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Titre: Le mors aux dents
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1885
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1885
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
    20 juin 2010
Date de la dernire mise  jour: 20 juin 2010
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 558

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
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LE MORS AUX DENTS

L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de
la librairie) en mai 1885.

PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




LE
MORS AUX DENTS

HENRY GREVILLE

PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 10
1885

_Tous droits rservs_




LE MORS AUX DENTS




I


Hauts de plafond, somptueusement meubls, peupls de tableaux illustres
chrement disputs dans les ventes les plus clbres de l'htel Drouot,
les salons de Maxand Louvelot se dsemplissaient sans trop de hte.
L'intermde musical venait de se terminer, les artistes s'taient
retirs, et les hommes s'esquivaient discrtement. Dans le premier
salon, on entendait dj, chaque fois que la porte s'ouvrait pour
laisser sortir quelqu'un, les explications  haute voix de ceux qui
rclamaient leur paletot, affranchis des biensances svres pour avoir
fait un salut et tourn les talons.

Au fond du troisime salon,  l'entre de la salle de concert, Maxand
Louvelot, lui-mme, distribuait des sourires et des poignes de main 
tout ce monde d'amis plus ou moins sincres, et d'envieux non patents,
mais nanmoins garantis, qui ne manquent jamais  une soire de contrat.
La grandeur du financier lui assurait en une telle circonstance
l'assemble la plus brillante qui se puisse runir, dans un milieu o
tout est blouissant.

Les femmes dcolletes, tranant derrire elles, avec grce ou
pesanteur, suivant leur nature, les plis de leurs jupes de brocart,
s'attardaient autour des tables o s'talaient les prsents faits  la
fiance. Elles se penchaient, pour les examiner curieusement, sur les
crins o tincelaient les diamants irrprochables, sur les perles, qui
dissimulaient leurs moelleuses rondeurs entre des rainures de velours
bleu, sur les dentelles plies avec une fausse modestie dans les botes
de santal, capitonnes de satin aux couleurs tendres, et parfumes
d'essences rares.

Les amies, jeunes et vieilles, celles-ci avec l'air protecteur des
femmes qui ont vu mieux que cela, les autres avec la pointe de sarcasme
sous-entendu que fournit la jalousie bien aiguise, approuvaient les
bijoux et les dentelles, rservant pour la fin le dernier mot, qui, sans
paratre y prendre garde, dtruisait l'loge lgamment formul.

D'un air ennuy, les maris se tenaient debout, changeant de pied de
temps  autre, et causaient  btons rompus, sans chaleur et sans
conviction, dissimulant avec politesse un billement derrire leur
chapeau de soire, et attendaient que les femmes eussent fini
d'inventorier la corbeille; peu  peu, par couples ou par groupes, les
attards finirent par se rencontrer dans le dernier salon.

La gentille fiance, vtue de rose trs-ple, dcollete pour la
premire fois de sa vie, avait, sans le savoir, laiss un peu glisser de
ses paules la robe lche qui encadrait si joliment sa petite poitrine
fine, pure et dlicate. Une branche d'glantier, jete au travers,
semblait rattacher  l'toffe soyeuse la chair d'un rose nacr.

Toute souriante, elle prenait cong des amis de son oncle, et, dans
l'effusion de son petit coeur, elle remerciait ceux qui avaient bien
voulu prendre la peine de se dranger pour elle.

C'est qu'elle le croyait vraiment! Elle se croyait l'oblige de ces gens
venus pour entendre chanter des romances  cent louis la pice, dans un
dcor qui valait plusieurs millions! Elle se figurait que sa mignonne
petite personne avait pes de quelque poids dans la dmarche de ceux qui
tenaient  figurer le lendemain dans les journaux mondains, comme ayant
assist  la brillante soire que donnait, en son htel du parc
Monceau, le clbre financier Maxand Louvelot, pour la signature du
contrat de sa charmante nice, mademoiselle Clie Louvelot, qui
pousait M. Valry Dornemont.

M. Valry Dornemont distribuait aussi des sourires et des poignes de
main. Grand, dj un peu gros, mais portant beau, les cheveux et la
moustache trs-noirs et brillants, les yeux bleus, vifs et assurs, il
reprsentait un superbe fianc. Sa mignonne future paraissait un peu
bien frle auprs de lui, mais ceci n'est pas fait pour inquiter ceux
qui savent combien peu d'annes suffisent pour changer en une opulente
matrone le frle roseau du jour des noces. D'ailleurs, M. Valry
Dornemont semblait ne rien craindre jamais ni de personne: la vie
jusque-l n'avait eu pour lui, disait-on, que des sourires.

Enfin, il ne resta plus dans le salon que quatre ou cinq vieux amis et
parents, dont deux dames. L'une d'elles, la plus jeune,--et elle avait
bien cinquante ans,--mit sur les deux joues de Clie un baiser qui
n'avait rien d'officiel.

--Tu tombes de fatigue, mon enfant, lui dit-elle, va bien vite te
coucher.

--Je ne suis pas fatigue, rpondit Clie, dont les yeux se fermaient
malgr elle: il me semble seulement que je fais un rve, et que la terre
est comme de la ouate sous mes pieds.

--Pauvre mignonne! fit madame Haton en la regardant avec compassion.
Es-tu contente, au moins?

--Mais oui! dit Clie, dont les yeux papillotaient de plus en plus.

--Heureuse?

--Mais oui! rpta la jeune fille du mme ton placide, avec le mme
sourire endormi.

Madame Haton la regarda plus attentivement, et une lueur d'inquitude
passa dans ses yeux.

--Allons, tant mieux, fit-elle en l'embrassant encore une fois. Bonne
nuit et grand bonheur je te souhaite.

M. Valry Dornemont se pencha sur la main gante de sa fiance et y
dposa le baiser qui constituait ses droits, puis il serra la main de
Maxand Louvelot et sortit.

Sa voiture l'attendait, il la renvoya. Aprs cette lourde soire de
paroles banales, de sourires officiels, il avait besoin d'ouvrir ses
poumons et de respirer  l'aise.

La nuit de mars tait belle, mais frache. Il marcha assez lentement
d'abord, puis plus vite; tant d'ides bouillonnaient dans sa tte, qu'il
avait besoin d'activit pour n'en tre pas suffoqu.

Au coin de la rue Laffitte, comme il passait sous les fentres claires
de la Maison d'Or, il fut brusquement interpell par un ami qui en
sortait.

--Dornemont,  cette heure-ci, le chapeau-claque  la main, car
remarque, mon cher, que tu es nu-tte comme un simple pote en flagrant
dlit de vers!

Le fianc de Clie s'arrta net et remit son chapeau.

--D'o peux-tu bien venir comme a? demanda l'autre d'un air railleur.

--Je viens... je viens de signer mon contrat de mariage, rpliqua
Valry.

--Ah bah! Et tu ne m'as pas invit? Ingrat!

--J'ai oubli, fit ngligemment Dornemont.

--Oh! je te pardonne! a devait tre assommant, dis?

Le fianc fit un signe d'affirmation trs-nergique.

--Et pourquoi, diable, te maries-tu? C'est a qui va te changer!

--Pas tant! rpliqua Dornemont; puis, avec une sorte de surexcitation,
il continua: Vois-tu, il me fallait le mariage. Les affaires, c'est
trs-bien, mais, tant qu'on n'est pas mari, on n'a pas ce qu'on appelle
une assiette; on ne peut pas recevoir chez soi, montrer un intrieur...
Ce n'est pas seulement la fortune qui vous pose, mais la femme...

Rprimant une mauvaise plaisanterie qui lui venait trop facilement aux
lvres, Roquelet regarda son ami dans les yeux.

--Oui, dit-il, la femme, mais la fortune aussi. Ce n'est pas  moi que
tu diras le contraire.

--Soit, fit brivement Dornemont; la fortune, il me faut la fortune, en
effet; rien n'est solide en affaires, except une belle dot qu'on a en
portefeuille...

--Quand elle y reste...

--Qu'elle y reste ou qu'elle n'y reste pas. Un million, c'est un
tremplin, vois-tu!

--Un tremplin, tu dis bien, rpta Roquelet. Mais tche de ne pas sauter
trop haut.

Dornemont haussa les paules.

--Sauter haut? dit-il, mais il n'y a que cela qui vaille la peine!
Est-ce que tu te figures que je peux vivre comme un bon cheval de
charrue qui, le nez en terre, trace son petit bonhomme de sillon? Ce
qu'il me faut, c'est la grande course, l'espace, les obstacles, le
poteau d'arrive et les ovations du public! _Gladiateur_, mais pas
_Coco_, pas le cheval de fiacre, oh! non.

Il avait la fivre et parlait bas, les dents serres, comme un homme qui
parlerait haut.

--Et ta future, qu'est-ce que tu en fais, l dedans?

--Je l'adore! elle est dlicieuse, mon ami! Elle a l'air d'une perle
rose dans un crin de satin noir. Je l'adore. Ah! je vais tre bien
heureux!

--Toi? je n'en doute pas. Eh bien, si j'ai un conseil  te donner, c'est
d'aller te coucher; tu as l'air d'tre gris, mais je veux croire que
c'est de bonheur!

--Me coucher? Je meurs de faim et de soif. Entrons l dedans. As-tu
soup?

--Non, j'tais venu voir si je rencontrerais l quelque figure de
connaissance, mais ce soir il n'y a personne.

--Eh bien, tant mieux, nous causerons. Ah! mon cher,  prsent, le monde
m'appartient!

Et ils entrrent dans le restaurant.



II

Valry Dornemont tait en effet de ceux  qui tout semble russir. Quand
il tait tout enfant, personne ne savait lui rsister, tant il apportait
 ces prires de grce cline et sductrice; ce petit garon  l'air
dcid prenait alors des attitudes de fillette mue, des inflexions de
voix d'une tendre dlicatesse qui tonnaient toujours, mme quand on les
connaissait depuis longtemps.

Devenu plus grand, il renona  cette dpense de gracieusets, qui
parfois lui avait valu de solides railleries de la part de ses
camarades; il prit alors un ton lger qu'on pouvait interprter, soit
comme une ironie, soit comme un vritable dtachement. N'ayant pas l'air
de tenir  ce qu'il demandait, il l'obtenait avec d'autant plus de
facilit.

Prs des femmes seules, il conserva sa sduisante clinerie qui prenait
mme les plus raisonnables par un certain ct de tendresse presque
enfantine, contre laquelle bien peu savent se dfendre. D'ailleurs,
celles qu'il attaquait principalement n'avaient rien  garder et pas la
moindre envie de rsister.

Sa mre l'adorait; elle le gta tant qu'elle put et mourut jeune, avec
le regret de n'avoir pas su le rendre plus heureux encore. Son pre,
homme sans nergie, grand amateur de bons sentiments, beau parleur,
pourfendeur de moulins  vent, quand il s'tait assur que ces moulins
ne tournaient pas, son pre n'avait pu avoir sur lui que la plus
fcheuse influence.

Tantt indulgent aux fautes de Valry jusqu' la plus complte
faiblesse, tantt svre mal  propos comme tous ceux qui ne connaissent
aucune rgle, il habitua son fils  se laisser guider par sa fantaisie,
quitte  se retrancher derrire des mensonges lorsque Valry croirait
dpasse la limite pourtant bien large de l'indulgence paternelle.

Le pre, qui n'tait pas absolument aveugle, s'apercevait bien que son
fils lui dissimulait souvent la vrit, mais il aimait si peu svir
qu'il se sentait plein de clmence pour le mensonge grce auquel il
pouvait se dispenser de gronder. C'est ainsi que M. Valry Dornemont
atteignit sa vingtime anne.

Juste au moment o le pre se disait que le temps tait venu de mettre
un peu de plomb dans la cervelle de son fils, il mourut subitement. Au
fond, si cet aimable viveur avait pu choisir sa fin, c'est celle-l
qu'il et prfre: au lendemain d'une partie de plaisir, sans
inquitude et sans souffrance, sans proccupation de l'avenir pour son
cher enfant.....

Valry en prouva un chagrin trs-rel, car il aimait sincrement ce
pre si bon camarade avec lequel il s'entendait presque toujours et ne
se querellait jamais plus de cinq minutes. Sa douleur ne lui fut
d'ailleurs pas inutile, car il sut se faire plaindre par les femmes, et
sa situation d'orphelin dsespr lui valut quelques coeurs honntes
jusque-l et que sans son deuil il n'et probablement pas obtenus. Le
propre de Valry Dornemont, trs-inconsciemment quand il avait seize ans
et trs-habilement ds qu'il en eut vingt, tait de tirer parti de tout.
Or, on ne reste pas orphelin tous les jours! Et puis tout cela prenait
naissance dans de si nobles sentiments!

Cet orphelin venait pourtant d'entrer en possession d'un joli capital:
il n'en eut pas plutt mang une moiti, qu'il s'inquita du sort de
l'autre. Le sentiment pratique qui le guidait en toutes choses lui
inspira diverses rflexions, qui, d'ailleurs, tendaient toutes au mme
but.

Vivre de son revenu--quel revenu! vingt-cinq mille francs de
rente!--absurde et draisonnable! quand on s'est mis sur le pied de ne
rien se refuser pendant les trois plus belles annes de la vie d'un
homme. C'tait la misre! Donc, il n'y avait mme pas  y songer.

Travailler tait hors de question. Travailler  quoi? Valry ne savait
rien faire, et, de plus, avait toute sa vie prouv une sainte horreur
de tout ce qui contraint. Or, le travail est la chose la plus exigeante
qui soit au monde. Donc, point de travail.

pouser une hritire? certainement! Mais le plus tard possible. Valry
n'entendait point s'enfermer dans le mariage, alors que tout le
contraire du mariage lui faisait une existence si dlicieuse.

Restait alors ce qu'on a si plaisamment appel l'argent des autres.
Valry se sentait la force de faire travailler ce capital-l! il tenta
une petite affaire, sage et timide, qui lui rapporta une trentaine de
mille francs. Une autre, plus hardie, fut d'un produit double.

--Vive l'argent des autres! s'cria le jeune homme. Il avait trouv sa
vocation.

Il se mit alors  acheter et  vendre de tout: des terrains vagues, du
bl, des maisons de campagne, des huiles d'olive, des bois de
construction, des vins d'Espagne, un navire de guerre, un brevet pour la
canalisation de l'Ornoque, en un mot tout ce qui peut s'acheter ou se
vendre. Parfois il gagnait peu ou rien, mais parfois il ramassait un tel
coup de filet, qu'il en restait lui-mme bloui.

On s'habitue vite  remuer de grosses sommes d'argent, et plus encore 
les dpenser. Cependant Valry possdait une prudence instinctive qui le
mettait  l'abri des gros dboires. De plus, il se gardait bien de dire
quand il avait fait une mauvaise affaire, et, tout au contraire, jetait
l'or par les fentres quand il avait russi. On prit bientt l'habitude
de l'appeler Dornemont le chanard. En effet, il tait heureux: il avait
pu arranger sa vie comme bon lui semblait! N'est-ce pas le premier des
bonheurs pour quelqu'un qui ne fait pas grand cas des joies intimes?

Tous les bonheurs, ce Dornemont! Voil que ce vieux matois de Maxand
Louvelot l'avait agr pour le mari de sa nice, la jolie Clie, qui
pouvait prtendre  de plus riches partis.

--Plus riches, oui, rpondit victorieusement Valry, mais pas plus
brillants! Et d'ailleurs, Louvelot, qui a commenc plus modestement que
moi, Louvelot sait ce que c'est que la chance, et l'apprcie.

Il parlait sur le perron de la Bourse, avec deux ou trois amis, et ses
yeux bleus erraient de tous cts  la recherche instinctive d'une
opration, car les oprations sont des vapeurs lgres qui flottent
entre trois et six heures sur la place de la Bourse, o il fait bon les
saisir d'un geste adroit,--un peu comme on attrape les mouches.

--Tiens, continua Valry, en voil un qui ne m'aime pas.

Il indiquait  Roquelet un grand garon mince, au visage fin, au teint
ambr, qui passait au bas du perron.

--Moilly? et pourquoi? demanda Roquelet.

--Je n'en sais rien... ou peut-tre que je le sais, ajouta-t-il en
riant, mais je ne vous le dirai pas.

--Question de femme alors?

--Peut-tre.

L'air vainqueur de Dornemont se communiquait, quoi qu'on en et: le
petit groupe regarda le vaincu avec quelque commisration.

--Il est pourtant trs-bien, ce garon, dit Roquelet. Vous ne devez pas
courir le mme gibier.

Dornemont ne parut pas avoir entendu, mais il sourit ddaigneusement.
Quand son ami lui lanait quelque brocard, il faisait le sourd. C'est
une grande force de n'entendre que ce qui peut vous tre agrable, et
Dornemont tait trs-fort.

--Ah! pensa tout  coup Roquelet, qui avait observ ce sourire, j'y
suis... Moi il y voulait pouser la petite Louvelot, et Dornemont a pris
les devants... Toujours chanard, Dornemont. Mais la petite?

Son regard alla deux ou trois fois de son camarade  celui qui
s'loignait sans les voir, et, pour conclure sa mditation, il se rpta
 lui-mme:

--Toujours chanard, Dornemont,--mais la petite, je ne sais pas! Dis
donc, fit-il  Valry qui descendait une marche, tu l'aimes toujours, ta
future?

--Parbleu!

--Et elle?

Dornemont sourit d'un air de piti.

--Puisqu'elle m'a accept! elle avait le choix! dit-il d'un ton de
commisration pour la pauvret d'esprit de son ami.

--Oui, j'entends, vous faites tous les deux un mariage d'amour; alors,
mes compliments.

Le mariage eut lieu la semaine suivante,  Saint-Augustin. Il y avait
pour beaucoup d'argent, de fleurs, de bougies, de suisses, de
hallebardes, de tapis, de musique et de pauvres mritants  la sortie.
Ce fut ce qu'on appelle un mariage magnifique, un mariage de carme,
avec des dispenses, et tout ce qui peut coter encore plus cher que le
plus beau mariage de premire classe.

Au dfil dans la sacristie, Roquelet regarda attentivement la petite
marie qui, toute mignonne et toute rose sous son voile, souriait 
tous, doublant la grce de son sourire par celle du regard de ses beaux
yeux noirs, doux comme ceux d'une biche. Valry, par aventure, se pencha
vers elle pour lui dire un mot.

--Mon ami s'est vant, pensa Roquelet, qui tait philosophe par
temprament: sa femme ne l'aime pas, mais elle est exquise. Chanard
tout de mme, Dornemont!


III

Aprs la rception qui suivit la crmonie,  l'htel de Maxand
Louvelot, Clie monta dans sa chambrette afin d'y revtir son costume de
voyage. Son petit coeur battait un peu, mais elle ne se livra  aucun
des panchements chers aux mes sensibles, interdits aujourd'hui par les
lois du bon ton. En quittant l'htel de son oncle, Clie n'abandonnait
pas l'asile de ses premires annes, elle quittait simplement une
maison plus somptueuse qu'hospitalire, o depuis six mois, sous la
direction d'une vieille dame, mi-institutrice, mi-demoiselle de
compagnie, elle avait vcu, apprenant  monter  cheval le matin, et de
temps en temps, le soir, vers minuit, allant  quelque bal avec le vieux
financier, que cette corve ennuyait fort.

--Il faut pourtant que je la marie, disait-il avec une rsignation
ironique.

Clie, qui tait une personne dlicate de sentiments et fine de
perceptions, avait senti qu'il serait extrmement impoli de sa part de
ne pas se marier le plus vite possible, afin de ne pas imposer plus
longtemps un tel surcrot de devoirs  un homme dj si occup.

Elle accepta donc, non pas le premier prtendant qui se prsenta, car
Maxand Louvelot avait reu plus de dix demandes sans mme juger opportun
d'en faire part  sa nice, mais le premier qu'il et jug digne d'tre
propos  l'examen de la jeune fille.

Pourquoi le rus brasseur d'affaires avait-il pris  gr son jeune
mule? Probablement parce qu'il avait retrouv en lui quelques-unes de
ses propres qualits, et peut-tre de ses dfauts. Nous aimons assez les
gens qui nous ressemblent: s'ils ont des vertus, cela nous flatte; s'ils
ont des dfauts, eh! mais, cela nous justifie!

C'est donc par sympathie personnelle que Louvelot fit son neveu de
Dornemont. Quant  Clie, elle trouvait Valry beau garon, aimable,
amusant. Une sorte de rserve instinctive l'avertissait pourtant qu'il
n'aurait gure avec elle de cts communs dans l'esprit, mais tout cela
n'est que billeveses sentimentales, et dans la maison de son oncle
chacun tait fort en garde contre ces rveries romanesques, ces
prtextes  dclamations, dont les potes et les romanciers, gens
pratiques, tirent d'ailleurs de bons cus sonnants, mais qui sans cela
n'auraient point de raison d'tre.

Pendant que Clie terminait sa toilette de voyage, sa petite soeur
Antoinette, blottie au fond d'un canap, la regardait les yeux gros de
larmes. C'tait une fillette de douze ans, grande pour son ge, lgante
et mince, aux bras trop longs, aux jambes trop maigres, mais tout cela
deviendrait un jour gracieux et souple. Vtue de bleu ple, ses grosses
boucles cendres emmles et brouilles sur ses paules, elle rongeait
son petit mouchoir pour touffer ses sanglots.

--Antoinette, chrie, ne pleure pas comme cela, dit la jeune marie en
se tournant vers elle; ce n'est pas raisonnable! On dirait que tu
conduis mon deuil! Si tu n'es pas plus aimable, comment veux-tu que je
demande  mon mari de te faire sortir pour les vacances?

Antoinette se jeta au cou de sa soeur.

--C'est que je me rappelle le chagrin que j'ai eu quand tu as quitt le
couvent, et que j'y suis reste seule! Il faut que j'y retourne 
prsent! Si tu crois que c'est gai!

Clie embrassa maternellement la petite fille.

--Eh bien, tu y retournes; nous y sommes retournes ensemble bien des
fois, j'en suis sortie, je suis marie; un jour, tu feras comme moi, et
nous aurons toute la vie pour tre heureuses!

Antoinette sourit  cette perspective.

--La voiture de madame est avance, dit la femme de chambre.

Madame Haton entra.

--Allons, Clie, il faut descendre. Antoinette, je t'emmne finir la
journe avec moi. Ton oncle y consent. Tu trouveras mon gamin de neveu,
et, si tu pleures, il se moquera de toi, car tes larmes ne sont pas
celles d'une grande fille dj raisonnable.

Les deux soeurs jetrent  leur vieille amie un regard de
reconnaissance, et Clie sentit son coeur soulag. Ses yeux firent une
dernire fois le tour de la chambre en dsordre, puis, sans regret, mais
sans impatience, elle descendit l'escalier d'un luxe royal. Les
embrassades furent bientt termines, et la voiture des nouveaux maris
quitta le perron. Clie, se penchant encore, vit  la fentre du premier
salon Antoinette, son mouchoir  la main; mais le bon visage de madame
Haton se montrait tout auprs, et le dernier coup d'oeil de la jeune
femme fut rcompens par deux sourires.

Le but du voyage de noces n'tait gure loign. C'tait le petit
chteau de la Pre, dans les environs de Chantilly. Deux excellents
trotteurs eurent vite franchi la distance. Appuye contre un coussin
dans la moelleuse Victoria, Clie n'eut gure le temps de voir autre
chose que les arbres dont les branches grles se dtachaient sur le ciel
capricieux d'avril.

Un peu de soleil, les ombres rapides de quelques nuages courant sur les
prs sems de boutons d'or, des feuillages jaunes encore et timides,
frisottant sur le rseau dli des rameaux, voil ce que regardaient les
yeux de la jeune marie. Le bruit des roues sur le sol ferme, le
claquement rgulier des fers des chevaux, parfois un cliquetis de
harnais, voil ce qu'entendaient ses oreilles. Elle sentait bien tout
prs d'elle un homme assis, qui tait son mari, mais ce voisinage
l'inquitait.

L'inquitude, une inquitude croissante, telle tait en effet la
sensation qui dominait toutes les autres dans l'esprit de Clie. Elle se
sentait emporte par un irrpressible courant vers des choses qui lui
inspiraient une sorte d'effroi. Sa bravoure instinctive l'empchait de
tmoigner aucun trouble: elle se roidissait contre elle-mme, de peur de
laisser deviner sa frayeur relle, et s'efforait de paratre
indiffrente.

Son mari lui parlait, mais peu, et de choses banales. Le cocher et le
valet de pied, assis sur leurs grandes livres soigneusement plies, qui
retombaient du sige, devaient avoir l'oreille tendue aux paroles de ces
nouveaux maris, et pour rien, rien au monde, Dornemont n'et voulu
prter  rire aux plaisants de l'office.

Ils arrivrent enfin; le petit chteau Louis XIII tait tout  fait
avenant dans son dcor d'arbres toujours verts, aux masses imposantes,
et de feuillages lgers, encore  peine drouls. Le personnel rang au
bas de l'escalier s'inclina sur le passage de madame, et Clie monta les
quinze marches de pierre au bras de son mari, avec la sensation d'une
chose dj vcue. tait-ce dans les livres ou dans ses rves qu'elle
avait vu monter ainsi vers l'inconnu, comme dans une glorieuse
apothose, les jeunes femmes maries le matin mme?

L'ameublement tait coquet, trop neuf, et visiblement frais moulu des
mains du tapissier. La Pre tait une proprit presque neuve, o l'on
n'avait point demeur pour ainsi dire; elle avait pass de mains en
mains sans qu'aucun acheteur et eu le temps d'en jouir et de s'y
plaire. Les arbres et le parc s'en taient bien accommods jusqu'au jour
o Dornemont, songeant  se marier, s'tait rserv comme une bague au
doigt cette prime sur une vente considrable.

Le dner fut rapidement servi, et pour ainsi dire excut. Dornemont,
trs-gourmet, et mme gourmand d'ordinaire, sentait l'apptit lui
manquer: la gracieuse petite personne qui lui faisait vis--vis lui
imposait une sorte de rserve presque gnante. Il ne savait trop, sans
s'en rendre compte, s'il pouvait se mettre  son aise, comme chez lui,
ou si, pour ce premier jour, son devoir tait de ressembler  un homme
qui dne en ville. Pendant qu'il touchait du bout des dents aux mets
qu'on lui prsentait, sa mmoire lui rappelait mchamment, avec une
fidlit dsesprante, une interminable srie de tte--tte dans les
cabinets particuliers de tous les restaurants  la mode.

En avait-il vu dfiler, de ces minois, et dans des dcors  peu prs
semblables, qui ne diffraient gure qu'en ce que la porte tait 
gauche ou  droite! Presque pareils aussi, les minois! Ils avaient beau
tre rguliers ou chiffonns, possesseurs d'yeux bleus, gris ou noirs,
les cheveux pouvaient tre jaunes, cendrs ou bruns, c'tait toujours,
au fond, la mme poudre de riz, les mmes frisons cachant le front et
raccourcissant le visage pour lui donner le mme air de bestialit
impudente; c'taient des femmes diffrentes, mais c'tait toujours  peu
prs la mme espce de femmes.

Elles n'taient pourtant pas toutes des dclasses, celles qui avaient
dn ou soup avec Dornemont dans les cabarets de toute espce: parmi
celles-l, plus d'une s'tait glisse en tremblant sous la porte banale,
voilant son visage ple de terreur et redoutant toute rencontre.

Dornemont avait eu des succs dans bien des mondes, et les petites
bourgeoises n'avaient point manqu de charmes  ses yeux; scrupuleux 
sa faon, d'ailleurs, il ne s'attaquait point aux femmes de ses amis. Si
l'on et creus au fond de cette vertu paradoxale, on et trouv ceci:
les amis de Dornemont lui taient tous utiles, car il n'et point
embarrass son existence d'amitis improductives, qui prennent du temps
et sont superflues; ce jeune sage s'attachait aux hommes qui pouvaient
lui donner du lustre. Or, n'et-ce pas t tout  fait inexcusable et
ridicule que de compromettre des relations si profitables, soit par une
querelle avec le mari, soit, quand il aurait rompu, par la haine de la
femme abandonne? Et puis, trahir un ami, fi donc! Un ami qui vous rend
service, horreur! Aussi, les amis de Dornemont l'invitaient-ils
volontiers  dner.

Mais envers ceux qui n'taient point ses amis, il se croyait dgag de
toute retenue, et l'avait prouv. C'est pourquoi, pendant cette heure
solennelle de son dner de noces, en tte--tte avec l'pouse du
matin, Valry voyait dfiler dans sa mmoire imperturbable tant d'yeux
de toutes couleurs, tant de bouches de toutes formes. En ne se laissant
interrompre ni par le service muet et correct du valet de chambre, ni
par les quelques paroles timides de la nouvelle marie, ce dfil finit
par rendre Dornemont nerveux. Le dessert termin, il se leva, avec une
sorte de hte, et emmena la jeune femme dans le petit salon o le caf
fut aussitt servi.

Pendant que, sous la lumire discrte et douce des bougies d'un lustre,
Clie oprait gracieusement les petits mouvements de la matresse de
maison qui offre du caf, son mari la regardait et se demandait ce qu'il
allait lui dire.

Une vraie jeune fille! Point une de ces coquettes de profession, que dix
ans de salons ont rendues aussi habiles que l'est un bon tireur aprs
dix ans de salle, et qui savent aussi bien riposter que parer. Point une
fausse ingnue, claire par l'exprience des autres sur les points
obscurs de la vie des femmes, et plus verse dans la connaissance des
hommes que ne le sont souvent des aeules dont la vie se serait coule
 l'ombre paisible des devoirs de la famille; mais une vraie jeune
fille, qui, si elle avait eu le malheur de perdre sa mre avant d'avoir
douze ans, avait eu, comme compensation, l'inestimable bonheur de
n'avoir point d'amies.

Point d'amies, pas de confidences, pas de curiosits perverses de
petites filles, pas de chuchotements le soir dans les corridors, loin
des oreilles des surveillantes; rien que la routine des classes et les
rves innocents d'une me qui s'veille toute seule, sans que rien la
fasse dvier, et qui s'en va dans l'azur comme ces fumes qui montent le
soir, sur les grves, en une colonne bleue toute droite, et qu'aucun
souffle de vent ne rabat ni ne disperse.

L'me de Clie tait toute droite et montait naturellement vers les
hauteurs; c'est pour cela peut-tre que Dornemont, sans rien deviner,
d'ailleurs, se demandait ce qu'il allait lui dire.

Le coeur de Clie battait bien fort, elle attendait avec une impatience
bizarre les paroles qu'il allait prononcer; ce beau garon, c'tait son
mari, celui qu'il lui tait non-seulement permis, mais ordonn d'aimer.
S'il voulait l'aimer, elle, comme elle l'aimerait!

Elle sentait en elle des trsors de tendresse prts  s'pancher. Si
elle et os, elle lui et parl la premire; elle croyait bien avoir 
lui dire des choses toutes nouvelles, que bien sr il n'avait jamais
entendues; libre pour la premire fois d'ouvrir son coeur sans
contrainte, elle tait oblige de se retenir pour ne pas laisser
s'chapper tout ce qui s'tait amass pendant si longtemps dans le
silence; et puis, elle esprait... quoi? L'amour?

Ces joies dlicieuses, ces motions divines dont les potes lui avaient
parl, c'tait  elle! elle allait tenir tout cela dans ses mains
enfantines; en y pensant, elle se sentait si heureuse qu'elle avait
envie de pleurer.

Dornemont la regardait, et soudain le malaise qu'il prouvait se changea
en une grande secousse de passion. Ce petit tre charmant tait  lui;
on le lui avait donn, on ne pouvait plus le lui reprendre.

A un moment o, dans ses alles et venues par le salon, Clie passait
prs de lui, il la saisit par la main et l'attira sur le canap o il
s'tait assis. Elle cda  son mouvement, et il garda dans la sienne la
main glace et un peu tremblante qu'il avait prise. Ils restrent ainsi
silencieux pendant un instant, elle, dtournant son visage o la rougeur
avait mont tout  coup; lui, les yeux ferms, savourant une motion
intense qu'il n'avait jamais ressentie.

Et pendant ces courtes secondes, uniques dans leur vie, Clie sentait
son coeur, son tre tout entier se fondre dans la main qui tenait la
sienne; il lui semblait tre suspendue par un fil trs-tnu entre le
ciel et la terre et se rapprocher lentement du ciel, attire par cette
main toute-puissante. Elle n'et pu dfinir les sensations qui la
parcouraient et qui lui faisaient peur, mais cette frayeur tait
dlicieuse, et la jeune femme se disait qu'aprs tout elle tait marie,
et que c'tait cela, l'amour.

--Clie? dit son mari en l'attirant plus prs, tu m'aimes?

Elle ne put rpondre, mais elle le regarda, et il vit dans ces yeux
troubls qu'elle serait, s'il le voulait, son esclave. Alors, perdant la
tte, il la baisa violemment, brutalement sur ses lvres entr'ouvertes.

Elle prit peur, et jeta un cri. La commotion trop forte l'avait glace,
et elle s'tait rejete en arrire avec une sorte de frayeur, comme si
elle avait subi le choc d'une rencontre avec une bte monstrueuse.
Valry, dgris, la regarda surpris; elle avait eu vraiment peur, et se
tenait debout, tremblante.

--Imbcile que je suis, pensa le jeune homme. Comme si je n'avais pas
tout le temps!--Voulez-vous faire un tour dans le parc, ma chre? dit-il
d'un ton calme; la nuit n'est pas encore bien noire...

Il sonna et fit apporter le manteau de madame avec une mantille pour lui
couvrir la tte, et ils sortirent tous deux.

La nuit, en effet, n'tait pas bien noire, et ils marchrent pendant une
heure environ. Valry avait regagn tout son sang-froid et su trouver
maint sujet de conversation agrable et facile. Clie l'coutait,
tremblante encore, se demandant comment il pouvait tre si calme, alors
qu'elle tait si bouleverse, ne comprenant plus rien  ce qui se
passait au dedans comme au dehors d'elle-mme.

Vers neuf heures, ils rentrrent. Dornemont pria sa femme de lui faire
un peu de musique; elle s'assit sans mot dire, et joua son petit
rpertoire; ensuite ils regardrent des gravures, et enfin dix heures
sonnrent  la pendule Louis XVI.

--Vous devez tre fatigue, ma chre Clie, dit le jeune mari. Ne
serait-il pas temps d'aller vous reposer?

Soumise, comme toujours, elle se leva et monta l'escalier, tendu
d'toffes curieuses; il montait derrire elle, un sourire aux lvres.
Devant la porte de sa chambre, elle s'arrta indcise; toujours
souriant, il lui baisa galamment la main, et la quitta pour se rendre
dans son appartement.

Elle entra chez elle et fit sa toilette de nuit, toujours proccupe,
passa un peignoir, puis congdia sa femme de chambre et s'assit prs du
feu qui flambait dans l'tre.

Une grande mlancolie avait remplac l'attente inquite et joyeuse de ce
jour; elle semblait regarder en elle-mme l'croulement de quelque rve
fragile qui n'avait mme pas t difi jusqu'au bout, et une grande
lassitude lui tomba sur le coeur.

Soudain elle pensa  sa petite soeur, qui avait tant pleur en la voyant
partir, et il lui parut qu'elle n'avait jamais montr  cette enfant
combien elle l'aimait, pour elle d'abord, et puis pour leur mre
envole, qui les avait laisses orphelines. Sa pense s'arrta ensuite 
cette mre, si peu connue, mais si tendrement regrette.

--Ah! si je l'avais encore, pensa la jeune marie, elle m'apprendrait ce
qu'il faut dire, ce qu'il faut penser...

Deux larmes roulrent sur le peignoir blanc, et Clie les essuya
lentement.

La porte s'ouvrit alors derrire elle, et son mari apparut.

--Ma petite femme  moi! dit-il en la prenant dans ses bras pour
l'emporter, pendant qu'il dvorait de baisers le jeune visage
soudainement pli.

Clie ferma les yeux et sentit une tristesse amre, insurmontable,
s'tendre sur elle comme un linceul.



IV

Avant que le soleil filtrt  travers les persiennes, Clie avait acquis
une triste certitude: si le mariage tait l'amour, elle n'aimait pas son
mari. Non-seulement elle ne l'aimait pas, mais elle avait peur de lui,
absolument peur.

La vie en se rveillant autour du chteau lui apporta un soulagement
inexprimable. Il y avait autre chose dans l'existence que le mari; il y
avait tout ce qui la veille encore constituait le monde pour elle, tout
ce qui continuerait  lui apporter quotidiennement des esprances, des
joies--et des dceptions.

Pendant que Dornemont, en fredonnant, faisait sa toilette, dans son
appartement, Clie, avec un frisson, essayait de chasser les souvenirs
qui lui faisaient l'me lourde et presque mchante. Avec un regret
profond, qui la secoua jusqu'au fond d'elle-mme, elle se rappela la
courte minute o son mari avait tenu sa main sur le canap du petit
salon.

--C'tait beau, se dit-elle; quel malheur que cela n'ait pu durer!

Que de fois, depuis, avec l'ardeur d'une me sincre, Clie essaya de
retrouver cette minute inoue, o l'amour lui tait apparu, o elle
avait devin ce qu'il pouvait lui apporter encore de flicits...
Jamais elle ne put voquer de cette apparition autre chose que le
souvenir, avec le regret poignant du bonheur que l'on pouvait avoir et
que l'on n'a pas eu.

Elle n'aimerait pas son mari, c'tait certain. La socit de Valry ne
lui dplaisait pas; il tait si aimable et bon enfant, si drle mme 
de certains moments, qu'elle s'amusait volontiers de sa prsence, comme
au thtre elle et fait d'une pice spirituelle. Mieux encore, elle se
sentait le plus souvent de l'amiti pour cet excellent camarade, qui la
traitait en enfant gte; mais, ds qu'elle tait seule, ou bien quand
il redevenait son mari, Clie, sans pouvoir se l'expliquer  elle-mme,
retombait dans sa tristesse. Au fond de son me, elle gardait le regret
de son rve.

La vrit, c'est qu'elle trouvait en Dornemont la grossiret d'un homme
qui a vcu beaucoup et longtemps dans la socit des filles.

On ne gurit point de cela. Si homme du monde que l'on puisse se montrer
quand c'est absolument indispensable, ds que l'on revient  la scurit
du foyer et des pantoufles, le laisser-aller contract prs des femmes
que l'on payait reparat dans la vie de famille, comme certaines odeurs
pntrantes et grossires, musc ou patchouly, continuent  empoisonner
les armoires, bien longtemps aprs que les sachets ont t retirs.

Valry ne se doutait pas de ce qu'prouvait sa femme; il la trouvait
trs-enfant, un peu trop prude; il l'et souhaite bonne fille, et
regrettait qu'elle gardt prs de lui une certaine roideur de
pensionnaire.

Un jour qu'ils taient partis  cheval de bon matin, sans groom, pour
faire une longue promenade, l'air vif, le mouvement, firent monter aux
joues de Clie une coloration dlicieuse, pendant que de ses lvres
sortaient en fuses des clats de rire et des propos joyeux. Valry la
taquinait, elle ripostait avec une malice sans fiel, mais pleine
d'-propos; aprs qu'ils eurent badin de la sorte pendant un certain
temps, ils se trouvrent las, mirent leurs btes au pas et cheminrent
en silence.

Les cerisiers et les pommiers taient absolument couverts de fleurs, les
uns d'un blanc pur, les autres d'une blancheur rose, tendre comme le
teint de Clie. Les pommiers talaient leurs branches avec l'impudence
de la richesse, tandis que les cerisiers dressaient vers le ciel leurs
quenouilles virginales. La campagne sentait bon, verte et reposante pour
les regards. Valry lui-mme sentit une jouissance fine et dlicate le
pntrer, o l'me avait quelque part, et il regarda sa femme.

Clie pensait:  quoi?  ce moment, son destin passa peut-tre une
seconde fois  porte de sa main; la course, l'air vif, le rire,
l'avaient presque amene  comprendre ces joies matrielles dont Valry
tait si friand; de son ct, le jeune homme venait d'tre touch par un
frlement d'ailes invisibles, et peut-tre se ft-il trouv en tat de
ressentir une partie de ce qui se passait dans l'esprit de sa jeune
femme...

Leurs yeux se rencontrrent, et ils furent sur le point de se parler.

Qu'allaient-ils se dire? Qu'ils s'aimaient peut-tre, et c'et t vrai,
vrai pour une minute, quitte  ne plus l'tre ensuite; mais leur destin
ne le voulait pas.

Le galop d'un cheval derrire eux sur la route les fit se retourner en
mme temps, et ils aperurent leur groom qui venait  eux  bride
abattue. Ils s'arrtrent, et, quand le garonnet essouffl les eut
rejoints, il tira de sa poche un tlgramme que Valry lut avec cette
impassibilit qui le rendait si beau joueur.

--Je suis oblig de retourner  Paris, dit-il  Clie. Nos vacances
auront t courtes, mais, ici ou ailleurs, c'est bien la mme chose,
n'est-ce pas? Nous prendrons le train d'une heure. Et puis cela vient 
propos, car voici le temps qui se gte.

Ils rentrrent au chteau d'une allure gale et rapide. La fantaisie et
l'amour s'taient envols par la route  laquelle ils tournaient le dos
maintenant, vers les rgions du ciel bleu, et dsormais devant eux les
arbres chargs de fleurs tendres se dessinaient sur le ciel gris presque
noir, qui prsageait la neige ou la grle.

Clie donna ses ordres, et le soir mme ils dnrent  Paris, tard, dans
la grande salle  manger o la table qui les sparait tait si large,
qu'on ne pouvait se parler qu' voix haute.

Depuis le moment o, aprs avoir reu le tlgramme, Valry avait
annonc le retour  Paris, il n'avait plus ouvert la bouche que pour les
politesses indispensables.

Clie, devinant qu'il arrivait quelque chose de dsagrable, avait gard
le silence. Prs de son oncle, elle s'tait accoutume  ces accs de
mutisme qu'elle avait vite appris  reconnatre comme la manifestation
de l'inquitude.

Valry, qui avait quitt son htel aprs y avoir dpos sa femme, rentra
aprs huit heures, s'excusa en quelques mots, mangea vite et peu, et
repartit sur-le-champ.

Reste seule, Clie prit un livre et essaya de s'intresser  sa
lecture, mais son esprit s'y refusa. Son roman  elle, n'tait-il pas
bien plus intressant que tous les autres? Que faisait Valry? Se
trouvait-il en quelque pril personnel? Elle songea  un duel, et cette
ventualit romanesque la fit frissonner. Mais un duel se rgle par
l'intermdiaire des tmoins et ne ncessite pas de courses ritres.
C'taient les affaires, videmment... Oh! ces affaires!

Comme toutes les femmes trs-riches, Clie n'avait jamais pens 
l'argent. Le luxe lui arrivait naturellement, de mme que le soleil se
lve. Sa dot lui venait de sa mre, qui avait jadis apport  son pre
une fort belle fortune en immeubles, fortune qui avait doubl de valeur
en une vingtaine d'annes. Les deux jeunes orphelines n'avaient donc eu
et ne semblaient jamais avoir  se proccuper d'aucune crainte
matrielle.

Mais Clie, qui ne s'tait pas bien expliqu la situation de son mari,
pas plus que celle de son oncle, s'aperut ce jour-l, solitaire dans sa
somptueuse demeure, que les affaires ne vont pas toutes seules. A mesure
que l'absence de Valry se prolongeait, elle devenait plus inquite. 
minuit, elle congdia sa femme de chambre, et s'installa dans son petit
salon pour attendre.

Elle attendit longtemps; les heures et les demies sonnaient  une
horloge voisine, dans le silence de la nuit, rveillant en elle  chaque
fois la vague apprhension d'un malheur.

Enfin, une voiture s'arrta devant la maison, et peu d'instants aprs la
jeune femme entendit les portes s'ouvrir et se refermer. Elle couta...

Valry passait dans son appartement, sans paratre vouloir venir  elle.
Clie ne put y tenir. Sa lampe  la main, elle se dirigea vers le
cabinet de travail de son mari et parut sur le seuil, au moment o il y
entrait par une autre porte, suivi de son valet de chambre.

--Clie! fit Dornemont stupfait. Tu n'es donc pas couche?

--J'tais inquite, mon ami; je vous ai attendu, balbutia la jeune
femme, honteuse et presque contrarie de sa dmarche...

Elle leva les yeux sur son mari et vit qu'il paraissait mcontent.

Il l'tait, en effet; jamais Valry n'avait pu souffrir que l'on portt
atteinte  sa prcieuse indpendance, et en se mariant il n'avait point
entendu l'abdiquer. Rentrer et sortir  sa fantaisie lui avaient
toujours sembl l'une des conditions essentielles du bonheur. Les yeux
de Clie se baissrent pour cacher leur tristesse, pendant que son mari
la prenait par la main.

--Tu es bien gentille, lui dit-il avec une douceur visiblement force,
et je te remercie bien d'avoir eu du souci pour moi, mais je te prie
dornavant de ne jamais t'inquiter de ce que je puis faire ou ne pas
faire. J'ai des occupations qui me prennent parfois tout mon temps, et
que rien ne doit contrarier, pas mme notre affection, ajouta-t-il avec
un sourire. D'ailleurs, il y a temps pour tout; allons, ma chre Clie,
bonne nuit, et ne t'inquite de rien. Si cela peut t'tre agrable, je
te dirai que j'ai russi dans la chose qui nous a ramens  Paris et qui
avait de l'importance.

Il la baisa au front, la reconduisit jusqu' la porte de sa chambre et
rentra chez lui. Clie ne sut d'abord ce qu'elle prouvait; une
singulire impression lui rappelait le temps de son enfance o elle
tait renvoye  ses tudes aprs avoir t gronde injustement. Elle
pleura un peu, sans trop savoir pourquoi, et s'endormit enfin, seule
dans sa haute chambre, avec une sorte de joie d'y tre seule, comme au
temps si rcent encore et spar du prsent par un gouffre, o elle
tait jeune fille et ne s'inquitait de personne, ni  tort ni  raison.

Ds le lendemain, une vie nouvelle, leur vraie vie conjugale, commena
pour les poux. Valry se montra rgulier, sinon exact, aux repas, et
vers cinq heures de l'aprs-midi ne manqua gure  venir prendre sa
femme pour faire un tour de Bois.

Il tait trs-empress de la faire voir, car, jolie et distingue, elle
lui faisait le plus grand honneur; d'ailleurs, l'alliance de Maxand
Louvelot tait en elle-mme un brevet de haute situation, qu'il ne
fallait pas laisser primer. On vit donc les jeunes maris dans tous les
endroits o s'tale la vie mondaine depuis Pques jusqu'au Grand Prix,
pendant ces quelques semaines o l'existence fivreuse des Parisiens
semble atteindre  son apoge d'clat et de vivacit.

Puis Dornemont s'habitua  cette flicit nouvelle, de mme qu'on
s'habitue  la possession de tout objet de prix, si ardemment souhait
qu'il puisse avoir t, et cinq semaines ne s'taient pas coules que
le mari semblait dj ne plus attacher d'importance  la socit de sa
jolie compagne.

Un soir, vers sept heures, Roquelet, qui montait en causant avec Moilly
l'avenue des Champs-lyses, vit venir  eux Valry conduisant lui-mme
une trs-jolie petite jument alezane, attele  un petit phaton tout
neuf.

--Voil le nouveau mnage, dit Roquelet  son compagnon. Mnage nouveau,
cheval nouveau, voiture nouvelle, bonheur flambant neuf... Ce Dornemont
a une chance du diable, et pourtant son voyage de noce a failli lui
coter gros. Pendant qu'il tait en lune de miel, son secrtaire a lev
le pied avec un portefeuille qui contenait des papiers et des documents,
de quoi faire une fortune  qui aurait pu s'en servir.

--Eh bien? demanda Moilly.

--Dornemont, prvenu par un tlgramme, est arriv, a mis le nez sur la
bonne piste, a rattrap son homme dans un htel borgne et lui a fait
rendre gorge.

--Comment cela?

--Avec un petit bout de revolver, gros comme rien du tout. Le bonhomme
s'est excut d'assez bonne grce, et Dornemont n'a pas eu besoin de
faire parler la poudre, comme on dit dans les mlodrames.

Moilly tait rest pensif.

--Je n'aime pas beaucoup cette manire de procder, dit-il. Pourquoi pas
la police et les tribunaux?

Roquelet se mit  rire.

--C'est trop long, dit-il; et puis pourquoi voulez-vous qu'on aille
raconter ses petites affaires  ces gens-l? Mieux vaut garder le
silence et rgler ses comptes soi-mme.

Le phaton passait devant eux. Clie, distraite, regardait au loin la
poussire dore qui flottait sur la place de la Concorde; Valry se
pencha  droite pour examiner plus attentivement les jambes de son
cheval.

--Regardez-moi ce gaillard-l! reprit Roquelet. Je veux tre pendu si sa
ponette toute neuve ne l'intresse pas en ce moment beaucoup plus que sa
femme. Songez donc! Il a celle-ci depuis six semaines, tandis que la
ponette est peut-tre d'hier!

Moilly poussa le plus lger des soupirs; mais Roquelet avait les yeux
prompts et l'oreille fine:

--Tu aurais bien voulu que ce ft toi, pensa-t-il en apostrophant
mentalement son compagnon, toi qui fusses le propritaire lgal de
madame Dornemont, et tu n'aurais pas fait grand cas de la ponette! Ah!
mon cher, fit-il tout haut, compltant ainsi sa pense, vous n'tes pas
un homme d'affaires, vous!

--Heureusement! rpondit Moilly avec quelque vivacit.


V

L't, fort prcoce cette anne-l, chassa vite de Paris tous ceux qui
avaient la moindre maisonnette dans quelque coin ombrag ou expos aux
brises de la mer. Des premiers, Valry transporta ses pnates  la Pre,
et, pour mieux dire, il y transporta ceux de sa femme, qui y fut vite
installe avec son personnel domestique.

Valry se rserva, pour Paris seulement, son cocher, son groom et un
valet de chambre extraordinaire, qui savait au besoin cuisiner comme
Carme. Cette petite installation, qui permettait au jeune spculateur
de manger chez lui quand il en aurait envie, lui permit encore beaucoup
d'autres choses, si bien qu'un beau soir, vers la fin de juin, il se
trouva dans un appartement de la rue de Naples, tendu sur la chaise
longue de la matresse du logis qui, assise par terre, ronronnait comme
une chatte.

La chaleur tait extrme, et les fentres,  demi ouvertes, laissaient
entrer un parfum d'asphalte, apanage de la grande ville  cette poque
annuelle de la rfection des trottoirs et des chausses.

--Eh bien, mon pauvre petit loup, te voil donc revenu? disait la femme.

--Je n'tais pas perdu, fit Valry d'un air bourru.

Il n'aimait pas les allusions  son mariage.

--Pas perdu, mais gar, reprit la femme, qui n'tait point sotte; et,
dis, on te reverra?

--Parbleu! firent les lvres omnipotentes du jeune homme.

--a ne t'amuse pas prodigieusement, le mariage, hein?

--a a du bon, rpliqua Dornemont, ennuy; mais ce n'est pas pour parler
de mon mariage que je suis venu ici; laisse-moi tranquille, veux-tu?

Cette maison n'tait pas nouvelle pour Valry. Il y tait venu vingt
fois, puis l'avait quitte, puis tait revenu, pouss par on ne sait
quel besoin d'habitude plutt que par attrait. C'tait pour ainsi dire
l'intrim de ses passions phmres; il y touchait barre, entre deux
liaisons, et Laure le savait bien, car elle se prsentait  point nomm
dans le chemin de Valry, presque toutes les fois que celui-ci,
dsoeuvr, ne savait que faire de sa personne.

Ce fut encore elle qui eut l'honneur de lui faire faire sa premire
infidlit conjugale, et comme elle le disait, le premier coup de canif
dans le contrat qui avait donn  Valry Dornemont la jouissance d'une
fortune sre, chose que, jusque-l, il n'avait point connue.

--a t'amuse, dit Laure, de savoir que tu as de l'argent, chez le
banquier, auquel tu ne peux pas toucher? Car, enfin, c'est l'argent de
ta femme, ce n'est pas le tien!

--C'est parbleu le mien! s'cria Valry en se redressant tout d'une
pice. Crois-tu que j'aurais t assez nigaud pour accepter une
situation qui ne m'aurait pas permis de me servir de cet argent-l?
C'et t, ma foi, trop bte.

--En effet, dit Laure, ce ne serait pas la peine de se marier...

Dornemont frona un peu les sourcils; si peu dlicat qu'il ft, il
n'aimait pas  entendre parler de semblables matires en pareil lieu;
mais c'tait un simple prjug qui passa bientt, et il ne lui en resta
qu'un peu d'humeur, bientt dpense sur autre chose.

--Dans nos affaires, dit-il brusquement, le tout est d'avoir de l'argent
sous la main pour acheter pendant que les autres n'ont pas le sou; sans
cela, ce ne serait pas la peine de s'en mler! C'est lmentaire.

--Et a va bien, les affaires? demanda insidieusement Laure.

--Trs-bien; a ne te regarde pas.

Aprs cette brusque rponse, la femme n'avait qu' se tenir pour battue.

Au fond, que lui importait? Elle aimait la socit de Valry, et n'avait
garde de perdre, par trop de gloutonnerie, une relation aussi agrable
et, quoique l'expression puisse sembler trange, au milieu de tant de
caprices, aussi sre.

Valry sortit de l le lendemain et fut longtemps sans y revenir, ayant
trouv autre chose. Le samedi soir, il partait pour la Pre, et n'en
revenait que le lundi matin. L, il se montrait en grand seigneur,
recevait bien une quantit d'htes, galant prs de sa femme, dont il
tait encore presque amoureux; il se faisait admirer par les douairires
pour la grce extrme avec laquelle il leur baisait la main, et, sans
arrire-pense aucune, jouait de bonne foi la comdie de l'homme heureux
d'tre chez lui.

Cette existence dura trois annes, pendant lesquelles les affaires
allrent bien, avec des hauts et des bas. Dornemont eut une vingtaine de
matresses, avec le bon got de n'en afficher aucune: d'ailleurs, il
avait renonc aux femmes du monde, et dans le monde de la galanterie,
les liaisons passagres n'ont point d'clat et ne laissent pas de
traces.

Clie ne sut rien. Sans amies intimes, elle n'avait prs d'elle aucune
occasion de savoir ce qu'il valait mieux pour elle d'ignorer. Son seul
regret tait de n'avoir point d'enfant. Dans la vie  la fois
trs-mondaine et trs-solitaire qu'elle menait, elle n'avait rien 
aimer, et, en pensant que sa soeur Antoinette resterait encore deux ans
au couvent, elle se prenait  pleurer, du vide de son coeur et de
l'inutilit de sa vie.



VI

Un soir de grande rception chez. Maxand Louvelot, Clie, qui faisait
les honneurs de la maison de son oncle, vit venir  elle, appuye au
bras d'un grand monsieur blond, chauve, myope, et dont la boutonnire
portait le ruban multicolore d'une foule de dcorations trangres--une
femme trs-belle, insolemment belle, que son oncle escortait avec
empressement.

--Ma nice, dit-il, voici monsieur et madame Brazenyi, que je te
recommande tout particulirement.

Le premier regard de Clie  l'trangre en la voyant venir avait t
presque une dclaration de guerre. Cette femme tait trop belle, trop
grande, trop clatante; ses cheveux d'or fauve semblaient  la fois de
soie et de laine; ils devaient donner sous la main des tincelles
longues comme le doigt. La jeune femme sentit son coeur se serrer.

--Voici mon malheur qui passe, s'tait-elle dit. En sentant la main
souple et fline de l'trangre serrer la sienne sous le gant, elle eut
peur d'abord, puis honte de cette superstition enfantine, et elle sut
composer ses traits et son sourire.

Assises prs l'une de l'autre, les deux belles personnes se regardrent,
et, rciproquement, durent reconnatre leur beaut. Clie tait la
Parisienne lgante, sans mivrerie; sa grce naturelle la dfendait
contre l'affterie; mignonne et souple, elle offrait, avec ses yeux
noirs, doux et profonds, avec ses fins cheveux de soie noirs et dlis,
l'image d'une crature exquise, faite pour toutes les dlicatesses de
l'esprit.

Madame Brazenyi tait grande, blanche et rose  la croire peinte, elle
l'tait peut-tre; son corps un peu massif devait tre merveilleux,  en
juger par les paules et la poitrine que laissait admirer sans rserve
une robe extrmement dcollete. Les yeux, d'un gris bleu, tour  tour
froids et caressants, achevaient de lui donner un air plutt provocant
que mystrieux. Avec cela, une apparence exotique irrcusable, et que
d'ailleurs elle ne prenait visiblement aucune peine pour modifier.

Sa voix un peu sourde n'tait pas agrable; elle parlait trop haut, avec
un accent parisien tout  fait pur, mais par instants un peu tranant,
comme si elle avait voulu insister sur certains mots... Somme toute,
singulire et troublante, mais pas tout  fait l'air d'une femme
honnte.

Involontairement, Clie jeta un coup d'oeil autour d'elle, et elle vit 
quelques pas de l une femme dont les aventures ne se comptaient plus,
mais qu'on tait forc de recevoir parce que son mari, parfaitement
digne et correct, s'tait toujours montr si imperturbable qu'on pouvait
le croire ignorant de tout.

--C'est singulier, pensa madame Dornemont, en comparant les deux femmes;
je sais tout ce qu'on dit de celle-l, je ne sais rien de celle-ci, et,
pourtant, combien j'aurais moins confiance dans l'trangre!...

M. Brazenyi tait exactement l'homme que l'on et rv pour mari  une
aussi belle personne. Muet, souriant, il s'esquivait, pour ainsi dire,
derrire son chapeau de soire, appuyant du geste les paroles des
autres, et semblant au fond m par une seule pense: celle d'avoir
bientt fini la corve d'couter et de rpondre.

Un cercle de curieux s'tait fait autour de la belle trangre; on se
demandait  voix basse des renseignements sur ce couple curieux; le
matre de la maison prsenta plusieurs de ses amis, et, au bout de dix
minutes, chacun savait que c'tait Maxand Louvelot lui-mme qui la
produisait.

--Elle doit lui coter cher, dit  demi-voix un esprit chagrin.

Ce mot, qui rsumait les opinions diverses, fit fortune, et en circulant
calma les curiosits.

Dornemont s'tait approch; aprs quelques paroles banales, il offrit
son bras  madame Brazenyi pour la conduire au buffet. Clie les suivit
des yeux avec une sorte d'inquitude, et comme elle dtournait son
regard, ne voulant pas s'appesantir sur ce qui n'tait, aprs tout,
qu'une impression sans valeur, elle rencontra celui de son oncle.

Louvelot n'avait jamais t tendre; son vieux coeur de financier
jouisseur n'avait point de cordes pour l'amour de la famille, envers
laquelle il avait toujours cependant rempli son devoir; aussi
l'apprhension que Clie crut deviner dans ses yeux n'tait-elle point
pour la jeune femme, mais pour lui-mme; mais c'est ce qu'elle ne
pouvait savoir.

--Vous la connaissez, mon oncle? dit-elle vivement.

--Oui; je connais son mari; nous avons des affaires ensemble.

Clie ne rpondit rien; d'ailleurs, elle n'avait pas le temps de
s'occuper d'elle-mme, mais pendant l'heure qui suivit elle regarda plus
d'une fois du ct o elle tait sre de voir l'trangre, assise dans
un fauteuil, avec une grce un peu trop abandonne pour tre correcte,
entoure d'un groupe compacte d'hommes visiblement griss par son charme
sensuel,--et parmi lesquels Valry se distinguait par son indniable
beaut. Auprs de cette femme il semblait plus beau que jamais; elle
blonde comme Vnus, lui brun comme un guerrier grec: on et dit le jour
et la nuit.

--A quoi cela me servirait-il d'tre jalouse? pensa tout  coup Clie.
Je n'ai pas le droit d'tre jalouse de lui, puisque je ne l'aime que
comme un camarade!

Cependant, elle souffrait et ne pouvait s'en empcher. La fte termine,
Valry se montra fort aimable et tout  fait spirituel.

--Tu es plus jolie que toutes ces poupes, dit-il  sa femme quand il la
suivit dans sa chambre, tout en devisant des vnements de la soire.

--Pas plus que madame Brazenyi? fit-elle en relevant la tte avec un
certain air de dfi.

Il dtourna la tte avec un certain air dgag.

--Oh! celle-l, fit-il, elle est trop massive. Et puis, ces
trangres...

Il joua quelques secondes avec les bracelets que Clie venait de dposer
sur la tablette de la chemine, puis fit un mouvement brusque.

--C'est assommant, dit-il, ces rceptions; on est reint comme si l'on
avait nag ou canot toute la journe. Bonsoir.

Et il s'en alla soudainement, sans que rien pt justifier son changement
d'humeur.

Clie resta songeuse.

--Eh bien, pensa-t-elle enfin, quand mme il l'aimerait, qu'est-ce que
j'y peux? Et qu'est-ce que cela peut me faire?

Ces trois annes de son mariage, avaient eu sur la jeune femme l'effet
singulier, assurment, mais plus frquent qu'on ne le pense, de lui
inspirer un dcouragement rsign, une sorte de dtachement de la vie.

Aussitt aprs sa premire exprience des tristesses et des
dsillusions, Clie s'tait dit que l'existence n'est pas compose
uniquement de rves, et qu'un esprit bien fait ne doit point se laisser
emporter par des chimres dans une atmosphre de fantaisie. Comme une
petite fille bien sage, qui s'applique  ses devoirs, la jeune femme
avait mis toutes ses forces et sa volont  tre heureuse du lot qui lui
tait chu, et elle y tait parvenue.

Cinq ou six jours s'coulrent sans que Valry rencontrt madame
Brazenyi. Malgr son incontestable beaut, peut-tre en raison de cette
beaut mme, peu de salons s'taient encore ouverts devant l'trangre.
Il y a des matresses de maison si curieuses! elles veulent tout savoir,
et finissent par n'en tre pas plus avances... C'tait du moins
l'opinion de Dornemont.

Un soir, Valry, qui s'ennuyait fort dans une runion o les gens
srieux taient en majorit, prit le parti de passer dans la salle o
l'on jouait. Il avait beaucoup jou jadis, avec cette sorte de soif
passionne, avec cette scheresse de la gorge que connaissent ceux qu'a
mordus le jeu pour tout de bon; mais, depuis qu'il faisait des affaires,
il ne jouait plus, par une sorte de frayeur superstitieuse.

--Et vous, Dornemont, vous ne cartonnez pas? lui demanda un ami en
quittant sa place.

--Il a peur de gter sa chance! rpondit quelqu'un avec un gros rire.

Sans savoir pourquoi, Dornemont, qui n'avait pourtant pas l'piderme
sensible, se sentit piqu. Au lieu de rpondre, il prit la place de
celui qui s'tait lev. Prcisment, il avait essuy dans la journe une
perte assez considrable.

--Je ne perdrai peut-tre pas de toutes faons, se dit-il avec une sorte
d'humeur mchante.

Il perdit cependant constamment, avec acharnement, alors que toutes les
chances semblaient pour lui. Il perdit avec tant de continuit, que,
sans la parfaite honorabilit des gens avec lesquels il se trouvait, il
et pu penser que les cartes taient prpares.

Quoique jouant assez gros jeu, il n'tait pas autant mu de la perte en
elle-mme que de cette sorte de guignon auquel il tait en proie. Enfin,
lass, presque furieux, trs-ple, mais cachant sa colre sous une
apparence impassible, il se leva, et ses yeux rencontrrent ceux de M.
Brazenyi, qui le regardait  travers ses lunettes d'or, avec une
bienveillance souriante.

Cet air aimable et paternel, au moment o il avait plus d'une raison
d'tre mcontent, produisit sur Dornemont l'effet d'un coup de fouet, et
au mme instant une pense de joueur lui traversa l'esprit.

--Est-ce que ce serait ce bonhomme qui me porterait la malechance? se
dit-il. Ce serait un peu fort!

Une autre pense, qu'il ne s'exprima point clairement, dplissa aussitt
le front de Valry, et avec un sourire moins fin que satisfait, il passa
dans le salon voisin, o l'on causait, pendant que quelques couples
consciencieux dansaient dans une autre pice.

Clie n'tait point venue; le premier coup d'oeil du jeune homme lui fit
apercevoir madame Brazenyi, assise dans un fauteuil, entre deux dames
insignifiantes, avec lesquelles la belle trangre changeait de temps 
autre quelques bribes de conversation.

Le regard de Valry jeta une tincelle aussitt teinte, mais dans les
yeux de madame Brazenyi quelque chose avait rpondu. Sans autre
formalit, il s'inclina devant elle et lui demanda une valse, sans mme
faire prcder sa demande d'une banale formule de politesse, comme s'ils
pouvaient s'entendre sans ces inutilits-l.

Elle le comprit ainsi, car elle se leva, et dans ce geste  la fois
imposant et serpentin se dploya une grce voluptueuse indicible.
Presque avant d'avoir atteint la porte du salon, Valry avait pass un
bras autour de sa taille, et ils se lancrent dans la valse que jouaient
assez piteusement deux violons et le piano.

A peine avaient-ils fait trois tours, que Dornemont resserra son
treinte autour de la taille  la fois ferme et souple de sa danseuse;
ils taient faits pour danser ensemble, et eussent dans ainsi pendant
toute l'ternit. Les instrumentistes sentirent, dans le rhythme de ces
deux corps enlacs, quelque chose qui leur redonna du nerf, et la valse
tranante prit tout  coup une allure plus nergique: les coups d'archet
marqurent mieux la mesure, et quelque chose du souffle de Strauss se
retrouva dans la mlodie tout  l'heure mconnaissable.

--Quel beau couple! dit mchamment une vieille dame. On les dirait faits
l'un pour l'autre.

Valry avait entendu; en regardant madame Brazenyi, il vit qu'elle avait
entendu aussi; ses yeux plongrent au fond des yeux clairs,
nigmatiques, et ce qu'ils y lurent fit passer un chaud frisson sur le
jeune homme.

Elle semblait absolument indiffrente, et se laissait emporter comme une
feuille sche dans un tourbillon. Valry sentit une pre colre le
prendre  la vue de cette froideur, qu'il croyait feinte, et pour s'en
assurer, il desserra tout  coup son treinte... Le corps de la jeune
femme suivait si bien ses mouvements, dans sa langueur apparente, qu'ils
continurent  valser du mme pas, nous troitement.

--Ah! coquette! pensa Valry en la ressaisissant, comme s'il avait
commis une simple maladresse, et coquette qui entend son mtier!

Il se donna deux ou trois fois encore le plaisir de sentir la jeune
femme serre contre lui par l'effort de sa propre volont; elle l'avait
devin, car son regard hardi plongea dans celui de Valry avec toute la
franchise d'une question. Celui du jeune homme y rpondit par la
dclaration la plus passionne; elle ne baissa point ses paupires; mais
quand, la valse termine, il lui offrit son bras pour la reconduire  sa
place, il ne trouva plus qu'une indiffrence souriante et banale. Cette
femme lui chappait. Il l'avait bien juge: coquette, en effet, elle
savait  fond son mtier.

Quand elle se fut assise, il resta debout devant elle, lui parlant de
choses quelconques. Elle lui rpondait avec sa tranquillit
rfrigrante. Il resta ainsi si longtemps, qu'une des vieilles dames se
leva et s'en alla, outre de ce caquetage hont.

Sans s'inquiter de la visible dsapprobation que lui infligeait cette
dmarche, Valry se glissa dans le fauteuil vacant. A prsent, il
pouvait parler moins haut, il n'tait plus debout; il n'avait plus l'air
 sa merci, il reprenait ses avantages.

--Quand vous trouve-t-on chez vous? demanda-t-il enfin.

--Le mardi, aprs quatre heures.

Valry fit un mouvement d'impatience.

--Je ne vous demande pas l'heure de tout le monde, dit-il avec cet
tonnant mlange de clinerie et presque d'impolitesse qui lui donnait
si vite un air de familiarit amicale; je ne veux pas tomber dans un
cheveau de femmes qui entrent et sortent aprs avoir mang des petits
gteaux.

--Je reois trs-peu de femmes, rpondit tranquillement l'trangre.

--Eh bien, je ne veux pas voir des hommes chez vous.

Ils se regardrent, elle avec presque de la colre, lui presque avec du
mpris. Ils se comprenaient  merveille.

--Quand me recevrez-vous? reprit-il sur le mme ton.

--Pas du tout, rpondit-elle.

Elle se leva tranquillement.

--Mon mari est dans la salle de jeu,  ce que je crois, continua-t-elle
avec sa voix tranquille; voulez-vous avoir l'obligeance d'aller lui dire
que je l'attends?

Elle avait parl assez haut pour que Valry ft contraint d'obir. Il
lui jeta un regard de colre, auquel elle rpondit par le dfi; mais il
dut faire un mouvement vers la porte.

M. Brazenyi, les mains derrire le dos, regardait les joueurs avec la
paisible expression d'un sage qui contemple les carts de la folie
humaine. Au premier mot de Valry, il remit ses mains dans une posture
plus officielle, et le suivit avec une urbanit parfaite.

--On me trouve souvent entre six et sept, dit madame Brazenyi en prenant
le bras de son mari; si vous passez quelque jour devant notre porte,
montez donc, nous serons charms de vous voir.

Elle salua Dornemont d'un signe de tte et sortit avec sa grce
accoutume.

--Le diable soit d'elle! pensa Valry. C'est trop bte aussi! Je ne veux
pas y songer.

Il retourna  la table de jeu, et perdit deux cents louis. Cette somme
n'tait rien pour lui, mais il se sentait dans un tat bizarre.

--Ah ! se dit-il en endossant son paletot, et frapp par le souvenir
dsagrable du regard  lunettes de Brazenyi, est-ce que ces gens-l me
porteraient malheur?


VII

En huit jours, Dornemont se prsenta trois fois chez madame Brazenyi
sans la rencontrer. Chaque fois il se jurait qu'il ne reviendrait plus,
et il revenait pourtant, avec une colre plus rageuse.

--Elle le fait exprs, j'en suis sr! se disait-il. Je parierais qu'elle
me regarde m'en aller, cache derrire son rideau!

Et, pour ne pas lui donner cette satisfaction, il rasait les boutiques,
afin de n'tre pas vu, les fentres tant fermes.

Enfin, il se donna sa parole  lui-mme qu'il n'y retournerait plus, et
pendant deux fois il s'appliqua  viter la rue Laffitte, o demeurait
le couple tranger, dans un appartement meubl qui faisait tous ses
efforts pour ne pas avoir l'air de ce qu'il tait rellement.

Quarante-huit heures s'taient coules, et la rue Laffitte tant
extrmement difficile  viter, Valry reprit ses habitudes, et; un beau
soir, se trouva tout prs de la porte en question.

Par le plus grand des hasards, un marchand de tableaux occupait le
magasin  ct, et Valry, qui aimait la peinture, s'arrta pour
examiner un Rousseau qui devait valoir cher.

Un cartel, plac dans un endroit apparent du magasin, marquait six
heures cinq minutes.

Un frlement presque insensible avertit Dornemont, qui se retourna
brusquement, et vit madame Brazenyi passer lentement en se dirigeant
vers la porte de la maison.

--Je n'irai pas! se dit-il rsolument, quoique son coeur et fait un
grand saut dans sa poitrine.

La jeune femme se retourna sans affectation, comme une personne qui,
avant de rentrer, s'assure qu'elle n'a rien oubli, et Dornemont vit ce
visage nigmatique plus beau que jamais sous sa petite voilette noire.
Un chapeau tout noir encadrait les cheveux d'or, et le tout avait un air
incomparable de grandeur et de mlancolie, comme certains portraits des
vieux matres italiens.

Valry n'y put rsister; il s'avana de faon  se trouver dans le rayon
visuel de ces beaux yeux tristes.

--Enfin, madame, on vous voit, dit-il brutalement.

Elle le regarda avec tonnement, comme si elle ne le reconnaissait pas.

--Ah! fit-elle aprs un petit silence trs-court, monsieur Dornemont!
Vous tiez donc venu?

--Je suis venu trois fois, et l'on ne m'a jamais reu...

--Vraiment? dit-elle. On ne me l'a pas dit... Je le regrette...

Valry la regarda dans les yeux et vit qu'elle mentait, sans mme
prendre la peine de le lui cacher. Il la traitait presque grossirement,
et elle lui rpondait avec impudence. En ce moment-l, ils se
hassaient.

--Voulez-vous monter? lui dit-elle; mon mari doit tre rentr.

--S'il est rentr, fit Dornemont, je ne...

Il n'eut pas le temps d'achever: Je ne monte pas. En passant devant la
loge du concierge, madame Brazenyi avait demand:

--Monsieur est-il rentr?

A quoi la femme avait rpondu:

--Je ne l'ai pas vu.

Et Dornemont eut la certitude absolue qu'elle savait parfaitement  quoi
s'en tenir; pas un instant elle n'avait eu l'ide que son mari pouvait
tre  la maison.

Il la suivit dans l'escalier, absorb par les mouvements harmonieux de
ce corps que ne pouvait compltement drober le grand manteau duvet qui
l'enveloppait du cou jusqu'aux chevilles.

La femme de chambre leur ouvrit. Monsieur n'tait pas rentr, mais un
bon feu brlait dans le salon. Madame Brazenyi ta son manteau, puis son
chapeau, donna deux ou trois petits coups sur ses cheveux un peu trop
aplatis, puis se tourna vers son hte, pendant que la femme de chambre
se retirait avec les effets.

--Eh bien? dit la jeune femme en s'asseyant devant le feu.

Dornemont la regarda sans lui rpondre; en ce moment-l, il et prouv
une jouissance inoue  pouvoir la frapper ou la dchirer avec ses
ongles. Elle sourit un peu, et il vit combien elle lisait clairement
dans son me. Tout  coup, il se sentit honteux d'tre ainsi le jouet de
cette femme qu'il voyait pour la troisime fois et dont il ne savait
rien; il s'assit et commena  lui parler des choses dont on parle
ordinairement  Paris chez une femme lgante, vers la fin de
l'aprs-midi.

Madame Brazenyi en fut un peu dcontenance. La faon violente et
brutale dont Valry lui avait fait entendre qu'il l'aimait, ou tout au
moins la souhaitait, ne lui avait pas donn une ide vritable de l'tre
qu'elle avait devant les yeux. Elle le croyait moins fort qu'il ne
l'tait rellement, et elle s'aperut qu'elle avait t un peu loin.

S'abandonnant un peu plus, elle causa avec lui presque amicalement, et
Dornemont put voir que cette femme trs-intelligente ne savait  peu
prs rien. Ils parlrent ensemble prs d'une heure, et quand Valry,
entendant sonner la pendule, se leva pour partir, il n'tait pas plus
instruit qu'en entrant.

Cette trangre tait-elle une fausse trangre? Avait-elle vu le jour 
Batignolles,  Rome ou en Bulgarie? tait-elle toujours reste  Paris,
et venait-elle d'merger subitement de quelque bas-fond, grce 
l'opulence d'un homme, ou bien les hasards de la vie l'avaient-ils
vraiment amene ici en tout bien tout honneur? tait-ce une grande
coquette habitue  jouer avec le feu sans s'y brler, ou bien tait-ce
une fille audacieuse dcide  se crer une situation de toutes pices?

Valry avait vu bien des femmes, mais il ne pouvait rattacher celle-ci 
rien de ce qui lui tait connu. Elle avait tant d'impudeur dans sa
coquetterie, tant d'aplomb dans le mensonge, que ce blas en arrivait 
se demander par instants si tout cela n'tait pas naturel et mme
naf,--quoique tout aussitt il se dit que cette supposition tait bien
peu vraisemblable.

Valry s'tait lev; madame Brazenyi, aprs tre reste un instant au
fond de son fauteuil, comme pour le retenir, se redressa aussi, et il la
vit tout prs de lui; elle tait si grande, que leurs visages se
trouvaient presque au mme niveau. Secou jusqu'au fond de lui-mme par
l'intensit folle du dsir qu'elle allumait en lui, il allait la saisir
et baiser ces lvres ironiques qui semblaient  la fois l'appeler et le
dfier, lorsque la porte du salon s'ouvrit, et M. Brazenyi entra,
souriant et optimiste derrire ses lunettes d'or.

--C'tait prpar! pensa Dornemont. Et devenant soudain glacial, il
s'inclina devant cette femme que tout  l'heure il voulait embrasser;
elle lui tendit la main qu'il prit d'un air officiel. Mais il sentit que
cette main s'levait doucement d'elle-mme pour monter  ses lvres...
et vaincu, amolli par l'ivresse qui se dgageait de la peau souple et
brlante qu'il sentait  travers son gant, il baisa comme un vassal
cette main qui le rduisait au servage.

Mais, comme il faut que la dignit d'un homme se relve de faon ou
d'autre, il toucha trs-lgrement du bout du doigt celle que lui tendit
ensuite M. Brazenyi, toujours bnin et extrmement poli, et sortit d'un
air parfaitement gourm.



VIII

Pendant vingt-quatre heures, Dornemont se sentit fort ennuy, et
proccup au point de commettre dans ses affaires deux ou trois bvues
qui lui cotrent gros.

--Elle m'apporte le guignon! se dit-il plus d'une fois avec rage. Et
cependant il ne pouvait s'empcher de penser  cette problmatique
trangre.

Enfin, pour en avoir le coeur net, il se rendit chez son oncle Maxand
Louvelot, vers l'heure du djeuner, afin d'tre sr de le trouver.

Le vieux financier le reut avec indiffrence, ce qui parut louche 
Dornemont. D'ordinaire, son oncle par alliance se montrait assez
gracieux, et mme plus d'une fois il lui avait donn  la mme heure, 
la mme place, un bon conseil relatif  quelque spculation.

--Je suis venu, dit-il, vous demander, mon oncle, ce que vous pouvez me
dire de ces gens, vous savez? ces trangers que j'ai vus chez vous, 
votre dernire rception?

Maxand Louvelot le regarda de l'air d'un homme qui n'a pas la moindre
notion de ce qu'on lui veut.

--Vous savez bien, mon oncle, ce monsieur blond, qui porte des lunettes
d'or; sa femme est une grande belle personne; c'est vous qui les avez
prsents!

Le vieux renard comprenait dcidment de moins en moins. Valry fut
contraint de s'expliquer en rageant de toutes ses forces intrieurement.

--C'est Brazenyi, je crois, qu'ils s'appellent, ajouta-t-il avec un
petit effort.

Le visage de Maxand Louvelot reprit sur-le-champ une expression
intelligente.

--Ah! c'est de ceux-l que vous me parlez? fit-il comme s'il tait
enchant d'avoir compris. Ce sont de bonnes petites gens. Pourquoi me
demandez-vous cela?

--Pour savoir! riposta brusquement Valry. On aime bien  savoir qui
l'on voit.

--Eh! mon Dieu, reprit Maxand Louvelot avec une douceur qui ramena la
pense de son neveu vers Brazenyi lui-mme, je n'en sais pas
grand'chose. Le mari m'a t fort recommand par un banquier qui
s'intresse  lui; je crois qu'ils ont des fonds dans sa maison...

Valry le regarda bien en face, mais le bonhomme ne broncha pas.

--Voil, mon neveu, tout ce que j'en sais, continua-t-il; mais je les ai
reus, cela doit suffire pour les poser.

Dornemont garda le silence. Ce qu'il venait d'apprendre quivalait 
zro,  peu prs; il se mordit les lvres; si ce qu'il commenait 
entrevoir tait vrai, sa dmarche tait inutile et peut-tre imprudente.

--Ils vous intressent donc beaucoup? demanda Louvelot, qui dcidment
gardait l'avantage. C'est la petite femme, hein? Elle n'est pas mal...

Ses yeux de belette scrutaient le visage du jeune homme avec une
satisfaction malicieuse.

--Non, rpliqua brusquement Valry, c'est Brazenyi.

Les sourcils du financier se levrent jusqu' la racine de ses cheveux
grisonnants, plants dru. Tout son visage posa clairement  l'imprudent
neveu la question: Que diable peux-tu avoir  faire avec Brazenyi?

--On m'a parl d'une affaire  essayer avec lui, continua Valry payant
d'audace, et je voudrais savoir s'il offre des garanties quelconques,
s'il a une surface ou des rfrences...

Maxand Louvelot devint soudainement trs-gai.

--Des garanties? dit-il, des garanties? qu'est-ce que cela prouve? Des
rfrences... Il y a moi.

--Puisque vous ne voulez rien me dire... grommela Valry.

--Quant  la surface, continua Louvelot sans paratre l'avoir entendu,
eh! mais, il y a... il y a...

Il regarda son neveu bien en face et conclut brusquement:

--Vous devriez les inviter  dner.

Dornemont ne fit pas un mouvement.

--a vous ferait donc plaisir? demanda-t-il aprs un silence.

--Eh! mais, mon garon, il me semble que c'est  vous que cela en
ferait, rpondit le vieux routier.

Valry ne put en tirer autre chose.

Le dner eut lieu avec quatre autres couples et trois clibataires, au
nombre desquels brillait Maxand Louvelot. M. et madame Brazenyi
s'assirent  la table de Clie, qui fit les honneurs de chez elle avec
sa grce ordinaire.

Madame Brazenyi ne plaisait point  la jeune femme. Son instinct
l'avertissait qu'entre cette belle personne et elle-mme ne pouvait
exister aucun point de contact. Mais elle avait l'habitude de recevoir
des femmes qui ne lui plaisaient pas, et depuis longtemps elle s'tait
fait une loi de ne jamais se laisser influencer par ses antipathies,
afin de ne point contrarier les projets et les plans de son mari, qui,
pour elle, taient du pur grimoire.

Aprs le dner, les femmes se runirent dans le salon, o la
conversation ne chma gure, encore que madame Brazenyi, drape dans sa
beaut, ne ft pas causante avec les dames; les cigares de ces messieurs
furent vite achevs, et on les vit bientt revenir du fumoir, mis en
apptit par les paules de la belle trangre.

--C'est singulier, dit Roquelet, qui regardait celle-ci d'un peu loin,
on ne m'tera pas de la tte qu'elle est aussi Franaise que vous et
moi.

--Qui donc a dit qu'elle est trangre? demanda quelqu'un.

--Personne. Son mari doit tre de quelque part, sur les bords d'une
rivire qui se jette dans quelque fleuve, entre l'Adriatique et la mer
de Marmara. Mais a ne ferait point qu'elle ft ne ailleurs que dans
les prs fleuris qu'arrose la Seine.

Dornemont n'tait pas  son aise. A vrai dire, il se sentait toujours
gn quand il voyait madame Brazenyi autrement qu'en tte--tte, et
mme l'unique fois que cela lui tait arriv, il ne s'tait point trouv
trs-brillant. Cette femme le gnait par l'imprvu de ses manires. Et
puis qu'et-il pu lui dire? Les sentiments qu'il prouvait pour elle
n'taient point de ceux qui s'panchent en paroles. Les regards leur
suffisaient pour ce qu'ils avaient  se dire.

Involontairement, Valry reporta les yeux sur sa femme.

Depuis trois ans Clie avait beaucoup chang. Elle avait grandi, quoique
l'lgance de sa taille ne la ft pas paratre grande; ses beaux cheveux
noirs encadraient dlicieusement son joli visage dont l'ovale s'tait un
peu allong. Elle n'avait plus l'air d'un enfant, mais d'une femme, et
ses yeux de biche avaient pris une douceur rsigne plus charmante
encore que la sauvagerie effarouche d'autrefois.

--Trs-bien toutes les deux, pensa Valry avec un sourire. Clie est
plus distingue; mais l'autre, ah voil! l'autre... on ne sait pas ce
qu'elle a...

Le lendemain,  six heures prcises, Dornemont sonna  la porte de
madame Brazenyi. En lui mettant son manteau la veille, il avait obtenu
la permission de se prsenter, et il comptait bien la trouver seule.

Madame Brazenyi tait seule, en effet, et Valry s'assit tout prs
d'elle sans qu'elle ft mine de l'en empcher; aprs avoir chang
quelques phrases indispensables, ils restrent silencieux. Tout  coup,
Valry se pencha sur elle et la prit dans ses bras.

--Monsieur! fit-elle en se dgageant sans hte ni colre.

--Je vous aime, dit-il, un peu refroidi.

--Ce n'est pas vrai, rpondit-elle de sa voix tranquille.

--Je vous veux, alors, et c'est la mme chose, dit brutalement
Dornemont. Vous jouez un jeu qui ne vous avance  rien. Nous ne sommes
pas des enfants, ni vous ni moi; vous savez trs-bien que vous m'avez
gris et que vous me rendez fou...

Madame Brazenyi s'tait rassise fort tranquillement, Valry fut oblig
de faire de mme.

--Vous ne me connaissez seulement pas, dit-elle; voil la cinquime fois
que nous nous voyons.

--J'tais fix ds le premier soir, rpondit-il.

Une colre indicible grondait en lui; d'ailleurs, c'tait l'effet que
lui produisait ordinairement le voisinage de la jeune femme.

--Vous avez une singulire faon de vous conduire dans le monde,
dit-elle de cet air railleur qui lui seyait si bien.

Dornemont fit un geste de ddain. En ce moment-l, ils taient si peu
du monde, l'un et l'autre!

--Savez-vous que tout cela est fort impertinent, continua madame
Brazenyi, et que je n'ai jamais rien vu de pareil?

Il haussa les paules. L'un et l'autre savaient si bien ce que valaient
ces phrases! Il eut envie de le lui dire; un reste de pudeur d'homme
civilis l'en empcha. La jeune femme regarda le feu, puis la pointe de
ses souliers, et, finalement, se sentit tant soit peu embarrasse.

Dornemont dpassait ses prvisions; elle ne s'tait pas imagin une
nature aussi franchement sauvage, sous cet extrieur d'homme  la mode.
Elle savait bien qu'elle l'affolait, mais elle avait pens qu'il y
mettrait des formes, et voil qu'il n'en mettait aucune, mais aucune.
C'tait en toute vrit qu'elle lui affirmait n'avoir rien vu de pareil!

--Vous ne voulez pas? dit Valry en se levant comme pour prendre cong.

Elle le regarda de bas en haut, sans bouger, et ses yeux disaient
audacieusement: oui, pendant que sa bouche disait: non.

--Je regrette de vous avoir drange, fit-il, absolument du ton dont il
se ft excus prs d'un commerant.

Il s'inclina brivement,  peine poli, et gagna la porte.

Elle pensait qu'il allait se retourner, il ne se retourna point. Au
moment o il touchait le bouton, il entendit une voix trs-douce qu'il
ne connaissait pas.

--Valry? disait la voix.

D'un bond, il fut prs du foyer. C'tait elle qui avait pari, et qui
l'appelait maintenant, les yeux pleins d'une indicible ivresse. Ils se
regardrent un moment, et tout  coup se trouvrent enlacs, debout,
devant la glace.

Elle tourna la tte et aperut leurs visages.

--Regardez, dit-elle, quel beau couple nous faisons, en vrit!

Dornemont rprima un geste d'impatience, et, sans la lcher, lui demanda
tout bas:

--Quand? Ce soir, veux-tu? tout de suite. Nous allons dner ensemble,
tous deux...

Elle le repoussa doucement, retomba dans son fauteuil et se mit  rire.

Tout tremblant, il tait rest debout, ne sachant si elle le raillait
encore, et dj prt  l'trangler, si cette fois elle se moquait de
lui.

--Comme vous y allez! dit-elle, sans cesser de rire, interrompant ses
phrases pour lui montrer ses belles dents nacres, humides entre ses
lvres provocantes. Mais, mon cher, j'ai un mari, moi! j'ai une
situation  garder, je suis une femme du monde! Vous n'avez pas l'air de
vous en douter! On dirait que cela vous sort de vos habitudes?

Il subit le sarcasme sans broncher.

--Quand? reprit-il, vite, vite, on peut venir, et il faut, oh! oui, il
faut que cela finisse; vous jouez un jeu  nous broyer tous les deux.

--Eh bien, demain  onze heures; nous pouvons djeuner ensemble. Venez
me chercher ici.

--Mais votre mari?

--Il sera sorti.

Elle lui dit cela d'un air triomphant de femme matresse, qui fait ce
quelle veut et compte le reste pour rien. Ils taient admirablement
faits pour s'entendre.

--Bien, dit-il.

--Allez-vous-en, rpondit-elle.

Il se rapprocha pour l'embrasser encore une fois, elle recula et fit un
geste effray.

Au mme moment la porte s'ouvrit, et le placide Brazenyi parut, aussi
plein de bnvolence que jamais. Il salua, sourit, et tendit la main 
Dornemont, exactement comme il l'avait fait lors de la visite
prcdente.

Celui-ci n'tait pas d'une dlicatesse exagre en de telles matires,
et pourtant il ne mit ses doigts dans la paume ouverte de son hte
qu'avec une visible rpugnance. Un salut, de sa part, un signe de tte
froidement poli de madame Brazenyi, et Valry se trouva dans la rue, 
moiti gris,  moiti fou, regardant les passants comme s'il voulait les
reconnatre, et cherchant en ralit  se reconnatre lui-mme, car il
n'y comprenait plus rien.



IX

Depuis neuf heures et demie du soir, assis  la mme place, sous la
lumire implacable des becs de gaz, Dornemont gagnait toujours, et le
cartel suspendu au mur de la salle de jeu du cercle sonnait minuit.

Une chance bizarre, inexplicable, l'accompagnait dans tout ce qu'il
faisait; il avait fini, par dfi  la destine, par jouer sans regarder
ses cartes, et, malgr tout, il gagnait toujours.

Il prsentait une superbe image de la force et de la joie viriles; le
visage panoui, l'esprit partant en fuses dans les intervalles des
parties: un peu trop satisfait et le montrant trop pour un joueur
trs-correct; mais Valry s'tait fait pardonner depuis longtemps par sa
grce et sa brillante humeur beaucoup de choses qu'on n'et point
pardonnes  d'autres. Ceux mme qui ne l'aimaient pas n'en disaient
rien, se rservant pour l'occasion, peut-tre loigne, mais
immanquable, o un revers accentu leur permettrait de dire tout haut et
de faire rpter par des indiffrents, devenus soudain des ennemis, les
choses cruelles qu'ils pensaient tout bas et qu'ils prparaient de
longue main. Maxand Louvelot entra dans la salle o Valry faisait si
bonne figure, et, les mains derrire le dos, dans la posture qu'il
affectionnait, il le regarda sans que son neveu s'apert de sa
prsence.

--Tu as un bonheur insolent, dit Roquelet au moment o Dornemont se
levait enfin au milieu d'un brouhaha gnral. Combien as-tu gagn?

--Quatre mille louis environ, rpondit l'heureux joueur.

--Mazette! Tu jouais donc trs-gros jeu?

--Quitte ou double.

Le partenaire dconfit faisait assez bonne figure. C'tait d'ailleurs un
joueur d'habitude, de ceux que rien n'tonne.

--Prenez garde, Dornemont, fit un envieux, vous avez trop de chance au
jeu, cela vous portera malheur en amour; vous connaissez le proverbe.

--Moi? fit tourdiment Valry; au contraire! Tous les bonheurs, mon
cher, tous les bonheurs. Vous voyez en ce moment l'homme le plus heureux
de Paris.

--Peut-on savoir?... demanda Moilly; sans tre des amis particuliers de
Dornemont, il le suivait d'assez prs dans la vie, comme un tre qui
l'intressait.

Valry prit un air fat, capable de lui attirer n'importe quelle
provocation si quelqu'un de ceux qui l'entouraient l'et souponn de
galanterie envers une femme  laquelle il et tenu.

--Non, rpondit l'heureux homme. On ne peut pas savoir!

Maxand Louvelot avait braqu sur lui son regard d'animal rus, et l'y
maintenait avec une telle persistance, que Valry s'en aperut.

--Bonsoir, Louvelot, dit-il en venant  lui.

--Bonsoir, rpondit le malin bonhomme. Ah! vous tes si heureux que
cela? Bonne chance, mon cher, bonne chance! Tchez que cela continue.

Quelque chose dans le ton de Maxand Louvelot veilla mieux l'attention
du jeune homme. Ce n'tait pas de la froideur ni du ddain, mais un
avertissement sinistre. Cependant le regard du vieux financier se
promenait  droite et  gauche, et Valry ne put parvenir  le
rencontrer.

Un soupon dj entrevu passa comme un clair dans l'esprit de
Dornemont, et, avec un aplomb qui pouvait tre aussi de la maladresse,
il dit tout  coup:

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu les Brazenyi?

--Aujourd'hui, riposta Louvelot. Et vous?

--Moi aussi, fit ngligemment Dornemont, en visite d'avant dner. Un
bien brave homme, ce Brazenyi.

--Oui, rpliqua Maxand Louvelot, sur le mme ton. Il gagne  tre connu.

--Beaucoup, dit Valry.

Les deux hommes se regardrent, mais leurs regards, aprs s'tre
affronts un instant, se dtournrent au mme moment, comme s'ils
s'taient donn le mot.

--Dornemont, interrompit Moilly, avez-vous des affaires avec Lessinard?

--Pourquoi? fit Dornemont d'un air hautain.

--On dit quelque chose  propos de lui, je ne sais trop quoi...

--Il est bon, tout  fait bon, rpondit Valry en prenant l'air de
hauteur qui mettait immdiatement un homme  cent piques au-dessous de
lui. Ceux qui parlent ont tort. Bonsoir, messieurs; l-dessus, je vais
faire des rves couleur de rose.

Il disparut, et  peine avait-il quitt la salle, qu'on se mit  parler
de lui. On en dit un peu de bien et un peu de mal. Cette fois, il avait
t loin, et plus d'un l'avait senti.

--Quand aura-t-il une bonne leon? fit une voix qu'on entendit au milieu
du bruit confus des conversations.

--Cela vient toujours, ayez patience, rpondit un autre.

Maxand Louvelot ne dit rien, mais son visage impntrable n'exprima ni
blme ni sympathie.

--Tiens! pensa Roquelet, voil Louvelot qui s'amuse; il est bien aise
qu'on dise du mal de son neveu... aprs tout, c'est assez naturel...
un neveu, c'est presque un gendre... N'est-ce pas, Moilly?

--Je n'ai pas entendu, dit celui-ci.

--Je crois bien, je me parlais intrieurement! Je disais qu'un neveu,
c'est presque un gendre?

Moilly sourit.

--Parfaitement! dit-il.

Mais sur son visage, Roquelet vit passer l'ombre qui s'y montrait
souvent, quand de prs ou de loin, quelqu'un faisait allusion au mariage
de madame Dornemont.


X

Valry ne dormait presque pas cette nuit-l. Il se sentait dans l'tat
d'un lycen qui va  son premier rendez-vous. Son impatience tait telle
que vingt fois il fit sonner sa montre  rptition, pour s'assurer de
l'heure, et mme il ralluma sa bougie, pensant que sa montre devait
s'tre arrte; la vue de la pendule lui fit un peu de honte, et il
attendit le jour avec plus de dignit.

Jamais il n'avait rencontr de femme qui et sur lui un tel empire. Il
sentait trs-bien que sitt qu'elle l'aurait effleur de la main, elle
prendrait possession de tout son tre. Il savait que pendant quelques
jours, quelques semaines peut-tre, il ne verrait qu'elle et ne pourrait
vivre qu'auprs d'elle.

Mais cet tat violent qui le faisait trembler d'impatience et de
convoitise n'effrayait pas Dornemont. Il s'tait dj, vu ainsi, quoique
assurment avec moins d'intensit, et il savait le peu que duraient chez
lui ces grandes passions sensuelles. Plus d'une fois, il s'tait dit:
J'aime celle-l! et quelque temps aprs il s'tait aperu qu'il
n'aimait en ralit que lui-mme, et les motions que lui procuraient
ces ardeurs passagres.

Il aimait celle-ci beaucoup plus, mais pas autrement. Eh bien, soit! Il
l'aimerait tant que cela durerait. Peut-tre, et mme probablement,
cette femme troublante lui donnerait des joies plus grandes que celles
qu'il avait encore connues; tant mieux.

De l'argent  discrtion et une belle femme ardemment convoite dans ses
bras, c'tait pour Dornemont l'idal du bonheur. La partie du jeu de la
veille lui avait donn l'argent qu'il pouvait dpenser aussitt avec sa
nouvelle idole; la vie tait trop belle, et c'est ce qui empchait
Valry de dormir.

Le jour vint: si impatient qu'on soit, il finit pourtant par venir tous
les matins. Le courrier fut vite lu et plus vite expdi;  vrai dire,
Dornemont ne put jamais se rappeler ce qu'il avait fait pendant la
matine.

 dix heures trois quarts, il sortit, prit un coup qu'il avait command
chez Brion, car il ne voulait pas se servir de sa propre voiture, et, au
moment o onze heures sonnaient, il descendit sur le trottoir de la rue
Laffitte.

Comme il passait devant la loge de la concierge, cette femme, qui le
guettait, sortit et lui dit:

--M. et madame Brazenyi n'y sont pas. Dornemont la regarda avec cette
hauteur qu'il apportait dans ses relations avec les gens qui lui
dplaisaient, et passa sans mme prendre la peine de rpondre.

--Tu peux monter, va! gronda la concierge, a ne t'avancera pas
beaucoup!

Il monta, en effet, et sonna. Aprs un temps qui lui parut long et qui
n'tait pas court, la femme de chambre vint ouvrir, et lui dit:

--Il n'y a personne, monsieur.

Valry resta immobile, comme un boeuf qui reoit le premier coup
d'assommoir.

--Cela ne se peut pas, fit-il presque aussitt. Allez voir, je vous
prie, et dites  madame que c'est moi, Dornemont; que j'ai une
communication urgente  lui faire.

--Madame est sortie avec monsieur, rpta la soubrette.

C'tait une fille simple, qui ne devait pas savoir grand'chose de la vie
parisienne.

Valry tait entr machinalement et se trouvait dans l'antichambre.

--Il doit y avoir une lettre pour moi, dit-il; voulez-vous voir?

--On ne m'a rien dit, rpondit la jeune fille, mais je vais voir. Si
monsieur veut entrer?

Valry entra dans le salon, qu'il parcourut du regard: rien. Pas un bout
de papier, rien qui tmoignt qu'on avait prpar une sortie ou un
dpart.

--Mon mari fera des courses, avait dit madame Brazenyi, c'tait cela! Au
dernier moment, le mari l'avait emmene, et elle n'avait pas pu s'y
refuser.--Vous ne savez pas quand ils rentreront? demanda-t-il, pris
d'une nouvelle esprance qui lui rendit toute son lasticit.

--Je ne sais pas, monsieur. Madame a pris son ncessaire de voyage.

--Comment! fit Valry, qui crut avoir mal entendu. Un voyage?

--Je ne sais pas, monsieur! Madame n'a pourtant pas emport de robes, ni
malles ni valise, ni rien du tout, que son ncessaire, dans un sac,  la
main.

Valry sentait la tte lui tourner, cependant il s'effora de faire
bonne figure, et, tirant une carte de son portefeuille:

--Vous leur remettrez ceci quand ils reviendront, dit-il, avec mes
compliments.

Il redescendit l'escalier, ahuri, perdu, dans l'tat d'esprit d'un chien
gar. Il et volontiers pass par la portire de chaque voiture pour
regarder si celle qu'il voulait n'y tait pas.

Ce dpart indiquait quelque mystre: le mari s'tait-il aperu de la
chose? c'tait donc un mari pour tout de bon? Il ne se contentait pas
d'tre absurde, il exerait son autorit?

Valry se dit que, s'il le rencontrait en ce moment, il lui tordrait le
cou comme  un simple poulet.

Tout  coup une ide lui vint: elle avait crit, et la lettre devait
tre chez lui!

Il se fit conduire en hte  son htel et bouleversa les nombreux
papiers de toute espce qui s'amassent chez les gens en vue  chaque
distribution de la poste. Il y avait beaucoup de lettres, mais toutes
d'une criture connue. Il les ouvrit cependant, courant  la signature
pour en avoir le coeur net, et les rejetant sans les lire. Que lui
importaient les affaires! Il ne voulait qu'une seule chose en ce
moment-l, et on la lui avait enleve!

Il s'enferma dans son cabinet, fit dire qu'il ne paratrait pas 
djeuner, demanda du th et des oeufs, et attendit...

Rien ne vint.

Le courrier de deux heures lui apporta de nouvelles lettres et de
nouveaux imprims, il les jeta ddaigneusement sur le tapis. Elle
crirait; c'tait impossible qu'elle n'crivt pas! Elle ne pouvait
l'avoir jou  ce point! Elle tait sincre, la veille! On ne peut
feindre ces motions-l! Elle lui avait donn rendez-vous; ce n'tait
pas un rve...

La pendule sonna trois heures. Il se releva du divan o il s'tait jet
dans un accs de rage muette, et se secoua comme un chien qui sort de
l'eau. Tout cela pour une femme! C'tait ridicule, en vrit!

Il passa dans son cabinet de toilette et en sortit au bout de dix
minutes, trs-correct, mais plus roide et plus gourm que de coutume.
Plus il tait mu en ralit, plus il savait se faire impassible. Il
s'en alla  pied du ct de la Bourse.

Sur le boulevard, il croisa deux ou trois hommes de sa connaissance, qui
le regardrent d'un air un peu tonn, avec le demi-arrt de qui
voudrait demander quelque chose et qui renonce  son ide.

--Je dois tre ple, se dit-il. Cela n'aurait, parbleu! rien de
surprenant!

Il se sentait fort irrit contre madame Brazenyi, et s'il l'et
rencontre, elle et reu une verte semonce, comme on en donne aux
enfants et aux domestiques.

Au coin de la rue Vivienne, il fut arrt par Roquelet.

--J'allais chez vous, lui dit celui-ci. Avez-vous fait des dmarches?

--Pourquoi faire, des dmarches? demanda Valry, plus gourm que jamais.

--Cela peut toujours servir  quelque chose, il ne faut pas ngliger la
plus petite carte dans son jeu.

Valry le regarda comme regarde un homme qui, visiblement, ne comprend
pas.

--De quoi me parlez-vous? dit-il enfin, sans se dpartir de sa hauteur.

--Est-ce que vous ne le savez pas? Lessinard a lev le pied, pour ne pas
payer ses diffrences. Je ne connais pas toutes vos affaires, mon cher,
mais le bruit court que vous y tes pour une forte somme, et....

Valry plit encore et perdit contenance.

--Lessinard? dit-il. Il est parti? Sans payer ses diffrences?

--Je crois que s'il avait pu les payer, il ne serait pas parti! rpondit
Roquelet.

Dornemont s'appuya machinalement  la boutique du changeur, ta son
chapeau et s'essuya le front.

--Vous tes trs-fortement touch alors? demanda Roquelet. Vous pouvez
me le dire, allez! Je ne raconte jamais que ce que tout le monde sait.

--Oui, fit Dornemont, de l'air d'un homme mal rveill; je sais que vous
tes un ami sr... Et il n'y a pas moyen de le rattraper?

--Si vous vous tiez remu  temps, peut-tre, on n'en sait rien!
Comment se fait-il que vous n'ayez pas paru ce matin? Il n'y a pas
d'endroit o votre secrtaire ne vous ait fait chercher entre dix et
onze heures, mais on n'a pas pu vous trouver. Ah! c'est cette femme,
n'est-ce pas? Vous aviez l'air si heureux, hier...

--Oui, dit amrement Valry, la femme d'hier... C'est pour elle, en
effet, que j'ai perdu ma journe...

--Elle vous cote cher! fit Roquelet avec commisration.

--Six cent mille francs, rpondit laconiquement le jeune homme.

--Allons, donnez-moi le bras, reprit son ami, et allons voir un peu ce
qui se passe l-bas; six cent mille francs, c'est gros, je le veux bien,
mais vous tes assez riche pour ne pas en tre branl, et puis, plaie
d'argent n'est pas mortelle, dit le proverbe.

--Ah! gronda Valry, s'il n'y avait que l'argent... Mais voyons au plus
press.

Les heures coulent rapidement quand on est sous le coup d'une grande
douleur ou d'une grande colre: c'est l'attente qui les fait paratre
longues. Il tait huit heures et demie du soir quand Valry, harass,
bris par les motions de cette terrible journe, s'assit devant une
table, chez Bignon, pour manger n'importe quoi, dont il ne reconnaissait
ni le nom ni le got.

Roquelet, qui ne l'avait pas quitt, l'avait amen l, pensant que le
malheureux garon n'tait pas encore en tat de se prsenter devant sa
femme. Il avait eu la prcaution d'envoyer  Clie un tlgramme, afin
de la prvenir que Dornemont ne rentrerait pas pour dner, et maintenant
il avait un peu de temps pour causer et tcher de mettre de l'ordre dans
un cerveau qui lui paraissait momentanment dsorganis.

Lorsque Valry eut pris quelque nourriture, il revint quelque peu 
lui-mme. Aprs avoir pass la main sur son front et regard autour de
lui, il poussa un profond soupir et regarda son ami.

--Vous tes bien gentil, lui dit-il. Voil des heures que vous tes avec
moi; j'ai d faire et dire bien des btises, car je ne me rappelle rien.

--Vous avez fait ce qu'il fallait faire, et mme avec beaucoup
d'-propos, rpondit Roquelet. Mais vous tes vraiment trs-abattu, et
je ne vous reconnais pas! Voyons, Dornemont, vous qui avez dit tant de
fois--et prouv--que l'argent ne vaut que pour les plaisirs qu'il donne,
comment pouvez-vous tre atteint  ce point par une perte, considrable,
j'en conviens, mais qui peut-tre rpare demain par une spculation
heureuse?

--Ah! ce n'est pas l'argent, murmura Dornemont. L'argent, ce n'est rien;
c'est venu aprs l'autre coup: c'est pour cela que j'ai t si fortement
touch...

--L'autre... la femme? demanda Roquelet, qui fit la question pour
l'acquit de sa conscience.

--Oui. La femme que j'aimais; j'tais trop heureux hier, et, vous voyez,
elle m'a port malheur depuis le commencement.

--Allons donc! et les quatre mille louis que vous avez gagns?

--Qu'est-ce que c'est que cela auprs de ce que je perds aujourd'hui!

On ne discute pas avec une logique comme celle-l. Aussi bien, Roquelet
avait pour principe de ne chercher  convaincre personne. Valry
s'aperut tout  coup qu'il avait peut-tre trop parl et voulut
redevenir impntrable et gourm; mais sa nature d'enfant gt, qui
avait besoin de tendresse, appelait imprieusement l'panchement.

Il avait besoin d'tre consol, de sentir une main presser
affectueusement la sienne, d'tre plaint mme, pourvu qu'il ne ft pas
pris en piti ni tourn en ridicule. Ce n'est pas Roquelet qui pouvait
lui apporter cette douceur; pour rien au monde il ne lui et avou qu'il
avait t jou par une coquette, et surtout de la faon dont il l'avait
t.

Une ide lui vint subitement. Depuis qu'il tait parti de chez lui, la
lettre tait peut-tre arrive? Il ne pouvait croire encore que madame
Brazenyi se ft moque de lui.

--Je rentre, dit-il brusquement.

Roquelet le reconduisit jusqu'au seuil de la maison, mais les lvres de
Dornemont taient closes, et son coeur resta ferm comme elles.

--Drle de garon! pensa notre philosophe.

En voil un qui sait, quand il le veut, vous mettre  la porte de sa
vie! Et le lendemain il redeviendra bon et affectueux. On l'aime et,  y
rflchir, on se demande pourquoi... Ce sont ceux-l, toujours,
ondoyants et divers, qu'on prfre aux autres, et pourtant ce n'est pas
juste.

Valry eut beau chercher et s'enqurir, la lettre n'tait pas arrive.
C'est alors qu'il sentit tout le poids de sa lourde perte. Sa rage tait
tombe, et il n'en tait pas encore  l'abattement. Son chagrin fut
extrme.

Les blessures d'amour-propre sont peut-tre plus difficiles  panser que
celles du coeur; le coeur de Valry n'tait assurment point touch,
mais la passion trs-violente que lui avait inspire soudainement madame
Brazenyi tait de nature  lui permettre de se faire illusion 
lui-mme. S'avouer nettement qu'il n'avait t pouss vers elle que par
un attrait purement matriel, et t trop banal. Un lger glacis de
sentimentalit fait si bien sur ces choses-l et leur donne un si doux
prtexte, qu'un gourmet comme Dornemont devait prendre  tche de
s'affirmer le chagrin de son me, ce qu'il fit amplement.

La chose la plus claire, en tout ceci, c'est qu'il dtestait la femme
qu'il adorait douze heures auparavant. Il lui infligea les pithtes les
mieux mrites, et, enfin, se sentit plus seul et plus  plaindre qu'un
enfant gar dans les bois.

C'est en de tels moments que, d'ordinaire, on revient  sa femme.
N'est-elle pas toujours l? N'est-on pas sr, en ouvrant deux ou trois
portes, de la trouver seule, pas trs-gaie peut-tre, et probablement
dispose  accueillir le pcheur repentant?

On ne peut pas toujours lui dire,  la chre crature devenue tout d'un
coup plus chre,--pour quelques heures au moins,--on ne peut pas
toujours lui dire la cause du chagrin qui vous envoie vers ce refuge;
mais ici, Dornemont avait beau jeu; n'tait-ce pas un devoir pour lui
que d'annoncer  Clie la perte d'argent qu'il venait d'essuyer?

C'est dans ce but, purement et incontestablement officiel, que Valry se
dirigea ves la chambre de sa femme.

La pendule marquait onze heures. A demi couche sur une chaise longue,
Clie lisait un volume nouveau  la lueur d'une lampe coiffe de son
abat-jour. Lorsque la porte s'ouvrit, elle sursauta: les visites de son
mari,  cette heure, taient si rares qu'elle n'y croyait plus.

C'tait bien lui, cependant, mais si dfait qu'elle crut  un grand
malheur.

--Que vous arrive-t-il, mon ami? lui dit-elle en courant  lui, dans
toute la beaut de son me compatissante.

--J'ai fait une perte norme, rpondit Dornemont en se laissant tomber
sur la chaise longue.

--Ce n'est que cela? fit-elle en respirant. Ah! mon ami, si ce n'est que
cela, peu importe!

Il la regarda pour voir si elle parlait srieusement, et ses yeux
rencontrrent les yeux de Clie pleins de douceur et de tendre piti. Il
lui prit les deux mains et l'attira auprs de lui.

--J'ai bien du malheur, vois-tu! lui dit-il; depuis quelque temps je
n'ai pas de chance! la vie ne vaut pas le mal que l'on se donne... tout
est mauvais, tout est mchant! Vos amis vous trompent...

Il pancha longtemps ce flot de misanthropie, pendant qu'elle
l'coutait, avec sa tendresse amicale, prompte  secourir. Il lui tenait
une main, tout en parlant, et il sentait de temps en temps la douce
pression de cette main honnte et franche, qui lui disait ce que la
bouche ne profrait point.

--Voyons, Valry, dit Clie quand il s'arrta, je comprends votre
chagrin, mais vous tes injuste! Vous avez de bons amis, qu'en ce moment
vous mconnaissez, et puis, quand mme vous n'auriez plus personne  qui
vous fier, est-ce que je ne vous resterais pas, moi? Je sais bien,
ajouta-t-elle avec un sourire tendre et hsitant, que je ne puis remplir
votre vie, ni vous tenir lieu de tout le monde, mais, telle que je suis,
vous me voyez prte  vous encourager et  vous consoler, si vous voulez
bien me laisser faire...

--Ah! toi, tu es un ange! s'cria Valry en appuyant sa tte brlante
sur l'paule frache de sa femme. Tu es un ange, tu as la bont, tu as
la grce, tu es jolie comme un coeur, ajouta-t-il en se soulevant un peu
pour la regarder, et tu es toute simple, toute charmante, et pas
coquette...

Clie le regardait avec une compassion affectueuse. Que de temps s'tait
coul depuis qu'elle n'avait entendu d'aussi bonnes paroles sortir de
la bouche de son volage mari! Elle ne croyait pas beaucoup  la
sincrit de ces retours, mais, enfin, c'tait doux tout de mme! Et qui
sait, peut-tre un jour,  force de lui revenir par boutades,
finirait-il par lui revenir pour tout de bon!

--Tu es honnte, toi, continuait Dornemont, gagn maintenant par une
insurmontable motion. Tu dis toujours la vrit, tes yeux ne mentent
pas, et ta bouche est sincre... O Clie, console-moi, vois-tu, je suis
bien malheureux!

Il jeta ses bras autour du cou de sa femme, et, dtendu, abandonn, se
mit  sangloter comme un enfant.

--Je suis malheureux! Tout trompe en ce monde, tout est fausset,
hypocrisie, abomination. Toi seule es franche et candide. Clie, ma
femme bien-aime, dis-moi que tu me plains, que tu me comprends, que tu
m'aimes!

--Pauvre, pauvre cher! rpondit-elle, apitoye par la vue de ce
dsespoir. Pauvre cher, on lui a fait de la peine, et bien sr il ne le
mritait pas!

--Oh! non! fit Dornemont avec un sanglot contenu; non, je ne l'ai pas
mrit.

Si quelqu'un lui et dit que son grand chagrin venait de ce qu'ayant eu
l'intention ce-jour l de djeuner en cabinet particulier avec la femme
d'un autre, il avait vu son projet ne point aboutir, Dornemont se ft
lev tout d'une pice et et soufflet le calomniateur.

A qui lui et demand alors la cause de ce dsespoir, il et rpondu que
la vie est pleine de dsillusions, et que, lorsqu'un monsieur, presque
un ami, vous fait perdre six cent mille francs, on a bien le droit de se
montrer un peu misanthrope.

Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que Valry le croyait en ce
moment. Absolument de bonne foi avec lui-mme sur ce point, il n'en
comparait pas moins dans son esprit sa petite femme frache et simple 
l'effronte coquette qui l'avait jou, et Clie montait dans son
apprciation  la hauteur des frises du grand Opra.

Et si un autre interlocuteur, ou le mme, lui et malignement demand
pourquoi il songeait  la coquette perverse en mme temps qu' sa femme,
il et rpondu, toujours avec la mme sincrit, que cela n'avait aucun
rapport, et qu'il fallait avoir l'esprit mal fait pour mettre en ligne
deux ides aussi loignes l'une de l'autre. Clie, c'tait l'honnte
femme, sa femme, et l'autre,--l'autre, c'tait le plaisir;--mais ces
choses-l n'ont aucun rapport, aucun!

Cependant, lass de pleurer, berc par les tendres paroles que Clie lui
rptait pour le consoler et le calmer, il s'endormit sur l'paule de sa
femme. Dieu sait pourtant qu'en se levant le matin, aprs une nuit
d'impatiente ivresse, il n'avait point prvu ce dnoment. Mais c'est
peut-tre cet imprvu mme qui lui offrait tant de charme.

Madame Dornemont cueillit alors un beau regain de sa lune de miel: sauf
les moments du jour o Valry s'occupait de ses affaires, il tait tout
 elle. Plein d'attentions, il avait recommenc  la promener et  la
conduire partout o leur prsence pouvait tre remarque.

Si Dornemont s'tait interrog, il et reconnu qu'en affichant ainsi sa
propre femme il cdait  un besoin secret, mais inexorable, de blesser
madame Brazenyi dans les recoins les plus intimes de son me. Il savait
que rien n'exaspre ce genre de femmes autant que les gards prodigus
aux femmes honntes, et, l'incontestable beaut de Clie aidant, ce
vainqueur trouvait admirable d'exercer les plus cruelles reprsailles en
accomplissant ce que la loi et la socit lui imposaient comme un
devoir.

Mais o tait-elle, cette coquette abhorre, cette crature indigne pour
laquelle Dornemont se donnait  la fois tant de peine et tant
d'agrment?

Personne ne l'avait vue, et on l'avait compltement oublie. D'ailleurs,
on l'avait peu vue; Maxand Louvelot seul avait eu l'air de la connatre
rellement, et, si dsireux qu'il ft de savoir la cause de cette
disparition, Valry n'avait gure envie d'interroger le vieux matois. A
peu prs sr dsormais que son oncle par alliance savait  merveille ce
qu'il dsirait connatre, et compltement certain qu'il n'en entendrait
point le premier mot, le jeune homme s'tait fait une loi de ne point
faire de questions.

Il resta donc dans l'ignorance absolue du destin de celle qui pendant
quelques jours avait concentr pour lui l'intensit la plus ardente de
sa vie; peu  peu l'image des yeux pervers et des cheveux dors
s'affaiblit et de matrielle devint, pour ainsi dire, transparente. Un
moment, une ide baroque, saugrenue, lui avait travers la cervelle.
Est-ce que Brazenyi, ce fantoche, serait un Barbe-Bleue dguis? Dans un
accs de fureur, aurait-il tu sa femme?

Mais cette apprhension disparut bientt. Maxand Louvelot avait l'air
trop calme pour que cette ventualit sanglante prsentt la moindre
vraisemblance. Et puis, Valry avait d'autres soucis: il lui fallait
rattraper les six cent mille francs qu'il avait perdus. En attendant, il
menait grand train, et, comme ses harnais n'taient plus de la premire
fracheur, il s'acheta une autre Victoria et du mme coup une autre
paire de chevaux beaucoup plus jolis et beaucoup plus chers que les
anciens, qu'il revendit d'ailleurs assez bien.

Six semaines environ aprs cette journe, qui avait marqu dans sa vie,
Valry roulait vers le Bois avec sa femme;  la hauteur de la Madeleine,
il vit venir  lui, par la rue Royale, un fiacre  quatre places,  deux
chevaux, de ceux qui servent pour transporter les malles et les
voyageurs aux gares de chemins de fer. Des paquets s'entassaient sur
l'impriale, si nombreux que l'attention du jeune couple en fut
veille.

Les deux voitures se croisrent pendant que le cocher de Valry,
furieux, retenait ses chevaux qui faillirent se cabrer, et, dans
l'encadrement de la portire, apparut le visage effray de madame
Brazenyi.

Valry poussa une exclamation sourde, et, au mme moment, Clie pronona
le nom de la fugitive. Celle-ci leva les yeux sur ces gens malappris qui
avaient failli l'craser, et les reconnut. Elle adressa un salut correct
 Clie et reporta son regard sur Dornemont, qui y lut, dans une
succession si rapide qu'elle dfiait l'analyse: la raillerie, la piti
et un indicible clair de passion, dont il resta, pour ainsi dire,
calcin.

Le fiacre reprit sa route vers la rue du Havre, et le cocher fouetta ses
chevaux, qui prirent le petit galop pour rattraper le temps perdu.

Valry, un instant stupfait, toucha le bras de son cocher, qui
s'arrta.

--Il faut que je retrouve Brazenyi, dit-il  sa femme tonne. Cet homme
a de l'argent  moi: il est urgent que je le retrouve. Va seule au Bois,
et ne t'inquite pas de moi, je rentrerai quand je pourrai.

Avant que Clie et eu le temps de se reconnatre, Valry s'tait lanc
 la poursuite du fiacre. La rue Tronchet n'est pas longue, et l'on n'y
voit gure que des voitures  destination de la gare Saint-Lazare. Une
calche passait, le jeune homme sauta dedans et partit  toute vitesse.

Quand mme le fiacre aurait de l'avance, on ne descend pas une telle
quantit de paquets sans dpenser quelques minutes et tenir un peu de
place. Dornemont tait certain de surprendre la voyageuse au guichet o
elle prendrait son billet; au besoin, il passerait sur les quais de
dpart. Il connaissait le personnel, et plus d'une fois avait employ ce
moyen pour rejoindre un ami.

Pendant une heure, il vit partir tous les trains, sans qu'aucun d'eux
emment celle qu'il cherchait; dpit, rongeant son frein, il
redescendit dans la cour de la gare, et, pendant qu'il reprenait
maussadement le chemin du boulevard, il comprit pourquoi sa recherche
avait t vaine.

--Elle m'a vu, pensa-t-il, et elle s'est fait conduire  une autre gare,
 celle du Nord, probablement. Elle doit demeurer dans la valle de
Montmorency!

Le lendemain, il mit en branle une agence de renseignements,--mais il
n'apprit rien. S'il avait su que Maxand Louvelot possdait une proprit
 Ermont, il se serait donn moins de mal.



XI

Clie tait parfaitement heureuse. Noye de larmes de joie, pleine de
reconnaissance envers le monde rel et imaginaire, elle n'avait plus
qu'une pense, qu'un but dans la vis.

Comme toutes les femmes qui n'ont point vu se raliser leur rve, elle
avait t hante par la proccupation de la maternit, et maintenant
elle savait,  n'en pas douter, qu'elle serait mre.

Ce fut dans son me tendre un panouissement inou, bien qu'elle gardt
pour elle seule son cher secret, avec la pudeur jalouse des femmes dont
la vie morale n'a point de confidents. Au rayonnement de son visage, 
l'expression repose, presque recueillie, de ses jolis traits un peu
amaigris, on voyait qu'elle tait entre dans une priode de bonheur.

Madame Haton fut la premire avertie de l'vnement qui se prparait:
Clie trouvait tout naturel de confier ses esprances  l'ancienne amie
de sa mre, celle qui lui avait donn une faible illusion de l'amour
maternel; qui, depuis trois ans, avait discrtement vu ses peines, sans
que jamais un mot indiqut  la jeune femme que ses chagrins n'taient
pas absolument inconnus  toute me vivante.

Aussi longtemps que cela lui fut possible, Clie ne parla pointa son
mari de ce qui lui donnait tant de joie. Elle savait que son secret n'en
serait plus un  partir de l'heure o Valry le partagerait.

En effet, la joie de Dornemont fut aussi expansive que sincre;
jusqu'alors, il n'avait point souffert de cette absence d'hritier. Il
adorait les enfants des autres, se montrait leur camarade, les faisait
jouer et les comblait de prsents, sans que pour cela la fibre
paternelle se ft trouve chez lui souffrante ou dcourage.

C'est si commode de cueillir les fleurs de la vie dans le jardin des
autres! Ainsi, les enfants des autres, toujours aimables et gentils, qui
ne vous donnent point de soucis ni de responsabilits, quoi de plus
charmant? Et puis c'est si joli, les enfants! Dans un jardin l't, sur
un tapis l'hiver, dans un salon meubl d'objets artistiques et prcieux,
quoi de plus attrayant que les bats de quelques gracieuses petites
cratures?

Ce luxe, tout  fait de grande maison, Dornemont allait le possder.
C'est alors qu'il s'avisa qu'il en avait t priv jusque-l. Afin de
rparer le temps perdu, Clie, soigne pour des maux imaginaires que lui
inventait son mari, faillit devenir malade pour tout de bon, tant il
tait premptoire et convaincu dans sa faon de surveiller une sant
doublement prcieuse. Mais, par bonheur pour elle, la jeune femme
possdait une excellente constitution, et son mdecin tait
trs-prudent. Elle put donc continuer  vivre et  esprer.

Quant  Dornemont, une fois sr de son bonheur, aprs avoir combl sa
femme de cadeaux, il pensa qu'il avait droit  un peu de bon temps. La
vie de mnage qu'il avait mene pendant trois mois lui paraissait, en y
regardant bien, d'une austrit effrayante. C'tait un menu
trs-savoureux, mais un menu bourgeois, fait pour rtablir les estomacs
fatigus: il avait faim d'un peu de cuisine pimente; n'tait-ce pas
bien naturel?

Aussi, l'excellent garon ne fut point surpris de se retrouver un soir
chez Laure, son ancienne amie, on et presque pu dire sur son point
d'attache, c'est de l qu'il se lanait ordinairement sur les flots plus
ou moins houleux dont les escales sont les cabarets  la mode.

Au bout de huit jours, il avait repris langue et pied dans ce pays
rcemment dlaiss, et c'tait une jolie fille aux cheveux dors, aux
yeux gris clair, qui charmait ses moments de loisir. Pour l'excuse de
Valry, on peut avouer qu'elle rappelait vaguement par la couleur des
cheveux et un certain tour de visage, la fugitive madame Brazenyi. Pour
l'excuse de la fille, elle avait ceci, que n'avait point la belle
trangre,  savoir d'tre franchement des Batignolles.

Pendant ce temps, Clie cousait sa layette, et tout le monde tait
content.

L'enfant dsir vint au monde  la Pre, un beau matin de septembre,
pendant que les bois,  peine touchs par le premier souffle de
l'automne, semblaient lui offrir un berceau royal d'or et de pourpre.
C'tait un garon fin et dlicatement model comme Clie, plein d'une
exubrance de vie et de joyeuse animation comme son pre. Enfant
ordinaire, il et t ador; aimable et beau, il fut le dieu de sa mre.

A partir de ce moment, Valry se trouva dans une situation dlicieuse,
dont il et d se montrer enchant et dont, par une bizarrerie assez
naturelle, il fut plus d'une fois mortifi.

Il put aller et venir, sortir, ne pas rentrer, faire des absences non
motives de plusieurs jours. Clie n'y semblait point prendre garde. Il
la retrouvait toujours souriante et de bonne humeur. L'air un peu
souffreteux et rsign qui, parfois, avait fait au volage mari des
reproches muets et poignants, semblait avoir disparu pour jamais du joli
visage dsormais rose et frais, embelli par la maternit d'un petit air
sage, que possdent seules les femmes qui ont senti peser sur elles la
responsabilit douce et terrible de l'enfant.

Les premiers froids de l'hiver ramenrent la petite famille  Paris.
Dornemont n'avait gure quitt la ville que pour quelques semaines
pendant les chaleurs de l't, o il s'tait fait voir  Trouville, avec
une trs-jolie personne qui ne lui dictait aucune espce de mnagements
dans l'expression de ses sentiments.

Clie,  son retour, en entendit quelque chose; sa vie n'tait plus
aussi mure qu'auparavant aux communications extrieures. On et dit que
sa jeune maternit lui donnait le droit de tout entendre, droit dont les
jeunes maries s'empressent de profiter et qu'elle avait volontairement
ddaign jusque-l.

Les concidences les plus bizarres se rencontrent dans le monde, en
dfinitive assez resserr, o se coudoient dix fois par jour ceux qui
veulent faire parler d'eux. Or, Dornemont tait un de ceux qui ne
permettent pas  tout Paris de les oublier pendant vingt-quatre
heures. Il voulait que tout ce qui manait de lui ft connu, persuad
que, dans le nombre, certaines choses lui donneraient le relief qu'il
souhaitait.

Depuis son chec auprs de madame Brazenyi, il avait dsir qu'on parlt
de lui plus que jamais. Ses nombreuses galanteries, outre le but rel et
manifeste de lui procurer les plaisirs qu'il aimait, avaient eu de plus
une cause cache: il voulait que si la perfide trangre entendait
parler de lui, et il ne doutait pas qu'elle ft parfaitement au courant
de son existence, elle st qu'il avait allgrement port le coup de sa
perte. D'abord, pour le lui mieux prouver, il avait affich sa femme, et
ensuite il avait affich le plus joli chapelet qu'il et pu composer
haut la main, sans y apporter trop d'application.

Clie apprit en peu de semaines le nom des belles personnes que son mari
avait honores de son caprice, pendant que dans la tranquillit de la
Pre, elle attendait la naissance de son fils Henri. Que lui importaient
ces noms? L'une ou l'autre, n'tait-ce pas toujours la mme chose? Elle
ne fit qu'en hausser les paules.

Cependant, elle sentait bien que ces rcits ne la laissaient pas tout 
fait indiffrente. Le regain d'affection que lui avait tmoign son mari
avait amolli son me, auparavant un peu roidie dans une rsignation trop
entire pour tre tout  fait naturelle.

Avant que Valry lui et tmoign ce renouveau de tendresse, elle
s'tait crue dtache de lui, elle avait pens ne voir en lui que le
camarade, le compagnon de route.

Depuis qu'il l'avait appele sa consolation et sa joie, Clie avait
gard quelque chose de plus tendre pour lui dans son coeur. On s'attache
si facilement aux tres auxquels on a fait du bien! C'est mme l le
pige pour bon nombre de natures tendres et fires, qui donnent pour
toujours ce qu'on ne leur demandait que comme un simple prt momentan.
Et puis Clie, devenue mre, avait gard une sorte de reconnaissance
pour le pre de son enfant. S'il l'et voulu,  ce moment de sa vie,
Dornemont et pu reconqurir l'amour de sa femme, et cet amour l'et
suivi jusqu'au tombeau.

Mais, de cet amour, il n'avait que faire; l'amour vritable, celui qui
devient l'essence mme de la vie, est un embarras pour ceux qui n'aiment
de l'existence que ce qu'elle offre d'attrayant. Dornemont, qui aimait
les beaux vers et les pices o l'on pleure, qui se laissait toucher
jusqu'aux larmes par le rcit d'un fait patriotique ou d'une bonne
action, toute simple, ne se souciait point de l'amour. Clie, qui s'en
tait aperue, se le tint pour dit et n'essaya point d'veiller chez son
mari des sentiments dont celui-ci se ft trouv fort empch.

Sa premire exprience lui avait dmontr que pour elle-mme le mieux
tait de ne rien souhaiter au del de ce qu'elle avait; ne
possdait-elle pas maintenant un fils, ce fils adorable, merveilleux,
qui commenait  lui rire, et dont les petites mains tendues vers elle
caressaient si doucement son visage?

Dornemont, qui trompait sa femme avec si peu de mesure,--si tant est que
le mot tromper puisse tre employ l o ne se trouve ni doute ni erreur
de la part de l'tre tromp,--Dornemont tenait cependant  se montrer
bon mari. De temps en temps, il venait prendre sa femme et la menait
faire au Bois un tour en voiture; quelquefois, une petite promenade 
pied, quand le temps tait trs-beau et quand Clie avait quelque
toilette particulirement exquise. Mais, cet hiver-l, l'occasion avait
sans doute manqu, car, depuis six semaines, on ne les avait pas vus
ensemble.

Une belle aprs-midi de fvrier, Valry se sentit tout confus en
cherchant dans sa mmoire combien de temps s'tait coul depuis le
temps qu'il n'tait sorti avec sa femme; ce sentiment de honte lui tait
d'autant plus naturel que, la veille, il avait fait une forte incartade.
Confiant dans sa bonne toile, ce qui n'tait au fond de son me qu'une
forme du ddain qu'il professait intrieurement pour ses semblables,--il
avait emmen une nouvelle conqute dans une petite loge aux Varits.

Il esprait n'tre pas remarqu,--parce que ce jour-l il ne tenait pas
 l'tre; cependant,  la sortie, il avait t reconnu par quelques
visages de connaissance, et quoiqu'il et feint de ne pas les voir, il
avait entendu dire dans son dos:--Voil Dornemont en bonne fortune!

Le souvenir de cet incident ne lui causait aucun dplaisir; s'il n'avait
point eu envie d'tre aperu avec la femme qu'il accompagnait, il ne se
ft pas risqu dans un lieu aussi peu mystrieux que les Varits--Mais,
d'autre part, il pensait que si sa femme venait  l'apprendre, ce serait
un peu dur... Ce dernier sentiment lui souffla la ncessit d'une
petite promenade en tte--tte.

Clie tait prte  sortir, sa Victoria l'attendait devant la porte;
elle accepta en souriant la proposition de son mari, et, quelques
instants aprs, ils se dirigeaient vers le Bois.

L'air tait vif et gai, le ciel se fit peu  peu rose au couchant, o se
levait une brume grise; aprs un tour de lac trs-russi, o les deux
poux avaient reu la plus brillante collection de coups de chapeau, ils
rentraient  Paris en causant sur le ton d'une affectueuse camaraderie,
lorsque dans les Champs-Elyses leur voiture se trouva prise dans un
engrenage compliqu d'quipages de toute espce, caus par la rupture de
la roue d'un omnibus.

La lourde machine s'tait incline de ct, et l'accident, en lui-mme
sans importance, puisque personne n'avait t bless, avait amen
aussitt une de ces foules normes qui semblent sortir de dessous terre,
tant elles s'amassent vite. Entre les voitures arrtes se trouvrent
bientt des groupes de pitons retenus sur la chausse par
l'impossibilit de passer.

L'cheveau se dbrouilla cependant, mais trs-lentement. La nuit tait
venue, et les candlabres des refuges n'taient pas encore allums, 
cause de la difficult que les allumeurs prouvaient  couper la foule
pour leur service. On voyait cependant les becs de gaz s'illuminer en se
rapprochant, et l'on pouvait prvoir que bientt on entrerait dans la
zone lumineuse.

Les lanternes des voitures clairaient seules ce tohu-bohu, dont chacun,
du reste, semblait avoir pris son parti. Le Parisien, bon enfant, se
rsigne assez volontiers  ces accidents de la vie, et, aprs les cinq
premires minutes, pendant lesquelles il est furieux, il prend la chose
en plaisanterie ou bien se remet  s'occuper de ses affaires aussi
tranquillement que si rien ne l'empchait d'avancer.

La Victoria de Dornemont, aprs avoir chemin de quelques mtres, se
trouva derechef arrte contre le trottoir d'un refuge, o nombre de
passants taient bloqus comme dans un lot.

Une voix qu'elle reconnut pour celle d'un familier de la maison,
pronona distinctement ces mots, tout prs de l'oreille de Clie:

--Oui, mon cher, c'est comme je vous le dis; il n'a pas pu rsister au
plaisir de faire une sottise de plus. Hier, je l'ai vu sortir des
Varits une femme  son bras,--et je vous prie de croire que ce n'tait
pas la sienne.

Dornemont se sentit un peu nerveux.

--Avancez donc, dit-il au cocher.

--C'est impossible, monsieur, rpondit celui-ci d'un ton navr.

Pendant l'change de ces deux courtes phrases, Clie avait entendu la
suite de l'autre conversation.

--On ne sait o il prend tout l'argent qu'il dpense, car il a beau
faire des affaires brillantes, a cote cher, les femmes.

--Bah! il a une chance du diable, cet enrag de Dornemont!

--Et vous tes bien sr que c'tait Dornemont?

--Puisque je l'ai vu comme en plein jour. Il fait clair sous le
pristyle des Varits. Avec une femme, vous dis-je, une femme pas mal;
mais la sienne est cent fois mieux.

Un petit cliquetis mtallique se fit entendre, et en moins d'une seconde
le bouquet de becs de gaz laissa tomber une clart aveuglante sur la
foule compacte.

--Tiens, le voil! dit l'autre interlocuteur.

La voiture se mit lentement en branle, suivant la file. Clie regardait
droit devant elle, et un peu de tristesse lui serrait le coeur. C'tait
humiliant d'entendre raconter les fredaines de son mari; le fait de
l'entendre l ajoutait  l'humiliation: dans un salon ces choses-l
semblent moins dures, mais la promiscuit de la rue les rend odieuses.

Valry aussi regardait droit devant lui, mais c'est parce qu'il ne
savait o se mettre. De plus, il tait presque sr que ses domestiques
avaient entendu. Il ne tenait aucun compte de l'opinion de ses
domestiques, mais, en prsence de sa femme... Bref, le tout formait un
embrouillamini assez compliqu, dont il ne savait comment sortir.

Ils rentrrent sans avoir chang une parole; quand Valry offrit la
main  sa femme pour descendre de voiture, il sentit qu'elle vitait de
s'appuyer. Alors, prenant son parti, il la suivit dans son petit salon.

Elle ta ses gants et son chapeau sans lui parler, mais sans que rien
tmoignt en elle de tristesse. Elle tait ennuye que cet incident et
eu lieu; c'est tout ce que son mari pouvait lire sur son visage.

--Clie, dit-il enfin d'une voix assez mal assure, tu ne crois pas que
ce soit vrai, dis?

Elle rougit comme si ce ft elle qui et menti. L'vidente tait
frappante; pourquoi s'abaissait-il au mensonge?

--Mon ami, rpondit-elle en faisant un effort pour lui pargner une
nouvelle humiliation, ces choses-l ne me regardent pas. Vous n'avez
point de comptes  me rendre, de sorte que je n'ai point de reproches 
vous faire.

Valry se sentit piqu au vif.

--C'est fort beau de votre part, dit-il avec un peu d'amertume; c'est
trs-mritoire, de n'tre point jalouse.

Clie sentit la pointe.

--Si je l'tais, rpondit-elle, cela ne servirait qu' me causer du
chagrin et de l'ennui. Je crois que je fais mieux, en effet, de n'tre
point jalouse.

L'amour-propre de Dornemont ne put tenir  ce nouveau coup que lui
portait inconsciemment Clie.

--C'est flatteur pour moi, en vrit! s'cria-t-il. Vous pensez alors
que je ne vaux pas la peine d'tre regrett ni disput?

Clie sentit moralement les bras lui tomber. Elle n'avait aucun dsir
d'une querelle; ce qu'elle souhaitait avant tout, c'tait la paix, cette
paix paye de tous les autres bonheurs de sa vie d'pouse.

--Mon ami, reprit-elle avec une fermet qu'elle ne se connaissait point
encore, j'ai pour vous beaucoup d'estime et d'amiti. Nous sommes
heureux, du moins je le crois; ne troublez point mon repos ni le vtre
en abordant imprudemment des questions qu'il est de votre dignit comme
de la mienne de ne pas mme effleurer.

Elle passa dans sa chambre, et dix minutes plus tard vint s'asseoir
souriante et tranquille  sa place de matresse de maison, en face de
son mari, dans la salle  manger.

Valry n'tait pas content. Oh! mais pas du tout!

La jalousie de sa femme l'et singulirement gn, et il ne se ft pas
fait faute de pester contre les femmes peu intelligentes, qui ne
comprennent rien  la vie. Mais le calme de Clie, son indiffrence en
matire de jalousie taient une offense pour son amour-propre, et
l'amour-propre de Dornemont tait un gros personnage, avec lequel chacun
devait compter.

--Ah! tu n'es pas jalouse? dit-il mentalement  sa tranquille compagne
qui n'entendit point; eh bien, je te jure que tu le deviendras!

A partir de ce moment, il n'est point de petite ruse que Valry ne mt 
profit pour instruire discrtement sa femme de ses infidlits.

Comptait-il par l se l'attacher davantage? Pas le moins du monde. Il
connaissait le caractre de Clie; bien qu'incapable d'en mesurer la
grandeur, il savait qu'elle possdait une me voue  son devoir. Mais
la jalousie tait un fleuron de sa couronne d'homme  bonnes fortunes,
et il ne voulait point en tre priv. Qui donc serait jalouse, si ce
n'tait sa femme? Elle en avait le droit, que dis-je? c'tait un devoir,
et elle l'accomplirait.

Comment s'y prendre pour rendre jalouse une femme qui a le bon esprit de
ne pas l'tre, et qui prend philosophiquement son parti de choses
qu'elle ne peut empcher?

Il y a plusieurs moyens: le plus sr est encore la rptition, qui est
aussi, prtendent les avocats, la meilleure figure de rhtorique. Clie,
on ne sait comment, se trouva savoir,  ne pouvoir l'ignorer exactement,
quel jour et  quelle heure son mari se rendait prs d'une autre femme.
Il revint prs d'elle aprs ces absences, avec des parfums violents qui
ne figuraient pas  son cabinet de toilette, et prit autant de mal pour
la rendre jalouse qu'il s'en ft donn pour la sduire, si elle n'et
point t sa femme.

Clie apprit ainsi beaucoup plus de choses que Valry n'avait pens lui
en enseigner; elle devint jalouse, en effet, et s'en voulut mortellement
 elle-mme d'tre jalouse d'un homme pour lequel elle n'prouvait point
d'amour.

--C'est absurde, se disait-elle, mcontente et chagrine.

C'tait absurde, assurment, mais cela tait! Et, contre un fait, que
faire?

La jeune femme se demanda comment cet lment perturbateur tait entr
dans son existence; elle reconstitua l'historique des dernires
semaines, et elle dcouvrit,  n'en pas douter, que Valry avait mis
tous ses soins  lui inspirer cette ide douloureuse et humiliante pour
elle, alors que pour lui c'tait un luxe de plus dans son heureuse vie
d'homme  qui tout russit.

Ici, pour la premire fois, Clie jugea son mari. Jusque-l elle s'tait
contente de l'excuser, mais, du jour o elle s'aperut que, pour une
mesquine satisfaction d'amour-propre, il n'avait pas craint de lui
infliger une vritable souffrance, elle se dit que cet homme, si aimable
qu'il pt tre, si charitable qu'il se montrt  l'occasion, n'tait pas
rellement bon, et elle eut peur du monstrueux gosme que trahissait ce
trait de caractre.

Elle l'tudia de plus prs, avec cette perspicacit plus qu'ordinaire,
apanage de ceux qui, aprs avoir t cruellement tromps, ouvrent
tardivement des yeux trs-clairvoyants, et elle dcouvrit des vices de
coeur l o elle n'avait encore cru constater que des dfauts de
caractre.

Alors, il lui vint une terreur bien naturelle, celle de l'influence que
le pre aurait un jour sur l'enfant.

--Pauvre cher petit, dit-elle au petit tre inconscient qu'elle berait
sur ses genoux, je saurai te dfendre, quand mme je devrais y dpenser
toutes mes forces et mourir ds que tu n'auras plus besoin de moi!

Mais ce temps tait loin; Clie, peu  peu calme, se dit que d'ici l
elle aurait beaucoup de mauvais jours, et peut-tre quelques-uns de
bons;  vingt et un ans, on croit facilement aux bons jours, et la jeune
femme, gurie de sa jalousie, reprit sa srnit.

Valry s'aperut qu'elle ne se tourmentait plus  son sujet, et en fut
d'abord un peu mortifi, puis il n'y pensa plus. Il avait d'autres
soucis qui lui mettaient martel en tte.

Maxand Louvelot n'tait plus le mme qu'autrefois. L'apparence
extrieure du financier avait chang; il s'tait pour ainsi dire tass
sur lui-mme, ses yeux, brillants jadis, avaient perdu beaucoup de leur
vivacit, et la lvre infrieure, autrefois fermement presse contre
l'autre comme pour garder hermtiquement les secrets, se laissait tomber
frquemment, d'un air fatigu, endormi, presque bestial.

Ce n'et rien t, car Maxand Louvelot s'tant toujours plus aim que
n'importe qui, son malheur ou sa dcrpitude ne pouvaient gure dsoler
que lui-mme; mais, ce qui tait plus grave, ses facults
intellectuelles semblaient avoir suivi la dcadence de sa personne.

Trois ou quatre fois, Dornemont, qui lui demandait souvent des conseils,
comme  un homme trs-expriment, n'avait pas eu  se louer de les
avoir suivis; il y revenait pourtant, car une trange hsitation s'tait
empare du jeune spculateur rcemment encore si hardi. Depuis la
dconfiture qui avait accompagn son bauche de liaison avec madame
Brazenyi, il croyait plus que jamais au guignon: une sorte de crainte de
ce qu'il appelait la guigne le paralysait quelquefois au moment de se
dcider, et sa premire perte avait t suivie de plusieurs autres,
moins importantes.

Quelques-uns de ces checs lui taient venus pour avoir cout les avis
de son oncle; il et d se mfier de la clairvoyance du vieillard
visiblement affaibli; mais ces avertissements-l ne produisent jamais
d'effet, et Valry, se trouvant un jour perplexe, alla consulter Maxand
Louvelot chez lui de bon matin, afin de le prendre au saut du lit, dans
toute la fracheur de son esprit.

Louvelot achevait sa toilette lorsque son neveu fut annonc, et, sans
trop rflchir, il le reut dans sa chambre  coucher, o le jeune homme
n'avait pas souvenir d'tre jamais entr.

La premire chose qui frappa son regard fut une trs-jolie miniature de
madame Brazenyi, remarquablement bien sertie dans un cadre d'or vert.

Il y avait beau temps que Dornemont ne pensait plus  l'trangre, mais,
en voyant ce portrait si luxueusement log, il ressentit un de ces
petits coups au coeur, faits de colre et de passion, que la Providence
lui mnageait quelquefois.

Ce dont il s'tait dout  plus d'une reprise lui apparaissait
aujourd'hui trs-clairement: Maxand Louvelot s'tait rserv la jolie
blonde aux cheveux mi-laine, mi-soie, et, pour viter qu'on ne la lui
prt, il l'avait mise en lieu sr.

Le vieillard suivit le regard que Dornemont attachait sur la miniature,
et, sans y mettre d'affectation, en cherchant un objet sur la chemine,
il la couvrit d'un mouchoir. Deux minutes aprs, tout en causant, il
enleva le mouchoir, et la miniature ne reparut pas.

Robert Houdin n'et pas mieux excut le mme tour; du moins c'est ce
que pensa Valry, qui, au milieu de ses proccupations, eut grand'peine
 s'empcher de rire.

--Mon oncle, lui dit-il, pardonnez-moi de vous dranger si matin, mais
j'ai besoin de vos avis. Faut-il acheter de l'Alliance bourgeoise?

Maxand Louvelot s'tait assis en face de son neveu, et sa main s'appuya
machinalement sur la poche de son gilet pour s'assurer de la prsence du
cher portrait.

--L'Alliance bourgeoise? Valeur de conserve, mon petit, rpondit-il d'un
air distrait.

--Valeur de conserve, pour combien de temps?

--Sais pas. Deux ans, trois ans, peut-tre plus. Bon  conserver.
Acheter pas cher.

Dornemont remarqua ce style tlgraphique, indice d'une grande fatigue
mentale ou corporelle.

--Est-ce sr? Pensez-y bien, mon oncle; c'est une grosse partie. Si
j'engage des capitaux l dedans, cela me gnera beaucoup...

--La dot d'Antoinette.

--Mais c'est vous qui l'avez, mon oncle! s'cria Dornemont, trs-tonn
de cette faon de traiter les affaires.

--Je ne l'aurai pas longtemps...

Un clair de tristesse traversa le visage rid du vieux financier. Il se
redressa et reparut tel que Valry l'avait connu jusqu'alors.

--Vous m'avez demand, dit-il, s'il faut acheter quoi?

--De l'Alliance bourgeoise.

--Achetez! achetez bon march et gardez aussi longtemps que ce sera
utile. Ce sera une trs-bonne affaire dans quelques annes, et puis il
faudra vendre... Il faut toujours vendre... Le tout, c'est de savoir
quand...

Louvelot tait retomb brusquement dans l'tat de dcadence snile o
son neveu l'avait vu en entrant.

--C'est singulier, se dit Dornemont, on dirait que le bonhomme s'en va.

--Vous aurez la tutelle d'Antoinette, reprit Louvelot en relevant la
tte. Ayez-en bien soin. Elle va sortir de pension, vous la prendrez
chez vous. Clie l'aime beaucoup.

--Vous ne voulez pas la prendre, vous? demanda Valry, uniquement pour
la forme.

--Non. Elle me gnerait.

L-dessus, l'entretien tomba, et Valry comprit qu'il n'avait plus rien
 faire l.

Il sortit assez inquiet, ne sachant s'il devait suivre le conseil du
vieillard, donn en pleine lucidit,  ce qu'il croyait, ou bien s'il
devait s'abstenir. Comme il avait envie d'acheter, il acheta. Quelques
jours plus tard, l'Alliance bourgeoise baissa sensiblement. Valry alla
voir Louvelot, qui parut ne se souvenir de rien. Press, cependant, il
se rappela subitement la visite de son neveu et la rponse qu'il avait
faite.

--Achetez, dit-il, achetez toujours. Vous ferez remonter, si vous
achetez.

--Et vous, mon oncle, vous n'en prenez pas? dit Valry.

--Moi, non. Je vais  la campagne.

--Vous allez souvent  la campagne, mon oncle.

--Oui. L'air est bon pour ma sant.

--On ne le dirait pas! pensa Valry en le voyant s'loigner d'un pas
incertain.

Une semaine environ s'coula, Valry n'tait pas enchant de la tournure
que prenaient ses affaires. L'Alliance bourgeoise semblait devoir rester
 jamais dans les bas-fonds; les autres spculations n'taient pas
brillantes non plus. Enfin, un heureux coup de filet ramena la srnit
sur le front olympien de Dornemont, et, pour clbrer ce renouveau de
chance, il acheta deux tapisseries des Gobelins qui lui cotrent les
yeux de la tte, mais qu'il fit poser immdiatement dans la salle 
manger et qu'il eut grand plaisir  contempler pendant huit jours.

Juste au moment o l'heureux possesseur commenait  se blaser sur la
satisfaction de regarder sa nouvelle acquisition, un vnement survint,
qui lui porta un grand coup.

Un matin, comme Dornemont se prparait  sortir, le valet de chambre de
Maxand Louvelot demanda  lui parler sur-le-champ. L'homme avait le
visage trangement dfait, et sa parole tait embarrasse. Ce qu'il
voulait, c'tait que Dornemont se rendt immdiatement chez le
vieillard, qui,  ce qu'on pouvait conclure, tait tomb subitement
malade.

Valry prit son chapeau et suivit le messager.

--Quand cela l'a-t-il pris? O? Pourquoi ne m'a-t-on pas envoy chercher
tout de suite? disait le jeune homme en s'efforant vainement de faire
la lumire dans un chaos de rponses contradictoires. Il obtenait si peu
de succs, qu'il se tut.

Maxand Louvelot tait tendu  demi vtu sur son lit. Le mdecin de la
famille, arriv un peu avant Dornemont, avait fait couper les vtements;
des moxas nergiques corrodaient la peau partout o il y avait quelque
chance de ramener la vie; mais le docteur savait bien qu'il n'agissait
que pour la forme.

La poitrine du vieillard se levait et s'abaissait encore mcaniquement,
mais les yeux vitreux avaient cess de voir depuis quelque temps dj.
Dans la chambre somptueuse, qui n'avait pas t habite cette nuit-l,
ce qu'on voyait ds le premier coup d'oeil, ni amis ni parents; rien que
des domestiques effars, le mdecin soucieux et Dornemont constern.

La respiration du mourant devint de plus en plus lente, puis se
suspendit un instant, reprit deux fois et cessa.

--C'est fini, dit le mdecin. Apoplexie sreuse. Il tait perdu quand on
m'a appel. Pourquoi n'est-on pas venu plus tt? dit-il svrement au
valet de chambre. Il y a au moins trois heures que les premiers
symptmes inquitants ont d se manifester.

Le valet de chambre conduisit les autres domestiques qui se tenaient
l, les bras ballants, dsireux d'apprendre comment leur matre avait pu
mourir priv de secours. Quand la porte fut ferme, le fidle serviteur
jeta un regard sur le cadavre, pour s'assurer qu'il n'tait plus 
craindre, et parla.

--Voil ce que c'est, monsieur, dit-il. M. Maxand Louvelot, le dfunt,
tait all hier  la campagne et m'avait emmen comme toujours. Il a
soup tard, avant de se coucher, sur les minuit, et puis il m'a
congdi. A cinq heures du matin, on est venu me rveiller en me disant
que monsieur tait trs-mal; je suis descendu, nous l'avons habill de
notre mieux, on a ordonn d'atteler le coup de monsieur et de le
ramener  Paris, ou il aurait plus facilement des soins; nous avons mis
monsieur dans la voiture; je suis mont  ct de lui, et ce n'tait pas
drle, je vous assure; sitt arrivs, j'ai fait monter monsieur ici, on
a prvenu ces deux messieurs, et voil.

--O est situe la maison de campagne en question?

-- Ermont, monsieur.

--Il y tait seul?

Le valet de chambre hsita un instant, et involontairement regarda
encore une fois son matre dfunt. A prsent, il pouvait parler sans
crainte de se compromettre.

--Non, monsieur, dit-il; madame tait l.

--Madame qui? demanda brutalement Valry.

Un clair, ruse ou prudence, passa sur le visage du domestique.

--Je ne sais pas son nom, dit-il en baissant les yeux. On l'appelait
madame tout simplement.

--Elle tait attache  M. Louvelot? demanda le mdecin.

--C'est monsieur qui tait attach  elle, rpondit le philosophe 
gages.

--Et elle l'a laiss partir ainsi, malade, dangereusement frapp, sans
chercher  lui donner les premiers soins?

--C'est elle qui a donn les ordres pour le dpart.

Le mdecin grommela quelque chose entre ses dents. Valry ne dit rien.
Il tait sr que cette femme tait celle qui l'avait jou, et la pense,
 prsent que les barreaux de sa cage taient rompus, qu'il allait
pouvoir la retrouver, le rendait insensible  toute autre rflexion.

--C'est  vous de prendre les mesures, dit le docteur  Valry. Le reste
ne me regarde pas, mais je voudrais que la vracit du rcit de cet
homme fut bien tablie, afin que ma responsabilit au moins ft 
couvert. Voulez-vous aller  cette maison de campagne, pour voir s'il
n'y a pas l-dessous quelque mystre? Pour moi, le cas n'est pas
douteux. Le dfunt a toujours trop bien vcu, je lui avais prdit qu'il
finirait ainsi, et il m'avait rpondu que cela lui tait indiffrent...
Prvenez le commissaire de police et emmenez quelqu'un...

--A quoi bon? rpliqua vivement Valry; il suffit que j'y aille moi-mme
avec le valet de chambre.

Il partit pour Ermont quelques instants aprs, par un train qui se
trouvait lui convenir. Le coeur lui battait singulirement, lorsque,
aprs une course assez longue, il s'arrta devant la porte d'une jolie
petite villa, vritable nid d'amoureux, enseveli sous les feuillages
printaniers.

Il sonna, une femme vint ouvrir, habitante du pays, prise par les
domestiques pour faire les gros ouvrages.

--Il n'y a que moi, dit cette femme. En s'en allant, les personnes m'ont
donn les clefs pour que je les remette  monsieur.

Elle donna en parlant un trousseau de clefs au valet de chambre.

--Qui donc est parti? demanda Valry, ple d'irritation.

--Madame, la femme de chambre et la cuisinire. Elles ont dit qu'elles
allaient aux bains de mer.

videmment, cette femme ne savait rien; un peu surprise du brusque
dpart des habitants, elle tait loin de se douter de ce drame honteux
d'goste abandon.

Valry visita la maison fivreusement, rageusement, cherchant partout un
chiffon de papier, une enveloppe de lettre, quelque chose qui lui donnt
la confirmation matrielle de ses soupons. Mais les prcautions avaient
t bien prises. Le linge de maison marqu M. L., aux initiales du
propritaire, ne pouvait rien apprendre. Seul, un tiroir de commode
parla hautement: au moment o Valry l'ouvrit, il en monta une bouffe
de parfum capiteuse et violente... C'tait le parfum qu'affectionnait
madame Brazenyi.

Pour Dornemont, c'tait une preuve irrfutable; mais ce n'en tait une
que pour lui. Il repartit pour Paris, plein d'une fureur concentre.

Clie pleura son oncle: il avait t bon pour elle, quoique d'une de ces
bonts banales et officielles qui ne font jamais  personne le sacrifice
d'un atome de personnalit; mais il tait gnreux et savait donner avec
grce, ce qui l'avait rendu aimable.

La jeune femme et sa soeur Antoinette taient les seules hritires du
vieux capitaliste.

Les amis de Dornemont lui en firent compliment; l'hritage de Maxand
Louvelot devait reprsenter une fortune colossale. Que ne pouvait-on pas
tenter avec un semblable levier!

L'inventaire fut une surprise foudroyante. En dehors de son htel de
Paris, qui valait un million et demi, mobilier compris, en dehors de la
maisonnette d'Ermont, Louvelot ne possdait  peu prs rien. Quelques
valeurs dclasses, un titre de trois mille francs de rente sur l'tat,
achet par le spculateur aux jours de sa jeunesse, alors que, tout au
dbut de sa fortune, il avait voulu se rserver une ressource pour les
mauvais jours; voil tout ce qu'on trouva aprs les recherches les plus
minutieuses.

Valry n'avait pas t longtemps  comprendre pourquoi et par qui il se
trouvait dpouill de l'hritage. Aucun doute n'tait possible. Les
valeurs au porteur avaient t soustraites par l'htesse de la maison
d'Ermont. Avant mme de savoir si son gnreux amant avait rendu le
dernier soupir, elle s'tait enfuie avec sa fortune.--Rien de plus
naturel. Pourquoi s'en tonner?

Dornemont n'tait pas prcisment tonn: il tait furieux. Mais s'il
avait bien analys sa colre, il y et trouv autant de jalousie que
d'intrt frustr. Le mme tour jou par une autre femme n'et pas
imprim  son me une blessure cuisante d'amour-propre froiss, de dpit
concentr. Ses sentiments d'hritier dpouill se multipliaient par la
rage de l'amoureux bafou.

--Si jamais je parviens  la rattraper! disait-il entre ses dents
serres, qu'il entendait grincer avec un plaisir sauvage,--si je
parviens  la rattraper, elle me payera le tout ensemble. Et je la
retrouverai, car, telle qu'elle est, elle ne pourra pas vivre longtemps
loin de Paris.

En attendant l'heure de sa vengeance, Valry rsolut de cacher  tout le
monde la dconvenue qu'il venait d'essuyer. Un de ses principes tait
qu'il faut toujours paratre beaucoup plus riche qu'on ne l'est
rellement, afin d'inspirer plus de confiance. Personne, except le
notaire de la famille, ne sut que l'hritage du riche Maxand Louvelot se
bornait  peu prs au magnifique htel du parc Monceau.



XII

--Nous n'allons pas habiter l! fit Clie avec terreur, quand son mari
lui annona, non sans amertume, que, cette demeure tant tout ce qui
leur revenait, il avait l'intention de s'y installer sur-le-champ.

--Si bien! rpondit-il du ton de sultan qu'il savait prendre, quand sa
femme faisait mine de discuter un de ses caprices.

--Mais cela va doubler notre train de maison.

--Eh bien! quoi? on le doublera.

Clie leva ses yeux inquiets sur son mari.

--N'allons-nous pas un peu vite? dit-elle de sa voix douce et musicale
o vibrait une sorte de crainte. Il ne faudrait pas compromettre
l'avenir de Bb.

Dornemont rpondit par un sourire olympien.

--Bb sera riche, fit-il avec condescendance. Cependant, puisque tu ne
comprends pas  demi-mot, il faut que je t'explique mes plans. Si ton
oncle nous avait laiss une fortune relle, nous aurions pu garder notre
modeste petit train-train d'existence, et personne ne s'en ft inquit.
Nous vendions l'htel, on en plaait l'argent sur la tte de Bb, et
tout allait pour le mieux, puisque je me lanais dans les grandes
affaires avec le reste de l'hritage. Mais nous n'avons eu que l'htel;
si nous le vendions, je n'aurais que cela pour spculer, et alors, pas
de surface, pas d'apparence, pas d'immeubles, pas de crdit. On nous
croit beaucoup plus riches que nous ne sommes, il faut continuer 
paratre riches, sans quoi l'on n'aurait plus confiance en moi.
Comprends-tu?

Clie ne comprenait pas du tout; elle hasarda une observation.

--Je comprends, dit-elle, que vous dsiriez conserver un immeuble qui
reprsente un capital considrable. Mais alors, pourquoi ne pas le
mettre en location? ou bien l'changer contre une maison moins
somptueuse, mais d'un rapport assur?

--Dornemont fit un geste ddaigneux.

--Ma chre, dit-il, tu n'entends rien aux affaires. Repose-toi sur moi.
Je m'y entends, et tu n'auras point  t'en repentir.

Clie vit passer devant elle la vision du soir o son mari, affaiss sur
son paule, lui avait avou la perte de six cent mille francs. Elle
aurait pu lui rappeler cet pisode de leur vie et s'en prvaloir pour
conseiller une prudence dont Valry s'tait dparti plus qu'il n'en
convenait.

Mais, comme toutes les mes dlicates, Clie avait presque honte d'tre
dans son droit; il lui semblait que c'tait une impolitesse, et  coup
sr un manque de tact; elle garda donc le silence pendant un instant.
Valry, la voyant muette et non convaincue, prouva un moment d'humeur.

--Quoi! dit-il, tu n'es pas contente?

--J'aurais prfr, rpondit-elle bravement, vivre au-dessous de nos
revenus comme de simples bourgeois et mettre de l'argent de ct. Mais
vous avez raison de dire que je n'entends rien aux affaires. Cependant,
si la malechance voulait que vos affaires prissent un tour fcheux, avec
cet norme train de maison, comment ferions-nous?

--Eh bien, et le crdit! fit Dornemont avec un geste superbe. On baisse
et l'on remonte, c'est la vie!

La jeune femme touffa un soupir et prit un air placide. Elle sentait
que la discussion ne mnerait  rien, et voulait conserver au moins la
paix domestique.

Comme consolation, elle eut bientt la socit de sa soeur. Antoinette
et sa dot furent remises aux mains de Valry nomm tuteur par l'unique
disposition testamentaire de Maxand Louvelot.

Entre sa soeur et son petit garon, Clie se trouva plus heureuse
qu'elle ne l'aurait cru dans la somptueuse demeure qui d'abord lui avait
paru trop vaste.

Et puis, on s'accoutume si facilement au luxe! Les choses inutiles
deviennent si vite une ncessit! Tel, qui ne possdait que la demeure
la plus modeste et le bien-tre le plus restreint, ne peut bientt plus
vivre sans tout l'attirail encombrant du superflu.

Clie avait vcu d'une vie large et facile; elle prit promptement  gr
l'opulence et les satisfactions d'amour-propre qui l'accompagnent.
Jadis, rien n'tait trop bon pour Bb; maintenant, rien ne fut assez
beau.

Le petit garon, heureusement, ne s'en aperut pas. Il adorait sa mre,
qui ne le quittait gure que pour la nuit. Contrairement aux usages des
maisons riches o les enfants sont le plus souvent abandonns aux mains
de serviteurs plus ou moins levs en grade, mais  peu prs gaux dans
l'infriorit des sentiments et de l'intelligence, Bb ne reut ses
premires notions d'ducation que de sa mre.

Clie le regardait parfois avec une sorte de mlancolie.

--Pauvre petit! disait-elle.

--Pourquoi le plains-tu? lui demanda doucement Antoinette, n'est-il pas
vraiment heureux?

Vtu d'une robe de broderie anglaise, enceintur de moire ponceau, un
grand chapeau de fine paille d'Italie doubl de rouge clatant plac en
aurole sur ses cheveux noirs et souples, frisotts naturellement comme
ceux de Clie, Bb faisait des tas de sable dans l'ajoupa de la Pre.

Une large ouverture au plafond du toit de chaume, qui recouvrait un
vaste espace sabl, laissait tomber une nappe de lumire au milieu de
l'ajoupa, meubl  et l de hamacs suspendus aux poutrelles, de tables
et de chaises dissmines au gr de la fantaisie de chacun. Clie,
couche dans un des hamacs, se balanait imperceptiblement en regardant
les jeux de l'enfant. Antoinette, qui faisait un bouquet de fleurs
cueillies au hasard de la promenade dans le parc, approcha sa chaise et
sa table volante, et s'assit tout prs de sa soeur.

Antoinette venait d'avoir seize ans. Grande, plus grande que Clie,
mince mais robuste, elle avait la grce et la sant d'un cabri. Quand
elle courait dans le vaste jardin, emporte par un vent de folie encore
enfantine, elle avait les attitudes souples et rsolues d'une jeune
faunesse.

Pour celle-l la vie ne paraissait pas devoir prsenter d'incertitudes.
Son esprit droit allait devant lui. Il fallait faire ce qui est bien, ne
pas faire ce qui est mal, voil la certitude: le reste venait aprs.

Son beau-frre, amus par le ton assur de cette sagesse toute neuve, la
taquinait souvent; elle ripostait avec l'lan d'une conscience sans tare
et sans ambigut, si vivement parfois, que Dornemont en restait tout
dcontenanc. Dans les affaires, on n'est point accoutum  rsoudre si
promptement les difficults.

Il se taisait, avec un sourire qui contenait bien des rticences,
pendant qu'Antoinette, pleine du sentiment du devoir accompli, ml 
une sorte de drlerie native qui lui faisait trouver le ct comique de
toute chose, touffait une fugitive envie de lui rire au nez, en le
regardant de ses yeux clairs o nulle ombre de doute n'avait encore jet
de voile.

Tout en arrangeant ses fleurs, la jeune fille adressait de temps en
temps un coup d'oeil  Clie. Clie n'avait pas rpondu  la question au
sujet de l'enfant, et, absorbe en apparence par les constructions de
sable qu'chafaudait laborieusement son fils, elle ne voulait point
lever les yeux.

Enfin, Antoinette prit une branche de roses dont elle effleura doucement
la main de sa soeur, pendante hors du hamac.

--Soeur, pourquoi appelles-tu Bb pauvre petit?

--Parce qu'il est trop heureux! s'cria brusquement Clie, qui fondit en
larmes. Trop heureux, trop riche, trop aim... et si quelque jour tout
cela allait lui manquer?

Les grands yeux d'Antoinette restrent fixs sur ce spectacle
extraordinaire, inou: Clie en larmes!

--Qu'est-ce que tu as? dit-elle, traduisant ainsi sa premire impression
de surprise  la vue de cette douleur, ncessairement cause par quelque
motif tout simple.

Clie secoua la tte; d'un geste rapide et lgant, elle se trouva
assise sur le bord du hamac, les deux pieds  terre; puis elle essuya
ses yeux et rpondit d'une voix brve:

--Je n'ai rien; il n'y a rien. Seulement Bb est trop heureux. J'ai
peur qu'un jour il ne le soit moins, et cela m'effraye pour lui. Je
voudrais pouvoir l'lever plus simplement, presque pauvrement, afin que
la pauvret, plus tard, ne pt pas le surprendre.

--Clie, s'cria Antoinette, tu perds la raison! Est-ce que nous ne
sommes pas riches? Est-ce que Valry ne fait pas les plus belles affaire
du monde?

--Eh! oui. J'ai tort, c'est clair, rpondit la jeune femme avec un
mouvement d'impatience. Je suis nerveuse, n'en parlons plus.

Antoinette laissa tout  coup tomber ses roses qui jonchrent le sol 
ses pieds, et, sans souci des pines, elle se prcipita  genoux devant
sa soeur, les bras tendus vers elle.

--Je t'ai fait de la peine! lui dit-elle avec une incomparable tendresse
dans la voix et dans le geste. Je ne suis qu'une petite fille pas
trs-bien leve, et je dis tout ce qui me passe par la tte, mais tu ne
m'en veux pas, dis?

Les larmes de Clie coulrent alors avec plus de douceur; elle s'inclina
vers la jeune fille et baisa le front dlicat qui se prsentait  ses
lvres.

--Vois-tu, chrie, lui dit-elle, on parle quelquefois des
pressentiments... Je ne crois pas beaucoup aux pressentiments, mais je
crois aux souvenirs. Notre oncle Louvelot, qu'on croyait si riche, a
laiss relativement peu de chose... Je me demande si la fortune de mon
mari n'est pas aussi incertaine, et parfois cela me tourmente, non pour
moi, mais pour Bb.

Antoinette rflchissait profondment. C'tait l un raisonnement
qu'elle pouvait comprendre et qui allait droit  son esprit pratique.
Tout  coup, elle releva la tte d'un air de triomphe.

--Au bout du compte, dit-elle, nous avons nos dots! Et, avec cela, nous
ne mourrons jamais de faim, ni toi, ni moi, ni Bb...

Aprs un instant de mditation, elle ajoute en riant:

--Quant  Valry, je ne sais pas... Il a les dents si longues... Mais
on trouvera toujours moyen de le nourrir... Il est bien gentil, ton
mari, reprit-elle, en suivant une nouvelle pense. Je ne l'aimais pas
beaucoup autrefois, mais je prsume que c'tait de la jalousie.
Maintenant je le trouve trs-gentil. Tu es heureuse, avec lui, n'est-ce
pas? Il a de si jolies galanteries pour toi!

Clie sourit; une autre plus ge qu'Antoinette et vu de l'amertume
dans ce sourire; mais la jeune fille n'y prit point garde. Fidle  son
habitude d'exiger une rponse  chacune de ses questions, elle rpta:

--Tu es heureuse avec lui, n'est-ce pas?

--Certainement, rpondit Clie, pendant que son coeur, fondu de
tendresse douloureuse, se portait vers le cher enfant qui faisait toute
sa joie.

Antoinette ramassa ses roses en silence et se remit  les grouper en
bouquet, ce qu'elle faisait avec un got exquis; puis soudain elle leva
ses yeux vers sa soeur.

--Je ferai bien attention  mon choix quand je me marierai, dit-elle, et
tu ne me contraindras pas; n'est-ce pas, chrie? Je voudrais tre
heureuse, et il me semble que, dans la vie, le bonheur dpend tellement
du choix du mari, que j'ai presque peur d'y penser.

--Tu ne feras que ce que tu voudras, rpondit Clie avec toute la
chaleur de son me affectueuse.




XIII

Ds l'hiver suivant, Antoinette se vit fort recherche. Sa dot et suffi
pour lui attirer des prtendants, et, de plus, elle avait le charme de
sa beaut originale unie  un esprit aussi solide que brillant.

Elle ne se laissa pas troubler par ces hommages plus ou moins
intresss; sans se montrer brusque ni dplaisante, elle vina peu 
peu les uns et les autres; mais elle sut s'y prendre avec tant de tact,
que les poursuivants, avertis en quelque sorte avant de s'tre trop
avancs, restrent pour la plupart les amis de la maison.

L'immense cercle de relations de Dornemont rendait la tche de Clie
assez dlicate.

A Paris, comme  la Pre; c'taient des ftes continuelles;  l'poque
de la saison des chasses, le petit chteau Louis XIII s'tait montr
tellement insuffisant qu'il avait fallu faire construire une vaste
annexe, o se runissait une socit plus ou moins bruyante et choisie.

Les amis de Dornemont n'taient pas tout  fait les mmes que ceux de sa
femme, et la prsence d'Antoinette, au lieu de runir les deux camps,
accentuait la diffrence. C'tait toujours Valry qui faisait les
invitations; Clie se rservait uniquement le droit de convoquer
quelques femmes, parmi lesquelles madame Haton, dont les cheveux blancs
et la gravit souriante lui paraissaient un chaperonnage indispensable
au milieu de cette cohorte d'hommes qui n'taient pas tous bien levs.

Mais parmi ceux qui gardaient de bonnes relations avec Dornemont, il
s'en trouvait qui le faisaient pour madame Dornemont. On n'est pas jeune
et belle, comme l'tait Clie, sans provoquer des convoitises; la
situation de femme  peu prs abandonne, que lui faisait son mari,
n'tait pas de nature  dcourager les concurrents.

Tant qu'elle avait t seule avec Bb, elle avait pu se garantir contre
l'invasion, avec un peu de froideur et de ce que plus d'un appelait
pruderie. Mais lorsque la venue d'Antoinette, ouvertement annonce comme
demoiselle  marier, eut ouvert les portes, la retraite fut coupe 
Clie.

Plus d'un, venu ostensiblement pour faire sa cour  la jeune fille,
n'avait eu en ralit d'autre but que de s'attaquer  la jeune femme.
Avec son esprit clairvoyant, Antoinette ne fut pas longtemps avant de
s'en apercevoir.

--Confie-moi le soin de faire le tri, dit-elle  sa soeur. Je te
dbarrasserai bien vite de ceux qui ne sont pas venus pour le bon motif.

Avec ceux-l, en effet, elle ne garda point autant de mnagements
qu'avec les autres. Roquelet, dont les cheveux taient devenus rares,
mais dont l'esprit tait rest jeune, l'appelait quelquefois en riant:
l'excuteur des hautes oeuvres. Et vraiment la jeune fille prenait les
choses de si haut, avec une srnit si naturelle, que les plus malins
s'y laissaient prendre et ne savaient que lui rpondre lorsque, sans
malice apparente, elle leur retirait tout prtexte pour prolonger une
situation mal dfinie.

Parmi les htes assidus de Paris autant que de la Pre, se trouva tout 
coup Moilly.

Il n'avait jamais compltement cess de se montrer dans la maison, mais
ses visites taient assez rares. Deux ou trois fois par an, Valry
l'invitait  un dner de crmonie; au jour de l'an, Clie recevait de
sa part quelque plante rare ou magnifique, et c'tait tout. videmment,
l'air de la maison ne lui plaisait pas.

Moilly se trouva tout  coup hriter d'une grande fortune de la part
d'un parent loign, et, bien qu'il ft prcdemment dans une situation
fort honorable, cette nouvelle prosprit lui fit de nombreux amis, en
mme temps qu'elle lui attachait plus fortement les anciens. Valry ne
fut pas des derniers  se montrer affectueux envers cet ami ngligent,
et, la mme anne, il l'invita  chasser chez lui.

Au grand tonnement de Clie, Moilly accepta, revint ensuite, et se
montra dsormais un des familiers de la maison.

--Tu l'as apprivois, dit un soir Clie  sa soeur.

--Je ne sais pas, rpondit Antoinette, sans cesser de regarder le
gravier du chemin. Je ne suis pas sre...

--De quoi? demanda Clie, voyant que la phrase restait inacheve.

Antoinette rougit.

--De l'avoir apprivois, rpondit-elle en riant; mais son rire tait un
peu embarrass, et elle ne reparla plus de cet incident.

Madame Haton, qui passait presque tout l't  la Pre, surprit fort les
deux soeurs, un jour, en leur annonant qu'elle allait les quitter pour
le reste de la saison.

--Qu'est-ce qui vous prend, grand'mre? lui dit Antoinette en badinant.
Vous n'avez pas le droit de quitter vos petites filles comme cela!

--Pas mme pour un petit-fils? rpliqua l'excellente femme.

--Quelle plaisanterie! Vous n'avez jamais eu d'enfants!

--J'en conviens; mais ma soeur en a eu, et, si je n'ai pas de
petit-fils, j'ai un neveu.

--Quel ge a-t-il, monsieur votre neveu? demanda Antoinette avec sa
curiosit d'enfant. Elle pensait, en comparant l'ge de madame Haton
avec celui de cette soeur inconnue, que le neveu d'une personne aussi
respectable devait avoir environ cinquante ans.

--Il doit avoir vingt-cinq ans, si je sais compter, monsieur mon neveu,
rpondit la vieille dame.

Antoinette sursauta d'tonnement.

--Et vous nous l'avez cach jusqu' ce jour! fit-elle sur le ton du plus
vif reproche.

--Je te l'ai si peu cach, fillette, qu'il a dn avec nous le jour du
mariage de ta soeur... tu l'as oubli?

--Ah! s'cria Antoinette, je sais, un lycen qui avait des manches trop
courtes  sa tunique, ou qui avait des bras trop longs  lui tout seul,
comme il vous plaira;--et des mains rouges et un grand nez... et qui
n'a pas dit un mot, mais qui a mang comme quatre. Oui, je m'en
souviens, mais je l'avais  peine vu; je n'ai fait que de pleurer tout
le temps. Clie clata de rire.

--Pas mal observ pour une petite fille qui n'a fait que pleurer, dit
madame Haton qui riait  gorge dploye. Eh bien, c'est lui que je vais
retrouver. Il vient de l'cole des mines, et il a besoin de se refaire,
car il a, parat-il, travaill un peu trop...

--Eh bien! dit inconsidrment Antoinette, amenez-le ici.

--Pas avant de savoir quel garon il est devenu, rpondit madame Haton
d'un air srieux. Je ne l'ai gure vu qu' la vole, depuis bien
longtemps, et, avant de le prsenter  mes amis, je veux le connatre
moi-mme.

Antoinette rougit et embrassa sa vieille amie.

Les lettres de celle-ci apprirent bientt aux deux soeurs que les vieux
jours d'une femme excellente, de tout temps dvoue  ceux qui avaient
besoin d'elle, ne seraient pas empoisonns par des chagrins immrits.

Ce n'est pas un neveu que j'ai, disait-elle, c'est le fils le plus
attentif et le plus tendre. Le pauvre enfant, qui n'a presque pas connu
sa mre, prtend qu'il se rattrape de sa vie d'orphelin sans joies. Et,
moi qui n'ai pas eu d'enfant, je me figure par moments que mon vieux
coeur a toujours pratiqu la maternit.

--Dis donc  ton mari de l'inviter, fit Antoinette, aprs la lecture de
cette lettre.

L'invitation fut faite; mais Sylvain Brice venait d'accepter un poste
dans la haute Italie, et force lui fut de dcliner.

--C'est dommage! fit Antoinette; j'aurais aim  le voir, ce garon!

--Ce sera pour une autre fois, dit philosophiquement Clie.

--Une autre fois! Plus tard! nous avons le temps! s'cria Antoinette,
moiti riant, moiti boudant. Vous autres, vieux, on dirait que a ne
vous fait rien d'attendre! Mais  mon ge, c'est plus difficile!

A l'ide que sa soeur la comptait au nombre des vieux, Clie fut prise
de fou rire.

Depuis quelque temps dj, ses belles gaiets d'enfant commenaient 
lui revenir, et c'est en toute vrit qu'Antoinette, en mettant un
bouquet de coropsys dans ses cheveux noirs, vers l'heure du dner,
dclara que jamais elle n'avait t si jolie.




XIV

Un an se passa encore, pendant lequel la vie s'coula dans la mme
succession de plaisirs plus prtendus que rels, unissant de plus en
plus les deux soeurs dans la mme adoration pour Bb, qui tait
dcidment un petit hros, dou de toutes les perfections.

Depuis qu'il jasait et qu'en son gentil langage il traduisait les
petites motions d'une me toute frache, encore mal dplisse, comme
certaines fleurs aux premiers rayons du matin, son pre s'tait mis 
l'aimer beaucoup. Il l'appelait Monseigneur et le comblait de joujoux,
prtendant qu'aux enfants de roi tout est d.

C'est que Dornemont s'tait pris  se considrer comme un des rois de ce
monde. Bien que sa fortune et eu bien des hauts et des bas, il n'en
avait pas moins gagn,--et dpens, prodigieusement d'argent.

Cet argent filait entre ses doigts mal ferms comme l'eau des sources
qu'on se hte de boire dans le creux de sa main, et dont les lvres
altres ne saisissent que quelques gouttes.

Dornemont s'tait pris de rage pour la grande vie, qu'il menait
maintenant dans la plus large proportion, sans que rien lui vnt  la
traverse.

Il s'tait cr des relations amicales dans tous les mondes politiques,
car il avait le scepticisme de la fortune, qui fait considrer les
opinions comme de simples lments auxquels il faut accorder quelque
attention, mais qui n'ont pas une trs-grande importance aprs tout.
Valry voulait d'abord tre l'ami de gens haut placs, parce qu'au moyen
de ces amis-l il serait au courant des bonnes affaires. Il voulait tre
bien avec les gens de demain,--et, comme on ne sait jamais qui sera
l'lu du lendemain, il avait dans tous les camps quelques-unes de ces
bonnes connaissances qu'on appelle: mon cher ami, et dont on ne se
soucie aucunement.

Comme il prtait volontiers des sommes moyennes, de dix  deux cents
louis, il tait bien vu d'une quantit de gens qu'il avait obligs, et
dont quelques-uns lui avaient rendu ses avances. On s'accordait  le
dire bon garon, et sur le boulevard, entre le Gymnase et la Madeleine,
sur dix personnes qui parlaient de lui, il ne s'en trouvait gure que
cinq pour lui lancer un brocard,--en son absence,--car, prsent, il
recevait de toutes parts cette familiarit affectueuse qu'on tmoigne
volontiers  ceux qui remuent beaucoup d'argent.

Il tait toujours le beau Dornemont, encore qu'un peu paissi par la vie
dbordante de flicits qu'il menait largement. Une seule chose avait
chang en lui: il ne jouait plus.

Un homme trs-lgant, arbitre de la vie mondaine, ddaigneux des
petites chances et des petites passions, avait dit un jour devant lui:

--C'est une faiblesse que de jouer; un homme fort ne joue pas,--et
d'ailleurs ce n'est pas correct.

Dornemont se l'tait tenu pour dit, et, depuis, n'avait pas touch une
carte. En effet, donner en spectacle  la galerie, affirmait-il depuis,
le spectacle de sa perte ou de son gain, cela n'est pas correct. Un
homme correct doit tre impntrable.

Mais blouir cette mme galerie, poser devant un cercle de badauds pour
l'homme bien mis, qui donne le ton et cre les modes, inaugurer un
chapeau, une couleur de gants, une coupe de veston, une faon de
cravate, une nouvelle manire de porter sa canne plus incommodment que
de coutume, avoir des chevaux hors ligne et des quipages hors de pair,
et surtout jeter  pleines mains, jeter toujours l'argent par le plus
grand nombre de fentres imaginables, inventer mme des fentres pour
cet usage, voil ce qu'ambitionnait Dornemont.

Sa vanit glorieuse s'arrangeait de tous les compliments. Comme
l'autruche, il ne trouvait point de morceau trop gros pour lui; autant
il se montrait sensible au moindre reproche, au moindre lardon, autant
ses bons camarades, le plus souvent hbergs par lui, se faisaient un
plaisir sr et facile de lui faire avaler quelque immense flatterie,
pour peu qu'elle ft assaisonne d'une sauce convenable, car Valry
tait intelligent et, si l'on se moquait de lui d'une faon trop
vidente, il mettait facilement les rieurs de son ct.

Malgr cette vie brillante, certains plis s'taient creuss sur le
visage de cet heureux, quelques-uns de ces plis qu'on voit seulement sur
la figure de ceux qui ont des soucis d'argent.

La premire lutte de Dornemont avec le guignon, celle o il avait perdu
six cent mille francs, le mme jour que l'espoir d'une matresse; cette
lutte o il avait t vaincu srieusement pour la premire fois, lui
tait reste dans la mmoire comme un de ces jours dont le souvenir est
tellement odieux, qu'on met ses mains sur ses yeux et sur ses oreilles
pour s'empcher d'y penser.

Depuis, il avait connu d'autres mcomptes; d'autres pertes taient
venues aprs celle-l; une dbcle fameuse l'avait un moment rduit 
regarder le sort en face, et  lui dire: Encore un coup, et tu seras le
plus fort!

Mais aussitt ces alertes passes, Dornemont se prcipitait avec
d'autant plus de fougue dans la grande vie qu'il menait de haut, comme
il conduisait ses quatre chevaux.

Il la sentait dans sa main, et si elle regimbait, il ne lui mnageait
pas les coups de fouet. Son attelage, un instant cabr, reprenait vite
sa puissante allure, et du haut de son sige, le fouet au repos,
Dornemont regardait le monde cheminer autour de lui. Il les dpassait
tous, et c'tait sa grande joie intrieure. Aucun sentiment n'tait chez
lui plus fort que celui-l, et il le sentit dans toute sa plnitude,
lorsqu'un jour de grand prix, il descendit l'avenue des Champs-Elyses
conduisant ses quatres juments isabelle, qui valaient la fortune d'une
honnte famille de rentiers.

En passant auprs du refuge o, quatre annes auparavant, il n'avait pu
empcher sa femme d'apprendre comment il la trompait, Dornemont frona
le sourcil. Toutes les fois qu'il passait l, il y rencontrait ce
souvenir dsagrable.

On n'aime pas  tre pris en faute; mme lorsqu'au moyen de sophismes
habiles on s'est prouv  soi-mme qu'on est dans son droit, on ne l'a
pas pour cela prouv aux autres, et ces autres se permettent de vous
juger, ce qui est fort sot, mais invitable... Dornemont pressa
l'allure de ses btes.

Bon gr, mal gr, on se rangeait devant lui; il le voyait, et son
orgueil lui montait aux lvres en un sourire qu'il ne pouvait tout 
fait comprimer.

--Je n'ai pas quarante ans, pensa-t-il, la vie est  moi!...

Il se rappela soudain qu'il avait dit la mme chose le jour o la
signature de son contrat de mariage avec Clie lui avait ouvert toutes
grandes les portes de la spculation.--Que de chemin franchi depuis
lors! Il se souvint de ses quipages d'alors, de son mobilier qui
paraissait  prsent rtrospectivement mesquin, presque pauvre, et sa
poitrine se gonfla d'orgueil  l'ide des deux grands flamants en mail
cloisonn du Japon qui relevaient de leur bec tendu les portires de son
cabinet de travail actuel.

C'taient deux pices incomparables; on avait dit au marchand qu'il ne
les vendrait pas, parce que personne  Paris n'tait assez riche pour
les acheter. Inform de ce propos, Dornemont se les tait fait envoyer
sans les voir, et les avait pays comptant.

C'est par de semblables procds que l'heureux homme s'tait cr cette
rputation au-dessus de laquelle pour lui il n'y avait rien.

A la hauteur du palais de l'Industrie, il fut oblig de s'arrter, 
cause de l'encombrement; pendant qu'il regardait  droite et  gauche,
dans la masse enchevtre des voitures, aussi bien que dans la haie
paisse des spectateurs assis au bord de l'avenue, il aperut un visage
trange, qu'il connaissait bien, et dont la rencontre lui donna un grand
coup dans la poitrine.

La secousse fut si forte que ses juments frmirent, croyant qu'il leur
rendait la main. Il les retint, et ses yeux cherchrent  retrouver
madame Brazenyi; mais la masse bigarre avait opr un mouvement, et la
jeune femme n'tait plus  la mme place.

Un instant aprs, cependant, il revit le beau visage, un peu empt
peut-tre par les annes, mais aussi beau que jadis, quoique diffrent.

Il la regardait avec une furieuse persistance, et elle ne paraissait
point s'en apercevoir. La file d'quipages s'branla, des vides se
firent, et Dornemont, dirigea son attelage vers sa belle ennemie.

Au moment de dboucher sur la place de la Concorde, ils taient assez
prs l'un de l'autre; tous les regards taient fixs sur l'quipage de
Dornemont; la jeune femme tourna nonchalamment la tte du mme ct, et
leurs yeux se rencontrrent.

Valry se sentait plein de rage; s'il l'avait os, il aurait lanc ses
quatre btes de toutes leur vigueur sur la petite Victoria de remise et
l'aurait rduite en poudre avec la femme qui s'y trouvait. Ses yeux
foudroyrent la criminelle, mais il ne fit pas mine de vouloir la
saluer.

Elle ne parut point trouble. Comme s'ils s'taient vus la veille, elle
lui adressa un signe de tte amicalement railleur avec un sourire
dlicieux.

Interdit, Dornemont porta machinalement la main  son chapeau, et madame
Brazenyi, toujours belle et tranquille, reut avec dignit le salut de
l'homme qu'elle avait vol.

--Elle pense peut-tre que je vais courir aprs elle, comme j'ai eu la
btise de le faire une fois, dit Valry; elle verra bien que je ne tiens
pas tant  elle.

Les quatre juments isabelle montrent le boulevard Haussmann, pendant
que madame Brazenyi s'en allait du ct des grands boulevards.

Valry dormit trs-mal cette nuit-l. Au matin, il s'veilla fivreux,
avec l'impression qu'on avait  lui annoncer quelque catastrophe, comme
le jour o l'on tait venu le chercher pour assister  l'agonie de
Maxand Louvelot.

Quelques secondes suffirent pour le remettre; il se trouva debout en un
instant, et passa sous la pluie rafrachissante de sa douche, aprs quoi
il demanda son djeuner et se mit  rflchir.

Quelque chose lui disait que cette fois il n'aurait pas de peine 
retrouver la femme qui s'tait jadis drobe. Dans le salut qu'il avait
reu, Valry avait senti le dsir de le revoir.

Que devait-il faire maintenant?

Attendre, videmment.

Dornemont se dit qu'un jour ou l'autre, le hasard le mettrait en
prsence de madame Brazenyi, ou que peut-tre elle lui crirait. Quelle
joie il prouverait alors  la tenir dans sa main,  l'humilier de toute
faon,  la briser!

Il sentait monter  ses tempes la flamme d'une haine froce, et la
pense qu'il pourrait la satisfaire le grisait, comme les vins de
Bourgogne, qui cassent la tte.

L'aurait-il pour matresse? Pourquoi pas? Ce serait une satisfaction de
plus.

La prendre, et puis la quitter brusquement, grossirement, de faon
qu'elle se sentt  jamais marque au fer rouge de son ddain...
C'tait l un ragot de vengeance qui portait en lui un parfum peu
ordinaire.

Mais, pour en jouir  son aise, il fallait que Valry ft trs-prudent,
que rien dans sa manire d'tre ne pt faire souponner  la belle
trangre qu'il lui en voulait srieusement. Un moment, il se demanda si
la rechercher ouvertement, tout simplement, ne serait pas encore la
meilleure politique.

C'tait trs-tentant. Dornemont avana le doigt vers le bouton
lectrique, prt  envoyer son valet de chambre aux renseignements...;
puis il se retint, repoussa violemment son fauteuil et se mit  marcher
furieusement dans la vaste pice.

--Aussi ridicule, aussi sot, aussi enfant qu'un lycen  sa premire
passion, se disait-il en mordant sa moustache. Je me croyais bien
tranquille, bien dbarrass d'elle, et voil qu'au fond je ne cherche
que des prtextes pour la retrouver! Une seule chose est vraie, bien
vraie... Oui, je la hais, je veux la briser, la broyer; mais, d'abord
et avant tout, je la veux!

Il s'arrta et se regarda dans la glace. Sa belle tte de vainqueur,
ple, les lvres un peu animes par la colre, les yeux bleus embrass
d'un feu sauvage, tait toujours une des plus belles qui se pussent voir
au-dessus d'un collet de veston.

Les quarante ans tout proches taient plus une promesse qu'une menace;
Valry sentait en lui toutes les convoitises de la vingtime anne, plus
les moyens de les satisfaire, et la science de la vie, qui met dans la
main de ceux qui la possdent ce que d'autres s'efforcent en vain
d'atteindre pendant toute leur existence.

--Qu'importe! se dit-il, en souriant  son image; je suis fort
maintenant que j'ai vu clair en moi-mme. Si je m'tais embarqu dans
cette affaire sans m'apercevoir du vrai motif qui m'y poussait, je
n'aurais fait que des coles. A prsent, je suis invulnrable!

Il sortit et alla  ses affaires; tout lui russit ce jour-l. On et
dit que la destine l'avait pris  gr et qu'elle prodiguait  lui seul
ses plus insolentes faveurs, afin d'humilier les autres. Il passa chez
son banquier et en sortit les poches pleines de billets de banque; il
avait besoin de dpenser beaucoup d'argent. Celui qu'il venait de gagner
lui semblait de trop dans sa vie; c'tait une sorte de prime de la
chance, un de ces bnfices pour ainsi dire par-dessus le march, que
les gens du temprament de Dornemont considrent volontiers comme non
avenus, sauf pour le plaisir immdiat qu'ils peuvent acheter.

Il invita  dner tous ceux de ses amis qu'il rencontra. Un fond de
bohme persistait sous l'attitude correcte de ce grand garon; il ne se
sentait que vingt-cinq ans; en ralit, son jugement et son esprit
n'avaient gure davantage. Quand il tait content, il avait des
gamineries d'enfant. Sa rencontre avec madame Brazenyi et la bonne
journe qu'il venait de faire lui avaient fouett le sang et l'humeur.

A sept heures, il rencontra Moilly sur le boulevard des Italiens.

--Qu'est-ce que vous faites ce soir? lui dit-il en l'arrtant.

--Pas grand'chose, rpondit le jeune homme.

--Eh bien, venez dner avec nous.

Valry indiquait au-dessus de leur tte,  travers le feuillage des
platanes, les fentres de la Maison d'Or.

--Qui cela, vous? pas madame Dornemont? Valry clata de rire.

--Non, mon cher, pas madame Dornemont. Rien que des hommes. Tous gens
d'esprit. Vous voyez bien que vous ne pouvez pas vous dispenser de
venir.

--Soit, dit Moilly, aprs une courte hsitation; je viendrai.

--C'est dit, dans une demi-heure, l-haut.. Les deux hommes se
sparrent. Au mme moment, madame Brazenyi passa dans une voiture
dcouverte. Valry leva les yeux et l'aperut. Aussitt, il lui adressa
un salut irrprochable, o se montrait toute la roideur de l'homme jou
jadis, qui s'en souvient. Elle sourit avec une grce calme, et sa
voiture s'engagea dans la rue Laffitte.

--Parbleu! pensa Valry, elle est retourne  son ancien gte!

Il s'en assura par lui-mme, cinq minutes aprs. En effet, madame
Brazenyi, toujours sous le mme nom, habitait la mme maison meuble,
mais, cette fois, son appartement tait au premier.

Monsieur Brazenyi?

La concierge ne savait pas: ce n'tait plus la mme qu'autrefois. Madame
avait lou l'appartement en son nom.

Dornemont sortit enchant. Tout allait  souhait. En montant les marches
du restaurant o ses amis l'attendaient pour dner, il ressongea au gain
prodigieux, inespr, de sa journe, et se dit:

--Pourquoi diable m'tais-je figur qu'elle m'apportait le guignon?



XV

Huit jours s'coulrent; Valry tenait bon. Il n'avait pas de caractre,
mais il tait prodigieusement entt. Il s'tait jur qu'il ne
compromettrait pas sa situation par une fausse dmarche, et il se tenait
parole. Enchant, d'ailleurs, de tout ce qui lui arrivait; jamais les
affaires n'avaient t plus brillantes. Il avait fait un tour  la Pre,
o il avait trouv tout son monde en belle sant, de belle humeur, par
un temps merveilleux, si beau, si doux, que Dornemont lui-mme, qui
n'tait jamais  son aise loin du bitume, n'avait pu rsister  l'envie
de passer deux jours sous les ombrages du joli petit chteau.

Fort gracieux avec Clie, il lui avait apport de coteux colifichets et
s'tait fait dcerner par Antoinette un brevet de fine galanterie.

--Tout  fait dix-huitime sicle, mon beau-frre, avait dit la rieuse.

Trs dix-huitime sicle, en effet, sous le rapport du sens moral
surtout; mais cela ne parat  la surface qu' de rares intervalles, et
Antoinette n'y avait point entendu malice.

Dornemont revint  Paris et fut tout tonn de s'y retrouver. Quelque
chose lui paraissait chang dans l'atmosphre qui l'entourait. Il
sentait un vide, une sorte de soif, une attente fivreuse dans l'air, et
ne voulait pas s'avouer combien le contraste lui semblait grand aprs la
vie calme, distingue, de bonne compagnie, qu'il avait trouve  la
Pre.

Cette impression ne fut pas de longue dure. Deux jours aprs son
retour, il reut un billet sur vlin, trs court et mystrieux, d'une
criture qu'il ne connaissait pas encore:

Venez donc, que je vous remercie. Gter ainsi les gens et rester
anonyme, c'est trop d'un. Rosa Brazenyi.

Valry connaissait la vie, et pourtant il se frotta les yeux avant de
relire.

--Tiens! fut sa premire remarque, je ne connaissais pas son petit nom!
C'est un nom qui n'est d'aucun temps ni d'aucun pays; tout le monde
s'appelle Rosa. Qu'est-ce que cela veut dire? Quelle plaisanterie!

Il fronait les sourcils, comme un homme qui n'entend pas qu'on se moque
de lui. Tout  coup son visage s'claira.

--J'y suis! se dit-il. Elle est dcidment trs-forte. Elle a eu soin de
ne pas donner son adresse, afin de mieux jouer sa petite comdie... On
lui a dit que j'tais venu.

 la pense de l'habilet de sa belle ennemie, Dornemont ne put
s'empcher de sourire. C'tait plaisir que de lutter avec une telle
adversaire. Mais il fallait jouer serr, sous peine de n'tre pas le
plus fort dans la lutte.

--J'irai, se dit-il pourtant. Je suis curieux de savoir ce qu'elle aura
invent.

Vers six heures, il sonna en effet  la porte de madame Brazenyi et fut
introduit.

Elle tait assise au bord de sa chaise longue, aussi calme, aussi
souriante que s'ils avaient toujours t les meilleurs amis du monde. Au
milieu du salon, banal comme celui d'autrefois, et presque pareil,
s'talait un bouquet merveilleux, norme et compos de fleurs rares.

--Sapristi! Il y en a pour cinq cents francs! pensa Dornemont, qui s'y
connaissait. Elle m'attribue de princires galanteries!

Il la regarda avec une certaine envie de rire, car, si elle avait cru le
prendre  ce pige-l, elle s'tait trompe. Les yeux de madame Brazenyi
n'taient pas moins railleurs que les siens.

--A deux de jeu, alors, se dit-il avec un retour de son ancienne
irritation.

--Eh bien! cher monsieur, fit-elle en lui tendant la main, vous ne
vouliez donc pas tre remerci?

--En vrit, madame, je ne sais ce que vous voulez dire, rpondit-il en
serrant du bout des doigts ceux qu'elle lui offrait.

--Comment, vous niez?

--De quoi me parlez-vous? fit-il en la regardant bien en face.

Elle indiqua le bouquet d'un geste charmant.

--Ce n'est pas moi qui ai eu l'honneur de vous l'envoyer, rpondit
Dornemont.

A mesure qu'il entrait mieux dans la situation, il se sentait de plus en
plus dispos  prendre les choses de haut.

Une lueur verte passa dans les yeux de la belle trangre, mais Valry
la supporta bien, et se trouva trs-fort.

--Ce n'est pas moi, rpta-t-il, et, avec une galanterie compasse, plus
blessante qu'une abstention, il ajouta:--Je le regrette.

--Ah! c'est charmant! dit madame Brazenyi en se renversant en arrire,
pour mieux rire. Vous avez la discrtion prolonge, moi aussi; mais le
fleuriste a parl. Je lui avais jur de ne pas le trahir; mais, au
risque de lui faire perdre votre clientle, je vous l'abandonne.

--Il s'est tromp, rpliqua Dornemont, ou bien quelqu'un s'est servi de
mon nom. Vous voil donc de retour  Paris?

Madame Brazenyi plit un peu et se mordit imperceptiblement la lvre.
C'tait ennuyeux de ne pas avoir russi; elle avait dpens en pure
perte, non cinq cents francs, car cette femme entendue savait o l'on
trouve  moiti prix les choses les plus chres, mais assez pour n'tre
pas satisfaite de son invention.

Elle s'tait dit que, tout au moins, ce bouquet, prt par elle 
Dornemont, serait attribu par celui-ci  un rival, et que de l
natrait quelque jalousie minemment favorable au dveloppement de sa
petite intrigue. Voil que tout semblait s'vanouir, non pas mme en
fume, mais en quelque chose d'invisible et d'insaisissable, un ddain
auquel il tait impossible de s'en prendre.

Rosa Brazenyi n'aimait pas  se voir dans l'embarras. Mais, si fort
embourbe qu'elle et jamais t, elle retrouvait pied sur-le-champ.

--Je suis ici depuis quelques semaines, dit-elle. Une maladie subite et
grave de mon mari m'a force  quitter Paris tout  fait  l'improviste,
il y a quelques annes, vous en souvenez-vous?

Dornemont acquiesa gravement d'un signe de tte. Certes, il s'en
souvenait!

--Nous tions partis pour le Midi, continua-t-elle; M. Brazenyi tait
tellement atteint que je ne pouvais le quitter d'une minute. En de
telles circonstances, mon devoir tait indiqu: je renonai
momentanment  tout ce qui m'avait intresse jusqu'alors si vivement
que ce pt tre, afin de me consacrer uniquement  mon mari.

Elle leva sur Dornemont des yeux angliques et coquins  la fois.
Suivant la disposition d'esprit o il pouvait se trouver, il avait le
choix entre croire et ne pas croire ce qu'on lui disait. Mais cette
savante stratgie se trouva dpense inutilement.

Le visage de Dornemont n'exprimait aucune espce d'motion. C'est ainsi
que quelques-uns l'avaient vu,  la Bourse, les jours de grande perte.

--Ce fut long, reprit Rosa, avec une rage intrieure qui donnait  sa
voix un trs-lger tremblement. Au cours de sa maladie, M. Brazenyi me
supplia d'aller  Paris pour y chercher des valeurs qu'il avait laisses
en des mains peu sres, et je fis ce voyage, trs en hte;  vrai dire,
je ne fus que quelques heures  Paris, entre deux trains; et je repartis
sur-le-champ.

Voyant qu'elle, attendait quelque chose, Dornemont fit d'un ton poli:

--Ah!

Et Rosa fut bien oblige de poursuivre:

--A mon retour, je trouvai mon mari beaucoup plus malade; mes soins lui
avaient manqu. La chaleur lui devenait insupportable. Nous fmes
obligs d'aller chercher des rgions plus fraches.

--Le bord de la mer? insinua Dornemont. Elle fut un peu surprise; mais,
 mille lieues de se douter qu'il avait visit la maison de campagne,
elle n'attacha pas d'importance  cette interruption.

--Le bord de la mer, et beaucoup d'autres endroits. M. Brazenyi, pour
tromper ses souffrances, avait une fivre de locomotion, qui lui faisait
trouver insupportable tout sjour tant soit peu prolong. Aussi nous
avons men, pendant assez longtemps, une vie de camp volant, bien
dsagrable, je vous assure. Enfin... enfin, M. Brazenyi mourut,
conclut Rosa, avec un soupir, qui pouvait bien tre un soupir de
soulagement; je me trouvai veuve et libre.

--Veuve? insista Dornemont d'un air extrmement officiel.

Elle fit un geste affirmatif.

--Aprs tout, pensa Valry, elle est capable de l'avoir tu pour s'en
dbarrasser.

Cette rflexion l'empcha de trouver le moindre compliment de
condolance; ses lvres se refusaient  formuler autre chose que des
flicitations, et, malgr l'estime assez mince que lui inspirait la
belle veuve, il ne pouvait pourtant pas lui dire combien, pour sa part,
il serait aise de ne plus revoir le visage placide de feu Brazenyi.

Un silence rgna dans le petit salon, rompu seulement par le bruit lger
que firent en se droulant quelques ptales de fleurs. Le bouquet
sentait si bon que Valry en avait mal  la tte; mais le vertige qui le
saisissait n'avait rien d'agrable. Un instant, il eut envie de prendre
son chapeau et de s'en aller, ne sachant trop pourquoi il tait venu.

Tout  coup, il sentit le ridicule d'abord et puis le danger de cette
situation. Il passa la main sur son front et respira profondment, comme
un homme qui s'veille.

--Alors, vous allez dfinitivement rester  Paris? dit-il.

Madame Brazenyi sourit.

--Pas en cette saison! rpondit-elle de l'air railleur qui lui seyait si
bien.

--C'est juste, fit-il. Et o allez-vous?

--Je n'en sais rien; cela dpendra des circonstances.

Un nouveau silence se fit, puis elle reprit du mme ton, comme pour
affirmer la liaison perfide entre ses deux phrases:

--Je voudrais pourtant bien savoir, si ce n'est pas vous, qui m'a envoy
ce bouquet. C'est un galant homme...

--Ou un homme galant, tout bonnement, fit Dornemont.

Et elle sourit avec sa grce de chatte cline.

--Vous avez toujours de l'esprit, dit-elle sans trop appuyer sur les
mots. Vous n'avez pas chang, heureux homme, tout vous russit!...
Madame Dornemont va bien?

--Trs-bien, je vous remercie, rpliqua brivement Valry.

--Vous avez eu un fils, je crois, depuis que nous nous sommes
rencontrs?

--Un fils, oui, rpondit-il avec une impatience nerveuse.

Elle le regarda dans les yeux avec un sourire nigmatique. Si quelqu'un
au monde savait exactement la date de la naissance de cet enfant,
c'tait elle, et elle avait d plus d'une fois en rire.

Valry sentit la colre lui monter  la gorge.

--C'est Maxand Louvelot qui vous a tenue au courant de nos vnements de
famille? dit-il les dents serres.

En ce moment, si elle s'tait moque de lui, il l'aurait trangle.

Elle le comprit si bien qu'elle chercha son mouchoir autour d'elle sur
le canap, d'un air indiffrent, pendant qu'elle rpondait:

--Oui, il tait en correspondance avec mon mari... Il savait que je
prenais grand intrt  ce qui vous concernait.

Ceci avait t dit d'un ton si simple et si naturel, avec une telle
nuance de regret dans la voix, que Dornemont ne sut plus que penser.
Cependant, le souvenir du parfum de ce tiroir ouvert au hasard dans la
petite maison d'Ermont lui revint brusquement. C'tait une preuve, cela!

Comme pour le contredire, le mouchoir de madame Brazenyi roula  ses
pieds; il le ramassa et sentit un parfum tout diffrent de celui dont le
souvenir l'agitait encore. Il remit ce petit morceau de batiste dans la
main tendue pour le recevoir, et se leva.

--Dj? fit-elle en se levant aussi.

Tout son tre semblait s'tre assombri, comme lorsqu'un nuage passe sur
le soleil, pendant les heures d'clatante lumire.

--Vous reviendrez bientt? dit-elle de sa voix un peu rauque,  laquelle
la tristesse prtait un accent trange et nouveau.

Ses yeux entrrent jusqu'au fond de ceux de Valry, et la rponse qu'il
allait faire lui devint impossible.

--Vous ne vous doutez pas, reprit-elle, de tous les empchements qui se
jettent  la traverse de ce qu'on espre, de ce que l'on veut... Je ne
sais pas si les hommes sont libres de faire tout ce qui leur plat,--ils
le prtendent,--mais, pour nous autres, femmes, il est bien rare que
nous ne trouvions pas mille obstacles entre nous et le bonheur...

Elle avait baiss les yeux en parlant; sa main gauche tournait sur son
poignet droit un cercle d'or qui faisait valoir sa peau souple et
nacre. Son regard se releva sur Valry, triste, caressant, presque
humble.

Il l'examinait, depuis la ligne onduleuse des cheveux qui se relevaient
en vagues d'or, au-dessus de sa nuque ambre, jusqu' la courbure de son
pied pos sur un pouf de duvet, o il enfonait  demi. Le dessin de ce
corps superbe, harmonieusement pench en avant, se marquait sous la robe
brillante et tendue de satin noir, seme partout de pendeloques de jais.

Elle fit un petit mouvement, et tout ce jais cliqueta avec un bruit
lger. Valry tressaillit, comme si ce frlement et t un coup de
canon. Ils taient face  face, comme le jour mmorable o ils s'taient
tenus serrs dans les bras l'un de l'autre... Tout  coup il lui prit
les deux poignets et les serra  les briser. Elle ne frmit mme pas.

--Pourquoi vous tes-vous moqu de moi? lui dit-il en approchant son
visage du beau visage o venait de monter la rougeur. Pourquoi
m'aviez-vous promis, si vous ne vouliez pas tenir? Vous avez jou la
comdie, pourquoi? dites, pourquoi?

Il serrait toujours dans ses mains vigoureuses les poignets, qui
rougissaient aussi sous la pression. Elle ne disait rien et baissait la
tte.

--Cela vous a sembl drle, n'est-ce pas? reprit-il en serrant les dents
pour s'empcher de la mordre, tant la tentation en tait forte;--c'est
amusant de dire  un homme qu'on l'aime et qu'on va venir le trouver, et
puis de s'en aller en pensant qu'il se morfond? C'est drle, n'est-ce
pas? Il crasait sous ses doigts les poignets dlicats avec une joie
farouche et dlicieuse;  la tenir ainsi serre, il lui semblait que la
chair de cette femme pntrait la sienne.

Tout  coup elle fit un mouvement qui la colla contre le corps de
Valry.

--Ah! tu m'aimes toujours! fit-elle de cette voix exquise qu'il avait
entendue trois ans auparavant, dont la musique lui tait reste dans les
oreilles comme celle qu'on entend  des heures inoubliables, et dont le
souvenir s'attache  l'me ainsi qu'une impalpable tunique de Nessus.

Il ouvrit les mains, affaibli soudain, dsarm, et se trouva enlac par
les bras qu'il venait de meurtrir.

--Tu m'aimes toujours! rpta la jeune femme en s'attachant  lui de
telle sorte qu'il ne sentait plus rien en lui qui ne ft envahi par sa
prsence. Je savais bien que tu ne pouvais pas avoir cess de m'aimer,
alors que, moi, je t'aimais si follement!

Valry essaya de lutter un instant, mais de se dgager, il n'en avait
garde; l'impression qu'il ressentait lui tait trop douce pour qu'il
s'expost  la perdre; mais il voulut reprendre son rle d'homme fort,
matre de la situation.

--Pourquoi, rpta-t-il, m'avez-vous tromp il y a trois ans? C'est de
cela qu'il s'agit, et non d'autre chose.

--coute, lui dit-elle en l'entranant, prs d'elle, sur le sige
qu'elle venait de quitter, tu ne sais pas ce que cet homme
horrible--Brazenyi--m'a fait subir. Il m'a contrainte  des choses que
tu ne peux pas deviner, dont tu ne te douteras jamais! C'est lui qui m'a
enleve, quand il a su que je t'aimais... Il m'aurait tue, si j'avais
voulu rsister; il m'a garde  vue pour m'empcher de t'crire...

Tout en parlant, elle s'appuyait  l'paule de Valry et serrait dans
les siennes les mains qu'il lui abandonnait, faisant passer en lui, avec
la chaleur de ses paroles, une faible lueur de crdulit.

--Voyons, dit-il, en tentant un dernier effort; tu ne vas pas me faire
croire que c'est par amour que ton mari t'a enleve. Je suis trop
Parisien pour accepter cette histoire-l.

--Est-ce que je t'ai dit cela? reprit-elle en haussant les paules avec
impatience. Tu sais bien ce qui en tait!

Dornemont ne dit rien; c'tait  elle de lui expliquer ce qui en
tait.

Ne sachant pas jusqu' quel point il pouvait tre clair, Rosa hsita
un instant, et faillit perdre ainsi ses avantages; mais elle s'en
aperut et reprit sur-le-champ, avec une cruaut passionne:

--Tu sais bien la triste vrit! Tu sais bien que Brazenyi avait des
intrts d'affaires avec Maxand Louvelot; tu sais bien  quoi il m'a, de
tout temps, contrainte pour protger ses intrts! Tu le savais, quand
tu m'as dit que tu m'aimais! Ne fais pas semblant de l'ignorer, 
prsent! Ce ne serait pas d'un galant homme!

Cette fois, Dornemont tait battu sur son propre terrain. Un peu de
rancune lui restait pourtant au sujet de la fortune de l'oncle Louvelot;
mais le moyen d'en parler  cette femme adorable, qui tout  l'heure,
sombre, presque tragique, lui parlait avec une vhmence irrite, et
qui, maintenant, blottie contre lui, les yeux levs vers son visage, lui
souriait avec un charme irrsistible?

Tendre et avis  la fois, Valry se dit que l'affaire Maxand Louvelot
se rglerait plus tard. Pour le moment, le plus sage tait de cueillir
ce beau fruit mr qui s'offrait  sa main.

--Cette fois, dit-il en la serrant troitement, je ne m'en irai pas! Il
ne sera pas dit que tu m'auras jou deux fois. Je ne sors plus d'ici!

--Y pensez-vous! fit-elle avec un sourire de sirne; que dirait-on?

--C'est a qui m'est gal! s'cria Dornemont avec l'accent de la plus
sincre conviction.

--Mais cela ne m'est pas gal,  moi! rpliqua madame Brazenyi en se
levant. Voyons, Valry, laissez-moi sonner ma femme de chambre et...

--Et quoi? demanda-t-il, dj morose devant la perspective des mille
incidents qui pouvaient surgir.

--Et nous allons partir sur sur-le-champ pour quelque endroit
tranquille, pas loin, d'o vous pourrez revenir  Paris demain, afin de
ne pas ngliger vos affaires.

--Voil une chose dont je ne comprends pas bien la ncessit, grommela
Dornemont.

--Je la comprends, moi, insista Rosa avec son sourire le plus
diaboliquement anglique. Voulez-vous que demain tout le monde dise, en
me voyant passer: Voici la nouvelle matresse de l'heureux Dornemont?

--Eh! eh! fit celui-ci, flatt dans sa vanit, cela ne me dplairait
pas!

--J'ai quelque chose  mnager, moi, dit Rosa en sonnant.

La femme de chambre parut: ce n'tait plus celle de jadis. Rosa Brazenyi
devait changer de femme de chambre en mme temps que de sjour. La belle
veuve demanda une petite valise, un ncessaire de voyage et une voiture.

Peu d'instants aprs, les objets demands firent leur apparition: la
voiture tait en bas. Dornemont et l'objet de sa flamme n'avaient pas
chang dix paroles pendant ce court laps de temps.

--O allons-nous? demanda-t-il; cet homme nergique n'avait dj plus de
volont. Pris dans l'emportement d'un dsir qui lui revenait avec toute
la folie d'autrefois, augmente des sentiments bizarres et
contradictoires accumuls dans l'intervalle, Valry ne se souciait plus
maintenant que d'une chose: ne pas quitter Rosa avant qu'elle et tenu
sa promesse.

--Dans une heure, dit-elle, il y a un express pour Dieppe. En attendant,
dnons quelque part.

Il fallait bien dner, en effet; Valry fut forc de l'avouer. Il allait
nommer un restaurant  la mode, elle le prvint.

--Pas d'endroit connu, dit-elle; autant vaudrait rester ici.

Rsign  tout, le beau Dornemont se laissa conduire comme un chien en
laisse. Il mangea un dner fort passable dans un restaurant de petits
bourgeois, dont il et t embarrass de connatre l'existence deux
heures auparavant, mais que sa compagne ne semblait pas visiter pour la
premire fois, et,  huit heures cinquante, il se trouva seul dans un
coup avec madame Brazenyi, qui lui souriait mystrieusement  travers
son voile.

Le train s'branla avec fracas sur les plaques roulantes,  travers les
sonneries lectriques, les sifflets d'appel; il franchit les ponts sous
un dernier rayon de jour plissant, et enfin les emporta dans la nuit
embaume de juin, qu'clairaient d'instant en instant de plus nombreuses
toiles.

Aprs minuit, ils descendirent sur le quai de la gare  Dieppe, blouis,
tourdis, montrent dans une voiture, et bientt se trouvrent dans une
grande chambre, d'o le bruit rgulier de la mer semblait le balancier
du temps, comptant les heures que le sort leur accordait.



XVI

Prendre Valry Dornemont n'avait pas t chose facile; mais le garder,
voil ce qui demandait de l'habilet.

Rosa le tenait bien. Le tiendrait-elle longtemps? C'est ce que personne
ne pouvait prvoir.

Sa fuite de Paris avait t un coup de matre, d'ailleurs combin
d'avance. Si Valry avait pu retrouver la jeune femme,  toute heure,
entre deux affaires, pour le dner, au gr des mille hasards de la vie
parisienne, il s'y ft certes moins attach.

Oblig, au contraire, de faire quatre heures de chemin de fer pour la
rejoindre, il ne s'arrachait d'auprs d'elle qu'avec difficult, et
l'absence lui causait assez d'impatience pour qu'il revnt vers elle
avec toute l'ardeur d'un amour nouveau.

Madame Brazenyi connaissait bien la nature humaine, et elle avait tudi
tout particulirement celle de Dornemont. Elle savait qu'avec cet tre,
chez lequel les sens et l'amour-propre avaient  peu prs atrophi tout
le reste, elle devait avoir toujours quelque concession en rserve, afin
de donner plus de prix  ce qu'elle se ferait pour ainsi dire arracher.

Au bout de huit jours, Valry tait amoureux fou. La fortune de Maxand
Louvelot pouvait aussi bien n'avoir jamais exist. O tait la preuve
que le vieux viveur ne l'avait pas dpense tout entire depuis
longtemps? Et puis, qu'importait?

Qu'importait l'argent? L'argent n'avait de valeur, aux yeux de
Dornemont, que lorsqu'il n'avait pas  sa disposition la somme
ncessaire pour effectuer un payement. Alors, les louis prenaient des
proportions gigantesques; les billets de mille francs devenaient de
monstrueux crans faits pour cacher la lumire du jour; mais, aussitt
de l'quilibre retrouv, l'or recommenait  rouler. N'est-ce pas pour
cela que les Monnaies de tous les pays le jettent dans la circulation?

Cependant Rosa ne pouvait pas s'terniser  Dieppe, o les baigneurs
commenaient  se montrer. Baigneurs prcoces, peu intressants,
d'ailleurs; familles nombreuses, dcides, puisqu'elles avaient fait une
location chre,  respirer l'air de la mer, pour la valeur de leur
argent; Anglais ennuys qui venaient se remettre de la _season_ trop
prolonge  Londres; provinciaux qui ne savent pas plus  quelle poque
on frquente les plages, qu'ils ne se doutent des jours o l'on peut
frquenter les thtres.

Tout ce monde-l n'amusait pas madame Brazenyi; mais, pour le moment,
elle ne tenait pas  s'amuser. C'tait une de ces personnes qui savent
s'ennuyer lorsque l'ennui peut leur rapporter quelque chose.

Ce qu'elle voulait, c'tait avoir Valry bien dans la main, comme on y a
un cheval de sang. Elle voulait le connatre  fond, savoir ce qu'on
pouvait risquer sans courir le danger de le perdre. Jusqu'alors, Rosa
Brazenyi n'avait jamais pu se donner le plaisir de mener un homme, non
par dfaut d'aptitudes, mais parce que les circonstances s'y taient
malignement opposes. Elle avait eu des amants, mais ils ne lui avaient
jamais appartenu que par un ct. Cette fois, elle voulait se donner le
luxe d'en possder un tout entier, de le dominer compltement, d'en
faire sa proprit absolue. Dornemont tait merveilleusement choisi pour
cela, grce  sa fortune et  sa situation, que ne gtait pas sa
rfutation d'homme de bonnes fortunes.

Et puis, elle l'aimait.

Elle l'aimait assurment, moins qu'elle-mme, bien entendu; mais combien
peut-on compter sur la terre d'tres qui aiment un autre tre mieux que
leur propre personne? Rosa Brazenyi aimait Dornemont  sa faon: il lui
plaisait, et elle voulait le garder tant qu'il lui plairait.

Aprs?

Eh! Qui s'inquite de l'aprs, parmi ces sortes de femmes? Pouvu que le
prsent soit agrable, l'avenir ne compte pour rien.

Dieppe devenant absolument insupportable, les amants rsolurent d'aller
ailleurs; mais o?

Rosa eut une inspiration lumineuse.

--Il n'est pas possible, dit-elle, que, du ct de Chantilly, il ne se
trouve pas quelque petite maison  louer, pas loin de la Pre; ce serait
dlicieux. Tu pourrais venir de Paris ou de ton chteau, au choix, et
nous nous verrions tous les jours; car, enfin, mon ami, il faut bien que
tu donnes un peu de temps  ta famille.

Au fait, c'tait vrai, Valry n'avait pas beaucoup song  sa famille
depuis quelques semaines. Sauf le dimanche, qu'il passait rgulirement
 la Pre, on ne l'y avait gure vu. Par compensation, il y envoyait
souvent Moilly, qu'il y retrouvait quelquefois. Dans son ide, Moilly
avait t cr et mis au monde pour faire ses commissions auprs de
Clie, et puis pour devenir, dans la suite des temps, le mari
d'Antoinette.

Dornemont s'informa des maisons  louer dans un rayon de quinze
kilomtres autour de son chteau, et, pour tout rsultat, apprit qu'il
n'y en avait point.

En revanche, on lui indiqua un domaine  vendre, une vritable
merveille.

C'tait une maison moderne, assez lgante pour pouvoir justifier le nom
de petit chteau que lui donnaient les gens du pays; l'extrieur en
tait fort convenable, mais c'est  l'intrieur que l'architecte avait
donn cours  sa luxueuse fantaisie.

C'tait un vrai nid d'amoureux, que ne dparaient point quelques
chambres supplmentaires, assez dtaches pour que rien ne vnt troubler
l'isolement des matres du lieu. Tout ce qui peut ajouter au bien-tre
de deux personnes avait t mis en oeuvre pour faire de cette demeure un
sjour dlicieux. Le mobilier, pur Louis XVI, tait bien en harmonie
avec le reste. Une lgance suprme avait d'ailleurs prsid au choix de
chaque objet, depuis les landiers de la chemine du salon jusqu'au plus
mince flacon du cabinet de toilette.

--Je ne veux pas acheter, rpondit Dornemont, je veux louer pour une
saison seulement.

L'intermdiaire se rcria.

--Louer une semblable merveille! C'tait en rendre la vente impossible!
Qu'adviendrait-il de ce mobilier incomparable, si l'on en cornait la
moindre boiserie? La maison perdrait la moiti de sa valeur!

 cela, rien  rpondre.

--Si monsieur voulait seulement la voir? glissa doucement l'homme des
affaires dlicates, que Dornemont avait dtach en mission.

Dornemont consentit  la voir, et il n'y eut pas plus tt mis le pied,
que l'achat fut une chose dcide.

Comment se refuser le plaisir d'offrir  Rosa ce prsent vraiment digne
d'elle!

La seule chose un peu ennuyeuse tait que, dans ce moment mme, les
affaires de Valry n'taient pas trs-brillantes; mais chacun sait que
les immeubles ne se payent qu'aprs quatre mois, dlai lgal pour la
purge des hypothques. Dans quatre mois, Valry aurait mis la main sur
quelque bonne affaire qui lui permettrait de payer sans gne aucune.

Le prix tait srieux, et Dornemont fit la grimace.

Trois cent mille francs cette petite bicoque, entoure d'un mchant
parc.

Oui, mais avec le mobilier, et quel mobilier! Le mobilier seul avait
cot au del de cette somme, et le mchant parc dont monsieur voulait
bien parler, en plaisantant, contenait quinze hectares, le tout clos de
murs et d'un saut de loup! Et tout au bout, les communs, avec les deux
vaches qui taient dans l'table!

Jamais de sa vie Dornemont n'avait su rsister  une fantaisie. Cette
fois, l'occasion tait par trop tentante; ce joli domaine, situ 
quatre kilomtres seulement de la Pre, une heure de marche, si l'on
voulait n'tre point remarqu en voiture ou  cheval,--c'tait l une de
ces choses qu'on ne peut se refuser. Valry donna un denier  Dieu et
une commission qui vidrent ses poches; et, au lieu de rentrer pour
dner  la Pre, comme il l'avait promis  sa famille, il repartit pour
Paris, et de l, par le cher et mystrieux train de nuit, pour Dieppe,
o sa chambre tait toujours garde auprs de celle de Rosa.

Celle-ci, couche sur sa chaise longue, roule dans un flot de
dentelles, lisait paresseusement; en l'entendant marcher dans la pice
voisine, elle se redressa tout  coup, car elle ne l'attendait pas ce
soir-l.

--Qu'y a-t-il? fit-elle presque effraye en le voyant entrer.

Il prit sur le guridon le plateau du verre d'eau prpar pour la nuit,
y dposa un petit trousseau de clefs mignonnes, faites pour se
dissimuler au besoin  l'intrieur du gant, et prsenta le tout  la
jeune femme, avec un de ces sourires orgueilleux qui donnaient  ce beau
visage une expression si particulire.

--Voici les clefs de votre chteau, dit-il; la terre, la maison et le
porteur de ceci, tout vous appartient.

--Tu as achet? s'cria-t-elle avec un lan de joie o il entrait aussi
vraiment de l'amour.

Il s'assit auprs d'elle, et elle lui sauta au cou.

--Oui, j'ai achet un bijou de maison. Si tu n'es pas contente, c'est
que tu seras difficile!

Elle l'embrassa de toutes ses forces,  vingt reprises, comme une
enfant.

--C'est cher? dit-elle ensuite.

Il fit une grimace significative, puis reprit d'un ton grave:

--Cela ne vous regarde pas.

--Bah! fit-elle, avec moi tu n'as pas de secrets! tu peux bien me le
dire! puis le notaire me le dirait, puisque c'est en mon nom! C'est en
mon nom, n'est-ce pas?

--Certainement! Qu'est-ce que tu veux que je fasse, moi, d'une machine
comme a? C'est tout au plus bon pour loger une jolie femme!

--Combien l'as-tu pay?

--Trois cent mille.

--Ah! que je t'aime! fit Rosa en se pendant au cou de l'heureux
Dornemont. Et nous irons?

--Demain.

--Quel bonheur! Mais, dis, c'est ta famille qui va trouver tonnant que
tu aies pris tant de got pour la Pre?

--Qu'est-ce que a fait? rpliqua-t-il en haussant les paules.



XVII

Les grandes chaleurs de juillet avaient accabl  peu prs tout le
monde,  la Pre, si bien que peu d'entre ses habitants se hasardaient
pendant le jour  quitter la fracheur des pices intrieures pour
affronter l'air embras du dehors.

Clie seule ne se plaignait point de la temprature. Toujours frileuse,
elle trouvait qu'il ne faisait jamais trop chaud; aussi tait-on sr de
la trouver, vers deux heures, sous l'ajoupa, couche dans un hamac, ou
assise sur une chaise basse, avec un livre, souvent abandonn pendant
que son petit garon, presque nu, dans son lgant costume d't, jouait
seul dans le sable dor.

C'est l que Moilly la trouva un dimanche aprs midi.

Aprs avoir travers l'espace ouvert qui sparait le chteau de
l'ajoupa, il sentit une fracheur dlicieuse sous le toit de chaume;
l'air jouait de tous cts  travers le treillage rustique recouvert de
plantes grimpantes, faisant flotter les rubans de la robe de madame
Dornemont; mais le jeune homme sentit que l'impression de fracheur
ressentie par lui venait bien moins des choses environnantes que de
Clie elle-mme.

Vtue d'une toffe claire et soyeuse qui formait autour d'elle mille
plis artistement chiffonns, la jeune femme avait salu du sourire et du
geste. Une rougeur flottante avait un instant anim ses traits, puis le
doux visage fin et dlicat tait revenu  sa placidit habituelle.

Bb, quittant  la hte la forteresse qu'il levait dans le sable, vint
voir son ami et s'appuya  son genou pendant une longue minute, ce qui
tait la preuve d'une affection extraordinaire; puis il retourna  ses
bastions, qui mettaient une obstination hroque  ne pas vouloir
s'lever.

--Dornemont est arriv ce matin? demanda Moilly, en regardant avec une
sensation de grand bien-tre la verte muraille perce de jour qui les
environnait.

--Non, reprit Clie: il ne viendra pas aujourd'hui, j'ai reu une
dpche tout  l'heure.

Le papier bleu  demi froiss tait en effet sur la table auprs d'elle.

--C'est singulier, dit Moilly; hier soir, il a couru aprs moi sur le
boulevard pour me dire de venir aujourd'hui sans faute...

--Il aura chang d'ide, rpliqua doucement la jeune femme. Cela lui
arrive souvent.

Elle avait dit cela sans intention amre ou railleuse, comme la
constatation d'un fait qui n'avait rien de nouveau. Moilly la regarda
pour s'en assurer; elle ne s'en aperut mme pas.

--Vous dnerez avec nous seules, reprit Clie; justement plusieurs de
nos amis nous ont manqu de parole, et, sans vous, nous nous serions
trouves rduites  notre propre socit. A moins que le prochain train
n'amne quelqu'un...

--J'espre bien que non! allait dire Moilly: il se retint brusquement. A
quel propos aurait-il prononc cette phrase absurde, qui ne signifiait
rien? Moilly se tana lui-mme intrieurement pour tre encore si peu
raisonnable, si gamin,  son ge.

--Mademoiselle Antoinette va bien? demanda-t-il pour continuer la
conversation.

--Merci; elle va  merveille. Elle est enchante depuis hier. Elle a
encore vinc un soupirant...

--Pauvre homme! fit Moilly en riant.

Clie se mit  rire aussi.

--Quel drle d'effet cela vous produit  tous! dit-elle en reprenant son
srieux, quand on vous dit qu'un monsieur s'est vu refuser la main qu'il
convoitait, cela vous donne presque toujours envie de rire; et,
cependant, rien n'est moins charitable ni moins raisonnable, car, enfin,
ce n'est pas gai pour lui d'abord, et puis cela peut arriver  tout le
monde! Je pense mme que cela est arriv  tout le monde...

Elle regardait Moilly d'un air  la fois interrogateur et innocent.
Cette honnte crature ne cherchait de dessous, ni n'en mettait  aucune
pense.

--Je suppose, dit Moilly, que cela doit en effet arriver souvent. Pour
ma part, je ne sais pas; je n'ai jamais essay.

Tout  coup, il s'aperut que ses paroles, rigoureusement vraies,
n'taient cependant pas tout  fait l'expression de la ralit. Si on ne
lui avait pas accord sept ans auparavant la main de la personne qu'il
avait sous les yeux, c'est peut-tre parce que Dornemont s'tait press
plus que lui... Qui sait, en ces sortes de choses, ce que vaut une
avance de quelques heures?

Cette pense le troubla lgrement, et voqua devant sa mmoire une
foule de souvenirs fugitifs, semblables maintenant  des rves.

Il avait trs-sincrement souhait d'pouser Clie, et, pendant
plusieurs annes, il s'tait senti une tristesse en la voyant la femme
d'un autre. Cette sorte de jalousie mlancolique s'tait adoucie avec le
temps, et il n'y avait plus song que comme on songe  un de ces airs de
musique, aims autrefois, dont l'oreille s'est dsaccoutume.

Lorsque Dornemont s'tait repris soudain pour Moilly, devenu trs-riche,
d'une de ces amitis pratiques et peu encombrantes que les gens  qui
l'argent peut manquer un jour tmoignent volontiers k ceux qui
pourraient leur venir en aide au besoin, Moilly s'tait senti un peu
dgot d'abord, et puis il s'tait laiss faire, attir dans la maison
par le charme intime et persuasif de Clie, auquel il ne pouvait
rsister.

Il n'avait pas song une minute  se poser en soupirant; les soupirants
ne paraissaient point avoir de chances dans cette demeure, o la
coquetterie jouait juste le rle ncessaire pour tre de la politesse.
Mais se trouver souvent prs, de cette aimable femme tait pour lui un
de ces vifs plaisirs du coeur et de l'intelligence que seuls peuvent
comprendre ceux qui ont le got des choses leves.

Un rapide examen de conscience lui prouva que tout tait tranquille dans
son me, et c'est avec un sourire qu'il ajouta, aprs le silence
d'ailleurs trs-court pendant lequel il avait agit toutes ces ides:

--Je crois bien, du reste, que je ne m'exposerai pas  une semblable
preuve.

--Pourquoi? demanda simplement Clie.

--Parce que je ne songe pas  me marier. La vie est bonne telle qu'elle
est.

Clie, songeuse, regarda son petit garon qui dployait toute son
adresse, double de toute sa force, pour lever une tour gigantesque,
d'au moins trente centimtres de haut.

--Il y a les enfants pourtant, dit-elle...

--Oui, rpondit Moilly avec un soupir; il y a les enfants; c'est bien
gentil, c'est dommage...

La question du mariage se trouva ainsi rgle entre eux et sans
qu'aucune allusion ft faite  la femme qui aurait pu tre la mre de
ces enfants congdis avec un lger soupir par le jeune homme, et tous
deux se sentirent fort aises.

Clie, cependant, descendit  son tour au fond de sa conscience, afin de
s'assurer que tout y tait en ordre.

Rien ne paraissait troubler cet intrieur paisible et rang, o, dans la
douceur d'une atmosphre grise, sans trop de clarts, vivaient les
sentiments les plus honntes: l'attachement au devoir, l'amour maternel,
la tendresse pour Antoinette, et une sorte d'amiti qu'on et pu nommer
simplement fidlit pour l'ingrat mari qui ne viendrait pas ce jour-l.

Tout tait  sa place dans la conscience de Clie. Elle n'en fut que
plus aise, et le bruit monotone d'une conversation  demi-voix, sans
clats et sans silences trop prolongs, reprit dans l'ajoupa, semblable
au babillage perl d'un ruisseau qui descend, sous les feuillages, une
pente douce et bien mnage.



XVIII

La pluie d'orage frappait les vitres avec cet acharnement que
connaissent ceux qui voyagent l't, lorsque Madame Haton fit son
apparition dans le salon de la Pre, suivie d'un grand garon mince,
portant toute sa barbe, auquel un grand air d'ingnuit prtait un
charme particulier,  cause du contraste.

--Ma bonne amie! s'cria Antoinette en bondissant de son sige.

Son ouvrage, les ciseaux, le d, les pelotes de laine et de soie
roulrent de tous cts, ce que voyant, le jeune homme barbu se mit en
devoir de courir aprs.

Madame Dornemont s'tait leve et serrait affectueusement les mains de
la vieille dame.

--Je vous amne mon neveu, comme vous me l'aviez ordonn, rpondit
celle-ci; mais o est-il donc?

Au mme moment, Sylvain Brice et Antoinette, lui  quatre pattes, elle
agenouille sur le tapis, se trouvaient nez  nez, spars seulement par
un tabouret en bois sculpt,  la recherche du mme peloton.

--Oh! pardon, mademoiselle! fit le jeune homme en rougissant sous sa
barbe.

Une ide folle traversa l'esprit de la jeune fille, pendant qu'ils se
trouvaient ainsi vis--vis l'un de l'autre.

--Monsieur Sylvain Brice, dit-elle en appuyant ses deux mains sur le
petit meuble, mademoiselle Antoinette Louvelot. Et maintenant que les
prsentations sont faites, relevez-vous, monsieur, voil le dernier
paleton fugitif sous votre genou gauche. Veuillez me le donner; merci,
monsieur.

Tout cela s'tait fait si vite, que les spectateurs n'avaient pu dire un
mot.

--Oh! Antoinette! fit Clie en riant malgr elle.

Sylvain s'tait relev, et, dans une tenue absolument correcte, il
saluait maintenant la matresse de la maison. Moilly souriait de bonne
grce  cette singulire entre en relation. Le visage et les manires
du nouveau venu lui avaient plu sur-le-champ.

Au bout de deux minutes, tout le monde causait joyeusement.

--Et Dornemont? demanda madame Haton en regardant autour d'elle.

--Il viendra pour le dner, je pense, rpondit Clie.

Un petit silence se fit. C'tait bien la vingtime fois depuis un mois
que la jeune femme faisait la mme rponse, sans que Dornemont part
pour cela. Bb fit une heureuse diversion en entrant. Il s'arrta
devant Sylvain et le regarda avec une attention toute particulire;
aprs quoi, lui tendant la joue:

--Bonjour, monsieur, embrasse Bb! lui dit-il gravement.

Brice ne se fit pas prier. Il enleva sur son genou le srieux petit
personnage et lui raconta sur-le-champ des choses qui le firent pouffer
de rire et se renverser en arrire avec cette joie exubrante des
enfants heureux qui se savent aims.

--Tu vas rester, dis? fit Lucien en montant tout debout sur les genoux
de son nouvel ami, non sans le meurtrir un peu au moyen de ses fermes
petits talons. Tu ne vas pas t'en aller? a n'est pas dj si drle ici,
quand mon ami Moilly n'y est pas... avec lui, cela va bien.

Tout le monde clata de rire. Moilly seul se contenta de sourire. Il
avait de longtemps le sentiment qu' la Pre tout le monde le
considrait comme le bienvenu, mais cette parole innocente et sans
malice lui causait un plaisir extraordinaire. Les yeux de Clie se
reportrent sur lui pour s'assurer, en matresse de maison bien avise,
que l'hte n'tait point bless de cette franchise enfantine.

Non, il n'en paraissait point bless; son sourire n'avait ni politesse
conventionnelle, ni mcontentement inavou. La jeune femme se remit 
causer avec madame Haton.

La pluie faisait rage au dehors, et par moments les roulements d'un
tonnerre lointain dominaient le bruit des arbres chevels, secous avec
violence par l'ouragan.

--Mon mari ne viendra pas, dit Clie aprs un nouvel assaut de la
tempte.

La grande pendule sonna six coups. Vraisemblablement, en effet,
Dornemont ne viendrait pas, car l'heure du train tait passe.

--Avec le temps qu'il fait depuis ce matin, cela n'a rien d'tonnant,
rpondit madame Haton. Si nous n'avions pas t dcids depuis
longtemps, Sylvain et moi,  venir aujourd'hui, cote que cote, nous
aurions choisi notre journe.

Le cliquetis trs-connu d'un attelage se fit entendre au bas du perron.

--Papa! cria Lucien en se prcipitant au bas des genoux de Sylvain.

Clie devint un peu ple. Si c'tait Dornemont, cette arrive, en de
telles circonstances, ne prsageait pas grand'chose de bon. Elle se leva
et souleva le rideau de la fentre.

C'tait vraiment Valry; debout sous la pluie, il donnait ses ordres 
son cocher. Mais l'quipage ne semblait pas fatigu de la longue course,
comme il et d l'tre s'il tait venu de Paris. Quelques taches de boue
maculaient  peine le vernis clatant de la caisse, et le cheval, loin
d'tre couvert d'cume, semblait impatient d'aller plus loin.

Clie poussa un lger soupir et se retourna vers ses htes.

--C'est mon mari, en vrit, dit-elle: il mrite quelque rcompense pour
tre venu de si loin par ce temps.

Elle avait laiss tomber les mots de si loin comme si sa bouche
reculait devant le mensonge. Moilly la regardait; elle dtourna la tte.

--Bb, dit-elle, va embrasser papa.

L'enfant courut  la porte, et son pre le reut dans les jambes au
moment o il entrait.

--Fais donc attention, petit! lui dit-il avec un peu d'humeur.

Il se pencha nanmoins pour l'embrasser et distribua nsuite des poignes
de main autour de lui. Clie inclina la tte pour recevoir un baiser sur
le front, et Antoinette prsenta hardiment ses deux joues.

--Tiens, fit Valry en apercevant Brice, vous voil? Charm de vous voir
enfin chez nous. Beaucoup de mrite, ce garon-l, dit-il  Clie,
beaucoup, et de la modestie. Et puis un drle de caractre! Il travaille
sans y tre forc! C'est ca qu'on ne voit pas souvent!

Sylvain rougit. Madame Haton, glorieuse, rayonnait comme une pivoine
panouie.

--Penseriez-vous, monsieur, dit le jeune homme, que ce soit honorable de
ne rien faire, lorsqu'on a reu l'ducation ncessaire et qu'on a le
got de la science?

--Honorable ou non, mon cher, c'est ce que fait presque tout le monde.
Du diable si je travaillerais, moi, si je pouvais rester  ne rien
faire.

Il passa la main sur son front et regarda autour de lui d'un air
harass.

--Pourquoi travaillez-vous? demanda madame Haton; riche comme vous
l'tes, vous avez bien le droit de vous reposer!

--Riche!... s'cria Dornemont avec amertume. Est-ce qu'on est jamais
riche dans les affaires? Aujourd'hui, cela monte; demain, cela descend,
comme les bennes d'une mine; et si l'on n'tait pas toujours l pour
surveiller les hauts et les bas, ce serait du propre! Il n'y a que dans
le commerce, voyez-vous, qu'on peut se retirer, comme disent les
_Petites Affiches_, aprs fortune faite! Mais dans les affaires, ce
n'est pas cela...

Il parlait fivreusement, presque avec rage. Clie connaissait bien cet
tat d'esprit-l. C'est celui qui suivait les grandes pertes  la
Bourse, ou qui prcdait des dpenses absurdes qu'elle avait tant de
fois vainement essay d'enrayer. Depuis longtemps elle se taisait, ayant
reconnu que toute intervention de sa part avait pour rsultat d'exagrer
la disposition de Valry  faire d'clatantes et coteuses folies.

Pendant le diner, Dornemont parla haut et beaucoup. On et dit qu'il
voulait se griser de ses propres paroles, et, par une trange infraction
 ses manires ordinaires, si rserves sur le sujet de ses entreprises,
il parla de ses affaires.

--Il y a une mine d'or, dit-il, dans un endroit que je connais des
Pyrnes; si l'on pouvait trouver de l'argent pour l'exploiter, ce
serait un rendement magnifique...

--Donner de l'argent pour avoir de l'or, hasarda Sylvain Brice, il me
parait que c'est une spculation de nature  tenter les gens.

Dornemont daigna sourire.

--Naturellement, rpondit-il avec une bienveillante condescendance; mais
le diable, c'est que depuis quelque temps il s'est form tant de
socits, tant de commandites, de spculations de tout genre, que le
public ne distingue plus les mauvaises des bonnes.

--A quoi, en effet, pourrait-on les distinguer? demanda Moilly.

Dornemont n'avait pas entendu; Brice rpondit  demi-voix:

--Les bonnes affaires sont celles qui font gagner de l'argent  ceux qui
les ont lances: les autres sont mauvaises.

Moilly regarda le nouveau venu avec une curiosit amuse. Ce garon
n'tait vraiment pas le premier venu; et puis, ne fallait-il pas un
certain courage pour parler ainsi de corde dans la maison d'un pendu?
Mais Dornemont n'y avait pas pris garde; Antoinette venait d'engager
avec lui une de ces guerres de menues taquineries qui avaient le don de
secouer l'humeur maussade de ce beau-frre ingal.

L'escarmouche termine au milieu d'un rire gnral, on passa au salon
pour prendre le caf, et Dornemont emmena les jeunes gens dans le
fumoir.

--Voil, mon cher! dit-il en allumant un cigare. Je ne comprends pas
qu'on s'amuse  vivre pitrement de ses rentes  quatre pour cent,
lorsque avec un peu d'audace et d'nergie on peut si facilement tripler
son capital... S'il n'y a pas d'indiscrtion, Moilly, peut-on vous
demander dans quoi sont vos fonds?

--Des immeubles principalement, rpondit l'interpell; j'ai quelque part
une fort qui me rapporte, bon an, mal an, une cinquantaine de mille
francs de rente, et ne vous en dplaise, je ne la troquerais pas pour
n'importe quelles actions. C'est honnte et fidle, la terre; pourvu
qu'on la serve un peu comme elle le dsire--et, encore, si peu!... elle
vous donne tout ce qu'elle a de meilleur, sans marchander.

--Oui, fit Valry, cela, en effet, c'est solide. Mais une fort qui donne
cinquante mille francs de coupes, quel joli capital! avec cela, on
monterait une socit superbe...

Moilly se mit  rire tranquillement, d'un beau rire tranquille, o
n'entrait ni menace ni ddain, mais seulement le plaisir qu'prouve un
honnte homme  voir passer chez son voisin le bout de l'oreille, mal
couverte.

--C'est un bien patrimonial, dit il; j'ai jur moralement  feu mon
vieil oncle qui m'institua son hritier de n'y laisser entrer la main de
l'homme qu'avec une hache de bcheron.

--Vous n'avez pas que cela? fit Dornemont en fronant un peu le sourcil.

Il tait absorb par son ide au point de ne pas s'apercevoir de ce que
son insistance pouvait offrir de dplac.

--J'ai des valeurs mobilires, au porteur, rpondit nettement Moilly. Ma
fortune est ce qu'on appelle une fortune quilibre. Tant en terres,
tant en valeurs; comme cela, on est  l'abri des coups du sort, autant
du moins qu'on peut jamais s'y croire. Vous devriez faire comme moi,
Dornemont. Un jour que la chance vous aura favoris, vous devriez
acheter des terres, pour votre fils; ce serait l'avenir. Et--je vous
demande pardon de m'immiscer dans vos affaires, mais vous venez de me
donner l'exemple de la confiance--vous devriez constituer  madame
Dornemont un capital, quelque chose de sr, afin que, si vous tiez
atteint par quelque revers--ce que je ne vous souhaite pas, vous le
savez--votre famille ft  l'abri.

Valry resta un instant silencieux. L'ide d'un revers l'avait frapp
comme un glas funbre, parce que, depuis quelque temps, il y songeait
frquemment.

 certains moments de la vie, tout semble vous sourire;  d'autres, tout
tourne contre vous. La chance qui avait protg les nouvelles amours de
Dornemont s'tait brusquement mtamorphose, non pas en un guignon bien
avr, mais en une priode d'incertitudes plus pnibles peut-tre qu'un
coup franchement redoutable.

C'taient depuis quelque temps, au lieu de certitudes, des promesses
vagues; au lieu d'entreprises bien dtermines, c'taient des
propositions bases sur rien, ou  peu prs rien. Et, comme pour narguer
l'heureux Dornemont, qui continuait  porter ce surnom flatteur,  ct
de lui, il y avait des gens qui faisaient des affaires d'or.

--Des affaires d'or, pensait-il, et ils sont malhonntes! Et ils
empochent l'argent, sachant trs-bien qu'ils s'enrichissent de la ruine
prochaine de ceux qui ont confiance en eux! Tandis que moi, qui agis
loyalement...

La conscience de Dornemont ne releva point cette parole. Il avait
jusque-l agi loyalement, en effet, autant qu'on peut le faire dans une
lutte o il s'agit de vaincre ou de prir.

Tout  coup, l'cho des paroles de Moilly vibrant encore  ses oreilles,
il s'veilla comme d'un rve, sans se rendre compte du temps pendant
lequel il avait gard le silence et qui lui paraissait horriblement
long.

--L'pargne, dit-il d'un air distrait; oui, vous avez raison, ce serait
prudent; j'y songerai.

Moilly sourit, en secouant la tte ngativement.

--Et vous? fit Dornemont en se tournant vers Sylvain Brice.

Ah! si l'un ou l'autre avaient pu deviner combien cet homme avait besoin
d'argent en ce moment prcis! Quel intrt norme il et donn pour le
prt de quelques poignes de billets de banque! Aprs avoir brass des
millions d'affaires, sur lesquelles il avait des commissions de
plusieurs centaines de mille francs, Dornemont se trouvait actuellement
empch de payer des sommes drisoires  des gens qui en avaient besoin
et qui insistaient maladroitement, avec acharnement.--Et puis cette
maison, qu'il avait achete  madame Brazenyi, et dont le payement se
rapprochait...

--Moi? fit Sylvain, je n'ai pas grand'chose, et, cela tant, j'ai si
peur de le perdre, que je n'ose pas y toucher. Dix ou douze mille francs
de rente, ce n'est rien dans votre monde. Enfin, j'espre m'enrichir
quelque jour. Si vous arrangez votre affaire des mines d'or,
employez-moi, Dornemont, je vous fais serment d'tre un bon ingnieur.

--Trs-bien, c'est entendu, rpondit Valry en reprenant son sourire
olympien.

Les angoisses qui l'avaient dchir depuis plusieurs jours venaient de
se dissiper tout  coup: son parti tait pris, il irait de l'avant.

Lorsque les htes se furent spars, Dornemont accompagna Clie jusqu'
sa chambre, et referma la porte derrire eux.

C'tait cette mme chambre o, le soir de leur mariage, la jeune femme
avait voqu le souvenir de sa soeur Antoinette encore enfant, et qui
lui tait si chre.

--Vous restez ce soir  la Pre! dit Clie en voyant Dornemont
s'approcher de la chemine, comme un homme qui s'installe.

La pense qu'il allait rester l lui tait extrmement dsagrable; elle
ne pouvait admettre que cet ternel voyageur, toujours absent, ft le
matre de lui imposer sa prsence, parce qu'une fois par hasard il
n'avait rien de mieux  faire, n'tant pas rclam ailleurs. Depuis
quelque temps, elle lui avait su gr de se faire plus rare; tant donn
ce qu'elle savait, cette discrtion de la part du mari infidle lui
paraissait chose correcte et digne. Allait-il perdre ainsi la
considration toute relative qu'elle s'tait mise  lui accorder?

--Je reste ce soir, rpondit Valry; j'avais l'intention de m'en
retourner, mais j'ai chang d'ide.

Clie le regarda avec un peu d'inquitude, et un soupon trs-vague
traversa son esprit, le soupon d'une chose qu'elle n'avait pas mme
entrevue, qu'elle ne voulait pas effleurer de sa pense... Dornemont
jaloux? De qui? Pourquoi? Jaloux! Quelle plaisanterie! Il n'en avait
aucun droit. Jamais Clie, de prs ni de loin, n'avait donn prise  la
jalousie.

Et cependant, le sang lui monta au visage, colorant d'un rose vif de
carnation dlicate et l'embellissant encore. Mais Valry n'y prit point
garde; il regardait droit devant lui une fleur du tapis qu'il ne voyait
pas davantage.

Il releva la tte et posa une question bien nette.

--Moilly s'est expliqu? demanda-t-il.

Le rose disparut des joues de Clie, qui devint d'une pleur de cire.

--Que voulez-vous dire? je ne comprends pas, fit-elle.

Valry rprima un geste d'impatience.

--Depuis le temps qu'il vient ici, vous devriez pourtant savoir  quoi
vous en tenir, fit-il d'un ton brusque, bien prs d'tre brutal.
Qu'est-ce qu'elle en dit, Antoinette? Lui plat-il?

Soudain, Clie se rappela qu'en effet--oh! qu'il devait y avoir
longtemps de cela, pour qu'elle l'et  ce point oubli!--on avait dit
que Moilly venait pour Antoinette... Comment cette chose si simple lui
tait-elle sortie de l'esprit? C'tait la faute de Moilly, qui n'avait
certes pas l'air d'un prtendant  la main de la jeune fille.

La jeune femme se sentit le coeur soudainement soulag, et le trouble
qu'elle venait d'prouver s'envola comme un nuage emport par un coup de
vent.

--Je ne sais pas si Antoinette plat  M. Moilly, rpondit-elle; en ce
qui concerne ma soeur, elle a pour lui beaucoup d'amiti, mais je ne
pense pas que cela aille plus loin.

Clie examinait le visage de son mari, et une sorte de crainte la prit;
si devant cette affirmation, si peu prcise pourtant, Valry allait
prier Moilly de faire ses visites plus rares? Elle en prouverait un
grand chagrin, elle le sentait d'avance.

Au lieu de ce qu'elle prvoyait, le visage de son mari s'claircit.

--Pas de demande en mariage, alors? dit-il d'un ton presque gai.

--Cela m'tonnerait beaucoup de sa part, d'aprs ce que j'en peux juger,
rpondit-elle.

Dornemont quitta la chemine  laquelle il tait accoud et fit deux pas
d'un air dgag.

--En ce cas, dit-il, tout va bien.

Sa femme le regarda, tonne.

--Eh! oui! tout va bien. Antoinette a le temps de se dcider, n'est-ce
pas?

Clie cherchait, dans son esprit, une question mal dfinie et difficile
 formuler.

--Est-ce que vous auriez appris, dit-elle lentement, quelque chose de
dfavorable sur le compte de M. Moilly?

Dornemont parut tomber des nues, et il en tombait en effet. Entre le
cours de ses ides et le cours des ides de sa femme, ils jouaient de
bonne foi aux propos interrompus.

--Que diable veux-tu que j'aie appris? dit-il.

--Mais votre question pouvait faire supposer...

--Ah! oui... Eh bien, non, ce n'est pas cela du tout. C'est par rapport
aux affaires... tu n'y entends rien, tu le sais bien, cela ne
t'intresse pas.

Il musa encore un instant, puis s'approcha de la fentre entr'ouverte.

--Il fait beau maintenant: la nuit est frache... Bonsoir, ma chre
amie. Je te dis adieu tout de suite, parce que demain matin je serai
parti avant que tu sois veille.

Il baisa la joue de sa femme et se dirigea vers la porte.

--Et Bb? dit-elle.

--Ah! oui... Bb, j'ai peur de l'veiller. Tu l'embrasseras pour moi.

Il s'en alla d'un pas alerte et gai, comme un homme dcharg du poids de
ses soucis.

Lorsqu'il fut sorti, Clie resta un instant comme une personne qui vient
de s'veiller en sursaut.

Que signifiait tout cela? L'attitude de Dornemont tait bien tonnante,
mais ce qui surprenait le plus la jeune femme tait peut-tre les
impressions qu'elle avait prouves elle-mme pendant cette courte
conversation, si peu concluante en apparence, et qui cependant, elle le
devinait, avait chang quelque chose dans l'atmosphre qui
l'environnait.

--Je ne comprends pas, se dit-elle, pensive. Je ne comprends ni lui...
ni moi... Aussi bien, cette vie de surprises perptuelles me trouble
l'entendement... Quand serons-nous tranquilles? Quand pourrais-je
m'endormit le soir avec l'assurance que rien ne sera chang le
lendemain?

Elle ouvrit doucement la porte de la pice voisine, o dormait le petit
Lucien; dans l'ombre des rideaux,  peine clairs par la veilleuse, il
respirait paisiblement, dans ce sommeil admirable des enfants, fait de
confiance et d'oubli.

--Pauvre petit! pensa Clie, heureusement il ne sait pas, il ne
s'inquite de rien...

Elle le regarda pendant un instant, se privant du plaisir de
l'embrasser, afin de ne pas l'veiller; bien des penses allaient et
venaient dans la tte et dans le coeur de la jeune femme, aussi confuses
et aussi flottantes que les ombres projetes sur le mur par la flamme
vacillante de la veilleuse. Tout  coup, un grincement de roues se fit
entendre sur le gravier mouill.

--Qui donc peut arriver  cette heure? se demanda Clie, inquite.

Elle alla  sa fentre et regarda au dehors sans l'ouvrir.

Deux brillantes lanternes de voiture dcrivirent un demi-cercle en
s'loignant du chteau, puis l'quipage franchit la grille, qui se
referma sans bruit.

Les lanternes filaient maintenant sur la route qui montait du ct
oppos  la gare. Elles se dirigeaient  travers la nuit vers une maison
que Clie n'avait jamais vue, mais qu'elle connaissait bien.

On ne peut pas empcher les vrits odieuses d'arriver  ses oreilles.
Si dcide qu'on soit  ne jamais permettre  un propos de ne pas
franchir le seuil du logis respectable et respect, on ne peut pas
ignorer ce que tout le monde sait autour de vous.

On l'ignore longtemps, et puis, un jour le hasard vous met sur une
piste. On se dit: Je ne veux pas penser  cela; on n'y pense pas, et,
malgr tout, un jour, la vrit clate. Elle passe par une porte
ouverte, que les causeurs croyaient ferme; elle passe par-dessus un mur
de jardin, un beau matin d't, pendant que la chtelaine regarde les
pches de son espalier.

C'est ainsi que Clie avait appris l'existence du petit chteau Louis
XVI; c'est par les gros propos de deux aides-jardiniers qu'elle avait su
pourquoi le cheval de Valry n'tait pas fatigu, alors qu'il passait
pour venir de Paris.

C'est ainsi qu'elle avait reconnu madame Brazenyi dans cette femme
rousse, qui avait l'air d'une trangre, dcrite par des paysans sans
malice. Et c'est pour cela qu'en voyant courir les lanternes sur la
cte, Clie sentait son coeur se gonfler de colre et presque de rage.

Il s'en allait nuitamment, comme un voleur, aprs lui avoir annonc
qu'il resterait; ses domestiques taient dans le secret, et la
trompaient, de concert avec ce bizarre mari!

Certes, si quelqu'un avait dmontr  Valry la singulire situation
qu'il faisait  sa femme vis--vis de son personnel de serviteurs, il se
ft fort trouv penaud et se ft probablement mis en colre, ce qui,
dans de semblables circonstances, parait-il, arrange tout. Mais il y a
des situations dont on ne peut pas sortir de faon  contenter tout le
monde et soi-mme.

Il s'en allait vers la femme qui, pour lui,  l'heure prsente, tait
l'incarnation de son rve de plaisir; rien de plus naturel, et Clie
tait trop accoutume  ces aventures pour s'en formaliser. Mais dans ce
voisinage si proche, il y avait quelque chose de particulirement
outrageant; on et dit que la matresse s'tait volontairement place
ainsi en face de la femme lgitime, pour mieux lui affirmer qu'elle la
bravait sans scrupule!

L'air de la nuit souffla un peu de fracheur sur les joues de Clie,
embrases par l'indignation, et en mme temps les deux lanternes
disparurent au tournant d'un bois. C'tait derrire cette colline que se
trouvait la maison o Valry tait attendu.

--Qu'importe? pensa la jeune femme. Celle-l ou une autre?

Eh bien, non! ce n'tait pas la mme chose. Celle-l tait plus
dsagrable, plus insultante, plus difficile  supporter.

--Je n'y veux point songer! se dit-elle, en fermant la fentre avec une
dcision bien arrte. Mais ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi
il a chang d'humeur tout  coup, lorsqu'il a appris qu'Antoinette ne
paraissait pas dispose  pouser M. Moilly. Qu'est-ce que cela pouvait
lui faire?

Elle chercha quelques instants, sans parvenir  trouver une explication;
puis elle se dirigea vers Bb, pour le regarder encore une fois avant
de s'endormir elle-mme.

Bb s'tait retourn, et son joli visage se trouvait dans la faible
lumire de la veilleuse. Ses cils noirs taient si longs, que la jeune
mre se pencha sur lui, croyant qu'il avait les yeux entr'ouverts; deux
ou trois fois elle se trompa de mme, et son coeur se fondit de joie 
la vue de son cher enfant, si beau, si bon, qui l'aimait tant...

On ne sait pourquoi, dans cette rsigne s'leva tout  coup un grand
souffle de rvolte passionne. Clie se laissa glisser  genoux contre
le petit lit, et, cachant sa tte dans les couvertures, elle pleura
amrement, secoue par les sanglots.

--O mon enfant! disait-elle tout bas, mordant le drap pour s'empcher de
crier tout haut, tu es tout pour moi! Tu me tiendras lieu de tout! tout!
tout! Je n'ai que toi, mon fils, je n'aurais jamais que toi! Rien dans
la vie, rien pour moi, except ton amour! O mon Lucien, tu aimeras ta
mre, n'est-ce pas? Tu l'aimeras assez pour la consoler de tout le
reste, ta pauvre mre seule, isole, abandonne, aussi seule et aussi
abandonne que le serait un orphelin.

Dans son adjuration passionne, elle ne sentait pas que ses sanglots
secouaient la frle couche du petit dormeur. La tte cache dans les
couvertures, Clie avait oubli tout, en proie  l'un de ces accs de
dsespoir o la vie elle-mme ne compte plus pour rien.

L'enfant s'veilla tout  coup, et, avec une intuition trange, fort
au-dessus de son ge, mais moins rare qu'on ne le pense chez les enfants
dlicats trs-aims de leur mre, il comprit qu'il ne devait pas avoir
peur.

Se soulevant un peu sur le coude, il regarda la tte incline prs de
lui, dont il ne voyait que les cheveux noirs, et il tendit sa petite
main sur les nattes soyeuses.

--Maman, dit-il, Bb est l!

Qu'avait-il pens en la voyant ainsi abme dans la douleur? Quelque
histoire de mre pleurant son enfant perdu avait-elle veill un cho
dans sa petite tte? Qui pourrait le savoir? Mais il parla avec cet
accent de protection, de consolation, qui parat quelquefois si
singulier dans la bouche des enfants de cinq ou six ans.

--Mon cher petit! s'cria Clie, frappe de terreur, et se relevant 
demi pour le prendre dans ses bras.

--Bb est l, maman! Pourquoi pleures-tu? Est-ce que tu as eu peur?

Oh! les yeux de cet ange! Des yeux d'enfant innocent, et presque des
yeux d'homme protecteur! Clie sentit, dans un emportement de passion
maternelle, que l'enfant tait sa sauvegarde contre les chagrins, les
apprhensions, et... quoi encore? Elle l'ignorait elle-mme, mais sans
savoir de quoi, elle se sentit sauve.

--Tu as peur? reprit le petit garon en passant ses mains fraches sur
le visage baign de larmes de sa mre.

--J'ai rv, rpondit Clie en revenant  elle. J'ai rv qu'on m'avait
pris mon petit garon, et cela m'a fait de la peine; mais c'est fini.

--Oui, c'est fini, rpta l'enfant en se laissant glisser sur son
oreiller avec un peu de fatigue. Emmne-moi dans ta chambre, nous
dormirons ensemble, et comme cela tu n'auras plus peur.

Sans rpondre, Clie appuya ses mains sur le petit lit de fer, qu'elle
roula facilement prs du sien. Il avait raison, le cher petit, le
sauveur, l'enfant; qu'elle l'et auprs d'elle, et cette chre prsence
chasserait tous les chagrins, tous les doutes, toutes les craintes.

Quelques instants aprs, bien embrass, bien caress, Lucien s'tait
rendormi.

Mais, depuis cette nuit, plus d'une fois il lui arriva de s'veiller en
sursaut, et, le coude appuy sur l'oreiller, la tte leve, d'couter
dans le silence de la chambre close la respiration de sa mre endormie.



XIX

Dans la nuit, sous les branches mouilles, qui laissaient tomber de
temps en temps sur lui une pluie serre de grosses gouttes froides,
Dornemont s'en tait all vers la maison de madame Brazenyi.

Le cheval allait vite, press par l'heure et aussi par le froid,
peut-tre un peu peur  la vue de son ombre sur la route, dans la
grande clart des lanternes brillantes. Parfois, il avait envie de faire
un cart violent, tant cette course nocturne inquitait ses nerfs
tendus; mais la question du fouet le retenait, faisant passer sur son
chine polie de petits frissons qui secouaient ses harnais.

La main qui tenait les rnes tait nerveuse aussi; seul, le groom assis
derrire Valry, les bras croiss, se tenait impassible, doucement
berc, sous sa gravit apparente, par une irrsistible envie de dormir.

La main de Dornemont retenait le cheval ou lui, donnait carrire avec
moins d'attention  la route, peut-tre, qu'il ne l'et fallu. Ce
n'tait pas son oeil qui cherchait dans les tnbres paisses le
meilleur chemin  suivre, c'tait son cerveau surmen qui serrait ou
lchait capricieusement le mors de la bte ombrageuse.

Dornemont ne pensait ni  la demeure qu'il venait de quitter, ni  celle
qui allait le recevoir: il pensait  une chose impalpable, nuisible, un
fantme semblable  tous les fantmes en cela qu'il veille les plus
cuisantes terreurs, qu'il existe sans exister, et que, cration de
l'imagination humaine, il est devenu plus terrible que les plus
horribles monstres existants: c'tait l'chance.

L'chance, depuis plusieurs jours et plusieurs nuits, avait t la
pense constante, implacable, de Dornemont. Pour la premire fois de sa
vie, il s'tait trouv dans l'impossibilit de faire face  ses
engagements.

Jusque-l, grce  des compromis, des atermoiements, grce surtout  la
chance inoue qui avait fait de lui l'heureux Dornemont, Valry n'avait
pas connu d'une faon srieuse et relle le souci de l'chance. Cette
fois, il n'y avait pas  dire, l'heure tait venue, il fallait payer.

Avec quoi?

Que de fois, en des circonstances  peu prs semblables, quoique moins
lourdes, Dornemont s'tait promen sur les boulevards, son stick  la
main, ne sachant aucunement de quel ct lui viendrait le secours, mais
pleinement convaincu que le secours viendrait!

Et il tait venu, de la faon la plus imprvue; drle parfois  faire
clater de rire en mme temps celui qui l'attendait et celui qui
l'apportait; parfois srieux comme le notaire cravat de blanc qui
l'avait dans sa serviette de maroquin; parfois honteux et embarrass
comme l'ancien camarade qui confiait timidement  Dornemont ses petites
conomies, en le priant de leur faire rapporter quelque chose.

Il tait venu de partout, ce secours mystrieux, comme si une providence
joueuse elle-mme l'et pouss  point nomm vers un joueur prfr, et
il tait venu toujours.

Cette fois, rien, et l'chance tait dans trois jours.

Dornemont s'tait senti touch au fond de son tre, comme si
l'impassible sonde d'un chirurgien s'tait introduite froidement dans sa
chair blesse. Quoi? la chance l'abandonnait? Est-ce qu'il allait tre
oblig de pourvoir lui-mme  ses besoins, alors que jusque-l la chance
s'en tait charge si bonnement?

Lorsqu'il avait quitt Clie, il croyait avoir pris son parti d'une
chose qu'il tait rsolu  faire. Les circonstances aidant, cela lui
avait paru tout simple. Et puis, dans la nuit, c'tait devenu plus
difficile. On ne franchit point certains pas sans un peu de trouble;
avant de commettre une action blmable, on trouve de bonnes raisons pour
se prouver qu'elle ne l'est pas. Ce que voulait faire Dornemont lui
avait paru tout naturel, une demi-heure auparavant... maintenant,  la
rflexion, il n'en tait plus de mme.

Et puis, qui sait? encore trois jours... d'ici trois jours, le secours
viendrait peut-tre. Que de fois il tait venu  la dernire heure!

Oui, mais alors Valry avait eu confiance dans son toile, et maintenant
il se voyait enguignonn! C'tait Rosa qui lui portait malheur. Cela, il
le savait  n'en pas douter. Du jour o elle tait rentre dans sa vie,
ses affaires avaient commenc  aller mal, il s'en tait aperu tout de
suite.

Avec toute autre femme, les choses n'eussent pas tir en longueur. Sans
se donner mme la peine d'tre galant ou seulement poli, Dornemont eut
envoy un souvenir avec un adieu, l'un portant l'autre; mais celle-ci,
il l'aimait. Et puis, elle avait parfois une manire de parler qui
l'inquitait.

Le beau, l'heureux Dornemont, avait trouv son matre. Lui qui se
vantait de n'avoir jamais attendu prs d'une belle, lui qui se faisait
une loi d'viter tout ce qui pouvait ressembler  une liaison srieuse,
lui enfin qui proclamait hautement n'avoir jamais aim, parce que,
disait-il, aimer, c'est faire dpendre son bonheur de l'existence ou de
la volont d'autrui, et le bonheur ne doit dpendre de personne, il
avait par instants peur de n'tre pas aim. Il sentait que cette femme
lui tait ncessaire, et il avait peur qu'elle s'en allt; il n'tait
jamais bien sr de la retrouver aprs l'avoir quitte; elle avait une
faon de l'embrasser en lui disant au revoir, qui lui faisait toujours
craindre que cet au revoir ne ft un adieu.

Il avait essay de se dgager. Il n'avait pu. Toujours prudent, et au
fond trs-rus, il avait prtext un voyage indispensable, et il tait
rest quatre jours sans la voir.

Alors, affol  la pense qu'elle avait peut-tre profit de cela pour
s'en aller, il tait revenu, indiffrent en apparence, mais au fond
saisi, mordu, broy par la force irrsistible de cette charmeresse. Non
qu'elle ft plus belle, plus intelligente que nombre de femmes qui
n'avaient pu le retenir, mais d'un amour infrieur, sensuel, le seul
qu'il pt connatre, il l'aimait!

C'est pour cela qu'il la comblait de cadeaux et de prvenances. Aprs
bien peu de jours, lorsqu'ils avaient senti qu'ils pouvaient ne pas se
gner l'un devant l'autre, il avait vite trouv le fond de cette nature
perverse, pareille  ce qu'il en avait devin, et c'est prcisment
parce qu'il ne pouvait compter sur aucun sentiment lev, sur aucun
dvouement, qu'il essayait dsesprment de l'attacher  lui.

Les affaires allaient mal, c'tait vrai; mais si Dornemont avait mis
dans ses affaires tout l'argent qu'avait englouti le petit chteau Louis
XVI, avant mme qu'un seul louis et t vers sur le prix de
l'immeuble, Dornemont n'et point t tourment avant la question de
l'chance, et peut-tre mme point pour celle-ci.

La maison endormie n'tait plus qu' quelques dizaines de mtres,
lorsqu'un coup de vent passa dans les sorbiers qui dpassaient le mur du
parc, et fit pleuvoir un vritable torrent d'eau glace sur la croupe du
cheval.

Celui-ci, dj nerveux, se jeta de ct, si inopinment, que Valry eut
 peine le temps de le retenir. Irrit de toute marque
d'insubordination, il prit le fouet et en cingla vertement le flanc de
la bte effraye, qui se cabra deux fois, et prit un galop enrag.
Devant la grille ferme, le cheval recula si malheureusement, qu'une
roue alla heurter la borne; aprs deux ou trois faux mouvements, la
pauvre bte finit par tomber  deux genoux sur un lit de cailloux plac
l le jour mme.

--Je parie qu'il s'est couronn, dit Valry avec un juron; prenez-le par
la bride et entrez avec lui, ajouta-t-il en sautant  bas et en aidant
le domestique  le relever. Vous viendrez tout  l'heure me dire ce
qu'il en en est, mais je parie bien qu'il s'est couronn.

Il passa vivement par la petite porte, dont il avait la clef, et entra
dans la maison.

--C'est toi! fit Rosa en se soulevant un peu de son oreiller, pour le
voir. Tu as donc russi?

--Oui et non, rpondit-il. Nous en parlerons plus tard.

Elle s'assit sur son sant avec un mouvement d'impatience.

--As-tu l'argent? demanda-t-elle.

--Non.

--Eh bien, alors?

--Je sais o en prendre.

--Sans frais?

--Sans frais.

Il avait l'air sombre, mais elle savait comment s'y prendre pour le
distraire.

--Allons, viens dormir. Tu as l'air fatigu! dit-elle en se laissant
retomber.

Le domestique gratta discrtement  la porte. Valry alla ouvrir.

--Eh bien, quoi? dit-il sur le seuil: couronn?

--Oui, monsieur.

--Trs-bien; a fait deux cents louis de perdus. Vous pouvez aller vous
coucher. Vous direz qu'on m'veille demain  sept heures. Je vais 
Paris avec la jument baie.

--Il faut que tu ailles  Paris de si bonne heure? demanda Rosa d'un ton
clin, quand elle le vit revenir vers elle aprs qu'il eut ferm la
porte.

--Parbleu! avec une bte qui fait ses deux lieues  l'heure, comme un
cheval de fiacre... Dcidment, je n'ai pas de chance.

--Mais si, grand nigaud, puisque tu n'avais pas d'argent et que tu en as
trouv. Allons, viens, il est tard.

Le lendemain matin, entre dix et onze heures, Valry ouvrit la porte de
son cabinet de travail, dans le vaste htel du parc Monceau, peupl de
pousses blanches qui avaient l'air de fantmes.

Aprs avoir soigneusement ferm la porte, il avait fait quelques pas,
lorsqu'il se ravisa et donna un tour de clef; ensuite il se dirigea vers
son coffre-fort, dont il fit jouer les ressorts.

Il y avait beaucoup de papiers dans ce coffre-fort, et Valry en toucha
quelques-uns d'une main distraite.

--Tiens, dit-il, l'Alliance bourgeoise; a n'avait pas donn grand'chose
dans le temps, on pourrait peut-tre le reprendre; il faudrait voir 
cela. Le vieux Maxand Louvelot avait dit que c'tait une valeur de tout
repos... Le fait est que a n'a pas boug...

Il ouvrit un tiroir o se trouvaient quelques billets de banque et deux
ou trois rouleaux d'or. C'tait tout. Depuis des annes, il n'avait pas
vu sa caisse si peu garnie.

Avec un geste de rage il referma le tiroir, puis il resta un instant
immobile. Enfin, avec beaucoup de lenteur, comme pour se prouver 
lui-mme qu'il agissait en toute scurit de conscience, il ouvrit un
autre compartiment et prit un portefeuille qu'il soupesa dans sa main,
et le dposa sur son bureau.

Il ouvrit ensuite un coffre-fort et le ferma, puis, retournant au
portefeuille, il le regarda sans l'ouvrir.

Il en connaissait bien le contenu; il savait quelles bonnes valeurs
renfermait ce pli de maroquin. Il savait  vingt louis prs ce qu'elles
rapportaient annuellement, car c'tait lui qui en dtachait les coupons.
Il savait aussi qu'on pouvait s'en servir comme d'argent comptant, et
qu'elles feraient honneur  celui qui les recevrait comme  celui qui
les donnerait.

Il resta l quelques secondes, pesant dans son esprit bien des choses
contradictoires; un instant mme il fit un mouvement vers le
coffre-fort, comme s'il venait y remettre ce qu'il venait d'y prendre,
puis tout  coup il saisit le gros portefeuille, le mit sous son bras,
enfona son chapeau sur sa tte et se dirigea vers la porte.

--Qui donc m'a enferm? fit-il en secouant le bouton avec colre. Ah! je
sais, c'tait moi...

Il sortit, l'air gourm, plus roide, plus impassible qu'on ne l'avait
encore vu.

Ce qu'il emportait sous son bras, c'tait la dot d'Antoinette.



XX

Gagner beaucoup d'argent, tout de suite! Racheter des valeurs
quivalentes, car il avait bien fallu vendre celles-l; les racheter
n'importe  quel prix! Antoinette ne connaissait pas ses numros;
qu'importait que les numros fussent changs, pourvu que le compte ft
le mme! Beaucoup d'argent tout de suite!

Le reste de la dot d'Antoinette y passa. Avec la frnsie des joueurs
qui risquent leur va-tout, Valry se risquait au hasard, comptant bien
que sur la quantit d'affaires entreprises il s'en trouverait au moins
une qui russirait.

Il s'en trouva, en effet; mais le rsultat n'en fut pas meilleur pour
cela. Lorsque Dornemont se voyait de l'argent dans les mains,  prsent,
il ne pouvait se priver du plaisir de le dpenser. La plupart des
affaires de Bourse se faisant  terme, il tait arriv jusque-l  payer
d'une main avec ce qu'il recevait de l'autre; rarement des sommes
considrables s'taient accumules chez lui. Dsormais, il ne pouvait
plus en garder: on et dit que l'argent comptant le gnait, et qu'il
tenait  s'en dbarrasser le plus vite possible.

Or, chacun le sait, ce n'est pas cela qui est difficile.

L'automne arriva trs-vite, comme arrivent toutes les choses dont on n'a
pas besoin. Malgr ses efforts pour retenir longtemps  la Pre sa
famille, qui ne demandait qu' revenir  Paris, Dornemont fut forc
d'avouer que l'humidit cause par les grandes pluies serait beaucoup
plus supportable dans l'htel du parc Monceau que sous les ombrages
dnuds du petit chteau. Lui-mme n'tait pas trs-friand de longs
trajets  travers la campagne, en cette saison ingale. Bien qu'il et
pris l'habitude de venir par le chemin de fer,  partir du moment o
Clie tait retourne  Paris, il n'aimait qu' moiti ces courses
souvent battues d'impitoyables averses, qui, malgr tous les
impermables du monde, le glaaient jusqu'aux os.

--Tu sais, lui dit un jour Rosa, je ne m'amuse pas prodigieusement ici;
quand rentrons-nous  Paris?

--Quand tu voudras, rpondit Dornemont en tambourinant sur les vitres.

--Quand je voudrai, c'est parfait, mais o? Valry s'tait pos cette
question, maintes fois, et ne l'avait pas encore rsolue.

L'achat d'une maison de campagne avait t une imprudence, en ce sens
que Rosa ne voudrait plus vivre dans un appartement; c'tait la chose la
plus claire du monde.

Acheter un petit htel, pas loin du parc Monceau, voil ce que Dornemont
se devait  lui-mme, et il ne devait pas moins  la belle matresse qui
lui ferait tant d'honneur. Mais acheter c'tait dur, tant donn les
circonstances prsentes...

Rosa s'assit sur une chaise, bien droite, la tte leve, les yeux
mauvais.

--J'ai t  Paris, dit-elle d'un ton sec, et j'ai trouv mon affaire.

--Ah! fit Dornemont, qui resta, s'il est possible, plus glac
qu'elle-mme.

--J'ai trouv un petit htel, rue Legendre,  louer ou  vendre, pas
cher.

Le visage de Valry demeura immobile. De temps en temps il avait mme
avec elle des moments d'empire sur lui-mme vraiment extraordinaires.

--A louer quinze mille;  vendre deux cent cinquante mille. On l'aurait
peut-tre pour deux cents. Seulement il faudrait se presser: il y a
plusieurs amateurs.

--Est-ce meubl? demanda Valry.

Elle haussa les paules.

--Tu n'y penses pas? fit-elle. Meubl, pour ce prix-l,  Paris! Mais,
mon cher, il faudrait qu'on l'et vol!

--C'est juste, fit Dornemont. Avec curie et remise?

--Naturellement.

En ce moment elle avait l'air si agressif que son amant agita pendant
deux secondes une rsolution suprme: se dbarrasser d'elle
immdiatement, sous un prtexte quelconque, raliser ainsi une conomie
prodigieuse et rentrer dans sa vie normale o les matresses de passage
lui coteraient assurment moins cher.

Il descendit au fond de lui-mme et se demanda s'il pouvait se passer
d'elle.

Il hsita, et finalement reconnut que c'tait impossible.

--A quoi penses-tu? lui dit Rosa, qui, tout impntrable qu'il ft, se
doutait de la vrit.

Il la regarda, et tous deux se mesurrent. Tout  coup, il sentit
qu'elle l'avait devin, et cette ide lui fit l'effet d'une brlure de
vitriol. Pntr, lui, Dornemont, au moment o il songeait  faire des
conomies! Quelle honte! c'tait  ne jamais s'en relever s'il avait le
malheur de donner la moindre apparence de raison  ce soupon odieux.

--Je me demandais quel tapissier il fallait choisir pour l'ameublement
de ton htel, dit-il; aprs tout, je crois que tu ferais bien de prendre
Goffin. C'est encore celui qui a le plus de cachet; seulement ne t'en
rapporte qu' toi mme; il y a quelque part, je te donnerai l'adresse,
des toffes du Japon, brodes or et soie, dont tu devrais tendre ton
petit salon.

Les traits de Rosa s'clairrent.

--Vous tes un prince, monseigneur, dit-elle en lui tendant sa main,
qu'il baisa.

Dornemont tout entier tait dans cette courte scne.

Il avait essay de se dfaire d'une chose onreuse; n'ayant pas russi,
il dpensait tout d'un coup, par bravade, le double de ce qui tait
ncessaire.

L'htel fut achet. Cette fois il fallait payer comptant, mais Valry ne
fut pas embarrass. La Pre tait un joli domaine, vierge d'hypothques,
sur lequel il obtint presque toute la somme ncessaire; le reste lui fut
fourni par une petite affaire, qui promettait d'en amener d'autres.
Quant au tapissier, on le payerait plus tard.

L'ameublement fut une merveille, le got un peu exotique de madame
Brazenyi ne put y trouver  redire: elle se rattrapa sur son salon
japonais, qu'elle fit si somptueux qu'on avait peur de s'y asseoir.

--Pour qui ces meubles? demandaient les visiteurs qui parcouraient les
ateliers du tapissier avant que la livraison en ft faite.

--C'est pour une dame... Madame Brazenyi.

--Ah! oui, Dornemont, disaient les initis avec un sourire. Heureux
Dornemont, il ne se refuse rien!

Le tout-Paris que Dornemont intressait  ses faits et gestes sut
bientt qu'il avait achet et meubl, pour la plus jolie femme de cet
hiver-l, un htel fantastique, qui cotait des sommes folles.
Quelques-uns haussrent les paules; la plupart en rirent, et les plus
sages froncrent le sourcil.

--a ne va dj pas si bien, les affaires, dit quelqu'un. Il a essay de
remonter l'Alliance bourgeoise...

--Eh bien? fit Roquelet qui contemplait du haut de sa philosophie les
naufrages et les triomphes de la vie parisienne..

--Eh bien! a vivotait, il a voulu lui faire un sort; a n'a plus march
du tout. C'est tomb  plat, on n'en veut plus. Il y a encore perdu de
l'argent, et pas mal. C'est tonnant comme il a du guignon cette anne!
Il va trop vite aussi, il finira par se casser le cou.

Roquelet pensa  la jeune femme et au petit enfant qui ne se doutaient
de rien, et qui vivaient tranquillement comme si leur sort tait assur.

--Si Dornemont se cassait le cou, qu'est-ce qu'ils deviendraient,
ceux-l? se demandait-il.

Pouss par une inquitude qui, il le voyait bien maintenant, n'tait pas
nouvelle dans son esprit, il s'en alla vers l'htel du parc Monceau.

Toujours dlicieuse, Antoinette, avec quelque chose de plus tendre, de
plus doux, qu'elle n'avait pas autrefois. Toujours beau, fin et dlicat,
le bb ador. Toujours extrmement jolie et distingue, madame
Dornemont, mais avec une expression singulire de trouble inconscient
sur ses traits un peu amaigris.

--Elle sait tout, pensa Roquelet.

Aprs une demi-heure d'entretien, il fat persuad qu'elle savait quelque
chose, assurment, mais pas tout. Si elle avait su que la ruine pouvait
tre prochaine, elle n'aurait pas eu cette tranquillit aux choses
matrielles. Non, l'orage tait en elle, et point hors d'elle.

--Voyons, se dit le sage, elle ne peut tre jalouse de son mari, 
l'heure qu'il est?

Il glissa une plaisanterie sur Dornemont. Elle n'en parut point
trouble.

--Oh! oh! pensa alors Roquelet, c'est trs-grave en ce cas! Je vais
suivre cela de plus prs.

Dornemont entra. Dans ce milieu lgant et choisi Roquelet constata ce
qu'il n'avait pas remarqu dans l'atmosphre un peu lourde du boulevard:
c'est que le beau Dornemont s'tait trangement paissi, alourdi, pour
ainsi dire avachi.

Il n'avait plus cette grce  la fois cline, hautaine et conqurante
avec laquelle, jadis, il gagnait aussi bien l'amiti des hommes que les
suffrages des femmes; sa plaisanterie tait moins fine et sa dmarche
moins lgre.

--Comme il a baiss vite! remarqua Roquelet. Cette femme le mne grand
train. Elle n'espre pourtant pas hriter de lui, que diable!

Invit  dner, Roquelet resta. Cet intrieur dont il ne connaissait pas
les dessous, et auquel l'attachait plus qu'un sentiment de curiosit,
lui paraissait intressant  plus d'un point de vue.

Vers neuf heures, madame Haton fit son apparition. Antoinette, en lui
disant bonsoir, regarda derrire elle, et son joli visage s'allongea un
peu en voyant la porte se refermer. Une demi-heure aprs, la porte
s'tant rouverte pour laisser entrer Sylvain Brice, le joli visage
s'claira, et la jeune fille devint tout  coup gaie et brillante,
d'teinte et silencieuse qu'elle avait t dans l'intervalle.

--Ah! vous, mademoiselle! se dit Roquelet, votre secret n'est pas bien
compliqu. Eh mais, c'est gentil, d'aimer un monsieur qui n'est pas
riche! C'est trs-mignon, et cela mrite une rcompense! Vous l'aurez,
s'il plat au ciel, dans l'amour de ce brave garon qui n'ose pas vous
dire un mot autrement qu'en face, parce que vous tes trop riche...
Mais vous n'tes pas d'une timidit ridicule, mademoiselle Antoinette,
et je m'en rapporte  vous pour arranger les choses.

Son visage exprimait une approbation si bate, que la jeune fille, ayant
par hasard lev son regard sur lui, faillit clater de rire. Ce qu'elle
vit dans les yeux de Roquelet l'arrta soudain, et elle comprit,
parat-il, car elle rougit lgrement et vint s'asseoir sagement auprs
de madame Haton, dont elle passa le bras sous le sien avec une tendresse
filiale.

--Trs-bien, mademoiselle! dirent les yeux de Roquelet. Mais, de toute
la soire, Antoinette n'osa plus les rencontrer.

Dornemont avait disparu, Moilly vint, trs-tard, entre deux actes
d'opra, disait-il.

En ralit il n'avait pas t  l'Opra, comme Roquelet put s'en
convaincre au moyen de la premire question venue, insidieusement pose.

--Il lui faut des prtextes pour venir  celui-l? se dit-il. Voil qui
est trange.

Un examen attentif apprit au curieux que Moilly tait fort sur ses
gardes auprs de Clie. Pour celle-ci, elle n'y entendait pas malice.
Aucun trouble, aucune rougeur. Seulement plus d'expansion discrte et
affectueuse; une sorte de rayonnement intrieur qui s'chappait d'elle,
donnant  tout ce qui l'entourait un charme nouveau, une lumire
attendrie.

--Elle ne s'en doute pas! fut la rflexion du philosophe: pauvre femme,
elle ne s'en doute pas! C'est a qui mne loin! En l'avertissant, on lui
rendrait service... et elle ne vous le pardonnerait jamais!...

Et elle aurait raison, car on lui aurait t quelque chose de bien beau
et de bien doux, sans lui donner rien  la place! Ma foi, tant pis pour
Dornemont! Qu'il se gare. Et puis, avec cette petite femme-l, il ne
court aucun risque... elle aimerait mieux mourir de chagrin... Si elle
avait d le traiter comme il le mrite, il y a beau temps...

L-dessus la pendule sonna minuit, et tout le monde se retira.

Dans la rue, Moilly prit le bras de Roquelet.

--Les affaires de Dornemont vont trs-mal, n'est-ce pas? dit-il, un peu
nerveux.

--Je ne sais pas, rpondit l'autre; mais je prsume que cela va
abominablement.

--Pourquoi?

--On n'a qu' voir ce qu'il fait, parbleu! Il n'est pas besoin d'autres
renseignements.

Moilly fit quelques pas sans mot dire, puis, tout  coup, pressant le
bras de son ami:

--Cette femme et cet enfant me fendent le cour, dit-il. Saviez-vous
qu'il a emprunt sur l'htel?

--Sur la Pre, voulez-vous dire? fit Roquelet en s'arrtant.

--Non, sur l'htel que nous venons de quitter.

--Pas possible!

--Si fait, et en de mauvaises mains, les pires qu'on pt trouver!

--Allons, cela va bien! reprit Roquelet. La Pre d'abord, ceci ensuite.
Mais pourquoi s'en tonner? a ne pouvait pas finir autrement.

Ils marchrent cte  cte pendant un long moment.

--Que faire? demanda Moilly; non pour lui, mais pour eux, pour ces
victimes innocentes...

--Rien! rpliqua Roquelet avec un geste qui coupa l'air comme un coup de
fouet. Rien pour un homme qui n'a jamais eu beaucoup de sens, et qui a
perdu le peu qu'il en avait.

--Mais pour eux, insista Moilly.

--Rien pour eux... tant qu'il est l; il le leur prendrait.

--Oh!

--Parfaitement! Il a pris le mors aux dents, rien ne l'arrtera plus que
la chute dfinitive, et elle est certaine. Vous savez, vous, homme de
cheval, qu'on n'arrte un cheval emport qu'en le lanant sur un
obstacle o il se brise,  moins qu'il n'en sorte sans une gratignure,
cela s'est vu. Mais il faut le coup fatal qui rveille ou qui tue.
Laissez aller Dornemont; ce ne sera pas long, allez! Alors on pourra
quelque chose peut-tre. En attendant, rien!

--Vous tes dur, fit Moilly.

--C'est que je connais les hommes, et celui-l en particulier.

--C'est cette misrable femme qui est cause de tout cela, reprit Moilly
avec une fureur concentre. Il se ruine pour elle...

Roquelet fit un signe de dngation.

--Comment, s'cria Moilly, ce n'est pas elle?...

--Non, rpondit son ami avec une autorit qui n'admettait pas de
rplique. Ce n'est pas elle qui a perdu Dornemont, c'est Dornemont qui
s'est perdu lui-mme, et sa perte ne date pas d'aujourd'hui. Ce n'est
pas impunment qu'un homme, depuis le berceau, cde toujours  ses
gots, se fait des devoirs avec ses fantaisies, et ne veut reconnatre
d'autre loi que celle de son caprice. Ce n'est pas une femme qui a perdu
Dornemont; ce sont toutes les femmes qu'il a fait passer dans sa vie, se
crant ainsi un besoin factice d'excitation et de laisser-aller malsain.
Voyez-le chez lui, il s'y ennuie, parce qu'il est oblig d'y garder une
tenue extrieure... Eh bien, mon cher, il en est de mme de la tenue
morale; il y a longtemps que celle-l a dcamp, et ce n'est pas madame
Brazenyi qui lui a ouvert la porte! Le mal tait fait avant elle! Ce qui
a perdu Dornemont, c'est son besoin effrn d'tre riche, et surtout de
le paratre. Si gloutonne que soit cette rongeuse-ci, elle n'aurait pas
pu le dvorer s'il n'avait mis sa joie  la faire passer pour la femme
la plus richement entretenue de Paris.

Autrefois, il affichait sa fortune sur les paules de sa femme lgitime;
maintenant, c'est la matresse qui lui sert de mannequin... C'est plus
drle, mais plus naturel, et, aubout du compte, a n'est pas plus bte!
Ils s'taient arrts pour parler, ils reprirent leur marche vers le
boulevard.

--Comment cela finira-t-il? demanda Moilly.

Roquelet fit un geste incertain.

--Il y a bien des manires de finir; quelquefois, on en a vu faire un
plongeon et reparatre... a m'tonnerait de Dornemont,  cause de son
amour-propre endiabl...

--Oh! lui fit Moilly, ce n'est pas lui qui m'intresse... Pensez que
ces deux femmes n'ont ni parents ni amis srieux.

--Il y a madame Haton.

--Mais elle n'est pas trs-riche...

--Et il y a vous...

Les deux hommes se regardrent dans les yeux.

--Vous ne laisseriez pas ce petit sans une bonne ducation, n'est-ce
pas? Il aura toujours des matres, et le lyce, et tout ce qu'il faut
pour devenir un homme. Eh bien! cela suffit. Le reste s'arrangera sans
vous.

Ils se serrrent fortement la main,  deux reprises, et, sans avoir
chang un mot de plus, s'en allrent chacun de son ct.



XXI

--On dit que tu fais de mauvaises affaires, est-ce vrai?

Madame Brazenyi, couche sur sa chaise longue, dans son boudoir
japonais, observait Dornemont entre les franges de ses cils baisss.

--Moi! fit-il, quelle ide! Qui est-ce qui t'a dit a?

--Je ne sais pas; c'est un propos que j'ai entendu quelque part.

Valry, qui jouait avec le gland d'un fauteuil, tira dessus si fort, que
le gland lui resta dans la main.

--Ce sont mes ennemis qui font courir ces bruits-l, dit-il avec colre.
Ah! si je pouvais les attraper...

--Cela ne te servirait  rien, rpliqua assez sagement madame Brazenyi.
Pour deux qu'on attrape, on s'en fait vingt nouveaux, qui taient les
amis de ceux-l. Laisse-les donc tranquilles. C'est l'envie qui les fait
parler. N'es-tu pas l'heureux Dornemont?

Un pli d'amertume traversa le visage de Valry. Rosa, qui l'observait
toujours, continua sa petite guerre. Elle voulait en avoir le coeur net.

--Est-ce vrai que tu as pris des hypothques sur tes deux maisons?

Cette fois, Dornemont se leva et, se redressant de toute sa hauteur,
prit son air le plus officiel.

--Je ne te parle jamais de mes affaires, de peur de t'ennuyer, ma chre,
dit-il d'un ton qui n'admettait pas de rplique. Je te prie d'avoir la
bont de faire de mme pour le mme motif.

Elle s'tait mise sur son sant et le regardait d'un air surpris.

Elle se figurait le connatre  fond, l'avoir dans ses mains comme un
pantin dont elle connaissait toutes les ficelles, et voici qu'il se
permettait de tmoigner de la rsistance?

Ce n'tait pas exact qu'il ne lui et jamais parl de ses affaires. Plus
d'une fois, au contraire, il avait numr complaisamment devant elle
les bnfices de telle ou telle spculation; c'tait de ses pertes qu'il
ne lui parlait point, mais qu'importaient ces pertes passagres! Est-ce
que la vie des affaires n'est pas faite de ces succs et de ces revers?
L'important, c'est que les succs dominent.

Il y avait donc un coin de Dornemont qu'il prtendait garder pour lui
seul. C'tait pour Rosa  la fois un danger et une offense. Elle prit 
son tour un air fort digne, et tous deux gardrent le silence.

Dornemont boudait trs-volontiers. Il trouvait commode le procd qui
consiste  ne rien dire, pendant que les autres font leurs petites
rflexions et s'ennuient de ce silence prolong. De plus, cela lui
donnait le temps de digrer sa mauvaise humeur. En revanche, il ne
pouvait souffrir la bouderie des autres, qu'il trouvait blessante
d'abord, inquitante ensuite. Aussi, en voyant que Rosa ne disait rien,
il se leva et chercha son chapeau.

Elle ne broncha point.

Arriv sur le seuil, il se retourna.

--Au revoir, dit-il.

--Au revoir, rpondit-elle.

Il esprait qu'elle allait lui sauter au cou, car il se croyait ador;
en voyant qu'elle restait insensible, il eut peur. Est-ce qu'elle ne
l'aimait plus? Est-ce que ces bruits de ruine l'avaient dtache de lui?

A cette pense, l'goste Dornemont sentit tout  coup ses yeux s'emplir
de larmes. Quoi! Il pouvait avoir tout donn  cette femme, pour qu'elle
cesst de l'aimer au moment o il s'tait le plus compromis pour elle!
Cette ingratitude avait quelque chose de dsesprant. Comme tous les
tres trs-jouisseurs, Dornemont ressentait cruellement les atteintes 
son bonheur moral,  ce qu'il se figurait tre son bonheur moral. Il
oublia compltement qu'un mois auparavant il s'tait demand
srieusement s'il ne pourrait pas quitter Rosa, et ne vit plus que
l'horreur de la pense qu'elle avait eue peut-tre de le quitter. Si
elle y avait song, c'tait abominable!

Toutes ses rflexions avaient pass trs-vite dans le cerveau de
Dornemont; au lieu de refermer la porte sur lui, comme le commandait la
dignit, il revint sur ses pas.

--J'ai oubli mon portefeuille, dit-il, et il passa dans sa chambre 
coucher.

Rosa n'tait point la dupe de cette innocente supercherie, qui lui
livrait dsormais son amant pieds et poings lis. Il n'avait pas le
courage de s'en aller sur une brouille; donc, il tenait  elle. Au fond,
elle aussi tenait  lui, dans la mesure de ses forces,  condition qu'il
ft tout ce qu'elle voudrait.

Il reparut aussitt, le portefeuille  la main, et passa devant elle
sans la regarder.

--Valry, dit-elle.

Il s'arrta.

--Tu es bien nerveux, aujourd'hui! Pour la plus simple question, tu
prends la mouche. C'est un prtexte, bien sr! Et la vrit, c'est que
tu ne m'aimes plus! Si c'est cela, il faut le dire! Je n'ai jamais voulu
tre  charge  personne; nous pouvons rompre sur-le-champ.

Il se tenait immobile au milieu du boudoir, dont les splendeurs lui
rappelrent tout  coup ce que cette femme lui avait cot. Vouloir
rompre, lui, lorsqu'il l'aimait plus que tout! Except lui-mme, bien
entendu, mais il n'en savait rien.

Ses nerfs vaincus se dtendaient, et de grosses larmes roulrent sur sa
moustache; mais il se dtourna pour qu'on ne les vt point.

--Je ne te comprends pas, dit-il d'une voix contenue, en dguisant son
motion sous une gravit extraordinaire. Tu as certainement quelque
motif pour me tourmenter. Je n'ai jamais eu la pense de te quitter,--il
tait sincre en parlant ainsi, car il croyait  ses propres
paroles,--je t'aimais plus que jamais, et c'est mal  toi de me causer
des ennuis, prcisment lorsque tu viens de te laisser dire que j'en ai
d'autres.

Rosa courut  Valry, lui jeta ses bras autour du cou et le fora 
montrer son visage sur lequel se voyait le sillon rcent de deux larmes.

--Mon cher ange, lui dit-elle, tu ne m'as pas comprise du tout. Ce que
j'ai dit, c'est parce que j'tais chagrine de la pense que tu me
cachais quelque chose. Est-ce que les ennuis et les joies, tout ne doit
pas tre commun entre nous? Penses-tu que c'est pour ton argent que je
t'aime? Ne sais-tu pas qu'au contraire, si tu tais dans des embarras
d'affaires, je me reprocherais de t'y avoir entran, en acceptant tout
ce que tu m'as donn?

Valry se laissa conduire auprs de Rosa au bord de la chaise longue, et
toute son nergie s'branla devant ces manifestations de tendresse. Il
ressentit quelque chose d'analogue  ce qu'il avait prouv cinq ans
auparavant, lorsque la beaut de Clie avait dtendu ses nerfs irrits
par la fuite de madame Brazenyi. De mme qu'alors, son esprit, tortur
par des soucis qu'il ne pouvait rvler, se ploya entirement.
Seulement, autrefois, c'tait sa femme qui l'avait consol de la
trahison de sa matresse; aujourd'hui, c'tait sa matresse qui le
consolait des trahisons de la fortune.

--Vois-tu, dit-il en appuyant sa tte sur l'paule de Rosa, la vie que
je mne est horrible. N'tre jamais sr du lendemain, se dire qu'une
chose dont on n'a pas l'ide et qui se passe au bout du monde peut
arrter toutes vos affaires et vous mettre dans l'impossibilit de
sortir du ptrin, cela vous casse bras et jambes  de certains moments.
Suppose une guerre, une pidmie, je ne sais quoi encore, il n'y a plus
moyen de rien faire! Les gens qui sont l-bas ne vous payent plus, et
ceux qui sont ici veulent tre pays. Vraiment, c'est un mtier de
galrien!

Rosa le consola avec quelques banalits, des vrits de La Palisse qu'on
trouve toujours pour venir en aide  un homme qui se dsole. Au fond, ce
qui importait  Dornemont, c'tait la musique de l'air, plus que les
paroles. Il voulait tre choy, caress, berc; ce grand enfant avait
besoin de tendresse; elle lui en donna tant qu'il en voulut.

--Eh bien, dit-elle, quand il se fut apais et qu'elle lui eut essuy
les yeux avec son mouchoir brod, puisque les affaires vont mal, sais-tu
ce qu'il faut faire?

Il la regardait attentif.

--Il faut faire des conomies. Tu as un train de maison trop
considrable; trop de chevaux, trop de voitures, trop de domestiques, il
faut rduire tout cela. Vois ici, je vis avec une cuisinire, une femme
de chambre et un cocher. Es-tu bien sr qu'il n'y ait pas de coulage
dans ta maison?

Valry ouvrit de grands yeux. Pour cela, il n'en savait absolument rien.
Clie s'arrangeait  sa guise. Il lui avait toujours donn autant
d'argent qu'elle en voulait.

--Il faudrait voir  cela, reprit la bonne conseillre. Je suis sre
que, si tu voulais, tu raliserais de srieuses conomies.

Dornemont ne rpondit rien, et Rosa n'insista pas. Elle connaissait la
force de la semence abandonne  elle-mme dans un terrain fertile.

Trois jours aprs, Clie frappa  la porte du cabinet de travail de son
mari. Elle avait eu soin de s'assurer d'abord qu'il tait  la maison,
prcaution utile, car dsormais on ne l'y voyait gure.

Il fumait un excellent cigare, en pensant aux trennes qu'il allait
donner  cette bonne Rosa.

Elle tait vraiment bonne,--du moins il le croyait; il se demandait de
temps en temps comment il avait pu la croire mauvaise, et  ce propos se
sermonnait lui-mme au sujet des ides prconues qui vous faussent
l'entendement. Sur la foi d'un parfum, ne s'tait-il pas imagin qu'elle
avait t prsente lors de l'agonie de Maxand Louvelot, qu'elle avait eu
la cruaut de se dfaire du pauvre bonhomme frapp  mort, comme on se
dfait d'un crancier importun... Vraiment on se fait des ides,
parfois, et l'on ne sait pas pourquoi!

Elle avait t bien gentille avec lui, cette bonne Rosa, l'autre jour,
quand il avait mal aux nerfs, et cela mritait une rcompense: qu'est-ce
qu'il lui donnerait bien pour ses trennes?

C'est  ce moment que Clie entra, les mains pleines de factures de
toutes les couleurs. Dornemont se redressa et prit un air trs-digne,
quoique souriant, comme il convient  un chef de famille.

--Voici la fin de l'anne, mon ami, dit la jeune femme, et je viens vous
soumettre mes comptes. Nos dpenses ont beaucoup augment depuis deux
ans; la vie est devenue plus chre, et Bb grandit... Et puis je
trouve qu'il se consomme  l'curie une quantit d'avoine vraiment
prodigieuse. Je n'aime pas  vous dranger, vous le savez, mais je
voudrais pourtant vous prier de vrifier vous-mme.

Elle prsentait  son mari un compte sur lequel il n'eut besoin que de
jeter les yeux. Son fournisseur ordinaire,--charg de pourvoir 
l'curie de madame Brazenyi,--avait tout mis sur la mme note, par
distraction ou par btise.

Ce petit contre-temps ennuya Dornemont, mais il n'en parut que plus
digne et plus assur.

--Il y aune erreur, c'est vident, dit-il; j'y passerai, et j'arrangerai
cela. Et ensuite...

Clie montra ses factures. Loin d'tre prodigue, elle apportait au
gouvernement de la maison une conomie vraiment surprenante pour une
femme qui n'avait jamais souponn la ncessit de se restreindre en
rien. Si son mari avait voulu s'en rendre compte, il et d rendre
justice  cette sagesse inspire  Clie par une crainte vague de
l'avenir qu'elle ne pouvait calmer, malgr les efforts de sa raison.

Mais Valry avait un petit sermon  placer, et il tenait  le placer
sur-le-champ. Rosa le connaissait bien: la graine avait fructifi; elle
donna mme une moisson magnifique.

Le petit sermon fut un chapitre d'conomie intrieure, ml par-ci
par-l d'conomie politique et de leons de morale; enfin un peu de
tout.

Clie abasourdie reut cela comme on reoit une douche, avec plus de
rsignation que de plaisir, mais sa surprise l'empcha de trouver un
seul mot pour rpondre.

Elle n'avait pas compris du tout, mais, de peur de le voir recommencer,
elle rpondit docilement:

--Oui, mon ami.

Le mari se dirigea alors vers son coffre-fort et remit  sa femme la
somme ncessaire pour la liquidation de l'exercice courant, puis il
ajouta une nouvelle somme, en disant:

--Il faut que ceci te fasse un mois.

--Vous n'y pensez pas! dit Clie, plus abasourdie que jamais. C'est
moins qu' l'ordinaire, et c'est le mois des trennes.

--C'est juste, fit Dornemont, en ajoutant gnreusement un billet de
mille francs  ce que sa femme avait dans les mains.

Malgr cet appoint, le total tait notoirement insuffisant. Clie pensa
que les affaires allaient mal. Plus d'une fois dj elle avait eu de la
peine  obtenir le ncessaire pour son mnage, mais d'ordinaire,
aussitt la chance revenue, Valry lui remplissait les mains d'or, sans
compter, avec sa prodigalit habituelle. Elle se dit qu'il en serait de
mme probablement bientt, ce qui la rassura.

Elle avait cependant encore une demande  adresser, et bien que, dans
les circonstances actuelles, cela lui cott un peu, elle le fit
pourtant.

--Avez-vous touch les coupons d'Antoinette, mon ami? dit-elle. Voil le
moment des trennes, et elle a besoin de remplir sa bourse.

Dornemont tressaillit. Les coupons d'Antoinette! C'tait vrai! Les
actions avaient disparu, mais il fallait faire le service des
coupons...

A ce moment, cet homme prouva un vertige singulier.

Il lui sembla, pendant la dure d'un clair, qu'il tait un honnte
homme, qu'il n'avait jamais jou, jamais perdu d'argent, jamais dpens
la dot de sa belle-soeur; que tout cela tait un rve pnible dont il se
rveillait avec la fracheur d'impression qu'on prouve au matin l't 
la campagne, lorsqu'on sait que le jour qui commence est un jour de paix
et de repos, dans un lieu paisible, avec des gens qu'on aime.

Cet tat trange tait peut-tre le rve inavou des heures de
dcouragement de Dornemont. Il et peut-tre tout donn, et Rosa
elle-mme, pour le raliser, et vivre tranquille comme un bon
bourgeois... Mais cela ne lui durait jamais longtemps. D'ailleurs, il
n'tait pas question de cela. C'est du payement des coupons qu'il
fallait s'occuper.

--Je ne les ai pas encore dtachs, rpondit-il, mais peu importe. Voici
deux cents louis que tu remettras  Antoinette; je lui donnerai le reste
quand j'aurai touch moi-mme.

Tout ceci ne plaisait pas  Clie. Force lui fut cependant de
l'accepter. Elle se retira avec trop peu d'argent pour elle, trop peu
pour sa soeur et un sermon par-dessus le march, ce qui n'ajoutait rien
 ses ressources matrielles ou morales.

--Je crois mon mari gn, dit-elle toute honteuse  Antoinette, en lui
remettant les billets de banque. Cela ne durera pas; en attendant,
veux-tu tre assez bonne pour l'excuser? Moi-mme, je n'ai pas reu ma
part habituelle.

--Veux-tu? fit Antoinette en lui tendant l'argent qu'elle venait de
recevoir. Je n'ai besoin de rien, moi; permets-moi d'tre ton banquier,
en attendant.

--Non, rpondit Clie. Il faut que j'apprenne  me tirer d'affaire toute
seule, si les affaires continuaient  aller mal...

--tourdie que je suis! s'cria la jeune fille. Moi qui dpense
sottement mes revenus  m'amuser,--ou  ne pas m'amuser! Attends,
petile soeur, tu vas voir comme je vais devenir conome. Je parie que,
d'ici trois mois, je te rendrai des points.

Clie commena par en rire, et finit par s'en tonner. Sa soeur mit, en
effet, une volont si ferme  se refuser tout ce qui n'tait pas
indispensable  sa situation de jeune fille riche que le rsultat en fut
surprenant.

--Tu thsaurises? disait madame Dornemont.

--Je m'exerce  vivre de peu, rpondait Antoinette.

Son petit visage fin prenait alors une expression de contentement
intrieur amusante et curieuse. Elle poursuivait en elle-mme un plan
inavou que pour rien au monde elle n'et confi  personne, pas mme 
sa soeur chrie, jusqu'au jour o elle serait assure de le voir
russir.

--Mais enfin, lui dit un jour Clie, tu n'as pas besoin d'tre aussi
avare que cela!

--Tu crois? rpondit la jeune fille avec un sourire tendre et un peu
troubl. Et si un jour il me fallait  la fois t'aider et vivre avec un
mari qui ne serait pas riche...

Elle s'en alla brusquement sur cette phrase inacheve, et Clie,
rappelant ses souvenirs, entrevit un rve d'avenir pour sa soeur.--Mais
elle n'avait le droit d'en parler  personne, pas mme  Antoinette,
puisque celle-ci gardait le silence.



XXII

L'hiver passa, de plus en plus menaant pour Dornemont. C'tait le
moment o les socits financires, branles dans leur crdit par
l'croulement retentissant de deux ou trois d'entre elles, luttaient
hroquement, pour crouler  leur tour, les unes aprs les autres, comme
des murailles  qui manque l'assise.

Au milieu de toutes ces ruines, Dornemont avait l'air de se maintenir.
Bien qu'il perdt partout, il faisait belle mine, tant de ceux qui ne
reculent jamais.

Une seule chose dans ses habitudes annonait un certain dsarroi, au
moins dans son esprit; il s'tait remis  jouer avec frnsie. Le joueur
qu'il avait au fond de lui, ne pouvant plus se donner carrire sur des
oprations extrieures, se rabattait sur les motions du tapis vert.

Il jouait de toutes faons, et surtout les jeux de hasard, parce que
cela va plus vite.

Depuis son entretien avec Clie,  la fin de dcembre, il avait t pris
d'une sorte de remords. Il avait compris que donner l'abondance  sa
matresse, alors qu'il mettait sa femme  la portion congrue, tait une
sorte de lchet, et, pour rparer cette faute, un jour de chance, il
avait distribu des deux mains les parts les plus larges dans l'une et
l'autre maison.

Quelque chose avait chang dans celle qu'il avait royalement amnage
pour Rosa. Elle s'tait mise  recevoir beaucoup de monde. Beaucoup
d'hommes surtout, et des plus galants; quelques femmes, pas des plus
difficiles. Celles-l en avaient amen d'autres, pas difficiles non
plus, et le tout formait dsormais une de ces maisons que les hommes en
qute de galanterie frquentent avec un vif plaisir et la certitude de
ne pas perdre leur temps.

Ce n'est pas la chose en soi qui froissait Dornemont, c'tait de se voir
relgu au second plan dans cette hospitalit, o Rosa tenait le
premier.

Il eut avec elle plus d'une scne violente  ce sujet; et, un jour, il
eut,--car il n'tait pas dlicat avec les femmes qu'il honorait de ses
bonnes grces,--il eut un mot malheureux, qui lui cota cher.

--En dfinitive, dit-il, c'est moi qui paye ici!

La flamme verte des passions mauvaises passa dans les yeux de madame
Brazenyi, et elle fut bien prs de le cingler d'une de ces paroles qu'on
n'oublie plus.

Elle garda le silence, et Dornemont, ennuy de sa violence, vint bientt
 elle, non pas prcisment lui demander pardon, ce qu'il ne faisait
jamais, mais lui faire comprendre qu'il dsirait se rconcilier avec
elle.

Elle accepta ses avances, continua son nouveau genre de vie, et
Dornemont sentit qu'il s'tait enfonc au flanc une grosse pine qu'il
ne pourrait plus s'arracher sans une commotion profonde de tout son
tre.

Dornemont commenait  tre humili. Certaines paroles se faisaient
entendre plus haut qu'autrefois sur son passage. Certains regards se
posaient sur lui avec une fixit dsagrable. La phalange d'envieux, de
mcontents, d'vincs, grossie de tous ceux auxquels Dornemont avait
fait ou dit quelque impertinence, et le nom de ceux-l tait lgion,
cette phalange osait murmurer tout haut. On voyait des hommes qui
avaient dn chez lui passer  ses cts sur le boulevard en feignant de
ne pas le voir, pour ne pas lui adresser un coup de chapeau. Non qu'il
ft  ce point dconsidr, mais il s'tait donn trop souvent le
plaisir d'ennuyer les autres au moyen du mme procd pour qu' prsent
on ne lui rendit pas avec usure la monnaie de sa pice.

Il en tait rduit, maintenant,  apercevoir les autres le premier, 
leur tendre la main, parfois  regarder fixement tel qui faisait
semblant de ne pas le reconnatre, afin que, sur la fixit du regard, un
signe de reconnaissance ne pt lui tre refus.

Dornemont n'y comprenait rien.

--Je n'ai fait de mal  personne! disait-il, avec un vritable chagrin
ml de beaucoup de colre. J'ai mme fait beaucoup de bien.

--Oui, lui rpondait Roquelet, mais as-tu jamais vu qu'on vous st gr
du bien que vous avez fait? Le bien qu'on fait, a n'a en gnral
d'autres rsultats que de vous faire fabriquer des ennemis!

Et, pendant ce temps-l, tout allait de plus en plus mal; l'argent se
faisait rare partout, et pour ceux qui n'en gagnaient pas, plus que pour
les autres. Le jeu lui-mme tait capricieux et commenait  bouder.
Seuls les payements  faire taient d'une rgularit dsolante.
Vainement, grce  son crdit, Dornemont se faisait reporter. Le moment
viendrait o il faudrait payer, et il sentait bien que ce moment-l
serait effroyable.

Ses cheveux se mirent  tomber avec une rapidit surprenante, son teint
se plombait, ses yeux s'enfonaient; non qu'il maigrit, car, au
contraire, une dplaisante bouffissure gonflait ses joues, leur
communiquant une pleur jauntre.

--Tu deviens laid! lui dit un jour Rosa, qui le contemplait avec
attention depuis une demi-minute.

Dornemont jeta un coup d'oeil  la glace et redressa machinalement ses
moustaches, toujours superbes.

--C'est vrai, dit-il. Je suis abominable! Mais c'est un moment  passer.
Lorsque les affaires reprendront et que je dormirai de bonnes nuits,
tout ira bien.

En attendant, il passait les nuits au cercle,  jouer; sa belle
prestance elle-mme avait disparu. Ses paules se courbaient sous le
poids de proccupations lourdes, et, depuis peu, il tranait la jambe en
marchant, comme si le boulet des forats le retenait dans sa course
effrne vers la ruine.

--Vous devriez enrayer, lui dit un jour Moilly, qui sortait du cercle au
moment o Valry entrait. Vous avez mauvaise mine, Dornemont, et l'on
dit que vous allez trop vite...

Valry le regarda d'un air bourru, ne sachant s'il devait permettre
cette familiarit; mais il se tut. Moilly tait riche. Qui sait si, en
le menant bien, on ne parviendrait pas  lui extorquer un emprunt?

--Je voudrais vous voir  ma place, dit-il enfin  demi-voix. Vous
seriez bien embarrass d'agir autrement, je crois.

--S'il faut vous parler franchement, rpondit Moilly, je ne me serais
pas mis  votre place, d'aucune faon... Que ne quittez-vous cette
femme, qui vous dpouille et qui dpouille les vtres?...

Ils s'taient carts en parlant et se trouvaient seuls dans un petit
fumoir.

--Rosa? Mais c'est la seule personne au monde qui ait de l'affection
pour moi! s'cria Dornemont.

--Vous croyez? fit Moilly, qui le regarda entre les deux yeux.

--J'en suis sr! rpondit Valry en le bravant du regard.

Moilly resta grave pendant un moment.

--Ce n'est pas  moi, dit-il enfin, de vous parler de votre famille;
videmment, de ces choses-l, chacun n'en prend que ce qu'il en veut
prendre; mais, relativement  la femme dont nous parlons, vous tes dans
l'erreur si vous croyez qu'elle vous est sincrement attache.

Dornemont le regarda comme pour le foudroyer. Moilly posa tranquillement
une main sur son bras.

--Cette femme est comme toutes les autres de son espce; elle n'aime pas
les revers,--ni les siens, ni ceux des autres. Tenez-vous pour averti,
Dornemont; il m'en et cot de penser que personne ne s'intressait
assez rellement  vous pour vous parler de la sorte.

Il le quitta, sans que son ami et eu le temps de lui parler ou de le
retenir.

Avec un geste de rage, Valry entra dans la salle de jeu: ce soir-l,
sur parole, il perdit trois mille louis.

Peu lui importait maintenant: il allait de l'avant, ne vivant plus qu'au
jour le jour; aprs sa grosse perte, il rentra chez Rosa, pour se
consoler au moins avec le philtre que lui versait l'enchanteresse. Pour
la premire fois, il trouva la porte de sa chambre ferme. Madame avait
la migraine et avait dfendu qu'on la rveillt.

Valry ne dit rien et rentra chez lui,  pied.

C'tait un beau matin de la fin de mars, car l'hiver avait pass au
milieu de toutes, ces proccupations, et les arbres, indiffrents aux
fluctuations de la Bourse, se couvraient de feuilles d'un vert tendre et
fin.

Le soleil allait se lever dans le ciel gris de lin, pur et doux comme
aux plus beaux jours d't. Ce rveil du jour est extrmement joyeux ou
extrmement triste, suivant la disposition d'esprit de celui qui le
regarde. Pour Valry, les teintes dores qui se succdaient rapidement
dans le ciel taient lugubres comme un crpe de deuil.

Si Moilly avait dit vrai, si Rosa ne l'aimait plus, que restait-il alors
 celui qui avait t l'heureux Dornemont? Sa fortune? croule! L'htel
du parc Monceau? vendu! Car, ne pouvant payer ses emprunts, il allait
tre forc de le laisser passer aux mains de ses prteurs; telle avait
t sa folie inconcevable que cette condition draconienne n'avait mme
pas attir son attention, lorsqu'il avait engag son immeuble. La Pre?
hypothque au del de sa valeur, et l encore il aurait eu de gros
dsagrments, car cette manoeuvre est de celles qui tombent sous le coup
de la loi... Dornemont montra le poing au soleil levant, comme pour
l'accuser de toutes ses fautes, et, tirant sa petite clef, rentra chez
lui.

Prs de son lit, il y avait un flacon de chloral. Il en versa dans un
verre d'eau et s'endormit sur-le-champ.

Prcieux don que celui de ce sommeil artificiel! Au moins, pendant
quelques heures, Valry allait chapper  ses rongeurs habituels.



XXIII

Ce matin-l, Antoinette se rveilla de bonne heure avec les impressions
joyeuses d'une personne qui a beaucoup  faire, mais rien que des choses
agrables.

C'est qu'elle avait pris une grande rsolution pendant la nuit, et comme
Antoinette tait une personne trs-courageuse, elle s'tait dit qu'elle
la mettrait  excution le jour mme.

--Qu'as-tu donc? lui demanda sa soeur en la voyant aller et venir avec
un petit air srieux qui lui allait  merveille, mais o l'on pouvait
deviner une proccupation secrte.

--Je te dirai cela ce soir, rpondit la jeune fille avec un sourire
tendre et fugitif qui amena un peu de rougeur  ses joues.

--C'est donc un mystre?

--Le plus grand de tous les mystres connus, dit-elle en s'chappant.

Madame Haton dnait ce jour-l chez madame Dornemont avec son neveu,
qui, dans ces occasions, ne la quittait plus du tout. Lui aussi avait
depuis quelque temps un air mystrieux, mais, au rebours d'Antoinette,
son mystre semblait lui assombrir l'esprit.

Le dner fut plus solennel que de coutume. Roquelet vint avec Dornemont
qui l'avait pch sur le boulevard; Moilly ne pouvait secouer une
certaine tristesse qui le saisissait ds son entre dans cette maison
qu'il savait condamne  la ruine. Deux ou trois spculateurs de petite
Bourse, invits par Valry qui cherchait  faire flche de tout bois,
causaient peu et mal, ds qu'on les sortait du sujet habituel de leurs
entretiens, et le matre de la maison n'avait pas envie de parler
d'affaires  table, dans la crainte de voir s'chapper quelque parole
imprudente au sujet de sa situation embarrasse, devant sa femme et sa
belle-soeur qui l'ignoraient encore.

Presque aussitt aprs le caf, Dornemont disparut, emmenant ses
invits. Moilly et Roquelet restrent seuls avec madame Haton et Brice,
qui n'avait aucune envie de se retirer avant minuit.

On causait dans le grand salon, pas avec beaucoup de chaleur ni de
conviction, car Clie elle-mme tait proccupe de sa soeur; mais enfin
on causait.

--Monsieur Brice, dit Antoinette de sa voix claire et musicale, je
voudrais vous demander conseil sur un costume que je dois me faire faire
pour un bal costum; les aquarelles sont dans le petit salon;
voulez-vous venir les voir?

Sylvain se leva, aussi gauche, aussi emprunt qu'un lycen de seize ans
qui va recevoir son prix des mains d'un haut personnage. Antoinette
l'avait prcd dans la pice voisine et se tenait debout devant les
albums ouverts; elle lui indiqua un fauteuil o il se laissa choir. Le
coeur lui battait si fort dans la poitrine, qu'il croyait l'entendre en
dehors de lui-mme.

Clie avait compris: sa soeur entendit s'lever sa voix de cristal, qui
entamait un rcit assez intressant pour absorber l'attention des
auditeurs.

La jeune fille resta debout, prs d'un sige, et regarda un instant
l'album devant elle; tout dansait et se brouillait  ses yeux, elle
allait faire quelque chose d'inou. Et si elle s'tait trompe? Si le
rve, qu'elle choyait depuis six mois dans le nid le plus doux et le
plus soyeux de son me, allait s'crouler en poussire ou s'envaler en
fume?

Elle regarda Sylvain du coin de l'oeil, et reprit soudain toute sa
fermet.

--J'ai lu un livre, monsieur Sylvain, lui dit-elle en s'appuyant
lgrement d'une main sur la table; c'tait un livre bien trange, un
roman...

Elle s'interrompit. Sa main tremblait, et elle avait peur qu'il ne s'en
apert. Elle s'assit, pour tre plus matresse d'elle-mme. Elle avait
beaucoup pens  ce moment-l: dans son rve, c'tait tout simple.
Pourquoi, dans la ralit, cela devenait-il si difficile?

--C'tait un roman, reprit-il, ou une pice de thtre, je ne me
rappelle plus trs-bien. Il y avait dedans un jeune homme qui... qui
tait...

La voix d'Antoinette s'tranglait dans sa gorge, et ne pouvait formuler
sa phrase. tait-ce donc si difficile? Elle reprit en se contraignant 
paratre trs-brave, et fora un peu le timbre pur de sa voix.

--...qui voulait demander une jeune fille en mariage, parvint-elle 
dire.

Ici elle respira; un pas dangereux venait d'tre franchi. Elle leva la
tte et regarda Brice, mais aussitt elle se sentit force de baisser
les yeux.

--Il aurait voulu demander cette jeune fille en mariage, reprit-elle,
mais il ne pouvait pas, il n'osait pas... parce qu'elle tait trop
riche; c'est--dire qu'elle tait plus riche que lui.

Sylvain la regarda bien en face; elle le sentit, quoiqu'elle ne pt le
voir, et elle rougit, mais sans dtourner son joli visage.

--Il avait tort, n'est-ce pas, monsieur Sylvain? Il me semble,  moi,
que ce n'est pas une raison, parce qu'une jeune fille est riche, pour
qu'elle n'pouse pas un jeune homme, moins riche... s'ils se plaisent?

Elle avait ajout ces derniers mots trs-bas; voyant qu'il ne rpondait
point, elle leva les yeux sur lui, en ajoutant:

--N'est-ce pas, monsieur?

--On ne doit pas apporter  la femme qu'on aime les chances d'un avenir
incertain, rpondit la voix mle de Sylvain, un peu tremblante.

--Mais si elle est riche, la femme qu'on aime, l'avenir n'est plus
incertain, repartit Antoinette avec vivacit. De la part du jeune homme,
c'est donc une pure affaire d'amour-propre.

--De dignit, peut-tre, rpondit Sylvain en baissant la tte  son
tour.

--Non, monsieur, de l'amour-propre! reprit-elle d'un ton svre. Ce
serait de la dignit s'il n'aimait pas, car on ne doit pas se marier
pour de l'argent; mais s'il aime... s'il prfre souffrir par
amour-propre, c'est alors qu'il aime mieux son amour-propre que la jeune
fille, et dans ce cas il ne l'aime pas assez... Je ne sais pas, moi,
mais il me semblait que quand on aime vraiment, on ne doit pas tant
s'occuper de ces questions de fortune; l'affection passe avant tout...
Il est vrai que si l'on n'aime pas...

La voix manqua  Antoinette; elle se leva pour partir, mais elle resta
debout comme tout  l'heure, avec l'trange sensation d'un abandon
immrit, qui tombait sur elle et l'enveloppait comme un long suaire...

--Quelquefois, dit Sylvain, on aime assez pour mettre sous ses pieds son
amour-propre, mme le plus lgitime; mais on a peur d'tre mal jug,--de
se voir accuser, par les uns et les autres, de sentiments intresss...

Antoinette fit un mouvement de fiert blesse. Il se hta de reprendre:

--Ou bien l'on a peur de n'tre pas aim...

Il la regardait maintenant, honteux de lui-mme, sentant qu'il ne
parlait pas par conviction, mais par pure gourmandise d'amant qui veut
s'entendre dire ce qu'il sait bien. Les yeux d'Antoinette se fixrent
sur lui avec une telle expression de reproche attendri, qu'il lui saisit
la main en lui disant tout bas:

--Pardon, oh! pardon!

Ils restrent immobiles, pleins d'une motion qui leur tait l'usage de
la parole. Par leurs mains qui s'effleuraient  peine, cependant, leurs
mes semblaient passer l'une dans l'autre.

Antoinette retira doucement ses doigts, et ils changrent un sourire
tendre et troubl comme l'tat de leurs esprits; puis un grand calme
tomba soudain sur eux.

La jeune fille s'assit, et put parler avec enjouement.

--Vous tes bien hardi, monsieur Sylvain, dit-elle, de vous faire
raconter des histoires...

--Si vous saviez, rpondit-il encore tout mu, ne pouvant encore
comprendre le bonheur qui l'envahissait comme une mare montante; si
vous saviez combien ce serait dur pour un honnte garon d'tre
souponn de sentiments bas!

--Qui donc vous souponnerait, monsieur Brice? dit Antoinette avec un
sourire orgueilleux. Pas moi, toujours!

Il la remercia du regard.

--Que faut-il que je fasse,  prsent? reprit-il. C'est par vos conseils
que je veux me guider maintenant; c'est vous qui avez la raison, le
courage, la dcision...

--Eh! mais, il faut... il faut faire ce qu'on fait quand on dsire
obtenir une demoiselle en mariage... On la demande!

--A qui?

--A sa soeur,--ou plutt, non, pas  sa soeur:  son beau-frre.

--Et si l'on est refus?

Antoinette rejeta en arrire sa jolie tte, avec un mouvement de fiert.

--Je suis libre de ma personne, dit-elle. D'ailleurs, la demande d'un
homme tel que vous honore une famille.

--Demain, alors? dit-il en reprenant sa main.

--Si vous voulez... ou plutt, non: laissez-moi demain pour en parler
avec ma soeur, et voyez mon beau-frre aprs-demain.

Elle se tut un instant et reprit tout bas:

--Comme il va faire beau ce printemps  la Pre!

Elle se leva doucement, et se dirigea vers le grand salon o Clie,
aide de ses amis qui l'avaient comprise, avait soutenu brillamment la
conversation.

--Avez-vous trouv ce costume? demanda madame Dornemont.

--Ce sera pour une autre fois, rpondit Antoinette en allant s'asseoir
tout prs d'elle.

On causa encore, mais l'animation de Clie tait tombe, et le silence
heureux de Sylvain semblait gagner tout le monde. Les visiteurs se
retirrent bientt, et madame Haton n'tait pas encore monte en
voiture, que son neveu lui racontait dj l'trange conversation de
cette soire, avec toute l'expansion d'un homme en possession d'un
bonheur qu'il a longtemps cart de son esprit comme inaccessible.

Antoinette avait suivi Clie dans sa chambre o dormait depuis longtemps
le cher bb. La femme de chambre qui le veillait se retira, et les deux
soeurs s'assirent sur une petite causeuse.

--Eh bien? disaient les yeux de Clie. Antoinette lui passa les deux
bras autour du cou.

--Il m'aime, ma soeur. Aprs-demain il me demandera  Valry.

Clie la pressa longuement en silence sur son coeur, et,  la pense de
ce jeune bonheur, des larmes sans amertume montrent  ses veux.

--Tu seras heureuse, toi! murmura-t-elle en l'embrassant avec une
tendresse toute maternelle.

--Je l'espre bien, rpondit Antoinette. C'est un honnte homme,  coup
sr. Sais-tu que c'est presque moi qui l'ai demand en mariage? Si je ne
m'en tais pas mle, il n'aurait, je crois, jamais rien dit!

--Pourquoi?

--Parce que je suis beaucoup plus riche que lui. La belle affaire! Comme
si cela faisait quelque chose! Est-ce drle, Clie, qu'un homme dlicat
ne se croie pas le droit de demander la main d'une demoiselle riche,
alors que les filles pauvres peuvent pouser des millionnaires sans que
personne trouve rien  redire?

--Tous les hommes ne sont pas si scrupuleux, dit Clie.

En entendant les deux voix qu'il connaissait bien, Bb, rveill, se
souleva sur le coude, reconnut sa mre et sa tante, leur envoya un joli
sourire d'enfant endormi, puis retomba sur l'oreiller et reprit ses
rves.

--Enfin, reprit Antoinette, ce qu'il y a de sr, c'est que j'ai d
l'encourager, et beaucoup. Mais nous allons tre heureux! C'est
tonnant, l'aplomb que a vous donne, une belle dot! Pense un peu: si je
n'avais pas senti que la raison de son silence tait uniquement qu'il me
trouvait trop riche, jamais, jamais, ma soeur chrie, jamais je n'aurais
os... Je me demande encore comment j'ai eu le courage...

Elle riait et pleurait  la fois, embrassait sa soeur avec des gestes de
caresse enfantine. Tout le calme qu'elle avait dploy dans la
conversation qui tait l'vnement de la Pre s'vaporait en fume
joyeuse d'ivresse foltre et tendre.

Tout  coup, sa joie tomba.

--Qu'as-tu? dit-elle  Clie, qui essayait vainement d'arrter ses
pleurs, trop longtemps contenus. Tu n'es pas contente?

--Je suis trs-contente, rpondit madame Dornemont en lui souriant.

Mais les larmes la vainquirent, et elle cacha son visage dsol dans les
coussins de la causeuse.

Avec sa douce autorit d'enfant aime, qui ne peut dplaire, Antoinette
releva la tte de sa soeur et la mit sur son paule.

--Qu'as-tu? il faut le dire, fit-elle d'une voix maternelle. Les rles
taient changs: il semblait maintenant que la jeune fille tait
l'ane.

Clie la serra sur son coeur avec angoisse.

--Tu seras heureuse, toi! lui dit-elle; toi! Les yeux d'Antoinette,
soudain dessills, s'ouvrirent, pleins d'horreur.

--Tu ne l'as donc pas t? fit-elle, pouvante. Tu as donc souffert?

Clie la serra plus fort contre elle.

--Tu as souffert? Avec cet air calme, avec cette douceur constante? avec
ta patience inpuisable et ta bonne humeur que rien n'altre, tu as t
malheureuse? Ton mari ne t'aimait pas? Dis? Il ne t'aimait pas?

Les propos qui avaient pass dans ses oreilles sans entrer dans son
esprit; les rcits  demi-voix, interrompus  son approche; des faits
mme rapprochs soudain les uns des autres par cette rapide intuition de
l'esprit qui se rvle dans les grandes crises, tout un ensemble de
vrits fut rendu tout  coup lumineux, et Antoinette comprit la vie de
sa soeur comme si elle la voyait projete sur un mur en une silhouette
indlbile.

--Tu as t malheureuse, ma soeur, ma mre, et je n'en ai rien su! J'ai
vcu prs de toi, comme une goste, sans mme voir ce qui aurait d
m'aveugler... Me pardonneras-tu?

Clie, soudain calme, l'embrassa et la consola avec de douces paroles.

--Il ne faut plus s'occuper de moi, dit-elle. Ma vie est ce qu'elle est
et sera ce que je pourrai. C'est toi qui dois tre heureuse, et ton
bonheur me consolera de mes chagrins... Et puis, vois-tu, Antoinette,
avec un enfant, on n'est jamais tout  fait malheureuse...



XXIV

Le lendemain matin, Clie, leve de bonne heure, attendit le lever de
son mari. Elle voulait lui annoncer le choix qu'avait fait sa soeur,
afin de supporter seule le premier choc, si, comme elle le pensait,
Valry se montrait peu dispos  un mariage qui n'avait rien de brillant
sous le rapport de la fortune.

Dornemont n'tait pas rentr; c'est ce qu'elle apprit par le feint
embarras du valet de chambre.

--Quand monsieur sonnera, vous me prviendrez, dit-elle.

Il tait plus d'onze heures lorsqu'on vint la pr-venir que monsieur
venait de sonner. Quoique le coeur lui battit, elle se dirigea dans ce
cabinet de travail o elle n'tait plus entre depuis le jour de l'an.

Valry, blme, les yeux bouffis, les traits tirs, assis  sa table de
travail, mettait en ordre des papiers; en la voyant, il fit une grimace.
Bien sr, elle venait lui demander de l'argent.--On lui demandait
toujours de l'argent  prsent! Tout le monde lui demandait de l'argent!

--Je ne vous drange pas? dit Clie avec un sourire forc.

Elle sentait dans l'air le je ne sais quoi des heures dcisives, des
catastrophes invitables, et, malgr son courage, elle savait bien
qu'elle tait toute ple.

--Que veux-tu? demanda-t-il, comme un homme press qui souhaite d'en
avoir fini.

Elle s'assit, posa le bout de ses doigts sur le rebord de la table, et
dit de sa douce voix altre par l'motion:

--Antoinette veut se marier.

Dornemont frappa des deux poings sur la table avec un juron de
palefrenier, et se leva plus blme encore.

Clie s'tait leve aussi, en tressaillant d'effroi, et le regardait
pouvante.

--Avec qui? demanda-t-il, soudain apais par la pense que peut-tre, au
lieu de les dranger, ce mariage arrangerait les choses.

--Avec Sylvain Brice.

Valry retomba dans son fauteuil; par un de ces efforts surhumains qu'il
pouvait faire de temps en temps sur lui-mme, il prit une attitude
correcte, et plia mticuleusement deux ou trois papiers.

Clie, inquite, le regardait, sans oser parler.

--C'est parfait, dit-il d'un ton calme. Elle est libre de se marier 
son gr.

Clie attendait, suspendant sa respiration, sachant bien qu'il avait
autre chose  dire. Il ne dit rien.

--Je sais, fit alors la jeune femme en hsitant, que ce mariage n'est
pas, au point de vue de la fortune, ce qu'on pouvait souhaiter; mais le
mrite de ce jeune homme... et puis, ils s'aiment.

Dornemont gardait le silence.

--Il a dix ou douze mille francs de rente, continua Clie
s'enhardissant; madame Haton lui en laissera  peu prs autant... Il
peut par lui-mme, un jour, gagner beaucoup d'argent... Je sais bien
qu'Antoinette est beaucoup plus riche, mais cette considration...

Elle s'arrta; son mari la regardait d'un tel air, que dire un mot de
plus devenait impossible. Enfin il parla.

--Il sera toujours plus riche qu'elle, dit-il d'une voix dure et
cassante, quoiqu'il parlt presque bas. Antoinette n'a plus le sou.

Clie poussa un cri de douleur, mais elle sentit en mme temps qu'elle
n'tait point surprise.

--Antoinette n'a plus le sou, rpta Dornemont avec une sorte de
satisfaction perverse. Tu n'a plus le sou, Lucien n'a plus le sou. Nous
sommes ruins, ma chre.

Clie ne dit plus rien.

--Nous sommes ruins. La Pre est hypothque pour deux fois sa valeur,
cet htel est vendu; nous en ferons la livraison au 1er juillet. Le
mobilier aussi est vendu, oui, ma chre, le mobilier aussi. Il n'y a que
tes bijoux qui ne le soient pas; mais cela viendra, sois-en sre. Je
dois deux millions et demi, pour mon compte personnel. Quant aux
affaires, a doit tre complet! Heureusement, je n'ai pas fait mes
comptes, ni, d'ailleurs, n'ai l'intention de les faire.

Il parlait d'un ton calme et dbitait comme un boniment ce compte rendu
de sa ruine.

Clie eut peur de ce sang-froid, et, par un mouvement irrflchi, se
jeta au-devant de lui. Il lui prit les deux mains, qu'il baisa avec
galanterie; il la reconduisit  sa chaise.

Elle eut horriblement peur.

--Si mauvaise que soit la situation, dit-elle timidement, un homme comme
vous n'est pas perdu pour cela... on trouve de l'argent.

Dornemont haussa les paules.

--Oui, dit-il, on en trouve quand on n'en a pas besoin. Tu sais o il y
en a, toi, de l'argent; trouves-en donc!

Il lui parlait avec dpit, presque avec insolence. Ni lui ni elle
n'eurent un instant l'ide qu'elle avait le droit de se dresser et de
lui demander compte de sa dot  elle, de l'avenir de l'enfant,
gaspills, perdus, jets au vent, pour payer les plaisirs et les folies
de l'heureux Dornemont.

--Vous avez des amis, reprit-elle; vous avez du crdit, vous tes jeune
encore; les fortunes dfaites se refont; il faut vous y remettre...

Il la regardait, surpris de l'entendre parler avec tant d'autorit.

--Vous avez un fils, Valry, continua Clie; il faut en faire un homme.
Voyons, je comprends que vous ayez t abattu...

Tout l'orgueil de Dornemont se rveilla et retourna cet tre versatile.

--Abattu, moi? Jamais de la vie! J'ai seulement voulu te dire que ta
soeur prenait mal son moment pour rclamer sa dot. Si Brice la veut,
qu'il la prenne telle qu'elle est; plus tard, quand j'aurai remont sur
ma bte, je lui referai le capital avec les intrts. Il consentira; ce
n'est pas un garon intress.

Ce n'tait plus le mme homme. Tout  l'heure, il semblait indiffrent,
si dtach de toute chose, que Clie avait eu peur pour lui. Maintenant,
c'tait Dornemont, l'heureux spculateur, momentanment embarrass, qui
congdiait ce nouveau crancier, comme il en avait congdi nombre
d'autres... Clie se sentit congdie.

--Qu'allez-vous faire? dit-elle en se dirigeant vers la porte.

--Chercher de l'argent, dit-il du mme ton dgag. Toi-mme,
cherches-en, tu connais tant de monde...

tait-ce ironie, insouciance, bravade? Elle n'en sut rien, et se retira.

Dans sa chambre, elle trouva Antoinette, qui attendait son retour avec
impatience.

A la vue de ce jeune visage, o les motions se montraient comme 
travers une glace sans tain, la pauvre femme sentit tout  coup tomber
sur elle le poids de son malheur, suspendu jusque-l par l'excs de
l'horreur.

Ce n'tait pas seulement son avenir  elle et celui de son enfant qui
taient en question; c'tait le bonheur de sa soeur aime, presque sa
fille. Elle n'eut pas le courage de mentir; d'ailleurs, Antoinette avait
l'me assez haute pour pouvoir tout entendre.

--Tu es ruine, ma soeur, dit Clie; mon mari a jou ta dot et l'a
perdue. Il voulait l'augmenter, je pense.

Cette ide s'tait suggre d'elle-mme  son esprit pendant qu'elle
parlait; c'tait peut-tre vrai? Et, en ce cas, Valry n'tait-il pas
plus excusable?

Antoinette regarda sa soeur d'un air inquiet, puis son visage se couvrit
de rougeur.

--Oh! Clie, dit-elle, qu'ai-je fait! Tant que j'tais riche, c'tait 
moi de l'encourager; mais maintenant...

Elle fondit en larmes et s'appuya sur l'paule de la jeune femme. Que
pouvaient-elles se dire? Le silence n'tait-il pas encore la meilleure
chose? troitement enlaces, pleurant ensemble, elles se comprenaient
mieux qu'en de longs discours.

Lorsque leur chagrin se fut puis de lui-mme, lorsqu'elles purent
changer des ides, Antoinette se montra intraitable sur un point.

--Il faut, dit-elle, que je voie M. Brice aujourd'hui mme, et que je
lui rende sa parole. Ce que j'ai fait hier tait  peine excusable au
point de vue des convenances; s'il ignorait une heure de plus que les
circonstances ont chang, j'aurais l'impression que je l'ai entran
dans un guet-apens.

Elle voulait crire elle-mme, Clie l'en empcha. Un domestique fut
envoy chez le jeune homme pour le prier de venir aussitt qu'il serait
rentr.

Il se prsenta vers six heures, et trouva au salon Antoinette, qui avait
voulu le recevoir seule, malgr les instances de Clie.

--Laisse-moi faire, avait-elle dit, c'est moi qui ai commis la folie,
c'est  moi de la rparer.

Le sentiment qui l'agitait en ralit, mais pour rien au monde elle
n'et voulu en convenir devant sa soeur chrie, c'est qu'elle voulait
pargner  celle-ci l'humiliation d'entendre dire devant elle que leur
ruine provenait de l'imprudence de Dornemont. Quelle que ft la tnuit
du lien moral qui attachait dornavant Clie  son mari, elle n'en
portait pas moins son nom, et Antoinette ne voulait pas l'exposer 
rougir devant un tranger, cet tranger ft-il un ami.

Brice vint, plus joyeux qu'inquiet. Le billet de Clie, crit en termes
vagues et laconiques, ne lui avait rien fait pressentir de la vrit.

Le visage d'Antoinette lui apprit aussitt qu'un malheur allait le
frapper. Il courait  elle, lorsqu'elle l'arrta du geste.

--Monsieur, dit-elle avec effort, car ses lvres avaient peine  former
des mots; monsieur, hier au soir, je vous ai parl comme une fille
riche, qui se croyait autorise  vous tmoigner de l'affection...
aujourd'hui, tout est chang... ma soeur vient de m'apprendre que...

Elle s'arrta, ne pouvant poursuivre; une crainte horrible venait de
traverser son esprit. Elle avait fait courageusement, avec l'hrosme de
son ge, le sacrifice de son amour et de son avenir, mais elle n'avait
pas eu un instant la pense que ce sacrifice pouvait tre accept sans
un dchirement de la part de celui qu'elle aimait. Son devoir  elle
tait de l'imposer: elle ne pouvait pas tre un obstacle dans la
carrire de Sylvain, mais ils auraient au moins la triste joie de
souffrir tous les deux de cette sparation ncessaire.

Et s'il l'acceptait sans regrets? Aprs tout, ils se connaissaient
depuis peu de temps... Ce doute rapide tait tellement horrible
qu'Antoinette ne put le supporter.

--Je suis ruine, monsieur, dit-elle rapidement; mon beau-frre a perdu
ma dot en mme temps que sa propre fortune. Vous ne pouvez plus songer 
moi. Voil ce que je voulais vous dire; adieu.

Elle se dtournait pour le quitter; il la saisit par les deux mains, la
jeta plutt qu'il ne l'attira sur sa poitrine, et l'y retint dans ses
bras nous autour d'elle.

--Eh bien! tant mieux, dit-il  voix basse. Tant mieux! je pourrai vous
aimer sans arrire-pense, et vous ne vous croirez pas pouse pour
votre dot. Nous vivrons modestement, Antoinette, mais nous aurons l'un
dans l'autre une confiance ternelle.

O taient les belles rsolutions de la pauvre enfant? Le sacrifice,
l'abngation... tout cela s'tait envol  la premire parole de
Sylvain, et l, sur ce cour qu'elle sentait battre, elle sentait bien
qu'elle ne pourrait jamais plus renoncer  lui.

Clie entrait, Sylvain se retourna sans quitter Antoinette.

--Elle a pu croire une minute que cela me ferait quelque chose! dit-il.
Voil ce qui me fait de la peine.

--Je ne l'ai pas cru, dit Antoinette en relevant la tte et en fixant
sur lui ses yeux dbordants de larmes.

--Bien sr?

--Je ne l'ai pas cru: seulement, un instant, j'ai eu peur... Je vous en
demande pardon.

Quand ils se furent calms, Clie voulut raconter  Brice ce que son
mari lui avait dit le matin; mais,  mesure qu'elle avanait dans son
rcit, elle le trouvait de plus en plus difficile  continuer.

Excuser Dornemont tait impossible. Roquelet, philosophe par
temprament, pouvait trouver des raisons pour sa conduite; mais les
tres ruins par lui ne savaient comment expliquer cet aveugle gosme,
qui avait tout sacrifi  la satisfaction de ses instincts.

--Ce qu'il y a de certain, dit Clie, voyant qu'elle n'en sortirait pas,
c'est que la situation est presque dsespre, et qu'il va falloir
changer notre train de vie. Pour le reste, je ne sais absolument rien.

Sylvain songea  l'htel de madame Brazenyi, aux dpenses qu'elle
faisait sans compter,  un somptueux dner donn par elle la veille
encore, dont un journal, familier de ces clbrits-l, rendait compte
dans son numro du matin mme, et une rage amre le saisit contre
Dornemont et sa matresse.

Incapable de dissimuler, il aima mieux s'en aller.

--Je reviendrai demain faire ma demande, dit-il aux deux femmes qui le
pressaient de rester pour le dner. En ce moment, je ne pourrais parler
 Dornemont comme je dois le faire; demain j'aurai trouv ce que j'ai 
lui dire.



XXV

Aprs son entretien avec sa femme, Dornemont avait pass une trange
journe.

L'aplomb avec lequel il avait parl du rtablissement probable de sa
fortune lui avait fait monter au cerveau de nouvelles fumes d'ambition;
au moment o il atteignait le perron de la Bourse, il avait dj difi
un systme d'oprations par lequel l'empire des millions devait revenir
en ses mains.

Il fut un peu dgris par l'tat rel de ses affaires, et aussitt son
esprit surmen, surexcit, enfourcha un autre dada. Si bon que ft son
systme, il fallait une base d'oprations.  qui s'adresser pour trouver
de l'argent?

Oh! cette question, toujours la mme, qui revenait, avec la rgularit
d'un pendule, battre les parois de son crne endolori!

Par moments, il avait des bouffes de libert, d'indpendance absolue;
il souhaitait d'chapper  tout, mme  sa matresse.

Une singulire impression d'ennui, de plnitude, lui tait venue la
veille, pendant ce dner o Rosa avait dploy pour tous ses invits des
sductions qu'il connaissait bien, et qui l'avaient jadis transport.

Il tait jaloux, autrefois; peu de jours auparavant, il l'tait encore.
Pourquoi maintenant ne l'tait-il plus?

Une incommensurable lassitude tomba sur lui, et il s'aperut qu'il ne
tenait plus  rien.

Non,  rien. Il connaissait le fond de toutes les jouissances, il savait
quel dgot, quelle nause lui donnait le souper, quelle indiffrence
lui inspirait la femme, quelle colre lui causait le jeu, alors que
l'animation du plaisir tait remplace par la satit.

--Je suis repu! se dit-il avec l'impression que personne ne pouvait plus
rien pour lui.

Restaient les sentiments.

Les sentiments! La belle affaire! Cueillir des fleurs dans les haies
pour les offrir  une femme qu'on aime, n'est-ce pas?

Il se rappela tout  coup que longtemps, bien longtemps auparavant, il
avait t amoureux d'une femme du monde, une de celles qu'on ne peut pas
obtenir, parce que, si on les sduisait, on tranerait  sa suite les
embarras et les consquences des liaisons qui font scandale. Il en avait
t trs-amoureux, cependant, et il se souvint qu'un jour, marchant
auprs d'elle dans les bois, il avait cueilli une fleur qu'elle avait
mise  sa ceinture... et c'tait tout...

Qu'il tait bte dans ce temps-l! Et surtout, qu'il s'tait trouv bte
peu de temps aprs! Pourtant, le souvenir de cette fleur le poursuivait,
et il se rappelait, comme si elle tait devant ses yeux, la femme qui
avait reu la fleur... Elle devait avoir des cheveux blancs, depuis
bientt quinze ans qu'il l'avait perdue de vue.

Et, tout  coup, Dornemont s'aperut que c'tait le meilleur souvenir de
sa vie.

C'tait celle-l qu'il avait le plus aime. Il avait pleur pour elle,
sans le lui dire, l'aimant trop peu pour s'embarrasser d'une femme
arrache  son mari et  ses enfants, mais l'aimant assez pour se
figurer qu'il tait hroque et que c'tait  elle qu'il sacrifiait sa
passion...

Et elle, l'avait-elle aim?

Peut-tre; il n'en tait pas bien sr. Il l'avait cru:  prsent, il en
doutait. Et soudain les yeux de Dornemont s'emplirent de larmes. 
prsent, il et voulu avoir t aim d'elle et pouvoir s'en souvenir...

--Dcidment, je suis malade! fit-il en passant brutalement la main sur
ses yeux humides. Il faudrait soigner cela!

Il s'occupa de ses affaires, vit cent personnes, et se trouva,  sept
heures du soir, aussi avanc qu' midi.

Comme il tournait le coin du boulevard, il heurta Roquelet.

--Tiens, Dornemont! dit celui-ci. O allez-vous comme cela?

--Venez donc dner avec moi, rpondit Valry.

--Je veux bien.

Il prenait instinctivement le chemin du parc Monceau, quand Dornemont le
retint.

--Non, dit-il, pas chez moi. Allons au cabaret.

Ils entrrent dans une bonne maison, et pendant le dner, qui fut des
plus fins, la conversation fut brillante et gaie; mais, vers le dessert,
l'animation de Valry tomba, et il devint sombre.

--A quoi donc pensez-vous? lui demanda son camarade.

--A une drle d'histoire qu'on m'a raconte il y a une dizaine d'annes,
et dont je n'ai jamais su le fin mot. Vous avez connu Boislandais?

--Celui qui est mort il y a trois ou quatre ans? Oui. Pourquoi?

--Parce qu'on tenait de drles de propos sur son compte. Il avait t au
plus bas dans ses affaires, et il s'tait relev tout  coup. Il avait
trouv de l'argent au moment o cela paraissait absolument impossible...
On a dit alors cent choses absurdes: qu'il avait fait un hritage, qu'il
avait tu quelqu'un, que sais-je! Avez-vous su la vrit, vous?

--Oui, dit gravement Roquelet.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y avait?

--Il avait trouv un ami qui lui avait prt, voil tout.

--Il l'avait trouv comme a? tout  coup?

--Oui.

--C'est bien singulier. Et il a relev compltement ses affaires, je
m'en souviens bien... Il tait mari, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien! sa femme, qu'est-ce qu'elle est devenue? On ne la voyait plus
dans les derniers temps.

--Elle l'avait quitt.

Un silence embarrassant rgna dans le cabinet, pendant qu'au dehors on
entendait les pas des garons sur le tapis du corridor.

--Voyez-vous, reprit Roquelet, le jour o Boislandais a rtabli sa
fortune, il aurait mieux fait de se brler la cervelle. Quand un homme
est accul  ses dernires ressources, quand il est au pied du mur,
enfin,--il devrait se dire qu'au bout du compte, il y a quelque chose de
plus regrettable que la vie, c'est l'honneur.

--C'est donc dshonorant, ce qu'a fait Boislandais?

--Je ne puis en parler librement; il est mort, mais il y a des gens qui
vivent encore, et pour eux, je dois me taire.

--Sa femme tait jolie et bien leve, dit Dornemont d'un ton distrait.

Roquelet garda le silence.

--L'honneur, reprit Valry avec un peu d'irritation, tout le monde en a
plein la bouche, et personne au fond ne sait ce que c'est...

--On sait au moins ce que ce n'est pas, interrompit Roquelet.

--Il y a tant de sortes d'honneur! continua Dornemont impatient; celui
d'un homme n'est pas le mme que celui d'une femme, et l'honneur d'un
pkin n'est pas celui d'un militaire....

Roquelet leva la main comme pour l'avertir.

--L'honneur cesse l o l'intrt d'argent prend le dessus, dit-il.

--a n'est pas clair...

Dornemont tait nerveux et inquiet; il avait envie de pousser son ami
jusqu'au fond de la question, et il avait peur de ce qu'il pouvait
entendre.

--Je ne suis pas un moraliste, reprit Roquelet avec une douceur qui ne
lui tait pas familire; mais je sais une chose: lorsqu'un homme en est
arriv  se dire qu'il ne peut pas aller plus loin sans transiger avec
l'honneur, ce qu'il a de mieux  faire, c'est de mourir, pendant qu'on
peut encore l'estimer, parce que, voyez-vous, on ne transige pas avec
l'honneur; on passe  l'ennemi, et une fois qu'on y est, on est un
coquin, plus ou moins, mais on est un coquin.

--Vous tes dur pour les gens d'affaires, fit Dornemont en riant d'un
rire qui sonnait faux.

--Pas pour tous,--seulement pour ceux qui le mritent.

Dornemont se leva et jeta sa serviette.

--Allons, dit-il, assez philosoph. Je vais faire un tour chez moi. Il y
a peut-tre des lettres.

Les deux hommes se serrrent la main et se quittrent. Dornemont prit
une voiture et rentra chez lui.




XXVI

Clie et sa soeur avaient dn seules avec Bb. Sans l'enfant, le repas
et t bien triste; mais elles ne voulaient pas que le cher petit tre
apprt si jeune  souffrir, et elles causrent avec lui, l'amusant  qui
mieux mieux jusqu'au moment de le mettre au lit.

Lorsqu'il fut endormi dans la chambre de sa mre, les deux jeunes femmes
passrent dans le petit salon contigu, en ayant soin de laisser la porte
ouverte, et Clie renvoya sa femme de chambre, afin de pouvoir causer
tranquillement avec Antoinette; mais, au moment o elles s'asseyaient
sur la petite causeuse, Moilly fut annonc.

--Faut-il dire que je ne reois pas? demanda Clie  sa soeur.

--Reois-le, au contraire. Qui sait? Il a peut-tre quelque chose de bon
 te dire; c'est un ami, celui-l... Je vais me coucher; j'ai mal  la
tte, et un peu de silence me fera grand bien.

Antoinette embrassa sa soeur et disparut. Clie lui en sut gr; dans le
dsespoir inconsolable o elle se trouvait depuis la veille, la prsence
de Moilly semblait lui apporter un rafrachissement, un bien-tre
indicible. Quoi qu'il dut lui dire, elle sentait que ce serait
l'expression d'un sentiment profond et sincre.

Il entra avec quelque embarras. Ce n'tait pas la premire fois qu'il
tait reu dans ce petit salon; mais la physionomie de Clie tait si
diffrente de ce qu'il tait accoutum  voir, qu'un grand mouvement
venait de se faire en son coeur, l'effrayant par sa violence.

--Vous tes seule? dit-il.

--Toute seule, rpondit-elle trouble aussi par cette question. Bb
dort l, ajouta-t-elle en indiquant la porte ouverte de sa chambre,
comme si elle avait prouv le besoin de se donner une sauvegarde,
ft-ce celle de l'enfant endormi.

Quand ils furent assis, ils prouvrent un embarras insurmontable; on
et dit que quelque chose s'tait pass entre eux, qui les empchait de
se parler. Il y avait en effet quelque chose; c'tait la connaissance
que chacun d'eux avait d'une situation sur laquelle il devait garder le
silence.

L'me de Moilly, pleine de compassion et de tendresse pour Clie, ne
pouvait se contraindre plus longtemps; il avait eu beau s'en dfendre,
et se persuader  lui-mme qu'il n'prouvait pas d'amour pour elle, que
tant de respect et de piti ne pouvait admettre la violence de la
passion, il sentait maintenant, seul avec elle dans ce salon tranquille,
qu'il l'adorait, et qu'il ne pouvait plus vivre sans elle.

Ils se parlaient pourtant, avec des silences coups gauchement par une
question banale, et pendant leurs paroles comme pendant leur silence, se
serrait autour d'eux un filet invisible, dont les mailles se
rapprochaient et allaient tout  l'heure les jeter dans les bras l'un de
l'autre.

Clie ne pouvait plus se tromper elle-mme. C'tait lui l'lu, l'tre
fait pour elle, prs de qui elle et voulu vivre et mourir. Comme elle
allait souffrir,  prsent qu'elle le savait! Toute la douceur de cette
amiti, toutes les joies confuses de cette intimit fraternelle allaient
se changer en tortures, elle le savait; mais elle n'y pouvait rien, elle
l'aimait.

--Il faut que je m'en aille, dit Moilly sans se lever.

Il n'avait pas le courage de s'arracher de l, et pourtant il n'y
pouvait rester un instant de plus sans parler.

--Dj! Pourquoi? fit-elle; j'avais tant de choses  vous dire, et je ne
sais plus...

Leurs yeux se rencontrrent et ne purent se sparer.

Un bruit lger, ou plutt l'avertissement insensible de la prsence
d'une personne trangre, les fit tressaillir, et ils se tournrent vers
la porte du grand salon.

Sur le seuil, Dornemont les regardait avec une singulire expression,
qui n'tait pas du mcontentement. On et dit qu'il avait trouv la
solution de quelque problme, et qu'il allait s'en servir.

--Vous? fit Clie perdue, avec le cri de la conscience rveille.

--Oui, je viens de rentrer, dit Valry avec beaucoup de calme, mais je
suis oblig de m'en retourner tout  l'heure. Ne vous drangez pas,
Moilly, je vous en prie; c'est gentil  vous d'tre venu. Clie, ma
chre, j'ai deux mots  vous dire, voulez-vous venir un instant?

Pour la premire fois depuis son mariage, il lui disait: vous! La jeune
femme se sentit glacer. Elle le rejoignit cependant, et il l'emmena 
l'autre extrmit du salon voisin. Ils restrent debout l'un devant
l'autre. Dornemont tait plus ple que sa femme, mais il avait un air
mauvais et rsolu.

--Ma situation est terrible, dit-il entre ses dents serres, qu'elle
entendait grincer; il n'y a plus qu'un homme au monde qui puisse m'en
tirer, c'est Moilly.

Elle le regarda, surprise.

--Il a pour vous beaucoup d'affection, continua Dornemont; si vous
vouliez, je suis convaincu,--convaincu, vous entendez? qu'il mettrait
des capitaux dans mes affaires. C'est  vous de le dcider.

Clie continuait de regarder son mari avec des yeux agrandis par la
frayeur; mais elle ne comprenait pas.

--Voyons, fit-il en la secouant brutalement par le bras, ne faites pas
la sotte. Je vous donne carte blanche, carte blanche, comprenez-vous? Je
me soucie du monde et de tout comme d'une guigne; ce qu'il me faut,
c'est de l'argent pour me relever; vous n'avez jamais su tre bonne 
rien, trouvez-moi de l'argent. Je ne rentrerai que demain.

Il la quitta grossirement, et elle resta o il l'avait laisse, plus
ple, plus froide et plus muette.

--Que se passe-t-il? fit Moilly sur le seuil du petit salon.

N'entendant plus de bruit, il s'tait lev. Elle courut  lui avec un
geste d'horreur, comme pour se rfugier dans ses bras; il allait l'y
recevoir, lorsqu'elle se jeta de ct et se prcipita dans un fauteuil
auprs de la chemine, les deux mains sur les yeux.

--Que vous a-t-il dit? Il vous a menace?

Elle fit signe que non et resta immobile, sans paroles, sans larmes,
dans l'pouvante d'un crime, ne sachant si c'tait elle qui en tait la
victime ou l'auteur.

--Clie, dites-moi quelque chose, fit Moilly, sans s'apercevoir de la
faon dont il lui parlait; vous avez peur de lui? Allons-nous-en tout de
suite, avant qu'il revienne; je vous emmnerai si loin qu'il ne vous
retrouvera jamais... Ah! il y a si longtemps que je vous aime! Vous
avez confiance en moi, n'est-ce pas?

Il lui prenait les mains pour voir son visage; elle frissonna.

--Grce, lui dit-elle  voix basse; ne me perdez pas.

--Mais il faut nous hter... il va revenir...

--Il ne reviendra pas.

--Il vous a abandonne. Raison de plus, alors, partons vite.

Clie se leva et dgagea ses mains que tenait Moilly.

--Vous tes riche, monsieur? dit-elle avec amertume.

Bien loin de comprendre, il lui rpondit comme  un enfant:

--Nous vivrons heureux n'importe o; je suis assez riche pour cela.


--Eh bien! reprit-elle, payez-moi donc  mon mari, car il vous permet de
m'acheter.

Les mains de Moilly tendues vers Clie retombrent  son ct.

--Oh! fit-il, madame, je vous demande pardon!

Il resta inclin devant elle; toute l'ardeur de son amour s'tait fondue
devant l'irrmdiable malheur de cette honnte femme.

Ce fut elle qui lui saisit le bras avec violence.

--Allez-vous-en, dit-elle; je suis assez insulte pour un jour.
Allez-vous-en.

Moilly avait repris son calme.

--Au contraire, dit-il d'un ton pos. C'est maintenant qu'il faut que
vous quittiez cette maison o vous n'tes pas en sret. S'il a eu
l'ide de vous employer au succs de ses intrts, l'chec qu'il subit
avec moi ne le rendrait que plus enrag de russir prs d'un autre...
Oui, Clie, c'est comme cela;  prsent que vous avez les yeux ouverts,
regardez la vrit en face. Vous avez le choix entre une vie horrible
ici et, avec moi, le bonheur que peut donner l'amour le plus sincre.
Allons, vous ne pouvez pas hsiter.

Il lui avait repris les mains et l'attirait  lui. Elle avait beau se
roidir intrieurement, elle l'aimait, et se sentait vaincue. L'amour
qu'elle s'tait si longtemps cach  elle-mme l'inondait de joie et
lui tait ses forces.

--Allons, lui disait-il, vous verrez ce que c'est que le bonheur; vous
ne l'avez jamais connu; c'est le repos dans la joie; c'est la scurit
d'un lendemain semblable au jour heureux qui s'achve; c'est pour
toujours, Clie, pour vivre et pour mourir ensemble. Et je vous aimais
quand vous vous tes marie.

--Bien vrai? demanda-t-elle.

--Je vous le jure; je ne sais pas mentir, moi... Allons, venez...

Il posa ses lvres sur le front de Clie, sans violence, comme si elle
lui appartenait de par toutes les lois, et il sentit qu'elle l'aimait
d'un amour imprissable.

Tout  coup, elle se spara de lui.

--Mon fils! cria-t-elle tout haut, comme si elle se rveillait d'un rve
plein d'angoisse.

--Nous l'emmnerons. Pensez-vous que j'aie pu avoir un instant l'ide de
le laisser  son pre? Nous en ferons un homme.

--Maman! fit la douce voix de l'enfant, tu m'as appel?

Il tait dans la porte de la chambre et frottait de ses deux poings
ferms ses yeux bouffis de sommeil. Trbuchant dans sa longue chemise de
nuit blanche, il avait l'air d'un ange.

Clie courut  lui et l'enleva dans ses bras.

--Mon enfant, dit-elle en le couvrant de baisers.

--Tu as eu peur, n'est-ce pas, maman? disait l'enfant, qui, bloui par
la vive lumire au sortir de la chambre obscure, n'avait pas vu Moilly.

Clie l'emporta dans son petit lit, le calma et l'endormit presque
aussitt avec de tendres paroles.

Quand elle se fut assure, au calme de sa respiration, qu'il avait
repris son sommeil, elle se dirigea vers le petit salon, sans prendre le
temps de rflchir.

Moilly l'attendait, plus ple qu'elle, n'osant lui parler le premier.

--Adieu, lui dit-elle, si bas qu'il put  peine l'entendre, mais ses
yeux pleins de douleur exprimaient clairement sa pense.

--Pourquoi adieu? Venez, au contraire, emportons-le.

Elle secoua silencieusement la tte, et il comprit qu'elle ne le
suivrait pas.

--Mon fils grandira, je ne veux pas qu'il me condamne, ni qu'il me
pardonne, quand il sera en ge de me juger... Pour l'honneur de
l'enfant, je sacrifie ma joie... s'il n'y avait que mon honneur  moi,
j'agirais peut-tre autrement... adieu... et je vous aime, oh! oui, je
vous aime; je vous aimerai toujours; et maintenant, allez, allez
vite...

Elle recula de deux pas et s'appuya au chambranle de la porte.

--Vous le voulez? dit Moilly.

--Oui.

--J'obis. Mais je ne vous quitterai pas; je vous verrai tous les jours,
et  l'heure de la catastrophe, qui n'est pas loin, vous me trouverez
l. Tout ce que je possde est  vous...

Elle fit un mouvement de fiert.

--Je vous demande pardon, reprit-il humblement; je voulais dire que
c'est  votre enfant, dont vous saurez faire un homme. Au revoir, Clie.

Il sortit avec le mme calme apparent que s'il et fait une simple
visite. Quand il fut parti, Clie s'agenouilla auprs du petit lit de
son fils, et pleura tant qu'elle eut des larmes.



XXVII

Le lendemain matin, vers dix heures, Dornemont se promenait
fivreusement dans son cabinet.

Que s'tait-il pass la veille dans cet appartement mme,  quelques pas
de lui? Allait-il avoir pour alli l'homme auquel il avait cd sa
femme, ou bien rien n'tait-il conclu? Clie aurait-elle imagin des
difficults?

--Ces femmes romanesques sont capables de tout, se disait-il avec une
fureur concentre dont une bonne partie tait  sa propre adresse.

La veille, le march lui avait paru tout simple. Quoi? ces deux tres
s'aimaient, il leur donnait la libert, et en change demandait qu'on
remt ses affaires  flot? Qu'y avait-il l de si extraordinaire?

En quittant sa maison, il tait all chez Rosa, qu'il avait trouve
passablement maussade.

--J'ai des dettes  payer, lui avait-elle dit, il me faut de l'argent.
J'ai de l'ordre, moi, mon cher! Je ne veux pas passer pour une femme qui
ne rgle pas ses fournisseurs!

--Je pense avoir arrang mes affaires demain, lui rpondit Dornemont.

--Il y a longtemps que tu me dis la mme chose!

--Mais, aujourd'hui, j'ai des raisons de le dire, insista Valry en
passant la main sur son visage pour chasser des penses importunes.

--Nous verrons bien...

Tout  coup une bouffe de folle gaiet passa dans le cerveau surmen de
Dornemont, et il se mit  dire cent folies. L'esprit drle et original
qu'on lui avait connu autrefois, et qui lui avait fait autant d'ennemis
que d'amis, lui revint comme aux meilleurs jours.

Pendant une heure, il tourna impitoyablement en ridicule les choses et
les gens qu'il vnrait le plus, dchirant les voiles les plus sacrs et
faisant litire de tout ce qui, sous le ciel, mrite le respect ou tout
au moins le silence.

Rosa riait aux clats, renverse sur sa chaise longue, et chaque trait
de sa gaiet poussait Dornemont  quelque nouvelle folie.

Quand ils eurent bien saccag le trsor des vertus humaines, Valry
s'arrta tout  coup, las et fourbu de cette dbauche morale.

--Allons, dit-il soudain glac, tu ne vas pas me renvoyer ce soir. Je
t'ai paye en monnaie de singe!

--Qui te renvoie, grand fou? Est-ce que tu ne sais pas que je t'adore,
quand tu es gentil? C'est quand tu boudes que je ne t'aime pas.

Deux heures aprs, Dornemont marchait seul dans le boudoir japonais,
pendant que sa matresse dormait de ce profond sommeil si improprement
appel le sommeil de l'innocence.

Il tait littralement enrag,  la pense de ce qu'il tait, de ce
qu'il ne pouvait s'empcher d'tre.

La lumire des rverbres de la rue lui suffisait pour se diriger dans
le ddale de petits meubles que d'ailleurs il heurtait lourdement, sans
souci de leur conservation, ni du sommeil de madame Brazenyi. Il et
voulu qu'elle se rveillt pour lui faire une querelle de crocheteur.
Par moments, une phrase traversait son cerveau.

--La vipre, c'est elle qui m'a amen l!... Et il avait envie de
l'assommer  coups de pied. Enfin, vers le matin, n'y tenant plus, il
s'en alla avec une nause indicible, un dgot prodigieux pour cette
maison et tout ce qu'elle contenait. Dans la rue, il se retourna.

--Quand je pense, fit-il entre ses dents, qu'il y a l dedans pour
quelque chose comme deux millions! Voil de l'argent bien employ.

Il rentra chez lui, se regarda dans une glace  main et eut peine  se
reconnatre.

Les traits de son visage exagrs jusqu' la caricature, le teint d'un
jaune terreux, la peau bouffie et ride par places, voil ce qui restait
du beau Dornemont.

--Je suis ignoble, se dit-il en jetant  terre la glace, qu'il broya
sous son talon.

Une crainte superstitieuse le prit.

--Le verre cass porte malheur! se dit-il, tout peur. Bah! quel
malheur pourrait-il m'arriver maintenant?

Il sourit avec une amertume ironique, en pensant que le seul malheur
possible serait que sa femme et Moilly ne fussent pas tombs d'accord.
C'est encore ce qu'il se disait lorsque la pendule sonnant dix heures,
une petite main mal assure frappa  la porte de son cabinet.

--Entrez! cria-t-il, pendant que son coeur faisait un grand bond dans sa
poitrine. Ce devait tre Clie. Qu'allait-elle lui dire?

La poigne s'agita vainement avec un petit cliquetis de cuivre, mais la
porte rsistait. Avec un juron, Dornemont ouvrit le battant, et son
petit garon entra.

--Bonjour, papa, dit-il en tendant ses joues fraches au baiser
paternel.

Stupfait, Valry se baissa et embrassa l'enfant.

Il l'avait bien oubli, celui-l! Le jouet favori de ses heures de
fortune avait perdu toute importance dans sa vie lorsque Rosa y tait
entre; pourquoi venait-il aujourd'hui se rappeler de force au souvenir
du pre indiffrent?

--C'est maman qui m'a dit de venir, fit le petit garon en regardant
autour de lui avec curiosit la vaste pice o il n'tait presque jamais
entr.

--Qu'est-ce qu'elle veut? fit le pre, encore boulevers.

--Elle m'a dit de te dire qu'elle avait fait un mauvais rve cette nuit,
mais que ce matin elle allait bien, et qu'elle avait tout oubli.

--Tu es sr qu'elle t'a dit cela? fit Dornemont en attirant l'enfant 
lui. Il l'enleva soudain dans ses bras et l'assit sur ses genoux; le
petit se mit  jouer avec la chane de sa montre.

--Oui, bien sr. Je sais bien, moi, qu'elle a fait un mauvais rve,
reprit l'enfant, parce qu'elle a cri: Mon fils! et a m'a rveill.
Je suis all la trouver; elle tait dans son petit salon, tout debout.
Elle s'tait endormie en lisant, vois-tu, car elle tait encore tout
habille... Mais je n'ai pas eu peur.

--Et alors, qu'a-t-elle fait? demanda Valry pris  la gorge par une
trange motion.

--Elle m'a emport dans mon lit, et elle est reste avec moi pour
m'endormir. Ce matin, je lui ai demand ce qu'elle avait eu, et elle m'a
dit de venir te trouver pour te raconter a.

Dornemont dposa l'enfant  terre et resta pensif, tortillant sa
moustache.

--Comment est-elle, ta mre, ce matin? dit-il en hsitant.

--Elle est toute blanche; je crois qu'elle a pleur dans son rve, car
elle a la figure renverse, comme on a quand on a eu peur, tu sais,
papa?

Dornemont coutait, de plus en plus pensif.

--Elle t'a dit de me dire qu'elle avait tout oubli?

--Oui, papa.

Dornemont se baissa lentement, afin que son visage ft au-niveau de
celui de son petit garon; quand il en fut l, il plia les genoux et
prit l'enfant dans ses bras.

--Va dire  ta maman qu'elle est un ange; tu entends? elle est un ange,
et toi, tu es un bon petit garon. Tu lui diras que je vous aime bien
tous les deux. Tu feras ta commission?

--Oui; ce n'est pas difficile.

Il s'chappait joyeusement. Dornemont, rest  genoux, le retint par sa
menotte rose.

--Embrasse-moi, lui dit-il.

L'enfant passa ses bras autour du cou de son pre et l'embrassa
consciencieusement sur les deux joues.

--Encore, fit Dornemont.

L'enfant recommena.

--Va maintenant, dit le pre en se relevant.

Il reconduisit le petit garon jusqu'au seuil de la porte et le suivit
des yeux  travers la longue enfilade de salons jusqu' ce qu'il l'et
vu disparatre derrire une portire. Alors il referma la porte et
revint  son bureau.

--Je suis un misrable, dit-il tout haut lentement. Un misrable... un
misrable...

Il se jugeait froidement, comme on se juge  certains moments de la vie,
avec autant de dsintressement que s'il s'agissait d'un autre.

Il ouvrit un tiroir et prit son revolver dont il fit jouer les
batteries.

--Moilly et elle feraient de l'enfant un honnte homme, dit-il avec le
mme calme, et c'est plus que je ne saurais faire...

La vanit du beau Dornemont ne l'abandonnait pas en cet instant suprme;
il jeta un coup d'oeil dans la glace en face de lui.

--Dcidment, je suis hideux! pensa-t-il! Et le dehors, ce n'est rien,
c'est le dedans qu'il faudrait voir!

Une ide lui vint. Dposant son revolver, il prit une feuille de papier
et crivit de sa belle criture commerciale:

Je prie mon ami Moilly de bien vouloir veiller sur ma femme et mon
enfant, que je laisse sans ressource.

Il mit la date, signa, et se tira un coup de revolver dans la rgion
du coeur. Il devait bien connatre la place, car la mort fut foudroyante.

Une heure aprs, son valet de chambre, qui venait l'avertir que le
djeuner tait prt, le trouva rigide sur son fauteuil. Dans la mort,
ses traits s'taient rgulariss, et il tait redevenu le beau
Dornemont.

Sa mort fit grand bruit, mais bien peu le pleurrent. Au fond, la
plupart de ceux  qui cet vnement faisait tort l'avaient vol
prcdemment ou bien taient tout prts  en voler d'autres.

--On ne lui a jamais rendu justice, dit Roquelet en revenant du
cimetire. Cet homme-l valait mieux qu'on ne le croyait; sa mort en est
la preuve. Ce n'est pas lui qui est responsable, c'est son genre de vie.



[Fin de _Le mors aux dents_ par Henry Grville]
