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Titre: La fille de Dosia
Date de la premire publication: 1876
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: _La Patrie_ (quotidien montralais),
   ditions de juin  aot 1879
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
  21 dcembre 2007
Date de la dernire mise  jour: 21 dcembre 2007
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 47

Ce livre lectronique a t cr par Rnald Lvesque




                              LA FILLE DE
                                 DOSIA

                                  PAR

                            HENRY GRVILLE


                  (Extrait du quotidien "La Patrie",
                    ditions de juin  aot 1879.)




                                   I


C'tait au camp de Krasno-Slo,  quelques kilomtres de Ptersbourg.

On finissait de dner au _mess_ des gardes  cheval. Les jeunes
officiers avaient clbr la fte de l'un d'entre eux, et la socit
tait monte  ce joyeux diapason qui suit les bons repas.

La dernire tourne de vin de Champagne circulait autour de la table. La
tente du mess, releve d'un ct, laissait entrer les derniers rayons
d'un beau soleil de juin: il pouvait tre neuf heures du soir, la
poussire, souleve tout le jour par les pieds des chevaux et de
l'infanterie, redescendait lentement sur la terre faisant un nimbe d'or
au camp tout entier.

Vers le petit thtre d't, o la jeunesse se dsennuie de son exil
militaire, roulaient de nombreuses calches, emportant les officiers
maris avec leurs femmes; les petits drochkis, gostes, troits comme
un fourreau d'pe, sur lesquels perche un jeune officier,--voiturant le
plus souvent un camarade sur ses genoux, faute de place pour l'asseoir 
son ct,--prenaient les devants et dposaient leur fardeau sur le
perron de la salle de spectacle.

Cette joyeuse file d'quipages roulait incessamment de l'autre ct de
la place; mais la reprsentation de ce soir-l ne devait pas tre
embellie par les casquettes blanches  lisr rouge: MM. les gardes 
cheval avaient dcid de clore la soire au mess. On y tait si bien! De
larges potiches de Chine ventrues laissaient chapper des bouquets en
feu d'artifice; des pyramides de fruits s'entassaient dans les coupes de
cristal; les tambours taient copieusement garnis de bonbons, et de
fruits confits,--tout officier de dix-huit ans est doubl d'un bb,
amateur de friandises;--de grands massifs d'arbustes  la sombre verdure
cachaient les pieux qui soutenaient la tente...; bref, ces jeunes gens,
dont beaucoup taient millionnaires, s'taient arrangs pour trouver
tous les jours au camp un cho de leur riche intrieur citadin, et ils y
avaient russi. D'ailleurs quand pour un dner d'amis on se cotise 
deux cents francs par tte, c'est bien le moins qu'on dne
confortablement.

--O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille? fredonna le hros de
la fte, en se laissant aller paresseusement sur sa chaise, pendant
qu'on servait le caf et les cigares.

--Vous tes ma famille, mes chers amis, ma famille patriotique, ma
famille d't, s'entend, car pour les autres saisons j'ai une autre
famille! continua-t-il en riant de ce rire gras et satisfait qui dnote
une petite, toute petite pointe.

Les camarades lui rpondirent par un choeur d'clats de rire et
d'exclamations joyeuses.

--J'ai mme une famille pour chaque saison, reprit Pierre Mourief avec
la mme bonne humeur. J'ai ma famille de Ptersbourg pour l'hiver; ma
famille de Kazan pour la chasse... l'automne, veux-je dire; ma famille
du Ladoga pour le printemps...

--La saison des nids et des amours! jeta un interlocuteur un peu gai.

Le colonel, qui avait assist au dner,--il tait l'ami de toute cette
belle jeunesse, jugea que le moment tait venu de se retirer, et recula
son sige. Les vieux officiers, au nombre de quatre ou cinq l'imitrent.

--Vous vous en allez, colonel? s'cria Pierre en s'appuyant des deux
mains sur la table. C'est une dfection! le colonel qui fuit devant
l'ennemi!... Eh! vous autres, le punch!... cria-t-il en russe aux
soldats de service. Prsentons l'ennemi au colonel, il n'osera pas
abandonner son drapeau.

--J'ai un rendez-vous d'affaire, dit en souriant le chef du rgiment,
vous voudrez bien m'excuser... C'est trs srieux! ajouta-t-il d'un ton
si grave, que Pierre et les autres officiers n'insistrent pas.

Le colonel se retira, serrant toutes les mains et rpondant  tous les
sourires.

--Qu'il est gentil, le colonel! dit un lieutenant, il s'en va juste 
temps pour se faire regretter.

--Parbleu! c'est un homme d'esprit! rpondit un capitaine de vingt-cinq
ans environ, dcor de la croix de Saint Georges, et dont la belle
figure offrait un mlange trs-piquant de gravit et de malice. Il a vu
que Pierre allait dire des btises, et comme il ne veut pas le mettre
aux arrts pour le jour de sa fte...

--Des btises, moi? Tu ne me connais pas! riposta Pierre avec une
gravit innarrable.

Tout le mess clata de rire.

--Des btises! Est-ce que c'est une btise que d'avoir une famille pour
chaque saison! C'est au contraire le moyen de ne jamais vivre seul. Or,
le Seigneur a dit  l'homme qu'il n'est pas bon d'tre seul!...

--Monte sur la table! cria-t-on de toutes parts. Allons, en chaire! nous
allons avoir un sermon.

--Non, je ne monterai pas, fit Pierre en secouant la tte; je n'aurais
qu' mettre les pieds dans le punch.

Le punch arrivait flambant, formidable, dans un norme bassin d'argent
aux armes du rgiment. Les petits bois de mme mtal, marqus aux mmes
armes, qui remplaaient les verres, se rangrent autour de la coupe
magistrale, en corps d'arme bien ordonn.

Pierre prit la grande cuiller et commena  agiter consciencieusement le
liquide enflamm.

--Ta famille d'hiver, cela se comprends, dit un officier, la famille de
chasse, c'est raisonnable Aussi, mais que diable peux-tu faire de ta
famille de printemps?

--Est-ce que cela se demande? fit Pierre avec un ton de supriorit sans
gal.

--Mais encore? insista un autre.

--Je lui fais la cour! jeta triomphalement le jeune officier, il n'y a
que des femmes.

Un clat de rire roula d'un bout  l'autre de la tente et revint sur
lui-mme comme une balle violemment lance contre une muraille. Pierre
Mourief ne put conserver son srieux.

--Sur huit verstes carres de terrain, reprit-il, j'ai dix-neuf
cousines. Il y en cinq dans la maison  gauche de la route, en arrivant;
il y en trois dans la maison  droite, deux verstes plus loin; il y en a
sept sur la rivire et quatre au bord du lac. Total, dix-neuf. Et vous
me demandez  quoi bon ma famille de printemps!

Il haussa les paules et se revit  faire flamber le punch.

--A laquelle as-tu fait la cour? lui demanda un voisin.

--A toutes! rpondit Pierre d'un air vainqueur.

Il rflchit un moment et reprit:

--Non, je n'ai pas fait la cour  l'ane, parce qu'elle a trente-sept
ans, ni  la plus jeune, parce qu'elle a dix-sept mois et demis... Mais
j'ai fait la cour  toutes les autres.

--Oh! si tu comptes les bbs... dit son voisin d'un air ddaigneux.

--Les bbs? sachez monsieur, qu'il n'y a pire coquette qu'une petite
fille de douze ans; et comme elle est cense ignorer les vertus
fminines, elle vient vous tirer par votre surtout et vous dit:--Eh
bien! cousin, vous ne me faites plus de compliments?

--Accord! rugit la moiti du mess la plus voisine du punch.

--Mais as-tu russi prs de quelque autre cousine? reprit l'officier 
la croix de Saint-Georges, en se rapprochant.

--Russi?... Hum!... fit Pierre.

Aprs une seconde de rflexion, il clata de rire en s'criant:

--Oh! que oui, j'ai russi! j'en ai enlev une!

--Enlev?

--Qu'est-ce que tu en as fait? cria-t-on.

--Ah! voil! en croisant les bras sur sa poitrine, qu'est-ce que je peux
bien en avoir fait?

Mille suppositions se croisrent comme des baonnettes dans l'air satur
d'alcool et d'aromates. Le capitaine Sourof tait devenu trs-srieux.

--A quelle poque as-tu fait cette belle quipe? demanda-t-il  Pierre.

--Il y a environ six semaines, rpondit celui-ci: c'tait pendant mon
dernier cong.

--Et tu ne nous en as jamais parl? Oh! le cachottier! le mystrieux!
Oh! le mauvais camarade! cirrent les jeunes fous en frappant dans leurs
mains.

--Voulez-vous savoir mon histoire? demanda Pierre Mourief en reposant sa
grande cuiller.

Le punch ne flambait plus que faiblement; les plantons avaient allum de
nombreux candlabres, il faisait clair comme comme en plein jour.

--Oui! oui! cria-t-on.

Sourof n'avait pas l'air content.

--Pierre, dit-il  demi-voix, pense un peu  ce que tu vas faire.

--Oh! monsieur le comte, rpondit Pierre avec une gravit d'emprunt,
soyez tranquille: on n'offensera pas vos chastes oreilles.

Le comte rprima un geste d'humeur.

--L! dit Pierre en posant la main sur le bras du jeune capitaine, tu
m'arrtera si tu trouves que je vais trop loin.

--Ah! le bon billet! s'cria le voisin d'en face.

--Pas si mauvais! fit Pierre d'un air narquois. Vous verrez que c'est
lui qui me priera de continuer. Attention! je commence.

Le punch circula autour de la table, on alluma des cigares des
cigarettes turques, des paquitos en paille de mas, en un mot tout ce
qui peut se fumer sous le ciel, et Pierre commena son rcit.




                                  II


--Je ne vous dirai point dans quelle maison vivait la cousine que j'ai
enleve, ni combien elle avait de soeurs; cela pourrait vous mettre sur
la voie, et je prfre laisser peser le soupon sur ces dix-neuf Grces
ou Muses,  votre choix. Je vous dirai seulement que ma cousine...
Palmyre...

--Palmyre n'est pas un nom russe! cria une vois.

--Disons Clmentine, alors!

--Clmentine non plus n'est pas russe!

Raison de plus, riposta Pierre, puisque je ne veux pas vous dire son
nom. Ma cousine Clmentine vient d'avoir dix-sept ans, et c'est la plus
mal leve d'une famille o toutes les demoiselles sont mal leves. La
cause de cette dplorable ducation est assez singulire. Ma tante
Eudoxie,--je vous prviens que ce n'est pas son nom,--ma tant pour
premier enfant une fille admirablement laide. Dsole de voir cette
fleur dsagrable s'panouir  son foyer, elle s'appliqua  l'orner de
toutes les vertus qui peuvent embellir une femme. Mais ma tante
Prascovie...

--Eudoxie! fit un cornette...

--Virginie! reprit imperturbablement Mourief. Ma tante Virginie n'a pas
la main heureuse. Quand il lui arrive de saler des concombres, elle met
gnralement trop de sel, et quand ce sont des confitures, parfois elle
n'y met pas assez de sucre. Cette fois elle traita sa fille comme les
concombres, mais  cette diffrence prs c'est du sucre dont elle mit
trop. Bref, pour parler clair, elle leva si bien sa fille ane, elle
lui inculpa tant de vertus et de perfections, que la chre crature
devint intolrable. Sa douceur chrtienne la rendait plus dplaisante
que tout le vinaigre d'une conserve... Excusez, mes amis, ces
comparaisons culinaires; mais si vous saviez quel soin professe pour les
conserves chez ma tante Pulchrie!... Enfin ma cousine premire tait si
parfaite, que ma tante, au dsespoir, dclara que son second enfant, qui
se fit beaucoup attendre, par parenthse, s'lverait tout seul. Ainsi
en fut-il. Ma tante reut du ciel une jolie collections de filles qui se
sont leves chacune  sa guise, et je vous rponds que, dans la
collection, il y en a d'assez curieuses.

--Peut-on les voir? fit un officier.

--Non, mon tendre ami.

--Pour de l'argent, insista un autre.

--Pas mme gratis, rpliqua Pierre. Or ma cousine Clmentine est la plus
mal leve de toutes,--jugez un peu. Je ne vous citerai qu'un dtail, il
vous donnera une ide du reste: lorsque  table on prsente un entremets
de son got, elle fait servir tout le monde avant elle; puis, au moment
o le domestique lui offre le plat, elle passe son doigt rose sur
l'extrmit de sa langue de velours et fait le simulacre de dcrire un
cercle sur le bord du plat avec son doigt mignon.--"A prsent, dit-elle,
personne ne peut plus en vouloir, et tout est pour moi."

--Oh, fit l'assistance scandalise.

--Et elle mange tout, car c'est une jolie fourchette, je vous en
rponds. Voil donc la cousine que j'ai enleve. Vous me demanderez
peut-tre pourquoi,--quand dans la collection de mes cousines il y en a
d'autres certainement moins mal leves, mme parmi ses
soeurs,--pourquoi j'ai prfr celle-l. Mais c'est qu'elle a un
avantage: elle est jolie comme un coeur.

--Blonde? dit un curieux.

--Chtain clair, avec des yeux bleus et des cils longs comme a.

Pierre indiqua son bras jusqu' la saigne.

--Grande?

--Toute petite, avec des pieds et des mains imperceptibles, une taille
fine,--fine comme un fil;--et de l'esprit... oh de l'esprit.

--Plus que toi? fit le comte Sourof, redevenu de belle humeur.

--Les femmes ont toujours plus d'esprit que les hommes, fit
sentencieusement Pierre Mourief. Il y a des hommes qui veulent faire
croire le contraire, mais...

Il passa deux ou trois fois son index devant son nez avec un geste
ngatif fort loquent. Tout le mess battit des mains.

--Or continua le hros, ma cousine adore l'quitation. Et de fait, elle
a raison, car  cheval, elle est divine. Elle monte un grand diable de
cheval, haut comme le cheval du colonel, mais plus maigre; et de ces
chevaux secs qui ruent, vous savez? Celui-l ne dment pas les
traditions de sa race: il rue  tout propos et sans propos. Il faut voir
alors Clmentine, perche sur cette machine fantastique, s'incliner
gracieusement en avant  chaque ruade. Pendant que cette bte de
l'Apocalypse fait feu des quatre pieds, ma cousine a l'air aussi  son
aise que si elle vous offrait une tasse de th.

--Et, c'est une matresse femme, ta cousine, fit observer un officier.

--Oh, oui, s'cria Pierre, vous le verrez bien. Or, il y a  peu prs
six semaines, c'tait au commencement de mai, j'tais assis sur un de
ces bancs qu'on a dans les jardins, vous savez? une trs-longue planche
pose  ses deux extrmits de faon  flchir sous le poids du corps...

--Oui, une balanoire  mouvement vertical.

--Justement. J'tais assis l-dessus, aidant  ma digestion par un
exercice mesur, me balanant lgrement de bas en haut et de haut en
bas, comme un bonhomme suspendu  un fil de caoutchouc. Il tombait des
chenilles d'un gros arbre qui ombrageait cette balanoire,--je les vois
encore,--lorsque j'entendis un grand fracas de portes vitres.

--Oh! me dis-je, une vitre casse!

Je prte l'oreille. Non! la vitre n'tait pas casse.--Sauv! merci mon
Dieu, pensai-je en reprenant ma cigarette.

J'avais  peine profr cette oraison jaculatoire, que j'aperus un
tourbillon blanc qui dgringolait le long du perron. Il faut vous dire
que ce perron est compos de neuf marches si hautes, qu'on se cogne les
genoux contre le menton quand on les monte. Jugez un peu s'il est facile
de les descendre. Le tourbillon blanc arrive sur le gazon, m'aperoit,
s'arrte effar, reprend sa course et se jette dans mes bras si fort,
que je manque de tomber  la renverse de l'autre ct du banc.

--Oh, mon cousin, je suis bien malheureuse, me dot Clmentine en
pleurant  chaudes larmes.

Je l'avais reue dans mes bras, je n'osai l'y retenir: les fentres de
la maison nous regardaient d'un air furibond. Je l'assis sur le banc
auprs de moi et je repris ma place. J'avais perdu ma cigarette dans la
bagarre.

--Contez-moi vos peines, ma cousine, lui dis-je.

Elle est toujours jolie; mais, quand elle pleure, elle a quelque chose
de particulirement attrayant.

--Maman me fera mourir de chagrin, me dit-elle en se frottant les yeux
de toutes ses forces avec son mouchoir, dont elle avait fait un tout
petit tampon, gros comme un d  coudre. Elle ne veut plus que je monte
Bayard.

--Votre grand cheval? fis-je un peu interloqu.

--Oui, mon pauvre Bayard, il m'aime tant. Il est si doux.

Sur ce point, j' n'tais pas de l'avis de Clmentine, mais je gardai un
silence prudent.

--Maman lui en veut, je ne sais pourquoi... Pour me contrarier, je
crois. Eh bien, oui, il rue quelquefois; mais qui est-ce qui est
parfait?

Je m'inclinai devant cette vrit philosophique.

--Hier, il tait de mauvaise humeur; notre juge de pais est venu avec
nous  pied jusqu'au bois...

--Je le sais, je vous accompagnais.

--Ah, oui. Eh bien, arriv au foss de sable, Bayard s'est mis  ruer,
et le juge de paix a t couvert de poussire. Ah, ah, fit Clmentine
dj console, en clatant de rire; mon Dieu, qu'il tait drle. En
a-t-il mang, du sable. a l'empchera de parler  ses pauvres paysans,
qu'il malmne. Et maman est furieuse. Elle dit que Bayard est une
vilaine bte, et qu'il faut lui faire traner le tonneau... vous savez,
le tonneau pour aller chercher de l'eau de source, l-bas, dans la
valle?

--Oui, oui, je sais.

--J'espre bien que lorsqu'on l'attellera il se dpchera de tout casser
et qu'il dfoncera le tonneau.

--Ah.

--Maman aura beau dire, Bayard n'est pas une vilaine bte. Et puis, s'il
a ru hier, ce n'est pas sa faute...

--Ah, ce n'est pas sa faute? fis-je en regardant Clmentine  la
drobe.

--Non, dit-elle bravement c'est moi qui l'ai fait ruer. a m'amuse: je
le lui ai appris.

--Vous avez trouv un colier docile, lui dis-je, ne sachant que
rpondre.

--Oh, oui, il tait peut-tre un peu dispos de naissance, mais il est
trs-obissant.

--Pour cela... ajoutai-je.

Clmentine n'y fit pas attention.

--Je le dteste, ce juge de paix, reprit-elle. Savez-vous pourquoi?

--Non, ma cousine.

--Eh bien, c'est un prtendu. C'est pour cela que maman est si fche.

Un petit frisson de jalousie me mordit le coeur. Jusque-l, je n'avais
regard Clmentine que comme une enfant absurde et charmante; mais
l'ombre de ce juge de paix venait de bouleverser mes ides.

--Un prtendu pour vous? lui dis-je.

--Pour moi, ou pour Sophie, ou pour Lucrce, ou pour... (Elle nomma
encore quelques soeurs.) C'est un prtendu en gnral, vous comprenez,
mon cousin.

L'ide de ce prtendu "en gnral" tait moins effrayante. Cependant, je
ne retrouvai pas ma tranquillit. Clmentine, tout  fait calme, avait
mis en branle notre balanoire lastique, et le bout de son pied mignon,
effleurant la terre de temps en temps, nous communiquait une impulsion
plus vive. Machinalement, je me mis  l'imiter, et pendant un moment
nous nous balanmes sans mot dire.

--Dites donc, mon cousin, fit tout  coup Clmentine, est-ce qu'on se
marie dans les gardes  cheval?

--Mais oui, ma cousine, on se marie... certainement! Pas beaucoup, mais
enfin...

--Pas beaucoup? rpta Clmentine en fixant sur moi ses jolis yeux bleus
encore humides de larmes.

--C'est--dire qu'il y a beaucoup d'officiers qui ne se marient pas, ou
qui quittent le rgiment lors de leur mariage; mais il y a aussi des
officiers maris.

Clmentine continuait  se balancer; moi aussi. Une grosse chenille
tombe sur ses cheveux.

--Permettez, ma cousine, lui dis-je; vous avez une chenille sur la tte.

Elle inclina sa jolie tte vers moi, et je m'efforai de dgager cette
sotte chenille des cheveux friss et rebelles o elle s'accrochait. Ce
n'tait pas tche aise; la maudite crature rentrait et sortait ses
pattes d'une faon si malencontreuse que j'avais grand'peur de tirer ces
beaux cheveux chtains. Mes mains, d'ailleurs taient fort maladroites.
Je russis pourtant.

--Voil qui est fait, ma cousine, lui dis-je.

Je me sentais fort rouge. Elle n'avait pas bronch.

--Merci! dit-elle.

Et nous recommenmes  nous balancer.

Je ne sais quel lutin se mlait de nos affaires;--une seconde chenille
tomba, cette fois sur l'paule de Clmentine. Je la saisis sans crier
gare, et j'eus le temps de sentir la peau tide et souple sous la
mousseline de son corsage.

--Il en pleut donc? dit-elle tranquillement en levant les yeux vers
l'arbre.

--Allons-nous-en, lui dis-je, m par une certaine envie de l'entraner
dans les alles dsertes et ombrages du vieux jardin.

--Mais non, dit-elle; c'est trs-amusant de se balancer. S'il tombe des
chenilles, mous me les terez.

--Je ne demande pas mieux, ma cousine, rpondis-je.

En mme temps je touchai la terre du pied et nous voil repartis. Hop!
hop!

Au bout d'un moment, Clmentine me dit sans lever les yeux:

--Est-il vrai, mon cousin, que je sois si mchante?

--Mais non... lui rpondis-je. Vous tes seulement un peu... fantasque.

--Maman me dit que je suis dtestable, et que personne ne peut m'aimer.

--Oh! par exemple! fis-je avec chaleur.

--Vous m'aimez, vous? dit-elle ingnument, en plongeant ses yeux droit
dans les miens.

--Oui, je vous aime! m'criai-je tout perdu.

Les chenilles, Bayard, le juge de paix et cette balanoire endiable
m'avaient fait perdre la tte.

--L! quand je le disais! fit Clmentine triomphante. Eh bien! mon
cousin, pousez-moi.

Je vous avoue, mes amis, que, quand je repense  cette matine, je suis
absolument honteux de ma sottise...

--Il n'y a pas de quoi, dit tranquillement Sourof.

--Tu trouves, toi? Eh bien, je ne suis pas de ton avis, mais j'avais
perdu la tte, vous dis-je...

--Oui, je t'pouserai, chre enfant, m'criai-je en arrtant si
brusquement le mouvement de notre balanoire, que nus faillmes tomber
tous les deux le nez en avant. Je la retins en passant un bras autour de
sa taille; mais elle se dgagea doucement, posa le pied  terre, et hop,
hop.

--Quand? me dit-elle.

--Quand tu voudras. O Clmentine, comment n'ai-je pas compris que je
t'aimais?

Je lui en dbitai comme a pendant un quart d'heure. Elle m'coutait
tranquillement et souriait d'un air ravi.

--Nous irons  Ptersbourg, disait-elle.

--Oui, ma chrie, et au camp.

--Au camp? Ce doit tre bien amusant!

Un clat de rire interrompit l'orateur.

--Est-ce de moi, messieurs, ou d'elle que vous riez? fit Pierre en se
levant.

Il avait arros son rcit d'un certain nombre de verres de punch, et ses
yeux n'annonaient pas des dispositions trop pacifiques.

--C'est que je n'entends pas qu'on rie ni de l'un ni de l'autre!
continua-t-il.

Sourof le tira par la manche.

--C'est du camp que nous rions! lui dit-il. Continue!

--Bon! fit Mourief. C'est que ce n'est pas risible au moins!

--Non, non, va toujours!

--Eh bien! messieurs nous voil fiancs. Seulement, me dit Clmentine,
n'en parle pas  maman: tu sais quel est son esprit de
contradiction;--nous en parlerons quand il sera temps... Fort bien; mais
j'avais oubli que mon cong allait finir et que je partais le
surlendemain.




                                   III


--Vous me croirez si vous voulez, mes chers amis, continua Pierre aprs
avoir fait circuler le punch autour de la table: la perspective de ce
mariage ne m'effrayait pas du tout.

--Parbleu! une si jolie femme! fit-on de loin.

--Jolie, oui, mais pas commode... une peu dans le genre de son cheval,
qui ruait d'une faon si obissante! Mais dans ce moment l je n'y
pensais pas. D'ailleurs, c'tait l'heure du dner. Clmentine s'envola,
je la suivis. Elle grimpait bien mieux que moi cet espce d'escalier en
casse-cou dont je vous ai parl, et je ne la retrouvai qu' table,
tirant les oreilles  sa plus jeune soeur, qui poussait des cris de
paon. Ma tant eut beaucoup de peine  rtablir un semblant de calme dans
cet intrieur agit par le vent d'une tempte perptuelle,--au mors,
s'entend. Le silence se fit devant les assiettes pleines de soupe trop
grasse, que le cuisinier de ce chteau fait  la perfection. Ma bonne
tante, qui est maigre comme un clou, se dlectait.

--Oh! la bonne soupe! disaient-elle de temps en temps.

Ma fiance, d'un air innocent, dgraissait la sienne par petites
cuilleres dans l'assiette de son voisin, le prtre de la paroisse,
invit, ce jour-l  l'occasion de je ne sais quelle fte. Le brave
homme ne s'en apercevait pas, absorb qu'il tait dans l'explication
pineuse d'un litige clrical. Nous touffions tous nos rires. Enfin ma
tante s'aperut du mange de sa fille.

--Oh! fi! l'horreur! s'cria-t-elle.

--J'ai fini, maman! rpondit ma fiance en se htant d'avaler son
potage.

Elle posa su cuiller sur son assiette et promena sur l'assemble un
regard satisfait.

Cette conduite aurait d me donner  rflchir. Et bien! non. Je trouvai
Clmentine adorable. Elle ne prenait peut-tre pas tout  fait assez au
srieux le changement qui s'tait fait dans son existence, mais elle
tait si bien comme cela!

Aprs dner, on joua aux _gorelki._ Chacun prit sa chacune, et les
couples s'alignrent. Vous connaissez ce jeu: celui qui n'a pas trouv
de partenaire est charg de donner le signal et de courir aprs les
autres. Je cherchais Clmentine pour lui donner la main, lorsqu'elle
apparut tenant par le collier un norme chien de Terre-Neuve qu'elle
adore, et qui s'appelle Pluton.

--Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bte, lui dis-je.

--C'est mon cavalier! rpondit-elle en se rangeant avec son chien dans
la file des couples.

--Vous? fit-elle en me riant au nez. C'est vous qui "brlerez"!

De fait, j'tais le dernier, et il n'y avait plus de dames. A la grande
joie des gens srieux rests sur le balcon, je pris la tte de la file
et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situ
derrire moi se spara, et, passant de chaque ct de ma personne,
essaya de se rejoindre en avant. Je feignis de vouloir saisir la jeune
fille, mais sans beaucoup d'enthousiasme, et le couple haletant, runi
de nouveau, retourna  la queue pour attendre son tour. Je fis de mme
avec plusieurs autres: c'tait Clmentine qu'il me fallait, et j'tais
curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais
attrape.

Un coup d'oeil furtif m'avertit que c'tait  elle de courir. Je frappai
dans mes mains: Une deux, trois! Une boule noire passa  ma droite, un
nuage blanc  ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au
moment o j'allais l'atteindre...

--Pille, Pluton! cria ma fiance.

Pluton s'accrocha dsesprment aux pans de mon surtout d'uniforme.

Je me mis  tournoyer, pensant faire lcher prise  mon adversaire; mais
celui-ci avait coutume de n'obir qu' un mot magique dont je n'avais
pas le plus lger souvenir. Moiti riant, moiti fch, je cessai de
tournoyer, et je regardai l'assistance. Ils riaient tous  se pmer.

Les jeunes officiers qui coutaient ce rcit ne se faisaient pas non
plus faute de rire. Pierre, trs-srieux, reprit son discours aprs un
court silence.

--Clmentine s'tait laisse tomber par terre et riait plus que tous les
autres ensemble. Entre deux crises, ma tante, qui n'en pouvait plus, lui
criait: Fais donc lcher pluton!

--Je ne peux pas!... rpondait ma fiance en riant de plus belle.

--Eh bien! lui dis-je, ne vous gnez pas! Quand vous aurez fini...

Et je tentai de m'asseoir aussi sur le gazon; mais Pluton grommelant me
tira si nergiquement, que je fus oblig de rester debout. Enfin
Clmentine reprit son srieux et dit  son chien:

--C'est bon Pluton!

L'animal docile, desserra les dents et vint se coucher prs d'elle.
C'est comme a qu'elle levait les btes.

Les officiers applaudirent vivement  la proraison de leur
camarade.--Aprs? aprs? cria-t-on de toutes parts.

Pierre promena sur l'assemble et reprit:

--Il n'y eut pas moyen de parler avec elle ce soir-l. D'ailleurs je lui
gardait un peu rancune du procd du chine. J'allai donc me coucher en
me promettant de lui faire entendre raison quand elle serait ma femme.

Le lendemain matin, il n'tait pas encore sept heures, j'entendis une
pluie de sable, ml de fin gravier tomber contre mes vitres. Je sautai
 la fentre, je l'ouvris et j'entendis un clat de rire s'enfuir au
loin sous les grandes alles du vieux jardin. Je fus vite habill et
vite arriv au fond de ce mystrieux fouillis de verdure... Rien!

Je cherchai dans tous les bosquets, dans toutes les retraites... Rien!

Et de temps en temps un rire argentin me dfiait  travers les
charmilles.

Enfin, comme je commenais  avoir envie de retourner  la maison
prendre mon caf,--car j'tais  jeun,--je vis, entre deux alisiers, le
visage mutin de ma fiance. Je bondis vers elle, et, non sans me piquer
un peu les doigts, je la saisis par la taille.

Ah! mes amis!... je n'avais pas eu le temps de sentir palpiter son coeur
sous ma main, que je reus...j'en rougis jusqu' mon dernier jour... je
reus un matre soufflet!

Pierre, penaud, regarda son auditoire, qui manquait absolument de
gravit. Le comte Sourof souriait d'un air content.

--Ah! a vous amuse! reprit le hros de la fte. Eh bien! moi, a ne
m'amusa pas. Ce n'est pas gentil, lui dis-je; est-ce qu'un fianc n'a
pas le droit d'attraper sa fiance quand elle lui fait des niches?

--Non! me rpondit-elle toute rouge de colre; et, si tu recommences, je
le dirai  maman.

--Mais ma chre, quand nous serons maris...

--Eh bien! fit-elle avec un aplomb qui me renversa, ce n'est pas une
raison pour tre grossier, quand on est mari! Jeu de main, jeu de
vilain!

Elle me tira la langue, messieurs; elle me tira positivement la langue
et me tourna le dos. Je ne tentai pas de la suivre.

J'tais assis depuis cinq minutes dans la salle  manger, devant ma
tasse de caf  la crme, bien parfum, et je savourais avec dlices les
petits pains au beurre tout chauds qu'on ne fait nulle part aussi bien
que chez ma tante... lorsque je vis entrer Clmentine. Nous tions les
premiers  cette heure matinale.

Fort grave, encore un peu rouge de sa rcente colre, elle s'assit 
ct de moi, se fit donner une tasse de caf et tira  elle le sucrier.
La vieille gouvernante  tte de brebis, qui a vainement essay
d'duquer toute dette band indiscipline, poussa un soupir, n'essaya pas
de protester et regarda ailleurs. Les doigts de Clmentine fouillaient
dans le sucrier d'argent avec de petits tintements trs-joyeux;--elle
avait mis soigneusement les pinces de ct. Dlibrment, elle jeta un
morceau de sucre dans sa tasse, puis, du mme air tranquille, un autre
morceau dans la mienne.

--Mais, cousine, lui dis-je, mon caf est sucr.

--Cela ne fait rien, rpondit-elle sans se troubler; et deux autres
morceaux de sucre tombrent dans mon pauvre caf. Elle remplis sa propre
tasse jusqu' la faire dborder, puis tendit le sucrier vide  la
gouvernante. Je commenais  deviner son projet.

--Il n'y en a plus! dit-elle. Allez en chercher, je vous prie.

La pauvre gouvernante poussa un autre soupir--c'tait le fond de sa
conversation--et sortit avec les clefs.

--Pierre, dit Clmentine, pardonnez-moi!

Je la regardai: elle avait vraiment l'air srieux.

--Je ne vous en veux pas, lui rpondis-je,  condition que vous ne
recommencerez pas.

--Ni vous non plus, fit-elle vivement. March fait.

Messieurs, qu'auriez-vous dit  ma place?

--March fait, rpondis-je.

Elle frappa joyeusement des mains.

--Ah, la bonne vie que nous allons mener, dit-elle. Quel dommage que
vous partiez demain... Mais vous reviendrez bientt?

--Certainement fis-je avec conviction.

La journe se passa trs-agrablement. Mes mains avaient de temps en
temps des vellits soigneusement rprimes de rder autour de ma
cousine; mais,  cela prs, tout alla fort bien. Ma tante ne gronda se
fille que deux ou trois fois; ses autres filles, d'ailleurs, ne lu
laissrent pas beaucoup le loisir de s'occuper d'elle. Malgr cela, je
ne pus changer une parole en particulier avec Clmentine, qui
s'arrangeait toujours pour avoir quelqu'un en tiers dans nos rencontres.




                                    IV


Le lendemain tait le jour de mon dpart. Ds le matin, aprs avoir
command mes chevaux pour huit heures du soir, je descendis au jardin
pour essayer de causer avec ma fiance, et j'allai me poster sur cette
fameuse balanoire tmoin de nos serments.

Je me demandais depuis un quart d'heure, par dsoeuvrement, lorsqu'elle
descendit le terrible perron et vint s'asseoir auprs de moi.

La circonstance tait solennelle; nanmoins, ma jeune fiance toucha la
terre du pied comme Ante, et hop, nous voil en l'air.

--Je pars ce soir, lui dis-je sautillant en mesure sur la planche.

--En effet, rpondit-elle sans trop de mlancolie; et quand
reviendras-tu?

--C'est  toi de me le dire, rpliquai-je. Tu m'as dfendu de parler 
ta mre.

--Oui, fit Clmentine d'un air pensif, sans cesser toutefois de nous
balancer; elle ferait de beaux cris si elle savait que je suis fiance.
Il faut attendre que Liouba soit marie.

Je ne pus retenir une exclamation dsole. Liouba tait la fille ane
dont les perfections sans nombre avaient pouss ma pauvre tante  la
rsolution dsespre de laisser ses enfants s'lever eux-mmes.

--Liouba. Seigneur Dieu. Autant vaut parler des calendes grecques.

--Tu crois? fit Clmentine d'un air soucieux. Eh bien. Lucrce, au
moins...

Lucrce avait vingt-trois ans, et son oeil gauche regardais son nez
depuis le jour de sa naissance.

--Ce n'est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tte.

--Eh bien! quand tu voudras! fit ma fiance avec une rsignation
sereine. Tout de suite si tu veux.

Je rflchis et je me dis qu'avant de faire une dmarche aussi
importante l fallait bien consulter un peu mes parents.

--Non, pas tout de suite, lui rpondis-je: on ne traite pas ces
choses-l au pied lev. Tu m'criras,-- la caserne des gardes  cheval,
tu sais?

--Oui, c'est entendu.

--Et tu vas me laisser partir comme a, sans un pauvre petit baiser?

Elle me regarda de travers.

--Tu m'embrasseras, dit-elle, quand nous aurons bais les saintes
images.

Cette allusion  la crmonie de nos fianailles ne me causa pas toute
la joie que j'tais en droit d'en attendre. Nanmoins, je ne fis point
la grimace, et je profrai quelques paroles appropries  la
circonstance. Clmentine m'coutait en se balanant, et ce balancement,
auquel je participais sans le vouloir, retirait, je dois l'avouer, un
peu de chaleur  mes protestations. Cependant, grce aux jolis yeux et
aux joues roses de ma cousine, je sentais renatre mon loquence,
lorsque Clmentine bondit  terre, me laissant sur la balanoire, fort
interloqu, je l'avoue. Je faillis tomber de la secousse, et, pendant
que je reprenais pied, elle tait dj loin.

J'entendis, deux minutes aprs, les gammes chromatiques les plus
lamentables rouler d'un bout  l'autre du piano sous les doigts de fer
de ma fantasque cousine, et je renonai  l'espoir d'une conversation
plus srieuse.

Je me trompais cependant: le ciel me rservait une surprise. Une heure
avant le dner, la maison jouissait de la plus douce tranquillit,  ce
point que deux ou trois fois la gouvernante inquite s'tait drange
pour s'assurer qu'il n'tait arriv aucun malheur: je fumais ma
cigarette sous la marquise, quand j'entendis des cris aigus retentir 
l'tage suprieur.

La gouvernante disparut. La voix de ma tante se fit entendre, dominant
le tumulte par un formidable:--C'est trop fort,  la fin, mademoiselle.

Prvoyant une explication de famille, et naturellement dou d'une
rpugnance instinctive pour ces sortes de choses, je m'loignai
discrtement et je m'enfonai dans les charmilles du vieux jardin.

J'avais fait deux ou trois fois le tour du labyrinthe et je n'avais
rencontr que des colimaons, lorsque j'entendis des pas prcipits, des
froissements de verdure, et mon nom cri  demi-voix par ma fiance en
personne.

Je m'arrtai, je criai:--Ici.... Et, une minute aprs, Clmentine,
palpitante, se jeta dans mes bras, comme l'avant-veille. Mais, craignant
un second soufflet, je m'abstins de la serrer sur mon coeur.

--Emmne-moi, dit-elle en fondant en larmes.

Je tirai mon mouchoir de poche,--elle avait perdu le sien,--et j'essuyai
ses yeux. Peine inutile, elle avait l deux robinets de fontaine. Quand
le mouchoir fut tout  fait mouill, elle l'tendit sur un buisson pour
le faire scher, et ses larmes s'arrtrent d'elles-mmes.

Nous avions gagn un petit kiosque moisi, qui formait le centre du
labyrinthe. C'tait une Espce de couvercle port sur huit colonnes
depuis longtemps dvores par la mousse. Le pltre tomb par morceaux
laissait voir la brique de cette laide architecture. Une peuplade
nombreuses grenouilles, choques par notre intrusion dans leur paisible
domaine, sautillait  et l d'un air menaant.

Clmentine, qui n'aimait pas les grenouilles, s'assit  la turque sur un
des bancs de pierre placs entre les colonnes et ramassa soigneusement
ses jupes autour d'elle. Elle avait l'air d'une petite idole hindoue
bien gentille,--sans multiplication de bras ni de ttes.

--Qu'est-ce qu'il y a? lui dis-je enfin.

--Il y a que ma mre me fera mourir de chagrin, rpondit ma cousine en
pleurant  nouveau.

--Je n'ai plus de mouchoir, lui fis-je observer avec douceur.

Elle essuya ses yeux dans un pli de sa robe et reprit son calme.

--Je suis la plus malheureuse des filles, dit-elle en se croisant les
bras.

Comment faisait-elle pour garder l'quilibre, c'est ce que je me demande
encore.

--Ma mre a jur de me faire mourir de dsespoir.

--Qu'est-ce qu'elle t'a fait, ma pauvre chrie? lui dis-je en m'asseyant
tout prs d'elle.

Elle rangea un peu les plis de sa jupe, se recroisa les bras et
continua.

--C'est un systme. Avant-hier, c'tait Bayard; aujourd'hui, c'est
Pluton; demain, ce sera toi, probablement. Tous ceux que j'aime, s'cria
Clmentine en levant ses yeux indigns vers le petit couvercle en
briques moisies qui nous abritait.

L'association entre Pluton, Bayard et moi ne me flattait que
mdiocrement; mais la fin de la phrase tait un heureux correctif. Je
tmoign une sorte de reconnaissance par un tendre regard, et Clmentine
reprit en hochant la tte avec vhmence:

--Oui, ce matin, ils n'ont pas eu honte d'atteler Bayard au tonneau. Mon
noble Bayard  ce mprisable tonneau. Aussi je lui ai fait: Kt. kt. et
il a tout dfonc. Je te l'avais bien dit.

Je ne pus garder mon srieux  l'ide de ce spectacle, dont j'avais t
priv grce  la fcheuse ncessit de ranger ma valise. Clmentine
gagne par mon hilarit, montra ses petites dents blanches dans un clat
de rire muet, puis reprenant sa gravit et son discours:

--J'avais besoin de me venger, dit-elle. Le cocher avait dit qu'on
ferait un autre brancard beaucoup plus long et qu'alors Bayard aurait
beau ruer, une fois attel il ne pourrait plus rien casser... Il n'est
pas bte, le cocher, fit-elle en se tournant brusquement vers moi.

--Non, il n'est pas bte, rptai-je d'un air convaincu.

J'tais dcid  dire comme elle.

--Mais il est mchant, reprit ma fiance, puisqu'il a trouv moyen de
rduire mon brave Bayard au vil mtier de porteur d'eau. Je voulais donc
me venger... Tu sais que je couche dans la chambre de ma soeur Lucrce?

--Non, je ne le savais pas.

--Eh bien, c'est la vrit. Or, elle dteste les chiens en gnral, et
mon chien Pluton en particulier. Alors, pendant qu'elle faisait la
sieste sur son lit, j'ai t chercher Pluton, je lui ai mis des chiffons
autour des pattes,--il s'est laiss faire: il est si bon, c'est un
agneau...

J'avais bien des raisons pour ne pas adorer cet agneau-l, mais je les
gardai pour moi.

--Alors, continua-t-elle, vois-tu d'ici Pluton avec des bottes fourres,
montant l'escalier? Je le tenais par le collier et je lui disais 
l'oreille: Tout beau. Il marchait bien doucement, et nous sommes entrs
dans la chambre. Je lui ai montr mon lit. Il a tant d'esprit, il a
compris tout de suite, et il a saut dessus. Ma soeur a un peu remu,
mais elle ne s'est pars rveille. C'est ce que je voulais. J'ai tourn
la tte de Pluton du ct de la chambre:--a, par exemple, a n'a pas
t facile;--je l'ai couch sur l'oreiller, je lui ai pass une
camisole, je lui ai jet un chle sur le corps, et aprs avoir
dmaillot ses belles grosses pattes noires, je les ai allonges sur le
matelas. Jamais tu n'as vu douceur pareille. Ah, si les gens valaient
mon chien, le monde irait bien mieux.

J'acquiesai d'un signe. Elle continua.

--J'ai donn mes ordres  Pluton et je suis alle m'asseoir prs de la
fentre avec mon ouvrage. Comme Lucrce ne se rveillait pas, j'ai
touss un peu. Elle ouvre les yeux, se retourne, et tout prs d'elle,
couch sur mon lit,  ma place, elle voit la figure noire de Pluton qui
la regardait en tirant la langue. Il avait chaud, tu comprends, sous ce
chle... Si tu savais comme elle a cri!

Je riais de si bon coeur, que Clmentine devint toute triste.

--Oui, oui, dit-elle, c'est trs-drle, mais elle a appel maman, qui
est venue; on a voulu battre mon Pluton! Il s'est lev, il a dchir ma
camisole, il a grogn, montr les dents, et maman a dcid qu'on
l'enverra  la mtairie que nous avons  cinquante verstes d'ice...
l'exil! pauvre Pluton!... Et moi, que vais-je devenir? On rosse Bayard,
on exile mon chien, et tu t'en vas!

Elle recommena de pleurer, et cette fois je ne lui offris pas de
mouchoir: j'tais mu de sa douleur sincre, bien qu'il ft difficile de
reconnatre la part qui m'en revenait entre son cheval et son chien.

Elle sauta  bas de son banc, tenant toujours sa robe un peu releve, de
crainte des grenouilles. Ses jolis petits pieds, chausss d'troites
bottines mordores, brillaient comme du bronze sur le vieux pav.

--Emmne-moi! dit-elle. Je ne veux pas rester ici!

--Mais, ma chrie!... lui dis-je.

--Emmne-moi! dit-elle en frappant de son petit pied dor.

--Je ne puis pas ainsi...

--Enlve-moi! on enlve les jeunes filles dans les romans, et on les
pouse. Tu m'amneras  tes parents; ils me connaissent bien! Ton pre
m'aime beaucoup. Enlve-moi!

--Mais, ma mignonne...

--Tu ne veux pas? C'est donc que tu nem'aimes pas! Oh! le monstre, qui a
menti! Eh bien! moi, je ne rentrerai pas dans cette mchante maison o
l'on crie toute la journe, o l'on se dispute, o l'on ne m'aime pas...
je m'en irai!

--O? lui dis-je.

Sa colre m'amusait et me touchait  la fois.

Elle me parut tout  coup grandir d'une coude; ses yeux lancrent un
clair, un vrai regard de femme, non d'enfant.

--L! dit-elle en allongeant le bras vers la rivire qui brillait au
soleil,  quelque pas de nous.

Elle avait dit ce met si srieusement, que je frissonnai.

--Non, ma chrie! lui dis-je en lui caressant la main bien timidement:
non, je ne veux pas.

--Emmne moi, alors! fit-elle en se tournant vers moi, toute ple, les
yeux gros de larmes.

Ses lvres avaient l'expression d'un enfant boudeur qui veut qu'on le
caresse et qu'on se rconcilie avec lui.

--Eh bien! oui! lui dis-je,  moiti fou...

Cette expression caressante, ces yeux pleins de prire m'avaient
ensorcel.

--Merci! fit-elle en sautant de joie. Ce soir?

--Oui, ce soir  huit heures.

--Je t'attendrai au bout du jardin. Pars comme  l'ordinaire, et au bout
du jardin fais arrter ton tarantass. Je te rejoindrai.

Nous n'tions pas loin de Ptersbourg: quelques heures de poste nous en
sparaient. Je me dis que je la mnerais chez ma mre, aussitt
arriv... Le sort en tait jet, j'pouserais Clmentine.

Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrte, prtant l'oreille:
la cloche sonnait le dner. Elle m'envoya un baiser du bout de ses
doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des
grenouilles.

Je fis une sotte figure pendant le dner. Je n'osais affronter les
regards de ma tante, qui me comblait d'attentions et de bons morceaux.
Elle eut la bont prvoyante de faire mettre un poulet rti dans mon
tarantass. L'ide de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa
fille m'inspirait des remords au point d'arrter les bouches dans ma
gorge, ce que voyant ma tante fit joindre au poulet un gros morceau de
tarte pour souper.

Le regard de ma fiance suivit joyeusement la tarte, et, audace indigne!
elle me cligna de l'oeil! Cette jeune fille n'avait pas ide de mes
tourments!... Enfin vint le soir, et l'heure du dpart. Ton tarantass,
attel de trois chevaux de poste, arriva tout sonnant et grelottant
devant le perron. Ma tante me bnit; toutes mes cousines me souhaitre
un bon voyage, je grimpai dans mon quipage, dont,  la surprise
gnrale, je fis lever la capote, malgr la beaut de la soire; je
m'assis, et,--fouette cocher!--je laissai derrire moi la demeure
hospitalire envers laquelle je me montrais si ingrat.




                                  V


Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou
trois officiers vaincus par le nombre des flacons vids, sommeillaient
placidement; le reste de l'assemble attendait avec curiosit la fin de
son rcit.

Le comte Sourof devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des
yeux.

--Je vous ennuie? fit celui-ci d'un air innocent.

--Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.

--Ah! je t'y prends. Vous tes tmoins, messieurs et amis, que c'est
Sourof qui m'a dit de continuer; je l'avais prdit! Vous en prenez note?

--Oui! oui! lui rpondit-on de tous cts.

Le jeune comte sourit.

--Eh bien! je te le dis une fois de plus, continue! dit-il de bonne
grce.

Pierre lui fit le salut militaire et reprit son rcit aprs avoir mis sa
chaise  l'envers pour s'asseoir  califourchon.

--Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait t ordonn, et je
fis arrter mon quipage. Personne! Un instant je crus que cette
proposition d'enlvement n'avait t qu'une aimable mystification de ma
charmante cousine, et je ne saurais dire qu' cette ide mon coeur
prouvt une douleur bien vive; mais je faisais injure  Clmentine. Je
la vis accourir dans l'alle, un petit paquet  la main: elle ouvrit la
porte palissade qui donnait sur la route, et, d'un saut, bondit dans la
calche. Je sautai auprs elle.

--Touche! dis-je  mon postillon, Finnois flegmatique qui s'tait
endormi sur son sige pendant cette pause.

Quand vous aurez une femme  enlever, mes amis, je vous recommande de
prendre un cocher finnois; ces gens-l dorment toujours, ne tournent pas
seulement la tte et ne se rappellent jamais rien. Au fait, vous savez
cela aussi bien que moi, et ma recommandation tait inutile.

Mon postillon se secoua, secoua aussi les rnes sur le dos de ses btes,
fit entendre un sifflement mlancolique, et nous voil partis.

Ds que je fus remis "d'une alarme si chaude", je me tournai vers ma
fiance. Elle me mit dans les mains son petit paquet.

--Tiens, dit-elle, pose a quelque part.

--Qu'est-ce que c'est? lui demandai-je en palpant des objets ronds;
l'enveloppe tait un fin bouchoir de batiste nou aux quatre coins.

--Ce sont des provisions de bouche pour la route, me rpondit-elle.

Je dnouai le mouchoir, curieux de savoir ce que Clmentine appelait des
provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noir, coupe
en deux et replie sur elle-mme, avec du sel gris au milieu,--et deux
oranges.

La situation tait si grave, que cette dcouverte me laissa srieux.

--J'ai vol les oranges  la femme de charge, dit-elle, et le pain noir
 la cuisine. Je voulais prendre aussi des confitures, mais je n'ai pas
trouv dans quoi les mettre.

--a n'aurait pas t bien commode, lui fis-je observer, et puis nous
n'avons pas de pain blanc.

--Oh! fit Clmentine, les confitures, a se mange sans pain!

Il n'y avait rien  rpondre. Aussi je gardai le silence.

Nous roulions,--pas trs-vite; les chevaux qui nous tranaient avaient
videmment couru au moins une poste le jour mme. Singulier enlvement!
Une jeune fille qui emporte pour tout bagage un mouchoir de batiste,--et
des chevaux qui ne peuvent pas courir!

--Va donc plus vite! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le
rveiller.

--a ne se peut pas, Votre Honneur! rpondit-il d'un air ensommeill, en
se tournant  demi vers nous. Le cheval de gauche a perdu un fer, et la
jument de brancard bote depuis deux ans. Mauvais chevaux, Votre
Honneur, il n'y a rien  faire!

Puisqu'il n'y avait rien  faire, je me rassis dpit. Clmentine riait:

--C'est trs-amusant! disait-elle. Comme c'est amusant!

Notez qu'il faisait encore trs-clair, et que nous croisions  tout
moment des paysans qui revenaient du travail. Ils taient leur chapeau
et restaient bouche bante  nous regarder sur le bord de la route.
Clmentine leur faisait de petits signes de tte fort bienveillants.

--Mais, ma chre, lui dis-je, tu veux donc qu'on coure aprs nous?

--Oh! il n'y a pas de danger! fit-elle en secouant le tte. Pourquoi
veux-tu que ces gens aillent raconter chez nous que je me promne avec
toi sur la route! Et puis, quand ils le diraient, on croirait que c'est
une de mes folies.

C'tait vrai pourtant! mon excellente tante tait si loin de me
souponner, que, lui et-on dit que je fuyais avec sa fille sur la route
de Ptersbourg, elle n'et pas daign y attacher d'importance.

Cette pense m'avait amoindri  mes propres yeux. Nous traversions une
fort peu loigne de la maison de ma tante; il n'y avait plus de
paysans sur la route, le soleil tait couch, les rossignols chantaient
 plein gosier dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir;--je
me sentis plein d'audace, et je rsolus de profiter des avantages que me
donnait ma situation.

--Cher ange... dis-je  Clmentine en me rapprochant, non sans une
infinit de prcautions.

Clmentine fouillait dans sa poche avec une inquitude vidente.

--Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde.

--J'ai oubli mon porte-monnaie! fit-elle avec dsespoir.

--C'est un dtail. Combien y avait-il dans ton porte monnaie?

--Soixante-quinze kopecks, rpondit-elle en tournant vers moi ses grands
yeux pleins de trouble.

--Ce n'est pas une fortune; ma mre te donnera un autre porte-monnaie,
lui dis-je par manire de consolation.

--C'est ma tante Mourief qui va tre tonne! s'cria Clmentine en
frappant des mains. Quelle surprise. J'adore les surprises.

Ma mre aussi adorait les surprises, mais je n'tais pas sr que celle
que nous lui prparions ft de son got.

Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai encore un peu de ma
jolie fiance, et je glissai tout doucement un bras derrire elle. Comme
elle se tenait droite, elle ne s'en apert pas. J'en profitai pour
m'emparer de sa main gauche: elle me laissa faire, parce que je
regardais attentivement ses bagues.

--Ma chre petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux.

--Oh, oui, rpondit-elle; tu feras venir Bayard et Pluton, n'est-ce pas?
Maman ne te les refusera pas.

Certes non, ma tante ne les refuserait pas, et c'est prcisment ce qui
me chagrinait, car ces deux animaux trop bien dresss m'opposeraient
sans aucun doute une rivalit redoutable dans le coeur de ma fiance.
Enfin, je passai outre.

--Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus... Est-ce
que tu m'aimes, Clmentine?

--Mais oui, fit-elle avec une sorte de piti. Voil dj deux fois que
tu me le demandes. Combien de fois faudra-t-il te le dire?

Evidemment, ma cousine et moi, nous n'avions de commun, en ce moment,
que les coussins de notre quipage; nous vivions dans deux mondes
compltement trangers l'un  l'autre.

Je me hasardai  brler mes vaisseaux. J'enlaai Clmentine de mon bras
droit, je l'attirai  moi et j'appliqu un baiser bien senti sur ses
cheveux... Mais, au moment o mes lvres touchaient son visage, sa main
droite, reste libre malheureusement, s'aplatissait sur le mien avec un
bruit si retentissant, que le Finnois, rveill en sursaut, se hta de
faire claquer ses rnes sur les dos de son attelage.

--Clmentine, fis-je irrit, c'est le second.

--Et ce sera comme a toutes les fois que tu seras impertinent! me
rpondit-elle avec la vaillantise d'un jeune coq dj expert dans les
combats.

--Mais que diable! fis-je, fort mcontent, ce n'est pas pour autre chose
qu'on se marie. Quand on ne veut pas se laisser embrasser, on ne se fait
pas enlever.

Clmentine devint ponceau,--honte ou colre, je n'en sais rien. J'tais
extraordinairement mont, et je la regardais d'un air furieux.

--Ah, on ne se fait pas enlever. Ah, c'est pour m'embrasser que tu
m'enlves. Eh bien, attends, ce ne sera pas long.

Elle avait dtach le tablier du tarantass et se prparait  sauter 
terre, au risque de se casser quelque chose: je la retins, non sans
peine, et mes mains, noues autour de sa taille,--non par tendresse, je
vous le jure, mais pour la protger,--reurent plus d'une gratignure
dans la bagarre. Elle se dfendait comme un lionceau en bas ge, mais
avec une vigueur surprenante.

A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin.

--Je n'ai que ce que je mrite, fit-elle d'un air sombre. Mais c'est une
indignit. Un galant homme ne se conduit pas ainsi.

J'avais tir mon mouchoir et J'tanchais les gouttelettes de sang qui
venaient  la surface de mes gratignures.

Je lui montrai la batiste marbre de petites taches roses.

--Est-ce que tu crois, dis-je qu'une demoiselle bien leve se conduit
ainsi?

--C'est bien fait, rpliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours.

--Tous les jours?

--Toutes les fois que tu seras grossier.

--Alors, ma chre, lui dis-je, ce n'est pas la peine de nous marier.
Nous pouvons nous quereller sans cela.

--Bien entendu. Adieu, je m'en vais. Bon voyage.

Elle allait sauter... Je la calmai d'un mot.

--Retourne  la maison, j'ai oubli quelque chose, dis-je  mon Finnois,
que tout ce tapage n'avait rveill qu' demi.

Il grogna bien un peu, mais la promesse d'un rouble de pourboire donna
des ailes  la jument boiteuse, et nous roulmes bientt vers la maison
de ma tante, tous deux fort bourrus, et chacun dans notre coin.

L'angle du jardin apparut bientt. J'allais dposer Clmentine o je
l'avais prise, elle fit un geste ngatif.

--Eh bien, dit-elle, que penserait-on de moi? Il faut que tu me ramnes
au perron.

--Mais on me demandera des explications.

--Dis ce que tu voudras: la vrit, si tu veux.

Elle se rencogna, maussade. Chose trs-singulire, nous n'tions plus
fiancs, et nous n'avions pas cess de nous tutoyer. A vrai dire,
c'tait une habitude de nos jeunes annes, que nous avions eu beaucoup
de peine  perdre: on n'est pas cousins pour rien.

La tarantas s'arrta devant le perron,  l'bahissement gnral de toute
la maisonne, accourue au bruit des roues. Ma tante dominait toute la
famille de sa haute stature, exhausse de sa maigreur phnomnale.

--Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce qu'il y a? s'cria la digne femme
bouleverse.

--Ma cousine m'avait fait un bout de conduite, je vous la ramne.

Clmentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour viter
les reproches de sa mre sur son manque de convenance.

--Elle t'a drang de ta route, Pierre, me dit mon excellente tante;
pardonne-lui, c'est une enfant mal leve.

--Je n'ai rien  lui pardonner, ma tante, rpondis-je de mon mieux: mais
il est bien vrai que c'est une enfant.

Je repartis aussitt, plus lger qu'une plume, je m'endormis et n'ouvris
plus les yeux jusqu' Ptersbourg. Vous me demandiez ce que j'avais fait
de ma cousine aprs l'avoir enleve? Voil ce que j'en ai fait, et si
Platon y trouve  redire, je suis prt  accepter ses reproches.

Platon tait le comte Sourof, qu'on plaisantait souvent de ce prnom, si
bien d'accord avec sa sagesse et sa philosophie souriante.

--Platon n'y voit rien  redire, rpliqua celui-ci, mais ton histoire
est excellente, et tu nous as bien amuss. Je te vote une plume
d'honneur.

--Assez bavard. Des cartes, cria un de ceux qui avaient dormi.

On apporta des cartes et des rafrachissements. Le reste de la soire
s'coula comme toutes les soires de ce genre.




                                   VI


Le lendemain tait un dimanche, Pierre gotait encore les douceurs d'un
lit peu moelleux, quand le comte Platon entra dans sa cabane et vint
s'asseoir auprs de son oreiller.

Le jeune officier billa deux ou trois fois, s'tira de toutes ses
forces et tendit la main  son ami.

--J'ai la tte un peu lourde lui dit-il, j'aurai trop dormi.

--Non, fit Platon en souriant, tu as trop bu.

--Moi. Oh, peut-on calomnier ainsi un pauvre officier, innocent comme
notre mre Eve.

--Aprs le pch?

--Avant.

--Soit, mettons que tu n'as pas trop bu... tu as trop parl.

--Hein? fit Pierre en se mettant sur son sant. J'ai trop parl?
Qu'est-ce que j'ai dit? J'ai dit des btises?

--Pas prcisment. Tu as racont une certaine histoire d'enlvement qui,
si elle est vraie...

--Ah, s'cria Pierre, j'ai parl de ma cousine Dosia.

--Tu as parl d'une cousine Clmentine, tu as eu l'habilet de ne pas
trahir son vrai nom; mais, mon pauvre ami, tu as fait de cette jeune
fille un portrait si original et si ressemblant, que le moins habile la
reconnatrait.

Pierre, dsol se balanait tristement, le visage cach dans ses deux
mains.

--Animal, s'cria-t-il, triple sot... Et... qu'est-ce que j'ai bien pu
dire.

Platon lui esquissa en quelque mots le rcit de la veille.

--Ah, soupira Pierre satisfait, je n'ai pas brod au moins. Je n'ai dit
que l'exacte vrit... _In vino veritas..._ Et tu m'as laiss aller,
toi, la Sagesse?

--Comment veux-tu arrter un homme un peu gris qui s'amuse  amuser les
autres? Tu as eu un succs fou avec ton histoire...

Le front de Pierre s'claircit: on n'est jamais fch d'apprendre qu'on
a eu un succs fou, lors mme qu'on ne s'en souvient pas, et lors mme
qu'on a d ce succs  des moyens lgrement rprhensibles.

--Il faut tcher de rparer cette tourderie, continua Platon en voyant
le bon effet de son discours.

--Oui, mais comment?

Etant d'accord sur la fin, les deux jeunes gens dbattirent les moyens
et se sparrent au bout d'un quart d'heure.

Le soir mme, aprs dner, au moment o les plus presss allaient
dserter le mess, Platon fit un signe, et on apporta un grand bol de
punch flambant,--de format beaucoup plus modeste pourtant que celui de
la veille.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'crirent les officiers.

Quelques-uns, prts  partir, subissant l'attraction, revinrent sur
leurs pas.

--Cela veut dire, messieurs, fit Platon d'un air confus, que j'ai perdu
mon pari et que je m'excute.

--Quel pari?

--Mourief avait pari qu'il inventerait de toutes pices un petit roman,
aussi bien qu'un littrateur  tous crins. J'avais soutenu le contraire.
Il nous a amuss et sduits hier soir avec son histoire d'enlvement.
J'ai perdu. Je m'excute.

--Oh, sduits, sduits, s'cria un des jeunes gens en se rapprochant. Tu
n'as pas tant perdu ton pari que tu veux bien le dire, car, pour moi, je
n'ai pas cru un mot de cette aventure.

--Ni moi! dit un second.

--Ni moi! profra un troisime. C'tait trop joli pour tre vrai!

Cette dernire rflexion mit du baume sur l'amour-propre de Mourief, qui
commenait  s'endolorir.

--Et puis, conclut un quatrime, quel est l'homme assez modeste pour
raconter une histoire o il joue un rle si peu brillant? On est plus
chatouilleux quand il s'agit de soi-mme!

Pierre changea un sourire avec son ami.

La conversation, une fois dtourne de la vritable piste, s'gara de
plus en plus, et le punch disparut au milieu de la gaiet gnrale.

L'heure venue, les deux jeunes gens reprirent ensemble le chemin de
leurs baraques. L'air tait charg d'une senteur aromatique
particulire, celle des bourgeons de peuplier nouvellement clos. Cette
belle nuit de juin, presque sans ombres, ne provoquait sans doute pas
aux confidences, car ils marchrent silencieux jusqu'au moment de se
sparer.

--Ta cousine Dosia est-elle vraiment si mal leve? dit tout  coup
Platon au moment d'entrer dans sa baraque.

--Ah! mon cher, je ne sais pas au juste ce que j'ai dit, mais tout cela
est fort au-dessous de la vrit; il m'aurait fallu parler vingt-quatre
heures sans dsemparer pour te donner une ide  peu prs exacte de
cette fantasque demoiselle.

--Fantasque, soit! dit Platon en souriant; mais fort originale, et
trs-vertueuse,  coup sr, malgr son escapade.

--Originale, certes; vertueuse, encore plus! J'ai de bonnes raisons pour
m'en souvenir, rpondit Pierre en passant lgrement la main sur sa
joue. Tu parles d'or, la Sagesse!

--Bonsoir fit Platon en lui tendant la main.

--Bonsoir! rpondit Pierre, qui s'en alla d'un pas agile et souple.

Platon le regarda s'loigner, rflchit un moment, puis rentra dans sa
petite isba et s'endormit sans perdre une minute  de plus longues
rflexions.




                                  VII


Le comte Platon Sourof avait une soeur, la princesse Sophie Koutsky,
aussi raisonnable, aussi sense que lui-mme. De toute sa vie, elle
n'avait fait qu'une folie, commis qu'une imprudence, celle d'pouser 
dix-sept ans un mari malade, qu'elle aimait tendrement, qu'elle avait
soign avec tout le dvouement possible, et qui l'avait laisse veuve au
bout de dix-huit mois.

--Vous ne faites jamais de btises, ma chre, lui avait dit  ce sujet
la grande-duchesse N... dont elle tait la filleule; mais il parat que
vous avez l'intention de rgler d'un seul coup tout votre pass et tout
votre avenir, en fait de folies.

Sophie s'tait contente de sourire et de baiser respectueusement la
main de son auguste marraine. Huit jours aprs le prince Koutsky un
rayon de bonheur sur son visage maci par les fivres, conduisait 
l'glise celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de
temps qu'elle devait encore durer.

--Si Koutsky tait riche, passe encore, disait un gros gnral
d'artillerie aussi intelligent que ses boulets de canon. Mais il n'a pas
le sou! Que peut-elle aimer dans ce fivreux?

--Le sacrifice! lui jeta bien en face une belle enthousiaste de vingt
ans.

Le gnral s'inclina d'un air aimable et balbutia un compliment; mais il
n'avait pas compris, et il n'tait pas le seul.

Sophie Koutsky soigna en effet son mari jusqu'au dernier moment, le mit
des ses mains dans le cercueil, prit le deuil de veuve et continua 
vivre aussi calme aussi raisonnable que jamais.

Ce qu'elle avait recherch dans le mariage tait, en effet cette soif du
martyre qui tourmente les grandes mes. Elle avait aim Koutsky parce
qu'il tait malade et condamn  mourir bientt; elle avait vu une bonne
oeuvre  faire en donnant  ce mourant les joies du foyer domestique,
d'un intrieur harmonieux, d'une tendresse infatigable et dvoue.

Si son mari n'et pas pris les fivres au Turkestan en servant son pays,
elle et peut-tre t moins gnreuse; mais dans de telles
circonstances il lui semblait payer sa dette  l'humanit et  son pays
tout ensemble.

Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu'elle
comptait faire.

--Vivre un peu pour mon plaisir, rpondit-elle.

En effet, depuis trois ou quatre ans qu'elle tait veuve, on la voyait 
peu prs partout o une honnte femme peut se montrer seule. Grce 
cette dignit simple,  cette aisance tranquille et calmante, pour ainsi
dire, qui lui servait d'gide, sa grande jeunesse n'avait pas t un
obstacle  sa libert.

La famille avait d'abord parl de la ncessit d'un chaperon, mais la
princesse, sans s'en offusquer d'ailleurs avait repouss cette ide.

--Mon chaperon serait ou une vieille femme vritablement digne de
respect,--et en ce cas il me faudrait la mnager et ls soigner, ce qui
me couperait les ailes--ou une demoiselle de compagnie nullement
vnrable, que je pourrais traner partout  ma suite, mais dont la
protection ne serait pas srieuse. Alors,  quoi bon? Laissez-moi comme
je suis, et si je fais quelque sottise, nous en reparlerons.

Cette faon sommaire de rgler les questions de convenance avait d'abord
un peu mu la famille; puis "Sophie tait si sage" que les bonnes gens
avaient cess de s'occuper de ses petites fantaisies innocentes.

Le prince Koutsky n'avait pas laiss grand'chose  sa veuve; mais Sophie
tait riche de son chef, et sa fortune bien ordonne lui permettait de
vivre grandement. Son principal plaisir, en t consistait  surprendre
de temps en temps quelques bonnes amies en venant passer une journe
avec elles, dans les environs, et parfois il lui arrivait de venir
jusqu'au camp rendre visite  son frre, qu'elle aimait beaucoup et qui
la comprenait mieux que pas un tre au monde.

Deux ou trois jours aprs l'indiscrtion de Pierre Mourief, la belle
princesse Sophie vint voir le comte Sourof. Ses chevaux seuls pouvaient
se plaindre de son humeur errante, car elle leur imposait de longues
courses; mais c'taient de vaillantes btes,  la fois belles et
solides, et la course de Tsarko-Slo, o elle habitait pendant l't,
jusqu'au camp de Krasno, n'tait pas assez longue pour les mettre sur
les dents.

La princesse passa la journe avec son frre, assista aux exercices,
dna avec lui dans son isba, et, vers le soir, la calche  quatre
places dont elle se servait dans ces sortes d'occasions s'avana devant
la petite maisonnette en bois.

Mourief passait en ce moment. Ses occupations l'avaient tenu cart de
cette partie du camp pendant la journe; et, ne connaissant pas la
princesse, il ignorait  qui appartenait ce bel quipage. Une curiosit
provoque peut-tre moins par l'attelage de choix que par la
propritaire de ces biens, lui fit ralentir le pas.

Sourof, reconduisant sa soeur, sortit de l'isba.

La beaut et l'expression charmantes du visage de la princesse, sa
grande tournure, sa distinction exquise frapprent le jeune lieutenant.

Sophie venait de s'asseoir dans la calche; son frre, appuy sur la
portire, causait avec elle; il aperut le visage lgrement tonn de
Pierre, qui se retournait pour voir encore cette belle personne, et,
souriant, il lui fit un signe d'appel.

Mourief rebroussa chemin et vint se ranger auprs de son ami.

--Ma chre Sophie, dit le comte, tu es la plus sage des femmes: tu seras
peut-tre bien aise de faire la connaissance du plus fou de nos jeunes
braves... Le lieutenant Pierre Mourief, mon ami; la princesse Koutsky,
ma soeur.

Pierre s'inclina profondment. La princesse regarda un instant son frre
et le nophyte.

--Venez me faire un bout de conduite, messieurs; vous ne devez pas tre
gens  redouter deux ou trois verste de chemin  pied.

Les deux jeunes gens obirent, et l'attelage partit d'un trot gal et
parfait.




                                 VIII


--S'il n'y a pas d'indiscrtion, monsieur, fit la princesse aprs les
premires banalits invitables, dites-moi pourquoi mon frre vous
octroie une telle supriorit dur vos camarades de rgiment?

Pierre se mit  rire.

--Demandez-le-lui, madame, rpondit-il. S'il veut vous le dire, je
ratifie son jugement.

--On peut tout dire  ma soeur, fit Platon d'un air moiti fier, moiti
railleur; ce n'est pas pour rien qu'on l'a baptise Sophie. On aurait
aussi bien pu la baptiser Muette, car elle ne rpte jamais rien.

Pierre s'inclina respectueusement, sans cesser de sourire.

--Fais ce qu'il te plaira, dit-il  son ami; toi aussi, tu es si sage,
si sage... Vraiment, madame, ajouta-t-il en se tournant vers la
princesse, assise en face de lui, je ne mrite pas de me trouver en si
parfaite socit; je ne reconnais pas digne...

--Raconte-moi ce qu'il a fait. Platon, dit la princesse  son frre.
Tout cela, ce sont des faux-fuyants pour viter une confession terrible,
je le souponne. Vous avez tort, monsieur, reprit-elle en s'adressant 
Mourief, la confession purifie d'autant mieux que parfois elle suggre
un moyen de rparer une erreur.

--Ah! madame, je n'oserai jamais...

--Je vais donc parler  ta place, fit Platon, qui avait son ide.
Imagine-toi, ma chre soeur, que l'autre jour, pour clbrer dignement
le vingt-troisime anniversaire de sa naissance, le lieutenant Mourief,
ici prsent, s'est gris...

--Oh! gris! protesta Pierre. Egay, tout au plus!

--...En notre compagnie, continua Sourof. Tu peux bien te douter que si
j'y assistais, le mal n'tait pas grave. Mais il tait si gai, qu'il
nous a racont tout au long les fantaisies d'une jeune fille fort mal
leve et que, pour ma part, sans la connatre, je trouve charmante.

Pierre fit une moue significative.

--Voyons, dit Platon, est-elle charmante, ou non?

--Charmante, charmante... En thorie, oui... mais...

--Elle est fort mal leve? demanda la princesse.

--Horriblement.

--Jolie et de bonne famille?

--Oui, princesse, l'un et l'autre sont incontestables.

--C'est Dosia Zaptine! dit la princesse aprs une seconde de rflexion.

Les deux jeunes gens se mirent  rire. Pierre s'inclina.

--Madame, dit-il je rends hommage  votre sagesse vraiment suprieure.
Prs de vous, Zadig n'est qu'un colier.

--Comment as-tu devin? Je ne savais pas qu'une telle personne existt
sous la lune.

--Il n'y a qu'une Dosia au monde, rpondit sentencieusement la
princesse, et il tait rserv  M. Mourief d'tre son prophte.
Maintenant, messieurs, si vous voulez revenir chez vous avant la
retraite, je vous conseille de ne pas perdre de temps, car vos jambes ne
valent pas celles de mes trotteurs.

Deux minutes aprs, la calche de la princesse disparaissait dans un
nuage de poussire, et les jeunes reprenaient le chemin du camp.

--Oh! rpondit son camarade par manire de consolation, quand on l'a vue
une fois, on ne l'oublie plus!... Platon, pourquoi ne m'avais-tu jamais
parl de ta soeur?

--Est-ce qu'on parle de la perfection? rpondit Sourof de ce ton moiti
railleur, moiti srieux, qui lui tait habituel. Elle apparat, et l'on
est bloui, voil!

--C'est vrai! rpondit Pierre trs-srieux.

Et ils causrent chevaux jusqu'au moment de se quitter.




                                   IX


Sous ses dehors de gravit, Platon avait t saisi d'un soudain dsir de
prendre de plus amples informations sur le compte de Dosia Zaptine, et
ce dsir devint si vif, qu'il profita du premier jour de libert pour
aller rendre  sa soeur sa visite amicale.

Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois
tourn, vtue de clair, mais habille ds le matin, lisant assidment un
gros livre dont elle coupait les feuillets  mesure.

--Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frre dans l'encadrement
de la porte; je pensais  toi.

Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui tait tendue, et
changea un bon baiser avec sa soeur; la princesse ne mettait aucune
espce de poudre de riz et son frre pouvait l'embrasser sans
crainte;--puis il s'assit auprs d'elle.

Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, tait meubl
de quelques chaises canneles; une table d'acajou, assez rococo, en
encombrait le milieu; deux fauteuils pour les paresseux, un petit
canap, une grande glace un peu verdtre,--comme c'est l'ordinaire dans
les maisons de campagne de Tsarko-Slo,--tel tait le mobilier de cette
retraite modeste; et pourtant tout y respirait une srnit, une ampleur
qui ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-tre les massifs
d'arbustes en fleur, disposs partout o il s'tait trouv de la place,
y apportaient-ils de la srnit,--et peut-tre tai-ce la grce
tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur.

--Prends un fauteuil, dit Sophie  son frre.

--Et toi?

--Moi, j'abhorre les fauteuils; c'est bon pour les paresseux ou pour les
voyageurs qui viennent du camp visiter leur soeur chrie. Je n'habite
jamais que des chaises.

Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau.

--Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait 
cheval une vingtaine de verstes. Qu'est-ce que tu lisais?

--L'_Intelligence_, de Taine.

--Et deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m'blouis par ta
raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.

--Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le premier volume 
travers la table.

Et elle se remit  couper les pages avec son petit couteau d'ivoire.

--Pourquoi te dpches-tu tant  ce travail maussade? dit le jeune
homme. Rien n'est plus dplaisant que ce grincement de papier.

--C'est pour avoir fini, mon grand frre, rpondit Sophie en riant.

Elle coupa rapidement les dernires pages, puis reposa le volume sur la
table.

--Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu djeun?

--Non.

--Veux-tu quelque-chose?

--Quand tu djeuneras, je t'aiderai vaillamment, pais je puis attendre.

La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, prenant une tapisserie,
revient  sa place. Platon la suivait des yeux.

--Il y a longtemps que je te connais, dit-il en souriant, et tu
m'tonnes toujours. Quand est-ce que tu ne fais rien?

--Quand je dors, rpondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive
parfois de rver... Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort
press de me rendre ma visite?

--Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland
du fauteuil.

--Et puis?

Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans
ceux de sa soeur.

--Tu es sorcire, Sophie! dit-il en se levant.

--Qu'ai-je devin, cette fois?

--C'est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien
amusant; je n'ai garde de perdre cette chance.

--Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia Zaptine, fit
tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prvenu ta demande, et je
me suis informe. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes rponses
sont prtes.

Platon, qui se promenait  travers le salon, s'arrta devant elle et se
croisa les mains derrire le dos.

--Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacit? lui dit-il d'un ton
moiti srieux, moiti enjou.

--Dangereuse? Pas pour toi, mon sage frre! rpondit-elle du mme ton.

--Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant son fauteuil et sa
gaiet.

--Pose les questions, je rpondrai.

--Soit! D'abord qui est Dosia Zaptine?

--Fdocia Savichna Zaptine est la fille d'un gnral-major en retraite,
mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considrable de soeurs, je ne
sais plus au juste combien...

--Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon.

--Vraiment? a fait le plus grand honneur  ce jeune homme! Je ne
croyais pas trouver en lui l'toffe d'un calculateur.

--Oh! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu' six; et encore
quand il s'agit de cotillons.

--Tu me rassures, rpondit la princesse avec son calme habituel. Eh
bien! mettons que Dosia ait cinq ou six soeurs. Sa mre est ne
Morlof;--bonne noblesse;--la famille n'est pas dpourvue de fortune et
il n'y a pas d'hritier mle. Est-ce l ce qu'il te fallait en fait de
renseignement?

--A peu prs. Seconde question: le portrait que Pierre  trac d'elle
est-il exact?

--Je te ferai pralablement observer que je ne sais pas quel portrait a
trac M. Pierre,--mais il doit tre exact, puisque sur une simple
indication j'ai reconnu l'original.

--Alors, fit-il aprs un court silence, elle est trs-mal leve?

--Absolument! Elle tire pas mal le pistolet; c'est son pre qui lui a
appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un t entier dans
une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible; Dosia
pouvait avoir une dizaine d'annes. Son professeur est mort, mais la
casquette est reste, avec le got de pistolet. Je me rappelle avoir vu,
un certain printemps Dosia arroser des poids de senteur,--qu'elle avait
plants dans une assiette  soupe,--au moyen de cette casquette-cible,
tellement crible de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir.

Ici Platon ne put conserver son srieux, et la princesse lui tint
compagnie,.

--Et le reste? fit-il quand il eut recouvr la parole.

--Et le reste? Il y a  prendre et  laisser. J'ai dans l'ide qu'elle
sait imparfaitement la gographie: elle m'a adress sur Baden Baden des
questions qui m'ont fait souponner qu'elle croyait cette ville situe
sur les bords du Niagara. Maintenant je ne suis pas sre qu'elle mette
le Niagara en Amrique. Blondin lui a singulirement brouill les ides
avec ses prgrinations; Blondin tait son hros  l'poque o la
casquette lui servait d'arrosoir. Elle rvait de se promener  cheval
sur une corde tendue en travers du Ladoga... elle m'a mme demand si ce
serait trs-difficile. Je lui ai rpondu que le difficile ne serait pas
de se promener, mais de dcider le cheval.

--Le cheval qui rue?

--Ah! tu le connais? Oui, le cheval qui rue, ou mme un autre.

--En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a donc renonc 
son projet?

--Aprs quelques essais infructueux sur un ligne trace par terre, elle
a d renoncer  son rve, non sans un grand crve-coeur,--elle a dvor
un tas norme de gros volumes dans la bibliothque de son pre; mais ces
lectures n'ont pas modifi ses ides sur la gographie. Elle crit trs
correctement les quatre langues, russe, allemande, franaise,
anglaise;--elle joue du piano trs-bien, quand elle veut, mais elle ne
veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et
ignore absolument les premiers principes de l'arithmtique.

--C'est complet! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espce
de personne est donc sa mre?

--La femme la plus pose, la plus mthodique, la plus srieuse qui se
puisse voir: maigre, maladive, un peu mlancolique, ignorante comme une
carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes
trangres,--ce qui explique un peu l'ducation bizarre de Dosia.

--Et les autres soeurs?

--Ce sont de sages personnes, trs ranges, pdantes mme... Explique
qui pourra ces anomalies. Un farfadet a d se glisser dans le berceau de
Dosia le jour qu'elle est ne; en le cherchant bien, on le trouverait
peut-tre dans ses tresses ou dans les plis de sa robe.

--Et le moral? fit Platon redevenu soucieux.

Le moral est excellent, il rachte le reste.

Les yeux du jeune officier exprimrent une srie d'interrogation si
loquentes que la princesse se mit  rire.

--Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomni sa charmante cousine;
s'ils se sont querells, il est certain qu'il n'a pas eu le dessus, car
Dosia a un caquet de premier ordre. Mais de moral, je le rpte, n'en
est pas moins excellent. Cette petite fille a trs-bon coeur,--non pas
ce bon coeur qui consiste  donner  tort et  travers ce qu'on possde;
mais elle a le coeur gnreux et paye de sa personne  l'occasion. Je
l'ai vue, en temps de fivre, porter des secours  ses paysans, comme
une vaillante qu'elle est. Je l'ai vue se jeter  l'eau pour repcher un
petit marmouset de quatre  cinq ans qui s'tait avanc trop loin en
prenant un ban, et que le courant emportait: elle nage comme un poisson,
par parenthse; mais tout habille, ce n'est pas rjouissant. Elle est
bonne, trs-bonne... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse
en riant.

--Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes de contrastes
violents sont galement susceptibles du mal et de bien... Mais la
morale, qu'en faisons-nous dans tout cela?

--Dosia est l'honneur mme, rpondit la princesse. C'est la vraie fille
de son pre.

Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'tait
assombrie. Il garda le silence.

--Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit
affirmativement la princesse en le regardant.

--Oui!... Et cela me chagrine, car cette enfant, avec ses dfauts,
semble fort intressante...

Et Platon confia  sa soeur les confidences caractristiques de Pierre
Mourief.

--C'est fcheux, dit la princesse quand son frre eut fini. Mais je ne
vois l qu'un enfantillage...

--Sans doute, reprit Platon, cependant, pour celui qui l'pousera, cet
enfantillage n'est pas sans consquence.

La princesse ne rpondit rien. La chose envisage sous ce jour tait en
effet srieuse.

Heureusement, on annona le djeuner, et la conversation prit un autre
cours.

La journe s'coula. Le soir venu, au moment o Platon se prparait 
monter en selle, sa soeur l'arrte.

--Es-tu curieux de voir Dosia? lui dit-elle.

Platon rflchit un moment.

--Certainement, rpondit-il. Elle me fait l'effet d'un cureuil charmant
et un peu farouche.

--Bien! nous aurons des rgates dans six semaines, je l'inviterai,--sans
sa mre,--et tu la verras dans tout son beau.

Platon prit cong de sa soeur et galopa bientt vers le camp.

--C'est dommage! se dit-il tout pensif en secouant la tte.

--C'est dommage! rpta-t-il une seconde fois au bout d'un quart
d'heure.

Surpris lui-mme de cette persistance d'une mme ide, il s'interrogea
et s'aperut qu'il pensait  Dosia Zaptine.




                                  X


--Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta soeur? demanda Pierre Mourief 
son ami, deux ou trois jours aprs cette visite.

--Non. Pourquoi?

Pierre hsita un moment.

--Tu as d lui donner une ide bien trange et peu flatteuse de mon
individu; les quelques mots que tu lui as dits au sujet de ma cousine
Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup de mon intelligence...

Pluton se mit  rire.

--Dtrompe-toi, mon cher! ma soeur ne condamne pas les gens pour si peu;
je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi... D'ailleurs,
rien n'est plus facile que de t'en assurer.

--Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur
joyeuse.

--En m'accompagnant dimanche. Je dois djeuner avec elle; nous partirons
de bonne heure; avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et
en large sur le chapitre de tes errements.

Pierre, enchant, remercia son ami, demanda si la princesse excuserait
la poussire du voyage, si ce n'tait pas trs-impoli, et sur tous ces
points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne
demandait que cela.

Le comte Sourof tait trs-rserv dans les prsentations qu'il faisait
 sa soeur. Jusque-l bien peu de ses camarades avaient t admis 
l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette rserve venait
d'un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas que la maison
d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief 
l'accompagner, le comte Platon s'tait donc dparti de ses habitudes; si
on l'et interrog, ce sage et peut-tre perdu une parcelle de sa
srnit; il est  craindre qu'il n'et tmoign une ombre d'humeur 
l'intrus qui se mlait de questions si dlicates. Au fond, le comte
Platon avait engag Pierre Mourief  djeuner chez sa soeur parce qu'il
s'en remettait  la pntration de celle-ci pour tirer du jeune officier
tous les claircissements dsirables au sujet de son escapade avec Dosia
Zaptine.

Dosia tait devenue insensiblement le sujet de toutes ses rveries
inconscientes. Les cheveux bouriffs, les bottines mordores et les
yeux rieurs de cette capricieuse flottaient devant ses yeux comme s'il
l'et connue. Il pensait  elle avec regret, comme  un jeune animal
lev avec soin, avec tendresse, et vol au moment o il commenait 
faire honneur  son ducation. Il n'avait jamais vu cette petite fille
intraitable, et il la plaignait comme s'il l'et aime enfant; il la
plaignait d'avoir, si jeune, un souvenir qu'elle voudrait plus tard
pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices...

Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarko-Slo, en
calche, pour viter la poussire. Platon se taisait. Pierre avait peine
 l'imiter et se contenait pourtant, de peur de paratre indiscret. Au
fond il grillait d'adresser  son ami les questions les plus diverses
sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir.

--Est-ce que ta soeur est bel esprit? demanda-t-il  Platon. Je suis si
ignorant!

--Si tu es ignorant, mon don, rpondit tranquillement le jeune officier,
fit-toi  ma soeur pour combler les lacunes de ton ducation. Elle te
prtera des livres, ne t'adressera pas une question et te renverra
penaud, pntr du dsir de t'instruire,--avec un gros bouquin sous le
bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres.

Et soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa
entrevoir le volume de l'_Intelligence_, bien et dment recouvert d'un
journal franais.

--Elle t'a prt cela fit avidement Mourief; montre-le moi!

--Oh! tu peux le feuilleter et mme le lire  discrtion: tu n'y
comprendras rien.

Pierre ouvrit en effet le livre  deux ou trois endroits diffrents et
le rendit  son ami avec un visage piteux et dfait qui amne un sourire
sur les lvres de Platon.

--Mais alors dit le pauvre garon, la princesse va me trouver
horriblement bte?

--Oh! que non! rpondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n'tre pas
une bte, on doive comprendre d'emble les livres qui exigent des tudes
prparatoires Vous vous entendrez trs-bien. Elle n'est pas bas bleu le
moins du monde; tu verras!

La calche s'arrte devant le petit perron, et deux minutes plus tard,
Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil
vert d'eau comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes
avaient disparu avec le couteau  papier, et quelques romans modernes
rdaient seuls sur la table d'acajou rococo.

On djeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les
radis roses, la nappe tincelante, les bouquets de fleurs qui se
cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de
la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bine pondr, o
les couleurs clatantes et douces se faisaient une opposition savante
et, en apparence, naturelle. La princesse tait passe matresse dans
l'art de composer un tableau d'intrieur avec les objets qui
l'environnaient. C'tait peut-tre ce qui donnait  son logis un charme
indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.

Aprs une conversation dcousue et enjoue sut les mille sujets qui
circulent dans un mme monde, la chaleur du soleil ayant diminu, vers
quatre heures, la princesse proposa une promenade dans le parc.

Ils entrrent par la porte monumentale en fonte, difie par Alexandre
Ier, sur laquelle on lit, d'un ct, une inscription russe en lettres
d'or, et de l'autre, en franais: _A mes chers compagnons d'armes._
Aussitt, la fracheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls
sculaires les environnrent doucement, leur donnant l'impression d'une
vie nouvelle.

Laissant  leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncrent
dans les grandes alles dont le vert fonc change avec les heures du
jour. Le lac, par chappes, brillait comme un bon rempli de vif argent.
La coupole dore du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un
instant, rutilante et baigne de soleil. Puis l'ombre les environna de
nouveau, et ils avancrent lentement dans les alles sinueuses si bien
sables qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protges par une
verdure si paisse qu'on dirait une fort inviole.

Ils trouvrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point
environn d'une balustrade de pierre, o sans doute L'ancienne cour se
runissait, sous Catherine pour diviser ou pour goter,--mais de nos
jours dsert et presque nglig.

Ce lieu avait une certaine grandeur mlancolique: les arbres autour
paraissaient plus vieux et plus vnrables qu'ailleurs, et, du reste,
les vieilles pierres quelque part que ce soit, semblent toujours avoir
quelque chose  vous conter.

Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pens plus d'une fois  la
fantasque Dosia,--en ce moment mme peut-tre occupe  s'aveugler
consciencieusement, les yeux fixs sur le lac Ladoga,--peut-tre aussi
prparant quelque mystification innarrable  n'importe quel
personnage,--le plus srieux tant le meilleur en pareil cas. Mais
personne n'avait prononc son nom.

--Je voudrais bien avoir du lait, dit tout  coup la princesse. Y a-t-il
loin d'ici  la maison du garde?

--Dix minutes, rpondit le comte.

--Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je meurs de soir.

Mourief se leva, empress.

--Permettez princesse, fit-il, j'irai.

Elle le retint du geste.

--Non, monsieur, vous tes mon hte, dit-elle avec la grce qui lui
tait particulire. Mon frre prendra cette peine.

Platon s'loigna aussitt  grandes enjambes. Il avait compris que,
seule avec le jeune homme, sa soeur amnerait bien plus facilement les
confidences, et qu' son retour il trouverait Pierre dispos  se
confesser sans rserve.

En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres,
lorsque la princesse, souriant  demi, dit brusquement au jeune
officier:

--Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si pitre
opinion de ses mrites?

--Ce qu'elle m'a fait, princesse?... s'cria l'infortun.

Il s'arrta net, puis reprit aprs une demi-seconde de rflexion:

--Elle a failli me faire faire une sottise dont je me serais repenti
toute ma vie.

--J'adore les sottises! rpondit Sophie avec son sourire engageant.
Racontez-moi cela!

En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa
cousine sous le toit maternel. La princesse l'coutait toujours avec un
demi-sourire.

--Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine,--car
dans sa colre il s'tait anim,--si elle n'avait pas voulu revenir  la
maison, qu'auriez-vous fait?

--Je l'aurais amene  ma mre, comme je lui avais dit. Et quel savon
j'aurais reu! Encore dois-je des remerciement  cette tte folle pour
m'avoir pargn cet orage-l.

--Votre famille n'et pas t satisfaite de ce choix?

--Certes non! Mais vous princesse, vous qui la connaissez,  ce que je
vois, aimeriez vous  la voir des vtres?

--Oh! moi, dit Sophie, je n'ai pas qualit pour juger ces choses-l!
D'abord je trouve Dosia dlicieuse avec tous ses dfauts,--et pour je la
mettrais bien vite  la raison si je l'avais seulement un an avec moi;
et enfin je ne l'pouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la
position du tout.

--Je ne l'pouserai pas non plus, Dieu merci! s'cria Pierre en levant
les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance.

--Mais dites-moi, monsieur, si votre famille avait refus son
consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine  un degr assez
proche pour que le mariage vous soit interdit par l'Eglise?

--J'avais pens  cela, en effet, rpondit le jeune homme. Eh bien!
j'aurais donn ma dmission, et nous nous serions maris  l'tranger.
Il est avec le ciel des accommodements.

--Vous auriez encouru le risque d'une disgrce?

--Mon Dieu, il l'aurait bien fallu! Une fois que je l'avais enleve!

--Vous l'auriez pouse malgr tout?

Pierre regarda la princesse avec quelque surprise.

--Puisque je l'avais enleve! rpta-t-il lentement.

La princesse baissa les yeux, savoura un moment la joie trs-dlicate et
suprme de rencontrer une me absolument droite et honnte. Elle voulut
approfondir encore cette jouissance.

--Et vous ne l'aimiez pas follement?

--Franchement, non. Je ne l'aimais pas du tout, je le vois maintenant.
Je sens qu'il faut autre chose que la beaut et l'esprit pour inspirer
un vritable amour.

--Ah! vous avez fait cette dcouverte? dit en souriant la princesse.

Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie n'eut pas l'ide
de lui demander depuis quand, car il et t bien honteux d'avouer que
cette conviction datait de l'instant mme.

--Vous auriez pous Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle ne pourrait pas
vous procurer le vrai bonheur?

--Mais, princesse, puisque je l'avais enleve! rpta Pierre pour la
troisime fois.

Sophie tendit la main au jeune officier.

--Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous tes un preux! mais,
ajouta-t-elle en retirant sa main, bnissez le ciel de n'avoir pas
pouss l'preuve jusqu'au bout. Il est heureux pour elle et pour vous
que l'affaire se soit termine si brusquement, car si elle n'est pas la
femme de vos rves, vous n'tes pas non plus le mari qui lui convient.

--A quel infortun,  quel condamn  perptuit destineriez-vous cette
fantasque jeune personne?

--Ah! voil! fit la princesse avec son sourire nigmatique; je n'en sais
rien, mais pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus
sage que vous.

Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et
des verres. On se rafrachit, et le paysan s'en retourna.

Ou moment o la princesse se levait pour continuer sa promenade:

--Vous tes bien sr, dit-elle  Pierre, que le retour de Dosia chez sa
mre ne vous a pas laiss de regrets?

--Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et
la plus profonde! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-l.

--Heureuse prrogative d'une bonne conscience, dit la princesse en
s'adressant  son frre. Tu vois devant toi, Platon, l'homme qui n'a
jamais connu le remords! Admire-le!...

--Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-tre c'tait
de penser que je l'avais chapp de si prs! Grand Dieu! je frmis quand
je pense au danger que j'ai couru.

Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les
trois, pour des motifs trs-diffrents. Le contentement le plus srieux
tait celui de Sophie. La princesse, en effet, passait sa vie  chercher
de belles mes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas
souvent, il se chantait dans son coeur un concert  ravir les anges du
paradis. Ce jour-l, le concert fut particulirement brillant.

On ne sait quelles paroles mystrieuses changrent Sophie et son frre
dans un apart, mais tout le long de la route, en revenant au camp,
Platon ne fit que fredonner des airs d'opra. Pierre Mourief ne dit pas
un mot et fuma huit cigarettes.




                                   XI


Les deux jeunes gens retournrent souvent chez la princesse. Cet
intrieur paisible avait pris tout  coup possession du lieutenant
Mourief, au point de lui faire ddaigner ses anciens plaisirs.

Le thtre seul l'amusait encore, mais il tait devenu plus difficile
sur le choix du rpertoire, et un beau jour il s'aperut que le ballet
l'ennuyait.

Heureusement les grandes manoeuvres eurent lieu, et le camp fut
lev,--ce qui rtablit Pierre dans son assiette ordinaire, grce  une
semaine de fatigues bien conditionnes. Pendant huit jours il ne fit que
dormir, manger, prendre l'air, tomber de sommeil, et ainsi de suite.
Aprs quoi il se retrouva en possession de toutes ses facults.

Comme le lui avait prdit Sourof, la princesse lui avait prt des
livres, et lui, qui ne pouvait pas souffrir la lecture, il y avait pris
un plaisir extraordinaire. Charm de ce changement, sans se rendre
compte qu'il avait pour cause le plaisir de parler avec la princesse
Sophie de choses qu'elle aimait et admirait, il s'tait dit que sans
doute il avait fini de semer sa folle avoine et qu'il entrait dans l're
des occupations plus stables.

Pourtant,  bien regarder autour de lui, il s'aperut que ses camarades,
pour la plupart de son ge ou plus gs, semaient encore leur avoine 
pleines poignes sur tous les chemins imaginables, et un beau matin il
s'veilla en se demandant pourquoi il allait si souvent chez la
princesse Koutsky.

--Je dois bien l'ennuyer! se dit-il avec mlancolie.

Et il prit soudainement une rsolution nergique, celle de ne lus
importuner de sa prsence cette gnreuse princesse. Le coeur gros de
regrets,  cette dcision que personne ne lui demandait, il se prparait
 crire un petit billet bien poli, en renvoyant les livres prts,
lorsque la providence, dispensatrice des biens et des maux, lui rappela
que ce jour mme tait celui des rgates, et qu'il avait promis de
passer cette journe chez la princesse avec Platon.

--Ce sera pour demain, se dit-il illumin d'une joie enfantine. Encore
une bonne journe, et, puisqu'elle m'a invit d'elle-mme, il est clair
qu'aujourd'hui je ne suis pas importun. D'ailleurs, je crois qu'elle
aura du monde.

L'infortun ne croyait pas si bien dire.

Comme il entrait chez la princesse, vers une heure de l'aprs-midi,
pimpant et tir  quatre pingles, il vit venir  sa rencontre son ami
Platon, dont la physionomie lui sembla particulirement narquoise.

--Ecoute! lui dit celui-ci avec un mouvement du con des lvres aussi
inquitant. Je crois que les grandes joies sont dangereuses. Ma coeur a
eu une ide; je ne sais si tu la trouveras bonne. J'ai peur que non.

--Parle donc? dit Pierre impatient. Tu nous tiens dans le courant
d'air.

--Eh bien! mon ami, voici le fait. Ma soeur aime la concorde et voudrait
voir la paix rgner sur toute la terre avec un corne d'abondance dans
chaque main. Ne pouvant rconcilier les empires,--hlas! parfois
irrconciliables...

--En as-tu encore pour longtemps? interrompit de nouveau le jeune
lieutenant.

--Non, j'ai fini... ma soeur contente des aspirations pacifiques en
rconciliant les particuliers. Elle savait que ta cousine Dosia et toi
vous vous tes spars sur le pied de guerre, elle a entrepris de fous
faire donner la main, et pour ce, elle l'a invite  assister aux
rgates.

--Dosia!... Dosia ici! s'cria Mourief en sautant sur son manteau qu'il
avait dposa sur un banc.

--Dans ce salon mme. Allons, ne fais pas attendre ma soeur. Elle t'a vu
passer sous la fentre, et doit s'tonner de notre long entretien.

Et le sage Sourof, riant malgr lui, et malgr lui un peu inquiet,
entrana presque de force son mai Pierre dans le salon vert d'eau.

Dosia tait l, en effet, trnant au beau milieu du canap, dont sa robe
occupait le reste. Elle se tenait droite comme un cierge, impassible
comme un statue, et grave comme un bb qui attend sa soupe.

Quatre ou cinq dames,--bien choisie pour la circonstance, parmi celles
qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas
entendre,--servaient de cadre  ce joli tableau. Sophie s'entendait 
arranger les choses: elle s'tait promis de s'amuser de la rencontre de
deux ex-fiancs, et elle se tenait parole.

--Oh! princesse, ce n'est pas bien! murmura le jeune lieutenant en
baisant la main de Sophie.

--Bah! il fallait bien en arriver l un jour ou l'autre, lui rpondit
celle-ci de l'air le plus dtach.

C'tait rigoureusement vrai. Pierre s'inclina respectueusement devant
Dosia, qui lui fit une inclination de tte  la fois sche et
crmonieuse. Platon, adoss au chambranle de la porte, les regardait
avec un certain malaise.

Pierre prit bravement son parti, s'assit sur une chaise qui se trouvait
prs de la jeune fille et entama la conversation.

--Vous vous tes toujours bien porte, cousine, lui dit-il, depuis que
j'ai eu le plaisir de vous voir?

--Je vous remercie, mon cousin, rpondit-elle. J'ai attrap un rhume.

Elle toussa deux ou trois petites fois, puis continua de feuilleter un
album.

--Et mon excellente tante n'a pas t malade! reprit Pierre sur le mme
ton.

--Non, nom cousin, je vous remercie: pas plus qu' l'ordinaire.

Pierre ne put y tenir. Sa malice naturelle l'touffait depuis un
instant; le cercle bte et compass qui les entourait lui inspirait la
plus vhmente envie de faire quelque sottise.

--On ne vous a pas mise en pnitence pour votre dernire escapade?

--Non, mon cousin! Et j'ai gard mon cheval, et mon chien couche sur le
pied de mon lit, et j'ai une chambre  coucher pour moi toute seule!...

--a ne m'tonne pas, riposta Pierre, si vous avez pris votre pour
camarade de chambre...

--Et je fais tout ce que je veux  prsent! conclut-elle avec un regard
de colre.

--a toujours t un peu votre habitude, rpliqua son cousin sans se
troubler. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez fait des
progrs... Et le piano?

La princesse, qui les tudiait du coin de l'oeil, vit que la querelle
allait s'engager et se hta d'appeler Pierre  son ct, pendant que
Platon prenait la place reste vacante. Dosia redevint aussitt grave et
pose; la rougeur que la colre avait appele sur ses joues tomba, et
son dlicieux visage reprit l'expression de malice enfantine et tendre
qui la rendait si sduisante.

--L, monsieur Pierre, dit Sophie, qui ne pouvait s'empcher de rire,
attendez que nous ayons pris une tasse de chocolat. Ne renouvelez pas
les hostilits avant la fin de l'armistice. Vous aurez le temps de vous
quereller; la journe est longue.

--Elle est intolrable avec son aplomb, murmura Pierre encore mu.

--C'est vous qui avez commenc.

--Je l'avoue. Mais elle n'aura pas le dernier mot...

--N'oubliez pas qu'elle est mon hte, monsieur Mourief. Pour l'amour de
moi, soyez patient.

--Pour l'amour de vous, princesse, je ferai tout ce que vous voudrez!
dit spontanment Pierre en levant les yeux vers le beau visage qui se
penchait vers lui.

--Je vous remercie et je compte sur votre parole.

La princesse s'loigna, et l'on servit le chocolat, aprs quoi la
socit se dirigea vers le lac o les rgates devaient avoir lieu.




                                  XII


La flottille de Tsarko-Slo est une chose bien curieuse. Elle a son
amiral,--non pas un amiral d'eau douce, s'il vous plat! Ce service est
d'ordinaire confi  quelque officier de marine, en rcompense d'une
action d'clat o il a t bless assez grivement pour tre exclu du
service actif.

La flotte de Tsarko-Slo se compose de tus les modles d'embarcations
lgres employes dans l'tendue de l'empire. Tout s'y trouve, depuis la
prissoire en acajou, le podoscaphe lgant, depuis la pniche
rglementaire, le youyou, la simple barque plate o les mamans ne
craignent pas de s'embarquer, jusqu' la barque des Esquimaux, en peau
de veau marin, jusqu' la jonque chinoise, qui s'aventure dans les eaux
de l'Amour, jusqu' l'embarcation kamtchadale, troite et baroque,
jusqu' la longue pirogue, maintenue en quilibre par des perches
transversales. Les modles originaux, amens  grands frais des plus
lointaines extrmits de l'empire, sont conservs dans une sorte de
muse auquel a t assign pour demeure une espce de chteau assez
laid, en briques brunes, flanqu de deux pseudo-tours rondes; mais les
copies de ces modles sont  la disposition des amateurs. On peut, 
toute heure du jour, s'embarquer seul sur le navire de son choix, ou se
faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout
cela gratis; libre au promeneur gnreux de rcompenser le matelot qui
lui prsente la gaffe et l'amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs
du soleil pendant qu'un dais de toile protge les belles dames ou les
lgants officiers.

C'est cette flottille trange et varie qui devait concourir aux
rgates. Parmi tant d'embarcations diffrentes, on avait fini par
tablir une sorte de classification, tant  la voile qu' la rame.

Les grands-ducs taient les premiers  concourir,  la voile, avec les
grandes pniches hardiment cambres; les simples mortels se contentaient
de la rame; de jeunes officiers s'taient fait inscrire pour les courses
en podoscaphe et en prissoire, courses qui offrent toujours un lment
comique en raison des accidents invitables et du maniement bizarre de
la pagaie.

Lorsque la socit de la princesse arriva au bord du lac, une foule
pare, compose de tout ce que Tsarko-Slo et sa voisine Pavlovsk
avaient de plus lgant et de plus riche, se pressait sur les bords de
cette immense coupe de cristal.

Ptersbourg et les environs avaient aussi envoy leur contingent de
spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient
instinctivement dans les endroits peu favoriss, d'o l'oeil
n'embrassait qu'une troite partie du parcours, tandis que la noblesse
et la haute finance se rapprochaient de l'embarcadre imprial, o la
famille du souverain prsidait  ces jeux.

Des tapis et des siges de velours couvraient le large espace dall de
marbre. Sur les marches normes qui descendaient jusque dans le lac,
s'tageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages,
des officiers de service, tous en pimpant uniforme, en frache toilette
d't. Les gros gnraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le
poids de l'uniforme trop juste et des lourdes paulettes.

C'tait la cour encore, mais en villgiature, avec une tiquette bien
restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.

La princesse Sophie s'tait fait garder quelques places non loin de
l'embarcadre, et ses amis lui formrent une garde d'honneur compacte.

Le signal fut donn, les gracieuses embarcations s'lancrent, les
voiles de toutes formes dcouprent sur le ciel des courbes lgantes,
puis disparurent derrire l'le qui occupe le milieu du lac. On les
aperut  travers une clairire, puis elles disparurent encore.

Les yeux se fixrent avec avidit sur la pointe de l'le o devaient
apparatre les voiles rivales.

Une pniche blanche sortit la premire de la verdure et se dirigea vers
le rivage; par une manoeuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait
la barre, vira de bord presque auras du cap et obtint une avance
considrable sur les autres, qui avaient sorti du champ pour doubler la
pointe.

Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitt contenu par
le respect, et, une demi-minute aprs, un coup de canon--canon de poche,
s'entend,--annona que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares,
le prix de sa hardiesse.

--Ce n'est pas tonnant, grogna un pessimiste, quand on est n grand
amiral de Russie...

--Encore faut-il le devenir rpondit un optimiste.

La musique militaire excuta une marche joyeuse, et la seconde course
commena.

Il faisait beau, trop beau, car le soleil rverbr sur le miroir du
lac, tait aveuglant malgr les ombrelles de soie. Dosia seule avait
l'air de ne pas s'en apercevoir; elle absorbait le spectacle qui lui
tait offert, avec toute l'avidit d'une jeune plante qu'on arrose.

--Je voudrais bien avoir gagn le prix! dit la jeune fille  la
princesse, sa voisine.

--Pour avoir la coupe d'argent? lui demanda celle-ci.

--Non; pour avoir eu  donner ce coup de barre. C'tait un joli coup de
barre, droit comme un I. Ce doit tre amusant: il faudra que j'aie une
pniche  la campagne.

--Pourquoi pas un bateau  vapeur? murmura Pierre  l'oreille de sa
cousine.

Celle-ci se retourna, les yeux pleins d'clairs, et fit un imperceptible
mouvement. Certes, trois mois plus tt, Pierre n'aurait pas vit
l'affront d'un soufflet public:--mais Dosia semblait s'tre modre
depuis leur dernire et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la
peur, et un petit mouvement de recul qu'il n'avait pu retenir;--ce que
voyant, Dosia se mit  rire, suffisamment venge.

Les rgates se succdrent et finirent par se terminer  la satisfaction
gnrale. Aussitt, pendant que la famille impriale retournait au
palais, le lac se couvrit de promeneurs; les embarcations, dlaisse
pendant l't, redevenaient  la mode,  partir des rgates, et l'on se
les serait disputes, sans l'extrme courtoisie de ce bonde bien lev.

La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui
contient une douzaine de personnes; les jeunes gens prirent les rames,
la princesse et Dosia les imitrent, et la joyeuse socit se promena
bientt et  travers sur les ondes rides par une aimable brise.

--Mon Dieu Pierre, que tu rames mal! s'cria Dosia impatiente.

S'apercevant que, fidle  son habitude d'enfance, elle avait tutoy son
cousin, elle se troubla lgrement.

--Que vous ramez donc mal, mon cousin! reprit-elle en contralto, avec
une gravit qui fit rire toute l'assistance.

--Trs-chre et trs-honore cousine, repartit Pierre, tout le monde n'a
pas comme vous, des dispositions aussi brillantes que naturelles pour
les exercices spciaux aux jeunes garons.

Dosia le regarda de travers, et, remettant la pirogue dans sa route d'un
vigoureux coup de rame:

--C'est vrai, dit-elle j'aurais d tre un garon! Comme 'aurait t
amusant! Quand je pense qu'on m'aurait ordonn tout ce qu'on me dfend!
a n'est pourtant pas juste!

L'hilarit reprit de plus belle. Malgr un grand mal de tte qu'il avait
attrap  regarder le soleil sur le lac, Platon lui-mme ne put rprimer
un sourire. Dosia se pencha sur don aviron et fit voler la pirogue de
faon  rendre srieuse la tche de ceux qui la secondaient.

--Halte! dit-elle au bout d'un moment.

Et les rameurs se reposrent sur leurs avirons. Le spectacle qui les
environnait tait rellement unique. Le chemin de sable qui fait le tour
du lac fourmillait littralement de promeneurs. Tous les bancs taient
occups. Les toilettes les plus diverses les teintes les plus douces
comme les plus clatantes ressortaient sous la verdure, dj lgrement
touche par les premires atteintes de l'automne. L'air tait
incroyablement pur, et pourtant la mlancolie des premiers brouillards
se faisait sentir sous la srnit de ce jour ensoleill.

Mais la princesse et son frre changrent un regard o se lisait cette
mme pense. Dosia n'tait pas  l'ge o l'on pense  l'automne, ni
mme au lendemain. Elle regardait la rive, le bain turc prs duquel la
pirogue passait lentement, emporte par la vitesse acquise, les buissons
de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont
de marbre qui plane au-dessus des misres de ce monde avec sa colonnade
rose et ses balustres  jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux,
non dpourvu de grandeur, qui caractrise Tsarko-Slo;--elle regardait
la foule lgante et distingue, les saluts changs, les signes
d'amiti, les arrts pour une courte conversation;--et ses impressions
confuses se traduisirent en une seule phrase:

--C'est a le monde? c'est joli, je voudrais bien y aller!

--Il faut d'abord tre bien leve  la maison, pour aller dans le
monde, lui dit  demi-voix Pierre, qui tait assis devant elle.

--Il faut d'abord tre bien leve  la maison, pour aller dans le
monde, lui dit  demi-voix Pierre, qui tait assis devant elle.

Il s'attendait  une verte rplique:  son extrme surprise, Dosia
poussa un soupir,--un soupir de regret plutt que de contrition, mais il
ne faut pas tout demander  la fois,--et reprit son aviron sans
rpondre.

--Est-ce vrai, princesse, dit tout  coup la jeune indiscipline, sans
discontinuer son exercice; est-ce vrai que je suis si mal leve?

Elle n'avait pas parl haut, la princesse tait sa voisine, on ne
l'avait pas entendue. Sophie lui rpondit sur le mme ton:

--Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez: assez mal,  la vrit.

--C'est dommage... soupira Dosia. Mais est-ce que a m'empchera de
m'amuser dans le monde? Vous savez que maman me prsente cet hiver?

--Cela vous empcherait certainement de vous amuser, si vous ne deviez
pas changer; mais, soyez sans crainte, d'ici  trois mois vous serez
beaucoup plus...

--Convenable! souffla Pierre qui se mit  ramer avec conviction.

Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin
commenait  tre inquiet de cette rserve inusite, quand on aborda.

Le dbarquement s'opra sans encombre. Platon descendu le premier,
offrit la main aux dames et les dposa toutes sur le chemin. Dosia seule
tait reste en arrire avec Mourief, qui retirait une rame de l'eau non
sans quelque difficult, car, n'tant n amiral, lui, il la soulevait
par le plat au lieu de la retirer par le travers.

--Savez-vous nager, mon cousin? lui dit-elle tout doucement, en retenant
de la main gauche les plis de sa robe.

--Mais oui, ma cousine.

--Eh bien, nagez maintenant! s'cria-t-elle en franchissant d'un bond le
bord de la pirogue sans toucher  la main que lui offrait Platon.

Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court aprs sa queue et
repoussa vivement la pirogue loin du rivage.

Pierre avait roul au fond de la frle embarcation, et, n'tait le
mouvement instinctif qui l'avait fait se cramponner au banc, il et
pass par-dessus bord. Sans se troubler, il se releva et chercha les
avirons, mais n'en trouva qu'un: les autres avaient t remis au matelot
de service et gisaient sur l'embarcadre.

Il se croisa les bras et regarda ddaigneusement le rivage.

--Eh bien! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac?
Veux-tu une mandoline?

--Envoie-moi plutt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de
dtresse son unique aviron.

Dosia, la tte un peu de ct, contemplait son ouvrage avec une
satisfaction vidente. La princesse tait contrarie; les autres riaient
de bon coeur.

Platon regardait Dosia, et la conviction pntrait en lui, de plus en
plus profonde, que Pierre n'avait rien cach, et que cette enfant
n'tait qu'une enfant.

--Il n'est pas possible qu'elle joue ainsi avec un homme qui aurait fat
battre son coeur, se disait-il; ce serait le dernier degr de
l'imprudence!

Et une satisfaction relle entra en lui, absorbant peu  peu son mal de
tte. A mesure que ses doutes s'vaporaient, sa souffrance diminuait, et
il se sentit soudain lger comme une plume.

Il n'y avait aucune barque disponible pour remorquer le promeneur
solitaire, qu'un courant presque insensible emportait vers
l'le,--dserte, hlas!--lorsque fort heureusement un podoscaphe mont
par un de ses camarades de rgiment vint le reconnatre.

--Es-tu un navigateur audacieux ou une simple pave? demanda le nouveau
venu.

--Tout ce qu'il y a de plus pave, mon cher. Ramne-moi au rivage, il y
a une rcompense.

--Comme pour les chiens perdus alors? s'cria le joyeux officier. Tiens,
prends le bout de mon mouchoir de poche et je te remorque.

Ils arrivrent ainsi au dbarcadre, non sans une srie de fausses
manoeuvres qui firent la joie des assistants.

En touchant le sol, Pierre, Pierre salua sa cousine avec toute la
connaissance qui lui tait due.

--Bah! lui dit celle-ci en haussant les paules, qu'est-ce que cela
prouve?

--En effet, rpliqua Mourief, je me demande ce que cela prouve!

--Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d'affaire. On se jette 
l'eau, on nage d'un bras, et l'on ramne son embarcation.

--Grand merci, cousine! c'est bon pour vous, ces amusements-l! Je n'ai
pas de got pour les bains forcs, repartit le jeune homme, piqu de ce
ddain.

--Voyons, mes enfants, faites la paix, dit la princesse; faut-il qu'on
soit toujours  vous rconcilier.

--Oh! nous rconcilier! c'est impossible, s'cria Dosia. Nous somme
brouills de naissance. Nous n'avons jamais pu nous entendre...

Un clair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre  ceux de sa
cousine, qui rougit soudain et se hta d'ajouter avec l'honntet de sa
nature hostile au mensonge:

--Nous entendre pour longtemps!

Et Platon sentit son mal de tte revenir avec une nouvelle violence.




                                 XIII


On avait dn depuis une heure, et les conversations languissaient; la
princesse proposa de retourner au parc, son offre fut accepte avec
empressement. Les dames qui taient venues de Ptersbourg furent
reconduites jusqu'au chemin de fer, et les quatre promeneurs, livrs 
leurs propre ressources, se dirigrent vers les grands tilleuls qui
sentent si bon au mois de juillet, et dont l'ombre est si douce les
soirs d't.

Platon marchait devant,  ct de Dosia; celle-ci trouvait toujours
moyen de se tenir le plus loin possible de son cousin, que pour l'heure
elle dtestait cordialement.

--Mademoiselle Thodosie dit le jeune capitaine, comment trouvez-vous
notre Tsarko?

--Charmant, rpondit la jeune fille; mais, si vous ne voulez pas que je
modifie mon opinion, ne m'appelez pas Thodosie. Ce n'est pas ma faute
si j'ai reu ce vilain nom au baptme, et je ne vois par pourquoi c'est
moi qui serais punie d'une faute qui n'est pas la mienne.

--Ce n'est pas un vilain nom rpliqua poliment Platon.

--C'est un nom de femme de chambre. Enfin je n'y puis rien. Appelez-moi
Dosia.

--Eh bien! mademoiselle Dosia, vous plaisez-vous ici!

La jeune mancipe hsita un instant.

--Oui... non, rpondit-elle enfin;--dcidment non: il n'y a pas assez
de libert.

--Et vous voulez aller dans le monde! C'est bien pis!

--Vous croyez? Mais il y a des compensations?

--Bien peu! vous le verrez vous-mme. D'ailleurs, j'ai tort de vous
enlever vos illusions d'avance; vous le perdrez assez vite quand le
moment en sera venu.

--C'est ce que me disait ma gouvernante anglaise... Vous savez que j'ai
eu une gouvernante anglaise?

--Je l'ignorais. Que vous disait cette demoiselle?

--Oh! ma chre mis Bucky! je n'ai jamais rien vu de plus drle!
Imaginez-vous, monsieur Platon, une longue perche, sche, anguleuse,
avec des robes neuves qui avaient l'air d'tre vieilles, des cheveux
qu'elle faisait onduler de force et qui dsondulaient sur-le-champ, de
longues oreilles rouges avec de longues boucles d'oreilles en lave du
Vsuve,--et de longues dents blanches, encore plus longues que ses
boucles d'oreilles. Ma chre mis Bucky, je l'ai adore!

--Longtemps?

--Deux ts. Maman la prenait pour l't. Elle devait nous enseigner
l'anglais, pour la conversation, vous savez? mais comme elle avait pour
ide fixe d'apprendre le franais, je lui ai appris la langue des
diplomates.

--A-t-elle fait des progrs, au moins?

--Immenses, rpondit Dosia avec un joli clat de rire.

--Que lui avez-vous appris spcialement?

--Des chansons que ma gouvernante franaise m'avait laisses: _Le Petit
Chaperon rouge, Matre Corbeau_ et le _Petit Oiseau_.--Mais J'avais
chang les airs: elle chantait _Petit Oiseau_ sur l'air de _Matre
Corbeau_, avec des yeux levs au ciel et une expression sentimentale...
C'tait bien amusant!

Dosia fit entendre le petit rire contenu qui tait chez elle l'indice
d'une joie dlirante.

--Je vois bien ce que miss Bucky a appris chez vous, dit Platon en
souriant, mais je ne saisis pas ce qu'elle vous a enseign?

--Oh! reprit Dosia devenue srieuse, bien ces choses! La Ballade de sir
Robin Gray, l'art de faire des paysages avec de la sauce et une
estompe..., vous savez? on barbouille tout le papier, et puis on enlve
les blancs avec de la mie de pain. Il n'y a rien de plus drle.

--Et puis?

--Et puis la morale et la philosophie, et les synonymes anglais. Voil!

--C'est quelque chose, rpondit Platon en s'efforant de garder son
srieux. Et  votre gouvernante franaise, que lui devez-vous?

--Celle-l, rpondit Dosia en secouant la tte d'un air capable, c'tait
une rvolutionnaire. Elle m'a enseign l'histoire, la broderie sur
filet,--mais j'aime mieux la tapisserie, c'est plus amusant,--les vers
de Victor Hugo et les principes immortels de 89. a, je l'ai compris
tout de suite. Nous avons lu les _Girondins_. J'ai pleur. C'tait
superbe. Je ne rvais plus que desse de la libert, bonnet rouge et
rvolution.--Elle faisait aussi trs-bien les conserves et n'avait pas
sa pareille pour amidonner le linge fin. Mais je ne l'ai pas eue
trs-longtemps; maman a prtendu qu'elle me rendait intraitable.

--Comment cela?

--Vous comprenez que, d'aprs nos principes, quand maman me dfendait
quelque chose sans m'expliquer pourquoi, naturellement je faisais ce
qu'elle m'avait dfendu; de l des orages.

--Et votre gouvernante, que disait-elle alors? fit Platon.

--Elle me disait qu'il fallait obir  maman, que les enfants doivent la
soumission absolue  leurs parents et  leurs instituteurs; et quand je
lui rsistais, elle me mettait en pnitence. Alors je me suis dit qu'il
y a videmment principes et principes; il y en a qui sont bons pour les
gouvernants et d'autres qui sont meilleurs pour les gouverns, et j'ai
pens que lorsque ce serait  mon tour d'tre dans les gouvernants, de
serait beaucoup plus agrable.

--Parfait! conclut Platon.

--Aussi depuis ce temps-l je n'aime pas les thories; sur le papier a
fait trs-bien, mais quand on a une lve ttue, il n'y a pas de
principes immortels qui tiennent, on la met en pnitence.

--Bravo! dit Platon; voil un raisonnement pratique. Avez-vous eu
longtemps votre rvolutionnaire?

--Deux ans, et je l'ai bien regrette. C'tait pourtant la meilleure de
nos gouvernantes. Elle tait si bonne quand ses thories lui taient
sorties de la tte! Je crois qu'elle tait un peu...

Dosia frappa lgrement son joli front du bout de son index et prit un
air entendu.

--Mais, reprit-elle avec vivacit, c'tait une personne admirable! Elle
avait un coeur gnreux, une charit sans bornes; elle donnait tout ce
qu'elle possdait  nos pauvres paysans, qui n'taient pourtant ni de
son pays ni dans ses principes. Je l'aimais bien mieux que la
gouvernante allemande qui lui a succd.

Platon s'amusait fort de ce bavardage; il se retourna; derrire lui, sa
soeur et Pierre marchaient d'un pas rgulier, assez rapide, et causaient
avec animation. Il revint  Dosia, qui mditait.

--A quoi pensez-vous? lui dit-il doucement.

--Je pensais  ma gouvernante allemande. Elle tait bien drle, allez!
Elle avait sa grande bouche toute pleine de beaux sentiments,  la place
des dents qui lui manquaient: _Sallenstein, Die Roeber, Ich habe
genossen das erdische Gluck;_ tout y passait. Elle me faisait jouer du
Schumann  quatre mains, a m'ennuyait horriblement;--et puis, quand il
s'est agi de compter avec maman, elle s'est montre aussi intresse
qu'un vieux juif. C'est a qui m'a fait souvenir de la soupe au mysotis!

--Quel est le potage que vous dsignez sous ce nom? fit Platon quelque
peu surpris.

--Comment, vous ne savez pas? On voit bien que vous n'avez pas eu de
gouvernante allemande! fit Dosia avec un petit clat de rire. Les belles
paroles, les belles penses,--les grandes, celles qui viennent du coeur,
ajouta-t-elle en clignant de l'oeil avec une indicible
raillerie,--l'ther et les toiles, et les anges que emportent les mes,
les dsillusions et les enchantements, l'idal du devoir, le
dsintressement des biens de ce monde, l'abngation du _moi_, et le
revoir dans une vie meilleure, et les lotus au bord du Gange... Ouf!!

Dosia termina cette nomenclature par un soupir et ajouta tranquillement:

--Tout a, c'est de la soupe de mysotis.

--Je comprends! dit Platon. Vous avez une limpidit d'locution qui ne
laisse pas de place  l'erreur.

Dosia le regarda un instant, prte  se fcher de la raillerie, puis
elle sourit d'un air content.

--La meilleure de toutes, reprit-elle, a t ma gouvernante russe: mais
je ne l'ai eue que trois jours. Elle portait les cheveux courts, elle
avait des lunettes bleues, et elle tait nihiliste. Quand maman a vu
apparatre sur la table d'tudes: "Force et matire", vous savez? elle
lui a dit tout doucement de sa voix fatigue:

--Mademoiselle, vous pouvez faire vos malles.

Et les lunettes bleues ont disparu pour jamais de notre horizon.

--Vous avez eu une ducation assez varie,  ce que je vois, dit Platon,
non sans quelque piti pour cette vive intelligence si mal cultive.

--Oui... mais cela ne m'a pas fait de mal; j'ai appris  juger les
choses!...

Cette ide parut si bizarre au jeune capitaine, que, pris d'un fou rire,
il s'arrta et s'assit sur un banc. Dosia, peu flatte, mit ses deux
mains mignonnes derrire son dos et pencha un peu la tte de ct pour
lire sur le visage de cet interlocuteur trop gai.

Pierre et Sophie s'approchrent aussitt, prts  partager l'hilarit du
jeune homme. Mourief n'eut pas besoin d'explication: l'attitude de sa
cousine lui parut suffisamment loquente.

--Dosia a dit une btise! fit-il d'un air charm. Enfin! j'attendais a
depuis ce matin.

La riposte de Dosia partit comme un coup de pistolet.

--On n'attend pas les tiennes si longtemps!

--Bravo! s'cria Platon, lorsque, non sans peine, il eut repris son
srieux. Tu est touch, Pierre.

Celui-ci s'inclinait gravement, chapeau bas.

--J'ai trouv mon matre! dit-il  Dosia. Trs-honore cousine,  partir
de ce jour je dpose les armes devant vous. Je ne suis pas de force.
Vous m'avez trop malmen depuis midi...

--C'est bien! fit Dosia enlevant la tte d'un air de reine. Vous avez
grandement raison: cette conduite indique chez mon cousin une crainte
salutaire, qui est le commencement de la sagesse.

Ils taient dans un espace dcouvert, au bord du lac, non loin de
l'endroit; la lune s'tait leve et les clairait d'une lumire blanche
si intense, qu'elle faisait mal aux yeux sur le gravier blanc.

--Quelle belle soire, murmura la princesse en s'asseyant auprs de son
frre.

--Un temps fait  souhait pour les amoureux, rpondit Platon. Nous
autres profanes, nous devrions rester chez nous indignes que nous
sommes.

Son oeil glissait sur Dosia, piant l'effet de ces paroles. Mais la
jeune fille, le nez en l'air tudiait srieusement les taches de la
reine des nuits.

--O est le temps, soupira-t-elle, o je croyais  l'homme dans la lune?
C'tait le bon temps.

--Quel ge pouviez-vous avoir?

--Neuf ans.

La socit se remit  rire; mais Dosia n'tait pas d'humeur  s'en
formaliser ce jour-l.

--Oui, reprit-elle, c'tait le temps o mon pre m'apprenait  monter 
cheval sur son beau Ngro, qu'il avait ramen de Caucase; un cheval qui
avait appartenu  une princesse gorgienne, et qui ramassait un mouchoir
jet  terre sans interrompre son galop. La belle et bonne bte. Je n'ai
jamais t si heureuse. Nous nous promenions  cheval le soir, papa et
moi, et nous regardions la lune. Papa me disait qu'il y avait une porte
et que de temps en temps l'homme de la lune l'ouvrait pour voir ce que
nous faisions. Mon Dieu, que de fois, en marchant dans nos alles, je
suis tombe  quatre pattes pour avoir regard en l'air.

--Que d'autres ont fait comme vous, dit Platon  demi-voix, presque pour
lui seul.

Dosia le regarda; son visage enfantin changea d'expression, et elle
rpondit soudain d'une voix plus grave:

--Il est beau de tomber pour avoir trop regard le ciel.

Platon, surpris, leva les yeux  son tour; le visage de Dosia, srieux
et doux lui parut transfigur.

--Le croyez-vous? dit-il sans lever la voix.

Sa soeur expliquait  Mourief un mcanisme trs-compliqu de batteuse
automobile pour ls travaux des champs.

--Mon pre me le disait, et j'ai toujours cru aveuglment  ce que me
disait mon pre, rpondit la jeune fille. Il m'a rpt cent fais: Ne te
laisse jamais dcourager par les obstacles; ne t'arrte jamais  une
pense mesquine; lve toujours les yeux plus haut....

Dosia posa doucement sa main gante sur la main du jeune homme et la
pressa fortement comme pour lui dire merci.

Ils restrent silencieux pendant un moment.

--Je parle bien rarement de mon pre, reprit Dosia trs-bas. A la
maison, je n'ose pas... ma mre se met  pleurer... mes soeurs ne s'en
soucient pas... J'tais sa Benjamine...

--Nous parlerons de lui tant que vous voudrez, rpondit Platon. Je serai
heureux de connatre un homme de coeur par la trace qu'il a laisse dans
la mmoire de son enfant prfre.

Ils s'enfoncrent dans les souvenirs de Dosia.

Pendant ce temps, Pierre tait le plus heureux des hommes. Assis auprs
de la princesse, il l'coutait dcrire les machines de son exploitation
agricole, et le nombre de vis et des boulons prenait pour lui une
importance extraordinaire.

Il tait pntr d'admiration pour ces belles vis et ces heureux boulons
qui tenaient les pices ingnieuses de ces superbes machines. Il se
sentait fondre de tendresse  l'ide que ces chefs d'oeuvre de
l'industrie avaient l'inestimable bonheur de fonctionner sous les yeux
de la princesse quant elle allait dans ses domaines; et soudain l'ide
qu'elle allait partir pour un de ces voyages vint le glacer.

--Partez-vous bientt? dit-il au milieu de la description d'un systme
de ventilation perfectionn.

--Dans cinq jours. Je ramnerai votre cousine chez sa mre et, de l,
j'irai dans mon bien.

--Pour longtemps? demanda Pierre constern.

--Pour un mois.

--Un mois? Mon Dieu! que ferai-je pendant tout ce temps-l?

--Que faisiez-vous au temps chaud? dit la princesse avec une douce
raillerie.

--Dans ce temps-l, rpondit Pierre, je ne vous connaissais pas; je
n'tais bon  rien.

--Je vous laisserai des livres.

La voix de la princesse avait imperceptiblement baiss pour dire ces
mots... Le silence rgna un moment sur le banc.

Il est tard! dit tout  coup la princesse. Allons! messieurs, il est
temps de rentrer.

Les jeunes gens accompagnrent les dames jusqu'au logis de Sophie. On
prit gaiement une tasse de th, et l'on se spara.

--Platon, dit tout  coup Pierre pendant qu'ils regagnaient la caserne,
ta soeur est admirable. Je n'ai jamais vu de femme pareille, si sense,
si pratique et si bonne.

--Il n'y en a qu'une au monde, rpondit Platon en souriant, comme il n'y
a qu'une Dosia Zaptine. Seulement, ma soeur n'a pas de prophte, elle
n'a que des adorateurs.

Pierre baissa la tte comme s'il avait reu une semonce et ne dit plus
rien.




                                  XIV


Quelques jours aprs, la dormeuse de la princesse dposait les deux
voyageuses sur ce fameux perron o Pierre avait ramen Dosia  sa
famille bahie.

La mme famille, parfaitement calme cette fois, leur souhaita la
bienvenue, et la princesse Sophie se trouve, cinq minutes aprs, assise
devant une tasse de th.

--Vous a-t-elle donn bien du mal? demanda timidement la bonne madame
Zaptine, sans dsigner autrement sa fille.

Celle-ci, dans une tenue irrprochable, dgustait le th maternel avec
une visible satisfaction.

--Mais, chre madame, elle ne m'a donn de mal du tout! rpondit Sophie.

Une rougeur de plaisir couvrit le visage de Dosia. Mais elle garda le
silence.

--Est-il possible? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu'en
faire!

Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indiscipline,
et la satisfaction disparut de ses yeux.

--Je crois, dit la princesse avec douceur, que le systme d'ducation
que vous avez employ avec elle n'tait pas tout  fait celui qui lui
convenait....

Madame Zaptine leva les yeux et les mains au ciel.

--Je n'ai employ aucun systme, dit-elle avec douleur. Je n'ai pas cela
 me reprocher.

--Prcisment, rpondit Sophie sans rire; je crois qu'un systme bien
ordonn, appropri  son caractre et  ses facults...

--Mon mari avait horreur des systmes, rpondit madame Zaptine en
portant son mouchoir  ses yeux. C'est lui qui a commenc l'ducation de
cette malheureuse enfant... Que n'a-t-il vcu pour achever son oeuvre?

La princesse vit que cette oreille-l tait inabordable. Dosia n'avait
pas l'air content; Sophie se dcida  employer les grands moyens.

--Je pars demain, dit-elle; on prtend que la nuit porte conseil: chre
madame, mditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire,
et donnez-moi rponse demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour
cet hiver? Je me charge d'elle jusqu'au moment o, comme  l'ordinaire,
vous viendrez passer trois mois  Ptersbourg. Vous la prsenterez alors
dans le monde....

Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter par terre, et se
prcipita au cou de la princesse, pendant qu'un dluge de th  la crme
se rpandait sur la table autour de la tasse renverse.

Toutes les soeurs poussrent une exclamation d'horreur.

--Vous voyez, princesse! dit piteusement madame Zaptine.

Sophie ne put s'empcher de rire.

--C'est un dtail, fit-elle en retenant Dosia et en la faisant asseoir
prs d'elle; nous changerons tout cela. Je n'ai pas la prtention de
remplacer une mre de famille mrite...

--Moi non plus, murmura madame Zaptine.

--Mais, continue la princesse, je suis sre que Dosia deviendrait
parfaite si vous vouliez bien me la confier. Elle a pass six jours chez
moi, et elle n'a rien cass, rien renvers.

--C'est l'air de notre maison qui l'inspire, dit aigrement une soeur
ane.

Dosia tait la beaut de la famille, ce qui ne la faisait pas chrir du
clan des filles  marier. Elle allait rpliquer: sa bonne amie la
princesse posa un doigt sur ses lvres en la regardant. Dosia sourit et
se tut,--ce qui ne l'empcha pas de tirer un petit bout de langue  ses
soeurs ds que la princesse eut dtourn les yeux.

Madame Zaptine passa une nuit sans sommeil. La perspective de voir Dosia
parfaite tait bien sduisante, mais la dlicatesse de la bonne dame
rpugnait  donner  la princesse une tche qui lui paraissait la plus
rude des corves.

Le matin, elle s'en expliqua avec Sophie, qui calma ses scrupules en lui
promettant de lui renvoyer sa fille  la premire incartade.

Ce grand point obtenu, la princesse eut encore  ngocier avec Dosia.
Elle s'effora de lui inculquer un esprit de concorde et de charit 
l'gard de ses soeurs, mais elle s'arrta bientt, et se borna  exiger
de Dosia sa parole d'honneur "de ne pas commencer". La jeune
indiscipline promit et tint parole, mais non sans peine.




                                  XV


L'automne tait venu; malgr les efforts des jardiniers, les feuilles
mortes, parpilles par les vents d'octobre, couvraient le lac de taches
jaunes et rousses; Tsarko-Slo tait presque dsert; les fonctionnaires
attachs  la cour continuaient seuls  loger dans les maisons de bois,
si riantes en t avec leurs pristyle de verdure, si tristes, quand
vient l'hiver, avec leur mobilier de perse dont les fleurs bigarres
semblent grelotter sous la bise qui se glisse par les portes mal
jointes.

A son retour, la princesse fixa ses pnates  Ptersbourg. Platon trouva
un moment pour aller la voir, mais Mourief n'osa pas accompagner son
ami. La libert, le dsoeuvrement de la vie d't avaient pu autoriser
de frquentes entrevues; mais, en ville, la princesse, absorbe par ses
relations, ses devoirs mondains, verrait-elle du mme oeil les visites
du jeune officier?...

S'examinant  la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, bte, ignorant,
et se demandait comment une personne aussi distingue que la princesse
Sophie avait pu supporter sa conversation.

Le rgiment reprit enfin ses casernements d'hiver, et Pierre, revenu au
sein de sa famille aprs avoir hsit pendant quarante-huit heures
franchit pourtant le Rubicon et se rendit chez la princesse Sophie, par
une aprs-midi pluvieuse, afin de la trouver plus srement chez elle.

Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigoureusement attaqu,
jetait des bouffes de musique dans l'escalier. Pierre se prsenta, un
peu ple, le coeur battant trs-fort. La princesse recevait,--il entra.

Au fond du grand salon, presque entirement sombre, car on approchait
des jours les plus courts de l'anne, deux dames jouaient  quatre
mains.

Le piano s'arrta, la princesse se leva et vint au-devant de son
visiteur. Celui-ci, plus troubl qu'il ne convient  un officier de
cavalerie,--dans la garde encore!--s'inclina sur la belle main qu'il
baisa avec une ardeur comprime, et se trouva assis auprs de son
htesse devant une petite table ovale. On apporta une lampe dont l'pais
abat-jour rabattait la lumire en cercle troit sur la table.

La dame reste au piano n'avait pas boug. Sa prsence embarrassait le
jeune homme; il ne savait pas ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas dire;
trop d'ides confuses se heurtaient en lui; le besoin de sauver les
apparences tait ce qui surnageait le mieux dans l'ocan de perplexits
qui l'envahissait. Il parla,  tort et  travers, de l'Opra italien, du
thtre Michel, de mademoiselle Delaporte et de madame Pasca, se
proclama amoureux d'une toile de septime grandeur apparue depuis huit
jours au ciel du ballet, et que, par parenthse il n'avait pas vue.

La princesse, souriant un peu, les mains placidement croises sur ses
genoux, la tte lgrement incline en avant, l'coutait avec bont, lui
tendant la perche lorsqu'elle le voyait prt  sombrer, et, 
mortification! n'ayant pas l'air de croire un mot de ce qu'il lui
disait.

Un silence se fit. Pierre tait  bout de ressources. La dame au piano
derrire lui, qui n'avait pas boug, semblait la personnification du
reproche.

--Est-ce que tu ne vas pas bientt t'en aller? lui disait cette prsence
impitoyable.

Le malheureux jeune homme ramena ses perons sous sa chaise, prt 
partir;--il n'y avait pas six minutes et demie qu'il tait entr, il
avait dit au moins vingt btises, et il le sentait d'une faon
abominablement claire...

Une aigu du piano grina tout  coup bruyamment, sous un coup sec du
doigt de la dame muette, donnant un _la_ fantastique  la troupe de
farfadets qui perscutait Mourief.

Le jeune homme sursaute, saisit sa casquette blanche et fit le mouvement
de se lever... La princesse, son mouchoir sur la bouche, tait prise
d'un accs de fou rire: jamais Pierre ne l'avait vue ainsi;--Il s'arrta
 moiti fou, hallucin, se demandant si c'tait lui ou Sophie qui
perdait la tte.

La dame du piano se leva lentement, mergea de derrire le jeune
officier, et vint se planter en face de lui sous la lumire de la lampe.
La princesse riait toujours, et deux larmes provoques par un rire
irrsistible coulaient sur ses joues.

--Dosia?... s'cria Mourief absolument terrifi. C'est un rve!

--Dites un songe, mon cousin!

"Je l'vite partout, partout il me poursuit."

--En franais, continua-t-elle, a s'appelle mme un cauchemar; mais pas
dans les tragdies parce que le mot n'est pas assez noble. C'est un mot
mal vu, un mot plbien, vous comprenez?

Pierre ahuri, fit un signe de tte affirmatif.

--Et vous tes ici? dit-il en essayant de reprendre un peu d'aplomb.

--Mais, comme vous pouvez vous en apercevoir, mon cher cousin.

La princesse avait repris un peu de sang-froid, mais cette rponse la
rejeta au fond de son canap, riant aux larmes et n'essayant plus de se
retenir.

--Pour longtemps?

--Tout l'hiver, mon cousin, pour vous servir! rpondit gravement Dosia
en bauchant une rvrence  la paysanne.

--Je... je vous en flicite; j'en suis charm, balbutia Pierre en
s'inclinant.

--a n'est pas vrai, fit Dosia en secouant sentencieusement la tte et
l'index de sa main droite; mais c'est toujours bon  dire. J'excuse
votre mensonge en faveur de la politesse de votre intention.

Et elle s'assit en face de lui.

--Rasseyez-vous, monsieur Mourief, dit la princesse qui avait enfin
recouvr la parole. Il ne faut pas que cette petite fille puisse se
vanter de vous avoir mis en droute.

En effet, Pierre battait en retraite; sur l'invitation de la princesse
il se rassit et recommena  dire des btises, mais, cette fois,
absolument sans conviction. Au bout de vingt paroles, il s'arrta net,
piteux et effar.

--Vous pataugez, mon cousin, c'est incontestable, dit Dosia d'un ton
modeste; j'attribue cet vnement  la joie dlirante que vous cause ma
prsence inattendue, et je me retire.

Elle s'tait leve.

--Vous voudrez bien remarquer, ajouta-t-elle, que je parle un franais
extrmement classique, que tout adjectif est accompagn de son
substantif, et rciproquement. C'est  la princesse Sophie qu'est d cet
heureux changement. Puisse cette fe bienfaisante, en vous touchant de
sa baguette, remettre un peu d'ordre dans vos ides grammaticales--et
autres,--qui me paraissent en avoir singulirement besoin!

Elle sortit, non en courant, mais en glissant sur le parquet avec la
rapidit silencieuse d'un sylphe. Pierre la suivit des yeux, s'assura
que la porte tait referme sur elle et poussa un soupir.

--Chagrin? lui dit doucement la princesse, avec un peu de malice.

--Soulagement! rpondit le jeune homme avec lan. Elle me produit un
effet trs singulier! tant qu'elle est l, il me semble tre une cible
et avoir en face de moi la compagnie prte  tirer.

--C'est bien un peu cela, repartit la princesse en souriant. Mais
pourquoi la taquinez-vous?

--Ah! cette fois, princesse, je vous prends  tmoin que ce n'est pas
moi...

Sophie sourit d'un air si plein de bont, de tendresse maternelle, que
Pierre, bloui, la regarda plus longtemps qu'il ne convenait. Elle n'en
paru pas choque.

--Causons maintenant, reprit-elle. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici
ne compte pas. Supposons que vous ne faites que d'entrer. Avez-vous vu
mes livres?

Pierre resta encore une demi-heure chez la princesse, et trouva moyen de
faire oublier toute les btises qu'il avait dbites.

Il eut du mrite car ce n'tait pas facile.

Le lendemain, en rencontrant son ami Sourof, Pierre Mourief l'arrta au
passage.

--Tratre  l'amiti! lui dit-il, moiti srieux, moiti plaisant,
pourquoi m'as-tu cach que Dosia tait chez ta soeur?

--Nous voulions te rserver le plaisir de la surprise.

Pierre secoua doucement la tte.

--Cela ne t'a pas fait plaisir? fit Platon d'un air innocent.

--Tu sais que nous ne pouvons pas nous souffrir!

--Je voudrais bien en tre sr, grommela le jeune sage.

Mourief le regardait, les yeux ronds d'tonnement.

--C'est donc une vrit d'Evangile? reprit Platon en s'efforant de
sourire.

--Absolument! rpondit Pierre avec feu.

--Allons tant mieux! vous n'tes pas faits l'un pour l'autre.

--Oh! non!... soupira Mourief d'un ton apais, et j'en bnis le ciel 
tous les instants de ma vie.




                                 XVI


Mourief, absolument sduit, voyait la princesse presque tous les jours.
Dosia ne le gnait plus. Du reste, le plus souvent il tait accompagn
par Platon dans ses visites du soir, et la jeune fille n'accordait plus
 son cousit que des malices passagres, bien que d'lances d'une main
sre.

Dosia faisait le th et ne renversait plus rien. Dans les commencements,
il y eut bien quelques petits accidents; mais au bout de quinze jours
elle accomplissait ses fonctions en matresse de maison mrite. Les
tartines de beurre causrent quelques entailles dans ses jolis doigts,
puis elle devint aussi habile  cet exercice que la femme de charge
elle-mme.

Platon faisait beaucoup causer la rebelle devenue soumise. Il la
grondait, et elle recevait ses admonestations avec la douceur d'une
colombe.

Un soir, seul avec elle dans la salle  manger, il la chapitrait
d'importance avec une sorte d'irritation secrte qui lui venait parfois
lorsque Dosia, muette et soumise, coutais ses reproches avec un
recueillement tranquille, avec une sorte de joie apaise; il avait alors
envie de la blesser, de la secouer comme un gamin irrvrencieux. Que
pouvait-il reprendre  sa conduite, pourtant? La tenue de la dlinquante
tait irrprochable! M par une colre sourde  la vue de ce visage
rose, presque souriant:

--Ce n'est pas pour vous faire plaisir que je dis cela! fit-il un peu
rudement.

Le visage de la jeune fille se tourna vers lui, doux et lumineux:

--J'aime quand vous me grondez... dit-elle d'une vois extraordinairement
harmonieuse.

--C'est pour cela que vous faites tant de...

Platon s'arrta; il sentait qu'il allait trop loin, que rien ne
justifiait son agression.

--Non... c'est que vos gronderies sont la preuve que vous vous
intressez  moi, reprit Dosia avec une candeur qui dsarma le censeur
farouche; depuis que j'ai perdu mon pre, personne ne m'aime assez pour
me gronder... La princesse et vous, seuls, avez ce courage... Je sens ce
que vous faites; oh! oui, je le sens... et je vous en remercie.

Elle fondit en larmes et n'acheva pas sa phrase. Un mouvement dans l'air
qui l'environnait, un frlement de soie et le frmissement du rideau qui
retombait sur la porte indiqurent  Platon qu'elle avait disparu.

Le jeune capitaine resta troubl. Certes, il s'intressait  elle! Oui,
il l'aimait assez pour la vouloir parfaite, pour la corriger... il
l'aimait asses pour la vouloir aime et respecte de tous!

L'ombre de Pierre Mourief parut dans la porte;--elle tait dj dans la
pense de son ami.

La princesse entrait avec lui pour le th.

Dosia reparut presque aussitt, et prit sa place devant le plateau
charg de tasses. Ses yeux brillaient d'un feu adouci; une lgre teinte
de rose plus accentue sur les pommettes indiquait son motion rcente.

Elle combla la princesse de prvenances et de clineries pendant le
cours de la soire, vitant mme de regarder du ct de Platon. Mais
celui-ci sentit jusqu'au fond de son me ces caresse et ces expressions
de tendresse reconnaissante qui s'puraient en passant par sa soeur
avant d'arriver jusqu' lui... Et ce soir-l il fut presque maussade
avec Mourief.

--Qu'est-ce que je t'ai fait? lui demanda celui-ci en le quittant dans
la rue.

--Tu m'ennuies avec tes questions, rpondit Platon. Est-ce qu'on n'a
plus le droit d'tre de mauvaise humeur?...

Se repentant aussitt de sa boutade, il tendit la main au jeune homme.

--Excuse-moi, dit-il; c'est une de mes lunes. Tu sais que je suis
quinteux....

--Bon! bon! rpondit l'excellent garon, j'avais peur de t'avoir bless
sans m'en douter...

--Non, sois tranquille; si j'avais quelque chose  te reprocher...

--Le fait est que tu t'y entends! Cette pauvre Dosia... tu n'y vas pas
de main morte  la chapitrer!

Platon lui tourna le dos et partit  grands pas.

Mourief pensa que son ami devenait de plus en plus quinteux; mais puis
qu'il tait comme cela, il n'y avait rien  faire.

Et il alla se coucher.



                                 XVII


--Nous organisons une fte superbe au Patinage anglais, dit un soir
Mourief  la princesse: la famille impriale doit s'y rendre, il parat
que ce sera trs-brillant; n'y viendrez vous pas?

La princesse sourit.

--J'ai renonc aux pompes de Satan, dit-elle...

--Mais moi, fit Dosia dans le canap, tut contre sa bonne amie, en se
pelotonnant avec une grce de jeune chat, je n'ai renonc  rien du
tout!

--Au contraire, murmura son cousin.

Elle le menaa du doigt sans mot dire. Il s'inclina en forme d'excuse
muette; elle reprit:

--Donc n'ayant renonc  rien, je puis aspirer  toue, n'est-il pas
vrai?

On souriait autour d'elle: c'tait encourageant, elle continue.

--Et je voudrais bien y assister  votre fte, messieurs les membres du
patinage. Que faut-il faire pour cela?

Pierre tira lentement de sa poche une enveloppe carre et la passa
devant le nez mignon de sa cousine.

--Donne, donne, s'cria Dosia.

Mais Pierre avait trop bien cultiv l'habitude de la taquiner pour lui
cder sans conteste: levant l'enveloppe bien haut, au-dessus de sa
tte, il la croyait  l'abri des mains agiles qui la convoitaient...
Dosia bondit sur une chaise, lui arracha le papier et redescendit 
terre avant que la princesse ou mme Platon, toujours censeur svre,
eussent eu le temps de se rcrier.

--Mademoiselle Dosia Zaptine, lut-elle. Que c'est joli sur une
enveloppe! J'aime  recevoir des lettres, c'est amusant! Je voudrais en
recevoir tous les jours.

--Que faudrait-il vous crire? dit Pierre d'un ton railleur.

--Tout ce que vous voudrez, rien du toue. C'est pour le plaisir de lire
mon nom sur l'enveloppe.

--Je te conseille, dit la princesse, de t'adresser des billets 
toi-mme avec une feuille de papier blanc plie en quatre...

--Oh non! fit Dosia, ce ne serait as l'imprvu; et c'est l'imprvu que
j'aime, alors mme qu'il n'a pas de consquences.

--Vous aimez beaucoup, je le vois, les choses sans consquences,
grommela Platon dans sa moustache.

Dosia se tourna lentement vers lui d'un air tonn, puis soudain,
devenue grave, elle posa l'enveloppe sur la table sans l'ouvrir.

--Eh bien! cette curiosit, qu'en faisons-nous? lui dit la princesse
avec bont, voulant pallier ce que les paroles de son frre avaient eu
de blessant.

Dosia, les yeux toujours baisss, reprit l'enveloppe, rompit le cachet
et sortit du pli une jolie petite carte d'invitation, au nom de
mademoiselle Dosia Zaptine.

On s'attendait  une explosion de joie, et la princesse ramenait dj
autour d'elle la dentelle de sa robe, pour la soustraire  l'expansion
temptueuse de sa jeune amie... Il n'en fut rien. La jeune fille lut
jusqu'au bout, retourna la carte pour s'assurer qu'il n'y avait rien
derrire, et sans tmoigner d'autre motion la remit dans son enveloppe.

La princesse jeta  son frre un regard qui voulait dire: tu lui as gt
son plaisir. Platon sentit le reproche mrit.

--Savez-vous patiner, mademoiselle Dosia? dit-il d'une voix grave et
moelleuse que ni Pierre ni mme sa soeur ne lui avaient connue
jusque-l.

La jeune fille leva sur lui ses yeux attrists.

Pierre lui coupa la parole.

--Elle patine, dit-il comme un patin anglais, premire marque. On la
dirait ne pour cela.

--D'abord vous, riposta prestement Dosia, nous n'en savez rien.

--Je vous demande humblement pardon, ma cousine, je vous ai vu patiner,
il y a de cela une dizaine d'annes....

--Oh! fit Dosia avec sa petite moue, c'tait sur l'tang, avec mes
premiers patins, quant j'avais sept ans, cela ne compte pas. Je suis
bien plus habile maintenant!

--Alors, fit Pierre avec une grimace, je me demande ce que cela peut
bien tre! Patinez-vous toujours sur les pieds, ou bien, pour
perfectionnement, avez-vous adopt l'habitude amricaine de patiner sur
le sommet de la tte?

Dosia elle-mme ne put y tenir, Platon riait, la princesse voyant
l'harmonie prte  se rtablir, demanda aussi une carte d'invitation,
qui sortit toute prte et sous pli de la poche de Mourief.

--Je n'avais os, dit-il, m'exposer  un refus...

--Quelle prudence! dit tranquillement Platon; tu deviens mconnaissable,
mon ami; ne serais-tu pas malade?

Il fut convenu que les quatre amis se rendraient  la fte de nuit, et
les dames se firent faire des costumes pareils en velours violet, afin
de tenir dignement leur rang dans cette solennit.




                                 XVIII


Le jour fix,--c'tait en plein janvier,--bien des paires de jolis yeux
interrogrent le thermomtre depuis le midi jusqu'au soir. Ce mchant
thermomtre ne voulait pas remonter; il marquait impitoyablement
quatorze degrs Raumur, et, pour une fte en plein air, c'tait une
temprature tant soit peu rigoureuse. Les mamans avaient pass la
journe  dclarer "qu'on n'irait pas, qu'il y avait folie  risquer
d'attraper une angine ou une fluxion de poitrine pour s'amuser deux
heures"; plus d'un gnral d'ge mur, un peu chauve, pre de jolis
enfants mis  la dernire mode, avait intim  sa jeune femme l'ordre
formel de rester  la maison "Quand on est mre de famille on en doit
pas s'exposer au pril sans ncessit."

Cependant, vers neuf heures du soir, le thermomtre ayant encore baiss
de deux degrs, une procession de voitures et de traneaux dposa sur le
quai Anglais une foule paisse de jeunes filles et de jeunes femmes
accompagnes par les mamans revches et les gnraux d'ge mur; et,--
prodige!--ni les mamans ni les gnraux n'avaient l'air de cder  la
force: les visages taient souriants, les mines agrables.

C'est que la famille impriale devait assister  cette fte; ds lors,
il ne faisait plus froid; un peu plus, chacun eut regrett tout haut que
la gele ne ft pas plus intense.

Comme la princesse et Dosia n'avaient ni mamans ni gnraux pour leur
ordonner de rester au logis, rien n'avait troubl leur srnit. Aprs
avoir quitt leur voiture sur le quai Anglais, elles descendirent
l'escalier de glace taille, qu'on avait sem de sable fin, et se
trouvrent sur la Nva, gele alors  un mtre d'paisseur.

L'espace rserv pour la glissoire tait un rectangle long de cent
cinquante mtres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de
blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait plant des
sapins, servait de clture de trois cts; le quatrime tait form par
une vaste galerie de bois dcoup  la manire des isbas russes, leve
de quelques marches. L taient le vestiaire et le buffet doucement
chauffs par des calorifres. Un boudoir spcial tait rserv aux
dames; rien n'y manquait: une table de toilette, charge de menus
ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous cts, des
fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des
siges moelleux, tout, y compris la tide atmosphre, y donnait
l'illusion d'un salon ordinaire. Une pice semblable avait t dcore
spcialement pour la famille impriale, car plusieurs des grandes
duchesses avaient promis d'accompagner leurs frres ou leurs poux ce
jour-l.

Un pavillon de bois lgamment orn de sapin verts, oppos  la porte
d'entre, et par consquent  la rive gauche du fleuve, contenait
l'orchestre; un cordon press de globes laiteux formait des festons
rattachs  des candlabres chargs de globes semblables, et entourait
l'enceinte entire; une triple range de verres de couleurs
l'accompagnait partout, s'accrochant aux dcoupures de bois, aux angles
des constructions, au fronton des portiques: et deux tours rondes de
cinq  six mtres de hauteur, formes de blocs de glace taills et
superposs, servaient de lanternes gigantesques o des soldats prposs
 cet office allumaient alternativement des feux de Bengales rouges et
verts.

Rien ne peut rendre l'effet magique de ces flammes vues par transparence
 travers l'paisseur de la glace; celle-ci jetait sur la glissoire des
irradiations fantastiques; suivant le caprice du vent, la flamme des
torches plantes de distance en distance lanait une longue trane de
fume ou d'tincelles, et, par-dessus tut cela, au moment o la famille
impriale s'arrtait en haut du quai, la lumire lectrique projeta son
blouissant clat sur les toilettes somptueuses et les uniformes
chamarrs d'or.

L'orchestre entamais une valse; se tenant par la main, des couples
audacieux se mirent  tournoyer avec grce, dcrivant des cercles plus
vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi prcis. La valse
n'tait qu'un passe-temps prparatoire; l'vnement de la soire devait
tre un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel des nombreuses
rptitions avaient t faites les jours prcdents.

Les dames s'taient arranges enter elles pour obtenir une harmonie
entire dans leurs toilettes; un quadrille tait vtu de velours blanc,
garni d'astrakan d'une blancheur immacule; un second avait choisi le
velours bleu clair orn de martre zibeline; le troisime portait un
uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure; le quatrime enfin
arborait le velours gros bleu bord de cygne.

Les danseurs tous monts sur leurs patins, accomplissaient leurs
volutions moins vite que sur un parquet, mais avec non moins
d'exactitude; les mouvements de la musique avaient t calculs pour
cela; et chaque accord final ramenait les danseurs  leur place. Dosia,
qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle avec
des yeux ravis.

--Es-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas.

--Je crois bien! s'cria la jeune fille, c'est inou! Je n'ai jamais
rien rv de pareil... Cela ne ressemble  rien de ce que j'ai vu.

--On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s'approchait;
seuls parmi les peuples de l'Europe nous possdons une Nva pour y btir
une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dpense, et le
grain de folie ncessaire pour en concevoir l'ide.

Dosia sourit gentiment.

--A votre avis, dit-elle, nos sommes donc un peu fous?

--Moi aussi, rpliqua le sage Sourof en s'inclinant avec gravit.
Voyons, mademoiselle Dosia, ne faut-il pas tre tant soit peu hors de
son bon sens pour aller danser la mazurka sur cette glissoire o l'on
peut se casser un membre ou mme la tte, au moindre faux pas?...

--Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou mme
la tte sur un beau parquet cir, en dansant la mme mazurka aux sons du
mme orchestre!

Le frre et la soeur se mirent  rire.

--La danse est une oeuvre de perdition, continua Dosia, avec une gravit
imperturbable, nous en voyons la preuve tous les jours. C'est pourquoi
le comte Platon ne danse pas et ne patine pas non plus...

On ne sait ce que Platon et trouv  rpondre, car Pierre vint se jeter
au travers de la conversation, ce qui ramena une expression pensive sur
le visage de son ami.

--Vous n'avez pas froid, mesdames? demanda-t-il.

On lui rpond bien vite que non.

--C'est que le thermomtre baisse. Nous avons dj dix-huit degrs; et
trs-probablement, nous en aurons vingt  minuit.

--Nous serons parties avant ce moment-l, dit la princesse.

On leur servait en ce moment du th brlant et parfum qui fut le
bienvenu.

Quelques amis s'approchrent; le quadrille tait fini, la foule bigarre
se dispersait, pendant qu'une autre escouade de musiciens remplaait les
premiers et jouait des morceaux d'un caractre plus srieux.

Les patineurs portaient tous  la boutonnire une petite lanterne ronde,
grande comme un cu de cinq francs; et c'tait plaisir de voir ces
lumires semblables  des lucioles parcourir en tous sens la glace
polie. Profitant de ce moment d'accalmie, on arrosa d'eau chaude la
surface de la glissoire: une lgre bue s'leva, disparut, et la glace
plus unie que jamais prsenta un miroir sans rayures.

--Il fait bon aujourd'hui, dit un aide de camp, en s'approchant de la
princesse pour lui prsenter ses hommages; aussi cette fte est beaucoup
plus brillante que la dernire.

--A quoi l'attribuez-vous? demanda Sophie sans penser  mal.

--A votre prsence, certainement, princesse, rpondit le galant
cavalier.

Dosia pina lgrement le bras de son amie et se dtourna pour rire. Le
visage de Mourief exprimait une hilarit mal comprime, et leurs regards
s'tant rencontrs, ils eurent quelque peine  ne pas clater ensemble.

--Sans vouloir dcrier les mrites de ma soeur, dit Platon, toujours
secourable dans ces moments dangereux, je crois que la temprature y
tait pour quelque chose. Quel temps faisait-il alors?

--Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement vingt-quatre
degrs.

--Raumur? hasarda Mourief.

--Certainement, Raumur! Je ne sais trop pourquoi nous n'avions gure de
dames,--on peut dire que ce fut une fte triste!

--Vraiment, rpta Pierre toujours srieux, je ne sais trop pourquoi!

Dosia, qui avait t ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par
la manche, se leva et s'enfuit. Etonn, son cousin la suivie et la
retrouva dans le coin de la galerie o elle riait aux larmes.

--Pourquoi, lui dit-elle entre deux clats de rire, pourquoi me fais-tu
rire comme a? la princesse va encore dire que je suis
trs-inconvenante, et, vrai, a n'est pas ma faute.

--C'est qu'il m'amuse avec sa fte triste ce brave homme.

--Allons, dit Dosia, mets moi mes patins, je n'ose pas retourner l-bas,
je crains de lui pouffer au nez.

Pierre,  genoux devant sa jolie cousine, eut bientt fait d'attacher
les courroies; il fut prt presque en mme temps, et tous deux se tenant
par la main, s'lancrent en longues courbes sur la glace.

--O donc est Dosia? demanda la princesse.

--La voici qui patine avec M. Mourief, rpondit l'aimable aide de camp.
Ils sont charmants, ajouta-t-il son pince-nez d'un air connaisseur. Ils
ont l'air fait l'un pour l'autre. N'y a-t-il pas anguille sous roche?
fit le maladroit d'un air fin.

Platon devenu ple soudainement, se mordit les lvres pour retenir une
rponse trop vive; la princesse, qui connaissait son monde, se garda
bien de nier d'une faon positive; ces ngations nergiques ne fort
ordinairement que transformer de simples suppositions en convictions
arrtes.

--Je ne crois pas, dit-elle, cette ide n'est encore venue  personne,
que je sache...

Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs ses lourdes
galanteries et prit cong de la princesse, laissant derrire lui la
blessure empoisonne d'un doute cruel.

Que de fois Platon s'tait dit que ces deux jeunes gens devaient
s'aimer,--peut-tre sans le savoir eux-mmes;--que de fois il avait
pens que ce serait fort heureux, qu'ainsi l'tourderie de Dosia se
trouverait rpars!... Et l'ide de cette rparation le rendait
malheureux, cruel avec lui-mme, intolrant avec les autres...
Fallait-il que sa vie ft dsormais gte par les fantaisies de cette
petite fille?

Et pendant qu'il faisait ces tristes rflexions, les deux cousins
passaient et repassaient devant lue, comme deux oiseaux qui volent de
concert.

--Platon, je suis fatigue, lui dit Sophie, qui comprenait sa pense et
dsirait y mettre un terme.

Il se leva sans mot dire et fit prvenir leur cocher, puis revient vers
sa soeur.

--Dosia! dit doucement celle-ci en se penchant sur la balustrade, eu
moment o les patineurs passaient prs d'elle.

La jeune fille tourna vers la princesse son visage color par le froid,
l'exercice et le plaisir. Quelle vivante image de la gat insouciante!
Et Platon qui souffrait  ct d'elle!

Sans rpliquer, Dosia tourna sur elle-mme, s'assit sur le banc de bois
qui longeait la galerie et tendit  Pierre son petit pied, afin qu'il la
dbarrasst des patins.

--Merci, dit-elle, quand il eut fini. La bonne soire! Je me suis bien
amuse!

Sophie et son frre les avaient rejoints; Dosia remarqua l'expression
srieuse de leurs visages.

--Vous paraissez souffrants, dit-elle avec cet intrt spontan qui la
rendait si sympathique.

--Qu'importe! gronda Platon, pourvu que vous vous amusiez!...

--Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse avec
douceur nous avons eu froid.

--Je vous demande pardon, murmura Dosia repentante, je suis une
goste...

Les grandes duchesses se retiraient, et la foule leur faisait cortge,
avec des torches, jusqu' leurs voitures. Nos amis durent attendre
quelques minutes. La glissoire presque dserte semblait plus sombre, par
contraste avec les flammes de Bengale qui brlaient en ce moment sur le
quai; Dosia fit un retour mlancolique sur son plaisir si soudainement
interrompu.

--Aucune joie ne dure, se dit-elle. Comment se fait-il que je ne fasse
de mal  personne et que, pourtant, je mcontente tout le monde?

Elle revint au logis sans avoir rompu le silence. Le lendemain elle
s'excusa auprs de la princesse de son tourderie, de son manque de
souci pour ceux qui taient si bons envers elle... C'est avec des larmes
brlantes qu'elle s'accusa d'gosme.

La princesse la consola de son mieux et profita de l'occasion pour lui
faire une petite semonce.

--Sois plus rserve avec ton cousin, lui dit-elle; tout le monde n'est
pas oblig de savoir que vous tes camarades d'enfance; on m'a demand
hier si vous n'tiez pas fiancs...

Le visage de Dosia, devenu pourpre, prit une expression de colre.

--Moi qui le dteste, et lui qui ne peut me souffrir! faut-il tre
bte!...

--Tout le monde n'est pas non plus oblig de savoir que vous vous
dtestez, rpartit la princesse en rprimant un sourire. Votre haine
mutuelle ne va pas jusqu' ne pouvoir patiner ensemble.

--On! ma bonne amie..., commenait Dosia confuse.

--Ne le dteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers
les autres; cela suffira.

--Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et... M.
Platon n'est pas fch contre moi?

La princesse interdite  son tour, chercha un instant sa rponse.

--Il ne peut en aucun cas tre fch contre toi; mais il a peut-tre t
choqu...

--Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pnitence;
je ne le ferai plus, jamais; seulement dis-lui qu'il ne soit pas fch
contre moi!

Platon, inform de ce voeu naf, n'eut pas le courage de tenir rigueur.
Quelques paroles affectueuses ramenrent le jour mme le sourire aux
lvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants.



                                   XIX


L'hiver s'avanait; dj la srie de mariages qui suit toujours les
ftes de Nol tait presque close; le carme tait proche, et Dosia,
devenue sage, portait des robes  queue.

Cet vnement, attendu par elle comme devant tre de beaucoup le plus
important de sa vie, l'avait laisse relativement indiffrente. Elle
s'tait bien prise une dizaine de fois  regarder derrire elle les
flots de sa robe noire faire un remous soyeux sur le tapis, mais elle
n'avait pas ressenti ce triomphe, cet orgueil dont elle s'tait fait
fte si longtemps d'avance.

Bref, la premire robe longue de Dosia avait t un dsenchantement.

D'autres penses avaient noy celle-ci.

--C'est gal, elle tait plus amusante auparavant, soupirait un jour
Mourief, assis chez la princesse dans un petit fauteuil si bas que la
poigne de son sabre lui caressait le menton.

--C'tait le bon temps, alors, n'est-ce pas? lui dit la princesse d'un
air moqueur.

Malgr les dngations passionnes du jeune homme, Sophie continua, avec
une certaine insistance dans l'accent de sa voix:

--Regretteriez-vous de ne pas l'avoir pouse?

--Ah! princesse! fit Mourief d'un ton de reproche plus srieux que la
question ne semblait le comporter.

Sophie ne se laissa pas flchir.

--Il en serait peut-tre encore temps, continua-t-elle sans regarder
Pierre.

Celui-ci garda le silence: il jouait avec la dragonne de son sabre, et
le gland d'or tiss battait  coups ingaux le mtal du fourreau.

Le silence se prolongeait; la princesse, devenue soudain nerveuse,
froissa lgrement le journal dpli sur la table.

--Eh bien! fit-elle, voyant que Mourief ne parlerait pas.

--Je croyais, dit celui-ci  voix basse, que c'tait bon pour Dosia de
taquiner mchamment les pauvres mortels...

Il toussa pour s'claircir le gosier, mais sans y russir. La princesse
baissa la tte. Pierre continua de la mme voix enroue:

--Je ne sais pas pourquoi vous parlez ainsi, je ne l'ai pas mrit. Il
me semble que je n'ai pu faire croire  personne que j'aime Dosia...

--Pour cela, non!... dit la princesse en clatant de rire.

Son rire, nerveux et forc, s'teignit soudain. Pierre avait gard son
srieux, le gland d'or tintait toujours sur le fourreau d'acier.

--Je ne me marierai pas, continua-t-il, parce que je considre un
mariage sans amour comme la faute la plus grave que puisse commettre un
homme envers lui-mme...

--Vous tes svre, essaya de dire la princesse.

Mais elle ne sentit pas le courage de plaisanter et se tue.

--La plus grave et la plus sotte, puisque le chtiment la suit aussitt
et  coup sr.

--Mais, reprit Sophie en rougissant, vous vous croyez donc pour la vie 
l'abri des traits du petit dieu malin.

Pierre se leva.

--La femme que j'aime, dit-il est de celles que je ne puis prtendre 
pouser; pourtant, son image me prservera  jamais d'une erreur ou
d'une faute. J'aime mieux vivre seul que de profaner ailleurs le coeur
que le lui ai donn sans rserve... et sans espoir.

Pierre s'inclina trs bas devant la princesse interdite, ses perons
sonnrent, et il fit un pas vers la porte.

Sophie hsita un instant, puis se leva. D'un geste royal, elle tendit la
main au jeune homme.

--Celui qui pense ainsi, dit-elle, peut se mprendre sur la profondeur,
sur l'ternit du sentiment qui l'occupe...

Pierre fit un mouvement; elle continua sans se troubler:

--Mais s'il ne se trompe pas, s'il a vraiment donn son me sans rserve
et sans espoir, il n'est pas de femme au monde que ne doive tre fire
et reconnaissante d'un si beau dvouement.

Mourief la regardait, stupfait, bloui...

--Vous tes bien jeune pour parler d'ternit, dit-elle avec un
demi-sourire qui claira comme un rayon de soleil son beau visage
srieux. Mais si les preuves de la vie ne vous rebutent pas, si vous
tes vraiment ce que vous paraissez tre, vous pouvez aspirer  toutes
les femmes.

Elle avait retir sa main; elle lui fit une inclination de la tte et
passa dans son appartement.

Pierre se trouva sur le quai de la cour sans savoir comment il tait
sorti; il marchait devant lui, refusant de comprendre, ne voulant pas
croire son souvenir.

C'est impossible, se disait-il... elle n'est pas coquette... et
pourtant! Mais alors, elle me permettrait!...

Le lendemain soir, Mourief courut chez Sophie. Pourrait-il lui parler en
particulier? Obtiendrait-il une rponse plus nette, un espoir plus
positif?

O douleur!  dsappointement! Il trouva chez la princesse une socit
joyeuse et trs-varie.

En mme temps que lui entrait un "tapeur" aveugle, conduit par un valet
de pied.

Platon vint  lui dans l'antichambre.

--Qu'est-ce que cela veut dire? fit Mourief peu satisfait.

--C'est l'anniversaire de la naissance de ta cousine, rpondit Sourof;
je croyais que tu venais lui faire tes compliments.

--Mais pas du tout! s'cria Pierre. Je n'y pensais pas... Ce n'est pas
pour cela que je venais...

--Et pourquoi venais-tu donc? demanda Platon d'un air amus qui fit
rougir le lieutenant.

--Je venais... je venais faire une visite. Vous allez danser?

--Mais oui, ne t'en dplaise!

--Eh bien! je vais chercher un bouquet... je ne peux pas arriver les
mains vides.

La tte fine de Dosia parut entre les deux battants de la porte, et ses
yeux brillants de malice se fixrent sur le visage dconfit de Mourief,
qui remettait son manteau.

--Mon cousin a oubli mon anniversaire, dit-elle, et il va me chercher
des bonbons. Apportez-moi plutt des marrons glacs; je les prfre.

Elle disparut avec son petit rire. Platon souriait.

--Te voil prvenu, fit-il.

--Des marrons glacs? Elle le fait exprs! je suis sr qu'il n'y en
auras plus...  neuf heures du soir! Il va falloir les commander, je ne
les aurai pas avant minuit!

L'infortun disparut. Au bout de vingt minutes il entra triomphalement,
portant des marrons glacs et un gros bouquet destin  lui faire
pardonner son inconcevable ngligence.

--Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec
beaucoup de grce. Vous me gtez. Mais tout le monde me gte ici; on a
trouv que a me rend meilleurs, tout le contraire des autres, n'est-ce
pas?

Pierre, surpris de sa douceur, ne savait que rpondre.

--Vous m'avez oublie, hein? Vous avez la tte... et... l'esprit
ailleurs, ajouta la fine mouche. Je me suis aperue que vous tiez fort
proccup depuis quelque temps.

--Vous avez fait cette remarque? grommela Pierre, qui eut bonne envie de
la battre.

--Oui... mais je l'ai garde pour moi, soyez tranquille. Et mme j'ai
promis  ma chre Sophie que je ne vous taquinerais plus.

--Je ne saurais assez reconnatre cette gnrosit, dit Pierre en
s'inclinant.

--Oh! fit la malicieuse en hochant la tte, ce n'est pas pour vous...
Elle ne m'en a rien dit; mais j'ai remarqu que lorsque je vous taquine,
cela lui fait de la peine.

Pierre reut en plein visage le regard  la fois malicieux, triomphant
et amical, des yeux de Dosia,--ces yeux uniques, qui disaient toujours
cent chose  la fois. Mais il n'eut pas le temps de la remercier, elle
tait dj loin.

On dansait, comme on ne danse qu' Ptersbourg, avec un entrain, un
acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et
l'quilibre europen sont bien peu de chose quand on vingt ans et un bon
tapeur.

Vers minuit, la princesse fit servir  souper: c'tait la premire fois
qu'on dansait chez elle,--et probablement la dernire, disait-elle en
souriant; mais Dosia mritait bien une petite sauterie spciale en
l'honneur de ses dix-huit ans.

--Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au milieu de la table du
souper, j'ai dix-huit ans! Il n'y parat gure j'en conviens, mais enfin
j'ai dix-huit ans tout de mme, et je suis devenue si sage que la
princesse Sophie a pens un instant  me mettre sous verre dans un cadre
dor, au milieu du salon, comme un modle permanent destin  apprendre
aux jeunes filles incorrigibles qu'il ne faut jamais dsesprer de rien.
Je deviens une personne srieuse, et j'ai pris la rsolution de me
consacrer dsormais au bien...

Des applaudissement discrets, de bonne compagnie, acclamrent cette
proraison, et Dosia envoya un clin d'oeil loquent  son cousin, qui la
regardait bahi.

--Au bien gnral, reprit-elle,--et particulier,--en attendant.
Jusqu'ici j'ai t papillon, je deviens dsormais ver  soie, toujours
au rebours du sens commun,--mais on ne saurait changer son naturel. A ma
mtamorphose!

Au milieu des rires et des protestations, Dosia leva sa coupe de
cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se
tourna vers Platon et son visage prit aussitt une expression de
retenue, presque de timidit. D'un regard, elle sembla lui demander si
elle n'avait aps dpass les bornes. Un sourire du jeune homme la
rassura; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon,
o l'on recommena  danser.

Mourief obtint un quadrille de la princesse;--mais comment causer dans
ce ddale de chasss-croiss et de jupes  trane! La question qui
l'agitait n'tait pas de celles qu'on traite au pied lev. Il se
contenta donc d'admirer la taille svelte et lgante, le noble visage de
celle qui peut-tre serait sa femme... A cette ide, le coeur lui
battait, il avait peine  continuer avec elle les lieux communs d'une
conversation de quadrille... Et pourtant la main de la princesse, en se
posant dans la sienne, ne lui donnait aucun frisson: sa joie et ses
tendresses taient fort au-dessus de ces motions terrestres.




                                  XX


Une aprs-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa soeur et la pria de
passer avec lui dans son cabinet de travail, pice srieuse et sombre o
Dosia ne pntrait jamais.

--Qu'as-tu? lui dit Sophie inquite; est-il arriv quelque malheur?

--Rien qui nous concerne directement, rpondit Sourof, mais si la
nouvelle est vraie, elle aura pour rsultat de changer nos habitudes...

--N'est-ce que cela? fit Sophie en respirant plus librement.

--Quand je dis nos habitudes... il y a des habitudes de coeur qui sont
difficiles  rompre... Au fait, voici ce que c'est. D'aprs un bruit qui
m'est arriv ce matin, Mourief aurait jou, avec un personnage peu
scrupuleux, dans une maison... une vilaine maison..., et il aurait
perdu, sur parole, une somme norme.

Sophie plit et s'assit dans un fauteuil; elle prit son mouchoir, le
passa deux fois sur ses lvres, puis croisa ses mains sur ses genoux et
rflchit.

Platon ne s'attendait pas  tant d'motion; surpris, il s'approcha de sa
soeur et lui prit la main. Il allait faire une question que la
dlicatesse retenait encore sur ses lvres, lorsqu'elle le prvint.

--Je l'aime! dit-elle simplement en levant ses yeux honntes sur le
visage mu de son frre.

--Je te demande pardon, ma soeur, rpondit Platon, vivement touch de
cette franche parole  ce moment difficile. J'aurais d garder cela pour
moi et m'informer...

--Qui te la dit?

--Le colonel. Il n'aurait pas parl si la chose et t douteuse. Il m'a
envoy chercher ce matin et m'a pri, en ma qualit d'ami de Mourief, de
faire de mon mieux pour viter le scandale. La somme est telle, que
Pierre ne pourra pas la payer sur-le-champ; il faudrait obtenir du
temps. D'un autre ct, le gagnant a t prvenu d'avoir  aller gagner
ailleurs... Nous ne pouvons admettre, au rgiment, qu'une dette sur
parole souffre de difficults; sans sa bonne conduite, Mourief serait
dj cass.

--Quand ce malheur est-il arriv? fit la princesse toute songeuse.

--Il y a dj quatre ou cinq jours; c'tait mercredi, je crois.

--Mercredi? Il a pass la soire ici, ce serait donc en nous quittant,
aprs minuit... Sais-tu, Platon, je suis persuade qu'il y a erreur...
C'est impossible!

--J'ai commenc par dire comme toi; mais quand j'ai vu la reconnaissance
de la dette, signe de sa main...

Sophie laissa retomber la tte sur le dossier du fauteuil et ferma les
yeux avec l'expression pnible de quelqu'un qui voudrait chapper  un
rve douloureux.

--Combien? fit-elle aprs un silence.

--Quarante-deux mille roubles d'argent.

La princesse se leva et se mit  marcher de long en large. Aprs deux ou
trois tours elle prit le bras de son frre, et ils marchrent ainsi
longtemps, cherchant des ides et ne trouvant rien. A bout de
ressources, Sophie s'arrta.

--Vois-tu, dit-elle  son frre, je ne peux pas croire  toute cette
histoire; Pierre n'est pas joueur,--il n'aurait pas jou ce qu'il ne
peut pas payer; il n'est pas hypocrite,--il avait hier et avant-hier sa
figure des jours prcdents.

--Hier il tait proccup.

--J'en conviens, mais sa proccupation n'tait pas celle d'un homme qui
a perdu le quart de sa fortune et qui doit le raliser dans les
vingt-quatre heures... Envoie-le-moi.

--A toi! Que vas-tu faire?

--Savoir la vrit d'abord. Faire ce qu'on pourra ou ce qu'on devra
ensuite.

Platon regardait sa soeur d'un air de doute.

--Tu m'as parfois appele Sagesse, continua-t-elle avec un triste
sourire; fie-toi  moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois.

Platon embrassa se soeur et sortit.

Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui dit le brosseur du
jeune officier, Pierre tait toujours en courses depuis la matine de la
veille. Il l'aperut enfin dans la grande Mosrskaa, filant au trot
allong de son meilleur trotteur. Il l'arrte et le fit descendre.

--Ma soeur veut te voir, lui dit-il sans mnagement.

Mourief plit et se troubla visiblement.

--Ce n'est pas mon affaire. Vas-y sur-le-champ. Quand tu auras fini avec
elle, passe chez moi; j'ai  te parler de la part du colonel...

Pierre fit un effort et se redressa; son visage n'exprimait plus qu'une
rsolution inbranlable.

--J'aime mieux cela, dit-il. D'ailleurs, j'avais dj pens  causer
avec toi.

--En quittant ma soeur, viens me trouver; je t'attends chez moi.

--Bien! dit Pierre. A tantt.

Il toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les
paules, puis rentra chez lui et se mit  lire le journal.

Mourief gravit tout d'une haleine l'escalier de la princesse. Il tait
de ceux qui abordent franchement les situations prilleuses.

Il fut introduit dans le cabinet de travail, o il n'tait jamais entr.
Le jour baissait; une seule lampe clairait la haute pice tapisse d'un
vert fonc, presque noir  la lumire. La pleur de la princesse l'mut
douloureusement; Il n'avait pas suppos qu'elle serait instruite de
cette affaire. Mais il n'tait plus temps de reculer.

--Asseyes-vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main.

Il obit.

--J'irai droit au fait, dit-elle. On m'a appris que vous avez perdu au
jeu une somme considrable.

Mourief fit un geste d'acquiescement.

--Et que vous ne pouvez pas la payer?

--Permettez, princesse... j'espre d'ici  demain avoir trouv les fonds
ncessaire, dit Pierre d'une voix parfaitement nette.

--En tes-vous sr?

--On n'est jamais sr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis.

--Savez-vous que vous serez cass si vous chouez?

--C'est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choque la
princesse.

--Cette perspective semble ne vous offrir rien de dsagrable,
rpliqua-t-elle avec hauteur.

Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien:
N'ayez pas peur! que: je m'en moque!

Sophie le regarda attentivement.

--Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup
de chagrin.

Pierre s'inclina trs-bas et baisa respectueusement un pli de sa robe.

--J'avais de vous une si haute ide, reprit la jeune femme, je vous
estimais si fort au-dessus du commun! Et vous, notre ami, vous vous tes
compromis dans une aventure vulgaire, on vous a vu dans une maison...

Elle n'osa trouver d'pithte;--d'ailleurs elle n'en eut pas le temps.
Pierre avait bondi sur ses pieds.

--Qui a dit cela? s'cria-t-il. On en a menti!

Sophie respira cette fois avec effort, puis, plus blanche que son col de
batiste, elle se laissa aller dans le fauteuil. Elle avait perdu
connaissance.

Pierre lui prit les mains et les rchauffa sous ses lvres, mais il
n'eut pas l'ide d'appeler: mme pour porter secours, un tiers et t
de trop. Au bout de quelques secondes, Sophie revint  elle.

--On a menti, rpta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse.
Je n'ai pas eu l'infamie de frquenter une telle socit... aprs ce que
vous savez... ce que je vous ai dit  vous-mme... Non, je n'ai pas
donn  un homme au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite.

Sophie fit un geste de la mais; Pierre saisit cette main au vol.

--Vous n'avez pas jou? dit-elle avidement en se penchant vers lui.

Il passa la main sur son front.

--Ne m'interrogez pas, dit-il avec dsespoir. Croyez-moi sur parole! je
ne puis pas rpondre.

--Je veux que vous rpondiez, fit-elle d'une voix suppliante. Voue
n'avez pas jou?

Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin d'empcher ses
regards de rpondre pour lui. Elle carta ses mains et le fora  la
regarder.

--Ce n'est pas vous qui avez jou? fit-elle, transporte, illumine
d'une clart subite. C'est un autres? dites? Ce n'est pas vous?

Pierre ne put mentir.

--Non, dit-il comme malgr lui, ce n'est pas moi.

--Ah! fit Sophie perdue, en lui tendant les deux mains, j'en tais
sre.

Pendant un moment ils oublirent tout danger. Les mains noues, les
regards croiss, ils vcurent ainsi la plus belle minute de leur
existence.

--Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canap et fit une
place prs d'elle pour son ami.

--Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. Epargnez-moi!
J'ai promis de ne pas dire...

--Mais  moi! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire,  moi! je
vous jure de ne le rpter  personne!

--Pas mme  Platon?

--Oh! Platon est un autre moi-mme!

--J'ai promis, insista le jeune homme.

--Soit! rpondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s'il
devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il pass?

--Avant hier soir, commena Pierre, je revenais de chez-vous, lorsqu'on
m'annona un jeune officier tout nouvellement entr au rgiment. Il a
seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de
province;--Ptersbourg lui a tourn la tte,--ce n'est pas bien
surprenant! Donc, mercredi, il a t dans cette maison, dont on vous a
parl; il s'est fait plumer jusqu'aux os et il a perdu plus qu'il ne
peut payer en dix ans. Je m'intressais  lui;--il est si jeune, et
quand on n'a pas de famille pour vous tenir la bride serre, on est si
bte  cet ge-l! Il venait m'apporter une lettre qu'il me priait de
faire passer  sa mre... il n'a plus qu'elle. Sa dmarche  cette heure
indue me parut bien singulire; j'avais entendu dire au rgiment qu'un
officier--on ne savait lequel--avait perdu une somme absurde... Bref,
j'appris que, dans l'impossibilit de payer sa dette, il allait se
brler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouv cela tout seul.
Quel gnie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu'auriez-vous
fait  ma place!

--Continuez dit la princesse en souriant.

--Je lui prsentai premirement toute l'insanit de sa conduite; il en
convint et m'annona qu'il allait s'en punir par le moyen le plus
radical. Je lui parlai alors de sa mre... J'avais trouv la corde
sensible.

Il est fils unique, ador, gt! Jugez-en: sa mre possde un revenu de
sept mille roubles, elle lui en envoie six milles et vit avec le reste!
On devrait mettre en prison des mres pareilles pour les empcher de
gter leurs enfants. Enfin, il pleura comme une jeune gnisse... Vous
riez? Je ne riais pas, moi! et, malgr mon peu d'loquence, il faut
croire que la Providence m'a envoy une inspiration toute particulire,
car j'tais presque aussi mu que lui. Je lui proposai alors de faire
des billets... Il n'est pas majeur, l'imbcile! on a refus son papier,
comme de juste. Il est all voir un usurier, qui l'a envoy promener.
Alors...

--Alors, c'est vous qui avez sign? dit la princesse, les yeux noys de
larmes heureuses.

--Mon Dieu, fit Mourief en cherchant  s'excuser,--il le fallait bien...
je suis majeur, moi!

--Et si vous ne trouvez pas l'argent ncessaire... pour demain,
m'avez-vous dit?

--Oui, demain... eh bien! je... je ne sais pas ce que je ferai. Le pis
qui puisse arriver serait que mon jeune homme ft cass... Il a repris
got  la vie, il ne se brlera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que
j'ai trouv, et le crancier sera bien oblig de se contenter de ma
signature  longue chance pour le reste.

--Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine!

--Allons, mon ami, cherchez le reste! fit la princesse en se levant. Bon
courage!

--Vous me renvoyez? dit piteusement Pierre qui n'avait pas envie de s'en
aller.

--Ne vous souvient-il plus que mon frre vous attend pour vous
sermonner?

--Ah mon Dieu! je l'avais oubli! s'cria Mourief en cherchant sa
casquette qu'il tenait  la main. J'y cours! Si vous saviez, princesse,
comme il est facile de porter le poids d'une faute qu'on n'a pas
commise!... Bien sr, je ne changerais pas avec mon petit cornette!

Son beau sourire se reflta sur le visage de la princesse.

--Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m'en voulez pas de vous
avoir fait souffrir?

--Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Vous tes sorti de
page, monsieur Mourief, dsormais vous avez prouv que vous tes un
homme: vous pouvez tout tenter, et tout esprer.

--Tout? demanda Pierre qui retenait sa main.

--Tout! rpta-t-elle le visage couvert de rougeur.

--Eh bien! quand je serai hors de ce ptrin, je vous demanderai quelque
chose.

--Demandez le tout de suite; j'aimerais mieux vous l'accorder pendant
qu'aux yeux du monde vous n'tes pas encore innocent.

Pierre l'attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d'une voix
si basse que personne n'a jamais su ce que c'tait.

--Oui, dit-elle fermement, et j'en serai fire!

Il la serra sur son coeur et se rendit chez Platon pour essuyer par
procuration la semonce du colonel.




                                 XXI


Mourief entra chez son ami, la tte haute et le regard vainqueur, ainsi
qu'il sied  un homme heureux. La physionomie de Sourof le ramena au
sentiment de la vritable situation.

Les jambes croises, le visage svre, Platon reprsentait dignement
l'autorit.

--Tu as jou! fit-il d'un air grave.

Pierre hocha affirmativement la tte. Mentir n'est pas chose si facile
pour ceux qui n'en ont pas l'habitude.

--Tu as perdu?

Cette rptition exacte de l'interrogatoire qu'il venait de subir
produisit chez Mourief une violente envie de rire aussitt rprime. Il
ritra son signe de tte affirmatif.

--Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable.

--Ce dernier point n'est pas encore prouv, fit Mourief d'un air de
bonne humeur. Je tcherai de faire honneur  ma signature. Peux-tu me
prter quelques milliers de roubles?

Platon abasourdi se leva.

--Moi?

--Oui, toi! je te les rendrai, tu peux en tre sr. Si tu ne les as pas,
mettons que je n'ai rien dit.

--Comment! s'cria Platon scandalis, tu frquentes des endroits
impossibles o tu compromets notre uniforme; tu y perds en une nuit une
somme... ridicule! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai prsent dans ma
famille, que j'ai trait comme un... comme un...

--Comme un frre, acheva Mourief, voyant qu'il restait court,--et je te
les rends bien!

Absolument dmont par ce sang-froid, Platon prit le parti de se mettre
en colre.

--Je te conseille de railler! et pour combler la mesure, aprs une
aventure comme celle-l, c'est  moi que tu viens demander de te prter
l'argent que tu as si indignement perdu!

--Que veux-tu! dit Mourief du ton d'un philosophe convaincu, ce n'est
pas  mes ennemis, si j'en avais,--ce dont, grce au ciel je doute!--que
j'irais emprunter des fonds!

Pierre avait dans les yeux une tincelle de joie si fantastique, sa
physionomie exprimait si peu de repentir,--malgr toute la peine qu'il
se donnait pour avoir un air contrit,--que Sourof clata en reproches
amers.

Le colonel, l'honneur du rgiment, la dmission obligatoire, l'exil
volontaire en province qui pouvait seul rparer ce scandale, la
ncessit de payer  quelque prix que de ft--tout cela roula dans un
flot d'loquence et tomba en douche implacable sur la tte de Mourief
qui coutait sans sourciller, d'un air attentif, hochant la tte aux
endroits pathtique.

Quand Sourof s'arrta pour reprendre haleine,--peut-tre aussi parce
qu'il n'avait plus rien  dire,--Pierre se leva, le visage rayonnant de
sentiments.

--Tu es un ami unique au monde, s'cria-t-il; tu m'as parl comme la
voix de ma conscience; je t'en saurai gr toute ma vie.

--Eh bien!  quoi te dcides-tu? demanda Platon, adouci par cette
expansion amicale.

--Je vais chercher de l'argent partout o il y en a, puisque tu ne veux
pas m'en prter! rpondit le dlinquant d'un air radieux.

La main que Platon tendait gnreusement  son camarade dchu retomba 
son ct. C'tait l le rsultat de sa semonce!

Pierre rattachait son sabre.

--Que dois-je dire au colonel? dit Sourof d'un air glacial.

--Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tte.
Demain, ce sera une affaire arrange.

--Que dit ma soeur? reprit-il aprs une longue pause; comment
apprcies-t-elle al faon originale dont tu prends les choses?

--Ah! mon ami, s'cria-t-il soudain, je suis le plus heureux des hommes!
Il faut que je t'embrasse!

Il donna une vhmente accolade  Sourof bahi et disparut, accompagn
d'un grand cliquetis de sabres et d'perons sur les marches de pierre de
l'escalier.

Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit
le parti d'aller voir la princesse.

Celle-ci le reut au salon. Elle avait le visage ros; ses yeux
brillaient d'une joie profonde; elle offrait, en un mot, l'image de la
flicit.

Dosia, assise au piano, tapait  tour de bras un galop d'Offenbach.

--Quelle gaiet! fit Platon, qui resta ptrifi au milieu du salon.

--C'est l'air de la maison, monsieur Platon! s'cria Dosia sans
s'arrter; nous sommes gaies ici, trs gaies!

Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla s'asseoir prs de sa
soeur, le plus loin possible du redoutable instrument.

--Tu as vu Mourief? dit-il.

--Oui, mon ami.

--Eh bien! qu'y a-t-il de vrai?

La princesse regarda son frre avec une expression de triomphe et
d'orgueil.

--Rien! dit-elle

--Comment, rien?

--Si, au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prter quelque milliers
de roubles?

Platon bondit et se mit  marcher  travers le salon.

--C'est une gageure? s'cria-t-il.

Au mme moment, Dosia quittait le piano; en se retournant, Sourof la
trouva en face de lui. L'air railleur et satisfait de la jeune fille
acheva de lui faire perdre la tte.

--Voyons, s'cria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se
moque-t-on? Si c'est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolonge.

--Qui est-ce qui s'est moqu de vous, monsieur? fit Dosia en ouvrant de
grands yeux et en se penchant un peu la tte de ct, comme elle le
faisait d'habitude quand elles cherchait  s'instruire.

--Vous! s'cria Sourof exaspr.

La princesse prit le bras de son frre.

Platon, lui dit-elle, Mourief est un hros!

--Pour avoir men cette vie de polichinelle?

--C'est un hros! rpta la princesse sans se laisser dcontenancer.

--Il t'a cont quelque bourde, grommela Platon, et tu l'as cru.

La princesse plit et retira le bras qu'elle avait pass sous celui de
son frre.

--Pierre ne ment jamais, s'cria Dosia qui vint  la rescousse. Je ne
puis le souffrir, c'est vrai!! mais il ne ment jamais.

Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux
femmes et tourmentait sa moustache.

--J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d'un air plus
srieux, mais il faut trouver de l'argent. Il faut que cette dette soit
intgralement paye demain matin.

--C'est toi qui veux que cette dette-l soit paye? fit Sourof d'un air
sombre.

--J'ai compt sur toi: de combien d'argent peux-tu disposer en ma
faveur?

--A toi? tu veux prter de l'argent  Mourief? S'il l'accepte, il
prouvera bien qu'il est le dernier des misrables!

--Que non! on peut tout accepter de sa femme!

--Sa femme!

Sourof, compltement ananti, se laissa tomber dans un fauteuil. Dosia,
la tte toujours un peu de ct, le contemplait avec une certaine
inquitude. Voyant qu'il en rchapperait sans les secours de l'art, elle
lui rit au nez, mais si gentiment, que cet acte irrvrencieux put
passer pour un sourire.

--Oui! sa femme! dit la princesse en levant la tte. Il n'est pas de
coeur plus noble, plus gnreux, plus...

--Il n'est pas d'me plus absurde qu'une belle me! s'cria Platon en se
levant. Cela vous fait rire, vous? dit-il  Dosia qui l'examinait
curieusement. C'est drle, n'est-ce pas, de voir une femme d'esprit
faire une irrmdiable sottise.

--Ce n'est pas a que je trouve drle, riposta vertement Dosia.

Le vieil homme n'tait pas tout  fait mort en elle.

--Et quoi donc?

--Vous.

Platon regimba.

--Moi? Et pourquoi, s'il vous plat?

--Parce que vous vous fchez sans savoir pourquoi, rpliqua la jeune
rebelle; il n'y a rien de drle comme de voir un homme d'esprit se
battre contre un moulin  vent. Mais je ne suis qu'une petite fille,
ajouta-t-elle en lui faisant la rvrence.--Si tu ne peux pas te mettre
d'accord avec lui, dit-elle  la princesse, appelle-moi, je t'apporterai
du renfort.

Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais.

--Tu peux confier  Dosia un secret que tu me caches? dit-il  sa soeur
d'un ton de reproche.

--Je ne lui ai pas confi, mais tu sais quelle fine mouche est cette
ingnue. Elle a devin sur-le-champ.

--Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie.

--Qui donc l'a faite, si ce n'est lui?

--Il ne te l'a pas dit?

--Tu vois bien que non. Depuis une heure, lui, elle et toi, vous me
promenez dans un amphigouri.

--Eh bien, mon ami, tche de dployer autant de perspicacit que Dosia,
car j'ai promis de ne rien dire.

Au bout d'une heure, Platon parfaitement d'accord avec sa soeur, sortait
de chez elle, emportant tout ce qu'elle possdait de valeurs. Il passa
chez lui, dpouilla son secrtaire et se rendit sur-le-champ au logis de
Mourief.

Celui-ci, trs fatigu, attrist par l'insuccs de ses dernires
dmarches, venait de rentrer chez lui. Couch tout de son long sur le
canap, il mditait sur la sottise des humains en gnral et des jeunes
cornettes en particulier. L'annonce de la visite de son ami ne lui causa
qu'un mdiocre plaisir, car il s'attendait  une seconde dition de la
semonce.

--Je suis venu voir si je pouvais t'tre utile, dit Sourof en
franchissant le seuil.

--Je te remercie, dit Mourief un peu embarrass.

--Je suis fch d'avoir t si injuste. Tu ne m'en veux pas? dit Platon
en tendant les deux mains  son camarade.

--Ah! s'cria celui-ci, elle a parl.

--Non, mon cher, mais j'ai devin... Il n'est rien qu'on ne fasse pour
son frre, continua-t-il; voici mon portefeuille, je crois que tu y
trouveras de quoi terminer cette ennuyeuse affaire.

Pierre sauta au cou de son ami, qui, cette fois lui rendit son accolade.

--Quelle femme que ta soeur, lui dit-il quand il put parler.

--Je t'avais bien dit, fit Platon avec orgueil, qu'il n'y en avait
qu'une au monde.

--Je ne suis pas digne d'elle, murmura Pierre en secouant la tte; je ne
sais pas comment elle a pu consentir...

--Il en est quelques-uns de plus mauvais que toi, rpondit Sourof;
d'ailleurs je suis enchant de t'avoir pour beau-frre. Mais occupons
nous d'affaires srieuses.

Les deux amis rglrent les comptes, et, quand tout fut arrang, Platon
se leva.

--Je vais chez le colonel, dit-il; je crois que le digne homme sera bien
aise de me voir.

--Que vas-tu lui dire? fit Pierre effray.

--Je vais lui dire que ta dette sera paye parbleu.



                                 XXII


--Que peux-tu bien avoir dit  Minkof? demanda un soir la princesse 
Dosia qui la regardait se dshabiller en revenant du thtre.

--Ah! voil! Que lui ai-je dit? fit la jeune fille d'un air distrait. Et
lui, qu'est-ce qu'il t'a dit? reprit-elle avec plus de vivacit.

--Il m'a dit qu'il n'avait rien compris  ce que tu lui avais dit,
rpliqua la princesse en riant. Si tu trouves que ce n'est pas assez
net, ne t'en prends qu' toi-mme.

Le visage de Dosia s'claira; ses dents blanches brillrent un instant,
puis elle redevint srieuse, ou plutt distraite.

--Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut tre assez
malheureux pour avoir envie de m'pouser, fit Dosia aprs un silence.

--Alors, c'tait une vraie demande en mariage? demanda la princesse en
s'efforant de ne pas rire.

--Oui, rpondit Dosia; s'il l'a pris pour une impertinence, cela veut
dire que j'ai compris sa proposition; et s'il l'a pris pour une boutade,
c'est que je ne l'ai pas tout  fait comprise. N'est-ce pas clair?

--Pas trop, fit la princesse riant toujours.

--C'est toujours aussi clair que son discours  lui! "Mademoiselle, les
liens du mariage sont aussi sacrs qu'insolubles. Heureux celui qui
trouve dans ce dsert du grand monde l'pouse qui doit couronner son
foyer et embaumer sa vie! Si je pouvais tre celui-l, je m'estimerais 
jamais heureux."

--Voyons, Dosia, il ne t'a pas dit cela! s'cria la princesse.

--A peu prs! Si je me trompe, ce n'est pas de beaucoup. Tu vois qu'
une demande aussi amphigourique je ne pouvais pas faire d'autre rponse.

--Mais il m'a demand si ta mre accueillerait sa demande; donc, c'est
srieux. Veux-tu que j'crive  ta mre?

--Non, non! s'cria Dosia. Ne rveillons pas le chat...

--Chut! fit la princesse en mettant son doigt sur ses lvres d'un air de
reproche.

--Soit, je n'achverai pas! fit Dosia. Je suis bien sage,  prsent, tu
vois! Je laisse mes phrases  moiti. Je voulais dire qu'il y a six mois
que maman ne m'a gronde, et que cette habitude m'a t trs-douce 
perdre... Donc, quand je voudrai me marier, avec l'aide de la sage
Sophie, mon mentor, je n'aurai pas besoin de maman pour me dcider.

--Minkof est riche, il est jeune, bien apparent, il a une belle place.

--Il est bte comme une oie! murmura Dosia, les yeux levs au plafond.

--Pas comme une oie, corrigea la princesse.

--Come un oison en bas ge, rtorqua Dosia; mais je crois qu'il n'est
peut-tre pas pire que les autres...

--Celui qu'on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres...

--C'est vrai! murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui.

Sophie le regarda non sans quelque surprise. La jeune fille rougit et se
mit  jouer avec les flacons de la toilette.

--Que dcides tu  propos de Minkof? demanda la princesse qui avait
achev de natter ses cheveux.

--Je ne sais pas, je demanderai  ton frre ce qu'il en pense, dit
Dosia, qui devint toute rouge: il est de bon conseil.

Elle embrassa la princesse et disparut.

Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigarette, lorsqu'il vit
apparatre Dosia dans l'cartement des rideaux de la salle  manger. La
princesse s'habillait pour sortir; l'heure tait bien choisie.

--Mon Dieu! dit Platon en souriant, que vous tes donc srieuse, ma
cousine.

Depuis les fianailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins
crmonieusement la jeune fille et l'appelait souvent ma cousine, en
plaisantant.

--C'est qu'il s'agit de chose srieuses rpondit Dosia.

Elle s'assit en face de lui. La table les sparait. Un rayon dor de
soleil d'avril glissait  travers la triple armure des rideaux et
caressait la jeune fille, s'arrtant sur une boucle de cheveux, sur un
pli de la jupe lilas tendre... Elle tait elle-mme avril tout
entier,--pluie te soleil, caprices, promesses, grce mutine et parfois
rebelle... avril qui s'ignore et se laisse mener par le baromtre.

Le baromtre allait tre Platon.

--Voyons! dit-il en reposant son verre vide sur la soucoupe.

Plus d'une fois le jeune homme avait t appel  dcider de graves
questions de toilette ou de convenances. Il s'attendait  quelque
ouverture de ce genre.

--Me conseillez-vous de me marier? dit Dosia toute rose et les yeux
baisss.

La surprise tait forte. Tout aguerri qu'il ft aux fantaisies de
mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas song  celle-l. Et pourquoi
pas? N'tait-elle pas en ge de se marier?

Il repris son sang-froid, et sans autre signe d'motion qu'un peu de
rougeur  ses joues ordinairement ples:

--Cela dpend, rpondit-il.

--De quoi? fit Dosia.

--De bien des choses. A qui avez-vous l'intention de vous marier, s'il
n'y a pas d'indiscrtion?

--Je n'ai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un
petit coup sec sur la table avec la cuiller  th.

Platon se mordit la lvre infrieure.

--En ce cas, pourquoi m'avez-vous fait cette question srieuse? dit-il
aprs un court silence.

--Parce que je pourrais avoir l'intention de me marier, rpondit Dosia
en cassant mthodiquement un petit morceau de sucre avec le manche d'un
couteau.

--Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de
dbattre l'opportunit de votre rsolution.

Dosia coupa court  l'extermination de son morceau de sucre, et
regardant Platon du coin de l'oeil:

--Vous m'avez enseign vous-mme, dit-elle, la ncessit de ne rien
rsoudre avant d'avoir rflchi longtemps  l'avance et hors de la
pression des circonstances extrieures.

Platon s'inclina sans rien dire, possd soudain de l'ide assez peu
raisonn de tirer l'oreille  cette excellente colire qui rptait si
bien sa leon.

--Je suis  vos ordres, dit-il enfin; veuilles vous expliquer.

Dosia se remit  casser du sucre.

--M. Minkof a demand ma main, dit-elle; ferais-je bien de l'pouser?

Platon s'absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colre
se tourna contre le prtendant.

--Cet imbcile? profra-t-il sans mnagement aucun.

--Oui, rpondit Dosia d'un ton plein d'innocence.

Le sucre grinait sous le couteau.

--Pour l'amour de Dieu, s'cria Platon, cessez d'craser ce sucre; vous
me faites mal aux nerfs!

--Je ne suis pas nerveuse, rpondit Dosia d'un air plein de
commisration pour les gens nerveux.

Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula sa chaise,
abandonnant le sucre  une mouche, prcoce close entre les rideaux.

Mais en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil,
et l'appartement sembla devenir sombre.

--En gnral, reprit Dosia, se dcidant enfin  s'expliquer, croyez-vous
que je doive me marier, que je sois assez raisonnable pour entrer en
mnage?

Platon ne put s'empcher de rire.

--Assez raisonnable? dit-il Cela dpend. Quand vous n'crasez pas de
sucre, vous tes fort acceptable.

Un sourire furtif glissa sur les lvres de la malicieuse. Elle trempa
l'extrmit de ses doigts sucrs dans le bol  rincer les tasses, puis
les essuya  son petit mouchoir, et... garda le silence.

Platon se vit oblig de continuer:

--Le mariage, dit-il est certainement une chose fort srieuse; chacun y
met du sien... Si le mari est trs-raisonnable, la femme l'tant
moins... il peut s'tablir nanmoins une sorte d'quilibre qui...

Il vit sur le visage de Dosia quelque chose,--je ne sais quoi,--qui
l'arrta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents.

--Alors, il me faut un mari trs-sage? fit-elle en toute candeur.

Platon, agac, ne rpondit pas.

--A cette condition, continua-t-elle, je puis me marier?

Soudain la vision du mess, du camp, le bol de punch, le rcit de Pierre,
tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit
le charme qui l'enlaait.

Cela dpend, rpondit-il rudement. Chacun se connat. Faites ce que
votre conscience vous conseillera.

L-dessus, il quitta la salle  manger.

Le rayon d'avril avait disparu, une giboule battait furieusement les
vitres. Dosia resta immobile. La grande pice tait presque obscure; les
rideaux interceptaient le peu de lumire que laissaient filtrer les gros
nuages noirs pousss par un vent violent. Une larme roula sur la jeune
fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de prs,
dessinant un filet sombre sur le corsage lilas...

Le nuage s'envol, portant ailleurs la grle et la dvastation; un ple
rayon jaune se glissa obliquement dans la salle  manger, puis le ciel,
redevenu bleu, apparut en haut de la fentre; le soleil d'or mit une
paillette  chaque plat d'argent du dressoir,  chaque clou dor de la
haute chaise de maroquin ou Dosia sigeait en cassant du sucre... la
mouche revint se poser sur la nappe... la jeune fille n'avait pas remu.

--Eh bien! o donc es-tu Dosia? fit la voix de la princesse; il ne pleut
plus, nous sortons.

La jeune fille disparut par une porte au moment o Sophie entrait par
l'autre. Une minute aprs, elle reparut, coiffe, gante, voile... et
personne ne sut qu'elle avait pleur.

Le printemps s'avanait. Madame Zaptine rclamais sa fille; Sophie
promit de la lui conduire avant la Pentecte, c'est--dire avant son
mariage, car les nouveaux poux se promettaient de voyager pendant la
lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis  passer huit jours
chez elle avant la noce. Presse par les instances de Dosia, la
princesse y consentit.

--Que veux-tu que je devienne quant tu ne seras plus l? disait
tristement la jeune fille.

--Tu reviendras l'hiver prochain, rpondait la princesse.

Dosia secouait tristement la tte. Quand on a dix-huit ans, l'hiver
prochain est synonyme des calendes grecques.

Depuis les bourrasques d'avril, elle tait devenue toute diffrente
d'elle-mme. Si la princesse n'avait pas t absorbe par les
prparatifs de son mariage, elle et certainement remarqu cette
mtamorphose si rapide et si importante; mais elle n'y songeait gure.
Pierre ne songeait qu' lui-mme, et pendant qu'il bataillait avec sa
conscience te sa philosophie, la cause de ses soucis dprissait
trangement. Le soir de leur arrive chez madame Zaptine, ils furent
tous  la fois frapps de cette vrit, jusque-l mconnue.

Le cri de la mre leur ouvrit les yeux.

--Mon Dieu! s'cria madame Zaptine, il faut que tu sois bien malade,
Dosia, pour avoir maigri comme cela!

Les dix paires d'yeux qui se trouvaient dans la pice se tournrent
aussitt vers la jeune fille qui rougit. L'incarnat de la confusion lui
rendit un clat passager.

--C'est la sagesse, maman! dit-elle d'une voix qui voulait tre joyeuse,
mais qui s'teignit dans un sanglot.

Elle s'enfuit dans le jardin.

Elle regrette beaucoup de vous quitter,  ce que je vois, dit la bonne
madame Zaptine, cherchant  attnuer ce que sa premire remarque pouvait
avoir de dsobligent pour l'hospitalit de la princesse.

--Oui, rpondit celle-ci lentement et en rflchissant; je ne croyais
pas que ce regret ft si vif... Je voudrais bien leu lui pargner, et
pourtant je ne vois gure...

--Bah! dit une soeur ane, il faut bien qu'elle s'accoutume  rester 
la maison. Nous n'en sommes par sorties, nous autres et cela ne nous
empche pas de nous porter  merveille.

Platon regarda d'une faon peu sympathique celle qui parlait et lui
tourna le dos.

--Pauvre petit oiseau! pensa-t-il, la cage va se refermer et lui
meurtrir les ailes!

Le lendemain, ds l'aube, Dosia descendit au jardin. Comme tout lui
parut chang! C'tait pourtant le mme jardin; la planche flexible o
elle avait sduit son cousin tait un peu plus dteinte que l'anne
prcdente, mais les chenilles tombaient avec la mme profusion. Dosia
vita la balanoire et prit  gauche, dans les taillis de lilas en
fleur.

De son ct, Platon n'avait gure dormi: il avait pass la nuit  se
demander si c'tait bien le changement d'air et la vie mondaine qui
avaient amaigri et pli les joues de mademoiselle Zaptine.

Un secret dsir de connatre la topographie du jardin, de s'assurer que
Pierre, matriellement au moins, n'avait pas altr la vrit, poussa
Sourof  sortir de sa chambre.

Pierre n'avait pas menti: le tableau de sa folle quipe tait
fidle,--en ce qui concernait le cadre; la balanoire, l'escalier
prilleux, la pelouse o l'on jouait aux _gorelki_, toue tait bien  sa
place. La grosse tte noire du chien de Dosia s'tait montre  l'entre
d'une niche dans la cour... Platon s'enfona au hasard dans le jardin
pour boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en
ruine o Dosia avait demand  son cousin de l'enlever.

Il marcha quelques minutes  l'aventure. A travers le jeune feuillage,
les paillettes tincelantes de la rivire lui indiquaient de temps en
temps le chemin; au bout d'une longue alle de tilleuls il vit
apparatre le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son
but  travers les mandres peu compliqus d'un labyrinthe classique.

Mourief avait dcrit exactement jusqu'aux colonnes dpouilles de pltre
o la brique apparaissait comme la rougeur d'une plaie. Sourof entra
sous la coupole; les bancs de pierre rongs par la mousse taient  la
place indique; une grosse grenouille douairire regarda fixement
Platon, puis sauta de tout son poids dans l'herbe qui envahissait les
degrs de ce baroque lieu de repos.

Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et rflchit.

Tout tait donc vrai! Pourquoi Mourief n'avait-il pas eu la charit de
se taire? Au moins le supplice du doute et la torture de la mfiance
eussent t pargns  son ami.

--Je devais l'aimer! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est
une des originalits du caractre russe. Puisque je devais l'aimer, que
n'ai-je pu l'aimer aveuglment.

Dans l'affaissement complet du dsespoir, il laissa aller sa tte sur sa
poitrine et resta pniblement absorb... Un bruit lger attira son
attention: de l'autre ct du pavillon, encadre dans un bosquet de
lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et
abandonnes sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe
de tte srieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de
feuillage.

Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement proccup
jusqu'au moment o la cloche l'appela pour le djeuner.

La maison Zaptine tait le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu
des autels, l'encens qu'on brlait pour lui dans cette demeure devait
lui tre particulirement agrable, car il y sjournait de prfrence.

Pendant deux grandes heures le djeuner rassembla tour  tour les
membres de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spciales
que la Providence met en rserve pour les gens indcis, ceux qui avaient
quelque chose  se dire ne parvenaient pas  se rencontrer, les uns
entrant, les autres sortant toujours mal  propos. On finit pourtant par
se runir au complet, ou  peu prs.

--Qu'allez-vous faire aujourd'hui? dit madame Zaptine. Il faudrait aller
vous promener.

Une partie de plaisir fut vite organise. On devait prendre le th dans
la fort, puis revenir le long de la rivire, alors haute et superbe,
qui baignait des prairies magnifiques. Un fourgon partit en avant avec
le cuisinier, le mnagre, le buffetier et toute les friandises
imaginables.

Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calche,
les autres en drochki de campagne,--longue machine roulante o l'on ne
peut gure tenir en quilibre qu' condition d'tre trs-tass, en vertu
sans doute de l'attraction molculaire. Dosia avait voulu monter son
cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune matresse s'tait encore
perfectionn dans l'art de dfoncer le tonneau. L'inspection des remises
ayant prouv l'impossibilit absolue de se servir des selles d'hommes,
mises hors d'usage par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens
de monter dans les quipages.

Dosia, vtue d'une longue amazone en drap bleu fonc, coiffe d'un large
feutre Henri IV orn du classique panache blanc, maniait sa monture avec
une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement 
ct de la calche o sa mre faisait  ses htes les honneurs du
domaine, mais cette sagesse force l'ennuya bientt; elle cingla d'un
coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds, s'enleva, rua,
couvrit la calche de poussire et partit comme une flche dans la
direction de la fort. On ne vit bientt plus qu'un tourbillon confus
sur la route poudreuse.

--Elle va se casser le cou! s'cria la princesse.

--Non! soupira mlancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comme a,
et il ne lui arrive jamais rien!




                                 XXIII


En arrivant sous les ombrages de la haute fort, la compagnie trouva le
th prpar dans une clairire. Le gazon, sem de petits oeillets roses,
offrait le plus moelleux tapis; une grande nappe damasse brillait comme
une pice de satin blanc sur le vert de la pelouse; des jattes de crme
douce, des pyramides de gteaux, de larges terrines en verre contenant
du lait caill recouvert de sa crme paisse et jaune, entoures de
glace pile pour garder plus de fracheur, retenaient les coins de la
nappe; d'ailleurs, l'air tait parfaitement calme et la chaleur fort
supportable, mme sur la route. Mille fleurettes odorantes se cachaient
dans les taillis,  l'abri des grands parasols de la fougre. En haut
dans les panaches des bouleaux, dans le feuillage bruissant des aunes,
un merle jaseur jetait parfois sa fuse moqueuse par-dessus les
gazouillis confus des oiseaux du bois; de lin en loin on entendait
l'appel du coucou rsonner avec opinitret, forant l'attention de
l'oreille distraite, pour se taire tout  coup, laissant une sorte de
vide dans l'orchestre de la fort.

Dosia vint  la rencontre des quipages. Elle avait mis pied  terre.
Son chapeau  la main, sa trane sous le bras, elle marchait aussi  son
aise que dans le salon de la princesse; mais son joli visage avait perdu
la mutinerie caressante qui semblait demander grce d'avance pour
l'pigramme prte  jaillir. Ses cheveux, toujours rebelles, ne
flottaient plus en boucles dans un filet sans cesse dbord. Depuis
qu'elle avait dix-huit ans, Dosia nattait son opulente chevelure; mais
les tresses trop lourdes avaient entran le peigne et retombaient bien
bas sur sa jupe sans qu'elle en prit souci. C'est ainsi qu'elle apparut
 Platon, srieuse, presque hautaine, triste, avec une nuance d'amertume
dans le pli de sa bouche... Non, ce n'tait plus Dosia: c'tait une
femme qui souffrait et qui voulait souffrir en silence.

Cette apparition resta profondment grave dans le coeur de Sourof. Il
sentait que le cerveau de Dosia travaillait.--Qu'allait-il en sortir?
Sagesse ou folie? La sagesse mondaine aura-t-elle le dessus? Ou bien une
Dosia nouvelle allait-elle se rvler, plus srieuse et plus digne
d'tre aime?

D'un joli mouvement de tte, la jeune fille secoua ses tresses en
arrire, et sa gravit parut s'envoler.

On s'assit par terre, et mille folies commencrent de toutes parts.

Les tasses qui se renversent, les jattes de crme qui ne veulent pas
garder l'quilibre, les assiettes passes pleines qui reviennent vides,
sans que personne puisse ou veuille dire comment cela s'est fait, toute
cette joie foltre des repas en plein air dborda bientt autour de la
nappe. Les soeurs de Dosia taient fort aimables en socit; elle
rservaient tous leurs dfauts pour la vie d'intrieur, sous ce prtexte
gnralement allgu, qu'en famille il n'est pa ncessaire de se gner.

Dosia donnait le ton  ce tumulte de bonne socit; son petit rire
argentin retentissait de temps en temps au milieu des groupes, et Platon
coutait avec une joie mle d'angoisse ce rire discret, quoique
panoui,--indice d'un esprit libre et gai.

L'esprit dtendu, il se laissa doucement bercer par cette symphonie
joyeuse des rires humains mls  la gaiet printanire de la fort.

--C'est fini, s'cria Dosia en se renversant dans l'herbe une main sous
la tte. Les pieds perdus dans les plis de sa jupe, elle ressemblait
ainsi  ces figures d'anges dont le corps se termine par une longue
draperie flottante. C'est fini, Pierre! Maman va me gronder
horriblement, mais a m'est gal, tant pis pour les convenances! Je ne
puis dire _toi_  Sophie, que je ne connais bien que depuis un an, et
_vous_  son mari que j'ai connu toute ma vie. J'ai fait ce que j'ai pu
pour obir  ces convenances... J'y renonce, c'est trop difficile!

Pendant que les fiancs riaient et que madame Zaptine bauchait une
semonce, Platon se leva brusquement. Quelques-uns taient dj debout,
car le repas touchait  sa fin.

--A moins que la Sagesse en personne ne s'y oppose, dit Pierre, coupant
irrvrencieusement la parole  sa tante, ce n'est pas moi qui m'en
plaindrai.

Les yeux de Sophie errrent un instant de son frre  Dosia.

--Je n'y vois point de mal, dit-elle en souriant; mais son regard
trahissait une vague inquitude.

D'un bond elle fut sur pied, et, quittant ce groupe, elle fit quelques
pas du ct oppos o Platon portait ses mditations, puis s'approcha
d'un tronc d'arbre situ prs de la route,  l'extrmit de la
clairire. De cette place, elle entrevoyait, au tournant du chemin
capricieusement dessin par la fantaisie des chariots, la masse sombre
des quipages et les robes plus claires des chevaux qu'on n'avait pas
dtels.

Elle jeta un coup d'oeil de ce ct, puis s'adossa tristement  la
vieille corce rugueuse qui avait reu les pluies et les neiges de tout
un sicle. Elle ne pleura pas... Le matin elle avait dpens toutes ses
larmes; debout, les mains pendantes, elle regardait la terre; une ombre
se dessina sur le sentier; elle leva la tte. Platon, revenu, redevenu
devant elle, tudiait sa physionomie mobile. Elle ne parut point
surprise de le voir.

--Je voudrais tre morte dit-elle avec douceur, sans autre expression
qu'un peu de fatigue; c'est difficile de vivre!

Frapp au coeur, il garda le silence un instant.

--La vie est longue heureusement, commena-t-il avec un vague sourire.
On a le temps de changer....

Le regard de Dosia arrta sa plaisanterie innocente, qui lui parut
sonner aussi faux qu'une cloche fle.

--C'est trop difficile de vivre! rpta Dosia en secouant tristement la
tte. Il faut pourtant tcher de s'y habituer! Mais c'est ennuyeux!...

Elle se dtacha avec effort du tronc qui la soutenait et s'loigna. Sa
jupe froissait les hautes herbes en passant; toute sa figure dlicate et
fragile s'lanait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui
l'environnaient... Platon eut envie de l'atteindre, de l'enlever de
terre et de lui dire:--Vis pour moi!

--Dosia! cria Mourief de ce ton chantant que les paysans emploient pour
s'appeler de lin dans les bois; Dosia, veux-tu que je t'amne ton
chevalier franais?

--Oui, s'il te plat, rpondit-elle.

Platon retomba dans le gouffre de ses perplexits.

Pierre amena la pauvre bte, douce comme un mouton quand Dosia ne s'en
mlait pas.

--Veux-tu que je lui fasse franchir le foss? dit-il  sa cousine; tu le
monteras sur la route.

--Pourquoi? fit Dosia; il est trs-bien ici.

A peine Pierre avait-il eu le temps de vrifier l'trier que, s'aidant
de la main qu'il songeait  peine  lui tendre, la jeune fille tait en
selle. Il arrangea les plis de sa jupe autour de ses pieds mignons,
pendant que Platon, en proie  toutes les rages de la jalousie, se
demandait s'il fallait ouvrir les yeux  sa soeur.

Mourief tourna vers lui son visage honnte.

--Elle va se casser le cou! dit-il  Platon en clignant de l'oeil.

Dosia lui allongea un lger coup de cravache qui fit tomber sa casquette
blanche dans l'herbe, et rit une seconde; puis, rassemblant son cheval
sans prvenir personne, elle sauta le foss, large de quatre pieds, et
arrta sur place Bayard frmissant d'un si bel exploit.

--Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-elle en flattant le cou de
son cheval. Nous ne prirons pas ensemble. N'est-ce pas, mon ami?

Elle prit doucement les devants sans faire de poussire, pendant que le
reste de la socit s'entassait dans les quipages.




                                 XXIV


Au retour, Dosia ne s'isola point de la compagnie; trottant
paisiblement, tantt  ct du drochki, tantt auprs de la calche,
elle fit preuve d'une bonne grce, d'une amabilit que sa mre ne lui
connaissait pas.

--Comment! chre princesse, disait madame Zaptine mue jusqu'aux larmes,
c'est  vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma
sauvage Dosia cette aimable jeune fille?

--Il est bien rest un peu de l'ancienne Dosia au fond, tout au fond,
rpondait la princesse en souriant.

Mais madame Zaptine n'entendait pas qu'on dprcit sa fille; et l'objet
de ses commentaires continuai  trotter modestement  l'anglaise et 
charmer l'assistance par ses rflexions judicieuses, si bien que ses
soeurs, stupfaites de cette nouveaut, oubliaient positivement d'en
tre jalouses.

Le chemin de retour suivait le bord de la rivire. A quelque distance,
sur l'autre rive, un village tageait ses maisons de bois, les unes
noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dores. Le
soleil, dj bas, envoyait au visage des promeneurs des rayons presque
horizontaux, et les ombre s'allongeaient dmesurment sur le sol.

Dosia s'amusait  trotter dans l'ombre des chevaux de la calche. Tout
le monde tait un peu fatigu, et les conversations languissaient.

La rivire coulait assez vite, bleue et profonde. A quelque distance
devant eux, deux ou trois perches annonaient un gu. Beaucoup de
rivires, trs-hautes au printemps, n'ont plus, en t qu'un filet
d'eau: les gus alors sont praticables  pied; mais la saison n'tait
pas assez avance pour qu'il en ft ainsi.

Un paysan, conduisant une tlgue attele d'un seul cheval, descendit du
village sur la rive oppose et entra dans l'eau, suivant la ligne tant
soit peu problmatique indique par les perches.

Les quipages s'arrtrent pour voir comment il oprerait ce passage
assez prilleux. Le got des spectacles est si naturel  l'homme, que
nul ne hait un peu d'motion pour le compte d'autrui.

Le cheval du paysan ne tmoignait pas d'un empressement prodigieux 
prendre le bain froid que lui prparait son matre; il ne se dcida
qu'aprs avoir bien rencl pour protester de son mieux. Voyant qu'il
n'tait pas le plus fort, cependant, il avana de quelques pas, puis
s'arrta. Le paysan le laissa souffler un moment.

--L'eau est haute, dit madame Zaptine; il aura quelque peine  s'en
tirer.

--Le gu est-il dangereux? demanda Platon.

--Non... Quand on le tient, l'eau ne dpasse gure le poitrail; mais si
on le perd, le lit de la rivire descend rapidement, et alors il faut
nager.

Le paysan s'tait remis en route; le cheval avanait avec mfiance,
flairant l'eau; la charrette glissa rapidement... L'homme eut de l'eau
jusqu' mi-corps; le cheval nageait et semblait vouloir se dbattre dans
son harnais.

--Que Dieu me sauve! cria le paysan avec angoisse.

--Il a perdu le gu! s'cria-t-on tut d'une voix.

Dosia, les sourcils un peu froncs, les narines dilates, regardait de
tousses yeux, mais n'avait pas encore dit un mot.

D'un geste de chasse, serr et rapide, elle ramena sur le devant de la
selle les plis tranants de sa jupe d'amazone, cingla Bayard de sa
cravache et prit le petit galop.

--Dosia! cria sa mre. O vas-tu?

Une demi-douzaine de cris effarouchs partirent des quipages; les deux
jeunes gens sautrent sur la route. Mais Dosia tait dj dans la
rivire. Bayard connaissait le gu, lui, et n'avait garde de se tromper.
Il avanait vaillamment, flairant l'eau non par crainte, mais par
prcaution.

Quand Dosia fut au milieu de la rivire, une toise environ la sparait
encore du cheval en dtresse qui battait l'eau de ses pieds; la
charrette avait presque disparu; le paysan invoquait tous les saints du
paradis. La jeune fille hsita un moment; puis, esquissant un signe de
croix rapide, elle quitta le gu; Bayard prit la nage, et ils firent
tous deux un plongeon formidable.

Un cri d'effroi retentit sur le rivage. Les deux jeunes gens avaient
jet bas leurs uniformes et s'apprtaient  entrer dans l'eau.

--Ce n'est pas la peine! cria Dosia. Avec l'aide de Dieu!...

Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet affol, qui
obit, sentant le salut. Bayard, bien dirig, retrouva le gu, reprit
terre, et, un instant aprs, les deux chevaux, la charrette et Dosia
elle-mme, tout ruisselants, arrivaient au rivage, semblables  la cour
de Neptune.

Le paysan se confondait en remerciements et en excuses.

--Tu mourras de froid, Dosia! criait madame Zaptine. Il faut avoir perdu
la tte! Cette enfant me fera mourir...

Pendant qu'elle gmissait, Dosia tait dj loin. Bayard l'emportait
vers la maison, du plus vigoureux galop qui ft dans ses moyens.

Personne ne souffla mot, durant le trajet, dans les deux quipages.
Chacun avait trop  faire avec ses propres penses. Les cochers
n'avaient pas eu besoin d'ordres pour mettre leurs quipages ventre 
terre, tandis que les yeux des promeneurs suivaient la trace du passage
de Dosia marque par un filet d'eau non interrompu dans la poussire.

Enfin les chevaux hors d'haleine s'arrtrent devant le perron.

Malgr la hte gnrale, Platon fut le premier dans la salle  manger,
et le premier objet qui frappa ses yeux fut Dosia, dj dshabille et
revtue d'un grand peignoir de flanelle appartenant  sa mre.

Elle tait debout, trs-ple et tremblant de froid. La masse de ses
effets mouills gisait sur le plancher devant elle.

--Je n'ai pas pris la pine de monter, maman, dit-elle en voyant sa mre:
on m'a mis vos habits. Voyez comme c'est drle!

Elle riait, mais ses dents claquaient, quoi qu'elle en et.

On la coucha sur un canap; on la roula dans une chaude couverture
malgr ses protestations, et le samovar, grce aux soins des domestiques
intelligents apparut aussitt. Ds la seconde tasse de th bouillant,
Dosia cessa de trembler, et la couleur revient  ses joues.

Alors madame Zaptine, jusque-l fort inquite, entama un sermon.

--Maman, dit la jeune fille, en lui coupant peu crmonieusement la
parole, mon pre m'a enseign qu'il faut toujours secourir son
semblable, mme au pril de sa vie; or, il n'y avait aucun pril. Bayard
connat le gu comme pas un;--nous l'avons pass cent fois  nous deux.

--Et la fluxion de poitrine, malheureuse enfant?

--Cela s'attrape aussi au bal, rpondit philosophiquement Dosia; et
alors cela ne profite  personne. Maman, s'il vous plat, donnez-moi
encore une tasse de th.

Il fallut bien terminer l cette semonce. Mais Dosia avait une ide, et
elle tenait  la mettre  excution.

--N'est-ce pas, maman, que Bayard s'est bien conduit?

--J'avoue, dit madame Zaptine, que je n'attendais pas cela de lui.

--C'est que vous l'avez toujours mconnu, maman. Il a sauv son
semblable, Bayard. Aussi il mrite une rcompense, n'est-ce pas?

--Certainement; veux-tu que je lui fasse donner double ration d'avoine?

--Un picotin d'honneur? Oui, c'est gentil; je vous remercie pour lui,
maman, mais je voudrais autre chose.

--Quoi donc?

--Il ne faut plus qu'il trane le tonneau, maman! C'est un vrai
chevalier, vous ne pouvez plus vouloir l'avilir.

Au milieu des rires de la socit, madame Zaptine dclara solennellement
que Bayard serait dsormais dispens du service domestique. Mais ce
n'tait pas assez qu'une promesse; il fallut convoquer les cochers et
leur intimer l'ordre de ne plus chagriner la bonne bte.

Quand ils furent sortis:

--Je suis trs-contente, maman, dit Dosia, je vous remercie. Il me
semble qu' prsent je dormirais bien.

--On va te porter dans ta chambre, fit la mre, pleine de sollicitude.

--Me porter! s'cria Dosia en clatant de rire, me porter comme une
corbeille de linge qui revient de la buanderie?... oh! non, j'irai bien
sur mes deux pieds!

Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la
tasse de sa soeur, et se tirant avec une dextrit merveilleuse de son
peignoir deux fois trop long, elle se dirigea vers la porte. Au moment
de sortir, elle se retourna et adressa aux assistants une rvrence
collective.

--Bonsoir! dit-elle; soupez de bon apptit; moi, je meurs de sommeil.

Son regard vita celui de Platon qui ne l'avait pas quitte depuis qu'il
tait entr, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait
peine  monter, embarrasse par ses vtements.




                                  XXV


Dosia dormit tout d'une traite; madame Zaptine eut le cauchemar et
Platon ne dormit pas du tout. Le soleil de juin, qui se lve de bonne
heure, le trouva assis sur son lit, les yeux ouverts, bris par une nuit
d'insomnie. Ce qu'il avait pens, souffert rsolu cette nuit-l et
suffi pour remplir la vie d'un de ces hommes paisibles qui vont du
berceau  la tombe sans avoir connu d'autre souci qu'une heure de retard
ou la corve d'un travail supplmentaire.

Las de son immobilit, il s'habilla et descendit doucement au jardin.
Quatre heures sonnaient comme il passait devant le coucou de la salle 
manger. Il enjamba deux ou trois domestiques assoupis sur des nattes
dans les corridors, suivant la coutume russe immmoriale, ouvrit la
porte, ferme patriarcalement d'un simple loquet, et se trouva sur le
perron. Sous ses pieds, l'escalier casse-cou descendait vers la pelouse;
il s'y aventura, le descendit sans encombre et se mit  parcourir le
gazon  grands pas.

Tout tait humide de rose; le soleil envoyait des lames d'or  travers
les rameaux et dessinait sur le sable des alles les masses capricieuses
du feuillage. L'orchestre entier des oiseaux chantait l'aubade  plein
gosier; le btail, dj runi dans les pturages, donnait de la voix
dans le lointain comme une basse continue; parfois une vache laitire,
retenue  l'curie pour les besoins de la journe, rpondait  cet appel
par un mugissement sourd. Une abeille, veille de bon matin frla la
joue de Platon et s'enfona prs de lui dans une grappe d'acacia
jaune... Mais le jeune homme n'avait gure souci des sductions d'une
matine de printemps! Dans la feuille lointaine, le coucou venait de
rpter dix-huit fois son appel mlancolique: la superstition veut que
le nombre des appels du coucou, quand on l'interroge, soit le mme que
celui des annes destines  l'tre auquel on a song; Dosia ne quittait
pas les penses du jeune officier;--et, bien qu'il ne fut pas
superstitieux, il sentit son coeur se serrer d'une nouvelle angoisse.
Devait-elle mourir  dix-huit ans?

Peut-tre en ce moment mme Dosia se dbattait-elle sous l'treinte de
la maladie? Peut-tre la mort qu'elle avait appele la veille
planait-elle  son chevet?--Et si elle n'aimait pas la vie "trop
difficile", comme elle l'avait dit, Platon n'en tait-il pas la cause?
N'tait-ce pas lui dont le rigorisme outr, la pdante sagesse avaient
attrist ce jeune coeur, jadis dbordant de joie et de vie? Qu'avait-il
besoin d'exiger d'elle une perfection irralisable?

--Si elle meurt, se dit-il que ferai-je? que sera ma vie! Quels remords!
et quels regrets!

Ses pas l'avaient conduit au petit pavillon moisi. Il s'assit sur le
banc et regarda la charmille o, la veille, Dosia lui tait apparue.

--Comment, se dit-il, n'ai-je pas compris alors qu'elle ne tenait pas 
la vie? Comment dans ce regard navr n'ai-je pas lu la fatigue de la
lutte incessante?

Il resta longtemps  cette place; la rivire brillait non loin d'un bleu
froid; il sentit passer sur lui le frisson de l'onde glace tel qu'il
avait d passer la veille sur Dosia pendant qu'elle entrait si
courageusement dans l'eau.

Il s'accabla de reproches, tut en continuant  marcher au hasard pendant
longtemps. Lass enfin, il rentra, se jeta sur son lit et s'endormit.

Il se rveilla  huit heures. Un bruit de ruche remplissait la maison
sonore, entirement construite en bois de sapin. Il se hte de descendre
dans la salle  manger o madame Zaptine prparait le caf elle-mme en
l'honneur de ses htes.

--Eh bien? madame, dit-il, prenant  peine le temps de leur souhaiter le
bonjour, comment va Do... mademoiselle Thodosie?

--Mademoiselle Thodosie est l, rpondit la voix lgrement enroue de
la jeune fille; je me chauffe au soleil sur le balcon, monsieur Platon.

En trois enjambes il franchit la distance qui le sparait de la porte
et se trouva en prsence de Dosia. Vtue de laine blanche, elle s'tait
pelotonne dans un grand fauteuil; une ombrelle double de rose
protgeait sa jolie tte un peu ple contre les rayons du soleil dj
brlant.

--Vous ne ressentez aucun mal? dit Platon d'une voix aussi rauque que
s'il avait subi l'immersion de la veille. Il n'osait avancer la main
vers celle de la jeune fille.

--Je n'ai rien du tout! j'ai dormi comme un loir! Il n'est rien de tel
qu'in bain froid pour faire dormir!

--Mais  cette poque de l'anne...

--Dans quinze jours, tout le monde se baignera par partie de plaisir!
J'ai un peu devanc l'usage, voil tout! Il n'y a pas l de quoi
fouetter le plus petit chat.

Elle se tut et baissa les yeux. Il la regardait comme on regarde un
trsor perdu et retrouv soudain.

--Avez-vous pris votre caf? dit-elle pour rompre le silence qui se
prolongeait.

--Non!

--Faites-vous apporter votre tasse ici, nous djeunerons ensemble.

Platon obit. L'instant d'aprs un petit domestique apportait un
guridon avec le plateau du djeuner.

La cordialit vient en mangeant. Si cette vrit n'est pas proverbe,
elle mrite de le devenir; mieux que tout le reste, le pain et le sel de
l'hospitalit tablissent promptement la communaut des impressions.
Aussi Dosia se mit-elle bientt  jaser comme autrefois. De temps en
temps une ombre passait devant ses yeux, mais elle la chassait d'un
geste enfantin, comme on carte le sommeil en se frottant les paupires.

Quand les tasses furent vides, Dosia mietta sur le balcon le pin qui
lui tait rest, et les oiseaux arrivrent de toutes parts pour profiter
de cette aubaine.

--Ils me connaissent, dit Dosia en se laissant retomber dans son
fauteuil d'un air heureux et fatigu; ils m'aiment bien.

Elle ferma les yeux sur cette parole. Ses cils noirs portaient une ombre
fonce sur ses joues ples, dj prcdemment amaigries. Platon prouva
un vague sentiment d'effroi.

Le petit domestique vint chercher le plateau. Mourief, puis Sophie
s'approchrent tour  tour de Dosia pour prendre de ses nouvelles.
Sophie alla rejoindre la famille dans la salle  manger et ferma
doucement la porte du balcon...

Platon tait seul avec la jeune fille.

--Dosia! dit-il aprs un moment d'hsitation.

Elle ouvrit les yeux qu'elle avait referms, et un flot de sang lui
monta au visage.

--Dosia! reprit le jeune homme, j't trs dur avec vous... je vous prie
de me le pardonner.

Elle tendit sa main comme pour l'empcher de parler; il prit cette main
glace et la garda dans la sienne.

--J'avais dans l'esprit, continua-t-il, un idal de perfection
chimrique; je voulais vous obliger  lui devenue semblable... J'ai eu
tort: toute crature a ses instincts, ses sentiments, ses impressions
qui lui sont propres et qui lui font une originalit;--vous ne pouviez
pas...

--Etre pareille  Sophie? interrompit Dosia avec un soupir. Oh! non!

Elle retira sa main que Platon essayait timidement de retenir, poussa un
second soupir et dtourna les yeux.

--Telle que vous tes, Dosia reprit Platon, vous tes bonne et
charmante; vous mritez l'estime et l'affection de tous... et vous
l'avez.

Un regard interrogateur, habitude de malice ou de coquetterie, glissa
entre les paupires de la jeune fille, puis retomba. Elle rougit.

--Je tines plus  l'estime de quelques-uns, dit-elle, qu' l'estime de
tous.

--L'un n'empche pas l'autre, dit Platon. Vous m'avez inspir un
sentiment profond, que j'ignorais avant vous et qui changera ma vie....

Il s'interrompit mu: ses yeux, fixs sur le visage de la jeune fille,
en avaient dit plus long que ses paroles. Elle se souleva brusquement
dans son fauteuil et s'assit toute droite.

--J'ai honte, dit-elle d'une voix basse, mais ferme, j'ai grande honte,
monsieur Platon, d'avoir vol une estime que je ne mrite pas. Vous
m'aimez pour ma sincrit, pour ma franchise,--car d'autres qualits, je
ne m'en vois gure! Et bien, cela aussi est de ma part hypocrisie et
mensonge. J'aurais d vous le dire il y a longtemps, mais vous tiez
parfois svre; je me disais: A quoi bon parler de toi  quelqu'un pour
qui tu n'es rien?... J'avais tort, je le vois aujourd'hui.

Platon l'coutais indcis. Une lueur de joie indicible filtrait dans son
me, mais il n'osait y croire.

--Vous venez, reprit-elle, de parler de sentiments qui changeront votre
vie. Avant qu'il soit trop tard, avant que ces sentiments fassent votre
chagrin comme ils ont fait...

Elle se mordit la lvre, plit puis reprit:

--Je dois vous dire que je ne suis pas ce que vous croyez. L'an dernier,
 pareille poque, lasse de la contrainte dans laquelle j'tais tenue
ici, j'ai fait une folie qui me cotera le bonheur de ma vie... Dans un
moment d'exaspration, j'ai pri mon cousin Pierre de m'enlever. Il se
m'aimait pas. Je crois bien que le le savais, mme alors; mais j'avais
menac... peu importe le moyen que j'employai; d'ailleurs j'tais
rsolue  tout. Il consentit et m'emmena. Mais nous n'avions pas fait
quatre verstes que j'avais compris ma faute. Personne n'en avait
connaissance, je la regrettais, mon cousin voulut bien me ramener ici,
sans me faire les reproches que j'avais mrits. Aprs cela, monsieur,
aprs une faute qui n'a fait tort qu' moi, puisque Pierre est innocent,
je ne suis plus digne de votre estime... pardonnez moi de l'avoir
usurpe si longtemps.

Elle se tut, deux grosses larmes roulrent silencieusement sur la laine
blanche de son peignoir. Elle voulut se contraindre, mais elle n'en eut
pas la force; ses sanglots clatrent douloureux, briss comme ceux
d'une crature dsespre, pour qui la vie n'a plus de ressources, et
elle cacha son visage contre le dossier du fauteuil.

--Dosia, dit la voix de Platon, si prs qu'elle tressaillit: Dosia vous
tes un ange... Je le savais!

Elle frmit de la tte aux pieds.

--Vous le saviez! Et vous m'aimiez un peu tout de mme?

--Non, je ne vous aimais pas,--pas assez du moins,--pas comme je vous
aime  prsent. Je me demandais si vous auriez assez de confiance en moi
pour parler...

--J'ai voulu le faire cent fois, mais vous tiez si svre, vous aviez
si peu l'air de vous intresser  moi... j'avais si grand'peur de vous!

--Maintenant, fit Dosia en souriant--ce sourire dans ses yeux mouills
lui donnait une grce idale,--j'ai encore un peu peur de vous, mais pas
tant! Est-ce que vous m'estimez vraiment? Ah! j'ai bien souffert de
cette estime que je croyais vole!

--Oui, je vous estime quelque peu, rpondit Platon en souriant aussi.
Vous tes comme Bayard: vous avez sauv votre semblable.

--Oh! quelle vtille! s'cria Dosia.

--Je n'en ai pas fait autant! mais comme je suis plus sage que vous,
cela rtablit un peu la parit. Vous rappelez-vous ce jour o nous
sommes tombs d'accord qu'il vous faudrait un mari trs-sage?

--J'ai bien pleur ce jour-l! murmura Dosia.

--Vous ne pleurerez plus. Me trouvez-vous assez sage pour tre votre
mari?

Dosia le regarda, lui tendit les bras, puis, par un mouvement de pudeur
virginale, les replia sur sa poitrine et s'affaissa dans le fond du
fauteuil, toute ple, mais sans le quitter des yeux.

Il l'enleva et l'entrana,--la porta presque,--jusque dans la maison.

Madame Zaptine eut alors une belle occasion de lever les bras au ciel 
cette apparition incongrue, mais elle la manqua. Sophie la prvint d'un
mot.

--Je crois, chre madame, dit-elle tranquillement, que mon frre 
quelque chose  vous communiquer.

--Madame, dit Platon, veuillez m'accorder la main de mademoiselle
Thodosie.

Dosia ressuscite d'un coup de baguette, monta mettre une robe, et au
bout d'un quart d'heure rapparut, coiffe, habille,--digne, en un mot,
de sa nouvelle position de fiance. On dansa, on joua  colin-maillard;
le vieil orgue de Barbarie qui jouait le _Calife de Bagdad_ et _Aline,
reine de Golconde_, fut si bien mis  contribution, que la manivelle en
resta dans la main trop zle de Mourief; enfin, on fit tant de bruit et
l'on s'amusa si bien que, jusqu' l'heure du repos, les soeurs de Dosia
n'eurent pas le temps de mditer sur la grande injustice que la destine
leur avait faite ce jour-l.

--Nous nous marierons dans huit jours, dit Platon comme on servait la
soupe.

--Comment! comment! cria madame Zaptine, et le trousseau?

--Ce n'est pas le trousseau que j'pouse; nous aurons le trousseau plus
tard. Mais nous nous marieront dans huit jours, en mme temps que
Sophie. N'est-ce pas, Dosia?

--Certainement, fit celle-ci. J'emmne Bayard.

--Quel bonheur! s'crirent les soeurs toutes d'une vois.

--Ne vous rjouissez pas trop, fit Dosia en levant l'index d'un air
menaant; sans quoi je vous laisserais mon chien.

On demanda grce, et il fut convenu que Dosia emmnerait aussi son
chien.

En sortant de table, toute la socit descendit l'escalier casse-cou, et
madame Zaptine, fidle  une habitude de sa jeunesse, alla s'asseoir sur
la balanoire flexible. Depuis trente-huit ans elle venait y faire un
peu d'exercice aprs le dner pour activer sa digestion.

Elle n'tait pas assise depuis une demi-minute que deux de ses filles
vinrent l'y rejoindre, puis Dosia, suivie de Platon qui riait, enfin
toute la compagnie,  l'exception de Mourief qui, debout,  dix pas, les
regardait en fumant sa cigarette.

--Vous avez l'air d'un vol d'hirondelles perches sur un fil
tlgraphique, dit-il en se dlectant  cette vue; ma tante surtout, par
sa diaphanit.

Madame Zaptine rit de bon coeur; elle tait si contente ce jour-l
qu'elle avait oubli d'tre malade. La balanoire se mit en branle.
Mourief les regardait sauter d'un air amus.

--Dis donc, Dosia, s'cria-t-il, te souviens-tu? l'an dernier...

Il s'arrta vex, craignant d'avoir fait une sottise.

--Oui, je m'en souviens, rpondit Dosia en regardant Platon. Tu n'tais
pas aussi aimable qu'aujourd'hui! Allons, viens aussi faire un tour de
balanoire.

Pierre jeta sa cigarette, vint s'asseoir prs de Sophie et donna une
vigoureuse impulsion  la planche lourdement charge. Au milieu des
rires chacun prit le mouvement.

--Vous allez casser la balanoire, criait madame Zaptine en faisant de
vains efforts pour s'arrter.

--a ne fait rien, ma tante, rpondit Mourief. Allons! Hop! hop! en
famille!




[Fin de _La fille de Dosia_ par Henry Grville]