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Titre: La Maison de Maurze
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1877
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1883 (Treizime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   19 septembre 2009
Date de la dernire mise  jour: 19 septembre 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 387

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
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LA
MAISON DE MAURZE




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la librairie) en juin 1877.



LA
MAISON DE MAURZE
PAR
HENRY GRVILLE

Treizime dition

PARIS
E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 10

1883

Tous droits rservs




LA
MAISON DE MAURZE




I

--Le carrosse est en bas, mademoiselle, vint dire une soeur converse en
essuyant ses yeux rouges avec l'extrmit de son bavolet, Notre Mre
vous fait prier de descendre.

Gabrielle ramassa les plis de brocard qui formaient la trane somptueuse
de sa robe de noce; ses amies de couvent se pressrent autour d'elle;
les baisers les plus tendres, les mille promesses qu'on fait si
facilement  quinze ans furent changs et scells avec de grosses
larmes; puis Gabrielle, prcde par la soeur converse, se mit 
descendre l'escalier de pierre, us depuis des sicles par tant de pas
lourds ou lgers. Elle jeta en passant un regard sur les salles d'tude,
dsertes ce jour-l en son honneur; ses yeux s'arrtrent un instant sur
le jardin o depuis quinze jours elle avait gren plus de rveries que
de chapelets... elle allait disparatre dans le sombre corridor qui
menait au parloir.

--Au revoir, Gabrielle, mon cher coeur, ma belle mignonne! au revoir!
crirent des voix enfantines au-dessus d'elle.

Elle se pencha en arrire et regarda: tout en haut de l'escalier, les
jeunes filles qu'elle venait de quitter lui envoyaient par-dessus la
rampe un dernier adieu. Un bouquet de pervenches, cueilli dans le coin
le plus sombre du jardin et lanc par une main d'enfant, vint tomber
dans son corsage, pendant qu'elle envoyait de pleines poignes de
baisers aux jeunes recluses.

--Allons, allons, mademoiselle, murmura la soeur converse, votre futur
vous attend  l'glise.

Gabrielle rougit, cria un dernier: Au revoir! aux jolies ttes
penches vers elle et se hta de suivre son guide.

Arrive devant la porte du parloir, la soeur s'arrta, fit tomber 
terre les plis du brocard d'argent, raffermit le petit chaperon de
fleurs d'oranger sur l'chafaudage de cheveux blonds dont la poudre  la
marchale ne pouvait dissimuler compltement les magnifiques reflets
dors; le pauvre petit chaperon disparaissait presque en entier sous les
plumes et sous l'aigrette de diamants qui formaient la coiffure de gala
 la mode du jour.

--Vous tes belle comme un ange, mademoiselle, dit la brave fille;
puissiez-vous tre aussi heureuse que belle!

La porte s'ouvrit avant que Gabrielle et pu rpondre; elle entra
timide, presque honteuse, dans le parloir du couvent, clair pour la
circonstance par un candlabre charg de bougies qui ne pouvaient
vaincre le jour terne et faux venu  grand'peine  travers les grilles
et les auvents.

La Mre suprieure s'avana vers Gabrielle, la prit par la main et la
conduisit  son pre.

--Telle que vous me l'aviez confie, monsieur le comte, dit-elle, je
vous la rends. Le Seigneur a favoris nos efforts, elle est digne de sa
maison et de nous-mmes.

Le vieux gentilhomme de la chambre du dfunt roi Louis XIV n'eut garde
de cder  un attendrissement de mauvais got; ses lvres effleurrent
le front de Gabrielle; puis il prit sa main, et la conduisit vers un
autre vieux seigneur.

--J'espre, monsieur le duc, dit-il, que ma fille se montrera digne de
l'honneur que lui fait aujourd'hui la maison de Maurze.

Le vieux duc baisa le bout des doigts de Gabrielle, lui fit un
compliment fort bien tourn, salua son ami, salua la suprieure, et le
silence se rtablit.

Gabrielle, fort tonne, un peu triste, regarda les dorures des beaux
habits, la fiole de Malaga et les gteaux qu'on venait de servir, puis
sa propre toilette si somptueuse et si lourde, et resta indcise.
Fallait-il se rjouir ou s'affliger d'un changement si solennel?

Tout  coup la porte extrieure s'ouvrit, un rayon de soleil de mai
claira le sombre parloir; avec l'air tide d'un jour de printemps
pntrrent les bruits du dehors, le piaffement joyeux des chevaux de
sang attels au carrosse, le chuchotement de la foule assemble pour
voir sortir la fiance... Gabrielle sentit son coeur de quinze ans
battre joyeusement, et une rougeur d'impatience colora son teint
d'ordinaire un peu ple.

Quelques compliments encore, puis Gabrielle franchit le seuil du
couvent. Un tapis de velours rouge la conduisit au carrosse, la populace
cria de toutes ses forces: Vive la marie! quelques poignes de
monnaie jete par les laquais provoqurent des cris d'enthousiasme, puis
la lourde machine se mit en route.

Au bout de quelques instants, le carrosse s'arrta devant Saint-Germain
l'Auxerrois. Sous le portail, une foule de beaux jeunes gens en grand,
habit attendaient la jeune fille. Un d'eux s'approcha, le marchepied 
peine abaiss, et tendit respectueusement la main  Gabrielle pour
descendre.

Elle se laissa faire, plus confuse que jamais. Dj son pre l'emmenait
dans l'glise, o les orgues tonnaient, o les cierges et les bougies
toilaient l'harmonieuse obscurit des vitraux. Elle marchait, croyant
faire un rve, n'osant rien dire, dsirant et craignant tout  la fois
de s'veiller.

Tout  coup elle sentit que son pre mettait sa main dans une autre main
d'homme, et qu'on l'entranait doucement. Elle leva les yeux et se vit
conduite par le beau jeune homme du parvis.

Elle n'eut pas le temps de le regarder, car elle se trouvait dj
agenouille sur un coussin de velours, et, au fond du choeur,--crosse,
mitre, tincelant dans sa chape d'or ruisselante de pierreries, suivi
d'un nombreux clerg revtu d'or et de brocard,--l'vque s'approchait
pour la marier.

Deux fois, avant le moment solennel, elle leva timidement les yeux sur
celui qu'elle allait jurer d'aimer toute sa vie, et deux fois le regard
de deux yeux noirs, tendres et moqueurs  la fois, fit monter la rougeur
 son front.

Jamais Gabrielle n'avait vu d'hommes,--car on ne peut compter pour tels
le vieux jardinier et le confesseur du couvent. Son pre lui tait
apparu quelquefois, svre et hautain,--ce n'tait pas un homme non
plus;--aussi ce regard qui savait tant de choses, qui raillait si bien
sa timidit, sa gaucherie, son ignorance, ce regard alla jusqu'au fond
de cette me neuve.

--Que faut-il faire pour vous plaire? tait-elle prte  demander.

Les paroles de l'vque se gravaient une  une dans son coeur. La femme
sera soumise  son mari, elle ne trouvera point en lui de sujets de
blme, disait le prlat, elle le considrera comme beau, vaillant et
noble par-dessus tous.

--Ce ne sera point difficile, pensait Gabrielle.

--Mon joug est un joug d'amour, reprenait l'vque; tout sacrifice est
facile quand on aime; la femme aimera son mari, parce qu'il est son
matre, et elle lui sera fidle jusqu' la mort.

Gabrielle soupira. Ce soupir d'aise disait que sa tche serait en effet
facile et douce.

--Et le Seigneur bnira votre maison, termina le prlat; vous lverez
vos enfants dans la crainte de Dieu, et vous verrez leurs rejetons
grandir autour de vous comme un plant de jeunes oliviers.

Les enfants! Gabrielle pensait aux petites ttes blondes qu'elle avait
vues dans les tableaux  la chapelle du couvent, et son coeur se gonfla
de joie en pensant qu'elle aurait des enfants!

Quand vinrent les paroles sacramentelles, Gabrielle leva les yeux sur
l'officiant et rpondit Oui! avec une fermet inusite en pareil cas.
Les assistants s'entre-regardrent. Ce timbre d'or les avait remus
jusqu'au fond de l'me; mme les moins bons de ce monde frivole avaient
senti quelque chose de nouveau s'agiter en eux  la voix de cette jeune
fille.

La crmonie s'acheva. Un repas magnifique attendait les convis chez le
duc de Maurze.

--Marquis, dit-il  son fils, offrez la main  votre femme.

Gabrielle tait marie.




II

Le soir tait venu. Aprs un repas magnifique, pendant que les htes de
la maison de Maurze se rpandaient dans le jardin plein de fleurs de
printemps, la nouvelle marquise s'tait chappe et parcourait  la
drobe les appartements de cet htel qui allait tre sa demeure. Elle
traversa plusieurs salons, recueillant sur son passage certains regards
et certains sourires qui la faisaient rougir sans qu'elle st pourquoi,
et, trouvant enfin une porte entre-bille, elle la poussa doucement...
tout n'tait-il pas  elle dans cette maison,--la sienne?

Elle entra dans un petit boudoir bleu o quelques bougies achevaient de
se consumer dans un candlabre. Une fille de service, endormie dans un
fauteuil, se leva brusquement pour offrir ses services  madame la
marquise.

--Je n'ai besoin de rien, dit Gabrielle. Laissez-moi.

La fille de chambre disparut en ouvrant une porte  deux battants qui
donnait dans une pice attenante, et Gabrielle s'assit dans un petit
fauteuil bas pour se reposer un peu de tout ce bruit et de cet apparat.

La fentre du boudoir donnait sur le jardin illumin; mais cette partie
de la maison, dfendue des approches importunes par un large foss et
par d'pais buissons de lilas, tait  l'abri des regards. La jeune
femme, tourdie encore par les lumires et par le brouhaha du repas,
gotait dlicieusement la fracheur du soir. La lune, alors au haut du
ciel, faisait jaunir les lampes de couleur places dans les bosquets: sa
clart fine et bleutre dcoupait sur le parquet la silhouette de
quelques branches gares  et l.

--Marie! se dit Gabrielle avec un soupir; je suis marie! Que mon mari
est beau! ajouta-t-elle en joignant les mains avec extase.

Cette me innocente, ce coeur virginal s'taient donns ds le premier
regard; elle n'avait pas compar son mari aux autres jeunes seigneurs;
elle n'avait vu que lui. L'vque lui avait ordonn d'aimer cet homme
par-dessus tout, elle avait obi sur-le-champ.

--Je l'aime! murmura-t-elle  voix basse; je l'aime! c'est mon mari.

Tout  coup, le souvenir des regards qui l'avaient fait rougir ramena un
coloris plus vif sur ses joues. Elle s'assura qu'elle tait seule,
frissonna, d'effroi peut-tre, et, marchant sur la pointe du pied, elle
s'approcha de la pice contigu, que la fille de chambre avait laisse
ouverte en se retirant. Arrive sur le seuil, elle s'arrta, n'osant
entrer, le cou tendu, les mains jointes... c'tait la chambre nuptiale.

Un grand lit de lampas bleu de ciel orn de courtines d'argent, de
franges, de noeuds, occupait tout le milieu de la pice; la
courte-pointe releve laissait voir des draps de batiste brods aux
armes de Maurze et garnis de hautes dentelles; deux oreillers de
batiste brode reposaient cte  cte; sur un fauteuil de chaque ct du
lit, une robe de nuit dplie semblait convier au repos. Une veilleuse,
place sur une tablette devant un crucifix, clairait vaguement ces
splendeurs qu'elle laissait plutt deviner que voir. Par-ci par-l le
pied d'un fauteuil, le dossier d'une chaise, le coin d'un meuble mettait
une paillette d'or dans l'obscurit.

Gabrielle surmonta l'espce de crainte qui l'avait envahie et s'aventura
sur le tapis moelleux fait pour amortir le bruit des pas.

--C'est donc ici, se dit-elle, que nous allons vivre, mon mari et
moi!... Mon mari et moi, rpta-t-elle lentement. Oh! mon Dieu,
s'cria-t-elle, que je suis heureuse et que je vous remercie!

Elle s'agenouilla devant le crucifix, la tte dans les mains, et laissa
couler ses larmes. Son coeur dbordait de joie.

Enfant le matin mme, n'aimant que les religieuses et ses compagnes,
elle tait marie, et elle aimait son mari! De telles secousses auraient
pu troubler une me moins nave que celle de la jeune femme; mais
Gabrielle avait la prire pour dverser le trop-plein de son me. Elle
pleura et remercia Dieu de toutes ses forces pendant un moment.

Un bruit de pas et de voix la tira de son extase. On l'appelait. D'un
bond elle fut dans le boudoir, non sans avoir referm la porte de cette
chambre sacre o, pensait-elle, son mari seul devait pntrer. Le
boudoir s'inonda soudain de lumires. Des candlabres chargs de
bougies, ports par des valets, effacrent sur le parquet le lacis
transparent des feuilles projet par la lune.

--Nous allons coucher la marie, dit une voix fminine.

Un groupe de femmes appartenant toutes  la plus haute noblesse de
France entoura aussitt Gabrielle, qui reut la bndiction de son pre
et celle de son beau-pre, puis on l'emmena, toujours avec les lumires,
dans la chambre nuptiale, si calme tout  l'heure et maintenant pleine
de bruit et d'clat.

Gabrielle se laissa ter peu  peu ses riches ajustements de marie. On
les remplaa par un dshabill de batiste: l'tiquette, dj moins
rigoureuse que sous Louis XIV, n'exigeait pas qu'elle se mt au lit en
prsence de toutes ces femmes. La soeur du duc, vieille dame
prtentieuse et manire, lui glissa  l'oreille un bonsoir qu'elle ne
comprit pas; pendant qu'inquite, effare, elle levait la tte pour
interroger, le groupe des dames s'loignait dj en riant. Elle n'eut
pas le courage de rpter sa question et se laissa tomber dans un des
fauteuils placs prs du lit.

La porte du boudoir s'entr'ouvrit, la voix du marquis se fit entendre.

--Merci, messieurs les hrauts d'honneur, disait-il, je vous dispense de
votre service.

Quelques clats de rire lui rpondirent. Il salua d'un geste la troupe
joyeuse et entra dans la chambre. Gabrielle,  son entre, s'tait leve
tremblante.

Le marquis Guy de Maurze s'approchait avec cette grce tudie qui est
reste classique.

--Madame la marquise, dit-il  sa femme, permettrez-vous  votre humble
serviteur de vous parler de son amour?

Gabrielle leva sur lui ses yeux bruns pleins de penses. Un candlabre
charg de bougies, laiss  dessein sur une table, permettait au jeune
homme de la voir distinctement.

--Car enfin, reprit-il, madame la marquise, vous tes ma femme, et je
vous aime. M'aimez-vous un peu?

Gabrielle le regarda encore, son jeune sein se gonfla tout  coup.

--Oh! oui, rpondit-elle  voix basse.

Le marquis s'approcha et dfit son pe. Plus d'une fois il avait parl
d'amour  des grisettes ou  de grandes dames, tout aussi bien qu' des
filles d'opra, mais jamais on ne lui avait rpondu de la sorte. Il prit
la main de sa jeune femme et l'emmena plus loin des bougies, sur un
petit canap troit, o il y avait  peine de la place pour lui prs
d'elle. Gabrielle se taisait, et sa main tremblait toujours.

--Comment vous nommez-vous? dit le marquis en baisant l'un aprs l'autre
les doigts glacs de la jeune fille.

--Gabrielle, fit-elle d'une voix timide, puis 'enhardissant: Et vous?

--Je me nomme Guy, rpondit-il.

Elle rpta tout bas:--Guy! c'est un joli nom. Et vous, monsieur le
marquis, m'aimerez-vous? Je ferai de mon mieux pour vous plaire.

Puis elle cacha son visage dans ses mains, honteuse d'avoir peut-tre
trop parl.

--Vous tes adorable, Gabrielle, s'cria le jeune homme en se mettant 
genoux devant elle. Certes, je vous aimerai, car vous en tes digne.

Il noua ses bras autour d'elle en rptant: Je vous aime! et Gabrielle
laissa tomber sa tte rougissante sur l'paule de son mari.




III

Le marquis de Maurze tait loin d'tre plus mauvais que ceux de son ge
et de son temps. Jusqu' trente ans il avait vcu comme tout le monde,
et profit du soulagement que la mort de Louis XIV avait apport  toute
la cour. On tait si las de l'hypocrisie des dernires annes, que plus
d'un, bon et vertueux au fond, afficha les fanfaronnades les plus
hontes du vice pour faire comme les autres. Guy de Maurze n'tait
certes pas des plus parfaits, mais, rptons-le, il n'tait pas des plus
mauvais. Son pre, homme svre, qui avait le suprme talent de rendre
la vertu hassable, tant il la faisait rche et gourme, lui avait
pourtant inculqu des principes solides, de ceux qui survivent  tout,
et qu'on retrouve  cinquante ans au fond de soi-mme, quand toute
l'cume des passions a fini de dborder et qu'il ne reste plus au fond
de la coupe que le vin gnreux. Pour quelques-uns, ce jour-l n'arrive
jamais. Ils vieillissent comme ils ont vcu, frivoles et souvent
ridicules. Ceux-l n'avaient que de l'cume dans leur coupe. Chez
d'autres, le bon vin tourne en vinaigre, au vent de l'adversit; ceux-ci
sont plus  plaindre qu' blmer, car ils vieillissent solitaires.

Guy de Maurze n'tait ni de ces derniers, ni des autres; mais sa
liqueur  lui, gnreuse entre toutes, devait bouillonner et dborder
encore pendant longtemps. Et puis, par-dessus tout, il craignait le
ridicule. Donc, il adora sa femme pendant un mois.

Au bout d'un mois, ses amis commencrent  le plaisanter.

--Cela ne se fait pas, lui disait-on, c'est du dernier bourgeois. On ne
trompe pas ainsi son monde.

--J'admets, lui dit un jour un des hommes les plus brillants--lisez les
plus vicieux--de l'poque, j'admets qu'on s'occupe du soin de perptuer
sa maison, mais du diable s'il faut renoncer  toute autre ambition!

C'est qu'en effet le marquis s'tait mari pour perptuer sa maison. Une
si noble race ne pouvait prir! Or, son pre lui avait choisi une femme
accomplie sous tous les rapports, noble  souhait, belle,--trop
peut-tre puisque Guy s'oubliait prs d'elle,--riche, parfaite en un
mot; en de telles mains, la maison de Maurze ne pouvait pricliter.

Gabrielle tait dans le paradis. Tout l'enivrait: sa propre jeunesse,
l'amour de son mari, les gards dont on l'entourait, elle qui n'avait
t jusque-l qu'une petite pensionnaire, aussi noble, aussi riche, mais
pas plus que ses compagnes de couvent, tout tait fait pour lui tourner
la tte. Elle fut prsente dans le monde, le crmonial compliqu des
visites  recevoir et  rendre lui cota quelques efforts de mmoire,
mais elle s'en acquitta sans trop de bvues.

Le monde l'enchantait,--de loin. Ce brouhaha d'habits brods, de robes
somptueuses, de musique et de thtre, ce cliquetis d'esprit semblable
au choc des fleurets dans un assaut, lui faisait l'effet d'un feu
d'artifice perptuel, et ses ravissements enfantins avaient le privilge
de rjouir fort le marquis.

Mais cette joie fut de courte dure. Ayant laiss deux ou trois fois sa
femme aller  des runions fminines, dont les hommes taient exclus, il
vit Gabrielle en revenir si fort scandalise des propos qui s'y taient
tenus et de la morale qu'on y avait dbite, qu'il s'en fit rendre un
compte fidle. L'ingnuit de sa femme ne savait ni ne voulait rien
cacher;--Gabrielle lui dpeignit tout au long la crudit des
expressions, le laisser-aller des principes et mme les railleries
qu'avait suscites son tonnement.

--Vous tes toute neuve, ma chre, lui avait dit la baronne de P...
Avant six mois vous penserez autrement.

--J'espre bien que non! s'cria le marquis. Je voudrais bien voir cela!

Mais comme il tait impossible de tenir une marquise de Maurze en
chartre prive, le jeune poux reconnut bientt que, pour empcher les
moeurs du temps de gangrener l'me innocente de sa femme, il n'tait
qu'un seul recours: l'enlever bravement et la conduire  la campagne.

Cette proposition tait d'autant plus acceptable que dsormais l'avenir
de la maison de Maurze tait assur: Gabrielle devait tre mre. Aux
premiers mots que lui toucha son mari de ce nouveau plan d'existence,
elle tmoigna la joie la plus expansive.

--C'est charmant! dit-elle; au moins l, tu m'appartiendras, car ici je
ne te vois gure, et puis je ne recevrai plus les visites de ces
messieurs tes amis, si dsagrables quand ils rient, et qui ont l'air de
se moquer de moi parce que je t'aime.

Ces paroles confirmrent de plus en plus le marquis dans son opinion;
et, malgr les approches de l'hiver, il se dcida  installer Gabrielle
au chteau de Maurze, dont son pre lui fit cadeau  cette occasion, et
qui se trouvait assez proche de Paris et de Versailles pour rendre les
dplacements faciles, en mme temps qu'il tait assez loign de la
capitale pour dgoter les oisifs d'un voyage incommode.

La noble demeure tait situe au haut d'un coteau; des pentes savamment
mnages amenaient les carrosses dans la cour, close d'une grille en fer
forg; sauf les eaux jaillissantes, qui n'taient plus autant  la mode,
c'tait un diminutif de Versailles. Le grand parc, plant sous le
Barnais, abritait du gibier royal; les parterres, entretenus par une
arme de jardiniers, reproduisaient les dessins de le Ntre; les
btiments, construits sous Louis XIII, prsentaient  l'extrieur ce
mlange de brique et de pierre, si agrable  voir aprs les faades
grises de Paris; mais cette demeure princire respirait la tristesse.

Ce n'est pas  l'ge de Gabrielle ni avec les sentiments dont elle avait
le coeur rempli qu'on s'aperoit de la mlancolie des choses; elle
arriva au chteau pleine d'esprances joyeuses. Le duc, son beau-pre,
l'attendait sur le seuil pour lui en faire les honneurs. Tte nue, le
vieux seigneur s'avana jusqu' la portire du carrosse qui amenait sa
bru; il lui offrit la main pour descendre et la conduisit dans la salle
d'honneur, o le feu ne flambait pas encore, malgr la pluie froide
d'octobre,--car dans ce bon vieux temps, Dieu merci loin de nous! on
n'allumait le feu avant la Toussaint que dans la chambre des malades.

L'humidit de la salle tomba sur les paules de la jeune femme, qui
frissonna et jeta autour d'elle un coup d'oeil timide. Les siges peu
commodes, les sombres tapisseries lui parurent bien solennels. Le duc,
son beau-pre, lui dbitait son compliment de bienvenue, du ton dont il
et fait son oraison funbre... Soudain une porte s'ouvrit  deux
battants sur la salle  manger, richement servie, o les cristaux et la
vieille argenterie brillaient sur la nappe blanche; le marquis, debout
sous les feux d'une torchre prs du seuil, souriait  la jeune femme...
Gabrielle sentit son coeur se rchauffer soudain; elle sourit  son
mari, posa sa main fluette sur les doigts secs de son beau-pre et
rentra dans le courant de ses ides ordinaires.




IV

Deux jours s'taient couls dans la flicit, la plus complte, car
Gabrielle jouissait du bonheur inestimable de possder son mari prs
d'elle depuis le matin jusqu'au soir, lorsque,  souper, le vieux duc,
sortant de son mutisme ordinaire, s'adressa soudain  son fils:

--N'est-ce pas demain, lui dit-il, que vous rejoignez votre rgiment?

--Demain? fit Gabrielle qui devint ple de crainte. Je croyais que le
marquis resterait ici!

Le marquis sourit tendrement  sa femme.

--Non, ma chre, lui dit-il, je ne saurais passer l'hiver ici, et
vous-mme n'avez pu concevoir cette esprance. Vous savez que
j'appartiens  mon rgiment avant d'appartenir  ma famille.

--Mais votre rgiment n'est-il pas  Paris? fit timidement la pauvre
Gabrielle, essayant de se raccrocher  une paille, en guise d'esprance.

--Aussi, ma chre, aurai-je le plaisir de venir trs-souvent vous rendre
visite, dit le marquis avec la dernire courtoisie.

Gabrielle baissa les yeux sur son assiette et cessa de manger, car elle
n'avait plus faim. Les deux heures qui la sparaient du repos lui
parurent longues. Prtextant un malaise, elle s'tait rfugie dans sa
chambre, sa grande chambre lambrisse de chne, haute de plafond, sombre
de couleur, o la clart des bougies n'clairait qu'un petit espace
relativement  l'ampleur de l'appartement.

tendue sur son grand lit d'apparat, auquel on arrivait par un
marchepied, elle pleurait silencieusement, le visage cach dans son
mouchoir pour touffer ses pleurs, quand le marquis entra enfin,
fredonnant un air d'opra.

Voyant sa femme sur le lit, il s'arrta, car il craignait de l'avoir
rveille,--et le marquis tait un poux modle.

--Guy, je ne dors pas, dit Gabrielle en essayant de rendre  sa voix son
timbre habituel.

Le marquis s'approcha du lit et baisa la main de sa femme. Celle-ci
s'appuya sur le coude et garda la main de son mari dans la sienne.

--Tu t'en vas? lui dit-elle  voix basse d'un ton si doux, si triste,
que le marquis en fut mu.

--Il le faut bien, ma mignonne, rpondit-il en pliant le genou pour tre
au niveau du joli visage suppliant tendu vers lui.

--Et moi! je vais rester seule ici avec ton pre? Ce sera bien triste.

--Vous aimez donc beaucoup la compagnie? fit le marquis, croyant
dtourner la conversation en plaisanterie; mais le regard dcourag de
Gabrielle lui fit baisser les yeux, et il dposa un baiser sur la joue
plie de sa jeune femme.

--Tu as pleur? s'cria-t-il; ton visage et ton oreiller sont humides!
tu as pleur? Qui a pu te faire du chagrin, ma Gabrielle chrie?

La jeune femme n'essaya plus de se contenir, elle dtourna la tte, et
ses sanglots retentirent, douloureux et presss. Le marquis l'avait
prise dans ses bras, il essayait vainement de rencontrer le regard de
Gabrielle, celle-ci tenait ses yeux obstinment baisss, pendant que les
pleurs ruisselaient sur ses joues et sur les mains.

--Qu'as-tu? dit encore celui-ci, parle, mon enfant, que t'a-t-on fait?

--Tu le demandes! s'cria Gabrielle, arrachant la vrit de son coeur
tortur, tu le demandes! Mais tu m'abandonnes, et moi, je t'aime!

Ce cri avait si bien l'accent de la passion que le marquis en fut remu
jusqu'au fond de l'me, qu'il n'avait pas mchante. Il s'effora de
prouver  sa femme qu'il tait contraint par le devoir; qu'en ralit,
elle jouirait beaucoup plus de sa prsence qu' Paris, o souvent ils ne
se voyaient qu' de rares intervalles, tant le tourbillon mondain leur
prenait de temps; il parla de son amour, de l'enfant qui devait natre,
il promit de venir souvent; il fut si loquent, que Gabrielle,
convaincue, mais non console, finit par lui dire:

--Eh bien! puisque c'est ncessaire, va,--mais ne m'oublie pas!

L'oublier! certes, non! Le marquis tait bien loin de penser 
l'oublier. Une femme si belle, si aimante, si dvoue! Il partit le
lendemain cependant, et rentra  Paris, o les officiers de son rgiment
lui donnrent un souper splendide.

--Nous avons reconquis le marquis de Maurze, s'crirent-ils en choeur
au moment des libations. Maurze est  nous!

Au mme moment, Gabrielle, inquite, sentait confusment remuer en elle
l'enfant de Guy. Quand elle se fut bien assure qu'elle ne se trompait
pas, elle se sentit plein d'une joie inconnue, puis la tristesse la
reprit soudain.

--Il devrait tre l! se dit-elle. Pense-t-il seulement  moi?

Hlas! non, le marquis, en ce moment, ne pensait point  elle.




V

L'hiver tait venu, la neige blanchissait la route qui menait  Paris,
les grandes chemines o le vent s'engouffrait en hurlant envoyaient
leur fume bleutre dans le ciel triste, et Gabrielle, assise  sa
fentre, attendait la visite de son mari.

Depuis trois mois qu'elle habitait Maurze, la jeune femme avait appris
bien des choses. Elle avait appris que la pire solitude n'est point
celle du couvent; que le mariage n'est pas la fte perptuelle qu'elle
avait rve; que l'amour d'un mari, dans le grand monde de cette poque,
n'tait qu'un feu de paille brillant et fugitif, et que ceux qui n'ont
jamais connu la joie sont moins  plaindre que ceux qui l'ont perdue.

Gabrielle faisait ces rflexions sur elle-mme, et sa tristesse
augmentait  mesure que diminuait le jour blafard de dcembre. Avec le
jour, en effet, elle voyait disparatre l'espoir de voir son mari ce
jour-l, et alors, quand le verrait-elle? Une ou deux fois dj le
marquis avait promis de venir, et il ne s'tait point montr; alors
Gabrielle avait reu un petit billet bien tendre, galamment tourn, mais
la visite s'tait fait attendre... En serait-il de mme aujourd'hui?

La maison tait morne; le vieux duc n'avait pu y tenir: son Paris et
surtout son Versailles lui manquaient par trop. Un beau matin,
s'excusant de ne pouvoir tenir compagnie  sa belle-fille, il avait fait
atteler son carrosse, et depuis on ne l'avait point revu.

Cette absence, d'ailleurs, ne pesait gure  Gabrielle. Son beau-pre
lui paraissait un phnomne mystrieux et quelque peu effrayant. Qu'on
pt vivre  ce point renferm en soi-mme, qu'on restt trois jours sans
profrer d'autres paroles que celles d'une indispensable politesse, et
qu'avec cela on ne pt exister loin de la prsence d'un roi,--tout cela
tait par trop extraordinaire, et Gabrielle avait renonc  le
comprendre.

Cependant,  de certains jours, la pauvre petite marquise se prenait
presque  regretter cette figure austre; si peu avenant qu'il ft,
c'tait un visage.

La jeune femme se mit alors  penser au couvent,  ce couvent qui jadis
lui paraissait si noir, et qui maintenant s'illuminait de toute la
lumire tincelante de la jeunesse. C'est l que Gabrielle avait t
heureuse, l qu'elle avait tram d'innocentes malices, invent de joyeux
passe-temps... Depuis...

Qu'elle tait loin, la chambre nuptiale tendue de bleu et d'or, o la
jeune marquise avait remerci Dieu avec tant d'effusion le jour de son
mariage! Qu'il tait loin, l'poux empress, plus amant qu'poux!
pensait-elle, et c'tait vrai, hlas! car il avait oubli sa femme comme
on oublie une matresse...

Tout  coup un point noir se dtacha sur la blancheur de la route.
Gabrielle se souleva et regarda de tous ses yeux.

Ce n'tait pas un carrosse,--c'tait un homme  cheval qui gravissait 
bride abattue la rampe du chteau.  peine dans l'obscurit croissante
distinguait-on le cheval du cavalier.

--Un messager! pensa Gabrielle en se laissant retomber sur sa chaise. Il
ne viendra pas!

Une grosse larme roula sur les mains jointes de la jeune femme.

--Si l'enfant tait n seulement! se dit-elle... Quand il sera l, je ne
serai plus triste.

Le galop du cheval rsonna sur les pierres de la cour. Gabrielle essaya
de distinguer le messager; mais la nuit tait venue, elle ne vit rien.

--L'enfant! continua-t-elle, pendant qu'une autre larme suivait la
premire. Pauvre petit, c'est lui qui sera ma consolation!

La porte s'ouvrit toute grande, et sur le fond lumineux du corridor,
clair par les valets chargs de candlabres, une mle figure se
dtacha en noir.

--Marquise, dit la voix joyeuse de Guy, je suis venu vous surprendre
dans votre Thbade...

--Guy! s'cria la jeune femme en s'lanant vers lui. Mais la prsence
des valets l'arrta. Vous me faites grand plaisir et grand honneur,
monsieur le marquis, fit-elle avec une rvrence.

Les valets s'taient retirs; un flambeau brlait sur la table; la porte
tait referme, le marquis s'approcha de la jeune femme et la prit dans
ses bras avec passion.

--Je suis venu, dit-il, parce que j'ai pens que tu devais t'ennuyer
sans moi, parce que je mne l-bas joyeuse vie, tandis que toi... Il
frissonna et rit de son frisson en jetant un regard sur les murailles
sombres. Bref, madame, je suis venu parce que je vous adore et que
j'avais envie de vous le dire. M'accorderez-vous l'hospitalit pour
cette nuit?

--Oh! Guy! murmura Gabrielle suspendue  son cou; mon ami, mon mari, que
tu es bon d'avoir pens  moi, que je t'aime! Es-tu venu ainsi, 
cheval, de Paris?

--A franc trier, ma belle marquise, avec deux relais. Mais que ne
ferait-on pas pour obtenir un tel accueil? Et maintenant, ma chre,
faites-nous souper, car je meurs de faim.

Gabrielle passa vingt-quatre heures dans un rve de bonheur.




VI

Si la marquise avait connu le vritable motif qui avait amen son mari
prs d'elle,  franc trier, ce jour-l, sa joie et t sensiblement
diminue.

La veille au soir, une joyeuse socit s'tait donn rendez-vous 
l'htel de Maurze, o le marquis traitait ses amis. Aprs souper, comme
il arrive, on se mit  jaser, et l'on parla trop, ce qui n'est pas rare
non plus.

--Voyez, messieurs, s'criait un jeune fou de vingt ans, voyez ce que
valent les femmes! Ma matresse m'a trahi hier, et je vous le demande,
pour qui?... pour lui! ajouta-t-il en dsignant du doigt un homme
d'environ quarante ans, ventru, moustachu, peu lgant de formes et
d'allures, et cependant fort authentiquement noble  seize quartiers.

Un clat de rire accueillit cette saillie.

--Si elle m'a prfr, rpartit le gros homme, c'est qu'apparemment elle
m'a trouv du mrite. Mais sois sans crainte, elle me trahira demain
pour un autre qui aura d'autres mrites, ou les mmes, peu importe,--ou
mme pas de mrites du tout.

--Les femmes sont les suppts de Satan, cria un troisime d'une voix
enroue,  l'autre bout de la table.

--Toutes, rptrent les jeunes gens.

--Pardon, pardon, mes amis, fit d'un air grave un chevau-lger qui se
tenait des deux mains  la table pour ne pas rouler dessous, j'en
excepte nos mres.

--Accord, rpliqua le gros homme.

--Et nos femmes! ajouta le jeune tourdi.

--Et nos soeurs! lana un troisime.

--Tout le monde alors! s'cria un des plus gais, ce n'est plus la peine
de les condamner si on les excepte toutes.

--Pas toutes, mais voici Maurze qui possde un trsor de femme, la plus
jolie marquise qu'on puisse voir, une femme qui devrait tre le plus
beau joyau de la cour, elle est vertueuse, elle l'adore, et il la cache!
Ce n'est pas juste!

--Non, ce n'est pas juste! rpta le choeur.

--Est-il heureux, ce Maurze, et un bonheur si peu mrit!

--Je suis, messieurs, dit le marquis avec un grain de fatuit, beaucoup
plus heureux qu'on ne croit, car si, comme vous le dites, j'ai une
pouse charmante...--il s'arrta un instant et promena autour de la
table un regard satisfait,--j'ai une matresse presque aussi belle et
tout aussi fidle!

--Ah! l'insolent bonheur! cria-t-on de toutes parts. Maurze, c'est trop
de deux! Qui est-elle?

--Je n'ai garde de vous le dire, vous me la prendriez; mais je puis vous
montrer son portrait, nul de vous ne la connat.

Il tira de sa poche une tabatire, orne  l'intrieur du couvercle
d'une jolie miniature de femme. La tabatire fit le tour de la table. Au
moment o elle arrivait  l'un des assistants, un clat de rire
retentit.

--Ah! le bon billet! s'cria celui qui avait protest en faveur des
mres.

--Eh bien! fit Maurze en fronant le sourcil, car il n'aimait pas la
raillerie, quand elle tombait sur lui.

--Eh bien! mon cher, ta matresse est fidle?

--Certes!

--C'est elle qui t'a donn ce bijou?

--Oui. Eh bien?

Le chevau-lger tira de sa poche une bote semblable, la plaa  ct de
l'autre, couvrit les deux de son mouchoir de poche, et, s'adressant au
marquis d'un air grave:

--Tu peux choisir au hasard, mon cher; quoi que tu prennes, tu y
trouveras le portrait de ta belle!

Un rire fou gagna les convives, et Maurze lui-mme, malgr sa
dconvenue, ne put s'empcher de rire comme les autres. L'preuve fut
faite et donna raison au chevau-lger qui, n'ayant pas les mmes motifs
pour garder le silence, raconta en long et en large l'histoire de la
petite bourgeoise pour laquelle il avait des bonts.

--Eh bien, soit! fit le marquis d'un air dgag qui cachait son dpit;
en mettant les choses au pis, il me reste ma femme.

--Et tu es un grand sclrat de n'tre pas  ses pieds, ajouta le
protecteur de la morale. Quand on possde une femme comme la tienne, mon
cher, on devrait s'abstenir de courir sur les brises des autres.

Maurze regarda ses manchettes d'un air fat, et la conversation driva.
Le lendemain, ayant arrang ses affaires pour une courte absence, il
partit  franc trier pour arriver plus vite... C'est  cette soire de
garon que Gabrielle avait d la visite inopine de son mari.

Heureusement, la pauvre enfant ignorait et devait ignorer l'pisode de
la tabatire  portrait. Mais, quand le marquis la quitta, il tait dj
las de son rle d'amant. Gabrielle n'tait pas coquette; elle disait
tout bonnement: Je t'aime!  son mari, parce que c'tait son mari et
qu'elle l'aimait. Or ce n'tait pas l ce qui pouvait amuser le marquis.




VII

La jeune marquise n'avait pas  un trs-haut degr ce que depuis on a
dsign sous le nom de sentiment des convenances. Par exemple, elle ne
comprenait pas la ncessit de dire ce qu'elle ne pensait pas, non plus
que celle de ne pas dire ce qu'elle pensait. On lui avait bien inculqu
au couvent de svres principes, aussi compasss et aussi minutieux que
le crmonial des rvrences; les rvrences avec leurs diffrents
degrs de profondeur s'taient graves tant bien que mal dans la mmoire
de Gabrielle, mais les principes menteurs de fausse sagesse
mondaine,--si ncessaires cependant pour vivre en paix avec les
humains,--s'taient envols avec le souvenir des leons de grammaire.

Au grand scandale de son beau-pre, Gabrielle aimait la marche  pied,
au grand air; elle ne pouvait souffrir que deux laquais galonns lui
servissent d'escorte lorsqu'elle allait dans le village voisin faire de
porte en porte une apparition bienfaisante. Aussi le dpart de son
beau-pre avait t pour elle plutt un soulagement qu'une privation.

Certain jour de fvrier, un fallacieux soleil d'hiver, qui ressemblait
fort  un soleil de printemps, se glissa si bien  travers les rideaux,
qu'il tenta la jeune marquise. La gaminerie de ses seize ans, qui
sommeillait en elle depuis longtemps, se rveilla soudain. Gabrielle
revtit une mante de soie, appela la plus jeune de ses femmes de
chambre, prfre en raison de sa jeunesse mme, et, sans prendre
conseil ni souci de personne, elle sortit du chteau.

Le parc ne l'attirait point; elle aurait le temps de le connatre quand
viendrait l't: et puis ce parc clos de murs, c'tait encore le
chteau, et, sans bien se l'avouer, Gabrielle pensait tout bas que cette
somptueuse demeure ressemblait fort  une prison.

Mais cette prison au moins avait sa clef sur la porte, car les deux
jeunes femmes, marchant d'un bon pas, se trouvrent bientt en rase
campagne.

L'air avait cette douceur veloute, prsage des changements de temps,
qui fait rver de lilas et d'aubpine mme alors que les branches noires
ne portent pour fleurs que des gouttes de pluie; la marquise se sentait
heureuse; elle jasait comme aux beaux jours du couvent, et sa compagne
l'coutait avec respect, comme il convient lorsqu'on est la servante
d'une si noble dame.

--Vois-tu, disait Gabrielle, j'aurai un fils; M. le marquis veut un fils
d'abord, et je ne puis le dsappointer. On lui fera un baptme
magnifique; le roi sera sans doute son parrain... nous lui ferons des
robes de dentelle, rien que de la dentelle! Il n'y aura rien d'assez
beau pour mon fils!

La jeune suivante souriait de cette joie presque enfantine, qu'elle
pouvait comprendre; il n'tait pas besoin d'tre de grande noblesse pour
se rjouir avec la jeune mre.

--Et toi? dit tout  coup Gabrielle, est-ce que tu as des enfants?

--Non, madame la marquise, je ne suis pas marie, rpondit la soubrette;
mais ma soeur ane a un beau garon, pas bien vieux: il a eu six mois
au nouvel an...

--O est-il, ce beau garon? fit Gabrielle, soudain curieuse.

La jeune servante indiqua quelques fumes dans un bouquet d'arbres.

--Au hameau que voil, dit-elle.

Une fantaisie germa dans le cerveau de la marquise.

--Allons le voir, dit-elle joyeusement, et, passant son bras sous celui
de sa suivante, elle se dirigea vers ce hameau.

Un hameau n'est pas riche aujourd'hui; au sicle dernier, c'tait bien
autre chose! Le fumier gisait devant les portes, les chemins troits
refusaient le passage, les charrettes enfonaient jusqu'au moyeu dans la
boue... mais ce spectacle n'offrait rien d'extraordinaire; n'en tait-il
pas de mme partout?

La servante guida la marquise jusqu' une petite porte basse, ferme de
peur du froid; le loquet cda, les visiteuses entrrent...

Gabrielle ne sentit pas l'odeur nausabonde des demeures mal ares,
elle ne vit pas la pauvret des meubles, la nudit des murailles: elle
ne vit qu'un groupe o rayonnaient la vie et la sant.

Assise sur une chaise basse devant le feu, la jeune femme allaitait son
enfant. Celui-ci, dj rassasi, jouait avec le sein maternel, le
quittait, le reprenait, faisait mine de le repousser, puis se rejetait
avec avidit sur la source de vie, si tide et si douce... Un pied dans
sa main, il faisait mille agaceries  sa mre, qui, les bras tendrement
serrs autour de lui, rpondait  ses caresses dans ce gazouillis que
les enfants comprennent si bien et qui n'a de sens que pour eux.

La mre et l'enfant taient si fort absorbs l'une par l'autre qu'ils
n'avaient pas remarqu l'entre des visiteuses. La petite servante se
dirigea vers sa soeur et l'appela par son nom.

Effare, la jeune femme se leva et fit une rvrence. L'enfant, peu
farouche, regarda la marquise avec tonnement, puis se remit avec ardeur
 sa besogne.

--Asseyez-vous, dit Gabrielle; j'ai voulu voir votre enfant; moi aussi,
bientt j'aurai un fils.

Les mres s'entendent toujours entre elles, quelle que soit la
diffrence de rang et de fortune. Au bout de cinq minutes, la paysanne
pauvre parlait avec confiance  la noble dame et lui dtaillait, les
yeux brillants d'orgueil, les incomparables perfections de son enfant.

--Il se tient debout tout seul! dit-elle toute fire. Voyez plutt.

Elle dmaillotta rapidement l'enfant, qui, debout sur ses genoux, tout
nu, superbe dans sa chair rose et potele, s'appuyait  son cou et
posait sa joue sur la joue maternelle, par habitude de clinerie
enfantine.

--Que c'est beau, un enfant! murmura Gabrielle en joignant les mains, et
comme il vous aime!

--Ce n'est pas bien malin, dit l'humble femme avec sa franchise
paysanne; nos enfants nous aiment parce que nous les levons nous-mmes!
Il sait bien m'appeler quand il a faim, allez, et, quand il est repu, il
se souvient bien que c'est sa mre qui l'a content!

Gabrielle se leva, passa ses doigts sur la joue rebondie du petit
garon, vida sa bourse sur la table et partit comble de bndictions.
Le long de la route elle ne dit rien. Sa suivante, tonne de ce silence
prolong, se hasarda  lui demander si elle tait fatigue.

--Non, rpondit Gabrielle, je suis contente, je suis contente d'avoir vu
cet enfant. As-tu connu ta mre? demanda-t-elle soudain  la jeune
fille.

--Oh oui, madame! et c'tait une bonne femme qui a eu bien du mal  nous
lever tous...

--Vous l'aimiez?

--Je crois bien que nous l'aimions!

--Vous avait-elle nourris elle-mme?

--Tous, madame la marquise, et nous tions neuf. Aussi, quand elle est
morte, nous l'avons tous pleure.

Gabrielle rentra au chteau et dna seule comme toujours. Quand elle fut
dans sa chambre, elle attendit vainement le sommeil. Bien des ides
nouvelles, tranges, flottaient confusment dans sa tte. Elle n'avait
pas connu sa mre, elle, et si elle l'et connue, l'et-elle aime?
Et-elle parl d'elle comme cette paysanne parlait de la sienne? Les
femmes qu'elle avait vues  Paris avaient des enfants... Tiraient-elles
de ces enfants autant de joie que l'humble mre du petit garon de
l-bas?

C'taient beaucoup d'ides, et des ides bien peu rpandues alors; aussi
Gabrielle se trouva-t-elle impuissante  se les expliquer; mais peu 
peu elles prirent une forme, et la marquise s'arrta  une rsolution
pour l'avenir prochain o elle serait mre  son tour.




VIII

Le jour attendu et redout vint. Gabrielle entendit le premier cri de
son premier-n traverser l'air de sa chambre, et son coeur dborda d'une
joie et d'un orgueil nouveaux.  peine l'appartement avait-il pris l'air
de fte que donne une petite crature entoure de dentelles et de
pompons, que Guy arriva.

--C'est un fils, monsieur le marquis, lui dit le mdecin en s'inclinant.

--Un fils! rpta le marquis en prenant l'enfant qu'on lui prsentait.
Un hritier pour la maison de Maurze.

Il le tint un instant dans ses mains tremblantes, prs de la fentre, et
l'examina attentivement.

--Il vous ressemble comme deux gouttes d'eau, monsieur le marquis, dit
la vieille servante qui l'avait lev.

--Allons, tant mieux! fit le pre en souriant. Il pensa alors  la
pauvre marquise qui avait tant souffert et qui de son lit le regardait
avec des yeux pleins d'ivresse.--Ma chre femme, lui dit-il en
s'approchant, je vous remercie.

--Tu es content? dit-elle d'une voix faible comme un souffle.

--Enchant! dit-il en lui baisant la main.

Une expression de douceur, de joie et de rsignation tout ensemble passa
sur le visage de la jeune femme qui ferma les yeux et se laissa
doucement aller au sommeil.

Pendant la nuit elle se rveilla plusieurs fois et s'informa de son
fils.--Le jeune comte dormait d'un paisible sommeil, lui fut-il rpondu.
Elle se rendormit aussitt, avec cette mme expression qui lui donnait
l'air d'un ange plutt que d'une mortelle.

Au matin, elle reut la visite de son mari.

--Asseyez-vous, Guy, je vous prie, lui dit-elle. Je suis trs-forte et
j'ai  vous parler.

Le marquis obit. La jeune femme le regarda deux ou trois fois, puis
baissa les yeux et sembla hsiter.

--Vous voulez que je vous fasse quelque prsent? dit-il en souriant;
soit! ma chre, je n'ai rien  refuser  celle qui m'a donn un fils.

Elle leva sur lui un regard reconnaissant.

--Non, dit-elle, ce n'est pas un prsent, c'est une grce, et je vous
prie en effet de ne pas me la refuser.

--Tout vous est accord d'avance, fit le marquis avec courtoisie.

--Je voudrais, reprit Gabrielle, si extraordinaire que cela vous part,
je voudrais obtenir de vous la permission de nourrir moi-mme mon fils.

Malgr son respect pour les biensances, le marquis ne put retenir un
soubresaut.

--Nourrir votre fils! Quelle ide! Nous avons une nourrice pour cela!

--Je le sais, mon ami; mais on peut renvoyer cette femme avec un
prsent; laissez-moi cette joie, je vous en conjure!

L'Emile de Rousseau ne devait paratre que plusieurs annes aprs cette
poque; et ce qui devait tre une mode, un vritable engouement semblait
alors un caprice extraordinaire, l'aberration d'un esprit malade.

--Cela n'a pas le sens commun, ma chre! Comment supporteriez-vous les
fatigues de cette fonction? Laissez cela  ces fortes femmes de
campagne; elles n'ont vraiment d'autre mrite que d'avoir un lait
gnreux  donner  nos enfants, mais vous... quelle singulire
fantaisie!

--Guy, reprit la jeune mre avec tnacit, je vous en supplie! Ma vie
est triste ici, je ne m'en plains pas: je n'aimais pas davantage le
monde que je devais voir  Paris. Mais, puisque Dieu m'a donn la joie
de mettre au monde un fils, permettez qu'entre lui et moi rien ne
s'interpose, permettez qu'il ne connaisse que le sein de sa mre, qu'il
ne cherche et n'aime que moi.

--Ma parole! s'cria le marquis en riant, je crois que vous tes
jalouse! jalouse d'une campagnarde... Ah! marquise, je vous croyais plus
de jugement! Votre fils, s'il tient de vous, et, j'ose le dire, de
moi,--sera trop attach  ses devoirs pour mettre jamais le souvenir
d'une nourrice entre vous et lui!

--Mais... insista Gabrielle.

--C'est inutile, ma chre, dit le marquis en se levant pour clore
l'entretien, cela ne s'est jamais vu, et je dteste qu'on se
singularise. De pre en fils, les Maurze ont suc un lait tranger, et
il ne me parat pas que la race en ait souffert.

Il se redressa avec orgueil. Sa belle prestance et son noble visage
faisaient en effet grand honneur  sa race.

--Laissons cela, dit-il avec plus de douceur  sa femme qu'il craignait
d'avoir afflige; c'est une fantaisie de malade; si je vous laissais
faire, vous en seriez bientt dgote. N'en parlons plus. Je vous avais
rserv, reprit-il en changeant de ton, un joyau de famille pour le jour
o vous donneriez un rejeton mle  notre maison. Vous l'avez bien
gagn.

Il sortit un crin de sa poche et le posa sur le drap orn de dentelles.
Un collier  cinq rangs de perles magnifiques brillait sur le velours
bleu... Gabrielle le vit  peine.

--Je vous remercie, mon ami, dit-elle nanmoins avec douceur.

--Nous trouverons encore quelque bijou de famille pour fter la
bienvenue de notre second enfant, dit le marquis en baisant au front sa
femme soumise, mais non rsigne.

Il sortit de la chambre, et Gabrielle, prtextant le sommeil, se cacha
derrire ses rideaux pour pleurer  son aise. L'crin ouvert tait rest
sur le lit, le collier avait roul dans un pli de la courte-pointe...
Qu'importaient les perles  la pauvre jeune mre?

Et son fils fut nourri par un sein tranger.




IX

Le roi fut en effet parrain du jeune hritier de Maurze, et mme la
matresse du roi fut sa marraine, ce qui ne pouvait manquer d'ajouter 
l'honneur confr. Gabrielle ne savait gure comment se gouvernait la
cour en ces temps prospres de notre histoire, et le nom que tout Paris
chansonnait ne lui apprit rien. Par prudence encore plus que par
jalousie, le marquis avait prtext un tat de souffrance chez sa femme
pour se dispenser de la prsenter  Sa Majest. Le vieux duc n'tait pas
content.

--De mon temps, disait-il, sous le feu roi, les choses ne se fussent pas
passes ainsi! Mais tout se perd! L'tiquette mme n'est plus observe.

Hlas! ce n'tait pas seulement l'tiquette qui s'tait perdue! Mais
l'excuse du marquis fut accepte! et c'tait l'important. Les gens
habiles dirent qu'il avait manqu une belle occasion de consolider sa
fortune, et les gens de bien l'approuvrent fort.

Le petit Ren revint au chteau de ses pres tout couvert de dentelles
et de rubans, dans un carrosse d'apparat tran par quatre chevaux
blancs harnachs de bleu, port sur les genoux de sa nourrice, belle
femme solide, haute en couleur, longue comme un peuplier et roide comme
un pieu.

Quand cette matrone entra dans la chambre de la marquise, celle-ci
s'lana vers elle pour enlever son enfant dans ses bras et le couvrir
de caresses; mais elle fut arrte  mi-chemin par un geste si svre et
si majestueux, qu'elle en resta indcise, se croyant en faute. Alors la
nourrice prsenta le front du jeune comte aux lvres de sa mre, qui y
dposa un timide baiser, puis se retira dans sa chambre, o Gabrielle
n'osa la suivre.

Cette nourrice tait au fait du crmonial, ayant dj eu trois
nourrissons dans les premires familles de France, comme elle se
plaisait  le dire. C'tait le duc qui, sur la recommandation expresse
d'une de ses vieilles amies, avait amen cette perle  sa bru. Dans ces
mains exprimentes, l'hritier du sang de Maurze ne pouvait que
prosprer.

Gabrielle n'avait pas attendu le jour du baptme pour prendre la
nourrice en grippe. La femme qui lui drobait les caresses de son enfant
et d tre la douceur et la bont mme pour se faire pardonner cette
usurpation: loin de l, la pauvre petite marquise se sentait domine par
ce grenadier femelle, qui, avec le respect insultant des domestiques de
bonne maison, lui rappelait vingt fois par jour qu'elle, la marquise de
Maurze, n'tait qu'une jeune cervele, une enfant sans exprience,
incapable de mener  bien l'ducation d'un rejeton si prcieux. Tout au
plus, grce  sa noble origine et  sa belle constitution, dont le jeune
Ren avait hrit, pardonnait-elle  Gabrielle d'tre la mre de son
enfant.

Le matin, quand la marquise avait appel, la nourrice lui apportait le
petit comte, mais sans le laisser passer de ses bras protecteurs  ceux
de la pauvre jeune mre.

--Madame la marquise lui ferait du mal; il faut une grande habitude pour
savoir tenir les enfants.

--C'est mon fils, aprs tout, lui dit un jour Gabrielle irrite, et je
veux que vous me le laissiez quand il me plat.

La nourrice dposa son nourrisson sur les genoux de la mre, fit une
rvrence et sortit sans rpliquer.

Pendant une heure, Gabrielle, heureuse au del de ses esprances,
caressa l'enfant endormi. Il tait superbe; ses joues, ombrages par de
longs cils bruns, avaient cette belle pleur mate des enfants nourris au
sein; le sang gnreux circulait sous sa peau fine dans les veines
bleues; des cheveux noirs dpassaient dj le petit bonnet.

La jeune mre s'enivra de cette contemplation; elle osait  peine
respirer. Puis, elle s'enhardit jusqu' passer dlicatement son doigt
sur la peau satine,  presser doucement les menottes fermes et rouges
de sant. Bientt elle ne s'en contenta plus: elle baisa  maintes
reprises les mains et les joues, et les yeux ferms, si beaux dans le
sommeil, et dont elle n'avait pas encore vu le regard, car on lui
apportait toujours l'enfant endormi. Si bien que le petit garon
s'veilla, et, voyant pench sur lui un visage inconnu, il se mit 
pousser les hauts cris.

Trs-effraye, Gabrielle essaya de le calmer, mais sans y russir; elle
appela, on vint, elle fit chercher la nourrice, qui fut introuvable. Au
bout d'une demi-heure de recherches, pendant lesquelles le petit garon
n'avait pas cess de crier, au risque de suffoquer, la nourrice se
prsenta enfin, aussi impassible, aussi solennelle que jamais.

Aux reproches que lui fit Gabrielle de l'avoir laisse seule avec
l'enfant, la matrone rpondit qu'elle avait cru bien faire en excutant
les ordres de madame la marquise, et madame la marquise ne trouva rien 
rpliquer.

Le soir, quand on apporta le jeune comte au baiser rglementaire, il
tait rouge et agit. Gabrielle en fit l'observation. Il lui fut rpondu
que ce n'tait pas tonnant, vu ce qui s'tait pass le matin.

Pendant quelques jours l'enfant fut indispos. Le marquis, sur ces
entrefaites, tant venu voir sa famille, la nourrice lui fit un rapport
alarmant sur la sant de son hritier, et se laissa arracher, non sans
peine, l'aveu que madame la marquise avait voulu se mler de soigner le
jeune comte; ce n'tait pas sa faute,  la pauvre chre dame, mais elle
tait si jeune!... elle ne pouvait pas savoir...

Le marquis aimait bien sa femme, mais il tenait par-dessus tout 
conserver l'hritier de sa maison; aussi fit-il part de ses intentions 
Gabrielle d'un ton si net, que la pauvre enfant fondit en larmes.
Vainement elle essaya de se disculper, de rtablir les faits dans leur
vrit. Son mari ne voulut pas l'entendre, et pour la premire fois il
fut rellement dur avec elle.

Reconnaissant sa faiblesse, Gabrielle garda le silence, pleura toute
seule et prit en haine mortelle cette nourrice qui lui avait vol son
enfant et qui allait lui ter le coeur de son mari.

Sa douleur tait si grande, que pendant quelques jours elle fut malade;
par contre, depuis la visite du marquis, l'enfant allait  merveille.
Cause innocente de tout le mal, la petite soubrette Toinon fut si
touche de voir sa matresse en cet tat, qu'un soir elle lui en parla
la premire.

--Je vois bien, dit-elle, que madame la marquise se consume de chagrin 
cause de monseigneur Ren; si j'osais, je proposerais  madame un moyen
de voir le jeune comte sans que la nourrice le st.

--Tu le vois, toi? s'cria Gabrielle, aussitt ranime.

--Oui, madame. Le soir, la nourrice aime  bien souper, et encore plus 
bien bavarder. Au lieu de souper dans sa chambre, comme madame le croit,
elle descend  l'office avec les gens.

--Et mon fils reste seul? dit Gabrielle indigne.

--Oh! madame, il en a bien l'habitude, car il n'a pas souvent compagnie.
Si madame voulait, nous irions le voir, et je ferais le guet...

--Allons! s'cria la marquise en sautant  bas de son lit. Tu me sauves
la vie, Toinon, et je ne l'oublierai pas!

Elle revtit  la hte un dshabill, et doucement,  pas de loup, elle
suivit son guide dans les corridors. La nourrice s'tait fait loigner
de la jeune femme, sous prtexte que les cris de l'enfant troubleraient
son sommeil. Toinon poussa une porte entr'ouverte, fit signe  Gabrielle
de la suivre, et elles entrrent.

Ren ne dormait pas. Il avait alors sept mois; et, n'ayant pas t gt
par la compagnie, comme disait Toinon, il se divertissait tout seul avec
quelques jouets laisss  dessein dans son berceau. A la vue de sa mre,
qu'il ne connaissait que pour avoir cri en sa prsence, il fit un
mouvement de crainte que Toinon calma d'une caresse.

--Il me connat bien, moi, dit-elle; nous sommes amis, n'est-ce pas,
monseigneur?

Monseigneur lui avait pris les cheveux  poigne et tirait dessus de
toutes ses forces.

--Ne craignez pas, madame, dit-elle hroquement, pendant qu'il me tient
il ne dira rien; vous pouvez vous approcher.

mue, le coeur gros d'angoisse, Gabrielle se pencha sur le berceau. Son
fils, toujours fort grave, la regarda un instant, puis lcha Toinon et
saisit  pleines mains les rubans de sa mre.

--Voyez, dit la bonne fille toute joyeuse, il vous connat dj. Ah! le
cher petit! il sait baiser, madame, je le lui ai appris; la nourrice
n'en sait rien. Baisez, mon petit seigneur; baisez votre Toinon...

Obissant et toujours grave, l'enfant posa sa joue contre celle de la
fidle servante.

--Et votre belle maman, baisez-la aussi! Soyez mignon!

Sans se drider, Ren posa sa joue frache contre celle de Gabrielle qui
laissait couler de grosses larmes sur les jouets.

--Il vous aime, madame, s'cria Toinon, c'est le sang qui parle, il sent
dj qu'il est votre fils!

Un bruit au dehors les effraya, et elles se htrent de quitter Ren.
Rentre dans sa chambre, Gabrielle courut  son secrtaire, y prit une
poigne d'or et la jeta dans le tablier de Toinon sans parler.

--Ah! madame, fit la brave fille, ce n'tait pas pour une rcompense...

--Tu as raison, rpondit Gabrielle en l'attirant  elle; garde cet or,
cela peut servir: mais sois sre que je ne te crois pas paye.

Et la grande dame embrassa l'humble domestique sur les deux joues.

--Je te devrai le bonheur d'tre aime de mon fils, dit-elle, et cela ne
se paye pas!




X

A partir de ce jour heureux, Gabrielle se rendit tous les soirs auprs
de son enfant La bonne Toinon faisait le guet pendant que la jeune mre
caressait le petit garon et l'accoutumait  lui rendre ses baisers.

L'enfant, naturellement gai, riait parfois de si bon coeur, que Toinon,
effraye, venait recommander la prudence  la marquise. En apparence,
rien n'tait chang; monseigneur Ren, toujours endormi, rendait  sa
mre les visites d'usage matin et soir, sur les bras de la nourrice,
plus gourme que jamais.

Le marquis venait souvent au chteau et se faisait montrer son fils 
chaque visite. La beaut et la force de l'enfant l'merveillaient; mais,
lui aussi, ne l'avait vu qu'endormi. A l'un de ses sjours, plus long
que de coutume, il eut la fantaisie de mander son hritier en plein
jour,  l'heure o les yeux des enfants sont ouverts.

--De quelle couleur sont ses yeux? demanda-t-il  sa femme pendant qu'on
allait qurir la nourrice.

--Je n'en sais rien, balbutia Gabrielle trouble.

C'tait vrai, car elle n'avait jamais vu l'enfant veill qu' la lueur
terne d'une lampe place assez loin du berceau.

--Que deviendrai-je, pensait-elle, s'il me reconnat?

Ren entra dans la chambre bien veill, ses yeux noirs grands ouverts
et pleins d'tonnement.  la vue de son pre, il resta d'abord indcis,
ne sachant s'il devait rire ou pleurer; puis sa figure ronde s'claira,
et il sourit de l'air le plus gracieux au bel habit chamarr d'or, et
peut-tre aussi  la figure avenante de son pre qui le regardait avec
tendresse.

Gabrielle, tremblante d'motion et de crainte, plongeait jusqu'au fond
de ces yeux d'enfant et, pour la premire fois, constatait la
ressemblance frappante du pre et du fils. Son pauvre petit coeur,
gonfl, prt  dborder de sanglots, palpitait sous sa main qui essayait
vainement de le contenir. Elle trouvait son fils si beau, et le pre de
cet enfant avait l'air d'en tre si fier! Qu'elle et voulu les runir
dans une treinte, ces deux tres adors!... mais l'tiquette s'y
opposait.

--Votre fils est superbe, ma chre, dit le marquis  sa femme. Je vous
en fais mon compliment.

--Oh! mon ami, dit navement Gabrielle, c'est tout votre portrait.

Le marquis, flatt, sourit; Ren, qui jusque-l n'avait vu que son pre,
se tourna vivement au son de la voix de sa mre, la reconnut, poussa un
petit cri de joie et lui tendit les bras.

Gabrielle frmit; ses yeux pleins de tendresse et noys de larmes 
peine retenues jetrent  l'enfant un regard si mu que, tout petit
qu'il ft, il en sentit la tendresse; puis, elle lui passa lgrement le
bout des doigts sur la joue.

--C'est un enfant bien aimable, dit la nourrice obsquieuse en prsence
de son matre.

--Pauvre petit, pensa Gabrielle, il faut que tu attendes jusqu' demain,
je ne pourrai pas aller t'embrasser ce soir.

En effet, tant que le marquis resta au chteau, elle lui tint compagnie;
elle attachait trop de prix  son bonheur pour risquer de le perdre.
Cependant elle avait grande envie de rvler  son poux l'abandon
auquel la nourrice infidle laissait l'enfant pendant des heures...
Toinon lui conseilla d'attendre au moins que Ren ft sevr, et
Gabrielle se rendit  ce sage conseil.

Le long hiver finit par s'couler. Au printemps, la marquise attendait
la naissance d'un second enfant, mais ses esprances de l'autre anne
s'taient envoles.

--On me prendra celui-l, pensait-elle, comme on m'a pris l'autre; et je
ne pourrai tre mre qu'en cachette.

Ren avait quatorze mois; grand et fort, il marchait dj seul, et la
nourrice, qui s'tait bien garde de le dire, l'avait sevr depuis
plusieurs semaines quand il fut malade pour la premire fois. La
marquise s'tait bien aperue d'une sorte de dprissement chez ce
robuste garon;  diverses reprises, lors de ses visites secrtes, elle
l'avait trouv en pleurs. Mais que pouvait-elle faire? Son mari avait
toujours tourn en plaisanterie son vif dsir de s'occuper de l'enfant,
et Gabrielle n'tait pas  l'ge o l'on sait faire respecter ses droits
et ses devoirs. Elle n'avait ni l'nergie ni l'autorit voulues pour
imposer sa volont.

Elle se contentait depuis plusieurs jours de pleurer en silence, tantt
sur le dlaissement dans lequel la laissait son mari, tantt sur les
souffrances visibles de son cher petit garon, lorsqu'un soir, le
marquis tant au chteau, o il recevait quelques seigneurs du
voisinage, Toinon, fort agite, se glissa jusqu' la jeune femme.
Celle-ci, prtextant son tat qui la fatiguait, s'tait rfugie dans un
salon dsert et, distraite, regardait par la fentre le crpuscule de
mai s'tendre dans le ciel.

--Madame, chuchota la fidle servante, Mgr Ren est trs-malade; il est
seul, il gmit, il est brlant.....

La marquise se souleva prcipitamment, quitta sa chaise longue et courut
plutt qu'elle ne marcha jusqu' cette chambre isole, dont elle et
trouv le chemin sans lumire, tant elle en avait compt de fois les
pas.

Le bruit des conversations de la valetaille avine montait par
l'escalier de service; les valets aussi ftaient les valets des amis du
matre; leur gaiet grossire souleva le coeur de la marquise, qui passa
vite et entra dans la chambre de son fils.

L'enfant tait seul en effet. Trs-rouge, les yeux brillants de fivre,
il poussait dans son sommeil des cris inarticuls et semblait se
dbattre contre l'oppression.

--Quand la nourrice est-elle descendue? demanda la marquise aprs avoir
regard, ple de terreur et d'indignation, le sommeil douloureux de
l'enfant malade.

--Il y a plus d'une heure, madame, car je n'ai pas os vous prvenir
plus tt, sachant qu'il y avait des htes au chteau.....

Gabrielle regardait toujours son enfant.....

Le berceau dor, surmont d'une couronne comtale, orn de l'cusson des
Maurze, lui faisait l'effet d'un cercueil... Une ide folle lui vint.
Elle se pencha sur la couchette, enleva soudain l'enfant dans ses bras
avec ses langes et ses oreillers, et, le serrant bien fort contre son
coeur, elle l'emporta rapidement dans sa chambre  coucher.

Muette d'tonnement, Toinon l'avait suivie.

--Madame, qu'avez-vous fiait? dit-elle, lorsque Gabrielle, puise, se
laissa tomber sur une chaise avec l'enfant toujours dans ses bras.

--J'ai fait mon devoir, s'cria Gabrielle, et maintenant je vais tcher
de sauver mon enfant.

--Que dira M. le marquis? balbutia Toinon pouvante.

--Tu verras bien ce qu'il va dire quand il apprendra qu'on a vol
l'enfant de Maurze, laiss seul dans son berceau.

--Ah! madame, fit Toinon en joignant les mains avec admiration, c'est
bien sur le bon Dieu qui vous a envoy cette ide-l!

L'enfant, serr contre le sein tide de sa mre, s'tait calm; sa
respiration, plus rgulire, indiquait moins de souffrance. Gabrielle le
dposa sur son lit, dj prpar pour la nuit, et le couvrit de l'ombre
des rideaux.

--Qu'on le cherche  prsent, dit-elle, c'est ici qu'on le trouvera.

La marquise, puise, s'assit; sa fidle Toinon s'accroupit sur le
tapis,  ses pieds, et toutes deux prtrent l'oreille avec angoisse,
attendant le cri qui ne pouvait manquer de s'lever bientt.

Une demi-heure s'coula, puis une autre; la valetaille banquetait
toujours, les htes du marquis faisaient aussi grand bruit dans la salle
des ftes; la nuit tait tout  fait venue, la rumeur du jour s'tait
apaise au dehors, et par la fentre entr'ouverte le chant du rossignol
arrivait  intervalles irrguliers. Parfois une plainte de Ren ramenait
prs de lui les deux femmes inquites, puis le calme se rtablissait
dans la chambre silencieuse...

Un pas se fit entendre. Un domestique, par ordre du marquis, venait
s'informer de la sant de Madame.

Cette marque d'attention toucha le coeur de Gabrielle et lui parut de
bon augure. Toinon, entre-billant  peine la porte, rpondit que madame
allait trs-bien et dsirait se reposer. Le pas du serviteur s'loigna
peu  peu, et le silence revint, long et mortellement pnible.

Un grand cri rsonna soudain; la marquise saisit la main de Toinon, la
serrant de toutes ses forces, et se rapprocha du lit, pour couvrir
l'enfant de son corps.

Un bruit confus de pas, de cris, de lamentations, se fit entendre par
toute la maison. On courait, on s'agitait; des ordres donns par mille
voix se contredisaient les uns les autres; puis le bruit monta, se
rapprocha...

--Qu'y a-t-il? fit au bas de l'escalier la voix irrite du marquis.

--Monseigneur, cria la nourrice affole, on a vol l'enfant...

--Quel enfant? dit le marquis incrdule.

--Votre enfant, monseigneur...

--L'enfant de Maurze! s'cria le marquis d'une voix tonnante.

Et, sans plus penser  sa dignit de grand seigneur, il s'lana dans
toutes les chambres, cherchant lui-mme avec frnsie.

Il ouvrit brusquement la porte de la chambre de sa femme, et la voyant
l, debout, si ple, les yeux si pleins d'indignation, il trembla pour
elle, comme il venait de trembler pour son fils.

--Madame, dit-il, vous avez entendu, on a vol l'enfant!...

--Demandez  cette femme, fit Gabrielle avec un calme trange, comment
il se fait qu'on ait vol l'enfant.

La nourrice, trop bouleverse pour tre habile, raconta qu'elle tait
descendue pour souper...

--En laissant l'enfant seul? demanda Gabrielle toujours calme.

--Oui, c'est--dire non...

--Combien de temps tes-vous reste en bas?

--Dix minutes, madame la marquise, pas mme dix minutes, et personne n'a
pu entrer, car j'avais la clef dans ma poche.

Le marquis, effray du calme de sa femme, se demandait si le choc
n'avait pas branl sa raison.

--Marquis, dit-elle, chassez cette femme qui vous trompe depuis trop
longtemps. Votre fils tait seul tous les jours pendant des heures, je
le savais,--il tait malade et mal soign,--et quand j'ai vu cela, moi,
sa mre, je suis entre dans sa chambre, ouverte et solitaire, et c'est
moi qui ai vol l'enfant.

Elle carta le rideau d'un geste superbe et dsigna Ren endormi.

Au cri que poussa son pre en courant  lui, le petit garon s'veilla,
plein de terreur; mais Gabrielle se pencha sur lui, et aussitt il lui
passa ses bras autour du cou en l'appelant: Maman!

--Je vous chasse! dit le marquis  la nourrice confondue. Sortez tous!
ajouta-t-il en se tournant vers la foule qui avait envahi l'appartement.

Quand ils furent seuls, le marquis s'approcha de Gabrielle qui tenait
son fils serr contre elle et mit un genou en terre.

--Je vous demande pardon, dit-il, de vous avoir tant fait souffrir.

Gabrielle ralisa son rve: tenir son fils et son poux dans ses bras en
mme temps.

Deux jours aprs, Ren se portait bien; et, sous la garde de Toinon, il
occupait une pice contigu  la chambre de sa mre.




XI

Peu de temps aprs, la marquise donna le jour  une fille qui fut nomme
Lucile, et dont le baptme ne fut pas moins somptueux que celui de Ren;
mais cette fois la jeune mre ne rencontra pas les mmes obstacles que
lors de la naissance de son fils. Sur un seul point le marquis ne voulut
rien entendre: il ne permit pas  Gabrielle de nourrir sa fille; cette
occupation roturire ne pouvait convenir  une noble dame; mais celle-ci
pouvait amuser ses loisirs  surveiller les soins mercenaires d'une
nourrice. La soeur de Toinon, qui venait de perdre son second enfant,
fut agre par le marquis, moins dispos  prendre aveuglment conseil
des gens du monde, et la petite famille, installe au chteau de
Maurze, prospra  souhait.

Gabrielle, entre ses deux enfants, n'avait gure le temps de s'ennuyer,
et les journes lui paraissaient courtes; son mari seul manquait  son
bonheur. Elle ne pouvait se faire aux moeurs du temps.

--Puisque nous avons promis rciproquement devant Dieu de nous aimer
jusqu' la mort, disait-elle  une parente venue tout exprs pour la
voir d'une province loigne, n'est-il pas naturel que mon poux me
chrisse autant que je l'aime?

Madame de Rogis n'tait pas loigne de partager cette opinion, mais son
mariage n'avait pas t des plus heureux. Elle tait ne sensible, comme
on disait  cette poque, et, pour peu que son mari s'y ft prt, elle
l'et plac-au figur, s'entend--dans une niche, comme un saint, pour
brler  toute heure devant lui l'encens d'une adoration passionne.
Mais M. de Rogis tait beaucoup trop imbu de l'esprit du sicle pour se
prter  ces effusions bourgeoises de tendresse conjugale; il avait pris
son vol vers la capitale, o il tait rest, pendant que sa meilleure
moiti soupirait en province aprs son bonheur disparu. Depuis, il avait
eu le bon esprit de mourir. Quelques mauvaises langues prtendaient que
la belle dlaisse avait eu des consolateurs. Si cette mdisance tait
vraie, les consolateurs n'avaient fait que passer, et  coup sr ces
apparitions fugitives avaient t suivies de beaucoup de larmes et de
remords.

La visite de cette parente fit  la fois beaucoup de bien et beaucoup de
mal  Gabrielle. Il est certain qu'elle avait grand besoin de socit; 
dix-huit ans, seule avec des enfants au maillot et des domestiques, la
jeune femme tait accessible  toutes les tentations; mais ce n'est pas
la socit de madame de Rogis qu'il et fallu  la marquise. La jolie
veuve--car elle tait encore jolie malgr ses quarante-deux ou trois
annes--avait rapport de Saint-Cyr, o elle avait t leve, une
austrit apparente qui ne faisait que voiler des manires plus faciles,
 l'usage des sensibilits mal comprises.

C'est cependant cette femme aimable et dangereuse que le marquis pria de
tenir compagnie  Gabrielle lorsqu'il fut appel  partir avec son
rgiment. La guerre de la succession d'Autriche venait d'clater; les
plus beaux et les meilleurs de nos rgiments devaient payer leur part de
contributions aux boulets de l'ennemi.

La marquise fut inconsolable; cet poux tendrement aim que trois annes
de mariage lui avaient  peine fait entrevoir, malgr ses ngligences,
malgr ses infidlits plus que souponnes, tait pourtant, aux yeux de
la jeune femme, un tre suprieur, digne de toutes les tendresses. S'il
et voulu, elle aurait quitt jusqu' ses enfants pour le suivre en
campagne; mais le ridicule d'une semblable proposition fit rire le
marquis jusqu'aux larmes au moment pathtique des adieux.

--Ne voudriez-vous pas, ma chre, lui dit-il, emmener aussi vos enfants
et la nourrice?

Il partit aprs avoir tendrement rassur Gabrielle, mais non pour
quelques mois, comme il le disait et le croyait. Dix-huit annes
devaient s'couler avant qu'il francht de nouveau le seuil de sa
demeure.

Quand le carrosse qui emmenait son mari eut disparu sur la route,
Gabrielle, qui l'avait regard tant qu'elle avait pu distinguer quelque
chose, refusa les soins de ses femmes et ceux de sa parente; la vue mme
de ses enfants ne lui parut pas une consolation. Elle s'enfona dans le
parc, jusqu'alors peu visit, car elle avait eu trop de soucis dans le
chteau pour l'aimer.

C'tait  la fin de juillet. Les tilleuls laissaient tomber leurs fleurs
sches, qui bruissaient sous le frlement des jupes; une odeur
parfume, sche et chaude, montait au cerveau; derrire la jeune femme,
le parterre clatant mettait des tons rouges et orangs sur le tapis des
verdures; le soleil tait dans son plein, et sous les quinconces, la
terre poussireuse, crevasse par la chaleur, laissait sourdre des
milliers de petits insectes bruissants. Gabrielle s'arrta, regarda
toute cette vie, secoua la tte et s'enfona plus avant.

Elle atteignit un rond-point de charmilles o des bancs de pierre
entouraient une sorte de tribune prpare sans doute pour des musiciens;
l aussi elle regarda autour d'elle, secoua la tte et reprit sa marche.

Les ftes du monde n'avaient point d'attrait pour elle. Son coeur
n'avait t jusque-l plein que de son mari; que lui importait ce qui
plat aux mes mondaines? Conversations galantes, compliments, regards
d'admiration, badinages flatteurs, pigrammes spirituelles, tout cela
tait nant pour son esprit droit et casanier.

Elle marcha longtemps, cherchant un endroit o elle pt se reposer avec
plaisir, et n'en trouvant aucun dans ces alles droites, dans ces
courbes rgulires; enfin elle atteignit un lieu presque sauvage,
abandonn, sans doute  cause de son loignement du chteau.

Un banc de marbre fendu par les geles, recouvert  demi par le lierre,
dcrivait un hmicycle prs d'une table de marbre ronge par les
mousses. Quelques statues verdies entouraient ce lieu de repos
solitaire; les ronces et les chvrefeuilles leur faisaient un vtement
d't; une nymphe couche laissait tomber de son urne brise un filet
d'eau limpide sur ses pieds de marbre uss par le temps et l'abandon.
C'tait bien l que l'me meurtrie de Gabrielle pouvait chercher le
repos. Elle s'assit sur le banc, voila de ses deux mains son beau visage
couvert de larmes et regarda en face sa destine.




XII

--C'est fini, se dit Gabrielle lorsque ses larmes taries lui laissrent
ce repos mlancolique qui suit les crises; le marquis peut survivre aux
hasards de la guerre, il peut revenir,--mais moi, j'ai perdu mon mari.

Au souvenir des beaux jours de son mariage, les yeux lasss de la jeune
femme laissrent chapper encore quelques larmes, puis elle reprit le
cours de ses penses. Son bonheur tait mort depuis longtemps; ce
n'tait pas de ce jour que son mari l'avait quitte. Vainement elle
avait voulu se rattacher aux marques d'affection qu'il lui donnait
encore de temps  autre, vainement elle avait cru voir des preuves
d'amour dans ses rares visites; l'indiffrence bienveillante de l'poux
s'tait dvoile aux yeux dessills de l'pouse  ce moment des adieux,
si dchirant pour elle.

--Il m'a prise, se dit-elle amrement, parce qu'il fallait des hritiers
 la maison de Maurze; il a des enfants, que suis-je pour lui? La mre
de ses enfants seulement,--sa femme aux yeux du monde,--en ralit,
rien. Je mourrais demain qu'il ne me pleurerait pas une heure, et moi,
je lui avais donn ma vie!

Elle se souvint des prires passionnes qu'elle adressait autrefois au
ciel pour le maintien de sa beaut,--puisque le marquis l'aimait ainsi,
ne devait-elle pas dsirer de rester belle? A quoi bon maintenant!

--Il m'et aime autant ou aussi peu si j'eusse t laide, pensa
Gabrielle avec dpit.

En ceci elle se trompait; le marquis et pu pouser une femme laide,
mais il ne lui et point parl d'amour. Il pouvait tre lger, frivole,
goste, mais il n'tait point menteur.

Gabrielle commettait encore une autre erreur: son mari l'aimait au fond
plus qu'elle ne pensait, plus qu'il ne le croyait lui-mme. La douceur,
la rsignation de sa femme l'avaient profondment touch; plus d'une
fois, en rentrant  l'htel de Maurze aprs une joyeuse nuit de fte,
il s'tait dit que le chteau n'tait point un sjour dlicieux, et il
n'avait pu s'empcher de penser que, parmi les femmes qu'il voyait, pas
une n'et accept le genre de vie qu'il avait impos  la marquise. Mais
ces bonnes penses, visiteuses matinales quand il ne s'tait point
couch, s'envolaient aprs son sommeil; il lui restait peu de souvenirs
de ces impressions passagres.

--Que vais-je faire? se dit Gabrielle aprs qu'elle eut puis
l'amertume de toute son me. J'ai dix-huit ans, je suis veuve pour ainsi
dire, je n'ai pas d'amie; la seule parente qui s'intresse  moi est
madame de Rogis; la vie du monde ne me plat pas... que vais-je faire?

Elle mdita quelques instants, puis se dit:

--Mes enfants me restent, j'lverai mes enfants!

Une joie intense inonda le coeur de la jeune mre. En effet, elle avait
ses enfants! Comment n'y avait-elle pas song plus tt? Comment l'ide
de ces deux anges gardiens ne lui tait-elle pas venue?

Pleine d'esprance et de gratitude envers le ciel, Gabrielle se dirigea
vers le chteau. Sa marche n'tait plus lente et affaisse, elle ne
sentait plus la fatigue ni le dcouragement; n'avait-elle pas amplement
de quoi remplir sa vie?

Comme elle atteignait les degrs de l'escalier royal qui montait au
chteau, elle aperut un homme en costume de voyage trs-simple qui
l'attendait nu-tte, un papier  la main.

--Que voulez-vous? lui dit-elle non sans tonnement, car les nouveaux
visages taient rares  Maurze.

L'homme s'inclina profondment et prsenta  la marquise le papier qu'il
tenait. C'tait un fragment des tablettes du marquis; le billet, trac
au crayon, ne contenait que quelques mots:

Madame, disait le marquis, je vous envoie un fidle serviteur dont mon
pre a bien voulu se priver en votre faveur; c'est un ancien majordome
qui a fait ses preuves  notre service. Faites-en l'usage qui vous
conviendra, et ne craignez pas de vous fier  sa fidlit.

--Vous vous nommez?... dit la marquise en levant les yeux sur le
serviteur ainsi recommand.

--Robert, madame la marquise.

--Eh bien! Robert, vous faites partie de ma maison; installez-vous, et
voyez ce  quoi vous pouvez tre utile.

Robert s'inclina en silence, et la marquise se rendit prs de ses
enfants. Quand elle eut disparu  ses yeux, le fidle serviteur resta
pensif.

--Elle est bien charmante, dit-il, mais trop jeune, trop jeune! Ce n'est
pas l ce qu'il fallait  la maison de Maurze!




XIII

Robert, n dans la maison du duc, nourri dans l'admiration et le culte
de sa famille, tait un spcimen accompli du serviteur modle. On s'est
beaucoup servi, au thtre et au roman, de ce type du vieux domestique,
mais on l'a presque toujours reprsent sous sa forme humble et dvoue;
dans plus d'un cas, cependant, ce dvouement exagr est all jusqu' la
frocit. Robert tait de ceux qui ne reculent devant rien pour assurer
le bonheur de ceux qu'ils aiment. Or il n'aimait et ne vnrait au monde
qu'une chose, la maison de Maurze.

Il pardonnait  peine au noble sang de se msallier en introduisant des
femmes trangres dans la famille; la ncessit de perptuer la race
tait le seul argument qui le trouvt sensible, et encore ne pouvait-il
s'empcher de dplorer qu'il n'y et point de cousines du mme nom. Le
mariage du marquis lui avait fait pousser un soupir; il tait ncessaire
cependant, et, en voyant les vertus de la marquise, il n'avait pu que
l'approuver. Malgr cela, il craignait que la jeune femme ne ft pas en
tat de gouverner sa maison en l'absence du mari, et c'est pourquoi il
avait demand au vieux duc, avec tout le respect qui lui tait d, s'il
ne serait pas utile de veiller un peu aux intrts de M. le marquis.

--Parbleu! avait rpondu le vieux seigneur, c'est une excellente ide,
et c'est toi que je charge de ce soin.

Robert n'en avait pas tant demand. Ses habitudes taient  Paris;
cependant, soumis  l'obissance passive, il partit aussitt et se
rendit  Maurze, qui devait tre dsormais son unique sjour. De
pareils dvouements ne se voient plus,--il est vrai que nous avons autre
chose en compensation.

Robert n'tait pas vieux, quoiqu'il n'et pas l'air jeune; mais il tait
de ceux qui ne changent gure et dont le visage n'a point d'ge: il
avait  peine quarante ans. C'tait un homme prudent, mais non
cauteleux; zl sans obsquiosit, dvou sans emphase; il marchait
lentement, mais sans s'arrter, ne parlait qu' coup sr et n'ouvrait
point la bouche sans ncessit; me droite, mais jugement troit, bon
sans gnrosit et svre sans rudesse, tel tait l'homme que le duc
chargeait de veiller sur la maison de Maurze. Certes, jamais trsor ne
fut mieux gard.

La marquise ne s'aperut pas d'abord de l'norme influence que Robert
devait prendre sur toute la maison; cet homme tranquille, qui parlait
peu, ne faisait pas de bruit et ne se montrait gure, lui paraissait
sans importance; mais, au bout de quelque mois, elle s'aperut que tout
autour d'elle prenait une rgularit  laquelle elle n'tait pas
accoutume. Les repas, le service, les curies, la cave et les communs
avaient revtu une belle ordonnance; on entendait moins de bruit, et il
se faisait plus de besogne.

La marquise fut si contente de ce changement qu'elle en marqua sa
satisfaction  monsieur Robert, comme l'appelaient les domestiques, un
peu par raillerie et beaucoup par crainte. Le serviteur s'inclina en
silence; il ne prit point le compliment pour lui, car c'et t dire 
Madame qu'auparavant tout marchait mal dans la maison; mais il ne put
s'empcher d'en tre flatt secrtement.

Deux annes s'coulrent dans leur rgularit monotone. Ren
grandissait; dj il faisait grand tapage avec son tambour et ses armes;
il brisait impitoyablement les jouets de sa soeur et montrait le plus
joli caractre d'enfant gt, lorsqu'un vnement extraordinaire arriva
 Toinon, sa bonne.

Un jour que celle-ci, assise sur le gazon et cousant pour ne point
s'ennuyer, surveillait les jeux des enfants, monsieur Robert vint 
elle, et la salua, ce qui la surprit, car d'ordinaire il ne se
dcouvrait point devant ses pareils.

--Mademoiselle, dit-il, voici bientt deux ans que je vous observe, et
j'ai remarqu une chose qui m'a fort touch.

Toinon, tonne, le regardait sans comprendre; il reprit:

--Vous tmoignez aux enfants de M. le marquis un attachement trs-grand,
et je suis heureux de vous en faire mon compliment.

--Eh! mon Dieu! reprit bonnement Toinon, quoi de plus naturel que de les
aimer, ces chrubins? Ne sont-ils pas tout le portrait de leurs chers
parents que Dieu conserve?

--Ils ressemblent en effet tous deux  leur pre, rpliqua Robert.

--Et  leur chre maman, s'cria Toinon. Voyez si Mgr Ren n'est pas le
portrait vivant de sa mre, depuis qu'il porte les longues boucles
flottantes!

Tel n'tait point l'avis de Robert; mais vu la circonstance
exceptionnelle, il ne rpliqua point.

--Alors, dit-il, vous tes fort attache  nos matres?

--Si Madame m'ordonnait de sauter dans le feu pour elle, s'cria Toinon,
j'y sauterais  l'instant, sans demander pourquoi!

Sa jolie figure honnte rayonnait d'enthousiasme; Robert sourit.

--Eh bien! mademoiselle, si vous voulez m'accorder votre main, dit-il,
je crois que la maison de Maurze fera en nous souche de serviteurs
fidles. Toinon, bahie, le regardait... Elle courut soudain aprs la
petite Lucile qui, chancelante sur ses pieds mignons, s'en allait du
ct du bassin, puis elle revint, portant dans ses bras l'enfant, qui
se dbattait un peu pour le principe de la non-obissance.

--Vous avez dit, monsieur Robert? fit Toinon quand elle revint, rouge et
essouffle d'avoir couru avec son fardeau.

Robert ritra sa demande. Toinon, rouge de honte cette fois et toute
confuse, se baissa sur l'enfant dont elle baisa les joues roses, et la
mit  terre.

--Je ne sais pas, monsieur Robert, fit la jeune fille fort embarrasse,
il faudra que j'en parle  Madame.....

--C'est bien ainsi que je l'entends, rpondit gravement Robert. Il lui
fit un salut de crmonie et s'en alla du ct du chteau.

Toinon tait reste perplexe. Cette demande avait fort sujet de
l'tonner, car Robert ne lui avait pas adress dix fois la parole depuis
deux ans; elle ne pouvait se douter qu'il l'pousait  cause de son
attachement  ses matres, attachement qui, dans l'esprit du digne
homme, constituait la plus haute somme de vertus humaines. Quand l'heure
de rentrer fut venue, toujours rveuse et proccupe, elle ramena au
chteau les enfants indociles, et le soir, lorsqu' l'heure ordinaire
elle vint assister au coucher de la marquise pour lui rendre compte de
la journe des enfants, elle lui raconta la singulire proposition
qu'elle avait reue.

La marquise n'en fut pas moins surprise, car Robert n'avait rien d'un
poursuivant d'amour, comme elle le dit en plaisantant, mais la chose
paraissait srieuse.

--Pourquoi pas? fit Gabrielle aprs avoir rflchi; il est beaucoup plus
g que toi, c'est vrai, mais il doit avoir quelque bien; d'ailleurs,
c'est un homme rang, il nous est fidle, il sera peut-tre
constant.--Ici, par un triste retour sur elle-mme, la jeune femme
soupira.--Tu resteras prs de moi... S'il te convient, ma fille,
pouse-le.

Toinon n'tait pas indiffrente  l'amour-propre. tre appele madame
Robert par la domesticit du chteau, c'tait quelque chose; d'ailleurs,
Robert, sans avoir dposition bien dfinie, tait plus qu'un domestique;
il ne buvait ni ne jurait, ce qui tait encore un mrite aux yeux de
l'honnte fille, affine par son contact journalier avec sa matresse,
dont elle tait presque l'amie, en toute humilit. Elle se dcida donc 
accepter la main de M. Robert, et la noce eut lieu sans perdre de temps.
Une autre fille la releva de son service nocturne auprs des enfants;
elle continua  veiller sur eux le jour, et bientt,  l'office, on
l'appela madame Robert.




XIV

Les mois et les annes s'taient couls sans rien changer  la vie
qu'on menait au chteau de Maurze. Les enfants grandissaient en
libert, sans poudre et sans paniers. Madame de Rogis, installe 
demeure auprs de Gabrielle, avait un peu vieilli, mais son coeur tait
toujours jeune; plus que jamais elle aimait  rappeler les tendres
souvenirs de sa vie, Gabrielle l'coutait toujours avec quelque
tonnement, mais sans cette sorte d'effroi qui l'agitait jadis quand
sonnait l'heure de ces confidences.

C'tait le soir,  la nuit tombante, en hiver auprs du feu, en t sur
le perron de l'escalier qui menait au parc, que les deux femmes
causaient  demi-voix. Les enfants jouaient sur le sable,  leurs pieds,
hors de la porte de la voix, ou s'amusaient paisiblement dans la pice
voisine. Nul n'coutait, et madame de Rogis, abrite derrire son
ventail, racontait comment les premiers feux de la passion s'taient
allums dans son coeur.

--Dieu! ma chre, disait-elle pour la millime fois, voquant des images
lointaines, que mon pauvre mari tait beau le premier jour que je le
vis!

Gabrielle pensait  l'apparition radieuse qui l'avait blouie sous le
porche de Saint-Germain l'Auxerrois.

--Quelles dlices que ces premiers jours de notre mariage! continuait la
sensible madame de Rogis; que nous fmes heureux! Il me rptait tout le
jour que j'tais divine, et, ma foi, j'ai lieu de croire qu'il le
pensait!

Pendant qu'elle se rengorgeait avec un amour-propre rtrospectif au
souvenir de ces louanges, Gabrielle songeait au boudoir bleu,  sa
chambre nuptiale,  toute cette posie de la vie, si vite vanouie pour
elle.

--Et quel dchirement lorsque l'infidle me quitta! Dans mon dsespoir
je voulais mettre fin  mes jours! Ce furent des lamentations  fendre
le coeur! C'est ma mre qui me consola.

--Moi, pensait la marquise, je n'avais pas de mre.

--Elle me dit que tous les hommes taient volages, et que, s'il fallait
nous arracher les cheveux pour une infidlit, les plus belles seraient
bientt chauves!

Madame de Rogis riait, mais Gabrielle ne riait pas et se demandait
pourquoi les hommes avaient ce droit, reconnu, sanctionn par l'usage,
d'tre volages, comme le disait sa parente.

--J'avais vingt-deux ans, ma toute belle, continuait la causeuse
infatigable, vingt-deux ans seulement quand mon poux m'abandonna!

--Et moi, se disait Gabrielle, j'en avais dix-huit!

--Par bonheur, je n'avais pas d'enfants, de sorte que les distractions
mondaines m'arrachrent  mon dsespoir, qui avait fait craindre pour
mes jours.

--Par bonheur, pensait la jeune femme, j'avais des enfants, et c'est
l'amour que je leur portais qui m'a prserve du dsespoir.

Tandis que madame de Rogis dfilait le chapelet de ses aventures de
coeur, Gabrielle, qui le connaissait de longue date, poursuivait le
cours de ses penses.

Oui, certes, elle avait trouv une grande consolation dans ses enfants,
mais leur pre n'tait-il pas mille fois plus coupable encore en
abandonnant ainsi ces chers petits qui ne le connaissaient que de nom?
La campagne finie, le marquis en avait recommenc une seconde; il aimait
le mtier des armes, et il avait raison: il convenait qu'un Maurze se
battit pour l'honneur de son pays, ou mme pour d'autres intrts. Les
hasards de la guerre l'avaient protg jusque-l. Gabrielle en bnissait
le ciel. Mais,  prsent, pourquoi le marquis ne revenait-il pas dans
ses foyers? La vie de garnison avait-elle tant de charmes qu'il ne pt
s'y soustraire? Ou bien, si l'honneur de son nom exigeait qu'il restt
encore sous les drapeaux, ne pouvait-il s'chapper pour quelques
semaines afin de venir embrasser sa femme et ses enfants?

--Moi, pensait la marquise, passe encore! Je n'avais videmment d'autre
destine en ce monde que de donner des hritiers  Maurze; mais eux,
les innocents! Pourquoi ne se fait-il pas connatre, ne se fait-il pas
chrir? Qu'ils l'aimeraient, les chers petits! et qu'il est facile de
l'aimer!

Les penses de Gabrielle retombaient sur son coeur comme des larmes,
pendant que madame de Rogis continuait ses ternelles confidences.

--Le chevalier, disait-elle, tait loin de valoir mon mari; mais que
voulez-vous, ma petite, faute de grives on mange des merles,
ajouta-t-elle sous l'ventail, avec un petit rire contenu qui fit rougir
Gabrielle.

Dieu merci! si fort raison qu'elle et de se plaindre de son mari, elle
n'en tait point arrive  chercher des merles ou mme des grives.

--S'il m'crivait, au moins, pensait-elle, car son esprit tait sans
cesse tourn vers l'absent; mais ces lettres qu'il m'envoie tous les
trois mois, sont-ce l des lettres d'poux? Il en crit cent fois plus
long  Robert.

C'est que Robert tait devenu le majordome, l'intendant, le factotum de
la maison. Dans ses mains honntes et habiles tout prosprait: l'ordre
le plus parfait rgnait au chteau, dans les terres, dans les fermes,
dans toutes les dpenses et dans tous les revenus. Les serviteurs
infidles avaient t renvoys, les causes de dbours inutiles avaient
disparu, sans toutefois rien ter de ce qui faisait la splendeur de
Maurze. Cet intendant, qui ne volait pas, doublait la fortune de son
matre.

A deux ou trois reprises, Gabrielle, s'apercevant de ce que valait cet
homme, lui avait demand ce qui pourrait lui tre agrable afin de le
rcompenser.

--Rien, madame la marquise, rien que de contribuer pour ma faible part 
la grandeur et  la prosprit de Maurze.

Cet homme probe et silencieux ne tmoignait de tendresse qu' deux
personnes,  sa femme Toinon parfois, au jeune comte Ren toujours. Pour
celui-ci, il ngligeait tout jusqu' ses devoirs, et quand Ren, despote
comme tout enfant de grande famille, lui disait: Allons, Robert, fais
le cheval, Robert se laissait atteler sans mot dire et galopait autour
de la pelouse. La nuit suivante, il restait sur ses comptes jusqu'
l'aube, afin de rparer le temps non perdu, mais consacr  l'amusement
de son jeune seigneur.

--J'ai parfois peur de cet homme, dit un jour Gabrielle  sa parente qui
parcourait avec complaisance tous les sentiers d'une de ses vieilles
histoires de coeur.

--De qui? du baron? Oh! il n'tait pas effrayant!

--Ce n'est pas du baron que je vous parle, ni du chevalier non plus, fit
la marquise avec impatience; c'est de Robert.

--Robert? votre intendant? Il ne m'a point paru effroyable. Comment
est-il fait?

--Ce n'est pas de son extrieur que je vous parle, c'est de son
influence ici; par moments, il me semble que je ne suis plus rien, et
que c'est tout au plus s'il me souffre dans cette maison.

--S'il vous manque de respect, ma chre, congdiez-le! conclut madame de
Rogis avec aisance.

--Non, murmura Gabrielle pensive, il ne m'a jamais manqu de respect,
loin de l; je n'ai qu' me louer de lui.

--Eh bien! alors que vous faut-il? Vous avez l'esprit prompt  vous
forger des chimres, ma toute belle, dit madame de Rogis en s'ventant.

Gabrielle n'avait rien  rpondre; aussi garda-t-elle le silence.




XV

Il y avait cinq ans que le marquis tait absent lorsque la physionomie
de sa demeure, si paisible d'ordinaire, fut bouleverse par un vnement
que tout le monde, except Gabrielle, avait prvu.

Un beau jour de mai, le vieux duc arriva en carrosse, avec son escorte
habituelle de laquais. Gabrielle, prvenue de son arrive par un
courrier, se hta d'aller le recevoir au bas du grand degr, afin de lui
faire honneur. Sa surprise tait grande, car le duc, fort g et encore
plus infirme, ne se drangeait pas sans ncessit. D'abord, elle crut
qu'il venait lui annoncer quelque malheur, et sa premire pense fut
pour son mari, mais la figure refrogne de son beau-pre exprimait
autant de bonne grce que le permettait la nature, et d'ailleurs on
n'annonce point un deuil en habit cramoisi.

Aprs les compliments d'usage, quand la duc eut pris quelques
rafrachissements, il s'adressa  Gabrielle avec beaucoup d'amabilit.

--Ma chre belle-fille, lui dit-il, je suis porteur d'une nouvelle que
vous recevrez, j'en suis sr, comme vous avez fait jusqu'ici de toute
dcision manant de votre poux.

A cette phrase, la marquise sentit le coeur lui manquer. Qu'allait-on
exiger d'elle? Incapable de se le figurer, elle attendit ce qui allait
suivre.

--Et d'abord, ma chre bru, reprit le duc, veuillez me faire voir mes
petits-enfants; on en dit des merveilles.

Gabrielle donna ses ordres. Aussitt les enfants entrrent dans la
salle, guids par Toinon. Un coup d'oeil jet sur celle-ci avertit la
jeune femme qu'elle tait menace d'un malheur; car le visage de la
fidle suivante tait ple comme le marbre.

Les deux petits s'avancrent vers le fauteuil, baisrent la main de leur
grand-pre avec une grce parfaite et une rvrence irrprochable, puis
restrent les yeux fixs sur leur mre, attendant ses ordres.

--Ils sont fort bien levs, fort bien, approuva le duc, vous avez eu
grand soin de leur ducation, et je vois que mon fils a sagement agi en
les remettant  votre garde jusqu'ici. Mais le jour est venu o ils
doivent recevoir une ducation proportionne  leur rang. Vous savez,
ajouta-t-il en souriant aussi agrablement qu'il le put, vous savez qu'
sept ans le dauphin de France passe dans les mains des hommes; vous
trouverez bon qu'il en soit de mme avec votre fils.

--Vous voulez lui donner un prcepteur? balbutia Gabrielle, essayant de
ne pas comprendre.

--J'ai pris  mon service un prcepteur qui fera son ducation sous mes
yeux,  Paris, dans l'htel de Maurze. Inutile, ajouta-t-il avec la
plus grande politesse, de vous dire que vos visites seront toujours les
bienvenues.

D'un geste presque sauvage, Gabrielle avait saisi son fils dans ses bras
comme pour le dfendre, et l'enfant, effray, regardait le vieux
seigneur avec des yeux furieux.

--Vous voulez m'enlever mon fils, s'cria-t-elle. Je ne veux pas!

Le duc sourit avec bont, puis, reprenant un air grave:

--Ce sont des enfantillages peu dignes de votre rang, dit-il;
d'ailleurs, tel est l'ordre formel de mon fils.

Le grand-pre prsenta une lettre ouverte  Gabrielle, qui la lut avec
avidit.

--Comment! s'cria-t-elle, ma fille aussi? C'est horrible! quelle
barbarie!

--Votre fille sera leve au couvent de la Visitation, comme vous l'avez
t vous-mme, ma bru, repartit le duc d'un ton sec; il n'y a l dedans
rien d'horrible ni de barbare.

--Mais, balbutia Gabrielle en larmes, ma fille est si jeune! elle a cinq
ans  peine!

--Nous aurions pu attendre certainement, rpliqua l'impitoyable
grand-pre; mais nous avons rflchi: cela vous causerait deux fois au
lieu d'une la douleur de la sparation. Mieux vaut en finir d'une fois.

La pauvre femme ne savait pas ce que c'est que la rsistance. Jadis elle
avait eu le courage inou d'enlever son fils  la nourrice; mais alors
elle tait dans son droit: la nourrice la trompait, et, d'ailleurs,
c'tait une subalterne, une domestique; mais ici rsister  son
beau-pre,  son mari! Rsister? Comment? Que pouvait-elle faire?
Pendant son sommeil on lui prendrait ses enfants! Elle les serra tous
les deux dans ses bras en laissant tomber sur eux des larmes amres, et
les enfants se mirent  pleurer avec elle.

--Ayez piti, monsieur, dit-elle, voyez comme ils sont petits! N'est-il
pas impossible de les priver dj de mes soins et de ma tendresse? Ils
m'aiment, ils sont accoutums  mes caresses; que vont-ils devenir avec
des trangers? Si ce n'est pas pour moi, monsieur, que ce soit pour eux,
ne soyez pas insensible!

Le duc se moucha, prit une prise de tabac d'Espagne, secoua son jabot et
dit:

--C'est l'ordre de mon fils.

--C'est bien, monsieur, rpliqua Gabrielle, dont les traits s'taient
creuss tout  coup. C'est un ordre, je m'y soumets. Fasse le ciel qu'un
jour vous ne soyez pas puni dans votre orgueil de ce que votre orgueil
me fait souffrir aujourd'hui!

Elle sortit, tenant ses enfants par la main, et les emmena dans sa
chambre  coucher.

Quand elle fut seule, son courage l'abandonna, et elle pleura longtemps
sur eux et avec eux. Quand les enfants, fatigus de ces motions, se
furent endormis dans ses bras, elle les commit  la garde de Toinon et
redescendit prs de son beau-pre qui causait paisiblement avec madame
de Rogis.

--Quand voulez-vous les emmener? dit-elle;

--Demain, si c'est possible.

--Demain, soit! fit-elle.

Elle n'allait pas s'humilier jusqu' marchander pour un jour.

Le lendemain, le duc emmena dans son carrosse son petit-fils qui se
dbattait comme un beau diable, et la marquise, accompagne de Toinon,
conduisit elle-mme sa fille aux Visitandines.




XVI

Quand la grille du parloir se fut referme sur la petite fille, sparant
ainsi la jeune mre de ce qui lui restait sur la terre, la marquise prit
silencieusement cong de la suprieure et remonta dans son carrosse,
toujours accompagne de Toinon, qui avait les yeux gros comme le poing 
force de pleurer. La marquise ne pleurait pas, elle avait sch ses
larmes en embrassant son fils; il lui rpugnait de donner des marques de
faiblesse devant des gens qui n'avaient pas eu de piti pour elle.

--O faut-il conduire madame la marquise? demanda le valet en remontant
le marchepied.

--A Saint-Germain l'Auxerrois, rpondit la jeune femme.

Elle voulait en un jour puiser toutes les amertumes de sa vie:

Le porche tait dsert, les peintures  fresque, dgrades par le temps,
ronges par l'humidit, moisissaient tristement le long des murs; la
journe tait pluvieuse et maussade... Qu'il tait loin, ce beau jour
d'ivresse o Gabrielle avait remis son coeur et sa destine aux mains de
son poux!

Dans l'glise, nue et froide malgr la saison, quelques vieilles femmes
agenouilles marmottaient leurs prires d'un air boudeur... La marquise
alla sans s'arrter jusqu'auprs de la grille du choeur; arrive l,
elle regarda autour d'elle d'un air morne, puis se laissa tomber 
genoux sur les dalles. C'tait  cette place mme qu'elle avait reu
l'anneau nuptial.

Oui, la vie avait t dure pour elle! Heureuses, pensait Gabrielle,
celles qui n'ont pas fait ce rve de l'amour bni, celles que leur poux
n'a point aimes!... celles-l ignorent les tourments de l'abandon!
Heureuses celles qui n'ont jamais t mres, elles ne savent pus ce que
c'est que de se voir enlever ses enfants! Heureuses celles qui meurent
jeunes, car elles sont pleures peut-tre, et n'ont pas la douleur de
voir s'tendre devant elles un avenir d'isolement et de dsespoir.

Et Gabrielle demanda  Dieu, qui ne lui avait pas donn le bonheur, de
la reprendre  ce monde qui ne voulait pas d'elle.

La fracheur de l'difice, la solitude, l'assurance de n'tre point vue
rouvrirent la source des larmes chez la jeune femme, et elle pleura
longtemps, silencieusement,  ct de Toinon qui pleurait aussi, non sur
elle, la pauvre femme, si grand que ft son chagrin en perdant les
enfants qu'elle avait levs, mais sur sa matresse,  qui ni la
fortune, ni la jeunesse et la beaut, ni un rang lev et enviable
n'avaient pu pargner une angoisse et une torture.

Le jour baissait; l'glise, sombre toujours, s'assombrissait encore;
Gabrielle ne songeait gure  s'en aller.

--Que faut-il que je fasse, pensait-elle, pour calmer la colre de Dieu
que j'ai offens, sans doute, sans le vouloir, sans le savoir mme? Se
peut-il qu'il appesantisse ainsi son bras sur moi si je ne suis pas
coupable? Coupable, en quoi? Mon coeur n'a-t-il pas toujours t rempli
de deux uniques penses, mon poux et mes enfants? Les pauvres me
bnissent, j'ai soulag les infirmes et les malades, je n'ai connu ni
l'orgueil ni la duret... Alors, pourquoi suis-je si rudement punie, que
les prisonniers seraient heureux auprs de moi?

Un vieux prtre qui traversait l'glise  pas lents s'arrta  quelque
distance de Gabrielle affaisse sous le poids de sa douleur. La mise
riche et noble de la jeune femme, l'air discret et honnte de sa
suivante l'engagrent  se rapprocher. A ce moment, la marquise leva la
tte et l'aperut. Mue par un sentiment irrsistible, elle se leva et
vint  lui. L'air vnrable de ce vieillard, ses cheveux blancs, le
regard plein de piti qu'il lui adressait l'encouragrent  parler.

--Mon pre, lui dit-elle, donnez-moi un conseil. Mon me est pure, mes
mains sont charitables; je n'avais qu'un amour: mon poux; qu'une source
de joie: mes enfants; mon poux m'a abandonne aprs deux ans de
mariage, et l'on vient de me prendre mes enfants. Que dois-je faire, que
faut-il penser?

Le vieux prtre, interdit, regarda cette belle jeune femme qui attendit
sa rponse, les mains jointes et serres, les yeux brillants de fivre
avec un peu d'garement; il eut peur et recula d'un pas.

--Ma fille, dit-il, Dieu chtie ceux qu'il aime. Priez-le qu'il vous
rende la paix!

Un sourire amer passa sur les lvres de Gabrielle. Elle salua le prtre
d'une inclination de la tte et se dirigea vers la porte. Arrive sur le
seuil, elle jeta un regard en arrire. L'glise tait presque noire, la
lampe du sanctuaire brillait faiblement tout au fond... Jadis elle tait
pleine de monde, ruisselante d'or et de pierreries; le soleil de mai la
traversait de part en part... L'existence de la marquise avait chang de
mme. Elle laissa retomber la porte et monta dans son carrosse sans
avoir parl.

--Madame, dit Toinon lorsque les chevaux reposs eurent entran
l'quipage sous les grands arbres du Cours-la-Reine, et que la figure de
la marquise eut perdu tant soit peu de sa rigidit,--madame, que diront
les chers petits ce soir lorsqu'on va vouloir les coucher et que nous ne
serons pas l?

Gabrielle fondit en larmes et se laissa tomber sur le sein de sa fidle
servante, qui essaya de la consoler en pleurant avec elle.

--Je n'ai plus que toi, Toinon, lui dit-elle; toi au moins, tu ne me
trahiras pas.

Toinon renouvela son serment de fidlit  sa matresse, et en effet
elle ne devait pas la trahir.

Lorsque tard dans la soire elles furent rentres au chteau, et que la
marquise se fut mise au lit, vaincue par la fatigue physique, madame
Robert alla rejoindre son mari.

--a ne fait rien, dit-elle en se dshabillant pour la nuit, c'est un
gros pch que M. le duc a mis aujourd'hui sur sa conscience, et
j'espre que la justice du ciel l'en punira comme il le mrite.

--Que veux-tu dire? demanda Robert d'un ton de mcontentement. Il
n'aimait pas  entendre blmer le nom de Maurze.

--Je veux dire que c'est une cruaut inoue d'avoir enlev ses enfants 
madame la marquise. Elle ne demandait que cela pour tre heureuse, et
Dieu sait si elle a une vie agrable, ici o tout est triste  en
mourir! Si j'tais  sa place, je sais bien, moi, que j'irais  Paris
pour me distraire!

--Ce serait joli, en vrit, grommela Robert. Je te prie de ne pas lui
mettre de telles ides en tte. C'est M. le marquis qui ne serait pas
content.

--Le marquis? Est-ce que cela le regarde?

Quand on a une femme comme celle-l et qu'on la traite comme il l'a
fait...

--Eh bien! dit Robert d'un ton qui n'avait rien d'encourageant.

--Eh bien! s'il vous arrive malheur, on n'a que ce qu'on mrite,
rpliqua Toinon trop en colre pour mesurer la porte de ses paroles.

Elle n'avait pas achev sa phrase qu'elle sentait s'abattre sur son
paule la main de son mari.

--Si jamais tu te permets de parler de la sorte  madame, dit-il, je
t'trangle, entends-tu?

Effraye, Toinon regarda son mari. Blme de rage, il pouvait  peine
prononcer les mots entre ses dents serres. Il continua pendant qu'il la
secouait nergiquement:

--L'honneur de Maurze avant tout, tu comprends. Madame n'est que trop
heureuse d'tre entre dans la famille. Et qu'elle se tienne bien, car
c'est moi qui veille sur l'honneur de la maison...

Il grommela encore quelque chose entre ses dents, puis finit par se
taire. A partir de ce jour, Toinon cessa d'aimer son mari. Non qu'elle
et jamais eu beaucoup d'affection pour lui, mais elle en tait fire.
De ce moment elle en eut peur et le considra comme un ennemi pour
elle-mme et surtout pour sa matresse, sur laquelle elle reporta toute
sa tendresse et son dvouement presque animal.




XVII

Livre  elle-mme, Gabrielle et sans doute vcu dans une retraite
profonde, et peut-tre sa vie en et-elle t fort abrge; mais madame
de Rogis ne lui permit pas ce genre d'existence.

--On ne vit qu'une fois, ma chre belle, lui disait-elle  tout moment;
vous avez vingt-trois ans, vous tes adorable, et vous voulez vous
enterrer toute vive? Au nom des Grces, je proteste!

Et Gabrielle se laissa faire.

Madame de Rogis commena par battre le pays, suivant sa propre
expression. Il ne manquait dans les environs ni de voisins ni de
voisines, et bientt la bonne dame eut recrut la premire de toutes
les ncessits,  savoir de quoi faire une partie de cartes. Sous son
inspiration habile, la socit du chteau, compose d'abord du cur et
de sa soeur, s'augmenta de quelques vieux seigneurs, de quelques nobles
dames trop pauvres pour vivre  Paris et trop fires pour s'encanailler
avec la bourgeoisie. Ces recrues n'apportrent pas un lment bien vari
 la vie de Maurze; mais comme disait madame de Bogis, les petits
ruisseaux font les grandes rivires, et la ptulante vieille--elle avait
prodigieusement vieilli depuis qu'elle renonait  paratre
jeune--tenait  voir couler un flot de promeneurs sous les ombrages du
parc.

On fit venir des nouveauts de Paris,--des livres, bien entendu;--la
marquise allait voir ses enfants toutes les semaines, et ces voyages
apportaient quelque varit et un peu de distraction dans la vie du
chteau. Madame de Bogis l'accompagnait souvent; le duc, plus morose et
plus podagre, mais plus rsolu  vivre que jamais, recevait sa
belle-fille avec plaisir. Dans une certaine mesure, il lui savait bon
gr de s'tre rsigne  la sparation qu'il avait arbitrairement
exige. Il trouvait la marquise si convenable de tout point, qu'il en
crivit mme  son fils. Gabrielle reut un jour une lettre de son mari,
o celui-ci lui faisait compliment de la manire entendue dont elle
avait su arranger sa vie, et lui promettait une prochaine visite.

Hlas! en dix ans Gabrielle reut encore dix de ces lettres, et si la
premire lui avait fait battre le coeur en voquant devant elle le
spectre de son bonheur vanoui, les autres n'amenrent plus sur ses
lvres qu'un sourire moiti amer, moiti railleur.

Dix ans passrent,--dix annes semblables les unes aux autres. La
marquise perdit son pre; mais, sauf le deuil et les crmonies d'usage,
cet vnement la laissa indiffrente; depuis son mariage elle ne l'avait
pas vu quatre fois.

Robert avait les cheveux tout  fait blancs; Toinon s'tait fort
paissie; mais si ses pas taient moins agiles, son coeur gnreux tait
aussi dvou que jamais.

Le vieux duc vivait toujours; Ren venait d'obtenir son pe d'officier,
et  ce propos il tait venu rendre visite  sa mre, qui n'avait pu
s'empcher de pleurer en le voyant si semblable  ce qu'tait jadis son
pre.

Lucile, un peu paresseuse, n'avait pas appris grand'chose au couvent,
et, de l'avis de tous, un ou deux ans d'tudes lui taient encore
ncessaires. Sa mre et bien voulu l'avoir avec elle,--mais elle devait
s'incliner comme toujours devant la volont des autres.

Pour le marquis seul le temps avait eu des ailes. La vie militaire tait
faite pour lui comme il tait fait pour elle. Le commandement d'un
rgiment,--la partie administrative qui occupait son activit, aussi
bien que le plaisir d'tre presque un roi dans sa petite sphre,--tait
de tout au monde ce qui lui convenait le mieux. Aussi, la guerre finie,
s'tait-il bien gard de quitter le service du Roi. Pourquoi le quitter?
O trouverait-il l'quivalent de ce qu'il perdrait en abandonnant cette
vie plantureuse et facile? Les dames de province ont toujours eu le
coeur tendre  la vue d'un brillant uniforme galamment port; les
officiers des rgiments de choix, tous nobles, quelques-uns riches,
adoraient leur colonel; la vie du marquis s'coulait entre les fins
soupers et les conqutes faciles; un peu de gloire par l-dessus,
obtenue parmi beaucoup de revers, et d'autant plus flatteuse, n'tait-ce
pas l de quoi remplir la vie d'un homme de ce temps? Aussi, le marquis
n'avait-il pas senti les annes peser sur lui. Il approchait de la
cinquantaine, mais lui-mme n'en savait rien, et nul, certes, ne
songeait  le lui apprendre.

Gabrielle avait trente-trois ans, lorsqu'un grand malheur vint la
frapper. Elle avait organis sa vie de faon  attendre la vieillesse
sans ennui, en compagnie de sa fidle parente,--quand madame de Rogis
mourut. Cette aimable picurienne mourut comme elle avait vcu, soutenue
par des maximes consolantes, au sein d'une morale facile.

--Vous allez bien vous ennuyer, ma pauvre petite, dit-elle  Gabrielle
deux ou trois jours avant sa mort; j'aurais voulu vous aider  passer
encore quelques annes d'isolement, je n'y puis rien. D'autres vous
consoleront, ajouta-t-elle avec un sourire qui rappelait sa jeunesse.

Elle demanda  tre enterre avec un dshabill couleur de rose qu'elle
avait affectionn jadis et qui dormait dans un grand coffre.

--C'est celui que je portais, dit-elle d'une voix teinte, le jour o le
chevalier me fit cette dclaration brlante  laquelle je ne sus
rsister..... Et surtout, ajota-t-elle, qu'on me mette du rouge. Il ne
faut faire peur  personne, pas mme  la mort.

Un beau soir de juin elle expira, et son me s'en alla sans doute dans
une sorte de Champs lyses o doivent errer les parfums des vieux
sachets et les cendres des billets doux, car elle n'tait pas faite pour
le ciel, et le ciel non plus n'tait gure propre  la recevoir; elle
s'y fut ennuye  prir.

La noblesse des environs s'empressa autour de la marquise pour la
consoler de la perte de sa parente et pour combler le vide effrayant que
cette mort faisait au chteau. Ces braves gens, dont le coeur n'tait
pas blas par la vie superficielle des villes, donnrent  Gabrielle de
nombreuses et solides marques de dvouement.

Parmi les plus assidues des visiteuses, une vieille dame, ancienne
beaut de la cour, se montra particulirement affectueuse envers la
marquise. Elle aussi sentait saigner son coeur, et bien des fois elle
avait pleur avec Gabrielle sur l'loignement de ses enfants. Madame de
Prsanges n'avait qu'un fils, g de vingt-quatre ans, et celui-ci avait
t rclam par un oncle riche et clibataire, qui, de mme que le duc,
tenait  avoir dans sa maison la joie que donne la prsence d'un tre
jeune et aimable. Depuis douze ans, il vivait loin de sa mre.

Les deux femmes avaient uni leurs larmes plus d'une fois; un soir que
Gabrielle rvait  sa dfunte parente,  ses enfants absents,  son
mari, presque mort pour elle, elle entendit un carrosse pntrer dans la
cour du chteau. Le froissement d'ajustements fminins tira la marquise
de sa rverie;  peine avait-elle eu le temps de se lever qu'elle reut
dans ses bras madame de Prsanges, hors d'haleine, en grand deuil, tout
en larmes et riant  la fois.

--Quel malheur! disait-elle, et que je suis contente! Oh! ma chre
marquise, que les voies de Dieu sont impntrables! Il est mort, et
voil que nous l'aurons ici dans huit jours!

Gabrielle, pouvante, se demandait si la vieille dame avait perdu la
raison.

--Qui est mort, demanda-t-elle incertaine, votre fils?...

--Mon beau-frre est mort, et mon fils revient; il est riche, il est
lgataire universel. Ah! ma chre, voil douze ans que je n'ai embrass
mon fils!

Joie et larmes, tout fut bientt partag, et les deux mres se
sparrent au bout de quelques heures en se promettant de se revoir
bientt.

Huit jours aprs, Gabrielle tait seule dans le parc,  l'heure o le
soleil baisse. Elle avait repris ses promenades solitaires  la source
abandonne; l, elle retrouvait quelque chose du pass,--d'un pass
douloureux, mais o son coeur avait battu.

Oui, certes, elle avait beaucoup souffert de l'abandon du marquis; mais
ses souffrances mme, cette jalousie, ce dsespoir, ces rvoltes d'une
me jeune et qui veut vivre, tout cela ne valait-il pas mieux que la
torpeur dans laquelle la jeune femme avait trouv le repos? En mettant
la main sur son coeur, Gabrielle avait beau l'interroger, elle ne
sentait aucun battement insolite; aucun nom, aucun souvenir n'amenait
plus de rougeur  son visage toujours ple.

--Ai-je seulement vcu jadis? se demandait-elle. Ai-je aim, ai-je
pleur? Tout cela n'est-il pas un rve? ou bien suis-je change en
pierre, comme cette nymphe dont l'urne pleure toujours? Ah! fit-elle
avec amertume, ce n'est pas madame de Rogis qui est morte, c'est moi!

Elle esprait pouvoir pleurer sur elle-mme, mais son coeur tait sec,
et ses yeux taient sans larmes.

--C'est bien fini, se dit-elle, il ne me reste plus qu' achever de
mourir.

Comme elle se levait pour retourner au chteau, elle vit une forme se
dessiner sur le sentier dj assombri par le crpuscule. Croyant que
c'tait un domestique et qu'on venait la chercher, elle fit quelques pas
en avant. Un beau jeune homme, vtu de noir comme elle-mme, s'arrta en
sa prsence et s'inclina profondment.

--Pardonnez mon audace, madame, dit-il d'une voix grave et douce; ma
mre, madame de Prsanges, est fort souffrante et dsire vous voir.

--Vous tes monsieur de Prsanges? dit lentement Gabrielle.

Le jeune homme s'inclina silencieusement.

--Votre mre est bien heureuse, commena la marquise.

Elle s'arrta trouble. Les yeux du nouveau venu avaient rencontr les
siens, et dans ces yeux elle lisait une admiration dont elle avait perdu
le souvenir.

--Ma mre est bien malade, reprit la voix de velours du visiteur. Je ne
sais si c'est la grande joie de me revoir, mais je l'ai trouve
trs-faible... Elle implore votre visite; si vous pouvez venir, madame,
vous lui causerez un plaisir extrme, et peut-tre votre prsence
serait-elle un bienfait...

--J'y vais, monsieur, reprit Gabrielle. Veuillez annoncer mon arrive 
madame votre mre.

Le jeune bomme prit les devants, et, quand la marquise atteignit le
chteau, le bruit des fers d'un cheval sur le pav lui apprit que M. de
Prsanges emportait son message.

Elle manda aussitt Toinon, pria Robert de l'accompagner, et partit
malgr la nuit.

--Madame la marquise est si bonne! se disaient les gens en la voyant
partir. Elle n'a jamais pu voir quelqu'un dans la peine sans lui venir
en aide.

Pendant ce temps, Gabrielle, trouble, sentait battre son coeur d'une
motion singulire et douloureuse.

--Je ne croyais pas tant aimer la pauvre dame, se dit-elle; comme je
suis inquite! Comme je suis trouble! se rpta-t-elle en apercevant
les fentres claires de la maison de madame de Prsanges.

Le jeune homme l'attendait sur le seuil.

--Ma mre va mieux, dit-il en apercevant Gabrielle.

Chose trange! l'agitation de Gabrielle n'en fut pas diminue.




XVIII

La vieille dame avait reu un choc trop fort; les organisations
fminines de ce temps n'taient point armes pour la lutte comme de nos
jours; un rien les faisait vivre, peu de chose suffisait pour les
branler. Et puis, cette mre trouvait un fils si tendre, si beau, si
parfait, que la joie la submergeait littralement. Elle languit pendant
quelques semaines, puis un matin,  l'heure o les oiseaux s'veillent,
elle s'endormit pour toujours, heureuse et calme, dans les bras de
Gabrielle, qui venait de passer plusieurs jours prs d'elle.

Quand la marquise eut pieusement ferm les yeux de la bonne dame, elle
regarda autour d'elle. Julien de Prsanges,  genoux prs de la couche
funbre, ne dtachait pas ses regards des traits de la morte, o la
srnit d'une fin paisible adoucissait la rigidit du tombeau.
Inquite, Gabrielle fit un mouvement; le jeune homme leva les yeux, se
redressa et s'inclina devant elle.

--En prsence de celle qui n'est plus, dit-il, laissez-moi vous
remercier. Vous avez t une fille pour elle.....

Gabrielle sentit son coeur battre encore de cette motion douloureuse
qui l'avait tant surprise le premier soir qu'elle avait vu Julien.

--Je n'ai plus que vous, murmura le jeune homme en dtournant la tte
pour cacher ses pleurs.

Le soleil surgit tout  coup derrire la fort voisine, et ses rayons
rouges pntrrent par la fentre dans cet intrieur funraire, portant
la couleur de la vie, jusque sur le visage de la morte.

Malgr l'impression funbre, si rcente et si douloureuse, malgr le
souvenir de madame de Rogis, voqu par cette triste scne, Gabrielle
sentit une sorte de chaleur joyeuse pntrer jusqu'au fond d'elle-mme.

--Soyez bonne pour moi, dit Julien, toujours inclin, ne me bannissez
pas de votre prsence...

--Venez me voir, nous parlerons d'elle, dit Gabrielle, et elle quitta
cette maison o elle n'tait plus ncessaire.

Quand le terme rigoureux du premier deuil fut termin, Julien de
Prsanges vint faire une visite  la marquise. Ils taient en noir tous
deux, leurs maisons dsoles mettaient entre eux une triste communaut
de penses. La visite fut courte, et Julien s'en retourna avec une joie
trange au coeur. Dans sa peine, il ne se sentait pas seul.

Il revint, rarement d'abord, puis plus souvent; son deuil lui
interdisait les runions nombreuses; il n'aimait, d'ailleurs, ni le
monde ni le bruit. lev au fond d'une province, prs d'un vieillard, il
n'avait pu contracter le got des plaisirs bruyants. Sa plus puissante
distraction tait un temps de galop sur un bon cheval.

Il vint souvent, et Gabrielle le reut avec cette simplicit qui la
mettait si fort au-dessus, ou au-dessous, car tout dpend du point de
vue, des femmes de ce temps. Elle aimait sa prsence, pourquoi le lui
aurait-elle cach? Ce jeune homme grave et doux, qui parlait sensment
de choses qu'elle ne connaissait que par oui-dire, cette bonne grce
aise qui ne se piquait point de beau parler, mais qui n'embarrassait
jamais personne, tout cela n'tait-il pas de nature  plaire  tous? Et
Gabrielle faisait-elle quelque chose de rprhensible en se laissant
charmer?

La vie, dsormais, avait un but pour elle. Autrefois, le but c'tait le
voyage  Paris pour voir ses enfants, et, dans l'attente de ce jour, la
semaine se tranait lente et boiteuse. Maintenant, il y avait d'autres
jours qui taient des ftes: certain galop sur le pav de la cour
faisait monter aux joues de la marquise une rougeur brlante, pendant
que son coeur bondissait d'une manire insense sous l'troit corsage
orn de dentelles.

Un soir, en dshabillant sa matresse, Toinon se hasarda  lui glisser
un conseil.

--Madame, lui dit-elle, j'ai peur qu'on ne vous fasse bientt du
chagrin.

Gabrielle leva la tte; son apathie d'autrefois tait bien loin.

--Encore? dit-elle; on trouve que je n'en ai pas eu assez? Qu'y a-t-il
de nouveau?

Alors, avec mille prcautions, car le sujet tait dlicat, Toinon
raconta que son mari grommelait depuis quelque temps, qu'il tait
toujours de mauvaise humeur.

--Et pourquoi donc, s'il te plat?

--C'est que... c'est que... Robert dit qu'il est charg de garder la
maison de Maurze...

--Eh bien! craint-il que je ne la vole?

--Et, continua Toinon en prenant son courage  deux mains, il dit que M.
de Prsanges vient bien souvent ici.

Gabrielle se leva de toute sa hauteur.

--Va dire  Robert que je le chasse! dit-elle  sa suivante consterne.

Toinon se laissa tomber  genoux devant elle en pleurant.

--Ah! ma chre matresse, murmura-t-elle, ne savez-vous pas que c'est
lui qui a l'oreille de monsieur le duc? Il est le matre ici!

Gabrielle retomba sur son lit, et les larmes les plus amres, celles de
l'orgueil bless, coulrent silencieusement de ses yeux.

--C'est vrai, dit-elle, je ne suis rien ici; c'est lui qui est le
matre, le digne reprsentant de mon beau-pre... Eh bien, soit! M. de
Prsanges ne viendra plus. Ds demain je lui ferai savoir que je ne suis
pas libre de recevoir qui bon me semble, que ceux que je nourris se
tournent contre moi... Va, tu peux dire  ton mari que celui qu'il hait
n'offusquera plus ses yeux.

--Ma chre matresse, je vous en conjure, reprit Toinon suppliante,
n'agissez pas ainsi; Robert s'apercevra que je vous ai parl, et, s'il
en doute, il perdra toute confiance en moi. Ce serait le plus grand
malheur qui pt nous arriver, car alors nous serions  sa merci, tandis
qu'avec ce que je puis vous apprendre...

--Tu as raison, Toinon; tu es une fidle servante, rpliqua la marquise
en serrant les mains de son humble amie. Je lui ferai entendre qu'il
vienne moins souvent.

Le lendemain, en effet, Julien se prsenta, mais il y avait compagnie au
chteau, et le jour s'coula sans que la marquise pt lui parler. Vers
le soir, cependant, elle proposa un tour de jardin, et, grce aux
hasards de la promenade, elle se trouva prs de lui sans affectation.
Profitant d'un instant d'isolement, elle s'arrta sous le quinconce de
tilleuls, alors en pleine floraison.

--Monsieur de Prsanges, lui dit-elle, j'ai quelque chose  vous
demander.

--Ordonnez, madame, rpondit-il en s'inclinant.

--Je suis encore jeune, monsieur, dit Gabrielle, du moins on le prtend,
car, pour moi, je n'en savais rien, je vous le jure;--certains esprits
mal faits assurent que vos frquentes visites peuvent donner lieu  des
interprtations dfavorables...

--Vous me bannissez? s'cria Julien avec douleur.

--Ce n'est pas moi, murmura la jeune femme. Vous n'tes point banni, se
hta-t-elle de reprendre pour tcher de faire oublier cette imprudente
parole, mais ne venez qu'aux jours o je convoque mes amis...

--Alors, dit Julien, plus de ces bonnes causeries, plus de ces
entretiens o vous me permettiez de vous dire ma pense...

Gabrielle secoua la tte avec tristesse.

--C'est donc fini, ce beau rve, o vous m'aviez promis de me consoler,
de me parler de ma mre...?

--Vous m'affligez, dit doucement Gabrielle en se remettant  marcher.

--Alors, reprit Julien, s'il ne tenait qu' vous, rien ne serait chang?

--Non, murmura faiblement la marquise, qui sentit le terrain manquer
sous ses pieds.

--Je vous remercie, dit  voix basse Julien. Nul ne les voyait, il porta
lentement  ses lvres la main que Gabrielle n'eut pas la force de
retirer.

Ils rentrrent au chteau et ne se parlrent plus de la soire.




XIX

Deux jours aprs, Gabrielle, au fond du parc, dans sa retraite
ordinaire, rvait aux vnements des derniers mois. Sa vie avait soudain
chang de face, et elle tait bien force de s'avouer que ce changement
datait de l'arrive de Julien de Prsanges.

Jusque-l, elle avait vcu dans une sorte de crpuscule; ses douleurs,
noyes au fond du pass, ne lui avaient laiss qu'une amertume secrte,
une sorte de renoncement  elle-mme qui l'empchait d'tre heureuse,
mais qui ne lui occasionnait pas de vives souffrances. Jusqu'au jour o
elle s'tait avou que son coeur tait mort, elle n'avait gure senti
qu'une impression pnible de vide et de torpeur; parfois ses yeux
s'taient mouills de larmes au souvenir de sa jeunesse, puis ils
s'taient schs en pensant  l'avenir prochain o sa fille, revenue au
foyer,--serait sa compagne et son amie.

Voil qu'avec Julien de Prsanges un nouvel lment tait entr dans sa
vie, presque de force, et tout  coup le pass avait disparu... Une vie
nouvelle, qui datait de sa premire rencontre avec le jeune homme, avait
commenc pour Gabrielle.

Quoi de plus naturel? Aprs de longues annes de sparation, ce fils
revient auprs de sa mre, et voil que la destine cruelle lui ravit
cette mre si digne de tendresse, avant presque qu'il ait eu le temps de
la bien connatre! N'tait-ce pas u Gabrielle de combler le vide cr
par le sort injuste? n'tait-ce pas, comme elle le lui avait promis, un
devoir sacr de parler de la dfunte au fils qui l'avait connue trop peu
pour l'apprcier, mais assez pour tre insatiable quand on lui parlait
d'elle?

Et puis, quelle trange similitude entre leurs destines! lev au fond
d'un pays perdu, loin des hommes, Julien ignorait pour ainsi dire le
monde et ses usages; quoique femme et plus habitue  la socit,
Gabrielle n'tait-elle pas aussi une sauvage dans son genre? Et ce deuil
qui les avait frapps tous les deux presque en mme temps n'tait-il pas
aussi un avertissement mystrieux de la Providence qui les avait mis en
face l'un de l'autre pour se consoler et pour s'aimer?

S'aimer? certes! Et pourquoi pas? Une soeur ane aime bien son jeune
frre, et nul n'y trouve  redire! Qui donc aurait le droit de dfendre
 Gabrielle de donner le plus pur, le plus immatriel de son coeur  ce
jeune orphelin, qui semblait l'aimer aussi d'un amour filial? Etait-ce
le marquis? Gabrielle ne lui tait rien de sa tendresse conjugale, dont
il avait d'ailleurs fait si peu de cas. Ses enfants? Mais ses enfants,
ne les lui avait-on pas ravis? Que pouvait-elle mieux faire que d'aller
les embrasser toutes les semaines? Et le reste du temps, ne valait-il
pas mieux l'employer  consoler l'me attriste de Julien qu' causer de
bagatelles avec les dames du voisinage?

Sans contredit, et  toutes ces questions, Gabrielle se rpondait par
l'affirmative. Alors, de quel droit s'tait-on mis entre ces deux mes
droites, dont les sentiments purs et sacrs pouvaient s'avouer hautement
 la face de tous?

--Au nom de l'honneur de Maurze, avait dit Robert.

Gabrielle inclinait la tte, reconnaissant qu'elle avait reu en dpt
l'honneur de la maison, et que vritablement son devoir tait de le
conserver intact. Ce devoir, elle l'avait rempli en loignant Julien,
mais ce n'tait pas sans regrets, car seule, assise sur son banc de
marbre dlabr, elle pensait avec amertume que la dernire joie qui lui
ft reste venait de lui tre ravie, comme les autres, par la mme main
impitoyable.

Involontairement, elle songea  Grislidis; le vieux fabliau se
prsentait  sa mmoire avec une douceur mlancolique. Pauvre reine!...
on lui avait tout pris: ses enfants l'un aprs l'autre, sa couronne, ses
riches habits; elle tait retourne  sa chaumire, et l'amour mme de
son mari menaait de lui tre enlev, quand tout  coup sa douleur se
change en joie. Au milieu d'un cortge triomphal on lui ramne ses
enfants, son trne et son poux. Ce n'tait qu'une preuve, mais quelle
preuve et quel coeur inhumain que celui qui l'avait tente!

--Hlas! songea Gabrielle, mes douleurs  moi ne sont pas une preuve!
J'irai  la tombe en descendant toujours le chemin que j'ai mont
autrefois pendant quelques semaines.

Elle se leva et s'approcha du petit bassin o s'panchait l'urne de la
nymphe solitaire. Cette statue tait devenue sa confidente et presque
son amie. Plus d'une fois elle avait pass son bras autour du cou de la
rveuse de marbre, et ses pleurs avaient coul sur la joue fruste de la
naade. Cette fois, mue par un sentiment presque nouveau, tant il avait
sommeill longtemps, Gabrielle se pencha sur le bassin pour y voir son
image.

Elle vit s'avancer vers elle un visage aux traits rguliers, aux yeux
pleins de pense et de douceur, au grand air de noblesse, o la bont
rayonnait peut-tre plus encore que la beaut,--un visage que toute
reine et t fire de nommer le sien.

--Est-ce bien moi? se demanda Gabrielle, est-ce bien moi qui suis si
jeune encore?

Elle se pencha plus prs, et le doux visage qui s'approchait du sien lui
sourit avec mlancolie.

--C'est pourtant vrai, pensa-t-elle, je viens d'avoir trente-trois
ans... Je me croyais tout  fait une vieille femme.

Elle passa mentalement en revue les femmes de son voisinage, pas une ne
pouvait lutter avec elle de grce ou de jeunesse. Au lieu de se trouver
flatte de cet examen, Gabrielle se sentit trouble.

--C'est vrai, se dit-elle, je suis jeune encore--il faut garder
l'honneur de la maison de Maurze. Pauvre M. de Prsanges!

Son esprit s'envola avec un charme indicible vers les premiers temps du
deuil de Julien, alors qu'il ne reprenait un peu de gaiet et d'abandon
qu'en causant avec elle...

--Pauvre Julien, soupira-t-elle cette fois presque tout baut, et pauvre
moi, condamne  vieillir seule!...

Un lger bruit dans le feuillage la tira de sa rverie. Elle jeta un
regard distrait sur l'hmicycle de marbre, puis ses yeux retournrent au
bassin. Son image apparaissait toujours au fond de l'eau limpide; elle
la regarda un moment, puis ses yeux se troublrent; elle voyait sur ce
visage une expression profonde qui l'effrayait. Pour ne plus se laisser
mouvoir, elle plongea sa main dans l'eau tranquille qui forma aussitt
mille rides en tous sens, puis elle se redressa en poussant un soupir et
quitta le bord de la fontaine...

Le mme bruit que l'instant d'auparavant, mais plus rapproch, lui fit
lever la tte; elle recula d'un pas, la main sur son coeur, effraye et
heureuse... Julien tait devant elle.

Humble, soumis, respectueux, inclin jusqu' balayer la terre de la
plume de son chapeau qu'il tenait  la main, il attendait une parole:
ordre de partir, ou prire de rester. Gabrielle, saisie au point de ne
pouvoir parler, le regardait interdite.

--Pardonnez-moi, madame, dit-il enfin, voyant qu'elle gardait le
silence, je ne vous ai pas dsobi, du moins ouvertement; ma prsence
ici est inconnue  tous...

--D'o venez-vous? dit enfin la marquise.

Il indiqua la muraille, peu loigne de ce refuge isol.

--Mon cheval est dans le bois voisin; le mur est peu lev, nul ne m'a
aperu. Pardonnez-moi, madame, reprit-il en pliant le genou, je ne puis
vivre sans vous voir.

Son visage altr, sa voix mue, le tremblement de sa main en disaient
plus long que ses paroles; il attendait toujours...

--Si quelqu'un vous dcouvrait, dit Gabrielle, nous serions perdus.

A ce nous, qui la mettait de moiti dans la faute, Gabrielle rougit
jusqu' son cou blanc et dlicat. Elle avait l'air si jeune en ce
moment, qu'un tranger ne lui et pas donn vingt ans.

Le regard enivr de Julien saisit cette rougeur fugitive; il acheva de
plier le genou.

--Madame, dit-il, faites de moi ce qu'il vous plaira. Je suis votre
esclave, votre chien, votre chose; je ne vis que par vous, que pour
vous. Si vous me chassez, je mourrai,--ar je vous aime, et, sur mon
honneur, je n'ai jamais aim que vous.

D'un geste plein de terreur et aussi de dignit fminine, Gabrielle le
releva.

--Taisez-vous, dit-elle; vous ne devez pas prononcer ces paroles, et
moi, je ne dois pas les entendre.

Sans s'en apercevoir, elle avait pris place sur le banc. Sa tte tait
retombe sur sa poitrine, et elle savourait intrieurement la douceur
infinie de l'aveu. Aime, elle, aprs tant d'annes de claustration,
aprs avoir impose son coeur un silence ternel! Elle ne se demanda pas
pourquoi l'amour de Julien l'inondait de joie; elle sentit la joie
pntrer jusqu'au plus profond de son me, et c'en tait assez.

Enhardi par son silence, Julien s'tait assis prs d'elle. Il respectait
tant cette femme qu'il savait digne de tous les respects, et de plus
malheureuse, qu'il n'osait ni lui prendre la main ni mme lui parler.
Son silence l'et inquit, s'il n'avait suivi sur le visage expressif
de la jeune femme le flux d'une motion douce et tendre. A un lger
mouvement de Julien, Gabrielle leva les yeux. Son regard, noy de
douceur magntique, rencontra celui du jeune homme plein de passion;
elle ne dtourna pas son visage.

--Vous m'aimez? dit-elle d'une voix contenue, o la tendresse dbordait
malgr elle.

Julien se contenta de la regarder sans rpondre.

--Pour toute la vie? ce n'est pas un caprice? Vous tes sr de m'aimer?

--Ah! s'cria-t-il avec vhmence, ne vous ai-je pas dit que je n'ai
aim personne? L-bas, dans ma province perdue, il n'y avait que des
servantes ou des douairires;--ici quelle femme peut vous tre compare?
Riez de moi si vous le voulez, mais je vous jure que jamais mes lvres
n'ont touch de lvres, que jamais mon coeur n'avait battu, et que
devant Dieu, pour la premire fois de ma vie je dis que j'aime!

Gabrielle coutait, le regardant toujours. Ce cri de la passion lui
ouvrait un monde nouveau.

--Alors, c'est de toute votre me? dit-elle avec la mme douceur.

--De toute mon me et pour toujours!

--Je suis marie, continua Gabrielle; pour l'honneur de mon nom que je
transmettrai  mes enfants, je dois rester sans tache.

--Je vous vnre, dit Julien en baisant le bord de sa manche; je vous
vnre: est-ce assez vous dire que je ne vous demande rien? Mais je n'ai
pu vous taire que je vous aime, cela me brlait la poitrine!

--S'il en est ainsi, fit Gabrielle, vous aussi, vous tes digne d'estime
et de tendresse...

Leurs regards achevrent la phrase commence.

--Alors vous me permettrez de vous voir ici parfois? demanda Julien.

Gabrielle rpondit non du geste; mais son sourire et sa rougeur disaient
oui.

--Allez-vous-en, dit-elle, c'est l'heure o je rentre.

--Dj! fit Julien dsol.

--Tout de suite.

--Vous reviendrez?

Gabrielle fit signe que oui.

--Demain?

--Non, oh! non, pas demain.

--Je vous en supplie!

Julien avait une manire de supplier vraiment irrsistible; il et fallu
ne pas l'aimer pour lui tenir rigueur. Gabrielle promit d'tre l le
lendemain  la mme heure, et Julien, enivr, triomphant, la quitta
sur-le-champ, passa par-dessus la muraille comme un oiseau, et disparut
dans le bois dj  demi sombre.

Reste seule, Gabrielle mit la main sur son coeur. Il battait; oh! comme
il battait, ce coeur qu'elle avait cru mort! Avec quelle fivre joyeuse
il attendait le lendemain!

--Est-ce que ce n'est pas mal, ce que je fais? se demanda la marquise,
avec toute la bonne foi d'une me qui n'a jamais rus avec elle-mme.

Elle avait rserv l'honneur de Maurze; ce qu'elle donnait  Julien
tait son coeur seulement, son coeur dont personne n'avait souci... Elle
se persuada qu'elle n'tait coupable en rien.

C'est toujours ainsi que l'on commence. Qui donc, mme parmi les plus
perverses, oserait regarder l'abme en face et s'y prcipiter sciemment?




XX

Comme la marquise revenait au chteau, elle aperut son fils qui
descendait le large escalier de marbre blanc par lequel on arrivait au
parterre. La vue de son premier-n ne lui causa pas la mme joie que
d'ordinaire, et elle ralentit le pas.

Un instinct secret lui disait que la prsence de Ren tait pour elle
une protection contre les mauvaises penses. Mais avait-elle conu de
mauvaises penses? Certes, non; son coeur ne recelait rien que de pur et
de chaste.

Se reprochant son hsitation, elle pressa sa marche, et bientt son
fils, qui accourait  sa rencontre, reut un baiser maternel aussi
tendre, aussi passionn qu'aux jours de sa premire enfance.

--Par quel hasard, mon cher Ren? dit l'heureuse mre en admirant son
fils, dj presque aussi grand de taille que le marquis son pre.

--J'ai obtenu vingt-quatre heures de cong, ma mre, et je suis venu les
passer auprs de vous. Ne savez-vous pas que j'aime mille fois mieux
vous voir que de rendre visite  mon grand-pre de Maurze ou  mes
tantes, qui sont toutes plus ennuyeuses les unes que les autres?

Gabrielle sourit; les yeux du jeune homme taient plus loquents que son
discours; l'tiquette ne permettait pas aux enfants d'exprimer leurs
sentiments avec plus de vivacit: le langage de ce temps trouvait moyen
de donner une apparence superficielle aux sentiments les plus profonds
et les plus naturels.

Ren avait offert son bras  sa mre, et elle marchait auprs de lui,
fire d'un si beau garon, heureuse de se sentir  ses cts. En ce
moment, Julien de Prsanges tait loin de sa pense.

--Que vous tes belle, ma mre! dit tout  coup Ren en s'arrtant pour
la contempler, que vous tes belle et jeune! Je puis  peine croire que
vous tes ma vraie mre! Dites, n'tes-vous pas une fe?

--Une autre que ta vraie mre t'aimerait-elle avec tant d'ardeur? fit
Gabrielle en pressant sa main sur les lvres de son fils.

--Non, certes! rpondit celui-ci, mais vous tes trop jeune.

--Je n'tais pas vieille quand je me suis marie, murmura la marquise
avec une sorte de mlancolie.

Ren continuait  regarder sa mre, et une pense, jusqu'alors
indistincte, commenait  prendre forme dans son esprit. Ce jeune homme
tait plus srieux que ceux de son ge; l'ducation svre qu'il avait
reue auprs de son grand-pre, et surtout une pente naturelle  la
mditation,  l'observation de tout ce qui l'entourait, donnaient  son
esprit un tour rflchi fort au-dessus de ses annes.

Des jours de son enfance, il lui tait rest un amour passionn pour sa
mre; ses plus lointains souvenirs la lui prsentaient jeune et
charmante, presque enfant elle-mme, jouant avec lui sur le sable
brillant du parterre, toujours indulgente, toujours souriante, consolant
ses premiers chagrins. Il se rappelait trs-nettement la scne qui avait
prcd son dpart de Maurze; les larmes que sa mre avait alors
verses sur lui la lui avaient rendue chre  jamais.

--Il ne faut pas pleurer, lui avait dit Gabrielle en l'embrassant au
moment de le remettre  son grand-pre: il ne faut pas leur donner la
satisfaction de voir qu'ils nous font du chagrin. (Ils, c'taient Robert
et le duc.) Fais comme moi, mon Ren: tu vois que j'ai beaucoup de
peine, et pourtant, lorsqu'ils seront l, je ne verserai pas une larme!

Cette premire leon de courage moral avait port de doubles fruits:
d'abord Ren avait appris  souffrir en silence, car, malgr sa jeunesse
et sa grande douleur, il touffa stoquement ses pleurs pour obir  sa
mre, et son petit oreiller fut le seul confident de ses peines; puis il
avait conu une grande admiration pour la marquise, que dans le cours de
ses tudes il compara plus tard  une Romaine; et enfin il avait joint 
cette admiration une gale aversion pour son grand-pre qu'il confondait
mentalement avec l'ogre, le loup et croquemitaine tout  la fois.

Quand les annes d'enfance firent place  l'adolescence, Ren apprit 
mieux apprcier son grand-pre, dont les qualits civiques auraient
gagn  tre entoures de moins de dfauts, car la comparaison de la
chtaigne tait rigoureusement exacte, applique au vieux duc,--mais la
tendresse et l'admiration du jeune homme appartenaient tout entires 
sa mre et devaient lui rester  travers les preuves de la vie.

Pendant qu'il ramenait au chteau cette mre si tendrement aime, Ren
se demandait pourquoi il n'avait jamais vu son pre. Le marquis crivait
de temps en temps quelques mots  son fils, et,  l'occasion de sa
premire paulette, il lui avait adress un fort joli compliment, plus
une pe magnifique enrichie de diamants et une bourse fort bien garnie.
Mais, ce jour-l mme, Gabrielle, en embrassant son fils, avait laiss
tomber sur la frache paulette une de ces larmes de joie que les mres
seules connaissent, et son fils avait pieusement recueilli cette larme
avec ses lvres, en mmoire de toutes les autres, verses galement pour
lui dans le silence des nuits ou dans l'amertume des journes de
solitude. Pour Ren, cette larme et le baiser maternel avaient rejet
bien loin la lettre et le prsent de son pre.

--Ma mre, dit-il aprs un assez long silence, pourquoi mon pre
n'est-il pas auprs de vous?

Gabrielle jeta sur son fils un regard presque effray. Cette question
touchait le point douloureux de sa vie. Quelle sret de main possdent
les enfants, pour appuyer prcisment  l'endroit douloureux! Et avec
quelle innocence ils enfoncent le dard dans la plaie!

La marquise ne rpondant pas, Ren rpta sa question avec une
insistance qui et t de l'indiscrtion de la part d'un fils moins
affectueux; mais depuis plusieurs annes qu'il retournait cette demande
dans son esprit, il n'avait pu trouver de rponse propre  le
satisfaire.

--Je ne sais, mon cher fils, rpondit tristement Gabrielle. Son devoir
l'appelle ailleurs, sans doute.

Ren garda le silence. En ce moment, ils tournaient autour du parterre;
les roses embaumaient l'air, la srnit du soir approchant avait une
douceur communicative; il semblait que sous ce ciel, au milieu de ces
roses, un chagrin ft impossible.

Les yeux de Robert, fixs  la vitre d'une petite chambre tout en haut
du chteau, suivaient le fils et la mre, et cherchaient  lire sur
leurs visages ce qu'ils pouvaient se communiquer, car Robert se mfiait
de tout le monde et de toutes choses.

--Ma mre, dit enfin le jeune homme, je ne sais quels sont les devoirs
qui retiennent mon pre loin de nous, mais j'ai pens parfois qu'il ne
devait pas nous aimer beaucoup pour nous dlaisser ainsi.

--Oh! ne dis pas cela, ne pense pas de telles choses! s'cria la
marquise du plus profond de son me, ne dis pas que ton pre ne t'aime
pas! Ton pre t'aime de tout son coeur, il est fier de toi, n'es-tu pas
l'hritier de son nom? Ne t'a-t-il pas dsir, attendu, salu avec
ivresse?

--Mon pre m'aime? murmura le jeune homme mu,--j'en suis bien
heureux... moi aussi, je voudrais l'aimer; pourquoi ne se montre-t-il
pas?

--Il reviendra, n'en doute point, mon fils, repartit la marquise, et tu
verras combien il est bon et beau, et digne d'tre aim.

--Mre, dit doucement Ren, asseyons-nous ici, et parlez-moi de mon
pre.

Ils s'assirent sur un banc de marbre rose, tout prs du parterre
embaum, et l, aux dernires clarts du jour mourant, Gabrielle raconta
 Ren tout ce qu'elle savait de son pre. C'tait bien peu de chose,
hlas! et la pauvre femme ne se doutait pas qu'elle portait ainsi une
loquente condamnation sur l'poux infidle.

Le jeune homme coutait en souriant, heureux de se voir rvler ainsi le
pre qu'il ne connaissait presque pas... Quand Gabrielle s'arrta, la
nuit tait tout  fait venue.

--Et puis? demanda Ren, depuis que mon pre a quitt le chteau?

--Il a fait diverses campagnes, dit la marquise avec hsitation.

--Et puis?

--Je ne sais rien de plus, rpondit l'pouse abandonne.

--Et vous avez vcu ainsi, dans la solitude, ayant pour toute joie et
pour tout plaisir la socit de madame de Rogis et les visites que vous
nous faisiez  Paris?

--Sans doute, dit humblement Gabrielle, qui sentit quelque chose de
semblable au remords pntrer dans son coeur.

--Ma mre, dit Ren en tombant  genoux devant la marquise, vous tes
une sainte!

Gabrielle fondit en larmes. Renonant  l'tiquette, elle saisit son
fils dans ses bras et se laissa consoler par lui.

Le lendemain, Julien de Prsanges attendit vainement auprs de la
naade; les oiseaux du bois furent seuls  lui tenir compagnie.

Pendant que, dsespr, inquiet, aprs trois heures d'attente, il
remontait  cheval, Gabrielle, enferme dans sa chambre, bnissait Dieu
de lui avoir donn un tel fils et se promettait de rester digne de lui.




XXI

Ren tait retourn  Paris; les jours qu'il pouvait donner  sa mre
lui taient disputs par son grand-pre, jaloux et quinteux, qui lui
reprochait amrement ses absences.

--C'est moi qui vous ai lev, au bout du compte! s'cria un jour le
duc, plus bilieux que de coutume, grce  un accs de goutte.

--C'est ma mre qui m'a mis au monde, rpliqua Ren sans sourciller.

Cette rponse attira sur sa tte un orage formidable. Gabrielle, au
rcit de cette scne, conseilla  son fils de se soumettre, du moins en
apparence, aux caprices du vieillard.

--Conserve l'amiti de la famille de ton pre, dit-elle  Ren; moi, je
t'aimerai quand mme, tandis qu'eux...

Cette modration fut mal rcompense; car le duc, pour se venger de
l'incartade de son petit-fils, le recommanda si chaudement  son
colonel, que le pauvre Ren ne vint pas  bout d'obtenir trois jours de
cong dans les six mois qui suivirent. On lui donnait bien douze
heures... mais douze heures ne suffisaient pas pour aller  Maurze et
en revenir, tandis que c'tait de quoi faire passer une aimable journe
au vieillard revche.

Gabrielle crivait  son fils de nombreuses lettres, pleines de bons
conseils, de principes levs, o respiraient la plus grande noblesse de
coeur et l gnrosit la plus absolue. Ren lisait ces lettres avec
joie, les relisait avec admiration et s'en faisait une sorte de
brviaire qu'il prenait un malin plaisir  rpter devant son
grand-pre.

--Qui vous a donn de si belles leons de sagesse? lui demanda un jour
celui-ci, non sans quelque orgueil de le voir si sage.

--Monsieur, c'est ma mre, rpondit le jeune homme.

Son grand-pre lui battit froid pendant un mois.

Si Ren avait pu venir toutes les semaines, si Gabrielle avait senti
autour d'elle la tendresse dvoue, l'admiration passionne de son fils,
elle n'et vcu que pour lui; mais on et dit que la famille de Maurze
s'acharnait  lui ravir tout ce qui pouvait lui dfendre contre
elle-mme. Dans l'isolement o la laissaient les ordres du vieux duc,
Julien de Prsanges avait cause gagne. Quelques jours aprs la visite
de son fils, la marquise, dchire par mille sentiments contraires, pria
son jeune voisin  un dner de crmonie avec des htes nombreux.

Julien vint, mais si ple sous ses habits noirs, si profondment atteint
au coeur par ce qu'il nommait l'indiffrence de la marquise, que
celle-ci n'eut pas le courage de lui adresser des paroles banales. Au
milieu d'une runion bruyante, personne ne remarqua qu'elle ne lui
parlait pas; de son ct, il n'osait ni ne pouvait rien dire, car, s'il
l'et pu, il et clat en reproches. Au moment du dpart, il s'avana
vers Gabrielle et lui baisa crmonieusement la main pour prendre cong,
suivant la coutume. La marquise sentit ce baiser brler sa main pendant
toute la nuit; et le lendemain vers trois heures, elle se rendit  la
fontaine, au bout du parc.

A peine y tait-elle depuis quelques instants que Julien parut. Il
n'avait pas cess de venir tous les jours depuis leur premire rencontre
en ce lieu.

 sa vue, Gabrielle, profondment trouble, resta muette. L'altration
des traits de Julien lui semblait un reproche cruel. Il s'avana vers
elle sans mot dire, se mit  ses genoux, cacha son visage fatigu dans
un pli de la robe noire de la jeune femme et pleura sans contrainte.

La marquise tait prpare  subir des reproches, elle avait mrit un
sermon. Mais que pouvait-elle contre l'expression muette d'une douleur
sans bornes? Vaincue elle-mme, elle laissa tomber sa main sur la tte
incline de Julien qui la regarda aussitt.

Il n'y mettait pas d'amour-propre; il montrait sans confusion son visage
dfait, ces yeux cerns par les veilles douloureuses; s'il et t
habile, il n'et pu mieux faire, mais il n'avait d'autre habilet que sa
passion, et c'tait la meilleure.--Voyez ce que vos rigueurs ont fait de
moi! semblait-il dire.

Ils se taisaient tous deux cependant, et Gabrielle sentait que, si
fidle qu'elle voult tre  son devoir, son coeur volerait malgr elle
vers cet homme qui l'aimait. En vain elle avait voulu touffer cette
inclination naissante, en vain elle avait cherch un refuge dans l'amour
maternel. Gabrielle tait jeune, elle tait aime; elle pouvait mourir
de douleur, puise par le sacrifice, mais elle ne pouvait pas faire
autrement que d'aimer cet homme qui l'adorait.

--Que vous ai-je fait? murmura Julien aprs s'tre assur dans les
regards de la marquise qu'il n'avait rien perdu de sa tendresse.

--Le devoir et l'honneur! dit celle-ci sans lui rpondre directement.

--Mais, s'cria Julien en se relevant avec emportement, vous ai-je
demand rien de contraire au devoir et  l'honneur? Croyez-vous que je
ne vous vnre pas assez pour vous respecter toujours, ou bien
doutez-vous de ma parole de gentilhomme?

Il parlait si loyalement, d'un accent si fier, que Gabrielle, subjugue,
lui tendit la main. Il s'assit auprs d'elle, et ils firent des projets
d'avenir.

On se verrait souvent en ce lieu mme; par les jours de pluie, quand le
temps ne sera pas trop dsagrable, une petite hutte de jardinier,
dserte alors, servirait de refuge aux amis,--car il n'tait pas
question d'amour. Gabrielle ferait tous les jours de longues promenades
dans le parc pour accoutumer les gens de la maison  ses absences du
chteau, et plus tard...; plus tard, on verrait.

Une sorte de paix s'tendit sur eux lorsque cette dtermination fut bien
arrte; les grandes dcisions, mme douloureuses, donnent un apaisement
relatif aprs la lutte. Les amis purent mme sourire en pensant aux
chagrins passs: Julien tait si confiant, Gabrielle tait si sre
d'elle-mme que leurs angoisses des jours prcdents leur parurent
inutiles et mme ridicules.

Quel besoin Julien avait-il eu de douter? N'tait-il pas sr d'tre
aim? Et Gabrielle, pourquoi s'tait-elle mfie de son ami? N'tait-ce
pas un outrage  sa loyaut que de le croire capable de l'entraner
dans une faute?

Quand ils se furent demand pardon mutuellement de leurs doutes, ils se
sparrent, et Gabrielle rentra au chteau.

Le soir, en la dshabillant, Toinon remarqua sur le visage de sa
matresse une rsolution et une sorte de lumire qu'elle ne lui
connaissait plus depuis longtemps. Elle n'osait rien dire cependant,
c'est la marquise qui parla.

--coute, lui dit-elle, j'aurai besoin de services dvous, c'est  toi
que je me confie. J'aime Julien de Prsanges.

Toinon, effraye, regarda Gabrielle pour bien s'assurer qu'elle parlait
srieusement. Un coup d'oeil suffit pour l'clairer. Alors elle se
dirigea vers la porte, l'ouvrit, s'assura que nul n'coutait au dehors,
puis revint auprs de la marquise.

--Ma bonne matresse, lui dit-elle, je ferai ce que vous me commanderez.

Gabrielle fut touche de cet humble et prompt dvouement.

--Mais si Robert te dcouvre, il est capable de te tuer!

Toinon fit un geste de ddain.

--Tant pis pour lui! rpondit-elle: je suis tout  vous, et c'est leur
faute; pourquoi vous ont-ils rendue si malheureuse?

A partir de ce jour, Toinon, dont les actions n'avaient jamais t
surveilles, se chargea de dposer et de recevoir des lettres
mystrieuses places tantt dans un tronc d'arbre, tantt dans une fente
de mur.

Pendant deux ou trois mois cette correspondance alimenta la passion des
deux amants et suffit  leurs exigences. Ils aimaient presque mieux
s'crire que de se voir, car leurs entrevues avaient quelque chose de
poignant qui les laissait faibles et mcontents. Puis un jour vint o
les lettres furent impuissantes  calmer leurs angoisses.

Gabrielle eut la fivre pendant quelques jours et ne put sortir; Julien
pendant ce temps erra autour du chteau sous les dguisements les plus
invraisemblables, se faisant donner des nouvelles par Toinon,  la
frayeur extrme de celle-ci qui le rencontrait partout o elle
l'attendait le moins.

Enfin Gabrielle, faible encore, mais gurie, put reprendre ses
promenades dans le parc. Elle atteignit non sans peine la hutte du
jardinier, o par les soins de Toinon un bon feu tait prpar.

L'automne tait venu, les feuilles jonchaient le sol, un frisson d'hiver
passait dans les branches nues, et Gabrielle grelottait en s'efforant
de courir vers la cabane. Lorsqu'elle entra tremblante de froid et
d'motion, Julien ferma la porte sur elle, et, l'enlevant dans ses bras,
il la porta prs du foyer.

--Ah! que j'ai souffert, dit-il d'une voix brise, que j'ai souffert et
que je t'ai attendue!

Gabrielle, faible, perdue, se serrait sur le coeur du jeune homme; l,
elle avait trouv le repos et la protection... Elle ferma les yeux, et,
pour la premire fois, il osa baiser ses lvres glaces...

Quand elle sortit de la cabane, aprs le dpart de Julien, Gabrielle
trouva Toinon qui l'attendait avec impatience.

--Madame, madame, dit-elle, htez-vous de retourner au chteau,
mademoiselle Lucile est arrive.

--Mademoiselle Lucile? fit la marquise incrdule, ma fille?

--Oui, madame.

--Ah! s'cria Gabrielle en levant les bras au ciel, Dieu me punit, il
est trop tard!

Elle tomba vanouie sur le sol.

Toinon courut chercher du secours; on transporta la marquise dans sa
chambre. Le mdecin, appel en hte, dclara que la jeune femme tait
sortie trop tt aprs sa maladie. Gabrielle le laissa dire. Elle savait
bien, elle, que ce n'tait pas le froid qui l'avait saisie, mais la
pense de sa faute.

Lorsque Lucile s'approcha de son lit pour l'embrasser, elle se dtourna
avec horreur.

--Moi, pensait-elle, embrasser cette enfant avec des bras souills par
des treintes coupables, baiser son front virginal avec mes lvres
adultres!...

--Ma mre ne m'aime plus, soupira la voix anglique de Lucile en pleurs
auprs du lit.

--Je n'ai pas le droit, se dit Gabrielle, de faire souffrir cette
innocente quand je suis seule coupable.

Et elle tendit les bras  sa fille. Dieu seul sait avec quelle humilit
profonde la mre reut le baiser de son enfant.




XXII

Une pidmie qui avait clat aux Visitandines forait les religieuses 
renvoyer dans leurs familles celles de leurs pensionnaires qui
n'habitaient pas trop loin de Paris. Une Soeur converse avait ramen la
jeune fille au foyer paternel.

Lucile, en quittant le couvent, ne savait si elle devait se rjouir
d'aller rejoindre sa mre, ou s'affliger de quitter ses amies, mais elle
ne fut pas longtemps  prendre un parti.

Sa mre, qui ne fut malade qu'un jour ou deux, devint l'objet de son
idoltrie. Hlas! Gabrielle avait su se faire aimer de tous, hormis des
Maurze. D'ailleurs, ceux-l n'aimaient gure qu'eux-mmes. Avec quelle
admiration attendrie Lucile contemplait sa mre, sa mre belle et
gracieuse  ravir, si noble et si digne, qui lui tmoignait tant de
bont et de tendresse!

De nos jours on ne peut se faire une ide de ce qu'tait alors
l'ducation claustrale. Les jeunes filles ne savaient rien du dehors:
pas un livre, peu de jouets pour les plus jeunes, d'interminables
ouvrages d'aiguille pour les anes, point de ressources
intellectuelles, et la socit de femmes, plus instruites que leurs
lves, il est vrai, mais, relativement  nos exigences modernes, d'une
ignorance dplorable.

Dans ce milieu fade et guind, Lucile avait gard ses instincts, ceux
qu'elle tenait de sa mre; son naturel franc et rsolu l'avait sauve de
la mivrerie de l'poque; mais de plus que sa mre, comme son pre
peut-tre, elle savait galement aimer et har. Du premier coup, elle
adora donc sa mre.

En se voyant en face de sa fille, Gabrielle pensa un instant  se donner
la mort. Elle voyait dans l'heure de l'arrive de Lucile une sorte de
drision de la destine. Quelques heures plus tt, et la venue de cet
enfant l'et certainement prserve de la chute; il fallait que le sort
la lui et amene prcisment quand la faute irrparable tait
accomplie, afin de lui jeter constamment ce remords  la face.

C'tait une raillerie trop amre, et la marquise pensa sincrement
qu'elle avait assez de la vie.

Puis elle rflchit.

--Hlas! se dit-elle, si j'ai t si malheureuse, c'est que je n'avais
pas de mre. Une mre m'et prvenue que l'amour d'un poux n'est qu'un
rve, et qu'il ne faut pas s'attendre  le rencontrer; une mre m'et
appris  me dfendre de moi-mme, m'et mise en garde contre les
funestes insinuations de la passion coupable... Il ne faut pas que
Lucile soit, par ma faute, expose aux mmes prils que moi. Ce sera mon
chtiment; je vivrai dshonore, dvore de remords, pour expier mon
crime, et les caresses de cette enfant comme l'estime de son frre
seront la vritable punition de mes erreurs!

Pleine de ces penses, Gabrielle alla retrouver Julien, qui l'attendait
chaque jour dans leur refuge, le coeur gros de chagrins et de craintes.
Elle voulut se reprendre; elle lui parla de ses enfants, de ses devoirs,
de ses remords...

--Que m'importe? s'cria le jeune homme avec ardeur; que m'importent le
devoir et le remords? Je sais que tu es  moi, que je t'adore, que tu
m'aimes, que ton poux t'a abandonne, que devant Dieu tu es libre et
que je ne prends le bien de personne. Tu es  moi, et je ne te laisserai
pas te reprendre  moi, non, quand je devrais venir me tuer  tes yeux
dans la cour de ta maison!

Que faire? Partage entre son devoir et son amour, bourrele de remords,
perdue de craintes, Gabrielle se laissa encore entraner et sortit de
l plus lie que jamais  celui qu'elle aimait de toute son me
dsespre.

Ne pouvant assurer son repos, la marquise s'arrta  un moyen terme:

--Je consacrerai ma vie--sauf les heures qui appartiennent  Julien--
prserver mes enfants des piges o je suis tombe. Et si ma conduite
est coupable, au moins mon enseignement sera-t-il irrprochable.

Alors commena au chteau de Maurze une existence en partie double, qui
paratra impossible et qui cependant existe dans plus d'une demeure
paisible qu'on croit honnte et rgulire.

Gabrielle donnait quelques heures dans la semaine aux entrevues de la
petite cabane, et l elle rpandait sur Julien toute la tendresse de son
coeur. Elle aimait ce jeune homme  la fois comme une amante et comme
une mre. Il tait si bon, si dvou, si noble! Comment ne pas l'aimer
de toute son me? Mais, rentre au chteau, l'amante faisait place  la
mre. Elle bannissait de son foyer l'image profane de l'amant aim, et,
chose trange, quand il venait chez elle, dans les ftes que par
prudence elle continuait  donner, elle se sentait calme en sa prsence.
Elle oubliait presque le lien adultre qui les unissait pour ne plus
voir en lui qu'un ami, un jeune et charmant ami, pour lequel elle
prouvait une honnte et franche sympathie.

C'est entre ses voisins et sa fille, sous l'impression de puret et
d'honneur que la prsence de cette enfant mettait sur elle, que la
marquise crivait  son fils ces lettres admirables o le jeune homme
puisait la sagesse qui tonnait son grand-pre. Et cette femme coupable
trouvait des accents d'une loquence incomparable pour dcrire les
charmes de la vertu et les horreurs du vice.

Hypocrisie? dira-t-on. Non. Gabrielle vivait de deux vies distinctes.
Elle ne se payait pas de sophismes, elle regardait sa faute en face, et,
se sentant incapable de s'y soustraire, elle portait comme une croix
bien lourde l'estime des autres et son propre amour pour la vertu, pour
son honneur perdu, qui la brlait comme la robe de Nessus.

Cette vie dura trois ans. Pendant ces trois annes, Ren revint au
chteau et se lia d'amiti avec Julien. Cette amiti, qui fit d'abord
horreur  la marquise, lui parut ensuite plus naturelle. Ces deux jeunes
gens n'taient-ils pas pleins tous les deux des plus nobles sentiments?
Julien se montrait affectueux envers Ren comme un frre an envers son
frre plus jeune. Il le conseillait, le guidait, et, dans maintes
circonstances o la marquise ne pouvait ou ne devait pas se montrer
instruite, il donna au jeune homme les meilleurs et les plus utiles
conseils.

Robert avait compltement oubli ses anciens soupons; dpist par
l'habilet de sa femme, il avait repris sa scurit en voyant le calme
avec lequel la marquise accueillait Julien lors de ses visites au
chteau. Rien ne parlait de passion dans cette manire paisible et
souriante de recevoir son jeune hte; Robert admit qu'il pouvait s'tre
tromp, et ne parla plus de surveiller la marquise. D'ailleurs, depuis
quelque temps, les braconniers lui donnaient du souci, et certaines
coupes non autorises dans les bois de Maurze lui faisaient faire de
longues absences sans qu'il pt dcouvrir les voleurs.




XXIII

Vos enfants grandiront autour de vous comme un plant de jeunes
oliviers, avait dit l'vque en consacrant le mariage de Gabrielle; la
marquise se rappelait ces paroles un soir d'hiver en contemplant le doux
visage de Lucile clair par les bougies d'un grand candlabre plac
au-dessus de sa tte.

Lucile avait dix-sept ans et demi, elle tait grande et svelte comme sa
mre, mais les traits de son visage taient ceux des Maurze. Ses
cheveux noirs, affranchis de la contrainte de la poudre, ses yeux noirs,
qui faisaient un si heureux contraste avec la blancheur clatante de son
teint, rvlaient son origine mieux que tous les actes authentiques.
Cette enveloppe mortelle, qui indiquait une certaine fermet de
caractre, recelait une me d'enfant, pleine d'tonnements candides, de
gaiets folles, de tendresses parfois bruyantes, plus souvent muettes,
et par-dessus tout d'un dvouement sans bornes, d'une lvation presque
surhumaine.

A sa sortie du couvent, Lucile n'tait qu'une petite fille, malgr ses
annes; la purilit de ses tudes et de ses amusements avait retard
son dveloppement intellectuel; tout  coup, en quelques mois, l'enfant
avait fait place  la jeune fille. taient-ce l'admiration, la tendresse
que Lucile avait soudain ressenties pour sa mre, qui avaient opr
cette mtamorphose? taient-ce le spectacle de la nature, le bonheur
d'une vie libre, au grand air et au soleil? tait-ce enfin l'influence
des annes, jointe  celle de l'hrdit? Peu importait la cause, mais
le prodige tait accompli. Telles les branches, en apparence dessches,
qui se couvrent de feuilles et de fleurs pour avoir pass la nuit dans
un verre d'eau.

Sans le remords de la faute qui torturait sa pauvre me, la marquise et
joui d'un bonheur sans gal. En Julien elle avait trouv plus que la
femme la plus exigeante et pu rver; c'tait un ami de toutes les
heures, car, absente, il ne songeait qu' elle, et, prsente, il ne
vivait que de ce qui lui tait cher. En lui, Gabrielle trouvait un
confident sr, un conseiller noble et prudent; ces deux tres que le
devoir seul sparait taient admirablement faits l'un pour l'autre. Dans
ce sicle de frivolits coupables, leur faute, amrement pleure par
Gabrielle, et consquemment aussi douloureuse pour Julien, mettait en
eux de nobles penses et de vertueux repentirs. Bien des fois, prostern
aux pieds de Gabrielle, Julien lui demandait humblement pardon de
l'avoir entrane; il la suppliait avec larmes de ne pas lui en vouloir,
d'excuser sa jeunesse et son emportement qui avaient perdu la pauvre
femme.

--Eh bien! disait celle-ci, cessons d'tre amants, restons amis!

--Impossible, criait Julien en la serrant follement dans ses bras,
impossible! Je mourrais  tes cts, consum par une flamme
inextinguible.

Et Gabrielle cdait en pleurant,--et ces larmes mettaient le dsespoir
au coeur de Julien.

Ces luttes et ces souffrances avaient mis sur eux quelque chose de plus
lev que sur les fronts ordinaires; si les fanges mortelles de la
passion les retenaient  la terre, leurs mes n'en planaient que plus
haut aux heures d'apaisement. Gabrielle regardait avec une sorte de
piti maternelle ce jeune homme qui la faisait tant souffrir, pour
lequel elle passait des nuits entires  genoux devant le crucifix, et
lui, voyant la mlancolie rgner sans cesse sur le doux visage de celle
qu'il aimait, adorait humblement cette femme,  laquelle son amour avait
apport le remords.

Entre ces deux tres, torturs par la souffrance intrieure, Lucile, qui
ne se doutait de rien, grandissait et devenait pensive. Sa mre lui
enseignait de bonne heure la triste science de la vie, et ces leons
n'taient pas faites pour la rendre plus lgre.

--Est-il vrai, ma mre, dit un soir Lucile, que l'amiti des hommes soit
dangereuse pour les femmes?

La marquise, qui brodait une tapisserie; releva soudain la tte et
plit.

--Qui t'a dit cela? fit-elle, inquite.

--Vous-mme, ma mre, il y a quelque temps dj.

C'tait vrai; mais alors la marquise ne pensait pas  Julien, et tout 
coup l'image du jeune homme venait de surgir devant elle.

--J'ai dit la vrit, rpondit la pauvre femme en s'appliquant  sa
tapisserie, l'amiti des hommes est dangereuse.

--Pourquoi? fit la jeune fille avec curiosit.

--Parce qu'elle mne  l'amour, et l'amour est cruel pour les femmes, 
moins qu'elles n'aient le bonheur d'tre aimes de leur mari.

Lucile resta songeuse, elle retournait une grande question dans sa tte;
enfin, elle se hasarda  parler.

--Mais, ma mre, dit-elle, sans doute, mon pre vous aime?

Encore cette question! Depuis qu'elle tait coupable, la marquise
dfendait son mari de toute accusation avec plus d'nergie que jamais;
c'tait une sorte d'amende honorable qu'elle lui faisait ainsi.

--Votre pre remplit tous ses devoirs, rpondit Gabrielle.

--Alors, ma mre, pourquoi n'est-il pas ici?

--D'autres devoirs le retiennent ailleurs.

--Mais il vous a toujours aime, n'est-ce pas?

--Oui, rpondit Gabrielle  voix basse.

--Alors, vous tes compltement heureuse? Gabrielle regarda sa fille; le
visage de Lucile exprimait la plus parfaite innocence, la scurit
absolue: cette enfant questionnait pour s'instruire.

--Oui, dit encore la mre, je suis heureuse parce que j'ai de bons
enfants qui m'aiment.

--Mais si mon pre tait ici, vous seriez encore plus heureuse?

La marquise se sentit glacer. Elle n'avait plus pens depuis bien
longtemps que son mari pourrait revenir. Et s'il revenait, en effet, que
deviendrait-elle? Elle n'osait rpondre; mais Lucile, impitoyable comme
une enfant, ritra sa question.

--Sans doute, rpondit Gabrielle avec effort.

--Que je voudrais voir mon pre! dit-elle toute rveuse; que je
l'aimerai quand il viendra! Il est beau, n'est-ce pas, ma mre?

Gabrielle fit un signe affirmatif.

--Grand de taille?

--Oui.

--De noble prestance?

--C'est un beau cavalier, dit faiblement la marquise.

--Que vous avez d faire un joli couple quand on vous a maris! fit
Lucile en frappant joyeusement dans ses mains. Ce fut une belle noce,
n'est-ce pas?

Gabrielle rpondit quelques mots, puis sortit. Continuer cet entretien
lui tait impossible. Elle rentra chez elle et se laissa tomber 
genoux.

--Mon Dieu! dit-elle, cessez de m'accabler; cette vie est pire que
l'enfer.

Le lendemain elle vit Julien, et, ds le premier abord, celui-ci
s'aperut que la marquise tait en proie  une vive motion.

--coute, lui dit-elle, tu vas me faire un serment; sinon je ne te
reverrai jamais. Il se peut que le marquis revienne, car il n'est pas
probable qu'il n'prouve jamais le dsir de voir ses enfants. Jure-moi
sur l'me de ta mre qu' partir du jour de son arrive ici tu ne
rclameras plus rien de moi. De ce jour, nous serons trangers l'un 
l'autre. Je ne peux pas mentir devant mon mari; non, je ne le peux pas!

Julien eut beau protester, la marquise fut inbranlable. Au refus de
Julien, elle opposerait son propre exil dans un couvent avec sa fille.
Que fallait-il faire? Le retour du marquis tait problmatique, et, en
tous cas, loign... Julien jura, et la marquise le remercia de son
serment avec une effusion passionne qui le toucha profondment.

Quelle incurable blessure devait tre celle de cette me qui semblait
chercher le sacrifice comme une expiation!

A quelques jours de l, Lucile, qui n'avait cess de poursuivre son
travail mental, revint sur la conversation prcdente. Sa mre craignait
dj de voir se renouveler la mme douleur; mais une autre angoisse
remplaa celle-l.

--Ma mre, dit Lucile, ce n'est pas l'amiti de tous les hommes qui est
dangereuse, n'est-ce pas?

--Non, sans doute, rpondit Gabrielle indcise, il y a des vieillards
fort respectables dont l'amiti n'est point  craindre et dont la
sagesse est bonne  couter.

--Oh! s'cria Lucile, il y a des jeunes gens aussi sages que des
vieillards, et je suis bien sre que l'amiti de M. de Prsanges ne peut
tre dangereuse pour personne.

Gabrielle consterne regarda sa fille. Le joli visage de Lucile couvert
de rougeur ne se dtournait cependant pas du sien. La pauvre mre prit
sur-le-champ une rsolution audacieuse, inspire par une crainte pire
que la mort.'

--Mon enfant, dit-elle, M. de Prsanges est sage parce qu'un grand
chagrin l'a frapp.

--Un chagrin? fit Lucile.

Une piti, une tendresse angliques donnaient  sa voix un timbre d'une
douceur sans gale.

--Un grand chagrin, auquel, en ce moment, du moins, il n'est point de
remde.

Lucile levait sur sa mre ses yeux tonns et nafs. La marquise vit
qu'il fallait continuer.

--M. de Prsanges aime une femme qu'il ne peut pouser; il l'aime pour
la vie, il n'en aimera point d'autre. Vous tes trop jeune, ma fille,
pour comprendre la douleur qu'il prouve  se voir spar d'elle.

--Mais elle, cette dame, elle l'aime? fit Lucile.

La marquise ne savait que rpondre; sa fille continua:

--Il faut bien qu'elle l'aime, sans quoi il ne pourrait l'aimer ainsi 
jamais!

--Elle l'aime, dit Gabrielle, qui sentait le coeur lui manquer.

--Alors, qu'est-ce qui peut l'empcher de l'pouser? fit innocemment la
jeune fille.

--Elle est marie, dit sourdement Gabrielle. Lucile joignit les mains et
les laissa retomber.

--Qu'ils doivent tre malheureux! Pauvre M. de Prsanges! Il me
semblait,  moi, qu'il devait tre heureux en tout ce qu'il faisait; qui
est-ce qui aurait le coeur de lui faire de la peine? Comme on se trompe
portant!

Lucile se tut, et sa mre ne tenta point de relever la conversation.

Depuis ce moment, la jeune fille tmoigna  Julien une amiti plus
tendre et en mme temps plus libre: on et dit qu'elle se sentait
dgage de toute crainte  son gard, et cependant une teinte de
mlancolie se posa sur son front pur, sur ses yeux noirs qui prirent une
expression plus profonde et plus srieuse.

Lucile venait de souffrir, sans s'en apercevoir elle-mme, et cette
souffrance avait achev de la dgager des limbes de l'enfant. Elle et
pu aimer Julien sans la sage prcaution de sa mre, et, si elle ne
l'aima point, ce fut par fiert fminine d'un coeur qui ne veut pas
convoiter le bien d'autrui.




XXIV

Le temps passait d'une aile lgre sur la maison de Maurze. Partage
entre Julien et ses enfants, la marquise trouvait les journes trop
courtes pour l'ducation de sa fille, et les nuits passaient trop vite
dans les pleurs que lui causait le remords. Toinon, sa seule confidente,
contemplait, le coeur gros de compassion, ce spectacle toujours
renouvel de la lutte entre la passion et la vertu, et nul n'oserait
dire que secrtement elle n'et point dsir la mort du marquis.

Un jour que M. Robert, son poux et matre, lui racontait pour la
millime fois peut-tre par quelles vertus le marquis avait illustr son
enfance, dj fort lointaine alors, Toinon l'interrompit brusquement,
chose qui ne lui tait jamais arrive.

--C'est bon, tout cela, dit-elle d'un ton bourru; mais, quand on est si
parfait, on devrait bien tcher de garder quelques perfections pour
l'ge o l'on en a le plus besoin, savoir l'ge o l'on prend femme et
famille. Robert, offusqu, le prit de haut:

--Qu'est-ce  dire, profra-t-il, te permettrais-tu de juger le marquis
de Maurze?

--Le juger! grand Dieu non! Mais dis-moi un peu, Robert, si tous les
gens maris de notre espce vivaient comme monseigneur vit avec madame,
crois-tu que les familles seraient trs-unies?

--Les gens du commun n'ont que faire de vivre comme les grands
seigneurs, dit Robert d'un ton de pdagogue. Les petites gens vivent
comme ils doivent, et la noblesse vit comme elle veut.

La conversation s'arrta l, car Toinon se garda bien de rpliquer. Elle
se contenta de penser que son mari, tout homme d'esprit qu'il tait, se
montrait parfois bien peu intelligent.

Madame Robert ne cherchait point de si bonnes raisons pour louer la
marquise; elle l'aimait, et cela suffisait  son coeur simple et
gnreux. Depuis le jour de sa faute, o la marquise, en perdant
connaissance, avait rvl  Toinon son douloureux secret, la fidle
servante n'avait pens qu' drober  tous le bonheur si cruellement
chti de sa pauvre matresse, comme elle la nommait. C'tait elle qui
prparait les rendez-vous, qui accompagnait Gabrielle jusqu' la fatale
cabane du jardinier, elle encore qui veillait au dehors avec une
infatigable vigilance.

Par une indiffrence bien joue, par quelques marques d'humeur donnes 
propos quand elle parlait de la marquise avec Robert, elle avait endormi
les soupons de celui-ci. La pauvre femme avait appris que rien d'humain
ne battait plus dans la poitrine de son poux quand il s'agissait de
Maurze; aussi, loin de protester de son attachement personnel 
Gabrielle, elle se plaignit,  plus d'une reprise, des vapeurs de
madame et mme de son injustice, et par ces calomnies innocentes elle
persuada  Robert qu'elle tait loin de voir sa matresse avec des yeux
prvenus. Mais une fois,  sa grande surprise, elle s'aperut qu'elle
avait trop bien jou la comdie, car Robert la reprit svrement de ses
jugements tmraires.

--Madame est notre matresse, dit-il d'un ton bourru, et  tes yeux elle
ne doit jamais avoir de torts!

--Mais toi-mme, fit Toinon stupfaite, ne m'as-tu pas vingt fois
recommand de te rendre un compte fidle des actions de madame, et ne
m'as-tu pas dit que tu n'avais point souci de connatre ce qu'elle
faisait de bien?

--Ce ne sont pas ces actions-l que j'ai besoin de connatre, grommela
Robert: qu'elle te tance ou te loue, cela ne touche point  l'honneur de
Maurze, et si elle a des caprices ou des fantaisies, tant qu'elle les
passera en te faisant de la misre, je n'y trouverai point  redire.

--Oui, pensa Toinon, ce n'est point ce gibier-l que tu chasses, vieux
sans coeur! Mais ce n'est pas moi qui te vendrai ce que tu cherches!

Cependant, par habitude de toute une vie, et aussi par principe, Robert
continuait  observer de temps en temps; les soupons qu'il avait eus
jadis et qui avaient si fatalement provoqu la chute de la marquise
s'taient vanouis  la vue de l'accueil gal et simplement amical que
recevait dsormais Julien. A deux ou trois reprises, il avait cru
surprendre des prfrences pour des seigneurs voisins, mais ce n'taient
que de fausses alertes, car Gabrielle, se sentant pie, feignait
parfois d'accorder plus d'attention  l'un ou l'autre de ses visiteurs;
puis il avait fini par croire en sret l'honneur de Maurze, et sa
surveillance s'tait relche.

Ren venait encore plus souvent  Maurze depuis que sa soeur s'y
trouvait. Il l'avait  peine connue, car on les avait spars tout
enfants, et il trouvait en cette jeune fille, sa soeur, qu'il pouvait
tutoyer et taquiner  son aise, une part de l'lment fminin qui lui
tait inconnue et qu'il trouvait pleine de grces. Les femmes qu' il
frquentait  Paris taient toutes plus ou moins de celles qu'un beau
garon de vingt ans peut aimer ou dsirer. Ici, il trouvait la chaste
tendresse d'une soeur: point de coquetterie, la franchise d'une me
libre de toute contrainte; il trouvait les reproches affectueux, les
gronderies caressantes qui font plus sur un jeune homme que les austres
leons d'une morale empese, et ce charme, cet attrait le ramenaient
sans cesse au chteau.

De son ct, Lucile tait heureuse de l'y voir. Entre Julien de
Prsanges et lui, elle ne faisait plus grande diffrence, mais Ren
tait bien plus prs de son coeur, car elle savait que celui-ci lui
resterait toujours, tandis que l'autre...

Il fallait bien esprer qu'un jour Julien serait runi  la femme qu'il
aimait.

--Une femme marie, se disait Lucile. Et elle ajoutait que pour les
runir il faudrait la mort du mari... Cette pense entra si profondment
dans son cerveau qu'elle en devint triste.

Un jour enfin, pendant qu'elle assistait  la messe auprs de sa mre,
elle se hasarda  lui demander  voix basse:

--Ma mre, serait-ce un pch de demander  Dieu le bonheur de M. de
Prsanges?

Gabrielle, effraye d'entendre encore ce nom dans la bouche de sa fille,
la regarda un instant, puis lui dit avec un grand semblant
d'indiffrence:

--Pour M. de Prsanges ou un autre, qu'importe? On peut toujours
demander  Dieu le bonheur des gens que l'on estime.

Lucile  son tour regarda sa mre et resta indcise.

--Mais ma mre, dit-elle, puisque pour le bonheur de celui-ci il faut
souhaiter la mort d'un autre homme?

Gabrielle saisit la main de sa fille et la serra  la broyer.

--Tais-toi, malheureuse, murmura-t-elle, prie pour la vie de cet autre
homme, prie pour lui, sans quoi le ciel...

Elle se tut, touffe par ses propres remords et par le sentiment du
danger. Lucile la regarda encore, puis, soumise, sans essayer de
comprendre, elle se mit  prier pour tous ceux qui souffrent. Il lui
resta de cette courte scne un sentiment indfinissable de terreur. Elle
sentait qu'il y avait l un gouffre insondable, peut-tre un crime, et
elle s'interdit courageusement d'y penser, puisque sa mre ne voulait
pas lui rvler ce secret.

Mais en regardant Julien, si calme, si doux, dans les mille dtails de
la vie journalire, elle se dit que le crime ne devait pas tre de son
ct, puisqu'il ne semblait point trahir de remords. De quel ct,
alors? Quelle tait cette femme? Lucile chercha autour d'elle, ne trouva
point, et se fit un devoir de chasser de telles penses que sa mre
dsapprouverait  coup sr.

Sa mre tait le point culminant de ses penses, comme de celles de
Ren. Quand ils taient seuls ensemble, c'tait pour clbrer les
louanges de cette mre adore, si parfaite, si grande, si loyale... Ils
trouvaient le jour trop bref pour tout ce qu'ils avaient  se dire  son
sujet.

Un soir d't,--il y avait bientt trois ans que Gabrielle et Julien
s'aimaient,--les deux enfants,--leur mre les nommait encore ainsi en
souriant,--les deux enfants marchaient en causant confidentiellement
sous les ombrages du quinconce, la marquise les suivait  quelque
distance avec Julien et quatre ou cinq invits; les groupes se formaient
et se dformaient  chaque instant: seuls, le frre et la soeur d'une
part, les deux amants de l'autre, ne se sparaient pas, runis par une
invincible sympathie.

--Quel joli couple! fil observer un voisin g et dsignant les jeunes
gens  la marquise. Ils se ressemblent assez pour qu'on les nomme frre
et soeur, mais ils sont assez dissemblables pour tre toujours heureux
de se retrouver ensemble.

--Le jour et la nuit: la soeur est brune, le frre a des cheveux blonds,
dit un autre. L'amour aussi vit de contrastes! Mais vous tes blonde,
marquise?

--Le marquis est brun, dit Gabrielle.

Elle souffrait toujours quand on parlait du marquis devant Julien.

--Quand revient-il, ce cher marquis? demanda une voisine coquette.

--Je ne sais...

--Ah! madame, s'cria le vieux voisin, voil trop longtemps que vous
tes une Ariane adorable... Que ne suis-je plus jeune de vingt ans, je
vous aurais propos d'tre votre Bacchus!

--La marquise n'aime pas la mythologie, reprit la voisine d'un air
pinc.

Gabrielle sourit vaguement et proposa d'aller voir les cygnes.

Les cygnes accoururent  la voix de Lucile, qui aimait  les nourrir de
sa main, et la socit s'amusa de leur gloutonnerie.

Vtue,  la mode du temps, d'une robe claire qui tranait sur le gazon,
Lucile se dtachait sur la sombre verdure des arbres sculaires; la
pice d'eau, large et tranquille, tait sillonne par les oiseaux blancs
qui accouraient  la nage de la rive oppose. Lucile avait envoy
chercher du pain au chteau, et Robert le lui avait apport lui-mme
dans une corbeille en filigrane d'argent.

Robert, sans s'attribuer d'office spcial, aimait  rendre de ces petits
services, surtout quand ils pouvaient le rapprocher des matres et lui
permettre de les observer de prs sans choquer les biensances.

--Que votre fille est donc jolie, marquise! dit le vieux chevalier, en
admirant le charmant tableau qu'il avait sous les yeux: quand
marions-nous cette fleur de beaut?

--Oh! dit Gabrielle, nous avons le temps. C'est  son pre d'y penser.

--Il reviendra donc? dit mchamment la voisine.

--Je l'espre, reprit vertement Gabrielle, qui reut un regard
approbateur de Robert.

Elle rougit de honte et peut-tre de colre, mais elle ne put rien dire,
car sa fille se retourna et parla pour elle.

--Mon pre nous aime et sera prochainement ici, n'est-ce pas, ma mre?
Ne vous l'a-t-il pas crit tout dernirement?

--Oui, rpondit Gabrielle. Mais elle n'ajouta pas qu'il lui crivait la
mme chose tous les six mois.

Ren s'approcha de sa mre, et lui baisa la main avec tendresse.

--Quand mon pre sera de retour, dit-il, il ne pourra croire ses yeux en
voyant ma soeur si grande et ma mre si belle; mais ce qui l'tonnera le
plus sera de voir combien nous le connaissons et l'aimons sans l'avoir
pour ainsi dire jamais vu, et tout cela grce  notre mre, notre bonne
mre!

Gabrielle prsenta  Ren sa main, qu'il baisa encore une fois, et la
socit retourna vers le chteau, en jasant  tort et  travers.

--Les enfants sont la couronne des mres, murmura Julien pendant qu'ils
marchaient un peu en arrire, suivis de plus prs qu'ils ne pensaient
par Robert invisible, qui se glissait derrire les massifs.

--Oui, pour les mres vertueuses; mais pour les mres coupables ils sont
une couronne d'pines, dit Gabrielle un peu trop haut.

Elle se retourna vivement. Nul ne les suivait; mais, derrire un buisson
de lilas, Robert, glac d'horreur, avait entendu.




XXV

Rentr chez lui, Robert attendit sa femme avec impatience: il la jugeait
sotte et incapable, et se flattait, par l'intimidation ou la persuasion,
d'en obtenir ce qu'il voulait savoir. Ds les premiers mots, il se butta
 une stupidit indomptable: Toinon ne comprenait rien, mais absolument
rien  ce que lui demandait son mari. Aux questions les mieux prpares,
 celles qui semblaient devoir amener une rponse claire et nette, il
n'obtenait que des fins de non-recevoir. Furieux, et d'autant plus
furieux qu'il n'tait pas sr d'tre jou, il se dmasqua tout entier.

--Je veux la vrit, entends-tu? dit-il  Toinon en lui meurtrissant le
bras sous sa rude treinte. Je me soucie de madame et de toi comme d'une
fane;--mais si l'honneur de Maurze a t entam, je veux le savoir, et
je le saurai.

--Quand ce serait vrai et quand tu le saurais, rpliqua Toinon d'une
voix dolente, la belle avance pour tous les deux! Lche-moi le bras, tu
me fais mal.

--Je t'en ferai bien d'autres, si tu ne veux pas parler, gronda Robert
en approchant son visage contract et ses yeux pleins de haine du visage
de sa femme. On met encore  la torture, tu sais?--eh bien! s'il faut la
torture pour te faire parler, tu l'auras!

--Tu peux bien me tuer, s'cria Toinon exaspre, mais tu ne me feras
pas dire ce qui n'est pas!

--Puisque j'ai entendu, moi! dit imprudemment Robert, qui ds lors
perdit ses avantages.

--Tu as entendu... quoi? le vent dans les arbres ou le coq qui chantait?

--J'ai entendu la marquise parler des mres coupables; elle le disait 
M. de Prsanges.

--Et c'est l tout ce que tu sais? Ah! le bel oiseau! qu'il parle bien!
s'cria Toinon en riant d'un rire nerveux et saccad que lui arrachait
la souffrance de son bras dans l'tau que faisait la main de son mari.

Robert ne se possdait plus, il saisit sa canne et frappa  coups
redoubls sur la malheureuse. Elle ne poussa pas un cri cependant; elle
regardait son poux avec des yeux pleins de mpris et de dgot qui
avivaient sa colre; quand il s'arrta, las peut-tre, ou effray
d'avoir frapp si fort, elle ne cessa de le regarder; et lui, honteux,
dtourna ses regards.

--Vois-tu, Robert, lui dit-elle d'une voix que la douleur et
l'indignation faisaient un peu trembler, tu viens de me battre pour la
premire fois en dix-sept ans de mnage, et cela, parce que j'ai prfr
la torture dont tu m'as menace au lche plaisir de t'aider  calomnier
ma matresse et la tienne, car elle est ta matresse: eh bien! tu peux
recommencer, mais je demanderai justice au marquis contre toi, et il me
fera justice! Il ne permettra pas que tu attaques lchement l'honneur de
sa femme!

Elle regardait Robert avec des yeux flamboyants; il eut peur et se
sentit touch. Il avait pens  crire au marquis, mais il sentit bien
que sa femme avait raison et que son matre ne tolrerait pas une
semblable dlation. Il repoussa sa femme avec colre.

--Va donc, vipre, dit-il; trahis le matre qui te donne ton pain,
dsobis,  ton poux, amasse sur toi tous les pchs de la terre, la
Vengeance viendra un jour!

Une heure aprs cette scne, Toinon, entrant comme d'habitude chez sa
matresse, pour son service du soir, trouva celle-ci trs-songeuse et
proccupe.

--Ton mari ne t'a rien dit? fit-elle ds que la porte se fut referme
sur l'humble et fidle confidente.

Celle-ci hsita un instant  porter le trouble dans l'me de la
marquise, puis elle se dit que, prvenue, celle-ci serait plus prudente.

--Il croit avoir entendu une phrase, dit-elle  voix basse.

--Il t'en a parl? Il t'a interroge? Qu'as-tu rpondu? fit rapidement
la marquise, qui attendait frmissante l'arrt du destin.

Toinon, d'un seul geste, ta le fichu qui couvrait ses paules, et
Gabrielle aperut la trace rouge et gonfle des coups de bton sur le
dos et sur les bras de sa servante. Elle joignit les mains et recula
d'horreur.

--Ne craignez rien, chre madame la marquise; ne craignez rien, sanglota
Toinon en se mettant  genoux malgr la douleur de tout son corps
meurtri; je n'ai rien dit, je ne dirai rien, il ne saura jamais rien par
moi; mais soyez prudente!

Gabrielle jeta ses bras sur le cou de sa servante et pleura sur elle,
avec elle.

--Je n'ai que toi, disait-elle dans ses larmes. Julien se laissera tuer
sans mot dire, et mes enfants m'auront en horreur quand ils sauront la
vrit; toi seule m'as t fidle dans ma faute et me seras fidle dans
le chtiment.

--Ah! pour cela, s'il vient, je vous le jure! murmura Toinon; il
faudrait me tuer pour me sparer de vous! Mais tout finira bien;
seulement, ne donnez pas de preuves contre vous!

--Que faire? Renoncer  le voir? Y consentira-t-il?

--Il le faut, madame,  tout prix. Sans cela M. de Prsanges et
vous-mme vous tes perdus!

--Alors, que me conseilles-tu? fit Gabrielle, s'abandonnant aux avis de
son humble amie.

--Il faut, madame, ne rien changer  vos habitudes, continuer  vous
promener seule comme d'ordinaire, ou avec moi;--seulement, M. de
Prsanges ne viendra pas aux endroits o il avait coutume de vous
rencontrer. Nous serons suivies et espionnes par cet homme maudit, cet
envoy de l'enfer;--qu'il espionne, il ne trouvera rien. M. de Prsanges
viendra ici le jour, comme d'habitude; rien ne sera chang en apparence,
et plus tard nous verrons.

--Soit, soupira Gabrielle. Te charges-tu de faire savoir  M. de
Prsanges ce qu'il a  faire?

--crivez-le-lui, madame, et la premire fois qu'il viendra ici,
glissez-lui le billet dans la main.

--Impossible, nous ne sommes jamais seuls!

--Eh bien! madame, je ne sais pas, moi... cherchez un moyen de lui faire
parvenir le billet. Pour ma part, je ne ferai plus un pas sans que mon
mari le sache, j'en suis certaine. Vous savez qu'autrefois il m'a fait
espionner, sous prtexte de jalousie. De la jalousie! Il n'est jaloux
que de l'amiti qu'on a pour vous! Tous vos messagers seront interrogs,
tous vos billets seront lus. Soyez prudente!

--Je chercherai, dit Gabrielle en laissant tomber ses mains lasses de se
serrer l'une contre l'autre pendant son dsespoir.

La nuit s'coula pleine d'angoisses pour les deux femmes. Robert refusa
de se coucher et passa la nuit  crire et  compulser des dossiers.
Toinon, qui s'tait couche, brise de fatigue et de douleur, le
regardait et feignait de dormir au moindre de ses mouvements. Il copia
sur une grande feuille de papier plusieurs colonnes de chiffres et
vrifia les additions par deux fois, puis il crivit d'une main assure
une longue lettre qu'il relut et ponctua avec le plus grand soin.
Ensuite il mit dans la mme enveloppe les chiffres et la lettre, cacheta
le tout d'un grand cachet de cire rouge, crivit la suscription avec les
mmes prcautions et enferma l'enveloppe dans son tiroir sans que Toinon
et pu lire le nom qu'elle portait.

Quand il eut termin ce travail, il resta dans son fauteuil de cuir,
absorb et comme magntis. Deux ou trois fois Toinon cda au sommeil
pendant quelques minutes;  son rveil, elle trouvait son mari dans la
mme position, immobile et les yeux ouverts. Enfin une lueur parut dans
le ciel, quelques bruits dans les communs annoncrent le rveil du
chteau. Robert se leva, s'tira, ouvrit son tiroir, prit la lettre et
descendit l'escalier. Dix minutes aprs, les fers d'un cheval
retentirent sur le pav de la cour: un messager venait de partir,
emportant la missive.

Robert rentra et se jeta sur son lit sans paratre s'apercevoir de la
prsence de sa femme. Au bout de cinq minutes, il dormait profondment.

A l'heure ordinaire, Toinon se leva le plus silencieusement qu'elle put
et jeta un coup d'oeil sur les papiers que Robert n'avait
qu'imparfaitement rangs. C'taient des comptes de fermages, des
rglements d'affaires, des mmoires d'ouvriers. La bonne crature tourna
la tte, s'assura que son poux dormait, et descendit chez la marquise.

Elle se glissa dans la chambre par la porte de service, mais Gabrielle
ne dormait pas. Elle aussi avait pass une partie de la nuit  crire,
et l'tre tait plein de fragments de papier noirci, brouillons inutiles
aussitt dtruits.

--Eh bien, madame, avez-vous crit? dit Toinon en entrant.

--Plus de cent pages! Je n'arrive pas  faire tenir tout ce que j'ai 
dire sur un petit morceau de papier facile  glisser dans la main!

--Eh! madame, est-il besoin d'en mettre si long  un brave monsieur qui
vous aime plus que lui-mme? crivez: Il y a du danger  nous voir,
attendez que je vous fasse savoir quand nous pourrons nous rencontrer.
Croyez-vous qu'il en faille plus long pour qu'il comprenne?

--Tu as toujours raison, dit Gabrielle, qui courut  l'instant  son
bureau, traa ces quelques mots, plia le papier et l'attacha avec une
pingle  la gorgerette de sa chemise. Et maintenant, je vais dormir. M.
de Prsanges vient ici aprs-demain, nous avons compagnie.

--Laissez-le venir, madame, l'occasion se trouvera bien.




XXVI

Lorsque Lucile entra dans la chambre de sa mre, elle fut frappe de son
abattement et de sa pleur.

--J'ai mal dormi, lui dit Gabrielle.

Mais une mauvaise nuit ne suffisait pas  expliquer l'altration des
traits de la marquise. Lucile pensa que sans doute les paroles de la
veille, relativement  l'absence du marquis, avaient raviv la blessure
secrte qu'elle supposait au coeur de sa mre, et elle mit tous ses
soins, toute sa tendresse  la consoler.

--M'aimes-tu bien? dit soudain Gabrielle en prenant  deux mains la tte
de sa fille pour lire dans ses yeux.

--Oh! ma mre, murmura Lucile, en doutez-vous?

Son coeur innocent se gonfla de tristesse  la pense que sa mre avait
besoin de l'interroger pour s'en convaincre, et des larmes montrent
dans ses yeux.

--Non, je n'en doute pas, dit Gabrielle, mais j'aime  te l'entendre
dire, c'est si bon d'tre aim de ses enfants!

--Nous vous aimons, ma mre, et Ren vous le dira, mais pour ma part je
vous aime.... je vous aime assurment plus que tout au monde.

Gabrielle lut dans les yeux de sa fille que son me parlait tout entire
dans ces quelques mots, et elle baisa avec passion le front virginal qui
s'avanait sous ses lvres.

--Et tu m'aimeras toujours, fit la malheureuse mre, mme si je... elle
s'arrta;--mme quand tu...

--Quand je serai marie? acheva Lucile avec quelque amertume. Ah!
certes! les maris ne sont pas tous aussi bons que mon pre; on raconte 
l'office que Robert a battu Toinon...

--Je vous dfends d'couter ce qu'on raconte  l'office, dit svrement
la marquise.

La jeune fille, se sentant en faute, baissa la tte et pressa tendrement
la main de sa mre sur ses lvres.

Ren devait retourner  Paris ce jour-l, et il se montrt
particulirement affectueux envers sa mre, aprs un change de quatre
mots avec Lucile. Celle-ci ne pouvait se consoler de voir tirs les
traits et cerns les yeux de sa belle et chre maman.

--Mais ma mre, lui disait-elle, vous n'tes pas assez coquette, vous
aurez du monde demain, il faut tre belle! Vous mettrez du rouge,
n'est-ce pas?

Comme Gabrielle secouait ngativement la tte, Lucile ajouta:

--Tout le monde en met.

--Except toi, dit la mre en souriant.

--Oh! moi, je ne compte pas! Vous dites vous-mme que je ne fais rien
comme personne.

--On dit la mme chose de moi, soupira Gabrielle; tu vois bien que nous
sommes faites pour nous aimer!

Ren partit le soir de ce jour, et, malgr la grande affection que lui
portait sa mre, elle fut heureuse de penser que lui du moins ne serait
pas prsent quand elle devrait remettre  Julien ce billet laconique qui
la brlait  travers la batiste.

Malgr ses trois annes de bonheur coupable, Gabrielle n'tait pas faite
 l'adultre; elle ne retournait auprs de Julien qu'avec des frayeurs
et des remords sans cesse renouvels; jamais elle ne lui avait remis,
jamais elle n'en avait reu de billet en prsence d'un tiers, et cette
preuve prenait pour elle des proportions d'une torture. Elle ne pouvait
s'imaginer quand et comment elle ne lui ferait prendre: pour ce qui
tait d'esprer le voir seul un moment, il n'y fallait pas songer; elle
n'tait que trop sre d'avoir toujours Robert derrire elle, aussitt
qu'il ne la verrait plus sous la garde de quelque visiteur, espion sans
le savoir.

L'aube de ce jour redout se leva aussi sereine que de coutume; Lucile
se prsenta devant sa mre les mains pleines de jolies bagatelles qu'un
messager venait de rapporter de Paris.

--Voyez, ma mre, dit-elle, je vous ai fait venir des noeuds de la bonne
faiseuse pour que vous soyez belle aujourd'hui  tourner toutes les
ttes.

--Qu'as-tu l? dit Gabrielle en voyant un petit carnet dans la poche de
son tablier.

--Ce sont des tablettes que j'avais brodes pour Ren, mais on me les a
fait attendre, et il est parti.

Gabrielle feuilletait ces tablettes, semblables  toutes les tablettes;
c'tait un petit portefeuille avec une poche et quelques feuillets
d'ivoire.

--Il faut les donner  quelqu'un d'autre, dit la marquise frappe d'une
ide soudaine; tu auras le temps d'en broder de pareilles pour ton
frre.

--Bien volontiers, maman;  qui voulez-vous les donner?

--Veux-tu les offrir  M. de Prsanges? fit Gabrielle en dtournant son
visage pour en cacher la rougeur  son enfant.

tonne, heureuse, Lucile regardait sa mre, mais ne pouvait la voir.

--Certes, maman, dit-elle, mais je n'oserai jamais. Voulez-vous les lui
prsenter vous-mme?

C'tait bien ce que Gabrielle avait espr.

--Soit! dit-elle, laisse-les-moi, nous les lui donnerons tantt.

Aprs le dner qui avait lieu  midi, les carrosses commencrent 
dfiler dans la cot d'honneur. Gabrielle avait invit beaucoup d'htes
ce jour-l. Julien ne fut ni des premiers ni des derniers. Il avait
adopt le systme de garder la moyenne autant que possible afin de ne
pas attirer l'attention sur lui. La collation eut lieu dans les
appartements, aprs quoi l'on se dispersa dans les jardins. Lucile ne
quittait gure sa mre; elle attendait avec une vague motion le moment
o la marquise offrirait  Julien son petit cadeau; pour elle, cet acte
avait une importance particulire: c'tait la premire marque vidente
d'une sympathie qu'elle n'avait jamais os dvoiler. Deux ou trois fois
elle tira sa mre par la manche, croyant le moment favorable, mais
Gabrielle en jugea autrement. Enfin,  un certain moment, il n'y avait
plus dans le salon que Julien et le vieux chevalier, celui-ci fort
occup d'un nouveau volume de posies arriv le matin mme,--Gabrielle
sortit le petit portefeuille d'une cachette de sa robe.

--Ma fille a brod ceci, monsieur, dit-elle; il tait destin  son
frre, mais elle vous prie! nanmoins de l'accepter.

Julien, surpris, s'inclina et accepta le petit objet. Au mme moment
Robert paraissait dans l'embrasure de la porte et ouvrait les deux
battants pour faire place  la compagnie. Julien allait regarder dans le
portefeuille; un geste imperceptible de Gabrielle le retint. Il
s'inclina devant Lucile fort confuse, lui fit un compliment et lui
offrit la main pour descendre le perron.

Robert les regarda s'loigner, puis resta immobile et muet pendant que
la marquise et le chevalier passaient devant lui.

--Dites-moi, marquise, est-ce que vous auriez l'intention de faire ce
mariage-l? dit le vieux gentilhomme d'un ton fut.

Gabrielle tressaillit et murmura malgr elle:

--Non, oh! non!

--Pourquoi pas? Eh! ce jeune homme est fort bien!

--Pas de titre, balbutia la pauvre femme perdue.

--Pas de titre? Ah! c'est juste, les Maurze ne s'allient jamais qu'
des familles titres; mille pardons, je l'avais oubli.

Robert referma la porte sur eux et resta, le front contre la vitre, 
regarder les groupes errer dans les parterres. Lui aussi combinait son
plan.




XXVII

Trois semaines environ aprs cette scne, le marquis reut une lettre de
Robert qui mit le dsarroi dans ses ides. Il s'tait imagin jusque-l
que son domaine parfaitement administr lui rapportait un joli revenu,
que l'entretien du chteau, des chasses o son fils ne chassait gure,
des eaux o personne ne pchait, n'tait pas comparable  leur rapport,
et voil que tout tait chang; que, d'aprs son fidle Robert, depuis
plusieurs annes les fermiers ne payaient point, les bois ne rendaient
plus, le chteau exigeait des rparations absurdes.....

Bref, le marquis tait ruin pour peu que cela durt encore six mois.

--Il faut que le coquin me vole! conclut le marquis en lisant pour la
troisime fois la lettre de Robert. Il demanda sur-le-champ un cong et
expdia un courrier  Maurze pour annoncer son retour.

Lorsqu'on apprit au rgiment que Maurze demandait un cong, ce fut un
toile gnral. On ne pouvait se figurer le rgiment sans son colonel;
n'tait-il pas l'me de toute chose? Sa bonne grce, sa dignit et mme
sa sagesse,--sagesse mondaine et guerrire, mais relle,--ne
faisaient-elles pas de lui l'oracle des officiers?

--C'est fort bien, mes chers amis, dit le marquis en coutant toutes ces
dolances avec un sourire de bonne humeur, mais je vous dis que mon
coquin d'intendant me vole, et que, si je ne m'y mets bon ordre, nous
sommes ruins. Or, j'ai des enfants, que diable! J'ai mme une fille
grandement en ge d'tre marie, si je ne me trompe, et nous allons
arranger tout cela.

--Mais vous reviendrez, n'est-ce pas, Maurze?

--Certes, je reviendrai! O pourrais-je vivre dsormais, sinon parmi
vous?

Un souper d'adieux fut organis, au sortir duquel le colonel devait
partir; il aimait  voyager la nuit afin d'viter la poussire et la
chaleur. Quand le moment fut venu, une longue table richement servie
rassembla les officiers du rgiment et toute la noblesse de la ville. On
festina avec tout l'entrain voulu, et, au moment des toasts, un des
assistants leva son verre.

--Je bois, messieurs, dit-il,  la famille de Maurze, qui nous a donn
un si brillant officier, un si excellent colonel, et qui, dit-on, promet
de se perptuer de la bonne faon. A la maison de Maurze!

--Grand merci pour mon fils, messieurs, dit le colonel quand le bruit
des vivat se fut un peu calm. J'espre en effet qu'il perptuera notre
race, et pour ce je me propose de le marier sans perdre beaucoup de
temps.

--Quel ge a-t-il? fit un curieux.

--Vingt ans, je crois.

--C'est bien jeune...

--On a plus tt le temps d'tre libre, s'cria un troisime. Puisque le
mariage est une chane, il faut la prendre quand on est jeune...

--Pour avoir le temps de s'y accoutumer? fit un sceptique.

--Non pas, pour s'en dbarrasser plus vite! Voyons, messieurs, pourquoi
se marie-t-on? Pour avoir des enfants lgitimes, n'est-il pas vrai?

--D'accord!

--Eh bien! une fois qu'on a des hritiers, on est libre comme l'air, on
a rempli son devoir envers sa famille et soi-mme!

Le marquis s'tait assombri soudain. Il se rappelait les larmes que son
dpart avait cotes  Gabrielle.

--tes-vous srs, messieurs, dit-il, qu'on ait ainsi rempli ses devoirs
envers sa famille? demanda-t-il d'un ton srieux.

--Parbleu! s'cria un jeune capitaine beau comme Antinous, et qui
passait pour avoir supplant deux ou trois fois le marquis dans ses
bonnes fortunes,--le chef de famille est comme le chef de l'tat: il ne
doit de comptes  personne! Il fait ce qu'il lui plat, il est roi! Et 
ce propos, messieurs,  la sant du roi!

La sant du roi fut royalement porte. Un vieux baron clibataire, qui
avait vu passer bien des rgiments dans la ville et qui et pu faire une
chronique des plus intressantes s'il l'et voulu, ajouta ensuite d'une
voix aigre:

--Mariez-vous, messieurs les fils de France, mariez-vous pour avoir de
la postrit, et puis abandonnez vos femmes! Nous autres
clibataires,--la table tout entire clata de rire.--oui, je dis bien,
reprit-il, nous autres clibataires, nous sommes l pour les consoler.

--Baron, vous vous flattez, cria du bout oppos une voix juvnile.

--Non pas, j'ai eu mon temps comme vous avez le vtre, messieurs les
jeunes gens, et je sais bien que de grces j'ai rendues  ces aimables
maris qui avaient l'esprit de disparatre pendant de longues annes...
Parfois, il est vrai, ils eurent le tort de revenir, et cela me fit
changer de jolis coups d'pe, mais bah! on n'en meurt pas,--vous en
voyez la preuve!

--On n'en meurt pas toujours, du moins, grommela le marquis, mcontent
du tour que prenait la conversation.

Pourquoi tait-il mcontent? Il n'et pu le dire, car cent fois lui-mme
avait tenu de semblables propos; mais ce jour-la, ses oreilles se
montraient chatouilleuses.

--J'aime  le croire, messieurs, dit-il en levant la voix, vous
admettez cependant que quelques femmes restent fidles  leurs devoirs
et respectent l'honneur de leur nom?

Il avait parl d'un ton si imposant, qu'en un instant chacun se rappela
que lui aussi tait mari et avait une femme dans son logis dsert.

--La maison de Maurze est au-dessus de tout soupon, rpondit
l'officier, et  ce sujet, messieurs, je renouvelle mon toast: A la
prosprit de Maurze!

--Les chevaux sont prts, vint dire un laquais au moment o les verres
retombaient sur la table.

--Eh bien! messieurs, l'heure est venue, fit le marquis en se levant; je
ne vous dis pas adieu, mais au revoir!

Il monta dans son carrosse au bruit des acclamations joyeuses.

Les hommes du rgiment, munis de torches, entouraient la grande place,
et le reflet rougetre des flammes de rsine clairait fantastiquement
le dessous des vieux ormes; le carrosse garni de glaces, les chevaux
blancs, les uniformes chamarrs, tout prtait  ce dpart un aspect
triomphal. Le marquis se mit  la portire, agita son chapeau, et les
chevaux partirent au milieu des cris rpts de Vive Maurze!

Bientt le bruit mourut au loin, la voiture s'engagea sur une route
borde de grands arbres au feuillage pais; la chausse molle et
poussireuse semblait faite de velours; la fracheur de la nuit pntra
jusqu' l'me du marquis. Une sorte de regret s'empara de lui, et il se
retourna une fois encore pour voir la ville qu'il venait de quitter.

Muette et endormie, loin dj, elle semblait l'avoir oubli. L rien
n'tait rest de lui que le souvenir banal d'un bon colonel; mais aprs
un bon colonel on en a un autre, aussi bon, meilleur ou moins bon, et la
diffrence, somme toute, n'est pas grande;  cette heure o lui se
demandait avec quelque tristesse si quelqu'un garderait sa mmoire dans
cette ville, on le dchirait peut-tre dj, en l'honneur du colonel qui
allait lui succder.

La pense du marquis se reporta vers Maurze.

Le carrosse roulait toujours, les grelots des chevaux tintaient
mystrieusement, les toiles s'teignaient au ciel, la paix la plus
profonde rgnait sur la campagne endormie, en attendant l'aube qui ne
pouvait tarder; le frisson qui prcde l'aurore passa sur le marquis qui
voulait mettre un terme  ses penses. Il chercha vainement le sommeil;
l'agitation des libations du soir et aussi une inquitude secrte
empchrent ses yeux de se fermer.

Qu'allait-il trouver l-bas? Depuis dix-huit ans qu'il avait quitt
Maurze, le chteau, les jardins, les bois mme n'auraient pas beaucoup
chang; mais ses enfants qu'il avait laisss au berceau, ses enfants,
qu'il aimait sans les connatre, l'aimeraient-ils? Le verraient-ils
arriver avec joie? Ne serait-il pas pour eux un tranger?

--Je voudrais voir cela! se dit le marquis avec une sourde colre.

Peu  peu, il glissa insensiblement sur une autre pente. Sa femme avait
d passer tristement ses annes de jeunesse; il y songeait pour la
premire fois, et un sentiment de mlancolie le saisit  cette pense.
Elle tait bien belle et bien douce, la Gabrielle d'autrefois, et
qu'elle l'avait tendrement aim! Quelles larmes amres n'avait-elle pas
verses lors de son dpart! Avait-elle pleur longtemps? Qu'avait-elle
fait alors? S'tait-elle console, ou l'avait-elle maudit?

Il fit la rflexion qu'elle aurait bien pu le maudire, car il n'avait
pas t bon avec elle; il s'tait montr bien goste en vrit.

Ici lui vint le souvenir de ses bonnes fortunes. Plus d'une de ses
conqutes passagres tait tombe dans ses bras, grce  l'absence du
mari.

Rien de pareil ne pouvait tre arriv  Maurze, car Robert le lui et
fait savoir; ce fidle serviteur n'et pas manqu de prvenir son
matre... Mais si Robert l'avait vol? A qui se fier dsormais, que
croire?

Le marquis sentit quelque chose de bien trange et de nouveau se glisser
dans son me; ce n'tait pas le remords proprement dit, mais c'tait un
reproche qu'il s'adressait  lui-mme.

--Je n'aurais pas d rester si longtemps absent, se dit-il.--Gabrielle
ne peut pas m'avoir trahi, pensa-t-il ensuite, c'est impossible, elle
m'aimait trop pour cela.

Confiant dans la pense de cet amour, il se laissa aller au fond de sa
berline et s'endormit enfin. Il y avait plus de dix ans qu'il n'avait
song  sa femme avec autant de tendresse.

Quand il se rveilla, le jour tait venu, il roulait rapidement vers une
ville o l'on devait relayer; le soleil lui entra dans les yeux et lui
fit une impression dsagrable. La rose avait pntr par la glace
baisse du carrosse, et il sentit sa jambe droite lgrement engourdie.
Il voulut s'tirer, une douleur qu'il connaissait bien lui fit faire la
grimace. Alors il prit dans sa poche un miroir et un petit peigne; d'un
geste rapide, il fit tomber la poudre qui couvrait ses cheveux, puis il
se regarda attentivement dans la petite glace.

--Mes cheveux sont blancs, se dit-il, tout  fait blancs, c'est
incontestable, et voil la patte d'oie marque  mes tempes. Vous avez
beau faire, Maurze, vous avez cinquante ans... et des rhumatismes. Vous
devriez rester chez vous. C'est ce que vous avez de mieux  faire si
vous voulez vivre vieux!




XXVIII

Le courrier du marquis arriva  Maurze quelques jours avant son matre:
il apportait un pli pour Robert et un autre pour Gabrielle. Robert lut
le sien sans sourciller. C'tait pourtant une srie de reproches peu
mnags, mais il ne parut point s'en proccuper et le mit tranquillement
dans sa poche.

Gabrielle brodait avec Lucile dans son petit salon, lorsque le messager
conduit par Robert en personne lui fut annonc. Aux mots: Une lettre de
Monseigneur! elle leva la tte sans beaucoup de surprise et ouvrit le
pli d'une main ferme. Mais ds la premire ligne elle plit, et sa main
trembla; Robert l'examinait en dessous, les yeux  demi clos, le visage
impassible... Elle leva son regard sur lui et comprit d'o partait le
coup dont elle tait frappe; elle fit alors un effort surhumain.

--Appelez ma maison, dit-elle d'une voix calme. Lucile, ma fille,
ajouta-t-elle, votre pre revient.

Un cri de joie lui rpondit. Lucile se prcipita sur la main qui tenait
la lettre et couvrit l'une et l'autre de baisers ardents.

En un instant, toute la valetaille accourut, et Toinon, appele aussi
sans savoir pourquoi, apparut dans l'embrasure d'une porte. Quand elle
vit la maison au complet, Gabrielle se leva.

--Monsieur le marquis, dit-elle, me fait savoir qu'il sera ici dans cinq
jours.

Toinon jeta sur sa matresse un regard perdu que Robert recueillit avec
soin, mais Gabrielle n'avait pas faibli. En prsence du grand dsastre
toujours prvu et redout, elle avait reconquis tout son empire sur
elle-mme.

--cris  ton frre, dit-elle  sa fille, afin qu'il obtienne un cong
et qu'il vienne ici saluer mon poux. Il est prfrable qu'il voie son
pre dans sa propre maison.

--Monsieur le marquis s'arrtera  Paris chez Monseigneur le duc, fit
observer Robert, toujours sur le seuil.

--Mon fils ne verra le marquis qu' Maurze, dit Gabrielle avec
autorit. Il ne me convient pas qu'il reoive les embrassements de son
pre ailleurs qu'en prsence de sa mre, c'est mon droit, et d'ailleurs
ma volont, ajouta-t-elle avec hauteur.

Robert, vaincu pour cette fois, s'inclina et, plein de rage, se retira
en silence avec la foule des serviteurs.

Lorsque Gabrielle se vit seule avec sa fille, elle se laissa aller dans
son fauteuil, et ses traits se dtendirent. L'effort qu'elle avait fait
sur elle-mme l'avait brise, et Lucile craignit un moment que sa mre
ne perdt connaissance, tant elle tait ple et froide.

--Chre maman, lui dit-elle, c'est la joie, n'est-ce pas? C'est la
surprise aussi? Ah! que vous devez tre heureuse aprs tant d'annes!

Les baisers de Lucile ranimrent la marquise; quand elle eut repris
quelques forces, elle passa dans sa chambre et se fit envoyer Toinon.

Celle-ci accourut, plus ple et plus dfaite s'il est possible que sa
matresse, et se jeta  ses pieds tout en larmes, en la voyant mue;
mais Gabrielle avait retrouv son courage; elle tait de celles  qui le
danger inspire l'nergie.

--Il faut que je voie M. de Prsanges, dit-elle  sa servante; il le
faut absolument; envoie-lui un messager, trouve quelqu'un; le cas est
dsespr; prends un moyen galement dsespr. Peux-tu rpondre de
quelqu'un?

Toinon chercha un instant, puis une ide lui vint.

--Ma soeur, dit-elle, celle qui a nourri mademoiselle Lucile, fera tout
ce que sa jeune matresse lui commandera.

Gabrielle hsita; il lui rpugnait de se servir encore une fois de sa
fille; mais ce n'tait pas  un rendez-vous d'amour qu'elle conviait
Julien, rien n'tait plus loin de sa pense; dsormais Prsanges lui
tait absolument tranger.

--Soit! dit-elle; j'crirai un billet, tu diras  ta soeur que c'est
Lucile qui l'envoie. Que Dieu me pardonne encore cette faute, car c'est
la dernire, et je suis aux abois!

Les prparatifs de rception du marquis occasionnrent un grand
remue-mnage dans le chteau; pour la premire et la dernire fois,
Robert et sa matresse s'taient trouvs d'accord; le chteau devait
apparatre dans son plus beau jour aux yeux de son matre. Les
tenanciers furent prvenus, on organisa une bienvenue triomphale; tout
cela prit beaucoup de temps et donna beaucoup de mal. Pendant les trois
premiers jours il fut impossible de songer  faire venir Julien; des
escouades de jardiniers et de terrassiers rparaient le jardin et le
parc tant soit peu ngligs. Enfin, le quatrime jour, la marquise
crivit  Julien ces quelques mots:

Vous devez savoir maintenant que nous sommes spars pour jamais. Venez
me voir cette nuit dans la cabane; apportez-moi mes lettres, nous les
brlerons ensemble, et prparez-vous  me dire un adieu ternel.

La nourrice de Lucile reut le billet et le remit fidlement  son
destinataire. Elle s'tonna bien un peu que sa demoiselle et besoin
d'crire en secret  ce beau jeune seigneur, mais elle n'avait pas
l'esprit mal tourn et crut bonnement qu'il s'agissait de quelque
surprise pour l'arrive du marquis qui bouleversait toutes les ttes.

Julien avait appris l'arrive de Maurze par la rumeur publique; il
tait rest ptrifi de terreur et d'angoisse, car ce retour, que la
marquise n'avait jamais cess de prvoir, lui paraissait  lui chose
impossible et fantastique. Cet homme, qu'il n'avait jamais vu, avait
fini par lui sembler un mythe, et voil que d'un seul coup il rentrait
dans les ralits de la vie par le ct le plus sombre. Qu'allait-il
faire vis--vis de cet homme? Aurait-il le courage de lui serrer la
main, de lui faire des protestations d'amiti et de dvouement, tout en
restant l'amant de sa femme? Dans les villes, la morale n'tait pas si
svre, et l'on ne pensait point  ces choses dsagrables; mais Julien,
s'il tait coupable, n'tait pas corrompu. Sa faute tait le fruit d'une
passion irrsistible, non d'une dpravation prcoce.

--Non, se dit-il, je ne puis serrer la main de cet homme-l, je mourrais
de honte.

Le silence prolong de Gabrielle l'avait jet dans les transes les plus
cruelles. En prsence d'un tel vnement, se pouvait-il qu'elle n'et
rien  lui dire?

La messagre fut accueillie avec transport; la lecture du billet
teignit sa joie. Un adieu ternel! tait-ce pour cela qu'il avait
consacr les plus belles et les meilleures penses de son me  cette
femme qui n'avait alors que lui au monde? Fallait-il rompre ce doux
lien, si doux malgr tant d'amertumes, et le rompre ainsi sans retour?
Il aimait Gabrielle plus encore peut-tre pour tout ce qu'il avait
offert  cause d'elle que pour le bonheur qu'elle lui avait donn. Il
avait arrang sa vie pour la passer auprs d'elle; il ne dsirait rien
que de vieillir  ses cts, pour la consoler quand elle n'aurait plus
ses enfants, maris au loin, et probablement ingrats. Il avait prvu le
cas o les annes adouciraient leur affection mutuelle, o l'amour se
changerait en amiti... et il n'avait jamais pens qu'il faudrait dire 
Gabrielle un ternel adieu!

--C'est donc vrai, pensa-t-il, que l'adultre est un crime, et que tout
crime porte en lui son chtiment.

Il courba la tte sous le chtiment, bien lourd en vrit et surtout
bien soudain.

Oui, aprs trois annes pendant lesquelles il s'tait sans cesse
tourdi, le chtiment tait venu; il fallait dtruire ce qui faisait
l'harmonie et la joie de son existence. Julien ne se souvint pas alors
des tortures, des luttes, des larmes de ces trois annes, il n'en vit
que le ct lumineux, et, dsespr, triste jusqu' la mort, il se dit:
Ma vie est perdue!

A cette pense en succda une autre non moins amre. Et elle, Gabrielle,
qu'allait-elle devenir? Entoure des souvenirs matriels de son bonheur
perdu, n'allait-elle pas se consumer dans des remords cuisants? Tout,
autour d'elle, n'tait-il pas runi pour la condamner? Cette me droite
et loyale qui n'avait subi la faute qu'en se dfendant pied  pied, que
ferait-elle en prsence de l'poux offens?

--Elle se trahira, pensa Julien, elle ne sait pas mentir.

La nuit descendit sur sa tristesse. C'tait une de ces nuits tides et
sombres qui semblent moites et veloutes. Pas un souffle dans l'air, pas
une toile au ciel; la terre endormie et muette exhalait la chaleur du
jour. Le parfum des fleurs nocturnes flottait doucement dans
l'atmosphre, mais l'air tait si calme que les diverses odeurs ne se
confondaient pas entre elles. Julien sortit de la maison et se mit 
marcher dans son jardin, en attendant l'heure du dpart.

Sa lumire tait reste  la fentre, et cette fentre tait prcisment
celle par laquelle tait entr le soleil de mai, le jour o Gabrielle
avait ferm pieusement les yeux de madame de Prsanges. Avec ce soleil
de mai avaient pntr en lui la douleur, mais aussi la passion et la
vie.

--C'est pourtant  elle que je dois d'tre un homme, se dit-il; j'tais
un enfant, c'est elle qui m'a tout appris; la science des pdagogues est
bien peu de chose tant que l'amour n'a pas pass par l! Et moi,
qu'ai-je fait pour elle, qu'ai-je apport dans sa vie d'autre que le
remords?

Pour la premire fois Julien comprit sa faute; il s'aperut alors, trop
tard, comme toujours, que Gabrielle aurait t bien plus heureuse s'il
avait pu se contenter de vivre auprs d'elle et de l'aimer chastement.

--Je suis bien coupable envers elle, pensa-t-il; dsormais je
m'abandonne  elle. Quoi qu'elle ordonne, j'obirai. Ce sera un
commencement d'expiation.

Il continuait  marcher dans le jardin, et la volupt pntrante de
cette nuit d't passait en lui. Il se rappela les heures de leur amour
voles au destin, voles  Gabrielle elle-mme, et se dit qu'il avait
t bien heureux.

--Mais elle souffrait, elle! elle mourait de honte et de remords! Ah!
coeur misrable, faible goste, tu as perdu la plus noble des femmes,
et quoi que tu fasses, quoi qu'elle devienne, ton image n'en restera pas
moins entre elle et Dieu jusqu' l'heure de la mort!

Il s'assit sur un banc et resta bris de dsespoir. Vritablement, pour
lui, le crime avait apport le chtiment, car son me blesse subissait
la plus affreuse douleur.

L'heure tait venue, il se leva, fit seller son cheval, celui qui
connaissait la route et savait l'attendre dans le bois sans impatience,
et partit, mais non cette fois avec la hte fbrile qui l'emportait
d'ordinaire aux rares rendez-vous.

Il franchit la muraille sans danger et sans bruit et se rendit  la
cabane--il en connaissait bien la route--et entra avec prcaution.

Gabrielle l'attendait avec une petite lanterne sourde.

--Je me suis chappe, dit-elle, je crois qu'on m'a suivie...

--Mais Toinon!

--Toinon est reste au chteau; je n'ai pas voulu l'entraner dans ma
disgrce si je suis dcouverte. Assez d'innocents payeront peut-tre
pour ma faute. Julien, m'avez-vous apport des lettres?

--Les voici toutes, dit le jeune homme en dposant sur la table le petit
portefeuille, prsent de Lucile: les vtres et les miennes; que tout
prisse ensemble avec notre bonheur!

Gabrielle, sans rpondre, prit les lettres une  une et les brla  la
flamme de la bougie qui clairait sa lanterne. Quand ce fut fini, elle
resta immobile, les bras pendants...

--Adieu! dit-elle enfin d'une voix  peine distincte.

--Adieu!... s'cria Julien. Ainsi, sans une parole de consolation, sans
une dernire caresse, sans un mot, un cri qui me dise que tout ce beau
pass n'est pas une rve, que vous m'avez aim?

--Ah! certes, je vous ai aim, dit Gabrielle en secouant la tte,--oui,
je vous ai aim, et je vous aimerai toujours, pour mon malheur!

--Eh bien! alors, Gabrielle, s'cria Julien en lui tendant les bras et
en voulant l'attirer  lui, pose encore une fois ta tte sur ce coeur
qui ne bat que pour toi, et pleure avec moi tout ce que nous perdons.

Gabrielle recula d'un pas.

--Non, dit-elle de la mme voix teinte; dans quelques heures le marquis
sera ici, voulez-vous qu'il trouve sur mon front la trace de baisers
adultres!

--Piti! fit Julien en tombant  genoux devant elle, ayez piti de moi,
je vous assure que je suis puni!

--Je ne vous reproche rien, reprit Gabrielle; nous sommes galement
coupables tous les deux, et je crois que nous sommes galement punis. Je
vous ai beaucoup aim,--je vous aime encore,--je prierai Dieu pour qu'il
vous pardonne... Ah! s'cria-t-elle en se couvrant le visage de ses
mains, je vous aime assez pour prendre toute la faute sur moi, pourvu
que Dieu y consente!

Il voulut encore l'attirer  lui; elle le repoussa sans colre.

--Vous ne me comprenez pas, dit-elle, parce que vous ne savez pas ce que
c'est que de se trouver en face de l'homme qu'on a outrag. Vous me
comprendrez mieux demain.

--Pourquoi?

--Avez-vous pens, fit Gabrielle en s'animant, que vous pouviez vous
drober au supplice que je subis? avez-vons cru qu'il vous serait
pargn de voir le marquis et de lui serrer la main?

--Oh! non, dit Julien pouvant, pas cela, pas cela, je vous en conjure!

--Vous voulez alors que dans cette runion de toute la noblesse qui aura
lieu demain chez nous, votre absence soit remarque? Vous venez deux ou
trois fois par semaine au chteau, et vous ne vous prsenteriez pas
quand le matre arrive? Mais vous voulez donc me perdre?

Julien resta atterr. Le chtiment s'appesantissait de plus en plus sur
ses paules.

--Vous viendrez demain, avec les autres, vous viendrez encore deux ou
trois fois, et puis vous pourrez prtexter un voyage;--mais il faut que
le marquis vous ait vu. C'est dloyal, n'est-ce pas, de tromper ainsi un
honnte homme? Oui, j'en conviens, mais moi aussi je le trompe, et notre
chtiment  tous deux sera de mentir comme des lches, tout en nous
mprisant nous-mmes et mutuellement.

--Non, s'cria Julien en s'lanant vers elle, tu sais que je t'estime
au-dessus de toutes les femmes, et toi-mme ne peux me mpriser...

Gabrielle recula encore d'un pas et mit sa main sur le loquet de la
porte.

--C'est vrai, dit-elle, je ne te mprise pas; tu as t bon et loyal; le
malheur est que je n'tais pas libre... Je ne vous en veux pas, monsieur
de Prsanges, ajouta-t-elle en voulant sortir.

--Mais moi, je t'aime, murmura Julien perdu.

Gabrielle revint  lui et lui prit la tte entre ses deux mains.

--Vois-tu, dit-elle, nous nous sommes perdus mutuellement, nous devions
nous aimer, quoi qu'il advnt! Nous avons pch, maintenant il faut
expier. Je t'aimerai jusqu' la fin. Adieu!

Elle ouvrit la porte et disparut dans la nuit. Une ombre cache sous les
feuillages la suivit sans se presser. Robert n'tait pas dsireux de
rentrer avant la marquise; il lui suffisait de l'avoir vue sortir.

Julien retourna chez lui et pensa un moment  s'enfermer dans un
clotre.




XXIX

La marquise tait  peine revenue chez elle;  peine Toinon, qui
l'attendait, avait-elle eu le temps de lui retirer ses vtements tremps
de rose, que le galop d'un cheval se fit entendre au dehors. Une rumeur
monta des communs, et Lucile frappa  la porte de sa mre.

--Maman, disait-elle, c'est le courrier de mon pre, il sera ici dans
une heure!

Toinon et sa matresse s'entre-regardrent avec effroi; il eut suffi
d'un quart d'heure de plus pour tout perdre. Gabrielle s'habilla en
hte, toute la maison tait sur pied. En pressant son arrive de
quelques heures, le marquis faisait manquer l'entre triomphante qu'on
lui avait prpare; mais c'est peut-tre ce qu'il voulait.

Les rayons du soleil levant allumaient un incendie dans les fentres du
chteau lorsque le marquis de Maurze rentra dans le domaine de ses
anctres. Sa femme et sa fille l'attendaient sur le perron, et d'abord
il les trouva si belles toutes deux qu'il en fut bloui. Il les baisa au
front avec une gale tendresse et se hta d'entrer. Malgr la saison, la
fracheur de l'air le faisait frissonner; Gabrielle et Lucile, l'une
pour n'avoir pas dormi, l'autre pour s'tre veille en sursaut,
frissonnaient aussi: on entra dans la grande salle, o le marquis reut
l'hommage de ceux de ses vassaux qui s'taient levs de bon matin; puis
un repas fut servi, mais personne n'y toucha. Ces arrives matinales
jettent le dsarroi dans une maison; d'ailleurs, tout le monde tait
fatigu.

Le marquis se retira dans sa chambre pour prendre un peu de repos, et
Lucile vint se rfugier auprs de sa mre.

--Que mon pre est beau! disait-elle avec une admiration enfantine: mais
dites-moi, maman, n'est-il pas beaucoup plus g que vous? Je me l'tais
figur plus jeune.

--Il a quinze ans de plus que moi, rpondit Gabrielle, et moi-mme je ne
suis plus une jeune femme.

Lucile regarda sa mre et secoua la tte; la fivre de la douleur et de
la crainte donnait au teint de la marquise un clat incomparable; ses
magnifiques cheveux blonds relevs  la hte formaient une couronne
royale  son front que rien n'avait pu entamer et qui gardait la puret
du marbre. Seuls, ses yeux noirs taient fatigus, car ils avaient
beaucoup pleur; mais la teinte de bistre qui les entourait leur donnait
un clat surhumain.

A trente-six ans, Gabrielle en paraissait  peine vingt-huit, et le
marquis, grossi, blanchi, malgr sa noble prestance et sa belle figure,
paraissait plutt son pre que son poux.

--On va dire que mon pre a deux filles, murmura Lucile.

Cette flatterie dlicate amena un sourire fugitif sur les lvres de sa
mre. Elles restrent ensemble jusqu' l'heure du dner qui avait lieu 
midi, car Gabrielle craignait la solitude. Elle craignait surtout ses
propres penses, et le babil joyeux de sa fille la distrayait de ses
proccupations douloureuses.

Pendant ce temps, le marquis avait dormi quelques heures; il se leva de
bonne humeur, s'habilla et vint prsider au dner de famille.
Quelques-uns des plus empresss parmi les voisins taient dj arrivs
pour le complimenter; le repas fut brillant. Aprs tant d'annes de vie
nomade, le matre du logis prouvait un bien-tre dlicieux  se
retrouver au milieu de ce qui lui appartenait en propre. Dormir dans son
lit, manger dans son argenterie, taient pour lui des jouissances
nouvelles, tant il avait t de temps sans les prouver. Aussi
accepta-t-il de grand coeur tous les compliments qu'on voulut bien lui
faire.

--Eh! eh! marquis, lui dit le vieux chevalier, vous voil donc revenu au
bercail, comme l'enfant prodigue? Madame la marquise va tuer le veau
gras, et nous le mangerons, n'est-il pas vrai?

La marquise souriait  tous les propos d'un sourire vague et contraint;
sa force nerveuse venait  son secours pour lui prter des rponses
polies et insignifiantes, telles qu'il convenait. Lucile portait ses
yeux tonns de sa mre  son pre et ne pouvait s'accoutumer  les voir
si dissemblables de ce qu'elle croyait. Sa mre n'tait plus elle-mme;
c'tait une femme ple, inquite, agite de frissons, qui tressaillait
au moindre bruit, et qui tournait craintivement la tte comme un
condamn attendant son arrt de mort.

--Comme il faut qu'elle ait souffert de l'absence de mon pre, pensa
ingnument la jeune fille, pour que son arrive la bouleverse ainsi!

Ses yeux se reportaient sur le marquis, et elle trouvait l de nouveaux
sujets d'tonnement.

Elle avait rv pour pre un seigneur jeune encore, grand, maigre,  la
moustache noire,  l'air svre, aux paroles rares. Elle voyait un homme
enchant de vivre, tant soit peu picurien, qui aimait la bonne chre et
les joyeux propos, et riait souvent de ce rire satisfait, panoui, des
heureux qui engraissent. Certes, le visage du marquis tait aussi beau
que tout ce qu'elle avait pu se reprsenter; cette superbe tte blanche,
au profil de came, avait dans les lignes une majest, une dignit bien
faites pour imposer le respect;--mais c'tait presque un vieillard, aux
yeux de sa fille. Lucile ne se sentit que plus porte  l'aimer. Elle se
dit sur-le-champ que la confiance et l'amour lui seraient mille fois
plus faciles qu'elle n'avait suppos.

Dans l'aprs-midi, Ren arriva; l'tiquette de cette rencontre avait t
rgle d'avance par le duc de Maurze,--mais le marquis ne chercha point
tant de finesse. Lorsque son fils s'inclina devant lui, il le regarda
d'abord avec quelque stupfaction, il trouvait un homme l o il ne
croyait voir qu'un enfant;--puis ce mouvement de surprise, rapide comme
l'clair, fit place  une joie sincre.

--Pardieu, dit-il  Ren qui s'approchait pour lui baiser la main,--vous
tes plus grand que je ne croyais, monsieur mon fils! Embrassez-moi, en
attendant que nous fassions connaissance.

--Je vous connais bien, mon pre, dit Ren; depuis votre dpart je n'ai
cess de vivre en pense auprs de vous.

--Ah! vraiment? Et qui donc vous a si bien renseign?

Ren se tourna vers sa mre, qui le regardait avec des yeux dbordants
de joie maternelle. En ce moment elle tait mre,  l'exclusion de tout
autre sentiment.

--C'est ma mre, monsieur, fit-il en la dsignant d'un geste  la fois
enthousiaste et respectueux; c'est elle qui n'a cess d'entretenir en
nous la vnration et l'amour que nous devons  notre pre.

Le marquis regarda Gabrielle. Toute la joie de celle-ci tait tombe,
une pleur livide couvrait son visage.

--Je vous remercie, madame, dit le marquis en portant  ses lvres la
main glace de sa femme. Vous m'avez donn de beaux enfants, je le vois,
et,  ce qu'il me semble apercevoir, ce sont aussi de bons enfants.

--J'ai fait de mon mieux, balbutia Gabrielle.

--M. de Prsanges! lana la voix mordante de Robert qui annonait les
visiteurs.

Du premier coup d'oeil, le jenne homme embrassa cette scne et comprit
que jusqu'alors Gabrielle tait sauve. Puisant du courage dans la
ncessit de faire bonne contenance, il s'inclina devant le marquis,
prsent par Gabrielle qui trouva la force de le nommer sans dfaillir,
murmura un compliment et se retira dans le groupe des voisins et amis.

Robert, qui l'avait suivi des yeux avec un regard affil sous ses
paupires  demi closes, quitta son poste et remit  un domestique le
soin d'annoncer ceux qui pourraient venir. Gabrielle s'en aperut, et sa
terreur en augmenta; elle sentait se serrer autour d'elle les mailles
d'un filet invisible, mais invitable. Elle eut envie d'aller  Julien,
de lui ordonner de partir  l'instant... elle n'osa, sre qu'elle tait
de rencontrer Robert derrire chacune des portes qu'il lui faudrait
franchir. Elle resta donc immobile, souriant vaguement d'un sourire de
commande, et intrieurement glace d'effroi.

--Si je pouvais tomber morte! pensa-t-elle. Mais la prire dsespre de
la femme coupable n'atteignit pas le ciel.

Le jour s'acheva cependant; le marquis reut sur le perron la dputation
de ses vassaux et entendit le discours du magister du village; une
collation fut servie, et chacun y fit honneur. Julien n'avait pas eu le
courage d'y assister, et, profitant du dpart de quelques htes, il
avait pris cong. Comme il sortait, il rencontra Lucile qui fut frappe
de son air dfait.

--Vous souffrez, monsieur? lui dit-elle, pousse par la sympathie
secrte que lui inspirait le jeune homme.

--Oui, mademoiselle, dit-il avec effort; je me retire pour ne pas
attrister votre joie.

--Je ne puis rien pour vous? insista Lucile. Il la regarda, et ce regard
douloureux, inquiet, pntra jusqu'au fond de l'me innocente de la
jeune fille.

--Vous? non, mademoiselle, rien! Mais je ne souffrirai pas longtemps.

Il saluait pour se retirer. Lucile avana la main vers lui.

--Vous m'effrayez, dit-elle; ces paroles sont bien funbres... Songez,
monsieur, que votre vie est aussi  vos amis... ma mre...

Julien attacha sur Lucile des yeux si pleins d'pouvante, qu'elle recula
saisie de crainte, sentant qu'elle venait de toucher  quelque
effroyable blessure.

--Vous avez raison, mademoiselle, dit-il sans cesser de chercher  lire
dans ses yeux, je ne dois affliger personne de mes propres chagrins.
Gardez-moi le secret de cet entretien, je vous en conjure.

--Je vous le promets, monsieur, murmura Lucile interdite.

Il la salua encore une fois et se retira. Un instant aprs, son cheval
noir passa devant le perron, l'emportant vers la solitude.

Lucile rentra au chteau, pensive et pleine d'un vague effroi.




XXX

Le soir tait venu. Gabrielle, dans sa chambre, repassait les vnements
du jour; le marquis entra aprs avoir frapp, congdia Toinon qui
attendait les ordres de sa matresse, attira un fauteuil prs de la
lumire et s'assit en face de sa femme.

Celle-ci leva les yeux sur la figure qui se trouvait si prs d'elle;
elle croyait se voir vis--vis d'un juge, elle ne trouva qu'un visage
bienveillant.

--Voil bien longtemps que je suis parti, madame, dit le marquis avec
douceur, et depuis bien longtemps aussi j'ai sur le coeur diffrentes
choses que je suis venu vous dire aujourd'hui.

La marquise tremblait, mais elle attendit, la tte basse, ce qui allait
suivre.

--Vous souvient-il, continua le marquis, que lorsque mon fils eut sept
ans on le retira de vos mains, et qu'en mme temps on vous enleva votre
fille, qui tait fort jeune alors?

Gabrielle s'en souvenait, certes! Sans cet vnement, sa vie et coul
pleine et heureuse, loin du mal. Elle fit un signe d'assentiment.

--Eh bien! ma chre femme, continua le marquis en se rapprochant encore,
j'eus grand tort de donner mon consentement  cet acte vraiment cruel en
ce qui vous concernait, et je vous en demande pardon.

Gabrielle, stupfaite, leva les yeux; tait-ce bien son mari qui lui
parlait?

--Vous, dit-elle, vous, monsieur, vous me demandez pardon?

--Oui; je vous demande galement pardon de ne pas vous avoir laiss
nourrir vos enfants, comme vous en aviez tmoign le dsir; c'tait un
voeu lgitime de la nature, et j'aurais d vous permettre de le
satisfaire. Je crois vous avoir caus beaucoup de peine dans ce
temps-l, et vous m'en voyez aujourd'hui confus et dsol.

Dans l'intervalle, Rousseau avait pass par l, et l'amour maternel
tait devenu une mode, tout comme auparavant il tait naturel de faire
lever ses enfants loin de soi. Le marquis n'aurait peut-tre pas senti
tout seul ce tort d'une espce particulire, mais au moins avait-il la
bonne grce de le reconnatre  prsent.

--C'est vous, monsieur, rpta Gabrielle, vous qui me demandez pardon?

Le marquis se mprit  ce cri d'une conscience torture.

--Cela vous tonne? reprit-il; je conviens que je ne vous ai gure
accoutume  de bons sentiments ni  de bons procds de ma part; mais,
si vieux que je sois auprs de vous, je suis encore assez jeune
peut-tre pour me faire pardonner mes torts, et, si vous devez m'en
garder rancune, pour essayer de les rparer. Oui, continua-t-il, j'eus
grand tort de vous retirer le bonheur de nourrir vos enfants; j'eus plus
grand tort de vous enlever votre fille, qui aurait d rester auprs de
vous pour vous consoler du dpart ncessaire de son frre. Pour
celui-ci, je ne pouvais le refuser aux soins de mon pre; mais Lucile
vous avait t donne par le ciel comme une compensation  votre
isolement, et ce fut une cruaut inutile que de vous la retirer.
Voulez-vous bien me dire que vous me pardonnez tous ces torts-l, et,
fit le marquis en souriant, tous les autres, que je passe sous silence,
que j'ai eus envers vous pendant mes dix-huit annes d'absence?

Il attendait la rponse de Gabrielle, celle-ci tendit les mains en
avant.

--Oui, monsieur, dit-elle, oui, je vous pardonne tout, tout...

--Tout le mal que je vous ai fait! termina le marquis.

Gabrielle inclina la tte pour toute rponse. Oui, dans son coeur, elle
pardonnait au marquis tout le mal qu'il lui avait fait, et, devant Dieu,
elle ne le rendait pas responsable de sa faute  elle.

--Eh bien! Gabrielle, reprit le marquis aprs qu'il lui eut bais la
main avec effusion, je crois que je resterai  Maurze, si toutefois
vous voulez bien m'y souffrir, ajouta-t-il en souriant. Je n'avais pas
ide de ce j'allais trouver ici; cette maison bien entretenue, o tout
respire l'ordre et la dcence, ces enfants beaux et bons qui m'aiment
vraiment plus que je ne mrite,--tout cela, grce  vous,--cet intrieur
o je n'ai, je le vois, jamais cess d'tre prsent malgr ma longue
absence, tout cela m'attire et m'enchante. Je ne suis plus jeune, il est
temps que je sois pre;--pour poux, fit-il avec une sorte d'enjouement,
je ne l'ai t que bien peu, et je n'ose esprer que vous vouliez bien
me pardonner aussi cela; nous ne donnerons pas au monde le spectacle
ridicule d'un amour romanesquement conjugal; mais, si vous le voulez
bien, Gabrielle, nous vivrons dans la paix et l'harmonie, comme il
convient  des gens qui s'aiment et se respectent.

Il se leva, voulant laisser  Gabrielle le temps de mditer ses paroles,
et prit cong d'elle sans qu'elle lui et rpondu autrement que par des
gestes.

Il la croyait irrite contre lui; hlas! la pauvre femme n'tait que
brise par l'humiliation et le poids de sa faute, en prsence de ce
qu'elle appelait la gnrosit de son poux.

En rentrant chez lui, le marquis trouva Robert avec de gros livres de
comptes sous le bras, qui attendait patiemment son arrive.

--Tu viens me casser la tte avec des chiffres? lui dit-il d'un ton
bourru; il est dix heures du soir, et j'ai pass plusieurs nuits en
carrosse, sans compter la dernire. Laisse-moi tranquille il sera temps
de m'apprendre demain de combien je suis dpouill.

Sans rpliquer, Robert s'inclina et emporta ses gros livres; sa
vengeance tait mre, lui seul pouvait secouer l'arbre pour la foire
tomber; il n'tait pas press.




XXXI

Le lendemain, le marquis, aprs un bon sommeil, se leva assez tard et
s'habilla sans trop de hte. Son fils, qui devait retourner  Paris
avant midi, se fit annoncer chez lui ds son rveil, et le pre resta
enchant de l'esprit et du bon sens de son hritier. Il fut surtout
touch de l'amour que celui-ci portait  sa mre, et cette remarque ne
le disposa que mieux en faveur de Gabrielle.

Ren alla passer prs de sa soeur sa dernire heure de cong, car il
l'avait  peine vue dans le tourbillon de la veille, et le marquis, se
sentant propre aux affaires srieuses, fit mander M. Robert.

Celui-ci vint, comme la veille, charg de livres et de papiers. Il
dposa le tout sur une chaise prs de la porte et attendit
respectueusement les ordres de son matre.

--Eh bien! Robert, dit le marquis d'un ton moins rogue, il me semble que
vous n'avez pas fait trop bon usage des pouvoirs que je vous avais
confis?

--Veuillez m'excuser, monseigneur, rpondit le majordome, j'ai fait de
mon mieux, et, en ce qui concerne vos intrts, je ne crois pas que vous
ayez  vous plaindre.

--Tu as fait de ton mieux, vraiment? interrompit le marquis. Eh bien!
ton mieux ne valait pas grand'chose,  ce que je crois. Voyons un peu
tes livres.

Robert s'avana, dploya sur la table un gros registre, l'ouvrit  une
page dj jaunie et posa le doigt sur une colonne de chiffres.

--En 1742, dit-il, monseigneur le marquis de Maurze quitta ce domaine,
qui lui rapportait alors trente-deux mille cinq cents livres de revenu
dont quinze mille servaient  payer des hypothques.

--C'est la somme, en effet, rpliqua le marquis. Eh bien?

Robert choisit une autre page, toute frache, celle-l, et posa l'index
sur une colonne.

--Aujourd'hui, continua-t-il, le mme domaine, dgrev de toute
hypothque, rapporte quarante-trois mille sept cents livres, dont tant
envoy annuellement  monsieur le marquis, tant pour les menus plaisirs
et dpenses de M. Ren, et tant pour l'entretien de la maison et des
dpendances de Maurze. Le reste est plac  mesure en bonnes rentes,
dont l'usufruit sert aux dpenses particulires de madame la marquise et
de mademoiselle Lucile. Le marquis, bahi dans sa chaise, regardait
Robert la bouche ouverte et ne pouvait parvenir  comprendre.

--Mais alors, dit-il enfin, je suis plus riche que jamais?

Robert s'inclina, et une expression de contentement fort noble et fort
leve passa sur son visage osseux.

--Mes faibles efforts sont rcompenss s'ils ont eu le bonheur d'obtenir
l'approbation de mon matre, dit-il toujours avec le mme calme.

Le marquis rflchissait, regardant tantt le gros livre, tantt son
fidle serviteur..... Tout  coup une rflexion lui vint:

--Cette ruine, alors, ce pril o tait ma maison, c'tait un mensonge?
Tu as invent cela pour me faire sortir de mon indiffrence?

--Ah! matre Robert, ceci passe la plaisanterie, et, si flatteuse que
soit la surprise que tu m'as prpare, je ne puis admettre qu'un
croquant se permette de tromper le marquis de Maurze...

Robert fit un pas et se trouva en face de son matre.

--Je ne tous ai pas tromp, monsieur le marquis; je n'ai pas plaisant
avec vous: Maurze est en pril; seulement ce n'est pas la fortune de
Maurze, c'est plus grave...

--Eh! quoi donc? s'cria le marquis en se levant brusquement.

Les deux hommes se regardrent une seconde sans parler, et Robert laissa
tomber  voix basse l'aveu prpar de si loin:

--C'est l'honneur de Maurze!...

--L'honneur de Maurze! cria le marquis d'une voix tonnante. Ah! faquin,
je t'apprendrai  parler de l'honneur de Maurze!

Il saisit un pistolet qui se trouvait sur la table et le dirigea vers
l'insolent.

--Tirez, monsieur le marquis, dit Robert sans se troubler, et je n'aurai
pas le temps de parler; vous verrez trop tard ce que je voulais vous
apprendre.

Le marquis dposa son arme avec un geste d'humeur, tourna le dos 
Robert et lui dit:

--Parle! mais, si tu mens, tu es perdu!

--Je le sais, monseigneur, fit Robert toujours impassible.

Alors, de sa voix monotone, il raconta au marquis, non ses soupons, non
le nom du gentilhomme, tout cela tait inutile, mais le fait brutal,
incontestable dont il avait t tmoin la veille: l'entrevue de la
marquise avec Julien dans la cabane du parc.

--Tu dis que la marquise se trouvait l avec un homme?

--Oui, monseigneur!

--Tu en es sr?

--Sur ma vie, monseigneur!

--Eh bien! s'cria le marquis avec une violence inoue, viens donc le
lui dire  elle-mme!

Saisissant Robert dans une treinte surhumaine, il l'entrana, en
courant, vers la chambre de Gabrielle; il ouvrit brusquement la porte,
entra tirant toujours Robert derrire lui, et s'cria aussitt:

--Cet homme prtend vous avoir vue avec un tranger, l'autre nuit, chez
moi, madame; jetez-lui donc son mensonge  la face!

En ce moment, Ren entrait, prt  partir, pour prendre cong de sa
mre. Glac d'horreur, il resta sur le seuil, tmoin involontaire de
cette scne.

La marquise jeta sur Robert un regard plein d'un mpris et d'une dignit
incomparables. Elle hsita,--mais une seconde seulement,--et rpondit:

--Puisqu'un manant est appel  porter tmoignage contre sa matresse,
soit, monsieur, j'avoue. Il a dit vrai.

Le marquis lcha le bras de Robert et chancela. Ren portait ses regards
de son pre  sa mre: celui-l ne lui tait connu que grce aux soins
de la marquise;  celle-ci il devait tout ce qu'il tait, tout ce qu'il
serait. Il lut dans les yeux de la malheureuse femme que tout sombrait
devant elle dans un naufrage pouvantable, et la piti, une piti si
tendre qu'elle et attendri Robert lui-mme, lui inspira une rsolution
suprme.

--Il a dit vrai, mon pre, fit Ren qui s'avana et plia un genou devant
le marquis; mais cet tranger, c'tait moi.

Gabrielle tressaillit de la tte aux pieds.

--Mon fils! s'cria-t-elle en tendant les mains vers lui.

Mais Ren ne dtourna pas la tte de son ct.

--C'tait moi, rpta-t-il; j'avais perdu au jeu une somme considrable,
et pour n'tre point vu de celui-ci, ajouta-t-il en indiquant Robert qui
le regardait avec l'expression de la rage concentre, celui-ci qui a
vritablement pris trop d'empire dans notre maison, je suis venu la nuit
comme un voleur, afin d'implorer, en cachette, de ma mre, la somme dont
j'avais besoin le jour mme.

--Quand cela? fit le marquis encore incertain.

L'autre nuit, rpondit rsolument Gabrielle.

Le marquis tendit la main  son fils qu'il releva, et s'avana vers sa
femme.

--Madame, lui dit-il, ce tort-ci est plus grave que tous les autres, et
je doute que vous puissiez me le pardonner. Mais si je parviens 
l'effacer, ma vie entire sera consacre  vous rendre heureuse.

Il sortit. Robert n'avait pas attendu si longtemps; aux paroles de Ren
qui le concernaient, il s'tait retir sans mot dire.

Ren tait rest seul avec sa mre. Celle-ci le regarda, les yeux noys
de larmes; cachant dans ses mains son visage couvert de honte, elle
s'inclina devant lui comme pour implorer sa grce.

Il s'approcha d'elle et lui dit  voix basse:

--Comment s'appelle cet homme?

--Non, non! dit rsolument la marquise; tu ne le sauras pas.

--Il faut que je le sache,--je le veux!

--Jamais!

--Je me rtracterai!

--Fais-le donc! dit Gabrielle en le regardant avec ces yeux pleins de
ddain qui avaient tois Robert un instant auparavant; ajoute un nom 
ceux des dlateurs, dshonore ta mre que tu viens de sauver!

Ren baissa la tte. Alors sa mre s'approcha de lui et se mit
humblement  genoux.

--Au nom de votre pre offens, qui doit l'ignorer  jamais, mon fils,
pardonnez  votre mre coupable! Tout lien est rompu--j'ai renonc  ma
faute, et si je n'ai pas d'excuse, pensez que je vous ai tendrement
aim, qu'on vous avait pris  moi, et que j'ai t bien malheureuse!

Ren, incapable de parler, tendit sa main en signe de pardon et
s'enfuit.




XXXII

Aprs cet chec, Robert, loin de se considrer comme battu, se mit 
rflchir au moyen de prendre sa revanche. Le marquis, en le rencontrant
dans le corridor, lui avait adress une verte semonce termine par ces
mots:

--Je te garde parce que tu avais bien vu, et parce que tu es un
serviteur vraiment dvou. Essaye de te faire pardonner par la marquise;
mais surtout tche de ne plus avoir de lubies.

Robert s'inclina silencieusement, suivant son habitude, et alla promener
sa msaventure au grand air. Aprs deux ou trois tours de parterre, il
s'enfona dans les alles du parc, et tout naturellement ses pas se
portrent vers la cabane du jardinier.

La porte n'tait pas ferme, car la clef tait reste en dedans. Il
entra et s'assit sur un vieux canap vermoulu qui meublait cet endroit
retir, avec deux ou trois chaises et une table.

C'tait donc l que devaient aboutir tant de veilles scrupuleuses, tant
d'efforts consciencieux? Ren s'tait jet  travers cette trame
patiemment ourdie, et avait tout emport, comme une abeille tourdie
traverse la toile d'une araigne de jardin. Sans le respect que Robert
portait  tout ce qui tenait  Maurze, il et maudit l'tourneau. Mais
tout sentiment s'effaa bientt devant l'ide toute-puissante qu'il
fallait rduire la marquise en poussire.

Jusque-l, Robert n'avait pas t m par une haine personnelle dans tout
ce qu'il avait tent contre Gabrielle: il avait dfendu Maurze par un
sentiment instinctif d'attachement animal, exactement comme un dogue
dfend sa maison. S'il avait fait beaucoup de mal  la jeune femme, ce
n'tait pas par mchancet, mais simplement parce que; selon lui, elle
faisait obstacle  la prosprit de la maison qu'il gardait. Mais de ce
jour tout tait chang: il avait  se venger d'un chec,  rhabiliter
sa perspicacit faussement accuse; il fallait surtout briser la
marquise; sans quoi, appuye sur son fils, elle le briserait!

Robert en tait l de ses penses lorsque ses yeux tombrent sur un
petit objet oubli par Prsanges dans le trouble de la dernire
entrevue. C'tait le portefeuille brod par Lucile, qui avait contenu
les lettres des amants: Robert le prit et le considra avec attention;
dans le dnment extrme o se trouvait sa cause, tout pouvait servir.
Il n'tait pas sr d'avoir vu ce portefeuille dans les mains de
quelqu'un; mais il pensait bien qu'il n'appartenait  aucun des
habitants du chteau. Tout  coup une lueur illumina sa pense; il se
rappela le jour prcis o, en sa prsence, la marquise avait remis 
Julien un objet semblable.

--C'est cela, se dit-il; les maladroits, les imprudents! Il faut jouer
plus serr quand on a affaire  un vieux limier comme moi!

Il mit le portefeuille dans sa poche aprs l'avoir examin
trs-attentivement, et retourna au chteau.

Sur son chemin, il rencontra Lucile qui faisait aprs le diner sa
moisson de fleurs accoutume.

--N'auriez-vous pas gar un petit portefeuille bleu, mademoiselle? lui
dit-il sans perdre de temps  des questions inutiles.

Lucile, tonne, secoua ngativement la tte.

--C'est qu'un garon d'curie a trouv dans la cour un petit
portefeuille de satin bleu brod...

--Ah! je sais, fit Lucile, c'est celui que j'avais donn  M. de
Prsanges; il l'aura perdu hier... elle se rappela l'air triste et
proccupe du jeune homme.--O est-il, ce portefeuille? ajouta-t-elle, il
faut le lui renvoyer.

--C'est fort bien, mademoiselle, je ne sais o il se trouve, mais on le
lui renverra, soyez-en assure.

Lucile fit un signe de tte et passa. Robert la suivit des yeux avec une
expression de joie mchante.

--C'est bien fait, se dit Robert, le fils m'a perdu; mais c'est la fille
qui me sauvera.

Deux ou trois jours passrent tranquilles. Ren tait retourn  Paris
et devait revenir dans le courant de la semaine; le marquis faisait de
son mieux pour rentrer en grce auprs de sa femme, mais il avait trop
de tact pour lui imposer sa prsence ou sa tendresse, et sentait bien
qu'il avait trop  faire oublier pour que ce ne ft pas l'affaire d'un
temps trs-long. Lucile, qui n'avait rien su ni rien souponn de
l'orage o sa mre avait failli prir, allait et venait, charmant de sa
grce juvnile son pre, qui n'avait jamais vu de si prs une vraie
jeune fille. Elle tait la paix et la joie de cette maison, o planait
le malheur, et elle obtenait des sourires mme de sa mre, qui pliait
cependant peu  peu sous le fardeau de sa honte.

Julien n'tait pas revenu, le courage lui avait manqu, et il ignorait
ce qui s'tait pass. La vie lui paraissait si dure, telle que le sort
la lui avait faite, qu'il projeta un long voyage. Que lui importait
maintenant le ciel qui couvrirait sa tte? N'tait-il pas orphelin et
dlaiss partout? Depuis qu'il avait vu le marquis, il comprenait sa
faute, jusque-l obscurment entrevue au travers des remords de
Gabrielle. L'adultre tait facile loin de l'poux; mais, du jour o le
matre du logis rentrait  son foyer profan, l'horreur de la trahison
se dressait devant Julien comme elle n'avait jamais cess de se dresser
devant Gabrielle.

Il se prpara donc  partir, se rservant d'aller prendre cong des
htes de Maurze la premire fois qu'une occasion lui permettrait de le
faire sans tre remarqu au milieu d'une socit nombreuse. Cette
occasion, du reste, ne devait pas se faire attendre, car les rceptions
se multipliaient  Maurze, et l'on y avait compagnie presque tous les
jours.

Malgr ces distractions mondaines, le marquis se sentait mal  l'aise.
Il avait gourmand Ren au sujet de sa prtendue dette de jeu. Celui-ci,
aprs avoir cout ses reproches avec toute la soumission dsirable,
avait promis de ne plus recommencer; mais le marquis se disait que, si
son fils tait joueur, c'tait sa faute.

Gabrielle avait pu lui donner bien des conseils, bien des leons, elle
n'avait pu lui parler que de ce qui lui tait familier. Ce n'tait pas 
une femme de prmunir son fils contre les piges du monde, surtout quand
cette femme avait t systmatiquement tenue  l'cart de la socit
mondaine. C'tait au pre de guider les premiers pas de son fils, de lui
inspirer la sagesse et la prudence... et le marquis n'tait pas content
de lui-mme.

Il n'tait, du reste, content de personne, honnis de sa fille; il
trouvait Gabrielle bien triste et bien froide  son gard, et l encore
il voyait un reproche muet de la destine.

Quoi de plus naturel, en effet, que la tristesse et la froideur de sa
femme? Son retour mme  ses foyers n'avait-il pas t signal par une
offense mortelle, digne couronnement de toute une vie d'abandon?

A trente ans, le marquis avait autrement jug sa conduite; il lui
paraissait tout naturel alors de chercher son plaisir o bon lui
semblait, mais les annes et les rhumatismes avaient mis de l'eau dans
son vin;--la liqueur gnreuse se dposait lentement au fond de sa
coupe, et l'cume avait pass tout entire par-dessus les bords. Il se
sentait dsormais propre  vivre au foyer de famille, et ce sentiment
lui communiquait une dignit nouvelle qui lui avait manqu jusque-l. Ce
qu'il ne pouvait se pardonner, c'tait d'avoir si mal dbut en rentrant
 Maurze.

Cette pense de regret finit par l'obsder, et, un beau matin,  l'heure
o Robert venait prendre ses ordres, il lui exprima son mcontentement
pour l'imprudence qu'il lui avait fait commettre.

--Faut-il, dit le marquis avec peu de mnagement, qu'un ne bt comme
toi m'ait fait faire une cole pareille!

Robert se taisait; sa main, passe dans le revers de son habit, se posa
sur le petit portefeuille. L'occasion si patiemment attendue allait
peut-tre s'offrir.

--Comment! vieux fou, continua le marquis en se frottant la jambe o se
faisait sentir le rhumatisme, tu n'es pas capable de distinguer mon fils
d'un tranger?

Robert se taisait toujours; son matre le prit en mauvaise part.

--Rponds donc! lui dit-il brusquement, il parat que tu n'es pas
dispos  faire tes excuses!

Le majordome tira sa main de son gousset et posa sur la table le petit
portefeuille de Lucile.

--Je me suis tromp, dit-il, cela se peut, mais ceci n'appartient pas 
M. le comte Ren.

 la vue de cet objet, au ton grave et contenu de celui qui parlait, le
marquis tressaillit.

--Qu'est-ce cela? dit-il d'une voix mue.

--J'ai trouv cet objet dans la cabane dont je parlais  Monseigneur.

Le marquis prit les tablettes, les ouvrit et sur une feuille d'ivoire il
lut: Julien de Prsanges.

--Tu... tu es sr? balbutia-t-il.

Robert fit un signe affirmatif et regarda son matre.

--Tu le jures? fit le marquis debout, la main tendue.

--Sur mon salut ternel! dit Robert en levant la main vers le ciel.

--C'est bien, va-t'en! fit le marquis en reprenant son empire sur
lui-mme.

Robert s'inclina et sortit.




XXXIII

Rest seul, le marquis se rassit, les yeux toujours fixs sur les
tablettes restes ouvertes; le nom accusateur s'talait en toutes
lettres: Julien de Prsanges.

Ce nom ne lui apprenait rien sur celui qui le portait; parmi les autres
visiteurs, ce jeune homme avait pass inaperu, et voil que cet inconnu
prenait tout  coup dans son existence la place la plus importante,
celle de l'homme qu'il faut har, qu'il faut tuer.

Qui tait Julien de Prsanges? Le marquis pouvait le demander 
Robert;--un moment il mit la main sur la sonnette, puis il se retint.
Questionner un domestique? A quoi bon? Le marquis de Maurze avait un
autre moyen d'apprendre ce qu'il devait savoir. Il prit le portefeuille
et se rendit chez sa femme.

Gabrielle tait dans sa chambre; assise auprs de la fentre, elle
regardait mlancoliquement la route, cette route o elle piait jadis
l'arrive de son mari. Les annes avaient pass, et le mme sentiment
d'attente inquite tait rest; seulement, jadis c'tait le bonheur
qu'elle attendait, et maintenant c'tait le malheur.

Lucile, agenouille sur un coussin dans l'embrasure de l'autre fentre,
disposait des fleurs dans un vase; une grande table la cachait aux
regards; ses mouvements lgers et gracieux ne faisaient gure de bruit
dans cette vaste pice, et cependant sa prsence invisible reposait
l'esprit troubl de sa mre.

Lucile tait sa sauvegarde contre les dfaillances; en prsence de cet
enfant, elle pouvait tre triste, mais elle ne devait pas pleurer. Le
sentiment d'angoisse et d'attente qui empoisonnait sa vie tait moins
aigu tant que les mains agiles de sa fille, tant que ses pas lgers
remplissaient l'appartement de jeunesse et d'innocence.

Un pas lourd et rsolu se fit entendre dans le corridor; la marquise
leva la tte avec inquitude;--son heure tait arrive: le malheur
venait d'entrer.

Sans voir sa fille, cache par un meuble, l'esprit proccup d'une seule
pense le marquis marcha droit  sa femme et, lui prsentant le
portefeuille, lui dit d'une voix calme:

--Connaissez-vous ceci, madame? Gabrielle se rappela sur-le-champ o
elle avait vu cet objet pour la dernire fois, et sentit qu'elle tait
perdue.

--Je ne sais, fit-elle faiblement, essayant de se dfendre encore, comme
un noy qui se prend  un brin de paille.

--Le nom de celui qui l'a perdu est dedans, dit le marquis toujours
calme, c'est M. de Prsanges.

Gabrielle n'essaya pas de rpondre. Elle tordit ses mains le long de sa
robe et baissa la tte.

--M. de Prsanges n'est pas soigneux, reprit le marquis, sans voir sa
fille qui s'tait leve  ces mots et qui l'coutait, les yeux dilats,
les lvres entr'ouvertes.

Lucile venait de comprendre soudain le drame qui l'entourait depuis
trois ans, et, ptrifie d'pouvante, elle attendait la foudre qui
allait tomber.

--M. de Prsanges, continua l'poux outrag, a oubli ceci dans la
cabane o vous lui donniez vos rendez-vous, madame; M. de Prsanges est
votre amant...

--Mon pre, s'cria Lucile en se prcipitant pour soutenir sa mre qui
chancelait,--c'est le mien!

Le marquis recula devant sa fille. Gabrielle, appuye contre le mur qui
l'empchait de tomber, voulut parler, crier..., la voix s'arrta dans sa
gorge dessche.

--Vous! cria le marquis, vous avez dshonor ma maison?

Lucile s'agenouilla devant lui, sans quitter la main de sa mre qu'elle
pressait de toutes ses forces, et rpondit bravement:

--Pardonnez-moi, mon pre!

--Vous! rpta le marquis, vous avez un amant?

--Oui, rpondit Lucile ingnument.

--Vous l'pouserez, cria le marquis au comble de la rage, ou je le
tuerai!

Une mme commotion agita les deux femmes, qui se tenaient toujours par
la main; mais elles ne parlrent ni l'une ni l'autre.

--Qu'on aille le chercher sur l'heure, mademoiselle, fit le marquis en
se calmant. Faites-le chercher, et ne reparaissez devant moi que marie!
Le cur sera prvenu. Allez!

Lucile sortit sans oser lever les yeux.

--Madame, dit le marquis  sa femme, je n'ai pas de chance avec vous,
mais il faut avouer que nous sommes bien malheureux.

Gabrielle glissa le long de la muraille qui la supportait, et tomba 
terre. Elle tait vanouie. Le marquis sonna, Toinon parut et releva sa
matresse. Quand il lui eut vu ouvrir les yeux, son mari la quitta, pour
lui pargner sa prsence, et, trouvant que Lucile n'avait pas excut
ses ordres, il envoya lui-mme un exprs chez M. de Prsanges, avec la
mission de le ramener sans retard.




XXXIV

Lorsque Julien, fort inquiet de cette convocation, arriva au chteau, il
fut introduit prs de Lucile: tel tait l'ordre du marquis.

 sa vue, la jeune fille plit et ne put rprimer un mouvement de honte,
mais elle se remit aussitt, et, sans parler, lui prsenta ses
tablettes. Julien comprit; humblement inclin, il attendit ce que Lucile
allait lui annoncer.

--Mon pre veut que je vous pouse, dit-elle aprs un silence d'un
instant.--Vous savez combien ce mariage est impossible...

--Vous? fit Julien en regardant la jeune fille; il croyait avoir mal
entendu.

--Oui,--c'est prs de moi que vous avez perdu cet objet.

Prsanges s'inclina et mit un genou en terre devant Lucile. Ses yeux
dbordrent de larmes d'admiration.

--Je vous coute, dit-il, et je vous vnre.

Elle le releva d'un geste plein de fiert.

--Mon pre veut que je vous pouse, dit-elle, et moi, je ne le veux pas;
quelles vont tre les consquences de ce refus?

Julien haussa les paules.

--Qu'importe? dit il.

--Il importe, monsieur, que ma mre ne souffre pas une seule douleur qui
pourrait lui tre pargne!

Le jeune homme regarda Lucile et comprit que jusqu'alors il n'avait pas
connu l'amour filial.

--Eh bien, mademoiselle, votre pre ou votre frre me provoquera en
duel, et je serai tu, voil tout.

Lucile frissonna: l'ide de la mort est toujours odieuse; celle de la
mort de Julien tait plus douloureuse que toute autre. Malgr le rle
horrible que ce jeune homme jouait dans sa vie, elle ne pouvait
s'empcher de lui tre sympathique.

Au thtre et dans le roman on prend subitement en haine tel ou tel
individu parce que la morale l'exige, mais dans la vie relle on ne
passe pas ainsi sans hsitation, sans dchirements, de la sympathie 
l'aversion, de l'amour  la haine.

Lucile avait chri Julien pendant trois ans de toute la tendresse
rsigne d'une me sans espoir; son ignorance du mal tait telle,
qu'elle avait pris sur elle la faute de sa mre sans mme savoir ce que
c'tait qu'une faute.

Pourquoi et-elle ha Julien? Elle sentait entre eux un gouffre
infranchissable; c'tait tout, elle ne voulait pas regarder au del.

--Cela ne se peut pas, dit-elle aprs un silence; il ne faut pas que
vous mouriez.

--Je ne puis ni ne veux vivre, murmura Julien.

--Et moi, fit Lucile d'une voix contenue, je ne veux pas que vous
mettiez un remords de plus dans la vie de ma mre.

Julien baissa la tte; il se sentait vaincu par cette enfant.

--Que faut-il que je fasse? dit-il ananti.

--Partir, partir sur-le-champ, pour jamais!

--C'est la conduite d'un lche! s'cria Julien.

--C'est l'expiation d'une faute! rpondit Lucile, transfigure par la
tche surhumaine qu'elle avait entreprise.

--On ne me donnera pas le temps de partir!

--Ceci me regarde, rpliqua la jeune fille. C'est sans doute mon frre
qui sera charg de vous voir; je lui parlerai.

Julien garda le silence. Ce qu'elle exigeait de lui tait bien dur;
c'tait certainement la premire fois que pareille proposition tait
faite  un gentilhomme: il et cent fois prfr une mort immdiate  ce
semblant de lchet;--mais Lucile l'avait dit, il n'avait pas le droit
de mettre un remords de plus dans la vie de la marquise.

Il songea alors au sort de celle qui s'tait dvoue pour eux, 
l'avenir qu'elle s'tait prpar, au prsent,  ce qui allait suivre son
dpart...

--Et vous? dit-il, vous, qu'allez-vous devenir?

--Ce qu'il plaira  Dieu, rpondit-elle simplement.

Confondu par tant de noblesse et de rsignation, Julien sentit quelque
chose qui ressemblait fort  un regret pntrer au fond de son me.

L tait le bonheur; ce coeur de femme pur et fort qui planait au-dessus
de toutes les faiblesses et pu tre son partage, il le sentait... Que
n'avait-il su vaincre sa passion coupable! il et apport la joie et la
paix l o sa prsence n'avait sem que la bont et le dshonneur!

--Que Dieu vous protge! dit-il en s'inclinant une dernire fois devant
cette vierge martyre dont il tait le bourreau. Je pars pour toujours.

Elle et voulu accompagner ce jeune homme d'un souhait de paix; elle
sentit que c'tait impossible, et, les yeux baisss, elle attendit que
la porte se ft referme sur lui. Le galop du cheval noir retentit au
dehors, elle touffa un sanglot.

--Quel malheur!... se dit-elle.

Elle n'osa rien ajouter  sa pense, et, refoulant son chagrin, essuyant
une larme furtive avec sa main, elle attendit ce qui allait suivre.

L'instant d'aprs, le marquis, tonn du dpart de Julien, plus tonn
de ne voir pas sa fille, entra dans le salon; sa femme l'accompagnait:
elle avait retrouv des forces pour suivre les phases de ce dsastre.

--Eh bien! fit le marquis de sa voix la plus svre.

Lucile regarda son pre et se dit intrieurement qu'elle allait lui
porter un coup terrible; mais la vue de sa mre ranima son courage.

--J'ai dit  M. de Prsanges, fit-elle d'une voix ferme, que je ne
pouvais ni voulais l'pouser.

Le marquis recula d'un pas.

--Comment! aprs ce qui s'est pass entre vous...

La marquise se jeta entre lui et sa fille, comme pour la dfendre.

--J'ai interrog mon coeur, fit Lucile avec assurance, je ne l'aime pas.

--Et vous tes dshonore? s'cria le pre en courroux. Fille sans
pudeur... je vous maudis!

Il s'avanait, le bras lev, prt  frapper... Gabrielle lui barra le
passage, et Lucile quitta le salon.

--Ah! marquise, s'cria le pre au dsespoir, passant sans transition de
la colre  la douleur la plus profonde, que nous sommes malheureux!

Il se laissa tomber dans un fauteuil et prit la main de Gabrielle.

--C'est ma faute, dit-il en pleurant de rage et de chagrin. C'est Dieu
qui me punit d'avoir abandonn mon foyer: mon fils joueur, ma fille
dprave, c'est l le chtiment qui tait rserv  mes dbordements!
Pauvre chre femme, que je vous ai fait souffrir, et que vous avez le
droit de me maudire!

Gabrielle essayait vainement d'chapper  l'treinte de son mari; il
couvrait ses mains de baisers et de larmes; sous le coup qui la
frappait, cette nature jusqu'alors insouciante et heureuse cherchait 
se rattacher  quelques souvenirs affectueux et ne pouvait supporter de
se voir dlaisse par tout ce qui avait t sa joie et sa prosprit.

--Oui, continua-t-il, j'ai t un mauvais poux, un mauvais pre; mes
mchants instincts se retrouvent dans mes enfants. Vous, ma sainte
femme, vous avez gard l'honneur de mon foyer, vous seule...

--Non! s'cria Gabrielle en s'arrachant enfin  la main du marquis, non,
c'est un mensonge horrible, une hypocrisie honteuse; vos enfants sont
les plus purs, les meilleurs enfants de la terre...

Maurze se leva de tout son haut et jeta sa femme  genoux devant lui,
les dents serres, ple de rage.

--Oui, s'cria-t-elle avec nergie,  genoux devant vous, c'est ma
place, car je vous ai tromp, vos enfants ont menti! C'est moi qui suis
coupable.

--Malheureuse! fit le marquis, malheureuse!

--Oh! dit Gabrielle,  prsent je ne crains plus rien, je ne demande
qu' mourir; mais sachez au moins quel coeur ont vos enfants et combien
ils ont aim leur mre!

Cette parole fit tomber comme par enchantement la colre de l'poux
offens. Il trouvait en ses enfants la consolation la plus noble et la
plus touchante, il y voyait une source de joies paternelles qu'il
n'avait pas souponnes.

--Relevez-vous, madame, dit-il  sa femme reste  genoux. Je tuerai
votre amant.

Gabrielle se releva; tout lui tait dsormais indiffrent, mme Julien;
sa vie tait close, et la tombe lui sembla dj referme sur elle. D'un
pas chancelant elle rentra dans sa chambre et tomba  genoux devant le
crucifix, mais elle ne put prier, car tous les ressorts de son tre
taient briss.

Le marquis, rest seul, voulut se mettre  la recherche de sa fille,
mais ses jambes ne purent le porter. Il voulut appeler, et sa langue
refusa de parler. Une impression de fatigue trange s'empara de lui et
le cloua sur son fauteuil... C'tait une attaque de paralysie.

Il demeura ainsi quelques minutes, ne pouvant articuler que des sons
indistincts; une porte s'ouvrit, et Lucile se prsenta sur le seuil.
N'entendant plus de bruit, elle avait cru le salon dsert;  la vue de
son pre, elle rprima un mouvement de frayeur; mais le regard que
celui-ci tourna vers elle tait suppliant et non pas irrit. Frappe du
changement de sa physionomie, elle s'approcha.

--Voulez-vous quelque chose, mon pre? dit-elle sans crainte pour
elle-mme, mais trangement agite par l'expression du visage paternel.

Le marquis essaya de parler; son bredouillement confus le trahit.

--Ah! s'cria Lucile, vous souffrez, et c'est moi, moi seule...

De sa main droite reste saine, le marquis fit un geste ngatif et
appela sa fille  lui. Elle vint tout prs et s'agenouilla contre son
fauteuil, les yeux levs vers lui et pleine de terreur. Il fit un effort
violent et russit  profrer quelques paroles.

--Je te bnis, dit-il, non sans peine, en posant sa main sur la tte de
Lucile. Appelle Ren.

La jeune fille se hta de faire venir du secours; le marquis fut
transport dans sa chambre, et un exprs alla chercher en mme temps un
mdecin de Paris et le jeune comte.

Pendant le temps ncessaire pour aller et revenir, le marquis ne permit
pas  sa fille de le quitter. Aussitt qu'elle n'tait pas dans sa
chambre, il s'agitait et la demandait par gestes, car la parole, qu'il
avait recouvre un instant, lui avait fait dfaut depuis.

Il craignait que Lucile n'allt voir sa mre. En effet, elle trouva un
moment pour se glisser auprs de Gabrielle.

Les deux femmes n'avaient pas le temps de parler, et d'ailleurs,
qu'auraient-elles pu se dire? Gabrielle avait pressenti ce qui s'tait
pass pendant l'entrevue de sa fille et de Julien,--Lucile avait devin
l'aveu de sa mre en voyant l'affection que lui tmoignait dsormais son
pre... Des baisers et des larmes, ce fut tout, et nul langage n'et pu
tre plus loquent.

Le mdecin arriva dans la nuit, en mme temps que Ren; il dclara que
l'attaque de paralysie n'tait que partielle et lgre; quelques jours
de repos et une mdication nergique rendraient au marquis l'usage de
ses facults, mais de nombreuses prcautions et de grands soins seraient
ncessaires pendant longtemps.

Ren coutait avec une attention soutenue: le messager ne lui avait
donn sur l'accident que des renseignements trs-vagues; il devinait
bien que son gnreux mensonge avait t inutile, mais il n'osait
interroger personne.

Quand il fut seul avec son pre, qui avait cart les assistants,
celui-ci tira de dessous son oreiller le petit portefeuille qu'il
s'tait fait remettre par son valet de chambre et le prsenta  Ren.

Le jeune homme l'ouvrit et lut: Julien de Prsanges.

Glac d'effroi, craignant de comprendre, il regarda son pre, qui saisit
le crayon et crivit au-dessous de ce nom, de l'criture informe et
bizarre des paralytiques: Tue-le!

--Lui! s'cria Ren; lui, Prsanges?

Le marquis fit un signe affirmatif et laissa retomber sa main fatigue.
Peu aprs, il s'endormit, aprs avoir regard Ren d'un air de
commandement.

Le jeune homme s'loigna et chercha un peu de solitude et de repos dans
le parc. Il en avait besoin; car son me tait bouleverse jusque dans
ses profondeurs les plus recules.




XXXV

Depuis le jour o il avait sauv sa mre par un mensonge, Ren n'avait
pas eu d'autre ide que de trouver et tuer celui qui l'avait perdue.
Dans sa pense, cet homme ne pouvait tre qu'un esprit vicieux et
corrompu, une sorte de serpent tentateur, jaloux du bonheur et de la
vertu de la marquise, qui s'tait gliss dans son Eden.

Le nom de Prsanges dtruisait tout cet chafaudage romanesque;
Prsanges tait jeune, beau cavalier,--il n'y avait plus de sduction,
il y avait un amour partag, et tout changeait de face. Pour que
Prsanges se ft aimer, il avait fallu que la marquise fut sans
dfense... Ren se rappela les longues annes de solitude et d'isolement
o sa mre avait t prive de ses enfants, et son coeur de fils n'osa
plus juger ni condamner.

Prsanges! son ami! Cette vie intime qui avait dur trois annes cachait
un adultre! Les nobles conseils, les leons de haute morale sortis de
cette bouche amie n'taient-ils que de l'hypocrisie? Servaient-ils 
masquer le vice honteux?

Ici encore, Ren n'osa rpondre par une condamnation; Julien pouvait
avoir failli, mais il n'tait ni vil ni mprisable.

L'honneur de Maurze se dressa devant Ren comme la vengeance elle-mme.
Il fallait, pour laver la tache inflige au blason de Maurze, tout le
sang de Julien et toutes les larmes de Gabrielle! Soit! on lui donnerait
cette satisfaction meurtrire.

Ren, rsolu, se leva pour retourner au chteau; mais, en chemin, il
rencontra Lucile qui le cherchait et qui profitait du sommeil de leur
pre pour s'expliquer avec lui.

Laissant de ct tout prliminaire, Lucile interpella son frre sur ce
qui lui tenait au coeur.

--Tu vas te battre avec Julien de Prsanges? lui dit-elle.

--Ah! fit Ren surpris, tu sais?

--Oui, pour tout le monde, tu te battras avec lui, parce que j'ai refus
de l'pouser.

--Toi aussi? dit Ren de plus en plus surpris.

D'un mot, Lucile le mit au courant.

--Mais, ajouta-t-elle, peu importe la cause; il ne faut pas que tu te
battes avec cet homme. Ni toi ni lui vous ne devez mourir en cette
rencontre; ce serait odieux.

--J'espre bien ne pas y mourir, murmura Ren; c'est qu'en vrit il n'y
aurait plus de justice au ciel!

--Il ne peut pas mourir non plus, insista Lucile. Que deviendrait-elle
si elle apprenait que tu l'as tu?

Ren n'avait pas song  sa mre: il n'avait vu que l'honneur du nom. Il
essaya d'carter du geste cette pense douloureuse.

--Il faut qu'il meure, dit-il d'un air sombre. Cet homme ne peut pas
vivre.

--Elle en mourra, fit Lucile  voix basse, et c'est toi qui l'auras
tue.

Ren exprima d'un geste que ce n'tait pas sa faute  lui; mais sa soeur
ne se laissa pas arrter.

--De quel oeil veux-tu qu'elle te voie, lorsqu'il y aura entre elle et
toi le sang de...

Elle ne voulut pas nommer Julien: elle se tut.

--Faut-il qu'il vive alors! s'cria Ren avec emportement, faut-il qu'il
trane avec lui par le monde le souvenir de notre dshonneur?

--Ah! s'cria Lucile  son tour, notre dshonneur, comme tu le dis, n'a
ni corps ni me, et sans les machinations cruelles de cet odieux Robert,
ni toi, ni moi, ni personne n'aurait jamais su qu'il existt!

Frapp par cette pense, Ren regarda sa soeur; elle continua:

--Notre dshonneur? soit! mais, tant que personne n'en avait
connaissance, mon pre et toi vous marchiez le front haut; vous tes
seuls  le connatre; vous avez besoin, parat-il, de l'apprendre au
monde, puisqu'il vous faut la mort d'un homme pour vous satisfaire?
Trouverais-tu, par hasard, quelle n'est pas assez punie?

--Notre pre peut en mourir, dit Ren avec colre, n'est-il pas juste
que celui qui le tue disparaisse  son tour?

--Alors, fit vivement Lucile, tue Robert, car c'est lui qui a frapp
notre pre!...

--Robert est un fidle serviteur, dit Ren d'un ton soucieux; il n'a que
trop aim notre maison...

--Et ha notre mre! interrompit Lucile. Celui-l, tant qu'il vivra, il
y aura pour moi quelqu'un de trop sur la terre.

--Tu le hais  ce point? fit Ren surpris.

--C'est l'esprit du mal, rpondit Lucile. Il fait le mal pour le mal,
par haine; il est plus cruel que la brute; les btes froces n'attaquent
que quand elles ont faim.

Le silence rgna pendant un moment.

--Ren, reprit Lucile, sois gnreux, rappelle-toi combien elle t'a
aim, ce qu'elle a souffert pour toi, ne lui donne pas de remords
superflus...

--Je ne peux pourtant pas dsobir  notre pre, s'cria Ren.

--Je ne t'en demande pas tant, continua la jeune fille; mais ne te
presse pas, laisse  cet homme le temps de disparatre...

--Il veut donc s'enfuir? dit Ren en bondissant.

--Il me l'a promis, je l'en ai pri...

--Ah! le lche! s'cria le jeune homme en saisissant son pe va son
ct, le lche! Il prira pour sa lchet.

Et, malgr l'appel dsespr de Lucile, Ren se dirigea en courant vers
les curies. Un instant aprs, Lucile le vit passer sur la route de
Prsanges.




XXXVI

La nuit tait tombe lorsque Ren descendit devant la porte de Julien.
Une lumire brillait  une fentre du premier tage, indiquant que le
jeune homme tait chez lui. Ren fut introduit dans une salle du
rez-de-chausse, et, l'instant d'aprs, Julien parut en sa prsence.

Les deux jeunes gens restrent une seconde muets, l'un devant l'autre.
Toute l'amiti que Ren avait ressentie pour Prsanges lui montait  la
tte comme un opprobre  la fois et comme un remords. Matrisant 
grand'peine une colre que, sans s'en rendre compte, il attisait
volontairement en lui-mme, il fit un pas vers Julien et jeta son gant
sur le parquet  ses pieds.

Julien demeura immobile; la lueur d'un candlabre clairait
imparfaitement son visage; pourtant le jeune comte y lut,--non sans
motion,--une douleur mortelle.

--Mon pre se meurt, monsieur, dit enfin Ren d'une voix agite par
mille sentiments complexes, et c'est vous qui l'avez tu.

Prsanges baissa la tte. Et lui, qui donc lui porterait le coup mortel?
Serait-ce ce jeune homme qu'il aimait? Cependant il fallait rpondre.

--Mademoiselle de Maurze me hait, dit-il.

--Je vous dfends de parler de ma soeur, cria Ren d'une voix tonnante.
Ce n'est pas de ma soeur qu'il s'agit.

Julien regarda le jeune homme avec tant de terreur, tant de piti, que
celui-ci sentit sa colre s'agiter en lui comme une flamme sous un vent
d'orage.

--Finissons-en! dit-il avec un tremblement dans la voix; tous les
discours sont inutiles.

--Eh bien! dit Prsanges de sa voix calme et triste, tuez-moi; vous
savez bien que je ne me dfendrai pas.

Ren recula; dans sa rage, il avait tout prvu, except ceci.

--Vous tes donc un lche, dit-il, et vous voulez me rabaisser jusqu'
vous?

Julien secoua mlancoliquement la tte.

--Vous ne me mettrez pas en colre, dit-il avec la mme tranquillit
rsigne. Vous ne pouvez pas supposer que je me battrai avec son fils 
elle...

--Taisez-vous! profra Ren en tirant son pe.

--Avec son fils  elle, continua Julien; elle  qui j'aurais voulu
donner le paradis et  qui je n'ai apport que l'enfer! Si je me battais
avec vous, Ren, je pourrais me dfendre involontairement; et que
serait-ce, grand Dieu! si, aprs lui avoir fait verser tant de larmes,
je faisais couler le sang de son fils!

Il parlait, comme en songe, d'une voix lente et sans inflexions; Ren
eut peur de cette indiffrence  toute chose; vainement il voulut
ranimer la fureur qui l'avait agit prcdemment, il ne put y russir.

--Cependant, monsieur, reprit-il, vous sentez bien que votre vie...

--Ma vie est  vous, faites-en ce qu'il vous plaira, dit Julien puis
en se laissant tomber sur une chaise. Je la lui avais donne  elle,
vous pouvez me la reprendre; mais, pour Dieu Ren, qu'elle l'ignore,
qu'elle ne vous rende jamais responsable de ma mort; ne mettez pas de
sang dans sa vie. Croyez-moi, elle a assez de remords; n'ajoutez rien 
la croix qu'elle porte.

Ren remit son pe au fourreau sans mot dire et resta morne et muet
devant Prsanges.

--Vous l'avez aime? continua celui-ci. Vous souvient-il du temps o
elle vous disait de ne pas pleurer pour ne pas donner  ceux qui la
faisaient souffrir la satisfaction de voir couler ses larmes et les
vtres?... Oui, je sais tout cela, ajouta-t-il  un mouvement de
surprise du jeune homme; je connais tous ses chagrins, toutes ses
angoisses,--quand vous tiez loin, votre soeur absente, votre pre...
Ren fit un geste de commandement. Julien baissa la tte.

--Ce n'est pas  moi de l'accuser, vous avez raison,--mais elle tait
bien malheureuse,--plus malheureuse que vous ne pourriez jamais le
croire; personne ne l'aimait... Vous la connaissiez  peine; elle a t
une martyre, comme elle tait une sainte, jusqu'au jour... Vous avez
raison, tuez-moi, Ren, car toute la faute est  moi, et je suis las de
la vie.

Il regardait Ren avec des yeux si pleins de douleur, de prire, de
remords, que celui-ci accabl, alla s'asseoir sur un sige,  l'autre
extrmit du salon.

--Oui, continua Julien; c'est moi qui suis coupable, moi seul; elle est
un ange. C'est pour cela que je vous suppliais tout  l'heure de ne pas
lui causer un chagrin de plus. Moi, je suis las de souffrir... Tuez-moi,
mais qu'elle l'ignore; vous lui direz que j'ai fui comme un lche devant
votre provocation...

--Elle ne le croira pas, murmura Ren, rendant malgr lui justice au
caractre de Prsanges.

Le silence rgna dans le petit salon. Le mouvement d'un balancier de
pendule marquait la fuite du temps; les jeunes gens n'y prenaient pas
garde, et un long intervalle s'coula de la sorte.

Ren leva enfin les yeux; le regard de Julien rpondit au sien.

--Je pourrais me donner la mort, dit-il, oui, mais elle, ne vous ai-je
pas dit qu'elle est assez malheureuse sans ce surcrot de douleur?

Le jeune comte baissa la tte et rflchit un moment.

--Vous l'avez aime, rpta Julien, vous l'aimez encore, vous l'aimerez
toujours, et les annes, en loignant de vous ce moment de crise, vous
la rendront de plus en plus chre; un jour viendra o vous penserez 
elle comme  une victime,--une victime de son temps et de son
ducation;--alors, vous serez aussi moins svre pour moi, qui ne serai
plus de ce monde... je l'espre du moins, ajouta-t-il avec un pnible
soupir.

Le silence retomba sur les ttes pensives de ces deux hommes amis la
veille et que rien ne pouvait plus runir.

--Partez! dit Ren, partez! Que ni elle, ni moi, ni aucun de nous, ne
vous revoie jamais. Vous avez raison, elle a assez souffert!

Julien se leva et s'approcha lentement de Ren, qui s'tait lev aussi,
prt  partir.

--Vous ne pouvez pas le lui dire, fit-il  voix basse, pas
maintenant;--mais plus tard, quand les annes auront pass sur vous
comme sur moi, quand elle sera prs de sa dernire heure,--au moment de
quitter ce monde, dites-lui que je lui demande humblement pardon, que le
remords me punira de ma faute, que je la vnre comme mre et comme
femme, et que,--sa voix se brisa, il se tut un moment, puis reprit:--que
je souhaite  ses derniers moments la paix et la joie cleste qu'elle a
apportes au chevet de ma mre mourante...

Ren fit un geste de la main,--c'tait un geste de pardon; du moins
Julien le comprit ainsi, car il joignit les mains avec lan, et les yeux
des jeunes gens se rencontrrent, sans haine cette fois de la part de
Maurze.

--Adieu! dit Julien; que Dieu vous protge, vous et votre maison!

Ren sortit sans prononcer une parole et partit sur-le-champ. Une heure
aprs, Julien, suivi d'un seul domestique, abandonna pour jamais la
maisonnette qui l'avait connu si heureux et si triste, et partit pour
l'Amrique. Son nom est inscrit au martyrologe parmi ceux qui ont
combattu pour l'indpendance sous Lafayette et Rochambeau.




XXXVII

Ren revint  Maurze sans se presser. Il ne savait trop comment son
pre prendrait son action. Aprs avoir rflchi, il se dcida  dire
qu'il n'avait pas trouv Prsanges chez lui et rentra au chteau.

Le marquis dormait, veill par Lucile.  la vue de son frre, celle-ci
frmit et chercha  deviner sur son visage ce qui avait d se passer.
Les traits de Ren, horriblement soucieux, ne portaient l'empreinte
d'aucun sentiment violent; elle se rassura, et, d'un geste, fit la
question qui lui brlait le coeur et les lvres.

--Parti! fit Ren en un chuchotement presque insaisissable.

Lucile baissa la tte; une joie amre, poignante, remplit sa pauvre me;
des larmes involontaires, irrpressibles, montrent  ses yeux fatigus.

Elle dsigna sa place  son frre et se leva. Ren l'interrogeait du
regard; elle ne rpondit pas  sa question muette et se glissa hors de
sa chambre. Il y avait quelqu'un dans le chteau qui souffrait plus que
le marquis, et c'tait ce coeur meurtri qu'il importait de consoler.

Elle frappa doucement  la porte de sa mre; malgr l'heure avance de
la nuit, Toinon vint lui ouvrir, la bonne crature n'avait pu prendre
sur elle de retourner auprs de son poux, dont la vue lui tait
absolument odieuse.

Gabrielle ne dormait pas; sa figure amaigrie, ses yeux cerns par les
veilles et par les larmes se tournrent avec effroi vers Lucile qui
s'approcha et se mit  genoux prs de son lit.

--Ma mre, dit-elle, Ren a t loin cette nuit...

Le regard inquiet de sa mre se dtourna; elle avait compris;
qu'allait-elle apprendre?

--Il est parti, murmura Lucile, pour jamais... je le lui avais
ordonn...

Un inexprimable soulagement gonfla le coeur de Gabrielle, qui sentit
soudain les larmes inonder son visage. Lucile se pencha sur elle, la
saisit dans ses bras et la caressa comme un enfant malade.

--Ne pleurez pas, ma mre, dit-elle doucement, vous savez combien je
vous aime...

--Tu m'aimes encore? fit Gabrielle dans ses pleurs.

--Toujours, et plus que jamais, ma pauvre mre!

--Elle ne sait pas ce que c'est que la faute, pensa la marquise; mais
quand elle saura...

--Je ne vous quitterai jamais, ma mre, reprit Lucile, jamais; je ne
veux pas me marier...

--Pourquoi? fit Gabrielle pousse par un instinct irrsistible.

Lucile cacha dans l'oreiller son visage couvert de rougeur brlante.

--Le mariage est plein de prils, dit-elle... je ne me marierai pas, et
nous passerons notre vie ensemble  prier pour ceux qui souffrent...
Vous me l'aviez permis...

Gabrielle se rappela en quelle circonstance elle l'avait permis  sa
fille... C'tait alors Julien qui souffrait, comme aujourd'hui...
Maintenant, Lucile allait-elle souffrir aussi?

--Nous serons trs-heureuses, ma mre, dit-elle, quand mon pre sera
guri.

Hlas! qu'adviendrait-il alors? Mais Gabrielle pensa qu' chaque jour
suffisait son mal, et que l'avenir, quel qu'il ft, ne pouvait jamais
tre plus horrible que le prsent.

Lucile quitta sa mre aux premires lueurs de l'aube et retourna prs de
son pre.

La marquise reut aussi la visite de son fils quelques heures plus tard.
Ren avait mdit pendant cette longue nuit sur les paroles de M. de
Prsanges, et ce pardon ignor de la jeunesse, qui vient avec l'ge,
cette indulgence pour les fautes d'autrui, avait lui pour la premire
fois dans son me prcocement sage. Il s'approcha de sa mre, non comme
un juge, mais comme un messager de paix.

Gabrielle n'osait l'interroger; le regard de son fils n'tait pourtant
pas svre, mais que pouvait-elle lui dire? N'tait-il pas alors le
reprsentant de Maurze, arm de tous ses droits et de tous ses
privilges?

Ils n'changrent pas une parole. Ren porta  ses lvres la main
brlante et fivreuse de sa mre, puis se retira; mais elle avait devin
toute la douloureuse entrevue de la nuit dans cette dfrence que depuis
son premier mensonge Ren ne lui avait point tmoigne.

Le marquis se remettait lentement, et dans sa famille chacun attendait
avec inquitude le jour de son complet rtablissement, car ce jour
serait sans doute marqu par quelque dcision importante.

Il n avait pas attendu jusque-l pour interroger Ren au sujet de sa
dmarche chez Prsanges; en apprenant l'exil ternel du jeune homme, il
avait d'abord souri avec mpris, puis un travail s'tait fait dans son
esprit, et, bien qu'il n'en et jamais parl avec son fils, il en tait
venu  douter que celui-ci n'et point vu Prsanges.

Un jour,--il se levait dj pour quelques heures dans la journe, sans
sortir de sa chambre toutefois,--il appela Ren.

--C'est malheureux, lui dit-il, que je n'aie pas moi-mme fait la
commission dont je t'avais charg au sujet du portefeuille bleu. Je suis
sr que j'aurais trouv la maison encore habite.

--Mon pre, commena Ren d'une voix embarrasse.....

--Bien, bien; je ne te reproche rien; mon devoir et le tien n'taient
pas tout  fait le mme. Mais puisque la Providence m'a frapp, c'est
qu'apparemment le destin n'tait pas de mon ct... Laissons cela; Dieu
merci, l'Ocan est large, et l'on ne revient gure de l-bas.

Ce fut la seule allusion que le marquis fit jamais  Prsanges.

A quelque temps de l, il se trouva assez bien pour descendre et se fit
voir  ses vassaux, rassembls en l'honneur de son rtablissement. La
foule tait grande, les vivat furent nombreux, car Maurze tait aim,
malgr la rigidit de M. Robert. Et puis, ce coup de paralysie qui avait
frapp le marquis si peu aprs son retour en avait fait un objet
d'intrt pour tout le voisinage.

--Merci, mes amis, merci! dit le marquis  sa maison, quand il rentra
entour par sa domesticit tout entire; puisque vous voil runis, je
vous annonce une nouvelle: madame la marquise a rsolu de passer l'hiver
en retraite au couvent des Visitandines; que ceux d'entre vous qui lui
appartiennent se prparent  l'accompagner.

Gabrielle baissa le front, elle n'avait pas encore chang de paroles
avec son mari depuis le jour de l'aveu terrible; l'exil tait une
punition douce et clmente en comparaison de la vie de tortures qu'elle
menait au chteau. Les yeux de ses serviteurs taient fixs sur elle;
par un reste d'orgueil elle releva la tte.--Je vous remercie, monsieur,
dit-elle  haute voix, d'avoir bien voulu vous rendre  mon dsir. Si
vous le permettez, je n'emmnerai que ma femme de chambre, Toinon; ses
services me suffisent, mais me sont ncessaires.

--Comme il vous plaira, madame, dit le marquis avec galanterie.

Il tait satisfait; Gabrielle venait de soutenir dignement l'honneur de
Maurze, et nul ne pouvait se targuer d'avoir vu l'ombre d'un
dissentiment entre les poux.

--Et moi, mon pre? dit Lucile lorsque le marquis, rentr dans ses
appartements, se fut tabli dans un fauteuil.

--Toi, dit le marquis en la baisant au front avec une tendresse
indicible, toi, tu es l'ange de Maurze, et je te garde.




XXXVIII

L'automne tait venu, une bise glaciale soufflait dans les arbres
dnuds, quand Gabrielle rentra aux Visitandines. Pour tous, sa retraite
tait volontaire, et parfaitement explicable. Le retour du marquis avait
d changer les habitudes de toute sa vie; partant, rien de plus naturel
que son dsir de ne pas vivre  Maurze.

La suprieure la reut comme il convient  une personne de si haut rang.
Ce n'tait plus la mme suprieure, l'autre tait morte depuis
longtemps, mais le visage de la religieuse avait seul chang. Le mme
vtement austre faisait les mmes plis, le mme jour faux et terne
passait  travers les auvents. Lorsque Gabrielle eut franchi la porte de
clture, un bruit de voix d'enfants la rejeta violemment de vingt annes
en arrire. Les petites filles runies au haut de l'escalier regardaient
avec curiosit la belle et noble dame qui venait au couvent. Le joyeux
gazouillis de leurs voix fit lever la tte  la marquise; les visages
roses et frais taient penchs vers elle avec des sourires.....Elle se
rappela le matin de sa noce et le bouquet de pervenches jet dans son
sein par la main mutine d'une fillette... Hlas! les pervenches avaient
pass pour toujours de la vie de Gabrielle!

Appuye sur Toinon, qui ne disait rien, elle parcourut le jardin clos de
hautes murailles; le tapis o l'on avait cueilli les pervenches brillait
d'un vert sombre sous les feuilles mortes. Gabrielle secoua tristement
la tte; elle avait cru aussi qu'on pouvait cueillir deux fois les
fleurs de la vie; elle avait eu foi dans un autre printemps... Elle
avait appris qu'il n'est qu'un printemps pour les femmes; celles pour
qui n'ont pas fleuri les pervenches doivent se rsigner  ne jamais les
connatre; celles qui les ont vues passer trop vite vivent avec leur
souvenir.

Mais Gabrielle ne regrettait rien de la vie, car la vie n'avait pas t
bonne pour elle.

Elle s'installa de son mieux aux Visitandines, partageant les exercices
des nonnes, bien qu'elle n'y ft aucunement force, et menant une vie si
sainte qu'elle fut plus d'une fois donne en exemple aux religieuses.
Toinon l'imitait de plus loin, elle n'avait pas la mme ferveur ni les
mmes remords. Dans son gros bon sens, elle trouvait que celui des deux
qui avait le plus  expier tait encore le marquis, et les actes de
pit de sa matresse qui excitaient son admiration n'avaient peut-tre
pas son approbation tout entire. Une pense, du reste, maintenait
l'humeur de Toinon  des hauteurs sereines: c'tait celle de l'embarras
o se trouvait M. Robert, oblig de veiller lui-mme  son linge
immacul et  ses boutons irrprochables. Cette ide lui faisait venir
de temps en temps des gaiets intempestives, mme pendant les offices.

Ren vint voir sa mre plus d'une fois; mais ces courtes visites, qui
rendaient Gabrielle bien heureuse, lui dchiraient en mme temps le
coeur, car le jeune homme, admis seulement au parloir, ne parlait jamais
de son pre, et la marquise et tout donn pour une parole de pardon.

Un jour, la porte de clture s'ouvrit devant une jeune crature pleine
de vie et de sant, et Lucile entra, moiti riant, moiti pleurant. La
marquise, qui tait bien loin de s'attendre  cette visite, en fut si
saisie qu'elle faillit se trouver mal. Sa fille la ranima d'un mot.

--C'est mon pre qui m'envoie, dit-elle; il dsire avoir de vos
nouvelles, et il veut que je vous voie souvent.

Ce jour-l, quand Lucile fut partie, Gabrielle remercia Dieu avec toute
l'effusion de son me pnitente et se sentit pardonne.

Lucile revint en effet. Le marquis dprissait lentement. Le remords
avait pntr jusqu'au plus profond de son me et la rongeait sans
cesse. Depuis sa faute, il avait encore mieux jug Gabrielle, et il
s'tait rpt  satit que, sans son abandon, elle ft reste
irrprochable. Cette ide le poursuivait sans cesse et finit par devenir
une sorte d'obsession.

Lucile avait le don de le tirer de ses accs de mlancolie. La voix d'or
de cette fille anglique l'arrachait  ses penses les plus
douloureuses. Mais Lucile ne connaissait et chrissait au monde que sa
mre; sa mre tait donc sans cesse ramene dans ses discours. Le
marquis d'abord frona le sourcil, puis il s'accoutuma peu  peu 
entendre parler de sa femme, et c'est au travers de la tendresse de sa
fille qu'il apprit  connatre l'pouse coupable.

Un jour, tourment par une pense qu'il n'avait gure os formuler
jusque-l, il demanda  Lucile quel motif l'avait porte  s'accuser, le
jour fatal.

Elle rpondit simplement, sans embarras, mais non sans rougeur:

--Un pre ne tue pas sa fille, si coupable qu'elle soit. Vous auriez pu
tuer ma mre, et alors, mon pre, que de remords pour vous!

C'est le lendemain de ce jour que le marquis envoya Lucile rendre visite
 sa mre.

A mesure qu'il s'affaiblissait, Guy de Maurze se sentait grandir un
besoin de paix et de pardon qui l'avait saisi presque ds le
commencement.

L'orgueil l'empchait de s'y soumettre; mais les facults de l'me
s'levaient en lui en proportion du dclin de ses forces physiques.

Un jour, pendant une des visites de Lucile aux Visitandines, il fit
venir Robert.

--Tu es un vieux sclrat, lui dit-il; tu as gt mon bonheur, et tu
n'as fait celui de personne.

--C'tait par dvouement  la maison de Maurze, rpliqua Robert, et
monsieur le marquis ne peut m'en vouloir de lui tre attach.

--Ce n'est pas de cela que je t'en veux, dit le matre, mais tu as fait
le malheur de toute la famille pour vouloir trop bien faire; il faut que
tu en sois puni. Assieds-toi l et cris ce que je vais te dicter.

Robert s'assit et prit du papier. Ds les premiers mots de son matre,
il s'arrta; sur un geste impratif, il reprit sa besogne, mais pour
s'arrter bientt de nouveau.

--Eh bien? fit le marquis.

--Que mon matre m'excuse, rpliqua le serviteur, je ne puis continuer.

--Il le faut pourtant, dit Maurze, car je le veux, et, si tu refuses,
je te chasse.

Robert inclina sa tte sur le papier et crivit.

--C'est ta punition, dit le marquis quand il eut fini. Il n'est que
juste que tu sois puni, car tu peux te vanter d'avoir fait plus de mal
qu'un mchant homme. Donne, que je signe.

Il relut, ponctua et signa le papier, puis il le garda dans un tiroir de
son bureau toujours  porte de sa main, mais ferm  clef, car il se
mfiait de Robert.

Un printemps et un t passrent de la sorte; puis, un jour d'automne,
pendant qu'un beau soleil dorait les coteaux voisins, le marquis de
Maurze demanda un prtre et se fit administrer les derniers sacrements.

--Je sais ce que je sens, dit-il  ceux qui tmoignaient leur tonnement
de cette dmarche. Je suis plus malade qu'on ne le croit. Qu'on aille
chercher mon fils et la marquise  Paris.

Pendant qu'on excutait ses ordres, il s'affaiblissait rapidement, si
rapidement, que Lucile, penche sur lui, craignit plus d'une fois de le
voir expirer avant la venue de ceux qu'il attendait.

Ren arriva  cheval; sa mre le suivait de prs d'ailleurs, et l'on
entendit bientt son carrosse au dehors.

Le marquis fit un mouvement; il n'avait pas, parl depuis deux heures,
mme  son fils qu'il avait accueilli d'un sourire.

Gabrielle entra. A sa vue, son mari se souleva et prit sous son oreiller
le pli dont le contenu avait si fort indign Robert.

--Voici mes dernires volonts, dit-il; j'entends qu'ici chacun les
respecte.

Il avait parl trs-haut; personne ne le croyait si prs de sa fin; mais
une ombre passa devant ses yeux.

--Que chacun, dit-il d'une voix plus faible, me pardonne mes injures
comme je lui pardonne les siennes..... Vous, ma femme, surtout,
pardonnez-moi... comme je vous pardonne...

Gabrielle,  genoux, inclina sa tte, que le remords avait couverte de
cheveux blancs, et baisa la main de son mari...

Un instant aprs, il n'tait plus.

Le testament du marquis tait ainsi conu:

La libre disposition de tous mes biens, ainsi que la tutelle de ma
fille Lucile, est remise sans exception aucune aux mains de ma femme,
Anne-Gabrielle de Maurze. Je la prie de considrer cette volont
dernire de son poux comme un ddommagement pour les chagrins que je
lui ai causs durant ma vie.

Le marquis fut pleur, sincrement et longtemps, par sa femme et par ses
enfants. Gabrielle ne quitta plus le chteau, et Lucile, comme elle
l'avait promis  sa mre, refusa de se marier pour rester avec elle. La
marquise seule souponna l'excs de tendresse dlicate qui avait loign
sa fille du mariage. Pour ne jamais connatre l'tendue de la faute de
sa mre, celle-ci avait renonc aux douceurs de la maternit. Peut-tre
aussi le souvenir de Prsanges, enseveli au fond de son coeur, la
prserva-t-il de tout autre amour.

Le jour mme des funrailles du marquis, Robert fut trouv pendu dans le
parc, prs de la cabane du jardinier. On crut qu'il n'avait pu survivre
 la perte de son matre, et son dvouement fut fort admir.

Seule, Toinon resta insensible  sa fin et se fit plus d'une fois
reprocher son indiffrence, mme par sa matresse. Mais, au blme de
celle-ci, elle n'opposa qu'un silence obstin et parfois un fin sourire.
Nul ne sut jamais qu'elle avait dtruit une lettre de Robert laisse sur
son lit, et dans laquelle il disait qu'il aimait mieux mourir que de
voir la marquise rentrer au chteau. La vengeance posthume de ce
serviteur trop dvou n'atteignit pas son but, et, aprs lui, nul ne
troubla plus jamais la paix mlancolique de Maurze.

FIN.

PARIS, TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




[Fin de _La Maison de Maurze_ par Henry Grville]
