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Titre: Le moulin Frappier (tome premier)
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1880
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1880 (troisime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   8 septembre 2008
Date de la dernire mise  jour: 8 septembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 169

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                                LE

                         MOULIN FRAPPIER


                               PAR

                         HENRY GRVILLE


                          TOME PREMIER


                       -----------------

                       Troisime dition

                       -----------------

                    [Illustration: blason.]



                            PARIS
                       LIBRAIRIE PLON
        E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                    RUE GARANCIRE, 10.

                            -----

                   Tous droits rservs



L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en dcembre 1880.

_________________________________________________________________
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




                                LE
                          MOULIN FRAPPIER




                                 I


Les deux cloches de l'glise de Haville jetaient dans l'air ensoleill
de midi leurs derniers tintements ingaux, lorsque la Quesnelle, comme
on l'appelait dans le pays, Victoire Beauquesne, de son vritable nom,
mit la clef dans la serrure de la porte, au moulin Frappier. Son homme
venait  quelques pas derrire elle, tranant un peu la jambe par
habitude de paysan accoutum aux sabots, et qui n'aime gure les
souliers de cuir. Elle entra rsolument, de l'air de quelqu'un qui
connat son affaire, et sans prendre le temps de s'asseoir, ou seulement
de respirer, elle alla  l'armoire, pour y reprendre sa coiffe et son
tablier de tous les jours.

Beauquesne, moins press de quitter ses habits du dimanche, se dirigea
vers le fauteuil de paille  coussin de duvet qui trnait au coin de la
chemine, et s'y laissa tomber d'un air dolent.

Il n'aimait point les marches prcipites qu'on fait le long des grands
chemins, au soleil, les bras ballants, pendant que les cloches sonnent
l'vangile, ou quand la faim vous pousse  grands pas vers le logis,
pour le coup de midi. Ce qu'il aimait, c'taient les courtes promenades
dans les sentiers ombreux et humides, quand on s'en va dfouir des
pommes de terre,  raison d'un boisseau par cinq heures de travail, ou
bien examiner la luzerne, plus haute d'un bon doigt que la veille.

Simon Beauquesne n'tait point de ceux qui redemandent du travail quand
leur tche est finie. Non; il aimait mieux se reposer, et n'est-ce pas
bien naturel? Ce jour-l, estimant qu'avoir mis ses habits du dimanche
pour aller  l'glise bien qu'on ft en semaine, et avoir entendu la
messe des morts pour le bout de l'an de son oncle Frappier, suffisait 
une me chrtienne, il s'assit au coin du foyer teint, son bton entre
ses jambes, et ferma les yeux de satisfaction, en pensant qu'il n'aurait
plus rien  faire de toute la journe.

--Eh bien, grommela Victoire, tout en se dfaisant avec activit de ses
beaux atours, o donc est la Mlie? Est-ce que le feu ne devrait pas
tre allum, la soupe dessus, et depuis beau temps? Cette fainante sera
alle voir le service  l'glise, comme si les bouts de l'an taient
faits pour que les domestiques s'amusent!

La Mlie rntrait en ce moment par la porte du jardin, toujours ouverte
mme quand les matres absents ont emport la clef de la porte qui donne
sur la rue. Une cruche de cuivre sur l'paule, rouge, essouffle, elle
s'avana jusqu'au milieu de la salle, fit glisser adroitement le long de
son bras la longe de cuir qui retenait la cane en quilibre et la dposa
sur le sol, sans que le lait cumant et dpass d'une goutte l'orifice
rtrci du vase.

--D'o viens-tu, coureuse? gronda Victoire.

--Du champ, matresse. Les vaches taient tout au bout  l'ombre; la
pice de terre est grande, a va tout en montant. J'ai eu du mal, allez!
Je croyais ne pas revenir...

--C'est bon; fais la soupe, et vite! gronda la Quesnelle en refermant
son armoire avec bruit.

Elle avait repris la petite coiffe courte en percale  mille plis que
les femmes du pays portent  l'ordinaire, et, pour marquer que le deuil
tait fini, elle l'pingla d'un ruban bleu fonc, au lieu du ruban noir
qu'elle avait port un an. La jupe de droguet, propre, mais use, le
_juste_ de mme toffe qui laissait voir la chemise au cou et depuis
l'paule jusqu'au bas de la large manche de toile, le tablier de
cotonnade  carreaux bleus et blancs, tout son costume tait celui d'une
petite propritaire de campagne; rien n'y indiquait la richesse, ni mme
l'aisance.

--Eh! Simon, vas-tu garder tout le jour tes habits du dimanche?

Beauquesne poussa un soupir, se leva et monta l'escalier sans trop se
presser, afin de reprendre ses vtements qu'il avait laisss  la
chambre.

Pendant ce temps la Mlie activait le feu avec le souffle de sa poitrine
robuste, et le fagot d'ajoncs ptillait en dgageant une paisse fume
aromatique; le chaudron brillant de suie prit sa place  la crmaillre
au-dessus du foyer, et bientt le dner fut en bon chemin.

Simon redescendit, et s'assit  sa place sans mot dire; il n'aimait pas
 perdre ses paroles.

La soupe faite, la matresse du logis tailla de minces tranches de pain
dans trois cuelles de terre, et versa sur chacune sa part de lgumes et
de bouillon.

--Et le garon, tu n'y penses pas? dit enfin Simon, qui la regardait
faire.

Victoire leva les paules.

--Il boit, dit-elle, il n'a que faire de manger. Si tu le vois revenir
avant six heures du soir, c'est qu'il y aura du nouveau.

Elle parlait encore quand la porte s'ouvrit, laissant entrer dans la
salle obscure un grand rayon de lumire; debout, sur le seuil, un garon
de haute taille leva son chapeau qu'il remit sur le champ, et dit:

--Bonjour, mon pre. Bonjour, ma mre.

Il entra, refermant la porte, et toute la gaiet du jour disparut.

--Te voil, garon? dit Simon en regardant son fils avec complaisance.
Une expression plus chaude traversa ses yeux bleus pendant qu'il les
portait sur le beau gars.

--Qu'as-tu fait de tes invits? demanda la mre avec sa brusquerie
ordinaire.

--Je leur ai pay  boire, et du meilleur, et je les ai congdis. Ils
sont partis contents.

--Je croyais que la fte aurait dur plus longtemps, dit Victoire en
prlevant une part de soupe sur chaque cuelle afin d'en faire une pour
son fils.

--On se lasse de boire, et je n'aime pas le cabaret, rpondit Franois
d'un air srieux.

Simon Beauquesne soupira encore une fois. De ton temps, on ne
connaissait point d'autre manire d'honorer les morts que de boire 
leur sant jusqu' rouler sous les tables. La mre hocha la tte d'un
air prudent, et offrit  son fils l'cuelle pleine. Chacun mangea sur
ses genoux, silencieusement, avec de longues pauses; la petite servante
mangeait aussi, assise auprs de la porte.

--Tu n'aimes pas le cabaret? fit Victoire, aprs un long silence pendant
lequel le balancier de la grosse horloge marqua pesamment la fuite du
temps.

Franois ne rpondit pas.

--D'o vient donc que tu vas si souvent  Dlasse? Je m'tais laiss
dire que le cidre y est bon.

--Il n'est pas mauvais, dit le jeune homme de sa voix grave.

--Si tu ne bois pas, tu ferais mieux de rester par ici, reprit la mre
avec une pointe d'aigreur. Au moins, on saurait o te trouver quand on a
besoin de toi au moulin.

Franois rougit lgrement; il regarda sa mre comme pour rpondre, puis
il baissa les yeux sur sa soupe et continua  manger lentement.

La petite servante avait fini son repas; elle mit en place son cuelle
aprs l'avoir lave, prit une fourche dans le cellier voisin, mit son
grand chapeau de paille grossire et s'en alla aux champs sans demander
ni recevoir d'ordres. Elle connaissait son ouvrage, et savait qu'il ne
fallait pas ennuyer la Quesnelle de questions inutiles.

--Tu ne fais pas de caf, ma femme? demanda timidement Simon.

--J'en fais, rpondit Victoire. Il faut bien fter un peu le jour o ce
pauvre bonhomme Frappier a laiss son bien en hritage  notre fils
Franois; n'est-ce pas, garon?

--Comme vous voudrez, ma mre, dit Franois sans se dpartir de sa
gravit.

Ces manires inaccoutumes inquitaient Victoire Au fond, elle avait un
peu peur de son fils. De tout temps le srieux du jeune homme lui avait
impos; mais depuis qu'un hritage inattendu avait fait de lui te
propritaire du moulin Frappier, elle s'tait prise d'une sorte de
respect pour ce beau garon.

Franois s'tait toujours montr bon fils, et le sort qui l'avait
enrichi en passant par-dessus la tte de ses parents, n'avait point
chang son coeur. En prenant possession du moulin Frappier, il y
installa son pre et sa mre.

Victoire se trouva bientt  l'aise dans cette opulence relative; elle
se mit  gronder et rudoyer les garons du moulin, comme si elle n'et
fait autre chose de sa vie. Franois la laissa faire, estimant qu'elle
lui pargnait ainsi quelques peines, et ensuite qu'on ne peut se
refaire; le naturel de Victoire tant de mener tout haut la main, mieux
valait s'y soumettre que d'essayer de barrer le flot.

Le caf fuma dans les tasses, et une atmosphre de cordialit sembla se
rpandre dans la salle avec la vapeur embaume de la cafetire.

--Eh, fils, dit Simon,  prsent que voil ton deuil fini, me semble que
tu pourrais songer  te marier?

--J'y songe, mon pre, rpondit Franois.

Il tait devenu ple. Mais il regarda son pre et sa mre d'un air
assur.

--Vrai? Et... as-tu trouv  qui parler? fit la mre anxieuse.

--J'ai trouv, ma mre. J'attendais ce jour du bout de l'an de mon
regrett parent, qui, en me donnant son bien, m'a donn le moyen de me
marier selon mon coeur... Dieu ait son me...

Franois leva son chapeau, Simon de mme; Victoire fit un signe de croix
 l'intention de l'me du dfunt, puis elle regarda son fils, toujours
inquite.

--Selon ton coeur? Tu aimes une fille riche, que tu n'aurais pas pu
pouser quand nous tions sans fortune?

--J'aime une fille qui n'a rien. Mon pre et ma mre, je vous prie de me
donner votre consentement pour me marier avec Genevive Hrouy.

--Genevive? La servante  Dlasse? Ah! je comprends pourquoi tu y
trouvais le cidre bon...

Allons donc, mon gars, ne te moque pas de ton pre et de ta mre!
Genevive! eh bien, en voil une bru, par exemple!

Victoire, outre, repoussa virement sa tasse, au point de renverser
quelques gouttes de caf sur la table, et les essuya du coin de son
tablier avec un air de mauvaise humeur.

--Avez-vous quelque chose  dire contre elle? fit Franois avec douceur.

Il avait prvu cet accueil  sa demande, et savait qu'il lui faudrait
supporter un orage.

--Quelque chose? Tout! Une fille qui vient on ne sait d'o! a n'a pas
seulement de pre; sa mre n'a pour tout bien qu'une chvre qu'elle mne
patre dans les chemins... Genevive, ma bru! En voil une femme pour le
meunier du moulin Frappier!

--Je n'tais pas meunier quand je lui ai parl pour la premire fois,
dit Franois; nous tions presque aussi pauvres qu'elle, ma mre; elle
me plaisait dans ce temps-l, et je n'osais pas vous le dire, car vous
m'auriez reproch avec quelque raison de vouloir marier la disette avec
la misre. Mais aujourd'hui que je suis riche, et que je puis prendre
une femme sans m'inquiter de la fortune, je me suis dcid  vous dire
que c'est Genevive que je veux, et pas une autre.

--Une servante d'auberge! Une fille  qui tout le monde parle.

--Personne ne lui dit de btises, ma mre; elle ne le souffrirait pas.

--Une fille qui vient on ne sait d'o...

--On l'a assez reproch  sa mre; l'enfant n'en est pas cause, et
Genevive est une honnte fille.

--C'est trs-bon; elle t'a enjl. Veux-tu que je te dise? Je ne veux
pas!

--Et vous, mon pre, dit Franois sans s'mouvoir, mais devenant encore
plus ple, vous ne dites rien; est-ce que vous me refusez votre
consentement?

--H! Je ne sais pas... ce sont des choses graves... c'est ta mre qui
sait mieux que moi...

Victoire tait assise sur le coin d'un banc d'un air bourru, et roulait
le coin de son tablier, ce qui chez les femmes est signe d'humeur.

--La belle bru! La belle pouse! s'cria-t-elle: une fille maigre comme
un clou, avec des yeux comme des charbons, et pas le sou...

--Elle est forte et courageuse au travail, fit observer Franois.

--Nous n'avons pas besoin de a; on prend des servantes, gronda la mre.
Ce que je voulais, moi, c'tait une jolie fillette qui t'aurait apport
du bien...

--J'en ai pour deux, rpondit le jeune homme.

--Est-ce qu'on en a jamais de trop! riposta Victoire. Une bru qui nous
aurait fait honneur, la fille du maire, par exemple, ou bien...

--C'est Genevive que j'aime, dit Franois.

--Prr! Ces filles-l, quand on les aime, on n'est pas tenu de les
pouser...

Franois avait pris le bras de sa mre et le serrait si fort qu'elle
s'arrta, sentant qu'un mot de plus amnerait une collision.

--Je l'aime et je veux l'pouser.

--Pas de mon consentement, toujours! dit Victoire en fureur.

--C'est bien, ma mre, je m'en passerai. Mon pre ne me refusera pas le
sien. Il vous a aime dans le temps, comme j'aime ma Genevive; vous
n'aviez pas plus de bien qu'elle n'en a.

--Victoire, puisqu'il l'aime! dit le pre, enhardi par ce discours.

Madame Beauquesne avait jet son tablier sur sa tte et s'tait mise 
pleurer.

Son fils et son mari s'approchrent pour la calmer.

--Une fille de rien, dans ma maison! quelle honte! sanglotait Victoire,
en rponse  tous les arguments de Franois et  toutes les cajoleries
de son mari.

Vaincue,  la fin, sentant que son fils ne cderait pas, craignant
peut-tre aussi de l'irriter par sa rsistance, sachant trs-bien qu'il
tait matre de sa fortune et de ses actions, et qu'il pouvait, en un
jour de colre, la renvoyer  sa petite maison noire et humide, elle
laissa tomber ces mots qu'il fallut bien prendre pour un consentement:

--Eh bien, pouse-la puisque tu en es affol; mais je ne pourrai jamais
la souffrir.

Sur cette parole peu encourageante cependant, Franois, press
d'chapper,  cette scne qui avait beaucoup trop dur, s'esquiva en
disant:--Je vais la chercher.

Simon le suivit sous prtexte d'aller voir les ruches, et Victoire resta
seule.

Pendant un moment, elle ne fit qu'aller et venir, bousculant tout sur
son passage avec des paroles de colre. Le chat se sauva dans le jardin,
les poules qui venaient picorer les miettes s'envolrent en caquetant
d'un ton d'alarme. Le silence se fit dans la vaste salle dalle, et
Victoire, lasse de tant d'motions, s'assit pour mditer.

Elle avait toujours prvu l'entre d'une belle-fille dans cette maison,
qui n'tait en ralit que celle de son fils; mais cette invitable bru,
dans les rves de madame Beauquesne, serait une personne molle et sans
caractre, toute jeune, facile  modeler suivant de nouvelles ides.
Voil que Franois prtendait lui amener une fille nergique et
courageuse, qui depuis l'ge de douze ans allait en journe, faisant la
lessive, repassant, cousant, sarclant, fanant, le tout de grand coeur et
sans avoir appris, partant de cet unique principe qu'il ne faut refuser
aucune occupation honnte qui rapporte un salaire, et, une fois
accepte, qu'il faut s'y appliquer de son mieux.

Ce n'tait pas du tout la bru qui convenait  Victoire. Faudrait-il se
soumettre  voir aller et venir autour d'elle cette crature
dplaisante, qui peut-tre se figurerait tre la matresse au logis,
parce qu'elle tait la femme du matre? Jamais Victoire Beauquesne
n'accepterait une telle humiliation! Elle aimerait mieux s'en aller!
S'en aller, c'tait perdre toutes les douceurs de cette vie aise,
c'tait redevenir la pauvre Quesnelle, aprs avoir t madame Beauquesne
de moulin Frappier, et pendant ce temps-l, l'autre, la Genevive,
triompherait  sa place... Mieux valait encore rester et lutter pour
garder son sceptre; aprs tout, Genevive se lasserait peut-tre de la
lutte... Afin de s'inspirer des forces pour la bataille, Victoire sortit
et se dirigea vers le moulin.

C'tait un matre moulin; le cours d'eau qui faisait mouvoir les six
paires de meules se divisait au-dessus en trois parties, dont l'une, le
trop-plein, s'en allait, de ressaut en ressaut, arroser les grandes
prairies, o paissaient les cinq vaches du bonhomme Frappier. Les deux
autres bras de la petite rivire se sparaient sous une passerelle
toujours tremblante, et venaient enserrer l'difice de pierre grise et
moussue.

On arrivait au grand moulin, haut comme une glise, par un pont de
pierre, assez large pour le passage des plus grosses charrettes. Le
bruit des trmies en mouvement rsonnait jusqu'au fond de la grande
cour; les garons meuniers chargeaient les sacs de farine sur un chariot
attel de deux chevaux patients; plus loin le mulet blanc d'un des
porteurs  domicile attendait sa charge, et  l'entre du pont, une
lourde voiture dtele, charge de sacs de grains, devait dverser avant
la fin du jour sa charge sous les meules infatigables.

Victoire traversa le pont, entra dans le moulin et tana les garons qui
laissaient le bl  l'air. Elle ne quitta la place qu'aprs avoir vu les
sacs rentrer un  un sur l'chine des garons qui pliaient sous le faix,
lorsque le mulet charg eut disparu au tournant de la route, quand la
charrette et ses deux chevaux eurent emport la mouture.

Comme elle traversait la cour, o l'herbe poussait par endroits,
Victoire tourna les yeux vers l'avenue de grands frnes qui conduisait 
sa demeure. Sous l'arcade de verdure qui environnait la barrire de bois
verdi par la mousse, dans un rayon de soleil couchant, guide par son
fils qui lui tenait la main, madame Beauquesne vit apparatre la belle
fille aux yeux noirs, aux cheveux chtains, au teint d'ambre, que
Franois aimait et qui allait devenir la reine de ce lieu...

--Voici Genevive, ma mre, dit le jeune matre; aimez-la pour l'amour
de moi.

Les yeux humides, Genevive s'avana pour embrasser sa future
belle-mre; suivant la mode du pays, leurs joues se touchrent deux
fois, mais la jeune fille sentit que leurs coeurs ne se confondaient
pas.




                                II


--Fait-il bon vivre  l'auberge de Dlasse? demanda mchamment Victoire,
quand sa future belle-fille fut assise en face d'elle sur une chaise de
paille, dans la salle dalle.

Franois rougit, et rpondit pour sa fiance:

--Il fait bon vivre partout, ma mre, quand on y remplit son devoir, et
qu'on a l'me contente.

--C'est bien dit, mon garon, fit la paysanne ruse, en approuvant du
sourire. Eh bien, Genevive, votre coeur a donc parl pour mon garon?
C'est un beau gars, et riche, et vous auriez eu de la peine  trouver
mieux.

--Ce n'est pas parce qu'il est riche que je l'ai aim, dit Genevive
d'une voix grave, sans regarder madame Beauquesne; je l'ai aim quand il
n'tait gure plus fortun que moi. Lorsqu'il a hrit, j'ai voulu lui
rendre sa parole, mais c'est lui qui n'a pas voulu. Je crois qu'il a eu
raison. J'aurais fait de mme.

La main de Franois vint se poser doucement sur les deux mains de la
jeune fille, enlaces sur ses genoux; il en prit une et la garda sans
affectation.

Victoire, dconcerte, ne sut que rpondre, et offrit un verre de
liqueur. Elle avait une sourde envie de pleurer, de mordre, de jeter
dehors cette impudente qui venait lui apprendre  parler... Elle se
contenta de faire remarquer combien la journe avait t belle, surtout
pour un jour de bout de l'an.

--C'est si rare qu'il ne pleuve pas, dans ces occasions-l!
conclut-elle.

Comme ni Franois ni sa future n'avaient jamais fait de remarque  ce
sujet, ils ne rpondirent rien  cette rflexion saugrenue.

--Quand comptez-vous vous marier? dit tout  coup madame Beauquesne,
avec la vivacit joue de quelqu'un qui s'avise d'une chose  laquelle
il n'a jamais pens.

--Ds que les bans seront publis, rpondit Franois; nous avons dj
tant attendu, que nous pouvons bien nous presser un peu maintenant.

--Et vos matres, que disent-ils de cela? reprit Victoire avec intrt,
en regardant Genevive.

--Ils en sont contents, parce qu'ils m'aiment. Genevive avait l'air si
innocent en faisant cette rponse que Victoire se mordit les lvres.
Cette fille avait l'air de ne pas sentir les piqres; on aurait de la
peine  la mater.

--A ce propos, ma mre, dit Franois, je pense qu'il ne convient pas que
Genevive reste plus longtemps  Dlasse. Il me semble qu'elle pourrait
vivre ici jusqu'au jour du mariage; ce serait de votre part lui montrer
de l'amiti...

--On glosera, mon garon, fit Victoire d'un air malin. Ses yeux allaient
de l'un  l'autre des jeunes gens, avec l'espoir de saisir quelque
intelligence entre eux; mais ils restrent tous deux impassibles.

--On ne dira rien, si je m'en vais, repartit Franois. Voil le moment
d'acheter du bl pour la mouture de l't; je puis tre trois semaines
absent, je reviendrai pour le jour de la noce.

--Tu t'en vas? dit tristement Genevive en tournant ses grands yeux
noirs vers son promis.

--Il le faut, ma bonne amie; mais quand je reviendrai ce sera pour ne
plus te quitter qu' la mort.

Il souriait en parlant; mais au dernier mot, Genevive plit.

--Ne parle pas de a, dit-elle, a me fait mal. Il se leva en lui
serrant la main.

--Il est grand temps que Genevive s'en retourne, pour tre chez elle
avant la nuit, dit-il; je regrette que mon pre ne soit pas rentr...

--Me voici, dit Simon sur le seuil..

Il s'tait attard  plaisir, craignant de tomber dans une discussion
orageuse. Enchant de voir rgner la bonne harmonie, il trouva quelques
paroles aimables pour Genevive et s'assit au coin du feu d'un air
content.

--Vous allez souper avec nous? dit-il  la jeune fille.

--Merci, monsieur Beauquesne, rpondit-elle; il faut que je rentre.

--Je vais te reconduire, dit Franois.

Ils sortirent ensemble, et reprirent le chemin de Dlasse, sans hte ni
lenteur; ils taient tranquilles, comme des gens qui ont la vie devant
eux pour s'aimer. D'ailleurs, le propre des grandes joies, c'est de
mettre d'un seul coup l'quilibre dans les mes.

--Ta mre ne m'aimera pas, dit la jeune fille au moment o, en vue de
l'auberge, son promis se penchait vers elle pour l'embrasser.

--a ne fait rien puisque je t'aime, moi, rpondit-il. C'est moi qui
suis le matre.

Quand Franois rentra, il s'attendait  voir tout le monde couch, mais
ses parents veillaient devant l'tre. Quand il eut mang sa soupe, comme
il se levait pour leur souhaiter le bonsoir:

--C'est gal, si le bonhomme Frappier avait su que son moulin irait 
une servante d'auberge... dit Victoire avec amertume...

Franois se retourna.

--Ma mre, fit-il, vous dites l une mauvaise parole, et injuste.
Frappier m'a laiss son bien parce qu'il savait que j'aimais Genevive.
Et maintenant, il ne faut plus m'en parler, a ne me convient pas.

Il monta l'escalier de granit pour se rendre  sa chambre, laissant sa
mre courrouce et son pre  moiti content. Simon ne trouvait pas
toujours sa femme bonne et raisonnable.




                                 III


Le jour des noces approchait. Dj les bans avaient t publis deux
fois  l'glise, et comme Franois, avant de partir, avait achet le
troisime ban, rien n'empchait le mariage d'avoir lieu au premier jour.

Le futur se faisait attendre; il avait annonc son retour pour le
commencement de la semaine, puis il s'tait attard dans ses achats, et
une autre lettre avait expliqu son retard sans fixer de jour pour son
arrive. Victoire avait grond, Genevive n'avait rien dit, et sa
douceur silencieuse avait sembl un reproche  la paysanne impatiente.

La grande lessive qui prcde les noces du Cotentin touchait  une fin
satisfaisante.

Les menues pices taient dj rentres au fond des armoires normes, et
le gros linge seul restait encore  tendre et  plier. Tout le jour,
dans le pr qui touchait au moulin, Genevive allait et venait dans
l'herbe haute, dplaant et retournant les grands morceaux de toile
blanche, qui ne voulaient pas finir de scher.

La Mlie venait souvent l'aider  plier les draps, chose impossible
quand on est seule, car l'usage du pays veut qu'on les tire sans que
jamais le fer leur impose son outrage. La Mlie aimait d'instinct cette
grande fille silencieuse, au visage noble et grave, qui ne grondait pas,
mais payait d'exemple, et, sans mot dire, refaisait elle-mme l'ouvrage
mal fait, reproche cent fois plus cruel qu'une invective.

Une aprs-midi, les deux jeunes filles tiraient ensemble les draps, 
l'ombre d'un aune qui s'lanait avec une incroyable vigueur d'une haie
touffue. Moins srieuses que de coutume, elles riaient entre elles,
quand le drap, chappant  l'treinte de leurs doigts serrs, faisait
choir l'une d'elles dans la bonne herbe drue. Les vaches,  l'autre bout
du pr, les regardaient d'un air paisible, le moulin faisait son bruit
ordinaire, et l'eau, s'chappant joyeusement de dessous les roues,
coulait avec rapidit entre deux rives d'iris en fleur.

--Voil votre maman qui vient, mademoiselle Genevive, dit Mlie, qui
avait l'oeil vif.

La jeune fiance tourna la tte, et aperut en effet au-dessus d'elle,
dans la cour, sa mre qui entrait humblement, un paquet sous le bras.

C'tait une paysanne maigre et frle,  l'oeil craintif, comme tous ceux
qui sont souvent rebuts; son jupon gros bleu rapic en maint endroit,
sa petite coiffe timide, telle qu'en portent les filles pauvres du pays,
lui donnaient bien l'air d'une journalire ou d'une servante.

--Maman! s'cria Genevive de sa voix claire et forte.

La paysanne tourna la tte du ct du pr et envoya un signe de tte
avec un sourire  la belle crature qu'elle avait mise au monde; mais au
mme instant, avertie par les aboiements des chiens de garde, madame
Beauquesne sortait de la maison.

--Elle descendra tout  l'heure, dit Genevive; voyons, Mlie, encore
une paire de draps, et puis tu iras abreuver les veaux.

Elles se remirent  l'ouvrage avec la mme ardeur.

Madame Beauquesne avait fronc le sourcil en apercevant Cleste Hrouy;
la fille, passe encore, puisqu'on ne pouvait faire autrement; mais
faudrait-il  hberger la mre? Est-ce qu'elle venait pour s'installer
avec ce paquet sous son bras?

--Bonjour, Cleste, dit la mnagre; qu'est-ce que vous apportez l?

--Ce sont les effets de ma fille, rpondit timidement la nouvelle venue;
puisqu'elle va se marier, je les lui apporte bien lavs, bien
raccommods.

La Quesnelle fit un rire mprisant.

--Vous pouvez bien les garder pour vous, dit-elle; nous sommes, Dieu
merci, assez riches pour prendre une fille sans le sou, et aussi sans
hardes...

Le visage de Cleste se couvrit de rougeur.

--Ma fille m'a dit de les lui apporter, j'ai fait ce qu'elle m'a dit...
je m'en vais lui dire bonjour, madame Beauquesne.

--Allez, Cleste, dites  Mlie de me remonter tout le linge qu'elles
ont pli. Nous avons tant de linge que nous n'avons pas assez d'armoires
pour le mettre, murmura la Quesnelle comme si elle se parlait 
elle-mme; en ralit, pour humilier l'humble femme qui se tenait devant
elle.

Au moment o celle-ci prenait le chemin du pr, Victoire la rappela du
geste.

--Dites donc, Cleste, puisque votre fille va se marier, qu'est-ce que
cela vous ferait de nous dire le nom de son pre? Il y a assez longtemps
que c'est arriv pour que ce ne soit plus un secret, et puis, entre
nous... on aime bien  savoir quel sang on fait entrer dans sa famille.

Cleste avait dtourn la tte sous l'outrage; elle la releva  la fin
de la phrase.

--C'est un sang, madame Beauquesne, dont vous n'auriez pas  rougir,
dit-elle. Mais Dieu sait bien ce qu'il veut, et ceux qu'il prend, il les
prend peut-tre pour que leurs secrets soient mieux gards... Je n'ai
pas lieu d'en tre fire, car j'ai mal fait en oubliant mes devoirs;
mais le pre de Genevive tait un brave coeur; elle ne sera pas trop
mal  sa place sous le toit de matre Franois.

Effraye elle-mme de son audace, Cleste Hrouy prit  grands pas le
chemin du pr, laissant madame Beauquesne confondue de tant
d'impertinence.

Mlie remontait, lourdement charge d'une pile de draps, dans le sentier
troit et raboteux qui menait directement du pr  la maison. La brave
femme eut piti de l'enfant, et lui prenant sans mot dire une part de
son fardeau, elle rebroussa chemin jusqu'au haut du ravin. L, remettant
tout le linge sur les bras de la fillette, elle lui fit un signe amical
et redescendit vers sa fille.

Genevive s'tait assisse  l'ombre du grand aune. Une ombre de fatigue
se lisait sur ses traits purs, presque classiques; elle tait peut-tre
lasse d'attendre le bien-aim, si peu qu'elle en fit paratre... La vue
de sa mre lui fit du bien; elle aimait la pauvre paysanne qui avait
toujours t douce pour elle, mme quand les enfants du village
l'accompagnaient avec des pierres  la sortie de l'cole, en l'appelant
la Btarde.

--J'ai peur d'avoir fch madame Beauquesne, dit Cleste quand elle fut
assise  ct de sa fille, dans l'herbe qui leur montait aux paules.

Genevive fit un signe indiquant que le malheur n'tait pas bien grand,
mais la vue du visage mu de sa mre lui inspira quelque Inquitude.

--C'est aussi qu'elle n'est pas bonne, reprit l'humble femme; j'ai peur,
ma fille, que ta n'aies du mal avec elle.

La jeune promise arracha quelques brins d'herbe et les froissa dans sa
main.

--On a toujours du mal avec une belle-mre, dit-elle enfin; Franois
m'aime assez pour me protger contre celle-l. Il n'en est pas 
l'essayer, allez!

Cleste soupira; la vie avait t trop rude  son gard pour qu'elle
comprit ce jeune courage. Brise ds le dbut par un malheur inattendu,
elle n'avait eu de force que pour lever son enfant, et gagner leur pain
quotidien; cependant la fermet de Genevive la consola tant soit peu.

--Elle est mauvaise, cette femme, dit-elle  voix basse; elle m'a fait
de la peine tout  l'heure... Dis, elle ne t'a jamais parl... de ton
pre?

Le pauvre visage hl s'tait dtourn de la jeune fille avec la rougeur
de la honte. Genevive rpondit:

--Non, elle n'aurait pas os. Ma mre, vous m'avez leve de votre
mieux, et, depuis ma naissance, personne n'a pu dire un mot contre vous.
Regardez-moi donc en face, et ne pensez pas que je permette  quelqu'un
de vous insulter.

--Ah, si tu savais, murmura Cleste; mais ce sont des secrets, je ne
peux les dire  personne... Tu vas te marier avec ton bon ami, tu es
heureuse, toi, et je suis bien contente! J'avais peur, va, quand je
voyais Franois te courtiser, j'avais peur qu'il ne t'arrivt comme 
moi... mais qu'est-ce que j'tais pour te faire de la morale! Et puis,
la morale... ou m'en a tant fait,  moi...

La pauvre crature, humilie au souvenir d'un pass vieux de vingt ans,
essuya une larme du revers de sa main brunie.

--Ma mre, dit Genevive en posant une main sur le genou de Cleste, le
premier mot de Franois avant de me dire qu'il m'aimait, a t de me
demander si je voulais l'pouser.

--C'est un bon garon, dit Cleste soudain rassrne, tu seras heureuse
avec lui...

Un grand bruit de chevaux et de roues se fit entendre dans la cour.
Elles levrent les yeux et aperurent Franois qui sautait  bas de son
cabriolet.

Il embrassa madame Beauquesne venue  sa rencontre, puis fit une
question et se tourna vivement vers le pr; il s'avana jusqu'au bord du
ravin, et leva son chapeau pour saluer Genevive qui s'tait leve en
hte. Ils restrent ainsi, muets, immobiles, les yeux dans les yeux.
Aprs trois semaines d'absence, le bonheur de se revoir leur arrivait
avec une telle intensit qu'ils avaient peur de rompre le charme. Ah!
comme ils s'aimaient, et la belle chose que la jeunesse!

Soudain Franois revint  lui, et descendant le ravin par le plus court
 travers buissons et gaulis, il arriva dans le pr, franchit d'un bond
le bras de rivire sans aller chercher la passerelle, et pressant
Genevive dans ses bras, il l'embrassa franchement, comme une soeur, non
comme une amante.

--Et vous voil aussi, maman? dit-il  Cleste, qui toute confuse se
tenait en arrire; nous avons tous les honneurs aujourd'hui! Vous soupez
avec nous, maman, et nous nous marions dimanche, Genevive!

Genevive ne dit pas non. Ils reprirent tous trois le chemin de la
maison, sans changer d'autres paroles. Dans la cour ils rencontrrent
madame Beauquesne, qui sortait du cellier, o elle avait tir elle-mme
du meilleur cidre, pour faire fte  son garon.

Ils entrrent dans la salle, o Mlie activait le souper, et virent cinq
couverts sur la grande table de chtaignier, ce qui et froncer les
sourcils de Victoire.

--Qu'est-ce que c'est? dit-elle d'un ton dur. Son fils l'arrta.

--J'ai invit maman Cleste  souper, dit-il avec autorit, et mme je
voudrais qu'elle comprit une fois pour toutes qu'elle est ici chez elle,
dans la maison de sa fille.

La maison de sa fille! Victoire faillit suffoquer, mais il ne faisait
pas bon tenir tte  Franois. Elle se tut, faisant mauvaise mine 
tout, mme  la bonne chre.

Quand on se spara, Cleste prit Genevive  part.

--Franois est bien bon, lui dit-elle, mais je ne saurais vivre dans un
endroit o il y a quelqu'un qui ne veut pas de moi... tu m'entends,
n'est-ce pas? Tu le remercieras de ma part; je saurai pourtant me tenir
chez moi, o je ne reois pas d'affronts. Embrasse-moi, ma fille, je
viendrai  tes noces, comme il convient, et puis tu ne me verras plus
que quand tu descendras jusqu' la maison.

--Vous avez raison, maman, rpondit Genevive; mais nous ne vous en
aimerons que mieux pour cela.




                                 IV


La noce se fit, une belle noce, car Franois y avait convoqu le ban et
l'arrire-ban de sa parent, non par folle ostentation, mais pour
montrer  tous qu'il ne se cachait point d'pouser Genevive Hrouy.

Au repas de noce, un vieux parent du dfunt bonhomme qui avait lgu le
moulin  Franois, se leva pour porter une sant.

--Je bois, dit-il,  la mmoire de mon cousin, Jrme Frappier.

Un grand silence se fit autour de la table.

--Jrme, continua le vieillard, tait plus malin que nous tous; il
aimait son moulin, qu'il tenait de son pre; si son fils avait vcu,
Jrme aurait t le meilleur des hommes. Mais le garon tant mort
jeune, il n'avait pas dix-neuf ans, le propritaire du moulin devait
penser  trouver un matre pour son bien, quand il n'y serait plus. Il
m'en a parl souvent, le vieux meunier, et s'il t'a choisi, Franois, de
prfrence  d'autres parents, j'y suis peut-tre bien pour quelque
chose.

--Je vous remercie, mon cousin, fit Franois en levant son verre d'une
faon solennelle.

--Aprs moi, reprit le vieux, il n'y aura plus de Frappier; car je suis
le dernier, mais le moulin reste l, pour tmoigner que notre famille
tait bonne et forte; si tu veux faire plaisir  ta parent, Franois,
donne  ton premier garon le prnom de Frappier; c'est un drle de nom
de baptme, et le cur fera peut-tre des faons, mais c'est tout de
mme un nom de chrtien, et qui a t bravement port!

--Il le sera encore pareillement, rpondit Franois, et je vous remercie
de votre conseil, mon cousin, car il est bon  suivre. Je vous fais
raison: A la mmoire de Jrme Frappier, qui m'a laiss avec son bien le
moyen d'pouser sans tarder ma bonne femme Genevive!

Le reste de la fte fut comme partout ailleurs; on s'en alla pour la
plupart fort ivres; il y eut des querelles et des raccommodements;
beaucoup de vin de bu, pas mal de renvers; les chevaux trottrent tard
dans la nuit sur des routes qu'ils ne connaissaient gure, ramenant
leurs matres vers leurs demeures lointaines, et pendant ce temps-la,
Cleste, retourne seule  sa maisonnette couverte de chaume, pleurait
au souvenir de sa jeunesse, si brusquement voque devant elle par la
noce et le discours du vieux cousin.

Oui, Genevive tait bien  sa place sous ce toit nuptial qui avait
appartenu  Jrme Frappier; si le jeune homme mort  dix-neuf ans et
vcu quelques mois de plus, c'est Cleste qui serait entre en matresse
sous le toit o rgnait hier Victoire Beauquesne, o rgnerait dsormais
Genevive, la fille du jeune Frappier emport en huit jours par une
fluxion de poitrine.

Le savait-il, le vieux meunier, que cette fillette aux yeux noirs tait
la fille de son fils? Peut-tre en se sentant mourir, le jeune homme lui
avait-il confi le triste sort de l'enfant qui devait natre?

C'tait un bonhomme fantasque, ennemi de toute contrainte. S'il ne fit
rien d'apparent pour Cleste et sa fille, c'est qu'il dtestait le
scandale, et la menace de commentaires provoqus par cet vnement lui
semblait d'avance le plus effroyable des dsastres. Personne n'avait
rien su... Pourquoi rvler ce qu'on ignorait? Libre de sa fortune,
n'aurait-il pas le droit d'en disposer un jour en faveur de sa
petite-fille si d'ici l les dfauts mmes ou les vices de l'enfant ne
l'en avaient pas dtourn?

Il fut bon pour Cleste, qui travailla dur, mais sans jamais manquer de
pain. Les villageois avaient eu quelque soupon de la vrit: ils
avaient remarqu combien Jrme, indiffrent jadis pour les enfants des
autres, depuis la mort de son fils tait devenu gnreux pour les petits
de Haville, gnreux surtout pour Genevive; mais c'tait naturel, elle
tait la plus pauvre.

La fillette allait et venait dans la maison pendant que sa mre en
journe faisait la lessive ou les raccommodages, et le vieux bonhomme,
vieilli de vingt ans par son chagrin, la laissait aller et venir. Puis,
quand elle avait eu douze ans, il l'avait blme de rester  rien faire,
aux cts de Cleste qui travaillait; c'est ainsi qu'elle avait pris le
got de l'ouvrage, avec la fiert du pain gagn!...

Il tait mort, le vieux Frappier, sans avoir jamais laiss deviner 
personne pourquoi son testament portait Franois pour lgataire
universel... Cleste s'en doutait, et la nouvelle de cet hritage
inattendu, qui faisait du bon ami de sa fille le plus riche propritaire
du pays, avait t pour elle la preuve que le dfunt n'avait jamais
dout, en son coeur, de la filiation de Genevive. La malheureuse mre
sentit ce jour-l une montagne lui tomber des paules: sa faute lui
sembla pardonne.

Franois savait seulement que Frappier s'intressait  ses amours. Un
soir qu'il revenait du hameau o Genevive, devenue grande, soignait non
les clients de l'auberge, mais le mnage de l'aubergiste, il avait
trouv Jrme assis sur le bord d'une haie.

--Tu viens de Dlasse? dit le vieux.

--Oui, pre Frappier.

--Tu courtises Genevive?

Pris de court, le garon ne sut pas mentir.

--Je l'aime, dit-il.

--L'pouserais-tu?

--Ah! tout de suite, si ma mre voulait; mais il faudra que je gagne ma
vie plus richement que je ne fais!

--Entre au moulin, rpondit le vieux; je m'intresse aux jeunes gens. Tu
seras mon premier garon meunier, et avec le temps on verra  vous
faciliter le mariage. J'aime les jeunes gens qui se marient, moi!

Il avait surveill pendant six mois son nouveau garon, puis il s'tait
attach  lui comme  un fils... et le lendemain de sa mort, Franois,
appel chez le notaire, s'tait vu riche, matre de son sort.

C'est  tout cela que pensait Cleste, en pleurant de chagrin pour le
pass et de joie pour l'avenir. Quant  Franois, il ne s'en doutait
pas.




                                  V


Le lendemain de la noce, Victoire se leva de bon matin, et sortit dans
la cour pour regarder la maison.

C'tait une demeure moiti seigneuriale, moiti campagnarde. Trois corps
de btiment formaient les trois cts d'un rectangle ouvert que fermait
le moulin, aune distance de deux ou trois cents mtres. D'un ct, les
tables, remises, greniers, etc.; de l'autre, les celliers, buanderies,
bchers et menues dpendances. Au fond, bien claire par les rayons
roses du soleil levant, avec la faade couverte de vignes, de rosiers,
d'arbres fruitiers, la maison souriante semblait se cacher sous les
fleurs et sous les fruits.

C'tait une jolie maison! Les fentres du premier tage, avec leurs
rideaux blancs, s'alignaient rgulirement sous les petites ouvertures
en pierre orne des greniers, surmontes chacune d'un beau pigeon en
terre cuite et vernisse... Tout tait en bon tat; de son vivant, le
bonhomme Frappier veillait au grain, disait-on dans le pays, et chaque
ardoise enleve par un coup de vent tait le lendemain remplace par une
ardoise neuve... c'est ainsi qu'on conserve aux vieilles maisons un air
de prosprit qui n'exclut pas l'impression vnrable de l'ge.

Oui, tout tait beau, noble, imposant; cette demeure avait plutt l'air
d'une seigneurie que d'une exploitation commerciale. Le jardin potager,
ml de plantes d'agrment rustiques, tait clos et bien expos; il y
avait aussi des engins de pche dans les chambres d'en haut; si Simon
avait voulu..., mais c'tait un paresseux fini? Quel grand bonheur que
la fortune leur ft venue! car le pauvre homme, encore qu'g de
cinquante ans  peine, n'avait pas plus de courage qu'une mauviette.

Le coeur rjoui par la vue de toutes ces richesses, madame Beauquesne
alla jusqu'au moulin qui chmait encore  cette heure par suite de la
fte de la veille. Les garons arrivrent en s'tirant, car la mouture
n'attend pas. Une vanne leve, un flot clair se rpandit dans la vieille
rigole noircie par l'ge, et les premires gouttes tombrent sur la
premire roue comme une pluie de diamants; la seconde rigole s'emplit 
son tour, et lentement, lourdement, les grosses roues verdies par la
mousse se mirent  tourner, comme si le premier effort tait aussi bien
une peine pour elles que pour un tre anim.

Un bruit lger fit retourner Victoire, qui calculait le produit de la
journe avec trois meules seulement, et,  sa grande surprise, elle vit
derrire elle les nouveaux maris. D'un air tranquille, comme si depuis
la veille ils n'taient pas entre dans une autre existence, ils
venaient cte  cte voir commencer le travail du jour.

--Eh quoi! dj? ne put s'empcher de dire madame Beauquesne. Avec le
jour?

La jeune femme s'approcha de sa belle-mre avec dfrence et lui
souhaita le bonjour, puis elle entra avec son mari dans le moulin, o
elle n'avait jamais mis les pieds jusqu'alors.

Franois lui expliqua tout le mcanisme, si simple, de l'exploitation;
pendant que, debout sur l'chelle, elle regardait le bl diminuer dans
la trmie frmissante, il passa un bras autour de sa taille, pour la
soutenir et l'empcher de tomber, si elle tait prise de vertige. Elle
redescendit, ramenant sa jupe de laine sur ses pieds chausss de
souliers, car elle ne devait plus porter de sabots, et sortit avec
Franois, sans oublier de rpondre au bonjour empress des meuniers.

Les poux s'en allrent lentement dans le pr, derrire les grandes
haies; Victoire, qui les suivait des yeux, perdait parfois de vue la
chemisette blanche de Genevive et le chapeau noir de Franois, mais ils
reparaissaient l'instant d'aprs baigns dans la lumire rose, ou
protgs par l'ombre des grands htres; Victoire songeait... Une voix la
fit tressaillir.

--Une belle meunire, n'est-il pas vrai, madame Beauquesne? Et une jolie
marie, tout de mme, dit Saurin.

--Occupe-toi de ton ouvrage, fainant, et ne fais pas le malin, rpondit
brutalement la belle-mre.

Elle rentra au logis; toute sa joie tait passe. C'est vrai, Genevive
tait la meunire  prsent... Eh bien, elle, qu'est-ce qu'elle tait?

Elle mit sens dessus dessous toute sa laiterie, cassa un pot plein de
lait, allongea une tape  Mlie, qui ne dit rien quoiqu'elle et le
coeur gros. Mais tout cela sans soulager son me pleine d'amertume.

C'est par une belle soire d't que le premier coup de tonnerre clata
dans un ciel jusqu'alors serein, au moins en apparence.

Franois tait absent depuis la veille pour affaires de meunerie.

Genevive l'avait accompagn jusqu' la barrire avec son calme
habituel; lorsque le cabriolet avait disparu sur la route, elle tait
rentre au logis avec le mme visage, mais navre au fond, comme dans
l'attente de quelque malheur.

Elle tait trop fine et trop franche pour n'avoir pas mesur l'aversion
qu'elle inspirait  sa belle-mre; son beau-pre, indiffrent et
apathique, lui tmoignait une sorte de bienveillance qui ft vite
devenue de l'amiti sans les regards terribles de Victoire. En prsence
de Franois, cependant, tout se contenait dans les limites d'une
politesse tant soit peu aigre; en son absence qu'allait-il arriver?

Au moment o le souper, retard le plus possible par Genevive,
runissait autour de la table les garons meuniers, la petite servante
et les matres, suivant l'usage patriarcal du pays, Victoire jeta un
regard irrit sur sa belle-fille, qui venait de s'asseoir  sa place
ordinaire, prs de celle de son mari reste vide.

--Enfin, dit-elle avec aigreur, on vous voit! Ce n'est pas malheureux!
Depuis midi on n'a pas seulement eu le plaisir de vous regarder!

Genevive, ne sachant que rpondre, gardait silence.

--Hein? fit l'implacable Victoire, en tendant l'oreille avec effort.

--J'ai travaill tout le jour, comme  l'ordinaire, tantt dedans,
tantt dehors, dit la jeune femme sans lever les yeux.

--La belle affaire! tout le monde travaille! rpliqua la mnagre.

Le silence rgna tout autour de la table, interrompu seulement par le
choc des cuillers sur la poterie des petites soupires. Les garons
meuniers n'avaient rien  dire, n'tant point interpells, et dans le
Cotentin, on n'aime point  se mler des querelles des autres. Pourtant
en son coeur, plus d'un trouvait sans doute que la Quesnelle n'tait pas
commode.

--Si vous vous proposez de faire ainsi la mine toutes les fois que mon
fils sera absent, vous ne serez pas une bru bien aimable, reprit
Victoire d'un air rogue.

--On fait ce qu'on peut, rpondit Genevive, en regardant sa belle-mre
bien en face cette fois. Si j'tais gaie, vous trouveriez probablement
que je n'ai pas assez  coeur l'absence de mon mari; je fais la figure
que le bon Dieu m'a donne, et comme je ne dis rien  personne, je ne
crois pas avoir tort.

--Voyez-vous la sotte! s'cria madame Beauquesne, perdant toute mesure;
elle veut me donner des leons!

Les meuniers avaient fini leur soupe. L'un d'eux se leva, souleva son
chapeau, murmura un bonsoir, et sortit; les autres suivirent. Mlie
resta tremblante, frmissant des durets qu'allait entendre sa jeune
matresse, car elle s'tait mise  l'adorer  la faon d'un chien.

Genevive avait tressailli; son visage, devenu blme, se contracta
pniblement, mais ce fut un clair; elle dposa sa cuiller sur la table,
et attendit ce qui allait suivre.

--Voyons, Victoire, dit Simon, elle ne te dit rien qui ne soit juste;
laisse-la tranquille!

La colre de madame Beauquesne ne connut plus de bornes.

--On ne te parle pas,  toi, dit-elle. Si mon fils a voulu faire asseoir
 notre table une servante d'auberge, une mendiante autant dire, il n'a
pas voulu en mme temps qu'elle pt apprendre  vivre  sa mre!

Genevive se leva doucement, et marcha sans se presser jusqu' la porte.
Sur le seuil, elle s'arrta, voulant parler, mais elle renona  se
dfendre, et monta pniblement l'escalier jusqu' sa chambre, o elle se
jeta sur une chaise, pleurant amrement.

--Tu n'as pas raison, Victoire, fit Simon en hochant la tte, ds que la
jeune femme eut disparu. Elle va raconter tout a  Franois, et ce
n'est pas toi qui auras le dernier mot!

--Laisse-moi tranquille, rpondit la Quesnelle. Ce qui est dit est dit:
il y a beau temps que a me montait du coeur aux lvres: c'est fait, je
ne m'en repens pas.

C'est avec une certaine inquitude, cependant, que Victoire attendit le
retour de son fils pendant la journe du lendemain. Elle tait d'humeur
assez belliqueuse pour ne craindre aucune espce d'escarmouche; mais
Franois avait une manire silencieuse de tmoigner son mcontentement,
qui effrayait la verbeuse mnagre.

Genevive n'avant point paru au repas de midi; prtextant un grand mal
de tte, elle avait gard la chambre. Au bruit des roues, elle
descendit, le visage calme et les yeux baisss.

--Tu as l'air malade? dit le jeune homme ds la premier regard.

--Ce n'est rien, rpondit-elle. Me voil gurie. Pendant l'heure qui
suivit, Franois examina attentivement les deux femmes, cherchant 
pntrer ce qui s'tait pass en son absence. Ni l'une ni l'autre ne fit
d'allusion  la soire prcdente, et il finit par croire qu'en effet
rien d'insolite n'avait eu lieu. Victoire, au lieu de rendre justice 
la modration de sa bru, conut alors une ide bizarre.

--Elle craint de dgoter son mari d'elle en lui rappelant son origine.
Jamais elle n'en parlera elle-mme. C'est bon, nous savons par o la
prendre.

Et, sre de son moyen d'action, elle se rserva pour de plus brillantes
occasions.




                                 VI


Il serait injuste d'accuser madame Beauquesne d'une mchancet calcule.
C'tait simplement un de ces tres auxquels il faut un souffre-douleur.
Jusque-l, Mlie avait t en possession du privilge indiscut d'aider
sa matresse  passer ses colres. Le mariage de Franois, sans
amliorer pour cela la position de la petite servante, avait promis 
Victoire un champ plus digne pour ses joutes oratoires. Quoi de plus
naturel que d'tre en querelle avec sa bru, cette bru ft-elle la
perfection mme? Genevive, si patiente et si calme, ne prtait pas  la
querelle par sa personne, mais son humble naissance en faisait un
souffre-douleur indiqu par la nature elle-mme.

Si la Providence et voulu que madame Beauquesne vct en paix avec sa
belle-fille, elle et dsign pour ce rle une autre que Genevive.
C'tait si clair que le doute n'tait mme pas possible.

Mais comme,  ct de cela, Franois n'aurait pas permis de toucher du
bout du doigt  son trsor, il fallait, pour concilier les deux choses,
tourmenter Genevive en cachette de son mari. Si celle-ci avait regimb
sous le premier coup de fouet, Victoire en ft peut-tre reste l aprs
une violente querelle avec son fils. La jeune femme n'avait rien dit.
Mais alors, le plaisir de la tourmenter devenait un vritable devoir,
car il ne faut pas permettre  ces fausses humilits d'craser leurs
suprieurs naturels par l'apparence d'une modration au fond pleine
d'orgueil!

Un jour, Franois tant parti pour quarante-huit heures, la jeune femme,
aprs le repas de midi, se prparait  aller inspecter le linge des
armoires, esprant trouver l de l'occupation pour la journe entire,
quand la silhouette humble et maigre de Cleste se dessina au dehors, 
travers les vitres ruisselantes, sur le ciel ray de pluie.

--Maman! fit Genevive en courant  la porte, c'est vous qui venez par
un temps pareil!

--Il m'ennuyait de toi, dit la pauvre femme en contemplant sa fille avec
des yeux dbordants de joie maternelle. Il m'ennuyait si bien que j'ai
voulu venir quand mme, malgr l'eau, car ds qu'il fera beau, on va
s'occuper du lin, par chez nous; j'irai en journes, et je ne pourrai
plus venir.

Genevive prit sa mre par la main, l'amena au coin du foyer et la fit
asseoir dans le fauteuil de paille o sigeait d'ordinaire Simon
Beauquesne, fort affair ce jour-l  l'examen des fameuses lignes de
pche, si bien oublies dans les greniers.

--Vous tes gele, maman, dit-elle, et trempe! Il n'y a pas de bon sens
 se laisser mouiller comme cela! Attendez, je vais vous faire du feu.

D'un geste rapide, elle attira  elle une brasse d'ajoncs pineux
rangs au sec dans un coin de l'norme chemine, et remuantes tisons
recouverts de cendre, sans craindre de se fatiguer la poitrine 
souffler, elle fit une grande flambe dont les reflets dansrent
joyeusement sur les armoires en chne noirci.

Victoire n'avait rien dit. D'un signe de tte sec et maussade, elle
avait rpondu au bonjour craintif de la journalire; quand le feu monta
dans la chemine, ses traits se contractrent, moins par esprit
d'avarice que par colre envieuse. Pourquoi tant de frais pour cette
femme de rien?

--Mlie dit Genevive en haussant un peu la voix.

La tte blonde et frisotte de la petite servante se montra  l'entre
de la laiterie.

--Fais-nous vite un peu de caf, continua la jeune matresse.

Victoire se leva par un mouvement aussi vif que la dtente d'un ressort,
et disparut dans le vestibule. Cleste, qui la suivait de l'oeil, eut un
petit frisson d'aise quand elle eut cess de la voir. Mlie avait
soigneusement referm la laiterie; elle mit une bouillotte pleine d'eau
dans les cendres brlantes, prpara trois tasses et s'en alla, en qute
de madame Beauquesne, qui dtenait les provisions dans un rduit
trs-sec, fait tout exprs.

--Eh bien, maman, cela va-t-il? demanda Genevive en pressant
affectueusement les mains de sa mre restes sur ses genoux.

--Cela va, cela va, ma fille; depuis que tu es marie, et avec un si bon
garon, je prends tout  gr, vois-tu! Tiens, tu dis qu'il pleut, c'est
vrai; mais en venant ici je ne sentais pas la pluie, tant j'tais
contente!

--Ma chre maman! fit la jeune femme, je suis heureuse, c'est vrai...
vous tes bonne, tout de mme, de m'aimer tant... Mais vous tes trop
fire; vous ne devriez pas refuser ce que je peux vous offrir sans nuire
 personne. Mon mari me laisse de l'argent pour en faire ce que je veux;
pourquoi ne voulez-vous jamais que je vous vienne en aide? Est-ce que
vous devriez travailler en journe comme vous le faites?

--Crois-tu, dit Cleste avec vivacit, que je pourrais vivre d'un pain
que je n'aurais pas gagn? Quand je serai vieille et impotente, je ne
dis pas... Il ne serait pas convenable de vivre alors  la charit des
autres, je vivrai  la tienne; mais aussi longtemps que je pourrai
travailler, ne me parle pas de cela.

Genevive se tut Elle ignorait les sophismes avec lesquels on vainc les
rsistances, et ce raisonnement simple, pareil  ceux qu'elle faisait
elle-mme, la trouvait sans objections.

--Pourtant, reprit timidement Cleste, tu m'as souvent propos de me
donner quelque chose qui me ferait plaisir...

--Eh! maman, que voulez-vous? dites-le bien vite, que j'aie la
satisfaction de vous contenter.

--C'est un parapluie, fit l'humble crature en rougissant. Le mien est
hors d'usage, il est tout cass... Un parapluie fonc, n'est-ce pas?
noir ou brun, pas rouge, c'est trop beau...

--Vous aurez un parapluie rouge, maman, s'cria Genevive, rayonnante de
joie; le plus beau parapluie rouge qu'on puisse acheter entre Cherbourg
et Coutances!

--Non, ma fille, pas rouge, c'est au-dessus de ma position, reprit
Cleste; mais si tu crois qu'un vert ne serait pas trop voyant,
j'aimerais bien un parapluie vert...

--Vous en aurez un la semaine prochaine, maman, conclut Genevive, et
c'est Franois qui vous l'achtera.

L'eau chantait depuis un instant dans la bouillotte. Tout  coup elle
dborda dans les cendres,  gros bouillons, faisant monter un pais
nuage de vapeur.

--Eh bien,  quoi pense Mlie? Ce caf ne vient pas... Mlie?

Personne ne rpondant, Genevive se leva pour aller appeler dans le
vestibule.

--Mlie?

Tout en haut de l'escalier, la voix frache de la fillette rpondit:

--Matresse?

--Ce caf?

La tte de la jeune fille, qui se montrait sur la rampe de fer forg,
disparut soudain.

--Laisse-la tranquille, dit Cleste, dont le coeur commenait  battre
trop fort et trop vite. Je n'ai pas besoin de caf...

--Pardon, ma mre, reprit Genevive en devenant trs-ple, il faut qu'on
m'obisse quand je commande. C'est Franois qui le veut. Mlie, arrive
ici.

La petite servante descendit l'escalier en courant, ses sabots  la
main, pour aller plus vite, et elle s'arrta devant sa jeune matresse,
rouge et confuse, avec des traces de larmes rcentes sur ses joues
nacres.

--Pourquoi n'as-tu pas fait de caf? demanda Genevive d'un ton svre.

--Madame... Oh! madame, c'est madame Beauquesne qui n'a pas voulu m'en
donner, s'cria l'innocente qui fondit en larmes. Je l'en ai bien prie,
pourtant.

--Genevive, intercda Cleste, je n'ai pas besoin de caf, je n'en
prendrai pas...

--Ce n'est pas une question de caf, maman, rpliqua fermement
Genevive. Il s'agit de savoir si je suis ici une servante ou la femme
du matre. Attendez-moi.

Malgr les supplications de sa mre, elle monta l'escalier, sans trop de
hte, et se mit  la recherche de madame Beauquesne. Mais celle-ci
devait tre fe, car il fut impossible de la trouver. Elle s'tait
rfugie au fond des vieux greniers, o Genevive ne se souciait pas
d'aller la relancer dans une querelle sans tmoins. Elle revint au bout
de quelques minutes qui avaient paru un sicle aux deux femmes
consternes et muettes, restes dans la grande salle.

--Va jusqu' l'glise, dit-elle  Mlie qui n'osait la regarder, voil
de l'argent, achte du sucre et du caf, et reviens en courant. Tiens,
prends ma mante, pour te garantir de la pluie.

--Votre belle mante neuve!... Je n'oserai jamais, balbutia la fillette,
pendant que sa matresse l'encapuchonnait avec un soin maternel.

--Dpche-toi! dit la jeune femme sans l'couter.

Mlie ouvrit la porte sans bruit et disparut sous l'averse qui
redoublait de fureur. Genevive s'tait assise sur le tabouret bas plac
prs du feu qui sert aux mnagres  attiser la flambe, et elle
regardait la suie noire brillante dans la chemine, mais sans la voir.

Jusque-l, seule en question, elle avait ddaign de rpondre aux
attaques de Victoire; mais ce coup, en frappant sa mre, l'avait blesse
 l'endroit vulnrable de son coeur.

Elle tait blesse aussi dans sa dignit. La petite vengeance qu'elle se
prparait par les mains de Mlie n'tait qu'une revanche momentane;
fallait-il donc faire intervenir Franois dans ces questions intestines?
Elle se demanda si elle n'avait pas eu tort jusque-l de garder le
silence et de supporter tant de petits affronts.

--Ma fille, dit Cleste  voix basse, je m'en vais...

--Vous? Du tout! Vous resterez, ma mre; si j'avais quelque chose  me
reprocher, si j'avais mrit ce qu'on me fait aujourd'hui, je ne vous
dirais pas de rester, mais j'ai la conscience tranquille; tant pis pour
les mchants!

Mlie rentra, tout essouffle; elle avait couru si vite qu'elle ne
pouvait plus parler. En un clin d'oeil le liquide parfum fuma dans les
tasses, et l'arme s'en rpandit dans toute la maison.

Tout porte  croire qu'il pntra jusqu'au fond des greniers, car
Victoire apparut au bout d'un instant, le visage si boulevers, que
Mlie, incapable de contenir la gaminerie de ses quatorze ans, s'enfuit
dans le cellier pour y cacher son envie de rire...

En voyant les tasses pleines, madame Beauquesne resta bouche bante.
Elle aurait voulu dire qu'elle avait refus le caf, et pourtant elle
n'osait l'avouer bien franchement, car c'tait du mme coup avouer sa
dconvenue. Toute sa fureur impuissante se tourna contre la fillette.

--Qui t'a permis de sortir? lui dit-elle d'une voix trangle par la
colre.

--C'est moi, ma mre, dit tranquillement Genevive.

Elle avait eu le temps de se calmer, puis la satisfaction d'ennuyer sa
belle-mre lui avait mis de la gnrosit dans l'me.

--Ah! c'est bien! rpondit madame Beauquesne, vaincue pour cette fois.

--Voulez-vous une tasse de caf? reprit la jeune femme en mettant sa
main sur l'anse de la cafetire.

Victoire lui tourna le dos, sans mot dire, et retourna  ses greniers.
Elle y rencontra son mari, qui reut la grle la plus inattendue de
reproches et de gronderies, sans pouvoir comprendre de quoi il
s'agissait. L'odeur du caf attirait le bonhomme vers le
rez-de-chausse, ce que motivait d'ailleurs sa complte ignorance des
causes qui avaient provoqu ce rgal.

Il arriva jusqu'en bas, les mains embarrasses de divers engins
destructeurs, et les oreilles encore tintantes des paroles de sa moiti;
il fut tout surpris de trouver Cleste dans son fauteuil. Elle se leva
vivement pour lui cder sa place, qu'il occupa sans hsitation. Quand il
se vit install confortablement, rjoui par la chaleur des ajoncs
rduits en braise ardente, il dirigea ses yeux malins vers la table.

--Dsirez-vous une tasse de caf, mon pre? dit Genevive.

Il accepta aussitt, et se trouva plong dans un tat complet de
batitude. La jeune femme emmena Cleste dans sa chambre, Mlie disparut
du ct des tables, et quand Victoire revint l'instant d'aprs, elle
trouva son mari qui sirotait doucement les dernires gouttes du liquide
contenu dans sa tasse.

Simon eut une ide, dans l'espoir d'amadouer sa farouche moiti.

--En veux-tu? lui dit-il en indiquant la cafetire; il y en avait
beaucoup, et elles n'en ont gure pris, car il y en a encore.

Victoire regarda son poux comme pour le foudroyer. Puis aprs
rflexion, elle prit une tasse, et, d'un commun accord, ils vidrent la
cafetire.

De toute la maison, Mlie, qui avait t chercher le caf, fut la seule
 n'en point goter.

Quand elles furent seules dans la grande chambre haute de plafond,
lambrisse de sapin que les annes avaient revtu d'une merveilleuse
couleur de cuivre rouge, Genevive sourit  sa mre, qui tremblait
encore un peu, au souvenir de l'motion passe.

--Il ne faut pas avoir peur comme cela, maman, dit-elle; si mauvaise
qu'elle soit, elle ne vous mangera pas!

--Tu n'es pas heureuse, ma fille! s'cria Cleste qui fondit en larmes.
Moi, je te croyais dans le paradis, mais je vois bien que tu ne m'as pas
tout dit!

--N'y faites pas attention, rpliqua la jeune femme. Chacun a ses
peines, et celle-ci est bien peu de chose  ct de l'amour de mon
Franois. Je voulais vous demander quelque chose, maman: Est-ce que dans
le temps vous ne saviez pas faire de la dentelle?

--Tu te souviens de cela? dit Cleste en souriant. Oui, dans ta petite
enfance, j'ai fait de la dentelle; j'y tais mme trs-habile, mais cela
rapportait trop peu. C'est si long! C'est bon pour une femme qui a son
mnage; mais quand a faut gagner sa vie avec cela, et nous tions deux,
toi et moi, ce n'est plus possible. Il parait que, dans les villes,
c'est encore assez bien pay,  cause des raccommodages...

--Pourriez-vous me l'enseigner? demanda Genevive, songeuse.

--Je crois que oui, en essayant de me le rappeler. Mais, qu'est-ce que
tu veux faire de cela? tu as du bien, par ton mari...

--On ne sait pas ce qui peut arriver, reprit la jeune femme, pensive. Je
sais tous les mtiers et je n'en sais aucun; je ne pourrais pas me tirer
d'affaire s'il m'arrivait malheur...

Cleste regardait sa fille avec des yeux pleins d'pouvante.

--Si je perdais mon mari, continua Genevive, croyez-vous que ma
belle-mre me souffrirait ici!

Ah! j'y ai pens souvent, allez! Quand on aime un trsor par-dessus
tout, on tremble toujours de le perdre; moi, je ne rve qu' cela. Je
m'veille en sursaut, la nuit, croyant qu'il est mort et qu'on ne veut
pas m'enterrer avec lui... Si je le perdais, je ne resterais pas ici, je
vous le jure! Apprenez-moi  faire de la dentelle, ma mre.

--Je le veux bien, mon enfant; mais comment l'ide t'en est-elle venue?

Genevive ouvrit une armoire, et prit sur la plus haute planche un petit
coffre en bois des lies surmont d'une pelote, d'o pendaient
d'innombrables fuseaux fins comme des brins de paille.

--Voil, dit-elle, ce que j'ai trouv l'autre jour, en fouillant dans
les vieux bahuts l-haut. Il y a peut-tre cent ans, quelque dame des
Frappier faisait de la dentelle pour son plaisir... Je voudrais en faire
pour gagner ma vie.

Cleste promenait ses yeux encore clairs sur le rseau commenc.

--Je connais ce point-l, dit-elle, c'est la tante du bonhomme Frappier
qui savait tout cela; c'est elle qui me l'a appris, pauvre chre me,
car j'y venais autrefois, dans ce domaine, ma fille; j'y ai pass plus
de la moiti de mes journes...

Elle s'arrta, les joues couvertes de rougeur, craignant d'en avoir trop
dit. Mais Genevive tait sans malice, et d'ailleurs elle ne pensait en
ce moment qu' la dentelle.

--Tchez de retrouver le point, dit-elle en approchant une chaise.

Et les deux femmes, penches sur le vieux petit mtier de l'aeule,
s'appliqurent  faire jouer les fuseaux pleins d'une poussire fine qui
sentait l'ambre.




                                VII


La pluie avait cess d'assombrir les vitres. Franois, revenu de son
expdition, en prparait dj une autre, quand Genevive prit un grand
parti.

--Me permettras-tu, dit-elle  son mari, la veille d'un nouveau dpart,
d'aller passer le temps de ton absence chez ma mre?

Victoire tressaillit comme sous la piqre d'un taon. Si Genevive
prenait l'offensive, la maison ne serait plus tenable!

--Sans doute! dit Franois bahi: je n'ai point de motifs pour
t'empcher d'aller voir ta mre; mais ne ferais-tu pas mieux de
l'inviter  venir ici? Sa maison n'est ni grande ni commode; il me
semble que pour elle-mme ce serait plus agrable d'habiter le domaine,
ne fut-ce que quelques jours.

--Je te remercie, dit Genevive d'une voix nette, qui vibra jusqu'au
fond de la salle, mais je serai plus  ma place chez ma mre en ton
absence, que ma mre ne serait  la sienne ici. Elle y a t mal reue,
et ni elle ni moi ne sommes d'humeur  le supporter une seconde fois.

--Je vais te dire, Franois, se hta d'expliquer madame Beauquesne: ta
femme s'est figur que je n'aime pas Cleste, sur je ne sais quels
commrages de servante...

Mlie, sans oser rien dire, regarda la Quesnelle bien en face; le regard
scrutateur du meunier alla de l'une  l'autre, et son opinion fut faite.

--N'importe, ma mre, dit-il; que vous aimiez Cleste ou que vous ne
l'aimiez pas, elle est la mre de ma femme, et  ce titre je lui dois
autant de considration que Genevive vous en doit  vous-mme. Elle
fera ce qu'il lui plat, ici comme chez elle. Tu peux le lui dire de ma
part, Genevive; mais il me semble qu'on ne devrait pas avoir besoin de
le lui dire.

--Je te remercie, mon Franois, dit la jeune femme avec son calme
habituel. A l'ordinaire, ma mre viendra me voir ici, quand tu y seras;
mais permets, pendant tes voyages, que j'y aille quelquefois; le temps
me dure quand tu n'es pas l...

--Elle s'ennuie avec nous! dit aigrement Victoire, nous ne savons pas
l'amuser.

--Allons, ne la taquinez pas; n'est-il pas naturel qu'elle aime sa mre?
Que diriez-vous si depuis mon mariage je m'tais dsaccoutum de vous
aimer?

--Ce n'est pas la mme chose, faillit dire Victoire. Elle se retint,
mais son fils avait lu sur son visage.

--Faites bon accueil  Cleste pour l'amour de moi, dit-il d'un ton qui
ne souffrait pas de rplique. Et toi, ma femme, tu n'as ni conseils ni
ordres  recevoir de personne. Tu es la matresse de tes actions,
puisque ton mari te donne toute libert!

Victoire ne put contenir son humeur, et faute d'un prtexte rel, elle
se rejeta sur le grand reproche des mnagres campagnardes.

--Nous avions bien besoin, dit-elle, de nous embarrasser d'une bru, qui
ne sait pas seulement avoir d'enfants! Si je la taquine, c'est que le
coeur me saigne en pensant que vous voil maris depuis six mois, et
qu'il n'en est pas seulement question!

Les yeux de Franois et ceux de Genevive se croisrent avec un tel
rayonnement de tendresse que madame Beauquesne en fut saisie.

--Vous serez grand'mre avant la Pentecte, dit-il; mais il n'est pas
ncessaire de le crier sur les toits. L'hiver ne fait que de commencer,
nous avons le temps d'en parler aux gens.

Victoire se mit  pleurer.

--Est-ce que je ne devais pas tre la premire  le savoir? gmit-elle
dans son tablier. Une telle joie n'est pas faite pour tre tenue
secrte, on s'expose  des reproches non mrits...

--Il y aurait une chose, ma mre, dit Franois impatient, ce serait de
ne point faire de reproches du tout, ni  personne; chacun s'en
trouverait mieux.

La mre se tut, jugeant la leon suffisante.

--Tu feras tout ce qu'il te plaira, Genevive, dit-il en se tournant
vers sa femme. J'ai en toi pleine confiance; et ne te laisse pas
molester: qui te touche me touche, et je te dfendrai mieux que je ne
sais me dfendre moi-mme.

Il sortit, un bras pass autour du cou de la jeune femme. Victoire les
regarda s'loigner avec un sentiment de joie et de colre. Elle avait
bien envie de se voir un petit-fils, mais par quelle malechance
fallait-il que ce ft en mme temps l'enfant de Genevive!




                                VIII


L'hiver passa lentement; la maison Frappier rsistait bien aux coups de
vent du nord, et le moulin n'arrta pas son travail un seul jour.

Victoire, silencieuse contre son habitude, allait et venait des celliers
aux greniers, mditant sans cesse sur l'vnement qui allait donner un
hritier  tant de richesses. Elle avait bien dsir cet enfant, et
maintenant qu'il allait natre, elle se sentait triste  la pense de la
nouvelle importance que prendrait Genevive dans la vie de Franois.
Femme, elle le dominait dj; mre, que ne serait-ce pas?

L'objet de tant d'alarmes ne songeait point  affirmer sa domination.

Depuis la visite de Cleste,  l'automne, Genevive avait pris un grand
calme intrieur qui lui manquait parfois jadis, et c'est une simple
rsolution, celle d'apprendre un mtier, qui lui avait donn cette paix
profonde. Elle se sentait dsormais indpendante, par la seule pense
que son pain quotidien ne dpendait plus, dans le cas d'un malheur, de
bonts problmatiques de sa belle-mre, mais du travail de ses mains
seulement.

Franois, pouss par les siens, avait fait un contrat de mariage suivant
la coutume du pays, o pas une prcaution n'est nglige quand il s'agit
d'affaires; par ce contrat, il n'avait pu reconnatre  sa femme que la
proprit de quelques pices de terre, indpendantes du moulin, d'un
revenu si modique, qu'en vrit on pouvait le compter  peu prs pour
rien.

Ce n'est pas que le beau meunier n'et eu bonne envie de partager avec
Genevive tout ce qu'il possdait; mais la famille, convoque par
Victoire Beauquesne, lui avait tant dmontr l'impossibilit d'aliner
les biens Frappier, tant rpt que si lui, Franois, venait  mourir
sans postrit, il serait injuste de dpouiller les siens au profit
d'une trangre, que le pauvre garon, las de tous ces tiraillements,
avait fini par cder.

--Si nous avons des enfants, s'tait-il dit, Genevive sera riche.
Sinon, tant que je vivrai, elle n'aura plus besoin de rien, et si je me
voyais malade, je ferais mon testament en sa faveur.

Ayant ainsi apais les derniers reproches de sa conscience, il avait
cd sur tous les points, except sur celui qui donnait  la jeune femme
les trois cents francs de revenu, provenant des Clos Gardin. L-dessus,
malgr les rcriminations de sa mre, il avait tenu bon, soutenu
d'ailleurs par le vieux cousin, qui paraissait s'tre pris tout d'un
coup d'une affection plus srieuse que dmonstrative pour Genevive.
C'tait sans doute une de ces vieilles amitis caches qui ressourdent
du fond des mes quand le moment favorable est venu.

Genevive avait assist  toutes ces discussions avec une superbe
indiffrence.

--Puisque je n'ai rien, avait-elle dit un jour  son futur, pourquoi
veux-tu absolument me reconnatre quelque chose? A quoi bon ce mensonge?

Franois avait pu lui faire comprendre la ncessit d'assurer son
avenir, ft-ce de la faon la plus modeste, mais il n'avait pu la lui
faire admettre. Elle s'tait retranche dans son refus, disant: Je
comprends bien, mais je ne veux pas.

Il avait pass outre cependant, et elle n'avait plus rsist; mais dans
son me, elle tait blesse de toutes les prcautions prises par la
famille pour la dpouiller si elle restait veuve sans enfant, et la
rsolution de gagner son pain de ses propres mains l'avait tourmente
pendant longtemps, jusqu'au jour o le mtier  dentelle lui avait
rvl tout un monde d'ides jusque-l ferm pour elle.

Les armoires de la maison Frappier, avec leur poussire parfume, lui
avaient appris bien des choses. Elle avait trouv l, et aussi dans les
vieux coffres de bois peint en vert et en rouge, avec des oiseaux et des
fleurs jusqu' l'Intrieur des couvercles, des objets bizarres, dont
l'usage lui tait inconnu, et quelques livres.

Au commencement, les livres lui parurent mystrieux ainsi que le reste.
Cette paysanne, qui savait lire passablement et crire  peu prs, ayant
eu pour toute instruction l'anne d'cole qui prcde la premire
communion, essaya vainement de comprendre les ouvrages de philosophie et
d'histoire qui lui tombrent les premiers sous la main. Ces livres
dpareills taient les restes d'une bibliothque amasse jadis par un
Frappier du dix-huitime sicle, qui de son rustique manoir suivait le
mouvement littraire. La langue qu'ils parlaient se rapprochait
cependant plus du langage du pays que ne le serait du parisien moderne;
mais ce n'taient pas les mots, c'taient les ides qui demeuraient
trangres  Genevive.

Un jour, tout au fond d'un coffre, elle trouva un petit volume reli en
veau, tranches dores, imprim sur un papier mince, ferme et soyeux,
avec des caractres de forme dlicate; elle le feuilleta, pour voir s'il
contenait des images, et distraitement se mit  lire au haut d'une page.
La page finie, elle continua, et le crpuscule la trouva encore assise
sur le bord du coffre, lisant toujours avec tant d'attention qu'elle
avait mal au cou,  force de le tenir pench sur les caractres qui
plissaient avec la clart du jour.

Ce livre, qu'elle comprenait, c'tait,  lecteur, ne criez pas 
l'impossible! c'tait Tlmaque.

Tlmaque, que les enfants lisent avec passion, et dont les hommes faits
se moquent, encore qu'il soit crit dans la plus belle langue, la plus
claire, la plus sonore. Tlmaque, type du roman d'aventures, o
l'innocence trouve sa rcompense, o la sagesse guide l'adolescent!...
On en peut rire  trente ans;  quarante on le relit, et l'on y trouve
un parfum faible et vapor, tel que celui des vieux sachets, mais
encore doux et subtil.

C'est dans ce livre dmod que Genevive apprit la valeur des mots; une
page lui en faisait comprendre une autre; elle s'arrtait pour
rflchir, et trouvait  la fin ce qui l'avait embarrasse. Aussi,
pendant les absences de son mari, ce livre devint-il le compagnon de ses
heures de solitude.

Encourage par le succs de ses fouilles, la jeune femme continua ses
recherches dans les armoires mystrieuses, pleines d'une foule d'objets
d'poques et de provenances diverses. Elle y trouva de tout: des rcits
de voyages, des ventails, du rouge, dessch au fond des pots de
porcelaine dcore, des botes  mouches, des dentelles prcieuses, de
vieux bijoux ternis et pour la plupart endommags, des monceaux de fine
batiste, des toffes de soie  fleurs, des gants, si vieux qu'ils se
dchiraient sous la main qui les touchait, enfin toutes les ruines
lgantes et frivoles d'un monde disparu.

Les objets aidrent peu  peu Genevive  comprendre les livres, et les
livres nommrent les objets. Plusieurs gnrations de Frappier s'taient
succd dans la vieille maison qui datait de Louis XIV, et comme
c'taient des gens riches, de bonne et ancienne roture, ils frayaient
avec les hobereaux du cru. La Rvolution avait nivel tout cela; les
femmes avaient disparu de ce petit coin de terre; deux hommes devenus
veufs de bonne heure s'taient succd l, oubliant mme les commodits
de la vie, devenant de plus en plus paysans jusqu'au jour o Jrme
Frappier avait enseveli son fils de ses mains robustes, qui tremblaient
 faire piti pour cette triste besogne.

Genevive comprit et apprit ainsi une foule de choses. Des liasses de
parchemins et de papiers divers trouvs parmi le reste lui enseignrent
toute la gnalogie de la famille de son mari, qu'elle reconstruisit, et
qu'elle arriva  connatre mieux que lui. Son langage se purifia, ses
manires s'affinrent, et elle devint de plus en plus pour Victoire
Beauquesne une crature trange et dplaisante.

Quand vint Pques, Genevive avait retrouv le point d'Alenon si
longtemps perdu. Elle le faisait avec une dextrit surprenante, comme
si elle s'y fut applique toute sa vie; il est juste de dire qu'elle y
consacrait presque tout son temps, et que la nature lui avait donn
cette rare bonne fortune de doigts agiles, souples, obissants, qui ne
refusent jamais d'excuter ce que le cerveau commande. Encore un an ou
deux d'exercice, et la jeune femme pouvait devenir la plus habile
dentellire de la province... Mais elle ignorait la valeur du talent
qu'elle venait d'acqurir, et ne s'en montra ni plus ni moins fire.
D'ailleurs, la layette de l'enfant  natre la proccupait, et elle y
donna tous ses soins.




                                 IX


--Un fils! s'cria Franois en recevant le nouveau-n, dans ses deux
mains tendues.

--Un fils! rpta Simon Beauquesne, qui entrait en ce moment, le visage
anim par la joie.

Cleste, assise dans un coin  l'abri des rideaux du lit, ne disait
rien, mais ses yeux brillaient d'un clat extraordinaire, et allaient de
la jeune mre, ple et souriante, au petit garon serr si fort dans ses
langes qu'il en tait devenu plus rouge encore que de raison.

Madame Beauquesne s'approcha avec prcaution, reprit l'enfant des mains
de son pre, et l'emporta comme un chat emporte une souris, dans une
pice loigne, pour le contempler  son aise. Franois resta tout
stupfait; le contentement qu'il prouvait lui tait la moiti de ses
facults; il ne savait que regarder Genevive et lui rpter: Ma bonne
femme!

--Je voudrais avoir le petit avec moi, dit faiblement la jeune mre.

--Cela ne se peut pas, ma belle amie, dit une matrone avec cette
obsquieuse politesse des gens salaris quand ils se trouvent chez les
riches. Il vous drangerait. Laissez-le  madame Beauquesne, elle en
aura bien soin, allez!

Genevive tourna ses yeux suppliants vers son mari, mais celui-ci,
circonvenu d'avance, feignit de ne pas comprendre. Depuis huit jours, sa
mre lui rptait matin et soir que le voisinage de l'enfant ferait le
plus grand tort  la mre. Franois tant novice en pareille matire, il
l'avait cru.

--Tiens, ma Genevive, dit-il, je suis si heureux que je voudrais avoir
les plus beaux trsors du monde pour te les donner! Qu'est-ce que tu
veux, dis! Demande, et je te promets, toi d'honnte homme, que c'est
accord!

--Je veux, dit lentement Genevive, que ma mre Cleste reste ici
jusqu'au jour o je pourrai me lever, et je veux qu'elle soigne mon
petit.

Franois, inquiet, regarda autour de la chambre: Victoire et l'enfant ne
s'y trouvaient pas.

--Allez le chercher, dit-il  la matrone.

Avec un geste snile, qui tenait de la rvrence et de la chorgraphie,
la bonne dame se glissa hors de la chambre.

--Cela va peut-tre contrarier ma mre, dit-il avec un peu d'embarras,
mais puisque tu le veux...

--Cela fera plaisir  la mienne, murmura Genevive.

La matrone rentra, portant sur ses bras le poupon, qu'elle dposa sur
les genoux de Cleste, avec autant de prcautions, pour ne pas toucher
du doigt la pauvre femme, que si celle-ci eut t attaque de la peste
noire.

Franois s'attendait  quelque observation, quelque reproche... rien.
Victoire rentra l'instant d'aprs, avec un visage indiffrent. Le
meunier ne put contenir sa joie de cet heureux dnoment  son acte
d'autorit.

--Ma chre femme, dit-il, tu ne m'as rien demand pour toi, mais je veux
te donner quelque chose.

Il ouvrit l'armoire de leur chambre, la grande armoire de chne sculpt,
et, glissant la main derrire une pile de linge, il en retira une bourse
de cuir, de moyenne dimension, qui paraissait pleine.

--Tiens, dit-il, voil nos bnfices de l'anne. Grce  Dieu, depuis
que nous sommes maris, tout a mieux prospr que devant; j'ai retir
nos frais, le reste est  toi.

La bourse tomba sur le lit et rendit le son particulier aux pices d'or.

Simon et la matrone regardrent d'un air bloui. Victoire frona le
sourcil.

--Je vais la ranger, dit-elle en tendant la main vers la bourse. Mais
Genevive la tenait dj.

--Ma mre Cleste, dit-elle, gardez-moi cela, s'il vous plat. Je te
remercie, Beauquesne, ajouta-t-elle, employant pour la premire fois le
nom de famille de son mari pour lui parler, ce qui donna quelque chose
de solennel  ses paroles; tu es gnreux avec moi, j'accepte, mais tu
peux tre sr que tes dons ne seront pas mal employs.

Cleste se leva trs-confuse, l'enfant sur le bras gauche, et prit de la
main droite la bourse qu'elle glissa dans sa poche.

--Il faudrait au moins savoir le compte de ce que tu donnes! murmura
Victoire assez haut pour tre entendue.

Cleste rougit et fit un brusque mouvement pour rendre la bourse.
Franois l'arrta du geste, et dit d'un air panoui, bien fait pour
chasser les mauvaises penses:

--Ne craignez rien, ma mre, dit-il, il y a ce qu'il y a, et l'argent
est entre bonnes mains.

Un grand silence se fit; Victoire, mortifie, regardait par la fentre;
Simon, pour se retirer, voulut marcher sur la pointe des pieds et ne
russit qu' faire craquer formidablement le plancher sous son poids
augment de sa gaucherie.

--J'ai sommeil, dit Genevive en regardant son mari avec des yeux pleins
de prire.

Il la comprit, se pencha sur elle pour l'embrasser au front, et dit:

--Allons, bonnes gens, allons nous rjouir en bas.

--Venez-vous, Cleste? dit madame Beauquesne avec un geste qui invitait
franchement sa rivale  la suivre.

--Maman, restez, s'il vous plat, fit doucement Genevive.

--Le petit va vous dranger, ma fille, dit Victoire d'un ton aigre-doux.

--Non, rpondit simplement la jeune mre.

--Mais, madame Lernet, n'est-ce pas qu'il faut qu'elle reste
tranquille?... insista la belle-mre, en s'adressant  la sage-femme.

--Laissez-la faire comme il lui plat, dit Franois avec autorit. Je ne
veux pas qu'on la tourmente, et aujourd'hui moins que jamais.

La porte se referma doucement. Cleste, assise au pied du lit, sur une
chaise basse, l'enfant endormi sur les genoux, n'osait remuer, de peur
de se rveiller d'un trop beau rve; ses yeux parlaient pour elle, et
adressaient  la jeune accouche beaucoup d'loquents discours que sa
bouche aurait t incapable de formuler.

Genevive, les yeux ferms, savourait intrieurement les joies de ce
jour, sa maternit nouvelle et la tendresse redouble de son mari... Au
bout d'un moment elle regarda sa mre.

--Maman, dit-elle, apportez-moi mon fils, que je l'embrasse  mon aise.
Ils ne me l'ont pas laiss voir!

Elle se tourna un peu de ct, et Cleste mit l'enfant sur la
couverture, et, aprs une longue contemplation, la jeune mre dit
trs-doucement:

--Il ressemble  mon Franois. Le bon Dieu est bon de me l'avoir donn.

Elle posa le bout de son doigt sur le petit maillot qui reposait tout
contre elle et s'endormit d'un sommeil dlicieux.




                                  X


--C'est aujourd'hui que vous nous quittez, maman Cleste? dit Franois 
sa belle-mre d'un ton affable, quand dix jours aprs Genevive se
trouva installe dans la salle basse, auprs des tisons recouverts de
cendre.

--Mais oui, Franois, dit l'excellente femme, je ne suis que trop reste
ici...

--Ce n'est toujours pas moi qui vous l'ai dit, repartit Franois de
belle humeur.

Les yeux de Cleste se dirigrent instinctivement vers la porte, o ils
craignaient de voir paratre la Quesnelle; mais elle ne dit mot.
Franois, qui ne se doutait de rien, comprit vaguement que sa mre
devait avoir attaqu la pauvre femme d'une faon plus srieuse que par
des taquinerie superficielles.

--Faut pas vous laisser faire du chagrin, dit-il; Genevive est l pour
y veiller, n'est-ce pas, femme?

--Maman fait bien de s'en aller, dit la jeune mre d'un ton calme.
J'irai la voir.

Victoire entra fort  propos pour interrompre cette conversation.
Cleste retourna chez elle le jour mme, et en rentrant dans son humble
logis, elle ne put retenir un soupir d'aise. L, au moins, ses moindres
actes ne seraient pas interprts de travers, et depuis que sa fille
tait mre, elle n'avait plus rien  craindre pour son avenir.

Le petit garon fut prsent au baptme sous les noms de Jean-Frappier,
ainsi que l'avait conseill le vieux cousin. Franois voulut rendre
hommage  la mmoire de son bienfaiteur, en conservant son nom dans la
famille, et le cur ne fit pas de leons, bien que Frappier ne soit le
nom d'aucun saint du paradis; car, dit-il, Frappier tait un homme de
bien et doit tre entr dans la batitude ternelle.

Cette charitable conclusion ne faisait tort  personne et arrangeait
tout; chacun s'en flicita. La seule personne qui eut  souffrir de la
naissance de matre Jean fut la pauvre Mlie, et certes ce n'tait pas
sa faute!

La Quesnelle, s'apercevant que d'instinct sa belle-fille lui prfrait
Mlie pour lui confier l'enfant quand elle ne pouvait s'en occuper, prit
la petite servante en grippe, et la dlgua d'office au dpartement des
bestiaux; une grosse fille de ferme, brutale et joviale, se trouva en
change attire le plus souvent  l'intrieur de la maison, si bien que
Genevive n'eut plus rien  opposer aux envahissements de sa belle-mre
dans ses droits maternels.

Par bonheur, les droits de la nourrice, au moins  certaines heures,
primaient tous les autres; on ne pouvait ter  Genevive la joie de
voir son enfant se gorger de lait sur le sein maternel.

--Vous lui en donnez trop! fit un jour Victoire, outre de ne pouvoir
intervenir.

--Vous voudriez peut-tre le nourrir  ma place! rpliqua Genevive, les
yeux brillants d'une colre longtemps concentre, qu'elle commenait 
ne plus pouvoir contenir.

Victoire reut le coup en plein visage, et avec sa grce accoutume
trouva une mchancet pour rponse.

--Il serait sevr d'aujourd'hui, qu'il ne s'en porterait que mieux. Il
est chtif comme un petit moineau!

D'un geste rapide, Genevive ta tous les langes qui emmaillotaient
l'enfant.

--Regarde, dit-elle  Franois qui rentrait, ta mre prtend que notre
fils est chtif!

Le robuste petit garon, dlivr de toute contrainte, agitait
joyeusement ses bras et ses jambes poteles; sa chair ferme et rose
formait des bourrelets rebondis  toutes les articulations. Le pre
clata de rire.

--Chtif? mon fils! Ma mre veut rire, Genevive, tu l'entends bien!

--Elle ne rit pas, rpliqua la jeune femme frmissante. Elle le dit pour
faire mal, peut-tre pour me faire tourner mon lait, qu'est-ce que j'en
sais? coute, Beauquesne, j'ai beaucoup supporte d'injustices de la part
de ta mre parce qu'elle ne s'adressaient qu' ma mre et  moi; mais si
elle veut se mettre entre mon enfant et moi, ou bien entre toi et moi,
je ne le supporterai pas, je te le dclare!

--Et qu'est-ce que vous ferez donc, ma mignonne? dit doucereusement
Victoire avant que son fils et eu le temps de parler.

--Je dirai  mon mari ce que vous me faites endurer en son absence!
repartit Genevive, devenant de plus en plus ple.

Franois, effray, lui prit les mains pour la calmer. Genevive se
dgagea avec un reste de colre, emmaillota l'enfant et se leva.

--Franois, dit-elle, je t'aime plus que ma vie, et Dieu est tmoin que
si j'ai subi jusqu' ce jour les perscutions de ta mre, c'est que je
t'aime. Je t'ai pous parce que je t'aimais, et tu sais bien que ce
n'tait ni pour ton argent, ni pour ton moulin que je l'ai fait. Mais si
tu ne peux pas empcher cette femme de me tourmenter, je m'en irai
d'ici, oui, par le vrai Dieu! Je m'en irai, et si tu m'aimes, c'est toi
qui viendras me rejoindre.

--a veut dire que vous voulez que mon fils me mette dehors! dit la
Quesnelle avec cette perfidie cauteleuse qui tait son arme favorite.

--Non, certes! Gardez le moulin, et la fortune, et le reste; ce que je
veux avoir  moi seule, c'est mon mari et mon enfant, et si vous me
prenez le mari, moi je garderai l'enfant! Voil tout.

--Tu l'entends, Franois, elle est folle! s'cria la Quesnelle enrage.

Franois la prit par le poignet et la serra fortement.

--Va dans notre chambre, Genevive, j'irai t'y retrouver tout  l'heure,
dit-il. Sois sre qu'avec ma permission personne au monde ne te
molestera.

Genevive sortit, serrant son fils dans ses bras.

--Ma mre, dit le meunier quand ils furent seuls, je connais Genevive
depuis l'enfance. Pour qu'elle ait parl comme elle vient de le faire,
il faut que vous l'ayez bien tourmente, car elle est douce et
patiente...

--Patiente! une fille qui a peut-tre du sang de bandit dans les veines,
pour ce qu'on en sait? rpliqua la mgre.

--Pour ce que vous en savez, ma mre, n'insultez pas ma femme; son sang
est dans les veines de mon fils, et j'en suis fier, car il n'est pas de
meilleure femme au monde. Je ne veux pas, entendez-vous? je ne veux pas
que Genevive doit moleste. Elle lve son fils  son ide, elle fait
bien.

--Si l'on n'a plus le droit de rien dire! reprit Victoire en grondant;
jamais on n'a vu les parents cder  leurs enfants.

--Aussi, ma mre, je ne vous demande pas de cder; si vous ne vous
accordez pas avec ma femme, comme elle ne doit pas vivre sans moi, ni
moi sans elle, je vous donnerai la Quesnerie pour y habiter avec mon
pre, et ainsi, nous vivrons en paix chacun chez nous. Je l'ai dit et je
m'y tiendrai.

Il sortit d'un pas ferme, sans regarder Victoire qui se laissa tomber
sur une chaise. Comment! son fils la menaait de la mettre  la porte?
La Quesnerie tait une belle ferme,  peu de distance du moulin, mais
qu'tait cela auprs de l'honneur d'habiter le domaine? Que deviendrait
Victoire si elle ne pouvait plus tarabuster au moins deux fois par jour
les garons du moulin, qui, dans tout autre pays moins patient,
l'auraient envoye au diable vingt fois pour une? Quitter le moulin
Frappier! Autant valait s'en aller mendier son pain sur les routes!

Juste en ce moment, entra Simon, un panier plein de belles truites  la
main, les jambes de son pantalon ruisselant comme des fontaines, car il
avait march dans l'eau pendant plus d'un kilomtre.

--Hein, mon pauvre homme, qu'est-ce que tu dirais, si l'on me chassait
du moulin, comme une domestique infidle? lui jeta Victoire.

A cette question totalement imprvue, Simon resta bouche bante et
faillit laisser tomber son panier; mais, comme c'tait un homme prudent,
il le retint et le posa sur un banc.

--Qu'est-ce que tu dis, ma femme? fit-il, je ne te comprends point.

--Je dis que la Genevive a ensorcel notre garon. Il veut que tout le
monde lui cde ici, sans quoi il nous mettra dehors, toi et moi, comme
des chiens galeux. Qu'est-ce que tu en dis?

--Je dis, je dis que si c'est comme a, eh bien, faudra voir  lui
cder, fit le bonhomme en retirant avec prcaution ses pieds mouills de
ses sabots.

Victoire se leva furieuse, et d'un tour de main envoya les sabots, l'un
dans la cour, l'autre dans la porte de la laiterie, qui gmit sous le
choc.

--Et tu dis que tu es un homme! fit-elle avec mpris. Tu te laisserais
mener par cette enjleuse?

--Je ne te dis pas a, Victoire, rtorqua Simon en prenant une autre
paire de sabots sous l'armoire. Il ne faut passe laisser mener, mais il
faut encore moins avoir du bruit avec sa famille. Tu fais bien du bruit,
ma femme; sans reproche, tu grognes et tu taquines; ce n'est pas le
moyen de vivre en paix avec les gens. Il vaudrait mieux ne rien dire et
faire  sa tte.

Victoire, surprise d'une telle profondeur de vues chez son mari qui se
rvlait ainsi sous un jour nouveau, prit une paire de bas de laine dans
l'armoire, et les donna  Simon, qui commena mticuleusement
l'opration dlicate de remplacer ses bas mouills par ceux qu'il venait
de recevoir.

--Faire  sa tte? rpta Victoire; faire quoi?

--Eh! ce qu'on veut! Tiens, par exemple, tu avais dit vingt fois que tu
mettrais Mlie aux tables, avant de l'y mettre; fallait pas le dire une
seule fois, et fallait le faire tout de suite!

--Est-ce que tu crois que la Genevive n'en aurait pas t aussi
furieuse? demanda Victoire un peu branle par ce plan de bataille
savamment combin.

--Furieuse? oui, elle l'aurait t, mais pas tant, parce que a aurait
eu l'air d'un hasard. On aurait dit: Il y a un veau qui ne mange pas, et
il n'y a que Mlie capable de le soigner; on l'y aurait envoye, et elle
y serait reste.

--Ah! fit Victoire songeuse... C'est vrai, pourtant! Mais qu'est-ce que
a aurait fait?

--Elle n'aurait pas pu se plaindre, et ce n'est pas une petite affaire.
Qu'est-ce qu'il a contre nous, notre garon?

Dsormais prise d'un respect nouveau pour son mari, qui se rvlait plus
malin qu'elle ne l'avait jamais cru, Victoire lui raconta la scne tout
entire.

--Eh bien, il n'y a pas encore trop de mal, fit le bonhomme en attachant
ses jarretires, il n'y a qu' laisser passer l'orage. Ne souffle mot,
et nous n'irons pas  la Quesnerie.

--Mais Genevive sera la matresse ici! insista Victoire domine par son
ide fixe.

--Elle n'a pas un caractre  a, rpondit judicieusement le beau-pre;
si tu ne l'avais pas taquine, elle n'aurait jamais rien dit; mais tu
n'as pas su te tenir: les femmes, c'est naturellement mauvais!

Victoire n'entendit pas, et ne voulut point entendre. Ne point entendre,
quelle force! et comme toutes les grandes vrits, quelle force
mconnu!! C'tait du moins l'avis de Simon, qui n'insista pas pour
obtenir une rponse.

Au repas du soir, quelques heures plus tard, Franois trouva sa mre
d'humeur fort radoucie, et son pre placide comme toujours, mais aimable
et guilleret avec Genevive. Il lui raconta des histoires de pche, si
longues et si filandreuses, que la premire  peine finie, comme il
entamait l'autre, Franois tombant de sommeil prit le parti d'aller se
coucher.

Avant de monter, cependant, il prit  part Victoire, qui eut peur,
pensant qu'il allait lui annoncer ses intentions de les tablir
ailleurs; mais elle fut bientt rassure.

--Je dsire que Mlie revienne dans la maison, dit-il; ses services
conviennent  ma femme. Dornavant, elle sera attache  sa personne.

--Une servante  madame! pensa Victoire. Elle allait le dire, quand elle
se sentit tirer par son jupon.

--On le lui dira demain matin, fit la voix de Simon. Bonsoir, fils; la
journe a t rude, mais les _troutes_ taient bonnes.

Franois remonta chez lui, et les vieux poux rests seuls
s'entre-regardrent d'un air narquois.

--Tu as failli dire une btise, fit le bonhomme; il n'tait que temps de
te tirer par ton cotillon, car tu aurais eu du dsagrment avec
Franois.

--Une servante  madame! dit la Quesnelle, prouvant le besoin de dire
tout haut ce qu'elle avait sur le coeur.

--Eh! qu'est-ce que a te fait? N'est-il pas assez riche pour la payer?
Laisse faire! le plaisir de vivre au domaine vaut bien les quelques cus
par an que a va lui coter.

--Je n'ai pas de servante, moi! grommela Victoire.

--Prends-en une; c'est ton droit.

--Que veux-tu que j'en fasse? Est-ce que je saurais me faire servir?
Quand on pense que c'est cette mendiante qui va avoir des domestiques...
sans compter l'argent qu'il lui a donn!... Les bnfices de l'hiver...
qu'est-ce qu'il pouvait donc bien y avoir, Simon?

--Pas bien moins de trois mille francs, rpondit le bonhomme, qui avait
fait son calcul depuis longtemps.

Victoire leva les bras au ciel.

--Laisse faire! Tu as vu comme je leur ai racont des histoires?

--a les a assez ennuys, interrompit gracieusement la Quesnelle.

--Oui, je le sais bien, mais a les a empchs de parler, et c'est ce
qu'il faut. Si tu ne dis rien, et notre bru non plus, tu pourras faire
presque tout ce que tu voudras. Quand elle n'y pensera plus, a ira tout
seul, car tu sais, femme, elle n'est pas mchante.

--Il ne manquerait plus que cela! fit rageusement Victoire.

--Enfin elle pourrait l'tre! Mais sois tranquille, je leur raconterai
des histoires.

Sur ce, les conspirateurs allrent se coucher.




                                 XI


Un autre hiver passa sur le moulin. Le petit Jean, frais et vigoureux,
se tenait debout  cinq mois et marchait seul  huit. Jamais on n'avait
vu de plus bel enfant, au dire de toute la commune. Ceux mmes qui
avaient commenc par faire froide mine  Genevive lors de son mariage,
qui avait drout tant d'ambitions fminines, ceux-l mmes s'taient
laiss toucher par la beaut de l'enfant et la dignit de la jeune mre.

On sentait si bien que cette femme ne vivait que pour son mari et pour
son fils, on tait si compltement forc de reconnatre qu'aucune pense
cupide n'avait prsid  son mariage, qu'une fois le fait accompli, on
s'y tait rsign.

Le vieux cousin Frappier, qui venait parfois au moulin, se montrait
particulirement bienveillant avec Genevive. Il regardait le petit
garon pendant de longs instants, s'extasiant sur sa ressemblance avec
les Frappier.

--Ce garonnet sera riche, dit-il un jour en se levant pour partir.

Genevive le regarda interdite.

--Son pre a du bien, dit-elle en hsitant.

--Oui; allons, tant mieux, et le vieillard avec un sourire nigmatique.

Genevive ne comprit pas et ne chercha pas  comprendre. Dix annes
devaient s'couler avant qu'elle se rappelt ce court entretien.

Les premiers jours du printemps apportrent un grand chagrin  la jeune
femme. Un matin, s'tonnant de n'avoir pas vu Cleste depuis la veille,
des voisines entrrent dans la maisonnette; elle tait assise sur sa
petite chaise, son coussin  dentelles sur les genoux (car, encourage
par sa fille, elle avait repris son ancien mtier, moins dur que celui
de journalire); elle semblait dormir... elle tait morte, sans
souffrance et sans secousse, de la maladie de coeur qui la menaait
depuis de longues annes.

Le coup fut trs dur pour Genevive: on craignit un instant de lui voir
perdre son lait, et,  vrai dire, ce malheur et rjoui fort Victoire,
qui, grce au sevrage, se ft empare de son petit-fils; mais les soins
et la tendresse de Franois adoucirent le chagrin de la jeune femme.
D'ailleurs, dans l'amour qu'elle avait pour sa mre entrait beaucoup de
ce dtachement, de cette abngation des gens qui s'aiment sans pouvoir
vivre ensemble et dont l'affection n'est pas goste. Ceux-l ont dj
renonc  une grande partie des joies de la famille et de l'amiti: la
sparation-finale les afflige peut-tre plus profondment que d'autres,
mais d'une manire moins extrieure et plus rsigne.

Pour Victoire, cette mort fut une petite fte de famille,  laquelle
Simon refusa de participer.

--Elle ne m'avait jamais fait de mal, cette fille, dit-il pour toute
oraison funbre. Je ne sais pas ce que tu as  te rjouir comme a de la
voir porter en terre.

--Quand elle n'aurait fait que de mettre Genevive au monde! grogna la
Quesnelle.

--Ah! dame, il y avait a, en effet, rpliqua Simon en haussant les
paules; mais une autre belle-mre aurait t plus gnante,  ce que je
crois.

--On aurait pu trouver une bru qui n'aurait pas eu de mre du tout, fit
madame Beauquesne, toujours ingnieuse.

Simon ne rit pas, il ne riait gure; mais il se confirma de plus en plus
dans son opinion que les femmes sont gnralement mauvaises.

Un malheur n'arrive jamais seul, dit le proverbe: en effet, une srie de
malechances s'abattit sur le moulin, aprs la mort de Cleste. Une forte
partie de grain se trouva avarie, une crue subite du ruisseau enleva
une vanne, qui fut longue et coteuse  rparer, et Franois eut fort 
faire pour se comporter dignement vis--vis de tant d'ennuis divers.

Ce qui le consolait de tout, c'est la joie qu'il prouvait  voir la
paix rtablie dans son intrieur. Sans doute, Victoire lanait de temps
 autre  Genevive quelques brocards, pour ne point laisser rouiller sa
langue; mais la jeune femme paraissait heureuse et tranquille; madame
Beauquesne ne grognait point au del des limites permises; et Simon,
plus grand pcheur que jamais, ayant imagin d'acclimater des crevisses
dans le ruisseau, n'avait plus d'autre souci que d'empcher ses pupilles
de retourner  leur premier domicile ainsi qu'il arrive quelquefois.

Et puis, la grande joie du moulin, c'tait l'enfant.

L'enfant venait  merveille; il marchait seul, jasait comme un oiseau
dans un langage mystrieux que lui seul et sa mre pouvaient comprendre,
et se racontait des histoires  lui-mme, tout en trbuchant dans la
grande cour. Les garons meuniers devenaient doux et tendres devant ce
petit tre dj volontaire, qui suivait son ide avec l'enttement
particulier aux enfants et aux animaux, aussi peu en tat les uns que
les autres de comprendre les nombreux pourquoi qui sous le ciel
s'opposent  la ralisation de nos dsirs.

Jean-Frappier Beauquesne venait d'avoir trois ans et ne connaissait plus
aucune contrainte; chauss de mignons sabots bien bourrs de chaussons
de laine, culott de gros drap, coiff d'un bonnet de laine bleue, il
allait et venait dans le moulin, donnant d'effroyables peurs  son pre
quand il s'approchait des meules, courait dans la cour, allongeant aux
chevaux paisibles de grands coups sur les jarrets avec un fouet,
toujours confisqu par Genevive, toujours remplac par les garons
meuniers qui aimaient  le voir brave.

Ce jeune conqurant effarouchait les poules, courait sus aux dindons, se
faisait pincer par les crevisses et tirait sur les jupes de Mlie,
qu'i! aimait de tout son coeur et tourmentait de toutes les faons. Sa
grand'mre l'adorait, mais il avait une manire de cligner des yeux,
quand elle lui faisait des reproches, qui indignait la bonne dame, tant
la physionomie du petit sclrat devenait finaude et moqueuse. Pour son
grand-pre, d n'est point besoin de mentionner le peu de cas que faisait
de lui l'hritier du moulin; il lui faisait faire ses commissions,
l'envoyait ramasser des bchettes ou chercher ses joujoux, et de fait,
Simon n'avait point sur la terre d'emploi plus indispensable.

Un matin de novembre, le jour s'tait lev dans ce ciel gris-de-lin qui
promet les belles journes et les froides nuits. Franois traversa la
cour blanche de rose sur les toiles, tisses  l'aube comme un fin
rseau, par les araignes diligentes.

--Papa! cria l'enfant en courant aprs lui, papa, tu t'en vas sans
m'embrasser!

Franois se retourna et souleva le petit garon jusqu' la hauteur de
sas yeux.

--Tu es mon Jean, et je t'aime, dit-il en le regardant avec passion.

Les menottes du petit serraient fortement le visage hl du pre, et ses
lvres roses se pressrent contre sa joue. Il baisa son fils sur ses
cheveux boucls avec une tendresse presque violente, puis
instinctivement leva les veux vers une fentre bien connue.

Genevive venait de l'ouvrir et se tenait lgrement penche, regardant
avec un sourire confiant le cher groupe qui concentrait toutes ses
joies. Franois lui adressa un geste et un sourire, puis il la montra 
l'enfant.

--Envoie un baiser  maman, dit-il.

Jean appuya sa main potele sur sa bouche et dploya son petit bras avec
une vigueur tonnante.

--Va rejoindre ta mre, dit l'heureux pre en dposant le petit garon 
terre.

Jean s'enfuit, faisant claquer ses sabots sur les dalles qui pavaient le
devant de la maison.

Franois s'en alla lentement au moulin, suivi par le regard de
Genevive.

Quand il entra, son premier mot fut un reproche, ce qu'il n'aimait
gure.

--Pourquoi tous ces sacs en dsordre? dit-il; est-ce que les chats sont
venus ici cette nuit, Saurin?

Le premier garon meunier lui rpondit avec un certain embarras.

--C'est Digard qui s'est amus trop longtemps  l'auberge hier, et il
n'est pas bien sr de son pied ce matin...

--Je n'aime pas qu'on boive, dit Franois d'un air svre. Passe les
jours de fte, mais en semaine nous n'avons pas besoin de a. O est-il?

--Je l'ai envoy dormir, Beauquesne; car il ne saurait faire d'ouvrage
qui vaille aujourd'hui.

Le meunier secoua la tte d'un air mcontent. Autour de lui, les autres
s'acharnrent  la besogne afin de conjurer un orage qu'ils sentaient
venir.

Franois allait et venait, inspectant la mouture, gotant la farine
tide, qui tombait dans les caisses; tout  coup, il fit un geste
irrit.

--Voil une paire de meules qui tourne  vide, dit-il. Faut-il que vous
soyiez...

Il ne finit pas sa phrase et courut aux sacs de grains. Pas un n'tait
ouvert; il tira son couteau, pour couper la ficelle...

--Lami, va fermer la vanne, cria-t-il au troisime garon qui paraissait
sur le seuil, va vite.

Le garon partit  toutes jambes, pendant que Franois, d'une main qui
tremblait un peu, coupait la corde du sac.

Saurin, inquiet, paralys par l'motion, ne pensait pas  apporter un
rcipient pour recueillir le grain.

--Une corbeille! gronda Franois.

Les meules tournaient avec une rapidit surprenante, dgageant de
petites tincelles, avec des saccades et des heurts bizarres.

--N'approchez pas de la meule, Beauquesne, fit Saurin, on dirait qu'elle
va clater.

--Eh! parbleu, elle clatera si on ne lui donne pas de grain  moudre!
dit Franois avec humeur.

Et cet autre imbcile qui n'en finit pas de fermer la vanne!...

Les meules tournaient toujours. Le meunier posa sur sa tte la lourde
corbeille pleine de grain et mit le pied  l'chelle qui conduisait  la
trmie.

Un bruit strident retentit, un cri, une pluie d'clats de grs tomba
dans la haute salle, et Beauquesne tomba foudroy de son haut sur la
corbeille de bl qui s'parpilla sous lui.

La meule de dessous fit encore quelques tours d'un mouvement ralenti,
puis s'arrta; la vanne tait ferme.

--Beauquesne! cria Saurin en se prcipitant sur son matre.

Franois ne remua point; un filet de sang rouge coulait sur sa joue,
partant de dessous les cheveux.

--Franois Beauquesne! cria le garon meunier en le secouant.

Il ne rpondit pas; son bras retomba inerte.

--Ah! mon Dieu! Il est mort! fit le pauvre diable en se laissant tomber
 genoux.

Lami apparut, hors d'haleine.

--Qu'est-ce qu'il y a? dit-il, en s'arrtant ptrifi.

--La meule a clat! Grand misrable que tu es, tu ne pouvais pas
courir! Le matre a la tte fendue! Il est peut-tre mort!

--Je vas le dire  la Quesnelle, fit le paysan qui courut  toutes
jambes vers la maison.

Les autres meules continuaient  tourner. Pour viter d'autres malheurs,
Saurin courut fermer toutes les vannes; les roues s'arrtrent, et un
grand silence rgna dans le moulin, interrompu seulement par le bruit
des gouttes d'eau qui tombaient au dehors, des palettes encore
ruisselantes.

--Qu'est-ce qu'ils font, qu'ils ne viennent pas? gmit Saurin perdu. Le
matre va prir l sans secours...

Genevive parut sur le seuil, si ple, les traits si pniblement
contracts, qu'elle semblait plus mince et plus grande que de coutume.

--Beauquesne, dit-elle d'une voix ferme, Beauquesne, tu n'es pas mort,
dis?

Elle s'approcha de lui, essuya le sang qui coulait, chercha le coeur en
passant la main sous la chemise de rude toile.

--Il vit, dit-elle, portons-le jusque chez lui.

Elle souleva la tte qui se laissait aller, inerte, et la posa sur son
genou, puis d'un effort viril elle leva les paules, en prenant le corps
sous les bras.

--Pas vous, matresse, fit le meunier pouvant de son calme.

--C'est  moi de le porter, de le soigner, et s'il est mort, de
l'ensevelir, dit l'pouse. Prenez-lui les pieds, et allez doucement,
pour ne pas lui faire de mal.

Ils sortirent du moulin, tout  l'heure si bruyant, maintenant
silencieux comme une tombe; en passant le seuil, Saurin trbucha sur une
pierre.

--C'est un morceau de la meule, dit-il  voix basse.

Genevive tressaillit, mais sans laisser aller son lourd fardeau.

A mi-chemin du logis, ils rencontrrent Victoire et Simon, celui-ci
hbt par la catastrophe, celle-l tout en larmes, les bras levs au
ciel, avec des interjections sans fin.

--Il entend peut-tre, dit Genevive, ne rptez donc pas tant qu'il est
mort.

Elle monta l'escalier  reculons, sans paratre s'apercevoir du poids de
son fardeau, et ils dposrent le bless sur son lit, ce lit nuptial o
Jean avait reu la naissance.

--Si l'on faisait venir le mdecin? hasarda timidement Saurin.

--Lami y est parti, dit Genevive.

Elle baignait dj le front de son mari d'eau frache; et le
dshabillait avec tant de douceur qu'on et dit un enfant nouveau-n.
Victoire sanglotait sur une chaise.

--Voyons, ma mre! dit la jeune femme avec une nuance de ddain. Vos
larmes n'y feront pas de bien, et elles peuvent faire du mal. Laissez-le
tranquille, ce pauvre cher homme!

--On voit bien que vous ne l'aimez pas! cria la Quesnelle en montrant sa
figure sillonne de pleurs; si vous l'aimiez, a vous ferait quelque
chose de le voir comme a.

Elle rejeta son tablier sur sa tte et recommena  gmir.

Genevive se dtourna avec un sourire amer. Non, elle n'aimait pas
Franois, puisqu'elle se tenait auprs de lui, sans cris et sans larmes.

Le petit garon se montra sur la porte; oubli dans la salle basse, au
premier moment de stupeur, il avait grimp l'escalier de granit,
s'aidant de ses pieds et de ses mains, et venant voir pourquoi son pre,
au lieu de marcher lui-mme, comme  l'ordinaire, se faisait porter
comme un enfant.

--Il est donc malade? dit la voix claire de Jean au milieu du silence.

Genevive le saisit frntiquement dam ses bras et le pencha sur la face
ple du bless.

--Embrasse ton pre, il le sentira peut-tre. Jean posa timidement un
gros baiser sur la joue qu'il tenait  poigne une demi-heure
auparavant, puis regarda avec inquitude les visages bouleverss qui
l'entouraient, et subitement, sans prparation aucune, il se mit 
pleurer avec de grands cris, comme font les enfants quand ils tombent.

--Emportez-le, dit Genevive sans quitter des yeux son mari.

Victoire n'attendit pas une seconde; elle sauta sur l'enfant, et
l'emporta dans les profondeurs les plus recules de la vieille maison,
o elle savait trouver de quoi le distraire.

Genevive ne parut pas s'en apercevoir.




                                 XII


Les heures s'coulaient, longues et lourdes, sans rien changer  l'tat
de Franois ni  la posture de sa femme. Vaincue par la fatigue, elle
s'tait laisse tomber sur une chaise, et le bras sur la couverture,
elle regardait son poux avec l'air dsespr que les peintres donnent
aux saintes femmes dans les descentes de croix. De temps en temps elle
changeait la compresse qui protgeait la blessure, puis reprenait sa
place et restait immobile et silencieuse.

En bas, le gazouillis de Jean annonait que son gros chagrin s'tait
calm; on l'entendait rire de temps  autre. Simon et Mlie taient
venus sur la pointe du pied voir s'il n'y avait rien de nouveau;
Victoire n'avait garde de se montrer; tout entire  la joie de possder
son petit-fils sans conteste, elle s'efforait de se persuader que
l'accident n'aurait aucune gravit; l'arrive du mdecin les tirerait
tous de peine.

Il arriva sur le soir comme le soleil se couchait, et sans perdre de
temps monta prs du bless. A sa vue, Genevive s'effaa pour le laisser
approcher, avec un geste si simple et si noble, que le Mdecin la
regarda avec tonnement, surpris de la trouver si bien leve.

L'inspection du bless le laissa muet, et Genevive, qui attendait une
parole d'esprance, sentit son coeur mourir dans sa poitrine, en voyant
qu'il ne parlait pas.

--C'est trs-mauvais? dit-elle  voix basse, contraignant ses lvres
dessches  s'ouvrir pour profrer des sons.

--Je ne peux pas vous le cacher, rpondit le docteur, en la regardant
avec intrt.

--Gurira-t-il? dit la jeune femme; pas maintenant, mais plus tard, avec
des soins...

Elle hsitait, et semblait supplier... Le mdecin se sentit mu de ce
calme apparent que dmentaient cruellement les yeux soudain creuss,
pleins d'angoisse.

--Il serait cruel de vous donner de l'esprance, dit-il d'une voix
pleine de piti. Tout est possible cependant, mais il est peu probable
que le bless reprenne connaissance...

--Qu'est-ce qu'il a? demanda Genevive de plus en plus ple, en
s'accrochant au dossier d'une chaise.

--Le crne est bris, un angle de pierre a atteint le cerveau.

--Alors, il va mourir? insista-t-elle en baissant la voix.

Le docteur hocha la tte, il n'osait dire oui  cette pouse qui allait
tre veuve, il fit un pansement, par esprit de devoir, car il
connaissait l'inutilit de ses efforts; debout prs de lui, Genevive
lui prsentait tous les objets ncessaires. Quand ce fut fini, il se
tourna vers elle.

--Ne restez pas seule, lui dit-il avec bont; faites venir quelqu'un...

--A-t-il besoin de quelque autre personne? demanda-t-elle.

--Non, mais vous-mme...

--Je resterai seule avec lui, dit-elle sans quitter des yeux son mari.

Le mdecin sortit sans bruit, sentant qu'il tait inutile d'insister.

Elle resta ainsi quelques instants, puis s'approcha du lit et se mit 
parler  voix basse  ce corps o restait encore un peu de vie, mais
dont l'intelligence s'tait envole  jamais.

--Je t'ai aim, mon Franois, lui dit-elle de sa voix douce et grave, je
t'ai toujours aim, depuis la premire fois que je t'ai vu, et je
t'aimerai jusqu' ce que je meure, que tu vives ou que tu t'en ailles
aujourd'hui... Je ne t'ai aim ni pour ta fortune ni pour ton beau
visage, c'tait pour ta bont... Tu as t bon pour la pauvre fille
d'auberge... et je t'aime,  mon Franois, je t'aime! J'lverai ton
fils, j'en ferai un honnte homme comme toi, je te le promets, tu
m'entends, n'est-ce pas?

Le mourant fit un faible mouvement, tout instinctif, mais elle le prit
pour une rponse.

--Tu as reu ma promesse, tu peux tre en paix maintenant.

Elle se pencha sur la main glace de l'poux ador, et y posa un baiser
respectueux comme ceux que les femmes pieuses dposent sur les pieds
d'ivoire du crucifix, le vendredi saint.

Il n'y avait plus rien que d'immatriel dans cette tendresse, nourrie de
rsignation pendant de longues annes d'attente, et de dvouement depuis
le mariage; elle avait aim Franois comme un Dieu; mourant, elle le
vnrait comme une croyance.

Elle lui parlait encore, tout bas, lui rappelant mille douces choses du
temps de leur amour, quand ils causaient le soir dans les chemins verts,
sans s'effleurer seulement la main, et qu'ils se reconduisaient l'un
l'autre  plusieurs reprises: ce temps, pur comme une extase sacre lui
semblait avoir de l'analogie avec l'heure prsente. Alors elle ne
l'avait pas encore, ni n'esprait l'avoir jamais; maintenant elle allait
le perdre... Jamais la chambre nuptiale n'avait entendu d'effusions de
tendresse aussi pures et aussi rsignes.

Franois fit un mouvement: ses paupires battirent deux fois, puis
retombrent. La respiration s'arrta, le nez devint aigu, les joues se
plombrent, et Genevive sentit son coeur se glacer dans sa poitrine
comme si la mort avait mis aussi son doigt sur elle.

Elle se pencha, couta, couta encore, mit la main sur ce coeur, plein
d'elle jusqu' la fin...

--Adieu, mon Franois, dit-elle, et tout  coup, un amour profond
reprenant le dessus, elle serra dans ses bras cette dpouille qui se
refroidissait rapidement; elle couvrit les yeux et les joues de baisers
redoubls...

Un bruit dans la salle basse la rendit  elle-mme; honteuse de sa
faiblesse, elle arrangea les mains du dfunt comme on le fait dans le
pays, elle lui ferma les yeux d'un doigt lger et compatissant, replia
le drap sur lui, puis recula de quelques pas, sans le quitter des yeux.

Beauquesne semblait dormir. Enlev dans la force de la jeunesse et de la
sant, sauf la rigidit des traits, il n'avait rien de ce qui
caractrise la mort, et paraissait plus beau que jamais.

--Franois, dit la veuve, mon Franois, est-il possible que tu sois
mort?

Le silence rgnait dans la chambre; elle se tordit les mains.

--Que la vie est longue! dit-elle avec dsespoir. Mais il faut vivre
pour lever l'enfant, je l'ai promis...

La nuit tait noire au dehors; une bougie auprs du lit jetait des
ombres vacillantes dans la grande pice sombre. Genevive regarda autour
d'elle et frissonna. Tous les souvenirs heureux s'taient vanouis, il
ne restait plus que l'horreur du prsent, les amertumes de l'avenir...

--Ah! dit-elle, j'ai t heureuse, j'ai eu mon lot... Tout cela est fini
comme un rve.

Elle essuya d'un geste lent et mcanique son visage soudain vieilli, et
passa la main sur ses yeux sans larmes.

--Il faut pourtant le leur dire, pensait-elle, c'est mon devoir...

Elle baisa encore une fois le cher visage insensible, et se dirigea
lentement vers la salle basse.

Le mdecin tait parti, laissant de vagues et banales paroles  ceux-l
qui avaient d'autres soins et d'autres amis que la veuve; il avait
dfendu qu'on la troublt dans sa veille, et les deux vieux, heureux
peut-tre au fond d'tre dbarrasss de la triste mission, s'attachaient
 amuser l'enfant, l'indocile et volontaire petit Jean, qui abusait de
son pouvoir sur eux pour leur faire faire cent choses saugrenues.

A la clart de la lampe, Simon s'vertuait  projeter sur le mur l'ombre
d'un lapin  longues oreilles, quand Genevive entra.

--Beauquesne est mort, dit-elle de sa voix pleine.

Les deux vieux firent un cri, et l'enfant effray se prcipita dans les
bras de sa mre.




                                XIII


Ce qu'il y a de plus douloureux dans une maison que la mort vient de
frapper, c'est peut-tre le silence.

Quand la catastrophe a t prcde par une longue maladie, les pas ont
eu le temps de s'assouplir, les voix de s'abaisser jusqu'au murmure, les
murailles elles-mmes semblent s'tre capitonnes pour mieux touffer le
son; mais quand un coup soudain frappe la demeure de famille en plein
coeur de joie et de prosprit, le grand arrt de la vie qui s'ensuit a
quelque chose de saisissant, comme le silence profond qui suit les
clats de la foudre.

Genevive le sentit, ce recueillement muet qui accompagne la mort du
matre; elle l'avait senti dj dans la maison soudain si vaste, aux
portes grandes ouvertes, dans une attente dsole; mais cette
impression, sans cesse attnue par les pas des parents, la visite des
amis, le bruit de l'enfant qu'on ne pouvait contraindre  se taire,
n'tait rien auprs de ce qu'elle prouva en entrant dans le grand
moulin vide, muet depuis la mort du matre.

Depuis la veille, elle rsistait  l'impulsion qui l'amenait l; mais
aux lueurs de l'aube, se rappelant que vingt-quatre heures auparavant il
lui avait parl dans la cour, pour la dernire fois, elle ne put
rsister au dsir de faire le triste plerinage.

La clef, accroche par Saurin  l'endroit ou Franois la mettait tous
les soirs, tentait la main de Genevive; elle la prit, et jetant un coup
d'oeil sur la salle o Jean djeunait avec sa grand'mre, elle s'en alla
lentement  travers la cour, ou elle voyait marcher devant elle l'ombre
de l'poux dfunt qui dormait l-haut d'un sommeil ternel.

Elle mit la clef dans la grande porte, comme Franois l'avait fait tant
de fois; jamais elle n'tait venue  cette heure matinale, et elle eut
quelque peine  ouvrir. Elle entra pourtant, et s'arrta saisie d'une
vague terreur.

Le moulin paraissait norme. Les hautes murailles de pierre brute,
tapisses jusqu'aux poutres du toit d'une impalpable poussire de
farine, semblaient revtues de suaires. Les longues toiles d'araigne
pendant de la charpente, qui eussent t noires partout ailleurs,
taient d'un gris blanchtre et blafard. Le jour entrait par les grandes
fentres et tombait tristement sur les meules immondes.

Les cinq paires qui avaient travaill la veille portaient encore tous
les signes du travail; la trmie tait  demi pleine, les caisses de
farine  demi vides; mais le regard de la veuve alla droit  la meule
brise,  l'instrument du meurtre.

Le moulin avait tu son matre... c'tait injuste, inique! Le meunier
n'avait-il pas toujours t doux et bon aux hommes et aux choses?
Genevive s'approcha de la meule avec le sentiment d'une colre
indicible, d'une rvolte inexprimable... Pourquoi cette pierre
avait-elle tu son Franois?

Soudain le calme surhumain qui l'enveloppait depuis la veille comme un
manteau glac disparut comme un rve; elle tomba prosterne sur le sol,
au milieu des clats de la meule brise, et son me s'exhala en cris
perdus.

Au dehors, l'eau qui sourd  travers les vannes et suinte dans les
rigoles moussues quand le moulin est au repos, tombait sur les palettes
immobiles avec un bruit de larmes.

Elle tait l depuis longtemps, criant et appelant Franois d'une voix
dsespre, lorsque Saurin inquiet passa la tte par la porte reste
entre-bille.

--Matresse, dit-il  voix basse.

Genevive se trouva debout, le front haut, le regard fixe.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle en lissant ses cheveux et son tablier.

--Vous vous faites du mal, pensez au petit Jean-Frappier; c'est  lui le
moulin maintenant. Il va falloir qu'il vive de ce qui a tu son pre...
pensez  Jean-Frappier, madame Beauquesne.

Cet homme simple, ignorant les belles phrases, il parlait comme il
pensait, sans suite,--mais la veuve le comprit.

--C'est bien, Saurin, c'est bien, vous avez raison, dit-elle. Et puis le
dfunt ne doit pas rester seul.

Elle sortit, aprs avoir jet un dernier coup d'oeil  la meule brise.
Au moment o elle allait retirer la clef de la porte, Saurin tendit la
main pour la prendre; elle la lui donna, et marcha jusqu' la maison
sans se retourner.

Le garon meunier entra  son tour dans le moulin, et marcha droit  la
meule brise. Il se croisa les bras et la regarda pendant un instant,
avec une fureur contenue.

--Ah! la tratre! dit-il enfin en lui montrant le poing, ah! la gueuse
qui a tu son matre! ah! la coquine!... un si bon matre... ce n'est
pas Simon ni la Quesnelle qui vont mener le moulin  cette heure! Ce
sera la Genevive, elle a plus de tte qu'eux tous... mais  mon ide
elle a le coeur bien malade, et en attendant que le petit Jean-Frappier
Beauquesne soit devenu meunier...

Il alla chercher le balai dans un coin, et balaya l'aire du moulin avec
autant de soin que si c'et t le pav de mosaque d'un palais. Puis il
prit un levier, et fit sauter  terre le morceau de la meule qui tait
rest, et qui se brisa en tombant. Sans se dcourager, il recommena 
balayer, jusqu' ce que les moindres parcelles de grs eussent disparu.

--Tant pis, dit-il, je m'en vais crire au marchand de meules pour qu'il
m'en envoie une. Il ne faut plus que madame Genevive revoie cette place
l vide comme elle est. Jean-Frappier a besoin d'elle. Ce n'est pas la
Quesnelle qui la remplacerait, ah, mais non!

Ayant ainsi formul son opinion sur le compte de Victoire, il s'assura
d'un coup d'oeil que tout tait en ordre, sortit, et emporta la clef
qu'il remit  sa place.




                                 XIV


Quand la dpouille de Franois fut couche dans le petit cimetire de
Haville, dans l'enclos rserv aux Frappier, car on hrite de tout, en
ce monde, mme des spultures, Victoire Beauquesne se trouva en proie 
de grandes perplexits. Franois avait-il fait un testament, ou bien
laissait-il en mourant les choses dans le mme tat que lors de son
contrat de mariage? Cette question la proccupait  tel point qu'elle ne
put y tenir, et s'en alla trouver le notaire.

Celui-ci n'avait connaissance d'aucun testament. Peut-tre Genevive en
savait-elle plus.

La pense d'interroger Genevive fit froncer le sourcil  madame
Beauquesne. Sa bru, en gnral, peu causeuse, tait devenue tout  fait
muette, depuis le malheur qui avait frapp le moulin.

--Et s'il n'y a pas de testament? dit Victoire aprs un moment de
silence.

--Alors, rien n'est plus simple, le fils de Franois Beauquesne hrite
purement et simplement des biens de son pre. Sa mre est tutrice
naturelle; mais qu'importe? Le moulin est assez riche pour vous nourrir
tous, et il y a de la place pour tout le monde.

--C'est cette femme qui aura la libert d'lever l'enfant? fit la
Quesnelle d'un ton aigre.

--Dame! c'est sa mre, rpliqua le notaire assez vertement.

--Il n'y aurait pas moyen de l'en empcher? continua Victoire, suivant
sa pense.

--Et pourquoi l'en empcher? Il me semble que c'est une brave et digne
femme; votre fils avait bien rencontr, quoiqu'elle ft sans fortune,
car une honnte femme et une bonne pouse, voyez-vous, madame
Beauquesne, cela vaut tout l'or du monde.

Victoire ne rclama point la suite de cette leon; elle tourna schement
le dos au notaire avec une rvrence des moins crmonieuses, et elle
reprit le chemin du moulin, plonge dans ses mditations.

A prsent que son fils tait mort, elle pouvait se donner la
satisfaction de l'avouer hautement, madame Beauquesne la mre dtestait
sa bru. Maintenant que rien ne la contraignait plus  des dehors
bienveillants, Victoire prouvait un soulagement norme  penser qu'elle
courrait remettre  sa place cette trangre qui n'tait entre dans la
famille que pour enlever aux parents de Franois l'affection qu'il leur
devait avant tout.

Non qu'elle n'et pas aim son fils et qu'elle ne le pleurt
sincrement; mais, dans certaines mes cupides, les blessures du coeur
se cicatrisent assez vite, quand la fortune survit aux tres aims. Le
moulin restait avec tous ses avantages; il ne s'agissait plus que
d'liminer le plus vite possible la mre de Jean-Frappier, afin de
conserver l'hritage et l'hriter sans partage.

Deux ou trois jours aprs la visite au notaire, n'y pouvant plus tenir,
Victoire aborda la question du testament, prudemment, et devant tmoins,
afin que la rponse ne fut pas perdue. A la fin du repas de midi, comme
les garons se prparaient  quitter la table, madame Beauquesne dit 
sa bru, d'une voix douce:

--Vous ne nous avez pas montr le testament que mon fils a fait en votre
faveur.

Genevive tressaillit comme sous un coup de fouet; son beau visage prit
une expression farouche, et elle ddaigna de rpondre.

--Il serait utile de le faire voir, continua Victoire, car les affaires
le plus vite rgles sont les meilleures. Genevive se leva.

--Si c'est l ce que vous voulez, madame Beauquesne, dit-elle d'une voix
basse, il n'est besoin de mentir ni de biaiser. Mon dfunt mari n'a
point fait de testament. Je reste sa veuve avec ce qu'il m'a reconnu par
contrat de mariage, mais je suis bonne pour lever son fils, si c'est l
ce que vous cherchez. Tant que je vivrai, Jean trouvera sa mre auprs
de lui, et tout ce qui est ici lui appartient.

--Vous en tes bien fire! riposta la Quesnelle avec aigreur.

--Il y a de quoi! dit tranquillement Genevive en sortant derrire les
garons meuniers.

Saurin tenait Jean dans ses bras, et lui racontait des histoires; quand
il fut dans la cour, il mit l'entant  terre et se retourna vers la
jeune femme:

--Vous aurez du fil  retordre, matresse, lui dit-il  voix basse, sans
la regarder, comme s'il continuait  parler avec le petit garon. Mais
nous sommes l; je ne peux pas grand'chose pour vous; cependant, s'il
vous faut un tmoignage...

--Merci, Saurin, rpondit Genevive touche, car un tmoignage est la
chose qui s'offre le moins en Normandie, o la peur d'tre cit en
justice gale, si elle ne la dpasse, celle du cholra lui-mme.

Saurin se dirigea vers le moulin comme  l'ordinaire, et Genevive alla
au jardin avec le petit garon, qui la tenait par la main en se faisant
tirer, comme tous les enfants gts.

Le jardin tait triste; une averse tombe le matin mme avait attir au
dehors des quantits de limaces et de colimaons qui tranaient leurs
formes noires et rampantes sur la terre humide des alles; les ruches en
deuil portaient le morceau de crpe qu'on leur attache quand le matre
meurt; ce chiffon noir flottait lugubrement dans une bise aigre et
mordante.

Genevive frissonna et voulut rentrer, mais Jean la tira plus fort par
la main, en disant:--Allons au clos.

La barrire tait tout prs; de ses doigts dj savants, le petit garon
retira le crochet qui la retenait; elle s'ouvrit toute grande, entrane
par son poids, et Jean, lchant la main de sa mre, courut au milieu des
vaches assembles au milieu de l'herbage.

--Maman, cria-t-il, fais-moi monter  cheval sur la vache.

Genevive courut aprs lui, dans l'herbe humide d'un vert clatant, et
le rattrapa par son pantalon.

--Je veux monter sur la vache, cria matre Jean-Frappier Beauquesne en
se dmenant comme un diable dans un bnitier.

Le taureau qui paissait  l'cart releva la tte avec un renclement de
mauvais augure. Genevive saisit l'enfant, lui matrisa les bras en le
serrant fortement contre sa poitrine, et, sans souci des coups de pied
qu'il lui dcochait sans interruption, elle courut jusque dans le
jardin, le jeta sur un tas de feuilles sches, et referma la barrire au
moment o le taureau arrivait au galop sur eux.

Arrt par la barrire, l'animai stupide resta un instant tonn,
mugissant sourdement; puis sa colre s'tant calme, il retourna
lentement vers ses compagnes, non sans jeter de temps  autre des
regards irrits sur ceux qui taient venus le braver dans son domaine.

--Mchante maman, dit le petit garon en pleurant, mchante qui ne veut
pas me faire aller  cheval sur la vache.

--Tu vois bien que les vaches sont en colre, dit Genevive avec
douceur. Elle tait hors d'haleine, et s'appuya contre le mur de terre
pour respirer.

--Mchante maman, mchante! fit le petit, s'enhardissant devant cette
douceur qui lui parut de la faiblesse. Il leva son petit poing ferm, et
l'abattit au hasard dans les jupes de sa mre.

--Jean! fit Genevive stupfaite; tu bats ta mre!

--Oui, maman est mauvaise, elle ne veut jamais faire ce que je veux.
J'aime mieux maman Victoire! dit Jean, tout  fait hors de lui. Il
rptait inconsciemment ce qu'il entendait dire tout le jour.

Genevive avait pli subitement; la pense qu'on pouvait dtourner son
fils d'elle ne lui tait pas encore venue. Elle avait pens qu'on le
gterait, qu'on le rendrait volontaire et capricieux, mais qu'on pt lu!
enseigner  blmer sa mre... Elle reconnut la main qui avait prpar le
coup.

--Jean, dit-elle, prise d'une telle douleur qu'elle crut n'avoir jamais
souffert jusqu' ce jour, Jean, embrasse maman et demande-lui pardon.

--Non, cria le petit en se dbattant, car il apercevait Victoire 
l'autre bout du jardin, pas pardon! Maman est mchante!

Et il frappa Genevive au visage.

--Mon fils, dit celle-ci soudain pntre du sentiment d'un grand
devoir, tu viens d'offenser ta mre, tu vas tre puni.

La svrit de cette voix, la rigueur de ce visage, pour lui si doux
d'ordinaire, frapprent l'indocile petit garon. Il resta immobile, sans
crier ni pleurer, sentant qu'il allait se passer quelque chose de grave.

Le renversant sur son genou, Genevive lui administra trois claques
solides au bas des reins, puis elle le remit sur ses pieds.

--Le fils qui frappe sa mre, le fils qui parle mal  sa mre, est un
mauvais fils, qui sera puni.

La mre et l'enfant restrent aussi tremblants l'un que l'autre, aprs
cette excution, la premire, faite avec tant de solennit.

Victoire arrivait  grandes enjambes.

--Maman! s'cria tout  coup matre Jean, vaincu peut-tre par
l'affection qu'il portait  sa mre, peut-tre par le sentiment de son
impuissance... Il se prcipita la tte en avant dans les jupes
maternelles, et Genevive, se baissant, referma sur lui ses bras pleins
de caresses.

--Si ce n'est pas une honte de frapper ainsi un pauvre enfant! s'cria
Victoire les avait enfin rejoints. S'il y a du bon sens! Ah! Genevive,
tenez, vous tes une mauvaise mre!

La jeune femme tressaillit de la tte aux pieds.

--Si vous tiez seulement une aussi bonne mre que moi, dit-elle avec
ddain, vous ne diriez pas cela devant mon fils, afin qu'il le croie et
le rpte. Je n'ai jamais dit devant lui ce que vous tes pour moi, car,
si petit qu'il est, je crains qu'il ne s'en souvienne. Je croirais
manquer  la mmoire de son pre si je blmais sa grand'mre en sa
prsence... mais vous n'avez pas des sentiments si dlicats...

--La premire dlicatesse est de ne pas se faufiler dans les maisons
honntes, pour dtourner les fils de leurs parents, fit Victoire, blme
de rage.

--Ah! oui! toujours mon mariage, n'est-ce pas? Tenez, Victoire, vous me
faites piti! dit Genevive en prenant son fils  son bras. Ce qui est
fait est fait, vous n'y changerez rien, ni moi non plus. Mais, si vous
apprenez  mon fils  se mal conduire envers moi, cela ne se passera pas
comme cela... Je vous conseille d'y renoncer tout de suite.

Elle s'en alla au moulin, Jean toujours suspendu  son cou, qui la
serrait bien fort.

Victoire resta aussi stupfaite qu'indigne. Genevive lui parler
ainsi!... Qui s'en serait dout? Mais alors, c'tait une ennemie
srieuse, avec laquelle il fallait compter?...

La Quesnelle rentra au logis en mditant des plans de vengeance, tous
varis, et tous impraticables.




                                 XV


La scne du jardin se rpta souvent, sous des formes diverses. Quand
Genevive et le petit garon se trouvaient en dsaccord, sous le plus
lger prtexte, Victoire arrivait aussitt, avertie par une sorte
d'instinct, et se mettait immdiatement du ct de Jean, n'pargnant 
la mre ni les aigres reproches, ni les allusions dplaisantes  son
enfance et  sa jeunesse, et le tout, autant que possible, devant les
employs de la maison.

--a n'est pas bien tonnant que vous ne sachiez pas gouverner un enfant
de bonne famille, dit-elle un jour, quand, comme vous, on a t lev
sur les grandes routes...

--Victoire, dit Genevive en la regardant bien en face, un beau jour
vous recevrez un soufflet de ma main devant les domestiques du moulin.

--Vous l'entendez, bonnes gens! elle me menace! s'cria Victoire en se
retournant. Mais il n'y avait plus personne. Les garons meuniers
avaient disparu, pour ne pas entendre. Simon seul restait au coin du
feu, chauffant ses vieux tibias, qui devenaient particulirement
sensibles depuis qu'il s'adonnait  l'lve des crevisses.

Genevive tait sortie, emportant son enfant comme elle le faisait
toujours eu pareilles circonstances.

--Oui, j'entends, dit le vieux en se frottant les jambes.

--Et tu ne dis rien? Tu me laisserais insulter sans seulement remuer le
doigt.

--Tu as tort, Victoire, tu as tort, rpondit le malin paysan. Je te l'ai
dit autrefois, faut faire, faut pas dire. Toi, tu dpenser ta colre en
paroles, et puis un jour, la Genevive nous fera procs, et nous serons
obligs de nous en aller d'ici.

--Procs?  nous? cette rien du tout? cria Victoire hors d'elle-mme.

--Eh oui! a pourrait durer longtemps, mais enfin, ce n'est pas nous qui
sommes les matres ici...

--Et qui donc?

--Jean-Frappier Beauquesne, notre petit-fils, qui en sa qualit de
mineur eat sous la tutelle naturelle de sa mre. Elle n'est pas de
mauvaise conduite, la Genevive, on n'a jamais pu dire un mot contre
elle, nous ne lui ferions pas retirer la tutelle, c'est nous qui nous en
irions. Oui, femme, c'est comme a! Tu n'as pas besoin de me faire des
grimaces, a n'y changera rien. Elle peut nous renvoyer d'ici.

Victoire, consterne, s'assit en face de son mari, les mains dans son
tablier roul sur ses genoux.

--Eh bien, et nous, qu'est-ce que nous sommes?

--Rien du tout.

Victoire se mordit les lvres jusqu'au sang, et se contint un instant,
mais pour mieux clater.

--En voil une drle de loi! s'cria-t-elle. C'es Franois qui a tout
apport, cette va-nu-pieds n'avait qu'un petit paquet de hardes... t'en
souviens-tu, de ce petit paquet que la Cleste apporta un jour, avant le
mariage? Et c'est cette gueuse-l qui a droit  tout; nous, qui sommes
le pre et la mre de Franois, nous n'avons droit  rien?

--coute, femme, tu ne referas pas les lois, mieux vaut se taire. Il y a
des moyens, te dit-on.

La Quesnelle se rapprocha curieusement de son mari.

--D'abord il faut dire dans le pays qu'elle lve mal l'enfant, et
qu'elle n'entend rien aux affaires. a servira plus tard.

--Bien. Aprs?

--Aprs? Faudrait tcher de la faire se remarier. Victoire bondit sur
ses deux pieds, prise d'un violent accs d'indignation.

--Se remarier! aprs l'honneur que lui a fait notre fils en la prenant
pour femme! Si jamais elle osait seulement y penser...

--Victoire, Victoire, dit le vieux en branlant la tte, tu ne seras
jamais qu'une sotte, c'est moi qui te le dis. Si elle se remarie, nous
lui terons la tutelle de l'enfant; a ira tout seul.

La colre de Victoire s'arrta court, comme un cheval qui reconnat la
porte du cabaret.

--Ah! fit-elle, alors, c'est  voir! Mais sitt!

--Il n'est jamais trop tt pour commencer les affaires. Si a n'est pas
emmanch longtemps d'avance, il n'y aura plus moyen de s'y prendre
ensuite.

--Se remarier, rpta Victoire, songeuse, mais avec qui?

--Qu'est-ce que a nous fait, pourvu qu'il l'emmne? Il faudrait mme
que ce ne ft pas quelqu'un de trop bien, parce que pour lui retirer la
tutelle, il faudrait pouvoir dire quelque chose...

Les deux poux cherchrent longtemps quel garon mal fam, quel veuf
sujet  caution ils pourraient offrir pour poux  Genevive. Le
rsultat de cet examen fut que le village n'offrait pas de sujet
convenable, et qu'il faudrait chercher plus loin.

Dans le courant de l'hiver, un nouveau visage se prsenta au moulin.
C'tait un marchand de moutons, qui parcourait ce pays deux ou trois
fois par an, afin de runir le btail pars chez les petits
propritaires, pour l'envoyer aux les anglaises, qui n'en ont jamais
assez.

Pierre Lumeau n'tait ni beau ni laid, plutt laid, ni grand ni petit,
ni gros ni maigre, au dire des gens, ni fripon ni honnte. C'tait un de
ces hommes sur lesquels il est bien difficile de porter un jugement, 
moins de les avoir connus depuis trs-longtemps, et quand on en est
arriv l, on se dit: A quoi pens-je de ne pas m'tre aperu que
j'avais affaire  un filou!

Mais ces filous sont les plus difficiles  surprendre.

Pourquoi vint-il au moulin, qui ne nourrissait point de moutons? Simon
aurait pu le dire, mais il s'en garda bien, et la premire fois, mme,
il lui fit si mauvaise mine que Genevive en eut piti. Aprs tout; cet
homme venait pour acheter des moutons, on n'en avait point  lui vendre,
tait-ce une raison pour ne pas lui offrir un verre de cidre? Un verre
de cidre s'offre toujours,  moins d'un dsir formel d'tre dsagrable
au nouveau venu.

Ce fut donc Genevive qui appela Mlie pour lui faire tirer du cidre, et
c'est elle qui remplit les verres, aprs quoi, elle se rassit devant la
fentre,  son petit mtier  dentelles.

Depuis son veuvage, elle y travaillait ouvertement. Du temps de Franois
Beauquesne, elle n'osait pas, de peur de provoquer des questions
auxquelles elle se sentait incapable de rpondre par un mensonge, et
dont la seule pense,  prsent comme alors, lui faisait monter les
larmes  la gorge.

Pierre Lumeau revint; Simon et sa femme n'taient pas bien accueillants,
mais c'tait un peu leur manire avec tout le monde, et Genevive n'y
prenait pas garde. Cet homme reprsentait pour elle une ombre sur le
seuil de la porte,  son entre, et c'tait tout. Ce qu'il disait, elle
ne l'entendait pas; elle le laissait causer avec les deux vieux, pendant
ces longues heures de conversation paysanne, o il ne s'change que
quatre ides par heure, la pipe et le verre de cidre remplissant les
intervalles.

Le vieux cousin Frappier venait aussi parfois plus souvent que du vivant
de Franois. Il s'tait intress  Genevive, qu'il voyait toujours la
mme, droite et silencieuse, un ruban noir  sa coiffe, vtue de noir de
la tte aux pieds, avec des yeux qui ne quittaient jamais le petit Jean.

Celui-ci, toujours indisciplin, avait pourtant pris un grand respect
pour la main maternelle, depuis qu'il en avait senti la rude atteinte.

On ne se figure pas tout ce que peut penser et ressentir un enfant
d'environ quatre ans. Il se forme sur les tres qui l'entourent des
opinions, souvent fausses, mais trs-arrtes; Jean s'tait convaincu
que sa grand'mre tait menteuse: diverses menues circonstances o elle
n'avait pas pris la peine de dissimuler devant un enfant si jeune, lui
avaient dvoil cette particularit regrettable. Ds lors, il n'eut plus
en elle la moindre confiance.

Son vritable ami tait le brave Saurin, qui lui montrait les meules,
qui le penchait sur les trmies, afin qu'il put voir disparatre le bl
toujours en mouvement par le petit trou o l'on mettait du grain, pour
qu'en bas il sortit de la farine. C'est Saurin qui lui faisait des cages
pour les mouches, et des sonnettes en osier pour suspendre au cou du
chien de garde, ce qui mettait celui-ci en fureur; mais ni Jean ni
Saurin ne s'en souciaient le moins du monde, car il tait doux comme un
agneau.

Saurin parlait constamment de sa mre au petit garon, et avec un tel
respect que Genevive en et t touche. Depuis qu'il l'avait vue au
dsespoir devant la meule meurtrire, il s'tait pris pour elle d'une
vnration presque superstitieuse, et il avait report sur elle toute
l'affection qu'il ressentait jadis pour son matre, augmente d'une
tendresse plus intime et plus profonde, parce qu'elle tait femme et
malheureuse.

Le deuil que Genevive portait sur elle n'tait gure apparent, les
habitudes du pays n'admettant pas de crpes ni de pleureuses; celui de
son me ne l'tait pas davantage, mais c'tait au fond d'elle-mme une
douleur intense qui noyait dans son flot les menus tourments de la vie.
Le bonheur dont elle avait joui, si grand et si court, lui avait laiss
une sorte d'blouissement; tellement que, par moments, elle ne croyait
ni  son mariage ni au malheur qui l'avait rendue veuve. Il lui semblait
qu'elle faisait un rve et qu'elle allait se rveiller servante 
l'auberge de Dlasse.

Son fils devint l'unique proccupation de sa vie, et c'est avec une joie
presque sauvage qu'elle le vit devenir peu  peu moins respectueux pour
la grand'mre. Mais quand elle s'aperut qu'elle n'y gagnait rien, que
le petit, toujours indisciplin, s'arrangeait seulement pour tenir ses
mfaits au-dessous de la correction manuelle, une fois prouve; quand
elle vit que Jean dans cette atmosphre de ruse perdait tous les jours
en franchise pour gagner en subtilit, elle prouva une de ces colres
que connaissent seules les mes droites.

Elle pouvait comprendre la jalousie des grands-parents; mais s'ils
rendaient son fils mauvais et pervers, elle tait capable d'un coup de
tte. Elle s'appliqua pendant plusieurs semaines  rechercher les causes
de ce changement, et ne les trouva qu'avec peine, car son adversaire
tait bien rus,--dans les discours de son beau-pre  son petit garon.

Au rebours de Victoire, qui se fchait tout rouge et disait des injures,
Simon procdait avec lenteur. Il ne disait jamais: Ta mre est une
mauvaise mre, mais il disait: Ne dis pas  ta mre que je t'ai permis
cela, car elle te gronderait!

Et, flattant ainsi les gots de l'enfant, ceux-l que Genevive aurait
tch d'touffer, il l'amenait peu  peu  rechercher sa socit, si
bien que Genevive finissait par avoir honte de toujours arracher son
fils  ce vieillard tranquille, de qui elle n'avait jamais reu une
mauvaise parole, et qu'elle croyait bien dispos envers elle,
comparativement  l'irascible Victoire.

Cependant Jean s'chappait d'auprs de sa mre ds qu'il le pouvait, et
s'en allait avec Simon, qui avait retrouv ses bonnes jambes pour
l'emmener le plus loin possible.

Pendant l'hiver, Genevive tait sre de le retrouver dans les environs
du moulin; mais quand vinrent les premiers jours du printemps, avec les
premiers rayons du soleil, le grand-pre et le petit-fils s'clipsrent
aprs le dner toutes les fois que le temps le permit. Victoire,
interroge, ne savait jamais o ils taient, mais, vers trois heures,
elle disparaissait  son tour, avec un panier au bras, contenant des
friandises, et ils allaient goter tous les trois quelque part,  un
rendez-vous donn d'avance.

Ces promenades, d'o Jean revenait fatigu, demandant  se coucher,
avaient pour rsultat de le rendre maussade, quand on lui rsistait, et
gourmand  toutes les heures. Genevive s'en aperut, se fcha, et
dclara qu'elle le dfendait.

Simon l'apaisa avec de bonnes paroles.

--Eh mon Dieu! c'est bon! On croyait bien faire, on s'est tromp? On ne
recommencera pas! ce n'est pas la peine de tant crier pour si peu de
chose. Vraiment, Genevive, vous n'tes pas raisonnable!

Le lendemain, ce fut Genevive qui emmena son fils. Saurin, prvenu la
veille au soir, avait attel la jument grise  la voiture, et vers neuf
heures de matin le bruit des roues dans la cour fit mettre aux fentres
Victoire et Simon stupfaits.

--O vous en allez-vous comme cela? fit Victoire, plus hardie.

--A mes affaires, rpliqua la jeune femme en assemblant les rnes.

La jument partit au trot, pendant que Jean, merveill, battait des
mains, et les deux vieux restrent bahis l'un en face de l'autre, se
demandant ce que voulait dire ce coup de tte inattendu.

Genevive alla tout d'une traite jusque chez le notaire, qui habitait 
trois lieues de l. En la voyant entrer, celui-ci fut frapp de la
dignit de cette femme,  qui son chagrin donnait quelque chose
d'auguste.

--Que dsirez-vous de moi? lui dit-il d'un air affable.

--Connatre mes droits et mes devoirs, rpondit Genevive; savoir ce que
je dois supporter, ce que je puis empcher, et savoir surtout si je suis
oblige de laisser dtourner de moi le seul bien qui me reste sur terre.

Elle faillit pleurer en disant ces derniers mots mais elle se retint
avec un grand courage.

Le notaire l'interrogea: en quelques questions il fut fix sur la
conduite des poux Beauquesne, qui, d'ailleurs, taient connus de tous
pour leur caractre mesquin et leurs allures envahissantes.

--Dois-je subir cela sans me rvolter? dit la jeune femme en terminant
le rcit de ses griefs.

--Lgalement, rien ne vous y oblige, rpondit le notaire. Vous tes
tutrice de votre fils, vous seule avez pouvoir pour l'lever; la grance
de ses biens vous appartient...

--Cela, interrompit Genevive, j'y ai renonc depuis longtemps dj; je
ne crois pas les Beauquesne capables de faire du tort  leur petit-fils,
et d'ailleurs ils n'ont pas d'autre hritier.

--Ce n'est pas lgal, dit le notaire souriant; mais si ni vous, ni eux,
ne faites d'objection  ce mode d'arrangement, on peut passer outre, en
attendant d'autres dcisions.

--Comment faire, reprit la jeune femme, pour les empcher de m'insulter
en prsence de mon fils, de lui dire du mal de moi, de me l'enlever
pendant des journes entires?

--Vous pouvez mettre l'enfant dans une pension, o ils ne le verraient
qu'avec votre permission.

Genevive regarda son fils avec tendresse.

--Pauvre petit, si jeune... et moi, que deviendrai-je, en tte--tte
avec ces deux tres qui me hassent et qui ne passent pas un jour sans
souhaiter ma mort?

--Vous pouvez mettre votre fils en pension dans une ville que vous
habiteriez, fit observer le notaire.

--Ah! dit Genevive saisie, je pourrais faire cela?

--Sans doute!

--Mais aux vacances, il faudrait le ramener...

Le notaire ne rpondit pas; ce n'taient pas l ses affaires.

--Et pour les biens de mon fils, je suis oblige de les grer
moi-mme?...

--Cela peut se faire  l'amiable en famille, comme vous l'avez fait
jusqu' prsent, mais vous tes responsable envers votre fils pour le
jour de sa majorit.

Genevive sourit faiblement.

--Nous avons le temps de rflchir, d'ici l, dit-elle. Pourrais-je
loigner les deux vieux?

--Vous en avez le droit, mais je ne puis vous cacher que cela vous
ferait dans le pays un tort incalculable... On ne manquerait pas de vous
accuser d'carter les tmoins intresss  la grance des biens et 
l'ducation de l'enfant; c'est l une dmarche que je ne prendrai jamais
sur moi de vous conseiller.

--C'est bien, monsieur, je vous remercie, fit la jeune mre en se
levant. J'aurai peut-tre besoin de vous un jour ou l'autre. Vous
touchez mon fermage?

--Comme toujours; vos fermiers payent bien, et j'ai mme de l'argent 
vous. Le voulez-vous?

--Donnez, dit Genevive, cela peut servir.

Le notaire lui apporta les quelques centaines de francs qui
constituaient son revenu annuel.

--Quand vous voudrez de l'argent, dit-il, je puis toujours en avancer...

--Je vous remercie, rpondit simplement Genevive. Vous tes un brave
homme, monsieur.

Elle remonta dans sa voiture,  la grande joie de Jean qui s'ennuyait
fort  l'tude, o les affiches barioles ne l'avaient amus qu'un
instant.

Victoire guettait son retour, derrire la fentre de la salle.

--Eh bien, avez-vous fait une bonne promenade? dit-elle avec un visage
souriant.

--Trs-bonne; merci, Victoire, dit Genevive en remettant les rnes 
Saurin.

--Votre ami Lumeau vous attend, et la journe lui semble longue, dit la
belle-mre, d'un air si ouvert que la jeune femme se sentit aussitt sur
ses gardes.

--Mon ami? dites le vtre! rpliqua-t-elle brusquement, car je ne sais
en vrit qui l'a amen ici, ni qui l'y retient.

Elle monta  sa chambre pour changer de toilette Jean, fier de se voir
dans ses habits du dimanche, s'chappa pendant qu'elle s'habillait, et
courut  la salle basse, car la promenade lui avait ouvert l'apptit.

--Faites-moi une tartine, grand'mre, dit-il d'un air dcid.

--Tout de suite, mon petit homme. Et vous avez t loin, dis!

--A la ville!

Pour Jean, le gros bourg tait une ville, et quelle ville!

--Voir une amie  maman, bien sr? insista Victoire, en tirant  elle un
gros pot de confitures.

--Une amie? Mais non, c'tait un monsieur qui a donn de l'argent 
maman. Oh! grand'mre, quelle drle de chambre! Il y avait des papiers
de toutes les couleurs sur les murs, avec des lettres noires hautes
comme a!

Il montrait son bras dans toute sa longueur. Les deux vieux changrent
un regard.

--C'est le notaire, dit Pierre Lumeau d'un air indiffrent. Elle a
touch ses rentes.

--Elle n'est pas riche, mais tout de mme ce n'est pas un mauvais parti,
fit remarquer Victoire  voix basse.

--Oui, si on lui conservait la tutelle, dit Lumeau du haut de sa
grandeur; mais sans a, c'est bien peu de chose.

--On pourrait s'arranger, insinua Simon.

--Et puis, elle a l'argent que notre pauvre Franois lui avait donn
quand le petit est n; elle n'a pas dpens un sou. Si ce n'est pas
ridicule de garder de l'argent comme a quand il pourrait rapporter de
bonnes rentes...

--Combien? fit Lumeau.

--Trois mille et des francs. Elle le garde dans son armoire... enfin
c'est  elle!

Les yeux de Lumeau s'taient fixs sur le foyer, et sa figure restait
impntrable. Genevive entra.

--Voulez-vous goter, ma fille? dit Victoire avec une prvenance bien
rare chez elle.

Genevive se coupa un morceau de pain  la miche reste sur la table, et
s'assit auprs de son petit garon. Lumeau ne put en tirer une parole ce
jour-l.




                                XVI


L'automne vint, ramenant le bout de l'am de Franois Beauquesne. Ce
jour, Genevive se rendit  l'glise, couverte de la mante  capuchon
rabattue sur son visage, qui donne tant de noblesse aux femmes de son
pays, quand elles portent le grand deuil. Le service funraire eut lieu
suivant les rites, mais Genevive n'invita personne au logis.

Cette infraction aux usages fut d'autant plus remarque, que Lumeau, de
passage dans le village,--nul ne savait pourquoi, car il n'avait pas
achet de moutons depuis plus de six mois,--suivit au moulin la famille
Beauquesne, et resta si longtemps, que Simon l'invita  dner.

Genevive ne parut point  ce repas; enferme dans la chambre nuptiale,
elle avait pos sa tte sur la courte-pointe de son lit, et elle
pleurait, heureuse de pleurer, car elle craignait par-dessus tout les
grandes crises muettes de sa douleur, qui duraient des jours entiers et
la laissaient brise.

En montant, elle avait remis son petit garon aux soins de Saurin, qui
ne devait pas le quitter. Le moulin chmait ce jour-l, et de peur que
la veuve ne ft tente d'aller revoir l'endroit o elle avait trouv le
corps de son mari, le brave garon en tenait la clef soigneusement
cache au fond de sa poche.

Aprs le repas, qui fut court, car les deux vieux, fort ennuys de
l'absence de leur bru, avaient bte de se dbarrasser de leur hte qu'au
fond ils mprisaient cordialement, Saurin proposa  Jean, pour le
distraire, d'aller voir battre du grain  la batteuse mcanique,
nouvellement achete par un gros propritaire des environs. Le petit,
enchant, courut en demander l'autorisation  sa mre; car Saurin ne se
fut pas permis de l'emmener sans le consentement de Genevive, et les
deux camarades partirent sans que les vieux eussent fait d'objection.

La grange o se trouvait la batteuse n'tait pas trs-loigne; le
chemin tait beau, Jean se lassa bientt de questionner son grand ami,
et se mit  courir en avant pour l'attendre aux dtours du chemin, ou
bien aux carrefours, car il ne connaissait pas la route.

Un paysan, puis deux, rejoignirent Saurin, et naturellement la
conversation tomba sur la crmonie du matin, qui avait t accomplie
avec toutes les pompes du culte en usage dans la paroisse.

--Tout de mme, dit l'un, aprs avoir approuv chaleureusement ce qui
avait t fait par les soins de la famille pour honorer la mmoire de
Franois Beauquesne, tout de mme, c'est drle que Genevive ne puisse
pas s'entendre avec les parents du dfunt. Il me semble que ce sont de
braves gens qui ont t bons pour elle.

Saurin dressa l'oreille.

--Qui est-ce qui vous a dit a? fit-il avec sa prudence normande.

--Mais, c'est tout le monde! Chacun sait qu'elle leur fait des misres
sans fin, jusqu' tre jalouse du petiot.

--Pour a, fit gravement le garon meunier, il y a du vrai. Madame
Franois Beauquesne n'aime pas qu'on dtourne son petit de l'aimer, ni
qu'on lui raconte des menteries tout le jour; mais je ne vois pas qu'en
cela elle ait si grand tort.

--Oh! vous, chacun sait que vous parlez pour elle, reprit le paysan
vex.

Le second promeneur se mit de la partie.

--Saurin n'a pas de raison pour mal parler de la matresse du moulin,
dit-il, on n'a que faire de mdire de celui qui vous nourrit; mais ce
que je trouve drle, moi, c'est autre chose. C'est ce grand bte de
Lumeau qui vient  la maison du moulin depuis plus de six mois; m'est
avis que si la Genevive n'avait pas envie de rester veuve, elle
pourrait mieux choisir qu'un coureur de moutons dcri de tout le monde.

Genevive se remarier! Saurin croyait rver! Il ouvrit ses oreilles
toutes grandes.

--On peut fort bien avoir envie de rester veuve, dit-il, sans pour cela
vivre en nonne; il en vient d'autres au logis que Lumeau; pourquoi ne
parler que de celui-l?

Ils taient arrivs  la grange o l'on battait le bl; une
demi-douzaine d'habitants du pays, petits propritaires et journaliers,
examinaient curieusement la batteuse, qui travaillait avec rgularit,
produisant si vite que les deux hommes attachs  sa conduite
suffisaient  peine  l'entretenir de bl.

Pendant que Jean regardait de tous ses yeux, Saurin, proccup en
apparence par les mouvements de la machine, coutait ce qui se disait
dans les groupes. On y parlait  voix basse, car si le Normand n'est pas
ennemi de la mdisance, il ne l'aime qu' la drobe,  cause des
consquences.

Il put se convaincre bientt que les visites de Lumeau avaient produit
un effet dsastreux pour la renomme de Genevive; tout ce qu'on avait
dit d'elle lors de son mariage, habilement remu et renouvel par la
Quesnelle, revenait dans les mmoires, grossi de l'horreur qu'inspire
dans ces contres une veuve qui se laisse courtiser avant deux annes de
deuil rvolues.

--On voit bien qu'elle n'avait pous Beauquesne que par intrt, disait
l'un.

--Faut-il qu'elle ait une mauvaise nature pour penser  rompre son
deuil, aprs tout ce que le dfunt avait fait pour elle! disait l'autre.

--Ce qu'il y a de plus vilain, c'est d'avoir invita le marchand de
moutons  la crmonie d'aujourd'hui, ajouta un troisime.

--Mais ce n'est pas tout, elle l'a emmen dner chez elle, renchrit un
quatrime qui parla haut imprudemment.

Saurin fit un mouvement si brusque que le bavard se retourna, et ne
pouvant tenir sa langue:

--N'est-ce pas, Saurin, que Lumeau a dn chez vous aujourd'hui?

--C'est vrai, rpondit le garon meunier, mais ce n'est pas madame veuve
Beauquesne qui l'a invit, car elle ne peut le souffrir. C'est madame
Victoire, et du diable si je sais pourquoi!  moins que ce ne soit pour
une mauvaiset.

Il se fit un silence, et Saurin, prenant la main de Jean, lui dit:

--Allons-nous-en d'ici, mon garon, les gens y parlent sans savoir ce
qu'ils disent.

Cette sortie attira au brave homme quelques regards malveillants. Dans
un pays  sang plus chaud, les regards se fussent traduits par des
gourmades, mais dans le Cotentin, on n'aime pas  brusquer les
dnoments.

Saurin s'en revint tout pensif vers le moulin: Jean-Frappier jasait de
son mieux, et Saurin rpondait  peu prs, car il avait l'esprit
proccup d'autre chose. Au dtour d'un chemin, il prit par les clos,
afin de n'y rencontrer personne, et profitant d'une belle haie en talus,
bien gazonne et propre  faire un sige, il s'assit, et prit l'enfant
sur ses genoux.

--Elle t'aime bien, n'est-ce pas, ta maman Victoire? dit-il en tirant de
sa poche un couteau pour faire une musique au petit garon.

--Oh oui! elle me donne tout ce que je veux, et quand maman Genevive ne
veut pas que j'en aie, elle m'emmne et m'en donne tout de mme; elle
est bonne.

--Et ta maman Genevive, est-ce qu'elle t'aime aussi?

Jean rflchit un moment: la question ne s'tait pas encore prsente 
son esprit.

--Je ne sais pas, dit-il en hsitant.

--Mais, sans doute, Victoire te dit que ta maman est bonne et douce?

--Non! Elle me dit qu'elle est mchante, et qu'elle ne m'aime pas; mais
a n'est pas vrai: c'est une menteuse, grand-mre.

--Pas mal raisonn, pensa Saurin, en coupant le bout de la branche qui
lui servait  confectionner son instrument. Eh bien! mon garonnet, faut
pas croire ce que dit ta grand'mre, quand elle te dit du mal de ta
mre. Ta mre est un ange du bon Dieu! un ange! et il n'y a jamais eu
personne qui la vaille, si ce n'est ton dfunt pre, qui est aujourd'hui
en paradis.

Les larmes avaient mont aux yeux de Saurin. Du revers de sa manche, il
les essuya avec force et remit au petit l'instrument dsormais parfait.

--Si l'on te dit quelque chose de ta mre, tu viendras  moi, et je ne
te dis que a...

Il brandit le poing dans la direction du village et rentra au logis avec
Jean qui soufflait dans sa musique de faon  assourdir toute la
population du hameau.




                                 XVII


Le dimanche suivant quand Genevive entra  l'glise, tenant son fils
par la main, elle surprit des regards singuliers, des chuchotements
bizarres qui cessaient ds qu'elle tournait les yeux de ce ct. Le mme
mange se continua pendant l'office. Elle s'aperut alors que Simon et
Victoire s'taient mis  l'autre bout du banc de famille, de faon 
laisser un vaste espace vide entre eux et elle-mme. Victoire avait
attir le petit garon de son ct, en lui montrant des images de son
paroissien, de sorte que la jeune femme,  l'cart, avait l'air d'une
brebis galeuse.

--Jean, dit-elle  demi-voix, viens ici.

Le petit tourna bien la tte de son ct, mais retenu secrtement par
Victoire qui tirait sur sa veste, il retourna au paroissien.

Le prtre entonnait le Credo, Genevive ne voulut pas faire d'esclandre;
elle se rapprocha du groupe qui s'tait loign d'elle, et comme ceux-ci
s'taient rfugis  l'extrmit du banc, ils furent bien forcs de
subir son voisinage.

La sortie est le moment o l'on s'aborde, o l'on se fait des
compliments, surtout entre gens qui vivent  de certaines distances.
Genevive fit quelques signes de la tte  des femmes qu'elle
connaissait: elle en reut en change des saluts tellement glacs
qu'elle se sentit blesse au coeur. Dtournant ses regards de la foule,
elle entrana doucement son fils vers la grande croix des Frappier, en
disant: Allons voir papa.

Le petit rsista un peu, car sa grand'mre l'appelait du geste, mais
Genevive tenait la menotte bien serre, et, bon gr, mal gr, il dut la
suivre.

Elle prit un instant seulement, ne voulant pas se donner en spectacle 
cette foule qui lui paraissait hostile, sans qu'elle st pourquoi, puis
elle se leva et se dirigea vers la porte du cimetire.

Victoire et Simon n'taient plus l; ils avaient pris les devants; la
jeune femme aperut au loin la coiffe de sa belle-mre, reconnaissable 
son ruban noir, en conciliabule avec une autre coiffe  ruban bleu; le
ruban noir disparut, le ruban bleu revint et se mla  un groupe de
commres qui stationnaient sur la place.

Genevive marchait un peu plus vite que de coutume, tranant monsieur
son fils, qui tait de mauvaise humeur; comme elle s'approchait des
commres qui tenaient une conversation fort anime, elle entendit son
nom, prononc d'un ton de mpris. Elle leva firement la tte en les
regardant:

--Vous parlez de moi, dit-elle.

--Non, madame Beauquesne, rpondit la coiffe  ruban bleu, qui la
regarda avec effronterie.

Le silence se fit, plus insultant, plus crasant qu'une injure.

Genevive passa lentement sans les saluer.

--Pauvre petit! dit une voix derrire elle. Jean se retourna pour voir
qui parlait, mais sa mre le secoua par la main qu'elle tenait, et il
baissa la tte se sentant un peu en faute.

--Je vous demande un peu ce qu'il a fait pour le maltraiter ainsi! dit
une autre voix perante.

La jeune femme continua son chemin sans presser le pas. Quand elle eut
atteint un endroit o elle se sentait  l'abri des regards, elle laissa
tomber sa tte sur sa poitrine.

--Maman, tu pleures? dit Jean en voyant tomber des gouttes brlantes sur
le tablier de soie noire de Genevive.

--O mon cher petit, mon cher petit! s'cria-t-elle, en le prenant dans
ses bras! Ils finiront par t'empcher de m'aimer!

Jean n'tait pas d'humeur  se laisser embrasser, il se prta de
mauvaise grce aux caresses de sa mre; ds qu'elle l'eut remis  terre,
il s'chappa et courut en avant, criant de toutes ses forces:--Maman
Victoire!

Genevive se tordit les mains avec un geste dsespr. Que lui
voulait-on? qu'avait-elle fait?

Elle entra rapidement dans la cour du moulin, vit en passant son petit
garon sur les genoux de Simon dtourna la tte et monta  sa chambre.
Elle avait besoin d'tre seule pour rflchir.

Elle ne pouvait plus se le dissimuler: les regards malveillants, les
paroles sournoises que depuis la mort de son mari elle sentait flotter
autour d'elle, toute cette animosit qu'elle avait prise pour un produit
de son imagination malade, cela existait! On lui en voulait, de quoi?
Elle l'ignorait, mais  coup sr on avait dchan contre elle, dans le
pays, une colre avec laquelle il lui fallait compter.

Mais comment se dfendre de ce qu'elle ignorait? Comment nier des fautes
que personne ne formulait? Elle rsolut de s'expliquer avec Victoire,
cote que cot, au risque d'une rupture dfinitive; car, pour l'ennemi,
elle le tenait sans aller plus loin: c'tait son implacable belle-mre.

Elle descendit pour le repas de midi. Saurin venait de rentrer, et avec
lui les deux autres garons du moulin; la table tait mise pour tous.
Elle s'assit, laissant prsider son beau-pre, qui n'avait jamais cd
cet honneur  personne, pas mme  son fils.

Elle ne mangea gure, mats son esprit veill aux soupons tait 
l'afft de tout ce qui pouvait dsormais l'clairer. Elle remarqua les
signes d'entente secrets entre le grand-pre et le petit-fils. Ils se
faisaient des petites mines, des sourires discrets... On avait complot
quelque partie pour l'aprs-midi, bien certainement; Jean allait encore
disparatre sans qu'on st o il tait pass.

Elle se promit d'y veiller cette fois, et au moment o le caf
apparaissait sur la table, Jean faisant mine de vouloir s'vader pour
courir, elle se leva brusquement.

--Vous ne voulez pas de caf? lui dit gracieusement son beau-pre.

--Je reviens  l'instant, fit-elle d'un ton indiffrent. Jean, tu n'as
pas de sarreau, viens en mettre un bien vite.

Jean, sans dfiance, suivit sa mre, qui prit dans l'armoire un tablier
bleu et blanc, et le lui attacha, tout en causant.

--O allez-vous cette aprs-midi! dit-elle d'un air ngligent.

Le petit rus la regarda de ct, un doigt dans sa bouche, comme il
faisait quand il ne voulait pas rpondre.

--Eh bien?

--Grand-pre m'a dit de ne pas te le dire, rpliqua enfin l'enfant d'un
air malicieux.

--Mais tu sais qu'il faut obir  ta mre, dit la jeune femme avec
douceur, matrisant l'immense colre qui bouillonnait en elle.

Jean secoua la tte d'un air mutin, et fit deux pas vers la porte.

--Dis-moi o vous devez aller, et je te laisserai peut-tre sortir,
insista Genevive; mais si tu ne veux pas me rpondre, tu resteras ici
toute la journe.

--Sans descendre? fit le malin petit garon.

--Sans descendre.

--J'aime mieux ne pas le dire, tu ne voudrais pas me laisser aller. Tu
ne veux jamais que je sorte avec mon grand-pre et ma grand'mre.

--C'est bien, dit Genevive, tu resteras ici jusqu' ce que tu aies
obi, et demand pardon. Moi, je vais prendre mon caf.

Elle sortit, emportant la clef.

Quand elle entra dans la salle d'en bas, les yeux perants de Victoire
cherchrent l'enfant derrire Genevive, qui s'assit tranquillement
devant la tasse de caf que son beau-pre venait de lui verser.

--O est Jean? dit Victoire.

--L-haut, dans ma chambre.

Au mme instant une grle de coups de pied retentit  l'tage suprieur
dans le bois de la porte, et des cris perants firent rsonner toute la
maison.

--Ce pauvre petit, vous l'avez oubli. Je vais lui ouvrir, dit Victoire
empresse.

--Ne vous drangez pas; je l'ai enferm.

--Tout seul? Si c'est Dieu permis! Il y a de quoi lui faire tourner le
sang! Genevive, il y a longtemps que, je l'ai dit, vous n'tes pas une
bonne mre! Qu'est-ce qu'il a pu faire, cet ange?

--Il ne va pas rester seul longtemps, dit tranquillement Genevive, car
je vais remonter auprs de lui. Ensuite, voici ce qu'il a fait: il ne
veut pas me dire o son grand-pre lui a promis de l'emmener cette
aprs-dner.

--Et c'est pour cela que vous le martyrisez! s'cria Victoire en levant
les mains au ciel.

Les cris, un instant arrts, avaient repris de plus belle, et les coups
de pieds faisaient rage.

--Je veux savoir o il va, dit la jeune mre avec calme.

--Voil une belle affaire! Je voulais l'emmener au pont Cosnard, o il y
a des nfles chez le meunier qui doivent tre bonnes  manger  l'heure
qu'il est.

--Je suis bien aise de le savoir, fit Genevive; il n'tait pas besoin
de m'en faire mystre. Mais il n'avait qu' me le dire, je l'aurais
laiss aller; je n'aime pas les cachotteries.

--Ah! jour de Dieu! cria Victoire, si mon fils vivait encore, a ne se
passerait pas comme a!

--Je le crois, madame Victoire, dit Genevive en rassemblant tout son
courage; il y a beau temps qu'il vous aurait fait quitter la maison o
vous rendez son fils menteur et mchant; mais ce qu'il aurait fait, je
suis bonne pour le faire. A Nol, vous irez demeurera la Quesnerie, s'il
vous plat. Je ne veux point de mchantes gens chez moi.

--L'entends-tu, Simon? s'cria Victoire outre. Elle nous renvoie! Et
avec quoi donc que vous nous renverrez si nous ne voulons pas nous en
aller? C'est-il avec les gendarmes?

--Ne dites pas de btises, ma fille, dit Simon d'un air paterne. Vous
savez bien que si nous quittions le moulin, les propos ne chmeraient
pas. Je vous conseille de nous garder, car vous avez besoin de nous pour
soutenir votre bonne renomme.

--Ma renomme! s'cria Genevive si surprise qu'elle en oublia sa
colre, qu'est-ce que ma renomme a  voir l dedans?

--On sait ce qu'on sait, on dit ce qu'on dit, reprit le vieux paysan.
Croyez-moi, ma fille, nous avons toujours agi pour le mieux, et nous
continuerons  faire de mme; mais le jour o nous sortirions d'ici,
personne ne voudrait plus vous parler.

--Que dit-on, enfin? s'cria la veuve, perdant toute mesure.

Il lui fut impossible d'obtenir une rponse. Celui qui, dans sa vie, ne
s'est pas but  quelqu'une de ces obstinations diaboliques, ne pourra
jamais comprendre  quel degr d'exaspration ce systme peut amener un
tre innocent qui sent son impuissance  lutter. Simon gardait tant de
mesure et de prudence qu'il tait invulnrable. Victoire se taisait,
voyant la partie fortement engage; enfin, elle n'y put tenir. C'tait
l son dfaut capital.

--Allez, dit-elle, vous tes bien heureuse qu'aprs avoir t ramasse
par mon fils, vous trouviez encore de braves gens pour couvrir vos
manires de leur honntet.

La main de Genevive se leva, et dame Victoire aurait reu ce jour-l le
soufflet qui lui tait promis depuis longtemps, si le fracas d'un meuble
tombant  terre et les cris furieux du petit garon ne l'avaient attire
en mme temps  l'escalier, laissant vocifrer Victoire, que Simon,
cette fois, n'essaya pas de calmer.

Jean n'avait rien que la peur:  force de se dbattre, i! avait fait
tomber une lourde chaise en bois massif, dont le fracas lui avait caus
une angoisse horrible. Quand sa mre ouvrit la porte, ses cris
s'arrtrent tout  coup, et il courut se cacher dans son tablier, avec
des pleurs de repentir.

L'aprs-midi tait fort avance; je ne sais si quelqu'un l'a remarqu,
mais le temps passe extraordinairement ite quand on se querelle. A cette
poque de la fin de novembre, le jour baisse rapidement. Il tait prs
de quatre heures, et le jour baissait.

L'enfant avait tant pleur qu'il tait las. Sa mre feignit d'avoir
oubli le sujet de cette scne, et l'endormit dans ses bras pendant que
la nuit achevait de tomber.

Quand il dormit paisiblement, elle le souleva et le dposa sur le grand
lit, en l'entourant d'oreillers pour qu'il ne courut aucun danger de
rouler en bas, puis elle alluma une bougie et sortit, en ayant soin de
prendre la clef.

Elle descendit l'escalier avec prcaution, car elle ne voulait pas
attirer l'attention des deux vieux. Au moment o elle atteignait la
moiti des marches, elle vit entrer Lumeau qui ne pouvait la voir dans
l'ombre, mais qu'elle reconnut  la lueur du foyer de la salle basse.
Une vague intuition de la vrit lui passa dans le cerveau.

Elle acheva de descendre, passa rapidement devant la porte et se trouva
dans la cour. Elle se dirigea du ct du moulin, ou Saurin avait une
petite chambre au-dessus d'une salle basse, et frappa du doigt  la
vitre.

Le brave garon parut sur le seuil. La journe lui semblait longue, il
n'avait os s'approcher de la maison, et pourtant, s'il l'avait pu, avec
quelle joie a et poursuivi Simon et Victoire  coups de fourche,
jusqu' la Quesnerie?

--Que voulez-vous, matresse? dit-il.

Elle fit un pas pour entrer, il lui barra le chemin.

--Pas chez moi, matresse, excusez la hardiesse, mais il ne faut pas que
vous entriez chez votre garon meunier.

Elle recula de quelques pas, et il l'introduisit de l'autre ct des
granges, dans un endroit tout  fait dsert, o personne ne pouvait les
voir. La nuit tait noire et sans toiles.

--Qu'est-ce que le marchand de moutons vient faire ici? dit-elle,
commenant par la premire ide qui lui vint, au milieu de tant de
perplexits.

--Rien de bon, grommela le meunier, j'en donne ma foi! Est-ce que c'est
a que vous vouliez me demander, matresse?

--Non, il y a autre chose. Que dit-on de moi dans le village, et
pourquoi la protection des Beauquesne est-elle utile  ma bonne
renomme?

--Nous y voil, dit le brave garon: eh bien, madame Genevive, il n'y a
qu'une rponse aux deux questions. La Quesnelle a fait courir le bruit
que vous rompiez votre veuvage, pour pouser cette figure de suif qu'on
appelle Lumeau.

--Moi! cria Genevive en se frappant la poitrine  plusieurs reprises.
Moi! rompre le veuvage de mon Franois! Ils sont fous!

--Pas fous, mais bien mchants, dit Saurin. Vous n'avez pas vu comme ils
ont attir cette mauvaise peau de marchand de moutons, pour faire croire
aux gens que vous le regardiez. Ils espraient endommager si bien votre
rputation, que vous auriez t oblige de l'pouser, sous peine d'tre
montre au doigt.

--Eh bien? fit Genevive qui ne comprenait pas.

--Eh bien, on vous aurait retir la tutelle de Jean-Frappier Beauquesne,
et vous auriez t vivre avec votre mari. Voil ce qu'ils avaient
imagin. Ce n'est pas bien fort, mais tout ce que leur esprit peut
produire.

Genevive pouvante restait muette.

--Faut pas vous faire de chagrin, matresse, dit humblement Saurin, je
ne suis qu'un pauvre garon meunier, mais si je puis vous tre bon 
quelque chose...

--Je leur ai dit qu'ils iraient vivre  la Quesnerie, murmura la jeune
femme essayant de rattraper ses penses qui flottaient  la drive.

--Il aurait mieux valu ne pas leur dire, fit observer Saurin; mais
puisque c'est fait...

--Croyez-vous que je puisse vivre  ct d'eux, les voir, leur parler
aprs ce qu'ils ont fait? Et ces femmes, ce matin, qui m'ont insulte...
O Franois, si tu tais l!

Elle s'tait tourne vers le moulin et le regardait avec des yeux
dilats par l'horreur de sa situation sans issue.

--Ils ne s'en iraient pas! dit Saurin.

--Mais la loi?

--Vous ne pouvez pas leur faire un procs pour a! On vous jetterait des
pierres!

Genevive recula soudain la tte.

--Eh bien, soit, dit-elle; mon bon Saurin, je vous remercie de votre
amiti. Il n'y a de bon ici que vous et Mlie.

S'il n'avait, pas fait si noir, elle aurait vu rougir le garon meunier.

--A propos de la Mlie, si vous vouliez, matresse...

--Quoi?

--Je l'aurais bien pouse... elle vous aime tant!

--Ah! j'en serai bien contente! s'cria Genevive. Au moins, elle aura
quelqu'un pour la protger contre Victoire. J'aurai le coeur moins serr
en pensant  elle, la pauvre enfant!

--Merci, madame Genevive, fit Saurin, prt  fondre en larmes, sans
savoir pourquoi. Et sans vous commander, qu'est-ce que vous allez faire?

--Je n'en sais rien! dit la jeune femme. Dans tous les cas, Saurin, je
me souviendrai de votre amiti d'aujourd'hui.

Elle retourna lentement vers la maison pendant qu'il rentrait dans sa
chambre.

Une rsolution bizarre se formulait dans l'esprit de Genevive; la vue
de l'odieux Lumeau, assis auprs du foyer entre les deux Beauquesne,
prcipita sa dcision.

--Vivre avec ces gens-l! Revoir ceux qui m'ont trahie, insulte, leur
disputer mon fils  toutes les minutes de ma vie! Jamais!

Avant de monter, elle tira les verrous d'une petite porte qui allait
dans le jardin, passant sous l'escalier, et dont on ne se servait
presque jamais; puis elle se rendit  sa chambre.

Jean dormait toujours, sous la lueur vacillante de la bougie. Genevive
prpara son petit manteau  capuchon, qu'il mettait dans les grands
froids, puis elle prit sa propre mante, qu'elle revtit. Fouillant au
fond de l'armoire, elle tira de derrire les draps une bourse de toile
remplie d'or, celle-l mme que Franois avait t heureux de lui donner
lors de la naissance de leur fils. Elle prit aussi une petite bote
plate, qui contenait les dentelles qu'elle avait finies, et le petit
coussin avec l'ouvrage commenc. Le tout passa dans un sac de moyenne
grandeur, qu'elle attacha  sa ceinture au moyen d'une courroie solide.
Puis elle enleva l'enfant endormi qui poussa un soupir, sans se
rveiller, l'enveloppa dans la mante, et descendit avec toutes les
prcautions imaginables.

Tout tait comme elle l'avait laiss: les gens dans la salle, la porte
du jardin entrouverte... Elle la franchit et la tira doucement derrire
elle, puis elle traversa rapidement le jardin.

Au moment o elle arrivait sur la route, aprs avoir pass dans un
herbage dsert, elle s'arrta pour regarder le moulin, dont la haute
silhouette se dcoupait sur le fond noir des arbres, aux lueurs vagues
de la nuit.

--O mon Franois, adieu! dit-elle. C'est parce que je t'aime que je m'en
vais!

Et elle s'enfuit rapidement, emportant son enfant endormi dans ses bras.




                                XVIII


La premire nuit qui suivit son arrive  Paris, Genevive Beauquesne
fit un rve.

Elle se vit, toute jeune femme, telle qu'au lendemain de son mariage,
elle avait parcouru avec son poux les prs et les taillis de leur
proprit; elle marchait  ct de Franois, dans la lueur nacre de
l'aube naissante, et son coeur se fondait de joie et de reconnaissance
comme il l'avait fait alors. Tout en marchant, ils arrivrent  une
clairire, entoure de grands arbres; c'tait la croix Bonami, vieux
carrefour o de tout temps les enfants du pays se runissaient pour
leurs jeux. Une bande joyeuse s'y trouvait rassemble, et, chose
trange, telle qu'il s'en voit dans les rves, Genevive, parvenue 
l'ge de femme, y revit les compagnons de son enfance, rests petits.
Ils s'approchrent d'elle lui prsentant des guirlandes de feuillage,
comme on en fait pour les reposoirs du Saint Sacrement; elle les accepta
en souriant, et Franois se rjouissait de la voir entoure de fleurs.
Parmi ces petits, elle reconnut soudain son propre fils; le pre le prit
et le lui mit dans les bras en lui disant: Garde-le bien...

Les ombres du soir environnrent Genevive, qui sentit le coeur lui
manquer. La forme jeune et robuste de son mari s'effaa peu  peu et
devint insaisissable. Le coeur plein d'une douleur aigu, elle lui
tendit les bras, et voulut le suivre; mais l'enfant s'accrocha
dsesprment  son cou, en criant: Maman!

Elle serra, instinctivement les bras autour de lui, pour l'empcher de
tomber, et la force de son motion fut telle qu'elle se rveilla. Jean
la tenait par le cou, et l'appelait en criant de toutes ses forces:
Maman!

Ce rveil fut une des motions les plus pnibles que la jeune veuve et
jamais ressenties. L'image de son mari lui tait apparue si nette, si
vivante, qu'elle prouva dans toute son horreur ce second sentiment de
la perte de l'tre ador, si vif, qu'il stupfie presque  l'gal du
premier coup. Jamais depuis son veuvage elle n'avait rv de Franois
que pour le voir passer de loin, d'une faon vague, avec l'impression
que c'tait bien un rve. Cette fois, elle l'avait vu, elle lui avait
parl!... Elle resta un instant accable sous le choc de l'affreuse
ralit.

Il y a des tres qui aiment tendrement, et qui oublient sans effort;
d'autres n'aiment gure, mais se souviennent; d'autres encore aiment
silencieusement, jusqu'au plus profond de leur me muette, et la
sparation leur arrache une partie d'eux-mmes, la plus intime, la
meilleure.

Genevive tait de ceux-l, et ceux-l ne se consolent jamais.

Elle ouvrit les yeux, sourit  son fils, qui avait peur, et dont les
lvres se contractaient, prtes  laisser chapper des sanglots, puis
elle s'assit sur son lit, et regarda autour d'elle. C'tait perdre son
mari deux fois que d'avoir quitt le moulin Frappier.

Jean n'avait pas grand tort d'avoir peur, car c'tait une laide chambre
que celle o ils se trouvaient, et pour des yeux accoutums aux plafonds
levs, aux meubles vnrables du manoir, la transition paraissait
brusque.

Jean-Frappier, debout sur le pied du lit, qui touchait  la fentre,
avait cart le rideau et regardait les toits noirs avec une secrte
horreur, qui se traduisit en une seule parole, plus loquente qu'un long
discours:

--Maman, je veux aller chez nous! Genevive soupira.

--Chez nous! cher innocent, chez nous est loin, et nous ne pouvons pas
y retourner aujourd'hui. Mais je te trouverai un chez nous moins laid
que celui-ci.

Elle se hta de faire sa toilette et celle de son petit garon.

Ils furent bientt dans la rue, la rue qui lui parut troite et obscure,
au pav glissant, rendu gras par un brouillard de novembre. Jean la
tenait par la main, ouvrant les yeux d'un air bahi et maussade, et se
demandait videmment ce qu'on avait fait de la cour du moulin, si vaste
et si claire, la grande cour o  cette heure les araignes d'automne
devaient tendre le rseau blanc de leurs fines toiles.

Entre autres misres, Jean avait faim, et ne se privait pas de le dire;
Genevive prit le parti de ne pas l'couter, et continua  marcher
lentement, cherchant des yeux un tablissement quelconque o elle pt se
procurer de la nourriture.

Enfin elle aperut  travers une devanture claire des tables de marbre
blanc, et sur le comptoir du fond de grandes terrines de lait. Genevive
entra dans la crmerie, et demanda du lait chaud, pour elle et pour son
fils.

--Connaissez-vous une manufacture de dentelles! demanda la jeune femme 
la crmire en lui payant sa dpense.

--Une manufacture de dentelles? On dit qu'il y en a quelque part 
Bayeux, et aussi dans le Nord,  Valenciennes... rpondit la femme avec
tonnement.

--C'est  Paris que je veux dire, reprit Genevive, un peu honteuse,
sentant dj que sa question tait singulire.

--A Paris? Eh! ma bonne dame, nous n'avons point de fabrique de ce
genre; ces choses-l viennent de la province. Comment une ouvrire en
dentelles trouverait-elle le moyen de vivre ici avec le prix qu'on lui
paye sa journe? Ce n'est pourtant pas faute qu'on les vende assez cher,
ces malheureuses dentelles; mais les marchands de toute espce ont deux
prix, un pour payer, l'autre pour vendre.

Genevive resta pensive; Jean avait repris sa main, et, l'estomac
satisfait maintenant, cherchait  l'entraner au dehors.

--Est-ce que vous tes ouvrire en dentelles? demanda la crmire avec
curiosit.

--Je sais faire la dentelle, rpondit la jeune femme en relevant la tte
avec une nuance d'orgueil, mais je n'ai encore jamais travaill pour
gagner de l'argent.

--Ah! fit la crmire avec piti, c'est dur, quand il faut s'y mettre...

--On s'y mettra tout de mme, rpondit Genevive. Au revoir, madame.




                                XIX


Aprs avoir march au hasard pendant une heure environ, Genevive
s'arrta pensive devant un magasin  l'aspect svre, dont les boiseries
peintes en noir, avec des filets d'or, avaient l'air d'une riche
bibliothque. A l'intrieur, on ne voyait rien que des panneaux d'bne,
rehausss d'or, qui occupaient toute la hauteur de la vaste pice; mais
dans la montre, sur un lit moelleux de satin rose, de chaque ct de la
porte s'talaient de merveilleuses dentelles, ranges avec un art
savant, les blanches  gauche, les noires  droite, afin que l'effet des
unes ne nuisit pas  celui des autres.

Aprs une longue hsitation, Genevive tourna le bouton de la porte et
entra. Un grand jeune homme, aussi srieux qu'un diplomate, s'avana
vers elle d'un air glacial.

--Que dsirez-vous, madame? lui dit-il. Un seul coup d'oeil jet sur les
vtements de Genevive lui apprit qu'elle venait de province, et qu'elle
n'avait probablement pas grande fortune.

--O faites-vous faire ces dentelles? demanda la jeune femme en
indiquant du doigt l'talage o se trouvaient des chantillons de tous
les rseaux.

--Mais dans des endroits fort divers, rpondit le jeune homme en
surveillant attentivement les moindres mouvements de la mre et de
l'enfant. Puis-je vous demander pourquoi cette question?

--C'est que je sais faire la dentelle, dit Genevive en devenant pourpre
sous l'effet de son audace, et je crois que je pourrais vous en faire au
moins d'aussi belle que celle-l. Voulez-vous me les montrer?

--Dsol de vous refuser, dit le grand garon avec une suprme
insolence; nous ne montrons nos dentelles qu'aux dames qui en achtent.

--Ah! fit Genevive en devenant ple sous l'injure immrite. C'est
bien, monsieur, j'espre qu'on ne vous en achtera pas beaucoup.

Elle sortit, laissant muet le beau jeune homme, qui n'avait pas prvu
une telle riposte.

Dans la rue, son audace tomba et elle eut envie de pleurer. Mais elle
fit bonne contenance et reprit le chemin de l'htel.

Elle n'avait pas fait vingt pas, qu'elle s'arrta devant une vitrine
pleine de choses bizarrement assembles; des bijoux anciens pendaient 
de petits bras de cuivre, des robes dfrachies occupaient le fond de
l'talage, des liasses de papiers de couleurs voyantes, portant ces mots
mont-de-pit, bourraient les coins, et  la hauteur de l'oeil, sur le
bras d'un bec de gaz, une main de femme grasse et jauntre venait de
poser, retombant ngligemment des deux cts, un morceau de vieille
dentelle, roussie par l'ge et dchire par ses fatigues; cette dentelle
tait identiquement semblable  l'une de celles que Genevive portait
cousues dans un linge blanc au fond de sa poche!

Jean regardait les joujoux pars dans la vitrine, et se parlait 
lui-mme, en se montrant du bout du doigt les objets qu'il honorait de
sa prfrence.

--Je voudrais bien avoir celui-ci, et puis celui-l, disait-il... Tout 
coup, il se trouva dans la boutique, et resta muet devant les grandes
robes attaches au plafond, qui avaient l'air de femmes suspendues par
le cou.

--Qu'est-ce que a peut valoir, ce morceau de vieille dentelle que vous
avez l? demanda Genevive.

La revendeuse  la toilette cligna de l'oeil d'un air connaisseur.

--C'est un fin morceau, dit-elle. Qu'est-ce que vous voulez en faire?

--C'est pour rassortir, rpondit la jeune femme en rougissant.

--Vous en avez d'autre? fit la revendeuse, en teignant prudemment dans
ses yeux un clair allum par la convoitise.

--Oui; qu'est-ce que a vaut? demanda Genevive d'un ton bref.

--Pour acheter, a vaut deux cents francs, rpliqua la marchande sur le
mme ton.

--Ce vieux morceau dchir? s'cria navement la jeune femme.

--Les dentelles, a se raccommode, ma petite, et est-ce que vous ne
voyez pas que c'est de l'Alenon?

--De l'Alenon? rpta Genevive ahurie.

--Du point d'Alenon, puisqu'il faut vous mettre les points sur les _i_
fit la marchande en riant de sa propre plaisanterie, qu'elle trouvait
trs-spirituelle. Le point d'Alenon, ma petite, c'est perdu,
voyez-vous; il n'y a plus de personne qui sache le faire; aussi, ceux
qui en ont font bien de le vendre, car, pour l'acheter... En avez-vous
beaucoup?

--Pas mal, rpondit Genevive qui sentit son coeur commencer  battre
bien fort.

--Du pareil  a?

--Tout pareil.

--En bon tat?

--Pas un fil n'a manqu.

--Eh bien, apportez-le, pour voir... a vaut de l'argent.

--Un morceau comme celui-l, sans dfaut, qu'est-ce que vous en
donneriez? dit la veuve, craignant de se laisser aller  commettre une
imprudence.

--Il faudrait le voir, ma belle, mais on pourrait en donner une
cinquantaine de francs, s'il est comme vous dites.

--Et vous me demandez deux cents francs de cette loque! s'cria madame
Beauquesne indigne.

--Loque! mon point d'Alenon! s'cria la revendeuse qui prit feu comme
de l'amadou; eh! dites donc, si c'est tout ce que vous avez 
m'apprendre, vous savez, je ne vous retiens pas!...

Genevive se mit  rire de si bon coeur que son fils bahi leva la tte
et resta la bouche ouverte. Il y avait longtemps qu'il n'avait vu rire
sa mre, si longtemps... Matre Jean ne s'en souvenait plus. Ils taient
tous les deux dans la rue que, mal revenu de son tonnement, il
regardait encore la jeune femme. Elle ne riait plus, mais un sourire
passait de temps en temps sur son visage, et le petit, enhardi par cette
expression nouvelle, se hasarda  lui dire:

--Quand est-ce que nous aurons  dner, maman?

--Tout de suite, rpondit Genevive en entrant dans un bouillon qui se
trouvait l.

Tout en prenant son djeuner, Genevive repassait dans sa tte les
choses tonnantes, qu'elle venait d'apprendre. Le point d'Alenon, qu'on
disait perdu, c'est elle qui l'avait en sa possession. Qu'est-ce que
c'tait que le point d'Alenon?

Un dictionnaire spcial, consult au cabinet de lecture, lui donna tous
les renseignements dsirables et la plongea dans l'tonnement le plus
profond.

Genevive passa la plus grande partie de la nuit en mditations
profondes. Pendant la journe qui venait de s'couler, elle avait
observ et retenu tant de choses qu'elle ne pouvait trouver le sommeil.

Son chec auprs du marchand de dentelles lui avait enseign qu'il est
prudent de ne point montrer son ct faible, mme  des gens qu'on ne
connat pas; ses courses fatigantes et la mauvaise humeur de matre Jean
l'avaient convaincue de la ncessit de placer celui-ci quelque part
lorsqu'elle aurait  sortir, et, plus que tout le reste, noyant les
impressions de ce jour dans une bue lumineuse, son entretien avec la
revendeuse lui avait fait entrevoir qu'elle possdait dans son art de
dentellire, non-seulement de quoi subsister, ainsi que ses rves les
plus ambitieux le lui faisaient esprer, mais de quoi se faire une
fortune peut-tre... Une fortune qui ne devrait rien aux Beauquesne! Une
fortune personnelle, indpendante...

C'tait trop beau! Par un grand effort de volont, Genevive carta
cette pense envahissante, et s'endormit enfin, rveille de temps en
temps par le ressaut des lourdes voitures sur le pav, ressaut qui
faisait trembler ses vitres et qui lui donnait des frayeurs soudaines.

A neuf heures du matin, elle sortit, tenant son fils par la main; elle
rentra  midi, un paquet nou  son bras, mconnaissable; grce aux
facilits qu'offre ce grand Paris, si avenant pour ceux qui ont de
l'argent, en deux ou trois heures elle s'tait mtamorphose ainsi que
son petit garon.

Les vtements trs-simples qu'elle portait taient ceux d'une femme 
son aise, sans exagration de luxe et d'austrit. C'tait encore du
deuil, mais on pouvait s'y mprendre, et croire que Genevive portait du
noir par simple prfrence de got. Matre Jeanne se sentait pas d'aise
dans ses beaux habita de petit Parisien, et volontiers il eut dit  tout
venant: Maman m'a achet tout de neuf, tout, de la tte aux pieds!...
Oui, tout, except les bons bas de laine tricots par Genevive et qui
devaient lui tenir les pieds bien chauds.

Lorsqu'elle eut mont  sa chambre, sous les toits, le paquet d'effets
qu'elle avait rapport, elle redescendit, s'informa des externats de
garons qui pouvaient se trouver dans le voisinage, et fit une ronde
minutieuse dans tous ces tablissements. Aprs avoir employ une bonne
partie de l'aprs-midi en pourparlers avec des chefs d'institution plus
ou moins vieillis sous le harnais, plus ou moins uss par leur mtier,
qui conserve les femmes, et o les hommes s'puisent, elle s'arrta 
une petite pension modestement tenue par un jeune homme ple,  l'air
maladif.

Il avait l'air de prendre la vie avec tant de courage, malgr sa
fatigue, malgr la toux qui le secouait pniblement, que Genevive en
fut touche; elle conclut aussitt un pacte d'alliance avec cet
excellent garon qui, moyennant dix francs par mois, consentait  la
dbarrasser de son terrible petit fardeau.

--Eh bien, Jean, tu obiras bien  monsieur, tu entends? dit Genevive
en embrassant le petit garon; je reviendrai te chercher tantt; en
attendant, sois sage!

--Oh mais non! cria celui-ci d'un air dcid.

M. Jamerin sourit d'un air indcis. Genevive, le coeur gros, serrait
bien fort la main de son fils...

--Par ici, madame, dit le professeur, en montrant le chemin  la jeune
mre.

Elle franchit le seuil de la porte qui se referma, et aussitt des cris
perants, accompagns de trpignements forcens sur le parquet, lui
apprirent que matre Jean n'acceptait pas l'ide de la sparation.

--Je reviendrai dans deux heures, dit-elle, pour le premier jour, ce
sera assez. Si vous voulez qu'il reste tranquille, donnez-lui un crayon
et du papier pour faire des bonshommes.

Elle sortit et se trouva tout tonne de ne plus sentir la main de son
fils dans la sienne.




                                 XX


Avec un soupir, elle se mit en route pour l'inconnu.

Aguerrie maintenant contre les mauvais vouloirs des commerants, et sre
de possder un trsor, si mconnu qu'il pt tre pour le moment,
Genevive se prsenta d'un air tranquille dans un grand magasin de
trousseaux, clbre pour le beau choix de ses dentelles.

Elle franchit sans apparence d'embarras la grande porte d'une seule
glace de Saint-Gobain, demanda le rayon de dentelles et s'y rendit sans
tmoigner l'motion qu'elle ressentait intrieurement. Le luxe de tapis,
de glaces, d'employs, qui blouit les nouveaux dbarqus, ne lui
causait rien que de l'tonnement; son bon sens de Normande qui se sait
riche la mettait bien au-dessus de tout ce dploiement de magnificence.

Elle arriva dans un petit salon o trois dames richement vtues
causaient ensemble derrire des rideaux de velours grenat; l'une d'elles
se leva et vint  la rencontre de Genevive, avec la phrase de rigueur:

--Que dsire madame?

Genevive tira de sa poche un petit paquet nou d'une faveur rose.

--Je voudrais, dit-elle simplement, six mtres de dente pareille 
celle-ci.

La premire s'tait retire dans l'embrasure de la fentre, et avait
repris sa conversation.

La demoiselle que le sort avait charge de madame Beauquesne dveloppa
le paquet sans empressement, puis resta muette.

--Six mtres? dit-elle enfin, comme au sortir d'un rve.

Genevive fit un signe affirmatif.

La demoiselle appela la premire, qui tourna la tte d'un air
ngligent. Elle se leva pourtant et s'approcha du comptoir. Quand elle
eut aperu le chiffon sans prix que Genevive feignait de ne plus
regarder, elle leva les yeux sur cette femme extraordinaire qui venait
lui demander six mtres d'une chose qui n'existe plus. Elle prit l'objet
dans ses mains habitues  manier les tissus prcieux, et le palpa
dlicatement. Elle dit un mot  l'oreille de l'autre demoiselle, qui
partit et revint au bout d'un instant avec une de ces petites loupes que
les commis au blanc emploient pour examiner la qualit des toiles;
l'examen rpondit: pur rseau de fil de lin le plus fin.

La premire regarda Genevive encore une fois, sans loupe, mais d'un
oeil aussi scrutateur que fait un botaniste en dissquant une fleur.
Madame Beauquesne tourna lentement les yeux vers elle et supporta ce
regard avec une indiffrence un peu hautaine.

--Eh bien? dit-elle du ton de quelqu'un qui pense qu'on le fait trop
attendre.

--Cette dentelle, madame, ne se trouve pas dans le commerce, rpondit la
premire, un peu vexe.

Genevive fit un petit mouvement d'humeur.

--Je verrai ailleurs, dit-elle en faisant le geste de reprendre son
bien.

--Tous n'en trouverez pas ailleurs, madame, le point est perdu.

Quand mme on runirait les six mtres que vous demandez, ce ne serait
pas neuf, et les dessins seraient diffrents.

--Alors, ce n'est pas la peine, dit Genevive d'un air dtach. Je
tcherai de retrouver l'ouvrire qui l'a faite.

--Qui l'a faite? s'crirent les trois femmes d'une seule voix. La
personne qui a fait cela vit encore?

--Je l'espre, dit Genevive qui fit un mouvement pour battre en
retraite.

Un grand silence rgna dans le petit salon, les employes
s'entre-regardaient sans oser profrer tout haut leurs rflexions.

--Allez chercher monsieur, fit tout  coup la premire se dcidant 
cet acte inou de faire venir le chef de la maison, pour quelque chose
qui n'tait pas une vente.

Monsieur fit son apparition sans trop de retard; il prit son air le
plus froid pour saluer madame Beauquesne; mais ds qu'il eut vu le
morceau de dentelle, son sang-froid de commerant cda devant son
enthousiasme d'artiste.

--C'est merveilleux s s'cria-t-il.

Il s'arrta soudain, et le commerant reparut.

--C'est un trs-beau travail, madame. On ne peut gure en tirer parti,
vu l'impossibilit de s'en procurer de semblable... C'est trs-antique,
sans doute?

--Non, monsieur.

Monsieur parut perplexe, mais Genevive tait bien dcide  le
laisser parler, profitant ainsi de l'avantage propre  ceux qui
attendent pour voir venir.

--Vous savez o et comment elle a t faite?

--Oui, monsieur.

Tout le monde s'entre-regarda et regarda la jeune femme qui baissa les
yeux d'un air satisfait, mais modeste.

--La personne qui a excut ce travail habite-t-elle Paris?

--Pas d'ordinaire, rpondit Genevive qui ne mentait pas.

--Si vous la connaissez, reprit le chef d'un air indiffrent, vous
pourriez lui dire de passer ici. Nous aurions peut-tre des commandes 
lui faire.

--Elle ne saurait venir, dit Genevive lentement, mais je puis servir
d'Intermdiaire...

Monsieur considra la jeune femme avec le respect d  toute personne
qui entend le commerce; elle voulait avoir sa commission peut-tre des
deux parts... C'tait fort sage!

--Soit, dit-il avec un sourire de condescendance. Quand vous aurez
quelque chose  nous apporter, vous voudrez bien vous adresser  madame,
il indiqua La premire... qui me fera prvenir.

Genevive replia dfinitivement la dentelle, qui disparut dans sa poche
accompagne par les regards de regret des dames employes.

Elle fit un signe de tte  ses interlocuteurs bahis et s'en alla
lentement, de l'air le plus tranquille, chez le matre de pension pour y
reprendre matre Jean.

Assis sur un petit banc trs-bas, en compagnie de quatre ou cinq
moutards, il regardait, bouche bante, les premiers signes de l'alphabet
que le jeune homme traait  la craie sur un tableau noir.

--a, c'est un A, disait-il.

--A, rptaient en choeur les gamins dociles.

--Eh bien, toi, pourquoi ne dis-tu pas A? Et un voisin en poussant
Jean-Frappier Beauquesne, dont la bouche ouverte ne profrait aucun son.

--Parce que a ne me convient pas! rpondit majestueusement le grave
personnage. C'est bon pour vous autres, mais moi je fais ce que je veux.

L'accent normand, le patois  peine dgrossi du petit garon
provoqurent une telle hilarit, que le professeur se vit oblig
d'intervenir.

--Pourquoi vous moquez-vous de ce petit? dit-il; d'est trs-mal!

--C'est lui qui a tort, rpliqua un jeune philosophe de cinq ans.
Pourquoi ne veut-il pas faire comme les autres? Qu'il reste chez lui,
alors!

Genevive parut trs  propos pour faire diversion. Elle remercia le
matre, et emmena son garon.

--Eh bien, Jean, comment te trouves-tu de l'cole? dit-elle en
retournant  l'htel avec lui.

--Ces petits sont btes, maman; et comme ils sont drles! ils ne savent
pas bien parler!

C'tait l'opinion de Jean sur l'accent parisien; il ne fut pas longtemps
avant d'en changer.

Genevive renouvela dans plusieurs magasins la petite scne qui lui
avait russi prs la maison Pluchet et Cie;  quelque lgre diffrence
prs, ce fut avec le mme rsultat partout. On ouvrait de grands yeux et
on lui demandait son adresse. Sre dsormais d'un succs qui ne pouvait
tre que plus ou moins retard, la jeune femme quitta l'htel, aprs
avoir lou une belle chambre claire au cinquime, et aprs l'avoir
meuble de quelques meubles bien simples, mais neufs, grce  cette
horreur des meubles d'occasion qui caractrise le paysan.

Matre Jean allait  l'cole, sans y faire de progrs le moins du monde,
car la ncessit de l'ducation ne lui paraissait pas dmontre. Fier et
hautain, muet presque toujours, il ne se montrait pas dsobissant.

--Je crois qu'il obit, disait le matre, parce qu'il ne veut pas tre
puni. Si vous saviez de quel air il regarde ses camarades, quand ils se
font mettre en pnitence!

--Tant mieux! fit Genevive avec un lger sourire d'orgueil.

Elle tait orgueilleuse, cette femme tranquille qui passait dans les
rues de Paris inaperue malgr sa beaut; son orgueil tait d'lever son
fils sans prendre un sou  la fortune des Frappier. Son beau-pre et sa
belle-mre vivaient du bien de Franois, dont elle avait la grance,
dont son fils tait l'unique hritier.

Ils pouvaient manger la meilleure farine du moulin, boire le plus fin
cidre de ses pommiers, elle ferait de son fils un homme, et cela par son
travail, par son courage!

C'est l'avenir entrevu d'abord, maintenant certain, qui donnait tant de
courage  Genevive le premier jour qu'elle se prsenta dans le salon
des dentelles chez M. Pluchet et Cie, avec un petit carton qui contenait
divers chantillons du fameux point perdu.

M. Pluchet fut mand, et ne se fit point attendre. Au lieu de revenir au
bout de huit jours, Genevive en avait laiss passer quinze, et il
craignait qu'ayant trouv ailleurs des propositions plus franches, elle
ne les et acceptes. Le sourire qu'il adressa  la jeune femme tait
vritablement bienveillant.

--Eh bien, que nous apportez-vous? lui dit-il en lui prsentant une
chaise.

Madame Beauquesne ouvrit son carton, et en tira plusieurs morceaux du
prcieux point, qui furent examins en silence et avec l'attention la
plus mticuleuse.

--Que demande votre ouvrire pour ceci? dit enfin M. Pluchet en
indiquant le plus bel chantillon.

Genevive recueillit toutes ses forces, et, matrisant les battements de
son coeur, dit d'une voix un peu voile:

--Deux cents francs le mtre.

L'air enchant des auditeurs disparut comme par magie. Ces braves gens
s'taient figur que la jeune femme ignorait la valeur de ce qu'elle
apportait.

--Elle ne donne pas ses heures pour rien, votre dentellire, dit
Pluchet, exprimant ainsi les sentiments de l'assemble.

--Certainement, riposta Genevive; ne m'avez-vous pas dit que le point
tait perdu, et la dentelle introuvable?

Ah! comme les assistants maudirent leur imprvoyance qui les avait fait
tomber dans le pige tendu par une provinciale inexprimente! Mais
aussi qui pouvait se douter que cette jeune femme possdait un tel
secret, un trsor?

--Nous ne pouvons pas traiter sur de semblables propositions, dit
Pluchet en remettant soigneusement les dentelles dans leur carton.

--Libre  vous, monsieur, dit Genevive en nouant le cordon rose avec le
plus grand sang-froid. D'ailleurs, cela n'en vaudra que mieux, je crois;
la personne qui fait ceci prfre les raccommodages de dentelles
anciennes, qui sont plus lucratifs.

M. Pluchet vit passer devant ses yeux des myriades de vieux morceaux
d'Alenon, redevenus neufs et jets sur le march de Paris. Si l'on
rparait ces dentelles en leur donnant l'apparence de la nouveaut,
autant valait alors s'en procurer de vritablement neuves.

--Envoyez-moi donc cette dame, dit-il presque dsesprment: je suis sr
que nous parviendrions  nous entendre...

--C'est moi, dit Genevive en le regardant bien en face.

--Vous! s'crirent les trois femmes prsentes, sur le ton de
l'incrdulit.

La personne qui faisait le point d'Alenon devait, dans leur
imagination, avoir au moins quatre-vingts ans, et ressembler aux contes
des fes de ma mre l'Oie.

Les sourires moqueurs exasprrent Genevive qui fouilla soudain dans
une de ses poches, ces vastes poches normandes dont nul ne connat la
profondeur. Elle en retira une petite bote carre dont elle enleva le
couvercle, et montra aux spectateurs bahis un petit coussin 
dentelles, avec ses innombrables fuseaux, et le dessin commenc.

M. Pluchet regarda Genevive avec une considration nouvelle, o se
mlait cependant un peu de vexation. Comment, cette dame tait une
ouvrire en dentelles? Et on l'avait traite comme une cliente!

--Vous nous permettrez bien de rflchir, dit-il  la jeune femme.

--C'est trop juste, rpondit-elle en se prparant  partir.

--Vous raccommodez aussi les dentelles, je crois? fit-il d'un air
aimable. Voulez-vous bien vous charger de rparer le morceau que
voici?...

Il lui montra un lambeau de point qu'elle examina en souriant.

--Je l'ai achet pour comparer avec les vtres, ajouta-t-il, voyant
qu'elle le devinait.

--C'est beaucoup plus grossier, dit-elle. Combien l'avez-vous pay?

Il faillit rpondre franchement, et se voyant pris, se mit  rire.

--Vous vous moqueriez de moi si je vous le disais, fit-il d'un air de
bonne humeur.

--Peut-tre bien, dit Genevive d'un air qui voulait dire: certainement.

--Voulez-vous me laisser votre adresse, cette fois?

Genevive indiqua sa demeure et se retira, laissant tout le monde
trs-proccup.




                                 XXI


Entre Nol et le nouvel an, matre Mallard, notaire, arriva dans son
cabriolet au moulin Frappier, qui marchait toujours, mais dont la joie
tait partie. Il attacha son cheval  un anneau, scell dans le mur pour
cet usage, sans appeler de serviteurs pour l'aider; c'tait un homme
avis qui connaissait le prix du temps.

Comme il achevait cette opration, une figure blanche de farine se
montra sur le seuil du moulin, car les six paires de meules battaient
fort en ce moment-l; la figure se brossa d'aprs le procd primitif
qui consiste de mettre sur sa manche tout ce qu'on a sur le visage, noir
ou blanc, et les yeux gris de Saurin brillrent sous ses pais sourcils.

--Vous voil, matre Mallard? dit-il avec une inquitude pleine
d'espoir; on ne vous voit gure qu'aux grandes occasions, soit dit sans
reproche. Est-ce pour le bien ou le mal que vous tes venu? Je ne
voudrais pas vous commander, mais s'il y avait un nouveau malheur chez
nous...

Il secoua sa brave tte blanche de farine. Le joli visage rose de Mlie
se montra derrire lui; depuis que leur noce tait fixe aux Rois, elle
trouvait toujours vingt prtextes contre un pour courir au moulin.

--Ce n'est pas pour le malheur, mon garon, dit Mallard en se dirigeant
vers la maison.

--C'est-il des nouvelles de madame Genevive? s'cria Saurin qui devint
tout ple. Ah! si vous avez de bonnes nouvelles, monsieur le notaire, ne
tardez  me le dire, car depuis qu'elle est partie, j'ai le coeur
malade, je vous jure.

Voyant le brave homme sourire, le garon meunier continua en
s'chauffent:

--Et mon Jean-Frappier, va-t-il bien? Est-il grand et fort? les
verrons-nous bientt?

--Pour cela je n'en sais rien, rpliqua le notaire, mais ils vont bien
tous les deux, la mre et l'enfant, voil ce que je puis vous dire.

--Ah! que Dieu en soit lou! dit Saurin en devenant grave. Il ta son
chapeau et le remit, sans savoir ce qu'il faisait; puis, se retournant
tout  coup, il saisit par la taille Mlie qui n'y pensait pas, et lui
planta un gros baiser sur la joue.

--Tiens, fit-il pendant qu'elle se dfendait aprs coup et toute
honteuse, il faut que je passe ma joie! Si je n'avais pas eu des
nouvelles de la matresse, je ne sais pas si j'aurais eu le coeur de
nous marier dans huit jours, aprs les bonts qu'elle a eues pour nous.

Ils taient arrivs  la maison; le notaire frappa un coup de heurtoir,
car la porte tait ferme  cause du froid, et il entra. Saurin resta
dehors avec sa promise, de peur de paratre indiscret sur le moment;
mais aprs un instant d'hsitation, ils entrrent bien doucement, sans
faire de bruit, et se glissrent dans le cellier, d'o l'on pouvait
entendre les discours tenus dans la salle.

--Oui, disait matre Mallard, j'ai reu deux lettres de madame
Beauquesne; la premire, environ trois jours aprs son dpart d'ici.

--Et pourquoi ne l'avez-vous point montre? dit aigrement Victoire.

--Je n'avais pas reu mission de le faire, rpondit roidement le
notaire.

--M. Mallard a raison, ma femme, coute-le, dit Simon, toujours prudent.

--Madame Beauquesne a rsolu de se fixer  Paris, reprit le notaire,
imperturbable...

--A Paris!

Rien ne saurait rendre l'accent indign de Victoire: pour elle, quitter
le moulin tait dj un forfait abominable; mais Paris, cette ville de
perdition!

--Elle veut y lever son fils, et lui donner une ducation proportionne
 sa fortune.

--Quoi donc! elle ne veut pas qu'il soit meunier  prsent?

--Ma femme, coute monsieur, dit Simon de sa voix tranante. Victoire se
tut.

--Jean Beauquesne sera un jour propritaire d'une fortune assez ronde;
mais si madame Genevive peut continuer jusqu'au bout dans les
intentions qu'elle m'a affirmes, les revenus de cette fortune,
s'accumulant d'anne en anne, feront du jeune homme parvenu  sa
majorit un homme trs riche et en passe d'arriver  tout.

--Je ne comprends pas, dit Simon en tant sa pipe de sa bouche. Avec
quoi ma bru prtend-elle lever mon petit-fils?

--Avec l'argent qu'elle gagnera.

--Genevive gagner de l'argent! s'cria Victoire, et comment, bon Dieu?

--Madame Beauquesne ne m'a dit encore que quelques mots de ses projets,
mais j'ai tout lieu de les croire ralisables, reprit le notaire sans se
troubler. Si elle avait besoin d'une somme quelconque, d'ailleurs, je la
lui ferais parvenir  sa premire rquisition.

--Et qui vous la rembourserait? dit la Quesnelle avec toute la
grossiret de sa nature.

--Vous-mme, ma chre dame, en me versant les revenus du moulin. J'ai
reu tous pouvoirs pour les toucher, et les employer de la faon la plus
avantageuse.

Victoire resta muette; Simon vint  son secours.

--De sorte, monsieur Mallard, dit-il, que notre bru a enlev son fils et
nous l'a soustrait sans donner ses raisons. Nous sommes cependant ses
parents, ses ans, et nous avons autant de droits qu'elle sur l'enfant
de notre fils.

--La loi, dit gravement le notaire... Simon frona le sourcil. La loi,
rpta-t-ll en insistant, donne l'enfant  la mre...

--Mais si elle en fait mauvais usage? interrompit Victoire.

--Il faudrait le prouver; je ne vous conseille pas de le tenter, dit M.
Mallard. Madame Beauquesne, en vous laissant la grance du moulin et des
fermes, vous donne une confiance dont vous devez lui savoir gr!...

--Lui savoir gr de quelque chose? Mais, monsieur, vous battez la
campagne! s'cria la Quesnelle exaspre. Elle nous a vol notre petiot,
il faut qu'elle nous le rende, je ne sors pas de l, moi! Et j'irai
devant les tribunaux si elle vous a suborn.

--Les violences sont inutiles, madame, dit M. Mallard en se levant; je
sais que de votre part elles n'ont aucune importance...

--A cause?

--Parce que c'est votre langage ordinaire, riposta le notaire. Brisons
l. Quand vous dsirerez des nouvelles de votre petit-fils, vous voudrez
bien vous adresser  moi, qui me ferai un plaisir de vous en donner.

--L'adresse de cette femme, s'il vous plat! dit brutalement Victoire.

--Je ne puis vous la transmettre. Madame Beauquesne tient  sa
tranquillit.

--Alors nous ne pourrons pas lui crire?

--Si fait, en m'adressant vos lettres, que je lui ferai fidlement
parvenir, pourvu cependant qu'elles ne contiennent rien que la raison et
les biensances n'approuvent.

Victoire allait riposter, son mari la retint.

--C'est bleu, monsieur, dit-il; j'crirai moi-mme.

--Ce sera prfrable, fit Mallard en souriant. Quand vous aurez touch
vos fermages de Nol, vous voudrez bien me le faire savoir...

--J'irai vous les porter moi-mme, rpondit le vieux madr, en
accompagnant le notaire jusqu' son cabriolet. Saurin arrangeait dj
les guides.

--Elle est bien dcide  ne pas revenir? dit Simon lorsque Mallard fut
assis dans le vhicule.

--Pour le moment, je crois inutile de l'y engager, rpondit celui-ci;
plus tard, peut-tre, il est possible que madame Genevive ait le mal du
pays. Le cas n'est pas rare parmi ceux qui ont toujours vcu  la
campagne lorsqu'ils se fixent dans les villes. C'est pourquoi je ne
saurais trop vous consoler de modrer les vivacits de madame
Beauquesne, qui pourraient engager votre belle-fille  vous quitter une
seconde fois.

Simon approuva d'un signe de tte.

--Et vous tes sr, dit-il en baissant la voix, tout  fait sr que la
loi est pour elle?

--Tout ce qu'il y a de plus sr, mon cher monsieur. Un procs qui
raconterait les faits tels qu'ils se sont passs vous couvrirait de
honte  tout jamais, soit dit sans...

--Adieu, adieu, monsieur Mallard, fit Simon en contrefaisant la surdit.
Bon voyage!

Le cabriolet fila bon train le long de l'avenue, suivi par le regard du
vieux paysan.

--Si tu pouvais te casser les os, dit-il, et elle aussi, la
misrable!... Et quand je pense que Franois lui a fait des rentes, et
lui a donn de l'argent gros comme elle... que sans cela elle n'aurait
pas pu s'en aller... Quelle misre!




                               XXII


Cependant Genevive tait en proie  mille perplexits. Aprs avoir
rendu  M. Pluchet la dentelle raccommode, elle avait pens recevoir
une commande, et rien n'tait venu. Elle se demanda alors si elle ne
s'tait pas trompe du tout au tout sur la valeur de son travail, et
pendant les jours d'hiver, courts et froids, o le chauffage et
l'clairage doublent la dpense quotidienne, elle passa de longues
heures  rflchir tristement.

Tous ceux qui travaillent les ont connues, ces mditations pleines
d'angoisse, o l'tre jeune et plein de bonne volont, voyant qu'on ne
veut pas employer ses forces, se prend la tte dans les mains et doute
de lui-mme.

--Qu'est-ce que je leur demande? Gagner honntement ma vie!

Ce cri sort  toute heure de milliers de poitrines, et le plus souvent
sans cho.

Mais s'il est vrai que rien n'est plus difficile que de se faire une
place au soleil, il est galement certain que dans cette grande bataille
de la vie, bien peu de ceux qui ont de l'nergie restent parmi les
vaincus. Genevive tait dcide  lutter jusqu'au bout de ses forces,
jusqu'au terme de son existence. Elle ne retournerait pas au moulin,
quand mme elle devrait se placer comme servante, afin de subvenir 
l'ducation de son fils.

Les trois cents francs que lui assurait annuellement la rente de son
douaire lui permettraient toujours de joindre les deux bouts, fut-ce au
prix de mille privations pour elle seule.

Elle travaillait toujours, enrichissant son trsor de divers dessins
prcieux;  mesure que son espoir de les vendre diminuait, elle
travaillait avec plus d'pret, se disant que le moment avait beau
n'tre pas favorable, un jour viendrait o ces merveilles retrouveraient
leur prix.

Le printemps arriva sur ces entrefaites. Une souffrance sourde, mal
dfinie, s'empara de la jeune femme; la verdure lui manquait
cruellement, les eaux courantes, la grande vanne du moulin au flot
toujours clair et rapide, les jeunes pousses des arbres, les bouquets
blancs de l'aubpine... Tout le sang de paysanne de Genevive se
rvoltait dans la prison que lui faisaient les murailles grises,
indfiniment perces de fentres noires. Elle se sentait dfaillir par
moments, mais une indomptable volont lui faisait redresser la tte.

--Non! se disait-elle, je ne cderai pas! Je ne retournerai pas au
moulin Frappier!

Un jour, elle sentait la nostalgie plus fort que de coutume, car l'air
tait doux et tide, l'odeur des premiers lilas montait jusqu' elle,
emporte par un vent lger. On frappa  sa porte.

--Entrez, dit-elle.

--Une lettre, madame, dit un homme  casquette galonne; j'attends la
rponse.

Elle ouvrit l'enveloppe, non sans un battement de coeur.

C'tait, en deux mots, l'invitation de passer sur le champ  la maison
Pluchet.

--C'est bien, j'y vais, rpondre.

--Tout de suite, s'il vous plat, fit le messager; on est press.

Il n'tait pas poli,  quoi bon? Genevive n'tait pas riche.

Elle mit  la hte son mantelet et son chapeau, et se rendit au magasin,
qui n'tait pas loign.

Le chef de la maison avait l'air aussi ouvert et affable que possible.

--Je crois vous avoir trouv de l'occupation, dit-il en indiquant un
sige  ta jeune femme.

--Tant mieux, monsieur, rpondit-elle avec calme.

--Une de mes meilleures clientes, madame Nanteuil, marie prochainement
sa fille, et pour la toilette de marie, elle veut employer de fort
belles dentelles anciennes qu'elle possde, des trsors de famille...
c'est ce point que vous savez faire...

--Le point d'Alenon? dit Genevive d'une voix claire.

--Prcisment. Il lui en manque quelques petits morceaux pour complter
la garniture, il y aurait aussi des rparations  faire... j'ai pens
que cela pourrait vous tre agrable.

--Je vous remercie, monsieur, dit posment la jeune femme;
j'entreprendrai ce travail avec d'autant plus de plaisir que ce sera
pour moi une occasion de m'exercer la main.

--Vous ne travaillez pas maintenant? demanda Pluchet.

--Oh! si! mais on se perfectionne en voyant des points qu'on ne connat
pas encore, et comme il n'y a personne  Paris qui puisse me renseigner
l-dessus, puisque je suis seule  connatre...

--Elle va me prendre trs-cher, pensa Pluchet Il y a une petite
difficult, dit-il tout haut; madame Nanteuil tient beaucoup  ses
dentelles, et ne veut pas les laisser sortir de sa maison; il faudrait
faire les rparations chez elle...

Genevive frona lgrement le sourcil. Jamais encore elle n'tait
entre  semblable titre dans une maison trangre, et il lui semblait
accepter par l une sorte de domesticit...

--Quel sot orgueil! se dit-elle aussitt. Est-ce que je n'ai pas t
servante  l'auberge de Dlasse?

--J'irai, monsieur, fit-elle tranquillement. Quand faut-il m'y rendre?

--Tout de suite, si vous le pouvez.

--C'est bien, monsieur, et les conditions?

--Vous verrez ce qu'il y a  faire, vous me demanderez votre prix, et
nous nous entendrons. Mais n'oubliez pas que c'est avec moi que vous
devez traiter, et non avec ces dames directement; il y aurait l un
manque d'gards pour moi...

--Ne craignez rien, monsieur, interrompit Genevive avec hauteur, je
sais ce que je dois  un intermdiaire tel que vous...

--La diable de femme! pensa Pluchet; on ne sait comment la prendre!

Il lui indiqua l'adresse de madame Nanteuil, et Genevive partit,
singulirement mue  l'ide de cette dmarche. Comme tous ceux qui ont
vcu solitaires, elle tait sauvage et craignait les nouvelles figures.

Celle de mademoiselle Nanteuil la rconcilia sur-le-champ avec la tche
qu'elle avait accepte, car jamais madame Beauquesne n'avait vu de
visage si avenant. Non que la jeune fille ft remarquablement jolie; pas
un des traits de son visage n'et rsist  un examen svre. Mais elle
avait la grce, plus belle encore que la beaut, et dans ses yeux
lumineux une bont touchante, avec un brin d'espiglerie, qui faisait
d'elle la plus adorable petite fe qui se pt voir.

--Maman, c'est la dame qui vient pour nos dentelles, dit Marguerite
Nanteuil en ouvrant la porte d'un petit salon o sa mre feuilletait un
livre de comptes.

Madame Nanteuil se leva, salua Genevive et lui indiqua un sige, le
tout d'un air si bienveillant que la jeune femme se sentit touche d'un
accueil diffrent de ce qu'elle avait coutume de rencontrer.

En quelques mots l'affaire fut arrange, Genevive promit de venir ds
le lendemain, et elle rentra dans sa chambrette avec une motion
joyeuse.

Le lendemain, en effet,  l'heure fixe, elle tait au travail, dans une
pice que madame Nanteuil avait spcialement consacre  cet usage, et
o elle se trouvait seule.

Deux ou trois fois dans la journe, Marguerite entr'ouvrit la porte et
montra son frais visage clair d'un sourire.

--Vous n'avez besoin de rien? disait-elle. Genevive rpondait
ngativement, et l'aimable vision disparaissait.

Le second jour, madame Beauquesne s'enhardit jusqu' rpondre par un
sourire  celui que lui adressait la jeune fille. Le troisime jour, au
lieu de rester sur le seuil, Marguerite entra  moiti, sans quitter de
la main le bouton de la porte.

--Si j'osais, dit-elle, je viendrais de temps en temps vous dire un
petit mot... Vous devez vous ennuyer, enferme ainsi toute seule!

--Je ne m'ennuie pas seule, mademoiselle, rpondit Genevive, je suis
habitue  la solitude, et je ne la crains pas...

Cette rponse, qui et d dcourager Marguerite, la dcida  entrer tout
 fait, tant le ton tait en dsaccord avec la svrit des paroles.

--Vous vivez toute seule? demanda-t-elle avec autant de prcautions
dlicates dans la voix que si elle avait en peur d'affliger une malade.

--Avec mon petit garon, rpondit Genevive, tonne de se sentir pour
la premire fois de la vie la tentation de parler d'elle-mme.

--Votre mari voyage? fit doucement Marguerite.

La voix de Genevive trembla lgrement quand elle dit:

--Je suis veuve.

--Dj! s'cria Marguerite qui fit un pas en avant. Elle recula
aussitt, craignant de se montrer indiscrte. Sa mre lui avait dit que
le secret de Genevive valait beaucoup d'argent, et qu'il ne fallait pas
avoir l'air de vouloir le surprendre.

Madame Beauquesne s'aperut de ce mouvement, et tout  coup, claire
par la dlicatesse de ses propres sentiments, elle en devina la cause.

--N'aimeriez-vous pas, dit-elle avec une hardiesse qui la surprit
elle-mme, savoir comment on fait cette merveilleuse dentelle qui
garnira votre robe de noce?

--J'aimerais bien  vous voir travailler, mais j'ai peur d'tre
indiscrte...

Pour toute rponse Genevive attira une chaise auprs d'elle, et la
jeune fiance vint s'y asseoir.

Pendant quelques instants, elles gardrent le silence, occupes toutes
deux du travail qui s'accomplissait sur le petit coussin. Puis
Marguerite, ayant lev les yeux sur le visage pench de la jeune femme,
s'oublia  contempler les traits et l'expression srieuse de cette
ouvrire qui avait l'air d'une reine.

--Vous tes trs-adroite, lui dit-elle enfin; jamais je ne pourrais me
reconnatre dans tous ces fils embrouills... Il y a longtemps que vous
avez appris?

Le coeur de Genevive se gonfla, et elle rpondit d'une voix brise:
Cinq ans.

Marguerite n'avait que dix-neuf ans, cependant elle savait assez de la
vie pour deviner toute une destine douloureuse dans le ton de cette
rponse trouble; elle baissa les yeux, et murmura: Oh! pardon!

Genevive la regarda et la vit si contriste qu'elle voulut la consoler.

--C'est ma mre qui m'a enseign ce mtier, dit-elle d'un ton presque
joyeux. Elle ne croyait pas me rendre un si grand service, la chre me!

--Vous l'avez encore? hasarda timidement Marguerite.

Genevive fit un signe ngatif.

--Que de chagrins! commenait Marguerite. La porte s'ouvrit et laissa
passer la tte de madame Nanteuil.

--Comment, ici? fit-elle d'un ton de reproche affectueux, en voyant sa
fille assise auprs de la jeune ouvrire.

--C'est moi, madame, qui ai propos  mademoiselle de voir comment on
s'y prend.

Madame Nanteuil sourit et entra, comme avait fait sa fille.

--Si vous ne recherchez pas la solitude, dit-elle gaiement, je vais
lever votre quarantaine. M. Pluchet m'a dit que vous tiez en possession
d'un secret unique, et qu'il fallait se garder de vous laisser voir
pendant que vous travaillez...

--C'est vrai, madame, dit Genevive qui rougit soudainement.

--Mais alors...

--Je ne pense pas, madame, que ni mademoiselle ni vous puissiez avoir
l'ide de me drober ce qui me fait vivre; c'est pourquoi je n'ai pas 
me cacher de vous.

Genevive avait prononc cette longue phrase tout d'une haleine, pousse
par la noblesse native de son coeur. La mre et la fille
s'entre-regardrent.

--Eh bien, nous viendrons vous tenir compagnie de temps en temps,
puisque vous le permettez, dit madame Nanteuil en emmenant Marguerite,
qui du seuil envoya  madame Beauquesne un joli geste d'adieu.

--Maman, elle a perdu sa mre, elle est veuve, elle a un petit garon!
dit Marguerite ds qu'elles furent hors de la porte de la voix.

--Pauvre femme! Elle parait fort distingue.

--Si tu le permettais, j'irais travailler de temps en temps prs d'elle;
elle est triste, cela la distrairait.

--Certainement, rpondit madame Nanteuil. Mais n'abuse de rien, pas mme
de la bont.

Les visites de Marguerite, d'abord courtes, se prolongrent de plus en
plus, si bien qu' la fin de la premire semaine, elles duraient toute
l'aprs-midi, except quand madame Nanteuil l'emmenait pour quelque
course; ces jours-l, Genevive trouvait le temps long, et le souvenir
de ses chagrins lui revenait avec plus d'amertume.

Peu  peu, sans qu'elle st comment, les tristes secrets de son coeur
lui chapprent.

Pourquoi cette femme prouve par la vie se fit-elle une confidente de
cette jeune fille heureuse et riche? Ceux-l seuls peuvent le dire qui
ont rencontr sur leur chemin le trsor d'une sympathie subite et
irrsistible qui devait leur rester fidle jusqu'au bout. Un hasard
apprit un jour  mademoiselle Nanteuil la diffrence qui existait entre
la somme demande par M. Pluchet pour la rparation de ses dentelles, et
celle qu'il avait accorde  Genevive. Saisie d'indignation  la pense
que le riche propritaire du magasin de trousseaux gagnait sur cette
affaire environ deux fois plus qu'il ne payait  la dentellire,
Marguerite se demanda pendant quelques jours si elle devait informer
Genevive de ce fait important. Elle tint conseil avec sa mre, et elles
rsolurent de n'en rien dire. Tant qu'elles ne pourraient pas offrir 
la jeune femme l'quivalent de ce qu'une brouille avec Pluchet pouvait
lui faire perdre, il tait plus sage de ne rien dire, et elles
connaissaient assez maintenant le caractre ombrageux de Genevive pour
tre sres qu'elle dirait  celui qui l'employait de la sorte quelques
rudes vrits.

Le mariage eut lien sur ces entrefaites. Les aprs-midi que passait
Genevive dans la grande lingerie, vaste et bien are, gayes de temps
en temps par l'apparition de Marguerite, parurent dsormais bien longues
 la paysanne exile au milieu de la grande ville.

Jean rentrait  six heures, et, plein de son importance, il s'efforait
d'expliquer  sa mre les dcouvertes qu'il faisait chaque jour dans le
beau pays de science. Genevive coutait, charme, le marmot qui savait
bientt lire, car son horreur pour l'instruction avait disparu comme par
enchantement; maintenant, il voulait tre le premier.

--Dans ta division? lui dit un soir sa mre assise auprs de la fentre,
en regardant les toiles.

--Non, dans la premire classe, rpondit intrpidement matre
Jean-Frappier.

Genevive ramena ses yeux sur le petit bonhomme.

--Mais, mon chri, dit-elle, tu es trs-petit, et les garons de la
premire classe sont de grands jeunes gens! Il faudrait savoir attendre.

--Qu'est-ce que a fait? dit orgueilleusement l'enfant, il y a des
grands qui sont si btes! Les petits peuvent bien avoir de l'esprit, et
leur passer sur le dos!

Genevive embrassa passionnment son fils. Ce besoin de s'lever, sans
souci des obstacles, c'tait son sang qui parlait, c'tait elle-mme
dcide  tout vaincre pour vivre indpendante. Jean resta debout prs
d'elle et tout fier.

--Nous sommes pauvres, dis, maman? fit-il aprs un silence.

--Oui, mon garonnet; pourquoi me demandes-tu cela?

--Parce que l-bas, au moulin, on ne me refusait jamais rien, et ici,
quand je te demande quelque chose, tu me dis souvent: Je ne peux pas,
nous ne sommes pas assez riches.

--C'est vrai, dit la jeune mre, tonne de voir tant de rflexions
closes en silence dans le cerveau de son petit garon.

--Pourquoi sommes-nous pauvres, tandis qu'au moulin nous tions riches?
Et puis pourquoi ne voyons-nous plus papa Simon et maman Victoire?
Est-ce que tu es fche avec eux, dis?

--Je ne suis pas fche avec tes grands-parents, dit-elle, mais
coute-moi bien, Jean-Frappier, quoique tu ne sois qu'un enfant, je vais
te parler comme  un homme.

Jean regarda sa mre au fond des yeux, avec une honnte assurance.

--Ah! comme tu ressembles  ton pre! s'cria Genevive en l'attirant 
elle. Elle l'enferma dans ses bras sur son sein palpitant, et l'y tint
un moment comme si elle avait concentr en lui toutes les joies
vanouies, toute sa jeunesse envole, tout son amour couch sous la
terre avec le cher mort. Puis elle refoula les larmes avec un geste
superbe et s'essuya les yeux du rever; de la main, avec la rsolution
d'une femme qui ne veut pas faiblir.

--Je n'ai que toi, mon fils, dit-elle: j'aimais ton pre de toutes mes
forces; il est mort tout  coup, et je me suis trouve avec de longues
annes  vivre, sans autre joie que celle de t'lever et de faire de toi
un homme bon et courageux, honnte et gnreux, comme ton pre l'avait
t. Je n'avais plus que toi, me comprends-tu?

L'enfant fit un signe de tte nergique. Il comprenait mieux encore avec
ses yeux qui fouillaient au fond de l'me de sa mre qu'avec ses
oreilles attentives.

--Eh bien, j'ai vu que ton grand-pre et ta grand'mre, qui t'aiment
pourtant, t'aimaient mal, de faon  te laisser devenir mchant et
malheureux. Tu devenais menteur, tu devenais gourmand, tu ne respectais
pas les vieillards, parce qu'ils n'taient pas toujours justes envers
toi...

Jean avait rougi, mais il releva la tte, qu'il avait baisse.

--Ils n'taient pas justes avec toi non plus, dit-il, car tu es bonne!

--Avec moi, c'est autre chose, dit Genevive singulirement mue de
cette parole, fruit de tant de penses muettes dans cette petite tte
frise. C'est de toi qu'il est question, de toi seulement. Je n'ai pas
voulu te laisser devenir injuste et mchant, et je t'ai emmen, pour que
tu apprennes  vivre pauvrement, et pour que tu sois un jour un homme de
bien... afin que quand je mourrai, je puisse dire  ton pre que je t'ai
bien lev...

--Ma mre, dit lentement Jean-Frappier en posant sa main sur les genoux
de la veuve; ma mre...

Il ne tmoigna point la tendresse d'un enfant de son ge; aucun lan ne
le poussa dans les bras maternels, un grand travail se faisait dans son
cerveau surexcit; l'image du pre mort presque efface, oublie, venait
de se lever devant lui; la pense que sa mre serait un jour aussi
froide que le pre, l'ide confuse,  peine entrevue, d'une rencontre de
ces deux tres dans la mort, ou dans un autre monde o ils se
parleraient de lui, toute cette vocation de choses les plus graves de
la vie le mrit soudainement. Comme une grande lame enlve un vaisseau
et lui fait franchir les rcifs sur lesquels il allait se briser, le
discours de sa mre emporta l'esprit de Jean-Frappier bien au del des
motions ordinaires  son ge, et il se trouva soudain dans les eaux
calmes d'un grand sentiment bien compris.

--Ma mre, tu seras tout pour moi, dit-il en la regardant si gravement
qu'elle eut peur de lui avoir donn une trop forte commotion. Tout, mon
pre et ma mre  la fois.

Genevive appuya sa main sur les cheveux friss, avec quel amour, quel
orgueil, les mres seules peuvent le savoir!

--Alors, ils taient mchants, les vieux, dis? fit matre Jean,
retombant sur la terre avec un clair dans le regard.

Genevive, bien qu'encore tout mue, eut peine  s'empcher de rire,
tant les yeux du petit garon ptillaient de malice.

--Ils n'taient pas mchants, dit-elle en hsitant.

--Alors ils taient btes!

--Jean! s'cria Genevive soigneuse de maintenir le respect des ans
dans l'esprit de l'enfant.

--Mais puisqu'ils faisaient tout ce que je voulais, et en cachette de
toi, encore!

Aux yeux du petit garon la mre venait de grandir soudain dans une
proportion dmesure; s'tre cach d'elle devenait un crime de
lse-majest.

--Les enfants ne peuvent pas tout comprendre, dit la jeune mre d'un air
srieux, mais sans oser rpondre au regard inquisiteur de M. son fils.
Tu as assez compris pour aujourd'hui. Quand tu seras plus grand et plus
raisonnable, nous reparlerons de tout cela. Maintenant, il faut dormir.

Jean reposait depuis longtemps dans son petit lit, que Genevive, assise
au bord de la fentre, les yeux perdus dans les toiles, resongeait  ce
pass, si beau, si doux, qu'il avait l'air d'un rve, et, fire pourtant
de ce qu'elle avait fait, voyait dans l'avenir un Jean Beauquesne digne
de son pre.

Elle tait heureuse, et pourtant sa joie tait amre, car, en se levant,
elle s'aperut que sa robe tait tout humide de ses larmes. Mais il y a
si peu de joies qui ne soient amres!




                                XXIII


--Vous dites que c'est moderne?

--Tout ce qu'il y a de plus moderne.

--C'est une femme qui fait cela?

--J'ai eu le plaisir de vous le dire.

--Et vous la connaissez?

--Je l'ai vue  l'ouvrage.

--C'est prodigieux!

--N'est-ce pas?

Le riche manufacturier se passa la main sous le menton; c'tait son
geste favori, dans lequel il y avait de la complaisance et du doute  la
fois.

--Envoyez-la-moi donc, dit-il aprs une courte mditation.

Madame Nanteuil se mit  rire. Il la regarda tout surpris.

--Pourquoi riez-vous?

--Parce que vous tes tous les mmes, mes beaux messieurs, dit-elle. Je
vous montre la garniture de la robe de ma fille, qui est trs-russie,
n'est-ce pas?

--Oh! trs-russie!

--Vous dites: Voil qui est prodigieux! et vous demandez  voir
l'ouvrire.

--Qu'y a-t-tl l de si singulier? fit M. Moisson en levant tes sourcils
qu'il avait fort noirs.

--Oh! rien du tout! Vous allez proposer  l'ouvrire soit de venir chez
vous,  la manufacture de Valenciennes, soit de travailler chez elle, 
ses pices...

--Est-elle riche?

--Non.

--Eh bien?

--Vous allez lui offrir un beau salaire de dix francs par jour, pour
vous lever des ouvrires...

M. Moisson, de plus en plus bahi, regarda madame Nanteuil, qui commena
 rire.

--Comment le savez-vous? fit-il.

--Est-ce que vous n'tes pas tous les mmes?

--Mais dix francs par jour, c'est beau, cela! O sont les femmes qui
gagnent honntement dix francs par jour?

--C'est trs-beau, certainement; nous disons donc qu'elle vous instruira
des ouvrires, vous vous ferez un monopole de ce qu'elle enseignera, et
vous gagnerez cent mille francs par an.

M. Moisson chercha une rplique et n'en trouva pas.

--Que voudrez-vous donc? dit-il.

--Qu'elle ft associe  vos bnfices.

La manufacturier bondit, sans souci des yeux qui le regardaient.
Marguerite Nanteuil, depuis cinq mois madame Reynold, s'approcha de sa
mre pour lui demander cause de cette animation.

--De quoi s'agit-il? dit-elle en s'assoyant en face des interlocuteurs
sur un pouf.

--De Genevive, rpondit sa mre.

--J'espre que vous allez mettre  profit une pareille aubaine! dit
tranquillement la jeune femme.

--Aubaine?... soit! Mais pas dans les conditions que propose madame
Nanteuil.

--Moiti dans les bnfices, et son nom  toutes les rcompenses! dit
tranquillement celle-ci.

--Parfait! Et moi, alors?

--Vous aurez l'autre moiti, et l'honneur de l'avoir entrepris.

Cela n'arrangeait pas du tout le manufacturier. Cependant il se creusait
vainement la tte depuis longtemps en cherchant quelque chose qui pt
relever la vitrine qu'il prparait pour l'Exposition de 1855, cette
premire exposition universelle, qui empchait tant de manufacturiers de
dormir. Il y avait quelque chose  faire avec ce point d'Alenon, si
miraculeusement retrouv... il finit par entrer en pourparlers avec
madame Nanteuil. Rendez-vous fut pris chez celle-ci pour rencontrer
Genevive, et l'on se spara,  demi contents les uns des autres.

Madame Beauquesne arriva la premire, le jour fix; ses amies l'avaient
bien prvenue de ne pas se laisser sduire par les premires offres du
manufacturier. Il s'agissait non d'un bien-tre momentan, mais d'une
fortune, d'une position; il fallait tenir bon, au nom de l'enfant,
avait ajout Marguerite, qui la croyait toujours panvre, du moins
relativement.

M. Moisson fut aimable, galant mme; mais la question principale
menaait de ne pas se rsoudre; il pouvait cder de l'argent, soit; mais
son ide, l'ide de se faire passer pour l'inventeur de ce qu'un tre
plus intelligent et moins riche aurait trouv  sa place, cette ide-l,
il y tenait prodigieusement.

--Eh bien, non, dit enfin Genevive en se levant pour finir le dbat,
non; ma mre m'a lgu cela pour toute fortune, j'ai appris par moi-mme
au moins autant qu'elle m'a enseign, c'est mon bien; je le tiens dans
ma main ferme, j'aime mieux l'ouvrir pour tout le monde...

--N'allez pas faire une semblable sottise! s'cria M. Moisson.

Genevive se retourna firement.

--C'est donc une sottise que d'enseigner ce que l'on sait  ses
semblables? que de partager avec eux ce que l'on possde? Ah! monsieur,
Dieu m'est tmoin que j'aimerais mieux donner mon secret  dix femmes
qui meurent de faim, que de vous le vendre aux conditions que vous
proposez!

--Bravo, Genevive! s'cria Marguerite qui faisait silencieusement
jusque-l du crochet dans l'embrasure d'une fentre.

M. Moisson eut grand'peur pour son exposition.

--Que diable, dit-il, on ne peut pourtant pas tout mettre dans un seul
plateau de la balance...

--Vous y consentez cependant, pourvu que ce plateau soit la vtre,
riposta Genevive.

M. Moisson n'avait pas la rplique trs prompte: il resta terrass sous
le coup.

Tout  coup, Marguerite eut une ide, elle aussi.

Elle quitta son crochet et vint s'asseoir entre les deux contractants
qui, debout l'un et l'autre, se tournaient le dos avec beaucoup
d'humeur.

--Ecoutez, leur dit-elle, il me semble que tout peut s'arranger. Que
demande madame Beauquesne? Rien que de parfaitement juste; que son nom
soit cit, comme celui de la personne qui a conserv la tradition du
point d'Alenon. Est-ce cela, madame? dit-elle en se tournant vers
Genevive.

Celle-ci rpondit oui, de la voix et du sourire. Tout ce que disait
Marguerite tait bien dit.

--Et vous, monsieur Moisson, vous tenez absolument  ce que la vitrine
qui portera votre nom, renferme le point d'Alenon excut par madame
Beauquesne, et  ce qu'on vous attribue l'honneur de cette restitution
d'un objet d'art longtemps perdu?

--Parbleu! je crois bien, que j'y tiens! s'cria le manufacturier d'un
ton bourru.

--Eh bien, qui vous empche de mettre au travail excut par madame une
inscription ainsi conue ou  peu prs: Point d'Alenon, perdu depuis la
Rvolution, retrouv et excut par madame Genevive Beauquesne, sous
les auspices de M. Moisson, qui en a acquis la proprit unique? C'est
un peu long, ajouta-t-elle avec un sourire, mais nous prierons un de ces
messieurs de l'Acadmie de rdiger notre petite pancarte; ils ne nous
refuseront pas ce lger service.

--Vous consentiriez  affirmer que j'ai acquis la proprit unique de
votre point? dit M. Moisson branl.

--Je vous donnerai ma parole de ne l'enseigner qu'aux personnes
dsignes par vous, dit Genevive. Ce que je ne puis cder, c'est mon
droit  faire reconnatre que j'ai retrouv un secret perdu.

--Vous tes ambitieuse? dit lourdement M. Moisson, qui croyait faire une
aimable plaisanterie.

--Oui, monsieur, pas pour moi, pour mon fils.

M. Moisson ne comprit pas, mais ce n'tait pas ncessaire. Un accord fut
sign, et Genevive se trouva, par sa simple signature, en possession
d'un revenu de six mille francs, d'une part dans les bnfices, et de la
certitude de voir son nom port  la connaissance du public.

M. Moisson s'en alla vite, il avait d'autres affaires. Genevive voulait
le suivre. Marguerite la retint.

--Eh bien, lui dit-elle, que pensez-vous de cela?

--Je crois rver, rpondit madame Beauquesne. La tte me tourne; j'ai
peur de n'avoir pas compris. Est-ce vrai que mon nom sera sur mon
ouvrage  l'Exposition?

--Et sur la liste des rcompenses, j'espre! dit Marguerite en souriant.
Vous voil presque riche!

--Oh! la richesse, a m'est gal! dit Genevive d'un ton lger.

--Je croyais que cela ne vous serait pas indiffrent, rpliqua madame
Reynold surprise.

La jeune veuve rvla alors  son amie sa vritable position; la fortune
de son fils, et les motifs puissants qui l'avaient dcide  venir
combattre contre l'existence, afin d'tre seule  lever Jean-Frappier.

--Genevive, dit Marguerite, les yeux pleins de larmes, quand cette
histoire fut termine, vous tes sublime! Vous m'aiderez  lever
l'enfant que je porte, car je crains bien qu'il ne soit aussi orphelin
que le vtre, quoique son pre soit en vie! Mais  nous deux, nous
russirons, n'est-ce pas?




                                XXIV


--Ce qui m'ennuie, c'est que je ne sais rien, dit Genevive en
repoussant son mtier  dentelles.

Elle venait souvent passer une partie de la journe chez Marguerite qui,
trs-fatigue, restait souvent au logis.

--Comment! rien? il me semble au contraire que pour une personne leve
 la campagne, dans un pays perdu...

Genevive l'interrompit.

--Oui, sans doute, pour une paysanne, je suis assez instruite; mais que
penseriez-vous d'une femme de votre monde qui n'en saurait pas plus long
que moi? Il m'est venu une ide: j'ai pens  recommencer tout par le
commencement avec mon fils et  apprendra ce qu'il apprendra en mme
temps que lui. Je crois que ce ne serait pas trs-difficile.

--A quoi bon vous engager dans une pareille entreprise? commenait
Marguerite.

Genevive secoua la tte.

--Trouveriez-vous convenable qu'au moment de son mariage, par exemple,
mon fils ft oblig de relguer dans un coin l'humble dentellire qui
l'aurait lev, parce que son langage t ses manires ne seraient pas en
rapport avec la dignit de sa nouvelle famille?

--Oh! Genevive! vous savez bien que cela ne peut arriver! s'cria
Marguerite.

--On ne sait pas; vous m'aimez, vous, et vous ne pensez pas  me
reprocher mon ignorance des usages; mais la famille de ma bru, qui
n'aura pas de raisons pour m'aimer, croyez-vous qu'elle ne remarquera
pas tous ces petits dfauts choquants?

--D'ici l, reprit Marguerite, vous aurez le temps de vous
perfectionner.

--Oui,  condition de m'instruire. Dornavant, je ferai de mon ct les
devoirs que mon fils fera du sien... je sais  peine crire!

--Vous irez plus vite que lui! dit la jeune femme en souriant.

--Mais je l'abandonnerai en route... il saura bien des choses que je
devrai ignorer... Enfin je ferai de mon mieux.

Elle poussa un lger soupir, et se remit  la dentelle.

--Serez-vous prte pour l'Exposition? demanda madame Reynold.

--Je l'espre,  condition de travailler sans relche.

Un silence se fit. Genevive paraissait proccupe, mais son amie tait
trop discrte pour l'interroger. Aprs avoir hsit trois ou quatre
fois, madame Beauquesne se dcida enfin. Instinctivement elle avait
envie de pencher la tte sur son ouvrage, elle se contraignit  lever
les yeux et  regarder Marguerite pendant qu'elle lui parlait, quoique
son visage fut couvert de rougeur.

--J'ai un autre ennui, lui dit-elle, et plus grave, mais c'est si bte
que je ne sais comment vous en parler... je suis si ignorante de tout,
des moeurs, des habitudes du monde... Peut-tre ce qui m'ennuie est-il
une chose naturelle... peut-tre ai-je tort de m'alarmer...

--Qu'est-ce donc?

--Figurez-vous que depuis trois mois, je ne sais comment cela s'est
fait, un homme s'est peu  peu introduit chez moi...

--Que voulez-vous dire? fit Marguerite tonne.

--Oui; c'est un reprsentant de la maison Pluchet,  ce que je crois,
bien qu'il ne me l'ait pas dit; mais je suis sre de l'avoir rencontr
deux ou trois fois au magasin, quand j'y allais. Il est venu me voir un
jour, sous prtexte de me commander un ventail en dentelle pour une
corbeille de mariage. Les dessins ne lui convenaient pas; il a promis
d'en faire faire un et de revenir. Je n'ai dit ni oui ni non, vous
comprenez; j'avais besoin d'ouvrage dans ce temps-l, j'en aurais pris
de toutes mains... Il est revenu sans apporter de dessin; il est revenu
encore, il a pris l'habitude de venir... le soir surtout, quand Jean est
rentr, car dans le jour je n'y suis gure. Il vient le soir, vers huit
heures, amuse Jean, lui fait dessiner des bonshommes sur des bouts de
papier, cause avec moi... et...

--C'est un amoureux! dit Marguerite en souriant.

--Un amoureux,  moi?

Genevive redressa sa haute taille et respira profondment.

--Un amoureux! rpta-t-elle, oh! je l'aurais senti tout de suite, et il
ne serait pas revenu deux fois. Un amoureux n'entrera pas sous le toit
de la veuve de Franois Beauquesne!

--Je ne veux pas dire, fit Marguerite avec douceur, que vous permettiez
 un amoureux de vous entretenir de ses sentiments; mais, Genevive, on
peut tre amoureux de vous sans que vous le sachiez! Vous tes assez
jolie pour cela!

Les yeux de la veuve exprimrent un profond tonnement.

--Jolie? moi? dit-elle. Je vous en prie, madame Reynold, ne me contez
pas de sornettes! Je n'ai jamais t jolie, peut-tre ce qu'on appelle
un beau brin de fille autrefois, quand mon Franois...

Elle poussa un soupir et passa la main sur son front pour carter le
souvenir douloureux.

--Mais si je croyais un instant qu'un homme peut me regarder...

Marguerite se mit  rire.

--On vous regardera, ma chre Genevive, et beaucoup, n'en doutez pas.
Ne vous gendarmez donc pas contre des admirations que vous ne pouvez
empcher. Le tout est de les contenir dans les bornes du respect. Est-ce
que ce monsieur qui vient vous voir vous a parl quelquefois de sa
famille, de ses affaires?

--Il m'a laiss sa carte: Roger Besnard.

--Pas de qualification?

--Non.

--L'adresse?

Il y en avait une; mais il m'a dit qu'il avait dmnag!

Marguerite resta songeuse, et Genevive reprit sa dentelle. Elle se
sentait le coeur allg depuis qu'elle avait parl  son amie de ce
visiteur presque inconnu.

--Avez-vous de l'argent chez vous? demanda soudainement Marguerite.

Genevive leva la tte tout effare.

--Oui, un peu, pas beaucoup... Pourquoi?

--Si cet homme tait un voleur?

--Un voleur? Oh! non... ce que j'ai ne vaut pas la peine d'tre vol.

--Et votre secret ne vaut-il pas la peine d'tre surpris? dit
Marguerite, soudainement claire. D'autant plus surpris qu'il n'est
plus  vous, maintenant que vous l'avez vendu  M. Moisson, et qu'un
rival en commerce aurait intrt ...

--Ah! s'cria Genevive, se peut-il qu'il y ait des gens assez sclrats
pour former de pareils projets?

--On en fait bien d'autres! dit la jeune femme avec un sourire. Si M.
Besnard n'est pas un amoureux, c'est un espion envoy auprs de vous par
M. Pluchet.

Genevive ne rpondit pas, et continua  travailler.

--J'en aurai bientt le coeur net, dit-elle; voici quatre heures et
demie, je vais chercher mon fils  l'cole, et si mon amoureux, comme
vous dites, vient ce soir, il faut qu'il me dise ce qu'il veut.

--Soyez prudente, au moins, dit Marguerite. Si je m'tais trompe?

--Ne craignez rien, fit Genevive avec un sourire. Je suis Normande,
vous savez!

Elle partit. Jean avait prcisment ce soir-l tant de choses  lui dire
au sujet d'un nouveau entr le matin mme, qu'elle eut  peine le
temps de mditer ce qu'elle allait dire  son visiteur.

--Maman, dit matre Jean en la tirant par la manche, figure-toi que le
nouveau est bte, mais bte!...

--C'est assez l'ordinaire des nouveaux, rpondit Genevive impatiente.
Il te parait, bte, et ne l'est peut-tre pas; mais vous autres enfants,
ds qu'on n'est pas pareil  vous, vous dclarez qu'on n'est qu'un sot.

--Oh! maman! fit Jean d'un air malicieux; pour cette fois, je t'assure
que je n'ai pas tort! Il est aussi bte que moi, quand je suis arriv 
la pension le premier jour!

Il n'y avait rien  reprendre  cette comparaison; Genevive ne put
s'empcher d'en rire. Le dner fut vite expdi; la mre et l'enfant
avaient gard la frugalit du village. Ds que la nappe fut, enleve.
Jean apporta des crayons et du papier.

--J'espre, dit-il, en jetant un regard de ct vers sa mre, j'espre
bien que M. Roger va venir ce soir. J'aime quand il vient, parce qu'il
m'amuse.

Genevive ne rpondit pas  cette invite. Jean reprit:

--Il est amusant, M. Roger, il sait faire des bonshommes trs-drles, et
puis on les dcoupe. C'est intressant. Pourquoi ne sais-tu pas faire
des bonshommes, toi, maman?

--Parce que je n'ai pas appris, rpondit la mre avec un peu
d'irritation.

--Il faut apprendre, il faut tout apprendre! dit matre Jean d'un air
capable. On peut tout ce qu'on veut.

--Alors tche de vouloir te taire un peu, dit Genevive avec humeur. Tu
m'tourdis avec ton bavardage.

Jean coula un regard en dessous vers sa mre, et garda un silence
prudent.

Un quart d'heure aprs, on frappa  la porte.

--Entrez, dit Genevive dont le coeur battait comme dans les grandes
circonstances de la vie.

On entra; c'tait M. Roger Besnard lui-mme, tout souriant, tenant  la
main un petit paquet de gteaux, destins  son jeune ami, et avec
l'apparence la plus cordiale.

Il avait de trente  quarante ans, un air aimable, des yeux gris,
trs-mobiles, dont il tait difficile de saisir l'expression tant ils
taient vifs dans leurs mouvements, des mains blanches, des favoris
noirs, et une toilette dcente; il avait l'air d'un commis voyageur en
passe de devenir patron.

Jamais Genevive ne l'avait tudi d'aussi prs;  vrai dire,
prcdemment elle ne l'avait pas regard. Toute sa vie, elle s'tait vue
entoure d'indiffrents, mais elle n'avait pas connu la solitude.
Petite, dans les maisons o elle accompagnait sa mre, on la laissait
courir comme un jeune chien; plus tard,  Dlasse, le bruit des
conversations entre les chalands de l'auberge lui avait rempli les
oreilles sans proccuper son esprit; au moulin, on entendait toujours
grogner Victoire, ou travailler la petite servante. Le grand isolement
qui environne les travailleurs solitaires dans ce vaste Paris avait
froiss Genevive sans qu'elle s'en rendit compte.

Plus d'une fois, quand, aprs avoir conduit son fils  l'externat, elle
tait partie seule pour une longue course, elle avait eu envie de
pleurer, de crier, tant la poitrine lui faisait mal, tant ce brouhaha
auquel elle tait trangre lui paraissait cruel et inhospitalier.

Trop fire pour causer avec sa concierge, elle en tait rduite 
rentrer chez elle. C'taient cinq heures de solitude et de silence
d'hiver, parfois de neige, interrompu seulement par le ronflement du
pole quand Genevive y remettait du charbon.

C'est le contraste de son existence passe avec la solitude prsente qui
avait engag Genevive  se dpartir de sa sauvagerie en faveur de
l'homme inconnu qui tait venu opinment lui rendre visite. Elle avait
cd malgr elle et sans le savoir  ce besoin de sociabilit qui fait
autour de nous tant de bonnes choses et de mauvaises. Le jour o elle
s'aperut qu'elle avait eu tort, elle devint trs-clairvoyante.

Roger Besnard fut tois de la tte aux pieds par le premier regard
qu'elle jeta sur lui ce soir-l pendant qu'il tait occup  dessiner
pour Jean un cavalier turc sur un superbe cheval... Il s'tait assis
sans y tre invit comme un hte attendu et bienvenu... Elle eut honte
d'elle-mme pour lui avoir permis de prendre cette place, dans son
intrieur, auprs de Jean-Frappier, qu'elle avait jur d'lever seule.
S'ils la voyaient de l-bas au village, en ce moment, que
penseraient-ils d'elle?

Cette ide amena sur ses joues une rougeur brillante qui donna tant
d'clat  ses yeux que Besnard en fut surpris. Il se figura
immdiatement que cet clat extraordinaire venait des sentiments que la
belle veuve prouvait pour lui.

--Eh bien, madame Beauquesne, lui dit-il, vous voil jolie comme un
coeur, ce soir. Vous avez pass une bonne journe?

Les avertissements de Marguerite n'avaient pas quitt l'esprit de
Genevive; mais  ce mot familier, si peu en harmonie avec ses
sentiments  elle, elle eut peine  contenir un mouvement d'indignation.
Elle sut s'en prserver cependant et rpondit d'un ton calme:

--Oui, j'ai vu une amie que j'aime et que j'estime.

--Ah oui! Votre amie  la dentelle?

Ce mot froissa Genevive. Elle se tut, prparant une grosse question.

--Vois-tu, mon petit bonhomme, il est fini, dit Besnard, en donnant un
dernier coup de crayon  son oeuvre; tu peux le dcouper  prsent.

--J'aime mieux le copier! dit l'enfant qui prit le crayon des mains du
visiteur, et s'appliqua de toutes ses forces  reproduire son modle.

Besnard passa ses dix doigts dans ses cheveux pommads, et se tourna
vers Genevive.

--Eh bien, monsieur; lui dit-elle sans prambule, cet ventail que vous
deviez me faire faire?

--Vous y songez encore? rpondit-il avec un gros rire.

--C'est pour cela que vous tiez venu, fit-elle en reculant un peu sa
chaise.

--C'est vrai, c'est pour un ventail; mais vous n'avez jamais voulu
faire de dentelles devant moi, je ne sais pas seulement si vous pourriez
vous en tirer.

Genevive ne rpondit pas.

--J'aimerais  voir comment vous vous y prenez, continua-t-il... ces
jolis doigts si fins doivent tre agites...

Il essaya de saisir la main de Genevive, qui la retira doucement.

--Que voulez-vous de moi, monsieur Besnard? dit la jeune femme; voici
dj quelque temps que vous venez ici, et je ne sais pas bien le motif
de vos visites...

--Quoi donc? fit-il, est-ce qu'on a besoin de motif quand on se
convient? Vous tes une aimable femme, madame Beauquesne, votre fils est
un gentil garon, je m'amuse dans votre socit... Est-ce que cela ne
suffit pas?

--Pas tout  fait, reprit Genevive de sa voix claire qui rsonnait
comme une fanfare dans le silence de l'tage dsert. Si vous tiez une
femme ou moi un homme, ce serait tout simple, mais j'ai  garder ma
rputation d'honnte femme, et mon honneur de veuve...

Besnard, un peu interloqu de cette brusque attaque, si peu prvue, ne
sut trop que rpondre.

--On vous a fait la leon, dit-il soudain, exprimant sans le vouloir k
pense qui se retournait dans sa tte.

--Je suis d'ge  me la faire  moi-mme, rpondit-elle tranquillement.

Besnard jeta un regard inquiet sur le petit garon; seul avec sa mre,
il et trouv d'autres arguments, que la prsence de l'enfant glaait
sur ses lvres, tout Parisien jovial qu'il tait.

Se retirant un peu en arrire de Jean, il essaya encore une fois de
prendre la main de Genevive, qui la retira comme  la vue d'un fer
rouge.

--Ne comprenez-vous pas, lui dit-il, les raisons du sentiment... on a un
coeur, que diable... Vous me faites dire ce soir des choses que
j'aimerais mieux vous dire demain dans l'aprs-midi, par exempte,
pendant que les enfants sont  l'cole.

--Non, monsieur, fit Genevive en quittant sa place pour passer auprs
de Jean, et le mettre ainsi entre elle-mme et son hte. Quand les
enfants sont  l'cole, je travaille et je ne reois personne.

--Pas mme moi? dit Besnard d'une voix insinuante.

--Personne, rpondit Genevive d'une voix ferme en le regardant en face.

Une telle expression de dpit, de rancune, de colre concentre, passa
sur les traits de cet homme, en voyant djous les plans qu'il croyait
savamment combins, que madame Beauquesne plit; il avait dtourn la
tte et ne put voir les yeux dilats de Genevive se fixer sur lui avec
horreur. Un instant elle eut peur, en se sentant seule avec lui, car
Jean tait pour elle un bien faible dfenseur...

--Comme il vous plaira, dit Besnard en revenant au sentiment de la
situation; j'ai pour principe de ne jamais contrarier les dames, mme
dans leurs caprices. Jean, veux-tu que je te fasse un autre cheval?

--Non, fit Jean en levant vers lui son museau effront. Tu m'ennuies ce
soir; tu peux t'en aller.

--Eh bien! il est gentil, votre gamin! dit brusquement Besnard en se
levant. C'est vous qui lui apprenez  me traiter comme cela?

--Jean, dit doucement Genevive sur un ton de reproche, il ne faut
jamais tre impoli envers personne, et tu viens d'tre impoli avec
monsieur. Fais-lui tes excuses.

L'enfant avait bonne envie de dsobir, mais sa mre le regardait d'un
air si ferme qu'il n'osa.

--Je vous demande pardon, dit-il d'un ton boudeur, les yeux baisss, la
lvre pendante, comme un garon rsolu  bouder.

Genevive lui mit doucement sa main sur la tte: Besnard ne dit rien.
Ils taient debout tous trois; renouer la conversation  l'amiable
n'tait pas facile.

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu M. Pluchet? dit tranquillement
madame Beauquesne.

Son calme apparent lui cotait cruellement, car Jean sentit trembler la
main de sa mre.

--M. Pluchet? balbutia l'infortun, mais je ne le connais pas...

--Alors je suis fix sur votre compte, reprit Genevive. Si vous m'aviez
avou le connatre, j'aurais dout de la sincrit de vos paroles, mais
j'aurais continu  vous recevoir. Vous ne le connaissez pas... moi, je
vous ai vu chez lui.

--Quand cela? fit Besnard insolemment.

--Quand j'y allais, il y a un an; quand vous ne pensiez pas avoir
affaire  moi, j'ai pass prs de vous inaperue; je n'tais alors  vos
yeux ni jolie ni intressante... Ce secret, qui est maintenant la
proprit d'un autre, et qu'il n'a pas voulu m'acheter autrefois,
combien M. Pluchet vous a-t-il donn pour me le voler, dites!

Besnard ouvrit la porte et se faufila dans l'escalier mal clair, se
heurtant  toutes les marches, en murmurant quelque grossire injure.

Genevive referma la porte  double tour et ouvrit la fentre comme pour
chasser les miasmes.

--Maman, dit Jean, il est mchant et menteur, tu le dtestes?

--Oui, mon fils; mais il faut toujours tre poli, mme avec ceux qu'on
n'aime pas.

--Bon, fit Jean-Frappier. Pour poli, je tcherai; mais qu'il ne revienne
pas, car moi aussi je te dteste.

--Sois tranquille, dit sa mre. Il ne reviendra pas.




                                 XXV


Un gros souci proccupait Genevive. Les grands parents rests au moulin
commenaient  s'impatienter. Longtemps, ils avaient tenu bon, esprant
que la famine ramnerait les fugitifs au logis.

Mais quand ils virent commencer un second hiver, ils comprirent que leur
belle-fille avait d faire son nid dans la grande ville et que son
retour n'tait gure probable dans ces conditions-l. Simon, alors,
pouss par Victoire, se mit en course, et le cabriolet de Franois
Beauquesne, longtemps dlaiss sous la remise, fut un beau jour tir
dans la cour et visit par Saurin, qui en avait le coeur gros.

--Il me semble voir le matre, disait-il, quand, au moment de partir, il
demandait: Allons, fils, tout y est-il?

Victoire ne faisait pas de sentiment: a ne rapporte rien. Elle avait
dit de nettoyer le cabriolet, et Saurin dut obir. Le vhicule fut lav,
frott, graiss, bross dessus et dessous, dedans et dehors, jusqu' ce
qu'il fut en tat satisfaisant. On y attela une vieille jument borgne,
qui n'aimait gure  trotter, mais qui ne se fut emporte pour rien au
monde, cela lui et donn trop d'agitation, et Simon, vtu de son plus
bel habit, se hissa dedans, non sans peine. Il n'tait pas n cocher, et
eut, ds l'abord, quelque peine  faire comprendre  Bijou qu'elle ne
pourrait jamais entrer dans l'curie avec le cabriolet  sa suite, 
cause de la capote, qui tait trop haute. Mais avec l'aide de Saurin,
qui avait le mauvais coeur d'en rire, le mcrant! la barrire fut
franchie, et Simon s'en alla cahin caha le long de l'avenue.

Sa premire visite fut pour le cur. Il frquentait peu le presbytre,
si peu que, depuis la premire communion de son fils, nul ne se
souvenait de l'y avoir vu. Entre temps, l'ancien cur tait mort et un
autre l'avait remplac. Celui-ci avait mari Franois, et baptis
Jean-Frappier Beauquesne. Peut-tre avait-il quelque moyen judicieux de
faire rentrer au bercail les brebis fugitives.

Hlas! il n'en avait point! C'tait un brave homme chez qui la charit
n'excluait pas une pointe de raillerie, bien normande. Il savait par ou
dire que Victoire tait d'un caractre difficile, et de plus, portait
culotte au moulin.

--Que voulez-vous que j'y fasse? dit-il aprs avoir cout les dolances
du bonhomme.

--C'est  vous de lui faire comprendre qu'elle doit revenir! dit le pre
Simon.

--Je m'en garderai bien, rpondit le bon cur. Je ne m'occupe que du
salut des mes et serais fort rprimand par mes suprieurs si je me
mlais des affaires personnelles de mes ouailles... Je vous promets
d'offrir mes prires pour que la fugitive s'attendrisse et sente le
dsir de vous revenir, mais je ne puis davantage.

Simon, fort penaud, alla trouver le maire.

C'tait un bonhomme vaniteux, qui en voulait encore au dfunt Franois
Beauquesne d'avoir prfr Genevive  sa propre fille. Il expdia Simon
en deux paroles.

--Ce ne sont point mes affaires, dit-il, ce sont les vtres. Chacun son
mtier, et les vaches seront bien gardes. Il ne fallait point vous
embarrasser d'une bru d'humeur si voyageuse. Aprs tout, elle ne doit
rien  personne et peut faire ce qu'elle veut.

--Oui, dit Simon, mais l'enfant?

--L'enfant? s'il se porte bien, s'il va  l'cole, etc., que diable
voulez-vous demander de plus? Allez, allez, matre Simon Beauquesne, si
votre fils s'tait mieux mari, vous ne seriez pas si fort en peine
aujourd'hui; mais quand on a sem le vent, il faut se rsigner 
rcolter la tempte.

--Eh! qui vous garantit que le petit se porte bien, qu'il aille 
l'cole, etc., comme vous dites?

--Est-ce que la mre n'crit pas?

--Si bien, au notaire qui nous apporte les lettre

--Demandez un certificat du mdecin et un autre de l'instituteur, dit le
maire aprs avoir profondment rflchi. Je ne vois rien de mieux 
faire.

C'tait une ide, cela... et d'abord cela ne pouvait manquer d'ennuyer
beaucoup Genevive.

Simon s'en rjouit et remercia le maire, qui le salua du haut de sa
cravate, aprs quoi il remonta dans son cabriolet et tourna la tte de
Bijou du ct du bourg o demeurait matre Mallard.

Comme il attachait la jument par la bride  l'anneau scell pour cet
usage dans le mur, non sans geindre tant soit peu, car c'tait chez lui
l'accompagnement du moindre mouvement, il vit une ombre s'interposer
entre son visage et le ple soleil d'hiver qui lui tenait compagnie ce
jour-l. Il leva la tte et il aperut un visage connu.

--Toi, cousin Frappier, dit-il, que viens-tu faire ici?

Le vieux cousin cligna de l'oeil et mit dans sa poche la pipe qu'il
venait de bourrer, par prcaution.

--Et toi-mme? rpondit-il sans se troubler; m'est avis que tu apportes
au notaire les fermages de Nol que tu as touchs pour ta belle-fille?

La vieille mtaphore, jeter de l'huile sur le feu, ne fut jamais si
bien applique. Simon faillit se mettre en colre, ce qui et t
certainement pour la premire fois de sa vie. Mieux avis, il se contint
et rpliqua d'un ton calme:

--Juste! tu as devin, garon! mais toi qui n'as pas de fermages?

--Je n'ai pas  en faire mystre, dit le vieillard, je viens savoir des
nouvelles de la Genevive et du petit.

Simon s'arrta net, au milieu du couloir qui conduisait  l'tude du
notaire.

--Toi? a t'intresse donc?

--Un peu.

Simon reprit sa marche avec tant d'humeur qu'il se heurta nergiquement
 la porte en entrant.

Aprs une courte attente, le clerc vint leur dire qu'ils pouvaient
entrer. Ils trouvrent le notaire assis devant son bureau, les jambes
agrablement rties par un bon feu de houille, et dispos le mieux du
monde.

--Que dsirez-vous, messieurs? dit-il de l'air le plus encourageant en
les invitant  s'asseoir.

--Moi, dit le vieux Frappier, je veux entendre ce que vous direz  mon
cousin, voil tout; ne vous gnez pas pour moi, je vous en prie.

Il s'assit modestement  l'angle du feu, de manire  se chauffer les
pieds, et en mme temps  empcher Simon d'en approcher les siens.
Celui-ci tira une chaise  lui et s'assit tout contre le bureau du
notaire.

--Je n'ai que faire de Frappier, dit-il, je ne sais pas seulement
pourquoi il est venu, je l'ai rencontr en bas; ainsi, nous ne sommes
pas ensemble, monsieur le notaire; si vous vouliez bien lui dire de s'en
aller...

Le brave homme bahi regarda tour  tour les deux cousins, mais Frappier
imperturbable dit tranquillement:

--Nous savons que quand il s'agit de ta bru, tu ne demandes que plaies
et bosses. Permettez-moi de rester, monsieur le notaire, a servira
peut-tre  quelque chose.

Plus bahi que jamais, matre Mallard prit la parole.

--Permettez-moi de vous faire observer, messieurs, que vous auriez d
vous accorder avant de venir ici; mes moments sont compts, et je...

--Pardon, monsieur, dit Frappier avec une grande politesse, a n'est pas
de vous que j'ai l'intention de me moquer, je vous en donne ma foi
d'honnte homme. Voulez-vous me dire seulement si vous avez reu des
nouvelles de madame Genevive Beauquesne et de son fils Jean?

--Il m'est facile de vous satisfaire, dit le notaire, qui commenait 
comprendre et qui avait envie de rire. J'ai reu avant-hier une lettre
que j'ai l et que je vais vous communiquer.

--Pourquoi pas  moi seul? dit Simon, pendant que matre Mallard
fouillait dans un carton.

--Parce que vous tes tous deux parents, bien qu' diffrents degrs,
des personnes dont il s'agit.

Simon renferma encore une fois sa mauvaise humeur, et couta la lecture
en silence, sans manifestation d'aucune sorte. Quand ce fut termin:

--Alors, ils vont bien? dit-il.

--Comme vous le voyez.

--Ils n'ont aucune intention de revenir?

--Pas pour le prsent.

--Et la loi tolre ces choses-l? demanda prudemment le vieux madr.

Matre Mallard se mit  rire.

--La loi n'a rien  y voir, fit-il avec la condescendance qu'on tmoigne
aux lubies d'un enfant malade.

--Pourtant, notre maire m'a dit qu'il faudrait se procurer un certificat
de mdecin, comme quoi mon petit-fils se porte bien, et un autre du
matre d'cole pour savoir s'il reoit de l'instruction...

--Ah! le maire vous a dit cela, fit le notaire d'un ton glac.

--Oui. Il a dit que ce serait bien ncessaire.

--Vous pouvez sans doute rclamer de madame Beauquesne les deux pices
dont vous parlez; mais je doute que cette demande ait pour effet de la
dcider  revenir.....

--Oh! nous ne tenons pas  elle, pourvu qu'elle renvoie le petit!

Simon avait parl d'une voix si onctueuse que son cousin Frappier lui
allongea sournoisement un coup de son bton dans les jambes, en
l'accompagnant d'une pithte murmure  demi-voix. Matre Mallard fit
mine de ne pas s'en apercevoir.

--Enfin, monsieur le notaire, reprit Simon d'une voix pleine de larmes,
ce petit, c'est la seule joie qui nous reste, c'est l'espoir de nos
vieux jours; je ne suis plus jeune, j'ai pass soixante ans, monsieur,
et j'avais bien le droit de compter sur mon petit-fils pour me fermer
les yeux...

--Nous avons le temps d'y penser! dit Frappier par manire de
consolation.

Simon,  son tour, fit la sourde oreille.

--Nous sommes trs-malheureux, monsieur le notaire, et nous avons le
droit de rclamer notre enfant.

--Non, fit matre Mallard. Il changea un regard avec le vieux Frappier,
qui riait en dessous.

Simon dcourag cessa d'employer sa voix larmoyante, et reprit d'un ton
naturel:

--Et si je ne payais plus les fermages, que j'ai la peine et l'ennui de
recevoir? C'est  la veuve de s'occuper de cela!

--Je le ferais  votre place, monsieur Simon.

Le bonhomme exprima involontairement par le jeu de sa physionomie qu'il
prfrait de beaucoup tre charg de cet office. Sans rien distraire du
bien de son petit-fils, il avait soin de se faire donner pour pingles
une quantit de menus profits dont il n'entendait pas se dessaisir.

Aprs un instant de mditation, il reprit avec une ardeur nouvelle:

--Mais, monsieur le notaire, de quoi vivent-ils? Ils doivent tre gueux
comme des rats, si elle se nourrit avec ses trois cents francs de
rente...

--Soyez sans crainte  cet gard, madame Beauquesne a su s'arranger une
existence trs-honorable.

Simon rflchit encore un peu, puis, saisi d'une ide nouvelle:

--Tout a, c'est trs-bien, monsieur le notaire, mais c'est sur le
papier, et autant vaut dire que cela ne signifie rien. Il faudrait aller
y voir!

Le vieux Frappier se leva subitement.

--Tu as bien dit, Simon, fit-il d'un air gai, et pour la premire fois
de ta vie, je crois! Il faut y aller voir, et j'irai, moi!

--Vous! s'cria Je notaire, surpris de cette vivacit.

--Oui, moi! J'ai soixante-dix ans! La belle affaire! Regardez donc ce
malingreux de Simon, s'il n'a pas l'air d'tre mon grand-pre! J'irai 
Paris, puisque la Genevive ne veut pas venir ici, et je verrai le
petit, et je vous en rapporterai des nouvelles.

Le notaire hsitait.

--Je ne sais, dit-il, si je suis autoris  vous donner l'adresse de
madame Beauquesne.

--A moi? fit le vieux Frappier soudain rajeuni, eh! vous n'y songez pas,
monsieur! La belle Genevive ne sera point fiche de voir un homme qui
ne lui a jamais voulu que du bien. Si c'tait Simon, vous feriez bien de
la lui refuser, par exemple.

--Si je voulais y aller, qui m'en empcherait? fit Simon d'un air
bravache.

--Tu n'aurais pas l'adresse, mon vieux; n'est-ce pas, monsieur le
notaire, qu'il ne l'aurait pas? Mais moi, c'est diffrent. C'est dit,
j'y vais; je partirai lundi, et nous fterons les Rois en famille, avec
le petit Jean.

Simon avait envie de pleurer de rage, mais cela n'aurait servi  rien.

--Tu feras donc le voyage  tes frais, dit-il, car pour en supporter la
dpense...

Le vieux Frappier leva les paules.

--Tu ne seras jamais un homme d'esprit, mon pauvre gars! dit-il d'un ton
de piti. Je suis plus riche que toi! Ainsi ne t'occupe de rien. C'est
moi qui te rapporterai tes certificats. Donne vite l'argent du petit 
monsieur, et aprs tu pourras t'en aller. Matre Mallard, j'ai deux mots
 dire, quand il aura fini avec vous.

Simon donna son argent et s'en alla plus penaud que jamais.

Genevive avait reu avis de l'arrive de son cousin, et c'est ce qui la
rendait songeuse. Le notaire, s'excusant en quelques mots d'avoir fait
connatre son domicile, contrairement  ses dsirs, lui avait expliqu
la ncessit morale de se soumettre  cette visite.

Cette ncessit, la jeune femme l'avait comprise, mais elle tait
nanmoins pleine de craintes.

Frappier s'tait montr bienveillant, mais c'tait aux jours de la
prosprit, du vivant de Franois, qu'il aimait... Que serait-il
maintenant? Et si lui aussi allait exiger le retour au moulin? S'il lui
enlevait son fils, par ruse ou par violence, que deviendrait-elle?
Pourrait-elle le reprendre une seconde fois? Elle attendit le vieillard
dans les plus cruelles angoisses.




                                XXVI


Un dimanche, la veille du jour des Rois, aprs le djeuner de midi,
Genevive prit son coussin  dentelles, comme d'ordinaire, car elle
n'avait pas un jour  perdre pour achever en temps convenable l'ouvrage
commenc; matre Jean, qui dbutait dans l'aquarelle de fantaisie,
venait de s'installer devant la table, avec tout un attirail de peintre,
et un verre d'eau pour laver ses pinceaux; l'aprs-midi pluvieuse
promettait une tranquillit parfaite aux travailleurs, lorsqu'on frappa
 la porte plusieurs coups secs et forts.

Un peu trouble, Genevive alla ouvrir, et se trouva en prsence de son
cousin Frappier!

Le grand vieillard n'avait rien chang  son costume pour se prsenter
aux Parisiens; Il portait les culottes et la veste de droguet bleu
fonc, fait au pays. Sa chemise de toile fine mprisait les tromperies
de l'empois, et son chapeau de poil de lapin,  la mode de Coutances,
bravait toutes les lois de la chapellerie moderne, mais il n'en tait
pas plus fier pour cela.

--Madame Beauquesne, dit-il en soulevant ce chapeau extraordinaire.

--C'est le cousin! s'cria Jean, abandonnant son dessin pour courir aux
jambes du vieillard.

--Il m'a reconnu! murmura Frappier, visiblement mu.

Genevive lui avana une chaise et ferma la porte. Le petit tait dj
sur les genoux du bonhomme et lui faisait cent questions.

--Il m'a reconnu, rpta le vieillard, troubl par cet accueil
inattendu. Vous lui avez parl de moi, Genevive, vous ne lui avez pas
permis de m'oublier? C'est bien, cela! Vous tes un brave coeur.

--Je n'ai pas eu besoin de l'y contraindre, dit Genevive, pleinement
rassure par cette entre en matire. Il se souvient de tout le monde,
et je me garderai bien de lui faire oublier personne! Il faut qu'il se
souvienne, pour le jour o il rentrera chez lui!

Le bonhomme dposa Jean  terre et le garda entre ses jambes.

--Vous voulez donc y retourner! dit-il.

--A tout autre que vous, je dirais non, afin d'avoir la paix; mais 
vous, mon cousin, qui tes venu de si loin pour nous voir, et dont le
premier salut a t une bonne parole, je ne veux pas mentir: oui, nous
retournerons au moulin, quand mon fils aura vingt et un ans, afin de le
mettre en possession de ce qui lui appartient.

--Vingt et un ans... rpta Frappier d'un ton grave. C'est long, ma
fille; il y aura beaucoup de gens de morts avant cela...

Genevive ne rpondit pas sur-le-champ. Au bout d'un moment, elle leva
sur le vieillard ses grands yeux o la dcision tait tempre par la
douceur d'une prire.

--J'ai jur  la mmoire de son pre d'en faire un homme,  moi toute
seule; croyez-vous qu'on soit un homme avant vingt et un ans rvolus?

--Ah! Seigneur! s'cria Frappier, il y en a tant qui sont des enfants
bien aprs quarante! Vous tes dcide, Genevive? Moi qui venais avec
l'espoir de vous ramener... nous aurions mis la Quesnelle dehors, et
j'aurais vu mon Jean aller et venir dans le moulin, comme faisait
autrefois le fils de Jrme... il y a longtemps.

--Je ne l'ai pas connu, dit Genevive. Il tait mort avant ma naissance,
je crois... C'tait un bon garon,  ce qu'on m'a dit...

Le vieux Frappier la regarda en dessous; elle parlait simplement, sans
arrire-pense.

--Oui, dit-il, c'tait un bon garon, et vous avez raison de bien parler
de lui, ma fille, c'est votre devoir. Voyons, dcidez-vous, Genevive,
je vous jure que vous serez traite comme il convient. Je m'en charge.
J'ai dj trill Simon, l'autre jour, chez le notaire...

Il rit silencieusement en se rappelant la piteuse mine que faisait alors
son cousin.

--Vous tes bon, dit Genevive, et je vous en remercie, mais cela ne se
peut pas. Dans deux ans, il faudra que Jean aille au collge; plus tard,
il passera ses examens, et puis il aura  choisir une carrire... il
devra tre en tat de se suffire  lui-mme, mon cousin, comme sa mre.
L-bas, on m'opposerait encore des raisons...

Elle regardait Frappier bien en face, afin de lui faire entendre que
l'enfant devait grandir dans l'ignorance de sa fortune. Il comprit et
fit un signe de tte approbatif.

--Au collge, dit-il lentement; son pre a t lev chez les Frres...
son grand-pre savait  peine lire et crire, son bisaeul ne savait
rien du tout... Oui, c'est juste, c'est ainsi que les fils deviennent
plus savants que leurs pres... En sont-ils meilleurs?

--Oui, rpondit fermement Genevive, ils sont meilleurs. L'instruction
lve et ennoblit leurs penses. Mon fils vaudra mieux que moi; je ne
parle pas de son pre, c'tait un saint.

Le bonhomme Frappier resta muet. Il avait l'esprit clair, mais  son ge
les ides nouvelles ont quelque peine  pntrer dans le cerveau.

--Vous avez peut-tre raison, dit-il aprs un long silence. Dans tous
les cas, je ne peux dire que vous ayez tort. Vous allez donc faire un
monsieur de ce garon-l, au lieu de le laisser devenir un meunier comme
son pre. Qu'en adviendra-t-il?

--Saurin est un bon meunier, mon cousin, rpondit la jeune femme; Saurin
ou un autre tel que lui peut faire marcher un beau moulin. Mais ceux qui
inventent des machines ou qui gurissent les maladies ne sont-ils pas
plus utiles que Saurin? Ne serait-ce pas grand dommage si l'un de
ceux-l se faisait meunier, et quittait la science ou la mdecine? Si
Jean n'est pas capable de faire mieux, il sera meunier; il en sera
toujours temps.

--H, ma fille, ne mprisez pas la meunerie, dit Frappier en hochant la
tte; n'est pas bon meunier qui veut, cela demande encore un
apprentissage, et matre Jean pourrait bien tre dgot de la farine,
quand il aura tt d'autre chose! Mais je ne vous blme pas, d'ailleurs,
d'avoir de l'ambition pour votre fils.

--Ma premire ambition est de l'lever seule! dit Genevive.

--Bien, cela! De quoi vivez-vous? Genevive raconta ce qui s'tait pass
depuis son arrive  Paris; ses luttes et son succs final. Elle ne
parla pas, cependant, de la robe en dentelle qu'elle prparait pour
l'Exposition, voulant mnager aux gens du moulin une vritable surprise.
Mais il n'en fallait pas tant pour blouir le vieux Frappier.

--Six mille francs de gages, dit-il, voil ce qui est srieux, car pour
les bnfices, je ne peux gure supposer que votre patron vende assez de
ces chiffons pour raliser un bnfice qui mrite d'tre partag; mais
je ne m'y connais pas, d'ailleurs. Six mille francs! cela valait la
peine de se dranger, et vous ftes avise de quitter le moulin, ou l'on
vous rendait malheureuse! Et qui vous a appris un mtier de si bon
rapport?

--Ma mre! dit tristement Genevive, en pensant combien la pauvre
crature, maintenant endormie sous l'herbe, avait peu profit du secret
qui devait enrichir son enfant.

--C'tait une bonne fille, qui n'a pas t heureuse, dit le vieillard.
Elle mritait mieux que son sort... Nous en causerons quelque jour.
Maintenant, parlons un peu de vous et aussi des gens du moulin, car
c'est pour cela que je suis venu.

Le vieux Frappier resta deux jours  Paris; pendant ce temps, il ne
voulut aller ni au thtre, ni voir les monuments, ni mme dans la rue.
En descendant de la diligence qui l'avait amen rue Saint-Honor, dans
la cour des messageries, il tait entr dam le premier htel venu, pour
prendre les soins de toilette qu'imposait ce voyage de trente-six heures
dans une bote poudreuse. Ensuite il s'tait fait conduire chez
Genevive, et, le soir venu, la jeune femme avec l'enfant le
reconduisirent jusqu' sa porte. Le lendemain, il recommena la mme
promenade, et ne voulut jamais entendre parler de visiter les curiosits
de Paris.

--Ce n'est pas Paris que je suis venu voir, je suis venu passer les Rois
en famille.

La galette que l'on dcoupa ce jour-l chez Genevive contenait en guise
de fve un rouleau d'or dont Jean s'empara, sans se douter de ce que
c'tait.

--C'est pour lui acheter des livres, dit le bonhomme, en rponse aux
reproches de Genevive. Puisque vous voulez qu'il s'instruise, il faut
bien l'y aider, n'est-ce pas? Je vous croyais dans la misre, moi, et
j'avais apport de quoi vous soulager; mais vous tes plus riche que
moi!

Il riait, et Jean-Frappier lui sauta au cou, quoique la barbe du cousin,
un peu nglige depuis deux jours, fut aussi rude qu'une brosse de crin.

Ce soir-l, le cousin resta longtemps; quand l'enfant dans son petit lit
dormit  poings ferms, Frappier approcha sa chaise et mit
confidentiellement une main sur celles de la jeune femme.

--Vous tes-vous demand pourquoi je vous protgeais contre ces brutes
qui sont au moulin?

--Non, dit-elle ingnument. Je vous ai toujours trouv trs-bon; j'ai
cru que c'tait votre naturel.

--Je ne suis pas bon, dit Frappier en fronant le sourcil, je suis un
vieux braque. Mais si je vous aime, Genevive, si depuis votre petite
enfance j'ai toujours eu l'oeil sur vous, c'est que... coutez-moi bien,
ma fille, avec le respect qui convient devant les morts, c'est que le
moulin est  vous, vous tes une Frappier par votre pre.

--Mon pre? fit Genevive qui ne comprenait pas.

--Oui; le fils  Jrme est mort trop tt pour pouser Cleste, mais tu
n'en es pas moins sa fille dclare; il l'a dit  son pre en ma
prsence. Mais Jrme avait ses ides, il m'avait dfendu d'en parler;
quand il a laiss le moulin  Beauquesne, c'tait  condition qu'il
t'pouserait...

--Il m'aimait bien avant! murmura la veuve, attendrie par tant de
souvenirs chris, brusquement voqus devant elle.

--C'est, parce qu'il t'aimait, ma fille, que Jrme l'a pris en amiti.
Le moulin est  toi, bien  toi, avant mme d'tre  ton fils; mais
c'est tout un maintenant. Et  prsent, je ne te dirai plus vous,
Genevive, car bien que M. le maire n'y ait point pass, tu es ma nice
 la mode de Bretagne, et je t'aime comme ma propre fille.

Genevive pleurait. Une famille  elle,  elle le moulin o elle avait
reu tant d'injustes rprimandes, tant d'affronts douloureux!
Qu'importait d'ailleurs la richesse? c'est Franois qu'elle et voulu
avoir! Avec lui, la misre mme et t douce.

--Et, dit-elle, lui, mon mari, il le savait?

--Il ne l'a su qu' l'ouverture du testament, ou plutt il l'a devin,
car personne ne le lui a dit. Ta mre a pleur vingt ans sans trahir son
secret.

--Ah! je suis bien aise qu'il m'ait aime avant! rpta Genevive, le
coeur dbordant  la fois de joie et de tristesse.

--Tu vois, mon enfant, dit le vieillard en se levant, que tous les
moyens sont bons pour rcompenser ceux qui le mritent. C'est la
rsignation de ta mre et ta sagesse qui vous ont valu tous ces biens...

--Qu'importent les biens? dit amrement Genevive, c'est Franois qui
m'tait cher!

--lve bien son fils! dit Frappier en montrant le petit lit. Tu es une
vaillante femme, Genevive; fais de l'enfant un homme de bien! Savant ou
meunier, qu'il soit honnte homme avant tout.

--Ne craignez rien, dit-elle avec un fier sourire, il sera digne de la
famille.

--C'est Simon et Victoire qui enrageront quand ils sauront a! fit le
bonhomme, revenant  sa malice ordinaire. J'espre qu'ils vivront
trs-vieux, afin que tu puisses leur occasionner encore beaucoup de
dsagrment!

--Savez-vous, dit Genevive en souriant, que leurs tracasseries me font
moins d'effet depuis que je connais ma naissance?

--Je comprends cela, mais a ne suffit pas. Attends, quand je leur dirai
que tu gagnes six nulle francs, c'est a qui leur donnera de l'ennui!
Mets le petit au collge et ne t'inquite pas de son avenir.
Jean-Frappier Beauquesne sera le plus riche de toute sa race, et si les
Frappier d'il y a cent ans pouvaient le voir le jour qu'il rentrera au
moulin, ils lui diraient: Salut, mon garon!

Le vieux paysan repartit le lendemain. Seulement, pour faire plus
commodment le voyage, il passa une blouse de coutil ray par-dessus ses
beaux habits de droguet, et remplaa ses souliers  clous par des sabots
bourrs de paille.

--Avec cela, dit-it, on n'a jamais froid aux pieds. Ainsi accoutr, il
traversa bravement la rue Saint-Honor,--il et travers les
Champs-lyses,--et s'installa dans l'intrieur de la diligence o il
avait plus chaud que dans la rotonde, et o il avait retenu un coin. La
lourde machine s'branla aux fanfares du conducteur, qui faisaient
retentir la haute vote de la cour des messageries; le cousin se pencha
 la portire pour envoyer un dernier adieu  Genevive et  Jean, qui
taient venus le conduire, puis il se rencoigna contre le drap bleu de
l'intrieur, et feignit un sommeil que rien ne troubla, ni la crmonie
de la pose sur un truc  la gare Saint-Lazare, ni le dpart du chemin de
fer.

Deux ans aprs, Genevive apprit un jour que le dernier des Frappier
tait mort, en faisant de Jean son lgataire universel,  charge de
servir  sa mre l'usufruit des biens, sa vie durant. Si le vieux braque
voulait tre regrett, il avait trouv le moyen de raliser son dsir,
chose rare en ce monde.




                                XXVII


On visitait beaucoup Genevive, depuis quelque temps. C'taient
d'tranges visites: des ouvrires qui lui faisaient leurs offres de
service, des blanchisseuses de dentelles qui offraient leurs services,
des femmes de mnage qui lui proposaient de les occuper, des commis de
magasin qui venaient lui demander si elle avait des marchandises
disponibles.

Madame Beauquesne travaillait comme d'ordinaire une aprs-midi, et par
un hasard singulier, elle se sentait presque gaie. Le lourd fardeau
qu'elle avait port si longtemps sur son coeur semblait s'allger de
jour en jour,  mesure qu'elle voyait s'approcher le moment de la
rcompense. Elle s'tait mme prise  fredonner un ancien air du pays,
chant jadis  son berceau par la pauvre Cleste, maintenant endormie 
l'ombre d'un mur d'glise, sous un abri de rosiers de Bengale, lorsqu'on
frappa  la porte de sa chambre.

Deux coups, durs et secs, comme ferait un homme press, qui attend  la
porte de sa maison.

--Oh! oh! pensa Genevive avec une envie de rire, voil un matre, o je
me trompe fort!

Elle alla ouvrir, avec cet air de raillerie sur son visage, et se trouva
en prsence d'un grand jeune homme mince, orn d'un col droit  pointes
aigus qui l'empchait de baisser le menton, un monocle  l'oeil, une
petite canne  la main; bref, un joli spcimen du contentement de
soi-mme.

--Madame Beauquesne, s'il vous platt? dit-il en s'efforant d'abaisser
ses regards vers Genevive, qui tait cependant presque aussi grande que
lui; mais son col tait si pointu!

--C'est moi, monsieur, dit la jeune femme en rprimant un sourire.

--Ah! je suis charm!...

Le beau jeune homme entra dans la chambre, et, au jour de la fentre,
Genevive, qui l'inspectait minutieusement, acheva de le reconnatre.

--Je suis charg, madame, d'une mission dlicate par la maison
Grosdos... Vous connaissez la maison Grosdos?

Genevive indiqua du geste que la maison Grosdos lui tait totalement
inconnue. Le jeune homme parut prodigieusement surpris.

--Comment! vous ne connaissez pas la maison Grosdos! Vous m'tonnez.

Il fut une seconde  se remettre de son tonnement; mais, comme
Genevive ne faisait rien pour l'en tirer, il revint  lui sans autre
secours.

--La maison Grosdos, reprit-il, est une des plus importantes maisons de
dentelles de l'Europe; elle a son dpt principal rue de...

Genevive inclina la tte en signe d'acquiescement; elle revoyait
encore, elle reverrait toujours le magasin somptueux, meubl d'bne 
filets d'or ou elle tait entre le jour de son arrive  Paris, pleine
de confiance en sa propre honntet.

--Vous voyez cela d'ici! Tout le monde connat la maison, qui a une
rputation europenne. Nous avons appris que vous fabriquez ou faites
fabriquer des dentelles assez curieuses, et nous voudrions entrer en
pourparlers avec vous au sujet de cette fabrication.

Genevive restait muette.

--Nous voudrions voir quelques chantillons de vos ouvrages... continua
le beau jeune homme d'un ton de plus en plus aimable. Sans rpondre,
Genevive attira  elle le carton o elle mettait ses dentelles, en
retira un grand morceau et le mit dans la main de son visiteur.

--C'est tonnant, dit-il, tonnant! Vous faites travailler?

--Non, monsieur.

--C'est tonnant! rpta le messager de la maison Grosdos... Eh bien,
madame, nous voudrions savoir  combien vous valuez le monopole de la
vente de vos produits, afin de voir sila maison peut s'entendre avec
vous pour l'acqurir... nous vous ferions de belles conditions,
trs-belles.

--Ce n'est plus  vendre, monsieur, dit Genevive en se levant.

Son visiteur, surpris, remit machinalement la dentelle dans le carton,
par habitude de commerant, puis il regarda la jeune femme en penchant
la tte de ct, car son col s'opposait absolument  ce qu il la
regardt en face.

--Vous l'avez vendu? dit-il, stupfait.

--Oui, monsieur, et vous devez le savoir, car sans cela vous ne seriez
pas venu chez moi me faire des propositions, pour lesquelles d'ailleurs
je vous prie d'exprimer ma reconnaissance  la maison Grosdos.

Le beau jeune homme resta un instant muet.

--Mais, s'cria-t-il, il fallait venir chez nous; nous sommes la
premire maison du monde, et c'tait le plus lmentaire de vos devoirs
de vous adresser...

--Pardon, monsieur, dit Genevive de sa voix claire. Le jour de mon
arrive  Paris, le jour mme, entendez-vous? je suis alle droit  votre
maison, sans la connatre d'ailleurs. Je vous proposai  vous-mme,
monsieur, car je vous reconnais parfaitement, de me faire voir un
chantillon de dentelles, ajoutant que je pourrais en faire d'au moins
aussi belles que celles qui taient dans la vitrine.

Vous me rpondtes qu'on montrait les dentelles seulement aux personnes
qui pouvaient en acheter... Vous l'avez oubli, monsieur? Je m'en
souviens, moi. Eh bien, ce jour-l, je possdais dans un petit carton,
au fond de ma poche, la fortune d'une maison de dentelles... C'est la
maison Grosdos qui l'aurait eue,--et pour un morceau de pain, car j'en
ignorais la valeur,--si vous aviez t simplement poli; oui, monsieur,
poli et intelligent, car dans le commerce il ne suffit pas d'tre
trs-bien mis, il faut avoir le flair du commerant qui distingue
l'honnte homme de l'aventurier... Vous ne l'avez pas eu, monsieur, ce
qui prouve que vous ne serez jamais un bon commerant. Et je vous engage
 raconter cette aventure  la maison Grosdos, qui n'y est pour rien, et
 laquelle je regrette de ne pouvoir donner une rponse plus
satisfaisante. J'ai bien l'honneur de vous saluer, monsieur.

Le beau jeune homme se trouva sur le palier sans savoir comment, et
Genevive, rentre chez elle, la porte ferme, se mit  rire de tout son
coeur.

--Eh bien, se dit-elle quand, son hilarit calme, elle se remit 
l'ouvrage, a aurait t grand dommage que ce gentil monsieur, avec son
col pointu, ne fut pas venu me voir!

N'esprant pas recevoir jamais de visite plus rjouissante, Genevive
ordonna dsormais de dire invariablement qu'elle tait sortie, quand des
inconnus viendraient la demander.




                               XXVIII


--C'est une fille, madame, une jolie petite fille! dit madame Nanteuil 
Genevive qui venait prendre des nouvelles de madame Reynold.

--Elle en est contente fit Genevive en souriant.

--Enchante; c'est ce qu'elle dsirait.

--Allons, tant mieux! dit la jeune veuve. Voil un petit bonnet que j'ai
fait  son intention; je voudrais qu'elle le mit aujourd'hui, pour son
dbut dans la vie.

C'tait le plus mignon bonnet d'Alenon qui se put voir, un objet de
layette royale. Aprs s'tre bien rcrie, madame Nanteuil en coiffa la
tte du petit tre qui la faisait grand'mre.

Au bout d'un moment, Marguerite envoya demander Genevive, une petite
minute seulement.

Genevive entra dans la chambre  demi obscurcie par les rideaux.

--Voil une petite femme pour votre fils! fit la jeune accouche avec un
bon sourire. Nous les marierons dans dix-huit ans d'ici!

--Plaise  Dieu! dit doucement Genevive. Il se passera bien des choses
d'ici l!...

--Rien qui puisse porter atteinte  notre amiti, rpliqua Marguerite.

Genevive rentra chez elle, l'me pleine de doux sentiments, qu'elle ne
connaissait pas encore.

C'tait bon de se sentir non-seulement aime, mais traite en gale par
ces femmes riches, bien leves, d'une position si diffrente; c'tait
l'avant-got d'un avenir o l'ancienne servante d'auberge aurait,  ct
des plus considres, une place qu'elle suerait faite  elle-mme.

Au moment o elle mettait la clef dans la serrure de sa porte, elle
entendit derrire elle, la respiration essouffle d'une personne qui se
hte, et des pas lourds, rsonnant dans l'escalier. Elle tourna la tte
machinalement, et vit une de ses voisines, installe depuis peu sur le
palier et qui raccommodait des dentelles, qui montait en courant, autant
que le lui permettait son embonpoint.

--Madame Beauquesne, dit-elle en soufflant entre chaque mot, ma bonne
madame Beauquesne, avez-vous un peu de feu chez vous?

--Je n'en sais rien, rpondit Genevive en ouvrant sa porte. Le pole
est peut-tre teint... non, le charbon de terre brle encore. En
voulez-vous?

La replte personne se faufila dans la chambre  la suite de la jeune
femme.

--Malheureusement non! Figurez-vous que le tuyau de mon pole s'est
dtraqu ce matin. J'ai couru chez le fumiste, mais il ne peut m'envoyer
son ouvrier que demain, et j'ai un travail presse  rendre. Il faudra
travailler tout le jour et toute la soire sans feu... a, c'est un
petit malheur; mais j'ai quelque chose  repasser, et voil ce qui
m'ennuie. Si vous voulez me permettre de faire chauffer mes fers  votre
pole, vous me rendrez un vrai service.

Genevive ne voyait pas grand inconvnient  accorder cette petite
faveur  sa voisine, qui ne faisait aucun bruit, et qui paraissait une
femme srieuse. D'ailleurs, devant quitter la maison dans quinze jours,
et rompant par l avec tout son voisinage, elle tait moins prudente que
si elle avait eu devant elle la perspective de longues relations de
porte  porte.

Madame Minot remercia chaleureusement, et courut chercher ses fers.

--Voyez, dit-elle en conduisant Genevive dans sa chambre, voyez un peu
dans quel tat la suie a mis mon plancher.

Effectivement, la petite pice tait  peine habitable. Le tuyau spar
du pole tait appuy le long du mur. La suie s'tait dpose partout en
poussire grasse et onctueuse, qui restait aux doigts imprudents.

--Je n'ose pas nettoyer, dit madame Minot; comme demain j'aurai un
ramonage complet, ce que je ferais aujourd'hui serait en pure perte. Je
vais tcher de trouver un petit coin bien propre pour repasser mon
ouvrage... c'est un volant d'application que j'ai raccommod, faudrait
pas le salir!

Genevive retourna dans sa chambre, se reprochant de ne pas inviter
celle pauvre femme  repasser sa dentelle dans ce joli intrieur, si
pauvre et si propre; mais une mfiance instinctive la mettait dsormais
en garde contre tout ce qui lui tait inconnu.

Madame Minot, de l'air le plus doux, allait et venait, prenant et
rapportant ses fers, et s'excusait  chaque fois du drangement qu'elle
causait  Genevive. Au bout d'un quart d'heure, la porte sans cesse
ouverte et referme avait envoy tant d'air froid que la chambre tait
compltement glace.

--Je vous demande bien pardon de vous donner tant de drangement, dit la
voisine en voyant Genevive s'envelopper d'un chle, c'est que de les
emporter comme a, voyez-vous, a gle les fers; l'ouvrage n'avance pas
plus que si on n'y faisait rien. Je m'en vais acheter un peu de charbon
dans un gueux en terre. Je l'aurais dj fait si je ne craignais de
m'asphyxier; il n'y a que le trou du pole, en haut, pour donner de
l'air, et encore, je crois bien qu'il est bouch par la suie... Mais
bah! je n'en mourrai peut-tre pas...

Pour le coup, Genevive se sentit oblige, par toutes les lois de
l'humanit, d'offrir  cette femme de venir terminer son repassage dans
sa chambre. Madame Minot accepta aprs s'tre fait prier pour la forme,
et entra bientt avec sa planche  repasser et tout son attirail,
qu'elle installa prs de la fentre.

Tout en travaillant avec une lenteur qui probablement n'tait pas de la
sagesse, elle jetait des coups d'oeil sournois sur le mobilier de
Genevive. Le petit buffet, l'armoire  robes, la commode, furent
interrogs extrieurement avec un soin mticuleux, la commode surtout,
qui devait renfermer beaucoup de linge,  en juger par le mouvement que
fit Genevive en refermant le lourd tiroir o elle venait de prendre un
raccommodage. Si presse qu'elle ft de terminer son ouvrage  temps
pour l'Exposition, la jeune femme ne se sentait nulle envie de
travailler en prsence de cette intruse. L'aventure de Besnard l'avait
rendue prudente.

L'aprs-midi s'acheva ainsi lentement; madame Minot avait commenc
d'interminables rcits sur les dames pour lesquelles elle rparait des
dentelles, et Genevive ne l'interrompant jamais, les rcits
s'enchanaient les uns aux autres de telle faon que la plus clbre des
reconstructeuss de gnalogies, d'Hozier lui-mme, y et perdu toute
filiation. Vers cinq heures, madame Minot s'cria, en levant les bras au
ciel:

--Eh bien, et mon dner, comment vais-je le faire sans feu? Et encore,
je vous empche de faire le vtre, madame Beauquesne.

--Cela ne fait rien, dit Genevive en la rassurant du geste; ne vous
inquitez pas de mon dner.

--Et votre petit garon que vous devriez aller chercher? C'est moi qui
vous retiens! Mais vous pouvez y aller sans crainte, ma bonne madame
Beauquesne, vous me connaissez, Dieu merci, et votre chambre sera hien
garde...

Ce discours rassurant acheva de dcider Genevive. Laissant la porte de
la chambre grande ouverte, elle s'avana sur le palier et appela la
concierge d'une voix si sonore que toute la maison en retentit. Au
second appel, la concierge apparut en bas dans le vestibule.

--Qu'est-ce que vous voulez? dit-elle avec humeur.

--Je voudrais vous prier d'aller chercher mon petit garon  l'cole,
dit la jeune veuve, et de me rapporter pour mon dner quelque chose de
chaud, ce que vous voudrez.

Le bruit d'une pice de cinq francs, enveloppe de papier, retentit sur
les dalles du vestibule, et la voix de la concierge, soudain adoucie,
grogna en s'loignant.

--J'y vais tout de suite.

Genevive rentra dans sa chambre, ferma doucement la porte, et se remit
 son raccommodage, sans ajouter un mot.

Un quart d'heure aprs, Jean arriva tout joyeux, muni d'une bote au
lait pleine de bouillon, et d'une de ces petites marmites en fer battu,
si commodes pour transporter des mets chauds et liquides.

--Voil le dner, maman! s'cria-t-il en entrant; nous avons t
l'acheter au restaurant, et la dame m'a donn un biscuit.

Madame Minot avait termin son travail miraculeusement vite. Elle plia
bagage et remporta ses fers.

--Je vous demande mille fois pardon, madame, dit-elle, et je vous
remercie de tout mon coeur. Pour le peu que j'ai  faire ce soir, je
l'emporterai chez une amie qui demeure en haut du faubourg Saint-Honor.
C'est un peu loin, mais j'aime mieux n'importe quoi que de rester seule
ce soir dans cette vilaine chambre froide qui sent la suie. J'ai mme
envie de ne revenir que demain matin, pour le fumiste. N'est-ce pas,
madame Beauquesne?

Faites pour le mieux, madame, dit celle-ci; ce sont vos affaires.

Madame Minot murmura encore quelques paroles et sortit en refermant ta
porte. Genevive prouvait en sa prsence une gne insurmontable, un
sentiment de rpulsion qui allait presque jusqu' l'horreur. Elle ne
pouvait comprendre la raison de ces impressions bizarres, mais, quand
cette femme fut partie, elle se sentit dlivre d'un grand poids.

Avec l'aide de Jean, qui devenait un auxiliaire habile, elle prpara
leur modeste repas du soir, et aussitt aprs elle prit son cher
ouvrage, auquel elle s'attachait de plus en plus tous les jours. Elle
l'aimait tant qu'elle pensait avec regret  l'heure prochaine o il lui
faudrait s'en sparer pour le mettre dans la vitrine capitonne de
satin, que lui prparait M. Moisson.

Ce soir-l son amour pour son oeuvre tait si grand, qu'elle ne put
rsister au plaisir de la voir dans son ensemble. Runissant les
morceaux spars qui devaient la former, elle s'obstina dans ce travail
longtemps aprs que Jean se fut endormi, longtemps aprs que minuit fut
sonn.

Ses voisins rentrrent, suivant leurs habitudes respectives,  des
heures diverses; elle crut entendre des pas touffs se rapprocher de la
porte... Si Jean et t debout, elle et t voir quel curieux se
permettait de regarder par le trou de la serrure... Il dormait; une
vague terreur, la peur de l'inconnu, bien souvent prouve par ceux qui
vivent seuls, la retint, et un petit frisson lui passa dans le dos...

--On ne peut pas venir m'assassiner, pensa-t-elle, et puis, je crierais,
il y a du monde dans la maison.

Elle resta penche sur son ouvrage, assemblant dextrement les bandes
isoles, formant des dessins complets avec des fragments qui semblaient
informes, et quand elle n'eut plus de morceaux pars, elle porta la robe
sur son lit, et l'tala sur son dredon rouge, aprs avoir lev
l'abat-jour de la lampe.

--Que c'est beau! murmura-t-elle tout bas: les princesses portaient
autrefois des robes comme a!

Un soupir touff lui sembla venir de derrire la porte comme si
quelqu'un s'y tenait dans une position gnante. Elle alla s'assurer que
la porte tait ferme  double tour, la clef  l'intrieur; elle ne
pensa pas que la clef pouvait tre tourne de faon  laisser pntrer
le regard.

Elle revint alors  la robe, et la prenant  poigne, elle la baisa avec
ardeur,  plusieurs reprises, ensevelissant son visage dans
l'inapprciable tissu, oeuvre de ses doigts...

--O mon ouvrage, lui dit-elle tout bas,  produit de mon courage et des
leons de ma pauvre mre Cleste, je t'aime, et je te remercie! C'est
grce  toi que mon fils et moi nous allons vivre heureux et libres!
Jamais personne ne saura ce que je te dois de rsignation, de patience,
et maintenant, de joie!

Deux larmes de douce fiert coulrent sur le fin rseau et furent
promptement absorbes. La femme triomphante, altesse ou reine, qui porta
cette robe ne se douta jamais que sa couronne et ses millions taient
hors d'tat de lui procurer autant de bonheur que ces deux larmes en
avaient donn  Genevive.

Aprs un instant de contemplation, la jeune femme replia la robe,
dsormais presque termine, la mit dans le carton d'o elle avait tir
les morceaux pars dont elle tait faite, puis elle enferma ce carton
dans l'armoire, sur la plus haute tablette; elle mit ensuite le coussin
 dentelles avec l'ouvrage en train, dans sa commode,  sa place
ordinaire, retira les deux clefs runies par un anneau, et pensa alors
seulement  poser l'abat-jour sur sa lampe. Le bruit touff qu'elle
avait cru dj entendre frappa encore une fois ses oreilles, mais en
dcroissant, et une porte se ferma avec une extrme prcaution.

--Demain aprs-midi, se dit-elle, je porterai cette robe chez madame
Nanteuil. Elle vaut trop d'argent pour que je la conserve ici; on
pourrait me la voler... Elle s'endormit, brise de fatigue, car il tait
prs de deux heures du matin, et rva voleurs toute la nuit.




                                 XXIX


Le lendemain, Genevive s'veilla tard, et fut aussitt sur pied, car il
fallait expdier  l'cole matre Jean, toujours plus lambin  mesure
qu'on tait plus press, suivant la coutume invariable des enfants.

Les terreurs de la nuit s'taient dissipes  la vue du beau soleil qui
dorait les toits et les chemines. Il ne s'agissait plus de craindre,
mais d'esprer; tout tait joyeux et vif, et les moineaux qui battaient
du bec avec impatience  la fentre en rclamant leur djeuner de
miettes, n'taient ni plus gais ni moins vifs que matre Jean et
Genevive elle-mme.

Celle-ci conduisit son fils  l'cole. Il aurait mieux aim s'en aller
sous les arbres des Tuileries, o sa mre le conduisait le dimanche, 
cette poque o l'on pouvait encore conduire ses enfants aux Tuileries
sans leur mettre pour deux cents francs de toilette sur les paules;
mais Genevive avait ses ouvrires qui l'attendaient  l'atelier pour la
leon de dentelle: elle repoussa cette supplique de matre Jean, et s'en
alla gaiement  l'atelier, pousse et encourage par un vent frais qui
mettait de la joie jusque dans les petits morceaux de papier qui
tourbillonnent dans les rues avec un air de papillons blancs.

Les ouvrires avaient pens qu'il faisait trop beau pour travailler, car
une seule tait venue! Genevive la renvoya, et revint chez elle vers
onze heures, portant son djeuner dans on petit panier, qu'elle tenait
du bout des doigts. Elle dit bonjour  la concierge en passant, prit sa
clef dans sa poche en montant l'escalier, ouvrit sa porte, et entra dans
sa chambre.

Elle prouva sur-le-champ une singulire impression: l'odeur de son
logis tait change.

Qui ne connat l'importance des odeurs, parmi le total des impressions
que nous recevons de l'extrieur? En entrant dans une maison oublie
depuis l'enfance, l'odeur des murs fait monter au cerveau mille
souvenirs perdus, que les yeux ni la mmoire n'auraient si puissamment
voqus.

Genevive huma l'air autour d'elle et sentit que l'atmosphre de sa
chambre n'tait pas la mme que de coutume. A quoi attribuer ce
changement bizarre? La fentre tait ferme, le pole froid, le logis
bien rang, et cependant ce n'tait pas le rangement habituel; la
diffrence tait peu de chose, mais il y avait une diffrence...

--On est entr ici! pensa Genevive.

Elle resta droite, effare, ses terreurs de la nuit l'assaillant avec
une intensit redouble. Elle n'osait remuer, craignant de faire sortir
de quelque cachette un tre dangereux qui la prendrait  la gorge. Elle
voulut crier, et se retint,  la pense qu'on la croirait folle de crier
sans motif, et cependant effraye au del des paroles, elle n'osait plus
avancer.

Une ide traversa tout  coup son esprit. Elle ouvrit sa porte toute
grande, afin d'tre entendue si elle criait, puis elle courut  son
armoire. La clef tait dans sa poche, cependant le battant vint de
lui-mme  l'impulsion de sa main. Elle saisit le carton qui contenait
la robe de dentelle, et qu'elle voyait sur la planche; et elle r'ouvrit
d'une main tremblante... le carton tait vide.

Elle poussa un cri et courut  la commode. Le tiroir non plus n'tait
pas ferm, car la serrure tait tombe  l'intrieur sous la pousse du
ciseau... le coussin  dentelle, l'ouvrage commenc, les cartons
modles, tout avait disparu, emportant les esprances de Genevive.

Elle resta immobile, les mains enlaces et tordues, devant ces meubles
bants, mesurant l'horreur de sa situation. Le travail de plusieurs
annes perdu, ses modles et ses fuseaux disparus, c'tait dur, mais ce
n'tait rien auprs de l'abme qu'elle aperut sur-le-champ. Qui la
croirait victime d'un vol? Aux yeux de M. Moisson, aux yeux de tous, ne
passerait-elle pas pour la complice, chrement paye, de ceux qui
venaient de voler l'exposition du manufacturier?

Elle ne resta pas longtemps affaisse sous ce coup. La lumire s'tait
faite dans son esprit en mme temps que le vol s'tait manifest. Elle
sortit de sa chambre, la laissant ouverte, et pour ainsi dire au
pillage: que pouvait-on lui prendre dsormais? Sans hsiter une seconde,
elle alla frapper rudement  la porte de sa voisine.

Personne ne rpondit.

L'tage tait dsert;  cette heure, tous les locataires djeunaient au
dehors. Elle frappa encore, deux fois, trois fois, avec une rage
terrible et muette... Il n'y avait personne, on bien on ne voulait pas
rpondre. Genevive rassembla ses forces, plia les genoux, et d'un coup
d'paule, elle fora la porte. Le bois craqua, la serrure fit entendre
un bruit mtallique, et la gorge de fer tomba sur le plancher. Le porte
en s'ouvrant toute grande alla battre contre le mur, et Genevive entra.

La chambre tait dans le mme tat que la veille, cependant une place
soigneusement balaye devant le lit, et le couvre-pied blanc, sans trace
de suie, annonaient qu'on y avait pass la nuit, sans quoi ces endroits
eussent t recouverts comme le reste d'une couche paisse de poussire
noirtre. Genevive jeta un regard autour d'elle, et sans hsiter, comme
pousse par un ressort, elle alla droit au lit.

L'un aprs l'autre, d'une main alerte et vigoureuse elle jeta sur le
plancher l'oreiller, puis les couvertures, puis les draps, puis les
matelas; rien. C'tait ira honnte lit d'ouvrire, qui ne reclait aucun
objet mal acquis... Genevive se prit la tte dans les mains. Est-ce que
cette voleuse aurait emport les objets vols sur-le-champ sans prendre
le temps de respirer?

Une grande rage la prit; elle avait besoin de briser quelque chose, et
elle cherchait du regard autour d'elle, quand une ide dsespre lui
vint.

--J'en aurai le coeur net! dit-elle tout haut, dans sa colre.

Avec une force surhumaine, elle saisit le sommier par son attache de
coutil, et le secoua vigoureusement... quelque chose tomba sous le lit.

Sans s'arrter  le regarder, Genevive leva la lourde machine d'un seul
bras et la fit basculer, montrant le dessous... Un cri de triomphe
partit de sa poitrine, et elle enfona ses mains puissantes, au risque
de les dchirer, au travers des ressorts de cuivre tourns en spirale,
et elle ramena un paquet envelopp d'une serviette, soigneusement cach
tout au fond.

Avec tant de prcautions, que les mains lui tremblaient, elle ta
l'enveloppe, et sa robe de dentelle apparut. Genevive se baissa alors,
et retira de dessous le lit l'objet qui tait tomb dans la furie de son
attaque; c'tait son coussin et les modles, envelopps dans un
mouchoir.

Elle les sentit au travers de la toile, et sans s'arrter  les
examiner, elle retourna en hte dans sa chambre avec ses trsors. Elle
ferma sa porte  clef, et s'assit, car ses jambes ne pouvaient plus la
soutenir.

Tout tait clair, si clair qu'il tait inutile d'y penser. La seconde
rflexion fut celle-ci:

--Elle va revenir, accompagne sans doute de l'homme qui l'a paye pour
ce vol; je suis seule, ils sont capables de me tuer.

Elle avait encore son chapeau et son pardessus, elle prit dans l'armoire
un petit portefeuille contenant son argent, auquel la voleuse n'avait
pas touch, peut-tre ne l'avait-elle pas vu, et ramassant les chers
objets qui reprsentaient non-seulement sa fortune, mais son honneur de
commerante, elle les mit dans un panier. Puis elle sortit, ferma sa
porte et descendit l'escalier en courant.

Entre le premier et le second, elle entendit la voix de madame Minot qui
montait en compagnie d'un homme maigre et velu, qu'elle ne connaissait
pas. Son sang lui reflua au coeur; les paroles lui manquaient, elle eut
peur, plus peur que jamais; elle prit son lan et passa le long de la
muraille, si vite que ceux qui venaient  sa rencontre ne surent trop ce
que c'tait.

--Eh mais, c'est elle! dit madame Minot en se penchant sur ta rampe.

--Vite! rpondit l'homme.

Ils montrent rapidement tous deux. Genevive s'arrta dans le
vestibule, mue par un invincible dsir de savoir ce qui allait arriver.
Maintenant qu'elle tait presque dans la rue, sous la protection de
tous, elle n'avait plus peur. Elle couta le bruit des pas lourds, de
plus en plus ingaux  mesure qu'ils montaient plus haut, puis un cri
retentit, un cri de rage impuissante.

--Elle a vu sa chambre, se dit Genevive. Je suis venge.

Sans en attendre davantage, elle courut chez madame Nanteuil, qu'elle
trouva  son djeuner.

--On me l'a vole, lui dit-elle tout d'une haleine. Puisque M. Moisson
n'est pas  Paris, gardez-moi tout cela, chez vous ce sera en sret!

Madame Nanteuil eut quelque peine  comprendre comment Genevive la
priait de lui garder ce qui lui avait t vol; mais avec quelques
explications, elle fut au courant.

--Dcidment, dit-elle  la jeune femme, vous ne devriez pas vivre
seule! Vous vous exposez  trop de prils. En attendant que nous ayons
trouv quelque accommodement, vous allez occuper la chambre de
Marguerite, quand elle tait jeune fille. Ici, au moins, comme vous le
dites, tout sera en sret, vos biens et vous-mme.

Il n'y avait pas  refuser; Genevive accepta. Cet asile provisoire la
sauvait aussi des dangers d'une vengeance ventuelle. A l'heure
ordinaire, elle alla chercher matre Jean, qui fut trs-surpris de ne
pas rentrer  son domicile de la veille et non moins enchant de dner
chez madame Nanteuil, qui le gtait assez pour le charmer, et trop peu
pour lui tre nuisible.

Un petit appartement trop cher, disait Genevive, se trouvait vacant
dans la maison dont M. Reynold tait propritaire, et qu'il habita avec
sa femme. Madame Nanteuil se chargea d'arranger la difficult, et prit
son gendre  part.

Il ne voulut rien diminuer au prix qu'il avait fix. C'tait un homme
avis et qui connaissait le prix de l'argent; un bail fut sign pour
douze ans, et madame Nanteuil courut le porter  sa protge.

Un homme de confiance fut charg d'aller chercher les meubles de
Genevive dans son ancienne chambre; ils n'taient pas beaux, et
convenaient peu  son nouvel appartement, dans lequel elle se perdait 
tout moment; mais tels qu'ils taient, ils pouvaient servir  donner
plus d'une leon  de nouveaux enrichis. On les mit dans la chambre de
Jean-Frappier Beauquesne, car ce personnage devait dsormais avoir une
chambre.

--a m'est gal, dit le jeune indompt quand madame Nanteuil, croyant
lui faire plaisir, lui annona cette nouvelle. a m'est tout  fait gal
et a ne me punit pas du tout: je sais bien que maman viendra toujours y
travailler  ct ds moi!




                                 XXX


Peu de jours aprs, Jean rentra souffrant de l'cole. C'tait un garon
courageux, qui n'aimait pas  se plaindre; il ne dit rien. Mais le
lendemain, quand il fallut se lever, le petit garon, pris de vertige,
tomba sur te parquet comme une masse. Sa mre envoya chercher un
mdecin. C'tait une de ces maladies de l'enfance qui n'offrent aucun
danger par elles-mmes, mais aux cours desquelles peuvent survenir des
complications inquitantes.

Jean tait un singulier garon, paysan par l'enveloppe robuste et
lourdaude, affin, presque dlicat, par l'extrme sensibilit nerveuse
qu'il tenait de sa mre. Il fut malade longtemps, avec des rechutes, des
reprises de fivre, alors que tout semblait fini, des faiblesses sans
cause, des langueurs inexplicables. Plus d'une fois, sa mre en le
voyant couch plutt qu'assis dans le lit, les mains molles, les yeux
atones, au, cours d'une convalescence sans cesse trouble, la pauvre
mre, tourmente par les remords, se dit qu'elle avait tu son fils en
l'amenant  Paris.

--C'est au moulin qu'il devait vivre, se disait-elle en le regardant
jouer avec des bouquets de violettes qui semblaient noires entre ses
mains de cire. C'tait un enfant de village, et la ville le tuera... Si
je savais qu'il fallt retourner au moulin, j'y retournerais.

Le mdecin l'en dissuada. Jean, si vigoureux autrefois, tait devenu
trop dlicat pour cet air du Cotentin, satur des brises de mer, et rude
aux natures frles. Ce qu'il lui fallait, c'tait un sjour paisible
dans quelque plaine, pas trop loin de Paris, une de ces douces plaines
de l'Ile-de-France, o pendant les beaux jours de l't l'air semble du
velours, o le soleil chauffe sans brler, tamis par les grands arbres,
o les fruits qui mrissent embaument l'atmosphre pendant toute la
saison des rcoltes.

Ce lieu de calmes dlices, M. Reynold le possdait, dans le dpartement
de Seine-et-Marne. Marguerite et sa petite fille Rene devaient y passer
l't, pendant que le chef de la famille, qui s'tait fait nommer, on ne
sait comment, membre du jury des rcompenses, serait retenu  Paris par
ses hautes et multiples fonctions.

Il fut donc convenu que, ds le rtablissement de Jean, sa mre
l'emmnerait  Rosigneule, pour y passer l't. Ce moment tant attendu
se trouvait retard de jour en jour, si bien que l'poque de la
distribution des mdailles arriva. Ce fut alors madame Nanteuil qui
engagea Genevive  rester  Paris quelques jours de plus.

--Vous devez bien cela  M. Moisson, lui dit-elle.

Genevive ne saisissait pas trs-bien l'-propos de cet aphorisme; mais
elle se laissa d'autant mieux convaincre qu'elle ne comprenait pas, et
qu'en cas semblable, elle cdait presque toujours  ses amies.

Jean allait mieux, beaucoup mieux; sa mre put enfin le quitter pour
quelques heures, et se rendre au palais de l'Industrie o elle n'avait
pas mis les pieds depuis l'ouverture de l'Exposition. Elle se laissa
mener de vitrine en vitrine, et ressentit tout  coup un grand coup au
coeur, en reconnaissant sa robe, expose dans toute sa splendeur,
entoure de tout ce qui pouvait en faire ressortir la beaut.

Et son nom tait l, en lettres d'or, sur un cartel de velours grenat,
le nom de la meunire du moulin Frappier, expos aux yeux de l'univers
entier!

Et l'univers entier s'arrtait devant la robe et s'extasiait sur te
travail exquis, sur le got irrprochable, sur la longue patience, et
surtout s'tonnait de la rsurrection d'un point perdu, une de ces
choses que Colbert nommait jadis la fortune de la France!

Genevive, aprs avoir entendu ces discours, restait muette, abasourdie,
presque hbte par tout ce qui l'entourait, et plus encore par ce
qu'elle ressentait. Marguerite, qui l'accompagnait, la prit par le bras
pour l'emmener; elle la suivit docilement.

--Voulez-vous rentrer? lui dit madame Reynold, en la voyant si
trangement affecte.

Genevive fit un signe affirmatif, et elles montrent en voiture.

Aprs un assez long silence, la veuve posa sa main sur celle de
Marguerite.

--Tout cela est beau comme un rve, dit-elle; c'est  peine croyable, et
cependant je sens que c'est vrai. J'ai retrouv l avec mon courage, mes
motions, mes craintes et mes joies du temps pass; ce que j'ai entendu
me tinte encore aux oreilles... mais voyez-vous, Marguerite, si j'avais
perdu mon fils, j'aurais tout laiss l, et je serais alle mourir dans
quelque coin.

Et les larmes qu'elle contenait depuis trois mois roulrent sur ses
genoux, rapides et bienfaisantes.




                                XXXI


La grande nef du palais de l'Industrie chatoyait sous les yeux des
spectateurs placs dans les galeries. Les drapeaux de toutes
nationalits se balanaient doucement sur la tte des exposants; tout au
fond, sous le grand vitrail qui reprsente la France convoquant les
nations, un monsieur en cravate blanche lisait la liste des rcompenses
devant les puissants de ce monde de temps en temps, la musique clatait
en fanfares triomphantes, des applaudissements se faisaient entendre.
Bien des mcontents, dans cette fte, hochaient la tte d'un air de
blme, pendant que d'autres rayonnaient sans vergogne, ainsi qu'il
arrive  toutes les distributions de rcompenses.

Le tour des dentelles arriva enfin. Genevive assise parmi les
exposants,  ct de M. Moisson, se pencha vers lui:

--Vous avez une mdaille, n'est-ce pas?

Le brave homme fit un signe qui voulait dire oui, et tendit l'oreille
pour entendre proclamer son nom.

Dans la galne en face, Marguerite Reynold s'inclina sur Jean
Beauquesne, qui s'endormait, engourdi par la chaleur, par la lassitude
de la longue sance, et dont le visage ple, amaigri, avait une
frappante ressemblance avec celui de sa mre.

--Jean, dit-elle, rveille-toi, coute bien, tu vas entendre quelque
chose.

--Quoi donc? les rcompenses! C'est ennuyeux!

--Oui, mais coute ce que je te dis. Tu sais ce que c'est qu'une
mdaille d'or?

--Vous me l'avez expliqu hier, fit Jean d'un air fatigu qui demandait
grce.

--Eh bien, coute, M. Moisson va en avons une... aprs son nom, coute
encore.

Jean fit un signe affirmatif, et, tout  fait rveill, appuya son
menton sur le bord de la galerie. Sa mre, qui ne le quittait pas des
yeux, lui envoya un geste d'amiti avec un sourire.

--...Joseph Moisson! profra distinctement le monsieur qui lisait,
dtachant les noms, seuls importants, de tout le reste de sa lecture.

Genevive adressa un sourire au manufacturier.

--... Madame Genevive Beauquesne! dit une voix au bout de la nef.

--Maman! cria Jean en tendant les bras vers sa mre. Maman!

Il se rejeta en arrire, son visage se couvrit d'une pleur cendre, et
Marguerite l'emporta vanoui dans ses bras au milieu d'un murmure
sympathique des assistants mus de la beaut et de la faiblesse de
l'enfant.

Quand il ouvrit les yeux, sa mre le regardait, penche sur lui, avec un
vague sourire ml de crainte.

--Ce n'est rien du tout, dit le mdecin de service. La chaleur et
l'motion, c'en est assez pour expliquer ce petit accident. Tous mes
compliments, madame.

Il s'inclina devant la jeune mre, qui soutenait tendrement son fils
dj debout.

--Une mdaille d'or, maman, une mdaille! Ah! tu l'as bien gagne!

Genevive se hta d'enlever son enfant aux compliments de toute espce
qui bourdonnaient  ses oreilles. Elle ne comprenait plus bien ce qui
lui arrivait. Marguerite les conduisit vers sa voiture.

--Est-ce vrai que j'ai une mdaille? dit-elle  son amie, pendant
qu'elles roulaient vers leur demeura, avec Jean entre elles.

--Rien n'est plus vrai!

--Comment ne l'ai-je pas su?

--C'tait un complot, nous voulions vous en faire la surprise. Nous
aurions d au moins le dire  Jean... Mais nous avions peur qu'il ne sut
pas garder le secret.

--Moi? fit Jean, compltement remis. Est-ce que je n'ai pas gard le
secret de maman depuis longtemps? Jamais je n'ai dit  l'cole, que
maman faisait de la dentelle, et si vous croyez qu'on ne me l'a pas
demand!

Quand,  la fin de cette journe, la mre et le fils se trouvrent seuls
ensemble, leur premier mouvement fut de s'enlacer troitement. Jean ne
pouvait dnouer ses bras du cou de sa mre.

--Une mdaille d'or, maman, une mdaille  l'Exposition! Ah! ma chre
maman, tu es contente, n'est-ce pas?

--Oui, dit Genevive d'une voix grave. Mais rappelle-toi, mon fils, que
c'est la rcompense du travail... Il faudra bien travailler, Jean, pour
en avoir  ton tour quand tu seras un homme!

--Oh! maman, tu verras! dit Jean d'un air convaincu. Je te ferai
honneur!



FIN DU PREMIER VOLUME




________________________________________________________
PARIS, TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




[Fin du roman _Le moulin Frappier_ (tome premier) par Henry Grville]