Adroitement, Raffalle avait parl du produit des portraits, de la vente
du tableau: c'tait de l'argent, tout cela! Un bien petit commencement:
mais combien taient-ils, ceux qui entre le 1er mai et le 15 juin
pouvaient se vanter d'avoir vendu pour dix-huit mille francs du
peinture?

L'atelier-fumoir tait presque prt; Raffalle demandait encore quelques
jours pour le prsenter  Andr dans toute sa beaut.

--Tu n'y entreras pas avant, n'est-ce pas, mon amour? C'est une surprise
que je veux te faire!

Andr promit tout ce qu'on voulut. Une raie presque insensible entre les
rideaux de soie de Chine annonait l'aube prochaine. Raffalle le
congdia.

--Soyons trs prudents, lui dit-elle. Je veux que ce mariage soit une
chose tout  fait srieuse.

Andr rentra chez lui, tourdi par l'air frais du matin, tomba sur son
lit et s'endormir.




                                XXXI


Andr se rveilla avec du jour dans les yeux.

Se soulevant sur le coude, il essaya de se rendre compte du lieu et de
l'heure. Entre le chteau venden, son atelier et la chambre de
Raffalle, sa mmoire se troublait.

Les objets qui l'entouraient lui rappelrent qu'il tait  Paris, et
tout  coup il se souvint qu'il avait  faire quelque chose de trs
press, trs important... Mais il lui tait impossible de savoir ce que
cela pouvait tre.

Cherchant dans sa mmoire ce qu'il avait fuit la veille, il s'aperut
qu'il avait oubli de dner. Sa montre marquait dix heures... Il devait
crire  sa mre, pour lui annoncer son mariage; mais jusqu'au soir, il
avait tout le temps... Quel jour du mois? Le quinze? Non, le seize... le
seize...

Il bondit sur ses pieds. Ce qu'il avait  faire, c'tait d'aller voir
son tableau, qu'on enlevait en ce moment peut-tre et qui allait partir
pour l'Amrique sans qu'il l'et regard une dernire fois.

Vtu en un clin d'oeil, il sortit et, sans prendre le temps de manger,
courut aux Champs-Elyses.

Il s'y trouva dans une cohue, dans un dsordre extraordinaires.

On voyait des tableaux s'en aller cahin-caha, sur le dos des
commissionnaires courbs, balanant, au milieu des voitures de
dmnagement, les torses, nus ou draps, de baigneuses livides. Un grand
intrieur de cabaret flamand, la tte en bas, montrait des matelots, les
caries au poing, hausss peu  peu du sol jusqu'au palier de la
tapissire o ils s'engouffraient sans regagner la perpendiculaire. Des
bustes mergeaient de la foule, promenant leurs ttes impassibles de
bronze ou de marbre au-dessus de l'activit inquite des figures
vivantes; et les grands groupes lourds, enlevs par des treuils,
regagnaient peu  peu le sol, o ils se tenaient chancelants, mal cals,
gigantesques, par comparaison avec la stature humaine des dmnageurs.

Se frayant un chemin au milieu du tumulte, en trois bonds, Andr fut
dans l'escalier et, de l, au milieu du salon carr.

Son Ondine n'y tait plus; la place o il l'avait vue apparaissait sur
la cimaise comme un trou, au milieu des grands cadres.

Dsappoint, singulirement mu, comme s'il perdait un tre cher, il
resta immobile un instant; puis, s'avisant, il rebroussa chemin vers le
secrtariat plein de monde. Non sans peine, il parvint jusqu'au bureau
o un monsieur compulsait activement des registres, et se nomma.

--Heurtey? l'Ondine? Parfaitement. Douze mille francs. Attendez un
moment. Les voici. Voulez-vous me signer ce reu?

Andr donna sa signature et mit les billets dans son portefeuille, sans
beaucoup de joie.

--Ce n'est pas tout, dit-il, je voudrais revoir mon tableau.

Un petit rire ironique grina dans un coin de la pice; il leva la tte
et regarda.

Il y avait l des gens de toute espce; des peintres, des marchands de
tableaux, des courtiers d'affaires: il y avait des hommes venus pour
lever une saisie, d'autres pour emporter une emplette. Tous ces visages
l'examinaient: quelques-uns avec curiosit, la plupart avec une
malveillance qui frlait le mpris.

Andr se sentit frissonner de la tte aux pieds. La colre qu'il avait
ressentie le jour du vernissage lui revint tout  coup.

--Oui, rpta-t-il, mon tableau? Qu'y a-t-il d'extraordinaire  cela?

Un autre petit rire rpondit au premier, dans un autre coin. Il devint
ple.

--Qui l'a achet, mon tableau? fit-il d'une voix menaante.

--Stopy, rpondit laconiquement le fonctionnaire.

--O l'a-t-il emport? Il est quelque part, ee tableau? fit Andr en se
montant rapidement jusqu'au diapason de la fureur.

Des hommes prsents, quelques-uns sourirent, d'autres clatrent
bruyamment, la situation leur paraissait trs comique.

--Jean, fit l'employ impassible, il n'y a pas une heure qu'on a enlev
le tableau de M. Heurtey. Savez-vous  quelle adresse on l'a emport?

Un homme de peine qui enveloppait un mail sur une table se retourna un
bout de ficelle entre les dents:

--C'est moi qui l'ai livr. L'adresse: Mlle Solvi, boulevard Pomre.

Il se fit un grand silence. Andr regardait l'homme, croyant ne pas
comprendre.

--Parbleu! fit quelqu'un. Stopy, c'est l'me damne de Wueler!

Le jeune homme poussa un cri, bouscula ceux qui l'entouraient, descendit
l'escalier en courant, sauta dans une voiture et roula rapidement vers
l'htel de Raffalle.

Un indescriptible tumulte bouillonnait dans sa tte. Par moments, il
croyait avoir mal entendu; puis, le souvenir des ricanements et des
regards de toutes ces ttes tournes vers lui prenait l'intensit des
hallucinations dlirantes, et il fermait les yeux en appuyant avec
force, pour ne voir que du noir. Une seule ide surnageait, et il se
rptait: C'est impossible! c'est impossible!

La porte de l'htel tait ouverte; deux jardiniers s'efforaient
d'entrer un grand palmier dans son bac, et les larges feuilles
tourmentes s'entre-froissaient avec un bruit de pluie. Andr les poussa
brutalement et se trouva dans le vestibule. La porte du fumoir, grande
ouverte, laissait sortir des bruits et des paroles.

--Pas par l, monsieur, pas par l! dit d'une voix effraye le
domestique en courant aprs lui; mademoiselle a bien dfendu...

Andr tait dj au milieu de la vaste pice; devant lui, pose  terre
et appuye  la chemine, l'Ondine, dans son cadre, dtournait la tte,
comme si elle avait peur de son regard.

Il jeta les yeux autour de lui, d'un air gar. Un vrificateur qui
prenait des mesures sur un calepin, un garon tapissier qui, perch sur
une chelle, clouait au mur une panoplie d'armes, les deux jardiniers,
enfin entrs avec leur palmier, et le domestique qui l'avait suivi,
l'examinaient curieusement.

--Monsieur Heurtey, fit derrire lui la voix de Raffalle, un peu mue,
je vous avais pri de ne pas entrer ici.

Il se retourna: elle tait sur le seuil, vtue de noir, coiffe, gante,
prte  sortir.

--C'est donc vrai! dit-il, les lvres tremblantes de rage. Vous avez
fait cela? Vous m'avez dshonor?

Le garon tapissier descendit prudemment de son chelle, et avec les
autres s'esquiva dans le vestibule. Raffalle ferma la porte sur eux, et
sans s'approcher d'Andr, dit  demi-voix:

--Vous n'auriez pas voulu, Andr, que ce tableau appartint  un autre
homme qu' mon mari!

Son mari! Il recula, trop troubl pour rpondre; mais la prsence
d'esprit lui revint aussitt.

--Son mari! mais c'est Wueler qui l'a pay, misrable! Pay  moi, par
lui, pour vous!

Ses yeux allaient de l'Ondine  Raffalle. Oh! la terrible ressemblance,
et comme il comprenait maintenant qu'on et rican aux Champs-Elyses!

Il arracha de sa poche le portefeuille avec les billets de banque et le
jeta devant elle.

--Le voil, votre honteux argent! Mon tableau n'est qu' moi, je le
reprends!

Elle fit deux pas en avant.

--Il est  moi! fit-elle, devenue soudain mchante, et je le garde! Il
est  moi, et c'est moi-mme!

Les yeux fous, Andr la regarda; il croyait sentir des flammes sortir
par ses tempes et lui lcher le crne.

--Toi? cria-t-il, c'est toi? Eh bien, si c'est toi... tiens!

Il avait saut sur une hache d'abordage destine  la panoplie;
Raffalle eut peur et s'enfuit en criant au secours.

Mais ce n'tait pas elle qu'il avait menace. Il frappait dans le
tableau avec fureur, dchirant la toile en lanires. Quand tout fut
dtruit, quand il ne resta plus de l'Ondine qu'un tas de guenilles
lacres, il jeta la hache  terre.

--Personne ne l'aura! cria-t-il d'un ton de triomphe.

Et il roula sur le sol, frapp par la congestion crbrale.

Au bruit de sa chute, on rentra. Raffalle s'tait verrouille dans sa
chambre.

--Que faut-il faire? demanda le domestique  Mlle Solvi en lui annonant
la nouvelle  travers la porte.

--Allez chercher un mdecin... et M. Mltis, rpondit-elle sans ouvrir.




                                XXXII


Un landau moelleux montait lentement la cte de Landemer, balanant sur
ses ressorts Mltis, alerte et bien veill, avec Andr assoupi,
celui-ci maigri, pli, la barbe touffue et l'air bris.

Il avait fallu quinze jours de soins constants pour mettre l'artiste en
tat de supporter le voyage aprs la congestion qui avait failli le
tuer; Mltis l'avait install chez lui, afin que rien ne lui rappelt
le pass, et, avec une patience de femme, il l'avait ramen  la vie.

A la vie matrielle; l'intelligence avait survcu aussi, mais elle
restait paresseuse et lente; Andr ne semblait plus se soucier de rien,
parlait peu et ne faisait aucune allusion aux vnements rcents, si
bien qu'il tait impossible de savoir si la mmoire lui faisait dfaut
ou si c'tait la perception actuelle des choses qui tait oblitre.
Press par le mdecin de questionner son ami pour s'clairer, Niko avait
rpondu: Je n'ose pas.

Alors, le mdecin avait conseill l'air natal et le repos.

Mltis ramenait  Mme Heurtey le corps d'Andr; l'me tait, devenue
peu de chose! Affectueux toujours, cependant, car il pressait de temps
en temps les doigts de son ami en fermant les yeux, et ces pressions
taient loquentes; mais comment interroger?

Niko esprait qu'liette attendrirait ce coeur si profondment froiss.
Qui pouvait, pensait-il, rsister  la tendresse d'liette?

Le landau montait toujours, dominant la superbe et riante valle du
Gastel, prononc Gt dans le pays, dominant les promontoires de roches
qui dcoupent de petites baies profondes sur l'azur sombre de la mer. Le
ciel de sept heures, pommel de petits nuages dors, jetait une richesse
incomparable sur la verdure des vallons, ombre de hautes fougres, dont
les feuilles en parasol frissonnaient au lger vent de mer.

--Andr, fit Mltis, regarde donc comme c'est beau, ton pays!

Andr ouvrit les yeux; la voiture courait rapidement autour de la valle
sur une route magnifique, et le paysage changeait d'aspect pour ainsi
dire  chaque tour de roue. Il se souleva un peu, promena son regard sur
l'espace et rpondit d'une voix sans accent:

--Trs beau!

Un peu plus loin, Mltis l'appela encore:

--Andr, l'glise de Grville, regarde, quel charmant tableau!

L'artiste se rveilla, les yeux fixs sur le vieux monument. Il murmura:

--Jean-Franois Millet, au Luxembourg... non, au Louvre... Je ne sais
plus... C'est bien cela!...

Puis il se laissa retomber, les yeux ouverts, mais perdus dans le vague.

A travers deux haies de grands arbres, le long des clos qui sentent
bon, des ruisseaux cachs qui fleurent la menthe, la voiture roule,
roule et descend; elle tourne une fois, deux fois, et s'arrte devant
une maison de pierre grise, en face d'un petit puits circulaire coiff
d'un toit de schiste, joli comme un puits de lgende.

La porte est troite et basse, deux marches informes lui font un seuil;
Andr les franchit, tourne  gauche et se trouve dans une salle de
dimensions moyennes. Quoique le temps soit chaud, une flambe d'ajoncs
illumine la grande chemine.

--Andr, dit doucement Mme Heurtey, mon cher fils, je suis contente de
te voir.

--Merci, maman, moi aussi. a va bien, a va trs bien.

Il s'assied et regarde autour de lui; liette l'embrasse, il lui rend
son baiser.

--La maison de Millet? dit-il, c'est bien cela. a a du caractre.

Et il retombe dans son apathie.

Mltis l'avait dit: C'est quand son fils lui reviendra que votre mre
aura du chagrin!

Jamais liette n'avait pens que ce pt tre  ce point cruellement
vrai!

Gruchy est un tout petit hameau situ au haut d'une falaise
pittoresquement dchiquete,  l'extrmit nord de la commune de
Grville. D'en, bas les quelques maisons qui le composent disparaissent
dans la verdure; on ne voit qu'une ou deux constructions de pierre
grise, qui se dressent au bord de la roche, comme pour la protger. Pour
habitants, quelques petits propritaires, paysans endurcis, qui vivent
sur leur terre et lvent des moutons.

Mais la falaise descend en pentes tour  tour douces et abruptes, les
rochers, gris ou roux, tantt se dressent en muraille, tantt s'boulent
en cascades, jusqu' la mer, prolongeant sous l'eau leurs artes, qu'on
voit d'en haut s'tendre parfois bien loin, en sombres taches violettes.
Des ruisseaux courent invisibles sous les herbes et le cresson, pour
tomber en minces filets ou s'taler en fontaines limpides  mi-chemin de
la falaise, en tout temps recouverte d'une herbe menue, et pendant la
premire partie de l't, ombrage d'immenses fougres, hautes parfois
comme un homme.

La mer montante vient deux fois par jour remplir les vasques laisses 
dcouvert tout le long de la cte par le retrait des eaux; elle couvre
les fines grves de Oui et de Survy et baigne d'innombrables lots,
peupls de myriades de coquillages et recouverts d'un superbe manteau
d'algues veloutes.

Au bout de vingt-quatre heures de sjour, Andr avait retrouv une bonne
partie de sa force physique; ds le lendemain, il avait t respirer sur
la falaise l'air vivifiant, sans crainte de vertige; et le jour suivant,
il tait descendu jusqu'en bas. L, assis sur une roche, il avait
longuement regard l'horizon bleu ple, travers de temps en temps par
le vol des grandes mauves, qui trempaient le bout de leurs ailes
blanches dans la houle insensible et lourde, mourante  ses pieds.

--Laissez-le faire, disait Mltis, il faut lui donner le temps de se
reprendre; il revient de loin!

Mme Heurtey avait bravement support le choc. Bien qu'elle ignort
jusqu'o son fils avait failli tomber, elle avait senti le pril
effroyable. En le regardant assis sur un grand fauteuil de paille, 
l'embrasure de la fentre, dans cette salle o des gnrations de Millet
avaient vcu  remuer la terre avant que l'un d'eux devint un grand
artiste, elle se disait tout bas: L'honneur est sauf! Et cette pense
mettait dans ses yeux un clair d'orgueil en mme temps qu'une rose de
tendresse.

Mais revoir ainsi cet enfant, dont elle avait t si fire! Cette ruine
d'Andr avait-elle jamais t Andr? Elle connaissait toute l'histoire,
tout ce que Mltis en savait par la voix publique. Elle savait que la
femme avait voulu pouser son fils, qu'elle avait achet le tableau, et
qu'Andr lut avait jet son argent  la face en dtruisant l'oeuvre
pcheresse.

--Quel malheur! avait dit Niko, un tableau de premier ordre!

--Et moi, j'en suis bien aise, monsieur! avait-elle' rpondu firement.
C'tait une vilaine chose, et je suis contente qu'il n'en reste rien!
Mon fils en fera d'autres qui vaudront mieux!

--Je n'en suis pas sur, faillit dire Mltis, mais il se tut sagement.
La douleur de Mme Heurtey, si profonde, si rserve, lui inspirait tant
de respect, qu'il n'et voulu,  aucun prix, y ajouter des craintes pour
l'avenir.

Au bout de quelques jours, quand il fut bien avr qu'Andr n'avait
d'autre mal que d'tre affaiss et silencieux, le petit conseil de
famille rsolut de l'abandonner  lui-mme, sur l'avis de Niko, qui
tait regard comme un oracle. Mme Heurtey dcida alors d'aller le
lendemain  Cherbourg, o elle avait affaire; liette resterait avec son
frre  la maison.

--Et moi, dit Mltis, j'en profiterai pour aller voir un peu ce que
font les peintres de Landemer; je ne les ai pas seulement aperus depuis
mon arrive ici. Je dois bien leur manquer!

Le lendemain, Mme Heurtey partit vers dix heures dans la carriole d'un
voisin complaisant qui devait la ramener le soir; en passant devant
l'auberge d'Auguste Millet, elle aperut de loin Mltis  l'abri d'un
parasol blanc, qui causait avec une demi-douzaine de jeunes gens. Il lui
fit un grand salut, et elle continua sa route au trot d'un cheval
vigoureux.

liette avait dress pour elle, et son frre un couvert orn de
gteries. La nappe tait blanche, le pain frais, lea oeufs pondus le
matin mme; une toute petite motte de beurre battu par elle dans une
bouteille scintillait au soleil sur une assiette fleurie, et une
branche de roses noisette tordait au-dessus d'une carafe ses jolis
boutons  peine ross. Andr sourit en voyant cette table coquette.

--C'est pour moi que tu t'es mise en frais, petite soeur? dit-il. Tu es
bonne, bien bonne...

liette rougit de plaisir et s'vertua  deviner ses moindres souhaits.
Elle avait pris une habitude d'pier les paroles sur ses lvres, qui
l'et rendue touchante, si tout son tre doux et charmant n'avait t
dj imprgn d'une grce attendrie. Ils djeunrent paisiblement, aprs
quoi la jeune fille s'employa aux travaux du mnage, dont elle
s'acquittait sans autre assistance que celle d'une femme du pays,
employe quelques heures seulement tous les jours.

--Je vais  la mer, dit Andr. J'emporte un carton, je ferai peut-tre
une esquisse.

liette lui donna un baiser avec un sourire; Mltis lui avait dit que
lorsque Andr recommencerait  travailler, on pourrait le considrer
comme sauv. Il passa devant la fentre, son carton sous le bras, la
tte penche, comme de coutume.




                               XXXIII


L'aprs-midi s'coula pour liette d'une faon mlancolique. La maison
de Millet n'ouvre sur aucun horizon; la vue est borne au devant par une
grange baute et nue, au toit de chaume o s'agitent quelques brins
d'herbe; le soleil l'claire aux environs de midi, puis il s'en va pour
jusqu'au lendemain. Les deux chambres de l'unique tage, desservies par
un escalier aux marches de granit, sont tristes et froides, quoique la
plus petite ait vue sur une pice de terre plante de pommiers. Rien l
ne vient distraire ou occuper la pense; en ce pays trange o tout est
beau, jusqu'au mauvais temps, cette maison est morne et muette.

Le jour s'tait assombri, des nuages ternes couraient  travers le ciel,
et le vent frlait les herbes du toit de chaume avec un petit bruit
mlancolique. liette s'tait assise pour coudre prs de la fentre et
regardait de temps en temps le joli puits, dont les scolopendres
s'agitaient. A plusieurs reprises elle crut qu'il allait pleuvoir, mais
il n'en fut rien. Seule dans cette maison dserte, elle se sentait prte
 pleurer. Son esprit tait plein de penses mlancoliques, et si elle
s'tait interroge, elle se fut avou que l'absence de Mltis en tait
cause.

Depuis qu'il leur avait ramen Andr, il tait venu tous les jours. Elle
comprenait et apprciait le sentiment qui le tenait cart durant
l'absence de Mme Heurtey, mais elle souffrait de ne pas le voir. Peu 
peu elle en vint  se demander ce qu'elle ferait lorsqu'il serait parti,
car il ne pouvait pas rester ternellement  Landemer, dans une auberge,
et une anne d'Exposition encore, quand Paris tait si beau et si
brillant!

Quand il s'en irait? Mais il y aurait Andr  soigner,  surveiller, 
aimer... et la pauvre chre maman... Elle ne la verrait pas pleurer, la
pauvre maman... non; liette l'avait promis  Mltis.

En attendant, ses larmes tombaient sur l'ouvrage, si drues, qu'elle n'y
voyait plus clair.

Lasse de la solitude, elle rangea sa couture et sortit, laissant, comme
c'est l'usage, la porte ferme au simple loquet. Elle se dirigea vers la
falaise par le chemin tortueux et mal pav qui sert de rue au hameau.

Sur leurs portes, les femmes la saluaient au passage, elle tait si
bonne et si aimable; les enfants lui criaient bonjour; au lavoir, les
laveuses lui offrirent en plaisantant une hotte et un battoir.

--Faudrait nous aider, mademoiselle; il pourrait bien nous venir de
l'eau, et voil le jour qui s'avance. Quelle heure est-il?

--Bientt cinq heures.

liette eut envie de revenir sur ses pas. Si sa mre rentrait, ne
serait-elle pas pniblement surprise en trouvant la maison vide, l'tre
froid?

Elle se dit que le meilleur moyen de contenter sa mre serait de lui
ramener Andr, dont l'absence avait assez dur, et elle poursuivit sa
route, les pieds dans les cailloux, le long du chemin bord de ronces,
o les fruits dj nous alternaient avec les fleurs.

Au bout du chemin, elle trouva la falaise; devant elle la mer, d'un vert
glauque, moutonnait  une distance de quelques kilomtres sur un banc de
sable invisible; les lames qui l'avaient franchi se prcipitaient 
l'assaut des rochers de la cte et retombaient en pluie d'cume; un vent
pre apportait une saveur amre d'embrun.

liette resta indcise; le sentier montait  gauche, descendait 
droite; de quel ct fallait-il se diriger? Les jours prcdents, elle
avait vu son frre aller vers le couchant par un chemin rapide qu'elle
connaissait bien, et s'asseoir sur une haute roche en forme de lion ou
de sphinx couch, d'o il regardait monter la mare jusqu' ce qu'il ft
contraint de lui cder a place.

La roche se dressait au milieu de l'cume; Andr n'tait visible nulle
part dans le voisinage.

Un douanier qui passait, le fusil sur l'paule, regarda la jolie fille
arrte au bord du sentier et la salua d'un bonjour. C'tait un homme
d'ge mr; liette se sentit le courage de l'aborder.

--Vous n'auriez pas vu mon frre? un jeune homme blond? dit-elle
timidement.

--Vous tes la demoiselle Heurtey? Votre frre est venu ici tantt, et
il a pris par l.

Il indiquait de la main le ct de Cherbourg. liette se tourna vers la
rade trs lointaine, enveloppe de brume, o la ligne colossale de la
digue se perdait vaguement.

--Vous en tes sr? fit-elle.

--Sr! rpondit le douanier en relevant son fusil sur l'paule d'un
geste machinal, je l'ai vu il y a une couple d'heures du ct du trou de
Sainte-Colombe.

--Sous la roche du Ct?

--Dans les environs. Vous allez avoir froid, mademoiselle; le temps
s'annonce bien mauvais! Heureusement voil la mer qui commenc 
descendre, mais nous aurons un grain.

--Merci, dit liette, je marcherai vite. Elle descendit le sentier
presque en courant.

Le chemin de ronde des douanes, trac par des pieds expriments, domine
d'une faon absolue les moindres fissures de la roche
invraisemblablement dchiquete de cette cte; pas une anfractuosit
assez grande pour cacher un homme ne peut,  la mare haute, chapper
aux regards d'un promeneur attentif.

Une grotte seulement, unique dans ces parages, s'enfonce sous terre,
prs du ruisseau du Ct, au bas du pittoresque amas de rochers, haut de
cent mtres, qui porte ce nom. Lorsque le vent du nord pousse les
grandes mares, la mer s'y engouffre furieusement et frapp sur les
rochers qui en forment le fond des coups pareils  des coups de canon,
qu'on entend retentir trs loin dans les terres.

Toujours cherchant son frre des yeux, liette franchit le ruisseau sur
des dalles de pierre, puis gravit le petit promontoire qui fait le
plafond de la grotte et s'arrta.

Les vagues arrivaient furieuses  l'entre du chenal qui forme une sorte
d'antichambre  la caverne; elles se brisaient en cume sur les deux
grands rochers qui la gardent, puis s'engageaient dans l'troit goulet
avec la vitesse d'un cheval de course et s'parpillaient en mousse
blanche sur le talus raide de galets qui exhausse et remplit presque
entirement l'entre. Ce qui restait de l'eau, entran par la pente,
reculait avec un bruit effrayant de cailloux broys, jusqu'au moment o
une autre vague ramassait ce reste de la premire et le prcipitait 
l'assaut avec elle.

Cette force brutale, entte, froce, qui attaquait la terre  quelques
mtres au-dessous d'elle, en faisant trembler le sol, inspira une
profonde terreur  la jeune fille.

De minute en minute le vent prenait plus de force; la robe mince
d'liette se plaquait sur elle avec des claquements de toile, et ses
cheveux se droulaient en longues mches qui venaient fouetter son
visage.

--C'est terrible! se dit-elle. Par un temps pareil, mon Dieu! o peut
bien tre Andr?

Toujours dans la mme direction, elle continua, tantt courant, tantt
marchant, buttant contre les roches qui sortaient du sol  chaque pas,
et pousse par une sorte de fivre.

De temps en temps, elle s'arrtait et criait:

Andr! Mais le vent arrachait les sons  ses lvres sans que nul pt
les entendre.

Elle tait toute seule dans l'tendue, en face de la mer, de plus en
plus menaante, qui blanchissait jusqu' l'horizon, sur la falaise
dserte d'humains,  perte de vue. Les moutons, groups par cinq ou six,
et serrs les uns contre les autres dans les creux o ils cherchaient 
s'abriter, levaient la tte en la voyant passer et parfois poussaient un
blement plaintif.

Un nuage bas cingla les joues d'liette d'une pluie presque aussi dure
que du grsil. Elle porta instinctivement les mains  son visage et
chercha de l'oeil un abri..

Un refuge  moutons se dressait sur le ciel,  peu de distance, au bord
du chemin; elle gravit la monte, hors d'haleine, et tomba dans la
fougre morte, sous la bonne tideur, pendant que le grain s'abattait
avec rage sur les parois de l'abri.

--Andr! pensait liette, o est Andr? Avec Mltis, sans doute!

Une sorte de terreur instinctive la poussait en avant, moins  la
recherche de son frre, peut-tre, que vers le secours possible, le seul
secours qu'elle put esprer, intelligent et dvou, et qui se trouverait
 l'auberge Millet.

Entre Gruchy et Landemer, avec tous les dtours du chemin des douaniers,
on compte quatre ou cinq kilomtres. Le grain tait pass, liette
sortit de la hutte et continua de courir, mais sans plus appeler.

Par ce temps,  cette heure, si Andr tait rest dehors, elle l'aurait
rencontr, ou elle le verrait, tout au moins, venir  sa rencontre sur
ce chemin. Il devait tre all jusqu' Landemer retrouver Mltis. Quoi
de plus simple?

Elle se demandait pourquoi elle avait eu si peur tout  l'heure; et
cependant elle ne pouvait se rassurer tout  fait. Un instant elle
hsita et mme fit quelques pas en arrire; puis la pense de rentrer
seule dans la maison vide fit passer un frisson sur ses paules
mouilles, et elle marcha en avant, plus vite.

Elle passa les deux criques, Survy et Oui; puis la cte de Landemer se
dressa devant elle. Encore un peu de chemin... Elle tait lasse et se
sentait les jambes brises: l-haut elle allait trouver Andr et elle se
reposerait.

Elle pressa le pas de son mieux; tout  coup, au-dessus de sa tte, la
voix de Mltis l'appela.

--liette, seule? Que faites-vous l, par ce temps? Debout sur le petit
parapet qui garde les voitures d'une chute pouvantable, son lgante
silhouette se dessinait sur le ciel redevenu bleu.

--Andr! cria liette en tendant les mains vers lui. Par une coupe dans
le gazon, il descendit rapidement vers elle, un peu essouffl.

--Andr? il est chez vous? fit-il effray.

Elle secoua la tte sans pouvoir profrer un son.

--Parti, depuis midi... pas sur la falaise... fit-elle enfin, aprs des
efforts inous.

Ils se regardrent terrifis. Le soleil posait sur le sommet mouill du
Ct une couronne de gloire lumineuse. Les giboules fuyaient au fond du
ciel lointain, et tout rutilait autour d'eux dans l'herbe mouille.

--Allons, dit Mltis en prenant la main d'liette. Par le mme chemin.

--Du secours? fit-elle perdue.

--Par ce temps? L'auberge est pleine de gens qui boivent et qui jouent;
c'est jour de march, aujourd'hui... les artistes sont trop loin... A
nous deux, nous le trouverons bien! Et puis, il y a les douaniers...

liette le retint.

--Et vous, malade! par ce froid... Elle tremblait, et ses dents
claquaient.

--Moi? liette, je suis guri... oui, guri, je vous le jure! Ne
craignez rien pour moi. Allons.

Elle le regarda, blouie; puis ses paupires battirent, et elle couvrit
ses yeux de la main, en remerciant Dieu.

Il prit l'autre main, qu'il tint fortement dans la sienne, et rapidement
ils refirent le chemin qu'liette venait de parcourir seule.

Que c'tait long! Anse aprs anse, ils explorrent tout du regard.
Andr! criait Mltis lorsqu'il croyait voir remuer une forme dans les
rochers; mais ce n'tait jamais qu'une illusion.

Le soleil descendait de plus en plus; il apparut enfin tout au bout de
la cte, derrire les multiples promontoires, qui s'tageaient les uns
derrire les autres dans une vapeur lilas; la mer baissait rapidement,
sa fureur s'tait soudainement calme, et les blancheurs sinistres
avaient disparu au loin; les grandes vagues continuaient pourtant 
dferler sur les roches parses, mais elles dcouvraient dj de vastes
champs d'algues rousses au milieu de l'cume papillotante.

liette et Niko ne se parlaient pas; ils savaient trop bien ce qu'ils
pensaient. De temps en temps,  un passage difficile, il serrait plus
fortement la main qu'il tenait. Une fois, elle glissa sur l'herbe
mouille et faillit rouler sur les rochers pointus, d'une hauteur de
vingt mtres.

Il la tenait si bien, qu'elle crut avoir le poignet foul, mais elle
s'arrta au bord du prcipice.

--Comme vous tes fort! dit-elle en se relevant, avec un orgueil
reconnaissant.

Il sourit d'un beau sourire protecteur, reprit sa main fine et continua
de marcher.

Arriv sur la grotte, Niko s'arrta.

--liette, dit-il, ce ne peut pas tre ailleurs qu'ici!

Elle ouvrit sur lui ses yeux profonds, pleins d'une horreur sans nom.

--J'y suis passe il y a une heure ou deux, dit-elle, et si vous saviez
ce que j'ai vu! L'eau entrait l avec un bruit...

--Ce ne peut tre qu'ici, rpta fermement Niko. Du courage, liette; il
a pu tomber, il a pu tre surpris... liette!

Elle plissait, prs de s'vanouir; il reprit sa main; quand il la
tenait, elle se sentait pleine de force.

--Je vais descendre, dit-il; s'il le faut, pour sortir, je nagerai. Quoi
qu'il arrive, n'ayez pas peur.

--Ah! cria-t-elle, encore si prs de l'horrible maladie! Vous en
mourrez... Non! ne le faites pas!

--Je ne mourrai pas en faisant mon devoir, dit-il en riant d'un beau
rire hroque; dans ces occasions-l, la mort ne veut pas de moi, c'est
prouv! Et si je m'enrhume, vous me soignerez, liette.

Il s'avanait au bord du goulet, alors abandonn par la mer, lorsqu'il
vit apparatre au dtour d'un rocher,  mi-jambes dans l'eau, Andr
chancelant.

Une vague attarde le couvrit tout entier et passa derrire lui, broyant
les galets...

Mltis courut au secours de son ami, qui avait rsist  l'assaut et
qui gagnait le rivage, ruisselant mais sain et sauf; quoique son visage
ft couvert de petites meurtrissures.

--Andr, qu'est-il arriv?

--Je me suis laiss enfermer l, rpondit-il.

Ses yeux brillaient de fivre au fond de leurs orbites.

En apercevant sa soeur qui le regardait sans pouvoir courir  lui, tant
elle avait peur de pleurer si elle faisait le moindre mouvement, il
sembla se rveiller d'un rve.

--Vous me cherchiez? dit-il.

--Nous te raconterons cela plus tard, fit Niko. Tu es tremp, rentrons
vite.

Andr tait un peu courbatur, mais au bout de quelques pas il reprit
son allure habituelle. Ils gravissaient la falaise aussi rapidement que
possible; arrivs  mi-cte, ils s'arrtrent pour respirer. Andr se
retourna et regarda l'Ocan.

Le soleil couchant dorait une vapeur fine et transparente o les
moindres brins d'herbe semblaient de prcieux joyaux;  cette hauteur,
on ne voyait plus de la mer que la houle profonde, qui formait des plis
plus foncs sur l'azur.

--J'ai cru, dit-il d'une voix tranquille, que je ne reverrais jamais
tout cela, et maintenant, je suis content, oui, content, d'avoir
survcu.

Niko l'coutait. Depuis le moment o il avait t emport inerte de chez
Raffalle, Andr n'avait pas prononc un mot qui fit allusion  ses
penses, et souvent son ami s'tait demand s'il pensait, ou si
l'intelligence tait reste dans la droute de ce pauvre corps foudroy.

Ils recommencrent  marcher, liette un peu en avant, les jeunes gens
cte  cte sur l'troit sentier qui regagnait Gruchy.

--Niko, fit Andr  voix basse, tout tait vrai? Wueler....

--N'y songe pas, je t'en prie!

--Je ne songe pas  autre chose! Wueler, et le prince, et l'autre...
c'tait vrai?

--C'tait vrai, rpondit gravement Niko.

--Et l'origine de sa fortune?

--Le premier de tous, un ngociant de Marseille.

--Comment sait-on cela?

--Les hritiers frustrs avaient fait du bruit, dans le temps, puis, par
respect pour la mmoire du mort, disent-ils, par impuissance surtout 
rien prouver, je crois, ils s'taient tus; mais il y a des gens qui s'en
souviennent; ce n'est pas si vieux.

Andr fit quelques pas en silence.

--Comment ne m'as-tu pas dit, puisque tu, le savais..., commena-t-il.

--Je ne savais pas tout; j'ai appris depuis. Et rappelle-toi, js t'en
avais dit assez pour l'avertir.

--Oui, mais j'tais sourd... et aveugle. Il faut que je connaisse la
vrit, Niko. Ensuite, qu'a-t-on dit de moi?

--On a dit que tu t'tais bien conduit, quoique follement. On te plaint
et l'on t'estime. Tous les honntes gens ont compris que tu avais t
tromp.

Andr respira profondment et ne dit plus un mot jusqu' la maison.

La paysanne qui servait Mme Heurtey avait allum, comme tous les soirs,
un grand feu d'ajoncs dans l'tre de la salle; aprs avoir chang de
vtements, Andr s'assit devant pendant qu'liette mettait une autre
robe. Il tourna lentement vers Mltis des yeux o toute l'intelligence
tait revenue, avec l'nergie.

--J'ai vu la mort de prs, dit-il sans lever la voix. Je ne crois pas
qu'on puisse la voir de beaucoup plus prs sans mourir.

Mltis posa sa belle main douce sur celle de son ami:

--Exprs? fit-il en cherchant dans ses yeux.

--Pas tout  fait... Au commencement, cela m'tait gal. Ensuite, j'ai
voulu vivre...

Il raconta l'histoire de cette terrible journe.

En se promenant, il tait arriv  la grotte, qu'il ne connaissait pas.
La curiosit l'avait pouss, et il tait descendu assez aisment le long
des parois de granit, croyant pouvoir remonter sans difficult.

A l'entre de la caverne, le souvenir de l'autre, celle du tableau,
l'avait assailli avec tant de force qu'il s'tait assis, puis, sur une
grosse pierre. L, il avait remont le cours de tant de penses, il
s'tait rappel tant de choses, que le temps n'avait plus eu de valeur
pour lui. Une vague, en l'claboussant, le tira de sa mditation, et il
s'aperut qu'il tait enferm.

Il essaya de remonter; mais le granit, poli comme une glace et mouill
par l'eau de mer, ne lui donnait aucune prise: le vent frachissait, la
mer montait rapidement.

--Je compris, dit-il, que j'tais probablement perdu, et cette ide ne
me causa aucune peine. Je venais de remuer tant de penses douloureuses,
 mes propres yeux j'tais si bien convaincu d'infamie, que la mort
m'apparaissait comme une solution facile; d'autant plus que j'avais
conscience de ne pas l'avoir chercbe. Je rsolus cependant de lutter
tant qu'il me serait possible, par acquit de conscience et aussi pour
l'amour de maman,  qui j'ai donn assez de chagrins.

Sa voix se brisa. liette, qui venait d'entrer, s'assit sur un sige bas
et prit sa main. Entre elle et Mltis, se sentant aim, il reprit
courage et continua:

--Je voulus, quand l'eau fut assez haute, me mettre  la nage, mais
c'tait pure folie. Alors, je me rfugiai au fond de la grotte, qui est
beaucoup plus leve qu'on ne le croirait. Je regardais les vagues
gagner du terrain, me demandant chaque fois si ce serait celle-l qui
m'emporterait. Elles me jetaient  la figure, avec leur cume, des
cailloux dont je me garais de mon mieux. Mais j'tais dcid  lutter, 
ne pas me laisser tuer sans rsistance. Enfin, je vis que l'eau
baissait; le vent diminuait aussi, j'tais prisonnier, mais ce n'tait
plus qu'une affaire de temps. Je fis alors des rflexions... Je n'ai pas
besoin de vous dire lesquelles. J'ai livr ma bataille et je l'ai
gagne.

--Cela fait deux, dit Mltis en lui pressant fortement l main; Andr,
tu es un homme! Et maintenant, il faut te remettre au travail.

--Je le voudrais, fit le jeune homme dont le visage s'assombrit. Mais je
ne peux pas.

--Essaye! Et moi, je m'en vais, avant que Mme Heurtey arrive. Je
couperai par la traverse afin de ne pas la rencontrer. Elle ne saura
jamais rien, n'est-ce pas, Andr?

--Jamais, rpondit-il.

Mltis sortit; le frre et la soeur le suivirent des yeux dans le
chemin montant et ombrag, o il disparut, puis se regardrent.

--O mon frre! fit liette avec un sanglot en lui serrant fortement le
bras.

--Ne pleure pas, ma soeur, rpondit Andr. C'tait hier qu'on pouvait me
pleurer; aujourd'hui, je sors des limbes!

En rentrant, peu aprs, Mme Heurtey les trouva, causant paisiblement. Le
baiser que vint lui donner son fils tait si diffrent de ceux qu'elle
en recevait d'ordinaire, qu'elle en fut tout mue.

--Tu vas bien, Andr? lui dit-elle en le regardant attentivement.

--Tout  fait bien, maman chrie, rpondit-il avec l'inflexion clin
des temps anciens.

Quand Mme Heurtey fut seule dans sa chambre avec sa fille, elle
l'interrogea.

--C'est M. Mltis qui a ramen mon frre ce soir, d'une longue
promenade au bord de la mer, rpondit vasivement l'artificieuse
ingnue. Oh! maman! je crois que nous avons retrouv notre Andr!

Mais Mme Heurtey resta impassible, au moins en apparence. Elle ne
croyait pas aux miracles.




                               XXXIV


La visite prsidentielle de cette anne 1889 attirait d'avance 
Cherbourg une quantit de curieux venus pour les ftes qui devaient se
terminer par un simulacre de combat naval.

Mltis arriva un matin tout joyeux au hameau de Gruchy.

--Ma soeur Xandra est  Paris, dit-il, elle sera  Landemer demain soir;
et voici des invitations pour le combat naval, aprs-demain. Ne dites
pas non, madame Heurtey. Le prfet maritime est trop galant homme pour
que vous ne fassiez pas honneur  sa politesse que j'ai d'ailleurs
sollicite. Nous serons reus  bord du Coligny, et vous verrez une
chose qui vous laissera des souvenirs inoubliables. Je l'ai vue en 1880,
et je veux que vous en gardiez la mmoire, comme moi-mme.

Mme Heurtey ne se souciait gure de se montrer en public, aprs toutes
ces histoires, disait-elle.

--En public? rtorqua Niko. En public, la nuit, nuit noire, chre
madame, sur un bateau o nous n'aurons d'autre lumire que celle des
coups de canon? Je prends tout sur moi. Xandra aura une voiture pour
nous conduire et nous ramener.

--Qu'en dis-tu, Andr?

--J'aimerais  voir cela, rpondit-il.

Les yeux d'liette en disaient autant. Mme Heurtey cda.

Le jour de la fte, un peu aprs le coucher du soleil, la baleinire qui
portait les amis accosta le Coligny, ancr dans la rade de Cherbourg
avec tous les vaisseaux de l'escadre. Mltis, qui n'tait jamais plus 
son aise que sur le pont d'un navire, assura aux trois femmes des siges
 l'arrire, au milieu d'un groupe de dames, et emmena Andr  la
recherche de visages de connaissance. L'avant, tourn vers le centre de
la rade, tait couvert de monde; Niko eut bientt fait de distribuer une
douzaine de poignes de main.

Le ciel s'tait assombri, les toiles se montraient au znith; la mer,
sillonne d'embarcations de tout genre, tait claire comme de l'argent
fondu; les feux des navires mouills sur leurs ancres, ceux des ports et
de la digue formaient des constellations tranges, prochaines, qui
droutaient l'oeil et troublaient la pense.

Un coup de canon prodigieux branla l'espace avec un clair rougetre;
avant que la fume et gagn la hauteur du pont, un autre coup rpondit,
et la mle s'engagea.

Du flanc noir des cuirasss immobiles, partaient des bruits formidables,
deux par deux, dix par dix, puis un seul, isol, et l'orchestre colossal
reprenait l'ensemble.

On distinguait fort bien les timbres divers; la basse des grosses
pices, les voix lgres des canons de petit calibre, la gamme complte
des pices moyennes; les salves de mousqueterie clataient en notes
stridentes: le tout formait le concert le plus grandiose que puisse
entendre l'oreille humaine. D'abord surprise, elle s'accoutumait 
l'normit des sons et n'en tait plus blesse; bientt elle coutait
avidement; ivre de bruit.

Des clairs ross rayaient l fume blanche, baigne de lumire
lectrique, qui montait lentement dans l'air gagnant peu  peu les
vergues, noyant les agrs dans une vapeur lumineuse; l'oeil la suivait
gris de lumire. De ce fracas, de cet blouissement, se dgageait la
prsence d'une chose puissante, sacre,--la force, ne de la science, et
par un mystre inexplicable, le tout donnait une impression d'art
absolue, incomparable.

Andr s'tait mis  l'cart, pour savourer cette impression si
diffrente de ce qu'il est ordinairement donn  l'homme de ressentir;
Appuy  l'afft d'un canon, il regardait les clairs s'allumer dans la
vapeur, lorsqu'il sentit une main toucher faiblement son bras, et une
voix qu'il croyait bien ne plus jamais entendre, murmura:

--Andr!

perdu, il se retourna, avec un frisson, comme si le surnaturel l'avait
effleur.

--Pardon, monsieur, madame, reculez-vous, on va tirer, dit un matelot en
s'approchant du canon avec une lanterne.

Machinalement, Andr fit quelques pas; Raffalle le suivit, marchant
pour ainsi dire dans son ombre.

--Andr! rpta la voix avec un indicible accent de souffrance et de
prire.

--Laissez-moi! fit Andr sans se retourner, sans la regarder. Je suis
ici avec les miens!

--Je le sais; un seul moment. Andr, je vous en supplie!

Le coup de canon partit  cinq pas d'eux, inclinant le navire sur l'eau
calme qui dcrivit tout autour de grands cercles concentriques.
Raffalle avait baiss la tte, comme craignant d'tre frappe; elle se
rapprocha encore d'Andr.

--Il faut que je vous parle. Ne refusez pas... Si vous me refusez, je
vous jure que je me jette l, par-dessus le bord, et vous en serez
responsable!

Un second coup tir  tribord communiqua une nouvelle secousse au
navire. La tempte de bruit atteignait son maximum d'intensit;
Raffalle continua en phrases courtes, berces par l'oscillation lente,
ponctues par les dcharges du Coligny, qui, de temps en temps, lui
coupaient la respiration.

--Je suis venue ici, dit-elle; je savais que, nulle part ailleurs je ne
pourrais vous voir; vous tes bien gard! Mais j'ai encore des amis, et
l'on m'a dit que vous seriez ici... Andr, je vous aime toujours! Je
vous aime, cent fois, ah! mille fois plus que jamais.

Il frissonna, la tte tourne vers l'embrasement des cuirasss.

--N'ayez pas peur, Andr! Je ne veux rien qui puisse vous dplaire...
Mais je vous aime, Andr! Je meurs d'amour pour toi!

Elle parlait tout bas, et, au-dessus des clats du canon, des
ptillements des armes  feu, il distinguait les paroles de cette voix
suppliante.

--Je meurs d'amour! Je ne puis vivre sans toi! Je ne veux pas tre ta
femme, puisque cela te fche; mais ta matresse, Andr? Une matresse ou
une autre, qu'importe? Ta matresse, dis? Je vivrai dans une maison
modeste, j'aurai l'air d'une petite bourgeoise, personne ne saura mon
nom; tu viendras me voir, dis, Andr? Tu ne peux pas me refuser cela!
Qu'est-ce que cela peut te faire?

Il se taisait, toujours dtourn. Elle lui prit la main; il voulait la
retirer, mais elle s'y cramponna avec tant de force, qu'il sentit ses
ongles lui entrer dans la chair; il cda.

--Personne ne saura que c'est moi, reprit-elle. Qui s'en douterait? On
me croira partie, n'importe o, tu verras. Andr, Andr, parle-moi! Je
t'adore!

Elle murmura ces mots en une plainte perdue; il sentit que, s'ils
avaient t seuls, elle se ft roule  ses pieds comme une bte
blesse.

--Pourquoi m'en veux-tu? Je ne t'ai pas fait de mal! reprit-elle d'une
voix coupe par les sanglots. C'est toi qui as tu mon portrait, mon
beau portrait, que j'aimais tant! Mais cela ne fait rien, je ne t'en
veux pas; tu tais jaloux!

Il fit un effort violent pour retirer sa main, elle y attacha les deux
siennes.

--Ma vie est gte, dit-elle. Si tu me repousses, que ferai-je de moi?
Aprs cet esclandre, je suis dshonore!

Une srie de dcharges formidables branla tout autour d'eux, comme une
cataracte de bruits, au-dessous de la vote de fume blanche et dore
qui enveloppait la rade entire; on entendit les chos des collines
avoisinantes rpter les coups de plus en plus faibles et mourants... Un
coup isol, puis un autre retentirent dans le lointain, et le silence
retomba sur la mer, le grand silence, si profond qu'il semblait une
obscurit.

Les sifflets des matres d'quipage donnrent des ordres sur tous les
navires, et un grand tumulte humain se fit sur le Coligny.

--Vous tes dshonore? fit Andr en se tournant vers Raffalle pour la
regarder en plein visage; eh bien, moi, Dieu merci! mon honneur est
sauf! Et je ne le remettrai plus entre vos mains! Allez, je ne vous aime
plus...

--C'est impossible! fit Raffalle en serrant les dents pour ne pas crier
de rage et de douleur. Tu m'as trop aime! On ne dsaime pas si vite!

--Je ne vous aime plus, rpta lentement Andr. L-bas, dans une
grotte,--pas celle du portrait,--j'ai laiss mon amour mort... C'est
fini, bien fini, je ne vous aime plus!...

Elle ouvrit les mains et recula effraye.

--Mademoiselle d'Agrelles, mademoiselle! dit un jeune officier de
marine, je vous cherchais, votre embarcation vous attend.

Elle fit un pas en arrire et adressa  Andr un signe de tte hautain.
Il y rpondit par un salut et se dirigea vers l'endroit o il avait
laiss sa mre. Mltis le rejoignit inquiet.

--Raffalle tait ici, dit-il, je viens de la rencontrer. Tu l'as vue?

--Oui, rpondit Andr; sois tranquille: elle ne reviendra pas.

Dans la nuit noire et frache, le landau monte encore une fois la cte
de Landemer.

Garde par ses feux la rade silencieuse dort, abritait les grands
cuirasss sombres. L'espace cribl d'toiles semble plus lointain, plus
vaste que les autres jours. Aprs le fracas grandiose, le silence parait
d'abord une souffrance, puis l'oreille s'habitue au repos, et l'esprit
revient  ses penses coutumires. Andr regarde en lui-mme. L'amour de
Raffalle a t pareil  cette tempte de lumire et de bruit, mais 
prsent le coeur de celui qui fut son amant est plus vide et plus muet
que le grand silence noir. Il pourra souffrir encore, comme on souffre
dans un membre amput; mais ce qui lui manquera, ce ne sera pas
Raffalle, ce sera l'amour dvou, gnreux, oublieux: de lui-mme,
qu'il a connu... Ce sera l'Amour.

--L'amour est immortel, pensa-t-il en regardant les astres.




                                XXXV


--Je ne sais pas pourquoi tu m'as fait venir ici, dit Mlle Xandra  son
frre, deux ou trois jours aprs la fte. Sans doute, on peut vivre
partout, mais...

--Ne trouves-tu pas le pays assez beau? fit ironiquement Mltis, dont
les yeux, rduits  l'tat de fente imperceptible, brillaient, malgr
cela, d'un clat extraordinaire.

--Il est magnifique, j'en conviens, mais le manque de confortable est,
en son espce, aussi remarquable que la beaut du pays.

--Ne grogne pas, ma sage Minerve, dit Niko en la clinant. Tu vas avoir
tout  l'heure une jolie petite Voiture qui nous amnera au hameau de
Gruchy.

--Et qu'y ferons-nous?

--Tu tiendras compagnie  Mme Heurtey,  Pallas-Athn, pendant que je
m'occuperai de mes affaires.

--Tu as des affaires? fit Mlle Xandra avec un coup d'oeil de ct trs
comique dans son grave visage.

Niko se pencha vers elle et murmura quatre mots dans son oreille. Elle
approuva de la tte.

--C'est trs bien, alors, fit-elle. Quand vient cette voiture?

--Le plus tt possible,  la plus impatiente des soeurs anes. Tiens,
la voici, et le caisson est plein de bonnes choses. Nous allons djeuner
 Gruchy, d'une faon soigne; la cuisine de Landemer m'ouvre
tonnamment l'apptit.

Ils taient attendus par liette, qui les reut sur le seuil, pare de
sa gentille robe rose; elle aimait cette robe, parce que la main de Niko
s'y tait pose l'anne prcdente, alors qu'il lui donnait de si sage
conseils. Et, maintenant, il tait guri! guri! Se pouvait-il que tant
de joie contint un peu de tristesse?

goste, la tristesse d'liette, trs goste; aussi s'en faisait-elle
de temps en temps un reproche amer. Pour l'heure, elle n'y songeait pas.

Le djeuner fut gai; Mme Heurtey elle-mme, sans croire aux miracles, ne
pouvait se dfendre d'une certaine satisfaction en voyant Andr
redevenir tout  fait semblable  lui-mme. Le repas termin, on fit un
petit tour dans le jardin, qui ressemblait plutt  un carr de choux
qu' toute autre chose; puis Mlle Xandra s'installa dehors, sur une
chaise, en face du puits, en disant qu'elle voulait en mire un dessin.

Mme Heurtey rentra dans la salle et s'assit, dans l'embrasure de la
fentre, sur le vieux fauteuil de paille. Les jeunes gens causaient 
demi-voix; bientt elle s'endormit  ce murmure.

--Andr, dit tout  coup Niko, regarde comme ta mre est belle! Elle a
un caractre tonnant! Tant de noblesse...

--Et de douleur, dit Andr tout bas en la regardant avec une piti
profonde.

La tte de la vieille femme s'tait appuye insensiblement contre la
boiserie; sous le jour paisible, sur le fond d'un ton roux, la blancheur
de ses traits se dtachait avec, une harmonie exquise pour un peintre.

Andr alla sans bruit chercher ses couleurs avec un petit panneau dans
l'armoire et se mit  l'oeuvre. Les traits bien connus qu'il avait
peints dix fois, qu'il savait par coeur, eurent, bientt pris une
ressemblance exacte, et il chercha le ton de la peau.

Mltis fit un signe  liette, qui le suivit sur le seuil.

--Allons voir la mer, lui dit-il. Tout le monde travaille, il n'y a que
nous de paresseux.

liette jeta un coup d'oeil sur Mlle Xandra, qui dessinait
imperturbablement,--pas bien d'ailleurs.

--Allez, dit-elle d'un ton maternel. Profitez du beau temps.

Niko faisait dj de grandes enjambes sur le chemin. liette le
rejoignit aussi vite qu'elle le put sans courir. Ils marchrent
silencieusement jusqu' l'endroit o la jeune fille avait rencontr le
douanier en cherchant son frre.

L, se trouve un groupe de rochers formant une sorte de sige, et qu'on
appelle le Heur-au-Loup. Niko fit asseoir liette sur ce trne champtre
et se coucha  demi devant elle dans l'herbe mle de serpolet.

--Savez-vous, dit-il, mademoiselle liette, pourquoi je vous ai fait
venir en ce lieu dcouvert et expos  tous les regards?

Elle fit signe qu'elle n'en savait rien; mats son joli visage se teinta
de rose.

--C'est pour qu'on puisse nous voir et non nous entendre! continua Niko.
Je vous ai jur, mademoiselle liette, que j'tais guri?

--Oui, fit-elle, et je n'oublierai jamais en quelle occasion. Est-ce que
ce ne serait pas vrai?

--C'est absolument vrai, et d'ailleurs, je l'ai jur. Je suis donc
guri, mais je resterai dlicat; je ne suis plus tout  fait jeune, j'ai
trente-sept ans; vous n'en avez que vingt-trois. Dites, est-ce que a
vous empcherait... de m'pouser? oh! liette...

Elle avait enfoui sa tte dans ses deux mains, et elle sanglotait de
toutes ses forces.

--J'ai cru tre trs malin, pensa Niko, de venir dans un lieu dcouvert,
et je vois que je n'ai pas t malin du tout.

Il jeta les yeux tout autour de lut; le fusil d'un douanier
disparaissait du ct de la point ouest; partout ailleurs, personne. Il
prit les deux mains d'liette et les garda, bon gr, mal gr.

--Oui, liette, c'est ici  la face du bon Dieu, et devant la mer, qui a
failli nous manger Andr, que je vous demande si vous voulez bien de
moi... Mais il ne faudrait pas m'pouser pour ma fortune, liette!

Elle clata de rire, tant il avait mis de drlerie dans cette phrase.

--Il faudrait, pour que ce ft une affaire vraiment srieuse, me dire si
vous m'aimez...

Elle ne rpondait-pas.

--liette, il faut tre honnte! M. le maire et M. le cur vous
demanderont si vous consentez  m'pouser. Moi, je vous demande si vous
m'aimez comme je vous aime!

--Vous le savez bien! rpondit-elle contrainte et force; car il lui
tenait les mains, et elle ne savait o mettre son visage.

Il n'y avait plus  l'horizon ombre de douanier; les fougres
s'agitaient doucement avec, un petit friselis dlicat; la mer toute
bleue riait au grand soleil, et l'cume blanche, tout en bas, allait et
venait autour des roches comme une frange agite par le vent. Il se
haussa un peu, de faon  partager le trne de pierre avec liette, et
trouva sur sa poitrine une place o cacher le pauvre visage confus, qui
fermait les yeux tant qu'i! pouvait.

--liette, dit-il d'une voix grave, infiniment douce et musicale, quand
je me voyais mourant, j'ai eu bien, envie de vous dire ce que je vous
dis aujourd'hui; je ne l'ai pas fait parce que je ne voulais pas vous
laisser bientt avec un deuil si profond dans votre jeune vie...

--Il fallait le dire, fit-elle; je vous aurais tant aim!

--C'et t mal de ma part. Mais j'ai eu envie de vivre, liette, pour
tre aim de vous et pour vous voir heureuse... Et j'ai fait des choses
que je n'aurais jamais faites sans cela, car je n suis pas
patient,--vous le verrez bien!--Et si j'ai guri, liette, c'est pour
vous,  cause de vous... Je vous dois la vie, petite liette.

--Ne me dites pas cela, fit-elle  voix basse; je ne pourrais pas le
supporter... C'est trop de joie...

Ils restrent silencieux un moment. Tout  coup, dans l'herbe courte,
une cigale chanta.

--Nous entendrons chanter les cigales sur le mont Hymette, dit Mltis
en se levant. Vous verrez, liette, avec moi, tout ce que j'ai aim
jadis; mais nous vivrons sur la terre de France, car je me suis donn 
elle, et elle vous donne  moi. Allons, venez, ma femme, que votre soeur
Xandra vous embrasse.

Ils retournrent au logis. Au dou, sur les portes, les femmes les
suivaient curieusement des yeux; et sans que personne et entendu un mot
de leur conversation, tout Gruchy sut qu'ils taient fiancs depuis dix
minutes. Ils retrouvrent Xandra o ils l'avaient laisse, avec son
dessin dans le mme tat.

Mme Heurtey dormait encore; pendant qu'Andr peignait, une expression
paisible et grave s'tait tablie sur son visage, comme si elle l'avait
senti  travers son sommeil. Niko s'arrta, plein d'admiration, devant
l'bauche de son ami:

--a, c'est de la peinture! dclara-t-il enthousiasm. Jamais tu n'auras
rien fait d'aussi beau.

Voyant Mme Heurtey ouvrir les yeux, il lui rpta ce qu'il venait de
dire.

--Ce mchant petit portrait-l? fit-elle d'un air de doute.

--Oui, chre madame! Ce mchant petit portrait-l ira au Louvre un jour;
le plus tard possible. Et, en attendant, Andr en fera une copie pour
son beau-frre.

Mme Heurtey le regardait sans comprendre.

--Son beau-frre, avec votre permission, c'est moi, chre madame.

Elle rflchit longtemps en le regardant.

--Vous voulez pouser ma fille, monsieur? dit-elle. Sans fortune, avec
la tache...

--Madame Heurtey, fit Mltis avec son autorit de despote oriental; si
vous en parlez encore, nous nous brouillerons. Il n'y a plus que vous au
monde qui pensiez  cela, et votre fils... Il vaut mieux que vous ne
croyez, votre fils!

Andr se pencha et baisa la main ride de sa mre.

--Maman, dit-il, pardonne-moi. J'effacerai! Mme Heurtey ouvrit les bras
 son premier-n et les referma sur lui avec un soupir de dlivrance.

FIN.




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                               PARIS
              TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie
                          Rue Garancire, 8.

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[Fin de _Pril_ par Henry Grville]