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Titre: Lucie Rodey
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1879
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1881 (quatorzime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   2 septembre 2009
Date de la dernire mise  jour: 2 septembre 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 380

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
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LUCIE RODEY




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en novembre 1879.




LUCIE RODEY
PAR
HENRY GRVILLE

Quatorzime dition

PARIS
E. PLON et Cie IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 10
1881

Tout droite rserve.




LUCIE RODEY




I

--Es-tu bien sre de l'aimer, Lucie? bien sre? Prends garde de te
tromper, ton erreur serait irrparable.

La jeune fille sourit sans lever les yeux: l'orgueil naf de son sourire
rpondit pour elle.

--Tu l'aimes? ne crains pas de me le dire; il faut savoir regarder
bravement dans son coeur; il n'y pas de honte  avouer que l'on aime
l'homme qui veut vous pouser. Tu l'aimes?

Lucie leva sur sa mre son honnte regard, et le visage couvert de
rougeur, mais sans hsiter, elle rpondit: Je l'aime.

--Assez pour supporter avec lui les chagrins de la vie? pour tre
heureuse de sa joie, triste de son chagrin, pour le consoler et le
soutenir s'il se laisse abattre? assez pour supporter sa mauvaise
humeur, son injustice mme, sans cesser de l'estimer pour les dfauts
qu'il pourrait avoir?

Lucie secoua doucement la tte;  dix-huit ans, peut-on admettre que
l'homme qui vous aime sera un jour injuste envers vous?

--L'aimeras-tu quand il sera malade, peut-tre infirme, peut-tre ruin?
S'il meurt avant toi, lui fermeras-tu les yeux avec courage, trouvant
une amre douceur  penser que tu as la plus rude part, celle de ceux
qui restent, et que le chagrin de te perdre lui a t pargn?

Les yeux de la veuve dbordrent de larmes, sa voix se brisa; Lucie se
jeta  son cou en pleurant elle-mme.

--Oh, mre! dit-elle, que vous avez souffert quand mon pre est mort,
pour me parler ainsi aprs tant d'annes!

Madame Bruel serra sa fille sur son coeur, et l'embrassa avec cette
tendresse pieuse dont les gens qui ont beaucoup souffert ont seuls le
secret, puis elle l'carta doucement et la fit asseoir  son ct.

--C'est ainsi que tu l'aimes? Alors tu l'aimes bien, reprit-elle en
soupirant. Ton amour te tiendra lieu de bien des choses... peut-tre de
tout ce qui pourrait lui manquer..

--Mre, vous consentez donc  ce que je l'pouse? demanda Lucie, les
yeux encore humides, en regardant madame Bruel avec anxit.

--Oui, dit celle-ci du plus profond de son coeur, en attachant sur sa
fille unique un regard inquiet et rsign; oui, puisque tu l'aimes.

La jeune fille appuya sa tte sur le sein de la veuve, l'entoura de ses
bras et resta ainsi muette, immobile; sa mre sentit avec quelle ardeur
passionne elle la remerciait de son consentement.

--Max a ses dfauts, reprit madame Bruel, ne crois pas que je veuille
le critiquer; mais il faut que tu saches quels seront tes ennemis dans
ton mnage. Il est faible, il se laisse conduire facilement par une
fantaisie, et par contre il est entt par crises quand il s'aperoit
que sa faiblesse l'a men trop loin; n'abuse jamais de cette faiblesse,
il t'en voudrait et tomberait dans l'excs oppos; mais sois patiente,
car il exercera ta patience... Cela te fait de la peine?

--Je crains, maman, rpondit Lucie, que vous ne soyez trop svre pour
lui.

Madame Bruel sourit et soupira.

--Tu verras, avant six mois, si c'est moi qui me suis trompe, dit-elle;
ah! ma chre enfant, c'est que le mariage, vois-tu, c'est irrvocable,
aussi irrvocable que la mort... quand on a mal choisi, il faut savoir
supporter les consquences de son choix jusqu' la fin...

--Mais vous ne me blmez pas, mre?

Madame Bruel hsita un instant.

--Non, dit-elle enfin, comme  regret. Il y a des hommes plus mauvais...
Max peut encore changer; il est jeune... Et puis tu l'aimes; il n'y a
rien  y faire.

Le silence rgna dans la chambre. Soudain un nuage obscurcit le soleil
qui entrait  flots par les fentres, et tout devint sombre autour des
deux femmes qui se tenaient encore enlaces.

--Souviens-toi, rpta la mre, que le mariage est ternel,
indissoluble.

Un coup de sonnette retentit; elles se sparrent avec un sursaut.

--C'est lui! fit Lucie en se levant  demi.

--Va, ma fille, donne-lui ma rponse toi-mme, dit la mre en lui
serrant la main.

La jeune fille passa dans la pice voisine, et madame Bruel, avant de
l'y rejoindre, resta un instant immobile, absorbe dans sa pense et
dans ses souvenirs. Tant de larmes lui montaient du coeur aux yeux 
cette minute solennelle, qu'elle ne pouvait se dcider  contempler le
jeune bonheur qui se prparait auprs d'elle. Enfin, faisant appel 
tout son courage, elle entra dans le salon voisin.

Les fiancs taient debout, au milieu de la vaste pice, et se tenaient
la main. Max souriait et semblait plaisanter la jeune fille sur sa mine
srieuse; mais elle l'coutait la tte baisse avec une vague
inquitude, se demandant pourquoi il n'tait pas, ainsi qu'elle-mme,
plein d'une motion presque religieuse,  ce moment qui liait leurs deux
existences.

--Je vous remercie, madame, dit le jeune homme en voyant entrer la mre
de Lucie; vous voulez bien me donner le cher trsor que je convoitais...

Il prit la main de madame Bruel, la runit  celle de la jeune fille et
les baisa toutes les deux l'une aprs l'autre, avec un respect et une
tendresse chevaleresques.

Lucie releva la tte et jeta  sa mre un regard plein de fiert. Max ne
se montrait-il pas tel que les plus exigeants eussent pu le dsirer?
Madame Bruel rpondit  ce regard par un sourire; le sort en tait
jet, elle n'avait plus  combattre maintenant, elle devait par
consquent accepter tout et faire pour le mieux.

--Quand me la donnerez-vous, chre madame? demanda Max, aprs un instant
de causerie. Il souriait  sa fiance, qui n'vitait pas son regard.

--Quand vous voudrez, rpondit la mre; dans cinq ou six semaines...

--Tant que cela! s'cria le jeune homme.

--C'est bien peu pour reconnatre si vous vous convenez, fit madame
Bruel avec un lger soupir.

--Nous nous convenons, nous en sommes srs, n'est-ce pas? dit Max en se
tournant vers Lucie. Depuis trois ans que nous nous voyons presque tous
les jours, nous avons pu nous en assurer.

--Il n'en est pas moins vrai, reprit la mre, qu'au jour de l'an
dernier, il y a trois ou quatre mois, vous ne songiez pas  vous marier;
c'est le mariage de votre cousin Georges qui vous en a donn l'ide.

--Oh! s'cria plaisamment le jeune fianc, pouvez-vous croire que Lucie
ne soit pour rien dans mon changement? Vous tes bien svre, madame;
esquisseriez-vous dj votre rle de belle-mre? Ne voulez-vous pas
plutt croire avec moi que j'ai trouv ici mon chemin de Damas?

Lucie souriait, sa mre ne put s'empcher d'admirer la grce nave et
confiante de ce jeune amour, et l'entente la plus parfaite rgna ds
lors entre les trois personnes.

Six semaines! c'est bien long quand on attend une date dans l'inaction
et le chagrin; mais c'est bien court pour les prparatifs d'un mariage.
On a certainement mis plus d'une fois au compte d'une impatience
d'amoureux un dsir d'en finir, qui n'tait aprs tout que le voeu du
marin aspirant au port aprs une longue et pnible traverse. Les
heureux de ce monde, en ce cas, sont les pauvres qui ne connaissent
d'autres embarras que ceux de la crmonie; mais lorsqu'il faut combiner
les convenances sociales avec les devoirs de la famille, donner
satisfaction aux exigences de ceux-ci, aux prtentions inavoues de
ceux-l, un mariage devient une srie de supplices, de dboires, de
mcomptes qui ne cessent pour le fianc qu' la fin du repas de noces,
heureux encore quand sa mauvaise chance ne le poursuit pas plus loin!

Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que la vue de ces prliminaires
ennuyeux, au lieu de dcourager les autres jeunes gens, les pousse
souvent  se marier aussi. Les gens superstitieux disent qu'on n'entend
jamais parler d'un mariage sans apprendre bientt qu'il s'en prpare un
autre; il y a du vrai dans cette opinion, bien que le fait ne se
produise pas avec une rgularit frappante. Est-ce la pompe nuptiale qui
monte  la tte des clibataires et les grise? Dans le cas prsent, il
est certain que, sans le mariage de son cousin Georges Varin, Max n'et
pas encore song  pouser Lucie, qu'il considrait cependant comme la
plus charmante fille du monde.

Max tait devenu amoureux de Lucie, tout  coup,  cette noce, o le
hasard, les convenances, pour mieux dire, avaient fait de lui le garon
d'honneur de la jeune fille. Il l'avait vue cent fois, aussi jolie,
aussi bien mise, plus  l'aise et plus elle-mme dans l'intimit de la
famille, dans le laisser-aller de la vie de campagne, puisqu'il tait
son voisin tout proche,--et c'est pendant la clbration de la messe de
mariage que le jeune homme se dit qu'il avait trente-deux ans, que les
gens srieux se marient tous, et qu'il tait temps de se ranger. Lucie
tait indique, d'ailleurs, par les circonstances, pour l'aider dans
l'accomplissement de ce devoir; il se sentait aim, il se dclara qu'il
tait amoureux. Huit jours aprs il l'tait rellement, et au bout de
six jours de rflexion, total quinze, il demanda la main de mademoiselle
Bruel.

Pour Lucie, ce mariage tait autre chose. Sa mre l'avait leve dans
une largeur d'ides qui lui avait valu maintes critiques de la part de
ses amies; mais madame Bruel tait de celles qui ne se laissent pas
troubler par les discours oiseux; elle avait lev sa fille  sa
manire, et de la sorte redoutait moins pour elle les chagrins de la vie
que si elle lui et laiss ignorer les rudes vrits de l'existence.

--Vous lui laissez lire des romans? demandait-on d'un air effarouch.

--Certainement! pas tous, mais quelques-uns, les meilleurs, les plus
vrais.

--Vous aurez bien de la peine  la marier, si vous continuez dans ces
ides-l!

--Celui qui l'pousera aura une vraie femme; il y a des hommes qui
prfrent celles-l.

On avait pris, la voyant incorrigible, le parti de la laisser dire, non
celui de ne pas la blmer; et mme Lucie n'eut pas d'amies intimes, les
mres mondaines craignant le contact d'une jeune fille si singulirement
leve. L'opinion de madame Bruel tait que non-seulement Lucie ne
pouvait qu'y gagner, mais elle s'inquitait un peu, en mme temps, de
l'isolement dans lequel grandissait son enfant; elle se fit jeune pour
lui tenir compagnie, s'effora de la mrir, afin qu'elle-mme pt causer
avec elle, et de la sorte prpara  sa fille un esprit singulirement
ferme et dvelopp, plus viril que son sexe, et plus srieux que son
ge.

Avec tant de soins, tant de peines, madame Bruel pouvait esprer que
Lucie saurait faire un choix irrprochable lorsqu'il s'agirait de
mariage; aussi est-ce avec une profonde surprise, mle de
dcouragement, qu'elle vit la jeune fille se laisser entraner peu  peu
vers Max, que d'anciens liens de famille et d'amiti amenaient chez elle
depuis un temps immmorial.

Max Rodey n'avait rien de ce qui pouvait justifier l'amour de Lucie, aux
yeux de la mre qui l'avait leve; non qu'on pt lui reprocher des
vices ou mme des dfauts importants, mais autant la jeune fille tait
srieuse et rflchie, autant Rodey tait lger, superficiel et
inconstant.

Madame Bruel passa bien des nuits blanches  se demander pourquoi cette
trange inclination; elle et pu se rpondre que c'tait prcisment
l'ducation donne  son enfant qui l'avait porte de trop bonne heure
vers la recherche d'un idal; le manque de points de comparaison dans
les causeries entre jeunes filles, o ces demoiselles habillent si bien
leurs prtendants et mme ceux qui ne prtendent pas le moins du monde 
l'honneur de leur main; l'isolement moral dans lequel elle vivait, au
milieu du monde, car elle sortait beaucoup avec sa mre, tout autant que
les fillettes de son ge; le besoin inn de tendresse qui est dans le
coeur de la femme, ce qui fait que faute d'amie elle aimera son chien ou
son chat d'une manire exagre:--toutes ces circonstances avaient
conspir  pousser Lucie vers l'homme qu'elle voyait le plus souvent,
avant mme qu'elle pt se rendre compte de ce qu'elle prouvait.

Quand elle s'en aperut, comme c'tait un coeur droit et une me fire,
elle se dit que son devoir tait l, l aussi son bonheur. Heureux ge,
heureuse nature pour laquelle le bonheur et le devoir n'taient qu'une
seule et mme chose! Et elle aima Max... comme on aime  dix-huit ans,
c'est--dire sans savoir ce qu'on fait.

Ce fut un grand chagrin pour la mre: elle avait rv autre chose; elle
avait espr pour sa fille un homme lev dans d'autres ides, d'autres
principes, un homme qui et fait un meilleur emploi de sa vie, un mari
digne, en un mot, de la femme exceptionnelle qu'elle s'tait plu  faire
de Lucie. Le hasard avait djou ses plans; elle essaya de lutter un
peu; mais quand elle s'aperut du danger, il tait trop tard.

Elle consulta deux ou trois vieux amis: tous furent d'accord pour lui
assurer que ses craintes taient exagres, que Max tait un homme
charmant; sa position d'intress dans une grande maison de commerce lui
faisait  la fois des revenus trs-beaux et de nombreux loisirs; sa
femme ne serait donc pas nglige pour les affaires, comme il arrive
souvent. Que pouvait-on reprocher  cet aimable garon? Quelques
liaisons passagres avec des femmes dont la vertu n'avait jamais t
clbre par aucun pote? Mais tous les hommes ne sont-ils pas dans le
mme cas? Madame Bruel avait-elle la prtention exorbitante de donner 
sa fille un poux qui n'et jamais aim d'autre femme? Le pass du jeune
homme n'tait-il pas au contraire une garantie de l'avenir, puisque Max,
aprs avoir, comme on dit, sem sa folle avoine, aspirait aux douceurs
du foyer?

La mre, persuade, non convaincue, ne tenta plus de s'opposer au
destin; et quand Max lui demanda la main de Lucie, si elle rclama deux
jours pour rflchir, ce fut uniquement pour la forme, peut-tre aussi
pour avoir le temps d'imprimer dans l'esprit de sa fille quelques-unes
des tristes vrits de la yie conjugale; mais son consentement tait
donn depuis longtemps, quoique  regret.

La nouvelle de ce mariage causa quelque surprise. Rodey tait l'homme
auquel on et le moins song comme poux pour Lucie; cette savante,
comme on la nommait avec quelque ironie, pousait ce grand sclrat, cet
aimable vaurien? Singulier mnage! disaient les uns en souriant.
D'autres, la bouche pince, ajoutaient: Bien trange, en vrit, et
bien mal assorti! Celles-ci taient les demoiselles mondaines qui
auraient trouv dans la personne de Max le mari de leurs rves de
fortune et de plaisir.

La veille du jour fix, vers neuf heures du soir, madame Bruel entra
dans la chambre de sa fille; c'tait un joli nid bleu et blanc, bien que
Lucie ft brune; mais l'clat de son teint dfiait toutes les nuances.
Tout ce que la tendresse maternelle peut ajouter au confort que procure
une brillante aisance tait rassembl dans cet asile aimable.

La jeune fiance mettait la dernire main aux apprts de sa toilette du
lendemain;  l'entre de sa mre, elle se retourna avec un sourire sur
les lvres, mais madame Bruel vit qu'elle avait pleur.

--Cela te fait donc un peu de peine de me quitter? dit-elle  sa fille
en la prenant dans ses bras.

Lucie ne rpondit qu'en serrant sa mre plus troitement. C'est  cette
heure dcisive qu'elle comprenait le vide et la tristesse que son dpart
allait laisser dans cette maison.

--Ne me regrette pas, dit madame Bruel avec douceur;--depuis des annes
qu'elle prvoyait cette sparation, elle avait su prparer son
courage.--Ne pense pas  mon chagrin; c'est le sort de ceux qui restent
de ressentir la douleur de la sparation, pendant que ceux qui s'en vont
sont distraits par les incidents du voyage... Moi aussi j'ai quitt la
maison de ma mre, autrefois, pour suivre mon mari, et ma mre est
reste seule, comme je resterai demain. Ne pleure pas, ma Lucie: ce
chagrin-l est de ceux qu'on ne peut viter; il faut savoir s'y
rsigner; ce qui me trouverait sans force, ce serait de te voir
malheureuse...

--Je ne serai pas malheureuse, murmura Lucie.

--Dieu le veuille! mais tu peux l'tre; ne le sois pas par ta faute;
vois-tu, ma fille, on a du courage pour subir les preuves immrites,
mais les maux qu'on s'attire par sa propre faute sont tellement cuisants
que l'me humaine ne peut les supporter.

Elles s'assirent toutes deux sur le petit canap o elles avaient fait
cte  cte tant de bonnes lectures, tant de douces causeries, et madame
Bruel, aprs un court silence, reprit:

--Je n'ai gure envie de t'adresser une homlie, j'ai trop de choses 
te dire pour que je parvienne  en expliquer la moiti; cependant, avant
que tu aies prononc le mot qui t'enlvera  jamais ton libre arbitre,
il faut que tu saches une chose: c'est que la loi te livre absolument
sans dfense  l'homme que tu 'pouses. Aujourd'hui je puis te protger,
demain je ne pourrai plus rien. Tu dois accepter tout ce qui viendra de
lui, le mal comme le bien, et jamais, jusqu'au tombeau, tu ne trouveras
de protection contre ton mari, s'il te blesse ou te nuit. Tu n'auras
plus de recours contre lui, mme pour protger tes enfants, qu'au moyen
d'une sparation que les juges prononcent rarement en faveur de la
femme, et qui te laisserait veuve sans l'tre, lie en tout,
indpendante seulement du ct de la fortune, que j'ai mise par contrat
 l'abri de tout danger.

--Mais, dit Lucie, pourquoi me parler de ces tristes choses? Ne
croyez-vous donc pas que je sois heureuse avec Max?

--Toutes les fiances parlent comme toi, mon enfant: il faut savoir tout
prvoir, afin de n'tre surpris de rien. J'espre que tu seras heureuse;
mais si tu allais ne pas l'tre!... Sache aussi que ton mari qui te
prend tout, tout ton tre, toute ta libert, te donne un bien qui pour
lui passe avant tous les autres, avant toi-mme qu'il aime de tout son
coeur pourtant; ce bien qu'il met dans tes mains, dont tu deviens
dpositaire, c'est l'honneur de son nom. Les jeunes filles ne savent pas
assez la grande valeur de ce nom qu'elles reoivent; pense qu'il
t'appartient dsormais de rendre ce nom respectable ou ridicule, de
faire montrer ton mari au doigt ou de lui attirer le respect d  un
honnte homme, poux d'une honnte femme. Pense que pour un mot
imprudent, pour un regard de coquetterie, pour un geste mal interprt,
ton mari peut te revenir un jour la poitrine troue d'une balle. Pense
que rien au monde, ni ton repentir, ni tes expiations, ne pourrait laver
non-seulement une tache, mais le semblant d'une tache sur cet honneur
qu'il va te confier. Pense aussi que s'il te trompait jamais, les
reprsailles ne seraient ni loyales ni justes; car dans nos moeurs, la
femme trahie par son mari n'est pas ridicule, elle est  plaindre;
tandis que l'homme tromp par sa femme devient le jouet de ses amis
mmes. Pense encore qu'en te vengeant ainsi, tu t'avilirais mille fois
plus que l'homme qui t'aurait donn l'exemple; car, pour lui, ce ne
serait qu'un retour au pass, et toi, tu foulerais aux pieds toute ta
vie de femme pure et respectable... Cette triste vengeance serait le
dshonneur pour tous deux, mme si le monde n'en savait rien...

--Mre, est-ce que vous pensez que Max pourrait me tromper un jour?
demanda Lucie d'un ton presque indign.

La mre regarda sa fille et n'eut pas le courage de dire oui.--Non,
fit-elle en dtournant les yeux, non, je ne le crois pas; mais il peut
changer... Je devais te dire tout cela, c'est fini, je ne t'en
reparlerai plus; prends mes paroles comme un simple avertissement, c'est
un devoir que je remplis; ne songe plus qu' la responsabilit de
l'honneur que Max te confie: cela, c'est ton palladium, ce doit tre le
guide et la rgle de toute ton existence. Tu es lasse, et la journe de
demain sera fatigante; dors, ma Lucie, dors paisiblement. Tu sais que je
t'aime, n'est-ce pas? La jeune fille lui rpondit par un de ces regards
qui avaient chez elle tant de charme et de profondeur.

--Tu ne m'en veux pas de t'avoir parl de choses si tristes?

--Non, mre, je sais que c'est pour mon bien, mais j'ai confiance; oh!
si vous saviez comme j'ai confiance en l'avenir!

Reste seule, Lucie se plongea dans une extase dore, o son fianc, la
crmonie du lendemain, ses souvenirs d'enfance les plus heureux et les
plus doux, semblaient faire autour d'elle une aurole lumineuse. C'tait
une sorte de rve  demi veill, plus doux que les plus douces
ralits, qui la conduisit jusqu'au matin, sans qu'elle et conscience
des heures. Le lendemain,  midi, elle tait madame Rodey, pour la vie
et l'ternit, lui dit le prtre qui bnissait son mariage.




II

--Eh bien, ma nouvelle cousine, vous voici donc aussi prise dans la
nasse, la grande nasse? demanda joyeusement Georges Varin  la jeune
marie, lorsqu'aprs le repas de noces on se dispersa dans les salons de
l'htel  la mode qui leur offrait l'abri banal de ses corniches dores.

Lucie sourit d'un air heureux; tout lui paraissait adorable: le dner
auquel elle n'avait pas touch, les visages des invits, les toilettes
des dames, jusqu'aux cravates blanches des messieurs, un peu fripes
cependant par les diverses pripties de la journe.

--Savez-vous ce que c'est que la grande nasse, ma cousine? demanda la
petite madame Georges Varin en s'approchant du groupe. Demandez  votre
mari qu'il vous fasse lire les _Quinze Joyes de Mariage_, et vous le
saurez.

--Il faut garder cela pour quand la lune de miel sera finie, reprit
Georges, en rponse au sourire inquiet de Lucie; Berthe est vraiment
trop presse de vous faire connatre l'envers du bonheur.

Berthe se mit  rire; ses dents blanches avaient l'air de petites
amandes, et ses lvres rouges ressemblaient  des cerises; elle secoua
ses cheveux blonds follets, que jamais elle n'avait voulu soumettre  la
rgle d'alors, aux bandeaux plats, lisss soigneusement.

--Regardez donc, Georges, si notre cousine n'a pas l'air absolument
indigne. Ses yeux vous demandent clairement: Est-ce que les lunes de
miel finissent?

--Mais oui, cousine, elles finissent! rpondit le jeune homme en
rpondant directement  la question muette que lui adressait en effet
Lucie; la ntre est finie depuis un grand mois, n'est-ce pas, Berthe?

--Oh! mais nous, nous n'en avons pas eu, rpliqua la jeune femme d'un
ton insouciant; cela se passe de mode, vous savez, et nous sommes si
comme il faut, nous autres gens du monde!

Georges regarda sa femme d'un air singulier, moiti reproche, moiti
raillerie; maris depuis deux mois  peine, ils se sentaient aussi
trangers l'un  l'autre que s'ils fussent venus des extrmits de la
terre se rencontrer par hasard dans ce salon banal, pour se sparer cinq
minutes aprs. Ce n'tait pas la faute du mari; ce n'tait peut-tre pas
non plus celle de la femme; c'tait probablement celle des parents qui
avaient arrang ce mariage pour la plus grande gloire de leurs fortunes
et de leurs convenances. Les jeunes poux ne devraient-ils pas hriter
conjointement un jour d'une proprit  mur mitoyen? Ce mariage
pargnait bien des procs dans l'avenir; les conditions d'ge taient
satisfaisantes; Georges n'avait pas d'objection valable  prsenter;
Berthe le trouvait aimable et joli garon; la crmonie eut lieu, et,
vingt-quatre heures aprs, les maris s'apercevaient qu'ils n'avaient
aucun point de sympathie commune.

Le cas n'est pas rare; tout dpend de la faon dont on prend ce petit
inconvnient. Les gens bilieux,  temprament tragique, conoivent
immdiatement des haines forcenes, qui parfois s'arrtent en route,
comme un chien de chasse qui suit une fausse voie, et parfois conduisent
tout droit en cour d'assises; les gens sanguins font des scnes de temps
en temps, et prennent leur mal en patience le reste de l'anne; les gens
nerveux... les gens nerveux ont tant de manires de se conduire en
semblable circonstance qu'on n'en finirait pas de les numrer. Georges
tait nerveux; il prit son parti en homme dpit, car sa femme tait
charmante, et c'tait un honnte homme, dispos  embrasser srieusement
la carrire du mariage et  y mettre le meilleur de son me; quant 
Berthe, elle se dit que c'tait une affaire manque, et voil tout. Au
demeurant, ils taient tous deux bien levs et savaient se conduire
noblement dans les circonstances dsagrables. Berthe tait jolie; leur
train de maison leur permettait de ne se rencontrer que lorsqu'ils le
voulaient bien; ils se rsignrent  vivre ainsi toute leur vie. C'tait
payer cher l'erreur de leurs deux familles; mais ils furent d'accord
pour reconnatre qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Lucie
regardait avec une curiosit mle d'un vague effroi ces jeunes gens qui
parlaient ainsi du mariage. Se pouvait-il qu'on cesst de s'aimer? et
qu'on pt le dire tout haut, avec un sourire et une plaisanterie? Il lui
semblait,  elle, qu'un tel malheur et envahi son existence au point de
la rendre incapable de songer  autre chose.

Comme elle frissonnait  cette pense, elle vit s'approcher son mari,
son mari! celui que depuis deux ans elle considrait comme le type de la
beaut et du mrite masculins, le seul homme qu'elle et jamais regard
avec trouble.

Il venait  elle, l'air heureux, les yeux brillants, le sourire sur les
lvres... elle sentit son coeur battre fort, puis mourir en elle,  la
pense qu'elle l'aimait, qu'il l'aimait, qu'on ne pouvait plus les
sparer, et, par un retour singulier sur ce qu'elle venait d'entendre,
elle jeta un regard sur le jeune couple prs d'elle.

Ce n'est pas  Lucie, mais  Berthe, que Max avait adress la parole;
ils causaient comme de vieux amis, dans ce langage ais, frivole,
incorrect et amusant, qui change tous les mois et fait le tour de Paris,
marquant par son plus ou moins d'actualit la sphre sociale o vivent
les causeurs. La langue que parlaient Berthe et le nouveau mari tait
le plus pur argot des salons lgants; pas une expression vieillie,
c'est--dire en retard seulement de huit jours, mais la fine fleur des
quolibets parisiens. En les coutant, Lucie resta interdite. Il y avait
donc un monde, des habitudes, un langage dont elle n'avait pas l'ide!
Son mari savait tout cela, lui: il le lui apprendrait, autant du moins
qu'elle en devrait savoir pour ne pas paratre gauche dans le monde o
l'on s'exprimait ainsi.

--Ils vont bien! dit la voix de Georges.

Lucie tressaillit; cette voix la ramenait au lieu prsent, et elle tait
dj bien loin dans son rve, comme dans tous les rves o paraissait
Max.

--Qui? demanda la jeune marie.

--Ma femme et votre mari. Ils s'entendent sur un tas de choses dont
j'ignore le premier mot... N'est-ce pas singulier que des gens
intelligents puissent se dsintresser ainsi de ce qui amuse si fort
d'autres gens non moins intelligents? Pour ma part, j'avoue que les
courses et les rgates me laissent froid, ainsi que bien d'autres
choses.

Les courses et les rgates n'avaient pas non plus une influence
prpondrante sur les penses de Lucie; mais elle n'eut gure le temps
de faire cette rflexion; car on l'entourait de tous cts, et son rle
de marie, rle si fatigant et si pnible, n'tait pas encore termin.

Une demi-heure plus tard, madame Bruel s'approcha de sa fille et lui
dit  l'oreille, sans affectation:

--La voiture est en bas.

Lucie tressaillit. Elle allait donc partir. Cette soire aurait un
terme! Elle ne savait plus l'heure qu'il tait, ni rien de ce qui
touchait  la vie relle. Elle se leva docilement, et suivit sa mre
dans un petit salon, dont la porte reste ouverte laissait voir la foule
brillante et bigarre des invits. Pendant que madame Bruel lui donnait
d'une voix mue quelques indications relatives  la journe du
lendemain, la jeune femme distraite regardait par cette baie lumineuse
le groupe form par Max et madame Varin. Assise auprs d'une console, la
tte tourne de ct, elle riait avec une coquetterie provocante, et
lui,  demi pench vers elle, lui parlait avec une familiarit contenue,
qui ressemblait fort  de la galanterie. Un domestique s'approcha et lui
dit un mot  voix basse. Il fit un mouvement pour quitter la jeune
femme, mais elle se mit  rire derrire son ventail, avec un regard
railleur qui retint Max.

--Vous tes bien press? disait ce coup d'oeil audacieux.

--Mais non, vous le voyez, rpondit le geste du jeune homme.

En effet, il avait pos ses deux mains sur le dos d'une chaise, et
causait comme auparavant.

Le domestique revint  madame Bruel.

--Vous avez dit  monsieur que la voiture tait prte? demanda celle-ci,
qui, de sa place, ne pouvait voir son gendre.

--Oui, madame.

--Il vient?

Par un mouvement irrflchi, Lucie se jeta entre sa mre et la porte.

--Oui, maman, dit-elle.

Et au moment o elle profrait ce mensonge, le premier de sa vie, elle
ressentit au coeur une douleur aigu, atroce, toute nouvelle, qui la
remplit d'une tristesse plus douloureuse qu'un coup mortel.

--Ah! se dit-elle, je suis jalouse.

Le poids crasant de cette dcouverte l'accabla subitement; mais elle ne
voulut pas que sa mre pt deviner ce qui se passait en elle, et,
faisant un effort, elle parut avec un sourire sur le seuil de la porte:

--Allez donc, votre femme vous attend, dirent clairement le geste et les
yeux de Berthe.

Max tourna les yeux vers l'endroit qu'elle indiquait, et aperut sa
jeune femme qui lui souriait, les yeux pleins de larmes retenues par un
suprme effort.

Il ne pouvait voir les larmes, mais il devina le sourire navr, et, sans
mme un geste d'adieu, il traversa le salon  grands pas. Arriv prs de
Lucie, il lut sur ce visage, qui ne savait pas feindre, le trouble d'un
chagrin qu'il ne pouvait comprendre et qu'il attribua  la fatigue.

--Partons, dit-il  voix basse, partons vite. Il jeta un manteau sur les
paules de sa femme, serra  la hte la main de sa belle-mre, lui
donnant  peine le temps d'embrasser Lucie, et un instant aprs le
roulement de la voiture annona  madame Bruel qu'ils taient partis.
C'est ainsi que madame Rodey dbuta dans la vie conjugale.




III

Un mari n'est pas un amant, dit une vieille chanson.

Le malheur de Lucie fut prcisment d'avoir un amant en son mari. Max
l'aima avec un fervent panchement d'adoration qui le surprit lui-mme,
et contre lequel il ne s'inquitait point de se mettre en garde.

Les meilleurs parmi les jeunes gens,--il ne s'agit point ici des plus
mauvais,--ne savent pas ce que c'est qu'une jeune fille, jusqu'au jour
o le mariage leur en livre une, avec ses dlicatesses d'hermine, sa
fracheur de sentiments et d'impressions, sa grce craintive et sa
frayeur de sembler trop hardie dans les effusions d'une tendresse
permise. Quelques-uns ne voient l qu'une motion nouvelle, un chapitre
de plus  enregistrer au mot femmes dans le dictionnaire de leur
libertinage; d'autres froissent sans piti la pudeur de leur jeune
pouse et lui enlvent toutes les illusions de la vie en quelques
jours;  ceux-l, la commisration d'autrui sera superflue s'il leur
arrive malheur: celui qui sme le vent rcolte la tempte, dit le
proverbe. D'autres, les moins mauvais, s'abandonnent au charme de cette
innocence et se passionnent pour la compagne de leur vie: ce fut le sort
de Max Rodey; mais les passions chez lui n'taient pas de longue dure,
et l'amour de Lucie ne parvint pas  provoquer une affection semblable.

La jeune femme fut adore; pendant quelques mois, tous ses dsirs furent
des ordres; elle vcut dans ces rves, se demandant chaque jour si l'me
humaine pouvait supporter sans se briser une telle flicit; puis Max
s'habitua  la joie paisible de retrouver  son foyer le mme accueil
souriant, la mme sincrit tendre, et cette jouissance, exquise jadis,
passa pour lui  l'tat d'habitude, c'est--dire au nombre de ces
bonheurs dont on ne sait gr  personne, pas plus que les riches ne
savent gr au luxe qui les environne de leur pargner les mille soucis
de la vie matrielle.

Les jeunes maris avaient pass l't  la campagne, dans cette maison
voisine de celle de madame Bruel, o ils s'taient vus jadis pour la
premire fois. Ces souvenirs n'existaient pas pour Max; Lucie, avec
l'enfantillage de l'amour, et de l'amour chez une fille de dix-huit ans
 peine, prenait plaisir  renouer la chane de ces mille riens, qui
pour elle constituaient tout un monde. Max, d'abord, s'y prta de bonne
grce et couta d'un air ravi les confidences que la jeune femme versait
dans son coeur avec la scurit d'une pouse qui se sent aime. La
jalousie qui l'avait si cruellement mordue le soir de ses noces n'avait
plus de raison d'tre dans le milieu bourgeoisement grotesque o ils se
trouvaient alors. Certaines pidmies svissent, on ne sait pourquoi,
sur les villes de province, o la population ne se renouvelle gure que
par accident et  de longs intervalles: les jeunes filles s'taient
toutes maries dans les environs de leur villgiature, et il n'y restait
plus pour le moment que des vieilles tantes pinces ou des mres
exubrantes. Max s'en amusait parfois le soir avec Lucie, et celle-ci,
qui de son naturel cependant n'tait pas moqueuse, ne pouvait s'empcher
de rire aux comparaisons que faisait Max entre les grces artificielles
de leurs voisines et les charmes juvniles de sa femme.

Mais l'automne vint; l'ouverture de la chasse prouva  madame Rodey
qu'une pouse peut avoir des rivales sans chair et sans os. Lev ds
quatre heures du matin, Max, si paresseux d'ordinaire, chaussait ses
grandes bottes et descendait dans la vaste cuisine dalle, o
l'attendaient sa carnassire et son fusil. Dans les commencements, il
prenait bien garde  ne pas rveiller Lucie; mais ces prcautions
devinrent bientt superflues, d'autant mieux que la jeune femme, les
yeux grands ouverts, lui disait ordinairement:--Je ne dors pas.

Elle eut quelque peine  comprendre la passion de Max pour la chasse;
c'est un got naturel chez les hommes, artificiel chez les femmes, qui
en font parfois parade, mais qui ne l'prouvent gure si on ne les y
provoque pas. Cependant, depuis son mariage, il s'tait coul cinq
mois, et, pendant ce temps, elle avait dj eu assez d'heures de loisir
pour prendre de sa mre nombre de ces leons de patience dont se compose
la vie  deux. Elle avait compris, entre autres choses, que l'amour,
suffisant pour remplir le coeur d'une femme  le faire dborder, n'est
pour la plupart des hommes qu'un appoint aux proccupations ordinaires
de la vie. Ceci dj tait une dsillusion. Mais la rsignation, qui
tait entre dans son me avec le premier dard de la jalousie, lui avait
appris  envisager la possibilit des dsillusions, et elle sut en
garder le secret pour elle seule.

N'est-il pas trange que l'amour se nourrisse de peines autant que de
joies, et qu il supporte des preuves qui dracineraient toute autre
passion? Depuis le jour de son mariage, Lucie n'avait jamais cess
d'tre inquite, mme alors que son mari lui prodiguait les tendresses
les plus exagres. Est-ce la violence mme de son amour qui lui
inspirait des craintes sur son peu de dure? Est-ce un besoin inn de
mlancolie, qui trouble les heures les plus douces de notre vie? Lucie
n'avait jamais retrouv sa gaiet calme de jeune fille, ni l'tat
d'esprit o elle avait pass la dernire journe qui avait prcd son
mariage. Le rve tait vanoui, la ralit avait pris sa place, et les
ralits, mme les plus enivrantes, ont pour les mes avides d'idal une
rudesse qui ressemble  une dsillusion.

Jamais Lucie ne parla  sa mre de cette tristesse trange qui lui
remplissait l'esprit; si elle se montra plus srieuse, madame Bruel put
l'attribuer au sentiment de ses nouveaux devoirs, et de la
responsabilit dont elle-mme lui avait imprim l'ide.

La jeune femme sentait trop que sa mre n'avait plus sur Max les
illusions qu'elle s'efforait de conserver. A madame Bruel moins qu'
toute autre encore, Lucie et avou que l'amour de son mari ne lui
paraissait pas avoir de racines profondes...

Et, d'ailleurs,  quoi bon parler d'une ide qui, aprs tout, pouvait
tre errone? La chasse n'tait pas une rivale srieuse; c'est dans le
monde qu'il faudrait voir si Max aimait sa femme par-dessus tout, comme
elle l'aimait elle-mme, ou bien s'il ne voyait dans le mariage que la
conscration d'une liaison aimable et d'un foyer officiel, o il
recevrait ceux de ses amis qu'il n'aurait pas pu inviter chez une
matresse.

Au commencement de novembre, les pluies ayant dtremp le sol, la chasse
tait devenue non plus un plaisir, mais une pouvantable corve. Max
proposa le retour en ville, et Lucie accepta sans objection. Elle
esprait retrouver  Paris l'homme aimable qu'elle avait connu
autrefois, et non le chasseur engourdi, endormi, qui disparaissait tout
le jour, et, rentr le soir, ne songeait qu' souper et  faire un bon
somme. Elle ignorait heureusement qu'il ne s'abandonnait  de tels excs
cyngtiques que pour se distraire de l'ennui qui le prenait ds qu'il
restait au logis.

Max tait de cette gnration d'hommes auxquels a manqu le got du
travail. Ceux-l n'taient pas pires que les autres, et cependant ils
ont donn  la France de tristes rsultats. C'est peut-tre parce que, 
l'poque de leur ducation, on ne savait leur enseigner le got de quoi
que soit.

Les savants taient accuss de pdantisme; la grande priode potique et
romanesque de 1830  1840 tait passe depuis assez longtemps pour qu'il
ft ridicule de se passionner pour la posie ou la littrature. Tout le
monde n'est pas assez riche pour faire courir, seule occupation vraiment
srieuse et digne d'un homme qui se respecte... Aussi, pendant que de
modestes travailleurs prparaient les travaux qui nous ont donn et nous
donnent encore tant de noms illustres et de dcouvertes prcieuses,
croissait en tout, hormis en science et en sagesse, toute une lgion
d'hommes ennuys, qui ne savaient  quoi employer leur temps.

Max ne s'ennuyait pas  Paris, il trouvait toujours quelque distraction,
entre trois et six, sur le boulevard ou ailleurs; mais,  la campagne,
il avait fini par se dclarer  lui-mme que sa chre petite femme tait
horriblement sentimentale, ce qui tait vrai, et qu'un peu de mondanit,
sur tant de posie, ne pouvait manquer de produire l'effet le plus
heureux.

A peine installs, ils eurent, en effet, tant de visites  faire et 
recevoir, que les dispositions romanesques de Lucie furent compltement
touffes sous la quantit de noms et de personnes qu'il lui fallut
classer dans sa tte, chacun  sa place, et dans un casier appropri 
son rang, sa fortune et ses exigences.

Huit mois s'taient couls depuis le soir du mariage, lorsque M. et
madame Rodey rencontrrent pour la premire fois M. et madame Georges
Varin; plusieurs visites avaient t changes, mais on s'tait toujours
manqu. Ils se retrouvrent dans un des plus brillants salons de la
finance, o l'lgance et la richesse taient  l'ordre du jour chez les
invits; c'tait,  vrai dire, un assaut de toilettes et de diamants,
aussi bien que de beaut, chez les femmes. Le premier coup d'oeil jet
par Berthe sur sa cousine par alliance lui causa un tonnement sans
borne. Jusque-l elle l'avait vue deux ou trois fois, et Lucie lui avait
paru une jolie personne sans importance dans ses costumes de jeune
fille; elle fut stupfaite de la voir apparatre dans sa beaut royale,
portant sans embarras le poids d'une robe superbe en ancien damas broch
d'or, qui lui donnait l'air d'un portrait de Titien.

Une femme, en se comparant  une autre, peut lui accorder toutes les
perfections, hormis une seule qu'elle se rserve et sur laquelle elle ne
se croit pas de rivale; mais Berthe eut beau chercher en quoi elle
dpassait Lucie, elle ne put le trouver dans l'ordre des perfections
matrielles. Elle se rejeta sur sa plus grande habitude du monde, qui
lui donnait une supriorit relle sur cette ingnue un peu sauvage;
mais un ferment de colre et de jalousie lui resta au coeur,  la vue de
cette beaut sculpturale, si diffrente de sa petite taille et de son
minois chiffonn.

--Je vous fais compliment, cousin, dit-elle, quand Max vint causer
familirement avec elle, comme il le faisait autrefois avant son
mariage; votre femme est superbe.

Max sourit d'un air charm; il tait encore assez amoureux de Lucie pour
qu'il lui ft trs-agrable de l'entendre louanger.

--J'ai entendu dire autrefois, continua la jeune femme, que vous ftes
un grand pcheur devant l'ternel; j'espre que maintenant vous avez
reni vos idoles?

--Mais certainement, ma cousine! dit Max d'un ton gourm.

Il ne savait comment prendre cette allocution d'un got douteux. Madame
Varin sourit d'un air nigmatique.

--Allons, tant mieux, tant mieux, fit-elle avec une drlerie d'accent
alors fort  la mode; vous tiez pourtant un joyeux danseur de cotillon;
c'est une perte pour nous autres, pauvres femmes, qui aimons  nous
amuser... Mais un homme promu aux dignits du mariage ne saurait sans
droger...

Elle avait ralenti ses dernires paroles, les faisant attendre 
plaisir, et elle s'arrta, tranant la voix avec une coquetterie
pntrante et mystrieuse. Max se laissa prendre au pige.

--Ma foi, cousine, dit-il d'un ton piqu, je ne sache pas que le mariage
ait pour effet de priver les gens de tous leurs mrites; si j'tais bon
danseur autrefois, je le suis encore avec la grce de Dieu! Voulez-vous
en juger?

L'orchestre jouait une valse devenue clbre, qui semblait nouer
mollement sa mlodie autour des danseurs, et qui les entranait, bon
gr, mal gr, autant que durait son chant voluptueux; Berthe se leva
lentement, appuya sur l'paule du jeune homme sa main gante, dtourna
les yeux et se laissa emporter dans le tourbillon.

Elle valsait admirablement, lentement, sans se presser: on et dit
qu'elle prenait plaisir  voir tournoyer autour de ses pieds l'immense
trane de tulle et de dentelles qui l'entourait d'un nuage vaporeux.
Sans dire un mot, sans paratre essouffle, elle valsait aussi longtemps
qu'il lui plaisait. Au bout d'un instant, elle pesa un peu sur le bras
de son cavalier, qui comprit ce langage muet. Quand Max s'arrta, au
lieu de le quitter brusquement, elle resta une seconde attache  son
bras, pendant que la trane de sa robe, suivant le mouvement de la
valse, s'enlaait lentement autour d'eux. Levant alors les yeux sur le
mari de Lucie, elle rit un peu, montrant ses dents blanches et menues,
puis retira enfin son bras, rest sur l'paule du jeune homme, et se
laissa glisser dans un fauteuil. Max se sentit retenu: c'tait la trane
de soie qui s'tait attache autour de lui. Il sourit, regarda les pieds
mignons de Berthe, qui, chausss de bas couleur de chair et de satin
blanc, brillaient sur le bord de sa robe lgrement releve; puis le
corsage qui s'offrait aux yeux comme une fleur nacre, magnifiquement
panouie; et une envie brutale, grossire, irrsistible d'embrasser
Berthe sur l'paule lui vint soudainement.

La jeune femme le lut dans son regard, et, d'un air insouciant
dtournant la tte, elle lui dit:

--Sortez donc des plis de ma robe, mon cousin; on croirait que je vous
tiens enchan!

Un couple de valseurs, heurtant lgrement le coude de Max, le ramena 
la ralit. Il se dptra des flots soyeux et voulut s'asseoir auprs de
Berthe; mais, penche sur l'autre bras de son fauteuil, elle confiait
avec une grande effusion quelque histoire sans queue ni tte  un ancien
ami de sa famille, et Max, aprs avoir vainement essay d'attirer son
attention, piqu, vex, honteux de l'motion qu'il venait d'prouver, se
dirigea vers le buffet pour y prendre un sorbet.

Dans l'embrasure de la porte, toujours fort encombre, il croisa
Georges, et la vue de son cousin ne diminua en rien son dpit.

--As-tu vu ma femme? lui demanda Varin, je remorque depuis une heure un
banquier autrichien qui veut lui tre prsent... Une tnacit
incroyable, mon cher; on ne se figure pas ces choses-l! Dis-moi o elle
est, si tu le sais, pour que je me dbarrasse de mon personnage.

Une ide bizarre, insolente, inavouable, traversa le cerveau de Max.

--C'est hardi  toi de prsenter des amoureux  ta femme, dit-il d'une
voix mal assure; elle est assez belle pour que tu cherches  la garder
pour toi seul!

Georges rprima un mouvement brusque, qui avertit Max de ne pas aller
plus loin, mme sur le terrain de la plaisanterie. Les deux amis se
regardrent bien en face: Rodey avait secou soudain son motion
rcente, et pensa avoir fait une plaisanterie; il n'et pas voulu se
rappeler qu'un moment il avait parl srieusement. Georges se mit 
rire; et, ayant appris o l'on pouvait rencontrer sa femme, il prit
cong de son cousin avec un geste amical, et se mit  la recherche de
son banquier viennois.

Max avait mis le doigt sur la plaie secrte de Georges Varin. Dans les
premiers temps de leur mariage, les poux, en reconnaissant qu'ils
avaient des gots absolument dissemblables, avaient commenc par en
rire; Berthe surtout trouvait du dernier comique d'tre lie pour la vie
 un homme qui aimait le grand air, quand elle tait frileuse; qui
voulait dner de bonne heure, tandis qu'elle n'avait faim que trs-tard;
qui prfrait la campagne  la ville, la musique  l'oprette, les
nuances teintes aux couleurs brillantes, et qui, en un mot, n'avait
avec elle aucun got, aucune ide en commun.

Cette dissemblance de gots et d'opinions, qui pouvait sembler comique
pendant quelques jours, ne devait pas tarder  amener des conflits
srieux. La bonne ducation des jeunes gens les prserva l'un et l'autre
des scnes violentes qui se produisent en pareille circonstance chez les
gens d'un esprit moins cultiv; mais une sourde amertume se dveloppa
rapidement dans le coeur de Georges, qui avait du mariage une assez
haute opinion pour ne pas prendre sans rvolte son parti d'une union
aussi mal assortie.

Il avait rv une maison pleine de joies tranquilles, une existence
douce et paisible, des enfants qui grandiraient autour de lui, l'amenant
insensiblement au seuil de la vie; il aimait tout ce qui est fin et
discret, les motions contenues, les paroles  demi-voix, le jour tamis
par les tentures et les rideaux, en un mot, tout ce qui laisse de la
place aux sentiments intrieurs; il se trouvait li  une femme qui ne
recherchait que le bruit et l'clat, pour laquelle le monde n'avait
jamais assez de ftes ni de distractions frivoles; son rve s'croulait
avant d'avoir atteint le fate de l'difice: il s'en sentit bless, et
s'il ne le dit pas, c'est qu'il le jugea, ds le premier coup, inutile
et ridicule.

Il ne lui restait plus qu'une ressource, c'tait de traiter sa femme
comme une belle matresse, intelligente et bien leve,  laquelle il
donnerait quelques heures de sa vie. La jeune marie n'et pas senti ce
qu'il entrait d'humiliant pour la femme lgitime dans cette manire
d'entendre le mariage; mais Georges avait plac trop haut son idal pour
s'arranger sans souffrance d'un semblable compromis: aussi vivait-il
dans une perptuelle inquitude.

Il sentait que Berthe ne l'aimait pas, et se demandait ce qu'il
arriverait le jour o elle aimerait, ou croirait aimer. C'est alors
qu'il maudit la prvoyance paternelle, qui, en arrangeant de longue date
un mariage qui semblait devoir plaire  tout le monde, n'avait pas song
 s'inquiter du caractre et des gots de la jeune fiance.

Est-il possible, d'ailleurs, de connatre le caractre et les gots d
une demoiselle  marier? Les convenances mondaines ne l'entourent-elles
pas de voiles cent fois plus pais que ceux d'Isis? Avant son mariage,
Berthe, leve dans un couvent mondain, tait de tout point semblable
aux autres jeunes filles. Bien mise, coiffe  la mode, mais sans
exagration, on la conduisait aux concerts du Conservatoire, 
l'Opra-Comique, au Thtre-Franais, partout o les principes
permettent  une jeune personne de se montrer avec un chaperon. Qui
pouvait deviner que cette pensionnaire modeste aspirait  la grande vie
et ne se mariait que pour pouvoir aller partout?

Il serait injuste de dire qu'elle avait accept Georges uniquement dans
ce but. Elle avait vingt-deux ans, il tait grand temps de se dcider;
le jeune homme, assez beau garon pour convenir  n'importe quelle jeune
fille dsireuse de se marier, lui avait plu de tout point, et elle
l'avait pous avec un sentiment d'aise trs-prononc. Le jour de son
mariage, en entendant prononcer autour d'elle, dans la nef: Le joli
couple! elle s'tait sentie orgueilleuse et charme; mais ce sentiment
superficiel n'est pas l'amour, et l'amour seul, l'amour srieux et
dvou, et pu combler le gouffre qui, ds le lendemain, se creusa entre
ces deux tres, unis par erreur et aussi peu faits que possible l'un
pour l'autre.

Berthe tait coquette: le besoin de recevoir des hommages la dominait
tout entire. Aprs quelques mois de mariage, quand elle se fut hte
d'apprendre tout ce qu'elle ignorait de la vie, le simple plaisir d'tre
admire lui fut insuffisant, il lui fallut quelque chose de plus: le
sentiment de sa puissance sur ceux qu'elle voulait sduire. Il lui
fallut tre sre que l'homme auquel elle adressait quelqu'une de ces
coquetteries provocantes tomberait  ses pieds, s'ils taient seuls...
On se perfectionne vite  ce jeu dangereux: avant d'avoir atteint
vingt-trois ans, Berthe tait devenue absolument matresse d'elle-mme;
ce qui est, en pareil cas, le nec plus ultra de la force.

Aprs avoir prsent son banquier viennois, Georges Varin se mit  errer
au hasard dans les salons; confiant dans l'honneur de sa femme, il
pouvait la laisser essayer son empire sur les malheureux qui
papillonnaient autour d'elle; mais ce spectacle ne lui plaisait pas. Il
se sentait incapable de l'empcher;--de quel droit, puisque Berthe ne
dpassait pas ce qui est permis dans le monde?--et cependant il en
souffrait comme d'une atteinte  sa dignit.

Comme il allait un peu indcis, arrt  tout moment par un groupe ou
par un ami, il aperut Lucie, qui, en le voyant, fit un lger mouvement.
Il se dirigea vers elle aussitt, et, trouvant un pouf vacant auprs
d'elle, s'y installa sans parler, avec un sourire confiant.

Il n'avait jamais beaucoup caus avec elle, et pourtant il tait sr
qu'ils s'entendraient  merveille. Il y a des sympathies secrtes, qu'un
mot dcle, et qui n'attendent, pour se montrer au grand jour, que le
hasard d'une occasion; cette occasion fut pour Lucie et Georges Varin le
hasard du sige vacant, qui leur permit de causer  l'aise:

--Vous ne dansez pas, ma cousine? demanda Varin, en s'installant comme
pour un long sjour.

Lucie rougit et rpondit:

--Non, mon cousin, je ne danse plus.

--Pour toujours? demanda-t-il d'un ton comique.

--Pour le moment, du moins, dit la jeune femme avec un sourire honteux
et timide. Georges sentit sa sympathie redoubler.

--J'en suis charm; on sera sr de pouvoir vous dire un mot de temps 
autre. Les femmes qui dansent sont inabordables pour ceux qui ne dansent
pas.

Berthe passait devant eux, au bras d'un valseur; elle jeta un petit
signe de tte  Lucie, et disparut, comme une comte, suivie par le flot
d'toffes qui formait sa robe. Madame Rodey ne put retenir un sourire,
et Varin, qui la regardait, rit franchement:

--Tenez, dit-il, par exemple, voil ma femme! c'est, de toutes les
femmes, celle que je vois le moins. Le matin, elle dort; le soir, elle
sort; dans la journe, elle essaye des robes; elle va je ne sais o,
partout, je crois bien. Heureusement, il y a les repas. Mais, comme nous
dnons beaucoup en ville, on la met  un bout de la table et moi 
l'autre... Enfin, nous nous voyons en voiture, pour aller dans le monde
et pour revenir. C'est toujours cela!

En finissant sa phrase, il ne riait plus, et sa voix avait pris, malgr
lui, un accent mlancolique. Lucie ie regarda avec une sorte de piti.
Elle n'avait pas ide d'une pareille vie! Son mari n'et pas demand
mieux que de la lui faire connatre; mais les soucis de la maternit,
bien qu'encore loigns, lui avaient procur un peu de repos, de par le
docteur.

--Est-ce que cela vous amuse? dit-elle d'un ton dubitatif.

--Moi? Grand Dieu, non!

--Eh bien, pourquoi menez-vous cette vie, si elle ne vous amuse pas?

--Est-ce que vous ne faites que ce qui vous amuse, vous? demanda Varin
d'un ton sceptique. Vous devriez me donner votre moyen, ou plutt vous
devriez le mettre en actions; il y a de quoi faire une fortune!

--Non, dit Lucie en hsitant; mais il me semble qu'on est toujours libre
de rester chez soi, au moins une fois sur deux... et encore,
quelquefois, de temps  autre, en trichant un peu...

--Chez soi, rpta Varin, que faire chez soi? Est-ce que vous vous
figurez que c'est gai d'tre tout seul dans un appartement vide, quand
les domestiques sont  l'office ou dans leurs chambres, et d'attendre
que le roulement de la voiture vous apprenne que madame est rentre?...
J'aime encore mieux tre chez les autres que chez moi, dans ce cas-l!

--Mais Berthe... dit Lucie.

Elle s'arrta aussitt, avertie par un sentiment secret qu'elle
s'avanait sur un terrain dangereux.

--Berthe n'aime pas  rester  la maison; ce n'est pas pour cela qu'elle
s'est marie. Mais si vous voulez me donner l'hospitalit, cousine, de
temps en temps j'irai faire un bout de causette chez vous. Avez-vous un
jour?

--Non, dit la jeune femme, mais je ne sortirai plus gure. Seulement je
ne vous garantis pas la prsence de Max.

--Tant pis pour lui! rpliqua gaiement Varin.

Ils continurent  causer, et la soire s'acheva sans qu'ils eussent
song  quitter leur place. Quand Max, qui n'avait pas reparu, vint
prendre sa femme pour l'emmener, Georges recommena sa promenade errante
dans les salons,  la recherche de la sienne, et il lui sembla qu'il
sortait d'un rve agrable, le rve d'une causerie tranquille au coin du
feu,  la lueur paisible de la lampe,--et la lueur des lumires lui fit
mal aux yeux.




IV

Le crpuscule tombait lentement, envahissant le salon, dj sombre par
lui-mme; la chemine, pleine d'un amas de braise, jetait cette chaleur
pntrante, propre aux fins de rception, quand, l'heure s'avanant, les
domestiques ne mettent plus de bois au feu. Il faisait trop chaud, et
l'atmosphre de l'appartement, charge de l'odeur des violettes semes
partout dans des vases, portait  la tte d'une faon singulirement
capiteuse. Il neigeait  flots; personne ne viendrait plus ce jour-l,
et Berthe, ennuye d'avoir au moins une heure  perdre en attendant le
dner, s'assit d'un air distrait sur le tabouret du piano. Elle effleura
les touches; mais la vibration des cordes dans l'air du salon lui fit
mal aux nerfs. Elle voulut sonner pour demander de la lumire; puis elle
se rappela que les veilles de la semaine prcdente lui avaient rougi
les yeux, et, par mesure d'hygine, elle se rsigna  rester dans ce
demi-jour, si doux et si reposant. Elle venait de se laisser aller dans
un fauteuil,  l'endroit le plus loign de la chemine, pour y chercher
un peu de fracheur, quand la porte s'ouvrit, et, dans l'chappe
lumineuse de l'antichambre bien claire, Berthe vit se dessiner la
silhouette d'un homme. Pensant que c'tait son mari, elle ne fit aucun
mouvement; mais l'hsitation du nouveau venu, qui ne la voyait pas dans
cette demi-teinte, lui apprit qu'elle s'tait trompe. Contrarie
d'avoir  quitter la place confortable o elle s'tait blottie, elle fit
un lger mouvement. Le bruit de sa robe de soie fit tressaillir le
visiteur, qui se dirigea rapidement vers elle:

--Vous tes seule? dit-il d'une voix touffe.

--Oui, rpondit la jeune femme, avec un battement de coeur, en
reconnaissant cette voix.

Max s'approcha d'elle, tout prs, si prs qu'il se trouva dans les plis
de sa robe, comme jadis au bal, et, prenant les deux mains de Berthe, il
les appuya tour  tour sur ses lvres, longuement, avec passion. Elle ne
les retira pas. L'air semblait se rarfier autour d'eux; la chaleur
devenait de plus en plus suffocante; les violettes mourantes se
fondaient en parfums exquis... Soudain, Berthe, d'une voix railleuse,
dit dans l'obscurit:

--Et cette figurante des Folies, qui chante si faux qu'on l'entend dans
les choeurs, qu'est-ce que vous en faites?

--Elle vous ressemble! dit tout bas Max, en serrant plus fort les mains
qui ne rsistaient pas.

Berthe feignit un clat de rire, qui s'arrta dans sa gorge; puis elle
se dgagea brusquement et se leva. La clart de la fournaise clairait
trangement ses cheveux blonds et son teint nacr; elle regarda fixement
devant elle, dans le feu, o des amas de charbon formaient des
constructions bizarres qui s'croulaient  chaque minute, et elle
approcha lentement du foyer, la tte baisse, comme fascine. Max la
suivait, sans oser la toucher.

--Eh bien, non! dit-elle aprs un instant. Non!

Elle tourna vers Max son visage charmant, o une expression dure et
fire avait remplac la mutinerie provocante des jours passs. Ses yeux
avaient un regard cruel et fixe; elle les arrta hardiment sur ceux du
jeune homme:

--Non! dit-elle encore une fois; il y a des choses qui ne peuvent pas
arriver.

--Pourquoi? rpondit le jeune homme tout bas, avec l'accent de la
prire.

Elle parlait haut, sans frayeur d'tre surprise; c'tait une nature
hautaine qui ne voulait pas ruser avec le danger.

--Parce que vous tes mon parent... parce que Georges a confiance en
vous... Ah! s'il tait jaloux, s'il tait mfiant... s'il m'avait
souponne...!

Elle rprima un mouvement presque sauvage, puis reprit avec un accent de
ddain suprme:

--Je ne puis pas tromper un homme qui a confiance en moi. J'ai fait tout
ce que j'ai pu pour le pousser  bout, il ne veut pas me croire capable
de le tromper... Non, Max, c'est non et non.

Le jeune homme resta silencieux:  ceci il ne trouvait rien  rpondre.
Pourtant, il se rapprocha de Berthe, et, mettant un genou sur un sige
bas qui se trouvait l, il l'entoura doucement de ses bras. Elle se
dgagea sans secousse et le tint  distance en lui mettant ses deux
mains sur les paules, puis elle le regarda avec une piti railleuse.

--Il m'aime  en devenir fou, dit-elle, il me l'a dit; et cette petite
fille qui chante faux lui aide  passer le temps... N'allez pas croire
au moins que j'en sois jalouse, ce serait lui faire trop d'honneur...

--Qui vous l'a dit? demanda Max.

Elle se mit  rire, sans changer de posture.

--Qui? Mon petit doigt! Est-ce si difficile  savoir, ces choses-l?
Mais, mon cher, il n'y a que votre femme qui l'ignore! Voulez-vous
savoir qui me l'a dit? C'est mon mari!

Elle clata de rire; son rire sans cho mourut aussitt. Un grand pont
de braise qui surplombait une caverne de feu s'croula dans la chemine
avec un bruit singulier. Ils tressaillirent tous deux et se sparrent
brusquement.

--Qu'on est lche! dit Berthe avec une expression d'indicible mpris. Et
voil ce que nous prouverions  toute heure? Non, Max, non. Si mon mari
ne vous connaissait pas...

--Voulez-vous partir? dit le jeune homme avec un clair dans les yeux.

Elle recula d'un pas et le regarda attentivement. On n'y voyait presque
plus, et la braise se couvrait de cendre blanche.

--Partir? Et le scandale, dit-elle avec regret. Et votre femme, et votre
enfant? On nous jetterait la pierre, on dirait que nous sommes deux
misrables... Lucie en mourrait. Je ne veux pas avoir de mort  me
reprocher... Je ne suis pas tragique, moi... ni vous non plus, mon
pauvre Max! Allez! ce sera pour une autre fois, dans une autre vie, dans
un monde meilleur, comme on dit dans les oraisons funbres.
Allez-vous-en  la fentre, que je sonne pour avoir de la lumire. On
touffe ici.

Elle appuya la main sur le bouton de la sonnerie lectrique, sans que
Max et le temps de rpondre un mot. Le valet de pied entra aussitt, et
au commandement de Berthe: Les lampes! rpondit: Madame est servie.

--Dj? Je n'ai pas trouv le temps long, dit la jeune femme. Mon mari
est-il rentr?

--Monsieur attend madame dans la salle  manger, rpondit le domestique.

--Dnez-vous avec nous, cousin Max?

--Non, merci, madame, je suis attendu chez moi, dit le jeune homme avec
froideur.

--Eh bien, cousin, ce sera pour une autre fois, pour une autre fois,
rpta-t-elle avec cette intonation railleuse qui mettait en dfaut ceux
qu'elle attaquait:--peut-tre aussi pour un monde meilleur... avec le
reste. Mes amitis chez vous: j'irai voir Lucie et son bb au premier
jour.

Elle entra dans la salle  manger, avec un bruit harmonieux de soie
froisse, et Max en prenant son chapeau put apercevoir la figure svre
et un peu triste de Georges, qui attendait sa femme, debout prs de sa
chaise, avec l'air d'un homme pour qui la vie n'a pas eu d'indulgence.

Rodey sortit et fit quelques pas dans la direction de sa demeure, puis
il se ravisa, et se rendit au club, o il dna, et de l aux Folies, o
depuis peu il avait un fauteuil  l'anne.




V

Berthe et son mari dnrent en tte--tte silencieusement, comme deux
tres qui n'ont rien  dire. Il leur arrivait si rarement de se trouver
seuls ainsi tous deux, qu'ils se sentaient galement dpayss; la grande
salle  manger, sombre, avait elle-mme besoin d'htes plus nombreux
pour gayer ses murailles. De plus, Georges tait visiblement proccup,
et la jeune femme, de son ct, pensait  tout autre chose qu' paratre
aimable.

Quand les domestiques se furent retirs, aprs leur avoir servi le caf,
Berthe fit un mouvement; Varin crut qu'elle voulait quitter la table, et
il la retint du geste.

--Pardon, dit-il, je voudrais vous parler un instant, et nous nous
voyons si peu, que je profiterai de l'occasion prsente, si vous y
consentez.

Berthe fit un signe de tte qui signifiait: Dites tout ce que vous
voudrez. Son mari reprit d'une voix qui tremblait lgrement:

--Nous n'avons jamais fait profession de nous aimer; cependant, nous
sommes tacitement convenus, je crois, de vivre en bonne intelligence,
sur le terrain neutre des convenances sociales. Je dplore autant que
vous le lien qui nous lie indissolublement, et le ciel m'est tmoin que,
si je pouvais vous rendre votre libert, je le ferais aussitt, mme 
mon dtriment. Mais c'est impossible; il nous faut donc tcher de nous
accommoder de notre mieux aux circonstances.

--Il me semble que c'est ce que nous faisons, dit madame Varin, avec une
inflexion moqueuse dans la rserve voulue de sa voix.

--C'est ce que je fais, au moins, rpliqua Georges en la regardant pour
la premire fois depuis qu'il parlait; je me suis efforc de faire de
vous une femme respecte; je vous ai suivie dans un milieu mondain qui
me fatigue et m'ennuie; je n'ai jamais prsent d'objection srieuse 
l'accomplissement de vos dsirs... Mais en change de ce...

--Dites ce sacrifice; allez, mon ami, appelez les choses par leur nom,
fit Berthe, dont les yeux brillrent d'un clat mtallique.

--Soit, c'est vous qui l'avez dit; en change de ce sacrifice, il
convient que mon nom soit respect, puisque c'est dans ce but que
j'agis...

--Votre nom? Et qui donc l'attaque? fit Berthe avec une indicible
hauteur. Votre nom, c'est--dire ma personne, n'est-ce pas?

--L'un et l'autre, rpondit Georges en s'inclinant avec un geste poli.

Un grand silence rgna dans la salle  manger, scand par le bruit
rgulier du cartel appliqu  la muraille.

--Quelqu'un l'attaque? demanda Berthe d'une voix altre.

Tout son sort dpendait de la rponse que ferait son mari.

--Ce n'est pas quelqu'un, malheureusement; c'est on. Et je ne puis pas
faire taire cet on insaisissable, tandis que je pourrais tuer celui qui
se serait permis de toucher  mon honneur.

Berthe leva sur son mari de grands yeux verts qui clairaient
trangement son visage d'une pleur de cire.

--Et qui nomme-t-on  ct de moi? dit-elle d'une voix qui rsonna
trangement  ses propres oreilles.

--Marco Cialdi

La poitrine de la jeune femme s'emplit d'air, le souffle lui revint, et
ses joues se nuancrent peu  peu d'un rose de plus en plus vif.

--Marco Cialdi? On a bon got. Je n'ai jamais vu plus bel Italien, mme
dans les tableaux de matres. En vrit, dit-elle, je devrais remercier
ceux qui me prtent un tel amant!

Elle se renversa sur sa chaise en souriant, et de sa belle main tendue
elle mit deux morceaux de sucre dans sa tasse de caf.

Georges la regardait sans rpondre; son regard accusait plus de piti
que de colre. A ses yeux, cette femme n'tait videmment pas
responsable du mal qu'elle leur faisait  tous deux.

--Et vous le croyez, vous? continua Berthe aprs avoir tremp ses lvres
dans sa tasse.

--Si je le croyais, je ne vous en parlerais pas, faites-moi l'honneur de
le croire, dit froidement Varin. J'aurais pour faire cesser ces bruits
d'autres moyens que de vaines paroles.

Berthe acheva de boire son caf, s'essuya les lvres avec sa serviette
et la posa sur la table pour se lever; son mari la retint du geste
encore une fois.

--Tout ceci ne parait pas beaucoup vous mouvoir, dit-il, je le regrette
pour vous; mais puisque nous en sommes venus  une explication
ncessaire, voici ce que je voulais vous dire. Je tiens  ce que mon nom
soit respect, je tiens galement  ce qu'on vous traite avec la
considration qui vous est due; vous tes belle, trs belle,
trs-aimable, et votre amabilit peut passer aux yeux des mchantes gens
pour une coquetterie rprhensible. Je ne puis pas vous empcher de vous
montrer telle que vous tes; je ne puis pas non plus vous clotrer, mais
j'ai tenu  vous dire que, si jamais j'avais une preuve que vous avez
cess d'observer le pacte qui nous lie, je tuerais l'homme dont le nom
aurait t accol au vtre, c'est--dire au mien.

--Et moi, vous me feriez grce? demanda Berthe dont le visage s'tait
soudain anim.

--Je ne sais pas si ce serait vous faire grce;  coup sr, je ne vous
reverrais jamais.

Berthe garda le silence pour concentrer toutes ses forces, puis elle se
leva dlibrment, et, la main sur le dossier de sa chaise, elle regarda
son mari bien en face.

--De quel droit me menacez-vous? dit-elle d'une voix vibrante. Avez-vous
quelque preuve contre moi? Vous ai-je offens?

--Non, madame, rpliqua Varin en se levant aussi. Nous sommes encore
amis, c'est un avertissement que je vous donne.

--Et si je le prenais comme une dclaration de guerre? fit-elle en le
perant de ses yeux cruels.

--J'en serais dsol; mais j'agirais en consquence.

--Vous allez donc tuer ce pauvre M. Cialdi, que sa famille a envoy 
Paris pour y tudier le droit international?...

--Je ne le tuerai pas, puisqu'il ne vous est rien; je vous l'ai dj
dit, je crois.

--Mais vous allez lui faire peur, le croque-mitainiser?

Elle parlait d'une voix si agressive, que Varin vit l'inutilit de
prolonger le dbat.

--Nous ne parlons pas la mme langue, dit-il avec un peu d'impatience;
nous ne pouvons nous entendre.

--Vous vous faites mieux entendre ailleurs, reprit Berthe en se tournant
lentement vers la porte; si j'tais ridiculement jalouse, je pourrais
vous demander pourquoi vous passez le meilleur de votre temps chez ma
cousine, madame Rodey...

Georges rprima un violent mouvement.

--Je vous dfends de parler d'elle, fit-il d'une voix sourde.

--Et pourquoi? C'est ma cousine! Nous sommes trs-bien ensemble. Nous
formons la famille la plus unie... Vous l'adorez; son mari m'adore...

Elle regarda hardiment Varin en prononant ce mot d'une audace inoue:
il ne sourcilla pas. Elle sentit qu'elle n'avait rien  craindre de ce
ct-l. Georges haussa les paules et sortit par la porte oppose.

Elle retourna dans le salon, clair par deux grosses lampes, et
s'appuya sur le marbre de la chemine o brlait une norme souche.
L'air avait t rafrachi pendant le dner; ce n'tait plus ni la mme
atmosphre ni la mme influence.

--Marco Cialdi, se dit-elle; autant vaut lui qu'un autre! Mais vous ne
le tuerez pas, monsieur Varin, non, certes! Il vous faut des preuves?
Vous serez trs-habile si vous parvenez jamais  en trouver!




VI

Le nom de Lucie avait trouv Varin sans dfense. Depuis leur causerie
lors du premier bal d'hiver, il avait en effet pris la douce habitude de
passer chez madame Rodey presque tous les jours, sous un prtexte ou
sous un autre, parfois sans prtexte. Il restait d'abord cinq minutes,
refusant mme de s'asseoir; puis, peu  peu, il s'tait accoutum 
entrer sans tre annonc,  s'asseoir auprs de la chemine, et  causer
tranquillement, pendant un quart d'heure, qui depuis s'tait allong
indfiniment.

Il avait trouv Lucie rarement seule: madame Bruel, d'abord, lui tenait
presque toujours compagnie; puis l'tat languissant de la jeune femme
avait attir autour d'elle quelques amis choisis, heureux de savoir o
passer leur soire, plus heureux par ce rude hiver d'tre assurs, vers
quatre heures, d'une tasse de th et d'un bon accueil.

Les amis de Lucie n'taient pas jeunes: c'taient les amis de sa mre,
d'aimables vieilles femmes, des hommes en cheveux blancs, qui ne
manquaient ni d'esprit ni de bonne grce, et qui savaient raconter les
choses du temps pass de faon  intresser leurs jeunes auditeurs.

Lucie n'avait pas d'amis ni d'amies  elle; son ducation solitaire ne
lui avait pas donn de compagnes, et sa courte apparition dans le monde
aprs son mariage ne lui avait pas laiss le temps de faire des
relations solides. Georges tait donc  peu prs le seul reprsentant de
sa gnration dans ce salon paisible, que sa prsence rajeunissait.
Quant  Max, il prtendait sentir le moisi dans l'atmosphre
qu'apportaient autour d'eux tous ces personnages respectables, et il
fuyait le salon de sa femme, qui, disait-il en plaisantant, n'tait au
fond que celui de sa belle-mre.

La naissance d'une fille donna  la tendresse de Lucie un but toujours
prsent, et si elle ne lui fit pas prendre  gr, au moins lui fit-elle
excuser les longues absences de son mari. D'ailleurs, celui-ci en
rentrant courait au berceau, s'informait de l'enfant avec une affection
qui n'avait rien de jou, et traitait sa femme comme une crature
extraordinaire, digne de la plus vive reconnaissance, pour lui avoir
donn cette belle petite fille, dont il tait fou. Lucie souriait de ces
exagrations, qui lui rappelaient celles dont elle avait t l'objet
dans les premiers temps de son mariage. Elle avait bien pleur de
l'abandon de son mari pendant l'hiver entier; elle avait soigneusement
cach ses larmes  madame Bruel, mais celle-ci connaissait trop bien sa
fille pour ne pas se rendre compte de ce qu'elle prouvait. Il n'y avait
l rien qui pt l'tonner: elle avait prvu cet abandon quand elle avait
donn son consentement; ce qu'elle esprait tait le retour de Max  sa
femme, toutes les fois qu'un incident quelconque le ramenait au foyer
conjugal; ici encore, elle ne s'tait pas trompe: le jeune homme ne
dsertait jamais absolument la maison; il y rapportait toujours un air
aimable, suivant le code de la vie parisienne; on ne pouvait exiger rien
de plus; et madame Bruel s'applaudissait de voir sa fille se rsigner 
ce genre de bonheur, aprs en avoir rv un autre tout diffrent.

Georges Varin tait la note gaie de cet intrieur, plus rsign que
joyeux. Il apportait les rcits de la ville, les chos du boulevard et
du thtre; il se faisait l plus joyeux qu'il n'tait en ralit, et
cela sans effort, parce qu'il tait heureux de trouver  ce foyer ce qui
manquait si cruellement au sien: l'accueil cordial et la vie de famille.
Se rendait-il compte de l'attrait de plus en plus puissant qui le
poussait vers Lucie? Non, et, sans le dfi imprudent de sa femme, il ft
rest encore longtemps peut-tre dans cette situation d'esprit vague o
l'on ne sait trop ce que l'on veut, heureux d'tre berc dans un
bien-tre inconscient. Il croyait plaindre Lucie, si digne de tendresse,
d'avoir un mari peu srieux, toujours prt  s'accrocher aux jupons de
quelque fille,--pour le moment, pris d'une chanteuse sans mrite, non
sans beaut;--il croyait ne porter d'autre intrt  la jeune femme que
celui d'un parent, auquel un peu de familiarit amicale est permise. La
sortie de Berthe lui ouvrit les yeux, et il s'aperut tout  coup qu'il
aimait madame Rodey.

Cette dcouverte lui causa une motion profonde, qui tempra d'abord la
colre que lui avait inspire l'attitude de Berthe. A trente-cinq ans,
un homme srieux n'aime pas impunment la femme de son ami: pour peu
qu'il ait d'honntet dans l'me, ce sentiment doit le plonger dans de
cruelles perplexits. Lucie tait trop haut place dans l'esprit de
Varin pour que celui-ci pt songer  autre chose qu' lui cacher
soigneusement son amour, et  essayer de s'en dfaire; il se jura
qu'elle n'en saurait rien, se dit que ce secret serait facile  garder,
puisqu'il tait inconnu de tous, inconnu de lui-mme un moment
auparavant, et ne changea rien  son existence ordinaire, de peur de
donner  penser  Berthe que ses soupons taient justifis.

Madame Varin, qui voyait sa cousine de loin en loin, devint tout  coup
une visiteuse assidue de sa maison. Deux motifs la poussaient  ce
changement de tactique: le premier tait le dsir de taquiner son mari.
Ah! si elle avait pu surprendre entre Lucie et lui quelque signe
d'intelligence, elle et conclu sur ces bases un trait tout  son
avantage; mais elle fut promptement oblige de reconnatre qu'il n'y
avait rien  faire de ce ct-l. Le second motif, non moins puissant,
tait de braver jusque chez lui Max, qui, depuis leur entrevue, la
boudait obstinment.

Une aprs-midi, au moment o elle entrait chez madame Rodey, elle
rencontra son mari dans l'escalier. Ils ne se parlaient plus gure,
n'ayant rien de bon  se dire. Le printemps approchant, les rceptions
avaient cess en partie, et le jeune Italien, dont le nom avait t mis
en avant par les mauvaises langues, ne se montrait que rarement dans
l'orbite lumineuse de la belle madame Varin; mais les relations des
poux n'en taient pas moins tendues, chacun ayant quelque sujet  se
plaindre de l'autre.

--Madame Rodey va bien? demanda Berthe.

--Fort bien; mais elle est sortie, rpondit Georges en la saluant.

Il descendit l'escalier sans se presser, mais sans se retourner. Sa
femme le suivit d'un regard irrit, puis sonna chez Lucie pour s'assurer
si vraiment elle tait absente.

Georges avait dit la vrit; madame Bruel tait seule avec sa
petite-fille dans la chambre de la nourrice. Berthe, qui ne lui faisait
gure de visites, trouva l'occasion favorable et demanda  la voir. La
mre de Lucie entra presque aussitt dans le salon.

Aprs quelques prliminaires de politesse, madame Varin dit
ngligemment:

--Mon mari sort d'ici?

--Je ne sais pas, rpondit navement madame Bruel; je ne l'ai pas vu.

--Je l'ai rencontr dans l'escalier, reprit Berthe; en apprenant que
Lucie n'tait pas chez elle, il est reparti sur-le-champ.

Il y avait, dans le ton de ces paroles, quelque chose qui fit lever la
tte  madame Bruel; son regard rencontra celui de Berthe, qui semblait
indiffrente.

--C'est assez naturel, riposta la mre, sentant son enfant sourdement
attaque.

--Eh! sans doute, chre madame, c'est trs-naturel; c'est ce que je dis
 tout le monde,  tous ceux qui s'tonnent de voir Georges si souvent
ici. Il y est, je crois, plus que Max lui-mme, et d'ailleurs ce n'est
pas beaucoup dire, car ce pauvre Max est bien le mari le moins
exemplaire!

Elle rit sur ce mot, montrant ses jolies dents rgulires, et continua
en souriant:

--Il y a vraiment des hommes qui ne devraient pas se marier, et Max
tait du nombre. Mais Lucie est si bonne et vous tes si sage, chre
madame, que vous finirez peut-tre par corriger ce pcheur endurci.

Madame Bruel se mordit les lvres; rien n'est plus dplaisant que
d'entendre dire par les autres les dures vrits que nous pensons sur le
compte de ceux qui nous sont proches. Elle chercha une rponse, n'en
trouva point, et finit par se dire que la lgret bien connue de Berthe
ne devait pas lui permettre d'attacher beaucoup de sens  ses paroles.

Quand elle se trouva seule, cependant, en se remmorant cette visite
singulire, madame Bruel sentit plus vivement l'insinuation cache dans
les apparentes excuses prodigues par madame Varin  son mari. Tout le
monde s'tonnait de voir Georges si souvent chez Lucie! Tout le monde,
cela voulait dire peut-tre deux ou trois personnes, peut-tre une
seule... C'tait dj trop; Lucie ne devait pas tre souponne, et
madame Bruel, n'coutant plus que ses craintes maternelles, conut
immdiatement le dessein d'arrter tous ces commrages pendant qu'il en
tait encore temps.

L'occasion ne se fit pas attendre; Georges, vaguement inquiet de ce que
sa femme avait pu dire ou faire en l'absence de madame Rodey, revint au
bout d'une heure; il sentait si bien la ncessit d'expliquer sa
prsence, qu'il prit le soin d'acheter un livre nouveau chez le libraire
avant de se prsenter. Lucie venait de rentrer, mais elle changeait de
toilette. Ce fut sa mre qui reut le jeune homme.

D'ordinaire, elle tait souriante et affable; ce jour-l, l'inquitude
maternelle lui donnait une apparence plus rude. Elle fit asseoir Georges
avec quelque crmonie, et tenta de dguiser sous une forme agrable le
coup qu'elle voulait lui porter; mais sa nature honnte rpudiait tous
les subterfuges, et elle quitta les sentiers de traverse pour aller
droit au but.

--Vous savez que nous avons beaucoup d'amiti pour vous, monsieur,
dit-elle; mais il y a des choses qui passent avant toute amiti. Vous ne
prendrez pas en mauvaise part la prire d'une mre oblige de dfendre
un intrieur que son gendre ne protge pas assez de sa prsence.

Georges tendit la main, comme pour lui dire de ne pas continuer, mais
elle ne remarqua point ce geste de prire.

--On a dit,--peu importe l'origine de ce bruit,--on a dit que vous tes
bien souvent ici, plus souvent que mon gendre lui-mme... C'est plus la
faute de mon gendre que la vtre. Mais vous comprendrez combien la
rputation d'une jeune femme est facile  ternir... Venez moins souvent.
Venez avec votre femme, par exemple.

Georges sourit; la douleur de la blessure ne put l'empcher de trouver
comique cette invitation de venir avec Berthe; il rpondit avec douceur:

--Ma femme et moi, nous nous rencontrons si peu, en vrit,--c'est
principalement dans les escaliers que nous parvenons  nous voir,--si
peu, qu'il y aurait prsomption de ma part  vouloir vous l'amener aussi
souvent que mon coeur et mon respect me portent ici... Je viendrai
quelquefois, une fois par semaine, au jour de madame Rodey.

Madame Bruel sentit qu'elle avait bless et afflig le jeune homme.
Pour rparer un mal qu'elle n'avait pas eu l'intention de commettre,
elle rpondit avec bonhomie:

--C'est cela; n'allez pas vous imaginer de cesser tout  fait vos
visites, cela ferait jaser plus encore que tout le reste. Que
voulez-vous? les gens oisifs sont si btes!...

--Ou si mchants! fit remarquer Georges en prenant son chapeau.
Permettez-moi de vous demander si madame Rodey a quelque connaissance de
ces bruits ridicules.

--A quoi pensez-vous? Mais non, naturellement! Elle doit les ignorer
toujours.

--Tant mieux! Oui, vous avez raison, elle doit les ignorer. Si elle
s'tonne de me voir moins souvent, vous lui direz que je suis
trs-occup... Voici un livre que j'avais apport pour elle...

Lucie entra vivement dans le salon; elle tait toute frache de sa
promenade, souriante, les yeux clairs; elle s'avana vers Georges en lui
tendant la main.

--Il y a une ternit qu'on ne vous a vu ici! dit-elle. Deux jours et
demi tout au moins!

--Oui, dit le jeune homme avec un serrement de coeur si douloureux qu'il
sentit sa voix s'altrer; j'ai de nouvelles occupations... Mon temps
sera pris dsormais plus souvent que par le pass; voici de quoi vous
amuser pendant vos heures de loisir.

Elle jeta un regard sur le livre et lui dit:

--Merci. Asseyez-vous donc.

--Non, je suis attendu... Adieu... cousine.

Il lui serra la main, s'inclina devant madame Bruel et sortit.

--Qu'est-ce qu'il a? demanda la jeune femme stupfaite, quand la porte
se fut referme.

Madame Bruel hsita; les convenances ordonnaient de cacher  Lucie les
commentaires dont elle tait l'objet; mais l'ducation qu'elle avait
donne  sa fille la mettait au-dessus de ces prcautions puriles; elle
parla franchement:

--On a dit qu'il venait trop souvent ici; je lui ai dit de faire ses
visites plus rares. Tu es cense n'en rien savoir.

--Trop souvent!... dit Lucie lentement, en rflchissant. C'est vrai, il
venait tous les jours... C'tait trop souvent!... en effet...

Madame Bruel se permit alors un petit sermon sur la ncessit de garder
les apparences, et sa fille l'couta religieusement.

--Vous avez bien fait, maman, lui dit-elle en l'embrassant, quand
l'homlie fut termine; puisque c'tait ncessaire, vous avez bien fait.
Bb pleure, je crois...

Elle s'esquiva dans la pice voisine. Quand elle fut seule, elle essuya
les larmes qui venaient d'inonder soudain son visage.

--Trop souvent! murmura-t-elle. Que vais-je devenir sans lui, mon seul
ami?

touffant un sanglot, elle entra dans la chambre de sa fille qui
dormait, l'embrassa tendrement sans l'veiller, et resta songeuse, la
main sur le berceau.




VII

On a bien arrang sa vie; il semble qu'elle doive suivre toujours la
mme pente, ainsi qu'un ruisseau coule dans le lit que les ans lui ont
trac, et puis survient un incident qui barre le cours, et l'onde se
forme un nouveau chemin, auquel elle s'accoutume bientt; on est tout
surpris alors de voir avec quelle facilit l'me humaine se range au
joug de la ncessit. Lucie Rodey avait cru perdre, avec les visites de
son cousin, toute la gaiet de son existence un peu terne; elle
s'habitua insensiblement  ne plus le voir que de loin en loin, sans
autre souffrance qu'un peu de regret, ajout aux autres regrets de sa
vie; mais ils taient si nombreux qu'elle n'en tait plus  les compter.

Georges apporta beaucoup de stocisme dans ces nouvelles relations;
averti dsormais de ce qu'il ressentait, il prouvait une joie amre 
suivre de prs dans la vie les motions et les actions de Lucie: il
l'examinait avec l'attention d'un peintre amoureux de son modle, et
tout ce qu'il voyait lui rendait plus chre cette charmante femme, si
peu rcompense de ses vertus. Il n'en fit jamais rien paratre, et
peut-tre eut-il en cela moins de mrite qu'on ne pourrait le supposer,
car son amour tait si diffrent de ce qu'on appelle communment de ce
nom, qu'il n'prouvait aucun besoin de l'exprimer. C'tait comme une
flamme pure qui brlait librement sans rien consumer, et qui n'clairait
que lui-mme. Loin de dsirer voir cette affection partage, il lui
semblait que c'et t un sacrilge que de troubler la belle srnit de
Lucie. Elle et perdu quelque chose  ses yeux, en coutant une seule
parole qui lui et appris qu'on peut aimer un autre homme que son mari.

Cette priode heureuse de la passion, qui se suffit  elle-mme, et qui
craint de voir troubler son recueillement, fut trs-utile  madame
Varin; car son mari ne s'occupait plus d'elle, et elle profita de cette
mansutude, ou plutt de cette indiffrence, pour conqurir une foule de
privilges et les faire passer  l'tat de chose acquise, ce qui est la
plus grande habilet connue. Rendue prudente, d'ailleurs, par
l'avertissement de Georges, elle vita dsormais les apparences inutiles
du scandale, et l'on put constater, non sans surprise, que la petite
madame Varin devenait tout  fait srieuse.

Lucie aussi devenait srieuse, et sa mre suivait avec inquitude les
progrs d'une mlancolie croissante dans l'me de cette jeune femme,
qu'elle avait cru cuirasser d'avance contre le malheur. Madame Bruel,
heureusement, ne s'aperut pas que l'accroissement de cette tristesse
concidait avec sa rsolution d'espacer, autant que possible, les
visites de Georges Varin. Lucie elle-mme n'en savait rien; ce n'tait
pas un chagrin comme un autre dans sa vie, que la privation des visites
amicales du jeune homme: c'tait le dprissement lent et gradu d'une
plante, lorsqu' l'automne le soleil perd sa chaleur et reste moins
longtemps sur l'horizon. Avec Georges, tout ce qui rattachait Lucie au
monde s'tait loign d'elle; le reste ne l'intressait pas, et elle
n'avait plus rien pour la distraire des proccupations constantes que
lui donnait son mari.

Si quelqu'un sur la terre tait loin de se douter que sa conduite pt
proccuper qui que ce soit, c'tait bien Max Rodey. Il allait et venait
dans son existence et dans celle des autres, sans mme avoir l'ide que
cela pouvait troubler quelqu'un. Il adorait sa fille, il accordait  sa
femme une estime et une confiance absolues; il l'aimait d'ailleurs, mais
oui, il l'aimait!  sa faon du moins, c'est--dire sans prjudice de
toutes les fantaisies qui pouvaient lui passer par la tte, sans
prjudice surtout de celle qui l'avait si violemment pouss vers Berthe,
et qui cette fois ressemblait beaucoup  une passion.

Il aimait sa femme, malgr son amour pour Berthe, il l'aimait d'une
affection sincre; il et t au dsespoir de la perdre, il et prouv
un chagrin violent  l'ide de la faire pleurer; il tait fier d'elle,
tendre avec elle, empress dans le monde o il l'entendait louer de
toutes parts, et affectueux  la maison, quand par hasard il s'y
trouvait, le tout trs-sincrement, sans hypocrisie aucune.

Quand, ayant une soire  perdre, il rentrait vers dix heures, la
chambre tranquille o Lucie lisait ou travaillait seule, sa fille
endormie prs d'elle, la lampe clairant bien, le foyer rpandant une
chaleur tempre, cet ensemble lui paraissait le plus sduisant
spectacle; la discrte odeur d'iris qui s'chappait des armoires, du lit
et de sa femme elle-mme, tait pour lui le plus enivrant des parfums,
et il s'en grisait de la meilleure foi du monde. Il s'approchait alors
de Lucie, lui retirait des mains le livre ou l'ouvrage, l'attirait prs
de lui vers une causeuse, et c'tait lui qui entamait le chapitre
charmant des: Te souviens tu?... autrefois raills par lui.

Lucie se laissait aller  ces tendresses passagres; elle se disait que,
si son mari n'tait gure auprs d'elle, c'est que ses habitudes de
jeune homme ne lui avaient pas inspir des gots sdentaires. Il n'y
avait aprs tout rien d'trange  ce qu'un homme de trente-quatre ans ne
pt changer tout  coup ses habitudes; et, sur la foi des romanciers,
elle attendait avec confiance, presque avec impatience, le premier
cheveu blanc, la premire ride, qui ramnerait ce mari si tendrement
aim  un foyer dont il apprcierait alors les charmes.

Je serai encore jeune alors, se disait-elle, et digne d'amour...

Mais la pense que ce temps-l tait encore lointain lui fit plus d'une
fois verser des larmes.

Max tait de cette espce d'hommes assurment fort commune, qui, ne
sachant pas ou ne voulant pas refrner ses instincts, se fait une loi de
ses dfauts mmes et les rige en particularits intressantes. Chez
lui, comme chez un grand nombre de ses contemporains, le caractre
principal de sa nature tait de ne pas pouvoir jeter les yeux sur un
jupon fuyant au dtour d'une rue, sans courir aprs. En un mot, pour
employer une expression vulgaire, mais loquente, il aimait les femmes.

Aimer les femmes! Nos aimables chansonniers ont sur la conscience bien
des larmes d'pouses dlaisses, bien des plaintes de filles sduites,
bien des colres de maris outrags! On avait fait une vertu de ce joli
vice, sans paratre se douter que pour aimer les femmes il faut des
femmes, et que celles-ci prfreraient peut-tre des attachements plus
srieux. Si ceux qui avouent ce charmant dfaut se contentaient de
placer leurs amours parmi celles qui professent les mmes gots, le mal
ne serait pas grand; mais ces aimables amateurs du beau sexe cherchent
de prfrence des coeurs nafs, des motions nouvelles... et c'est ce
qui permet de les classer parmi les flaux du genre humain.

Cela passe un peu de mode et ramne l'esprit aux chansons de Dsaugiers
et consorts; mais si l'on n'avoue plus gure qu'on aime les femmes, on
n'a pas chang de moeurs pour cela, et le nom est lgion, de ceux qui,
rencontrant une femme dans la rue, ne craignent pas de se mettre  sa
poursuite, sans souci de l'ennui qu'ils lui causent, uniquement parce
que c'est ainsi qu'ils sont btis, et peut-tre aussi parce qu' l'ge
de dix-sept ou dix-huit ans ils n'ont pas rencontr un quidam jaloux et
peu endurant pour les rosser  fond, discrtement, sous une porte ou le
long d'un quai dsert.

Max aimait les femmes, toutes les femmes, et mme il aimait la sienne.
Quand un jupon de ballerine ou un corsage de chanteuse, ou n'importe
quel ajustement ou absence d'ajustement fminin, lui avait procur au
coeur un chatouillement agrable, il se lanait  corps perdu et n'avait
de repos que lorsque l'objet de ses feux l'avait pay de retour. Prs de
sa cousine, il avait d renoncer  l'espoir de voir couronner sa flamme,
toujours suivant le langage des chansonniers; mais sa mortification
avait trouv un adoucissement trs-apprci dans l'affection que lui
tmoignait la figurante des Folies qui ressemblait  Berthe.

Elle lui ressemblait vraiment; et de plus, elle avait tromp indignement
Max, qui lui avait fait des scnes effroyables. Ces deux tres jouaient
 la passion,  la brouille, au raccommodement, avec une ardeur qui et
fait illusion mme  des gens experts en ces choses. Au fond, ils ne
s'aimaient pas du tout; mais o serait l'excuse des hommes qui aiment
les femmes, et des femmes qui se laissent aimer par ceux-l, si l'on ne
se jouait pas un peu la comdie  soi-mme? C'est lors du dnouement
qu'on aperoit,  la facilit de la rupture, combien tout cela tait
affaire d'amour-propre et d'imagination.

Pour le moment, Max tait au mieux avec Julie; d'autant mieux que cela
ennuyait Berthe. Il en voulait  celle-ci de l'avoir repouss avec si
peu de crmonie; quand il lui avait offert de partir, c'avait t de
bonne foi, et si elle l'avait pris au mot, il aurait tout abandonn pour
l'enlever. Berthe tait la seule femme au monde qui pt retenir un homme
comme Max; elle avait dans l'esprit et dans le corps assez d'inimitables
coquetteries pour paratre toujours nouvelle  l'homme qu'elle voudrait
garder prs d'elle. Ces deux esprits pervertis, ces deux imaginations
drgles taient faits pour s'entendre; ensemble, ils eussent fait un
couple modle, o chacun et trouv de quoi s'occuper dans le soin de
retenir l'autre.

Berthe aussi avait t de bonne foi dans cette affaire; la confiance que
tmoignait son mari  l'gard de son cousin lui donnait des scrupules,
comme elle l'avait dit. Si Max tait venu le soir, au lieu de se
prsenter avant le dner, c'est--dire si elle l'et reu aprs
l'avertissement de son mari au lieu de le voir avant, elle et peut-tre
agi diffremment. Mais Max s'tait mis  la bouder avec ostentation, et
mademoiselle Julie, des Folies, y avait gagn de somptueux prsents
qu'elle n'et probablement pas reus sans cela. Max avait mis une
malicieuse insistance  attirer l'attention de son cousin Georges sur la
jolie crature que le monde lui donnait pour matresse, afin d'tre sr
que Berthe saurait tout ce qui la concernait.

A cela, il avait gagn une verte semonce de Georges Varin, qui lui avait
rappel ses devoirs de chef de famille.

--Tu es mari, mon cher, lui avait-il dit; tche donc de ne pas
l'oublier! Qu'arriverait-il si ta femme avait connaissance de tes
sottises?

--Ma femme? Mais elle ne sait pas plus ce qui se passe hors de chez elle
que la statue du grand Chephrem ne s'occupe de ce qui arrive hors du
Louvre! Qui veux-tu qui aille le lui apprendre? Ce ne sera pas toi, je
suppose.

Georges secoua la tte avec un sourire o l'ironie n'entrait pas moins
que la tristesse. Non, certes, ce n'est pas lui qui irait troubler
l'esprit de cette femme de bien! Tant qu'elle conserverait les illusions
qui lui avaient fait pouser Max, il la considrerait comme trop
heureuse, et la puret de l'affection qu'il lui portait permit  Varin
d'exprimer cette opinion dans ces termes mmes, sans que le mari de
Lucie pt y trouver  redire.

--Eh bien, mon ami, continua Max, si tu ne le lui dis pas, je ne vois
pas qui pourrait l'en informer; elle et sa mre ne voient que des
vieilles momies,--des gens qui demeurent du ct de l'Institut...
Qu'est-ce que tu veux que de pareilles antiquits sachent de notre vie 
nous, jeunes hros?

Il riait superbement en talant sa large poitrine et en montrant ses
dents tincelantes; ranger soigneusement dans le mariage, comme dans le
fond d'un tiroir, toute cette jeunesse et cette vie, c'tait vraiment
afficher des prjugs par trop bourgeois. Georges garda le silence en
pensant  cette pauvre Lucie, qui passait ses journes au square avec sa
fillette, et ses soires auprs du berceau de l'enfant. Mais qui sait si
au fond, tout au fond de lui-mme, Georges Varin ne prfrait pas savoir
son cousin acoquin chez mademoiselle Julie? La femme de Max, dlaisse
 son foyer d'pouse romaine, n'en tait, aux yeux de celui qui
l'aimait, que plus chaste et plus digne d'tre aime.

Malheureusement, les figurantes cotent cher; c'est l un budget o la
dpense n'est pas absolument proportionne au mrite. Max avait fait
richement meubler un petit nid d'amoureux par le tapissier de Berthe,
afin que Berthe en et connaissance;--il avait mme fait prendre chez
elle l'chantillon d'une toffe, pour tre plus sr de l'indiscrtion,
et Berthe avait su tout ce que Max dsirait lui faire savoir; mais le
tapissier avait prsent sa note, qui tait fort jolie, et ce n'est pas
avec des taquineries d'amant repouss qu'on pouvait la solder. Max fit
une saigne  ses fonds, et pendant qu'il y tait, il en prit un peu
plus que ce n'tait ncessaire, afin de n'tre pas  court, se dit-il.
C'est toujours ainsi qu'on commence sa ruine.

Cependant, comme Rodey n'tait pas ignorant en affaires, et qu'entre
autres vrits il avait tourn et retourn celle-ci: qu'un capital qui
n'existe plus ne paye pas d'intrts, il chercha, pour une part de son
argent, un placement qui rapportt six ou sept au lieu de cinq: c'tait
lmentaire; car, sans cela, le dficit et t visible dans son budget,
et depuis le jour o il avait sign son contrat de mariage, Max s'tait
bien promis de ne rien avoir  dbattre avec sa belle-mre.

On trouve toujours six ou sept et mme huit de son argent,  condition
de n'tre pas svre sur la solidit des garanties. Max acheta des
valeurs nouvelles, d'un trs-beau rendement, et se promit de s'en
dbarrasser promptement, aussitt que le payement d'un ou deux coupons
l'aurait mis  mme de rtablir l'ordre, un instant troubl, de ses
revenus. L'intrt qu'il avait dans la maison de commerce, dont il ne
s'occupait jamais, se contentant d'marger quand il y tait convoqu, le
rassurait d'ailleurs sur l'avenir.

Ds qu'il eut un peu d'argent devant lui, il s'empressa d'offrir quelque
douceur  mademoiselle Julie; un autre trait de son caractre tait une
extrme gnrosit avec les femmes; il ne leur refusait jamais rien,
dans les limites du possible; aussi la demoiselle se figura-t-elle que
son amant tait une mine d'or, et se mit-elle  y puiser sans scrupule.

La chose marcha bien pendant un mois; mais vint un moment o Max fut
oblig de s'arrter, pour deux raisons: la premire est que les valeurs
n'avaient pas pay le coupon; la seconde, que le jeune homme avait
rencontr un autre jupon, et que ds lors Julie avait perdu la moiti de
ses attraits.

Ce que voulait la jolie fille tait moins que rien: un petit coup, tout
petit, avec un seul cheval.

--Tout petit? demanda ironiquement Max Rodey, qui, assis sur une
ottomane Pompadour, se disait depuis un instant que ce dessin tirait
horriblement l'oeil et que ce mobilier l'agaait d'une faon abominable.

--Oui, tout petit, rpondit clinement Julie, en venant s'asseoir auprs
de lui, contre son paule.--Haut comme cela, ajouta-t-elle, en montrant
de sa main tendue la hauteur d'un mouton de forte taille.

--Je ne donne pas de voitures ni de chevaux, dit-il d'un ton sec; quand
on veut avoir ces objets-l, on prend pour amant un prince russe, ou un
lord anglais, s'il en reste encore  caser... Vous vous trompez
d'adresse, ma chre.

Julie, stupfaite, le regarda; elle ne savait pas que les valeurs
n'avaient pas pay leur coupon, et d'ailleurs, pour elle l'argent
n'avait pas de signification rgulire; quelquefois quatre sous lui
avaient suffi pour djeuner d'une ctelette pane, et  d'autres jours
elle donnait cent francs, comme on donne deux sous, pour faire la
charit.

--Ah! c'est comme cela? dit-elle, pique, les yeux pleins de larmes de
rage. Eh bien, c'est bon: on m'a offert un engagement superbe au thtre
des Arts...

--Le thtre des Arts? Connais pas! fit Max en se promenant les mains
dans les poches de son pantalon.

--A Rouen! cria la chanteuse indigne, le plus beau thtre de Rouen!

--Patrie du sucre de pomme, rtorqua Rodey avec son sang-froid
gouailleur; si a peut te faire chanter juste, tu n'auras pas  te
plaindre, ma belle!

Muette d'horreur, elle recula de deux pas pour mieux voir celui qui lui
parlait ainsi.

--Tu joues les tragiques? fit Max avec la plus mordante raillerie.

--C'est bien, c'est bon. J'y vais! s'cria Julie en sautant sur son
chle, un superbe cachemire, prsent de Rodey.

--A Rouen?

--Pas tout de suite, mais chez le directeur, signer mon engagement!

Elle disparut en faisant battre toutes les portes, et Max, rest seul
aprs avoir tourn deux fois autour de l'appartement, se dcida 
sortir.

Il fut quarante-huit heures sans retourner chez Julie; le troisime
jour, comme il montait l'escalier, plutt par manire d'acquit que pour
revoir sa belle, contre laquelle il se sentait fort irrit, sans savoir
pourquoi, il rencontra la femme de chambre qui descendait, les bras
chargs de cartons.

--Un dmnagement? dit-il en arrtant la soubrette.

--Un dplacement! rpondit celle-ci, qui tait une fine mouche.

Le mot plut si fort  Max qu'il faillit embrasser une personne qui avait
tant d'esprit. Mais en la regardant, il se ravisa, car elle tait laide
et portait hardiment les trente-huit ans qu'elle avouait.

--Vous vous dplacez? dit-il en souriant. Peut-on savoir de quelle
faon?

--Madame est partie pour Rouen par l'express de ce matin. Elle tait si
presse qu'elle m'a laisse derrire elle pour lui apporter tout son
bagage. Elle y jouera, pendant la saison, des rles qu'elle avait
doubls en province, il y a deux ans... Max ne l'coutait plus: il tait
ennuy. Comment! il tait plant l? Ce n'tait pas son habitude, et la
nouveaut de l'motion ne lui paraissait pas agrable. Il descendit
l'escalier lentement, derrire la soubrette qui empila les cartons dans
un fiacre  six places, trop petit pour la circonstance.

--Thtre des Arts? dit-il quand ils se trouvrent tous les deux sur le
trottoir.

--Oui, monsieur! Madame a bien pleur...

--Elle a pleur? fit Max, dont le coeur s'attendrit.

--Oh! oui, monsieur! Elle n'avait pas envie d'aller  Rouen.

Rodey s'en retourna lentement chez lui, en passant par le Palais-Royal.
Ce n'tait pas le plus court chemin; mais, pour rentrer  son domicile,
il faisait toujours l'cole buissonnire.

Dans la vitrine d'un bijoutier tait un trs-joli coulant d'un prix
raisonnable: perles et rubis sur filigrane d'or... C'et t grand
dommage de laisser ce bijou  quelque provincial. Max tta son
portefeuille; il s'y trouvait de quoi payer le coulant: il l'acheta
sur-le-champ et le fit mettre dans un crin.

--A quelle adresse faut-il l'envoyer? demanda le marchand.

Le jeune homme hsita un instant; le bijou tait trop beau pour tre
offert au nouvel objet qui depuis quelques jours embellissait son
existence; il faut savoir garder de la mesure en tout. Il avait song
d'abord  Lucie, Lucie qu'il ne gtait pas: elle ne lui demandait jamais
rien! Puis il fit la rflexion qu'aprs tout Julie avait pleur. C'tait
gentil de sa part,  cette pauvre Julie! Et il ne pouvait pas non plus
la quitter comme un pleutre...

--Mademoiselle Julie, thtre des Arts,  Rouen, dit Max d'un air
placide. Et il sortit, enchant de son heureuse ide.

Le lendemain soir, il dnait chez lui, par le plus grand des hasards.

Dans le courrier de province, il remarqua une enveloppe cachete d'une
devise folichonne: Ex pluribus plures, qu'il avait jadis compose et
fait graver lui-mme sur certain cachet. Peu soucieux de voir s'arrter
sur cette missive d'apparence non respectable les yeux de sa femme et
ceux de sa belle-mre qui dnait avec eux, il voulait l'escamoter; mais
madame Bruel, avec la clairvoyance des belles-mres, l'arrta en lui
disant:

--Lisez donc votre courrier, mon cher Max, cette lettre peut tre
presse.

En pestant intrieurement, il s'excuta; aprs avoir lu, il regarda
madame Bruel qui attachait sur lui un regard extrmement srieux. Lucie
ne se doutait de rien. Ce que Max devinait dans la pense de sa
belle-mre lui inspira une pense de rvolte, qui se joignit
admirablement  la prire contenue dans la lettre qu'il venait de lire.

--Vous avez raison, maman, dit-il; voici une lettre qui m'oblige 
partir pour Rouen demain matin.

--Demain! s'cria Lucie; pas de mauvaises nouvelles, j'espre?

--Non, rien, dit Max de mauvaise grce. Ce sont des affaires d'intrt
qu'il faut traiter  la premire heure. Je serai de retour dans un jour
ou deux, peut-tre demain soir.

Madame Bruel n'avait rien dit; elle fixa sur son gendre ce regard clair
et pntrant qu'il connaissait bien et n'aimait gure. Il abrgea le
dner, sous prtexte de consulter ses papiers, et partit le lendemain
par le premier train.

Voici la lettre qui avait caus ce prompt dpart:

Le Max chri  sa Joliette est bien gentil d'avoir pens  elle, qui
n'est qu'une mauvaise tte picarde. S'il veut voir le coulant au cou de
sa Joliette, il n'a qu' venir  Rouen,  l'htel d'Albion o je repose.
J'ai eu tort de demander le cheval, et c'est pour m'en punir que je me
suis pay une locomotive. Faudrait pas m'en vouloir. Joliette embrasse
son Max  pincettes.




VIII

--Max t'a crit? demanda madame Bruel en entrant chez sa fille deux
jours aprs le dpart de son gendre.

--Oui, rpondit Lucie, j'ai eu une lettre ce matin.

--Quand revient-il?

--Il ne sait pas; ses affaires peuvent le retenir encore quelques jours.

Madame Bruel, sans rpondre, s'approcha du berceau o dormait sa
petite-fille. Le sommeil de l'enfant tait troubl, et la fivre la
travaillait visiblement.

--Qu'est-ce qu'elle a? dit la grand'mre en se penchant sur l'enfant.

--Je n'en sais rien... les dents, peut-tre...

Madame Bruel examina la fillette avec ce coup d'oeil vigilant des
grand'mres, pour qui une vie entire s'est coule entre les premires
craintes maternelles et cette seconde preuve de la maternit.

--Ce ne sont pas les dents... pas du tout; envoie chercher le mdecin,
dit-elle.

--Vous la croyez si malade, maman? fit Lucie effraye. Elle ne peut pas
tre en danger, elle dort toujours!

--Prcisment! Envoie chercher le docteur, tout de suite.

Lucie sonna, la femme de chambre reut des ordres et disparut; puis la
jeune mre revint  ce berceau, dix fois plus cher depuis une minute.

--Que pensez-vous donc qu'elle ait? insista Lucie, les yeux soudainement
tirs, les lvres tremblantes.

--Tu sais, mon enfant, que je ne suis pas mdecin, fit doucement madame
Bruel. Je puis me tromper, mais il me semble que ta fille a le cerveau
lgrement pris, une congestion, des convulsions, peut-tre...

Lucie se tordit les mains avec un geste dsespr, mais sans parler, et
sa mre lut plus d'angoisse dans ce silence que dans tous les
gmissements du monde.

L'enfant dormait toujours, s'veillant de temps  autre sans pousser de
plainte; elle regardait les deux femmes d'un air indiffrent, puis
refermait les yeux et retombait dans sa somnolence. Madame Bruel
s'assit auprs du berceau, Lucie en fit autant de l'autre ct, et,
muettes, elles attendirent l'arrive du mdecin.

Ce fut long; les heures de l'aprs-midi passaient les unes aprs les
autres, sans amener de changement; le soleil qui entrait d'abord  flots
dans la chambre se retira lentement; l'ombre d'un mur voisin s'tendit
par degrs sur le store; Lucie se leva d'un mouvement machinal et laissa
entrer le jour; puis elle reprit sa place, et continua d'attendre.

--Ton mari a-t-il laiss son adresse? demanda madame Bruel.

Lucie rpondit d'un signe de tte; elle avait le coeur trop plein pour
parler.

--A un htel? insista la mre.

--Non, chez le correspondant de la maison, dit la jeune femme avec
effort.

La petite fille fit un mouvement comme pour chasser une mouche volant 
la hauteur de son front; elle ouvrit les yeux, puis les referma, sans
paratre avoir reconnu sa mre. D'un mouvement sauvage, celle-ci enleva
l'enfant dans ses bras, la serra contre elle  la faire crier, et
l'appela tout haut par son nom: Rene!

Sa voix ne rveilla rien chez la petite: la vie s'tait engourdie  son
centre mystrieux, et rien de ce qui lui tait familier n'atteignait
plus sa vue ni son oreille.

--Rene! ma fille! rpta Lucie en serrant plus fort encore contre son
coeur bris l'enfant inconsciente.

Madame Bruel mit avec autorit la main sur le bras de Lucie.

--Pas de scne, dit-elle, c'est inutile et mme nuisible. Garde ton
sang-froid pour la visite du mdecin.

--Mais je n'ai qu'elle! Que deviendrai-je si je la perds? allait dire
Lucie. Elle se retint en pensant que sa mre souffrirait de sa cruaut,
et elle s'imposa silence.

Assise sur une chaise basse, l'enfant immobile sur ses genoux, elle
attendit encore une heure, puis la sonnette tinta, et elle tressaillit
violemment comme au sortir d'un rve.

Le docteur entra; c'tait un bon vieux mdecin de femmes et d'enfants,
auquel son ge donnait un air paternel. Il savait fort bien soigner les
petits maux de sa clientle, et, ayant ouvert les yeux de Lucie  la
lumire, il se trouvait de fait et de droit le mdecin de la famille.

--Un peu de congestion, dit-il aprs avoir examin l'enfant; des petits
rvulsifs, la tte haute, beaucoup d'air... Je reviendrai ce soir.

Voici l'ordonnance; envoyez tout de suite  la pharmacie. Ce ne sera
rien, avec des soins. Il sortit accompagn de madame Bruel, qui rentra
l'instant d'aprs, un peu ple, mais toujours calme. Lucie excutait
dj les ordres du docteur.

--Qu'est-ce qu'il vous a dit? demanda-t-elle sans se retourner. C'est
mortel, n'est-ce pas?

--Non, non, mais non, fit la grand'mre, sans pouvoir mentir tout 
fait. C'est srieux, parat-il, mais on en gurit trs-bien.

Lucie jeta  sa mre un regard o l'incrdulit se mlait au reproche.

--Comment cela s'appelle-t-il? dit-elle en continuant ses soins.

Madame Bruel hsita.

--J'ai le droit de le savoir, fit la jeune femme avec une autorit
surprenante. Je ne suis pas une enfant, ma mre; vous m'avez leve 
regarder le malheur en face. Comment s'appelle le mal dont ma fille peut
mourir?

--Mningite, dit  voix basse madame Bruel, qui vint s'appuyer sur
l'autre bord du berceau.

Lucie fit un mouvement en arrire, et fixa sur sa mre ses grands yeux
dilats par une horreur sans nom. Elle n'avait alors que bien peu
d'espoir. Depuis ce moment, jusqu' la seconde visite du mdecin, elle
ne dit plus un mot, sauf pour demander les objets ncessaires aux soins
qu'elle donnait  sa fille.

Vers neuf heures du soir, le docteur revint, suivant sa promesse, et se
livra  un examen plus attentif de la petite malade.

--Y a-t-il du mieux? dit brivement Lucie, toujours debout; elle n'avait
pas mang, et elle puisait ses forces dans sa lutte constante avec le
danger.

--Pas beaucoup, rpondit le vieux mdecin; continuons le mme
traitement; et demain matin...

--Demain matin elle sera morte! fit Lucie avec un sang-froid qui fit
tressaillir sa mre et le docteur.

--Comme vous y allez, ma chre enfant! fit le brave homme, on ne meurt
pas si vite que cela! Donnez-nous au moins le temps de nous retourner!
Demain matin, si le mal n'a pas cd, on pourrait faire une petite
consultation... Mais jusqu'ici, il n'y a rien de perdu. Tchez de
dormir, votre mre vous relayera pour les soins; il vous faut du repos,
beaucoup de repos, sans quoi vous ne serez plus bonne  rien. Allons,
bon courage! A demain.

Il s'en alla, reconduit par madame Bruel, et lui dit dans
l'antichambre:

--Avertissez le pre, il y a du danger.

Madame Bruel envoya immdiatement un tlgramme, et revint prs de sa
fille, qui semblait aussi calme, aussi froide que si rien
d'extraordinaire ne ft arriv; seulement, elle n'avait plus une goutte
de sang au visage.

--Vous avez tlgraphi? dit Lucie en la voyant rentrer.

Surprise, mais non tonne de cette divination, la mre rpondit d'un
signe, et le silence continua  rgner dans cette chambre, devenue
soudain sombre et lugubre comme une crypte destine  des funrailles.

Vers dix heures, un coup de sonnette fivreux retentit dans
l'antichambre, et les deux femmes saisies de la mme ide se levrent en
mme temps. A cette heure, ce ne pouvait tre que Max. Sur un geste de
sa fille, madame Bruel se rassit auprs du berceau, et Lucie sortit de
la chambre.

blouie par la clart du bec de gaz au sortir de l'ombre de la
veilleuse, elle s'avanait rapidement, les deux mains tendues,
persuade qu'elle allait rencontrer son mari. Un geste respectueux la
retint et lui fit lever la tte. Ce n'tait pas Max, c'tait Georges qui
tait devant elle. Elle s'arrta court, les yeux pleins de cette lumire
violente, terrasse par un choc si imprvu: comment un autre que son
mari pouvait-il se trouver l,  cette heure?

--Je vous demande pardon, dit Varin  voix basse, presque honteux de
pntrer dans cette intimit douloureuse de la mre au dsespoir. J'ai
vu le docteur au cercle; il m'a dit que Rene est trs-mal... Je sais
Max absent; un homme est quelquefois utile dans une maison en de telles
circonstances... J'ai pens que la parent pouvait excuser...

Lucie, les yeux dilats, l'coutait sans le comprendre; soudain elle
jeta violemment ses deux mains dans celles du jeune homme.

--Vous tes venu, vous! dit-elle; il y a peut-tre quelque chose 
faire, puisque vous tes venu... Que pourrait-on pour sauver l'enfant?

mu jusqu'au fond de l'me, il la regardait, cherchait  deviner avec
elle ce qu'on pourrait faire.

--Il va la laisser mourir, continua Lucie; c'est un vieux mdecin; il ne
sait pas tout... Quand il amnera sa consultation, Rene sera morte...

Elle regardait dans le vague, devant elle, et semblait chercher
pniblement une ide qui se refusait obstinment  son cerveau fatigu.
Georges la saisit au vol.

--Un spcialiste, n'est-ce pas?

--Oui, oui, un spcialiste tout de suite! s'cria Lucie en lchant les
mains de Varin qu'elle n'avait cess de serrer convulsivement. Allez!

Elle le poussa vers la porte; mais au moment o il allait l'ouvrir, elle
l'arrta.

--Ils ne se drangent pas la nuit, ces grands hommes, dit-elle
amrement: promettez de l'argent, donnez-en, tout ce qu'on voudra...

--Ce n'est pas pour de l'argent qu'ils se drangent non plus, dit Varin;
mais je connais un peu B..., le plus fort de tous; je vous l'amnerai, 
tout prix; attendez-moi!

Elle essaya de formuler un remerciaient, mais ses lvres taient
redevenues muettes; elle baucha un geste d'adieu, et retourna dans la
chambre d'un pas automatique. Avec cet espoir nouveau, une faiblesse
extraordinaire tait tombe sur elle.

--Eh bien? dit sa mre en la voyant rentrer seule.

--C'est Georges; il va chercher un spcialiste, dit pniblement Lucie.

Elle semblait engourdie par une torpeur semblable  celle de l'enfant.
L'attente recommena dans la chambre  demi obscure. Madame Bruel
sommeillait, vaincue par la fatigue; Lucie rvait les yeux grands
ouverts, et son triste rve se droulait devant elle avec la douloureuse
persistance et la nettet terrible d'une invitable ralit.

Elle voyait, sous la porte tendue de blanc, le petit corbillard couvert
de plumes blanches et de galons d'argent, emport par les porteurs
funbres, au pas rapide et rgulier, qui enlvent  deux ce fardeau si
lger, que les bras d'une mre ne sont jamais las de soutenir. Elle
voyait le dfil se mettre en marche, sous le soleil d'une matine
d'avril, et les femmes de son entourage, les vieilles amies de sa mre,
les seules qu'elle et elle-mme, charges de fleurs et de couronnes
immacules, se grouper derrire le petit cercueil, trop petit pour
soutenir tant d'offrandes.

Elle allait plus loin, marchant dans la funbre cohue; elle entrait sous
le porche de l'glise o elle avait reu la bndiction nuptiale; elle
en ressortait et prenait le chemin du cimetire, toujours de ce mme
mouvement rapide et cadenc, qui force les vivants  presser le pas
derrire les morts, pour leur ravir la dernire et triste joie de
conduire doucement et sans hte  leur lieu de repos ceux qu'on a aims
et qui n'ont plus rien  subir de la vie.

Un bruit de voix touffes l'arracha  demi  cette horrible vision:
elle tourna la tte vers la porte, croyant dj voir entrer le cercueil;
ce fut Georges qui se prsenta, accompagn d'un homme  l'air rsolu,
qu'elle connaissait pour l'avoir vu  l'Institut, en sance solennelle.
Elle s'effaa devant lui et lui confia sa fille avec un appel dsespr
dans le regard, mais sans vaines paroles. Que pouvait-elle dire?

Le mdecin s'assit auprs du berceau, fit clairer la chambre, et
commena une srie d'expriences douloureuses, de tortures infliges au
pauvre petit corps atone. Madame Bruel dtournait les yeux, frmissant
dans sa chair  la pense de ce que souffrait le malheureux tre, que
tant d'preuves ne pourraient peut-tre pas arracher  la mort. Lucie
plus forte regardait, le coeur dchir, mais ne voulant pas perdre la
moindre parcelle de cette vie prcieuse, si fragile  cette heure.

Enfin, l'enfant cria. A ce cri, le docteur leva imperceptiblement la
tte, et un faible mouvement de satisfaction dtendit ses traits
rigides. Lucie palpitante s'tait jete en avant, comme pour protger sa
fille contre la douleur; Georges, qu'elle avait si bien oubli, la
retint du geste. tonne, elle le regarda, et vit sur le visage de cet
homme la trace brillante de larmes non essuyes. Elle porta la main 
ses propres yeux, et sentit ses joues ruisselantes: depuis une heure,
ses pleurs coulaient sans interruption, et elle ne s'en tait pas
aperue.

La petite fille criait maintenant, et chacun de ses cris manifestait le
retour d'une sensation; quand la vie eut repris son cours, le docteur se
retira, accompagn de Georges, sans que Lucie lui et adress la parole;
mais le remercment de ces hommes-l est dans le geste de joie froce
avec lequel les mres ressaisissent leur enfant, quand le mdecin le
leur remet entre les mains.

La matine du lendemain continua le mieux de la nuit. Le vieux mdecin
se prsenta, apprit la visite de son confrre, et s'inclina
silencieusement devant l'oeuvre qu'il avait accomplie: certaines
sommits sont  l'abri de toute jalousie, car chacun sait en lui-mme
qu'il ne pourrait les remplacer.

Vers midi, tout ayant repris son cours normal dans la maison, Lucie leva
tout  coup les yeux vers sa mre.

--Et la dpche d'hier, Max l'a-t-il reue? dit-elle. Il doit tre dans
un tat terrible!

--Il devrait tre ici, rpondit madame Bruel, avec un lger mouvement
nerveux.

--Pas encore, fit observer la jeune femme,  moins d'avoir pris le train
de nuit...

L'aprs-midi s'coulant, Lucie envoya une seconde dpche annonant
l'heureuse terminaison de la crise. Celle-l encore resta sans rponse.

Une affreuse terreur saisit madame Rodey. Est-ce qu'aprs avoir failli
perdre son enfant, elle allait perdre son mari? L'imagination surexcite
par les craintes de la nuit prcdente, elle se reprsenta tour  tour
Max malade dans une chambre d'htel, trop malade pour crire, puis Max
roul dans les eaux jauntres du fleuve et port  la Morgue, faute
d'une personne amie pour signaler sa disparition et le reconnatre. Les
correspondants le croyaient peut-tre parti pour Paris, tandis qu'il
tait victime d'un malheur inconnu... Cette pense prit de plus en plus
de force  mesure que le mieux de la petite fille s'accentuait; et quand
la nuit vint, avec le souvenir des angoisses de la veille, Lucie
affole, au lieu de se coucher et de dormir, mit quelques effets dans un
petit sac et se prpara  partir par le premier train, pour savoir ce
que signifiait l'incomprhensible silence de son mari.

Madame Bruel ne disait rien de ce silence, et cela seul tait un blme,
car elle ne paraissait pas autrement inquite de l'absence de son
gendre: Lucie prit la rsolution de ne pas lui parler de son voyage,
sre de ne trouver de ce ct que le conseil de s'abstenir. En ralit,
depuis son mariage, sa mre et son mari ne s'taient rencontrs que sur
un point: c'tait pour lui reprocher une certaine tendance  s'exagrer
les motions et les vnements de la vie. C'est un reproche que tous les
gens calmes font  tous les gens nerveux, quand ils trouvent les causes
hors de proportion avec les effets: ils auraient raison assurment si
tout le monde sentait de la mme manire; mais ils ne se rendent pas
compte que, si les gens nerveux se laissent impressionner trop vivement
par des choses qui ne touchent gure des gens calmes, c'est qu'ils sont
faits diffremment, et que par consquent les vnements prennent pour
eux une signification tout autre.

A ce reproche d'tre trop romanesque, Lucie n'opposa bientt que la
rsolution de cacher ce qu'elle ressentait lorsque ses sentiments
taient de nature  ramener dans la bouche de sa mre ou de son mari
quelqu'une de ces phrases tranquilles sur la ncessit de prendre
froidement les choses. Si son amour pour son mari n'en avait pas
souffert, c'est que l'amour se compose principalement de sacrifices, et
qu'une femme aimante peut supporter mme d'tre injustement juge sans
que son idole en souffre  ses yeux. Mais il n'en avait pas t de mme
pour madame Bruel, et Lucie avait perdu de son ancienne et entire
confiance dans les conseils de sa mre, autant en se voyant souvent
gronde qu'en s'apercevant avec quelle svrit la belle-mre jugeait
son gendre.

Rene, confie aux soins de madame Bruel, pouvait se passer de sa mre
pour quelques heures; l'absence de nouvelles, ce matin-l encore, avait
mis le comble  l'agitation de la jeune femme; avant huit heures du
matin, munie d'une somme d'argent suffisante pour parer  toutes les
ventualits, Lucie quitta sa maison en laissant un mot pour prvenir sa
mre de son absence.




IX

Un brouillard floconneux suivait le cours de la Seine, et Lucie, le
visage appuy contre la vitre, ne pouvait rien voir ou presque rien du
paysage; rien ne trompait son impatience et son anxit, et elle
retournait incessamment dans son esprit les craintes douloureuses du
jour prcdent. Entre sa fille  peine chappe  la mort et son mari
disparu, elle se sentait flotter comme une pave. L'enfant allait mieux,
elle ne voulait plus songer  l'effroyable crise qu'elle venait de
traverser, elle mettait la main sur ses yeux et sur ses oreilles pour
empcher la mmoire de la vue et de l'oue de lui reprsenter de si
pnibles souvenirs, et aussitt son imagination fivreuse jetait devant
elle l'ombre de son mari mourant, mort, tendu au fond du fleuve, ou
rapport sans vie dans une froide chambre d'htel qu'elle n'avait jamais
vue, mais qu'elle se reprsentait dans ses moindres dtails.

Parfois son cerveau fatigu lui faisait grce de ces horreurs: elle
voyait alors Max rentrant  l'htel aprs une absence ncessite par ses
affaires, prt  dcacheter le terrible papier bleu du tlgramme qui
devait lui causer une si forte commotion; elle s'avanait alors, les
yeux brillants de joie, et lui disait: Ce n'est rien, c'est fini,
partons ensemble pour retourner auprs de la petite chrie!

Le train redoubla de vitesse sur une courbe prononce; machinalement,
Lucie regarda  la fentre, et le brouillard enlev par un coup de vent
subit s'envola suivant le cours de l'eau; la jeune femme aperut une
vision de clochers aigus et gracieux, de tours royales, surmontes d'une
couronne, d'arbres, d'eau, de dentelles de pierre, puis la locomotive
s'engouffra sous la montagne Sainte-Catherine, redoublant d'efforts pour
gravir la rampe, et s'arrta sous une grande halle vitre, presque
sombre... Lucie interdite ne pouvait encore revenir  la vie relle,
quand un employ passa devant elle en criant  pleine gorge: Rouen, dix
minutes d'arrt! Madame Rodey saisit son petit sac, sauta sur
l'asphalte et se prcipita vers la porte. Il lui semblait qu'elle
n'arriverait jamais assez vite.

Elle se fit conduire en voiture chez le correspondant de leur maison. Un
caissier de province  lunettes et  cheveux gris la reut derrire un
grillage, et parut trs-tonn de voir, avant onze heures du matin, une
si jolie dame lui demander des nouvelles de son mari.

--Nous n'avons pas vu M. Rodey, dit-il avec hsitation. Sa vieille
habitude d'employ blanchi sous le harnais lui donnait une prudence peu
ordinaire, et il sentait bien que si madame Rodey cherchait chez eux son
mari que personne n'avait vu, c'est qu'un mystre se cachait l-dessous.

--Mais vous lui avez crit? insista Lucie; sinon vous, les chefs de la
maison. Il est parti au reu de votre lettre...

Le vieux caissier s'inclina avec une commisration relle pour cette
jeune femme qui croyait si aveuglment en la parole de son mari.

--Nos chefs ne nous disent pas tout, madame, rpondit-il, cherchant par
charit pour Lucie  mnager une chappatoire  Rodey, auquel il ne
s'intressait pas le moins du monde; il se peut que M. Rodey ait reu un
message dont je ne sois pas inform. Le nombre des htels o peut
descendre M. votre mari est limit.. le mieux serait de le chercher
l...

--Merci, monsieur, dit Lucie en tirant son voile sur son visage.

Elle en voulait  ce vieux goste de ne pas lui donner plus
d'claircissements. Bien certainement, il en savait plus long qu'il ne
voulait en dire; n'tait-ce pas une vritable cruaut que de lui faire
chercher des renseignements qu'il pouvait lui donner?

Sur la porte, elle se retourna.

--Vous n'avez pas entendu parler, dit-elle d'une voix altre, de
quelque accident arriv  Rouen depuis peu?...

--Rien, madame, absolument rien. Je puis, autant qu'il est possible
d'affirmer une chose semblable, vous certifier que, depuis deux ou trois
jours, il ne s'est prsent ici aucun cas fortuit, aucun...

--Aucune mort subite? insista Lucie.

--Absolument aucune.

Elle resta immobile, puis une ide lui vint.

--Vous avez reu pour M. Rodey deux tlgrammes de Paris; que sont-ils
devenus?

Le caissier se leva et se dirigea vers une bote vitre dans laquelle
gisaient ple-mle des enveloppes de toute provenance. Ne voyant l rien
qui rpondit  la question de Lucie, il passa un instant dans la pice
voisine et revint aussitt.

--Nous avons en effet reu deux tlgrammes, dit-il; comme M. Rodey
n'avait pas donn d'ordres, on les a gards vingt-quatre heures, puis on
les a expdis par la poste  Paris, o ils ont d tre remis chez lui
avec le courrier du matin.

Lucie comprenait de moins en moins, et croyait marcher dans un rve. Les
hommes et les choses paraissaient dcidment conjurs pour lui cacher le
sort de son mari.

Elle remercia d'un signe de tte, et remonta dans la voiture qui
l'attendait  la porte. Une pluie fine et pntrante commenait 
tomber, donnant  tout un air de tristesse misrable.

Les faades grises devenaient noires, les chevaux couchaient les
oreilles et baissaient la tte, habitus  de telles aubaines dans une
ville o il pleut presque toujours. Lucie trouvait les rues
interminables et ne pouvait contenir son impatience nerveuse.

--Oh! mon Dieu! murmurait-elle, nous n'arriverons jamais.

La voiture tourna sur le quai et dposa la jeune femme devant un htel
de bonne apparence. Le garon s'approcha, empress, respectueux.

--Avez-vous ici M. Rodey? demanda Lucie.

--M. Rodey? rpta le garon  un autre fonctionnaire qui se tenait sur
le seuil. Celui-ci renvoya la question  un autre, et le nom du mari de
Lucie fit ainsi le tour de la valetaille sans trouver d'cho.

--Nous n'avons pas ici de M. Rodey, revint dire le garon obsquieux;
mais si madame veut prendre la peine de descendre ici, nous enverrons
savoir dans les autres htels si le monsieur que demande madame ne s'y
trouve pas.

--Merci, rpondit schement Lucie; je descendrai o se trouve mon mari.

La voiture recommena  rouler lentement sur le pav glissant, le long
des quais populeux, o les grues  vapeur opraient les dchargements
avec un bruit grinant et rgulier qui donnait sur les nerfs  Lucie;
puis elle s'arrta devant une autre maison de non moins bonne apparence,
situe prs du thtre.

--M. Rodey? demanda-t-elle comme la premire fois.

--Il est ici, madame, rpondit le prpos  l'arrive.

Le coeur de Lucie se souleva soudain dans sa poitrine; il lui parut
qu'elle avait des ailes. Elle descendit  la hte, paya le cocher et se
dirigea vers la porte.

--Il n'est pas malade? demanda-t-elle, par acquit de conscience.

Puisqu'elle avait retrouv sa trace, tout devait aller pour le mieux
dsormais.

--Je ne crois pas, madame. Si madame veut prendre la peine d'entrer...

Elle entra dans l'endroit qu'on est convenu d'appeler le bureau, et une
petite femme replte vint  sa rencontre.

--Madame dsire une chambre?

--Non, je repars. Je voudrais voir M. Rodey. Le visage de la petite
femme s'allongea, et elle jeta un regard plein de reproches au garon
qui tenait encore  la main le sac de la visiteuse; puis elle passa sous
le pristyle, et Lucie entendit le bruit touff d'une gronderie 
laquelle les domestiques rpondaient  voix basse, et o le mot la
dame revenait frquemment. Incapable de se contenir, Lucie s'avana au
milieu de deux ou trois garons et autant de filles de service.

--Je suis madame Rodey, dit-elle, et je veux savoir o est mon mari.

Elle avait parl d'une faon si souveraine que, parmi ces gens
accoutums  toutes les aventures, il ne s'en trouva pas un pour douter
qu'elle ne dit la vrit. Les femmes changrent des regards
significatifs, et les hommes se dtournrent, peut-tre pour rire.

--Mon Dieu, madame, reprit la grante, M. Rodey est parti hier...

--Avant-hier, rectifia le sommelier.

--Oui, c'est juste, avant-hier, pour la Bouille, o il voulait faire une
petite excursion... Il aura peut-tre pouss jusqu' Jumiges... Mais il
ne peut tarder  revenir, car voil le mauvais temps... Si madame veut
l'attendre, on peut prparer une chambre  madame...

-- quelle heure revient-on de l'endroit que vous dites? demanda Lucie,
crase sous le coup d'un tonnement prodigieux, au milieu duquel elle
sentait poindre la quasi-certitude d'un malheur, sans savoir d'o ce
malheur viendrait.

--M. Rodey a pris une voiture, la calche de l'htel; il reviendra  son
loisir. Si madame veut prendre la peine de monter...

Lucie suivit machinalement la grante, et se trouva aussitt dans une
chambre au premier, avec balcon sur le quai. Elle dposa un ou deux
objets qu'elle tenait  la main, approcha un fauteuil de la fentre, et
s'y laissa tomber, les yeux noys dans le triste espace, ray de pluie.

Pendant qu'elle veillait auprs de leur enfant mourante, Max se
promenait en voiture, de la Bouille  Jumiges, Dieu sait o, ne passait
pas chez le banquier pour prendre sa correspondance, ne donnait pas
d'adresse, et disparaissait, comme un homme pour qui la vie n'a ni liens
ni soucis.

Que voulait dire cette trange manire d'agir? Est-ce ainsi que se
conduit un pre de famille soucieux de ses intrts et de ses devoirs?

Lucie passa deux ou trois fois les mains sur son front et sur ses yeux
fatigus, puis les laissa retomber, et reprit le cours de sa mditation
douloureuse.

Bien des fois elle avait remarqu dans la manire de vivre de son mari
des lacunes qu'elle ne pouvait s'expliquer. Il n'avait pas t au
cercle, il n'avait pas t au thtre ni dans aucune maison qu'elle
connt, et cependant les soires, les journes, et parfois les nuits
s'coulaient sans qu'on le vit au logis. C'tait la chasse, ou une
absence ncessaire  ses affaires, ou toute autre excuse de ce genre,
valable quand on aime et quand on croit, mais qui, du jour o les yeux
sont dessills, n'est plus que le pltrage grossier et sans soutien qui
masque un difice de mensonge.

--Non, se dit Lucie, je ne puis croire qu'il me trompe, qu'il est ici
pour une autre femme, qu'il nous a quitts, son enfant et moi, sans
ncessit! Que dis-je sans ncessit? pour mieux me tromper, moi qui
n'ai aucune mfiance! Je ne puis pas, je ne veux pas le croire! Il y a
l-dessous quelque mystre tout simple, qu'il va m'expliquer d'un mot en
rentrant tout  l'heure; nous allons reprendre ensemble le chemin de
Paris, et, en wagon, il va tout me raconter...

Hlas! quand on ne veut ni ne peut croire  quelque malheur, c'est qu'on
y croit dj et qu'on lutte avec la certitude!

Il pleuvait toujours; l'aprs-midi s'avanait. Lucie, qui n'avait rien
pris depuis le matin, se sentait de plus en plus faible. Deux fois la
fille de service tait venue demander si madame n'avait besoin de rien,
et la jeune femme l'avait expdie avec un refus. Mais la nature n'est
pas inpuisable, et madame Rodey tait prs de dfaillir, quand le bruit
d'une voiture qui s'arrtait  la porte la fit se lever en sursaut.

C'tait une calche  capote releve. Le cocher ruisselait, la pluie
tombait  flots sur le tablier de cuir. Un homme descendit, et le coeur
de Lucie bondit  l'touffer, au moment o elle reconnut Max. Penche
sur le balcon, sans souci de l'eau qui tombait de la gouttire sur ses
paules, elle l'appela par son nom; mais il ne l'entendit pas. Il prit
un parapluie des mains du garon qui l'apportait, se retourna vers la
calche, et, derrire cet cran improvis, Lucie vit apparatre les
jupons blancs et les souliers mignons d'une femme.

Frappe au coeur, elle se rejeta en arrire, comme si la vue de quelque
monstruosit et froiss toutes les fibres les plus dlicates de sa
pudeur, et resta immobile, les mains toujours fixes  la barre du
balcon, perdue dans une sorte de morne indiffrence. Que pouvait-il lui
arriver dsormais? Sa foi et son amour gisaient morts au fond de son me
dsole, et elle ne pouvait mme plus pleurer sur eux.

--Cela m'est bien gal, murmura-t-elle en s'efforant de hausser les
paules. Puis elle ajouta aussitt:

--Le misrable! il aurait mieux fait de me tuer!

Elle n'avait plus aucune ide du lieu ni du temps, et ft reste l
longtemps, si la voix de Max, dans l'escalier, n'avait frapp son
oreille, mle aux clats de rire d'une voix de femme. Lucie quitta
vivement la fentre et se rapprocha de la porte.

--Ah! oui, nous avons t mouills, disait la femme, je vous en rponds!
Mais c'tait bien drle tout de mme! Et quelles auberges! Seigneur
Dieu, je n'avais jamais rv de pareilles auberges! On monte dans le lit
avec une chelle!

Les portes battaient, les domestiques couraient... Lucie boutonna son
manteau, renoua les brides de son chapeau, prit son sac et ouvrit la
porte. Elle n'avait plus qu'un dsir: fuir sans tre vue. Que
dirait-elle  Max, si elle le rencontrait sur son chemin?

Le palier tait vide. Lucie s'lana dans l'escalier, afin d'atteindre
le quai sans parler  personne; mais au moment o elle passait devant le
bureau, Max en sortit brusquement, le visage ple, les traits
contracts.

--La voil, monsieur, dit la grante en indiquant Lucie.

Les deux poux restrent face  face le quart d'une seconde peut-tre.
La grante les regardait d'un air curieux et effray; elle craignait une
scne, et, en mme temps, elle avait envie de voir comment cela allait
se passer.

--Dites au moins  ces gens que je suis votre femme, dit madame Rodey
d'une voix calme et pleine de mpris. Mme dans un endroit o je ne dois
pas revenir, je ne veux pas qu'on puisse croire que c'est moi qui suis
votre matresse. Au premier mot, Max avait machinalement t son
chapeau; il voulut arrter Lucie et tendit la main vers elle; mais elle
se recula comme  l'aspect d'un reptile, et sortit si vite qu'il ne put
l'en empcher.

--C'est votre femme? dit la grante.

--Parbleu! fit Max en se mettant  la poursuite de Lucie.

Elle avait tourn le coin du quai. Comment la retrouver dans ce ddale
de petites rues? Il chercha une voiture et n'en rencontra point. Il se
lana presque au pas de course vers la gare, supposant bien que sa femme
avait d s'y rendre; mais, quand il arriva devant le guichet, le sifflet
de la locomotive lui annona qu'un train venait de partir.

--Le train de Paris? dit-il tout essouffl  un employ qui passait.

--Le voil qui part, monsieur. Dans trois heures, le prochain.

Max prouva l'impression d'un homme qu'on retire du feu pour le jeter 
l'eau. C'tait quelque chose que de n'avoir pas la scne tout de suite;
mais, tout de suite, la paix et t plus facile  faire que quelques
heures plus tard. Dans le premier moment, on donne de mauvaises raisons,
et cela passe tout de mme, tandis qu' tte repose, il faut des
arguments plus solides.

Tout en rebroussant chemin, il se demanda qui diable l'avait dnonc,
car l'arrive de Lucie tait bien certainement le fruit d'une
dnonciation, et sur-le-champ il nomma sa belle-mre. Mais comment Lucie
avait-elle pu le trouver? Quelle patience dans la perversit doit avoir
une femme pour reconstituer ainsi une situation  l'aide des moindres
indices!...

Comme il retournait ces penses dans son esprit, anim d'une grande
colre contre sa femme, qui le mettait dans une position ridicule, il
passa devant la porte du banquier, et, se rappelant qu'il tait
soi-disant venu pour confrer avec lui, il voulut se mnager un alibi.

En le voyant, le vieux caissier leva la tte et parut surpris.

--Vous avez vu madame Rodey? dit-il sans prambule.

Max fit un mouvement. Comment! elle tait venue l aussi? Mais c'tait
donc une perscution!

--Je l'ai vue, dit-il. Eh bien?

--Rien, monsieur. Les deux tlgrammes que nous avons reus pour vous de
Paris ont t renvoys chez vous hier soir, faute d'indications.

Max eut grande envie de s'appeler imbcile. Fallait-il que son
imprvoyance ft la cause de ce dsagrment! C'tait lmentaire: il
aurait d commencer par s'assurer le concours du banquier ou de ses
employs, puisqu'il les avait indiqus comme ceux qu'il allait voir!

A l'aide d'une phrase quelconque, il se fit une sortie, et courut 
l'htel, o mademoiselle Julie le reut avec toutes les fureurs
d'Hermione, coupes de railleries aigus. Heureusement le temps lui
manquait pour permettre  la jolie personne de dployer toute son
loquence; il y coupa court en rglant sa note et en retournant au
chemin de fer.

Au moment o il quittait Rouen, fort ennuy de l'aventure, sa femme
sonnait chez elle.

--La petite? demanda-t-elle  la femme de chambre qui lui ouvrit.

--Mademoiselle va de mieux en mieux, rpondit la bonne me avec un air
heureux. Elle joue dans son berceau avec la maman de madame.

Lucie ouvrit la porte de la chambre, et sa mre se leva en sursaut en la
voyant.

La jeune femme avait vieilli de dix ans depuis quelques heures: un pli
s'tait creus sous ses yeux, un autre au milieu du front, et ses traits
rigides lui donnaient une beaut de statue qui faisait mal  voir.

--Lucie! s'cria madame Bruel, qu'est-il arriv?

--Il m'a trompe, rpondit-elle. Aprs un silence, elle arracha de son
coeur cette courte phrase, qui rsumait son agonie: Je ne l'aime plus!




X

Je ne l'aime plus! Que de fois ce cri dsespr a jailli d'une me 
la drive, qui sentait tout sombrer autour d'elle! Parfois il s'est
chapp comme un dfi de lvres hautaines, et alors il n'tait pas
toujours sincre; plus souvent il est tomb comme une larme sur les
cendres d'un pass de joie et d'amour, emportant avec lui tout ce qui
avait t l'orgueil et la flicit d'une me humaine. Souvent, plus
souvent encore, il a essay de masquer sous une indiffrence rsigne la
plaie ingurissable d'un coeur trop fier pour avouer son mal, et trop
franc pour jouer la satisfaction orgueilleuse d'un captif volontaire qui
reprend enfin sa libert longtemps enchane.

Mais ce n'est pas  la premire preuve qu'une femme vraiment aimante et
dvoue peut reconnatre en toute sincrit qu'elle n'aime plus son
mari. Combien de fois faut-il que la cruelle vrit flagelle l'pouse
avant qu'elle arrache de son coeur l'amour et l'estime pour celui dont
elle porte le nom? Cela dpend des pouses et aussi des poux, ainsi que
de leurs fautes; mais le coeur, bless par la premire dcouverte d'une
trahison, revient presque toujours sur lui-mme et pardonne, avec un
espoir de retour, le plus souvent tromp.

C'est ce que madame Bruel essaya de faire comprendre  sa fille,
pendant les trois heures de solitude que le prompt dpart de la jeune
femme leur accordait avant l'arrive de Max. Lucie l'coutait sans
rpondre. Comprenait-elle seulement ces raisonnements, fruits d'une
haute sagesse et de longues mditations, mais qui semblent si arides et
si secs aux pauvres mes froisses? Elle coutait, le visage tir par
une amertume intrieure, se disant que toutes ces belles consolations
philosophiques ne gurissaient pas sa peine. La mre se tut, voyant le
peu de succs de sa morale; puis, aprs un court silence, elle reprit:

--Te souviens-tu, Lucie, qu'au moment o tu m'as demand de consentir 
ton mariage, je t'ai fait pressentir ce qui arrive aujourd'hui?

La jeune femme tressaillit et regarda sa mre. Oui, c'est vrai, elle se
souvenait, madame Bruel lui avait dit que son mari pourrait la tromper,
et elle, insense, avait refus de la croire.

--Je te dis alors, ma fille, que tu n'aimerais pas assez ton mari, si tu
ne pouvais pas lui pardonner des injures ou... je n'osais dire des
infidlits; mais tu m'avais bien comprise, puisque c'est toi-mme qui
m'as demand si je croyais qu'il te tromperait. Pour ne pas froisser ta
pudeur de jeune fille, ton amour de fiance, j'ai rpondu: Non; et
cependant c'est oui que j'aurais d rpondre. J'expie aujourd'hui mon
manque de franchise. Mais, en disant la vrit, Lucie, je craignais de
perdre ton coeur... Ne m'as-tu pas moins aime, depuis que tu m'as vue
juger svrement ton mari?

La jeune femme se jeta sur le sein maternel, qui, de son ct, avait
renferm silencieusement tant de peines, et ses larmes se firent enfin
jour.

--Oh! mre, dit-elle, je vous ai mconnue! Madame Bruel essuya les yeux
de sa fille et passa tendrement la main sur ses beaux cheveux de soie.
N'est-ce pas le sort des mres dvoues que d'tre mconnues?

--Tu croyais que j'tais jalouse de ton mari? dit-elle avec un triste
sourire.

Lucie n'osa rpondre, mais elle serra plus troitement sa mre dans ses
bras.

--Je le surveillais, reprit madame Bruel. J'avais si peur de ce qui
arrive aujourd'hui! Je dsirais tellement t'viter des dcouvertes
inutiles, que je m'efforais d'empcher d'arriver jusqu' toi ce qui
pourrait troubler ton repos; j'obligeais, par ma surveillance, ton mari
 une prudence dont il ne souponnait pas la ncessit, puisque cette
fois...

Lucie avait relev la tte, et, la main sur le bras de sa mre, elle
regardait avec des yeux pleins d'horreur.

--Cette fois, dit-elle lentement, car ses lvres se refusaient 
formuler les mots; ce n'tait donc pas la premire fois?

La mre se sentit impuissante  mentir; avec les prcautions les plus
dlicates, avec tout ce que sa tendresse put lui suggrer de douceur et
de mnagements, elle essaya de faire comprendre  Lucie le caractre de
son mari, si toutefois cela peut s'appeler un caractre.

--Tu seras toujours la plus respecte, la plus aime, conclut-elle, mais
non la seule; tel est ton destin, ma fille. Le noeud qui te lie  Max
est indissoluble; efforce-toi donc de te rsigner  subir de temps en
temps des abandons qu'il s'efforcera ensuite de te faire oublier par un
retour...

--Eh quoi! ma mre, s'cria Lucie en se levant avec indignation, vous
voulez que je pardonne et que je consente  recevoir le rebut des
caresses dont une fille n'aura pas voulu? Mais ma pudeur de femme, ma
dignit d'pouse, que deviennent-elles dans ce honteux march? Jamais...

--Le mariage est indissoluble, reprit doucement madame Bruel, et la loi
ne te permet pas de t'isoler dans le mariage; tu dois tre la femme de
ton mari, sa femme soumise aussi longtemps qu'une sparation de corps ne
t'aura pas permis d'avoir un domicile priv. Cette sparation, je ne te
conseille pas de la demander; aucun de ceux que tu consulteras ne te la
conseillera: tu ne l'obtiendrais pas.

--La trahison de mon mari ne me dlie pas de mes devoirs? demanda Lucie,
les yeux tincelants de colre.

--Aucune trahison ne dlie, sauf quelques cas exceptionnels. Nous n'en
sommes pas l, d'ailleurs, et ton mari ne mrite pas que tu aies recours
 des mesures extrmes.

--Vous ne trouvez pas qu'il le mrite?

--Ce que je pense l-dessus comme femme et comme mre n'est pas ce que
pensera le monde, et je te parle au point de vue du monde.

--Que me conseillez-vous alors? fit Lucie d'un ton irrit, presque
agressif.

--Le pardon.

Lucie jeta  sa mre un regard de colre, o le ddain et le sentiment
de son impuissance se mlaient de la faon la plus douloureuse.

--Le pardon, reprit madame Bruel, afin qu'il t'aime et te vnre pour
ta douceur et ta bont. Il pourra te trahir encore, mais avec des
remords; toutes les fois que la folie d'un caprice l'emportera loin de
toi, il se reprochera sa conduite, et tu le verras revenir repentant,
affectueux...

--... me rapporter les dbris de ses vieilles passions, murmura Lucie
avec ddain.

Madame Bruel regarda sa fille, et comprit qu'elle n'avait pas frapp
assez fort.

--Ce ne sont pas des passions, reprit-elle, ce sont des caprices; mais
prends garde que, grce  ton orgueil,  ta rancune, il ne laisse
pntrer jusqu' son coeur un amour srieux. Jusqu' prsent, l'corce
seule est entame; mais si tu laissais atteindre la moelle...

--Vous pensez qu'il pourra aimer srieusement une autre femme? s'cria
Lucie. Ah! s'il le faisait jamais, je quitterais la maison qu'il
dshonore...

--Et il t'y ferait ramener par le commissaire de police, si la fantaisie
lui en prenait. Crois-moi, ma fille, vite le scandale, et surtout tche
de garder prise sur ce coeur fragile; sois respecte, surtout: c'est par
l'estime seule que tu garderas quelque empire sur lui, et, si ce n'est
pour lui, que ce soit pour elle...

Elle indiquait l'enfant endormie dans le berceau prs d'elles.

--Soit, dit Lucie en laissant couler, rapides et presses, les larmes
rsignes d'un coeur bris qui renonce  la lutte; pour elle, je
garderai la paix du foyer conjugal; mais ne me demandez pas de
pardonner, ma mre: je ne saurais pardonner.

Madame Bruel ne rpondit pas; elle savait prcisment que c'est le
pardon qui s'accorde le plus facilement, quand on aime; et Lucie aimait
son mari: c'est pour cela que sa souffrance tait si aigu.

Max arriva vers le soir, fort penaud, trs-embarrass de sa personne,
mais dcid  sauver la situation au moyen de sa gaminerie, qui le
rendait si drle et si amusant. Il sut vaincre la dignit svre de sa
femme en se moquant de lui-mme d'une faon si extraordinaire, si
comique et si naturelle, que le rire venait irrsistiblement. Il raconta
son odysse avec Julie de faon  la rendre ridicule et sotte; il se
peignit comme la victime des charmes d'une Circ audacieuse, et fit si
bien qu'il obtint son pardon, habilement prpar, grce  une effusion
de sentiment, trs-sincre d'ailleurs, qui vint admirablement couronner
son oeuvre.

--Pour l'amour de Rene, dit-il, en se laissant glisser aux genoux de
Lucie, qui l'coutait en pleurant silencieusement; pour l'amour de la
petite innocente que nous avons failli perdre, que tu as sauve, ma
chre et courageuse femme, pendant que je courais les grandes routes...
Tiens, je suis un misrable, et tu devrais me frapper de ta jolie
menotte, si douce et si fine...

Lucie le regardait avec une nuance de piti, dans sa tendresse de mre
et d'pouse; elle plaignait vraiment ce grand enfant d'tre si faible,
et sentait une profonde tristesse l'envahir en pensant qu'elle avait
considr comme un hros, comme un demi-dieu, l'homme qui s'accusait si
complaisamment en implorant son pardon.

--Pour l'amour de la petite que tu as sauve, rpta Max en couvrant de
baisers la main qui ne se refusait plus.

Lucie fit un brusque mouvement et retira sa main.

--Ce n'est pas moi qui l'ai sauve, dit-elle, c'est le docteur B... Et
le docteur ne serait pas venu, si Georges n'avait pas t le chercher;
ils ont pass la nuit ici  veiller... Il faut aller les remercier.

--Demain, fit Max d'un air clin. Vas-tu me renvoyer tout de suite?
J'arrive; je n'ai pas dn; je pourrais mme dire que je n'ai pas
djeun, car je rentrais  Rouen pour djeuner, quand... Mais c'est bien
fait, c'est bien fait! reprit-il vivement en voyant se contracter les
traits de sa femme; je mrite d'tre au pain sec et  l'eau pendant
trois mois entiers; seulement, ma bonne, chre et gnreuse Lucie,
permets-moi de prendre un potage...

--Madame est servie, fit la femme de chambre en frappant  la porte.

Max se dirigeait avec empressement vers la salle  manger; Lucie lui mit
la main sur le bras.

--C'est ma mre, dit-elle, qui vous a excus et qui m'a conseill de
vous pardonner. Il faut que vous le sachiez, car vous n'tes pas juste
envers elle. Sans ses avis, j'aurais quitt cette maison avec ma
fille...

--Eh! mon Dieu! que serais-je devenu? s'cria joyeusement Max en passant
le bras de sa femme sous le sien. Allons, ma chre petite femme,
conjurons ces affreuses images par un bon dner...

En entrant dans la salle  manger, il aperut madame Bruel, qui ne put
s'empcher de sourire,  la vue de l'entente qui rgnait entre les deux
poux. Une heure avant, Lucie n'avait-elle pas dclar qu'elle ne
pourrait jamais pardonner?

--Je sais ce que je vous dois, maman, dit-il en portant  ses lvres la
main de sa belle-mre. Et il ajouta, avec une grimace loquente: Vous
tes la plus parfaite des mres, et une belle-mre plus admirable
encore. Admettez  merci le pcheur repentant!

Aprs le dner, au moment o le bien-tre de la bonne chre et de la
rconciliation avait repos les esprits et les visages, Max tira
distraitement sa montre.

--Neuf heures et demie, dit-il. Est-ce que ce n'est pas aujourd'hui le
jour de madame Varin?

--C'est une excellente ide, s'cria Lucie; tu vas les trouver au salon;
tu remercieras Georges, et tu reviendras tout de suite, n'est-ce pas?

--Je volerai comme un pigeon ramier qui revient au nid, fit Max en
baisant la main de sa femme; tu n'auras pas seulement le temps de couper
la moiti de ce livre.

Il fit un peu de toilette et partit, le coeur lger, tout content de se
sentir rconcili avec sa femme et sa belle-mre. Par principe et par
habitude, il dtestait les dissentiments qui mettent dans la vie de
famille une aigre saveur; il trouvait cela mauvais genre, et puis cela
l'ennuyait personnellement; il n'aimait autour de lui que des visages
souriants.




XI

A son entre chez Georges, il trouva les htes au salon; le plateau de
liqueurs circulait dans l'air agrablement tide; tout le monde semblait
satisfait; seule,  son entre, madame Varin frona lgrement les
sourcils. Ils ne se voyaient plus qu'en prsence de nombreux tmoins, et
Berthe, qui pensait souvent  Max, ne tenait pas  le rencontrer. Il y
avait entre ces deux tres une sourde colre, provenant de leur lutte
inavoue. Chacun en voulait  l'autre de n'avoir pas compris ce que
cachait sa rsistance.

Georges revint du fumoir au moment o son cousin s'inclinait devant
Berthe, qui lui rpondait par un signe de tte crmonieux. Elle tait
extraordinairement jolie ce soir-l, en satin noir, avec une rose rouge
dans ses cheveux blonds, et une autre dans l'chancrure de sa robe
trs-dcollete, qui faisait valoir la blancheur nacre de sa peau. En
la voyant, Max sentit un lger frisson lui courir entre les deux
paules. Comment avait-il pu se figurer que Julie ressemblait  cette
admirable crature! La chanteuse de Rouen n'tait pas digne d'un regard,
quand on avait vu Berthe telle qu'elle tait ce soir-l.

--Te voil, dit Georges assez froidement; tu reviens de Rouen?

La froideur de Varin provoqua chez sa femme un revirement subit.

--Asseyez-vous donc l, cousin, dit-elle en rangeant les plis de sa
robe.

Max allait obir de fort bonne grce, mais Georges le retint en posant
la main sur son bras.

--Je voudrais te dire deux mots... commena-t-il.

--Je sais, fit Max gaiement, tu as un sermon  me faire; je te dois trop
pour ne pas t'couter avec un respect religieux. Emmne ta victime
dvoue et reconnaissante, et si le lieu du supplice t'est indiffrent,
allons fumer un cigare. Me garderez-vous ma place, cousine?

--Nous verrons, rpondit Berthe par-dessus son paule; allez  confesse,
puisque, parat-il, vous en avez besoin.

Quand les deux hommes furent seuls au bout de l'appartement, dans la
pice que Georges s'tait rserve, au lieu d'attendre les reproches de
son cousin, Max lui saisit les deux mains et les serra avec effusion.

--Je sais ce que je te dois, dit-il, et son motion n'tait pas joue.
Je sais que rien ne pourra jamais payer cette dette de reconnaissance;
laisse-moi te remercier, insista-t-il en voyant Georges hausser les
paules, c'est un besoin pour moi... Si tu savais combien ma femme te
sait de gr de ce que tu as fait!...

Varin dgagea ses mains, mordit sa moustache et s'assit dans un
fauteuil, pendant que son cousin s'allongeait sur une ottomane.

--Voyons, Max, dit-il, je dteste les sermons, tu le sais, et d'ailleurs
je suis un mauvais prdicateur; mais ne pourrais-tu pas mettre de l'eau
dans ton vin?

--De l'eau, mon ami! s'cria Max en se relevant pour prendre un coussin
qu'il ajusta douillettement sous sa tte, ne m'en parle pas! Ne parle
pas d'eau  un homme qui a reu de la pluie pendant quarante-huit heures
conscutives! Ne te fche pas; je puis aussi tre srieux quand il faut,
ajouta-t-il en voyant son cousin prendre un air trs-srieux. Oui, j'en
conviens, je suis un vilain garon et de plus un imbcile, car au fond,
tu sais, a ne m'amuse pas du tout!

--O tais-tu donc? reprit Georges, qui eut peine  s'empcher de rire
de cette dernire affirmation.

--Partout o la pluie peut tomber, mon ami:  la Bouille,  Jumiges...
Oh! les nervs de Jumiges, raconts par un cicrone qui bredouille,
sous l'averse, avec chacun son parapluie! Je les connais, les nervs de
Jumiges, et je peux t'en jouer un au naturel, car je l'ai t joliment,
nerv!

--Pourquoi n'avais-tu pas laiss d'adresse plus positive? reprit Georges
avec douceur; les tlgrammes sont revenus ce matin... A propos, comment
madame Rodey a-t-elle pu te trouver?

Max regarda son cousin; il parlait srieusement et ne paraissait pas
dispos  la raillerie. Au fait, il ne savait rien de cette rencontre si
dsagrable, dont le ct comique apparaissait irrsistiblement au mari
de Lucie depuis qu'il tait rentr en grce.

--Elle? Elle ne m'a pas trouv, mon cher, elle m'a pinc! Pinc au
moment o je descendais de voiture, pas seul, comme bien tu le penses!
Je tenais un parapluie d'une main... Ah! mon ami, les parapluies m'ont
toujours port malheur!... J'avais un pressentiment de la chose,
lorsque, au dpart de l'htel, j'ai vu remettre au cocher trois de ces
objets de mnage...

Georges coutait, les sourcils un peu froncs, renvers dans son
fauteuil, avec l'air d'un homme qui entend une histoire intressante.
Pendant que son cousin, de la plus belle humeur du monde, lui racontait
comiquement les dtails de son expdition,  partir de l'envoi du bijou,
Varin voquait mentalement la pense de la chambre violemment claire,
de l'enfant nu, inerte sous la main cruelle du mdecin, du visage de
Lucie, dont les traits avaient pris une rigidit de statue, dans
l'attente de ce qui allait se passer... et il se disait que les
destines qui semblent indissolublement lies sont parfois en ralit
bien diffrentes.

--Et tu t'es bien amus? dit-il  Max avec une ironie non dguise.

--Moi? pas du tout! J'avais, te dis-je, comme une vague ide que cela
finirait par quelque chose de dsagrable.

Max croisa ses jambes l'une sur l'autre, de l'air d'un homme qui vient
de subir une preuve et qui s'en est tir  son honneur. Georges le
regardait toujours avec une sourde envie de le secouer par les paules
en l'appelant misrable.

--Ta femme a pass deux jours dans une angoisse mortelle, auprs de ton
enfant... Est-elle remise de sa fatigue?

--Lucie? Mais, mon cher, ce n'est pas une femme, c'est une source
d'inquitude. Aprs la maladie de Rene, elle s'est figur que j'tais
noy, ou qu'un tramway m'avait coup en deux, ou quelque chose de ce
genre; elle a saut dans un wagon, et, aprs avoir mis sens dessus
dessous, en me cherchant, cette bonne ville de Rouen, elle est rentre
chez elle, o je l'ai trouve qui faisait du crochet! On n'a pas ide
d'une femme pareille!

Georges se leva et fit un tour dans la pice; il avait besoin de
calculer la porte de ses paroles, car il se sentait bien prs de ne
plus pouvoir matriser sa colre.

--As-tu l'intention de retourner l-bas? dit-il d'une voix modre 
dessein, en s'arrtant devant Max.

--Dans cette ville aquatique? Jamais de la vie, mon ami. En voil pour
toute une existence.

--coute, Max, reprit Varin en s'asseyant, je vais te parler
srieusement...--Il continua malgr le geste drle d'effroi simul que
fit son cousin.--Tu rends ta femme malheureuse, et ce n'est pas bien. Ce
n'est mme pas honnte, car tu sais bien qu'elle ne te rendra pas la
pareille.

--Que le Seigneur nous en garde! fit Max en levant les bras au ciel.--Il
tait si fort en gaiet que tout lui semblait amusant.

--Je veux dire qu'elle n'emploiera jamais avec toi aucun procd qui et
pour rsultat de rendre ta vie aussi pnible que l'est la sienne auprs
de toi.

--Mais je l'adore! s'cria Max, un peu inquiet, malgr lui, de tant de
solennit.

--Ceci est un dtail sans importance. Si tu l'adores en la rendant
malheureuse, tu m'accorderas qu'il vaudrait mieux la rendre heureuse
sans l'adorer. Tu la fais souffrir; elle est sans cesse dans de
terribles inquitudes  ton sujet; si tu ajoutes  cela qu'elle pourrait
tre jalouse, qu'elle l'est peut-tre, vois un peu ce que devient son
existence... Est-ce donc si difficile pour toi de vivre comme un homme
srieux, comme un pre?

--Bon poux, bon pre et le reste! conclut Max en clatant de rire. Mon
honor cousin, tu parles comme un livre, un livre vertueux, un ouvrage
d'ducation propre  tre mis entre les mains des jeunes gens qui se
destinent  la carrire du mariage. Mais, mon cher, toutes les natures
ne sont pas semblables! La tienne est de remplir tous tes devoirs, aprs
t'tre assur dans le trait du Bien-Vivre que tu n'en oublies aucun, de
te lever de bonne heure, de veiller  tes intrts et  ceux de ta
maison, d'aller aux premires; hors de l, jamais de thtre; pas
d'amours illicites, pas de soupers extrafins, pas de dettes, pas de...
rien enfin, rien qui ne soit permis et mme louable! Tu es parfait, toi;
et je professe pour toi, en dehors de mon amiti personnelle, une
vritable vnration, comme on la doit  tout tre qui s'lve au-dessus
du niveau commun de l'humanit. Mais je ne suis pas fait comme a, mon
bon, oh! pas du tout! Et cependant il ne me semble pas que je sois un si
grand criminel...

Georges gardait le silence, Max lui prit la main.

--Ne me gronde plus, mon philosophe; vois-tu, cela ne servirait  rien.
J'aime ma femme, tu le crois, j'espre; je tcherai de ne plus lui
donner de chagrin; je tcherai, veux-je dire, qu'elle n'apprenne jamais
rien qui puisse lui donner du chagrin; et pour le reste, oh! mon Dieu!
laisse-moi faire  ma fantaisie! Je ne suis pas si mauvais, puisque
j'aime ma femme, mon enfant, toi, et mme, j'espre que cela sort du
commun, j'aime ma belle-mre.

Georges soupira, et rendit faiblement la chaleureuse treinte de son
cousin.

--Allons dans le monde, reprit celui-ci en se dirigeant vers la porte.
Arriv sur le seuil, il se retourna en cartant la portire.--Sais-tu,
Georges, dit-il, c'est grand dommage que tu n'aies pas pous ma femme!
A vous deux vous auriez fait le mnage modle, et les sicles futurs se
seraient livrs  l'admiration de vos vertus!

Il passa dans la pice voisine, et Georges, rest en arrire, s'arrta
avant de le suivre.

--Oui, se dit-il, nous aurions t heureux, et peut-tre meilleurs...
Mais notre malheur est irrparable!

Madame Varin, pelotonne dans un grand fauteuil de satin cerise, au coin
de la chemine, tenait tte, elle seule,  tout un groupe d'assaillants.
Ils taient bien l cinq ou six, le gilet en coeur, la chemise
dcollete, bien coiffes, bien lisss et lustrs, mis en apptit par la
beaut provocante de la jeune femme, qui devinait toutes les
impressions, et qui jouait d'eux comme d'un clavier vivant. Ils ne
s'coutaient gure entre eux, ne prtant l'oreille qu'aux phrases de
Berthe, phrases courtes et malignes, qui peraient comme autant de
flches les beaux plastrons de toile fine soigneusement gomme; le
bless se dfendait, pendant que la galerie riait  ses dpens; mais la
partie tait gale au fond, car chacun tait touch  son tour. Et de
toutes ces railleries, de ces pigrammes parfois cruelles, se dgageait
pour eux un vif dsir, presque une frnsie, d'emporter cette mchante
et de la dvorer  belles dents part  chacun, d'en faire une cure...
Madame Varin sentait cela, et ce dsir insolent ne la blessait pas; elle
ne trouvait rien d'insultant  tre ainsi admire dans sa beaut
charnelle; elle savait que chacun de ces hommes, seul avec elle, lui et
tmoign tout autre chose qu'une admiration respectueuse... elle le
savait, et n'en tait pas froisse; sa pudeur lui permettait de mesurer
le peu de distance qui spare l'homme de l'animal, quand ses pires
instincts sont seuls en jeu. Elle tait admire, elle tait dsire;
cette forme de l'amour suffisait pour lui plaire en ce moment-l, et, au
contraire, le spectacle de ces apptits brutaux lui donnait une
satisfaction orgueilleuse, celle de se sentir matresse d'elle-mme
alors que ceux-ci taient fous.

L'entre de Max ne fit pas cesser ce combat  armes polies, sinon
courtoises, et l'ancien feu, si peu et si mal calm, se ralluma soudain
dans le jeune homme, au spectacle de ce que pouvait permettre Berthe. Il
se dit qu'il l'avait mal juge, et se promit d'oser plus... La vue de
Georges, qui entrait dans le salon, lui fit sentir la ncessit de la
prudence, et instinctivement, comme s'ils eussent dj t complices, il
se jeta dans la conversation, avec un coq--l'ne, afin d'viter  la
jeune femme le froncement de sourcils de son mari.

Si Georges avait entendu ce qui s'tait dit en son absence, s'il avait
vu les regards que ces jeunes gens attachaient sur sa femme, sa colre
l'et peut-tre emport loin; mais quand,  peine remis encore de la
pense douloureuse voque par son cousin, il promena ses yeux autour du
salon, il ne vit plus qu'une runion brillante d'hommes empresss autour
d'une aimable matresse de maison. Berthe avait compris, et ses
soupirants n'osaient recommencer leurs passes d'armes en prsence du
nouveau venu.

Profitant de son avantage, Max s'assit sur un pouf en face de sa
cousine, de faon  la regarder dans les yeux, et aussi  tourner le dos
 l'assemble. Les groupes s'taient disjoints et reforms plus loin; il
pouvait lui parler  demi-voix sans crainte d'tre entendu.

--Vous revoil, mon vertueux cousin, dit ironiquement la jeune femme;
j'espre que votre quipe vous a valu un joli sermon? Avouez!

--Tout ce qui sort de cette maison est aimable et charmant, fit Max en
s'inclinant avec grce; aussi suis-je tout dispos  subir une homlie,
pourvu qu'elle soit prononce par vos lvres.

Berthe sourit et montra ses dents aigus, si fines et si tentantes.

--Je ne fais pas de sermons, moi, dit-elle; c'est assez d'en
entendre!--Elle dsignait par un geste imperceptible son mari, qui
causait  quelques pas d'eux.--Et dites-moi, mon cousin, au moins en
valait-elle la peine? tait-elle jolie?

Max haussa les paules.

--Vous le savez bien, dit-il; Georges vous a assez parl d'elle!

--Comment! c'tait la mme? fit Berthe en se soulevant lgrement pour
plonger ses yeux railleurs dans ceux du jeune homme. La mme? De la
fidlit, alors? Voyage et fidlit!

--Voyage, soit; fidlit, non. Je l'avais laisse partir; elle
m'ennuyait; et puis elle m'a crit une lettre drle.

--Et vous tes all au rendez-vous? C'est sublime! C'est tout simplement
sublime, mon cousin. Et quand y retournez-vous?

Elle disait cela avec une si singulire ngligence, que Max saisit entre
deux doigts un ruban de sa robe qu'il se mit  rouler dlicatement.

--Jamais, rpondit-il  voix basse

--Votre femme vous l'a dfendu?

Un nuage passa dans les yeux de Max; il n'aimait pas  entendre Berthe
lui parler de sa femme; si peu soucieux qu'il ft des sentiments intimes
de Lucie, il les sentait froisss par la main cruelle de madame Varin.

--Ma femme ne me dfend rien du tout, dit-il, et vous le savez bien!

--Vous voil rentr en grce; alors on vous a pardonn?

Il se taisait, roulant toujours le ruban de satin noir; elle le lui
arracha vivement.

--On vous attend chez vous avec toute la misricorde de la femme
lgitime qui excuse les fautes de son coureur de mari, parce que l o
la chvre est attache, il faut qu'elle broute.

Elle souriait, et ses dents semblaient dchirer la femme lgitime en
mille menus morceaux. Max rprima un mouvement d'humeur.

--Elle m'aime, dit-il, la pauvre me! et elle mrite qu'on l'aime.

--Entre temps! rpliqua ngligemment Berthe. De sorte que vous voil en
disponibilit?

Rodey eut envie de la battre, tant elle mettait de ddain et de hauteur
dans ses attaques; mais ces excutions-l rclament le huis clos. Ne
sachant que trouver pour lui rendre ses mchancets, il dpassa le but.

--A propos, dit-il, et cet Italien si aimable, Cialdi, je crois?
l'avez-vous bless  mort, qu'on ne le revoit plus? L'avez-vous
doucettement dpec et enterr dans un petit coin? C'est trs-bien port
pour le moment, vous savez?

Elle ne rpondait pas; il la regarda, et fut surpris de la profondeur de
rage qu'il lut dans ces yeux tranges et brillants.

--Il est parti pour l'Italie, dit-elle; mais le timbre de sa voix
s'tait assourdi. On voit bien que vous revenez de Rouen, mon cher! Il
est parti depuis six semaines au moins.

Max se souvint de certains propos, soudainement rduits  nant par une
conduite en apparence trs-rgulire... et il comprit tout d'un trait
mille choses obscures jusque-l.

--Six semaines! rpta-t-il d'un air distrait; comme le temps passe!

Ils restrent silencieux, les yeux baisss, chacun revivant dans son
esprit les quelques mois qui venaient de s'couler, et tout  coup ils
se regardrent... le mme sourire leur vint aux lvres.

--Berthe, dit tout bas Max en ressaisissant le ruban noir, je vous aime
toujours, plus que jamais...

Il avait parl si bas que personne, pas mme elle, n'avait entendu; mais
elle lisait la parole sur ses lvres. Elle se rejeta au fond de son
fauteuil, arrachant ainsi le ruban aux doigts de Rodey, puis elle ta la
rose de son corsage et se mit  en mordiller les ptales, qui tombaient
un  un sur sa robe noire.

Elle n'avait rien dit, et Max sentit un tremblement soudain passer sur
lui. Elle le regardait d'un air indiffrent, promenant ses yeux clairs
de lui  son mari, comme lasse d'une conversation banale... Il fit un
mouvement.

--Vous rentrez au bercail? dit-elle en arrachant les derniers ptales de
la fleur.

Il se baissa, ramassa deux ou trois feuilles de roses froisses et
mordues qui gisaient sur la trane de satin, et les broya sous ses
dents. Elle continua  le regarder du mme air placide.

--Moi, dit-elle, si j'avais aim, j'aurais aim jusqu'au bout, malgr
les obstacles, par-dessus tout; mais on n'aime pas comme cela: aussi,
quand on se figure qu'on aime, on mprise parfois tout simplement...
Mais je n'ai pas aim.

--Aimerez-vous? demanda Max appuy  la chemine. Ils avaient l'air de
parler du dernier roman  la mode.

--_Chi lo sa?_ fit-elle impudemment. Mais j'oublie que vous n'aimez
pas l'italien!

Elle se leva avec une souplesse fline et se dirigea vers un tte--tte
de barbes grises, o elle apporta aussitt le joli babil frivole de son
ge et de son milieu. Max fit un signe de tte  son cousin, un salut
crmonieux  Berthe, et rentra chez lui.

Lucie l'attendait auprs du petit lit de Rene; ses yeux taient un peu
rouges, car depuis le dner elle avait encore et beaucoup pleur; mais
l'abat-jour de la lampe empchait de voir cette rougeur, et l'ovale pur
de son visage, pench sur le livre qu'elle lisait, parlait d'une
rsignation sereine.

Au bruit que fit Max en refermant la porte, elle se retourna, et, pour
effacer toute pense de dissentiment ou de rancune, elle sourit... Les
saints et les martyrs connaissent ces sourires-l.

Max s'approcha d'elle et la regarda un instant dans sa douceur et sa
mansutude, puis il l'attira violemment sur sa poitrine.

--Tu es meilleure que tout au monde, dit-il; et le reste des femmes est
bien peu de chose auprs de toi. Sais-tu, Lucie, que tu es une sainte?
Se peut-il que tu m'aimes vraiment, tel que je suis?

--La femme doit aimer son mari, rpondit-elle, pendant que des larmes o
restait un peu d'amertume montaient  ses yeux du fond de son coeur
rsign, non joyeux; si je n'aimais pas mon mari, que ferais-je en ce
monde?

Il la serra plus troitement, et une fois encore elle eut l'illusion
d'un amour sincre.




XII

Aux premiers jours du printemps, Rodey s'aperut que dcidment ses
nouveaux titres ne payaient pas de coupon; cette dsagrable dcouverte,
jointe aux rigueurs de Berthe, qui depuis la soire qui avait suivi le
retour de Rouen paraissait avoir oubli toutes ses coquetteries, inspira
 Max un amour soudain pour la paix des champs. D'ordinaire, il n'aimait
gure la campagne, prfrant Trouville et Dieppe, voire mme Maisons et
Saint-Cloud, tout, en gnral, plutt que le calme de la vie de
province, restreinte au strict ncessaire en fait de voisinage. Mais le
dficit de ses revenus ne pouvait se masquer que grce aux ressources
plantureuses de la campagne, et il pressa sa femme et sa belle-mre de
partir, allguant les avantages d'un air pur et fortifiant pour la sant
de Lucie, qui paraissait branle.

On tait trop heureux, chez lui; de le voir adopter une mesure si sage,
et toute la famille s'installa dans la jolie maison qui avait abrit la
lune de miel des jeunes poux. Mais Lucie n'y jouit pas davantage de la
socit de son mari. A cinq ou six heures de l, sur une ligne de chemin
de fer, se trouvait une grande ville, pourvue d'un thtre et de tous
les accessoires de la vie moderne; ce fut pour Max un prtexte  de
perptuels voyages: il se faisait donner des Commissions par tout le
monde, mme par la cuisinire, afin d'avoir une bonne raison pour
prendre le chemin de fer. Parfois il revenait le soir mme, souvent il
ne rentrait que le lendemain, mais toujours de bonne humeur, affable et
jouant  merveille son rle de gentilhomme campagnard, pour lequel, du
reste, il semblait fait.

Lucie ne disait rien de ces fugues; aprs la premire douceur du pardon,
elle avait regard en elle-mme et dans sa vie, et s'tait convaincue
que, si elle avait pardonn une faute, il lui faudrait pardonner encore.
Assez soucieuse de sa dignit pour ne pas consentir  excuser une
seconde trahison bien avre, elle avait pris le parti de ne pas
chercher  savoir. Ce parti, le plus sage, lui avait t conseill par
sa mre; repouss maintes fois, le conseil avait fini par triompher de
la fiert de l'pouse, grce aux scrupules de la mre.

--Que deviendra ta fille, disait madame Bruel, si pour satisfaire ton
orgueil tu bannis ton mari, ou si simplement tu lui rends son foyer
dsagrable? Quel sera dans la vie le rle d'une enfant abandonne par
son pre, ou fille d'une mre spare? Ne sais-tu pas qu'une fille
leve dans de telles conditions ne trouve pas  se marier, et porte
seule jusqu'au tombeau le poids des fautes qu'elle n'a pas commises?

Lucie, aprs de nombreuses rvoltes, finit par entendre ce langage, et
rsigne  ignorer aussi longtemps que faire se pourrait, elle ne
s'occupa plus que de sa maison et de son enfant.

Une cruelle preuve l'attendait encore: aux premiers jours de l'automne,
madame Bruel mourut aprs une maladie de quelques jours; elle mourut le
coeur dchir de laisser sa fille  vingt ans, aux prises avec les
difficults multiples d'une existence douloureuse, et contre laquelle il
n'existe pas de recours.

Lucie ne sentit combien elle aimait sa mre qu'aprs l'avoir perdue; ce
sentiment n'est pas rare chez les jeunes femmes, soit qu'elles soient
heureuses dans leur mariage, ou, ce qui est moins rare, qu'elles ne le
soient pas assez. La prsence d'un tiers, ce tiers ft-il une mre
tendrement aime, est une cause ou tout au moins un prtexte maints
petits ennuis, maintes menues querelles, qui semblent bien pnibles  un
jeune coeur d'ingnue, dispos  faire pour le mieux.

Lucie s'aperut, quand elle n'eut plus madame Bruel pour la diriger,
que cette sagesse attriste tait la seule vraie et possible  mettre en
pratique. Elle versa bien des larmes sur elle-mme et sur sa fillette,
qui, en grandissant, serait expose aux mmes peines, autant que sur
cette mre qui l'avait uniquement aime. Max, aprs avoir pay un tribut
de regrets fort dcent  la mmoire de sa belle-mre, ennuy de ces
vtements de deuil et de cette tristesse constante, dcida de retourner
 Paris, un peu avant le temps o la belle socit s'y rassemble.

La premire figure qu'il vit sur le boulevard fut celle de son cousin
Georges, qui cependant ne s'y rencontrait gure.

--Toi ici,  cette saison? fit Max en l'arrtant

--Je suis seul  Paris; ma femme est  Dieppe avec sa tante; je m'y
ennuyais  prir; je suis revenu pour quelques jours.

--Viens donc nous voir! Ce n'est pas gai chez nous, Lucie a bien de la
peine  prendre le dessus; et je comprends cela d'ailleurs: ma
belle-mre tait une personne peu ordinaire... Viens dner ce soir,
hein?

Georges tenta de se dfendre, mais son coeur le poussait vers Lucie.
N'tait-elle pas dans la peine? La pense de lui prouver combien il
ressentait son chagrin--il avait perdu lui-mme sa mre quelques annes
auparavant, et se souvenait des douleurs cuisantes qu'il avait
ressenties alors--tout se conjura pour lui faire accepter l'invitation.

Il trouva Lucie dans le petit salon situ au couchant; les dernires
lueurs du jour entraient librement par les fentres encore dbarrasses
de leur triple enveloppe de rideaux. Les meubles encapuchonns de
housses semblaient tristes et dpayss, et la jeune femme, dans ses
longs vtements de deuil, lui parut plus grande et plus mince
qu'autrefois. Tout ce qu'il voulait lui dire s'arrta soudain sur ses
lvres  la pense qu'autrefois madame Bruel lui avait interdit
l'entre familire et douce de cette maison... Il pouvait y revenir
maintenant, nul ne s'y opposerait plus: il le sentit  la faon dont
Lucie jeta ses deux mains dans celle qu'il lui tendait, ainsi qu'elle
l'avait fait lorsqu'il avait t chercher le mdecin pour l'enfant
malade. Dans cette treinte fraternelle, elle avait mis sans s'en douter
toute son me, et semblait lui crier: Je n'ai plus que vous!

Ils s'assirent l'un prs de l'autre, sur les fauteuils couverts de
housses, dans la clart mourante du jour dcroissant; la petite Rene
entra sur ses pieds encore chancelants, et vint s'asseoir entre eux, sur
les plis de la robe de sa mre; ils se mirent  causer comme des gens
qui ont t longtemps sans se voir, et, en effet, ils ne s'taient plus
parl ainsi depuis prs d'un an. Les paroles leur venaient  tous deux
amicales et douces, assombries encore par la pense du malheur rcent;
mais bientt on ne sait quelle bouffe d'esprance, sinon de joie,
sembla passer entre eux, comme un souffle tide en avril, et soudain
Lucie s'arrta honteuse de son abandon: elle avait senti le doigt de sa
mre se lever devant elle pour l'avertir.

Elle recula un peu son fauteuil et voulut reprendre un langage plus
formaliste; Georges la comprit aussitt; lui aussi avait pens  madame
Bruel plusieurs fois depuis le commencement de leur entretien.
L'obscurit se faisait de plus en plus; il pria Lucie de sonner pour
avoir de la lumire, et quand l'appartement fut clair, Rene assise
entre eux, prs de la table o elle regardait des images, il parla
courageusement.

--Votre mre, dit-il, chre cousine, m'avait presque ferm votre maison;
vous ne l'avez peut-tre pas su, et certainement vous ne l'avez pas
remarqu. C'tait une femme d'une grande prudence et qui vous aimait de
toute son me.

Elle avait raison au point de vue du monde; je venais ici trop souvent,
je suis le premier  le reconnatre. J'y tais attir, vous le dirai-je,
par ce parfum de paix domestique qui manque chez moi, o il n'y a pas
non plus d'enfant.--Vous m'avez pardonn, j'en suis sr, ce que mon
importunit d'alors a pu vous occasionner d'ennui... Maintenant les
choses ont chang: vous avez un an de plus, moi aussi; votre fillette
grandit... votre deuil vous interdira les visites oiseuses... Si vous le
permettez, ma cousine, je viendrai vous voir quelquefois... Je
n'abuserai pas, soyez-en certaine; mais, ma cousine, ni vous ni moi nous
ne sommes amis du monde: la vie a t dure pour nous...

Il s'arrta: Lucie pleurait, le visage dans ses deux mains, et les
larmes roulaient brillantes sur sa robe noire. Elle retira ses mains et
le regarda avec toute la candeur de ses beaux yeux bruns:

--Je n'ai plus d'autre ami que vous, dit-elle, et j'avais souffert de ne
plus vous voir... Je vous dois la vie de Rene...

Elle se pencha sur le petit visage inquiet, tendu vers elle, et baisa
passionnment les joues de la fillette. Georges lui tendit la main, elle
y mit la sienne... et, sans le savoir, leurs coeurs furent lis pour la
vie.




XIII

Les premiers jours d'octobre donnaient  la mer cette trange couleur
d'un bleu pur et froid, qui fait paratre si blanches les falaises
crayeuses; le soleil apparaissait tard, sortant d'un brouillard laiteux,
dissipait les brumes et rayonnait pendant quelques heures avec un clat
sans pareil, brlant l'herbe, chauffant le sable comme aux plus beaux
jours de l't. Ces alternatives de journes ardentes et de nuits
glaciales donnent la fivre; on se presse de vivre, comme si l't
devait emporter sans retour toutes les jouissances de la vie.

Berthe, appuye sur une de ces grandes cannes renouveles du sicle
dernier par nos lgantes  talons prilleux, marchait sur la plage avec
un petit bruit de pas sec et sonore; elle tait irrite sans savoir de
quoi. Son oncle et sa tante l'avaient emmene  Dieppe, on ne sait
pourquoi, peut-tre pour mettre un tiers dans l'incommensurable ennui de
leur union disjointe et maussade: ces deux tres ne s'taient jamais
assez aims pour se har, et depuis vingt ts ils tranaient sur toutes
les plages la corve de vivre ensemble, dont ils s'affranchissaient
l'hiver en tirant chacun de son ct. Madame Reuilly n'avait jamais fait
parler d'elle; son poux n'avait pas affich de scandale; ils mangeaient
ensemble et se passaient le journal; c'tait le type du mariage correct
et sans attrait. La beaut et l'esprit piquant de Berthe leur avaient
paru un excellent appoint  leur saison balnaire.

Madame Reuilly ne se baignait pas, M. Reuilly non plus; mais il faut
bien passer six semaines  la mer, pour peu qu'on se respecte.

Berthe s'tait laiss emmener; que lui importait Pierrefonds ou Dieppe?
Ne pas tre avec son mari ralisait dj une sorte de bien-tre pour
elle. Non qu'il lui fit jamais de reproches ou qu'il essayt de
s'imposer; depuis le jour o il l'avait avertie des bruits qui couraient
sur elle, il avait born ses relations avec elle  ce qu'exige la
biensance entre gens condamns  vivre ensemble. Mais Berthe se sentait
moins surveille, moins observe; elle savait que Georges, en apparence
si indiffrent  ses actions, n'avait pour elle ni estime ni confiance,
et elle croyait fermement  une terrible colre de sa part, si quelque
jour il se voyait trahi.

Elle avait essay d'aimer Cialdi, uniquement pour se venger des
observations de son mari; pendant deux mois elle s'tait figur que
l'amour est fait de rage et de coquetterie, et qu'on peut aimer un homme
pour se venger d'un autre, et puis pour s'entendre dire qu'on est belle.
Mais elle s'tait vite lasse de ce jeu dgradant, et, un beau jour,
elle avait chass son amant; ce jour-l, seule devant sa psych, en
regardant l'image reflte dans la glace, ses yeux mystrieux, sa peau
nacre, ses cheveux rouls en torsades rebelles qui descendaient sur ses
paules, elle avait eu honte d'elle-mme, honte d'avoir profan sa
beaut  un homme qu'elle n'aimait pas... et le cri de la vrit tait
sorti de ses lvres avec le nom de Max. C'est lui qu'elle aimait, c'est
pour se venger non de son mari, mais de Max, trop obissant  ses
ordres, trop vite piqu de sa rsistance, qu'elle s'tait jete dans les
bras de cet tranger... et  la pense de cette dchance, Berthe pleura
non sur son adultre, mais sur la trahison commise en elle-mme envers
celui qu'elle aimait, et qui n'avait pas su, pas voulu ou pas os le
comprendre.

A partir de ce moment, elle s'tait prise elle-mme en haine et en
dgot. Quand Max,  son retour de Rouen, lui avait redit qu'il
l'aimait, si elle l'avait reu avec cette irritation concentre, c'est
qu'elle s'en voulait de ne pas pouvoir lui cacher tout ce qu'elle
ressentait. Elle et donn dix ans de son existence, dix ans de sa
beaut triomphante, pour que Cialdi n'et pas pass dans sa vie ou pour
que Max n'en et jamais connaissance. Mais la chute tait irrparable,
et elle rsolut de traiter Rodey comme un esclave tenu  distance, afin
qu'il ne pt pas croire qu'elle tait une femme facile Elle connaissait
assez le monde, dsormais, pour savoir quel mpris se cache souvent sous
les semblants de l'amour, et se jura que Max ne la mpriserait pas. Mais
c'est parce qu'elle l'aimait. Pour lui, elle et voulu redevenir jeune
fille, effacer de sa vie tout ce qui n'tait pas lui, et parcourir  son
bras ce grand chemin de la vie, qu'elle ne rvait pas autre que sa
position de fortune le lui faisait. Au lieu du mari srieux et svre
qui effleurait  peine de la manche de son habit le bras nu qu'elle
appuyait sur son bras, qui recevait les compliments sur la beaut de sa
jeune femme comme on reoit les condolances  la porte de l'glise
aprs un enterrement, elle aurait voulu se serrer contre Max et
l'entraner avec elle dans un tourbillon toujours renouvel de plaisirs
et de ftes. Elle ne craignait pas son humeur volage. Elle se sentait
capable de l'amuser, de le retenir sans cesse, de lutter avec les plus
belles et les plus sduisantes... et d'ailleurs elle aimait la lutte,
elle l'et disput  toutes les rivales, sre de vaincre toujours...

Quand elle le vit partir pour la campagne avec toute sa famille, elle
prouva un mouvement de rage; il s'en allait tranquillement, il pouvait
vivre loin d'elle. Il la mprisait peut-tre,  prsent que cet
Italien... Il le savait sans doute: tout se sait! Elle versa sur sa
chute des larmes plus amres encore et plus cuisantes.

La fivre des longues journes oisives de l't lui brlait le sang.
Elle allait de la plage au Casino, nerveuse et distraite, tonnant par
ses sorties caustiques la placide nullit de son oncle et le papotage
verbeux de sa tante; contrairement aux usages reus, elle laissait en
paix les femmes et ne ridiculisait que les hommes: pour ceux-ci elle
tait sans piti; elle voulait peut-tre immoler toute l'espce, en
sacrifice expiatoire,  la pense de Max.

Les journes devenaient courtes, le soleil se faisait rare; M. et madame
Reuilly restaient  Dieppe, parce qu'ils y taient et que leur ennui
n'tait pas plus pesant l qu'ailleurs. Berthe se sentait dvore par un
malaise trange; la nuit, l'insomnie lui donnait une force d'imagination
extraordinaire, une lucidit de mmoire dsolante; malgr elle, elle
voquait des souvenirs qu'elle et voulu anantir  tout prix, et elle
ne pouvait songer qu' ceux-l; le jour, l'air vif de la mer fouettait
ses joues et amenait  son visage une rougeur fbrile qui lui attirait
les compliments empresss de ces hommes tant mpriss... Mais la pense
de retourner  Paris et d'y retrouver la surveillance polie et glaciale
de son mari lui faisait peur. Elle n'avait rien  cacher, et elle
redoutait de se trahir. Autant elle avait apport dans sa liaison avec
Cialdi d'indiffrence pour la vie de son amant, ne craignant que pour
elle le scandale qui serait rsult d'une dcouverte, autant elle se
sentait prise d'angoisse en pensant que Georges pouvait apprendre
qu'elle aimait Max, Max qui n'en savait rien lui-mme.

Tant de tourments intrieurs la rendaient faible et irritable; les
brumes d'octobre qui la faisaient frissonner lui semblaient seules
rafrachissantes. Aussi le matin, avant le djeuner, elle s'arrachait au
court sommeil anxieux qui suivait ses insomnies, pour marcher le long de
la plage, jusqu' la lassitude, jusqu' l'ivresse, afin d'apporter aux
regards des indiffrents un visage teint des couleurs de la sant.

Elle marchait ainsi, un matin, coutant d'une oreille distraite le bruit
des omnibus et des voilures qui revenaient de la gare, le plus souvent 
vide maintenant, lorsqu'un pas prcipit derrire elle lui donna cette
sorte d'ennui des gens tristes qui craignent d'tre drangs dans leur
tristesse. Elle tourna un peu la tte du ct de la mer, afin de drober
son visage  l'importun; mais ce fut peine perdue; au moment o il la
dpassait, il s'arrta brusquement. Elle le regarda, et un cri s'chappa
de leurs lvres  tous les deux, avec leurs noms.

--Max! rpta la jeune femme. Vous ici? Que venez-vous y faire?

--Vous voir! rpondit-il de ce ton railleur qu'il avait adopt pour
leurs escarmouches; et puis, j'ai assez des terres; trois mois de
plaine, il y a de quoi faire prendre en grippe lapins et perdreaux.

Elle avait eu le temps de reprendre une sorte de calme; elle se mit en
marche, pendant que tout son tre frmissait d'une trpidation
intrieure.

--Lucie est avec vous? dit-elle d'une voix brise; elle n'avait pas de
forces contre cette rencontre inattendue.

--Puisque je vous dis que je viens vous voir! rpta Max, surpris de
cette attitude lasse et de la douceur de cet accueil. Il s'tait
prpar  une rude guerre et ne savait comment prendre la paix.

--C'est pour moi que vous tes venu? dit Berthe. Tout seul? Qui vous a
dit que j'tais ici?

--Qui? Parbleu, Georges! Il vous informe de toutes mes actions; c'est
bien le moins qu'une fois par hasard il m'informe des vtres!

La mer, haute, dferlait devant eux avec de jolies franges d'argent sur
le galet nuanc, le soleil piquait des paillettes partout, les grandes
barques de pche sortaient du port en flottille comme un vol d'oiseaux
gigantesques; mais ils ne regardaient ni la mer ni les barques. Berthe
s'assit sur un banc.

--Vous tes venu pour moi seule... C'est trs-beau! fit la jeune femme
en dcrivant des ronds avec le bout de sa canne, et pourquoi tes-vous
venu, s'il vous plat?

Max s'assit auprs d'elle, pas trop prs, car toutes les fentres
imaginables les contemplaient de leurs yeux de verre.

--Je suis venu pour causer un peu, pour rire, si vous le voulez bien, ou
pour tout ce qui vous plaira. Je suis satur de campagne. Paris sent la
poussire, on bat nos meubles et on secoue nos tapis, vous comprenez que
l'existence me paraissait pnible  supporter dans de pareilles
conditions; ici il fait frais, au moins.

Avec un frisson affect, il serra les paules et boutonna son lger
pardessus. Mais Berthe ne riait pas; elle regardait le sable  ses pieds
avec une intensit surprenante.

--A quoi pensez-vous? lui demanda Max, en prsence de cet accueil
singulier.

Elle le regarda fixement, et ses yeux verts prirent un clat semblable 
celui des paillettes lumineuses qui dansaient sur les petites vagues.

--Je pense  ce que vous m'avez dit cet hiver, rpondit-elle.

Max se sentit touch comme par la pointe d'une flche.

--Vous vous en souvenez? dit-il  voix basse.

--Oui.

--Et vous en faites raillerie?

Elle le regarda encore une fois, plus fixement encore, et dit lentement:

--Non.

Rodey prouva l'impression d'un homme qui rve et veut se rveiller,
tant cela lui paraissait invraisemblable. Il essaya de tourner la chose
en plaisanterie.

--Voyons, dit-il, nous sommes bien  Dieppe; je suis bien parti ce matin
de Paris, ceci est un banc, voil la Manche, et vous tes ma cousine
Berthe. Vous vous souvenez que cet hiver,  deux reprises, je vous ai
dit que...

--Que vous m'aimiez, conclut Berthe, aprs une trs-courte hsitation
pendant laquelle un flot de sang monta  ses joues ples et redescendit
aussitt.

--Et vous vous souvenez aussi que vous m'avez gracieusement conduit?

Elle fit un signe de tte affirmatif.

--Vous y pensez parfois?

--Oui.

Il se rapprocha d'elle; mais d'un geste  peine esquiss, elle lui
indiqua les tmoins visibles et invisibles de leur entrevue.

--Allons djeuner, dit-elle. Vous devez avoir grande faim aprs ce
voyage matinal?

--Berthe, supplia Max  voix basse, cessez de vous jouer de moi; je suis
venu pour vous seule; mais si vous continuez  me traiter comme un chien
savant,  qui l'on met du sucre sur le bout du nez, je m'en retourne!

Elle passa son bras sous celui du jeune homme et rpta:

--Allons djeuner!

Il la suivit sans rplique.

La nuit tait paisse et sombre, sans toiles et sans lune, lorsque
Berthe sortit au bras de son cousin, du Casino o l'on faisait de la
musique. Ils s'loignrent des endroits o l'on pouvait rencontrer des
promeneurs, en marchant vite, comme des gens presss. Ils taient
presss, en effet, de parler  l'aise; car cette journe passe en
public, aprs leur entrevue du matin, n'avait t qu'un long supplice
pour tous les deux. Max venu sans but dtermin, par curiosit peut-tre
de voir comment Berthe se comportait loin de son mari, s'tait senti
emport sur-le-champ dans l'atmosphre de passion douloureuse qui
s'exhalait de la jeune femme. Pour tous deux, l'heure tait venue o la
contrainte et le mensonge devenaient intolrables: ils voulaient se
parler face  face, et, suivant le hasard de leur destine, joindre
leurs tres dans la haine ou dans l'amour, par une morsure ou par un
baiser. Berthe sentait que, s'il lui manquait de respect, elle tait
capable de le tuer. Arrive  l'extrmit de la jete, dans la solitude
la plus absolue, sre que personne ne pourrait les pier ni les
entendre, elle quitta le bras de Max, s'assit sur le granit et attendit
ce qu'il allait lui dire.

--Berthe, je vous aime! fit-il tout bas.

--Comme vous avez aim les autres,  commencer par votre femme!

--Non, comme je n'ai jamais aim que vous! vous seule! Je vous ai aime
du premier jour, du jour de mon propre mariage; vous en souvenez-vous?

Certes, elle s'en souvenait! le geste avec lequel en la quittant il
s'tait dirig vers le petit salon o l'attendait la jeune marie lui
avait longtemps brl la joue comme un soufflet.

--Vous n'avez pas voulu de moi quand je vous l'ai dit, reprit-il, quand
je vous ai offert de fuir ensemble, n'importe o... Cependant, je vous
aurais bien aime;  vous, Berthe, j'aurais t fidle... Vous savez
bien que toutes ces folies, toutes ces femmes, c'tait pour vous
oublier.

--Celle qui me ressemblait, fit Berthe avec une ironie douloureuse.

--Qui ne vous ressemblait pas! Comment ai-je pu dire qu'elle vous
ressemblait! Est-ce que quelqu'un vous ressemble! Est-ce qu'il y a au
monde une femme qui ait la centime partie de vos sductions?
Pardonnez-moi de vous l'avoir dit, c'tait un mensonge et une injure!

--Le fait est, dit la jeune femme ironiquement, que ce n'tait pas
respectueux!

--J'ai t un niais et un grossier personnage. Mais vous me mettiez hors
de moi avec vos railleries... Vous tes la seule femme, Berthe, la
seule! la seule, entendez-vous?

Il lui avait pris les mains et les serrait avec une ardeur fivreuse;
elle sentit que vraiment il l'aimait bien. Se dgageant d'un geste
brusque, presque brutal, elle se leva et se tint debout devant lui.

--coutez, dit-elle, j'ai fait une infamie; j'ai t la matresse de cet
Italien...

Max recula d'un pas; elle continua avec vhmence:

--J'ai t sa matresse, et je donnerais tout, oui, toute ma fortune, ma
beaut, ma jeunesse, pour que ce ne ft pas arriv: je serais sre de
vous plaire encore rien qu'avec l'amour que j'ai pour vous...

--Ah! Berthe! s'cria Max, qui voulut reprendre ses mains. Elle le
repoussa sans colre.

--J'ai commis cette infamie, cette turpitude, parce que je vous aimais,
parce que vous ne l'aviez pas compris, parce que mon mari me dfiait,
parce que j'tais folle... enfin je l'ai commise, et maintenant, c'est
irrparable. Mais, faites-y bien attention, je ne suis pas une femme
facile; j'ai assez maudit ma faute pour ne pas vouloir en commettre
d'autres qui m'inspireraient le mme dgot... Si je vous avais
rencontr plus tt, Max, je crois que j'aurais t une bonne femme pour
vous...

Sa voix se brisa soudain, et elle couvrit de ses mains son visage
boulevers. Max la prit entre ses bras, tendrement, comme un enfant, et
elle se laissa faire. La nuit tait toute noire autour d'eux, et le
reflet rouge du phare, masque de leur ct par le rflecteur, clairait
au loin sur la mer d'encre une trane couleur de sang, rompue  et l
par les lames; ce bruit du flot qui battait la jete  intervalle
presque rgulier, ressemblait  des sanglots touffs.

--J'aurais t une honnte femme, si j'avais t la vtre, Max. Je ne
puis me dfendre de vous aimer, et, chose trange, moi qui sais si bien
har les autres, il me semble que j'aurais pu vous pardonner bien des
fautes... Il n'y a qu'une chose que je ne vous pardonnerais pas: ce
serait le plus lger signe de mpris. Si ce que je vous ai dit vous
dplat, allez-vous-en, ne me revoyez jamais, et, de mon ct, je vous
oublierai... sans haine.

--Je t'adore, lui dit Max  l'oreille en effleurant de baisers brlants
son cou et sa joue.

--Il faut me prendre telle que je suis, et pour la vie! Je ne passerai
pas de vos bras dans ceux d'un autre, je vous le jure; dornavant c'est
 vous que je dois la fidlit et l'honneur de la foi jure; c'est vous
qui tes mon mari, le vrai, et c'est pourquoi je vous ai avou ma faute
en vous en demandant pardon...

L'orgueil de Berthe se fondait en sanglots, et elle serrait les mains de
Max avec une passion suppliante. Il la serra sur sa poitrine 
l'touffer.

--Je t'aime, dit-il, je t'aime telle que tu es, telle que tu fus, et tu
es  moi... Voil trois ans que je t'aime...

--Prends garde, fit Berthe avec effroi: s'il apprend jamais quelque
chose, mon mari te tuera...

Max fit un geste d'insouciance. La vie avait peu d'importance pour lui
au del de l'heure prsente. Il essuya les yeux de la jeune femme avec
ses lvres, et troitement serrs l'un contre l'autre, ils rentrrent
dans la zone habite, o ils prirent l'allure de gens paisibles et
ennuys, revenant d'une petite promenade de sant.

Deux heures aprs, quand tout l'htel fut endormi, Max ouvrit la porte
du petit salon de Berthe, o elle l'attendait, la main sur la clef pour
amortir le bruit, ils n'changrent pas une parole, mais Max poussa le
verrou, enleva Berthe dans ses bras, la porta sur le canap, et
s'agenouilla devant elle en lui disant:--Enfin!




XIV

La vie de Max Rodey se trouva subitement change du tout au tout.
Jusqu'alors ses liaisons faciles n'avaient apport aucun embarras dans
son existence; la ncessit de trouver un asile pour recevoir Berthe
lors de ses furtives visites, les prcautions obligatoires pour se
soustraire  la curiosit des infrieurs, lui donnrent un air de
conspirateur tout  fait intressant. Sans la prudence de la jeune
femme, il et commis une quantit prodigieuse de bvues; car, comme il
le lui disait en riant, il n'avait pas l'habitude du danger; grce aux
perptuelles remontrances de son amie, il parvint  prendre peu  peu
l'air d'un homme semblable aux autres, de faon  ne pas attirer sur lui
l'attention de ceux qui le voyaient journellement. Il sut composer son
visage, panoui par le bonheur, et Lucie fut seule  s'apercevoir qu'un
changement radical s'tait fait en lui.

En effet, plus banalement affectueux que jamais avec sa femme et sa
fille, plus rgulier dans ses habitudes, il avait totalement cess de
s'occuper de Lucie; elle tait dsormais relgue au nombre des
agrments solides, mais indiffrents, d'une maison bien tenue. Elle
l'entendait rentrer tous les soirs  une heure fort raisonnable, se
coucher en fredonnant un petit air; il avait bon apptit  djeuner et
l'embrassait au front avant de sortir, ne la contrariait jamais et lui
donnait de l'argent autant qu'il tait ncessaire pour leur train de
maison; plus de dpenses imprvues, plus d'embarras pcuniaires... Au
lieu de la rassurer, ce nouvel tat de choses la rendit toute soucieuse.

--Vous n'avez par l'air contente? lui dit un jour Georges, qui venait
souvent, une heure avant le dner, passer quelques instants avec elle.
Cette courte entrevue, presque journalire, tait la principale joie de
leur existence. Est-ce que quelque chose ne va pas? Lucie secoua la
tte; tout allait trs-bien, elle ne pouvait se plaindre de rien; elle
sourit et garda le silence.

--Max a une nouvelle toquade? Il se redrange? fit Georges en souriant 
demi. Il me semblait, au contraire, que depuis quelque temps il tait
trs-rang; on ne le voit plus nulle part, pas mme chez moi... Au fond,
je crois qu'il m'a gard rancune de mon dernier sermon!

--Il ne va pas chez vous? demanda Lucie avec un peu de surprise. Je
croyais qu'il vous voyait trs-souvent!

--Au contraire, presque jamais. D'o vous venait cette illusion?

--Je ne sais, dit Lucie en cherchant dans ses souvenirs... C'est une
impression que j'avais... A propos, pourquoi Berthe ne vient-elle jamais
me voir? Je lui ai fait deux visites....

--Je lui demanderai si elle a quelque raison pour vous mettre en
quarantaine, fit Georges d'un air contraint. Vous savez d'ailleurs,
cousine, que vous ne perdez pas grand'chose: entre elle et vous il y a
si peu de points de contact...

--Enfin nous sommes parentes, dit Lucie avec douceur; mais ne la grondez
pas  cause de moi, c'est bien assez que vous ayez grond mon mari...

Ils gardrent un moment le silence; une harmonie parfaite rgnait entre
eux d'ordinaire; mais ce jour-l le nom de Max et celui de Berthe, dont,
par une entente tacite, ils ne parlaient presque jamais, semblaient
avoir troubl leur accord intrieur.

--Vous croyez, reprit Varin, ramen malgr lui, que Max se drange? Mais
sa vie est rgulire en apparence...

--Il a une liaison srieuse, dit Lucie en baissant les yeux.

--Vous croyez?

--J'en suis sre, tout  fait sre... mille dtails me l'ont prouv;
d'ailleurs il se conduit bien avec Rene et moi... mais il ne nous
appartient plus; une autre l'a pris corps et me.

Georges fut tonn de la tranquillit avec laquelle la jeune femme
parlait d'une chose si importante.

--Cela vous afflige beaucoup, dit-il en hsitant, mais...

--Cela ne m'afflige pas, reprit-elle avec vivacit; ses erreurs ne
peuvent plus me causer de chagrin: je ne l'aime plus.

Il la regarda, surpris de son calme et de sa dcision, doucement mu 
la pense qu'elle s'tait tout  coup dtache de Max. Il ne demandait
pas qu'elle l'aimt, mais il tait heureux de sentir libre ce coeur si
pur et si mal rcompens.

--Je ne puis plus aimer quand je n'estime pas, dit-elle avec une lgre
rougeur. Depuis la premire faute, il y en a eu d'autres. J'en ai eu la
preuve, des erreurs subalternes, des choses qui n'auraient pas d
arriver, que la passion ne justifie pas... Tenez, je lui aurais plutt
pardonn la matresse qu'il a en ce moment...

--Pourquoi?

--Parce qu'il l'aime, celle-l! Elle sait le rendre heureux, de bonne
humeur: il est bon avec sa fille, il me tmoigne des gards... autrefois
il tait souvent bourru... Et puis il l'aime, cela se voit, cela se
sent...

Elle soupira: elle aussi avait aim passionnment, et savait  quels
signes la passion se dcle.

--Pauvre enfant! dit Georges, votre vie n'est pas gaie...

--J'ai ma fille et vous, fit Lucie en souriant; vous n'tes pas gai non
plus; nous mettons nos tristesses ensemble et nous broyons du noir de
conserve, c'est toujours cela.

Elle se mit  rire; Georges la quitta, un peu plus proccup qu'il ne
voulait le lui laisser voir, par la pense de cette grande passion qui
absorbait si fort son cousin.

Il cessa pourtant bientt d'y songer, grce  un changement qui venait
de se faire dans son intrieur et qui lui donnait fort  penser. Depuis
son retour de Dieppe, Berthe avait adopt envers lui une manire d'tre
fort diffrente du pass. Sa froideur agressive s'tait transforme en
une politesse irrprochable, mle  et l de bienveillance; la beaut
mme de la jeune femme avait pris un caractre plus calme; aux yeux de
l'observateur attentif, Berthe avait subi une crise et en tait sortie
aussi compltement modifie que le permettait sa nature. Or Varin
n'avait pas la moindre illusion sur les qualits morales de sa femme, et
il se dit sur-le-champ qu'un pareil changement ne pouvait avoir pour
cause que l'influence d'un sentiment profond. Ce n'tait pas vers lui
que s'tait retourne cette me instable et inquite; il se mit en
consquence  surveiller plus attentivement les actions de sa femme.

Celle-ci se montrait d'une prudence vraiment peu ordinaire. Sa vie,
toujours dcousue et sans rgle apparente, lui permettait des sorties
frquentes,  des heures indtermines...  moins de la suivre, sans
repos, plusieurs jours de suite, Varin ne pouvait vraiment pas esprer
de la prendre en dfaut. Il se dit alors que la vertu de Berthe tant,
aussi bien qu'il pouvait en juger, une chose absolument alatoire, il
n'aurait  compter avec elle que dans le cas o elle se trahirait, o
quelque preuve flagrante tablirait sa culpabilit.

De tels raisonnements eussent d lui rendre la tranquillit; ce fut tout
le contraire: la pense qu'il tait tromp, qu'il n'en voyait rien,
qu'il n'y pouvait rien, lui donnait des mouvements de colre qu'il ne
savait pas toujours matriser compltement. Berthe s'en aperut, et au
lieu de le railler, comme elle n'et pas manqu de le faire autrefois,
elle se montra plus irrprochablement parfaite que jamais, ce qui acheva
de confirmer les soupons de Georges.

La droiture de son caractre lui rendait toute contrainte insupportable;
la dissimulation qu'il tait forc d'observer pour rpondre  la
conduite mystrieuse de sa femme lui devnt odieuse, et au risque, dans
cette lutte ingale, de perdre encore la moiti de ses avantages, il se
dcida  parler,  dclarer la guerre.

Un jour que Berthe, en grande tenue de ville, debout devant sa glace,
s'apprtait  sortir, il entra dans son boudoir. C'tait une chose qui
lui arrivait peu; et la jeune femme en fut si tonne, en mme temps si
effraye, qu'elle plit soudainement. Mais tout en continuant  tirer
ses gants sur son poignet, elle prit l'offensive, en disant:

--Quel hasard vous amne ici?

Georges ferma les deux portes du boudoir, dtacha les embrasses et
laissa tomber les portires, puis s'approcha de sa femme, et lui dit
d'un ton froid:

--Vous souvenez-vous, madame, que l'an dernier,  propos de bruits
offensants qui couraient alors sur votre compte, nous emes ensemble un
entretien...

--Dsagrable, interrompit Berthe; oui, monsieur, je m'en souviens.
Est-ce que nous allons recommencer?

Toute l'insolence de sa nature orgueilleuse, un moment mate par la
douceur insinuante de la passion, lui remontait au cerveau  cette
attaque de son mari.

--Prcisment, reprit Georges sans se troubler. Nous allons recommencer
cet entretien dsagrable, mais il aura un avantage sur le prcdent: il
sera court. Vous avez un amant, madame!

--Et quand cela serait? fit Berthe en se retournant vers lui, les yeux
pleins d'un feu sombre, le visage empourpr de rougeur sous l'insulte.
Quand bien mme j'aimerais un homme mieux fait que vous pour me plaire,
monsieur? Ne m'avez-vous pas dit, lors de cet entretien dont vous
voquez le souvenir, que vous tueriez cet homme, si vous parveniez  le
trouver? Cherchez-le, monsieur, et tuez-le. Mais, par grce,
pargnez-moi vos ridicules scnes de jalousie.

Elle se dtourna avec un ddain et un dgot qui n'avaient rien
d'affect. Georges rprima un mouvement de colre, s'assit sur une
chaise et reprit tranquillement:

--Il n'est pas ncessaire de me braver, quand, au contraire, je viens
vous prvenir loyalement qu' partir de ce jour je vais chercher celui
dont vous me livrez si complaisamment la vie. Je hais le sang vers, et
surtout vers inutilement. Donc ce que je venais vous dire, le voici: Si
vous aimez votre amant, gardez-le bien; car quand je le trouverai, je le
tuerai.

--Vous me l'avez dj dit, fit Berthe sans se retourner.

--Soit! alors vous tes prvenue, et je n'aurai, quoi qu'il arrive, rien
 me reprocher.

Il la salua et sortit du mme pas tranquille dont il tait entr. Nul
que lui ne sut ce que ce calme apparent lui avait cot d'efforts:
aussi, pour s'en rcompenser, deux heure aprs il alla chez Lucie,
chercher un peu de cette douceur vaillante dans laquelle il se
retrempait comme dans un fluide vivifiant.

Reste seule, Berthe, immobile, couta le bruit dcroissant des pas de
son mari: l'heure fatale tait donc venue! Il faudrait lutter, se
dfendre! Elle sentit une grande faiblesse s'emparer d'elle. Lorsqu'elle
avait cout Cialdi, elle avait cd au plaisir de tromper ce gardien
svre, de ruser avec son habilet suprieure; alors elle n'aimait pas,
elle se sentait adroite et forte. Mais aujourd'hui elle aimait, et elle
avait peur... Soudain, revenant  la ralit, elle mit sa voilette,
descendit aprs avoir donn quelques ordres, et, une fois dans la rue,
gagna le boulevard en marchant d'un air indiffrent, comme une jolie
Parisienne qui fait sa promenade quotidienne.

Il fallait prvenir Max; aurait-elle le temps? Son mari n'allait-il pas
commencer sur-le-champ la recherche qu'il lui avait annonce? Une plus
mre rflexion lui inspira la certitude que, pour ce jour mme, elle
n'avait rien  craindre.

Georges avait trop de chevaleresque dans le caractre pour ne pas lui
laisser le temps de se garder. Cette conduite, ridicule, soit, mais
assurment dlicate, lui inspira une sorte de reconnaissance pour
Georges, auquel au moins elle ne pouvait refuser de la grandeur d'me.
Pressant le pas, par mille rues dtournes, elle arriva au lieu de ses
rendez-vous. Max n'y devait pas venir ce jour-l. Mais en le faisant
prvenir, peut-tre pourrait-elle l'y amener. Elle dpcha un
commissionnaire, avec l'ordre de dire  Rodey qu'on le demandait au
bureau, tout de suite, et de le chercher partout, s'il n'tait pas chez
lui. Ce signal avait t convenu entre eux, en cas d'urgence.

Max tait prcisment chez lui. Le djeuner, un peu retard par diverses
menues circonstances, avait t remarquablement bon, Rene,
particulirement gracieuse et gentille dans ses clineries enfantines;
un joli rayon de soleil enfilait toutes les fentres de l'appartement...
Bref, Max, qui n'avait rien  faire ce jour-l, s'tait attard chez
lui. Aprs avoir demand et obtenu de Lucie, avec un sourire, la
permission de fumer un cigare dans la salle  manger, il s'tait
install sur le tapis  ct de sa fille qui faisait la dnette  sa
poupe avec un morceau du dessert. Adoss contre une chaise, il
jouissait dlicieusement de la vie, pendant que Lucie brodait prs de la
fentre. Cet intrieur aimable, ce bel enfant, cette jolie femme,
satisfaisaient son sens esthtique; son cigare lui donnait un fin got
de jouissances matrielles, et les yeux demi-clos, il pensait au
rendez-vous du lendemain prs de Berthe...

--On demande monsieur au bureau, dit la femme de chambre en ouvrant la
porte.

Max fut aussitt sur ses pieds.

--Qui? dit-il en se secouant.

--Un commissionnaire qui est reparti sur-le-champ.

La femme de chambre disparut, et Lucie regarda son mari.

--Au bureau? Tu as donc un bureau maintenant? fit-elle d'un air de
doute.

--Certainement! Sans cela, o veux-tu que j'aille toucher mes
dividendes? fit Max en s'tirant, avec un rire forc. C'est ennuyeux de
s'en aller; on tait bien ici!

Il fit deux tours sur lui-mme, enleva Rene dans ses bras pour
l'embrasser, posa un baiser sur le front de Lucie, et sortit.

A peine dehors, il sauta dans une voiture et se fit conduire en hte 
son domicile extra-lgal. A son entre, Berthe ne lui laissa pas le
temps d'interroger.

--Il a devin quelque chose, lui dit-elle avec un geste dsespr.

Max resta atterr.

--Il sait que c'est moi? dit-il en allant droit au plus terrible.

--Non, mais il va me surveiller; nous sommes perdus; il ne faut plus
nous voir.

--Ne plus nous voir? s'cria Max; mais tu veux donc que j'en devienne
fou! Ne plus nous voir, dis, Berthe, est-ce que c'est possible? Elle se
dgagea avec un mouvement lent et dsol.

--Je ne veux pas qu'il te tue, et il te tuera; il l'a dit. Je ne veux
pas qu'il te tue. Oh! Max!

Elle laissa tomber en sanglotant sa tte sur l'paule de Rodey. Sa
bravoure ordinaire, sa hauteur, son indiffrence au danger l'avaient
quitte depuis qu'elle aimait. Quand il s'agissait de Max, elle devenait
plus faible qu'une enfant. Aprs un instant, elle s'essuya les yeux.

--Il faut tre au moins quinze jours sans nous voir, reprit-elle, en
fermant avec la main la bouche de Max qui voulait protester. Quinze
jours, et puis nous verrons ensuite.

Il la regarda, perdu, fou d'amour.

--Partons! dit-il avec la vivacit d'un homme qui a trouv la solution
d'un problme.

Elle le regarda, effare.

--Partir... et le monde?

Max exprima d'un geste que le monde lui tait indiffrent.

--Et... ta femme, ta fille?

Il hsita un instant.

--Pour Lucie, dit-il, ce sera un bon dbarras; car vraiment, je fais un
vilain mari. Pour ma fille, sa mre l'lvera bien.

--Et avec quoi vivrons-nous? insista Berthe. La misre, a doit tre
affreux!

--J'ai ma fortune, rpondit Max; je puis la liquider en partie, le reste
sera pour Lucie, et, une fois  l'tranger, tu peux rclamer ta dot...

Ils restrent pensifs tous deux. Ces questions matrielles sont pnibles
 soulever dans les luttes de la passion.

--Nous ne reviendrons jamais en France? dit Berthe tristement.

La patrie,  laquelle elle n'avait jamais song, se dressait devant elle
et semblait la retenir.

--Mais si; plus tard, quand tout sera oubli; nous vivrons comme mari et
femme dans quelque endroit o les autres n'auront pas l'ide d'aller...

--Mari et femme! Ah! oui, j'aurais t une bonne femme si j'avais pu
t'pouser...

Ils arrtrent un plan de fuite: ils ne se reverraient plus en ce lieu,
dsormais dangereux; Max prparait tout; il fallait bien une dizaine de
jours pour raliser une portion de sa fortune; quand les prparatifs
seraient termins, un billet gliss par Max dans la main de Berthe, ou
une visite quand elle serait seule, servirait  fixer le jour et le mode
de dpart. D'ici l, Rodey viendrait de temps en temps chez son cousin,
comme  l'ordinaire, afin de ne pas exciter de soupons.

--Dix jours sans nous voir! fit Max avec regret, quand tout fut dcid.
Comment allons-nous faire?

--Nous ne nous quitterons plus ensuite, rpondit Berthe en l'embrassant
avec une tendresse fbrile.

Elle sortit aprs lui, pendant qu'il protgeait sa retraite, et rien
d'insolite ne la troubla jusqu'au moment de son retour chez elle.

Les huit jours qui suivirent furent en tout semblables au reste de
l'anne. Chacun allait et venait librement en apparence; cependant
Berthe tait troitement surveille par son mari, qui s'arrangeait pour
connatre l'emploi de son temps. Elle avait rsolu de ne faire aucun
prparatif de dpart, si cach qu'il ft, ne voulant emporter que de
l'argent et des bijoux, choses qu'elle avait toujours eues en abondance.
C'est avec une sorte d'ironie qu'elle rencontrait de temps en temps le
regard svre de Georges, comme pour le dfier d'accomplir ses menaces.

Le neuvime jour, aprs avoir dn en tte--tte avec sa femme, qui
devait rejoindre une amie dans une loge du Vaudeville, Varin crut
remarquer dans l'attitude de Berthe quelque chose d'insolite: une
inquitude anormale, des rougeurs fugitives qui allaient et venaient sur
ses joues un peu plies depuis quelques jours. Son parti fut bientt
pris: aussitt aprs le caf, il quitta la salle  manger et sortit pour
se rendre devant le thtre, afin de s'assurer que sa femme y viendrait
rellement, qu'elle y viendrait seule, et de voir si personne ne
l'attendait sous le pristyle ou dans les environs. L'heure n'tait pas
avance; il savait que Berthe serait au moins une demi-heure  sa
toilette. En passant devant la maison de Rodey, il eut envie d'entrer.
La vue de Lucie et de l'enfant le calmerait peut-tre; car il sentait
bouillonner en lui une singulire fureur. Il s'en voulait et il en
voulait  Berthe d'tre rduit  ce mtier d'espion, dont il rougissait.

Il monta donc, et apprit que madame tait seule; entrant, sans se faire
annoncer, dans la salle  manger, il trouva Lucie qui jouait avec sa
fille sous la clart de la grande lampe; le repas tait desservi, tout
tait calme et bien rang.

--O est Max? demanda Varin distraitement.

--Je ne sais pas, rpondit Lucie. Oh! mon ami, il se passe quelque
chose...

Georges la regarda et vit qu'elle avait pleur.

--Quoi donc? dit-il en posant affectueusement la main sur la tte de
l'enfant. C'tait son geste quand il n'osait presser la main de la mre.

--Il a vendu des valeurs, quatre-vingt mille francs de valeurs... Le
notaire est venu me le dire en cachette  trois heures. Qu'est-ce que
cela peut vouloir dire?

Georges ne rpondit pas. Une lueur confuse se faisait dans son esprit,
mais il ne voulait pas la voir.

--Il a peut-tre quelque dette  payer, dit-il vasivement.

--Je ne crois pas, fit Lucie, et, de plus, en rangeant chez lui tantt,
j'ai trouv un Indicateur ouvert du chemin de fer de l'Est...

--Vous craignez qu'il ne s'vade, dit Georges avec un faible sourire.

--J'ai peur qu'on ne me l'enlve! rpondit-elle tout bas. Ce n'est pas
pour moi,--nos vies sont aussi spares maintenant que si nous ne nous
tions jamais rencontrs,--mais pour l'enfant, pour la fortune de
l'enfant et pour son honneur de jeune fille...

--Rassurez-vous, dit tout  coup Varin, aprs un silence, comme s'il se
rveillait en sursaut, il n'y a peut-tre rien... Je prendrai des
informations...

--Et vous me les direz, n'est-ce pas? insista Lucie avec tant de prire
dans le regard qu'il se sentit mu.

--Je reviendrai vous rassurer, dit-il.

--Allez-vous-en tout de suite pour tcher de savoir...

Georges tressaillit comme sous une commotion subite.

--Tout de suite, dit-il.

Nanmoins il restait immobile; et elle le regardait, pensant qu'il tait
trangement distrait ce soir-l. Soudain il se pencha vers elle et
l'embrassa au front, prs des cheveux.

--Adieu, cousine, dit-il.

Comme elle continuait  le regarder, pendant qu'une rougeur dlicate
montait  ses tempes nacres:

--Vous savez que je vous aime sincrement; vous le savez, n'est-ce pas?
Eh bien, ne doutez jamais de ma tendresse; non, Lucie, jamais,
entendez-vous?

Il disparut sans que Lucie, tonne, et le temps de rpondre  cet
trange discours.

Au lieu de continuer sa route vers le Vaudeville, il se dirigea
trs-vite vers sa maison; la marche lui paraissant trop lente, il se mit
 courir, et il arriva chez lui au moment o un homme, qui le prcdait
de quelques pas, entrait dans l'escalier.

--Y a-t-il quelqu'un chez moi? demanda-t-il au concierge.

--Madame est chez elle, et voil M. Rodey qui monte, rpliqua l'homme.

Georges monta l'escalier lentement, pour laisser  Max le temps de se
prsenter; sur le palier, il attendit encore quelques secondes; puis,
tirant de sa poche son petit passe-partout, il ouvrit sans bruit. Les
gens dnaient  l'office, et il ne rencontra personne. Marchant avec
prcaution, il traversa le salon, puis la salle  manger, obscurs. Une
trane de lumire filtrait sous la porte du boudoir. Il s'arrta; puis,
frmissant de honte  la pense qu'il avait failli couter, il entra
brusquement et resta sur le seuil.

Max, debout au milieu de la petite pice, tenait dans ses bras Berthe
qui, renverse sur son paule, le regardait avec ivresse en disant:
Demain!

--Monsieur Rodey, dit Varin, veuillez m'envoyer vos tmoins.

Max tressaillit et voulut se dgager; mais Berthe, le front haut, les
yeux brillants, resta suspendue  son bras, en dfiant son mari.

--Je vous avais prvenue, madame, ajouta Varin; vous avez manqu de
prudence.

--Georges... dit Max.

Un geste de son cousin lui imposa silence. Il reprit cependant:

--Vous pouvez me tuer, c'est votre droit; mais du mme coup vous
atteignez ma femme...

Georges porta la main  ses yeux.

--C'est vrai, dit-il; mais ce n'est pas moi qui l'ai voulu.

Max prit son chapeau, s'inclina devant Berthe, salua froidement Georges
et sortit.

--Vous, madame.....dit Varin.

--Oh! moi, je m'en vais, fit froidement Berthe. Vous n'avez pas la
prtention de me retenir, je suppose?

Il s'effaa devant elle, et elle sortit l'air hautain, le coeur plein de
fiel.

Georges, accabl, prit sa tte dans ses mains, en disant:

--Pauvre Lucie!...




XV

Le bruit lger, touff  dessein, de la porte d'entre qui se
refermait, rveilla Lucie en sursaut. Elle couta un instant, les yeux
ferms, croyant entendre les gens s'occuper de leur service matinal...
rien ne bougea dans l'appartement, mais la porte de la rue se referma
lourdement, faisant trembler toutes les vitres. Lucie ouvrit les yeux,
et s'aperut qu'il ne faisait pas encore tout  fait jour;  peine une
lueur gristre filtrait-elle sous les rideaux. Elle alluma une bougie et
consulta sa montre: il tait six heures moins le quart.

Elle resta immobile un instant, les yeux fixs sur sa montre, puis elle
se leva brusquement, courut  la pendule, qui annonait la mme heure,
puis  la fentre; le jour triste d'une matine de novembre sous un ciel
de neige clairait les maisons endormies, en haut et en bas de la rue.

Une clart se fit dans son esprit encore engourdi par le sommeil, et qui
avait peine  comprendre. Max tait parti! Parti avec cette femme qu'il
aimait... La veille il tait rentr tard, au moment o Lucie se retirait
dans sa chambre; il lui avait adress quelques paroles amicales, avait
jet un regard sur Rene endormie, et l'avait embrasse avec effusion,
puis il tait rentr chez lui d'un air srieux qui ne lui tait pas
habituel... plus de doute, il tait parti, secrtement, comme un
voleur... Au moins, lui aurait-il laiss une lettre pour la prvenir?

S'enveloppant  la hte d'un peignoir, les pieds nus dans ses
pantoufles, grelottant de froid et de fivre, elle courut  la chambre
de son mari; les grandes fentres laissaient entrer une lueur blafarde
et glaciale dans le salon et la salle  manger. Sur le seuil, elle
s'arrta. Si elle s'tait trompe, si elle avait rv, si Max tait l,
endormi, bien tranquille, que lui dirait-elle? Comment prendrait-il
cette trange visite?

Elle resta ainsi, la main sur le bouton de la porte, prtant l'oreille
avec une attention si contenue que l'air muet de l'appartement lui
semblait plein de rumeurs clatantes. Enfin, incapable de rsister plus
longtemps  son angoisse, elle fit jouer doucement le pne... aucun
bruit ne lui rpondit: elle poussa la porte avec prcaution... la
chambre tait noire, l'air tait tide, une bche achevait de se
consumer dans la chemine; elle marcha droit au lit et posa hardiment sa
main sur l'oreiller: il tait froid, la place tait vide. Elle courut
aux rideaux, les carta violemment, et regarda sur le bureau... Il n'y
avait rien.

Elle s'assit sur le fauteuil, ramassa machinalement les plis de son
vtement autour d'elle, pour se dfendre du froid maladif qui
l'envahissait rapidement, regarda le lit, le feu et la table, et resta
sans pense, sans force et sans colre.

Il tait parti, sans un mot de regret ou de compassion pour la femme et
l'enfant qu'il laissait derrire lui, aprs les avoir dpouilles de
tout ce qu'il avait pu leur prendre! Il n'avait pas mme song  leur
faire l'aumne d'une bonne parole, d'un semblant d'excuse; il tait
parti,--oui, comme un voleur; c'tait vrai, comme un voleur!

Un frisson parcourut Lucie tout entire, et elle se leva, rchauffe par
la violence de son indignation. D'un trait, elle gagna la porte, et
referma derrire elle cette chambre, sature du parfum dont Max avait
l'habitude de se servir pour sa toilette, et qui lui devenait
insupportable. Elle retourna dans sa chambre, et regarda longtemps sa
fille endormie, mais sans effusion de tendresse: son coeur tait sec,
les bonnes penses l'avaient abandonn, il n'y germait plus que des
motions amres et mauvaises. Elle et voulu voir le monde entier
s'crouler sous ses pieds! que n'avait-il aussi en s'enfuyant emport sa
fille et le reste de son avoir? Elle et pu le har encore davantage, et
cet excs de haine l'et soulage.

Lucie se mit  sa toilette lentement, soigneusement comme d'habitude; le
monde ne devait pas savoir ce qu'elle avait endur, ce qu'elle
endurerait encore. Aprs tout, il n'avait pas laiss de lettre, mais
elle en recevrait probablement une dans la journe; on ne quitte pas
ainsi une famille, une position, tout un pass honorable, sans donner
une explication, bonne ou mauvaise. Elle se prpara  lire tous les
mensonges, toutes les lchets; avec ce qui venait de se passer, rien ne
l'tonnait plus.

Aprs une heure de rflexions, Lucie s'aperut  quel point elle tait
dtache de Max. Il pouvait encore la faire souffrir, mais elle n'avait
plus de jalousie. Soudain sa mmoire lui reprsenta la scne du jour de
son mariage, quand elle avait senti la premire douleur de l'amour
mconnu se glisser dans son me au sujet de Berthe. Qu'il tait loin, ce
temps! Trois ans et demi seulement l'en sparaient, mais c'tait aussi
loin que si depuis elle avait vcu tout une autre existence. Elle avait
puis tous les tourments de la jalousie, sans jamais se permettre un
reproche, ou mme une allusion. Lors de l'aventure de Rouen, toute autre
femme et eu la part belle pour prendre de l'importance dans son
intrieur; Lucie n'avait pas voulu paratre se souvenir de cette erreur;
pour elle, le pardon comportait sinon l'oubli, du moins un silence
ternel. Elle avait pardonn de mme les autres fautes, non sans un peu
de piti, peut-tre un peu de mpris,--mais elle avait pardonn.

Non, elle n'aimait plus du tout son mari; elle rougit et frmit en
pensant qu'un jour, il aurait pu par caprice vouloir se rapprocher
d'elle et reprendre momentanment leur vie d'poux unis... Comment
aurait-elle support cette nouvelle preuve? Elle dtourna la tte pour
n'y pas songer: un tel malheur, une telle humiliation, dpassaient pour
elle la limite de ce que l'on peut prvoir.  tout prendre, elle aimait
mieux encore qu'il ft parti... Mais parti de cette faon honteuse...
Elle secoua la tte avec ddain. Ce n'est pas ainsi que se conduit un
honnte homme, pensa-t-elle.

La maison s'tait veille; Rene dans sa petite baignoire procdait 
la toilette de son baigneur de porcelaine, tout en faisant  sa bonne
mille confidences enfantines; Lucie allait et venait dans l'appartement,
vaquant  ses devoirs de mre et de matresse de maison, donnant des
ordres, comme si rien n'tait chang dans cette demeure o sa vie venait
de prendre une forme nouvelle; de temps en temps,  son propre insu,
elle se dirigeait vers la fentre, cartant un peu le rideau et
regardait dans la rue, comme si elle attendait de l'extrieur un
document, une preuve matrielle, quelque chose qui lui affirmt son
abandon dfinitif.

La rue tait sale, le jour blafard; la neige tombait lentement par gros
flocons qui fondaient en touchant le sol; le froid de l'hiver pntrait
partout, malgr le feu flambant dans la chemine; une indicible et
mortelle tristesse entrait dans la maison avec la clart jauntre et
terne, avec l'abandon du chef de famille.

La pendule sonna dix heures, et Lucie, rveille en sursaut de la
rverie douloureuse o elle se plongeait depuis le matin, demanda le
courrier. On le lui apporta comme  l'ordinaire; elle parpilla d'un
geste nerveux les journaux, les imprims, les rclames, tout le fatras
quotidien d'une maison riche, cherchant une lettre  son nom;--il ne
s'en trouva point. Longtemps elle regarda deux enveloppes  l'adresse de
son mari, se demandant si la clef du mystre ne se trouvait pas l; mais
non, c'taient des lettres banales, d'critures familires...

--Portez cela chez monsieur, dit-elle  la femme de chambre. Puis elle
fit un mouvement pour la retenir. Qu'allait dire cette femme en voyant
le lit intact?... Avec un sourire amer, madame Rodey se dit que c'tait
arriv bien d'autres fois, et que cette fois comme les autres on
viendrait lui dire  l'heure du djeuner, avec un visage mystrieux et
discret qu'elle ne connaissait que trop:

--Monsieur n'est pas rentr: madame est servie.

Mieux valait l'absence, dt-elle tre ternelle, que la rptition
constante de ces piqres d'pingle.

Tout  coup Lucie s'aperut que Georges n'tait pas venu, qu'il n'avait
rien fait dire; dans cette circonstance extraordinaire, de qui prendre
conseil, sinon de son seul ami? Elle envoya chercher M. Varin, le priant
de venir sur-le-champ.

Le domestique revint au bout d'un quart d'heure. M. Varin n'tait pas
chez lui: il tait sorti ds le matin. Cet homme avait encore quelque
autre chose  dire; mais ne se voyant point interroger, il garda le
silence et se retira discrtement.

Lucie se sentit tout  coup inquite. Le calme d'une solution
dfinitive, telle que la fuite de son mari, l'abandonna pour faire place
 mille perplexits confuses. Qu'tait devenu Georges? Pourquoi cette
concidence de sorties matinales? Un instant une partie de la vrit se
fit jour dans son esprit; elle pensa que Max s'tait peut-tre battu,
que Georges lui avait servi de tmoin... Mais quelle tait alors la
femme pour laquelle Max pouvait se battre? Ce n'tait donc plus une
fille comme les autres fois?...

Le roulement d'une voiture, amorti par la neige fondante, s'arrta sous
ses fentres; elle sentit sa respiration se suspendre, et toute ple, la
main presse sur son coeur, elle couta... On sonna. Qui que ce ft, il
serait le bienvenu; tout valait mieux qu'une telle attente.

Georges se prsenta devant elle, si ple et si dfait qu'elle n'osa
l'interroger autrement que du regard. Il avait dans les yeux tant de
dsespoir, tant de colre impuissante contre la cruaut de sa destine,
qu'elle se sentit frappe d'un grand malheur, plus grand peut-tre que
tout ce qu'elle avait redout.

--Max s'est battu, dit-il, sans dtacher les yeux du visage de Lucie; il
a t bless...

--Pour une femme? dit-elle durement.

Il hsita une seconde, puis rpondit d'une voix ferme: Oui, pour une
femme.

--Grivement?

--Grivement,  la tte. On en meurt tout de suite, ou bien on en gurit
vite.

Elle laissa retomber la main qui lui tenait le coeur. Si ce n'tait que
cela, elle pouvait le supporter, elle pouvait endurer la mort de Max,
comme aussi sa gurison; un tel coup ne la frappait pas dans l'essence
mme de sa vie.

--On l'apporte ici? dit-elle d'une voix calme.

--Oui... Lucie, vous aurez patience, n'est-ce pas? vous serez
indulgente, vous ne maudirez pas...

--Lui? fit-elle en secouant la tte; je ne puis pas le maudire, il m'est
indiffrent!

--Non pas lui; Lucie, votre main, souvenez-vous que je vous aime, que je
vous vnre, que...

Il fit un geste dsol, et se dirigea vers la porte; elle le retint.

--Nous sommes bien malheureux! s'cria-t-il d'une voix brise, plus
malheureux que personne au monde... Laissez-moi, vous comprendrez plus
tard... ne dites pas que vous m'avez vu...

Une rumeur confuse sous les fentres lui donna le courage de s'arracher
 la main de Lucie qui s'attachait dsesprment  la sienne.

--Le voil, il faut que je m'en aille, il le faut; adieu, Lucie, adieu!

Il s'enfuit comme s'il avait commis un crime, et elle resta un instant
immobile, frappe de stupeur, n'osant chercher  comprendre, et ne
comprenant pas. Tout  coup, le bruit des pas dans l'escalier la rappela
 son devoir; elle sonna, donna rapidement des ordres, entra dans la
chambre de son mari et prpara le lit pour le recevoir.

Lorsque le chirurgien se prsenta pour la prvenir, il trouva madame
Rodey calme et courageuse, prte  lui servir d'infirmire.

--Il se peut que le danger ne soit pas grave, madame, lui dit-il pour la
rassurer.

Elle fit un geste qui signifiait: Je suis prte  tout, et se tint
auprs de lui pour l'aider.




XVI

Le pansement tait fait, et le chirurgien dclarait la blessure lgre:
avec du repos, des soins clairs, M. Rodey serait hors d'affaire en
quinze jours.

--Il pourra faire lui-mme ses visites de jour de l'an, dit le
praticien, pour rassurer cette jeune femme si ple, si grave, en
apparence si tranquille. Mais vous devriez vous soigner, madame; vous
avez reu une commotion qui me parat vous avoir fort branle; si j'ose
mettre un avis, je vous prierai d'envoyer chercher votre mdecin
ordinaire, il saura mieux que moi...

--Je suis trs-bien, je vous remercie, rpondit madame Rodey sans
effort. Elle avait en effet l'air trs-tranquille, et intrieurement ne
se sentait pas trouble; sa seule souffrance tait un dsir irrsistible
d'tre seule pour rflchir, pour comprendre. Elle eut envie de demander
au docteur pourquoi Georges n'tait pas l, puis elle se rappela qu'il
lui avait recommand de ne pas parler de sa visite, et elle se contenta
de reconduire le chirurgien, qui promit de revenir dans la soire.

Elle alla voir sa fille, qui, soigneusement tenue  l'cart, n'avait
rien remarqu d'insolite, et qui jouait paisiblement: elle donna
machinalement un coup d'oeil  l'appartement, s'aperut qu'elle n'avait
rien mang depuis la veille, et haussa les paules en pensant combien
peu la nourriture lui manquait; puis elle s'assura que le feu brlait
dans la chemine du salon, et rentra dans la chambre de son mari, dont
la porte tait ouverte, afin de laisser circuler l'air en abondance.

La tte de Max endormi reposait sur l'oreiller avec un bandage qui
cachait presque entirement ses yeux; sa barbe chtaine faisait paratre
plus blanches ses lvres dcolores; ses mains reposaient inertes sur la
couverture; il avait l'air d'tre mort. Lucie le regarda un instant avec
la commisration naturelle envers ceux qui souffrent. Si ce ft arriv
deux ans plus tt, l'anne prcdente encore, avant le voyage de Rouen,
quelle angoisse pour son coeur dchir! Maintenant, elle ne craignait
plus que pour la vie du pre de famille: son amour teint ne lui
laissait pas de piti pour l'homme qui s'tait battu  cause d'une autre
femme.

Quelle femme? Georges le savait, et n'avait pas voulu le lui dire...elle
le saurait pourtant; car, aprs un tel esclandre, ce ne pourrait rester
longtemps secret. Elle se mit  ranger les potions sur la chemine, les
sparant en remdes inoffensifs et remdes dangereux; deux ou trois
fioles redoutables se trouvaient l, elle les mit en lieu sr, pour
viter les imprudences, et s'assit dans un fauteuil, assez loin du lit
de Max.

Comme elle avait pleur, l'anne prcdente! Comme elle avait eu peur de
perdre ce mari tant aim! Et maintenant, quel vide dans son coeur!
quelle irrmdiable amertume! Pourvu que Max n'ait pas l'ide de se
remettre  l'aimer, par reconnaissance pour ses soins! il en tait
trs-capable; elle se promit, ds que le danger serait entirement
conjur, d'avoir une garde pour la remplacer, afin d'viter ce nouveau
caprice.

Pendant qu'elle mditait, le jour baissait; elle alluma une lampe sur la
chemine. En retournant  sa place, dans l'ombre, elle crut entendre un
coup de sonnette trs-faible suivi d'un murmure de voix touffes dans
l'antichambre. Pour viter tout bruit, elle ouvrit la porte du salon, et
demanda  demi-voix: Qu'y a-t-il?

Une femme vtue de couleurs sombres, enveloppe d'un voile pais, passa
devant elle et entra dans le salon avant que Lucie pt s'y opposer; elle
leva son voile, et dans la demi-obscurit, la femme de Max reconnut,
plus par l'intuition que par la vue, sa cousine Berthe Varin. Elle ferma
la porte et attendit que celle-ci parlt.

--J'ai appris l'incident, dit Berthe, d'une voix qu'elle voulait rendre
indiffrente, et je suis venue savoir des nouvelles de mon cousin... Je
ne suis pas visiteuse; mais dans les moments de peines, on me
retrouve... Comment va votre mari, cousine? est-il mieux?

Lucie ne rpondit pas. Aprs la courte et mystrieuse apparition de
Georges le matin, la prsence de Berthe chez elle lui paraissait
inexplicable. Madame Varin rpta avec instance, mais aussi avec une
irritation contenue:

--Va-t-il mieux? parlez donc!

--Il va mieux, dit lentement Lucie, cherchant toujours  pntrer le
mystre qui semblait s'paissir autour d'elle.

--Est-ce dangereux? demanda Berthe aprs un soupir aussitt touff:
soupir de soulagement ou de condolance.

--Je n'en sais rien encore, fit madame Rodey, sans se dpartir de sa
froideur glaciale.

--Il est l? fit Berthe aprs un mouvement d'hsitation, en indiquant la
chambre o Max dormait. Laissez-moi le voir, je vous en prie... Il n'a
pas le dlire? Il ne parle pas? Elle s'avanait vers la porte, avec un
geste  peine poli pour excuser sa prcipitation, Lucie se plaa entre
elle et la chambre du malade.

--Qui vous a appris l'accident? dit-elle d'une voix contenue,
trangement vibrante. Est-ce votre mari?

Madame Varin s'arrta, ne sachant que rpondre.

--Savez-vous avec qui, et pour qui mon mari s'est battu en duel?
continua Lucie, s'animant peu  peu: si vous le savez, dites-le-moi; et
vous le savez; je sais que vous le savez...

Elle s'tait inconsciemment rapproche de Berthe et lui parlait avec une
sorte de menace; la jeune femme recula.

--Vous devez me le dire, reprit Lucie, j'ai le droit de le savoir, j'ai
assez de tous ces mystres; o est Georges? pourquoi n'est-il pas venu
avec vous?...

--Georges? murmura Berthe, ne sachant plus que dire, crase sous toutes
ces questions auxquelles elle ne pouvait rpondre. Soudain, retrouvant
son nergie, sentant d'ailleurs qu'elle tait perdue, quoi qu'elle fit,
elle passa devant Lucie en disant:

--Je veux voir Max.

Elle s'arrta au seuil de la chambre, n'osant pntrer plus loin,
retenue malgr elle par la terreur de la mort possible et prochaine. Le
visage du jeune homme, mat et blme sur l'oreiller, les mains de cire
inertes sur le drap, lui causrent une insurmontable faiblesse, et elle
dut s'appuyer au dossier d'un fauteuil pour se soutenir, pendant que ses
yeux pleins d'une tendresse indicible, dbordants de larmes brlantes,
se fixaient sur le bless avec une compassion dsespre.

Lucie la regardait, n'osant achever de deviner ce que, depuis le matin,
une intuition secrte semblait lui souffler. Mais le geste d'angoisse
avec lequel Berthe tendit involontairement ses mains jointes vers le lit
l'illumina brutalement, comme la lueur d'un clair au bord d'un gouffre.

--C'est vous! s'cria-t-elle en saisissant Berthe par le bras avec une
telle violence, que celle-ci la suivit dans le salon, sans pouvoir
rsister. C'est pour vous qu'il s'est battu, c'est vous qui tes sa
matresse, et c'est Georges... Oh! fit-elle en lchant madame Varin et
en reculant le plus possible. Oh! c'est vous... la femme de Georges et
mon mari... Oh!

Elle tomba dans un fauteuil, le visage cach dans ses mains, pour viter
la vue de cet excs d'opprobre et d'horreur.

--Eh bien, oui, c'est moi! fit Berthe avec hauteur; j'aime Max et il
m'aime, j'en conviens. Que vous importe? Il y a longtemps que votre mari
ne vous aime plus...

Lucie se redressa et regarda son insolente rivale avec un mpris qui fit
dtourner les yeux  madame Varin, malgr toute son arrogance.

--C'est vrai, dit-elle, peu importe vous ou une autre, vous et les
autres, vous tes gales  mes yeux de femme honnte; mais la tache que
vous avez mise sur le nom de votre mari...

--Ah! voil! fit Berthe avec un rire insultant; il vous importerait peu
que j'eusse pris votre mari, si en change je vous avais laiss le
mien.....

Elle n'eut pas le temps d'achever. Lucie l'avait prise par la main, et
conduite dans l'antichambre avant qu'elle et pu profrer l'outrage
commenc. La porte du salon tait referme; Berthe jeta derrire elle un
regard de haine et sortit sur-le-champ.




XVII

Lucie rentra dans la chambre de son mari d'un pas rapide, comme si elle
avait voulu lui parler; mais la vue du bless, toujours immobile et
endormi, l'arrta prs du lit. Elle se pencha sur lui, relevant le pli
du rideau pour mieux le voir, et le contempla longtemps, pendant que des
penses tumultueuses s'entre-choquaient dans son esprit comme des armes
mortellement affiles.

Voil ce qu'il avait fait, l'homme qu'elle avait choisi, malgr les
sages avis de sa mre, l'homme qu'elle avait aim, auquel elle avait
donn sa vie, sa jeunesse, sa fortune, tout ce ce qu'une femme peut
donner... Que lui demandait-elle en change de tous ces biens qu'elle ne
lui avait pas repris, qu'il avait ddaigns? Depuis longtemps elle ne
rclamait plus que la paix du foyer et la considration due  une pouse
irrprochable.

C'tait peu, et pourtant il n'avait pas pu lui laisser cette misrable
aumne, il avait dtruit sa paix et entach l'honneur de son nom, cet
honneur qu'elle portait si haut, elle, l'pouse abandonne; il avait
sduit la femme de son ami, et caus un irrparable scandale..... un
scandale qui la sparait  jamais de Georges.

C'est ici que la malheureuse femme sentit dans toute son pre cruaut la
douleur de sa blessure; elle tait pour jamais spare de Georges, en
effet, et cet homme qui gisait l, qu'on lui avait rapport le matin,
qu'elle soignait, quelle allait gurir, cet homme, parce qu'il tait son
mari, et parce qu'il tait adultre, allait lui enlever la seule
consolation qu'elle et jamais connue: l'amiti secourable, l'estime
compatissante d'un homme de bien! Quelle justice y avait-il alors en ce
monde? N'et-il pas t plus quitable que Max mourt? La mort l'aurait
sinon absous, au moins justifi!

S'il tait mort, Lucie lui aurait pardonn, mme d'avoir tromp Georges,
mme d'avoir dshonor la maison de son parent, mme de la sparer 
jamais de l'ami de ses jours d'abandon. Mais il vivait, il allait
gurir, et  peine guri, il recommencerait sa vie de mensonges et de
trahisons.  prsent qu'elle avait dcouvert sa rivale, elle comprenait
le charme qui retenait Max loin du foyer; la beaut de Berthe tait si
provocante, si irrsistible, que l'homme aim par elle ne saurait jamais
se dlier: la mort seule aurait pu rompre ce lien; elle sentait que
Berthe en venant chez elle, en cdant  l'imprieux besoin de voir son
amant au risque d'achever de se perdre, avait affirm une de ces
passions qui ne connaissent pas d'obstacles; une fois guri, Max
retournerait  Berthe... n'et-il pas mieux fait de mourir?

La pendule sonna: c'tait l'heure de la potion. Lucie se dirigea
machinalement vers la chemine et prit le flacon pour mesurer la dose.
Ce flacon portait une tiquette spciale, afin de mettre en garde contre
les imprudences; le docteur avait recommand  Lucie de verser
elle-mme, de faire bien attention  la dose: c'tait un poison
nergique et sr; dans des mains inhabiles, c'tait un danger
permanent.....Une ide traversa l'esprit de la jeune femme; elle se
rapprocha du lit, et se reprit  contempler Max Rodey, dont le sommeil
se troublait peu  peu et qui commenait  s'agiter sur l'oreiller.

S'il mourait, ce mari infidle, cet ami dloyal, Lucie serait libre;
elle pourrait s'en aller avec sa fille dans quelque endroit paisible ou
la solitude endormirait ses chagrins... Un rve d'eaux courantes,
d'arbres verts, de clairires ensoleilles lui passa devant les yeux;
sous ces arbres, un homme venait  elle en souriant, c'tait Georges.
Dlivr de Berthe rpudie, chasse de sa maison, il tait libre aussi;
ils marchaient cte  cte le long de la rive verdoyante...

Si Max mourait, qu'importait le reste du monde? Il n'y aurait plus rien
entre eux, plus rien... Lucie regarda le flacon et pensa qu'en versant
quelques gouttes de trop, elle serait libre. Son me torture, sature
d'humiliations, se rvolta et cria vers la libert. Elle mit lentement
la main sur le bouchon de verre et resta pensive.

--A boire! dit faiblement Max, sans chercher  ouvrir les yeux, mais en
se tournant instinctivement vers elle.

Elle versa un peu d'eau dans le verre. La libert... la libert de quoi?
De voir Georges  toute heure, dans un lieu paisible... Elle tressaillit
et posa le flacon sur la table. Elle aimait Varin! Oui, elle l'aimait,
non comme elle avait aim Max, dans sa candeur innocente de jeune fille,
mais avec l'amour conscient, clair, d'une femme qui a souffert et qui
a bris la fausse idole de sa jeunesse. C'tait pour aimer Georges
librement qu'elle dsirait la mort de Max. Et l'adultre lui apparut
dans toute son horreur, avec le crime et le remords pour compagnons.

--A boire, rpta Max avec l'impatience douloureuse d'un enfant malade.

--Tout de suite, dit-elle d'une voix touffe qui lui semblait 
elle-mme sortir d'une tombe. Elle prit le flacon; sa main tremblait;
elle le dposa, et courut se laver les mains dans de l'eau frache; puis
elle revint, et avec un geste ferme, cette fois, elle laissa tomber les
gouttes dans l'eau qui devenait opaline. Une, deux, trois... Elle releva
vivement la fiole, la boucha avec soin et prsenta  son mari le
breuvage salutaire. La dernire de ses joies avec son rve coupable 
peine entrevu venait de s'couler, broy sous l'treinte de sa
conscience.




XVIII

La convalescence de Max ne fut pas longue. Ds le cinquime jour,
dbarrass du bandage, rduit  un simple pansement, il put regarder
autour de lui, et s'inquiter de ce qui l'environnait.

Aprs les premires vingt-quatre heures de prostration et de grand mal 
la tte, il avait commenc  se proccuper de Berthe. Qu'tait-elle
devenue? Chasse par son mari, sans doute, avait-elle quitt Paris? Mais
l'aurait-elle fait sans lui donner signe de vie? Un amour tel que le
leur pouvait-il se rompre ainsi, sans autre dnouement que la brutalit
d'une balle maladroite, qui avait bless sans tuer? Toute la
surexcitation que donne la fivre se porta sur ce point, et Max n'eut
plus d'autre ide que de savoir ce qu'tait devenue Berthe.

Lucie, tranquille, allait et venait dans la maison, veillant  ce que
tout le bien-tre possible entourt le malade; deux fois par jour, elle
amenait Rene, qui montait sur une chaise  ct du lit, se penchait sur
papa, l'embrassait bien dlicatement du bout des lvres, parce qu'il
tait malade, et s'en retournait, trottinant gaiement sur ses petits
pieds, au ct de sa mre dont elle saisissait la main.

Ce calme, le regard ferme des beaux yeux bruns de Lucie, les longs plis
droits de sa robe tranante sombre et silencieuse, tout cela exasprait
Max.--Je sais bien que tu es parfaite, avait-il envie de crier  sa
femme; fais-moi une bonne querelle, et finissons-en avec ce reproche
muet que tu apportes dans le verre que tu me prsentes, dans la
couverture que tu redresses, dans l'air que lu respires! Mais Lucie ne
semblait pas comprendre, ne voulait pas comprendre. Elle tait loin
d'prouver le calme que lui attribuait son mari; la pense du crime,
entre dans son me pour une seule minute, lui revenait maintenant avec
les plus douloureux remords, et elle ne pouvait se pardonner de l'avoir
conue. Cette preuve qu'on peut faillir mme aprs avoir apport tous
ses soins  se perfectionner soi-mme, lui donna une grande indulgence
pour son mari: non qu'elle pt jamais revenir  des sentiments autres
qu'une indiffrence bienveillante, mais elle comprit qu'il ft las
d'elle, qu'il et aim Berthe, qu'il et song  fuir...

--Nous n'tions pas faits l'un pour l'autre, se dit-elle avec un soupir:
je lui pardonne ses infidlits; puisse-t-il ne jamais me har, c'est
tout ce que je lui demande,  cause de l'enfant!

Max ne la hassait point, il la craignait plutt, et surtout il la
considrait comme un gardien terrible, qui l'empchait d'obtenir des
nouvelles de Berthe. Le sixime jour, ne pouvant y tenir, pensant que
peut-tre, aprs tout, Lucie ignorait encore la cause du duel, il
hasarda un simple mot: Georges?

--Il a envoy tous les jours prendre de vos nouvelles, rpondit la
pauvre femme; elle tait dans l'ombre du rideau et se recula encore un
peu, afin qu'il ne vit pas la rougeur qui venait d'envahir son visage.

Max n'osa ajouter le nom de Berthe, Lucie garda galement le silence, et
ils restrent tous deux dans un grand embarras. Quelques instants aprs,
la jeune femme sortit de la chambre et fut remplace par la
garde-malade. Celle-ci ne paraissant pas incorruptible, une courte
conversation rgla les affaires entre elle et Max, et ds le lendemain,
il eut un billet de Berthe; chose d'autant plus facile que celle-ci
venait tous les jours s'informer chez le concierge, et que Lucie, de
toute la maison, tait la seule  l'ignorer.

A la fin de la semaine suivante, Max fut assez fort pour se lever et
faire le tour de son appartement; le docteur permettait une promenade
pour le lendemain.

En entrant dans sa chambre, un peu tourdi par la fatigue et le
mouvement; Max s'tendit dans un fauteuil et se mit  repasser son
existence. Aprs une heure de mditations, comme il arrivait  une
conclusion identiquement semblable  celle qu'avait tire Lucie, qu'ils
n'taient pas faits l'un pour l'autre, la jeune femme entra.

--Lucie, lui dit son mari, il faut pourtant que nous parlions ensemble
de... des vnements qui m'ont mis dans l'tat o je suis...

Elle dtourna la tte;  quoi bon en parler! Pourquoi remuer ces
souvenirs douloureux,  peine engourdis, qu'elle et tant dsir
d'oublier...

--Je me suis battu avec Georges, continua le pauvre homme; il pouvait me
tuer, c'tait son droit, je l'avais manqu; et puis enfin, c'tait son
droit: il ne l'a pas fait; je ne sais s'il n'a pas eu tort... J'ai vu
son regard au moment o il visait; sa main a trembl; le coup est parti
malgr lui. Je vous dis ceci, Lucie, parce qu'il est bon que vous le
sachiez: Georges s'est noblement conduit.

Il s'arrta fort mu lui-mme au souvenir du moment o il avait vu
passer sur le visage svre de son cousin une ombre qui ressemblait fort
 de la piti... C'est de Lucie et de Rene que Georges avait eu piti,
ce n'tait pas douteux; mais quel qu'en ft le motif, ce mouvement lui
avait valu la vie.

--Vous connaissez la cause du duel? reprit Max d'une voix altre,
runissant tout son courage pour poser cette question.

Lucie fit un signe de tte affirmatif.

--Et vous m'en voulez beaucoup?

Elle fit signe que non. Comment pouvait-elle lui en vouloir d'avoir aim
Berthe, alors qu'elle avait eu envie de le tuer!

--Puis-je esprer votre pardon? demanda Max d'un ton presque inquiet;
car si Lucie lui pardonnait, il devenait cent fois plus coupable.

--Non, dit-elle, si par pardon vous entendez l'oubli. Je ne puis plus
voir en vous qu'un tranger:--le pre de Rene, le chef de la
famille;--mais, en ce qui me concerne, un tranger.

Max respira. Ce n'tait donc pas lui seul qui dnouerait cette chane du
mariage!

--Je vivrai dans votre maison, comme une pouse fidle et soumise  ses
devoirs; mais jamais je ne verrai en vous autre chose qu'un protecteur
donn par la loi. Vous trouverez en moi dans les dtails de la vie de la
dfrence et le respect de votre nom. Quant  de l'amour... je vous ai
trop aim autrefois pour vous aimer encore.

Max resta pensif. Il ne pouvait rien dsirer de mieux: qu'et-il fait de
l'amour de sa femme, lui qui avait le coeur plein d'une autre? Cependant
il ne put s'empcher de songer  la part qui restait  Lucie dans cet
arrangement de leurs vies: il gardait tous les avantages et lui laissait
toutes les charges, tous les devoirs, toutes les peines.

--Voulez-vous une sparation? lui dit-il doucement. Je suis prt  faire
les dmarches ncessaires.

--A quoi bon? fit Lucie avec un geste rsign; la sparation me
rendra-t-elle ma libert? m'tera-t-elle votre nom? Que puis-je y
gagner, du moment o vous consentez  ne rclamer de moi que ce
qu'exigent les convenances d'une vie commune? Ma fille et moi, nous ne
pouvons que perdre au scandale invitable d'une pareille dmarche.
Soyons spars, puisque vous y consentez, sans faire intervenir la loi
dans les dchirements de notre vie prive.

Elle poussa un soupir, et Max lui rpondit de mme. Ah! s'ils avaient pu
s'affranchir tous les deux de ce lien terrible qui les unissait de
force, malgr le voeu de leurs mes, qui les avait amens tous deux aux
dernires limites de la patience humaine, jusqu'au bord du crime, avec
quelle reconnaissance mutuelle, avec quelle amiti sincre chacun et
dlivr l'autre! Mais ils ne pouvaient que baisser la tte et attendre
la mort clmente.

--Lucie, dit doucement Max, je vous jure de vous respecter toujours, de
vous laisser libre de vos actions: j'ai perdu le droit de rien exiger de
vous; je vous demande seulement, au nom de notre fille, de mnager
l'honneur du nom que vous portez...

Elle l'interrompit avec un geste si fier qu'il se sentit petit et
mesquin de l'avoir demand.

--Oui, dit-elle, je sais que la partie n'est pas gale, que vous n'avez
outrag que mon bonheur, et que moi, c'est votre honneur que
j'outragerais; il ne faut pas qu'un jour vous soyez expos  faire  un
autre ce que Georges vous a fait... Ma mre me l'avait dit, et
d'ailleurs, notre orgueil  nous autres femmes, ce n'est pas de
respecter un mari qui ne se respecte pas, c'est de nous respecter
nous-mmes, afin de n'avoir jamais  rougir, mme quand nous sommes
seules. Ma mre m'a appris tout cela, et je n'ai pas oubli ses
leons.... Soyez sans inquitude.

Max baissa la tte et avana la main vers Lucie.

--Je vous demande pardon, dit-il; pardon de vous avoir pouse, car je
n'tais pas digne de vous; pardon de vous avoir mconnue et trompe,
pardon de toutes les peines que je vous ai causes et que je vous
causerai encore, car la destine le veut ainsi. Voulez-vous me donner
votre main?

Elle tendit  son mari sa belle main amaigrie, cette main qu'autrefois
il aimait  baiser, depuis l'ongle jusqu'au poignet... Il y dposa un
baiser respectueux et tendre  la fois, car il avait vraiment de
l'amiti pour cette pauvre femme, que le poids de la vie accablait si
lourdement.

--Je vous pardonne, lui dit Lucie, en sentant ses yeux s'emplir de
larmes au souvenir d'un pass qui un instant avait t si heureux. Je
vous pardonne de tout mon coeur.

Il resta un instant inclin sur cette main, qu'il porta ensuite  ses
yeux. Cette rupture paisible, qui ne laissait place ni  la colre ni 
l'aigreur, leur semblait  tous les deux douloureuse comme la mort d'une
personne aime.

Leurs mains se sparrent, et leurs vies furent disjointes pour jamais.

Le lendemain, comme Lucie rentrait avec sa fille de leur promenade
quotidienne, elle trouva sur sa table une lettre de Max, qui contenait
ces quelques lignes:

Vous m'avez pardonn; vous me pardonnez encore. La vie en commun nous
tait impossible, et d'ailleurs, je ne suis pas seul  porter les peines
d'une situation douloureuse et difficile. Je pars, en vous laissant une
portion de ma fortune qui suffira pour doter Rene; ne lui apprenez pas
 me har, car je vous assure, Lucie, que je ne suis pas mchant, et que
je souffre aussi bien que vous.

Elle courut  la chambre de son mari: elle tait vide; il avait emport
les deux portraits de sa femme et de sa fille dans le mme cadre.

Elle resta anantie. Elle n'avait pas prvu cela; qu'allait-elle faire?
Quelques brves interrogations aux gens de service la mirent au courant
de toute l'affaire; elle en sut mme plus qu'elle n'aurait voulu, car sa
femme de chambre, indigne, voulait lui raconter comment la garde avait
machin cela avec la dame... Lucie lui imposa silence, et l'envoya
aussitt chez Georges avec un billet qui contenait ce mot: Venez.

Il arriva sur-le-champ, et au frmissement des lvres de Lucie, 
l'clat de ses yeux, il comprit ce qui s'tait pass.

--Ils sont partis ensemble! dit Lucie en l'apercevant. Je suis
dfinitivement abandonne. N'est-ce pas que c'est bien?

Elle s'arrta un instant et le regarda: il tait fort ple; depuis le
moment o Berthe avait quitt sa maison, il ne l'avait plus revue, et il
ignorait absolument ce qu'elle tait devenue. Deux mots de Lucie le
mirent au courant, et il reprit sur-le-champ son sang-froid.

--Ils sont partis, dit-il, tant mieux; ces tres-l ne pouvaient tre
pour vous comme pour moi qu'une source de chagrins et de difficults. Il
respira longuement, puis reprit: Vous voil toute seule, Lucie, et moi
aussi; qu'allons-nous faire?

--Quitter Paris, rpondit-elle; je veux partir sur-le-champ: je suis
incapable d'affronter les questions, les regards, les commentaires. Je
vais aller dans le Midi, quelque part, avec Rene...

--Me permettrez-vous de vous y rejoindre? demanda Georges en se
rapprochant; depuis qu'elle tait seule et libre, il semblait au jeune
homme qu'il pouvait lui parler en toute confiance.

Elle le regarda, et leurs yeux se dirent tout ce qu'ils tenaient secret
depuis longtemps. Leurs mains se joignirent, et ils restrent immobiles,
trop heureux, n'osant remuer, de peur de rompre le charme. Ce fut Lucie
qui revint la premire  la ralit.

--Non, dit-elle en laissant retomber ses mains le long de sa robe. Non,
vous ne m'y rejoindrez pas. Leur faute n'excuserait pas la ntre: nous
deviendrions mme plus coupables qu'eux; car ils ne savent pas ce qu'ils
font, et nous, nous le savons. Jamais, mon ami, je ne serai  vous tant
que leur mort ne nous aura pas dlis, et probablement nous mourrons
avant eux. Qu'importe? Je vous aime, et vous m'aimez; nous tions faits
pour nous aimer, et n'est-ce pas dj du bonheur que de nous tre
rencontrs?

--Trop tard! fit Georges avec amertume.

--Trop tard? Mais nous sommes jeunes, la vie est longue, nous serons
amis; c'est un grand bienfait du ciel qu'une amiti telle que sera
celle-l!

--Lucie, reprit Varin, nous sommes jeunes, en effet; le danger est
grand; serons-nous toujours assez forts pour lutter contre nous-mmes?

--Et que serions-nous, fit Lucie avec son vaillant sourire, si nous ne
l'tions pas? O donc serait alors la diffrence entre nous et ceux que
nous blmons? Laissez venir l't; alors je m'installerai prs de Paris,
dans un endroit tranquille; vous viendrez m'y voir, et avec ma fille
entre nous, nous serons bien dfendus l'un contre l'autre. J'aurai, moi,
pour me protger, le respect de mon enfant  qui je dois de conserver
mon honneur sans tache, et vous, vous aurez le respect que vous avez
pour moi... Allez, mon ami, on n'offense que les femmes qui le veulent
bien...

Elle parlait ainsi, souriante et transfigure, les joues teintes de
rose par un peu de fivre intrieure; elle acceptait avec joie la longue
existence solitaire, pourvu que de temps en temps elle y rencontrt,
pour une heure, la main de son ami. Il la regardait, mu, charm,
subjugu, sentant que ce qu'elle voulait, il le voudrait, car il
n'aurait jamais la lchet de lui coter une larme...

--Mon ami, lui dit tout  coup Lucie, embrassez-moi pour la premire et
la dernire fois. Je vous donne toute mon me; prenez-la, et ce sera
pour la vie.

Il lui ouvrit les bras, elle appuya la tte sur sa poitrine, et ils
restrent ainsi, muets, serrs l'un contre l'autre, avec une telle
intensit de sentiment qu'ils ne pensaient plus  rien. Quand elle fit
un mouvement, il desserra les bras, et ils se retrouvrent face  face,
sans qu'il et mme pens  baiser sa joue.

--C'est pour la vie, rpta Lucie. A toujours!

Elle partit deux jours aprs pour le Midi, seule avec une femme et
Rene: sur les bords de la Mditerrane, tantt sous le souffle aigu du
mistral, tantt aux ardeurs cuisantes d'un soleil capricieux, elle fut
longtemps avant de calmer les rbellions et les colres de son coeur; en
prsence de Georges, elle n'avait song qu'au ct hroque de sa
rsolution: il lui cotait peu alors de renoncer  toute socit, 
toute joie extrieure;--mais quand elle se vit seule, oblige de lutter
avec mille choses menues et futiles, pour obtenir cette indpendance
ncessaire; quand elle comprit que pour voir Georges chez elle, il
fallait en chasser tout le monde, les amis et les indiffrents, elle se
dit que la tche qu'elle avait choisie serait difficile, et elle faillit
y renoncer. Pourtant le sentiment de l'honneur, et l'amour clair
qu'elle avait pour sa fille, cet amour qui lui faisait prvoir l'avenir,
lui donnrent le courage d'aller jusqu'au bout.




XIX

Au mois de juin, Lucie se trouva installe dans une jolie maisonnette 
une heure de Paris, dans un pays tranquille et verdoyant, o les lignes
calmes du paysage semblaient faites pour reposer l'me aussi bien que
les yeux. C'est l qu'elle revit Georges, et leur premire entrevue ne
ressembla point  la dernire; rien de fivreux et de passionn ne
vibrait plus entre eux: ils s'aimaient pour la vie et ne seraient jamais
l'un  l'autre; cette double certitude donnait  leur bonheur de se
revoir une teinte mlancolique et grave qui fut dsormais le ton de
leurs entretiens. Quand revint l'hiver, Lucie rentra  Paris, car c'est
l qu'on peut le mieux cacher sa vie, et dornavant les saisons se
succdrent, changeant seulement le lieu de sa rsidence, et apportant 
chaque retour, dans ce coeur jadis troubl, plus d'apaisement et de
srnit.

Cinq annes et demie s'coulrent sans apporter de changements
remarquables dans cette existence; Rene grandissait: elle avait huit
ans; et dj sa mre, se proccupant de ses tudes, avait rassembl
autour d'elle les livres et les matriaux indispensables par une
ducation aussi forte que celle qu'elle avait reue elle-mme. La pense
que sa fille lui devrait tout, plus encore qu'elle n'avait d  madame
Bruel, lui donnait le courage ncessaire  ces recommencements d'tude,
si durs pour ceux qui ont perdu l'habitude du travail. Georges l'aidait
dans cette tche; il venait le jeudi et le dimanche, comme un colier en
vacances, s'asseoir  la table de famille; aprs le dner, Rene
apportait ses cahiers et montrait  son ami les devoirs de la semaine,
qu'il examinait soigneusement.

La petite fille avait pris un grand respect pour cet ami srieux,
presque triste, qui lui souriait toujours et ne souriait qu' elle. Elle
l'avait de tout temps vu dans la maison, il n'tait tranger  aucun de
ses souvenirs, et c'est  lui qu'elle s'adressait pour obtenir de sa
mre quelque faveur spciale, de mme que Lucie faisait intervenir le
cousin Georges lorsque la fillette avait mrit quelque rprimande plus
svre.

Un jour, aux premires approches du printemps, quand des journes tides
et dlicieuses succdent  des nuits glaciales, Rene eut une ide
trange. Le Jardin d'acclimatation talait sur les murailles ses
affiches triomphantes; elle fut prise d'envie d'y aller, et comme sa
mre lui promettait ce plaisir pour la semaine suivante, elle eut le
caprice, aprs avoir obtenu ce qu'elle demandait, d'obtenir encore
quelque autre chose.

--Nous irons avec le cousin Georges, n'est-ce pas, maman? dit-elle en
clinant Lucie.

La jeune femme ne rpondit pas sur-le-champ et resta pensive, les yeux
perdus dans le vague.

Elle avait souvent rv de faire avec Georges de longues promenades.
L't, elle sortait parfois avec Rene et lui, vers le soir, dans les
longues avenues de l'ancien parc royal oubli, dnud, qui avoisinait sa
modeste maison de campagne.. Personne dans le village ne la connaissait
autrement que comme une dame tranquille, qui ne recevait d'autres
visiteurs que le monsieur de Paris. L elle n'avait pas de convenances 
sauvegarder, et elle pouvait marcher paisiblement sous les arbres, en
tenant Rene par la main, pendant que Georges lui parlait  voix basse
de cent choses banales, prcieuses pour eux  cause des souvenirs
qu'elles remuaient dans leurs coeurs. Mais  Paris, cet innocent plaisir
lui tait interdit; qu'aurait-elle fait si quelque ancienne relation
l'avait rencontre en plein jour avec Georges Varin? Elle devait cacher
son honntet comme d'autres cachent un crime.

--Dis, maman, continua Rene avec l'insistance de son ge, nous irons
avec le cousin Georges.

Lucie tourna vers sa fille ses yeux attrists et rpondit d'une voix
douce et ferme que la petite connaissait bien:

--Non; nous irons seules.

--Pourquoi?

Cette question prit la jeune femme au dpourvu; Lucie hsita un instant,
puis finit par dire:

--Ce serait trop long  t'expliquer, et tu ne comprendrais pas.

Rene se mit  rflchir; sa mre lui avait fait plus d'une fois la mme
rponse, mais son petit esprit curieux la portait  chercher ce qu'on
voulait lui cacher. Aprs une courte mditation, elle reprit:

--Les enfants sortent avec leur pre et leur mre, n'est-ce pas, maman?

--Certainement, rpondit Lucie.

--Le cousin Georges n'est pas mon pre, n'est-ce pas? Non? C'est pour
cela que nous ne sortirons pas avec lui?

Lucie tressaillit et regarda sa fille avec attention, craignant que
quelque propos oiseux ne ft parvenu jusqu' elle, lui dictant cette
singulire conclusion. Mais le visage pur de l'enfant, tourn vers elle,
excluait toute ide de curiosit indiscrte: c'tait bien de la fillette
elle-mme que venait ce raisonnement.

--C'est une raison en effet, rpondit Lucie, bien que ce ne soit pas la
seule.

Rene rflchit encore, puis soudain, comme si une lumire s'tait faite
dans son esprit:

--Papa n'est pas mort, dit-elle, car nous n'allons pas au cimetire,
comme pour grand'mre Bruel. Maman, o est mon pre?

Madame Rodey regarda sa fille avec une sorte de terreur. Cette enfant
allait-elle la condamner  rappeler les souvenirs d'un pass qu'elle
aurait voulu anantir? Et cependant, avait-elle le droit de bannir 
jamais de ce petit coeur l'image de son pre?... Max l'avait bien
oublie, cette enfant qu'il aimait autrefois! Les reprsailles ne
seraient que justes.....

Pourtant, au moment de le condamner, devant le regard de ces yeux
innocents qui attendaient sa rponse, elle n'osa le blmer entirement,
et s'en remit  l'avenir pour prononcer un jugement dfinitif.

--Ton pre esta l'tranger, dit-elle; il voyage.

--Il ne t'crit pas? fit la fillette. Ce n'est pas bien! Est-ce qu'il
est fch contre toi, ou si c'est toi qui es fche contre lui?

--Ni l'un ni l'autre, dit Lucie avec effort, sans vouloir pourtant se
soustraire  cet interrogatoire pnible; ne fallait-il pas qu'un jour ou
l'autre l'enfant s'enqut du pre qui l'avait abandonne?

--Alors, c'est qu'il ne nous aime pas, reprit Rene avec l'insistance
des enfants aims dont on ne rebute jamais les questions. Ce n'est pas
bien; car nous ne lui avons rien fait!

--Il ne faut pas blmer ton pre, dit Lucie; les enfants ne peuvent pas
tout comprendre.

Rene ne se tint pas pour battue, car aprs un instant de mditation
elle retourna  ses jouets, avec cette dernire rflexion:

--Tant pis! J'aurais bien aim que le cousin Georges ft mon pre; il
m'aurait toujours aide  faire mes devoirs.

Lucie soupira profondment  l'ide de ce rve de bonheur, et sa fille,
mue de ce soupir, vit sur le visage maternel tant de tristesse
rsigne, qu'elle vint l'embrasser en lui disant: Je l'aime bien.

Le soir de ce jour, Rene tant alle se coucher dans sa chambre dont la
porte restait ouverte la nuit, communiquant avec celle de sa mre,
Lucie, assise auprs d'un feu paisible, prparait consciencieusement les
leons du lendemain, quand un coup de sonnette faible et discret lui fit
lever la tte avec tonnement. On la visitait peu et jamais le soir.

La femme de chambre, toujours la mme, ouvrit, et Lucie entendit un
petit cri de surprise. Une voix d'homme parlait doucement, avec
instance; enfin la porte de la chambre s'ouvrit, et la fidle servante,
d'une voix mue, annona: M. Rodey.

Lucie se leva brusquement, les yeux pleins d'pouvante, et resta
immobile, comme si la foudre venait de tomber  ses pieds. C'tait bien
son mari qui s'avanait vers elle, mais vieilli, fatigu, us par la vie
et par les peines. Il s'arrta au milieu de la chambre assombrie,
qu'clairait seule la lampe pose sur la table de travail, et la tte
dcouverte, plein de respect dans son attitude et dans sa voix, il
s'inclina devant sa femme en lui disant: C'est moi.

Elle trembla de la tte aux pieds  cette voix qui veillait en elle les
souvenirs d'un pass qu'elle croyait mort. Subitement, comme un clair,
elle revcut les annes qui venaient de s'couler, et elle redressa la
tte, en bnissant la rgle d'honneur qui lui permettait de regarder en
face le mari qui l'avait abandonne. Si elle avait failli, mme en
pense seulement, cette heure du retour et t effroyable pour elle,
telle qu'elle tait, elle regarda l'homme qui se tenait devant elle, et
c'est lui qui rougit.

--Je vous demande pardon, lui dit-il, d'une voix brise; je n'aurais
peut-tre pas d venir vous troubler dans ce repos o vous vivez. Je ne
l'aurais pas fait, si notre notaire ne m'avait conseill de tenter une
entrevue... Je n'ai pas voulu venir le jour, craignant de rencontrer ici
quelqu'un de vos amis: je ne veux pas vous occasionner d'ennui... Je
sais trop ce que vous valez, Lucie, j'ai pour vous trop de respect...
mais nous avons des intrts communs... un instant d'entretien est
ncessaire entre nous...

--Asseyez-vous, monsieur, dit Lucie en lui indiquant un fauteuil en face
d'elle. Quoi qu'il lui dit, elle aimait mieux l'entendre parler que
d'tre contrainte  lui parler elle-mme.

Il hsita un instant avant de reprendre: tout ce qu'il avait  dire
tait si difficile! Enfin il parla, bas et lentement.

--Madame Varin est morte, dit-il.

Lucie tressaillit: ceci tait pire que tout; avait-il l'intention de
rentrer  ce foyer conjugal si longtemps dlaiss, et trait maintenant
comme un pis-aller? Il continua:

--Elle est morte il y a une quinzaine de jours, aprs une courte
maladie,  Thonon o nous tions tablis depuis deux ans. Vous me
pardonnerez de vous parler d'elle; je ne puis faire autrement: les
circonstances l'exigent. Quels qu'aient t ses torts envers son mari et
envers vous, elle a t pour moi bonne et dvoue, dvoue jusqu'au
dernier jour...

--M. Varin sait-il? interrompit Lucie.

--Pas encore; j'ai apport les papiers, et je les lui ferai remettre ds
demain.

Madame Rodey poussa un grand soupir de soulagement en apprenant que
Georges tait libre. Au moins, il pourrait pardonner maintenant... Elle
se retourna vers Max, attendant le reste de sa communication.

--Je suis ruin, dit-il; la maladie et l'enterrement ont emport le peu
qui me restait de mon capital; je possde encore ici quelque fortune, et
je suis venu vous prier de m'en laisser la libre disposition. Je sais
qu'agir ainsi, c'est dpouiller Rene; mais je suis encore jeune,
j'espre travailler, et regagner ce que j'ai perdu. Si vous pouviez lire
dans mon coeur, Lucie, je vous assure que vous y verriez la douleur
profonde d'un homme qui sent qu'il a fait fausse route, et qui ne
demande qu' rparer ses torts.

Il s'tait rapproch en parlant ainsi, et Lucie put voir sur ce visage
mieux clair les ravagea du temps et du chagrin. Les pommettes
prominentes taient taches d'un rouge vif, les lvres sches avaient
peine  laisser passer les paroles; une toux creuse et convulsive le
secoua comme il finissait, et il se rejeta en arrire, de l'air d'un
homme qui est las de tout et surtout de la vie.

--Vous tes malade, s'cria Lucie, trs-malade... il faut vous soigner.

--Qu'importe? fit Max en dtournant la tte, ma vie n'est plus utile 
personne.

C'tait vrai; mais le sentiment de l'humanit fut plus fort chez Lucie
que la voix de la raison. Pressant son mari de questions, elle acquit la
certitude qu'il tait parti malade de Thonon, et que depuis deux jours
le voyage et l'inquitude n'avaient fait qu'aggraver son mal...

--Ne vous occupez pas de cela, dit-il en se levant; puisque vous me
permettez de vous voir, je reviendrai demain, afin de causer
d'affaires;--mais je ne pouvais pas rester plus longtemps sans vous
parler, sans savoir comment...

Il dfaillait et dut s'appuyer sur un meuble. Lucie, prise de frayeur,
sonna vivement; en mme temps que la femme de chambre, sur le seuil de
la porte oppose, Rene apparut tout effare, dans son blanc vtement de
nuit qui lui tombait jusqu'aux pieds.

--Tu es malade, maman? dit-elle tout d'une haleine; en voyant son pre
qu'elle ne reconnut pas, elle s'arrta, frissonnante, et prise de
terreur.

--Ma fille, dit Max en lui tendant les bras, ma pauvre fille abandonne!
heureusement ta mre valait mieux que moi.

Les yeux de Rene allaient de Max  Lucie avec inquitude: elle se
demandait si cet homme aux joues rouges, aux yeux brillants, n'tait pas
fou.

--C'est ton pre, dit Lucie en la poussant doucement; embrasse-le.

--Rene se laissa faire sans enthousiasme, mais sans frayeur. Elle avait
une confiance aveugle dans les paroles de sa mre.

--Je vous remercie, fit le pre en s'inclinant vers Lucie. Il tremblait
si fort qu'on entendait ses dents s'entre-choquer dans sa bouche.

--O demeurez-vous? demanda Lucie. Il indiqua un htel du centre.

--Vous avez pris une voiture pour venir dans ce quartier loign?

--Non... j'tais venu  pied pour me rchauffer... je suis glac
depuis... A demain.

Il s'en allait, suivi par le regard compatissant de sa fille. Sur le
seuil de la porte, il fut repris d'une quinte de toux qui l'arrta.

--Maman, dit tout bas Rene, comme il est malade! Il va peut-tre mourir
en route! Pourquoi ne lui dis-tu pas de rester?

--Monsieur, dit Lucie d'une voix douce, Rene vous offre sa chambre;
vous tes trop souffrant pour vous en aller seul, la nuit, si loin.
Votre fille vous veillera.

Il voulut parler, mais ses dernires forces l'abandonnrent, et il tomba
dans un fauteuil.

Lucie envoya chercher un mdecin, qui trouva le malade dans le lit de
Rene, avec sa femme  ses cts.

Max eut une fluxion de poitrine, qui fut vite gurie; dans cette
atmosphre gale et sereine, il sentait toutes ses passions se dtacher
et tomber de lui comme les feuilles mortes se dtachent des branches 
l'automne. La convalescence dans cette maison paisible, situe aux
confins de la ville, l o elle touche  la campagne; l'air du printemps
qui lui apportait la bonne odeur des vergers; la vue de sa fille, si
diffrente de l'enfant dont il avait gard le souvenir, et dans laquelle
pourtant il retrouvait parfois un geste, un mot de la premire enfance:
toutes ces joies tranquilles et saines pntraient sa nature molle et
changeante, la modelant comme la cire dans l'empreinte des vertus
domestiques.

Rene examinait son pre avec la tnacit ordinaire aux enfants qui ne
se savent pas indiscrets, et souvent Max se troublait devant le regard
de sa fille, qui l'interrogeait sans piti, bien que les lvres fussent
closes. Elle ne l'avait jamais questionn,  l'encontre de Lucie que, du
matin au soir, elle accablait de pourquoi de toute espce. Entre sa mre
et cet homme venu en tranger dans leur maison, auquel ne la rattachait
aucun lien d'affection ou d'habitude, elle devinait un abme, et, de
peur d'affliger cette mre adore, elle se taisait, gardant pour elle
seule mille rflexions au-dessus de son ge, produit de cette situation
anormale.

Elle avait t tonne de ne plus voir Georges Varin. Mais, pendant la
maladie de son pre, elle avait attribu cette absence aux
proccupations nouvelles qui excluaient toute ide de repos et de
plaisir. Mais quand Max se leva, quand pour la premire fois, assis dans
un fauteuil, il la pria de lui faire la lecture, elle se promit la
visite de son ami pour le lendemain dimanche; en ne le voyant pas, elle
frona ses petits sourcils, et se dit que cette longue absence cachait
un mystre.

Le soir venu, elle se glissa tout prs de sa mre, et tout en
l'embrassant, la bouche prs de son oreille, elle lai chuchota ces mots:

--Maman, est-ce que le cousin Georges ne reviendra plus?

--Non, dit Lucie sur le mme ton, avec la voix lasse d'une femme vaincue
par la souffrance.

--Tant que papa sera ici? insista l'enfant, Lucie fit un signe de tte.

--Papa restera toujours? continua la fillette.

--Je ne sais pas, dit la mre.

--Il est donc fch avec le cousin Georges?

--Oui.

Rene recommena  embrasser sa mre et ne parla plus du cousin Georges.
L'instinct qui l'avait porte  choisir un instant de solitude et 
parler bas pour faire ces questions, l'avertit de ne pas insister; elle
pressentait un mystre douloureux, et dans sa petite justice inflexible,
elle se dclara que c'tait papa qui devait avoir tort. Elle le traita
avec beaucoup de politesse, acceptant ses prvenances et ses gteries de
la meilleure grce du monde, mais sans que son coeur ft mme effleur
par une tendresse qu'elle n'avait pas appris  connatre ds le berceau.

Max allait dj bien et parlait de reprendre sa vie ordinaire, quand
Lucie provoqua une explication devenue indispensable. Pendant la maladie
de son mari, elle avait fait de terribles rflexions; les consquences
possibles du mouvement qui l'avait porte  retenir son mari malade,
peut-tre mourant, s'taient montres  elle avec tous leurs dangers, et
elle avait hte de rgler une situation fausse. Un jour elle s'adressa
franchement  son mari:

--Vous aviez parl, dit-elle, de reprendre votre fortune personnelle;
j'ai fait les dmarches ncessaires pour qu'elle soit remise entre vos
mains; vous trouverez tous les documents chez le notaire.

--Vous me chassez? dit doucement Max, en contemplant l'ovale pur du
visage de Lucie, un peu amaigri par les soucis nouveaux de sa vie;
pourtant, si vous l'aviez voulu, j'aurais essay de redevenir un bon
mari; peut-tre  force de soins aurais-je fini par vous faire oublier
le pass...

Elle leva lentement la main pour l'empcher de continuer; ce geste avait
une telle majest qu'il se tut.

--Jamais, dit-elle, jamais! Le pass ne s'oublie pas, mme quand on l'a
pardonn. Je ne vous en veux plus: vous avez souffert, et cela vous
purifie; mais vous ne pouvez plus tre  mes yeux autre chose qu'un
tranger. Vous avez vu que j'avais lev votre fille dans des sentiments
de dfrence envers vous; je continuerai  agir de mme,  cette seule
condition: vous ne verrez en moi que la mre de Rene. Si vous vouliez
qu'il en ft autrement, j'enlverais ma fille et j'irais la cacher
quelque part, afin qu'elle n'et point  cesser de vous respecter.

--Vous tes cruelle, Lucie, dit Max avec un peu d'irritation.

--Ce n'est pas moi qui ai commenc, rpondit-elle.

Il sortit sans rpondre. Le lendemain, madame Rodey fut prie de passer
chez son notaire. Celui-ci lui expliqua longuement combien il tait
dsirable que l'union disjointe se reconstitut au double point de vue
de l'intrt et de la morale; il s'tendit longuement sur les dangers de
la solitude pour une femme jeune et belle, et lui dmontra les avantages
qu'offrirait pour l'avenir de Rene la prsence de son pre dans la
maison: tout cela sans branler le moins du monde la rsolution de
Lucie, qui rpondait  ses arguments par des arguments non moins
valables. A bout de ressources, il mit le doigt sur le seul point
vulnrable.

--Craignez, dit-il, non sans hsiter, que l'on n'attribue  votre refus
un motif autre que le vritable; M. Rodey, et d'autres, savent que votre
visiteur assidu pendant ces annes de solitude a t M. Varin... on
pourrait tirer de l des conclusions assurment fausses, mais qui
n'entacheraient pas moins.....

--C'est bien, monsieur, dit Lucie en se levant avec une froideur de
glace; il en sera comme vous le dsirez.

Max garda dans la maison la chambre de sa fille, que Lucie installa
dfinitivement tout prs d'elle, dans sa propre chambre, afin d'tre
constamment protge par la prsence de l'enfant. Ds le jour o cette
rsolution avait t prise, Lucie avait crit  Georges, dj prvenu
par elle du dcs de sa femme.

Nous sommes malheureux, lui disait-elle, malheureux sans qu'il y ait de
notre faute, et nous ne pouvons rien pour nous empcher de souffrir. La
joie de nous voir de temps en temps tait, parat-il, au-dessus de ce
que nous pouvons esprer: nous voil spars une fois de plus, et plus
cruellement qu'autrefois. Soyez sr pourtant que rien ne me dtachera de
vous; de mme que rien ne vous dtachera de moi.

Elle n'avait os ajouter  cet adieu ni une parole d'affection, ni une
autre d'esprance; que pouvait-elle attendre?

Elle reprit le cours tranquille de sa vie, peu trouble par la prsence
de son mari, car elle avait mis entre eux une insurmontable barrire de
glace, qu'il ne pouvait ni n'osait franchir. Rene, inquite, attentive,
regardait son pre et sa mre et continuait  les soupeser dans la
balance de son esprit d'enfant, si prompt  sentir l'injustice. Elle
voyait dprir sa mre, qui plissait graduellement, ainsi qu'une rose
coupe et prive d'eau; elle sentait sous l'inaltrable douceur de Lucie
la tension d'une me rvolte qui veut  toute force se rsigner;
parfois un peu d'amertume se mlait aux rponses que faisait la mre 
ces ternels pourquoi? de l'enfant, qui effleurent sans le savoir les
plus hauts problmes de la philosophie, et peu  peu la fillette, sans
cesser de tmoigner  son pre la dfrence que Lucie exigeait, se
retira doucement de sa socit, gardant toute sa confiance pour sa mre
visiblement et discrtement malheureuse.

Au bout de deux mois, Max, qui n'tait pas mchant, n'avait plus
d'illusions sur la vie d'intrieur que lui prparait l'avenir; il
comprit que le temps ne pourrait qu'aggraver l'tat de tension pnible
dans lequel ils vivaient tous deux et mme tous trois. De plus, certains
dtails, certaines paroles chappes autour de lui, malgr la discrtion
voulue de toute la maison, lui avaient prouv que Georges venait voir
Lucie avant son retour, et il avait vite renou le fil bris de leur
histoire.

Il avait trop de foi dans la dignit de sa femme pour la souponner
d'une liaison criminelle, si difficile que lui semblt  lui-mme la
pratique de la vertu, et d'ailleurs, son arrive fortuite n'avait
videmment rien drang au cours habituel de cette existence monotone et
rgle. Il songea alors que vraiment il n'avait rien apport de bon dans
cette vie  laquelle il avait ravi son unique consolation.

--Je dois partir, se dit-il enfin.

Partir, recommencer son existence vagabonde, et cette fois, tout seul!
Il roula cette ide dans son esprit pendant plusieurs nuits de sommeil
fivreux, et ces deux mots tout seul rsonnrent comme le glas continu
d'une cloche dans son cerveau malade. Le courage lui manquait pour un
tel sacrifice.

Un jour, Rene, assise devant la table de travail, laborait gravement
ses devoirs. Max la regardait avec une attention passionne. Il
s'accouda devant elle, et lui dit avec douceur:

--Rene, ton cousin Georges Varin venait ici autrefois?

La fillette regarda son pre d'un air fort grave et rpondit: Oui.

--Tu l'aimais bien?

--Beaucoup, dit-elle avec conviction, et elle se pencha sur son cahier,
pour mettre fin  cet interrogatoire.

Le pre se tut un instant; puis, avec une angoisse mle d'un accs
d'esprance folle, il lui dit brusquement:

--Aimerais-tu  voyager?

--Loin, loin? fit la petite en tenant sa plume suspendue en l'air.

--Aussi loin que tu voudrais.

--Avec maman?

Max hsita; mais il n'aimait pas les mensonges directs; il rpondit:

--Avec moi.

--Tout seul.

--Tout seul; nous irions voir de beaux pays...

--Je ne veux pas quitter maman, fit Rene en s'appliquant  sa page
d'criture.

--Tu l'aimes donc beaucoup mieux que moi? demanda Max, le coeur serr.

--Mais oui! pense donc, je ne l'ai jamais quitte! fit la petite avec
une sorte de triomphe.

Elle tait bien aise de pouvoir jeter cette pierre dans le jardin de son
pre, qui rendait sa mre si triste.

Max sentit sa gorge se contracter, et quelque chose qui ressemblait fort
 des larmes lui monta aux yeux.

--Alors, tu l'aimeras toujours mieux que moi? demanda-t-il d'une voix
trouble.

Rene eut un remords de sa petite mchancet.

--Voyons, pre, dit-elle d'un ton clin, c'est bien naturel, n'est-ce
pas? Elle a toujours t avec moi, et si bonne! tandis que toi, je te
connais seulement depuis deux ou trois mois... Ce ne serait pas juste!

Tout en disant ces mots, elle quitta sa place, et pour la premire fois,
afin sans doute de pallier la duret de sa rponse, elle s'approcha de
son pre et lui mit sa tte sur l'paule, avec un geste qu'elle
prodiguait  sa mre  toute heure.

--Tu as raison, fit Max vaincu par l'vidence, ce ne serait pas juste...
C'est toi qui me punis, chre innocente, et je l'ai mrit.

--Tu ne seras pas fch parce que je t'ai dit la vrit? demanda Rene,
un peu trouble par l'effet de ses paroles.

--Non, mon enfant; bnie soit ta mre qui t'a appris la sincrit.
Aime-la; elle le mrite plus encore que tu ne crois.

L'enfant rassure retourna  son travail, et Max sortit pour mettre de
l'ordre dans ses ides. Il marchait lentement le long de la Seine qui
coulait vite; la verdure des arbres toute neuve sous le soleil de juin
lui inspira des penses douloureuses; pour lui, Lucie et Rene rvaient
depuis longtemps  leur maison de campagne assez grande pour elles deux,
trop petite pour trois. Elles ne voulaient pas l'emmener; il n'tait
qu'un trouble-fte pour ces deux tres qu' prsent il aurait
sincrement voulu rendre heureux. Le poids de ses fautes passes
pserait donc  jamais non-seulement sur lui qui l'avait mrit, mais
encore sur les innocentes? Il regretta amrement d'tre revenu; puis une
pense dsespre lui vint: il tenait la dlivrance dans ses mains;
pourquoi ne pas s'en servir? Il marcha plusieurs heures, retournant dans
son esprit la seule solution qui donnt le repos  la femme qu'il avait
prive de toutes les joies de la vie et que tout  l'heure encore il
projetait de priver de son enfant.

Quand il rentra, son parti tait pris.

Le soir, Rene endormie, Lucie s'assit dans le salon prs de la fentre;
elle pensait  partir pour la campagne, car la chaleur devenait
suffocante en ville; mais elle n'avait pas le courage d'emmener Max dans
cette paisible retraite, dont Georges seul avait franchi le seuil. Il
semblait  la jeune femme que toute la posie de son existence, toute la
douceur de ses souvenirs allait s'envoler en poussire, ne lui laissant
mme pas la consolation des larmes, si elle permettait  son mari de
pntrer dans cet asile.

--Lucie, dit doucement Rodey, depuis que je suis rentr ici, vous tes
malheureuse.

Elle se retourna vers lui avec un geste rsign qui
signifiait:--Qu'importe, et pourquoi me dites-vous cela?

--J'ai eu tort de revenir, je le sens; j'avais espr autre chose...
j'avais galement tort: je ne vous connaissais pas.

--Vous ne m'avez jamais connue, dit lentement Lucie avec un geste lass.

--J'en conviens; je n'tais pas fait pour vous. Je puis quelque chose
pour vous, au moins: c'est de vous dlivrer de moi. Je vais partir, et
je ne reviendrai plus, cette fois: vous serez libre...

Elle se leva brusquement, et pour la premire fois depuis qu'il n'tait
plus malade, elle mit sa main sur le bras de son mari.

--Vous n'allez pas vous tuer, toujours! dit-elle avec violence. Vous
n'allez pas mettre dans ma vie cette dernire et horrible douleur?

Il tait rest assis et baissait la tte: elle n'acceptait pas mme le
sacrifice de sa vie? Que voulait-elle donc, cette femme qui se
rassasiait de souffrances?

--coutez! reprit-elle avec amertume, j'ai pens souvent que si vous
n'existiez plus, la vie me serait douce et facile; j'ai eu envie de vous
tuer, aprs votre duel, quand j'ai appris votre trahison; puis j'ai eu
horreur de moi-mme; c'est alors que je me suis dit que votre suicide
serait le dernier et le plus terrible coup de la destine! Toute ma vie,
jusqu' la dernire heure, j'aurais devant moi le spectacle de votre
mort, et je croirais que c'est moi qui vous ai assassin. Si vous ne
voulez pas que je vous maudisse, ne vous tuez pas! Vous m'avez fait
assez de mal sans y ajouter celui-ci.

Elle se dtourna, faible  la pense du remords qu'elle croyait dj
ressentir. Il se leva, et se tint debout devant elle.

--Puisque vous le voulez, dit-il, je vivrai. Si je savais comment vous
rendre la libert, je vous le jure, Lucie, je mettrais votre main dans
celle de l'homme que j'ai outrag, et qui seul tait digne de vous... Je
sais que vous l'aimez et qu'il vous aime: je voulais vous laisser jouir
d'un bonheur que vous avez chrement achet, et auquel je fais
obstacle... vous ne le voulez pas; je respecte vos scrupules. Je
partirai pourtant: je vais aller en Amrique, essayer d'y refaire une
fortune, pour remplacer celle que j'ai prise  ma fille. Si je
meurs,--je vous donne ma parole que ce ne sera pas par le fail de ma
volont;--vous le saurez aussitt: toutes mes prcautions seront prises
dans ce but; ma dernire heure me sera douce, car elle palliera mes
torts envers vous. Alors, Lucie, vous me pardonnerez pour tout de bon?

Elle laissa tomber deux, larmes sur la main de son mari qui cherchait la
sienne, et rpondit: Allez en paix! je vous ai pardonn.

Max partit le lendemain. En embrassant sa fille, il lui dit  demi-voix:

--Tu peux crire  ton ami Georges de revenir.

Lucie le regardait; leurs yeux se rencontrrent, et elle lut dans ceux
de Max une prire suprme de pardon.

Quand Georges revint, rappel par Rene, Lucie fut bien prs de se
laisser tenter par l'ide d'un lien qui n'admettrait plus de
sparations; mais Max, en confiant l'annonce du retour aux mains de
l'enfant, avait donn  sa femme la meilleure sauvegarde: l'honneur de
la jeune fille fut encore une fois le protecteur de la mre.

Tous les ans,  des dates fixes par lui, Rene reoit de riches cadeaux
de la part de son pre absent. Elle lui crit: sa mre le veut ainsi; et
l'enfant, qui devient grandelette, a rserv une part de son coeur pour
ce pre dont elle n'entend parler qu'avec une sorte de piti rsigne,
et dont l'adieu mu a laiss dans son me des traces profondes.

Lucie est encore jeune, et pourtant ses cheveux blanchissent,
quoiqu'elle soit plus belle que jamais. Georges est devenu tout blanc.
Un soir d'hiver, Rene en sautant sur ses genoux l'ayant appel grand
papa, les deux amis changrent un regard mlancolique avec un sourire.
En effet, comme des aeux, ils ont renonc pour leur compte aux joies de
la vie,--et depuis ce jour, Georges Varin a gard pour Rene le nom de
grand papa, qui lui donne prs de cette enfant, l'illusion de la
famille.

FIN

PARIS, TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie. RUE GARANCIRE, 8




[Fin de _Lucie Rodey_ par Henry Grville]
