
* Livre lectronique de Project Gutenberg Canada *

Le prsent livre lectronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre lectronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre lectronique  des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licencefr.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
tre couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS O LE LIVRE EST COUVERT
PAR LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE
TLCHARGEZ PAS ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: Madame de Dreux
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1881
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1882 (treizime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   9 avril 2009
Date de la dernire mise  jour: 9 avril 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 295

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par Google Books




MADAME DE DREUX


L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en fvrier 1881.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




                         MADAME DE DREUX

                               PAR

                          HENRY GRVILLE

                        Treizime dition



                              PARIS
              E. PLON et CIE, IMPRIMEURS-DITEURS
                       RUE GARANCIRE, 10

                              1882

                      Tous droits rservs




                                 I


--C'est ainsi, messieurs, par la concentration de nos efforts, que nous
concourrons tous au bonheur et  la prosprit de notre glorieuse
France!

Un joli bruit d'applaudissements de bonne compagnie, qui ressemblait au
son d'une pluie d'orage sur les feuilles, se fit entendre de toutes
parts, accompagn de bravos discrets; plus lentes  comprendre, les
grosses mains des horticulteurs du cru battirent  leur tour, au moment
o les mains gantes cessaient de manifester leur approbation; les gens
comme il faut, ne voulant pas se montrer moins chaleureux, reprirent de
plus belle, et le tout se termina par un _tutti_ bien nourri. L'orateur
faillit s'incliner, comme on doit le faire au thtre; mais le sentiment
de la situation le sauva de ce lger ridicule, et prenant d'une main
assure la liste des rcompenses, il la lut de sa voix riche et sonore.

--Mes compliments, ma chre, votre mari parle fort bien, aussi bien
qu'il cause. Il a en lui l'toffe d'un orateur, je vous affirme! C'est
une improvisation?

Madame de Dreux se troubla lgrement; une rougeur fugitive passa sur
ses joues dlicates, et elle rpondit avec un peu d'hsitation  la
vieille dame qui lui parlait:

--Je ne sais... je suppose...

--Oh! c'est une improvisation, cela se voit tout de suite! Un discours
appris par coeur n'aurait pas cette aimable rondeur, ce ton  la fois
digne et enjou... M. de Dreux est un privilgi du destin!

--Ce n'est pas moi qui contredirai  cette assertion, fit un grand jeune
homme un peu chauve, heureux poux, heureux pre, heureux prsident de
la Socit d'horticulture de Rmecy-sur-Luise...

Madame de Dreux sourit, et la gaiet reparut sur son visage.

--Toujours moqueur, dit-elle; mais vos railleries ne m'atteignent pas,
monsieur.

--Elles ne font ainsi que se conformer  mes intentions, madame; je
serais dsol, croyez-le...

--D'tre oblig de vous taire! conclut la jeune femme en lui coupant la
parole.

Ils riaient tous trois; un chut! indign se fit entendre, et un
habitant de Rmecy-sur-Luise, qui, debout sur une chaise, se faisait un
cornet de sa main pour mieux entendre les noms proclams l-bas, 
l'autre bout de la tente, se retourna vers les rieurs, d'un air
courrouc. Sa bonne grosse figure rougeaude changea d'expression
lorsqu'il aperut le fier visage de madame de Dreux; il s'empressa de
descendre et balbutia:

--Oh! madame, si j'avais pu penser que c'tait madame...

La jeune femme lui sourit avec un petit signe de tte, et le brave
boulanger, remis de sa frayeur de perdre une si bonne clientle,
rtablit sa main en cornet le long de sa grande oreille, mais avec un
geste respectueux pour son noble voisinage; bientt il s'carta
discrtement, sentant que sa place n'tait pas au milieu de gens si
distingus.

--Vous tes la reine du pays, dit le grand jeune homme chauve.

--La reine de mes fournisseurs plutt, rpliqua madame de Dreux. Mais je
vous en supplie, monsieur, laissez-moi entendre les noms des laurat...

--Vous les connaissez! N'tes-vous pas dans le secret des dieux?

--Moi? pas le moins du monde!

--Votre mari ne vous consulte pas sur ses rsolutions? Ce n'est pas vous
qui, virtuellement, prsidez aux runions de la Socit d'horticulture,
de la Socit de temprance, de la Socit pour l'lve des colimaons,
et en gnral de toutes les socits dont monsieur votre poux est plus
ou moins le prsident?

Madame de Dreux fit un petit signe ngatif, assez hautain, mais poli,
cependant. Il avait fallu dix gnrations de femmes et d'hommes les
mieux levs du monde pour donner cet air-l  cette jeune provinciale.
Meillan s'inclina mi-respectueux, mi-railleur, comme d'habitude.

--C'est grand dommage, madame, reprit-il, et si j'avais le bonheur...

Un lger mouvement de la jeune femme avertit Meillan de ne pas aller
plus loin; il continua cependant, sans se troubler:

--... d'avoir  porte de la voix un conseiller si sage, je ne me ferais
pas faute de le consulter...

Blanche de Dreux dtourna la tte; au mme moment, la vieille comtesse
Praxis, sa voisine, lui dit en indiquant un groupe de son lorgnon:

--Mais voyez donc, ma chre enfant! ils font une ovation  votre mari!

En effet, le jeune prsident de la Socit d'horticulture avait quitt
la tribune et s'avanait, escort du bataillon des heureux lus. Il
marchait lentement, se penchant sur les fleurs et les fruits artistement
groups, adressant  qui de droit de flatteuses paroles.

--N'a-t-il pas l'air d'un ministre qui distribue des croix? dit Meillan,
non plus  la jeune femme, mais  la comtesse Praxis, qui n'avait nulle
raison de lui imposer silence. Il s'essaye  son futur mtier... Encore
un peu gauche, trop souriant, pas assez roide... Il ignore encore le
moyen de chatouiller l'amour-propre de l'lecteur sans blesser celui du
beau-pre et du gendre de ce mme lecteur, lecteurs non moins que lui;
mais cela viendra, et il sera dput, n'est-ce pas, comtesse? Et puis
voyez avec quelle grce parfaite il respire le parfum du melon prim...
Ah! mon Dieu! voil ce que je redoutais. Malimbr le lui offre, le melon
prim... Brave coeur, Malimbr, mais pas assez de got. C'tait indiqu,
d'ailleurs; j'esprais toutefois que la Providence nous pargnerait
cette preuve... Malimbr ne peut pas garder ternellement son melon
dans ses bras, il pse au moins vingt livres... Que veut-il en faire? Oh
ciel! il le dpose dans les mains de mon ami de Dreux!...

La comtesse riait  gorge dploye, sans pouvoir se retenir.

--Mais taisez-vous donc! disait-elle au milieu de ses clats de rire;
vous n'avez pas le moindre sentiment...

--De quoi n'ai-je pas le moindre sentiment, chre comtesse? N'ai-je pas,
au contraire, le sentiment de l'amiti port au plus haut degr? Dieu
soit lou! Nous pouvons respirer, et de Dreux aussi. Un fidle
serviteur, votre valet de pied, si je ne me trompe, madame, vient de
s'emparer de l'objet... Malimbr voudrait le faire figurer dans la
procession triomphale du prsident de la Socit d'horticulture... de
Dreux refuse, Malimbr insiste... c'est mon ami qui l'emporte,
c'est--dire c'est le domestique qui emporte le melon... soyez sans
crainte, madame, vous le retrouverez dans votre voiture!

--Meillan! dit la comtesse en s'essuyant les yeux, car elle pleurait 
force de rire, je vous dfends de dire un mot de plus.

--Et pourquoi, chre comtesse? Le rire n'est-il pas le propre de
l'homme, comme l'a dit le grand Tourangeau? Voyez plutt mon ami de
Dreux continuer sa promenade officielle... c'en est fait, Malimbr donne
le branle  l'lan gnreux de la population rmeoise, et voici les
corbeilles de fruits qui se prcipitent aux pieds de votre poux,
madame! C'est une dbandade gnrale; les abricots perdus, les pches
affoles, les poires qui ne connaissent plus de mesure...

--Monsieur, pourquoi vous moquez-vous toujours de mon mari? dit
doucement Blanche de Dreux en appuyant le bout de son ombrelle sur le
sable, de faon  y faire un petit trou assez profond. Est-ce pour me
faire plaisir?

Meillan regarda les yeux bleus qui cherchaient les siens: ce n'taient
pas des yeux bleus,  vrai dire, mais des yeux d'un gris doux, teint de
violet, aux nuances changeantes... En ce moment ils taient couleur
d'acier, froids et calmes comme un engin de guerre; le jeune homme
baissa les siens.

--Si ce n'est pas pour me faire plaisir, pourquoi cherchez-vous  rendre
votre ami ridicule?

--C'est une des particularits de ma nature, madame, rpondit Meillan,
qui avait repris son sang-froid. Vous avez les yeux gris de fer, et moi,
j'ai besoin de railler mon prochain...

--Je vous le demande, monsieur, ne raillez pas mon mari en ma prsence;
cela me fait souffrir dans ma dignit... et dans mes affections.

Elle avait parl bas, sans colre, sans affectation de hauteur, et
Meillan sentit pourtant que jamais cette femme-l ne pourrait avoir
d'amour pour lui. Elle avait trac sur le sable, du bout de son
ombrelle, une petite ligne imperceptible, et cette ligne, qui les
sparait, tait l'ombre d'une autre, aussi tnue, mais infranchissable,
qu'elle venait de tendre entre eux.

Il s'inclina un peu, le lieu ne permettant aucune expansion; mais ce
salut mondain le mettait en ralit aux pieds de Blanche.

--Je serais inconsolable de vous causer le moindre dsagrment, dit-il
avec un accent de repentir rel sous ces paroles banales.

Elle fit un de ces petits signes de tte qui taient un langage  elle,
cette fois avec un lger sourire du coin des lvres, exprimant
l'approbation. Meillan regarda en lui-mme, pendant que Blanche
s'adressait  sa voisine, et il vit son amour naissant pour la jeune
femme, tomb de son cerveau, se dbattre et se noyer dans son coeur... Il
lui imprima une vigoureuse secousse pour l'achever, et reporta ses yeux
sur madame de Dreux, qui lui sembla soudain spare de lui par un
million d'atmosphres terrestres.

--Que j'tais sot de me figurer qu'on pouvait se faire aimer de cette
femme-l! se dit-il. Est-ce qu'on essaye de mordre  mme le marbre? Mon
pauvre Meillan, tu as un sujet de moquerie en toi-mme qui devrait te
suffire, sans aller taquiner autrui... Et quand je l'aurais amene 
m'aimer, la belle affaire! Qu'y aurais-je gagn? Puisque c'est  de
Dreux qu'elle est chue, qu'il la garde... Si seulement il se doutait de
ce qu'elle vaut!... S'il l'avait entendue me parler tout  l'heure...
Bah! il n'y aurait rien compris et ne lui en aurait su aucun gr... Ne
remplit-elle pas ainsi son devoir?

Avec un lger haussement d'paules, qui, cette fois, ne s'adressait pas
 lui-mme, il mit fin  ses rflexions intrieures, et prsentant son
coude  la jeune femme, lui dit d'un ton lger:

--Voulez-vous faire un tour dans l'Exposition?

Elle accepta silencieusement, et ils se mirent  marcher lentement dans
ce lieu de dlices passagres, que l'on appelle une exposition florale.

La vaste tente bien amnage protgeait les plantes de serre chaude, qui
redoutent la fracheur de la nuit, aussi bien que les gloxinias
velouts, qui craignent la chaleur du jour; les sentiers, dessins au
milieu des pelouses fleuries bordes, de lycopodes ou de fougres,
taient tracs en sable fin; les rideaux relevs de la tente offraient
aux regards un admirable massif de rosiers, la gloire et l'orgueil de la
culture rmeoise. Un soleil ardent faisait briller les roses comme
autant de pierres prcieuses: au centre, les espces d'un rouge vif
semblaient des rubis, les ples malmaisons  peine carnes, les gloires
de Dijon ambres, leur faisaient un cadre embaum, pendant que les roses
s'talaient en bordure autour de ce gigantesque bouquet... L'exposition
de Rmecy-sur-Luise tait fort belle en vrit, mais partout cette fte
des yeux qui dure un jour est un plaisir choisi, apprci  sa valeur
par les plus dlicats seulement.

Blanche tournait autour du parterre, le bout des doigts appuy sur le
bras de Meillan; elle avait ouvert son ombrelle de soie blanche double
de rose, qui jetait des reflets charmants sur son visage un peu ple, et
elle songeait vaguement, en se faisant bercer par le plaisir de la vie
et les parfums des fleurs, comme par une mlodie indistincte: mais la
mlodie tait triste.

--Voulez-vous une vrit vraie? lui dit tout  coup Meillan en
s'arrtant brusquement. C'est au bras de votre mari que vous devriez
tre, et non au mien.

Une rougeur rapide traversa le visage de la jeune femme et s'arrta au
bord de ses petites oreilles.

--Vous avez raison, dit-elle, ramenez-moi sous la tente.

Il obit, se demandant pourquoi il avait parl, mais, malgr tout,
content de l'avoir fait, et sentant qu'il venait de faire un grand pas
dans l'esprit de cette femme honnte et simple.

--A quoi bon, grand nigaud, se dit-il, puisque tu ne veux plus qu'elle
t'aime?

Une vision dplaisante passa dans l'esprit de Meillan. Il revit, dans
son souvenir, de vieilles ruptures oublies; une femme maussade qui n'a
mme pas envie de pleurer, un homme ennuy qui ne sait que dire; il se
rappela ces sentiments piteux et inavouables, qui se traduisent par une
exclamation de bien-tre, quand on s'est spar dfinitivement sur une
poigne de main qui manque de la plus banale sincrit... et il repoussa
violemment cette ide,  laquelle s'tait associe pendant la dure d'un
clair la pense de la femme exquise qu'il avait  son bras.

--Cela finit toujours de mme! lui suggra son exprience de viveur, et
il eut presque envie d'embrasser Blanche, afin de conjurer pour elle un
si vilain sort, comme les mres embrassent leur bb quand on leur
raconte le mal d'un autre enfant.

Soudain, il leva les yeux, assujettit son lorgnon, et rprimant un
imperceptible mouvement d'humeur, il fit un demi-tour pour passer dans
une alle moins frquente.

--Eh bien, mon mari? demanda madame de Dreux en rsistant un peu.

--Il est l-bas, en effet; pour le moment, il fait les honneurs de
l'Exposition  une belle dame, venue de Paris pour la circonstance,  ce
que je crois...

Blanche allongea son joli cou dans la direction indique, et vit au bras
de son mari une personne bien mise, ge d'environ trente-cinq ans, un
peu trop grande, qui avait l'air  son aise et souriait en montrant de
belles dents un peu trop longues.

--Je ne la connais pas, dit la jeune femme. J'espre que ces crmonies
vont finir, car j'ai grand mal  la tte, et je pense avec dlices au
petit salon, l-bas, au chteau, o les stores sont baisss, o il fait
frais... oh! le petit salon vert!

--Voulez-vous que je demande votre voiture? dit Meillan.

--Je ne crois pas qu'elle soit encore arrive; j'avais dit qu'on
retournt chercher mon fils, et puis je ne sais si mon mari veut dj
s'en aller...

--Chre madame, dit brusquement le jeune homme, coutez le conseil
dsintress d'un ami vritable: habituez-vous  rentrer chez vous sans
attendre la fantaisie de votre mari; sinon je vous retrouverai un beau
jour, dans le monde, vers quatre heures du matin, accable de fatigue et
vous ennuyant trs-fort auprs d'une porte, pendant que mon aimable et
charmant ami s'attardera au fumoir ou au buffet! C'est une habitude 
lui faire prendre, voyez-vous; il ne s'en apercevra seulement pas, si
vous savez l'y accoutumer sans attirer son attention.

Blanche ne rpondit pas: l'air triste qui se chantait en elle rpondait
bien au sens de ces paroles, et elle y trouvait de l'amertume. tait-ce
vrai? Fallait-il dshabituer son mari de la soumission aveugle et muette
qu'elle lui avait offerte ds l'abord? S'en tait-il aperu seulement,
de ce dvouement absolu  ses volonts,  ses caprices mme, dvouement
qui n'avait rien cot  la jeune femme, car il faisait partie de son
amour...

--Veuillez voir si ma voiture est l, dit-elle tout  coup, en dgageant
son bras.

Meillan, sans rpondre, se dirigea vers la grille du jardin.

La grande calche aux panneaux armoris stationnait au premier rang,
occupe par une nourrice fastueuse,  la cornette tuyaute de fine
valenciennes, orne de rubans normes, aux couleurs de la
famille,--pareils aux bouffettes des chevaux. Sur les genoux de la
nourrice, un paquet de broderies blanches, tal bien  son aise,
renfermait l'hritier de la maison de Dreux, endormi pour le moment 
l'ombre des grands ormes qui bordaient la route.

Le jeune homme fit un signe, et pendant que la calche avanait jusqu'
la porte de sortie, il retourna chercher Blanche, qui causait avec sa
voisine, madame Praxis.

--Permettez-vous que je vous conduise? dit-il d'un air indiffrent.

Sans rpondre, Blanche prit le bras qu'il lui offrait, fit un signe
d'adieu  sa vieille amie, et se laissa diriger vers la grille.

--Beaucoup de monde  dner? dit Meillan.

--Oui. Venez-vous?

--Si vous daignez m'inviter.

--Je croyais que mon mari vous avait invit?

--Oui, mais j'attendais un mot de vous...

--Vous voil devenu bien crmonieux, dit Blanche avec un peu d'aigreur.

Elle tait irrite contre tout ce qui l'entourait, et contre elle-mme.

--Veuillez, madame, n'attribuer cette hsitation qu' la grande crainte
que j'ai de vous dplaire.

--Vous n'tiez pas si prudent il n'y a qu'une heure, riposta Blanche.

--C'est qu'il y a une heure, j'avais peut-tre moins besoin de votre
estime et de la mienne propre, madame, rpondit Meillan en regardant
devant lui. Supposez que l'alle qui tourne autour des rosiers, l-bas,
ait t mon chemin de Damas, et veuillez oublier les folies que j'ai pu
vous conter jadis, pour ne plus voir en moi que le plus dvou de vos
serviteurs.

Il termina cette singulire harangue au moment o Blanche mettait son
soulier mignon sur le marchepied de la calche et s'inclina d'un air
sage. Le valet de pied s'lana prs du cocher, les grands chevaux
enrubanns piaffrent, la foule s'carta, les ttes se dcouvrirent,
madame de Dreux salua de droite et de gauche comme une reine au milieu
de ses sujets, et d'un train rapide l'quipage se dirigea vers le
chteau situ  moins de trois kilomtres, sur le bord de la Luise.

Au moment o Meillan retournait vers la tente, il rencontra son ami de
Dreux, seul cette fois, si l'on peut dire d'un homme qu'il est seul,
quand vingt personnes s'approchent pour lui parler. La belle dame qu'il
promenait tout  l'heure avait disparu dans la foule des visiteurs,
qu'un train venu de Paris amenait tous les ans  cette petite fte.

--Ma femme? dit Guy de Dreux  Meillan.

--La voil qui s'en va, mon cher, rpondit celui-ci d'un air naf et
satisfait.

--Comment? Seule? A pied?

--Non pas, dans sa voiture, sa bonne voiture, et pas seule; escorte de
M. son fils, lequel est dans les bras de sa superbe nourrice.

--Dans la calche? Eh bien, et moi?

--Toi? C'est vrai! Il y a toi! Eh bien, mon ami, tu retourneras  pied.

--A pied, un jour comme celui-ci! fit Guy, de mauvaise humeur. Qu'est-ce
qui a pu prendre  Blanche, ordinairement si prvenante? Elle aurait d
penser  m'avertir,  me demander...

--La permission? Justement, mon bon, elle en a eu l'ide; mais tu
promenais en ce moment une si belle dame, que...

Guy ne rprima point un mouvement d'humeur bien caractris.

--Elle avait bien besoin de venir ici, murmura-t-il; je ne sais quel
diable l'a pousse...

--Ta femme?

--Eh non, l'autre... Meillan, je crois que tu te moques de moi!

--Mais certainement, mon ami! Je te donne ainsi la meilleure preuve de
mon affection, car je te prie de croire que je ne me moque pas de tout
le monde!

De Dreux mdita un instant, puis reprit mlancoliquement:

--Cela va m'reinter de retourner  pied dans cette poussire, et puis
je serai ridicule. A propos, le melon tait-il dans la voiture?

--Je ne crois pas, mon ami, je ne l'ai pas vu...

--Et ces animaux d'horticulteurs prims que j'ai invits  dner,
qu'est-ce que le melon peut bien tre devenu?... S'il ne parait pas sur
la table...

--Malimbr ne te le pardonnera jamais, et quand tu poseras ta
candidature, tu n'auras pas sa voix.

--Quelle candidature? fit Guy d'un air abasourdi.

--N'importe laquelle, mettons dput, si tu veux.

--Quelles sornettes! rpliqua de Dreux. Dput! Vraiment, j'y pense
bien! Mais ces bourgeois de province absurdes... si leurs fruits ne sont
pas lous et exalts tout le temps du dner, nous serons brouills avec
le bourg entier!

--Enfin, reprit Meillan, je t'offre mon modeste quipage, mon tilbury de
clibataire, ta femme ayant bien voulu m'inviter  dner aux cts de
Malimbr; et comme je ne connais pas de bornes  ma gnrosit, je
voiturerai le melon aussi, et tout le monde sera content.

M. de Dreux allait rpondre quelque chose de peu flatteur pour son ami,
lorsque son visage s'claircit tout  coup: au bout de la longue avenue,
il voyait surgir une calche lance au grand trot, dont son oeil de
propritaire ne pouvait mconnatre l'attelage.

--Cette bonne Blanche, dit-il avec l'accent d'une vritable
reconnaissance, elle a pens  me renvoyer la calche!

--Eh! va donc! pensa Meillan, mauvais cheval qu'il faut fouetter pour le
faire sauter! Saute, mon ami, saute, le mariage est une course
d'obstacles, et je ne serai peut-tre pas toujours l pour te cingler
les jarrets au bon moment.




                                 II


Le dner fut splendide: les calmes splendeurs d'un repas command chez
Chevet, auquel le chef du chteau avait ddaign d'ajouter l'appoint de
son savoir-faire. Ce personnage n'aimait  travailler que pour des
bouches capables de le comprendre; quant aux hros du jour, Malimbr et
ses pareils, il trouvait le dner de chez Chevet bien assez bon pour
eux.

Madame de Dreux prsidait sans enthousiasme, mais sans trop d'ennui. Ce
que disaient ces braves gens sortis de leur milieu, fiers de se voir
assis  cette table seigneuriale, tait parfois assez drle; ils
voulaient avoir de l'esprit, et ce n'tait pas cela qui tait amusant,
mais bien le naturel soigneusement comprim, qui reprenait le dessus,
malgr leurs efforts, et sans qu'ils s'en doutassent.

D'ailleurs, tous les horticulteurs rcompenss n'taient pas des
Malimbr; parmi eux se trouvaient deux propritaires des environs qui
avaient vou  la culture des rosiers la fin d'une existence laborieuse:
l'un, professeur retrait d'un grand lyce de Paris; l'autre, capitaine
du gnie, contraint par la goutte, qu'il qualifiait opinitrement de
rhumatisme, de renoncer  toute autre activit que celle de
l'horticulture sdentaire, pour lequel ses rosiers sont un monde plein
d'intrt.

Ces deux hommes intelligents, ou qui du moins l'avaient t, adoraient
tous deux la jeune chtelaine, et nourrissaient l'un contre l'autre une
certaine jalousie, qui se manifestait par un assaut de prvenances
innocentes et de madrigaux suranns. Depuis longtemps, Blanche avait
interdit  Meillan les plaisanteries sur ces honntes visiteurs, qu'il
se bornait  nommer les chiens de faence,  cause de leurs maisons,
situes vis--vis l'une de l'autre dans l'troite valle de la Luise qui
les sparait.

Quand on a vingt-deux ans, on prside sans fatigue mme un dner
officiel; d'ordinaire, Blanche s'amusait  ces sortes de crmonies;
mais ce soir-l, elle se sentait un peu triste, par moments, sans savoir
pourquoi. Les femmes de ces messieurs avaient t soigneusement exclues
de l'invitation, et la comtesse Praxis, qui connaissait de fondation
tous les habitants de Rmecy et de cinq lieues aux environs, tait seule
venue partager avec la jeune femme ce qu'elle appelait une corve.

Meillan avait de l'esprit, Guy de Dreux tait aimable, la comtesse,
dvoue jusqu'au bout, trouvait un mot gracieux pour chacun; la table
magnifiquement servie pliait sous le cristal  facettes, sous
l'argenterie armorie, sous les corbeilles de fleurs envoyes par les
exposants... Que fallait-il de plus pour contenter les yeux,
l'amour-propre et l'esprit de Blanche? Elle n'et pu le dire, et
cependant elle se leva de table avec une vritable satisfaction.

Laissant  madame Praxis le soin de faire les honneurs du grand salon,
elle se dirigea vers le petit asile frais et parfum o elle passait une
partie de ses journes; deux bougies brlaient sur la chemine, rien n'y
tait prpar pour recevoir des htes nombreux: elle poussa un soupir,
peine ou soulagement? Elle n'et pu le dire elle-mme, et se laissa
tomber dans un grand fauteuil.

A peine assise, elle se releva, sonna et attendit debout qu'on rpondt
 son appel.

--Apportez-moi des nouvelles de mon fils, dit-elle  la femme de chambre
qui se prsenta.

La rponse ne se fit pas attendre. Monsieur allait trs-bien, et
s'tait endormi tranquillement.

Elle congdia la messagre et alla s'asseoir prs de la fentre, dont le
store baiss tamisait la fracheur du soir.

--Qu'ai-je donc? se demanda-t-elle en se prenant la tte dans les mains,
avec la douloureuse expression d'une me qui sent son mal et ne peut le
dfinir. Suis-je malade? Suis-je folle? Pourquoi cette tristesse?

Elle arrta vivement au bord de ses yeux deux larmes qui voulaient
couler, et rsolument, en femme courageuse, elle plongea tout au fond
d'elle-mme, pour chercher la cause de son ennui; elle reprit son
existence dans ses plus lointains souvenirs.

Orpheline au berceau, elle avait t leve dans un pensionnat
excellent, o sa fortune et son nom lui assuraient toute espce
d'gards, et o son caractre affectueux et enjou lui avait attir de
nombreuses amitis. Au terme de son ducation, elle tait entre dans la
maison de M. de Grosmont, son tuteur.

Celui-ci avait pour pouse un tre qu'on et dit spcialement cr par
la Providence pour le rle ingrat et difficile d'une femme de tuteur.
Douce et inoffensive, elle tait aussi bien capable de se dshabiller et
de passer sans regrets sa soire au coin du feu, lors d'un empchement
inattendu, que de rester au bal jusqu' cinq heures du matin. Elle ne
s'amusait prodigieusement nulle part, mais on ne l'avait jamais entendue
se plaindre de l'ennui. C'tait un chaperon modle, d'excellentes
manires, d'une ducation distingue et d'un caractre accommodant. Prs
d'elle, si Blanche ne trouva pas  dpenser le trsor d'affection qui
s'amassait au fond de son me, elle ne ressentit jamais un moment de
chagrin.

Deux ans de cette heureuse existence, de ftes mondaines, de vie
d'intrieur paisible, au milieu de gens bien levs, dans la pense d'un
mariage prochain avec un homme de son monde, qui lui apporterait, en
change de sa dot et de sa beaut, la considration d'un beau nom, d'une
personnalit brillante... Tout cela tait trs-naturel, et rien ne
pouvait arriver en dehors de ces conditions.

Deux ans s'taient donc couls dans cette calme attente de l'avenir
heureux... Puis soudain,--et en y ressongeant, Blanche se sentit rougir
comme  cette heure dcisive,--dans une avant-soire chez une vieille
femme tranquille qui ne recevait gure pass onze heures, elle fit la
rencontre de Guy de Dreux...

Rien ne dsignait Guy de Dreux comme un prtendant pour Blanche. Il
n'tait ni assez riche, ni assez en vue, ni assez pos; les amis de la
jeune fille rvaient pour elle quelque chose comme un prince du sang, ou
tout au moins un premier ministre, ou un ambassadeur dans quelque cour
brillante; mais jamais ils n'auraient suppos qu'elle pourrait pouser
un homme sans position, sans fortune... Qu'taient les quinze ou vingt
mille francs de rente de Guy, auprs des deux cent mille de Blanche?

Et cependant le premier regard de la jeune hritire, en tombant sur M.
de Dreux, dtermina en elle une commotion subite et violente.

--C'est lui que j'aimerai, se dit-elle, et je ne puis pouser un autre
homme que celui qui m'a fait une telle impression.

Elle rentra chez elle perdue, prise de vertige, et sentant qu'elle ne
s'appartenait plus.

Guy ne se doutait pas de l'effet qu'il avait produit: il se contentait,
comme  son ordinaire, d'tre trs-beau. Ceci se passait  une poque o
la beaut des hommes tait encore un point important de leur
personnalit. Aujourd'hui, on attache peut-tre moins d'importance  ce
genre de perfection, ou du moins on feint de le ngliger; mais alors un
bel homme tait plus recherch qu'un homme laid, celui-ci lui ft-il
suprieur; c'tait un reste des moeurs d'autrefois, dont notre sicle
galitaire a grand'peine  se dbarrasser.

Guy de Dreux tait d'une beaut rare,  la fois fine et forte; ses
traits, presque classiques dans leur rgularit, mritaient, d'tre
reproduits en marbre, comme la personnification de cette race franaise
qui donne rarement un spcimen complet, mais qui alors produit un tre
admirable. Il n'tait pas trop fier de cette supriorit, car les hommes
feignaient de ne pas la remarquer, et les femmes n'osaient en parler
qu'entre elles; il n'avait pas t trs-gt. Il n'avait encore que
vingt-huit ans et ne vivait que pour lui: l'ambition vient plus tard,
avec la connaissance des moyens qui peuvent la favoriser. Guy, sans
ambition, se contentait d'tre le plus heureux possible. D'ailleurs, il
possdait un autre don, celui de la parole. C'tait un charmant causeur,
toujours au courant des choses du jour, et qui savait donner  une
anecdote tout le relief dont elle tait susceptible. Les douairires
l'adoraient, mais jusqu'alors il n'avait obtenu aucun de ces succs de
scandale qui posent un homme dans le monde et lui suscitent des
ennemis,--des ennemis, ce vrai complment de gloire!

Guy fat compris dans une liste d'invitations chez M. de Grosmont, et
Blanche put l'observer  son aise, sans pour cela manifester ses
intentions. Cet examen n'amena pour elle aucune dsillusion. La
conversation du jeune homme la tint sous le charme pendant assez
longtemps pour que les yeux de madame de Grosmont exprimassent de loin
un lger reproche. Mais,  ce moment mme, la jeune fille avait dcid
de son sort. Cet tre lui paraissait dsormais le rsum de toutes les
perfections, et le reste du monde n'existait plus pour elle.

Elle aimait Guy de tout son coeur, mais peut-tre plus encore de tous ses
yeux. C'est  trente ans que les femmes aiment avec leur me; 
dix-huit, elles sont le plus souvent surprises par un amour dont les
apparences seules sont thres. C'est ce qui donne la clef de nombre de
sductions sans cela inexplicables: elles ne choisissent pas, elles
subissent. Celles qui ont l'me haute et l'esprit cultiv n'hsitent
pas; leur amour est leur devoir, et leur devise celle du lierre: Je
meurs o je m'attache. Blanche fut ainsi. La main de Guy, en touchant
la sienne dans une contredanse, avait fait courir dans ses veines un
frisson dlicieux. Cet homme devait tre son mari.

Guy n'tait pas fat; mais un garon de vingt-huit ans n'est pas
longtemps sans s'apercevoir qu'il plat  une jolie fille. Blanche fut
cependant trs-habile dans son innocence; grce  la coquetterie native
des femmes mme les plus honntes, elle sut rendre le brave garon
amoureux fou, et lui persuader que c'tait sans espoir. Quand il fut
bien dsespr, et que, suivant la mode du temps, il eut fait allusion 
un dpart prochain pour l'Algrie, en qualit d'engag volontaire, elle
s'adressa tout simplement  son tuteur.

--M. de Dreux m'aime, lui dit-elle, et je l'aime; je serai heureuse de
vous voir donner votre adhsion  ce mariage.

M. de Grosmont tomba des nues. Il n'avait seulement pas remarqu ce
garon insignifiant, qui n'appartenait  aucun ministre, qui n'avait
pas d'curie, qui n'avait point d'alliances... Blanche avait-elle perdu
l'esprit, pour s'attacher  ce jeune homme sans mrite?

--Il a du mrite, rpondit la jeune fille, et d'ailleurs, ceci ne
regarde que moi. Je voudrais seulement savoir, mon cher tuteur, si,
comme je l'espre, c'est un homme d'une honorabilit reconnue et  toute
preuve; une tache sur lui serait le seul obstacle  l'excution de mes
projets.

Personne ne pouvait rien dire sur le compte de Guy; le tuteur fut forc
de le reconnatre avec un profond regret. Quelques jours aprs, M. de
Dreux demanda la main de mademoiselle de Saulx; elle lui fut accorde
avec un grand soupir par M. de Grosmont, qui remplissait ainsi son
devoir jusqu'au bout.

Quand le bruit de ce mariage se fut rpandu dans le monde, ce fut, chez
la jeune fiance, un afflux de visites  en perdre la tte.

--Eh quoi! mon enfant, vous n'avez pas su trouver mieux? lui disaient
les mres prudentes et bien avises qui mettaient un bon portefeuille
au-dessus de tous les Antinous de l'univers.

La comtesse Praxis, qui avait t belle, et qui aimait les belles choses
en tout genre, fut seule  dfendre le choix de Blanche.

--Eh quoi! dit-elle un jour  deux ou trois des plus acharnes, qui
profitaient de l'absence de Blanche pour la dchirer  belles dents, on
dirait qu'elle vous prend quelque chose!

L'apparition d'un tel dfenseur fit taire pour un moment les mchantes
langues, qui d'ailleurs s'en ddommageaient sous le manteau. Blanche
marcha  l'autel environne d'une pompe royale, avec l'orgueil d'une
fiance qui apporte des trsors  son amant, et avec l'humilit d'une
femme qui a peur de n'tre pas digne de l'amour de celui qu'elle met
au-dessus de tout.

Les premiers temps de son mariage furent comme un rve pour la jeune
femme. Elle craignait de s'veiller et de retomber dans une triste
ralit, o Guy n'aurait pas t son mari. Guy tait le premier et le
dernier mot de cette me nave; elle le para de toutes les perfections
qu'elle voulait lui voir, elle le fit, pour elle, suprieur  tout le
reste du genre humain, et comme elle ne parlait  personne de ce qui se
passait en elle-mme, elle ne rencontra point de dtracteurs de sa chre
idole.

M. de Dreux, encore tout bloui de ce changement dans sa vie,
non-seulement se laissa docilement aimer, mais encore, comme c'tait un
trs-bon garon, plein de reconnaissance pour la fe qui lui prodiguait
tous ces biens, il fut aimable, attentif, tendre, d'autant mieux qu'il
se sentait vritablement pris, et leur lune de miel djoua toutes les
sinistres prvisions des prophtes de malheur, qui auraient bien voulu
voir la discorde rgner au sein du jeune mnage.

Blanche triomphait donc, et la premire anne de ce mariage fut pour
elle un enchantement perptuel. La seconde anne lui apporta une
nouvelle joie, un nouvel orgueil: elle eut un fils. La naissance de cet
enfant fut pour elle un vnement de la plus haute gravit. Prive
elle-mme de l'amour de ses parents, elle prouvait un besoin presque
maladif de prodiguer  ce petit tre, n d'elle, toutes les tendresses
qu'elle n'avait pas connues. Malheureusement, elle ne put le nourrir, et
ce fut un chagrin que de le voir confi  des mains trangres.
Cependant, comme l'intrt de l'enfant l'exigeait, elle se rsigna,
d'autant plus que son mari, sans mettre d'obstacles  son dsir
d'allaiter le petit garon, ne l'avait pas encourag.

Maintenant Edouard avait trois mois; c'tait le plus bel enfant que Ton
pt voir. Blanche, rtablie  souhait, avait retrouv toute sa beaut,
un peu fatigue par les preuves de la maternit; que lui fallait-il de
plus?

Arrive  ce point de ses rflexions, elle s'arrta, s'interdisant 
elle-mme d'aller plus loin. Ses invits devaient s'tonner de son
absence. Elle se leva, passa lgrement son mouchoir sur son visage et
fut surprise de le sentir humide. Elle avait donc pleur? S'approchant
de la glace, elle vit en effet sur ses joues un clat extraordinaire et
dans ses yeux des larmes rcentes...

--Dcidment, je dois tre malade, se dit-elle en donnant  sa toilette
l'aspect le mieux ordonn; je consulterai le docteur.

En se dirigeant vers le grand salon, elle s'arrta songeuse.

--Avec qui mon mari tait-il tantt? se demanda-t-elle. Cette femme
n'est pas jolie.

Ce ne fut qu'un clair qui traversa son esprit. Elle entra dans le salon
plein de lumires et de voix, et n'eut plus le temps de se poser de
questions.




                                III


Guy tait dans le fumoir, fort ennuy du sige en rgle que lui faisait
son ami Meillan. Les invits avaient dsert ce lieu de dlices pour se
rapprocher de la matresse de la maison, car  quoi bon dner au chteau
si ce n'tait pour raconter ensuite tout ce qu'avait dit et fait la
chtelaine? Ces messieurs savaient trs-bien que leurs pouses ne leur
feraient pas grce d'une pingle, et pour viter les reproches qui les
attendaient, ils s'appliquaient  se rendre un compte minutieux des
rubans, des dentelles, des bijoux que portait madame de Dreux, aussi
bien que des dtails d'ameublement dont la description devait leur
donner beaucoup de peine, faute d'une connaissance approfondie des
termes techniques.

Fatigu de son rle d'amphitryon, fatigu surtout des belles paroles
que, depuis le matin, il avait d prodiguer de tous cts, Guy s'tait
tendu de son long sur un divan.

--Mon cher, lui disait Meillan, je ne comprends pas ta conduite; elle
est impardonnable et, passe-moi le mot, inqualifiable.

--Toujours les grands mots! fit de Dreux, d'un air ennuy.

--Pas le moins du monde. J'ai les grands mots en horreur, et tu le sais
mieux que personne; mais avoue que c'est un peu fort, un jour de fte
villageoise, un jour officiel, mon bon, qui doit rester et restera dans
la mmoire des habitants de ce pays, ainsi que tous tes faits et gestes,
d'aller promener  ton bras ce grand cheval de madame Lopez.

--Meillan! interrompit M. de Dreux en reprenant la position verticale.

--Quoi! tu trouves que je lui manque de respect? Soutiens un peu qu'elle
n'a pas l'air d'un cheval, et pas d'un jeune cheval encore, avec son nez
busqu et ses dents trop longues? Mais la question n'est pas l; elle
aurait l'air de tout autre animal que mon opinion serait la mme.
N'est-ce pas absurde d'aller promener cette femme, quand madame de Dreux
a t oblige de se servir de mon bras pour faire un tour dans le
jardin?

Pouss dans ses retranchements, Guy s'cria d'un ton maussade:

--Eh! mon ami, il y a des devoirs auxquels on ne peut se soustraire...
Elle l'avait exig, c'tait une des conditions de la rupture...

--Ah! tu fais des ruptures avec des conditions, toi? Ce n'est pas mal!
Si tu te figures que cela a flatt ta femme!...

--Voyons, Meillan,  moins que tu n'aies fait exprs d'exciter ses
soupons, elle n'a pas pu se douter que madame Lopez...

--Elle ne se doute de rien du tout; seulement elle a t attriste, et
je crois qu'elle l'est encore...

Guy sourit d'un air satisfait de lui-mme

--Ceci n'a pas d'importance, dit-il; elle aura promptement oubli ce
petit ennui.

--Tu rentres dans le giron de la vie conjugale? fit Meillan d'un ton
sarcastique. Tu fais bien. Tu aurais peut-tre fait mieux encore de n'en
point sortir...

--Ah , Meillan, qu'est-ce qui te prend? Tu es insupportable,
aujourd'hui! s'cria Guy en se dcidant  se lever tout  fait.

--C'est comme cela que je suis quand j'ai mes accs de vertu, rpondit
le jeune homme.

--a te prend souvent?

--Jusqu'ici non; mais j'espre qu' la longue ce sera mon tat normal.

--Eh bien! tu ne seras pas drle  la longue. Viens abreuver d'loquence
ces braves Rmeois.

Meillan arrta son ami, qui se dirigeait vers le salon.

--A propos, ton discours, tu l'avais appris par coeur?

--Parbleu!

--C'est toi qui l'avais fait?

--Qui veux-tu que ce soit?

--C'est vrai, il n'tait pas assez bon pour qu'on pt l'attribuer  un
autre qu' toi.

--Il n'tait pas bon, mon discours?

--Pas trop; c'tait enfl, pompeux et creux; des phrases, pas d'ides,
et des phrases qui ont dj tran partout; je sais bien qu'ils aiment
a, ici; mais enfin, parmi tes auditeurs, il y en a de plus relevs,
moi, par exemple; tu aurais pu penser  ceux-l en composant ta
harangue.

Guy, de plus en plus maussade, se retourna au moment de quitter le
fumoir.

--Tu m'ennuies, dit-il. Et puis ce n'est pas ma faute! Je n'ai pas pu
trouver mieux!

--C'est bien ce que je pensais, faillit dire Meillan; mais il se retint.
A quoi bon froisser son ami?

En ceci il fit preuve de force d'me, car parmi ceux qui ont la repartie
prompte, combien se laissent arrter par la crainte de blesser mme
leurs proches les plus intimes?

M. de Dreux tait dj au milieu du salon, distribuant des poignes de
main et des compliments, car il se faisait tard, et les plus loigns
des Rmeois se disposaient  battre en retraite.

Meillan s'arrta sur la porte et regarda Blanche, qui accomplissait avec
une gale ferveur cette partie de ses devoirs d'hospitalit. Elle tait
toute rose et souriante, mais elle souriait d'un air absorb, et le rose
de ses joues tait un peu trop vif.

--Pauvre petite femme! se dit le jeune blas; pour une qu'on rencontre
qui aime son mari, et qui l'accepte de bonne foi et sans conteste pour
un aigle, il faut que ledit mari soit un imbcile. Soyons franc: de
Dreux est-il un imbcile? Pas encore, mais je ne lui donne pas dix ans
pour le devenir. Et moi, qui me saura gr du sacrifice qu'en ce jour
j'offre  la vertu? Ne suis-je pas le plus sot de tous?

Nanmoins, il se siffla  lui-mme une foule de jolis airs de chasse,
pour se tenir compagnie le long de la route, en retournant chez lui, au
trot de son bon cheval.




                                 IV


Le lendemain, dans l'aprs-midi, Blanche accomplissait avec son fils et
la nourrice sa promenade quotidienne dans les jardins du chteau, quand
elle aperut  travers les arbres un couple qui, bras dessus bras
dessous, se dirigeait allgrement vers l'habitation.

A leur dmarche, il tait facile de voir que les nouveaux venus
n'appartenaient pas au bourg; les Rmeois ne marchaient ni si vite, ni
d'un pas si ferme. D'autre part, les habitants des maisons de campagne
avoisinantes demeuraient trop loin pour entreprendre une si longue
course  pied, sous le poids de la chaleur. Un peu tonne, Blanche se
dirigea vers le chteau et,  travers la fentre du salon, regarda les
visiteurs monter avec assurance les degrs du perron... Elle poussa un
cri de joie et courut  leur rencontre.

--Madeline! s'cria-t-elle en embrassant la jeune femme  plusieurs
reprises, Madeline! Enfin!

--Mon mari! dit Madeline en prsentant son compagnon.

--Soyez les bienvenus! reprit madame de Dreux en tendant affectueusement
la main  ce mari, si sommairement prsent. Mais pourquoi ne pas nous
avoir prvenus? On aurait envoy une voiture!... Et vos malles?

--Elles sont au chemin de fer, rpondit la jeune visiteuse. Nous ne
faisons que passer,... et comme nous repartons dans deux heures, nous
n'avons pas cru ncessaire de dranger pour si peu messieurs tes
domestiques.

--Pour deux heures! Alors il ne fallait pas venir, dit Blanche. Il ne
peut tre question de repartir ni aujourd'hui, ni cette semaine, ni
jamais. Voulez-vous me confier votre bulletin de bagages? on va vous
installer gentiment chez nous.

Le mari de Madeline s'excuta sans rsistance, et aprs avoir donn
quelques ordres  un domestique, Blanche entrana ses amis dans son cher
petit salon vert.

--D'o venez-vous? leur dit-elle; depuis quand avez-vous quitt Paris?
O allez-vous? Tu as gard un silence si complet, Madeline, depuis la
lettre de faire part de ton mariage, que je vous croyais en Chine ou en
Australie, je ne sais o!...

La jeune madame Lecomte sourit d'un air enchante.

--Nous tchons de nous faire tout petits, de vivre oublis, dit-elle, de
peur que le malheur ne s'avise de se souvenir de nous.

M. Lecomte changea avec sa femme un rapide regard, et Blanche comprit
qu'ils taient parfaitement heureux.

Aprs un instant de conversation, elle le conduisit dans l'appartement
qu'elle leur destinait et les y laissa.

L'arrive des nouveaux maris tait pour Blanche un grand bienfait. En
causant avec cette amie de son enfance et de sa jeunesse, elle
parviendrait peut-tre  donner un nom  sa tristesse, peut-tre mme 
la chasser. Aprs tout, si elle souffrait, ce ne pouvait tre que pour
des chimres, car elle ne trouvait aucune raison valable  ses vagues
chagrins; un peu de lumire, cette bonne lumire des causeries  coeur
ouvert, dissiperait les ombres d'un esprit, troubl.

C'est avec une joie sincre que Blanche annona  son mari l'arrive des
jeunes poux et la probabilit d'un sjour assez long au chteau. Guy
accueillit cette nouvelle avec sa bonne grce habituelle. Il aimait 
voir le chteau plein de monde. Les pelouses, disait-il, sont faites
pour qu'on y voie traner des robes de femmes, et les quipages n'ont
d'autre utilit dans la vie que de rouler sur les routes en transportant
de joyeux promeneurs; ceux l ou d'autres, peu lui importait, il avait
pour tous cette affabilit de bonne compagnie que les nafs sont tents
de prendre pour de l'amiti, et qui le plus souvent n'est que le masque
de l'indiffrence. Il connaissait peu, d'ailleurs, Grard Lecomte, qui
vivait dans un monde de moeurs plus srieuses et plus casanires.
Celui-ci ne s'tait pas content d'tre le petit-fils savant et
intelligent d'un ingnieur illustre sous le premier Empire; il employait
la fortune que son pre avait gagne dans l'industrie,  des tudes et 
des travaux qui devaient un jour lui faire un nom glorieux. Entre Guy de
Dreux et lui, les points de contact devaient tre assez rares; mais Guy
ne s'inquitait pas de cela. Pourvu qu'un homme st monter  cheval,
fumer au besoin et manier un fusil  l'poque de la chasse, il le tenait
quitte du reste. De plus, la prsence de Madeline, pour laquelle il
avait une bonne amiti de camarade, ne pouvait que lui tre agrable.
Tout en rendant justice aux qualits suprieures de Blanche, Guy n'avait
pu s'empcher de comparer  plus d'une reprise l'humeur aimable et
enjoue, la gaiet brillante de Madeline  l'esprit srieux et un peu
mlancolique de sa femme... Comme il tait philosophe, il s'tait dit 
chaque fois qu'on ne peut pas tout avoir, et son affection pour Blanche
n'en avait gure souffert, bien que, dans la pratique, il rechercht
volontiers une conversation fminine moins substantielle que celle de
madame de Dreux.

Le dner fut charmant. La grande salle du chteau moderne, claire par
d'normes vitrages de plain-pied, qui laissaient voir le jardin comme
une annexe, se prtait aux joyeux propos, aux clats de rire, aux
taquineries amicales. Le moins de domestiques possible  table, tel
tait le mot d'ordre de ces dners d'intrieur, auxquels la jeunesse et
le contentement des htes donnaient une saveur si agrable.

--C'est absolument comme autrefois, avant votre mariage, dit tout  coup
M. de Dreux  Madeline. Vous souvenez-vous de ces bons petits djeuners
que vous veniez faire chez nous?

--J'espre, ajouta aussitt Blanche, que vous reviendrez cet hiver tous
deux ensemble; ce sera encore mieux.

--Mon mari n'a pas l'air gai, rpondit la jeune femme, pendant que
Grard s'inclinait en souriant; mais il s'amuse tout de mme, je vous
assure! Seulement, il s'amuse en dedans. Meillan arriva avec le caf; il
ne laissait gure passer de jour sans venir ainsi passer une heure aprs
le dner. Les jeunes gens allrent fumer dans le jardin, pendant que
Blanche emmenait son amie dans son petit salon vert, si calme et si
frais, plus charmant que jamais,  cette heure exquise de la tombe du
jour, propice aux panchements.

--Je ne te demande pas si tu es heureuse, lui dit-elle, commenant ainsi
le chapitre des confidences; cela se voit ds le premier regard. Je ne
te demande pas non plus si ton mari a toutes les qualits... Cela va de
soi. T'es-tu assez moque de moi  l'poque de mon mariage! J'espre
pouvoir maintenant te rendre la pareille.

--Je t'en prie, rpondit madame Lecomte, tu me feras le plus grand
plaisir. Il n'est rien que j'aime autant que de parler de mon mari.

--La seule chose qui m'tonne, reprit Blanche, c'est que tu aies eu le
courage d'pouser un homme aussi srieux, aussi raisonnable que M.
Lecomte. Cet hiver, quand ton mariage a t annonc, j'avais comme une
vague ide qu'il ne se ferait pas, que tu aurais peur au dernier
moment...

--Peur de quoi?

--Je ne sais... D'pouser ce grand jeune homme taciturne... Il me semble
qu'il doit froncer le sourcil d'un air terrible quand on dit une btise.
C'est un homme d'un si grand mrite!

--Ah! fit Madeline en riant, si tu savais la quantit de btises que je
lui ai dites avant qu'il se dcidt  demander ma main! Je crois que
c'est cela qui l'a encourag.

--Comment?

--Mais oui, vraiment! On se figure qu'il est taciturne; pas du tout, il
est timide. Tu ne peux pas t'imaginer le bien que cela lui a fait quand
il a vu que j'avais assez de confiance en lui pour lui dire tout ce qui
me passait par la tte.

Blanche sourit.

--Je comprends cela, dit-elle. Ce que je comprends moins, c'est que tu
n'aies pas eu peur de lui...

Madeline jeta  son amie un regard qui rvlait un monde.

--Comptes-tu pour rien la douceur d'tre seule  connatre les penses
de cet homme silencieux? Si tu savais ce que j'ai ressenti lorsque j'ai
appris qu'il me recherchait en mariage! Pense donc, la science et moi, 
nous deux nous remplissons son me discrte. Oui, ma chrie, la science,
le progrs, tout ce qui vaut qu'on vive et qu'on travaille, et puis moi,
et son coeur est plein  dborder. C'est un trsor cach, dont seule j'ai
la clef. J'en suis fire, de mon mari, et je l'aime. Je ne sais, par
moments, si je suis fire de lui parce que je l'aime, ou bien si je
l'aime parce que je suis fire de lui... Mais, au fond, je ne vais pas
chercher tant de finesses. Je l'adore voil tout!

Blanche sentit une douleur aigu comme une piqre lui traverser le coeur.
Avant qu'elle et eu le temps de l'analyser, Madeline avait repris son
discours.

--Figure toi, ma chrie, tout ce que je ressens, quand je vois le nom de
mon mari cit parmi ceux de nos jeunes savants! Quand je l'ai pous, je
n'avais pas ide de la quantit de gens illustres qu'il connat! A notre
messe de mariage, il en a dfil, de ces clbrits! Tous membres de
l'Institut, directeurs d'coles; enfin, des personnages trs-savants.
J'tais tout bahie; mais je me disais: Ce sont d'anciens amis de son
pre qui lui font une politesse. Tu sais, quand on se marie, on invite
le ban et l'arrire-ban de ses connaissances; on exhume des vieux
cousins qu'on ne reverra jamais... Je ne sais pas pourquoi, par exemple!
On serait bien mieux, tranquillement, avec ses parents et deux ou trois
amis... Enfin, j'ai t bien tonne quand j'ai vu ces messieurs rendre
les visites  mon mari, dner chez nous quand il les invitait...
L'avantage de ces gens-l, c'est qu'ils sont encore  Paris quand tout
le monde... le beau monde, veux-je dire, en est parti. Nous avons eu
deux ou trois dners, vois-tu! Le coeur me bat encore de joie et
d'orgueil quand je pense  la manire dont ces hommes illustres
traitaient mon mari! Il y en a eu un qui l'a appel: Notre jeune
matre! Je me suis sauve dans ma chambre, et j'ai pleur! oui, chrie,
j'ai pleur de joie! J'tais toute bte, je ne savais plus ce que je
faisais, et quand il est parti, celui-l, c'est un vieux monsieur
trs-laid, je lui ai demand la permission de l'embrasser, et tout le
monde s'est mis  rire...

Elle rit au souvenir de cette motion et passa la main sur ses yeux
humides.

Blanche se pencha vers elle et l'embrassa. Elles se tinrent enlaces un
instant, comme aux jours de leur enfance, quand elles apprenaient leur
leon dans le mme livre, puis madame de Dreux reprit sa place avec une
arrire-pense mlancolique.

--C'est mon mari qui tait contant! reprit Madeline. Quand nous avons
t seuls, il m'a remercie d'avoir tmoign tant d'amiti  son ancien
professeur... Il parat que l o Grard a t lev, les professeurs
sont tous trs-illustres... Cela m'a sembl drle, car enfin,  la
pension, si tu t'en souviens, nos matres et nos matresses n'avaient
rien de si relev... Mais il parat que ce n'est pas du tout la mme
chose.

Blanche sourit. Madeline reprit:

--Tu te moques de moi, parce que tu es une savante. Tu as continu 
prendre des leons de tout, aprs ta sortie, et moi, je ne suis qu'une
petite nesse... Mais ce qu'il y a de mieux, c'est quand j'ai dit 
Grard que ce n'tait pas par amiti pour son savant que je l'avais
embrass, mais parce qu'il l'avait appel: Notre jeune matre. C'est
alors que Grard est devenu srieux!...

Srieuse elle-mme, Madeline se tut, jouissant par la pense du souvenir
de cette minute dlicieuse. La nuit tait tout  fait venue, et le
parterre exhalait une odeur embaume d'hliotrope. Blanche pensait; 
quoi? Elle n'et pu le dire. La voix de Guy, qui passait sous les
fentres en causant avec les deux jeunes gens, lui produisit un effet
presque douloureux. Elle se leva, et sonna pour demander de la lumire.

Le salon, clair, n'avait plus le mme aspect. Madeline, un peu
honteuse d'avoir tant parl de choses intimes, se leva, se regarda dans
la glace, passa la main sur ses cheveux, et, souriant d'un air ouvert:

--Et toi, dit-elle  son amie, parle-moi de toi!

--Je n'ai rien  te dire que tu ne saches, rpondit madame de Dreux.
Depuis notre sparation, tu t'es marie; moi, j'ai eu mon fils. Cela met
bien des changements dans la vie, un enfant...

--Mais quels heureux changements!

--Oui, dit Blanche d'une Voix imperceptiblement hsitante. J'adore mon
fils; j'espre qu'il me le rendra un jour.

--Naturellement, fit Madeline. A qui ressemble-t-il?

--Je trouve qu'il ressemble  mon mari; on prtend que c'est  moi.
J'espre que non!

--Eh! il ne serait dj pas si malheureux! dit madame Lecomte en riant.

Blanche sourit, mais sans se dpartir de sa gravit. Son amie reprit
avec plus de circonspection qu'elle n'apportait d'ordinaire  ses
paroles:

--Dis-moi, ton mari, que compte-t-il faire? Madame de Dreux prit un air
dgag.

--Ce qu'il a fait jusqu' prsent, je suppose, rpondit-elle. Si tu
tais venue hier, tu l'aurais vu dans l'exercice de ses fonctions.

--Lesquelles?

--Prsident de la Socit d'horticulture. Nous sommes aussi prsidents
d'une foule d'autres socits locales. a ne sert pas  grand'chose,
mais c'est flatteur, comme on dit dans le bourg.

--Et il n'a pas d'autres ambitions?

--Je ne sais pas, rpondit Blanche.

Madeline la regarda  deux reprises, puis baissa les yeux et garda le
silence.

--Que voulais-tu dire? demanda son amie.

--Je voulais... Il me semble qu'avec sa grande fortune et sa position,
M. de Dreux devrait tre quelque chose...

--Quoi?

--Quelque chose! Cela signifie tout: depuis conseiller d'arrondissement
jusqu' ministre plnipotentiaire; tu vois qu'il y a bien des degrs
entre ces deux fonctions, diffremment honorifiques. Tu devrais pousser
ton mari dans cette voie, ma Blanche chrie.

--Guy n'est pas ambitieux.

--Il a tort! A notre poque, tout le monde doit tre ambitieux! Dans le
bon sens du mot, bien entendu. Il ne me semble pas tout  fait juste
qu'un homme riche, qui peut tre influent, vive sans se proccuper de se
servir de sa richesse, de son influence, de son intelligence, de tout ce
qu'il possde, enfin, pour concourir plus ou moins  la grandeur de son
pays.

--C'est ce qu'il disait dans le discours qu'il a fait hier 
l'exposition florale, rpliqua Blanche d'un air de triomphe.

--Vraiment? Il a fait un discours dans ce sens? Ah! tu me rends bien
heureuse, ma Blanche chrie!

Elle embrassa son amie avec effusion.

--Je suis ravie que cela te donne tant de joie, dit madame de Dreux d'un
ton plus calme; mais j'avoue que je ne comprends pas...

--A prsent, je puis te le dire, puisque ton mari a pris les devants. On
le blmait un peu, dans notre monde, de n'avoir pas encore pens 
utiliser les grandes forces que lui confre sa fortune. Tu sais combien
je t'aime, n'est-ce pas? Plus d'une fois, je me suis rvolte en
l'entendant attaquer. Je l'ai dfendu; mais que pouvais-je dire? Bien
peu de chose!

--On l'accusait? dit Blanche nerveusement. De quoi donc?

--On ne l'accusait pas, on disait qu'il aurait d agir autrement, ce
n'est pas la mme chose. Enfin, qu'importe, puisqu'il veut entrer dans
la vie active!

--Pardon! dit Blanche. Il importe beaucoup que je sache au juste ce qui
se dit sur le compte de mon mari. A quoi a-t-on attribu ce manque
d'ambition?

Madeline hsita.

--A... ... Je ne puis pas te dire cela, Blanche... Pourtant, en effet,
il vaut mieux que tu le saches, puisque tu pourras le dfendre... On m'a
dit que, mari depuis deux ans  une femme intelligente, mis en
possession d'une grande fortune, M. de Dreux s'est born jusqu'ioi 
vivre d'une manire agrable, sans tmoigner le dsir de se rendre utile
 son pays. On attendait mieux de lui: on pensait qu'en change de ta
dot, il aurait  coeur de t'apporter cette considration choisie qui
s'attache au mrite personnel...

--C'est mon tuteur qui a dit cela, s'cria Blanche indigne. Je
reconnais ces phrases!

--Il l'a dit, j'en conviens, mais il n'est pas le seul. Tous ceux qui
t'ont connue enfant, ceux qui t'aiment, regrettent peut-tre un peu...

--Je comprends, dit Blanche en marchant  petits pas, dans le salon, on
accuse mon mari d'avoir pris ma dot et de ne m'avoir rien rendu en
change. Cependant il me semble que tout le monde en fait autant sans
encourir de blme!

--Oui, dit avec douceur madame Lecomte, mais ton pre et ton grand-pre
ont pes tous deux de quelque poids dans les affaires de leur pays; on
esprait que ton mari serait dsireux de continuer la tradition; toutes
les mesures taient prises pour faciliter sa tche... Un peu de
dsappointement a rendu ceux qui t'aiment injustes envers lui; et puis
tu sais que M. de Dreux ne manque ni de jaloux ni d'envieux...

--Je sais, interrompit Blanche amrement; on me l'a assez reproch! Il
est trop beau! Mais quand tu reverras ceux qui disposent si facilement
de notre sort,  M. de Dreux et  moi, tu leur diras qu'ils se sont trop
presss de juger un homme sans l'entendre, que c'est une trs-singulire
faon de tmoigner son affection  une femme que de dchirer  belles
dents son mari, et que certainement ce n'est pas ainsi qu'on me
dtachera de lui!

--Te dtacher de lui! fit Madeline surprise. Oh! chre Blanche, tu m'as
bien mal comprise, ou je me suis bien mal exprime! On voudrait au
contraire te faire user de ton influence sur ton mari pour lui
communiquer le got des occupations srieuses, politiques ou autres!
Qu'il soit ambassadeur, ou qu'il soit de l'Acadmie! Peu importe.

L'ide de voir son mari  l'Acadmie parut si singulire  madame de
Dreux, qu'elle en rit aux larmes, d'une faon un peu nerveuse, trop
accentue pour tre trs-naturelle.

--Depuis que tu as pous un savant, tu ne rves plus que de l'Acadmie,
ma bonne Madeline, dit-elle quand son hilarit fut calme: sois sans
inquitude sur notre avenir. Je te remercie de m'avoir parl avec cette
franchise. J'aurai appris  me mfier des jugements de mes amis et de
mes proches, ce qui n'est pas une petite leon.

--Blanche! tu ne crois pas que j'aie t pousse par aucun mauvais
sentiment? s'cria Madeline consterne, en interrogeant son amie des
yeux et du geste, avec tant de loyaut, que madame de Dreux en fut
touche.

--Non, ma chre Madeline, je ne le crois pas, je ne puis croire  rien
de mauvais de ta part. Je crois seulement que toute supriorit donne
lieu  de mchants sentiments chez les tres mesquins, et mon mari est
trop suprieur pour qu'on lui fesse grce.

La bonne petite madame Lecomte ouvrit de grands yeux  l'ide de la
supriorit de Guy, considr par elle jusqu'ici comme un bon garon
assez nul. Mais c'tait une me nave et confiante, qui commenait
toujours par croire ce qu'on lui disait.

Lorsqu'elle se trouva seule avec son mari, elle lui rapporta son
entretien avec Blanche, et termina en mentionnant la supriorit
attribue  M. de Dreux par sa femme.

--Quelle espce de supriorit cela peut-il tre? demanda-t-elle, un peu
confuse de ne l'avoir mme point souponne.

--Je l'ignore absolument, ma mignonne, rpondit Grard; mais si elle
existe, elle doit tre en effet bien remarquable, pour qu'il la cache
avec tant de soin.




                                  V


Blanche songeait, seule dans sa grande chambre, haute de plafond, bien
amnage, une de ces chambres de jeunes maries o le luxe moderne a dit
son dernier mot. Elle avait congdi sa femme de chambre, rouvert la
fentre ferme, approch une petite causeuse o l'on pouvait,  la
rigueur, s'asseoir deux, et, ces prparatifs termins, elle s'tait
assise en face du jardin, en face de la nuit toile, o la lune,  demi
pleine, glissait de discrtes clarts.

L'me de la jeune femme tait pleine de penses douloureuses, dont
quelques-unes, de plus, taient dsagrables. Nul n'ignore combien les
penses dsagrables sont plus difficiles  porter que les chagrins. On
se fait un devoir de subir ceux-ci avec dignit, mais que faire contre
une ide, un souvenir qui vous harcelle? L'entretien que Blanche avait
eu avec son amie avait laiss dans ses oreilles quelques-unes de ces
notes discordantes qu'elle et voulu ne pas entendre, et qui
persistaient  rsonner quoi qu'elle fit.

Reconnaissant l'inutilit de ses efforts pour chasser cette impression 
l'aide d'autres plus souriantes, madame de Dreux se laissa aller  un
courant d'ides assez puissant pour noyer tout le reste, assez familier
pour qu'elle n'et qu' s'y laisser glisser sans secousse.

C'tait dans cette mme chambre que, deux ans auparavant, s'tait
termin son voyage de noces. C'est l qu'en un rve de flicit, elle
avait vu,  genoux devant elle, son mari conquis par elle sur la
mauvaise volont des siens, dot par elle de tous les biens que procure
la fortune, ce mari, qui lui devait tous les bonheurs, et auquel, comme
dernire offrande, elle donnait sa beaut, son esprit et sa grce timide
de jeune fille, qui allait se transformer, plus touchante encore, en une
srnit radieuse de femme aime. La chambre nuptiale tait frache
comme alors, le jardin, la nuit, tout retraait les mmes images,
rappelait les mmes penses... Blanche regarda au dehors, et laissa
couler sur ses doigts des larmes chaudes et lentes, arraches  son coeur
par une indicible torture... Depuis six mois, Guy n'avait pas franchi le
seuil de cette chambre.

Tous les matins, au djeuner qui les runissait, il baisait le front et
les mains de sa femme; tout le jour, il se montrait empress, galant
mme...

Mais la douce vie intime qui avait fait de l'me de Blanche une sorte de
temple o elle adorait son bonheur, cette vie avait disparu, comme un
songe, comme un nuage dans le ciel, comme le parfum d'une rose.

Ce qui faisait couler ces larmes, ce qui dsolait la jeune femme,
c'tait moins la pense mme de son abandon, que le jugement qu'elle
craignait de devoir porter un jour sur son mari.

--Eh quoi! se disait-elle parfois, lui suis-je devenue indiffrente? ou
bien croit-il avoir assez pay ma tendresse par un an et demi d'amour?
Je lui ai donn toute ma vie, m'aurait-il seulement prt la sienne?

Ces rflexions ne s'taient point prsentes tout d'un coup  l'esprit
de Blanche; elles avaient fait peu  peu leur chemin dans son me: vague
inquitude d'abord, ensuite effroi, puis certitude d'tre dlaisse...
En de telles circonstances, que peut dire une femme  son mari?
L'exquise pudeur de Blanche la faisait rougir  la seule pense
d'interroger Guy sur sa conduite.

La naissance de son enfant l'avait distraite pour un temps de tout ce
qui n'tait pas lui ou elle-mme; mais lorsqu'elle avait vu le temps
s'couler, et Guy continuer  lui tmoigner la mme tendresse banale et
officielle, un aiguillon cach l'avait blesse... non celui de la
jalousie, car elle ignorait encore trop de choses pour se supposer une
rivale, mais celui de l'humilit souffrante:--Je lui dplais,
s'tait-elle dit. Je lui aurai dplu sans le savoir, et voil mon
bonheur termin pour jamais!

Blanche tait trop fire pour s'ouvrir  personne de ce qui faisait son
chagrin: une mre l'et devine; elle n'avait pas de mre. Elle garda
donc ses inquitudes pour elle seule, les tournant et les retournant,
parfois avec de subits retours d'esprance, le plus souvent avec la
persistance aveugle du dsespoir.

Les confidences de Madeline, l'ide d'une entire communaut dans les
gots et les impressions, donnaient ce soir-l plus d'acuit aux peines
de madame de Dreux. Dans les premiers temps de son mariage, elle avait
fait part  Guy de tout ce qui lui passait par l'esprit, avec cette
confiance craintive des jeunes maries, qui ont peur de dplaire; il
avait accueilli ces panchements avec une grce parfaite, souriant  ce
qui lui paraissait un enfantillage, acceptant sans discuter les
aphorismes ingnus de cette sagesse encore toute neuve; mais ces
entretiens, o l'on pntre insensiblement dans l'esprit l'un de
l'autre, o l'on apprend  se connatre, o l'amour change de forme, et,
d'un premier blouissement des sens devient une tendresse absolue, qui
domine tout, Blanche ne les avait pas connus. Ses causeries avec son
mari, durant la lune de miel, sur ce mme petit canap, roulaient
principalement sur leurs amis, le monde qui les entourait, leurs projets
de voyage ou de villgiature, toutes choses purement extrieures.
Comment Blanche ne s'en tait-elle jamais aperue? Comment avait-elle pu
si longtemps prendre un tel alliage pour de l'or pur? Son bonheur  ct
de celui de Madeline n'tait plus qu'une ombre, une chimre. Ah! pour
vivre aux cts de Guy comme son amie vivait auprs de Grard, que
n'et-elle pas donn?

touffant un sanglot, elle songea  la grande joie,  la grande
consolation de sa vie,  son fils. L'enfant la chrissait. Certes elle
serait bonne mre et saurait trouver dans les progrs de cette petite
me des compensations  tout ce qui lui chappait maintenant! Mais cet
enfant ador commenait  peine  sourire. Combien de temps faudrait-il
pour qu'il ft en tat de sentir que sa mre avait besoin de son
affection et mritait sa reconnaissance? Et d'ailleurs, d'autres mres,
heureuses, celles-l, avaient  la fois l'amour de l'poux et celui de
l'enfant... Que faisait Guy pendant ces longues journes o il la
laissait seule, o elle sortait parfois, recevait des visites sans qu'il
s'en inquitt? tait-il possible que ses chevaux l'occupassent ainsi
tout le jour? Il allait souvent  Paris, pour ses affaires, disait-il;
quelles affaires?

Blanche souleva et tira de son pupitre un papier froiss, couvert de
ratures: c'tait le brouillon du fameux discours prononc par son mari 
l'ouverture de l'Exposition. Entre par hasard dans le fumoir o Guy
faisait sa correspondance, elle y avait trouv, deux ou trois jours
auparavant, le papier ratur, et s'en tait empare comme d'une relique.
Dans son isolement, tout ce qui venait du cher ingrat lui paraissait
prcieux. Elle avait lu ce brouillon, sans s'arrter aux ratures, et en
entendant son mari le rciter la veille, elle s'tait tonne qu'il se
ft donn tant de peine pour si peu de chose. Le discours ne lui avait
pas paru trs-bon; pousse  la curiosit par sa conversation avec
Madeline, elle le relut lentement, cherchant  dmler sous les ratures
les hsitations de la pense, soit qu'elle flottt dans l'incertain,
soit que les mots lui fissent dfaut pour s'exprimer.

Bien n'est plus tratre qu'un brouillon; il n'existe pas d'arme plus
dangereuse  laisser derrire soi, et personne n'y prend garde. C'est
dans le brouillon que se retrouve l'humeur franche ou cauteleuse, la
dcision rapide ou l'incertitude hsitante. C'est dans les surcharges,
les mots effacs, puis remis, que votre ennemi lira les fluctuations de
votre volont. C'est l qu'il saura quel est le ct faible par lequel
il peut vous attaquer.

claire par la conversation qu'elle avait eue avec Madeline, Blanche
dcouvrit dans ce chiffon de papier bien des choses dont elle avait
l'intuition vague, mais qu'elle n'avait jamais formules d'une faon
distincte. Les phrases taient courtes, essouffles, sans cohsion; les
expressions banales et redondantes venaient  plusieurs reprises,
limines ensuite  la correction. Ce discours crit tait  peine
supportable; habilement prononc, il devait sembler loquent. Blanche
resta consterne.

--Mon Dieu! se dit-elle, il sait  peine le franais! Qu'est-ce qu'ils
lui ont donc enseign au lyce? Il parle si bien, ou du moins, cela
semble si bien... Mais il ne parle jamais de choses srieuses!
ajouta-t-elle en soupirant.

Madame de Dreux serra le papier dans son buvard et reprit le cours de
ses mditations.

--Madeline a raison, se dit-elle, il faut que Guy soit quelque chose.
C'est assez qu'il ait cess de m'aimer, encore que je sois seule  le
savoir. Que penserait-on de lui, si l'on savait que je ne suis plus rien
pour lui, et qu'il vit sans souci au milieu d'un bien-tre qu'il me doit
entirement? S'il s'occupe de politique, ou d'art, ou de science, on
excusera plutt ses ngligences envers moi; il aura, du moins, le
prtexte d'une occupation absorbante!

Ses larmes avaient cess de couler; elle suivait sa pense avec une
sorte d'indiffrence amre. Sauver les apparences aux yeux de sa famille
et de ses amis, voil ce qui tait important! Ses chagrins ne
regardaient qu'elle, et elle ne les rvlerait pas, bien certainement.

--La politique, pensa-t-elle, c'est plus commode; il n'y faut pas tant
d'esprit.

Ce parti rsolu, elle s'approcha de la glace et commena  dnouer ses
cheveux lentement. Ces tresses blondes, paisses et magnifiques, que Guy
aimait autrefois  rouler autour de ses bras, lui paraissaient bien
lourdes maintenant.

--A quoi bon passer une heure  les arranger chaque jour, se dit-elle,
puisqu'il ne s'en soucie plus? Je les couperai; nous verrons ce qu'il
dira... Qu'est-ce que cela peut lui faire?

Elle chercha des ciseaux autour d'elle, afin d'accomplir sur-le-champ le
sacrifice. Elle sentait que Guy serait piqu par ce reproche muet.
Heureusement, elle n'en trouva pas, et remit au lendemain l'excution de
son projet.

Comme elle revenait  sa toilette, un pas se fit entendre dans la pice
voisine, et un, coup lger retentit  la porte.

--Qui est l? dit-elle effraye. Son esprit avait couru de prime saut 
son enfant, qu'elle crut malade.

--C'est moi, ma chre, dit la voix de Guy. Il est bien tard, je suis
indiscret, sans doute. Puis-je entrer?

Sans attendre de rponse, il ouvrit la porte, qui n'tait pas
verrouille, entra, et la referma derrire lui.

Blanche, debout, le regardait, saisie, presque inquite, trouble par
tant d'motions diverses qu'elle n'en pouvait dmler aucune.

--Je vois, dit M. de Dreux avec une parfaite aisance, que ma visite vous
tonne, ma chre Blanche. C'est ma faute, j'en conviens; mais il n'est
faute qui n'entrane son absolution. Vous ne serez pas plus cruelle que
l'glise, n'est-ce pas?

En parlant d'un ton enjou, il prit la main de Blanche et la porta  ses
lvres, o il la retint longuement. Elle la retira soudain avec
violence, et le regarda en face, sous la lumire des deux bougies qui
l'clairaient en plein.

Que venait-il faire ici, aprs sa longue ngligence? Se figurait-il
qu'il n'avait qu' se prsenter pour retrouver l'amour qu'il avait
ddaign? L'instant d'avant, Blanche, consulte, eut renonc  tout ce
qu'elle possdait pour le voir prs d'elle. Maintenant, cette visite
tardive l'indignait; elle eut envie de lui dire de sortir. Cependant, un
second mouvement la remplit d'une indicible motion. Le jour de la
rparation tait-il venu? Elle se contint et garda son air grave.

--Qu'avez-vous  me dire? fit-elle d'un ton si froid, que M. de Dreux se
sentit un peu dans l'tat d'un homme qui reoit une gouttire sur la
tte. C'tait un garon lev dans le meilleur monde; il fit face  la
bourrasque.

--Mille choses, ma chre Blanche, dit-il en s'asseyant sur le petit
canap, et en essayant de lui reprendre la main; mais cette main rsista
si bien, qu'il fut oblig de la lcher, sous peine de devenir ridicule.

--Ne pourriez-vous me les dire demain? fit sa femme. Pendant qu'elle
prononait cette phrase, elle tremblait en elle-mme qu'il ne la prt au
mot; retrouverait-elle jamais cette occasion perdue de lui faire sentir
combien il l'avait blesse?

--Non, rpondit Guy en souriant. Je vois, ma chre femme, que j'ai des
excuses  vous faire... Voulez-vous m'couter un instant? Je tcherai
d'tre bref.

--Vous n'avez pas d'excuses  me faire, dit Blanche, en s'asseyant en
face de lui sur une chaise; mais si vous avez quelque chose  me dire,
je vous prierai d'tre bref en effet, car je suis trs-fatigue.

--J'obirai, fit Guy avec toute la bonne grce possible. J'ai sur la
conscience un gros pch, ma chre Blanche: je me suis laiss absorber
par des affaires peu intressantes pour vous, et dont je vous pargnerai
le dtail; nous autres hommes, vous l'ignorez peut-tre, car dans la
simplicit de votre excellent coeur, vous jugez le plus souvent d'aprs
vous-mmes, nous sommes incapables de mener deux ides de front. Une
seule ide, c'est tout ce que nous pouvons nous permettre, et encore!...

Guy se mit  rire sur cette pigramme  l'adresse du sexe fort, et ce
rire dcouvrit ses dents blanches et brillantes, absolument parfaites.
Blanche le regardait et l'coutait d'un air srieux.

--Mon ide, reprit-il, n'tait pas de nature  vous tre confie;
c'est--dire que... c'est l que commence ma confession, ma Blanche
chrie, mais me pardonnerez-vous jamais?

Il la regardait d'un air suppliant; le velours noir de son veston
faisait ressortir la finesse de son teint, la douceur de sa moustache
soyeuse. Blanche dtourna les yeux; il reprit:

--C'tait vers le moment de la naissance de Bb, reprit-il; en toute
autre circonstance je serais venu vous avouer ma faute, mais je
craignais, en vous causant quelque motion, de troubler votre prcieuse
sant... Depuis lors, proccup de l'ide dont je vous parlais, je n'ai
plus os affronter votre prsence; enfin, maintenant, j'ai rpar le mal
que j'avais caus, et je viens en me confessant implorer votre pardon.

--De quoi s'agit-il? demanda Blanche, encore incrdule, et dj mue.

--Venez ici, ma Blanche adore, que je vous le dise  l'oreille, tout
prs, tout prs.

Il l'attirait  lui, elle cda et s'assit sur le petit canap avec un
geste dsespr. Il pouvait bien dire tout ce qu'il voudrait maintenant,
sa cause tait gagne d'avance!

--J'avais pari, lui dit-il  l'oreille, j'avais pari une trs-grosse
somme, et je l'ai perdue, mais je viens de la regagner depuis deux
jours.

--Comment, s'cria Blanche indigne, pour une misrable question
d'argent...

--La somme tait considrable, rpondit-il d'un air confus. J'avais
perdu cent mille francs.

La vrit passa devant les yeux de madame de Dreux comme un
clair--C'est un mensonge ridicule, se disait-elle; puis, soudain, une
autre pense lui vint: Si je ne le crois pas aujourd'hui, quand le
croirai-je? S'il a menti, mon bonheur est perdu, ma vie est termine...

--Cent mille francs? dit-elle tout haut, c'est pour cent mille francs
que vous m'avez fait tant de peine... Je ne mritais pas cela, Guy!

Il se mit  genoux devant elle, et protesta de son repentir avec tant de
sincrit, qu'elle se sentit touche. Il se repentait en effet, car il
l'aimait toujours,  condition de la tromper de temps en temps. Elle eut
tout  coup une envie folle de se jeter au cou de ce grand sclrat,
mais elle sut au moins sauver sa dignit.

--C'est trs-mal, monsieur, dit-elle, pendant que son visage rayonnait,
quoi qu'elle en et. Et juste au moment o vous devenez pre, o
l'avenir de votre fils doit vous intresser!... Vous lui donnez l un
bel exemple!

--Cet enfant de trois mois est encore bien jeune pour que je puisse le
pervertir, ma Blanche aime, rpondit en souriant le jeune pre; mais je
ne recommencerai plus, je vous le jure. J'ai trop souffert de ne pouvoir
vous parler  coeur ouvert: je pensais  tout moment rparer mes pertes,
et j'arrivais  peine  ne pas augmenter le chiffre. Je vous assure que
j'avais peur de vous; oui, Blanche, j'avais peur de toi. Je me disais
que si je me trouvais seul en ta prsence, je ne pourrais me taire, et
je trouvais trop dur de t'avouer que j'avais commis une si grosse
imprudence. Enfin, dis, tu me pardonnes  prsent?

Blanche se jeta au cou de son mari, qui l'attirait  lui.

--Ah! dit-elle tout bas, j'ai trop souffert aussi... je croyais que tu
ne m'aimais plus!

--Quelle folie! dit Guy en l'embrassant. Est-ce que je pourrais ne plus
t'aimer?

Blanche se dgagea, carta ses deux tresses si menaces l'instant
d'avant, et que, par un mouvement machinal, comme autrefois, Guy
s'amusait  enrouler autour de son poignet.

--coute, dit-elle, mon ami, laisse-moi te donner un conseil et te
demander une promesse. L'preuve que tu viens de subir n'est pas de
celles qui purifient, au contraire. Je ne veux rien te reprocher; mais
si tu avais eu une occupation srieuse, aurais-tu pens  parier des
sommes importantes, comme le premier oisif venu? Je t'en prie, Guy, pour
l'amour de moi,  partir d'aujourd'hui, prends la rsolution d'tre
quelqu'un ou quelque chose.

--Je ne demande pas mieux, rpondit vasivement M. de Dreux; nous
verrons.

--Non, pas plus tard, tout de suite, aujourd'hui, je t'en supplie.
Veux-tu entrer dans la diplomatie? veux-tu faire de la politique?
Veux-tu tre ambassadeur ou dput? Choisis!

--Comme tu y vas! s'cria Guy en clatant de rire. Ambassadeur, cela ne
me va gure: j'aimerais mieux dput; on n'est pas oblig de
s'expatrier, au moins! Et tu te figures qu'on est dput comme cela,
tout d'un coup?

--Non, mon ami. On est conseiller d'arrondissement, puis conseiller
gnral, ensuite dput, et...

--... Et ministre, n'est-ce pas? Je le veux bien; mais je ne suis pas
loquent! Qui me fera mes discours? J'en suis incapable!

Blanche pensa au brouillon qui tait dans son buvard et reconnut que son
mari se rendait justice.

--Tu parles trs-bien, dit-elle toute confuse, en cachant sa jolie
figure sur l'paule de Guy, et pour tes travaux je t'aiderai, si tu veux
bien le permettre. Au pensionnat, j'tais trs-forte en style et en
histoire... Je reprendrai mes tudes, nous travaillerons ensemble; tu as
de la mmoire, tu verras, tout ira trs-bien. Y consens-tu?

--De grand coeur! rpondit Guy en l'enlaant de ses bras.

Blanche ne songea plus  couper ses tresses. Le lendemain,  djeuner,
Guy, soucieux, se disait en se versant un verre de clos-vougeot:

--Hier, cela a trs-bien pris, mais qu'est-ce que je lui dirai la
prochaine fois?




                                 VI


--Qui est-ce qui passe l-bas, le long de l'avenue? demanda madame
Praxis, aprs avoir fait vainement appel  son lorgnon.

Blanche de Dreux se pencha pour regarder; une lgre rougeur flotta sur
ses joues, et elle se retourna d'un air indiffrent.

--C'est M. de Fresnes, rpondit-elle, ramenant ses beaux yeux vers la
mer, qui brillait  perte de vue.

--Viendra-t-il aujourd'hui? Voil huit jours que je ne l'ai vu; il me
nglige, dit la vieille comtesse en s'ventant. Un ministre en vacances,
il me semble pourtant que ce n'est pas un homme trs-occup.

--Cela dpend, fit Blanche, sans cesser de regarder la mer.

La comtesse Praxis retourna  son lorgnon et prit un journal qu'elle
froissa avec humeur. Depuis que M. de Dreux tait devenu un homme
politique, sa femme tait dcidment insupportable. Autrefois, on
pouvait causer avec elle, lui parler des uns et des autres. Maintenant
les noms propres avaient le don de lui clore hermtiquement la bouche;
plus de petits cancans, plus de suppositions, plus de problmes
mondains! Mais alors, ce n'tait pas la peine de vivre! Si elle avait pu
prvoir qu'au bord de la mer, dans le plus beau site de la Bretagne, la
chre Blanche resterait aussi ferme qu' Paris, la bonne comtesse se
serait bien garde de la suivre  la campagne; elle le croyait du moins.
Et ce grand de Dreux, depuis qu'il tait dput, il ne parlait plus
qu'en public!...

--Vous vous amusez, vous? fit-elle en se retournant brusquement vers sa
jeune amie.

--Moi? Pas le moins du monde! rpondit Blanche de son ton calme.

--Ah! fit madame Praxis dconcerte.

--On ne s'amuse plus quand on est la femme d'un dput, reprit Blanche
avec un peu d'ironie. Que diraient nos lecteurs, grand Dieu! Soyons
srieux, ma bonne comtesse, soyons srieuses surtout, car vous savez que
c'est toujours la femme qui perd l'homme.

--A moins qu'elle ne le sauve! grommela madame Praxis  part soi. Enfin,
voil Meillan. Meillan, arrivez ici qu'on vous tire les oreilles.

Meillan salua de loin, et, pour montrer sa soumission, se mit  faire de
grandes enjambes.

Les cinq ans couls depuis l'exposition d'horticulture n'avaient pas
laiss sur lui de traces visibles:  trente ans, il portait quelques
annes de plus que son ge; mais  quarante-cinq il aurait encore l'air
jeune. Il s'approcha des deux dames et s'assit en face d'elles sur un
tabouret bas, de telle faon qu'il pouvait poser son menton sur ses
genoux.

--C'est donc vous, sclrat, qui faites la cour  cette jolie petite
innocente de madame Lecomte? C'est vous qui voulez dtruire le...
comment dsigner cela? Ce n'est pas le bonheur, c'est plus compliqu...
l'quilibre, voil! l'quilibre conjugal de ce gentil mnage compos
d'un savant et d'une ingnue? A votre place, moi, j'aurais honte de
tenter une action si criminelle, si immorale, et, je l'espre surtout,
si inutile.

--Pardon, chre madame: pas criminelle, pas immorale, et surtout pas
inutile. Daignez suivre un instant mon faible raisonnement: Madame
Lecomte adore son mari, qui le mrite sans doute  tous les points de
vue; mais ce monde est plein d'tres pervers qui ne reculent pas devant
des actions semblables  celles que vous paraissez vouloir m'imputer:
or, ces tres pervers ne respecteraient pas mme la femme d'un savant
ador et s'efforceraient de faire couler dans son me candide le poison
de leurs flatteries malsaines. Je suis le paratonnerre de cet excellent
Lecomte; bien mieux, je suis son chien de berger: je veille sur sa
femme, et entre temps, je l'amuse, je la distrais, pour qu'elle ne soit
pas tente de regarder au dehors... Madame Praxis lui allongea un coup
d'ventail sur les doigts. Blanche sourit d'un air absorb, en regardant
toujours au loin. Elle n'avait pas entendu un mot de cette tirade.

--Voil l'homme que je suis, reprit Meillan, l'homme de tous les
dvouements. N'est-ce pas, chre madame?

Blanche n'entendait pas; la comtesse l'interpella.

--Eh! ma mignonne, qu'avez-vous donc? Jamais je ne vous vis si
distraite!

--Je vous demande pardon, fit madame de Dreux en se tournant vers elle.
Je suis distraite en effet, c'est un peu de paresse d'esprit; mais je
vais tcher de m'en dfaire et d'tre plus sociable. Vous savez que,
dans le temps, j'tais sujette  des accs de ce genre.

--Oui, quelque temps aprs votre mariage, je m'en souviens; mais cela
vous avait pass. C'tait dans le temps o Meillan vous faisait la cour.

--Oh! fit celui-ci en levant les mains au ciel, oh! si l'on peut dire!

--Vous ne lui faisiez pas la cour? riposta vivement madame Praxis.

--Mais si! certainement, je faisais la cour  madame de Dreux, mais je
la lui fais encore, je la lui ferai toujours. Pourquoi voulez-vous que
j'aie cess?

--Parce que vous avez port vos hommages aux pieds de madame Lecomte.

--L'une n'empche pas l'autre, dit Meillan d'un air grave. Pour les
honoraires que cela me rapporte!...

Ils se mirent  rire tous les trois; c'taient trois vieux amis, lis
par une de ces amitis agressives, faites de taquineries et de
reproches, qui durent toute la vie, et qui doivent  leurs orages de
nouveaux regains de ferveur  tout moment.

--C'tait le bon temps, soupira mlodieusement Meillan. Le temps o mon
ami de Dreux n'tait encore qu'un simple prsident de socit
d'horticulture! o ses discours ne tombaient que dans des oreilles
frustes, ou tout au moins pleines de simplicit. A prsent, c'est  son
pays qu'il s'adresse, c'est  ses lecteurs qu'il enseigne les vrits
sociales...

--Vous ne les trouvez pas assez frustes, les oreilles de ces lecteurs?
Mon Dieu! que vous faut-il donc?

--Ah! chre comtesse, les discours que l'on adresse  ses lecteurs ne
sont pas faits pour leurs oreilles! Ils passent bien au-dessus de leurs
ttes plus ou moins coiffes de bonnets de coton, et vont, par un
procd qui jusqu' prsent chappe aux recherches des savants, retentir
 la Chambre, o, remarquez-le bien, il n'y a personne en ce moment pour
les recueillir. Ils sont recueillis, nanmoins, et quand on revient, on
est un grand homme, un homme minent... C'est bien singulier, n'est-ce
pas, chre madame? Voil un procd acoustique qui ferait la fortune
d'un inventeur, s'il pouvait l'appliquer  toutes les circonstances. Si
notre ami Lecomte voulait s'en occuper?

Blanche frona le sourcil; Meillan continua d'un air innocent en
s'adressant  elle:

--Ces chers lecteurs! que de mal on se donne pour leur plaire!
Vous-mme, chre madame, vous avez quitt votre joli chteau de Rmecy
pour vous enterrer ici,--enterrer n'est pas le mot, car nous sommes sur
une hauteur d'o vous dominez le pays, au rel comme au figur,--mais
c'est un sacrifice, et ce sacrifice,  qui mon ami de Dreux le fait-il?
Toujours aux lecteurs... Aussi sera-t-il renomm aux prochaines
lections... Qu'en pensez-vous?

--Je n'en sais rien, fit Blanche d'un air ennuy. Je n'entends rien  la
politique.

Meillan changea avec la comtesse Praxis un regard malicieux. Blanche
n'y prit pas garde. Les enfants s'approchaient, conduits par une bonne
anglaise. Edmond, dj grand, tenait par la main sa mignonne petite
soeur, ge de deux ans  peine, et les yeux de la mre allaient de l'un
 l'autre avec ce contentement recueilli qui est la plus haute
expression du bonheur. Elle tait heureuse mre: on le sentait rien qu'
la regarder.

Les enfants furent renvoys  leurs jeux, et madame de Dreux se leva
pour rentrer, car l'heure du dner n'tait pas loigne; mais avant de
quitter la terrasse, elle jeta un dernier regard sur l'Ocan, dont elle
ne pouvait dtacher ses yeux. M. de Fresnes passait en ce moment sur la
route et la salua avec respect. Elle lui rendit son salut et s'loigna
lentement.

--Quelle singulire femme! dit la comtesse Praxis qui la suivait de
loin, appuye sur le bras tutlaire de Meillan. Vous souvenez-vous
combien elle tait brillante, tant jeune fille? Quelle vitalit! quel
feu! Tout cela s'est teint; maintenant elle est efface comme un vieux
pastel!

--C'est un feu qui dort sous la cendre, dit Meillan. Que voulez-vous,
comtesse! Ce n'est pas sa faute: elle aime son mari!




                                VII


Une joyeuse cavalcade entra au coup de six heures dans la cour du
chteau. C'taient M. et madame Lecomte; madame Rovery, aimable et
pimpante veuve de trente ans; sa soeur Amy, qu'on appelait volontiers Amy
Robsart, en souvenir de Walter Scott; deux jeunes voisins, qui montaient
gentiment  cheval, et enfin Guy lui-mme, Guy de Dreux, plus beau que
jamais, plus majestueux que jadis, Guy sur lequel pesait visiblement, en
dpit de ses efforts pour paratre enjou, la responsabilit de l'homme
qui tient dans ses mains le trois ou quatre centime des destines de
son pays.

Il avait beau faire, ce cher Guy, il y paraissait, comme disait
Meillan. La nature bon enfant et mdiocre de ce pauvre garon lui
rendait bien lourd le fardeau de ses nouvelles responsabilits. Il tait
n pour tre heureux, vivre oisif, lever des juments ou planter des
choux, suivant le degr de l'chelle o l'aveugle fortune aurait voulu
le placer; mais,  coup sr, rien n'tait moins dans sa nature que de
s'occuper des affaires de son pays. Le dput malgr lui, disait
encore Meillan, et ces jours-l Blanche le boudait jusqu'au soir pendant
que Guy ne faisait que rire.

Il en riait du moins dans le commencement, mais depuis deux ans au moins
il avait remplac le rire par un sourire rserv, encore une innovation
qui dplaisait  Meillan.

--Tu as de belles dents, que diable! montre-les! disait ce grand garon
rest viveur et devenu don Quichotte.

C'tait du moins un don Quichotte doubl d'un Sancho Pana, ce qui n'est
pas trs-rare, malgr l'apparente dissonance de ces deux mots. Il avait
le premier mouvement chevaleresque et le second rflchi, c'est--dire
prosaque; mais n'ayant ni femme, ni enfants, ni proches parents pour le
dranger dans ses affaires et lui troubler les ides par des conseils,
il se tirait  son honneur des petits cas de conscience o le jetait
parfois sa vie un peu tourmente.

Il se trouvait prcisment sur le perron lorsque les promeneurs
entrrent dans la cour, et il se prcipita aussitt  la bride du cheval
de madame Lecomte, qui descendit en le remerciant avec un gentil
sourire. Guy s'occupait de madame Rovery, comme c'tait son habitude
cette anne-l; les jeunes voisins se disputaient miss Amy, qui entre
eux deux restait sur sa petite jument alezane, les bras croiss avec un
sourire trs-provocant.

Cependant on ne peut pas toujours rester les bras croiss sur une jument
alezane, et miss Amy finit par descendre en s'appuyant sur la main du
plus jeune des voisins, pendant que le plus riche dgageait la longue
amazone. Il y en avait, comme on le voit, pour tout le monde. Ils se
dirigrent tous vers leurs appartements, dans le dsordre le plus
aimable, chacun riant et parlant haut selon son bon plaisir. Guy
lui-mme avait oubli son mandat! Il causait avec madame Rovery de l'air
le plus pimpant du monde.

Dans le couloir, ils rencontrrent Blanche qui rentrait; elle avait pris
un enfant  chaque main et elle les menait dner dans la nursery,
crmonie qui s'accomplissait chaque soir sous ses yeux. Cette
apparition jeta un certain froid parmi la joyeuse socit. Les deux
voisins retournrent au salon, o les attendait Meillan, et les dames
s'enfermrent pour procder  leur toilette.

On ne s'amusait pas prcisment au chteau du Mesnil, et mme un
observateur dsintress et pu se demander ce qui pouvait y attirer et
y retenir une si brillante socit.

--Il faut bien passer l't quelque part, avait dit Blanche  son mari.
Vos lecteurs seront charms de vous voir.

--Alors, emmenons le plus de monde possible! avait rpondu Guy, qui ne
comprenait pas la campagne sans une douzaine d'invits.

--Faites vos invitations, dit Blanche. Pour ma part, j'emmne la
comtesse Praxis. C'est un trs-bon chaperon.

--Un chaperon  vous? Aprs sept ans de mariage! avait failli dire cet
excellent de Dreux. Mais par une prudence nouvelle, qui concidait avec
sa situation nouvelle d'homme politique, il s'tait abstenu, et il avait
bien fait. La comtesse Praxis tait en effet un trs-bon chaperon, sinon
pour Blanche, qui n'avait besoin d'aucune protection, au moins pour
l'apparence gnrale que les invitations de Guy devaient donner  la
maison.

Meillan, cela allait de soi; comment vivre sans Meillan dans un endroit
aussi perdu que ce fond de Bretagne? Les petits Lecomte, ceci tait une
invitation de Blanche; trs-bien! Madeline tait jolie, Grard s'tait
fort humanis dans ces dernires annes et se montrait un agrable
camarade, d'autant mieux qu'en temps de chasse, il avait un coup de
fusil tonnant. De plus, il y avait des hommes dans le voisinage: Guy se
rappelait avoir vu, deux ans auparavant, deux lycens qui promettaient
d'assez jolis hobereaux, et puis des hommes, cela se trouve toujours. M.
de Fresnes venait d'acheter une proprit  un kilomtre de l... A quoi
bon, disait Guy, puisqu'il est ministre? Il n'a plus besoin d'habiter la
province et de cajoler des lecteurs! J'aurais achet, moi, du ct de
Chantilly ou de Rambouillet, dans un endroit habitable, enfin! Mais 
chacun ses gots.

Donc, sous le rapport des hommes, le Mesnil se trouvait suffisamment
pourvu; c'taient les femmes qui manquaient. La comtesse Praxis ne
comptait plus gure; Madeline, frue de son mari, ne comptait pas du
tout; Blanche... enfin c'tait sa femme; mais tout cela ne faisait pas
une runion brillante.

Guy revint un jour de la Chambre--c'tait aux derniers temps de la
session,--enchant.

--Figurez-vous, dit-il  sa femme, que dans les tribunes, pendant un
discours assommant  propos de la loi sur les crales...

--Avez-vous parl? interrompit madame de Dreux.

--Moi? fit le dput d'un air surpris, non, pourquoi? Je n'y ai mme pas
song.

Avec un soupir d'aise, Blanche lui fit signe de continuer.

--Eh bien, pendant cet interminable discours, je ne m'amusais pas
follement et je regardais dans les tribunes pour me dsennuyer:
qu'est-ce que je vois? Madame Rovery avec un chapeau rose, et sa soeur
avec un chapeau blanc; jolies comme deux coeurs,  croquer, je vous jure!
Elle a quitt le deuil, madame Rovery, vous savez?

--Je le prsume, puisque vous parlez d'un chapeau rose...

--C'est juste, je vous demande pardon;  la sortie, je les retrouve! Il
y a de ces hasards surprenants! Elles me demandent o nous passons
l't, je leur fais la mme question; elles n'avaient pas choisi de
villgiature, alors vous comprenez, elles adorent la mer...

--Vous les avez invites?

--Oui. Cela vous contrarie?

--Pas absolument. Mais vous voyez que j'ai bien fait d'emmener la
comtesse Praxis en qualit de chaperon. A moi toute seule je n'aurais pu
suffire pour ces deux dames.

Guy resta tant soit peu interdit. Au fond, aprs avoir fait son
invitation, il s'tait senti convaincu que sa femme n'en serait pas
satisfaite, mais il avait espr que, dans sa grande politesse, elle
s'abstiendrait de le lui manifester. Un peu penaud, il fit ses excuses,
que Blanche interrompit avec un sourire.

--Celles-l ou d'autres du mme genre, peu importe, mon ami, dit-elle;
je sais que vous aimez la socit des femmes brillantes et coquettes...

--Il faut les excuser du contraste que leurs manires forment avec les
vtres, ma chre, dit galamment M. de Dreux; vous tes trop parfaite
pour ce monde: toutes les femmes ne peuvent pas vous ressembler.

Blanche avait accept le compliment avec un de ces sourires nigmatiques
qui avaient le don de troubler son mari. Au fond, il avait ce qu'il
dsirait, et ne s'en proccupa plus. Madame Rovery, bien dcide  se
ddommager des six annes de rclusion que lui avait valu son mariage
avec un Anglais splntique, ne demandait pas mieux que d'accepter les
hommages d'un si aimable garon.

Sa soeur Amy, qui lui servait de contenance, n'avait plus gure
d'illusions. Elles s'installrent triomphalement au Mesnil, sans
s'inquiter autrement de la matresse de la maison. Elles taient toutes
deux bien sres de s'amuser n'importe o, car elles apportaient dans
leurs malles une atmosphre de dissipation qui faisait leur joie et hors
de laquelle elles n'eussent pu vivre.

Le dner fut trs-gai, comme de coutume. Blanche avait  sa droite
Grard Lecomte, qui lui parlait de cent choses intressantes; Madeline,
en face, suivait des yeux et mme de l'oreille leur conversation
discrte, coupe  tout moment par les interpellations joyeuses, parfois
saugrenues, des autres htes. Madeline tait heureuse, quand elle ne
pouvait pas avoir son mari prs d'elle, de le sentir auprs de madame de
Dreux. Il y avait dans le voisinage de Blanche quelque chose de calmant
et de serein; aucune mesquinerie, aucune faiblesse ne saurait maner de
cette femme tranquille, dont la mlancolie pouvait passer pour de la
rserve.

Au moment o les domestiques se retiraient, suivant l'usage de la
maison, aprs avoir servi le dessert, Guy s'cria imprudemment:

--Ah! mes amis, voici notre dernier soir de folie!

--Pourquoi donc? demanda miss Amy en montrant les plus belles dents du
monde. Elle tait Franaise, comme sa soeur; mais depuis que celle-ci
avait pous un Anglais, elle se croyait tenue d'imiter les manires
anglaises, et mme d'indiquer un lger accent exotique.

--N'est-ce pas demain que M. notre tuteur de Grosmont vient nous rendre
sa visite annuelle? continua de Dreux en s'adressant  sa femme.

Elle inclina la tte pour toute rponse.

--Il va falloir tre srieux, miss Amy, et vous aussi, madame, reprit
Guy en s'adressant  Madeline, qui, au lieu de lui rpondre, lui rit au
nez c'tait un de ses arguments favoris. Il faudra nous conduire tous
trs-bien, sans quoi nous aurions des mauvais points, et chacun sait que
ce n'est pas une petite affaire.

Madame Rovery clata de rire, et les deux petits voisins lui firent
cho, avec miss Amy; Madeline avait regard Blanche et ne riait plus.
Elle sentait que son amie n'tait pas contente. Un lger, trs-lger
silence suivit cette explosion d'hilarit, et Blanche se leva, pour
quitter la salle  manger. On passa en dsordre au salon, o miss Amy
s'assit au piano pour jouer des airs de danse.

--Pas de danse aprs dner, fit Madeline d'un air dogmatique, mais une
tasse de caf, si vous le voulez bien.

Le caf fut servi par les belles mains de madame Rovery, qui avait
trouv ce moyen ingnieux de se rapprocher de Blanche deux fois par
jour. Madame de Dreux versait le liquide dans les tasses; debout prs
d'elle, la jolie veuve les prenait de sa main en lui disant quelques
banalits; miss Amy s'emparait du sucrier, et elles faisaient ainsi le
tour du salon, aprs quoi leurs rapports avec Blanche taient finis
jusqu'au prochain repas. Ayant accompli ce devoir quotidien, grce
auquel elle se trouvait libre envers Blanche de toute obligation,
madame Rovery s'assit  son tour au piano.

Elle avait une voix charmante qu'elle mettait au service des
opras-comiques en vogue. L'oprette n'tait pas encore invente, sans
quoi elle n'et pas chant autre chose. Les flonflons les plus mlodieux
se succdrent pendant une heure, puis elle quitta le piano et se jeta
dans une grande berceuse en osier place  l'entre de la terrasse, de
faon  permettre de s'loigner insensiblement du salon. Le groupe des
jeunes l'y accompagna. Inutile de dire que Guy en tait.

--Et maintenant, dit doucement Grard Lecomte, un peu de musique, s'il
vous plat! Blanche fit un geste de dngation; sans se l'expliquer,
elle tait lasse  en mourir. Madeline s'assit au piano, ouvrit un vieux
cahier de sonates, et commena une de ces oeuvres exquises qui ne
vieillissent pas et qui rsument, pour ceux qui savent les comprendre,
les jouissances les plus vives de l'art musical.

--Ah! ma chre enfant, dit la comtesse Praxis, qui tait une mlomane
forcene, vous me rajeunissez d'un demi-sicle!

--Oh! comtesse, vous vous vantez! fit Meillan, qui s'tait gliss tout
contre le piano. Lui aussi aimait les belles oeuvres et savait les
comprendre.

Les amis coutrent longtemps Madeline. Elle avait su trouver dans son
piano le moyen de converser avec son mari, sans lui prendre rien de son
temps. En s'apercevant qu'il aimait passionnment et profondment la
musique, elle avait fait de son talent superficiel de jeune fille
lgante une vritable tude du grand art; Grard travaillait sans
l'couter, mais non sans l'entendre, et nul ne sait combien de fois,
lorsqu'elle interprtait avec toute son me un passage hors ligne, il
avait lev la tte pour changer un regard avec sa femme. Ces regards
taient la rcompense de Madeline. Elle ne les et pas troqus contre
les plus bruyants applaudissements.

Les jeunes gens avaient peu  peu dsert la terrasse. La nuit,
merveilleusement belle d'ailleurs, prtait aux promenades dans le
jardin. Meillan, un peu inquiet de ne pas voir reparatre de Dreux, se
droba pendant un morceau et s'en alla en exploration prudente aux
alentours du chteau. Il revenait bredouille de son expdition, quand il
entendit les rires joyeux de la bruyante socit qui rentrait par le
perron, aprs avoir fait un grand tour. Un coup d'oeil lui permit de
constater que madame Rovery en faisait partie, mais que M. de Dreux ne
s'y trouvait point. Comme Meillan revenait au salon, en traversant le
vestibule, une ombre effare se dressa devant lui avec un geste
dsespr. C'tait Guy qui se frottait les yeux.

--Comment, tu dormais ici? fit son ami d'un ton de reproche.

--Eh, mon Dieu, oui! ce n'est pas ma faute. Cette bienheureuse musique
classique ne me manque jamais. O Euterpe, voil de tes coups! Et cette
petite Rovery qui me boude pour une fantaisie que je lui ai refuse...
je me suis bellement endormi d'ennui et de dpit. Mais nous nous
raccommoderons...

Meillan eut bonne envie de lui dire quelque chose absolument
dsagrable, mais Guy se dirigeait vers le salon, et Blanche et pu
l'entendre; il se contint.

Blanche entendait tout: ce n'tait pas sa faute; il y a des tres dont
l'oue dlicate saisit les moindres bruits. Ceux qui la connaissaient
bien, qui l'avaient tudie et qui l'aimaient, avaient remarqu cette
particularit. Son mari l'ignorait; aussi plus d'une fois s'tait-il
laiss prendre en faute, mais cela ne le corrigeait pas, il aimait mieux
croire  des hasards,  des concidences.

Il rentra dans le salon un peu bloui par la clart des bougies, ait
sortir de la douce obscurit somnolente; Madeline quittait le piano.
Madame Praxis enthousiasme dclarait qu'elle n'avait jamais rien
entendu de plus beau; Blanche jeta un coup d'oeil sur son mari, et haussa
imperceptiblement les paules.

--Que voulez-vous! dit-il, vous savez, la musique srieuse...

--Oui, je sais, vous n'aimez que l'opra-comique, dit-elle avec ce
sourire nigmatique qui tracassait si fort son mari. Mais un homme qui
s'occupe des destins de son pays a le droit de prfrer un simple
dlassement  ce travail que nous autres nous appelons couter les
classiques... A prsent que vous voil rveill, je crains seulement que
ce ne soit pour toute la nuit...

Son oeil cherchait au del de la porte les promeneurs attards qui se
chamaillaient dans le vestibule. Madame Rovery parut sur le seuil, le
teint nacr, les joues roses, les yeux brillants, les cheveux lgrement
emmls. Le regard de Blanche alla de cette femme  son mari  deux
reprises avec quelque ddain. Guy tressaillit. Est-ce qu'elle se
douterait?... Mais les yeux de madame de Dreux avaient repris leur
expression habituelle.

--N'oubliez pas, dit-elle, que M. de Grosmont arrive de bonne heure; je
pense qu'il sera ici ds neuf heures du matin. Il aime  voyager en
poste la nuit, pour viter la poussire...

--Seigneur! s'cria la comtesse Praxis, quand nous dlivrerez-vous de la
poste et des voyages de nuit?

--Il faut coucher  l'auberge, dit doctement Meillan.

--Et je ne veux point coucher  l'auberge! riposta la vieille femme.
Dans un lit qu'on ne connat pas, o l'on peut vous assassiner!

--Alors demandez  de Dreux qu'il vous obtienne un chemin de fer! On en
fait partout, c'est le moment.

--Le trac passe par ici, dit ngligement de Dreux. Mon prdcesseur
avait obtenu cela... c'est du dput que je parle.

--Quand sera-t-il construit, ce prcieux chemin de fer? dit miss Amy
d'un air endormi.

--Dans deux ans, je pense, rpondit Guy en touffant un billement.
Mille pardons... je crois que je tombe de sommeil.

On se dit bonsoir, et la procession des htes s'achemina, la bougie  la
main, dans le vaste escalier, suivi de vastes corridors. On se redisait
bonsoir sur les portes. Blanche s'arrta  la sienne.

--N'oubliez pas, dit-elle  son mari, qui lui baisait la main, que vous
avez promis d'aller visiter l'emplacement de la maison d'cole du
Mesnil. Vous avez rendez-vous avec le maire demain  une heure.

--C'est vrai, pourtant, fit Guy d'un air convaincu. Je n'y pensais plus
du tout... Vous avez tort de vanter ma mmoire, Blanche; c'est une
simple mmoire de perroquet... Vous tes ma providence.

Madame de Dreux sourit, mais ce ne fut qu'un clair. Sur le seuil de sa
porte,  l'autre bout du corridor, madame Rovery causait avec sa soeur,
et ne pouvait se dcider  rentrer chez elle.

--Qu'est-ce qu'il va me conter, ce brave homme? demanda Guy avec
indiffrence. Quelque baliverne... Nous verrons bien.

--Bonsoir, dit Blanche en rompant brusquement cette conversation qui
menaait de s'terniser.

Elle rentra chez elle et referma sa porte.

Elle fut longtemps avant de s'endormir. Elle dormait peu, d'ailleurs,
proccupe de mille questions gnrales ou personnelles. Elle se mit au
lit, cependant, esprant y trouver au moins une dtente matrielle pour
ses membres fatigus.

Comme le sommeil commenait  la gagner, elle entendit tout  coup un
lger grincement semblable  celui d'une porte. Toujours inquite pour
ses enfants, elle couta attentivement.

Un bruit discret de pas touffs retentit faiblement dans le corridor.
Tout autre ne l'et point distingu au milieu des chos vagues qui
composent le silence de la nuit, dans une maison habite.

Le bruit lger dpassa la porte de Blanche et se perdit dans
l'loignement... Une porte s'ouvrit prudemment, puis rien... Madame de
Dreux laissa retomber sur l'oreiller sa tte qu'elle avait souleve pour
mieux couter.

--Celle-l ou une autre! se dit-elle, rptant inconsciemment les
paroles qu'elle avait dites  son mari le jour qu'il avait invit madame
Rovery  passer l't au Mesnil. Qu'importe, puisque...

Elle n'osa terminer sa pense.

Cinq ans auparavant, lors de la premire trahison, qu'elle avait
ignore, bien qu'en la pressentant, son coeur avait failli se briser  la
seule pense de l'abandon... Depuis, bien d'autres preuves l'avaient
assaillie, mais non accable.

Blanche tait de ceux qui ne se rendent pas. Parmi ceux-l, quelques-uns
meurent, d'autres rsistent et font superbement face au malheur: madame
de Dreux devait lutter jusqu'au dernier soupir contre sa destine. Aprs
le regain de bonheur qui avait accompagn l'entre de son mari dans la
nouvelle voie o elle l'avait pouss, tait venue une saison pnible,
une sorte d'automne de la vie conjugale, qui ressemblait fort  un
hiver. Cette fois, Blanche tait retombe sur la terre de toute la
hauteur de ses illusions, blesses une fois dj, et qui n'avaient
repris leur essor qu' grand'peine.

Lorsque ce refroidissement arriva, madame de Dreux n'tait plus la jeune
femme ignorante et timide qu'il avait t facile de tromper; elle tenait
toujours  son bonheur, mais elle n'y croyait plus. Un peu de
clairvoyance lui prouva bien tt que l'indiffrence de Guy concidait
avec l'introduction dans leur socit d'une aimable femme, dont le mari
voyageait constamment  l'tranger.

L'pouse dlaisse acquit la preuve de la bonne entente de M. de Dreux
avec cette charmante personne; quand on a l'esprit en veil, les petits
hasards de la vie ne sont jamais longtemps  vous apporter de ces
preuves. Trop fire pour se plaindre, trop profondment blesse pour
aimer encore celui qui la trompait ainsi, sans motif, avec une femme
incontestablement moins jeune, moins belle et moins intelligente,
Blanche prouva alors un de ces dcouragements qui atteignent la vie
dans sa source mme. Elle fut si gravement malade qu'on crut la perdre,
et si elle vcut, ce fut parce qu'elle avait un fils, qu'elle ne voulait
pas laisser orphelin.

Lorsqu' la premire aube de la convalescence, elle aperut M. de Dreux
 son chevet; quand, les jours suivants, elle le vit assis auprs
d'elle, s'occupant de prvenir ses dsirs, lui donnant  tout instant
des preuves d'indubitable affection, elle se sentit plus dcourage
encore.

--Il m'aime, se dit-elle, il m'aime autant qu'il en est capable, et
cependant il ne peut s'empcher d'aimer ailleurs! Quelle faible nature,
inconstante et sans principes!... Et je l'ai tant aim, et j'en avais
fait un dieu! Hlas! il n'avait du dieu que l'enveloppe!

Guy savait fort bien quel avait t le point de dpart de la maladie de
sa femme. Des indiscrtions domestiques lui avaient rvl la
connaissance qu'avait Blanche de son infidlit. Il l'avait toujours
souponne d'tre nerveuse et susceptible: une maladie grave succdant 
une telle dcouverte n'avait rien qui pt l'tonner. Comme c'tait un
trs-honnte garon et qu'il avait une vritable affection pour sa
femme, il sentit le besoin d'une explication.

Profitant d'un beau soir o Blanche,  peu prs remise, se reposait
aprs une premire sortie en voiture, il lui fit sa confession tout
entire.

--J'ai pch envers vous, lui dit-il en terminant, mais le ciel m'est
tmoin que je ne sais pas pourquoi! J'ai pour vous, ma chre femme, la
plus profonde tendresse: si je vous perdais, je serais inconsolable, et
cependant je vous afflige...

Faites-moi au moins l'honneur de croire que j'ai toujours pens que vous
n'en sauriez rien. Et maintenant, pardonnez-moi, ma Blanche adore, si
vous ne voulez pas me voir malheureux  jamais. Il parlait avec chaleur,
avec une conviction sincre, les yeux humides, les lvres tremblantes...
Oui, vraiment, il regrettait d'avoir offens cette femme si digne de son
amour; de bonne foi il maudissait son erreur... Blanche sentit un grand
dtachement entrer dans son me.

--Mon pauvre ami, lui dit-elle, en appuyant ses deux mains sur les
paules de son mari, agenouill devant elle, vous m'aimez comme vous
pouvez... je ne saurais vous en vouloir.

Elle plongea ses yeux au fond des beaux yeux noirs qui parlaient si
loquemment de repentir, et dtourna la tte pour ne pas se laisser
gagner par les larmes.

--Vous me pardonnez! s'cria Guy en lui baisant la main avec transport.
Ah! vous tes bonne, vous tes au-dessus des autres femmes, comme les
toiles sont au-dessus de nous.

Blanche sourit tristement. C'est bien beau d'tre une toile, mais par
la supriorit mme de leur position les toiles sont aimes de
trs-loin et  de rares intervalles. On leur apporte de temps en temps
le tmoignage enthousiaste d'une admiration sans limites, mais on ne les
recherche pas pour en faire sa socit habituelle.

Pendant quelques semaines, Guy sembla avoir des ailes. Son loquence
ordinaire s'tant double, grce  sa joie sincre, il fut irrsistible,
entranant, et le charme de sa parole gagnant mme les indiffrents, il
se vit nomm dput de la faon la plus inespre; tout le pays avait
vot pour lui.

--Il parle si bien! disait-on; c'est un orateur hors ligne! Quel honneur
pour nous d'tre reprsents  la tribune par cet incomparable talent!

Blanche triomphait. Sa joie ft courte. L'enthousiasme, l'amour et
l'loquence de son mari, tout cela allait de pair, et ne dpassait pas
l'piderme. Elle acquit bientt la certitude douloureuse que Guy
manquait de profondeur. C'tait l'homme des premiers mouvements, sans
jugement, sans rflexion, de mme que c'tait l'homme des brillantes
paroles qui ne recouvrent rien du tout.

--Je me suis trompe, pensa-t-elle; au lieu d'pouser un homme
suprieur, j'ai pous un homme ordinaire. Mon erreur est irrmdiable;
mais ft-il possible de la rparer, jamais je ne mettrai les trangers
dans le secret de mon imprudence. J'ai choisi mon lot, je l'ai voulu,
c'est ma faute. Ce n'est pas celle de ce pauvre Guy, s'il n'est pas
l'tre idal que j'avais rv. Il n'est pas mchant, il m'aime  sa
faon; je serai pour lui une pouse dvoue, rsigne, au lieu d'tre
triomphante comme je l'avais rv... Ah! l'orgueil, quel ennemi de notre
bonheur!

L'orgueil est certainement un ennemi du bonheur, mais parfois aussi il
nous rend de grands services. Pour Blanche, il fut un sauveur. A mesure
qu'on lui faisait compliment de son mari, jusque-l mconnu, elle
prouvait un besoin toujours plus pressant de le hisser sur le pavois o
il aurait d monter seul, de l'imposer, en un mot,  tout son entourage,
comme l'homme suprieur qu'il aurait d tre. Bientt ce ne fut plus
assez pour elle de lui pardonner sa dception, elle voulut qu'il ft
considr, admir, envi: le premier article du journal qui attaquait
son mari lui fit verser de douces larmes d'orgueil satisfait.

--Il a des ennemis! se dit-elle; le voil donc enfin pass homme de
mrite.

Mais Guy n'tait pas aussi maniable qu'il l'et fallu pour ce rle
difficile. A force de se l'entendre rpter, bientt il se crut du
gnie; les conseils de Blanche, si prudemment donns cependant, lui
parurent gnants et importuns. Il voulut voler de ses propres ailes, et
comme ce n'taient celles ni d'un aigle ni d'un cygne, il s'abattit
lourdement ds son premier essor.

Heureusement, cette faute n'avait pas t trop publique; c'tait un
simple discours, lu dans un banquet, et pour lequel il avait
soigneusement vit de consulter sa femme. En ce temps-l, dj
passablement loign, on le voit, le reportage n'existait pas, et les
orateurs le plus souvent taient rduits  envoyer un abrg de leur
prose au journal de la localit. Meillan, qui assistait  titre de
curieux  ce qu'il appelait ces petites ftes de famille, s'empressa
de prvenir Blanche de la msaventure de son poux.

--Je ne sais trop ce qui l'a pris, dit-il en terminant son rcit; mais 
coup sr il leur a dit tout le contraire de ce qu'il avait promis lors
des lections. Il se sera tromp sans doute. Par bonheur, except lui et
moi, tout le monde tait plus ou moins gris. Ils ont applaudi 
s'arracher la peau des mains, et ce n'est pas tonnant, Guy parle si
bien! Mais s'il fait imprimer son discours, gare de dessous.

Le lendemain, quand le rdacteur en chef de la feuille locale vint
demander  M. de Dreux de bien vouloir lui communiquer le texte de son
discours de la veille, il emporta une profession de foi conforme  celle
qui avait motiv l'lection du dput.

Cette fois-l, Blanche ne se donna pas autant de peine que d'habitude
pour persuader  son mari que c'tait de lui qu'manaient tant de belles
choses.

--Vous n'avez point autant de mmoire que vous le croyez, mon ami, lui
dit-elle un peu schement, ou du moins votre mmoire est purement
superficielle. Un dput ne doit jamais rien dire sans se reporter  ses
discours prcdents, afin d'viter, soit les redites, soit, ce qui est
plus grave, les contradictions.

--Mais c'est assommant alors, s'cria de Dreux vex. S'il faut que je
compulse tout un dossier, chaque fois que je dois ouvrir la bouche...

--Si vous ne pouvez pas vous astreindre  le faire vous-mme, dit
Blanche, je vous jetterai quelques notes sur le papier, mais avouez que
ce serait plutt  vous de le faire... Car, au bout du compte, je
n'entends rien  la politique, et tout cela m'ennuie plus que vous,
croyez-le.

Pour la premire fois de sa vie, Guy eut le vague soupon que sa femme
se moquait de lui. Mais une telle pense tait minemment dsagrable:
il la repoussa aussitt, et s'accrocha  l'autre ide, celle qui
flattait sa paresse.

--En agissant ainsi, fit-il d'un air gracieux, vous me rendriez un
vritable service...

--J'essayerai, rpondit sa femme; mais il ne faudra pas m'en vouloir si
j'y renonce: c'est que la tche serait au-dessus de mes forces.

Cet accord conclu, la srnit rgna entre les deux poux. Guy sacrifia
dsormais tout son temps  ses devoirs politiques, et se trouvant en
rgle de ce ct avec sa femme et sa conscience, il se permit,  titre
de ddommagement, quelques excursions hors du domaine conjugal.

Blanche le sut, et n'en dit rien. Puisqu'elle ne pouvait pas refaire le
caractre de son mari,  quoi bon l'ennuyer de ses reproches? Il y avait
d'ailleurs dans le reproche, aux yeux de madame de Dreux, quelque chose
de bourgeois et de mesquin, qui rpugnait absolument  son esprit. Elle
subit toutes les infidlits sans en parler, mme lorsque Guy
repentant,--car le ct singulier de cette nature tait de se repentir
toujours,--revenait un peu confus... Le regret de sa faute tait
d'ailleurs la preuve que son nouveau caprice avait assez dur; il
redoublait d'attentions et de petits soins pour sa femme, qui les
acceptait sans faire d'allusions. Il et mieux aim parfois qu'elle lui
fit ce qu'on appelle vulgairement une scne; cette implacable
magnanimit le troublait toujours et le taquinait parfois.

--Vous devriez me faire quelques reproches, lui dit-il un jour, peu de
temps avant leur dpart pour le Mesnil. Votre supriorit m'accable, et
votre pardon est trs-lourd  porter, quand vous l'accordez tacitement.
C'est ce qu'on appelle en anglais amasser des charbons brlants sur la
tte de son ennemi. Me traiteriez-vous en ennemi, Blanche?

--Moi! pas le moins du monde! Vous parlez anglais,  prsent? Y a-t-il
longtemps que vous n'avez vu madame Rovery?

Guy se mordit les lvres, et trouva une rponse  peu prs sortable.
Nanmoins, il invita madame Rovery et sa soeur quinze jours aprs. C'est
pour lui que le chemin de l'enfer tait pav de bonnes intentions. Par
bonheur, sa femme n'avait pas la moindre envie de le pousser dans le feu
ternel, et comme il tait jeune, il esprait avoir le temps de se
repentir, mais srieusement, pour le coup.




                                VIII


M. de Grosmont arriva  l'heure annonce par Blanche; c'tait un
voyageur trs-exact en toutes choses, et qui n'exigeait pas moins de
ponctualit chez autrui que chez lui-mme. Miss Amy eut le don de lui
dplaire ds le premier instant, pour s'tre fait attendre au coup de
cloche du djeuner. Mais comme c'tait un homme fort bien lev, il n'en
tmoigna rien, et son ancienne pupille fut seule  le deviner.

Madame de Grosmont tait morte depuis deux ans, ce qui avait couronn la
carrire de joies et de prosprits de son poux. En effet, il aimait sa
femme juste assez pour vivre avec elle dans les meilleurs termes, mais
pas au point de souffrir de sa mort; d'autre part, il avait eu un dsir
de locomotion que madame de Grosmont ne partageait que mdiocrement.
Veuf  soixante ans, bien portant, vert et dispos, quoi de plus charmant
que de se mettre en route et de courir le monde? Ainsi faisait-il depuis
son veuvage, au grand contentement de ses domestiques, qui vivaient au
logis comme des rats dans un fromage, et au grand dsespoir de son valet
de chambre, qui et de beaucoup prfr une vie sdentaire.

Le soir,  l'heure du dner, ce fut madame Rovery qui se fit attendre;
du coup, les deux soeurs furent juges par le digne homme, qui
connaissait son monde. Avec le plus grand srieux il ne cessa de les
observer pendant le repas, et quand on se fut dispers pour se
ddommager un peu de la contrainte qu'un personnage aussi svre
apportait dans les panchements joyeux de la jeunesse, M. de Grosmont
dit  Blanche:

--Eh! ma chre enfant, o avez-vous t chercher de si tranges
commensales?

--C'est mon mari, allait dire Blanche, dsireuse de se disculper; mais
elle tait trop habitue  refrner son premier mouvement. Ce sont
d'aimables femmes, dit-elle, un peu bruyantes sans doute, mais la mode
anglaise excuse ce laisser-aller...

--Elles sont Anglaises? dit le tuteur.

--Non! elles sont Franaises de nationalit, mais elles ont vcu en
Angleterre; les moeurs britanniques, vous savez, mon cher tuteur...

--N'importe! fit-il en levant ses sourcils d'un air majestueux. Je n'ai
pas de conseils  vous donner, Blanche, mais il me semble que dans une
maison aussi srieuse, aussi remarque que la vtre, vous devriez viter
la socit permanente de ces jeunes femmes coquettes, et, si j'ose le
dire, mal leves. Entre elles et vous, il n'y a rien de commun...

--Eh bien! et mon ami de Dreux? faillit dire Meillan, qui avait l'air de
lire une Revue, dans un coin.

Blanche accepta le sermon avec toute la componction possible.

--Vous avez raison, mon cher tuteur, dit-elle: j'aurais d y penser; je
vous assure qu' Paris elles taient plus convenables; c'est la libert
de la campagne qui leur a donn ces apparences vapores. Je tcherai
une autre fois de mieux choisir mon monde.

--Vous auriez d prendre les conseils de votre mari, ma chre; je suis
persuad qu'il ne l'et pas permis!

Meillan leva sur le vieux gentilhomme des yeux si extra ordinairement
carquills, que Blanche frmit; mais Meillan aussi tait trs-bien
lev. Il se replongea dans sa Revue avec un grand bruit de couteau 
papier, afin de ne pas laisser ignorer sa prsence.

--A propos de votre mari, mon enfant, reprit M. de Grosmont sans
s'mouvoir, je voulais prcisment vous en parler aujourd'hui. Vous
savez combien, dans le principe, je me montrai hostile  votre mariage
avec de Dreux: je n'ose esprer que vous l'ayez oubli...

Oh! non, elle ne l'avait pas oubli! Avec un demi-sourire inquiet,
Blanche regarda son ex-tuteur, qui continua:

--Je trouvais ce jeune homme lger, superficiel... en un mot, je l'avais
mal jug. Depuis quelques annes, il a su montrer un caractre nouveau
qui l'a rendu mconnaissable, et il promet de devenir une des
illustrations de notre temps... C'est fort bien, mon enfant! Autant,
jadis, je me suis fais un devoir de vous exprimer mes doutes, mes
craintes, mon mcontentement mme, autant je me vois forc, heureux de
l'tre, de vous faire part de mes nouvelles impressions, cette fois
durables, et mme dfinitives.

Blanche avait cout cette harangue les yeux baisss, l'esprit plein de
penses confuses. En effet, jadis elle avait d lutter pour obtenir le
consentement de M. de Grosmont  son mariage... Les arguments qu'il lui
prsentait alors, c'est elle aujourd'hui qui et pu les retourner contre
lui. Cependant elle tait fire d'entendre louanger son mari, car ce Guy
nouveau, c'est elle qui l'avait fait de ses mains, de son souffle...
elle seule savait combien l'idole tait creuse, combien sa gloire tait
vaine!...

--Pourvu que je ne meure pas avant lui! se dit-elle, effraye tout 
coup par la pense que l'chafaudage si pniblement construit pouvait
s'crouler subitement. On saurait alors que je m'tais trompe, que j'ai
employ ma vie  mentir au monde... Quelle honte! quelle humiliation! Et
les enfants, que penseraient-ils de leur pre? que penseraient-ils de
leur mre?

--Eh bien! Blanche, vous m'en voulez encore? fit M. de Grosmont. Ce que
je vous ai dit ne suffit pas? Il vous faut des excuses formelles?

--Pardonnez-moi, mon cher tuteur, rpondit madame de Dreux; je suis si
touche de vos bonnes paroles, si touche du mouvement qui vous les a
dictes... Ce moment est en vrit trs-doux pour moi... Je vous
remercie de toute mon me...

--Oui! reprit-il en posant affectueusement sa main sur celle de la jeune
femme. Je sais combien vous aimez votre mari, et je partage votre
admiration pour son beau talent d'orateur. Il ira loin, ce jeune homme,
il ira loin; mais je ne saurais trop vous recommander, ma chre enfant,
de veiller soigneusement  vos actions, d'purer la socit qui vous
entoure... Plus haute sera votre fortune, plus vous serez tenue  cette
rigoureuse observation des convenances qui fait les maisons respectables
et qui assure le maintien des bonnes moeurs.

Les clats de rire des jeunes femmes retentirent au dehors, et la
comtesse Praxis entra essouffle dans le salon.

--Ils sont fous! dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil; fous,
je vous le jure! Ils m'ont force  courir avec eux. Meillan, pourquoi
n'tiez-vous pas l pour me dfendre?

Le jeune homme mergea de derrire le vaste abat-jour de la lampe.

--Ah! comtesse, dit-il, soyez persuade que si j'avais pu prvoir...
Mais c'tait  de Dreux de vous protger... O tait-il pendant ce
temps?

--Je n'en sais rien. Il a disparu depuis le dner.

Meillan, craignant quelque maladresse de la part de son ami, se mit  sa
recherche, et le trouva plong dans un doux sommeil, non loin du salon,
mais dans un coin tranquille, o personne n'allait jamais.

--Tu te fais donc une habitude de dormir aprs dner? lui dit-il. Et
pendant ce temps-l, M. de Grosmont fait de toi un pangyrique dont tu
ne peux te reprsenter qu'une faible image.

--Eh oui! grommela de Dreux, je m'endors quand je m'ennuie... et notre
tuteur ne m'amuse pas...

--Sache, mon ami, que tu es une des illustrations de l'avenir, et sois
prudent quant  l'heure de tes siestes, fit Meillan. Si tu avais entendu
ce qu'il a dit  madame de Dreux! Tu en serais mort de joie!

--Pauvre Blanche! cela a d lui faire bien plaisir! dit navement Guy.

Son ami le regarda pour voir s'il l'avait dit exprs. Pas un muscle du
visage du dput n'avait boug; sa figure exprimait le contentement
paisible de l'homme qui vient de faire un petit somme.

--Allons! se dit Meillan, il y a des grces d'tat!

Tout le monde tait rentr; on causait bruyamment dans le salon.
Madeline vint s'asseoir auprs de M. de Grosmont; de tout temps elle
avait trouv grce devant ses yeux. Mais toute la gentillesse, toute la
clinerie de la jeune femme ne parvinrent pas  drider le vieillard. Il
regardait madame Rovery et sa soeur de tous ses yeux, comme deux tres
extraordinaires, deux sortes de monstres japonais, faits pour exciter la
curiosit la moins flatteuse. Aprs un quart d'heure de ce mange, il se
leva, se dclarant fatigu. Guy se hta de se prsenter pour le conduire
 son appartement, et il accepta ses services avec beaucoup
d'affabilit. Au haut de l'escalier, arriv devant sa porte, il se
retourna vers son hte.

--Voyez-vous, mon jeune ami, lui dit-il d'un ton paternel, j'en ai
touch un mot  votre femme, qui n'a pas paru attacher  mes paroles
toute l'importance qu'elles mritaient; c'est  vous, au chef de
famille, que je m'adresserai. Ne permettez pas  Blanche d'attirer
auprs d'elle des femmes comme cette Anglaise et sa soeur; ces sortes de
femmes sont extrmement nuisibles  la bonne apparence d'une maison.

Guy l'coutait, abasourdi, ne comprenant pas. M. de Grosmont continua:

--Arrangez-vous pour congdier le plus vite possible ces deux
effrontes, qui n'ont ni tenue ni manires, et vous agirez sagement. Une
autre fois, surtout, soyez plus svre, au risque de contrarier un peu
votre femme; il faut parfois avoir le courage d'imposer sa volont,
quand c'est pour le bien gnral. Bonsoir, mon jeune ami!

Il entra chez lui, et Guy descendit l'escalier, fort penaud,
trs-ennuy, et cependant tellement frapp du ct comique de l'aventure
qu'il ne put s'empcher d'en faire part  Meillan. Si M. de Grosmont les
avait entendus rire! Mais les murailles taient paisses, et il logeait
d'ailleurs dans l'aile oppose.

Blanche se garda bien de la moindre allusion aux conseils de son tuteur;
pendant toute la matine du lendemain, Guy fit devant elle assez sotte
figure. Si elle avait eu l'esprit port au rire, elle pouvait tirer des
ennuis que lui infligeait parfois son mari, la vengeance la plus
innocente et la plus lgitime; mais elle ddaignait cette sorte de
plaisirs. La nature l'avait faite magnanime. Meillan, lui, ne fut point
si gnreux; de temps en temps, il vengeait ainsi les droits de madame
de Dreux, en criblant Guy de ses brocards; celui-ci y tait accoutum et
ne s'en formalisait plus.

Quelqu'un cependant parut s'amuser de cette aventure: ce fut la comtesse
Praxis, qui, aprs un conciliabule secret avec Meillan, prit une si
singulire faon de regarder madame Rovery, M. de Grosmont et de Dreux
lui-mme par-dessus son lorgnon, que le pauvre garon en tait tout mu.

Mais c'tait une discrte personne, et elle garda son secret.

Une heure aprs le djeuner, les maires des cantons se prsentrent au
chteau, ainsi qu'il avait t convenu. Le temps tait affreux; une de
ces pluies battantes si frquentes sur les ctes de l'Ocan, et qui
durent vingt-quatre heures, enfermait les htes dans l'enceinte du
chteau; les murs suintaient l'ennui, les arbres du parc, noys dans la
brume, avaient l'air de pleurer le beau temps; par instants, des rafales
violentes s'engouffraient dans les corridors, dans les hautes chemines,
parcouraient les greniers avec un bruit lugubre et des soufflements de
menace.

Les dames s'taient groupes dans le salon, armes des ouvrages 
l'aiguille relgus au fond des malles, et qui ne voyaient le jour que
dans de semblables occasions. Meillan faisait un piquet avec la comtesse
Praxis, qui le battait haut la main, ce qui la rendait fort joyeuse. A
vrai dire, l'intarissable douairire tait l'me de la socit: c'est
elle qui avait la jeunesse relle, celle d'un caractre que les
vnements de la vie ne parviennent pas  troubler. Les vrais jeunes ne
sont jamais de mauvaise humeur.

Madeline s'tait discrtement glisse auprs de son mari. Celui-ci avait
eu bien envie d'aller travailler dans sa chambre et d'y passer une bonne
journe, telle qu'il n'en avait pas got depuis son arrive au Mesnil;
mais sa jeune femme jeta sur lui un regard de supplication si touchant,
qu'il aima mieux renoncer au travail que de l'abandonner seule au milieu
de tout ce monde. Il prit donc un livre, afin de le parcourir, et elle
s'installa tout prs de lui, de faon  pouvoir le regarder et mme lui
parler bas sans attirer l'attention. Ce coin-l tait le coin des
heureux. Blanche, que ses devoirs de matresse de maison appelaient
souvent hors du salon, n'entrait et ne sortait jamais sans appuyer sa
main amicale sur l'paule de la jeune femme, ou tout au moins sans lui
sourire. C'tait la vue de ces poux-amants qui rchauffait son coeur:
Blanche n'tait pas goste, elle aimait le bonheur d'autrui; on et
mme dit qu'elle leur savait gr d'tre heureux.

--Voil les maires qui enfilent l'avenue, dit Meillan en jetant ses
cartes. Dieu! que de parapluies! Il y en a de toutes les formes, de
toutes les couleurs et de tous les ges.

Madame Rovery fit entendre un rire aigu. Blanche sonna et ordonna de
faire du feu dans le cabinet de M. de Dreux.

--Du feu, en aot? s'cria miss Amy: c'est donc pour les faire cuire?

--C'est pour les scher, mademoiselle, dit svrement M. de Grosmont.

Miss Amy prit un air mortifi, trs-comique, mais qui ne fit rire
personne. Le groupe approchait, sans grande majest, il faut l'avouer,
sautillant et se dispersant, pour viter autant que possible les flaques
d'eau. Ils atteignirent le perron, et Guy se rendit dans le vestibule
pour les recevoir.

--Si l'on pouvait les entendre, ce serait amusant, dit la comtesse
Praxis. Je suis sre qu'ils viennent demander quelque colossale
absurdit.

--N'en doutez pas, madame, rpondit Meillan. L'homme est fait
d'absurdits; oui, miss Amy, ce n'est pas moi qui l'ai dit: c'est un
pote latin. Et la femme aussi, d'ailleurs; il n'y a pas de quoi se
montrer jalouse!

A l'inexprimable horreur de M. de Grosmont, elle rpondit une
impertinence... Le digne homme tourna vers Blanche ses regards indigns,
mais elle avait disparu. Dsesprant de se faire comprendre, il alla
remplacer Meillan  la table de piquet.

Les maires, runis dans la vaste pice qui servait de cabinet de travail
au jeune dput, s'taient cass sur diffrents siges, d'un air
respectueux et vex, vex, car leur apparence tait fort compromise par
l'inclmence de cette nfaste journe. Leurs souliers boueux, leurs
vtements mouills leur taient beaucoup de leur assurance. C'taient
pour la plupart de petits propritaires ruraux, vivant sur leurs terres,
assez lettrs pour lire un journal deux fois par semaine, et le
comprendre presque en entier. L'aspect majestueux du Mesnil, un beau
bien qui rapportait quarante mille livres de rente, contribuait  les
intimider au moins autant que la bibliothque magnifique qui occupait
toutes les parois du cabinet, bibliothque rarement consulte, sauf par
Blanche, qui y cherchait souvent des citations.

--Messieurs, dit M. de Dreux en s'appuyant  la chemine o flambait une
norme bche de Nol, je vous remercie de l'honneur de votre visite; je
suis profondment, oui, messieurs, profondment touch de la confiance
qui vous amne ici pour m'exposer vos dsirs, peut-tre mme vos
besoins. Soyez persuads, messieurs les maires et adjoints, que
j'apporterai tous mes soins  vous satisfaire, que je dirigerai tous mes
efforts vers cet accomplissement des voeux du pays, qui est le seul but
que doivent se proposer ceux  qui le pays confie ses destines.

Un murmure flatteur parcourut le groupe municipal; les souliers boueux
s'agitrent un peu sur le tapis, puis, honteux de leur audace,
rentrrent immdiatement sous les chaises. Tous les regards se
tournrent vers le maire de Manicamp qui, plus lettr que les autres,
avait traduit le _De vris illustribus_  grand renfort de dictionnaire,
il y avait de cela quelque quarante-cinq annes.

--Monsieur le dput, dit-il du haut de sa voix de fausset, nous sommes
venus, envoys par nos administrs, hem! par nos administrs qui sont
bien inquiets, et qui attendent de votre bont un mot qui leur rende
l'espoir.

Il s'arrta. videmment il avait appris son discours par coeur, mais la
mmoire semblait devoir lui faire dfaut. Il reprit cependant:

--Monsieur le dput, vous qui tes le protecteur de toutes nos
institutions, vous savez combien dans cette contre nous sommes attachs
 ce qui vient de nos pres; on veut corrompre le pays, monsieur le
dput, vous ne le permettrez pas sans doute, et vous joindrez vos
efforts aux ntres. Il s'agit de la puret des moeurs, de maintenir des
vieilles coutumes, vous serez le premier  nous dfendre!

L'orateur se tut, pour jouir de l'effet de son discours. Guy, toujours
contre la chemine, regrettait par moments de ne pouvoir s'y adosser,
mais c'tait impossible  cause de la hauteur de cet dicule
vritablement monumental. Il mit une main dans son gilet nanmoins,
suivant la mode du jour, mode qui a dur longtemps, et profra d'un ton
digne les paroles suivantes:

--Personne plus que moi, messieurs, n'a  coeur de maintenir la puret
des moeurs, ce privilge des nations honntes, ce garant de la moralit
publique. Parlez donc sans crainte, vous me trouverez dispos  vous
appuyer de toute mon autorit!

Les maires, enhardis, ouvrirent la bouche plusieurs  la fois, ce qui
amena un moment de confusion, mais l'ordre fut bientt rtabli.

--Voil ce que c'est, monsieur le dput, dit un autre en devenant rouge
comme un coquelicot; nous avons appris qu'on veut nous envoyer un chemin
de fer par ici; plusieurs communes sont menaces, et nous sommes venus
vous prier d'empcher ce malheur.

--Un malheur? fit Guy tonn, mais il me semble au contraire que c'est
une faveur du ministre! assez gnralement les provinces considrent la
construction d'une voie ferre comme un bienfait!

--Ailleurs, monsieur le dput, on pense ce qu'on veut; ici, voyez-vous,
nous savons ce que nous voulons, et nous ne voulons point de ces
inventions du diable. Ces machines-l, on ne sait pas avec quoi a
marche d'abord, et a ne peut tre rien de bon, reprit le Breton avec
l'opinitret proverbiale de sa race. Notre cur dit que c'est Satan qui
mne sa danse; bien sr, nous ne savons pas ce que c'est, mais nous n'en
voulons pas.

Le maire lettr, qui avait fait du latin jadis, reprit la parole que son
collgue lui avait ravie.

--S'il n'y avait que cela, fit-il avec un air de supriorit
ddaigneuse, on verrait encore, mais il y a bien pis. Ce sont des
ouvriers trangers au pays qui viennent construire ces machines-l, et
ils ont des habitudes qui font frmir. Ils boivent et jurent comme des
paens. Vous comprenez, monsieur le dput, qu'on tient aux bonnes moeurs
dans une commune qu'on a l'honneur d'administrer.

--Et puis, interrompit un troisime, ce n'est pas a. Quand ils ont fait
ce qu'ils appellent leur trac, il n'y a pas! il faut donner, qui sa
maison, qui son champ, qui sa grange... C'est une abomination! Tenez,
moi qui vous parle, j'ai un clos  pommiers, un beau clos, je vous le
jure! o je rcolte pour six cents francs de cidre tous les ans, avec
l'aide du bon Dieu! Eh bien, ils veulent me le couper en deux! Je vous
demande ce que je ferai de mes deux moitis de clos, quand leur voie
ferre, comme ils disent, passera au milieu! Non, monsieur le dput,
nous n'en voulons pas. C'est  vous de le dire au ministre; c'est pour
a qu'on vous a nomm, et il faut que vous nous fessiez enlever cette
abomination-l.

--Oui, c'est pour a qu'on vous a nomm, rptrent les maires en choeur;
ils s'taient fort apprivoiss et n'avaient plus honte de leurs
souliers. Debout autour de Guy, ils l'entouraient et se pressaient pour
l'approcher. Guy fit un lger mouvement pour se dgager, et ils
reculrent.

--Je ne comprends pas bien, mes amis, leur dit-il en reprenant sa forte
position contre la chemine; vous voulez que je demande au ministre des
travaux publics de dtourner le trac et de le faire passer plus 
l'ouest?

--A l'ouest ou  l'est, a nous est bien gal, s'crirent les
fonctionnaires tout d'une voix, pourvu qu'il ne passe pas chez nous!
Nous n'en voulons pas. Puisqu'il y en a qui aiment a, qu'on le leur
donne.

--C'est votre prdcesseur qui nous a valu cela, ajouta un rougeaud 
l'oeil gris et rus; on lui avait dit de s'en mfier, que a ne ferait
plaisir  personne; il n'a voulu en faire qu' sa tte, sous prtexte
que c'tait pour notre bien... Heureusement pour lui, il est mort, car
sans a il n'aurait pas t renomm, bien sr! a nous a procur
l'honneur et le plaisir de vous avoir pour dput, monsieur de Dreux,
vous qui tes un brave et digne homme, et qui comprenez les gots de vos
lecteurs.

Guy frona le sourcil. On approuvait le gros rougeaud: Bien parl, lui
disait-on. La menace contenue dans cette phrase artificieuse avait
port. Si les prochaines lections devaient le laisser sur le carreau,
ce serait pour lui une aventure fort dsagrable. Il s'tait attach 
sa position, qui avait bien ses avantages, et n'tre pas renomm lui
aurait paru un coup fort sensible.

--Enfin, mes amis, dit-il, aprs avoir rclam le silence par un geste
majestueux, je ne puis vous donner de rponse dfinitive, je verrai le
ministre...

Le bruit d'une chaise renverse dans la pice voisine fit tressaillir M.
de Dreux. C'tait par l que venait ordinairement Blanche quand elle
travaillait avec lui; son petit salon communiquait ainsi directement
avec le cabinet de son mari.

--Ma femme est l, se dit-il; tant mieux, elle entendra tout, et cela
m'pargnera la peine de le lui raconter. Je verrai le ministre,
reprit-il  haute voix, et je lui soumettrai vos observations.

--Il n'y a pas de ministre qui tienne, fit un mutin; si on nous envoie
les ingnieurs, nous dmolirons tout!

--Pas de violence, pas de violence, mes amis, fit Guy avec autorit. Le
calme et la raison sont de bien plus puissants arguments. Je m'occuperai
de cette demande, vous dis-je, et j'espre...

Un domestique entra avec une lettre sur un plateau.

--Communication ministrielle, dit-il,  haute voix. On attend la
rponse.

Les maires s'entre-regardrent, pris d'un respect soudain pour cette
lettre, qui leur paraissait une sorte de firman. A cette poque recule
o les paysans dtruisaient les chemins de fer et o les curs
exorcisaient les locomotives, une lettre ministrielle tait un document
de la plus haute importance, et peu pouvaient se vanter d'en avoir vu.

Guy dcacheta la lettre, et sur un papier qu'il connaissait bien, il lut
ces mots de la main de sa femme:

--Venez me parler  la minute, n'ajoutez pas une syllabe  ce que vous
avez dit, avant de me voir.

M. de Dreux sentit une commotion intrieure, et se demanda ce qu'il
avait fait. Il devait avoir fait quelque chose pour que Blanche lui
enjoignit ainsi de venir la trouver. Prudent, cependant, car on ne
saurait tre un homme politique, mme trs-imparfait, si l'on n'est
d'une extrme prudence, il rpondit au domestique qui attendait
respectueusement:

--C'est bien, j'y vais. Ces messieurs consentiront  m'excuser pour un
instant, ajouta-t-il; les ordres d'en haut ne souffrent point de retard
dans leur excution.

Il sortit avec dignit, envoya des rafrachissements  ses maires, et
faisant le tour par le corridor de service, il revint au salon, o
l'attendait madame de Dreux.

--Qu'y a-t-il donc? fit-il en entrant.

Elle l'entrana dans une pice carte, ferma la porte et lui dit:

--Mon cher, vous alliez vous laisser entraner par votre bon coeur  une
promesse que vous auriez regrette avant la fin du jour. Je vous
connais, Guy; en vous prenant par les sentiments, on peut tout obtenir
de vous, mais il faut tre raisonnable et montrer de la fermet.

--Quoi donc? parce que ces imbciles ne veulent pas de leur chemin de
fer? Eh! mon Dieu! tant pis pour eux, la belle affaire!

Blanche consterne laissa retomber ses deux mains sur ses genoux. Si son
mari ne comprenait pas  demi-mot, tout tait perdu, son avenir
politique, sa renomme naissante et tout le reste. On ne pardonnerait
jamais  de Dreux d'avoir refus un chemin de fer pour sa
circonscription. Ce bienfait que tous les gens intelligents en France
rclamaient comme la manne, ce bienfait qu'un autre, mort  la peine,
avait obtenu aux prix de tant d'efforts, Guy allait le rpudier! Mais
c'tait se faire classer d'un coup parmi les incapables, parmi ceux qui
n'ont ni le moindre flair ni mme le plus simple bon sens!

Le geste dsespr, le regard plein de reproches et de dsolation disait
loquemment toutes ces choses. Guy, heureusement, n'en lut qu'une
partie.

--Cela vous contrarie donc beaucoup? dit-il. Vous teniez  cette
station? Le chemin de fer, il est vrai, rapprocherait considrablement
la distance; mais entre cette mince satisfaction, toute matrielle, et
la perspective de n'tre point renomm aux prochaines lections...

--Mon Dieu! fit Blanche impatiente, il ne s'agit pas de cela! Si vos
imbciles d'lecteurs sont mcontents de vous, vous vous prsenterez
ailleurs,  Rmecy, par exemple, et le dput sacrifi dans cette
circonscription pour avoir maintenu un chemin de fer sera nomm 
l'unanimit! L'avenir du monde est dans les chemins de fer. Lecomte le
disait encore hier, et vous savez que celui-l ne se dpense point en
vaines paroles. Vous tes loquent; prouvez  ces pauvres nigauds que
leur fortune est l, qu'on leur achtera trs-cher leurs champs
expropris: ils aiment l'argent, faites vibrer cette corde! Les ouvriers
logeront chez l'habitant: autre source de revenus. Les produits du pays
doubleront de prix; et puis, ils dtestent les gens de Mirabois; il y a
une haine hrditaire entre les deux arrondissements; dites-leur que le
chemin de fer passera par Mirabois... Mais vous savez tout cela mieux
que moi. Vous me parliez encore la semaine dernire des avantages que
cette ligne apporterait au pays.

--Moi? fit Guy, qui n'y avait jamais pens.

--Oui, en revenant de Manigamp, le jour de la fte communale... Allons,
Guy, soyez fidle  vos convictions, portez le drapeau du progrs qui
amne la richesse, et dans vingt ans, ces mmes imbciles vous
dresseront une statue avec ces mots: Il inaugura le premier chemin de
fer breton! Allez, mon ami, je vous coute, et je suis fire de vous!

Elle le poussa dans le petit salon, qu'il traversa rapidement, puis elle
revint s'asseoir contre la porte ouverte, masque par des rideaux, qui
communiquait avec le cabinet. Les mains croises, affaisse sur une
chaise, elle poussa un soupir d'inexprimable angoisse, qui ressemblait 
une supplication.

--Toujours mentir, pensa-t-elle, toujours feindre... Et pourquoi?
pourquoi? Ah! que je suis lasse, mon Dieu!

La voix de Guy s'leva dans le cabinet, riche et sonore, pleine de
modulations enchanteresses. Elle couta, inquite.

--Je vous disais tout  l'heure, messieurs, que je prenais bonne note de
votre demande et que j'en parlerais au ministre. Vous voyez par l
quelle est l'tendue de mon dvouement, et jusqu' quel point je tiens 
me rendre digne de la confiance que vous me tmoignez. Mais, messieurs,
la main qui donne les bienfaits ne s'ouvre pas toujours pour les
reprendre.

Un murmure dsapprobateur s'leva du sein du groupe. Guy agita la main
avec grce, on se tut.

--Supposez un instant, messieurs, que malgr mes efforts, je n'arrive
pas  dtourner le trac qui nous menace, comme vous le disiez tout 
l'heure. Faudrait-il pour cela, par des actes de rbellion,
rprhensibles  tous les points de vue, nous rendre indignes des
faveurs de l'administration? Le temps approche o les travaux vont
commencer; il se peut que prochainement, dans un mois peut-tre, les
premiers pionniers apparaissent dans cette paisible contre. Serait-ce
pour cela une preuve concluante que ma demande est repousse, et que le
malheur est consomm? Non, messieurs. On a vu des travaux commencs tre
abandonns, et, dans ce cas, les propritaires lss recevaient une
indemnit qui les dsintressait amplement. Ne craignez pas pour vos
administrs, pour vos familles, le contact dangereux des ouvriers du
dehors; soyez persuads que les principes de morale et de religion
inculqus par vos soins paternels, j'ose le dire, sauront prserver nos
communes des inconvnients que pourrait entraner le sjour passager de
ces hommes, aprs tout, peut-tre moins pervertis qu'on ne se plat  le
dire. Ces ouvriers, dont la prsence ne serait en ce cas que momentane,
seront un danger d'un autre genre, contre lequel, messieurs, je veux
vous mettre en garde. L'insuffisance des auberges les obligera sans
doute  chercher un asile chez l'habitant...

--Par exemple! murmura un maire grinchu, qui se tenait au second rang.

--Oh! messieurs, soyez sans crainte, il ne s'agit pas ici de billets de
logement. Les paysans, les petits propritaires qui voudront loger les
terrassiers, et en gnral tous les travailleurs qu'enrgimente une
grande exploitation comme celle qui nous occupe, les propritaires,
dis-je, ne le feront qu' bon escient, et au taux d'une rmunration
relativement considrable. La prsence de ces trangers sera
momentanment une source de bien-tre pour le pays; s'ils devaient y
rester plusieurs annes, comme dans le cas o une ligne est entirement
construite, ce serait une source continue, et l'exploitation de la voie
ferre ne ferait qu'affirmer cette prosprit. Car, messieurs, vous
l'ignorez peut-tre, il est un fait patent: c'est que tout pays travers
par une ligne de chemin de fer s'enrichit srement et rapidement; mais,
connaissant vos principes et votre dsintressement, je m'abstiendrai de
dvelopper devant vous ces considrations d'un ordre secondaire...

--Comment cela se fait-il, monsieur le dput, dit le maire rougeaud,
qu'un chemin de fer enrichisse un pays?

--Simplement en le rapprochant de Paris, ce centre des affaires, ce
gouffre qui dvore toujours, et o le beurre que vous vendez ici douze
sous, se paye couramment deux francs la livre.

--Deux francs! rpta le groupe pris d'un saint respect.

--Sans doute! mais qu'importe? Vous prfrez votre honnte pauvret 
une fortune rapide dont les moyens vous rpugnent? Je respecte trop vos
principes pour essayer de les modifier. Voil M. Grindaud, par
exemple,--Guy dsignait le maire rougeaud,--qui fait sur sa ferme six
cents livres de beurre tous les ans; il prfre perdre l'norme bnfice
que pourrait lui rapporter l'tablissement de ce chemin de fer, avec une
station  sa porte... Vous n'ignorez pas, messieurs, que la station
projete est  une grande lieue  peine du Mesnil, et  la porte mme de
M. Grindaud...

--a ferait douze cents francs de rente, murmura celui-ci. Et les oeufs,
monsieur le dput, sont-ils chers  Paris?

--Le double de ce que nous les payons ici, mon cher monsieur, rpondit
Guy d'un air indiffrent. Eh bien! messieurs, je ne veux pas vous
retenir plus longtemps. Les habitants de Mirabois sont en instance
depuis deux ans pour obtenir que le trac du chemin de fer soit dirig
de leur ct; j'espre, grce  cette heureuse circonstance, obtenir que
nous en soyons dlivrs. Ils ont fait construire  cet effet une halle
considrable pour la centralisation des produits de leur canton, et les
terrains devant doubler de valeur  cette occasion, il est ais de
prvoir...

--Pardon, monsieur le dput, les terrains doublent donc de valeur,
quand il y a un chemin de fer!

--videmment! Parfois mme, leur importance est triple, dcuple...
Supposez, vous, monsieur Morest, qu'on vous achte votre maison pour
construire la gare sur l'emplacement, ainsi que le porte le projet; on
vous la payera bien six ou sept mille francs, tandis que vous n'en
trouveriez pas deux mille si vous vouliez la vendre...

Les maires s'entre-regardaient, indcis. Le plus hardi prit la parole.

--On ne nous avait pas dit tout cela, monsieur le dput, fit-il, et
cela demande rflexion. Il me semble, ajouta-t-il, en se tournant vers
ses collgues, qu'avant de nous dcider, il faudrait peut-tre penser un
peu aux bons cts de la question, comme aux mauvais...

--Certainement, firent les paysans matois; il y a du pour et du contre,
il faut rflchir.

--Vous en tes les matres, dit M. de Dreux touffant un lger
billement, car tout cela commenait  l'ennuyer. En attendant, tant que
vos boeufs et vos moutons n'ont pas tripl de prix, tant que vous ne
concourez pas encore  la nourriture de ce grand Paris, si pervers, si
gourmand et si lointain, permettez-moi de vous souhaiter de bonnes
affaires  tous pour la prochaine foire qui se tiendra le 30 de ce mois,
si je ne me trompe.

--Grand merci, monsieur le dput, dirent les maires en choeur.

--Le btail ne se vend gure par ici, fit l'un, tout le monde en a...

--Ceux de Mirabois n'en auront pas longtemps, rpliqua de Dreux; mais
c'est leur affaire. Ce sont des gars russ, qui savent tourner leur
voile du ct d'o vient le vent... Cela leur fera achever leur
cathdrale, pour laquelle ils manquent d'argent.

Ce fut comme un coup de fouet qui cingla les jarrets de MM. les maires
de l'arrondissement de Manigamp.

--La cathdrale de Mirabois! Oh bien! quand celle-l sera finie!

Ils sortirent sans avoir rien rsolu, pendant que Guy les accablait de
ses assurances d'en parler au ministre. Dans la cour, ils ouvrirent
leurs parapluies et tinrent un colloque anim. Au bout d'un temps assez
court, le gros rougeaud se dtacha et demanda  parler  Guy. Celui-ci
les admirait, de la fentre de son cabinet, et ne se privait pas
d'changer avec Blanche, reste derrire lui, des rflexions
humoristiques sur l'attitude de ces braves gens. Admis en prsence du
dput, le rougeaud parla avec assurance.

--Nous avons pens, monsieur, dit-il, qu'il serait plus prudent de ne
rien prcipiter. Si vous vouliez bien attendre avant d'en parler au
ministre... nous aurions le temps de voir...

--Je suis l pour vous obir, rpliqua Guy en se mordant les lvres afin
de dissimuler un sourire. Quand vous serez dcids, vous me le ferez
savoir.

--C'est a, monsieur le dput, nous vous remercions bien.

Les parapluies s'loignrent en sautillant dans l'avenue.

--Eh bien, fit Guy en se retournant vers sa femme, il me semble que j'ai
gagn la bataille.

--Vous avez parl d'or, rpondit-elle; je vous en fais mon compliment
sincre.

--En vrit, reprit-il, ces bonnes gens avaient perdu la tte, pour
refuser une concession si prcieuse! Mais que voulez-vous, c'est le
clerg qui les fanatise!

Blanche le regarda: il parlait srieusement. Elle eut peur de descendre
au fond d'elle-mme et d'y rencontrer sa pense toute nue. Il lui sembla
qu'elle n'aurait pas le courage de la regarder en face.

--Rentrons au salon, dit-elle; ils doivent se demander ce que nous
sommes devenus.

Fort content de son discours et du rsultat obtenu, Guy passa devant
elle, et elle le suivit avec soumission, comme un chien suit son matre.




                                IX


Une semaine entire s'coula avant que M. de Dreux fit mine d'arrter le
flot d'loquence qui avait jailli de ses lvres vraiment athniennes, au
moins par leur forme. Son discours aux maires campagnards avait ouvert
les sources des plus beaux mouvements oratoires, et, peut-tre parce
qu'une fois lanc sur une pente, Guy se laissait volontiers rouler
jusqu'au bout, peut-tre parce qu'ayant l'oreille dlicate, il se
plaisait  la musique de ses propres paroles, pendant quelques jours,
les hautes votes du Mesnil retentirent des mots sacrs:
affranchissement des masses, progrs, travail, libert!

Ces discours eurent des effets certains, mais divers, sur les htes du
chteau. Grard Lecomte coutait en silence et se demandait ce que tout
cela voulait dire; Madeline ouvrait de grands yeux et pensait que
dcidment, ou bien on lui avait chang son Guy de Dreux, ou bien c'est
lui qui s'tait chang tout seul, et chacune de ces suppositions lui
paraissait aussi peu vraisemblable que l'autre, mais cet tonnement
n'tait point sans douceur. Madame Rovery et sa soeur ne dissimulaient
point un ennui qui n'avait rien d'affect, d'ailleurs; la comtesse
Praxis s'arrtait parfois dans la confection de ses russites pour
l'couter d'un air perplexe et plein d'admiration; Meillan riait dans
ses moustaches, et Blanche tmoignait une telle froideur, que M. de
Grosmont se crut tenu de lui en marquer sa surprise.

--Je ne comprends pas, mon enfant, lui dit-il un jour, pourquoi vous
affectez un tel dtachement des ides gnreuses pour lesquelles votre
mari montre tant d'enthousiasme. Ces ides ne sont plus de mon temps: la
gnration  laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, et qui compte
d'illustres noms, avait d'autres soucis; mais au moment o les grands
travaux sont  l'ordre du jour, o l'on se proccupe de porter le
flambeau de la civilisation au sein des populations les plus
rtrogrades, comme le disait si bien tantt M. de Dreux, je ne comprends
pas, je vous le rpte, cette indiffrence pour les principes qui
rgissent sa conduite, et qui lui inspirent de telles paroles! En
vrit, Blanche, ma chre enfant, si je ne vous connaissais, je
penserais que vous avez une tendance  vous replier sur vous-mme, 
vous dtacher de ce qui intresse vos proches, tendance
qui,--pardonnez-moi ce vilain mot,--ressemble un peu  de l'gosme.

Blanche reut ce coup sans sourciller. Elle en avait ressenti bien
d'autres! Heureuse enveloppe de froideur apparente, qui cachait aux yeux
du monde entier ce qu'elle voulait lui cacher! Qu'on la crt
indiffrente, goste, qu'importait! L'essentiel, la condition premire
de sa vie tait de parer son mari de tout ce qu'elle pouvait ter
d'elle-mme. Les impulsions gnreuses, les travaux concentrs, tous ces
lments dissemblables qui concourent  la personnalit d'un homme
suprieur, tout appartenait  Guy: pour elle, passive, soumise, efface,
elle marcherait dans son ombre.

Un beau jour, elle errait dans le parterre, mondant ses rosiers,
qu'elle aimait comme des enfants. Guy vint  sa rencontre:

--J'ai quelque reproche  vous faire, lui dit-il avec un sourire qui
dmentait ses paroles. Vous aimez trop vos fleurs, ma chre Blanche, et
cela vous empche de songer  vos devoirs de bon voisinage.

Elle le regarda d'un air indcis.

--Oui; vous savez combien il est important pour moi d'tre bien avec le
conseil des ministres, vous n'ignorez pas non plus quelle gravit les
questions d'amiti personnelle prennent dans les affaires de l'tat;
cependant, nous avons la chance inespre d'avoir pour voisin M. de
Fresnes, et vous ne l'avez pas encore invit  dner.

Blanche attendait la fin de la phrase comme si elle l'avait lue d'avance
dans un livre ouvert devant elle; pourtant, une lgre rougeur passa sur
ses joues, et elle coupa deux pousses gourmandes  son plus beau rosier
avant de rpondre. Pour cette fois, il n'y avait rien  rpliquer. Guy
avait absolument raison.

--Vous dplat-il? reprit celui-ci avec insistance; avez-vous quelque
objection  faire  ma proposition?

--Non, dit Blanche, je n'ai pas d'objections.

--Voulez-vous alors que nous l'invitions la semaine prochaine? Lundi?

--Lundi, soit, fit Blanche. Je serai en mesure.

Guy lui baisa la main pour la remercier, et tourna sur ses talons.
Cependant un remords de conscience le ramena.

--Je crains, fit-il avec beaucoup de grce, que vous ne m'ayez pas dit
le fond de votre pense; si vraiment M. de Fresnes vous dplaisait...

--Il ne me dplat pas, rpondit Blanche avec une nuance d'impatience.
Je vous l'ai dit, c'est la vrit: je ne suis pas loquente, moi, mon
ami, je dis les choses tout bonnement, afin qu'on les prenne de mme.
Vous pouvez inviter M. de Fresnes pour lundi; il sera trait comme il
convient.

Guy la remercia chaleureusement,--chaleur toute superficielle, qu'un
thermomtre des sentiments se ft trouv bien en peine d'indiquer,--et
retourna  ses occupations, lesquelles, pour le moment, consistaient 
fumer de dlicieux cigares sur la terrasse,  l'abri d'une tente de
coutil ray.

Blanche continua machinalement la visite de ses rosiers, mais sa pense
tait absente. Elle avait peur, comme  l'approche d'un pril qu'on
n'est pas sr de pouvoir viter, et pourtant elle n'osait s'avouer quel
tait ce pril.

Ses enfants venaient  elle; elle courut  leur rencontre et les
embrassa passionnment. Ensuite elle rentra, et envoya  Paris les
indications ncessaires pour le dner du lundi suivant.




                                  X


--Tchez de bien vous tenir, mesdames, dit Meillan aprs le dner, en se
croisant les jambes d'un air tout  fait suprieur. Nous avons un
ministre  dner, ne faites pas d'inconvenances!

--C'est pour moi que vous dites cela? fit miss Amy d'un air
dlicieusement impertinent, en levant le bout de son petit nez
retrouss.

--Du tout, mademoiselle, c'est pour ma vnrable amie, la comtesse
Praxis!

--Vnrable vous-mme! gronda la douairire. Quel ge me donnez-vous
donc, jeune blanc-bec?

--Mais, chre et respectable amie, l'ge que vous paraissez: celui de la
plus aimable sagesse unie au plus charmant caractre. Moi, que
voulez-vous! j'ai la bosse de la vnration.

--Moi pas! s'cria Amy.

--Tant pis pour vous, mademoiselle, fulmina M. de Grosmont, qui se
replongea aussitt dans la lecture de son journal.

--Je ne le lui ai pas fait dire, murmura Meillan en se penchant vers la
jeune personne insoumise.

C'est donc lundi le grand jour! J'espre que vous tes tous prpars 
l'vnement?

--Est-il mari, ce monsieur? demanda languissamment madame Rovery, en
laissant tomber le long de son fauteuil ses beaux bras nus, cercls
d'or.

--Non, madame, pas encore, riposta Meillan. Et il est de bonne prise,
car je ne connais point d'avantages qu'il ne possde. Mais vous en
jugerez vous-mme.

Guy se leva et fit un tour sur la terrasse; il trouvait Meillan rude
avec ses amies, mais le moyen de l'en empcher!

--C'est moi qui l'pouserai, ce phnix des ministres, dclara madame
Praxis. Oui, jeunes folles, riez  votre aise. Je l'pouserai pour
empcher qu'on ne le prenne mal  propos, et quand j'aurai trouv la
femme parfaite qui lui conviendra, fille ou veuve, je m'en irai
gentiment dans l'autre monde avec la noble fiert du devoir accompli,
comme dit mon ami de Dreux. Depuis quelque temps, de Dreux, vous tes
trop loquent! Je vous assure! a me gagne!

--Heureux, fit le jeune dput en s'inclinant, trop heureux de pouvoir
vous tre utile  quelque chose...

--A mon perfectionnement, mon cher! Que voulez-vous? Tout est
perfectionn maintenant: les charrues, les engrais, les machines 
battre le beurre, les tire-bouchons, tout enfin, except l'homme!

--Oh! l'homme! fit Meillan d'un air dgot.

--Et la femme! conclut triomphalement la comtesse. Aussi bien, si votre
ami de Fresnes approche la perfection de si prs...

--Il la frise, insista Meillan.

--Eh bien, il faut tcher de le conserver, de peur qu'il ne se gte dans
une socit trop vapore.

--C'est cela, fit Amy; on nous mettra  la petite table.

--On ferait joliment bien! gronda M. de Grosmont; mais Blanche avait
dpli si bruyamment son journal, que cette dernire rflexion fut
perdue pour la jeune fille.

--Aprs tout, dit philosophiquement Meillan, ce n'est pas notre faute si
nous sommes imparfaits, nous autres; tout le monde ne peut pas friser la
perfection! Pour ma part, je me contente de la regarder de loin avec
l'admiration qu'elle mrite, sans mme essayer de l'imiter... Je n'ai
jamais aim  me prodiguer en efforts inutiles...

Son regard cherchait discrtement Blanche, assise  l'autre bout du
salon. C'est elle qui, pour lui, reprsentait la perfection; elle qu'il
entourait d'une sorte d'atmosphre idale, afin que sa pense ne pt
l'approcher qu'en s'purant, pour ainsi dire.

C'est un trange sentiment qu'prouve un homme d'esprit cultiv pour la
femme qu'il a aime, qu'il n'a pas cess de voir assidment, et qui est
reste  ses yeux l'image inviolable de la puret. Il y a un peu de tout
l dedans: respect, amiti familire engendre par les habitudes de la
vie, admiration passe  l'tat de tradition, regret de ce qui n'a pas
t, satisfaction secrte cependant, tout au fond, que ce n'ait pas t,
cette satisfaction intrieure qui provient de ce que les anciens
appelaient pompeusement, et que nous appelons plaisamment un sacrifice 
la vertu; et brochant sur le tout, une jalousie mystrieuse, une sorte
de flair canin, qui s'en prend  tout ce qui pourrait porter atteinte 
cet idal achet par des sacrifices, et auquel, n'ayant pas su inspirer
de remords, on ne saurait permettre d'en prouver  l'occasion d'un
autre.

Meillan n'aurait pu dire pourquoi il entretenait  l'gard de M. de
Fresnes une sorte de mfiance, d'ailleurs pleine d'gards et d'estime.
Il sentait parfaitement combien cet homme tait suprieur  la moyenne
de ceux qui les entouraient; il savait qu'une honorabilit extrme,
pousse jusqu'aux scrupules les plus dlicats, prsidait  toutes les
actions du jeune ministre. Il savait qu'g de quarante ans  peine,
celui-ci ne devait sa haute position ni  des intrigues, ni  des
services rendus, de ceux qu'on ne dsigne pas, et qui dans la diplomatie
ne sont pas les moins ncessaires: non, il savait que Lucien de Fresnes
avait t presque unanimement dsign pour le poste qu'il occupait, au
moment o l'on sentait de toutes parts le besoin de se reposer, de vivre
dans la scurit du lendemain, au moment d'une sorte de trve des
partis, o chacun avait besoin d'tre sr, pour avoir le temps de se
recueillir, que le pouvoir tait dans des mains honntes,
incorruptibles, qui le rendraient tel qu'on le leur confiait.

Cette mfiance ne provenait donc pas de la personnalit de M. de
Fresnes. Mais, avec ce flair des amoureux conduits, Meillan sentait que
si Lucien rencontrait madame de Dreux, s'il pouvait la connatre telle
qu'elle tait, il l'aimerait sans doute.

Et elle? l'aimerait-elle? Aurait-elle vcu cinq ans dans l'isolement
rel d'une vie en apparence heureuse, sans prouver un besoin de
sympathie plus ardent, plus vibrant que la sympathie amicale et toute
d'habitude qui la portait  faire de Meillan un des tres ncessaires 
sa vie? Voil ce que Meillan ne voulait pas admettre. L'lvation morale
du sentiment qui l'avait pouss, lui,  s'effacer au moment o une
vengeance bien fminine des trahisons de Guy aurait pu prcipiter
Blanche dans ses bras, lui faisait redouter comme un malheur toute
faiblesse dans cette femme qu'il avait assez aime pour la prfrer
pure. En un mot, et pour tout expliquer, Meillan tait dans la situation
d'un amateur qui voit un ignorant maladroit porter la main sur un vase
de Chine qu'il sait fragile, et auquel lui-mme n'ose toucher de peur de
le voir tomber en poussire  ses pieds.

Une chose et d le rassurer; elle l'inquitait, au contraire. Madame de
Dreux, au lieu de tmoigner  M. de Fresnes la bienveillance que
mritaient sa personnalit distingue et sa haute position, le recevait
avec une sorte de froideur, laissant  son mari le soin d'tre aimable
et de l'encourager dans ses assiduits. Pour une femme si fine, si
experte dans les nuances de la diplomatie, c'tait une faute politique;
Blanche ne pouvait la commettre qu' bon escient. Dtestait-elle le
nouveau ministre? Meillan l'et bien voulu; il essaya de se le
persuader; mais sa raison ne consentit point  se payer de sophismes.
Blanche vitait M. de Fresnes, donc elle avait peur de l'aimer, il n'y
avait point  sortir de l Et c'tait vrai.

A plusieurs reprises, en coutant Lucien de Fresnes, car Blanche
coutait beaucoup et parlait peu, elle avait senti un frisson lui passer
prs du coeur.

--Voil ce que je pense, se disait-elle, en recueillant avidement ses
paroles, c'est ainsi que je sens, que je comprends la morale, la vie,
tout enfin! Il me semble m'entendre moi-mme, mais avec combien plus
d'loquence et d'autorit!

Une autre femme moins svre pour elle-mme se ft laiss entraner  la
sduction de cette sympathie; madame de Dreux n'eut pas un instant
d'illusion sur ce qu'elle prouvait. Avant toute comparaison avec son
mari, elle comprit que cet homme, dont l'idal ressemblait au sien,
tait un danger pour elle. Avant qu'elle et rencontr son regard plein
d'une admiration respectueuse, elle savait que s'il la regardait, elle
se sentirait frappe; elle ne connut mme pas ces joies si tendres et si
vagues, cette sorte de bercement du coeur qui prcde les grandes
passions. Elle ne voulut jamais fermer les yeux, elle se contraignit 
entendre la voix de sa conscience qui l'avertissait du pril... Mais
Blanche tait prdestine  toutes les amertumes.

Heureux ceux qui ignorent, heureux ceux qui se laissent entraner vers
des rives inconnues. S'ils abordent un rivage fatal, ils ont du moins
savour la douceur de l'abandon, ils ont vogu, pleins d'ivresse, vers
le danger, irresponsables envers eux-mmes, envers les autres, et quand
vient le choc qui les fait sombrer, ils prissent en disant: Je ne
savais pas! Dernire douceur: ils se dfendent d'avoir voulu le mal, et
le monde s'apitoie en disant comme eux: Ils ne savaient pas!

Mais ceux qu'une ferme raison dfend de ces faiblesses, quand leur
destin les entrane vers le malheur, n'ont aucune de ces consolations
suprmes. Avant d'tre jugs par eux-mmes, ils sont condamns par
autrui.

--Une personne si sage, si raisonnable, dit-on. Vraiment cela n'a pas
d'excuse!

Et c'est fini: les voil condamns, jugs, excuts; de sorte que pour
avoir t meilleurs que les autres pendant toute une existence, et pour
avoir succomb sans joies, avec l'amertume de celui qui connat
l'horreur de la faute et ne peut y rsister parce que l'homme est
faible, ils sont plus cruellement blms que les insouciants, les
dbiles, les ingrats, qui ont roul en se jouant dans le mme
prcipice... Mais cette rigueur, pour beaucoup, s'appelle vertu, et
c'est pourquoi il y a des gens vertueux qui sont si compltement
dtestables.

Blanche mesura l'abme bien avant d'tre au bord. L'homme qu'elle avait
voulu associer  son existence, celui qu'elle avait vraiment aim dans
les rves enthousiastes de sa jeunesse, ce n'tait pas Guy, c'tait
Lucien. Guy n'avait t que le fantme de son amour, le mannequin sur
lequel elle avait drap ses souhaits, ses aspirations, sa tendresse,
comme un vtement splendide. Celui qui incarnait ses rves tait
maintenant devant elle,  prsent qu'il tait trop tard. La pauvre femme
se prit la tte dans les mains et maudit sa jeunesse aveugle qui l'avait
trompe.

Mais madame de Dreux n'tait pas femme  s'arrter longtemps en
contemplation devant une situation sans issue. Ne pouvant rien changer 
sa destine, elle rsolut de voir M. de Fresnes le moins possible et de
paratre,  ses yeux surtout, une femme parfaitement heureuse. Son
orgueil lui avait fait prendre ce rle vis--vis du reste du monde.
Vis--vis de celui-l, plus que jamais elle devait se placer sur un
pidestal inaccessible. tre aime de lui par piti! c'et t le coup
le plus cruel pour elle; et puis, tout au fond de son coeur, elle sentait
que s'il venait  l'aimer, elle souffrirait amrement pour lui... on
souffre tant quand on aime sans espoir! Et soudain,  l'ide qu'il
pouvait souffrir  cause d'elle, elle fondit en larmes.

La froideur de Blanche avait loign M. de Fresnes du Mesnil; il
craignait de se montrer importun, il craignait surtout de paratre
abuser de sa situation politique pour s'imposer dans la maison d'un
homme qui aurait certainement besoin de lui. Comme tout le monde, il
croyait aux mrites de Guy; mais, plus perspicace, il sentait, tout en
dessous, un dfaut dans la cuirasse de ce lutteur si bien arm. Dans la
chaleur d'une discussion, les arguments prpars, les phrases sonores
peuvent en imposer; mais dans les conversations de l'intimit mondaine,
un homme intelligent finit par sentir une dissonance... Cet excellent
Guy parlait trs-bien politique, mais les hasards de la vie lui
faisaient parfois profrer d'tranges aphorismes... C'est  ces
moments-l que de Fresnes surprit le regard fixe de Blanche attach sur
son mari comme une tunique de Nessus. Guy n'en paraissait pas incendi
cependant; mais quand il s'en apercevait, il rompait les chiens et
gardait un silence prudent.

--Se pourrait-il, pensa de Fresnes, que cet homme loquent ft une
simple serinette?

A cette question en succda une autre, invitable:

--Alors ce serait sa femme qui l'inspirerait? Quelle femme
extraordinaire! Et elle ne parle jamais!

Un peu de rflexion prouva  Lucien que si elle inspirait son mari, elle
tait tenue de se taire elle-mme. Il tomba alors dans une mditation
profonde qui se termina par un soupir.

Il avait achet, au printemps, un petit bien peu loign du Mesnil, en
partie parce que la situation lui convenait, mais beaucoup aussi parce
que le voisinage de M. et de madame de Dreux l'attirait comme une
nigme. La beaut recueillie de Blanche, son absence de toute
coquetterie, lui avaient dj inspir une tendre admiration; mais si
cette femme silencieuse tait un esprit suprieur, le cas tait assez
rare pour qu'il ft intressant de s'en occuper.

Il fit deux ou trois visites, puis n'osa revenir. L'invitation
inattendue de Guy lui causa un plaisir vritable. Dans la vie de
campagne, les moindres incidents prennent une grande importance. Depuis
trois semaines, M. de Fresnes dnait seul dans sa grande salle  manger,
tapisse d'un affreux papier  sujets reprsentant des pirates
marocains, qu'il n'avait point encore trouv l'occasion de faire
remplacer... La pense que, le lundi suivant, non-seulement il serait
dlivr pour un soir des pirates marocains, mais qu'il dnerait en
compagnie de jeunes et jolies femmes, le remplit d'une joie si vive,
qu'il demanda son cheval favori et ne fit qu'une traite jusqu'au Mesnil.

--M. de Fresnes! annona le domestique en ouvrant la porte du salon.

Un lger bruit de garnitures froisses, d'toffes soyeuses caresses de
la main, salua ce visiteur inattendu.

--Quand on parle du loup... murmura Meillan, en se tirant  grand'peine
de son fauteuil.

Blanche s'tait leve et attendait droite devant sa chaise; Lucien
s'inclina devant elle et souleva crmonieusement jusqu' ses lvres la
belle main glace qu'il fut oblig de demander du geste. Guy se coula
dans un fauteuil auprs de son ministre, et la conversation partit
grand train, comme un bon cheval  qui l'on a rendu la main.

--Enfin! il faut vous inviter pour vous voir, dit madame Praxis d'un air
de reproche amical.

Elle connaissait tout le monde, et jouissait sur tout le Paris
intelligent du libre exercice de sa langue.

--Cette rserve, que nous trouvons excessive, fit gravement M. de
Grosmont, n'en est pas moins  votre louange, monsieur, mais il nous est
permis de la regretter...

--Oui, fit tourdiment madame Rovery, on est si souvent embarrass de
gens qui viennent vous voir malgr vous! Cela fait compensation.

Les yeux de M. de Grosmont se fixrent sur la belle veuve avec une
intensit d'attention qui attira les regards de Guy lui-mme.

--Bien! pensa Meillan; je m'tais toujours dout qu'elle tait un peu
bte, mais je lui faisais tort, un peu n'est pas assez.

Blanche ne put rprimer un sourire; l'air vex de son mari, les yeux
ronds et stupfaits de son tuteur, la satisfaction vidente de Meillan,
formaient un ensemble si harmonieux, et au milieu de tout cela madame
Rovery promenait des yeux si innocents de tout mfait, qu'elle eut peur
de se sentir prise d'un accs de gaiet intempestive. Avec l'arrive de
M. de Fresnes, un je ne sais quoi de jeune et d'imptueux tait entr
dans sa tte; elle avait envie de rire, de courir, de faire quelque
joyeuse folie, un peu comme les chiens de chasse au retour de leur
matre. Elle se mit  causer tout  coup avec une grce, un abandon, qui
firent songer Meillan aux premiers temps du mariage, lorsque la jeune
femme,  peine mancipe des troites conventions qui l'avaient
enchane jusque-l, livrait  ses amis la fleur de son esprit original
et gai. La comtesse Praxis eut la mme ide, car leurs regards se
croisrent avec un sourire; mais celui de Meillan n'tait pas exempt
d'ironie.

--Ce n'est pas ma visite qui lui a jamais donn cet esprit-l!
pensait-il.

Guy n'avait pas l'air tonn; il connaissait aussi sa femme  ce point
de vue, et de plus il n'avait pas la mmoire des dates.

Quand, une demi-heure aprs, Lucien de Fresnes se retira, il emporta la
singulire impression d'un homme qui aurait pass un instant au thtre
et qui s'en irait sans avoir vu le commencement ni la fin de la pice.

--Quelle femme extraordinaire, se dit-il, et comme elle a de beaux yeux
qui ont pleur!




                                XI


C'est toujours une jolie chose qu'un beau dner dans une vaste salle,
surtout quand la toile de fond de ce festin est un soleil couchant sur
l'Ocan. Les portes-fentres donnant de plain-pied sur la terrasse,
largement ouvertes, laissaient entrer les rayons d'or, tamiss par de
lgers nuages cuivrs, tels qu'il s'en produit sur l'Atlantique presque
chaque soir  cette heure merveilleuse; la lumire entrait dans la salle
tapisse d'arbustes verts, s'accrochait de ci de l  l'extrmit d'un
rameau pelucheux,  la surface polie d'une feuille luisante comme un
morceau de mtal verni, puis se glissait jusqu'aux longues jupes
soyeuses des femmes ranges contre leurs chaises, en cascades de rubans
et de dentelles, et dtachait, comme un point lumineux, une perle, un
bijou d'or cisel; les fleurs naturelles sur la table ou dans les
cheveux, vues par transparence, prenaient des nuances dlicates de
porcelaine... On a dit qu'un dner devait avoir lieu seulement aux
lumires, afin de donner tout son clat; ceux qui l'ont dit n'aimaient
sans doute ni le bord de la mer, ni le soleil couchant.

M. de Fresnes savourait le charme de cette fte, donne en son honneur.
Les jeunes femmes avaient fait assaut d'lgance: on est bien aise, si
loin de Paris, d'avoir une occasion de revtir ses plus beaux atours. On
ne part pas pour six semaines sans emporter une robe qu'on ne mettra
pas, mas enfin s'il arrivait quelque chose? Ce quelque chose arrive
toujours, et la prcieuse robe voit la lumire, autorisant pour
l'accompagner quelque bijou trop beau pour l'ordinaire des champs. Aussi
madame Rovery, en descendant un instant avant le dner, pour la
premire fois de sa vie, avait grommel M. de Grosmont, avait-elle fait
une petite grimace  la vue de Madeline, tout de blanc vtue, si frache
et si jolie avec ses noeuds cerise, que la toilette la plus brillante
perdait son clat auprs d'elle.

Cet assaut d'lgance et de charme auquel, dans l tourbillon de Paris,
un homme est si bien habitu qu'il n'y prend plus garde, profitait de la
loi des contrastes pour emprunter un vif attrait  son cadre grandiose,
presque sauvage.

Le repas fini, on passa sur la terrasse, o le soleil, maintenant
disparu derrire une paisse banquise de vapeurs, offrait le spectacle
magnifique d'un immense incendie. Les tours chancelantes, les palais
croulants, amusrent un instant l'attention des htes du chteau, puis
insensiblement les groupes se formrent suivant les lois de l'habitude.
Miss Amy, qui depuis longtemps avait renonc  taquiner Meillan,
s'arrangea pour n'tre pas trop loin de M. de Fresnes, et prit une pose
gracieuse qui dessinait sur le ciel sa silhouette lgante.

--Cette fois, ma petite, vous perdez votre temps! lui glissa
charitablement dans l'oreille la comtesse Praxis, qui rentrait pour
faire son bsigue avec M. de Grosmont.

Miss Amy ne broncha pas, et pourtant elle n'tait pas sourde.

--Il vous tarde sans doute de rentrer  Paris? dit Lucien  madame de
Dreux.

--Non, dit-elle, j'aime ce pays, j'aime surtout le repos...

Sans s'en apercevoir, elle avait baiss la voix; une sorte de lassitude
perait dans ce ton attnu.

--Mais vous-mme, reprit-elle, cette solitude doit vous peser?

Il sourit.

--Non, dit-il, j'aime la campagne, j'aime la mer et j'aime aussi le
repos, bien que pour nous autres hommes ce soit un vain mot, le plus
souvent.

Blanche pensa qu'elle avait beau tre femme, elle n'en connaissait pas
moins les mmes tracas; mais c'tait un de ces secrets qu'elle devait
garder pour elle. En ce moment, elle s'tonna de sentir pour la premire
fois, comme une gne, la ncessit d'tre prudente. Jusqu'alors elle
l'avait t par instinct.

--Oui, reprit-elle, vous avez embrass une carrire difficile, o, quoi
qu'on fasse, on est  peu prs certain de mcontenter tout le monde...

--Surtout si l'on agit suivant sa conscience, rpliqua M. de Fresnes en
souriant. C'est une carrire prilleuse, en effet; beaucoup y perdent le
peu qu'ils avaient de sens moral; par bonheur, il en est au contraire
qui s'y fortifient, chez qui le sentiment du devoir s'affirme avec les
preuves... ceux-l sont une gloire pour leurs proches, un honneur pour
leur pays...

Il s'inclina  demi, et Blanche sentit qu'il faisait allusion  son
mari. Elle s'inclina lgrement  son tour, mais sans paratre attacher
d'importance  ce que les paroles de M. de Fresnes contenaient de
flatteur.

--Le couronnement de tout cela, dit-elle, c'est l'ingratitude le plus
souvent; heureux encore quand ce n'est pas de la haine!

--Qu'importe! dit M. de Fresnes d'un ton grave. Lui aussi avait baiss
la voix, comme si cet entretien et t confidentiel. C'est souvent de
la haine, parfois du mpris, de l'ingratitude toujours; mais si
quelques-uns vous encouragent vivant, vous pleurent mort, si ceux-l
sont des mes d'lite, des esprits levs, des coeurs gnreux,--pour ces
quelques amis, qui reprsentent tout ce qu'il y a de bon dans la nation,
ne vaut-il pas bien vivre et mourir dans l'accomplissement du devoir,
dans l'esprance, pour son pays, d'un avenir qui ralise tous nos rves?

--Nous n'y serons plus, dit Blanche.

--Qu'importe encore! Le progrs n'a pas d'ge; nous sommes les pierres
avec lesquelles il btit ses murailles...

--Les pierres ne souffrent pas, rpondit madame de Dreux, et le progrs
se fait si lentement!

Un silence s'ensuivit; le jour teint avait fait place  la nuit. A
l'horizon,  droite, un phare de la cte brillait par intervalles gaux.
Blanche le regardait; chacun de ses clats clairait un instant
l'immensit sombre, et l'obscurit paraissait ensuite plus paisse et
plus impntrable. M. de Fresnes suivit le regard de la jeune femme.

--Le progrs, dit-il, est semblable  ce phare. Aprs avoir fait un pas
en avant, l'humanit retombe, et il lui parat, dans le dsespoir de sa
chute, que jamais elle n'a t si bas; cependant chacun de ses efforts
est un clat de lumire, et le tout fait une lueur certaine qui nous
carte du pril, qui nous guide vers le port...

Miss Amy se leva et rentra. Dcidment, madame Praxis avait raison, il
n'y avait rien  faire pour elle. Cet homme tait insupportable avec ses
conversations mtaphysiques. Sur la porte, elle croisa Guy.

--M. de Fresnes? lui demanda-t-il.

--Vous ne me l'aviez pas donn  garder, rpondit-elle avec sa
brusquerie habituelle. Cependant, je veux bien vous dire qu'il est sur
la terrasse avec madame de Dreux, en train de s'enrhumer, en causant des
phares.

--Des phares? rpta Guy fort surpris.

--Oui, mon bon monsieur. C'est une conversation minemment politique, 
ce qu'il parat.

Elle disparut, et de Dreux vit  deux pas devant lui sa femme, qui se
rapprochait du salon avec le jeune ministre.

Tout prs de lui, Blanche tressaillit

--Je ne vous voyais pas, dit-elle  son mari. Elle l'avait pourtant vu
avec les yeux de son corps; mais les yeux de son me taient tourns
vers d'autres horizons.

Ils rentrrent; on fit de la musique, on eut de l'esprit, tout le monde
fut charmant, et M. de Fresnes s'en alla  minuit, pntr du dsir de
revenir le plus tt possible. Jamais les Marocains de sa salle  manger
ne lui avaient paru aussi horribles que le lendemain matin, quand il se
trouva seul devant son djeuner.

--Emportez cela dans mon cabinet, dit-il  son valet de chambre. Je ne
veux plus manger ici; cette pice est odieuse.

Son cabinet donnait sur la mer. Il s'installa prs de la fentre; en se
penchant un peu, on voyait le Mesnil. Il se pencha plus d'une fois avant
la fin du jour.

Il retourna au chteau dans le courant de la semaine: simple visite de
politesse, o il n'eut que le temps de dire et d'entendre quelques
aimables babioles. Ce n'est pas l ce qu'il voulait, il voulait causer
avec Blanche, l'amener  livrer la clef de son me, si jalousement
ferme. Il revint souvent, sut faire oublier qu'il tait ministre, et,
par un trait de gnie bien digne de ses fonctions d'homme politique, il
se lia d'une faon particulire avec Grard Lecomte, qu'il invita
souvent  djeuner avec lui.

Il n'y avait plus  s'en ddire, M. de Fresnes tait devenu l'ami de la
maison. Guy en tmoignait une joie si vidente, que Blanche ne put
s'empcher de l'admonester.

--On croirait vraiment,  vous entendre, lui dit-elle, que la protection
de ce monsieur est indispensable  votre bonheur. Eh! mon cher, vous le
valez!

--Oh! fit Guy, avec un geste de protestation indigne.

--Vous n'en savez rien, tout au moins! Comme homme politique, veux-je
dire.

--Vous croyez? dit M. de Dreux avez une navet innocemment cruelle.

--Puisque je vous le dis! Faites-en votre ami si vous pouvez; il vous
plat, je n'ai rien  redire  cela, mais n'affichez pas vos sentiments.

--Blanche, ce n'est pas parce qu'il me plat, fit Guy d'un air
suppliant, c'est parce que son amiti me sera si utile!...

Sa femme lui avait tourn le dos avant que la phrase ft finie. Un peu
contrari, il alla conter ses peines  Meillan, son confident ordinaire.

--C'est bien malheureux, en vrit, dit-il en terminant ses
panchements. Je me lie avec un homme influent, aimable, bien lev, un
homme auquel on ne peut rien reprocher, enfin! Et ma femme ne peut pas
le souffrir! Elle l'a pris en grippe!

--Voyons, dit Meillan, ne te fais pas des monstres de tout, sois
raisonnable! Tu exagres, elle peut le souffrir!

--Si peu! Sais-tu ce que j'ai pens parfois?

--Non, dit le jeune homme, tremblant que, par un hasard contraire 
toutes les vraisemblances, son ami, pour une seule fois, et devin
juste.

--Eh bien, j'ai pens qu'elle tait jalouse de lui!

--A quel point de vue? Je ne saisis pas...

--Elle le trouve trop influent; elle est jalouse de sa position
relativement  moi.

--Oh! pour cela, rpliqua Meillan, je crois que tu te trompes. Madame de
Dreux est trop intelligente...

--Pourquoi? fit curieusement le jeune dput.

--Pour ne pas comprendre qu'un dbutant comme toi ne saurait, d'ici
quelques annes, prtendre ... Tiens, laisse-moi tranquille! Tu me
contes des histoires  dormir debout. Je suis bien bon de les couter!

--Meillan, sois gentil; toi qui as de l'influence sur ma femme, fais-lui
comprendre que son obstination  dtester ce pauvre de Fresnes est un
obstacle  mes travaux, que je n'arriverai jamais si elle ne s'humanise
pas un peu...

--Bien; je le lui dirai, rpondit Meillan; et maintenant ne m'en rebats
plus les oreilles, car cela devient fastidieux.

Meillan tint sa promesse. Se trouvant seul avec Blanche, le lendemain,
il lui dit tout  coup:

--De Dreux vous en veut de ne pas tre plus aimable avec son ami de
Fresnes...

--Vous aussi? fit la jeune femme en se tournant vers lui avec un geste
impatient.

--Moi aussi. Serez-vous trs-tonne si je vous conseille d'tre en
effet plus aimable?

Blanche le regarda. Un souvenir du pass, bien oubli, oh! si bien
oubli! lui revint  l'esprit.

--Oui, dit-elle d'une voix ferme, j'en serais fort tonne.

--Vous auriez tort, chre madame.

Il lui prit affectueusement la main.

--Je suis un vieux routier de la vie, moi, dit-il; j'ai pass par bien
des chemins o d'autres avaient laiss de la laine, et j'y ai appris pas
mal de choses. Permettez-moi de vous dire que je vous aime beaucoup,
beaucoup en vrit, sans quoi je n'aurais pas pass sept ans de ma vie
dans vos bagages, comme une valise fidle et inusable. Au nom de cette
affection, qui,--vous l'avez oubli sans doute, mais moi je m'en
souviens,--a eu de mon ct quelques moments orageux, je vous conseille
de ne plus contrarier votre mari sur ce point. Il s'en plaint  moi
aujourd'hui, plus tard il s'en plaindrait  d'autres, et comme une
antipathie pour l'aimable garon qu'il veut vous imposer n'est point une
chose si naturelle que l'ide en vienne immdiatement  tout le monde,
on penserait que votre froideur n'est qu'affecte... Soyez sage, ma sage
et chre amie, vitez les extrmes... Eh! je crois que je vous donne une
leon de sagesse! Moi  vous! Qui l'et cru?

Il plaisantait; mais il parlait un peu plus vite que de coutume, et l'on
sentait l'motion percer malgr lui.

--Allons, dit Blanche, puisque c'est une conspiration, je me rends.
Priez seulement mon mari de ne plus m'en parler, car l'entendre revenir
sur ce point serait au-dessus de mes forces.

--Il en sera ce que vous ordonnerez, rpondit Meillan.

Madame de Dreux, reste seule, tendit les bras et respira largement.

--Mensonge, mensonge, mensonge! dit-elle en repliant devant elle ses
belles mains, avec un geste lass. Mentir toujours, aux autres, 
moi-mme, mentir par devoir, comme d'autres mentent par faute... Pour la
premire fois depuis tant d'annes, vais-je avoir le droit de ne pas
mentir?

Le lendemain, vers six heures, M. de Fresnes passa sous la terrasse du
Mesnil. A un coin qu'il connaissait bien, une forme svelte se tenait
accoude, les yeux perdus au loin, s'enivrant des splendeurs de la mer,
qui semblait une coupe de mtal embras. Bien des fois, il avait regard
de loin l'lgante silhouette appuye sur la balustrade ronge par le
vent et la pluie; il s'tait arrt souvent,  l'abri d'un arbre o d'un
rocher, pour contempler la srieuse chtelaine. Mais  son approche elle
s'loignait lentement, sans affectation, et quand il arrivait assez prs
du chteau pour la saluer, elle tait trop loin pour recevoir son salut
et son regard.

Ce jour-l, elle sembla ne pas l'avoir aperu, tant elle se tenait
immobile. S'il avait pu lire dans ce coeur qui battait contre la pierre
du mur, s'il avait su ce que ce silence et cette immobilit cotaient 
la fire jeune femme!... Mais il ne pouvait s'en douter. Surpris et
charm, il s'approcha jusqu' pouvoir toucher de la main une main
qu'elle avait laisse pendre contre les balustres; elle ne fit aucun
mouvement.

--Bonsoir, madame, dit-il en saluant respectueusement.

--Bonsoir, monsieur, rpondit Blanche. Vous rentrez?

Il retint son cheval impatient.

--Oui... La belle soire!

--Superbe. Quand viendrez-vous dner au Mesnil?

--Je suis  vos ordres, madame.

--Demain?

--Demain, si vous voulez bien le permettre. Ils restrent muets tous les
deux, chacun sentant quelque chose d'trange sous l'apparente banalit
de la conversation.

--Vous aimez cette place? dit-il enfin en levant les yeux sur elle. Je
vous y ai vue tant de fois...

Blanche fit un mouvement pour se reculer. Elle avait dj peur d'avoir
laiss entrer trop avant dans son intimit cet homme, contre lequel elle
voulait  tout prix se dfendre.

--De loin... reprit M. de Fresnes. Cette terrasse a besoin d'une
chtelaine pour animer sa froide rgularit.

Il se tut. Ce n'est pas cela qu'il voulait dire. Soudain, il se sentit
le coeur pris comme dans une douce main de femme, qui se serait resserre
insensiblement jusqu' l'touffer. Il regarda Blanche, elle regardait la
mer; une rougeur fugitive allait et venait sur ses joues ples, suivant
les pulsations irrgulires de son coeur.

--A demain! dit-il en rendant la main  son cheval.

Elle lui fit un signe d'adieu. Au dtour du chemin, il se retourna, avec
un dernier salut. Elle se jeta vivement en arrire.

--Oh! mon Dieu! se dit-elle, que fais-je? Est-ce moi que je dshonore,
en obissant  la volont des autres?... Je ne sortirai donc pas de ces
mensonges? Je le verrai demain... demain... Oserais-je dire que j'en
suis mcontente?

Elle mit la main sur son coeur pour en arrter les battements, puis
s'assit, appuya la tte sur le vieux granit breton qui avait essuy tant
d'orages, et pleura comme une enfant.

La journe du lendemain fut bien longue pour Lucien de Fresnes. En
rentrant chez lui, il s'tait assis dans un fauteuil, prs de cette
fentre qui regardait le Mesnil, et il coutait une voix qui chantait en
lui-mme.

Blanche avait eu beau se dfendre, elle n'avait pas tout drob  ce
visiteur curieux de la connatre. Si bien cache que ft son me, si
ferm que ft son coeur, si discrtes que fussent ses paroles, sous tous
ses voiles, ainsi que dans une de ces statues chastement drapes,
chefs-d'oeuvre de l'antiquit, la perfection se faisait sentir, la forme
merveilleuse se rvlait vivante. Lucien sentait que madame de Dreux
cachait une autre femme, celle que Madeline appelait Blanche; il avait
remarqu combien les yeux d'amthyste de la jeune femme changeaient de
couleur et d'expression lorsqu'elle parlait  ses enfants, ou
lorsqu'elle causait avec son amie. Il avait compris que pour
quelques-uns, privilgis du sort, cette femme tait bien diffrente de
ce que voyait le monde. Un dsir ardent s'veilla en lui d'tre un de
ceux-l, de ceux qu'elle aimait... A quel titre? Il ne se le demanda
pas. L'invitation de Blanche, tombe de ses lvres  elle pour la
premire fois, lui ouvrait,  ce qu'il crut, une entre dans ce coeur
ferm. Mais tel tait son respect pour madame de Dreux, qu'il n'osa s'en
prvaloir comme d'une faveur.

Il vint le lendemain et trouva Blanche, non pas ouverte, elle ne pouvait
changer si vite, mais accessible. Il causa avec elle et madame Lecomte
pendant une heure. Madeline savait faire parler son amie; devant
celle-ci, madame de Dreux se trouvait sans dfense. Elle lui avait
toujours parl avec tant d'abandon!

--Enfin, dit M. de Fresnes, je voudrais connatre votre dfinition du
bonheur.

--Le bonheur! s'cria Madeline, c'est d'aimer son mari, quand il vous
aime.

--Parfait! approuva le jeune ministre. C'est en effet un idal complet.
Et vous, madame? ajouta-t-il en s'adressant  Blanche.

Elle hsita un instant.

--Le bonheur, dit-elle enfin, c'est d'tre libre de parler et d'agir 
sa guise, sans tre oblig de dissimuler ou de mentir.

--Ah! s'cria Meillan, qui se tenait  peu de distance; on voit bien,
chre madame, que vous n'tes pas une femme politique!

Tout le monde se mit  rire, Guy plus fort que les autres. Si quelqu'un
au monde souponnait Blanche d'entendre quelque chose  la politique, 
coup sr ce n'tait pas lui.

--Le bonheur, dit miss Amy, que personne n'interrogeait, c'est d'avoir
beaucoup d'argent, et un petit mari bien gentil.

--Vous mprenez ma dfinition, fit Madeline.

--La moiti seulement, riposta la comtesse Praxis, et encore ce n'est
pas du tout la mme chose.

Pendant un instant tout le monde parla  la fois.

--Et vous, monsieur? dit Madeline  M. de Fresnes, qu'appelez-vous le
bonheur?

--Le bonheur, dit-il sans regarder Blanche, d'une voix touffe 
dessein, c'est de rencontrer sur la terre la perfection de toutes les
vertus, et de l'adorer sans mme le lui dire, afin de ne pas la troubler
par l'aveu de nos faiblesses.

Madeline n'avait pas compris. Blanche dtourna la tte avec un sourire
tremblant. Elle avait senti s'enfoncer dans son coeur une pointe aigu
qui ressemblait dj  un remords.




                                XII


A la tin d'aot, une srie de bourrasques vint s'abattre sur les ctes
de Bretagne, au grand dommage des marins de toute espce et au grand
ennui des htes des chteaux. Ceux-ci n'aiment pas le mauvais temps: 
l'poque de la chasse, on accepte volontiers la brume et la pluie; on
revient le soir au logis harass, tremp, mais allgre, pour peu que le
carnier fasse bonne figure; mais, en plein t, quand aucune distraction
ne vient remplacer la douce vie en plein air, qui pourrait conserver sa
srnit, montrer une humeur gale et trouver l'emploi de ses heures?

Ds la seconde journe de pluie, madame Rovery reut une lettre
importante qui la rappelait  Paris. C'est ce qu'elle dit du moins, et
personne ne s'avisa d'ouvrir une enqute pour savoir seulement si elle
avait reu une lettre ce jour-l. Chose trange! depuis la sortie de M.
de Grosmont contre les jolies coquettes, la belle veuve avait perdu cent
pour cent de son charme aux yeux de Guy. Certains propritaires se
dfont de leurs chevaux quand leurs amis les blment. Guy et peut-tre
gard ses chevaux, mais il ne tenait pas  conserver longtemps les
bonnes grces de madame Rovery. Ils se querellrent probablement: ce
n'est pas cela qui tait difficile. Une belle dispute officielle avec
miss Amy fut suivie d'une autre, celle-ci plus discrte, avec sa soeur;
le vent et la pluie firent le reste: une bonne voiture bien close emmena
 la ville voisine les deux dames, qui prirent la poste et s'envolrent
vers des cieux plus clments.

M. de Grosmont assista  ce dpart avec la satisfaction du sage qui a
prvu les vnements. Il flicita chaudement M. de Dreux d'avoir su
trouver un prtexte habile pour rompre sans affectation des relations si
peu recommandables, et lui conseilla de veiller  ce que Blanche ne ft
pas tente de les renouer lors de son retour  Paris. Guy se porta
garant que les relations ne seraient pas reprises. Sur cette assurance,
M. de Grosmont, satisfait d'avoir vu de ses propres yeux combien le
bonheur de sa pupille tait dsormais certain, se fit aussi donner des
chevaux et partit pour l'Italie! o il comptait passer l'hiver. Lui non
plus n'aimait pas le mauvais temps.

En revanche, Grard et Madeline taient enthousiasms. Ils partaient ds
le matin pour le bord de la mer et revenaient  la nuit tombante, juste,
bien juste  temps pour la cloche du dner. Ils rentraient frileusement
serrs l'un contre l'autre, mouills de la tte aux pieds, mme quand il
ne pleuvait pas, aspergs par les grandes vagues qu'ils allaient dfier
jusque dans le petit port du Mesnil.

Le village du Mesnil abritait une pauvre population de pcheurs qui, en
temps d'orage, retirait ses bateaux  terre, s'enfermait chez elle et ne
bougeait plus jusqu'au retour du calme. Conseill par Blanche, Guy leur
avait donn un bateau de sauvetage, de mme qu'il avait donn une pompe
 incendie. Celle-ci ne servait pas du tout, et personne n'en
connaissait la manoeuvre. Soigneusement range dans un hangar attenant 
la mairie, la pompe, recouverte de sa toile goudronne, servait  loger
quelques milliers d'araignes. Le bateau de sauvetage tait moins
dlaiss. Sa construction le rendait impropre  tout autre service que
celui pour lequel il avait t cr; on ne pouvait l'employer ni pour la
pche, ni pour la fraude, ce grand moyen d'existence des populations
maritimes; on le respectait cependant, car c'tait un bateau, et les
pcheurs respectent tout ce qui tient  la marine; on le tenait mme
assez proprement en tat de prendre la mer en cas de besoin.

M. et madame Lecomte ne pouvaient se rassasier de voir les grandes
vagues accourir du large, hautes et furieuses, comme si elles allaient
engloutir la terre, puis s'crouler  quelques mtres d'eux, les
couvrant de poussire humide, sans jamais dpasser un endroit marqu
d'avance. Il y avait l quelque chose d'nigmatique, malgr toutes les
explications de la science, et Grard s'y laissait intresser aussi bien
que Madeline. Quand la tempte augmentait de force, quand les vagues
montaient  l'assaut de l'enrochement fruste qui servait  protger le
pauvre petit port de pche, et que, sapes  la base par la rsistance
de la pierre, elles jaillissaient dans les airs  cent pieds de haut,
s'panouissant en gerbes blanches et lumineuses comme le bouquet d'un
feu d'artifice, le mme cri d'admiration sortait en mme temps de leurs
poitrines, et ils se regardaient avec un sourire qui leur suffisait pour
s'entendre.

Cinq annes de bonheur leur avaient appris  se connatre, ce qui est la
meilleure manire de s'aimer. Dans les commencements d'un mariage, il y
a toujours entre les poux une certaine hsitation. C'est quelquefois de
la modestie, quelquefois de la mfiance. Ces deux tres qui se sont lis
pour la vie ignorent tout l'un de l'autre, sauf ce que les convenances
sociales leur ont permis de laisser entrevoir. L'esprit de la jeune
fille est plus secret pour ceux qui l'environnent que ne l'est le corps
le plus chaste, cach sous de triples voiles. Aprs le mariage, elle
s'abandonne et laisse son mari lire dans son me, heureux s'il sait, en
la dchiffrant jusqu'au bout, y trouver le germe des vertus qu'il
arrivera  dvelopper! Mais le mari se rserve, lui; il veut vivre avec
ses penses, avec sa science, avec tout ce qu'une ducation solide, tout
ce que l'exprience de la vie lui ont donn de sujets de mditation...
Il aime sa femme et la prfre  toute autre, et cependant, elle n'est
pas sa compagne, dans le sens lev de ce mot.

Tel n'tait pas le cas entre Madeline et Grard; leurs caractres, leurs
gots, et surtout la haute ide qu'ils s'taient faite du mariage, les
avaient jets corps et me dans les bras l'un de l'autre.

Ils avaient les mmes penses et les exprimaient souvent par un mme
mot, au mme moment. Aussi n'taient-ils jamais plus heureux que
lorsqu'ils pouvaient s'isoler et passer quelques heures seuls ensemble
au fond des bois ou au bord de la mer.

--Tu devrais venir avec nous, dit un soir Madeline  son amie pour
s'excuser d'tre rentre un peu en retard. Tu ne peux pas te figurer
combien c'est beau!

--Je le sais, fit Blanche avec une ombre de regret dans la voix;
autrefois, avant mon mariage, j'ai pass une saison ici avec mon tuteur
et sa femme... C'tait fort beau...

--Viens donc demain... Pourvu que l'ouragan continue! Oh! c'est mal, ce
que je dis l! ajouta-t-elle, honteuse de ce petit mouvement d'gosme.

--Je tcherai, rpondit madame de Dreux. Il y a si longtemps que je n'ai
vu de tempte! Pas de navires en vue?

--Rien que le soleil et l'eau. Quel ciel et quelle eau! M. de Fresnes,
cette aprs-midi, tait aussi ridicule que nous; il ne pouvait pas se
dcider  s'en aller! Un ministre, pourtant, a devrait tre blas sur
toute espce d'orages!

--M. de Fresnes se trouvait l? fit Blanche avec une sorte d'inquitude.

--Oui, sur son grand cheval, qui a l'air d'un cheval de bataille.

--C'est un sage, fit Meillan; il s'exerce  faire face aux masses en
fureur. C'est un trs-bon exercice parlementaire.

--Il ferait mieux de venir ici nous distraire un peu, gronda madame
Praxis. Vous n'tes pas divertissants du tout, mes bons amis! Guy a sa
correspondance, les amoureux Lecomte courent les chemins, Meillan lit
les revues, Blanche est muette comme une tombe, les voisins ne viennent
pas parce qu'il pleut... Savez-vous que, depuis trois jours, j'ai
recommenc cent dix-huit fois une patience trs-complique qui s'appelle
la Belle-Alliance? Si vous croyez que je m'amuse!

--Nous vous emmnerons demain, dit Blanche avec douceur. Je vous demande
pardon, mon excellente amie, de vous avoir nglige. Je ne le ferai
plus.

Dans la soire, un pcheur vint annoncer qu'il venait des paves  la
cte. Guy avait eu bien de la peine  obtenir que les paves ne fussent
pas partages entre les villageois avant qu'on les et examines. A
force de distribuer des pourboires et des menaces, cependant, il y tait
i peu prs parvenu; c'est--dire qu'on lui donnait connaissance de ces
vnements lorsqu'il habitait le Mesnil. Pour le reste du temps, il n'y
fallait pas songer.

--La nuit sera bien mauvaise, ajouta le marin. Heureusement, tout le
monde est  terre, les douaniers aussi.

Une ide traversa l'esprit de Blanche.

--Le canot de sauvetage est-il en bon tat?

--Je vous en rponds, madame! En voyant le mauvais temps, nous l'avons
nettoy lundi.

--C'est bien, dit Blanche en le congdiant avec un peu d'argent.

La nuit fut effroyable. Les coups de mer frappaient dans les
anfractuosits des roches comme des coups de canon, et la falaise
tremblait jusque sous le Mesnil, qui tait pourtant assez loin du
rivage. Le vent soufflait en foudre, faisant craquer et gmir les arbres
du parc, dont plus d'un se trouva le lendemain couch par terre. Ds six
heures du matin, matres et domestiques, tout le monde tait sur pied,
aprs une nuit sans sommeil.

--Si cela dure encore vingt-quatre heures, dclara la comtesse Praxis,
je retourne  Paris et je vous emmne tous. Il n'y a pas de bon sens 
habiter un pays pareil, quand il fait un temps de damns, comme
celui-l. J'ai rv toute la nuit de l'_Enfer_ de Dante.

Blanche, le front appuy  la vitre d'une fentre du grand salon,
regardait le ciel bas et l'horizon confus: au del de la terrasse, qui
lui masquait la vue du rivage, elle voyait s'tendre au loin l'Ocan
glauque et troubl. A cette distance, les vagues apparaissaient comme de
simples rides; mais les normes sillons blanchtres qu'elles laissaient
en se heurtant semblaient les cicatrices de monstrueuses blessures. Tout
tait gris; le jour mme, triste et jauntre, semblait venir  travers
un verre dpoli d'ingale paisseur.

--Ce doit tre superbe en bas, dit Madeline en touchant lgrement le
bras de son amie. Viens-tu?

Sans rpondre, madame de Dreux fit un mouvement brusque et murmura tout
bas:

--Oh! mon Dieu! les malheureux! Madeline effraye la regarda d'abord,
puis suivit la direction des yeux de Blanche, qui exprimaient une
douloureuse piti.

--Un navire! dit-elle en joignant les mains.

--Un navire qui vient  la cte fit Blanche en se retournant vers le
groupe qui accourait. Allons, messieurs, faites votre devoir; nous
aussi, mesdames. Il faut essayer de sauver ces hommes en pril.

Elle parlait d'une voix brve,  peine plus haute que de coutume, mais
si nette et si imprieuse, que chacun se sentit tenu d'obir. En un clin
d'oeil, les femmes de service apportrent du linge, des cordiaux, des
mdicaments, des couvertures de laine, en un mot tout ce qui est
ncessaire  des naufrags. Ce paquet fut emport au village, et les
habitants du chteau, bien envelopps, descendirent rapidement l'avenue
qui conduisait  la grve.

Il ne pleuvait pas, et mme, par intervalles, on voyait  travers les
nuages une claircie jaune qui indiquait le soleil.

Quand ils quittrent l'abri de la colline, qui les protgeait contre le
vent d'ouest, ils faillirent tre renverss par la violence de
l'ouragan. A cent mtres et plus du rivage, ils recevaient  la figure
l'embrun des vagues furieuses; de grands flocons d'cume jauntre se
dposaient sur leurs vtements, sinistres papillons des temptes. Ils
approchrent cependant et se tinrent sur le galet, o toute la
population du Mesnil tait dj rassemble et regardait le navire, qui
approchait rapidement.

--Qu'en pensez-vous? demanda Blanche au chef pilote, vieux marin qui
avait fait plusieurs fois le tour du monde.

--Madame, je pense que le brick va venir  la cte avec hommes et
chargement; le courant l'y porte. Malheureusement, la mer baisse; il n'y
aura pas assez d'eau pour qu'ils aillent jusqu'au sable.

--Et alors?

--Eh bien, alors, ils vont cogner sur quelque roche... C'est mauvais par
ici; la cte n'est pas faite pour qu'un brick s'y promne par un temps
pareil.

Le vieux marin teignit sa pipe, qu'il avait te par respect.

--C'est un franais? demanda Guy.

--Un franais; oui, monsieur. Il porte son pavillon... Je crois bien
qu'il ne le portera pas longtemps.

Madeline se serra en frissonnant contre son mari. Elle avait peur, ses
dents claquaient d'motion autant que de froid. Il la fit asseoir sur le
galet et se tint debout prs d'elle.

--Combien sont-ils? demanda Meillan au pilote, qui essuyait les verres
de sa lunette.

--Neuf, monsieur, si j'y vois clair.

--Peuvent-ils se sauver? dit Blanche d'une voix trangle.

Le vieux marin hocha la tte.

--a se peut, madame; pourtant, il n'y a pas bien des chances... Ils ont
perdu leur embarcation...

Les spectateurs restrent muets. Le navire tait  peine  deux cents
mtres du rivage et se dirigeait vers l'enrochement, o il devait venir
se briser.

La voix de Grard se fit entendre, sonore comme un clairon, au-dessus de
l'effroyable tumulte du vent et de la mer.

--Au canot de sauvetage! dit-il. On peut essayer, n'est-ce pas, pilote?

--On peut toujours essayer, monsieur, rpondit le marin avec dfrence.

--Allons, alors, fit le jeune savant en se dirigeant vers l'embarcation.

--Grard! cria Madeline en se levant, tu n'y vas pas?

Il revint  elle et la rassura d'un regard et d'une caresse.

--Il n'y a aucun danger, ma chrie, dit-il, aucun. Tu vois ces ceintures
de sauvetage, le bateau est insubmersible...

--Grard, je t'en supplie, n'y va pas.

Il lui murmura quelques mots  l'oreille. Elle regarda tour  tour
Blanche et Guy, puis resta toute ple et cessa d'insister.

--Combien d'hommes? demanda Guy.

--Douze.

--O sont-ils?

--Nous sommes dix, monsieur; rpondit un pcheur en s'approchant. Il y
en a un de malade, et l'autre est parti  Manigamp hier soir.

--Vous ne pouvez pas aller dix?

--On le peut tout de mme, monsieur; mais plus on est d'hommes solides,
mieux a vaut. Les pauvres diables, l-bas, sont en piteux tat, je
crois.

Pouss par vingt bras vigoureux, le canot tait dj roul jusqu'au bord
du sable; les dix hommes y entrrent et prirent leur place.

--Qui est-ce qui vient? cria le pilote, en regardant tout le monde.

Personne ne rpondit. Les gens du village n'avaient pas envie de se
dranger; et puis, ce n'tait par leur service, ils n'taient pas
marins.

Grard grimpa dans l'embarcation par l'chelle, qui vacillait  chaque
vague.

--Guy, venez-vous? dit-il en se tenant debout  l'arrire.

De Dreux hsita.

--Allez, lui dit Blanche,  voix basse.

--Est-ce bien ncessaire? rpondit-il avec humeur. Je vais me mouiller,
attraper un rhume; peut-tre une fluxion de poitrine...

--Et ces hommes vont peut-tre mourir! rpliqua Blanche. Allez!

--Voyons, Blanche, vous n'tes pas raisonnable, vous demandez des
absurdits... Que diable! Ce n'est pas le danger, je me suis battu dix
fois; mais je ne connais rien de bte comme un rhume.

--Allez donc! dit-elle avec une telle autorit qu'il se sentit vaincu.
Grard y va, en amateur, et vous le dput du pays, vous refusez... Ils
vont vous mpriser!

Guy s'lana d'un bond  l'chelle. Un tour de rames, et le canot
flotta.

--A la grce de Dieu! cria le patron en prenant la barre du gouvernail.

Sous l'impulsion des rames, le canot bondit, enlev par les vagues. A
cinquante mtres du rivage, Grard se leva et agita son chapeau. Au mme
instant, M. de Fresnes dboucha sur la plage au grand galop de son
cheval.

--Trop tard! fit-il avec regret en s'arrtant prs de madame de Dreux.
Ils sont partis sans moi.

Blanche l'enveloppa d'un regard. Admiration, reconnaissance, regret,
honte peut-tre, tout s'y trouvait ml. L'homme d'tat reut ce regard
comme un bienfait et le garda dans sa mmoire.

Madeline s'approcha de son amie.

--Il n'y a pas de danger pour eux, dis? fit-elle avec angoisse.

--Non, ma chrie, aucun danger.

La jeune femme respira pniblement, et son regard chercha  reconnatre
Grard parmi les points noirs qui dominaient le canot,  chaque instant
masqu par les vagues.

Meillan avait assis la comtesse sur un gros caillou. Elle se tenait
cramponne  son bras et lui faisait mal; mais ni l'un ni l'autre ne
s'en apercevaient.

--Ah! si je savais nager! dit-il entre ses dents serres. Mais je n'ai
jamais pu apprendre.

--Vous aussi? fit la vieille femme. Une niche de terre-neuves alors?
Eh! mon ami, qu'il en reste au moins un, pour nous secourir en cas
d'vanouissement.

Elle plaisantait, mais ses lvres taient ples et tremblantes.

Le brick, port par les vagues, s'tait  deux ou trois reprises
approch de l'enrochement  faire croire qu'il allait s'y briser; mais,
 chaque fois, le flot le remportait. Enfin, une lame norme, que les
spectateurs haletants suivaient des yeux depuis un instant, souleva le
navire et le jeta sur l'amas de roches. Un craquement effroyable, qui se
fit entendre au milieu des bruits de la tempte, retentit au fond du
coeur des assistants, et le brick resta fix entre deux pointes. La gorge
serre, ils n'osrent mme pas crier.

Le canot de sauvetage parut alors derrire l'enrochement, qu'il avait
doubl  grand'peine. Malgr le ressac furieux qui secouait le navire
bris, malgr les lames monstrueuses qui passaient au-dessus de la
petite jete avec un rejaillissement de trente mtres, un va-et-vient
fut tabli: un  un, les naufrags passrent du brick dans le canot.

Le dernier, c'tait le capitaine, au moment de quitter son navire, se
tourna avec regret vers le pavillon qu'il n'avait point amen. Un
mouvement de la coque dmembre lui fit faire un faux pas, et il tomba 
l'eau. Grard se prcipita pour lui tendre la main; comme il se penchait
sur le bord, la tte en avant, afin de saisir le naufrag, un choc eut
lieu, et le bordage du canot donna violemment contre les flancs du
brick. Le capitaine avait disparu sous les flots; de Dreux se retourna
et vit Grard immobile. Il le secoua par le bras, l'attira  lui. Le
bras cda, et  l'inexprimable horreur de Guy, la belle tte de Grard,
livide, les yeux ferms, retomba en arrire sur le bordage. Une lgre
raie sanguinolente  la tempe indiquait un coup... mortel.

Le canot rentra au port, silencieusement. Les naufrags n'osaient mme
pas exprimer leur reconnaissance; Guy, les yeux fixs sur son hte, se
demandait ce que dirait Madeline.

Ils arrivrent enfin, et aux questions presses, aux paroles de
bienvenue, Guy seul osa rpondre.

--Un accident, dit-il; il faut envoyer chercher un mdecin.

Quelqu'un partit  cheval, c'tait M. de Fresnes; on ne s'en aperut
qu'aprs.

Madeline, droite, immobile, regardait le canot, o elle ne voyait pas
son mari. On le descendit et on l'tendit sur le galet. Blanche voulut
se jeter entre elle et le cadavre; elle rsista doucement, s'approcha de
celui qui, l'instant d'auparavant, tait pour elle l'essence de la vie
mme, et qui maintenant n'tait plus rien.

--Je savais que ce serait comme cela, dit-elle  voix basse. Quand il
m'a dit adieu, tout  l'heure, j'en tais sre.

Le convoi funbre reprit lentement le chemin du chteau, o les
naufrags devaient trouver asile. M. de Fresnes revint deux heures aprs
avec un mdecin; mais celui-ci n'avait plus rien  faire. Madeline
s'assit auprs du corps de Grard, et jusqu' l'heure de l'enterrement,
ne profra ni une plainte ni une question.

Quand la dpouille du jeune savant eut reu les derniers honneurs et
qu'elle ft ensevelie dans le cimetire du Mesnil, Blanche, craignant
une effroyable explosion de douleur, interrogea son amie, qui lui
devenait cent fois plus chre.

--Que veux-tu faire? lui dit-elle. Use de moi, fais ce qui te plaira, je
n'aurai d'autre volont que la tienne.

--Laisse-moi vivre ici, dit Madeline avec un sanglot, le premier depuis
l'instant horrible qui l'avait rendue veuve. Je ne pourrais pas rester
ailleurs. Je ne vous drangerai pas... mais je voudrais rester avec
lui... Je l'aime tant!...

--Madeline, tout ce que tu voudras; mais est-ce prudent?

La jeune femme secoua la tte.

--Je l'aime toujours, dit-elle. Il n'est pas tout  fait perdu, puisque
je peux l'aimer; c'est lui qui ne m'aime plus... mais ce n'est pas sa
faute. Ah! si tu savais comme je l'aime, tout mort qu'il est!

Blanche regarda, en frissonnant, dans son me. C'est Guy qui aurait d
tre  la place de Grard, Guy, l'poux infidle, goste, l'homme
passif, incapable des hautes motions, des dvouements absurdes... Elle
eut peur de sa pense et en mme temps fut prise d'une indicible
douleur. Son amour pour son mari tait bien mort, plus mort que Grard,
qui dormait sous les fleurs d'automne... La vraie veuve, ce n'tait pas
son amie, c'tait elle. Elle pleura sur elle-mme et envia Madeline.




                               XIII


Une particularit des grandes catastrophes, c'est de rapprocher jusqu'
l'intimit des tres qui, suivant les lois ordinaires du monde, seraient
toujours rests  une distance respectueuse l'un de l'autre. La mort de
Grard Lecomte avait rassembl troitement tous les habitants du Mesnil
autour de la jeune veuve, et M. de Fresnes, pouss par un mouvement
spontan, auquel l'gosme n'avait nulle part, s'tait empress, en ce
qui dpendait de lui, d'apporter aussi, non des consolations, mais tout
ce qu'une piti respectueuse peut suggrer d'attentions dlicates et de
prvenances discrtes.

Ces marques de compassion n'taient pas destines  attirer l'attention
de madame de Dreux; le plus souvent, elle n'en avait pas connaissance;
mais l'attitude rserve, pourtant pleine de bont, de son voisin de
campagne, alla droit  son coeur, mieux que n'auraient su le faire des
hommages plus directs. Dans l'isolement de la vie de chteau, les
strictes lois du veuvage ne pouvaient tre rigoureusement observes;
Madeline se fit un scrupule, aprs la premire semaine, d'accaparer
Blanche, qui passait avec elle, dans sa chambre, la plus grande partie
du temps; elle reparut donc aux repas, s'astreignit  rester quelques
heures le soir au milieu de ses amis, et fut bien rcompense de ce
sacrifice par les marques de la plus vive et de la plus touchante
sympathie.

Lucien de Fresnes venait parfois pour une heure; Blanche ne pouvait plus
lui tmoigner de froideur; dsormais il existait entre le jeune ministre
et les htes du Mesnil un lien rel qui autorisait une grande dtente
dans les rapports. Mais ce n'est pas  madame de Dreux que Lucien
consacrait ses attentions, c'tait  la jeune veuve. Madeline aimait 
l'entendre parler de Grard, qui, dans les derniers temps, avait t le
compagnon assidu de M. de Fresnes; ils trouvaient l un inpuisable
sujet d'entretien; pendant ce temps, Blanche brodait silencieusement
auprs de la lampe; Meillan faisait la partie de madame Praxis, et Guy,
cach derrire un journal, s'endormait le plus souvent au murmure des
voix contenues.

Le coeur de Blanche s'panouissait  ces entretiens auxquels elle ne
prenait part que rarement.

Quand il s'adressait  elle-mme, une sorte de trouble l'envahissait et
lui tait une partie de son contentement. Sa conscience toujours
inquite ne trouvait rien  se reprocher, et pourtant instinctivement
Blanche sentait que quelque chose, tout au fond, n'tait pas tout  fait
bien. Mais quand il parlait de Grard  Madeline, elle pouvait couter
sans scrupule, et sans scrupule aussi admirer cet esprit si droit, si
juste, et ce coeur si tendre qui connaissait la piti comme celui d'une
femme.

Lorsqu'au moment du dpart Lucien se levait, quand elle se voyait force
de lui tendre la main et de le regarder, le mme trouble reparaissait.
Pourtant les yeux de M. de Fresnes n'exprimaient rien qui pt la
choquer... Elle s'astreignit  devenir calme,  rencontrer ce regard
honnte, qui ne lui disait rien qu'il ne dt dire. Elle eut honte de
l'avoir vit, d'avoir prt  cet homme loyal des penses qu'il n'avait
sans doute jamais eues, et aprs s'tre fait une svre leon, elle leva
sur lui des yeux assurs... Mais ce jour-l, elle vit dans le regard de
son ami une tendresse qui lui fit peur et la rejeta dans toutes ses
craintes; si respectueuse que ft cette tendresse, n'tait-ce pas trop?

Madame de Dreux se dit alors que la saison s'avanant, ce n'tait plus
pour elle qu'une question de jours. Huit jours, sept, six... puis deux
seulement la sparaient de l'poque fixe pour le retour de M. de
Fresnes  Paris... A la pense que ces relations journalires allaient
cesser, elle s'applaudit et se promit de mettre bon ordre, ds qu'elle
aurait repris sa vie mondaine,  cette intimit envahissante... En
attendant, il tait parti, et le Mesnil lui parut plus grand, plus
triste et plus glac que mme le jour de la mort de Grard Lecomte.

Les htes du Mesnil se dcidrent aussi  le quitter: Guy n'aimait pas 
chasser seul, et Meillan, rendu dangereux par sa myopie, s'tait jur de
ne plus toucher un fusil en compagnie, serment fait jadis aprs une
aventure qui avait cribl de plomb les mollets d'un garde-chasse, pour
son malheur trop voisin d'un livre.

Blanche avait fini par dcider Madeline  s'loigner du chteau pour
aller passer quelque temps dans sa famille; un beau jour, tout ce monde
s'en alla  la fois, comme des oiseaux qui migrent, et le Mesnil resta
triste et gris, dans sa solitude au bord de l'Ocan, avec la tombe de
Grard au pied de la petite glise de granit.

Les tracas insparables d'un pareil voyage et d'une rinstallation 
Paris absorbrent Blanche pendant quelques jours. En arrivant  son
htel, elle avait trouv une carte de M. de Fresnes. Il en dposa encore
une ou deux; le hasard voulut que ces jours-l elle et prcisment fait
dfendre sa porte. Un vif sentiment de regret la saisit quand elle
apprit qu'il avait t si prs d'elle... Sans se rendre compte du motif
qui la poussait, elle donna ordre pendant une semaine entire de
recevoir tout le monde. Elle vit dfiler chez elle une multitude de
visages indiffrents, mais Lucien de Fresnes ne revint pas.

Une grande impatience la saisit alors. Cette vie de Paris allait-elle
redevenir pour elle, comme autrefois, un grand dsert peupl de visages
importuns? La comtesse Praxis demeurait  l'autre bout de la ville.
Meillan venait tous les jours, mais Meillan avait, depuis son retour,
des arrire-penses qu'il tenait caches, comme on tient cach ce qui
doit tre remarqu. Blanche en tait mcontente, et cependant ne se
reconnaissait aucun droit de demander une explication. Un grand
dcouragement tomba sur elle comme un manteau de neige.

--Que vais-je devenir? se dit-elle. Nous tions si heureux au Mesnil! Je
ne pourrai jamais m'habituer  voir tant de gens qui ne me sont rien!

Elle se mit alors  s'occuper passionnment de ses enfants. Edmond avait
besoin d'un prcepteur: ce fut une affaire importante; quand le petit
garon fut pourvu, la toilette d'hiver des deux bbs absorba encore une
huitaine de jours; puis la jeune mre se trouva vis--vis de ses penses
et de cet incommensurable ennui qui lui faisait redouter galement le
monde et la solitude.

Un jour, au moment o elle rentrait en voiture d'une promenade avec ses
enfants, elle aperut sur le perron de l'htel une silhouette bien
connue. Le visiteur dposait sa carte dans les mains d'un valet de pied,
aprs y avoir crit quelques mots au crayon. Blanche se hta tellement
d'ouvrir la portire, qu'elle sauta  terre avant que le domestique et
le temps de la prvenir.

--Monsieur de Fresnes! dit-elle en montant rapidement les cinq marches
de pierre.

Il se retourna vivement et resta devant elle, la tte dcouverte. Elle,
tout essouffle, le regardait en souriant. Les bbs venaient derrire,
conduits par la bonne anglaise, et eux aussi levaient leurs yeux vers
leur ami du Mesnil.

--Entrez donc, dit-elle, rappele  la ralit par le piaffement des
chevaux sur le pav. Il y a des sicles qu'on ne s'est vu.

Elle rejeta sa pelisse et passa devant, se dirigeant vers le salon. Elle
marchait vite, avec une lasticit longtemps oublie; le visage ros par
le grand air et aussi par l'motion, les cheveux lgrement en dsordre,
la dmarche alerte et souple, elle paraissait tonnamment jeune.

M. de Fresnes la suivit jusque dans le grand salon solennel, o deux
lampes allumes parvenaient  faire une claircie. Elle se laissa tomber
dans un fauteuil prs de la chemine, lui indiqua du geste un sige en
face, et lui rpta tout d'une haleine:

--Qu'il y a longtemps qu'on ne s'est vu!

--Ce n'est pas ma faute! rpondit-il. Je suis venu trois fois. Mais vous
vous enfermez!

--J'ai tenu maison ouverte pendant huit jours, fit-elle en riant, et
vous ne vous tes pas montr...

--Si j'avais su...

--Je ne pouvais pas, pourtant, vous le faire dire! Leurs yeux se
rencontrrent, et ils sourirent. Ceux de Blanche exprimaient une joie
enfantine.

--C'est la fatalit, dit-il.

Elle rpta gaiement:

--C'est la fatalit!

Tout lui paraissait rose et charmant  cette heure clmente de son
existence.

Ils se mirent  rire tous les deux: l'air qui les environnait semblait
avoir quelque chose de jeune et de gai. Les meubles sombres, les grands
rideaux aux plis svres ne parvenaient pas  effrayer leur gaiet.
Pendant un moment, tout leur fut prtexte  plaisanterie. On et dit des
coliers librs d'un pensum.

Comme Lucien se levait au bout de dix minutes:

--Vous n'allez pas rester vingt ans comme cela, sans venir nous voir!
dit-elle.

--Y a-t-il seulement vingt ans que nous n'avions caus ensemble?
rpondit-il joyeusement. A vous regarder je ne puis le croire, mais,
pour ma part, il me semble qu'il y en a bien quarante!

Elle sourit, et il se pencha un peu vers elle pour la mieux voir.

--L'air de Paris vous va bien, dit-il, vous tes jeune, vous tes
gaie...

--Pas tous les jours, fit-elle; puis elle rougit de son imprudence et
baissa les yeux.

Jamais il ne l'avait vue si jolie. Tout  coup, il eut peur. Cette
gaiet, cet air de jeunesse... Se serait-il tromp? Cette femme
inaccessible aurait-elle distingu quelqu'un? Serait-ce la joie d'avoir
revu l'absent qui lui donnerait cette exubrance de vie? Le coeur de M.
de Fresnes se serra douloureusement  cette pense. Faudrait-il trouver
une tache  cette toile si respectueusement adore?

--Avez-vous repris un jour? demanda-t-il avec un vague dsir de passer
en revue ceux que madame de Dreux admettait chez elle.

--La semaine prochaine, le mardi...

--Je serai fidle, dit-il en s'inclinant.

--Oh! mais, fit-elle vivement, ce n'est pas pour vous... venez  six
heures, je suis l tous les jours...

Une motion dlicieuse remplit le coeur de Lucien, et il eut l'impression
d'une joie dbordante dans laquelle baignait son me renouvele. Dans
cet lan se trouvaient tant de choses, tant d'aveux, tant de
promesses!... Un fat s'en ft prvalu pour commettre quelque
impertinence. Plus sage, M. de Fresnes n'y vit qu'une prfrence avoue,
avouable, mais il y avait l de quoi le rendre heureux pour plus d'un
jour. Il n'tait pas de ceux qui n'ont d'autre dsir que de dgrader
leur idole.

Il resta muet: Blanche eut peur de ce qu'elle venait de dire, et entama
sur-le-champ une histoire mondaine trs-complique, assez comique, mais
qu'elle raconta de faon  la rendre presque lugubre... la voix lui
manquait, elle avait envie de pleurer, elle se sentait sotte, nerveuse,
peut-tre ridicule... Elle s'arrta court.

--Enfin, dit-elle d'un ton bref, je ne sais pas pourquoi je vous raconte
ces cancans, vous ne les aimez pas, moi non plus; mais dans le monde o
nous vivons, il ne faut pas se singulariser, n'est-ce pas?

M. de Fresnes recueillit le regard qui accompagnait ces paroles, regard
plein de larmes, de honte, de regrets... A son tour, il fut honteux de
l'avoir souponne, d'avoir t un moment jaloux d'une chimre. Cette
prcieuse demi-heure de six heures serait  lui seul, bien  lui, il en
tait sr dsormais.

--Je viendrai souvent, dit-il, n'en doutez pas. Je ne suis pas matre de
mon temps ici comme  Mesnil; mais quand je ne viendrai pas, soyez
certaine que je serai retenu malgr moi.

--Vous n'allez pas venir tous les jours! failli dire Blanche dans son
effroi.

Il la comprit, et sourit avec un peu de mlancolie.

--Je n'abuserai pas de votre autorisation, dit-il; c'est  peine si je
pourrai m'chapper la moiti aussi souvent que je le voudrais...

Meillan entra sans tre annonc; il dnait  l'htel ce jour-l. A la
vue de M. de Fresnes, il rprima visiblement un lger mouvement
d'humeur. Les deux hommes changrent nanmoins des compliments
affables. Quand Lucien fut parti, Meillan s'assit sur un autre sige que
celui que le visiteur avait occup, et suivit le regard de Blanche fix
sur ce fauteuil, qu'elle ne voyait pas.

--Chre madame, lui dit-il doucement, vous voil repartie pour le pays
des chimres?

Elle tressaillit. Mais sa gaiet ne s'tait pas envole; elle rpondit
avec son joli rire de femme heureuse:

--C'est un beau pays, o l'on ne fait que des rencontres agrables. Je
vous y vois parfois.

Le moyen d'en vouloir  cette charmeresse? Si elle se mettait 
redevenir ce qu'elle avait t jadis, les coeurs n'avaient qu' bien se
tenir!

Il le lui dit, et elle le menaa du doigt en riant. Guy rentra sur ces
entrefaites.

--Voil Meillan qui me fait la cour! lui dit sa femme. Vous devriez y
mettre bon ordre.

--Eh! ma chre amie, rpondit M. de Dreux, il ne fait que son devoir!

--Si c'est comme cela que vous me protgez contre les entreprises! fit
Blanche toujours rieuse.

--Je suis l, moi, gronda Meillan; je veille, et je suis un bon chien!

--Le chien du jardinier! dit inconsidrment Blanche.

L-dessus, les trois amis clatrent de rire ensemble et passrent dans
la salle  manger.




                                XIV


Dans la vie, il semble parfois que le destin, lass de nous pousser
prcipitamment vers la fin de toutes choses, nous permette un instant de
repos, nous mnage un temps d'arrt o tout concourt  une impression de
joie et de paix. Alors, les moindres circonstances apportent leur tribut
de contentement, nos amis sont plus affectueux, notre esprit plus
brillant, la nature plus souriante...

Une de ces accalmies de l'existence fut rserve  madame de Dreux au
commencement du mois de novembre. Le soleil lui-mme voulut dorer ces
belles journes de sa vie; une arrire-saison splendide donna quelques
jours de grce aux rosiers de Bengale qui tapissaient un des murs du
jardin de l'htel;  cette trompeuse chaleur qui parlait de printemps,
Blanche put s'asseoir l'aprs-midi, ses enfants  ses pieds, comme sur
la terrasse du Mesnil; elle put revivre par le souvenir les semaines
prcdentes, dont les ennuis, effacs par l'loignement, ne la
troublaient plus, et dont la douceur lui revenait avec un enivrement
capiteux semblable  l'odeur des feuilles mortes chauffes par le
soleil, qui montait des alles et la grisait sans qu'elle s'en apert.

L'me de Blanche avait toujours eu des ailes; mais les dsenchantements
de la vie les lui avaient fait bientt replier. A cet heureux moment de
son existence, il sembla  la jeune femme qu'elle pouvait les dployer
et prendre un large essor vers tout ce qu'elle avait aim jadis, tout ce
que les soins qu'elle s'tait imposs lui avaient fait ngliger. Elle
lut en quinze jours dix volumes de posie, les vers taient alors  la
mode, et trouva quelques pages exquises qui la firent sourire et
pleurer. Elle alla aux Italiens, y retourna, prit un jour  l'Opra,
s'enivra de musique, et dcouvrit  chaque soire de nouvelles beauts
dans des oeuvres qu'elle savait par coeur. Elle acheta trois paysages,
remplit un portefeuille d'eaux-fortes, dcouvrit un pastel de Latour,
l'enleva  prix d'or aux amateurs jaloux, et passa trois jours en
contemplation devant son emplette, rayonnante de joie, elle qui ne
s'tait jamais occupe de peinture. Ses enfants taient charmants, ses
amies enchantes de la revoir, tous les hommes lui faisaient la cour,
tant elle tait aimable et jolie, et, pour couronner ces petits
bonheurs, M. de Dreux, ayant une peccadille nouvelle  se faire
pardonner, se montrait plein d'attentions aux heures des repas, et
disparaissait ensuite pour ne plus reparatre que le lendemain. Tout le
monde tait enchant...

Meillan seul restait morose.

Il sentait que cette fte de la vie  laquelle s'abandonnait la jeune
femme ne se donnait point en son honneur, bien que Blanche fut avec lui
d'une amabilit qui frisait la coquetterie Dans l'insouciance du regard,
dans l'abandon de la pose, il y avait un renoncement  tout ce qui pour
madame de Dreux n'tait pas la pense secrte, la vraie joie de son
coeur. Elle tait heureuse, elle rendait tout heureux autour d'elle, on
s'extasiait partout sur tant de grce unie  tant de beaut, et lui, le
chien du jardinier, comme avait dit un jour sa charmante amie, sentait
gronder en lui des rvoltes terribles contre celui qui tenterait sans
doute un jour de lui drober ce qu'il gardait si jalousement.

--Qu'est-ce que a me fait? se demanda-t-il vingt fois. Quand Guy aurait
ce qu'il mrite, le grand malheur!

Mais cette philosophie ne parvint pas  le contenter. Ce n'tait ni pour
Guy ni pour lui qu'il gardait Blanche, c'tait pour elle-mme.

M. de Fresnes tait venu deux ou trois fois; il n'avait pas trouv seule
madame de Dreux. Guy se faisait dsormais un devoir inluctable de venir
 six heures prcises, afin de passer dans la compagnie de sa femme la
demi-heure qui prcdait le dner. C'est  ce moment qu'il prenait ses
inspirations politiques devant le feu du petit salon de Blanche; il
emportait de l des vues extraordinaires, qui l'eussent bien surpris une
heure auparavant s'il avait eu l'occasion d'y penser. Heureusement pour
son cerveau, qu'un tel excs de travail et surmen, il n'y pensait pas,
et trouvait bien doux de recueillir dans ces aimables entretiens des
opinions toutes faites, toutes mdites et prtes  affronter au besoin
le grand jour de la tribune.

M. de Dreux tait si inconscient de ce petit travail, qu'il l'aurait
continu en prsence de M. de Fresnes, si Blanche n'y avait mis bon
ordre. Un peu surpris de voir brusquement tomber une conversation qu'il
trouvait intressante au plus haut degr, il essaya, la premire fois,
de la remettre dans le bon chemin, d'o sa femme venait de la dtourner
brusquement. N'y pouvant russir, il maudit un peu, dans le secret de sa
pense, l'esprit fminin, frivole et volatil, qui ne sait se fixer sur
rien, et se rsigna  attendre au lendemain pour mettre ses ides sur
les choses du jour, car il croyait vraiment les mettre, et c'est l ce
qui devait le sauver devant Dieu et devant les hommes.

La seconde fois, par un mystre inexpliqu, ce fut M. de Fresnes qui
aborda le terrain de la politique. Il en parla tant et si bien, que
Blanche frmit d'tre devine. Mais l'homme d'tat avait un air si peu
didactique, il parlait si lgrement de choses graves, qu'elle se
rassura peu  peu.

--Ce sont tout  fait mes ides, tout  fait! conclut Guy d'un air
convaincu.

Madame de Dreux se mit  tisonner doucement.

C'tait sa ressource dans les cas dsesprs. Une bche s'croula, M. de
Fresnes retira les pincettes des mains de Blanche et se pencha vers le
foyer; Guy se prcipita aussitt pour le prvenir, et ils se trouvrent
tous les trois, au mme moment, dans la chemine. La jeune femme ne put
s'empcher d'en rire, mais elle se rejeta en arrire avec un petit
mouvement nerveux. A se trouver si prs de ces deux hommes, dont l'un
tait son mari, elle avait senti une motion bizarre et dsagrable, une
sorte d'avertissement de sa pudeur, qui la rendit soudain pensive. M. de
Fresnes se retira quelques instants aprs, et elle ne lui dit pas adieu
avec son enjouement ordinaire.

--C'est un homme profond, dit M. de Dreux, quand la porte se fut
referme. Je suis bien heureux de l'avoir pour ami. Je vous rends grce
chaque jour, ma chre Blanche, d'avoir vaincu vos premires rpugnances
et de l'avoir admis  une intimit qui est pour moi, vous en conviendrez
vous-mme, aussi flatteuse qu'utile.

--J'en conviens, rpondit sa femme avec un geste d'ennui, mais nous n'en
parlerons pas, si vous le voulez bien.

Ce fut pour Blanche le dernier jour de cette extase dlicieuse o elle
avait vcu trois semaines.

Le lendemain, une bise aigre soufflait dans le jardin, en faisant
tourbillonner les feuilles mortes, et sa conscience rveille lui
murmurait des reproches encore vaguement formuls, mais pourtant
incisifs. Ces sortes de rveils sont cruels, aprs tant de molles
douceurs; la jeune femme, si accoutume qu'elle ft  des motions
pnibles, en ressentit toute l'amertume. Elle cessa de rire, et son mari
se plaignit  Meillan d'avoir pour pouse un tre dont l'humeur ingale
et capricieuse n'avait pas la moindre stabilit.

Un jour de la semaine suivante, vers six heures, Guy se trouvait retenu
 la Chambre par une sance plus longue que de coutume, la porte du
petit salon s'ouvrit, et Lucien entra sans tre annonc. En le voyant,
Blanche ne put rprimer un petit mouvement o la frayeur entrait pour
une part.

--Je n'ai vu personne dans l'antichambre, dit-il en s'excusant; suis-je
importun? je me retire.

--Non, rpondit Blanche avec un grand effort; mon mari va rentrer, je
pense.

--N'y comptez pas, fit M. de Fresnes en souriant. Je les ai laisss au
milieu d'un interminable discours; ceux qui ne sont pas sortis avant le
commencement et qui ont eu la faiblesse d'couter, ne dneront pas avant
sept heures. Instinctivement, Blanche regarda la pendule, qui marquait
six heures moins cinq minutes.

--Nous aurons le temps de causer, continua-t-il; la vie est trop courte!
On se voit  peine, on fait tout ce qu'on n'aime pas faire, on ne peut
pas faire ce qu'on voudrait, on parle politique, on dne, et l'on
s'ennuie, puis un jour on s'aperoit qu'on est vieux, qu'on va bientt
mourir et qu'on n'a pas eu le temps d'tre heureux...

Blanche regarda cet ami de nouvelle date qui, si vite, lui tait devenu
si cher. En effet, il paraissait fatigu, attrist peut-tre; elle
prouva un grand dsir, un imprieux besoin de le consoler. Elle
souffrirait aprs, si sa conscience le voulait, mais elle ne pouvait pas
le laisser partir sans lui avoir un peu rchauff le coeur par quelques
bonnes paroles. Elle sonna et donna l'ordre de retarder le dner; puis,
quand le domestique eut disparu, elle se tourna du ct de son hte,
avec un sourire attendri sur les lvres et dans les yeux.

--C'est vrai, fit-il, rpondant  ce sourire, je deviens triste; j'ai
des ennemis.

--Vous! s'cria Blanche d'un ton si boulevers, que Lucien se mit 
rire.

--Cela vous semble tonnant? Eh! chre madame, d'abord on a toujours des
ennemis, surtout quand on a une ligne de conduite bien trace. Ceux qui
n'ont pu vous dvoyer ne vous pardonneront jamais l'inutilit de leurs
efforts...

--Et puis le bien qu'on a fait se tourne contre vous, continua Blanche.

--Prcisment. Ajoutez  cela les fous qui ont demand des choses
impossibles, les ambitieux mcontents, les rapaces inassouvis, ceux qui
se croient des droits  votre place, et vous trouverez pour l'homme le
plus inoffensif un beau total d'ennemis qu'il ne connat pas, et
auxquels, le plus souvent, il a rendu service, mme au del de ses
moyens.

Blanche ne rpondit pas. Jusqu'alors, elle ne s'tait jamais demand ce
que M. de Fresnes pensait de l'existence. En le voyant beau,
intelligent, dans la plnitude de la vie, riche et puissant, elle avait
suppos, comme une chose toute naturelle, que cet homme envi devait
tre heureux. La lgre teinte d'amertume qui se trahissait dans la
conversation prsente inspira  la jeune femme une dfrence plus tendre
pour ce grand coeur qui souffrait d'une blessure cache. Sa bouche resta
muette, mais ses yeux parlrent, car il s'inclina un peu en avant et dit
tout bas: Merci.

Elle se rejeta au fond de sa causeuse, avec ce lger frisson
d'apprhension qui la prenait parfois. Lucien lut cette impression
passagre sur ce visage qu'il connaissait seul, mais qu'il connaissait
si bien; il se recula imperceptiblement, et se mit  parler de choses et
d'autres. Blanche se remit bientt; elle eut honte de son motion, mais
il lui resta nanmoins un peu de trouble, qu'elle dguisa sous une
feinte gaiet.

Ce n'tait plus cet lan joyeux d'une me contente, qui la rendait si
brillante quelques jours auparavant; de Fresnes s'en aperut ds les
premiers mots, et,  son tour, devint triste. Il se reprochait d'avoir
troubl la srnit de cette femme, sinon heureuse, au moins tranquille.
Il et peut-tre donn sa vie pour entendre Blanche lui dire qu'elle
l'aimait, mais il l'et donne  coup sr pour lui pargner un remords
qui empoisonnerait son existence.

Peu  peu, une tristesse profonde les envahit tous deux, et leurs
discours s'en ressentirent. On ne fait jamais tant de philosophie que
lorsqu'on a du noir dans l'me; les gens heureux se contentent d'tre
heureux et ne s'occupent point des effets et des causes. M. de Fresnes
s'tait promis beaucoup de joie de cette entrevue, et lorsqu'il se leva
pour partir, au moment o la pendule sonnait la demie, il avait le coeur
serr comme  la veille d'un malheur.

--Enfin, lui dit Blanche, rsumant ainsi cette conversation
mlancolique, vous avez au moins le pouvoir de faire du bien; bien ou
mal rcompens, qu'importe, si votre conscience vous approuve!

--Ce pouvoir, je ne l'aurai pas longtemps, dit-il avec un sourire
rsign. En ce moment mme, on m'attaque  la Chambre, je suis peut-tre
condamn  l'heure qu'il est. Un ministre tomb! vous figurez-vous quel
nant?

--Et vous tes ici pendant ce temps? s'cria Blanche, oubliant ses
frayeurs.

--Je suis venu pour me consoler, rpondit-il en s'inclinant
respectueusement.

Elle resta pensive; un monde d'ides tourbillonnait dans sa tte. Elle
ne pouvait concevoir que cet homme, menac dans sa position, fut prs
d'elle au lieu de se dfendre.

--Ce n'est pas srieux, n'est-ce pas? dit-elle subitement.

--Tout ce qu'il y a de plus srieux, rpliqua-t-il. Vous verrez avant
peu!

--Pourquoi ne quittez-vous pas vous-mme une position qu'on va vous
rendre intolrable? M. de Fresnes garda le silence un moment.

--On me l'a propos, dit-il enfin. J'ai des amis qui m'estiment et qui
m'aiment... On m'a offert de m'envoyer comme ambassadeur  Vienne...

Blanche sentit un coup si violent au coeur, qu'elle s'appuya  la
chemine pour se retenir.

--Vous n'acceptez pas? dit-elle d'une voix qui rsonna trangement  ses
propres oreilles.

Il fit un signe de tte ngatif. Elle n'osa lui demander les motifs de
son refus, mais il ajouta de lui-mme, en baissant la voix:

--Je ne veux pas quitter Paris.

Une faiblesse envahit tout le corps de Blanche. Ses jambes flchirent
sous elle, le salon lui sembla tourner, et elle eut l'impression d'une
chute dans un gouffre sans fond, mais une chute voluptueuse, o ses
ailes la soutenaient en battant l'espace...

Elle se rassit tremblante, les yeux ferms, n'osant plus les ouvrir,
tant elle craignait de lire dans le regard de M. de Fresnes quelque
chose qui l'obligerait  une parole,  une action irrmdiable. Elle
entendit sa voix, toujours douce, mais assure; rien chez lui ne
trahissait la conscience de l'tat o Blanche se trouvait plonge.

--On ne peut vivre loin de Paris, n'est-ce pas, madame? A moins que ce
soit au Mesnil? Son ton enjou calma madame de Dreux.

--Le Mesnil, dit-elle, c'est bien loin!

--Mais puisque vous allez avoir un chemin de fer? M. de Dreux en hte la
construction de tous ses efforts.

Il ne raillait pas; il n'avait jamais eu connaissance de l'incroyable
erreur de Guy. Seule au monde, Blanche tait confidente de cette preuve
d'inintelligence. Elle acheva de se rassurer et trouva la force de
plaisanter sur l'effet que produirait l'arrive de la premire
locomotive dans ce pays encore si peu civilis.

M. de Fresnes tait rest debout; il s'inclina et prit cong.

--Vous viendrez bien dner un de ces jours? dit madame de Dreux sans le
regarder.

--Htez-vous de m'inviter alors, rpondit-il, car lorsque je serai
dchu, je serai un hte trop dangereux pour vouloir compromettre mes
amis.

--Aprs-demain? dit Blanche.

--Soit. Merci.

Il sortit; elle couta le bruit de ses pas dcrotre, la porte retomber
sur lui, et se rveilla alors comme d'un rve. Trois minutes seulement
s'taient coules depuis que Lucien lui avait dit: Je ne veux pas
quitter Paris, et elle avait vcu tout un sicle d'motions et de
tortures. Elle resta assise, immobile, coutant le balancier de la
pendule, incapable de formuler une pense.

--Que faire, mon Dieu! que faire? se dit-elle enjoignant les mains avec
un geste dsespr.

La voix de Guy se fit entendre dans l'antichambre. Il parlait plus haut
et plus bref que de coutume. Blanche se redressa, composa son visage et
attendit, les yeux tourns vers la porte.

Son mari entra, l'air soucieux, le geste brusque.

--Eh bien? lui dit-elle.

--Nous voil dans de beaux draps! fit-il d'un ton maussade. En vrit,
avant de se lier avec les gens, il faudrait un peu savoir...

--S'ils sont assurs de rester longtemps au pouvoir? interrompit Blanche
d'un ton agressif.

Il la regarda, surpris de voir pntrer sa pense.

--Ce n'est pas cela, rpondit-il en hsitant; mais il y a des malheurs
qui n'arrivent qu' moi.

--Vraiment? Contez-moi donc cela! fit Blanche en s'asseyant aprs avoir
pris un cran. Elle pensait entendre des choses si extraordinaires,
qu'un jouet lui serait utile pour lui servir de contenance.

--Figurez-vous que l'opposition a attaqu de Fresnes avec une telle
violence, que je ne lui donne pas huit jours pour remettre son
portefeuille.

--Ah! fit Blanche d'un air tranquille. Eh bien?

--Vous trouvez que ce n'est rien? Nous qui avons t trs-bien avec lui,
car enfin, cet t, n'est-ce pas, nous tions trs-bien?

--Je le prsume, dit madame de Dreux toujours calme.

--Eh bien, s'il est renvers, cela va me faire du tort! C'est
trs-dsagrable, ces choses-l!

Blanche regarda son mari de bas en haut avec une singulire expression
de ddain. Il n'y prit pas garde.

--Nous sommes des gens de progrs, nous autres! Je suis un homme de
progrs! Je ne puis pas abandonner mon parti dans une circonstance aussi
dlicate...

--Dlicate me plat, fit remarquer Blanche.

--Dlicate ou pineuse, comme il vous plaira, je ne suis pas d'humeur 
jouer sur les mots, reprit Guy avec quelque emportement. Ce qu'il y a de
positif, c'est qu'il m'est presque impossible de voir de Fresnes pour le
moment sans me brouiller avec mon parti. Enfin j'espre qu'il aura
l'esprit de ne pas se montrer...

--Il sort d'ici, dit madame de Dreux d'un air placide.

Quand Lucien n'tait pas l, elle tait brave et se sentait capable de
tenir tte  toute une arme.

--Ah! fit Guy stupfait. Et...

--Et je l'ai invit  dner pour aprs-demain.

--Voil de l'-propos! s'cria M. de Dreux en frappant du plat de la
main sur le dossier d'une chaise. Il va falloir trouver un prtexte pour
le dsinviter. Ma foi, ma chre, c'est vous que cela regarde.

Blanche se leva lentement et alla se mettre en face de son mari.

--Je ne ferai pas cela, dit-elle.

Il la regarda tonn. L'acier dont sa femme tait faite disparaissait
ordinairement sous la soie, et si parfois il avait eu un vague soupon
de sa force de rsistance, ce n'avait t qu'une illumination passagre,
un simple clair bientt oubli.

--Pourquoi? rpondit M. de Dreux dj branl par le regard ferme et
froid que sa femme attachait sur lui.

--Parce que ce serait une... elle chercha un mot, ne voulant point se
servir du seul qui lui vnt aux lvres... une indlicatesse, dit-elle en
souriant avec un peu d'amertume. Vous avez t heureux et fier d'tre
l'ami de cet homme quand il tait ministre; que penserait-on de vous si
vous l'abandonniez  la veille de sa disgrce?

--Mais les devoirs que j'ai envers mon parti... commenait Guy.

Blanche tourna deux ou trois fois dans ses mains l'cran qu'elle tenait,
et le jeta ensuite au hasard  travers le salon.

--coutez-moi, dit-elle; vous savez que je vous donne rarement un
conseil; mais aujourd'hui, il faut m'entendre et me croire. M. de
Fresnes n'est pas un homme ordinaire. Je ne sais ce que disent
maintenant ses ennemis, mais je sais ce que dira de lui l'histoire, oui,
Guy, l'histoire. Quand nous serons tous morts et oublis, les historiens
parleront de lui comme d'un homme intgre, intelligent, sincre; un
homme qui aimait son pays mieux que lui-mme, et la vrit suprme plus
encore que tout. Dans cinquante ans, ce sera un honneur que d'avoir t
l'ami de cet homme.

--Dans cinquante ans, fit piteusement Guy, ah! ma chre, c'est si loin!

Blanche haussa les paules.

--Dans deux ans, trois tout au plus, ceux qui l'attaquent aujourd'hui
parce que, plus sage qu'eux, il veut viter les coups de tte et les
engagements irrflchis qui entranent un pays dans des aventures dont
on n'est pas sr de sortir indemne, ceux-l mmes le supplieront de
quitter sa retraite et probablement de rparer leurs fautes. M. de
Fresnes est un de ces ministres qu'on appelle au pouvoir toutes les fois
qu'une partie semble perdue, parce que sa haute personnalit est par
elle-mme une garantie d'honneur et de scurit.

--Vous croyez? fit Guy indcis.

--Je vous l'affirme. Eh bien, ceux qui auront su rester les amis de M.
de Fresnes, au prix mme d'une dfaveur momentane, ceux-l seront les
puissants de l'avenir. Je dis cela pour vous, Guy; vous tes ambitieux,
ne seriez-vous pas fier de rester l'ami d'un homme  qui la postrit
fera une si belle part dans l'histoire de son sicle?

Guy ne se souciait pas beaucoup de l'histoire ni de la postrit; il
aimait bien les ministres, parce qu' vivre  leur ombre salutaire on
obtient plus facilement des faveurs pour ces chers et insatiables
lecteurs, qui considrent un dput comme une sorte de commissionnaire
bon  employer en toute occasion. Il avoua  sa femme que, dans le
ministre, ce n'tait pas prcisment l'homme qu'il recherchait, mais le
dispensateur de tant de grces.

--Qu'il en soit ce que vous voudrez, dit enfin Blanche, dont le courage
venait de tomber subitement. Au fond, tout cela m'est fort gal.

Guy rflchit une minute.

--Voici, je crois, dit-il d'un ton important, la solution la plus sage:
puisque vous avez invit M. de Fresnes, nous l'aurons aprs-demain, mais
tout  fait dans l'intimit, avec Meillan et la comtesse Praxis. Comme
cela, ce sera une invitation prive, sans caractre officiel.

--Ah! mon Dieu! comme vous voudrez! je n'y tiens pas! fit Blanche d'un
ton profondment dgot.

En effet, elle et renonc  tout en ce moment, tant elle tait lasse de
cette lutte.




                                 XV


Aprs le dner, Guy s'envola vers les lieux que, le soir, il favorisait
volontiers de sa prsence. Blanche avait annonc son intention de rester
chez elle; elle s'tait retire dans un petit salon avec une pile de
livres nouveaux et trois ouvrages d'aiguille plus intressants les uns
que les autres. Elle feuilleta ceux-l, chiffonna ceux-ci, et finit par
dire d'atteler. La vaste maison silencieuse, avec les enfants endormis
et les valets loigns, lui paraissait trop triste.

Le trajet de l'htel  la demeure de la comtesse Praxis, en forant le
corps de la jeune femme  secouer sa torpeur, rveilla aussi son esprit
engourdi. Une pense importune se mit  lui revenir h intervalles gaux
comme les coups d'un balancier. M. de Fresnes lui semblait insult par
la manire dont Guy avait consenti  le recevoir le surlendemain.

Madame de Dreux avait beau chasser cette ide, elle ne pouvait l'carter
que pour un instant; l'instant d'aprs, la pense reparaissait avec la
taquinerie des choses mesquines et blessantes. Blanche avait plac M. de
Fresnes si haut dans son esprit, l'irrsistible entranement qui la
poussait vers lui tait fait de sentiments si nobles et si purs, que la
pense de voir son ami tolr par Guy, l o elle considrait sa visite
comme un honneur, provoquait en elle une espce de sourde colre sans
objet. Elle ne pouvait s'en prendre  son mari: on ne refait pas sa
nature. A qui s'en prendre, alors? A son mouchoir, qu'elle froissait
fivreusement dans ses mains brlantes, et qui fut bientt dchir.

Elle se sentait humilie, humilie pour lui, cet homme tranquille qui
marchait d'un front serein au-devant de l'ingratitude. Il n'en saurait
rien, jamais, mais n'tait-ce pas trop cent fois que, mme  son insu,
un tre mdiocre comme M. de Dreux et pens  lui retirer cette douce
consolation de ceux qui succombent dans les luttes de la vie, une maison
amie o, vaincu, on est plus estim, plus aim qu'on ne l'tait
vainqueur?

Sa colre grandit d'instant en instant. Elle arriva chez madame Praxis,
monta l'escalier en courant et se prsenta au seuil du salon la tte
haute, les joues couvertes de carmin, l'oeil brillant, presque hautain;
elle avait envie de trouver quelqu'un pour lui tenir tte et de jeter 
la face d'un autre ce qu'elle n'avait pas pu dire  son mari...

--Vous, chre invisible? s'cria la comtesse en abandonnant ses cartes.
Vous venez me surprendre, toute seulette? C'est gentil. Il y a si
longtemps que vous ne venez plus me voir!

--C'est depuis qu'on trouve invariablement Meillan dans le fauteuil 
droite au coin de votre chemine, rpondit madame de Dreux en lanant 
celui-ci un regard trange o il entrait un dfi.

--Grand merci! rpondit-il en s'inclinant gravement. Comment dois-je
prendre ce discours? c'est une dclaration, videmment, mais de guerre
ou de...

--Ni l'un ni l'autre, mon cher ami, rpondit Blanche en s'asseyant.
C'est une dclaration d'indpendance, tout simplement.

--Vous tes mauvaise ce soir, dit Meillan tout bas en se penchant vers
elle. On vous a fait de la peine, dites? Sans cela vous seriez bonne.

Madame de Dreux ne rpondit pas. En effet, pourquoi s'en prenait-elle 
cet honnte garon,  cet ami dvou qui la servait fidlement, sans
arrire-pense? Elle sourit, et ce sourire effaa ses paroles hostiles.

--Je suis venue vous inviter tous les deux, dit-elle; nous avons
aprs-demain  dner M. de Fresnes...

--Une protestation? dit madame Praxis en levant jusqu'au milieu de son
front ses beaux sourcils tout noirs sous ses cheveux tout blancs.

--Si vous voulez!

Blanche lana ces trois mots comme une provocation. Meillan pencha un
peu la tte, ferma aux trois quarts ses paupires et la regarda
attentivement sans paratre y attacher d'importance. Madame de Dreux
porta  ses lvres son mouchoir lacr; Meillan remarqua les raillures
de la batiste.

--Eh bien, fit madame Praxis, je trouve cela brave! A la place de Guy,
j'en aurais fait autant! Il faut savoir dfendre ses amis quand ils sont
attaqus...

--Injustement, fit observer Meillan.

--Et mme justement! s'cria la douairire. J'ajouterai mme que c'est
lorsqu'ils sont justement attaqus qu'ils ont le plus besoin d'tre
soutenus!

--Voyez un peu, dit Meillan de sa voix la plus douce, il se trouve ici
des gens pour prtendre que c'est moi qui profre des paradoxes!

Blanche clata de rire, un rire nerveux, qui s'teignit comme une fuse
manque.

--On ne prte qu'aux riches, rpliqua sentencieusement la comtesse.
Laissez-le dire, Blanche, c'est bien, ce qu'il a fait l, Guy; c'est
trs-bien. Je le lui dirai, n'en doutez pas! Et je mettrai ma plus belle
robe pour votre dner, ma petite.

Blanche resta un moment immobile.

--Non, dit-elle en hsitant; ne faites pas cela; j'ai dconseill M. de
Dreux, qui voulait faire de cette runion une sorte de protestation,
puisque vous avez dit ce mot. Nous serons cinq: M. de Fresnes, vous
deux, mon mari et moi...

--Une protestation  huis clos, murmura Meillan, les yeux  demi ferms,
comme un chat qui fait la sieste.

Les sourcils de la comtesse remontrent au plus haut qu'il leur fut
possible.

--Cinq? dit-elle; mais alors ce n'tait gure la peine, en un moment
comme celui-ci...

Blanche ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase.

--Mon mari doit trop  l'amiti du ministre pour ne pas tenir  lui
donner dans l'intimit les marques les plus positives d'estime et de
dvouement. Mais, mon excellente amie, croyez-vous qu'il ft prudent
d'attirer sur nous les foudres de ceux qui vont vraisemblablement
s'emparer du pouvoir?

--Ah! Blanche! vous n'avez pas le courage de votre opinion, s'cria
madame Praxis.

Meillan, qui regardait toujours la jeune femme  travers ses paupires
demi-closes, fut effray par l'intensit de l'amertume qui passa sur ses
traits soudain amincis et tirs. La situation lui parut grave, et afin
de mieux observer encore, il se releva du fond de l'abme capitonn o
il se laissait volontiers glisser.

--Aprs tout, dit lentement madame de Dreux, il n'est pas sr que M. de
Fresnes soit vaincu dans la lutte... il n'a pas encore parl...

--Ah! ma chre enfant, vous ne connaissez pas la vie! Comme si les
honntes gens ne restaient pas toujours sur le carreau!

--Il y a des dfaites qui sont des victoires, riposta Blanche.

--Eh! sans doute. Enfin, si vous tenez absolument  ce qu'il soit
vainqueur, je ne veux pas vous priver de penser  cette hypothse.
Pauvre cher de Fresnes! Ils pourront en essayer, des ministres, avant
d'en trouver un semblable. Faisons-nous une partie? Un whist avec un
mort?

--J'aimerais mieux une tasse de th, rpondit la jeune femme, en se
dirigeant vers le plateau qu'on apportait.

Meillan se leva, fit deux tours dans le salon, et sans affectation il
choisit une place en face de Blanche, afin de ne perdre aucune
expression de ce visage, autrefois si mobile, maintenant le plus souvent
imperturbable.

--Que se passe-til dans Paris? dit-elle en se versant du tb. Je suis
dehors toute la journe, mais je ne sais rien de ce qui se dit; mes
fournisseurs et fournisseuses ne sont gure instructifs...

--Il se passe des histoires, dit Meillan.

--difiantes?

--Non, au contraire; mais il n'y a que celles-l d'instructives...

--Meillan! fit svrement la comtesse, quand vous tes seul avec moi, je
vous permets de manquer de respect  mes vieilles oreilles, mais
respectez, je vous prie, celles de mes jeunes amies.

--Madame de Dreux connat toute l'tendue de mon respect, dit Meillan
d'un ton pntr.

Blanche rougit. Ce garon bizarre tait plein de sous-entendus, et l'on
ne savait jamais trop s'il les faisait volontairement ou non.

--Il y a trois histoires pour le moment, reprit Meillan en s'installant
dans le meilleur endroit de son fauteuil. La premire est une histoire
de chevaux...

--Passons! fit Blanche avec ddain.

--Vous n'aimez pas les chevaux? Vous m'tonnez! dit Meillan d'un ton
tragique. Se peut-il qu'on n'aime pas les chevaux! Enfin, soit! La
seconde est une histoire d'amour.

--Lgitime? demanda la comtesse.

--Oui et non: il tait lgitime de la part du mari, qui aimait sa femme,
et il tait illgitime de la part de la femme...

--Qui n'aimait pas son mari?

--a, c'est lgitime, de ne pas aimer son mari, rpliqua Meillan avec
bonhomie; mais elle en aimait un autre, sans le savoir!

--Ceci, Meillan, touche  la lgende, fit remarquer madame Praxis.

--D'aimer un autre homme que son mari? Mais, comtesse, c'est de
l'histoire, de l'histoire lmentaire, la premire chose que les garons
apprennent au collge!

--C'est de ne pas le savoir, que je trouve fantasmagorique, rpondit
l'opinitre vieille femme. On sait toujours quand on aime!

--Pas toujours; quelquefois on ne veut pas le savoir... Enfin, la dame a
fini par tre claire sur ses vritables sentiments...

--Eh bien? fit Blanche un peu plie, le coeur lgrement serr.

--Eh bien, elle est partie, laissant un enfant orphelin, un mari qui est
veuf et qui n'est pas veuf.

--C'est une misrable! dit la comtesse avec animation. Comment la
nommez-vous?

--Les journaux donnent des initiales; ce sont des petites gens, de
simples bourgeois, dit Meillan. C'est une me honnte, ajouta-t-il avec
une douceur particulire dans la voix. Tant qu'elle ne savait pas, elle
a rsist; quand elle a su la vrit, elle a eu honte de mentir. Elle
n'a pas voulu rougir devant son mari, devant son enfant... Elle est bien
 plaindre, allez!

--Ah! si elle est  plaindre, alors, c'est trs-bien, dit madame Praxis
abasourdie. Vous avez fait de nouveaux principes; je n'y entends plus
rien!

Un instant aprs, Blanche se retira, refusant obstinment de se laisser
reconduire par Meillan.

Toute compagnie lui semblait importune; elle avait besoin d'tre seule
et de se recueillir.

--Non! je ne l'aime pas! s'cria-t-elle quand le mouvement de la voiture
lui eut appris qu'elle tait bien seule entre les murs capitonns de son
coup. L'aimer? pourquoi? comment? J'ai aim mon mari... Grand Dieu! si
c'tait cela de l'amour,  coup sr l'amiti tendre, irrsistible que je
porte  M. de Fresnes n'a rien de commun avec l'amour, cette impure
erreur de ma jeunesse abuse! Non! En me purifiant, en m'levant
au-dessus de moi-mme, je n'ai pas prpar le chemin  une chute
nouvelle,  une seconde dchance de ma dignit de femme, cette fois
sans cause, car elle n'aurait pas pour se couvrir la protection de mon
ignorance de jeune fille!

Blanche rentra chez elle, pleine du sentiment trs-pur, trs-exalt, de
sa dignit de femme. Elle traversa ses appartements dserts, de l'air
d'une reine qui parcourut la double haie de ses courtisans, et pntra
dans sa chambre avec une srnit parfaite en apparence, un peu
fivreuse au fond. Dans la causeuse, au coin de la chemine, elle trouva
son mari qui lisait le journal.

--Guy! dit-elle d'un ton accabl.

Toute sa dignit, toute la grandeur de ses sentiments s'croulait comme
un chteau de cartes  cette prsence importune. Que venait-il faire l?
Depuis plus de six mois qu'il n'avait franchi le seuil de cette porte,
quelle fantaisie, quel caprice humiliant pour elle l'attirait  ce foyer
qu'elle s'tait doucement habitue  considrer comme un asile
inviolable?

--A votre accent, ma chre, dit M. de Dreux avec un sourire, je vois que
je suis importun. Rassurez-vous, je ferai ma visite courte. Je voulais
vous parler du dner d'aprs-demain.

--Encore? fit Blanche en fronant les sourcils.

--A mon grand regret, oui, encore.

Blanche s'assit d'un air profondment ennuy; Guy, par contre, se leva
pour mieux parler, adoss comme de coutume  la chemine.

--J'ai appris ce soir que de Fresnes fera un discours demain.

--Ah!

Blanche sentit son coeur battre vite, mais resta impassible. Elle avait
tant dsir entendre un discours du jeune ministre! Fallait-il que cette
joie lui lt donne le jour d'une dfaite?

--Il est possible que ce discours le sauve, continua Guy, comme il peut
aussi rendre sa chute plus clatante. Ce malheureux dner me rend fort
perplexe... N'y aurait-il pas moyen?...

--J'ai invit Meillan et la comtesse Praxis, dit Blanche d'un ton bref.

--C'est dommage, murmura Guy, toujours hsitant; j'avais pens 
prtexter une petite indisposition...

--Pour vous? dit Blanche d'un air dtach.

--Non... pour vous, ma chre! Est-ce qu'un homme a le droit d'tre
indispos?

--Je me porte trs-bien, rpliqua Blanche. Son mari la regarda; un vague
soupon qu'elle se moquait de lui traversa son esprit soudain illumin.
Elle haussa imperceptiblement les paules.

--Il sera toujours temps d'tre malade demain aprs le discours,
dit-elle. Pour n'avoir pas le courage de risquer une dfaveur passagre,
vous mriteriez que M. de Fresnes, plus populaire que jamais, et t
dsinvit par vous ce soir. Auriez-vous l'aplomb de le rinviter la
semaine prochaine?

--Mais certainement! s'cria Guy avec une chaleur qui n'avait rien de
factice. C'est cela la politique, ma chre amie!

--Heureusement, fit Blanche d'un ton sec, je n'y entends rien.
Cependant, si peu que j'y entende, croyez-moi, ne faites aucune dmarche
avant demain soir.

--Soit, rpondit Guy, enchant de donner  sa soumission relle
l'apparence d'une concession. Il lui souhaita le bonsoir et se dirigea
vers la porte. Elle le reconduisit, le plus poliment du monde, et quand
il fut sorti, tira doucement un joli petit verrou qui la mettait 
l'abri des surprises; puis elle revint vers son foyer, qui lui
paraissait pour le moment aussi banal que celui d'une chambre d'auberge.
Cependant Guy tait parti, si bien parti qu'elle entendit les roues de
sa voiture grincer discrtement sur le sable de la cour. Il n'tait pas
minuit; il y a  Paris beaucoup de maisons o l'on s'amuse pass minuit,
mme ds le mois de novembre. Blanche soupira par habitude. Au fond,
elle tait enchante.

--Demain, demain la grande bataille! se dit-elle n s'endormant.




                                XVI


Le lendemain, madame de Dreux fit atteler de bonne heure; aprs avoir
djeun seule avec ses enfants, elle sortit avec eux vers une heure et
demie de l'aprs-midi. Elle avait pris la rsolution de dpenser sa
journe en courses de toute espce, afin de tuer le temps jusqu'au
dner, et deux heures s'coulrent en excursions varies dans tous les
coins de Paris.

Cependant quatre heures sonnaient au Palais-Bourbon, quand, par le plus
singulier des hasards, la grande voiture de famille dboucha sur la
place de la Concorde par la rue Royale. Il ne restait plus  madame de
Dreux un marchand  visiter, un tableau  voir chez un artiste, une
couturire  prvenir, rien, rien pour terminer cette orageuse journe,
sinon la banale promenade aux Champs-Elyses. Les enfants s'en
rjouissaient. Blanche en ressentit un ennui mortel. Soudain une
inspiration d'en haut vint au secours de son dsoeuvrement, et elle tira
le cordon du valet de pied.

--Au Palais-Bourbon, dit-elle,  la porte noire, rue de Bourgogne. Vous
me dposerez, vous reconduirez monsieur et mademoiselle  l'htel, et
ensuite vous viendrez me chercher.

Deux minutes aprs, le majestueux quipage disparaissait avec bruit,
pendant que Blanche s'engouffrait dans le sombre passage.

--Tout est bien plein, madame, lui dit respectueusement un vieil
huissier qui la reconnut pour l'avoir vue maintes fois; je n'aurai pas
une place convenable  offrir  madame.

--Peu importe, fit Blanche en ramenant son voile sur sa figure. Je ne
tiens pas  voir, pourvu que je puisse entendre. Qui est-ce qui parle?

--M. le ministre vient de commencer son discours... Ah! madame, quelle
loquence!

Blanche se trouva assise sur un tabouret dans un endroit obscur. Entre
elle et la salle se pressaient des ttes de provinciaux, curieuses et
inquites. Elle s'adossa au mur et couta de toute son me.

La voix de M. de Fresnes, cette voix si agrable et si douce dans
l'intimit de l'appartement, avait en public la sonorit riche de
certains instruments de cuivre savamment travaills par un artiste. Rien
de criard, rien de bruyant, pour ainsi dire, mais des sons pleins,
amples, qui envoyaient des vibrations sympathiques dans toutes les
parties de la salle. La voix seule tait un charme. Les paroles taient
dignes de ce merveilleux instrument. L'honneur, la droiture, le
sentiment du devoir accompli, la fiert du juste qui ne veux cder ni 
la corruption ni  la violence, tout ce qui exalte et remplit le coeur de
l'homme politique, quand il aime sa patrie et met l'intrt de tous
au-dessus de sa gloire personnelle, tous ces sentiments si bien faits
pour faire battre le coeur de lu France, toujours chevaleresque malgr
ses dceptions, vibrait et palpitait dans le discours du ministre.

Blanche l'coutait en extase, les mains dnoues sur ses genoux, les
yeux ferms. Les provinciaux s'taient retourns une ou deux fois pour
voir cette femme immobile qui semblait endormie, puis ils l'avaient
oublie.

Elle coutait l'orateur, et de temps en temps un sourd murmure, un
bruissement de voix la faisait frmir d'un frisson sympathique. Elle
sentait, par ces palpitations contenues de la Chambre, que M. de Fresnes
regagnait rapidement le terrain qu'on avait essay de lui faire perdre.
Deux ou trois applaudissements couprent une priode...

--coutez! coutez! cria-t-on de toutes parts.

On ne voulait rien perdre de cette parole indigne et contenue, o la
grandeur du pays, la dignit du citoyen, dominaient toute autre
proccupation; les oreilles tendues, les ttes inclines vers l'orateur
disaient assez combien des sentiments meilleurs, qui dorment au fond de
nous, taient rveills par ce discours.

--Et maintenant, dit M. de Fresnes d'une voix nette et franche comme un
clairon, que le pays choisisse entre ceux qui lui ont dit la vrit et
ceux qui l'ont tromp, entre ceux qui l'honorent et ceux qui
l'exploitent... Pour moi, je m'en irai les mains pures et le front haut,
fier d'avoir pu servir la France.

Ce fat un cri d'enthousiasme qui courut les bancs les plus loigns
jusqu'au centre, et qui revint par le mme chemin. On vota au milieu du
tumulte, mais Blanche n'tait plus l. Ramenant les plis de sa voilette
sur son visage baign de larmes, elle s'tait enfuie comme une coupable;
au premier bruit d'applaudissement, elle avait regagn sa voiture.

Elle rentra chez elle et s'enferma quelques instants, les mains appuyes
sur son coeur, dans une ivresse folle. Elle ne savait plus rien du
prsent ni du pass. La voix de Lucien vibrait encore  ses oreilles,
retentissait dans son coeur, rptant certaines phrases, certaines
inflexions qui lui semblaient une musique dlicieuse.

Les bruits de la maison la rappelrent  elle-mme. Elle s'assit devant
son bureau, prit des cartes d'invitation et, consultant son carnet
d'adresses, crivit cinquante noms choisis parmi tout ce qu'il y avait
de plus brillant  Paris. Dix autres lettres furent envoyes pour le
dner. Guy, rentrant au bout d'une heure, la trouva encore occupe 
cette besogne.

--Vous crivez? lui dit-il. Il faudrait inviter du monde pour demain. De
Fresnes vient d'avoir un de ces succs comme on en voit h peine un tous
les dix ans; profitons de la circonstance.

--C'est fait, dit madame de Dreux en crivant la dernire adresse.
J'tais  la Chambre.

--Vous tes admirable! lui rpondit son mari. Vraiment, parfois je suis
tent de croire que vous avez du gnie!




                                XVII


Le lendemain soir, les grands salons de l'htel de Dreux, splendidement
illumins, s'ouvrirent pour la premire fois de l'hiver, et M. de
Fresnes eut l, par les soins de Blanche, une ovation discrte et de
bonne compagnie, complment de son succs de la veille. Madame de Dreux,
vtue de velours rouge sombre, avait l'air d'un portrait vnitien, et
marchait dans la plnitude de sa joie et de sa beaut, comme une desse
sur les nuages de l'Olympe. Elle ne voyait rien au del de l'heure
prsente, ne voulait rien voir; plus fire qu'une pouse, aussi tendre
qu'une soeur, elle savourait ce triomphe dans toute la srnit de son
me dsintresse, se leurrant elle-mme de ce dsintressement, pour se
cacher son sentiment vritable.

M. de Fresnes n'avait pas chang dix paroles avec Blanche. Au milieu de
cette foule, ils se faisaient  tous deux l'effet d'acteurs dans un rle
magnifique, devant un public d'lite, et remplissaient ce rle avec
beaucoup de grce. Pendant le repas, assis l'un prs de l'autre, mais
spars par la distance formaliste des dners d'apparat, ils avaient
parl, rpondu, souri, plaisant mme, comme s'ils rptaient des
paroles convenues. Blanche avait dj prouv quelque chose de ce genre
le jour de son mariage, pendant l'interminable djeuner de noces; cette
fois, l'impression tait plus franche et plus nette.

Vers onze heures du soir, les groupes s'tant forms, Lucien vint
s'asseoir auprs de Blanche, dans un endroit relativement calme. On
parlait prs d'eux de choses trangres  la politique, et d'ailleurs
n'tait-il pas naturel que le ministre fit sa cour  la matresse du
logis?

--Vous devez tre heureux! lui dit Blanche en le regardant avec ses yeux
violets, pleins de douceur amicale.

--Je le suis en vrit, rpondit-il, mais c'est de me voir des amis tels
que vous! Si vous saviez  quoi ma disgrce a tenu hier! Un fil
d'araigne serait une corde auprs de celui qui retenait l'pe de
Damocls sur ma tte. Le roi me l'a dit ce matin et a ajout: Ce n'est
pas pour longtemps que vous voil en possession de votre portefeuille,
mon pauvre de Fresnes! mais tant que vous l'aurez, gardez-le, j'en serai
bien aise.

--Le roi ne croit pas  la dure de votre ministre? demanda Blanche
surprise.

--Lui et moi, nous savons parfaitement que je n'en ai pas pour quinze
jours. Succs d'orateur et silence de femme... dit-on. Mais,
continua-t-il en baissant la voix, ce que je prise par-dessus tout, ce
qui me rendra ternellement reconnaissant envers la faveur publique,
c'est cette affection prcieuse que vous me tmoignez, c'est la pense
que je suis pour quelque chose dans votre vie,  vous, qui tes tout
dans la mienne...

Il parlait bas, elle l'entendait pourtant, mieux, bien mieux qu'hier
dans la salle du Palais-Bourbon. Elle coutait, les yeux baisss, avec
une douceur qui ressemblait  une souffrance.

--Tout, pour moi, tout ce que la femme peut incarner de divin, ce que
l'me humaine peut renfermer d'idal, tout ce qui vaut qu'on vive et
qu'on lutte... Hier, en parlant, je pensais  vous, je me disais que si
je pouvais triompher, vous seriez contente; vous absente, je vous
voyais...

--J'tais l, dit Blanche.

Il se tut, et leva sur elle des yeux plus loquents que sa bouche. Elle
reut ce regard en plein visage, et rpondit par un vague sourire.
Cinquante paires d'yeux les contemplaient peut-tre, en ce moment qui
nouait leurs vies...

--Quand vous verrai-je? lui demanda-t-il en se levant.

--Demain,  cinq heures, rpondit-elle d'un ton calme.

Quelques instants aprs il se retira.

Quand les derniers invits eurent quitt le perron, Blanche se dirigea
vers son appartement. Guy l'y suivit en parlant de choses et d'autres.
Arrive sur le seuil de sa chambre, elle se retourna pour lui dire
bonsoir.

--Vous tes merveilleusement belle, ma chre Blanche, lui dit-il
affectueusement; n'avons-nous pas encore  causer de mille choses ce
soir?

--Je suis mortellement lasse, rpliqua-t-elle; si vous le voulez bien,
demain, pendant le djeuner, nous causerons de tout ce qui vous plaira.

--Bonsoir, alors, dit-il d'un ton lgrement piqu.

Il se pencha vers elle pour l'embrasser; elle se droba, et le baiser
resta sur ses cheveux.

Blanche se laissa dshabiller par sa femme de chambre, qu'elle congdia
bientt. Reste seule, elle frissonna de la tte aux pieds,  la pense
du baiser conjugal auquel elle venait d'chapper.

--Lui! pensa-t-elle avec horreur, lui! Mais c'est mon mari! se dit-elle
avec une autre horreur, plus profonde, plus amre.

La vrit lui apparut soudain tout entire; elle surgit devant elle
comme un fantme menaant, norme, monstrueux, qui remplit tout son
cerveau, pendant qu'perdue elle se faisait petite et tchait d'viter
l'effroyable vision.

--Il viendra demain! se dit-elle; mais c'est un rendez-vous que je lui
ai donn!

Rien ne l'avait claire, ni les avertissements de Meillan, ni sa
fiert, jadis si mticuleuse! Elle avait permis  Lucien de lui faire
une dclaration, de lui demander un rendez-vous! Et pour lui ouvrir les
yeux, il avait fallu que son mari...

Elle se cacha la tte dans ses mains, essayant de fuir sa pense, de se
nier la ralit  elle-mme. Efforts inutiles, une fois les yeux
ouverts, elle devait voir jusqu'au tombeau.

La chute de son orgueil fut rude et douloureuse. En se comparant  son
mari, elle avait acquis la certitude de sa propre supriorit; ce qui la
rendait si altire, c'est la conscience qu'elle tait sans tache,
vis--vis de lui comme d'elle-mme. Il est dur de s'avouer qu'on vient
de dchoir.

Cependant, cette me loyale ne pouvait longtemps fuir devant son devoir.
Au matin elle se leva ple, les yeux cerns, bien diffrente de la femme
triomphante de la veille. Prtextant la fatigue, elle dfendit sa porte
jusqu' cinq heures et donna alors l'ordre de recevoir tout le monde.

Quelques minutes s'taient  peine coules quand M. de Fresnes se
prsenta.

A son entre, Blanche le reut debout, avec la dfrence formaliste
qu'exigeait la haute situation d'un homme tel que lui. Il allait s'en
tonner; elle le prvint.

--Vous m'avez dit hier, commena-t-elle sans prambule, que ni le roi ni
vous n'tiez certains de la dure de votre pouvoir.

--Oui, madame, rpondit-il, surpris d'un si singulier dbut.

--On vous avait parl de Vienne? continua-t-elle. Eh bien, monsieur,
vous devriez profiter de la position qui vous est faite par les
circonstances pour donner votre dmission et partir...

--Partir? rpta de Fresnes, douloureusement saisi. Je vous ai donc
dplu?

Blanche hsita. C'tait bien cruel de paratre hostile  cet homme
qu'elle aimait de toute son me. Elle n'en eut pas le courage.

--Non, dit-elle bravement. Mais il faut partir, monsieur. L'honneur vous
y engage, le devoir l'exige. C'est  vous-mme que vous le devez... Il
est des rsolutions qui cotent; ce sont parfois les meilleures... On ne
peut ctoyer longtemps les abmes sans y tomber, et certains meurent de
leur chute... Monsieur, allez  Vienne; je vous assure qu'il faut aller
 Vienne.

Il la regarda, pris de piti. Elle avait grand-peine  contenir ses
larmes; ses yeux creuss, ses lvres tremblantes, en faisaient un objet
digne de respect, car elle souffrait cruellement. Il hsita encore. Il
l'aimait bien. Depuis six mois qu'elle avait pris lentement possession
de tout son tre, elle tait devenue la pense dominante de sa vie. Il
fallait la quitter, renoncer  un chimrique espoir de bonheur, et cela
au moment o elle l'aimait, parce qu'elle l'aimait.

--Partez pour Vienne! rpta Blanche en plissant.

Ses forces l'abandonnaient.

--Vous l'exigez! dit-il amrement

--Je vous en supplie? rpondit-elle  voix basse en se laissant tomber
dans un fauteuil.

Il la regarda un instant, puis s'inclina sur la main qu'elle appuyait
sur le bras de son sige.

--Toujours vnre, dit-il  voix basse, toujours aime, toujours
pleure... Je vous aime tant que je veux vous obir... Je ne veux pas
vous causer une larme... Soyez heureuse, chre, chre sainte.

--Heureuse! murmura-t-elle tristement.

--Tranquille, au moins! Ah! vous serez adore, si loin qu'il vous plaise
de m'exiler.

Un pas se faisait entendre dans le salon voisin.

--Adieu, madame, dit-il en appuyant avec passion ses lvres sur la main
de Blanche.

--Adieu, monsieur, rpondit-elle. Le valet de pied apportait une carte.

--Trop tard, dit-elle, je ne reois plus.

La voiture du ministre quitta le perron. Blanche s'enfuit dans sa
chambre et fut deux jours sans se lever...

Huit jours aprs,  l'tonnement gnral, M. de Fresnes, dmissionnaire,
fut nomm ambassadeur  Vienne. Probablement sa mission diplomatique ne
souffrait pas de retard, car il partit sans avoir eu le temps de prendre
cong de personne.




                               XVIII


Jamais les ombrages du Mesnil n'avaient t aussi beaux qu'au printemps
de l'anne qui suivit le dpart de M. de Fresnes. Avant mai, ils taient
dj pleins de nids et de ramages. Madeline, qui y tait retourne ds
les premiers jours d'avril, l'crivit  madame de Dreux, dans l'espoir
de l'engager  presser son dpart de Paris.

Blanche ne demandait rien de mieux. La session tait termine: son mari
pouvait dsormais parler  ses amis sans risquer de se compromettre; on
mettrait sur le compte de sa profondeur d'homme politique, habile 
dguiser sa pense, toutes les imprudences qui lui chapperaient
dsormais. Guy jouissait maintenant d'une rputation si parfaitement
tablie, qu'il et fallu de bien grosses sottises, et bien ritres,
pour l'branler le moindre peu. Ne se fait pas qui veut une rputation,
de quelque genre qu'elle soit; mais une fois tablie, elle dfie tous
les coups, mme ceux du temps, et  son abri, on peut se permettre les
choses les plus propres  faire blmer tout autre.

L'attitude de Guy, lors de l'attaque du ministre de Fresnes, lui avait
attir les plus hauts suffrages. Le roi Louis-Philippe avait exprim en
public le contentement que lui inspirait le courage de ce jeune dput,
qui n'avait pas craint de prendre ouvertement le parti de son ministre
favori. Depuis lors, Guy se croyait en passe d'arriver  tout; et pour
cette fois il ne se trompait pas. A cette poque surtout, un peu de don
quichottisme ne messeyait point en politique, sans exclure d'ailleurs
les qualits plus pratiques, et d'un emploi plus journalier, du digne
Sancho Pana.

Consult sur l'opportunit d'un dpart pour le Mesnil, Guy fit quelques
objections, et finit par avouer que, hors la saison de la chasse, et
mme alors, le Mesnil lui paraissait un peu sauvage, et qu'il ne s'y
rendrait qu' contre-coeur.

--Cependant, ma chre, si vous l'exigez..., ajouta-t-il avec la grce
exquise qui tait un de ses dons.

Personnellement, Blanche ne l'exigeait pas le moins du monde, mais les
lecteurs de Guy seraient peut-tre plus difficiles?

Sur ce point, M. de Dreux avait une ide, et mme deux ides, ce qui
tait beaucoup, vu la circonstance. La premire tait que les lections
n'ayant lieu que l'anne suivante, il serait compltement inutile de se
dranger cette anne-l. La seconde, infiniment plus subtile, tait que
Blanche, avec ses habitudes de charit, qu'elle pouvait tendre encore
si bon lui plaisait, leur fortune le permettant, ferait d'excellente
propagande au sein des chaumires et partout ailleurs.

--Seulement, ajouta Guy, car il connaissait  fond son catchisme
lectoral, invitez de temps en temps un maire ou deux  dner, et quand
elle ne sera pas trop impossible, invitez aussi sa femme.

--Qu'appelez-vous trop impossible? demanda Blanche qui tenait 
s'instruire.

--Mais... M. de Dreux hsitait, cherchant un critrium; il le trouva
bientt:--Si elle mange les mets avec un couteau pointu, tir de sa
poche, elle sera impossible; si elle connat l'usage de la fourchette,
vous pouvez l'inviter.

Il n'y avait pas  s'y tromper, la ligne de dmarcation tait toute
trace, Blanche promit d'en faire son profit, et un beau matin du
commencement de mai, tout le personnel mobile de l'htel de Dreux,
empaquet dans deux berlines, enfants, prcepteur et gouvernante
compris, quitta l'htel, sous une tide petite pluie qui promettait de
faire clore les muguets au fond des bois.

--Comme tu es change!

Ce cri chappa  madame Lecomte, au moment o Blanche mit le pied sur le
perron du Mesnil.

troitement embrasses, les deux amies passrent  travers le grand
vestibule et entrrent dans le salon, plein de fleurs, par les soins de
Madeline. Blanche regarda autour d'elle, ce lieu lui disait tant de
choses! et dtournant son visage, fondit en larmes.

Madeline aussi pleurait, mais sans en faire mystre. Le deuil de son me
tait de ceux que l'on se plat  glorifier. Blanche, au contraire,
s'effora de dvorer ses pleurs, essaya un sourire, prtexta la fatigue
de ses nerfs tendus par le voyage, et se mit  ranger les objets de
droite et de gauche dans l'ordre qu'ils avaient jadis, ordre troubl par
l'absence.

--Tu n'es pas malade? demanda madame Lecomte, arrache  ses propres
peines par la vue vidente d'un mal dont elle ignorait tout, mais qui
avait ravag les traits si purs de son amie.

--Plus tard, plus tard, fit madame de Dreux, avec un geste de la main
qui rclamait la paix et le silence.

Les jours passrent, et Blanche ne fit aucune confidence  son amie, qui
ne lui adressa plus de questions. Entre elles, il ne pouvait y avoir de
secret volontaire; un jour viendrait o Blanche ouvrirait son coeur,
Madeline en tait sre; mieux valait attendre ce jour.

La gloire d'aubpines blanches qui entoure au printemps la Bretagne
comme une aurole tait dans tout son clat, lorsque madame de Dreux,
pour la premire fois, songea  une promenade un peu plus lointaine que
les jardins du chteau. Un jour, aprs djeuner, elle fit atteler une
petite voiture anglaise dont son mari se servait pour visiter ceux de
ses lecteurs qui demeuraient dans des chemins par trop dfoncs, et
prenant en main les guides d'un cheval breton, haut comme un chien et
doux comme un agneau, elle partit avec son amie, pour cette excursion,
qui ressemblait fort  un plerinage.

Elle vita la cte, dont la vue tait trop douloureuse pour Madeline, et
prenant par les mandres d'une route ombreuse qui tournait le vallon,
elle se trouva bientt dans les bois, mouills encore par la pluie de la
nuit, odorants  faire mal, des jeunes pousses de chnes et des muguets
en fleur; le petit cheval fut laiss libre d'aller  sa guise, et sous
le couvert des grands arbres, qui laissaient de temps en temps passer un
rayon de soleil, les deux femmes sentirent leur coeur s'ouvrir aux
douceurs d'une amiti longtemps muette.

--Commences-tu  t'accoutumer  la vie? demanda Blanche en regardant
droit devant elle.

Elle n'osait porter les yeux vers la jeune veuve. La question tait dj
beaucoup, le regard serait trop.

--Oui, dit Madeline, d'un ton si ferme que madame de Dreux hasarda  se
tourner  demi vers elle, je me suis fait ici une existence assez douce.
J'ai apport tous les papiers de Grard, et grce  ses indications
crites, grce surtout aux conversations que nous avons eues ensemble
pendant tout le temps de notre vie, crois qu'une grande joie m'est
rserve.

Elle parlait d'une voix calme, o perait un vritable contentement.
Surprise, Blanche la regarda attentivement. Il y avait en effet de la
joie dans ces beaux yeux cerns par de longues larmes. Quelle joie, mon
Dieu! pouvait encore faire battre le coeur de la veuve?

--J'ai acquis la certitude, continua-t-elle, qu'en mettant en ordre tous
les documents prpars par Grard sur un certain sujet, en les
runissant par des considrations dont les brouillons sont faits, et ne
demandent plus qu'une sorte de rvision, je puis arriver  faire publier
un livre de lui. Aprs celui-l il y en aura un autre. De la sorte, tout
ne sera pas perdu pour le monde, et son rve le plus cher, tre utile,
se trouvera ralis.

L, continua-t-elle, les yeux perdus dans la profondeur du bois, qui se
droulait lentement devant elle comme un dcor de ferie, l je remercie
et je bnis tous les jours l'amour de mon cher mari, qui a bien voulu me
traiter comme une amie, clairer mon ignorance en causant familirement
avec moi, et faire de moi un autre lui-mme, assez pour qu'aprs sa mort
je puisse terminer son oeuvre, et sauver son nom de l'oubli.

Blanche ne rpondit pas. Madeline,  son tour, la regarda avec
attention.

--Tu pleures? lui dit-elle.

Les larmes de madame de Dreux coulaient en effet brlantes et rapides
sur ses mains gantes. Elle ne dtourna point son visage et n'essaya pas
de dissimuler sa douleur.

--Je t'envie! dit-elle; c'est toi de nous deux qui as l plus belle
part! que ne donnerais-je pas pour avoir, comme toi, une chre mmoire 
prserver de l'oubli!

Madeline ne dit rien. Elle avait, depuis l'anne prcdente, mesur la
valeur relle de Guy.

Blanche serra les rnes et les secoua sur le dos du cheval,  moiti
endormi, qui reprit sa course. Le bois s'claircissait, on voyait les
maisons d'un village. Elle tourna avant d'y entrer, et, sur la gauche,
se montra un petit manoir dans l'ancien style du pays, bti en pierre
grise, entour de murs, avec une cour plante d'arbres.

--Qu'est-ce cela? demanda Madeline.

--La maison de M. de Fresnes, rpondit Blanche, se contraignant 
prononcer ce nom pour la premire lois depuis son retour au Mesnil.

Elles passrent devant la porte. Un valet de ferme lavait une voiture
dans la cour. Blanche n'y prit pas garde; on lave les voitures des
matres absents. Elle pressa l'allure de son cheval, et le petit manoir
resta bientt derrire elles.

Le bois couvrait des routes tranquilles, offrait son ombre propice; les
roues ne faisaient pas de bruit sur le sol, doux comme du velours, et
les amies gardaient le silence. Un bruit cadenc, un galop de cheval se
fit entendre non loin; puis l'allure se ralentit, on entendit les quatre
fers frapper le sol l'un aprs l'autre, dans une marche tranquille.
Blanche leva la tte comme pour aspirer l'air; il lui semblait sentir
quelque danger.

Elle prit le fouet et l'agita au-dessus des oreilles de la docile petite
bte, qui prit un trot rapide. Le chemin faisait un coude; au dtour
d'un buisson de noisetiers parurent la tte et le poitrail d'un cheval
noir... Blanche connaissait bien le cheval, elle connaissait aussi le
cavalier.

--M. de Fresnes! fit Madeline tonne. Je le croyais  l'tranger!

Blanche n'avait rien dit. Elle s'inclina doucement, pour rendre un
salut, les yeux presque fermes, n'osant pas recevoir le regard qu'elle
sentait sur elle...

Le galop du cheval noir retentit derrire la voiture, et elle rouvrit
les yeux. Les questions se pressaient sur les lvres de Madeline, mais
elle regarda son amie, et n'eut rien  demander.

--Madeline, dit Blanche d'une voix brve, comme elles rentraient au
Mesnil, je suis bien malheureuse, crois-moi, je suis plus malheureuse
que toi.




                                XIX


Aprs une nuit d'insomnie, madame de Dreux se leva de bonne heure;
Madeline dormait encore. Elles avaient veill tard toutes les deux le
soir prcdent, silencieuses, ne voulant point changer de paroles, et
pntres pourtant du besoin de rester ensemble.

Les enfants s'habillaient en jasant. La visite matinale de maman dans
leurs appartements leur fit pousser des cris de joie, et inquita fort
le personnel, qui se crut sous le coup de quelque blme immrit. Ce
devoir accompli, Blanche descendit au jardin et fit le tour du parterre.

L'air tait frais, la mer bleue, avec des cailles d'argent a et l;
les voiles blanches passaient  l'horizon clair. Le phare,--que de fois
Blanche avait pens  ce phare, pendant le long hiver qui venait de
s'couler! le phare, clair par le soleil, se dressait sur son rocher
comme une colonne d'albtre rose. Les alouettes de mer volaient
au-dessus de la falaise, et les hirondelles tournoyaient autour des
combles du chteau. Une exubrance de vie, de printemps, d'aurore,
sourdait de tout, des feuilles, des prs, de l'air mme, plein de
papillons blancs, qui passaient par vols de quatre ou cinq, et se
dtachaient sur le fond bleu du ciel et de la mer, comme des fleurs
ailes.

Blanche quitta le jardin. Elle avait envie de pleurer, devant cette
jeunesse de l'anne, et une chtelaine ne doit pas avoir les yeux
rouges. Elle traversa le salon et gagna la terrasse. L, du moins, pas
de feuilles, pas de verdure; l'immensit seule, et les blocs de granit
des falaises.

La terrasse offrait d'autres dangers. Blanche alla s'asseoir droit  la
place o, l'anne prcdente, elle avait, pour la premire fois, cdant
aux instances de son mari, invit M. de Fresnes  dner.

Eh bien! tant pis pour ceux qui l'avaient voulu! Si elle souffrait
aujourd'hui, si son coeur se brisait, si elle se sentait perdue, prte 
fuir son chagrin au prix de tout, oui, de tout! ce n'tait pas sa faute!

Avait-elle assez longtemps rsist! L'avait-on assez blme, puis
supplie, puis blme encore! M. de Dreux ne lui avait-il pas dit, 
cette place mme, que son inconcevable prvention contre le ministre
serait la ruine dt ses esprances?

--Ils l'ont voulu! se dit amrement Blanche. Ils n'ont pas pu comprendre
que cet homme tant au-dessus d'eux, comme le soleil est au-dessus de
nos misres, si je le voyais, je l'aimerais, si je l'admettais prs de
moi, je resterais sans dfense!

Une main tendre et lgre se posa sur l'paule de la dsespre. Elle se
retourna brusquement. C'tait Madeline.

--Oui, dit la jeune veuve, rpondant au regard qui se fixait sur elle,
et devinant soudain tout ce qui se passait dans cette me aux abois,
oui, on a prpar ta ruine, on a cherch ta chute; mais, Blanche, celui
qui l'a fait n'en avait pas conscience!

--En es-tu bien sre? dit madame de Dreux en faisant un pas en avant,
ses yeux plongeant au fond de ceux de son amie. Es-tu certaine qu'on n'a
pas escompt l'ignominie?

--Je te le jure! rpondit Madeline en tendant sa main vers les flots,
sous le soleil, tmoin de son serment.

--Qui te l'a dit? dit Blanche irrite.

--Grard. La veille mme de sa mort, nous parlions de toi, nous parlions
d'un autre aussi. Grard avait devin ce que tu ignorais toi-mme, ma
pauvre chre et noble amie, et tout en dplorant l'aveugle enttement de
ton mari, il l'a jug loyal jusqu' l'absurdit.

--Aussi loyal qu'on peut l'tre quand on est ambitieux! fit Blanche avec
un rire amer.

--Loyal toujours, Blanche. Ne t'aveugle pas  ton tour. Si ton mari
tait capable de ce que tu supposes, une faute de toi serait
pardonnable, mais sa loyaut t'interdit de l'outrager.

Blanche laissa tomber le long de sa robe ses mains lasses. En effet,
tout l'hiver, elle s'tait demand s'il n'y avait pas eu au fond de ces
indulgences quelque effroyable complicit. En se voyant dlivre de son
soupon, elle poussa un soupir de soulagement, mais son irritation
cache ne fit que s'en accrotre.

--Pourquoi est-il revenu? dit Madeline, tout bas.

--Eh! le sais-je? s'cria Blanche en se tordant les mains. A moins que
ce ne soit pour torturer une pauvre me lasse de combattre, lasse de
souffrir...

Madeline la regarda un instant; des rougeurs fugitives passaient sur les
joues de madame de Dreux, la laissant ensuite d'une pleur de cire.

--Viens dans ma chambre, dit-elle en l'entranant doucement; viens, je
te montrerai les papiers de mon mari.

Blanche comprit. La jeune veuve voulait voquer, entre le mal et son
amie, l'image d'un amour honor, d'un devoir accept courageusement,
jusque par del la tombe... Pourquoi affliger cette amie dvoue, ce
coeur tendre, qui saignait de son mal? Elle cda.




                                 XX


La grande horloge du Mesnil sonna lentement deux coups. Dans le parterre
plein de rosiers encore en boutons, le soleil rpandait une lumire
aveuglante. Les domestiques allaient et venaient dans la cour voisine,
vaquant aux besoins du service; un aide-jardinier ratissait
consciencieusement le sable de la grande alle, et son rteau grinait
avec une rgularit irritante. Blanche, le front appuy aux vitres d'une
porte-fentre, battait du doigt les carreaux verdtres avec une
impatience nerveuse. Elle attendait... Il viendrait sans doute; sinon,
pourquoi serait-il revenu de si loin?

--Blanche? fit la douce voix de Madeline, allons sur la terrasse.

Madame de Dreux obit. Elle tait si compltement dcide  rsister
quand cela en vaudrait la peine, qu'elle pouvait cder sur tous les
points de dtail.

Elles s'assirent sous une tente, qui les protgeait contre le soleil:
avec intention peut-tre, madame Lecomte l'avait fait dresser de faon
qu'elle masqut le manoir de M. de Fresnes.

--C'est quelque chose, vois-tu, dit Madeline, continuant ainsi la
conversation commence le matin dans sa chambre, c'est quelque chose que
de vivre pour une ide, une belle grande ide! Mon mari vivait pour ses
travaux; moi, sa veuve, je vis pour les faire connatre  nos
contemporains... Cela soutient, vois-tu! Eh bien, toi?...

--Moi! dit ddaigneusement Blanche, j'ai vcu pour l'orgueil!

--Orgueil, soit; moi, je donne un autre nom au mobile de ta vie. Je
crois que tu as toujours eu grand souci de ta propre dignit, que tu as
redout les moindres claboussures plus que d'autres ne redoutent un
bain complet dans la boue, et que c'est ce grand respect de toi-mme qui
t'a faite ce que tu es, si fort au-dessus du vulgaire.

Blanche laissa dire. Il est toujours trs-doux de savourer le lait de la
louange, surtout quand on sent la louange mrite.

--Les femmes comme toi, reprit Madeline, se sont fait une vie tellement
 part, qu'elles ne peuvent plus agir comme les autres; on les a mises
sur un pidestal; bon gr, mal gr, il leur faut y rester, sans quoi
tous ceux qu'elles ont domins jadis de leur supriorit les lapident
avec une joie froce quand elles tombent.

--Qu'importe! fit Blanche. Le bonheur vaut bien qu'on le paye.

--Le bonheur! dit Madeline  voix basse, est-ce cela le bonheur?
N'est-ce pas plutt la considration de tous, la joie de la famille,
l'honneur des enfants?

--Tais-toi, s'cria madame de Dreux, c'est avec de tels sophismes qu'on
enivre les femmes hindoues et qu'on les amne  se laisser brler sur le
cadavre de leurs maris!

--L'honneur des enfants, est-ce un sophisme? dit Madeline, de la mme
voix douce et sans modulations.

Un bruit de roues sur le gravier traversa l'air. Madame Lecomte plit.
Blanche se leva, coutant...

Un domestique traversa la terrasse du pas majestueux qui convient en
pareille circonstance, et prsenta  madame de Dreux la carte de M. de
Fresnes.

--Recevez, dit-elle.

Le domestique s'en retourna du mme pas.

--Que vas-tu faire? fit Madeline, trouble.

--Je n'en sais rien! rpondit Blanche avec un geste d'abandon.

Elle se dirigea  son tour vers le salon. Lucien l'attendait, debout
sous le grand lustre de cristal. Horriblement ple, il gardait une tenue
irrprochable, et s'inclina respectueusement. A travers les fentres qui
donnaient sur la cour, Blanche vit une voiture de voyage attele de
quatre chevaux.

--Je suis revenu, dit-il d'une voix brve, coupe de pauses frquentes
par une insurmontable motion. Je ne pouvais plus vivre sans vous. Il
m'a sembl que vous m'aviez banni sans bien comprendre ce que vous
faisiez... Je sais tout ce que vous allez me dire, c'est inutile. Je ne
viens pas vous offrir les hontes de l'adultre clandestin... Je vous
veux tout entire et pour la vie... Ma voiture nous emmnera n'importe
o... Blanche, je vous aime de tout mon tre... Partons ensemble, tout
de suite, pour toujours! Elle trembla, recula un peu.

--Et mes enfants? dit-elle.

Il fit un geste d'impatience.

--Quoi qu'on fasse, rpliqua-t-il, la vie est pleine de douleurs. Vos
enfants appartiennent  leur pre... Nous n'avons pas le droit de les
lui enlever. Blanche, je vous aime! Ce que j'ai souffert de vous voir
mconnue, dlaisse, outrage... je ne puis vous le dire ici, mais j'ai
rsolu de ne pas le souffrir davantage. Dans l'absence, vous m'tes
devenue tous les jours plus chre, plus prcieuse. Vous m'aimez,
n'est-ce pas, je ne l'ai pas rv?

--Je vous aime, dit Blanche d'une voix endormie. Elle ne savait plus
bien si elle tait vivante ou non.

--Nous vivrons heureux, reprit de Fresnes, on nous oubliera bien vite,
car nous ne demanderons rien  personne... Ah! Blanche, si j'osais, si
j'osais,  genoux devant vous, forcer vos yeux  regarder dans les
miens, vous ne pourriez plus hsiter... Mais je ne peux pas...
Regardez-moi, je vous en supplie!

Les portes toujours ouvertes du salon la gardaient mieux qu'une lgion
de protecteurs. De crainte d'tre surpris, il n'osait s'approcher
d'elle, mme assez prs pour lui parler bas.

--Je sais ce que je vous propose de quitter, continua-t-il, je sais
toutes les amertumes qui accompagneront notre fuite, mais vous serez si
heureuse, Blanche! Je ferai de votre vie un enchantement perptuel... Le
bonheur, n'est-ce pas au-dessus de tout?

Madeline parut sur le seuil de la terrasse.

--Pas au-dessus de l'honneur, dit-elle de sa voix douce.

--Va-t'en! fit Blanche en tournant vers elle ses yeux pleins de colre.

Elle rpondit par un signe ngatif.

--Pense, continua la jeune femme, au jour o tu resterais veuve, avec un
nom dshonor, o la tutelle de tes enfants passerait entre des mains
trangres, parce que les tiennes seraient souilles. Moi, qui suis
veuve, je sais ce que c'est que d'tre respecte! Peux-tu deviner ce que
serait le mpris?

--Tais-toi, dit Blanche, tais-toi, je ne veux pas t'entendre.

--Non, dit M. de Fresnes, laissez parler votre amie; elle a raison:
avant de partir avec moi, vous devez envisager tous les dangers, tous
les chagrins qui vous attendent. Je ne veux pas vous entraner malgr
vous. Ces dangers ne sont rien, les chagrins seront vite oublis; je
vous aime assez pour anantir tout cela!

Blanche lui tendit les bras. Il fit un pas vers elle et s'arrta, retenu
par le respect que lui inspirait Madeline. Il prit les deux mains de
madame de Dreux, les runit sur son coeur et lui dit, transfigur par la
joie:

--Partons!

--Et si ton mari le tue? dit Madeline en mettant sa main glace sur
leurs mains unies.

Blanche s'arracha violemment  l'treinte de Lucien, courut au bout du
salon et s'appuya contre le mur.

--Ah! dit-elle douloureusement, ah! Madeline, tu es la plus forte. Je ne
veux pas qu'on le tue!

--Ne l'coutez pas! s'cria Lucien en courant  elle.

D'un mouvement rapide, madame Lecomte ferma les deux portes du salon,
puis elle revint.

--M. de Dreux vous tuera, dit-elle  Lucien, ou bien vous le tuerez.
S'il vous tue, pensez au destin de Blanche. Si c'est lui qui succombe,
vivrez-vous tranquille avec la mre des deux orphelins? Allez, monsieur,
la vie a de rudes combats, et vous aurez livr vaillamment votre
bataille; mais ne forcez pas cette pauvre femme  lutter avec le
dshonneur; ce n'est digne ni d'elle ni de vous!

--Est-ce votre avis? dit M. de Fresnes en s'inclinant respectueusement
devant madame de Dreux.

--Partez, dit-elle. Je veux que vous viviez! Je vous aimerai toujours,
je ne serai jamais  vous.

Il saisit sa main et la pressa longuement contre ses lvres, mais il
n'avait plus le pouvoir sur elle.

Saluant Madeline, il traversa le salon; sur le seuil, il se retourna.

--Adieu pour toujours? dit-il.

--Pour toujours! rpondit-elle.

Il sortit; l'instant d'aprs la voiture s'loigna du perron et prit la
route de Paris.

--Tu es pourtant sauve! dit Madeline en prenant Blanche dans ses bras.

--Au prix de toute ma joie! rpliqua-t-ellr sans lui rendre son
treinte.




                                XXI


Elles restrent longtemps silencieuses. Blanche s'tait laisse glisser
sur un fauteuil, inerte, brise par cette pouvantable secousse.
Madeline n'osait la quitter ni se rapprocher d'elle.

C'est longtemps aprs que nous remercions nos amis de nous avoir empch
de commettre une faute; dans le premier moment, malgr toute notre
raison, nous ne pouvons nous dfendre de leur en vouloir.

L'aprs-midi s'coula ainsi dans la torpeur;  deux reprises, Madeline
se leva pour donner des ordres et dispenser ainsi Blanche de rentrer
trop rudement dans la vie relle. Une femme moins sense, amie de la
mise en scne, et t chercher les enfants; elle les carta au
contraire, voulant laisser son amie sur l'impression, bien plus forte en
ce moment que tous les sentiments du monde, qu'en partant avec Lucien
elle aurait invitablement caus soit sa mort, soit celle de Guy.

L'heure du dner approchait, lorsque le roulement d'un quipage rveilla
toutes les craintes de madame Lecomte. Blanche, plonge dans une sorte
d'engourdissement, n'y prenait pas garde. Madeline courut au perron,
pour s'opposer par tous les moyens  une nouvelle visite de M. de
Fresnes, si celui-ci, aprs rflexion, se dcidait  revenir sur ses
pas.

Une voiture s'arrta en effet au bas des degrs, mais ce n'tait pas
celle qui venait de les quitter; c'tait une petite calche couverte de
poussire, et au lieu de la belle tte de Lucien, les moustaches rousses
de Meillan mergrent de dessous la capote.

--Vous! s'cria Madeline stupfaite.

--Moi-mme, chre madame.

--Et d'o venez-vous, ainsi fait?

--Je suis poudreux? C'est possible. Je viens de Paris, en poste, doubles
guides.

Un mouvement nerveux agitait les moustaches rousses. Leur propritaire
acheva de descendre et se secoua rapidement avant d'entreprendre
l'ascension des cinq marches du perron.

--Un peu moulu aussi, dit-il. Cent dix lieues, c'est long. Avez-vous du
monde au chteau?

--Personne.

--Madame de Dreux est chez elle?

--videmment! fit Madeline, que l'air hriss des moustaches rousses
commenait  troubler.

--Ah! j'en suis charm. Je prcde mon ami de Dreux de quelques heures
seulement; quelques heures, que dis-je? Je les avais en quittant Paris,
ces heures d'avance, mais je les ai perdues en route, et comme je
traversais, vous savez, cette ville en entonnoir? en sortant par une
porte, j'ai vu sa voiture arriver sur l'autre versant... C'est
trs-commode, ces entonnoirs. Mais j'avais de bons chevaux, j'espre
l'avoir distanc.

Ils taient dans le petit salon qui prcdait le grand. Meillan s'arrta
court, et prenant Madeline par la main, il la regarda dans les yeux.

--M. de Fresnes? dit-il  voix basse.

--Il est parti aujourd'hui vers trois heures pour un long voyage, aprs
avoir fait  madame de Dreux une courte visite. J'tais l.

--Parti? Pour tout de bon?

--Je vous l'affirme.

Meillan passa  deux reprises sa main gauche sur son front.

--Fort bien, dit-il d'un ton calme. J'en suis enchant. Ce n'est pas
absolument pour mon plaisir que je fais avec mon ami de Dreux cette
course au clocher de cent dix lieues, je vous prie de le croire.

Il lcha la main de madame Lecomte que, pendant ce dialogue, il avait
serre assez fort pour lui faire mal, sans qu'ils s'en aperussent l'un
ou l'autre.

--Elle va tre bien surprise, dit-il, sans dsigner Blanche autrement,
mais il faut la prvenir. Guy me suit, vous dis-je,  un demi-relais,
moins peut-tre.

Ils entrrent dans le salon, dont Madeline avait rouvert les portes
aprs le dpart de Lucien. Blanche se leva brusquement et resta
ptrifie.

--Meillan! dit-elle.

--J'en conviens, rpondit-il. Je prcde votre mari de fort peu de
temps.

--Mon mari? fit Blanche interdite; il va venir?

--Dans une heure. Cette ide l'a pris subitement avant-hier soir en
rentrant de je ne sais o; il tait venu causer un brin avec moi; il
comptait partir hier matin; ma foi, j'ai pris les devants...

Blanche le regardait attentivement; tout  coup elle le saisit par le
bras.

--Une dlation? dit-elle entre les dents.

Meillan haussa les paules, quoique les doigts crisps de Blanche
fussent serrs comme des tenailles.

--Les gens oisifs! dit-il; l'oisivet est la mre de tous les vices...

--Ne plaisantez pas, fit madame de Dreux en le regardant avec des yeux
o flamboyait la colre. On lui a dit que M. de Fresnes tait ici.

--Oui, dit Meillan, prenant son parti.

--Et vous n'avez pas honte,  vous deux, de venir me surveiller ainsi?
commena-t-elle...

Il l'interrompit avec un geste fort digne: elle desserra les doigts et
resta immobile devant lui.

--Nous ne sommes pas venus vous surveiller, chre madame, dit-il. Guy
s'est mis en route pour casser la tte  M. de Fresnes, et je l'ai
prcd pour lui pargner cette peine, soit en faisant la besogne
moi-mme, s'il tait ncessaire...

Il hsita, et quittant le ton de persiflage qui lui tait habituel:

--Soit, continua-t-il, en agissant auprs de notre ambassadeur, de faon
 viter une catastrophe regrettable  tous les points de vue, soit
enfin, s'il ne restait plus d'autre ressource,  ce qu'il ne trouvt
point ici de victimes pour son emportement.

Blanche humilie, vaincue, resta les yeux baisss devant cet ami, si sr
 l'heure du danger. Madeline avait disparu.

--Suivant ce qui m'aurait paru juste et convenable, madame, reprit-il
avec une douceur inaccoutume, j'aurais fait tel ou tel autre mauvais
coup. Mais pour vous servir, rien ne me cote... Je suis heureux de voir
que les motions qui m'ont fait accomplir si vite un si long voyage
taient de pures chimres.

--Mensonge! fit Blanche en redressant la tte. J'aime M. de Fresnes!

--Je le sais, rpliqua-t-il, je le savais avant vous. Seulement,
croyez-moi, ne le dites pas  Guy, trop directement intress dans la
question: il n'apprcierait pas la grandeur chevaleresque d'un tel aveu.
Pour moi, c'est autre chose, je suis l'ami des mauvais jours, je puis
tout entendre, tout comprendre... et tout admirer... ajouta-t-il  voix
basse. Il ne reviendra pas, n'est-ce pas?

Elle fit un signe ngatif.

--Vous tes grande, dit-il mu.

--Non, fit Blanche, en indiquant Madeline qui entrait, c'est elle.




                               XXII


Une heure aprs, la grande calche de M. de Dreux roula bruyamment sur
le pav de la cour; les domestiques prvenus coururent  la rencontre de
leur matre, et Guy, le front soucieux, les sourcils froncs, traversa
une haie de serviteurs sans songer que cet accueil marquait plus de
dfiance que de surprise.

Guy fronait le sourcil, parce qu'il avait crois deux heures auparavant
la calche de M. de Fresnes, parce que celui-ci lui avait adress un
salut fort poli, et parce que tout cela compliquait une affaire dj peu
claire; il se sentait prendre pied dans un abme de perplexits.

--O est madame? demanda-t-il  un domestique.

--Dans la salle  manger, monsieur; on dne, rpondit respectueusement
le serviteur.

On dnait au Mesnil, mon Dieu, oui! tout comme si ce jour n'avait pas
t plein d'orages effroyables! M. de Dreux se dirigea vers la salle 
manger, dont la porte ouverte laissait passer une apptissante odeur de
bonne chre, et sous la lumire de la grande lampe qui clairait si
largement la nappe, le premier visage qu'il aperut fut celui de
Meillan.

Guy ne croyait pas beaucoup aux apparitions, pourtant il s'arrta
ptrifi. Meillan qu'il avait laiss l'avant-veille  Paris, dans un
fumoir tranquille, rassasi de confidences et  sec de bons conseils!

--Bonsoir, cher, lui dit son ami en reposant sur la table le verre dans
lequel il venait de boire.

Les domestiques approchaient une chaise du couvert mis par avance. Guy
s'assit machinalement et dplia sa serviette, en regardant tout le
monde. On avait l'air paisible. Les yeux de Blanche taient cerns, ceux
de Madeline brillaient d'un clat extraordinaire. Meillan avait dans
l'oeil un scintillement malicieux, comme un chat qui guette une pelote de
fil... On mit devant M. de Dreux une assiette de potage fumant. Revenant
alors  lui et s'apercevant de son inconvenance, il se leva
prcipitamment.

--Veuillez me pardonner ma distraction, dit-il; la rapidit de ce voyage
m'a tourdi. J'ai eu un moment d'absence.

Il fit le tour de la table avec beaucoup de grce, baisa la main des
deux femmes et secoua celle de Meillan; aprs quoi s'tant rassis, il
regarda les convives et formula ainsi sa pense:

--C'est ta prsence qui me confond, Meillan, dit-il; je te croyais 
Paris; comment te trouves-tu ici?

--C'est extrmement simplet rpondit son ami. Quand tu m'as annonc ton
dpart, l'autre soir, je me suis pari  moi-mme que j'arriverais avant
toi; j'ai gagn, tu le vois, d'une demi-longueur seulement, je l'avoue.

Guy, trs-vex de ne pouvoir se mettre en colre, avala son potage sans
mot dire. Personne n'avait envie de causer, sauf Meillan qui trouvait la
situation d'un comique achev. Aprs les angoisses de son voyage, aprs
les catastrophes redoutes, la prsence de son ami  cette table
tranquille, au milieu de ces domestiques solennels, lui donnait des
envies de fou rire, et de plus la pense que M. de Fresnes,  l'heure
prsente, courait en poste sur la route de Paris tout seul! tout seul! 
volupt indicible! lui causait les plus riantes motions. En ce moment,
la vie entire paraissait couleur de rose  l'heureux garon, qui n'et
pas troqu ses moustaches rousses contre les plus beaux lauriers. En
pensant  lui-mme, il se trouvait beau, aimable, intelligent: jamais il
ne parviendrait  se tmoigner toute la satisfaction que lui inspirait
sa propre conduite.

Guy, lui, ne pouvait se remettre du choc que lui faisait prouver cet
accueil inattendu. Quand on est mont en voiture  Paris avec
l'intention de tuer quelqu'un au bout de sa route et qu'on tombe dans un
paisible dner de famille; quand, pour couronner le tout, on a acquis la
certitude, par ses propres yeux, que l'tre qu'il fallait exterminer
s'en va au diable, tournant le dos  l'endroit o l'on croyait le
rencontrer, il y a de quoi tre honteux de sa dconvenue. Ne se met pas
qui veut au niveau des grands caractres de l'antiquit; mais quand on
s'est hiss jusque-l, s'y trouver tout seul parat un peu ridicule.

Le dner termin, Meillan tira de sa poche un tui o il prit un
dlicieux cigare qu'il examina avec onction; puis prsentant l'tui 
son ami:

--Tu es parti vite, dit-il. Je parierais bien que tu as oubli de
prendre des cigares.

M. de Dreux accepta d'un air bourru. Ils sortirent ensemble sur la
terrasse. La nuit tait noire, le phare brillait rgulirement 
l'horizon, mais sa vue ne disait rien aux amis.

--Me feras-tu la grce de m'expliquer, dit enfin le dput, ce que
signifie ton voyage? Je n'aime pas qu'on se moque de moi, et...

--Tu tombes mal, rpondit Meillan en passant sous le sien le bras de M.
de Dreux. Je suis venu prcisment pour me moquer un peu de toi, et tu
es trop mon ami pour me refuser cet innocent plaisir. Je t'ai vu
avant-hier, coiff de l'armet de l'ambrin, prt  pourfendre un ou
plusieurs moulins  vent. Je me suis pris de belle peur, non pour eux,
mais pour toi; tu sais qu'en gnral ce ne sont pas les moulins  vent
qui ptissent de ces rencontres. Je suis venu t'empcher d'tre ridicule
en tout cas, et peut-tre pis que cela...

Guy fit un mouvement pour se dgager.

--Pourquoi M. de Fresnes est-il venu ici? dit-il d'une voix creuse.

--Probablement pour dterrer quelque cassette cache dans une des caves
de ton manoir; autrement il serait impossible d'expliquer son voyage et
son dpart subit.

--Il aime ma femme, j'en suis sr! profra Guy sans se drider.

--C'est une femme qui t'a dit cela, riposta Meillan.

--Qu'est-ce que a fait, puisque c'est vrai? dit M. de Dreux avec
irritation.

--Qu'est-ce que a fait que a soit vrai, si ta femme ne l'aime pas? Si
elle l'aimait, serait-il parti tantt,  trois heures....

--Je l'ai rencontr, dit navement Guy. Meillan lcha le bras de son ami
et leva les mains vers le ciel.

--O candeur! fit-il,  simplicit divine! Et moi qui m'vertue  lui
parler raison! Tu l'as rencontr sur la route de Paris, cela prouve sans
doute qu'il s'entend avec ta femme pour te trahir. Un plus malin serait
rest ici, je pense, o nul ne souponnait ton arrive! Vas-tu croire
aussi que c'est moi qui l'ai fait partir?

--Non, dit loyalement Guy, tu n'as pas pu arriver assez tt pour cela,
j'y ai dj pens.

--Tu penses  tout! fit Meillan en indiquant un point d'exclamation.
Voyons,  prsent, ne consomme point ta faute. N'aie pas la prsomption
de prsenter des excuses  ta femme, voil ce qu'elle ne te pardonnerait
pas!

--Pourquoi? dit Guy; je lui ai manqu, je ne rougirai pas de m'excuser.
J'aurais tu cet homme si je l'avais trouv coupable; je ne dois pas
hsiter davantage  m'accuser d'une erreur.

Meillan haussa les paules.

--L'homme est naturellement aveugle et sourd, dit-il; mais quand il est
dput, le suffrage de ses concitoyens achve de le rendre incapable de
jugement! Comprends donc que madame de Dreux peut feindre d'ignorer que
tu l'as souponne; ce sera infiniment dlicat de ta part de ne pas
aller lui dire ce que tu as eu la folie de t'imaginer. Cela seul serait
une offense, et je t'assure que ton dossier conjugal est dj assez
charg!

--Tu crois? fit de Dreux branl.

--Puisque je te le dis! Seulement, mon cher ami, ne recommence pas! Je
te jure que je suis moulu de mon expdition.

--Moi aussi, soupira Guy.

Aprs un silence, il ajouta:

--Qu'est-ce que je dirai  Blanche pour lui expliquer mon arrive?

--Dis-lui que l'air de Paris ne vaut rien pour tes nerfs ds que
viennent les beaux jours. Cela suffira; je te rponds qu'elle ne t'en
demandera pas davantage.

De Dreux, rconcili avec Meillan, avec M. de Fresnes et avec la vie,
aurait bien voulu se rconcilier avec sa femme. Mais le temps de la
misricorde tait pass, et il sentit sous l'apparence affectueuse de
Blanche une si ferme volont de le tenir  distance, que quinze jours
aprs il repartit pour Paris.




                               XXIII


L't suivit son cours, et le Mesnil reut comme d'habitude quelques
invits. M. de Grosmont vint faire sa visite annuelle  sa pupille, et
la complimenta de la belle conduite de son mari lors de l'affaire de
Fresnes. A ce nom, Blanche fronant lgrement le sourcil, son
ex-tuteur, qui s'en aperut, ajouta:

--Je regrette seulement, ma chre enfant, que vous n'ayez jamais su
rendre justice au mrite de cet homme d'tat, qui est de plus un homme
aimable. Votre froideur envers lui a toujours t un des soucis de la
vie parlementaire de votre poux. Du reste, la chose a maintenant moins
d'importance, puisque M. de Fresnes s'est consacr  la diplomatie, et
d'ailleurs les sympathies ne se commandent pas, bien qu'on soit parfois
fond  le regretter.

Blanche couta ce discours sans sourciller. Rien ne l'tonnait plus. La
comtesse Praxis vint passer deux mois, sous prtexte de tirer les
oreilles  Meillan qui s'tait enfui de Paris sans la prvenir, de sorte
qu'elle avait manqu son bsigue pendant plus de huit jours.

C'tait une femme intelligente et fine, et au fond de son vieux coeur de
douairire, elle avait eu plus d'une inquitude pour Blanche, l'hiver
prcdent. Le seul homme qu'elle n'et jamais souponn d'tre dangereux
pour sa jeune amie tait prcisment M. de Fresnes.

L'honneur de madame de Dreux se trouva donc sauf; les deux amis qui
avaient son secret feignirent de l'avoir oubli, et elle put
s'accoutumer peu  peu  porter la tte aussi haut qu'avant cette rude
preuve.

Elle garda les apparences de l'orgueil; mais en ralit, son me tait
humilie et vaincue. Ce qui lui avait toujours manqu, c'tait
l'indulgence pour les pcheurs. Aux jours de son impeccabilit, femme
dlaisse sans motif, elle avait si bien senti sa supriorit sur les
autres femmes, qu'elle les avait regardes de haut et de loin, comme
appartenant  une espce infrieure. L'approche du danger, qu'elle avait
effleur de si prs, la conscience que sans madame Lecomte elle serait 
son tour tombe dans cet abme si mpris jadis, lui inspirrent une
tendre piti pour celles qui succombent. Elle avait beau se dire que M.
de Fresnes tait bien diffrent des autres hommes, que sa faute  elle
et t bien diffrente des autres fautes, son esprit juste ne consentit
pas  se payer de ces mauvaises raisons; elle fut oblige de descendre
jusqu'au fond de son me et de s'avouer que si l'erreur n'tait pas
devenue un crime, c'est parce que Madeline s'tait mise entre elle et le
gouffre.

Il y avait donc une femme suprieure  elle, une femme qui n'avait
jamais song  se targuer d'aucune supriorit, et qui tout  coup
s'tait trouve plus instruite que Blanche, plus vertueuse, plus
courageuse... Ce fut une grande leon pour madame de Dreux. La seule
vertu chrtienne qui lui manquait, l'humilit, entra dans son me
repentante et la rendit dsormais douce  ceux qui tombent dans la
lutte.

L'automne ramena l'anniversaire de la tempte o Grard avait pri.
Accompagnes de tous les habitants du Mesnil, les deux femmes
assistrent au service funbre, puis elles laissrent s'couler la foule
venue des villages voisins pour cette solennit, et, quand le cimetire
fut rendu  sa tranquille solitude, elles se dirigrent vers la tombe.

Les rosiers avaient envahi tout le chevet de la pierre, et les roses du
Bengale, ples et  demi effeuilles, tombaient en grappes sur le nom du
jeune hros.

--Vois-tu, dit Madeline, d'abord j'avais cru que tout tait l...
J'tais alors bien malheureuse, et la mort m'et t douce. Lorsqu'en
lisant ses oeuvres, j'ai vu que je les comprenais, que je pouvais les
faire comprendre  d'autres, je l'ai vu, mon cher mari, ailleurs que
dans sa tombe. Il vit dans ses ouvrages, il y parle avec moi  toute
heure de travail, et la pense qu'il survivra, grce  moi, m'a donn un
grand dsir de vivre. Pour arriver au but que je me propose, j'ai
beaucoup  travailler... j'ai tout  apprendre, car au fond je suis une
ignorante, mais j'apprendrai tout ce que je dois savoir... Me croiras-tu
si je te dis que je n'ai plus qu'une terreur: celle de mourir avant
d'avoir termin mon oeuvre, avant d'avoir publi ces deux volumes qui
sont Grard tout entier?

Blanche serra la main de son amie.

--Je te comprends, dit-elle, et malgr ton malheur, je sens que la vie a
pour toi de grandes joies. Ah! ajouta-t-elle avec un soupir, mon
existence n'a point de but si noble, ni de si grandes consolations! Mon
rve est mort,--ou doit mourir,--et la ralit! Madeline, tu la connais,
la ralit! Quelle pouse suis-je? quel avenir puis-je attendre?

--Fais comme moi, travaille, rpondit madame Lecomte.

Elles reprirent le chemin du chteau. Blanche mditait. Aprs un long
silence, elle se tourna vers son amie.

--Travailler, oui, reprit-elle, tu as raison. Mais j'ai organis ma vie
de telle sorte qu'il m'est impossible  prsent de travailler pour
moi-mme. Le jour o l'on saurait que j'ai produit quelque oeuvre,
littrature, science ou politique, digne d'attirer l'attention, tout ce
que j'ai fait depuis dix ans pour persuader  l'univers que mon mari
tait un aigle, serait perdu en un moment. Je n'ai pas le droit
d'infliger cette humiliation  ce pauvre Guy. Il n'est pas mchant, il
m'aime  sa faon; ce n'est pas sa faute s'il n'est pas l'aigle que l'on
croit, c'est la mienne. Il y aurait une mchancet gratuite  le
prcipiter de son empyre.

Je l'y ai mis, il y restera. Il ne me plat pas, aprs tout, d'apprendre
au monde qu'il y a dix ans j'ai commis, en me mariant, la plus vulgaire,
la plus terrible erreur que puisse commettre une femme. Je ne veux pas
avouer que ni mon ducation, ni mon intelligence n'ont su me prserver
d'pouser un homme uniquement parce qu'il tait beau, qu'il parlait bien
et qu'il avait de bonnes manires. C'est l ce qui serait pour moi la
plus cruelle des humiliations. Guy passe pour un homme suprieur, et il
conservera sa rputation jusqu' la fin.

--Et si tu meurs avant lui? dit Madeline.

Blanche sourit avec une indulgence infinie.

--On dira que le chagrin a troubl son esprit, rpondit-elle. Je
t'tonne? Tu ne me croyais pas,  l'gard de mon mari, de si charitables
sentiments? C'est qu'en faisant mon examen de conscience, je me suis
reconnue coupable envers lui. Le monde excuse si facilement l'adultre
du mari, qu'il serait injuste d'exiger d'un homme lev suivant les lois
du monde un rigorisme qui le rendrait presque ridicule. Quelques-uns
vivent avec un amour unique... Ton mari aurait ainsi vcu  tes cts
jusqu' l'extrme vieillesse... Ceux-l sont des heureux, on les admire
avec un peu d'tonnement, mais peu sont capables de les imiter. Mon
pauvre mari est donc parfaitement logique avec lui-mme, en papillonnant
du haut jusqu'en bas de l'chelle, aussi bien que lorsqu'il a quitt
Paris, en poste, pour venir ici tuer l'homme qu'il supposait agr par
moi. Ce n'est pas lui qui agit, c'est l'homme extrieur faonn par le
monde, et je ne saurais lui en vouloir. Aprs un silence, elle reprit:

--Je suis coupable envers lui. J'ai presque suppos un instant, tu t'en
souviens, qu'il fermait les yeux sur ce qu'il aurait d voir... Tu sais
combien cette accusation tait injuste; je lui dois quelque
ddommagement pour cette injustice, et je payerai ma dette en
dvouement.

Elles avaient atteint le chteau, et le grand salon s'ouvrait devant
elles.

--Tout mon bonheur est parti, continua madame de Dreux, le jour o
l'tre suprieur qui m'aimait et que j'aimais a quitt ce salon, o je
crois toujours le revoir. Toi, tu vas sur la tombe de ton mari; moi, je
viens ici, je regarde  cette place, sous le lustre, et j'ai envie de
pleurer, de m'agenouiller, de me prosterner  cet endroit, o il m'est
apparu comme un ange librateur... Mais ne crains rien, Madeline, ma vie
est trace, ma rsolution est prise. J'irai jusqu'au tombeau sans
faiblir.

En effet, madame de Dreux reparut dans le monde, aussi belle et plus
brillante que jamais. M. de Fresnes, qui n'avait fait que toucher barre
 Paris, tait reparti bien loin pour une mission diplomatique des plus
dlicates. Le lger bruit, sans consistance, qui avait lanc si
prcipitamment M. de Dreux sur la route du Mesnil, s'tait trouv
dmenti ds le lendemain par la prsence du jeune ambassadeur; il
s'vanouit comme tous les propos de ce genre. L'htel de Dreux donna cet
hiver-l des ftes exquises qui furent trs-remarques. Rien de ce que
faisait Blanche n'tait vulgaire, et elle acheva de conqurir sa
rputation de femme de got.

Cependant, dans le nouveau charme de sa beaut plus touchante, dans
l'indulgence nouvelle qui prsidait  sa conduite comme  ses discours,
beaucoup d'hommes sentirent un attendrissement de cette me hautaine
dont ils espraient profiter pour eux-mmes. Ce fut autant de peines
perdues. Madame de Dreux passa au milieu de tous ces hommages, aussi
sereine, moins ddaigneuse qu'autrefois, avec une sorte de bont qui la
rendait plus aimable, mais impntrable et inaccessible  tous. Meillan
avait renonc  son rle de chien de garde; il savait qu'il n'avait plus
rien  garder; le trsor qu'il avait tant surveill, cette me d'lite,
qui seule pouvait faillir, s'tait envole bien loin, et suivait dans
ses voyages lointains l'absent  qui elle s'tait donne,  qui elle ne
se reprendrait pas.

Cinq ans plus tard,  l'Opra de la rue le Peletier, un soir de gala,
Blanche attendait sa voiture  la sortie, sur l'escalier encombr de
jolies femmes et de toilettes tincelantes. On causait l comme chez
soi, entre amies du mme monde; Guy faisait la cour  une nouvelle
marie, extraordinairement belle, et d'une navet qui exigerait de son
mari la plus active des surveillances. Blanche n'y prenait pas garde, et
coutait d'une oreille distraite les compliments alambiqus d'un vieil
habitu qui n'avait jamais pu dire deux mots  une femme sans y mettre
au moins une fadeur. Elle promenait ses yeux un peu fatigus sur la
foule pare, rendant un petit salut  et l... Tout  coup elle arrta
son regard sur un homme dont elle ne voyait que le profil, sur
l'escalier oppos, et son coeur se mit  battre comme aux plus beaux
temps de sa passion. Elle la croyait bien morte, cette passion sans
joies, qui l'avait consume intrieurement et avait fini par s'teindre,
comme un feu qui manque d'air. Son coeur semblait maintenant vouloir lui
prouver le contraire.

L'homme qu'elle regardait se tourna lentement et lui adressa un salut
respectueux. Elle inclina la tte, et d'un mouvement irrflchi prit le
bras de son mari. Un vide s'tait fait en bas, et l'on descendit
quelques marches.

--De Fresnes! dit Guy en regardant devant lui. D'o vient-il? Il y a un
sicle qu'on ne l'avait vu. Peste! il a fait collection d'ordres
trangers. Voyez donc. Blanche, il a sur son habit au moins autant de
diamants que vous-mme  vos paules.

Les deux hommes changrent un salut. Si quelqu'un avait dit  Guy qu'il
avait fait cent dix lieues en poste pour tuer celui qui tait en face de
lui, sur l'autre escalier, il et t bien surpris! Pour de Fresnes, il
n'avait aucune ide de ce voyage belliqueux.

Les dames qu'escortait le diplomate descendaient assez vite; il dut les
accompagner; mais avant de s'engager sous la porte, il adressa  madame
de Dreux un dernier regard et un dernier salut, puis disparut.

Blanche ne dormit gure. Une singulire jalousie s'tait empare d'elle
 la vue des deux femmes inconnues qu'escortait Lucien. Elle aurait
voulu savoir ce qu'elles taient pour lui... Rien n'tait plus facile;
un mot et suffi. Elle ne voulut point le dire, et resta avec cette
pense irritante.

Vers la chute du jour,  l'heure o M. de Fresnes venait jadis, elle fut
tente de donner l'ordre de recevoir; elle n'osa pas. Elle resta dans sa
chambre, au premier tage, d'o elle voyait les visiteurs monter le
perron. Assise prs de la fentre, un livre  la main, sans lire, car
elle n'y voyait plus, elle vit s'allumer les lanternes du pristyle; qui
jetaient une vive lumire sur les arrivants.

On sonna  la petite porte, entre ordinaire des pitons; un homme
lgant, de haute stature, entra dans la cour et monta les degrs...
Elle le reconnut ds le premier coup d'oeil. Il remit sa carte  un
valet, puis regarda avec inquitude les fentres noires et muettes de
cette faade...

Blanche eut peur qu'il ne la vit, malgr la nuit,  travers le rideau
qu'elle cartait  peine; mais il redescendit lentement, comme  regret,
traversa la cour et disparut...

--Tout mon coeur, cria Blanche, lorsqu'il fut parti, toute mon me, toute
ma vie! Il emporte tout, il ne le saura pas! Et moi qui croyais l'avoir
oubli! Est-ce qu'on oublie? Est-ce qu'on cesse jamais de souffrir quand
on aime? Le voir, passer une heure auprs de lui  causer doucement les
mains dans les siennes... Non, c'est trop peu! m'enfuir avec lui,
n'importe o... Je l'aime! Elle sonna avec violence.

--Courez aprs le visiteur qui sort d'ici, et qui a remis une carte.
Dites que c'tait une erreur, et que madame le prie d'entrer.

La femme de chambre qui recevait cet ordre restait stupfaite; la
chambre tait obscure, elle ne voyait pas les traits bouleverss de sa
matresse.

--Allez donc! dit durement celle-ci, et dpchez-vous!

La jeune fille obit, courut  travers la cour et s'arrta sur le seuil,
indcise. Une forme lgante disparaissait au tournant de la rue, il
faisait froid, une petite pluie fine commenait  tomber, elle rentra 
l'htel.

--Madame, le monsieur tait trop loin, dit-elle  Blanche, je n'ai vu
personne.

--C'est bien, rpondit celle-ci.

La femme de chambre sortit pour chercher de la lumire, et madame de
Dreux remit prcipitamment en place un chle, un chapeau et sa bourse
qu'elle avait tirs de son armoire, pendant qu'on cherchait M. de
Fresnes. Elle avait instinctivement prpar sa fuite. Si, comme cinq ans
auparavant, il lui avait dit: Partons, elle serait partie.

--Je suis folle! se dit-elle quand sa chambre claire lui rendit
l'impression de la ralit. A quoi bon tant de rsignation, si sa vue me
trouble ainsi la raison!

Elle pleura longtemps, plus sur les jours couls que sur l'heure
prsente; puis le lendemain, elle reparut devant le monde comme si rien
ne s'tait pass.

M. de Fresnes n'tait  Paris que pour un temps limit: peu de jours
aprs, elle apprit qu'il tait reparti.




                               XXIV


Les annes passent, nos cheveux blanchissent, et au milieu des travaux
de la vie on ne s'apercevrait pas que la vieillesse arrive, si les
enfants qui grandissent n'taient l pour marquer la fuite du temps.
Blanche tait toujours belle, Guy toujours loquent et aimable, mais
leur fils Edouard avait vingt-sept ans et songeait  se marier; leur
fille Claire tait mre  son tour de deux garons qui ressemblaient 
Blanche trait pour trait.

La comtesse Praxis tait morte depuis longtemps; madame Lecomte avait
publi les oeuvres de son mari, et Paris, qu'on prtend frivole et sans
coeur, n'avait pas eu assez d'admiration et d'hommages pour les dposer
aux pieds de la noble veuve, consacre ainsi tout entire  la mmoire
de Grard Lecomte. Quant  Meillan, il se faisait un peu goutteux, mais
il tait ador des enfants de Claire, et ne rclamait pas, disait-il,
d'autre bonheur en ce monde que d'tre ainsi grand-pre par procuration.

Un jour, Guy rentra souffrant. On ne l'avait jamais vu malade, il ne
croyait pas  la maladie; cependant le lendemain il dut s'aliter, et
trois jours aprs, son tat tait si grave que le mdecin se crut oblig
de prvenir madame de Dreux de l'imminence du danger.

Elle baissa la tte avec la rsignation qui, depuis si longtemps, lui
tenait lieu de tout le reste. Au fond elle avait toujours craint de
mourir avant son mari; la proccupation de cette rputation usurpe, qui
pouvait s'crouler aprs elle, mettant  nu son mensonge perptuel,
avait t l'un des graves soucis de sa vie. Guy lui avait occasionn
bien souvent des ennuis, surtout  mesure que, avanant en ge, il se
carrait de plus en plus dans la bonne opinion qu'il avait de lui-mme. A
maintes reprises, Blanche avait d le prendre de trs-haut pour empcher
son mari de commettre quelque affreuse bvue, et les troubles
politiques, depuis 1847, n'avaient pas peu contribu  rendre difficile
la conduite d'une tte aussi peu solide que celle du mari de Blanche.

Pourtant elle tait attache  cet poux, quel qu'il ft, par les liens
d'une longue habitude et aussi par l'amour de leurs enfants qui ne les
sparaient pas l'un de l'autre. Jamais, depuis le jour de leur
naissance, les enfants n'avaient entendu parler du moindre dissentiment
entre leurs, parents. Blanche, qui plaait trs-haut les devoirs des
parents envers leurs enfants, estimait  juste titre que l'union des
deux poux, ft-elle purement apparente, est la premire, l'unique base
du respect filial. Aussi, quel que ft le dsaccord entre elle et M. de
Dreux, elle avait eu soin de le cacher rigoureusement  tous, aux
enfants plus encore qu'au reste du monde, afin qu'ils fussent
respectueux envers leur pre; pour elle-mme, elle tait sre de leur
amour.

Auprs du lit de cet homme qui sans mchancet aucune, et mme avec les
sentiments d'une affection sincre, bien qu'intermittente, avait fait de
sa vie, si rayonnante au dbut, une vie d'abngation et de sacrifice,
Blanche n'eut d'autres sentiments que ceux qui convenaient  une pouse
fidle et dvoue. Pendant la maladie, qui fut courte, elle rpondit 
tous les billets,  toutes les questions, sut trouver un mot de
remercments pour toutes les paroles flatteuses  l'gard de son mari.
Quand elle entendait dplorer autour d'elle la perte que ferait le pays
dans la personne de cet homme intelligent et loyal, elle sut rpondre
sans trahir l'inanit de cet esprit tant vant. A ses enfants, que la
pense de perdre un tel pre plongeait dans la plus amre douleur, elle
sut cacher que ce pre ne s'tait jamais occup rellement de leur
ducation ni de leurs intrts, et qu'elle seule avait port ce fardeau
si lourd pour une femme. Au notaire, appel au lit de mort, et qui
s'tendait en loges sur l'admirable rdaction d'un testament, si clair
qu'il ne laissait de place  aucune erreur possible, elle ne dit pas que
ce testament tait son oeuvre et que les articles les plus importants lui
avaient cot des semaines, souvent des mois, de luttes acharnes avec
Guy, qui ne voulait pas comprendre. Ainsi, jusqu' la dernire heure de
l'existence de M. de Dreux, elle maintint son mensonge et le fit passer
pour un des hommes les plus remarquables de son temps.

Guy mourut sans souffrances, inconscient de la sollicitude de sa femme 
son lit de mort, comme il l'avait t de sa vigilance pendant une si
longue suite d'annes; il n'eut pas le temps de la remercier; il l'et
eu, l'aurait-il fait? Ce n'est pas sr, car il ne voyait l rien
d'extraordinaire.

La crmonie funbre eut lieu en grande pompe, comme il convient aux
puissants de ce monde. Lorsque le cercueil eut disparu, Blanche, que
l'tiquette enfermait chez elle, parcourut d'un pas lent ces vastes
appartements o sa vie s'tait coule, libre en apparence, en ralit
clotre troitement, par la ncessit de soutenir  toute heure du jour
une crasante imposture. Laissant de ct la pense de celui qu'on
venait d'emporter, et auquel en ce moment mme l'glise et le monde
apportaient le plus brillant tribut d'hommages et de gloire, elle songea
 elle-mme.

M. de Dreux avait t parfaitement heureux, en ce qui dpendait d'elle;
depuis le jour de son mariage o elle lui avait apport la fortune,
jusqu' ce jour o elle lui consacrait le plus fastueux monument
funraire, elle avait rempli son devoir et au del de son devoir.

--Enfin! soupira-t-elle, je vais tre libre! Je pourrai tre moi-mme,
agir en mon nom, vivre en un mot, vivre sans mentir!

Sa poitrine, largie, respira fortement. Il sembla  madame de Dreux
qu'un tre nouveau venait de natre en elle, une Blanche dlivre, qui
serait une personnalit, qui pourrait se permettre d'avoir des ides 
elle!

Elle passa deux heures dans cet tat singulier, qui n'tait qu'une sorte
d'ivresse calme, telle que peuvent en ressentir les prisonniers rendus 
la libert, quand l'ge et la longue captivit ont tempr les
mouvements fougueux de leur me.

Un bruit de voitures la tira de cette extase, qui n'tait pas de la
joie, mais bien plus que de la joie. Revenant  elle, elle se prpara 
recevoir les dernires nouvelles de son poux.

--Chre mre, lui dit son fils en entrant, nous savons tout ce que vous
avez perdu; nous savons de quel tre suprieur vous tes veuve!

Nous vous aimerons afin de remplacer par notre amour ce qui nous manque
en lumires!

--Nous parlerons de mon pre tous les jours, ajouta sa fille; vous nous
raconterez sa noble vie, ses grands travaux, tout ce qui faisait de lui
un grand citoyen...

Sous les caresses de ses enfants, Blanche sentit tomber en poussire
l'avenir qu'elle venait d'difier pour elle-mme. Comment trahir ses
propres mrites sans prouver au monde que des deux poux l'tre
suprieur, c'tait elle? Ne retrouverait-on pas  chaque acte de sa vie
la preuve qu'elle seule avait agi, combattu? Qu'avait fait le pre de si
coupable envers ses enfants, pour qu'aprs sa mort elle lui ravit leur
respect?

--Nous parlerons de lui, mes enfants, dit-elle, afin d'entretenir en
vous l'amour et la vnration que vous devez  sa mmoire.

Madame de Dreux se contenta d'tre une aimable femme, une irrprochable
grand'mre. Parmi les familiers de sa maison, on parle encore souvent
des mrites de son mari dfunt. Une ombre de sourire glisse alors sur
les lvres de Madeline et de Meillan, qui changent un regard, mais
Blanche reste impassible.

Lors de son premier retour  Paris, aprs la mort de Guy, M. de Fresnes
pria madame de Dreux de lui accorder sa main.

--Nous sommes trop vieux, dit-elle, j'ai des cheveux gris! Et mes
enfants m'accuseraient de n'avoir pas assez de respect pour la mmoire
de leur pre. Restons amis, ce sera moins ridicule.

Ils sont amis, mais se voient peu; ils craignent, tout vieux qu'ils
sont, de trop souffrir s'ils se voyaient davantage.



FIN.


________________________________________________________
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




[Fin de _Madame de Dreux_ par Henry Grville]
