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Titre: Nikanor
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1887
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1887 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   13 septembre 2008
Date de la dernire mise  jour: 13 septembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 170

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                            HENRY GRVILLE
                            --------------

                               NIKANOR

                        [Illustration: blason]



                                PARIS
                           LIBRAIRIE PLON
             E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                         RUE GARANCIRE, 10

                                 ---

                        Tous droits rservs



L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en juillet 1887.



__________________________________________________________________
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




                               NIKANOR




                                  I


Vers le soir, la neige tombe tout le jour en gros flocons paresseux se
transforma en petites paillettes brillantes comme du mica.

On les voyait scintiller en poudre chatoyante sur le bord des fentres,
dans l'entre-billement des portes, partout o elles pouvaient se
glisser. Elles miroitaient comme de trs-petits diamants autour des
lanternes d'un grand _vozok_ emport par quatre chevaux rapides sur un
chemin  peine visible, au travers des champs nivels sous l'impassible
blancheur glace; la neige s'entassait sur les harnais et sur les
vtements du vieux cocher en petites plaques fines comme des lamelles de
verre.

L'quipage silencieux volait sur la route muette; pas de sonnettes 
l'attelage, mais deux lanternes brillantes. Le comte Batounine
s'inquitait peu d'tre vu... Et, grand Dieu! qui donc et-il rencontr
par cette nuit? Mais il ne se souciait point d'tre entendu. Une
troisime lanterne clairait l'intrieur du vozok: Batounine dtestait
l'obscurit en voiture, et, de plus, le vozok est un vhicule
essentiellement mlancolique.

Qu'on se figure une grande berline pose, au lieu de roues, sur
d'normes patins; la lourde machine est basse, car elle est souvent en
danger de verser. Si riche qu'en soit le capitonnage, elle offre
toujours l'apparence d'abandon des appartements bien meubls que
personne n'habite, car le vozok, indispensable dans toute famille aise
de province, ne sert pas dix fois par an; la jeunesse lui prfre les
courses en traneau dcouvert, dans l'air vivifiant et glac; mais tout
tre malade ou simplement dlicat doit s'y enfermer lorsqu'il entreprend
un voyage un peu long, pendant les rigueurs de l'hiver russe.

D'ordinaire, Batounine allait en traneau, les mains dans les poches de
sa pelisse fourre, content d'entendre grsiller sur son bonnet
d'astrakan la neige croquante qui poudrait ses favoris soyeux; aussi le
cocher avait-il t bien surpris en recevant l'ordre d'atteler la
vieille voiture et d'y faire mettre deux bouillottes bien chaudes; mais
il avait obi en silence, se demandant seulement si son matre s'tait
aperu des fils d'argent depuis peu apparus sur ses tempes,--et si, par
hasard, le beau Batounine commenait  se sentir vieux.

Vieux? Non, en vrit! Le comte pouvait avoir trente-huit ans; c'est
l'ge o un diplomate se sent rellement en possession de sa jeunesse,
et si ses cheveux avaient lgrement grisonn,  la bonne place, celle
qui encadre si lgamment des yeux brillants et un front sans rides,
c'est qu'un souci tait entr dans sa vie; mais ce souci venait de subir
une premire transformation, et suivant toute probabilit l'avenir
serait favorable...

Pourtant, il tait inquiet. tait-ce le sentiment d'une responsabilit
personnelle qui lui causait ce trouble, en entrant pour la premire fois
dans sa vie d'homme heureux, suffisamment viveur pour tre trs  la
mode, et aussi correct que pouvait le souhaiter la plus rigoureuse
tiquette?

Le vozok le cahotait sur ses ressorts trop doux, avec un roulis qui
rappelait le mal de mer... Il baissa une glace.

--Approchons-nous? demanda-t-il au cocher.

--On voit les lumires, rpondit le vieux serviteur.

Batounine aspira l'air glac avec une insatiable volupt, puis remonta
la glace et s'assura soigneusement qu'elle tait ferme.

--Peuh! qu'il fait chaud! et a sent le moisi dit-il avec une expression
d'indicible ennui. Enfin! un mauvais moment est bientt pass!

Les chevaux s'enlevrent au galop sous une porte bien connue et
s'arrtrent court devant un perron de pierre.

Le comte descendit de voiture et monta deux marches. Le cocher,
rassemblant les rnes, se disposait  gagner les communs...

--Attends, dit Batounine, nous repartons  l'instant.

Il entra dans le vestibule de la vaste demeure, parcimonieusement
claire; pas de domestiques sur les bancs comme on en voyait
d'ordinaire; ils soupaient dans les communs,  cette heure de solitude.

Il fit quelques pas et frappa sur un timbre. Une femme de quarante-cinq
ans environ parut dans l'embrasure d'une porte.

--C'est vous, monsieur le comte? dit-elle  voix basse. Nous sommes
prts.

--Comment va-t-elle? demanda-t-il plus bas_ encore, avec embarras, comme
s'il ne savait quels mots employer.

--Elle va bien, grce  Dieu!... Elle a pleur tout  l'heure, mais 
prsent elle est tranquille.

Les traits du comte se dtendirent.

--C'est bien, dit-il. Et... je ne puis pas la voir? La femme de chambre
secoua la tte par deux ou trois fois avec tristesse.

--Cela lui vaudrait mieux que tout,--mais c'est impossible... Pensez
donc... tant de monde dans cette maison!... Personne ne se doute de
rien....

--C'est bon! c'est bon! fit-il avec impatience. Puis il ajouta  baute
voix:

--Vous direz  madame que je suis venu prendre de ses nouvelles...

--Oui, monsieur le comte, rpondit la femme de chambre sur le mme ton.

Une figure de valet endormi s'tait montre sur le seuil d'une autre
porte.

--Je vais chercher un paquet de livres que madame a ordonn de mettre
dans la voiture de monsieur le comte lorsqu'il viendrait, dit la femme
de chambre en disparaissant.

Une minute s'coula, un sicle de soixante secondes, une ternit de
soixante sicles. Le valet  moiti endormi, peut-tre un peu gris,
faisait des efforts inous pour paratre veill. Une voix l'appela dans
l'office.

--Eh! Ivan, voici une de tes lampes qui s'teint!...

Le domestique murmura quelques paroles inintelligibles et sortit; au
mme instant, la femme de chambre reparut, portant un volumineux paquet.

--Voici, dit-elle d'une voix trangle; c'est dans une corbeille, et il
y a un chle dessus, de peur de la neige...

Elle avait dpass le comte et se trouvait dj dehors, prs du vozok.

--Ouvrez-moi la portire, dit-elle, je ne peux pas... excuses-moi, mais
je tremble...

Il tremblait aussi et se fit mal  la main en tournant la poigne
rcalcitrante. La corbeille fut dpose sur les coussins, et il s'assit
auprs.

--Bon voyage, monsieur le comte, fit la femme de chambre en fermant la
portire. Va chez le pre Fade, dit-elle au vieux cocher.

Le vozok se mit en branle, et Batounine se prit la tte dans les deux
mains.

Ce qui venait de se passer, tout simple en apparence, lui donnait
l'trange sensation d'un affreux pril couru et presque conjur... Il
tait chez lui, dans sa voiture, avec l'objet qu'on venait de lui
remettre; cette pense lui donna une grande scurit.

Il rouvrit ses yeux ferms. La chaleur des bouillottes lui devenait
insupportable; il fit un mouvement pour baisser une glace, mais se
retint, et baissa au contraire les deux stores de soie bleue. La
lanterne intrieure rpandait une clart brillante, et tout  coup le
vozok parut plus intime et plus doux, presque plus riant.

La route tait unie, les chevaux semblaient avoir des ailes... Batounine
se pencha sur la corbeille avec une sorte de crainte, puis lentement,
trs-lentement, souleva le chle...

Sous le chle, il y avait des couvertures soigneusement bordes, et tout
au fond, sur un oreiller blanc, il y avait une petite figure toute
rouge, profondment calme; le petit corps qui appartenait  cette figure
respirait largement et sans bruit...

--C'est cela mon fils? dit Batounine. C'est curieux!

Une motion singulire le prit  la gorge, mais il se roidit. On n'a pas
vcu vingt ans dans les cours de l'Europe pour s'attendrir ridiculement,
comme dans un roman de femme.

--Il est bien sage, ce petit, pensa le diplomate en prenant un air
dgag. On dirait qu'il savait qu'il devait se taire. S'il avait cri
tout  l'heure...

Un frisson lui passa sur le corps. Il y a dans la vie des situations
bien dsagrables, et l'on ne saurait trop se fliciter d'en tre sorti.
Sa gorge tait toujours serre.

--C'est de la reconnaissance, se dit-il, de la reconnaissance pour la
sagesse de ce moutard.

La petite figure du moutard se plissa d'une faon si comique que
Batounine clata de rire: rire singulirement nerveux, car avant qu'il
et fini il dut essuyer ses yeux  deux ou trois reprises du bout de son
gant. Quand il eut repris son calme, il recouvrit la corbeille; mais
alors un trange sentiment d'ennui s'empara de lui; il se sentait seul
et triste. Ecartant le voile de laine, il se laissa aller au plaisir
qu'il qualifiait intrieurement de tout bte, de regarder cet tre n
de lui, auquel il allait tracer irrvocablement son chemin dans la vie.

Le vozok roulait  droite et  gauche sur ses ressorts comme un grand
berceau bien suspendu, et l'enfant dormait du profond sommeil des
nouveau-ns qui,  peine venus au jour, semblent vouloir retourner 
l'inconscience de l'avant-natre. Batounine repassa dans son esprit ses
projets pour son fils et les trouva excellents.

Le petit serait beau,--il l'tait dj,--intelligent; lev chez le pre
Fade, il entrerait de bonne heure au sminaire, et y ferait de
brillantes tudes; il pourrait alors choisir suivant son ambition entre
le clerg blanc et le clerg noir, entre la prtrise ou la vie monacale:
archiprtre ou archevque, car Batounine tait sr de lui frayer tous
les chemins.

--Moine? pourquoi? Un sourire sceptique se dessina sur les lvres fines
du diplomate. Il sera prtre! Il aura une jolie femme et beaucoup
d'enfants. L'heureux garon! Il ne connatra pas les soucis o vous
entranent les aventures! Sa vie sera grave et douce; il sera  l'abri
des passions... Non! pas de toutes, car il sera ambitieux... je l'espre
bien! Et, qui sait? peut-tre un jour il deviendra quelque chose
d'extraordinaire... Par exemple... le confesseur du Tsar! Un homme de
notre monde,  qui l'on pourra parler de tout; instruit, bien lev; et
s'il plat  Dieu, loquent... Confesseur du Tsar!

Batounine clata d'un rire nerveux, mouill, qu'il attribua  la chaleur
du vozok. Le vhicule passa sur un pont de madriers retentissant.

--Comment! dj arrivs? fit le comte en cartant le coin du store.

Une lumire brillait sur une faade toute noire  peu de distance.
Batounine se redressa et prit le coin du chle pour recouvrir le petit
dormeur; mais il hsita, et soudain, furtivement, comme s'il en avait
honte, il baisa la petite joue tide et satine avant de la cacher.

Le vozok s'arrta; le comte en descendit, son fardeau dans les bras, et
pntra dans la maison dont la porte venait de s'ouvrir. Le prtre,
matre du logis, apparut, une bougie  la main.

--Nous voici, pre Fade, dit Batounine en dposant la corbeille sur la
table. Votre femme va bien?

--Trs-bien, Votre Altesse, je vous remercie. Elle m'a donn hier soir
un beau garon, comme j'ai eu l'honneur de l'envoyer dire chez vous.

--Elle a du lait? fit Batounine d'un air grave.

--Certainement, Votre Altesse.

--Voici le fils de mon ami, dit-il. Votre femme l'lvera avec le sien.

--Il sera considr comme un de mes enfants, rpondit le prtre. Quel
nom lui donnerons-nous?

--Celui que vous voudrez.

--Celui du saint de ce jour, peut-tre, selon l'usage?

--Quel nom est-ce?

--Nikanor.

--Nikanor, soit.

--Et le nom de famille, pour l'inscrire sur le registre?

Batounine frona le sourcil et dit brivement:

--Popof.

--C'est mon nom! fit le prtre un peu tonn.

--C'est le nom de bien d'autres aussi, mon rvrend! rpliqua Batounine.
Puisque c'est le vtre, pourquoi ne serait-ce pas le sien?

Le prtre s'inclina sans rpondre.

--Faut-il le baptiser? dit-il ensuite. J'ai fait baptiser le mien
tantt.

--Tout de suite. Je suis le parrain.

Une grande cuve pleine d'eau tide fut apporte; le prtre y plongea
l'enfant dbarrass de ses langes, et comme il criait, fort mcontent de
cette immersion subite, la servante l'emporta dans la pice voisine, o
il se calma bientt sur le sein gonfl de lait de la jeune femme du
prtre.

--Eh bien, mon rvrend, voil qui est fait; je vous remercie, dit
Batounine. Ds que votre femme sera remise, vous partirez pour la
nouvelle cure que je vous ai prpare. La maison est belle et
spacieuse...

--Et nous serons tout prs de Votre Altesse, rpondit le prtre en
s'inclinant. Je vous remercie grandement, monsieur le comte.

Batounine remonta dans le vozok, baissa les glaces et alluma un cigare.
Une heure aprs, il tait chez lui; mais, quoi qu'il fit, il ne put tre
gai cette nuit-l.




                                  II


La proprit du comte Batounine tait une des plus vastes et des mieux
amnages du gouvernement de Samara. Situe sur la rive gauche du Volga,
 peu de distance de cette ville, coquettement perche sur un coteau
rapide qui dgringolait de terrasses en terrasses jusqu'au fleuve,
rtrci en cet endroit par les hautes falaises de l'autre rive, elle
avait en t une certaine ressemblance avec les villas italiennes et
mritait bien son nom, _Slava_, qui veut dire: gloire.

La maison blanche se voyait de loin, et les _bourlaki_, en conduisant au
fil de l'eau leurs immenses radeaux de bois flott, la prenaient pour
_amer_ dans les passes dangereuses du fleuve sablonneux.

L'glise levait derrire, un peu plus haut, presque sur la crte du
coteau, un clocher octogonal, pointu, termin par une croix norme,
constelle d'ornements et de chanettes, qui brillait sur le fond de
sombre verdure comme une pice de feu d'artifice.

Tout  ct, la maison du prtre, peinte en brun rouge, talait une
faade  la fois modeste et solide. Cette demeure paraissait, ds
l'abord, plus riche et plus europenne que ce n'est l'usage; le jardin
qui l'accompagnait, bien entretenu, clos de palissades, rempli d'arbres
fruitiers, prsentait aussi une avenue de lilas et quelques
plates-bandes de fleurs. Deux grands buissons de roses l'embaumaient de
juin en aot. Batounine avait toujours aim les roses.

A quelques centaines de mtres  peine on voyait une autre maison
seigneuriale, moins imposante que celle du diplomate, mais plus lgante
et d'une forme plus capricieuse. Cette demeure appartenait  la soeur du
comte, madame Vra Kdrof. Une nombreuse niche d'enfants lui donnait
autant de gaiet que la maison d'en face tait solennelle et
silencieuse, en dehors des jours de rception.

Madame Kdrof avait t trs-belle et l'tait encore; mais sa beaut ne
lui importait plus depuis qu'elle avait perdu son mari. Une petite fille
de trois ans, ne peu aprs la mort du pre, tait son enfant favorite.
Elle ne s'en cachait pas; n'tait-il point naturel que celle-ci ft la
prfre, puisqu'elle n'avait jamais connu la tendresse paternelle? Les
trois autres enfants, dont deux garons, ne s'en montraient point
jaloux, et vivaient dans la meilleure intelligence avec leur petite
soeur Lydia.

Les fils du prtre faisaient aussi partie de la bande, contrairement 
la tradition hirarchique, qui veut que le prtre soit d'une classe
infrieure et ne se mle  la vie des nobles que lorsqu'il y est appel
par son ministre.

C'tait le comte qui avait institu cela. Prchant tout  coup des
doctrines galitaires que sa soeur ne lui avait point connues, il avait
toujours invit les enfants de la cure, lorsqu'il donnait  goter  ses
neveux et nices.

Les petits _popovtzy_, comme on les appelait familirement, y avaient
beaucoup gagn en bonnes manires, quoique deux d'entre eux fussent
rests un peu lourds, un peu gauches et point remarquablement
intelligents. Mais le troisime, celui qu'on appelait le jumeau cadet,
Nikanor, enfin, se montrait aussi brillant d'esprit, aussi correct dans
sa tenue, aussi prompt  saisir toutes les nuances, qu'on et pu le
souhaiter des garons Kdrof, un peu trop imbus de leur supriorit
sociale pour se soucier du perfectionnement.

Prs de douze ans s'taient couls depuis le jour o Batounine avait
voyag la nuit, dans la neige, avec un enfant au fond d'une corbeille,
et il n'aimait pas  en voquer la mmoire.

La maison o il tait all chercher ce colis insolite tait close par la
mort et, faut-il le dire? aussi par l'oubli. Bien des choses avaient
pass devant les yeux et devant le coeur de Batounine depuis ce temps,
sans jamais entrer dans un sanctuaire qui s'tait ouvert un jour par
hasard et qui depuis tait rest ferm.

Avait-il vraiment aim? Il se le demandait parfois, tant le souvenir de
cette poque tait entour d'ombres confuses, parfois pnibles. Dans
tous les cas, s'il avait aim jadis, son me tait change; les douze
annes qui avaient fait de Nikanor un beau grand garon bien dcoupl,
aux yeux bruns profonds et fiers, des yeux de velours avec une pointe de
diamant, ces annes avaient un peu dessch le coeur du pre. Vers la
cinquantaine, le scepticisme diplomatique aidant, le beau Batounine,
toujours beau, d'ailleurs, s'tait mis  aimer le plaisir.

Il se montrait cependant fort bon pour Nikanor; le garonnet ressemblait
prodigieusement  une petite miniature que le comte gardait au chevet de
son lit,  Saint-Ptersbourg, et  l'tranger, quand il tait en
mission. Cette miniature tait un portrait de Batounine,  l'ge de
treize ans, en costume de page de la cour, habit militaire rouge,
galonn d'or, et culotte de peau blanche.

Depuis que Nikanor grandissait, le comte n'apportait plus sa miniature 
la campagne, de peur des commentaires de ses neveux, trs-fureteurs et
passablement bavards; mais il regardait courir au soleil, avec un
certain orgueil, le beau garon qui tait la miniature incarne, sauf le
costume.

Des bonts extrieures, un peu de vanit d'homme beau, qui se revoit en
une autre forme, et le sentiment d'un devoir  remplir, voil  peu prs
tout ce que Batounine pour le moment accordait  son fils.

Quand le plaisir et l'ambition deviennent la principale affaire de la
vie d'un homme, les autres lments s'effacent, car ces deux-l rsument
l'gosme de la faon la plus complte. Batounine avait une me
gnreuse; mais  cette poque de sa vie, gris par tout ce qui peut
tourner la tts d'un homme, il se montra trs-personnel.

Sous le chaud soleil de juillet, le pre Fade traversa le jardin et
descendit vers le chteau; il tait nu-tte et ne s'en apercevait pas.
Ses grands cheveux grisonnants flottaient en dsordre sur sa robe de
laine fripe, dont sa main mal assure reboutonnait au hasard les
boutons dfaits. Il pntra dans le vestibule, o un valet de pied en
culotte courte attendait toujours les ordres du matre.

--Il faut que je voie Son Altesse, dit-il d'une voix trangle.

Le valet l'examina; c'tait un citadin, et mme un cosmopolite, habitu
aux banquettes des antichambres d'ambassades; il avait vu bien des
solliciteurs, mais pas un qui et l'air aussi dsespr.

--On ne peut voir Son Altesse, dit-il poliment, le comte travaille.

--Il faut pourtant que je le voie! rpliqua le prtre d'un ton navr.

Ses yeux rencontrrent ceux du domestique, qui eut piti. Il ouvrit la
porte du cabinet de travail, et dans la vaste pice frache, dont les
persiennes taient closes, sauf du ct du nord, le prtre vit son
protecteur; couch sur une chaise longue, un cigare  la main, il
parcourait la Revue des Deux Mondes.

--C'est vous, pre Fade? dit-il, en fronant lgrement le sourcil.
Quel bon vent vous amne?

Les paroles taient aimables, mais le son de la voix tait bref.
Pourtant, le prtre s'tait montr incroyablement sage et discret,
depuis le jour o sa famille s'tait inopinment accrue de celui qu'on
appelait le jumeau cadet; pas une seule fois il n'avait rappel le
service rendu; jamais il ne s'tait senti fort d'un secret plus qu'
moiti pntr, pour obtenir une faveur ou un prsent; dans la belle
maison brun rouge, il tait rest le mme humble desservant,  l'me
loyale et pieuse, qui avait baptis l'enfant tomb du ciel.

--C'est un vent de malheur, monseigneur, dit-il de sa voix touffe;
pardonnez-moi de vous dranger, mais j'ai du chagrin. Mon fils est mort.

--Lequel? demanda brusquement Batounine en se soulevant un peu.

Une sorte de frayeur venait de traverser tout son tre. tait-ce Nikanor
que cet homme avait appel son fils?

--Mon fils Paul, rpondit le pauvre homme qui fondit en pleurs.

Le comte reprit son sang-froid. Il s'en voulait presque d'avoir t si
violemment secou; ce n'tait pas digne d'un homme tel que lui.

--Jumeau an? dit-il avec intention.

Le pre Fade le regarda sans comprendre et rpta:

--Mon fils Paul.

--De quoi est-il mort? demanda Batounine.

--D'une fivre dans la tte; il avait eu chaud, je crois; il a cri
toute la nuit, et ce matin il s'est endormi, et puis tout  l'heure il
est mort.

--Quand tait-il tomb malade?

--Hier soir, en rentrant des champs...

--Et Nikanor? fit tout  coup Batounine, presque malgr lui.

--Il va bien; il court dans votre jardin avec vos neveux. Ah!
monseigneur, je n'avais pas encore perdu d'enfant! Dieu m'prouve... il
me l'avait donn... il me l'a... que son saint nom...

Le pauvre homme ne put achever les paroles de rsignation chrtienne que
son devoir tait de prononcer. Ensevelissant sa tte dans ses mains, il
pleura  chaudes larmes, comme pleurait sa femme au mme moment.

Batounine fut touch de cette douleur nave.

--J'en suis fch pour vous, mon ami, dit-il avec beaucoup de douceur;
votre chagrin est grand, j'y prends part, croyez-le...

Il s'arrta. Non, il n'y prenait point part le moins du monde; il tait
incapable de comprendre ce chagrin paternel. Un garon n'tait-il pas
pareil  un autre garon! Et Fade en avait encore un, sans compter
Nikanor...

Sans compter Nikanor! Et si c'avait t Nikanor, l'enfant frapp
d'insolation et fauch par la mningite?

Batounine descendit au fond de lui-mme et s'avoua que, si c'avait t
Nikanor, il aurait considr l'accident comme trs-fcheux, mais
enfin... aurait-il pleur comme ce bonhomme-l, qui oubliait le reste du
monde dans ses sanglots, le visage dtourn, appuy sur sa manche?... Il
convint qu'il n'et point ressenti d'affliction comparable  celle-l,
et s'en trouva moiti content, moiti fch.

--Pre Fade, dit-il en posant sa belle main fine sur l'paule du
prtre, c'est un grand malheur, et vous me faites beaucoup de peine...
je vous assure...

--Mon beau garon, si intelligent, si bon, si sage!

Batounine eut la vision du pauvre Paul, qui n'tait ni beau, ni
trs-intelligent, mais vraiment sage et bon.

--Comme les pres se font des illusions! se dit-il. Mais cet homme est
pourtant  plaindre!

Il ne savait que faire pour calmer la douleur du malheureux prtre. Une
ide lui vint.

--Je vais avec vous dit-il. Allons le voir.

--Oh! monseigneur! murmura Fade en se levant.

Sa figure, tumfie par les larmes, tait mconnaissable; Batounine le
regarda avec une curiosit inquite, se demandant encore si vraiment, 
sa place...

Plus tard, beaucoup plus tard, il se rappela comment il avait examin le
prtre, et quel regard de douceur anglique, noy dans des larmes
irrpressibles, avait rpondu  son oeil scrutateur.

Ils sortirent, et le comte s'aperut que son hte tait accouru nu-tte.
Sur un signe de lui, le valet prsenta un grand chapeau de jardin que
Batounine mit lui-mme sur la tte du pauvre homme.

Comme ils traversaient le parc, les deux neveux de Batounine apparurent
avec Nikanor. Malgr l'infriorit de sa situation sociale, celui-ci
dominait, grce  sa beaut, sa force et son intelligence natives; il
les conduisait en poste, attels de courroies  grelots, et faisait
claquer son fouet.

--Nikanor, dit le prtre en levant la voix, quitte le jeu; il faut
rentrer; ton frre ne souffre plus...

Nikanor s'approcha et leva sa belle tte blonde vers celui qu'il
appelait son pre.

--Il va mieux? dit-il d'un ton de doute.

--Il est au ciel! rpondit le prtre en se dtournant.

Le jeune garon saisit la main du bonhomme et y attacha ses lvres avec
un lan de tendresse passionne; c'tait la caresse habituelle, la seule
que permit la dignit  la fois paternelle et sacerdotale: le comte se
sentit froiss.

--Aprs tout, se dit-il, cet enfant ne connat rien. Il a raison...

Ils marchaient tous les trois de front, Nikanor n'avait pas quitt la
main du prtre, que de temps en temps il baisait respectueusement: il ne
pleurait pas, mais il se faisait visiblement violence, et Batounine ne
pouvait s'empcher d'admirer son empire sur lui-mme.

Quand ils furent auprs du petit cadavre, Nikanor perdit son calme et se
prcipita sur son frre, qu'il couvrit de baisers et de larmes. Le
jardinier entra presque aussitt, portant une brasse de fleurs et de
feuillages qu'il jeta au pied du lit. Pendant qu'on arrangeait la
chambre, Batounine prit  part le prtre, qui, devant la douleur des
autres, avait reconquis un peu de sang-froid.

--Vous avez perdu un fils, mon rvrend, lui dit-il, mais il vous en
reste deux autres...

--Un seul, fit le prtre, en regardant le comte d'un air navr.

--Non, deux. Comprenez-moi. Vous vous tes tromp en inscrivant les noms
des enfants sur votre registre,  l'heure de leur naissance. C'est Paul
qui tait mon protg; Nikanor est votre fils. Cette erreur peut se
rparer; un simple grattage... Personne n'en saura rien, cela ne fait de
mal  personne; vous ne pouvez pas me refuser cela d'ailleurs... et cela
vous rend un fils  la place de celui que vous avez perdu. Je me charge
d'lever les deux enfants qui vous restent. C'est entendu?'

Le prtre baissa la tte,--et  partir de ce moment, Nikanor se trouva
tre le fils lgitime du pre Fade.




                                 III


Batounine n'avait pas prmdit ce troc d'tat civil, sans importance
d'ailleurs dans un pays o l'tat civil existe si peu. Nikanor et pu
rester toute sa vie le fils d'un Popof inconnu, sans la fin prmature
de son frre de lait; mais le comte tait trop avis pour ne point
profiter d'un incident qui ouvrait toutes grandes devant son fils les
portes du sminaire.

Le service du Seigneur n'admet ni difformes ni btards, dit un
aphorisme; il n'est pas malais sans doute de prsenter comme lgitime
un postulant qui ne l'est point; en Russie comme partout, il est avec le
ciel des accommodements; mais lorsqu'une si bonne occasion se prsente
de lever toutes les difficults, on serait un sot de n'en point
profiter.

La chose avait d'ailleurs si peu d'importance aux yeux du pre Fade
qu'il l'oublia tout  fait;  peine de loin en loin, en touchant son
registre, se rappelait il la petite opration qu'il lui avait fait
subir, et sa conscience d'honnte homme ne lui fit jamais le moindre
reproche. De quelque sang aristocratique que ft sorti celui qu'il
dclarait pour son enfant, le prtre sentait en lui-mme qu'il lui avait
donn pour pre un homme de bien. La mre ne sut rien; elle n'avait pas
besoin de savoir.

Nikanor tait un bel enfant et un bon garon, juste assez indisciplin
pour ne point paratre lourd ou hypocrite, et beaucoup trop fier pour se
faire punir,  moins d'une raison tout  fait extraordinaire.

Depuis qu'il avait atteint sa septime anne, la main paternelle du bon
Fade ne l'avait frapp qu'une fois, et la rvolte d'orgueil qui avait
boulevers l'me de Nikanor avait t si forte que jamais plus il ne
s'tait expos au retour d'un chtiment de ce genre. L o le fils an
du prtre, g de dix-sept ans, recevait encore  l'occasion une
correction tire des critures, Nikanor savait s'arranger pour ne rien
attraper.

Le pre Fade ne se souciait gure, il faut le dire, de frapper son fils
adoptif. Lors du mmorable chtiment, il avait lu dans les yeux sombres
du petit garon,  peine g de huit ans  cette poque, une telle
expression d'indignation, de fureur contenue, qu'il en avait t
effray.

--C'est un fils de noble, avait-il dit  sa femme; il ne faudrait point
l'exciter, car, si les passions mauvaises s'veillaient en lui, l'ennemi
des hommes y trouverait une proie facile.

A travers le langage biblique de son mari, la bonne _popodia_ devina que
Nikanor avait fait peur au pre Fade; elle le confirma dans son dire,
assurant que le comte Batounine n'aimerait pas certainement  tre
inform que son protg recevait le fouet.

--Le comte ne le saurait pas, rpondit Fade; jamais Nikanor ne le lui
dirait; mais il est superflu de corriger ainsi un enfant accessible au
langage de la sagesse.

Qu'il ft dict par la crainte ou par la modration, ce raisonnement fut
la cause du beau dveloppement moral et physique du jeune garon.
Lorsque les autres enfants s'tonnaient  demi-voix de le voir pargn
par la main qui leur prodiguait de paternelles bourrades, le bon prtre
disait d'un ton doctoral:

--Faites comme lui, et vous serez traits comme lui.

Ils eurent beau s'y essayer, ils ne purent jamais faire comme lui. En
toute chose, Nikanor apportait une retenue, une correction de manires
qui le mettaient sinon au-dessus, au moins  l'cart des autres.

Lorsqu'il entra au sminaire,  l'ge de quatorze ans, cette apparence
distingue le dsigna aux moqueries de ses camarades. On l'appela le
prince, et l'on feignit de le traiter avec respect. Trs-naf encore,
bien qu'il et beaucoup appris dans la socit des jeunes Kdrof,
Nikanor trouva d'abord ce respect tout naturel et fort agrable; mais
deux journes ne s'taient pas coules qu'il avait compris la
raillerie.

Une vole de coups de pied et de coups de poing, gnreusement
distribue, sans prfrence ni parti pris, lui valut l'amiti
chaleureuse de la majorit, grce  laquelle il sut tenir en paix la
minorit. Ce n'tait point l'instinct diplomatique de son vritable pre
qui lui avait souffl ce procd, naturel  tous les gouvernements, mais
bien la rsolution inbranlable de ne se laisser ni outrager ni bafouer.

Ses directeurs spirituels se donnrent toute la peine imaginable pour
conqurir cet invincible orgueil.

C'taient des hommes intelligents et instruits, car Batounine avait
plac les deux jeunes Popof dans un tablissement bien au-dessus de
celui auquel leur origine campagnarde leur donnait le droit d'tre
admis; mais ces hommes furent vaincus par l'indomptable fiert de
l'enfant.

Pour lutter avec l'orgueilleuse simplicit d'un homme qui se sentait
suprieur, et qui le prouvait navement, il et fallu l'astucieuse
morale des Jsuites. Le clerg orthodoxe n'tait pas de force  fausser
cette me; Nikanor resta lui-mme  travers toutes les petites preuves
de son ducation.

La premire anne de son sjour au sminaire fut un enchantement. Comme
un enfant imbu des contes de fes, conduit pour la premire fois  une
ferie, ne peut s'imaginer que tant de belles choses qu'il a lues se
transforment en ralits, Nikanor, lev dans les principes de religion
et de morale, pouvait  peine en croire ses oreilles quand il entendit
les loquentes leons de ses professeurs.

L'art de la chaire n'existe en Russie qu' l'tat rudimentaire, mais les
leons du sminaire taient donnes le plus souvent par des hommes qui
parlaient bien. Ils parlaient bien, parce qu'ils sentaient bien; la
politique et ses finasseries n'ayant heureusement rien  voir dans les
enseignements de ce clerg, c'tait la thologie pure et c'tait la
morale vanglique la plus leve qui rvlaient leur mystre idal 
Nikanor bloui.

Si l'on ajoute  cela les chants d'glise, si beaux, si nobles, si
indescriptiblement mouvants sous les votes sombres,  la lueur
jauntre des cierges de cire, les longues stations debout, devant le
rideau de pourpre qui voile le Saint des saints, on comprendra peut-tre
l'impression de paradis qui emporta Nikanor vers les plus hautes sphres
de la pit.

Il connaissait ces choses; il n'avait point de souvenirs plus sacrs que
ceux de l'glise o il avait fait ses premiers pas et balbuti ses
premires paroles, suivant l'usage qui conduit les nouveau-ns au temple
et les y ramne  chaque fte ou dimanche; mais les mystres de la foi
prenaient une profondeur, une beaut nouvelles dans un dcor appropri 
leur majest.

Le superbe archiprtre ruisselant d'toffes merveilleuses, qui
consacrait le pain et le vin derrire la grille dore, resplendissante
de pierreries, tait-il d'une autre race que l'humble pope de village,
dont la femme que Nikanor appelait sa mre raccommodait les vtements
uss? Ici l'me tendre et croyante du jeune homme subit une de ces
grandes luttes dont la valeur morale d'un individu sort victorieuse ou
vaincue pour la vie.

Son orgueil instinctif de patricien-n, sa vanit humaine l'entranaient
vers les solennits qui rehaussent la religion d'une pompe si bien faite
pour elle; son coeur lui donna une autre leon.

Le Dieu qu'il adorait tait le mme dans les mains calleuses de Fade ou
dans celles des dignitaires de l'glise: autrement, le prtre de village
lui et-il donn de si nobles enseignements? Et Nikanor, par un retour
touchant, fut inclin  croire que si Dieu avait une prfrence, s'il
pouvait parfois se surpasser et devenir meilleur que lui-mme, c'tait 
la prire et sur l'autel de l'humble desservant de campagne.

C'est pntr de ces ides que Nikanor revint  Slava, aprs trois ans
de sminaire. Le comte Batounine, qui avait pass deux annes entires 
Paris, visitait alors sa proprit, moins pour en admirer la belle tenue
que pour y faire une grosse coupe de bois destine  payer beaucoup de
plaisirs passs et quelques-uns en expectative. Il fut mdiocrement
charm de son fils lorsqu'il vit se prsenter  lui un grand garon trop
grand, trop mince, aux paules lgrement votes par la croissance, 
la dmarche timide et un peu embarrasse. Mentalement, Batounine compara
le Nikanor qu'il avait sous les yeux avec le bel adolescent qu'il avait
vu jadis courir dans son parc, et le noble seigneur rprima 
grand'peine une grimace de dpit.

--Quel sminariste endimanch! se dit-il. Aussi il faut convenir que ces
gens-l ont des tailleurs impossibles! Enfin, pour le moment, c'est
assez bon... Mais du diable si je reconnais l ma progniture!

L'oeil civilis de Batounine se reporta sur ses nices, qui regardaient
des gravures dans un coin du salon; certes, l'ane, Polyxne, avait
tout  fait grand air dans la splendeur de ses dix-huit ans; son petit
nez se levait ddaigneusement vers l'intrus, avec toute la dsinvolture
d'un nez de grande dame; Lydia,  peine ge de huit ans, n'avait point
d'airs si mondains; elle regardait Nikanor avec une curiosit
bienveillante, comme elle eut fait d'un animal rare et singulier avec
lequel elle avait envie de faire connaissance.

Batounine prouva un incomprhensible sentiment d'humeur contre Polyxne
et un dsir non moins incomprhensible d'tre agrable  Lydia.

--Connais-tu ce monsieur-l? dit-il  sa petite nice, qu'il appela du
geste.

--C'est Nikanor Popof, qui fait ses tudes pour tre prtre, dit la
fillette en s'asseyant sur le genou de son oncle.

-- quoi l'as-tu reconnu? demanda Batounine.

--Parce qu'il ressemble  mon frre Constantin.

On a beau tre diplomate, on peut tre dsaronn par une petite fille
de huit ans. Batounine rougit jusqu'aux oreilles, ce qui ne lui tait
peut-tre pas arriv deux fois en sa vie; mais cette rougeur n'tait pas
ennemie d'un certain contentement.

--Et ton frre Constantin,  qui ressemble-t-il? demanda le comte d'un
ton plaisant.

Lydia regardait son oncle avec une vague impression qu'elle trouverait
quelque chose sur son visage; mais la ressemblance n'tait pas assez
marque pour qu'un enfant de son ge pt la constater; c'tait une
petite fille trs-consciencieuse, qui prenait tout au srieux; aprs un
instant de mditation, elle rpondit avec vivacit:

--Mon frre et Nikanor ressemblent tous les deux  saint Georges quand
il terrassa le dragon; mais c'est Nikanor qui lui ressemble davantage.

Charm, Batounine embrassa sa nice, qui retourna  ses gravures.
Polyxne avait feint de ne rien entendre; une secrte aversion
grandissait en elle contre ce sminariste, qu'on se permettait de
comparer  son frre, et sa petite soeur fut mal reue  ses cts.

Nikanor dna une fois chez son noble protecteur, qui eut soin de garnir
convenablement sa bourse avant de le laisser retourner au sminaire;
mais nulle tendresse exagre n'agita le coeur de l'un ni de l'autre
lors de cette rencontre. Le diplomate tait un peu vex de voir ce fils
d'aigle avoir l'air d'un oison; quant au jeune homme, il trouva que le
comte le persiflait beaucoup, et bien qu'il le respectt trop pour s'en
trouver bless, il en fut assez piqu pour se replier sur lui-mme et
rester plus silencieux encore que de coutume.

Mademoiselle Polyxne tait une fine mouche. leve  l'institut de
Sainte-Catherine,  Ptersbourg, elle en savait trs-long sur beaucoup
de choses, et l'attitude de son oncle vis--vis du jeune homme l'avait
fait plus d'une fois mditer. Elle ne communiqua  sa mre aucune de ses
rflexions, ayant appris par des expriences ritres que madame Kdrof
n'approuvait pas toujours sa manire de voir et surtout de parler; mais
elle se dit que ce serait assez drle de savoir ce que pense un jeune
homme qui se destine  la prtrise.

-- la prochaine occasion, se dit-elle, je le ferai causer.

L'occasion se fit attendre, et Polyxne eut bientt autre chose en tte!
Elle tait tombe amoureuse.

Il y a des gens qui aiment, et il y en a qui tombent amoureux. On
pourrait presque dire que les deux choses n'ont aucun rapport. Polyxne
tomba amoureuse d'un officier du rgiment Probrajenski. C'tait
contraire aux principes; quoique ce rgiment soit trs-brillant et qu'il
fasse partie de la garde impriale, c'est un rgiment d'infanterie, et
chacun sait que la cavalerie seule est  la mode.

tre amoureuse ne signifiait pas pouser.

Polyxne s'amusa tout un hiver de sa passionnette. D'abord, elle rendit
 moiti fou le pauvre garon qu'elle avait distingu, alors que lui,
l'innocent! ne pensait pas  elle. C'tait une belle petite me toute
neuve, un peu bbte, frache moulue du corps des pages, avec une bonne
place parmi les travailleurs de l'cole de guerre; une petite me dont
une jeune demoiselle malicieuse pouvait faire tout ce qu'elle voudrait,
comme le fameux carr de papier que les adeptes transforment de dix-sept
faons diffrentes, jusqu' ce que, pli, chiffonn, us, il n'ait plus
de faon du tout.

C'est trs-amusant de faire d'un morceau de papier un bateau, une
barrette et quinze autres objets inutiles; de plus, cela demande une
certaine dextrit, et, pour comble d'agrment, cet exercice d'adresse a
toujours des spectateurs; Polyxne se divertit beaucoup cet hiver-l.

Le rsultat de ces plaisirs innocents fut moins comique: le jeune
officier manqua un de ses examens, ce qui causa  sa mre un chagrin
dont elle faillit mourir. Rappel en province pour la soigner, il partit
brusquement, et lorsqu'il revint, Polyxne tait  Carlsbad avec sa
mre, qui souffrait du foie. Quand ils se revirent, mademoiselle Kdrof
n'y pensait plus.

Pendant ce temps, Lydia apprenait la gographie.




                                 IV


--Monsieur le comte, dit le pre Fade, je vous demande pardon d'tre
venu dranger Votre Altesse, mais la chose est d'urgence.

--Parlez, mon rvrend, parlez! rpondit Batounine en regardant par la
fentre, d'un air distrait.

C'tait un paysage de Nol tout blanc de neige; les sapins du parc
s'alignaient comme des mages revtus de robes tranantes, leurs grandes
branches tendues sur le sol, avec une majest vraiment impriale.
C'taient les gardes du tsar Hiver, qui rgnait au dehors sans conteste.

--Voici, dit le pre Fade en tirant son mouchoir  carreaux, voici que
notre Nikanor va avoir vingt et un ans...

Batounine tressaillit et ramena vers le prtre son regard presque
agressif.

--Vingt et un ans? Vous en tes bien sr?

--Que Votre Altesse compte elle-mme, dit le vieillard humblement.

Le calcul fut vite fait. Oui, en effet, vingt et un ans... tait-ce
possible! Ce temps avait paru si court au diplomate! Il se regarda dans
la glace.

Vingt et un ans! Et tout  coup il vit les rides de son visage: les unes
petites, imperceptibles, fines comme des plis dans une soie lgre; les
autres profondment creuses, comme des ornires dans lesquelles le char
de la vie aurait pass et repass. Il vit ses cheveux, tout  fait
blancs, cette fois, sur les tempes, et gris sur le haut de sa tte, o
ils croissaient en belles mches encore souples... Il vit ses yeux
bleus, cercls de bistre, au-dessus des joues amaigries, son sourire
devenu sardonique et railleur, maintenant que la finesse de l'homme qui
veut plaire n'en attnuait plus l'expression ddaigneuse. Il se vit tel
qu'il tait aujourd'hui, et par une brusque vocation du pass, il se
revit tel qu'il tait le jour o dans son vozok il avait emport son
enfant nouveau-n... Qu'y avait-il donc entre ces deux priodes de sa
vie, qui lui semblaient tout  l'heure se fondre l'une dans l'autre?

Il y avait les vingt et un ans de Nikanor.

--C'est parfaitement exact, dit Batounine avec effort, comme s'il
revenait de trs-loin... De trs-loin, en effet, car il revenait de sa
jeunesse. Eh bien, Nikanor?

--Nikanor termine ses tudes en juin prochain, Votre Altesse; et
puisqu'il doit embrasser l'tat sacerdotal, il faudra songer  le
marier.

Oui, le marier; c'tait tout simple.

Il fallait le marier pour qu'il pt tre prtre; il ne pouvait pas
recevoir les ordres sacrs sans cette autre conscration du mariage.
Ainsi l'exige l'glise orthodoxe, qui veut que le prtre, ayant tout
connu, puisse tout comprendre, et qu'il soit pre dans le sens le plus
large de ce mot.

Une rvolte d'orgueil clata dans le coeur de Batounine. Marier son
fils? A qui? A une fille de prtre, selon la coutume invitable. Quelle
fille de prtre serait assez bonne pour lui? Il tait de sang noble,
Nikanor, par son pre et par sa mre... Il n'allait pas pouser une
plbienne, au moins!

Le visage de Batounine exprima quelque chose de sa pense, car il avait
t pris au dpourvu; le vieux prtre s'en aperut et ajouta
respectueusement:

--Nous n'aurions pas os nous occuper de cela nous-mmes, puisque
monsieur le comte est le parrain et le protecteur de Nikanor...

Batounine avait repris son sang-froid.

--Pourquoi donc pas, mon rvrend? Ce jeune homme est votre fils...

Les yeux des deux hommes se rencontrrent, et c'est le pre Fade qui
baissa les siens.

--C'est  vous de lui choisir une pouse digne de lui; mais je comprends
que vous ayez song  me consulter; la chose en vaut la peine. Avez-vous
jet les yeux sur quelqu'un?

--Pas encore... nous ne nous serions pas permis...

--C'est bien, pre Fade. Nous avons le temps; je verrai; j'en parlerai
 l'archevque. Il faudra aussi savoir ce que souhaite Nikanor. Votre
fils an est-il heureux dans son mnage?

--Voil trois ans que mon fils an s'est install dans la paroisse que
vous avez bien voulu obtenir pour lui, monsieur le comte... Il est
heureux avec sa femme et ses deux enfants... Je regrette qu'il ne soit
pas rest ici pour prendre ma place; mais la loi s'y opposant...

--La loi est sage, pre Fade; il ne faut pas que le fils succde  son
pre dans une paroisse, cela ferait de petites dynasties... Ce serait un
pril social...

Le vieux prtre, effar, n'avait pas l'air de reprsenter un pril
social: trs-modeste, presque craintif, doux comme un agneau, simple
d'esprit et de coeur, il se faisait tout petit pour ne gner personne.

Batounine avait eu un trait de gnie lorsqu'il avait choisi cet homme
pour lui donner son fils. Il le comprit et fut touch de cette honntet
qui n'avait jamais permis au pope de souponner qu'avec un peu d'astuce
et d'aplomb il et pu tirer du comte une fortune facile.

--Je ne parle pas pour vous, mon pre, dit le grand seigneur avec
l'affabilit qu'il savait montrer  l'occasion; mais les hommes de bien
tels que vous sont rares dans toutes les situations; je suis heureux de
vous rendre cette justice. Nous ferons donc pour le mieux. Quand Nikanor
doit-il revenir chez vous?

--Pas avant le mois de juin, Votre Altesse. Et pourtant...

--Quoi donc?

--J'aurais aim que Voire Altesse le vit auparavant...

--Qu'y a-t-il? fit le comte en fronant le sourcil.

--Je crois..., je crains qu'il n'ait dans l'esprit quelque chose...
qu'il ne veut pas me dire...

--Quelque chose de mal?

--Oh! non! Que Votre Altesse voie elle-mme.

--Parlez, pre Fade,--il faut parler, ordonna Batounine.

--Eh bien, je crains qu'il ne veuille entrer dans le clerg noir.

--Nikanor? moine! Ah! non! je ne veux pas! Moine! Voil une ide!

Batounine s'tait lev et marchait  grands pas Fade semblait se
recroqueviller sur lui-mme, dans la terreur que lui causait cette
explosion, qu'il avait pourtant prvue.

--D'o cela lui est-il venu,  ce garon? Ce n'est pas naturel qu'on
veuille se faire moine  vingt ans, quand on peut tre heureux...

Le prtre ne disait rien et semblait regarder en dedans de lui-mme.

--Oui, vous me direz: Affaire d'ducation... Mais vous n'tes pas moine,
vous! il a t laiss en pleine lumire, en pleine libert! On ne l'a
pas...

Batounine s'arrta devant le pre Fade.

--O est-il en ce moment?

--Au sminaire, Votre Altesse.

--Peut-il venir me voir?

--Si Votre Altesse l'exigeait... sans doute... mais...

--C'est bon. J'irai. J'irai demain. Moine!...

--Et si pourtant c'tait sa vocation? dit timidement le vieux pope.

--Sa vocation? La vocation d'un homme, pre Fade, c'est d'tre un
homme! C'est d'tre mari, heureux, d'avoir des enfants, de devenir
ensuite quelque chose s'il le peut... C'est entendu, n'en parlons plus.
Aviez-vous autre chose  me dire?

Fade s'en alla humblement et, rentr chez lui, dit  sa femme:

--Je n'avais jamais vu le comte en colre, mais quoiqu'il n'ait gure
cri, je crois qu'aujourd'hui il a eu le sang joliment retourn!

Le lendemain, en effet, Batounine partit pour la ville o se trouvait le
sminaire.

C'tait un long voyage, et le froid tant intense, il eut un instant
l'ide de commander le vozok. Le vozok! oui! le vieux vozok, ddaign
sous la remise o il sentait plus que jamais la moisissure et l'oubli.

C'en tait fait, Batounine tait vieux. Les vingt et un ans de son fils
lui taient tombs lourdement sur les paules, et le vozok qui avait
protg jadis la faiblesse du nouveau-n convenait maintenant au pre
g, mordu parfois d'une attaque de goutte et dont les rhumes prenaient
souvent l'importance d'une bronchite. Vieux!

Tout l'amour-propre de Batounine se rvolta; point de vozok! Le traneau
lger, qui vole sur la neige, enlev par son attelage de trois chevaux
qui semblent ne faire qu'un seul oiseau norme, ail, comme Pgase.

Mais les cochers firent des remontrances. Par ce froid, la nuit, un
voyage de dix-huit heures! Et Batounine se rsigna au vozok.

Quels souvenirs l'assaillirent durant cette longue course? Il n'en dit
jamais rien  personne; mais lorsque, arriv  K..., il descendit devant
l'htel, son valet de chambre fit intrieurement la remarque que M. le
comte avait l'air bien fatigu.

Une heure aprs, Batounine entra au sminaire. Aprs un court entretien
avec le directeur, il vit entrer un jeune homme lgant et selle, un peu
plus grand que lui-mme, et dont la barbe naissante floconnait autour
d'un visage admirable. Les yeux de velours s'taient approfondis, et
leur regard de bel animal sauvage s'tait fondu dans une douceur
mlancolique; la bouche svre, un peu triste, tait modele comme celle
d'une statue grecque, et le teint d'ambre donnait une harmonie
mystrieuse au brun des cheveux onds, au pourpre des lvres exquises.

Le coeur de Batounine se gonfla d'orgueil, et pour la premire fois il
eut envie d'tendre les bras en disant: Mon fils! Il pensa aussitt
combien une pareille dmonstration serait non-seulement dplace, mais
ridicule, et sut se contenir.

--Je suis venu te voir, Nikanor, dit il, parce que le pre Fade m'a dit
que tu avais des ides tranges...

Les yeux du jeune homme jetrent un clair, mais il baissa les paupires
sur-le-champ.

--Tu veux tre moine?

--Si mon pre et vous, monsieur le comte, voulez bien y consentir.

Batounine ressentit un singulier mouvement dans la rgion du coeur. Son
pre! Fade, le pre de ce beau garon! Comme si les canes couvaient des
aigles! Mais c'tait lui qui l'avait voulu.

--Prcisment, dit-il, nous n'y consentons pas.

Nikanor ne fit pas un mouvement. Sous la discipline de l'glise, cette
me passionne avait dj appris  se contenir.

--Voyons, mon enfant, reprit Batounine en le faisant asseoir prs de lui
sur le canap de velours vert, tu n'y as pas song! Le clotre, mais
c'est une fin, ce n'est pas un commencement! Quand on est lass de la
vie, qu'on s'y retire, je comprends cela; quand on n'est bon  rien,
qu'on s'y rfugie! Mais toi!

Dans ce mot toi, il y avait tant de choses, que le jeune homme en
sentit vaguement la porte; il leva sur son bienfaiteur un regard
troubl.

--Oui, toi! insista Batounine; un beau garon intelligent, qui as des
amis, un avenir brillant...

--Je ne suis pas ambitieux, dit Nikanor avec douceur.

--Tu as tort! fit le comte avec un peu d'irritation. Il faut tre
ambitieux, quand on peut se donner ce luxe-l...

--Mon frre est heureux, reprit le jeune homme; il a une petite paroisse
qui l'occupe; lui non plus n'est pas ambitieux; notre pre ne l'est pas
davantage... En est-il moins bon et moins respectable?

Le diplomate, qui s'tait lev, arpentait le salon  grands pas.

--Ton frre, ton pre, dit-il entre ses dents, tout cela, c'est
trs-bien; s'ils n'ont point d'ambition, c'est qu'apparemment la nature
ne les a pas faits pour cela. Toi, c'est autre chose.

Il s'arrta devant Nikanor et le regarda en face. Toute sa diplomatie,
toute sa prudence et ses prcautions allaient-elles se trouver ananties
par la colre que lui causait l'obstination de ce garon? Aprs une
lutte intrieure d'une extrme violence, il reprit son empire sur
lui-mme. Non, ce jeune homme indocile ne serait pas le plus fort, cette
fois-ci du moins!

--coute, dit-il d'un ton sec, qui ne souffrait pas de rplique, que ta
famille n'ait point de hautes vises pour elle-mme, peu m'importe.
Qu'elle n'en ait point pour toi, peu m'importe encore. Mais c'est moi
qui t'ai lev, moi, entends-tu? As-tu vu ici beaucoup de fils de
prtres campagnards? Tes camarades ne sont-ils point d'une extraction
plus haute que la tienne? Tu n'as jamais song  cela, parce que tu ne
te soucies point des choses de ce monde!

Batounine leva les paules avec un geste plein d'amertume.

--Mais moi, reprit-il, moi qui t'ai distingu ds l'enfance, tu me dois
bien quelque chose; cette ducation que tu as reue, c'est moi qui te
l'ai donne. J'ai fond sur toi de grandes esprances, il faut les
satisfaire.

Nikanor coutait les yeux baisss.

--Tu m'as compris? ajouta Batounine.

--J'ai compris.

--Tu m'obiras?

--Je vous obirai.

Le comte n'tait satisfait ni du jeune homme ni de lui-mme; il sentait
que ces paroles, qui lui assuraient la soumission, lui alinaient le
coeur de Nikanor; il se montrait despote l o il et voulu persuader;
mais qu'y pouvait-il? Tout autre langage n'et t ni prudent, ni
compatible avec la situation dans laquelle il s'tait plac vis--vis de
cet enfant indocile.

Par un de ces retours familiers aux Slaves, il reprit soudain toute sa
souplesse et toute sa grce. S'asseyant sur le canap, il attira  lui
le rcalcitrant.

--Voyons, lui dit-il, avec une douceur cline! extrmement sduisante,
te voil bien malheureux! Au lieu de te laisser prendre une rsolution
irrvocable dont tu te repentirais trop tard, je te donne toutes les
joies de la vie, et tu as l'air de m'en vouloir de ma sagesse? Eh! mais,
Nikanor, si plus tard ta vocation est irrsistible, tu pourras t'y
livrer! On peut toujours entrer au clotre.

--Pas lorsque les liens de la vie vous ont impos des devoirs, rpondit
le jeune homme de sa voix grave.

Batounine sourit.

--Prcisment; ce sont ces devoirs qui sont une joie; le mariage et la
paternit, mon cher, c'est bien quelque chose.

Nikanor leva les yeux sur son bienfaiteur, et Batounine lut dans ce
regard honnte une question dlicate qui lui causa un peu d'ennui.

--Moi, dit-il, rpondant  ce qui n'avait pas t dit, je ne me suis pas
mari; j'ai peut-tre eu tort... Tu ne commettras pas la mme faute.
Allons, c'est entendu. Je te quitte. En juillet, tu me retrouveras 
Slava, et nous prparerons l'avenir. Au revoir, Nikanor.

--Au revoir, monsieur le comte, rpondit le jeune postulant.

Batounine hsita un instant, puis sortit. Nikanor se rendit  la
chapelle.




                                  V


Toute l'ardeur de juillet brlait les collines. Au flanc des coteaux, la
brousse et la bruyre sentaient le miel; parfois, aux premires heures
du matin, on y voyait tournoyer de grands vols de cygnes qui venaient
cueillir les insectes encore mal rveills. Le haut Volga, appauvri par
la scheresse, laissait  dcouvert les grandes plaines de sable de son
lit; mais au pied des falaises, l'eau, couleur d'aigue-marine, courait
d'une seule coule, comme un fleuve de cristal fondu.

Slava se chauffait et fumait au soleil: des lgions d'abeilles
bourdonnaient dans le jardin du prtre, sur les plates-bandes
d'oeillets; l'air surchauff montait en frissonnant au-dessus des toits
de planches peintes; partout il y avait une paresse, une langueur
heureuses, qui ne se dissipaient qu'aux heures fraches du soir, lorsque
la brise du fleuve balayait l'assoupissement du jour.

La grande fort tait frache le matin. Tout au haut de la falaise,
s'panchant vers un vallon o roulait un mince filet d'eau, torrent  la
fonte des neiges, source l't, les sapins gigantesques alignaient leurs
ttes, semblables aux troupeaux normes de quelque berger surhumain. Ces
arbres, quand ils atteignent une taille dmesure, font songer  des
btes monstrueuses paissant dans les pturages du Walhalla.

Dans ces bois mystrieux, la rencontre d'un loup ou d'un jeune ours
n'est pas chose rare; les fauves n'y sont pas aussi froces qu'en pays
plus civilis.

Le loup, craintif l't, fuit au fond des repaires inaccessibles; l'ours
s'arrte parfois et regarde de loin l'homme, qui n'est pas forcment son
ennemi. La grande fort compte assez d'habitants de petite taille pour
que belettes ou putois, le garde-manger du seigneur Michka soit toujours
garni, sans qu'il lui soit besoin d'aller au village.

A l'abri des longues branches tranantes se creusent des gtes, protgs
par les racines noueuses des sapins. Des sentiers tranges, tracs par
les pieds des ours, conduisent  ces retraites, invisibles dans
l'entrelacis pais des rameaux; l, sur un matelas d'aiguilles
rsineuses, sches et rousses, les oursons se roulent avec des grces
clines de petits enfants, pousss de ci, de l, par le museau allong
de leur mre, qui semble rire en montrant ses dents blanches.

C'est ce spectacle bizarre que contemplait Nikanor, en cartant les
pointes des robustes branchages d'un sapin sculaire.

Il avait err au hasard dans la fort, s'enfonant toujours davantage au
coeur des taillis, vierges de la hache; de temps  autre, il tait
oblig de renoncer  aller tout droit; un arbre tomb, recouvert par une
exubrante vgtation de parasites, lui barrait le passage, ou bien
c'tait un sapin si prodigieusement dvelopp en tous sens qu'il
s'enchevtrait dans les autres, au point de former un mur
infranchissable. Par endroits, le sol s'affaissait; la mousse sous les
pieds devenait dangereusement lastique; une moiteur aromatique
s'levait des herbes froisses; c'tait la tourbire avec sa perptuelle
menace d'enlisement.

Nikanor allait au hasard, dans la grande fort inexplore, inviole,
faisant lever devant lui par instants l'oiseau bleu dont le plumage
semble un clat de saphir, mais ne troublant point les parades bruyantes
du coq de bruyre, dont la vanit insense lorsqu'il dploie sa beaut
devant son troupeau de femelles le rend indiffrent, mme  l'approche
de l'homme.

D'ailleurs, elles ne craignaient point la mort, ces btes confiantes; le
paysan se hasardait si rarement dans ces solitudes! Le pied de Nikanor
tait probablement le premier qui se ft pos sur ce sol, qui et courb
les fleurettes de ce gazon.

Il allait, tenant son fusil  deux coups comme s'il et port un cierge;
un instinct profond l'empchait d'tre chasseur, quoiqu'il s'exert 
la cible afin d'avoir l'oeil exact et la main adroite. Quand il partait
pour la fort, le comte avait exig qu'il emportt le beau fusil de
chasse dont la prcision tait lgendaire.

Nikanor obissait: il obissait toujours; par esprit de devoir, il
visitait avant de partir les canons soigneusement entretenus; au retour,
il dchargeait son arme sur quelque objet aussi loign que possible,
allait voir sa marque, constatait son adresse, et rentrait les mains
vides.

Le pied en suspens, l'arme appuye contre lui, le jeune homme plongeait
son regard dans l'asile que le hasard lui avait fait dcouvrir. Un
rocher surplombait cette retraite, couronne d'un arbre norme; tout
autour, d'autres sapins se pressaient; les fauves entraient et sortaient
sans doute par le sentier  demi trac dans l'herbe que Nikanor avait
suivi instinctivement, et du rocher, se laissaient glisser dans cette
cachette, adroitement amnage. Le pre tait absent, la mre jouait
avec les petits... Nikanor sentit une motion trange gagner peu  peu
son me. Les oursons avaient l'air d'enfants mutins; ils se faisaient
rciproquement des niches innocentes; l'ourse les regardait avec une
tendresse visible, sans se douter de sa prsence. Cette apparition de la
famille troublait le postulant. Ces tres ressemblaient trop  l'homme
dans leurs jeux et dans leurs attitudes; taient-ce des ennemis? Nikanor
ne pouvait le croire. Une mlancolie profonde, irrsistible, s'empara de
lui pendant qu'il relevait son fusil et, lentement, revenait sur ses
pas. Ils taient heureux, ces fauves; leur frocit n'tait, aprs tout,
que l'accomplissement d'une loi de nature, celle de l'apptit; ils
s'aimaient entre eux, et leur affection paraissait d'autant plus
vnrable qu'ils taient  eux seuls tout l'univers. Point de camarades,
point de socit, d'change de sentiments, de communaut d'instincts
avec le monde extrieur; c'tait la famille dans sa simplicit
grandiose, dans son gosme sacr, telle qu'elle'avait d tre chez
l'homme aux premiers jours de la terre.

Le jeune homme avait laiss la tanire loin derrire lui; il retrouvait
le chemin parcouru, par les herbes foules, qui n'avaient pas encore eu
le temps de se redresser tout  fait; il marchait la tte baisse, avec
la prcaution machinale de ceux qui vivent au milieu des bois, lorsqu'au
dtour d'un arbre il vit une ombre rousse tout prs de lui.
Instinctivement, il se rejeta en arrire, mais il avait senti sur son
visage l'haleine brlante de l'ours.

Ils restrent un instant face  face, surpris, s'examinant, contraris
tous deux, pour ainsi dire, de s'tre rencontrs. Ils ne se voulaient
aucun mal: l'ours, repu, n'avait pas faim de l'homme, et Nikanor, encore
plein de sa rverie, ne voyait en lui qu'un pre de famille retournant
prs des siens.

Le passage tait troit; un des deux devait reculer pour faire place 
l'autre. Le jeune homme avait saisi son fusil, ce qui tait une menace,
mais l'ours n'en savait rien; il regardait curieusement l'homme et son
arme; peut-tre, aprs tout, n'avait-il jamais vu ni l'un ni l'autre.

Nikanor n'avait pas peur de la bte, mais le coeur lui battait: il
craignait d'tre contraint de faire une chose qui lui rpugnait
indiciblement, pour laquelle il ressentait une horreur sans nom...

Trs-lentement, avec une prudence inoue, il rompit d'une semelle. Il
n'avait point d'amour-propre d'homme en face de cette brute; il lui
cderait volontiers le passage, si elle voulait continuer son chemin
vers sa femelle et ses petits...

L'ours se dressa avec un grognement sinistre.

--Oh! non! lui dit Nikanor tout bas, avec une expression de prire et de
regret, non... va-t'en!...

La bte tendit les bras et s'approcha, menaante... Le jeune homme
paula son arme, le coup partit; et il eut juste le temps de se jeter de
ct avant que l'animal s'abattit, la poitrine contre terre, les bras en
avant.

Nikanor prit la fuite perdument, pendant que l'cho du coup de feu
rsonnait dans la fort sonore; il courut pendant un quart d'heure,
comme pour chapper  une obsession terrible.

Ce qu'il voyait avec ses yeux intrieurs, ce n'tait pas l'animal
menaant; ce qu'il redoutait, ce n'tait pas l'ourse furieuse, attire
par le bruit...

Il avait peur de la douleur de cette crature auprs du corps de son
compagnon,--et il craignait plus que tout, plus que la mort mme,
l'instinct de la conservation, qui l'et fait tuer la mre comme il
venait de tuer l'poux.

Quand il eut atteint une route qui traversait la fort dans la direction
de Slava, Nikanor prit une allure plus tranquille. Des bruits humains se
faisaient entendre trs-loin: coups de cogne contre les arbres,
grincements de chariots sur les pierres, cris d'appel de bcherons entre
eux; tout cela se perdait confusment dans le murmure du vent,
mystrieux comme les chants de l'orgue; mais, parfois, une clameur
s'levait au-dessus de la sourde harmonie, parlant de vie sociale et
d'activit.

La clairire tait vaste et haute comme une nef de cathdrale. Les aunes
et les htres qui la formaient avaient t branchs pour laisser
repousser un jeune taillis; les grandes ramures formaient des arceaux
par o la lumire se glissait tamise, transfigure en un jour
d'meraude, ferique et surnaturel.

Nikanor jeta son fusil  terre et se laissa tomber sur la mousse. Une
motion douloureuse le serrait  la gorge; il prouvait une angoisse
insurmontable, et la peur d'avoir eu peur le faisait se roidir contre
lui-mme jusqu' l'extrme torture, mais il ne savait ce qu'il avait.

Un appel d'enfant, modul comme un chant, retentit au loin et vint
mourir avec une douceur extrme sous les arceaux de verdure dore. L'me
de Nikanor se rveilla soudain; quelque chose lui sembla se briser en
lui, comme une corde trop tendue; il regarda ses mains, ses belles mains
fines et Manches  peine noircies par son fusil, et avec un sanglot il
murmura:

--J'ai vers le sang!

Dans l'acte qui te la vie  un tre anim il y a quelque chose de
mystrieux et d'effrayant pour celui qui l'accomplit,  moins qu'il ne
soit perverti par les habitudes sociales, ou naturellement cruel.

Nikanor n'tait ni l'un ni l'autre; le sang vers, ft-ce en lgitime
dfense, venait de lui causer une motion horriblement douloureuse. Il
essaya au bout d'un instant d'envisager la chose comme toute simple; il
ne put y parvenir. Le spectacle des oursons jouant avec leur mre le
poursuivait, quoi qu'il fit, et sa pense se formula ainsi:--C'est
presque un assassinat.

Il se releva et prit le chemin de la maison. Il avait fait une longue
traite ce jour-l, et le soleil tait dj trs-haut lorsqu'il atteignit
Slava. Il pressait le pas, sachant que Batounine prisait avant tout
l'exactitude. Le djeuner tait annonc, au moment o la grande pendule
de Brguet sonnait le premier coup de midi.

Le comte avait voulu, cette fois, que Nikanor ft son hte. En le
recevant, lors de son retour du sminaire, il lui avait annonc ses
intentions comme une chose lmentaire, et le jeune homme n'avait pas
fait d'objection.

On lui avait donn un bel appartement bien amnag, et le valet de
chambre du comte avait veill  ce que le service personnel de cet hte
nouveau ft irrprochablement soign.

Nikanor s'tait pli tout  coup, sans le moindre tonnement,  des
habitudes de grand seigneur qui lui semblaient toutes naturelles, encore
qu'il ne les et jamais pratiques. Son linge, plus fin, encadrait bien
ses mains dlicates, et l'usage d'un parfum fugitif, trs-doux, ne lui
semblait pas incompatible avec la simplicit un peu austre qu'il
s'tait impose jusque-l.

Pour chasser l'ide pnible de ce qu'il tait tent d'appeler son
meurtre, Nikanor pensait au changement opr tout  coup dans sa vie,
depuis un mois qu'il habitait Slava; de l'humeur mlancolique dont il
tait, il se reprocha ces concessions mondaines  des convenances
nouvelles. Un mouvement d'humilit tout spontan le poussa vers la
maison du pre Fade, malgr l'heure qui le talonnait.

Le brave homme, en culotte de serge, en manches de chemise, tait fort
affair  son rucher; il marchait, dans le jardin, la tte entoure
d'une aurole d'abeilles bourdonnantes.

--N'approche pas! cria-t-il du plus loin qu'il vit le jeune homme; elles
ne te connaissent pas, tu te ferais piquer.

Nikanor rebroussa chemin et se mit  la recherche de la mre. Les bras
nus jusqu'au coude, petite, ride et pourtant grassouillette, la popodia
brassait nergiquement les pains azymes pour la messe du lendemain, car
c'tait un samedi.

--Ne me touche pas, dit-elle  Nikanor qui s'approchait pour
l'embrasser. Tu sais qu'il ne faut pas dranger la personne qui prpare
le pain pour la communion.

La cloche de l'glise sonna midi. Par bonheur, elle avanait de cinq ou
six minutes; Nikanor se mit  courir vers le chteau.

Comme il s'engageait  toutes jambes dans la grande avenue, il vit une
apparition qui l'arrta court.

Grande, blanche, avec une lgre teinte rose sur les joues, mince et
souple, quoique avec des bras potels, une jeune fille traversa l'alle,
se dirigeant vers la proprit de madame Kdrof.

Elle tait venue en voisine, car les rubans de son large chapeau de
paille suspendus  son bras tranaient  terre; elle portait une robe de
jaconas blanc,  toutes petites fleurs roses, simplement faite, mais
d'une coupe lgante; elle regarda Nikanor, et il vit deux beaux yeux
bleus, trs-purs, abrits par de longs cils chtains; deux tresses
lourdes et dores s'enroulaient autour de sa tte. Elle fit un signe de
politesse, si lger qu'il pouvait passer inaperu. Nikanor s'inclina,
elle disparut.

Aussitt il reprit sa course, dposa son fusil dans le vestibule, alla
se laver les mains et entra dans la salle  manger par une porte au
moment o le comte paraissait sur le seuil de l'autre.

--Comme le voil rouget dit-il  Nikanor en dpliant sa serviette.

--J'ai couru, rpondit celui-ci.

--Dans la fort?

--Oui, monsieur le comte.

--Tu avais ton fusil?

--Oui.

--Tu ne t'en es pas servi? Tu ne seras donc jamais un chasseur?

Nikanor plit et fit un effort.

--J'ai tu... dit-il avec contrainte.

--Qu'est-ce que tu as tu?

--Un ours.

Batounine regarda son fils avec tonnement.

--Un ours?

--Oui.

--Tu sais o? Tu le retrouverais?

--Non.

videmment, cet entretien dplaisait  Nikanor. Batounine pensa qu'un
ours tu se retrouve presque toujours; et passant  un autre ordre
d'ides:

--Ma soeur a invit une jeune fille  demeurer quelque temps chez elle.
Elle est venue m'emprunter des livres tout  l'heure. Tu as d la
rencontrer?

--Je l'ai rencontre.

--Ah! Elle est jolie, n'est-ce pas?

--A ce qu'il m'a sembl, elle est jolie, rpondit Nikanor avec une
singulire contraction au coeur.

Batounine le regarda en dessous et cassa le bout de son oeuf  la coque.

--Nous verrons bien, se dit-il  lui-mme, si tu t'enttes  devenir
moine, beau tueur d'ours!




                                  VI


Dans la grande baie du salon de sa mre, qui donnait sur l'avenue de
Slava, Polyxne Kdrof faisait semblant de travailler  un minuscule
ouvrage de dame; ses doigts effils tournaient et retournaient la soie
sur le crochet, mais elle se gardait bien de suivre le dessin commenc.
Depuis une demi-heure, sournoisement, elle guettait la jolie fille dont
sa mre lui avait subitement impos la socit, pour un temps indfini.

--Demoiselle de compagnie? se disait la jeune mondaine. Non! Trop jolie
et pas assez souple dans ses manires. Alors quoi? Comme c'est difficile
 deviner! C'est une jeune personne qu'on veut marier dans nos environs.
Mais  qui? Se serait-on jamais figur qu'il y et chez nous abondance
de clibataires au point que l'importation des demoiselles s'impost
comme une ncessit! Je voudrais bien savoir  quelle classe de la
socit elle peut appartenir. A mes questions, maman a dit: Tu verras
toi-mme; et je ne vois rien du tout! Elle ne m'aide pas, aussi! Elle ne
prononce pas une parole! Agathe, ma chre, venez donc un peu ici; j'ai
embrouill mon dessin; vous qui tes si adroite...

Agathe se leva docilement, prit l'ouvrage des mains de Polyxne et
rpara les bvues, aprs quoi, elle le lui rendit sans profrer une
parole.

--Est-ce que vous auriez t leve dans un couvent, ma chre, que vous
observez si exactement la rgle du silence? dit mademoiselle Kdrof en
la regardant de ct.

Le beau visage placide de la jeune fille se couvrit de rougeur.

--Non, dit-elle, mais je n'aime pas  parler.

--On parlait pourtant dans votre famille? Agathe sourit, sans que sa
rougeur diminut.

--Trs-peu. Ma mre est comme moi. Nous nous entendons sans paroles.

--Oh! trs-bien!--Tu as une mre, ajouta-t-elle in petto, c'est toujours
cela de connu!--Et votre pre?

--Mon pre tait peu avec nous, except aux heures des repas.

--tait? pensa Polyxne. Donc il est mort. Tu as une robe rose, donc il
y a longtemps que le digne homme a quitt la terre. O demeurez-vous?
reprit-elle tout haut.

--A Moscou.

Polyxne ne put rprimer un mouvement de surprise: quoi, une Moscovite,
cette fille muette?

--Allez-vous beaucoup dans le monde? Vous tes trs-jolie, savez-vous?
Pourquoi votre mre n'est-elle pas venue ici avec vous? C'est une amie
de la mienne?

Agathe ne rpondit pas. Trois questions et un compliment tout d'un coup,
c'tait trop pour elle.

--Ah! fit Polyxne en regardant l'avenue, voici mon oncle avec son
filleul; je parie qu'ils viennent prendre le th avec nous...

Une ide traversa subitement son esprit, et elle arrta ses yeux malins
sur la tranquille Agathe.

--Est-ce que votre pre n'appartenait pas au clerg? lui dit-elle
brusquement.

--Oui, rpondit la jeune fille en rougissant derechef.

--Ah! c'est trs-bien! Rien de plus clair, continua-t-elle pour elle
seule. C'est une fille de prtre, un prtre hupp, a se voit tout de
suite, et on l'a fait venir ici pour la marier  Nikanor! La ma-ri-er 
Ni-ka-nor! chanta-t-elle  demi voix au moment o son oncle apparaissait
sur le seuil, dans la compagnie du jeune homme.

Batounine jeta un regard courrouc sur sa nice.

--Vous avez, Polyxne, des manires trop vapores, mme pour votre ge,
dit-il; ce n'est pas votre mre qui vous a appris  recevoir vos ans
en chantant des airs d'oprette... Faites-la prvenir de notre visite,
je vous prie.

Mais Polyxne n'tait point fille  se troubler pour si peu.

--Maman vous attend, j'en suis persuade, dit-elle; mais j'y vais tout
de mme, puisque vous le dsirez.

Elle lui fit une profonde rvrence et sortit.

--Polyxne est mauvaise depuis qu'elle monte en graine, murmura le
comte. Mademoiselle Agathe, permettez-moi de vous prsenter mon filleul
Nikanor, pour qui j'ai une vive affection.

Nikanor s'inclina; la jeune fille reut son salut les yeux baisss, et
resta un instant sans lever les paupires. Lorsqu'elle le regarda, elle
fut si trouble de ce qu'elle lut sur ce visage qu'elle se hta de
refermer les yeux, comme blouie.

Il tait rest en admiration devant elle; si elle avait os, elle et
fait de mme  son gard. Pour la premire fois de sa vie, Nikanor
regardait une femme; il avait vu les autres, mais aucune ne l'avait
assez intress pour qu'il l'examint, comme on examine un objet d'art.
L'criture avertit l'homme du danger qu'il court prs de la femme; elle
lui dpeint son ternelle ennemie comme trompeuse et fatale; un peu de
cette crainte avait pass dans l'me du jeune postulant, encore qu'il se
ft destin au mariage; et vraiment ce n'tait pas la vue de Polyxne,
la seule jeune fille avec laquelle il et parl en toute libert,--ni
son esprit moqueur, qui auraient pu l'encourager  sonder le problme
redoutable. Celle qu'il avait sous les yeux lui rvlait un monde
inconnu.

Elle tait absolument belle; la beaut des lignes s'ajoutait chez elle
au charme de la couleur; d'elle manait un charme profond qui retenait
le regard; elle tait bonne, c'tait crit dans chaque ligne de son
adorable visage et de ses mains lgantes.

Mille penses allaient et venaient dans l'esprit de Nikanor, pendant
qu'il regardait cette douce crature; des comparaisons mystiques
surgissaient devant sa mmoire, en mme temps qu'une splendeur nouvelle
illuminait sa vie, comme un flambeau allum dans le gris du crpuscule.
Tout ce qu'il avait lu, tout ce qu'on lui avait dit n'tait que fadaises
auprs de cette ralit sereine et triomphante qui venait de foudroyer
son pass en ouvrant les portes de l'avenir.

Il ne douta pas un instant qu'elle lui ft destine; son me candide
n'avait point encore eu l'occasion de se mfier des piges de la vie; on
l'avait amen l, on protgeait de tous cts une entrevue qu'il et t
si facile de laisser  la banalit ordinaire: c'tait donc qu'on lui
voulait aplanir les difficults d'un premier entretien.

Il regarda Batounine, cependant, pour s'enqurir... Batounine souriait
avec une extrme discrtion. Devant cette floraison de la jeunesse,
prpare par ses soins, il se sentait plus mu qu'un sceptique tel que
lui n'et voulu l'avouer.

Alors, c'est  la jeune fille qu'il s'adressa. Celle-ci tait femme et
par consquent plus matresse d'elle-mme. Mais le regard de Nikanor,
reu par elle en plein coeur, l'avait jete dans un trouble indicible.
Une motion dont elle n'avait jamais eu l'ide l'avait saisie et presque
paralyse; elle put  peine rpondre quelques mots.

--Ma foi, tant pis! pensa Batounine. S'ils tombent dans les bras l'un de
l'autre aussitt que j'aurai francbi le seuil de la porte, ce sera une
lgre infraction aux convenances, mais nos plans ne feront qu'y gagner.

--Que fait donc ma soeur? demanda-t-il tout haut en gagnant la terrasse.

Il tira la porte vitre aprs lui, et les deux jeunes gens restrent
seuls.

La nuit tait proche; c'tait une de ces soires de juillet o la terre
n'est qu'un grand brasier mourant, o les parfums montent vers le ciel,
presque visibles, comme la fume des encensoirs. Le silence pesait sur
le front de Nikanor, comme une main trop lourde, et il ne savait point
le rompre. Il fit un violent effort.

--Vous resterez longtemps ici? dit-il tout bas. Le son riche et
mlodieux de cette voix tait aussi troublant que le regard des yeux de
velours.

--Je ne sais pas... je l'espre, balbutia Agathe. Il garda le silence et
baissa les yeux. Maintenant il n'avait plus besoin de la regarder; elle
venait de pntrer dans son tre plus profondment que par les yeux,
avec le tremblement contenu de sa voix mystrieusement voile.

Ils ne se parlaient pas, et se sachant destins l'un  l'autre, ils
prenaient lentement possession de leur nouvelle richesse avec ce plaisir
ml de crainte qui accompagne l'exploration d'un pays inconnu.

--Et vous? demanda Agathe, vous resterez ici?

--Oh! oui! rpondit-il avec ferveur.

La porte du salon s'ouvrit, et un valet entra, portant deux lampes. Les
jeunes gens frissonnrent, blesss dans tous leurs sens par ce bruit et
cette lumire, qui les arrachaient si brusquement  leur enchantement.
Lydia suivit, si lgre, qu'on n'entendait point son pas; fluette et
gracieuse, elle avait l'allure d'un sylphe; ses mains adroites
semblaient effleurer les objets au lieu de les prendre, et sa venue
tait toujours un plaisir pour Nikanor, dont elle satisfaisait les
instincts esthtiques.

Cette fois il n'y prit point garde; elle s'approcha, lui offrant sa
petite main frache; il la serra distraitement; la fillette se retira
prs de la table, sous la lampe, avec un livre.

Madame Kdrof entra aussitt avec son frre et sa fille, et le groupe se
forma, pendant que le valet de pied servait le th.

Une heure aprs, Batounine et Nikanor s'en retournrent au chteau, par
la grande avenue. Les toiles scintillaient au-dessus de leurs ttes, 
travers les claircies des tilleuls; la brise du fleuve froissait
doucement les feuilles, qui semblaient se chuchoter des secrets; les
deux hommes marchaient silencieusement.

--A quoi penses-tu, Nikanor? dit le comte avec douceur, comme s'il
craignait de l'veiller en sursaut.

--Je pensais... je pensais  l'ours que j'ai tu ce matin.

Cette rponse n'tait pas celle qu'attendait Batounine; mais il avait
appris  respecter le lien mystrieux qui reliait toujours les unes aux
autres les penses de Nikanor.

--Et cette jeune personne que nous venons de voir, as-tu eu le temps de
te faire une opinion sur son compte?

--Cette jeune fille?

Nikanor n'ajouta rien et retomba dans sa mditation.

--C'est la fille d'un prtre fort distingu de Moscou: elle est
orpheline, avec une certaine fortune. Sa mre n'est pas
trs-intelligente ni d'une grande ducation, tant fille de marchands;
mais elle,--elle me parait digne d'un trne.

Nikanor cheminait, toujours silencieux.

--Ce serait dommage, reprit Batounine, qu'elle poust un
imbcile,--quelque propritaire des environs.

--Est-elle venue ici pour se marier? demanda Nikanor en s'arrtant
court.

--Oui et non, elle n'est pas encore promise.

 la faible lueur des toiles, Batounine vit que le jeune homme tait
tout ple.

--A propos, reprit-il ngligemment, nous partirons pour l'tranger ds
les premiers jours d'aot. Il faut que tu perfectionnes ton franais et
ton allemand, qui sont par trop rudimentaires, et que tu apprennes aussi
les faons de ces pays-l.

--Nous partirons? fit Nikanor, bless soudain dans une fibre intime, et
si malheureux qu'il se sentait envie de pleurer.

--Oui, dans une quinzaine. Tu verras ensuite si tu te dcides pour le
clerg noir ou le clerg blanc. Tu sais, au fond, je ne veux pas te
contraindre; si tu prouvais pour le clotre une vocation vraiment
irrsistible, je me ferais scrupule de te retenir... mais je ne te
permettrais d'y entrer qu'aprs une preuve de deux ans; ces deux ans,
tu les passerais avec moi,  l'tranger; tu me servirais de secrtaire.
Nikanor, boulevers, perdait la tte dans ce ddale de projets qui ne
l'intressaient plus en rien.

--Monsieur, dit-il lentement, je vois que vous aviez raison et que je ne
suis pas fait pour la vie claustrale.

--Tu penses? fit le comte, qui dans l'obscurit se permit de sourire.
Alors, tu consens  tre prtre?

--J'y consens, rpondit Nikanor d'une voix grave, les yeux fixs sur les
toiles, qui tremblotaient dans l'air tide.

--Il nous faudra alors te chercher une femme.

La voix du jeune homme s'leva dans la nuit tranquille. Le vent s'tait
tu dans les feuilles; seul, le bruit du courant du fleuve arrivait
trs-faiblement jusqu' la terrasse.

--Monsieur, dit-il, si vous ne vouliez pas me donner pour femme celle
que j'ai vue tout  l'heure, il ne fallait pas me la montrer, car mon
me est alle vers elle ds le premier moment.

En d'autres temps, Batounine aurait souri du succs de sa diplomatie,
tout enfantine qu'elle ft; il se sentit,  son tonnement,
singulirement mu.

--Elle te platt  ce point? dit-il.

--Si je ne peux l'avoir, je n'en voudrai point d'autre.

--Soit, fit Batounine en entrant dans sa maison.

Le lendemain, il retourna avec Nikanor chez madame Kdrof, qui en les
voyant fit demander Agathe.

--Mademoiselle, dit Batounine  la jeune fille, qui se tenait debout,
trs-ple et toute droite, ce jeune homme que j'aime sollicite votre
main. Votre mre m'avait donn pleins pouvoirs sur vous; je vous le
donne et je vous donne  lui.

Ils restrent la tte baisse, sans se regarder.

--Et mon pre? demanda tout  coup Nikanor, s'apercevant que ceci
n'tait plus du tout dans les rgles.

--Il va venir, rpondit schement Batounine; je l'ai envoy chercher.

Il se tourna vers sa soeur en lui parlant d'autre chose.

--Agathe, dit Nikanor, c'est vrai que vous serez ma femme? Je vous ai
aime en vous voyant.

Elle le regarda sans lui rpondre. Plus heureuse encore que lui, elle
l'avait aim avant de l'avoir vu, d'aprs ce qu'elle savait de lui. Sans
s'en douter, Polyxne avait bien travaill.




                                 VII


Batounine fut inflexible; il avait dcid qu'il emmnerait Nikanor 
l'tranger, et il l'emmena. C'tait,  vrai dire, une mesure trs-sage,
faite pour aiguiser la passion qui portait les jeunes gens l'un vers
l'autre.

Son oeil exerc avait jug la situation au bout de deux ou trois jours.

Agathe se donnait corps et me, tout simplement, comme les fleurs
s'ouvrent au soleil: c'tait la femme d'un seul amour; elle n'avait rien
aim jusque-l, sauf sa mre et son pre, mais ceux-l d'une tendresse
si peu expressive et pour ainsi dire si lointaine, que c'tait plutt du
respect que de l'affection. L'amour entrait dans sa vie avec la majest
d'un roi; elle s'inclinait devant le matre, heureuse d'tre sa
servante. Son intelligence tait moins complte que son coeur; elle ne
cherchait point  analyser, mais elle se prtait merveilleusement 
subir.

Nikanor vivait dans une tout, autre sphre. Il n'analysait pourtant pas
davantage le sentiment qui l'entranait vers cette crature douce et
belle, qui allait tre  lui. Il s'efforait bien de faire entrer dans
son amour la gravit ncessaire  sa situation; sa haute pit ne lui
permettait pas de s'abandonner aux dlices de l'heure prsente, comme
l'et fait un laque; mais tout en raisonnant, tout en se disant qu'il
serait bien heureux, poux chrtien, de fonder une famille sous des
auspices aussi favorables, il n'en tait pas moins livr  tout
l'blouissement d'une passion o son intelligence et son choix n'avaient
eu nulle part.

Il aimait Agathe parce qu'il tait jeune, parce qu'elle tait belle, et
que cet amour permis, sanctifi, rpondait  toutes les aspirations de
sa vingt et unime anne, entre une jeunesse studieuse et un avenir
empreint de la gravit sacerdotale.

Enchant du succs de ses ngociations, le diplomate avait jug inutile
de consulter son pupille pour des arrangements qu'il considrait comme
purement matriels, ceux qui avaient rapport  la situation future du
jeune homme, lorsque aprs son mariage il aurait reu les ordres sacrs.
Ayant un jour, en causant avec Nikanor, prononc le nom d'une des
paroisses de Moscou, il fut surpris de rencontrer de la rsistance.

--Comment, tu ne veux pas de celle-l? Mais, mon cher enfant, c'tait
celle du pre de ta fiance; elle te revient de droit! Celui qui
l'occupe  prsent n'en fait que l'intrim.

--Je ne veux pas habiter Moscou, dit Nikanor avec son inaltrable
douceur.

--Ptersbourg alors? tu es bien gourmand!

--Ni Moscou ni Ptersbourg, monsieur le comte, ni aucune ville. Je veux
tre un desservant de campagne, comme mon frre et mon pre.

Une fois de plus Batounine fut tent de faire acte L d'autorit et
d'affirmer ses droits; c'tait d'ailleurs l'invitable rvolte
intrieure qui bouillonnait en lui lorsqu'il entendait son fils faire
allusion  sa famille nourricire; mais, comme les autres fois, le comte
rappela son sang-froid et tint tte  la difficult.

--Tu ne te rends pas compte qu'tant beaucoup plus intelligent, ayant
beaucoup mieux profit des occasions de t'instruire, tu es fait pour
occuper une situation beaucoup plus leve! dit-il.

--Que le ciel me prserve du pch d'orgueil, rpondit Nikanor.

--Il n'est point question d'orgueil; tu as reu de Dieu des dons plus
brillants, tu es tenu de les faire fructifier. Il y a une parabole pour
cela dans les vangiles.

Le jeune homme tait pris; il comprit que sa rsolution pouvait n'tre
pas compatible avec les plans que la famille d'Agathe avait forms pour
elle, et il s'en expliqua avec sa franchise ordinaire ds qu'il fut seul
avec la jeune fille.

--Agathe, lui dit-il, vous tes d'une famille distingue, et moi, je ne
suis que le fils d'un pauvre desservant de campagne...

Elle lui jeta un regard o tout l'orgueil de l'amour avait mis sa
lumire. Il continua:

--J'ai t si heureux de savoir que vous pouviez tre  moi, que je n'ai
mme pas song  me demander pourquoi l'on m'avait permis d'aspirer 
vous.

tait-il besoin de rponse? Est-ce que Nikanor, beau, lgant, instruit,
n'tait pas digne de toutes les gloires?

--Je le sais maintenant, reprit le jeune homme; on m'avait choisi pour
succder  votre pre... le comte me favorise vraiment! C'est mon
parrain, et il est trop bon pour moi... Mais moi, Agathe, je ne puis
accepter des faveurs qui me mettraient si fort au-dessus de ma
famille... Vous le comprenez, n'est-ce pas?

Il dveloppa des raisons qui taient, en effet, excellentes. Elles
n'eussent rien valu, que la pauvre Agathe ne les en et pas moins
admires; mais plus Nikanor tmoignait de noblesse et de
dsintressement, plus le jeune homme grandissait  ses yeux.

--Je vous comprends, dit-elle quand il eut termin, et je vous approuve.

--Cela vous est indiffrent d'tre la femme d'un humble prtre de
village, alors que vous pouviez prtendre  des distinctions et  la
socit choisie d'une grande ville?

Elle posa sur le sien son regard bleu, d'une puret anglique.

--O tu iras j'irai, dit-elle, citant la Bible. Ton pays sera mon pays,
et ton Dieu sera mon Dieu.

Fort de cet appui, Nikanor fit part de son inbranlable dcision 
Batounine, qui n'en fut point content. Le comte s'tait attendu  la
soumission qu'il avait toujours rencontre; et tout en se louant de la
docilit de Nikanor, peut-tre avait-il parfois regrett que le jeune
homme ne montrt point un peu plus de caractre. Si telle avait t sa
pense intime, il eut tout le loisir de la regretter, car cette fois le
doux Nikanor fut inflexible.

C'est pendant les banales pripties de leur voyage  l'tranger que se
livra cette bataille journalire.

Batounine tait ttu, mais son fils ne l'tait pas moins; peut-tre
l'tait-il davantage. Le diplomate croyait trouver une arme bien
puissante dans la personne d'Agathe; lorsqu'il apprit qu'Agathe avait
pass  l'ennemi, il reconnut la lutte ingale. Sans doute il pouvait
maintenant s'opposer  ce mariage, qu'il avait favoris, mais aurait-il
le coeur de dsesprer ces deux enfants qui s'aimaient?

Cependant on ne renonce pas si facilement  des esprances longuement
caresses, et la lutte courtoise, mais passablement pre, engage au
dpart, aurait pu se prolonger aprs le retour, si Batounine ne s'tait
pas avis de la fragilit des rsolutions humaines.

--Il refuse aujourd'hui, pensa-t-il, parce qu'il est amoureux et que ce
serviteur de Dieu ne voit pas plus loin que le bout du nez de Cupidon,
Mais lorsqu'il aura trente ans et sa femme aussi, l'ambition finira bien
par avoir son jour. Laissons-le faire; je me charge de ne pas le laisser
se rouiller dans son trou de campagne.

Batounine annona donc  son filleul qu'il mettait bas les armes.

--Seulement, ajouta-t-il, je ne saurais me dcider  te voir enterr
dans une paroisse peuple de paysans ignares. Tu resteras  Slava, et le
pre Fade prendra sa retraite. Je sais que c'est contraire aux usages,
voire  la loi, mais Slava est une paroisse nouvelle fonde par moi.
Fade en est le premier titulaire, et je parviendrai bien  arranger
cela. Ne rplique pas, ou je me fche.

Rester  Slava! C'tait prcisment ce qu'aurait demand Nikanor s'il
s'tait jamais permis de demander quelque chose. Sa nature bizarre et
fire lui permettait de refuser, mais non de souhaiter. Malgr les
principes d'asctisme qu'il s'tait poss  lui-mme, il n'eut pas le
courage de repousser la coupe de miel qui venait s'offrir  ses lvres.

 la fin de janvier, Nikanor pousa son Agathe. Les jeunes poux
partirent pour Kief; c'tait  la fois un plerinage de pit et un
voyage de noces, comme le fit observer Polyxne  son oncle, quand il
revint  Ptersbourg, aprs la crmonie  laquelle il avait voulu
assister.

--Toi, fit Batounine, si l'on ne te marie pas, tu seras la plus mauvaise
langue de Russie avant six mois.

--H! mon oncle, mariez-moi!... Je ne sais comment cela se fait! il y a
cinq ou six ans j'avais des pouseurs au panier; maintenant, on ne voit
plus que du fretin.

--H, ma nice, c'est une fable de la Fontaine que vous me dbitez l!
fit le comte. Soit, je vous marierai; mais ne regimbez plus!

--Oh! mon oncle! vous avez la main si heureuse! fit hypocritement
Polyxne.

Il la maria, en effet,  un gnral d'artillerie, ni trop jeune ni trop
vieux, pas trop laid, assez riche; enfin ce qu'on appelle un beau parti.

--Ce n'est pas un mari  chrir, dit Polyxne  sa soeur Lydia le matin
de son mariage, mais enfin on peut s'en arranger; l'essentiel, c'est
qu'il supporte bien les contrarits. Tiens, sais-tu, fillette? je vais
te faire une confidence.

Lydia allait mettre ses deux mains sur ses oreilles, sachant par
exprience que les confidences de sa soeur taient ce que sa mre et le
moins aim lui voir entendre; mais sa grande soeur avait dj rabattu
les mains, qu'elle tenait prisonnires.

--Oui, tu l'entendras malgr toi. Je n'ai jamais vu qu'un seul garon
dont j'aurais pu tre amoureuse pour tout de bon, c'est--dire quelqu'un
que j'aurais aim  tourner et  retourner sur le gril, avec
accompagnement de poivre, de sel et de jus de citron; et ce
quelqu'un-l, c'est le cousin Nikanor.

--Oh! fit la petite, scandalise. Nikanor qui va tre prtre! Et puis,
pourquoi l'appelles-tu cousin?

--Nigaude! Et si tu le dis  maman, tu sais, prends garde  toi!

C'est sous ces heureux auspices que Polyxne entra, nouvelle pouse,
dans la maison de son mari.

Pendant ce temps, les charpentiers de Slava avaient fort  faire; au
bout du parc, sur la pelouse qui touchait  la route, tout prs de
l'glise, on avait prlev sur la terre seigneuriale un enclos bien
palissad; quelques grands arbres y donnaient une ombre favorable en
t, et le verger du comte, qui se terminait l, s'tait vu retrancher
quelques perches de son meilleur terrain. Une belle maison y fut
construite ds les premiers jours du printemps. Des meubles arrivrent
sur de longues files de chariots, et avec eux un harmonium, chose qu'on
n'avait jamais vue dans le pays et dont l'emploi excita bien des
commentaires avant que l'intendant de Batounine et dclar qu'on s'en
servait pour jouer du piano. Les tapissiers vinrent de Kazan poser les
tentures, et le jardinier en chef garnit les fentres  l'intrieur de
plantes au feuillage persistant.

Enfin, un jour de septembre, car tout cela avait t excut avec une
rapidit prestigieuse, la grande calche du comte, envoye  Samara pour
l'arrive du bateau, dposa devant le perron de la maison neuve Agathe
et son mari, devenu le pre Nikanor.

Jeune pre, en vrit, dont les cheveux, destins  ne plus connatre
l'affront du fer, commenaient  former autour de son beau visage une
aurole de boucles soyeuses, et dont la barbe rebelle frisait comme
celle de quelque dieu grec. A partir de ce jour le pre Fade prit sa
retraite, et le pre Nikanor fut titulaire de la paroisse de Slava.

Ce fut une motion profonde pour le pauvre desservant le jour o il vit
son nourrisson s'avancer tenant le vase sacr dans ses belles mains
effiles. Se rappelait-il le petit tre affam auquel il avait
administr le baptme avant de le porter sur le sein rconfortant de la
bonne _popodia_? Lorsque la voix grave et veloute de Nikanor pronona
les paroles sacramentelles, un frisson courut entre les paules du bon
vieux.

--Vois-tu, dit-il  sa femme quand ils se retrouvrent seuls dans leur
vieille maison, si jamais un homme fut fait pour appeler le bon Dieu
parmi nous, c'est cet enfant-l. Je crois vraiment que c'tait un enfant
de miracle!




                                 VIII


Trois annes s'coulrent dans une paix parfaite, telle qu'on n'en peut
goter qu'en un lieu loign de toute proccupation mondaine, politique
et mme artistique.

Nikanor vivait au milieu des paysans, remplissant envers eux tous les
devoirs de son poste, trs-respect, plutt qu'aim, car il avait en lui
ce je ne sais quoi qui interdit la familiarit. Il tait trop d'une
autre race pour devenir populaire; malgr la grande somme de temps, de
patience et de dvouement qu'il tait toujours prt  dpenser, les
intelligences troites de ses paroissiens empchaient leurs coeurs
simples d'aller  lui.

Il en souffrait. Son rve d'humilit n'avait pas t un rve de
sacrifice; il et voulu tre aim, non pour lui-mme peut-tre, mais
pour le bien qu'il souhaitait faire; or, il n'avait ni l'amour, ni mme
la grande et haute satisfaction du devoir accompli.

Pour que cette satisfaction, la plus noble qu'il soit donn  l'homme
d'prouver, puisse rayonner dans une me, il faut que l'accomplissement
du devoir se produise de quelque faon apprciable; or, rien ne rvlait
jamais  Nikanor qu'il et pay sa dette  la portion d'humanit qui
dpendait de lui.

Plus de superstition que de religion vritable, un fatalisme qui
remplaait la rsignation, une facilit extrme  s'accommoder avec sa
conscience dans la faute, unie  la docilit traditionnelle qui lui
amenait un troupeau de paysans prts  se confesser pour Pques et
galement prts  retourner  leurs pchs le lendemain, ce n'tait pas
de quoi contenter les aspirations chrtiennes de Nikanor.

Il et voulu moins de demi-perfection chez ses ouailles, quelques
rvoltes de conscience l'eussent moins alarm que cette placidit un peu
bestiale, cette paix de l'a peu prs dans laquelle s'endormait toute sa
paroisse, et dans laquelle il n'avait point de plus grande terreur que
de s'endormir  la fin lui-mme.

Agathe aussi semblait avoir subi l'influence somnolente de ce pays
tranquille.

C'tait toujours la mme belle crature douce et confiante, remplie
d'une adoration respectueuse pour l'poux choisi que le ciel lui avait
donn.

Elle l'aimait, le coeur plein, reconnaissante  Dieu de ces dons
exceptionnels, se sachant heureuse entre toutes; et pourtant une sorte
de torpeur l'empchait d'exprimer sa pense. Depuis leur mariage, le
caractre sacr dont Nikanor avait t revtu avait mis une barrire 
ses panchements, de mme que sa pudeur exquise avait scell ses lvres
alors qu'elle n'tait encore que fiance.

Il y a des natures dlicates, mais incompltes, chez qui les sentiments,
mme les plus levs, ne peuvent trouver leur expansion; ce n'est pas la
timidit seule qui les contraint au silence, c'est une impossibilit
radicale de formuler en un langage quelconque les impressions reues,
qui restent vagues et flottantes, quoique douloureusement intenses,
comme parfois dans le rve.

Agathe tait une de ces natures, elle n'osait pas; mais et-elle os que
ses lvres se fussent trouves incapables de se mouvoir. Ses yeux seuls
parlaient; mais lorsque la souffrance de ne pouvoir s'exprimer devenait
trop violente, elle les baissait, dsespre, pour ne pas laisser voir
les larmes qui les remplissaient, et son secret n'en demeurait que plus
profondment enseveli en elle-mme.

Ce calme, cette modration dans l'expression des sentiments mme les
plus permis, ne dplaisaient pas  Nikanor. Il y trouvait une dignit
approprie au caractre auguste dont il tait revtu. Il avait pourtant
aim Agathe avec toute l'ardeur d'une premire passion; mais c'tait
avant d'avoir reu les ordres sacrs; ainsi le veut l'glise, qui
comprend, excuse toutes les fougues de la jeunesse et qui leur laisse le
temps de l'apaisement, presque de la satit, avant de confrer au
postulant la dignit qui le place  part dans un monde au-dessus des
mortels.

Nikanor aimait pourtant bien sa femme! Elle l'adorait si aveuglment,
que son coeur gnreux l'et aime uniquement par reconnaissance. Il lui
gardait encore une autre sorte de gratitude, celle de l'homme pour la
femme qui lui a rvl l'amour: le souvenir des heures bnies o il
l'avait attendue et espre lui dictait encore des paroles de tendresse
dont toute pouse et t fire. Mais il avait dpass, pensait-il, les
hauteurs de l'amour mortel, et sa pense de jeune sage s'en allait bien
au del des aspirations terrestres.

Parfois, assis devant son harmonium, il s'oubliait dans des chants
sacrs o son me se versait tout entire: les yeux baigns de larmes
merveilleuses, il entrevoyait un monde idal, plus beau, plus grand,
plus noble que le monde o il avait voulu vivre. Une regrettait pas le
renoncement qu'il avait fait de son ambition; ses dsirs allaient bien
au del de ce que la vie pouvait lui donner.

Ce qu'il pensait, il ne le dit  personne; une sorte de mlancolie
sereine ajoutait encore  la noblesse que la nature lui avait dpartie,
et dcourageait les questions.

Aux poques voulues, il se mlait aux prtres des autres paroisses et se
montrait avec eux tel que l'et pu exiger le matre des crmonies le
plus rigoureux; mais avec aucun il n'eut jamais de ces entretiens
confidentiels parfois si essentiels pour dtendre une me. On le
jalousait d'ailleurs; les faveurs accumules sur lui par la fantaisie de
Batounine lui avaient fait bien des envieux, mme dans un milieu o,
gnralement, ces mesquines proccupations n'ont gure d'importance.

Pendant ces trois annes, Batounine n'tait venu qu'une seule fois 
Slava, et pour un temps trs-court. On et dit que Nikanor, tabli et
mari, cessait d'tre un sujet d'intrt pour lui. Sans doute, il
attendait le moment prvu o l'ambition se rveillerait chez le jeune
prtre.

Une chose contrariait le diplomate: le mnage n'avait point d'enfants.

C'tait grave, en effet, plus grave que Batounine ne pouvait le
concevoir. Les joies de la paternit auraient arrach Nikanor  bien des
rveries solitaires, et Agathe s'en ft sentie plus forte. Rien ne donne
de la dcision, de la hardiesse, de la scurit  une femme comme de
sentir un enfant dans ses bras. Mais, aprs tout, il n'y avait pas lieu
de dsesprer, et beaucoup de jeunes mnages ont attendu plus longtemps
leur premier-n.

Madame Kdrof avait aussi pass trois ans loin de Slava. Le mariage de
Polyxne, en lui enlevant un gros souci, ne lui avait donn que plus de
loisir pour s'occuper de ses deux fils. Suivant une tradition trop
ancienne pour n'tre pas  leurs yeux vnrable, ceux-ci avaient fait
des dettes et des btises, deux choses qui ne vont gure l'une sans
l'autre; et leur mre avait eu fort  faire pour les tirer de peine.
Enfin, l'an s'tait mari; le second semblait vouloir se ranger; la
mre de famille put venir  Slava jouir d'un repos bien gagn. Sa fille
Lydia l'accompagnait.

La fillette gracile tait devenue une jeune fille mince et lgante. Sa
dlicatesse de formes n'avait rien perdu au changement; elle avait mme
conserv cet air enfantin qui donne tant de charme aux figures de quinze
ans. En effet, elle n'avait pas encore atteint sa seizime anne, et
malgr les confidences de Polyxne elle avait gard la puret de coeur
d'un petit enfant.

Madame Kdrof, un peu curieuse, tait alle le plus gracieusement du
monde faire une visite  la jeune madame Popof. Ce n'tait pas tout 
fait conforme aux usages, mais  la campagne on n'y regarde pas de si
prs. Et puis, elle n'tait pas fche de voir par ses propres yeux
quelle espce de nid son frre avait construit pour le cher filleul.

C'tait un nid fort agrable, et la colombe qui l'habitait en tait tout
 fait digne. Ce fut Agathe qui lui en fit les honneurs, car Nikanor
tait parti le matin pour un village loign o s'tait dclare une
pidmie.

--Cela ne vous effraye pas de savoir votre mari au milieu de ces
miasmes? dit madame Kdrof, soudain prise d'intrt  la vue de cette
aimable jeune femme, si distingue et si modeste.

--A la grce de Dieu! rpondit-elle; mais l'expression effraye de son
visage prouva qu'elle avait bien compris le danger.

Le coeur de Lydia sauta dans sa poitrine encore troite. C'tait beau de
braver ainsi le pril, pour faire son devoir! Quel hros que cet homme,
doux et patient, qui s'en allait porter la parole de Dieu aux mourants!

--Venez tous les deux dner dimanche avec nous, ma chre, dit la
bienveillante madame Kdrof en se retirant; cela vous rappellera le bon
vieux temps.

Au moment d'atteindre la clture de leur proprit, les deux dames
virent sur la route la longue silhouette de Nikanor.

Il revenait  l'ardeur du soleil, la tte basse, le dos courb, comme
s'il flchissait sous le poids d'un immense fardeau; c'tait le poids
des misres humaines qui s'appesantissait ainsi sur lui. Madame Kdrof
entra dans le jardin.

--Il est poussireux et fatigu, dit-elle  sa fille; il n'aimerait pas
tre rencontr dans cet attirail.

Nikanor passa de l'autre ct de la palissade  grandes enjambes; ses
robes ouvertes pour mieux marcher flottaient au vent derrire lui.

--Comme il a l'air triste! dit Lydia tout bas. Nikanor s'arrta, ta son
chapeau et rtablit un peu d'ordre dans sa chevelure parse; puis il
reboutonna de bas en haut sa double robe qui lui tombait jusqu'aux
pieds, secoua la poussire qui le couvrait et se remit en marche avec la
lenteur qui convient  la dmarche sacerdotale.

--J'aime assez cela, dit madame Kdrof  sa fille. Il faut tre correct.
Mais que c'est trange de voir le petit Nikanor devenu titulaire de
notre paroisse!

Le dimanche suivant, pendant l'office, Lydia eut plus d'une distraction.

Debout prs de sa mre, dans le petit recoin form par la balustrade qui
spare la chapelle proprement dite de l'glise elle-mme, elle coulait
les psaumes sans y prter attention. Batounine avait une matrise peu
considrable, mais trs-bien style, et les voix des chantres taient
fort bonnes  entendre. Le diacre, beau garon d'une trentaine d'annes,
psalmodia l'ptre, puis la porte de gauche s'ouvrit, et Nikanor
apparut, portant le livre d'vangiles, richement reli.

Un lger frmissement courut dans le choeur; c'tait la premire fois
que le jeune prtre officiait devant les dames. Fade en avait le
frisson d'angoisse.

Nikanor portait sur sa robe de soie d'un pourpre fonc et changeant un
vtement sacerdotal d'une grande richesse; ses cheveux tombaient en
anneaux autour de son beau visage, transfigur par la grandeur de son
ministre; sa barbe frise, rebelle au peigne, ondulait au bas de ses
joues.

Lorsque du plus grave de sa voix de basse il commena la lecture du
texte saint, Lydia frmit de la tte aux pieds. tait-ce dans ses rves
qu'elle avait entendu des paroles de mansutude et de pardon tomber de
lvres divines o le miel de sagesse avait laiss son parfum idal?

Elle coutait recueillie l'vangile entendu cent fois, et qu'il lui
semblait n'avoir jamais compris. La voix de Nikanor montait  mesure
qu'il avanait dans sa lecture, et l'me de la jeune fille montait en
mme temps vers un paradis qui n'tait plus inaccessible.

Lorsqu'il eut termin, Lydia retomba sur la terre. Le reste de l'office
s'acheva sans ramener les motions dlicieuses qui venaient de lui
rvler un monde nouveau; elle tait brise comme aprs un effort
immense, mais son abattement avait en mme temps quelque chose de
trs-consolant.

Lorsque, la messe finie, la foule s'coula au dehors, les deux dames
regagnrent  pied leur demeure si proche.

--A quoi penses-tu? demanda madame Kdrof, surprise de voir sa fille si
recueillie.

Le soleil brillait par intervalles entre des nuages rouls par un vent
d'orage; la terre tait tour  tour trs-sombre et trs-clatante, comme
les penses de Lydia.

--Je songeais, dit-elle aprs un court silence, que c'est une grande
honte que d'appartenir  une religion dont on ne connat pas le premier
mot.

Madame Kdrof regarda sa fille avec surprise.

--Comment, pas le premier mot? Je t'ai appris, toute petite, ce que
chacun doit savoir, l'histoire sainte... et tout!

--Oui, maman, et je vous en remercie. Mais j'aimerais  connatre
l'histoire de notre glise et... bien d'autres choses. Vous savez,
maman, que je n'ai pas encore eu mon instruction religieuse.

--Je pensais te faire suivre un cours  Ptersbourg l'hiver prochain.

--Oh! maman! pourquoi pas cet t? Il me semble que le pre Nikanor
m'enseignerait cela mieux que personne au monde!

--Au fait, c'est vrai! pensa madame Kdrof; et puis, trs-homme du
monde, Nikanor... Nous verrons, dit-elle  sa fille; nous lui parlerons
de cela aprs le dner. Et s'il allait ne pas vouloir? Tu sais qu'o ne
peut pas l'y forcer?

--Cela me ferait beaucoup de peine, dit Lydia lentement, les yeux pleins
de larmes, le coeur serr  se briser.




                                  IX


Nikanor avait consenti.

Dans le salon frais, situ au nord o la lumire tait si douce, o le
regard, errant  travers les hautes portes-fentres, se reposait sur les
pelouses onduleuses, d'un vert profond, encadres d'arbustes en fleur,
assise en face du pre Nikanor, qui parlait lentement, d'une voix riche
et moelleuse, Lydia coutait.

Elle avait l'air d'une petite fille;  peine pose sur sa chaise, les
mains jointes au bord de la table, elle coulait comme un lve docile
qui se fait attentive pour retenir sa leon. Quand le jeune prtre
s'arrtait, Lydia, aprs un instant de silence, faisait une question de
sa voix candide; Nikanor rpondait, et le duo altern de leurs voix
assoupissait la bonne madame Kdrof, enfonce dans son fauteuil, un
ouvrage  la main.

L't se passa ainsi, d'une faon dlicieuse; les leons avaient lieu le
lundi dans l'aprs-midi; pendant le reste de la semaine, Lydia mettait
ses souvenirs en ordre et prparait un petit rsum qu'elle remettait 
Nikanor. Rentr chez lui, il lisait le travail de sa catchumne,
marquant parfois les marges d'une annotation, et l'ide lui vint plus
d'une fois qu'aprs tant d'autres ouvrages, un ouvrage court et clair
crit pour les jeunes intelligences serait une oeuvre utile.

--Pourquoi tant d'orgueil? se dit-il ensuite. Ferais-je mieux ce que
d'autres ont bien fait?

Et il renona  son vague projet.

L'automne s'avanait; madame Kdrof parlait de retourner 
Saint-Ptersbourg; ce fut pour lui un vritable souci. Fallait-il
renoncer au plaisir d'exprimer dans une belle langue, noble et grave,
les leons qui produisaient tant de fruits?

Mais Nikanor n'en tait plus  la priode o l'on hsite devant les
renoncements. Sans qu'il en et bien nettement conscience, il avait dj
retranch beaucoup de choses de sa vie; celle-l lui paraissant
particulirement douloureuse  sacrifier, il la sacrifia rapidement,
sans esprit de retour.

--Il faut arrter ici nos leons, dit-il un jour  Lydia.

Un vent aigre, autour de la maison, roulait un grand torrent de feuilles
mortes. L'hiver tait proche, avec sa froidure et sa dsolation. La
jeune fille en sentit dans son me toutes les glaciales horreurs, et
leva sur lui un regard douloureux.

--Que ferai-je sans ces leons? dit-elle tristement.

--Si elles ne vous ont pas enseign la science de vivre en chrtienne,
nous avons perdu notre temps tous les deux, rpondit-il en regardant par
la fentre.

Lydia eut grande envie de pleurer; pourquoi lui parlait-il si durement?
Elle ne l'avait pas mrit, assurment! Elle ne put lui en vouloir, car
c'tait un saint, et les saints voient les choses de ce monde avec
d'autres yeux que nous. Mais pourquoi n'avait-il pas voulu continuer les
leons jusqu'au moment du dpart?

Elle n'osa le lui demander, et quinze jours aprs, en prenant cong de
lui, elle n'osa point non plus le questionner au sujet de la reprise de
leurs confrences, l'anne suivante. Depuis qu'il lui avait tmoign
cette sorte de svrit, elle avait une peur extrme de lui dplaire.

Lorsque la voiture qui emportait les dames Kdrof eut disparu au
tournant de la terrasse, Agathe rentra dans la salle  manger. Quelques
gouttes d'eau brillaient sur ses cheveux blonds, un peu emmls par la
bourrasque qui faisait rage au dehors; son teint tait rose, ses yeux
brillants...

Quel magicien qu'un vent d'quinoxe!

--Les voil parties, dit-elle en s'approchant de Nikanor, rentr avant
elle, aprs avoir dit adieu de la main aux voyageuses. Je n'en suis pas
trop fche; elles te prenaient beaucoup de ton temps, sais-tu cela,
Nikanor?

--Je l'avais remarqu, rpondit-il d'un ton tranquille. Mais, Agathe, ce
n'tait pas du temps perdu!

--Je le sais... Pourtant, je suis bien aise de nous retrouver tous, les
deux, comme autrefois.

Elle s'approcha de la chaise de son mari et posa une main blanche et
mince sur le dossier.

--Je t'aime, Nikanor, je t'aime plus que tout...

--Aprs Dieu, corrigea le prtre.

--Aprs Dieu, rpta la jeune femme docilement, mais sans conviction; je
t'aime tellement que parfois cela me fait mal...

Nikanor frona trs-lgrement les sourcils, Agathe se hta d'ajouter:

--Je crois que je suis un peu malade... Mais... oh! mon mari, je t'aime
tant!

Une pluie de larmes tomba de ses yeux tout  coup, comme une averse de
printemps. Lui, tourdi, contrari, ne savait trop que lui dire; il posa
un baiser sur ses cheveux humides; elle lui prit une main qu'elle porta
 ses lvres entr'ouvertes avec une effusion douloureuse, et Nikanor
sentit sur sa chair le contact des petites dents blanches de sa femme;
il retira sa main un peu trop vite.

--Qu'as-tu donc? dit-il.

--Je ne sais pas... J'ai de l'angoisse. Il me semble qu'un malheur nous
menace... Dis, tu m'aimes pourtant?

Nikanor posa son regard de jeune sage sur les yeux inquiets d'Agathe.

--Je t'aime, dit-il. Tu m'es chre et sacre...

--Ah! merci, murmura la jeune femme en se laissant glisser  genoux tout
contre son mari.

Appuyant sa main sur l'paule de la pauvre crature secoue par les
sanglots, il l'attira contre lui; elle posa sa tte sur les genoux de
son mari, et, peu  peu, son agitation se calma; sa respiration devint
plus rgulire, et elle leva vers lui son beau visage encore enflamm.

--Tu ne sais pas, dit-elle, quelquefois je me suis figur que tu ne
m'aimais plus, plus comme autrefois...

--Autrefois, dit Nikanor en se levant et en relevant sa femme du mme
geste; autrefois est loin! C'tait la folie de la jeunesse. A prsent,
ma chrie, c'est la vie, c'est la raison. Je t'aime, tu le sais; ne te
fais pas de chimres, et quand tu te sentiras trouble, tourne-toi vers
la lumire ternelle.

Il fit quelques pas dans la pice tide et presque luxueuse qui leur
servait de salon et de bibliothque; la tempte rageait au dehors, et la
pluie battait les vitres par rafales avec une colre aveugle.

--Elles ont bien mauvais temps pour leur voyage! se dit-il en retournant
 sa table charge de volumes.

C'taient les Pres de l'glise, qu'il avait consults pendant l't,
afin de leur emprunter plus d'autorit pour ses leons. D'un geste net,
sans brusquerie, il recueillit sur un de ses bras tout le bagage
thologique, qu'il enferma dans une armoire vitre; aprs quoi,
hsitant, il fit deux pas dans la direction de son harmonium, puis
s'arrta court.

--Pas aujourd'hui, dit-il tout bas.

Il se rendit dans l'antichambre, jeta un manteau sur ses paules et prit
son chapeau.

--Si on me demande, dit-il  sa femme, je suis  l'glise.

Et elle le vit passer un instant aprs sur la place; fouett en tous
sens par l'ouragan qui semblait vouloir l'enlever, il luttait avec une
nergie presque joyeuse. Il entra dans l'glise, et soudain, aux yeux
d'Agathe, appuye aux vitres, la place parut norme, la tempte
effroyable et le monde dsert.

L'hiver fut rude et le printemps tardif. Une langueur qui n'tait pas
sans charme s'tait empare d'Agathe, devenue faible et frle. Elle se
plaisait  cet tat de demi-souffrance qui lui valait de la part de
Nikanor bien des attentions dlicates. Il l'arrangeait commodment sur
le canap, entourait ses pieds d'un chle, lui mettait un oreiller sous
la tte et penchait enfin vers elle son beau visage clair d'un sourire
lumineux.

Il tait plein de tendresse pour cet tre charmant et bon, auquel il et
voulu communiquer la srnit de son me; mais, hlas! plus il
largissait les horizons de sa pense, plus elle le sentait s'envoler
loin d'elle.

La tendresse qu'il lui tmoignait, si douce, si bienfaisante, n'tait
qu'un reflet lointain de ce qu'elle et souhait, pareil  l'image du
feu dans un miroir qui brille sans rchauffer.

Agathe mourait non de n'tre plus aime, car son mari la chrissait,
mais d'avoir t aime autrement, autrefois, et d'avoir gard vivant en
elle l'amour ardent des premiers jours, alors que Nikanor en avait
laiss teindre la flamme.

Le mois de juin ramena enfin ses htes  Slava.

Batounine y fit une courte apparition, pendant laquelle il put constater
qu'Agathe avait beaucoup chang; il ne s'en mut gure, mettant sur le
compte d'un discret espoir de maternit la pleur et la fatigue de la
jeune femme, et son sjour ne fut pas assez prolong pour que son
attente pt tre dtrompe. Il retourna aux eaux d'Allemagne, qui lui
russissaient fort bien, promettant de revenir en automne... peut-tre!

Madame Kdrof se fit plus longtemps attendre; elle arriva enfin avec
Lydia et sa fille ane Polyxne, qui prtendait avoir besoin de prendre
des vacances.

--Vous ne pouvez pas vous figurer, maman, disait-elle, comme c'est
fatigant de vivre toujours avec la mme personne, de voir toujours la
mme figure aux repas, d'entendre toujours la mme voix! Quelquefois
j'ai envie de dire  mon mari: Mettez un faux nez, mon cher! Cela vous
donnera un regain de nouveaut, et vous y gagnerez! C'est positif! Je
finirai par le lui dire! Par exemple, je ne sais pas trop comment il le
prendra! il se trouve si bien comme il est!

A peine arrive, Polyxne courut visiter Agathe. Elle ne l'avait pas
revue depuis le moment des fianailles, et dans sa curiosit un peu
perverse elle grillait de voir comment pouvait tre fait un mnage de
prtre.

L'installation ne lui dplut pas, la matresse du logis lui sembla
intressante; le matre tait absent.

--Comment! ma chre, pas encore d'enfants? Des esprances, au
moins,--disons des certitudes! Non! Mais  quoi pensez-vous alors? C'est
absolument indispensable, cela! On ne conoit pas un mnage de prtre
sans une demi-douzaine de mioches! Et vous n'en avez jamais eu? Vous,
allez tre oblige d'avoir des jumeaux pour vous rattraper.

Agathe souriait d'un air contraint, tournant son visage pli du ct du
mur.

--J'ai peur, dit-elle enfin, que Dieu ne m'ait pas destine  tre mre.

Et ses larmes jaillirent avec le secret de sa grande douleur. Oui,
c'tait l sans doute ce qui avait contrist Nikanor. Mais de cela, elle
ne dirait jamais un mot  personne! Elle ne pouvait pas avoir d'enfants!
Elle tait marque au front du doigt de Dieu comme une brebis strile
qu'on aurait d loigner du troupeau.

Certes, ce n'est pas  Polyxne qu'elle et jamais imagin de rvler
cette misre intime, mais on ne choisit pas toujours ses confidents; il
y a des moments o les secrets tombent comme des fruits mrs, dans la
corbeille, ou dans la poussire, au hasard.

L'cervele en fut plus touche qu'elle ne l'et cru possible. Elle
n'avait pas prcisment ce qu'on est convenu d'appeler des entrailles
maternelles, mais prive d'enfants elle-mme, elle avait parfois pens
que les maisons pleines de petits pas presss et de menottes tendues
sont moins sujettes  la monotonie d'une figure de mari, toujours la
mme. Avec une bonne grce et une dlicatesse dont personne ne l'et
suppose capable,--elle-mme moins que toute autre,--elle trouva des
consolations pour la pauvre afflige; consolations mondaines et banales,
mais de la part de Polyxne, c'tait dj beaucoup.

Agathe, peu gte sous le rapport de la conversation, prit au pied de la
lettre toutes ces bonnes paroles, et son chagrin en fut un peu allg.

--O est-il, ce mari? dit Polyxne lorsqu'elle eut essuy les pleurs de
son ancienne rivale. Il rde, comme le loup de l'criture, cherchant
quelqu'un  dvorer, autrement dit un patient  qui administrer des
vrits thologiques. Savez-vous qu'il s'en est acquitt  merveille
avec ma soeur? Ma mre nous en a rebattu les oreilles tout l'hiver. Elle
en a parl  la grande-duchesse Marie,  tel point que j'ai craint un
moment que celle-ci ne le fit venir.

--Vous plaisantez? fit Agathe, le visage illumin d'une rougeur de joie.

--Pas le moins du monde! Votre poux aurait certainement t appel pour
catchiser le grand-duc Victor; seulement l'auguste mre du jeune prince
s'est aperue que, g seulement de cinq ans et demi, il pouvait
attendre encore un peu son initiation complte aux mystres de notre
sainte religion. Mais ce qui est diffr n'est pas perdu. Vous vivrez
dans les grandeurs, ma pauvre Agathe, bon gr, mal gr, et c'est la
grande-duchesse qui sera la marraine de votre premier. Je m'inscris pour
le second,  moins que votre poux ne me trouve pas assez canonique.

Nikanor entra sur ces entrefaites et fut tout surpris de voir sa femme
rose et souriante; grce  cette impression agrable, il se montra plus
avenant  l'gard de Polyxne qu'il n'et jamais pens le faire.

--coutez, dit-elle, pre... Non! je ne pourrai jamais vous appeler pre
Nikanor! Je ne peux pourtant pas vous dsigner familirement sous le nom
de Nika, ce ne serait pas assez liturgique. Si vous me permettiez de
vous appeler mon cousin... pour rire seulement; un petit nom d'amiti,
ajouta-t-elle  la hte. Vous ne voulez pas? Ce serait pourtant bien
gentil! Eh bien, pre... pre Nikanor, je ne sais pas ce que vous avez
fait  ma soeur, mais si cela continue, mon oncle n'aura point pour elle
le souci que je lui ai donn! Je veux dire celui de lui chercher un
mari, car...

Les yeux de Nikanor, profonds, trs-noirs, presque durs, s'taient fixs
sur ceux de la jeune femme, qui s'arrta malicieusement.

--Car, reprit-elle, Lydia semble actuellement avoir plus de vocation
pour le couvent que pour le mariage.

Nikanor sourit doucement, et une trs-lgre rougeur monta  ses joues
ambres.

--Les jeunes filles ont parfois de ces ides, mais cela passe avec
l'ge, dit-il. Mademoiselle Lydia ne vous a pas accompagne?

--Elle est reste avec ma mre,  dballer; c'est toujours la mme chose
chez nous: elle travaille, et je ne fais rien,--et pourtant c'est elle
qui est la plus heureuse de nous deux. Oui, je sais ce que vous allez
dire, aussi je me sauve. Vous venez dner demain dimanche aprs la
messe?

Elle sortit comme un coup de vent.

Vers le soir,  l'heure o les objets se confondent, Nikanor entra dans
son glise; il aimait  y passer un moment, entre les soucis du jour et
le repos de la nuit.

Comme il s'approchait de l'autel, une odeur frache et aromatique le
frappa; en regardant de plus prs,  la lueur des lampes ternelles, il
vit une forme lgante debout prs des lampadaires, et reconnut Lydia.
Elle disposait des guirlandes d'oeillets au pied des images saintes,
parant la chapelle pour le lendemain.

--Pre Nikanor! dit-elle de sa voix argentine.

Il s'approcha, mu de la rencontre, de l'heure, du lieu...

Elle vint tout prs de lui, le front baiss, la main lgrement creuse,
comme pour recevoir la manne cleste, avec le geste consacr qui appelle
une bndiction.

Il fit sur elle le signe de la croix, elle s'inclina et baisa le coin de
la manche flottante qui avait effleur son front, puis disparut, lgre
et invisible comme une ombre. Nikanor, rest seul, se prosterna devant
le sanctuaire, entre les guirlandes d'oeillets, dont le parfum doux et
violent envahissait la nef obscure.




                                   X


Madame Kdrof tait fort dispose  continuer les leons de liturgie,
mais le prtre s'y refusa absolument, prtextant avoir nglig sa
paroisse l't prcdent, et ne voulant pas retomber dans cette faute.

Polyxne s'ingnia  trouver d'excellentes raisons pour attirer Agathe
chez elle presque journellement, mais Nikanor ne se laissa pas prendre 
ce pige; lorsqu'en rentrant il trouvait sa femme absente, il l'envoyait
chercher par une servante; toute la diplomatie imaginable n'arrivait
point  amener la prsence de Nikanor en dehors du dner du dimanche,
auquel il s'tait habitu.

Il se laissa cependant sduire par un artifice auquel il ne put
rsister; Polyxne proposa un jour de faire apporter l'harmonium, afin
de l'accompagner au piano; l'attente de ces sonorits nouvelles fut pour
Nikanor un appt trop brillant, et il cda.

Mais le rsultat fut simplement de le priver de musique pendant le reste
de la semaine, car s'il doublait sa jouissance artistique le dimanche,
il se refusa obstinment  s'y laisser aller tout autre jour.

Il connaissait toutes les ressources de son instrument, et il en jouait
comme peuvent le faire ceux-l seuls pour qui l'orgue remplace tout le
reste. Lorsque madame Kdrof l'entendit pour la premire fois, elle
resta stupfaite. Tant de talent et d'expression chez un prtre de
province qui avait  peine eu quelques leons, qui n'entendait jamais de
concerts!...

--Laissez donc, maman! C'est qu'il joue avec son me! Il n'y a point de
matres capables de lui enseigner cela, dit Polyxne. C'est une boite 
surprises que ce pre Nikanor. Sans compter qu'un jour ou l'autre nous
en ferons un Pre de l'glise! Cela flattera ton amour-propre, h,
Lydia?

La jeune fille ne pouvait souffrir la moindre allusion au lien spirituel
qui s'tait tabli entre elle et son professeur. Polyxne, qui le
savait, ne se donnait que rarement le plaisir de la taquiner sur ce
point, mais la tentation tait parfois trop forte.

Ce jour-l, Lydia se leva tranquillement et quitta le salon.

--Tu sais combien elle est sensible, dit madame Kdrof, tu devrais la
mnager davantage.

--Mais, maman, je ne lui dis rien qui puisse la contrarier! Est-ce ma
faute si la gloire future du pre Nikanor lui donne sur les nerfs?

Agathe semblait avoir repris got  l'existence, et les ombrages de
Slava voyaient souvent errer des robes claires. Lydia tmoignait  la
jeune femme une sympathie discrte, teinte de quelque mlancolie, ce
qui leur seyait bien  toutes les deux: Agathe, plus grave, avec
l'autorit que donnent dix annes de plus et le mariage; Lydia, un peu
sur la dfensive, quoique avec un dsir rel de montrer son affection
dfrente.

L't et le commencement de l'automne s'coulrent trs-rapidement, trop
rapidement au gr de tout le monde. Polyxne ne pouvait songer sans
biller  reprendre ce qu'elle appelait le harnais de la vie conjugale.

--Enfin, dit-elle un jour, mon mari est rest trois grands mois,--que
dis-je? quatre! sans me voir; a l'aura peut-tre chang!

--Prends garde que cela ne le change pour le pire, rpondit Lydia.

Polyxne la regarda, stupfaite.

--Comment! des rflexions philosophiques sur le mariage? Ce n'est pas
toi qui parles, ma soeur?

--C'est moi, rpliqua la jeune fille tranquillement.

--Tu as donc chang d'ide? Tu te permets des apprciations sur la vie
conjugale? C'est, alors, qu'un de ces jours nous pouvons esprer te voir
endosser  ton tour ce bat orn de fleurs... Tu te marierais, Lydia?
Songes-y bien! ce serait renier tes principes!

--Je ne renie rien du tout. Je ne me marierai pas...

Polyxne arbora le lorgnon qu'elle avait depuis peu ajout  ses
avantages extrieurs, sous prtexte de mauvaise vue, et fixa ses yeux
sur sa soeur, qui continua:

--Je vois les mariages des autres, et cela m'instruit.

--...Par procuration, fit remarquer Polyxne. Cela t'instruit,
c'est--dire que cela te dgote!

Lydia rprima un mouvement d'impatience.

--Ce qui peut tre bon pour les uns peut ne pas tre bon pour les
autres, dit-elle.

--Pour moi, le mariage est-il bon ou mauvais  ton avis? rpliqua la
jeune femme.

--Il a cela de bon,  mon point de vue au moins, ma soeur, qu'il ne
m'expose  tes taquineries que pendant trois mois de l'anne! rpliqua
l'ingnue.

Madame Kdrof ne put s'empcher de rire.

--Eh bien! Polyxne, tu te l'es enfin fait dire! Il faut la patience de
Lydia pour t'avoir supporte si longtemps.

Polyxne n'avait point l'me mchante; elle riait d'aussi bon coeur que
sa mre. Lydia, un peu nerveuse, chercha dans sa corbeille  ouvrage un
objet en apparence introuvable et sortit pour se le procurer.

--Ma fille, dit madame Kdrof quand elles furent seules, je ne voulais
pas insister devant ta soeur, mais ne trouves-tu pas que tu la taquines
un peu trop?

Polyxne mdita un instant avant de parler.

--Ma mre, dit-elle ensuite, quel ge a votre fille cadette?

--Lydia va sur ses dix-huit ans, rpondit madame Kdrof.

--Seriez-vous charme si, un de ces jours, elle vous dclarait qu'elle
veut entrer au couvent?

La mre tressauta violemment.

--Au couvent! Tu rves!

--Au couvent, ma mre. Parce que je parle  tort et  travers,--et
encore pas aussi souvent qu'on veut bien le prtendre,--vous pensez
peut-tre que je ne vois rien? Lydia s'en va tout doucettement vers la
vie mystique, ma chre maman. Je dois convenir que ce n'est ni votre
faute, ni la mienne, ni la sienne, ni peut-tre celle de personne...
Mais c'est un fait.

Madame Kdrof tait reste immobile, bouleverse, incrdule.

--Oui, maman! insista Polyxne; et si j'ose me permettre de vous donner
mon avis...

--Eh bien?

--Ce serait de ne pas l'effaroucher en la surveillant de trop prs, mais
de la mener dans le monde un peu plus souvent, de la conduire au
thtre... pas trop de musique, la musique tant un produit de
fabrication videmment cleste...

La mre ne pouvait revenir de sa stupfaction.

--Enfin! dit-elle avec un soupir, heureusement la nature y pourvoira,
quand elle se mettra  aimer quelqu'un.

Polyxne ouvrit et referma deux fois la bouche avant de parler, ce qui
ne lui tait encore jamais arriv.

--N'y comptez pas, maman, dit-elle laconiquement.

--Pourquoi? tu m'effrayes!

--Parce que... parce que le got de la vie mystique se dveloppe
gnralement aux dpens de l'autre... Enfin, maman, ce sont des choses
plus difficiles  expliquer qu' sentir, mais je pense que nous ferons
bien de ne pas trop abandonner ma soeur  ses rveries.

Les feuilles recommenaient  tourbillonner dans les avenues, pousses
par les ouragans. Le jour du dpart fut fix au mardi suivant.

Le samedi aprs midi, Nikanor, avant d'entrer  l'glise, s'oublia 
faire le tour du parc de Slava.

Il y avait bien longtemps qu'il n'avait foul ces sentiers de sa
jeunesse; depuis les heures impatientes o il tait fianc avec Agathe,
le travail et la vie l'avaient garrott de tant de liens que les
promenades ne lui avaient gure t possibles. Il ne sortait plus
qu'avec un but, presque toujours un devoir  accomplir. Mais ce jour-l,
une sorte de langueur l'avait gar dans les alles qui serpentaient au
flanc du coteau.

L'air tait tide, humide et comme tremp de larmes; c'tait un de ces
jours d'automne qui ont une douceur attendrie, si communicative qu'on se
sent envie de pleurer. Ces jours-l, au dclin de l'anne, aprs que les
temptes ont succd aux splendeurs de l't, il semble que la nature
repentante de ses fureurs veuille se les faire pardonner. Le souffle
passionn des derniers ouragans agite encore par instants les rameaux
dj dnuds, mais les gouttes qu'il secoue sont chaudes comme des
pleurs.

Le soleil brillait de temps en temps, brlant comme en aot, cach
souvent par de grosses nues floconneuses; le jour alors devenait triste
et pntr d'amertume, mais au premier rayon la gaiet reparaissait
jusque dans les gazons maills de fleurs tardives d'un lilas humble et
doux.

Nikanor marchait lentement, songeant  sa vie; au dtour des sentiers,
il retrouvait des lambeaux de son pass, et c'est avec une sorte de
colre qu'il les regardait en face: colre d'avoir t l'homme qu'il
tait alors et de ne pouvoir en effacer le souvenir.

Il s'en voulait d'avoir t jeune, d'avoir t amoureux. Un rosier blanc
o il avait cueilli des roses pour Agathe l'avait tout  l'heure
accroch au passage, et il s'tait dgag avec une brusquerie qui avait
fait un accroc dans l'toffe de sa large manche.

Les doigts agiles d'Agathe rpareraient la dchirure, mais le coeur de
Nikanor tait bless d'un trait ingurissable.

Oui, il avait aim,  ce lieu, si peu d'annes auparavant; il avait t
l'homme flottant, ardent, illogique que l'amour cre et qui s'en va
souvent quand la passion nous quitte; et Nikanor, arriv maintenant au
seuil de sa vingt-septime anne, prenait piti de lui-mme; s'il l'et
os, il aurait pleur sur ses erreurs.

Ses erreurs! L'amour tait parti, et le jeune homme, examinant son me,
s'apercevait que cet amour n'avait pas t celui qui fait les forts.
Sentiment? peut-tre; sensation,  coup sr. Ce qu'il prouvait pour
Agathe tait  de certains moments voisin de l'indignation, presque de
la haine.

Quoi! il s'tait donn lui-mme, il avait apport sa vie  cette belle
et douce crature, et elle n'avait pas su veiller en lui autre chose
qu'une passion fugitive?

Plus sage que nombre d'hommes, Nikanor ne se disait point: Un autre
amour n'existe pas, puisque je n'ai pu le ressentir. Il se disait: Il y
a un autre amour, et je suis un infortun de n'avoir pas t appel  le
connatre.

Un autre amour! Oui! il avait exist, il existait encore sous le ciel
des mes troitement lies, fondues l'une dans l'autre par le feu
imprissable d'une tendresse presque divine; des tres qui se
comprenaient avant de s'tre parl, en qui se rsumaient l'un pour
l'autre toutes les flicits, qui satisfaisaient rciproquement toutes
les aspirations de leur intelligence et de leur coeur... des tres qui
vivaient et mouraient heureux d'tre ensemble, sans regarder au dehors.

--Oh! Seigneur Dieu! s'cria Nikanor dans un lan d'ardente prire, 
ceux-l donnez la paix, gardez le bonheur! qu'ils aient sur la terre
toute la joie que je n'ai pas eue... Vous m'avez rserv pour d'autres
voies, Seigneur! que votre nom soit bni! Sans doute, je n'tais pas
digne...

Les gouttes tombrent presses sur la robe brune de Nikanor, mais ce
n'tait pas des rameaux brillants que le vent les avait fait choir,
elles avaient jailli des yeux profonds du jeune prtre.

--Qu'ils soient heureux, continua-t-il, les mains troitement jointes;
que leur coupe mortelle dborde de flicits! et plus tard, prenez-les
ensemble;  mon Dieu! ne permettez pas  l'un d'eux d'errer seul sur la
terre aprs que l'autre sera retourn vers vous! Rien n'est plus affreux
que la solitude... quand on fut deux...

Il laissa tomber sa tte sur sa poitrine et rebroussa chemin. L'avenue
qu'il suivait tait tortueuse, quoique large; il y avait laiss jadis le
souvenir de bien des douces choses, mais maintenant il ne les voyait
plus. La prire l'avait emport vers des rgions o les coeurs fatigus
s'apaisent.

Il avait presque fini de remonter la colline, lorsque, s'arrtant pour
reprendre haleine, il vit la silhouette lgante et fine de Lydia se
dessiner sur la terrasse au bout de l'alle. Troubl dans sa mditation,
il se demanda s'il ne ferait pas mieux de tourner  droite, pour gagner
l'glise par une autre porte; puis il rejeta cette pense et continua
d'avancer.

Vtue d'un manteau gris qui l'enserrait troitement, une ombrelle  la
main, Lydia semblait indcise. Elle tourna sa tte un peu de ct et vit
sous les arches des tilleuls dpouills Nikanor qui s'avanait lentement
vers elle; elle s'affermit alors sur place, appuye sur son ombrelle, et
attendit qu'il s'approcht. Lorsqu'il ne fut plus qu' quelques pas, il
la salua.

--Je vous demande pardon, pre Nikanor, dit-elle; on m'avait dit que
vous tiez  l'glise; ne vous y ayant point rencontr, je revenais...
Je voulais vous parler.

Nikanor inclina gravement la tte.

--J'ai depuis longtemps dj des penses qui me troublent, continua la
jeune fille. Elle tait plus ple que de coutume, et ses yeux bruns
semblaient noirs. Je regrette que vous n'ayez pas pu continuer 
m'expliquer notre religion; peut-tre mon esprit serait-il mieux clair
aujourd'hui, mais...

--Vous pouviez continuer  Ptersbourg, dit Nikanor de sa voix profonde.
Il y a quantit de prtres instruits, loquents, bien plus capables que
moi...

--Mais la confiance ne se commande pas! interrompit Lydia en baissant
les yeux avec un mlange de grce et de timidit qui la rendait exquise.
Vous m'avez inspir une confiance sans bornes, pre Nikanor!

Elle fixa sur lui son regard pur et bon, tellement dgag de toute
proccupation terrestre que le prtre ne put s'empcher de rpondre par
un demi-sourire.

--Mon me est trouble, reprit-elle sans le moindre embarras; je sens
que vous seul pouvez me montrer le vrai chemin...

--Je n'ai pas le droit de vous donner des conseils, mademoiselle,
rpondit Nikanor, redevenu trs-srieux.

--De grce, alors, veuillez m'couter en confession... C'est au
directeur spirituel...

Nikanor fit en arrire un imperceptible mouvement.

--Je ne puis, dit-il; excusez-moi.

Lydia le regarda, pleine d'angoisse.

--Vous me refusez? dit-elle. Pourquoi? Vous avez t si bon pour moi...

Nikanor passa une main sur son front.

--Je suis plac trop prs de vous, dit-il d'une voix adoucie; votre
famille m'a tmoign trop de bienveillance; votre oncle, mon
bienfaiteur, m'a combl de trop de faveurs pour que je puisse guider une
personne de sa famille. Mon jugement ne serait pas assez sr...
Excusez-moi.

Il la salua et la quitta du mme pas lent et digne. Perplexe, elle resta
immobile, faisant des trous dans le sable avec la pointe de son
ombrelle, et se demandant en quoi elle avait pu le fcher, lui
d'ordinaire si indulgent.




                                  XI


Le lendemain, c'tait la fte patronale de la paroisse; le clerg des
environs se pressait dans l'glise pour l'office et devait dner ensuite
chez Nikanor, ainsi que le veut l'usage. Agathe tait reste au logis
pour surveiller les apprts du festin.

La nef regorgeait de monde, et beaucoup de paysans coutaient la messe
de confiance, sur place, avec la mme ferveur que s'ils eussent t 
l'intrieur.

De temps en temps un mouvement se produisait, qui gagnait de proche en
proche. C'tait un dvot qui en chargeait un autre de faire passer
quelques sous dans l'glise pour offrir un cierge  une image prfre.
Le pieux message transmis de main en main changeait peut-tre bien de
destination avant d'arriver  son but; il pouvait se faire que saint
Michel eut reu plus d'une offrande destine  saint Serge, et
rciproquement, mais l'intention y tait, ce qui est l'essentiel.

Tout ce monde attendait avec une patience incroyable la fin de l'office,
particulirement long ce jour-l, parce qu'aprs le _Te Deum_ d'action
de grces le pre Nikanor devait donner la croix  baiser.

A ce moment, les premiers favoriss quitteraient la place, et les autres
pourraient entrer pour accomplir cette crmonie,  laquelle le peuple
attache une extrme importance. En de telles occasions, le prtre
prsente la croix au baiser des fidles, qui appuient ensuite leurs
lvres sur la main droite de l'officiant. Les personnages d'importance
se contentent de baiser la manche du prtre vers l'paule. C'est ce
qu'avaient fait madame Kdrof et Polyxne; Nikanor, trs-fatigu par la
longueur de l'office, offrit la croix  Lydia, qui les suivait; et
aussitt sur sa main qu'il n'avait point song  retirer il sentit les
lvres fraches de la jeune fille.

Son sang se glaa dans ses veines; cela lui dplaisait, il et voulu
pouvoir essuyer sa main; il se sentait proccup de cette pense au
point de ne plus songer  ce qu'il accomplissait; le dfil fut
trs-long, et la contraction des traits du jeune prtre fut mise sur le
compte de la lassitude.

A peine le dernier paysan avait-il quitt l'autel, que Nikanor dpouilla
ses vtements sacerdotaux et rentra chez lui, o l'attendait une longue
table garnie d'htes joyeux.

Le lendemain, il se rendit chez madame Kdrof pour lui faire ses
souhaits de bon voyage. Il la trouva au milieu des paquets; ses deux
filles entraient et sortaient continuellement avec des objets ou des
messages. Profitant d'un moment de solitude, il s'assit prs de madame
Kdrof.

--Ma femme n'a pu venir, lui dit-il, parce que la journe d'hier a
puis ses forces; elle vous envoie ses meilleurs souhaits et vous prie
de l'excuser. Pour moi-mme, j'ai aussi des excuses  vous faire.

--Et pourquoi donc? commenait madame Kdrof.

Il l'interrompit d'un geste, en tenant ses yeux fixs sur la porte.

--Avant-hier, mademoiselle Lydia, que j'ai rencontre sur la terrasse,
m'a fait une demande singulire. Elle voulait se confesser  moi pour
clairer des doutes qui la tourmentent, dit-elle. Je ne crois pas trahir
un secret en vous faisant part de son dsir...

Madame Kdrof ouvrit de grands yeux.

--J'ai refus, continua le pre Nikanor. L'amiti que vous me tmoignez,
celle du comte Batounine feraient de moi un conseiller trop partial.
Mais j'ai pens que vous deviez savoir cela!...

Il se leva pour prendre cong. Madame Kdrof le retint.

--Je regrette, dit-elle que vous ayez refus; nul plus que vous n'aurait
su la prendre; vous avez sur elle une influence extraordinaire.

--C'est prcisment cette confiance de votre fille qui m'impose le
devoir de me rcuser, repartit Nikanor avec un faible sourire.

--Je ne comprends pas trop bien, dit la mre, anxieuse. Ce conseil
qu'elle vous demande, savez-vous  quel sujet?

--Je l'ignore.

--Polyxne m'a avertie... Elle pense que Lydia se sentirait du got pour
le clotre.

Le clotre! Nikanor n'avait pas song  cela.

La vision de ses anciens souhaits apparut  ses yeux avec une intensit
surprenante. Il se revit  vingt ans, attir vers la vie monastique...
Que n'avait-il cd  cet appel, au lieu de se soumettre  son
protecteur? Que de peines lui eussent t pargnes!

Mais Lydia, tait-ce la mme chose?

--Elle est trop jeune pour se retirer au couvent, dit le jeune prtre en
hsitant.

--Ah! pre Nikanor, ce serait ma mort! Pensez donc! Je n'ai pas eu
beaucoup de satisfaction avec ma fille ane, comme vous le voyez
vous-mme; mes fils ne m'en donnent pour ainsi dire aucune... Je n'ai
que Lydia pour m'apporter un peu de joie!

--Si pourtant elle devait tre plus heureuse..., fit Nikanor d'un ton de
doute.

--Ah! vous, vous parlez comme un homme d'glise... mais moi, je suis sa
mre!

Ce cri alla au coeur du prtre.

Sans chercher  sonder quelle force mystrieuse lui avait dict ses
paroles l'instant d'auparavant, il comprit que le clotre n'est point
fait pour celles qui sont aimes.

--Vous avez raison, dit-il. Ne lui permettez pas un coup de tte dont
elle pourrait se repentir plus tard.

--Alors, vous ne voulez pas la conseiller?

--Je vous en prie, ne me le demandez pas. Je suis si peu capable de me
guider moi-mme! Comment pourrais-je conseiller les autres?

Il se leva pour partir. Polyxne et Lydia rentraient au mme instant;
elles lui tendirent la main l'une aprs l'autre, en changeant avec lui
quelques paroles affectueuses, et ils se sparrent.

En rentrant, Nikanor trouva sa femme d'une faiblesse extrme. L'effort
qu'elle avait d faire la veille avait t au-dessus de ses forces. A la
vue de son mari, elle se souleva sur l'oreiller de sa chaise longue, et
l'appela de la main.

--J'ai cru que tu ne reviendrais pas, dit-elle. Que le temps m'a sembl
long sans toi! Je ne vis plus quand tu n'es pas l! Je suis bien
ennuyeuse, n'est-ce pas?

Il appuya sur son coeur sa tte brlante avec une tendresse profonde et
douloureuse.

--Pauvre Agathe, dit-il, chre femme! si je pouvais te prendre ton
mal...

Et dans son esprit passa comme un dard de feu: Le clotre n'est pas fait
pour celles qui sont aimes!

L'hiver vint sans apporter de changements; la neige couvrit un jour la
falaise et la fort d'un manteau pais; les habitants de Slava,
calfeutrs dans leurs maisons, se livrrent  l'espce de somnolence qui
accompagne les rclusions prolonges.

Seul, Nikanor travaillait. Il crivit, pendant ces quelques mois, des
volumes de notes sur les ouvrages qu'il lisait. Un got trs-vif pour la
science l'avait pris depuis quelque temps, et il ne ngligeait aucune
occasion de s'instruire. Batounine, qui s'en tait inform, lui faisait
envoyer plusieurs revues trangres, afin d'entretenir chez le jeune
homme l'habitude des langues europennes.

De tout l'hiver, Nikanor n'eut pas un moment d'ennui. Agathe, assise
auprs de lui, le regardait lire et travailler d'un air heureux et
lass. Elle s'affaiblissait toujours, mais trs-lentement.

--Quand le printemps viendra, disait-elle, j'irai mieux!

La neige devint enfin plus friable, puis plus mince; tous les jours,
pendant la chaleur du soleil dj sensible, les ruisselets de glace
fondue couraient sur les pentes, en cascatelles joyeuses. Par les
routes, aussi mauvaises que possible, les voyages taient une vritable
corve.

C'est pourtant cette poque que Batounine choisit pour annoncer sa
venue, et quelques jours plus tard, il arriva en effet--dans le
vozok--qui avait t le prendre  Samara. A peine entr chez lui, il
envoya chercher Nikanor.

--Te voil bien surpris, lui dit-il, et je ne le suis pas moins. Ajoute
 cela qu'un voyage pareil, en cette saison, est un vrai supplice, et tu
comprendras qu'il a fallu un motif grave pour m'amener ici.

Les yeux de Nikanor interrogeaient; mais il attendit avec une patience
tout orientale. Le comte le regarda, pris d'un intrt nouveau.

--Je te trouve superbe! dit-il avec un orgueil non dissimul. Tu as
l'air d'un patriarche,--un jeune patriarche, bien entendu!--Toujours
satisfait de ton obscurit? Moi pas! J'ai des vises, tu sais! Mais nous
en reparlerons; ne prends point tes airs d'glise; je ne suis point de
ta paroisse, moi!

Il riait d'un rire nerveux. La vue de Nikanor, dans la plnitude de sa
jeunesse et de son intelligence, lui inspirait des sentiments bizarres
et complexes qu'il tait ennuy de devoir dissimuler.

--Mais ce n'est pas pour toi que je suis venu, reprit-il en s'enfonant
dans son fauteuil avec un certain malaise, c'est pour ma nice Lydia. Il
parait qu'elle t'avait entretenu de ses vellits de retraite?

--Non, fit Nikanor trs-calme, je n'avais pas consenti  l'en entendre
parler.

--Mais enfin, tu es au courant? Alors je continue. Cet hiver, on l'a
conduite dans le monde; elle y a eu un succs fou. Avec son petit air
nonchalant, elle a tourn toutes les ttes. Il y a entre autres un brave
garon qui en est devenu tout  fait imbcile. Il dclare que si elle le
refuse, il se brlera la cervelle. Sans le croire  la lettre, nous
voyons tous qu'il aime beaucoup Lydia. Ce serait un excellent mariage;
naissance, fortune, condition, tout y est; seulement, elle ne veut pas,
et elle annonce qu'elle dsire entrer au couvent.

Nikanor fit un petit signe de tte pour indiquer qu'il suivait le rcit.

--Eh bien, cela ne te fait pas bondir? dit Batounine.

--Cela ne me surprend pas.

--Et tu trouves cela naturel?

--Non, fit Nikanor, d'un ton grave.

--Mais ce n'est pas tout, attends, voici le plus beau! Lydia est
trs-dlicate, elle l'est devenue davantage cet hiver; nous avons vu un
mdecin, dix mdecins; enfin, le docteur de l'Impratrice, professeur 
l'cole de mdecine, avec toutes les herbes de la Saint-Jean, l'a vue il
y a huit jours, et il nous a dclar que, sans avoir de maladie... bah!
on peut bien te dire cela,  toi, un confesseur! sans avoir de maladie,
elle tait sre de mourir,  moins qu'un grand changement ne se fit dans
son existence... Bref, il a dit qu'il fallait la marier. Tu vois cela;
il faut la marier, et elle ne veut pas entendre parler de mariage.

Nikanor resta silencieux. D'un geste machinal et familier ses doigts
avaient pris la large croix d'or qu'il portait suspendue  son cou,
par-dessus sa robe.

--La laisser aller au couvent, ce serait rapprocher la fatale chance,
reprit Batounine; nous sommes trs-perplexes, trs-malheureux.

--Le mdecin peut se tromper, dit lentement Nikanor.

--Sans doute, mais, vois-tu, s'il se trompe et qu'elle se marie, cela ne
peut lui faire aucun mal!

--Alors, reprit Nikanor, pourquoi tes-vous venu ici?

--C'est Polyxne qui a eu cette ide-l. Elle prtend que tu as sur sa
soeur une influence sans bornes, et que si tu lui ordonnais de se
marier, elle t'obirait.

--Madame la gnrale Kdrof vous a dit cela aussi?

--Non-seulement elle le dit, mais, aprs avoir tenu consultation
ensemble, le docteur, ma soeur et moi, nous avons rsolu de te demander
d'agir, puisque c'est la dernire chance qui nous reste.

--Elle est donc trs-malade? fit Nikanor en serrant toujours sa croix.

--Trs-malade, oui. Elle n'en a pas trop l'air, mais sa mre dit qu'elle
ne dort presque plus: elle passe toute la nuit les yeux ouverts, comme
en extase.

Batounine se leva et fit quelques pas dans son cabinet. Sa prestance
toujours belle avait pourtant subi l'atteinte des ans.

--C'est curieux, dit-il; je ne me suis pas mari,--par gosme, je puis
bien le dire,--et voil que les soucis des autres sont entrs dans ma
vie...

--Avec l'affection, dit Nikanor doucement.

--Avec l'affection! tu as raison!

Batounine regarda son fils avec tendresse; le dsir de s'en faire
connatre le poussait en ce moment plus que jamais; cette fois, ce fut
la honte qui le retint. Comment avouer  cet enfant, devenu un homme, et
un homme remarquable, ce qu'il lui avait cache jusque-l!

--Elle est charmante, cette Lydia, reprit-il pour distraire sa pense.
Si tu la voyais! elle est idalement jolie, jolie  vous faire pleurer!
Ce n'est presque pas un corps, c'est une me qui veut bien prendre la
peine de s'asseoir parmi nous. Il n'y a pas moyen de la laisser mourir!
Tu as compris, n'est-ce pas?

--Que voulez-vous de moi? demanda Nikanor.

--Que tu lui parles, que tu lui dises la vrit: c'est--dire que la
vocation d'une femme, c'est d'tre heureuse, de se marier, d'avoir des
enfants, de tenir son rang dans la socit, d'tre utile, en un mot;
qu'on a la vie pour cela, et qu'ensuite l'ternit... ma foi,
l'ternit, c'est l'affaire du bon Dieu! Est-ce que tu ne peux pas lui
dire cela?

--Il faut que j'y pense, dit Nikanor. La chose est grave.

--Oui, je sais bien que vous autres, du clerg, vous tes tenus de voir
le ciel avant tout. C'est trs-bien... trs-bien, enfin; mais penses-y,
nous aurons le ciel aprs, et, en attendant, cette jolie fille qui s'en
va mourir, cela me fait beaucoup... oui, beaucoup de peine.

Batounine se dtourna. Jamais son fils ne lui avait connu cette
sensibilit; c'tait peut-tre que l'aimable viveur avait t de ceux
qui rougiraient de laisser croire  la bont de leur me. Peut-tre
aussi son me s'tait-elle panouie depuis peu, comme ces fleurs qui
s'ouvrent tard, lorsque le soleil est dj sur son dclin.

--Permettez-moi de rflchir, rpta le jeune prtre, la chose est
trs-srieuse.

--Rflchis, mais ne me fais pas attendre! reprit Batounine un peu
schement.

Nikanor s'en alla vers l'glise. C'est l qu'il trouvait la rponse 
toutes ses questions, la paix pour toutes ses angoisses.

Vers le soir, il revint au chteau. Que la grande maison tait triste et
dserte, avec ses volets ouverts, dans ce paysage glac!

--Eh bien! dit Batounine en le voyant entrer.

--Je ferai ce que vous voudrez, rpondit simplement Nikanor.

--Tu viendras avec moi? J'ai obtenu pour toi l'autorisation de te
dplacer.

--O cela?

--A Ptersbourg! Il faut la voir, et elle ne peut pas voyager en cette
saison!

Le jeune prtre hsita.

--Soit, dit-il enfin, je partirai quand vous voudrez.

Batounine le regarda un instant, puis brusquement l'attira dans ses bras
et lui donna l'accolade.




                                 XII


Lydia entra dans le grand salon, o le pre Nikanor l'attendait.

C'tait une vaste pice, haute de plafond, tendue de damas bouton d'or,
orne d'un mobilier massif au milieu duquel erraient quelques-uns de ces
meubles gracieux et fragiles qu'approuve le got actuel. Cet
appartement, situ dans la partie la plus lgante de Saint-Ptersbourg,
avait le grand air particulier aux demeures d'une ancienne opulence
maintenue de pre en fils, avec les rares changements imposs par la
mode; rien n'y sentait le bric--brac. La jeune fille faisait un
contraste singulier, mais heureux, avec cet entourage un peu lourd.

Depuis que Nikanor ne l'avait vue, sa sveltesse avait encore augment;
elle avait grandi aussi, et l'ovale de son visage s'tait allong. Les
cheveux chtains, soigneusement aplatis en bandeaux  la Vierge, se
rebellaient et formaient une mousse frise autour de son front pur et de
ses grands yeux bruns.

Batounine l'avait bien dit: elle tait jolie  vous faire pleurer.

--Cher pre Nikanor, dit-elle en venant  lui, la main tendue, quelle
heureuse surprise de vous voir ici! Mon oncle m'a dit qu'il vous avait
amen dans l'espoir de vous voir rester  Saint-Ptersbourg... C'est
cela qui nous ferait plaisir! Ma mre et ma soeur sont sorties, c'est
dommage, mais vous reviendrez, n'est-ce pas? Et aujourd'hui je vous
aurai  moi toute seule!

Nikanor s'inclina silencieusement et s'assit dans le fauteuil qu'elle
lui offrait. Elle se posa sur un grand canap, avec la lgret d'une
feuille qui tombe. Les grands plis de sa robe de cachemire blanc,
trs-simple, presque pareille  un vtement de novice, s'arrangrent
autour d'elle dans des formes classiques.

--Je suis aise de vous voir, reprit-elle avec une expansion de joie
profonde qui donnait  ses paroles une expression touchante. Vous m'avez
beaucoup manqu cet hiver... oh! tant manqu! Comment va Agathe?

--Assez bien, merci.

Lydia se rejeta un peu en arrire avec un sourire charm; Nikanor put
alors remarquer la diaphanit de son teint et la fragilit vidente de
tout cet tre dlicieux. Son coeur se serra douloureusement. On ne
l'avait pas tromp: elle tait bien malade.

Pendant qu'il la regardait, une teinte rose monta aux joues de la jeune
fille.

--Vous me trouvez amaigrie, n'est-ce pas? dit-elle. Est-ce vrai que j'ai
si mauvaise mine?

--Pas en ce moment, rpondit Nikanor.

Elle mdita un instant, la tte baisse, comme si elle cherchait au fond
d'elle-mme les paroles qu'elle allait prononcer; puis elle leva les
yeux et posa sur le prtre son regard candide o se lisait pourtant la
trace de longues souffrances.

--Vous souvenez-vous, pre Nikanor, dit-elle, de ce que je vous avais
demand avant notre dpart de Slava?

Un mouvement de tte lui rpondit:

--Eh bien, reprit-elle, sans doute ce n'est pas  moi de vous juger;
vous savez ce que vous faites, pre Nikanor, beaucoup mieux que nous
autres, assurment; mais pour moi votre refus a eu des suites bien
fcheuses.

Il l'interrogea du regard; sans qu'il s'en rendit compte, toute parole
lui et infiniment cot en ce moment.

--C'est vritablement providentiel que vous soyez venu, reprit Lydia
avec la mme expression de joie intime et contenue; sans ce voyage
j'aurais d garder mes penses pour moi seule encore plusieurs mois,
jusqu'au retour  Slava, et maintenant je vais pouvoir m'allger... Vous
n'allez pas refuser de m'entendre, dites, puisque ce n'est point en
confession?

Son regard ingnu descendit jusqu'au fond de l'me de Nikanor, Il ne
pouvait, en effet, refuser de l'entendre; d'ailleurs, il n'avait plus la
moindre envie de se drober. Non-seulement il tait protg par sa
rsolution, mais il souhaitait maintenant de savoir ce qu'elle avait 
lui confier.

--Je vous coute, dit-il, comme ami,--comme un trs-ancien ami.

Elle le remercia d'un sourire, un sourire tendre, confiant, discret, un
de ces sourires qui sont le gage assur d'une affection sans bornes.

--Comme ami, rpta Lydia, et quelque chose de plus, comme mon matre,
celui qui a ouvert mon me  tout ce qu'il y a de beau et de bon en ce
monde, qui m'a montr le chemin de la vrit,--et celui du ciel!

La rougeur avait disparu de ses joues, et  mesure qu'elle livrait sa
pense, son teint devenait plus ple et plus nacr.

Nikanor eut tout  coup une vision terrible: en lui parlant de ces
choses qui la touchaient si profondment, n'allait-elle pas mourir,
ravie en une extase vers ce ciel qu'il lui avait fait connatre?

--Parlez-moi de vous, lui dit-il avec un geste d'admonition qu'elle ne
parut pas comprendre, car elle continua:

--C'est vous, pre Nikanor, qui m'avez donn la vie spirituelle; avant
vous, je vivais d'une existence obscure, je n'aimais pas grand'chose,
except les miens, qui sont si bons! Je ne m'intressais  rien, et
voici que vous avez conduit mon me vers la grande lumire! Tout s'est
illumin, je vois, je vis!

--Il est bon de voir, fit doucement le prtre, mais une trop grande
clart peut aveugler. Vous aviez des doutes, m'avez-vous dit?

--Je n'en ai plus! Je me demandais alors si je ne ferais pas bien de
consacrer  la prire une vie qui compte si peu... Maintenant, j'en suis
sre! Mais mon chagrin est grand, car je crains que ma mre et mon oncle
n'y consentent pas.

--Vous voulez entrer en religion? demanda Nikanor.

--Oui. Qu'y a-t-il de plus beau? On se retire  quelques-uns pour se
donner  tous! Dans les longues prires, dans les mditations
tranquilles, il s'tablit une communication dlicieuse entre Dieu et sa
crature; on lui parle alors de ceux qu'on aime, on est avec eux... J'ai
bien pri pour vous, pre Nikanor, et ces prires arrivaient jusqu'au
Seigneur, car il n'en est pas qui m'aient donn autant de paix et de
joie.

Nikanor avait pos ses doigts sur la croix qu'il portait au col.

--A votre ge, dit-il, on se trompe aisment. Ce que vous dcrivez l
n'est pas l'tat d'une me vraiment religieuse... C'est la ferveur d'un
esprit gnreux et tendre, mais je n'y saurais voir une vritable
vocation. Pour arriver  Dieu il faut avoir pass par des preuves
pnibles, il faut avoir subi des luttes... Vous vous tes mprise  vos
sentiments; la joie trs-naturelle d'avoir appris  connatre,  aimer
Celui  qui vous devez tout, a du votre imagination; vous vous tes
crue appele  la vie contemplative, parce que vous trouviez du plaisir
 vos rveries... bien d'autres que vous s'y sont crus appels, et 
l'exprience ils se sont rebuts... Ce serait trop facile, en vrit...

Il s'arrta; un peu d'amertume montait  ses lvres, et il n'en voulait
rien laisser paratre. Lydia l'coutait, immobile, consterne.

--Ce n'est pas, reprit-il, lorsque aucune prparation n'a assoupli votre
me  la discipline, lorsqu'on ne sait encore rien de la vie, qu'on peut
renoncer  tant de choses.

Il continua pendant longtemps, parlant avec une lvation, une
modration vraiment rares, raisonnant avec la jeune rebelle comme il et
fait avec un disciple, s'efforant de faire pntrer sa conviction dans
cet esprit ordinairement si ouvert, aujourd'hui obstinment ferm. Quand
il eut puis le flot de sa sagesse, il se tut.

--C'est bien, j'attendrai, dit Lydia d'une voix faible comme un souffle.

--Vous attendrez quoi?

--Que l'ge et l'exprience m'aient donn le droit de rclamer le repos,
puisqu'on ne peut l'obtenir qu'aprs l'avoir mrit.

Nikanor rprima un frmissement. tait-ce colre d'avoir si mal russi
ou impatience de ne pouvoir se faire comprendre?

--Vos aspirations, dit-il, sont un effet de l'orgueil, vos rveries sont
un pige de Satan. Vous appartenez au monde, vous devez lui rester.
Celles-l seules peuvent se consacrer au Seigneur qui ne laissent pas de
regrets derrire elles... Voyez quel gosme est le vtre. Pour vous
contenter, vous voulez briser le coeur de votre mre!

Le visage de Lydia se contracta: elle s'inclina sur les coussins du
canap, penche vers Nikanor, et cacha sur ses deux mains ses yeux
ruisselants de larmes.

--Votre mre, continua-t-il, dont vous tes la seule compagne, je puis
dire la seule consolation! Croyez-vous que Dieu se rjouisse de vous
voir abandonner votre mre?

Elle pleurait sans rpondre. Il voyait ses cheveux, spars en deux
tresses, s'enrouler autour du cou et des mains dlicates, mais il ne
pouvait voir les traits.

--Vous tes appele  d'autres destines, reprit Nikanor, votre mre
souhaite de vous voir marie...

--Ah! cela, jamais! s'cria Lydia en relevant son visage enflamm.
Jamais! On peut me dfendre d'tre heureuse suivant mon dsir, mais on
ne peut pas m'ordonner cela!

--Le mariage est l'tat naturel de l'homme et de la femme... Je n'ai pas
 vous rpter des arguments que vous connaissez; mais vous devez vous
dire qu'une femme remplit son devoir sur la terre  condition seulement
d'tre pouse et mre si Dieu le permet.

--Non! rpta la jeune fille. Vivre dans le monde, c'est dj assez
cruel; mais me marier, ce serait un supplice, ce serait une profanation.

Une rougeur brlante envahit son visage et son cou jusque sous ses
cheveux, mais elle ne dtourna point son regard.

--Toujours l'orgueil, fit Nikanor avec calme. Elle baissa la tte.

--Vous vous croyez trop bonne pour vous soumettre aux devoirs
qu'acceptent les autres?

--Non, non! murmura la pauvre enfant; mais j'ai plac mon rve si haut,
je ne puis le voir descendre...

--Il le faut pourtant. Vous devez vous marier, Lydia, et bientt. Il
faut vous rsigner  subir la loi commune; il faut, il faut,
entendez-vous? chasser les folles imaginations qui vous ont occupe
jusqu'ici et rentrer dans la vie, une vie de devoirs, o vous trouverez
des joies sres et durables...

Elle tendit vers lui ses mains suppliantes.

--O mon matre, dit-elle en buvant ses pleurs, ne m'ordonnez pas cela!
Ne me condamnez pas  chasser de mon me tout ce que j'ai cru si bon et
si beau...

Il fit un geste de commandement.

--Je n'irai pas au couvent, puisque vous ne le voulez pas! Mais ne me
contraignez pas! Je ne puis pas vous dsobir, vous le savez bien; ne me
rendez pas si malheureuse!

Il se leva. Elle restait devant lui, anantie, secoue par les sanglots.

--Ai-je jamais voulu autre chose que votre bien? dit-il d'une voix
ferme.

--Non, jamais! fit-elle en le regardant avec une extrme douceur.

--Avez-vous en moi une vritable confiance?

--J'ai confiance en vous comme en Dieu mme, qui vous a envoy sur la
terre...

Elle s'arrta, touffe par ses larmes.

--Alors, coutez-moi: je vous ordonne de renoncer au clotre, de vous
marier et d'apporter dans le mariage l'amour et la soumission que Dieu
commande aux pouses. Si vous refusez d'obir, vous n'tes pas
chrtienne!

Lydia laissa tomber ses deux mains sur ses genoux; ses pleurs
s'arrtrent, et un sombre dsespoir passa dans ses yeux.

--Mon malheur, pour mon salut! dit-elle.

--Votre bonheur, pour la gloire de Dieu! rpondit-il.

--Mais, reprit-elle avec vivacit, m'aiderez-vous, au moins? Serez-vous
 mes cts pour me protger, m'clairer, me dfendre contre moi-mme?

Il respira profondment et la regarda avec une piti profonde.

--Non, dit-il; je ne serai point  vos cts. De tels combats, mon
enfant, ne doivent avoir ni tmoins ni juges, except Celui qui voit
tout. Vous lutterez seule...

--Je ne puis pas! dit-elle avec une sombre rsolution.

Il se pencha lgrement vers elle, et lui dit:

--Je le veux.

Elle le regarda et baissa la tte, subjugue.

--Vous prierez pour moi, au moins? fit-elle.

--Je prierai pour vous, rpondit-il.

--Tous les jours? Vous m'aiderez de loin, je sentirai votre sympathie 
travers la distance?

Elle l'implorait avec une insistance dsespre.

--Non. Beaucoup de malheureux rclament mes soins, je ne puis les
ngliger pour vous, qui n'tes pas malheureuse...

Il lut dans ses yeux un reproche si touchant qu'il ajouta:

--Qui ne l'tes, veux-je dire, que dans votre imagination. Je prierai
pour vous en mme temps que pour tous ceux qui souffrent.

Elle restait abattue, soumise, pas rsigne.

--Vous tes dur, dit-elle. Autrefois vous sembliez plein de
mansutude...

--Ne jugez pas! fit-il enlevant la main droite; ne jugez pas, pour
n'tre point juge...

--Oh! pardon! s'cria Lydia en se prcipitant vers lui; il avait recul,
elle tomba  genoux. Je suis une enfant goste et mchante... Je suis
injuste; pardonnez-moi, je vous en supplie!

--Je vous ai pardonn, dit Nikanor en la relevant.

Elle resta tout prs de lui, chancelante.

--Puisque je ferai ce que vous voulez, vous ne serez pas fch, dites?
Vous aurez de l'amiti pour moi? Vous savez ce que cela me cote... Oh!
non, vous ne pouvez pas le savoir...

Nikanor attacha sur elle son regard plein de penses tristes.

--Je le sais, dit-il.

--Vous savez alors que j'y ai quelque mrite... que j'obis par
affection, par respect pour vous, pour votre volont... que je ne crois
pas du tout que vous ayez raison, mais que je ne puis ni vous dsobir
ni vous dplaire...

--Ne parlez pas ainsi, fit Nikanor, tout blme; je ne dois pas
l'entendre, et vous ne devez point le dire.

Elle se tut et joignit les mains avec la rsignation du dsespoir.

--Comme il vous plaira! Pas la moindre consolation, alors?

Il lui montra du doigt la croix qui tait sur sa poitrine; elle y
attacha son regard morne, o soudain montrent de nouveaux pleurs.

--Bnissez-moi, dit-elle.

Il traa le signe sacr au-dessus de sa tte incline, et soudain elle
posa ses lvres sur la croix qu'il portait si prs de son coeur. A
travers la triple robe qui l'enveloppait, il sentit la chaleur de ce
visage dsol. Sans ajouter une parole il sortit lentement, la laissant
debout  l'endroit o il venait de la bnir.

Dans la voiture qui l'avait amen et qui l'attendait il trouva
Batounine.

--Eh bien? demanda celui-ci quand les chevaux eurent prit le trot.

--Elle fera tout ce que vous voudrez, rpondit le jeune prtre.

--Tu as eu de la peine  la dcider?

--Je vous en prie, ne m'en parlez pas, ni maintenant ni plus tard,
rpliqua Nikanor, en fixant ses yeux devant lui.

Batounine le regarda avec stupfaction, puis serra la main du jeune
homme et respecta son silence.




                                 XIII


Bien qu'il et pri Batounine de ne point lui reparler de l'entretien
qu'il avait eu avec Lydia, Nikanor aborda ce sujet lui-mme ds le
lendemain.

--Vous avez d trouver trange, dit-il, la faon dont je vous ai rpondu
 propos de la mission dont vous m'aviez charg, mais dans le moment je
n'tais pas capable de vous donner les dtails qui pouvaient vous
intresser. J'tais vritablement trs-fatigu...

--Tu l'es encore! fit le comte en regardant avec compassion les traits
altrs du jeune prtre.

--Je l'avoue. Vous m'aviez annonc une rsistance trs-vive, mais cela a
t une vritable lutte...

--Je l'avais bien pens, interrompit Batounine.

--Et j'en suis sorti bris.

--Mais vainqueur! Elle a dit elle-mme  sa mre qu'elle avait renonc
au projet de la vie monastique par lequel elle avait t un instant
sduite; elle a mme ajout que c'tait  toi seul qu'tait due cette
soumission  nos dsirs.

Nikanor fit un mouvement involontaire.

--Il n'y a rien l que de trs-flatteur pour toi, ajouta le comte.

--Ne me dites pas cela, monsieur, si vous ne voulez pas me jeter dans de
bien douloureuses perplexits; il me serait infiniment pnible de croire
que c'est une influence humaine et non la voix de la vrit qui a
convaincu cette jeune fille.

--Fort bien, dit Batounine, n'en parlons plus; c'est d'ailleurs tout
indiqu. Dans quelques jours le comte Praxnief se dclarera; et comme
il n'a jamais dplu  ma nice, tout fait supposer que le mariage pourra
avoir lieu avant l't.

--Puisque vous n'avez plus besoin de moi ici, reprit le jeune homme,
vous me permettrez de partir demain?

--Partir? Mais j'esprais que tu allais profiter de ton cong pour nouer
ici des relations... Je n'ai pas renonc  l'espoir de le voir un jour
tenir un grand rle...

Nikanor secoua gravement la tte.

--Ne l'esprez pas, dit-il, plus que jamais je suis port vers
l'isolement et l'obscurit...

Batounine n'insista pas; il sentait que le prtre disait vrai et que le
repos lui tait ncessaire.

--Alors, fit-il avec regret, va... Tu m'as peut-tre trouv
trs-autoritaire... Je t'ai arrach  tes occupations,  ta femme...
Mais c'tait indispensable, tu l'as bien vu toi-mme. Nous te devons
beaucoup, mon cher Nikanor...

--Et moi, je vous dois tout, interrompit le jeune prtre. Je voudrais
qu'il me ft donn quelque jour de vous en tmoigner autrement ma
reconnaissance.

Nikanor refit seul le voyage long et difficile de Ptersbourg  Samara.
En ces temps dj lointains, les lignes ferres se bornant  de grands
parcours sans embranchements,  partir de Nijni-Novgorod il fallut aller
tantt en traneau, tantt en tlgue, suivant les moyens que l'tat des
routes permettait  la poste de fournir.

Le corps du jeune homme en souffrit, mais il endura stoquement ces
fatigues. Un mcontentement dont il ne pouvait approfondir la cause
relle empoisonnait toutes ses mditations; la douleur physique lui
paraissait un bien, en l'arrachant  la proccupation incessante de son
me.

N'avait-il point outre-pass les droits de son ministre en usant
d'autorit pour pousser Lydia vers le mariage? C'tait un doute cruel;
il se promit d'en parler  son suprieur hirarchique, et pour cela
s'arrta en route.

La rponse qu'il reut tait faite pour calmer ses apprhensions.
L'archevque, prvenu par Batounine, fit le meilleur accueil au prtre
de Slava, rassura sa conscience timore et le renvoya avec sa
bndiction. Nikanor n'avait pas franchi cent mtres sur la route qu'il
prouvait la mme angoisse et le mme malaise moral.

A Slava, il retrouva la paix. Lorsqu'il se vit devant les rayons de sa
bibliothque, en face de la table o il aimait  crire; lorsque le doux
visage d'Agathe apparut dix fois par jour dans l'entre-billement de la
porte, avec un sourire communicatif, Nikanor eut enfin l'impression que
tout le pass tait un rve, que le devoir tait bien plus facile 
remplir qu'on ne se l'imagine, et que pour carter les mauvais esprits,
il suffit d'avoir la foi dans une me droite, incapable de subterfuge.

L't vint, et mme trs-vite; Batounine le passa tout entier  Slava.
Madame Kdrof et ses filles voyageaient  l'tranger; Lydia avait obtenu
que son mariage et lieu  Ptersbourg, en septembre seulement, et le
comte se sentait absolument libre de ses mouvements.

A deux reprises il proposa  son filleul de l'accompagner dans quelque
excursion; pour le tenter, il lui proposa mme d'aller jusqu'
Jrusalem! Nikanor fut inbranlable.

--Mais, enfin, Fade te remplacerait bien, et mme indfiniment!
Pourquoi tant de stocisme? s'cria un jour Batounine, presque humili
de se trouver impuissant  vaincre cette obstination.

--Il faut savoir se contenter de ce qu'on possde, rpondit simplement
Nikanor. J'ai l'esprit aventureux; si je prenais le got d'une vie
errante, j'en serais ensuite bien puni.

--Tu ne feras jamais que ce qui te plaira! faillit s'crier le comte;
mais cette exclamation et ouvert la porte  un aveu qu'il tait encore
honteux de faire, et il se tut.

En revanche, il rechercha la compagnie constante du jeune prtre, et
tous deux s'en trouvrent  merveille.

Dans cet esprit libral, Batounine dcouvrait des trsors d'lvation
dont il tait sans cesse surpris.

De son ct, Nikanor pntrait dans l'me de celui qu'il appelait son
bienfaiteur. Il s'tonnait, sous un voile lger de scepticisme lgant,
d'gosme de convention, d'y voir une chaleur de sentiment, une
sincrit d'impressions dont il n'avait eu qu'une ide trs-lointaine
jusqu'alors. Ces deux sages, quoique la sagesse de l'un ft toute
mondaine, et celle de l'autre tout vanglique, se trouvaient le plus
souvent d'accord, et l o ce n'tait pas le cas, leur dsaccord tait
fcond en entretiens pleins d'intrt.

--Je ne pourrai plus me passer de toi! fit Batounine en soupirant,
lorsqu'il lui fallut retourner  Ptersbourg pour la date alors
rapproche du mariage de Lydia. Tu vas laisser un trou dans nia vie!

--Venez vivre ici, rpondit Nikanor en souriant. Ses rares sourires
clairaient sa belle figure d'une lumire imprvue et charmante. Le
souvenir d'un visage disparu, de deux yeux clos par l'oubli avant de
l'tre par la mort, surgit soudain dans la mmoire du vieux diplomate.
Il ressemblait  sa mre, cet enfant de miracle, comme disait Fade...

--Je t'aime, Nikanor, dit Batounine en lui prenant les deux mains. La
seule chose qui me chagrine, c'est que tu n'aies pas d'enfant; enfin,
sois heureux comme il le plat de l'tre; tu ne veux pas me contenter;
sans reproche, tu es un peu goste! Moi, je ne le suis pas; je
reviendrai te voir quand je m'ennuierai trop de ton absence. C'est toi
qui es jeune, et c'est moi qui voyage. Enfin,  la grce de Dieu!

L'hiver s'coula comme d'habitude. Agathe allait beaucoup mieux; une
seconde floraison de la vie semblait venue pour elle: peut-tre,--on
n'en savait rien, cette silencieuse n'ayant plus parl depuis sa bizarre
confidence  Polyxne,--peut-tre s'tait-elle rsigne  s'accommoder
du bonheur qui tait son partage; peut-tre en l'absence de Nikanor
avait-elle compris combien l'affection srieuse et patiente de son mari
tait un trsor rel; peut-tre lui-mme tait-il plus tendre avec elle,
depuis qu'il avait devin une souffrance morale chez cet tre en
apparence calme et un peu apathique...

Elle tait plus rose et paraissait heureuse; la maison du prtre en prit
une apparence moins austre, et le printemps y fit clore autant de
sourires que de fleurs sur les treillis.

Madame Kdrof arriva, puis Polyxne, puis le comte, et enfin, seule avec
une femme de chambre, une aprs-midi d'aot, Lydia, que personne
n'attendait.

--Toi! s'cria Batounine en la voyant traverser l'espace vide entre
l'avenue et la maison.

Il s'tait lev et avait ouvert la porte-fentre de sa bibliothque.

--Toi, Lydia,  pied! seule! Grand Dieu! que s'est-il donc pass?

La jeune femme, du geste, envoya sa suivante vers les communs, et
regardant son oncle bien en face:

--Seule,  pied; j'ai quitt le bateau  la petite station, au bas de la
falaise.

--Mais pourquoi, au nom du ciel?

--Je suis venue chez vous, mon oncle, continua Lydia sans rpondre,
parce que je voulais pargner  ma mre le choc d'une surprise
pnible...

--Pourquoi n'as-tu pas crit?... Parle, tu me fais mourir d'inquitude!

Il l'entrana dans la bibliothque; elle lui indiqua la porte-fentre,
qu'il referma, et se tint debout, au milieu de la vaste pice, dans sa
robe de voyage serre autour d'elle, un petit sac  la main, trs-calme
en apparence, mais le coin de ses lvres tir par un sourire amer.
Batounine se laissa tomber dans un fauteuil.

--Je n'ai pas crit, dit-elle, parce que ma lettre serait arrive aprs
moi; je n'ai pas tlgraphi, parce que je voulais viter des
inquitudes inutiles. J'ai quitt mon mari, parce qu'il me trompait.

--Lui? Praxnief? Cela ne se peut pas! il tait fou de toi!

--Oui, fou de moi. A prsent, il est fou d'une autre; seulement,
celle-l ne me vaut pas!

Elle s'assit et croisa les mains sur ses genoux, sans quitter son petit
sac. Elle avait l'air aussi tranquille qu'une heure auparavant, sur le
bateau.

--Lydia! en es-tu bien sre? murmura Batounine.

Hlas! il n'en tait que trop sr, lui,  la voir si rsolue.

--J'en suis sre. Il vous faut des preuves? Tenez, il y en a l dedans,
dit-elle en lui donnant son sac. Il y a deux lettres qu'il n'a pas eu
seulement le soin de cacher. Il les a laisses tout ouvertes sur la
chemine de ma chambre,--oui, de ma chambre. Il n'est pas mchant, mon
mari, mais trs-tourdi. Mauvaise tte et bon coeur; je le savais dj.
J'ai pens que si je restais, il me demanderait pardon, avec un chagrin,
oh! un vrai chagrin! je connais cela.

--Mais, Lydia, des lettres mme, cela ne prouve rien!

--Vous croyez? Il faut vous dire tout, alors? Eh bien, ce n'tait pas la
premire fois.

--Aprs onze mois de mariage?

--Aprs six mois de mariage. Il n'est pas mchant, vous dis-je!
Seulement, j'en ai assez; je ne pardonnerai plus, c'est humiliant.

--Lydia, mon enfant... balbutia Batounine en couvrant ses yeux de sa
main, je suis au dsespoir!

--Mon oncle, je vous en supplie, ne parlez pas ainsi! s'cria la jeune
femme en courant  lui; je sais ce que vous allez me dire. Eh bien, non!
ce n'est pas votre faute, ce n'est la faute de personne C'est ma
destine, voil tout. Je ne suis pas trs  plaindre...

--Ma pauvre chrie! dit le vieux diplomate, mu jusqu'aux larmes.

--Je vous assure, je ne suis pas  plaindre... j'ai t humilie,
outre, mais je ne l'aimais pas...

--Triste consolation!

Elle poussa un grand soupir de soulagement.

--Triste? je n'en sais rien, mais consolation, assurment! Si je l'avais
aim, je serais reste, j'aurais encore pardonn, et c'est alors que
j'aurais t malheureuse.

Elle demeura pensive; le comte, tonn de cette profondeur de
philosophie chez une femme qui n'avait pas vingt ans, se demandait 
quelle cole elle avait appris tout cela.

--C'est ma mre qu'il faudrait prvenir, reprit-elle. Voulez-vous vous
en charger, mon cher oncle?

--Certainement, tout de suite... viens-tu?

--Non; je prfre attendre ici, vous m'enverrez chercher. Surtout,
dites-lui que je suis au fond trs-contente...

Batounine avait dj la main sur le bouton de la porte; elle le rappela.

--Et surtout, mon oncle, n'allez pas commettre l'imprudence de lui
laisser entrevoir la possibilit d'une rconciliation. Cela jamais,
jamais, jamais!

Elle le congdia d'un signe de tte, et il s'en alla abasourdi. tait-ce
bien la mme Lydia qu'il avait connue pendant toute sa vie de jeune
fille, soumise, tendre et dfrente? A prsent, elle tait froide,
rsolue, presque hautaine; par une certaine scheresse! apparente elle
lui avait rappel Polyxne. Jouait-elle un rle, ou bien tait-elle  ce
point mtamorphose? En ce cas, il fallait qu'elle et cruellement
souffert!

Pendant qu'il s'acquittait de sa pnible tche, Nikanor vint pour lui
rendre visite, comme il le faisait chaque jour. Sans frapper, il ouvrit
la porte-fentre et se trouva au milieu de la bibliothque: alors
seulement il aperut la jeune femme. Elle l'avait vu approcher.

--Vous! madame! dit-il d'une voix tremblante. Ils restrent debout face
 face un moment, troubls par cette rencontre inopine.

--Je suis revenue, dit-elle, pour ne plus m'en aller.

--Votre mari?

--Je n'ai plus de mari; elle sembla carter du geste une image
importune. Le clotre ne m'et pas donn de chagrins! ajouta-t-elle.

--Ce n'est pas sr! rpondit lentement le prtre. Et puis, toujours Dieu
reste!

Elle s'approcha avec un geste de prire soumise.

--Vous ne m'abandonnerez plus? dit-elle avec douceur. Je vous ai obi,
j'ai accept mes devoirs, je les ai remplis, ce n'est pas moi qui ai
tent de m'y soustraire... Vous n'allez pas exiger que je retourne 
l'horreur de cette vie, que je m'avilisse, que peut-tre je devienne
semblable  tant d'autres... Elle frissonna et reprit aprs un silence:

--Vous n'exigerez pas cela?

--Votre conscience est un guide sr. Faites ce qu'elle vous dira,
rpondit Nikanor.

Elle fit un joli geste de femme lasse et s'assit dans un grand
fauteuil.

--Alors, dit-elle, je reste ici pour toujours; entre ma mre et vous j'y
serai parfaitement heureuse.

Une demi-heure aprs, madame Kdrof, accourant pour embrasser sa fille,
les trouva causant comme de vieux amis qu'ils taient.




                                 XIV


Quatre jours s'taient couls depuis la venue inopine de Lydia, et la
petite colonie de Slava commenait  peine  se remettre de son moi
lorsqu'un nouvel vnement,--prvu d'ailleurs,--vint la troubler
profondment.

Pendant que madame Kdrof achevait de djeuner avec ses deux filles chez
Batounine, les sonnettes d'un attelage retentirent sur la grande route;
une voiture de poste entra dans la cour, et l'instant d'aprs un valet
de pied apporta la carte du comte Ivan Praxnief.

Sans mot dire, le diplomate fit passer le carr de bristol sous les yeux
de sa soeur et de ses nices. Une expression de frayeur se peignit sur
le visage de la mre, mais Lydia resta parfaitement calme, Polyxne mit
son lorgnon et regarda son oncle.

--Je vais le recevoir, dit Batounine en jetant sa serviette. Tu es bien
rsolue, Lydia?

Celle-ci fit un signe affirmatif d'une telle nergie qu'aucune
hsitation n'tait possible.

Le comte se dirigea sans se presser vers la bibliothque, o il avait
donn l'ordre d'introduire le mari de sa nice.

Praxnief arpentait la vaste pice avec tous les signes d'une agitation
nerveuse trs-prononce.

C'tait un joli garon d'une trentaine d'annes,  l'apparence lgante
et fine; mais dans l'instabilit du regard de ses beaux yeux bleus, dans
l'clat  la fois trop brillant et pour ainsi dire fan de son teint, un
moraliste aurait pu lire la preuve d'une vie de plaisirs ou, pour mieux
parler, de dbauches.

Ces caractres n'taient pas trs-visibles; on comprenait que, sous
l'empire d'une vive passion, Ivan Praxnief se ft momentanment
transfigur; mais revenu  son tat normal, il se montrait ce qu'il
tait en ralit: un charmant jeune homme, perverti de bonne heure,
juste assez pour ne pouvoir jamais se relever; assez peu pour souhaiter
d'tre autre chose, et surtout pour dsirer violemment qu'on le crt
autre chose.

Les deux hommes se salurent froidement sans se tendre la main.

--A ce qu'on m'a dit, comte, fit Praxnief, ma femme est chez vous!

--Ma nice habite chez sa mre, ma soeur et voisine, rectifia Batounine.

--Je souhaiterais d'avoir un entretien avec elle, reprit le jeune homme.

--Je ne pense pas qu'elle y consente, rpliqua le diplomate, mais elle
m'a donn pleins pouvoirs pour vous couter et pour vous rpondre au
besoin.

Praxnief mordit sa moustache avec humeur.

--Vous rendez la situation embarrassante, monsieur, dit-il; jusqu'ici
elle n'tait que ridicule.

Batounine ne rpondit rien.

--Vous comprenez bien, mon cher oncle, reprit Praxnief en s'asseyant,
que je ne puis pas verser dans vos respectables oreilles tout ce que
j'aurais chuchot  celles de ma femme... Ces querelles-l s'arrangent 
deux, que diable! l'intervention d'un tiers y est plus qu'inutile... A
mon avis, elle y est dplace.

Batounine ne sourcilla pas. Praxnief fut oblig de continuer:

--Je ne sais pas pourquoi Lydia s'est imagin de partir ainsi 
l'improviste! Je vous avoue que dans le premier moment j'ai eu
vritablement peur.

--De quoi?

--Que... Qu'elle ft partie...

Il s'arrta court, sentant qu'il ne pouvait aller plus loin.

--Qu'elle ne ft point partie seule? acheva pour lui Batounine. Ceci met
fin  notre entretien, monsieur, j'en suis fch pour vous.

--Permettez! s'cria Praxnief, on n'trangle point les gens avec le
bout de lacet qu'ils ont dans leur poche! Vous n'admettez pas que le
dpart subit, inexpliqu, de ma femme, m'ait jet dans d'tranges
perplexits?

--Ce que je n'admets pas, ce sont les suppositions.

--Perplexits, suppositions, ne nous querellons pas pour des mots...
Voyons, mon oncle, soyons srieux!

--Je ne l'ai jamais t davantage! rpondit froidement Batounine.

--Lydia s'en est alle de chez moi d'une faon inexcusable, sans me dire
un mot, sans me laisser une ligne d'crit... Je rentre, elle n'y est
plus. Je l'attends, elle ne rentre pas. J'interroge les domestiques...

--C'est toujours une faute! interrompit le comte sans s'mouvoir.

--Mettez-vous  ma place! Non? Vous ne voulez pas? Vous avez, parbleu!
raison, car c'tait la place d'un homme fort sot de sa personne! Donc,
j'interroge, on ne sait rien! Elle avait emmen sa femme de chambre.
Bref, je me creuse la cervelle  inventer des causes  cette
quipe,--le tout pour rien. Je finis par savoir qu'elle a pris le
chemin de fer pour Moscou. C'tait un trait de lumire. Elle ne pouvait
tre venue qu'ici. Alors, je me lance sur ses traces; j'arrive, et vous
me dclarez que je ne puis la voir. Que faire alors? M'en retourner et
attendre que, sa fantaisie ayant pass, elle veuille bien revenir au
logis conjugal? Vous avouerez, comte, que c'est trop fort, et qu'un mari
ne peut s'accommoder de pareilles lubies!

Batounine l'avait laiss dire. Quand Praxnief s'arrta, hors d'haleine,
il prit la parole sans se dpartir de son sang-froid.

--Vous ne savez pas, dites-vous, pourquoi votre femme vous a quitt?

--Du diable si je...

Le comte l'arrta du geste.

--Vous ne lui avez donn aucun motif de mcontentement?

--Moi?

--Oui, vous!

Praxnief se troubla lgrement, mais son aplomb n'en tait point  sa
premire preuve.

--En quoi aurais-je pu la mcontenter? Je suis toujours prt  faire
tout ce qui lui plat! Il n'y a pas de mari plus complaisant, plus
dvou, et vraiment j'y ai quelque mrite, car elle ne me rend pas
toujours la pareille!

--Alors, rpta Batounine, vous ne voyez rien dans votre conduite qui
ait pu dtacher votre femme de vous et la dcider  rentrer dans sa
famille pour le prsent et pour l'avenir?

--Mais non! fit Praxnief avec une candeur qui n'tait qu' moiti
feinte.

--C'est la meilleure preuve que vous tes incapable de comprendre le
caractre de ma nice, et, par consquent, c'est une raison de plus pour
qu'elle s'en tienne  sa rsolution, que sa mre et moi nous approuvons.

--Comment! s'cria le jeune homme, vous approuvez qu'une femme abandonne
son mari aprs moins d'un an de mariage?

--Cela dpend des cas. Ici, je l'approuve.

--Mais pourquoi? Au nom du ciel, que lui ai-je fait?

Batounine retira de son bureau les deux lettres si tourdiment oublies
par le dlinquant  l'endroit o il et le moins d les laisser traner,
et les lui prsenta tout ouvertes. Praxnief les prit et les parcourut
du regard; une vive rougeur tait monte  ses joues, mais c'est avec
une sincrit presque parfaite qu'il dit au comte:

--Quoi! c'est pour cela?

--Et pourquoi donc voudriez-vous que ce ft? Le jeune mari resta un
instant l'oreille basse; puis reprenant son assurance:

--Eh bien, si c'est pour cela, je comprends encore moins. Il n'y a pas
l de quoi fouetter un chat! Tout le monde a de petites aventures, et
personne n'est trait comme un forban pour avoir rencontr une jolie
femme... qui n'tait pas la sienne! O en serions-nous, mon Dieu! si nos
femmes se retiraient dans leurs familles pour si peu de chose!

--Cela dpend des femmes, fit observer Batounine.

--Mais, mon oncle, c'est ridicule! Vous en conviendrez tout le premier!
Qu'est-ce que cela peut lui faire? puisque je lui reviens, aussi
aimable, aussi empress... et pour ce qu'elle est gracieuse!
ajouta-t-il, comme  part lui. J'ai eu beau faire, reprit-il en
s'adressant  Batounine, je n'ai jamais pu m'en faire aimer; ce n'est
pas ma faute. Vous savez quelle adoration j'avais pour elle!

--Cela n'a pas dur trs-longtemps, fit le comte avec un sourire.

--Que voulez-vous? on fait ce qu'on peut! Je l'aime pourtant, je l'aime
infiniment, et je suis un mari modle! Nous faisions si bon mnage!

--Vous en tes tellement sr, dit Batounine, qu'on perdrait sa peine 
vouloir vous prouver le contraire, malgr les petits documents que vous
tenez encore  la main.

Praxnief jeta avec humeur les lettres sur le bureau.

--Admettons que vous soyez le mari que vous dites, malgr vos petites
escapades en dehors du lien conjugal; il n'en reste pas moins tabli que
votre genre de perfection n'est pas celui que ma nice pourrait
apprcier; donc, le mieux est de la laisser o elle est et de retourner
 votre vie de garon, qui vous offrira, j'en suis persuad, nombre de
charmantes compensations.

--Vous vous moquez de moi! fit le jeune homme mortifi. Vous ne pouvez
pourtant pas me renvoyer sans que j'aie vu ma femme.

--Dans son intrt et dans le vtre, mieux vaudrait vous abstenir de cet
entretien.

--J'insisterai pourtant, car c'est mon droit; et d'ailleurs un refus de
votre part ne serait pas courtois, comte: or, vous tes l'essence mme
de la courtoisie, fit Praxnief en s'inclinant.

Batounine sortit sans rpondre, et l'instant d'aprs revint avec sa
nice. Un regard du jeune mari supplia le comte de s'loigner, et un
signe de Lydia l'ayant autoris  le faire, l'oncle se retira dans la
pice voisine.

--Voyons, Lydia, dit le coupable en prenant la main de sa femme, m'as-tu
fait assez de peur et de chagrin! Tu vas venir avec moi, n'est-ce pas?
Nous passerons l'hiver en Italie, veux-tu? Et nous serons parfaitement
heureux!

La jeune femme dgagea sa main fermement, mais sans secousse.

--Ivan, dit-elle, je le regrette, mais c'est impossible, il n'y faut
plus penser.

--Tu ne vas pas rester fche toute ta vie?

--Je ne suis pas fche, je ne vous en veux mme pas; seulement j'ai
pris la rsolution de ne plus m'exposer  de semblables humiliations, et
je m'y tiendrai.

--Lydia, c'est absurde! s'cria Praxnief tout rouge de colre. Que veut
dire cette faon de monter sur tes grands chevaux? Tu m'avais pardonn
l'autre fois.

Elle le regarda bien en face et rpondit:

--C'est parce que j'avais pardonn l'autre fois que je ne pardonnerai
pas celle-ci. Ou plutt ne donnez pas  mes paroles un sens qui n'est
pas dans mon esprit: je vous pardonne, mais je ne veux plus vivre avec
vous.

Elle fut inflexible. Il eut beau la supplier, se moquer d'elle, la
menacer, tout fut inutile.

--Abrgez cette scne pnible, dit-elle, quand il en vint aux menaces;
au fond, vous ne m'aimez plus; ce qui tous ennuie, c'est de penser qu'on
va tous faire des questions sur mon absence et que tous serez embarrass
d'y rpondre. Eh bien, dites que ma sant exige un climat plus chaud que
celui de Ptersbourg. Qu'importe que je sois ici ou  l'tranger? Qui le
saura? Et plus tard on sera accoutum  ne plus nous voir ensemble... Et
puis, reprit-elle avec une vivacit qui n'tait gure dans ses
habitudes, mme si vous avez  en souffrir, o serait le mal?
Croyez-vous que je sois heureuse, moi?

--Ah! tu m'aimes pourtant! s'cria Praxnief en voulant l'entourer dans
ses bras.

--Non, je ne tous aime pas! dit-elle en le regardant avec un indicible
ddain. Et tous euss-je aim, que votre conduite actuelle me
dtacherait de vous  tout jamais. Depuis que vous tes l, vous ne
m'avez pas dit un mot sorti de votre coeur, pas une parole qui tmoignt
un regret de m'avoir offense... Si je tous aimais, je serais bien 
plaindre. Dieu merci, cette douleur m'a t pargne.

--Pourquoi m'avez-vous pous, alors? riposta le mari, furieux.

L'indignation de Lydia tomba tout  coup, et son visage n'exprima plus
qu'une profonde mlancolie.

--Pourquoi? dit-elle. Vous ne comprendriez pas. Pourquoi c'est vous que
j'ai accept? Parce que vous disiez m'aimer, et que, n'ayant pas de
prfrence, je croyais vous rendre heureux.

--Comme une aumne? fit-il en ricanant.

--Vous l'avez dit, rpliqua-t-elle sans le regarder.

Il prit son chapeau.

--En ce cas, adieu, madame. Je regrette d'avoir reu vos bienfaits,
puisqu'il est hors de mon pouvoir de vous les rendre; mais je vous
engage  n'en point tre prodigue avec d'autres... car ce que vous
pourriez dissiper ainsi, ce serait mon bien, ne l'oubliez pas!

--Ivan! s'cria Lydia, frappe au coeur. Il s'arrta, attendant le
reste:

--Je ne vous en veux pas, dit-elle en faisant effort sur elle-mme. Vous
souffrez, cela vous rend mchant... Je n'ai pas entendu ce que vous avez
dit.

--Il ne faudrait pourtant pas l'oublier! fit-il mchamment.

--Je m'en souviendrai, soyez-en sr! Mais je vous le pardonne de grand
coeur.

--Comme le reste! rpliqua Praxnief avec amertume. Merci. Adieu,
madame, soyez heureuse.

Il sortit, et elle resta immobile. Sa mre, entrant presque aussitt, la
trouva debout au milieu de la bibliothque, plonge dans une sorte de
torpeur.

--Mon enfant chrie! lui dit-elle en l'attirant dans ses bras.

--Mre! oh! qu'on est cruel, quand on s'est mis dans son tort!

--Cela, c'est une loi de nature, fit Batounine, qui rentrait avec
Polyxne.

La secousse avait t trs-forte, et la jeune femme en demeura branle
pendant plusieurs jours. Enfin, une quinzaine environ aprs ce pnible
incident, elle reut un court billet de son mari, ainsi conu:

Ma chre Lydia, j'ai t injuste et, je le crains, peu poli en vous
quittant. Veuillez excuser un homme pris dans une bien dsagrable
situation, auquel vous n'avez pas voulu tendre le moindre brin de paille
pour le sauver. Je veux vous dire simplement que, tout en regrettant
votre dcision, je rends justice  vos mrites, et vous prie de croire 
mon grand et sincre dvouement.

Yvan Praxnief.

--Mauvaise tte et bon coeur, soupira Lydia, en repliant la lettre.

--Mais trop inflammable! ajouta Polyxne, et de peu d'usage, comme
disent les marchands.




                                 XV


Les jours devenaient de plus en plus courts, mais les soires ne
semblaient pas longues aux htes de Slava. Batounine tait parti,
rappel par une mission  l'tranger, emmenant  Ptersbourg Polyxne,
que son mari attendait.

Madame Kdrof et Lydia avaient dcid de ne quitter la campagne que
beaucoup plus tard, lorsque l'hiver aurait rendu faciles les
communications par terre, en aplanissant les routes par une couche
uniforme de neige.

En attendant, les pluies d'automne tombaient comme si le dluge voulait
revenir.

--Nous construirons une arche! disait gaiement Lydia.

Nikanor pensait que ce serait grand dommage d'en laisser sortir la
colombe du Seigneur.

La jeune femme tait devenue fort diffrente de la jeune fille. Ses
aspirations maladives vers un idal inaccessible avaient disparu de son
esprit. Son court passage dans le mariage lui avait donn l'assurance et
l'quilibre social qui lui manquaient autrefois. Elle ne paraissait plus
se souvenir de tout ce qui l'avait jadis trouble. Une gaiet douce et
tranquille, parfois anime d'une pointe d'innocente malice, semblait
former dsormais le fond de son caractre, et tout le monde s'en
rjouissait autour d'elle.

Tantt chez Agathe, tantt chez madame Kdrof, on se runissait pour
causer ou pour faire une lecture. Lydia avait contraint le pre Nikanor
 lui faire  haute voix la lecture en franais des Girondins, 
condition de le reprendre lorsque la prononciation serait dfectueuse.

L'lve s'appliquait fort, car en peu de jours il devint trs-habile, et
le professeur n'eut jamais besoin de lui faire deux fois une observation
relative au mme mot. La belle prose de Lamartine valait de la musique 
leur gr, car il n'tait plus question de duos, et l'harmonium nglig
tait revenu chez Nikanor, qui ne s'en servait gure.

Lydia ne faisait jamais la moindre allusion ni  son mari ni au temps
qu'elle avait pass prs de lui. Si les domestiques se fussent abstenus
de l'appeler comtesse, on et pu croire qu'elle n'avait pas t marie.
Sa vieille bonne n'avait jamais cess de la dsigner sous le nom de
mademoiselle, et c'est ainsi que Polyxne l'avait souvent dnomme,
durant son sjour. Elle laissait dire sans paratre s'en apercevoir; au
fond, elle en tait contente.

Nikanor passait au dehors presque toutes ses journes; cette poque
pluvieuse de l'anne est aussi la plus malsaine, et nombre de ses
paroissiens taient malades. Il en mourut quelques-uns, et pendant une
semaine entire les cloches de l'glise sonnrent le glas tous les
jours.

--Cela ne vous attriste pas d'officier ainsi pour des enterrements? dit
un soir Lydia; il rentrait mouill, lass, avec la perspective de
recommencer le lendemain.

Un joie austre illumina le visage du prtre.

--Un enterrement n'est pas triste pour nous autres, dit-il. Pour vous,
mondains, c'est la fin d'une vie; pour nous, c'est l'aube du ciel.

Lydia resta pensive. Depuis quelque temps elle sentait quelque
insistance de la part de Nikanor  sparer nettement sa condition de
celle des dames de Slava; il ne laissait jamais passer l'occasion de
marquer les diffrences de leurs vies et aussi de leurs manires de
voir. Plus elle s'appliquait  lui tmoigner la mme amiti familire
qu'on tmoigne  un homme du monde, respectable par sa situation, plus
il mettait de fermet  ne pas franchir la limite qui doit sparer un
membre du clerg de ses amis sculiers.

--Alors vous n'prouvez aucune motion quand vous prononcez les paroles
de l'office des morts? reprit-elle.

--Je ne suis jamais plus profondment touch que lorsque j'ouvre  une
me chrtienne les portes de sa prison, rpondit Nikanor, devenu
trs-grave.

Fade les coutait, les mains poses sur ses genoux.

--Tu parles bien, mon fils, dit-il au jeune prtre; j'ai pens toute ma
vie  des choses comme ce que tu viens de dire, mais je n'aurais point
su les exprimer. Quand est-ce que tu prcheras?

--Dimanche prochain, mon cher pre; notre archevque nous a communiqu
l'ordre du Saint-Synode de faire de courts sermons...

--On n'en faisait point de mon temps, murmura Fade, et la religion ne
s'en portait pas plus mal.

Lydia posa une main lgre et caressante sur la manche du vieillard;
elle tait pour lui pleine de douces attentions filiales et ne
ngligeait gure une occasion de lui faire plaisir.

--Vous donniez de si bons exemples, pre Fade, dit-elle, qu'on devenait
bon rien qu' les suivre; mais il est venu des ides nouvelles, en ces
temps nouveaux, et c'est pour clairer les cervelles un peu obscures de
nos paysans qu'il a t jug utile de leur donner quelques
explications... Est-ce bien cela, pre Nikanor?

--C'est cela mme, rpondit-il avec un lger sourire.

--Elle est tonnante, notre demoiselle, dit tourdiment le vieux prtre;
elle parle comme un Pre de l'glise!

Lydia rougit violemment et, pour cacher son trouble, s'approcha
d'Agathe, qui coutait, paresseusement allonge, un air de batitude sur
son visage.

--Et que leur diras-tu? demanda la jeune femme  son mari.

--Je n'en sais rien... des choses simples, rpliqua Nikanor avec un peu
de prcipitation.

Le dimanche suivant, aprs la clbration de l'office, Nikanor, au lieu
de rester  l'intrieur du sanctuaire jusqu' ce que la foule ft
coule, apparut, revtu des ornements sacerdotaux et coiff du haut
bonnet de velours noir qui rappelle certains bas-reliefs assyriens. Son
beau visage tait un peu ple, mais son regard calme annonait une
parfaite possession de lui-mme.

Madame Kdrof et Agathe s'taient assises sur des chaises apportes tout
exprs, car l'usage, dans les glises russes, est de se tenir debout
pendant toute la dure des offices, et il n'y est fait de drogation que
pour les personnes ges ou malades.

Lydia avait refus de s'asseoir; adosse lgrement  la balustrade en
bois qui spare le choeur du reste de l'glise, elle avait inclin la
tte pour mieux entendre.

Son coeur battait trs-fort,  tel point qu'elle crut en entendre les
battements au dehors d'elle-mme; en coutant mieux, elle s'aperut que
ce qui palpitait ainsi tait le coeur d'Agathe, dont l'paule gauche
touchait son bras. Elle jeta un regard de sympathie compatissante sur la
jeune femme et se replia sur elle-mme, tout attentive.

Nikanor avait crit son sermon sur deux petites feuilles de papier pour
le lire. Il en lut, en effet, quelques lignes; puis, ayant port les
yeux sur son auditoire, il vit aux figures recueillies, mais
inintelligentes, que rien n'avait t compris de sa lecture.

Il s'arrta pendant l'espace d'un millime de seconde, plein d'une
vritable angoisse. S'il n'avait pas su leur prparer le pain de vie, 
quoi bon tant de travaux? pourquoi la science?

Un clair de dcouragement sans bornes passa sur son noble visage,
pendant qu'il fermait les yeux pour lire au plus profond de lui-mme.

Mais il fallait sortir de l; Nikanor regarda l'assemble, et soudain
lut dans l'expression de la figure de Lydia un tel encouragement qu'il
s'en sentit renouvel. _Sursum corda_, disait le regard de la jeune
femme, en mme temps qu'il y voyait une confiance complte, aveugle.

--Mes enfants, reprit le prtre, quand on parle aux gens des villes, qui
savent lire et crire, qui ont des livres et des Universits, on leur
parle comme je viens de le faire  prsent. Mais avec des cratures de
Dieu, bonnes et simples comme vous, les livres n'ont rien  voir. Il n'y
a au fond qu'un livre, mes enfants, c'est l'vangile. Dans celui-l vous
trouverez tout ce qu'il vous faut savoir; vous le connaissez; on vous le
lit ici tous les dimanches, vous l'coutez avec respect; mais tes-vous
bien srs de le comprendre? Je ne crois pas que vous ayez jamais pens
combien Jsus, votre matre et votre sauveur, s'tait fait un homme
semblable  vous. Oui, mes enfants, tout pareil  vous. Vous voyez son
image, resplendissante de gloire, sur les portes dores de l'iconostase,
derrire moi; mais quand il tait sur la terre, c'tait un pauvre paysan
qui marchait pieds nus comme vous, qui souffrait de la soif et de la
faim, comme vous,  tel point qu'il dut grener un jour des pis dans sa
main, pour ne point succomber  la faiblesse.

Les visages s'taient tourns vers le prtre avec une expression
d'avidit touchante.

Ils comprenaient; les yeux de leur me voyaient le pcheur d'hommes
marcher avec les pcheurs de poisson le long de la mer de Galile, et
les leons de morale vanglique entraient bien mieux dans leurs esprits
encore enfantins, exprimes en un langage aussi simple que celui qu'ils
employaient entre eux. La tournure biblique de la langue russe se
prtait admirablement  cet enseignement religieusement familier; ils
buvaient les paroles du jeune prtre, qui promenait sur eux son regard
de berger comptant le troupeau.

Quand il eut fini par une exhortation  s'aimer les uns les autres, en
mmoire de Celui qui avait tant aim les humbles, il rentra dans le
sanctuaire et y resta longtemps agenouill, sentant pntrer dans son
me  lui toute la lumire, toute la paix qu'il venait de rpandre sur
les autres.

--Comme il a bien parl! disait navement Agathe.

Lydia ne rpondant pas, elle la poussa lgrement du coude. La jeune
femme murmurant un Oui indistinct, Agathe, surprise, la regarda en
face et vit la trace mal essuye des larmes sur le joli visage de la
patricienne.

--Ah! que je vous remercie! dit-elle en lui serrant les mains.

Nikanor prcha encore deux fois devant madame Kdrof et sa fille; le
tranage tardait  s'tablir, et le mauvais tat des chemins menaait de
les retenir encore quelque temps. Enfin, un beau matin de dimanche, le
soleil, se levant dans un ciel sans nuages, claira la plus belle tombe
de neige qui se pt souhaiter.

--Vous allez vous en aller? dit Agathe avec regret, lorsque Lydia et sa
mre vinrent la voir aprs l'office, auquel elle n'avait pu assister ce
jour-l. Cela me fait beaucoup de peine. Vous allez bien me manquer!
Mais puisque vous partez, il faut que je vous dise un secret, un grand
secret... J'aurai quelqu'un pour me tenir compagnie tout cet hiver, et
quand--vous reviendrez, vous trouverez un hte nouveau  Slava.

--Comment! fit madame Kdrof, ce n'est pas possible! Vous dites vrai,
Agathe?

--Oui! rpondit l'heureuse femme, avec une joie charmante qui faisait
son visage tout rose, oui! Dieu m'a bnie,  la fin, et j'espre que
j'aurai un fils.

Trs-lentement Lydia s'inclina vers la chaise longue et posa sa joue
contre la joue de la jeune mre. On et dit que par ce contact prolong
elle voulait faire passer dans cette crature trop frle son nergie, sa
volont, sa force de rsistance, qu'elle lui et si volontiers
sacrifies! Qu'avait-elle besoin de sant, de courage, elle, tre
inutile, condamne  ne jamais connatre la maternit! Ah! comme elle se
ft offerte en holocauste pour obtenir la vie de cet enfant, sacr avant
sa naissance, comme il le serait aprs!

--Je suis bien contente, bien contente en vrit! dit madame Kdrof en
pressant affectueusement les mains d'Agathe. Il s'agit  prsent de vous
soigner; pas d'imprudence?

Le regard rayonnant de la jeune femme lui rpondit. Nikanor entra un
instant aprs; on parlait dj d'autre chose. En le quittant, madame
Kdrof le prit  part et lui fit quelques recommandations d'hygine au
sujet d'Agathe, mais Lydia ne quitta celle-ci qu'au dernier moment.
Cette joie lui semblait trop sacre pour en parler mme avec celui qui
devait en tre le plus heureux.

--Cette neige tait une fausse neige! dit Lydia au pre Nikanor, en le
rencontrant deux jours aprs au milieu de la place.

Ils pataugeaient en venant au-devant l'un de l'autre, dans le dgel le
plus complet et le plus mouill qui pt se voir; car le dgel a des
degrs, et un dgel de neige molle, nouvellement tombe, est
incomparablement plus mouill que le rsultat de n'importe quelle pluie.

--C'tait une fausse neige! rpliqua Nikanor en riant.

Ils taient vritablement comiques tous les deux, retrousss
jusqu'au-dessus de la cheville, pour viter d'tre tremps, et tenant de
leur main libre chacun un parapluie ruisselant.

--C'tait aussi une fausse joie, continua-t-il.

--Une fausse joie? Non pas; je n'ai nulle envie de m'en aller. O
retrouverais-je la paix dont nous jouissons ici?

--Mais... le monde? fit Nikanor en secouant son parapluie.

--Le monde? Ne vous souvient-il plus que vous m'y avez fait entrer un
peu comme on fait entrer les bouchons dans les bouteilles,  coups de
maillet? Oh! je ne vous en veux plus, pre Nikanor,--je ne vous en ai
presque pas voulu, except... Bah! n'en parlons plus!

--Except...? rpta le prtre.

--Except quand le comte Praxnief... Mais je ne vous en ai plus voulu
du tout  partir du jour o je l'ai quitt. Ainsi, vous pouvez dormir en
paix.

--Vous m'avez blm? fit Nikanor en attachant sur elle un regard profond
plein d'une affectueuse piti.

--Blm n'est pas le mot. Je vous ai trouv tellement suprieur,
tellement suprieur que... faut-il le dire? que votre supriorit
n'avait gure de piti pour nos infirmits humaines. Et puis, cela vous
tait bien facile de me condamner au mariage, me disais-je; ce n'est pas
lui... Mais quel drle d'endroit pour causer! et de ces choses-l
encore!

Elle riait, elle tait gaie et semblait toute jeune; le vent agitait son
parapluie en tous sens; Nikanor sourit.

--Allons! vous ne prenez plus la vie au tragique, j'en suis heureux.

--Oh! je suis parfaitement satisfaite! rpondit-elle.

Ils se sparrent, et Lydia rentra chez elle, chantonnant de vieux airs
de sa nourrice.

Sa mre l'attendait, un tlgramme ouvert  la main.

--Ma fille, lui dit-elle, il est arriv un malheur...

--Ma soeur? mon oncle? s'cria Lydia effraye.

--Non... ton mari.

La jeune femme prit le papier et lut: Praxnief en danger pressant,
veut vous voir, venez. Elle rendit le papier  sa mre en disant:

--Avez-vous fait atteler?

--J'ai donn des ordres; mais regarde la date, ce tlgramme est
d'hier...

--Raison de plus! partons, rpondit la jeune femme.

Les prparatifs de dpart ncessitaient quelques heures; avant qu'ils
fussent termins, un autre tlgramme arriva:

Praxnief est mort ce matin.




                                XVI


Le pre Nikanor, revtu d'une chape de velours noir borde d'argent,
orne dans le dos d'une croix d'argent entoure de rayons, offrait
l'encens  petits coups d'encensoir, en tournant autour d'une table
drape de noir, sur laquelle, devant la grille du sanctuaire, tait pos
un grand plat rond plein de riz cuit  l'eau, piqu de raisins secs
bouillis qui formaient des taches noires.

Ce riz et ces raisins reprsentaient le corps du dfunt sous une forme
rduite; l'office des morts droulait sa psalmodie plaintive, pendant
que le prtre offrait ses prires et que la fume de l'encens montait en
spirales bleues vers la vote de l'glise toute constelle d'toiles
d'or.

Lydia, couverte d'un grand voile de crpe tombant jusqu'aux genoux,
coutait les prires et pensait.

La veille, en apprenant la mort subite, brutale, de l'homme dont elle
portait le nom, qui l'avait aime, qu'elle avait jadis fait serment
d'aimer jusqu' la mort,--sous le coup de cette violence du destin, elle
avait pri sincrement, ardemment. Maintenant, elle pensait et se
souvenait.

Une poitrine se resserre, et le souffle de la vie s'y arrte; deux yeux
restent  demi clos... C'est la mort.

Cependant, il tait tout  l'heure, il n'est plus. Au dehors, la vie
poursuit son cours; la voiture qui passait sous la fentre, dans la rue,
tourne dj le coin; ceux qui montaient l'escalier ont  peine franchi
la marche sur laquelle ils posaient le pied; dans la pice  ct, une
phrase commence  l'oreille d'un parent s'achve... Et celui qui a
aim, souffert, fait souffrir les autres, n'aimera plus, ne souffrira
plus, ne causera plus de larmes. Il est mort pendant que les autres
vivent, et ce qui est un changement du tout au tout pour lui n'est rien
pour le plus grand nombre,-- peine un trouble dans la vie de
quelques-uns, peut-tre un allgement dans l'existence d'un seul.

Lydia interrogeait son me avec un grand calme mlancolique:  la mme
question, pose cent fois, la mme rponse revenait toujours.

La mort de Praxnief n'tait pas un allgement dans sa vie, pas plus
qu'une douleur; elle avait cette consolation vraiment grande et forte de
se dire qu'elle ne l'avait jamais souhaite; elle sentait qu'elle ne
pourrait jamais la pleurer.

La veille de son mariage, elle accordait  cet homme de la sympathie, et
mme une sorte d'amiti facile, de bonne camaraderie; le lendemain, elle
n'avait plus pour lui qu'une sorte de piti, unie au sentiment d'une
responsabilit, d'un devoir nouveau. Il l'aimait follement; ce n'est pas
ainsi qu'elle et souhait d'tre aime, mme si elle avait pu souhaiter
d'tre aime; un amour plus profond, plus digne d'elle, et peut-tre
fini par la gagner;  coup sr, elle l'et eu en estime; ici, elle
n'avait rien  penser ni  ressentir. Celle qu'aimait Praxnief n'tait
pas Lydia, mais seulement sa forme passagre et mortelle.

Aussi, qu'il l'avait vite dsaime! Comme il s'tait lass de son
hochet! Comme il avait oubli son grand amour, cet immense feu de
paille, dont la flamme avait un instant embras tout son horizon!

Tant mieux! Lydia tait libre de n'avoir point de regrets: dans la
puret de sa conscience, elle s'enorgueillissait de n'avoir point de
remords. Il l'avait offense, elle lui avait pardonn. Qu'il vct ou
mourt, peu importait. Pourtant, s'il avait vcu, elle aurait t moins
triste.

Elle n'avait point de chagrin, mais elle avait de la tristesse. Quand un
tre disparat parmi ceux qui nous entourent, sa disparition engendre
presque invitablement un peu de mlancolie, tout au moins. L'ide du
ne plus tre est douloureuse en soi.

Et puis, elle se demandait  quoi bon?  quoi bon avoir t la femme de
cet homme, pour n'tre plus aime, pour ne l'aimer jamais, pour avoir
considr comme une dlivrance la faute qui lui rendait la libre
disposition de sa vie? N'et-il pas mieux valu rester Lydia Kdrof, que
d'tre pour un peu plus d'une anne la comtesse Praxnief et rester
veuve tout le reste de sa vie?

Oui, mais une exaltation secrte faisait monter un peu de rose aux joues
de la jeune femme sous son voile: elle tait veuve et resterait veuve;
Lydia Kdrof et d subir la pression de sa famille pour un mariage
quelconque  dfaut de celui-l. Maintenant, elle tait bien tranquille,
on la laisserait en repos.

Nikanor continuait les prires. Sa voix grave et musicale endormait pour
ainsi dire la mlancolie de Lydia. Tout  coup elle s'avisa que ce
n'tait pas lui qui et d officier en cette circonstance. Son
intervention dans ce mariage malencontreux devait lui mettre une pine,
sinon au coeur, au moins dans l'esprit; pourquoi le pre Fade ne
disait-il pas l'office des morts  la place de son fils?

Mais il tait trop tard; d'ailleurs, c'tait fini. Les dames
s'inclinrent sous la bndiction du prtre et sortirent. Une heure
aprs elles partirent pour Saint-Ptersbourg sans avoir chang avec
Nikanor et sa femme autre chose que des paroles banales.

Lorsque Lydia arriva  Saint-Ptersbourg. Praxnief tait enterr; elle
lui fit chanter des offices magnifiques, auxquels elle assista avec la
patience la plus correcte.

Sa situation de fortune n'tait change en rien; elle retourna chez sa
mre et reprit sa chambre de jeune fille avec un soupir d'aise semblable
au battement d'aile d'un oiseau.

--Eh bien, lui dit Polyxne, lorsque les quarante jours furent couls
et que le deuil eut pris son cours rgulier, te voil bien avance!

--Plus que tu ne penses, rpondit sa soeur. On ne peut plus me forcer 
me marier.

--As-tu t vraiment contrainte, Lydia? Je n'y ai jamais beaucoup cru,
moi,  cette coercition... Je dis: coercition; il faut un grand mot pour
une si norme chose!

La jeune veuve jeta un regard profond  sa soeur ane et ne rpondit
pas.

--Je te croyais plus de caractre, reprit celle-ci. Je t'assure bien que
si j'avais mis dans ma tte de ne pas me marier, je ne me serais pas
marie! Malheureusement, moi, c'tait tout le contraire! Enfin, je n'ai
pas  me plaindre. Le gnral est de l'espce des bons crus: il
s'amliore en vieillissant, je t'assure!

Lydia avait gard le silence; aprs un moment de rflexion, elle dit
lentement:

--Ce qui est, est bien.

Cette manire mystrieuse d'apprcier sa vie nouvelle ne se dmentit
plus durant tout l'hiver; n'ayant jamais aim le monde, elle
s'accommodait  merveille d'une vie tranquille, et sa sant paraissait
meilleure qu'elle n'avait jamais t, sous ses crpes noirs. Le rose de
ses joues prenait un clat tentant, on l'admira beaucoup,--et personne
n'osa seulement le lui faire entendre.

Un soir, vers le commencement de mai, en se promenant aux les en
calche avec madame Kdrof, elle lui posa tout  coup une question fort
surprenante:

--Maman, dit-elle, est-ce que je suis trs-riche?

--Tu ne le sais donc pas rpondit la bonne dame.

--Je n'ai jamais eu la curiosit de m'en informer; vous ne m'avez laiss
manquer de rien; et du temps de mon mariage le comte avait une grande
fortune...

--Tu es riche, certainement, fit madame Kdrof avec complaisance; pas 
ne savoir quoi faire de ton argent, comme certains... mais enfin tu
possdes beaucoup plus qu'une honnte aisance.

--A moi? pour en faire ce que je veux?

--Avec l'avis de ton oncle et le mien, car enfin, ma chrie, tu es
trs-jeune, et s'il te prenait fantaisie de faire des folies, nous
serions bien obligs de nous y opposer!

Le rire argentin de Lydia tinta sous les feuilles encore jeunettes des
arbres au milieu desquels passait la calche.

--Vous pouvez dormir tranquilles! dit-elle. Je veux seulement faire
construire une cole  Slava, une vritable cole pour les garons et
les filles. Notre paroisse est une paroisse de luxe, vous le savez,
maman; les enfants vont  l'cole sur la commune voisine, cela ne peut
pas durer! Le pre Nikanor s'puise  tenir son cole du dimanche, et
Agathe n'a pas pu s'en occuper de tout l'hiver. Avec son bb, elle en
sera tout aussi empche; il nous faut une cole, une belle. Tous ne me
ferez pas interdire pour avoir voulu construire une cole, dites, maman?

Sa voix sonnait comme une clochette de cristal, sous le coup d'une
gaiet innocente et jeune. La calche s'arrta  la pointe de Ylaguine,
au lieu traditionnel o les gens  la mode viennent voir coucher le
soleil par les claires soires de l't. Nombre de chapeaux s'levrent
 l'arrive de la jeune veuve; elle reut les saluts avec une bonne
grce charmante.

--Comme a lui va, le veuvage! dit un officier de la garde.

--Mieux que le mariage, rpondit un autre.

--Ma foi! cela se comprend! fit un troisime. Pour l'agrment qu'elle a
eu avec ce pauvre Praxnief...

--Comment donc! Un beau cavalier, riche, aimable...

--Et coureur!...

--Allons donc!

--Tu ne sais donc pas comment il est mort? dit un quatrime bien
inform.

Lorsque quatre jeunes gens causent ensemble, il y en a invitablement
un, mieux inform, qui raconte toutes les histoires. Cette fois, le
narrateur, par extraordinaire, ne narra que la vrit.

Praxnief tait mort d'une mchante aventure, duel ou guet-apens, on
n'avait pas trop bien su.

--S'il tait rest chez lui ce jour-l, conclut le moraliste, sa femme
ne serait pas veuve...

--Ce qui serait grand dommage! interrompit un cervel de vingt ans, car
on va pouvoir l'pouser...

--Essayez, dit la voix moqueuse de Batounine, pendant qu'il posait
amicalement la main sur l'paule du jeune cornette.

Il traversa le groupe et s'approcha de la calche de sa soeur, o les
plus empresss lui firent place.

--Je suis bien aise de vous trouver ici, dit-il, j'allais passer chez
vous, mais il est dj tard. Je pars demain pour Slava.

--Comme cela, sans prparation? fit madame Kdrof.

--Tu sais bien que j'ai toujours eu l'intention d'y aller pour la fin du
mois; mais j'ai reu une lettre de Nikanor...

--Agathe n'est pas malade? fit Lydia avec sollicitude.

--Pas prcisment, mais enfin je serai bien aise d'tre l. Ce pauvre
Nikanor, tout seul l-bas...

--Avec son pre et sa mre... fit remarquer madame Kdrof, non sans un
peu de malice.

Batounine laissa tomber cette phrase sans paratre l'avoir entendue.

--Le mdecin de Samara n'est pas bien fameux, dit-il, mais au besoin il
vaudrait toujours mieux que quelque femme ignare... Enfin, j'avance un
peu ma villgiature. Esprons que le beau temps m'en rcompensera.

--Les cabines des bateaux du Volga vont tre encore bien froides,
continua madame Kdrof d'un ton  demi railleur, mais ton zle les
rchauffera. Allons, bon voyage, mon frre!

--Bon voyage, mon cher oncle, dit Lydia avec une inflexion de voix
caressante. Dites mille choses  Agathe pour moi. Et dites au pre
Nikanor que nous allons faire une belle cole... Je vous expliquerai
cela. Vous me donnerez bien le bois pour la btir?... Moi, je fournirai
l'instituteur! Dans un mois nous serons l-bas, et nous commencerons.

--Je le donnerai tout ce que tu voudras! fit Batounine en souriant.

Il aimait tendrement sa nice, beaucoup plus tendrement encore depuis
que le mariage arrang par ses soins avait si mal russi.

--Pourquoi taquinez-vous mon oncle? demanda Lydia lorsque les chevaux
les emportrent vers Ptersbourg.

--Parce qu'il aime tant son Nikanor!... Il le couve, positivement! Et
c'est si drle! On dirait que ce beau garon n'est pas en tat de se
tirer d'affaire tout seul!

Lydia demeura trs-grave. Elle avait remarqu cette affection que madame
Kdrof trouvait comique, mais elle n'y voyait rien que de trs-noble et
de trs-touchant. Jamais rien n'avait pu lui donner l'veil au sujet de
la parent prsume du comte avec le jeune prtre, et sa soeur, aussi
bien que sa mre, avaient vit de lui en parler, en raison de sa
susceptibilit nerveuse des anciens temps.

--Vous trouvez cela drle, maman? dit-elle enfin.

--C'est... c'est un peu ridicule... Mais enfin cela ne fait de mal 
personne... pour le moment.

--Pour le moment?

--Ncessairement. Si ton oncle s'avisait de donner sa fortune  Nikanor,
cela vous ferait du tort,  vous, mes enfants.

--Qu'est-ce que a fait? Le pre Nikanor emploierait si noblement une
fortune! s'cria Lydia. Ce serait  souhaiter, vraiment.

Madame Kdrof n'tait point tout  fait assez dsintresse pour se
joindre aux sentiments de sa fille, et l'entretien s'arrta l.

Pendant plusieurs jours, le comte Batounine descendit le Volga entre des
rives couvertes d'une jeune verdure, dlicieuse et rafrachissante pour
les yeux lasss par les veilles d'un hiver prolong; mais le spectacle
des prairies, des les sablonneuses, des villages pittoresques et des
jolis monastres nouvellement blanchis  la chaux ne put le distraire. A
Nijni-Novgorod, il avait trouv un tlgramme de Nikanor, qui lui
disait: Agathe ne va pas bien; je suis trs-inquiet.

Sur le bateau se trouvait un pope d'une quarantaine d'annes avec lequel
Batounine eut quelques entretiens; il se rendait  un couvent clbre
par ses miracles.

--Pour y faire un plerinage? demanda le diplomate.

--Non, pour y vivre. Je viens de perdre ma femme; je ne puis plus tre
titulaire de paroisse. Que voulez-vous que je fasse dans la vie? Au
couvent, je m'ennuierai moins.

Un frisson passa sur les paules de Batounine pendant qu'il voquait
l'image d'Agathe, en pril peut-tre.




                                 XVII


La nuit descendait sur le Volga, nuit du Nord en t, presque claire, o
l'ombre des bois obscurcissait le fleuve plus que l'ombre du ciel.
Pourtant le mystre tombait avec la rose sur les gazons dcolors; un
frisson courait de temps en temps sous les feuilles, au passage d'un
animal effar, chass par la crainte ou par un ennemi rel.

Dans le silence de la fort, le moindre bruit semblait l'cho d'une
manifestation surhumaine; on et dit que les anciens dieux de l'Olympe
slave, refouls par la croix, s'taient rfugis dans ces retraites
inaccessibles, et qu'ils y prparaient dans l'ombre de minuit quelque
revanche surnaturelle.

La grande fort avait quelque chose d'pre et d'inclment, par cette
nuit trange; dans le ciel, d'un bleu d'aigue-marine, un maigre
croissant de lune se dessinait, troit comme un fil d'argent; deux
plantes brillantes l'accompagnaient comme deux gardes du corps, et,
au-dessous, les sapins normes taient noirs comme de l'encre. Leur
arme se dressait d'un air menaant des deux cts de la route; aux
dtours, ils semblaient barrer le passage au voyageur solitaire.

L'air tait froid; dans leur ombre grandiose une humidit perfide
s'exhalait des clairires tourbeuses. La fort tait hostile, et l'homme
s'y sentait tout petit.

Les sonnailles de l'attelage dtonnaient dans ce calme, effrayant comme
le silence d'un juge; ce bruit humain, vulgaire, tait presque une
offense  la majest de ce lieu, pareil  un sanctuaire.

Batounine sentit quelque chose d'approchant, car, agac, nerveux,
impatient d'arriver, il ordonna pourtant  son postillon de s'arrter
pour dtacher les grelots.

L'homme, sans comprendre, obit; il faut toujours contenter les caprices
des grands, mme quand ils sont inintelligibles.

Prive de ses clochettes, la calche roula presque sans bruit sur la
route gazonne, peu parcourue, semblable  du velours, et Batounine put
prter l'oreille aux murmures de la fort.

Ce n'tait rien, ou presque rien: au loin, un cri diminu par la
distance, cri de bte ou d'oiseau, cri de victime gorge sans doute; un
vol lourd de chat-huant en chasse qui frlait l'air avec un sifflement
assourdi; une branche morte qui se dtachait du tronc avec un bruit de
bois cass et qui rveillait en tombant un peuple d'oisillons peureux;
tout cela attnu, estomp, jusqu' n'tre plus qu'un souffle
indistinct, effrayant prcisment parce qu'il tait indistinct. Et quand
rien ne se faisait entendre, le silence tait plus formidable encore.

Batounine avait le frisson par instants. C'est la fracheur, pensait-il,
et il s'tonnait que la fort ft encore si peu rchauffe; mais c'tait
la terreur et non le froid de la nuit qui secouait ses paules. La fort
semblait le repousser.

--Que viens-tu faire ici? lui demandaient les ombres, les bruits,
l'haleine glace des clairires. Ici n'est point la place de l'homme: 
la lumire du soleil, il est le matre, parce qu'il est arm; dans notre
domaine de terreurs, la nuit, c'est un profane... c'est un sacrilge.

La calche roulait toujours. Batounine voulait songer  autre chose; un
son discordant, sauvage, traversa l'air et vint mourir autour de lui...
il se rappela l'ours tu par Nikanor; l'ours est le roi de ces forts
inexplores; un instant il eut la folle pense que l'ours allait se
dresser devant lui.

--Remets les sonnailles, dit-il au postillon. L'homme obit encore,
toujours sans comprendre et sans demander pourquoi, et le vieux
diplomate se sentit rassur lorsque les grelots accompagnrent le trot
des chevaux.

Il s'en voulut d'avoir eu peur,--oui, peur, de la nuit, de la fort,
d'on ne sait quelles choses innomes, jamais vues, qui flottent dans
l'espace et s'accrochent aux cerveaux humains, les affolant de terreurs
inexplicables. Mais  quoi bon lutter avec l'insaisissable?

D'ailleurs, le village tait maintenant tout proche.

Au milieu des maisons noires, endormies, celle du prtre dressait sa
faade tout claire. Ces fentres ouvertes sur l'obscurit comme des
yeux tincelants faisaient plus peur que tous les mystres de la fort
ensemble.

Le danger qui veillait l, ce n'tait plus l'inconnu vague, c'tait la
mort sans doute, au chevet d'Agathe; les nouveau-ns endormis dans leurs
berceaux ne rclament prs d'eux que la lumire adoucie de la veilleuse:
c'est dans l'ombre des rideaux que la mre regarde pour la premire fois
l'enfant qui vient de respirer l'air des mortels.

Le tintement des sonnettes avait attir l'attention des domestiques; la
porte tait ouverte lorsque la calche s'arrta. Batounine descendit,
d'un pas alourdi plus par l'angoisse que par l'ge.

--Eh bien? fut tout ce qu'il put dire.

--Bien, Votre Altesse! rpondit la fille de service qui l'attendait, les
yeux rouges de fatigue et de larmes.

Le vieux diplomate rprima un mouvement d'impatience;  quoi bon
interroger ces gens-l?

--O est votre matre? dit-il.

--L-haut, avec sa femme... Ah! la pauvre! comme Dieu l'prouve!...

Batounine retrouva des jambes pour monter l'escalier. Toute la maison
tait claire jusqu'en ses moindres recoins; on sentait que depuis des
heures, des jours peut-tre, la routine de l'existence tait
bouleverse, et que la ncessit de la minute prsente tait la seule
loi. Une des ncessits tait d'y voir partout aussi clair qu'en plein
jour, afin d'agir avec promptitude et sret.

Parmi trois ou quatre portes galement ouvertes sur le palier, Batounine
entra d'instinct dans la chambre d'Agathe; il n'avait jamais pntr
dans ce sanctuaire de la vie intime des jeunes poux, et c'est avec une
sorte de gne qu'il en franchit le seuil.

Le cierge de mariage brlait devant les images saintes, ce cierge qu'on
allume seulement lorsque la vie est en pril.

Couche au bord de son lit de bois sombre, au milieu des oreillers
blancs, Agathe respirait pniblement, les yeux ouverts, sous la lumire
crue de deux lampes places haut sur un meuble.

Le mdecin la regardait d'un air presque furieux, comme s'il lui en
voulait de rsister  sa science et  sa bonne volont; deux femmes, les
bras ballants, le visage navr, la contemplaient de mme; sur tous les
visages se lisait une seule expression: la consternation douloureuse de
l'impuissance.

Moins au bruit touff des pas qu'au je ne sais quoi de mystrieux qui
annonce la prsence d'un tranger, Nikanor dtacha son regard fix sur
le visage maci de sa femme.

--Vous? dit-il en s'lanant vers Batounine, qui lui serra les deux
mains  les broyer. Vous tes bon!

--Mais elle? fit le comte  demi-voix.

Nikanor fit un geste triste dans lequel on sentait plus de dsespoir que
de rsignation.

--Tout n'est pourtant pas perdu! insista le vieillard.

--Tout! rpondit Nikanor avec un grand geste de la main, qui, ayant
indiqu machinalement le ciel d'abord, retomba vers la terre, comme la
pierre d'un spulcre.

--L'enfant?

--Perdu avec elle...

Le grand silence s'enfona dans le coeur de Batounine, comme s'il y
creusait un trou dans de la terre molle. Il fit un mouvement pour se
dfendre, pour s'avancer, pour lutter contre quelque chose...

--On ne peut donc rien? dit-il au mdecin.

--Rien. Les forces sont uses, la nature ne veut pas nous aider, la
science est sans ressource; il n'y a plus de vie, rpondit le brave
homme, tout d'une haleine.

Batounine se retourna: il avait besoin de s'agiter.

--Ces lampes lui font mal aux yeux, dit-il, avec un geste pour les
enlever.

--Elle n'y voit plus, et nous la voyons... fit Nikanor avec douceur.

Quoi! ces beaux yeux profonds, jadis bleus comme des pervenches,
aujourd'hui noirs comme la mer la nuit, ces yeux charmants, grands
ouverts, ne voyaient plus? Ils taient dj morts, avant que le coeur
et cess de battre?

--Mais elle entend? insista Batounine.

Le mdecin secoua la tte. Nikanor se pencha sur Agathe pour essuyer
avec son mouchoir la sueur mortelle qui perlait sur ce front poli.

--Elle sent peut-tre encore sa main, dit le docteur en tudiant le
visage si douloureusement ravag par les tortures, mais encore si beau
et toujours si doux.

Nikanor appuya ses lvres sur la joue dcolore. Un faible indice de vie
anima passagrement les traits, qui retombrent dans leur placidit
mortelle.

--Rien? rien? murmura Batounine; ni les larmes, ni les prires, ni une
vie sans reproche, ni la douleur d'un saint... Dieu est inflexible...

Nikanor n'entendait pas. Les yeux fixs sur sa femme, dont il tenait une
main, il pensait  de telles hauteurs, que sa pense tait une prire.

--Va, pauvre me dlivre, disait-il, tu as dj franchi le seuil de la
vie, tu montes vers le ciel, vers la gloire finale des humbles... Tu as
souffert, tu as peut-tre dout de moi. Mais, maintenant que tu sais
tout, que tu vois tout, tu sais que je t'ai aime autant qu'il tait en
moi! Tout ce que mon coeur pouvait donner  la terre, je te l'ai donn.
O ma femme, tu t'en vas avec mon enfant, avec le foyer, avec toutes les
joies terrestres; et cependant pour ce que tu m'as donn, pour ce que tu
m'as aim, sois bnie, ma femme! Et si je t'ai fait pleurer,
pardonne-le-moi, car plus que toi je n'ai aim que Dieu!

Une contraction resserra la main de la mourante sur les doigts de
Nikanor; ce fut comme une rponse  sa pense, et cette dernire
treinte lui laissa l'illusion d'une caresse. Bientt dtendue, la main
devint plus lourde et plus froide.

--Que Dieu te reoive, dit tout haut Nikanor; servante de Dieu, retourne
 ton crateur!

Les femmes inclinrent la tte, le docteur s'avana... Batounine ne
pouvait dtacher ses regards du jeune prtre, dont le visage portait une
expression auguste.

--Toi et l'enfant jamais n, pensait Nikanor en regardant la respiration
d'Agathe se ralentir, toi et celui que j'avais espr comme une
rcompense mrite, allez tous deux au pays cleste, o la douleur est
inconnue, o l'espoir n'est jamais du... Allez tous deux, emportant
toutes mes faiblesses, toutes mes attaches mortelles, tous les souvenirs
d'une vie o je fus autre chose qu'un serviteur de Dieu... Vous enlevez
avec vous, sur vos ailes d'mes, tout ce qui m'a jamais li  la
terre... O Dieu! es-tu satisfait? Tu as voulu que je fusse  toi tout
entier... tu m'as tout t... suis-je assez pauvre, assez chti, assez
nu devant toi? Et maintenant vas-tu me prendre en piti?

Les paupires d'Agathe battirent, et elle soupira faiblement pour la
dernire fois.

--Viens! dit Batounine, en prenant Nikanor par la main.

Il se dgagea doucement, ferma les yeux convulss et posa sa main sur le
front glac.

--Paix  toi, paix  tous, dit-il de sa voix profonde.

Et il se laissa emmener.

Le jour naissait; dj le ciel n'avait plus d'toiles, la lueur grise
qui prcde l'aube prenait  peine un ton jauntre encore triste et
froid. Batounine conduisit le jeune prtre dans le salon, o la chaise
longue d'Agathe gardait sur ses coussins affaisss l'empreinte du corps
 prsent roidi, et le fit asseoir devant son bureau, o les papiers
pars, couverts de notes, tmoignaient du travail interrompu.

--Nikanor, mon enfant, dit Batounine en pressant affectueusement son
paule, ton malheur est grand, mais aie du courage!

--Du courage? j'en ai! et de la patience! Il m'en a fallu pour la voir
souffrir. O Dieu! puisque vous tes notre pre, pourquoi avez-vous fait
la souffrance sans rsultat, la gestation strile, l'enfant qui ne verra
jamais le jour? Mais ce sont l de vos mystres! Et je blasphme!

Il s'inclina plein de repentir. Batounine appuya sa main plus fort sur
l'paule accable.

--Mon enfant, reprit-il avec une expression de tendresse que Nikanor ne
lui avait jamais connue, tu as perdu beaucoup, mais il te reste
beaucoup...

--Je sais, rpondit le jeune veuf d'un air morne. J'ai mon pre et ma
mre; mais ils sont vieux, et je les perdrai bientt. D'ailleurs, peu
importe. En me prenant tout, Dieu m'a montr ma voie.

--Tu n'as pas tout perdu, dit Batounine; il y a pour toi en rserve des
joies que tu ne souponnes pas, et qui te seront des consolations...

--Des consolations! fit le prtre avec une ironie mlancolique. Ah!
monsieur le comte, vous pouvez en parler  votre aise. Vous ne savez pas
ce que c'est d'avoir espr d'tre pre, d'avoir attendu son fils... Il
faut avoir senti cela pour le comprendre...

--Nikanor! fit Batounine avec autorit.

Le jeune homme se leva, subjugu par cette voix de commandement, et
regarda le comte dans les yeux. Ce qu'il vit l lui sembla d'abord
incomprhensible, puis un clair de vrit passa sur son visage; mais il
n'osait y croire, et restait hsitant, presque effray.

--Oui, dit Batounine d'une voix creuse. Oui, je t'ai reni; aujourd'hui,
j'en suis puni. Oui, c'est moi. Est-ce qu'un autre que ton pre serait
venu  tes cts pour cette nuit d'preuve? Fade n'y tait pas! Tu n'es
pas seul au monde, mon fils!

--O mon pre! s'cria Nikanor en tombant dans les bras que lui tendait
Batounine, pendant qu'une pluie de larmes bienfaisantes inondait ses
paupires brles par les veilles et le dsespoir.




                                 XVIII


Agathe dormait sous les fleurs; la semaine s'tait coule dans
l'affreux trouble qui fait les heures  la fois si lentes et si rapides
tant que la mort est dans la maison. Une sorte de paix rgnait dans la
demeure de Nikanor, o il restait enferm jusqu'au quarantime jour.

Batounine ne le quittait que pour dormir, tard dans la nuit, et revenait
auprs de lui ds l'aube. Peu lui importait dsormais ce que l'on
pouvait penser et dire d'un attachement si vident pour le jeune prtre;
la vie tout entire de Nikanor se trouvait bouleverse par le malheur
qui venait de le frapper; dans ce grand dsastre ni l'un ni l'autre ne
se proccupaient des choses extrieures.

Fade vaquait aux soins de la paroisse; il avait repris ses anciennes
fonctions, qu'il devait garder maintenant aussi longtemps que l'ge le
lui permettrait.

Par le fait mme de son veuvage, Nikanor, g de trente ans  peine, ne
pouvait plus exercer les fonctions sacerdotales dans une paroisse; s'il
voulait conserver le caractre sacr dont il tait revtu, il devait
entrer dans un couvent pour y terminer sa vie.

Cette ide faisait horreur  Batounine. Aprs dix ans, il retrouvait en
face de lui le mme danger avec lequel il avait combattu jadis; mais
combien plus redoutable,  prsent que son coeur s'tait si compltement
attach  Nikanor!

C'tait en apprenant le pril d'Agathe que le comte avait compris la
force de son affection pour son fils. Jusque-l son ambition paternelle,
due par l'humilit de Nikanor, lui avait laiss un peu de la froideur
qui suit les dsappointements.

A la pense que le jeune prtre pouvait non-seulement perdre sa femme,
mais avec elle toute esprance de vie de famille et d'avenir heureux,
Batounine avait eu vraiment peur.

L'ambition lui restait assurment; s'il entrait au couvent, Nikanor
serait archevque dans un temps relativement court,--mais c'tait si
loin du rve qu'avait fait pour lui son pre, rve o les jouissances
artistiques, intellectuelles et jusqu' un certain point mondaines,
devaient concourir  dvelopper son me, son loquence et son pouvoir!

Le vieux diplomate redoutait l'entretien invitable o Nikanor lui
parlerait de ses projets, et pourtant il le souhaitait, car pour les
esprits actifs l'incertitude est peut-tre le plus grand des maux. Un
matin, en l'abordant, Nikanor le regarda d'un air qui indiquait
l'intention de parler en toute libert; Batounine s'assit auprs de lui
de faon  l'encourager dans ses confidences.

--Mon pre! dit Nikanor...

Batounine, mu, lui tendit les mains. C'tait la premire fois que cette
appellation franchissait les lvres du jeune homme, qui jusque-l
s'tait uniquement servi du nom patronymique, si commode pour tablir
une intimit pleine de dfrence en cartant les titres et les
politesses encombrantes.

--Mon pre, reprit Nikanor, vous m'avez apport la seule joie qui ft
encore possible pour moi. L'aviez-vous rserve pour le besoin d'une
grande consolation? S'il en est ainsi, vous avez t sage, et je vous en
remercie. Une seule chose m'avait toujours gn et troubl: c'tait
votre extrme bont pour moi. Vos bienfaits... Je ne voudrais pas dire
qu'ils m'taient  charge, vous me comprenez bien,--mais souvent il me
semblait pnible d'tre  ce point favoris, alors que je ne le mritais
pas.

--Tu le mritais, interrompit Batounine. Mon fils ou non, tu n'es pas un
homme ordinaire, Nikanor, et tu as fait pour cette paroisse ce que nul
autre n'et fait. Comprends-moi bien: j'ai t heureux de te rendre la
vie facile, parce que je t'aimais;--mon devoir tait d'agir ainsi, mme
si mon coeur ne m'y et point pouss, parce que ta valeur est peu
commune.

--L'affection vous gare, dit Nikanor avec un triste sourire, mais je ne
puis ici encore que vous en remercier.

--T'tais-tu dout, reprit Batounine, du lien qui nous unissait?

--Jamais, rpondit le jeune prtre avec franchise. J'ai attribu
beaucoup de vos bienfaits  l'amiti que madame Kdrof portait  ma
femme...

Il retomba dans le silence. Le souvenir de sa premire jeunesse, de son
mariage, des enivrements de la vie heureuse, tait pour lui comme une
coupe pleine d'un vin parfum pour lequel on ne se sent plus de got; la
couleur charme vos yeux, le parfum embaume l'air, mais on n'est point
tent...

--Ma situation est trs-grave, reprit-il aprs un instant de mditation,
il semble que Dieu m'ait montr ma route en me reprenant tout ce qui
m'en cartait...

Batounine ressentit un coup au coeur; c'tait prvu, mais si pnible!

--Mon fils, dit-il, Dieu t'a repris, en effet, ta femme et tout espoir
de paternit; mais il t'a donn un pre. A ce pre, tu dois quelque
chose... Te rappelles-tu qu'il y a dix ans je t'ai dit les mmes
paroles? Alors je parlais seulement comme un protecteur: aujourd'hui ne
crois-tu pas mes droits encore plus sacrs?

Nikanor baissa la tte. Batounine avait raison; il ne pouvait s'empcher
de le reconnatre.

--Je n'ai que toi, continua le comte, et tu n'as que moi. Il me parait
que le doigt de Dieu nous pousse l'un vers l'autre, au lieu de nous
carter; tu n'es pas forc de vivre au monastre, mon enfant. Ne peux-tu
te livrer  des tudes thologiques sans appartenir  aucun clerg?

Nikanor secoua la tte.

--Je suis n prtre, dit-il, ou du moins mon ducation m'a fait tel; je
n'ai jamais respir d'autre air que celui de l'glise; que serais-je en
dehors de son sein? Un dclass, un tre maladroit fait pour heurter les
autres et pour tre heurt par eux... Non, mon pre, laissez-moi tre ce
que je suis, car je ne saurais tre autre chose.

Batounine se leva et marcha avec agitation.

--Tu veux me dsesprer alors? Prends-y bien garde, Nikanor, vis--vis
de toi ma conscience n'est pas libre! Tu peux me condamner  d'ternels
regrets, tu peux troubler mon me jusque dans ses replis les plus
cachs! Quand tu naquis, je pouvais choisir pour toi telle ou telle
carrire... tu n'as dans les veines que du sang noble, Nikanor; aucune
alliance plbienne n'a entam la puret de ta race...

Le jeune homme baissa la tte; cette puret de sang dont se vantait son
pre lui avait pourtant procur pour tout patrimoine un nom qui n'tait
pas le sien; mais l'orgueil paternel de Batounine dsignait maintenant
ces minuties.

--Quand tu naquis, reprit le comte, je pouvais aussi bien te prparer 
la carrire des armes; mais je ne savais o te trouver un pre
nourricier digne de me remplacer: je tenais  protger tes premires
annes surtout; je voulais que tu fusses un beau gars bien tremp, bien
portant; on verrait aprs. C'est ici que ma grande faute se place. Je ne
me suis pas assez occup de toi; j'aurais pu te reprendre quand tu avais
une douzaine d'annes... le malheur a voulu que Fade perdt son fils,
ton frre de lait... tu l'as remplac... J'ai fait une mauvaise action
ce jour-l, mon enfant, et je te prie de me la pardonner. Je ne me la
pardonnerai jamais  moi-mme.

--Mon cher pre! dit Nikanor en lui prenant les deux mains, vous m'avez
fait une vie si belle et si douce... Dieu a renvers vos projets, mais
vous n'avez rien  vous reprocher!

--Si tu veux que je le croie, ne parle plus de couvent; chaque fois que
tu prononces ce mot-l, tu m'enfonces une pe dans le coeur!

Le jeune prtre fit un geste de rsignation, mais Batounine comprit bien
que ce n'tait pas un geste de consentement.

--Que trouves-tu donc de si tentant dans le clotre? reprit-il.

--La paix!

--La paix! Mais, malheureux enfant, on a droit  la paix lorsqu'on a
travaill, quand on a pay sa dette  l'humanit, quand on est vieux,
bris, cass... Regarde-moi, Nikanor, j'aurai bientt soixante-dix ans,
et j'ai travers la Russie pour venir auprs de toi; est-ce que je
demande la paix, moi? Je suis prt encore  servir mon empereur et ma
patrie, et toi,  trente ans, tu rves le repos, le nant? Mais le
clotre, Nikanor, c'est l'avant-got du nant! C'est le Nirvana
chrtien, aussi absurde que l'autre, quand ce repos de mort n'a pas t
gagn par les souffrances!

--J'ai souffert, dit le jeune prtre en plissant.

--Toi? Oui! tu viens d'tre prouv... et ta peine est grande; mais il y
a d'autres souffrances, il y a des luttes... Tu ne les connais pas, mon
fils!

--Peut-tre! pensa Nikanor, mais il tint ses lvres closes.

--Si tu veux ton paradis d'extase, gagne-le! N'est-ce pas  peu prs ce
que tu as dit  Lydia lorsqu'elle aussi avait soif de cette ivresse de
repos sans l'avoir mrite...

--A Lydia? fit Nikanor... Pourquoi me parlez-vous d'elle,  prsent?

--Parce que les arguments que tu employais contre elle sont tous contre
toi aujourd'hui!

--Elle n'tait pas prpare; je le suis.

--Qu'en sais-tu? Ah! mon fils! pour pouvoir jurer qu'on renonce  tout,
il faut avoir approfondi bien des choses!

Les yeux du jeune prtre errrent au del de la fentre sur la fort
impntrable et noire, qui s'tendait derrire le village.

--Savez-vous, dit-il, ce que j'ai pens la nuit de la mort d'Agathe? Que
j'tais puni dans ma famille pour avoir touch  la famille... Vous
souvenez-vous qu'un jour,--il y a bien longtemps de cela!--j'ai tu un
ours?

--Je m'en souviens.

--Il y avait une femelle et deux petits. J'ai eu des remords ce jour-l,
et depuis...

--Bah! fit Batounine avec un certain malaise; un ours! Et il t'aurait
trangl si tu lui en avais laiss le temps!

--Peut-tre; mais j'ai touch  la famille ce jour-l. J'ai mal fait.
Les btes des airs et des bois sont nos frres et nos soeurs... C'est un
saint qui l'a dit, Franois d'Assise.

--Il n'tait pas orthodoxe! fit Batounine trs-ennuy.

Pour rien au monde il n'et avou  Nikanor que lui aussi avait song 
l'ours pendant qu'il traversait la fort.

--Laissons cela, reprit-il, ces dtails sont sans importance; ce qui
importe, c'est la dcision que tu vas prendre relativement  ton avenir.
Or, comme il n'est rien de plus difficile que de se dcider, je vais le
faire pour toi. Ds que tes affaires seront rgles avec l'archevch,
tu viendras avec moi  l'tranger, et tu y resteras le temps ncessaire
pour apprendre  voir clair au fond de toi-mme. Je te promets de ne pas
cherchera t'influencer; en change, tu me promettras de ne pas t'entter
si tu en venais  sentir que j'ai raison. Nous vivrons
trs-tranquillement; tu penses bien que les divertissements ne sont pas
trop de mon got, et je ne prtends point te contraindre  une existence
en dsaccord avec tes dsirs et tes habitudes; tu me donneras bien trois
ans?

--Trois ans! dit Nikanor, avec un peu d'apprhension.

--Crains-tu que ta vocation ne tienne pas si longtemps? Trois ans, au
bout desquels, si je vis encore, tu verras, mon cher fils, ce que te
conseilleront ton coeur et ta conscience: abandonner ton vieux pre et
lui laisser terminer sa vie tout seul.--Ce serait une terrible punition
de mon gosme; je l'ai mrite, mais de ta main elle serait vraiment
bien cruelle...

--Oh! mon pre! vous me faites beaucoup de chagrin! s'cria Nikanor.

--Ou bien alors attendre que la mort te dlivre de moi. Quand je ne
serai plus, tu pourras satisfaire ta passion pour la vie claustrale...
si tu l'as encore! conclut Batounine en dedans de lui-mme. Est-ce dit?

--Trois ans, c'est beaucoup.

--Tu hsites? tu n'es pas sr de ta vocation.

--Si fait! dit vivement le jeune prtre. J'y consens.

--Ah! je te remercie! fit Batounine en soupirant comme un homme allg
d'un fardeau. J'aurai eu au moins trois belles annes dans ma vie; et si
tu es vraiment l'homme bienfaisant que tu veux tre, mon fils, tu m'en
donneras encore quelques autres, autant que Dieu voudra m'en accorder
sur la terre; car c'est une belle charit, Nikanor, que la joie donne
aux vieillards! Ils ont souffert, eux, ils ont travaill! Ils ont droit
au repos! Et mon repos,  moi, dsormais, c'est de t'avoir  mon ct,
pour compagnon de route.

Un homme riche et puissant aplanit bien vite nombre de difficults o un
plus humble se rebuterait. Au commencement d'aot, Batounine et son fils
partirent pour Carlsbad, o le comte voulait faire une cure de trois
semaines.

A mesure que le clocher de Slava dcroissait derrire la fort, Nikanor
sentait son me  la fois plus mlancolique et plus libre; il lui
semblait que le fardeau de ses peines restait derrire lui; la tristesse
seule l'accompagnait, mais lgre, thre, toute en aspirations, comme
un oiseau qui n'aurait que des ailes.




                                 XIX


Une anne presque entire s'tait coule depuis que Nikanor avec son
pre avait quitt Slava.

Dans les premiers temps, l'existence lui avait sembl trs-difficile 
supporter; la routine de la vie religieuse, avec ses multiples devoirs,
lui avait manqu tout  coup, et comme un arbuste faible priv de son
tuteur il avait failli succomber. Aprs trois ou quatre mois de trouble
et de souffrance vague, il tait soudain tomb malade. Le comte l'avait
aussitt emmen  Vienne, o deux des mdecins les plus justement
illustres l'avaient soign avec beaucoup de zle et d'intrt.

Son mal tait mystrieux: c'tait plutt une dsorganisation de la vie
qu'une maladie relle; cela ressemblait plus  ce qu'on appelle le mal
du pays qu' toute autre chose.

Consult pour savoir s'il dsirait retourner en Russie, Nikanor avait
rpondu non; inquiet de le voir faire si peu de progrs vers la sant,
Batounine lui avait mme demand s'il ne lui plairait pas de faire une
retraite de quelques semaines dans un couvent; la rponse fut la mme.
Il ne souhaitait rien, ne demandait rien et s'affaissait tous les jours
davantage.

--Faites-le voyager, dit-on  Batounine; quelque chagrin cach sans
doute est cause du mal...

Le chagrin cach, c'tait le changement de vie et de milieu; c'tait
surtout le bouleversement d'un avenir qui avait paru assur; c'tait
peut-tre, plus encore que tout cela, le regret de ne pouvoir se retirer
ds lors au couvent pour toujours...

Et pourtant la ferveur de Nikanor n'tait plus la mme. La mort de sa
femme avec l'enfant qu'il n'avait jamais vu avait branl chez lui bien
des ides qui taient peut-tre simplement des instincts.

Jadis il avait aim Dieu par-dessus toute chose; maintenant il le
craignait. Il scrutait sa conscience avec un soin jaloux, recherchant
les moindres fautes qu'il avait pu commettre, comme si la dcouverte
d'un pch secret, ignor de lui-mme peut-tre, et pu rendre  son me
la paix qu'elle n'avait plus.

Tout  coup Batounine le vit renatre. L'air doux et rchauffant des
lacs d'Italie avait-il produit ce miracle? Ou bien tait-ce la dispense
obtenue par les soins du diplomate, qui donnait  celui qui n'tait plus
prtre, sans pouvoir cesser de l'tre, une dcharge provisoirement
complte de ses devoirs religieux?

Quelle qu'en ft la cause, le jeune homme reprit des forces, et la vie
sembla avoir pour lui un attrait nouveau. Au commencement de juillet il
arriva avec Batounine  Interlaken, cherchant un endroit frais pour y
passer les journes brlantes de l't.

La ville tait ce qu'elle est toujours en cette saison: le
_Vanity-Fair_, si bien dcrit par Thackeray. Le luxe des magasins, le
dploiement de bijouterie, les voitures amenant sans cesse des voyageurs
de tous les pays dans les grands htels, qu'on devine chers et pompeux
rien qu' les voir du dehors, tout cet excs de civilisation dplut ds
la premire minute aux nerfs dlicats de Nikanor.

--Allons-nous-en d'ici! dit-il  Batounine au bout d'une heure de
sjour.

--Je suis bien fch de te refuser quelque chose! lui rpondit le comte,
mais il faut que tu me fasses grce d'un jour ou deux. J'attends
quelqu'un que je dois absolument voir avant d'aller plus loin.

Nikanor se soumit de bonne grce; les heureuses gens qui ont le pouvoir
sur eux-mmes de s'absorber loin du monde extrieur sont  l'abri, pour
une bonne part au moins, de certaines perscutions sociales. Il
accompagna son pre  un concert de charit donn dans le jardin de leur
htel et suivi d'un feu d'artifice, sans entendre la musique et sans
voir la pyrotechnie.

--Tu as bien de la chance, dit Batounine, quand son fils lui rendit
compte de sa soire. Je voudrais bien possder le mme don! Ce serait
inestimable.

La chambre de Nikanor donnait sur la Jungfrau, ainsi que doit le faire
toute chambre respectable d'Interlaken. Le jeune homme s'assit  son
balcon pour y respirer l'air de la nuit, aprs les poussires du jour.

La lune se leva derrire les montagnes, et peu  peu, entre deux
collines prochaines, boises du haut en bas, se dessina, faible et doux
comme une apparition fantastique, le profil argent de la noble
montagne.

Presque indistincte d'abord, et puis de plus en plus relle, avec ses
ingalits sombres qui taient des gouffres et ses saillies lumineuses
qui taient des glaciers, la Jungfrau s'claira  mesure que le ciel
devenait plus noir, et sa merveilleuse beaut se fixa enfin, comme une
chose immuable, ternelle.

--O nature! murmura Nikanor en tendant les bras  la vision qui semblait
tout proche, nature admirable, jeune, immortelle, tu es vraie, tu es
toi, tu ne peux tromper... Immortelle, non, tu dois mourir; jeune,
hlas! si vieille! La ruine d'un monde disparu, froide, menteuse, faite
d'apparences, comme l'homme lui-mme... Tout n'est-il donc que mensonge
sur la terre?

Sans que sa foi chancelt, une voix secrte lui rchauffa le coeur.

--Qu'importe que ta beaut soit une apparence? dit-il  la vierge
immacule des montagnes; qu'importe que l'homme ait foul tes sommets et
que ton nom soit vain, et vaine la lumire qui t'enveloppe si doucement?
et qu'importe que tu sois vieille, fragile, perfide, pleine de piges et
de dangers? tu es belle, et je t'admire! Et je t'aime de me donner cette
joie de voir, de sentir et d'aimer ta beaut!

Ses bras tendus tombrent sur la rampe du balcon, pendant qu' demi
agenouill il restait en extase.

Pour la premire fois la beaut des choses, leur beaut intellectuelle
autant que matrielle, venait de pntrer son me.

Il avait cru aimer Agathe pour son charme et pour ses vertus; de quelque
faon qu'il l'et aime, cet amour n'avait point pntr au del de ses
sens. Une autre beaut venait de lui apparatre, celle de ce qu'on ne
peut ni toucher, ni respirer, vers laquelle on aspire ternellement, et
de qui le dsir imprissable est une des formes les plus nobles de
l'esprit humain.

Il resta l, sans souci des heures, absorb dans une contemplation
tendre et pleine de pripties intimes. Le ciel plit, la montagne
s'effaa, devint grise et terne; il ressentit alors du chagrin, comme si
on lui avait t quelque chose, et se leva pour ne plus voir cet objet
dcouronn.

Mais comme il se retournait pour la regarder une fois encore, avec le
regret de celui qui a perdu son rve, il la vit se colorer d'un rose
trs-ple, puis plus vif, et enfin resplendir d'une nuance ardente,
comme une des fournaises du paradis, o les anges doivent jeter l'encens
immortel.

--Oh! Dieu, s'cria-t-il en levant les bras au ciel, je salue ta
splendeur, dans ta gloire terrestre, comme au plus haut des cieux!

La montagne plissait, noye dans des teintes d'or; un instant elle
sembla trempe dans le soufre, sur l'azur clatant d'un ciel sans
nuages; puis elle s'claira tout  coup et resta d'un blanc blouissant,
implacable, triomphal, dans sa robe de neige.

Batounine sortit de la chambre voisine, car il ne dormait gure le
matin, et trouva Nikanor sur le balcon.

--Dj? lui dit-il. Mais... tu ne t'es pas couch?

--Je n'ai pas pu, rpondit le jeune homme; c'est trop beau. Voyez cela!

--Alors, va dormir au moins quelques heures. La fte recommencera
demain; et peut-tre cela va-t-il te rconcilier avec la foire aux
vanits!

Nikanor se jeta sur son lit, et s'endormit dans une sorte d'apaisement
dlicieux.

Quand il s'veilla, il fut tout honteux de se voir si prs de midi.
Aprs avoir  la hte fait sa toilette, il frappa  la porte du comte.
Personne ne rpondit; entendant des voix dans le jardin, il se pencha
par-dessus le balcon... Batounine causait avec quelqu'un dans un bosquet
que l'oeil ne pouvait atteindre  travers une rampe paisse de glycines
 leur seconde floraison. Contrari d'avoir retard par son sommeil le
djeuner de son pre, il descendit et se dirigea du ct o il l'avait
entendu parler.

C'tait sous une arcade de platanes touffus; des plantes grimpantes
formaient un cran de verdure qui garantissait les causeurs de trois
cts. Nikanor contourna l'cran et aperut Batounine en compagnie de
deux dames.

Comme il levait son chapeau pour les saluer, il reconnut madame Kdrof
et Lydia.

--H! c'est une surprise, lui dit Batounine en riant. Tu ne t'y
attendais pas?

--Non, en vrit, rpondit Nikanor.

--Si je te l'avais dit, sauvage, tu m'aurais demand  t'en aller;
maintenant, tu es pris; ces dames veulent bien agrer notre compagnie
pour achever l't ensemble.

Il continua de parler, pendant qu'on apportait le djeuner.

Lydia ne pouvait s'empcher de regarder Nikanor  tout instant,
quoiqu'elle s'en dfendit de son mieux.

Ce beau garon bien pris, lgant dans sa taille et dans ses mouvements,
dans son vtement complet de laine bleu fonc,  la barbe courte et
frise, aux cheveux bien taills, tait-il le pre Nikanor qu'elle avait
eu jadis pour matre et pour conseiller?

Dpouill de ses amples robes de soie, de la croix d'or qu'elle avait
autrefois touche de ses lvres, Nikanor n'tait plus qu'un jeune homme;
le prtre avait  jamais disparu. Telle est la puissance du costume, tel
est le despotisme de l'habitude, que jamais plus la comtesse Praxnief
ne pourrait voir en lui le guide spirituel dont les avis avaient t la
rgle de sa conduite.

--Il est trs-bien comme cela, Nikanor! dit madame Kdrof en lui
souriant. J'espre qu' prsent vous allez rester dans le monde?

--Cela, plus tard, interrompit Batounine. Actuellement, il s'agit de
djeuner.

On djeuna gaiement. Le soleil riait dans l'eau des carafes,  travers
les trous du feuillage; la nappe tait seme de taches couleur d'ambre,
qui jouaient et changeaient de place avec les caprices du vent lger.
Lydia avait quitt ses habits de veuve; dans sa robe bleu de lin, elle
paraissait  peine avoir dix-huit ans; ses cheveux clairs, plus soyeux
et plus rebelles que jamais, enfouissaient son visage charmant au fond
d'une aurole que les rayons gars poudraient d'or  de certains
moments.

Nikanor, encore mal revenu de son extase de la nuit, vivait comme dans
un rve. tait-ce la Jungfrau dont il apercevait le sommet, entre deux
troncs de platanes? tait-ce Lydia qu'il avait prs de lui, et qui
venait de lui demander un morceau de pain? Il avait des rayons dors,
des glaciers et des clairs de lune plein les yeux; le clair de lune
ressemblait  la robe de Lydia, et ses cheveux taient des rayons quand
le soleil les traversait.

--Tu ne sais pas, Lydia, dit Batounine  sa nice, cette nuit Nikanor
est tomb amoureux... amoureux de la Jungfrau!

--Oh! monsieur! fit le jeune homme, revenant  son langage d'autrefois,
auquel il avait renonc depuis un an, mais qu'il croyait devoir
reprendre devant madame Kdrof et sa fille.

Lydia rougit.

--Mon cousin, dit-elle en appuyant sur ce mot, ce n'est pas un crime
d'tre amoureux de la Jungfrau, je l'espre du moins, car je suis dans
le mme cas. Seulement, moi, cela remonte  l'anne dernire.

Elle et voulu rappeler les dernires paroles, mais il tait trop tard;
Nikanor avait lgrement pli au souvenir de l'anne prcdente, si
cruelle pour lui. Elle continua, essayant de rparer sa maladresse.

--Je suis reste ici dix jours, suppliant ma mre tous les soirs de me
donner encore douze heures. Il n'y avait plus moyen de m'emmener...
Heureusement la lune a dcru, et quand il n'y a plus eu de lune du tout,
j'ai consenti  m'en aller, car c'est particulirement la nuit que la
montagne me fascinait.

Elle parlait avec une grce exquise, que Nikanor ne lui avait jamais
connue. Autrefois, en sa prsence, elle tait sage et comme recueillie;
maintenant elle se montrait telle que dans le monde, avec une gaiet
innocente, presque enfantine, dont sa mre tait merveille.

--Comme elle est bien maintenant! dit Batounine  sa soeur lorsqu'il se
trouva plus tard seul avec elle.

--Ton fils aussi me semble trs-bien portant.

--Lui! il y a toujours quelque chose que je ne comprends pas... Ce n'est
pas naturel de passer une nuit entire  regarder une montagne...

--Bah! les nuits sont courtes en cette saison! dit philosophiquement
madame Kdrof. Enfin, si nos enfants vont bien, c'est tout ce que nous
pouvons souhaiter de mieux, n'est-ce pas?

--Nos enfants! rpta Batounine en souriant. Tu ne m'en veux pas d'avoir
jet un grand fils comme cela  la traverse de la fortune des tiens?

--Mon cher frre, quand tu m'as crit  ce sujet, il y avait quinze ou
vingt ans que je savais  quoi m'en tenir. Ton secret tait vent, tu
peux m'en croire! Je n'ai pu que me rjouir pour toi, en apprenant que
tu avais pour ta vieillesse une si agrable compagnie. Et pour moi-mme
j'approuve fort ton ide de nous runir cet t: Lydia est encore un peu
jeune pour aller tout  fait seule, et je ne suis pas toujours ingambe.
La prsence d'un grand frre comme Nikanor, et un homme d'une si grande
valeur! sera pour elle  la fois un maintien et une sauvegarde. Tu sais
qu'il n'est pas pope du tout, ton veuf! Il a l'air d'un grand seigneur!
Et maintenant qu'il est fait comme tout le monde, il te ressemble
prodigieusement.

Batounine se redressa d'un petit air fat qui fit sourire sa soeur. Au
fond, il tait radieux. Le prsent lui appartenait. Quant  l'avenir, on
verrait! C'tait encore si loin!




                                  XX


La grande calche de poste qui conduisait les voyageurs traversa la
petite ville de Brienz dans toute la longueur de son unique rue et
s'engagea sur les lacets qui mnent au sommet du Brnig. Le projet de
Batounine tait de se rendre  Lucerne en passant par les dfils
pittoresques de la clbre montagne, et ensuite de chercher sur le lac
des Quatre-Cantons un endroit aimable et tranquille pour y jouir du
repos en famille.

Madame Kdrof et son frre occupaient le fond de la calche, Nikanor et
Lydia taient en face d'eux, confortablement appuys et prts  savourer
le plaisir d'un tel voyage.

Lydia s'amusait de tout; les jolis chalets de Brienz, pars aux flancs
du coteau, dont les fentres et les balcons dbordent de fleurs
brillantes, la couleur dlicieuse du lac troit et profond, la muraille
de rochers, strie de ci de l par le filet argentin d'une cascade
lointaine, tout tait pour elle matire  de joyeux tonnements.

--Tu dcouvres la Suisse! lui disait son oncle en riant.

Nikanor partageait les mmes enchantements, mais sa jouissance tait
plus rserve et plus silencieuse; celle de Lydia ressemblait au rveil
des ruisseaux emprisonns sous les glaces de l'hiver; le contentement du
jeune homme tait noble et profond comme le cours des grands fleuves.

Avec l'arrive des deux femmes, une certaine stabilit s'tait
introduite dans l'existence un peu errante de Batounine. Il vivait 
l'ordinaire sans projets, avec cette mobilit particulire aux Russes
qu'une situation officielle a retenus souvent pour de longs intervalles
dans un lieu qui ne leur plaisait qu' demi; maintenant, pour deux ou
trois mois au moins, Nikanor tait certain de voir les mmes visages et
de partager le mme toit.

C'tait un soulagement pour lui; aprs la vie monotone et troite de
Slava, aprs le recueillement intrieur de dix annes de retraite, le
papillotage incessant de sa nouvelle existence avait certainement
contribu pour beaucoup au mal mystrieux du jeune homme, mal qui
n'tait peut-tre que la fatigue de vivre.

Il se dlassait  contempler la nature, depuis si peu de temps rvle 
ses yeux.

On se figure aisment que tout le monde voit les merveilles dont nous
sommes entours; bien peu au contraire savent comprendre ce qu'il y a de
beau dans un profil de montagne, dans le dessin d'un lac.

La couleur des couchers de soleil et des levers de lune est mieux faite
pour impressionner; mais le dessin dans la nature n'est gure accessible
 un plus grand nombre que le dessin dans l'art.

Le tout s'tait rvl au jeune homme d'un seul coup, avec une intensit
qui quivalait  celle d'une premire passion. Batounine avait dit que
Nikanor tait tomb amoureux de la Jungfrau; c'tait l'amour de la
nature qui venait d'entrer dans son me.

Au haut d'une monte, avant d'en recommencer une autre, le cocher arrta
ses chevaux sur un palier pour les laisser souffler; montrant un sentier
qui grimpait  travers les sapins:

--On va trs-vite au haut par l, dit-il, quand on ne craint pas de
marcher pendant un quart d'heure, et il y a une belle vue.

Lydia fit un mouvement, puis se tournant vers Nikanor:

--Mon cousin, dit-elle, si nous allions voir cela? Nous retrouverions la
voiture en haut.

Elle tait dj sur la route; le jeune homme la suivit.

Le cocher remonta sur son sige, et indiquant le sommet du bout de son
fouet:

--Nous n'y serons pas avant trois quarts d'heure, dit-il; vous trouverez
un banc pour vous asseoir. Il n'y a pas de danger de se perdre: attendez
seulement de voir la voiture.

Les chevaux au pied sr taient dj loin, de leur pas allong. La
calche disparut au dtour de la rampe, et les jeunes gens se trouvrent
seuls sur la route.

--Allons! dit Lydia.

Le monde lui paraissait soudain trs-grand, et la solitude trs-vaste.

Ils commencrent  gravir le coteau d'une allure trop rapide, comme on
le fait invitablement, et, au bout de cent pas, s'arrtrent
essouffls. La route tait dj fort au-dessous d'eux;  travers une;
chappe, ils aperurent l'quipage qui avanait lentement.

--Il fait bon ici, dit la jeune femme en s'appuyant sur son ombrelle.

Elle tait toute rose de l'effort qu'elle venait de faire et souriait en
dcouvrant ses dents blanches. En rponse, Nikanor ne put s'empcher de
lui sourire.

--Alerte, cousin! dit-elle, ce serait par trop ridicule de les laisser
arriver avant nous!

Elle reprit sa marche en avant dans le sentier! qui dessinait ses
zigzags capricieux entre les roches  fleur de terre, tout tapiss
d'aiguilles de sapin d'un rouge ardent.

Parfois, le chemin se bifurquait dans le taillis clair-sem, pour
reprendre bientt, un peu plus large.

Nikanor s'cartait volontiers; Lydia voyait  quelque distance sa haute
taille penche pour monter; arriv avant elle, il l'attendait en haut,
et quand elle l'avait rejoint, il reprenait sa place  son ct, un peu
en arrire, sans lui parler.

L'ombre des grands fayards dansait sur le sol jonch de feuilles mortes;
le vent, dans les cimes, chuchotait une petite chanson; de temps en
temps, ils rencontraient une source, un filet d'eau qui tombait de
pierre en pierre avec un petit bruit musical. Ces eaux chantantes sont
la joie de la Suisse; quelque part qu'il s'arrte,  l'ombre, le
voyageur, ds qu'il n'est plus occup du bruit de ses pas, a l'oreille
charme par le murmure de l'eau sur ces cailloux.  mesure qu'ils
montaient, leur respiration devenait plus haletante; ils mettaient
pourtant une sorte d'amour-propre  ne point ralentir leur marche;
enfin, la vote verte de la fort s'ouvrit devant eux sur une large
chappe de ciel; et comme ils posaient le pied sur la plate-forme qui
couronne le Brnig, ils aperurent, bien au-dessous d'eux, les lacs et
les plaines, du ct de Lucerne.

--Ah! fit Lydia en s'asseyant avec dlices sur le banc promis.

Nikanor s'avana jusqu'au bord de la pente et aperut la calche encore
trs-loin, spare du but par trois ou quatre lacets, qui montait d'une
allure somnolente. Le cocher marchait auprs de ses chevaux; madame
Kdrof et son frre semblaient plongs dans un paisible sommeil; le
soleil de juillet rpandait sur la route une pluie impitoyable de rayons
d'or.

--Eh bien? dit la jeune femme en voyant Nikanor se rapprocher d'elle.

--Ils sont trs-loin; ils en ont pour une demi-heure peut-tre.

--Alors, asseyez-vous l et causons. Savez-vous, mon cousin, que je n'ai
pas encore eu l'occasion de vous dire un mot, depuis...

Elle s'arrta: depuis qu'elle tait devenue veuve, allait-elle dire;
mais tout souvenir de cette poque lui tait devenu pnible, et elle
n'en parlait que le moins possible.

--Depuis des temps trs-reculs, reprit-elle avec un joli sourire de
femme du monde habitue  sauver les difficults.

--La vie ne nous a pargns ni l'un ni l'autre, dit Nikanor en regardant
devant lui.

Elle garda le silence; sur ce point, elle n'tait peut-tre pas d'accord
avec la pense de son cousin. Si elle l'avait os, elle et avou que la
vie avait t clmente pour elle, prcisment le jour o elle s'tait
trouve veuve; mais le moyen de dire une chose pareille  son grave
professeur! Cependant, elle prouvait un tel besoin de franchise qu'elle
hasarda une demi-confidence.

--Pour vous, surtout, cousin... Pour moi, Dieu fait bien ce qu'il fait;
sans doute il a pens qu'en obissante ma famille j'avais atteint la
limite de mes forces, puisqu'il n'a pas voulu prolonger mon preuve!

Nikanor la regarda, surpris; elle rougit un peu, mais continua:

--Le temps le plus heureux de ma vie est assurment le temps prsent;
vous souvenez-vous que vous m'avez dit: Le rle de la femme est d'tre
pouse et mre? Je ne suis plus l'une, je ne serai jamais l'autre, et
pourtant je suis satisfaite! Voyez, est-il rien de plus doux que de
vivre ainsi, entre le ciel bleu et la terre fconde, avec des gens qu'on
aime?...

--Pourquoi dites-vous que vous ne serez point mre? interrompit Nikanor;
vous pouvez vous remarier!

Elle enfona le bout de son ombrelle dans le terreau sablonneux.

--Non! dit-elle d'un ton bien dcid..

--Pourtant... fit Nikanor.

Elle l'arrta d'un mouvement de la main aussi lger que le coup d'aile
d'un oiseau.

--Vous tes venu une fois tout exprs de Slava pour me donner des
conseils, dit-elle avec un demi-sourire; ce fut un grand acte de
dvouement du votre part, et je ne l'ai pas oubli; mais, mon cousin,
vous n'tes plus le pre Nikanor, et je n'ai plus besoin de vous
obir...

--Je ne le suis plus, mais je le serai encore, dit-il, avec une nuance
de mlancolie dont il et t bien surpris s'il en avait eu conscience.

Elle fit un petit geste qui signifiait: Ce n'est pas sr! mais elle ne
rpondit pas  sa phrase.

--Je ne vous obirai plus, mon cousin, reprit-elle avec une malice
enfantine qui la rendait irrsistible,  moins que vous ne me dfendiez
de me remarier, auquel cas vous trouverez en moi la pupille la plus
soumise.

--C'est bon pour nous autres, dit Nikanor, de ne pas se remarier; mais
les gens du monde n'ont pas les mmes raisons pour vivre seuls... Dieu
n'interdit pas d'aimer...

Le son de sa voix lui sembla tout  coup rsonner trangement  ses
oreilles. tait-ce lui qui venait de prononcer ce mot: Aimer!

--Aimer n'est pas toujours la mme chose que de se marier, rpliqua la
jeune femme.

Ils restrent silencieux, comme il arrive souvent lorsque entre coeurs
honntes et esprits droits se trouve voque tout  coup la grande image
de l'amour. Ils avaient presque peur d'avoir parl de cet absent,
parfois si prs, alors qu'on le croit bien loin.

--Vous m'avez loigne du clotre, reprit Lydia en baissant la voix; je
ne puis vous en blmer aujourd'hui.

--Vous aimez le monde?

--J'aime la vie! rpliqua-t-elle avec un accent passionn qui alla au
coeur du jeune homme. J'aime la vie, le soleil, ce beau ciel, ce
paysage, et tant d'autres! J'aime la musique, la posie; j'aime ma
jeunesse... et j'aime la Jungfrau! ajouta-t-elle avec un regard de ct
accompagn d'un sourire aussitt rprim. Autrefois je ne savais rien de
ces choses; je vous remercie de m'avoir force  prendre le temps de les
connatre; vous m'avez ainsi donn des joies infinies!

--Les autres viendront en leur temps pour complter votre vie, dit
Nikanor avec une tristesse affreuse.

--Les autres? L'amour, voulez-vous dire?

Elle avait pris tout  coup une assurance extraordinaire; au-dessous
d'eux, sur la route, on entendait le pas cadenc des chevaux; les
moindres sons montaient dans l'air pur avec une nettet surprenante.

--L'amour?... Ce que mon mari appelait de ce nom m'est aussi tranger
que les cailloux de ce chemin. Ce que j'appelais ainsi,--je l'avais
donn  Dieu, qui n'en a pas voulu... Ce que je devine, ce que je
voudrais, je le garde pour moi-mme, dans le secret de mon coeur, pour
ne l'en laisser jamais sortir. Cela ne vaut-il pas mieux que de le
profaner en le laissant traner  terre?

--Si vous aimez quelqu'un... commena Nikanor, s'enfonant de plus en
plus dans une tristesse insondable, injustifiable, qui l'crasait comme
la masse molle d'un boulement.

--Pourquoi supposez-vous que j'aime quelqu'un! rpliqua-t-elle avec une
ombre de hauteur. J'ai rv quelque chose plus grand que la terre et le
ciel tout ensemble; tellement au-dessus de tout, que le reste
s'vanouissait auprs. C'tait fait avec de la vnration, de la foi, de
la tendresse; une soumission absolue, une admiration sans bornes, un
dtachement de soi qui ne laissait plus de place  une pense
personnelle. Cela est bien diffrent de ce qu'on appelle l'amour et ne
peut s'appliquer  personne, n'est-il pas vrai? S'il y avait un tre
humain qui mritt-cela, il serait tellement prs de la perfection qu'on
ne pourrait point, qu'on ne devrait pas le lui dire; car s'il le savait,
il ne serait plus ce qui fait qu'on l'aime. J'ai rv cela, rve
chimrique, vous le voyez; et mon idal n'est probablement pas de ce
monde...

Elle lut dans les yeux de Nikanor le nom sacr qu'il allait prononcer.

--Non, pas Dieu! dit-elle. Vous m'avez rendue  la terre, j'appartiens 
la terre!

--Et si vous ne rencontrez jamais celui...?

Elle se leva et fit un geste plein d'ampleur.

--J'ai tout cela! dit-elle en montrant le ciel et les montagnes, tout
cela pour me consoler!... et votre amiti, mon cousin?

Un besoin de tendresse infini, douloureux comme une blessure mal panse,
dchira le coeur de Nikanor. Elle tait heureuse dans son rve idal, et
lui...

Il voulut remonter  son divin consolateur et ne put. La terre l'avait
repris, lui aussi; il appartenait  la terre... Mais ne lui avait-il pas
toujours appartenu!

Il songea  Agathe, qui l'avait tant aim, et pour la premire fois il
eut la notion complte de ce qu'elle avait d souffrir. La mme soif
d'affection et des preuves visibles de cette affection le tourmentait
aujourd'hui. Il comprit pourquoi tant de fois elle tait venue poser sa
tte sur la poitrine de son mari avec un geste d'enfant attriste.

Des larmes montrent  ses yeux au souvenir de la morte, et elles y
restrent par piti pour lui-mme, en ce moment si esseul. Il et voulu
que Lydia lui tendit la main, amicalement, comme elle l'avait fait
souvent; il la regarda, esprant qu'elle allait le faire... Les yeux
perdus au loin, elle semblait l'avoir oubli...

Un claquement de fouet la tira de sa rverie.

--Dj? dit-elle en courant sur la route.

L'instant d'aprs ils descendaient vers les rives riantes des lacs. Mais
ils ne se parlrent plus ce jour-l...




                                  XXI


--Nikanor ne parle plus du tout de couvent, dit un jour Batounine  sa
soeur.

--Tant mieux, reprit la bonne me, en dployant les cartes pour faire
une patience.

Polyxne les regarda tous les deux, se dirigea vers le piano et commena
une valse de Strauss, puis s'arrta brusquement et fit tourner son
tabouret. Elle tait venue pour quatre petites semaines, disait-elle,
au milieu de septembre, pendant que son mari faisait une tourne
d'inspection en Russie, et devait s'en retourner avec sa mre et sa
soeur.

--Eh bien? fit Batounine en regardant sa nice.

--Rien, mon oncle! J'ai voulu clbrer par un peu de musique les
dispositions mondaines du cousin Nikanor, mais la chose ne mritait pas
plus de valse que je n'en ai jou. C'est fini.

Elle se leva et ferma le piano.

--Quelle drle de fille j'ai l! dit madame Kdrof en riant. Je la
connais depuis...

--Chut, maman, on ne parle jamais de l'ge d'une dame!

--Depuis assez longtemps, reprit docilement sa mre, et elle trouve
encore moyen de me surprendre!

--Oh! rpliqua Polyxne, si nous n'tions point  Lucerne, mais
seulement en pays civilis, je vous surprendrais sans doute bien
davantage! Mais que voulez-vous qu'on fasse ici? Ce n'est point une
patrie, c'est une gare! Vous y tes arrivs en venant d'Interlaken, vous
vous y retrouvez aprs avoir pass l't sur une foule de lacs plus
pittoresques les uns que les autres... Et vous avez l'intention d'y
rester?

--Ne t'impatiente pas, fit Batounine avec beaucoup de sang-froid; nous y
resterons jusqu' ce que nous ayons dcid de nos actions ultrieures.
Autant se dcider ici qu'ailleurs.

--Je veux bien, moi! dit Polyxne rsigne. Si seulement il y avait
moins de courants d'air! Mais, dans les gares, c'est toujours comme a!
Nous disions donc que Nikanor... O est-il?

--Il se promne.

--Et ma soeur?

--Elle a la migraine.

--Fort bien. Nous disions que Nikanor n'affiche plus de vellits
monastiques! a ne m'tonne pas. Eh bien, qu'est-ce que vous allez en
faire,  prsent qu'il est  point?

--Ce qu'il voudra. Il a du got pour les tudes historiques et peut
devenir un thologien trs-distingu.

--Et il reprendra ses robes de prtre?

--Pourquoi?

--Je l'aime mieux en veston, mais c'est une affaire de got.
Franchement, mon oncle,  votre place je ne l'affublerais plus de ces
machines-l.

--Pourtant, quand nous rentrerons en Russie...

--Je ne rentrerais pas en Russie.

--Et pourquoi, madame ma nice?

Polyxne ne rpondit pas. Aprs un silence:

--Savez-vous ce que je ferais, moi, dit-elle, si j'tais vous? Je
tcherais de le remarier.

Madame Kdrof fut tellement bouleverse de cette proposition qu'elle en
laissa choir ses cartes. Batounine avait lev la tte et regardait
attentivement la discoureuse.

--Tu voudrais qu'il se remarit? s'cria madame Kdrof. Mais alors il
sortirait du clerg!

--Certainement, ma mre.

--Mais a ne s'est jamais vu!

--a s'est vu, mais peu, j'en conviens; cependant c'est arriv.

--O serait l'avantage? insista madame Kdrof. Un prtre remari, ce
n'est plus ni chair ni poisson...

--Oh! maman, quelle comparaison de carme! L'avantage pour vous et pour
moi serait nul, mais pour lui,--cela lui rendrait une femme et lui
procurerait vraisemblablement des enfants,--ce ne serait dj pas si
bte.

Batounine prit la parole.

--Elle a, parbleu, raison! dit-il. Mais Nikanor voudra-t-il? Voil la
question.

--Et tes ambitions? dit madame Kdrof  son frre. Tu voulais en faire
un prdicateur, un nouveau Pre de l'glise...

--L'glise n'a point besoin de lui, interrompit Polyxne tourdiment;
elle en a d'autres. Laissez donc ce garon tre heureux. On dirait
vraiment que c'est une victime lue, et que s'il n'est point le plus
infortun des hommes, il manque  tous ses devoirs. Que diriez-vous d'un
berger qui enverrait ses agneaux se faire couper des ctelettes? Sauf
votre respect, mon oncle, et vous, maman, c'est ce qu'on a jusqu'ici
essay de faire pour ce pauvre Nikanor. Enfin, par bonheur, je l'ai pris
sous ma protection... Et puis...

--Et puis quoi? demanda Batounine, toujours trs-attentif. Il avait
appris  ne rien laisser tomber de ce que disait Polyxne, si 'avise
sous son apparente lgret.

--a, c'est mon affaire, mon oncle, excusez mon silence! comme on dit
dans les tragdies. Enfin, c'est une ide  moi, de le voir remari. Et
le plus tt possible, s'il vous plat!

--Tu en parles bien  ton aise! dit madame Kdrof. Et s'il allait ne pas
vouloir?

Polyxne devint trs-srieuse.

--a n'a rien d'invraisemblable, dit-elle. Aussi, ne lui en soufflez
mot. Mais ds que nous serons parties, faites-lui voir des femmes
charmantes, veuves ou demoiselles... Quand partons-nous, maman?

--C'est une perscution! dit madame Kdrof en rajustant son pince-nez.
Voil trois semaines que tu es avec nous, et tu me l'as bien demand dix
fois. Est-ce ton mari qui te tient au coeur  ce point?

--H! h! fit Polyxne, je m'y suis attache,  ce pauvre gnral.
Positivement, je m'ennuie quand je reste longtemps sans le voir; mais ce
n'est pas pour trois semaines... Mettons, si vous voulez, que j'ai le
mal du pays. Enfin, quand partons-nous?

--La semaine prochaine.

--Soit.

Polyxne ne fit plus d'allusions ni  leur prochain dpart, ni au
mariage de Nikanor; sa gaiet bizarre, qui s'en prenait tour  tour aux
uns et aux autres, pour les taquiner, respectait toujours le jeune
homme; elle vitait mme de parler de lui avec Lydia, qui n'observait
pas la mme rserve.

--Je ne sais comment nous nous y prendrons pour passer l'hiver sans lui!
dit la jeune femme un jour.

Polyxne ne rpondit pas.

--Il nous est devenu si ncessaire! reprit-elle; vraiment, mon oncle
devrait rentrer avec lui  Ptersbourg. Il ne pense plus au clotre...

--Il te l'a dit? fit Polyxne.

--Oui; nous en avons caus trs-srieusement cet t; il a des ides si
nobles et si larges! C'est tonnant comme il a chang vite! Ce n'est
plus du tout l'ancien Nikanor.

--Le pre Nikanor, veux-tu dire?

Une expression pnible passa sur le visage de Lydia, et elle se dtourna
un peu.

--C'est un homme minent, reprit-elle, et ce serait grand dommage que
tant de talent ft perdu pour le monde!

--Sans doute, rpliqua ngligemment sa soeur en terminant ainsi la
conversation.

La semaine passa rapidement; deux ou trois jours seulement restaient
avant le dpart; une dernire excursion fut dcide autour du lac des
Quatre-Cantons.

La beaut exceptionnelle de cette arrire-saison prtait un charme
incomparable aux bois roussis par l'automne; l'air opalis parles
brouillards lgers revtait les objets d'une apparence fantastique, et
les journes trop courtes, abrges encore par l'ombre des montagnes
tombant sur le lac, semblaient autant de trsors drobs au destin.

Cette promenade, aimable et charmante pour tous, fut une sorte
d'enivrement pour Lydia. On et dit qu'elle laissait un peu de son me 
chacun des lieux qu'elle avait admirs durant les belles journes de
l't, afin de l'y retrouver l'anne suivante. Elle parlait de ce retour
comme d'une chose absolument certaine.

--Nous irons l, disait-elle  Nikanor, assis prs d'elle sur le banc de
bois, pendant que le bateau suivait sa route accoutume le long de ces
rivages enchants; nous retournerons  cette source, vous savez?

Il coutait sans mot dire, souriant quelquefois, l'me baigne dans une
sorte de lumire douce et laiteuse comme celle qui environnait les
objets; l'an prochain n'tait pour lui ni prs ni loin, l'heure
prochaine n'existait pas; la minute prsente suffisait  sa flicit.

C'est l, sur ces routes, o les arbres chargs de fruits viennent
s'tendre jusque sous votre main, avec la dfense absolue d'y toucher
autrement que des yeux; c'est  l'ombre des forts pleines de
cascatelles, sous les rochers abrupts, en face des neiges ternelles,
qu'il avait laiss s'endormir son me dans une langueur dlicieuse.

Il avait dpos l le fardeau de la vie et ne savait plus s'il devait
jamais le reprendre. Son existence passe s'tait enfuie de lui, comme
les dernires gouttes d'une source dsormais tarie; Slava, ses devoirs,
son ministre sacr, le tombeau d'Agathe, ses esprances dues, tout
cela avait t, certainement, mais dans une vie antrieure; il lui
semblait que tout cela s'tait pass, jadis, trs-longtemps auparavant,
avant mme qu'il ft n!

Depuis, qu'tait-il arriv? Il ne savait. Ses souvenirs, rejets au loin
par sa maladie, ne voulaient pas remonter plus haut que son sjour 
Interlaken. Il tait devenu un autre homme, plus heureux, du jour o il
avait aim la Jungfrau.

Ensuite, sa vie s'tait seme dans ces bois; au sommet du Brnig, il
avait laiss sa mlancolie; la tristesse intense qu'il avait prouve l
et le besoin d'affection inassouvie qui l'avait dvor ne l'avaient
point suivi dans ces heureuses valles; toute l'pret de son caractre
s'tait fondue en une douceur exquise qu'il ne cherchait point 
pntrer.

Rien d'amer ne s'y mlait... Ne devait-il pas revenir l l'an prochain?
Entre l'heure prsente et l'anne  venir, il ne voyait rien qu'un
espace gris, indistinct, trs-vaste  prsent, mais qui se rtrcirait
chaque jour.

Le soleil se cacha derrire les montagnes bien avant que le trajet du
retour ft accompli. Le bateau voguait dans l'ombre, clair seulement
par ses fanaux; madame Kdrof et Batounine taient descendus au salon,
pour prendre du th. Nikanor et Lydia avaient refus de les suivre; ils
restaient sur le pont,  la place qu'ils avaient occupe tout le jour,
loigns l'un de l'autre de quelques pouces, mais assez pour que leurs
vtements n'eussent aucun contact.  quelques pas de l, Polyxne,
assise dans l'ombre, les regardait attentivement: ils ne s'en
apercevaient pas.

Leurs regards suivaient sur le ciel bleu les dcoupures noires des
montagnes qui semblaient tomber dans le lac tout d'une pice, d'une
seule coule.

Le bateau, en touchant le port, les tira d'une sorte de sommeil;
blouis, chancelants, ils rentrrent  l'htel avec un peu de la
mauvaise humeur qu'ont les petits enfants quand on les rveille.

Au moment o ils quittaient la table, aprs souper, Batounine se frappa
le front.

--tourdi! fit-il, j'ai oubli de faire viser vos passe-ports  Berne!
Il faut que j'y aille demain.

--Ne puis-je t'pargner cette corve? demanda madame Kdrof.

--Tu as bien assez de chemin de fer devant toi pour ne point y ajouter
cette ennuyeuse journe, ma soeur! Polyxne, veux-tu y venir avec moi?

La jeune femme regarda son oncle et, sans ouvrir la bouche, lui montra
le groupe que formaient prs du piano Lydia et Nikanor.

Que se disaient-ils? Trs-peu de chose! Mais ce qu'ils disaient leur
importait si peu! C'tait dans l'attitude confiante, dans la tendresse
de la voix, dans la caresse innocente du regard, la rvlation du plus
beau pome d'amour.

--C'est Lydia qu'il faut emmener demain, mon oncle, dit Polyxne d'une
voix brve. Et nous, maman, nous partirons aprs-demain, sans rmission.

Batounine regardait les jeunes gens, stupfait, boulevers de n'avoir
pas vu plus tt, de n'avoir pas devin, suppos, craint... pris au pige
comme un enfant, faute d'avoir pens  cette chose si simple: que ces
deux tres s'aimaient aujourd'hui, aprs s'tre aims toute leur vie!

Une de ces visions du cerveau, si nettes dans les grandes commotions,
lui montra tout  coup Nikanor refusant d'entendre Lydia jadis, puis la
soumission subite de celle-ci  l'ordre de se marier sorti de cette
bouche si chre, le refus de se remarier ensuite. Le diplomate embrassa
d'un coup d'oeil la vie de sa nice, celle de Nikanor, et reconnut qu'en
les runissant il avait fait une oeuvre de folie.

--Mais aussi, pensa-t-il, qui pouvait croire? Oui, le caractre sacr de
Nikanor l'avait protg contre les penses profanes; mais en faisant
tous ses efforts pour dtruire ce caractre, Batounine avait ramen son
fils au niveau des autres hommes.

--Ils s'aiment! dit-il tout bas. C'tait fatal! Madame Kdrof n'avait
pas compris, Polyxne mit un doigt sur sa bouche. S'il le fallait, plus
tard, elle expliquerait  sa mre ce qui, dans l'esprit de la bonne
dame, serait simplement une monstruosit.

--Aprs tout, dit Batounine, toujours  voix basse, pourquoi pas?

Polyxne le saisit par le bras et le serra  le faire crier.

--Mon oncle, dit-elle, ils sont cousins, et c'est; vous qui l'avez dit!
La loi religieuse les spare autant que s'ils taient frre et soeur!

Batounine laissa tomber  ses cts ses mains glaces par l'angoisse.

--Lydia, dit  voix haute Polyxne, mon oncle te prie d'aller avec lui
demain  Berne.

--Volontiers, rpondit la jeune femme en tournant vers eux son charmant
visage noy dans une extase immatrielle.

Batounine s'assit et les regarda tous deux avec; l'impression qu'il
avait commis un crime.




                                  XXII


La journe du lendemain fut pluvieuse et froide. Ds le matin, Batounine
tait parti avec Lydia, aprs un djeuner htif auquel personne de la
famille n'avait assist.

Vers onze heures, Polyxne, sa nice et Nikanor se trouvrent runis 
table; la salle  manger tait glace, d'aigres vents coulis se
glissaient par foutes les fentes. Madame Kdrof, trs-frileuse, se fit
donner une boule d'eau chaude, posa un chle sur ses paules et parvint
 crer ainsi autour d'elle une atmosphre moins hivernale.

--Vous vous figurez, maman, parce que vous avez bien chaud, que nous ne
gelons pas, nous autres? Mais c'est une grande erreur, dit Polyxne.
Nous sommes transis, n'est-ce pas, Nikanor?

Elle avait supprim, ds son arrive, toute appellation crmonieuse.

--Il fait froid, oui, dit-il distraitement; sa pense tait ailleurs.

--Ah! reprit madame Kdrof, on ne sait se chauffer qu'en Russie. J'ai eu
froid toute ma vie dans les pays chauds.

--Voyons, maman, pour tre quitable, ajoutez au moins que c'tait
pendant l'hiver, sans quoi vous vous ferez passer pour la mre la plus
paradoxale de ce monde! Nikanor, qu'allez-vous faire aujourd'hui?

--Me promener, rpondit-il d'un air vague.

--Vous promener? par ce temps? Mais, mon ami, les ruisseaux sont grimps
sur les toits, aujourd'hui, et de l dgringolent dans la rue!

Le jeune homme jeta un regard attrist vers la fentre et ne rpondit
pas. Aprs avoir pris une tasse de th bouillant pour se rchauffer, il
fit mine de gagner la porte.

--Non pas, vous allez venir avec nous, dit Polyxne en l'arrtant. Vous
ne nous fausserez pas compagnie pour le dernier jour!

--Le dernier jour, c'est vrai! fit madame Kdrof. Vous nous manquerez
bien, l-bas! Dites, pourquoi mon frre ne rentre-t-il pas avec nous 
Saint-Ptersbourg?

Polyxne jeta un regard furibond  sa mre, qui ne s'en aperut point,
et continua:

--Vous pourriez tout aussi bien vous y occuper que n'importe o! Et vous
y auriez plus chaud!

--Je ne demande pas mieux! rpondit Nikanor, dont le ple visage
s'illumina pour un instant.

--Eh bien, arrangez cela! conclut paisiblement madame Kdrof en prenant
un gros tricot de laine destin  quelque oeuvre de charit.

Cinq minutes aprs, elle dormait sans en faire semblant. Polyxne, en
revenant de sa chambre, o elle tait alle chercher un livre, la trouva
toute seule.

--L'oiseau s'est envol, se dit-elle  elle-mme. Il ne ferait pas trop
bon le laisser se morfondre, le pauvre garon! Je vais lui proposer une
partie d'checs, quoique j'y joue comme une mazette!

Elle eut beau le chercher, elle ne le trouva nulle part.

Le jour dcrut, il ne revint point; la pluie tombait par torrents, une
pluie d'hiver, pntrante et fine. Enfin, l'heure du train approchant,
Nikanor rentra, mouill jusqu'aux os. Polyxne l'apprit par le valet de
chambre de son oncle, car le jeune homme ne se montra qu'au moment o
Batounine et Lydia entraient dans le salon.

Fatigus et glacs, ils se mirent  table. Le souper fut silencieux.
Chacun d'eux, except madame Kdrof, pensait  trop de choses. Quand ils
eurent termin, aprs une courte station au salon, Polyxne proposa de
se retirer chacun chez soi.

--La journe de demain sera fatigante, dit-elle, et ce n'est que le
commencement du voyage. A quelle heure partons-nous, mon oncle?

--A deux heures.

--Alors, bonsoir!

Les poignes de main ordinaires furent changes, et chacun fit mine de
tirer de son ct.

Mais Nikanor arrtant Lydia lui dit sans baisser la voix:

--Puisque vous partez, ne puis-je vous prier de rester encore un peu?

--Certainement, rpondit-elle en le regardant bien en face.

Polyxne baissa la tte; elle ne pouvait plus rien, Elle jeta 
Batounine un regard dsespr; il lui rpondit de mme.

Ni l'un ni l'autre n'avaient le droit ni la puissance d'empcher ces
deux tres libres et raisonnables de se dire ce qu'ils pensaient: le
devoir de ceux qui les aimaient tait maintenant de se tenir prts  les
consoler lorsque la vie leur aurait port le coup terrible qu'elle leur
tenait en rserve.

Dans ce salon d'htel, banalement meubl de velours rouge, clair par
deux lampes aveuglantes, ils se trouvrent seuls, face  face; tous deux
jeunes et beaux, lgants et sveltes, personnifiant leur race, dvors
tous les deux d'une inextinguible soif d'honneur et de vrit.

--Lydia, dit le jeune homme de sa belle voix grave, vous avez pass tout
le jour loin de moi, et j'ai appris ainsi que je ne pouvais pas vivre
spar de vous.

Elle ne dtourna point son clair regard d'honnte femme, qui s'adoucit
seulement et se remplit de tendre piti.

--Je sais qui je suis, reprit-il, je sais qui vous tes, je sais tout ce
qui nous spare. Hier encore je n'y pensais pas; c'est aujourd'hui, loin
de vous, que j'ai eu le temps de rflchir et de me rendre compte. Toute
la journe j'ai march seul, je ne sais pas o j'ai t; la pluie que le
vent me cinglait au visage me faisait cruellement plaisir; j'aurais
voulu que ce ft des cailloux et que mon sang coult sous leur
morsure... J'ai t fou de rage pendant un moment. Je me suis calm
depuis; vous voyez que je vous parle trs-tranquillement.

Elle continuait  le regarder de ses beaux yeux, pleins de misricorde.

--Dieu m'a abandonn, reprit-il; je l'avais pourtant cherch de toute
mon me; je me suis demand pourquoi; je ne sais pas!

Il baissa la tte et sembla regarder au fond de lui-mme avec une
tristesse amre. Elle fit un lger mouvement; le frlement de sa robe
tira Nikanor de sa mditation.

--Vous m'tes devenue ncessaire, reprit-il sous ce regard compatissant.
Peut-tre n'est-ce pas uniquement ma faute; vous avez t trop bonne,
trop affectueuse; vous m'avez tmoign trop de sympathie...

--D'admiration, interrompit Lydia d'une voix calme.

Il carta ce mot d'un geste de la main.

--Je me suis laiss prendre.... Est-ce par l'orgueil?

--Non, rpondit-elle.

--Alors,  je ne sais quel autre pige de Satan... ou plutt, si... je
le sais bien! Mais mon me est lie maintenant: je n'ai pas song 
lutter lorsqu'il en tait temps; aujourd'hui, pris par surprise, je n'en
ai pas le pouvoir.

--Pourquoi lutter? fit Lydia.

Il la regarda tonn.

Dans les yeux de la jeune femme rayonnait une tendresse lumineuse: il la
vit comme on voit les toiles quand on a les yeux pleins de larmes et
que leurs rayons semblent descendre de leur srnit jusqu'au bord de
nos cils noys, tablissant ainsi une communication si relle et si
facile que notre me s'en irait sans effort jusqu' leur misricordieuse
splendeur.

--Lutter, reprit-elle,  quoi bon? Se soumettre.

--Mais, Lydia, Lydia... Il rpta le nom comme s'il buvait la seconde
gorge d'un pbiltre enivrant. Je n'ai plus le droit d'aimer, et je vous
aime! Ah! je vous aime! dit-il encore; et il se laissa tomber au bord du
canap, pendant qu'elle restait debout devant lui.

--Vous m'aimez? dit-elle de sa voix tranquille: depuis quand
m'aimez-vous?

--Je ne sais pas! dit-il avec angoisse.

--Vous m'aimez depuis cet t, depuis que nous avons parl l-haut sur
le Brnig; et moi, je vous ai aim toujours!

Il joignit les mains et la regarda comme en extase.

--Toujours! Vous rappelez-vous mes paroles: Une soumission absolue! Je
vous ai obi quand vous m'avez ordonn de me marier... je vous aimais
tellement que je ne pouvais pas vous dsobir... Et pourtant, si j'avais
su... mais tout est bien maintenant. Une admiration sans bornes... je
l'ai toujours, je l'prouve plus que jamais...

--J'tais alors un prtre, et je ne suis plus qu'un homme, murmura
Nikanor.

--Et c'est pour cela que je vous aime, que j'ose vous aimer! Plus, cent
fois plus que je ne l'ai jamais fait, car vous n'tes plus cet tre trop
parfait, trop au-dessus de moi. Vous souffrez, vous hsitez... vous
n'tes plus mon matre; je ne suis plus votre lve soumise, mais votre
compagne de route, qui vous bnit et vous remercie de l'aimer entre
toutes les femmes!

Elle plia un genou devant lui; il la releva rapidement. Le souvenir d'un
mouvement semblable, dans des temps trs-lointains, leur revint  la
pense au mme moment; ils s'cartrent un peu l'un de l'autre et
restrent muets.

--Votre compagne de route, rpta Lydia trs-bas avec une douceur
infinie.

Il s'arracha brusquement  l'enchantement de cette minute trouble.

--Lydia, s'cria-t-il, vous l'aviez oubli, le mme sang coule dans nos
veines, nous sommes parents, frre et soeur devant l'glise... Ah! cela
est horrible!

--Oui, murmura-t-elle, si nous ne l'avions pas su...

Ils se regardrent effrays. En effet, s'ils ne l'avaient pas su, si
Batounine avait gard le silence, Nikanor Popof pouvait pouser la
comtesse Praxnief ne Kdrof. Le fils de Batounine tait maudit s'il
pousait sa cousine germaine.

--Et si ce n'tait pas vrai! dit-elle, se raccrochant  une fausse
esprance, si c'tait le fils de Batounine qui est mort.

--Non. C'est impossible! dit-il avec l'accent d'une telle dtresse que
toute la piti contenue dans un amour de femme monta aux lvres de
Lydia.

--Impossible! Ah! pauvre! Ah! cher! Oui, c'est impossible, et vous voil
dcourag? Mais je le savais, moi, que c'tait impossible! Et pourtant,
que vous ai-je dit tout  l'heure? Pourquoi lutter? Se soumettre! aimer!
n'est-ce pas dj un grand bonheur? Auparavant, aviez-vous jamais eu
dans votre vie une telle gloire et une telle bndiction? Moi, je vous
ai aim toujours, sans esprance d'tre aime, rien que pour le bonheur
de vous aimer.....

--Mais vous ne le saviez pas, dites, Lydia, vous ne le saviez pas?
Pendant qu'Agathe vivait, vous n'avez pas su que vous m'aimiez? Ce
serait effroyable, cela ne se peut pas.

Il s'tait pench vers elle pour lire la vrit dans ses yeux. Elle
supporta son regard avec l'assurance d'une conscience limpide.

--Non, dit-elle, je ne l'ai pas su. J'ai aim Agathe, et quand elle est
morte, je l'ai pleure.

La crainte avait t si forte que Nikanor n'avait pu supporter cette
brusque dtente; il se laissa retomber en arrire et pleura  chaudes
larmes.

Elle tendit les deux mains vers lui, mais sans l'approcher.

--Nous sommes purs de toute mauvaise pense, dit-elle; cette peine qui
vient, si cruelle et si douce, c'est une preuve que Dieu nous envoie...

Il carta ses mains de son visage et la regarda, buvant des yeux les
paroles qu'elle allait profrer.

--C'est une preuve, vous dis-je; il faut nous soumettre, la supporter
d'un coeur reconnaissant, car c'est une joie... Nous vivrons spars,
cher compagnon de route, et pourtant nous suivrons le mme chemin, comme
des plerins qui vont ensemble sans se toucher la main. Nous pourrons
nous regarder; nous puiserons des forces dans la pense que nous nous
aimons... Nous pourrons parfois nous le dire...

--Non! murmura Nikanor...

--Pourquoi pas? Vous n'tes pas moine, par bonheur! J'appartiens au
monde, car vous l'avez voulu, mon cher matre, mon meilleur ami! Vous
m'avez te au clotre, je me suis donne  vous; nous ne faisons de mal
 personne...

--Et notre parent, ne fait-elle pas un crime d'une telle affection?
demanda Nikanor, peu convaincu.

--Notre parent... Et qu'importe! puisque nous vivons spars! Ne me
dites pas que c'est une faute de vous aimer! Je renierais l'glise
cruelle...

Il mit un doigt sur ses lvres pour l'empcher d'aller plus loin; elle
se tut, mais sans cesser de le regarder en face.

--Vivons spars, dit-il. Notre peine est grande; mais si nous savons la
supporter, notre mrite ne sera pas petit. Seulement, Lydia, je crois
que nous souffrirons beaucoup. Ne pas vous voir a t pour moi un
supplice, aujourd'hui, tel que je ne sais comment je pourrai
l'endurer... Il le faut bien pourtant... Il le faut!...

Elle appuya sur lui son regard, d'une tendresse incomparable.

--Pas toujours, dit-elle. En ce moment, sans doute, nous ne pouvons
continuer  vivre si prs l'un de l'autre; mais l't prochain je
reviendrai... je vous le promets! et ensuite rien ne s'opposera plus 
ce que nous habitions la mme ville... nous voyant souvent, causant
ensemble, faisant une seule vie morale de nos deux vies.... Personne
n'en saura jamais rien que nous...

Avec de tendres paroles elle endormait le chagrin cuisant de Nikanor,
qui l'coutait ravi, dans l'assoupissement d'un demi-rve.

Elle s'tait accoude  la chemine; les lampes places derrire elle
laissaient la moiti de son visage dans une sorte d'ombre, lui faisant
de ses cheveux lgers une aurole lumineuse. Elle parla longtemps,
lentement, versant sur leur douleur le baume d'une affection profonde.

--Vous tes plus brave que moi, lui dit-il avec un sourire navr.

--C'est parce que je suis accoutume  souffrir, rpondit-elle avec une
joie cleste sur son visage transfigur. Adieu; non, au revoir A
toujours, mon ami, mon matre. Au ciel, nous ne serons plus parents,
croyez-le! Dieu ne le permettrait pas!

Elle le quitta d'un pas si lger qu'il ne l'entendit pas marcher. Quand
il leva les yeux, il tait seul.

Chancelant comme un homme ivre, il gagna la porte de sa chambre, qu'il
eut  peine la force d'ouvrir. Batounine le reut dans ses bras, o il
perdit connaissance.




                                XXIII


Tous les frissons de l'automne semblaient s'tre arrts sur Nikanor.
Aprs la grande secousse morale qui avait dtruit l'oeuvre de sa vie
entire, il resta dans une sorte de torpeur, dont il ne sortait que par
moments pour fouiller son me avec une vhmence chagrine et passionne.

Ce n'tait plus le temps de tergiverser avec sa conscience: le jeune
homme voulait savoir s'il avait aim Lydia du vivant d'Agathe; s'il
avait commis cette faute, il s'en punirait par un renoncement complet 
toutes les joies de la vie.

Mais il avait beau faire, il n'arrivait pas  se rappeler nettement les
impressions troubles d'une poque o tout tait confus en lui-mme.
puis par cette lutte avec le pass, il retombait dans une apathie
profonde; semblable  un malheureux ballott sur une mer orageuse, il
souffrait moins dans son inertie que lorsqu'il tentait d'en sortir.

Batounine n'avait fait aucune question, Nikanor aucune confidence, et
tous deux se sentaient compris, mais une mlancolie sans bornes s'tait
tablie entre eux, ne les quittant qu'en prsence des trangers,  qui,
par habitude du monde, ils voulaient prsenter l'apparence d'hommes
heureux. On les enviait, ce pre et ce fils si beaux, si dignes, si
troitement unis, et personne ne souponnait que leurs mes taient
ravages par des chagrins sans remde.

La sant de Nikanor s'tait derechef gravement altre; l'trange mal de
l'anne prcdente avait repris possession de lui sous une forme plus
dtermine. Il toussait pniblement; l'auscultation, cependant,
n'indiquait aucune lsion. Les mdecins parlrent de maladies nerveuses,
simulant les plus graves dsordres physiques.

--A cela, quel remde? demanda Batounine.

--Un remde moral si vous en trouvez un, rpondit la science. Et puis un
changement de lieu, la distraction.

Batounine tait alors  Paris. Il essaya de tout ce qui pouvait veiller
chez son fils un got artistique ou scientifique; il le conduisit dans
les bibliothques, dans les muses, dans les thtres, partout o
quelque spectacle ou quelque recherche tait de nature  l'intresser;
il n'obtint pour rsultat qu'une fatigue plus grande.

Un dimanche matin, Nikanor entra chez son pre vers dix heures.

--Allons  l'glise! lui dit-il d'un ton suppliant.

Batounine frmit. De tout ce qu'il redoutait, c'tait peut-tre ce qui
lui semblait le plus effrayant; si l'glise allait lui reprendre son
fils! Si la soif du clotre s'veillait  nouveau dans cette me
dsespre? Il ne pouvait cependant se refuser  l'accompagner. Ils
entrrent tous deux dans la petite glise de la rue Daru.

Le public ordinaire assistait  la messe: vieilles femmes
trs-lgantes, jeunes filles accompagnes d'une femme de chambre russe,
hommes distingus venus pour retrouver un cho de la patrie, et quelques
curieux franais, des musiciens surtout, l'oreille tendue vers les
sonorits mystrieuses de la liturgie; pour complter l'assemble, des
Anglais et des Anglaises en costumes  carreaux, l'air pour ainsi dire
effarouch, visiblement pleins de mpris pour un culte qui leur
paraissait une sorte d'idoltrie...

Nikanor suivit les crmonies d'un oeil calme, avec une apparence
tranquille; son pre, qui l'observait, se demandait si cette
tranquillit tait de l'indiffrence, lorsqu'il surprit au coin des
lvres du jeune homme un frmissement qui lui fit peur.

La messe s'acheva, on sortit; sur le perron, sous un gai rayon de soleil
d'hiver, les femmes bien mises changeaient des serrements de main avec
un joli cliquetis de bracelets d'or sur les poignets troitement gants;
des questions et des rponses en russe voltigeaient dans l'air vif,
pendant que les voitures avanant en file emportaient des groupes de
petites filles au visage srieux, aux grands cheveux moirs flottants
sur les paules... Ce n'tait ni Paris ni Ptersbourg, c'tait le beau
monde  l'tranger.

Nikanor n'avait pas desserr les lvres; assis auprs de Batounine dans
la voiture, il regardait droit devant lui. Rentr  l'htel, il alla 
sa chambre et se prosterna  terre devant l'image du Christ, qu'il
emportait partout avec lui. Son pre, qui l'avait suivi, ferma la porte
et resta debout, prs de lui, le veillant avec un coeur dchir par
l'angoisse.

Le jeune homme tait rest immobile, la face contre terre; aprs un
temps bien long pour Batounine, un frisson parcourut son corps, et il
fut secou par un sanglot.

--Mon fils! lui dit le comte avec une extrme douceur, en s'approchant
de lui.

Il le releva et le fit asseoir sur un canap.

--Ouvre-moi ton me, dit le malheureux pre. Depuis trois mois que je te
vois souffrir en silence, j'ai expi mes fautes, Nikanor...

A cet appel, le jeune homme reprit possession de lui-mme.

--Mon pre, dit-il, mon infortune dpasse ce que vous pouvez imaginer.
Vous connaissez ce qui fait maintenant toute ma vie... eh bien, la
passion est plus forte que ma foi. Tant que j'ai cru que je m'tais
peut-tre rendu coupable d'un amour criminel, j'ai endur patiemment le
chtiment de mon crime. Aujourd'hui, j'ai vu clair dans mon me, du
moins, je le crois, et alors je me rvolte contre la main qui m'a
accabl, moi innocent, de mme qu'elle accable Lydia sans tache!

Batounine resta atterr; lui aussi s'tait demand pourquoi ces tres si
purs taient si rudement frapps.

--C'est terrible! reprit Nikanor; mon ducation, le ministre sacr que
j'ai exerc pendant dix ans, les habitudes de mon me et de mon
intelligence, tout est impuissant  me garantir contre le blasphme.
J'essaye de me soumettre; elle se soumet, elle, cette sainte! et je ne
puis! Je me sens condamn, perdu... Dieu m'a rejet de sa prsence, et
je ne puis mme plus le prier. Que suis-je alors, ni prtre ni laque,
pas mme croyant; que suis-je? sinon une lpre  la face de l'univers!

--Mon fils, dit Batounine, tu es un homme qui souffre, digne de toute
piti et de tout pardon!

--Je me juge autrement! rpliqua Nikanor, les yeux sombres; je sens bien
que je suis de trop en ce monde. J'ai trahi ma vocation, j'ai manqu 
mes devoirs; j'ai permis  une image mortelle de prendre dans mon coeur
la place que Dieu seul devait y tenir... Je suis maudit!

--Mais elle? hasarda le comte, tu ne peux pas la juger avec cette
svrit, et pourtant elle partage ta faute, puisqu'elle t'aime?

--Ah! s'cria le jeune homme, je m'y perds, je n'y comprends plus rien,
je ne sais plus que dire; seulement, je suis bien malheureux. Mon pre,
retournons l-bas, que je voie mes suprieurs, que je leur raconte le
mal qui me torture; et s'ils me condamnent au clotre, eh bien, j'y
entrerai pour finir ma vie misrable dans l'expiation.

Batounine n'avait que trop redout cette demande, mais ici encore il ne
pouvait s'y refuser. Quinze jours plus tard ils taient  Ptersbourg.

La redoutable question fut pose devant ceux qui avaient le droit de la
rsoudre.

Nikanor devenu veuf par un malheur dont il n'tait pas responsable, le
coeur plein d'un amour involontaire pour une femme que la loi lui
interdisait d'pouser, devait-il consacrer au repentir le reste de sa
vie?

C'tait un cas de conscience tel que peut-tre il ne s'en tait jamais
prsent devant ce tribunal de sages. La loi canonique pouvait dire oui,
mais avait-elle prvu la puret, dlicate jusqu' la torture, d'un tre
d'lite tel que Nikanor?

La rponse, peut-tre inspire par les sollicitations de Batounine, fut
plus conforme  l'humanit.

Que le jeune homme essayt de la vie du monastre; s'il y trouvait la
quitude pour son me, sa vie tait trace; s'il n'y rencontrait que le
trouble et le doute, mieux valait tre un sculier passable qu'un
mauvais moine. Nikanor dcida d'entrer dans la retraite.

--Vois d'abord Lydia! lui dit Batounine, qui s'accrochait dsesprment
 lui.

--Non! rpondit-il. Ce serait une trahison envers moi-mme.

Il entra rsolument dans un monastre dont la rgle indulgente lui
permettrait de recevoir frquemment la visite de son pre.

Celui-ci sentait crouler sous lui toutes ses esprances et toutes ses
consolations. Dans ce grand dsastre, il se rattachait  Lydia, dont la
fermet n'avait pas flchi un seul instant.

Tenue au courant par son oncle de toutes les douloureuses incertitudes
de leur existence, elle lui avait crit rgulirement, toujours dans le
mme esprit de calme renoncement aux joies de la terre, mais avec un
invincible attachement  son amour, qui planait au-dessus de toutes les
agitations prsentes. Elle s'tait abstenue d'crire  Nikanor, mais il
avait lu ses lettres, et elle le savait. C'est avec une angoisse
profonde qu'elle apprit sa retraite au couvent; il semblait  la jeune
femme que cette porte referme sur lui ne se rouvrirait plus jamais. Son
respect pour la conscience de celui qu'elle aimait tait pourtant trop
grand pour lui permettre une intervention qu'elle refusa mme aux
sollicitations de Batounine.

Polyxne tait bouleverse. Ceci dpassait tout ce qu'elle avait jamais
pu prvoir ou redouter.

Ds le moment de sa dcouverte, elle avait bien pens que l'attachement
de sa soeur pour Nikanor, attachement pour ainsi dire n avec elle, ne
pourrait donner que des rsultats bien douloureux; mais que le jeune
homme renont au monde et que Lydia ne lui en ft pas moins fermement
attache, voil ce qui l'pouvantait.

Une seule chose restait encore  craindre; avec sa franchise un peu
brusque, elle s'en ouvrit  sa soeur.

--Que deviendras-tu si Nikanor se fait moine? lui dit-elle un jour, en
l'absence de madame Kdrof, que d'un commun accord on avait tenue dans
l'ignorance de ce drame intime.

Lydia regarda sa soeur, puis baissa la tte et ne rpondit pas.

--Tu n'entrerais pas au couvent, au moins! s'cria Polyxne.

--Non, rpondit la jeune femme. Le couvent ne m'attire plus; pour mener
dignement la vie monastique, il faut n'avoir jamais connu la passion, ou
bien en avoir puis les amertumes. Je n'en suis pas l, je n'en serais
peut-tre jamais l! Tu as l'air tonn, ma soeur? Non, je n'ai pas
puis les amertumes, je n'en connais mme pas une seule! J'aime, je
suis aime, je vis dans une splendeur de tendresse qui enchante ma vie.

--Mais, malheureuse, c'est de la folie! dit Polyxne e plus en plus
trouble.

--Peut-tre; mais vois quel destin! Je ne serai jamais trompe, jamais
trahie, je ne connatrai pas les dsillusions ni les mensonges et les
bassesses d'un homme qui n'aime plus..., je n'aurai jamais de rivale...

--Et si le couvent te le prend?

--Cela n'arrivera pas.

--Qu'en sais-tu?

--J'en suis sre! fit-elle avec un sourire nigmatique.

Pourtant les jours s'coulaient; le printemps tait proche; un souffle
attidi, prcurseur de la fonte des neiges, parcourait les rues pendant
les heures de soleil; c'tait ce moment dlicieux de l'anne o les
femmes ne savent plus si pour sortir elles doivent prendre une ombrelle
ou un manchon. La semaine sainte venait de s'couler.

Pendant les derniers jours de carme, Nikanor, soumis  une retraite
rigoureuse, n'avait pas revu Batounine. Lorsque, dans l'aprs-midi du
jour de Pques, le comte fut admis auprs de son fils, il fut frapp de
son apparence trange; le jeune homme avait soudainement maigri, ses
yeux creuss brillaient d'un clat fbrile.

--Tu es trs-malade! lui dit Batounine.

--Oui.

--Je viendrai demain avec le docteur B...; il faut absolument qu'il
t'ausculte. Ce climat te tue, Nikanor!

Le jeune homme fit un geste exprimant l'indiffrence et regarda
attentivement sa large manche de serge noire, d'o sortaient ses mains
effiles, semblables  de l'ivoire.

--Tu sais bien, insista le comte, que tu ne peux pas rester ici!

--Que ferais-je ailleurs?

--Tu serais avec moi! J'ai beaucoup de chagrin, mon enfant! Je suis
seul, je suis dvor par les soucis; nous tions heureux ensemble,
l-bas...

--Il faut expier ses fautes, dit Nikanor froidement.

--C'est  moi que tu dis cela! fit Batounine frapp au coeur. C'est
vrai, mon fils, j'ai t trs-coupable envers toi; mais autrefois, quand
je te parlais de cela, tu m'imposais silence; aujourd'hui, c'est toi qui
m'en fais le reproche...

Nikanor dtourna la tte.

--Voyez-vous, dit-il, je suis devenu beaucoup plus sage; je rois les
choses comme elles sont... J'ai pris le seul parti  prendre: que chacun
fasse comme moi!

--Que veux-tu dire?

--Je resterai ici... Je pense que cela vous fera un peu de peine, mais
il faut savoir se rsigner. Ici au moins on est tranquille.

Il parlait avec une si trange indiffrence que Batounine se sentit
glac. tait-ce l le Nikanor qu'il avait connu jadis, d'une philosophie
si indulgente et si chrtienne, et rcemment si passionnment pris de
devoir et de vrit!

En essayant de le faire parler davantage, il s'aperut que le jeune
homme, bris par des luttes si diverses, tait tomb dans une sorte de
fatalisme. Il vitait de la sorte le sentiment de la responsabilit,
devenu trop lourd pour lui.

Le soir mme, Batounine eut un entretien avec Lydia; il ne lui cacha
aucune de ses craintes.

--S'il reste au couvent, dit-il en terminant, ce ne sera point par
vocation, mais par lassitude. Six mois aprs ses voeux il sera ou mort
de dsespoir, ou fou de rage. C'est un suicide moral, et le malheureux
ne s'en aperoit pas.

--Il s'en aperoit peut-tre, rpondit Lydia. Aprs un instant, elle
ajouta: Les moines et les novices ne sont pas clotrs  ce couvent-l,
mon oncle? On les voit aux offices?

--Oui, certainement.

--Venez me chercher demain soir pour les vpres, mon oncle, nous irons
ensemble.

Batounine mit au front de sa nice un baiser de pre.




                                 XXIV


Les vpres se disaient le soir,  huit heures, dans l'glise basse du
couvent d'hommes, prs du pont Annitchkof.

Cette chapelle tait sombre et mystrieuse. En y entrant, on apercevait
au fond,  travers un ddale de piliers, la lueur des lampes et des
cierges allums devant les images de l'iconostase. Une fois la porte
franchie, on ne distinguait plus d'autre lumire que ces foyers brlant
en l'honneur du Christ et des saints.

Les chants religieux, clbres pour la perfection de leur puret,
semblaient sortir des entrailles de la terre, pendant que le fond d'or
des peintures et des mosaques donnait l'illusion d'un lieu surnaturel,
tide et riche. C'tait un paradis  l'usage des puissants de ce monde.

Batounine et sa nice se tenaient prs du sanctuaire,  gauche, la
droite tant rserve aux moines et aux novices. Un psalmiste disait les
versets, et le choeur lui rpondait. Lydia sentit son me inonde d'une
joie trange en reconnaissant la belle voix de Nikanor parmi les basses.

Volontairement elle s'tait prive de l'entendre depuis qu'il tait
entr l. Elle savait que les veilles de ftes elle aurait pu
l'entrevoir; qui l'et empche de venir, sous son voile,  l'abri d'un
pilier, couter cette voix profonde qui l'et emporte vers le ciel?

Elle n'avait pas voulu. Son me ne pouvait admettre ni faiblesse ni
compromis. Si Nikanor devait trouver au monastre le repos et l'oubli,
cette oeuvre d'apaisement ne serait point interrompue par sa faute: mais
elle savait que cela ne pouvait pas tre.

Elle savait que l'amour ne lche point ainsi sa proie, qu'il doit se
dvorer et se consumer lui-mme, et qu' ce travail s'usent les annes.
Elle savait que Nikanor pouvait mourir maintenant, mais que la mort
seule le gurirait de sa blessure.

Plus tard, beaucoup plus tard, quand la neige des annes leur aurait
fait une aurole  tous les deux, le repos viendrait, mais jamais
l'oubli...

Elle le savait, et elle respectait l'preuve que s'tait impose son
matre.

Si sre d'elle-mme qu'elle ft, elle n'avait pas os venir; elle avait
eu peur qu'il ne devint sa prsence, qu'un mouvement, le parfum qu'elle
portait peut-tre ne la trahissent, et que la joie qu'elle aurait eue 
l'entendre ne ft pour lui le sujet de nouveaux scrupules.

C'est ainsi qu'elle avait laiss s'accomplir en paix le travail du temps
et du silence.

Aujourd'hui qu'il tait en danger, elle n'avait plus  respecter cette
preuve. Il fallait le sauver de lui-mme; elle n'avait pas hsit un
instant. Mais lorsqu'elle distingua son noble profil maci par les
jenes et les veilles, lorsqu'elle vit cette ombre de Nikanor se
dresser, dpassant presque de la tte les moines qui l'entouraient, elle
sentit dfaillir son courage.

C'tait l qu'il en tait venu, celui qu'elle avait quitt plein de vie
sur les bords de ce lac o leurs existences s'taient si doucement
confondues! La douleur et les scrupules, les remords peut-tre, avaient
fait leur oeuvre, et cet tre loyal tait prs de disparatre  jamais
du monde des vivants. Sous son voile de dentelle, un peu retire
derrire Batounine, Lydia pleura comme pleurent les veuves, quand elles
ont aim.

C'tait ici seulement qu'elle comprenait toute l'tendue de leur misre.
Jusqu'alors, tant femme, et par consquent plus accoutume  souffrir
en silence, elle avait vaillamment support la sparation. Elle tait si
sre qu'aprs l'preuve il reviendrait au monde, et par consquent 
elle!

Mais si le corps de Nikanor flchissait, si son me n'tait plus
matresse d'elle-mme, tout tait perdu.

Lydia ne voulait pas qu'il appartnt au clotre; non! elle ne le voulait
pas! elle pensait, et avec raison, que ces mes ardentes, propres 
faire des aptres, sont des solitaires malheureux.

L'amour des humbles, le besoin d'tendre sa tendresse sur les
dshrits, qui avaient jadis confin le pre Nikanor dans l'troite
province de Slava, lui feraient un supplice de la vie gostement
contemplative du couvent. Il n'tait pas de ceux qui peuvent se
contenter de prier pour les autres; il avait besoin de se dvouer pour
eux  toute heure de sa vie.

Elle le connaissait bien, son matre! elle savait de quel or pur cette
me avait t fondue au double creuset de la foi et de l'amour!

Quand elle eut un instant donn cours  ses larmes, Lydia se reprit tout
entire; puisqu'il fallait lutter, elle lutterait. Relevant son voile,
se rapprochant un peu des lumires, elle fit un pas en avant et
attendit.

Le psalmiste avait termin sa lecture, le choeur chantait de longues
litanies mlancoliques; Nikanor se dtacha du groupe, un cierge  la
main, pour remplir quelque soin religieux. Quand il fut  peu de
distance, Lydia le regarda...

Sous la magie de ce regard, peut-tre du parfum subtil exhal du
mouchoir qu'elle avait  la main, il leva la tte qu'il tenait baisss
et la reconnut... Ce regard ne fut qu'un clair, mais elle sentit
qu'elle l'avait repris.

Humblement, la tte basse, il accomplit le rite sacr avec une prcision
automatique, puis reprit sa place au milieu des autres. Lorsque,
l'office termin, les moines dfilrent pour rentrer dans l'enceinte du
monastre, il salua imperceptiblement Batounine sans paratre voir
Lydia, mais elle n'avait pas peur.

Le comte emmena sa nice. Quand ils furent en voiture, elle ne lui dit
qu'un mot:

--Pourvu qu'il ne soit pas trop tard!

--Penses-tu donc qu'il puisse nous revenir? demanda-t-il mu.

--Allez le voir demain, mon oncle, vous le ramnerez sans doute chez
vous.

En effet, lorsque Batounine se prsenta le lendemain au couvent, le
prieur lui dit que la sant de Nikanor lui inspirant de sincres
inquitudes, il croyait plus sage d'interrompre une preuve prilleuse.

Que s'tait-il pass? Peu de chose: n'tant plus soutenu par son pre
volont, vaincu par la rencontre de Lydia, qui lui avait prouv combien
sa rsignation, son dtachement taient artificiels, il avait laiss
voir son vrai visage, sa vraie faiblesse, et, le matin, on l'avait
trouv vanoui sur les dalles, o il tait rest en prire.

Batounine l'emmena aussitt. Une consultation eut lieu le lendemain, et
les mdecins, d'accord, dclarrent que le mal mystrieux dont Nikanor
avait souffert s'tant aggrav, un sjour dans un climat plus doux et
plus gal lui tait indispensable.

Quand les docteurs se furent retirs, Batounine dit  son fils:

--Nous allons retourner  Lucerne, et Lydia viendra avec nous?

Nikanor secoua lentement la tte.

--Mon pre, dit-il, pensez-vous qu'on gurisse une plaie en y versant un
corrosif? Lydia ne peut pas tre  moi sans crime envers l'glise...

--H! s'cria le comte, qu'importe l'glise! Beaucoup de mariages se
sont faits entre cousins et cousines! On se marie  l'tranger, et l'on
a bien soin de ne point parler de sa parent! Je connais plusieurs
couples maris de la sorte, et qui sont parfaitement heureux!

--Ils n'appartiennent point, ils n'ont jamais appartenu  l'glise!
rpondit Nikanor. Mais moi, dont toute la vie a t soumission au dogme,
puis-je trahir ma conviction, renier ma foi?

--La belle affaire! s'cria Batounine exaspr. Ce que notre glise
dfend, l'glise de Rome le permet, moyennant dispense! Ces gens-l
seraient-ils d'aventure plus damns que nous autres? Voyons, Nikanor,
sois sens, la religion n'a rien  voir dans tout cela!

--Vous pouvez le penser, mon pre... Vous n'avez point t ordonn
prtre, rpondit Nikanor avec douceur.

Batounine se prit la tte  deux mains.

Certaines de nos fautes retombent bien lourdement sur nous, mme alors
qu'on les croit expies depuis longtemps. Ne sortirait-il jamais des
soucis et des remords o l'avaient prcipit la naissance de cet enfant,
et ensuite le choix qu'il avait fait pour lui d'une carrire?

Des larmes coulrent  travers ses doigts fltris; l'gosme de sa
jeunesse s'tait envol avec les annes; en vieillissant, il avait voulu
tre aim; il avait voulu donner le bonheur, et voici qu'il avait
apport  cet tre cher, le seul qu'il aimt passionnment, un fardeau
de douleurs  craser l'me la plus robuste! Quelle qu'et t sa faute,
il tait bien puni!

--Mon pre, lui dit Nikanor avec douceur, je resterai prs de vous aussi
longtemps que Dieu voudra le permettre. Emmenez-moi o vous voudrez.
L'amour d'un pre tel que vous peut consoler de bien des peines... Dites
 Lydia que je la remercie; oui, je la remercie de m'avoir tir de ma
torpeur; au moins...

Il n'acheva pas, mais Batounine acheva pour lui la pense qui enfonait
un nouveau glaive dans son coeur: au moins, il passerait ses derniers
jours auprs du pre qui l'aimait.

--Tu la verras, n'est-ce pas? dit-il d'un ton suppliant.

Nikanor ferma les yeux, fit un signe ngatif et mit son front dans ses
mains. Pourtant, quand il releva la tte, son pre avait disparu, et
Lydia tait prs de lui.

--Vous ne vouliez pas me voir, dit-elle, vous aviez tort. Je ne vous
apporte que des paroles d'esprance...

--Vous m'avez sauv de moi-mme, rpondit-il sans oser la regarder.

--Je vous ai sauv, en effet. Mais il faut vous sauver jusqu'au bout.
coutez-moi. Ne songez jamais ni  ma peine, ni  vos scrupules, ni 
rien qui puisse vous troubler. La vie est longue, mon cher matre, et,
s'il plat  Dieu, nous irons jusqu'au bout. Est-ce donc si difficile de
gurir lorsqu'on a devant soi les annes de travail et de maturit? Ce
qui vous a fatigu, c'tait le doute; vous vous demandiez ce qu'il
fallait faire? Hlas! je vous l'avais dit! Attendre avec patience que le
temps et accompli son oeuvre. Mais vous avez voulu gurir tout de
suite...

--J'ai voulu expier, dit Nikanor, toujours sans la regarder. Mais je le
sens, je n'apporterais  Dieu que les restes de la terre... je ne suis
pas digne de vivre et de mourir dans la solitude. Pauvre me faible,
pauvre corps mortel, destins  se traner rciproquement jusqu'au jour
de la dlivrance...

--Ne dites pas cela, fit-elle doucement. Ame glorieuse qui as combattu,
les portes du ciel s'ouvriront devant toi...

--Ah! si je pouvais le croire! s'cria-t-il.

--Croyez, dit-elle.

Il sentit comme un souffle lger passer sur lui. Elle se retirait.

Pendant qu'elle gagnait la porte, il la regarda. Que d'harmonie dans sa
dmarche, de souplesse dans ses mouvements! Elle tait la paix et la
douceur mme, avec l'activit des mes gnreuses... Qu'ils eussent pu
tre heureux!...

Sur le seuil, elle s'arrta. Il n'eut pas le courage de dtourner son
regard. Quels yeux merveilleux, dbordant de pure tendresse! Ce n'tait
pas l'amour qu'ils exprimaient, mais tous les sentiments divins dont
l'amour se compose: l'lment terrestre ne s'y trouvait pas.

--Oh! Lydia, dit-il, les saintes doivent tre pareilles  vous! Soyez
bnie!

--Soyez aim! dit-elle si faiblement qu'il l'entendit  peine; et elle
sortit.

Deux jours aprs, Batounine et son fils taient en route pour Cannes.




                                XXV


Nikanor sembla reprendre got  la vie dans l'air ensoleill du midi de
la France. Son sjour au monastre l'avait trs-fortement prouv.
Non-seulement le rgime n'tait plus celui auquel le jeune homme avait
t habitu, mais l'air chaud et renferm, le manque de mouvement,
devaient exercer la plus fcheuse influence sur un tre qui, toute sa
vie, s'tait adonn  la marche et aux exercices corporels.

La seule libert d'aller et de venir  son gr, de chercher le soleil et
l'air pur sur les collines, fut pour Nikanor une vritable dlivrance;
Batounine eut la joie de le voir sourire et de l'entendre causer de
choses et d'autres, comme il le faisait jadis avant leur sjour en
Suisse.

Le nom de Lydia n'apparaissait jamais dans ses discours, cependant, et
ce silence inquitait le comte. A plus d'une reprise, il parla de
Polyxne, mais sans parvenir  desceller ces lvres closes.

--Il cherche  oublier, pensa le vieux diplomate, et il respecta ce
mutisme qui le tourmentait cruellement.

L't vint bientt les chasser des bords de la Mditerrane; ils
cherchrent la fracheur dans les montagnes; mais Nikanor ne faisant
aucune allusion au lac des Quatre-Cantons, ni au projet jadis caress
par eux d'y retourner pour y rencontrer madame Kdrof et ses filles,
Batounine se garda bien d'en parler. Le commencement de septembre les
trouva  Genve, aprs un long sjour dans les Grisons.

Il n'est pas d'endroit o l'on se rencontre en t plus qu' Genve; de
tous les points de la terre il semble qu'on soit attir vers ce centre,
comme vers un Malstrom qui vous rejette ensuite aux quatre coins du
globe.

Ce n'est point sans intention que Batounine s'y tait rendu. La vie
trs-solitaire qu'il menait avec son fils le fatiguait parfois; cet
homme qui avait pass son existence dans les milieux les plus mondains,
sans cesse occup de projets o les hommes --et les femmes--tenaient la
premire place, dans les grandes comme dans les petites choses, avait
bien de la peine  vivre dans une proccupation unique, en face de la
nature. Aprs quatre ou cinq mois de tte--tte presque perptuel, il
avait besoin d'un peu de socit.

Il trouva ce qu'il cherchait; des amis de tout ge, de simples
connaissances font vite un noyau autour de celui qui s'arrte, ne ft-ce
que quinze jours, dans un endroit aussi frquent; mais ce qui reposait
Batounine et le retrempait pour ainsi dire tait une extrme fatigue
pour Nikanor. Aussi vitait-il autant que possible de se mler aux amis
de son pre; sous quelque prtexte, il se retirait et sortait pour faire
au dehors de longues promenades, pendant que Batounine recevait ses amis
ou se rendait chez eux.

La paix qui s'tait faite en Nikanor n'tait pas un apaisement, mais une
lassitude; on se fatigue de souffrir; on en arrive mme  souhaiter
n'importe quoi, pourvu que ce soit fini.

Le jeune homme, sorti des troites limites de la discipline
conventuelle, avait d'abord respir, comme si on lui avait t un
fardeau; puis il s'tait laiss aller  vivre, sans rien demander, sans
chercher  voir en lui-mme.

Peut-tre, tout au fond de son me, voyait-il une lueur vague, un espoir
 peine bauch, celui d'un jour o son coeur apais lui permettrait de
raliser le rve dont Lydia faisait une ralit pour elle-mme: un amour
idal, dtach de la terre, o leurs esprits se rencontreraient sans
angoisses ni danger.

Le corps du jeune homme tait moins robuste qu'il ne l'et souhait; il
ne pouvait s'accoutumer  cette dfaillance de la matire, alors que sa
volont poussait son esprit vers de si grandes hauteurs. Il s'en allait
d'un pas alerte, port par ses penses qui lui prtaient des ailes; mais
bientt ses ailes tombaient; haletant, puis, envahi par une sueur
froide, sentant ses jambes trembler sous lui, il tait oblig de
s'asseoir et de se reposer longtemps.

C'tait une humiliation, il en rougissait; parfois il en et pleur de
rage et de dpit; triste, il revenait lentement, en se disant:

--Si je me portais bien, je vaincrais aussi les soucis de mon me! Je
ferais marcher mon misrable corps si loin et si longtemps, qu'il
finirait par n'tre plus qu'un rouage de mon existence... Quand serai-je
bien portant?

Il renversait ainsi la ralit, croyant que sa faiblesse tait la cause
de sa peine, alors qu'au contraire les tortures de son me avaient us
sa vie, comme la lame use le fourreau.

Les journes taient plus courtes, le soleil quittait plus tt les
glaciers; sa promenade favorite au Sacconnex, d'o il voyait le mont
Blanc s'iriser sous les derniers rayons venus du couchant, s'abrgeait
tous les jours; il la faisait avant dner maintenant.

Un soir, le soleil l'ayant trahi, Nikanor redescendit plus tt vers la
ville; une brise aigre soufflait sur le lac et le faisait moutonner; la
nature prenait cet air hostile et farouche qu'elle affecte aux premiers
froids de l'automne. Un frisson qu'il ne pouvait rprimer parcourait les
membres glacs du jeune homme; il s'en voulait de ne pouvoir courir,
mais sur cette descente rapide ses jambes peu solides se drobaient sous
lui, et il tait contraint de ralentir le pas pour ne point tomber.

Aussitt rentr  l'htel, il courut  sa chambre pour s'y rchauffer en
faisant sa toilette. Le salon, spar de lui par une cloison perce
d'une grande porte, tait dj occup; Batounine causait avec quelqu'un
dont Nikanor reconnut la voix. C'tait un ami du comte, un de ces amis
superficiels qu'on rencontre et qu'on quitte sans joie et sans chagrin,
mais qui vous apportent toujours des nouvelles de quelque part et qui,
par consquent, sont toujours les bienvenus.

A travers la cloison mince, les voix arrivaient distinctement  Nikanor;
il ne s'en occupait pas; la conversation des amis de son pre ne
touchait que bien rarement des sujets de nature  l'intresser; tout en
s'habillant pour le dner, qui ne pouvait tarder, il pensait  autre
chose, lorsqu'un nom frappa ses oreilles.

--Je viens de quitter votre charmante nice, la comtesse Praxnief,
avait dit le visiteur.

--Vraiment? O cela? fit Batounine. Il savait sa soeur en Allemagne,
avec Lydia, mais depuis quinze jours il n'avait point eu de ses
nouvelles.

--A Ems. Elle ne s'y amusait pas follement; on s'y est ennuy cette
anne, en gnral, mais elle n'en avait pas moins une cour d'adorateurs
trs-bien compose.

--Cela ne m'tonne pas! fit Batounine,  cent lieues de penser que son
fils pouvait l'entendre. Par exemple?

--Oh! ne me demandez pas leurs noms! ils s'appellent lgion. Un seul
mrite d'tre cit, parce qu'il parat avoir des chances...

--Pas possible! fit le comte; et celui-l, peut-on savoir...?

--C'est le prince de L..., un de ces principicules dpossds qui n'ont
plus que le nom de leur suzerainet et leur pass. Mais enfin cela
flatte toujours d'tre princesse d'une principaut, pas princesse pour
rire, comme chez nous...

Il riait bonnement, d'un rire un peu bte, comme les gens qui se
trouvent spirituels; Nikanor, de l'autre ct de la porte, tait rest
immobile, frapp d'horreur, en proie  tant de sentiments contraires
qu'il n'avait mme pas la notion de sa propre existence, mais seulement
celle d'une torture intolrable.

--Elle est trs-bien, la comtesse, continua le discoureur; plus jolie
que belle, mais cela n'est pas un dfaut,--et puis admirablement
proportionne. On ne vous a point fait de confidences au sujet de ce
princillon?

--Non, dit Batounine en souriant.

--Oh! je ne crois pas tre indiscret;  Ems on ne parlait que de cela!

Un mouvement involontaire de Nikanor fit tomber une brosse: au bruit,
Batounine cessa de sourire et ouvrit la porte en hte.

--Tu tais rentr, dit-il effar  son fils, demeur  la mme place.

--Oui, j'ai entendu, rpondit celui-ci. Je n'ai pas fait exprs. Je
viens  l'instant.

Il avait repris son apparence ordinaire, mais ses yeux s'taient soudain
creuss.

--Tu sais, reprit Batounine  voix basse, ce sont des btises... il n'y
a pas un mot de vrai l dedans...

--Je le pense bien! rpondit le jeune homme. L'instant d'aprs, il se
prsenta aux amis du comte, venus pour le dner; il ne causait pas
beaucoup d'ordinaire, son silence ne fut point remarqu; mais Batounine,
qui le surveillait du coin de l'oeil, s'aperut qu'il ne mangeait pas.
Vers la fin du repas, deux taches rouges apparurent sur ses pommettes,
au milieu d'un visage devenu trs-blanc.

Que la soire parut longue au diplomate! Est-il pire supplice que
d'avoir chez soi,--alors qu'on brle d'tre seul, pour clairer un
mystre d'o dpend peut-tre une vie,--des oisifs qui prorent ou qui
disent des riens! Les heures s'coulent; votre malheur se consomme
peut-tre; si vous tiez libre, vous pourriez l'empcher, vous pourriez
le tenter du moins... et vous tes condamn  entendre des fadaises
jusqu' ce qu'il plaise aux importuns de se retirer!

Ils partirent enfin; contrairement  son habitude, Nikanor tait rest
au salon; assis sur un canap rouge, il paraissait encore plus ple, et
ses yeux brillaient d'un clat plus fbrile.

--Dis-moi, Nikanor, qu'as-tu entendu?

--Tout ce qu'a dit ce personnage.

--Mais tu ne penses pas que Lydia aurait pu...

--Je pense, mon pre, dit Nikanor, que ma cousine est libre de sa
personne et de ses biens, qu'elle ne restera pas toujours
veuve,--vous-mme ne sauriez le lui conseiller,--et que, par consquent,
il n'y a rien d'tonnant  ce qu'on la courtise. Il n'y aurait rien
d'tonnant non plus  ce qu'elle acceptt un parti honorable, brillant,
comme celui dont il est question.

--Mon fils! s'cria Batounine, si tu penses cela, tu fais injure 
Lydia, tu te fais injure  toi-mme! Tu sais qu'elle est incapable de ce
que tu dis.

--H! mon pre, rpondit Nikanor en se levant, pourquoi resterait-elle
toute sa vie fidle  une affection chimrique pour un malheureux qui ne
peut pas l'pouser? J'irai plus loin: pour un malheureux qui
non-seulement ne peut pas l'pouser, mais qui n'a mme pas le droit de
songer  elle sans crime? Le plus tt sera le mieux, et si vous l'aimez,
mon pre, vraiment, si vous m'aimez aussi, conseillez-lui de regarder
autour d'elle, de choisir un homme qui lui plaise et de se marier.

Batounine restait confondu.

--Je vous tonne? poursuivit Nikanor en marchant dans le salon, mais
sans tmoigner la moindre agitation. C'est que je suis devenu mondain,
moi aussi. A vivre dans le monde j'ai dpouill ce que mon caractre
avait autrefois de trop asctique... Je ne suis plus prtre, je ne serai
jamais moine,--vous ne l'avez pas voulu, ni moi non plus d'ailleurs
maintenant,--je ne puis pas tre un homme mari. Que me reste-t-il
alors, sinon d'tre un sceptique, un esprit dgag de prjugs, un homme
du monde, enfin! si toutefois le monde veut bien accepter pour comparse
un prtre dfroqu!--Il est vrai que je ne me suis pas dfroqu de mon
plein gr... Pauvre Agathe!

Un sanglot s'arrta dans sa gorge. Il fit un demi-tour sur lui-mme et
faillit tomber, mais il se retint au bouton de la porte.

--Bonsoir, mon pre, dit-il du mme ton.  partir de ce jour je suis
devenu raisonnable. J'espre bien ne plus vous causer de chagrin.

Le lendemain, il tait en proie  une fivre violente, accompagne de
dlire.

Deux clbrits mdicales furent appeles auprs de lui; aprs dix jours
d'angoisses, Nikanor fut enfin hors de danger, mais Batounine apprit que
son fils tait atteint de consomption. Le climat de l'gypte fut
ordonn, le dpart devait tre aussi prompt que possible.

Ds que le jeune homme fut en tat d'en entendre la lecture, son pre
lui donna communication d'une lettre de Lydia.

Je ne sais, disait-elle, qui a pu vous donner une ide aussi fausse et
aussi ridicule de ma vie actuelle et de mes projets. Non-seulement le
prince de L... ne s'occupe pas de moi, comme on l'a prtendu, mais il
est en pourparlers de mariage avec une jeune Anglaise qui habite le mme
htel que nous. Vous voyez combien ces bruits ont peu de fondement.
J'ajouterai, mon cher oncle, que vous me connaissez trop bien, je pense,
pour avoir ajout foi un instant  des propos aussi saugrenus, comme me
le prouve d'ailleurs le ton affectueux de votre lettre.

A cette lecture, Nikanor sourit faiblement.

--J'en suis bien aise pour elle, dit-il. Pour moi, ce que j'ai dit
demeure.




                                XXVI


La grande dahabieh remontait lentement le cours du Nil. L'eau glauque
s'cartait et jouait sur ses flancs polis avec des miroitements pleins
de paillettes.

Nikanor, tendu sur des coussins  l'arrire, regardait le ciel bleu, le
sable dor, et savourait paresseusement la joie de vivre, la seule qui
lui ft reste.

Il aimait la vie maintenant qu'elle s'enfuyait de lui; il l'aimait, non
pas avec la passion de la jeunesse heureuse, mais calmement, comme les
gens gs aiment les objets d'art ou la merveilleuse nature.

Tout ce qu'il avait eu d'ardent en lui s'tait concentr sur son amour,
et son amour,  cette heure, tait prs de lui chapper avec
l'existence, comme un oiseau brave et fort dont on sent frissonner les
ailes dans des mains affaiblies par la lutte et qui, tout  l'heure, ne
sauront plus retenir le captif rvolt.

Le mal faisait des progrs trs-rapides. Cette chose fragile, la vie de
Nikanor, qui avait paru d'abord, mme branle, devoir durer des ans,
puis des mois, s'tait rduite dsormais  des semaines, puis  des
jours.

--Veux-tu voir Lydia? avait demand Batounine.

A cette question, pose par les lvres tremblantes du vieux diplomate,
soudain si vieux, si cass, Nikanor avait compris que sa vie serait
trs-courte. Si courte, alors qu'il sentait encore tant d'ardeur! Pas
assez courte pour qu'il ne pt souffrir beaucoup encore.

Secouant tristement la tte, il avait rpondu: Non!

A quoi bon l'avoir auprs de lui, cette adore, puisqu'il ne se
permettrait ni de lire dans ses yeux ni de respirer sur ses lvres
l'amour, un amour qui ne devait jamais s'exprimer comme s'expriment les
mortels?

Et la dababieb avait continu d'aller sur le Nil, montant, descendant,
jamais trop loin des villes, pour que la poste pt parvenir exactement 
Batounine et afin qu'il pt envoyer des nouvelles.

Elle n'tait pas bien loin, Lydia; pendant que la pense de Nikanor,
durant ses heures de veille, allait la chercher au Nord, elle tait 
Alexandrie, prte  accourir, elle ne le savait que trop, le jour o il
faudrait emmener Batounine, priv de son fils, le seul tre qu'il et
aim  la fin de ses jours, plus que lui-mme.

Madame Kdrof tait retourne,  Saint-Ptersbourg; Polyxne tait venue
avec sa soeur; ne fallait-il pas qu'il y et quelqu'un prs de l'oncle
lorsqu'il serait prouv par sa grande douleur? Madame Kdrof n'avait
pas dit non, et les deux soeurs, vtues de couleurs sombres, attendaient
un tlgramme.

--Il ne t'aime vraiment pas assez, dit un jour Polyxne. C'est cruel de
te dfendre de venir.

--Il a raison, rpondit Lydia. Quoi qu'il fasse, il a toujours raison.
Ne vois-tu pas, au contraire, qu'il m'aime trop, puisqu'il en meurt?

Ce jour-l arriva le courrier d'Europe. Polyxne reut une lettre de sa
mre, et, la passant  sa soeur aprs l'avoir lue:

--Le pre Fade est mort, dit-elle.

Lydia tressaillit, lut et relut la lettre, et dit ensuite:

--Nous allons au Caire, ma soeur. Partons ce soir!

Polyxne ne murmura point. Cet amour patient, rsign, l'avait mate;
elle avait vu dans la vie et au del quelque chose qu'auparavant elle
n'avait jamais souponn: le sacrifice exalt jusqu' devenir
triomphant.

--Tu vas donc le voir malgr lui? dit-elle, pendant que le train les
emportait vers les Pyramides.

--Il en sera bien heureux, rpondit la jeune femme.

Le lendemain soir, elles avaient gagn le point de la rive o la
dahabieh tait amarre. Batounine, averti par un tlgramme, les
attendait  terre. Lydia le prit  part et causa avec lui pendant une
demi-heure.

En la quittant, le vieillard portait sur son visage une expression de
souffrance auguste. Avant de traverser la passerelle pour rentrer 
bord, il regarda le ciel...

Une ligne jaune ple trs-faible indiquait le couchant; partout
au-dessus, autour de lui, les toiles tincelaient comme des diamants
jets par pelletes  travers les champs noirs du ciel. C'tait un
embrasement formidable de tout ce que nous ne pouvons atteindre...

--Oh Dieu! murmura Batounine, ma vieille me n'est plus assez robuste
pour de tels sacrifices... Pourtant, puisque j'ai pch, il est juste
que je sois puni...

Il mit le pied sur le pont.

--C'est vous, mon pre, dit Nikanor de sa voix exquise, dsormais
presque teinte et faible comme un tintement de cristal.

--C'est moi, rpondit le comte.

Il vint s'asseoir auprs de lui, un peu en arrire. Nikanor tendit une
main au-dessus de sa tte, pour que son pre la prit dans les siennes.
Depuis qu'il se mourait, il tait devenu avec lui tendre comme une
femme.

--Peux-tu m'entendre? dit Batounine. Es-tu assez bien? j'aurais quelque
chose  te dire.

--Je suis trs-bien, rpondit le jeune homme. Des nouvelles d'Europe?

--Oui... des nouvelles importantes.

--Bonnes, sans doute! Autrement, vous ne me les diriez pas!

--coute-moi, mon enfant. Le pre Fade vient d'tre trs-malade...

--Il n'est pas mort? interrompit Nikanor. Le pauvre vieux!

--Non, il n'est pas mort. Mais il a t si malade qu'il a voulu se
confesser... d'une faute trs-lourde.

--Lui?... Ce n'est pas possible!

--Si fait... entends-moi bien, Nikanor... je ne suis pas ton pre... le
prtre m'avait menti, tu es son fils...

Nikanor se souleva un peu sur ses coussins.

--Vous, pas mon pre? Justice du ciel! Et comment alors m'auriez-vous
tant aim!

--Je le croyais... Je t'aime encore, mon enfant, tout autant que si mon
sang coulait dans tes veines. Mais tu n'es pas mon fils... Mon fils est
mort tout jeune, tu t'en souviens. C'tait celui que tu appelais ton
frre Paul.

Nikanor porta pieusement  ses lvres la main qu'il tenait dans la
sienne.

--Pourquoi me dites-vous cela? murmura-t-il; ne savez-vous pas que vous
m'arrachez le coeur! Je vous dois tout...

--Tu n'as pas compris, mon enfant! fit Batounine en essuyant ses yeux
noys avec la main que ne tenait pas Nikanor. Tu n'es pas mon fils, ton
acte de naissance porte ton vrai nom... Lydia n'est pas ta cousine... tu
peux l'pouser...

Un faible cri s'chappa des lvres du mourant, qui dfaillit. En
rouvrant les yeux, il ne trouva prs de lui que Lydia. Une lampe voile
attache au-dessus de leurs ttes les clairait d'un tendre demi-jour.

--Lydia, dit-il en la regardant avec une ivresse languissante... C'est
bien vrai, vous pouvez tre  moi?

--Cher matre, rpondit-elle, je suis  vous pour toujours.

Elle s'agenouilla prs du lit et posa sa tte tout prs du coeur qui
battait si faiblement et d'une faon si irrgulire; il appuya sa joue
sur les cheveux chtains et joignit les mains vers le ciel illumin.

--Je te remercie, dit-il,  Dieu qui m'as t ma peine, comme on te le
bt d'un cheval surcharg! Aucune de mes douleurs ne m'a donn autant de
mal que cette heure me donne de joie! Il s'endormit presque aussitt
d'un sommeil calme.

Ses bras s'taient desserrs, Lydia put glisser auprs de lui; elle
s'tendit  son ct, les yeux grands ouverts, regardant les toiles,
qui parcouraient lentement leur chemin accoutum dans le ciel, o rien
ne sommeille jamais.

Son coeur  elle battait d'un mouvement fort et rgulier. Que n'et-elle
pas donn pour infuser son sang gnreux dans les veines appauvries de
son matre!

Elle y avait pens, elle en avait parl  un mdecin, qui s'tait
d'abord content de sourire. Comme elle insistait:

--Tout votre sang, avait-il dit, ne rendrait pas la vie  un tre qui
s'est consum, pas plus que toute la cire des abeilles de l'Hymette ne
saurait faire brler un cierge lorsque la mche n'existe plus...

Donc Nikanor allait mourir, mais grce au pieux mensonge si
courageusement accept par Batounine, il mourrait en la nommant sa
femme.

C'tait tout ce qu'ils avaient pu faire pour lui... et personne ne sut
quelle nuit de dsespoir le pre avait passe dans les larmes, pendant
que son fils dormait, la face tourne vers le ciel.

Le matin se leva dans le ciel pur, un matin d'Orient, dont la prompte
splendeur chasse instantanment les tnbres et les terreurs.

Nikanor s'veilla, mal prpar encore  la nouvelle ralit de sa vie;
il ne se rappelait plus bien son bonheur et croyait avoir rv la
prsence de Lydia.

Polyxne vint bientt lui rendre le sentiment de la ralit; elle tait
entre dans le mensonge avec rpugnance, mais en ne voyant autour d'elle
que des visages heureux, elle s'y tait rconcilie.

Batounine lui-mme tait content: son fils lui tmoignait, s'il est
possible, plus de tendresse encore que par le pass, et l'appellation
caressante: Mon pre! semblait sortir de ses lvres avec plus de
tendresse.

--Quand tu voudras, dit le vieux diplomate, nous irons  Jrusalem pour
qu'on vous marie.

Nikanor inclina doucement la tte en souriant, mais sans rpondre. Son
bonheur prsent suffisait  son me puise: il avait peur d'une trop
grande flicit, comme du trop grand soleil. Et puis, un travail
mystrieux se faisait dans son esprit.

Pendant les heures de la journe, son regard pensif allait de l'un 
l'autre des visages qu'il aimait, cherchant  lire quelque vrit
inconnue dans leurs yeux, alors qu'ils ne seraient pas sur leurs gardes.

Polyxne dtournait la tte quand elle se sentait observe par lui; ce
qu'il cherchait, elle s'en doutait bien, et elle craignait de le lui
laisser deviner. Nikanor lui tmoignait pourtant plus d'amiti qu'il ne
l'avait jamais fait.

--Ma soeur, lui dit-il un jour, vous avez t bonne d'accompagner Lydia
dans ce pnible voyage. Je vous en remercie.

--Ce n'tait pas bien difficile...

--C'tait difficile pour vous... Vous avez bien fait... Tout ce que vous
avez fait est bien fait, ajouta-t-il en insistant sur les mots.

Ses forces, un instant ranimes par les motions douces, diminurent
rapidement; ses sommeils taient plus prolongs et plus frquents, ses
souffrances avaient presque disparu; il semblait ne plus vivre dj,
mais flotter au-dessus de lui-mme, comme ces flammes qu'on voit
trembler au-dessus d'une lampe prte  s'teindre.

Un soir, peu avant le coucher du soleil, la dababieh s'tait arrte
auprs d'un grand village. Le muezzin, mont dans le minaret de la
mosque, appelait les fidles  la prire des quatre coins de l'horizon.

Les voyageurs, muets, coutaient sa voix chantante. Ils ne comprenaient
pas les paroles, mais le sentiment religieux, quoique d'une autre foi,
pntrait profondment leurs mes.

Quand le muezzin eut termin, Nikanor parla:

--Mon pre, dit-il, tu as t bon pour moi. C'tait la premire fois de
sa vie qu'il tutoyait Batounine.

--Ta tendresse m'a fait une belle vie... Je t'en rends grces. Je te
rends grces surtout de m'avoir aim jusqu' me renier...

Batounine voulait parler; il lui imposa silence d'un geste  peine
indiqu. Sa respiration devenait plus courte. Autour de lui, tous
prirent peur; lui paraissait calme et trs-heureux.

--Tu ne m'as jamais autant aim que l'autre soir, ici, quand tu m'as dit
que je n'tais pas ton fils. Pour ce sacrifice, pour ce renoncement, je
te bnis, mon pre, et Dieu te bnit par ma bouche... Vous m'avez menti,
mes chers aims, vous avez voulu me tromper,--mais c'est difficile de
tromper un homme si prs de la mort... On voit tant de choses quand on
va mourir!... Lydia, ma Lydia, je n'ai plus peur de t'appeler ma femme.
Donnez-moi vos deux mains, mes aims!... Un temps, j'ai dout!... Oui,
j'ai dout de Dieu, qui m'affligeait si cruellement, alors que je ne
croyais pas l'avoir mrit... Je vois clair maintenant. Je meurs dans ma
foi et dans mon amour... Dieu n'est pas mchant... ce sont les hommes...
Lydia, tu l'avais dit, quoique parents, au ciel nous ne serons pas
spars...

Des points d'or se montraient au firmament; l'eau faisait un petit bruit
trs-doux sur les flancs de la barque; ils n'osaient pas respirer...

--Au ciel!... dit Nikanor.

Et il mourut, en regardant les toiles.


                                  FIN.



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PARIS TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie.




[Fin de _Nikanor_ par Henry Grville]