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Titre: Les Koumiassine (tome second)
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1877
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1878 (deuxime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   3 septembre 2008
Date de la dernire mise  jour: 3 septembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 167

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                                LES

                            KOUMIASSINE


                                PAR

                          HENRI GRVILLE

                           --------------

                            TOME SECOND

                           --------------

                          Deuxime dition

                        [Illustration: blason]




                              PARIS
               E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                       RUE GARANCIRE, 10

                              -----

                              1878




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droite de traduction
et de reproduction.

Cet ouvrage a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mars 1877.

________________________________________________________
PARIS, TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




                          LES KOUMIASSINE




                               XXXI

                        Entretien conjugal.


Ces vnements de famille perdirent brusquement de leur importance, mme
aux yeux de ceux qu'ils intressaient le plus directement. Toutes les
proccupations se trouvrent noyes dans l'immense remue-mnage qui
suivit l'attentat du 4 avril: L'empereur, chapp presque
miraculeusement  la balle qui lui tait destine, recevait de tous
cots, de Ptersbourg comme des provinces les plus loignes, les
flicitations de ses sujets. La comtesse ne pouvait souffrir que son
poux manqut au choeur des fidles serviteurs de l'tat groups prs du
trne. Elle lui intima par tlgramme l'injonction de revenir
sur-le-champ.

Le comte tait un excellent homme, suffisamment intelligent, spirituel
mme  ses heures, mauvais administrateur--car il tait trop gnreux et
trop indulgent--et, par-dessus le march, gentilhomme dans toute la
force du terme, au point qu'il saluait les servantes parce qu'elles
taient femmes.

Il avait pous la comtesse par amour. Riche de son ct, il tait
devenu plus riche par ce mariage. Mais, depuis le jour de leur union,
bien des choses s'taient passes: premirement, vingt-huit ans de
mariage, et, pour qui sait compter, vingt-huit et seize font
quarante-quatre; de sorte que le comte, tout en tant le modle des
poux et des pres, aimait beaucoup les voyages-- la suite de
l'empereur quand cela se pouvait: ce devoir de service tait de ceux
qu'il ne dclinait jamais;--les congs, les missions d'inspection dans
les provinces loignes, o l'envoy extraordinaire est reu comme un
roi; bref, tout ce qui le tenait,  son extrme dsespoir, loign de sa
fidle et vaillante pouse.

Cette fois, cependant, le tlgramme tait si imprieux et la ncessit
si urgente, que le pauvre comte abandonna le reste de son cong--il n'en
avait plus que pour un mois,--la belle terre de Crime, o il employait
si bien son temps, et une jolie Lesghise, passe, on ne sait par quel
miracle, du rang de prisonnire du Caucase  celui de grande cocotte, et
qui trnait admirablement dans ce sjour enchant. Leurs adieux furent
courts, du reste, et il n'y eut point de larmes rpandues, ou, s'il y en
eut, elles furent bientt essuyes. La prisonnire emportait, dans un
joli petit portefeuille, de quoi acheter beaucoup de mouchoirs de
batiste pour essuyer ses beaux yeux.

Le comte arriva donc  Ptersbourg et s'empressa de prsenter ses
devoirs  son souverain, qui, connaissant son got pour les excursions
lointaines, le remercia--non sans rire--d'avoir mis tant de hte  venir
lui apporter ses flicitations. Puis il jeta les yeux autours de lui et
fut tout tonn de ce qu'il vit dans son foyer domestique.

Vassilissa, qui tait devenue fort diffrente de la fillette qu'il avait
quitte l'anne prcdente, lui parut trs-agrable. Comme il ignorait
totalement ce qu'elle avait subi en son absence, il se promit d'en
parler  sa femme et de lui chercher pour poux, parmi ses jeunes amis,
un gentil garon chez lequel il pourrait aller dner de temps  autre,
fuyant ainsi le crmonial auquel sa femme tenait--pour employer
l'expression vulgaire--comme  la prunelle de ses yeux.

Mais,  sa grande surprise, le premier mot qu'il toucha de ce projet 
la comtesse fut reu d'une faon minemment peu encourageante.

--Cher comte, lui dit sa moiti, ce sont mes affaires; j'ai pris cette
jeune fille sous ma protection, et je me chargerai d'elle jusqu'au bout,
si vous le voulez bien.

--Je ne demande pas mieux, ma chre, mais deux ttes valent mieux
qu'une, dit le proverbe.

La comtesse regarda son mari d'un air dubitatif. A son sens, sa tte 
elle seule valait bien deux ou trois ttes comme celle de son mari. Mais
elle tait trop bien leve pour le contredire sans ncessit. Elle
attendit le reste.

--A ce propos, comtesse, dites-moi donc d'o vous tait tomb ce...--son
nom m'chappe--cet employ que vous aviez voulu marier avec Vassilissa.
Pourquoi un employ?... Il me semble qu'un militaire... Elle ne tenait
pas beaucoup  lui, je suppose... autrement le mariage se serait fait...
Vous n'auriez pas voulu la sparer d'un homme qu'elle aurait aim?

Le comte parlait d'une faon assez amphigourique, mais c'est qu'il tait
gn par le regard de sa femme. Celle-ci le contemplait comme un objet
curieux et mal agenc, dont on cherche  deviner le mcanisme endommag.
Que venait-il lui chanter, avec cet employ que Vassilissa aurait aim,
ce mariage qui se serait fait si Vassilissa avait tenu  lui?... Le
comte n'y tait pas du tout, du tout! Et c'est ce que lui disait ce
regard qui lui avait fait construire si maladroitement sa phrase...

--Je vois, dit la comtesse, en se laissant aller dans son fauteuil, je
vois, mon cher, que vous n'tes pas au courant.

Le comte prvit un discours, et sa pense infidle s'envola avec un
regret vers les rivages de Crime, o l'on tait si bien, o personne ne
faisait de discours... Puis il fit un effort et ramena la vagabonde aux
pieds--pas trop petits --de sa vertueuse moiti.

--J'ai choisi pour Vassilissa, comme vous dites, un employ; mais elle
ne l'a jamais aim. D'abord je vous serai reconnaissante de ne pas
mettre dans la tte de cette enfant, dont je rponds devant Dieu, des
billeveses romanesques d'amourette. Elle n'a pas de fortune, elle ne
peut pas courir le risque de se trouver marie par amour  un homme
pauvre, avec une demi-douzaine d'enfants...

--Mais ne la dotons-nous pas? fit le comte, un peu mu par le spectacle
voqu devant lui de cet intrieur pauvre, avec une demi-douzaine
d'enfants.

--Nous la dotons, certainement; mais vous ne voulez pas dpouiller vos
enfants pour une personne qui, aprs tout, nous est trangre,  y bien
regarder?

--Sans dpouiller nos enfants, dit le comte, qui avait bon coeur et qui
pensa  leur million de revenu, on pourrait, je crois bien, donner 
Vassilissa la satisfaction de se marier selon son coeur, quelle que soit
la fortune...

La comtesse regardait son mari avec rsignation, attendant la fin de sa
phrase dans un esprit de mortification si vident, que le comte ne
voulut pas la faire souffrir plus longtemps et s'arrta net.

--Nous lui donnons dix mille roubles et un joli trousseau, dit la
comtesse, six douzaines de tout.

--Dix mille roubles!... mais avec cela elle peut pouser n'importe qui!
s'cria le comte. C'est bien  vous, ma chre. C'est gentil! Elle pourra
avoir sa voiture et ses chevaux... et, pour peu que le fianc ait de
quoi vivre...

Il s'arrta, car le mme regard inquiet et chercheur qui l'avait
prcdemment troubl recommenait  juger de son degr d'insanit.

--Dix mille roubles de revenu?... dit-il avec moins de confiance.

La comtesse haussa les paules imperceptiblement, car il faut respecter
son mari--on le jure au pied des autels, ce fameux jour o l'on jure
tant de choses que l'on excute si peu.

--Dix mille roubles de capital... cinq cents roubles de revenu!

Ces deux phrases tombrent comme deux petits coups de marteau. Le comte
baissa la tte et rflchit. Dix mille roubles de capital, c'est  peu
prs ce que lui avait cot la royaut phmre de la belle Lesghise
dans son palais de Crime.

--En effet, reprit-il, avec cinq cents roubles de revenu, elle n'aura
pas de quoi rouler carrosse. Mais ne pourrions-nous augmenter?

--Vous avez deux enfants, mon cher. Aprs cela, vos revenus sont  vous;
c'est  vous de voir  quel usage vous voulez les employer.

La comtesse dit cela si froidement, en pinant lgrement les lvres,
que le comte garda pour lui ses intentions charitables et trembla
d'avoir t trahi relativement ... ... La liste de Juan se droula
devant lui: _mille e tre_. Il se dit que vritablement c'tait l'effet
d'un miracle s'il n'avait pas t dnonc, et cette rflexion
rtrospective amena un silence.

--En fin de compte, elle n'pousera pas cet employ? dit-il pour
rallumer la conversation teinte.

--Non... Toutes informations prises, il s'est trouv que cet homme
n'tait qu'un intrigant qui ne recherchait Vassilissa que pour sa dot.

Le comte pensa que la dot tait bien peu de chose, que Vassilissa tait
bien jolie, et que si c'avait t lui... mais il se repentit de cette
pense foltre et couta sa femme avec componction, d'autant plus que
ceci se passait  la fin de la semaine sainte, et que c'tait temps de
jene.

--Bref, continua la comtesse, j'ai rompu ce mariage. Vassilissa a
renvoy les cadeaux, et tout est fini.

--On m'a parl d'un duel.

--Oui, Chourof se trouvait  Saint-Ptersbourg, et il a cass le bras 
Tchoudessof, mais cela n'a rien  voir dans ce qui nous regarde.

C'est que la comtesse en tait persuade! Il n'et pas fait bon lui dire
le contraire!... Le comte, qui n'tait pas suffisamment inform pour lui
tenir tte sur ce point, battit en retraite.

--Alors, Vassilissa reste fille jusqu' nouvel ordre? dit-il en
souriant.

--Comment voudriez-vous qu'elle restt? rpondit sa femme avec ce
haussement de sourcils tonn qui rappelait le pauvre mari au sentiment
de son infriorit.

Il tourna lu chose en plaisanterie, ne parvint pas  drider sa moiti
et s'en alla tout penaud dans son cabinet. Il n'y tait pas depuis cinq
minutes, que deux ou trois amis, venus pour le voir, riaient et
causaient avec lui de manire  lui rendre le sentiment de sa valeur
personnelle.




                               XXXII

                        La nuit de Pques.


Le samedi saint arriva. Cette fte de Pques, considre en Russie comme
la plus grande fte de l'anne, remplace notre fte de Nol, pour la
messe de minuit comme pour le rveillon.

Ds onze heures du soir, la comtesse Koumiassine, son fils, les jeunes
filles et le groupe des protges, entasss dans plusieurs voitures,
partirent pour se rendre  l'glise.

Dmitri avait revtu, pour la circonstance, un costume neuf de soie
blanche garni de galons d'argent, qui lui donnait l'air d'un sylphe.

Il assista trs-srieusement aux trois messes, de minuit, de l'aurore et
du jour, un peu fatigu  la troisime, malgr le repos qu'on avait eu
soin de lui faire prendre aprs le diner. C'tait la premire fois qu'il
se rendait  l'glise la nuit de Pques.

Le prtre annona trois fois d'une voix claire et distincte: Christ est
ressuscit! Le peuple assembl rpondit trois fois: En vrit, il est
ressuscit! et, dans toute l'glise, chacun des assistants changea le
triple baiser de paix avec ceux que le hasard lui avait donns pour
voisins.

Dmitri choisit ce moment de confusion pour glisser  l'oreille de sa
cousine:

--Il ne t'embrassera pas, ton mari de papier dcoup! Nous l'avons
enfonc, hein?

Vassilissa, trs-surprise, trs-rouge, avait bonne envie de tancer son
jeune cousin pour l'irrvrence de ses paroles dans le lieu saint,  un
moment si solennel; mais Dmitri, redevenu compltement srieux, les yeux
fixs sur l'iconostase, accompagnait  demi-voix le choeur qui chantait:
Il est ressuscit, il a vaincu la mort, et force lui fut de renoncer 
son ide.

D'ailleurs Zina, qui avait entendu, contenait son envie de rire avec
tant de peine, que pour un rien elle et clat; et son hilarit secrte
gagna bientt Vassilissa.

C'tait dans cette mme glise, o, par parenthse, il n'tait jamais
venu, que Tchoudessof s'tait, soi-disant, pris d'elle. Elle embrassa
d'un coup d'oeil la foule pare qui remplissait la partie de l'glise o
elle se trouvait... et tout d'un coup elle perdit contenance: elle
venait de recevoir un salut  peine indiqu, mais trs-respectueux, de
Maritsky. videmment, le jeune homme attendait depuis longtemps le
regard de Vassilissa.

Celle-ci s'enfona dans de profondes mditations o la fte chrtienne
n'entrait pas pour grand'chose. tait-ce le hasard seul qui lui faisait
si souvent rencontrer les yeux de ce jeune homme? Et pourquoi,
lorsqu'elle se trouvait en quelque lieu o sa prsence tait possible,
pourquoi n'avait-elle pas de repos qu'elle ne se ft assure qu'il tait
l?

Cette question intrieure amena une rougeur subite sur les joues de la
jeune fille, et la rponse qu'elle se fit l'augmenta encore.

--Tu as trs-chaud, dis? fit Zina en la poussant lgrement du coude.

--J'touffe, rpondit Vassilissa, qui ne mentait pas.

--Ce sera bientt fini, murmura Znade en se rencognant dans la
balustrade, au grand dommage de sa ceinture de soie.

Dmitri dormait les yeux ouverts; de temps  autre i! relevait la tte et
carquillait les yeux de toute sa force pour montrer qu'il tait bien
veill; puis, cet effort accompli, il se laissait aller  une douce
somnolence.

Enfin, l'office s'acheva, et les enfants furent expdis  la maison
pendant que la comtesse s'attardait  des flicitations sans nombre avec
une foule de personnes de sa connaissance.

Les rues taient brillamment claires. Les petites bornes de granit qui
garantissent les trottoirs contre l'invasion des traneaux ports par la
neige tasse, taient frachement peintes de noir brillant.--On les a
cires  neuf! disait Dmitri, qui n'avait plus envie de dormir du tout
depuis que l'office tait fini. Au pied de chaque borne, brlait un
lampion. La nuit tait magnifique, douce et claire comme une nuit de
mai. Les quipages brillants roulaient au trot rapide des chevaux de
prix dans les rues pleines de monde. Le bourdonnement joyeux de toutes
les cloches de Saint-Isaac faisait trembler le pav, et par toute la
ville les glises envoyaient sans interruption les notes claires et
grles des petites cloches, coupes  intervalles rguliers par les
coups des lourds battants sur les bourdons normes.

--C'est gai, dit Dmitri. C'est trs-joli la nuit de Pques. Et puis nous
allons souper!

Le canon de la forteresse retentit. L'empereur, en ce moment, recevait
dans la chapelle du palais d'hiver les compliments de fte de toute la
cour.

Dmitri se mit  danser sur son sige, marquant les coups de canon par
des battements joyeux de ses petites mains. Il tait seul dans la
voiture, avec sa soeur et sa cousine, et depuis longtemps il n'avait
dploy tant de gaiet.

La voiture s'arrta, les enfants en descendirent, et elle retourna 
l'glise chercher une nouvelle cargaison de fidles.

Les domestiques, les femmes de chambre, tout le personnel de la maison,
rentr avant les matres, se tenait dans la vaste antichambre pour
offrir les flicitations accompagnes de l'ouf symbolique qu'on change
avec le triple baiser traditionnel. Les enfants passrent par les
accolades invitables; puis, au moment o les roulements continus 
l'extrieur annonaient l'arrive de la comtesse et des protges, ils
s'envolrent dans la salle  manger.

--Nous allons manger tout a! dit  demi-voix Dmitri, qui mourait de
faim; et ses yeux brillants d'apptit se promenaient de l'norme jambon
cuit, le plus gros qu'on et pu trouver par toute la ville, au quartier
de veau froid qui lui faisait vis--vis, en passant par l'agneau de
beurre  toison frise-obtenu en pressant avec les mains le beurre mou 
travers un morceau de toile; htons-nous de dire qu'on ne gote jamais 
cette pice d'honneur;--puis venait l'norme _koulitch_, gteau de fleur
de farine aux raisins secs, couronn de grosses roses en papier; puis
les oeufs durs teints en rouge, que certains Russes peuvent avaler par
douzaines  l'aide d'un peu de sel fin. Tout cela faisait venir l'eau 
la bouche du petit garon.

La comtesse fit son entre. Toute vtue de soie blanche, sa longue
trane roulant  flots derrire elle, elle avait l'air d'une souveraine
au milieu de sa cour de protges et de domestiques. Le canon, qui
tonnait toujours dans le lointain, semblait n'tre l que pour donner
plus de pompe  sa rception.

Enfin, toutes les salutations, toutes les accolades termines--car la
comtesse Koumiassine, de par les commandements de l'glise, devait
changer trois baisers avec chacun de ses serviteurs, jusqu'au dernier
garon d'curie, et elle tenait  honneur de ne pas s'y soustraire,
comme la plupart des dames leves dans des principes plus
modernes,--tout tant fini dans les rgles, la comtesse s'assit,
rservant une place pour son mari, retenu au palais par son rang, et le
rveillon commena.

Les pices normes circulrent autour de la table, et l'on rompit le
jene de cinquante jours, jene sans lait et sans oeufs, au poisson et 
l'huile, et certains jours mme sans poisson.

Mais tout le monde tait si fatigu, que les honneurs du rveillon
furent pour une tasse de caf avec un nuage de crme qui rveilla les
intelligences assoupies.

Le comte entra vers la fin du repas. Invit par sa femme  s'asseoir
auprs d'elle, il dclina cet honneur en disant qu'il avait soup au
palais et qu'il tombait de sommeil. La comtesse se leva, et ce fut le
signal d'une droute gnrale.

En cinq minutes, la salle  manger fut vide et les flambeaux teints. La
table, desservie, fut resservie au plus vite et prpare pour le matin,
car pendant la semaine de Pques tout Russe, riche ou pauvre, tient
table ouverte: le jambon termin est remplac par un autre jambon, le
quartier de veau par un autre quartier, et ainsi de suite jusqu'au
dimanche de la Quasimodo.

Rentres dans leur chambre, Zina et Vassilissa, troitement embrasses,
s'approchrent de la fentre. L'illumination de la rue se mourait;
quelques lampions vivaces jetaient de temps en temps de grandes clarts
qui illuminaient subitement une faade, puis retombaient modestement sur
le trottoir. Quelques voitures attardes retournaient au logis, et, 
l'Orient, une bande blanchtre dans le ciel, clair et joyeux, annonait
l'aurore.

--Je ne sais pourquoi, dit Zina, je me sens pleine d'heureux
pressentiments! Voici Pques, le printemps... Le printemps, c'est si
bon! C'est comme nous... tout jeune encore, et tout bte--elle
s'interrompit pour embrasser sa cousine et pour rire;--les petites
feuilles ont l'air si gauche, au sortir des bourgeons... On dirait
qu'elles ne savent pas o se placer... Je suis contente.

Vassilissa sourit  Znade et lui rendit son baiser; mais son sourire
n'tait pas le mme: une rougeur fugitive, une pense secrtement
caresse, lui parlaient aussi de printemps.

--Nous partirons bientt pour la campagne, dit Zina, j'en suis
charme... Tu ne dis rien! Est-ce que tu n'en es pas contente?

--Si!... rpondit Lissa, qui se dit avec un serrement de coeur qu' la
campagne elle ne rencontrerait pas Maritsky.

--J'ai envie de revoir le prince Charmant, reprit Zina tout en se
dshabillant  la hte. C'est qu'il est beaucoup moins laid qu'avant! Tu
n'as pas remarqu?

--Non.

--Mais  quoi donc penses-tu? s'cria Zina stupfaite, qui s'arrta, les
bras en l'air, au moment de nouer son filet de nuit.

Lissa ne rpondit que par un sourire un pe forc. Les bras de Zina
retombrent, et elle se mit au lit.

Une fois bien installe sur l'oreiller, elle se redressa, entoura ses
genoux de ses bras et se mit  rflchir. Lissa semblait dj
s'endormir.

--Eh bien, oui, dit tout  coup Zina (miss Junior n'tait pas l, elle
avait obtenu deux jours de cong), j'aime beaucoup le prince! Il n'est
plus laid du tout--il n'est plus bte du tout,--c'est un vrai don
Quichotte! _Evviva il principe!_ s'cria-t-elle en faisant un bond qui
la renfona sous ses couvertures.

Deux minutes aprs, elle dormait profondment.




                               XXXIII

             Mademoiselle Justine ne perd pas courage.


La comtesse avait pass la semaine sainte  faire ses dvotions pascales
et  se mortifier. Elle pratiquait sa religion sincrement, et au moment
de sa confession annuelle, elle s'imposait un examen de conscience
scrupuleux.

Cet examen, bien entendu, tournait toujours  sa gloire, car, n'agissant
que par principes, elle avait toujours d'excellentes raisons pour
appuyer tous ses actes.

Cette fois, cependant, en repassant dans son esprit tous les vnements
importants qui s'taient succd depuis ses dernires Pques, quand elle
arriva  l'histoire des fianailles de sa nice, elle eut un doute.

--Je n'avais pas pris d'assez amples renseignements, se dit-elle; j'ai
eu tort.

Ce point mis  son passif, elle continua ses investigations
personnelles.

--Ai-je fait tout ce qu'il fallait pour obtenir la confiance de
Vassilissa? se dit-elle. C'est une nature un peu sournoise...

Semblable en cela au reste des humains, la bonne comtesse ne demandait
pas mieux que de charger les autres pour expliquer ses propres erreurs.

--J'aurais d la rapprocher davantage de moi et lui donner plus
d'occasions de parler librement.

Ici la comtesse prit la rsolution de se montrer plus affectueuse avec
sa nice.

Le reste de son examen de conscience n'ayant rien  faire avec ce rcit,
nous le passerons sous silence.

Le rsultat de ces mditations fut une plus grande affabilit de la
comtesse envers les enfants, et en gnral envers toute la maison. La
fte de Pques amenait tous les ans cette dtente gnrale qui suit les
crises; pendant deux ou trois mois, tout allait bien, tout tait doux et
facile; puis, peu  peu, les principes resserraient leur cadre rigide,
les rapports avec la comtesse devenaient de plus en plus tendus; chacun
tait forc de se surveiller davantage; il n'tait pas rare qu'une
disgrce, comme celle de mademoiselle Bochet, caust une consternation
gnrale et une exacte observation des moindres rgles dans toute la
maison, ce qui amenait les choses tant bien que mal, sans autres
accidents, jusqu' la semaine sainte.

Puis la comtesse retrouvait la douceur vanglique au pied des autels,
et la roue recommenait  tourner dans le mme sens.

Le dimanche de Pques apporta donc la paix, dans la plus belle acception
de ce mot,  la maison Koumiassine. Vassilissa, en particulier, fut
trs-touche de l'amnit de sa tante: son bon petit coeur oublia tout
ce qu'elle avait subi de tortures pour ne plus sentir que l'lan d'une
reconnaissance sincre.

L'heureuse issue de l'vnement qui avait mis en danger les jours du
tsar prtait  des ftes sans nombre. Ce fut, pendant une quinzaine, une
cohue de bals et de raouts. Les jeunes filles furent autorises  danser
partout o ce n'tait pas exclusivement un bal de grandes personnes, et
pas n'est besoin de dire que Maritsky eut plus d'une occasion
d'entretenir Vassilissa.

Si l'on eut demand au jeune officier ce qu'il recherchait, il n'et su
que rpondre. Mademoiselle Gorof n'tait pas ce qu'on appelle un parti
convenable pour lui. Ses parents taient riches, sa famille comptait des
alliances dans les maisons les plus marquantes du pays,--il pouvait
prtendre  tout autre chose qu'a la main d'une jeune fille dj
lgrement discrdite par un mariage rompu--un mariage avec un homme
qui n'tait pas n, par-dessus le march!--Et pourtant, quand il lui
arrivait d'entendre la plus lgre allusion  ce malheureux mariage,
Maritsky devenait rouge de colre et se tenait  quatre pour ne pas
faire d'esclandre.

Depuis qu'elle n'tait plus fiance, Vassilissa avait cess d'tre
coquette. Quand nous disons cess, nous esprons que le lecteur ne
prendra pas ce mot au pied de la lettre. Une jeune fille ne peut cesser
tout  coup de vouloir plaire, mais le dsir de plaire, si naturel, ne
se montrait plus chez elle au grand jour. A peine se laissait-il deviner
dans une rponse fute,  l'ombre d'un ventail.

Les dames admirrent beaucoup mademoiselle Gorof pour cette tenue
irrprochable dans sa position dlicate, et la barrire qu'on avait
d'abord tablie entre elle et les autres jeunes filles se trouva
insensiblement carte.

Ne recevant partout que des compliments au sujet de Lissa, la comtesse
se montrait de plus en plus satisfaite, lorsqu'un contre-temps inattendu
vint retourner les cartes et resserrer les principes de la noble dame
bien avant l'poque habituelle.

Depuis la rupture du mariage projet, Justine Adamovna n'accompagnait
plus Vassilissa, qui sortait avec sa cousine et miss Junior. La protge
avait eu, par consquent, beaucoup de temps pour sasser et ressasser ses
penses mlancoliques.

Tout contribuait  sa douleur: les fauteuils commands par ses soins, o
elle avait espr trner chez la nouvelle marie; le samovar eu ruolz
qu'elle avait choisi  sa hauteur pour y faire sans fatigue le th des
jeunes poux; les tentures de l'appartement poses par ses soins, tout
cela tait mont au garde-meuble avec les six grandes malles qui
contenaient le trousseau!

Et Justine en ressentait un extrme chagrin, car, au fond, tout cela
tait pour elle! Elle avait bien compt tre souveraine sans appel au
logis Tchoudessof, de par l'autorit de madame la comtesse et la
reconnaissance du mari.

Tchoudessof, disons-le, avait eu d'autres sentiments: sa premire pense
avait t de chercher  se dbarrasser de Justine ds que le mariage
serait clbr, et c'est avec la plus sincre satisfaction qu'il avait
constat l'aversion non dguise de Lissa pour la protge.

--Cela ira tout seul, s'tait-il dit. Le troisime jour, ma femme la
mettra  la porte, et nous en serons dbarrasss.

Mais le destin capricieux, qui se plat  renverser mchamment les plus
nobles desseins, avait dcid, que Justine ne trnerait pas et que
Tchoudessof ne la mettrait pas  la porte.

Tchoudessof, presque guri, portant son bras en charpe, arpentait
mlancoliquement la Perspective. Sa pleur intressante, qui contrastait
lgamment avec ses beaux cheveux noirs--si plats--attirait sur lui
l'attention des petites cocottes. Mais Tchoudessof ne se mariait plus,
et ce monde enchant de la veloutine Fay et de l'Ylang-Ylang ne devait
pas encore s'ouvrir pour lui.

Aussi s'abstenait-il de lever les yeux, lorsqu'au dtour de la Sadovaa
il aperut un sac qu'il croyait avoir vu quelque part. Ses yeux
remontrent du sac  la main qui le tenait, et de cette main au visage,
et il reconnut les yeux compatissants de Justine.

Un coup d'oeil suffit au couple pour s'entendre. Ils montrent
directement l'escalier du premier tage au Gostinno-Dvor, et ce lieu,
tmoin de leur premire rencontre, prta son abri tutlaire  leur
chaste entretien.

--Ah! mon pauvre ami, que d'vnements! dit Justine.

Les femmes ont un talent particulier pour entrer en matire. Pendant
qu'un homme tourne autour de son sujet comme un ours autour d'une ruche
 miel, elles ont trouv vingt manires d'entamer une conversation.

--Oui, rpondit l'employ d'un air morne. Pour une affaire masque,
c'est une affaire manque!

--Bah! rpliqua Justine, consolante comme l'ange qui visite les prisons
dans les tableaux de l'cole italienne, on peut trouver mieux!

--En attendant, j'ai un trou dans l'paule et une sotte rputation.

--- Votre bras est guri, n'est-ce pas? fit Justine avec intrt,
glissant sur la rputation.

--Oui, dit Tchoudessof en agitant un peu son charpe. Je pourrais m'en
servir, mais...

--Non, non!... dit la protge avec motion; conservez votre charpe
jusqu'aux chaleurs: cela pose! Le prince est loin, il aura tous les
torts...

Tchoudessof sembla penser un instant que cette phrase, en mettant les
torts au futur, pouvait bien l'en gratifier au pass et au prsent... il
regarda mme Justine un peu de travers; mais il n'tait pas mari, elle
pouvait encore lui tre utile peut-tre...

--C'est dommage! reprit-elle aprs un moment de rflexion. C'tait une
affaire bien arrange.

--Oh! la demoiselle tait bien dsagrable! fit Tchoudessof d'un air
pinc.

--J'en conviens, mais...

--Et la dot tait misrable!

--D'accord, mais la protection et les esprances!

Les deux allis soupirrent d'un commun accord.

--D'o est-il tomb, ce prince de malheur? dit Justine avec colre.

--C'est ce que je voulais vous demander. Elle a d lui crire.

--Non, c'est impossible: je ne la quittais pas.

Tchoudessof doutait encore.

--C'est peut-tre cette fute de Znade, la petite comtesse... continua
Justine.

--Alors ce bel oiseau va pouser mademoiselle Gorof ds son retour  la
campagne! C'est un voisin, m'avez-vous dit?

Justine hocha la tte affirmativement.

--Il ne l'pousera peut-tre pas, dit-elle en mditant: la comtesse ne
le veut pas, et quand elle ne veut pas quelque chose...

--Ah! tant mieux! s'cria Tchoudessof. Et sa belle me rayonna sur son
noble visage.

--D'ailleurs, reprit Justine, je lui en veux pour ce bras bless, elle
me le payera avec toutes les insolences que j'ai subies  cause de vous.

--Vous, ma pauvre Justine, des insolences? dit Tchoudessof, pensant 
part lui que les apparences taient bien trompeuses, car s'il n'et pas
t difi sur ce point, il et certainement mis les insolences 
l'actif de la protge, et non  celui de mademoiselle Gorof.

--Oui, oui! Il n'est pas d'horreurs qu'elle ne m'ait dites quand je lui
parlais de vous!

--Par exemple? interrogea Tchoudessof tout en sondant la galerie de
l'oeil, pour s'assurer qu'on ne les piait pas.

--Par exemple... jusqu'...--le visage de Justine se couvrit d'une
pudique rougeur--jusqu' me dire de vous prendre pour moi, puisque je
vous trouvais trs-agrable.

Tchoudessof sourit d'un air fat; puis jugeant que la conversation
prenait une tournure dangereuse, il fit un pas en arrire.

--Adieu! dit-il, on vient l-bas. Ne vous retournez pas. Je passe
devant.

Il s'en alla, et Justine-- candeur digne de louange--n'eut pas l'ide
de se retourner. Personne ne venait cependant, et Tchoudessof profita de
sa supercherie pour s'vader.

Justine rapporta de cet entretien une haine de plus en plus invtre
contre Vassilissa.

--Non, se dit-elle le soir, en faisant ses rflexions, non, ma belle,
vous ne serez pas princesse, si je peux l'empcher. Ce qu'il vous faut,
c'est une belle humiliation qui rabatte votre caquet, et s'il ne tient
qu' moi, vous l'aurez.

Depuis le retour du comte, la protge voyait beaucoup moins sa noble
protectrice. Non que le comte ft souvent  la maison, mais il y tait
prcisment aux heures inoccupes du jour qui ne sont bonnes ni pour
faire des visites, ni pour en recevoir--et c'taient des heures qui
avaient appartenu  Justine. Aussi regardait-elle le comte de travers,
comme une espce de voleur--avec les yeux de l'me s'entend, car elle
lui prodiguait des marques extrieures de vnration.

Ne pouvant plus frquenter le boudoir, comme prcdemment, elle eut une
ide de gnie. Elle alla chercher dans un coin un gigantesque mtier de
tapisserie, mont d'un tapis antdiluvien commenc par la comtesse
quelques annes auparavant, et se mit en tte de le finir pour une
glise.

La comtesse approuva ce saint projet, et lui conseilla d'employer tous
les doigts disponibles de la maison pour l'aider dans sa tche.

Seulement, quand le mtier fut descendu du garde-meuble, il se trouva si
norme qu'on ne pouvait le caser nulle part. Le petit salon qui
prcdait le boudoir avait juste un coin de la largeur voulue: on enleva
un fauteuil et une tagre, et Justine eut un poste fixe aux coutes du
boudoir.

Le premier jour elle eut, il est vrai, une secousse dsagrable  subir;
mais le gnie est sujet aux affronts, par cela seul qu'il est le gnie!

Comme elle s'installait, aprs le dner, derrire le mtier:

--Tiens! lui dit Dmitri en s'approchant, vous avez mis votre grande
machine tout prs de la porte de maman!... Justine Adamovna, reprit-il
d'un air innocent, que vous avez de longues oreilles! Mon enfant, c'est
pour mieux entendre! fit-il en grossissant la voix pour imiter le loup.

Justine rougit jusque dans les semelles de ses bottines.

--Qu'est-ce que tu dis l, gamin? dit le comte qui passait, et qui
l'enleva dans ses bras.

--Je rcite le Petit Chaperon rouge, papa! C'est trs-intressant.
Mademoiselle Justine le sait par coeur.

Le comte, qui se souciait peu de Justine, embrassa son fils et passa
outre.

Ds le lendemain, cependant, il s'ennuya de trouver le mtier 
tapisserie sur son chemin toutes les fois qu'il entrait dans le boudoir
ou qu'il en sortait, avec la figure calme et insignifiante de Justine
penche sur le dessin pass de mode. Cette main, qui tirait
mthodiquement les aiguilles de laine, lui donnait sur les nerfs.

Il s'en ouvrit  son pouse.

--C'est une oeuvre de pit, rpondit celle-ci de sa voix la plus
vanglique.

--Mais est-il ncessaire que cette oeuvre de pit soit si prs de vous?
On n'est plus chez soi!

La comtesse tourna ses yeux surpris vers son mari.

--Je n'ai pas de secrets, dit-elle d'une voix qui proclamait hautement
son innocence souponne: ma vie est au grand jour, comme dans une cage
de verre.

Le comte sourit et baisa a main de sa femme.

--Je ne suis pas aussi vertueux que vous, ma chre, dit-il, et j'ai des
secrets!

--Ah! Eh bien, fermez la porte.

Ces quelques mots furent lancs avec un ddain suprme.

Le comte ferma la porte juste au moment o Justine apparaissait sur le
seuil du petit salon. Pendant qu'il s'asseyait, il entendit grincer le
mtier, la chaise de Justine cria sur le parquet, et il put recueillir
la douce certitude que la porte tait ferme, oui, mais que nanmoins la
protge ne perdrait pas une de ses paroles.

--Enfin, c'est l'affaire de la comtesse, se dit-il; puisqu'on n'a pas de
secrets dans cette maison, faisons comme tout le monde!

Il s'assit en face de sa femme et commena avec un lger sourire.




                                XXXIV

              Le comte obtient un succs inattendu.


--Vous avez fait un chef-d'oeuvre, ma chre, dit le comte Koumiassine 
sa femme.

La comtesse dirigea ses sourcils tonns vers son poux. Mais comme la
phrase tait un compliment, elle ramena la ligne droite sur son visage
et sourit vaguement.

--L'ducation de Vassilissa me parait ne rien laisser  dsirer.

Le vague sourire disparut et fit place  l'expression d'une attention
soutenue, pnible mme. Le comte ne se laissa pas intimider et continua:

--C'est ce que me disait hier le gnral Zanine; vous lui ftes
l'honneur de l'inviter  dner quelquefois?

--Je crois que oui, rpondit la comtesse.

--Il a beaucoup remarqu Vassilissa, qui lui parait comme  moi une
jeune fille charmante de tout point. Ayant appris la rupture de son
mariage malencontreux.....

Le mot tait mal choisi. La comtesse prit une attitude trs-digne,
croisa les mains sur les plis majestueux de sa robe, et attendit le
reste avec rsignation. Le comte continua:

--Le gnral m'a demand hier--en riant, je le veux bien,--mais il m'a
demand s'il me dplairait de l'appeler mon neveu...

Le comte se mit  rire... et s'arrta, car son rire tait sans cho.

--Et vous avez rpondu? fit la comtesse d'un air aimable.

--J'ai rpondu que pour moi je serais charm de devenir l'oncle d'un
ancien et excellent camarade, mais que vous aviez pris votre nice sous
votre protection immdiate, et que ces choses-la vous regardaient
particulirement... Tout cela en riant, bien entendu.

La comtesse approuva de la tte et sourit un peu.

--Alors, reprit le comte, j'ai promis de vous en parler, et j'ai tenu
parole, vous voyez.

Les deux poux restrent muets, chacun dans son fauteuil, le comte
attendant et la comtesse faisant attendre la rponse, sans tmoigner
d'empressement malsant.

--Eh bien, mon cher, vous direz  votre ami, dit enfin la noble dame,
que sa recherche fait beaucoup d'honneur  ma nice, mais que nous la
considrons comme une aimable plaisanterie.

--Hein? fit le comte, trs-effarouch.

--J'ai dit une aimable plaisanterie, reprit lu comtesse avec amnit. Le
gnral Zanine, qui porte avec beaucoup de grce la graine d'pinards et
ses cinquante... combien? deux, trois, quatre ans?

--Quarante-huit! repartit un peu vivement le comte mortifi. Nous sommes
du mme ge et de la mme promotion!

--Quarante-huit ans, soit... et qui porte en outre avec une grande
dignit un nombre considrable de dcorations sur sa large poitrine...
(la comtesse rprima un sourire incompatible avec la gravit des
circonstances) comment voulez-vous, mon cher, que cet aimable
gnral--je l'aime, du reste, de tout mon coeur--devienne l'poux de
Vassilissa, qui n'est encore qu'une enfant! Non, mon ami, il faut des
poux assortis, dit la comtesse avec gaiet, en indiquant  peine l'air
du couplet clbre.

Cette bauche de chanson, cette citation, cette gaiet inattendue,
consternrent le comte, qui perdit totalement le fil de ses ides.

--Alors, vous refusez? balbutia-t-il dconfit.

--Totalement, mon cher. Mais c'est absurde! Comment avez-vous pu songer
srieusement  cette bouffonnerie?

--J'ai vu des choses plus bouffonnes russir fort bien, rpliqua le
comte, qui avait eu le temps de retrouver son sang-froid. Et  tout
prendre, mon ami vaut mieux, rvrence parler, que Tch...

Il s'arrta et se mordit la langue, car toute trace de gaiet avait
disparu du visage de sa femme.

--J'avais pens, reprit-il pour arranger les choses, que vous tiez
presse de vous dbarrasser...

--Ah! mon cher comte, vous parlez comme un bonnetier de vaudeville! dit
la comtesse avec ddain. Me dbarrasser de ma nice? Eh! mon Dieu, je
n'avais qu' ne pas m'en embarrasser, il y a dix-sept ans!

Le comte pensa que cela et peut-tre t mieux pour tout le monde, y
compris Vassilissa elle-mme.

--Je ne suis pas presse de la marier, reprit la comtesse, qui avait
refait provision d'amnit. Zina ne paratra dans le monde que l'hiver
prochain, et d'ici l...

Le visage du comte devint radieux. Il se rappela Chourof, le duel qui
avait rompu le mariage de Lissa; il entrevit la possibilit d'une union
magnifique qui ferait de sa nice bien-aime une des plus riches
propritaires de Russie...

--A propos, ma chre amie! dit-il, j'ai rencontr Chourof l'autre jour!
Quel intrpide voyageur! Figurez-vous qu'il tait dj presque arriv
dans ses terres quand il a appris l'attentat. C'est  peine s'il a pris
le temps d'aller jusqu' son domaine pour y jeter le coup d'oeil du
matre et faire quelques visites dans les environs--et le voil reparti
dare-dare avec une adresse de flicitations dont l'avait charg la
noblesse de son gouvernement! Il m'a demand de vos nouvelles; je l'ai
engag, naturellement,  venir vous voir... Il viendra, n'en doutez
pas... Ce qui m'tonne, c'est que nous ne l'ayons pas encore vu
arriver... Entre nous, ce duel... je m'tonnerais bien que ce cher
prince n'et pas quelque chose  vous demander... H! h! voil qui ne
serait pas si bouffon! O avais-je la tte, que je n'ai pas pens  cela
plus tt!

La comtesse crasa de toute la hauteur de son ddain l'poux si
malencontreusement inspir.

--Votre Chourof est un imbcile, et je le lui ai dit ou  peu prs.

Le pauvre comte se demanda s'il rvait.

--Vous tes brouills? dit-il pour dire quelque chose.

--Pas le moins du monde! Ma maison lui est ouverte comme par le pass.
Il faudrait que votre cher prince ft bien mal lev pour ne pas savoir
accepter d'une personne comme moi une leon mrite. Je le crois plus
galant homme que cela. Soyez sans crainte, s'il vient nous voir, il sera
reu avec la plus parfaite bonne grce.

Cette fois, le comte trouva l'nigme trop complique et n'essaya plus de
rien dire: cela ne lui russissait pas assez bien. Il resta un bon
moment silencieux, tirant sur sa moustache gauche et mordant sa
moustache droite, ce qu'il ne faisait que dans ses grandes perplexits.
A bout de ressources, il se leva et baisa galamment la main de sa femme
en disant d'un air dtach:

--Tout ce que vous faites est bien fait, chre amie.

--Vous sortez? lui dit celle-ci, qui avait repris sa belle humeur.

--Je vais au palais, rpondit le comte.

Il allait toujours au palais quand il ne savait plus que faire. Il y
trouvait bien quelques amis ou quelques officiers de la garde de
service, et l il se sentait dans un abri sr o la vertueuse
indignation de sa moiti ne saurait l'atteindre.

--Bien du plaisir, mon ami! repartit la comtesse.

--Merci, dit-il en faisant sonner ses perons. Il avait ouvert la porte
et se prparait  passer outre...

--Vous ai-je dit que nous partions jeudi pour la campagne? lui lana son
pouse en manire de flche du Parthe.

--Non!... fit le comte surpris, qui se retourna tout d'une pice  cette
nouvelle imprvue. Dj?

--Mais nous voil au mois de mai, c'est le meilleur moment pour la
sant. A bientt...

Et la comtesse rentra dans ses appartements en fredonnant: Il faut des
poux assortis. Elle fredonnait rarement, mais quand elle se permettait
cette distraction, c'tait d'une voix plus fausse que celle du roi Louis
XV.

Le comte s'en alla de son ct et fut longtemps avant de recouvrer
l'usage complet de son intelligence, paralyse par ces commotions de
tout genre.

A mi-chemin du palais, son quipage croisa celui de Chourof. Les deux
cochers, avec cette espce de divination qui leur est particulire,
arrtrent leurs chevaux avant mme d'en avoir reu l'ordre.

--O allez-vous, prince? dit le comte.

--Je n'en sais rien... Trouverais-je la comtesse chez elle?

--Chut! Vous tes quelque peu en disgrce. N'y allez pas  prsent!

--Merci; mais alors quand faudra-t-il...?

--A propos, vous savez que la comtesse part jeudi pour lu campagne?

Le pauvre prince Charmant se demanda si quelque diable noir ne se mlait
pas de ses affaires... Il ne croyait pas si bien dire. Rentr chez lui,
il pensa au dpart pour Chourova. Qu'esprait-il? Rien, probablement;
mais peut-tre pensait-il que sa disgrce serait plus facile  supporter
l-bas, ou que l'air pur de la campagne tournerait du bon ct la
girouette de la comtesse.

Justine,  l'afft derrire son redoutable mtier  tapisserie comme une
araigne derrire sa toile, n'avait pas perdu un mot de la conversation
des deux poux.

Le soir mme, admise  l'audience de madame la comtesse, la protge lui
demanda si elle devait se prparer  suivre la maison de la chtelaine,
ou si elle resterait  Ptersbourg.

Il lui fut rpondu, avec beaucoup de bont, que sa prsence tait trop
utile au Refuge pour qu'on pt songer  l'en priver. La comtesse lui
annona, en mme temps, qu'elle lui confiait, pendant son absence, la
haute main sur tous ses tablissements de charit, avec l'ordre de lui
adresser, tous les samedis, un rapport circonstanci des vnements
survenus pendant la semaine.

Justine fut un peu mortifie de cet honneur. D'abord, ce qu'on lui
donnait  faire tait ennuyeux, et puis, vivre dans la maison de la
comtesse quand les matres n'y taient pas, ce n'tait plus le luxe
royal auquel elle s'tait si bien accoutume. On lui servait tous les
jours un bon dner, quatre plats! mais quelle diffrence!

Cependant l'ordre tait premptoire, et puis la position lui permettait
de s'assurer des avantages pour l'hiver. Elle ne hasarda qu'une timide
observation:

--Est-il convenable, madame la comtesse, dit-elle, que je reste dans une
maison habite par M. le comte seul?

La comtesse la regarda avec cette surprise qui la faisait tomber des
nues, le cas chant.

--Qu'est-ce que cela peut faire, dit-elle, que le comte et vous viviez
dans la mme maison?

--Bien!... je pensais... c'est une sotte ide que j'ai eue, et j'en
demande humblement pardon  madame la comtesse, dit platement la
protge en voyant que le vent ne soufflait pas du bon ct.

--C'est bon, dit la comtesse en lui tournant le dos. Bonsoir!

La noble dame resta de mauvaise humeur pendant assez longtemps.
Fallait-il que cette fille fut sotte pour avoir t s'imaginer que
quelqu'un au monde s'inquiterait de la savoir sous le mme toit que le
comte Koumiassine! Cette parole imprudente fit plus de tort  Justine
que cent mensonges avrs; elle et pu se dfendre malgr l'vidence et
sortir victorieuse d'accusations intentes par d'autres, mais elle avait
donn elle-mme une preuve irrfutable de btise!

La comtesse fut bien oblige de convenir avec elle-mme que cette ide
saugrenue accusait chez Justine une lacune dans le bon sens,--et rien
n'est terrible comme un premier coup port  ces convictions absolues
qui n'ont pour base que le caprice. La premire illusion qui s'en va
emporte la clef de vote de l'difice entier.

Mais, jusqu' un certain point, Justine fut sauve par les vagues chos
que la mauvaise rputation du comte avait apports chez la comtesse, qui
en savait, au fond, plus qu'elle ne voulait en avoir l'air.

--C'est encore la faute de mon mari, se dit-elle; s'il ne passait pas
pour un abominable coureur, cette fille n'aurait pas eu la pense...
Faut-il pourtant qu'elle ait l'esprit born!

Cette rflexion  deux tranchants, qui atteignait  la fois Justine et
son mari, lui fit du bien, et elle se coucha rassrne.

Deux jours avant le dpart pour la campagne, elle donna un dner
diplomatique, o, par parenthse, le prince Charmant ne fut pas invit.
Les enfants avec les protges, le gouverneur et la gouvernante,
dnrent en haut; ils n'eurent gure que la musique des cristaux et le
fumet des plats.

Dmitri finit par s'insurger contre ce menu sommaire. Regardant fixement
le matre d'htel, qui lui prsentait d'un air aimable un plat orn de
pattes de gibier pour tout rti, avec tous les crotons au grand
complet,--triste compensation,--il lui dit d'un air doctoral:

--Je ne comprends pas pourquoi, quand il y a douze personnes  diner en
bas, et que tu fais plumer vingt-quatre cailles, il ne nous reste plus
rien  manger!

--Oh! vingt-quatre, mon jeune comte! vous exagrez...

--Du tout! il y en avait vingt-quatre: je les ai comptes tantt 
l'office. O sont les douze qu'ils n'ont pas manges? Tu sais, je le
dirai  maman!

--Je les gardais pour demain... murmura le vieux coquin devenu tout
ple, car huit bouches au moins, autour de la table, approuvaient d'une
faon muette la rclamation de Dmitri.

--Pour demain? et celui-ci. Tu n'as pas d'esprit, mon bonhomme! Il
fallait dire que le chat les a manges ou que le cuisinier les a laiss
brler! Va les chercher, nous les mangerons tout de suite. Allons, va!

Le matre d'htel s'excuta, non sans maudire ce petit insolent qui
fourrait son nez partout. Et voil comment la table des chats,--comme
disait Dmitri d'aprs l'expression allemande qui nomme ainsi la table
des enfants punis,--mangea des cailles le jour du dner diplomatique de
la comtesse Koumiassine.

Ce qui n'empcha pas la maisonne de partir le surlendemain matin pour
la campagne.




                                XXXV

                  Vassilissa tient tte  sa tante.


Les deux cousines ne trouvrent pas  Koumiassina toutes les joies de
l'anne prcdente. L'lment de la lutte tait entr dans leur vie
jusqu'alors monotone  force d'tre paisible.

Miss Junior avait retrouv ses anciennes habitudes: son petit caf  la
crme le matin, une douce sieste dans la journe et le lit de bonne
heure. C'tait le paradis pour elle, aprs les courses  pied et les
longues soires passes  faire tapisserie pendant que les jeunes filles
s'amusaient au bal.

Rien, cependant, ne semblait troubl dans la routine fodale de la noble
maison. La comtesse tait bonne avec tout le monde, un peu distraite en
parlant  Vassilissa, moins svre pour les escapades de son
fils,--moins svre, htons-nous de le dire, parce qu'elle n'en avait
gure connaissance, grce  l'espace et  la vie en plein air.

Mais cette douceur mme semblait pleine de prils aux deux cousines,
devenues perspicaces  leurs dpens.

Du prince, pas de nouvelles. Le pauvre Chourof, revenu dans ses terres
le lendemain mme de l'arrive de la comtesse, tait dans une situation
assez embarrassante. Les rigueurs de la terrible chtelaine lui
faisaient un peu peur, pas trop, mais il avait encore une autre crainte.
S'il se prsentait  Koumiassina, n'aurait-il pas l'air de se targuer
devant Vassilissa de son rle de sauveur? Et si celle-ci allait se
figurer qu'elle devait l'aimer par reconnaissance!... Six mois
auparavant, cela lui aurait peut-tre suffi... A prsent, non! Il
voulait tre aim pour lui-mme et rien que pour lui-mme. En
vieillissant, il devenait ambitieux!

Tous les jours, vers midi, il faisait atteler pour se rendre 
Koumiassina; puis,  midi et demi, craignant d'tre mal reu par la
comtesse--ou trop bien reu par Vassilissa--il ordonnait de dteler ou
s'en allait ailleurs dans les environs. Juin tait ainsi arriv  sa
moiti sans qu'on l'et vu. Il avait envoy, selon l'usage, prendre des
nouvelles de la comtesse ds son arrive, et, depuis, il rodait autour
de Koumiassina sans oser y entrer. Tel Adam chass du paradis
terrestre...

Les deux jeunes filles, une aprs-midi, en courant dans le jardin,
arrivrent devant une tente de coutil que la comtesse avait fuit
installer dans la partie la plus leve du parterre. C'tait une sorte
d'observatoire--si un tel mot peut s'appliquer  l'asile lgant d'une
femme aussi distingue que l'tait la comtesse; mais, dans son lgance,
cette tente avait des portires qui pouvaient se relever  volont de
tous les cts et qui prsentaient des points de vue aussi varis
qu'enchanteurs sur toutes les parties du jardin et du parc.

Les jeunes filles, hors d'haleine, se prcipitrent dans la tente,
qu'elles croyaient vide, et se laissrent tomber en riant sur le gazon,
 l'abri des chauds rayons du soleil.

--Vous courez trop, mesdemoiselles, dit derrire elles la voix
pdagogique de la comtesse.

Effrayes, les dlinquantes bondirent sur leurs pieds et restrent
debout, rouges de chaleur, de surprise et de confusion  la fois. Leurs
joues empourpres donnaient envie de mordre  mme, comme le velours
d'une belle pche mre.

--Il est malsain de courir ainsi par la chaleur; vous pouvez vous rendre
malades, continua la voix maternelle, qui s'adoucit un peu.

Zina, droite, les mains pendantes, les yeux baisss, essouffle,
respirant  peine pour cacher son essoufflement, ses cheveux bruns mls
par la course, offrait aux regards la plus admirable silhouette de jeune
fille. Tout son tre souple et harmonieux semblait  peine toucher la
terre, non comme les anges, mais comme Atalante, prte  reprendre sa
course. Ses cils battaient avec des mouvements d'ailes; le noeud de sa
ceinture froisse s'agitait imperceptiblement, soulev par sa
respiration haletante et comprime; de fait, les pieds de la jeune
insoumise frmissaient de l'envie de reprendre leur course.

--Passe encore pour vous, Zina, vous n'tes qu'une enfant! dit la mre
pleine d'orgueil, regardant sa fille et ne pouvant s'empcher de sourire
dans l'panouissement de sa joie maternelle. Mais vous, Lissa,
continua-t-elle en tournant les yeux vers sa nice avec bont, sans que
le sourire dispart de son visage, vous tes une grande demoiselle--une
demoiselle  marier! Vous ne devriez plus jouer  la petite fille. Comme
vous voil faites, toutes les deux! Approchez.

Les coupables obirent; la comtesse rajusta les nouds froisss, passa la
main sur les boucles rebelles, donna un petit coup amical  chaque joue,
puis dit paisiblement:

--Allez, petites folles, et ne courez pas si fort.

Zina et Lissa, aprs avoir bais la main qui se montrait si indulgente,
sortirent  pas compts de la tente auguste, pendant que la comtesse,
tendue sur sa chaise longue, reprenait sa lecture interrompue.

Quand elles furent  une centaine de pas, dans une alle bien couverte,
et que deux ou trois massifs les drobrent  la vue des murailles de
coutil ray, Zina s'arrta, frona les lvres et les narines par un
petit mouvement d'un comique achev.

--Hum! dit-elle, je sens la poudre. Maman est trop bonne, a n'est pas
naturel. Et toi, sens-tu la poudre, hein, mon vieux soldat?

Lissa hocha la tte affirmativement.

--Bah! rpondit-elle. A prsent que j'ai vu le feu...

Elles clatrent de rire en mme temps; boucles blondes et boucles
brunes tourbillonnrent emmles autour des deux filles runies.

--En attendant, reprit Lissa, courons! Je me sens lgre, lgre...
comme un oiseau! Si je n'avais pas peur de dchirer ma robe, il me
semble que je grimperais jusqu'au haut de ce peuplier sans plus de peine
que je n'en ai  courir.

--N'essayons pas, dit Zina, les yeux brillants de malice. Du haut du
peuplier, on voit maman, c'est--dire que c'est maman qui nous verrait.

Faute de pouvoir s'envoler, elles se roulrent ensemble sur le gazon.

--Ah! fit Zina, en se relevant, avec un soupir de satisfaction, ah! que
c'est bon de faire des btises! Cela rajeunit.

Et de rire!

Les deux jeunes filles n'avaient pas tort de sentir la poudre.

Le lendemain matin, Vassilissa reut l'ordre de se rendre chez sa tante,
aprs le caf.

--Dj? fit Zina d'un air boudeur.

Mais Lissa avait encore dans le coeur un rayon de sa gaiet de la veille
et ne put se faire un visage de circonstance. Malgr la gravit que
commandaient ces sortes d'audiences et qu'elle arborait comme on met ses
gants, elle arriva sur la pointe du pied, lgre comme une
bergeronnette, dans la grande pice nue qui servait  sa tante de
cabinet d'affaires.

--Asseyez-vous, ma chre, lui dit la comtesse avec amnit.

Lissa prit une chaise et se plaa docilement en face de sa tante.

--J'espre, mon enfant, lui dit celle-ci, que vous n'avez pas oubli ce
qui s'est pass cet hiver  Ptersbourg?

Le visage de Lissa se couvrit de rougeur. Un mouvement nerveux de ses
mains jointes sur sa robe prouva qu'elle n'avait rien oubli.

--J'espre de mme, continua la bienfaitrice, que vous aurez compris 
quels errements peuvent mener l'enttement et l'orgueil.

Vassilissa rougit de plus belle; ses doigts se serrrent encore un peu,
et ses mains demeurrent dsormais immobiles.

--Vous m'avez oblige, mon enfant,  user de svrit, de rigueur mme,
tandis qu'il et t si simple, si facile, en me tmoignant de la
confiance et de la soumission, d'viter tous les dsagrments qui vous
sont survenus.

La comtesse fit une pause. Son discours tait prpar, elle pouvait se
donner le loisir d'en observer l'effet. Pauvres sires,  son avis, que
ceux qui se laissent emporter par le courant facile de l'improvisation!
Ils vont o le vent les pousse, et non o ils veulent aller.

--Je vous ai laiss le temps de vous reconnatre, ma nice, reprit la
comtesse aprs une pause assez longue pendant laquelle Vassilissa
demeura aussi immobile, aussi attentive que si l'appareil d'un
photographe et t braqu sur elle. Vous avez eu le loisir de
rflchir, de vous rappeler les faits et, j'aime  le croire, de
reconnatre vos torts?

Ceci tait une question, le ton l'indiquait La jeune fille avait cess
de rougir; ses joues avaient repris leur rose dlicat; elles plirent
lgrement, et la tte blonde s'inclina gravement, sans qu'il ft
possible de lire dans ses yeux baisss si cet acte de soumission tait
une politesse ou bien la preuve d'une conviction sincre.

--C'est dans l'espoir, reprit la comtesse, que vous aviez compris
combien vous ftes ingrate envers moi--qui ne voudrai jamais que votre
bonheur,--c'est dans cet espoir que je vous ai pardonn, entirement
pardonn, mon enfant, lorsque je fis mes dvotions pascales, car je vous
aime tendrement, vous le savez.

Vassilissa leva les yeux cette fois, et le regard humide de ses yeux
prouva  la comtesse que ce jeune coeur, si fortement prouv,
connaissait aussi les motions salutaires de la gratitude et de l'amour
filial. Lissa baisa deux fois la main de sa tante: une premire fois
avec dfrence, comme il convenait, une seconde fois avec passion, parce
qu'elle l'aimait.

--Mais ce pardon, mon enfant, l'avez-vous mrit? reprit la comtesse.
Jusqu'ici, je vous ai laisse absolument libre, vous avez repris vos
anciennes habitudes, je crois mme que vous tes devenue un peu plus
paresseuse--en t, d'ailleurs, cela ne tire pas beaucoup 
consquence--vous n'avez eu aucune occasion de me montrer votre dsir de
m'tre agrable: je n'ai pas prouv votre soumission... Pouvez-vous me
promettre que dsormais cet enttement dplorable qui m'a si fort
afflige a disparu de votre coeur et sera banni de votre vie?

Vassilissa, sincrement dispose  faire de son mieux, rpondit:

--Je vous promets, ma tante, de ne pas tre entte.

--C'est bien, mon enfant. Je prends acte de cette promesse librement
exprime. Et je vous prie  l'avenir de n'avoir de moi aucune mfiance.
Je suis votre meilleure amie: mon exprience suprieure voit les piges
du monde et ses dangers l o votre ignorance de jeune fille ne voit
rien ou ne voit que des plaisirs, ce qui est bien pis. Remettez-vous-en
donc  moi pour le soin de votre conduite, et soyez soumise. Me
promettez-vous?

Vassilissa regarda sa tante bien en face. Ses yeux innocents exprimaient
pourtant un doute: jusqu' quel point faudrait-il tre soumise?

--Me le promettez-vous? rpta la comtesse. Sa voix avait chang; son
visage, tout  l'heure placide, devenait dur et menaant... Vassilissa,
les yeux fixs sur ceux de sa tante, rpondit d'une voix basse, mais
ferme:

--Je vous le promets, ma tante... except dans ce qui serait au-dessus
de mes forces.

--Au-dessus de vos forces? s'cria la comtesse. Au-dessus de ses forces,
juste Dieu!

L'orage, que rien n'avait fait prsager, clata tout  coup avec une
violence inoue.

--Au-dessus de vos forces? Mais vous me prenez donc pour un bourreau,
fille dnature que vous tes? Je vous parle avec bont depuis une
heure, je m'efforce de vous prouver que je ne vous veux que du bien, et
vous mettez des restrictions dans vos promesses! Et pour un rien, vous
me feriez signer par devant un tribunal que je ne vous demanderai rien
au-dessus de vos forces! Mais o avez-vous pris des ides pareilles?
Vous tes folle, je crois!

Vassilissa coutait ce torrent de paroles imptueuses. La comtesse
s'tait leve et l'crasait de toute sa colre, de sa haute taille, de
ses bras gesticulants, levs au ciel. Elle, toute petite, frle et
mignonne comme une enfant, se tenait debout devant sa redoutable tante,
et gardait le silence.

--Mais, rpondez donc! s'cria la comtesse exaspre. O avez-vous vu
que je pourrais vous demander quelque chose au-dessus de vos forces?
Quand cela est-il arriv? De quel droit me souponnez-vous d'une
pareille brutalit? Suis-je un bourreau d'enfants? Quand vous ai-je
donn le prtexte de me parler ainsi, de me poser des conditions, de
faire des restrictions? Quand?

Vassilissa se taisait toujours.

--Quand? rpta la comtesse. Parleras-tu, misrable fille? dit-elle,
hors d'elle-mme, en la secouant violemment par le bras.

Vassilissa leva ses grands yeux clairs sur sa bienfaitrice et rpondit:

--Le jour o vous avez voulu me marier malgr moi  M. Tchoudessof.

La comtesse recula, muette de colre. Elle  qui les plus hauts
personnages de la cour tmoignaient dfrence et respect, on osait lui
tenir tte! Et c'tait ce vermisseau, cette petite fille qui lui devait
tout--tout, except la naissance, --qui osait lui reprocher comme un
crime un de ses bienfaits, celui qui couronnait une ducation si
largement donne.

Jamais, depuis qu'elle tait au monde, la comtesse n'avait ressenti une
telle commotion. Elle voulut parler, sa voix s'trangla dans son gosier
dessch. Elle voulut marcher et fouler aux pieds l'ingrate, ses pieds
restrent rivs au parquet. Et les yeux de Vassilissa, en ce moment
clairs et durs comme l'acier, la regardaient fixement.

Vassilissa, toute ple, mais toute droite, n'avait pas peur.

--A genoux! cria enfin la comtesse d'une voix rauque. A genoux!

Voyant que Vassilissa ne bougeait pas, elle fit un pas vers elle, lui
saisit le bras et la jeta  genoux sur le parquet. La jeune fille ne
rsista pas.

--Demandez-moi pardon! dit la comtesse reprenant un peu ses sens.

--De quoi, ma tante? rpondit Vassilissa  genoux.

--De votre noire ingratitude! D'avoir insult votre bienfaitrice!

--Si j'ai montr de l'ingratitude, ma tante, je vous en demande pardon.
Je sais tout ce que je vous dois et ne l'oublierai jamais.

--Demandez-moi pardon de m'ovoir insulte.

Vassilissa, toujours  genoux, secoua lentement la tte de gauche 
droite.

--Devant Dieu qui me juge, ma tante, la pense de vous insulter a t
loin de mon coeur, et je ne vous ai pas insulte, du moins  mon
escient.

--Comment!... En prtendant que j'ai voulu vous marier malgr vous?

Vassilissa se leva dlibrment.

--Ma tante, dit-elle, que Dieu me prserve du malheur de vous offenser;
devant lui et devant vous, je n'ai aucunement l'intention de vous
blesser par mes paroles, mais vous savez trs-bien que vous m'avez
fiance  M. Tchoudessof malgr mon refus absolu. Eh bien! ma tante, je
vous serai soumise en tout--mais pas jusqu' accepter un homme que mon
coeur repousserait.

--Voyez-vous cela! dit la comtesse avec un mpris crasant. Mademoiselle
a un coeur, qui accepte et qui repousse, suivant qu'il lui plat, les
poux qu'on lui propose!... Vous regrettez le prince, probablement? Eh
bien, allez donc lui dire que vous ne demandez pas mieux que de
l'pouser. Sans nul doute, cela lui fera bien plaisir, et il pourra se
dire qu'il a pour femme une demoiselle qui ne craint pas grand'chose!...

--Vous ne m'avez pas leve dans des sentiments qui me permettent une
semblable dmarche, ma tante, rpondit simplement Vassilissa.

Un fin regard, semblable  une lame de canif, glissa entre les cils
baisss de ses beaux yeux bleus et l'avertit que le coup avait port.

--Vous le regrettez donc beaucoup, ce beau mariage? Car, pour le prince,
je ne puis admettre qu'il soit l'objet du vos regrets... Vous l'aviez si
peu vu!... Vous regrettez beaucoup qu'il n'ait pas voulu vous
pouser?...

--Tout au plus, ma tante, pourrais-je me permettre de regretter que vous
n'ayez pas cru devoir me revenir de ses intentions...

La comtesse leva la main pour souffleter la joue impudente de celle qui
lui parlait ainsi... Mais elle s'arrta et fit le signe de la croix.

--Vous me feriez m'oublier, mademoiselle! dit-elle. Que Dieu vous
pardonne mon pch... car c'est  votre conscience qu'il en demandera
compte!... Alors, c'est vous qui avez crit au prince de venir vous
dfendre contre moi?... et il n'a pas trouv d'autre moyen que de
pourfendre votre fianc! C'est du dernier galant... c'est chevaleresque
tout  fait!... C'est vous qui lui avez crit, avouez-le.

--Non, ma tante! rpondit fermement Vassilissa Je ne lui ai pas crit.

--Menteuse! cria la comtesse pleine de rage. Vassilissa regarda sa tante
d'un air de dfi qui mit la noble dame absolument en fureur.

--Vous m'avez leve  respecter la vrit, ma tante, dit-elle. O
aurais-je appris  mentir?

--Sortez! cria la comtesse en frappant du pied.

Ple, les veux brillants, le front haut, Vassilissa se disposait 
sortir.

--Avant tout, demandez-moi pardon de vos insolences! dit sa tante les
dents serres.

Vassilissa s'arrta muette.

--Demandez-moi pardon, vous dis-je! rpta la comtesse, dtonnant en
fausset dans l'excs de sa colre.

--Je n'ai pas voulu vous offenser, ma tante, dit la jeune fille sans la
regarder. Je regrette que mes paroles vous semblent toutes des injures.
L'injure est loin de ma pense; Dieu m'en est tmoin; mais je ne puis me
soumettre  avouer que j'ai menti ou que j'ai commis quelque faute
lorsque je sens mon coeur pur devant Dieu.

--C'est bien, sortez! dit la comtesse, qui se dirigea vers son oratoire.

Vassilissa sortit, traversa la pice voisine, referma la porte, fit
quelques pas et tomba sans connaissance dans le corridor.




                               XXXVI

               La comtesse forme un nouveau projet.


Pendant qu'une femme de chambre, effraye de trouver Lissa tendue sans
mouvement, se htait de prvenir miss Junior et qu'on transportait la
pauvre enfant sur son lit, la comtesse, prosterne devant les images
dans son oratoire, essayait de recouvrer la paix par la prire.

Dans un lan de ferveur sincre, elle demandait  Dieu de lui donner
l'humilit et de l'clairer sur la vritable route--et c'est avec un
regret vritable de s'tre laiss dborder par la colre qu'elle faisait
son acte de contrition.

Lorsqu'une demi-heure de station  genoux eut suffisamment refroidi son
sang chauff par la lutte qu'elle avait eu  subir, elle se releva, fit
un dernier signe de croix et s'assit dans un moelleux fauteuil prs de
la fentre, qui donnait sur le jardin.

La tendre verdure, le bruissement de la source qui coulait dans le
ravin, l'ombre frache et parfume des tilleuls qui protgeaient la
maison contre l'ardeur du soleil rtablirent bientt chez la comtesse le
courant de ses ides familires, et elle s'abandonna  la mditation.

Avec une humilit touchante, frache moulue de sa rcente prire, la
comtesse carta le souvenir des injures passes de sa nice et
s'appliqua  se tracer une ligne de conduite pour l'avenir.

--C'est vident, se dit-elle, cette fille a un caractre intraitable: sa
feinte douceur n'est qu' la surface. Ds qu'on touche  ce qui
l'intresse rellement, le vritable individu insolent, entt, ingrat,
parat avec une violence bien faite pour surprendre.

Ici l'ide fugitive d'un diable surgissant d'une tabatire traversa
l'esprit de la comtesse, mais sans laisser de traces. La chose tait
trop srieuse pour supporter une comparaison aussi foltre.

--La douceur l'a perdue, se dit la comtesse avec douleur; le bien-tre,
les bons traitements, l'habitude d'une socit polie et choisie, au lieu
de protger l'closion des bons instincts, n'ont fait qu'exalter les
mauvais. Il y a de tristes natures, en vrit...

La comtesse secoua la tte avec chagrin et reprit:

--Il et fallu la discipline la plus srieuse, la rigueur salutaire, la
svrit applique judicieusement, pour vaincre les rbellions de cette
tte blonde! C'est tonnant, quand elle tait petite, et mme jusqu'
l'anne dernire, rien ne faisait prsager un tel dploiement
d'obstination, une telle audace dans la pense! Elle paraissait bonne
enfant, facile  vivre... Serait-ce  dire que ces dfauts se fussent
dvelopps tout dernirement?

Ici, comme tout  l'heure, l'ide du diable, accompagne du souvenir de
mademoiselle Bochet, traversa l'esprit de la noble dame, et s'vanouit
assez semblable  une ombre chinoise. La comtesse ressentait tant
d'antipathie pour la pauvre Suissesse, qu'elle tourna la tte pour ne
plus y penser.

--Oui... tout dernirement... depuis l'affaire Tchoudessof!...
Qu'avait-elle donc contre ce jeune homme? Il tait fort bien,--les
cheveux un peu trop plats, mais c'est un dtail Insignifiant.-C'tait
un pauvre sire, la suite l'a bien prouv... mais outre qu'elle n'est pas
en ge de discerner la valeur d'un homme, elle l'a pris en grippe 
premire vue, par le fait seul que c'tait le fianc que je lui
proposais...

Une lueur subite illumina l'esprit de la comtesse:

--L'esprit de contradiction! C'est cela! c'est l'esprit de
contradiction!

Enchante d'avoir trouv l'ennemi qu'il fallait combattre, la comtesse
allongea ses pieds sur un tabouret, joignit les mains et repartit de
plus belle pour le pays inconnu o la conduisaient ses rflexions
instinctives.

--On lui propose un poux, elle le refuse; et comme il lui dplat, elle
est coquette avec lui! Toujours l'esprit de contradiction! Et si on lui
dfend de songer  quelqu'un, soyez srs que c'est ce quelqu'un-l qu'il
lui faudra, et pas un autre.

La comtesse eut un moment la pense de tenter l'preuve; mais elle la
repoussa en se disant que la lutte s'tait trop brusquement engage pour
permettre une perte de temps.

--Pauvre enfant! reprit-elle, pleine de piti pour l'infortune. Quelle
triste existence elle se prpare! Hlas! notre vie,  nous autres
femmes, est de cder toujours, depuis le mariage jusqu'au cercueil: le
mariage est une soumission sans bornes et sans appel... Quel avenir elle
se rserve! La lutte constante avec le mari, les scnes d'intrieur, les
violences--car cette malheureuse est d'une violence inoue;--si elle a
os me parler ainsi  moi, sa tante et sa bienfaitrice, jusqu'o ne
s'oubliera-t-elle pas en prsence de son mari! Quel enfer que son
intrieur! La comtesse frissonna d'horreur et rendit mentalement grce 
Dieu, qui avait bni son mnage en y mettant, ds l'aurore de la lune de
miel, la soumission et la tolrance la plus parfaites--seulement elle ne
se souvint pas que, dans la balance divine, ces vertus se trouvaient sur
le plateau de son mari...

--Quel avenir! et elle n'a pas dix-huit ans! Avec l'ge, ces dfauts
deviendront de vritables vices de caractre! Il faut absolument
s'efforcer de lui mettre dans le coeur un peu de ce moelleux, de cette
douceur sans laquelle il n'est pas d'pouse accomplie ni de femme du
monde supportable. Il faut qu'elle se corrige, il le faut!...

La comtesse se leva; tels autrefois les premiers croiss partirent au
cri: Dieu le veut!

--Eh quoi, se dit-elle avec ardeur, j'aurais pris cette enfant au
berceau, je lui aurais donn ce qui peut plaire, j'aurais cultiv les
dons de son corps et de son me, et, au dernier moment, lorsqu'elle va
se marier, car il faut qu'elle soit marie avant que je produise Zina,
il n'y a pas  dire...

Aprs cette rflexion en vile prose, le lyrisme reparut dans les penses
de la noble dame, emportant son langage jusqu'aux plus hautes cimes de
l'exaltation potique.

--Au moment de la remettre aux mains d'un poux, de choisir le foyer o
elle devra garder le feu sacr et lever ses enfants dans la crainte de
Dieu et de moi-mme, je reculerais devant la perspective d'achever mon
oeuvre, parce que cette oeuvre est difficile? Je livrerais  toutes les
luttes de la vie une me mal prpare, mal conforme peut-tre, sans
avoir essay de lui enseigner ses devoirs, sans la redresser moralement?

La comtesse se rassit, calme par cette effusion d'enthousiasme, et la
nettet qui caractrisait ses dcisions la rendit  son vritable
naturel.

--Il faut qu'elle se corrige... et qu'elle me demande pardon, se
dit-elle: non pour moi, qui ai offert  Dieu cette humiliation cruelle,
la premire de ma vie, comme une expiation pour mes fautes journalires;
mais il faut qu'elle me demande pardon pour l'exemple, pour le principe!
On ne peut pas permettre  une enfant de manquer ainsi  sa
bienfaitrice: ce serait renverser le principe de l'autorit paternelle,
remis dsormais en mes mains. Donc, elle me demandera pardon, d'abord;
et puis il faudra qu'elle se soumette. Je lui demanderai des preuves
d'obissance, plus ou moins importantes, et il faudra bien qu'elle me
les donne!

Aprs cette dcision solennelle, la comtesse ajouta, dans sa bont
maternelle:

--Nous commencerons par la douceur.

Un tintement de clochettes, qui s'approchait rapidement depuis quelques
minutes, arrta les rflexions de la noble dame  cette phase
misricordieuse de leur volution.

Les clochettes s'arrtrent devant le perron, un monsieur bien mis
descendit d'une calche attele de trois chevaux en arc de cercle--la
troka proprement dite--et fit demander  madame la comtesse si elle
daignerait recevoir l'_ispravnik_ du canton.

La comtesse daigna rpondre que oui, et l'ispravnik fut reu dans le
petit salon contigu  la salle  manger.

Contrairement  la plupart des gens de sa classe, ce fonctionnaire, dont
les attributions quivalent  celles d'un commissaire de police rural,
tait un homme encore jeune, d'une tenue soigne et d'un langage choisi.

La comtesse le traitait avec une politesse un peu ddaigneuse, mais qui
n'excluait pas la familiarit,  peu prs comme un chien de chasse bien
lev appartenant  un hte tenu en estime et qu'on ne voudrait pas
blesser en quoi que ce soit.

L'ispravnik venait fort  point pour rassrner les esprits troubls de
la comtesse. Elle le retint  djeuner--la cloche sonnait en ce
moment--et se fit raconter par lui les petits scandales, les petits
cancans du district, comment le meunier d'un petit propritaire voisin
avait fait sortir toutes les truites du vivier de son seigneur sans
qu'il y et trace d'effraction, etc., etc.

Vers la fin du repas, la comtesse daigna s'apercevoir que sa nice
n'tait pas l et s'enquit au matre d'htel. Celui-ci rpondit que
mademoiselle tait malade.

La comtesse,  ce propos, remarqua que les yeux de sa fille et le nez de
miss Junior taient fort rouges, et que le jeune comte paraissait
impatient de sortir de table. Mais elle attacha peu d'importance  ces
dtails, domine qu'elle tait par cette vague impression qu'ils en
verraient bien d'autres! et n'en prit que plus de plaisir  la
conversation de l'ispravnik, qui, tout fier de son succs, fit de son
mieux pour le mriter. Dans le courant de l'aprs-midi cependant la
conversation languit un peu, faute d'aliment. La comtesse, dcide 
garder son hte jusqu'au soir--car elle n'avait pas envie de rester
seule--proposa une promenade dans le jardin, et l'on descendit dans les
alles ombreuses.

--Je n'ai jamais vu votre femme, dit-elle tout  coup, ne sachant que
dire.

--Mais, Votre Excellence, je ne suis pas mari! dit agrablement
l'ispravnik.

--Ah! oui, c'est vrai... c'tait l'autre, votre prdcesseur! Je n'avais
jamais vu sa femme non plus. C'tait une fille de prtre, je crois?

--Je n'en sais rien, Votre Excellence.

--Et vous, pourquoi n'tes-vous pas mari?

--Pourquoi? c'est difficile  dire; je n'en sais trop rien. On ne trouve
pas facilement femme dans notre classe. Je ne voudrais pas d'une fille
de prtre. Quand on a reu de l'ducation, vous comprenez, madame la
comtesse...

--Oui, oui, je comprends trs-bien. Vous voudriez une femme distingue.

--videmment! je ne suis pas sans fortune; je possde un joli bien 
quelque distance. Je ne voudrais pas non plus prendre pour pouse une
personne absolument dnue de ressources. Et puis, la famille! Vous
savez, c'est si dsagrable, quand on a de beaux-parents mal levs.

--Vous tes difficile! dit la comtesse en riant.

Elle jouait avec cet homme comme avec un de ses chiens de garde. Cela
l'amusait, de se faire raconter les projets de mariage d'un ispravnik.

--Mais oui, comtesse! dit le fonctionnaire avec un air aimable, mlange
de fatuit et de modestie, bien fait pour attirer la rponse.

--Vous en avez le droit! fit la comtesse moiti riant, moiti srieuse.
Vous tes riche, dites-vous?

--Riche... Pour vous, madame la comtesse, riche veut dire millionnaire:
en ce cas, je suis pauvre. Je possde deux ou trois mille roubles de
revenu de mes biens-fonds, une belle fort que je n'ai pas encore voulu
mettre en coupe, la considrant comme un capital en cas de quelque
vnement imprvu... (la comtesse approuva cette sagesse d'un signe de
tte) et... mon traitement. Voil tout.

--Mais c'est trs-gentil, cela, dit la chtelaine. Et vous me paraissez
un homme srieux...

Voulez-vous que je vous marie?

--Comtesse... Un tel honneur...

--Avez-vous confiance en moi?

--Je me livre pieds et poings lis. Mais cette faveur insigne me laisse
confondu.

--Je ne vous promets pas de vous trouver femme, comme vous le dites,
tout le monde ne vous conviendrait pas, mais si je trouve, je vous le
ferai savoir.

--Ah! madame, je ne veux tre mari que de votre main.

--Vous prendrez votre femme les yeux ferms?

--Les yeux ferms, madame la comtesse, tant j'ai de confiance dans le
tact et dans le got de Votre Excellence.

Tout ce colloque avait t dbit sur le ton de la plaisanterie, mais
les regards des interlocuteurs accentuaient la note srieuse.

Ils achevrent la journe le plus gaiement du monde, et, le soir venu,
l'ispravnik s'loigna dans sa jolie calche, le coeur plein d'esprances
ambitieuses.

Chose inoue, aprs ce qui s'tait pass le matin, la comtesse rentra
chez elle en chantonnant.




                               XXXVII

                   Vassilissa reprend courage.


Vassilissa avait pass une triste journe. Revenue  elle aprs un
vanouissement d'une demi-heure, elle avait commenc par se refuser 
toute espce d'explication. La comtesse n'avait pas t prvenue au
premier moment, parce que c'tait l'heure o elle n'entendait pas tre
drange. Lorsque l'orpheline revint  elle et qu'on parla d'annoncer
cet accident  sa tante, elle insista si vivement pour qu'on n'en fit
rien, que les femmes de chambre, devinant quelque chose d'insolite, se
retirrent sur la pointe du pied.

Vassilissa se leva en chancelant de son lit, o elle avait t dpose,
fit un pas et tomba en pleurant dans les bras de Zina.

--Ah! ma chrie, lui dit-elle, j'ai offens ta mre! Elle ne me le
pardonnera pas... je n'ai plus qu' mourir.

Miss Junior et Zina, la voyant pleurer, fondirent en larmes, et le trio
s'abandonna un moment  la douceur de pleurer  coeur joie.

Lissa avait besoin de cette rvolution nerveuse pour se remettre tout 
fait. Lorsqu'elle fut en tat de donner des explications et que les
autres furent assez calmes pour les entendre, elle raconta en quelques
mots ce qui s'tait pass.

--Elle est ta mre, Zina, dit-elle en terminant, et elle est ma
bienfaitrice. Devant toi comme devant Dieu, je ne voudrais pas
l'offenser en penses ni en paroles--mais je ne peux pas convenir
qu'elle ne m'ait pas force  accepter Tchoudessof, et je ne peux pas
promettre d'en accepter un autre sans savoir s'il me conviendra! Si je
le faisais, je ferais mal, je le sens!

Un profond silence suivit ces paroles. Miss Junior admirait la fermet
de Lissa--et Zina, dans son coeur, sans que ce jugement portt atteinte
 son amour filial, se disait que sa mre avait outre-pass ses droits.

--Qu'adviendra-t-il de tout ceci? s'cria l'Anglaise en levant ses mains
jointes.

--Je n'en sais rien; probablement, je serai trs-malheureuse--mais je
vous en supplie, miss Junior, s'il le faut, soyez-moi tmoin que je n'ai
pas voulu manquer  ma tante, et que, si afflige que je sois de sa
svrit et de son injustice, oui, de son injustice  mon gard, je n'ai
pas cess de l'aimer et de la respecter.

L'Anglaise promit tout. Elle entrevoyait une arne avec des btes
froces, et la vision de Lissa confessant sa foi comme les vierges
chrtiennes lui arrivait vaguement  travers le voile de ses
souvenirs... Il faut dire qu'un volume des Martyrs, de
Chateaubriand--lecture interrompue--gisait ouvert sur sa table.

Aprs le djeuner, Zina se trouva seule avec sa cousine. Miss Junior
n'tait pas assez mue pour rsister  l'heure de la sieste.

--Vois-tu, Zina, dit Vassilissa, on va nous sparer encore, j'en suis
sre: ce qui s'est pass ce matin est trop grave pour que je ne sois pas
svrement punie. On ne peut me punir qu'en me sparant de toi; le reste
m'est bien gal.

--Mais on me punit aussi, moi, de cette faon! s'cria l'imptueuse
Zina.

--Tu verras qu'on va nous sparer. Je me sens malade... ne m'abandonne
pas! Tache de venir me voir dans le coin o l'on m'aura mise. Tu m'as
dj protge une fois, protge-moi encore!

Et Lissa, tout en pleurs, faible, dfaillante, se laissa aller sur le
sein gnreux de Zina, qui ressentit une forte envie de trpigner et de
casser quelque chose en prsence de sa mre.

--Je te protgerai! dit-elle avec nergie. Je te le jure... quand il
faudrait mettre le feu  la maison!

--a ne servirait pas  grand'cbose, dit Lissa en souriant  travers ses
larmes; mais ta promesse me rendra l'exil plus supportable.

La journe se passa sans que rien annont que les pressentiments de
Lissa dussent se raliser. La jeune fille ne parut pas au dner; sa
cousine lui fit porter quelques aliments dans sa chambre; elle ne put y
toucher. Depuis le matin,  part les moments d'expansion fbrile, la
pauvre enfant tait comme endormie, restait couche et parlait peu.

--Si cet tat continue, dit miss Junior  son lve, je ferai prvenir
madame la comtesse.

--Faites comme vous voudrez, rpondit Zina; mais,  votre place, je ne
dirais rien. C'est toujours autant de gagn pour ma pauvre cousine que
le temps pendant lequel ma mre l'oublie.

La nuit vint. Vassilissa s'endormit d'un sommeil tranquille.

Plus d'une fois, Zina sauta  bas de son il pour venir couter la
respiration de sa cousine: ce calme l'effrayait; aprs une telle crise,
plus d'agitation lui et paru naturel.

Enfin, lasse de ce rle de garde-malade, nouveau pour elle, la jeune
fille s'endormit, vers le matin, d'un sommeil profond dont elle ne fut
tire que par l'appel de sa gouvernante.

--Levez-vous donc, miss Zina, disait celle-ci, il est bientt neuf
heures. Si votre maman venait, nous aurions une belle semonce!

Zina commena prestement sa toilette. La fentre tait ouverte, l'air
pur et parfum entrait  torrents. Elle se tourna vers le lit de
Vassilissa et fut surprise de la voir endormie.

--Comment! dit-elle, nous parlons tout haut, on fait du bruit, et elle
dort?

--J'attends que vous soyez prte pour faire prvenir madame la comtesse;
ce sommeil prolong me parait bien trange.

Zina acheva sa toilette silencieusement et dpcha aussitt une femme de
chambre  sa mre, avec un message verbal.

Pendant l'absence de la messagre, elle s'approcha de sa cousine avec
une tendresse craintive et regarda le doux visage soudain pli, qui
reposait sur l'oreiller. Les tresses blondes avaient retrouss le petit
bonnet de nuit et formaient un collier  la jeune endormie; les longs
cils ombrageaient la joue; la bouche, entr'ouverte, respirait doucement,
mais si faiblement qu'il fallait une attention soutenue pour saisir le
mouvement de la respiration.

--Elle me fait peur... dit Zina  demi-voix. Elle a l'air d'tre
morte... Tant pis, je vais la rveiller.

Miss Junior l'arrta vivement par la robe au moment o elle se penchait
pour embrasser Lissa.

--Attendez, lui dit-elle, il faut que votre mre la voie ainsi. Je ne
suis pas plus tranquille que vous.

Un frlement de soie annona l'arrive de la comtesse, qui entra d'un
air assez indiffrent.

--Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle. Vous m'avez fait dire que ma nice est
malade?

Zina, sans rpondre, s'effaa, et les veux de la comtesse se fixrent
sur le joli visage pale, immobile, insensible, de sa nice coupable.

Certes, la comtesse avait prpar en route un beau discours, mais ses
paroles et ses penses se figrent en elle  la vue du changement qui
s'tait fait dans cette jeune crature, si pleine de gaiet la veille,
et maintenant semblable  une morte. Que s'tait-il pass dans cette me
rebelle? quel effroyable travail de la pense avait pu arrter ainsi les
ressorts de la vie?

--Y a-t-il longtemps qu'elle est dans cet tat? demanda la comtesse 
miss Junior.

--Depuis qu'elle est revenue de son vanouissement.

--Elle s'est vanouie?... Quand cela?

--Hier, en sortant de l'entretien pour lequel vous l'aviez fait mander,
maman! rpondit Zina, devenue brave tout  coup.

--Pourquoi ne m'a-t-on pas prvenue? dit imprieusement la comtesse, qui
se sentit soudain coupable d'avoir attach si peu d'importance 
l'absence de sa nice aux deux repas de la veille.

--Elle n'a pas voulu.

Zina fit cette rponse si catgoriquement que sa mre la regarda de
travers. Mais le souci maternel fit place  la proccupation plus grave
de l'orpheline malade, et malade peut-tre par la faute de celle qui et
d la protger. Non que la comtesse se reprocht rien au moral, mais on
aurait pu donner des soins matriels. Heureusement il tait encore
temps.

--Se plaint-elle? demanda la comtesse en s'approchant du lit.

--Non, madame, elle a dormi presque toute la journe d'hier et toute la
nuit sans se rveiller. Elle n'a rien mang, ne demande rien et refuse
tout.

La comtesse s'approcha plus prs: sa robe de soie, bruyante sur le
parquet, faisait un frou-frou agaant. Zina frona ses beaux sourcils
noirs, mais sa cousine ne remua pas.

La comtesse eut peur. Se penchant sur l'orpheline, elle couta sa
respiration faible et irrgulire. Elle se releva, regarda encore ce
visage o la douleur avait dsormais laiss su trace ineffaable, et,
emporte par un mouvement de piti irrsistible:

--Mon enfant! dit-elle, ma pauvre enfant! Et elle posa un baiser sur le
front dcolor. Vassilissa, rveille en sursaut, ouvrit les yeux avec
frayeur; un tremblement universel la parcourut; elle ne vit d'abord que
la robe noire de sa tante,  la hauteur de ses yeux, et se crut morte.
Mais deux mains tides et parfumes saisirent la siennes, qui reposait
glace sur la couverture. Elle leva les yeux et vit sa tante qui la
regardait, penche sur elle, avec une bont, une compassion qu'elle ne
s'attendait pas  trouver dans ses yeux.

--Oh! ms tante, dit-elle faiblement.

Une rougeur passagre colora ses pommettes, puis disparut comme une
lumire  une fentre, la nuit. Ses yeux cherchrent encore le regard,
nouveau pour elle, qui rouvrait les sources fermes de son me.

Ce que la comtesse lut dans les yeux de sa nice, de reproche, de
pardon, de regret et d'amour, est rest un secret entre elle et Dieu.

La jeune fille essaya de se soulever sur le coude et retomba. Elle
essaya encore, et cette fois ce fut sur le sein de sa tante qu'elle
appuya sa tte fatigue.

La comtesse la reposa doucement sur l'oreiller, que Zina et la
gouvernante venaient d'arranger.

--O souffrez-vous, ma chre enfant? dit-elle.

--Nulle part, ma tante; je suis faible seulement; mais il me semble que
je vais mieux... Oh! ma tante, que vous tes bonne!...

Un flot de larmes coupa la phrase de Vassilissa. Sa tante s'assit prs
d'elle, prit une de ses mains dans les siennes et fit signe qu'on les
laisst seules. On lui obit, et la porte se referma discrtement.

Lissa pleura longtemps. Sa tante, fort mue, la laissa faire, pensant
que les jeunes filles ont parfois besoin de pleurer, et que, d'ailleurs,
aprs cette crise videmment nerveuse, les larmes ne pouvaient tre que
salutaires.

Quand sa nice fut enfin calme, la comtesse prit la parole.

--Vous voyez, mon enfant, combien il faut que je vous aime pour tre
venue ainsi, aprs ce qui s'est pass hier.

Vassilissa hocha la tte affirmativement et regarda sa tante avec
tendresse et reconnaissance.

--Ne parlons plus de tout cela; Dieu s'est charg de vous punir, vous le
voyez vous-mme. Je consens  passer l'ponge sur la scne affligeante
d'hier matin.

Elle embrassa sa nice, qui couvrit ses mains de baisers.

--Pour le moment, vous allez manger un peu et vous lever, si vous le
pouvez. Si vous n'alliez pas mieux, j'enverrais chercher le mdecin,
mais je pense que les forces vont vous revenir ds que vous aurez pris
un peu de nourriture; puis vous viendrez me trouver dans mon cabinet et
nous parlerons ensemble srieusement. tes-vous convaincue,  prsent,
que je vous aime et que je ne suis point une ogresse?

La comtesse avait, quand elle le voulait, un sourire irrsistible: elle
regardait sa nice avec des yeux pleins de bont; le sourire qui jouait
sur ses lvres donnait  son visage un charme incroyable. Vassilissa,
fascine, rpondit docilement:

--Oui, ma tante, je le crois.

--Eh bien, une fois persuade de cette vrit, fiez-vous  moi, et le
reste ira tout seul. Je vous quitte. Je viendrai voir dans une heure
comment vous allez.

Elle s'loigna et, au moment de sortir, se retourna encore pour regarder
la malade; le mme sourire enchanteur, le mme regard de tendresse
ensorcelrent encore Vassilissa, qui rpondit par un sourire faible et
ple encore, mais plein de confiance.

Zina rentra aussitt.

--Ah! que ta mre est bonne! lui dit Vassilissa d'une voix plus forte.
Nous sommes rconcilies.

Par un heureux privilge de son ge, Lissa oubliait en une minute tous
les maux qu'elle avait soufferts. Bien mieux, son jugement sur la
comtesse s'tait brusquement retourn. Qu'elle est bonne!
s'criait-elle. C'tait pourtant la mme comtesse qui l'avait violemment
mise  genoux pour lui faire avouer le contraire de la vrit! Mais
cette facilit aux illusions n'est-elle pas un des plus solides lments
du bonheur?

Ceux qui voient clair ne payent que trop citer leur clairvoyance.

--Rconcilies? Quel bonheur, quel bonheur! s'cria Zina, cabriolant par
la chambre. Elle cabriolait si bien, qu'elle faillit renverser un
bouillon qu'on apportait  Lissa.

Celle-ci mangea un peu, puis essaya de se lever. Ses pieds mignons
flchirent sous elle d'abord; mais elle reprit des forces peu  peu, et
bientt elle se trouva dans un fauteuil, installe  la fentre,
regardant au dehors le soleil se jouer dans les feuilles et jouissant
avec passion du bonheur de vivre.

Comme il serait bon, tout alanguie encore, de marcher sous ces beaux
arbres, le soir,  l'heure o la nuit tombe, pas toute seule, elle ne le
pourrait pas, mais avec... avec Zina! Non, Zina est trop vive, trop
turbulente; Son bras l'entranerait  courir malgr elle... Avec un bras
d'homme, fort et dvou, tendre et respectueux, auquel elle
s'attacherait sans crainte... Et si elle tait morte l,  la campagne,
sans avoir revu Ptersbourg, sans avoir revu Maritsky!...

C'est avec Maritsky qu'elle aurait aim  parcourir les avenues, le
soir... Mon, elle n'aurait pas voulu mourir avant de le revoir, car...

Car elle l'aimait!

Mais elle tait vivante, bien vivante, et rconcilie avec la comtesse.
Celle-ci avait reconnu son injustice, puisqu'elle s'tait montre si
bonne! Tout irait bien! Ah! quel bonheur de vivre en t quand il fait
beau et qu'on a cru mourir! Et des larmes dlicieuses inondrent le
visage de Vassilissa.

--Eh bien, voil que tu pleures,  prsent? dit doucement sa cousine,
qui tudiait sur son visage les nuances de sa rverie.

--Ah! ma chrie, je suis si heureuse! dit  voix basse Lissa, qui lui
mit ses deux bras autour du cou.




                               XXXVIII

                         Autre proposition.


La comtesse n'avait pas reconnu son injustice, comme le supposait la
tte fantasque de sa nice. Une injustice? Laquelle? A propos de quoi?

Non: elle avait reconnu le doigt de Dieu dans le mal soudain qui avait
frapp sa nice, et, la jugeant assez punie pour cette fois, elle se
disposait  continuer le plan de rducation qu'elle avait mri la
veille.

--Du reste, je ne crois pas, se disait-elle, que ce soit aussi difficile
que je l'avais suppos. Dcidment, ma nice n'a pas l'me mchante, son
enttement est un dfaut de caractre et non un vice du coeur. Elle
n'est pas ingrate, elle n'est qu'orgueilleuse et obstine: donc, il y a
de la ressource. Par la mme occasion, je mettrai sa discrtion 
l'preuve...

Et puis, une petite voix secrte lui disait tout bas qu'il faut battre
le fer pendant qu'il est chaud, et que, pour achever de vaincre cette
fille obstine, il ne fallait pas attendre que ses forces fussent
revenues.

C'est dans ces sentiments qu'elle attendit sa nice, aprs le diner,
dans la tente de coutil ray. Zina la lui amena et se retira, en fille
bien dresse.

La comtesse offrit  Vassilissa, prs d'elle, un sige bas, fort commode
pour une convalescente, et lui caressa affectueusement les cheveux.

Le soleil penchait vers l'occident; le ciel encore bleu prenait par
endroits des teintes verdtres; de lgers nuages se coloraient en rose;
d'autres, d'un jaune d'or, flottaient au znith, pousss par un vent
lger; l'herbe se redressait aprs la chaleur du jour, et Vassilissa,
fortifie d'ailleurs par un bon repas, se sentait revivre.

--Il est convenu, mon enfant, que vous serez dsormais raisonnable? dit
la comtesse avec bonhomie.

--Oui, ma tante! dit gaiement Vassilissa.

--Eh bien! je vais vous confier vn secret; j'ai dans l'esprit une
affaire qui vous concerne.

Vassilissa sentit brusquement renatre toutes ses terreurs, mais ne dit
mot.

--Cependant, comme elle ne vous concerne pas seule et que les
indiscrtions peuvent devenir dangereuses pour... pour tout le monde en
gnral,--vous allez me donner votre parole d'honneur de ne parler 
personne de ce que je vais vous confier. Connaissez-vous l'importance
d'une parole d'honneur?

--Je vous en donne ma parole d'honneur, ma tante! rpondit loyalement
Vassilissa d'un ton qui prouvait bien qu'elle parlait en femme et non
pas en enfant.

--Eh bien, ma chre Vassilissa, voici ce que c'est. Vous m'avez promis
une entire confiance, vous verrez que je n'en suis point indigne; mais
il faut auparavant que vous me prouviez, par quelque sacrifice, que
votre soumission n'est pas une vaine parole. tes-vous prte  faire la
premire chose que je vous demanderai?

De peur de rompre la bonne entente qui semblait exister, Lissa se dcida
 rpondre affirmativement, mais avec un palliatif.

--Je crois que oui, ma tante, dit-elle avec une aisance destine  faire
passer le mot: je crois... pour une plaisanterie, en cas de besoin.

La comtesse n'insista pas. Elle avait une autre ide.

--Voici ce dont il s'agit. On m'a parl d'un jeune homme qui prtend 
votre main. Il est jeune, bien de sa personne, noble de naissance; il
possde une fortune trs-satisfaisante...

Le coeur de Vassilissa bondit. Ce jeune homme serait-il Maritsky?
Avait-il crit ou fait crire? Elle attendit.

--Puis-je lui faire rpondre que vous agrez sa demande? acheva la
comtesse.

--Sans le connatre, ma tante? dit vasivement Lissa.

--Vous n'avez pas assez de confiance en moi, mon enfant... Puis-je
vouloir autre chose que votre bien? Vous serez dame et propritaire...

Vassilissa gardait le silence et sentait s'vanouir comme une ombre le
rve insens qu'elle avait entrevu.

--Vous voulez absolument savoir son nom? reprit la comtesse. Songez que
c'est une marque de dfiance et que nous tions convenues... Enfin, je
veux bien vous le dire--mais sous le sceau d'un inviolable secret. J'ai
votre parole, c'est M. Kouznof, notre ispravnik.

Un silence glacial suivit ces paroles. Vassilissa leva la tte et
regarda sa tante. La douceur d'aujourd'hui n'tait qu'un pige; c'est la
cruaut, l'arrogance de la veille qui taient la ralit! De quel mtal
tait faite cette femme, qui jouait avec elle comme un chat avec une
souris avant de l'gorger froidement?

Sur ce point, Vassilissa se trompait. La comtesse ne tenait pas du tout
 marier sa nice avec Kouznof, quoique, aprs tout, avec ses ides sur
la ncessit de diriger la frivole imprudence des jeunes filles, cette
union lui semblait tre ce qui convenait le mieux  Lissa. Les
confidences de l'ispravnik, la veille, l'avaient mise en belle humeur,
et elle s'tait promis de mettre l'obissance de sa nice  l'preuve en
lui offrant ce prtendant. Si Vassilissa et dit oui, elle l'et serre
contre son coeur, l'appelant sa chre enfant, la louant de sa
soumission, et elle n'et probablement pas donn suite  ce projet.
Peut-tre mme lui aurait-elle annonc sur-le-champ que cette
proposition n'tait qu'une preuve.

Mais le regard pntrant de Vassilissa creusa soudain un abme cent fois
plus profond que la veille entre ces deux femmes dsormais implacables
ennemies.

--Vous ne rpondez pas!... J'attends votre rponse, dit la comtesse avec
hauteur.

--J'espre, ma tante, que c'est une plaisanterie? dit Vassilissa presque
du mme ton.

Une ide traversa le cerveau de la comtesse: ne valait-il pas mieux
avouer que c'tait, en effet, une plaisanterie et renoncer  cette
preuve vritablement trop dangereuse?

Pendant une demi-seconde, le sort de Lissa fut en suspens.

Mais le ton dont cette parole avait t prononce excita la fibre
dominatrice de la noble dame, et le mot irrparable sortit de ses
lvres.

--Je n'ai pas l'habitude de plaisanter, mademoiselle. Veuilles prendre
un autre ton quand vous me parlez.

--Je n'ai pas cru, ma tante, que vous pussiez, de propos dlibr,
offrir  la nice du comte Koumiassine d'pouser l'ispravnik de ce
canton. C'est ordinairement dans une autre classe de demoiselles 
marier que ces messieurs vont chercher femme.

Lissa termina cette phrase avec un incroyable ddain. Tout l'orgueil de
sa race parlait en elle.

--Votre mre n'tait pas d'une classe plus releve! riposta la comtesse.

--J'en conviens! mais mon pre tait votre cousin et d'antique noblesse!
Et c'est le mari qui anoblit la femme.

Pour le coup, la comtesse faillit tomber  la renverse. Qui donc avait
pu enseigner  cette petite fille des prceptes aussi absolus?

La bonne dame oubliait que, cent fois elle-mme,  sa propre table, en
compagnie des plus illustres htes, avait profess ces maximes et
d'autres semblables.

--Quand on n'a pas de fortune, rpliqua-t-elle en biaisant un peu, on
n'a pas le droit d'tre si difficile. Que reprochez-vous  ce monsieur?

--Rien, ma tante. Je ne l'aime pas...

--Vous ne l'aimez pas? Mais je l'espre bien, que vous ne l'aimez pas!

--Et vous m'avez dit vous-mme qu'on doit aimer son mari.

Oui, c'est vrai, la comtesse l'avait dit, et elle se repentait
cruellement de cette parole devenue une arme si puissante dans les mains
de sa nice.

--Je ne vous demande pas de l'aimer... je vous demande de me dire, par
soumission, que vous consentez  pouser le mari que je vous propose.
Dites-le-moi par obissance..

C'tait une grande concession, et la comtesse espra qu'elle serait
comprise. Sa nice la regarda un instant et faillit accepter cette
convention tacite qui mettait une feinte soumission en regard d'une
feinte demande... puis elle se rappela comment on en avait agi avec elle
lors de l'affaire Tchoudessof, et elle eut peur de se trouver prise au
pige.

--Vous ne voulez pas me donner cette marque de soumission? rpta la
comtesse.

--Je ne puis, ma tante. Demandez-moi tout, except cela. C'est le
bonheur ou le malheur de ma vie entire, et je n'ai pas encore dix-huit
ans. C'est trop terrible.

--Alors, fit la comtesse, dont les yeux flamboyaient, vous refusez de
m'obir?

--Pas de vous obir, ma tante! Je refuse d'pouser un homme qui n'a avec
moi aucun rapport d'ducation, d'habitudes et de gots... et que je
n'aime pas.

--Vous finirez bien par plier, pourtant... dit la comtesse avec une rage
froide en se levant.

Vassilissa ne rpondit pas.

--coutez, ma nice, dit la bienfaitrice, voici mon dernier mot: il ne
sera pas dit qu'une petite fille m'aura tenu tte et m'aura brave
ouvertement aprs que je l'aurai comble de bienfaits. Vous tes
entte--je suis d'un caractre ferme,--il faudra qu'une de nous deux
cde... Eh bien, je vous jure que ce ne sera pas moi!

--Moi non plus! dit Vassilissa, devenant blanche comme un marbre.

La comtesse fit un pas... Si ses yeux, comme disent les bonnes gens,
avaient t des pistolets... Heureusement, elle se rappela la scne de
la veille et ne voulut pas en donner une rptition.

--Vous voulez me mettre en colre? dit-elle d'une voix brve, vous n'y
parviendrez pas. La lutte est engage, Vassilissa, vous serez brise, je
vous en prviens.

--Vous pouvez me faire mourir de chagrin, ma tante, dit la jeune fille,
mais vous n'obtiendrez pas par la force un consentement que j'ai refus
 votre bont,  vos paroles affectueuses. Aprs avoir refus tout 
l'heure, si je consentais dornavant, ce serait une lchet.

Si Vassilissa avait t la fille de la comtesse, et si elle avait ainsi
rsist  une tante quelconque, avec quel orgueil la comtesse l'aurait
embrasse! Mais c'est elle qui tait la tante, et rien ne change autant
le point de vue.

--Trs-bien, dit-elle. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous que c'est vous
qui l'aurez voulu.

La grande dame sortit de la tente de coutil et se dirigea vers la
maison. Le bruit de sa robe de soie sur le gravier s'loigna peu  peu,
puis s'teignit.

Vassilissa, reste seule, regarda le paysage. Devant elle, la
rivire--infranchissable sans secours--bornait le jardin. Derrire elle,
la maison, qui allait devenir une prison. A gauche, l'glise, les
maisons du prtre et des desservants. A droite,  quelque distance,
bornant la vue, un petit bois qui servait de cimetire aux paysans. On
ne voyait pas les croix de sapin, mais on les devinait  travers la
coudraie. Plus loin, derrire le cimetire, passait la route, la route
qui menait  Ptersbourg,  la libert... Mais le cimetire barrait le
passage.

Et d'ailleurs, et-elle pu s'chapper  travers le cimetire, que
serait-elle devenue sur cette grande route, seule, sans passe-port, sans
argent? Que faire? crire  sa mre? Mais la pauvre femme, qui n'avait
pas eu le courage d'lever la voix lors de ses fianailles avec
Tchoudessof, o prendrait-elle l'nergie ncessaire pour venir disputer
sa fille  la comtesse, pour faire un long voyage, seule aussi et sans
argent?

Vassilissa se tordit les mains.

--Quand je serai morte, se dit-elle, on m'enterrera l... Je prierai
qu'on m'enterre l, au bord de la route qui va  Ptersbourg... On ne
refusera peut-tre pas d'accomplir mon dernier voeu!

Elle rflchit un instant, tordant toujours ses mains par un mouvement
nerveux.

--C'est fini, dit-elle, je suis condamne. Pourvu que ce ne soit pas
long!

Le pas lger de Zina, qui traversait la pelouse en courant, comme
toujours, au lieu de prendre les alles, se fit entendre, et la jeune
comtesse entra aussitt dans la tente.

--J'ai vu rentrer ma mre, dit-elle, je suis venue te chercher.
Qu'as-tu?

--Ta mre est plus fche que jamais. Je ne peux pas obir...

--Qu'est-ce qu'elle veut? dit Zina courrouce.

--Elle veut... J'ai promis de ne pas le dire.

--Par exemple! Elle t'a fait promettre cela? C'est donc bien vilain?

Vassilissa ne rpondit pas.

--Voil une ide! Et tu dis que tu ne peux pas faire ce qu'elle veut?

--Impossible!

--Elle est trs-fche?

--Elle a jur qu'elle ne cderait pas--et j'ai jur de mme que je ne
cderais pas non plus. C'est la guerre, Zina, la guerre  mort entre
elle et moi--moi, une fourmi qu'elle peut craser sous son pied! Je suis
perdue... Mais je mourrai bravement.

Vassilissa releva la tte. C'tait un bon soldat, comme disait sa
cousine.

--Tu sais que je suis l pour te protger? dit Zina par manire de
consolation.

--Que peux-tu, toute seule, contre ta mre? Zina, qui avait pris sa
cousine sous le bras pour la soutenir, baissa la tte et rflchit
profondment.

--D'abord, je ne suis pas toute seule, dit-elle enfin: Dmitri m'aidera!

Lissa, pour ne pas attrister son amie, eut l'air d'acquiescer  cette
ide. Mais, au fond de son coeur, elle n'esprait rien. Beau secours, en
effet, que celui de Dmitri!... Chourof peut-tre... Mais il ne pouvait
pourtant pas provoquer la comtesse en duel!




                                XXXIX

             Les enfants doivent obissance et soumission.


Les jeunes filles revinrent  la maison lentement, car la faiblesse du
matin avait repris Vassilissa.

A peine rentre dans la grande chambre, celle-ci fut prise de frissons:
elle se mit au lit, et la fivre se dclara bientt.

La comtesse, prvenue de cet accident, envoya chercher un mdecin; mais
en Russie les distances sont effrayantes: la ville voisine tait 
vingt-cinq verstes; le mdecin n'arriva que le lendemain, dans
l'aprs-midi.

Vassilissa n'avait plus de fivre. La torpeur qui avait suivi son
vanouissement de l'avant-veille tait revenue. Le mdecin n'tait pas
bien savant, et, de fait, il aurait fallu une clientle plus varie que
n'tait la sienne pour lui donner la clef de ces affections tranges qui
droutent parfois les clbrits mdicales les plus renommes.

Il conseilla le repos, les fortifiants, le sulfate de quinine si la
fivre reparaissait; pas d'motions surtout! ajouta-t-il quand il apprit
que la maladie avait dbut par un vanouissement caus par une
commotion morale.

L-dessus, le brave homme partit. Que celui qui et pu mieux dire lui
jette la premire pierre.

La comtesse,  vrai dire, ne croyait pas  la maladie de sa nice. Une
maladie qui ne se traduisait que par la faiblesse et une somnolence
invincible n'tait pas une maladie,  son sens; Vassilissa mangeait une
aile de poulet, des oeufs  la coque, buvait de bons bouillons, du vin
de Bordeaux. Que fallait-il de plus pour la remettre sur pied?

Aprs avoir accord trois jours de rpit  la maladie, la comtesse vit
l une ruse pour obtenir par la piti une seconde rconciliation
semblable  la premire, et, outre de cette prtention exorbitante,
elle fit transporter Vassilissa dans une petite pice attenante  sa
chambre  coucher, et qui n'avait pas d'autre issue.

La fentre donnait sur le jardin, qui n'tait qa'a cinq pieds
au-dessous, et la lumire entrait  flots. Mais pour une enfant malade,
cette pice riante devenait une prison, et toutes les prisons sont
noires.

Pour plus de vigilance, la comtesse fit enlever la porte qui donnait
dans sa chambre: l'ouverture bante fut masque par on rideau, et
Vassilissa se trouva ainsi absolument spare du reste du monde.

Au bout de vingt-quatre heures, la comtesse fut bien force de
s'apercevoir que sa nice tait rellement malade: on ne joue pas ainsi
l'hbtude et la torpeur quand on est activement surveille.

Vassilissa souffrait. De quel mal? Le mdecin n'avait pu le dire.

On le rappela, il n'en dit pas plus long que la premire fois. Comme la
premire fois, il recommanda le calme,--pas d'motions.

La comtesse n'en tint pas compte, et pour cause.

--Maladie romanesque! disait-elle. Faudrait-il cder parce que cette
petite fille aurait assez mauvais caractre pour s'en rendre malade!

La comtesse tait arrive  ce point d'aberration o tous les
vnements, quels qu'ils soient, paraissent subordonns  l'ide que
l'on poursuit. Pour moins que rien, elle et fait entrer les lments
dans ses combinaisons. Il fallait que sa nice obit... le reste n'tait
plus rien. A partir du jour o elle lui aurait dit: Ma tante, je ferai
ce que tous voudrez, Vassilissa et t choye comme une reine, et l'on
se serait bien gard de la presser pour l'excution de sa promesse. La
comtesse se flattait d'obtenir bientt ce beau rsultat, grce auquel sa
nice acquerrait les vertus d'humilit et de soumission qui lui
faisaient si grandement dfaut.

Les jours passaient cependant, et Vassilissa ne montrait point de
symptmes d'affaissement moral. Tous les matins et tous les soirs sa
tante entrait dans sa chambre et lui disait d'une voix calme:

--Avez-vous rflchi, ma nice? tes-vous dcide  m'obir?

--Non, ma tante, rpondait la courageuse victime.

--Fort bien. Rflchissez.

La comtesse se retirait l-dessus, et la longue journe d't,
touffante et poussireuse, passait sur le corps somnolent de la jeune
fille. Nous disons le corps, car son cerveau, bien affaibli, n'avait de
vie que pour la rsistance.

Cet emprisonnement durait depuis huit jours, lorsqu'un soir Vassilissa
vit une tte s'lever au-dessus du bord de la fentre. Nous avons dit
que cette fentre donnait sur la partie la moins frquente du jardin,
du cot du potager.

Il y avait des htes au salon; plusieurs personnes avaient pass la
journe chez la comtesse.

La prisonnire crut d'abord que c'tait quelque domestique tranger,
oisif et curieux.

--Lissa! dit la voix contenue de sa cousine. Vassilissa, couche comme
d'ordinaire, se souleva sur son coude, leva la tte et entrevit
confusment les traits de Znade.

--Toi! dit-elle, toi, ma chrie!

Zina, s'aidant de ses deux mains, et utilisant ses anciennes leons de
gymnastique, sauta dans la chambre. Ce qu'elle avait employ d'adresse
et d'activit pour se procurer une chaise sans tre vue est impossible 
raconter ici. Il avait fallu voler cette chaise dans les communs, lui
faire traverser la cour sous des prtextes ingnieux, la glisser dans le
jardin... C'tait une pope que nous passerons sous silence, faute de
temps.

Les deux cousines s'embrassrent troitement, et Zina frmit en sentant
sous le linge la maigreur de son amie.

--Est-ce qu'on te donne  manger? dit-elle avec horreur.

--Oui, oui, de tout! Rassure-toi.

--Je t'ai apport des fruits; cache-les dans ton lit, dit Zina en vidant
ses poches  la hte... Aie patience, je travaille pour toi.

--Comment? Tu as pu...

--Oui, le prince est ici.

--Ici?

Le visage de Vassilissa s'anima d'une vive rougeur.

--Comment est-il venu?

--Il fallait bien qu'il vnt! L'imbcile, qui n'est pas venu plus tt!
Je lui tirerai les oreilles comme il faut, peur sa btise. Dis-moi,
Lissa... l'pouserais-tu, s'il voulait?...

--Non, Zina, rpondit-elle tout bas.

--Pourquoi?

--Je ne l'aime pas assez... je...

--Un autre? dit vivement Zina.

La rougeur de Lissa augmenta.

--a va tre plus difficile, alors, dit la jeune comtesse pensive. Je
supposais que tu l'aurais pous... Il t'aurait enleve, on vous aurait
maris chez lui, et voil! Tu ne veux pas? vrai?

--Non, dit faiblement Lissa. Il y a trois mois, oui;--maintenant...

Depuis sa rclusion, elle ne pensait plus qu' Maritsky. Elle se
rfugiait dans cette vision comme dans une oasis pendant les heures o
le sommeil la quittait. Son cerveau, puis par l'anmie, ne pouvait
plus concevoir qu'une seule ide:--les yeux profonds dont le regard
l'avait trouble la nuit de Pques la poursuivaient jusque dans ses
rves.

--Eh bien! dit Zina, prenant son parti, a va tre beaucoup plus
difficile, mais je n'en suis pas fche. Comme il est bon, si tu savais!

--Le prince?

--Oui. Il a demand de tes nouvelles, on lui a rpondu que tu es malade;
alors moi je lui ai clign de l'oeil... Qui est-ce qui disait qu'il
tait bte? Il a compris tout de suite! Pendant que maman causait avec
le vieux gnral, qui est sourd comme un pot, tu sais, il faut crier
trs-fort,--le prince est venu me trouver dans une fentre, je lui ai
dit: On la tourmente, il faut l'enlever. Il a rpondu: Bien, je vais
m'en occuper. Et puis, nous avons parl d'autre chose, parce que, tu
comprends, on pouvait nous entendre. Si tu ne veux pas te marier avec
lui, il faut que je lui dise...

--Oui, rpondit Lissa.

--Naturellement, a va changer bien des choses... Adieu, aie courage, tu
vois que je ne t'oublie pas.

Elle embrassa sa cousine avec effusion et sortit par la fentre comme
elle tait venue.

Cette nuit-l, dans son sommeil, Lissa vit la route de Saint-Ptersbourg
qui s'allongeait, s'allongeait indfiniment; tout au bout, un petit
point noir lui tendait les bras: c'tait Maritsky. Mais, hlas! le
lendemain matin, en se retrouvant dans la petite chambre qui lui servait
de prison, elle s'aperut que ce n'tait qu'un rve.

--M'enlever! se dit-elle. Quelle folie! C'est une ide bien digne du
tendre coeur de Zina. Mais on n'enlve pas ainsi une jeune fille! Le
prince pourrait le faire, qu'il ne le voudrait pas... Et puis, enleve
par un homme qui ne doit pas tre mon mari!... C'est pour le coup que
personne ne voudrait plus me recevoir...

La pauvre enfant retourna sa tte sur l'oreiller et se mit  pleurer
amrement.

--C'est fini, conclut-elle, je sens que je m'en vais Celui qui
m'enlvera d'ici sera le fossoyeur.




                                 XL

                    Znade s'assure du renfort.


En quittant sa cousine, Znade tait retourne au salon, o son absence
n'avait pas t remarque, et se glissant prs du piano, elle se mit 
feuilleter des cahiers de musique.

Le prince Chourof, qui la guettait, s'approcha d'elle en louvoyant avec
une habilet vraiment extraordinaire.

Que n'avait-il pas souffert, le pauvre prince, depuis le moment o,
s'asseyant dans sa calche, il avait donn l'ordre  son cocher de se
diriger sur Koumiassina!

Il avait regrett cet ordre; trois fois il avait ouvert la bouche pour
le contremander et s'tait renfonc dans son coin, laissant aller ses
chevaux. tonn de ne pas se voir ordonner de tourner bride aux endroits
o son matre se dcidait d'ordinaire  revenir sur ses pas, le cocher
avait ralenti l'allure de son quadrige. Peine superflue! Le prince tait
rsolu  fouler la terre de Koumiassina ce jour mme,--et son quipage
l'avait dpos devant le perron, stupfait de sa propre audace et
enhardi par cet acte d'nergie.

La comtesse, par bonheur, avait dj du monde: deux ou trois vieilles
filles, le juge de paix du district, le vieux gnral sourd dont Zina
avait si irrvrencieusement parl, et quelques voisins ou voisines.

C'tait un dimanche, et l'on tait toujours sr,  moins qu'on n'arrivt
de trop bonne heure, de trouver du monde chez la comtesse, qui tenait
table ouverte ce jour-l.

Le prince fut mieux reu que nul n'et os le prdire. La comtesse
elle-mme et t fort en peine de dire pourquoi elle lui avait si
gracieusement donn sa main  baiser! Peut-tre tait-ce une secrte
affinit de caste qui lui faisait reconnatre dans le prince un honnte
homme de son monde, au milieu de ce troupeau de menue noblesse.
Peut-tre aussi un vague instinct lui conseillait-il de multiplier ses
amabilits  tous et  chacun, pour faire contre-poids  la cruaut...
pardon!  la svrit lgitime qu'elle dployait envers Vassilissa.

Tant il y a que le prince, enchant de cette rception, fut brillant,
eut de l'esprit et charma tout le monde.

Depuis la lettre anonyme qui l'avait fait voler au secours de
Vassilissa, Chourof tait devenu un autre homme. Sa vie, jusque-l sans
but comme celle d'une grande partie de la noblesse russe de son temps,
lui tait devenue prcieuse depuis qu'il la sentait utile  d'autres
qu' lui.

En l'appelant si dlibrment au secours d'une opprime, Zina avait
constat aux yeux du prince sa propre valeur morale, dont jusque-l il
ne s'tait pas dout; et,  la joie d'tre utile, s'tait mle une
douce satisfaction d'amour-propre.

--La jeune comtesse a discern en moi des qualits srieuses, se disait
le brave garon, tout radieux; et cette entente tacite, cette sorte de
complicit muette avec la jeune comtesse lui tait douce; si bien
qu'il se prit plus d'une fois  y rver, tantt pour en rire, tantt
pour en sourire seulement avec une sorte de contentement de soi-mme.

Quel fut le bouleversement du prince quand il apprit par ce mot sec:
Elle est malade et par le clignement d'yeux de Zina que Vassilissa
non-seulement souffrait, mais encore tait dans la plus complte des
disgrces!

Un instant, il crut mme en tre la cause; mais l'amnit de la comtesse
 son gard lui dmontra que sa personne n'avait rien  voir l-dedans.

C'tait donc une nouvelle disgrce, toute diffrente de la premire.

Les quelques mots de Zina l'avaient jet dans une perplexit mille fois
plus grande, et, lorsqu'elle rentra, il se hta, avec prudence, de
reprendre l'entretien interrompu.

--Jouons une valse, prince, voulez-vous? dit Zina en le voyant
s'approcher.

En mme temps, elle jeta  sa mre un regard suppliant.

--Il y a si longtemps que je n'ai jou  quatre mains, lui dit-elle.

La comtesse acquiesa de la tte. Sa fille avait touch la vraie corde.
Tout ce qui pouvait servir  perfectionner l'ducation de Zina prenait
aux yeux de la mre une importance sans gale.

La valse fut bientt ouverte sur le pupitre. Le prince l'avait choisie
dans le tas de musique, parce qu'il pouvait l'accompagner les yeux
ferms. Aprs les huit premires mesures les conversations reprirent un
peu partout dans le salon.

--Je viens de la voir! dit Zina en faisant un trille. Elle est enferme.

--Comment avez-vous fait? rpondit le prince, qui attaquait la basse
avec fureur.

--Par la fentre!

Le prince, abasourdi, fit une srie de fausses notes telles que la
comtesse leva la tte.

--Je vous demande pardon, mademoiselle, dit-il  haute voix du ton le
plus poli, j'avais oubli la reprise.

Ils recommencrent de plus belle, et la valse continua sans encombre.

--Elle ne vous pousera pas, je vous en prviens! dit Zina en dtachant
consciencieusement un pizzicato.

--a ne fait rien! rpondit son interlocuteur sur un vigoureux plaqu.

--Comment!... a ne vous fait rien? rpta Zina.

A son tour elle fit une fausse note, mais se hta de rparer sa bvue
par une gamme chromatique des plus brillantes. La comtesse, qui avait
fronc lgrement le sourcil, reprit sa causerie un instant suspendue.

--Si elle ne m'aime pas, je n'y peux rien! rpondit le prince. Mais ce
n'est pas une raison pour la laisser souffrir.

--Philosophe! rpondit Zina dans un langage tlgraphique qui tait bien
d'accord avec les circonstances.

--Que faut-il foire? reprit Chourof, flatt par le sourire bienveillant
qui avait accompagn l'apostrophe de la jeune fille.

--L'enlever, comme et quand vous voudrez, et la conduire en lieu sr.
C'est  vous de voir...

--Comment nous entendre? dit-il.

--Venez souvent. Mais htez-vous. Elle est trs-faible.

--crire? jeta le prince, au milieu d'une fuse blouissante que Zina
envoyait jusqu'aux cordes les plus aigus.

--Oui... remettre  moi seule le billet... Le final couvrit le dernier
mot, prononc un peu trop haut, peut-tre, et les deux excutants se
levrent pour recueillir les compliments de l'assemble. Entre nous, ils
les avaient bien mrits.

--Vous avez un joli talent, prince; je ne vous savais pas si bon
musicien! dit la comtesse. Il faudra venir jouer un peu avec ma fille,
qui perd l'habitude des duos depuis que ma nice est indispose.

--Mademoiselle Gorof n'est pas dangereusement malade, j'espre? demanda
une des visiteuses avec intrt.

--Non, rpondit la comtesse en souriant d'un air entendu. Je la crois
moins malade qu'elle ne se plat  le penser. Il y a un peu d'enttement
l-dessous.

Et l'on parla d'autre chose.

Prtextant la longue distance, le prince fit bientt demander son
quipage. Il poussa un soupir de soulagement en respirant l'air frais de
la nuit. La chaleur du salon, l'clat des bougies, le bruit des
conversations l'avaient harass. L'ide qu'une enfant sans dfense
souffrait, enferme, prisonnire  quelques pas de ce salon brillant o
les visiteurs se bourraient de glaces parfumes, lui faisait une
impression trangement douloureuse, semblable  quelque cauchemar.

Quelle confiance lui tmoignait Znade, cependant!

Il se sentit touch jusqu'aux larmes. L'ide que cette jeune fille le
considrait comme le chevalier naturel de l'infortune, qu'elle le
mettait de moiti dans son ingnieux complot, qu'elle se fiait  lui au
point d'entrer en correspondance avec lui, correspondance secrte et
faite pour la perdre si leur secret tait dcouvert,--toutes ces penses
jetrent le prince dans une sorte d'extase.

--Quel courage et quelle nergie se dit-il plein d'admiration. Elle est
bien suprieure  sa cousine!

Le bon Chourof se reprocha aussitt de penser plus  Zina qu' la
malheureuse opprime, et se bta de rparer cette faiblesse.

--L'enlever! se dit-il. C'est plus facile  dire qu' faire... Et comme
elle ne veut pas m'pouser...

Le prince fut tout surpris de voir que cette ide ne lui causait aucune
peine, et qu'au contraire la tche lui paraissait plus agrable sous
cette nouvelle condition.

--Comme elle ne veut pas m'pouser, reprit-il, je ne peux pas me mler
ouvertement de cette affaire. Il faut mme viter que mon nom soit
prononc: la pauvre fille en souffrirait un dommage irrparable.

L-dessus, le prince imagina un plan fort habile. Nous pargnerons au
lecteur les indcisions, les rsolutions prises et dlaisses, les
courses au bureau tlgraphique le plus voisin, bref toutes les
vicissitudes qui accompagnrent la mise au jour de ce plan admirable.

Une semaine entire s'coula. Znade n'avait pu revoir sa cousine, et,
comme elle n'tait pas extrmement patiente, elle commenait  trouver
le temps d'une longueur dmesure. La rie,  Koumiassina, poursuivait
son cours monotone, ce qui n'tait pas fait pour la dsennuyer.

Dmitri seul semblait partager son impatience secrte. Il tournait autour
d'elle comme prt  lui adresser quelque question, puis s'en allait sans
rien dire.

Un jour enfin, comme ils se trouvaient seuls ensemble, aprs une bonne
partie de jeu, Dmitri fourra sa petite main sous le bras de sa grande
soeur et l'emmena dlibrment dans un espace tout  fait dpourvu
d'arbres, o personne ne pouvait se cacher, par consquent, pour les
entendre.

--Quelle envie as-tu d'aller l, au soleil? lui dit sa soeur. Comme s'il
ne faisait pas assez chaud!

--Il fait chaud, ma chre grande soeur, mais il y a parfois des loups
dans les alles ombrages, rpondit Dmitri d'un air entendu. Crois-moi,
restons ici.

Le crois-moi tait si drle que Znade embrassa son frre en riant,
sans plus insister.

--Tu ris parce que j'ai parl de loups? rpondit Dmitri d'un air
capable. Il y a des loups dans nos bois, l'hiver; ceux-l sont des
vrais,--on s'en dbarrasse avec un fusil,--mais il y a des loups
ailleurs que dans les bois: il y en a dans le Petit Chaperon rouge, il y
en a dans la chambre de Justine Adamovna,  Saint-Ptersbourg.

Znade clata de rire. Dmitri restait srieux. Il reprit:

--Et il y en a ici  Koumiassina, fit-il en baissant les yeux.

--O donc, mon cher savant? fit Zina, que sa gravit amusait.

--Dans la chambre de la cousine Lissa, il y a un loup qui finira par la
manger, dit Dmitri, les yeux attachs au sol.

Sa main trembla sur le bras de Zina, et un sanglot vite rprim gonfla
sa jeune poitrine.

Znade, trs-surprise de cette explosion de sensibilit inattendue,
enveloppa l'enfant de ses bras et le serra fortement sur son coeur. Les
yeux du petit garon rencontrrent ceux de sa soeur ane, et ils se
comprirent aussitt.

--Tu l'as vue? lui dit Znade  voix basse. Marchons, pour qu'on ne
nous pie pas.

--Oui, je l'ai vue. Hier, pendant que maman tait dans le jardin, je me
suis faufil, comme en courant aprs ma balle, jusque dans sa chambre.
Il n'y avait personne. Je suis entr  quatre pattes, et je l'ai
regarde. Elle dormait. Oh! Zina, comme elle est change! Elle mourra!

--Ne pleure pas, je t'en supplie, dit Znade mue elle-mme jusqu'aux
larmes: on te demanderait pourquoi.

--Je dirai que je me suis fait mal, et je ne mentirai pas! s'cria
l'enfant exaspr.

D'un coup d'ongles de sa main droite, il marqua trois ou quatre raies
sanglantes sur le dos de sa main gauche. Zina n'eut pas le temps de l'en
empcher.

--Voil! dit-il, je peux pleurer, maintenant! Avec quelle ardeur
enthousiaste Zina salua son frre dans ce jeune hros! Elle l'embrassa
encore, avec passion cette fois, et passa un bras sur son paule, le
serrant ainsi contre elle pendant qu'ils continuaient  marcher.

--Elle est trs-malade, alors? reprit-elle d'une voix altre.

--Je te dis qu'elle mourra! Et c'est notre mre qui est le loup! Sais-tu
que c'est horrible, ma soeur? Qu'est-ce qu'elle a pu lui faire,  notre
mre, pour qu'elle la tourmente ainsi?

--Je ne sais pas. Elle ne peut pas le dire. On le lui a dfendu.

--Oh! le loup! le loup! murmura Dmitri en serrant son poing ferm.
Sais-tu, Zina, qu'en ce moment-ci je n'aime plus du tout maman?

Znade s'effora de calmer cette petite me exaspre par l'injustice.

--Qu'elle la renvoie, si elle ne l'aime plus! disait Dmitri avec la
logique de l'enfance. Mais elle n'a pas le droit de la faire mourir,
puisque ce n'est pas sa fille! Oh! si j'tais plus grand! ajouta-t-il
avec rage.

--Que ferais-tu?

--Je la ferais sauver une nuit! J'enverrais des voleurs, de faux
voleurs,  l'autre bout de la maison; maman irait voir ce que c'est, on
ferait beaucoup de bruit, et pendant ce temps-l, pst! plus de
Vassilissa! Le loup n'aurait plus rien  manger.

Zina avait hsit jusque-l  faire de Dmitri son confident, se disant
qu'il tait bien jeune; mais dcidment une me aussi nergique et un
coeur si dvou pouvaient lui tre d'un grand secours.

--coute, dit-elle, promets-moi de ne jamais rien dire... quand mme tu
verrais des innocents punis injustement.

--Mme alors? fit Dmitri inquiet.

--Mme alors, ou bien je ne te dirai rien.

--Je te le promets... ma parole! fit l'enfant.

--On va enlever Vassilissa.

--Vrai? s'cria l'enfant transport.

--Prends garde! Oui, on la sauvera.

--Qui?

--Le prince.

--Mon bon ami? Oh! que je l'aime! dit Dmitri, qui se mit  gambader dans
l'excs de sa joie.

Les gratignures de sa main le rappelrent  la ralit, et il se
rapprocha de sa soeur.

--Tu peux nous tre utile. Il y aura une lettre bientt, pour nous dire
ce qu'il faudra faire. Si je ne peux pas la porter  Lissa, tu la lui
porteras, toi.

--Oui, oui! j'irai  quatre pattes, comme hier! s'cria l'enfant. A
quatre pattes! A quatre pattes!

--Tu es un bon garon, toi, dit Zina, touche de cette expansion d'une
me gnreuse.

--J'apprends  tre bon en te regardant faire, toi, ma bonne, mon
excellente, ma chrie! s'cria le petit garon en lui sautant au cou. Et
le loup ne la mangera pas!

--Et maintenant, va jouer tout seul, pour qu'on ne souponne pas que tu
fais partie d'une conspiration.

Dmitri partit en courant. Comme ils rentraient,  l'heure du dner, la
comtesse remarqua la figure fivreuse de son fils.

--On dirait que vous avez pleur, lui dit-elle. Qu'est-ce qu'il y a
encore?

--J'ai pleur, maman, dit Dmitri.

--Pourquoi?

Le petit garon allongea sa main o les quatre raies rouges taient bien
marques.

--Pour cela? Un garon! Cela en vaut vraiment la peine! Je vous croyais
plus courageux, mon cher! fit la comtesse d'un ton mprisant.

Dmitri jeta un regard  sa soeur et se sentit pleinement rcompens par
celui qu'il reut en change.




                                 XLI

                 Entretien dans la serre aux ananas.


Le lendemain tait le jour de charit de la comtesse.

Les paysans malades des villages environnants savaient que, deux fois
par semaine, ils trouvaient  Koumiassina des conseils, des remdes, du
pain blanc, du bouillon, quelquefois un peu de vin.

La comtesse, si ddaigneuse, si acharne  la dfense de son autorit,
se faisait alors patiente et douce; sans se rebuter de l'odeur
nausabonde, elle dmaillotait les enfants, ttait les petits corps
malades, pansait les plaies, parfois horribles, donnait sans frmir un
coup de lancette dans un dpt, saignait et vaccinait sans se plaindre
de la fatigue et du dgot.

En remplissant ces humbles devoirs de petite soeur des pauvres,
l'altire comtesse ne se croyait pas suprieure au reste de l'humanit.
Les dames russes ont, pour la plupart, l'habitude d'agir ainsi dans
leurs terres. Les normes distances entre les villes forcent les paysans
 se passer de mdecins, et les propritaires considrent gnralement
comme le plus lmentaire de leurs devoirs de donner des secours  ces
pauvres gens. Les jeunes filles apprennent ainsi prs de leurs mres
quelques principes d'hygine et un peu de mdecine domestique. Une
petite pharmacie se trouve dans chaque maison seigneuriale, et bien
rarement les malades s'en retournent sans quelque soulagement.

La matine avait t pluvieuse, de sorte qu'il n'tait venu personne. A
midi, le temps s'claircit, et moins d'une demi-heure aprs,
l'antichambre et le perron taient envahis par une foule de souffreteux
appartenant au voisinage. Ceux qui venaient de loin taient encore en
route.

Comme d'habitude, la comtesse parcourait les rangs; sa femme de chambre
l'accompagnait, pour distribuer les mdicaments et les friandises aux
malades et aux convalescents.

La voiture de Chourof s'arrta devant le perron au plus fort de cette
consultation domestique.

--Excusez-moi pour le moment, je vous prie, mon cher prince, dit la
comtesse sans se troubler. J'en ai encore pour une heure ou deux.
Veuillez aller au jardin: ma fille va vous montrer les serres, et j'irai
vous rejoindre.

Trop heureux de cette circonstance, sur laquelle il avait compt, mais
qui aurait pu lui faire dfaut, Chourof se dirigea vers le jardin,
pendant qu'un domestique prvenait la jeune comtesse.

Celle-ci, escorte de l'invitable miss Junior, parut bientt, salua
d'un sourire affectueux tous les visages hves ou souffrants qui se
tournaient vers elle, trouva--grce inne que sa mre ne possdait pas,
mais qu'elle tenait de son pre--une bonne parole pour chaque misre,
une caresse pour chaque enfant, et disparut promptement, laissant
derrire elle un sillage de joie et de consolation.

La comtesse continua mthodiquement son oeuvre de charit, sans
enthousiasme comme sans rpugnance. Quand elle tait l, elle n'avait
plus de nerfs.

Le prince tait assis sur un banc,  l'entre du jardin. A l'approche de
Zina, il se leva; elle lui tendit la main, il y mit un billet qu'il
tenait cach dans la sienne, et la jeune fille le fourra prestement dans
sa poche avant que miss Junior et pu seulement rpondre aux enqutes
ritres du prince sur l'tat de sa prcieuse sant.

--Maman m'a dit de vous faire voir les serres, dit Znade. Allons,
prince, c'est une jolie promenade. Je suis sre que, sans valoir les
vtres, elles auront l'heur de vous plaire.

On causa, on rit, on effleura la politique et la littrature; miss
Junior tait charme de l'amabilit du prince, qui, de sa vie, ne lui en
avait dit si long.

Les serres taient en partie ouvertes,  cause de la beaut de la
saison. Les visiteurs admirrent consciencieusement jusqu'au moindre
ragot. Zina semblait prendre plaisir  compter les feuilles, pour ainsi
dire, de chaque myrte et de chaque oranger. Jamais cicrone n'accomplit
son devoir plus scrupuleusement.

--Maintenant, dit-elle, allons voir les ananas. Miss Junior!
Ajouta-t-elle en anglais, si la chaleur doit vous faire mal, je vous
conseille de ne pas venir avec nous.

--Oui, c'est vrai, j'ai la migraine toutes les fois que j'entre dans ces
vilaines serres chaudes: mais que dira votre maman?

--Maman? Elle ne dira rien, vn qu'elle n'en saura rien. Allons, tenez,
voil un livre. Je l'avais dans ma poche. Asseyez-vous l. Si maman
vient, vous la verrez de loin, et vous entrerez. Du reste, je ne serai
pas longtemps. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas de rtir tout vivants?

Zina ouvrit la porte de la serre et, d'un sourire, invita le prince  la
suivre; puis, de peur des vents coulis sur les ananas, elle referma la
porte.

Le jardinier vint  leur rencontre; elle le congdia d'un mot et se
trouva seule avec Chourof dans la cage de verre.

--Je vous admire! dit celui-ci. Vous pensez  tout.

Zina rougit et dtourna brusquement la tte.

--Aie! pensa Chourof. Lourdaud que je suis! voil un compliment qui a
l'air d'une mchancet... Oh! pardon, mademoiselle, murmura-t-il, croyez
bien que jamais ma pense...

--Je ne peux vous prter aucune pense qui me fasse rougir, dit
noblement la jeune comtesse en tournant vers lui son visage encore
empourpr. C'est la faute des circonstances si je me suis mise dans le
cas d'prouver quelque confusion... Ne croyez pas, monsieur,
ajouta-t-elle vivement, que je puisse faire pour moi-mme ce que je fais
 prsent pour une autre... Mon audace m'tonne... Mais ne perdons pas
un temps prcieux! Qu'avez-vous  me dire?

--D'abord, je veux vous dire, mademoiselle, rpondit le prince d'un ton
grave et pntr, que je n'ai jamais rencontr nulle part autant de
vritable courage uni  une telle abngation de soi-mme. Mon estime et
mon respect vous sont acquis entre toutes les femmes.

Zina remercia d'un signe de tte, et le sourire reparut sur son visage.

--Et puis? dit-elle avec enjouement.

--Vous avez dans votre poche un plan de conduite qui doit tre suivi de
succs. Madame Gorof est  la ville voisine.

--Ma tante Gorof? Oh! c'est bien cela! Quelle bonne ide!

--Mademoiselle Gorof ne pouvait partir qu'avec sa mre. J'ai prvenu
celle-ci; elle attend--dans des transes que vous pouvez vous
imaginer--que sa fille la rejoigne. Il faut que vous tentiez l'vasion
sans mon secours. Pour que votre cousine sorte la tte haute de cette
maison, il est ncessaire que je passe la soire ailleurs, chez un
voisin que votre tante connaisse. C'est ce qu'on appelle un alibi, je
crois.

--C'est trs-bien, prince, trs-bien pens! A mon tour, je vous admire.

--Mademoiselle Gorof trouvera tout ce dont elle aura besoin dans la
voiture. Le cocher m'est dvou; je l'ai fait venir d'une autre terre,
on ne le connat pas ici, et il s'en retournera chez lui; tout est  la
ville voisine, prt  venir au signal. Quel jour?

--Demain, s'il est possible, rpondit Zina sans hsiter: elle
s'affaiblit de jour en jour.

--Mais qu'a-t-elle?

--Elle se meurt de chagrin. Vous m'excuserez, prince, d'viter ce triste
sujet.

Le prince s'inclina. Il n'tait plus bte du tout et comprenait 
demi-mot les choses les plus abstraites.

--Demain soir, alors? Comment la ferez-vous sortir sans que votre mre
le sache?

--J'ai mon ide, dit Zina en baissant la tte. Ma mre sera occupe
ailleurs... Mais ceci est mon secret.

--Fort bien. Peut-elle marcher?

Les bras de Zina descendirent piteusement le long de sa robe.

--Marcher? J'ai grand'peur que non! Faut-il aller loin?

--Hlas! mademoiselle, ce n'est pas bien loin, mais c'est terrible: il
faudra traverser le petit cimetire; plus prs nous serions dcouverts;
la route fait l un coude qui nous protge. N'avez >tous ici personne de
confiance?

--Personne, rpondit la courageuse fille. Mais, s'il le faut, je la
porterai. Je suis grande et forte.

Le prince s'inclina profondment et baisa avec un respect sans bornes le
bout de la ceinture de la jeune comtesse.

--Ceci, mademoiselle, dit-il, est l'hommage d'un homme qui se sent bien
peu de chose auprs de vous.

Zina, trouble d'abord par cette marque de dvotion, la premire qu'elle
et reue d'un homme de son rang, releva la tte et tendit la main 
Chourof.

--Je crois, dit-elle, prince, que nous sommes dignes de nous entendre.

Chourof eut grande envie de baiser cette main, un peu grande, mais
admirable de lignes, qui se prsentait si franchement  lui, mais il se
dit que le moment tait mal choisi, et il lui imprima treinte
chaleureuse d'un camarade, d'un ami.

--Allons! dit Zina. Vous n'oublierez pas de dire  ma mre que, de votre
vie, vous n'avez vu d'aussi beaux ananas. Rien ne peut lui faire autant
de plaisir.

Elle allait sortir, quand elle s'arrta, saisie de douleur...

--Ah! dit-elle, imprudente! Il faut de l'argent pour voyager, et je n'ai
presque rien! J'aurais d crire  mon pre!

--Madame Gorof y pourvoira, rpondit le prince discrtement. Elle s'est
procur une somme suffisante...

Zina n'osa regarder Chourof, mais la rougeur de son cou et de ses joues
ne put tre uniquement attribue par lui  la chaleur de la serre.

--Vous tes bon, dit-elle enfin, et je vous remercie au nom de ceux qui
souffrent.

Et la conversation reprit aussitt, varie et intressante, jusqu'au
moment o la comtesse vint rejoindre le trio dans le jardin.

Zina profita de cet instant de rpit pour s'esquiver, et miss Junior
pour aller achever sa sieste interrompue.

Un regard assura Zina que sa mre emmenait le prince dans la tente de
coutil, et elle se dirigea sans hsiter vers la chambre de la comtesse.




                                XLII

                   Vassilissa fait de l'exercice.


Vassilissa tait en ralit beaucoup moins malade que ne le croyait tout
le monde, et beaucoup plus que sa tante ne voulait l'admettre. L'anmie,
qui couve sous la belle sant apparente de la plupart des filles du
grand monde dans ces climats du Nord, s'tait empare d'elle avec
rapidit. Mais,  part la diminution des forces, suite naturelle de
l'appauvrissement du sang, aucun germe de mal srieux ne se montrait en
elle.

Ds le premier jour, se sentant impuissante  lutter, elle avait
abandonn la partie. Je mourrai plutt que de cder, s'tait-elle dit,
et comme elle ne voyait pas d'autre issue que la mort  sa situation,
elle avait pris le parti de se laisser mourir, pensant que le plus tt
serait le mieux.

Elle restait au lit parce que se lever tait une fatigue, elle se
laissait aller  la somnolence parce qu'elle ne pensait pas pendant
qu'elle dormait, elle s'affaiblissait parce qu'elle mangeait peu, et,
plus elle tait faible, plus son pauvre apptit diminuait. De sorte que,
faute d'une raction puissante, elle se ft probablement laisse aller
jusqu'au bout, c'est--dire jusqu' la tombe.

La visite de sa cousine l'avait sinon sauve et gurie, du moins arrte
sur cette pente fatale, en faisant entrer dans sa vie un vague rayon
d'esprance. La perspective d'une vasion, si invraisemblable qu'elle
lui et paru au premier abord, se mla dsormais  toutes ses penses.

Ds le lendemain de cette visite, pendant que sa tante tait dans le
salon, s'apercevant qu'elle tait seule, elle se laissa glisser de son
lit sur le tapis, ce qu'elle n'avait pas fait depuis plus de quinze
jours.

Qu'ils taient faibles, ces pauvres petits pieds dshabitus de la
marche! Comme ils flchissaient sous elle! comme la tte lui tourna
promptement! A peine avait-elle eu le temps de se mettre debout, qu'elle
se sentit dfaillir. Mais elle tint bon, une force nouvelle lui tait
venue; elle fit trois pas et, sans haleine, sans voix, mais joyeuse,
elle se laissa tomber sur un fauteuil.

La matine tait frache encore; la chaleur n'avait pas atteint le ct
du jardin sur lequel donnait sa fentre; elle aspira l'air avec dlices:
l-bas, derrire le monticule sem de croix, on voyait la route, la
route de Ptersbourg!

Elle sourit joyeusement. Les croix blanches ne lui causaient plus de
crainte. Si les forces venaient  lui manquer, elle s'appuierait  ces
croix tutlaires pour reprendre haleine et continuer son chemin.

Au bout d'un instant, elle regagna son lit, non sans peine, et se promit
de recommencer ds qu'elle serait seule.

En effet,  partir de ce moment, le courage dont elle avait donn tant
de preuves pendant l'hiver, l'nergie de l'action aussi bien que celle
de la rsistance lui revinrent peu  peu,  mesure qu'elle exerait ses
pas encore faibles du fauteuil  la fentre, de la fentre au lit.

Elle prit l'habitude de faire baisser le store--diminuant ainsi sa
ration d'air et de lumire pendant une partie de la journe, plutt que
de courir le risque d'tre aperue du dehors debout et marchant.

La comtesse, au fond trs-fche du tour que prenaient les choses, lui
faisait tous les matins et tous les soirs sa visite oblige.

--tes-vous dispose  m'obir? disait-elle.

--Je ne puis, ma tante, rpondait Vassilissa.

--Fort bien! disait la comtesse; et elle sortait, blesse et rellement
vaincue, quoi qu'elle en et, par cette petite fille rsigne qui ne
craignait rien, forte de sa faiblesse mme.

La comtesse et bien donn dix mille roubles  celui qui lui et procur
le moyen de sortir du mauvais pas o elle s'tait mise. Dj, dans la
maison, parmi la domesticit, le bruit courait vaguement que la
demoiselle tait trs-malade, parce que c'est malsain de ne voir
personne et d'tre enferme. On accusait la comtesse de forcer sa nice
 rester au lit afin de l'affaiblir; mille autres bruits semblables que
la comtesse devinait--car quel mortel assez os se ft rencontr pour
les lui rpter!--ces rumeurs insaisissables la flagellaient rudement
dans son orgueil.

Je ne cderai pas, je vous le jure! avait-elle dit  sa nice.
Faudrait-il qu'elle cdt, malgr son serment?

Une fois de plus, elle manda le mdecin. Celui-ci, tonn de trouver au
lit une malade  laquelle il et fallu les voyages, l'hydrothrapie, les
toniques, les stimulants, tout ce qui peut ranimer les forces de la vie
quand elles nous abandonnent, exprima son tonnement  la comtesse.

--Il lui fout de l'exercice, dites-vous, docteur? Fort bien; elle en
fera des demain.

Le lendemain tait prcisment le jour o Dmitri s'tait gliss prs de
Vassilissa endormie. En se levant, la comtesse fit apporter  sa nice
une robe de chambre et des pantoufles.

--Vous allez vous lever, lui dit-elle, et faire trois fois le tour de
cette pice. C'est l'ordonnance du mdecin.

Lissa craignit un instant d'avoir t surprise pendant ses moments
d'exercice. Elle feignit une grande faiblesse, se laissa mettre la robe
de chambre et les pantoufles, et, d'un air dolent, fit trois pas,
appuye sur sa soubrette; aprs quoi, elle se dclara fatigue.

--C'est bien, dit la comtesse, asseyez-vous. Vous recommencerez tout 
l'heure.

Vassilissa fut oblige de dployer ses forces nouvellement acquises, et
bien lui en prit d'avoir essay seule, car sa tante n'entendait pas
qu'on lui dsobit sur ce chapitre plus que sur les autres.

Aussi, quand la comtesse eut permis  Lissa de regagner son lit, la
pauvre enfant vainement harasse--autant, il est vrai, par la contrainte
morale que par les efforts physiques,--s'endormit d'un profond sommeil,
avec cet air de fatigue qui avait si vivement frapp Dmitri.

En quittant sa mre, qui causait avec le prince, Zina prit le meilleur
parti, c'est--dire le plus audacieux. Elle passa de pied ferme devant
la pice o jasaient les femmes de chambre--par bonheur, elle ne fut
point aperue;--elle gagna la chambre de sa mre et, d'un bond, se
trouva auprs de Vassilissa, qui profitait de sa solitude pour tourner
lentement autour de sa prison.

Znade n'avait plus revu sa cousine depuis le soir de sa conversation
avec le prince: elle remarqua le changement en mieux qui s'oprait chez
elle. La jeune fille tait toujours bien maigre, mais ses yeux plus vifs
et une teinte plus chaude sur les joues tmoignaient d'une vitalit plus
nergique.

--Tu es debout? s'cria-t-elle.

Elle mit aussitt sa propre main sur sa bouche pour touffer cette
parole imprudente... Personne n'avait entendu... Elle continua plus bas:

--Tu marches donc?... Quel bonheur!

--C'est ta mre qui me l'ordonne! mais elle ne sait pas que je suis si
forte, rpondit Lissa avec un sourire malicieux, ombre de celui qui
charmait tous ses danseurs de Ptersbourg.

--Tant mieux! dit Zina. Ecoute... c'est demain!

--Demain? dit Vassilissa qui s'arrta, plit et faillit tomber.

--Que je suis bte, mon Dieu! s'cria Zina en la conduisant  son lit,
o elle lui mit une masse de couvertures sur le corps dans l'excs de
son zle. J'aurais d te dire cela avec plus de prcaution...

--Parle, parle! reprit Vassilissa. Le premier coup est port. Je suis
forte, maintenant.

--C'est demain. Tiens, lis a, je n'ai pas eu le temps de lire, tu me le
rendras.

Elle lui mit dans la main la lettre du prince que Lissa cacha sous sa
couverture.

--Demain soir,  neuf heures moins un quart. Sois prte. C'est le moment
o l'on sert le th. As-tu ta montre?

La montre de Vassilissa tait sur la table.

Zina la mit  l'heure de la sienne.

--Seras-tu prte?

--Oui, certainement. Mais je ne peux pas sortir en pantoufles.

--C'est vrai!... rpondit Zina, perdue dans un ocan de perplexit. Et
si l'on t'apporte trop tt des bottines, quelqu'un les trouvera ici...

--Non, rpondit Lissa, je les mettrai  mes pieds, dans mon lit. Mais je
n'ai ni robe ni chapeau.

--Tout cela sera dans la voiture--avec ta mre.

--Ma mre! s'cria Lissa. Je vais voir ma mre!

Elle fondit en larmes, non qu'elle et pour sa mre--si rarement
entrevue--une affection passionne, mais tout ce qui tait en dehors des
murs de la maison Koumiassine lui avait paru si bien mort et perdu, que
revenir  toutes ces choses,  tous ces tres aims, tait trop fort
pour elle.

Un bruit se fit entendre au dehors. La voix du prince, qui parlait
trs-haut, exprs sans doute avec la comtesse, en traversant le jardin,
glaa le sang dans les veines des deux conspiratrices.

--Je m'en vais. Donne-moi la lettre, murmura Zina.

--Je ne l'ai pas lue! rpondit Lissa plore.

--Eh bien, garde-la, rpliqua sa cousine, toujours prompte  se dcider.
Je viendrai la chercher ce soir, tu me la jetteras par la fentre.

Elle s'esquiva, lgre comme un flocon de neige, au moment o elle
arrivait dans le salon, sa mre entra par l'autre porte. Les rideaux
flottaient encore derrire la jeune fille, rvlant son passage.

Chourof frmit. Mais la comtesse n'y fit point attention.

--Allons, dit-elle, puisque vous tes l, Zina, priez le prince de jouer
avec vous quelque chose  quatre mains.

--Oui, maman. Prince, nous allons jouer une heure juste, comme des
coliers. Il est trois heures et demie.

Zina avait tir sa montre. Machinalement, le prince tira la sienne.

--Vous retardez de douze minutes, fit la jeune comtesse.

--Oh! mademoiselle, je vais comme le soleil!

--Alors, c'est le soleil qui retarde, rpondit Zina en le regardant sans
rire. C'est moi qui rgle l'Observatoire.

--Ah! fit le prince, comprenant enfin. En ce cas, je rglerai mon temps
sur le vtre, dit-il en s'inclinant.

Un soupir de soulagement fut la rponse de Zina.

La comtesse, distraite, feuilletait un livre intitul: la Bienveillance,
tudes de morale.

--Que ne commencez-vous? dit-elle en souriant avec amnit, au lieu de
vous quereller pour si peu de chose?

Les excutants, dj assis au piano, entamrent n'importe quoi et
jourent avec un brio qui ravit la comtesse Koumiassine.

--Il a des qualits, ce jeune homme, se dit-elle, plus de qualits que
je ne supposais... Et il est trs-riche.

La comtesse n'acheva point sa pense, mais elle n'empcha point les
jeunes gens, comme elle les nomma  partir de ce moment, de jouer
jusqu' cinq heures.

Et Dieu sait combien de fragments de phrases ils vinrent  bout
d'changer pendant ce temps-l! Il y en avait tant, que cela finit par
faire des ides tout entires.

On ne sait si les nouvelles rflexions de la comtesse l'avaient mise en
belle humeur, ou bien si le guignon, qui se mle de tout ce qui ne le
regarde pas, avait rsolu djouer un rle dans cette affaire--tant
est-il que Zina ne put s'chapper du salon aprs le dner. Sa mre avait
toujours besoin d'elle pour quelque chose, et, finalement, elle la
chargea de faire le th.

--Montrez-nous vos talents de mnagre, dit-elle en riant.

Zina voyait la soire s'avancer; elle et volontiers fait quelque
sottise pour tre renvoye dans sa chambre et courir sous la fentre de
sa cousine avant de rentrer. La veille, elle l'aurait fait sans
hsiter... Un sentiment nouveau de dignit fminine l'empcha de se
faire tancer devant un tranger, se dit-elle, pour se donner une
raison plausible.

Pendant que sa mre confrait dans la pice voisine avec l'intendant,
venu  l'improviste pour demander des ordres, elle fit un signe
imperceptible au prince, et en mme temps appela son frre.

Celui-ci, depuis l'avant-veille, tait toujours aux aguets. Il accourut
aussitt, pendant que Chourof s'embarquait dans une histoire du sige de
Sbastopol, dont,  vrai dire, il ne vint pas  bout de se dptrer;
mais la chose importait peu. L'essentiel tait que l'attention des
auditeurs ft captive par ce rcit. Zina en profita pour murmurer 
l'oreille de son frre:

--Va sous la fentre de Lissa; elle doit tre ouverte, il fait chaud;
appelle-la; elle te jettera un papier. Ne le perds pas; apporte-le-moi
dans un mouchoir que tu demanderas  ma femme de chambre.

L'enfant se dirigea vers la porte.

--O allez-vous, Dmitri? fit Wachtel, rappel soudain  ses devoirs.

--Faire une petite commission pour moi, dit Zina. Va, Dmitri, de ceux
qui sont brods au coton rouge, s'il te plat.

Le petit garon sortit sans autre empchement.

Quelques instants aprs, la comtesse rentra.

--Ou est Dmitri? dit-elle en parcourant des yeux le cercle.

--Il est all me chercher un mouchoir de poche, maman. J'ai laiss
couler le robinet du samovar sur le mien.

En toute autre occasion, Zina n'et pas chapp  une rprimande; mais,
dcidment, la comtesse tait d'une humeur accommodante. Elle ne
rpondit rien et demanda une tasse de th--sans sucre.

Dmitri, pour excuter son message, traversa l'antichambre pleine de
domestiques; puis, au lieu de se diriger vers le perron, comme il l'et
fait s'il avait t seul, il alla dans sa chambre, ouvrit la fentre,
sauta dans le jardin, fit rapidement le tour de la maison et arriva sous
la fentre de Lissa, claire par une veilleuse.

Le store tait baiss, mais la fentre tait ouverte, il grimpa comme un
chat, s'aidant de la plinthe qui faisait une trs-lgre saillie  deux
pieds au-dessus du sol, et il passa sa tte avec prcaution.

Sa cousine ne dormait pas: dans des angoisses horribles, elle attendait
que Zina vint chercher cette lettre, qu'elle savait par coeur et sans
laquelle l'vasion devenait peut-tre impraticable.

Aussitt que la tte du petit garon parut sous le store blanc, qu'il
cartait un peu de la main, Vassilissa se souleva sur le coude et mit un
doigt sur ses lvres. Une femme de chambre allait et venait dans la
chambre voisine, prparant la toilette de nuit de la comtesse.

Dmitri se laissa glisser dans la chambre, imparfaitement claire, et, 
quatre pattes, comme il l'avait dit, il s'approcha du lit sans faire
plus de bruit qu'un chat.

Vassilissa allongea la main et laissa tomber le prcieux billet.

Le petit garon s'en saisit, effleura de ses lvres, en galant
chevalier, le bout des doigts de sa cousine, glacs par la peur, et s'en
retourna comme il tait venu. Le store, en retombant sur lui, battit un
peu contre la fentre.

--Voici le vent qui se lve, mademoiselle, dit la femme de chambre. Je
crois qu'il est temps de fermer votre fentre.

--Ferme, dit Vassilissa en se laissant aller sur l'oreiller. Je suis
fatigue.

Deux minutes aprs, bnissant le souvenir des exercices acrobatiques de
son pauvre menin franais, si fort conspu des gens srieux, Dmitri fit
son entre dans la salle  manger et remit  sa saur le mouchoir
demand.

Dans l'angle qu'il tenait serr entre ses doigts, le billet du prince
craquait furtivement.

Zina le prit et le mit dans sa poche. Avant de se coucher, elle trouva
un moment de solitude pour le lire, le parcourut lentement deux fois,
puis le mit en boulette et se mit  l'avaler mthodiquement.

--a n'est pas bien bon, du papier, se dit-elle aux deux tiers de sa
tache; mais si a ne nourrit pas, au moins a donne du courage!

Elle dormit  poings ferms. Tel Csar, la veille d'une bataille.




                                XLIII

                         Znade se promne.


La journe dcisive du lendemain se leva dans un ciel sans nuages. Zina,
debout de bonne heure, s'en alla, sous prtexte de prendre le frais,
faire un tour dans le jardin, pendant que miss Junior parachevait son
interminable toilette.

La discipline, on l'a vu, tait fort svre dans la maison Koumiassine,
et les enfants taient soumis  une surveillance de toutes les minutes.
C'tait  peine si, dans le courant d'un mois, Zina et Dmitri avaient pu
changer deux mots avec la prisonnire. Mais, depuis quelques jours, la
jeune comtesse chappait dcidment  la tutelle de sa gouvernante. Elle
se sentait si fermement rsolue  en faire  sa tte, que l'Anglaise, ne
se sentant plus de force  lutter, embotait le pas derrire elle sans
mot dire.

Zina s'en alla donc toute seule respirer l'air matinal.

Aux yeux d'un spectateur indiffrent, sa promenade et beaucoup
ressembl  celle de Jeannot Lapin, tel que nous l'a dcrit la Fontaine:

Parmi le thym et la rose.

Elle s'en alla d'abord le long de l'alle qui faisait le tour du jardin,
cueillant une fleur par ci, une branche par l, puis elle s'arrta  une
petite porte troite qui donnait sur la campagne.

Cette porte, dfendue par un seul verrou  l'intrieur, n'avait pas t
ouverte depuis bien longtemps. Znade l'ouvrit comme par curiosit, la
fit manoeuvrer sur ses gonds rouills, frotta les ferrures avec un peu
de beurre frais qu'elle avait pris  la laiterie dans une feuille de
salade, au grand bahissement de la laitire.

--C'est pour manger avec du pain noir, avait-elle dit.

Le pain noir n'avait point paru, mais le beurre trouva fort bien son
emploi. La porte fermant  merveille et s'ouvrant sans bruit, la jeune
comtesse en profita pour faire un petit tour dans la campagne. Elle
suivit le chemin  gauche, tourna le coin du jardin, puis fit une
centaine de mtres.

De l'autre ct de la maison seigneuriale, derrire les communs,
s'levait une grange isole et fort vermoulue, dont on ne se servait
plus qu'en cas de rcolte surabondante. L'intendant tait venu, la
veille, demander  la comtesse s'il fallait s'en servir pour emmagasiner
le superflu d'une riche moisson. Ayant reu une rponse affirmative, il
avait envoy ds l'aube deux ouvriers poser deux gerbes de paille aux
endroits les plus endommags de la toiture.

Zina poussa jusque-l.

Au moment o elle s'approchait, les deux paysans, qui avaient dj
termin leur besogne, quittaient la grange.

--Quel vieux nid  charanons! dit l'un d'eux avec ddain, en repoussant
la grande porte qui s'en alla battant dans le vide.

--Qu'est-ce que tu veux! rpliqua le second, puisqu'ils aiment mieux
mettre leur bl  pourrir l-dedans que de le distribuer au pauvre
monde, quand ils en ont de trop! C'est leur affaire!

Et le paysan secoua sa main droite avec un geste intraduisible qui
exprime aussi bien le ddain ou l'indiffrence que la rsignation.

Ils tournrent le coin de l'curie et disparurent.

Zina inspecta curieusement le vieux nid  charanons. C'tait une
btisse branlante, situe dans un champ en jachre. Le chemin qui y
conduisait tait depuis longtemps envahi par l'herbe.

Aprs en avoir fuit le tour, la jeune fille entra dedans. La porte 
deux battants ne fermait plus. Le battant de gauche, tout ouvert, tait
attach  la muraille de soliveaux par un crochet de fer rouill.
Derrire, les ouvriers avaient dpos une douzaine de bottes de paille,
restes sans emploi aprs la rparation sommaire qu'ils avaient excute
au toit de chaume.

Zina contempla d'un oeil satisfait cet intrieur dlabr. Elle
ramassa--sans doute par amour de l'ordre--tous les brins de paille pars
 et l et en fit un tas dans un coin,  l'extrmit de la grange.

Puis, ce lger travail accompli, elle s'en retourna au jardin.

Nul ne passait,  cette heure, par le chemin qu'elle avait pris; les
troupeaux seuls le suivaient matin et soir en se rendant au pturage.

Elle rentra par la petite porte qu'elle avait si bien fait fonctionner.
Avec une branche d'arbre elle simula les traces des dents du rteau sur
le sable qu'elle avait foul et continua sa promenade matinale  travers
le jardin.

La fentre de Vassilissa tait ouverte. La prisonnire accomplissait,
sous les yeux de la comtesse, son exercice de marche journalier. Zina
s'arrta--non pour couter, fi donc!--mais pour entendre, s'il se
pouvait, quelque bribe de conversation.

Le hasard la favorisa.

--Eh bien! ma nice, disait la comtesse, ne finirez-vous pas par
reconnatre vos torts? N'avez-vous pas honte de vous rendre malade 
force d'enttement? tes-vous donc incapable d'un bon mouvement, d'une
parole de soumission?

--Je vous demande pardon, nia tante, rpondit la voix douce de Lissa, un
peu tremblante d'motion ou de lassitude. Je ferai tout ce que vous
voudrez, except d'engager ma vie.

--Comme il vous plaira, mon enfant. Vous prfrez, je le vois, tout 
l'obissance.

Vassilissa ne rpondit pas.

Un frlement de soie annona  Zina que sa mre allait quitter la
chambre. Elle s'lana vers la porte du jardin et rentra chez elle.

L'Anglaise, qui avait faim, prenait son caf sans l'attendre.

--Ah! si vous saviez, miss Junior, dit la petite ruse en se versant de
la aune, si vous saviez comme il fait bon dans le jardin!... C'est
dommage que vous n'y soyes pas venue avec moi...

Aprs le caf, la lecture. Aprs la lecture, le djeuner. Aprs le
djeuner, la comtesse alla voir ses abricots, qui taient presque tout 
fait mrs.

--Qu'est-ce que vous faites, Zina? demanda-t-elle en passant sous la
fentre de sa fille.

--Je range mes affaires, maman! rpondit celle-ci, fort occupe, en
effet,  faire un petit paquet mystrieux pendant que miss Junior
arrangeait son oreiller  grands coups de poing pour la sieste
prmdite.

--Quand vous aurez fini, venez me rejoindre aux abricots! dit la
comtesse qui s'loigna sans attendre la rponse.

Zina mit son petit paquet dans un panier qu'elle passa  son bras.

--As-tu vu mon frre? demanda-t-elle au premier domestique qu'elle
rencontra.

--Le jeune comte doit tre dans sa chambre. Zina se dirigea vers la
chambre que Dmitri partageait avec son gouverneur. Une odeur de cigare
hambourgeois trs-prononce annonait la prsence de celui-ci. Elle
s'arrta dans la pice qui prcdait.

--Dmitri, dit-elle, coute un peu. Le petit garon accourut.

--Maman est aux abricots, dit-elle. Il faut que ta portes a tout de
suite.

Elle tira du panier le petit paquet form d'une paire de bottines et
d'un chle de barge.

--Par la fentre?

--Non, par la chambre. Si elle n'tait pas seule, ce serait dangereux.

--A quatre pattes! s'cria Dmitri, qui partit en gambadant.

Zina s'en alla, le coeur plein d'alarmes, rejoindre sa mre aux
abricots. Le got du plus beau fruit--du plus beau aprs celui qu'avait
mang sa mre--ne put la distraire de son inquitude. Par bonheur, vingt
minutes, les plus longues de sa vie, ne s'taient pas coules, que le
petit garon parut au bout de l'avenue, se dirigeant vers le bois, en
compagnie de son gouverneur.

--Dmitri! coute encore! cria Zina en se prcipitant  toutes jambes
vers ce couple intressant.

Dmitri tourna la tte, et, voyant venir sa soeur, il se mit  courir
aussi vers elle. Ils se rencontrrent dans un endroit absolument dsert,
hors de toute porte de la voix.

--Eh bien? fit la jeune fille essouffle.

--Elle les a fourres dans son lit, rpondit Dmitri.

--C'est bien. Maintenant il me faut des allumettes.

--Des allumettes! fit l'enfant en ouvrant de grands yeux.

Zina rougit involontairement.

--Oui, des allumettes; des bonnes.

--Beaucoup?

--Une douzaine.

--C'est bon. Je vais voler le porte-allumettes de mon Allemand. Tu me le
rendras?

--Certainement.

--Je te le donnerai  diner. C'est extrmement simple.

--Merci. Rapporte-moi des framboises sauvages, si tu en trouves. Il faut
bien que je t'aie demand quelque chose. Et puis...

Ici, la jeune comtesse se troubla visiblement. Les grands yeux de son
frre lui posaient tant de questions, qu'elle se sentait embarrasse.

--Quoi que tu entendes ce soir, ne sors pas, mon cher ami... reste  la
maison. J'aurai besoin de toi. Il faudra peut-tre une chaise ou quelque
chose de ce genre pour la faire sortir. Tu resteras?

--Sans doute! mois qu'est-ce qu'il y aura ce soir?

--Ne me le demande pas... H n'y aura peut-tre rien... si je peux
l'empcher. Est-ce que tu pourrais penser mal de moi, si je faisais
quelque chose de mal?

--Jamais! rpondit vivement l'enfant. Si tu fais quelque chose de mal,
c'est qu'il l'aura fallu pour faire autre chose de bien.

Znade embrassa tendrement son frre.

--Va, dit-elle, n'oublie pas les framboises. Dmitri, qui courait dj,
se retourna pour lui faire un signe affirmatif, et la jeune fille alla
retrouver sa mre, qui s'tait absorbe dans la contemplation de ses
magnifiques abricots.

Aucun visiteur ne se prsenta jusqu'au soir. Quelle journe! Qu'elle
parut longue  chacun de ceux qui avaient hte de la voir finir!

La monotonie des jours,  la campagne, est quelque chose d'inimaginable
pour ceux qui n'en ont point prouv l'incommensurable ennui. Tant qu'on
peut s'occuper de quelque chose, le jour passe l comme ailleurs; mais
les grandes dames russes dans leurs terres ont parfois une manire
d'errer  et l dans leur domaine--suivies de quelque victime pour leur
tenir compagnie--qui est bien le pire des supplices pour un esprit actif
ou proccup.

Pendant toute la longue aprs-midi, la comtesse trana sa fille des
abricots aux ananas, puis  la serre tempre, puis  la melonnire,
puis au bord de l'tang, o l'on pchait des carassins pour sa table;
puis au poulailler, afin de rendre visite  de fort belles poules que la
comtesse affectionnait au point de leur consacrer des heures entires,
et que Zina hassait d'une horreur proportionnelle.

De l, une fois les poules repues de grain choisi que Zina dut aller
chercher  la rserve, la malheureuse enfant suivit sa mre  la maison
de bain, qu'on prparait pour le lendemain samedi, jour de nettoyage
gnral; puis  la blanchisserie, o cinq repasseuses mrites
amidonnaient et gaufraient, tout le long du jour, les interminables
garnitures de la lingerie savante qu'aimait la comtesse; puis 
l'curie; puis  l'table, o les vaches mres restaient avec les veaux
nouveau-ns.

Aprs quatre heures de ce supplice, Zina, coeure par l'odeur de la
vase remue, des poules, des fers chauds sur l'empois, aveugle par
l'clat du soleil sur les melonnires et sur le miroir de l'tang, lasse
 mourir d'tre reste si longtemps sur ses jambes en marchant  petits
pas sur le gravier, Zina rentra cher elle et se laissa choir dans un
fauteuil.

--Et maman qui se plaint de sa sant! s'cria-t-elle avec humeur. Mais
je mourrais s'il me fallait, deux fois par semaine seulement,
recommencer cette corve.

--Qu'est-ce que vous avez vu? demanda miss Junior, qui avait joui
dlicieusement de sa solitude en prolongeant sa sieste sur un roman
anglais.

--Des blanchisseuses, des carassins, des abricots, des pcheurs au
filet, des poules, des melons et leurs jardiniers, des vaches et leurs
veaux, des ananas, des orangers, et des balais de bouleau pour vous
rosser demain au bain, des seaux de lessive, des chevaux et des fers 
tuyauter... Que vous faut-il encore? Ah! que j'ai mal  la tte! s'cria
Zina tout d'une haleine.

Sa gouvernante la regardait d'un air si ahuri, qu'elle clata de rire et
lui tapa amicalement deux ou trois fois dans le dos.

--Et quand on pense, reprit-elle, qu'il faut que je m'habille pour le
dner!

--Quelle robe, mademoiselle? dit la femme de chambre.

--Celle que tu voudras... Mon, non, reprit vivement l'tourdie. Ma robe
gris fonc, celle qui est tout unie.

--Une robe si simple pour diner?

--Puisqu'il n'y a personne! rpondit Zina on baillant  coeur joie. Oh!
miss Junior, je vous demande pardon, ajouta-t-elle, mais je dors debout.
C'est la faute de maman. Je me coucherai tout de suite aprs le diner.

--Vous feriez mieux de rester un peu  prendre l'air, ce soir, dans le
jardin. Il fait si bon au frais!

--C'est une ide... mais non... je crois que le sommeil vaudra mieux.




                                XLIV

                               Au feu!


Zina acheva sa toilette sans autre msaventure. Comme elle entrait dans
la salle  manger, Dmitri lui glissa dans la main le porte-allumettes de
son gouverneur.

Le dner fut aussi remarquablement ennuyeux que l'avait t la journe.
La comtesse, afin de se distraire, mit sa fille au piano pour la soire,
pendant que Wachtel lui lisait la Revue des Deux Mondes, en ce franais
qui amusait si fort Dmitri.

On peut juger du plaisir qu'prouvait Znade  jouer du Mendelssohn
pendant que les minutes s'enfuyaient irrparables et qu'elle ne pouvait
s'occuper de la grande affaire. Le temps s'tait couvert. Si la pluie
s'en mlait, ce serait complet!

Enfin,  huit heures, Zina profita d'un moment de solitude pour dire
deux mots  l'oreille de Dmitri, qui s'esquiva et courut  la fentre de
Lissa.

--Es-tu prte? murmura-t-il.

--Oui, mon chri, rpondit celle-ci, qui tremblait depuis le matin.

L'isolement, qui laissait le champ libre  toutes ses penses,  toutes
ses conjectures, tait pour elle une sorte de poison qui la consumait.
Elle avait pri tout le jour afin de calmer son agitation; mais la
prire mme s'tait mousse  cette lutte continuelle, et la pauvre
enfant ne pouvait plus que trembler.

Dmitri s'enfuit et revint au salon. Un geste apprit  sa soeur que tout
allait bien.

A huit heures et demie, enfin, les apprts du th commencrent dans la
salle  manger, et la musique eut le droit de cesser.

--Tant pis! se dit Zina, je joue mon reste! Et elle sortit sur la pointe
du pied, sans que personne y prit garde.

Miss Junior tait dans sa chambre, crivant une lettre--bien tranquille
sur le sort de son lve, qu'elle savait tre avec la comtesse;--Wachtel
lisait toujours la Revue; Dmitri faisait des patiences dans la pice
voisine.

Un dernier regard sur ce paisible intrieur rassura Znade. Elle sortit
par le perron du jardin et gagna, sans se presser, la petite porte
qu'elle avait prpare le matin.

Arrive l, elle se dirigea vers la grange isole en courant si fort,
qu'elle faillit tomber plusieurs fois. Elle entra dans le btiment
dsert et ressortit au bout d'une minute. Puis elle regagna le jardin,
toujours courant.

Quelques instants aprs, elle rentrait tranquillement par le perron. Sa
respiration encore agite, qu'elle retenait avec peine, tait le seul
indice de sa course rapide. Seulement, au lieu d'tre rouge, comme c'et
t naturel, elle tait fort ple. Elle tira sa montre: l'aiguille
marquait huit heures trois quarts. Elle s'assit  ct de Dmitri et
parut s'intresser  sa patience.

Tout  coup une rumeur confuse, termine par un grand cri, s'leva dans
la cour. Les domestiques, affairs dans l'office, se prcipitrent au
dehors, puis rentrrent soudain. Le matre d'htel entra tout blme:

--Au feu! dit-il d'une voix trangle. La comtesse se leva brusquement.

--Le feu? o?

--Dans les communs, je crois... Tout prs, madame la comtesse.

La comtesse sortit du salon.

--Ne bougez pas, dit-elle  ses enfants, qui s'taient levs aussi et
qui, plus blancs que la nappe, cherchaient  lire dans ses yeux.

--Wachtel, suivez-moi. Voici la clef. Elle dtacha une clef du trousseau
qui ne quittait pas sa poche.--Vous allez faire sortir la pompe.

Elle sortit, suivie du gouverneur et de la foule des domestiques. Les
femmes de chambre, effares et curieuses, se prcipitrent  leur suite.
Une lueur intense embrasait le ciel du ct des communs. Les cris: Au
feu! retentissaient partout.

Dmitri et Zina, rests seuls, se regardrent sans parler.

--Allons! dit Znade.

Ils coururent  la chambre de Vassilissa. Celle-ci, assise tout habille
sur son lit, attendait, ne comprenant rien au bruit. Elle ne pouvait pas
voir la lueur de l'incendie, oppose  sa fentre.

--Courons! dit Zina. Vite!

Soutenue par eux, Vassilissa traversa en courant la vaste maison
dserte. Sa robe de chambre flottante la gnait. Dmitri en prit un pan.
Les grandes pices somptueusement claires et vides avaient un air
trangement lugubre, qui frappa Zina au coeur.

--C'est moi qui ai fait cela! pensa-t-elle, et quelque chose comme un
regret traversa son me.

Mais Vassilissa, tremblante, perdue, tait l sur son bras, presque sur
son coeur; c'tait  elle qu'il fallait penser.

Le perron franchi, le plus dangereux tait fait. Le jardin sombre, bien
qu'il ne fit pas encore tout  fait nuit, protgeait leur fuite. Ils
arrivrent h la petite porte.

--Retourne, Dmitri! dit Zina.

L'enfant avait bien envie d'aller plus loin, mais la voix de sa soeur
tait si imprieuse, si diffrente de l'ordinaire, qu'il n'osa insister.

Vassilissa se pencha sur lui et le pressa sur son coeur. Un baiser
ardent fut chang, et les deux jeunes filles, laissant derrire elles
la grange incendie, tournrent  droite et prirent leur course 
travers un champ de trfle nouvellement fauch, pendant que le petit
Dmitri regagnait tristement la maison.

On entendait dans le lointain les cris: Au feu! rpts par les
paysannes, qui ne sont jamais  court de lamentations. Le ciel bas
rverbrait la clart sinistre qui clairait leur route.

Vassilissa ne courait plus. Elle marchait de son mieux, mais ses forces
dclinaient visiblement. Pas un mot n'avait t prononc. Arrives au
petit cimetire, elles s'engagrent en droite ligne dans le taillis,
franchissant les tombes, dont quelques-unes, frachement combles,
croulaient sous leurs pieds; vingt mtres les sparaient encore de la
route, mais la pente descendante tait rapide.

--Je ne puis plus, dit Vassilissa, tombant  demi vanouie et essayant
de se cramponner  une croix.

--Courage! ma chrie, courage! Encore un effort! dit Zina, qui l'aidait
 se relever, mais ne pouvait y russir.

La lueur rouge semblait diminuer d'intensit. Zina fit un effort
dsespr. Passant le devant de sa robe dans sa ceinture, elle enleva
Lissa dans ses bras et descendit presque en courant la pente o les
cailloux roulaient avec fracas derrire elle.

Elle sentit enfin l'herbe sous ses pieds, tourna un buisson, et, devant
elle, une petite calche basse attendait. Le prince avait tenu parole.

Madame Gorof, assise dans la calche--ses jambes ne pouvaient la
soutenir,--poussa un faible cri. Zina dposa sur les coussins sa cousine
 demi vanouie.

--Au revoir, lui dit-elle.

--Le Seigneur vous bnira, mon enfant, murmura madame Gorof d'une voix
touffe.

Zina couvrit de baisers le corps presque inanim de sa cousine.

--Que Dieu vous mne! dit-elle. Au galop. La troka partit ventre 
terre.

Zina resta un instant sur le chemin et la regarda s'loigner. Elle
songeait  tant de choses en ce moment-l, qu'il serait impossible de
noter ses impressions. Mais une pense dominait tout: le prince avait
tenu sa parole, c'tait un noble coeur.

Elle tressaillit et reprit en courant le chemin de la maison. Mais ses
jambes tremblaient, elle chancelait  tout moment. Elle fut oblige de
ralentir sa course.

La lueur rouge tait bien terne, c'tait fini... sans doute aucun
malheur  dplorer!... Devant la pense du fait accompli, toute l'ardeur
joyeuse qui l'avait soutenue abandonna la jeune fille. Elle sentit les
pleurs lui monter  la gorge. Qu'allait-elle faire  prsent vis--vis
de sa mre courrouce?

--Qu'importe! se dit-elle. Elle ne me tuera pas! Et si elle est en
colre, elle en a bien le droit. Je serai soumise, pourvu qu'elle ne
touche pas  mon frre...

Zina ferma la petite porte du jardin, si secourable, et rentra par le
perron. La maison tait pleine de bruit. L'intendant faisait son rapport
 la comtesse dans le petit salon. Dmitri semblait n'avoir fait que des
patiences toute la soire. Wachtel, en rentrant, l'avait trouv  son
poste.

Zina rentra dans la salle  manger sans que personne y attacht
d'importance.

--Mais  quoi attribuez-vous l'incendie? demandait la comtesse.

--Je ne peux pas vous le dire, Excellence, rpondait l'intendant. Il
faut qu'un paysan, en fumant sa pipe, ait laiss voler une tincelle.

--Mais la grange tait trs-loin de la route!

--Les ouvriers de ce matin, peut-tre... Je crois qu'ils sont grands
fumeurs...

--Le feu aurait couv toute la journe? rpartit la comtesse. Ce n'est
gure probable. Enfin, faites-les arrter, ces deux ouvriers, et
informez-vous...

Dmitri regarda sa soeur. Celle-ci, ple, les lvres serres, coutait en
silence. On servait le th--les tasses et leurs cuillers faisaient leur
petite musique joyeuse comme  l'ordinaire.

--Je le sais bien, reprit la comtesse, ce n'est pas une grande perte que
cette grange dcrpite; mais, pour moi, ce sinistre est d  la
malveillance, et il m'importe d'en connatre l'auteur.

--On s'informera, Votre Excellence, rpondit l'intendant.

On avait pos une tasse de th devant Znade. Elle n'y touchait pas;
son frre la tira vivement par sa robe. Elle comprit et se mit en devoir
de l'avaler, bien qu'elle n'y trouvt absolument aucun got.

L'intendant sortit pour faire une ronde, accompagn des gardiens
ordinaires, afin de voir s'il n'y avait pas d'autre point menac.

La comtesse entra dans la salle  manger, pleine de monde, la parcourut
du regard, y trouva tous ceux qu'elle cherchait, puis une pense
charitable lui vint. Elle sonna:

--La pauvre Vassilissa a d avoir bien peur, dit-elle  son entourage.
Envoyez une femme de chambre prendre de ses nouvelles, en s'adressant au
domestique, et dites-lui que j'irai la voir tout  l'heure.

Zina resta immobile, attendant le coup de foudre.

Ce ne fut pas long.

Le domestique rentra, suivi par la femme de chambre de Vassilissa, ple,
consterne et se croyant dj sur le chemin de la Sibrie.

--Mademoiselle Vassilissa n'est pas dans sa chambre, dit le serviteur,
qui se hta de disparatre.

Un cri touff retentit dans la salle  manger. Toutes les poitrines
l'avaient pouss en mme temps, mues par la mme pense.

La comtesse se leva, se dirigea rapidement vers la chambre et revint au
bout d'une minute, les yeux flamboyants d'une indicible colre.

--O est ma nice? demanda-t-elle d'une voix sche et stridente comme le
bruissement des cigales.

Personne ne rpondit. Un silence de mort rgna dans la salle.

--Qu'on fouille la maison! qu'on parcoure le jardin... Elle ne peut tre
loin.

Les domestiques s'empressrent d'obir.

--Elle a d passer par ici pour sortir, dit la comtesse en promenant son
regard sur l'assemble.

--La chambre des femmes de chambre a aussi une sortie sur le perron, fit
observer une des protges.

--C'est juste, dit la comtesse... Toutes les femmes de chambre!...

Le troupeau plor se pressa bientt  l'entre de la salle.

--Qui est-ce qui tait dans la chambre de service lorsque ma nice est
sortie? fit la chtelaine d'une voix terrible dans son calme.

Un frmissement sourd parcourut le groupe, et les ttes firent toutes le
mme mouvement ngatif.

--Vous avez abandonn votre poste! reprit la comtesse avec mpris. Vous
serez punies comme il convient. Allez!

Elles sortirent en se pressant les unes contre les autres, et leurs
gmissements touffs se firent entendre dans l'antichambre.

Le matre d'htel rentra.

--Eh bien? fit la comtesse, qui devenait nerveuse.

--On a cherch, Votre Excellence; on cherche encore avec des torches: on
n'a rien trouv... Il n'y a plus, ajouta-t-il en hsitant, que...

--Parle donc, imbcile: qu'est-ce qu'il y a?

--L'tang... murmura le domestique  voix basse.

L'tang... vous n'aviez pas pens  cela, comtesse Koumiassine! vous
n'aviez pas song que votre nice pourrait prfrer une mort immdiate 
lu mort lente dont elle se croyait menace!...

Un frmissement d'horreur avait parcouru l'assemble; quelques mots
entrecoups, changs  voix basse, exprimaient le sentiment gnral.

--Pauvre petite!

--Elle tait si malheureuse!

--Que Dieu ait son me!

Atteinte dans ses sentiments de chrtienne et de mre adoptive, frappe
dans son orgueil devant cette foule de gens qui lui devaient le pain
quotidien, la comtesse reut alors le chtiment de son incomprhensible
obstination.

--Qu'on cherche... dit-elle  voix basse. Et elle se dtourna.

Une larme, une vraie larme de repentir, suivie d'autres nombreuses,
apprit  ceux qui l'entouraient que la comtesse avait un coeur de femme,
aprs tout, et qu'elle connaissait le remords.

--Que Dieu me pardonne, dit-elle; je ne croyais pas mal faire.

Elle resta l, en prsence de ces gens qui la jugeaient, qui la
condamnaient, elle le sentait; elle restait l, offrant  Dieu cette
humiliation, avec le regret de son coeur broy--broy jusqu' la
clmence,--car si Vassilissa ft entre en cet instant-l, elle lui et
tendu les bras sans arrire-pense.

Aprs le premier moment de surprise, la comtesse s'assit sur une chaise
pour attendre; puis une ide lui vint.

--Prions, dit-elle d'une voix brise, prions pour une me pcheresse en
danger de mort... Rptons les prires des agonisants.

La foule--tous les domestiques taient rests l--se tourna vers l'image
qui protge chaque pice d'un appartement russe. La comtesse fit le
signe de la croix sur son visage couvert de larmes elle tourna
lentement.

Zina ne put soutenir la vue des larmes de sa mre.

--Maman! dit-elle  haute voix.

La comtesse tourna vers elle son visage tonn.

--Maman, ma cousine n'est pas morte. Elle est partie, ajouta-t-elle avec
effort.

--Partie! tonna la comtesse. Et vous le saviez?

--Maman... j'ai manqu  mes devoirs envers vous... punissez-moi...
seule... je suis coupable.

La comtesse regarda attentivement sa fille, pensant qu'elle tait
devenue folle. Le visage modeste et assur de Znade dissipa cette
crainte, et la colre prit le dessus.

--Vos complices? dit la mre indigne.

--Je n'en ai pas; j'ai tout arrang seule.

--Seule? c'est impossible.

--Seule, maman. Personne, dans cette maison, n'a rien vu ni rien su.

--Mois cet incendie?... ce n'est pas le hasard...

--C'est moi, maman, qui ai mis le feu pour que la maison ft vide et que
ma cousine pt partir.

--Vous!... vous! rpta la comtesse terrifie. Incendiaire, vous!...
malheureuse! vous, ma fille!... vous n'tes pas ma fille, je vous
renie!...

Znade plit encore, s'il se peut. La foule qui remplissait la pice se
partageait videmment entre ceux qui approuvaient et ceux qui
blmaient... La jeune comtesse ne put supporter le blme, et l'orgueil
de sa mre parla en elle.

--J'ai mal fait, je le sais, dit-elle, bien que je n'aie fait tort 
personne. Mais ma cousine tait si malheureuse que, tout  l'heure, sa
mort vous a paru  tous une chose probable, naturelle; ne vaut-il pas
mieux la savoir vivante et loin d'ici, que morte dans cet tang?

Le geste digne et fier de Zina montrait la fentre.

--Mais vous... vous! rpta la comtesse. Vous avez commis un crime
punissable par les lois... vous avez couvert notre maison de honte...
vous vous tes joue de votre mre!...

--Si j'avais voulu me jouer de ma mre, je lui aurais laiss croire que
ma cousine tait morte, et j'aurais joui de l'impunit! Mais je n'ai pas
pu voir pleurer ma mre...

La voix de Znade s'teignit dans un sanglot, et la pauvre enfant
essaya de se jeter au cou de la comtesse.

Celle-ci, bien qu'attendrie par cet lan spontan, crut de sa dignit de
ne pas se laisser mouvoir.

--C'est bien! fit-elle en cartant sa fille. Nous en reparlerons demain.

Elle se tourna vers les domestiques:

--Qu'on arrte les recherches.

Puis, s'adressant de nouveau  sa fille:

--Avec qui est-elle partie?

Friande de scandale, l'assemble, qui se dispersait, s'arrta pour
couter.

--Avec sa mre! rpondit Zina, non sans un secret triomphe.

Ce fut un coup de massue pour la comtesse, qui rentra dans ses
appartements sans vouloir dire un mot de plus.




                                 XLV

                  Znade reoit une verte semonce.


Si la comtesse passa une nuit dsagrable, en revanche Zina dormit sur
les nuages. La colre de sa mre ne pouvait durer, elle le sentait bien;
son frre tait sauf, la comtesse n'avait pas mme pens  lui!--les
innocents ne souffriraient pas, et Lissa roulait  grandes guides vers
Saint-Ptersbourg, bien soigne par sa mre; tout tait donc pour le
mieux.

--Quelle bonne ide a eue cet imbcile quand il a parl de l'tang! se
disait la jeune fille en faisant sa toilette de nuit. C'est lui qui a
tout sauv! A prsent, maman ne peut plus se mettre si fort en colre.
C'est qu'elle a eu vraiment peur!

--Oh! miss Zina, miss Zina! rptait l'Anglaise, compltement abrutie
par tant d'vnements divers, comment avez vous pu mettre le feu...

--Avec des allumettes, miss Junior, rpondait l'incorrigible railleuse.

--Mais vous pouviez incendier le domaine entier et nous aussi!

--Je vous ferai observer, trs-chre miss, que la grange tait isole et
qu'il ne fait pas un souffle de vent.

--Oh! miss Zina! vous avez pu faire cela toute seule, et vous n'avez pas
eu peur?

--Si fait, miss Junior, j'ai eu grand'peur d'tre rencontre et
empche, quand ce n'et t que par vous!

--Et si vous m'aviez rencontre en effet? dit l'Anglaise avec curiosit.

--Eh bien, ma chre miss Tremble-Toujours, je vous aurai prise par le
bras, je vous aurais fait courir--vous ne courez pas trop mal quand on
vous talonne comme il faut--et nous aurions mis le feu
ensemble.-L'Anglaise recula d'horreur.--Et si vous aviez parl mal 
propos, j'aurais dit  maman que la renomme d'rostrate vous empchait
de dormir, et que vous m'aviez pousse  cet acte criminel.

--On ne sait jamais si elle plaisante ou non, grommela l'institutrice en
gagnant son lit. Et j'espre au moins, miss Zina, que vous n'avez pas
l'intention de mettre le feu ailleurs?

--Non, ma bonne amie, pas pour le moment, rpondit Znade avec amnit.

La gouvernante fit, cette nuit-l, des rves pouvantables.

Le lendemain fut un jour triste; une petite pluie fine et serre
couvrait tout d'un voile gristre; l'Anglaise tait morose et songeait 
quitter cette maison dangereuse o se passaient des choses
incomprhensibles. Zina elle-mme ne pouvait retrouver sa belle humeur;
elle sentait venir l'explication retarde par sa mre, et cette attente
n'avait rien de rjouissant.

Enfin, aprs le djeuner, la comtesse, qui l'avait doucement carte du
geste quand elle s'tait approche pour lui baiser la main, appela sa
fille dans le petit salon.

--Ma fille, lui dit-elle, vous avez le temps de mditer sur votre
conduite; j'espre que vous sentez la grandeur de votre faute?

Zina, qui tenait devant elle la tl baisse, leva les veux et regarda
sa mre.

Depuis leur arrive  la campagne, depuis surtout la squestration de sa
cousine, cet enfant tait devenue une jeune fille, et, chose trange, en
la voyant injuste et despotique, elle avait cess de craindre sa mre.

--Oui, maman, rpondit le jeune indiscipline, j'ai eu grand tort, je
l'avoue, de me servir du feu pour faire russir mes projets; si les
circonstances m'avaient mal servie, je pouvais incendier la maison,
peut-tre le village, et causer ainsi des dommages irrparables. J'ai eu
grand tort. Je vous en demande sincrement pardon.

La comtesse demeura stupfaite. Sa fille avait donc mal compris? elle,
dont l'intelligence si prompte saisissait au vol, pour ainsi dire, les
moindres penses!

--Cette faute est grave, j'en conviens, reprit la chtelaine, et je suis
bien aise que vous en compreniez l'tendue. Mais votre faute envers moi
est bien plus norme encore, et c'est de celle-l que je veux parler.

Sa fille la regarda, ne rpondit rien et baissa les yeux.

--Vous m'avez comprise, j'espre? dit la comtesse d'un ton plus pre.

--Non, maman, fit la jeune rebelle, j'avoue que je ne comprends pas
bien. Vous parlez en ce moment de la part que j'ai prise  l'vasion...

--A l'enlvement, corrigea la comtesse.

--... De ma cousine, poursuivit l'indomptable enfant. Eh bien, si c'est
de cela qu'il s'agit, ma conscience ne me reproche rien--et vous-mme,
maman, ajouta-t-elle avec l'habilet d'un vieux diplomate, vous ne me
parlez ainsi que pour me mettre  l'preuve; votre coeur, j'en suis
sre, est d'accord avec le mien!

Quelle perche Zina tendait  sa mre! Aussi la comtesse, qui sentait
vaguement son autorit s'en aller  vau-l'eau, s'y cramponna
sur-le-champ. Un coup d'oeil  la drobe annona  la jeune fille le
succs de sa ruse.

--Il ne s'agit pas de mon coeur, rpliqua la comtesse; mon coeur peut me
diriger dans un sens, et le devoir rigoureux m'attire vers un autre.

--Oh! maman, vous si bonne! N'avez-vous pas fait toute votre vie tout le
bien possible? Et n'est-ce pas parce que, au fond, vous ne pouvez
vouloir que ce qui est bien?

La comtesse avala ce compliment doux comme miel; le mot au fond eut
bien quelque peine  passer, mais avec une nature aussi fougueuse que
celle de Zina, il ne fallait pas faire sentir inutilement le mors--ce
fut du moins la raison dont se paya la bonne mre.

--Ne pouviez-vous, dit-elle, vous fier  moi pour lever la punition de
votre cousine quand il en serait temps?

--Maman, vous qui l'avez vue tous les jours, vous ne savez pas combien
elle tait faible et malade.

--Ni si faible ni si malade, puisqu'elle a pu aller jusqu' la voiture.

--Elle n'a pas march tout le temps-- la fin j'ai t oblige de la
porter, riposta Znade.

Cette parole, lance comme une balle, atteignit la comtesse en pleine
poitrine. Quel courage que celui de sa fille! quelle nergie, quelle
adresse, quel dvouement!

--C'est une hrone! se dit-elle avec orgueil. Et qu'en avez-vous fait?
continua-t-elle tout haut.

--Je l'ai rendue  sa mre.

--O cela?

--Derrire le cimetire des paysans.

--Vous avez travers le cimetire?

--Oui, maman, c'est l qu'elle a perdu ses forces et que je l'ai prise
dans mes bras.

--Et sa mre, qu'a-t-elle dit?

--Elle m'a dit que Dieu me rcompenserait. La comtesse baissa les yeux
devant le regard fier et innocent de sa fille.

--Et elle... votre cousine?

--Elle n'a rien dit: elle tait vanouie.

Le silence se fit sur cette parole. La comtesse mditait.

--Pourquoi, dit-elle enfin, madame Gorof n'a-t-elle pas pris la peine de
me redemander sa fille en plein jour, honntement, au lieu de faire un
enlvement nocturne, un de ces esclandres romanesques?

Il est impossible de rendre le mpris que la comtesse fit entrer dans ce
mot: romanesque. Dans sa pense, c'tait la qualification de tout ce qui
est vulgaire et sentimental, de la sensiblerie de bas tage...

--Maman, rpondit Zina de sa voix la plus caressante, vous lui auriez
refus sa fille.

--Qu'en savez-vous? riposta la comtesse, blesse au vif.

--Si vous aviez eu l'intention de la lui rendre, vous ne l'auriez pas
garde si longtemps.

Un nouveau silence suivit cette sortie audacieuse. La mre eut besoin de
se rappeler que sa fille tait une hrone pour ne pas lui administrer
un soufflet. Mais ce moment de passion fut de courte dure. La comtesse
offrit  Dieu le sacrifice de sa colre et reprit plus tranquillement:

--Qu'est-ce qui a prvenu madame Gorof?

--Moi, rpliqua Znade, mentant avec un aplomb admirable.

--Personne ne vous a aide?

--Qui et pu me venir en aide sans courir le risque de vous dplaire?
Pensez-vous, maman, que j'aurais voulu exposer vos serviteurs  perdre
vos bonnes grces?--Comme c'est facile de mentir! ajouta mentalement
cette jeune crature, si profondment perverse.

La comtesse prit son parti de l'vnement. Non qu'elle ne ft
profondment mystifie d'avoir t ainsi le jouet d'une enfant de
dix-sept ans  peine, sa propre fille, par-dessus le march; mais
prcisment parce que la dlinquante tait sa fille, la coupe lui
paraissait moins amre. Elle reconnaissait avec orgueil son enttement
devenu persvrance, son courage et la noblesse originaire de son
caractre  elle, fauss dsormais  son insu par l'abus de l'autorit,
mais jadis fier et indpendant comme aujourd'hui celui de Znade.

Et puis-- vrai dire--elle tait trs-contente de ne plus avoir 
s'occuper de cette affaire dsagrable. La rclusion de Vassilissa
commenait  lui faire du tort dans le voisinage; elle le sentait; la
veille de l'vnement elle et donn gros, avons-nous dit,  celui qui
lui et procur le moyen de trancher la situation; la situation se
trouvait tranche et il ne lui en cotait rien.

Aprs un silence mditatif:

--Est-ce par amiti pour votre cousine que vous avez tram tout ce
complot? dit-elle avec une nuance d'enjouement.

--Oui, maman,--et puis aussi... (Zina se rapprocha de sa mre et se mit
 genoux prs d'elle, jouant avec les plis de sa robe comme lorsqu'elle
tait petite fille)... j'ai pens que ma mre serait plus tranquille
lorsque Vassilissa serait partie. Ma mre avait, jur de ne pas cder:
ma cousine a du caractre, elle serait morte sans plier, et ma mre et
alors vers des larmes bien amres et bien inutiles...

Zina pronona trs-bas ces dernires paroles, la tte presque sur les
genoux de la comtesse.

--Vous a-t-elle dit ce que j'exigeais d'elle? fit la mre, non sans
quelque inquitude.

--Non, maman; elle vous avait donn sa parole de garder le secret, et je
n'ai pas cherch  le savoir.

La comtesse entoura de ses bras la tte boucle de la jeune criminelle.

--Vous avez un noble coeur, lui dit-elle: mais prenez garde aux
entranements de votre caractre; la discipline, mon enfant, la
discipline!... Je vous pardonne!

Un baiser maternel termina cette allocution. Zina, rendue  la libert,
s'loigna avec la gravit d'une carmlite.

--Elle est superbe! se dit la mre en la regardant aller. Et quel
caractre! C'est une Romaine.




                                 XLVI

           Le comte Koumiassine reoit une visite imprvue.


Un joli soleil du commencement d'aot dorait de ses rayons paille les
quais en granit de la Nva, faisant scintiller la splendide rivire; les
flots bleus, pousss vers la mer par un petit vent d'est, avaient l'air
de s'en aller joyeusement  des affaires presses. Il pouvait tre onze
heures du matin.

Le trotteur noir du comte Koumiassine, attel  un goste
irrprochable,  peine assez large pour qu'un homme de mince corpulence
pt s'y tenir en quilibre, stationnait devant la porte, attendant son
matre; dj le cocher barbu regardait les fentres avec inquitude et
se demandait combien de temps encore il serait condamn  garder dans
l'immobilit parfaite cette bte indocile. Plusieurs fois, rendant les
rnes, il avait permis  l'animal, encore peu disciplin, de faire un
petit tour dans la rua dserte,  cette heure et  cette saison; mais
cet avant-got de la course ne faisait qu'exciter l'irritabilit
nerveuse de Titan. Tout  coup, au dtour de la rue, apparut une voiture
de louage: le cocher, vtu d'une longue robe de drap bleu marine ronge
dans le bas par la vtust, excitait d'un mouvement giratoire de son
poignet gauche, auquel pendait un petit fouet de ficelles, deux chevaux
poussifs, efflanqus et boiteux, dont l'un trottait et l'autre galopait;
cet quipage trange, qui tait alors le type le plus rpandu de la
voiture de louage  Saint-Ptersbourg, s'arrta devant le perron des
Koumiassine avec un bruit de vieille ferraille.

Le cocher du comte fit reculer sa noble bte, comme s'il et craint le
contact ou mme l'approche de ces animaux antdiluviens.

--Encore une visite, grommela-t-il tout bas; me voil coll ici pour une
heure, avec ce cheval qui ne veut pas se tenir tranquille! Que le diable
emporte... Mademoiselle! s'cria tout haut le serviteur, oubliant la
consigne, qui dfend de parler sous les armes.

C'tait mademoiselle Vassilissa elle-mme, encore maigrelette, mais
frache et pimpante dans sa jolie robe de percale imprime. Elle sourit
au vieux cocher qui l'svsit reconnue, ferma d'un petit coup sec la
portire dlabre de son piteux quipage avec la mme aisance qu'elle
mettait autrefois  descendre de la somptueuse voiture de sa tante,
gravit d'un mouvement leste et gracieux les quatre marches du perron et
sonna dlibrment.

--Mademoiselle! s'cria le valet de chambre du comte en ouvrant la
porte. Mon Dieu! il n'est rien arriv, j'espre!

--Rien du tout, mon ami, rpondit tranquillement la jeune fille; mon
oncle est chez lui? Puis-je le voir?

--Certainement, mademoiselle.

Le domestique, ahuri, se prsenta dans le cabinet de toilette, o le
comte donnait un dernier coup de peigne  ses moustaches, ces vilaines
moustaches blondes qui, on ne sait pourquoi, s'taient mises  grisonner
dans les derniers temps.

--Mademoiselle Gorof demande  voir monsieur le comte, dit-il d'une voix
encore trouble par la surprise.

Koumiassine se retourna, pensant avoir mal entendu.

C'est, la mre, se dit-il, qui vient m'emprunter quelque argent. Allons,
soyons gnreux!

Il prit sur la table son mouchoir et ses gants, et se dirigea d'un pas
distrait vers la porte de son cabinet de travail.

--Bonjour, cousine, allait-il dire.--Au lieu de madame Gorof, il vit
devant lui Vassilissa grandie, maigrie, blanchie, mais les yeux vifs, et
un peu de couleur sur les joues; elle lui souriait de sa bouche rose,
agrandie par sa maigreur. D'abord il ne vit que les yeux bleus et les
dents blanches.

--Seigneur Dieu! d'o tombes-tu? s'cria-t-il, pendant que sa nice
l'embrassait tendrement. Depuis sa plus tendre enfance il l'avait
toujours caresse et elle tait reste avec lui cline comme un petit
chat.

--J'arrive de la campagne, mon oncle, rpondit-elle en s'asseyant sur le
canap, comme une dame en visite. Je me suis arrte deux jours  Moscou
pour me reposer et puis pour acheter une robe et des bottines.

--Une robe... des bottines... rpta Je comte ahuri. Le petit pied de sa
nice, dpassant un peu la robe, montrait en effet des bottines toutes
neuves.

--Oui, mon oncle, j'tais partie en robe de chambre.

--En robe de chambre! Le comte s'abstint d'essayer de comprendre.--Et la
comtesse?

--Elle est  la campagne, mon oncle.

--A la campagne? Mais comment es-tu venue?

--En chemin de fer, avec maman.

--Ta mre? Je n'y suis pas... Quand es-tu partie?

--Vendredi dernier, il y a huit jours.

--Et pourquoi es-tu partie? fit le comte, saisissant enfin un fil
conducteur dans le ddale de ses penses.

--Ma tante tait fche contre moi...

--Elle t'a renvoye?...

Les yeux de la jeune fille tincelrent de malice pendant qu'un pied de
rouge montait  ses joues.

--Non, mon oncle, je me suis sauve... J'tais trs-malade, enferme
dans une petite chambre.

--Pourquoi enferme?

--J'avais dsobi. Ma tante voulait ma parole de me marier avec... j'ai
promis de ne pas dire avec qui; mais, mon oncle, c'tait quelqu'un que
vous ne pouvez pas nommer votre neveu.

--Dans le genre de Tchoudessof? fit le comte d'un ton peu approbateur.

--Pis que Tchoudessof... comme position sociale.

Le comte se mit  tirer sur une de ses moustaches, mchonnant l'autre
dans sa perplexit.

--C'tait une ide fixe! se dit-il pour sa consolation
particulire.--Alors tu n'as pas voulu?

--Non, mon oncle. Peut-tre bien qu'au fond ma tante ne tenait pas  ce
mariage, mais elle tenait  avoir ma promesse d'pouser, les yeux
ferms, celui qu'elle choisirait pour moi, et moi je n'ai pas voulu
promettre.

--Pardieu! je le crois bien! s'cria le comte exaspr. Il faut tre fou
pour...

Il s'arrta, se rappelant qu'il parlait de sa moiti.

--Et tu t'es enfuie?

--Oui, mon oncle.

--Comment as-tu fait?

--Znade m'a aide: elle a tout prpar, et un soir elle m'a conduite
jusqu' la voiture o ma mre m'attendait.

--Bravo! s'cria le comte, lectris par cet acte inou d'audace.

Il s'tait lev, dans son enthousiasme; mais il se rassit, calm par une
pense rfrigrante.

--Et ta tante, qu'est-ce qu'elle a dit?

--Je n'en sais rien, mon oncle; je ne l'ai pas revue; je lui ai crit
quelques lignes quand je suis arrive  Moscou, mais elle ne peut pas
encore avoir rpondu. J'ignore absolument ce qui s'est pass aprs mon
dpart, et je crains...

--Quoi?

--Que Znade et Dmitri n'aient eu  souffrir  cause de moi. C'est pour
cela que je suis venue...

--Dmitri aussi?

--Mais oui, mon oncle, il nous a t trs-utile.

--Ah! le petit chenapan! s'cria le comte ravi. Ah! le petit gredin!
est-il fin! est-il rus! Je lui donnerai un cheval cet hiver pour sa
rcompense.

Il tait tellement heureux d'avoir de si braves enfants, des enfants qui
avaient jou un tour pendable  la comtesse, qu'il se mit  marcher par
la chambre en se frottant les mains et en riant de tout son coeur.

Vassilissa le regardait, souriant aussi de cette joie paternelle; il se
tourna vers elle, et ce sourire le ramena au sentiment des convenances,
lgrement cornifl dans cette expansion d'une joie pourtant bien
naturelle.

--C'est trs-vilain, tu sais, ce que tu as fait l, reprit le comte d'un
air svre; ta tante...

Vassilissa ne souriait plus; un tremblement imperceptible agitait ses
paupires baisses; le comte vit qu'elle allait pleurer; il n'et pas
voulu faire du mal  une mouche; il s'assit prs d'elle et lui prit les
mains.

--Tu as t bien malheureuse, hein? lui dit-il avec bont. Mon Dieu! que
tu es maigre! ajouta-t-il en promenant ses doigts sur le poignet
diaphane de sa nice.

--Oh! j'ai engraiss, rpondit la jeune fille; j'tais bien plus maigre
il y a quinze jours; mais quand Zina m'a promis de me faire sauver, j'ai
recommenc  manger un peu, et maintenant je vais trs-bien.

--Tu ne mangeais plus?

--Non, j'avais envie de mourir.

L'oncle l'embrassa paternellement sur le front en caressant les bandeaux
de ses cheveux friss.

--Que vas-tu faire  prsent? dit-il, frapp soudain des difficults
sans nombre qui allaient surgir de tous cts.

--Je vais m'installer avec maman dans son petit logement... je
chercherai des leons de piano; ma tante m'a donn une ducation dont je
lui serai toujours reconnaissante; c'est un gagne-pain assur.

--Tu es une bonne enfant, rpondit e comte, plus touch de sa
modration qu'il ne l'et t du rcit dtaill de ses souffrances.

Il se leva et alla  son bureau. Dans un tiroir spcial tait la somme
rserve aux pertes de jeu dont le chiffre dpassait la moyenne; il y
prit une liasse de billets de banque et la dposa sur les genoux de sa
nice.

--Tiens, lui dit-il, je ne jouerai pas ce mois-ci, et a nous fera le
plus grand bien  tous les deux. Me t'installe pas  Ptersbourg  cette
saison, c'est l'poque des fivres. Loue une petite maison 
Tsarsko-Slo ou  Pavlovsk; repose-toi, prends un peu de bon air et de
bon temps; bois du vin de Bordeaux, mange de la viande--va voir notre
mdecin, j'en fais mon affaire, et achte-toi des robes, ajouta-t-il en
riant. Quand tu n'auras plus grand'chose, tu reviendras me voir... ou
plutt, se reprit-il, songeant que, hlas! il ne serait pas toujours
seul, cris-moi, et je viendrai te voir.

Vassilissa, trs-touche, le regarda  travers les larmes qui lui
montaient aux yeux.

--Je ne veux pas, reprit-il d'une voix lgrement enroue, exiger de toi
la mme promesse qu'exigeait ta tante; mais si un brave homme, un gentil
garon me demandait ta main, tu me permettrais bien de te le prsenter?

--Oh! mon onde! de vous...

Le comte posa un doigt sur ses lvres.

--Il ne faut pas dire: Fontaine..., dit-il; mais il ne faut pas non
plus s'engager imprudemment; sur ce chapitre, d'ailleurs, je crois
n'avoir rien  t'apprendre!

Vassilissa sourit, baissa doucement la tte et se leva.

--Pourquoi ta mre n'est-elle ras venue? demanda son oncle. Tu es seule?

--Seule, dans une grande vieille voiture affreuse; maman a craint de
vous dranger.

--Veux-tu que mon cocher te reconduise? Titan doit tre  la porte avec
l'goste; il est superbe... Veux-tu?

--Non, merci, mon oncle, je ne dois pas, en l'absence de ma tante...

--Tu as cent fois plus de bon sens et d'esprit que moi, dit le comte en
l'embrassant. Souhaite le bonjour de ma part  ta mre.

Vassilissa s'arrta sur le seuil de la porte.

--Mon oncle, dit-elle, ma tante ne sait peut-tre pas que Znade et
Dmitri m'ont aide--dans tous les cas, Dmitri au moins aura t pargn;
Zina aura tout pris sur elle, ne la trahissez pas.

--Bon, bon, sois tranquille! D'ailleurs, avant d'crire, j'attendrai
qu'on m'annonce ton dpart; je suis ton oncle, que diable! et, depuis
huit jours, il me semble qu'on aurait bien pu prendre la peine...

Le comte acheva en lui-mme ses rflexions conjugales. Il reconduisit sa
nice jusqu' la porte et donna ordre  son valet de chambre de la
mettre en voiture.

Pendant que Vassilissa attendait sur le perron que le cocher fit avancer
ses haridelles, un petit drochki arrivait cahin-caha de l'autre ct et
dposait sur le trottoir mademoiselle Justine, retour d'une visite de
charit. Occupe  payer son isvotchik, elle ne fit pas d'abord
attention  ce qui l'entourait; mais, aprs avoir remis son
porte-monnaie dans sa poche, elle releva le devant de sa robe pour
monter les quatre marches.... et se trouva nez  nez avec Vassilissa,
qui la regardait faire.

--Ah! Seigneur! s'cria-t-elle.

Dans son saisissement, elle laissa tomber son sac et son ombrelle, que
les domestiques se gardrent bien de ramasser. Elle les ramassa
elle-mme, puis tendit les bras  la jeune fille, qui s'effaa avec un
geste plein de fiert.

--Ne me touchez pas, mademoiselle, dit-elle d'un ton moqueur, j'ai la
peste, je suis en disgrce. Jugez un peu: si vous aviez l'imprudence de
m'embrasser, vous pourriez perdre vos honneurs et dignits! Ce serait
grand dommage, ils vous vont si bien!

--La peste? en disgrce? rpta la protge saisie d'effroi  cette
terrible nouvelle.

--Oui, mademoiselle, telle que vous me voyez, j'ai fui nuitamment la
maison de ma tante, avec ma mre, dois-je dire, de peur que vous ne
soyez suffoque par l'excs de votre joie;--il y a une place  prendre
ici; voyez si vous tes munie de diplmes suffisants!

L-dessus, Vassilissa monta dans sa voilure centenaire et partit,
toujours au petit trot d'une de ses rosses et au galop de l'autre,
allure incommode s'il en fut.

La protge regardait le vhicule s'loigner; dans l'excs de sa
surprise, elle et pu rester longtemps sur le perron, si le domestique
ne lui et dit sans trop de crmonie:

--Eh bien! mademoiselle, est-ce que vous entrerez?

Elle entra sans mot dire, monta  sa chambre, ta son chapeau et tomba
dans une mditation profonde.

Que s'tait-il pass? A moins que Vassilissa ne se ft outrageusement
moque d'elle, la disgrce devait tre vraie. Mais comment le savoir?

Interroger le comte? Impossible. Le comte avait une manire de saluer
Justine quand, par hasard, il la rencontrait, qui envoyait celle-ci
aussi loin que le Sahara. Restait la petite police particulire.

Afin de soutenir ses esprits animaux, comme disaient nos pres, Justine
se fit donner une bonne tasse de caf  la crme, puis elle remit son
chapeau et partit en guerre, semblable  plus d'un hros pique.




                                XLVII

                        Comme on se retrouve!


Une fois le premier mouvement de joie pass, madame Gorof se trouva
assez embarrasse de sa fille. Cette jeune crature brillante, aux mains
soignes, aux allures aristocratiques, tait peu en harmonie avec son
intrieur mesquin; les voisines et amies de la bonne dame taient
d'excellentes personnes vulgaires, de la petite noblesse, et dans ce
troupeau d'oies, Vassilissa semblait un cygne dpareill. Aussi
l'arrive des billets de banque du comte Koumiassine fut-elle cent fois
la bienvenue, car elle permit aux deux dames d'migrer  Pavlovsk pour
le reste de l't.

Madame Gorof courut le jour mme s'assurer dans une maison bourgeoise un
petit appartement meubl,  un prix relativement modique, vu la saison
avance.

Pendant son absence, Vassilissa reut une visite dont elle fut aussi
charme que surprise; vers trois heures de l'aprs-midi, elle vit
arriver, cahote sur un drochki, mademoiselle Bochet, son ancienne
gouvernante. On s'embrassa, on s'expliqua, on prit des arrangements;
mais la bonne Suissesse ne dit pas tout, et elle fit bien, car
Vassilissa et refus un secours qui lui arrivait cependant  point
nomm.

Au moyen de l'adresse qu'il s'tait fait donner par Zina, le prince
avait crit  mademoiselle Bochet  peu prs en ces termes:

Mademoiselle Gorof ne peut vivre seule avec sa mre, les habitudes et
les gots de ces deux dames diffrant totalement; au nom de l'amiti qui
vous a longtemps attache  votre lve, abandonnez vos occupations
actuelles. Vous trouverez sous ce pli une compensation pcuniaire que
j'augmenterai si elle est insuffisante,  la seule condition de ne plus
quitter mademoiselle Gorof et de lui laisser ignorer de quelle part lui
vient la bonne fortune de vous avoir prs d'elle. Je dsire expressment
que mon nom ne soit jamais prononc en sa prsence.

Comme ces dames seront probablement gnes par les dpenses que va
ncessiter leur genre de vie, veuillez mettre vos conomies  leur
disposition; je m'engage  couvrir toutes vos avances. Il est
indispensable que mademoiselle Gorof se montre partout o l'on peut
rencontrer du monde; aprs ce qui s'est pass, les bruits calomnieux ne
manqueront probablement pas sur son compte. Que son indiffrence et
votre prsence auprs d'elles les dmentent de la faon lu plus
formelle.

Suivaient quelques compliments, du reste bien mrits par la brave
fille, qui comprit aussitt ce que le prince voulait d'elle et,
disons-le  son honneur, ne lui prta aucune mauvaise pense.

Madame Gorof, on ne peut plus heureuse de n'avoir plus  s'occuper de
promener sa fille, accepta l'offre que lui fit mademoiselle Bochet de
vivre avec elles sans moluments, et, ds le soir du lendemain, la
petite colonie se transporta  Pavlovsk.

La saison tait magnifique; tous les soirs, plus spcialement le lundi
et le vendredi, la foule aristocratique des Ptersbourgeois en
villgiature se portait aux concerts de l'excellent orchestre qui
remplaait alors celui de Johann Strauss.

Certainement, on ne mettait pas la mme passion  suivre ces concerts
qu'au temps o l'inimitable Strauss, sans rival au monde, daignait
parfois jouer lui-mme la partie de violon d'une de ses valses qui ont
fait en tournoyant le tour du monde; le chef d'orchestre allemand, un
peu chauve et trs-prosaque, ne pouvait pas transporter au septime
ciel les mes des praticiennes comme son prdcesseur; ce brave homme
n'avait ni le coup d'archet diabolique, ni le coup d'oeil fascinateur,
ni l'air inspir et presque pythique du divin Johann Strauss; mais
l'orchestre d'lite qu'il dirigeait n'en excutait pus moins de main de
matre un riche rpertoire de morceaux choisis, dont le seul tort tait
d'tre parfois un peu trop srieux.

Srieuse ou non, la musique a cela de bon qu'on est libre de ne pas
l'couter, et tous les soirs, ds sept heures et demie, un torrent
d'quipages non interrompu franchissait la grille du parc. Quelques-uns
dposaient leur somptueux fardeau dans le jardin du Vauxhall; mais
beaucoup de calches restaient en ligne dans l'alle qui borde le canal,
et les belles paresseuses coutaient sans se dranger les accords
adoucis par lu faible distance et par les buissons  hauteur d'homme de
quelques bosquets.

Cavaliers et pitons allaient dune calche  l'autre causant, riant;
quelle occasion sans pareille de faire un peu de coquetterie,
assaisonne d'un peu de sentiment! Parfois, interrompant un clat de
rire, un doigt lev en l'air commandait le silence: on coutait,
murmure par les violons ou lance par les cuivres retentissants, une
phrase clbre, une mlodie immortelle, qui passait aile au-dessus de
ces ttes profanes pour aller se perdre dans les grands arbres du parc;
puis la causerie et le jabotage reprenaient de plus belle.

Le Vauxhall s'illuminait dessinant les maigres lignes de son
architecture sur le ciel devenu moins clair; les lanternes des voitures
s'allumaient comme des yeux dans l'ombre, esquissant une longue trane
d'quipages; les toiles se montraient au ciel gris perle entre les
hautes cimes des arbres; de temps en temps, un couple quittait le jardin
bruyant et lumineux, traversait la route et se perdait dans les mandres
du grand parc discret... et, rgulirement, le sifflet strident du train
de Ptersbourg sonnait l'heure, comme la main du temps implacable,
rappelant aux belles oisives couches dans leurs calches, aux cavaliers
penchs sur les portires, aux groupes amoureux perdus dans la verdure,
que la ralit sans piti nous force, quoi que nous en avons,  revenir
sur la terre, au milieu du rve le plus enchanteur.

C'est dans ce milieu mondain, parfum, irrprochable, du lundi, que
Vassilissa fit son apparition. Sa beaut transfigure, sa toilette
lgante et de bon got attirrent l'attention de cette foule o tout le
monde se connat de vue, o chaque visage nouveau excite une question.

--Eh! c'est mademoiselle Gorof! s'crirent quelques-uns.

--C'est la nice de la comtesse Koumiassine! dirent ceux qui ne
s'taient jamais inquits de savoir son nom.

Plusieurs mres de famille s'approchrent de la jeune fille, lui
demandrent des nouvelles de sa tante, et, en apprenant que Vassilissa
venait de Ptersbourg avec sa mre seulement, battirent en retraite avec
les signes de la plus prudente rserve.

Les hommes n'avaient pas les mmes raisons se tenir  l'cart; plus d'un
vint faire sa cour  mademoiselle Gorof, encourag peut-tre dans une
mauvaise pense par le bruit vague de la rupture avec la comtesse.
Vassilissa contemplait les dsertions et les empressements avec le mme
ddain amer; on apprend vite  connatre le monde dans les situations
exceptionnelles; elle en savait plus dsormais sur la vritable amiti
et sur la fausset des apparences, que telle mre de famille blanchie
sous le harnais avec son escorte de filles  marier. Elle classa au mme
rang les hommes trop empresses et les femmes trop froides, et se promit
de leur prouver plus tard qu'elle avait de la mmoire.

Deux ou trois amies de sa tante, madame Souftsof entre autres, eurent le
courage de leur opinion et traitrent la jeune fille en amie. A
celles-l, Vassilissa jura une reconnaissance ternelle.

Depuis huit jours environ, accompagne de mademoiselle Bochet, elle
assistait aux concerts, le dimanche except,  cause de la vulgarit du
public dominical, et dans son me elle commenait  se sentir navre de
tout ce bruit, ce vide goste et affair--lorsqu'un soir elle vit
s'avancer Maritsky.

Tout son sang sembla l'abandonner; involontairement elle se cramponna 
son fauteuil de jardin.

--S'il passe sans me voir, pensa-t-elle, prise soudain d'un immense
ennui de la vie, j'irai au couvent.

D'o lui venait cette rsolution subite et dsespre? Elle n'eut pas le
temps de s'en rendre compte. Le jeune homme l'avait d'abord regarde
avec tonnement, doutant que ce fut elle, tant il la trouvait change,
et maintenant il s'avanait d'un pas rapide.

--Mademoiselle, lui dit-il chaleureusement, que je suis aise de vous
revoir! Vous avez t malade?

--Qui vous a appris? dit faiblement Vassilissa, en s'efforant de ne pas
laisser trembler la main qu'elle mettait dans celle de Maritsky.

--Il suffit de vous regarder! Votre tante?... Cette question! toujours
cette question qui nervait Vassilissa comme le grincement d'un canif
sur une vitre!

--Ne parlons pas de ma tante, rpondit-elle avec une sorte de fivre;
demandez  qui vous voudrez de vous raconter cette histoire; voil huit
jours qu'on ne me parle pas d'autre chose.

Maritsky la regarda plus attentivement; elle avait l'air bien fatigu.
En effet, une fatigue immense venait de s'abattre sur elle: la fatigue
de sa position douteuse, de son avenir incertain.

--Je ne parlerai que de ce qui vous plaira, mademoiselle, rpondit le
jeune officier. Vous permettez? ajouta-t-il en prenant une chaise, mais
attendant la rponse de Vassilissa pour s'asseoir.

Aucun des hommes qui lui avaient parl depuis son arrive  Pavlovsk
n'avait tmoign tant de rserve, et son coeur lui proclama une fois de
plus combien Maritsky tait suprieur au reste du monde.

Ils causrent une demi-heure environ; mademoiselle Bochet s'inquitait
bien un peu de la longueur de cet entretien, mais elle estimait assez
son lve pour la croire incapable d'une _flirtation_ ordinaire. Elle
resta donc tmoin bienveillant de cette causerie innocente.

--Vous me permettrez peut-tre de rendre visite  madame votre mre? dit
Maritsky en se levant.

Inclin devant la jeune fille, il attendit la rponse.

--Ma mre sera charme de faire votre connaissance, rpondit-elle.

Personne n'avait encore demand  voir sa mre.

Quand le jeune officier se fut ml  la foule:

--Rentrons, dit Vassilissa; je suis fatigue.

Les deux dames reprirent silencieusement le chemin de la maison. Il leur
fallait traverser le parc, dj presque sombre; Vassilissa prit le bras
de mademoiselle Bochet.

--Il y a longtemps que vous connaissez ce jeune homme? demanda la
gouvernante.

--Depuis l'hiver dernier. Ma bonne amie, s'il vous interroge, dites-lui
tout--oui, tout, rpta Vassilissa songeuse--tout!

--Trs-bien! fit mademoiselle Bochet, qui n'osait s'avancer.

--S'il ne vous demande rien... s'il ne vient pas voir ma mre... j'irai
au couvent, acheva la jeune fille; et maintenant, s'il vous plat, nous
n'en parlerons plus.

Le lendemain, vers quatre heures, un drochki lgant s'arrta devant la
porte de la petite maison de bois qu'habitait madame Gorof, et Maritsky
se fit annoncer par la petite femme de chambre. Sans paratre surpris ni
choqu de l'extrme modestie de leur installation, il prsenta ses
hommages aux dames--s'adressant particulirement  madame Gorof et 
mademoiselle Bochet. Combien Vassilissa lui sut gr de la laisser de
ct, et que cette conduite dlicate lui parut de bon got! Madame
Gorof, qui n'avait pas le tact le plus parfait, se montra un peu trop
aimable envers le bel officier; mais mademoiselle Bochet sut la retenir
adroitement dans la limite des convenances.

Lorsque le jeune homme se fut retir, aprs une courte visite, madame
Gorof s'approcha de sa fille, qui restait muette, assise auprs de la
croise:

--Eh! dis-moi, Lissa, c'est un promis pour toi? Il est gentil. Est-il
riche?

--Je ne sais pas, maman, rpondit la jeune fille, si c'est un promis, ni
s'il est riche. Je sais seulement que c'est un honnte homme.

Ainsi rabroue, la mre s'en fut verser le flot de ses esprances
matrimoniales dans le sein de la bonne Suissesse, qui ne lui donna pas
beaucoup plus d'encouragement, mais qui la laissa parler.

Comme l'avait prvu l'orpheline, Maritsky s'adressa  mademoiselle
Bochet pour connatre les circonstances qui avaient spar la jeune
fille de sa tante, et l'institutrice lui parla franchement, suivant
qu'elle y avait t invite. Les circonstances dramatiques de la
rclusion et de l'vasion de Vassilissa inspirrent au jeune homme un
enthousiasme sans bornes; il avait toujours t un peu amoureux d'elle,
et son premier mouvement en la revoyant avait t une joie vritable;
opprime et sans fortune, elle lui devenait cent fois plus chre.

Il n'tait pas de ceux que les traces de la douleur et de la maladie
effrayent sur un beau visage; ce n'est pas le beau visage seul qu'il
aimait, et dans les yeux bleus il voyait autre chose que la forme
admirable et le velout du regard.

Lorsqu'il fut au courant de cet t fertile en vnements, il choisit
une belle soire pour en parler avec Vassilissa.

--Vous m'aviez permis de m'informer des circonstances dans lesquelles
vous aviez quitt votre tante, dit-il, je l'ai fait. M'autorisez-vous 
vous dire combien je vous admire pour votre courage et votre fermet?

La jeune fille ne rpondit rien.

--Vous avez refus deux fois d'unir votre sort  celui d'un homme
indigne de vous;--est-ce le mariage, ou le mari qui vous faisait peur?

Vassilissa sourit.

--Ce n'tait pas le mariage, dit-elle; d'autres se sont maries et sont
heureuses.

La soire tait superbe. Ils se rendaient  la musique; madame Gorof et
la Suissesse marchaient  quelques pas derrire eux dans le parc
assombri. Ils taient seuls, puisqu'on ne pouvait les entendre.

--Et vous, esprez-vous tre heureuse un jour? demanda Maritsky d'une
voix grave.

--Je ne sais, rpondit-elle tout bas, pour cacher l'motion de sa voix.

Ils firent quelques pas; un gros buisson de lilas qui commenait 
perdre ses feuilles les cacha aux deux dames.

--Si vous vouliez vous fier  moi, reprit le jeune officier en
saisissant la main que Vassilissa laissait pendre  son ct, je crois
que vous sriez heureuse, car je vous aime.

L'orpheline le regarda bien en face. Ses yeux bleus brillaient d'une
fiert sans gale.

--Je suis pauvre, dit-elle, en disgrce; le monde me blme, me mprise
peut-tre; et vous, m'estimez-vous?

--Je vous aime, rpliqua Maritsky; ses yeux brillrent aussi du feu de
l'orgueil le plus lgitime.--Qui donc oserait ne pas estimer ma femme?

Les deux regards qui s'taient croiss comme deux lames d'acier se
fondirent en une inexprimable caresse, et Maritsky, s'inclinant, posa
ses lvres sur la main qu'il tenait encore.

--Eh bien! que faites-vous? s'cria madame Gorof en doublant le buisson
de lilas.

--Nous vous attendons, maman, dit le jeune homme. Je pense que nous ne
ferions pas mal de retourner  la maison. J'ai beaucoup de choses  vous
dire.

Il offrit son bras  Vassilissa, et ils traversrent ainsi le parc au
grand bahissement des promeneurs, accoutums  ne voir marcher ainsi
que les jeunes maris et tout au plus les fiancs officiels.

Maritsky s'expliqua en long et en large; madame Gorof ne put matriser
son motion en apprenant que le jeune officier tait fils unique de
parents riches qui l'adoraient et n'avaient d'autre volont que la
sienne. Vassilissa jeta un regard d'orgueil sur son fianc, en pensant
qu'elle n'avait jamais su ni voulu savoir s'il tait riche ou pauvre, et
que lui la prenait telle quelle, sans dot et pour elle-mme.

--Ce n'est pas tout, dit la jeune fille lorsque sa mre eut bni les
promis et vers sur leurs paules tout ce qu'elle avait de larmes
disponibles, il faut que j'crive  ma tante.

--Est-ce que vous ne lui avez pas crit depuis votre dpart? demanda
Maritsky.

--Quelques lignes seulement, dates de Moscou; mais elle ne m'a pas
rpondu.

--crivons donc  notre tante! s'cria gaiement le fianc.

On apporta une petite table et ce qu'il faut pour crire; la lampe fut
rapproche, et les deux promis s'installrent cte  cte pour
confectionner la fameuse ptre.

Malgr les efforts les plus louables, ils n'arrivrent pas  produire
quelque chose de satisfaisant. Peut-tre cet insuccs tait-il d en
partie  ce que Maritsky avait emprisonn dans sa main droite la main
gauche de Vassilissa, et l'on sait combien il est difficile d'crire
sans tenir son papier. Tant est-il qu' dix heures madame Gorof, malgr
les rclamations de celui-ci, mit son futur gendre  la porte, lui
dmontrant, pour le consoler, qu'il habitait  Tsarsko-Slo, que le
dernier train allait partir et qu'il aurait la ressource de revenir le
lendemain.

Maritsky finit par dire  madame Gorof qu'elle abusait du droit qu'ont
les belles-mres de malmener leur gendre, et riant  qui mieux mieux, le
groupe finit par se sparer, non sans que Maritsky et manqu le train.

Il ne voulut pas prendre le drochki de louage et s'en alla  pied par
les alles pittoresques du jardin anglais qui relie les deux villes
Pavlovsk et Tsarsko-Slo. Cette promenade de quatre kilomtres ne lui
parut pas longue. Son cerveau tait calme, il n'avait agi sous l'empire
d'aucune passion imptueuse, mais son coeur tait plein. Ton bonheur
est l! lui avaient cri  la fois le sentiment et la raison; le jeune
homme avait cout leurs voix, et maintenant il planait dans cette
flicit calme propre aux tendresses srieuses. Il rentra chez lui
compltement heureux.

Vassilissa s'endormit ce soir-l dans le septime ciel. Ceux qui n'ont
pas souffert ne peuvent connatre le prix du bonheur achet par des
tortures; leur vie est  l'abri des orages, mais la joie ineffable de
possder en paix un bien qu'on a cru inaccessible leur est inconnue, et
tels qu'ils sont, je plains ces pauvres heureux! Vassilissa n'tait pas
de ceux-l, et son bonheur, chrement achet, fut pour elle un
enivrement complet.

Il fallait pourtant fabriquer la fameuse lettre, et ce n'tait pas une
chose aise; elle y mit tous ses soins et finit par mettre au jour la
chose suivante:

Ma chre tante et bienfaitrice!

Depuis que j'ai quitt votre maison, avec les apparences de
l'ingratitude, bien qu'au fond mon coeur ft plein de reconnaissance
pour vos bienfaits, il m'est arriv un grand vnement. Je suis
fiance  Alexis Maritsky, de qui j'avais fait la connaissance chez
vous l'hiver dernier. J'espre, ma bonne tante, que ce mariage aura
votre agrment et que vous voudrez bien me bnir et me conduire 
l'autel.

Votre nice reconnaissante et soumise.

--C'est un peu court, fit observer Maritsky aprs avoir lu.

--Tu crois?

Suivant la coutume russe, les fiancs se tutoyaient; charmantes prmices
du mariage, quand on s'aime. Elle regarda le papier, penche sur son
paule.

--Oui, dcidment, c'est un peu court! rpta Maritsky d'un air
perplexe.

--Que veux-tu que je lui dise de plus?

--Le fait est, rpondit-il en riant, que je ne vois pas ce qu'on
pourrait y ajouter. Court et clair! Crois-tu qu'elle te rponde?

--Certainement! fit la jeune fille en appuyant avec nergie le cachet
dans la cire molle.

--Qu'est-ce qu'elle te rpondra?

--Un sermon en quatre pages--peut-tre six. Oh! que je voudrais avoir
une lettre de Zina!

--cris-lui!

--Elle ne lira pas ma lettre, ce n'est pas la peine; et puis, que
veux-tu que je lui crive quand je sais que c'est ma tante qui se
rgalera de mon style! Pauvre Zina, elle serait si contente!

--Tout de mme, ta tante est joliment mauvaise! s'cria Maritsky aprs
un moment de rflexion.

--Au fond, elle n'est pas mchante, fit Vassilissa de sa voix douce.

--L'ogre non plus n'tait pas mchant, reprit Maritsky, parodiant Dmitri
sans s'en douter;--mais quand il avait faim, il mangeait les petits
enfants!

--C'est trs-mal, rpondit, Vassilissa en faisant une jolie petite moue.

--Qu'est-ce qui est trs-mal? fit Maritsky en l'imitant.

Elle clata de rire, et, jusqu' nouvel ordre, on ne parla plus de la
tante.




                               XLVIII

                             Un complot.


Pendant que les amoureux attendaient sans top d'impatience la fin des
dlais que, dans sa bont, le ciel impose aux poux avant de leur passer
au cou les chanes de l'hymne: production d'actes de dcs ou de
naissance, autorisation de la famille, etc., etc., Justine Adamovna ne
perdait pas son temps.

Sa petite police particulire avait travaill d'une faon tout  fait
mritoire et lui avait appris deux choses trs-importantes.

Premirement, la veille du jour o elle avait quitt Ptersbourg pour
aller chercher sa fille, madame Gorof avait reu une lettre charge. Or,
la loi suivant laquelle s'effectuait alors en Russie la remise des
lettres charges exigeait que le destinataire se prsentt en personne
au bureau central, ou bien transmit ses pouvoirs  une autre personne,
le tout accompagn de longues formalits de police. La prudente Justine
avait appris de la sorte que la lettre charge venait du prince Chourof
oblig de donner son nom et son adresse  l'extrieur de l'enveloppe.

C'tait un grand point, mais ce n'tait pas tout; une seconde
information lui avait appris que le mme prince Chourof avait galement
envoy une lettre charge  mademoiselle Bochet, et que celle-ci avait
aussitt quitt sa villgiature pour s'installer auprs de Vassilissa,
qui, vtue selon son rang, se promenait tous les jours  Pavlovsk.

Donc, mademoiselle Gorof vivait aux dpens du prince, attendant sans
doute que celui-ci vint la rejoindre, et Justine se disait avec amertume
qu'il ne tarderait pas  l'pouser. Tout  coup-- miracle!--une lettre
de Vassilissa  l'adresse de son oncle fut dpose  la maison
Koumiassine. Le comte se trouvait alors absent... On n'a jamais su par
quel prodige Justine se rendit matresse du contenu de la
lettre;--toujours est-il que le soir mme elle savait d'une manire
positive que mademoiselle Gorof se prparait  devenir madame Maritsky
dans le plus bref dlai.

Cette nouvelle stupfia d'abord la protge. Quoi! cette mchante fille,
indocile, insolente, qui l'avait outrage de toutes les faons, allait
pouser un beau jeune homme, qui n'tait pas le prince Chourof? Mais
alors... le prince?...

Une clart cleste illumina mademoiselle Justine. Alors, c'tait bien
simple! le prince avait acquitt une dette, et Maritsky passait en
second lieu. Quoi de plus lmentaire?

C'tait lmentaire, et cependant Justine ne put s'empcher de
s'incliner devant la haute sagesse qui avait prsid  cet arrangement.

--Je ne l'aurais pas crue si forte! se dit-elle avec une sorte
d'admiration.

Ce n'tait pas assez que d'avoir pntr tous ces mystres; les belles
mes ne peuvent se rsoudre  garder leurs joies pour elles seules.

Justine s'assit  son bureau, celui-l mme qui servait  sa vertueuse
correspondance avec la comtesse, et de la plume habitue  crire des
rapports sur les tablissements de charit-- chastes muses, voilez
votre face!--Justine assigna un rendez-vous--oui! un rendez-vous!--
Nicolas Tchoudessof.

Nicolas Tchoudessof pensait  tout autre chose lorsqu'il reut la
lettre. En voyant les caractres pour ainsi dire officiels de l'adresse,
il s'imagina recevoir quelque message bureaucratique et mit le message
dans sa poche sans l'ouvrir. Quelques heures plus tard, cependant, il se
reprocha sa ngligence, chercha la missive oublie, et la signature de
Justine, signature discrte, deux initiales entrelaces, fit sur lui
l'effet que les anciens attribuaient  la tte de Mduse.

Le plus dsagrable souvenir lui tait rest de sa dernire campagne
sous les ordres de cette vaillante fille. Il lut cependant et regarda sa
montre: l'heure tait proche, si proche qu'elle tait mme un peu
entame... Il prit un drochki et, prompt comme l'clair, vola au lieu du
rendez-vous.

Le jour baissait, les rverbres s'allumaient de toutes parts dans l'air
poussireux de cette soire d'aot; le square peu soign des Ingnieurs,
o Justine devait l'attendre, tait parsem de papiers de toutes sortes,
enveloppes de bonbons ou de saucisses; des peaux d'oranges oublies par
les balayeurs depuis le printemps parsemaient les massifs d'arbrisseaux
malingres; quelques femmes de chambre devisaient avec des artisans; le
lieu tait vulgaire, l'heure dplaisante, la poussire suffoquait
Tchoudessof; il ne put s'empcher de faire un rapprochement mental entre
l'endurcit, dpourvu de toute fracheur, et la demoiselle qui s'avanait
vers lui, voile et impatiente.

--Vous tes en retard, lui dit-elle d'un ton de reproche enjou.

Le spectre jauni de ses jeunes annes passa devant les yeux de
l'employ, qui chassa promptement cette image importune.

--- J'avais un mauvais cheval  mon drochki, rpondit-il.

Les gens qui arrivent trop tard ont toujours eu un mauvais cheval  leur
drochki.

Elle l'entrana vers le coin le plus dsert du square, o ils trouvrent
un banc.

--Vous souvenez-vous de Vassilissa Gorof? dit brusquement Justine.

--Si je m'en souviens! J'ai de bonnes raisons pour ne pas l'oublier,
rpondit Tchoudessof en passant lgrement l'index de sa main droite sur
son bras gauche.

--Voulez-vous vous venger? murmura la protge en plongeant ses yeux
acrs dans ceux de son ami.

Celui-ci amortit sous ses paupires baisses l'clair subit de son
regard, et rpondit innocemment:

--Me venger? De qui?

--D'elle et de lui.

--Qui, lui?

--Le prince.

Tchoudessof garda le silence. Les grandes joies sont muettes, avons-nous
dit.

--Pourquoi pas? rpondit-il doucement quand il fut matre de sa voix.
Mais cela se peut-il?

--Sans cela, vous en aurais-je parl? vous aurais-je drang?

--Oh! Justine Adamovna, le plaisir de vous voir...

La vieille fille laissa tomber sur lui un regard o une sorte de
question se mlait  je ne sais quel ddain amer.

--Laissons l le plaisir de me voir, vous n'en tes pas friand
d'ordinaire. Oui, cela se peut, vous dis-je.

--Mais, j'entends, cela se peut-il sans danger?

--Sans danger aucun... pour nous, ajouta-t-elle en dcouvrant, dans un
doux sourire, toute une range de perles jaunes d'un bel orient.

--C'est ainsi que je le comprends, rpliqua Tchoudessof en montrant ses
dents pointues, semblables  celles d'un loup.

Justine raconta alors les faits--rien que les faits,  son ami, le
laissant libre de tirer lui-mme les conclusions videntes. Mais son ami
ne l'entendait pas ainsi, il avait peu de got pour les responsabilits.

--Alors, vous conclues?... fit-il quand elle eut termin.

--Vous le concluez aussi bien que moi, dit-elle avec humeur. Le prince
paye, c'est probablement parce qu'il a achet.

--Mais la vengeance? Je ne saisis pas... Justine pensa qu'en comparaison
des femmes, les hommes sont bien btes.

--Elle veut se marier avec Maritsky, dit-elle avec une sorte de
compassion pour le manque d'intelligence de son ami.

--Oui, eh bien?

--Eh bien! Maritsky a une famille, une famille trs-noble,
trs-ancienne, irrprochable; croyez-vous que cette noble famille
consente a admettre la demoiselle quand elle saura la vrit?

--Ah! c'est juste! Vous tes extraordinaire, Justine Adamovna! Je
n'aurais pas pens  cela. Et si la famille refuse, le jeune homme sera
au dsespoir...

--Et il tuera Chourof... en duel, bien entendu.

Les deux amis se mirent  rire avec un ensemble parfait.

--Mais il n'pousera pas la demoiselle! acheva Tchoudessof.

--C'est ce qu'il faut! qu'elle meure fille! s'cria la protge avec
l'accent d'une haine implacable.

Tchoudessof l'coutait ravi et se confirma de plus en plus dans
l'opinion qu'elle irait bien toute seule.

--Mais les parents, comment l'apprendront-ils?

--On crit--et l'on ne signe pas, rpondit Justine en regardant l'ourlet
de son mouchoir.

--Fort bien! c'est trs--ingnieux; mais qui est-ce qui crira?

--Vous! puisque c'est vous qui vous vengez! riposta la protge pleine
de candeur.

--Moi? non! rpliqua nettement Tchoudessof. J'ai une position. Je ne
puis me compromettre. Je prfre y renoncer.

Ayant dit, il croisa ses jambes avec l'air d'un homme compltement
dtach des choses d'ici-bas.

--Ce sera donc moi, murmura son amie d'un air sombre. Ah! Tchoudessof,
vous aurez fait de moi ce que vous aurez voulu toute votre vie!...

Le reste de cette pense s'teignit dans un soupir.

L'ami se leva pour couper court aux entranements d'une situation qui
rendait encore plus dangereuse l'heure propice aux panchements.

--Vous tes ma vritable, ma seule amie, dit-il avec effusion; vous tes
bonne et dvoue. Je vous en remercie de tout mon coeur.

Un second soupir fut toute la rponse de Justine.

--Et... quand ferez-vous cette petite affaire? reprit Tchoudessof d'un
air distrait.

--Le plus tt possible; peut-tre ce soir mme; en tout cas demain. Nous
ne serons pas longtemps avant d'en connatre les rsultats.

Le couple se serra affectueusement la main et se spara.




                                XLIX

                     Maritsky se met en colre.


Depuis plusieurs jours dj, Maritsky avait crit  ses parents pour
leur faire part de ses projets de mariage et leur demander leur
approbation; il s'tonnait mme de ne pas avoir encore de rponse,
lorsqu'enfin le facteur se montra. Le jeune homme fit vivement sauter le
cachet, et en mme temps que la lettre de son pre, il vit tomber sur la
table une feuille de papier commun, couverte d'une criture grossire;
mais d'acte de naissance point. Il commena la lettre de son pre;
aussitt le feu de la colre et de la honte lui monta au visage.

Nous tions prts, mon cher fils, crivait le vieux Maritsky, 
t'envoyer tes papiers avec notre consentement, lorsque nous avons reu
une lettre bien extraordinaire, et qui nous a donn beaucoup  penser.
Non, certes, que nous attachions beaucoup d'importance  ces sortes de
dnonciations; mais on ne saurait prendre trop de prcautions quand il
s'agit de mariage, puisque c'est pour toute la vie. Informe-toi et
fais-nous part de ce que tu auras appris; aprs quoi, nous verrons s'il
y a lieu de t'envoyer tes papiers et notre bndiction.

Maritsky sauta sur le chiffon de papier gris et lut ce qui suit:

Un ami qui veut rendre service  d'honntes gens les prvient que la
demoiselle recherche en mariage par M. Alexis Maritsky est entretenue
par le prince Chourof, du gouvernement de M..., et vit actuellement 
ses dpens, aprs s'tre enfuie de chez sa tante. Koumiassine aux frais
et avec l'aide dudit prince.

Sous le poids de la colre du jeune officier, une chaise qui se trouvait
l vola en clats; il trpigna dessus jusqu' ce qu'elle et l'air d'un
paquet d'allumettes. Ce petit exercice l'ayant quelque peu soulag, il
se mit  marcher  grands pas dans la chambre, en rpandant sur l'auteur
de la lettre anonyme toutes les pithtes que put lui fournir sa
connaissance approfondie du russe, riche en invectives.

Son brosseur, croyant que son matre l'appelait, se prsenta timidement.

--Te voil! Fais seller mon cheval! lui jeta Maritsky... Dpche!

--Mais, monsieur, tous avez l'exercice dans une demi-heure...

--Au diable l'exercice! Pas de raisons! Fais seller mon cheval.

Le brasseur obit, et dix minutes aprs Maritsky se dirigeait  fond de
train vers les alles du grand parc de Tsarsko-Slo, du ct dsert
semblable  un bois, qui gagne la station du chemin de fer de Varsovie.

Comme il sortait de la ville, il rencontra un camarade qui lui cria:

--Eh! Maritsky, l'exercice! Tu vas te faire mettre aux arrts!

--Au diable les arrts et l'exercice, et le colonel, et toi, et
moi-mme! Eh bien! j'irai aux arrts quand on m'y aura mis! s'cria
Maritsky exaspr.

Il enfona les perons dans le ventre de son cheval. La noble bte, qui
de sa vie n'avait subi tel outrage, se cabra de telle sorte que pendant
un moment le jeune homme eut de quoi s'occuper sans penser  son nouveau
souci. Il calma de sa voix caressante le cheval injustement puni pour
une faute qui n'tait pas sienne, et, peu aprs, cheval et cavalier
galopaient en bonne intelligence sur le sable fin.

--Qui diable a pu crire a? rptait Maritsky; quel est le misrable,
le... Et les pithtes de recommencer. Il n'eut pas un moment l'ide de
croire que la calomnie et quelque fondement et ne s'en prit qu'au
calomniateur. Mais quand on a fait le tour d'une maison  plusieurs
reprises, on songe parfois  pntrer dedans; de mme, aprs s'tre
demand quel pouvait tre l'auteur de la calomnie, le jeune officier se
demanda  quel propos on l'avait invente.

--C'est Vassilissa qui peut me le dire, pensa-t-il; je vais le lui
demander. Il dirigea son cheval vers Pavlovsk, et, vingt minutes plus
tard, il entrait chez sa fiance.

--Comment! c'est toi? s'cria celle-ci radieuse. Que je suis contente!
Je te croyais  l'exercice?

Sans mot dire, Maritsky saisit la jeune fille dans ses bras et la serra
contre sa poitrine, couvrant ses cheveux blonds de baisers passionns.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle toute ple lorsqu'il eut relch son
treinte. Tu as l'air bien mu.

--coute-moi, Lissa, dit le jeune homme, je ne puis rien te cacher; tu
devinerais tout, d'ailleurs; coutez-moi, maman, dit-il  madame Gorof,
qui entrait tout effare. J'attendais mes papiers pour le mariage, et
voil ce qu'on m'a envoy; ils l'ont reu  la campagne.

Il tira de sa poche la lettre anonyme qu'il allait mettre dans les mains
de Vassilissa,--il la retira vivement.

--Non, pas toi, dit-il, pas toi, ma chrie; les yeux ne peuvent lire
cette infamie. Tenez, vous, maman.

Madame Gorof prit le papier, le lut, le laissa tomber et chercha une
chaise pour s'asseoir.

--C'est indigne! dit-elle d'une voix trangle.

--N'est-ce pas? fit Maritsky; mais nous trouverons l'auteur!

Vassilissa avait ramass la lettre et l'avait lue tranquillement. Son
fianc, en se tournant vers elle, s'en aperut et la lui retira vivement
des mains.

--J'ai lu, dit-elle simplement; dis, tu ne le crois pas?

Maritsky s'agenouilla devant elle et lui prit les deux mains.

--Regarde dans mes yeux, dit-il; ai-je l'air de le croire?

Vassilissa le regarda attentivement, les sourcils lgrement froncs...
puis ses traits se dtendirent, et elle se pencha vers lui; ils
changrent un baiser.

--Quelle crature asses ignoble... dit Maritsky en se relevant.

La jeune fille tudiait attentivement le papier.

--C'est le mme papier qu' l'cole de charit de ma tante, dit-elle. Je
ne serais pas tonne que cela vint de Justine ou de Tchoudessof, ou des
deux; j'ai toujours eu dans l'ide qu'ils se connaissaient plus qu'ils
ne voulaient en avoir l'air. Elle m'a dit trop de bien de lui.

--Quelle Justine? demanda Maritsky. Ce nom n'avait jamais t prononc
devant lui de faon  lui laisser des souvenirs prcis.

Vassilissa lui raconta l'histoire de ses premires fianailles.

--Oui, je me rappelle, dit Maritsky; le prince Chourof a bless cette
espce de civil...

--Le prince! rpta Lissa; son joli visage se couvrit de rougeur. Une
ide dsolante lui tait venue  l'esprit:

--Maman, maman! s'cria-t-elle, o avez-vous pris de l'argent pour venir
me chercher?

--Hlas! sanglota madame Gorof, hlas! c'est le prince qui me l'a
envoy!

Les fiancs se regardrent d'un air constern.

Un morne silence se fit, interrompu seulement par le bruit que faisait
madame Gorof en se mouchant toutes les trente secondes.

--Combien? demanda Maritsky.

--Cinq cents roubles, rpondit la malheureuse mre.

Vassilissa courut  son petit bureau, compta rapidement ce que contenait
son tiroir, retira un billet de cent roubles et jeta le reste sur la
table, devant sa mre.

--Quel bonheur! s'cria-t-elle, il me reste encore six cents roubles de
l'argent que m'avait donn mon oncle! Maman, vous allez crire tout de
suite au prince, le remercier cent fois de sa bont, de la peine qu'il
s'est donne pour m'aider  fuir, et lui rendre son argent.

--Il vous a aide? dit Maritsky, devenu sombre.

--Oui, mais je ne l'ai pas vu; c'est avec Zina qu'il a tout arrang; il
n'a pas voulu qu'on pt seulement souponner qu'il tait ml  cette
affaire; il n'a envoy ni les chevaux ni la voiture dont il se servait,
et je ne l'ai pas vu.

--Pas une fois?

--Pas une fois depuis le commencement d'avril, quand je l'ai rencontr
dans la rue en me promenant avec Zina et la gouvernante.

--Ah! que tu me fais du bien! s'cria le jeune homme radieux en pressant
sur ses lvres les mains de Vassilissa, glaces par l'motion.

--Tu avais dout, mchant?

--Non, mon ange, je n'ai pas dout! Mais si quelqu'un t'avait vue une
seule fois en sa compagnie, ne ft-ce qu'une minute, la calomnie et eu
beau jeu, tandis qu' prsent nous pouvons la combattre.

--Qui donc a pu savoir qu'il m'avait envoy de l'argent? murmurait
piteusement madame Gorof; je ne l'avais pourtant dit  personne!

--Il suffit, rpondit Maritsky, que vous ayez perdu l'enveloppe.

--C'est vrai! s'cria la pauvre dame consterne; j'ai jet l'enveloppe,
et son nom tait dessus! Mais nous sommes donc environns d'espions?

A partir de ce moment, de peur des espions, madame Gorof ne se coucha
plus sans fureter partout, et spcialement sous son lit.

--Adieu, dit Maritsky; j'ai manqu l'exercice, je m'en vais aux
arrts... j'avais la tte perdue. J'ai bien fait de venir; au moins je
suis tranquille.

Il embrassa sa fiance et sa future belle-mre et partit, plus
tranquille en effet, mais non joyeux. Il s'agissait de dmontrer la
fausset d'une accusation monstrueuse pour lui, mais admissible pour
tous les autres, et il n'est peut-tre pas de tche plus ardue au monde.

Comme il s'en allait, triste et prvoyant  son mariage bien des
retards--sinon des empchements formels, une ide lumineuse traversa son
cerveau. Seule, la comtesse Koumiassine tait en tat de prouver que le
prince n'avait pas vu sa nice depuis leur arrive  la campagne, et que
depuis le dpart de la jeune fille, il ne s'tait pas absent. La
comtesse ne pouvait gure tre bien dispose  l'gard de sa nice,
c'tait clair; mais en s'adressant  la noblesse de ses sentiments, on
pourrait probablement obtenir son tmoignage.

Pendant les trois jours qu'il passa aux arrts, Maritsky eut le temps de
prparer et d'crire sa lettre; aussi cette lettre fut-elle un petit
chef d'oeuvre de style et de sentiment. Mais la poste n'a pas d'ailes;
elle se sert des moyens ordinaires, et le jeune officier eut le loisir
de calculer les chances bonnes et mauvaises dans toutes leurs
combinaisons avant d'avoir une rponse.




                                 L

           Comment on va aux serres avec des parapluies.


Par une heureuse inspiration, ou plutt par un coup de tte d'une audace
inoue, le prince s'tait prsent chez la comtesse Koumiassine le
lendemain mme du dpart de Vassilissa. Il arriva peu aprs que Znade
avait obtenu le pardon de sa mre; elle jouait du piano dans la grand
salle et s'arrta net en le voyant. Le regard joyeux de la jeune fille
rpondit  la question muette de Chourof, et il passa dans le salon
voisin.

--Bonjour, prince! lui dit amicalement la comtesse. Depuis quelque
temps, elle tait toujours contente de le voir arriver. Aprs le premier
change de civilits:

--Ma nice nous a quitts, lui dit-elle d'un ton dgag.

--Ah! fit le prince, surpris de se voir annoncer si paisiblement un
vnement qui avait d causer un grand remue-mnage dans la maison.

--Oui; sa mre est venue la chercher.

Le prince tait encore assez bte pour s'tonner de la faon aise
dont la comtesse lui prsentait la chose.

--Ah! elle est venue la chercher? rpta-t-il--il ne savait plus bien 
quoi s'en tenir; tait-il possible que madame Gorof se ft en effet
prsente et et emmen sa fille ouvertement?--Ah! et mademoiselle
Vassilissa l'a suivie de bon coeur?

--Mais oui, cher prince! fit la comtesse, qui ne put s'empcher de rire
de la figure penaude de son visiteur.

--Ah! fit le prince abasourdi, trs-bien. Alors mademoiselle Vassilissa
va mieux?

--Beaucoup mieux,  ce qu'il parait. Et vous, qu'avez-vous fait depuis
qu'on ne vous a vu?

--J'ai pass la soire en face, de l'autre ct de la rivire; il m'a
sembl voir une lueur chez vous, vers les neuf heures!

--Oui, nous avons eu un petit incendie sans consquence: une grange...
rien de srieux. S'est-on amus chez nos voisins?

--On a dans jusqu' minuit. J'ai reconduit le gnral Kortsof chez lui,
et j'y ai pass la nuit; je ne suis pas rentr chez moi, c'est si
loin....

--Vous auriez d venir djeuner ici, puisque vous tiez si prs, fit
aimablement la comtesse. Dans le courant de l'aprs-midi, elle fit plus
d'une fois la rflexion que le prince devait s'tre beaucoup fatigu la
veille, car il n'tait pas en possession de toutes ses ressources. A
vrai dire, le pauvre garon ne comprenait rien  l'indiffrence
souriante de son htesse. Il avait cru tomber chez une lionne irrite,
et voil qu'il se trouvait en face d'une chatte de salon, faisant ronron
avec sa grce habituelle. Si fort homme du monde qu'il ft, la secousse
tait un peu trop rude.

Vers quatre heures, Zina vint  la rescousse. C'tait le moment o sa
mre la chargeait du soin d'entretenir ses htes, pendant qu'elle
s'habillait pour le diner. Miss Junior la suivait, mlancolique et
proccupe, assez semblable  un ruban frip qu'on laisse traner sur
les meubles. Elle voyait des incendies sans fin illuminer les nuits
futures, et machinalement elle cherchait dans ses poches pour se
convaincre qu'elle ne possdait point d'allumettes et qu'on ne s'en
prendrait pas  elle.

La pluie continuait.

--Allons voir les serres! dit Znade aprs cinq minutes de conversation
dcousue.

--Oh! miss Zina, il pleut, fit la gouvernante.

--Tant mieux! en cas d'accident, a teindrait le feu, rpliqua la
malicieuse crature.

Un frisson passa entre les maigres paules de l'Anglaise qui regarda son
lve de travers.

--Nous prendrons des parapluies, n'est-ce pas, prince? C'est
trs-amusant de se promener avec des parapluies!

Trs-amusant, en effet, pour les grandes dames qui considrent un
parapluie comme faisant partie d'un valet de pied, quand on monte en
voiture par un mauvais temps.

Ceux qui s'en servent journellement y trouvent peut-tre moins de
charme, mais Zina tait de celles qui ne touchent aux parapluies que
pour s'amuser.

Les trois promeneurs furent bientt dans l'antichambre. Les domestiques,
tonns de cette fantaisie, ouvrirent trois parapluies; chacun se munit
de son arme, et les voil sautillant  travers les flaques d'eau dans
les alles satures de pluie. Zina, la plus alerte et la plus vive,
cognait  tout moment son gigantesque parapluie contre celui du
prince--elle avait pris le plus grand--et riait comme une enfant. Miss
Junior, plus exerce  manier cet instrument, s'avanait avec prcaution
et marchait lentement pour ne pas mouiller sa robe pudiquement abaisse
sur ses pieds d'autruche. Zina s'tait arrte  quelque distance et la
regardait venir, picorant a et la une place plus sche pour y poser la
pointe du pied.

--Il nous manque quelqu'un! s'cria la jeune comtesse, la partie n'est
pas complte. Miss Junior, je vous adorerai et je dposerai dans vos
mains innocentes toutes les allumettes que je puis encore possder. Vous
allez tre un ange anglais, l'ange des potes, et vous irez chercher mon
frre. Vous direz  Wachtel qu'il me faut mon frre. Et surtout qu'il
prenne un parapluie!

Miss Junior, peu semblable, quoi qu'en dit Znade,  un ange, mme
anglais, s'en retourna, toujours sur la pointe des pieds, chercher le
jeune polisson.

Wachtel, par ses principes autant que par sa nature, tait constamment
dispos  laisser aller son lve. Dmitri se fit ouvrir une
demi-douzaine de parapluies, les trouvant tous trop petits, et finit par
se dcider pour une ombrelle de toile crue, grande  peu prs comme un
champignon de belle taille.

Il suivit miss Junior, singeant si bien sa dmarche anguleuse, que Zina
se mit  rire du plus loin qu'elle les vit.

Pendant ce moment de solitude, elle avait pourtant parl de choses
srieuses avec le prince, et ses yeux taient humides.

--Elle est partie? avait dit Chourof.

--Oui; bien malade, bien faible, vanouie.

--vanouie! Comment a-t-elle pu aller jusque-l?

--Je vous avais dit que je la porterais! fit Zina avec un orgueil
ingnu.

Le prince la regarda de telle faon qu'elle baissa les yeux.

--Et votre mre? dit-il aprs un silence.

--Oh! j'ai bien cru qu'elle me maudirait! Elle m'a renie devant tout le
monde!

Ils taient seuls; mais, dans ce jardin ouvert de toutes parts, il n'osa
lui prendre la main.

--Comment vous y tes-vous prise pour la faire sortir?

La jeune fille le regarda de ses yeux ptillants d'esprit et de malice.

--J'ai mis le feu  la grange! Je suis dangereuse, prenez garde!

--Dangereuse... rpta le prince  mi-voix, dites: hroque...

Zina baissa ses longs cils sur ses yeux bruns.

--Hroque, et telle qu'on ne pourra jamais assez vous admirer, ni... ni
vous aimer, ajouta-t-il en baissant la voix.

Ils gardrent le silence; Zina sentait son coeur s'ouvrir comme une
fleur qui droule ses ptales  l'ardeur du soleil; le rose de ses joues
s'accentua.

--Ma cousine est sauve, dit-elle, grce  vous. Je vous en remercie;
c'est ma seule amie...

En ce moment Dmitri apparaissait au bout de l'avenue.

--Regardez mon frre, dit-elle; et le fou rire reprit, partag bientt
par le prince; malgr la gravit de la situation, il ne put garder son
srieux  la vue de la caricature exacte, mais artistique, que le petit
garon faisait de la pauvre Anglaise. En quelques bonds, il fut prs
d'eux. Zina lui ta son ombrelle des mains et le poussa vers le prince.

--Embrassez-le, dit-elle, c'est un jeune hros. Le prince enleva dans
ses bras le petit hros tout crott et ne le dposa  terre qu'aprs
avoir bais plusieurs fois ses joues hles o la sant tait revenue
avec le soleil.

--C'est ma soeur qui est brave, rpondit Dmitri; ma grande soeur! elle
n'a peur de rien; je voudrais lui ressembler.

Miss Junior arrivait; Dmitri reprit son ombrelle, et gambadant,
sautillant, la troupe joyeuse finit par atteindre les serres.

--Taquine un peu miss Junior, dit tout bas Znade au petit garon, j'ai
 parler  notre ami.

Dmitri ne se le fit pas dire deux fois; avant que l'Anglaise et eu le
temps de se demander o il allait, elle entendit des piaillements
forcens partir de l'autre ct de la serre.

--Oh! s'cria-t-elle plore, cet enfant est encore all  la volire!
Comme la dernire fois, il va se faire mordre par le perroquet!

On entendit la voix de Dmitri, de tout point semblable  celle de son
adversaire emplum, lui prodiguer des apostrophes dsagrables. Le
perroquet rpondait dans sa langue avec une telle ardeur, que miss
Junior s'enfuit vers la volire, o Dmitri s'escrimait de son mieux avec
le manche de son ombrelle.

Le jardinier en chef s'approcha des visiteurs, les dbarrassa de leurs
parapluies et se retira. Zina sortit un petit scateur de sa poche et se
mit  couper un bouquet.

C'tait une vieille serre  l'ancienne mode: de lourds chssis de chne
encadraient de petites vitres verdtres; mais qu'importait l'extrieur?
Les plantes taient anciennes pour la plupart: de gros orangers, des
myrtes normes, des pamplemousses de quinze pieds de haut, heurtaient du
front le toit vitr; les gradins taient couverts de plantes rares,
rosiers de toutes espces, graniums varis, fougres exquises; des
gloxinias de velours, des calcolaires fantastiques, des bgonias de
toutes couleurs reprsentaient les gots modernes.

Le prince coutait d'une oreille proccupe les piaillements lointains
de la volire; il se disait que les minutes taient comptes, et
pourtant il en perdit deux avant d'ouvrir la bouche.

--Je voudrais bien, dit enfin Zina en coupant rsolument au milieu d'un
gros myrte une pluie serre de branches en fleur qu'elle recueillait
dans sa robe--je voudrais bien que ma cousine pt se marier
prochainement selon son coeur. Le mariage seul lui donnera une position
dfinitive.

--En effet, rpondit Chourof, ce serait pour le mieux. Je m'associe de
toute mon me  ce voeu.

--Vraiment? fit la jeune fille en moissonnant fivreusement des roses,
je croyais que...

Elle s'arrta trouble, son scateur tomba; le prince se prcipita pour
le ramasser et le lui rendit.

--Vous voulez faire allusion, dit-il, aux sentiments que m'avait
inspirs votre cousine? Oui, j'en conviens, je l'ai tendrement aime, et
je crois mme i'aimer en ce moment autant que jamais,--seulement
l'affection que j'prouvais pour elle n'avait rien de passionn et
provenait plutt, je le vois maintenant, de sa position pnible, de sa
dpendance.

Zina se remit  couper sans piti tout ce que son scateur rencontrait;
les fleurs dbordaient de sa robe, lgrement releve.

--Et puis, elle me parlait avec bont, elle me prenait au srieux, elle
ne riait pas de ma gaucherie...

Zina rougit plus fort que jamais.

--Vous-mme, continua le prince en faisant tourner une branche de lierre
autour de ses doigts, l't dernier, vous ne me parliez gure sans
rire...

--J'tais une petite fille, s'cria Zina, une enfant capricieuse et
mchante parfois, je ne vous connaissais pas...

Le petit scateur fouilla prcipitamment au milieu d'un plargonium
superbe qui devint chauve en un moment.

--Alors,  prsent je ne vous fais plus rire? demanda le prince redevenu
timide.

--Vous? le meilleur des hommes, le plus gnreux! car si ce n'est pas
par... par amour, continua-t-elle bravement, que vous avez secouru ma
cousine, quel nom donner  votre gnrosit?

--Non, rpondit lentement le prince, ce n'est pas par amour;  prsent,
j'en suis  me demander si je l'ai rellement aime. J'aimais en elle
l'ide d'une pouse, d'une amie, d'une jeune fe  mon triste foyer de
vieux garon... Mais quand j'ai appris qu'elle ne m'aimait pas, je n'ai
point ressenti un de ces chagrins violents qui brisent une existence; je
me suis ennuy, ajouta-t-il en souriant.

Zina s'tait arrte devant lui, tenant toujours dans sa main gauche le
pan de sa robe, d'o les fleurs s'chappaient en longues tranes.

--Et puis? fit-elle anxieusement.

--Et puis, quand j'ai reu votre lettre...

--Avez-vous pens que c'tait de moi? interrompit-elle, curieuse.

--Non, je l'avoue.

--Et moi qui avais pens  vous tout de suite!

--Je n'avais pas assez d'outrecuidance pour supposer que quelque part
dans le monde on attacht tant d'estime et d'amiti  mon souvenir...
Lorsque j'ai appris par vous que je pouvais tre utile, je me suis
empress d'agir, j'ai fait de mon mieux...

--Et vous avez t bless, dit Zina, et vous pouviez tre tu. Quel
gosme que le mien, cependant! sans moi tout cela ne fut pas arriv...

--Votre cousine serait malheureuse, avec ce misrable. Et puis, est-ce
que ces gens-l peuvent tuer un honnte homme?

--Comment avez-vous fait, reprit vivement la jeune fille, pour que dans
le monde on n'ait pas parl davantage de votre...--elle hsita--amiti
pour Lissa?

Le prince, pour la premire fois frapp de cette ide, se posa la mme
question. Tout  coup, il se rappela la dfaite qu'il avait donne  son
vieil ami le snateur: Supposez que j'aie l'intention de demander la
main de la jeune comtesse Koumiassine. Et il rougit jusqu'aux oreilles.
En le voyant rougir, Zina devint aussi confuse que lui et s'assit pour
arranger son bouquet.

--L'attachement que je porte  madame votre mre est bien connu, dit-il
non sans embarras.

Les yeux rieurs de Znade se levrent sur lui et se baissrent
aussitt; il s'arrta troubl.

--Enfin, reprit-elle, puisqu'on n'a rien dit, tout est pour le mieux;
que nous faut-il de plus? Vous avez une belle me, prince, vous tes
gnreux et bon... et je me repens de grand coeur des railleries qui
vous ont bless autrefois. Voulez-vous me les pardonner?

En disant ces mots, elle tendait sa main fine et rose au prince
Charmant. Cette fois; celui-ci osa y poser ses lvres.

Un bruit de pas presss se fit entendre; Zina se leva brusquement, et,
dans sa confusion, elle laissa tomber sa moisson de fleurs.

Dmitri arrivait au petit trot, suivi  bonne distance de miss Junior.

--L'ennemi! cria-t-il du plus loin qu'il les vit.

--Je suis  jamais votre esclave dvou, murmura le prince, enhardi par
l'occasion; il mit un genou  terre.

Znade ne rpondit pas, elle s'tait rassise, et Chourof, sans se
troubler, commena  ramasser une  une les fleurs tombes qu'il
dposait sur ses genoux. Quand il eut fini, Dmitri et miss Junior se
querellaient  plaisir auprs d'eux.

--Celle-ci sera pour le chevalier des dames, dit Zina en prenant une
rose th qu'elle offrit au prince, encore agenouill devant elle. Son
regard plein de douceur rencontra les yeux loquents de Chourof. Il
n'tait plus laid, il n'tait plus timide; pour la premire fois il se
sentait apprci, il aimait vritablement et de toute son me.

Le bouquet s'acheva, et l'on reprit le chemin du logis. Il ne pleuvait
plus; les gouttes de pluie tombaient doucement de branche en branche
avec un petit bruit mlancolique; la terre buvait peu  peu l'eau
superflue; dans le ciel encore mouill, un rayon jaune annonait la
prsence du soleil; tout respirait une langueur, une sorte de dtente
favorable aux panchements... Les jeunes gens marchrent cte  cte
jusqu'au perron sans rompre le silence.

Zina pensive rentra chez elle pour faire toilette pendant que le prince
allait rejoindre la comtesse.

Le jour s'acheva comme les autres jours. Le soir, avant de s'endormir,
surprise, mue, elle interrogea son coeur... Son coeur lui rpondit que
de tous les brillants cavaliers qu'elle connaissait, il n'en est pas un
qui ne plit trangement devant les mrites et les vertus du prince
Charmant.

--Eh bien! quand cela serait? se dit-elle avec orgueil. Je n'ai pas 
rougir d'aimer le prince Chourof.

Aimer... dj? Pourquoi pas?

--Je vais avoir dix-sept ans, pensa-t-elle, et ce n'est pas ma faute si
j'ai t force de vivre vite.

Elle s'endormit en rvant  la serre.




                                  LI

        Vassilissa exprime nettement son opinion  Tchoudessof.


Le prince revint la semaine suivante, puis il revint encore; la comtesse
le trouvait bon.

Znade, heureuse, laissait couler sa vie sur une pente charmante. Il
arrivait de bonne heure; quelquefois on se promenait, puis souvent on
restait au jardin; le soir venu, le piano tait l, avec ses
inpuisables ressources de morceaux  quatre mains; tout y passait,
ouvertures, symphonies, opras, jusqu' des oratorios en entier, la
comtesse fut oblige de faire venir de la musique de Moscou.

De temps en temps, elle disait que c'tait beaucoup de musique et
d'intimit, que Znade avait l'air bien contente les jours o la troka
du prince entrait dans l'avenue... puis elle ajoutait en elle-mme
qu'aprs tout ce serait une alliance fort convenable,  laquelle
personne ne trouverait rien  redire. Et puis, n'avait-elle pas beaucoup
trop bien lev sa fille pour redouter de sa part la moindre
inconvenance?

La comtesse ne se tourmentait plus de sa nice, mais pas le moins du
monde! Elle avait reu la lettre de Moscou, l'avait lue et mise de ct
avec les penses dsagrables y attenantes. Une lettre de Justine fit
ensuite mention de la visite de Vassilissa  son oncle. Ce dtail avait
rappel  la comtesse qu'elle avait nglig de prvenir son mari des
vnements survenus. Rparant son oubli, elle avait crit au comte pour
le tenir au courant de ce qui se passait  la campagne, et elle avait
ajout:

Vassilissa a jug  propos de nous quitter; c'est une ingrate dont nos
bienfaits n'ont pu flchir le naturel indomptable. Elle vous a fait
visite,  ce que j'ai appris. Ne l'abandonnez pas si, dans le besoin,
elle s'adresse  vous, mais ne vous inquitez plus de son sort. Les
personnes de son espce, ingrates comme les chats, de mme que ces
animaux, s'arrangent toujours pour retomber sur leurs pattes sans se
faire de mal.

Aprs l'expdition de cette missive, la comtesse avait repris sa
quitude lorsque la seconde lettre de sa nice vint la tirer de ce doux
repos.

Vassilissa se mariait! Elle pousait Maritsky!

Ce mme Maritsky class par la comtesse parmi ceux qu'elle autorisait 
faire la cour  sa fille! Maritsky, de bonne et authentique noblesse,
riche, trs-riche, trs-bien pos! Mais c'tait absurde! monstrueux!
impossible!

Absurde, oui; impossible, non. La lettre tait l, et Vassilissa n'et
pas os pousser la mystification jusqu' inventer de toutes pices une
fable aussi fantastique. Au lieu de rpondre  sa nice, la comtesse
crivit  son mari pour lui demander ce que cela voulait dire.

Cela veut dire, ma chre, lui rpondit le comte, que Maritsky, dj
pris de notre nice l'hiver dernier-- ce qui m'est revenu d'autre
part--l'a revue, l'a trouve ce qu'elle est: jolie  ravir, spirituelle,
extrmement bien leve, grce  vos soins maternels, et qu'il l'pouse,
ce dont je ne saurais le plaindre.

--Voil bien les hommes! Un joli visage leur fait perdre la tte! pensa
ddaigneusement la comtesse. On ne sait si cette rflexion visait le
comte Koumiassine, ou simplement le fianc de Vassilissa.

Indigne de voir son mari l'abandonner dans cette crise douloureuse,
elle prit aussitt son papier le plus cassant, sa plume d'oie la plus
hargneuse, et de son criture la plus menaante elle crivit:

Mademoiselle,

En quittant ma maison, tous avez rompu les liens qui m'attachaient 
vous. Vous me demandez ma bndiction; vous prenez une peine inutile,
car je ne vois pas  quoi vous servirait une chose dont vous avez fait
si peu de cas jusqu'ici. Pour moi, je ne spare pas ma bndiction de
mon amiti, et je ne puis plus vous donner ni l'une ni l'autre.
Cependant, comme mes promesses doivent recevoir une excution, je fais
envoyer chez vous votre trousseau, qui est rest  Saint-Ptersbourg.
Vos meubles seront remis  celui qui se prsentera de votre part.
Votre dot est dpose chez le banquier N... Vous pourrez la toucher le
jour de votre majorit; jusque-l, l'intrt vous en sera servi
mensuellement  domicile.

Comtesse Koumiassine.

Cette lettre, qui croisa celle de Maritsky, tomba chez Vassilissa juste
 point pour mettre le comble  la colre et  la douleur de la
malheureuse enfant. En quittant les arrts, le jeune homme trouva sa
fiance dans un abattement profond, qui rappelait la faiblesse de
Koumiassina; il eut beaucoup de peine  lui faire reprendre courage,
d'autant plus que lui-mme tait fort prouv, et ne parvint  souffler
un peu d'nergie  la jeune fille qu'en lui dmontrant la ncessit de
faire face  l'orage et de ne pas donner  l'ennemi anonyme la
satisfaction de voir que ses coups avaient port.

Cette ide rendit en effet des forces  la jeune fiance, et elle trouva
moyen de paratre chaque soir au concert, souriante comme si rien ne ft
venu troubler son bonheur.

Autour d'elle, cependant, elle sentait des rticences; certains sourires
sur le visage de certains hommes, pendant qu'ils lui parlaient, lui
faisaient monter au front une rougeur de colre autant que de honte. Une
nuance de froideur plus accuse dans les saluts des femmes de sa
connaissance, un signe de tte press, au lieu de quelques bonnes
paroles de la part de celles qui lui avaient jusque-l tmoign de la
bienveillance, lui prouvaient que Figaro n'a pas tort, et que, si sotte
que soit la calomnie, il en reste toujours quelque chose.

Ce qui la faisait le plus souffrir tait de ne pouvoir se rencontrer
avec l'auteur de la lettre anonyme.

--Que ce soit Justine, que ce soit Tchoudessof, et ce ne peut tre qu'un
des deux, se disait-elle, si je rencontre l'tre abject qui a voulu me
perdre, je le reconnatrai rien qu'a son regard.

Un soir, Maritsky, retenu par son service, n'avait pu l'accompagner au
Waux-Hall; elle s'y rendit en compagnie de mademoiselle Bochet.
Distraite, en proie aux agitations qui consumaient sa vie, elle
coutait, ou plutt n'coutait pas la musique, tout en rpondant avec un
sourire forc aux rflexions de la bonne Suissesse. Celle-ci,  bout de
ressources pour gayer la jeune fille, avait fini par devenir moqueuse:
elle, qui de sa vie n'avait pu tolrer le sarcasme, pluchait avec
malice les toilettes et les allures des allants et venants autour d'eux;
mais le sourire navr qui accompagnait ses remarques lui prouvait
clairement que ce suprme effort tait aussi vain que les autres. Le
sifflet de la locomotive qui amenait le train de Saint-Ptersbourg fit
tressaillir Vassilissa qui retomba dans son indiffrence. Le jardin,
clair _a giorno_, se remplit bientt de nouveaux arrivs que
mademoiselle Bochet continua  critiquer sans misricorde.

Tout  coup elle s'arrta court au milieu d'une phrase, saisit ses
lunettes dans sa poche et les mit vivement sur son nez. La jeune fille
suivit ce mouvement, non sans quelque surprise, et sous les feux d'un
candlabre,  quelques pas d'elle, elle aperut Tchoudessof.

Plus jaune que jamais, les cheveux plus plats et plus luisants que ses
bottes vernies, le bel employ cherchait des yeux autour de lui, non
sans une certaine prudence.

Vassilissa saisit la main de mademoiselle Bochet.

--Il ne nous a pas vues, ne dites rien, murmura-t-elle; ne remuez pas;
je suis sre qu'il nous cherche. N'ayons pas l'air de l'avoir aperu.

Mademoiselle Bochet dirigea aussitt ses lunettes sur le chef
d'orchestre. On entamait un pot-pourri fort  la mode quelques annes
auparavant, nomm le Tour du monde, o la France, par parenthse, tait
dsigne par l'air de Marlborough. Les deux dames s'absorbrent dans le
genre d'attention que rclamait une musique aussi srieuse.

En effet, Tchoudessof avait fait trente kilomtres en chemin de fer pour
contempler son ouvrage. Il rdait par le jardin de l'air indiffrent
d'un homme venu pour s'amuser; il rencontra deux ou trois visages de
connaissance, distribua quelques poignes de main, courba son chine
pour accomplir un de ces lgants saluts qui n'avaient pas trouv grce
jadis devant son implacable fiance, et continua  chercher. Aprs avoir
vainement fait le tour du jardin, il se rapprocha du centre et revint 
son candlabre, excellent poste d'observation. De l, il continua 
scruter la foule, et bientt son coup d'oeil d'aigle rencontra le visage
qu'il cherchait.

Alors il s'abandonna tout entier au plaisir de savourer le changement
qui s'tait accompli en celle qu'il avait voulu honorer de son nom. Elle
tait bien jolie... Hlas! on n'avait pas pu lui ter cela; mais qu'elle
tait amaigrie! Que ses yeux bleus semblaient grands dans ce doux visage
pli! Quel air de fatigue et de chagrin! Elle avait pay cher la sotte
infatuation de ne pas le trouver assez bon pour elle, et vraiment, cette
Justine tait inapprciable; elle avait superbement russi son ouvrage!

Il s'absorba si bien dans la joie lgitime de l'artiste en prsence de
son-oeuvre, que le morceau de musique s'acheva sans qu'il s'en apert.
Au dernier accord, Vassilissa leva soudain la tte, et ses yeux se
rivrent avec la tnacit d'un clou sur ceux de Tchoudessof. Les
lunettes de mademoiselle Bochet suivirent son mouvement. Les deux dames
se levrent, et regardant toujours le malheureux employ, elles
s'avancrent sur lui.

Ce brusque changement l'avait pris au dpourvu, et son regard plein de
haine satisfaite ne prtait pas  l'quivoque. Vainement voulut-il
donner  ses traits la vague expression de l'indiffrence: les grands
yeux bleus qui parlaient si clairement s'approchaient comme les fanaux
d'une locomotive lance  fond de train. Il eut l'ide que Vassilissa
allait passer sur lui et l'craser; dj il se faisait petit dans sa
peau pour amoindrir le choc, mais arrive  deux pas de lui, si prs
qu'elle lui barra le passage, comme il se trouvait pris entre elle et
son candlabre, elle le montra du geste  mademoiselle Bochet.

--Lche, vil calomniateur! dit-elle doucement de sa voix pose qui ne
trahissait pas d'motion; faute de mieux on a recours  la lettre
anonyme; mais on est parfois pris  son propre pige!

--Oh! mademoiselle! s'cria-t-il d'une voix trangle par la frayeur
plus que par la colre.

Quelques personnes se retournrent, Vassilissa la premire. Son visage
exprima une telle surprise, un dgot si profond qu'il n'osa continuer.
Les spectateurs crurent qu'il avait march sur sa robe et voulait s'en
excuser. N'osant s'avancer davantage, il alla mditer son injure 
l'cart, en attendant l'heure du train, qui n'tait pas proche, tant
s'en fallait.

Vassilissa prit une autre place et, contre son habitude, resta jusqu'
dix heures; mais Tchoudessof n'eut garde de se montrer.




                                 LII

             La comtesse prend une rsolution gnreuse.


Ce soir-l prcisment tait tmoin d'un grand remue-mnage 
Koumiassina.

La veille seulement la comtesse avait reu la lettre de Maritsky; la
poste n'arrivait en ces lieux reculs que deux fois par semaine, comme
partout en Russie, du reste, except dans les villes qui se trouvent sur
le parcours direct d'une ligne de chemin de fer; et Maritsky tant
press, le sort malin, qui se mle toujours de nos affaires pour
contrecarrer nos dsirs, lui avait fait manquer d'un jour le dpart du
courrier.

La comtesse, en ouvrant la lettre, la parcourut d'abord sans la
comprendre, puis courut  la signature... Cette signature la ptrifia
sur place... Comment! ce n'tait pas assez que ce jeune homme voult
pouser la nice qui lui avait si audacieusement manqu? Il se
permettait encore de lui crire...  elle?

Aprs avoir donn un libre cours  son indignation, elle reprit cette
lettre du bout des doigts, car il fallait savoir ce qu'on lui voulait,
pourtant, et se mit  lire avec une attention minutieuse.

Les premires phrases lui dplurent; on y sentait le trouble d'un homme
secou par de violentes motions, et la comtesse n'aimait pas les
panchements, avons-nous dit; et puis, quand on a l'honneur d'crire
pour la premire fois  la comtesse Koumiassine, est-ce qu'on ne devrait
pas faire au moins un brouillon?

Bientt, cependant, elle cessa d'plucher les expressions, tant ce
qu'elle lut la remplit d'horreur et d'incrdulit. Quoi! on avait os
souiller sa maison d'un soupon! Car c'tait sa maison qu'on outrageait.
Pouvait-on supposer qu'un commerce clandestin et lieu chez elle? Et
l'on accusait, qui? Le plus beau fleuron de la noblesse de cette
province, un homme connu par sa tenue irrprochable et par ses bonnes
moeurs--la comtesse ignorait la visite des tsiganes.--C'tait inou, et,
de plus, stupide!

Mais, en admettant qu'il se ft trouv un calomniateur pour forger cette
fable, quels taient les imbciles qui pouvaient y avoir ajout foi?

La comtesse se rappela que les parents de Maritsky taient de trs-bonne
noblesse, et retira mentalement l'expression imbcile, trop vive; elle
la remplaa par une simple pense de commisration,  l'endroit de leur
ignorance du monde,--excusable, d'ailleurs, chez des gens qui vivaient
depuis si longtemps dans leurs terres. Puis, enfin, vint l'ide que le
mariage de Vassilissa tait fort en pril pour le prsent,--sinon tout 
fait impossible pour l'avenir. La premire impression--nous avons
presque honte de l'avouer, tant la manire de l'exprimer fut
vulgaire--se traduisit par le mot: c'est bien fait! Et la noble dame
s'appuya avec satisfaction sur le dossier de son fauteuil.

--Oui, c'tait bien fait! Pourquoi cette mchante et sotte enfant
avait-elle voulu quitter sa maison et se marier toute seule? N'tait-il
pas plus simple d'attendre patiemment le retour de sa tante en ville?
N'aurait-elle pas trouv Maritsky aussi bien  Ptersbourg qu'
Pavlovsk?

Sans s'en apercevoir, la comtesse avait fait du chemin: elle avait dj
accept l'ide du mariage avec Maritsky. Si un confident incommode--les
confidents finissent presque toujours par devenir incommodes; aussi la
comtesse, l'ayant appris jadis  ses dpens, avait fini par bannir cette
espce de sa maison,--mais si un confident incommode ou un observateur
indiscret lui avait rappel que Vassilissa s'tait enfuie de la maison
prcisment pour ne pas s'engager dans une promesse o Maritsky n'avait
rien  voir, ledit confident ou observateur et t rabrou de la belle
faon.

--Comment! et dit la noble dame, moi, j'ai exig une promesse
positive pour un mariage  venir? Mais, jamais! Je voulais simplement
mettre  l'preuve la confiance et la soumission de ma nice. Elle
tait appele par la distinction de ses manires, contracte dans ma
maison, et par l'excellente ducation u que je lui ai donne,  tenir
dignement sa place mme au rang le plus lev; et, sans son esprit de
rvolte et d'insubordination, aucune des tribulations dont elle souffre
ne lui ft chue en partage!

Et puis, on s'tonne aprs cela que l'historien le plus impartial
dnature les faits exacts de l'histoire! Mais,  critique ma mie, que
trouves-tu l d'extraordinaire, quand les plus simples mortels ne savent
plus eux-mmes ce qu'ils pensaient il y a huit jours et se trompent du
blanc au noir sur leur propre fait?

--Oui, se dit la comtesse en poursuivant le cours de ses mditations,
c'est cette fuite insense qui a dtourn de ma nice tous les honntes
gens; l'apprciation du fait est absolument fausse et perverse; mais le
fait existe, indniable. C'est fort malheureux, mais je n'y puis rien.

Elle reprit la lettre qu'elle n'avait pas achev de lire, et ses ides
changrent soudain. Telle--si la comparaison n'est pas trop
irrvrencieuse--la girouette protectrice de l'tre obit fidlement au
souffle de l'aquilon.

Maritsky avait trouv la corde sensible et s'tait mis  en jouer comme
s'il n'avait fait autre chose de sa vie.

Vous seule, madame la comtesse, crivait le jeune officier, vous seule,
oubliant le chagrin que vous a caus le dpart de votre nice, pouvez
sauver l'innocence calomnie. Devant votre parole ou la sanction de
votre prsence, qui donc oserait mal penser d'une jeune fille qui a
grandi sous vos yeux et  laquelle vous avez donn l'exemple des vertus
domestiques? (Maritsky, on le voit, dans son dsespoir, s'tait un peu
mont la tte; il abordait, non sans succs, d'ailleurs, le mode lyrique
avec des louanges  la clef.) Vous pouvez rduire  nant les
imputations calomnieuses des misrables qui vous outragent en outrageant
celle que vous avez leve. Un mot de vous  mes parents ou votre
prsence  notre mariage seraient pour mademoiselle Gorof la
justification la plus clatante.

--Il crit bien, se dit la comtesse; il s'exprime fort convenablement.

Elle acheva la lettre qui n'avait plus que quelques lignes et tomba dans
un abme de rflexions.

--Si j'tais accessible  quelque sentiment mesquin, pensa-t-elle,
quelle magnifique occasion de me venger!

La comtesse rendit sincrement grce au Tout-Puissant d'avoir banni de
son me pure jusqu' l'ombre d'un sentiment troit ou goste, et
continua de creuser la question.

--Certainement, se dit-elle, ce jeune homme fait ici preuve d'un grand
bon sens. Vassilissa, protge de ma prsence, est  l'abri du soupon.
Mais dois-je accorder  la nice ingrate et coupable les privilges de
l'enfant docile et soumise? Serait-il juste qu'aprs ne m'avoir tmoign
ni affection, ni reconnaissance, elle ret de moi les mmes bienfaits
que si j'avais eu toujours  me louer d'elle? Non! non! se rpondit
nergiquement la comtesse, ce ne serait pas juste, et cela ne doit pas
tre.

Elle plia la lettre de Maritsky, la mit dans son secrtaire et retourna
s'asseoir. Sa dcision tait prise, elle prouvait ce genre de repos qui
suit les grandes dterminations; mais si son orgueil tait satisfait,
son coeur, rest bon et gnreux malgr ses normes dfauts, ne l'tait
pas de mme.

--C'est une orpheline, lui disait son coeur, elle n'a ni pre ni frre
pour la dfendre; son sort est dans mes mains: il est juste, oui, mais
est-il gnreux de la laisser sans secours quand, seule, je puis tout,
comme l'a fort bien crit ce jeune homme? Si seulement elle avait crit
elle mme, si elle s'tait humilie; mais non, c'est une barre de fer!
Et moi, j'ai jur de ne pas cder.

Elle en tait l de ses rflexions lorsque la troka du prince s'arrta
devant le perron. Le visiteur bienvenu entra presque aussitt.

--Vous arrivez fort  propos, dit la comtesse, je suis trs-perplexe.

--Vous, comtesse? Minerve en personne connat aussi la perplexit?

Sans s'en rendre compte, par ces mots bien choisis, le prince amadouait
sa future belle-mre. Que celui qui n'a rien de semblable  se reprocher
lui jette la premire pierre!

Un aimable sourire fut sa rcompense.

--Imaginez-vous, dit la comtesse, que... (elle s'arrta, hsitante) bah!
vous tes un homme srieux, on peut tout vous dire: imaginez-vous qu'il
s'est trouv  Ptersbourg un tre assez misrable et des gens assez
borns pour crire et croire que vous tes l'auteur de l'vasion de ma
nice.

--Oh! fit le prince constern, sentant un bt trs-lourd le blesser
fortement.

Il tait si confondu qu'il oublia de remarquer combien le mot vasion
diffrait de la premire version du mme fait dans la bouche de cette
mme comtesse. Madame Gorof a emmen sa fille, avait-elle dit. Il se
trouvait maintenant que Vassilissa s'tait vade. Mais le pauvre prince
avait bien autre chose  penser.

--N'est-ce pas? reprit la comtesse, interprtant ce oh!  sa manire.
Mais si stupide qu'il soit, ce bruit est nuisible  la rputation de ma
nice, d'autant plus que, ajoute-t-on, votre motif pour lui faire
quitter ma maison n'tait pas des plus dsintresss.

--Oh! s'cria le prince, mais cette fois avec une autre nergie.

Il se leva comme pour fondre sur le calomniateur. La comtesse le retint
et le calma du geste. Il reprit son sige.

--Qui a pu inventer cette infamie? dit-il ds qu'il eut recouvr la
parole.

--C'est anonyme, comme beaucoup d'autres infamies.

--Une lettre?  vous?

--Non pas  moi, au vieux Maritsky.

Le prince regarda son htesse d'un air si dsorient qu'elle eut envie
de rire.

--Est-ce que vous ne saviez pas que ma nice est promise  Alexis
Maritsky?

--C'est le premier mot que j'en entends.

La comtesse regarda son visiteur; il avait l'air radieux. Satisfaite de
son examen, elle reprit paisiblement:

--C'est que j'aurai oubli de vous le dire. A vous voir, on croirait que
ce mariage vous fait plaisir.

--Certainement! mademoiselle Vassilissa est charmante, et ce gentil
garon de Maritsky me parait digne d'elle sous tous les rapports.

--Allons, je suis enchante de vous voir en de si bonnes dispositions.
Mais ce mariage n'est pas fait; la lettre anonyme a t envoye aux
parents du jeune homme, et ils veulent savoir  quoi s'en tenir avant de
donner leur consentement.

--Alors, dit le prince en se levant, je pars tout de suite pour... o
sont-ils, ces braves gens?

--Au gouvernement de Moscou.

--Eh bien, j'y vais pour dmentir cette absurde et monstrueuse calomnie.

--Quelle ptulance! fit la comtesse avec un sourire. Cher prince, si
vous voulez achever de perdre ma nice, vous n'avez qu' demander vos
chevaux.

Le prince se rassit, plus penaud qu'un livre pris par les oreilles.

--Si c'tait vrai, ne seriez-vous pas oblig de le dmentir de mme,
quitte  tuer en duel ce pauvre Maritsky?

--Alors, vous, comtesse, chre comtesse, partez, je vous en supplie,
partez pour Ptersbourg; vous savez bien que ce n'est pas vrai, vous!
(Oh! oui, elle le savait, pensa-t-il en se rappelant l'insuccs de sa
tentative matrimoniale de l'anne prcdente--mais il n'avait pas de
rancune.) Protgez cette innocente! Vous allez partir, n'est-ce pas?

--J'y pensais, rpondit-elle simplement.

Il lui baisa la main avec transport. Elle sourit de cette reconnaissance
originale.

--Quelle hte de voir un rival heureux? dit-elle non sans malice.

--Un rival? quel rival? Maritsky? Oh! ce n'est pas un rival! dit-il en
devenant tout rouge au souvenir de la serre. La rose th de Zina tait
dans son petit portefeuille, poche gauche de son habit.

--Tant mieux! tant mieux! rpta la comtesse avec finesse.

--Quand partez-vous? le temps presse, dit le prince, oubliant tout pour
son rle de don Quichotte.

--Demain! fit triomphalement la comtesse. Elle donna ses ordres, tout en
s'applaudissant intrieurement d'avoir spontanment accompli cet acte de
gnrosit que sa nice mritait si peu!

--Il faudra qu'elle me demande pardon, se dit la noble dame; je ne veux
pas jouer le rle d'une dupe qu'on fait aller et venir  volont. Pour
pouvoir se marier, elle me demandera pardon, et je lui pardonnerai!

Et voil pourquoi tout tait sens dessus dessous  Koumiassina.




                                LIII

                  Znade joue une vieille valse.


Une autre difficult se prsenta  l'esprit de la comtesse. Que
fallait-il dire  sa fille, et, bien mieux, que fallait-il en faire?
L'emmener? C'tait la mettre au courant de bien des intrigues qu'elle
devait ignorer. La laisser  la campagne avec son frre et miss Junior?
Les visiteurs, non prvenus du voyage de la comtesse, ne manqueraient
pas d'affluer comme de coutume, et Zina pourrait, soit par ignorance, en
dire plus qu'il ne convenait, soit par maladresse, laisser deviner aux
curieux des choses que sa mre ne tenait pas  bruiter.

D'un autre ct, les choses allaient si bien! N'tait-ce pas dommage de
rompre une idylle commence sous de si favorables auspices?

La comtesse eut un trait de gnie. Pendant que sa fille s'habillait pour
le dner:--Prince, fit cette excellente mre, qu'est ce que vous faites
chez vous, en ce moment-ci?

--Moi, fit Chourof, je ne fais rien du tout!

--Peut-tre votre prsence serait-elle utile... Venez avec nous 
Ptersbourg en partie de plaisir.

Il faut tre Russe pour considrer un voyage de cinq cents lieues en
poste comme une partie de plaisir; mais quand on est Russe, on trouve
cela tout naturel. Le prince, d'ailleurs, n'avait pas besoin de l'ide
de plaisir pour trouver la proposition dlicieuse. En pressant la
comtesse de partir, il n'avait pas song d'abord qu'elle emmnerait
probablement sa fille, et, depuis qu'il avait eu le temps de rflchir,
il broyait du noir  l'ide de voir Zina disparatre de son horizon. Il
remercia la comtesse avec la mme effusion que si, souveraine, elle lui
avait confr l'ordre de l'Aigle blanc.

Zina entra sur ces entrefaites. Elle n'avait pas encore vu Chourof ce
jour-l, les proccupations de sa mre l'ayant tenue  l'cart. Son
temps, du reste, avait t fort bien employ. Ses robes, que sa mre
faisait faire de plus en plus longues depuis le dpart de
Vassilissa,--sous le prtexte spcieux que sa fille grandissait, ce qui
tait absolument faux pour le moment,--ses robes avaient pass une
inspection svre, et la plus jolie, celle qui servait le mieux  son
genre de beaut, envoye  la blanchisserie, avait reu le coup de fer
merveilleux d'une artiste repasseuse. Les blanches garnitures ariennes
flottaient autour de la jeune fille, moelleuses comme le duvet du cygne;
par-ci par-l, des noeuds de velours incarnat se cachaient dans le
fouillis habilement combin, et ses boucles brunes, rattaches par des
velours de mme couleur, tombaient jusqu' sa ceinture incarnate.

Son premier coup d'oeil lui apprit qu'il se passait quelque chose
d'insolite, et le coeur lui manqua. Se pouvait-il que le prince et eu
assez peu de confiance en elle, assez peu d'estime, pour avoir parl 
sa mre avant de s'adresser  elle-mme?

Le regard joyeux et assur de Chourof calma ses apprhensions.

--Vous partez avec moi demain matin pour Ptersbourg, lui dit sa mre.

La figure de Zina exprima tant d'tonnement et si peu de joie, que le
prince eut envie de rire, tout en se sentant dlicieusement mu par la
pense qu'elle ne dsirait pas quitter la campagne... Les yeux de la
jeune fille semblaient lui reprocher l'panouissement de son visage...

--Votre cousine Vassilissa a dispos de sa main, continua la comtesse;
elle pouse Alexis Maritsky.

--Oh! que je suis contente! s'cria Zina frappant dans ses mains, sans
gard pour le dcorum.

--Ce mariage n'est pas fait, continua ce modle des mres en plaant
mticuleusement ses paroles comme un teignoir sur la joie de sa fille.
Il est survenu des empchements graves... Mais cela ne vous regarde pas.

La comtesse passa dans ses appartements. Miss Junior parut, et bientt
aprs elle Dmitri, son perscuteur attitr.

--Madame votre mre m'a permis de vous suivre en ville, dit le prince 
Zina, pendant que celle-ci, proccupe, combinait dj son plan pour
faire venir Chourof  Ptersbourg afin d'abrger la longueur de l'hiver.

--Vraiment! s'cria-t-elle radieuse. Le sentiment des convenances lui
revint soudain, et elle ajouta crmonieusement:

--J'en suis charme; nous aurons sans doute le plaisir de vous voir chez
nous?

L'air, les paroles, l'inflexion de la voix, le mouvement de la tte
taient une copie involontaire, mais si bien russie de la comtesse, que
le prince, Dmitri et miss Junior elle-mme ne purent s'empcher de rire.

--Vous vous moquez de moi! s'cria joyeusement Zina; pour la premire
fois de ma vie que je m'avise d'tre convenable, il faut avouer que je
n'ai pas de chance!

--Si tu savais comme tu ressemblais  maman! dit Dmitri. Sautant sur une
feuille de papier qui se trouvait sur la table, il tira prestement un
crayon de la poche de miss Junior scandalise, et en une seconde
esquissa le profil de sa soeur, lgrement incline en avant avec son
gros noud de velours  la ceinture, une main tendue avec grce, et
l'autre pose sur son coeur.

Le prince s'empara de la silhouette, autant pour se l'approprier que
pour la soustraire aux veux terribles de la comtesse.

--Allons jouer  quatre mains, dit-il  sa jolie partenaire.

Ils se dirigrent vers le piano. Zina prit en souriant un vieux cahier
us aux coins, un peu dchir, dmantibul de toutes parts, et l'ouvrit.

--La valse de Lissa? dit-elle en levant ses beaux yeux bruns avec une
grce sournoise.

--A la sant des fiancs! rpondit le prince, qui fit rouler d'un bout 
l'autre du piano un arpge triomphal.

--Alors, vous viendrez! murmura Zina en excutant avec me la mlodie
enchanteresse qui avait si mal accompagn le premier roman de Chourof.

--Nous ne serons pas  dix verstes de distance sur la route, rpondit
celui-ci.

--Il n'y a pas moyen de partir ensemble? ce serait plus amusant!

--Non, rpondit le prince, mais on peut se rencontrer. La comtesse
serait bien inhumaine si, aprs m'avoir enlev,--car c'est elle qui
m'enlve, ajouta-t-il avec un sourire malicieux,--elle me laissait
manger  la cuisine des stations de poste... Il y aura bien pour moi
quelques petits pts  la moelle,  l'heure du dner.

--Vivent les petits pts  la moelle! chanta Zina sur l'air de la
valse, qu'elle savait par coeur.

Tout  coup, elle s'interrompit au milieu d une mesure, fit un demi-tour
sur son tabouret  vis, et se planta en face du prince.

--Qu'est-ce que vous allez faire  Ptersbourg, au fond? dit-elle.

--Au fond? je n'en sais rien, je croirais assez que je vais consacrer
l'union de votre cousine avec Maritsky, en qualit de diacre assistant;
au moins ne vois-je pas d'autre motif  mon voyage, ajouta-t-il en
souriant imperceptiblement dans les coins de sa moustache.

Zina se mit  taper dlibrment sur l'instrument, en jouant la valse
d'un seul doigt. Le prince la rattrapa au vol, et ils jourent ainsi une
dizaine de mesures. Soudain, la jeune comtesse saisit
irrvrencieusement le cahier de musique par un coin et le lana en
l'air; les feuilles parses retombrent en pluie sur le parquet, 
l'extrme indignation de miss Junior, qui se prcipita pour les
ramasser. Dmitri, derrire elle, imitait avec prcision ses gestes
anguleux. Zina se mit  rire.

--Vous lui en voulez,  cette pauvre valse? demanda le prince. Qu'est-ce
qu'elle vous a fait?

--Elle sent le moisi, rpondit sentencieusement la jeune capricieuse.
C'est la musique du pass. Voyons la musique de l'avenir!

Sans mot dire, le prince ouvrit la partition de Don Juan au duo: _La ci
darem la mano_, et s'assit devant le clavier. Zina, rouge comme les
velours qui flottaient sur ses paules de marbre ros, joua jusqu' la
fin sans ouvrir la bouche.

--Bravo! s'cria l'Anglaise. Oh! miss Zina, vous avez fait des progrs
tonnants!

Znade la regardait moiti rieuse, moiti fche. Dmitri vint la tirer
d'embarras.

--Tu vas  Saint-Ptersbourg, ma grande soeur? Et vous aussi, mon
prince? Et vous aussi, miss Colifichet? jeta-t-i! par-dessus l'paule 
la gouvernante scandalise; eh bien, et moi? moi, Dmitri, comte
Koumiassine, eu l'absence de mon pre, qui ne vient jamais ici, seul
reprsentant mle de cette noble famille, je reste  la campagne?

--Hlas! mon pauvre ami, commena Zina, maman...

La comtesse entrait.

--Maman, vous ne m'emmenez pas? dit le petit garon.

--Non, mon fils; notre absence ne sera probablement pas longue, et je ne
puis vous emmener.

--Alors, maman, pour m'exercer dans la pratique de la langue anglaise,
laissez-moi miss Junior!

La comtesse trouva cette ide si lumineuse qu'elle fut sur le point de
la mettre  excution.

--Non, dit-elle, aprs rflexion, je regrette, mon cher enfant, de ne
pouvoir vous accorder une demande si raisonnable; je serai oblige de
sortir, votre soeur ne peut rester seule.

L'Anglaise, qui avait frmi, soupira de bonheur; Znade, qui avait
espr, fit la mine. Dmitri prit son parti comme il sied  un
philosophe.

--Eh bien, rpondit-il, je pratiquerai l'allemand: c'est mme, dit-il
confidentiellement au prince, une excellente occasion d'apprendre le
russe--car c'est la seule langue que je sois incapable de parler et
d'crire.

Heureusement, la comtesse pensait  autre chose et ne releva point cette
dclaration aussi incongrue que vridique.




                                LIV

                          Fer contre fer.


Heureux ceux qui s'aiment et qui voyagent ensemble!

Est-il rien de plus dlicieux que de rouler cte  cte au galop gal et
rhythm de chevaux rapides, de se perdre au dtour des chemins pour se
retrouver bientt, d'changer un regard, un sourire, lorsqu'une voiture
dpasse l'autre, de rompre le pain de l'hospitalit voyageuse et,
toujours spars, d'tre pourtant toujours ensemble!

Cette joie irritante lectrisait le prince, et Znade elle-mme, au
bout de quarante-huit heures, ne s'interrogeait plus. Elle aimait de
toutes ses forces et dans la quitude de son me. Mais aussi, que de
moyens dlicats et discrets le prince ne trouvait-il pas de lui prouver
combien elle tait prsente  ses penses! Ce voyage fut pour eux un
enchantement, une de ces choses que, devenu vieux, en tisonnant dans les
cendres de ses souvenirs, on retrouve comme une tincelle ardente,
clairant d'une lueur joyeuse l'abme gristre du pass!

Il leur fallut se sparer pourtant. Le prince n'osa suivre la comtesse
tout le long de la route et gagna Moscou pour prendre le chemin de fer,
tandis que Znade, pour la premire fois de sa vie, maudissait le
voyage en poste et l'invitable fourgon de bagages, avec la cuisine
portative.

Les deux jeunes gens ne furent pas longtemps sans se revoir. Le soir
mme de l'arrive des deux dames  Saint-Ptersbourg, Chourof se
prsenta chez la comtesse pour s'informer de sa sant.

La noble dame se hta de renvoyer sa fille, qui, pour se consoler, alla
dans la grande salie jouer  tour de bras sur le piano dsaccord par sa
longue solitude.

--Avez-vous appris quelque chose? dit la comtesse avec empressement.

--Mon Dieu non! Je n'ai os me montrer dans le voisinage de mademoiselle
Gorof, de crainte de nuire l o je voudrais tre utile. Mais  y bien
rflchir, je souponne fort le Tchoudessof d'tre pour quelque chose l
dedans.

--Oh! s'cria la comtesse scandalise, se pourrait-il qu'un homme bien
lev, un homme qu'on reoit dans une socit respectable, ft capable
d'une telle infamie!

--J'en sais plus long que d'autres sur ce monsieur, rpondit Chourof.
Jadis je me suis tu, n'ayant pas qualit pour parler; maintenant que je
suis compromis, si j'achevais de couper les oreilles  ce joli
personnage?

Malgr les efforts du prince pour la convaincre, et le rcit qu'il lui
fit des dtails communiqus par son ami le snateur, la comtesse ne
voulut pas prendre au srieux cette dernire proposition.

--Ce que je ne comprends pas, dit-elle, c'est qu'il ait pu en imposer 
des gens de bien; je vous avouerai que je n'ai jamais eu de sympathie
pour lui. On me l'avait prsent comme un homme honorable et fort pris
de ma nice; croyant faire le bonheur de tous les deux, j'avais surmont
mes rpugnances, mais j'ai t heureuse que l'vnement vint me donner
raison.

Chourof, stupfait, regarda la comtesse. Elle tait dans son bon sens et
pleinement convaincue: on l'et hache menu comme chair  pt sans lui
persuader qu'elle avait jadis pens d'une faon bien diffrente.

--Enfin, se dit-il, quand elle sera ma belle-mre, j'essayerai de lui
faire entendre raison.

Le prince, on le voit, avait gard,  trente-deux ans, toutes les
illusions de la jeunesse.

Le lendemain matin, Vassilissa fut rveille par un tlgramme. Sa tante
tait  Saint-Ptersbourg et dsirait la voir. Un messager manda
Maritsky; il arriva sans perdre un moment.

--C'est la rponse  ma lettre, dit-il.

--Tu avais donc crit?

--Oui. Puisqu'elle est venue elle-mme, au lieu d'crire, c'est qu'elle
est bien dispose. Vas-y sans crainte; je suis retenu en ce moment par
mon service; mais dans l'aprs-midi, j'irai te rejoindre.

Le coeur plein d'angoisse, Vassilissa partit avec sa mre pour se rendre
chez sa noble tante. Elle la connaissait bien et savait,  n'en pas
douter, qu'elle allait subir une scne dsagrable,--aprs quoi,
peut-tre obtiendrait-elle une clatante rhabilitation.

--Il y a pourtant, pensa l'orpheline, des paroles que je ne peux pas
prononcer. Je serai soumise, je lui demanderai pardon de l'avoir
quitte. Mais si elle veut que je me repente de n'avoir pas consenti 
promettre sans savoir ce que je promettais, je ne pourrai pas le faire!

A l'arrive du train, elle trouva dans la gare le valet de pied de sa
tante, qui l'attendait avec l'quipage. Du moment o elle devait pouser
Maritsky, la comtesse ne pouvait permettre que sa nice s'encanaillt
dans une voiture de louage. Si elle avait d pouser Tchoudessof ou le
policier du gouvernement de N..., c'et t bien diffrent, et la
voiture de louage, loin d'encanailler Vassilissa, et t le vhicule
appropri  sa situation; mais noblesse oblige!

La comtesse attendait sa nice de pied ferme. Elle aussi se prparait 
la bataille. Elle tenait dans sa main l'honneur et le mariage de
Vassilissa et comptait ne les lcher que donnant donnant. Il lui fallait
une soumission et un repentir absolus. Ds l'entre de sa nice, elle
comprit que la victoire lui serait chrement dispute.

Annonce par un domestique, mademoiselle Gorof entra dans le petit salon
de sa tante. Sa mre,  qui la crainte et le chagrin donnaient l'air
d'une brebis en peine, marchait sur ses talons. Elle fit un profond
salut  sa tante, qui s'tait leve, et s'approcha pour lui baiser la
main, comme autrefois. Il ne convenait pas  la comtesse d'ouvrir les
hostilits; elle se prta  cet acte de dfrence et se rassit, aprs
avoir indiqu des siges  ses parentes, puis elle attendit les excuses
de sa nice.

Vassilissa comprit que le moment critique tait arriv; de ce qu'elle
allait dire dpendait le bonheur de sa vie. Toute ple, baissant les
paupires pour contenir l'clat de ses yeux bleus, anims par la fivre
et par sa colre intrieure, elle parla d'une voix distincte:

--Ma chre tante, dit-elle, je reconnais combien j'ai t coupable en
abandonnant votre maison. Je vous en fais mes excuses; je regrette
d'avoir si mal agi envers vous, et je vous demande pardon pour la peine,
l'inquitude et le mcontentement que je vous ai causs.

Elle avait prononc cette phrase tout d'une baleine; elle s'arrta et
attendit une rponse. Le visage de la comtesse exprimait un tonnement
ml de colre,--et cependant, en elle-mme, elle admirait l'excellente
tenue de la jeune fille, sa dignit modeste, la grce de son maintien,
ces choses-l taient son oeuvre  elle, le fruit de ses efforts; elle
glissa un regard de piti sur la pauvre madame Gorof, qui pleurait comme
une fontaine dans son mouchoir, et se demanda comment cette oie avait pu
pondre un cygne. Mais ces satisfactions purement extrieures ne
calmaient pas son orgueil bless; l'irritation prit le dessus.

--Est-ce l tout ce dont vous avez  me demander pardon, mademoiselle?
dit-elle d'une voix sche.

--Je sens trs-bien, ma tante, rpondit la jeune fille, que le mauvais
exemple de ma rvolte tait pernicieux pour ma cousine Zina... Ses
paupires palpitrent sur ses yeux, mais elle refoula les larmes
jaillissantes... Elle va bien, ma tante? dit-elle d'une voix mue; me
sera-t-il permis de voir ma chre Zina?

La comtesse triompha au spectacle de l'motion de sa nice.

--Zina va bien! fit-elle d'un air dtach. Nous verrons tout  l'heure
s'il y a lieu le vous permettre de la voir. Alors, vous comprenez que
vous avez manqu  tous vos devoirs envers moi?

--Oui, ma tante.

--Prcisez.

--Je comprends que je n'aurais pas d permettre  Zina de seconder ma
fuite, que duss-je mourir, je n'avais pas le droit d'exposer une fille
 dplaire  sa mre... je vous demande pardon de mes offenses et
j'attends tout de votre bont.

Cette dernire phrase toucha particulirement la comtesse par son
lgance.

Dcidment, cette jeune fille tait admirablement leve. Mais des
causes de la rbellion de Vassilissa, pas un mot! Persisterait-elle par
hasard  se croire innocente et perscute? L'insoumission et le manque
de confiance allaient-ils reparatre au moment o cette malheureuse
enfant avait le plus grand besoin de sa bienfaitrice outrage?

La comtesse, malgr son indignation secrte, ne voulut pas brusquer les
choses et prfra dmontrer pralablement  sa nice la ncessit de se
confier  sa gnrosit. Laissant de ct la question de pardon, elle
entama une homlie longuement prpare.

--La Providence, dit-elle, n'a pas tard  vous punir de votre
ingratitude. A peine aviez-vous chapp  la protection de mon toit, que
vous tiez dj en butte  la calomnie. Votre vasion mme a donn lieu
aux suppositions les plus inconvenantes: on a prtendu que le prince
Chourof vous avait accompagn dans votre fuite.

--C'est faux! s'cria madame Gorof, sortant enfin de son mouchoir son
visage ruisselant de larmes.

--Je le sais bien, rpliqua la comtesse avec hauteur. Si je croyais que
ce ft vrai, ma nice ne serait pas en ma prsence.

Elle continua, s'adressant  Vassilissa:

--Vous voyez combien le monde est dispos  juger svrement celles qui
tentent de se soustraire  ses lois; non-seulement cette calomnie a
trouv un inventeur--je n'ai pas besoin de vous dire que si je puis le
dcouvrir, il sera trait comme il le mrite--mais ce qui est plus
triste encore, elle a trouv des gens disposs  l'admettre; de sorte
que, sans avoir  vous reprocher ce dont on vous accuse, vous tes
justement punie pour une autre faute: votre insoumission envers moi.

Vassilissa baissait la tte; madame Gorof s'tait replonge dans son
mouchoir.

La comtesse continua avec une satisfaction intime:

--Par la voie anonyme, mprisable entre toutes, les parents de votre
fianc ont t informs de ce que votre fuite inconvenante avait fait
penser de vous; M. Maritsky, avec une sagesse que je loue, s'est adress
 moi comme  la seule personne qui pt vous dfendre et vous protger.
Il sait, m'a-t-il crit, qu'un mot de moi, que ma prsence  votre
mariage anantirait ces bruits fcheux. Donc, je puis tous rendre
l'honneur et vous donner la joie de devenir la femme d'un honnte homme,
d'un homme du meilleur monde; je suis prte  le faire, mon enfant, et
avec plaisir, mais je suis lasse de voir mes bonts payes
d'ingratitude. Si vous voulez que je prononce ce mot, mritez-le par un
aveu sans restriction, humble et complet, de tous vos torts passs, de
toutes vos injures  mon gard.

La comtesse se tut. Le silence rgna dans le petit salon, interrompu
seulement par les sanglots touffs de madame Gorof.

--Ma tante, dit Vassilissa de sa voix claire, je suis au dsespoir de ne
savoir mieux exprimer ce que je ressens et de ne pouvoir me faire
comprendre. Je vous l'ai dj dit, et je vous le rpterai sans cesse,
j'envisage pleinement l'tendue de mes torts envers vous et envers ma
cousine; je suis pntre de reconnaissance pour votre gnrosit, aussi
bien dans les choses morales que dans les choses matrielles; je vois
qu'en vous quittant comme je l'ai fait, non seulement j'ai agi d'une
manire imprudente aux yeux du monde, mais encore coupable envers vous,
qui remplaciez ma mre...

--Mais, s'cria la comtesse, qui se leva, les yeux brillants de rage,
vous ne voulez pas avouer que votre fol enttement et votre orgueil
infernal ont t la premire cause de ces torts que vous numrez si
complaisamment?

Vassilissa leva la tte, et leurs yeux se croisrent: fer contre fer.

--Je ne puis avouer cela, ma tante, dit-elle courageusement. Si vous ne
m'aviez demand que ce qu'on peut exiger d'une enfant soumise et
respectueuse, j'aurais obi.

--J'ai donc trop exig? cria la noble dame. Vassilissa baissa les yeux
et ne rpondit pas.

--Soumets-toi, ma fille, fais ce que veut la comtesse, murmura madame
Gorof totalement anantie en tirant sa fille par sa robe.

Vassilissa semblait sourde et muette.

--Taisez-vous, dit brutalement la comtesse  sa pauvre cousine, qui
tressaillit et se fit imperceptible, cela ne vous regarde pas. J'ai
outre-pass mes droits? dit-elle  sa nice d'un ton menaant.

La jeune fille resta immobile.

--Rpondez! cria la tante en fureur. C'est l ce que vous voulez dire?
Rpondez, je vous l'ordonne!

Vassilissa leva la tte d'un air assur et ouvrit enfin la bouche:

--Puisque vous voulez que je rponde, ma tante, je pense que vous avez
exig de moi plus qu'il n'tait juste et raisonnable.

La fureur de la comtesse tomba soudain, remplace par une ironie amre,
implacable. Elle s'assit tranquillement et croisa ses moins sur sa robe.

--Ainsi, dit-elle, voil une demoiselle que j'ai prise chez moi  l'ge
de quelques mois, orpheline, sans un sou, condamne  vgter dans un
institut de province et  se placer ensuite comme gouvernante  trois
cents roubles par an chez quelque hobereau campagnard. Je la prends en
piti, elle entre chez moi comme ma fille, je lui donne une gouvernante,
des matres, des talents, des plaisirs, des toilettes, des bijoux, tout
ce qui constitue non-seulement le bien-tre, mais le luxe; elle
acquiert, grce  mes soins, des manires convenables; je lui permets
d'avoir pour amie la comtesse Znade Koumiassine, ma fille,--et pour me
remercier de tant de bienfaits, le jour o j'exige d'elle une marque de
soumission purement apparente, elle me la refuse avec clat et
m'injurie! Car, sachez-le, mademoiselle, et rougissez ternellement de
votre faute, cette promesse que je vous demandais, c'tait une preuve,
rien qu'une preuve, et vous n'avei pas seulement voulu avoir l'honneur
d'en sortir triomphante!

Depuis une minute, Vassilissa combattait avec peine un tremblement
nerveux.

--Et Tchoudessof, tait-ce aussi une preuve? dit-elle.

Muette d'indignation, la comtesse regarda sa nice sans pouvoir
rpondre.

--Jusqu'au jour o, malgr mes prires, malgr mon refus formel, vous
avez accord ma main  ce monsieur, qui n'avait ni me ni conscience,
que son ducation et ses habitudes mettaient autant au-dessous de ce que
je suis, grce  vous, que le domestique est au-dessous de son matre,
j'ai eu en vous, ma tante, la mme foi qu'en Dieu. Je fusse morte pour
vous dfendre contre quiconque vous et juge capable d'une injustice!

Vassilissa pronona ces derniers mots avec une animation fivreuse.

--Et depuis? fit la tante, toujours ironique.

--Depuis, j'ai pens autrement.

--Et qu'avez-vous pens? dit la comtesse du plus haut de son orgueil.

--J'ai pens que si ma tante tait toujours bonne et gnreuse, elle
tenait par-dessus tout  se voir obie; j'ai pens que si des
circonstances indpendantes de la volont de ma faute n'taient pas
venues rompre ce mariage, je serais  cette heure dans la tombe ou bien
marie  Tchoudessof...

--Eh bien! le beau malheur! interrompit la comtesse.

--Et si je n'tais pas morte avant, j'aurais tu de ma main cet tre vil
et mprisable qui, pour se venger, se sert de l'anonyme...

La comtesse tressaillit: c'tait aussi l'opinion du prince.

--Qui vous a dit que ce soit lui?...

--Je l'ai vu, il est venu  Pavlovsk pour voir comment je portais mon
infortune; il se rjouissait tic la pense de me voir triste et ple...
Je l'ai laiss me regarder bien  son aise, et alors je lui ai dit ce
qu'il est lche, vil et calomniateur! Il n'a rien rpondu.

Inconsciemment, Vassilissa avait lev la voix; ses yeux bleus lancrent
une flamme, et elle se tut. Sa tante ne trouvait rien  dire; peut-tre
sans le savoir rendait-elle hommage au sang aristocratique qui
bouillonnait dans ce jeune coeur. Malheureusement pour elle, la jeune
fille reprit:

--Et voil l'homme dont je devais porter le nom! Aprs avoir vu jusqu'
quel point vous voulez tre obie, ma tante, j'ai craint de m'engager
dans une seconde preuve. La premire fois, je n'avais rien promis. Que
serait-il arriv la seconde, si je m'tais laiss imprudemment lier?

--C'est cela, dit la comtesse; mfiance et ingratitude! Fidle  votre
devise, vous y ajoutes encore l'insulte! Et vous refusez de vous
excuser?

--Pour cette mfiance? Oui, ma tante, je le refuse. Cette mfiance tait
juste et fonde.

--Je suis donc un monstre, la plus perverse des femmes? dit froidement
la comtesse.

--Non, ma tante, vous en tes la meilleure, et je ne puis cesser de vous
aimer, quelle que soit votre injustice; mais vous voulez tre obie sans
restriction; il n'est ni de ma dignit ni de mon honneur d'obir  une
volont despotique.

--Despotique! s'cria la comtesse avec emportement: elle se
calma.--Votre honneur? reprit-elle, c'est bien peu de chose en ce
moment; je le tiens dans ma main, que je puis garder ferme, si bon me
semble. Que je retourne  la campagne sans avoir rien dit, sans avoir
rien fait, votre honneur est mort et votre mariage rompu.

--Vous n'en avez pas le droit, ma tante.

--Comment! je n'en ai pas le droit? J'ai le droit de parler ou de me
taire, suivant mon bon plaisir.

D'un geste ample et superbe, la jeune fille montra le ciel.

--Au-dessus de votre bon plaisir, il y a Dieu et le devoir! Votre devoir
est de sauver une innocente de l'infamie immrite.

--Et si je ne veux pas sauver une insolente d'un chtiment mrit? dit
la comtesse blme de rage.

--Dieu vous jugera! car en cachant la vrit, vous seriez complice de
l'infamie.

--Sortez! cria la comtesse en frappant du pied.

Vassilissa s'inclina devant elle et sortit la tte haute.

Madame Gorof essaya de balbutier quelques excuses, mais la comtesse
impatiente la repoussa.

--Vous avez mis ce monstre au monde, lui dit-elle, tchez de lui faire
entendre raison.

Madame Gorof sortit plus morte que vive.




                                 LV

               Zina fait une visite sans permission.


Au lieu de se faire reconduire  la gare, les dames Gorof rentrrent
dans leur petit appartement de Saint-Ptersbourg. Maritsky arriva dans
l'aprs-midi, suivant qu'il avait t convenu, et courut chez elles.

Le bouleversement de cette petite maison, o rien n'tait  sa place, o
la table dresse  la hte portait encore le plateau du djeuner servi
tant bien que mal par les soins de madame Gorof, n'tait pas fait pour
diminuer l'impression pnible que produisit sur le jeune homme la vue du
visage de sa future belle-mre dcompos par les pleurs.

--Cela ne va pas? fut sa premire parole.

--Pas du tout, rpondit tristement la malheureuse femme. La comtesse
veut que Lissa lui demande pardon, et celle-ci ne veut pas.

--C'est--dire, Alexis, interrompit la jeune fille, que je lui ai
demand pardon, mais elle veut autre chose; il lui faut des excuses pour
mon refus d'engager ma parole sans savoir qui l'on me proposait.

--C'est trop fort! s'cria Maritsky.

--C'est comme cela, pourtant; elle n'en veut pas dmordre. Je te le
demande,  toi, puis-je, dois-je cder?

Maritsky rflchit pendant un moment, qui parut long k sa fiance.

--Non, lui dit-il tendrement, tu ne dois pas lui demander pardon pour
cela; ce serait  elle de se faire pardonner son sot enttement, son
stupide...

Un coup de sonnette lui coupa la parole, fort  propos pour la comtesse,
car il n'tait pas au bout de son rouleau. Madame Gorof courut ouvrir,
et au mme instant Zina, riant, pleurant, bondissant comme un chevreau,
se prcipita dans la chambre. Miss Junior, plus effare que jamais,
courait aprs elle et commena par ramasser l'ombrelle que la jeune
comtesse avait jete  terre afin de mieux embrasser sa cousine.

--Oh! Zina, Zina! s'cria Vassilissa, qui fondit en larmes, depuis le
jour o tu m'as porte dans tes bras!...--Elle m'a porte, je n'avais
forces, continua-t-elle en se tournant vers Maritsky; je ne sentais plus
rien; je n'ai pu ni la remercier ni l'embrasser... Je serais morte sans
elle... Alexis, mon fianc, ma cousine Znade, dit-elle en s'apercevant
qu'elle avait oublie la prsentation de rigueur.

--Bonjour, mon cousin, je vous fais mon compliment sincre! dit Zina en
tendant la main au jeune homme avec cette grce parfaite qui tait son
apanage.

Maritsky baisa cette aimable main de jeune reine, et Zina embrassa sa
cousine plus troitement que jamais. Miss Junior adressa au bel officier
son petit compliment anglais, aussi sec qu'un pruneau, et resta debout
les deux ombrelles  la main, malgr les instances de madame Gorof pour
la faire asseoir.

--Miss Zina, dit-elle,  prsent que vous avez vu votre cousine,
retournons  la maison.

--N'y comptez pas, miss Junior, rpondit Znade en secouant la tte; je
ne m'en irai que lorsque je n'aurai plus rien  dire.

--Oh! si madame la comtesse le savait...

--Ce n'est pas moi qui irai le lui raconter, rpliqua la jeune indompte
avec son sang-froid habituel; si vous aimez  rester debout, vous tes
bien libre; moi, j'aime  m'asseoir Si ta savais comme nous avons couru,
dit-elle en se laissant tomber sur le vieux canap vermoulu, tenant
toujours Vassilissa par la main. Alors tu tu es heureuse?

--Heureuse, oui! mais pas marie! Je ne sais quand cela s'arrangera...

--Oui! au fait, maman me dit tout le temps que cela ne me regarde pas,
tu sais que je n'interroge jamais les domestiques,--except tantt le
cocher qui m'a dit o tu demeures--miss Junior, on lui dit aussi que
cela ne la regarde pas... Pauvre Missy!

Ses yeux rieurs lancrent un regard amical  l'Anglaise qui avait fini
par s'asseoir sans lcher les ombrelles, mais qui par l'extrme roideur
de son attitude protestait contre cette dmarche imprudente.

--Elle est trs-bonne, ma miss Junior, dit vivement Zina. Je la fais
bien enrager--moins que mon frre cependant;--sa conscience est toujours
aux prises avec ma volont, mais elle est trs-bonne et
trs-patiente--et puis, elle finit toujours par faire ce que je veux, et
c'est bien gentil.

L'Anglaise sourit un peu, et ses yeux brids exprimrent une douce
satisfaction. En ralit, les gnreuses folies de son lve, tout en
secouant d'une faon vraiment terrible ses pauvres nerfs jadis si
paisibles, lui avaient inspir la plus haute estime pour cette vaillante
qui ne craignait rien.

--Et le prince? demanda Vassilissa, je n'ai pas pu le remercier.

--Le prince? rpta Zina, je le remercierai pour toi si tu veux,--il le
prendra trs-bien de ma main, ajouta-t-elle en rejetant la tte en
arrire avec un geste charmant d'orgueil fminin. Nous sommes trs-bons
amis, fit-elle en rougissant, parce que Maritsky la regardait. Il est
venu, tu sais?

--Il est venu? rpta le jeune officier.

--Oui; il parat que vous aurez peut-tre besoin de lui... Au fond,
qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a, rpondit Vassilissa, qu'on accuse le prince de m'avoir
enleve, et moi de vivre  ses dpens...

--Eh bien! fit Zina, maman va arranger tout cela!

--Elle ne veut pas.

--Comment, elle ne veut pas? Nous allons bien voir! Elle n'est plus
mchante du tout, maman; maintenant je fais presque tout ce que je veux.
Elle est devenue trs-indulgente.

--Pas pour moi, toujours, rpliqua Lissa en se rappelant la scne du
matin.

--Elle t'a gronds ce matin? Tu as t secoue?

--Comme un prunier! Elle m'a positivement chasse!

--Oh! fit Zina, c'est sa grande ressource quand elle ne sait plus que
dire, mais je t'assure qu'au fond elle est meilleure qu'elle en a l'air.

--Pourquoi n'y tes-vous pas all, vous? dit-elle  Maritsky.

--Je m'y prparais, mademoiselle, quand vous tes entre...

--Eh bien, allez-y tout de suite, a l'empchera de trouver que je suis
trop longtemps absente. Avez-vous avou quoi que ce soit relativement 
la part du prince dans l'vasion de Lissa?

--Non, rpondit la jeune fiance; je crois que ma tante ne s'en doute
pas.

--Trs-bien; n'en parlez pas, monsieur Maritsky, je n'ai rien dit non
plus. Je lui en rserve la surprise pour plus tard; mais  prsent a
gterait mes affaires. Allez, allez donc, dit-elle en pressant le jeune
officier.

Quand il fut parti, elle emmena sa cousine dans une autre pice, et, la
regardant bien en face:

--Qu'est-ce que tu dirais, fit-elle, si j'pousais Chourof?

--Oh! s'cria Vassilissa avec effusion, que je serais contente! Il
aurait enfin la rcompense qu'il mrite!

--Eh bien, ma chrie, tu peux te rjouir. Si je ne le pousse pas un peu,
il n'osera jamais, mais cela ne m'embarrasse gure. Arrangeons d'abord
ton mariage.

--Et tu l'aimes? demanda Vassilissa en interrogeant le visage de son
amie.

--Je l'adore! rpondit bravement Zina. Il n'est pas au monde d'homme
meilleur, plus honnte, plus dlicat... et il m'aime, vois-tu! non pas 
en perdre la tte, mais  devenir d'une intelligence prodigieuse. Pauvre
cher prince Charmant! C'est par remords que je l'pouse, tu sais, pour
l'avoir si abominablement taquin. Quand on pense que je l'ai trouv
bte, j'ai envie de me battre!

Elle se mit  rire. Miss Junior la rclamait piteusement dans la pice
voisine; elle se dcida  terminer ses alarmes et prit cong de
Vassilissa.

--Quand te verrai-je? dit celle-ci.

--Demain; tu viendras chez maman...

--Elle m'a chasse!

--Oh! a ne fait rien, sois tranquille, tu peux te lever de bonne heure,
car on t'enverra chercher. Je te dis qu'elle n'est pas mchante, elle
est seulement un peu... Elle chercha le mot... Despote! conclut-elle.

Vassilissa se rappela combien peu cette expression lui avait russi le
matin et sourit tristement.

--Je te dis de ne pas avoir de chagrin, rpta imprieusement la jeune
comtesse. Que maman le veuille ou non, je te verrai demain.

Elle l'embrassa encore une douzaine de fois et sortit. Vassilissa,
penche hors de la fentre, la vit passer, lgre comme Diane en
personne, toujours flanque de miss Junior, qui n'tait pas sans
ressemblance avec un chien basset appartenant  la meute de la divine
chasseresse.




                                 LVI

                           Un peu partout.


Aprs avoir tlgraphi  mademoiselle Bochet de venir la retrouver 
Saint-Ptersbourg, Vassilissa se remit  la fentre pour guetter le
retour de son fianc. La journe tait grise et triste; le mois de
septembre n'est pas des plus gais en Russie. Le temps parut bien long 
la jeune fille, et beaucoup de tristes penses se succdrent dans son
esprit, la laissant de plus en plus abattue.

Maritsky parut enfin, mais ple et dfait comme aprs une maladie. Elle
le regardait sans oser l'interroger... Il la prit dans ses bras avec
tendresse.

--Eh bien? fit-elle timidement.

--Elle est intraitable! rpondit-il avec un geste de dsespoir. Je
n'avais pas ide d'un enttement pareil. J'ai bataill pendant deux
heures; toutes les cinq minutes elle tait au pied du mur, et malgr
cela elle venait  bout de reprendre le dessus. Elle a une manire de
rpondre  ce qu'on ne lui dit pas et de ne pas rpondre  ce qu'on lui
dit qui est bien ce qu'il y a de plus fatigant au monde. De guerre
lasse, je suis parti: rien n'est fait, ou plutt tout est  recommencer.

--Oh! je la connais, dit tristement la fiance, il n'y a pas moyen de
discuter avec elle; et encore elle n'a pas os se mettre en colre
devant toi...

--Elle n'a pas os! s'cria Maritsky. Ah! si tu l'avais entendue! Cette
fille perverse, cette enfant dnature... ce monstre d'ingratitude!...
Moi, je lui rptais: Cette jeune fille qui sera ma femme dans quelques
jours... Elle s'arrtait, modrait sa voix et ses expressions, et
repartait de plus belle! Pour une scne, a a t une scne bien
russie!

--Elle a cri? demanda ingnument Vassilissa.

--Tant qu'elle a pu! Elle en est tout enroue. Je ne comprends pas
comment une femme du monde, une personne de notre aristocratie peut
s'oublier au point de faire des clats de voix que les domestiques
doivent entendre de l'autre bout de la maison!

--Elle est comme cela quand on lui tient tte, rpondit la jeune fille.
Elle n'a pas l'habitude de rencontrer de la rsistance, elle perd
compltement possession d'elle-mme. Qu'allons-nous faire? ajouta Lissa
aprs un silence.

--Nous y retournerons demain ensemble... Elle compte sur moi pour te
dcider  faire des excuses, ce qu'elle appelle des excuses compltes.

--Veux-tu que je lui en fasse? demanda la jeune fille aprs un court
silence.

Maritsky, au lieu de lui rpondre, la regarda avec des yeux pleins de
larmes.

--Si tu crois que ce soit le seul moyen d'en finir, dit-elle; si par l
ton repos et celui de tes parents peuvent tre assurs, je crois que je
pourrais prendre sur moi de faire ce qu'elle dsire... Je ne la
reverrais jamais, alors, car je mourrais sans lui pardonner. Il faut que
tu me dises que tu le dsires, qu'en faisant ainsi je te prouve mon
amour... Sans cela...

Elle secoua tristement la tte, et sa voix s'teignit.

Maritsky se mit  genoux devant elle.

--Tu es un ange, dit-il, pendant qu'une vraie larme roulait sur sa joue.
Tu es la plus courageuse et la plus dvoue des femmes.

Jamais je ne t'aimerai assez pour ce que tu viens de dire l.

Il la serra longuement sur son coeur et s'assit prs d'aile.

--Non, reprit-il, je ne veux pas que tu t'humilies; je ne veux pas que
toi, gnreuse et bonne, tu demandes pardon de ton martyre  cette
vieille folle...

Vassilissa lui mit la main sur la bouche.

--Elle m'a leve, dit-elle, sans ses bienfaits, je ne serais pas de
celles  qui tu peux donner ton nom.

--Je t'aurais aime dans n'importe quel rang, paysanne ou servante...

Le coeur de Lissa but avidement ces paroles passionnes; mais sa raison
lui fit secouer la tte avec un sourire.

--Soit, dit-elle; nous sommes libres de ne pas l'admirer ni l'aimer
beaucoup; mais je ne peux tre une ingrate, et tu me feras plaisir en ne
l'appelant plus...

--Vieille folle? dit Maritsky en riant, je veux bien; je trouverai un
quivalent.

Les fiancs se mirent  rire ensemble. A cet ge, les impressions
trs-vives se succdent presque sans transition, comme chez l'enfant.

--Et si elle ne veut rien entendre? reprit Vassilissa.

--J'ai mon ide, rpondit mystrieusement le jeune officier. Je donne ma
dmission, car je ne peux me marier actuellement sans le consentement de
mon colonel, et il ne me le donnera pas sans que j'aie celui de mes
parents; une fois libre, je trouverai bien un prtre qui nous mariera,
moyennant finance... Je t'emmnerai chez mes parents, et ds qu'ils
t'auront vue, ils t'aimeront comme tu le mrites.

Vassilissa combattit longtemps cette proposition; elle ne voulait pas
apporter en dot  son fianc les dsagrments et les reproches qui
accompagnent et suivent ces sortes de mariages; mais Maritsky,  bout de
bonnes raisons, lui dclara qu'il se brlerait la cervelle si elle
refusait plus longtemps.

Cet argument la dcida. Madame Gorof ne fut pas si longue  convertir.
Restait mademoiselle Bochet, qui se laissa gagner  ce projet aventureux
avec une facilit extraordinaire. La bonne crature dont la vie s'tait
passe  enseigner la grammaire et le piano s'tait d'abord sentie un
peu mal  l'aise dans cette atmosphre de passion, de combats et
d'orages, puis insensiblement elle y avait pris got; elle s'apercevait
qu'il y a autre chose au monde que Nol et Chopsal et les exercices de
Czerny. De vagues bouffes de jeunesse lui montaient au cerveau en
contemplant cet amour imptueux et fou; un peu plus, elle ft alle dire
son fait  la comtesse. Mais ce n'tait pas  elle que devait revenir
cette mission prilleuse.

Ce n'tait pas au comte Koumiassine non plus que devait choir le
dangereux honneur de faire entendre raison  sa femme.

Rappel par tlgramme--et Dieu sait si le laconisme de ce mode de
correspondance s'tait fait ce jour-l plus sec et plus anguleux que de
coutume!--le pauvre comte tait arriv dans l'aprs-midi. Son premier
entretien avec sa femme le dsaronna compltement, car il se trouva
tout  coup responsable l o sa conscience ne lui reprochait rien.

--C'est vous, lui dit sa moiti, vous qui tes coupable de tout le mal;
vous avez toujours gt cet enfant, et rcemment encore, quand elle est
venue se plaindre  vous de moi, votre devoir n'tait-il pas de la
rembarrer d'importance?

--Mais, ma chre...

--Au lieu de cela, qu'avez-vous fait? poursuivit impitoyablement la
comtesse;--vous l'avez choye, caresse, et tous lui avez donn des
sommes folles...

--Oh! folles! murmura piteusement le comte.

--Combien?

--Six cents roubles, dit le comte, diminuant la vrit de moiti.

--Eh bien, qu'est-ce que je tous disais? Six fois plus qu'il n'tait
ncessaire. Enfin, c'est votre faute, et vous sriez mal venu
aujourd'hui  m'implorer pour elle.

--Cependant, ma chre amie, elle n'a rien  se reprocher, et la
calomnie...

--Rien  se reprocher! rpta la comtesse en fausset (c'tait la voix de
ses colres conjugales). Et son ingratitude envers moi? Et la noirceur
de ce complot de fuite dans lequel elle a entran votre propre fille?

Le comte mordit sa moustache, mais cette fois pour s'empcher de rire;
l'ide de ses braves enfants faisant vader Vassilissa sous le nez de la
respectable comtesse n'avait pas cess de chatouiller agrablement son
orgueil paternel. Voyant qu'il n'obtiendrait rien, il abandonna la
poursuite, mais non sans avoir dcharg son arme.

--Fort bien, ma chre, dit-il en pivotant sur ses talons; tous tes
matresse de vos actions, je le conteste moins que personne; mais vous
m'accorderez bien le mme droit. Autant que vous, je suis le parent, et,
de plus, le tuteur lgal de ma nice. Vous pouvez refuser votre
consentement  son mariage, vous pouvez refuser votre tmoignage  son
innocence injurie; moi, hlas! je n'ai pas qualit pour servir de
protecteur  l'innocence, mais je puis conduire ma nice  l'autel,--de
mme que je puis couper la figure  quiconque la regarderait de
travers.--Et, je vous en donne ma parole, mon consentement pas plus que
ma protection ne lui manqueront en cette occasion solennelle.

L-dessus, le comte rapprocha ses deux talons, ses perons sonnrent; il
s'inclina galamment sur la main de sa moiti stupfaite, la porta  ses
lvres et disparut lger comme un brouillard du matin.

La comtesse tait si bouleverse qu'elle ne songea pas  le retenir.
Quoi! son mari se mlait de lui tenir tte! Mais c'tait donc une
conjuration! Le monde entier conspirait-il contre sa dignit?

Une ou deux fois seulement pendant les vingt-huit annes de leur union,
le comte avait exprim des volonts opposes  celles de sa femme, mais
il avait tenu bon, et la comtesse avait t contrainte de cder--de
bonne grce, pour couvrir sa dfaite. Or, cette fois, son poux s'tait
exprim avec une nettet qui ne laissait pas de place au doute: il le
ferait comme il l'avait dit; allaient-ils donner au monde le spectacle
d'un mnage dsuni? Faudrait-il qu'aprs tant d'annes d'une association
si paisible, modle de tous les mariages prsents et  venir au point de
vue mondain, le calme biensant de cette union exemplaire ft remplac
par un orage retentissant?

La comtesse mrit ces rflexions pendant une heure ou deux, au bout
desquelles sa disposition d'esprit n'tait pas sans analogie avec celle
qui la dominait au moment de l'vasion de sa nice; elle et donn gros
pour sortir de l avec les honneurs de la guerre.

Chourof, qui vint la voir dans la soire, la trouva songeuse et
distraite; de sorte que le soin de la conversation retomba
principalement sur Znade.

Celle-ci,  l'exemple de sa mre, s'tait fait un visage srieux--un
visage de jour maigre, disait-elle,--mais sous l'expression solennelle
de sa jolie figure perait on ne sait quelle folle gaiet, aussitt
rprime. On parla de promenade, innocemment le prince fit une allusion
au jardin d't; depuis les sourcils lgrement levs jusqu' la
fossette du menton, un sourire fugitif et narquois illumina le visage de
la jeune comtesse, ce qui ne l'empcha pas de mettre dans sa rponse
toute la gravit dsirable. Le pauvre prince avait vainement battu les
alles de ce lieu de plaisance de deux  quatre heures. Zina n'avait eu
garde d'apparatre.

Malgr ces vellits frivoles, Znade sut maintenir l'entretien  une
hauteur convenable, et mme elle sut mriter un signe de tte
approbateur de sa mre par la faon dont elle apprcia l'utilit des
coles prives pour l'ducation des enfants pauvres. En dpit de toutes
les probabilits menaantes, une heureuse harmonie rgnait dans ce petit
cercle, lorsque Justine Adamovna se prsenta pour faire son rapport.

Justine--pour employer une expression vulgaire,  coup sr, mais
loquente--tait dans ses petits souliers, depuis l'arive inattendue,
invraisemblable de la comtesse; un vnement survenu dans l'aprs-midi
avait encore rtrci le diamtre de ces troites chaussures, de sorte
qu'elle pouvait  peine se tenir sur ses jambes: elle avait rencontr
Maritsky dans l'escalier, et celui-ci lui avait jet un regard si
loquent qu'elle en tait reste muette; son bonjour avait reu pour
toute rponse un salut militaire fort court; l'infortune en tait 
se demander si l'on avait des soupons sur son compte, et son esprit
travaillait  en perdre haleine.

Le dner relativement succinct se passa sans encombre; prs de la moiti
de la soire s'tait coule de mme; elle n'avait os lever les yeux
autrement que de ct, pour tudier l'expression des visages. N'y voyant
rien d'insolite, elle s'tait rassure cependant, et l'heure venue, elle
apportait sa petite pancarte, indiquant soit les vnements survenus 
l'asile pendant le jour, soit l'absence totale d'vnements.

La vue de la protge avait commenc par faire une impression
dsagrable sur Znade, qui n'avait pas oubli la manire dont elle
s'tait conduite avec Vassilissa pendant le grand carme prcdent; puis
elle conut soudain l'ide de se servir de Justine pour obtenir des
informations sur ce qu'elle voulait savoir; par cela mme que cette
utile personne tait reste  Ptersbourg, elle devait tre en mesure de
lui donner tous les renseignements dsirables.

Profitant du moment o l'on servait le th, la jeune comtesse se dirigea
vers la salle  manger au moment o Justine s'tait rfugie aprs la
prsentation de son rapport, et lui dit  brle-pourpoint:

--J'ai entendu parler de certaine lettre anonyme; avez-vous quelque
soupon du misrable qui a pu l'crire?

Justine, certainement, tait une personne de grand mrite et possdait
beaucoup d'empire sur elle-mme; mais attaque si rigoureusement, elle
perdit contenance, d'autant mieux qu'elle tait loin de se douter
combien peu Znade pensait  la souponner. Elle devint verte, n'osant
lever les yeux, resta rive au sol et rpondit d'une voix singulirement
enroue:

--Non, mademoiselle. Qui est-ce qui vous en a parl?

Le timbre trange de la voix, le changement de son visage avaient frapp
Znade; c'est avec une intonation bien diffrente qu'elle reprit:

--Tout le monde en parle ici, d'ailleurs. Il m'a sembl que vous deviez
tre bien informe.

Justine sentit qu'il fallait lever les yeux  tout prix; elle se dcida
donc  regarder la jeune comtesse, mais elle rencontra deux yeux si
pleins de flammes, de mpris, d'indignation, qu'elle se bta de revenir
 sa modestie habituelle; ses mains tremblantes plirent soigneusement
son ouvrage, et elle rpliqua du ton le plus aimable:

--Je ne suis pas mieux informe que les autres.

--En tes-vous sre? dit Znade avec hauteur. Vous avez eu de tout
temps l'habitude de savoir tout avant les autres.

--Que voulez-vous dire, mademoiselle? s'cria la protge d'une voix
pleine de larmes.

Zina haussa les paules et lui tourna le dos, plus qu' demi convaincue
de la vrit.

Encore un peu de conversation srieuse, et le prince prit son chapeau.

Pendant qu'il traversait l'un aprs l'autre les salons presque obscurs,
Zina, qui le guettait, vint  sa rencontre et lui dit  demi-voix:

--Demain, aprs midi, ici, vers deux heures, venez voir ma mre.

--Oui, mademoiselle, fit Chourof. Puis il ajouta d'un ton piteux: Je ne
vous ai pas vue, aujourd'hui!...

--Ce soir ne compte pas? rpliqua Zina avec une ingnuit de commande.

--Non: si vous saviez ce que j'ai march autour du jardin d't!

La malicieuse jeune fille touffa un petit rire argentin.

--Cela vous apprendra, dit-elle,  vous promener sans permission.

Elle lui tendit la main avec un regard si pntrant et si doux que
Chourof, perdu, baisa cette main clmente.

Elle fit d'abord le geste de retirer vivement sa main, qu'il gardait
dans la sienne; un regard rapide autour de l'appartement lui ayant
appris qu'ils taient seuls, elle laissa les lvres du prince s'appuyer
encore use fois sur ses doigts roses, puis elle s'enfuit  travers les
longues enfilades de pices dsertes. Une glace qui se trouvait l
reflta son image vivement claire par les lampes dont elle se
rapprochait... le prince contempla cette image jusqu' ce qu'elle se ft
fondue en un brouillard gristre, poussa un soupir et s'en retourna chez
lui.




                                LVII

                La comtesse prend les choses de haut.


Le lendemain,  une heure prcise, la voiture de la comtesse vint
prendre Vassilissa--sans sa mre--tel tait l'ordre prcis de la
comtesse, que la figure de madame Gorof remplissait d'un insurmontable
ennui. Maritsky sauta sur un drochki et arriva en mme temps qu'elle au
perron de la maison Koumiassine. La porte s'ouvrit, ils entrrent, et
pendant qu'un domestique allait les annoncer, le jeune officier eut le
temps de murmurer  sa compagne:

--Ne cde pas, je t'en prie!

Comme ils traversaient le salon bleu, Zina apparut dans l'embrasure
d'une porte et leur fit un signe muet de protection et d'amiti; avant
qu'ils eussent pu rpondre, elle avait disparu, et un moment aprs, ils
se trouvrent en prsence de la redoutable comtesse.

Cette fois, Vassilissa ne fit aucun mouvement pour s'approcher de la
main qui lui avait montr la porte le jour prcdent; aprs sa
rvrence, elle attendit l'invitation de s'asseoir que lui fit aussitt
sa tante.

Quand elle n'tait pas en colre, la comtesse tait encore plus polie
avec ses ennemis qu'avec ses amis.

Un silence fort embarrassant s'tait tabli; la noble dame adressa la
parole  Maritsky.

--Eh bien! monsieur, dit-elle arec une sorte d'enjouement, avez-vous
obtenu quelque chose de cette enfant rebelle?

Un geste respectueux, mais ngatif, fut la rponse. Vassilissa fort
ple, mais toujours rsolue, prit la parole.

--Ma tante, acceptez les expressions de repentir que je vous ai offertes
et que je suis prte  ritrer; croyez  ma sincrit et ne me demandez
pas plus de paroles que mon coeur n'en peut ratifier.

Elle levait sur la comtesse des yeux si pleins de tendresse, de prire
et en mme temps de dignit fminine, que Maritsky se tint  quatre pour
ne pas se jeter  ses pieds. La comtesse fut un moment sans rpondre.

--Alors, dit-elle enfin, je dois comprendre que vous aimez mieux
renoncer  votre mariage que d'humilier votre orgueil?

--J'aimerais mieux renoncer  mon mariage que de consentir par intrt 
faire une dmarche que dsavoue ma conscience. Je puis ne jamais pouser
l'homme que j'aime, dit firement Vassilissa; mais si je l'pouse, ce
sera le front haut et la conscience pure de tout mensonge, de toute
hypocrisie!

Hypocrisie! La comtesse n'avait pas pens  cela! Peu lui importait au
fond ce que penserait Vassilissa; il s'agissait uniquement d'une
concession matrielle, semblable  celle qu'elle avait exige 
Koumiassina, alors que sa nice malade perdait ses forces tous les jours
dans un isolement malsain et dangereux. Il y aurait donc hypocrisie 
profrer des paroles de regret que dsavouerait le coeur! videmment,
oui! Alors, fallait-il persvrer jusqu'au bout, refuser son tmoignage,
laisser fltrir une innocente parce qu'elle n'aurait pas voulu tre
hypocrite?

Ces rflexions entranaient bien loin la comtesse, et cependant le temps
pressait, car sa nice et Maritsky attendaient ses paroles.

--Votre tort, dit-elle enfin, est prcisment d'tre incapable de
contrition.

Vassilissa baissa la tte; sur ce chapitre-l, en effet, la contrition
lui tait impossible.

--Mais madame, dit Maritsky, en cette circonstance, vous ne songez qu'
mademoiselle Gorof, et il me semble que j'y suis aussi pour quelque
chose! En ne misant pas les dmarches qui peuvent amener le consentement
de mes parents, vous punissez votre nice de ses torts rels ou non
envers vous;--mais moi, qui ne vous ai rien fait, contre lequel vous
n'avez pas de griefs, pourquoi voulez-vous m'empcher de me marier selon
mon coeur.

--Eh bien! pousez-la! s'cria la comtesse au comble de la colre;
pousez-la telle qu'elle est, dcrie, dshonore... et vous serez
malheureux toute votre vie avec elle. Une enfant aussi ingrate ne peut
tre qu'une mauvaise femme, une mauvaise mre; pousez-la malgr vos
parents, qui en mourront de chagrin, sans ma bndiction, sans celle de
Dieu, qui a dit: Tu honoreras ton pre et ta mre, et puissiez-vous
tre punis de votre ingratitude par celle de vos enfants!

Tout coeur russe est superstitieux. Combien plus celui d'une jeune fille
malheureuse depuis longtemps dj! Vassilissa s'tait leve au mot
dshonore, blanche, roide, une main sur son coeur; elle avait cout
les terribles paroles de sa tante, qui ressemblaient  une prophtie ou
 une maldiction.

--Ma tante a raison, dit-elle  Maritsky plein d'angoisse, je ne peux
obtenir sa bndiction, celle de vos parents vous manquerait de
mme,--je ne yeux pas vous porter malheur,--je ne serai jamais votre
femme, oubliez-moi... Adieu...

Elle fit un pas et tomba sans connaissance; Maritsky la souleva dons ses
bras et la porta sur le canap, et la comtesse lui fit respirer un
flacon de sels qui ne la quittait pas.

En ce moment un coup de sonnette retentit en bas, mais on n'y fit pas
attention dans le salon bleu.

Vassilissa ouvrit enfin les yeux, et fit sur-le-champ le mouvement de se
lever pour partir. D'un geste plus tendre qu'imprieux, sa tante
l'obligea de rester couche.

--Je souhaite, madame, dit Maritsky  voix basse, qu'au jour du jugement
vous et moi nous puissions nous prsenter devant notre Crateur avec une
conscience aussi droite, aussi pure que celle de cette malheureuse
enfant. Elle entrera au ciel avec la couronne du martyre!

La comtesse ne rpondit pas; les dernires paroles de Vassilissa
l'avaient vivement frappe par leur noblesse et leur lvation. Le
travail inconscient commenc depuis la veille dans son esprit troubl
s'acheva tout  coup. Elle hsita une seconde encore;--cder, c'tait
plier son orgueil, faire acte de soumission,--elle, comtesse
Koumiassine! La pense du jugement que venait d'voquer le jeune homme
l'emporta soudain vers le ciel; aussi sincrement qu' Pques, alors
qu'elle faisait acte de religion d'un coeur fervent et contrit, elle
offrit  Dieu le sacrifice de son orgueil.

--Vous avez raison, monsieur, dit-elle non sans motion; je n'ai pas la
prtention d'tre infaillible... Que Dieu soit juge entre elle et moi.
J'ai cru bien faire...; mais elle vient de montrer un courage et une
abngation qui peuvent racheter bien des dfauts. Je dsire que vous
soyez heureux, ajouta-t-elle, et une larme tomba de ses yeux sur la joue
plie de Vassilissa.

Celle-ci se souleva aussitt et se jeta dans les bras de sa tante,
qu'elle serra troitement sur son coeur.

--Ah! que je vous aime! que je vous aime! lui dit-elle  plusieurs
reprises, pendant que Maritsky baisait la main de la comtesse avec un
sentiment de respect sincre et d'affection vritable.




                                LVIII

                       Zina fait des siennes.


Quand ils eurent tous trois repris un peu de sang-froid, au moment o la
comtesse allait entamer une homlie, un bruit de pas se fit entendre
tout prs, et ce n'taient pas ceux d'un domestique!

La noble dame arrta les paroles sur ses lvres, pour les remplacer par
d'autres, moins indulgentes peut-tre,  l'adresse de l'importun,
quand-- surprise inoue!--elle vit sa fille, sa propre fille, qui
venait sans tre appele, et suivie du prince Chourof, encore.

Cette fille irrvrente se prcipita dans les bras de sa mre sans y
avoir t convie et la couvrit de baisers en s'criant:

--Maman, ma chre maman, que vous tes bonne et que nous vous aimons
tous!

Elle avait cout! Znade avait cout! O miracle d'horreur!

Mais la comtesse n'eut gure le temps de profrer des reproches, car
Chourof lui avait pris les deux mains et lui rptait, tout rouge de
joie et de timidit:

--Vous avez une belle me, comtesse, une me cleste! Vous tes un ange!

--D'o tombez-vous, prince? fit la comtesse moiti contente du
compliment, moiti fche de l'intrusion. On ne vous a pas annonc.

Elle jeta un regard de reproche  sa fille qui rpondit avec une navet
trop jolie pour n'tre pas un peu feinte:

--C'est moi, maman, qui n'ai pas laiss monter le domestique. Je savais
que vous tiez en affaires, j'ai prfr amener le prince moi-mme.

La pauvre comtesse n'y tait plus du tout, du tout! Sa fille amenait le
prince, elle empchait les domestiques d'annoncer! Mais c'tait le
renversement complet des choses d'ici-bas! Elle se promit de remettre
dans le droit chemin Znade, que ce voyage avait par trop mancipe.

Dans sa joie, le prince secouait  le rompre le bras de Maritsky, et il
avait tout  fait oubli de faire ses compliments  Vassilissa;
celle-ci, souriante et nageant dans une flicit cleste, s'approcha
doucement de lui et se hasarda  poser le bout du doigt sur son bras.
Chourof se retourna tout d'une pice.

--Prince, lui dit-elle, je ne vous avais pas encore vu, je n'ai pu vous
remercier...

--Remercier de quoi? s'cria la comtesse, qui avait l'oue excellente.

Les quatre jeunes gens s'entre-regardrent et restrent cois. Vassilissa
se rappelait, mais trop tard, la recommandation de sa cousine et
s'adressait dj les plus justes reproches... Zina prit bravement son
parti.

--Maman, dit-elle, ma cousine remerciait le prince de m'avoir si
gnreusement aide  la faire partir de chez nous.

--A la faire partir? Mais c'est donc vrai? s'cria la comtesse
bouleverse.

--Ce qui est vrai, dit le prince, c'est que, sans mes chevaux et mon
cocher que j'avais fait venir exprs d'une autre terre, mademoiselle
Gorof et difficilement quitt votre domaine; voil tout.

--Vous trouvez peut-tre que ce n'est pas d'osez! fit la comtesse avec
humeur. Alors, vous?... ajouta-t-elle en tournant vers sa fille son
visage couvert d'horreur.

--Alors, moi, maman, j'ai pri le prince de m'aider, parce que, toute
seule, je ne pouvais pas tout arranger, vous comprenez!

--Mais quand, comment avez-vous pu,  mon insu?...

--Oh! maman, nous avons caus en nous promenant, et puis nous nous
sommes crit.

Elle pronona ces derniers mots avec une mutinerie si adorable que les
fiancs, heureux et la main dans la main, ne purent se dfendre
d'changer un regard et un sourire. Chourof, la tte basse, avait l'air
d'un cheval qu'on trille.

--crit? vous? murmura la comtesse. Elle se demanda si c'tait elle qui
perdait la raison ou sa fille qui devenait folle. Le prince en ce moment
sourit malgr lui, comme s'il ne comprenait plus l'normit de son
crime. Les yeux de Znade brillaient comme deux toiles sournoises sous
ses paupires modestement baisses.

--Oh! une lettre seulement, c'est--dire lui une et moi une: voil tout,
ma chre maman.

--Cela ne vous suffit pas? dit amrement la comtesse. Est-ce qu'il
n'aurait pas aussi mis le feu  ma grange, par hasard?

--Non, maman; a, c'est moi toute seule! fit Zina avec un petit
mouvement de tte qui dnotait une sorte de satisfaction intime.

--Mon Dieu! comment sortirons-nous de tout cela? murmura la comtesse en
levant ses bras et ses yeux perdus vers le ciel.

Znade prit la main du prince et le poussa doucement vers sa mre.

--Maman... dit-elle, et elle s'arrta, tirant un peu sur le bras de
Chourof.

--Bnissez-nous! murmura celui-ci en s'agenouillant avec la jeune fille
devant la comtesse bahie.

La surprise et la joie noyrent le reste dans l'esprit passablement
troubl de la noble dame, et la rsistance disparut dans le tourbillon.

--Ah! de tout mon coeur, mes enfants! s'cria-t-elle.

Pendant une minute, tout le monde s'embrassa.

Le comte entra  ce moment, annonc par le cliquetis de ses perons Sa
femme lui fit part des vnements qui venaient de s'accomplir et lui,
toujours ami de l'ordre et de la paix, il sut s'arranger pour avoir
l'air suffisamment surpris, bien qu'un petit entretien qu'il avait eu
dix minutes auparavant avec les nouveaux fiancs lui et pargn la
secousse que la comtesse esprait lui faire prouver.

On envoya chercher madame Gorof et mme mademoiselle Bochet, que la
comtesse sut remercier amicalement de l'attachement qu'elle avait
tmoign  son ancienne lve dans la peine, et la journe s'coula,
pleine de projets, de rires et de valses  quatre mains. Les jeunes
couples poussrent la folie jusqu' danser des quadrilles au son d'une
vieille pendule  musique, pendant que la comtesse, souriante et calme,
les regardait en faisant le devis de deux superbes trousseaux pareils
pour les jeunes maries. Madame Maritsky devait prtendre un bien autre
trousseau que madame Tchoudessof. Il fallait douze douzaines de tout.
Cette jeunesse amoureuse et gaie lui rappelait d'ailleurs le temps de
ses fianailles avec le comte, et son mari fut trait ce jour-l avec
une grce toute particulire.

L'heure du dner arriva; le comte avait fait monter du vin de Champagne
pour arroser,  la sant des nouveaux maris, un menu superfin, command
au club anglais. Seule, mademoiselle Justine, absente depuis le matin,
ignorait ce qui s'tait pass.

--Tout le monde se marie, mademoiselle, lui dit Zina en courant  sa
rencontre, tout le monde, except vous! Lissa pouse Alexis Maritsky,
j'pouse le prince Chourof, et vous, qui pousez-vous?

--M. Tchoudessof! jeta Vassilissa en passant derrire sa cousine; je ne
connais que lui qui soit digne de mademoiselle Justine; et d'ailleurs,
j'ai ide qu'ils se connaissent bien mieux que nous autres, simples
d'esprit, ne le supposons!

--J'espre qu'ils auront des enfants, beaucoup d'enfants qui leur
ressembleront! ajouta Znade.

--Amen! fit le prince, qui pourtant n'tait pas mchant.

Justine, livide de colre, avait cout tout cela en souriant d'un air
dsagrable. Elle prenait fort bien la plaisanterie.

--Vous croyez rire, pensa-t-elle; mais nous verrons bien si votre
prdiction ne s'accomplit pas!




                                  LIX

                              Conclusion.


Huit jours aprs, Maritsky pousa Vassilissa, que le comte et la
comtesse conduisirent  l'autel, au milieu de l'assemble la plus
brillante que l'on et pu recruter  cette poque de l'anne. Chourof
avait dcid avec Znade qu'ils se marieraient chez eux,  la campagne;
et quelques jours aprs ce premier mariage, tout le monde partit pour
Koumiassina.

Dmitri fut le plus heureux des petits garons en apprenant que son bon
ami, le prince, allait tre son beau-frre et qu'il aurait le droit de
le tutoyer.

La veilla de son mariage, Zina se promenait avec lui dans la grande
alle o ils avaient complot ensemble la fuite de Vassilissa.

--Cela me fait pourtant de la peine, lui dit-elle en l'embrassant, de te
laisser ici, mon petit homme. Tu vas tre bien triste et bien seul...

--Oh! rpondit firement l'enfant, dans six semaines j'entrerai au corps
des pages comme pensionnaire; je suis ignorant comme une carpe avec mes
trois langues trangres; j'aurai assez  faire de m'instruire, et
pendant les vacances tu me prendras bien avec toi, dis? fit-il en
serrant le bras de sa soeur sur son petit coeur gros de larmes, malgr
sa brave contenance.

--Toujours, mon frre chri! et en ville tu passeras tous tes congs
avec nous.

--Oh! oui, maman a bien assez  faire avec sa charit, elle n'aura pas
besoin de moi...

Le lendemain, Zina quitta le nom et la terre des Koumiassine pour ceux
des Chourof.

--Voulez-vous que je fasse changer en rose les tentures de la chambre
bleue? lui avait demand son fianc.

--Pourquoi? rpondit la vaillante crature; je ne crains pas les
souvenirs, ils n'ont ni corps ni me, et puis le bleu me va bien,
ajouta-t-elle avec la coquetterie enfantine qui lui donnait une grce si
piquante.

La comtesse, de plus en plus absorbe dans sa charit, comme disait
son fils, ne se permet plus que trois ou quatre mois de vacances, sur
lesquels elle passe environ six semaines  Chourova. Son gendre, le
modle des gendres, car il a su trouver le moyen de vivre avec elle sans
se quereller, lui faisait un jour les honneurs de son potager.

--Ah! vous avez mis des pommiers dans ce trou-l? dit-elle; moi, j'y
aurais mis des cerisiers... l'emplacement tait fait exprs; mais vous
vous y entendez mieux que moi, naturellement; seulement vos pommiers ne
vous donneront jamais de pommes, tandis que des cerisiers...

Un autre jour, en examinant les chssis pour le forage des primeurs:

--Vous faites des petits pois? Quelle ide baroque! A quoi bon? Si
c'taient des asperges, je comprendrais cela... Nous forons les
asperges  Koumiassina, et nous en avons toute l'anne; mais des petits
pois! comme si l'on n'avait pas l't pour en manger! D'ailleurs, c'est
votre affaire, mais c'est bien de l'argent dpens pour un pitre
rsultat.

Lorsqu'elle quitte Chourova, le prince, qui adore les petits pois,
pousse un soupir de soulagement et tlgraphie immdiatement aux
Maritsky de venir.

--a renouvelle l'air! dit Znade avec sa malice ordinaire.

Les enfants des deux cousines grandissent ensemble et ne forment qu'un
seul groupe, toujours remuant et joyeux, de garons robustes et de
fillettes spirituelles.

--Il y a des moments, dit Vassilissa, o je ne puis plus reconnatre les
miens.

Tout ce petit monde adore l'oncle Dmitri, car Dmitri n'a pas tard 
tre promu au grade d'oncle; il a attendu plus longtemps sa promotion de
sous-lieutenant; mais toute chose arrive en son temps, et il vient
d'obtenir les honneurs d'une brillante sortie du corps des pages. Sa
nouvelle dignit ne l'empche pas de dcouper toute espce de choses
dans du papier,  l'bahissement perptuel de ses neveux et nices, dont
aucun ne possde ce talent particulier et assez rare.

Mademoiselle Bochet lve les enfants de Vassilissa; miss Junior est
retourne en Angleterre avec une jolie pension. Znade lui devait bien
cela! On demandait un jour  cette dernire pourquoi elle n'avait pas, 
l'exemple de Vassilissa, gard son ancienne institutrice pour lever ses
enfants.

--J'ai eu trop peur, rpondit-elle, que mes filles n'eussent mon
caractre, et dans ce cas-l, ou miss Junior aurait compltement perdu
la raison  mon service, on bien mes filles auraient fait des leurs,
tout comme j'ai fait des miennes!... Le prince, ravi, n'a pas assez
d'yeux pour la regarder quand elle rit de cette faon discrtement
railleuse qui donne  sa physionomie un charme irrsistible.

Les enfants sont tous charmants, mais on les cache quand la comtesse
vient dner, car elle ne peut pas les tolrer plus de cinq minutes.

--Ce n'est pas ainsi que j'ai lev les miens, dit-elle parfois: autres
temps, autres mours, mais l'ancien systme valait mieux.

Dans ces moments-l, la princesse et son frre tchent de se regarder
sans rire.

La prdiction de Vassilissa s'est ralise. La princesse, qui ne
dsirait pas voir Justine vivre et mourir dans la maison de sa mre, a
sollicit et obtenu pour cette personne capable la direction d'un asile
municipal, y compris le chauffage, l'clairage et le logement.

Justine tait devenue un bon parti, et Tchoudessof l'a pouse.
Seulement, on ne peut pas tout avoir! Il a d renoncer  se payer une
petite cocotte, car sa femme est d'une jalousie  faire frmir. Au
grand regret du prince, ils n'ont pas d'enfant.

--J'aurais t curieux, dit-il parfois, de voir ce qui aurait pu sortir
de cette union-l! Et de fait, c'et t curieux! Mais pour cette fois,
la Providence a pris piti des pauvres humains, et ces braves gens
n'auront pas de postrit.

FIN DU TOME SECOND.




                         TABLE DES MATIRES


XXXI. Entretien conjugal.
XXXII. La nuit de Pques.
XXXIII. Mademoiselle Justine ne perd pas courage.
XXXIV. Le comte obtient on succs inattendu.
XXXV. Vassilissa tient tte  ta tante.
XXXVI. La comtesse forme un nouveau projet.
XXXVII. Vassilissa reprend courage.
XXXVIII. Autre proposition.
XXXIX. Les enfants doivent obissance et soumission.
XL. Znade s'assure du renfort.
XLI. Entretien dans la serre aux ananas.
XLII. Vassilissa fait de l'exercice.
XLIII. Znade se promne.
XLIV. Au feu!
XLV. Znade reoit une verte semonce.
XLVI. Le comte Koumiassine reoit une visite imprvue.
XLVII. Comme on se retrouve!
XLVIII. Le complot.
XLIX. Maritsky se met en colre.
L. Comment ou va aux serres avec des parapluies.
LI. Vassilissa exprime nettement son opinion  Tchoudessof.
LII. La comtesse prend une rsolution gnreuse
LIII. Znade joue une vieille valse.
LIV. Fer contre fer.
LV. Zina fait une visite sans permission.
LVI. Un peu partout.
LVII. La comtesse prend les choses de haut.
LVIII. Zina fait des siennes.
LIX. Conclusion.


FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.


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PARIS, TYPOGRAPHIE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE.




[Fin du roman _Les Koumiassine_ (tome second) par Henry Grville]