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Titre: Le moulin Frappier (tome second)
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1880
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1880 (troisime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   8 septembre 2008
Date de la dernire mise  jour: 8 septembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 170

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                                LE

                         MOULIN FRAPPIER


                               PAR

                         HENRY GRVILLE


                          TOME SECOND


                       -----------------

                       Troisime dition

                       -----------------

                    [Illustration: blason.]



                            PARIS
                       LIBRAIRIE PLON
        E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                    RUE GARANCIRE, 10.

                            -----

                   Tous droits rservs



L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en dcembre 1880.

_________________________________________________________________
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




                                LE
                          MOULIN FRAPPIER




                                 I


Genevive lisait auprs de la fentre. Ses cheveux avaient blanchi, mais
elle tait toujours belle.

Un violent coup de sonnette retentit dans l'antichambre, la bonne y
courut, et presque au mme instant la porte de la chambre de madame
Beauquesne s'onvrit toute grande.

--Mre, s'cria Jean en paraissant sur le seuil, mre, je suis reu!

Genevive leva les yeux d'un air  la fois joyeux et tonn.

--Reu? o donc! Je croyais que tu avais pass tes examens depuis
longtemps! dit-elle avec un sourire.

--Reu, ma bonne mre... c'est un secret, on plutt c'en tait un.
Rassure-toi, c'est un bon secret, de ceux qui servent  faire les
surprises... Je suis reu au salon de peinture.

Et il mit sous les yeux de Genevive la lettre du ministre des
beaux-arts qui annonait l'admission de ses deux tableaux; puis il
s'assit sur son sige bas, et se blottit contre sa mre, comme au temps
o il tait petit garon; elle posa une main sur les boucles brunes de
son fils, et resta absorbe dans ses penses.

--Eh bien, mre, tu n'es pas contente? fit Jean, un peu surpris de son
silence.

--Je suis heureuse, mon fils, heureuse d'un succs si rapide... Es-tu
sr de le mriter?

--Oh! mre, coute, aprs la quantit de crotes qui se fait remarquer
tous les ans au Salon, je n'ai vraiment pas de quoi me pavaner que de me
savoir accroch  un mur, tout l-haut, l-haut, au-dessus des toiles de
sept mtres sur neuf! Tu vois que je ne me fais pas d'illusions sur mon
succs, comme tu dis. Je mrite toujours bien cela, mre svre et
prudente, qui ne m'as jamais gt, tu en conviendras la premire!

Genevive ne put s'empcher de rire, tant son fils avait l'air modeste.

Jean tait maintenant un beau garon, dans la fleur de la vie et de la
sant. Grand et mince, tout en ressemblant  sa mre, il commenait 
montrer le sang paternel dans sa dmarche aise et surtout dans sa
manire de porter haut la tte, les cheveux rejets en arrire. C'tait
un de ceux  qui tout semble facile et pour qui les petits obstacles de
la vie n'existent pas; tout leur est facile en effet, car la moiti des
difficults en ce monde provient du manque d'nergie et de dcision.

--Je souhaitais que cette lettre arrivt pour l'anniversaire de ma
naissance, reprit Jean, et, tu le vois, mre, le destin m'a favoris; je
viens de la recevoir en rentrant.

--Et si tu avais t refus, monsieur le prsomptueux? dit madame
Beauquesne.

--Tu n'en aurais rien su! N'est-ce pas assez d'tre refus, sans tre
encore grond par sa mre!

--Cela ne t'aurait pas manqu! riposta Genevive. Mais ses yeux
souriaient, malgr son ton svre, et son fils savait lire sur ce visage
aim. Il l'embrassa tendrement et reprit son chapeau.

--Tu sors encore? Ne t'attarde pas pour le dner; tu sais que nous avons
du monde...

Jean rougit un peu.

--Je serai exact, ma mre chrie, dit-il; je ne te demande qu'un quart
d'heure.

Il sortit en courant, et Genevive alla inspecter les prparatifs du
diner qu'elle donnait  ses amis en l'honneur du vingt et unime
anniversaire de son fils.

Tout avait chang autour de l'ancienne paysanne; un mobilier de bon
got, dcelant l'aisance, un service de porcelaine blanche avec un
chiffre d'or, une argenterie simple, mais irrprochable, des fleurs sur
la table, des tapis partout, tout enfin annonait un bien-tre complet
et intelligent.

En effet, Genevive, sachant qu'une fortune considrable appartenait 
son fils, n'avait pas  redouter pour lui les surprises de l'avenir.
Elle s'tait efforce de lui donner tout ce que l'or seul ne peut
procurer: le got des belles choses, et surtout le plaisir de les
acheter au prix de son travail. Pas un des objets d'art ou de luxe de
cet appartement qui n'et t l'occasion d'une leon pour le jeune
homme, et l'argent qu'il voyait sortir d'une vieille petite bourse, 
lui bien connue, pour payer les factures des marchands, y avait t mis
en sa prsence, produit des journes de travail de sa mre, ou des
ventes de M. Moisson.

Le rsultat avait dpass leurs esprances; la condition, stipule par
Genevive, d'une part dans les bnfices, avait t le principal lment
de leur bien-tre. Aussi bnissait-elle tous les jours madame Nanteuil,
qui lui en avait donn la pense.

La bonne dame tait morte depuis quelques annes, laissant sa fille bien
seule; au milieu de tout son luxe et pendant sa longue maladie, elle
l'avait confie  Genevive.

--Aimez-la bien, avait-elle dit, car je ne sais trop qui l'aimera. La
fille me parait ressembler beaucoup au pre, et pour celui-l, je n'en
parle pas.

Aprs la mort de madame Nanteuil, la famille Reynold s'tait
soudainement accrue d'un membre inattendu. Un beau jour, au retour d'un
de ses frquents voyages, car c'tait l'tre le plus instable de
l'univers, M. Reynold avait ramen une grande fillette d'environ
quatorze ans.

--C'est ma nice, avait-il dit en la prsentant  sa femme. C'est une
orpheline; je vous prie de la traiter comme votre enfant.

Un peu surprise de ce surcrot de maternit qui lui tombait du ciel,
Marguerite avait fait de son mieux, supposant que le sjour de
mademoiselle Clotilde ne serait que provisoire; mais l'installation
paraissait au contraire dfinitive, car M. Reynold choisit des cours
pour elle, dsigna une femme de chambre pour l'y accompagner, et lui fit
arranger une chambre dans l'habitation de Paris.

--Cette enfant n'a que nous, elle porte mon nom, dit-il  Marguerite, un
jour qu'elle s'tait dcide  l'interroger; je veux qu'elle habite sous
notre toit; vous me ferez plaisir en la traitant comme votre fille, et
quand le moment sera venu de la produire, elle sortira avec Rene, dont
on pourra avancer les dbuts dans le monde, afin de ne pas trop faire
attendre Clotilde.

Madame Reynold n'essaya ni de lutter ni d'obtenir des claircissements;
elle connaissait assez son mari pour savoir que c'tait inutile; mais
dans ses conversations avec Genevive, le sujet fut puis jusqu' la
dernire goutte, et les deux amies conclurent que, selon toute
vraisemblance, cette enfant, de trois ans plus Age que Rene, devait
appartenir  M. Reynold par des liens plus rapprochs qu'il ne voulait
le dire.

--Mon Dieu, conclut madame Reynold, ce n'est pas sa faute,  cette
enfant! Je ne lui en veux pas, et me sens toute dispose  lui tenir
lieu de la mre qu'elle a perdue; mais je la voudrais plus expansive!
Mademoiselle Clotilde, en effet, ne parlait gure, mais deux yeux noirs
magnifiques, ombrags par des cils pais, se chargeaient volontiers de
faire la conversation  dfaut de sa langue. On ne peut dire qu'elle
inspirt la confiance, mais un intrt bizarre caus par l'tranget de
sa discrte personne s'attachait  elle, quoi qu'on en et. Elle
connaissait son pouvoir, et ne se faisait pas faute d'en user.

En grandissant, cette espce de coquetterie s'tait voile sous la
modestie de son ge; elle y avait beaucoup gagn, et nombre des amis que
M. Reynold attirait chez lui faisaient une cour assidue  la jeune
fille, bien qu'elle et  peine dix-sept ans. Ces hommages ne plaisaient
gure  Marguerite; son mari rpondit  quelques observations timides,
qu'ayant l'intention de marier Clotilde de bonne heure, il ne pouvait
trouver mauvais qu'elle ft en mesure de faire son choix; ds lors,
madame Reynold ne dit plus rien, et se borna  tenir Rene autant que
possible  l'cart lors de ces occasions, malheureusement frquentes.




                                  II


Jean rentra comme il avait dit, au bout d'un quart d'heure, et trouva sa
mre dans la salle  manger, en train de donner aux objets du couvert ce
dernier rangement de la matresse de maison qui leur communique un
aspect si diffrent des tables d'hte, somptueusement garnies,
cependant.

--L'anniversaire de ton fils doit tre une fte pour toi, mre, dit le
jeune homme en prsentant  Genevive un bouquet de roses panouies.

L'heureuse mre sourit et embrassa son garon.

--Que caches-tu l? dit-elle en voyant qu'il tenait quelque chose dans
la main qui pendait le long de son corps.

--C'est un bouquet pour madame Reynold et un autre pour Rene... et un
pour Clotilde... pour mademoiselle Clotilde, reprit-il avec un peu
d'embarras; tu devrais les mettre  la place que tu leur destines...

--Choisis toi-mme ces places, dit madame Beauquesne, aprs une courte
hsitation. Ce jour doit tre pour toi un jour de joie sans mlange.

Jean feignit d'tre trs-occup dans la lecture des cartes qui
indiquaient la place des invits; cet examen dura si longtemps, que sa
mre se retira, pensant qu'en sa prsence, il n'en finirait pas.

A peine tait-elle au salon qu'il l'y rejoignit en effet.

--Tu as termin tes arrangements? dit Genevive.

--Oui; je me suis mis entre les deux demoiselles... je pense que ce sera
plus gai...

--Soit. Aujourd'hui, tout le monde te gte; j'espre que M. Reynold n'y
mettra pas d'opposition.

--Oh! pour cela j'en suis sr! dit inconsidrment le jeune homme.

Il baissa la tte un instant, puis il la releva avec l'ancien geste de
son pre, et ses yeux rieurs plongrent dans ceux de sa mre.

--Maman, ne me taquine pas, dit-il en la menaant du doigt.

--Je ne te dis rien, fit observer Genevive. Mais je n'ai pas intention
de te taquiner. Pour une fois dans notre vie, nous pouvons dire, sans
manquer  nos devoirs: A demain les affaires srieuses.

Le diner eut lieu dans toutes les formes. L'assistance tait choisie:
quelques anciens professeurs de Jean, deux jeunes peintres de ses amis,
un peu plus gs que lui, madame Reynold avec les deux jeunes filles et
M. Reynold dans sa gravit de propritaire et d'homme influent. Influent
prs de qui? influent en quoi? Nul n'a jamais pu le dire, mais chacun
s'accordait  reconnatre que c'tait un homme influent.

M. Reynold, le pre Rabat-Joie, ainsi rappelait irrvrencieusement Jean
aux beaux jours du collge, tait devenu si aimable avec le jeune homme,
depuis quelque temps, que celui-ci s'en montrait tout bahi.

--a ne peut pas tre parce qu'il m'aime? disait-il  sa mre un soir
aprs le dpart de l'homme influent, et a ne peut pas tre non plus
parce que je l'aime! Alors, pourquoi?

Genevive mieux avise eut peut-tre pu dire la raison de cette soudaine
sympathie, qui avait attendu pour se montrer le moment o Clotilde
allait finir ses tudes. Clotilde tait videmment dans la pense de M.
Reynold la fiance d'lection destine  Jean Beauquesne. Si celui-ci
n'eut eu pour toute fortune que sa belle ducation et son talent de
peintre, il est douteux que l'homme influent lui et permis de vivre
dans une si douce intimit avec les deux jeunes filles. Mais, sans
connatre exactement la fortune des Frappier, il avait acquis la
certitude que Jean tait un excellent parti pour une fille sans dot,
telle que Clotilde. S'il se ft agi de Rene, il et t plus prudent,
car Rene tait une hritire; mais Clotilde... le brave homme ne voyait
aucune objection  un mariage entre ces deux jeunes gens.

Quand le repas fut termin, les invits se dispersent dans le salon,
heureux de se dgourdir un peu les jambes; aprs avoir fait le tour des
fauteuils et des canaps, avec une parole aimable pour chacun, ainsi
qu'il sied  un jeune homme extrmement bien lev, en l'honneur duquel
se donne une fte, Jean se faufila sournoisement entre deux chaises
massives, et tomba assis, comme par mgarde, sur un pouf,
frauduleusement plac l, on ne sait par quels soins.

--Tu ne vas plus t'en aller, j'espre, lui dit Rene en talant sur lui
sa jupe bouffante, afin de le cacher aux yeux peu clairvoyants.

--N'oubliez pas, mademoiselle, qu'il nous est ordonn de nous vouvoyer,
dit Jean d'un ton doctoral.

--Bah! personne n'coute, et puis aujourd'hui, toutes les consignes sont
leves! dit la gamine en haussant les paules avec un joli geste de
mutinerie. Dis-le toi aussi, Clotilde, pour dsobir!

Les beaux yeux de la jeune fille jetrent un clair velout du ct de
Jean, et elle rpondit  voix basse:

--Je ne suis pas dsobissante.

--Ah! par exemple! s'cria Rene.

Le bruit de sa voix avait fait retourner son pre, qui fronait dj les
sourcils; mais en apercevant la tte de Jean qui mergeait au-dessus des
jupes empeses des fillettes, il sourit et retourna  sa discussion
entame, dans sa pose favorite, adoss  la chemine, comme font tous
les gens vaniteux qui aiment  tenir les auditeurs occups de leur
personnalit.

Les trois jeunes ttes furent bientt en conciliabule secret, avec des
chuchotements  voix basse, qui faisaient pmer Rene dans des petits
rires touffs. videmment elle trouvait un plaisir infini  bavarder
tout bas, avec l'apparence du mystre, pendant que les parents parlaient
de choses srieuses  l'autre bout du salon. A quatorze ans, les petites
filles adorent tout ce qui semble mystrieux; la prsence d'un jeune
homme, bien que pour Rene ce fut presque un frre, ajoutait encore au
plaisir ordinairement dpendu.

Jean, lui, se grisait de cette intimit si douce et si dangereuse. De
temps en temps, en parlant, il se trompait, disait vous  Rene, toi 
Clotilde, et celle-ci se reculait  demi, avec un air rserv si drle
qu'ils clataient de rire tous les trois. Ils ne disaient que des
niaiseries, et l'on se fut tonn  bon droit, en les entendant, de voir
un garon srieux et instruit comme Jean prendre tant de plaisir  de
telles fadaises. Mais ce n'taient pas les paroles qu'il coutait,
c'tait la voix de Clotilde, c'tait le frlement de ces vtements de
jeunes filles, c'taient les regards magntiques et voils de la jeune
grande coquette, qui le jetaient dans une sorte d'extase.

Avec cela ils se taquinaient abominablement tous les trois. Rene avait
une langue bien affile de jeune Parisienne qui va aux cours de M. X...
apprendre part du bien dire que lui enseigne son professeur et Fart de
dire des mchancets que lui enseignent ses compagnes. Rene excellait 
ce genre de torture qui consiste  mettre les gens au pied du mur, en
contradiction avec eux-mmes,  tout moment;  propos de tout, qui prend
acte d'une confidence faite dans un moment d'expansion, pour dmolir
tout un chafaudage d'apparences, le tout sans trahir la foi jure, 
mots couverts, faisant consister tout le supplice dans la crainte,
toujours superflue, de voir le secret bruit  la face de tous. Ces
sortes de mystifications sont l'apanage des trs jeunes filles dans une
classe de la socit fort nombreuse et tout  fait distingue...
Quelques-uns, tmoins de ces escarmouches, ont souvent regrett que la
victime de ces plaisanteries, soudain exaspre, n'ait jamais eu l'ide
d'appliquer publiquement une belle paire de soufflets  son joli
bourreau, si spirituel et si fin! Mais peut-tre une leon isole
n'et-elle pas suffi. Rene taquinait donc Clotilde, et bellement.

--Enfin, disait-elle, me l'as-tu dit, ou ne me l'as-tu pas dit?

--Quoi? fit Jean.

--a ne te regarde pas! riposta prestement Rene. Clotilde! l'as-tu dit?

--Je ne sais pas de quoi tu parles.

--Ce que tu m'as dit l'autre jour, dimanche, en revenant de la messe.

--Je ne m'en souviens pas.

--Veux-tu que je te le rpte pour te le rappeler?

--Non! s'cria vivement Clotilde.

--Alors tu t'en souviens!

Et Rene battit des mains. Jean coutait un peu mu, sentant qu'il tait
question de lui sous ce verbiage.

--Alors tu me l'as dit?

--Peut-tre... fit Clotilde inquite, et nerve de ce long persiflage.

--Puisque tu me l'as dit, je peux le rpter, car bien sr tu ne peux
rien me dire de mal, n'est-ce pas?

--Je ne veux pas! cria la jeune fille prte  pleurer.

--Qu'est-ce que tu ne veux pas?

--Que tu dises  Jean...

--Quoi? fit Jean en prenant la main de Clotilde, qui rsistait
faiblement.

--Qu'elle te prfre  tout le monde; voil! dit Rene, en dtournant la
tte d'un air moqueur.

Clotilde rejeta sa main et la mit devant ses yeux. Peut-tre tait-ce
une vraie larme qu'elle voulait cacher.

--Est-ce vrai? fit Jean  voix basse.

--Non, dit Clotilde qui s'tait remise; c'est une plaisanterie. Je
voulais voir si Rene tait capable de garder un secret, et pour m'en
assurer, je lui ai dit la premire chose qui me passait par la tte...
Elle l'a crue, ce n'tait pas trs-spirituel de sa part.

Jean se sentit vex. Il aurait mieux aim savoir que Clotilde le
prfrait  tous. Cependant ce qu'il ressentit n'tait pas une douleur
intense, c'tait plutt l'aiguillon de la vanit due.

Ce fut au tour de Rene  baisser la tte d'un air confus. Mais sa
malice reprit le dessus aussitt.

--Si c'tait une attrape, tu y as t prise, car, vrai ou non, tu as eu
joliment peur de me voir rpter ta confidence. Quand on veut attraper
les autres, il faut avant tout tcher de ne pas y tre pris soi-mme.
Voil.

Et sachant bien, avec son instinct de fillette qui grandit, que Jean et
Clotilde ne pourraient rester seuls prs l'un de l'autre, elle s'envola
 l'autre bout du salon, et s'assit sur le tabouret du piano.

--Jean, dit-elle de sa voix claire, je vous ai appris un morceau,
absolument comme au jour de l'an pour tes parents! Si vous n'tes pas
content, vous pouvez le dire!

--C'est trop de bont, dit le jeune homme en se levant. Il en voulait un
peu  cette gamine de troubler ainsi un entretien qui lui paraissait
trs doux; mais il ne pouvait garder sa place plus longtemps.

Rene joua son morceau avec un aplomb, un brio, bien faits pour
surprendre. Elle tait doue de cette assurance naturelle qui permet 
quelques-uns de paratre en public sans la moindre gne, tandis que
d'autres, moins heureux, ne peuvent affronter les regards de dix
personnes runies. Elle termina au milieu des applaudissements, et alla
discrtement s'asseoir  l'abri de la robe maternelle. L'entretien de
Clotilde et de Jean tait fini pour ce jour-l.

Au moment du dpart, cependant, celle-ci s'aperut qu'elle avait oubli
son bouquet. Jean courut le lui chercher, et le lui remit. Elle tait
dj dans l'antichambre, habille pour le dpart; en lui donnant les
roses, il effleura les doigts de la jeune fille; elle feignit de ne pas
l'avoir senti; mais pendant l'change du dernier bonsoir, elle plongea
son visage au milieu des boutons de roses blanches, et en retira deux
ptales qu'elle mordillait entre ses dents...

Jean la regarda comme il ne l'avait jamais fait encore. Les paupires de
Clotilde battirent deux ou trois fois, et elle se dtourna lentement,
suivant les invits dans l'escalier.

Jean restait immobile, les yeux fixs sur la porte: sa mre lui toucha
doucement l'paule.

--Il n'est pas minuit, lui dit-elle, et j'ai  te parler; viens dans ma
chambre.

Il la suivit docilement dans la grande chambre frache, o brlait une
lampe.




III


Jean s'assit en face de sa mre, les yeux dans ses yeux, afin de ne rien
perdre de ce qu'elle allait lui dire. Il n'avait pas peur, et cependant
une sorte d'inquitude lui donnait un peu de fivre.

--Tu as vingt et un ans accomplis ce matin, mon enfant, dit Genevive
d'une voix grave, et je dois te rendre compte de ma tutelle, pendant les
seize annes qui se sont coules depuis la mort de ton pre.

Jean fit un geste; elle l'interrompit avant qu'il et parl.

--Je sais que tu as confiance en moi, mon fils; aussi n'est-ce pas un
compte d'argent que je veux te donner, c'est l'explication de
l'ducation que tu as reue et de la fortune  laquelle tu peux
prtendre.

Elle s'arrta un instant et reprit:

--Tes grands parents, qui vivent encore au moulin Frappier, sont de
simples paysans qui savent  peine lire et pas du tout crire. Ton pre
tait devenu par un hritage, qui tait  la fois une bonne action et
une sorte de justice, le propritaire du moulin et du domaine. Moi, je
n'avais rien. Quand ton pre m'a pouse, j'tais servante chez
l'aubergiste d'un hameau nomm Dlasse, sur la commune de Haville. Jean
prit la main de sa mre et la serra tendrement.

--Tes grands parents ne m'aimaient pas; ils avaient plusieurs raisons
pour cela. D'abord, j'tais pauvre; ensuite... mais tu trouveras
l'explication de la seconde raison dans le testament de ton vieux cousin
Frappier, que, suivant ses intentions dernires, le notaire m'a envoy
ce matin. De plus, j'tais leur belle-fille, et ton pre m'aimait. Ta
grand'mre tait jalouse de cette affection, et je crois que plus
j'avance en ge, plus je suis dispose  l'en excuser.

Jean rougit un peu et sourit d'un air embarrass. Genevive continua.

--Enfin, ils ne me rendaient pas heureuse, mais je supportais beaucoup
de choses sans rien dire,  cause de ton pre que je craignais
d'affliger. Un grand malheur nous arriva: je t'ai racont comment ton
pre fut tu par l'explosion d'une meule. Aprs sa mort, la vie me
devint intolrable au moulin. Moi, ce n'tait rien, mais toi! on te
rendait menteur, mchant, paresseux, ingrat. Je ne pouvais le souffrir
plus longtemps, et un beau soir, pousse  bout, provoque par les plus
mchants procds, je m'enfuis t'emportant dans mes bras.

Jean vint s'asseoir sur le canap auprs de sa mre qu'il serra contre
lui.

--Tu m'appartenais, tu tais mon bien, c'tait clair, et cependant,
aujourd'hui que ma raison s'est mrie, et que je connais les lois du
monde, je me demande comment j'ai pu concevoir et excuter cet acte
inou. Heureusement pour nous deux, tes grands parents s'taient mis
dans leur tort d'une faon si vidente qu'il leur tait impossible de
rclamer. Ils essayrent de te faire revenir, mais il leur fallut y
renoncer, et tu me restas, mon cher trsor. Je n'avais que toi, mais je
t'avais bien  moi.

--Et le moulin? demanda Jean, intress au plus haut degr, et se
demandant comment jusqu'alors il ne s'tait pas inform davantage de
choses qui le touchaient directement.

--Le moulin tait rest  tes grands parents. Je leur en avais laiss la
gestion, comme une sorte de compensation pour l'ennui que je leur
causais en leur enlevant leur petit-fils. Mais par un point d'honneur 
moi, je m'tais promis de t'lever avec mes propres ressources. Si
j'avais chou dans mes tentatives pour subvenir  nos besoins, tu
comprends bien que je n'aurais pas laiss souffrir ton ducation morale
ou physique par un amour-propre mal entendu; mais la chance m'a permis
de trouver l'emploi de mes travaux avant que la somme d'argent que
j'avais emporte, et qui tait un prsent de ton pre, ft puise.
Donc, je puis te le dire aujourd'hui avec un peu d'orgueil, tu es le
fils de mon travail et de ma volont: ton ducation n'appartient qu'
moi seule; je suis deux fois ta mre.

Jean S'tait laiss glisser  terre, et il baisait avec reconnaissance
les mains de sa mre.

Il posa sa tte sur le sein maternel et resta  terre, les genoux plis
comme au temps o il tait tout petit.

--Tu comprends, reprit Genevive, que pendant les seize annes que nous
avons passes loin du moulin, tes revenus, dont nulle partie n'tait
distraite, car tes grands parents ne dpensent presque rien, et les
menus produits du manoir leur suffisent amplement, pendant seize ans,
tes revenus accumuls ont plus que doubl ta fortune.

--Nous sommes donc bien riches? dit Jean en ouvrant de grands yeux.

--Je n'ai rien  revendiquer dans ta fortune, mon fils, tout est  toi.
Tu possdes aujourd'hui le moulin Frappier et les fermes qui en
dpendent. Grce  une ligne de chemin de fer qui passe  peu de
distance, et aussi grce  des amliorations introduites dans le systme
des eaux, par mes ordres, ces biens valent cent vingt mille francs, et
vaudront davantage avec le temps. Le moulin rapporte cinq mille francs;
les fermes, trois mille. Ces revenus capitaliss, dfalcation faite des
sommes qu'a ncessites l'entretien des biens, donnent environ cent
mille francs placs en valeurs diverses. De plus, le vieux cousin
Frappier, qui nous aimait tous deux, t'a lgu une fortune compose
d'une cinquantaine de mille francs en terres. Il ne plaait pas
d'argent, il achetait sans cesse un clos par-ci, un pr par-l, et
toujours  proximit des biens que t'a laisss ton pre, de sorte
qu'avec un peu de patience et d'habilet tu pourras acqurir les bandes
de terrain qui sparent les pices, et ta proprit sera une des plus
tendues du canton. Te voil donc en possession,  partir de ce jour,
d'un revenu qui, bon an, mal an, atteindra quinze mille francs. C'est 
toi de voir si tu veux mener l'existence d'un oisif ou celle d'un homme
de travail.

Jean coutait et ne pouvait en croire ses oreilles.

--Mre, dit-il aprs un moment de rflexion, comment se fait-il que je
n'aie rien su de tout cela?

--Je craignais que la pense de la fortune ne te dtournt du travail,
et je crois que j'ai bien fait de ne pas t'en parler.

--Tu as bien fait, mre, sans doute. Mais crois-tu prudent de me le dire
aujourd'hui? Il me semble que je suis encore bien peu raisonnable, pour
me savoir  la tte de tant d'argent.

--Il faudra pourtant que tu m'en donnes une dcharge par-devant notaire,
dit Genevive en souriant d'un air grave. Je n'ai plus le droit de te le
cacher, mon fils. A dater d'aujourd'hui, tu es un homme.

Jean ne put s'empcher de rire.

--Va pour un homme, dit-il, quoique je me sente bien gamin! Ainsi, mre
aime, c'est toi qui as subvenu  tous les frais de mon ducation?

--Oui, et c'est mon orgueil, c'est ma joie! dit firement Genevive. Ne
me parle jamais de me les rembourser, je ne te le pardonnerais pas! Mais
il y a autre chose. J'ai promis  tes grands parents de te ramener au
moulin quand tu aurais atteint ta majorit. Il faut aller au moulin.

--Tout de suite? fit Jean avec un effroi comique.

--Non, aprs l'ouverture du Salon, rpondit Genevive.

Elle ne put s'empcher de regarder avec orgueil le beau garon qui
restait assis  ses pieds.

Jean mditait.

--Quand j'crivais par tes ordres des lettres de bonne anne  mes
grands parents, j'tais loin de me douter que c'taient des paysans
trs-riches. Je me figurais de vieilles gens, des sortes d'anciens
employs, qui vivaient dans une petite ville, comme on en voit quand on
passe en chemin de fer... Et pourquoi ne sommes-nous jamais retourns au
moulin Frappier?...

--Ils auraient voulu t'y garder, dit jalousement Genevive.

Jean embrassa encore une fois sa mre, et se retira dans sa chambre.
Longtemps, le mirage de cette fortune inattendue le tint veill. Il
voyait aussi ses deux petits panneaux suspendus  des hauteurs
incalculables au-dessus de la cimaise, au salon de peinture; puis le
dernier regard de Clotilde lui revenait de temps en temps, submerg, il
faut bien le dire, par des quantits de questions diverses qu'il se
posait  lui-mme. Qu'tait le moulin? comment tait-il fait? Et ses
revenus, que pourrait-il bien en faire? Et ses grands parents, que leur
dirait-il? Enfin il s'endormit en essayant de se reprsenter le notaire,
qui avait si bien amnag cette belle fortune.




                                 IV


--Papa, papa, c'est ici! au troisime rang! C'est moi qui t'ai trouv!
dit Rene en tirant son pre si, fort qu'elle faillit renverser un
monsieur trs-chauve qui regardait en l'air. C'est moi qui l'ai trouv,
rpta-t-elle  l'oreille de Clotilde, oui, moi, et pas toi!

Elle lui fit une grimace expressive, derrire sa main, en cachette, et
toute la famille se planta devant les deux paysages de Jean Beauquesne,
accrochs non loin l'un de l'autre,  une hauteur trs-raisonnable, qui
permettait de les voir sans lunette d'approche.

--Un peu plus loin, et un peu moins en rang, je vous en prie, dit M.
Reynold avec une bonhomie touchante; nous avons l'air d'une famille de
province.

Une bande de provincial qui passait justement le long de la cimaise jeta
 l'homme influent autant de regards indigns qu'elle comptait de
membres; mais il avait bien autre chose en tte.

--a, c'est un paysage de Brives-la-Gaillarde, dit  un camarade un
peintre mconnu, en lui montrant un des panneaux de Jean, et l'autre,
c'est une vue de Pouilly-les-Oies, et tous les deux, a fait de jolis
devants de chemine; les devants de chemine de l'avenir! Plus solide et
moins coteux que le papier peint, mesdames et messieurs! Si ce n'est
pas coeurant! Il y a rue de Laval un marchand de peintures qui en a des
douzaines qu'il vend cent sous ou six francs, suivant la figure du
bourgeois, et a vaut mieux que ces machines-l!

Ils passrent, laissant M. Reynold plong dans l'effarement le plus
complet, Clotilde rouge et honteuse, et Rene dans une indicible colre.
Ne sachant comment venger la peinture de son ami, elle tira dmesurment
la langue au peintre, qui ne pouvait la voir.

Jean arriva en ce moment.

--Je vous cherche depuis une heure, dit-il, tout hors d'haleine.

--Connaissez-vous cet homme? dit majestueusement M. Reynold en indiquant
l'orateur, pm devant une nature morte, et qui expliquait  son ami
combien ce tableau tait suprieur  ceux des anciens.

Jean tourna autour de l'individu dsign, et revint en riant.

--Oui, je l'ai vu quelquefois; il faudrait l'entendre, il est assez
drle.

--Drle? Il arrange bien votre peinture! Nous l'avons entendu.

--Ah! a ne m'tonne pas, dit Jean, c'est un refus.

Les deux fillettes tournrent le dos au refus avec accord parfait, et
M. Reynold opra le mme mouvement de ddain avec une lenteur pleine de
dignit.

--Dis donc, Jean, fit Rene, profitant pour tutoyer son ami de ce qu'on
m'oserait pas la gronder en public, il dit que ta peinture ressemble 
des devants de chemine!

--Eh! il y a du vrai l dedans, fit Jean d'un ton mlancolique. Je n'ai
pas assez regard la nature.

Clotilde ne cessait d'observer le jeune homme avec une curiosit
discrte; elle s'tait figur qu'un peintre reu au Salon se trouvait
au-dessus de toutes les critiques; c'tait en quelque sorte un brevet de
talent que confrait l'admission. L'amour-propre de la jeune fille
souffrait vaguement de voir Jean trait par les autres et par lui-mme
avec tant de sans gne. Elle fit le tour de l'Exposition avec l'air
d'une jeune martyre qui se rsigne, et rentra au logis dans un tat
d'esprit peu satisfaisant.

Jean dnait ce jour-l chez M. Reynold avec sa mre. On lui fit les
honneurs du repas, et le chef de la famille ordonna mme de servir du
vin de Champagne pour fter le dbut de leur jeune ami sur la grande
scne de l'art!

Aprs le diner, on causa joyeusement de tout le monde, de tout ce que
pouvaient entendre les oreilles des deux jeunes filles naturellement.
Mais M. Reynold semblait ce soir-l piqu par une mouche spciale. Il se
tenait si prs de la limite qui spare ce qu'on peut entendre de ce qui
doit se taire, que Marguerite le regarda plus d'une fois avec
tonnement, se demandant o voulait en venir cet homme ordinairement si
prudent.

--Il faut se marier de bonne heure, je ne sors pas de l, conclut
l'homme influent aprs avoir cit plusieurs exemples de mariages
malheureux. Se marier de bonne heure, et voir grandir ses enfants autour
de soi, quelle joie serait plus douce au coeur du pre de famille?
N'est-ce pas, mesdames?

Les dames tombrent d'accord. Les demoiselles m'auraient pas demand
mieux que de donner aussi leur opinion, mais on ne la leur demandait
point. Rene hocha sagement la tte en guise d'approbation. Clotilde
baissa les yeux et ne dit rien.

--Et vous, jeune homme, votre avis? demanda soudainement M. Reynold.

C'tait un coup droit; Jean n'y songeait pas. Avec la candeur d'un
agneau poursuivi qui se rfugie chez le boucher, il rpondit:

--Pourvu qu'on aime sa femme, il me semble, monsieur, qu'on peut se
marier  n'importe quel ge. L'essentiel, c'est d'tre sr qu'on sera
heureux.

--Bien rpondu! fit M. Reynold. Et de plus je me permettrai d'ajouter
qu' mon avis la fortune ne fait pas le bonheur! Pourvu qu'il sache
joindre les deux bouts, un jeune homme qui a du talent peut pouser une
fille sans dot. L'avenir ne leur en rserve que plus de jouissances.
N'tes-vous pas de mon avis, madame? dit-il en se tournant vers
Genevive, vous qui avez t l'artisan de votre propre fortune?

--Pour moi, rpondit Genevive, c'est trs-diffrent. Je voulais lever
dignement mon fils, et je tenais  honneur de doubler l'hritage que son
pre lui avait laiss. Sans cela, je ne sais si j'aurais eu le courage
de travailler comme je l'ai fait.

Les yeux de M. Reynold brillrent.

-Vous avez doubl son hritage, chre madame, et comment cela, je vous
prie?

--En capitalisant les revenus pendant une priode de seize annes,
rpondit Genevive. Le moyen est bien simple, comme vous le voyez.

--Admirable! s'cria M. Reynold enthousiasm; sublime! Ah! madame, vous
tes une mre comme il y en a peu! Permettez-moi de vous serrer la main.

Les yeux de Rene allaient malicieusement de Clotilde  Jean, qui
vitaient de se regarder pendant cet entretien. Tout  coup la fillette
se pencha vers son ami.

--Es-tu riche? lui dit-elle  voix basse.

--Non, rpondit-il. J'ai  peu prs quinze mille francs de rente. Ce
n'est pas de quoi rouler carrosse, mais pour un paysan comme moi...

Clotilde dtourna la tte avec une moue. Rien ne lui tait plus
dsagrable que d'entendre Jean rappeler son origine.

Le lendemain, tes deux mres se trouvaient ensemble; la conversation
tomba tout  coup entre elles, comme si elles eussent en quelque secret
 se cacher mutuellement. Enfin madame Reynold fit un effort.

--Ma bonne et vraie amie, dit-elle  Genevive, il me semble que depuis
quelque temps on vous engage,  votre insu probablement, dans une voie
qui pourrait ne pas vous plaire... Bien qu'en vous en parlant je
contrecarre peut-tre les projets de mon mari, je me crois oblige de
vous dire qu'il me semble avoir jet son dvolu sur votre fils, comme
mari de Clotilde, malgr leur extrme jeunesse  tous deux. Il voudrait
ne plus avoir  s'occuper d'elle, et Jean lui parait juste assez naf
pour se laisser prendre sans difficult.

Genevive dposa son ouvrage sur la table.

--Je m'en suis aperue depuis bien longtemps, dit-elle, mais maintenant
il n'y a plus  en douter; hier M. Reynold a parl assez franchement
pour nous mettre  l'aise.

--Eh bien? fit Marguerite, tonne de ce calme.

--Eh bien! je suis d'avis de laisser aller les choses.

--Vous accepteriez Clotilde pour belle-fille? fit madame Reynold de plus
en plus surprise et tant soit peu mcontente.

--coutez, mon amie, dit Genevive en lui prenant la main, je crois
aussi inutile que dangereux de s'opposer aux mariages qui dplaisent.
Non, Clotilde ne me plat pas pour belle-fille; mais si mon fils l'aime
vritablement, j'aurai beau lui rsister, je n'obtiendrai pour tout
rsultat que de leur inspirer  tous deux de mauvais sentiments, car le
mariage se ferait tout de mme...

--Jean ne se marierait pas contre votre gr! dit madame Reynold.

--Je n'en sais rien, et crois plus sage de ne pas en faire l'exprience,
rpondit la prudente mre. Mais la question est de savoir s'il l'aime
vritablement, ou s'il prouve seulement pour elle un sentiment
passager. Clotilde, sans s'en douter, nous aidera elle-mme  le
reconnatre. Elle est mondaine et vaniteuse; sous ses dehors lgers, mon
fils est plein de sentiments graves, et de nombreuses impressions
nouvelles lui sont rserves d'ici peu... Je suis persuade qu'il ne
tardera pas  voir clair dans son coeur. S'il aime Clotilde, eh bien, il
l'pousera! Que voulez-vous, ma chre, nous levons nos enfants non pour
nous, mais pour eux-mmes.

--J'avais pens qu'il pouserait Rene, dit tristement madame Reynold.
Avec quelle joie j'aurais remis ma fille aux mains de ce brave garon
dans quelques annes d'ici!

Genevive sourit.

--Oui, dit-elle, on fait de ces rves, et puis la ralit n'y ressemble
gure. Ils se sont connus trop jeunes pour s'aimer autrement que d'une
affection fraternelle. Croyez-moi, mon amie, laissons nos enfants
chercher leur voie, contentons-nous de les diriger de loin, d'une faon
indirecte, jusqu'au jour o ils voudraient faire quelque action
dshonorante ou prilleuse... C'est alors seulement qu'il faut faire
acte d'autorit... Nous ne leur apprendrons pas  aimer ce que nous
aimons... soyons heureux s'ils nous aiment! C'est dj beaucoup.

Cette sagesse mlancolique n'tait pour Marguerite qu'une
demi-consolation.

--A quoi vous dcidez-vous? dit-elle enfin. Mon mari a l'intention de
vous inviter  passer l't chez nous,  Rosigneule, comme de coutume;
viendrez-vous?

--Non, dit Genevive; il faut que mon fils aille voir ses grands-parents
au moulin Frappier. C'est une dette que je dois acquitter sans dlai.
Voulez-vous me faire plaisir? Venez avec nous, amenez les jeunes filles,
et votre mari lui-mme.

--Mais... objectait Marguerite.

--Il n'y a pas de mais; faites ce que je vous dis. Votre mari sera
enchant d'inspecter les proprits de Jean.

--Pour cela, je n'en doute pas! fit Marguerite en riant malgr elle;
mais ne craignez-vous pas de laisser les jeunes gens si prs l'un de
l'autre, dans la libert de la campagne?

--A Rosigneule, ce serait la mme chose, fit observer Genevive, et
d'ailleurs j'ai mon ide. Consentez-vous?

--Soit! dit madame Reynold avec un reste d'hsitation, qui fut bientt
vaincu par les assurances de son amie.

Il fut convenu que Genevive et son fils partiraient la semaine
suivante, et que toute la famille Reynold les rejoindrait quinze jours
aprs.

--Tu es bonne, ma mre! dit Jean quand cet arrangement lui fut
communiqu.

--Tu crois? fit Genevive avec un sourire moiti tendre, moiti
railleur. Mais elle ne lui demanda pas d'explications.




                                   V


Le feu du soir brillait dans la grande salle du manoir, au moulin
Frappier, clairant de ses lueurs capricieuses la figure ride du vieux
Simon, qui s'y chauffait les jambes, suivant son habitude.

Victoire, vieillie, blanchie, courbe, mais toujours alerte et grognon,
allait et venait, prparant le repas du soir. Ils n'avaient gure
chang, ces habitants du moulin, car leur vie uniforme ne prtait pas
aux motions vives, qui rongent et dtruisent les visages comme les
coeurs.

Sur le seuil, une petite servante, en tout semblable  la Mlie
d'autrefois, rcurait une cruche de cuivre,  la lueur du jour
dcroissant. Quand elle eut fini, elle rina avec de l'eau frache le
vase aux flancs rebondis, puis elle le leva sur son paule avec un geste
ais et charmant, et l'y maintint en quilibre au moyen d'une courroie
qu'elle tint serre dans sa main droite. Ainsi faisaient sans doute, il
y a trois cents ans, les trayeuses des vieux Frappier. La tte un peu de
ct, la fillette partit d'un pas gal et rapide.

Au milieu de la cour, elle croisa un grand jeune homme, qui marchait
lentement en regardant  droite et  gauche; il tait un peu ple, et
cherchait  rassembler des souvenirs diffus ensevelis au plus profond de
sa mmoire.

--Simon Beauquesne? demanda-t-il  la petite servante.

Elle indiqua la porte ouverte, et resta muette devant un si beau
monsieur.

Il souleva son chapeau et passa. Elle le regarda jusqu'au moment o il
disparut dans l'ombre du seuil, et courut tout d'un trait au pr o
paissaient les vaches.

--Bonsoir, dit le jeune homme en restant sur la porte.

Il avait t son chapeau, et recevait en pleine figure la lueur du feu,
aliment par des ajoncs secs, qui font une grande flamme.

--Franois! cria Simon en se levant, mon Franois!

Il retomba assis, les yeux fixs sur cette image vivante de son fils
perdu.

--C'est Jean! s'cria Victoire en courant  son petit-fils. C'est notre
Jean!

Il fut aussitt serr dans les bras de la vieille paysanne, qui
l'accablait de questions, puis il s'approcha respectueusement du
fauteuil du grand-pre et lui donna l'accolade.

--Eh bien, et ta mre? demanda Victoire.

--Elle vient. Elle a voulu que j'eusse votre premier mot de bienvenue,
dit Jean en s'asseyant sur le banc de chtaignier, noirci par l'usage.

--Qu'il est beau, notre Jean! faisait Victoire en tournant autour de
lui.

Elle avait allum deux bougies dans de grands chandeliers de cuivre, et
elle contemplait curieusement le petit-fils si longtemps loign du
domaine paternel.

--Il est grand comme tait son pre, n'est-ce pas, Simon?

--Un peu moins grand, je crois, rpondit le vieillard,  peine remis de
son motion. Et pourquoi m'avez-vous pas crit le jour exact de votre
arrive! Vous vouliez donc me faire une surprise, ta mre et toi?

--Ce n'est pas cela, rpondit Jean, nous craignions au contraire de ne
pouvoir arriver au jour fix, et nous ne voulions pas vous donner
l'ennui d'une vaine attente. Quand avez-vous reu notre lettre!

--Hier matin! Et ta chambre est prte, mon garon. Une belle chambre!
Celle qu'habitait ton pre avant d'tre mari.

Genevive entra  son tour et fut cordialement reue par, les grands
parents. Ils ne lui en voulaient plus, car  la longue tout s'apaise,
mme la haine. A vrai dire, ils lui savaient gr d'avoir tenu sa
promesse en amenant leur petit-fils au moulin.

De questions en rponses, le temps passe vite; on en tait  peine au
quart de ce que l'on avait  s'apprendre, quand un pas lger comme celui
d'une souris se fit entendre derrire eux. Jean se retourna vivement,
et, par suite de ce mouvement, la clart des deux bougies tomba sur le
visage enfantin, sur les yeux bleus tonnes, sur les cheveux d'or friss
de la petite servante qui rentrait avec sa cruche de cuivre sur
l'paule.

Jean se prcipita instinctivement pour l'aider  s'en dbarrasser; mais
cette politesse citadine ne fut point accepte par la fillette. Sans
trouver de mots pour expliquer sa pense, elle fit glisser  terre le
lourd fardeau, et resta rouge et confuse sous les yeux qui la
regardaient.

--Laisse-la, Jean, dit Victoire, ces jeunesses-l, ce n'est pas
accoutum  ce qu'on les aide; a se tire bien d'affaire tout seul.

Le jeune peintre ne pouvait dtacher ses yeux de la mignonne figure. Le
buste troitement serr dans un corsage de droguet noir, les bras et le
cou recouverts par la grosse chemise de toile, la jeune fille avait
l'air d'une nymphe de Jean Goujon, vtue  la mode campagnarde. Le petit
bonnet blanc insuffisant pour contenir les cheveux rebelles, lui donnait
un air d'enfant mise en pnitence, qui la rendait plus touchante.

A regret, Jean retourna vers ses parents. Sa mre causait avec Simon, et
n'avait rien remarqu. Un ordre de Victoire amena la fillette dans la
partie claire de la salle, et Genevive  son tour s'arrta surprise.

--Mlie! dit-elle.

L'enfant leva sur elle ses yeux bleus que remplit soudain un flot de
larmes contenues.

--C'est la fille de Mlie, dit Victoire. Aprs votre dpart elle avait
pous Saurin; mais elle n'avait gure de force, elle est morte il y a
quatre ans, et nous avons pris la petite pour nous servir, quoiqu'elle
ne soit pas bonne  grand'chose.

A ce reproche immrit, une vive rougeur couvrit les joues de la
fillette; mais elle ne dit rien, et continua sans bruit son service.

Quand le repas fut prt, Victoire appela ses htes.

--Allons, dit-elle, vite  table. Toi l, Jean prs du pre. Vous ici,
ma fille; et toi, ajouta-t-elle  Simplicie, va-t-en l-bas.

Elle indiquait un coin, prs de la porte. Genevive s'interposa.

--Elle ne mange donc pas avec vous, suivant l'usage du pays?

--Si, mais pas avec de belles gens de la ville comme vous! rpliqua
Victoire d'un ton  demi moqueur.

--Si c'est cela, je vous en prie, ne faites pas de diffrence  cause de
nous, dit Genevive en regardant la fillette avec bont.

--Allons, fit Victoire, puisque tes matres le permettent, Simplicie,
viens rasseoir  table.

La jeune fille, les yeux toujours baisss, avec une indicible expression
de modestie et de souffrance, s'assit au bout de la table, devant sa
petite soupire, et mangea sans oser regarder une seule fois ces
nouveaux htes du moulin, que Victoire appelait ses matres.

Bientt aprs, les voyageurs fatigus demandrent leurs chambres.
Montant dans la sienne, Jean poussa un cri de joie. La fentre ouverte,
dcore  l'extrieur de festons de vigne, laissait entrer la clart
magique de la pleine lune. Il souffla sa bougie pour mieux jouir de
cette lumire.

--Oh! mre, dit-il, c'est trop beau! C'est comme un conte de fes. Que
nous allons tre heureux ici!

Au moment de s'endormir, il s'aperut que depuis son arrive il n'avait
pas pens une seule fois  Clotilde. Il voulut rparer cette ngligence;
mais, par un inexplicable caprice de son imagination, ce fut la fillette
aux cheveux d'or qui se prsenta  son souvenir.




                                 VI


--Parle-moi de ta mre, dit Genevive  Simplicie, venue le lendemain
matin pour lui demander si elle n'avait besoin de rien, d'aprs les
ordres de Victoire, qui mettait son amour-propre  flatter les gots
citadins qu'elle supposait  sa belle-fille.

La mignonne crature rougit, sourit, et tout  coup deux larmes
coulrent sur ses joues veloutes.

--Tu te souviens de ta mre, n'est-ce pas? insista Genevive avec bont.

--Oh! oui! Elle vous aimait bien! Elle a dit bien des fois que si vous
aviez t l, la vie et t meilleure pour tout le monde au moulin.

La fillette avait parl tout d'une haleine. Elle s'arrta court, hsita,
regarda le coin de son tablier qu'elle roulait dans ses doigts, et fit
un mouvement pour s'en aller.

--Attends, fit Genevive. Alors, Mlie pensait encore  moi? Elle t'a
parl de moi?

--Je vous connais bien, sans vous connatre; rpondit Simplicie en
prenant courage. Ma mre ne laissait pas passer de jour sans parler de
vous et de petit matre Jean. Si elle avait vcu pour vous voir arriver
hier, elle aurait t trop contente.

Genevive soupira. Les batailles de la vie brisent presque toujours
ainsi quelque coeur aimant qu'on est oblig de laisser derrire soi.
Mlie avait souffert au dpart de sa matresse malgr son nouveau
bonheur, malgr son mariage, et son mari avait t sans doute impuissant
 la dfendre contre les colres de Victoire.

--Ton pre est bon pour toi? demanda madame Beauquesne.

--Il est bien bon, mais je ne le vois gure depuis que je suis ici... Il
travaille tout le jour, et le soir venu, il est las, il dort.

Un air de fatigue inexprimable passa sur les traits de Simplicie.
C'tait dj la vie qui s'appesantissait sur elle, bien qu'elle et 
peine quinze ans. Genevive en eut piti.

--Tu resteras  mon service pendant que je resterai ici, dit-elle. Il y
a d'autres servantes?

--Oui,  la ferme.

--Eh bien, on leur fera faire ton ouvrage. Tu es  moi, maintenant.

--Dites-le vous-mme  madame Victoire, fit craintivement la petite.

--Sois tranquille, tu n'as qu' obir, et  ne t'inquiter de rien.

Simplicie se retira le coeur plus joyeux qu'elle ne se l'tait senti
depuis la mort de sa mre, et Genevive alla voir si son fils tait
veill.

Sa chambre tait vide, il tait sorti depuis longtemps. Les premiers
rayons du soleil, pntrant  travers le rideau de pampres de sa
croise, l'avaient invit  parcourir son domaine.

Depuis deux heures, il marchait sur les talus plants d'une double
range d'arbres sculaires, qui font de si belles promenades autour des
pices de terre dans cette partie de la Normandie. Il allait au hasard,
au travers des bues blanches que la chaleur du soleil matinal faisait
lever dee prs humides, et qui s'enroulaient en flocons laineux autour
des buissons d'osier. Les champs succdaient aux champs, les prs aux
prs; la jolie petite rivire miroitait par places, au milieu des iris
en fleurs, pais sur ses bords comme une fort vierge. Les vaches
paresseuses broutaient lentement l'herbe haute; au penchant de la
valle, dans la lande encore dore par la fleur jaune des ajoncs, les
agneaux de l'anne grimpaient dj hardiment derrire les brebis
blanches. Jean marchait comme dans un rve; tout cela tait  lui!

Saurin lui avait dit: Jusqu'au rocher noir qui se trouve au tournant de
la valle, tout est  vous. Il arriva enfin au rocher noir et se
retourna pour contempler sa richesse.

Le soleil emplissait la valle d'une lumire si douce qu'elle semblait
tamise  travers une mousseline; les feuilles des arbres brillaient
comme si elles taient franchement vernies, l'herbe ressemblait  du
velours, les fleurs  des pierres prcieuses, l'air qu'o; respirait
tait une ivresse, toutes ces merveilles taient  lui, et il avait
vingt et un ans!

Jean se croisa les bras sur la poitrine, leva la tte vers le ciel bleu,
et bnit la mmoire de son pre.

C'est son pre qui possdait tous ces biens;--mais, sans sa mre, que
fut-il devenu?

Un garon meunier qui venait du moulin, chassant devant lui un mulet
charg de farine, attira son attention sur le chemin qui gravissait le
coteau. Sans sa mre, Jean et t semblable  ce meunier, un peu plus
riche, mais aussi peu capable de savourer les exquises jouissances de ce
jour... Par un lan de sa pense, le jeune homme envoya tout son amour 
la mre incomparable qui l'avait fait ce qu'il tait.

Il retournait  pas lents au manoir, quand il vit Genevive venir  lui.
Il pressa le pas pour la rejoindre, et lui prit le bras, qu'il passa
sous le sien:

--Que c'est beau! lui dit-il, et que de richesses! Non pour l'argent
qu'elles reprsentent, mais pour tous les sens  la fois, que de joies
nouvelles... Je crois, ma mre, que tu as agi sagement en ne me laissant
venir ici qu'au moment o j'tais en tat de goter toutes ces belles
choses. Plus jeune, je n'aurais pas apprci mon bonheur.

--J'ai toujours tch de faire pour le mieux, rpondit simplement sa
mre.

En, rentrant au manoir, ils rencontrrent Simplicie dpche  leur
recherche. Le bonjour de Jean fit rougir la fillette. Elle n'tait pas
accoutume  la politesse; modestement, comme un chien fidle, elle les
suivit en marchant sur leurs talons. tre si prs de ces bonnes gens,
c'tait en soi une joie.




                                VII


Saurin, absent la veille, attendait ses matres dans la salle basse.

A la vue de Genevive, il se tint immobile, le coeur plein de larmes.
Cette femme aux cheveux blanchissant, aux traits svres, vtue
simplement, mais  la mode des villes, tait-elle bien la mme que seize
ans auparavant il avait vue dans la fleur de sa jeunesse, couche 
terre sur les dbris de la meule qui avait tu Franois!

Ce grand dsespoir, dont lui seul avait t le tmoin silencieux, le
remuait encore au fond de l'me, quand il y songeait; mais elle, madame
Genevive, avec le souvenir de ses peines avait-elle gard celui de son
fidle serviteur?

Elle s'avana les mains tendues, et sa joue frla la barbe grise du
vieux meunier.

--Ah! matresse! dit-il mu...

Jean lui serrait la main; il se laissa faire, bloui, ne comprenant pas
bien comment le petit garon qu'il avait amus tant de fois tait devenu
ce beau monsieur, si bien vtu; il craignait que les coeurs ne fussent
changs comme les apparences, et il essaya de rciter une phrase de
bienvenue qu'il mrissait dans son cerveau depuis longtemps, mais la
mmoire lui manqua soudainement.

--Ah! Dieu du ciel! s'cria-t-il, seize ans, c'est long, madame
Genevive! Et quand on pense que c'est moi qui vous ai fait partir!

--Vous? gronda Victoire qui tricotait activement un bas de laine auprs
de la fentre.

--Eh oui, moi! Je peux bien le dire;  prsent que voil la matresse
revenue; c'est moi qui lui ai rpt les vilains bruits que vous faisiez
courir sur son compte, madame Victoire. Je me suis repenti bien des
fois, en voyant combien la maison tait devenue triste; mais aujourd'hui
j'en suis content... Bien sr qu'un jour ou l'autre il y aurait eu ici
quelque mauvais coup de fait... Je m'tais jur de ne jamais en rien
dire, mais c'est plus fort que moi, il faut que a sorte!

Victoire se levait, avec la rage maussade qui tait le trait distinctif
de son caractre; Genevive l'arrta du geste.

--coutez-moi, ma mre, dit-elle d'une voix grave. Mon fils Jean, que
voici, n'a jamais t au courant de nos dissentiments. Je n'ai pas jug
convenable de lui en faire part quand il tait petit, de peur de lui
inspirer des sentiments qu'il aurait d chasser ensuite de son coeur. Je
vous ai amen un petit-fils respectueux et affectionn. Mais il convient
que Jean sache maintenant pourquoi je l'ai lev loin de la maison
paternelle. Il faut que mon fils soit convaincu que les torts n'taient
pas de mon ct; il faut qu'il le sache de votre bouche, ma mre, et
vous, mon pre, ajouta-t-elle en se retournant vers Simon qui coutait
sans mot dire. J'ai t une pouse sans reproche: je me suis efforce
d'tre une bonne mre;  prsent que les annes ont pass sur votre
colre, vous devez bien le savoir, Victoire, j'ai eu raison de partir
puisque je n'tais pas aime ici, puisque mon fils ne pouvait apprendre
 m'y respecter! Simon se leva.

--Vous avez bien parl, ma fille, dit-il; nous avons eu des torts envers
vous, ma femme le sait dans son coeur, et moi, je n'tais pas sans
reproche. Que voulez-vous! Nous ne vous aimions pas, c'tait assez
naturel, car nous voulions notre petit-fils pour nous seuls. Vous nous
avez bien punis en nous enlevant l'enfant, mais vous nous l'avez ramen,
c'est bien. Et puis, Genevive, c'est seulement  la mort du cousin
Frappier que son testament nous a fait connatre le droit du sang que
vous aviez sur ce domaine... Nous sommes vieux, ma fille, et nous
voulons mourir en paix; si vous y consentez, on ne rappellera pas le
pass, et nous vous aimerons comme nous aurions toujours d le faire.

--Jean, dit simplement Genevive; remercie tes grands parents de leur
amiti pour ta mre.

Les vieillards trs-mus embrassrent leur petit-fils qui, troubl, ne
savait que dire. Il comprenait seulement qu'une grande rparation tait
faite  sa mre, et son coeur s'en rjouit pour elle.

Saurin, sur le seuil de la porte, avait assist  cette scne.

--Voil un beau jour, dit-il; il est beau pour tout le monde, et pour
moi de mme, puisque je vois la matresse accueillie comme elle doit
l'tre.

--Il n'y a plus de matresse, dit Genevive en souriant, il n'y a qu'un
matre, et le voil.

Elle indiquait Jean; Saurin se mit  rire.

--Un beau matre, dit-il; je suis sr qu'il ne sait pas distinguer
l'avoine du froment.

--Ah! Saurin, fit le jeune homme, vous me calomniez; je connais
l'avoine, mais vous m'apprendrez le reste de mon mtier de meunerie.

--Vous! rpta Saurin; quand vous tiez petit, matre Jean, vous me
disiez toi!

--Il y a bien longtemps! reprit le jeune homme, mais je tcherai.

Dans la soire, Genevive prit son fils  part.

--Nous avons, lui dit-elle, de grandes obligations  Saurin. Il aurait
pu quitter le moulin cent fois pour une, obtenir de plus gros gages, ou
s'tablir  son compte. Il n'a jamais voulu en entendre parler par amour
pour la famille, pour toi, devrais-je dire, car il n'tait gure l'ami
de tes grands parents. Ne crois-tu pas qu'il faudrait faire quelque
chose pour lui?

Jean ne demandait pas mieux; ils cherchrent un moyen de faire au brave
homme une position honorable, sans l'carter du lieu o il avait pass
sa vie, et, d'un commun accord, ils rsolurent de lui affermer le moulin
pour une rente qui lui permit de raliser de beaux bnfices.

Le lendemain, de grand matin, Genevive et son fils allrent au moulin.

Depuis le jour des funrailles de son mari, la veuve n'y tait pas
rentre. Elle tremblait un peu, et fut oblige de prendre le bras de son
fils pour entrer sous la grande porte.

Le moulin tait tel qu'autrefois; les annes n'avaient rien apport ni
emport dans cette haute cage de pierre, o les meules tournaient
toujours. Les yeux de Genevive se portrent sur une place du sol, o
invisibles pour tous, elle voyait les dbris de la meule qui avait fait
de son fils un orphelin... La douleur amre, sans piti, l'treignit
comme alors... On ne se console jamais de la mort de ceux qu'on a
vraiment aims. On peut oublier son chagrin pour un temps; mais quand la
mmoire se rveille, la souffrance est la mme aprs vingt annes.

Genevive ne voulait pas assombrir l'esprit de Jean en lui racontant
l'horrible scne; il aurait un jour, lui aussi, ses deuils et ses
dsespoirs, car la vie ne fait grce  personne; elle se dtourna de
l'endroit fatal. Saurin avait suivi son regard; leurs yeux se
rencontrrent, et ils changrent un signe de tte plein de penses
graves et affectueuses.

--Saurin, dit Genevive, mon fils a une proposition  vous faire.

--Voulez-vous prendre le moulin  votre compte? dit Jean sans prambule.

Le vieux meunier s'assit sur un sac de grain, qui se trouvait l fort 
propos.

--Moi? et comment, mon Dieu!

On lui expliqua le moyen concert la veille. Il resta muet, les yeux
fixes sur l'endroit o tait tomb jadis Franois Beauquesne.

--Ah! mon matre, dit-il, votre fils a hrit de votre coeur, et c'est
l son plus bel hritage; mais c'est sa mre Genevive qui le lui a
conserv comme le reste.

--Eh bien, mon vieux Saurin, voulez-vous? dit Jean.

--J'accepte, mon matre; mais c'est  condition que vous ne me direz
plus vous, comme  un tranger, et que s'il m'arrive de vous tutoyer,
vous n'en prendrez pas d'ombrage, car a me semble drle, quand je pense
 vous, de vous traiter comme si je ne vous avais pas tenu dans mes
bras...

La forme lgante de Simplicie se montra sur le eeuil.

--Et celle-l, dit Saurin, qui cachait son motion sous une apparence
plaisante, qu'est-ce que nous allons en faire? Elle ne voudra plus tre
servante,  prsent que je ne suis plus domestique.

La fillette ouvrait de grands yeux, sans comprendre.

--Eh oui, c'est comme a! ton pre est matre meunier,  prsent. Tu vas
venir demeurer avec moi, n'est-ce pas, petite? Tu vivras de tes rentes.

Simplicie regarda son pre avec hsitation, puis dit de sa voix douce:

--Qui est-ce qui servira madame Genevive? Saurin clata de rire, et
s'essuya les yeux du revers de sa manche.

--Elle a raison! Elle a plus d'esprit que moi! Allons, reste avec madame
Genevive, si elle le veut bien, et tche de lui prouver  toute heure
du jour qu'il y a du bon dans le sang des Saurin.

Il se dtourna, voulut faire le brave, et tout d'un coup alla se cacher
le visage entre les sacs de farine en criant:

--Ah! ma pauvre Mlie, quel jour c'eut t pour elle!

Et il pleura  chaudes larmes; mais c'tait de joie plus encore que de
chagrin.




                                VIII


Quinze jours s'coulrent bien vite en prparatifs de toute espce; le
manoir avait besoin de nombreux embellissements pour devenir digne des
htes qu'il attendait. Jean, en vrai Parisien, avait t frapp ds le
premier abord de l'air de ngligence de la cour et du jardin. Il ne
comprenait pas une cour autrement que sable ou pave; l'herbe poussait
partout en touffes irrgulires dans celle du manoir; les chemins
taient raboteux et pleins d'ornires; le jardin, autrefois bien tenu,
n'tait plus qu'un potager informe. Pourvu qu'il y pousst des choux,
Victoire et Simon n'en demandaient pas davantage.

Un jardinier fut mand de la ville voisine avec ses aides, et pendant
une semaine entire, au grand bahissement des hameaux environnants,
d'normes charrettes transportrent sans cesse du sable de rivire et de
la terre vgtale. Un beau matin, le parterre dessin par Jean dans le
style des anciens jardins de Versailles, en accord avec la maison
elle-mme, se montra sous les fentres comme un tapis de Perse aux
couleurs harmonieuses. Des plantes dj grandes furent repiques par
centaines, et l'eau ne manquant pas, tout reprit  merveille en peu de
jours.

Ces embellissements inutiles ne manqurent pas d'ennuyer fort les vieux
Beauquesne. On et dit qu'on leur prenait quelque chose en leur tant
les cailloux contre lesquels leurs pieds avaient pris l'habitude de
butter matin et soir. Ils prfraient au beau chemin sabl qui
contournait la pelouse nouvellement gazonne, le sentier capricieusement
trac en zigzag au milieu des touffes d'ivraie par les pieds des allants
et venants. Mais Genevive avec sa voix calme, et Jean avec son beau
rire, tinrent bon contre leurs rsistances, et, bon gr, mal gr, la
cour fut transforme en un parterre parfum. Les vieux Beauquesne se
consolrent en obtenant grce pour le potager, qui leur fut laiss, et
o Victoire eut la consolation d'aller couper elle-mme ses choux 
chaque repas.

Toute la vieille maison avait pris un aspect hospitalier. La grande
porte longtemps condamne s'tait rouverte, et laissait voir tout le
jour l'escalier de granit  rampe de fer forg, qui montait jusqu'aux
combles, clair par de larges fentres  petits carreaux. Les chambres;
bien ares, dbarrasses de la poussire et des araignes que Victoire,
devenue ngligente avec l'ge, avait laisses s'y accumuler, reprirent
leur aspect seigneurial, grce aux hautes chemines de pierre ouvre, et
aux lits draps, chers  nos aeux.

Jean ne voulut rien acheter de neuf; des meubles modernes auraient fait
un trange contraste avec le cadre qui devait les contenir; mais, guid
par sa mre, il fit des dcouvertes de tout genre dans les normes
greniers, et les anciens meubles prirent leur place sous les lambris
sculpts dont les plus jeunes dataient de Louis XV. La maison ainsi
restaure prit un grand air, et le jeune homme s'en merveilla plus
d'une fois.

--Es-tu content de ton oeuvre? lui dit un soir sa mre.

Ils avaient pass la journe  rpartir dans les diverses pices les
objets que Simplicie ne cessait d'apporter avec un got et une
intelligence remarquables.

--C'est superbe, ma mre chrie! rpondit-il en s'asseyant dans une
grande bergre en tapisserie. Tout cela me parait un conte de fe, et je
n'ai qu'un souci: quand l'histoire sera finie, je me rveillerai, et je
ne trouverai plus qu'une citrouille  la place de mon carrosse.

--Tout est bien rel cependant, dit Genevive, y compris la poussire
que nous avons avale en travaillant. Penses-tu que les Reynold
trouveront la maison  leur got.

--Je l'espre, rpondit Jean, toujours un peu troubl quand sa mre
faisait allusion  la visite attendue.

Pendant un grand silence, il prit son courage  deux mains, puis se
confessa tout  coup.

--Mre, dit-il, je me reproche de manquer de franchise envers toi, et
cela depuis longtemps. Il me semble que M. Reynold se montre
trs-bienveillant pour moi, et que... Enfin je suis bien jeune pour me
marier, mais cependant, te dplairait-il d'avoir Clotilde pour fille.

Genevive rflchissait, la tte penche sur la poitrine; Simplicie,
voyant qu'on n'avait plus besoin d'elle, sortit discrtement. Elle
n'coutait jamais les discours de ses matres, autant par esprit de
devoir que par indiffrence pour ce qu'ils avaient  se dire. Ils
appartenaient  un monde si peu semblable au sien!

--Ne dplaons pas la question, dit enfin madame Beauquesne. Parlons de
toi, et de toi seulement. Tu dsires pouser Clotilde?

Ce fut au tour de Jean d'tre pris au dpourvu. Cette question si simple
l'embarrassait beaucoup.

--Le dsirer? Je crois que oui... Vraiment, je ne sais pas si je le
dsire... M. Reynold le verrait sans dplaisir,  ce que je crois...

--Je le crois aussi, fit Genevive. Mais parlons de toi, te dis-je.
Es-tu sr de le dsirer? Le mariage est une chose si importante, qu'on
ne peut trop prendre de prcautions pour s'assurer de son bonheur futur.
Crois-tu tre heureux avec Clotilde? Considrerais-tu comme le plus
grand de tous les malheurs la pense de vivre sans elle ou de lui
survivre, si elle venait  mourir?

--Je ne sais, dit Jean devenu soudain trs-grave. Elle me plat, je
crois que je l'aime... mais je n'ai pas rflchi  tant de choses.

--Eh bien, mon fils, rpondit Genevive en se levant, tu as le temps d'y
penser. Puisque tu n'es pas sr de prfrer Clotilde au reste de
l'univers, tche de voir clair dans ton coeur avant de faire une
dmarche dcisive. Pour ma part, je ne dsire en ce monde que ton
bonheur. Quelle que soit la femme que tu choisiras, je l'accueillerai
comme ma fille, pourvu qu'elle le mrite; mais il faudra que tu
l'aimes... je ne suis pas pour les mariages de raison, surtout quand
pour les motiver il ne se trouve ni alliances brillantes ni fortune.
Sache bien que M. Reynold, qui t'offre sa nice, te refuserait sa
fille...

--Pourquoi? fit Jean surpris.

--Parce que tu n'es pas assez riche.

Jean fit un mouvement.

-C'est impossible s'cria-t-il, un homme comme M. Reynold, un ami de
quinze ans, ne se laisserait pas influencer par une semblable vtille!
J'ai de quoi vivre honorablement, que faut-il de plus? Si j'aimais
Rene, il n'aurait pas le courage de rendre sa fille malheureuse pour
une simple question d'argent.

Genevive sourit.

--Tu parles comme il sied  ton ge, et je regretterais de te voir
penser autrement; mais sois assur de ce que je te dis. D'ailleurs la
question n'est pas l, c'est de Clotilde qu'il s'agit. Sois prudent, je
n'ai pas d'autre, recommandations  te faire.

Jean resta plus perplexe que jamais. A Paris, il lui avait bien sembl
tre amoureux de Clotilde; en son absence, il se sentait calme, presque
jusqu' l'indiffrence. Que signifiait ce changement? A force d'y
penser, il se donna une sorte de fivre, et devint si impatient de
revoir la jeune fille que les jours lui semblaient durer des semaines.
Non que sa passion fut trs-vive, mais il dsirait le retour de ses
motions passes. Tout finit en ce monde, mme les jours d'attente, et
le terme fix arriva enfin.




                                  IX


Il tait environ cinq heures quand le breack, achet tout exprs par
Jean Beauquesne, amena la famille Reynold dans la cour du manoir. Rene
sauta  bas la premire, et fut enleve dans les bras de Jean, qui la
dposa  terre pour recevoir Clotilde.

Celle-ci avana sur le marchepied un pied mignon chaussa de petits
souliers dcollets, descendit sans presque s'appuyer sur le bras du
jeune homme, qui cherchait en vain ses yeux. Elle daigna cependant
mettre dans celle qu'il lui tendait, une main finement gante de sude,
mais elle la retira aussitt de l'air le plus rserv.

--Ah! la drle de maison! s'cria Rene en regardant autour d'elle, et
les drles de chemins! Et les drles de chevaux! Dis donc, Jean, tu as
un joli breack, mais tes chevaux, quelles rosses!

--Rene! fit svrement madame Reynold.

--Je ne sais pas o elle apprend  se servir de telles expressions! dit
M. Reynold en fronant le sourcil.

--Papa! fit l'enfant terrible, c'est toi qui l'as dit:  la gare! au
premier coup d'oeil!

Jean riait; il n'tait pas sensible  de semblables coups.

--C'est vrai, dit-il, ce sont des btes impossibles, des chevaux de
travail accoutums  la charrette. Que voulez-vous, on n'achte pas une
paire de chevaux comme on achte une voiture, cela demande plus de
soins. L'anne prochaine, si vous me faites l'honneur de rpter votre
visite, vous serez mieux servis.

On entrait dans la maison, et instinctivement, M. Reynold, qui ouvrait
la marche, tourna  droite dans la premire pice o il vit du monde.
C'tait la salle basse o depuis plus de vingt annes vivaient Simon et
Victoire.

Les deux vieillards s'taient levs pour recevoir les htes de leur
petit-fils. Simon tira son chapeau qu'il remit aussitt, et Victoire fit
une courte rvrence,  la mode du vieux temps. M. et madame Reynold
rpondirent avec politesse  ce salut, mais Rene pouffa de rire dans le
dos de Clotilde, qui esquissa un sourire ddaigneux, aussitt rprim.

--Mon grand-pre et ma grand'mre, dit Jean du ton le plus respectueux.
Mes chers parents, voici nos amis, qui ont t bons pour nous, ds le
commencement. Je vous prie de les aimer pour l'amour de moi.

--Soyez les bienvenus chez nous, monsieur et mesdames, dit le vieux
Simon en redressant sa haute taille courbe. Nous sommes heureux de voir
ceux qui aiment notre Jean.

M. Reynold rpondit quelques paroles polies, et Jean pria les nouveaux
venus de monter au premier o les attendait une petite collation.

--Quelles caricatures! murmura Rene  l'oreille de sa compagne. Je ne
me figurais pas que Jean et de si drles de parents.

--Tais-toi donc! fit la prudente Clotilde, ils nous regardent!

Rene prit un air grave; mais les deux vieillards furent pendant toute
la soire l'objet de sa curiosit maligne.

Tout lui semblait fort laid dans cette demeure antique, et lorsqu'elle
fut seule avec Clotilde, son humeur sarcastique se fit jour.

--Les vilains lits, dit-elle, avec ces toffes  ramages, on ne sait
trop  quoi cela ressemble! Et les fauteuils en bois dpeint, et les
glaces qui vous font le nez de travers!

--C'est ancien, tout cela, ma chre; et cela a de la valeur!

--De la valeur, de la valeur! a m'est bien gal, si c'est laid!
rpliqua la jeune rebelle.

--Cette question n'est pourtant pas  ddaigner fit Clotilde en
billant.

Rene s'assit en face d'elle et la regarda avec une attention moqueuse.

--Sais-tu, toi, de quoi je te souponne?

--Non! fit Clotilde d'un air maussade.

--D'tre intresse, et trs-intresse!

--Moi! s'cria la jeune fille. Ah certes non! Si j'avais de l'argent, je
t'assure qu'il ne resterait pas dans ma bourse. Il y a tant de manires
de le dpenser agrablement; les jolis meubles, les toilettes; les
voitures et les chevaux, l't  Trouville, l'hiver  Nice... Ah! si
j'tais riche!

--Je n'ai pas dit que tu fusses avare, rtorqua svrement Rene. J'ai
dit que tu tais intresse.

Clotilde feignant de ne pas entendre, la fillette lui mit la main sur
l'paule.

--Il m'est venu des doutes, lui dit-elle; c'est trs-srieux, tu sais,
Clotilde. Je t'aime bien, mais j'aime mieux Jean que toi.

--Si ta mre t'entendait! dit railleusement la jolie coquette.

--Du tout! maman le sait trs-bien, et ne m'en blme pas! Je ne suis pas
d'ge  ce qu'on me blme pour penser et dire une chose si simple.

Clotilde se mordit les lvres, dcontenance.

--Il m'est venu  l'esprit, continua Rene, que tu aimes mieux Jean
riche que Jean pauvre; que tu ne l'aurais pas pous s'il n'avait pas le
sou. Est-ce vrai, dis?

--Quand on aime quelqu'un, on l'aime toujours, fit Clotilde, en essayant
de dtourner la conversation.

--Oui, oui, je te connais, tu ne m'y prendras pas. Tu sais, ma chre, je
te l'ai dj dit, nous sommes camarades, mais pas amies, ce n'est pas la
mme chose. Si je pensais que tu pouses Jean parce qu'il est riche...

--Eh bien fit Clotilde dont les yeux brillrent comme l'acier.

--Je le lui dirais tout simplement, ma belle demoiselle! Te voil
avertie.

La jeune fille tourna le dos  Rene et se mit au lit sans dire un mot.

--C'est gal, pensa la fillette, je crois que je ferai bien d'en parler
 mon ami Jean.

Mais, au grand jour, quand il fallut mettre ce projet  excution,
jamais Rene ne se sentit l'audace ncessaire, et Clotilde garda cette
attitude rserve qui rendait Jean si inquiet.




                                  X


--Tu n'as donc pas de voisins? dit Rene au bout de deux ou trois jours;
on ne voit jamais un chat ici!

Jean se mit  rire.

--Les voisins, dit-il, sont un objet de premire ncessit que je n'ai
pas encore pens  me procurer; mais sois tranquille; la prochaine fois
que je me ferai envoyer quelque chose de Paris, je donnerai ordre
d'enjoindre quelques-uns, de qualit suprieure.

M. Reynold daigna sourire, sans cesser de lire son journal financier,
qui le suivait jusque dans ses prgrinations les plus lointaines.

--Vous devez cependant vous trouver bien seuls, dit-il, pendant le temps
ncessaire pour tourner la feuille.

--Non, monsieur, rpondit le jeune homme, je pourrais vous rpondre
comme la dame de la lgende  son cavalier, je ne m'ennuie jamais seul!
Mais ce ne serait pas poli; la vrit est que j'ai beaucoup trop
d'occupation pour trouver le temps de faire aux environs les visites que
ncessite l'entretien des relations sociales.

La phrase obtint l'approbation de M. Reynold.

--Et o s'amuse-t-on? demanda Rene.

--On ne s'amuse pas, on travaille, mademoiselle! rpliqua Jean d'un air
svre.

Rene lui tira la langue, et il lui fit les gros yeux.

--On a Paris pour s'amuser, conclut M. Reynold.

--Si on peut dire! s'cria Rene. A Paris, maman me dit: Travaille, tu
t'amuseras  la campagne; maintenant papa dit: Travaille  la campagne,
tu t'amuseras  Paris! Il n'y aura plus moyen de s'entendre!

--Vous connaissez-vous en agriculture? demanda M. Reynold, sans relever
le discours de sa fille.

--Pas du tout! fit Jean avec assurance.

--Et en meunerie?

--Moins encore!

--Mais alors, que faites-vous ici? demanda M. Reynold bahi.

--J'ai le plaisir et l'honneur de vous recevoir chez moi, fit Jean avec
un beau salut.

--C'est fort bien, dit l'homme grave, mais cela ne durera pas toujours,
et ne saurait suffire  charmer vos loisirs.

--Saurin me donne des leons, reprit Jean, et il n'y va pas de main
morte, je vous le certifie. Avec un tel professeur, je ne puis manquer
de faire les plus rapides progrs.

Clotilde coutait cet entretien d'un air ennuy, bien fait pour attirer
l'attention du jeune homme. Plus d'une fois dj il avait cherch
l'occasion de causer avec elle, mais elle semblait l'viter, si bien
que, depuis son arrive, elle n'avait pas change avec lui d'autres
paroles que les banalits d'usage.

Voyant que M. Reynold retournait  son journal, et que les deux dames
s'taient assises dans le parterre,  l'abri de la haute maison qui les
protgeait contre ie soleil, elle s'carta sans affectation, et prit le
chemin de la rivire. Rene, au lieu de la suivre comme elle le faisait
toujours, se dirigea du ct des deux dames, ce qui surprit un peu
Clotilde; mais, connaissant le caractre fantasque de sa compagne, elle
ne s'en tourmenta gure. Un coup d'oeil  la drobe lui apprit que
Jean, rest seul, se disposait  la suivre, et elle se pressa afin
d'tre hors de vue quand il la rejoindrait.

A peine engage dans l'alle de frnes, elle entendit derrire elle le
pas alerte du jeune homme. Elle ne fit pas mine de le remarquer, et il
se mit  marcher prs d'elle, sans qu'elle donnt le moindre signe de
reproche ou d'approbation.

--Vous tes fche contre moi? dit Jean, aprs l'avoir regarde un long
moment.

Sa voix tait tendre, car les yeux baisss de la jeune fille
rveillaient en lui le trouble qu'il avait ressenti tout l'hiver. Il
voulait voir se lever sur lui ces beaux yeux si doux, mais il n'eut pas
cette satisfaction.

--Non, rpondit-elle; d'o vous vient cette ide singulire?

--Je ne sais; je tous trouve si change! Autrefois, nous tions amis,
nous causions en toute confiance, nous avions mille choses  nous
dire... Maintenant, vous m'vitez, vous avez cess de me parler, vous ne
voulez mme pas me regarder...

Les yeux de Clotilde se levrent avec un regard doux et rsign, si
plein de reproches que le jeune homme en fut mu.

--Bien sr! vous n'tes pas fche? reprit Jean en se penchant vers
elle, pour lire sur son visage.

Elle le regarda encore une fois et sourit. Ce sourire nigmatique tait
un de ses principaux charmes; il s'y joignait ce jour-l une mlancolie
mystrieuse, bien faite pour piquer au vif un jeune homme dj amoureux.

--Alors, continua-t-il, pourquoi vous montrer si diffrente de ce que
vous tiez  Paris?

Elle secoua la tte sans mot dire. Ce silence acheva de provoquer Jean
au del des limites de la raison.

--Allons par ici, lui dit-il, en lui faisant escalader quelques marches
 peine dgrossies dans les racines d'un htre, et qui menaient  une de
ces belles avenues leves autour des champs en guise de clture. Nous y
causerons sans risque d'tre interrompus.

Ils pouvaient marcher tous deux de front, parfois obligs par
l'troitesse du chemin de se rapprocher l'un de l'autre. Dans les
champs, le btail tait leur seul tmoin; mais ces murs, levs d'un
mtre et demi au-dessus du sol, taient exposs aux regards de tous
cts. Madame Reynold elle-mme n'et rien pu dire sur le choix de ce
lieu de promenade.

--Dites, rpta le jeune homme, pourquoi semblez-vous me fuir!
M'avez-vous pris en grippe? Ai-je commis sans le savoir quelque horrible
forfait? Dites-le-moi, au moins, afin que je m'en excuse, car je vous
assure que, depuis mon dpart de Paris, je n'ai pens qu' vous. Je suis
peut-tre coupable, mais c'est sans le savoir, je vous le jure!

Jean s'tait gris de ses propres paroles: il se croyait vritablement
mconnu, et tout son tre palpitait d'impatience dans l'attente d'une
rponse.

Clotilde soupira.

--Pourquoi m'interrogez-vous? dit-elle enfin, sans lever les yeux. Il
serait plus charitable  vous de ne rien demander. On m'a amene ici,
j'y suis venue,  regret, je dois le dire... mais...

--A regret? interrompit Jean, vous me dtestez donc bien?

--Pouvez-vous le demander? fit la jeune fille en levant sur lui ses yeux
humides.

Elle les laissa retomber aussitt, mais le coup avait port.

--Eh bien, alors, chre Clotilde, commena Jean, je ne comprends plus...

Elle se dtourna avec un mouvement d'impatience tout  fait charmant.

--Vous ne voulez pas comprendre, dit-elle d'une voix tremblante. Mon
oncle m'a appris que je n'ai aucune fortune; il aurait peut-tre d me
le dire plus tt, et me donner une ducation mieux en rapport avec mes
ressources, mais il a cru bien faire, et je ne puis lui en vouloir. Je
sais maintenant que je n'ai rien, que je serais oblige de travailler
pour vivre, si ses bienfaits venaient  me manquer... Comprenez-vous
maintenant?

--Non! fit Jean en toute sincrit, je ne comprends pas du tout.

--Eh bien, dit Clotilde avec un violent effort sur elle-mme, autrefois
je vous croyais peu fortun; je pensais bien que vous vous feriez plus
tard une fortune avec votre pinceau, mais en attendant vous n'aviez
rien, je me croyais riche, aussi riche que Rene, par exemple... et dans
ce temps-l... Ah! vous ne me comprendrez jamais! ajouta-t-elle en se
dtournant.

--Chre Clotilde, s'cria Jean en lui prenant la main, vous vouliez
m'enrichir! Ah! que je vous aime, pour votre coeur gnreux, pour...

Il baisa furtivement la main qu'il tenait, et qui cherchait  s'en
dfendre.

--Eh bien, reprit-il, rien n'est chang,  ce qu'il me semble. C'est moi
maintenant qui suis  votre place, vous tes  celle que j'occupais, les
distances ne sont-elles pas les mmes entre nous?

Tout cela tait bel et bon, mais le mot mariage n'avait pas t
prononc, et Clotilde tait trop habile pour ne pas finir par l'amener
d'une faon quelconque.

--Non, dit-elle, je n'ai pas de talent; vous tes riche deux fois, vous,
par votre mrite et par votre fortune. Je ne serai jamais la femme d'un
homme  qui je devrais tout. Ma fiert s'y oppose, quand mme mon coeur
devrait en souffrir. Vous avez voulu me faire parler, Jean, vous avez eu
tort. Nous pouvions rester amis, maintenant ce n'est plus possible. Je
vais prier mon oncle de me ramener  Paris ds demain, et j'entrerai
dans une institution comme sous-matresse, pour y gagner mon pain...

Elle voulait reprendre le chemin de la maison, Jean lui barra le
passage.

--Vous tes trop fire, Clotilde, lui dit-il, on peut tout accepter d'un
mari qui vous aime et qu'on aime... Si vous partez, c'est que vous ne
m'aimez pas. Partirez-vous?

Clotilde ne rpondit pas; Jean, profitant d'un buisson touffu qui les
cachait pour un moment  tous les regards, se pencha sur elle, et mit un
baiser sur la joue qu'elle dtournait.

Ils revinrent lentement au manoir, en silence. Elle triomphait, et lui
se sentait penaud comme un renard qu'une poule aurait pris. Mais il
avait oubli toutes les fables de la Fontaine.

Quand il se trouva seul avec lui-mme. Jean fut fort embarrass de la
dcision qu'il avait si soudainement prise. A vrai dire, ce n'tait pas
une dcision, pas plus que le plongeon dans le vide qu'on fait quand un
malin camarade vous pousse vigoureusement par derrire n'est un saut
gymnastique.

Il tait bel et bien le fianc de Clotilde. L'avait-il voulu? A
s'interroger, il reconnaissait que non; cependant il ne pouvait s'en
prendre qu' lui seul d'un acte pour lequel il n'avait demand de
conseils  personne, et malgr l'vidence de ce raisonnement. Jean se
sentait mcontent de tout le monde: de lui-mme, d'abord, de Clotilde,
de M. Reynold et mme de sa mre.

C'est  celle-ci qu'il courut d'abord, avec une grande envie de lui
demander pourquoi elle ne lui avait pas bellement dfendu ce mariage,
qui, c'tait facile  voir, ne lui plaisait gure; mais quand il arriva
prs d'elle, son assurance avait disparu, et il se sentait trs-petit
garon. I! prit le parti de ne rien dire  personne, et d'attendre que
ses sentiments se fussent un peu dbrouills.

Il aimait Clotilde quand elle tait l, c'tait certain; mais, elle
absente, il se sentait presque en colre  la pense de ce qu'il lui
avait dit. Peu  peu sa colre se tourna contre lui-mme. N'tait-ce pas
ridicule qu'un grand garon comme lui se ft laiss prendre...

Ici, il s'avoua qu'il avait t pris, et toute sa mauvaise humeur se
changea en une stupeur profonde. Pris, par qui? Par cette jeune fille
coquette, qui lui montait au cerveau comme un vin trop capiteux? Cette
fois, son amour-propre disparut, et il courut  sa mre pour lui
raconter son aventure.

Madame Beauquesne couta ce rcit non sans inquitude, mais sans marques
extrieures de dsapprobation. Elle savait qu'un homme,  vrai dire, ne
se marie que s'il le veut bien. Entre la coupe que Jean venait de se
verser et les lvres des deux jeunes gens, il y avait place pour une
foule de choses.

--C'est tout! demanda Genevive quand son fils eut termin sa
confession.

--Certainement! Tu trouves que ce n'est pas assez? dit Jean d'un ton
tragique.

--Je trouve que c'est trop. Mais si rellement Clotilde t'aimait, si
elle te croyait pauvre, ou  peu prs, n'aurais-tu rien  te reprocher?
N'as-tu pas fait de ton mieux pour en arriver l?

Jean rflchit un instant, puis rpondit avec toute sa franchise:

--Non, ma mre, je me suis laiss entraner; j'ai fait la cour 
Clotilde comme on fait aux jeunes filles aimables et coquettes, mais je
n'y ai mis ni toutes mes forces ni toute ma volont! Si ce n'tait pas
horriblement ridicule, je dirais que c'est elle qui m'a sduit.

Genevive ne put s'empcher de rire, tant son fils avait l'air
malheureux.

--Tu ris? C'est tout l'effet que te fait l'ide que je serai d'ici peu
mari avec une femme que je ne suis pas sr d'aimer?

--Tu mriterais que le monde entier fit ses gorges chaudes de ta
sottise, mon cher enfant, mais nous tcherons de te tirer d'un si
mauvais pas. Nous en reparlerons  loisir. D'ici l, tche de ne pas te
trouver seul avec Clotilde, car, en vrit, elle me semble plus
dangereuse pour toi que toi pour elle... J'ai une proposition  te
taire. Si tu veux, nous resterons ici jusqu' l'poque des grands
froids. Il y a tant de travaux pour lesquels notre surveillance est
ncessaire.

--Certes! s'cria Jean. Ce pays me charme, j'y voudrais vivre toujours.
Je ne rve rien de mieux que d'y passer le plus clair de mon temps.
C'est plein d'tudes intressantes, et je suis sr qu'un paysagiste y
trouverait de quoi travailler cent ans!

--C'est ton ide? fit Genevive en l'observant. Eh bien, parles-en ce
soir  dner.

-Pourquoi?

--Eh, mon Dieu! fais ce que je te dis. Tu es venu me demander des
conseils, suis-les! Si Clotilde accepte de passer ici sa vie entre nous
deux, j'en fais ma belle-fille avec joie. Mais ne lui en fais pas la
proposition, car elle dirait peut-tre oui.

Jean resta rveur.

--Mre, dit-il, nous doutons d'elle, et c'est peut-tre la meilleure et
la plus honnte enfant du monde!...

--Je le souhaite, mon fils, autant pour elle que pour toi. Mais l'or
passe par le creuset; ne trouve donc pas mauvais qu'une crature, plus
prcieuse que l'or, soit expose aux mmes preuves.

Le jour s'acheva cependant sans que Jean et eu le courage de parler de
ses plans. Le regard humide et voil qu'il avait reu de Clotilde en la
rencontrant sur le seuil de la salle  manger lui avait peut-tre t le
courage. Peut-tre aussi le sens du chevaleresque, si fort dans la
jeunesse, lui faisait-il repousser l'ide d'un pige. Aprs le dner, il
resta avec les dames, au lieu d'aller fumer son cigare en compagnie de
M. Reynold, comme il le faisait souvent. Une vague crainte d'tre
entrepris  propos de mariage par l'homme influent, l'engageait  se
tenir coi. Une sorte de nuage planait sur la maison, et faisait tomber
aussitt les conversations commences; la soire fut courte, et chacun
se retira de bonne heure.

Le lendemain, Jean se leva de grand matin, comme de coutume. C'est 
cette heure matinale qu'il aimait surtout son domaine, dans la fracheur
de l'aube, dans la douceur transparente des premiers rayons du jour.
Comme il descendait l'escalier avec prcaution pour ne troubler le
sommeil de personne, il entendit la voix de Simon qui se disputait avec
sa femme.

--Je te rpte, moi, qu'une Parisienne n'est point son fait, disait le
vieillard. Notre Jean a du sang de cultivateur dans les veines, a se
voit  la faon dont il regarde la terre. C'est comme a que doit la
regarder tout homme qui la possde. Ce grand imbcile de monsieur qu'ils
ont amen, a ne sait pas seulement distinguer l'orge du seigle... et tu
veux me faire croire que notre garon pouserait une femme de cet
acabit? J'aimerais mieux lui voir prendre une servante, comme a fait
notre Franois, qui au bout du compte s'en est bien trouv!

--Mais si elle tait riche, la Parisienne? fit Victoire d'un ton acerbe.

--Bonjour, mes grands, dit Jean suivant la mode familire du pays, en se
montrant sur le seuil.

--Eh! c'est toi, notre fils? Bonjour, garon. C'est bien  toi de venir
voir les vieux pendant que les jeunes dorment. Tu nous ngliges, mon
Jean, sans reproche.

--C'est vrai, dit-il avec cette bonne humeur qui le faisait aimer de
tous. Mais aussi pourquoi ne voulez vous pas manger avec nous?

--Nous ne savons pas nous servir d'un couteau rond et d'une fourchette
comme vous autres, et une demi-douzaine de plats ne nous va gure. Va,
mon fils, laisse-nous vivre  notre guise, tout en ira mieux...

--A votre volont, dit Jean. Je m'en vais voir la luzerne.

Il sortit, et l'air frais du matin entra dans sa poitrine, qui se dilata
largement.

--Ah! il fait bon vivre! dit-il  demi-voix.

--Bonjour, monsieur Jean! dit une douce voix prs de lui.

Simplicie venait  sa rencontre, un grand pot de terre plein de lait
dans ses deux mains brunes et mignonnes. Elle lui sourit en passant, car
elle s'tait enhardie, le connaissant mieux. Il lui rpondit par un
bonjour amical, et elle entra dans la maison.

Jean la suivit des yeux.

--Il fendra que je fasse son portrait, pensa-t-il; elle est adorablement
jolie; puis elle a tant de bont, tant de candeur dans le regard.

Il descendit le cours de la rivire, proccup d'abord de son destin si
brusquement chang depuis la vieille; puis ce qui l'entourait, les prs,
les arbres, le ciel, plein de nuages blancs qui couraient rapidement
dans un azur merveilleusement pur, dtournrent le cours de ses ides.
Il se mit  marcher vite, suivant les nuages, qui semblaient le couvrir;
la route se droulait devant lui, avec de petits dtours qui lui
donnaient l'attrait de l'imprvu. Jamais il n'avait encore t si loin
de ce ct.

Une odeur saline le frappa tout  coup.

--Est-il possible, se dit-il, que je sois si prs de la mer?

Il marcha plus vite, et franchit deux collines, croyant toujours arriver
 un point lev d'o il dominerait les environs. Son attente due ne
fit que redoubler son impatience. La route descendait maintenant, il se
mit  courir sur la pente, et tout  coup,  un brusque dtour, il
s'arrta, saisi d'un sentiment trange et nouveau: dans une chancrure
de terrain, bleue, et paillete de points d'argent, tranquille et
brillante au soleil, la mer tait devant lui, immense, jusqu'aux confins
de l'immense horizon.

Il l'avait vue, la mer, comme on la voit  Trouville avec la cte en
face, et le panache de fume d'un bateau  vapeur au fond, un joli dcor
d'opra-comique. Mais ce qu'il avait sous les yeux ne ressemblait gure
 ses souvenirs.

C'tait l'Ocan paisible, inviol, que les peintres n'ont pas expos au
Salon, que les touristes n'ont pas croqu sur leur album, entre la
charge d'un petit monsieur et la silhouette d'une petite dame. La
falaise le dominait, les croupes couvertes de bruyres s'abaissaient
comme des bras amis pour enserrer ce triangle d'azur mouvant, si doux 
l'oeil et pourtant si solennel. Jean eut envie de l'embrasser, et en
mme temps de se mettre  genoux pour l'adorer. Il sentit ds cet
instant qu'il appartenait  la mer, qu'il appartenait  ce pays, et que,
forc de vivre au loin, son coeur languirait toujours dans l'attente du
retour.

Il resta l des heures, oubliant la faim, oubliant ses htes et le
manoir, et quand il lui fallut s'en revenir, il revint  pas lents, se
retournant  chaque dtour, s'imaginant qu'il allait voir encore une
chappe, un rayon de l'enchanteresse qui l'avait conquis.

Midi sonnait quand il rentra dans la cour du moulin.

--On est en peine de vous, lui dit Saurin, qu'il rencontra.

--J'ai t jusqu' la mer, rpondit Jean d'un ton qui expliquait tout.

--Ah! il y a un bon bout de chemin, mais on dit que c'est beau! fit le
meunier.

--Vous n'y avez jamais t?

--Jamais; je n'en ai pas eu la curiosit, rpondit bonnement le brave
homme.

Jean regarda avec surprise cet homme trange qui vivait si prs et qui
n'avait jamais eu la curiosit d'aller voir la mer; puis il entra au
manoir, o il fut assailli de questions par la socit runie dans la
salle  manger.

--J'ai t un peu loin, dit-il; je vous demande pardon de m'tre fait
attendre.

Genevive le regarda attentivement, et vit que quelque chose d'insolite
se passait dans l'me de son fils.

--Tu as remont la rivire? lui dit-elle.

--Non, je l'ai descendue. J'ai t jusqu' la mer.

--Ah! fit M. Reynold, c'est un beau spectacle.

--Magnifique, s'cria Jean enthousiasm, Voulez-vous y aller cette
aprs-midi? je vais faire atteler le breack...

--Avec tes deux superbes chevaux? fit malicieusement Rene.

--Prcisment. Ils sont laids et ne vont pas trs-vite, mais ils ont le
pied sr, et ne courent pas risque de nous faire rouler dans quelque
vallon tapiss d'pines.

Une heure aprs, le breack s'arrta devant la porte. Saurin servait de
cocher; malgr la dignit de ses nouvelles fonctions, il ne voulait
cder  personne l'honneur de conduire ses matres. Ce n'tait pas un
cocher bien lgant, quoiqu'il et mis sa blouse des dimanches et un
superbe chapeau de paille flambant neuf. Son costume et sa tournure
prtrent  rire aux jeunes filles, mais un regard svre de madame
Reynold leur imposa silence.

Marguerite, avec toute sa douceur patiente, tait d'une extrme
clairvoyance. Rien de ce qui s'tait pass depuis quelques jours ne lui
avait chapp. L'air sournoisement triomphant de Clotilde, pas plus que
l'embarras de Jean. Elle n'osait intervenir directement, car son mari
dtestait toute ingrence dans ses projets, et lui avait dfendu une
fois pour toutes de contrecarrer ses plans. Mais sa non-intervention
dans tas affaires de la famille ne l'obligeait pas  laisser les jeunes
filles agir  leur guise. Il est vrai que les remarques adresses 
Clotilde avaient gnralement un assez fcheux rsultat; mais elle
gardait la haute main sur Rene, et une bonne part des reproches faits 
celle-ci tombait sur sa compagne. Rene, d'ailleurs, ne s'y trompait
pas.

--Ce n'est pas pour moi, disait-elle souvent  Clotilde; a, c'est pour
toi, ma chre: fais-en ton profit.

--Madame Reynold se mit donc  observer sa nice, et elle s'aperut,
pendant la promenade, des efforts discrets auxquels celle-ci se livrait
pour obtenir un regard de Jean qui se montrait imperturbable. A les
voir, on ne se fut jamais dout de ce qui s'tait pass entre eux la
veille; ils avaient plutt l'air de deux ennemis qui se craignent que de
deux fiancs qui ont chang leurs promesses. En sentant combien cette
attitude du jeune homme lui causait de dplaisir. Clotilde se rendit
compte de l'effet produit sur lui par son mange des jours prcdents,
et s'en applaudit. Mais que s'tait-il pass depuis leur conversation de
la veille, pour motiver tant de froideur?

Comme elle ne pouvait esprer d'claircissement tant que durerait la
promenade, elle finit par se laisser entraner  partager la gaiet de
Rene, qui trouvait tout trs-amusant, depuis l'allure des chevaux
jusqu'aux paysans rencontrs sur la route, jusqu'aux rares maisons qui
marquaient la limite des diverses proprits, et sur le seuil desquelles
elle voyait jouer des enfants joufflus, roses et peu dbarbouills.

Enfin ils arrivrent  l'endroit o Jean s'tait arrt le matin.

--Voil! dit-il en tendant le bras.

Tous les yeux se tournrent vers l'chancrure de la colline, o
apparaissait la mer, telle qu'il l'avait vue, peut-tre plus brillante
et plus bleue encore.

--a? fit Clotilde d'un ton dsappoint; mais il il n'y a pas seulement
de plage!

Genevive se tourna brusquement vers son fils, et surprit le regard
qu'il attacha sur la jeune imprudente. Ce regard tait plein de doute,
de blme, de regret, de piti aussi... Clotilde ne s'en aperut pas. On
tait descendu de voiture, et elle essaya, avec peu de succs, de
marcher sans heurter aux cailloux du chemin ses petits pieds finement
chausss. Elle pensait certainement plus  ses petites bottines
mordores qu'au spectacle qu'elle avait sous les yeux.

--Non, il n'y a pas de plage, dit Jean avec une certaine amertume, pas
de casino, pas de baigneurs non plus. Avec le temps, il y aura de tout
cela, sans doute en quantit suffisante; mais quand ce temps viendra,
s'il doit venir de mon vivant, je quitterai le pays que les Parisiens
auront gt, et qui est beau surtout par son aspect sauvage.

Marguerite et Genevive changrent un coup d'oeil. Clotilde venait de
porter un coup fatal  ses ambitions; ce coup, madame Beauquesne l'avait
prvu, mais elle n'aurait os esprer  son preuve un rsultat si
prompt.

M. Reynold avait emmen sa fille en avant; les deux dames fermaient la
marche. Jean se trouva contraint de cheminer auprs de Clotilde, mais ce
hasard, qui la veille lui et sembl une bonne fortune, lui causait
maintenant quelque ennui. I! ne pouvait raisonnablement faire de
reproches  la jeune fille pour avoir librement exprim sa pense, et
pourtant il aurait voulu lui dire combien ses dsirs  lui taient
diffrente.

Il se contenta de garder le silence, jusqu'au moment o M. Reynold,
lass de descendre par un chemin qui avait plutt l'air d'un torrent
dessch, s'arrta en disant  sa fille:

--Vois, mon enfant, quelle immensit! Les beauts de la nature font
toujours une impression forte sur les mes sensibles.

Rene n'ajouta rien  cette phrase, qui termina l'excursion. On s'en
retourna du ct du breack, dans le mme ordre, et dans un silence  peu
prs complet.

--Dis donc, Jean, fit Rene tout bas au moment o il la mettait en
voiture, m'est avis que tu as fait un joli four avec ta promenade!

Jean ne rpondit rien; ce n'tait que trop vrai, il avait manqu son
but, mais en mme temps il en avait peut-tre atteint un autre auquel il
ne voulait pas.

Au dner, chacun apporta son tribut de bonne humeur, pour effacer la
fcheuse impression de l'aprs-midi; Clotilde se montra particulirement
brillante. Elle parlait rarement  table; mais quand elle le faisait,
c'tait toujours pour elle l'occasion d'un succs. Son esprit et sa
gaiet ne parvinrent pas  drider Jean, qui semblait lui tenir rigueur.
Dsireuse d'en finir avec une situation qui contrastait si vivement avec
les attentions passes du jeune homme, elle l'interpella directement,
dans l'espoir qu'il lui rpondrait comme il le faisait d'ordinaire.

--Il y a quelque part dans les environs les ruines d'un chteau,
n'est-ce pas, Jean? Ne nous mnerez-vous pas les voir quelque jour?

La question semblait banale, le ton ne l'tait pas, le regard en disait
long... Marguerite regarda la jeune fille.

--L'imprudente, elle brle ses vaisseaux! pensa-t-elle.

Jean tint bon. Cette attaque directe, qui la veille lui et sembl une
faveur, lui parut dans l'tat actuel de son esprit dpasser les limites
de la modestie.

--Quand vous voudrez, rpondit-il sans la regarder.

--Le pays n'est-il pas peupl de ruines imposantes? demanda M. Reynold.

--Des ruines, oui; imposantes, non! rpliqua Jean de la meilleure grce
du monde. Ces ruines sont presque toutes celles de manoirs, dans le
genre de celui-ci; quelques-uns avaient des pigeonniers ronds, ce qui
leur donne une petite tournure fodale, dont en ralit ils sont fort
innocents. Les propritaires d'autrefois, mieux aviss que ceux
d'aujourd'hui, vivaient sur leurs terres et entretenaient leurs demeures
en bon tat.

--C'tait fort sage, opina M. Reynold.

--C'est aussi mon avis, reprit Jean.

Sa voix, plus vibrante et plus claire que de coutume, rsonna sous le
lambris de bois sonore ainsi qu'une trompette. Tous les yeux se
tournrent vers lui. Il continua:

--C'tait fort sage, car un vrai propritaire, celui qui aime son bien,
doit vivre dans ses terres, et ne s'absenter que pour peu de temps  la
fois. Aussi ai-je pris la rsolution de faire comme ont fait mes aeux,
et de vivre ici le plus clair de mon temps.

L'cho de sa voix s'teignit; il promena son regard autour de la salle,
et sa bravoure reut en rcompense un sourire approbateur de sa mre.

M. Reynold restait tant soit peu dconcert. Clotilde paya d'audace.

--C'est une rsolution bien soudaine, dit-elle; rien jusqu'ici ne
l'avait fait prvoir.

--C'est que je la mrissais en silence, rpliqua Jean qui la regardait
en face, cette fois.

Les yeux de la jeune fille retombrent sur son assiette.

--Tu viendras bien nous voir quelquefois  Paris? fit Rene d'un ton
moqueur.

Elle ne croyait pas beaucoup  ce sjour  la campagne; mais, sentant
que Clotilde tait mcontente, elle s'en trouvait charme.

--Certainement! dit Jean; est-ce que je pourrais vivre sans une Rene
pour me taquiner?

--A la sant du Robinson normand! fit Rene en levant son verre. Nous
viendrons tous te voir, en guise de Vendredis.

Les parents ne purent s'empcher de rire; Clotilde rit plus fort que les
autre, mais elle tait ple, et sa gaiet avait disparu.

Quand Genevive se trouva seule avec son fils, elle lui mit la main sur
l'paule.

--Eh bien? dit-elle.

--Oh! ma mre, rpondit-il, je ne sais ce que j'prouve. Il me semble
avoir fait une mauvaise action! Je souffre pour elle et pour moi...
N'et-il pas mieux valu l'aimer simplement, sans chercher  pntrer le
fond de son coeur?

--Mon fils, dit Genevive de sa voix grave, si imposante, on dit cela
d'une femme que l'on n'estime pas; mais quand c'est de la compagne de sa
vie qu'il s'agit, le devoir est de sonder son me. Si elle t'aimait,
elle vivrait heureuse  tes cts, n'importe o!

Jean resta pensif. Il sentait combien sa mre avait raison.

--O la trouver, dit-il enfin, cette femme d'lite qui n'aura d'autres
voeux que les miens, qui aura tes gots simples, qui acceptera la vie
telle que je la sens, modeste et cache, avec l'art et la nature pour
amis... Existe-t-elle seulement?

--Tu as le temps de la chercher, dit Genevive; tu entres  peine dans
les annes de jeunesse. Je suis la premire  te dire: Marie-toi jeune!
Mais avant de douter de l'existence d'une femme faite pour te plaire, il
faudra probablement tenter encore d'autres preuves!

Jean se leva, moins dcourag.

--Que lui dire maintenant? dit-il d'un ton d'ennui.

--Bien. C'est elle qui te rendra ta parole, avec seulement un peu de
patience.

Jean soupira. A vingt ans, avoir de la patience est le conseil qu'on
vous donne le plus souvent, et de tous, c'est  tous les ges le plus
difficile  suivre.




                                 XI


Deux jours s'coulrent sans rien modifier au moulin. Genevive et
Marguerite, presque toujours ensemble, jouissaient du plaisir de causer
 coeur ouvert et de se communiquer leurs craintes maternelles, cet
inpuisable sujet de conversation entre mres. M. Reynold, de plus en
plus majestueux et condescendant, jouait volontiers au volant avec les
deux jeunes filles, sans rien perdre pour cela de sa dignit, malgr les
frquentes atteintes que tentait d'y porter Rene. Jean, soucieux et
proccup, navr de la visible tristesse de Clotilde, se laissait
prendre malgr lui de temps en temps  lui tmoigner quelque tendresse,
 chercher le regard de ces beaux yeux, voils d'une impntrable
mlancolie. Le matin du troisime jour, Rene, toujours un peu
paresseuse, ouvrit ses yeux en entendant sonner huit heures, et s'assit
sur son lit avec un sursaut.

--Comment! huit heures? s'cria-t-elle.

Puis, se rappelant qu'elle n'tait plus  Paris, elle ajouta en
s'tirant les bras:

--Heureusement il n'y a pas de cours au moulin Frappier, sans quoi nous
serions joliment en retard!

Elle cherchait partout des yeux Clotilde, qui semblait avoir disparu.
Celle-ci mergea d'un coin de rideau, qui abritait l'norme embrasure de
la fentre.

--Clotilde! s'cria l'espigle, ce n'est pas toi! avoue que ce n'est pas
toi qui t'offres  mes regards consterns. Ce ne peut pas tre toi! Tu
tais jolie, coquette et coiffe en boucles: l'tre modeste et peign 
la chinoise qui se montre  contre-jour ne peut tre ma Clotilde
ordinaire.

-C'est pourtant moi, dit la jeune fille avec quelque dpit, en venant
s'accouder au pied du lit de Rene.

--Quel changement! J'ajouterai: quel changement douloureux! Et une robe
de laine grise; une robe pour faire les devoirs, comme dit maman, la
malheureuse robe dvoue par avance aux taches d'encre, qu'on nous offre
tous les ans au retour des vacances! La robe des jours de pluie quand on
nous fait mettre des caoutchoucs pour traverser le jardin... Tu as
quelque chose! Clotilde, ne me fais pas languir, dis-moi ce qui t'est
arriv.

--Rien du tout! dit avec humeur la nice de M. Reynold. Est-ce que je ne
puis plus mettre une robe sans te rendre des comptes?

--Oh! ma chre, toutes les robes, et jamais de comptes! rpliqua Rene
en s'appliquant avec ferveur  sa toilette. Mais ces cheveux plats, ces
yeux tristes, cette robe modeste, pas de rubans, pas de bijoux, une
simple broche en acier, d'environ ceux francs cinquante, tout ceci
trahit des projets... Une conversion... Clotilde! Tu pars pour les
Carmlites, comme ton illustre modle, Louise de la Vallire? Es-tu sre
que le beau Louis coure aprs toi?

Clotilde retourna  son coin de rideau, et, au bout d'un instant, un
bruit touff dans un mouchoir apprit  son impitoyable compagne que la
jeune fille pleurait.

Rene n'avait pas l'me mchante, elle courut vers la fentre.

--Des larmes, dit-elle, de vraies larmes! Voyons, parlons srieusement,
ce ne sont pas mes taquineries qui t'meuvent  ce point? Je t'en ai
fait bien d'autres! Tu as un vrai chagrin?

Clotilde leva vers la fillette son visage baign de larmes.

--Oui, dit-elle, j'ai du chagrin; c'est Jean qui en est la cause, et
toi, mchante, tu ne fais que l'irriter contre moi.

Rene devint trs-grave.

--J'aime Jean, dit-elle, autant qu'un frre; je suppose du moins que si
j'avais un frre, je l'aimerais autant que lui; je l'aime plus que tout,
aprs ma mre...

--Plus que moi? fit Clotilde indigne.

--Ah! je crois bien! s'cria navement la gamine, qui resta tout tonne
de sa propre exclamation. Elle rougit et reprit d'un ton pos: J'aime
Jean... extraordinairement; je serais heureuse de le voir heureux, de le
voir... elle hsita... de le voir mari... mais  condition que sa femme
soit bonne et digne de lui... Si elle le rend malheureux, je la
dtesterai... oh! je la dtesterai tellement que je le vengerai, lui, ce
pauvre Jean!

--Qu'est-ce que tu ferais? dit Clotilde d'un air de dpit.

--Je n'en sais rien! Ce n'est pas  quinze ans que je puis savoir cela,
dit assez raisonnablement la fillette; mais je trouverais bien quelque
chose! Ainsi, Clotilde, tu te le tiens pour dit, n'est-ce pas? Ne
t'attaque pas  Jean,  moins d'tre dcide  lui cder en tout!

Au lieu de rpondre  cette menace par une impertinence, selon son
habitude,--la jeune fille entoura Rene de ses bras et continua de
pleurer, la tte sur la poitrine.

--Vois-tu, dit-elle  travers ses larmes, j'ai t folle et imprudente.
Je n'ai pas compris son caractre! et maintenant, je l'ai froiss, j'ai
peur qu'il ne m'aime plus...

Rene se dgagea doucement, et garda le silence.

--Si c'est comme cela que tu me consoles! reprit Clotilde avec un
redoublement de sanglots.

--Il t'aimait donc? demanda la fillette d'un ton soucieux. Tout son
visage avait pris une apparence rigide; elle paraissait ainsi beaucoup
plus vieille que son ge.

--Oui! soupira Clotilde.

--Il te l'avait dit?

--Oui, rpta-t-elle, non sans hsitation, car,  vrai dire, elle
l'avait plutt arrach au jeune homme.

Rene touffa un lger soupir, et laissa retomber le long de son corps
ses mains rouges, d'un air dcourag.

--C'tait crit! dit-elle. S'il te l'a dit, c'est que c'est vrai; Jean
Frappier n'a jamais menti. C'est gal, je ne m'tais pas figur que
c'est toi qui serais sa femme!

--Toi, peut-tre? fit Clotilde avec aigreur.

--Moi? Oh! non! je ne suis pas assez bonne pour lui! s'cria l'enfant
avec une explosion de colre et de confusion. Moi! Voil une ide! Il
faut quelque chose de mieux que moi  Jean Beauquesne. Je m'tais figur
un visage de madone idale, un tre anglique...

On frappa  la porte, et la voix douce de Simplicie pria les
demoiselles de descendre pour le caf.

--J'y vais! cria Rene. Elle s'appliqua rapidement  sa toilette, fort
nglige durant cet entretien.--Oui, reprit-elle, tout en se dpchant,
une figure anglique, un tre suprieur, une crature douce et simple,
presque humble, car Jean est un si grand artiste, que sa femme ne sera
jamais son gale! Une femme qui lui laisserait faire toutes ses
volonts, afin de ne pas le dranger dans son travail ou dans ses ides
de travail... voil ce qu'il lui faut,  Jean Beauquesne. Mais, tu sais,
Clotilde, cette femme-l, ce n'est pas toi!... ni moi, ajouta-t-elle
avec un sourire railleur qui lui contracta si singulirement la bouche
qu'il avait presque l'air d'un sanglot.

Clotilde la regarda en dessous. Ses larmes s'taient sches. C'tait
pourtant de vraies larmes, mais les pleurs de dpit schent vite.

--C'est cette femme que je veux tre, dit-elle avec une feinte humilit.
J'ai vcu jusqu'ici trop frivole et trop personnelle; mais je suis
jeune, et je puis me corriger; je veux me corriger, et tu verras...

--En attendant, reprit la moqueuse Rene, vite remise de son trouble, tu
corriges ton extrieur, en mettant une robe grise et en te coiffant  la
chinoise. C'est un sacrifice, Clotilde, j'en conviens, et d'autant plus
mritoire qu'il t'enlaidit...

--N'est-ce pas? fit la jeune coquette d'un ton dolent.

--Positivement; mais c'est plus facile que de corriger ton intrieur, ma
belle amie! Tiens, laisse-moi te faire des petites boucles sur le front,
avec tes cheveux follets... l... tu seras plus jolie, et tes bonnes
rsolutions n'en souffriront point le moindre dommage.

Clotilde se laissa faire avec une rsignation touchante, bassina ses
yeux avec de l'eau frache, et descendit la premire.

Reste seule. Rene regarda longtemps la porte qu'elle venait de
refermer:

--C'est drle, se dit-elle enfin, autrefois, l'ide qu'il l'pouserait
me paraissait toute naturelle; et ici, au moulin, cela me parait
absurde! Jean en meunier, cela se comprend encore... il est superbe,
sous le grand chapeau de feutre, et puis il connat tout; mais Clotilde
en meunire... Elle aurait au moins de la poudre de riz  discrtion!

Cette ide fit clater de rire la fantasque fillette, qui descendit
l'escalier en courant.




                                XII


Jean avait pris une grande rsolution, pendant ces trois jours
d'incertitude. Toute contrainte, tout mensonge pesait  son esprit
honnte; la position fausse o il s'tait laiss mettre lui tait
devenue odieuse, et il tait dcid  en sortir  tout prix.

Sa promenade quotidienne  travers les prs baigns de rose lui avait
inspir les meilleures rsolutions; aussi, c'est avec un air de
franchise et de dcision qu'il aborda sa mre ce jour-l. Sans lui faire
de questions, Genevive s'aperut bien que l'esprit de son fils avait
travaill. Pleine de confiance, elle attendit qu'il parlt. Mais Jean
n'tait pas de ceux qui s'vaporent en paroles: il avait rsolu d'agir
le jour mme, et c'est seulement par le sourire et par le regard que ces
deux tres s'entendirent.

Aprs le premier djeuner, qui tait toujours court et dcousu, chacun
venant  gr, Jean se rapprocha de Clotilde, et sans affectation, tout
en causant de tout avec tout le monde, il la dirigea vers le parterre,
alors baign, de la lumire matinale qui filtrait  travers le
feuillage.

Saurin, qui passait, adressa un sourire d'intelligence  son jeune
matre. Il ne lui dplaisait pas de voir Jean Frappier courtiser les
belles; un peu d'amour sied  la jeunesse, disait-il.

--Eh! Saurin, lui cria Jean, voil que tu t'en vas encore au moulin la
pipe  la bouche; quelque jour tu mettras le feu  toute la machine!

Saurin tira sa pipe et rit  belles dent.

--N'ayez pas peur, dit-il de sa voix franche qui rsonna comme un
clairon dans l'air sonore, voil tantt trente ans que je me promne la
pipe  la bouche, et le feu me craint... il sait que c'est moi qui mne
l'eau! Ce n'est pas pour quelques mchantes bottes de paille qu'on a
mises dans le moulin avant-hier, que vous allez gronder votre vieux
Saurin, Jean Beauquesne.

--Je ne te gronde pas, mon brave ami, rpondit Jean, en se rapprochant
de lui, toujours accompagn de Clotilde, qu'il invitait du regard  le
suivre; tu es d'ailleurs fermier de ton moulin; s'il brlait, tu y
perdrais autant que moi.

--C'est bien a! rpondit le meunier en souriant; d'ailleurs, cette
belle pipe-l, c'est un cadeau de dfunt votre pre Franois; elle ne
voudrait pas nuire  son matre, n'est-ce pas?

Cependant il l'teignit et la mit dans sa poche. Jean le suivit des yeux
et le vit disparatre sous la grande porte du moulin, et
involontairement, par un mystrieux courant d'ides, il se souvint de la
meule qui avait tu son matre...

Il frona le sourcil, mu par cette pense douloureuse, et se retourna
vers Clotilde. Elle le suivait, les yeux baisss, les mains  peine
enlaces par le bout des doigts, sur le devant de sa robe de
pensionnaire. Elle avait l'air soumis d'un agneau qui suit son
propritaire. Il eut piti d'elle et faillit lui proposer de rentrer 
la maison; mais sa droiture reprit le dessus, et il tourna  gauche, le
long du ruisseau, sous les grands frnes dont les feuilles ailes
dessinaient sur le gazon un capricieux lacis d'ombres flottantes. Ils
marchrent quelques instants.

--Clotilde, dit enfin Jean, le coeur serr, la gorge sche, j'ai  vous
parler...

Elle leva les yeux sur lui, les lvres entr'ouvertes, mais elle ne dit
rien.

Jean aurait voulu tre au bout du monde, en face de cent ennemis
froces, et les combattre tous  la fois; cette dpense d'nergie lui
et fait grand bien. Devant cette jeune fille muette, il se faisait
horreur; il avait l'air d'un bourreau.

--J'ai rflchi, dit-il sans la regarder, aux suites de notre entretien
de l'autre jour, et je me suis dit...

--N'achevez pas, dit Clotilde, devenue d'une pleur mortelle; j'ai
compris... je ne suis pas digne de vous.

Elle fit un geste de renoncement, puis essaya de se retenir au tronc
d'un frne, et se laissa glisser sur le gazon, la tte cache dans ses
mains,  demi agenouille, dans une posture indiciblement dsole.

--Ce n'est pas cela que je veux dire, s'cria le jeune homme.

--Ah! pargnez-vous au moins la peine de mentir, s'cria Clotilde avec
vhmence, ne chargez pas ma conscience de cette nouvelle honte. Je vous
comprends, allez! Qu'y a-t-il de commun entre vous, simple, noble,
grand, vous qui aimez l'art et qui vivez pour lui, et une pauvre fille
comme moi, frivole et vaine, sans talents et sans fortune...

A ce mot, Jean fit un brusque mouvement. Clotilde le regarda de ses yeux
noirs pleins de larmes, de prires et d'amour.

--Oui! j'tais frivole, indigne de vous; mais cela, Jean, je l'avais
senti. Jusqu'au jour o j'ai vu clair dans mon coeur, j'ai vcu comme un
oiseau, insoucieuse de mes propres dbuts... mais depuis que j'avais
fait ce beau rve d'tre votre femme, un horizon nouveau s'tait ouvert
 mes yeux; pour vous plaire, j'avais renonc  ces gots mondains qui
vous choquent... Ah! Jean, je ne veux pas vous faire de reproches, je me
rsigne  mon destin, mais vous n'auriez pas d parler alors! Il valait
mieux me laisser telle que j'tais!...

Elle fit un geste dsespr, et le peigne qui retenait l'unique torsade
de ses beaux cheveux coiffs  la chinoise tomba en arrire, entranant
le flot soyeux. Elle n'y prit pas garde.

Machinalement, Jean voulut l'aider  rtablir sa coiffure; mais sa main,
aprs avoir plong dans ces ondes noires, plus douces que le satin,
aussi tnues que les fils d'un cocon, sa main tmraire se trouva sans
force; il la retira et resta rveur.

--Ah! reprit Clotilde en s'essuyant les yeux, j'tais folle de penser
que je pourrais tre votre femme... mais je ne l'aurais pas cru si vous
ne l'aviez dit vous-mme...

--J'ai en tort, en effet... commena Jean.

Elle l'interrompit, et toujours affaisse au pied d'un saule, aussi
potique que celui de Desdmone, elle continua sa lamentation
passionne.

--Certainement, je me sais pleine de dfauts: je suis frivole,
vaniteuse, inutile; mais le dsir de devenir digne de vous m'avait dj
sauve de tout cela! Ici, dans cette solitude, j'aurais appris ce qui me
manque, j'aurais perdu ce qui me dpare  vos yeux... Mais, pardon,
Jean, je vous afflige, et je ne vois pas que vous obissiez ici aux
ordres de votre mre...

--Je n'obis  personne, dit Jean en s'asseyant auprs d'elle. Voyons,
Clotilde, renouez vos cheveux, car il serait regrettable qu'on vous vit
ainsi.

Avec une soumission passive, presque machinale, elle renoua sa torsade
et planta son peigne au beau milieu, d'un geste rsolu; puis elle tourna
vers le jeune homme ses yeux mornes, pleins d'une flamme sombre.

--Soyons amis, Clotilde, dit-il, cdant  un irrsistible besoin de lui
prendre la main, cette main si souvent abandonne aux siennes l'hiver
prcdent. Elle ne fit pas mine de le sentir et le laissa faire. Je
crois, ma chre Clotilde, qu'en effet nos caractres ne se conviennent
pas...

Elle fit un triste geste ngatif.

--Mais ce n'est pas une raison pour nous dtester rciproquement. Vous
avez de l'amiti pour moi. Cette amiti, d'ancienne date, ne peut
s'teindre en un jour; oublions le rve que nous avons fait
inconsidrment, et nous serons encore trs-heureux par notre amiti,
notre confiance rciproque.

La petite main, glace tout  l'heure, s'tait rchauffe et brlait
maintenant celle de matre Jean, qui, on ne sait pourquoi, pour
l'teindre peut-tre, eut l'ide de la porter  ses lvres... Les yeux
noirs le regardaient avec une expression si trange, si pntrante,
qu'il se sentait pris de vertige comme un homme qui se noie... Il
voulait dtourner la tte, pour ne plus voir ces yeux pleins de danger,
mais Clotilde laissa tomber sa tte sur la poitrine de notre ami, le
peigne, mal plant, s'en retourna  terre avec les cheveux, et la jeune
fille fondit en larmes en murmurant:

--Ah! mon Dieu! Si vous saviez combien je vous aimais... Pardon, Jean,
pardon et adieu.

Elle dfaillait... Il passa un bras autour de sa taille, et sans qu'il
sut comment, ces yeux noirs, plus passionns que jamais, se trouvrent
sous ses lvres, qui ne cherchrent point  fuir. Il ferma les yeux et
sentit que matre Jean n'tait qu'un bien petit garon, prs de cette
admirable Clotilde qui oubliait tout dans sa folle tendresse.

Ce ne fut qu'un clair, bien qu'il crt avoir laiss s'couler un
sicle. Il rouvrit les yeux et s'aperut avec une indicible joie qu'
peine une demi-seconde s'tait coule depuis que son bon sens l'avait
si cruellement abandonn. Clotilde continuait ees phrases
entrecoupes... Il se leva, non sans que quelques cheveux emmls dans
les boutons de son paletot se fussent rompus dans ce brusque mouvement.

--Clotilde, dit-il d'un ton svre, il ne faut jamais cder  la passion
qui nous entrane; ce n'est pas ainsi qu'on assume le bonheur de sa vie.

Comme matre Jean se souvenait de ses professeurs,  cette heure
solennelle de sa vie! Et combien la lecture de Tlmaque, Tlmaque
jadis si cher  sa mre, devait avoir laiss en lui de profondes traces!
Clotilde, les yeux ardents, le visage couvert de la rougeur de la colre
autant que de la honte, l'coutait immobile.

--Vous dites que vous ne pouvez changer, Clotilde, reprit Jean, pntr
de son rle d'aptre; je vous crois, mais ne prcipitons pas une
dcision irrvocable... Dans un an,  pareille poque, nous prendrons un
engagement dfinitif. D'ici l, nous nous montrerons l'un  l'autre tels
que nous sommes, chacun s'efforant de faire pour le mieux, mais sans
hypocrisie; si dans un an nos sentiments sont encore tels
qu'aujourd'hui, alors, chre Clotilde, nous... nous nous marierons tout
de suite, car, chre Clotilde, je vous aime... vous me...

C'est Clotilde qui recula un peu et mit quelque distance entre elle et
son fianc conditionnel. Jean, satisfait de son empire sur lui-mme,
estimant qu'il avait dploy une grandeur d'me peu commune et une
sagesse digne d'un hros, avait grande envie de redevenir un simple
mortel, et de retourner un peu  ces mains tides,  ces cheveux de
soie...

Mais Clotilde trouvait sa victoire suffisante pour ce jour-l, et ne
voulait point d'ailleurs payer les frais de la guerre. Elle rattacha sa
torsade avec un air de reine, refusa  Jean, qui l'implorait, le moindre
baiser de fianailles, et reprit seule le chemin du manoir, sans
tmoigner de trouble.

Le jeune homme, rest seul, s'assit  la place o ils taient l'instant
d'auparavant; un cheveu long comme ses deux bras s'tant trouv sous sa
main, il le droula et l'enroula lentement sur ses doigts, perdu dans de
profondes mditations. Peu  peu, le cheveu perdit tout son charme, et
finalement, roul en boule, fut irrvrencieusement jet de ct.
Clotilde partie n'avait plus de pouvoir... La mditation de Jean se
termina par une phrase qui n'exprimait pas la passion la plus absolue.

--D'ici un an, elle et moi, nous saurons  quoi nous en tenir...

Au mme instant, Clotilde, avant de tourner le coin du moulin, s'tait
arrte et secouait le doigt d'un air menaant dans la direction du
vieux saule.

--Avant un an, je serai marie, disait-elle, et vous en pleurerez toutes
vos larmes, matre Jean, car d'ici l vous m'aimerez follement... Moi,
je ne veux pas que l'on me quitte!

Et elle retourna dans sa chambre, sous le prtexte d'un mal de tte. Par
bonheur pour elle, Rene ne s'y trouvait pas, et elle put se recoiffer 
loisir.




                                XIII


--Bonsoir, mon fils, dit Genevive.

Jean resta sur le seuil, tenant le battant de la porte dans sa main
indcise.

--Qu'attends-tu? lui demanda-t-elle, venant en aide  la perplexit du
jeune homme.

Il rentra et vint s'asseoir sur la chaise basse o il passait
d'ordinaire une heure le soir  causer des choses du jour.

--Je ne suis pas content de moi, dit-il; je suis un imbcile, qui ne
sait prendre aucun parti.

--Voyons, dit simplement Genevive, en levant ses grands yeux profonds
sur le visage de son fils.

Il fit sa confession tout entire, non sans maudire l'trange faiblesse
o il tombait toutes les fois que Clotilde faisait appel  ses
sentiments.

Quand il eut fini, Genevive le regarda d'un air de douce raillerie.

--C'est la fable _le Renard et le Corbeau_, qui se joue  tes dpens,
dit-elle, et tu t'y laisseras prendre indfiniment,  moins que quelque
vnement ne vienne  ton secours. Cependant tu as fait preuve d'une
grande prudence en ajournant  un an ce fameux mariage...

--Ah! s'cria inconsidrment le jeune homme, si ce n'tait pas pour
toute la vie!...

Madame Beauquesne frona le sourcil.

--Tu viens, dit-elle, de condamner les sentiments que t'inspire
Clotilde, avec plus de rigueur que je n'aurais os le faire moi-mme,
mon fils. Comment qualifier un amour qui ne doit pas durer toute la vie?
Est-ce de l'amour?

Jean baissa la tte. Genevive lui mit doucement la main sur l'paule.

--Va, dit-elle, avant un an, vous serez libre tous deux: elle, marie 
un autre...

--Elle! Avec les sentiments qu'elle me porte marie  on autre! Ah! ma
mre! tu la juges bien svrement.

Genevive sourit.

--Toujours le Renard et le Corbeau! Toujours la vanit flatte! Elle
t'adore, et te pleurerait toute sa vie, n'est-ce pas?

Jean hsitait  rpondre.

--Elle te l'a dit, ou te l'a fait entendre. Eh bien, nous verrons si
c'est elle qui ment, ou moi qui me trompe. Toi, de ton ct, tu verras
un jour la diffrence qui existe entre l'attrait que t'inspire cette
fille coquette et un sentiment profond, ternel, qui survit  la mort...

Ses lvres tremblaient lgrement; elle se tut, et tourna ses regards
vers le grand lit ou tait mort Franois Beauquesne.

--Un tel amour, vois-tu, ne trouble pas nos sens, n'agite point notre
cervelle; il entre en matre dans notre me, et l'on ne sait quand ni
comment on a aim; mais on sait qu'on aimerait mieux mourir que de
cesser d'aimer. De prs ou de loin,  travers la vie et les misres, et
les joies, une seule pense, un seul souvenir, une seule prsence...
C'est ainsi qu'on aime, et quand c'est ainsi, il faut se marier, sous
peine de devenir mchant ou malheureux; d'ailleurs, c'est la mme chose.

Jean s'inclina respectueusement sur la main de sa mre.

--Je ne suis qu'un enfant, dit-il; je te demande pardon, ma sainte mre,
de te troubler de ces choses frivoles...

--Le bonheur de ta vie est ce que j'ai de plus cher, dit-elle en lui
caressant les cheveux.

--Sois ma sauvegarde, dfends-moi de moi-mme! dit-il plus bas.

--Ah! soupira la veuve, c'est ton pre qu'il te faudrait... Je ne suis
qu'une femme, et il y a tant de choses que j'ignore... Nous ferons de
notre mieux pour les apprendre, n'est-ce pas, mon fils?

Jean pressa sa mre sur son coeur, plein de penses graves. Avec un tel
guide, il ne redoutait rien de la vie.

Il rentra dans sa chambre, teignit sa bougie et ouvrit la fentre.
Comme le jour de son arrive, la lune clairait doucement la valle, et
dessinait sur le parquet les couleurs dlicates des pampres qui
tapissaient le mur. Une brume lgre donnait aux objets, et  la clart
mme, une mollesse dlicieuse; l'air tait odorant, charg des senteurs
des grandes reines des prs qui bordaient le ruisseau sur son parcours
dans les prairies... Le jeune homme s'appuya  la fentre, et regarda au
dehors toutes ces choses simples, journalires et pourtant
merveilleuses.

Qu'y avait-il l de si extraordinaire? Le parterre, le moulin, les
frnes, la vigne contre le mur, la lune, la brume elle-mme, n'avaient
rien d'insolite ou de nouveau. Alors pourquoi cette indicible motion 
ce spectacle qu'il voyait tous les jours?

Jean comprit pour la premire fois qu'une bonne moiti de nos joies et
de nos enthousiasmes est en nous-mmes. Son entretien avec sa mre avait
ouvert son me aux sentiments levs; la vue de ce paysage tranquille,
claira par une lumire sereine, continua le courant de ses ides.

--C'est merveilleusement beau, se dit-il, et cependant un tre prosaque
le trouverait vulgaire... La vie aussi est vulgaire, le mariage comme
tout le reste est une succession de menues circonstances, dont bien peu
sont de nature  emporter l'me vers le ciel. D'o vient alors que du
mariage se dgage parfois cet idal de noblesse et de grandeur que ma
mre connait si bien, un amour tel que mon pre eut pour elle, et
qu'elle a encore pour lui?

Jean continuait  regarder la valle, o s'levaient de lgers
brouillards, flottant au-dessus de la rivire. Rappelant le souvenir des
rcita de Saurin, il lui sembla voir marcher Genevive et Franois,
appuys l'un  l'autre, au lendemain de leur mariage, avec la tranquille
tendresse de ceux qui ont l'avenir devant eux...

--C'est la dure qui fait la beaut du mariage, se dit-il... Il est
grand, parce qu'il est ternel... Heureux ceux qui ont la vie entire
pour s'aimer... Il se jeta sur son lit, fatigu de toutes ces penses
nouvelles, et, avant de s'endormir, il crut voir passer dans une blanche
vision de vapeurs sa propre image, si semblable  celle de son pre, aux
cts d'une autre, une femme douce et belle, qui l'aimait, pour laquelle
il sentait son coeur se dilater, plein d'une indicible tendresse... mais
cette femme n'tait pas Clotilde.




                                XIV


La lune allait se coucher, car la nuit tait dj avance, et sa clart
laiteuse rasait le sol, d'o s'levait partout une lgre bue; immense
et noir  l'ombre des hauts frnes, le grand moulin dormait, l'eau
montait furtivement  travers les vannes fermes, en un filet d'argent
qui glissait dans la rigole moussue, et tombait de trs-haut avec un
bruit cristallin jusqu'au fond du ravin plein de vieux cailloux noirs.
Les coqs s'taient rendormis, aprs leur premier chant, et tout tait
tranquille, si tranquille qu'un passant attentif et march doucement,
de peur de troubler ce grand repos. Tout tait blanc; le sol couvert de
brouillard, l'air, les arbres, entours de vapeurs, le moulin lui-mme,
venaient de disparatre sous un voile dlicat de brume flottante; l'air
semblait de ouate mince... Soudain, cette blancheur se teinta de rose...
un rien, un soupon, un clair... et tout redevint blanc.

Une teinte rose, plus vive, pera la brume, et un grand vol de pigeons
s'chappa avec fracas de la toiture du moulin, qui leur servait d'asile.
Avec de lourds battements d'ailes, mais sans un cri, ils s'abattirent
sur la maison qu'habitait Saurin. Dans leur trouble ils se grouprent
sur le chaume, sur les fentres, partout o une saillie leur offrait un
asile. Simplicie, qui dormait dans une petite chambra enclave dans le
grenier au-dessus de celle de son pre, se leva, rveille par les coups
d'ailes qui frappaient les vitres, et resta interdite en voyant ces
htes inattendus.

L'horloge  l'tage au-dessous sonna trois heures.

La jeune fille mue, presque inquite, ne comprenant rien  cette
invasion, ouvrit la fentre, et deux ou trois pigeons effars se
prcipitrent au dedans. Les autres s'envolrent pour aller se poser
plus loin.

Simplicie se pencha au dehors et regarda le manoir, objet de sa
constante proccupation.

Il tait tranquille, les fentres plus noires se dtachaient comme des
trous sur la faade; la brume se levait lentement au-dessus du
parterre... Elle se tourna de l'autre ct, et regarda le moulin...
l'air tait rose.

Elle frissonna de tout son corps fluet; les mains appuyes sur le rebord
de granit, elle se pencha au dehors, autant qu'elle le put, au risque de
tomber... Une lueur cerise lui passa devant les yeux, et soudain une
large bande noire spara le moulin de sa toiture. Simplicie s'accrocha
au mur, et cria:

--Pre, pre... le feu!

Sa voix s'teignit dans sa gorge: elle avait trop peur, et ne pouvait
crier. Elle voulut courir, ses pieds restrent immobiles, lourds comme
des morceaux de marbre. Elle se laissa retomber sur l'appui de la
fentre, s'accrochant au mur, sans sentir qu'elle se blessait, criant de
sa voix teinte, qui n'avait plus de son: Le moulin! le moulin...!

Elle crut qu'elle allait mourir  cette place, sans pouvoir appeler de
secours, et se tint immobile, crase sur la pierre, en pensant  Jean
Beauquesne, qui allait tre ruin...

Une grande lueur dchira le voile de brume, un grand tourbillon de fume
sortit en tournoyant par la toiture, des langues de flammes s'lancrent
des trous mnags dans les murailles pour donner de l'air, et les
oiseaux, rveills dans les arbres, s'envolrent avec des cris aigus
dans l'air d'un rouge vif, cruel comme l'aspect du sang... Simplicie
retrouva sa voix et ses forces.

--Pre, pre, le moulin brle! cria-t-elle en nouant  la hte un jupon.

Elle descendit en courant le petit escalier et trouva Saurin debout.

--Tu rves, dit-il en la voyant apparatre, les tresses battant ses
paules, ses mains fivreuses ajustant ses vtements.

Au lieu de rpondre, Simplicie ouvrit la porte; Saurin la suivait de si
prs qu'ils furent dehors ensemble. Le moulin brlait tranquillement,
laissant les flammes sortir par toutes les ouvertures; seule la grande
porte noire restait ferme, comme pour mieux protger l'incendie contre
les secours du dehors.

--Misrable! s'cria Saurin en se prenant aux cheveux, misrable! j'ai
laiss ma pipe dans mon pantalon de travail. C'est moi qui ai mis le feu
au moulin! misrable!

Il s'arrachait des poignes de cheveux gria et les jetait  terre avec
fureur. Simplicie, le coeur gros de larmes, tremblant de froid et de
peur, dans cet air humide du matin, lui dit de sa voix douce:

--Pre, que faut-il faire pour l'teindre? Rappel  lui-mme, le
meunier reprit son sang-froid.

--Va rveiller Jean Frappier; il sait faire marcher la grande pompe.
Moi, je vais aux hommes.

Simplicie courut lgrement sur ses pieds nus jusqu'au manoir, ouvrit la
porte, ferme d'un simple loquet, passa devant la chambre des vieux
Beauquesne sans les rveiller, et arriva d'une traite au haut de
l'escalier. Le corridor tait sombre, elle compta les portes: Une, deux,
trois, quatre... elle connaissait bien la chambre de Jean, car elle
seule la mettait en ordre tous les matins. Elle frappa.

--Monsieur Jean, dit-elle d'une voix timide. Elle tait venue l sans
autre pense que celle du feu qui dvorait le moulin, et tout  coup
elle se sentit prise de peur devant cette porte ferme, d'une peur
terrible.

--Jean-Frappier! dit-elle un peu plus haut, se servant inconsciemment de
l'appellation familire... Rien ne rpondit au dedans. Elle hsita;
crier, au risque de rveiller les dames, d'pouvanter madame Genevive,
sa protectrice, son ange gardien... Elle tourna le bouton de la porte,
et entra rsolument dans la chambre du jeune matre.

--Jean-Frappier, dit-elle avec une voix devenue claire et nette, il faut
vous lever vite.

Jean se souleva, veill en sursaut, et resta ptrifi en voyant au pied
de son lit cette mince figure, semblable  une apparition.

--Ma mre? dit-il, courant droit  sa plus chre pense.

--Non! Dieu en soit lou! fit Simplicie avec lan. Mais il y a un
malheur, matre Jean, le moulin brle.

Une grande lueur remplit la chambre d'un flamboiement sinistre.

--J'y vais, fit Jean.

Simplicie sortit et referma la porte, puis s'arrta dehors, tremblante,
apeure, se demandant ce que madame Genevive dirait; quand elle saurait
que le moulin avait brl!

Il brlait vite; les sacs de bl, les bottes de paille, les trmies, les
blutoirs, tous ces instruments de meunerie en beau bois de chne vieux
et sec flambaient joyeusement en se dpchant, comme pour avoir plus
vite fini; tes grands tourbillons d'tincelles s'enlevaient jusque dans
la toiture, et l-haut, tout l-haut, les poutres chauffes commenaient
 brler avec une sage lenteur, ainsi qu'on fait quand on a du temps
devant soi; elles se charbonnaient peu  peu, noires d'abord, rouges
ensuite, puis tout d'un coup flambaient activement pour rparer le temps
perdu.

Saurin tait mont  la muraille avec une grande chelle, de celles
qu'utilisent les couvreurs campagnards pour rparer les toits de chaume;
il voulait voir  l'intrieur, s'assurer de l'tendue du sinistre. Les
garons meuniers, les fermiers, les paysans, accourus  la lueur, le
dissuadaient vainement de sa folle entreprise.

--Laissez faire, disait-il, j'ai dans l'ide qu'il n'y a qu'un ct qui
brle, et je sais bien que le feu n'a pas pris ici.

Il se hissa jusqu' une petite fentre sous le toit que le feu avait en
effet respecte et regarda  l'intrieur. La fume remplissait tout,
mais par instants, manquant d'air, le feu se rabattait sur lui-mme; le
mur auquel s'appuyait l'chelle n'tait pas encore attaqu. Saurin, ne
se trompait pas. Les sacs de bl empils formaient une muraille intacte.

--Hardi, garons, cria-t-il en redescendant avec l'agilit d'un jeune
homme. Donnez ici le tuyau de la pompe, et nous allons faire de rude
besogne.

Jean arriva, suivi de la pompe, que quatre gars vigoureux tranaient au
pas de course; il donna le signal, et l'eau afflua dans les tuyaux.

--Bnie soit madame Genevive qui a pens  nous envoyer a, voil
tantt six ans, dit Saurin en l'abordant. S'est-on assez moqu d'elle
ici, quand on a vu arriver cette machine! Elle avait pourtant raison,
cette me du bon Dieu!

Il prit la lance des mains de Jean, et remonta l'chelle d'un pas
alourdi. La fivre qui l'animait l'instant d'avant tait tombe  la vue
de son jeune matre.

--Saurin, cria Jean, ne t'expose pas, mon ami, je t'en prie; laisse-moi
monter  ta place.

--Il n'y a pas de danger, Jean-Frappier, rpondit le meunier: c'est moi
qui ai fait le mal, c'est  moi de le rparer.

Il acheva pniblement l'escalade: l'chelle tremblait sous son pas
lourd, et dans la vague lueur de l'aube sa silhouette robuste chancelait
sur les chelons fragiles. D'un coup d'paule, il brisa une vitre; le
verre tomba en clats autour de lui, et la pompe en mouvement envoya un
jet puissant dans l'intrieur embras du moulin.

--Laisse la lance en place, descends, Saurin, cria Jean.

Une grande bouffe de flammes et de fume sortit par la nouvelle
ouverture, montant jusqu'au toit, qu'elle parcourut extrieurement.
Saurin atteint en plein visage se rejeta en arrire; son corps tournoya
dans l'air et s'abattit au pied de l'chelle. Jean, sans pousser un cri,
courut  lui. Quittant la manoeuvre de la pompe, les gars
s'empressrent. On essaya de le relever, mais un gmissement d'une
inexprimable angoisse sortit de la poitrine du meunier, au premier
mouvement.

--J'ai les reins casss, dit-il, laissez-moi l, je n'en ai pas pour
longtemps. Jean-Frappier, c'est moi qui ai brl le moulin, c'est juste,
il n'y a rien  dire.

Cdant aux supplications de Jean, il permit pourtant qu'on le
transportt plus loin,  l'abri des flammches qui commenaient  tomber
autour d'eux. Bientt il fut prs de lui Genevive et Marguerite,
rveilles par le bruit. Les autres habitants du manoir regardaient de
loin.

--Madame Genevive, dit le meunier d'une voix saccade, j'ai eu tort, je
vous prie de me pardonner. Jean me l'avait dit, je n'ai pas voulu le
croire... j'avais laiss ma pipe dans la poche de ma culotte de toile...
je la croyais teinte, il parait qu'elle ne l'tait pas. Je ne l'ai pas
fait exprs... Je m'en vais retrouver ma femme... Ce qui me gne, c'est
la petite... vous ne la laisserez pas aller servante chez les autres,
n'est-ce pas, madame Genevive? Elle restera chez vous?

--Je vous le promets, dit Genevive.

--a me met l'esprit en repos, savez-vous, matresse.

Il s'affaiblissait rapidement; sa main errait cherchant celle de Jean.

--Dis, Jean-Frappier, te souviens-tu, quand tu tais petit, je te
faisais des musiques?... Il y a longtemps, garon, le temps en est
pass!... O est ma fille?

Simplicie s'approcha tout contre lui: son respect l'empchait de
pleurer, sa soumission lui ordonnait d'attendre que son pre la
demandt. Ces filles de Cotentin, silencieuses et rserves, dpensent
en dedans leurs douleurs et leurs joies.

--Simplicie, ta serviras bien madame Genevive tu lui obiras
toujours... et au jeune matre...

--Oui, mon pre, dit la jeune Bile  genoux.

--Comme  moi-mme, Simplicie; ce sont eux qui remplacent ton pre et ta
mre, ma pauvre fillette...

Ses mains cherchaient toujours dans le vide. Jean en prit une, Simplicie
tenait l'autre; les flammes montaient haut par-dessus les arbres,
clairant tout d'une belle clart rouge. Un grand fracas se fit
entendre.

--Le moulin, le voil qui s'en va... cria Saurin; j'tais sr qu'il lui
arriverait malheur, pour avoir tu Franois Beauquesne... C'tait un
mchant moulin qui n'aimait pas son matre...

Les flammes montrent jusqu'au znith, la charpente venait de tomber 
l'intrieur. L'obscurit sembla se faire, l'aube blanchissait de plus en
plus l'horizon.

--C'est fini, soupira Saurin, comme un souffle. Sa tte retomba en
arrire, sans que Jean ni Simplicie eussent quitt ses mains.

--Il est mort? dit la jeune fille, de sa voix douce, qui tremblait.

Genevive, sans rpondre, l'entoura maternellement de ses bras; elle se
laissa faire; les larmes coulaient lentement sur ses joues blanches,
sans cris ni secousses. On voulut remmener, elle fit un lger mouvement
de rsistance.

--Laissez-moi avec lui jusqu' la fin, dit-elle sur le ton de la plus
touchante supplication. Cela ne peut rien faire, n'est-ce pas? Je
voudrais rester avec lui...

--Comme tu voudras, dit Genevive. La veuve de Franois pouvait
comprendre ce besoin profond de ne pas se sparer d'un mort aim.

Saurin fut plac sur une civire, et le convoi prit le chemin du manoir.
Les gars taient retourns  la pompe, Jean les invita  le suivre.

--Que le feu finisse son ouvrage, dit-il, nous n'avons plus rien 
perdre.

Il regarda tristement le corps inerte de son vieil ami.

--J'aurais donn mille fois le moulin pour conserver la vie de celui-l!
dit-il avec amertume.

Simplicie leva les yeux sur lui, quels yeux! des yeux pleins de larmes
de reconnaissance et de dvouement, des yeux d'enfant qui donne son me.
Jean reut ce regard comme une bndiction.

--Ma pauvre enfant, dit-il, nous vous aimerons!

--Je le sais, rpondit-elle. Et elle continua de marcher en tenant la
main du cadavre.




                                  XV


--Tu es  nous, maintenant, dit Genevive  sa protge, lorsque le
cortge funbre, au retour du cimetire, eut reu les remercments de
Jean, qui avait conduit le deuil. Tu es  nous, ma pauvre fillette; nous
tcherons de te rendre la vie douce.

Simplicie ne rpondit point; elle ne parlait gure, et dans son esprit
encore enfantin, les sentiments ne savaient pas se dvelopper en
paroles. Ses yeux parlaient pour elle, et ceux qui l'aimaient en
rencontraient  tout moment le regard bleu, tendre et franc, qui faisait
songer  une fleur.

--Simon Beauquesne est malade, dit la jeune fille, pour toute rponse.

Genevive comprit, et accorda la permission tacitement demande par ces
mots. Simplicie alla s'asseoir auprs du lit du bonhomme, son tricot 
la main,  cette place qu'elle devait occuper plusieurs longues
semaines, sans que sa patience et sa douceur fussent lasses un seul
jour.

Simon tait tomb malade de saisissement; l'incendie, la mort de son
fidle Saurin qu'il querellait souvent, mais qu'il estimait fort, et
mme qu'il aimait, autant qu'il pouvait aimer ce qui n'tait pas quelque
part de lui-mme: tous ces vnements pnibles, tombant  la fois dans
cette existence jusqu'alors si paisible, lui avaient donn une de ces
longues fivres tenaces, que la mdecine ne sait trop comment classer.

Victoire s'tait ds l'abord dclare incapable de le soigner. Rester
auprs d'un lit, couter les dolances du malade, contenter ses
caprices, supporter son humeur, c'tait une tche au-dessus de ses
forces. Elle eut du moins le bon esprit de le reconnatre.

A qui alors confier la garde du malade, sinon  la bonne et discrte
Simplicie? Celle-ci, d'ailleurs, ne demandait qu' remplir ces fonctions
dlicates et fatigantes. Dans les fantaisies du malade, dans les soins
qu'il rclamait, elle trouverait une distraction  ses tristes penses,
en mme temps qu'un moyen de prouver  ses matres l'inexprimable
gratitude qu'elle ressentait pour eux, depuis qu'ils l'avaient accepte
des mains de son pre mourant.

Simplicie ne cherchait point  percer l'avenir. Elle ne se demandait pas
 quel titre elle recevrait le pain quotidien dans cette maison, la
sienne depuis sa naissance. Madame Genevive avait promis de la garder
auprs d'elle, c'en tait assez. On lui avait fait des habits de deuil,
elle ne demandait point qui les payerait. Elle avait mis la robe noire
et le bonnet de crpe noir, comme elle et revtu un cilice si Genevive
le lui avait apport. Elle ne vivait plus qu'en deux ides: le culte de
ses parents morts, et l'amour profond, sans bornes, qu'elle portait 
ses bienfaiteurs; ces deux dvouements suffisaient  remplir sa vie.

Le lendemain matin, vers la fin du djeuner, M. Reynold, dans un petit
speech fort bien tourn, annona son intention de rentrer  Paris avec
sa famille. En de si douloureuses circonstances, il comprenait fort bien
que la prsence d'trangers, malgr toute l'urbanit des matres du
lieu, ne pouvait tre qu'une gne. Son coeur restait avec ses amis, si
cruellement prouvs dans leur fortune et dans leurs affections; mais le
devoir mme de l'amiti lui faisait une loi... Bref, il tourna un peu
court, au risque de verser, et pria madame Beauquesne de lui procurer
des chevaux pour gagner la station et prendre le train de nuit.

Avant que Genevive eut ouvert la bouche, Jean avait rpondu:

--Trs-bien, je vais donner des ordres,--et avait disparu dans
l'escalier.

Genevive resta un peu surprise de cette courte rponse; mais aprs
tout, M. Reynold, avec toutes ses prcautions oratoires, n'en mritait
pas d'autre. Un silence gn rgna autour de la table, puis Marguerite
changea un coup d'oeil avec madame Beauquesne et se leva pour procder
aux prparatifs du dpart. Rene boudait franchement, et Clotilde, les
yeux baisss, l'air grave, paraissait totalement indiffrente  la
dcision qui venait d'tre prise. Jean ne reparaissant pas, elle se
dcida  rentrer dans sa chambre, suivie de sa compagne.

--Tu trouves a convenable, toi? Et Rene dans une explosion de colre,
ds qu'elles furent chez elles.

--Quoi? la conduite de M. Beauquesne? fit Clotilde d'un air prcieux.

--Qui a, M. Beauquesne? Jean? Non, la sienne est ce qu'elle doit tre;
c'est de mon pre que je parle.

--Il ne m'appartient pas de juger mon oncle! rpondit gravement
Clotilde.

Exaspre, Rene lui tira la langue, lui montra le poing et lui tourna
le dos, le tout avec une prestesse extraordinaire; puis revenant vers
elle, la gamine reprit:

--C'est trs-bien; moi non plus, il ne m'appartient pas de juger mon
pre, et tu peux mme lui dire, si a te fait plaisir, que je l'ai
blm, ce qui me fera attraper un bon gros sermon; mais ce n'est pas moi
qui abandonnerais ainsi nos amis dans le malheur! Sais-tu ce que
l'incendie du moulin va coter  Jean? Il en parlait ce matin  maman.

--Non, fit Clotilde d'un air indiffrent.

--a va lui coter au moins quarante-cinq mille francs. Les murailles
taient vieilles; il faut rebtir de fond en comble; le matriel est
perdu, les meules, tout... Et ce pauvre Saurin qui l'aimait tant...

Rene se dtourna et fondit en larmes; Clotilde la regardait d'un air
embarrass, ne sachant que dira, et craignant de paratre indiffrente.
Sa cousine se rapprocha d'elle:

--Toi, a ne te fait rien que Saurin soit mort, tu ne regrettes que
l'argent... Est-ce que Jean te plat toujours autant avec quarante-cinq
mille francs de moins?

--Ce sont mes affaires, dit posment Clotilde, en pliant une robe.

Rene resta muette, suffoque d'indignation.

--Ah! dit-elle enfin, ce sont tes affaires? Eh bien, moi, je m'occuperai
des miennes.

Elle sortit en courant, non sans faire grand bruit avec le battant de la
porte, et descendit jusqu'au bas de l'escalier, cherchant son ami
d'enfance. En passant devant la chambre des poux Beauquesne, elle
aperut la haute silhouette de Jean, qui se dtachait sur le fond sombre
des rideaux du lit, et elle s'arrta.

--Ayez, confiance, grand-pre, et patience aussi, disait Jean. Plaie
d'argent n'est pas mortelle! Grce  la prvoyance de ma chre mre
Genevive, nous pouvons rparer le mal avant les pluies d'automne;  la
Toussaint, le moulin moudra comme devant! Ce qu'il faut maintenant,
c'est vous gurir bien vite, pour mettre vous-mme le bouquet au faite
du nouveau toit!

--Tu jases, garon! dit le vieux visiblement ragaillardi. Un pauvre
bonhomme comme moi, qui s'en va faire son dernier voyage...

--Vous vivrez cent ans! fit Jean d'un air gai. On vous soignera bien,
n'est-ce pas, Simplicie?

La fillette lui rpondit par ce regard plein de choses indicibles, qui
tait son meilleur langage, et, d'une main dlicate, elle lissa la
couverture du lit.

Rene resta interdite. Ces paroles affectueuses et consolantes, ce
grand-pre malade, cette blonde figure de madone, si douce et si triste
sous son crpe, ce geste muet, plein de tendresse, faisaient un trange
contraste avec tes sentiments mauvais qui l'avaient amene l. Elle
avait beau se dire que son amiti pour Jean lui ordonnait de dmasquer
Clotilde, elle sentait, au fond de son coeur, que la rancune et le dpit
causs par les mauvaises paroles de sa compagne taient le vritable
motif qui la faisait agir.

Elle hsitait, ne sachant trop  quoi se dcider; Jean, sortant de la
salle, la trouva sur le seuil.

--Je te cherchais, Jean, lui dit-elle, se sentant tout  coup soulage
d'un grand poids. Je voulais te, dire que nous partons, c'est vrai, mais
malgr moi; je t'assure...

--Je prsume, en effet, dit le jeune homme sans pouvoir s'empcher de
rire, que si ton pre t'avait consulte, tu n'aurais pas demand les
chevaux...

Elle se mit  rire comme lui, et tous deux, sans savoir comment cela se
faisait, passrent la main sur leurs yeux pour essuyer une larme, tant
Jean avait t bless du procd de M. Reynold. Cette concidence les
fit rire derechef, et ils se prirent les mains dans une bonne et forte
treinte; aprs quoi, ils remontrent silencieusement l'escalier. Au
moment de se sparer, Jean ne put s'empcher de demander  demi-voix:

--Et Clotilde, qu'en dit-elle?

--Elle n'aime qu'elle-mme, rpondit Rene. Ce n'tait pas une rponse,
et cependant, rien ne pouvait mieux expliquer les sentiments confus de
Rene  l'endroit de sa cousine. Jean frona le sourcil, surpris un peu,
et tout  coup se pencha sur le front de sa petite amie, o il mit un
baiser fraternel.

--Jean, j'ai peur que tu ne sois malheureux, murmura Rene, incapable de
se contenir.

--Je ne serai pas malheureux, ma chre Rene, dit-il d'un air grave. Ma
mre et ceux qui m'aiment vraiment sauront m'en dfendre.

Rene rentra dans sa chambre le coeur allg de plus d'un souci.

--Eh bien, tes affaires sont finies? demanda Clotilde d'un air railleur.

--A mon entire satisfaction, ma chre, rpondit sa compagne.

Elles ne se parlrent plus de tout le jour, mais Rene n'y prit pas
garde; malgr l'ennui du dpart, elle tait revenue presque joyeuse.




                                XVI


Le manoir tait devenu bien triste et bien solitaire depuis que ses
htes momentans l'avaient quitt.

Saurin tait un de ces tres qu'on aime pour ainsi dire sans le savoir,
et dont la prsence n'est gure apprcie, mais qui, une fois partis,
laissent dans le coeur un vide dont on ne peut se consoler.

Tout le monde prouvait cette impression, et la venue de nombreux
ouvriers pour la reconstruction du moulin fut une distraction utile, qui
attira l'esprit des Beauquesne sur une foule de soins matriels.

Victoire se trouvait dans son lment; nourrir et loger une trentaine
d'ouvriers, c'tait prcisment ce qu'il fallait pour tenir l'alerte
vieille en haleine et donner de l'occupation  ses loisirs, trop souvent
maussades. Les filles de ferme eurent parfois occasion de la maudire,
mais Simon put respirer en paix en son absence, et faire de bons petits
sommes sous la surveillance de Simplicie, qui lisait ou tricotait prs
de son lit.

Elle lisait de simples livres d'enfant, appropris  son ignorance, mais
elle avait enfin pris le got de la lecture, qui ne vient qu' la longue
dans les esprits peu cultivs; elle tait bientt fatigue de lire, mais
pendant les longues heures de silence et d'ouvrage  l'aiguille, elle
repassait dans son esprit les lectures de la veille, et elle arrivait
peu  peu  saisir l'ide d'un monde plus vaste que le manoir, cet
horizon de son me, que jusqu'alors elle ne croyait pas possible de
dpasser.

Simon allait de mieux en mieux; il se leva un jour, puis une autre fois
sortit  la tide douceur d'un premier jour d'automne, appuy sur le
bras de Simplicie, et enfin put faire de petites promenades dans le
parterre avec le secours d'un bton.

Un beau matin, s'tant veill plein de courage,  petits pas, avec de
longs repos, il arriva jusqu'au moulin.

Le soin de la marche, dont il tait dshabitu, l'avait oblig de
regarder  ses pieds, et d'ailleurs sa vue s'tait fort affaiblie. Quand
il fut sorti du parterre, et qu'aprs s'tre assis sur une pierre, il
leva les yeux, il resta bahi, la bouche ouverte, ne comprenant plus ce
qu'il voyait.

Il avait entendu dire qu'on reconstruisait le moulin, il avait vu
parfois l'ingnieur, qui venait visiter les travaux; mais, dans son
esprit, le moulin n'en tait pas moins rest l'ancienne btisse haute et
noire,  la toiture aigu, le vieux moulin Frappier, en un mot.

Il voyait devant lui une construction moderne, o pas un pouce de
terrain n'tait perdu, o pas une pierre n'tait sans emploi, une maison
de moiti moins haute que l'ancienne, o pourtant huit paires de meules
trouvaient de la place pour fonctionner.

--Eh, garon, ne put-il l'empcher de dire dans sa surprise, ce n'est
point l un moulin!

Il lui fallut pourtant se rendre  l'vidence, le jour o l'eau, coulant
dans les vannes neuves, mit en mouvement les roues superbes, et ou
devant ses yeux ravis la premire poigne de farine tide tomba dans le
coffre de chne luisant.

Jean se tenait debout, la tte dcouverte, et pensait  la meule qui
avait tu son pre. Le mchant moulin n'existait plus; celui-ci
aurait-il une longue et heureuse existence?

Genevive, qui regardait  ses cts, se tourna vers la foule des
domestiques, ouvriers, voisins, qui se pressait  la grande porte, et
chercha des yeux la fille de Saurin, la dernire victime du moulin
cruel.

Ne la voyant pas, elle la nomma tout bas  son fils qui courut au
manoir.

Elle ne s'y trouvait nulle part; il parcourut la vaste demeure,
l'appelant par son nom; rien ne lui rpondit. Il revenait triste et mme
inquiet, lorsqu'en passant devant l'ancienne maisonnette de Saurin, que
personne n'habitait plus, il vit la clef sur la porte. Il entra
discrtement et vit agenouille devant le lit, la tte dans ses deux
mains, Simplicie, qui pleurait silencieusement.

Il s'approcha d'elle, et la releva en passant un bras autour de sa
taille; elle tressaillit et le regarda d'un air effray; mais, en le
reconnaissant, elle cessa toute rsistance.

--On inaugure le moulin, dit-il, venez avec nous...

--Je ne peux pas, dit-elle faiblement.

Il la soutenait toujours un peu; soudain, elle lui glissa entre les
mains et tomba  terre. Ce fut une faiblesse d'un instant. Il la releva,
tonn de la sentir si lgre, et l'emporta au dehors.

Elle ouvrit les yeux, et sentant sa tte reposer sur l'paule de Jean,
elle les referma avec une expression de confiance et de repos.

--Je n'ai plus que vous, dit-elle.

La foule s'cartait en ce moment pour laisser passer Genevive. Elle
s'approcha des jeunes gens et se pencha, pleine de piti, sur le visage
dcolor de la pauvre enfant.

--Tu es de la famille, lui dit-elle, en lui prenant un bras pour la
soutenir.

Suivie d'un murmure de compassion respectueuse, Simplicie rentra au
manoir entre Jean Beauquesne et sa mre.




                                 XVII


Genevive, tendue sur une chaise longue, les pieds envelopps d'une
couverture, coutait la lecture que toi faisait Simplicie d'un journal
du soir. Un cran protgeait contre la clart trop vive de la lampe ces
yeux fatigus, ces pauvres beaux yeux noirs, qui avaient tant regard de
fins rseaux, tant compt de fils dans la dentelle.

Genevive avait les yeux malades, et c'tait un gros chagrin pour elle
que de ne plus pouvoir lire et coudre; toujours active, sans hte
fbrile, elle avait su, pendant son existence entire, employer les
heures sans un instant de paresse ou d'ennui... l'ennui, ce terrible
ennemi, menaait d'entrer dans son existence, dsormais condamne 
l'oisivet, et la peur de devenir aveugle, qui la forait d'obir au
docteur, la rendait malade d'inquitude.

Plus de travail, plus de lecture... quelles longues journes que celles
qui s'coulent ainsi, depuis le lever du jour jusqu'aux heures tardives
de la soire, dans le dsoeuvrement des mains jadis actives, des pieds
qui ne savent o porter le corps dcourag, de la tte qui pense, et qui
ne peut excuter sans le secours des yeux, fatalement condamns, s'ils
travaillent!

L'cran vert de la lampe, voil tout l'horizon de Genevive; l'clat des
lumires, le thtre, la rue, les passants, les magasins, ces spectacles
des yeux, tout cela lui tait interdit, pour quelque temps au moins.
Quand les feuilles reviendraient aux arbres, elle pourrait reposer ses
regards sur le vert naissant de la tendre verdure; mais jusque-l, le
repos et l'oisivet, tel tait l'arrt de la science, pendant ce long
hiver parisien, qui commenait  peine.

Jean avait ramen sa mre  Paris, esprant que les visites, les
causeries, les livres nouveaux arracheraient Genevive aux tristes
proccupations o la jetait la crainte terrible et constante d'une
ccit prochaine; mais quoique Paris prsentt certainement plus de
ressources que le moulin Frappier, la pauvre femme, un instant
distraite, avait senti son ennui plus profond que jamais, au bout de
quelques jours.

Les visiteuses n'taient pas revenues... Que dire  cette malade
attriste? Genevive ne pouvait pas lire, sortir  peine, et le
roulement lointain des voitures ne faisait que rendre plus pnible le
silence des longues nuits d'insomnie, prsage douloureux de cette
ternelle nuit de la ccit, qu'elle redoutait presque plus que la mort.

Que faire? Pendant une semaine entire, Jean s'astreignit  rester
auprs de sa Mre, ne sortant pas, lui faisant la lecture, travaillant 
ses cts, en un mot lui consacrant toutes ses heures... Ce sacrifice ne
russit pas mieux que le reste. Genevive ne put supporter l'odeur de la
peinture. Jean, rduit au dessin, trouvait les journes longues, allait
et venait d'un air inquiet, s'arrtant brusquement prs de la porte au
moment de sortir, et souriait d'un sourire forc quand ses yeux
rencontraient le regard de la malade...

--Va, mon pauvre enfant, lui dit un jour Genevive, tu m'as donn la
meilleure preuve de tendresse, en essayant de te consacrer uniquement 
moi: je te remercie de l'avoir fait, mais je serais une mchante goste
si j'acceptais le sacrifice. Va, et reviens de temps en temps, quand tu
le pourras, mais il faut bien que je m'accoutume  vivre seule... Que
ferais-je quand tu seras mari?

Ce fut la premire et la dernire fois que madame Beauquesne fit
allusion  l'avenir qui l'attendait lorsque Jean aurait un intrieur 
lui. Jusqu'alors il avait t tacitement convenu que son fils ne la
quitterait jamais... Mais l'exprience de la vie tait venue dtruire ce
rve de toutes les mres. Jamais Genevive, elle le reconnaissait
elle-mme, n'aurait pu vivre avec Clotilde... Clotilde ou une autre...
Il viendrait donc un jour on Genevive vivrait seule. C'est alors que la
pense de la veuve s'arrta sur l'orpheline, avec une douceur nouvelle.

Quand Jean serait mari, Simplicie lui resterait, cette douce et modeste
compagne, toujours silencieuse, moins qu'une pupille, plus qu'une femme
de chambre, quelque chose dans le genre d'une demoiselle de compagnie;
un peu trop rustique pour des gens de la ville, mais cette rusticit
mme tait un charme de plus pour Genevive, reste meunire au fond de
l'me, malgr sa transformation en Parisienne comme il faut.

C'est ainsi que Simplicie apprit  lire tout haut, pour faire la lecture
 madame Genevive pendant les longues aprs-midi et les longues
soires, pendant que Jean peignait  son atelier, ou bien allait dans le
monde, ce qui pour russir en peinture est peut-tre encore plus
ncessaire que d'avoir du talent. Elle lisait bien, un peu trop
lentement, mais avec got, dirige en ceci par Marguerite Reynold, qui
s'tait enthousiasme de cette ide, et qui lui donnait de temps en
temps d'excellentes leons.

Simplicie ne comprenait pas tout ce qu'elle lisait, il s'en fallait de
beaucoup, mais qu'importe? Les filles de Milton, qui faisaient  leur
pre aveugle la lecture de l'Iliade, ne savaient pas un mot de grec, et
n'en lisaient pas moins cette langue de faon  l'intresser. Et
d'ailleurs, il y a des grces d'tat; ceux qui lisent beaucoup  haute
voix lisent souvent d'une faon machinale, sans mme se fendre compte
des sons qu'ils profrent.

Ce n'tait pas le cas pour Simplicie; elle s'efforait de comprendre,
relisant seule les passages qui lui avaient paru obscurs, s'enhardissant
jusqu' demander  Genevive l'explication des mots nouveaux, et son
esprit enfantin, dvelopp soudain par la bont de son me et son dsir
de se rendre utile, prit un essor nouveau.

Le petit visage doux et mutin n'tait plus encadr du mignon bonnet
blanc, aux petites ailes releves. Genevive n'avait pas voulu qu'elle
gardt  Paris ce costume, qui semble aux trangers un signe de
domesticit. Simplicie portait pour toute coiffure ses beaux cheveux
blonds, natts en couronne sur sa petite tte bien faite, et quand elle
sortait, ce qui tait bien rare; c'tait avec un petit chapeau de deuil,
comme une demoiselle de la bourgeoisie. Genevive l'avait ordonn,
Simplicie avait obi, mais sans en tirer vanit; n'tait-elle pas
destine  obir toute sa vie?

Ce soir-l Genevive coutait la lecture que lui faisait la jeune fille,
mais son esprit tait ailleurs, et les mots frappaient son oreille sans
arriver jusqu' son esprit: d'ailleurs la voix de Simplicie tait une
musique en elle-mme. Madame Beauquesne s'apercevait depuis quelque
temps que son fils avait quelque ennui secret, et le silence qu'il
gardait  cet gard l'affligeait un peu. Elle et voulu qu'il lui dit
tout, et c'est prcisment ce qui est impossible; sre, d'ailleurs,
qu'un jour elle saurait ce qui l'inquitait, quand le sujet d'inquitude
serait relgu dans tes choses passes, elle attendait... avec un peu de
surexcitation nerveuse.

Jean entra, aprs avoir frapp, et vint s'asseoir en pleine lumire, en
face de Genevive, qui le regarda avec orgueil.

--Suis-je beau? lui demanda-t-il d'un ton enjou.

--Superbe! rpondit la mre avec cette gravit souriante qui tait son
caractre distinctif. Simplicie leva les yeux sur le beau jeune homme,
le regarda un instant avec une admiration tranquille, comme un tableau
ou une belle fleur, puis baissa les yeux sur son livre.

Jean tait superbe, en effet. Le costume moderne n'est favorable qu'aux
jeunes gens dans la fleur de leur jeunesse et de leur grce naturelle; 
cet ge, d'ailleurs, pour peu que la nature ne se soit point montre
martre, tout sied. Les cheveux de Jean, boucls en dpit de ses efforts
pour les rendre plus sages, les yeux brillants, le teint mat et ombr de
sa mre, la belle barbe chtaine frise et soyeuse, les membres agiles
et souples, la haute stature, tout faisait de Jean Beauquesne le plus
beau spcimen de sa gnration, bien qu'il et cet inapprciable bonheur
d'tre au premier coup d'oeil assez semblable  tout le monde pour
passer inaperu.

--Je vais faire un tas de conqutes, dit-il en s'allongeant
paresseusement dans le fauteuil. D'ailleurs, pour ce soir, j'ai un
carnet bien rempli. Il faut gagner  ma cause, d'abord, un membre de
l'Institut, section des beaux-arts; un chef de bureau au ministre, a
c'est pour les commandes et achats de tableaux, un avenir encore
lointain, mais tu sais, ma mre, que je vois les choses de loin; ensuite
un peintre clbre, dont je voudrais tre admis  visiter l'atelier. Il
doit y avoir l dedans des choses merveilleuses, mais c'est un ours, et
je ne sais trop comment le prendre, et puis...

--Et puis? demanda Genevive.

--Et puis une quantit de gens plus ou moins dcors, illustres,
clbres tout au moins...

--Une soire d'hommes, alors?

--Prcisment.

Genevive garda le silence. Elle ne craignait que les femmes, sre que
Jean, avec son honntet, sa droiture et son vaillant courage, serait
toujours apprci des hommes de bien.

--Bonsoir, mre, dit le jeune homme en se penchant sur elle pour
l'embrasser. Bonsoir, Simplicie.

Il sortit avec un geste affectueux, et la porte se referma. Genevive
poussa un soupir. La jeune lectrice leva les yeux, et de sa voix douce:

--Faut-il continuer?

--Non, dit madame Beauquesne, va te coucher, mon enfant. Tu dois tre
fatigue.

Simplicie fit un signe ngatif et sourit avec sa bonne grce habituelle.
Elle ferma le livre, le rangea dans la bibliothque, puis fit le tour de
la chambre pour s'assurer que tout y tait prpar pour la nuit. Sa main
diligente et soigneuse rpara par-ci par-l un peu de dsordre, puis
elle s'approcha de la porte et dit:

--Bonsoir, madame Genevive.

Madame Beauquesne lui rpondit un mot amical, et la jeune fille se
trouva seule dans le grand corridor.

La bonne tait couche, Jean avait sa clef pour rentrer, une veilleuse
brlait dans l'antichambre avec un air mlancolique. Simplicie pensa que
la nuit serait longue, cette nuit d'hiver qui commence sitt et finit si
tard. Elle n'avait pas envie de dormir, puis un autre sentiment contus
la poussait encore: elle ouvrit d'une main timide une porte qui craqua
terriblement, et, honteuse, hsitante, elle entra dans la chambre de
Jean.

--Elle y tait venue mille fois le jour, en l'absence et en la prsence
du jeune homme, porteuse de messages de Genevive, et elle y tait
entre bravement, comme partout ailleurs. Le soir, pendant que Jean
tait sorti, cette chambre avait un autre aspect. Elle tait
mystrieuse, avec ses tentures fonces, et des objets d'art, aux formes
tranges, placs sur tous les meubles au hasard. Simplicie leva un peu
la bougie qu'elle tenait  la main, et ta lueur se reflta vivement dans
les facettes d'une carafe de verre de Bohme, taille comme un diamant.

Ce miroitement dans l'ombre fit tressaillir la jeune fille, mais elle se
remit bien vite, et sourit de sa frayeur. Prenant courage, elle traversa
la vaste chambre et ouvrit la porte d'une autre pice qui tait pour
Jean une sorte d'atelier. L'atelier tait plus sombre et plus mystrieux
encore, mais Simplicie marcha droit  un chevalet, souleva la toile
grise qui le recouvrait, et faisant un rflecteur de sa main fluette,
elle resta immobile devant le tableau.

C'tait son cher moulin Frappier, qu'elle venait voir furtivement, comme
une coupable. Le moulin tait vivant sur la grande toile, non pas le
moulin nouveau, bas et peu pittoresque, mais le moulin brl, celui qui
avait t fatal  la famille. Jean avait voulu en perptuer le souvenir,
moins peut-tre par sentiment romanesque qu' cause de la beaut du
vieil difice, qui tait vritablement magnifique dans sa robuste
vtust.

Simplicie resta longtemps devant ie moulin Frappier. Mille souvenirs lui
montaient du coeur aux yeux, pendant qu'elle contemplait cette image.
Les grands frnes avaient abrit son enfance; elle avait aim le moulin
d'une de ces tendresses bizarres qui croissent au coeur des enfants sans
qu'on sache pourquoi. Dans une nuit d'horreur, le moulin et son pre
avaient disparu en mme temps, lui laissant l'impression d'un malheur
immrit, d'une catastrophe inexplique; tout  la fois!... sa pauvre
me crase sous le coup avait lutt longtemps avant de revenir  la
vie,  la sant de l'esprit.

Comme elle ne disait rien, on n'avait pas pris garde  cet tat trange
ou elle vivait comme dans une sorte de somnambulisme. Elle vaquait  ses
occupations avec sa douceur habituelle, mais le ressort de son
intelligence tait fauss; elle ne pouvait pas comprendre pourquoi tout
ce qu'elle aimait lui avait t enlev en mme temps, sans qu'elle et
rien fait pour le mriter. C'est le jour de l'inauguration du moulin
neuf, que Jean avec ses bonnes paroles, Genevive avec sa tendresse
compatissante, en rompant ce charme douloureux, l'avaient ramene aux
ralits de la vie.

Elle les aimait, ces protecteurs de son abandon! Elle les aimait comme
elle avait aim le moulin et son pre, avec toute la confiance, tout
l'lan de son me. Ils avaient remplac son pre et le moulin. Mais Jean
avait parl de cette esquisse, un jour en djeunant, et depuis lors,
Simplicie brlait du dsir de revoir son moulin. Elle fut morte plutt
que de le demander; mais Jean absent, quel mal y avait-il  venir
regarder en cachette? Elle ne drangerait rien, elle refermerait
soigneusement la porte... Elle tait venue.

C'tait bien son moulin; en effet, elle reconnut mme  l'ombre des
frnes une pierre noire ou elle avait l'habitude, quand elle tait
petite et quand sa mre vivait, de passer les journes d't, en
compagnie d'une petite poupe de chiffons. Pleine d'un indicible
attendrissement, elle posa sa bougie sur un meuble qui se trouvait tout
prs, de faon  voir le tableau, et elle resta en extase les mains
jointes devant elle.

Qu'elle l'aimait, ce vieux moulin, cet ami de toute sa vie! Le moulin
n'tait plus, mais les grands arbres, le manoir, la maisonnette o elle
avait vcu avec son pre, tout cela existait... Elle prouva une
sensation douloureuse en pensant que tout cela tait si loin, ai loin...
Paris l'entourait, avec ses grandes rues longues, ses maisons hautes,
ses fentres qui vous regardent comme des yeux curieux de l'autre ct
de la rue; puis le pav, et toujours le pav! plus de cette bonne terre
battue, souple et lastique sous le pied, qui le renvoie et vous convie
 la marche...

--Oh! mon moulin! soupira Simplicie.

Un craquement dans la boiserie la fit sursauter comme si elle avait
commis un crime. Elle se hta de recouvrir l'esquisse de sa toile grise,
puis elle reprit sa bougie, et sortit de l'atelier, le coeur encore gros
de son motion rcente.

Le feu s'teignait dans la chemine de la chambre; elle rapprocha les
tisons, mit une nouvelle bche qu'elle enterra dans la cendre, puis se
releva sur ses talons, et resta un instant accroupie devant le bois qui
s'enflammait rapidement. Cette vue lui fit mal tout  coup. Elle se leva
brusquement et rentra dans sa chambre sans faire de bruit.

Le lendemain matin, au djeuner, Jean remercia la bonne d'avoir pens 
lui arranger son feu. Comme c'tait une brave fille, un peu bte et
assez ngligente, elle rpondit vasivement, pensant que monsieur se
moquait d'elle. Simplicie ne dit rien, mais un sourire et une rougeur
fugitive passrent sur son visage. Jean la regardait par hasard et fut
bloui.

--J'avais dit que je ferais votre portrait, lui dit-il, je ne sais 
quoi je pense de ne pas l'avoir commenc. Mais il faudrait poser avec le
costume du pays et une cane de cuivre sur l'paule...

--Quand vous voudrez, dit Simplicie, dont les discours n'taient jamais
longs.

--Vous n'avez pas d'habits?

--J'ai apport les miens, dit-elle en rougissant encore. Je n'avais que
ceux-l avant de venir.

--Parfait! J'ai une cane de cuivre superbe, norme, avec sa longe pour
la tenir en quilibre. Quand voulez-vous commencer?

--Quand vous voudrez, rpta la jeune fille, les yeux baisss.

--Aprs djeuner, alors; c'est trs-bien, je vous mettrai sous les
arbres du moulin Frappier.

Simplicie leva sur lui ses yeux calmes, et Jean se sentit comme si elle
lui avait jet au visage un bouquet de pervenches, frais, dlicat et
bleu.




                                XVIII


L'tude de Simplicie en trayeuse tait finie; elle avait renonc au
petit bonnet et  la jupe courte. Elle posait maintenant pour la tte,
Jean ayant dcouvert qu'il n'existait pas de meilleur modle, plus
docile, plus patient ni plus apte  saisir et  garder le mouvement.

Genevive n'avait garde de se plaindre de ces sances, qui retenaient
son fils  la maison. Le grand atelier tait nglig pendant ce
temps-l, mais qu'importe, puisque Jean ne cessait de travailler, et
qu'il se montrait content de ses travaux? Les yeux de madame Beauquesne
allaient mieux, d'ailleurs: elle pouvait se permettre de regarder de
temps en temps ce que faisait son fils; elle causait avec lui pendant
qu'il peignait, et les aprs-midi, si longues autrefois, se passaient
maintenant sans trop d'ennui pour elle.

Simplicie posait sans fatigue apparente, pendant des heures entires, la
tte tourne  droite ou  gauche, suivant les besoins de la pose. Elle
aimait cette espce d'oisivet, qui lui rappelait ses anciennes rveries
d'enfant  l'ombre du grand moulin, ou dans les oseraies, le long de la
petite rivire o le pre Simon pchait des truites. Il l'emmenait avec
lui volontiers, pour lui porter son panier, car elle tait silencieuse
et n'effarouchait pas le poisson. Elle s'asseyait sur le tronc pench
d'un saule  quelques pas du bonhomme, et restait des heures  regarder
le reflet aveuglant du soleil dans l'eau.

A quoi pensait-elle alors? Elle n'eut pu le dire. A sa mre Mlie, qui
l'avait laisse orpheline;  son pre Saurin, qui faisait au moulin de
rudes journes de garon meunier;  dame Quesnelle, qui la tarabusterait
ds sa rentre au logis, et souvent, le plus souvent,  cette
mystrieuse madame Genevive, dont on parlait avec une sourde colre,
mais aussi avec un certain respect. Son pre lui avait appris qu'il ne
fallait pas croire un mot du mal qu'on pourrait dire de madame
Genevive, et elle avait cru son pre. Ds lors l'image de madame
Beauquesne s'tait dresse dans son esprit comme celle d'une sainte
perscute, d'une martyre, qu'il fallait adorer  genoux et de loin.

Matre Jean, c'tait le matre, celui qui avait tout, qui savait tout;
sa mre et lui apparaissaient  Simplicie  travers les saules comme une
vision de la Madone portant l'Enfant sacr.

Quand matre Jean reviendrait; Saurin parlait de ce temps avec ferveur,
avec emphase. Rabrou le long du jour par Victoire, il rentrait chez
lui, et aprs avoir mang sa pauvre soupe, prpare par Simplicie qui
avait remplac sa mre dans ces fonctions domestiques, il expliquait 
sa fille ce que deviendrait le moulin quand matre Jean serait revenu.

C'est  ces choses que pensait la jeune fille pendant les heures de
pose, et c'est le charme de ces souvenirs qui la maintenait immobile, la
tte un peu penche, srieuse, mais pas triste, malgr le flot de
mlancolie qui noyait parfois la fin de ses penses.

Et matre Jean tait revenu! Quel retour! Le fils du roi n'eut pas plus
saisi Simplicie que la rencontre de Jean dans la cour le jour qu'il
tait enfin rentr dans ses domaines. Matre Jean tait rest, dans la
pense de la fillette, l'enfant que sa mre avait emport endormi dans
ses bras. Elle s'tait parfois dit depuis qu'il devait avoir grandi,
mais c'est sous les traits d'un garonnet de son ge qu'elle le voyait
alors... Cette ide la troublait, elle aimait mieux se reporter  une
trs-ancienne image du paroissien de sa mre qui reprsentait la fuite
en gypte. Telle avait d tre la fuite de Genevive.

Matre Jean! On lui disait monsieur maintenant; dans son coeur, elle
l'appelait matre:  prsent comme alors, il tait le matre de tout.
Saurin tait mort dans ses bras, c'tait naturel, cela devait tre; il
tait mort trop tt, trop vite, mais il tait mort comme il convient 
un fidle serviteur, sous les yeux et au service de son matre.

Les yeux de la fillette cherchrent involontairement le visage de Jean.

-Vous tes fatigue, Simplicie, reposez-vous, dit-il en quittant ses
pinceaux.

Elle obit, et vint ramasser le peloton de madame Genevive, qui, depuis
qu'elle avait la vue mauvaise, tricotait avec acharnement, pour se
dsennuyer les doigts, disait-elle.

Deux coups prcipits retentirent  la porte, qui s'ouvrit en mme
temps, et Rene bondit dans l'atelier.

--Voil o il faut venir vous chercher! dit-elle en embrassant
Genevive. Vous avez des chambres  double fond, avec des cachettes!
C'est trs-ingnieux, on a la ressource de s'y retirer quand il vient
des importuns; mais moi, j'ouvre toutes les botes  secret, c'est un
fait connu. Qu'est-ce que vous faites tous ici?

Jean indiqua du bout de son appui-main l'tude commence.

--C'est gentil, dit mademoiselle Reynold, cela ressemble. Et moi, quand
feras-tu mon portrait, mon ami Jean!

--Quand vous serez sage, mademoiselle! rpondit d'un air imposant.

Tout le monde se mit  rire, except Simplicie, qui en avait grande
envie, mais qui n'osa pas. Elle avait un peu peur de Rene, qu'elle ne
comprenait pas toujours, et dont les allures absolument parisiennes
bouleversaient sa candeur de paysanne.

--Impertinent! fit Rene.

Elle poursuivit Jean au travers de l'atelier, jusqu'au moment o,
essouffls tous deux, ils vinrent se jeter par terre aux pieds de
Genevive, sur la peau d'ours qui lui servait de tapis.

--Mon Dieu! que vous tes enfants! dit complaisamment madame Beauquesne.

Comme toutes les mres, elle aimait  rajeunir son fils, pour le sentir
plus prs d'elle. Tout ce qui le ramenait aux impressions de l'enfance
flattait doucement ce coeur maternel.

--Ce n'est pas pour que vous me disiez des choses dsagrables que je
suis venue toute seule, dit Rene. Oui, toute seule, madame Genevive,
vous n'avez pas besoin de me faire de grands beaux yeux comme a! J'ai
laiss notre institutrice dans l'escalier, j'ai travers la cour, et
pendant qu'elle monte avec Clotilde, je suis venue; je me figure qu'on
me cherche.

--Et ta mre? qu'en dira-t-elle? fit madame Beauquesne sans pouvoir
s'empcher de rire.

Rene fit un petit mouvement d'paules qui signifiait: Elle ne dira rien
du tout.

--Comprenez-moi bien, maman Genevive chrie, ce n'est pas pour
tourmenter maman que je l'ai fait, je serais dsole de tourmenter ma
chre maman que j'aime de tout mon coeur, et mme que j'aime de plus en
plus! Oui, je ne sais comment cela se fait, depuis quelque temps, je
l'aime tous les jours davantage!

Elle resta pensive un instant, puis repartit, avec sa vivacit d'enfant
gte:

--C'est pour taquiner miss Blunt, et puis pour faire enrager Clotilde.
Alors, a ne peut pas tourmenter maman, vous comprenez!...

--Ce n'est pas si clair... commenait Genevive.

--Et puis elle n'est pas  la maison, conclut l'tourdie en lui coupant
la parole. Pardon, maman Genevive, je suis trs-impolie, et vous m'en
voyez pleine de remords, mais c'est plus fort que moi!

Elle se leva du pouf o elle tait assise, saisit un fez tunisien, en
coiffa la Niob de pltre qui tournait dans un coin ses yeux blancs vers
une toile d'araigne, dressa les bras d'un mannequin de bois de faon 
lui faire faire un pied de nez, sauta par-dessus la tte de la peau
d'ours et revint s'asseoir  sa place d'un air content au milieu de
l'hilarit gnrale. Cette fois, Simplicie ne se retint pas de rire.

--Ah! vous vous moquez de moi, petite madone? dit tout  coup Rene en
se tournant vers elle, ce qui la fit rougir comme une fraise.

--Pardon, mademoiselle, je ne me moque pas, rpondit la jeune fille sans
lever la voix; mais c'est gai de vous voir.

--N'est-ce pas, petite fleur des bois? dit Rene en lui plantant un
baiser sur la joue; vous n'tes pas gais ici. Oh! mais pas du tout! Jean
tait gai, autrefois; maintenant, il est srieux comme un catafalque.
C'est mme  ce propos que je suis venue... Elle jeta un regard autour
d'elle, hsita un peu, et reprit:

--C'est trs-mal, ce que je vais faire, vous savez!

--Alors il ne faut pas le faire, dit Genevive avec une gravit
bienveillante.

--Pardon, maman Genevive, je crois qu'il faut le faire; c'est trs-mal
pour moi seulement; c'est un vrai cas de conscience. Dois-je charger mon
me d'un pch pour le bien d'autrui, ou bien faut-il laisser prir
autrui et garder mon me immacule comme une blanche colombe! Vous
hsitez, maman Genevive? C'est malin, n'est-ce pas? Eh bien, je me
dvoue; je vais charger mon me d'un horrible potin... pardon, potin
n'est pas franais, je crois. Jean, veux-tu me passer un dictionnaire?
Non? tu n'en as pas? Alors disons cancan, c'est un mot franais, j'en
suis certaine.

Elle bavardait  tort et  travers; mais pour qui la connaissait bien,
ce verbiage tait le signe vident d'une grande lutte intrieure. Elle
se dcida enfin, et dit d'un ton dcid:

--Clotilde n'ira plus aux cours,  partir d'aujourd'hui. Son ducation
est finie!

--Eh bien? fit Genevive qui ne comprenait pas.

--Eh bien, son ducation est finie. On m'a dfendu de le dire; mais
comme ce n'est que papa... Oh! pardon!

Elle se mordit les lvres. Madame Beauquesne interdite cherchait sans le
trouver ce que la rvlation de ce fait pouvait avoir de si terrible.
Jean mieux au fait des coutumes parisiennes, devint ple et dit  Rene:

--Pourquoi vous a-t-on dfendu d'en parler?

--Ah! voil! reprit-elle, a doit tre un mystre Son ducation est
finie,  partir d'aujourd'hui. Jean, est-ce toi que cela regarde? Si ce
n'est pas toi...

--Ce n'est pas moi, dit-il lentement, sans lever les yeux.

Rene le regardait avec une curiosit mle d'angoisse. Elle avait
dsir vivement de voir l'effet que produirait sur lui cette nouvelle,
et elle avait peur d'avoir parl avec trop peu de mnagements.

--Je ne comprends toujours pas, fit Genevive avec un peu d'humeur.

--Maman, dit Jean du ton le plus respectueux, les jeunes filles cessent
le plus souvent leurs leons au moment de leur mariage.

--Ah! fit Genevive, saisie.

Elle prouvait un serrement de coeur semblable  celui qu'on ressent en
tombant sans se faire de mal d'un endroit lev. Cela lui faisait du mal
et du bien  la fois.

Les quatre amis demeurrent silencieux un moment. Jean tait rest ple;
il se tourna vers Rene et lui dit d'une voix un peu touffe:

--Sais-tu qui?

--Non, rpondit-elle. Mais il y en a une douzaine au moins. Ah! mon
pauvre Jean, tu as bien fait de ne pas venir aux aprs-midi de maman,
pendant tout l'hiver! Tu aurais vu des choses bien extraordinaires!

--Les aprs-midi? fit Jean interdit.

--Oui, de cinq  six. C'est papa qui avait arrang cela. Les messieurs
venaient faire leurs grces, et Clotilde leur offrait du th avec des
petits gteaux et un peu de crme! Si tu l'avais entendue! On et dit
que c'est elle qui tait la crme!

--Mais, fit Jean stupfait, comment cela a-t-il pu arriver sans que
je... sans que moi... Enfin je ne comprends pas.

--Voil! dit Rene avec plus de srieux qu'elle n'en avait encore
montr. Tu venais le jeudi et le dimanche. C'tait le vieux jeu. Alors
on a invent les avant-dner. a a beaucoup ennuy ma pauvre maman, mais
a ne fait rien que a l'ennuie, au contraire, on dirait que quand a
l'ennuie, a n'en vaut que mieux. Donc,  cinq heures, tous les jours,
Clotilde rentre du cours avec moi, j'avais une leon supplmentaire
d'anglais avec miss Blunt.--C'est vrai que je ne sais pas bien
l'anglais, mais cette leon supplmentaire... enfin, passons. Clotilde
n'avait pas de leon supplmentaire. Il parait qu'elle, elle sait assez
l'anglais! Tant mieux, mon Dieu! tact mieux pour elle! Alors,
naturellement, n'est-ce pas? Clotilde allait aider  offrir du th avec
de la crme aux messieurs qui revenaient de la Bourse, car je ne sais
pas ce qu'ils ont, ils viennent tous de la Bourse,  cette heure-l!

Elle fit un geste de ddain tout  fait indescriptible  cette ide,
puis reprit du mme ton dgot:

--Hier, miss Blunt a eu la migraine, et, en rentrant, elle m'a demand
la permission de ne pas me donner ma leon supplmentaire. Vous
comprenez avec quelle urbanit parfaite je lui ai immdiatement accord
cette permission. Si elle avait voulu, je la lui aurais mme donne 
perptuit. Alors moi, qu'est-ce que j'ai fait? Vous devez vous en
douter! J'ai laiss s'couler un quart d'heure. Dieu! que c'est long, un
quart d'heure! Et puis je suis entre droit dans le salon, afin
d'expliquer  maman pourquoi je n'tais pas  piocher ce malheureux
anglais. J'ai fait un effet!... Ah! mes amis, jamais je ne ferai plus
autant d'effet que cela! On n'a pas cette chance-l deux fois dans sa
vie! J'tais en robe grise, la robe pour faire les devoirs, avec pas mal
de taches d'encre un peu partout; je suis entre tranquillement et je
suis alle droit  maman; elle tait toute seule au coin de la chemine
et elle avait l'air de ne pas s'amuser du tout. Papa, Clotilde et une
demi-douzaine de messieurs causaient autour de la thire. Clotilde
riait, elle avait l'air de s'amuser, elle. Alors j'ai dit tout haut:

--Maman, miss Blunt vous prie de l'excuser, elle a la migraine.

Les messieurs se sont retourns; papa m'a fait une grimace pouvantable;
maman m'a dit tout bas:

-Va-t'en, Rene, tu vas te faire gronder. Pauvre chre maman! Un des
messieurs a mis ses moustaches dans l'oreille de Clotilde pour lui
demander  quelle espce du rgne animal je pouvais appartenir, et je
suis partie. C'est gal, si c'est ce monsieur-l, il est vilain, vilain,
vilain! Alors, hier soir, papa m'a administr un galop... est-ce que
c'est franais, Jean, galop dans ce sens-l? Maman m'a dit d'avoir un
peu de prudence, et de ne plus faire de semblables espigleries, parce
que c'est sur elle que cela retombait... Ah! si j'avais sut... Mais on
ne peut pas se douter de cela, n'est-ce pas? Et ce matin,  djeuner,
papa a dit que Clotilde irait encore au cours aujourd'hui, mais que
c'tait pour la dernire fois. Demain il y a un grand dner, on a envoy
chez Chevet, et vous n'tes pas invits. Voil tout.

Elle se tut, tordit nerveusement le bout de ses doigts, et resta
immobile. Un grand silence rgna dans l'atelier.

--Et Clotilde, que dit-elle demanda madame Beauquesne, aprs avoir
longtemps rflchi. Rene se leva avec colre et se mit  marcher
fivreusement, poussant du pied avec violence les menus meubles qui se
trouvaient sur son passage, poufs, tabourets, petits tapis.

--Elle ne dit rien! fit la jeune fille avec l'accent de l'indignation.
Depuis deux jours, impossible de lui tirer une parole. Elle sourit d'un
air mchant en pinant ses lvres minces qui deviennent blanches. Je la
dteste, oui! je la dteste! conclut-elle d'un air de dfi en s'arrtant
devant son ami Jean.

Il baissa la tte et demeura muet.

--Vous ne dites rien? fit Rene, dont la colre croissait toujours. Vous
n'avez donc pas de sang dans les veines! Qu'est-ce qu'il faut pour vous
faire parler? Attendrez-vous qu'elle vienne ici pour vous annoncer son
mariage, avec ses yeux mchants et ses lvres minces? Voyons, Jean! tu
n'as pas envie de la battre, de la dchirer en morceaux, de je ne sais
quoi?...

Elle frmissait de rage, et ses yeux lanaient des clairs. Jean lui
prit la main et, passant un bras autour de sa taille maigre et fluette,
lui posa la tte sur son paule.

--Je te remercie, Rene, dit-il en la serrant contre lui, tu parles et
tu penses comme ferait une soeur dvoue... Je comprends ton
indignation, mais ce qui arrive ne m'tonne gure... Vous me l'aviez
dit, ma mre, ajouta-t-il en se tournant vers Genevive, votre sagesse
ne s'est point trompe... J'ai encore  vous remercier de m'avoir
empch de brusquer les vnements. C'est  vos conseils que je dois de
n'tre pas le mari d'une femme sans coeur.

Il quitta Rene pour se pencher sur le front de sa mre, o il dposa le
plus tendre baiser. Elle lui prit la tte dans ses deux mains et
l'embrassa passionnment, comme au temps o, tout petit, il lui
demandait pardon de ses fautes. Rene se dtourna et fondit en larmes.

On frappa  la porte, la bonne se montra et dit:

--On demande mademoiselle Reynold.

La jeune fille scha ses larmes en un clin d'oeil, embrassa Genevive,
sauta au cou de Jean, fit un signe en passant  Simplicie et sortit en
courant sans avoir ajout un mot.

Simplicie, tmoin de toute cette scne, n'avait rien dit; les yeux
grands ouverts, comprenant-vaguement, elle avait regard Rene avec une
piti sympathique. L'apostrophe vhmente  matre Jean l'avait fait
tressaillir, mais le calme du jeune homme l'avait rassure. Elle restait
immobile, ne sachant si elle devait rester ou s'en aller...

--Mon fils, dit Genevive, je voudrais tre sre que tu n'prouves plus
de chagrin.

Jean secoua la tte.

--Je ne puis te l'assurer, ma mre, dit-il revenant au tutoiement
familier. Je voudrais pouvoir le dire... mais ce que je souffre, ce
n'est pas pour moi, c'est pour elle... C'est bien dur d'avoir 
mpriser... Il s'interrompit et dtourna son visage.

--Vous ne travaillez plus aujourd'hui? fit prs de lui Simplicie. Elle
avait dans la voix, avec une vibration de cristal, quelque chose d'mu,
de mouill, pour ainsi dire, qui forait  la regarder, dans la crainte
qu'elle n'et pleur.

Jean la regarda: les yeux bleus taient pleins de douceur, mais ils ne
contenaient pas de larmes; c'tait l'motion intrieure qui faisait
vibrer cet adorable instrument. Un sourire craintif entr'ouvrait les
lvres; l'humble enfant apportait  l'amant bless ce qu'elle avait en
elle de consolations; sa grce et sa piti.

Il la regarda une seconde fois, et, retournant  sa palette:

--Si fait, dit-il, nous travaillerons encore, si vous n'tes pas
fatigue.

--Je ne suis jamais fatigue, fit-elle. Je serai bien aise de poser pour
vous, monsieur Jean.

--O candeur! pensa-t-il, me d'ange qui ne connat pas le mal! Reprenez
la pose, dit-il  haute voix.

Simplicie tourna la tte un peu  droite, et, par la fentre sans
rideaux, regarda un petit coin de ciel bleu.




                                 XIX


Le lendemain matin, M. Reynold sortit aprs son djeuner, car on a beau
tre un homme au-dessus de tout, on a des affaires qui vous forcent 
sortir l'aprs-midi. Jean, qui s'tait inform chez le concierge, sonna
tranquillement, demanda madame Reynold, apprit qu'elle tait chez elle,
fut annonc par la bonne, et entra dans le petit salon, juste  temps
pour entendre ces mots de la bouche de Marguerite, adresss  Clotilde:

--Enfin, mon enfant, c'est votre affaire. Souvenez-vous que, malgr les
instances de votre oncle, j'ai toujours refus de me mler de votre
tablissement. Vous avez fait votre choix, c'est fort bien, je n'ai rien
 vous dire l-dessus.

Jean referma la porte derrire lui. Le lger bruit du bouton qui
retombait fit retourner les deux femmes; il fit un pas en avant, et se
trouva en face de Clotilde.

Elle ne manquait pas d'assurance; depuis six mois, elle prparait cette
minute comme celle de son triomphe, et cependant elle baissa les yeux
sous le regard du jeune homme.

--Jean! fit madame Reynold, craignant quelque scne violente. Il la
rassura du geste et du regard.

--Mademoiselle, dit-il d'un ton calme, j'ai pens que, dans la
circonstance prsente, tous me sauriez quelque gr de vous pargner une
dmarche ennuyeuse. Je viens donc vous rendre la parole que vous m'aviez
donne au moulin Frappier.

Clotilde avait pli. Ses yeux lancrent  son ex amoureux un regard de
vipre prise au nid.

--S'il vous en souvient, reprit-il, cette parole tait un serment
rciproque d'attendre un an pour voir clair dans votre coeur, comme moi
dans le mien, avant de nous unir en mariage. Je suis heureux de voir que
ce dlai ne vous a pas t ncessaire pour vous expliquer vos sentiments
 vous-mme. Vous tes libre de disposer de votre main, qui,  ce que
j'ai appris, est fort recherche.

--Je l'ai accorde, monsieur! rpondit-elle en levant la tte d'un air
de dfi. J'pouse un homme riche, aimable, intelligent, qui n'a pas eu
besoin de dlais pour voir dans son coeur.

Elle souligna ces mots d'une intention ironique.

--Je suis charm, rpondit Jean en s'inclinant. Je souhaite que dans un
an il se trouve avoir conserv les mmes sentiments.

Ne pouvant rien rpondre, Clotilde sortit brusquement, sans mme
regarder l'homme qui avait failli tre son mari.

--Mon pauvre Jean! fit Marguerite tout mue, je t'assure que je ne suis
pour rien dans ceci. C'est bien malgr moi...

--Vous n'avez pas besoin de me le dire, interrompit en portant l'une
aprs l'autre  ses lvres les mains de sa plus ancienne amie. Je sais
d'avance que vous n'avez rien tram contre moi!

--Ce n'est pas ce que je voulais dire, reprit-elle. C'est bien malgr
moi que tu t'tais attach  cette personne vaniteuse et sans coeur! Tu
aurais pu voir que je n'avais pas pour elle une affection sans bornes...

--Eh oui! je m'en suis aperu! rpondit-il; mais, voyez l'aveuglement
d'un jeune homme sans malice, elle m'a fait entendre que vous n'aviez
pas d'affection pour elle  cause de sa parent avec M. Reynold, qui
vous l'avait impose un peu malgr vous...

--Et tu l'as cru! fit Marguerite avec un soupir. Une amiti de seize ans
n'a pu te mettre en garde contre les calomnies de cette mchante petite
fille.

--Ah! je sens tous mes torts, et j'en suis puni! s'cria Jean en se
laissant tomber sur un sige.

--Et moi, je te les pardonne, dit madame Reynold avec un demi-sourire.
Que vas-tu faire,  prsent? Vas-tu rester ici pour assister au mariage?

--Quand a-t-il lieu

--Dans trois semaines; les dlais lgaux.

Jean haussa les paules.

--Elle le connat depuis longtemps?

--Depuis un mois. I! lui a t prsent tout exprs pour la
circonstance.

Il soupira.

--Quel avenir! Est-ce un homme comme il faut? Quelle espce d'homme
est-ce?

--Un brasseur d'affaires, assez vulgaire au fond, mais correct dans la
forme.

--Riche?

--Oui.

--Pourquoi l'pouse-t-il alors, elle qui n'a pas de dot?

--Parce qu'elle est jolie. Elle lui servira  amadouer les actionnaires.
Ils vont tenir maison et donner des ftes. Le luxe de madame sera le
garant de la fortune de monsieur. Il y a encore des gens qui croient 
cela.

--Allons! cela est parfait, dit Jean en se levant. Me voil fix. Je
leur souhaite beaucoup de prosprits.

--Pas moi! rpliqua Marguerite, car il n'y aurait plus de justice en ce
monde. Eh bien, tu ne m'as pas rpondu; faudra-t-il t'envoyer une lettre
de faire part?

--Non, rpondit-il d'un ton distrait... j'ai presque envie d'aller faire
un tour en Italie.

--Ce serait une excellente ide. Je ne sais pourquoi je crains tout de
cette fille-l; j'ai peur pour toi si tu restais ici.

--Elle ne m'empoisonnerait pas? fit Jean avec un effroi comique.

--Non, mais elle pourrait pousser son mari  te chercher quelque sotte
querelle...

--Grand merci! ce n'est pas moi qui la rendrai veuve! dit-il en riant.

--Tu prends bien ton malheur! ne put s'empcher de lui dire madame
Reynold.

--C'est peut-tre parce que ce n'est pas un malheur, rpondit le jeune
homme plus srieux; mais au fond, a me fait mal tout de mme. N'en
parlons plus, voulez-vous, ma bonne amie?

Jean fit, un petit tour au grand air; il en avait besoin, car son
chapeau lui paraissait de fer rougi. Il y a des victoires qui vous
laissent aussi bris qu'une dfaite; celle qu'il venait de remporter
tait du nombre. Comme il se prparait  rentrer, au coin d'une rue, il
rencontra M. Reynold, qui lui adressa le salut le plus affable.

--On ne vous voit plus! lui dit-il en passant. Venez donc un dimanche
soir!

--Merci, rpondit Jean d'un ton ironique, le dimanche, je dne en ville.
D'ailleurs, vous tes trop bon, je ne mrite pas cette faveur.

Avant que M. Reynold ft revenu de sa stupfaction, Jean tait dj au
troisime tage de son escalier.

--Mre, dit-il en entrant, qu'est-ce que tu dirais d'un voyage en
Italie?

--Pour toi ou pour moi? demanda-t-elle.

Il s'assit, songeur. Il n'avait pens qu' lui... Pouvait-il la laisser
seule,  demi aveugle, derrire lui?

--Pour nous deux, rpondit-il.

--J'aimerais beaucoup cela, dit-elle avec vivacit. J'ai toujours eu
envie d'aller dans le Midi! Mais qu'est-ce que tu feras d'une infirme
comme moi? Tu serais oblig de me laisser seule dans les htels.

--Nous emmnerons Simplicie, dclara Jean d'un air royal.

Il aurait emmen tout Paris pour peu que sa mre en et tmoigne le
dsir.

--C'est une ide, cela! et puis la pauvre enfant, ce serait bien dur en
effet pour elle de rester seule au moulin,  prsent qu'elle a pris
l'habitude de vivre avec nous!... Mais dis-moi d'o te vient cette
fantaisie de voyage.

En quelques mots, son fils la mit au courant de ce qui s'tait pass
chez madame Reynold. Sous une apparence de calme, le coeur de Genevive
battait bien fort pendant ce rcit. Elle avait eu vaguement peur de
quelque querelle, d'une provocation inspire par Clotilde  son futur
poux dans un but de vengeance. Le voyage arrangeait tout; il fut
bientt combin jusque dans ses moindres dtails.

Simplicie entrait avec une lampe qu'elle rosa sur la table.

--Petite fille, lui dit Jean, avec un reste de cette joyeuset fbrile
qui provenait de la tension de ses nerfs, nous allons faire un grand
voyage!

Les yeux de Simplicie s'arrondirent comme deux coupes de porcelaine de
Svres, mais elle ne dit rien.

--Nous allons en Italie! continua le jeune homme en se frottant les
mains.

L'Italie ou la Chine, ou mme tout autre pays, qu'importait  la fille
du meunier! Ses joues plirent lgrement.

--Alors je vais retourner au moulin, dit-elle de sa voix argentine, un
peu tremblante.

--Mais, non! Vous venez avec nous! Que ferait ma mre sans vos yeux de
quinze ans?

Le rose reparut sur les joues dlicates de la fillette.

--Comme vous voudrez, monsieur Jean, dit-elle d'un ton soumis; mais les
coins de sa bouche lgrement relevs trahissaient sa joie, et ses yeux
baisss brillaient sous ses longs cils. Du moment o ses chers
bienfaiteurs voulaient bien la garder avec eux, elle irait au bout du
monde.

--C'est loin, l'Italie? demanda-t-elle un peu aprs le dner.

--Passablement, mais n'ayez pas peur, nous n'irons pas  pied, rpondit
Jean.

--Oh! cela m'est gal! fit Simplicie avec lan. C'tait seulement pour
savoir.

Trois jours aprs ils avaient quitt Paris.




                                 XX


Le voyage en Italie s'accomplit dans toutes les rgles et sans que rien
d'extraordinaire en vint troubler le cours. Genevive avait mis des
lunettes bleues, afin de jouir des beaux sites qu'elle traversait, et se
plaignait parfois de voir la vie par trop en bleu. Pour lui pargner la
peine de demander vainement  Jean des renseignements historiques ou
gographiques dont celui-ci n'avait pas la moindre ide, proccup qu'il
tait de questions purement artistiques, Simplicie se mit  lire le
Guide avec une telle ardeur qu'elle y passait parfois une partie de la
nuit.

--Mais voil Simplicie qui sait le Guide par coeur! s'cria un jour
Jean, merveill de lui entendre rciter une page que, par le plus grand
des hasards, il venait de lire  l'instant.

--C'est pour mnager les yeux de madame Genevive, dit en rougissant la
jeune fille.

Elle tait aussi honteuse que si elle avait commis quelque mfait.
Genevive, trs-touche, l'attira  elle et l'embrassa. Elle n'tait pas
prodigue de caresses, et Jean, qui les regardait en souriant, fut frapp
de l'expression trange qui passa sur les traits de Simplicie: juste
orgueil, regret, mlancolie, et surtout un clair de tendresse
comprime, si vif que le jeune homme en resta pensif.

Souvent, dans le silence de ses mditations ou de ses belles paresses, 
l'aube, en face des coteaux noys dans le soleil, ce regard de jeune
fille, dbordant pour Genevive d'affection muette, soigneusement
cache, lui revint  l'esprit, ramenant sa pense vers l'humble enfant
qui grandissait  ses cts, et se transformait peu  peu en une femme
srieuse et douce.

Grce  Simplicie, tout allait  souhait, les auberges italiennes mmes
prenaient un air de demeure stable; elle installait une petite table 
ct d'un fauteuil, y posait son panier  ouvrage toujours en fonction,
tirait d'un petit sac mystrieux qui ne la quittait gure un abat-jour
pour la bougie le soir, un petit vase pour mettre un bouquet le jour, et
aussitt la vulgaire chambre d'htel prenait un aspect hospitalier,
comme si la famille Beauquesne y tait fixe depuis de longs mois.

O avait-elle appris le secret de rendre aimable ce qui l'entourait? Qui
lui avait inspir ces recherches de sollicitude? Son coeur, sans doute,
son grand amour pour la mre de Jean... Jean lui-mme participait  ces
prvenances, mais de plus loin, d'une faon plus rserve, pour ainsi
dire plus discrte.

A Florence, sur leur chemin de retour, nos voyageurs reurent une
lettre, la premire depuis leur dpart, la seule  vrai dire pendant
toute leur absence. C'tait Rene qui leur adressait en quatorze pages
de son criture la plus mince le rcit du mariage de Clotilde, agrment
de ses propres rflexions. Elle est entre  l'glise, disait-elle en
parlant de sa compagne, comme dans un wagon de chemin de fer, avec cet
air tranquille et indiffrent qu'elle a pris depuis quelque temps et
pour lequel je la battrais. On aurait dit qu'elle partait pour Trouville
avec un petit sac de voyage  la main au lieu de son bouquet de marie.
Elle avait des diamants gros comme mon poing aux oreilles, mais ils ne
luisaient pas si fort que ses deux mchants yeux de vipre. Par moments
il me semblait que je voyais une langue fourchue sortir de ses lvres
minces. Il y a eu un djeuner magnifique, et puis on est all se
promener au bois de Boulogne. Maman disait que c'tait mauvais genre,
mais il a fallu y aller tout de mme. Moi, je n'y ai pas t. J'ai dit
que j'avais mal  la tte, et je suis alle m'enfermer dans ma chambre.
J'avais envie de pleurer, de mordre, de dchirer la belle toilette de la
marie, et puis cela m'a pass, et, tout d'un coup, j'ai trouv que
c'tait bien drle. A partir de ce moment-l j'ai eu envie de rire tout
le temps, et mme j'ai ri, car c'tait plus fort que moi. Papa m'a
appele petite effronte, et maman m'a fait les gros yeux; mais a
m'tait gal. Enfin elle est partie, la mchante, et la maison est dix
fois plus agrable depuis qu'elle n'y est plus. Maman et moi nous
passons la moiti de nos journe ensemble, et je fais mes devoirs dans
sa chambre. Mais j'ai pourtant bien envie de vous voir tous revenir,
maman Genevive et la petite Simplicie. J'envoie mon coeur  mon ami
Jean. Maman m'a dit de vous crire, mais je ne lui montrerai pas ma
lettre, car, bien sr, elle ne me permettrait pas de l'envoyer.

J'ai oubli de vous dire que le mari de Clotilde a l'air d'une de ces
ttes qu'on voit chez les coiffeurs, avec un ct des cheveux et une
moustache grise, et l'autre d'un noir de jais. Lui, il a tout noir, mais
je suis sr qu'il se teint. Il est exactement du mme noir que la
moustache chez le coiffeur. Je voudrais qu'il lui arrivt un accident, 
ce beau monsieur-l, et  Clotilde aussi. Ils sont partis pour la
Belgique. Vous leur avez pris l'Italie. C'est bien dommage, n'est-ce
pas? Quand reviendrez-vous? Le temps me dure sans vous, comme on disait
l-bas au moulin Frappier!

--Quel joli morceau de style! dit Genevive en repliant la lettre. Si
Marguerite lisait cela, elle ne ferait pas compliment au professeur de
sa fille.

--Le moulin Frappier, dit Jean, sans rpondre  sa mre. Le moulin! Dis,
mre, veux-tu que nous retournions en France? J'ai le mal du pays.

--Cela te prend comme cela, subitement? fit madame Beauquesne
stupfaite.

--Oui et non... il y a dj longtemps que cela me travaillait en dedans;
mais ce nom, jet brusquement par Rene au bas de sa lettre, m'a fait
bondir le coeur. Veux-tu que nous partions?

--Quand tu voudras, dit Genevive. Je me sens beaucoup plus forte, et
j'ai assez des htels.

--Demain alors? Simplicie, faisons les malles! Les malles furent tires
au milieu de la chambre, et les deux jeunes gens se mirent  y empiler
tout ce qui leur tomba sous la main. Parfois Jean combinait au fond d'un
coffre des rencontres par trop bizarres; alors Simplicie avec un sourire
lui prenait l'objet des mains sans mot dire, et le mettait de ct pour
un moment plus favorable. Il se laissait faire, et bientt revenait avec
une nouvelle brasse d'effets qu'il casait le moins mthodiquement du
monde, mais avec tant de gaiet et de bonne humeur, que Genevive ne
pouvait s'empcher d'en rire.

Quand toutes leurs emplettes italiennes, tous leurs effets de voyage
furent cass, quand les malles fermes, cadenasses et cordes firent un
groupe imposant, Jean en mit deux l'une sur l'autre, se percha sur la
plus haute avec une pose de statue antique et exprima son triomphe en
soufflant un air de trompe de chasse dans son poing ferm.

--Eh bien, Simplicie, dit-il en sautant  terre aprs cet exploit, a ne
vous fait donc pas plaisir de retourner l-bas?

--Oh! si! dit-elle. Et ses yeux bleus brillrent si doucement que Jean
songea aux fleurs bleues qui croissaient le long des ruisseaux l-bas,
au moulin Frappier.

Genevive fit  part elle la rflexion que la nouvelle du mariage de
Clotilde, au lieu d'affliger Jean comme elle avait craint, semblait au
contraire lui causer la plus vive satisfaction.

--C'est qu'il ne l'aimait pas, se dit-elle; ce qu'il a ressenti pour
elle tait une simple illusion des sens ou de l'imagination; maintenant
qui va-t-il aimer? Quelle belle-fille me donnera-t-il?

Sur cette interrogation, grosse d'angoisses, Genevive quitta Florence
le lendemain. Pour elle, plus que pour toute autre, c'tait une question
vitale, car ses yeux affaiblis la mettaient  la merci de ceux qui
l'entouraient.

--Enfin, soupira-t-elle  part soi, j'aurai toujours la ressource de
cette pauvre mignonne Simplicie!




                                XXI


De retour en France, Genevive n'avait pas pouss plus loin que Paris.
La saison n'tait pas encore assez belle pour qu'on pt aller
s'installer au moulin Frappier, et Jean s'tait repris d'une belle
ardeur pour la peinture. Il passait dsormais sa vie  l'atelier, sur
que sa mre ne se sentirait pas isole dans la socit de Simplicie, qui
tait devenue une vritable consolation. Le voyage lui avait tonnamment
dvelopp l'esprit et le corps; maintenant elle tait  peu prs
semblable  tout le monde, bien que sous cette corce civilise se
cacht un fonds de nature neuve, encore mal plie aux exigences
mondaines. Quand la vie autour d'elle lui semblait par trop bizarre,
elle se taisait, baissait les yeux, et tombait dans une sorte de
contemplation intrieure, dont le dsir de se rendre utile pouvait seul
la faire sortir.

--Voil Simplicie qui ferme ses fentres, disait alors Jean, qui la
taquinait parfois.

Il s'tait tout  coup intress  cette fillette silencieuse, qui
d'abord lui avait sembl plutt bonne qu'intelligente. Peu  peu il
avait dcouvert de grandes qualits de tout ordre dans ce silence
modeste et fier; maintenant, il l'tudiait avec un soin presque jaloux,
s'acharnant  lui arracher ses penses; il y parvenait parfois, mais le
plus souvent la victoire restait  la jeune fille, qui se taisait avec
un sourire nigmatique, presque malicieux, et pourtant si tendre!

Depuis quelques jours, ce sourire irritait Jean; il aurait voulu savoir
tout ce qu'elle pensait, et n'y pouvait parvenir.

Entre lui et sa mre, la place s'tait faite pour la fille du brave
Saurin, telle que dans ses rves les plus ambitieux, le meunier ne
l'aurait jamais imagine. Il n'tait plus question de domesticit; les
services qu'elle rendait, elle les rendait par amour, et ils taient
accepts de mme. En parlant d'elle  la bonne, Jean avait dit un jour:
mademoiselle Simplicie. C'est ainsi dornavant qu'elle fut dsigne dans
la maison.

Rene venait souvent, le soir, passer une heure ou deux prs de
Genevive. Jean restait volontiers alors  la maison, dessinant  la
lueur adoucie de la lampe la tte blonde de Simplicie qui posait
toujours avec la mme inaltrable patience. Bientt,  moins d'une
ncessit particulire, il prit l'habitude de rester le soir au logis,
que Rene vint ou ne vint pas.

Cette trange fillette avait beaucoup chang depuis le mariage de
Clotilde; mais on ne saurait dire que le changement lui ft favorable.
Par moments elle tait douce, calme, soumise, se faisait le petit chien
de Genevive, trouvait des paroles affectueuses pour Simplicie et
cessait mme de taquiner son ami Jean.

D'autres fois, elle venait les sourcils froncs, les yeux brillants, le
verbe haut, mettait tout sens dessus dessous dans le paisible
appartement, harcelait Jean de ses pigrammes, ne parlait pas  la fille
de Saurin, rpondait vertement  Genevive qui la tanait, puis
disparaissait comme un ouragan, en laissant pour traces de son passage
une sorte de mcontentement gnral.

C'tait une heure aprs seulement, quand Simplicie avait ramass les
objets pars, rtabli l'ordre dans les meubles, et repris son ouvrage
prs de la table, que nos trois amis, s'entre-regardant, se sentaient 
l'aise et reposs. C'est alors que Jean sentit s'infiltrer en lui un
besoin extrme de cette paix du soir. Il le promenait tout le jour dans
les mille endroits divers o la vie l'envoyait, et revenait au logis un
peu plus tt que jadis, pour recommencer ces heures paisibles qui
taient devenue! l'essence mme de son existence.

Aux premiers jours du printemps, Genevive, se trouvant mieux, fit de
frquentes promenades avec son fils. Elle aimait  s'appuyer sur son
bras, et, par une sorte de crainte jalouse, elle voulait tre seule avec
lui. Quand le temps le permettait, ils sortaient ensemble vers quatre
heures, et ne rentraient que pour le dner.

Dans les commencements, Simplicie avait t contente de ces deux heures
de solitude. Elle rangeait la chambre et l'atelier de Jean, elle mettait
en ordre ce qui appartenait  madame Beauquesne, puis s'asseyait  la
fentre pour les attendre, et l'attente lui semblait fort agrable.
Mais, avec les beaux jours, les promenades s'taient prolonges, et la
jeune fille trouvait le temps long. Un jour Rene vint vers quatre
heures, au moment o Jean venait de sortir avec sa mre; elle demanda
Simplicie et la trouva au milieu de l'atelier, mettant tout en ordre
avec cette activit silencieuse qui tait son apanage.

--Seule? dit mademoiselle Reynold.

--Toute seule, rpondit la fillette.

Rene jeta un coup d'oeil autour d'elle et s'en alla dans un coin
fouiller un tas de cartons et d'esquisses. C'tait plein de Simplicie,
dans toutes les poses,  toutes les heures du jour; elle avait pos
debout, assise, de dos, de face, si bien que son image, plus ou moins
distincte, se retrouvait  chaque instant dans l'oeuvre du jeune
peintre. Rene repoussa brusquement les esquisses qui tombrent
ple-mle, et revint s'asseoir sur le pied de la chaise longue o se
reposait ordinairement Genevive.

--Laissez cela, dit-elle  Simplicie qui voulait rparer le dsordre,
laissez donc! Il ne faut pas qu'un atelier soit trop bien rang; a sent
les bourgeois ici! Tout est en ordre comme une batterie de cuisine!

Elle se leva pour bouleverser les meubles; mais changeant de fantaisie,
elle se rassit et appela Simplicie prs d'elle.

--Quand irez-vous  la campagne? dit-elle. Maman vient de me permettre
d'y aller aussi. Il parat que je suis malade et que j'ai besoin d'air.
Comme papa ne veut pas se priver de la socit de maman, on me laissera
aller au moulin Frappier avec madame Beauquesne. Ce sera gentil, hein?
Nous ferons de bonnes parties ensemble.

--Oui, dit Simplicie en souriant.

--Ce sera bien plus gentil que l'anne dernire! reprit Rene en
frappant les coussins de la chaise longue avec le bout d'un appui-main.
Nous n'aurons pas cette ennuyeuse Clotilde! A propos, je crois qu'ils
vont acheter un htel, et qu'ils donneront une matine dansante pour
pendre leur bte de crmaillre... Nous n'irons pas, n'est-ce pas,
Simplicie?

La jeune fille tourna lentement la tte de gauche  droite avec un
faible sourire. Rene continua sans la regarder, en tiraillant les
glands des coussins:

--Quand on pense que ce grand nigaud de Jean aurait pu pouser Clotilde!
Si c'est permis! il y a vraiment des gens qui sont trop btes! Mon ami
Jean est du nombre. Mais la Providence veillait sur lui. N'est-ce pas,
Simplicie, que la Providence veillait sur lui, puisqu'elle a permis que
Clotilde aimt mieux pouser un monsieur qui a une tte de cire et des
moustaches de coiffeur? Voyons, petite, vous n'avez pas l'air convaincue
de l'intervention de la Providence? Vous ne croyez pas  la Providence,
vous?

--Oh! si! fit la jeune fille avec un gros soupir. Rene tirait si fort
sur le coussin que le gland lui resta dans la main. Sans se dconcerter,
elle se mit  le faire sauter, comme une pelote, tout en continuant son
discours.

--La Providence, et puis moi, dit-elle,  nous deux nous avons arrang
a. Nous lui rservons bien d'autres surprises,  notre ami Jean! Mais
ce sera pour son mariage.

--Monsieur Jean va se marier? fit innocemment Simplicie en regardant
Rene de tous ses yeux.

--Mais, certainement! rpliqua mademoiselle Reynold avec une gravit
malicieuse. Je l'espre bien!

Simplicie baissa la tte. L'ide qu'on pouvait la mystifier ne lui tait
jamais venue.

--Est-ce que vous savez  qui? demanda-t-elle aprs un long silence.

--Oui, mademoiselle, mais c'est un secret, rpondit Rene en envoyant le
gland jusqu'au plafond.

Simplicie ne dit rien. Sa malicieuse compagne la regarda du coin de
l'oeil, et une question se formula tout  coup dans son esprit gamin de
Parisienne veille.

--Est-ce que, par hasard, cette fillette aurait regard mon ami Jean?

La rponse  cette question fut une rvolte de l'orgueil de Rene.

--Elle, cette paysanne, oser lever les yeux sur Jean! Jean que je trouve
suprieur  moi, Jean que j'aime depuis l'enfance comme...

Elle n'osa achever la banale comparaison: comme un frre, et d'ailleurs
peu lui importait en ce moment. L'orgueil bourgeois de son pre se
retrouva tout entier dans la phrase cruelle qu'elle accentua d'un ton
acerbe:

--Il pousera une jeune fille de son monde, riche et bien leve, qui
lui fera le plus grand honneur. Ils iront demeurer dans un htel, comme
Clotilde, et vous resterez avec madame Genevive.

--Ah! fit Simplicie sans tmoigner d'tonnement; Et ce sera bientt?

--Mais... je le suppose! rpondit ddaigneusement Rene.

Elle fit un geste pour lancer le gland au bout de l'atelier, puis, se
ravisant, elle le tendit  Simplicie.

--Tenez, vous recoudrez a, fit-elle d'un air indiffrent. Et puis vous
direz  mes amis que je regrette bien de ne pas les avoir trouvs.

--Oui, mademoiselle, rpondit la fille du meunier. Sa voix, toujours si
claire et si doucement vibrante, semblait s'tre touffe tout  coup.
Rene la regarda, et prouva quelque chose qui ressemblait  un remords.
Les yeux de Simplicie rencontrrent les siens avec franchise. Dans ce
regard hroque, il y avait tant de noblesse et de dignit que
mademoiselle Reynold, pique, descendit l'escalier en courant, le coeur
plein de dpit. Si cette petite fille avait eu du chagrin, Rene aurait
pu se repentir d'un mensonge gratuit, peut-tre d'une mchante action;
mais si elle se mlait de faire de la dignit!... Le sang de Marguerite
n'tait pas seul  couler dans les veines de sa fille; malheureusement
l'lment paternel comptait pour beaucoup dans sa nature.

Simplicie, reste seule, rpara machinalement le dsordre caus par
Rene, puis elle alla chercher une aiguille enfile et recousit
solidement le gland arrach, aprs quoi elle resta les mains inertes,
assise sur un pouf bas, livre  des sensations tranges qu'elle ne
parvenait pas  formuler en penses.

Elle souffrait, c'tait bien certain. Au del, elle ne savait plus rien.
O souffrait-elle? pourquoi? Elle l'ignorait de mme. Elle resta ainsi
longtemps perdue dans un ocan d'motions douloureuses. Le coup de
sonnette qui annonait la rentre de madame Beauquesne la fit relever en
sursaut; elle courut  sa chambre, pour s'y laver les yeux, et pourtant
elle n'avait pas pleur.

Elle rpta fidlement le message de Rene, qui d'ailleurs vint
elle-mme dans la soire; rien d'insolite ne marqua la fin de ce jour;
mais quand Simplicie rentra dans sa chambre, et qu'elle s'tendit sur
son lit pour dormir, elle s'tonna de se trouver si lasse sans avoir
travaill. C'tait une lassitude extrme, comme celle qui suit les
grandes luttes, les crises dcisives. La jeune fille n'essaya pas de
rsister et s'engourdit dans un sommeil fivreux, qui rassemblait  la
veille, et qui faisait passer dans son cerveau des images bizarres.




                                XXII


Sans la plaisanterie maligne de Rene, la pauvre Simplicie et pu vivre
longtemps dans la tranquille extase qui l'enveloppait comme d'une
atmosphre. Jusque-l, elle n'avait jamais essay de se rendre compte ni
de la place qu'elle occupait dans la maison de Genevive, ni de l'avenir
qui pouvait l'attendre, ni des changements qui se produiraient un jour
dans l'asile qui l'avait accueillie lorsqu'elle tait reste orpheline.
Tout cela existait sans doute, mais ne la touchait pas; elle y restait
en quelque sorte trangre.

Il y aurait donc un jour quelque chose de chang  cette douce vie 
trois? Jean se marierait, s'en irait. Simplicie sentit la tte lui
tourner  cette ide, comme si la terre manquait sous ses pieds, et si
elle tombait dans l'infini. Seule avec Genevive! Elle aimait bien
madame Genevive, elle s'tait bien promis de rester toujours avec elle,
surtout quand elle serait devenue tout  fait aveugle; mais dans ce rve
de dvouement, Jean tait l, prs de sa mre, et quand elle la
soutiendrait d'un ct, il serait de l'autre: c'est entre eux deux
qu'elle arriverait  l'extrme vieillesse, o les gens paraissent
n'avoir plus d'ge, surtout quand on a seize ans.

Jean s'en irait... Ah! qu'importait que ce fut avec sa femme ou tout
seul, s'il devait s'en aller! L'me de Simplicie, faite pour la douleur,
n'tait pas accessible  la jalousie, et d'ailleurs savait-elle
seulement ce que c'est que la jalousie? Elle ne pouvait vivre sans la
prsence de matre Jean, voil tout! Elle avait pass sa jeune vie 
l'attendre l-bas, jadis, au moulin, sans le connatre... Quand matre
Jean viendrait, disait Saurin; et maintenant encore elle l'attendait
tous les jours,  toute heure, et il venait. Mais que serait-ce, mon
Dieu! quand il ne reviendrait plus?

Simplicie se ressouvint tout  coup que tous ceux qu'elle avait aims
taient partis un jour, lui laissant l'impression d'un abandon cruel,
immrit. Sa mre! elle revit sa mre si jolie, si ple, blonde comme
elle, avec des cheveux d'or friss, qui frisaient encore sous le
linceul. Son pre ensuite!--celui-l tait parti d'une faon si tragique
qu'en y pensant elle cacha son visage dans ses deux mains pour ne pas
revoir le moulin embras, l'chelle tombant  la renverse... Toutes les
fois qu'elle y songeait, un frisson de fivre parcourait son corps
svelte.

Jean s'en irait aussi, lui, non plus port au cimetire par les mains
compatissantes de ses proches, mais dans le triomphe des noces...
Simplicie avait vu passer des noces parisiennes se rendant au Bois dans
les grands landaus tout de glaces, et son imagination nave lui
reprsenta Jean aux ctes de sa femme, partant dans un grand landau pour
on ne sait o, la Belgique peut-tre... pour toujours...

Cette nuit-l, Simplicie entendit Jean rentrer  pas de loup, et un
serrement de coeur douloureux lui vint en songeant au temps prochain,
sans doute, o il ne rentrerait plus...

Aprs trois ou quatre journes semblables, elle avait si rapidement
chang, que le jeune homme en fut frapp. Profitant d'un moment ou elle
tait seule dans le salon, il s'approcha d'elle avec douceur.

--Simplicie, dit-il en lui mettant une main sur l'paule, comme  un
enfant qu'on aime, vous avez quelque chose qui tous tourmente: dites-moi
ce que c'est.

Elle dtourna les yeux et fit un lger mouvement pour se dgager, mais
elle n'osa.

--Quelqu'un vous a fait de la peine?

Elle fit signe que non.

--Vous ai-je manqu en quelque chose, reprit Jean avec un peu
d'inquitude: je vous ai souvent taquine, j'espre que ce ne sont pas
mes innocentes taquineries qui vous ont attriste? Rien, je vous le
jure, n'tait plus loin de ma pense.

--Vous ne m'avez jamais fait de chagrin, monsieur Jean, rpondit
Simplicie dont le coeur se gonflait  mesure qu'il parlait.

--Alors dites-moi ce que tous voulez... Dsirez-vous quelque chose que
nous puissions vous donner! Vous tes si bonne pour ma mre, si bonne
pour nous deux, que je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.

Il s'chauffait en parlant,  mesure qu'il sentait combien, en effet,
elle avait apport jusqu'alors de dvouement dans leur maison. Pench
sur elle, il essayait de lire dans ses yeux bleus, mais elle les tenait
obstinment baisss.

Une singulire motion traversa le coeur du jeune homme quand elle parla
de sa voix cristalline et comme mouille de larmes.

--En vous aimant tous deux, je ne fais que mon devoir, dit-elle. Il ne
faut pas me remercier pour cela.

Cette voix vibrait de sentiments muets, de tendresses inexprimes, de
sanglots retenus, de tout ce qui fait la passion dans un coeur innocent
et sans dtour. Jean la sentit vibrer jusqu'au plus profond de son me.

--Simplicie, dit-il en lui prenant les deux mains, qu'il serrait avec
force, dites-moi votre chagrin, nous vous aimons, nous voulons vous voir
heureuse; parlez, ma chre enfant, ma chre...

Elle fit un mouvement pour dgager ses deux mains, les tordit faiblement
dans celles de Jean, et dit avec l'expression de la prire la plus
ardente:

--Je voudrais retourner au moulin Frappier.

Jean resta ptrifi et ouvrit les mains. Celles de Simplicie retombrent
sur ses genoux; le corps tout entier de la jeune fille s'affaissa sur le
dos de sa chaise, et elle rpta faiblement:

--Je voudrais aller au moulin...

Ses yeux se levrent sur Jean avec une inexprimable angoisse. Ils
disaient tant de choses, ces beaux yeux fatigus par les larmes des
nuits sans sommeil! Le jeune homme y vit passer une lueur singulire,
une expression trange, presque gare, et au moment o il saisissait
les mains de Simplicie qu'elle semblait tendre vers lui, elle se pencha
doucement  gauche et roula sur le sol. Il n'eut que le temps de la
retenir et de la porter sur un canap. Elle venait de perdre
connaissance.

Jean appela, sonna, cria;--on accourut, croyant  quelque catastrophe.
Simplicie ouvrit bientt les yeux, et vit le visage aim de Genevive
pench sur elle avec inquitude; un air de lassitude douloureuse passa
sur ses traits, et elle pensa:--Je ne suis donc pas encore morte!

Le mdecin fut mand; il interrogea, mdita, et finit par dire:

--C'est de l'anmie,--changement de vie trop brusque, dveloppement
tardif, tout  coup prcipit. Elle a raison, il faut l'envoyer au
moulin; c'est le mal du pays.

Un demi-sourire passa sur les lvres de la jeune fille en entendant cet
arrt. Mais, qu'il se trompt ou non, le docteur se mettait de son ct,
elle tait sre de gagner la partie.

--Quelle drle de petite fille! dit Genevive, quand le dpart immdiat
de Simplicie fut dcide. Tu ne pouvais pas attendre six semaines? Nous
serions partis tous ensemble...

--J'attendrai tant que vous voudrez, dit la fillette avec douceur.

--Oui, et tu tomberas malade pendant ce temps-l... J'aime encore mieux
te voir partir tout de suite.

Le voyage rsolu, la grande question fut de savoir comment on enverrait
la jeune fille au moulin.

--J'irai seule, disait-elle.

Genevive tait assez d'avis de la laisser faire. Jean s'y opposa tout 
fait, Jean, devenu soudain quinteux et difficile  contenter:

--Voyons, mre, dit-il un jour avec quelque emportement, jolie comme
elle l'est, tu ne peux pas penser  lui faire faire un si grand voyage!

--Je l'ai bien fait seule avec toi! riposta Genevive un peu pique.

--Avec moi, rpondit Jean ramen  la douceur par le mcontement de sa
mre. Si elle avait un enfant  conduire, je serais le premier 
l'abandonner  elle-mme. Et si en route elle a un vanouissement comme
celui de l'autre jour?

Ce dernier argument tait le meilleur de tous; aussi ne rencontra-t-il
pas d'opposition. Madame Reynold trouva une dugne, et le dpart fut
fix au jour le plus rapproch. Jean conduisit lui mme les voyageuses 
la gare et les installa dans ou coup de premire classe, au grand
tonnement de la dugne,  qui Genevive n'avait parl que des secondes;
puis il tira de sa poche une petite bote de chocolat et un livre.

--Pour la route, dit-il en souriant  Simplicie. Elle lui jeta un regard
si triste qu'il se sentit navr.

--Merci et adieu, monsieur Jean! dit-elle.

--Au revoir! rpondit-il gaiement.

--Adieu! rpta la jeune fille.

Le train s'branla, Jean fit un dernier geste amical, et la ple figure
de Simplicie s'effaa derrire la vitre. Le jeune homme secoua la tte
et reprit le chemin du logis avec l'impression qu'il venait de quitter
un convoi funbre.

--Singulire enfant! se dit-il. Si c'est le mal du pays, elle va gurir
en quelques jours; mais si c'tait un chagrin? Si elle nous avait
tromps?... Si elle aimait quelqu'un.... Il ne vient personne chez nous,
elle ne sort jamais...

Matre Jean-Frappier reut tout  coup une commotion intrieure si
violente qu'il s'arrta sur le trottoir. Puis il se remit en marche sans
pouvoir et sans vouloir analyser ce qu'il venait d'prouver.

--La maison va tre bien triste sans elle, conclut-il.




                                XXIII


Simplicie fut bien accueillie par les vieux Beauquesne lors de son
arrive au manoir. Ils s'ennuyaient seuls, aprs le mouvement qu'avaient
apport l'anne prcdente Jean et sa mre. Saurin leur manquait plus
qu'ils n'auraient voulu l'avouer, et la fillette elle-mme, si douce et
si alerte, n'tait remplace qu'au point de vue matriel par la grosse
fille de ferme lourdaude qui avait repris ses fonctions. Simon
d'ailleurs nourrissait depuis sa maladie une tendresse de grand-pre 
l'gard de celle qui l'avait si bien et si patiemment soign.

Quand la voiture envoye pour la chercher  la gare s'arrta devant la
porte, et que Simplicie en descendit, non plus en sautant lgrement
comme il convient  son ge, mais avec des mouvements craintifs et
alanguis, les deux vieux poussant un cri:

--Mon Dieu! que la voil chtive! Si c'est comme a que les Parisiens
vous renvoient au pays, ce n'est pas la peine d'aller chez eux!

--Qu'est-ce qui t'est donc arriv, ma pauvre fille? demanda Victoire en
la bousculant amicalement dans la salle basse.

--Rien, madame Beauquesne, rien, pre Simon; je vous remercie de votre
amiti...

Elle ne voulait pas pleurer, elle faisait des efforts hroques pour
refouler les larmes qui l'touffaient  la vue de tant d'objets chers et
familiers; mais elle n'y fut point parvenue si Victoire n'avait ajout
de sa voix grondeuse:

--Ils t'ont donc fait bien de la misre, l-bas, que te voil si ple et
si maigrie?

A cette atteinte porte contre tout ce qu'elle aimait le mieux au monde,
Simplicie retrouva toutes ses forces.

--Non, madame Victoire, rpondit-elle d'une voix ferme, mais c'est le
chagrin que j'avais d'tre loin du pays. Cela va me passer ds que
j'aurai t ici seulement huit jours.

En effet, au bout de huit jours, la jeune fille avait retrouv le
sommeil, et les couleurs commenaient  revenir sur ses joues, que
hlait dj le soleil de mai. Elle allait et venait dans la grande
maison, qui dsormais paraissait, moins vide, mettant tout en ordre pour
l'arrive prochaine de ses chers bienfaiteurs.

En rangeant dans les chambres bien ngliges par Victoire pendant
l'hiver, elle trouva le Tlmaque, qui avait fait jadis les dlices de
Genevive? et qui devait faire les siennes. Elle le lut  la clart
dcroissante des soirs de printemps, et plus d'une fois ses larmes
coulrent sur le livre, aux paroles de Mentor, si pntres de sagesse,
et pour elle pleines d'allusions amres:

--Ne laissez pas prendre votre coeur aux dlices passagres et
trompeuses...

Simplicie et t bien embarrasse de dire quelles taient les dlices
trompeuses et passagres auxquelles elle avait laiss prendre son coeur
innocent, et cependant elle sentait dans son me qu'elle avait pch en
quelque chose.

Qu'tait cette chose mystrieuse qui lui brlait le coeur comme un
remords? Elle y pensait en travaillant auprs de Victoire  raccommoder
le linge de la maison, ce linge vnrable fil par les aeules des
Frappier un sicle peut-tre auparavant. Elle y pensait en coupant
l'herbe pour les lapins, en portant le grain aux poules, en faisant les
mille travaux domestiques qu'une mnagre de campagne accomplit
elle-mme, ne laissant aux servantes que le gros de l'ouvrage.

Ds son arrive elle avait repris ses anciens vtements de servitude;
mais elle n'avait pu se rsoudre  coiffer le petit bonnet blanc qui lui
paraissait trop lourd, et peut-tre trop laid. Elle allait et venait
chausse de sabots qui blessaient parfois ses pieds accoutums aux
bottines de cuir; mais elle trouvait une joie amre  ressentir cette
souffrance: c'est ainsi qu'elle se punissait d'avoir oubli dans la
mollesse des villes son humble condition de servante.

Un jour de printemps, chaud et doux comme un jour d't, la lumire se
fit dans cette me trouble. Paresseuse, aprs ou rude travail dans le
parterre que Simon mprisait profondment, et que le jardinier de la
ville voisine ne soignait pas assez au gr de Simplicie, qui savait que
Jean ne serait pas content,--elle se dirigea vers l'avenue de frnes qui
longeait la rivire derrire le moulin, et s'assit  l'endroit mme o
Clotilde avait su si bien soutirer  Jean Beauquesne une imprudente
promesse. Soudain, un souvenir noy jusque-l dans le trouble de mille
impressions nouvelles se dressa devant Simplicie. Au loin, traversant la
passerelle pour quelque message domestique, elle avait entrevu ce
jour-l Jean et Clotilde assis tout prs l'un de l'autre, elle l'avait
vu relever les ondes superbes de cette chevelure rebelle...

--Il a d l'pouser dans un temps, se dit la jeune fille; il l'aimit...

Une souffrance aigu, horrible, traversa son coeur, douloureuse
initiation aux mystres de la vie, et, pour la premire fois, regardant
au fond d'elle-mme, elle aperut la vrit.

--Je ne peux pas vivre sans lui, s'cria-t-elle en tendant ses bras vers
l'azur impassible. Je mourrais sans lui... mais je mourrai auprs de
lui... Venez, venez, matre Jean, je ne puis plus souffrir davantage...
je vous aime...

Elle se laissa tomber la face ensevelie dans l'herbe courte et moussue;
anantie par ce grand lan d'amour qui l'avait rvle  elle-mme.

Oui, elle l'aimait! Comment n'y avait-elle pas pens plus tt? C'tait
le chagrin de le voir se marier qui l'avait rendue malade! Fille sans
pudeur, servante effronte, elle avait os lever les yeux sur son
matre. Quelle nature sans discipline et sans morale tait donc la
sienne, qui l'avait amene jusque-l, car aimer son matre, c'tait
presque un crime!

--Je ne savais pas! balbutia la pauvre enfant, je ne savais pas que je
l'aimais... si je l'avait su, j'aurais vu tout de suite que c'tait mal!

--Il fallait savoir, lui rpliqua sa conscience irrite. C'est l'orgueil
qui t'a conduite  cet abme de honte. Tu as voulu t'lever au-dessus de
ta position, te croire une demoiselle parce que tes matres te
tmoignaient de la bont; tu as abus de cette bont jusqu' oublia ta
condition... tu sera punie dans ton orgueil. Tu es une servante, et
s'ils sont tents de l'oublier, c'est toi qui le leur rappelleras.

--O mon matre Jean! dit Simplicie en serrant ses bras sur sa poitrine,
comme pour treindre l'image adore de son idole, mon matre Jean, je
serai votre esclave, votre chien, mais ne me chassez pas de votre
prsence... J'lverai vos enfants, je serai soumise  votre femme;
jamais, jamais on ne saura ce que j'ai os penser... mais laissez-moi
vivre auprs de vous, puisque je ne peux pas mourir!

Le soleil tait dj bas sur l'horizon, quand Simplicie revint au
manoir.

--O a-t-elle pass sa journe? gronda Victoire en la voyant renter; et
voil une montagne de linge qui revient de la lessive, et elle disparat
pendant des heures... Fainante, va!

--Je vous demande pardon, rpondit humblement Simplicie. Je me suis
oublie au bord de la rivire, il y faisait bon... mais je ne serai plus
ngligente  l'avenir, je rparerai le temps perdu.

Surprise d'un si long discours, peu en harmonie avec le mutisme
ordinaire de la jeune filler Victoire la regarda et vit qu'elle avait
pleur.

--C'est bon, c'est bon, dit-elle d'une voix radoucie, on te gronde,
c'est pour ton bien; on ne veut pas te rendre malheureuse, et puis
d'ailleurs tu ne le mrites pas.

Ds le lendemain, Simplicie apparut avec son petit bonnet blanc, qu'elle
avait repouss jusque, l. Il fallait bien se chtier soi-mme,
s'attacher aux travaux les plus pnibles. Afin de vaincre l'excs
d'orgueil qui l'avait fait lever les yeux sur Jean Beauquesne, elle se
fit la plus humble des servantes de ferme. Un beau jour Simon stupfait
la vit rentrer avec la cane de cuivr sur l'paule, comme autrefois,
revenant du pr!

--Qu'est-ce qui te prend, ma fille? lui dit-il, nous avons une servante
pour cela; tu n'as pas besoin de si gros ouvrages?

--C'est mon plaisir, matre Simon, rpondit-elle. Quand je travaille
fort, a me fait du bien.

Son corps fluet se dveloppait en effet dans ces exercices fatigants;
elle avait grandi et pris des forces sans rien perdre de sa grce.
Quand, penche au bord du douet, sous la fontaine, elle frappait le
linge  grands coups de battoir, un lettr eut pense  cette fille d'un
roi de l'antiquit qui lavait elle-mme son linge  la rivire.




                                 XXIV


--Jean! fit Genevive un soir de la fin de mai, tiens-tu beaucoup 
rester  Paris encore un mois?

Jean rougit. Depuis le dpart de Simplicie, il vaguait dans la vie,
plein d'un indicible ennui.

--Moi? dit-il avec la diplomatie des gens qui se sentent en faute. Je
n'y tiens pas beaucoup. Il n'y a dj plus personne.

C'tait une grosse erreur; mais Paris lui semblait vide.

--Si nous partions pour la campagne? Rene viendra quand nous
voudrons...

--Partons, dit Jean d'un air indiffrent, bien qu'a se sentit rempli de
joie; je ne demande que deux jours pour mettre mes affaires en ordre.

Il en fallut davantage  Genevive; mais  la fin de la semaine, ils
arrivrent comme la premire fois,  la tombe du jour, dans la cour du
manoir.

Comme la premire fois, Jean aperut une silhouette lgante: la jeune
trayeuse, sa cane de cuivre en quilibre sur l'paule, s'avanait  sa
rencontre... La longe de cuir trembla dans la main de la fillette, la
cane glissa et tomba... heureusement elle tait vide.

--Simplicie! Ce n'est pas vous! s'cria Jean en courant  elle. Avec le
petit bonnet, en costume de paysanne? Je vais gronder ma grand'mre.

Rene venait d'entraner Genevive dans la salle basse, vers Victoire et
Simon qui s'avanaient.

--Ce n'est pas madame Victoire, fit Simplicie  voir basse, c'est moi
qui l'ai voulu...

Jean la regardait, muet. Elle avait chang. Ce n'tait plus une enfant
inconsciente; c'tait une femme qui avait souffert.

--Et je ne vous dis pas seulement bonjour, fit-il en se penchant vers
elle pour l'embrasser... Elle recula imperceptiblement, il n'osa
avancer, il n'osa mme pas lui prendre la main. Elle se baissa pour
reprendre la cane de cuivre, il s'en empara et l'emporta rsolument dans
la salle basse. Elle le suivt sans mot dire. L'instant d'aprs, quand
il eut termin les compliments de bienvenue, il se retourna pour voir ce
qu'tait devenue Simplicie. Elle avait disparu, et la cane avec elle.
Grommelant quelque chose entre ses dents, il s'lana dans la cour; mais
la jeune fille tait dj loin, il ne put l'apercevoir et rentra un peu
confus.

--Maman, dit Jean le lendemain matin en entrant dans la chambre de
Genevive, o se trouvait dj Rene, dis donc  Simplicie qu'elle
n'aille pas traire. Je le lui ai dfendu hier, mais elle y est retourne
aujourd'hui.

--Quel mal y a-t-il, fit Genevive, si cela l'amuse?

--Cela ne convient pas, commenait Jean; il se mordit les lvres et fit
un retour sur lui-mme. Rene l'examinait curieusement.--Il ne convient
pas, reprit-il aprs une courte rflexion, que ta demoiselle de
compagnie exerce ici les fonctions d'une fille de ferme...

--Tu n'as pas tout  fait tort, rpondit Genevive. Je lui en parlerai.
Mais il ne faut pas non plus donner trop d'importance  cette petite
fille...

--La fille d'un homme qui s'est tu  notre service! riposta Jean avec
une sorte d'emportement. Tu n'as pas, je suppose, l'intention de la
relguer pour toute sa vie dans l'humble position d'une servante!

--Je n'ai aucune intention, Jean, dit Genevive en regardant son fils
avec tonnement. Tu es de mauvaise humeur aujourd'hui. Si tu as des
observations  me prsenter, je t'engage  choisir un moment o tu seras
dans des dispositions plus favorables.

Jean se tut. Rene s'approcha de Genevive et dtourna la conversation.
Elle aussi avait beaucoup chang; l'air de la campagne lui tait
videmment ncessaire, car elle tait frle pour son ge, et ses nerfs
tendus tout l'hiver avaient besoin de calme. Au bout d'un instant, Jean
quitta la chambre et alla rder dans le manoir; mais ni l, ni dehors,
il ne put apercevoir Simplicie, qui semblait s'tre faite invisible pour
lui.

Au bout de quelques jours, il se trouva dans une disposition d'esprit
singulirement pnible. Tout le monde, except lui, voyait Simplicie, et
lui parlait; lui seul ne pouvait arriver  la rencontrer que de loin, ou
en prsence de nombreux tmoins. Plus il recherchait les occasions de la
voir, plus elle semblait mettre ses soins  l'viter. Elle n'allait plus
traire les vaches, et Genevive la trouvait souvent prs d'elle pour lui
rendre mille petits services comme jadis; mais elle s'tait sans doute
cr d'autres occupations, car la douce intimit d'autrefois avait
compltement disparu. C'tait Rene qu'il trouvait maintenant partout o
prcdemment il voyait Simplicie. Il aimait bien Rene, mais ce n'tait
pas la mme chose... Il souffrait vaguement, sans pouvoir dfinir son
mal, et par instants se montrait d'humeur bizarre.

Rene tout  coup se mit aussi  disparatre d'une faon inexplicable.
On passait des heures sans la voir, et puis elle rentrait les yeux
brillants, l'air satisfait, et reprenait l'existence au point o elle
l'avait laisse, sans paratre se douter qu'on avait remarqu son
absence. A vrai dire, c'est Jean seul qui la remarquait; intrigu par
cette apparence de mystre, il se mit en observation, suivit un jour
Rene, et,  son inexprimable surprise, il la vit se diriger vers la
vieille maisonnette qu'habitait jadis Saurin. C'est l, dans la pice
d'en bas, qu'elle entra, et derrire les rideaux de calicot  demi
carts, il vit aussi, penche sur son ouvrage, la tte blonde de
Simplicie.

Elle se rfugiait pour travailler dans la maison de son pre... c'tait
bien simple! Et Rene allait l'y rejoindre; quoi de plus naturel? Que
pouvaient-elles se dire? Jean et t curieux de le savoir, mais il
n'avait pas l'habitude d'couter aux portes, et il se contenta de
s'asseoir dans le parterre afin de voir combien de temps les jeunes
filles resteraient ensemble.

--Je ne suis pas mchante, disait Rene  la fille du meunier, qui
mettait patiemment une grande pice de toile  un drap antdiluvien.
J'en ai l'air parfois, mais au fond, je vous assure que le coeur est
bon.

--J'en suis sre, mademoiselle, fit Simplicie avec douceur.

--Bien sur? Vous croyez que j'ai bon coeur?

La jeune fille leva ses yeux purs sur mademoiselle Reynold et rpondit
tranchement:

--Oui.

--Je vous ai fait de la peine pourtant, reprit celle-ci.

--Pas exprs.

--Si, exprs, reprit Rene, le visage couvert de rougeur; c'est un
remords qui me tourmente depuis longtemps.

Simplicie la regarda; un rose plus vif teinta ses joues, puis elle
baissa les yeux sur son ouvrage.

--Et d'abord, reprit Rene, avant que je me confesse, dites-moi pourquoi
vous vous tes mise  l'cart, pourquoi au lieu de vivre avec nous,
comme  Paris, vous avez repris les habitudes de votre enfance...
Personne ici ne le dsire, vous le savez bien... pourquoi l'avez-vous
tait?

--Je vais vous le dire, mademoiselle, fit Simplicie.

--Appelez-moi Rene, je vous en prie, dit mademoiselle Reynold avec
insistance, ou bien je croirai que vous tes fche contre moi.

--Je ne suis pas fche, mademoiselle, mais veuillez m'excuser, je ne le
puis. Je vous dirai en mme temps pourquoi j'ai repris mes anciennes
habitudes.

Simplicie s'exprimait nettement dsormais. Le voile qui cachait ses
penses s'tait dchir; elle voyait clair dans la vie et devant elle,
et ses sentiments longtemps mdits trouvaient facilement leur
expression par la parole.

--Je suis ne servante, voyez-vous, dit-elle; mon pre est mort
domestique; s'il avait vcu quelques annes de plus, peut-tre en
serait-il autrement pour moi. Dans sa grande bont, madame Genevive a
bien voulu me rapprocher d'elle et me traiter presque comme son enfant.
C'tait trs-bien de sa part, mais ce n'est pas une raison pour que
j'oublie mes devoirs. J'tais devenue orgueilleuse, j'tais tente de me
croire plus que je ne suis; heureusement, il tait temps: j'ai repris ma
vritable condition, celle o je dois vivre et mourir, et je ne penserai
jamais  m'en plaindre.

--Orgueilleuse, vous? murmura Rene, touche jusqu'au fond du coeur par
ces humbles paroles, si fires dans leur humilit.

--Oui... on est orgueilleux sans le vouloir, sans s'en douter... C'est
mal tout de mme, il faut savoir s'en punir, surtout quand on est
jeune... Vous tes bien bonne, mademoiselle, de venir causer avec moi
comme a les aprs-midi, et pourtant, si j'osais, je vous prierais de ne
pas le faire, parce que a m'habitue  la socit de gens plus haut
placs que moi, et peut-tre qu'aprs je m'ennuierais avec mes
pareils... ce ne serait pas bien non plus.

Elle causait rapidement, avec des mouvements vifs et fivreux. Rene
mditait.

--Vous ne m'avez pas fait de mal, vous ne m'avez fait que du bien, dit
bravement Simplicie, qui la regarda en face. Elles se comprirent
sur-le-champ, car leurs yeux  toutes deux s'emplirent de larmes.

--Ah! ces yeux bleus, s'cria Rene en se prcipitant dans les bras de
la jeune fille. Ces yeux d'ange que j'ai tant fait pleurer!...
Simplicie, je vous ai dit que Jean allait se marier, ce n'tait pas
vrai, c'tait pour vous taquiner.

Une grande pleur envahit le visage de la jeune paysanne. La pense que
son secret tait devin tait pour elle la plus douloureuse des
tortures. Cependant elle se roidit contre la douleur.

--Vous m'avez rendu service, mademoiselle Rene, dit-elle en s'efforant
d'affermir sa voix. C'est en pensant que M. Jean quitterait la maison
que je me suis aperue combien on m'y avait gte, moi qui ne suis
qu'une servante.

--Taisez-vous, s'cria Rene au dsespoir en lui fermant la bouche avec
sa main. Vous tes un ange, et j'aurai ternellement le remords de tous
avoir caus de la peine, et une peine inutile...

Simplicie lui tendit la main, Rene la prit dans ses bras et la serra de
toutes ses forces contre son coeur, qui battait vite. Ensuite elle se
rassit prs d'elle, tout contre sa chaise.

--Vous ne pouvez pas savoir, dit-elle, combien j'aime Jean. Laissez-moi
parler de lui, je vous en prie, car il le faut... Aprs ma mre, c'est
lui que j'aime le plus au monde; maman aurait voulu me voir devenir sa
femme, je ne veux pas: je ne suis pas assez bonne pour lui. Je me
connais. Je suis imprieuse, brusque, fantasque, goste... enfin je
suis pleine de dfauts, et des dfauts les plus antipathiques au
caractre de Jean. Il m'aime bien maintenant; mais si nous tions
maris, nous serions malheureux au bout de huit jours. N'est-ce pas, ma
petite amie, que ce serait grand dommage de le voir malheureux?

--Oh! oui! soupira Simplicie avec un lan de tout son tre.

--Il faut  Jean une femme douce et simple, qui l'aime... pour lui, qui
se plie  ses volonts, enfin une femme comme il n'y en a gure... On
verra. Dans tous les cas, la femme de Jean ne sera pas moi. Et
maintenant, Simplicie, voulez-vous me dire que vous me pardonnez?

-Quoi? fit la jeune fille.

--Le chagrin que je vous ai fait, et qui vous a rendue malade, murmura
Rene tout prs de son oreille. Il vous aime, vous: vous tes bonne,
vous tes grande, vous tes digne de tout ce qu'il y a de meilleur au
monde... vous tes une sainte, vous...

Les larmes des deux jeunes filles coulrent mles sur la toile qui
recouvrait les genoux de Simplicie.

--J'ai ma part, dit celle-ci; elle n'est pas si chtive, il y en a de
plus mauvaise, et votre amiti m'est bien douce.

--Et celle de Jean? dit tout bas Rene. Il vous aime... beaucoup...

--Matre Jean, voyez-vous, dit Simplicie en runissant toutes ses
forces, les mains serres l'une contre l'autre, matre Jean, c'est mon
matre, je lui ai donn ma vie... ne le lui dites pas. Je tcherai qu'il
la prenne et qu'il n'en sache jamais rien. Quand je serai morte, vous
pourrez le lui dire... a me consolera.

Elle se tut; c'tait dsormais tout son espoir: aprs la vie, Jean
saurait de quel amour il avait t aim. Rene la quitta sans bruit, la
laissant plonge dans une sorte d'extase o la douleur devenait si
thre qu'elle se faisait jouissance.




                                 XXV


--D'o viens-tu comme cela, cachottire? dit Jean en saisissant Rene au
passage.

Pleine encore des motions qu'elle venait d'prouver, elle marchait la
tte baisse, sans regarder autour d'elle.

Au lieu de rire comme  l'ordinaire, la jeune fille tourna vers lui tes
yeux graves et attendris.

--Je viens de passer une heure avec une petite amie, dit-elle; une bonne
heure, je t'assure, une heure que je n'oublierai pas.

--Tu as une petite amie? fit Jean en essayant de plaisanter.

--Tu sais bien de qui je veux parler. Oh! Jean, cette enfant est
adorable! Si tu savais quelle noblesse de sentiments, quelle dignit,
quelle franchise... Nous sommes bien peu de chose avec nos mesquineries
 ct de cette nature anglique, qui souffre sans se plaindre...

--Elle souffre? de quoi? Qui s'est permis de l'affliger? fit Jean en
s'arrtant brusquement au dtour du chemin.

--Qui! Nous tous, mon pauvre ami; moi d'abord, mais je lui ai avou ma
faute et elle m'a pardonn; je ne suis pas seule coupable, Jean! tu l'es
aussi, et ta mre avec les meilleures intentions...

--Oui, dit le jeune homme, en reprenant sa marche dans le parterre, je
sais que nous avons agi inconsidrment en l'accoutumant  vivre dans un
milieu plus relev que le sien. Mais est-ce un mal? Ne doit-on pas
s'efforcer d'lever, d'ennoblir les natures qui s'y prtent? N'est-ce
pas rendre service  l'humanit tout entire, que de travailler 
l'amlioration de quelques-uns?

--Oui, rpondit Rene en posant sa main sur le bras de son ami, ce sont
de belles et bonnes thories de philosophe; en ralit, doit-on
apprendre qu'il est des jouissances plus releves  ceux que leur
condition condamne  l'obscurit? Doit-on montrer le bonheur  ceux qui
sont obligs de ne jamais le connatre?

Jean resta soucieux, puis prenant un parti:

--Bah! dit-il, tout cela, ce sont des discussions sur une pointe
d'aiguille. Les faits sont plus probants. Simplicie a t malade, elle a
eu une petite lubie d'existence villageoise, elle se donne le plaisir de
la satisfaire, et dans quelques semaines elle reviendra avec nous 
Paris...

--Non, dit gravement Rene, elle ne retournera pas  Paris, elle restera
ici.

Jean s'arrta court.

--Et pourquoi, grand Dieu! s'cria-t-il, pourquoi nous quitterait-elle?
A-t-elle eu  se plaindre de nous? Ne l'avons-nous pas aime et choye
comme l'enfant de la maison?

--Sans doute, mais aprs?

--Aprs? fit le jeune homme inquiet, que veux-tu dire?

--Je veux dire que plus tard, quand elle aura vingt ans... quel avenir
lui rservez-vous? Elle ira vivre auprs de ta mre toujours, alors?
Elle deviendra vieille fille et mourra seule aprs avoir ferm les yeux
 notre mre Genevive? Est-ce l un avenir?

--videmment non, rpondit Jean.

--Alors elle se mariera, ajouta impitoyablement Rene. A qui?

Jean fit un mouvement si vif que Rene eut peur d'avoir provoqu sa
colre. Elle se remit cependant et reprit sa lente promenade.

--Dis-le donc, fit Rene tout  coup, dis-le donc que tu ne veux pas
qu'elle se marie, que tu veux qu'elle reste toujours prs de toi, pour
poser dans tes tableaux, pour soigner ta mre, pour tre votre servante
et votre jouet, jusqu'au jour o vous serez lasss d'elle, ou elle sera
inutile  votre bonheur, et o vous la mettrez de ct, comme un vieil
habit qui n'est plus de mode!

--Tu es mchante, fit soudain Jean devenu trs-ple. Il y a longtemps
qu'on me l'a dit, mais je ne voulais pas le croire.

--Je sais, c'est Clotilde qui te l'avait dit, fit ngligemment Rene, et
Clotilde est un oracle, c'est convenu. Mais il n'est pas question de
moi, c'est de Simplicie qu'il s'agit. Elle ne retournera pas  Paris.

--Je veux qu'elle y retourne, cria Jean avec colre. Eh! que
ferions-nous sans elle?

Rene recueillit avidement ce cri du coeur, mais continua son oeuvre
sans se troubler.

--goste! dit-elle, et Simplicie, que fera-t-elle prs de vous?

Jean quitta sans crmonie mademoiselle Reynold, sauta par-dessus les
plates-bandes et arriva en trois bonds jusqu' la porte de la
maisonnette de Saurin. L, sur le seuil, il hsita. Qu'allait-il lui
dire,  cette enfant que le destin avait rapproche de lui d'une faon
si cruelle? Sans vouloir l'approfondir, il entra.

--Est-ce vrai, demanda-t-il sans prambule, que vous vouliez nous
quitter?

Simplicie eut envie de s'enfuir sans rpondre. N'avait-elle pas assez
souffert, sans qu'il lui fallt supporter le martyre de donner  Jean
des raisons qui taient autant de mensonges? Mais il tait sur le seuil
et lui barrait la porte.

D'un air dcourag elle repoussa son ouvrage et rpondit:

--C'est vrai.

Il resta muet. Mille visions de paix, de joie domestique, de foyer de
famille passrent devant ses yeux, et il sentit que jamais, plus un
jour, plus une heure, il ne pourrait vivra sans l'humble enfant qui se
tenait devant lui, dsespre.

--Pourquoi? demanda-t-il, pendant que la souffrance de la sparation
prochaine entrait en souveraine dans son me.

Simplicie regarda le mur, puis la porte, puis la fentre, et se dit
qu'elle ne pouvait s'chapper. Rsigne ds lors  son pire destin, elle
rpondit avec la sincrit du dsespoir:

--Parce que je m'accoutume trop  vous, parce que j'aime trop votre
maison, parce que je ne dois plus y vivre... Que voulez-vous que je vous
dise encore?

Il s'approcha d'un pas seulement.

--Et vous pourrez vivre loin de nous sans souffrance, dites?

Elle tourna vers lui ses yeux sans larmes, dmesurment agrandis par
l'angoisse.

--Je souffrirai, dit-elle.

--Pourquoi nous quittez-vous, alors?

--Parce que je le dois. Ah! pourquoi me tourmentez-vous ainsi?
ajouta-t-elle avec l'accent d'une prire ardente.

--Et moi, dit lentement le jeune homme en s'appuyant  la porte,
croyez-vous que je puisse vivre sans vous?

Un clair, puis un autre, passrent dans les yeux bleus; elle rpondit
de sa voix mouille de larmes:

--Il faut savoir se rsigner  sa destine, matre Jean; mais ce qu'il
faut surtout, c'est une bonne conscience.

Jean recula, et la lumire entra plus librement dans la pauvre chambre.

--Une bonne conscience console de tout, reprit Simplicie en parlant
comme dans un rve. La mienne m'a dit de vous quitter, mon matre. Si je
l'avais entendue plus tt, j'aurais peut-tre eu moins de chagrin. Mais
je ne savais pas... Ah! si j'avais su!

--Vous voudriez ne jamais nous avoir connus? fit Jean avec amertume.

--Oh! non! cela, non! s'cria-t-elle avec lan. Au prix de toutes mes
peines et de tous mes chagrins du pass et de l'avenir, je ne voudrais
pas, matre Jean, ne vous avoir pas connu, ne vous avoir pas aim!

Sa voix mourut dans la chambre sans chos. Elle avait baiss la tte sur
sa poitrine. Quand elle la releva, sans honte, car elle n'avait pas
conscience d'avoir rien dit de mal, Jean n'tait plus l.




                                XXVI


Sans mme jeter un regard du ct de Rene, qui, debout dans le
parterre, le regardait avec anxit, Jean Beauquesne monta dans la
chambre de Genevive, et se tint la tte dcouverte devant elle.

--Ma mre, lui dit-il, j'ai besoin de toute votre bont, de toute votre
justice.

Madame Beauquesne le regarda, et bien qu'il fut assez loin d'elle pour
qu'avec ses yeux affaiblis elle ne pt distinguer exactement
l'expression de son visage, elle vit dans toute l'attitude de son fils
que l'heure tait solennelle.

--Vous m'avez dit un jour, reprit-il d'une voix qui tremblait un peu,
comment on aime quand c'est pour la vie. Vous m'avez parl d'un amour
qui ne troublait pas, mais qui entrait en matre dans notre me, si bien
qu'on aimerait mieux mourir que de cesser d'aimer... un seul souvenir,
une seule prsence sans laquelle on ne saurait vivre heureux et bon...
C'est ainsi que j'aime, ma mre chrie, et je viens vous demander
d'pouser celle que j'aime.

--Rene? fit vivement Genevive dont le visage soucieux s'claira.

--Non, ma mre, pas Rene...

Jean prouva soudain un extrme embarras: ses sentiments; si bien cachs
qu' peine venait-il de les pntrer lui-mme, devaient tre absolument
incomprhensibles pour sa mre. Au lieu de lui jeter brusquement le nom
de l'humble enfant, il rsolut d'user d'un dtour. Prenant une chaise,
il vint s'asseoir auprs de Genevive avec les clineries de sa premire
enfance.

--Maman, dit-il en prenant un ton familier, nous avons eu depuis un an
prs de nous un tre aimable qui a t notre ange gardien, qui a
remplac pour toi la vue dcroissante, pour moi les rves du peintre,
qui, toujours douce, affectionne, silencieuse, a mis dans notre vie les
joies les plus discrtes, les plus intimes... c'est elle...

--Simplicie? fit Genevive en repoussant les mains de son fils qui
cherchait les siennes... Tu es fou! Jamais!

--coute-moi, ma mre, avant de me rpondre, insista Jean.

--Pourquoi t'couter? Ne sais-je pas tout ce que tu pourras me dire? fit
Genevive avec vhmence. Elle est douce, elle est parfaite, je le sais.
Mais est-ce pour que tu pouses une servante que je t'ai lev si fort
au-dessus de ta classe? Est-ce pour te voir mener une vie obscure que
j'ai pass ma jeunesse et perdu les yeux sur des morceaux de dentelle?
Quand j'tais lasse de pleurer, dans tes temps de la lutte et de la
pauvret, je reprenais courage en te regardant dormir avec un air
tranquille. Je me disais: Jean sera un homme, un artiste, il sera
peut-tre un matre... La fortune de son pre que je lui conserve
jalousement lui servira  monter plus haut encore... Que ne sera-t-il
pas, avec les biens que je lui donnerai, l'ducation et la richesse? Et
j'aurais fait tout cela, pour que tu pouses une servante et que tu
t'endormes dans la vie des paysans? Non, Jean, non, c'est moi qui en
appelle  ta justice. Aprs ce que j'ai fait pour toi, est-ce juste de
renverser ainsi mes plans? Les lvres de madame Beauquesne tremblaient
d'motion. Elle regarda son fils et vit qu'il tait afflig, mais non
convaincu.

--Je serai ce que tu voudras, mre, rpondit-il, et si tu es ambitieuse
pour moi, je tcherai de te satisfaire; mais ne puis-je en mme temps
tre heureux, te voir heureuse et passer ma vie avec la femme de mon
choix? Elle est encore ignorante, mais depuis un an tu as vu combien
elle a chang! Et pour ce qui regarde le moral, connais-tu une seule
jeune fille qui lui ressemble, mme de trs-loin? L'an dernier, tu me
permettais d'pouser Clotilde, que tu n'aimais pas. Cette anne tu
m'interdis d'pouser Simplicie, que j'aime...

--Je savais que tu n'pouserais pas Clotilde, interrompit vivement
Genevive.

--Soit; tu me permets aujourd'hui d'pouser Rene... Je l'aime
tendrement et ne veux point la dprcier; mais pour passer ensemble une
longue existence, est-il possible de comparer le caractre de Rene 
celui de Simplicie? C'est donc seulement l'absence de fortune...

--Je ne veux pas que tu pouses une servante, fit orgueilleusement
Genevive. Tu es assez riche pour prendre une fille sans dot...

L'argument que Jean avait sur les lvres ne put sortir; il sentit qu'
aucun prix il ne pourrait rappeler  sa mre son humble origine,
semblable  celle de Simplicie.

--Mre, dit-t-il d'un ton suppliant, je l'aime...

--Il ne fallait pas l'aimer, rpondit Genevive, je te croyais le coeur
mieux plac.

Sans rpondre, Jean se leva doucement, et, aprs un instant de silence,
quitta la chambre sans tmoigner d'irritation. Il connaissait sa mre et
savait que pour le moment elle ne cderait point. Il avait  peine fait
deux pas dans le corridor qu'elle le rappela.

--Tu lui en as parl sans doute? fit-elle d'un ton chagrin.

--Me croyez-vous capable, ma mre, rpondit-il respectueusement, de
porter le trouble dans son coeur sans la certitude que vous consentiriez
 me la donner?

Genevive rentra chez elle sans rpliquer, et Jean se dirigea vers sa
chambre. Avant d'y rentrer, il rencontra Rene qui venait  lui
anxieuse.

--Tu as vu ta mre? dit-elle  demi-voix.

--Oui. Elle refuse.

Rene baissa la tte. Il n'tait pas besoin d'explications entre eux.

--J'ai peut-tre eu tort, dit-elle; j'aurais d ne te rien dire...

--Ce serait arriv tout de mme, fit Jean d'un air triste. J'avais le
coeur plein d'elle  dborder depuis son dpart de Paris... Je ne
pouvais plus vivre sans elle...

--Courage! dit la jeune fille, je vais parler  ta mre, moi.

--Toi? que lui diras-tu

--Cela ne te regarde pas, mon ami Jean.

Elle hsita quelques instants, puis le regardant avec motion:

--Je t'aime bien, va, plus que tu ne crois, plus que tu ne le croiras
jamais; si tu n'es pas heureux, je ne le serai pas non plus... Va, mon
ami, laisse-moi essayer.

Elle s'loigna et avant d'entrer chez Genevive, se retourna pour le
voir encore. Immobile, il la regardait de loin, elle lui jeta un baiser
du bout des doigts, frappa  la porte et entra.

--Vous tes fche, maman Genevive? dit Rene en s'asseyant prs d'elle
sur un tabouret bas.

Madame Beauquesne ne rpondit pas; la plaie de son coeur saignait; elle
souffrait de la voir dcouverte.

--Je vous demande pardon si je vous parais indiscrte, maman Genevive,
reprit l'enfant gte, mais j'ai beaucoup  me reprocher dans tout ce
qui arrive, et je voudrais obtenir votre pardon.

--Comment? fit Genevive surprise.

Rene raconta en quelques mots la malice qui avait eu pour Simplicie de
si graves consquences.

--Que voulez-vous, ma petite maman? ajouta-t-elle, j'aime Jean, j'tais
comme vous trs-orgueilleuse, et a me faisait plaisir de remettre cette
petite fille  sa place.

Genevive rprima un petit mouvement. Rene, sans faire mine de s'en
apercevoir, continua:

--J'avais dit de mme que vous, que Jean pouserait une belle
demoiselle... Elle a trouv a trs-naturel; seulement, elle est tombe
malade, comme vous l'avez vu, et alors, comme elle est trs-honnte,
elle a voulu s'en aller. Elle avait raison, n'est-ce pas? C'tait
trs-bien de sa part?

--Sans doute, rpondit Genevive un peu  contre-coeur.

--Ici, vous avez vu comme elle se cache, on ne la voit plus; j'ai eu
toutes les peines du monde  la dnicher dans sa cachette. Elle n'espre
rien. Vous savez, elle comprend parfaitement la position... Seulement,
vous pensez bien qu'elle ne demandera pas  retourner  Paris avec
vous... Elle restera ici pour soigner les vieux.

Genevive ne releva pas cette appellation irrvrente. Elle pensait  sa
solitude de l'hiver, quand Jean, bless de son refus, serait sans cesse
absent, qu'elle serait livre  des soins mercenaires. Quel malheur que
son fils se ft attache  cette petite fille! Qui pouvait prvoir cela?

--Cette pauvre Simplicie, ce qu'elle aurait de mieux  faire, reprit
Rene, ce serait de mourir... Elle le sait bien, elle le dit elle-mme,
cela arrangerait tout, mais ne meurt pas qui veut. Enfin, si vous ne
voulez pas qu'elle revoie Jean, vous pouvez l'envoyer dans quelque
ferme.

Genevive fit un mouvement d'impatience.

--Pourquoi me dis-tu des choses qui me sont dsagrables? fit-elle avec
humeur. Tu parles  tort et  travers de mourir et de renvoyer... Cela
ne te regarde pas, au bout du compte.

--Pardon, maman Genevive, dit Rene en se levant. Cela me regarde plus
que vous ne pensez. Depuis que je suis au monde, j'aime Jean. Voil la
vrit. Et je pense en mme temps que les familles ont grand tort
d'arranger au berceau des mariages qui ne se font pas plus tard, parce
qu'on accoutume les enfants, les petites filles surtout,  des ides
dont il vaudrait mieux ne pas leur parler... Mais il y a deux malheurs
dans cette affaire, dont un seul suffirait trs-bien pour tout dranger:
le premier, c'est que Jean ne m'aime pas, et le second, c'est que papa
ne me donnera pas un mari qui ait moins de cinq cent mille francs; or,
Jean n'en a que trois cent mille. Je vaux cinq cent mille francs, vous
savez, il faut que mon mnage vaille un million, c'est positif, parce
que deux et deux font quatre. Eh bien, maman Genevive, j'aime Jean,
mais il aurait le demi-million tout rond que je ne l'pouserais pas,
mme si vous tiez l tous deux  m'en prier, parce que je ne suis pas
faite pour lui. Simplicie est faite pour lui; jamais vous n'aurez une
bru comme celle-l, c'est aussi positif que mes cinq cent mille francs.
Elle est faite pour vous aussi, a n'est pas tonnant, elle tient a de
pre et de mre.

Genevive revit dans sa pense la ple figure de Mlie, Mlie tout
enfant encore, gronde et battue pour trop l'aimer, puis Saurin tombant
de l'chelle sous le mur du moulin embras.

--Voil ce que je voulais vous dire, maman, et vous voyez que a me
regarde un peu. J'ai bien aussi quelques droits sur votre fils, et
puisque avec un gros crve-coeur j'en fais abandon, vous pourriez bien,
 ce qu'il me semble, en faire autant du vtre. Aprs a, c'est que moi
je ne l'aime que pour lui-mme, tandis qu'une mre, c'est toujours un
peu goste. Sur cette impertinence, Rene disparut en fermant la
portent Genevive resta proccupe, ne sachant si elle devait chapitrer
vertement la jeune fille, ou la remercier de sa franchise.

Au repas du soir, qui fut court et silencieux; Victoire et Simon,
surpris de voir tous les visages fort diffrents de leur expression
habituelle, attendirent  se trouver seuls avec Genevive pour lui
adresser des questions. Bientt en effet Rene disparut avec Simplicie.
Jean alla fumer un cigare dans le parterre. Genevive voyait dans l'aube
du soir le petit point de feu aller et venir sous la fentre.

--Eh bien, ma fille, qu'y a-t-il donc? dit enfin Simon, quand ils furent
seuls tous trois.

--Il y a, rpondit madame Beauquesne, que Jean veut se marier.

--Eh bien?

--Il veut pouser Simplicie, et je n'y consens pas, conclut la mre.

Les deux vieux s'entre-regardrent. Ils s'taient bien aperus que leur
petit-fils ne traitait pas la fillette en servante; mais, comme ce
n'tait pas leur affaire, ils n'avaient rien dit.

--Je n'y consens pas, reprit Genevive, parce que je n'ai pas fait de
mon fils un homme riche et intelligent  seule fin de lui voir pouser
une servante...

--Eh, ma fille, fit Victoire avec aigreur, les servantes ne sont point
si mprisables, aprs tout. Quand mon fils vous pousa, vous tiez fille
d'auberge  Dlasse!

Le coup fut rude pour l'orgueil de Genevive, mais elle trouva aussitt
une rplique.

--Aussi, vous l'avez trouv mauvais, et vous l'avez assez montr.

--Et nous avions tort, dit Simon en s'interposant.

Est-ce donc vrai, ma fille, que les fautes des parents ne corrigent
point les enfants? Vous avez prouv, Genevive, que Franois avait
raison de vous aimer... il faudrait voir si Jean a tort d'aimer la
petite. Elle est douce et de bon caractre, et m'est avis qu'avant tout
c'est ce qu'il faut chercher dans une femme; et puis s'il l'aime...

--Vous en voudriez pour votre petite-fille, vous? s'cria Genevive.

Victoire allait rpondre et gter tout, suivant son habitude. Simon lui
fit signe de le laisser parler.

--Oui, dit-il, j'en voudrais pour la femme de Jean. Les filles des
villes, voyez-vous, ma bru, ce n'est pas ce qu'il nous faut  nous
autres paysans. Vous avez du sang de paysan dans les veines, sans
reproche, Genevive, et votre fils est le fils d'un meunier. Il n'est
pas mal que le paysan soit rattach  la terre par quelque lien. Il
n'est pas mal qu'un garon riche pouse une fille pauvre...

--Vous pensiez diffremment, fit Genevive avec irritation.

--J'avais tort, vous ai-je dit, je le rpte pour vous faire plaisir.
Vous nous avez appris bien des choses, ma fille, et maintenant c'est moi
qui vous les rpte, car vous les avez oublies. Et puis, est-ce que le
bonheur n'est pas le premier de tous les biens? Vous ne voulez pas que
votre fils soit heureux  son ide; c'est vous qui avez tort, cette
fois, Genevive, et je ne m'en ddirai pas.

Madame Beauquesne ne rpondit pas. Elle sentait ce qu'il y avait de
juste dans les paroles du vieux paysan.

Elle lui souhaita le bonsoir, et remonta  sa chambre, sans accepter le
secours de personne, pas mme de son fils.

--Comment, dit Victoire  Simon quand elle les eut quitts, tu
accepterais Simplicie pour la femme de notre petit-fils?

--Oui, rpondit fermement le vieillard. D'abord elle est sans dfaut
autant que c'est possible, et puis il n'est pas mal de rabaisser un peu
l'orgueil de Genevive; c'est une brave femme, elle la prouv, mais il
ne faut pas qu'elle eu vienne  rougir de son origine.

Victoire ne fit plus d'objection. Du moment o Genevive tait humilie,
elle n'en demandait pas davantage. Elle avait appris  respecter sa
belle-fille et mme  l'aimer; mais une petite leon  cette
orgueilleuse lui ferait grand bien.

Le lendemain,  midi, comme la cloche appelait tout le monde  table,
Genevive entra la dernire dans la salle, et sur le seuil croisa
Simplicie, qui sortait pour chercher quelque chose. A sa vue elle
tressaillit, et un flot de larmes monta  ses yeux. Prenant par le bras
la jeune fille surprise, elle dnoua les cordons du petit bonnet blanc
qui couvrait ses cheveux blonds.

--Tu ne porteras plus ce bonnet de servante, lui dit-elle;  dater de ce
jour, tu es notre enfant. Jean, embrasse ta femme.

Simplicie, tour  tour rouge et ple, ne comprenait pas. En voyant
s'approcher d'elle celui qui tait toute sa vie, en le sentant presser
sa main glace, elle prouva quelque chose d'inou. Un rayon de soleil
inonda son me rsigne. Elle arracha sa main de celle de Jean et tomba
 genoux dans les plis de la robe de Genevive en criant: Ma mre!

Jean est devenu un grand peintre; il passe quelques mois d'hiver 
Paris; mais ds que les premires feuilles pointent aux rameaux, il
retourne au cher moulin Frappier.

Genevive est presque tout  fait aveugle. Cependant elle voit encore
assez pour deviner les objets qui l'entourent. C'est au travers d'un
nuage blanc qu'elle entrevoit les ttes blondes et les yeux bleus de ses
petits-enfants. Mais la vie ne lui est point  charge, car elle sait
qu'elle n'est  chargea personne. Simplicie ne la quitte pas, et lui
consacre plus de tendresse qu' ses propres enfants. Ce grand coeur qui
a tant aim continue une vieillesse heureuse et tranquille au milieu de
l'amour des siens.



FIN.


_________________________________________________________
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




[Fin du roman _Le moulin Frappier_ (tome second) par Henry Grville]