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Titre: Un crime
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1884
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1884 (onzime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   11 aot 2008
Date de la dernire mise  jour: 11 aot 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 158

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                              UN CRIME

                                 PAR

                           HENRY GRVILLE




                          Onzime dition


                               PARIS
                          LIBRAIRIE PLON
           E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                        RUE GARANCIRE, 10

                               1884




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en juin 1884.




                               UN CRIME




I

La place de Champcey dormait au soleil dans l'engourdissement de la
grosse chaleur. Les maisons closes, les fentres fermes, que les
rideaux blancs soigneusement croiss rendaient impntrables au regard,
les portes des granges ajustes et cadenasses, et mme les charrettes
dteles, dont les brancards se levaient au ciel comme les bras d'un
dormeur mal veill qui s'tire longuement,--tout exhalait une
impression de sieste et de bate paresse.

Champcey tait en tout temps un village paisible; aussi loin que
remontaient les souvenirs des plus vieux habitants, rien
d'extraordinaire n'y tait jamais arriv. La mer avait beau venir hurler
au pied des roches curieusement dchiquetes, les Champois n'avaient
point de barques, n'ayant point de port; en coupant au flanc de la
falaise la haute fougre qui leur sert de combustible, ils se
contentaient de hocher la tte au passage des voiles tmraires qui se
hasardaient au large par le gros temps.

Ce n'est pas eux qu'on aurait pris  risquer leurs biens ou leur
personne en quelque aventure prilleuse! De pre en fils les Champois
se transmettaient les principes d'conomie et de sagesse avec lesquels,
sauf un cas de male maladie, on est assur de vivre vieux et de mourir
dans l'aisance.

A Champcey, on se querellait peu, et l'on ne se battait pas. Les
garonnets eux-mmes, sur le seuil de l'cole, changeaient parfois des
injures, mais jamais de horions: l'instinct de la tranquillit qui fait
vivre longtemps sans user beaucoup d'habits tait assez fort en eux pour
apaiser promptement leurs dissensions enfantines, qui ailleurs eussent
probablement dgnr en rixes turbulentes. Ils se montraient assez
volontiers le poing, mais on n'avait pas ou-dire que les choses eussent
jamais t pousses plus avant.

Les journaux pntraient pourtant dans ce lieu recul; il en arrivait
mme deux, chaque jeudi et chaque dimanche, l'un ractionnaire, pour le
cur; l'autre radical, pour le maire; mais la politique elle-mme ne
pouvait troubler la scurit qu'imposait aux habitants l'atmosphre
particulire de Champcey; on lisait le journal uniquement pour connatre
les ventes de biens meubles et immeubles, la gazette des foires et
marchs, et parfois, mais rarement, les faits divers de
l'arrondissement.

C'est dans cette paix somnolente qu'taient ns, puis morts, tous les
Champois depuis les temps les plus reculs, alors qu'un homme
aventureux tait venu btir sur la plaine la premire maison du village.

Elle existait encore, cette maison historique: construite en pierres
grises du pays, recouverte en lourds feuillets de schiste bleu ple,
elle portait, profondment graves dans l'entablement, au-dessus de la
porte, des lettres  l'apparence cabalistique:

F. B. P. MARIN BONAMI 1617

Ce qui signifiait: Fait btir par Marin Bonami.

Qui tait ce fondateur? on l'ignorait.

Le village, on le voit, n'tait pas vieux: deux sicles et demi
seulement. Et dj personne ne pouvait plus dire ce qu'il y avait eu sur
la falaise, avant qu'on y vit une glise. Des savants taient venus,
affirmant qu'on devait y retrouver des vestiges de camp romain; d'autres
avaient assur qu'il y avait jadis exist des menhirs... Les Champois
ne savaient rien. Marin Bonami n'avait point laiss de lgende.

Il avait pourtant laiss une postrit: de pre en fils, la maison de
pierres grises avait allum, le soir, sur la falaise, la petite fentre
qui regardait la mer. Les pcheurs qui regagnaient leur havre, ou qui
s'en allaient  l'heure du crpuscule tendre leurs lignes sur le banc de
rochers  fleur de mare basse, qui rendait la cte si dangereuse, se
servaient de la fentre comme d'un amer pour retrouver la passe et les
courants.

Parfois la fentre luisait comme un feu de forge; c'tait lorsque la
femme Bonami, jeune ou vieille, suivant le hasard des annes, jetait
dans l'tre de grandes branches d'ajoncs secs, dont la flamme montait
dans la chemine, emplissant la maison de lueurs dansantes et joyeuses.
Le lait tremblait alors dans l'norme chaudron de cuivre o se
prparait, jadis avec du son, depuis un sicle avec des pommes de terre,
la pture des btes; la vapeur s'enroulait en volutes au milieu de la
fume, et les petits Bonami, assis prs de l'tre, les mains sur les
genoux, regardaient bouillir le chaudron.

Les femmes Bonami s'en taient alles les unes aprs les autres dormir
dans le cimetire. Puis les Bonami s'taient parpills un peu partout,
faute d'espace, et aussi par le hasard des mariages qui avaient emmen
les filles vers d'autres coins de famille; la dernire tombe, la plus
frache, tait prs de la petite porte de l'glise; entoure d'une
balustrade de bois peinte en noir, une croix blanche seme de larmes
noires disparaissait presque sous un rosier blanc, qui faisait pleuvoir
de mai  novembre une avalanche de petites roses parfumes sur le nom de
Victoire Bonami morte  seize ans.

Le soleil de midi tombait  pic sur le rosier, mettant en lumire toutes
les roses, et creusant un trou sombre  la tte de la croix, l o se
voyait le nom. Le dernier Bonami vivant coupait  et l du bois mort
aux branches de l'arbuste, et laissait choir autour de lui l'averse de
ptales effeuills que provoquait la secousse rgulire de son couteau.

C'tait un beau garon de vingt-cinq ans; il avait la structure ferme,
pour ainsi dire tasse, de sa race et en particulier de sa famille. Il
paraissait peut-tre un peu plus g que ses annes, mais  quarante ans
il n'aurait presque pas chang. Les yeux bleus, fermes et francs,
devaient seuls prendre une expression diffrente. Ce jour-l ils taient
tonnamment jeunes et brillants.

Marin, dernier du nom, n'avait plus personne de son sang; sa soeur
Victoire, dont il soignait la tombe avec une attention tendre et
infatigable, tait morte dix ans auparavant, d'une faon mystrieuse.
Sans maladie connue, elle avait dpri, puis elle s'tait teinte;
personne n'avait su, ni n'avait demand pourquoi. Marin, trs-jeune
alors, et plus dvelopp de la vie du corps que de celle du coeur,
l'avait beaucoup pleure; orphelins, ils taient l'un pour l'autre tout
ce que peuvent tre deux enfants qui n'ont qu'eux pour s'entr'aimer.

Il affectionnait entre tous les endroits du pays le cimetire, plein de
soleil et de mouches bourdonnantes; le rosier qu'il avait plant lui
semblait, l't, un ami, auquel il confiait ses ides, et il le soignait
comme il et fait d'un enfant que l'on encourage ou que l'on redresse.
Depuis bien des annes, Marin ne pleurait plus sa soeur, mais il
l'aimait toujours, et, prs de sa tombe, il croyait parfois ne l'avoir
point perdue.

Bien plus, il lui semblait souvent que si quelque chose lui arrivait
jamais, ce serait l, prs de cette croix, parmi les roses blanches,
qu'apparatrait l'vnement de sa vie.

Les roses fanes gisaient toutes dans l'herbe, avec les pousses
gourmandes que Marin venait d'monder; il avait referm son couteau et
l'avait remis dans sa poche, et pourtant il restait pntr d'on ne sait
quelle douceur secrte; tout sentait bon autour de lui, l'air tait
chaud et fortifiant, et l, au milieu des siens, endormis, il ne se
sentait pas seul...

La petite porte du cimetire grina sur ses gonds, s'ouvrit et retomba;
Marin leva les yeux, et resta immobile... tait-ce sa destine qui
venait le trouver prs du rosier de Victoire?

C'tait une toute mignonne fillette de seize ou dix-sept ans  peine,
mince et bien prise dans sa petite taille; ses cheveux frisottants
formaient un nimbe  son joli visage mutin; elle cachait ses deux mains
sous son tablier, et se dirigeait vers l'glise, dont la porte ouverte
laissait sortir une bonne odeur de cire et d'encens.

Le cimetire tait plant de pommiers; qui buvait le cidre de ces
pommes? Le bedeau peut-tre; Marin ne s'en tait jamais inform. Les
tombes taient aussi bien sous les pommiers qu'au grand soleil, et la
rcolte ne faisait de mal  personne, n'est-ce pas?

Au moment o la fillette allait entrer sous le porche bant, une pomme
verte tomba sur une pierre avec un bruit qui fit envoler une nue de
petits insectes effrays.

La jeune fille tressaillit, tourna la tte, et sembla s'apercevoir
seulement alors qu'elle n'tait pas seule dans le cimetire.

--Monique! dit doucement Marin.

Elle s'arrta et fit un mouvement indcis vers lui.

--Monique, rpta le jeune homme, viens ici.

--Tu ne peux pas venir, toi, dit-elle, si tu as  me parler?

--Non, viens, toi.

Elle fit une petite moue; ses yeux qui riaient interrogrent le ciel,
puis le porche, puis les tombes voisines, et enfin s'arrtrent sur
Marin. Elle rougit et fit vers lui deux pas.

--Viens, insista le jeune homme, j'ai quelque chose  te dire.

Elle s'avana, avec une sorte de confusion, les mains toujours noues
sous son tablier; quand elle fut tout prs de lui, elle le regarda, et
s'arrta net, comme si elle avait reu un choc.

Marin avait pos sa main droite sur la balustrade de bois; de sa main
gauche il attira la jeune fille vers lui, et tout  coup, se penchant
vers elle, il l'embrassa longuement, avec une sorte d'extase. Quand il
dtacha ses lvres de celles de Monique, il tait tout pale, elle toute
rouge.

--Je ne savais pas que je t'aimais comme cela, dit-il, sans quitter la
balustrade. Je l'ai senti tout  l'heure, quand tu es entre...

Monique sourit, et baissa la tte. Elle le savait depuis longtemps.

Marin la regardait comme s'il ne l'avait jamais vue, et, en effet, telle
qu'elle lui apparaissait ce jour-l, il la voyait pour la premire fois.

Dtachant ses yeux du visage presque enfantin qui lui rvlait une vie
nouvelle, il regarda la croix o se lisaient le nom et l'ge de
Victoire.

--Quel ge as-tu? demanda-il.

--Dix-sept ans.

--Comme tu es mignonne!...

--On est ce que l'on peut, rpondit-elle d'un ton fch.

--J'aime cela, fit-il avec douceur.

Elle lui sourit, Monique aimait les louanges, et, au village, o c'est
une qualit d'tre gros et grand, elle ne rcoltait gure que des
railleries pour sa gracieuse petitesse.

Il la regarda encore, et comme s'il voulait retrouver l'ivresse de ce
baiser, le premier qu'il lui et jamais donn, il se pencha vers elle,
mais, se ravisant, il tira son couteau et coupa une branche de roses
blanches qui taient encore en bouton.

--Tiens, dit-il, ce sont des roses de Victoire... Il hsita, cherchant 
formuler sa pense; mais, habitu  vivre seul, il ne savait ni les
belles phrases ni les dtails lgants.

--Ce sont les roses de Victoire, rpta Marin, et alors, tu comprends
que c'est pour nous marier.

Les yeux de Monique se levrent vers lui avec une interrogation joyeuse,
puis se dtournrent, car ceux du jeune homme la troublaient.

--Tu veux bien, dis? insista-t-il, voyant qu'elle ne rpondait pas.

Il ne pouvait voir son visage, car elle regardait du ct de l'glise,
mais il vit les petites oreilles devenir toutes rouges.

--Je veux bien, dit-elle  voix basse, je ne sais pas si maman voudra.

--Allons lui demander, fit tranquillement Marin, comme s'il s'agissait
d'une chose ordinaire de la vie.

Monique avait fait un pas, il la retint par sa manche, et la ramena vers
la croix.

--Baise la place, dit-il en indiquant le nom de sa soeur, je la baiserai
aprs.

La jeune fille obit, pendant qu'il tenait releves les roses qui
auraient pu lui gratigner le visage; il posa ses lvres  l'endroit o
elle avait pos les siennes, puis la regarda avec une motion profonde.
Elle tenait  la main la branche de roses qu'il venait de lui donner; il
la reprit, et, d'un geste  la fois chaste et hardi, il l'enfona dans
rentre-billement du fichu, sans mme effleurer le corsage de Monique.

--C'est le bouquet de la marie, dit-il en souriant avec un air de joie
indicible. Elle tourna vers lui son joli visage rieur, et il l'embrassa
pour la seconde fois.

--Allons, dit-il, donne ta main. Que ta mre le veuille ou non, nous
sommes accords, et c'est pour la vie,  prsent, que nous avons bais
la croix de Victoire.

Ils sortirent du petit cimetire en se donnant la main, sous le soleil
triomphant, dans la joie de juillet, pendant que les insectes dors
dansaient en bourdonnant autour des roses panouies.




II

La mre de Monique travaillait assise sur un escabeau de htre, dans le
rayon de jour venu de la porte ouverte.

C'tait une grande femme aux traits durs,  l'air svre; on comprenait,
en la voyant, qu'elle n'avait pas plus d'indulgence pour les autres que
pour elle-mme. La vie ne lui avait pas t clmente; elle avait d,
suivant l'expression populaire, vulgaire, mais nergique, gagner aa vie
de bonne heure, et  peine avait-elle eu cinq ans, qu'on l'avait vue
suivre  la trace les moissonneurs, en glanant sur les champs
dpouills.

Rude mtier que celui de glaneuse. Il n'est potique que dans les
romances et les gravures de keepsake; sous le soleil ardent qui mord la
peau, courbes depuis l'aube jusqu' ce que le soleil ait disparu, les
glaneuses font le travail le plus pnible et le plus mal rcompens.

Plus tard, la petite Clmence tait entre en service chez un mtayer. A
l'heure o les premires approches du matin rpandent cette lueur grise
et triste qui jette au coeur de l'homme une indicible mlancolie,
pendant que la terre semble souffrir d'tre rveille et de devoir
reprendre son labeur journalier, Clmence, une lourde seille de bois 
la main, djete par l'effort sous le fardeau, s'en allait dans les
tables abreuver les jeunes btes, ou dans l'paisse rose qui mouillait
presque jusqu' la ceinture son cotillon de droguet, une cane de cuivre
sur l'paule au bout d'une longe tresse, elle revenait de traire les
vaches qui avaient pass la nuit dans les pturages.

Leve la premire, couche la dernire, la petite servante de ferme
faisait les plus pnibles travaux, pendant que les hommes se reposaient.
Bizarre existence en vrit que celle de ces paysans! Sous le prtexte
qu'au temps du labour et de la rcolte ils donnent de solides coups de
collier, pendant une bonne partie de l'anne, les hommes fument leur
pipe, assis au coin du feu, les mains sur les genoux. De temps en temps,
sans se presser, ils vont regarder si le bl pousse ou si le foin sera
bientt bon  couper; puis ils reviennent du mme pas lent, ne songeant
point, pour utiliser leurs loisirs,  voir si la mnagre n'a pas besoin
d'un coup d'paule.

Elle en aurait souvent besoin, la pauvre femme, et sa petite servante
plus encore, car leur besogne est la mme tous les jours, et entre
temps, par-dessus le march, elles s'occupent du petit jardin, qui, sans
leurs soins, ne produirait que de l'herbe. Mais ce sont d'avilissantes
besognes qui ne conviennent point  un homme; le matre s'en revient au
coin du feu, rallume sa pipe et reprend le fil de sa songerie.

Clmence avait men cette vie jusqu'au jour o elle avait pous un
journalier, pauvre comme elle. Alors son travail s'tait encore accru de
celui de son propre mnage. Plusieurs enfants, qui n'avaient pas vcu,
avaient ajout  cette laborieuse existence la surcharge pesante des
grossesses, des couches et de l'allaitement; puis enfin Monique tait
ne, et peu d'annes aprs le pre tait mort. Un tout petit brin
d'hritage, survenant l-dessus d'un parent ignor, avait assur  la
veuve cent cinquante francs de rente. Cela, avec le veuvage et une
fillette qui dj pouvait travailler, c'tait presque la prosprit.
Pour la premire fois de sa vie, Clmence avait respir, et, pendant
toute une journe, n'avait point fait ouvre de ses mains.

Plus d'homme  soigner, et la question du pain quotidien rsolue!
C'tait  peu prs le bonheur. Clmence avait peut-tre regrett son
mari;  coup sr, elle n'avait point regrett le mariage. Aux champs, le
mariage est un contrat o tous les avantages sont du ct de l'homme et
tous les dboires du ct de la femme. L'homme est dsormais blanchi,
raccommod, soign gratis; sa femme fait, dans la maison et le jardin,
l'ouvrage qu'il tait oblig d'y faire tant seul; il mange  table,
servi comme le matre; elle, au coin de l'tre, sa petite soupire entre
les genoux; le matin venu, c'est encore elle qui le rveille quand il
doit aller au travail. Heureux homme, en vrit; pauvre femme servante!

Donc, Clmence se trouvait plus tranquille qu'elle ne l'avait encore
t. Mais cette espce de bonheur venait trop tard pour changer le
caractre que son temprament peut-tre, et  coup sr son genre
d'existence, avaient cr en elle. Elle s'tait endurcie au mal, et elle
entendait que chacun y ft aussi insensible qu'elle-mme. Sa fille fut
leve trs-rudement.

Mais Monique avait reu en naissant une de ces heureuses natures que
rien ne dconcerte ni n'assombrit. Son visage mutin avait t joli sous
les vilains petits bonnets d'indienne de son berceau. Ses yeux rieurs
avaient brill de joie aux maigres lueurs du feu parcimonieusement
entretenu; ses cheveux rebelles avaient dfi toute l'eau du puits,
vainement employe  les lisser en bandeaux bien plats. Monique tait
gaie comme un rayon de soleil qui danse sur l'eau, violente et emporte
par moments comme une tempte du Sud, confiante et cline l'instant
d'aprs comme un jeune chat qui sent la crme. Tendre au fond, capable
d'aimer, coquette sans le vouloir et dsireuse de tout ce qui pouvait
lui apporter quelque joie, aussi bien que tout autre tre humain qu'une
ducation hypocrite n'a point fauss.

Vainement Clmence avait-elle lev sa fille  dner d'un peu de soupe
maigre et  souper d'un morceau de pain; Monique avait cueilli les mres
des haies; elle savait o se trouvait un tapis de fraisiers des bois,
sous une alle de htres voisine, et aucun fruit sauvage n'chappait,
suivant la saison,  ses dents blanches, aussi gourmandes de bonnes
choses que de rires. La mre avait eu beau charger ses paules frles
d'un lourd fardeau de linge sec ou mouill; en allant au dou, ou pour
en revenir, Monique rencontrait quelque paysan poussant sa brouette ou
conduisant son cheval par la bride; d'un regard ou d'un mot, elle savait
inspirer le degr de compassion ncessaire pour se faire prendre son
fardeau jusqu'au plus voisin carrefour. Au jardin, elle sarclait
rsolument, jusqu'au moment o, lasse, elle s'asseyait sur ses talons,
les mains pendantes, pour regarder passer les hirondelles dans le ciel,
si haut, si haut qu'elle en avait le vertige; et si sa tche restait
inacheve, elle n'en avait souci, aimant mieux tre battue que de
travailler contre son gr. Avec cela, point paresseuse et, quand elle se
mettait  l'ouvrage, en faisant plus que tout autre, dans un temps
moiti moins long.

Tout le monde l'aimait, sa mre, sous son apparente rudesse, l'adorait.

Elle avait t  l'cole comme les autres, avait appris  lire,  crire
 peu prs et  compter fort bien. Sa mre lui avait enseign la couture
et le tricot, et l'ducation de Monique ainsi acheve, elles avaient
toutes deux employ leur temps  faire des journes d'ouvrage dans les
fermes environnantes, tantt couturires, tantt blanchisseuses, et
toujours entoures d'une certaine considration. Dans ce pays, qui a des
moeurs bien particulires, la couturire est un personnage, car elle
sait ce qu'ignorent les autres: les mains des femmes, dformes par le
travail grossier, sont malhabiles  manier l'aiguille et les ciseaux.

Clmence cousait une jupe de grosse laine pour quelque voisine, lorsque
le pas vif et hardi de Monique rsonna au dehors; le pas d'homme qui
accompagnait celui-l fit lever la tte, et elle vit avec surprise Marin
Bonami franchir le seuil de sa porte.

--Qu'est-ce qu'il vous faut? lui dit-elle avec sa rudesse ordinaire,
augmente encore de la faon peu hospitalire dont les gens de l'endroit
accueillent les nouveaux venus.

--Bien des choses, Clmence, rpondit le jeune bomme en soulevant son
chapeau, qu'il remit aussitt sur sa tte, ou plutt, une seule chose...

Son regard se tourna vers Monique.

Celle-ci trs-rouge, extrmement grave, s'tait assise  l'extrmit du
banc de chtaignier qui dfendait les abords de la table. Ne recevant
point d'encouragement de ce ct, il reporta les yeux sur le visage
anguleux de Clmence, lev vers lui. Ou ne lui disait point de
s'asseoir, il resta debout.

--Eh bien? fit la vieille femme.

--Je veux pouser Monique, rpondit Marin tout simplement.

Clmence laissa tomber ses ciseaux, et regarda sa fille.

On n'apercevait gure que le cou hal de la fillette sous le brouillard
dor des cheveux qui frisaient sur sa nuque. Les brides du petit bonnet
blanc cachaient presque entirement l'oreille, mais le peu qu'on en
voyait tait de la couleur des roses de roi.

--Qu'est-ce que c'est? fit Clmence en ramassant ses ciseaux.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, rpondit le jeune homme.

La vieille femme se leva, alla au fond de la chambre dposer sur son lit
drap d'indienne sombre l'ouvrage qu'elle tenait dans ses mains, puis
elle revint vers le foyer, prsenta une chaise de paille  son hte, et
lui dit en a'asseyant elle-mme:

--Marin Bonami, asseyez-vous.

Surpris, le jeune homme obit, pendant qu'une rougeur de plaisir lui
montait au visage. Il tait donc agr?

--Vous me demandez ma fille? dit Clmence d'un ton trs-calme.

--Oui.

--Eh bien! mon garon, votre demande est bien de l'honneur pour nous,
mais je la refuse.

--Pourquoi? s'cria Marin, qui sursauta sur sa chaise.

--Parce que vous n'avez autant dire rien, que ma fille n'a pas mieux, et
que je ne veux pas marier la faim avec la soif.

--On peut travailler, fit lentement Bonami. Clmence fit un geste o se
rsumaient toutes les amertumes de sa vie.

--Je connais cela, dit-elle. On se marie jeune, pour avoir plus
longtemps  souffrir; on a une bannere d'enfants, on s'abme  les
lever et l'on est cass avant l'ge. J'ai pass par l, ma fille n'y
passera point.

Monique tourna vers son amoureux son joli visage dsappoint: une moue
adorable sur ses lvres boudeuses, une expression inquite et chagrine
qui eussent gt tout autre visage la rendaient plus sduisante que
jamais. Marin lui jeta un regard profond et dsespr; pendant un
instant on n'entendit que le tic tac de l'horloge.

--Mais, reprit le jeune homme en s'exprimant avec peine, vous n'tes
point sans quelque bien, et moi, j'ai la maison de mon pre, avec un
champ et le jardin. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est pourtant mieux que
rien.

--Comme vous le dites, mon garon, ce que vous avez n'est pas beaucoup,
car m'est avis que vous n'tes pas trop  votre aise.

Bonami rougit en baissant les yeux sur sa blouse rapice. Clmence les
connaissait bien, ces pices-l; c'est elle qui les avait mises, au plus
juste prix, car elle tait consciencieuse.

--Pour moi, reprit la couturire, c'est vrai que j'ai un peu de bien,
mais je ne m'en sparerai point de mon vivant. J'ai trop pein dans ma
vie pour vouloir peiner encore quand je puis faire autrement. Quand je
serai morte, ma fille aura mon bien. D'ici l, pas un liard, et il n'y a
pas  y revenir.

--Je ne vous avais pas dit cela, Clmence, pour vous demander quelque
chose, rpondit le brave garon, un peu froiss; je prendrai Monique
telle qu'elle est, et je saurai bien travailler pour deux.

--Pour deux, oui; mais pas pour trois, pour quatre ou pour dix. Non,
Marin, j'en suis fche pour vous, parce que vous tes un honnte homme,
mais vous n'auriez pas d vous mettre cela dans la tte. Et toi,
Monique, je te dfends d'y penser, tu m'entends!

Monique avait baiss la tte, elle entendait, c'tait bien.
Obirait-elle? C'tait autre chose.

Marin Bonami se leva.

--Nous en reparlerons un autre jour, dit-il, avec une politesse inne,
mritoire chez un homme aussi simple, aujourd'hui je ne voudrais pas
vous contrarier.

--Ni aujourd'hui, ni jamais! rpliqua schement Clmence.

--Pour cela, c'est autre chose, rpondit Marin. Nous sommes accords,
Monique et moi; tantt, auprs de l'glise, nous avons bais la croix de
Victoire; c'est chose dite, et l'on ne s'en ddira pas. Seulement, on
n'est pas press, on attendra que vous ayez rflchi. Au revoir,
Monique. Au revoir, Clmence.

Il gagnait la porte, la couturire le rappela.

--Marin, venez ici. Vous vous tes accords? Quand?

--Dans le cimetire, tout  l'heure.

La vieille femme garda un silence gros d'orages.

--Et vous ne voulez pas vous en ddire?

--a ne se peut pas, Clmence.

--Nous verrons bien! s'cria celle-ci, dont le caractre violent,
endormi  l'ordinaire sous un calme apparent, se rveillait parfois avec
une nergie sauvage. Tu as fait cela, toi, petite malheureuse? Une fille
qui n'a pas dix-sept ans, sans la permission de sa mre! Voil du beau,
en vrit!

Elle s'avanait menaante vers sa fille, Marin se jeta entre elles.

--Tous ne la battrez pas devant moi, dit-il, tout pale.

--Vous avez parbleu grand'raison! fit Clmence, soudain dgrise de sa
colre. Allez-vous-en et laissez-moi rgler mes affaires de famille.

--Vous ne la battrez pas!

--Cela ne vous regarde point, mon garon, puisque vous n'tes point mon
gendre. Allons, hors d'ici!

La couturire paraissait calme, et ses gestes n'avaient plus rien de
menaant. Assez embarrass de sa personne, Marin souleva son chapeau,
gagna le seuil et disparut, en jetant  Monique un regard qui, mieux que
toutes les signatures, promettait le mariage. Mais il ne s'loigna
point;  quelques pas de l se trouvait un tronc d'arbre abattu, prt 
tre dbit en bois de chauffage: il s'assit dessus et attendit,
l'oreille aux aguets.

Clmence ne s'tait pas donn la peine de fermer sa porte. Dans ce coin
de terre, les portes ne sont fermes qu'en l'absence des matres ou la
nuit. Ds que Marin eut quitt la maison, elle appela devant elle sa
fille d'un geste impratif.

--Qu'est-ce qu'il t'a dit? lui demanda-t-elle brivement.

--Il m'a dit qu'il voulait se marier avec moi.

--Comme a, tout de go?

--Mais oui! Comment voudriez-vous qu'il me l'et dit?

La fillette, presque indigne, leva la tte et regarda sa mre dans les
yeux. Clmence ne rpondit pas  cette question embarrassante.

--Et aprs?

--Il m'a donn une branche de roses, les voil, continua Monique en
indiquant le bouquet de son corsage: ce sont celles du tombeau de
Victoire, et il ne permet pas que personne y touche. Et puis, nous avons
embrass la crois, et nous sommes venus ici.

Rien de plus simple et de plus innocent. Monique avait remis les mains
sous son tablier, et semblait parfaitement tranquille. Sa mre la
regardait avec un mlange de colre et de tristesse.

--levez donc des enfants, dit-elle amrement, pour qu' peine
savent-ils marcher tout seuls, on les voie vous tenir tte! Je te
dfends de penser  ce garon, tu ne l'auras pas.

Monique ne bougea point. La tte baisse, les mains sous son tablier,
elle personnifiait la rsistance passive, qui ressemble tant  de la
rsignation que les plus fins y sont pris.

--S'il t'en reparle, tu le renverras, et tu viendras me le dire. Tu
m'entends?

Monique secoua la tte de haut en bas, ce qui voulait dire! J'entends.
Les ingnues ont de ces faons jsuitiques d'interprter leurs actions.

--Une morveuse, reprit la mre en grommelant, et avec un va-nu-pieds! Tu
auras le temps d'en voir, des pouseurs! Dieu merci, ce n'est pas ce qui
manque! Les filles, si elles voulaient, en auraient  la douzaine de
pendus  leur tablier!

--Ce n'est pas si sr, pensait Monique; j'en ai vu monter en graine, pas
loin d'ici, mais ce n'est pas la peine de contrarier ma mre pour si
peu.

--Tu m'as comprise, n'est-ce pas? Et marche droit, sans quoi...

Clmence ne termina pas sa phrase. Avisant les roses blanches, elle les
arracha du fichu et les jeta dans la rue; Monique les suivit du regard,
mais n'opposa aucune rsistance.

Dsarme par cette apparente soumission, la couturire reprit son
ouvrage et retourna sur son escabeau. Monique saisit une cane de cuivre
dont elle passa la longe  son bras.

--O vas-tu? dit la mre, qui tait  mille lieues de penser que le
prtendant vinc pt tre prs de l.

--Chercher de l'eau  la fontaine, rpondit la fillette. C'est pour cela
que j'tais sortie tantt, mais j'avais oubli ma cruche.

Sans s'arrter  l'ironie de cette phrase, Clmence laissa passer sa
fille. A peine celle-ci tait-elle dehors qu'elle ramassa le bouquet de
roses, tomb dans la poussire, et le gardant  la main, elle se dirigea
vers Marin, qui la regardait venir, trs ple.

--Tiens, lui dit-elle en passant lentement sans s'arrter devant le
jeune homme perdu, garde-les, car on me les prendrait; ma mre ne veut
pas, mais moi je veux, et c'est mot qui aurai raison. Va-t'en, je saurai
bien te retrouver.

Elle avait pass qu'il restait interdit; il n'aurait jamais eu ce
courage ni cet aplomb, et il en tait merveill.

--Est-elle fine, mon Dieu! est-elle fine! pensa-t-il en regagnant sa
demeure. Et qu'elle est mignonne de m'aimer... et que je l'aime!

Il rentra dans la vieille maison, s'assit sur le banc, et revcut la
scne du cimetire jusqu' ce que la tte lui en tournt.




III

La lune de juillet montait lentement dans le ciel gris ple, qu'elle
remplissait d'une indicible splendeur. Arrive au tiers de sa course,
elle jetait sur la falaise une nappe de lumire blouissante, o se
dcoupait comme une dentelle l'ombre de la masse de rochers qui dominait
la mer.

Vues d'en haut, les vagues semblaient toutes petites; elles se brisaient
incessamment sur les rcifs qui rendent la cte inabordable, courant
avec une hte fivreuse autour des grosses roches noires qu'elles
escaladaient rapidement pour retomber en pluie de filets argentins.
Elles semblaient lumineuses; leur blancheur s'harmonisait dlicieusement
avec le bleu fonc de la mer, o de grandes raies profondes, presque
noires, creusaient la place des lames prochaines; au bord, leur cume
ressemblait  du verre fil. A cette hauteur, leur bruit n'avait rien de
menaant: frais et rgulier, il voquait l'ide d'un cristal qui se
serait incessamment bris sur du cristal.

Pas de voiles au large. Quelques points sombres indiquaient des barques
de pche, endormies sur leurs ancres; sur l'Ocan comme sur la terre,
une quitude absolue.

Les grands cystes dressaient dans les plis du gazon velout leurs fires
aigrettes blanches; des moutons endormis formaient au flanc de la
falaise de petits groupes d'une molle rondeur et d'une teinte douce;
tout semblait engourdi dans la tideur d'une caresse, et la grande
lumire jaune tait presque aussi chaude que celle d'un soleil
d'automne.

Il n'tait pas bien tard, neuf heures tout au plus. On avait rentr des
seigles  Champcey, et les dernires charrettes  peine dteles
dressaient au ciel leurs bras chargs de chanes, quelques lumires
tremblotaient dans les maisons du village voisines de la falaise;
l'autre bout du pays, moins loin des pices de terre, dormait dj, car
ce jour-l on avait travaill ferme, et le lendemain promettait encore
une rude journe de labeur,  cause du beau temps. Marin Bonami, au lieu
de faire comme les autres, et d'aller se coucher aprs avoir mang sa
soupe, sortit dans son jardinet et regarda la mer.

Si bleue, si douce, si frache aux yeux aprs la chaleur de la longue
journe d't... Une bouffe de vent d'amont lui apporta l'odeur des
roses blanches qui croissaient au cimetire, et il pensa soudain 
Monique comme s'il la voyait devant lui.

Il ne l'avait aperue que de loin depuis la veille. Pendant ce jour de
moisson que tout Champcey avait pass en plein soleil, il avait vu la
silhouette menue et le petit bonnet blanc de la jeune fille aller et
venir au-dessus des seigles: elle avait fait sa journe comme les
autres, travaillant avec les filles de M. le maire, et  ce que pensait
Marin, plus srieuse et plus lente que de coutume; mais il n'avait pu
lui parler.

Cette heure dlicieuse, o la terre sentait bon, o la mer semblait
douce comme une amie, o la lune se faisait comme exprs toute blonde et
dore, pour tre plus proche et presque tide, tait une heure de
mlancolie tendre et profonde pour les mes mal satisfaites. On et dit
que tout voult sourire  l'homme, et lui rendre la vie clmente; or,
quand les choses sont bonnes et favorables, rien est-il plus douloureux
pour celui qui accompagne la pense de son rve irralis, de son
inaccessible dsir?

Lentement, la tte baisse, comme s'il cherchait sur le sable des
sentiers la trace d'une vision chrie. Marin franchit la clture de son
champ, et prit le chemin de la falaise.

Il faisait frais sous les noisetiers dont les branches, se rejoignant
par endroits au-dessus de lui, jetaient sur la terre claire largement
l'ombre de leurs feuilles ingales. Le petit ruisseau qui s'en allait 
l'Ocan, tout comme un fleuve, bruissait gentiment sous les cressons,
tenant compagnie au promeneur solitaire.

L'odeur des foins tardifs montait de quelque pli de vallon, avec le
chant cristallin des vagues de la mer; sous les pieds du rveur, le
sentier se creusait rapidement, comme s'il allait tomber tout  coup
dans les flots...

Les noisetiers s'arrtaient l, au bord d'une fontaine claire et peu
profonde, borde de ces larges pierres plates o les laveuses dposent
leur linge et s'agenouillent pour laver. L'eau tait un miroir sans
ride, o se projetait comme une fantaisie japonaise l'ombre grle des
hautes branches d'un pommier.

Marin regarda la fontaine et s'arrta pensif.

Que de fois il avait vu l celle qu'il aimait aujourd'hui d'un amour si
tendre et si fort qu'il en tait troubl jusqu'au fond de lui-mme!
Toute petite fille, dj charmante par la grce du regard et du sourire,
Monique l'avait attir comme une fleur close au bord d'une haie, qu'on
admire mme sans y penser. Frle et mince, elle dressait sa petite
personne au-dessus de l'eau savonneuse, cartait les cheveux qui
l'aveuglaient, et regardait autour d'elle d'un air inquiet si personne
ne passait par l, qui pt porter  sa place la lourde charge de linge
mouill.

tait-ce un simple hasard si les jours o Monique lavait au dou de
Clairefontaine, Marin avait toujours affaire  la falaise? Il l'avait
cru jusqu'ici, et maintenant il s'apercevait qu'il n'avait pas t le
matre d'agir autrement. Qu'il le voult ou non, le grand garon
silencieux tait invitablement attir par la fillette aux yeux rieurs,
et, plutt que de lui laisser remporter seule son linge au logis, il eut
dix fois perdu sa journe! Mais plutt que de lui dire qu'il attendait
la fin de sa lessive, il et renonc pour toujours  la rencontrer.

Et c'tait la veille seulement qu'il avait vu clair dans son me! Est-ce
trange qu'on soit si longtemps avant d'avoir connaissance d'une chose
qui, une fois dcouverte, vous aveugle comme le soleil de midi? Comment
avait-il fait pour ne pas s'apercevoir plus tt qu'il tait amoureux de
Monique?

Ce grand gars de vingt-cinq ans sentait monter  ses joues une rougeur
de jeune fille en s'avouant qu'il tait amoureux. Amoureux comme un fou,
comme un imbcile! Il sentait que pour pouvoir rouler entre ses doigts
l'ourlet du tablier sous lequel Monique cachait ses petites mains
brunes, il aurait accept n'importe quel travail non rtribu. Elle
voulait bien de lui; cette pense lui donnait l'impression d'un bonheur
calme et ternel. Clmence avait beau ne pas vouloir, il aurait Monique
tout de mme. Est-ce que quelqu'un pouvait rsister  Monique, si elle
voulait vraiment quelque chose?

Il regardait la fontaine, comme s'il et retrouv dans ce miroir l'image
de l'enfant aime, avec ses cheveux follets et son petit bonnet blanc.
Un instant il se pencha, comme pour chercher le visage au plus profond
de l'eau...

Un pas lger fit rouler les cailloux dans le sentier raboteux. Honteux
d'tre pris en flagrant dlit de songerie, Marin allait faire un pas en
avant; il eut la curiosit de regarder quel autre tre absurde que lui
pouvait s'imaginer d'aller  la mer  cette heure indue... et sous
l'arche lgante des noisetiers sombres, il aperut Monique, qui s'tait
arrte pleine de frayeur.

Elle avait couru, et respirait vite, essouffle.

--Toi? dit Marin.

--Oui, moi. Je te cherche, rpondit-elle simplement.

Il n'osait s'approcher, elle s'avana et se trouva en pleine lumire;
leurs ombres formaient une courte tache noire sur le chemin.

--Ma mre dort, dit Monique; si elle se rveille, je lui dirai que
j'avais oubli de rentrer le linge qui schait dans le champ... Je
voulais te voir.

--Moi aussi, je voulais te voir, murmura Marin. Il savait mieux se
parler  lui-mme que parler aux autres; mais Monique, c'tait presque
lui. Il continua:

--Tu comprends que a ne veut rien dire, le refus de ta mre.
D'ailleurs, tu me l'as expliqu hier.

--Justement, fit Monique. J'ai dit  ma mre que si elle ne voulait pas
me laisser marier, je m'en irais en service  la ville...

--En service? rpta Marin, qui plit. Je ne veux pas.

--Bte! tu comprends bien que c'est pour rire, et que je n'irais pas!

--Bien sr?

--Bien sr! Comment veux-tu que je m'en aille, puisque...

Elle sourit, baissa la tte et se tut. Marin lui prit la main et la
regarda dans les yeux. Mais il ne la voyait pas bien, et d'un lger
mouvement il la mit comme lui-mme en pleine lumire.

--Tu m'aimes? dit-il de sa voix grave.

Elle hocha prcipitamment la tte et sourit.

Il gardait dans la sienne la petite main frache, et une flicit sans
limites le pntrait tout entier; aprs avoir longtemps regard la jeune
fille, il tourna les yeux vers le dou.

--Je croyais te voir l, tout  l'heure, dit-il. Je t'y ai attendue bien
des fois...

Monique retira sa main avec un joli mouvement d'oiseau, et se
rapprochant des pierres plates, se pencha sur le bord.

--On s'y voit presque comme en plein jour, dit-elle. Regarde!

Il s'approcha pour voir et pencha sa tte vers celle de Monique, jusqu'
ce que le front de la fillette se trouvt sous ses lvres.

--On dirait un portrait, dit celle-ci sans se troubler.

Il l'avait prise dans son bras droit, et se sentait grave comme dans une
glise; elle clata de rire.

--Oh! dit-elle, que c'est drle! Vois, on dirait qu' nous deux nous
n'avons plus qu'une tte!

Il l'entrana doucement  deux pas de la fontaine.

Viens avec mot  la mer, dit-il. C'est si beau!

Monique jeta un coup d'oeil sur la mer qui brillait maintenant paillete
d'argent.

--Ma mre n'aurait qu' se rveiller, dit-elle, je n'ose pas.

--Viens tout de mme, insista Marin.

Elle ne rsista plus. Ils descendirent encore un peu le sentier rapide
et se trouvrent sur une minence gazonne o de grosses roches
formaient des siges bas; l ils s'assirent, le visage tourn vers
l'horizon.

--Alors, c'est bien vrai, tu ne veux pas aller en service? demanda
Marin, dont la quitude tait trouble.

--Puisque je te dis que non! Et puis, au bout du compte, ce ne serait
pas une si mauvaise affaire! Ma mre s'ennuierait de moi et me ferait
revenir au plus vite.

--Et si elle ne s'ennuyait pas?

--C'est moi qui m'ennuierais alors, rpondit promptement la fillette.
Elle s'appuya d'un geste clin contre l'paule de son amoureux, qui
l'entoura de son bras.

--C'est vrai, dis, qu'on ne pourrait plus vivre l'un sans l'autre?
dit-il d'une voix lente.

--C'est vrai! bien vrai! Bonsoir, Marin, il faut que je m'en aille.

--Pas encore...

--Si, car je serais battue.

Il fut debout aussitt.

--Va-t'en, dit-il, je vais te reconduire.

--Non pas, si quelqu'un nous voyait!

--Tu es plus fine que moi! fit Marin plein d'admiration pour tant de
prvoyance. Va donc!

Il l'treignit une fois encore, et elle s'enfuit en courant, gravissant
sans fatigue la pente escarpe. Quand les noisetiers l'eurent reprise
dans leur ombre, il se rassit  la place qu'elle venait de quitter, et
regarda autour de lui.

La lune moins dore, plus blanche, avait un air plus froid. Un petit
frisson de vent passant sur les cystes parpilla au hasard leurs
blanches aigrettes, qui s'envolrent sur le fond de ciel assombri, o
les toiles commenaient  apparatre. La mer aussi tait plus sombre,
la houle plus profonde; tout avait quitt l'air souriant pour une
apparence plus austre; mais le coeur de Marin tait heureux.

--C'est beau, tout a! se dit-il tout  coup.

Et il resta assis longtemps sur la pierre de granit, pendant que tout en
bas, bien au-dessous de lui, la vague, avec son bruit lointain de
cristal bris, frangeait d'argent les roches cent fois couvertes et
dcouvertes.




IV

--C'est bon, j'irai en service  la ville.

Les joues embrases, les lvres boudeuses, les yeux baisss pleins de
colres muettes, Monique se tenait debout devant sa mre. Celle-ci, qui
filait au rouet, arrachait mthodiquement de fines pinces de lin blond,
et pour les retenir, passait de temps en temps son index sur ses lvres.
Mais les lvres taient sches, et le fil rompait souvent. La jeune
fille, qui s'en apercevait, suivait d'un air ironique le mouvement de la
grande roue de chtaignier poli par l'usage.

--J'irai en service  la ville, puisque vous aimez mieux a que de me
garder ici au village. Et puis aprs, si vous n'tes pas contente, eh
bien, tant pis!

--Tu me parles comme a? fit Clmence stupfaite en s'arrtant si court
que le fil cassa net, et que la roue, chappant  sa main, fit trois ou
quatre tours rapides dans le vide.

Monique ne rpondit pas, mais une satisfaction malicieuse claira son
visage.

--C'est toi, mon enfant, que j'ai leve, qui me parles comme a? rpta
la mre, d'une voix mue plutt que courrouce.

--Que voulez-vous que je vous dise? rpondit la jeune fille en levant la
tte. Je vous ai demand la permission de me marier, vous m'avez dfendu
d'y songer. Je vous ai demand la permission de m'en aller; vous n'avez
pas dit non! Je pense alors que vous aimez mieux me voir loin que de me
voir marie. Je pense aussi qu'au fond vous m'aimez tout de mme, et que
vous vous ennuierez quand je ne serai plus l. Il n'y a pas de quoi vous
fcher, ma mre.

Clmence reprit un peu de lin et rattacha son fil sans rpondre. Monique
jeta un regard par la porte entr'ouverte, et poussa un profond soupir.

Il pleuvait; la pluie tombait toute droite en grosses gouttes, sans
augmenter ni diminuer. La verdure des haies, brillante et comme vernie
tout auprs de la maison, s'adoucissait au regard en s'loignant sur la
pente du vallon, et  quelque distance on ne voyait plus rien qu'un gris
uniforme, argent dlicieux, ou plutt une vapeur. Pas de vent, le bruit
de la pluie sur les feuilles seulement; pas de cris d'oiseaux, pas de
lumire vive, presque le silence, et le crpuscule; cependant on sentait
qu'il ne pouvait tre plus de cinq heures, et que derrire la bue le
soleil tait encore bien loin d'avoir achev sa course.

Monique se dtourna lentement de la baie lumineuse que faisait la porte
dans cette demeure sombre comme un intrieur hollandais, et prit une
cane de cuivre pour la faire reluire.

Agenouille sur le seuil, elle tendit le bras au dehors, sous l'averse,
cueillit une poigne d'herbes contre la marche du seuil, et, penche sur
la cruche au ventre rebondi, elle se mit  la frotter vaillamment.

--Oui, reprit Clmence d'une vois assourdie et monotone  dessein, j'ai
l'air d'tre dure et mauvaise, et pourtant, c'est parce que je t'aime
trop pour te voir du malheur. Tu crois que le mariage, c'est tout
roses... Ah! ma pauvre fillette, qu'en dirais-tu avant douze mois, si je
te laissais faire! Ici, tu ne fais que ce que tu veux...

Monique secoua la tte d'un petit air railleur.

--Tu travailles, c'est vrai, mais  ce qui te plat... Si tu avais les
charges et les peines d'un mnage, tu t'apercevrais bien vite que
jusqu' cette heure, tu n'as travaill que pour t'amuser. Tu dis que
jet regretterais quand tu serais partie? C'est vrai! Mais j'aimerais
encore mieux avoir du chagrin parce que tu gagnes ta vie loin de moi,
que de te voir dans la misre sous mes veux sans pouvoir t'en sortir!

Monique, toujours  genoux, fourbissait de toutes ses forces la cane de
cuivre rebondie, qui lui renvoyait l'image de son joli visage; mais elle
ne disait rien.

--J'y ai bien pens depuis trois jours, continua la mre, dont le
mouvement s'tait rgularis, et qui filait maintenant sans accident; tu
ne peux pas rester ici,  prsent que ce garon t'a mis le mariage dans
l'esprit; il t'arriverait malheur, et je ne veux pas qu'on te montre au
doigt.

Monique, rougissante, se pencha sur la cane et frotta plus fort.

--Il faut donc que tu t'en ailles, et le moment est pass d'entrer en
service chez nous. Il faudrait t'en aller  la ville, comme tu le dis...

Monique retourna la cruche sur l'autre flanc, cueillit une nouvelle
poigne d'herbe et recommena de plus belle.

--Tu ne sais pas ce que c'est que le service  la ville... Tu en seras
bientt dgote.

--Je reviendrai alors, ma mre, et vous me laisserez marier.

--Pas avant trois ans, dit fermement Clmence. La faon dcide dont
elle avait parl fit relever la tte  Monique, qui arrta son bras.

--Trois ans? Vous nous laisseriez marier dans trois ans?

--Si vous n'avez pas chang d'ide, rpondit brivement la vieille
femme.

Que sont trois annes pour une fillette de dix-sept ans? Une ternit ou
rien de tout, suivant sa disposition du moment. Pour Monique, trois ans
paraissaient un jour.

--Trois ans!

Elle s'tait leve, et regardait le brouillard d'argent dans la valle.

--Mais alors pourquoi voulez-vous que je m'en aille, puisque vous ne
refusez pas de nous laisser marier?

--Parce que...

Clmence s'arrta. Au village, on n'est pas dlicat dans ses propos;
cependant elle ne pouvait pas dire  sa fille qu'un stage de trois ans
lui paraissait impossible, si les amoureux taient libres de se voir.

--Parce qu'il faut que vous ayez un peu d'argent pour entrer en mnage,
dit-elle. Que ton prtendu se loue de son ct, toi du tien; au bout de
trois ans, vous aurez conomis sur vos gages, et alors il en sera ce
que vous voudrez... si vous tes toujours du mme avis, ajouta la mre,
qui connaissait mieux les choses.

Monique fit un petit geste qui exprimait une confiance absolue dans
l'avenir.

--J'aurai vingt ans, dit-elle d'une voix distraite. C'est loin, ce
temps-l, mais il finira bien par venir.

Sa mre hocha la tte. Elle savait que tous les temps arrivent plus vite
qu'on ne l'aurait cru, et souvent dsir.

--Et, dites, maman, qui est-ce qui me cherchera une place  la ville? Je
ne peux pas y aller comme a toute seule, pour demander aux gens s'ils
veulent une servante.

Elle riait, et toute sa vaillante petite personne exprimait la joie et
la confiance.

--Il faudra demander  M. le maire, dit Clmence. Il a des parents  la
ville du ct de sa femme.

--Ah! oui! je sais! fit Monique; maman, vous devriez y aller tout de
suite pour lui demander...

--Tout de suite? rpta Clmence bahie.

--Mais oui, tout de suite! Plus tt vous irez, plus tt on aura une
rponse, et comme vous avez dit trois ans, c'est trois ans  partir
d'aujourd'hui, c'est bien convenu? Alors dpchez-vous, maman, pour que
je revienne plus vite! C'est aujourd'hui le 27 juillet, le 27 juillet
dans trois ans nous nous marierons!

Clmence ne put s'empcher de rire, encore qu'elle se sentit Je coeur
bien lourd.

--Allez, ma bonne mre, je vous en prie, allez tout de suite chez M.
Mahaut; expliquez-lui la chose, et qu'on ne s'en ddise plus!

--Il pleut, fit Clmence en regardant le chemin dtremp, poli comme une
glace.

--Qu'est-ce que a fait? Est-ce qu'il ne pleut pas toujours? La pluie,
a peut empcher de rentrer les orges, mais a n'empche pas les gens de
sortir. Et puis, voil votre parapluie!

--Attends au moins que je mette une coiffe et un tablier propres, dit la
mre se dfendant de son mieux.

L'armoire fut vite ouverte, et Monique prsenta  Clmence la plus
proprette de ses coiffes en vidence sur son petit poing ferm.

Cinq minutes aprs, la bonne femme s'en allait sur la route glissante et
luisante, du ct de la maison  M. le maire, sur la place, au plus bel
endroit. Quand sa mre eut tourn le coin du chemin, Monique, qui
l'avait suivie du regard sur le seuil, interrogea le ciel toujours
semblable  lui-mme, puis avec une petite moue, aussitt suivie d'un
sourire, elle fit un mouvement pour rentrer...

Une ombre grise parut sur la porte ouverte d'une grange vide en ce
moment, et la jeune fille ne douta point un instant du corps que
reprsentait cette ombre. Sans se presser, mais avec un lger battement
de coeur, elle alla s'asseoir devant le rouet quitt par sa mre et mit
en mouvement la pdale, pendant qu'elle donnait un tour au fuseau.

Un clapotis, annonant des pas, se faisait entendre au dehors: elle
rprima  grand'peine un sourire qui creusait des fossettes sur ses
joues, en dpit d'elle-mme, puis saisissant une pince de fils d'or 
la quenouille enrubanne de noir,--quenouille de veuve,--elle commena 
filer gravement... L'ombre entrevue tout  l'heure obstrua la lumire,
et Bonami, secouant sa limousine, apparut sur le seuil.

--C'est toi? demanda Monique avec une feinte gravit. Ma mre vient de
sortir.

--Je le sais bien! depuis ce matin, je la guette; j'ai pass la journe
dans la grange  Beaufils.

--Entre donc, et assieds-toi, dit tranquillement la jeune fille. Elle
est alle chez M. Mahaut, nous allons pouvoir causer un brin.

Marin s'assit sur l'escabeau de bois, tout prs de la porte reste
ouverte, pendant que Monique continuait  filer.

--Qu'est-ce qu'elle est alle faire chez M. Mahaut? demanda le jeune
homme aprs un silence, pendant lequel il avait suivi sa pense, tout en
regardant tourner le rouet et danser le fuseau.

La fileuse ne rpondit pas sur-le-champ et parut trs-affaire  sa
quenouille. Lorsque les lgers fils de laine, fins comme la soie, se
furent dbrouills sous ses doigts, elle remit en mouvement la pdale,
et dit tout bas:

--Elle veut bien nous laisser marier.

On a beau tre un homme grave, on a beau s'tre accoutum ds l'enfance
 matriser les mouvements de son me, on ne reoit pas une semblable
nouvelle sans quelque motion. Marin rapprocha son escabeau de la chaise
de Monique, avana en hsitant sa main le long du tablier, et tout 
coup emprisonna dans les siens les doigts de la fillette, pendant que
son honnte regard, soudain voil d'une brume, cherchait les yeux bleus
qui souriaient triomphants.

--Oh! Monique! dit-il de sa voix profonde.

Et il resta silencieux, fermant, pour mieux savourer sa joie, ses yeux,
qui auraient sans cela peut-tre laiss couler des larmes.

La jeune fille avait arrt son rouet, et le fil soutenait le fuseau
immobile  son ct, pendant que Marin retenait sa main fluette.

--Mais pas tout de suite! dit-elle, avec un petit air prude.

--Quand donc? demanda l'amoureux en rouvrant les yeux.

--Dans trois ans.

Marin relcha les doigts, et Monique recommena  filer, mais
trs-lentement.

--Trois ans! Autant dire jamais! reprit-il dcourag. Elle aurait mieux
fait de refuser tout de suite.

--Mais non, grand nigaud! rpliqua vivement la fillette. On dit trois
ans, et puis, l'an prochain je viendrai, je dirai que je m'ennuie
l-bas, et l'on nous mariera.

--Tu veux donc t'en aller? murmura le jeune homme tout  fait perdu dans
ces explications embrouilles.

--Oui,  la ville, en service. Ma mre dit que tu te placeras de ton
ct, pour que nous ayons de l'argent quand nous entrerons en mnage.

Marin regarda sa petite, fiance avec des yeux perdus.

--Tu tiens donc  l'argent? dit-il. Quel malheur que je ne sois pas
riche!

--Ce n'est pas moi, c'est maman, fit Monique d'un air piqu. Et c'est
vrai aussi qu'on ne peut pas marier la faim avec la soif!

Elle parlait d'un ton sage et entendu, comme si ses paroles eussent t
le fruit de sa propre exprience.

--Tu crois? dit Marin, en l'enveloppant de son regard chaud et honnte.
Eh bien, moi, je m'tais figur autre chose. J'avais pens qu'un de ces
jours, aprs qu'on nous aurait bellement maris, je t'emmnerais dans ma
petite maison, au bout du village. La demeure n'est pas riche, mais la
maison est bonne et solide, car le vieux Bonami qui l'a fait btir n'y a
point regrett sa peine, et les cailloux taient de braves cailloux, qui
n'ont jamais laiss entrer ni vent ni pluie. La table et les bancs y
sont d'aplomb, le lit, est de belle plume d'oie vive, et ma grand'mre a
fil assez de linge pendant sa vie pour qu'il reste encore des draps
dans l'armoire... Nous nous serions nichs l, tout seuls, et pour la
vie; et si je t'avais eue avec moi, Monique, je n'aurais pas pens 
regarder si ton tablier est de soie ou de coton; la soupe que tu
m'aurais prpare m'aurait toujours sembl bonne, et s'il nous tait
venu des petiots, j'aurais travaill de bon coeur pour les nourrir,
comme pour toi et tout ce qui vient de toi...

La main de la jeune fille avait repris sa place dans celle du laboureur,
et il regardait sa fiance comme il ne l'avait peut-tre jamais fait.
Elle l'avait d'abord cout en souriant, et puis peu  peu laissant
retomber sa tte sur sa poitrine, elle semblait entendre en elle-mme un
cho aux paroles de l'homme qui l'aimait.

--C'est toi que je veux, continua Marin, et non de l'argent. As-tu
besoin pour entrer en mnage de plus beaux habits que ceux que tu
portes? Est-ce que c'est moi que tu as accept, ou bien les meubles de
ma maison? Alors, Monique, pourquoi dis-tu qu'il nous faut de l'argent,
puisque nous sommes jeunes, courageux, et que nous nous aimons?

Elle tourna les yeux vers lui comme pour lui demander pardon, et,
trouble, rougissante, elle laissa glisser sa tte sur l'paule qui
s'tait rapproche jusqu' la toucher.

Ils restrent muets, les yeux fixs sur le petit coin de paysage que la
porte encadrait, et que la pluie continuait  estomper d'une fine brume
argentine.

Tout tait tranquille et silencieux, comme la vie qu'avait rve Marin.
Sans grandes joies peut-tre, sans efforts surhumains, sans renoncements
sublimes, mais harmonieuse et paisible, claire par la clart
intrieure d'un grand amour latent, qui n'aurait point besoin de
bruyantes manifestations, et qui serait l'essence mme de cette vie.

Un bruit de sabots sur la route dtrempe fit tressaillir les jeunes
gens qui se sparrent, et Monique reprit son fuseau. Le bruit dcrut,
et le silence revint, scand seulement par le bruit des gouttes d'eau et
le ronron rgulier du rouet qui maintenant tournait vite.

--Alors, tu ne t'en iras pas? demanda Marin d'un ton de suppliante
prire.

--Je n'en ai pas envie, rpondit la jeune fille, qui lui jeta un regard
de tendresse souriante.

--Crois-tu que ta mre entende raison?

--Je n'en sais rien du tout. Elle est parfois trs-obstine.

--Mais tu seras de mon ct, pas vrai?

--Je crois bien!

Un nouveau bruit de pas retentit, et cette fois ne cessa de se
rapprocher.

--Faut t'en aller, dit Monique un peu effraye. Mais elle va te voir!
Va-t'en par le jardin.

--Non pas, rpliqua Marin d'un ton ferme. Je sais venu voir ma
prtendue, je n'ai pas  m'en cacher, et si notre mariage n'est qu'une
affaire de temps, ma visite n'est pas une offense.

Comme il achevait ce mot, Clmence parut dans l'embrasure de la porte.

Le regard qu'elle jeta sur son futur gendre n'tait pas absolument
affectueux, mais elle l'envisagea cependant sans rancune, et plutt
comme un mal ncessaire.

--J'tais venu causer avec Monique, dit Marin en manire d'explication.

--Je le vois! fit la mre en fermant son parapluie. Elle vous a dit que
je donne mon consentement?

Le jeune homme la regardait, ne sachant comment interprter ces paroles.

--Dans trois ans seulement, pas un jour avant, reprit-elle. C'est 
prendre on  laisser.

--Mieux vaut tenir que de courir, rpondit le jeune homme, appliquant un
proverbe du pays. Va pour trois ans; et puis, dans l'intervalle, vous
changerez peut-tre bien d'avis.

--N'y comptez pas. Puisque vous voil, vous pouvez bien entendre ce que
j'ai  vous dire. Monique va s'en aller  Rouen.

--A Rouen! s'crirent ensemble les deux fiancs.

--Oui,  Rouen. C'est assez loin pour que vous n'ayez point d'envie
inutile d'aller la dranger dans son travail. Madame Mahaut a une
parente  Rouen, qui se chargera de placer Monique. Eh bien! je vous
engage  vous placer comme elle, dans quelque bonne ferme, et dans trois
ans, si le coeur vous en dit, vous pourrez vous marier.

Bonami tait rest dans une muette dsolation. Monique le poussa du
coude, pendant que sa mre, sans s'occuper de leur prsence, changeait
sa coiffe neuve contre celle qu'elle avait quitte pour sortir.

--Il arrive bien des choses, dit tout bas la jeune fille  son amoureux
dcontenanc. Attends, ne t'en va pas; je vais te faire inviter 
souper.

Le jour baissait rapidement, crpuscule prcoce, amen bien avant
l'heure par la pluie qui assombrissait le ciel, et une tristesse
douloureuse, sans appel, semblait tomber sur la terre avec cette
obscurit factice. Marin regardait la porte d'un air dsespr.

--Maman! dit tout haut Monique, puisque vous consentez  nos
accordailles, il faut taire un brin de fte: Marin va souper avec nous.

--Jolie fte! grommela la mre, et par un temps pareil...

--Le temps n'y fait rien, maman, rpondit la fillette d'un ton clin,
Marin soupera avec nous, et nous ferons de la galette.

La galette du pays n'est autre chose que des crpes mi-sarrasin
mi-froment. Clmence eut beau protester, en un clin d'oeil Monique eut
dnich du beurre, des oeufs et de la farine. Marin, dpch chez la
voisine, revint avec un pot de lait frais trait, et la salle sombre
s'illumina tout  coup de la lueur d'une grande flambe d'ajoncs secs,
apporte du cellier par la jeune fille, qui tranait derrire elle les
longues branches pineuses.

--Pendant que Clmence encore bourrue faisait sauter les crpes sur la
pole paisse, sa fille agenouille nourrissait le feu avec de menues
branches d'pines et de fougres sches, et le reflet des flammes
claires colorait capricieusement son visage. De temps en temps, elle
levait ses yeux sur son fianc, qui la regardait l'me pleine
d'inexprimables penses.

C'est ainsi qu'il la verrait un jour agenouille auprs de l'tre dans
la vieille maison de ses anctres; elle s'occuperait alors des soins de
son foyer,--de leur foyer,--et rien ne pourrait plus les sparer. La
pluie tomberait  loisir sur la route et sur la falaise, ils seraient
chez eux, et les coups sourds de la mer elle-mme, sur les parois de
granit des grottes, ne sauraient les empcher de se sourire. Clmence se
laissa drider peu  peu. La jeunesse et la joie des fiancs finirent
par la toucher, et elle couta les propos presque enfantins encore de sa
fille, sans la rabrouer trop souvent.

Les crpes manges, le feu tomba, et ne fut plus bientt qu'une braise
rouge, rapidement recouverte d'une cendre paisse et blanchtre. La
petite lampe fumeuse n'clairait presque plus. Marin comprit qu'il
devait s'en aller.

--Bonsoir, Clmence; bonsoir, Monique.

Elle le regardait un peu mue, sous ses cheveux follets; il l'attira 
lui, et baisa sa joue rose qui semblait se retirer, puis il ouvrit
brusquement la porte qu'on avait ferme pendant le repas. La pluie
tombait toujours, mais le vent s'tait lev et la secouait en rafales
sur les arbres et sur les toits. Sans un geste d'indcision ou de
regret, il s'enfona dans la nuit.

Il allait sous l'averse, aveugl par les torrents d'eau qui tombaient du
ciel, dans l'ombre paisse que ne traversait aucun rayon de lumire, et
pourtant, tide encore de la chaleur du foyer qu'il venait de quitter,
il ne pensait qu' la grce ingnue de la petite Monique. Il tait
agr: n'tait-ce pas assez pour le remplir de joie?

Arriv devant sa porte, il souleva le loquet et entra.

La salle tait noire, froide et humide, et une sorte de frisson lui
passa sur les paules. C'tait plus triste que le dehors, bien que l'air
y ft tranquille pendant que la tempte secouait furieusement derrire
lui les noisetiers du chemin.

Il alluma sa lampe sans se presser, en homme qui veut obliger ses
mouvements  rester calmes, et la leva  la hauteur de sa tte, pour
regarder autour de lui.

Bien n'tait chang; les objets se trouvaient  leur place habituelle,
et cependant tout lui semblait indiciblement morne. La pense qu'il
avait repousse tout le soir retomba sur lui comme une pierre. Et il se
sentit triste  mourir.

Cependant, Marin Bonami n'tait pas homme  se laisser avoir du chagrin
sans bonnes raisons. Il alla chercher des branches d'ajoncs, alluma du
feu, et longtemps, longtemps, regarda les lueurs dansantes s'lever et
mourir sur l'tre o un jour,--dans trois longues annes,--Monique
agenouille alimenterait son foyer.

M. Mahaut tait un excellent homme; M. le maire de Champcey tait plein
en mme temps de morgue et de condescendance, ce qui faisait deux
personnages tout diffrents d'un seul et mme individu.

Lorsque, en se promenant le long de son champ, son fameux champ, de
quatre cents mtres de long, sem cette anne-l d'avoine, il vit venir
 lui Monique Brequet, son premier mouvement fut une joie quasi
paternelle  la vue de l'aimable enfant.

--Bonjour, petiote, allait-il lui crier par-dessus la haie d'glantiers
encore fleuris.

Il se souvint que la jeune Brequet venait pour lui demander sa
protection, vraisemblablement accompagne d'un certificat de bonnes vie
et moeurs pour aller en service  Rouen, et il redevint grave.

--Que vous faut-il, mon enfant? demanda-t-il de sa voix la plus
administrative.

Les yeux de Monique se levrent vers ce puissant personnage, qui
dominait de la hauteur d'un homme le sentier en contre-bas.

--Bonjour, monsieur Mahaut, rpondit-elle avec sa bonne humeur un peu
narquoise; peut-on monter vous parler?

M. le maire ne savait trop s'il devait permettre cette familiarit, mais
Monique avait dj pass par une des brches ouvertes dans toutes les
cltures, pour abrger les distances, et son joli visage apparaissait
encadr de roses de haies, au niveau des genoux du pre Mahaut.

--Tu grimpes comme un cabri, dit-il, redevenant bonhomme. a ne te sera
pas d'un grand usage  la ville, mais a dgourdit les jambes tout de
mme. Qu'est-ce que ta mre est venue nous conter hier? Tu veux te
marier, toi? une gamine?

--J'aurai dix-sept ans  la Saint-Michel! rpondit Monique en se
redressant.

--La belle avance! Dix-sept ans! Mais la plus jeune de mes filles en a
dix-huit, et elles n'ont point encore eu ide d'amoureux.

--Puisque Bonami me veut! dit la fillette avec un petit geste coquet,
moiti raillerie  l'gard du prtendu qui la voulait, moiti
supriorit sur les filles qui n'avaient point encore t demandes.

--Le fait est que s'il te veut... fit le maire en riant, ni toi ni moi
n'y pouvons rien, que toi pour te laisser faire, et moi pour te donner
en mariage. Alors, c'est rsolu? Tu veux t'en aller en service?

Monique fit un petit signe affirmatif.

Les alouettes chantaient au plus haut du ciel bleu, l'avoine d'un vert
tendre se mourait de blanc sous les ondulations d'un vent frais qui
faisait frmir les feuilles. La pluie de la veille avait t bue par le
sol altr; il n'en restait de trace que sur le feuillage plus vert et
les routes o des sillons de gravier indiquaient la place des torrents
de la nuit. Une gaiet et une intensit de vie extraordinaires
bruissaient dans l'air chauff par le soleil, au-dessus de la terre
encore frache.

Le maire de Champcey regarda la jeune fiance avec une sorte de piti.

--Si petite, dit-il, si menue, si peu forte! Qu'est-ce que tu t'en vas
faire chez les autres?

--Ce qu'on me donnera  faire, rpondit-elle. C'est grand, Rouen,
monsieur Mahaut?

--C'est plus grand que Champcey, fit-il en riant. a ne t'ennuie pas de
servir les autres?

--Je n'en sais rien, rpondit candidement la fillette. Est-ce que c'est
difficile?

--a dpend.

Mahaut resta pensif, sur cette rponse peu compromettante.

Aux yeux des paysans de ce pays, la domesticit n'est point une
situation infrieure. On le comprend d'ailleurs, aussitt que l'on voit
de prs les relations entre matres et serviteurs. Toute l'arrogance,
tous les caprices sont du ct de ceux-ci, qui se savent ncessaires et
qui en abusent. Quand un propritaire se dcide  prendre  sa solde un
valet ou une servante, c'est qu'il ne peut suffire  sa besogne par ses
bras et ceux de sa famille; donc le serviteur supplmentaire est un
rouage indispensable de l'exploitation, et, comme tel, il sait se faire
valoir. De plus, les bras manquent en gnral, on ne peut gure
remplacer un domestique qu'aux grandes poques de louerie, la
Sainte-Madeleine ou la Saint-Martin. De l l'indpendance de ces gens
qui, en ralit, sont absolument les matres de la situation, car ils
peuvent toujours s'en aller, alors qu'on ne peut pas les renvoyer sans
s'exposer  des pertes matrielles.

Monique possdait au plus haut degr le sentiment de sa petite dignit.
Si elle et su ce que l'on entend par service domestique dans les
villes, son orgueil se ft rvolt. Mais elle se figurait navement que
ses devoirs ne seraient point autres qu'ils ne l'avaient t jusqu'ici,
prs de madame Mahaut, par exemple, ou de tout autre propritaire des
environs.

--Eh bien, viens, dit M. le maire en redevenant digne. Ma femme a, je
crois, quelque chose  te dire.

Il prit les devants comme un personnage officiel, et la fillette le
suivit d'un air docile, en tournant autour de ses doigts un souple brin
d'avoine.

Madame Mahaut tait une bonne femme toute ronde. Il y avait beau temps
qu'elle avait perdu la place de sa ceinture, et qu'elle n'en avait aucun
souci. Par un miracle inexpliqu, son tablier tenait cependant autour
d'elle, et, tout le jour, relev sur son bras gauche, renfermait tour 
tour les choses les plus diverses, depuis le grain pour les poules
jusqu' la pelote de laine, qui lui servait  tricoter des bas  temps
perdu.

D'ailleurs, n'ayant jamais voulu quitter sa coiffe paysanne, bien
qu'elle et apport en terres  son mari plus de cent mille francs de
dot, en un temps o la terre tait bon march, elle exigeait de ses fils
qu'ils portassent la blouse en semaine comme leur pre, et ses filles
n'avaient jamais connu d'autre coiffure qu'un petit bonnet blanc:
seulement celui-ci tait fait de valenciennes  un louis le mtre.

Au moment o Monique, suivant M. le maire, entra dans la grande salle
dalle, la bonne femme apportait  deux mains un pot de lait, couvert
jusqu'au bord d'une paisse couche de crme jauntre.

--C'est donc toi qui t'en vas? fit-elle. Quelle drle d'ide, mon Dieu!

--Si ma mre voulait me laisser marier tout de suite, rpondit
brusquement Monique, je ne m'en irais pas.

Mahaut se mit  rire.

--Pas mal rpondu, dit-il.

Il s'assit au coin de la chemine pendant que les deux grandes filles
regardaient Monique d'un air un peu jaloux.

--Eh bien, dit madame Mahaut, qui n'aimait pas  perdre son temps,
coute-moi et ne me fais pas rpter.

Elle prit une grande cuiller de buis, presque plate, et se mit  crmer
le lait tout en parlant.

--Ma soeur habite Rouen; il y a quelque temps, elle m'a fait demander si
je ne connaissais pas une fille du pays, pour aller servir une dame de
ses amies qui est malade et qui ne peut pas quitter sa chambre depuis
plusieurs annes. Je ne songeais pas  toi,--qui est-ce qui se serait
figur que tu pouvais avoir envie de t'en aller! et j'ai rpondu non,
parce qu'on n'aime pas  envoyer dans les maisons du monde qu'on ne
connat pas, ou qu'on connat trop bien. Mais je puis demander si cette
personne est toujours dans la mme ide, et si tu veux y aller, dame! je
ne t'en empche pas. a ferait-il ton affaire?

Il n'y avait plus de crme sur le lait; madame Mahaut posa sa cuiller de
buis et attendit la rponse.

--Tout de mme, fit Monique.

En pays normand, c'tait un acquiescement complet; cependant la jeune
fille ajouta:

--Je vous remercie de votre bont, madame Mahaut.

--Alors j'crirai, conclut la bonne me. Et dis-moi, a lui a pris comme
a,  Bonami? Il ne t'en avait jamais parl avant?

--Jamais.

--Drle de garon! Il n'a jamais rien fait comme personne, dit Mahaut
d'un air pensif.

--Tu vas t'ennuyer, l-bas? fit une des jeunes filles d'un air curieux.

--Peut-tre bien que non, rpondit Monique. a sera des choses bien
nouvelles, et j'aurai de quoi apprendre.

--Et puis tu gagneras de l'argent, fit l'autre.

--Faudra bien, puisque c'est pour a que j'y vais. Et dites-moi, madame
Mahaut, si vous le savez, qu'est-ce qu'on me donnera de gages?

--Je n'en sais rien du tout, ma fille, tu t'arrangeras avec eux quand tu
seras l-bas. Ce ne sont point mes affaires.

Aprs quelques mots changs, Monique reprit le chemin de sa maison. Au
coin de la place, elle hsita un instant; son coeur la poussait vers la
demeure de Bonami, o elle savait devoir le trouver  cette heure; puis
un instinct secret l'avertit que la nouvelle qu'elle lui apportait ne
ferait point plaisir au jeune homme, et elle se dirigea de l'autre ct.

En peu de paroles, elle mit sa mre au courant de ce qui venait d'tre
conclu, et elle reprit sa besogne habituelle, un peu plus srieuse que
de coutume, et plus silencieuse.

Ce n'tait pas que Monique se rendit bien compte du changement qui
allait s'oprer dans sa vie; sa petite nature d'oiseau ne lui inspirait
pas de penses profondes. Elle avait dix-sept ans, et bien des fillettes
de douze ans lui en eussent remontr pour la rflexion. Son intelligence
inne la sauvait de cent folies, l o son jugement ne lui et t
d'aucun secours.

La demande en mariage qui faisait d'elle une tout autre personne et lui
donnait de l'importance, lui avait inspir d'elle-mme une ide
nouvelle, et la fillette se prenait dsormais trs au srieux, en
qualit de promise.

Que cet vnement lui impost de nouveaux devoirs, elle n'y songeait pas
le moins du monde; elle y voyait au contraire une sorte de dlivrance de
mille sujtions auxquelles les jeunes filles sont soumises. Avec la
confiance de son ge, elle considrait les apprhensions de sa mre
comme les fantaisies lugubres d'une femme attriste par les chagrins
d'une vie pnible. Pour elle, l'existence serait tout autre; elle
viterait les fautes comme les peines, et l'amour de son futur mari
ferait pour elle du mariage la ralisation parfaite du plus beau rve de
bonheur.

Tout et t dlicieux si elle avait pu se marier tout de suite, ou pour
mieux dire, au bout de six mois ou un an, comme on le fait d'ordinaire
en ce pays, o les fianailles sont longues. Restant  Champcey,
courtise par son prtendu  la face du monde, jouissant de tous les
petits triomphes d'amour-propre que donne cette charmante situation
d'une fiance dont le mariage approche, elle n'et rien eu de mieux 
demander au sort.

Aller en service, c'tait plus dur. Le service cependant pour elle ne
prsentait rien de vritablement pnible; le travail matriel des champs
qui lui tait familier depuis l'enfance entranait certainement plus de
fatigues.

Mais quitter Champcey, quitter sa mre et son amoureux, cela mritait
bien quelques regrets, et c'est ce qui rendait Monique silencieuse.

Elle aimait le pays, la mer et la falaise; elle aimait les hautes
fougres o le vent dessine des moires fugitives, en mme temps qu'il
soulve des embruns sur les vagues, au bas des roches; elle aimait l'eau
claire des fontaines et les degrs o s'assemblent les filles des
villages pour se raconter les histoires de l'endroit. Elle aimait aussi
les grandes pices de terre o, toute petite, elle avait suivi sa mre
au travail des foins et de la moisson, tantt endormie le long de la
haie tapisse de fraisiers,  l'ombre des grands ormes ou d'un frne au
feuillage mobile.

Elle allait quitter tout cela; les souvenirs d'enfance voltigeaient
autour d'elle comme des papillons sur une luzerne fleurie,  mesure
qu'elle comprenait mieux la notion relle du dpart. Son enfance avait
t rude? soit! mais c'tait l'enfance, avec l'indicible grce qu'elle
attache aux moindres choses. Tout lui avait paru beau, grand,
mystrieux; les trous de la falaise et les grottes de la mer qui lui
avaient servi de cachettes dans ses jeux lui inspiraient toujours la
mme affection mle d'un peu de respect; elle tait familiarise avec
les endroits, et les souvenirs voqus par eux restaient empreints d'une
sorte de terreur sacre.

Sa mre aussi veillait en elle un sentiment analogue. En regardant  la
drobe le profil encadr dans la coiffe aux bords de basin, Monique, se
rappelait maintenant mille choses du temps pass.

Cette mine srieuse tait douce autrefois, quand elle se penchait sur le
petit bers o s'endormait la fillette qui marchait  peine. Ces yeux
entours de rides avaient pleur depuis, la bouche qui souriait 
l'enfant chrie avec des mots de caresse s'tait fige dans une
expression ferme et douloureuse, mais pourtant que de bont sous
l'apparente rudesse de cette mre!

Monique se rappelait qu'elle avait jadis entour de ses menottes ce
visage aujourd'hui si peu encourageant... Est-ce donc qu'il y aurait
pour les enfants comme pour les oiseaux un temps heureux o leurs
parents les aiment et les choient, puis un autre o, traits en
trangers, ils se voient chasss du nid et du foyer?

Si Clmence voulait, pourtant, Monique ne partirait point! Avec un peu
de l'argent que rservait pour ses vieux jours la vieille femme effraye
 l'ide de la misre possible, on pourrait se marier tout de suite,
sans craindre les hasards de la vie. Mais Clmence voulait que les
jeunes gens fissent leur nid eux-mmes.--Encore une ide d'oiseau, cela,
et pas charitable!

Le coeur gros, retenant ses larmes, Monique pensa  Marin Bonami. C'est
celui-l qui aurait du chagrin quand elle serait partie! Elle ignorait
tout de l'amour, et pourtant elle sentait que le jeune homme allait
vivre dans une mlancolie profonde, en attendant le jour loign qui les
donnerait l'un  l'autre. Elle y pensa une minute, puis son esprit
instable se dtourna de cette mditation de choses inconnues, qui
l'attristait et la fatiguait en mme temps, et elle revint  elle-mme.

Rouen, c'tait une grande ville, et elle y verrait des nouveauts bien
surprenantes, sans doute. Il devait y avoir de grands magasins, avec des
toffes, des meubles, des bijoux, des choses dont on n'a pas l'ide au
village! Si la dame qu'elle allait servir tait bonne, elle lui ferait
des cadeaux: des rubans, des fichus, un tablier de soie, peut-tre,--et
plus tard... Si on lui donnait, beaucoup plus tard, quand elle serait
pour se marier,--si on lui donnait une montre en or?

Se croyant fort sage, elle se moqua de cette pense, et haussa les
paules  sa propre chimre. Une montre en or! Quelle invraisemblance!
quelle absurdit! Enfin on lui donnerait bien quelque chose, elle ne
savait pas quoi,--et lorsqu'elle reviendrait, quelle joie d'taler les
beaux prsents qu'elle aurait reus en tmoignage de satisfaction pour
sa bonne conduite! Sa mre, qui la traitait toujours comme une enfant,
verrait bien que Monique pouvait tre sage sans qu'on et besoin d'tre
toujours  la gronder, comme elle le faisait ici.

--Monique! tu as encore oubli de donner  manger aux poules, dit
Clmence d'un ton bourru. Depuis que tu as ide de mariage, tu n'es plus
bonne  rien! Vraiment, tu feras bien de t'en aller...

La jeune fille s'tait leve ds le premier mot, et avait rempli son
tablier de grain pris dans un coffre.

--L-bas, pensa-t-elle, le coeur bondissant de colre, les gens ne
seront pas toujours aprs moi avec des paroles dures! Et puis, d'abord,
je ne le supporterais pas. J'en ai assez d'tre mene comme une bte
avec des mots qui sont comme des coups de fouet.

Et sa pense se tourna soudain avec reconnaissance vers Marin, qui lui
avait pargn toujours tant de peines et qui ne lui avait jamais parl
qu'avec douceur.




V

Tout finit par arriver, mme les rponses aux lettres qu'on a crites
longtemps auparavant.

Un jour d'aot, par un grand vent qui apportait jusqu'au haut de la
falaise les papillons blancs de la mer, flocons arrachs  l'cume qui
s'acharnait sur les brisants, M. le maire prit le chemin qui conduisait
 la mer, une lettre dans sa poche et les mains derrire son dos.

C'tait jour de fougre. Les demoiselles Mahaut avec leurs amies et deux
ou trois jeunes gens coupaient les hautes tiges ailes, semblables  des
plumes, afin de les faire scher pour les feux d'automne. Ce travail
tait considr comme une sorte de partie de plaisir  laquelle on
s'invite entre amis. Madame Mahaut avait promis d'envoyer  quatre
heures du cidre et de la galette pour faire la collation; Clmence et sa
fille avaient t pries aussi de bonne amiti, et la faucille  la
main, elles travaillaient comme les autres. Bonami s'tait offert, pour
tre prs de sa prtendue, et,  lui tout seul, il coupait de la fougre
comme quatre.

La falaise tait amusante  voir, avec les bonnets blancs des
faucheuses, qui remaillaient  mi-hauteur de taches blouissantes. On
riait fort, on parlait haut, car on tait loin les uns des autres; les
plaisanteries n'taient pas des plus fines, mais elles taient franches,
et tout le monde pouvait les entendre.

M. Mahaut s'arrta un instant  regarder ce joli tableau dont le seul
dfaut tait de faire les tres humains ridiculement petits en face de
la nature, puis il s'avana, pensant qu'aprs tout, les gens qui
travaillaient l pour son compte avaient beau paratre gros comme des
mouches, sa fougre n'en serait pas moins sche le lendemain et rentre
le jour d'aprs, car ce vent-l tait fait exprs pour la scher bien
vite.

--Voil papa qui apporte la galette! s'cria l'ane des demoiselles
Mahaut en apercevant son pre.

M. Mahaut fit un signe ngatif; alors tous les bras s'arrtrent, toutes
les chines penches se redressrent, et abritant leurs yeux de la main,
tous les travailleurs regardrent cet homme tonnant qui venait
jusque-l sans prtexte et pour le seul plaisir de les voir.

Il s'approcha sans se laisser troubler par la curiosit gnrale, et
descendant  travers les cailloux avec beaucoup de noblesse, il se
dirigea vers Monique, qui le regardait avec plus d'attention encore que
tous les autres.

--Pourquoi me regardes-tu comme cela? dit-il  la jeune fille qui
rougit; tu vois bien que j'ai les mains vides; la galette va venir, sois
tranquille, tu n'y perdras rien...

L'envie de rire et de taquiner un peu Monique cda le pas au sentiment
de sa dignit administrative. Instinctivement, il se redressa, pendant
qu'il cherchait dans la poche de son gilet la lettre qu'il montra avec
une certaine emphase.

--Ton destin est l dedans, Monique Brequet, dit-il; tche, mon enfant,
que je n'aie jamais  me repentir de m'tre ml de tes affaires.

Monique ne rpondit mot; elle regardait la lettre ou tait contenu son
destin. Marin, qui n'tait pas loin, avait pli, mais, se raidissant, il
s'tait contraint  rester debout sur la pente abrupte, quoique ses
jambes tremblassent sous lui.

--Ma belle-soeur m'crit, reprit M. Mahaut, qu'elle s'est informe
auprs de la personne dont je t'avais parl. C'est madame Dunois; son
mari est directeur d'une banque de commerce et d'escompte.

Il s'arrta pour peser l'effet de ses paroles imposantes, mais personne
ne se rendait compte de ce que pouvait tre la situation sociale d'un
directeur comme celui-l. Cependant le mot directeur faisait bien, et
les visages prirent une expression recueillie. Monique coutait
toujours, sa jolie petite figure en l'air.

--Elle ne peut gure marcher que de son fauteuil  son lit; voil
plusieurs annes que cette pauvre dame est infirme; elle supporte son
mal avec une patience admirable, parat-il, et digne des plus grands
loges. Tu seras charge de t'occuper d'elle, de la servir, de veiller 
ses moindres dsirs; elle a besoin d'une personne douce et honnte; nous
t'avons recommande comme telle, Monique; j'espre que tu feras honneur
 notre recommandation.

Le moment tait solennel. Tous les bonnets blancs qui parsemaient la
falaise s'taient maintenant groups autour du maire, en peu en dessous,
de sorte qu'il dominait littralement la situation. Un murmure
d'approbation salua la fin de son discours.

--Je ferai de mon mieux, monsieur Mahaut, rpondit Monique.

Le maire inclina la tte en signe de satisfaction.

--Et quand faudra-t-il que je parte? demanda la jeune fille d'une voix
lgrement mue.

--Le plus tt possible. C'est demain samedi. Il faudrait partir lundi.

Monique baissa les yeux et sembla rflchir. Le vent jouait avec les
monceaux de fougre dj  demi dessche, et faisait de temps en temps
claquer le coin d'un tablier ou les brides d'un bonnet. On attendait la
rponse de la fillette.

--C'est bien, monsieur, je partirai, dit-elle. Je vous remercie.

--Voici la galette qui arrive! s'crie une voix juvnile.

La galette et le cidre arrivaient en deux paniers, ports chacun par une
femme robuste; on les entoura, et Monique fut oublie.

Clmence et Marin taient rests  leurs places, muets et graves. La
jeune fille se tourna vers eux.

--Eh bien, dit-elle, c'est dcid.

Clmence ouvrit la bouche pour parler, puis elle la referma sans avoir
rien dit, et se retournant, elle coupa d'un air distrait quelques tiges
de fougre.

Marin fit deux pas.

--Viens-t'en avec moi, dit-il. Si tu pars lundi, nous avons  causer.
Voil assez d'ouvrage pour un jour.

Il prit la main de Monique et l'entrana vers le bas de la falaise.

--H? les amoureux, venez prendre votre part de galette, dit
mademoiselle Mahaut l'ane, en les voyant s'carter.

--Merci bien, mademoiselle, nous n'avons pas faim, rpondit le jeune
homme sans s'arrter.

Ils descendirent jusqu'au bas, si loin qu'ils semblaient, aux yeux de
ceux qui taient rests  mi-cte, n'tre plus que des points mouvants,
et s'assirent  l'extrme limite de la terre, l o les rochers,
couverts de perce-pierre, sont inonds  chaque grande mare.

Une aiguille de granit les cachait  la vue des travailleurs; ils
restrent l silencieux, l'me dbordant de sentiments qu'ils ne
pouvaient exprimer, pendant que Clmence, qui les avait suivis du
regard, tant qu'elle avait pu les voir, se demandait si c'tait bien
rel, et si alors qu'elle croyait avoir tout fait pour la conserver
encore, sa fille avait dj cess de lui appartenir.

--Alors, tu t'en vas? dit Marin  sa promise sans la regarder.

Il avait quitt sa main et s'tait assis  un pas d'elle, de faon que
les yeux de Monique fussent contraints de tomber sur lui.

--Tu le vois bien, rpondit-elle en se dtournant.

Elle avait arrach une touffe de perce-pierre dont elle mordillait le
feuillage pais et poivr.

--Cela ne te fait pas de peine?

--Si, et  toi?

Il gardait le silence; elle ramena vers lui son frais visage
singulirement chang. La bouche svre, le regard profond et triste
donnaient une expression si nouvelle  la figure enfantine qui avait
gagn le coeur de Marin, qu'il en fut frapp et l'examina comme s'il ne
la connaissait pas.

--Moi... dit-il...

D'un revers de la main il balaya sur la pierre auprs de lui une poigne
de gravier et de petits coquillages; puis il rpta le mme mouvement
deux on trois fois d'une faon machinale, sans s'en apercevoir, pendant
que les coins de sa bouche serrs  grand'peine rprimaient un sanglot.

Monique le regardait avec une motion mle de curiosit. C'tait pour
elle, pour la petite fille traite avec si peu de crmonie jusqu'alors,
que ce grand garon rsistait si courageusement  l'envie de pleurer?
Elle pouvait faire couler des larmes d'hommes, ces larmes rares et
prcieuses, que le plus profond dsespoir, que l'angoisse mortelle
arrachent seuls aux yeux vaillants?

A tout premier amour de jeune fille s'ajoute un peu de curiosit. Elle
voudrait savoir comment chez l'homme sont ressentis les sentiments qui
lui apparaissent si doux et si troublants. Elle s'tonne qu'il semble
tranquille et content quand elle se sent trouble, et ne peut comprendre
comment il est mu de choses qui  elle semblent toutes simples. Monique
n'tait pas une demoiselle civilise, mais elle avait une finesse
naturelle qui la faisait deviner vite et srement.

--Comme il m'aime! se dit-elle, pleine d'orgueil. Et elle se sentit
certaine de son empire. Il a peur que je ne l'aime pas assez! fut sa
seconde pense, mle d'un peu, trs-peu, de compatissante ironie.

Et pourtant Marin avait raison de craindre; elle ne l'aimait pas assez.

--Pourquoi es-tu si triste? lui dit-elle en tendant la main vers son
bras.

Il fit un lger mouvement de recul, elle retira sa main.

--Tu crois que a me fait plaisir de te voir t'en aller? dit-il avec une
sourde colre.

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? rpondit Monique avec un petit
haussement d'paules. Je n'y peux rien! tu sais bien que si ma mre
voulait m'couter, je resterais...

Marin parut touch, et, se rapprochant, c'est lui qui prit la main de sa
promise.

--Tu t'en vas, dit-il d'une voix grave et parlant lentement; tu vas
mener une autre vie, voir d'autres gens; tu penseras aussi des choses
diffrentes, tandis que moi, je resterai au pays, et je ne changerai
pas...

--Pourquoi ne viens-tu pas aussi en service  Rouen? fit tout  coup
joyeusement Monique.

Bonami secoua la tte.

--Je ne suis pas un domestique de bourgeois, moi, dit-il. Je suis un
paysan, et je n'ai plus l'ge de prendre d'autres habitudes; d'ailleurs,
je le pourrais que je ne le voudrais pas. Je puis tre un bon valet de
ferme chez quelque gros propritaire des environs, je ne ferais qu'un
mauvais oiseau de cage.

Monique ne comprenait pas bien la diffrence, mais elle vit qu'il serait
inutile d'insister.

--Ce n'est pas moi qui changerai, reprit Marin, suivant sa pense; je
resterai le mme, maigre vents et mare...

--Bien sr? demanda Monique en se penchant un peu vers lui.

Il sourit d'un beau sourire tranquille.

--Tu vois ce rocher noir qui est l? dit-il en tendant la main droite
vers un bloc de granit couvert d'algues, que les flots quittaient et
reprenaient tour  tour plusieurs fois par minute. Il est tantt sous
l'eau, tantt dessus, et pourtant, depuis que tu es au monde, tu l'as
toujours vu l? Il y tait bien avant nous, et quand mon ancien
arrire-grand-pre, le premier Bonami, a bti notre maison l-haut, il y
tait dj depuis des annes et des annes. Il n'a pas chang pourtant,
et tous ceux qui sont venus lui ont vu la mme figure. Eh bien, moi,
Monique, je suis comme lui, dur  la peine, et toujours le mme. Si tu
as peur de me voir changer, pense  la roche noire, et rassure-toi.

--Mais moi, dit la jeune fille un peu intimide, je ne changerai pas non
plus!

Il la regarda avec une tendre piti.

--Si jeune, dit-il, et si petite, si peu femme, et pas faite pour avoir
du chagrin... Si tu changeais, il n'y aurait rien d'tonnant, et ce ne
serait pas ta faute!

Monique se sentit blesse dans sa fiert de fiance et se mit  pleurer.

--Je ne sais pas pourquoi, dit-elle, tu me dis des choses qui me font de
la peine. Je t'aime tant que je peux, et c'est injuste de ta part de
t'en prendre  moi pour des affaires que ni toi ni moi ne connaissons.

--Tu as raison, fit Marin en passant sa main sur les cheveux rebelles
que le vent agitait en tous sens autour du joli visage contrist de la
jeune fille.

Elle sourit et le regarda avec confiance.

--Tu m'criras? demanda Marin. Tous les quinze jours?

--Oui, fit-elle. Mais toi aussi?

--Je ne suis pas fort en criture, dit le jeune homme un peu embarrass.
Mais je t'crirai tout de mme. Tu ne montreras mes lettres  personne?

--Grande bte! Puisque je ne connais personne.

--Tu auras vite fait des connaissances, murmura le fianc. Pourvu que ce
soient de bonnes connaissances!

Une claircie se fit soudain dans l'esprit de Monique.

--Tu es jaloux? dit-elle en riant, tant cela lui semblait drle.

Il la regarda un instant, d'un air presque mchant, et rpondit ensuite:

--Cela se peut. Et quand cela serait?

Monique hsita, sourit, puis devint grave tout  coup. La physionomie de
son prtendu n'appelait pas le sourire.

--On a bien le droit d'tre jaloux de sa femme? dit Marin, d'un ton
bourru; et bien plus encore de sa promise, car sa femme, on la tient,
tandis que sa promise... et une promise qui s'en va si loin...

Il saisit d'un geste dsespr les deux poignets de la jeune fille et la
regardant avec une suprme tendresse:

--O Monique, s'cria-t-il, ne me trompe pas! N'aime que moi, n'aie
confiance qu'en moi, sois honnte pour moi! Car si tu ne m'aimais plus,
tu vois ce trou-l, en bas des roches? Je m'y jetterais avec une pierre
au cou, aussi vrai que nous voil nous deux!... et que tu pleures,
ajouta-t-i! en se penchant vers la jeune fille, dont il essuya les
larmes avec ses lvres.

Une grande flamme passa tout  coup dans le coeur encore mal veill de
Monique, et elle regarda son fianc hardiment, dans les yeux.

--Je n'aimerai que toi, je n'aurai confiance qu'en toi, dit-elle. Tu
peux compter sur moi comme sur ta femme fidle.

Ils changrent un baiser et restrent muets, crass sous l'impression
d'un mystre solennel auquel ils participaient presque  leur insu.

Marin leva les yeux vers la falaise.

--Ta mre te cherche, dit-il  Monique; allons la rejoindre l-haut. Il
ne faut pas qu'on se moque de nous, nous ne l'avons pas mrit.

Lentement, comme des gens qui ont l'habitude de la falaise, ils
gravirent les cent mtres de hauteur en suivant les lacets du chemin
dans le gazon ras et dru, sans cesse court par la dent active des
brebis, et ils arrivrent prs des travailleurs sans avoir chang
d'autres paroles.

Ils avaient l'air si grave et si triste que les plaisanteries expirrent
sur les lvres de ceux qui auraient t tents d'en faire.

La collation tait termine, on coupa la fougre pendant deux heures
encore, aprs quoi la bande joyeuse reprit le chemin du village, en
s'grenant au seuil des maisons. Clmence et sa fille se trouvrent les
dernires, escortes de Marin qui les suivait silencieusement.

Quand ils se virent seuls tous trois sur la place, devant la maison de
M. Mahaut, ils changrent un regard plein de discours muets.

--Vous lui avez donn de bons conseils, dit Clmence  son futur gendre.

Comme il la regardait un peu surpris:

--a se voit, ajouta-t-elle; elle a la figure bouleverse! Elle tait
comme a la veille de sa premire communion. Allons, Marin, venez souper
avec nous, et demain aussi, puisqu'elle s'en va lundi.

Elle entra dans sa maisonnette, et ils la suivirent, toujours
trs-graves.




VI

A huit heures du matin, le lundi suivant, Monique se trouva, un petit
paquet  la main, une vieille petite malle auprs d'elle, au bout de la
place de Champcey, prs de l'glise, l o le voiturier s'arrte pour
laisser manger l'avoine  ses chevaux.

La petite malle tait bien vieille en vrit. Deux bandes de peau de
porc, revtues de leurs soies, voquaient le souvenir d'une poque o
les malles et ce qu'on mettait dedans taient plus solides que de nos
jours. C'tait celle qui avait jadis servi au pre de Monique lorsqu'il
tait revenu du service militaire, il y avait si longtemps! Oublie dans
le grenier, elle avait amass beaucoup de poussire, mais on l'avait
soigneusement nettoye, frotte, brosse, dedans comme dehors; on avait
graiss la serrure rouille, et voici qu'elle tait prte  suivre la
fillette dans ses prgrinations, comme elle avait jadis suivi le pre.

On se hasarderait beaucoup en affirmant que tout Champcey assistait au
dpart de Monique; mais pour tre juste, il faudrait en accuser une
bonne moiti, la moiti fminine tout entire, et quelques reprsentants
de l'lment masculin en plus.

C'tait un gros vnement. Champcey n'avait gure assist  des dparts
semblables. Non que de loin en loin une jeunesse vapore n'et pris la
voiture pour ne plus revenir, mais ces dparts clandestins n'offraient
aucune solennit. Cette fois, Monique Brequet reprsentait le pays,
Champcey lui-mme, immol sur l'autel du devoir et de l'obissance
filiale.

--C'est risquer gros, disaient les matrones en hochant la tte. Je
n'enverrais pas ma fille comme cela, si loin, toute seule!

--Est-elle heureuse! pensaient les jeunes filles. Mais elles feignaient
un ddain profond pour le got d'aventures qui poussait au large cette
petite barque novice, en mme temps que leurs yeux, malgr elles,
brillaient d'envie.

Clmence tait impassible. Son visage tait trs-ple, ses traits
svres plus tirs encore que de coutume; mais on n'aurait pu surprendre
un mouvement de sa bouche ou de ses yeux qui trahit l'motion...

Monique ne pleurait plus; on voyait qu'elle avait pleur; ses lvres
tremblaient encore par moments, et sa poitrine se soulevait en gros
soupirs, comme celle d'un enfant mal consol.

La voiture se montra au dtour de la route, au milieu d'un Ah!
gnral. Le conducteur sauta prcipitamment  bas, car on avait dix
minutes de retard, dbrida les chevaux et leur mit le nez dans la
mangeoire.

Aussitt les groupes se rapprochrent de Monique, et M. Mahaut sortit de
sa maison, accompagn de son tat-major ordinaire, sa femme et ses
filles. Il tenait  la main, cachete d'un superbe cachet rouge, la
lettre officielle qui devait prsenter Monique  ses protecteurs.

--Tout est arrang, dit-il: on viendra t'attendre l-bas  la gare; tu
n'as plus qu' te laisser mener jusqu'au chemin de fer par le
conducteur, qui est un brave homme, et qui m'a promis hier de ne pas te
quitter avant que tu sois dans le train. Au revoir, Monique Brequet;
sois honnte fille et bonne servante, fais honneur  ton pays, et  ton
retour ton pays te fera honneur.

Sur cette phrase majestueuse, M. Mahaut donna une lourde poigne de main
 sa jeune protge, et rentra dans sa demeure. Madame Mahaut s'approcha
 son tour avec un panier recouvert de linge, renfermant une motte de
beurre confectionne de ses mains, que Monique devait remettre  la
soeur de la digne femme. Ses recommandations furent longues, mais d'une
prcision telle qu'il devenait impossible de s'garer sur le moindre
point.

La jeune voyageuse l'coutait d'une oreille distraite, et se demandait,
pendant tous ces discours, pourquoi Marin ne s'tait pas montr.

Elle l'avait vu un instant le matin  l'aube, alors qu'elle tait alle
chercher de l'eau  la fontaine pour la dernire fois; ils avaient 
peine chang quelques paroles, car lorsqu'on a trop de choses  se
dire, on ne trouve plus rien, et, depuis, elle avait bien espr le
revoir longuement. Faudrait-il qu'elle partit sans lui avoir dit adieu?

L'absence de Marin donnait lieu  quelques commentaires dans le public;
les plus malins prtendaient qu'il tait all attendre le passage de la
diligence au pied d'une rude cte, distante d'une lieue environ, que les
voyageurs avaient l'habitude de monter  pied, pour allger la tche des
chevaux; d'autres disaient qu'il s'tait enferm chez lui, ne voulant
point montrer plus de chagrin qu'il ne sied  un homme...

Monique, inquite, incapable de comprendre ce qu'on lui disait de toutes
parts, leva les yeux vers l'glise, qui bordait un des cts de la
place, et aperut dans le cimetire, appuy  la croix de Victoire,
l'homme qui l'aimait, tel qu'il lui tait apparu le jour o ils avaient
chang leurs paroles.

La haie de ronces et d'glantiers le cachait presque entirement; il
fallait savoir que Marin tait l pour l'y distinguer; mais le coeur de
Monique sauta sous son fichu de mousseline, et elle s'aperut, au regard
qu'il attachait sur elle, qu'il tait l depuis longtemps.

--Allons, en route! fit le conducteur en prenant la bride de ses chevaux
pour les carter de la mangeoire, afin de leur remettre leur mors.

La porte du cimetire retomba avec un petit bruit sec, et Marin s'avana
vers sa promise. Il tenait  la main une branche de roses blanches,
cueillies au rosier de Victoire.

--Au revoir, Monique, dit-il en l'embrassant trois fois joue contre joue
 la mode du pays normand. Souviens-toi de ce que tu as promis; moi, je
resterai le mme.

Il arrangea lui-mme les roses dans le fichu de la jeune fille, comme il
l'avait mit le premier jour, sans plus de trouble sous les regards
curieux qu'il n'en avait montr dans leur solitude.

Monique embrassa sa mre, dit un adieu htif  quelques compagnes, et se
trouva assise dans le coup, prs du conducteur.

Le fouet claqua, les chevaux donnrent un coup de collier.

--A toujours! dit la voix mle de Marin Bonami, que Monique entendit
seule, au milieu des souhaits de tous les assistants.

La diligence fila grand trot le long de la route qui descendait un peu 
la sortie du village. Un instant, elle suivit une courbe, et l'glise se
montra  gauche, avec la tombe de Victoire, couverte de roses blanches.
Marin y tait retourn, car on voyait une blouse bleue briller au soleil
contre le mur de vieilles pierres d'un gris dor...

Et Champcey disparut aux yeux de Monique, aveugls par les pleurs.




VII

Madame Hortense Dunois lisait assise sur sa chaise longue, le haut du
corps soutenu par des oreillers, les pieds recouverts d'une fourrure
lgre qui dbordait des deux cts et tranait  terre.

Son visage, quelques annes auparavant, d'une fracheur telle que les
passants se retournaient dans la rue pour la regarder, s'tait aminci et
en quelque sorte affin, sans perdre la dlicate beaut de ses lignes.
Elle avait t la jolie madame Dunois; elle tait maintenant une femme
absolument belle, mais d'une beaut qui provoquait un attendrissement
plein de piti.

Dix annes s'taient coules depuis son mariage, dont les dbuts
avaient t heureux.

M. Dunois possdait une belle fortune, et dirigeait une de ces maisons
de banque o les provinciaux entassent volontiers leurs petites
conomies. Les versements pris  part n'taient pas considrables; mais
comme, aprs chaque foire ou chaque vente importante, les clients de la
maison s'empressaient d'y apporter tout leur argent disponible, la
maison disposait cependant d'un capital considrable. La rputation de
M. Dunois tait en elle-mme un gage de confiance, car de pre en fils
les Dunois avaient t des modles d'honneur et de probit.

La jeune femme apportait de son ct une dot fort respectable, un
caractre gal et charmant, sa beaut passe en proverbe, et toutes les
qualits pratiques d'une matresse de maison. Lorsqu'elle sortait le
dimanche au bras de son mari, on disait autour d'eux: Le beau couple! Et
lorsqu'ils donnaient  dner, on rptait: Quelle bonne maison!

Ils paraissaient donc parfaitement heureux, et, l'taient peut-tre. Un
nuage seulement dans le ciel bleu; pas d'enfants.

Aussi lorsque, la quatrime anne aprs son mariage, madame Dunois
prouva les premiers troubles d'une grossesse, ce fut une joie pour tous
ceux qui s'intressaient  ce mnage modle. Tout alla bien pendant
plusieurs mois: la jeune femme ne pouvait assez se fliciter d'avoir
conserv sa sant dans une preuve ordinairement assez pnible, lorsque
tout  coup elle ressentit dans les jambes une faiblesse telle que la
marche lui devenait difficile, sans tre pour cela douloureuse.

Le mdecin ordonna aussitt le repos sur la chaise longue, dans la
crainte d'une chute qui et pu entraner les plus fcheux accidents.
Hortense se rsigna  ne plus marcher que dans l'appartement, et mme
bientt seulement de sa chaise  son lit.

Un jour de la dlivrance arriv, elle mit au monde un fils bien
constitu, dont la naissance fut un grand sujet de rjouissance pour la
famille et les amis. M. Dunois surtout tait  moiti fou de joie, et il
se mit  faire ds lors les plus beaux projets pour l'avenir de ce fils,
qui tait aussi un hritier.

Cependant, les semaines s'coulaient; madame Dunois aurait d quitter
son lit depuis longtemps, et ses jambes paresseuses refusaient de la
porter. Elle pouvait les mouvoir, mais sans aller jusqu' leur faire
supporter le poids pourtant lger de son corps amaigri.

C'tait plus que de la faiblesse; quelque cause inconnue devait
occasionner une torpeur si peu normale. Les mdecins s'assemblrent
auprs du lit de la malade; on dclara sa sant admirable de tout point,
et pourtant elle ne pouvait faire plus de quelques pas dans sa chambre,
quelque nergie qu'elle mt  le vouloir et  le tenter.

Force fut de se rendre  l'vidence: il y avait l une sorte de
paralysie des nerfs moteurs. On traite ces maladies-l, et mme souvent
on les gurit. Le martyre commena pour la jeune femme.

Vainement on essaya sur elle depuis les moyens ordinaires jusqu'aux
traitements cruels qu'emploie la science pour lutter avec les
mchancets de la nature; lorsque les pointes de feu, l'lectricit, les
douches et le massage eurent t reconnus impuissants, on eut recours
aux remdes de bonne femme.

--Essayez, disaient les mdecins.

On essayait, et le rsultat n'tait pas meilleur. Madame Dunois, alors
ge de vingt-huit ans, dut se soumettre  rester pour toute sa vie sur
sa chaise longue ou sur un fauteuil. Elle pouvait, deux ou trois fois
par jour, aller de sa porte  la chemine, en s'appuyant aux meubles,
avec l'impression trange et terrifiante que rien ne portait son corps
et que ses jambes n'existaient pas; l s'arrtaient ses forces, quel que
ft son courage.

Ce fut un coup terrible pour la jeune femme, le jour o elle se rendit
compte de l'avenir qui l'attendait.

En ralit, quelle que ft l'amiti de ses proches, elle tait dsormais
spare du monde extrieur. Pendant les premiers temps, alors qu'elle
luttait de toute son nergie pour regagner sa vigueur perdue, elle
s'tait laiss promener en voiture, elle avait mme subi des
dplacements considrables de ville en ville, cherchant les mdecins les
plus clbres, les lieux de cure les plus renomms, dans l'espoir
toujours du d'une amlioration.

Lorsqu'elle se rendit compte qu' moins d'un vnement improbable, dans
le genre d'un miracle, elle tait condamne  ne jamais marcher, elle
descendit en elle-mme et regarda sa destine en face.

Faire d'elle-mme un objet de curiosit et de piti en s'exposant aux
regards des indiffrents, c'est ce qu'elle ne pouvait admettre. Hortense
possdait une de ces mes fires et tendres qui, reconnaissantes du
moindre indice d'affection, reculent avec dgot devant la compassion
banale des trangers.

Puisqu'elle ne devait plus se mler au mouvement de la vie, elle
resterait chez elle, se contentant de prendre l'air dans son jardin,
d'ailleurs vaste et ombrag; ceux qui l'aimaient sauraient venir la
retrouver l; quant aux autres, elle ne s'en souciait point.

Sa grande joie, ce qui suffirait  remplir sa vie, ce serait son beau
petit garon qui faisait son orgueil et sa joie. Elle comprenait que son
mari, alors g de moins de quarante ans, actif et proccup de ses
affaires, ne lui donnt que peu de temps; peut-tre souffrait-elle dans
son me d'une blessure secrte, qu'elle ne voulait pas s'avouer 
elle-mme; l'enfant la consolerait de tout. Elle l'lverait elle-mme,
s'instruisant  mesure pour lui enseigner ce qu'il devrait apprendre, et
le dirigeant vers un idal de beau et de bien qu'elle sentait grandir en
elle tous les jours,  mesure qu'elle dpouillait sa rsignation de tout
ce que celle-ci avait contenu d'abord de douloureuse amertume.

Elle en tait arrive  considrer son malheur presque comme une joie.

--Au moins, se disait-elle, rien ne m'empchera de me consacrer tout
entire  mon enfant. Les autres femmes ont des devoirs de socit 
remplir, elles se doivent  leur mari,  leur famille, souvent, au souci
de leurs affaires; moi, vivant en dehors de tout, except de l'affection
de quelques-uns, je n'aurai que l'enfant, et il sera tout par moi. Si je
ne puis tre tout pour lui, j'aurai du moins model son me de mes
propres mains, sans qu'aucune pense extrieure m'en ait jamais
dtourne.

Elle vcut ainsi plusieurs mois, alors qu'elle avait perdu tout espoir
de gurison, tout  fait console, presque joyeuse, se grisant
d'esprances maternelles au point d'oublier souvent la blessure cache
qui parfois la rendait toute ple, alors qu'aucune souffrance physique
ne pouvait plus l'mouvoir.

Et puis, un jour, l'enfant rentra grelottant d'une promenade trop longue
par un temps humide. Aprs le lui avoir prsent quelques instants, la
bonne se hta de l'emmener, afin que la mre n'et pas ie temps de
s'apercevoir de l'tat du petit garon. Dans la nuit, il fut pris d'une
toux rauque. La grosse fille robuste qui le soignait avait le sommeil
lourd; lorsque le matin vnt, le croup s'tait dclar. Quinze heures
aprs, M. Dunois n'avait plus d'hritier, et Hortense n'avait plus
d'enfant.

C'est horrible de perdre son enfant, ce petit tre dans lequel on a mis
bien autre chose qu'une part de sa vie, toute sa tendresse, sa volont,
sa patience, tant d'espoir et tant d'orgueil, tout l'avenir, et presque
tout le prsent, emporte avec lui un lambeau du coeur de sa mre. On ne
se console jamais de l'enfant perdu. Aprs des annes o l'on croit
avoir oubli, non l'enfant, mais sa douleur, lorsqu'on s'est habitu 
entendre prononcer le nom chri par des lvres indiffrentes, qui
appellent ainsi d'autres enfants, lorsque des frres ou des soeurs sont
ns  celui-l, noyant dans un flot de proccupations maternelles le
souvenir des angoisses causes par celui qui est parti, il suffit que
l'on rencontre une petite tte dont les cheveux rappellent au regard les
cheveux friss d'autrefois, dont les yeux voquent la mmoire du regard
perdu, il suffit d'un son de voix, d'un sanglot parfois, d'un cri de
joie ou de douleur profr par l'enfant inconnu, pour que le coeur de la
mre se fonde, et qu'elle sente se rouvrir en elle la source
intarissable de ses larmes.

Toutes les mres savent cela, toutes celles qui ont vu emporter dans un
petit cercueil blanc la joie de leur coeur et de leur me. Mais
lorsqu'une femme n'a qu'un enfant et qu'elle le perd, sa douleur est
insondable.

Lorsque Hortense, assise  sa fentre, derrire les persiennes closes,
eut vu disparatre, au tournant de la rue, le petit corbillard balanc
par la marche rgulire des porteurs, elle regarda en elle-mme, et vit
qu'il ne lui restait plus rien.

La blessure secrte s'ouvrit bante, en mme temps qu'elle n'avait plus
d'enfant, elle comprit que depuis longtemps elle n'avait plus de mari.

M. Dunois tait ce qu'on appelle un excellent homme: c'est--dire qu'il
n'aimait pas  causer de peine aux gens auxquels il avait affaire;
autant que possible, il chargeait ses employs de ce soin dsagrable
afin de ne pas perdre la tranquillit d'esprit qui lui tait chre, et
dont il avait besoin pour la lucidit de ses jugements.

Il avait pous sa femme par amour autant que par convenance;
c'est--dire qu'il l'avait trouve extrmement jolie, et qu'il l'avait
aime comme il et aim une autre jolie femme qu'on lui et prsente
avec la mme dot.

Mais cet amour-l ne diffre pas beaucoup de celui qu'on prouve pour
une matresse de passage, encore qu'il s'y mlt, dans le cas de M.
Dunois, une grande considration pour la jeune personne riche et bien
leve qui portait son nom dignement et tenait si bien sa maison.
C'tait un amour qui pouvait, suivant les circonstances, durer plusieurs
annes et tourner  l'amiti, ou bien durer peu de temps et devenir de
l'indiffrence.

Sans l'accident malheureux qui condamnait Hortense  une vie sdentaire,
M. et madame Dunois eussent probablement vcu heureux; la paralysie de
la jeune femme donna au mari l'occasion de produire au jour son
vritable caractre, ou plutt son temprament.

Dunois aimait les femmes, c'est--dire qu'il n'aimait pas, mais qu'il
avait du plaisir  changer de matresse. Sa femme n'avait pas t pour
lui autre chose qu'une matresse lgitime, et il n'avait jamais entendu,
en se mariant, lui faire un serment de fidlit, que d'ailleurs il et
t incapable de tenir.

L'tat maladif de madame Dunois lui rendait aux yeux de tous la libert,
qu'autrement il n'et pu obtenir qu'en cachette; il en profita pour
vivre  sa guise, sans outrager ouvertement les convenances, car c'tait
un homme bien lev, mais sans les respecter au del de ce qui est
dcent et ncessaire.

Hortense fut informe dans le plus bref dlai de la faon dont son mari
entendait la vie; elle le sut avant mme que son tat et t considr
comme dangereux. On a toujours sous la main une parente ou une amie pour
vous rendre de tels services.

Elle en souffrit, elle souffrit surtout de savoir que ces choses-l
n'taient pas un mystre; il lui semblait qu'il et t plus digne de la
part de son mari de s'arranger de faon qu'elle pt toujours l'ignorer,
ou au moins feindre de l'ignorer.

Dans sa dtresse, et proccupe de sauvegarder sa dignit en mme temps
que celle de l'homme qu'elle avait pous, elle lui parla un jour, avec
une grande simplicit, d'un sujet qu'elle et voulu ne jamais aborder.

--Vous tes libre, mon ami, lui dit-elle; le malheur qui m'a frappe
vous, dlie du voeu de mariage. Seulement, je vous en supplie, tchez
que j'ignore  jamais ce ct de votre vie; je ne pourrais vous laisser
accuser en ma prsence, et il me serait par trop pnible d'avoir  vous
dfendre, comme mon amiti et mon estime pour vous m'ordonneraient de le
faire.

M. Dunois, surpris par ce langage, en fut plus froiss que satisfait. Il
tait de ces hommes qui veulent bien de temps en temps s'adresser
quelques reproches, mais qui ne peuvent supporter la moindre observation
venant d'autrui, espce qui d'ailleurs n'est pas rare et  laquelle nous
nous rattachons tous plus ou moins. Il mit une sourdine  ses
fantaisies, car, le premier moment d'humeur pass, il reconnut que le
conseil tait bon, mais il en aima sa femme un peu moins.

S'il avait pu supposer qu'il vivrait  sa guise  l'insu d'Hortense, 
des intervalles loigns, il et senti un mouvement non de remords, mais
d'inquitude.

Mais  partir du jour o elle lui tmoigna cette indulgence, il se
sentit ennuy d'avoir perdu la supriorit de l'homme encore inattaqu;
son amour-propre tait bless, et, comme de raison, il ne s'en prit pas
 lui-mme, mais  celle qui lui avait procur cette dsagrable
impression.

Hortense avait espr que l'amiti de son mari lui resterait, que,
fortifie par la compassion et par l'estime dont elle se sentait digne,
cette amiti du compagnon de sa vie serait pour elle le plus ferme
soutien. Tant que vcut son enfant, elle se contraignit  le croire;
mais lorsqu'elle eut perdu sa joie, elle s'aperut que cet espoir tait
une simple chimre.

M. Dunois tait absolument irrprochable dans sa conduite extrieure. Il
passait plusieurs fois par jour cinq minutes auprs de sa femme, lui
racontait les nouvelles, lui apportait les journaux, dnait avec elle
assez souvent, car elle se faisait rouler dans un fauteuil jusqu' la
salle  manger. Mais aucune intimit, aucune tendresse ne donnait de
charme  ces dmarches de pure convenance et d'habitude. Ce qu'et voulu
Hortense, c'tait un peu de tendresse, c'tait l'panchement d'un coeur
dvou; elle avait des amis au dehors; chez elle, sa vie tait celle
d'une solitaire.

Comment survit-on aux grandes douleurs, alors qu'aucun devoir ne vous
impose de vivre? Il est assez singulier que l'tre humain, si fragile
parfois, subisse des preuves effroyables, alors qu'on le croirait bris
d'avance.

Madame Dunois ne fut mme pas malade, aprs tant de chagrins. Elle se
replia un peu sur elle-mme, parla encore moins de ce qui lui tenait au
coeur, et parut aux yeux des trangers avoir pris, suivant l'expression
vulgaire, son parti de tout.

Au fond, elle tait navre, et la mort lui et paru douce.

Dans sa solitude relle, au milieu des visites qu'on ne cessait de lui
rendre, car, aimable et instruite, elle tait, pour ceux qui la
connaissaient, d'une socit extrmement agrable, Hortense avait un
ami, un humble ami qui l'aimait de tout son cour.

Une femme attache  son service tait morte, peu aprs le petit garon
d'Hortense, en laissant un fils de treize  quatorze ans; cet entant,
intelligent et doux, tait rest dans la maison, remplissant toute
espce de petits devoirs auprs des uns et des autres.

Un jour, madame Dunois, se sentant les yeux fatigus, l'avait pri de
lui lire le journal.

Hubert s'tait si bien acquitt de cet office qu'il s'tait trouv promu
du coup  la dignit de lecteur de madame. Pendant certaines heures
douloureuses ou tristes, Hortense ne voulait pas rester en tte--tte
avec ses penses ou ses souvenirs; Hubert lui avait fait d'interminables
lectures. Il n'tait jamais fatigu, il le prtendait du moins. Peu 
peu, madame Dunois s'tait servie de lui pour dicter un billet, puis des
lettres plus importantes, et il avait pris auprs d'elle la situation
d'une sorte de secrtaire encore enfant qui n'tait jamais consult,
naturellement, mais qui ne laissait pas de rendre des services.

Cette situation qui n'tait pas la domesticit, quoiqu'elle en fut bien
proche, avait permis au jeune garon de connatre le caractre et le
coeur de madame Dunois mieux qu'aucun de ceux qui l'approchaient.

Hubert savait tout ce qu'il devait  cette femme adorable, souvent
triste, et qui pourtant souriait le plus souvent. Il savait que sans
elle, relgu parmi la valetaille, il et vcu d'une vie matrielle et
grossire. Elle lui avait appris  comprendre ses lectures,  les
mditer; c'est  elle qu'il devait d'tre un homme au lieu d'une simple
machine  servir. Quel serait son avenir? Il n'y songeait point, ne
rvant pas d'autre ambition que de rester ternellement auprs de
madame, attach et dvou  sa personne.

Hortense y pensa pour lui. Un jour qu'il entrait dans la chambre de la
jeune femme les bras chargs de livres, elle s'aperut qu'il avait
beaucoup grandi depuis peu, et que le visage, autrefois rond et
enfantin, s'tait allong de faon  lui donner l'apparence d'un homme.

--Quel ge as-tu? lui demanda-t-elle.

Surpris, Hubert dposa sur une table les livres qu'il tenait, et chercha
dans sa mmoire.

--Quinze ans et demi, rpondit-il aprs un petit calcul mental.

Hortense ne rpondit point et se fit lire les journaux comme d'habitude;
mais au lieu de garder le jeune garon prs d'elle pour lui dicter
quelques lettres ou causer un instant, elle le renvoya bientt et se mit
 rflchir.

Elle l'avait gard trop longtemps. Dans ce qu'elle appelait son gosme,
elle n'avait pas pens que cet enfant se trouverait sans situation, le
jour o il deviendrait un homme. Comment n'y avait-elle pas song?

Hubert n'tait pas encore trop g pour ne point rparer promptement le
temps perdu; avec un peu d'application et de bonne volont, il
rattraperait facilement les jeunes gens employs dans la maison de
banque de M. Dunois. L'essentiel tait de le faire entrer aussitt dans
les bureaux.

Un peu avant le dner, le matre du logis se prsenta chez sa femme,
comme il le faisait tous les jours  la mme heure.

Aprs lui avoir communiqu quelques nouvelles sans importance, il se
remuait sur son fauteuil comme un homme dsireux de s'en aller, mais que
la politesse retient, lorsque sa femme lui fournit un sujet de
conversation.

--Auriez-vous une place vacante dans vos bureaux? demanda-t-elle.

--Non, pourquoi? demanda M. Dunois fort tonn; jamais Hortense ne
s'occupait de leurs affaires.

--Pour Hubert. Cet enfant grandit, et il est grand temps de songer  son
avenir. N'est-ce pas votre avis?

--Une place de domestique, alors? Cela peut s'arranger. Nous avons un
homme pour faire les courses, il est vieux et peu intelligent; Hubert le
remplacerait fort bien et coterait moins cher. Est-ce que vous vous en
tes lasse? Anonnerait-il en lisant ou aurait-il dcouvert une nouvelle
orthographe?

Hortense fit un lger signe de dngation.

--Vous n'y tes pas du tout, mon ami, dit-elle avec une fermet qui
trahissait chez elle une certaine concentration nerveuse. Hubert lit
bien, crit sans faute, possde une jolie criture, et n'est pas sans
une certaine instruction...

--O l'a-t-il pche? fit M. Dunois en se croisant les jambes. Il a
quitt l'cole depuis trois ou quatre ans, je crois...

--Pensez-vous qu' lire constamment des livres et des journaux, il n'ait
pas appris une foule de choses?

--Il comprend donc ce qu'il lit? demanda le mari d'Hortense, en riant
aux clats de sa plaisanterie.

Madame Dunois ne se laissa pas troubler.

--C'est un garon intelligent et il vous rendra de grands services. Il
nous est trs-dvou, et vous serez content un jour de l'avoir sous la
main.

--Enfin! je veux bien, moi! fit M. Dunois, aprs un instant
d'hsitation. Mais ne pensez-vous pas qu'il ferait beaucoup mieux sous
la livre? il est bien dcoupl!

Hortense ne put rprimer un mouvement de mcontentement, presque
d'indignation.

--Soit, ma chre, soit, se hta d'ajouter le matre, il en sera ce que
vous voudrez.

Il avait horreur des discussions. A ses yeux, rien ne valait la peine
que donne un malentendu; son idal de la vie tait une vie paisible, o
il faisait ce qu'il voulait.

--Je vous remercie, rpondit sa femme avec un sourire de joie qui donna
une grce extraordinaire  son visage.

--Cela vous fait donc bien plaisir? demanda M. Dunois, frapp de cette
expression qu'il avait connue autrefois, mais qu'il avait oublie.

--Oui, dit-elle simplement. Je veux du bien  cet enfant.

--A votre aise! mais ce n'est pas tout, il va falloir le remplacer.
Votre femme de chambre ne sait ni lire ni crire, elle ne peut vous
suffire comme socit intellectuelle. Voulez-vous que je vous dniche un
nouveau page?

Hortense rflchit un instant, puis dit

--Je prfrerais, une jeune fille.

--Une demoiselle de compagnie?

--Oh! non! Dieu m'en garde! Une fillette de la campagne, jeune, aimable,
sachant lire et crire...

--Mais, ma chre, elle vous lira le journal comme on chante la messe!
fit Dunois.

Hortense sourit. Elle aimait  voir son mari de belle humeur.

--Je lui apprendrai bien vite  lire convenablement, pour peu qu'elle
soit intelligente, dit-elle.

--Une vocation d'institutrice, alors? Je ne vous connaissais pas ces
aptitudes.

--Elles m'ont pourtant russi avec Hubert, vous vous en apercevrez bien.

--Au fait, c'est juste. Et quand voulez-vous quo je l'intronise dans ses
nouvelles fonctions?

--Le plus tt possible, rpondit madame Dunois de sa voix douce.

--Il faut pourtant qu'on vous ait trouv votre nouvelle lectrice
auparavant, fit observer son mari en se levant.

Il fit deux tours par la chambre et se rapprocha doucement de la porte.

--Eh bien! dit-il, cherchez de votre ct, je chercherai du mien, et ds
que vous aurez trouv une remplaante  votre page, je mettrai celui-ci
aux critures. Vous n'exigez pas que je lui donne des appointements
princiers?

--Je vous sais homme juste, rpliqua-t-elle, et vos employs sont bien
traits.

M. Dunois sourit  ce compliment, d'ailleurs mrit, revint  sa femme
et lui baisa la main.

--Je vais faire un tour au cercle, dit-il, et j'y dnerai probablement.
Bonsoir, ma chre Hortense.

Elle lui fit un signe de tte affectueux, et il disparut.

Elle regarda un instant les portires, encore agites par le passage de
son mari, puis ramena ses yeux sur ses mains frles qui reposaient sur
ses genoux, et deux belles larmes limpides, se dtachant avec lenteur de
ses cils baisss, roulrent sur sa somptueuse robe d'intrieur.

Que pleurait-elle? Elle n'et su le dire.

Peut-tre cet entretien, par quelque fil tnu, insaisissable pour
elle-mme, avait-il renouvel une de ses douleurs secrtes parfois
endormies; peut-tre aussi tait-ce la pense de l'invitable abandon,
qui tous les soirs, sous un prtexte ou sous un autre, la laissait seule
avec ses ides tristes.

Peut-tre aussi, sans qu'elle en et conscience, tait-ce le regret que
lui inspirait maintenant le sacrifice accompli.

C'tait un sacrifice certainement; depuis deux ans surtout qu'Hubert,
souvent prs d'elle, avait montr des qualits de coeur et
d'intelligence au-dessus de la moyenne, elle avait pris got  cette
sorte d'ducation: c'tait en quelque sorte son lve, qu'elle allait
relguer loin d'elle, et au moment o elle s'apercevait que cette
sparation allait lui coter quelque effort, elle se confirmait dans
l'ide que le temps pressait.

Les paroles lgres de son mari, en lui faisant voir que le jeune garon
n'tait  ses yeux qu'un domestique, alors que pour elle-mme il tait
devenu un compagnon, presque un enfant, prouvaient  la jeune femme que,
si elle voulait du bien  son petit lecteur, elle devait se hter, afin
que la nouvelle position de celui-ci se trouvt suffisamment affermie
pour ne plus redouter la possibilit d'un changement, si...

Si quoi?

Si madame Dunois venait  mourir. Eh bien, oui! C'tait l le fond de
ses penses. Depuis le jour o elle avait perdu l'espoir de la gurison,
elle avait toujours song  la mort prochaine, sans terreur, mais avec
une mlancolie qui n'tait pas dnue de charmes.

Et maintenant elle avait hte de voir Hubert install  un pupitre,
passer ses journes sur des chiffres qu'il n'aimerait peut-tre pas. Il
trouverait cette nouvelle existence un peu dure au commencement, lui qui
passait en t le plus clair de ses journes sous les arbres du grand
jardin,  porte de la voix de madame Hortense, occup  lire ou 
rver...

Ce serait dur, mais c'tait ncessaire. Jamais, elle le sentait, le
jeune garon ne pourrait retourner  la servitude dont, sans le savoir
et sans le vouloir, la pauvre femme l'avait affranchi.

Essuyant ses yeux, elle reprit un air pos et frappa deux coups sur son
timbre. C'tait l'appel d'Hubert qui se tenait dans une pice voisine.
Il entra, semblable  lui-mme, ne se doutant pas que sa destine venait
de se transformer. Ses yeux clairs et brillants se fixrent sur madame
Dunois. Trop grand et trop mince, il semblait frle; en ralit, il
tait d'une force peu commune; comme tous les garons qui ont grandi
trop vite, les proportions de son corps n'taient pas fixes, ce qui lui
donnait l'air gauche; mais sa personne n'en respirait pas moins une
distinction native, celle qui vient de l'lvation de la pense et des
sentiments.

--Comme il va avoir du chagrin, le pauvre petit! pensa madame Hortense,
en le regardant avec compassion.

Il s'tait approch et se tenait debout, respectueux.

--Madame dsire quelque chose? dit-il de sa voix jeune, encore
enfantine, bien qu'un lger duvet se montrt sur sa lvre suprieure.

Ce ton, ce langage  la troisime personne, frapprent madame Dunois
comme si elle les entendait pour la premire fois, et elle en prouva un
peu de dpit. C'tait ennuyeux qu'il lui parlt comme un domestique!
Aussi pourquoi M. Dunois avait-il voqu cette ide dsagrable de
domesticit?

--Assieds-toi l, dit-elle en indiquant la chaise o il se plaait pour
faire la lecture; tu n'es plus un enfant, et tu dois songer  ton
avenir...

Hubert leva sur sa protectrice des yeux profondment tonns. Son
avenir? Mais n'tait-il pas de vivre et de mourir prs d'elle, occup 
la servir et  l'aimer? Il garda cependant un respectueux silence.

--Tu ne pourras pas toujours t'occuper uniquement de me faire la
lecture, continua-t-elle, en lisant dans sa pense; un homme ne vit pas
rien que de cela, et tu en serais toi-mme bientt ennuy,  prsent que
l'ge te tient. As-tu quelque prfrence pour une carrire quelconque?

La carrire qu'et choisie Hubert tait videmment celle de secrtaire
de madame Dunois; mais puisqu'on venait de lui dire qu'il ne devait pas
y compter, force lui fut de trouver autre chose.

--Autrefois, dit-il, je m'tais figur que j'aimerais  tre marin...
Mais c'tait il y a longtemps... Est-ce que madame se rappelle quand
elle m'a fait lui lire deux volumes du Tour du Monde  la file? Je crois
que c'tait cela qui m'en avait donn l'ide. Mais, maintenant, cela m'a
bien pass.

--Alors, tu ne te sens plus de got pour la marine?

--J'aurai du got pour ce que madame voudra, rpondit Hubert avec une
soumission chevaleresque, o la dfrence du page n'entrait absolument
pour rien.

--Dis-moi vous; cela m'ennuie de t'entendre dire madame, madame, tout le
temps! Parle-moi comme un homme!

Elle avait laiss chapper ce mot dans un mouvement d'impatience;
aussitt elle s'en voulut de ce qu'elle considrait comme une faute de
got.

--Je te dirai pourquoi, reprit-elle avec douceur. J'ai pens  ton
avenir, moi, en voyant que tu t'en occupais si peu; j'ai demand 
monsieur de te prendre dans ses bureaux et de te faire apprendre les
affaires. C'est un commencement, cela; avec de l'ordre et de
l'intelligence, cela peut te mener jusqu' la fortune...

Elle s'arrta, pour regarder le visage de son jeune serviteur.

--Alors, je ne vous verrai plus? dit-il d'une vois aussi change que
l'expression de ses traits.

--Mais si, tu me verras! puisque tu restes dans la maison!

--En bas? soupira le jeune garon. Hortense ne put s'empcher de rire.

--Eh oui! en bas! Auras-tu peur de monter un tage?

Mais Hubert n'avait point envie de plaisanter; quoiqu'il fit une
vaillante mine, il subissait le plus grand chagrin qu'il et connu
depuis la mort de sa mre, et, chose trange, en songeant qu'il n'allait
plus vivre dans cet appartement qui pour lui concentrait toutes les
joies et toutes les consolations de l'existence, il croyait se revoir,
pauvre petit orphelin, marchant derrire le corbillard qui emportait sa
mre au cimetire.

--En bas et en haut! dit gaiement Hortense, qui sentait combien cette
nature franche et neuve devait souffrir de ce que le jeune garon
considrait comme un exil. Tu gardes ta chambre en haut, la mme; tu
passeras par ici le soir et le matin, tu me rendras compte de ce que tu
auras fait, et tu travailleras en bas, comme les autres, jusqu' six
heures. Aprs six heures, tu seras libre, comme les autres.

--Oui, dit Hubert, qui avait grand'peine  se retenir de pleurer, et
c'est un nouveau qui vous servira!

--Pas du tout! Ce sera une nouvelle! Je veux une jeune fille. Les
garons, c'est trop ennuyeux: on leur apprend un tas de choses, sans
compter la gographie, et puis quand ils en savent assez, ils entrent
dans les bureaux. J'aurai une jeune fille, qui me rendra bien des petits
services.

--C'est vrai, soupira Hubert, j'tais assez maladroit. L'autre jour,
j'ai encore laiss tomber votre tasse  fleurs... C'est pour cela que
vous me renvoyez, peut-tre...

--Ne fais pas l'enfant, dit madame Hortense d'une voix presque dure. Tu
sais bien qu'il m'en cote de me priver de ta prsence, et que si je le
fais, c'est pour ton bien.

La voix tait imprieuse, les paroles taient rudes, mais ce n'est pas
leur rudesse qui jeta Hubert  genoux prs de la chaise longue, le
visage cach dans la fourrure.

--Pardonnez-moi, dit-il, en essayant de matriser ses pleurs. Cela me
fait une peine horrible de penser qu'une autre va vous servir alors que
je le faisais de si bon coeur. C'est vous qui m'avez appris tout ce que
je sais, et, maintenant, vous voulez me faire encore plus d'honneur et
de bien que par le pass. Je sais bien que je devrais vous en remercier,
mais cela me fait trop de chagrin... Je m'y ferai, vous verrez, mais...

--Relve-toi, et va me chercher un verre d'eau frache, dit madame
Hortense d'une voix calme; tche qu'on ne voie pas ta figure  l'office.
On te demanderait ce que tu as; je ne veux pas que tu le dises, et je ne
veux pas que tu mentes. Fais ton devoir.

Il se releva sur-le-champ, et, sans rpondre, sortit pour excuter
l'ordre qu'il venait de recevoir.

Pendant sa courte absence, madame Hortense passa la main sur ses yeux,
avec un sanglot.

--Que c'est bon d'tre aime ainsi! se dit-elle. C'est la rcompense du
peu de bien que j'ai fait, et elle m'est bien douce... Mais les enfants
des autres ne sont jamais que des trangers, quoi qu'on fasse pour
eux... O mon petit garon, mon cher enfant perdu!...

Le pas lger d'Hubert, dans la pice voisine, lui commandait de composer
son visage: il la trouva en entrant telle qu'il l'avait quitte.

--Bois ce verre d'eau, lui dit-elle, et coute-moi. Il obit fidlement
et resta les yeux fixs sur elle.

--Tu ne parleras  personne de ce que je t'ai dit. Lorsque la jeune
fille qui doit te remplacer sera arrive, tu entreras immdiatement dans
tes nouvelles fonctions, et tu t'arrangeras pour viter les
commentaires. Jusque-l, tu continueras  me faire la lecture et 
crire mes lettres.

--Est-ce que ce sera long? demanda le jeune garon d'un air inquiet.

--Tu voudrais que ce fut dj fini? fit Hortense avec un demi-sourire.

--Je voudrais que cela ne vint jamais! rpondit-il avec une vhmence
qui lui donna envie de pleurer.

--Cela viendra tout de mme, en son temps. Et jusqu' ce que cela soit
venu, tu vrifieras tous les soirs les comptes de ma maison, depuis le
commencement jusqu' ce jour, afin de l'accoutumer  calculer vite et
srement.

--Ici? demanda Hubert.

--Ici ou ailleurs, peu importe. Si je te dis de le faire, je sais que tu
le feras, mme sans tre surveill.

Il rougit de plaisir  cet loge. Hortense ajouta d'un ton ngligent:

--Tu pourras commencer ce soir aprs le dner. Je te donnerai la clef,
et tu prendras les registres dans ce meuble.

Elle indiquait son secrtaire, plac en face d'elle. Hubert comprit que,
pour ce jour-l, il travaillerait prs de madame Dunois, et comme un
enfant qu'il tait encore, il sentit la joie de l'heure prsente noyer
la souci de l'avenir.




VIII

Un mois aprs, Monique Brequet fut introduite dans la chambre de madame
Hortense, o celle-ci, assise sur sa chaise longue comme d'ordinaire,
amusait ses doigts avec un lger ouvrage d'aiguille.

Madame Danois regarda la petite paysanne, et la petite paysanne regarda
la chambre, autour d'elle.

C'tait une vaste pice, haute de plafond, aussi belle et aussi
souriante que peut l'tre un endroit d'o l'on ne peut sortir.

De belles toffes anciennes tendues sur les murs lui donnaient d'abord
un air de richesse et de grandeur. Des portires d'Orient cachaient
toutes les portes, qui taient nombreuses.

Madame Hortense avait choisi pour y vivre toujours, la pice, centrale
de l'appartement, ancien salon, conserv dans sa magnificence.

Trois baies donnaient sur le jardin, dont les corbeilles taient
disposes de faon  reposer le regard de la malade lorsqu'elle se
faisait rouler prs de la fentre; dans la chambre, des plantes au large
feuillage sombre et lustr remplissaient les coins obscurs de manire
que rien ne donnt l'ide de ngligence ou d'abandon. Les meubles les
plus commodes avoisinaient la chaise longue et le lit; les plus lgants
s'talaient le long des murs couverts de tableaux et de gravures de
prix; c'tait le luxe moderne dans tout ce qu'il peut donner de
consolation  un tre pour lequel la science n'a rien pu faire.

Monique reporta son regard sur la propritaire de ces biens, qu'elle
avait d'abord salue d'une timide rvrence.

Madame Dunois n'tait pas pour la fillette un objet moins curieux que le
cadre dont elle tait entoure. Cette belle dame au teint si clair qu'on
l'et dit transparent, dont la beaut semblait un cristal fragile prt 
se briser, couverte de batiste et de dentelles comme un enfant qu'on
porte au baptme, entoure d'oreillers brods et de couvertures, soie et
fourrures, roulant  demi sur le tapis persan, tout cela semblait 
Monique quelque chose de merveilleux, d'invraisemblable, de presque
thtral.

Pendant que la dame qui l'avait amene changeait quelques paroles avec
madame Dunois, la fillette eut le temps de regarder plus attentivement
la personne avec laquelle elle vivrait dsormais. Le premier coup d'oeil
lui avait inspir presque de la frayeur, tant tout cela paraissait peu
vrai; un second regard provoqua chez Monique une piti attendrie.

Au moment o ses yeux, pleins de douce compassion, regardaient cette
dame si belle, si riche, et qui ne pouvait pas marcher, lui avait-on
dit, madame Hortense arrtait sur elle son regard intelligent et vif.
L'expression du visage de Monique, prise en flagrant dlit de piti, qui
baissait les yeux en rougissant, parut si aimable et si neuve  la jeune
femme qu'elle s'en sentit tout panouie.

tendant sa main fluette vers la petite paysanne, elle lui fit signe
d'approcher. Celle-ci obit, trs-honteuse et trs-embarrasse de sa
personne.

--Elle a l'air d'une bonne enfant, dit madame Hortense, en prenant la
petite main brune qui pendait au ct de Monique. Voulez-vous rester
avec moi?

--Je veux bien, fit Monique, soudain touche d'un sentiment tout
nouveau, semblable  une tendresse spontane.

--Eh bien! voil qui est arrang. On vous expliquera vos devoirs...
d'ailleurs, ce n'est pas bien difficile; et vous tcherez d'avoir envie
de me faire plaisir...

--Ce n'est pas a qui sera difficile non plus, dit vivement Monique, qui
se mordit aussitt la lvre dans sa confusion d'en avoir tant dit.

Madame Dunois et son amie changrent un sourire.

Hubert entrait au mme moment avec un plateau.

--Ce jeune homme vous dira quels services il me rendait, reprit
Hortense, et vous ferez ce qu'il faisait...

Les yeux d'Hubert toisrent la fillette avec une hostilit peu
dissimule.

--C'est donc toi qui es la nouvelle venue? disait ce regard; tu auras
beau faire, tu me prends tout ce que j'aime, je te dtesterai quand
mme.

--En voil un qui a l'air mauvais, pensa Monique en lui jetant un coup
d'oeil d'extrme ddain. a croit valoir mieux que les autres parce que
a a l'habitude de la ville. Mchant gamin, va, tu ne me prendras pas 
mal faire, a te ferait trop plaisir!

Ds cet instant, Hubert et Monique ressentirent l'un pour l'autre une de
ces aversions instinctives que rien ne peut combattre, parce qu'elles
chappent au raisonnement. Rsolus tous les deux  dployer une grande
prudence, ils conservrent les dehors d'une politesse rciproque, et
s'appliqurent  viter toute mesquine taquinerie: mais le ferment
d'antipathie devait se dvelopper de jour en jour.

Le soir venu, pendant que Monique, rouge jusqu'aux oreilles, les yeux
baisss, l'air contraint, coutait pour la premire fois les propos de
l'office, auxquels elle ne comprenait rien, madame Hortense fit appeler
Hubert.

--Eh bien! lui dit-elle en souriant, voil ton stage fini;  partir de
demain, tu entres dans la vie commerciale.

--Demain? fit le jeune garon qui baissait les yeux pour ne pas laisser
voir qu'ils taient pleins de larmes; ah! je vous en prie, madame,
encore quelques jours!

--Non, dit Hortense avec fermet. J'ai tout arrang avec M. Dunois.
Demain,  huit heures, tu iras aux bureaux; M. le principal te montrera
ta place et t'expliquera ce que tu auras  faire. A midi, tu djeuneras
avec les jeunes gens au restaurant o ils prennent leurs repas, et, le
soir, tu dneras ou tu voudras. Tes appointements te seront pays en
consquence, mais tu ne mangeras plus ici.

--Pourquoi? demanda le regard suppliant d'Hubert.

--Tu cesses d'appartenir  notre service, mon enfant, dit madame Dunois
avec douceur, tu es un employ maintenant: il faut que les gens de la
maison te considrent comme tel et te tmoignent des gards qu'on ne
saurait exiger d'eux si tu continuais  manger  l'office. Tu comprends?

--Je comprends, rpondit-il. J'avais pens que vous tiez fche contre
moi. Au contraire, c'est un bienfait de plus, un bienfait aprs tant
d'autres bienfaits...

Il prouvait un plaisir dlicieux  rpter ce mot qui lui semblait
alourdir  chaque fois la chane de reconnaissance qu'il porterait
jusqu' son dernier jour.

--Je ne vous verrai plus... madame? dit-il avec un grand mouvement
intrieur qui le secoua visiblement.

--Mais si! puisque je t'ai dit qu'aprs ton djeuner, tu m'apporterais
les journaux tous les jours.

--Vous les lisiez avant le djeuner, fit remarquer le jeune homme.

--Je changerai mon heure pour te foire plaisir, parce que tu es un
enfant gt! Allons, va, mon enfant...

Il restait immobile, la tte basse; elle sentit qu'il attendait quelque
chose, et soudain se sentit mue elle-mme.

--J'avais promis  ta mre de veiller sur toi, dit-elle lentement; il me
semble qu'en ce moment j'ai rempli ma promesse. La carrire qui s'ouvre
devant toi est celle d'un homme. Tu seras libre, tu ne dpendras que de
ton devoir et de ta conscience; sois svre avec toi-mme, Hubert.
Jusqu'ici je t'ai eu sous la main, rprimant tes dfauts, t'apprenant 
voir juste et droit dans la vie; cela, c'tait l'autorit maternelle que
j'exerais de mon mieux. Maintenant, c'est un pre qu'il te faudrait, et
personne ne peut remplacer cela pour toi... Sois honnte et bon...

--Et reconnaissant, ajouta Hubert d'une voix grave.

--Et reconnaissant, rpta madame Hortense en inclinant la tte; cela
tient chaud au coeur et donne de bonnes penses. Puisque tu parles de
reconnaissance, tu ne sauras jamais m'en donner de meilleure preuve
qu'en devenant homme de bien.

Tout  coup il s'avana jusqu' la chaise longue et s'agenouilla prs de
sa bienfaitrice, non plus avec l'emportement de chagrin qui l'avait
jadis prcipit  ses pieds, mais comme on s'agenouille dans les
glises, avant de partir pour un long voyage.

La tte incline sur la fourrure, il semblait prier, mais il ne pleurait
pas. Madame Hortense eut envie d'ouvrir ses bras et de l'embrasser. Un
mois avant, elle l'et fait; maintenant c'tait impossible, il tait
vraiment trop grand! Elle tendit sa main transparente sur les cheveux
du jeune garon.

--Sois un homme de bien, rpta-t-elle gravement. Je te souhaite le
bonheur.

Aprs un court silence, elle ajouta:

--Et je te remercie des soins que tu as eus pour moi. Un fils n'aurait
pas t plus soumis ni plus dvou.

--Merci! dit Hubert d'une voix touffe. Elle avait retir sa main, il
se releva.

--Au revoir, mon cher enfant, dit-elle.

--Au revoir, madame, rpondit-il.

Il se retira tranquillement, d'un pas muet, comme il avait appris  le
faire pendant les sommeils fugitifs qui coupaient quelquefois pour
Hortense la longueur des journes solitaires.

La porte se referma sans bruit, et Hortense s'aperut qu'elle tait
seule.

--Pauvre enfant! se dit-elle; il m'en saura gr plus tard, mais
maintenant ce doit tre trs-dur pour lui...

Sa pense alla  Monique.

--Je vais peut-tre m'attacher aussi  celle-l, pensa la jeune femme;
et puis elle s'en ira, pour se marier, sans doute, et ce sera pour moi
encore un chagrin, encore une sparation... Coeur absurde et toujours
affam qui ne peut se dfendre d'aimer, alors qu'il sait si bien que
cela finit toujours par une souffrance!

Elle mdita quelque temps, dans le doux crpuscule d'aot, qui teintait
de nuances fugaces et charmantes un coin d'horizon entrevu derrire les
arbres.

Une porte s'ouvrit, Monique entra, portant une lampe. La vieille femme
de chambre la suivait, guidant ses mouvements malhabiles. Madame
Hortense revint aussitt aux ralits de la vie.

--Eh bien, Toinette, dit-elle  sa vieille et fidle servante, penses-tu
que nous ferons quelque chose de cette enfant?

--Bien sr qu'on en fera quelque chose, rpondit Toinette, qui ne se
dridait jamais, quoiqu'elle ft la meilleure crature du monde.

Monique se hasarda  regarder la belle dame malade, et, la trouvant si
belle, elle sourit  demi. Madame Hortense trouva ce sourire adorable,
et il l'tait vraiment.

--Asseyez-vous l, petite fille, dit-elle, nous allons causer un peu.

--Elle tombe de sommeil, cette petite, gronda Toinette.

--On la mnera se coucher tout  l'heure. Elle ne sera pas fche de me
parler de son pays, n'est-ce pas...?

--Monique, dit promptement la fillette, devinant qu'on lui demandait son
nom.

Toinette se retira, et Monique s'assit sur un tabouret, au pied de la
chaise longue.

--Vous avez encore vos parents? demanda madame Dunois, commenant son
interrogatoire.

--Ma mre seulement, rpondit la jeune fille.

--Elle vous a laisse partir de bon coeur?

--C'est elle qui a voulu que je m'en aille. Madame Hortense parut un peu
tonne de cette rponse.

--Pourquoi? Vous n'avez pas l'air d'tre pauvre.

--Ma mre a un peu de bien...

--Elle ne vous aime donc pas?

--Oh! si! Mais...

La jeune femme interrogeait avec une certaine curiosit le visage rose
qui avait rougi.

--Au fait, ce n'est pas un secret, reprit Monique. Ma mre ne veut pas
que je me marie avant trois ans, et alors elle a mieux aim m'envoyer du
pays...

--Vous avez donc un amoureux?

--J'ai un prtendu! fit Monique en relevant firement la tte. Nous nous
marierons le 27 juillet, dans trois ans.

--Trois ans! c'est long! dit madame Hortense en souriant... Vous tes
sre de l'aimer tout ce temps-l?

--Puisqu'on s'est accords!

Monique semblait trouver cet argument si convaincant que madame Dunois
ne put que se taire.

--Il est gentil, votre prtendu? demanda-t-elle.

--Je crois bien! C'est le plus beau garon de Champcey; il a vingt-cinq
ans.

La jeune fille parlait avec un naf aplomb qui pour madame Hortense
tait le meilleur garant de son ingnuit.

--Et il y a longtemps qu'il vous fait la cour? demanda-t-elle.

--Non. Ici Monique baissa la tte. Il m'a demande tout  coup un jour
que je passais dans le cimetire; je n'ai pas dit nenni. Il y a trois
semaines juste.

--On vous a spars tout de suite. Cela a d vous faire de la peine 
tous les deux.

--Oh! oui! fit la jeune fille, dont le visage enfantin devint srieux.
J'ai eu beaucoup de chagrin. Mais je lui ai promis de lui crire; et
puis, il viendra me voir. Les domestiques de ferme ont des vacances aux
Rois; il viendra me voir pour les Rois.

--Et dans trois ans...

--Nous nous marierons, conclut Monique. J'espre, madame, que a ne vous
fche pas?

Madame Hortense avait envie de lui rpondre:

--Au contraire, cela m'amuse; mais elle craignit d'effaroucher la
confiance si vite gagne de la nouvelle dbarque.

--Vous direz cela  tout le monde? demanda-t-elle.

--Mais oui! Est-ce qu'il ne faut pas le dire?

La jeune femme rflchit un instant.

--Pourquoi pas? rpondit-elle. Une fille fiance est plus respectable
encore, quand elle a intention de tenir son serment. Vous pouvez dire
que vous tes promise, mais ne parlez pas de votre prtendu  d'autres
qu' moi. On vous taquinerait peut-tre, et cela vous ferait des ennuis
inutiles. A moi, ajouta-t-elle, en voyant que le visage de Monique
s'assombrissait, vous pouvez tout me dire, je ne vous taquinerai pas, et
je suis d'assez bon conseil.

--Cela se voit tout de suite, rpondit Monique.

Cet aplomb enfantin, ml par instants de prudente rserve, tait bien
nouveau et bien divertissant. Madame Dunois, aprs avoir fait encore
quelques questions  sa nouvelle suivante, se prparait  sonner pour
que Toinette vint la chercher, lorsque M. Dunois entra.

Prt  sortir, vtu de noir, plastronn de linge blouissant, les
boucles de ses cheveux, dj un peu claircies par l'ge, mais toujours
soyeuses et chtaines, brillantes et parfumes, son chapeau claque sous
le bras, il tait vritablement fort beau.

--Quelle tenue! lui dit, en l'apercevant, sa femme, qui tait loin de
s'attendre  cette visite.

--Je vais au cercle. Nous avons ce soir une audition, deux soeurs qui
jouent du violon; il parat que c'est tourdissant! Je voulais vous dire
bonsoir avant de partir et vous demander ce que vous pensez de votre
nouvelle acquisition.

Son regard indiqua Monique, qui  son entre s'tait leve, tout
interdite. M. Dunois lui paraissait beaucoup plus imposant que madame.

--Nous faisons connaissance, rpondit Hortense. Allez, mon enfant,
ajouta-t-elle en se tournant vers la fillette, je vous souhaite une
bonne nuit. Ne rvez pas trop du pays...

Monique se retira avec une petite rvrence courte qui ne manquait ni
de grce, ni de dignit. M. Dunois la suivit de l'oeil d'un connaisseur.

--Trs-drle, cette petite, dit-il. Il parait qu'elle a mis tantt tout
l'office en rumeur. Elle coutait depuis une heure, sans desserrer les
dents, la conversation des nobles personnages qui nous servent, et on la
croyait muette pour tout de bon, lorsque Firmin, mon valet de chambre,
ayant dit je ne sais quelle chose un peu leste, elle s'est tourne vers
lui, et lui a dcoch en plein visage: Vous devriez avoir honte,  votre
ge. Or, Firmin a des prtentions; je ne sais si vous avez remarqu
qu'il ramne, continua M. Dunois en regardant avec complaisance dans la
glace ses cheveux superbes, mais il est chauve, et pas jeune, quoi qu'il
en ait. Impossible de vous reprsenter la joie que ce coup droit a
procure aux autres, pas  lui. Ce qu'il y a de plus drle, c'est que
c'est lui qui m'a cont cette anecdote en m'habillant tout  l'heure, et
que je n'ai pu m'empcher de rire, comme si j'avais t  l'office, font
simplement. C'est saint Jean Bouche-d'Or, cette petite.

--Elle m'a paru trs-franche en effet. Mais je remets mon jugement 
plus tard, dit Hortense. Vous savez, mon ami, que le jeune Hubert entre
demain dans vos bureaux?

--Ah! c'est demain? fit ngligemment Dunois; c'est bien, le commis
principal est averti, c'est lui que cela regarde. Vous le regretterez,
je le crains.

--Je le regretterai, j'en suis sre, rpliqua Hortense; personne, d'ici
longtemps, ne pourra me rendre les services qu'il accomplissait avec
tant d'exactitude et de dvouement; mais je ne regretterai pas d'avoir
agi pour le bien de cet enfant, qui est, je vous l'assure, fort
au-dessus de sa condition.

--Vous savez, ma chre, que j'ai fait ce que vous dsiriez, dit
galamment M. Dunois.

Il baisa la main de sa femme et se rendit  son cercle.

Madame Hortense sonna Toinette et se mit au lit.

Tout le monde dormit paisiblement cette nuit-l dans la maison de
banque, except Hubert, qui, absolument incapable de savoir pourquoi,
sanglota en mordant son oreiller jusqu'aux premires lueurs du matin.




IX

Le lendemain, Monique avait son surnom; depuis madame Toinette, qui
tait le plus gros personnage de la livre, jusqu' la laveuse de
vaisselle, tout le monde  l'office l'appelait Monique Bouche-d'Or. M.
Dunois l'avait baptise ainsi, et le nom devait lui en rester.

Elle sut d'ailleurs se faire bien venir. Sa petite nature de paysanne
fute lui suggra certaines prudences, certains silences surtout qui lui
furent trs-utiles.

Elle disait ce qu'il lui passait par la tte, au risque d'effaroucher
les amours-propres; mais elle ne rptait jamais rien de ce qu'elle
avait vu ou entendu. Ds que cette qualit lui et t reconnue,
Toinette s'empressa d'en faire part  sa matresse, qui, ds lors, put
se former une opinion sur l'trange enfant qu'elle avait sous les yeux.

Monique avait appris trs-vite le genre de service qu'on attendait
d'elle. Ses petites mains calleuses ne furent pas longtemps avant de
s'adoucir; ses doigts, dextres aux ouvrages des champs, avaient une
finesse de tact qui la rendait adroite et lgre dans tout ce qu'elle
entreprenait.

Son pas ferme, un peu lourd les premiers jours, s'allgea et devint
muet, ses gestes aigus s'arrondirent et s'attnurent. En moins d'un
mois, elle tait devenue une femme de chambre fort convenable, et, au
rebours de ce qui se produit ordinairement, elle avait gard toute sa
simplicit premire..

Comme l'avait prvu M. Dunois, Monique faisait la lecture un peu comme
on chante la messe au lutrin; elle comprenait pourtant, en grande
partie, ce qu'elle lisait, mais elle le lisait avec emphase. Madame
Hortense s'en amusa pendant quelques jours, car l'accent bizarre et la
diction pompeuse donnaient parfois un comique incroyable aux articles de
journaux ou mme  de simples faits divers. Mais ce jeu perdit bientt
son attrait, et la jeune femme donna  sa petite lectrice quelques
leons qui ne furent point perdues.

Monique s'assimilait tout avec une facilit surprenante; dans le secret
d'elle-mme, elle souffrait de cruelles blessures d'amour-propre
lorsqu'on se moquait d'elle, et plus encore quand elle souponnait un
clair de raillerie dans un regard; pour viter cela, elle et fait
n'importe quel effort pnible; son intelligence la servait, sa volont
fit le reste.

Madame Hortense s'aperut bientt de la tnacit peu commune de ce petit
caractre, dont les traits s'affirmaient de jour en jour. Elle remarqua
aussi combien les froissements de vanit agissaient sur l'esprit de la
fillette.

--Il ne ferait pas bon la contrarier, dit un jour Toinette en babillant
sa matresse; elle ne cdait ce soin  personne, et ses mains un peu
roidies par la goutte reprenaient toute leur habilet autour de la jeune
femme qu'elle avait connue au berceau.

--La contrarier? A quoi bon, puisqu'il est facile d'agir sur elle
autrement? Elle est trs-accessible  la douceur et aux conseils,
rpondit madame Hortense.

--Oui, quand c'est madame qui lui parle, rpliqua la vieille femme de
chambre; mais elle n'accepte aucun reproche de nous autres.

--Que fait-elle donc?

--Rien. Elle vous regarde, et elle devient toute blanche de colre. Je
crois bien que son mari en verra de belles,  moins qu'il ne la mate
dans les commencements.

--Il m'a sembl, fit madame Hortense toute songeuse qu'elle serait
capable de n'importe quel sacrifice par amiti... Quand je lui donne un
ordre relatif  ma personne et qu'elle l'a bien rempli, toute sa petite
figure s'illumine de joie.

--Oh! pour cela, je ne dis pas le contraire, rpondit Toinette, mais je
la croirais aussi bien capable de faire un mauvais coup dans un moment
de colre que de faire tout le bien possible  quelqu'un qu'elle
aimerait.

--Que veux-tu! dit madame Hortense en riant, pourvu qu'elle nous aime,
nous serons du bon ct.

--Pour vous aimer, elle vous aime, reprit Toinette, elle est mme
jalouse!

--Jalouse? De moi?

--Eh! oui! Elle voudrait tre toute seule  vous servir. Elle n'est pas
contente quand je suis ici.

C'tait vrai. Monique, traite avec douceur, mnage dans son terrible
amour-propre par sa matresse, si bonne, si juste et si fort  plaindre,
s'tait mise  l'aimer avec une ferveur bizarre, qui ressemblait  de la
dvotion.

Sa nature passionne la portait  tout entreprendre avec excs. Le dsir
d'indpendance qui lui avait fait envisager son dpart de Champcey
presque comme un bien, lui aurait rendu la chane de la servitude
intolrable  supporter, sans l'lan de tendresse et d'admiration qui
l'avait soudain emporte vers madame Dunois.

Jusque-l, Monique, au fond violente et tendre, n'avait vritablement
aim personne. Le sentiment qu'elle portait  sa mre tait celui que
les paysans ont entre eux, plus fait de respect et d'habitude que
d'affectueuse expansion. Les mres de ce pays ne demandent gure qu'on
les aime, elles exigent plutt qu'on leur obisse. Elles souffrent
peut-tre autant que les autres lorsque leurs enfants sont ingrats; mais
dans la rserve fire o leurs sentiments se drobent, ceux-l mme qui
les affligent n'en savent rien, si leur propre coeur ne leur en fait
point reproche.

Monique, n'avait point aim son fianc. Heureuse d'tre aime, possdant
au fond du coeur une amiti relle pour le bon garon complaisant
qu'elle avait connu de tout temps doux et serviable, elle l'avait
accept avec une orgueilleuse joie, mais l'amour ne s'tait pas
manifest chez elle ds l'heure de l'aveu. Qui sait  quelle minute
s'veille l'amour dans le coeur d'une jeune fille qui vient d'accepter
un fianc? Qui sait de quel poids psent sur sa rsolution le plaisir
d'tre aime, l'orgueil d'tre sollicite, les esprances d'avenir et
les satisfactions de la vanit?

Toutes ces jeunes cratures qui ont dit oui, et qui se prparent 
entrer dans une vie nouvelle, aussi irrvocable que la mort mme, sont
de bonne foi quand elles disent en parlant de leur futur: Je l'aime.

Ce n'est pas lui qu'elles aiment; souvent c'est l'amour, qui leur fait
la vie si douce et si nouvelle, plus souvent encore c'est ce qu'elles
esprent dans le mariage, l'indpendance et la joie d'tre courtises.

Ce que Monique avait aim, c'tait l'amour: l'amour apparu devant elle,
au milieu d'un buisson de roses blanches, comme une rvlation, presque
comme un rve; lu dans les yeux de Marin, devin sous ses lvres,
presque ressenti, mais arrt dans son dveloppement par les
circonstances.

De cette apparition dans sa vie, Monique avait guid une impression
trange, une sorte de mcontentement; quelque chose de semblable  ce
que ressentirait quelqu'un qui, ayant eu trs-chaud, ne pensant pas 
boire, se verrait soudain retirer le verre d'eau frache offert  ses
lvres.

Monique avait beaucoup d'amiti pour Marin, et de plus, elle aimait
l'amour, ou plutt elle l'aurait aim, si on lui avait laiss le temps
de s'y accoutumer. Peu  peu l'amour et l'amant se seraient fondus pour
elle en une seule adoration, et elle et vcu heureuse dans la vieille
maison des Bonami. Son dpart prcipit avait boulevers non-seulement
les conditions matrielles de son existence, mais aussi son tre moral.

La jeune paysanne n'tait pas prcisment ambitieuse; le luxe au milieu
duquel elle vivait maintenant n'veillait chez elle aucune ide d'envie;
elle trouvait tout naturel de voir vivre autrement qu'elle des gens
levs autrement. Mais elle voulait tre considre comme l'gale de
tout le monde en ce qui tait de l'intelligence et du bon sens. Elle
sentait, non la profondeur de ce qui lui manquait,--car il faut tre
trs-civilis pour s'apercevoir qu'on ne sait rien,--mais l'absence
d'une instruction vritable et une infriorit d'ducation qui souvent
faisait monter  son visage une rougeur violente.

Monique ne pouvait supporter d'avoir tort en quoi que ce soit; aussi se
laissait-elle rarement prendre en faute. Elle adora madame Hortense,
qui, sans la reprendre jamais, lui indiquait ses erreurs de faon  lui
montrer en mme temps le moyen de n'y plus retomber.

Hubert la rencontrait souvent; ils changeaient un bonjour bref et ne se
parlaient que sous la contrainte d'une ncessit absolue. Malgr cette
absence de communications, ils s'taient rciproquement devins d'assez
prs, et  mesure que Monique s'attachait davantage  sa matresse, elle
dtestait plus prement ce grand garon qu'elle avait remplac dans son
service matriel, sans le supplanter dans l'affection de madame
Hortense.

Ces deux enfants taient devenus prcocement jaloux l'un de l'autre;
lorsque Hubert entrait avec ses journaux, Monique se retirait d'un air
fch pour ne reparatre qu' l'appel d'un coup de sonnette. Pour rien
au monde on ne l'et fait entrer dans la chambre de madame Dunois
pendant l'heure de cette lecture. Si quelque communication du dehors
devait y tre transmise, elle s'arrangeait pour envoyer Toinette ou
toute autre personne de la maison.

Chacun sait comment un chien favori s'offusque de l'existence d'un autre
chien, pour peu que celui-ci soit remarqu du matre. On voit alors
l'animal le plus affectueux se retirer hors de la prsence de celui
qu'il aime et refuser obstinment de s'approcher, tant que le nouveau
venu n'est pas parti et que le matre n'a point rpar son apparente
infidlit par des caresses. C'est exactement ce que ressentait Monique,
oubliant qu'elle tait la nouvelle venue et que c'est Hubert qui et d
plus raisonnablement manifester  son gard un sentiment de ce genre.

Le jeune homme avait au contraire fini par s'accoutumer, non  Monique,
qu'il tenait en profonde et incurable mfiance, mais  la prsence
invitable de cette rivale. On ne sait quel sentiment de supriorit
intime lui avait fait comprendre que cette petite, si bonne que ft 
son gard madame Hortense, ne prendrait point sa place dans le coeur de
celle qu'il nommait lui-mme sa seconde mre.

Une clart s'tait faite dans son esprit; aprs le dsespoir des
premiers jours de sparation, il avait compris que ce qu'il avait
d'abord considr comme un exil tait au contraire une preuve
d'affection trs-grande.

Il s'tait aperu  maints dtails qu'il tait suppl, mais non
remplac, que madame Dunois se privait de bien des petits services
plutt que dfaire faire par un autre ce qu'elle avait promis de lui
rserver, et la blessure de son jeune coeur s'tait rapidement
cicatrise.

Cette preuve avait eu sur lui une influence dfinitive; elle avait fait
un homme du jeune garon. Il avait pris un air srieux, une tenue
correcte et svre, qui ne permettaient plus de le traiter comme un tre
sans consquence. En moins de trois mois, ses anciens camarades avaient
pris l'habitude, en parlant de lui avec les chefs de la maison, de le
nommer M. Hubert, et personne ne se ft permis avec lut une familiarit
dplace. On tait content de son travail, et suivant le conseil de
madame Hortense, il suivait le soir des cours d'adultes, qui lui
enseignaient  coordonner dans son esprit les notions de science et
d'art acquises au hasard de ses lectures.

Le changement tait si grand que M. Dunois lui-mme en fut frapp.

Depuis quelque temps, il venait plus volontiers dans la chambre de sa
femme. Il s'accoudait  la chemine et suivait d'un oeil amus les
mouvements vifs et prcis de la petite servante, qui trouvait toujours
quelque occupation pour ses doigts.

Il causait avec Hortense des choses du jour ou de celles de la maison,
lui demandant parfois un avis qu'il suivait alors presque toujours, car
il s'en trouvait bien, l'esprit juste et clair de sa femme faisaient
d'elle une excellente conseillre.

--Vous avez eu une bonne ide, lui dit-il un jour, pendant que Monique
assise  terre suivait de ses mains agiles les mouvements de sa
matresse occupe  dvider un cheveau de soie ple. Ce jeune Hubert
devient un excellent comptable; il a les qualits de l'emploi...

Monique frona le sourcil. Elle dtestait instinctivement tout loge
donn  son ennemi. Hortense sourit avec douceur.

--Je le pensais bien, dit-elle; c'et t grand dommage de le laisser
dans une situation infrieure.

Le visage de la jeune fille s'assombrit de plus en plus. Une situation
infrieure: celle qu'elle occupait prsentement? Cela tait dur, en
vrit. Mais madame Danois n'y prit point garde.

Son mari voyait mieux, et un sourire lgrement railleur effleura ses
lvres. Il aimait  regarder sur les traits mobiles de Monique le reflet
des impressions de cet esprit bizarre.

--On fera certainement quelque chose de ce garon, dit-il. Je ne doute
pas qu'il n'arrive  une belle position, pourvu qu'il continue  se bien
conduire.

--Il continuera, n'en doutez pas, rpondit Hortense avec la joie d'une
belle me satisfaite d'avoir russi dans une bonne ouvre.

Monique fit deux ou trois mouvements saccads qui embrouillrent le fil
de soie sur ses doigts nerveux. Madame Hortense dbrouilla l'cheveau
avec sa patience ordinaire.

--Et cet amoureux, fit M. Dunois, s'adressant tout  coup  la fillette,
qu'est-ce que nous en faisons, Monique?

Elle rougit et ne tourna point vers lui son visage, mais il vit la nuque
se colorer sous les cheveux follets.

--Quelle carnation tonnante! pensa l'picurien. Le sang coule  fleur
de peau; elle doit tre blanche comme du lait, sous le hale.

--Eh bien! il n'crit pas? insista-t-il en riant.

--Il crit, rpondit la fillette sans bouger.

--Vous me ferez bien voir ses lettres, dites?

--Non, monsieur.

--Pourquoi?

--J'ai promis de ne les montrer  personne.

--Oh! absolument?

--C'est promis.

--Monique fait bien de tenir ses promesses, dit madame Hortense de sa
vois tranquille.

M. Dunois quitta la chemine.

--Certainement, dit-il, on doit toujours tenir ses promesses. Allons, au
revoir, ma chre Hortense. Au revoir, Monique.

Il sortit, comme un bon enfant qu'il tait, avec ses manires aises, un
peu protectrices.

--Comment va-t-il, ce fianc? demanda madame Hortense, quand la porte se
fut referme.

--Il va bien, madame, je vous remercie, rpondit la jeune fille d'un air
sage.

--Il vous crit?

--Mais oui, madame; il m'a crit la semaine dernire; il est plac chez
de bons matres, dans une grande ferme, auprs d'Isigny.

--Il ne s'ennuie pas?

--Oh! que si! Il s'ennuie de moi.

Aprs un silence, Monique reprit:

--Il trouve que c'est long, trois ans.

--Et vous? tes-vous du mme avis?

Monique fit une petite moue.

--C'est long, si l'on veut. Enfin, voil toujours trois mois de passs!

Le temps est plus long pour lui que pour elle, se dit madame Dunois en
examinant avec curiosit sa petite soubrette qui, maintenant, allait et
venait par la chambre. Cela se comprend, il ne pense qu' elle, et elle
pense  toute autre chose...

Hubert entra sur ces entrefaites, et madame Hortense, en levant les yeux
sur lui, fut surprise de le voir si grand, si homme; elle s'aperut tout
 coup, pour la premire fois, qu'il n'avait plus rien de l'entant, et
comprit pourquoi les domestiques l'appelaient monsieur.

Monique s'clipsa, suivant son habitude; Hubert, qui s'tait approch de
la chaise longue, resta debout devant sa protectrice.

--Quoi de nouveau? dit-elle en lui souriant.

--Rien que je sache, madame, rpondit-il. C'est aujourd'hui fte, les
bureaux n'ont pas t ouverts, et je suis venu...

--Me faire une petite visite? C'est bien gentil, cela...

Madame Hortense s'aperut en ce moment qu'il lui serait impossible de
tutoyer plus longtemps ce grand garon, si vieille qu'en ft l'habitude.

--Vous n'tes pas all vous promener? dit-elle, sans le regarder, car
elle sentait bien qu'elle lui causait une grande peine.

Le regard qu'il attacha sur elle avait toute l'intensit de celui d'un
malade qui cherche  pntrer l'expression du visage de son mdecin;
puis il baissa les yeux pendant qu'il devenait ple, et au lieu de
rpondre  la question, dit d'une voix contrainte:

--Vous tes fche contre moi, madame?

Hortense ne voulut pas le regarder.

--Non, mon enfant, dit-elle. Mais vous devenez si grand qu'il est
impossible de vous traiter plus longtemps comme un gamin.

Il garda le silence.

--Eh bien? dit-elle avec un peu d'impatience.

--Vous avez toujours raison, madame, et je vous remercie de tout ce que
vous faites pour moi, rpondit-il; car en ce qui me concerne, il n'est
pas une de vos actions qui ne vienne d'une bonne pense  mon gard.

La touchante soumission avec laquelle il parlait, malgr la peine
vidente qu'il venait de ressentir, mut madame Hortense, mais elle n'en
fit rien paratre.

--Vous ne m'avez pas dit si vous vous tiez promen? reprit-elle avec
beaucoup de douceur.

--C'est aujourd'hui le 1er novembre, dit-il... j'ai t au cimetire...

Madame Hortense baissa la tte. La veille, elle avait fait porter sur la
tombe de son petit enfant toutes les tardives roses blanches qu'on avait
pu trouver chez les horticulteurs. M. Dunois ne s'en tait pas souvenu,
mais Hubert y avait pens...

Aprs tout, peut-tre n'avait-il t l-bas que pour sa mre  lui...

--La tombe de Marie est en bon tat? demanda-t-elle, pousse par un
dsir instinctif de savoir la vrit.

--Oui, madame; le jardinier en a grand soin...

Hubert prit dans la poche intrieure de son veston deux boutons de roses
blanches  peine fltris; il les prsenta timidement  madame Hortense,
qui les reconnut.

--Je les ai pris sur la tombe du petit garon, dit-il en hsitant; j'ai
pens que cela vous ferait plaisir, aujourd'hui, d'avoir quelque chose
qui vint de l-bas...

Cette fois, la jeune femme ne put empocher les larmes de monter  ses
yeux, ni ses yeux mouills de remercier le jeune homme. Elle tendit la
main, prit les deux roses, les respira un instant, et les posa sur ses
genoux, en disant: Merci.

Hubert s'tait dtourn. Subitement, il alla vers le petit bureau, prit
un cornet de Saxe, qu'il connaissait bien, y versa un peu d'eau et
revint vers madame Hortense; sans dire un mot, celle-ci mit les fleurs
dans le petit vase que le jeune homme plaa  porte du regard et de la
main, sur la table voisine.

Pas une parole ne fut prononce, et tous deux se sentaient mutuellement
reconnaissants.

Madame Dunois jeta un coup d'oeil du ct de la fentre,
qu'assombrissait le crpuscule htif de novembre.

--Encore un hiver, dit-elle, un long hiver  passer enferme... En t,
au moins, je vais au jardin...

Hubert vit tout  coup surgir devant sa mmoire tant d'heures
ensoleilles passes sous les grands arbres, prs des corbeilles
d'hliotrope et de rsda qui embaumaient... C'tait bien loin; ces
heures auraient beau revenir pour madame Hortense, elles ne
reviendraient plus pour lui! C'tait fini! Il tait entr dans la vie!

Cruelle vie! Elle lui tait tout ce qui avait t sa joie; que lui
donnerait-elle jamais en change qui valt cela? Il s'aperut alors que
toute sa vie avait t de servir et d'aimer madame Hortense.

--Je ne sais pas pourquoi, dit celle-ci, on est triste de revoir
l'hiver; pour les autres, c'est une saison agrable; c'est pour moi
seule que c'est la fin de toutes les joies. Ceux qui sortent ont moins 
regretter.

Hubert sentit que l'hiver tait venu aussi pour son me. Jadis printemps
ou automnes lui importaient peu! Mais maintenant les journes seraient
longues sous le gaz chauffant qui brle avec un petit crpitement
agaant. C'est dans cette belle chambre claire que la vie tait bonne
aux heures gaies du jour, et aussi lorsque la lampe coiffe d'un
abat-jour jetait une lumire si douce sur les personnes et sur les
objets. Il y avait au mur, derrire madame Hortense, un paysage dans un
cadre dor, qui prenait, le soir, des teintes dlicieuses; les arbres
clairs se fondaient avec le ciel gris dans une indicible harmonie
mlancolique; quelques points d'or brillaient seuls dans le cadre
attirant le regard. Il avait admir cela bien des fois, et s'tonnait
maintenant qu'il et pu voir jamais autre chose que le visage de madame
Hortense plac au-dessous, aussi harmonieux, aussi ple, aussi beau que
le paysage de Corot lui-mme.

Le jour baissait, une sorte de lueur rose entrait par les fentres
tournes vers le couchant, et le rose de ce crpuscule semblait s'tre
rencontr sur les joues de madame Hortense; Hubert la regardait, sans
mme penser qu'il la regardait; jamais il ne l'avait vue aussi belle, ni
aussi frle. Il croyait s'apercevoir qu'elle avait maigri, que ses yeux
s'taient creuss, que le sourire s'tait attrist... C'tait peut-tre
vrai, et il ressentait un chagrin sans fond  la pense que toute la
tendresse, tout le dvouement qu'il ressentait pour elle ne pourraient
pargner  cette sainte ni une souffrance physique, ni une douleur
morale.

M. Dunois tait bien coupable...

Lorsque Hubert portait encore la livre de groom, il ne savait rien de
M. Dunois; les domestiques avaient peut-tre leurs raisons pour ne point
mal parler du matre entre eux; et d'ailleurs, devant le jeune garon,
personne ne se ft permis un mot douteux, car qui aurait os s'exposer 
faire de la peine  madame? Et ne savait-on pas que l'enfant serait
incapable de cacher quelque chose  sa protectrice bien-aime?

Mais au bureau les employs n'avaient point us de la mme rserve.
Hubert s'tait tout  coup trouv instruit de choses qu'il n'avait
jamais souponnes. Sa confiance enfantine dans l'tre suprieur que lui
semblait M. Dunois, avait t jete  terre par une main brutale. Les
fredaines du matre devenu le patron lui avaient t rvles, et, en
mme temps, Hubert avait compris pourquoi madame Hortense ne demandait
jamais  son mari ni o il allait, ni ce qu'il faisait.

L'enfance et l'extrme jeunesse prennent parfois soudainement en grippe
le hros de la veille, dchu de la grandeur qu'on lui avait prte.
Hubert prouva,  l'gard de M. Dunois, une de ces dsillusions qui
rendent injuste. Il lui en voulait surtout d'avoir caus des peines  sa
femme, mais il tait mcontent aussi relativement  lui-mme d'avoir
considr jusque-l comme une perfection, presque comme un dieu, un
homme qui n'tait  tout prendre qu'un aimable picurien, d'ailleurs
intelligent.

Comme il pensait  toutes ces choses dans le silence de la chambre
assombrie, pendant que madame Hortense songeait aux roses envoyes par
elle  la tombe de l'enfant mort, et dont le parfum semblait lui arriver
de l-bas semblable  l'me du pauvre petit, Monique entra avec la
lampe.

Elle n'avait pas pu faire autrement; profitant du jour de fte, les
domestiques s'taient plus ou moins disperss, et elle avait d, malgr
elle, se prsenter devant son ennemi. Comme pour lui cder la place,
Hubert se leva de la chaise o il venait de passer silencieusement un
moment  la fois si doux et si pnible.

--Vous partez? lui dit madame Hortense, comme si elle se rveillait d'un
demi-sommeil.

--Tiens! elle lut dit vous pensa Monique, avec un sursaut de joie. Elle
est donc fche contre lui? Quel bonheur!

Hubert avait rpondu quelques mots, et se dirigeait vers la porte.
Madame Dunois le rappela par son nom.

--Je ne vous ai pas remerci, lui dit-elle. Il se rapprocha, invit par
le geste.

--Vous m'avez fait beaucoup, beaucoup de... Elle cherchait une
expression, ne voulant pas employer le mot plaisir; n'en trouvant pas,
elle lui tendit la main.--Je vous remercie, ajouta-t-elle.

Il n'osait presser cette main comme un gal et n'osait non plus la
baiser comme un enfant; elle referma doucement ses doigts sur ceux du
jeune homme et les quitta aussitt. C'tait la premire fois qu'elle le
traitait en ami,--il se sentait inond d'une joie orgueilleuse.

--Je me conduirai en homme, dit-il, rpondant  sa propre pense.

--J'en suis sre, rpliqua madame Hortense, en lui souriant.

C'tait bien vrai, il n'tait plus un domestique pour sa bienfaitrice,
mais un enfant, un ami... Comme il aurait  travailler pour mriter
cette dignit nouvelle. Comme il devrait veiller sur lui-mme, afin de
se maintenir  la hauteur d'un pareil sentiment!

Monique s'tait glisse contre la chaise longue, et assise par terre
comme un petit animal familier, elle caressait du plat de la main la
couverture de fourrures, dont le contact soyeux lui faisait passer un
petit frisson entre les deux paules. C'tait un peu inquitant, et elle
aimait cela.

--Madame, dit-elle, savez-vous une chose?

Les ides de Monique taient souvent originale; madame Hortense l'couta
avec bont.

--Vous devriez me tutoyer, dit-elle, vous avez bien tutoy Hubert quand
il vous servait; est-ce que je ne vous sers pas aussi bien que lui?

Madame Hortense sourit. Non, Monique se faisait illusion; jamais son
service ne remplacerait celui d'Hubert, mais il tait inutile de lui
dire cela.

--Cela me ferait tant de plaisir, dites, madame, je vous en prie.

--Soit, fit la jeune femme en souriant. Aussi bien ce sera plus commode.

Monique, se redressant sur ses genoux, saisit la main de madame
Hortense, qu'elle baisa passionnment  plusieurs reprises.

--O ma petite madame, dit-elle, que je vous aime, et que je vous aime!

Cette explosion surprit un peu madame Dunois, qui ne s'y attendait pas;
jusque-l, la rserve de sa petite servante n'avait rien pu lui foire
prvoir de tel.

--Tu m'aimes tant que cela? dit-elle. Prends garde de m'aimer trop. Tu
sais, les gens que l'on aime trop au commencement, on finit parfois par
ne plus les aimer assez!

--Oh! madame! il n'y a pas de danger! Vous tes si bonne, et si belle...
et si bonne! rpta-t-elle, comme si ce mot rsumait tous ses sentiments
pour sa matresse.

--Allons, c'est bien, lui dit celle-ci en souriant. Va t'amuser, c'est
aujourd'hui fte; laisse-moi.

Monique se retira en dansant presque de joie, et madame Hortense resta
seule avec les roses blanches, qui s'taient redresses, et qui
rpandaient dans la tide atmosphre un parfum exquis.




X

--Monique!

A cet appel, la jeune fille se retourna: derrire elle, M. Dunois
montait l'escalier, couvert d'un tapis, si bien qu'elle ne l'avait pas
entendu venir.

--Monsieur? rpondit-elle.

Il montait toujours, et comme elle tait au-dessus de lui, il lui
chatouilla les mollets du bout de sa canne. Elle resta imperturbable.

--C'est gentil, dit-il, tes jupes courtes, tu as de jolis pieds; mais tu
portes de bien vilains souliers.

--C'est bon quand il fait gros temps, rpondit-elle, on ne se mouille
pas les pieds.

--Mais c'est laid dans la maison. Et puis a craque.

Il l'avait rejointe; elle continua  monter les marches deux par deux,
et fut bientt sur le palier.

--Tu ne devrais pas porter a, insista M. Dunois, en promenant sa canne
autour du pied de la jeune fille, bien cambr sur le tapis.

--Je ne suis pas assez riche pour acheter du fin, rpondit-elle avec un
peu d'humeur.

--Tu crois? Voyez-vous l'avarice! Et tre jolie, cela ne compte pour
rien?

--Est-ce que je ne suis pas jolie comme je suis? rpondit audacieusement
Monique.

M. Dunois se mit  rire.

Ce n'tait pas la premire fois qu'il avait avec la jeune servante ce
qu'il appelait une pique; dans les commencements, elle n'osait rpondre,
puis elle s'tait enhardie, et la vertu villageoise ne dtestait pas ces
altercations toutes de coquetterie, o elle trouvait  se faire valoir.

--Ton amoureux ne te permettrait pas de porter du fin, comme tu dis, eh?
continua M. Dunois.

--Mon amoureux? Ah bien! s'il voulait se mler de me dfendre quelque
chose, il y perdrait son temps! fit Monique.

--D'autant plus qu'ici, il n'en verra rien, n'est-ce pas? Qu'est-ce que
tu chausses en feit de pointure?

--Du trente-quatre, rpondit la fillette. M. Dunois tira une pice d'or
de sa poche.

--Tiens, dit-il, ce sera pour t'acheter du fin, dit-il en la lui
prsentant.

Monique le toisa ddaigneusement.

--Je ne prends que mes gages, dit-elle, ou bien des trennes. Madame m'a
pay mon mois, et le 1er janvier n'est que dans six semaines.

Son louis entre le pouce et l'index, M. Dunois resta fort penaud.

--De la dignit! fit-il en essayant de sourire. Oh! mais, Monique, tu te
donnes des airs!

Elle fit mine de vouloir entrer dans l'appartement, il la retint par le
bras.

--Qu'est-ce que vous me voulez? dit-elle un peu haut.

Il lui planta un baiser dans le cou,  l'endroit o les cheveux
frisaient.

--Voil! dit-il. A prsent, tu peux t'en aller. J'ai fait une bonne
affaire.

Il remit ostensiblement le louis dans sa poche et passa devant.

Monique le regarda entrer d'un air trs-mcontent.

--Il m'ennuie, celui-l, pensa-t-elle. S'il n'tait pas le mari de ma
petite madame, je l'aurais remis  sa place depuis longtemps.

Oui, mais elle ne l'y remettait pas,  sa place; la vrit, c'est
qu'elle tait  la fois ennuye de la cour que lui misait son matre et
flatte des compliments qu'il lui adressait.

On l'avait courtise au village, et un peu de coquetterie ne l'effrayait
point. Elle n'avait aucune crainte des amoureux rustiques, ayant eu
d'ailleurs peu d'occasions de s'en dfendre. Marin Bonami ne comptait
pas, lui; ce n'tait pas un amoureux ordinaire, c'tait le fianc,
presque un mari.

C'est tonnant comme de loin Marin tournait au mari! Les taquineries des
gens de la maison n'avaient pas peu contribu  cette mtamorphose.
Madame Hortense avait prvenu ds le dbut qu'elle voulait voir
respecter les innocentes fianailles de sa petite servante. A l'office,
on avait obi; mais la malice humaine ne perd pas ses droits: on s'tait
rattrap en exagrant les droits de Marin et les devoirs de Monique.

Toutes les fois qu'il tait question d'amourettes, on feignait, pour
respecter les oreilles de la jeune fille, de s'en aller chuchoter dans
les coins. Le valet de chambre de monsieur n'avait pas oubli la petite
scne qui avait valu  Monique le surnom de Bouche-d'Or; il ne lui avait
jamais fait la cour, mais il l'observait avec une sournoiserie mchante
qui ne demandait qu'un prtexte pour se manifester par des actes. En
attendant, une de ses malices tait de faire le vide autour de la
fillette, afin qu'elle n'et personne  qui parler. Depuis son entre
dans la maison, un seul homme avait regard Monique avec des yeux
d'homme, et celui-l, c'tait son matre.

Elle le trouvait beau; il sentait bon, il avait des mains blanches aux
ongles bien luisants; ses habits taient lgants et fins; la porte du
cabinet de toilette parfois entr'ouverte lorsqu'elle passait laissait
entrevoir des choses extraordinaires, des brosses d'ivoire, des petits
outils d'argent, une grande baignoire pleine d'eau parfume...

Le cabinet de toilette de madame n'tait pas moins somptueux, mais
c'tait une femme, et de plus, c'tait sa petite madame pour laquelle
rien n'tait trop beau; pour un homme, un pareil dploiement de
recherche lgante tait vraiment bien trange.

Un peu de curiosit s'tait infiltre par degrs dans l'esprit chercheur
de Monique  l'endroit de ce matre qui la regardait d'une certaine
faon, comme si lui-mme avait t curieux d'elle. Parfois elle sentait
les yeux bleus et rieurs de M. Dunois se glisser sous son fichu, ou
passer autour de sa taille comme s'il l dshabillait; elle en
rougissait de colre, mais elle n'y pouvait rien.

Son orgueil de paysanne libre se rvolta d'abord contre ces faons de
matre libertin; se figurait-il donc qu'elle fut  sa discrtion comme
une chose achete, et qu'il n'et qu' lui faire les yeux doux pour
qu'elle s'en trouvt trs-honore?

Puis, peu  peu, elle changea de manire de voir, se sentit flatte de
l'attention que lui accordait cet homme, accoutum probablement 
frquenter des dames lgantes et riches. Elle le regarda, le trouva
beau, et n'en fut que plus fire de se voir l'objet de ses agaceries.

A ct de ce sentiment de vanit, elle ressentait une obsession
douloureuse; les deux impressions n'allaient pas l'une sans l'autre, si
bien qu'elle en prouvait une certaine irritation.

Ce n'tait pas au sujet de Marin, oh! non! Marin n'avait rien  voir
dans ces choses-l: il tait l-bas, lui, et travaillait dans sa ferme;
il lui crivait de temps en temps, elle lui rpondait; ils se
marieraient dans trois ans, tout tait en rgle de ce ct-l.

L'inquitude qui la tourmentait, c'tait au sujet de sa petite madame.
Qu'est-ce que madame Hortense aurait dit, si elle avait su de quel oeil
son mari regardait Monique? Bien sr, elle aurait t fche, et mme
elle aurait eu du chagrin. Pourtant, Monique n'y pouvait rien...
Pouvait-elle empcher M. Dunois de lui rire au nez quand il la
rencontrait dans les escaliers ou dans l'appartement? videmment, non!
L'empcher de la tutoyer? Pas davantage! De l'embrasser comme il venait
de le faire? C'tait bien difficile... Si elle se gendarmait, il se
moquait d'elle et recommenait! Le mieux tait de paratre n'y point
prendre attention.

En attendant, Monique tait trouble, et tout en sentant qu'elle aurait
d faire quelque chose, ne savait,--ou ne voulait pas savoir,--ce qu'il
et fallu faire.

Au lieu d'entrer dans l'appartement, elle monta l'escalier jusqu'en
haut, s'assit au troisime, dans l'intrieur d'une grande baie vitre
qui jetait une lumire vive sur le palier, et jusqu'au fond des
corridors o s'ouvraient de chaque ct de nombreuses chambres
d'employs et de domestiques.

A cette heure de l'aprs-midi, la maison tout  fait tranquille et
silencieuse appartenait  la jeune fille, qui aimait  la parcourir du
haut en bas. Les domestiques taient  l'office ou en flnerie, madame
Hortense occupe  recevoir des visites, les employs  leurs affaires,
M. Dunois  la Bourse...

En effet, elle entendit bientt une porte s'ouvrir, le pas du matre
dcrut dans l'escalier, le concierge ouvrit et referma la porte
extrieure, puis une grande porte vitre qui sparait le vestibule de
l'escalier, et le silence rgna partout.

Monique jeta un coup d'oeil au dehors; les arbres dnuds s'agitaient au
vent d'automne, la pluie ruisselait sur les branches noires et
luisantes; la mer devait sauter le long de la falaise, l-bas, 
Champcey!

Une rafale fait craquer la fentre, et la fillette sentit le souffle
glacial lui donner le frisson... Tout  coup, elle se rappela l'endroit
o elle s'tait assise avec Marin, le jour qu'on coupait la fougre  M.
Mahaut; la mer devait recouvrir cette place-l, aujourd'hui, et les
papillons blancs des vagues s'envolaient bien haut, jusque par-dessus
les noisetiers; ils tombaient peut-tre dans le petit dou o les jeunes
gens s'taient regards au clair de lune...

mue, Monique fouilla dans sa poche, en tira une enveloppe salie, use
aux coins, dplia la lettre qui y tait contenue, et se mit  lire,
trs-lentement, comme si elle apprenait par coeur les mots tracs par
une main malhabile et sans souci de l'orthographe:

C'est pour te dire, ma Monique, que je suis depuis la Saint-Denis  la
ferme des Landes, et que j'y suis aussi bien qu'on peut l'tre hors de
chez soi. Ce qui me fait le plus de chagrin, c'est de ne plus voir la
mer; quand j'tais dans la vieille maison et qu'il m'ennuyait de toi, je
descendais la falaise et j'allais m'asseoir sur les pierres, tout au
bas; il me semblait que tu y tais aussi, et que le vent emportait mon
ennui. Ici, en haut de la lande, on ne voit que du ciel, et c'est
triste. Tu penses  moi, bien sr, car je ne songe qu' toi; mais le
malheur, c'est que je ne sais pas quand, et alors nos penses ne se
rencontrent pas. cris-moi pour que je sache si tu as autant de chagrin
de moi que j'en ai pour toi, a me ferait plaisir de le savoir. Ton
Marin pour la vie.

Monique avait lu la lettre bien des fois dj, et ce jour-l, il lui
sembla la comprendre comme elle ne l'avait jamais comprise. tait-ce
parce qu'elle venait d'avoir ce ressouvenir de la mer dont parlait son
ami? Etait-ce parce qu'elle sentait un remord pour avoir relgu si loin
dans sa pense le fianc triste et esseul dans la grande ferme o rien
ne lui rappelait le pays?

Elle replia la lettre qu'elle remit dans sa poche, et courut dans sa
chambre.

Jamais Monique n'avait pu s'accoutumer  retirer la clef lorsqu'elle
s'en allait, cela ne se faisait pas  Champcey, et les habitudes de
Champcey seules taient des lois; aussi la clef tait-elle sur la porte.

Elle entra, s'assit devant sa petite table, et avec un crayon qui se
trouvait dans le tiroir, elle crivit une longue lettre, dont les lignes
irrgulires s'en allaient de bas en haut, escaladant la page:

Mon cher promis, j'ai pens  la mer aujourd'hui, et, comme toi, il
m'ennuie de ne voir que du ciel et de la terre. Je suis triste de savoir
que tu te fais du chagrin pour moi, et pourtant si tu ne t'en faisais
pas, il me semble que a me ferait de la peine.

Elle crivait, crivait, crivait, entassant les phrases les unes sur
les autres, dans son dsir d'exprimer  la fois cent ides confuses,
embrouilles dans sa petite tte. Elle parlait de madame Hortense et pas
du tout de M. Dunois, de Hubert, ce mchant gamin qui avait l'air de
se croire quelque chose, et de M. Firmin, le valet qu'elle avait
joliment arrang avec ses manires; enfin, de toute la maison.

Sois tranquille, mon pauvre Marin, disait-elle, je n'ai pas de galants;
c'est ici une maison bien trop paisible pour cela, et je ne sors
jamais.

Pourquoi avait-elle prouv le besoin de rassurer Marin, qui n'avait
tmoign aucune jalousie? Pourquoi avait-elle rougi en crivant cette
ligne? Pourquoi hsita-t-elle au moment de signer sa longue ptre
profuse?

Elle termina cependant cette besogne complique, et, s'apercevant que le
jour baissait, elle pensa  la lampe de madame Hortense.

Sa lettre  la main, elle descendit en courant les deux tages qui la
sparaient de l'appartement de sa matresse. Au moment o elle allait
entrer, la porte de l'appartement de M. Dunois, situ en face, sur le
palier, s'ouvrit et laissa passer le matre lui-mme, rentr un instant
auparavant.

Il tenait  la main un petit paquet ficel, et en voyant Monique qui
s'tait retourne, avec la mine un peu inquite d'une personne en
retard, il sourit, de ce sourire railleur que la jeune fille connaissait
bien, n'aimait pas, et qui la fascinait pourtant.

--Qu'est-ce que tu tiens l? demanda-t-il en voyant la lettre, dont elle
n'avait pu crire l'adresse, faute d'encre.

--Une lettre.

--De ton bon ami?

--C'est moi qui l'cris  mon promis, monsieur! rpondit Monique en se
redressant.

Le mot dont s'tait servi M. Dunois l'avait blesse.

--A ton promis? rpta-t-il, sans cesser de sourire, voyez-vous celai
l'heureux promis! Et qu'est-ce que tu lui cris?

Il tendait la main pour prendre la lettre; Monique se recula, ouvrant
du mme mouvement la porte de l'appartement de madame Hortense.

M. Dunois resta sur le palier, sans s'mouvoir.

--Heureux promis! rpta-t-il.

Monique le regardait avec colre: elle l'et battu, si elle avait os.

--Et c'est dans trois ans que vous vous mariez?

--Trois ans moins trois mois, fit la fillette en le bravant du regard.

--Moins trois mois! Tu auras pourtant, ma petite, occasion d'user bien
des paires de souliers d'ici l, quand mme, tes souliers seraient
encore plus gros et plus vilains que ceux que tu portes.

Il balanait au bout de son doigt le petit paquet ficel qu'il avait
rapport. Monique restait sur le seuil, furieuse, indigne, ne sachant
que dire. Il s'approcha et la poussa doucement  l'intrieur.

--Entre donc, lui dit-il. Sont-ce les chats qui t'ont appris  rester
ainsi dans les portes? Ne sais-tu pas qu'on dit: Il faut qu'une porte
soit ouverte ou ferme?

Elle avait un peu rsist, par dfi, par pique de caractre; il ne parut
point y prendre garde.

--Je voudrais qu'il me renvoyt, pensa Monique. Si je lui disais une
impertinence?

Aussitt, la pense que madame Hortense serait trs-mcontente, arrta
cette vellit.

M. Dunois avait dj ouvert la porte de la chambre de sa femme.

--Eh quoi, sans lumire! dit-il, on n'y voit goutte, chez vous!

--Monique n'a pas encore apport la lampe, rpondit la voix de madame
Hortense.

--Elle crivait  son amoureux; cela lui faisait paratre le temps
court, je prsume, reprit la voix railleuse du matre.

Par la porte, reste ouverte, Monique entendait, et elle se htait de
rparer sa ngligence; mais ses mains tremblaient, et elle se sentait
maladroite. Elle parut pourtant avec la lampe allume.

--Enfin! dit M. Dunois, de son ton bon enfant. Devinez, Hortense, ce que
je vous apporte l.

Il secouait au bout de sa ficelle le petit paquet soigneusement
envelopp.

--Je ne sais pas deviner, fit madame Hortense en souriant.

--Monique, donne-moi des ciseaux, reprit tranquillement le matre.

La fillette se rapprocha, tenant les ciseaux  la main, M. Dunois coupa
la ficelle, et sans se presser, dveloppa une paire de mignons petits
souliers.

C'taient des souliers fort simples, en chevreau noir, avec une
bouffette de rubans; ils n'avaient de remarquable que la perfection de
la forme et l'excellence de la matire.

--Quelle drle d'ide! fit madame Hortense en riant, des souliers,  moi
qui ne marche pas!

--Vous faites bien quelques pas dans l'appartement, reprit son mari;
alors pourquoi pas cette chaussure?

--En effet, pourquoi pas? rpliqua la jeune femme, qui tournait et
retournait un soulier, au bout de ses doigts effils. Ceux-ci sont fort
gentils. Mais comment avez-vous pens  cela?

--En les voyant dans la devanture d'un magasin, rpondit M. Dunois, avec
simplicit.

Monique rougit jusqu'aux oreilles et s'agenouilla sur l'tre pour
arranger le feu. Son matre regardait la courbe lgante de ce petit
corps fluet, inclin vers la flamme. Marin l'avait admire aussi jadis
dans la mme pose, mais avec un plaisir moins raffin, car Marin n'tait
pas connaisseur.

Les bches s'taient enflammes. Monique se releva, et regarda ses
pieds, emprisonns dans la grosse chaussure du pays.

--Est-ce que cette enfant ne vous fatigue pas en marchant avec ses
souliers villageois? demanda M. Dunois  sa femme.

--J'y suis accoutume, rpondit celle-ci avec bont.

--Monique, reprit le matre, il faudra renoncer  ces bottes de
gendarme, mon enfant.

Des larmes d'orgueil bless montrent aux yeux de la jeune fille, qui se
dirigea sans mot dire vers la porte et sortit.

--Vous lui avez mit de la peine, dit madame Hortense avec un lger
reproche dans la voix.

--Vous croyez? j'en serais dsol! Je la taquine parfois, car elle est
drle avec ses mines paysannes, mais je ne voudrais pas l'affliger. Je
trouverai moyen de rparer cela.

Il resta une demi-heure encore, aimable et bon causeur, aprs quoi il
s'en alla dner au cercle.

Monique, en montant  sa chambre, le soir, trouva sur son lit un paquet
ficel, absolument semblable  celui que M. Dunois faisait danser au
bout de son doigt sur le palier. Un peu mue, elle l'ouvrit. Il
contenait une paire de souliers exactement pareils  ceux de madame
Hortense. Les deux femmes avaient le mme pied, quoique madame Dunois
ft beaucoup plus grande que sa petite servante.

--Pareils  ceux de madame! pensa Monique, pendant qu'une bouffe
d'orgueil lui faisait monter le rouge au visage; tout pareils!

Hsitante, elle regarda les chaussures d'un air inquiet; quelque chose
l'avertissait qu'elle devait les mettre de ct, ne plus les contempler,
ne pas les essayer surtout...

Aprs quelques instants, elle fit un petit geste dcid, tira une belle
paire de bas de sa commode, et se chaussa lentement, en tirant avec
soin les plis du bas; puis elle mit les petits souliers, posa sa bougie
par terre, tendit des deux mains les plis de sa jupe qui l'empochaient
de voir, et examina ses pieds mignons, si gracieusement sertis par le
chevreau poli et les noeuds bouffants...

--Pareils  ceux de madame! se dit-elle encore. Un flot de penses
mauvaises, orgueil, vanit satisfaite, convoitise de biens jusqu'alors
mpriss, ddain du pass, brusque soif de satisfactions nouvelles,
envahit le cerveau de la jeune fille.

Lentement elle se dshabilla dans sa chambrette froide, dont le vent
secouait l'troite fentre, puis elle posa les souliers neufs sur la
commode, de faon  les voir le lendemain en ouvrant les yeux, et
souffla sa bougie avec regret.

--Pareils  ceux de madame! fut la dernire pense de sa veille, qui
flotta toute la nuit dans son sommeil troubl.




XI

Les souliers dont Monique apparut chausse le lendemain firent vnement
 l'office. Toinette grommela contre la jeunesse du temps prsent, qui
ne se refuse aucun luxe, alors que jadis, avec des gots modestes, on
conservait toutes les vertus. Monique faisait semblant de ne pas
entendre, et se demandait nanmoins, avec une certaine inquitude, ce
que dirait madame Hortense.

A sa grande surprise, celle-ci sourit en la voyant, regarda d'un oeil
satisfait la chaussure lgante de la petite servante, et lui en fit
compliment. M. Dunois avait eu la prcaution de lui annoncer le matin
mme qu'il avait, de sa propre autorit, remplac les gros souliers par
des fins, pour mnager les oreilles dlicates de la malade.

Madame Hortense avait accept cette explication comme une gracieuset 
son adresse; un mot dit  Toinette arrta les gronderies de la vieille
fille, et tout sembla rentrer dans la paisible routine de tous les
jours.

Monique tait reste profondment trouble. Quelque chose tait chang
dans sa vie. Le tentateur avait trouv le ct faible de cette nature
ombrageuse. Une offre d'argent l'et scandalise, un prsent banal l'et
fait rire, mais le don d'un objet tel qu'en portait la matresse qui
l'employait,--pareils  ceux de madame--touchait au vif le point
sensible de l'enfant orgueilleuse.

M. Dunois continuait  lui parler quand il la rencontrait seule, avec
une sorte de raillerie bienveillante, quoiqu'un peu hautaine, qui
piquait Monique et la laissait dsireuse d'une revanche. Parfois, elle
la prenait, cette revanche souhaite: un mot, vif comme la dtente d'un
pistolet, s'chappait de ses lvres, clouant net le matre  la fois
caressant et imprieux. Ces escarmouches n'avaient pas de tmoins. M.
Dunois se penchait alors sur la fillette et l'embrassait, avec une
apparence de violence qui permettait  celle-ci de rsister, et de
croire qu'elle rsistait.

Elle se figurait que ces scnes lui dplaisaient, parce qu'elle en
restait trouble, avec un vague mcontentement.

Si elle et voulu regarder au fond de son me, elle et vu que ce
n'tait pas de son matre qu'elle tait mcontente, mais d'elle-mme;
que sa conscience mal satisfaite lui reprochait de supporter ce qu'elle
et pu empcher ds le commencement, ce qu'elle pouvait empcher, mme
maintenant.

M. Dunois l'et-il rencontre aussi souvent si elle n'avait pas aid un
peu le hasard? Jadis, elle le voyait  peine deux ou trois fois par
semaine;  prsent il ne se passait pas de journe sans qu'elle le vit 
quatre ou cinq reprises. Le palier qui sparait l'appartement de
monsieur de celui de madame tait le lieu ordinaire de leurs rencontres.

Le silence de l'escalier toujours tranquille, hormis  certaines heures
rgles, tait leur sauvegarde, car le moindre pas y retentissait avec
des chos prolongs, malgr le tapis qui recouvrait les marches; l,
prs de la grande fentre qui donnait sur le jardin, le matre, beau,
grand, riche, sentant bon, se penchait avec gourmandise sur le cou de la
petite servante, qui exhalait un parfum de jeunesse et de sant. Il
aspirait avec volupt l'avant-got d'une conqute qu'il ne pressait pas,
car c'tait un gourmet qui savait le prix des jouissances et qui, sr de
russir, ne voulait pas perdre une miette du rgal qu'il se prparait.

Il n'avait plus fait de cadeaux; cet homme riche trouvait amusant d'tre
aim pour lui-mme, et de supplanter le fianc, qui avait t aussi aim
pour lui-mme. Aprs tant d'amourettes banales et payes, il se plaisait
 cette fantaisie o son argent n'interviendrait pas pour dnouer une
situation qui aurait assez dur.

Qu'adviendrait-il de Monique, dans les plans de M. Dunois?

Eh mais, rien du tout! Si l'on s'occupait de l'avenir des petites bonnes
que l'on sduit, on emploierait, en vrit, fort mal son temps. Est-ce
qu'elles ne se chargent pas elles-mmes de ce soin? En mettant les
choses au pis, Monique quitterait un jour la maison,--sans rien dire,
bien entendu, car elle aurait tout intrt  ne rien divulguer. Avec un
peu d'argent,--M. Dunois tait fort gnreux sur ce chapitre,--elle
irait  Paris,--est-ce qu'elles ne vont pas toutes  Paris? Mais si elle
tait vraiment intelligente, et elle en avait bien l'air, elle
pouserait Marin avant le temps fix, grces aux conomies qu'elle
aurait pu faire dans son service. Et tout serait pour le mieux dans le
meilleur des mondes.

--Voyons, Monique, ne fais pas la bte! dit M. Dunois un jour que,
pousse par je ne sais quel remords plus aigu que de coutume, elle
refusait obstinment de se laisser embrasser.

--Moi? Ne me dites pas de ces choses-l, entendez-vous? rpondit-elle
soudain, l'oeil et la joue en feu.

--Pourquoi donc? tu sais bien que tu fais semblant; au fond, tu aimes
bien que je t'embrasse!

Il avait pass sa main autour du corsage de la jeune rcalcitrante, et
il sentait sous sa main son petit coeur qui battait vite, vite.

Elle s'arracha brusquement  son treinte et le regarda bien en face.

--Quand cela serait? dit-elle; vous savez bien que c'est vous qui avez
commenc, et que c'est lche, oui, lche, tout plein!

--Oh! les grands mots, Monique! fi, c'est si vulgaire, les femmes qui
font des scnes! Garde cela pour ton promis, quand vous serez en mnage.

Elle fit un pas vers lui, et il vit qu'elle tait devenue tout  coup
blme.

--Ne parlez jamais de celui-l, je vous le dfends!

--Mademoiselle Monique, vous tes impertinente, dit M. Dunois sans
s'mouvoir.

Si elle avait pu voir comme elle tait jolie, elle et eu peur pour
elle-mme.

Elle allait parler, ses lvres tremblantes s'ouvraient, ses yeux gonfls
allaient laisser jaillir les larmes; son matre la reprit dans ses bras
et appliqua sur ses lvres un long baiser qui lui ta ses forces.

La dtente nerveuse et l'ascendant magntique qu'il avait pris sur elle
avaient bris la rsistance de la pauvre petite. Elle sentit  la fois,
par un sentiment double, plus frquent qu'on ne le pense, qu'elle
dtestait l'homme, mais qu'elle aimait le baiser.

Quand il dtacha ses lvres, il dut la soutenir, car elle serait tombe.

--Dis-moi donc encore des choses dsagrables? fit M. Dunois qui la
regardait avec satisfaction.

--Je vous dteste! rpondit-elle d'une voix touffe.

Et c'tait vrai.

Pour la punir, il s'loigna d'un pas.

--C'est bon, dit-il, je ne t'embrasserai plus.

--Grand dommage! fit-elle avec ddain.

Il ouvrit sa porte, et au moment d'entrer, la regarda avec cet air de
supriorit railleuse qui irritait toutes les fibres orgueilleuses de la
petite paysanne.

Elle essaya de soutenir son regard, mais il vit,  travers le battement
des paupires tremblantes, perdues, qu'il la tenait, et qu'elle serait
 lui quand il voudrait.

Reste seule, Monique fit un violent effort pour se reprendre; elle se
redressa, passa le dos de sa main sur ses lvres brlantes, voulut
oublier le baiser, et ne put; elle en sentait le poison courir dans
toutes ses veines, et en mme temps qu'elle s'appliquait  penser
combien c'tait odieux, tout son tre appelait le retour de la sensation
dlicieuse. La tte basse, les mains dans les poches de son tablier,
elle monta quelques marches pour aller dans sa chambre, o elle serait
seule, o elle pourrait rappeler le souvenir de ce qu'elle venait de
ressentir; puis elle se souvint qu'elle avait quelque chose  faire, que
madame Hortense devait l'attendre...

Madame Hortense!

Foudroye  cette pense, Monique s'appuya  la rampe de l'escalier.

Madame Hortense, la femme de son matre, sa bienfaitrice, presque son
amie, qui la traitait plus en enfant qu'en servante; il fallait paratre
devant elle.

Et si elle voyait le baiser? Cela doit se voir, cela laisse des traces,
bien sur. On ne ressent pas une commotion semblable, qui bouleverse
l'tre tout entier, sans que quelque chose en paraisse  l'extrieur...
Si madame Hortense voyait cela, que penserait-elle? que dirait-elle 
Monique?

perdue, celle-ci monta d'une traite  sa chambre, versa de l'eau dans
une cuvette, et violemment, avec rage, elle lava, elle frotta, essuya le
visage et les cheveux qui avaient t touchs par le matre.

Quand ses mains furent lasses, elle s'arrta, se regarda dans le miroir,
lissa ses cheveux, mit un autre bonnet, brossa sa robe, et voulut
redescendre. On ne verrait plus rien, mais elle, elle sentait le baiser
qui la brlait toujours.

Elle entra pourtant dans la chambre de madame Hortense, lui parla,
l'entendit parler, remplit ses petits devoirs habituels, le tout comme
en un rve. M. Dunois apparut, lui fit un signe de tte amical, et
sembla ne pas se souvenir qu'il se ft pass quelque chose.

--Est ce que je l'aurais fch? pensa Monique. Quel bonheur!

Elle pensait: Quel bonheur! et elle sentit que s'il ne l'embrassait
plus, elle ne saurait que faire d'elle-mme. Le calme du banquier
l'pouvantait.

--Cela ne lui fait donc rien,  lui? pensait-elle. Il ne la voyait pas,
il ignorait qu'elle ft l, et causait avec sa femme de choses
indiffrentes.

Elle avait envie de pleurer, de crier, de s'en aller en courant
n'importe o, et surtout de jeter ses bras autour du cou de cet homme
qui l'avait affole, et qui n'avait pas l'air de s'en douter.

N'y pouvant plus tenir, elle passa derrire lui, sous quelque prtexte,
pour l'effleurer, pour qu'il ft oblig de s'apercevoir de sa prsence,
et l'espace tant troit, il sentit la chaleur de ce petit corps
fivreux sous la robe de laine.

--Trs-mince, Monique, dit-il, mais pas au point d'entrer dans un trou
de souris.

Et il se leva pour qu'elle pt revenir sans le toucher.

Elle se glissa hors de la chambre, car ses larmes coulaient sur son
visage sans qu'elle pt s'en dfendre.

--C'est abominable, dit-elle en frappant du pied, quand elle fut seule
sur le palier; je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas! Pourquoi
m'a-t-il embrasse? Je ne pensais pas  lui. Ce n'est pas ma faute! Je
n'ai pas mrit cela, non, non, non, et je ne veux pas!

La porte s'ouvrit.

M. Dunois reparut, son journal et sa canne  la main, prt  sortir.

En voyant Monique, ses yeux brillrent d'une lueur rapide qu'elle n'y
avait pas encore vue. S'assurant d'un coup d'oeil qu'ils taient bien
seuls, il la renversa sur son paule, et lui donna un second baiser plus
pervers encore que le premier.

Elle glissa  genoux, en disant tout bas:

--Grce!

La porte vitre se referma en bas, et un pas rapide monta l'escalier.

Monique se releva, chancelant sur ses jambes qui tremblaient, et
s'enfuit dans les dtours du grand appartement.

--Bonjour, Hubert, dit M. Dunois en ajustant son chapeau. Des lettres?

--Pas pour vous, monsieur, rpondit le jeune homme en le saluant.

--Alors, adieu, fit le banquier en descendant d'un pas tranquille.

Hubert entra dans la chambre de madame Hortense.

--Monique! appela celle-ci un instant aprs. La jeune fille accourut,
une joue rouge et l'autre ple, trouble au point de se heurter aux
meubles.

--Tu as l'air malade, dit madame Hortense avec intrt.

--La tte me tourne, rpondit la petite en toute sincrit.

--Va faire une promenade. Je n'ai pas besoin de toi pour le moment, et
cela te fera du bien. Tiens, voici une lettre pour toi.

Monique regarda l'adresse; c'tait Marin qui lui crivait. Elle mit la
lettre dans sa poche, sortit et s'en alla droit devant elle; c'tait
plus que la tte qui lui tournait; le monde entier pris de vertige
semblait s'enfoncer sous ses pas dans un gouffre plus redoutable que les
sombres remous de l'Ocan.

Elle monta la colline sur laquelle Rouen s'tage, sans regarder en
arrire, en courant, s'essoufflant volontairement, sentant battre les
veines de ses tempes avec une satisfaction mchante. Cela lui faisait
mal? Tant mieux! Si elle avait pu avoir plus mal encore, cela et
certainement mieux valu.

Elle heurtait les cailloux avec rage de son petit pied orn de sa fine
chaussure, et une touffe d'orties s'tant trouve  porte de sa main,
elle la prit  pleine poigne: cela aussi fait mal, et elle et voulu
que tout son corps ne ft qu'une douleur, pour jouir dlicieusement de
cette torture.

Un souffle d'air vif et pur la frappa au visage; elle s'arrta,
chancelante, sentant ses jambes flchir sous elle, tant elle tait
lasse.

Elle avait couru longtemps, les yeux fixs sur le chemin; Rouen tait
sous ses pieds, dans la valle o la Seine se droule si magnifiquement
autour des coteaux qu'elle semble ne pouvoir quitter, et des les
qu'elle embrasse comme d'une caresse. Les flches des glises
s'lanaient lgres et fines, et leurs tours royales crneles d'une
dentelle de pierre, qui semblent porter des couronnes au-dessus des
sanctuaires, mergeaient des toits houleux; la brume sombre qui flotte
sur les fleuves vers le dclin du jour noyait les dtails vulgaires, et
ne laissait voir que les grandes masses de pierre noircie.

Le soleil de dcembre allait se coucher dans une gloire de pourpre
violette, au-dessus d'un croulement de nuages gris d'ardoise, et cette
splendeur lugubre jetait sur la ville de sinistres lueurs d'incendie.

--C'est comme la mer! pensa Monique, saisie d'un frisson douloureux.

Que de fois l-bas, sur les roches noires, elle avait vu les vagues
blanchissantes accourues  l'assaut sa franger d'une cume couleur de
sang,  cette heure o le soleil d'hiver semble clairer un champ de
bataille! Elle n'y prenait point garde alors, et remarquait  peine ce
que ce spectacle avait de saisissant et de terrible. Aujourd'hui, la
majest redoutable de la nature lui apparaissait comme un reproche.

Elle se laissa glisser  terre parmi les cailloux de la route, et sentit
craquer sous sa jupe le papier froiss de la lettre qu'elle avait reue
avant de sortir.

--Je ne la lirai pas! se dit-elle en la saisissant avec colre pour la
dchirer.

Au moment o elle en tordait l'enveloppe entre ses deux mains, elle eut
peur, comme d'un sacrilge.

--J'ai donn ma parole, pensa-t-elle, j'ai promis d'tre honnte, d'tre
fidle...

La lettre retomba sur ses genoux, avec ses deux mains dcourages.

--Eh bien, reprit-elle tout haut, je suis honnte, je suis fidle, je
n'ai rien fait de mal; je ne sais pourquoi je m'imagine des folies!
Qu'ai-je fait? rien! rien du tout.

Elle arracha une poigne d'herbes sches qu'elle se mit  mchonner d'un
air d'une supriorit satisfaite.

--Rien du tout! rpta Monique. Il n'y a pas de quoi fouetter un chat.
Je ne suis plus une enfant, et je sais me conduire, n'est-ce pas?

Elle regarda le couchant d'un air de dfi, s'adressant  un tre
imaginaire qui devait se le tenir pour dit et ne plus se hasarder  la
contredire. D'un geste dlibr, elle fit sauter l'enveloppe, dplia le
papier, et elle lut:

        Ma Monique, voil plus d'un mois que tu ne
        m'as donn de tes nouvelles, et le temps me dure.
        Je pensais que tu aurais rpondu  chacune de
        mes lettres comme tu me l'avais promis, et en voil
        deux que je t'cris sans rien recevoir de toi; celle-ci
        sera la troisime. Je pense bien que tu es trop
        occupe pour m'crire comme je le voudrais. A la
        ville, on a plus d'ouvrage l'hiver qu' la campagne,
        o l'on ne fait pas grand'chose C'est mme pour
        a qu'il m'ennuie si fort de toi. Tche de trouver
        un petit moment pour me dire que tu es contente
        et que tu te portes bien; cela m'gayera le coeur
        de le savoir. J'ai souvent peur que tu te dcourages
        en voyant comme c'est long, trois ans; mais
         pense, ma Monique, qu'aprs ce temps-l, nous
        serons ensemble pour la vie. C'est ce que je me
        dis tous les soirs, quand j'ai le coeur gros de penser
        que nous sommes si loin l'un de l'autre. Voici le
        nouvel an tout proche, je crois que j'aurai une
        surprise  te faire, mais je ne veux pas te le dire
        d'avance, parce que ce ne serait plus une surprise.
        Je t'embrasse comme je t'aime. Ton fidle

        Marin.

Monique avait eu de la peine  dchiffrer les dernires lignes de cette
lettre. tait-ce parce que le jour s'assombrissait, ou bien parce
qu'elles taient d'une criture moins rgulire et moins ferme?

Un peu d'humidit avait brouill l'encre ple sur la page; ce pouvait
tre, une larme et ce n'tait peut-tre aussi qu'une goutte de pluie...

Les yeux de la jeune fille s'taient troubls  cette lecture. Mais elle
ne voulait pas pleurer. Pleurer, pourquoi? Trois ans sont bientt
passs. Le nouvel an approchait, en effet, ce serait dans huit jours;
aprs janvier, il n'y aurait plus que deux ans et demi, et Monique tait
bien dcide, d'ailleurs, de ne pas attendre jusque-l. L'hiver fini,
elle retournerait  Champcey avec les beaux jours, elle supplierait sa
mre, et si Clmence tait inflexible, eh bien, on irait ailleurs, mais
elle ne reviendrait pas chez madame Hortense.

--Ma petite madame! s'cria-t-elle, moi qui vous aime tant! Si belle, si
bonne, si... Est-ce que je pourrais jamais en servir une autre que vous?

La beaut, la bont, le tendre sourire, la douceur touchante du visage
et de toute la personne de madame Hortense, apparurent  Monique, comme
l'incarnation de l'idal. Elle ne savait pas ce que c'est que l'idal,
et si l'on avait tent de le lui expliquer, on et eu bien de la peine 
le lui faire comprendre; mais c'tait l'idal, qui rvlait aux yeux de
la petite paysanne  demi sduite la forme de sa matresse voue  la
douleur et pourtant, elle-mme, toujours compatissante.

Son coeur violemment remu par un immense besoin d'aimer s'en allait 
cette chre crature punie sans avoir pch. Marin tait trop loin. M.
Dunois n'avait rien  voir avec ce coeur ardent et inassouvi; c'est
madame Hortense qui recevait cet hommage inconscient et ncessaire qui
s'exhale un jour de tout tre aimant. Il lui arrivait douloureux,
tourment, plein de larmes, comme un remords, comme une expiation, et en
mme temps pur et spontan comme la premire floraison d'une me vierge.

--Ma petite madame, murmurait Monique en joignant les mains, comme
devant une sainte, je vous aime plus que tout au monde, ne me laissez
pas vous faire du chagrin!

Les vapeurs montaient de la rivire; les lueurs de pourpre avaient
disparu, et de minces bandes jaunes les remplaaient entre les nuages
gris de fer.

Monique se leva pour redescendre vers la ville. Autour d'elle c'tait le
dsert et le silence. Les maisons de campagne qui parsemaient le coteau,
abandonnes l'hiver, ne sont gure visites que ie dimanche.

Elle jeta un regard enthousiaste autour d'elle, comme pour prendre 
tmoin ce lieu de la rsolution d'aimer madame Hortense plus que tout au
monde, et elle se mit  courir le long du sentier inclin.

Une vague rumeur, frmissante et confuse, parcourt l'espace avec une
vibration puissante, et presque au mme moment un coup de cloche profond
et sonore traversa la valle comme un corps palpable. De toutes parts
les cloches retentirent, petites et grandes, aigus et pesantes, lourdes
et lgres, lances  toutes voles, branles  grand-peine par des
hommes robustes qui soupiraient sous l'effort... On entendait leurs
timbres divers, on pouvait presque se reprsenter dans les clochers les
sonneurs qui mettaient en mouvement chacune d'elles, tant elles avaient
de personnalit dans le son de leurs coupes de mtal, pleines
d'harmonie, comme une coupe de cristal est pleine d'eau tremblante
jusqu'aux bords.

--C'est demain Nol, dit Monique; et, dans le crpuscule envahissant,
elle s'arrta pour couter. Le son montait  elle comme la mare monte
aux roches. Parfois il semblait accourir avec force pour escalader la
colline, puis emport au loin, comme par un remous de vagues, il
semblait se perdre et s'effacer sur l'autre rive, bien loin; on et dit
qu'alors la Seine emportait les ondes sonores comme elle emportait les
flots argentins.

Puis il revenait, loign d'abord, plus proche ensuite, il accourait, il
grandissait, il montait, emplissant l'espace, rpercut par les
collines, si puissant, si prodigieux, qu'il dpassait de cent coudes
Monique debout, tte baisse, avec l'impression que l'norme masse, en
s'croulant, allait l'craser.

La vague d'harmonie se droulait autour d'elle, la frlant  peine, et
l'inondant pourtant de vibrations mystrieuses, dont elle se sentait
branle jusqu'au plus profond d'elle-mme, puis se retirait, laissant
une trane de sons, qui semblaient s'accrocher  tous les objets, comme
le brouillard, entran doucement par le vent, laisse des flocons aux
branches, semblables  des flocons de laine...

Monique perdue, presque effraye, n'osait bouger, comme si un mouvement
et d rompre le charme.

--O ai-je entendu quelque chose qui ressemble  cela? se demanda-t-elle
tout  coup, essayant de se redresser, de se ressaisir... Ah! je sais,
les vagues!

Et, fermant les yeux, elle revit devant elle, comme une apparition, la
lune sur la mer, Marin assis prs d'elle, et les vagues en bas, sur les
rochers, montant et descendant, avec le bruit lointain d'un cristal
incessamment bris.

--Champcey, Champcey! s'cria Monique, se jetant la face contre terre
sur l'herbe du chemin, que l'humidit rendait luisante. O mon pays! Je
veux retourner chez nous!

Elle se releva sur-le-champ, et, sans prendre le soin d'essuyer ses
larmes qui coulaient sur ses joues, elle courut tout d'une traite
jusqu' la maison.

--Je vais dire  madame que je veux retourner chez nous, se disait-elle
en montant l'escalier aussi vite que ses jambes pouvaient la porter.

Elle frappa  la porte de la chambre de madame Hortense, et entra sans
prendre le temps de respirer.

Il tait l, son matre, celui qui la possdait par toutes les fibres de
son tre, sans qu'elle le st elle-mme: il lisait  haute voix un
article de journal, et s'arrtait de temps en temps pour rire.

Quand il la vit, il posa sur elle ses yeux bleus, brillants et
magntiques. Le journal formait un cran entre sa femme et lui, comme il
s'en assura; alors, lentement, sans cesser de tenir Monique sous son
regard, il avana ses lvres comme pour un baiser.

Elle lui jeta un regard de mpris; avec un haussement de sourcils tonn
et ddaigneux, il reprit sa lecture. Monique, debout, n'osant
interrompre, attendait qu'il et fini pour formuler sa demande; mais il
n'tait pas press, et lisait  loisir, s'arrtant  des rflexions qui
faisaient rire madame Dunois.

Dpite, Monique se dtourna et, par contenance, se mit  ranger divers
objets pars a et l.

A mesure qu'elle tenait sous ses doigts ces choses familires, qui
faisaient  prsent partie de sa vie, elle sentait faiblir sa
rsolution. Partir? Le pourrait-elle? Et pendant qu'elle se le
demandait, la voix du matre continuait sa lecture; cette voix pntrait
Monique par tous les pores et l'enveloppait d'une caresse, comme les
cloches l-haut, sur la colline, l'avaient enveloppe de leur harmonie.

Sa lecture termine, M. Dunois replia son journal, se leva, dit quelques
mots, et se dirigea vers la porte; en passant prs de Monique, sous
prtexte de lui dire bonsoir, il effleura lentement de ses doigts le cou
de la petite servante, qui frissonna.

--Tu avais l'air d'avoir quelque chose  me dire? demanda madame
Hortense quand son mari fut sorti. Qu'est-ce que tu voulais?

--Rien, rpondit Monique.




XII

C'tait fini, elle ne pouvait plus s'en aller. Il tait trop tard.

Dans la vie, il y a des moments o l'on peut une chose qui cinq minutes
aprs est devenue impossible.

Rentre dans l'atmosphre tide et nervante de la maison de M. Dunois,
Monique ne s'appartenait plus; elle devenait l'esclave du matre qui se
jouait d'elle.

Il tait flatt, cet homme lgant, d'tre ador de cette petite
crature presque sauvage.

Dans la vie facile que mnent ceux qui ont de l'argent et une situation
inattaquable, on ne rencontre pas souvent des natures aussi neuves que
l'tait celle de Monique.

Ce n'tait plus la sduction banale, o des paroles aimables et quelques
bijoux de peu de prix font choir la vertu dj chancelante. C'tait une
chasse vritable, o le gibier se drobait, faisait des crochets,
garait le chasseur, et parfois se terrait sans que celui-ci pt savoir
o tait passe sa victime prsume.

Pendant trois jours aprs cette veille de Nol, M. Dunois ne put arriver
 rencontrer Monique autrement qu'en prsence de madame Hortense. Le
soir du rveillon, il avait espr la voir chez elle ou chez lui;
pendant la messe de minuit, profitant du silence et de la solitude de la
maison dserte, il tait mont  pas de loup jusqu' la chambrette de la
jeune fille. Il se croyait sr de l'y trouver; aprs ce qui s'tait
pass durant le jour, elle devait avoir compris qu'ils se reverraient ce
jour-l...

Mais la chambre tait dserte, dans le demi-dsordre d'une toilette de
fte accomplie  la hte; Monique tait avec toute la maison  la messe
de minuit.

Elle rentra, mais sous l'gide de Toinette qui la pilotait gravement
dans cette initiation aux coutumes d'une grande ville, et, qui plus est,
une ville d'archevch. Les domestiques se mirent  table, pour faire
rveillon. M. Dunois, d'un air grave et bienveillant, passa donner un
coup d'oeil  l'office, s'assura qu'on y banquetait avec ordre et
dcence, et sortit, sans paratre avoir vu Monique, qui baissait les
yeux et se faisait toute petite, prise de peur  la pense que, devant
les autres, son matre pouvait lui jeter un de ces regards qui la
rendaient presque folle.

Il ne l'avait pas remarque; elle ressentit comme un outrage ce ddain
qu'elle savait jou, et, au bout d'un instant, repoussa son assiette.

--Vous n'avez pas faim? demanda le valet de chambre qui dvorait.

--Elle est fatigue, cette enfant, rpondit Toinette. Allez vous
coucher, ma petite, si vous en avez envie.

Monique ne se le fit pas dire deux fois. Elle regagna sa chambre, se mit
au lit, et pleura tant qu'elle eut des larmes.

Le lendemain, pendant une heure de libert, elle crivit  Marin
quelques lignes seulement, l'exhortant  la patience, lui disant qu'elle
n'tait pas malheureuse et lui souhaitant une bonne anne.

C'tait court, htif, gn; on sentait qu'elle aurait voulu dire autre
chose, qu'elle ne le pouvait pas et qu'elle en souffrait. A la fin de
cette lettre trop brve, elle ajouta au-dessous de son nom, par
rflexion sans doute: Je t'aime bien. Puis la lettre partit, et
Monique resta brise de l'effort qu'elle avait foit, les mains molles,
sans courage, sans volont.

M. Dunois se promenait, il faisait des visites, madame Hortense en
recevait de son ct; la chambre, et le salon ne dsemplissaient pas, et
Monique avait fort  faire d'annoncer tout ce monde.

La journe s'coula cependant. Un peu avant le dner, le matre rentra;
il attendit sur le palier, pensant que sa petite victime lue allait se
montrer; elle ne vint pas. Elle l'avait bien entendu cependant; elle
connaissait son coup de sonnette en bas, et la faon dont il laissait
retomber la porte vitre, avec sa ngligence d'homme heureux et riche,
qui se soucie peu du bris des vitres.

Elle resta prs de madame Hortense, s'ingniant  trouver des
occupations extraordinaires pour ne pas sortir de cette chambre o elle
se sentait en sret.

Il entra; elle lui dit un Bonjour, monsieur, si touff que madame
Hortense la regarda avec surprise, et elle continua de ranger des
mouchoirs dans un petit meuble avec la mme attention que si elle et
compt des diamants.

Il s'attarda dans sa visite  sa femme, pensant que Monique sortirait et
qu'il la trouverait sur le palier; non: elle s'enttait  ne pas bouger.
Il s'en alla alors, la tte haute et l'air mcontent. Madame Hortense
poussa un soupir, ne comprenant pas pourquoi son mari tait capricieux
et changeant, au point de ne pouvoir garder la mme humeur pendant la
dure d'une courte visite.

Quand il fut parti, Monique vint s'asseoir sur le tapis, auprs de sa
chre matresse. Elle avait suivi sur le visage de la jeune femme la
pense triste des dernires minutes: elle et voulu lui dire: C'est ma
faute, c'est parce que je ne fais pas ce qu'il veut, que sa bonne grce
s'est change en mchante disposition. Aidez-moi contre lui, contre
moi-mme, vous qui tes la puret, la bont, la vertu!

Mais elle ne pouvait pas dire cela  madame Hortense. Elle se contenta
de baiser la belle main lasse qui pendait hors de la chaise longue. La
jeune femme sourit, caressa Monique sur la joue du bout des doigts,
soupira plus lgrement et prit un livre.

Cela dura deux jours encore. Hubert regardait de travers la petite
servante qu'il trouvait toujours l maintenant. L'heure de lecture qu'il
venait faire aprs le djeuner tait son heure  lui, et il ne pouvait
comprendre pourquoi Monique ne s'en allait plus, comme elle le faisait
d'habitude. Seul avec madame Hortense, il se sentait  l'aise, il osait
lui parler plus confidentiellement, sur un ton plus intime. Il ne lui
disait pas d'autres paroles, mais ces paroles, il les disait autrement.
Pourquoi cette petite s'obstinait-elle  rester l, en trouble-fte?

Hlas! elle n'osait pas sortir. Elle savait que M. Dunois tenait ouverte
la porte de son appartement, afin de la happer au passage; elle savait
que si elle se hasardait hors de cette chambre qui tait sa citadelle,
elle serait  la merci du matre; et, dans ce moment-l, elle le
dtestait. Elle lui en voulait de l'humiliation qu'elle ressentait  se
voir ainsi l'esclave d'un autre, sans force et sans volont, sans
honneur... Elle le dtestait, et quand elle se disait qu'elle n'avait
qu'une porte  ouvrir pour retrouver les bras du matre, et pour sentir
sur ses lvres ce baiser qui lui donnait l'ivresse dont elle se sentait
mourir, elle s'apercevrait que tout ce qu'elle avait encore d'nergie
tait  peine suffisant pour l'empcher d'ouvrir cette porte.

M. Dunois paraissait ne plus la voir, ne l'avoir jamais vue. Il entrait
et sortait comme d'habitude; il lui disait bonjour et bonsoir, mais sans
la regarder.

--Tant mieux! se dit-elle d'abord. Puis elle devint triste, et se mit 
pleurer quand personne ne la voyait.

On remarqua  l'office qu'elle avait pli; on la taquina au sujet de son
fianc; elle ne rpondit pas. Depuis longtemps, elle ne mritait plus
son nom de Bouche-d'Or, car on ne l'entendait plus gure parler, mais
elle tait devenue sombre. Le nouvel an tait tout proche, on ne
songeait qu'aux trennes, Monique fut oublie.

Le soir du troisime jour aprs Nol, c'tait un dimanche, les
domestiques taient sortis pour la plupart; madame Hortense, fatigue
d'avoir reu tant de visites les jours prcdents, se mit au lit de
bonne heure et renvoya sa petite femme de chambre.

La jeune fille sortit lentement de l'appartement; la soire lui
semblerait longue dans sa chambre froide, l-haut; elle descendit 
l'office pour voir si quelqu'un ne s'y serait pas attard; elle n'y
rencontra que Firmin, le valet de chambre, qui sortait. Monsieur lui
avait donn cong pour la soire, et mme, ajouta-t-il en clignant de
l'oeil, pour la nuit.

Monique connaissait par coeur les bonnes fortunes de Firmin; elle le vit
s'en aller, et couta son pas dcrotre dans le long corridor, puis elle
remonta sans se presser.

La porte de l'appartement de M. Dunois tait ouverte, le gaz y tait
encore allum, une bonne chaleur parfume sortait de l; Monique
s'avana sur la pointe du pied. Elle n'avait jamais os entrer l
dedans; elle avait peur et envie tout  la fois de connatre les quatre
pices o vivait ce matre  la fois ha et ador.

Sur le seuil, elle tendit l'oreille... Aucun bruit suspect; toutes les
portes taient ouvertes. Par l'une d'elles, elle voyait un bout de tapis
rouge sombre, une glace, et dans cette glace, la lente bue qui montait
probablement d'une baignoire invisible.

C'tait riche, tentant, cela sentait bon... Le coeur manqua  Monique.

Firmin avait laiss sans doute tout cela en dsordre, dans sa hte de
s'en aller. M. Dunois avait dn en ville et ne rentrerait que fort
tard, comme d'habitude; puisqu'elle tait libre de son temps, pourquoi
ne rangerait-elle pas un peu ce qui appartenait  son matre? Personne,
bien sr, ne pourrait trouver  redire  cela!

Elle entra timidement dans l'antichambre, tendue de tapisseries; le gaz
l'clairait faiblement, mais, plus loin, on voyait des becs brler 
plein feu; elle fit quelques pas, hsita, ne sachant si elle irait
d'abord  droite ou  gauche, puis s'arrta saisie de frayeur.

Derrire elle, elle avait senti le mouvement que produit dans l'air le
passage rapide d'une personne. La porte du palier se referma avec un
trs-lger bruit touff. Elle se retourna, surprise, pouvante...

--Petite curieuse, lui dit son matre, te voil prise au pige!

Elle fixait sur lui un regard  la fois plein de colre et de terreur.
Il cessa de rire et s'approcha d'elle, trs-tendre, avec une douceur
contre laquelle elle se sentait sans rsistance.

Au mouvement qu'elle fit pour s'chapper, il n'opposa aucune violence;
il tendit la main et prit le poignet de la fillette, en glissant ses
doigts le long du bras, mal enferm dans la manche large.

--Rien ne te force  rester, petite Monique, dit-il, je ne veux pas que
tu puisses penser que je t'ai contrainte; mais maintenant que tu es l,
tu ne vas pas t'en aller, dis?

Elle fit un geste irrsolu, moiti ordre, moiti prire, en indiquant la
porte.

--La porte n'est pas ferme  clef, dit M. Dunois, tu peux sortir si tu
veux. Embrasse-moi seulement, avant de t'en aller.

Elle baissa la tte, cherchant  drober ses lvres, t se tourna vers
la porte. Comme pour la diriger, il passa un bras autour d'elle en la
serrant  peine contre lui.

--Eh bien, embrasse-moi donc, dit-il au moment o elle atteignit la
porte.

Il lui releva brusquement la tte et posa ses lvres sur celles de la
jeune fille.

Elle s'arrta chancelante. Il l'embrassa alors trs-doucement loin de
l'antichambre, en lui disant:

--Je ne veux te forcer  rien, Monique. Tu es libre de faire ce que tu
voudras.

En effet, elle ne put jamais penser un instant qu'il l'avait contrainte!




XIII

--Comme tu as l'air endormi! fit madame Hortense en regardant avec
surprise le visage de la jeune fille, pendant que, le lendemain,
celle-ci arrosait les jardinires pleines de plantes vertes.

Monique passa lentement la main sur ses yeux; en effet, depuis la
veille, il lui semblait vivre dans un rve. Elle ne se souvenait de
rien; elle ne savait rien; machinalement elle excutait ses mouvements
habituels, et, de temps en temps, elle sentait dans ses nerfs
dsquilibrs un sursaut douloureux, sorte de tentative pour rentrer
dans la vie relle. Mais elle ne voulait pas rentrer dans la vie; le
rve tait meilleur, elle voulait continuer le rve.

Son corps alangui semblait, en effet, dormir, ses mouvements somnolents
taient incertains; ses yeux se fermaient de temps  autre, blesss par
la vue des objets extrieurs, mais on se trompait en pensant qu'elle
tait endormie; elle rvait veille!

Dans l'me de Monique, aucun remords, aucun regret.

Le remords implique un retour sur soi-mme; elle ne pensait absolument 
rien,  son ancienne vie bien moins qu' tout le reste. Quand un de ces
sursauts qu'elle vitait ramenait son esprit vers les jours prcdents,
elle cartait la vision importune d'un geste lent, comme on chasse une
fume lgre qui passe devant les yeux.

Le pass n'existait plus; il avait sombr la veille sans laisser de
traces, comme un navire bris s'enfonce tout  coup dans un remous. Bien
ne surnageait  la surface de l'eau tranquille, pas une pave inerte,
pas un vestige de vie; le pass avait t, il tait mort. Une existence
nouvelle recommenait depuis la veille... Monique n'tait mme pas bien
sre que la veille et exist. Elle vivait  nouveau depuis le rveil
trange qui avait succd  un sommeil confus et troubl.

Elle revoyait la fentre troite de sa chambrette, o filtrait la lueur
claire et nette d'un matin d'hiver; s'tant dit qu'il devait tre tard,
elle s'tait leve en hte, avec l'impression qu'il fallait se
dpcher...

Elle ne pouvait faire vite ce qu'elle accomplissait d'ordinaire avec
tant de promptitude, et cette langueur avait voqu soudain le souvenir
de la langueur des jours prcdents, de la faiblesse mortelle qui
l'avait envahie la veille... Habille lentement, elle tait descendue,
toujours dans le mme tat d'extase somnolente; les paroles qu'elle
entendait heurtaient son oue comme des corps durs eussent heurt son
visage, les meubles qu'elle frlait lui paraissaient normes et lourds,
presque agressifs dans leurs formes arrtes. Elle et voulu vivre dans
une sorte d'ouate lgre et dore, ou rien ne l'et distraite de son
inconsciente rverie.

La voix de madame Hortense provoquait chez Monique ces brusques rveils
de l'me engourdie: elle regarda sa matresse, baucha un sourire, et
continua sa besogne dlicate.

--J'ai peur que tu ne sois malade, reprit la jeune femme. On dirait que
tu as la fivre. Viens donc ici...

Monique s'approcha; les doigts fins de madame Hortense se portrent sur
le poignet, o le pouls battait avec rapidit; la jeune fille tordit
lgrement son bras pour viter ce contact qui lui causait une sorte
d'horreur; les doigts se relchrent.

--Un peu de fatigue, un refroidissement peut-tre. Tu iras dormir cette
aprs-midi, quand Hubert sera venu.

Monique murmura un remercment. Elle et prfr continuer son travail,
qui ne lui laissait pas le temps de rflchir. Mais comment refuser
cette marque de bont?

Lorsque Hubert eut pris sa place au pied de la chaise longue, la jeune
fille monta l'escalier, se jeta sur son lit, et, les yeux fixs au
plafond, continua son rve.

L'avenir n'existait pas plus que le pass. Monique n'avait pas la
moindre ide de ce que lui apporterait le lendemain, et cela lui tait
parfaitement gal.

La douleur et la joie ne lui importaient gure; le prsent seul
comptait; la minute o elle vivait, rien en de, rien au del. tendue
sur sa couchette, ne pensant  rien, ne se souvenant pas, ne dsirant
aucune chose, elle resta pendant deux heures dans cet engourdissement
coup de lgers frissons, tantt pnibles, tantt vaguement voluptueux.

Une horloge sonna quatre heures, quelque part. Il fallait descendre;
Monique se leva, lissa ses cheveux et descendit, toujours avec la
rgularit automatique d'une machine qui fonctionne parce qu'elle a t
convenablement monte.

Elle n'avait pas vu son matre ce jour-l; lui-mme, surpris et presque
effray de ce qu'il avait entrevu du caractre de cette fille bizarre,
avait instinctivement vit de la revoir en prsence de sa femme ou mme
des gens de la maison. Sans la croire capable d'un esclandre, il
redoutait d'elle une faiblesse de la volont, un entranement de
tendresse, peut tre un flot de larmes, il ne savait quoi, mais quelque
chose qui aurait pour sa tranquillit des consquences extrmement
fcheuses.

Il se repentait presque de ce qu'il avait fait; non qu'il pt ressentir
du regret pour l'existence perdue de la petite servante, mais parce
qu'il pressentait combien celle-ci tait diffrente des autres. Cela
n'irait pas tout seul quand il s'agirait de rompre, il le comprenait
dsormais; le charme sauvage et indompt qui l'avait sduit, le plaisir
d'amour-propre qu'il prouvait  soumettre cette rebelle, devenaient des
dangers maintenant; et malgr cela, il trouvait dans cette enfant
trange des impressions si nouvelles, elle tait si diffrente de ce
qu'il avait vu jusque-l, que retenu  la fois et attir, il avait
presque peur et trs envie de la revoir, comme la veille toute  lui,
perdue dans le prsent au point non de mpriser, mais d'ignorer tout le
reste.

Le soir vint; plus tard que la veille, mais avec la mme scurit,
Monique franchit le seuil de l'appartement du matre; cette fois il
l'attendait sur la porte, et lui tendit la main pour l'attirer.

Elle entra, sans quitter l'tat de demi-somnambulisme o elle marchait
depuis vingt-quatre heures.

M. Dunois fut frapp de sa pleur, de son silence, du regard singulier
et comme en dedans qui donnait aux traits de la petite paysanne une
expression pour ainsi dire mystique.

--Madame n'a rien remarqu? lui demanda-t-il, troubl  la pense que
d'autres pouvaient avoir t frapps de cette physionomie anormale.

--Elle m'a demand si j'tais malade, et m'a envoye me reposer,
rpondit Monique en passant sa main sur son front brlant, avec un geste
douloureux.

--Tu n'as rien dit, au moins? insista M. Dunois inquiet.

Elle le regarda avec une expression suppliante.

--Ne me parlez pas de cela, dit-elle. Cela me fait mal.

Elle tait, eu vrit, bien trange, cette fille tantt farouche, tantt
soumise et caressante comme un chien dvou. Il ne pouvait obtenir
d'elle aucune rponse, quelque question qu'il lui post. Elle le
regardait seulement, avec des yeux tantt sombres, tantt noys de
tendresses; mais elle ft morte plutt que de prononcer un mot qui pt
clairer son matre sur l'tat de son me. Sa pudeur, vaincue par la
volont de celui qu'elle aimait, s'tait rfugie sur ses lvres et leur
avait imprim son sceau inviolable.

Bien  son insu, et s'il s'en tait dout, il s'en ft fort indign, M.
Dunois ressentait pour elle quelque chose qui ressemblait  l'amour. Il
n'et jamais permis d'en parler lgrement en sa prsence, et  la
crainte mal dfinie que lui inspiraient, pour sa propre tranquillit,
les consquences d'une rvlation, se mlait pour Monique une
apprhension relle des chagrins qu'elle aurait  subir s'ils taient
dcouverts tous deux.

Sans tre grand psychologue, M. Dunois se rappelait certaines histoires
de filles sduites qui s'taient jetes  l'eau, et quand ces ides lui
venaient, il avait, suivant une expression nergique et vulgaire, froid
dans le dos. De temps en temps  la Bourse ou dans son bureau, il
songeait  l'un de ces lugubres faits divers dont les journaux ne
chment jamais, et il se disait:--Si j'avais pens qu'elle ft ce
qu'elle est... mais aussi, il faut convenir qu'elle est dlicieuse,
dlicieuse....

Le nouvel an apporta le remue-mnage qui le caractrise en tous lieux;
les domestiques, surmens le jour, taient absents presque tous les
soirs. M. Dunois rentrait chez lui de bonne heure, aprs un dner en
ville ou  son cercle, et retrouvait Monique qui l'attendait patiemment,
assise sur les marches de l'escalier, tout contre la porte,  laquelle
elle s'appuyait, comme si le frlement de ce bois appartenant au matre
eut t en lui-mme une caresse.

Pour ces occasions, il rentrait par le jardin, qui donnait sur une
ruelle, ainsi que les jardina des maisons contigus; en face de la porte
vitre qui sparait l'escalier du logis du concierge se trouvait une
autre porte pareille, donnant sur le parterre. Cette porte tait
toujours ferme, except durant les belles journes d't; c'est par l
que madame Hortense allait au jardin pendant la saison des chaleurs;
mais pass le mois de septembre, cette porte ne servait plus qu' M.
Dunois, quand il voulait rentrer inaperu. Le concierge lui-mme
ignorait qu'il passt par l; car le banquier, lorsqu'il rentrait tard
ostensiblement, se servait d'une clef de la porte de la rue, qu'il
portait toujours sur lui, et ne troublait point le repos de l'honnte
gardien, profondment endormi ds onze heures du soir.

On croyait M. Dunois dehors et Monique dans sa chambre; qui se ft dout
que l'appartement du premier, si voisin de celui de madame Hortense, les
recelt tous les deux?

Quelques jours s'coulrent ainsi, Monique tait un peu sortie de son
engourdissement; le voile qui avait pes sur ses yeux pendant les
premiers instants se soulevait comme par des bouffes d'air ou plutt
des souffles d'orage prochain. Elle ne raisonnait pas encore en
elle-mme, mais elle comprenait dj qu'elle s'tait rendue coupable
d'une haute trahison; cette ide, chasse cent fois, revenait avec une
persistance cruelle, comme une gupe s'acharne sur un visage, malgr les
gestes que l'on fait pour la chasser.

Monique avait fini par avoir peur de cette ide, qu'elle appelait:
l'ide, comme si c'tait la seule qui pt la proccuper. La voix de
madame Hortense lui causait des frayeurs soudaines, des soubresauts
pleins de terreur; le regard de la jeune femme arrt sur elle lui
semblait une interrogation redoutable,  laquelle elle sentait bien
qu'elle ne pouvait pas se soustraire.

--Si elle me le demande, pensait Monique, je ne pourrai jamais lui
mentir.

Et la pense que cette question pouvait lui tre pose faisait passer
des sueurs froides sur le corps aminci encore, allong, amaigri de la
petite Monique. Madame Dunois avait remarqu les sorties frquentes,
aussi bien que l'air maladif et extatique de la jeune fille, et un jour,
au moment o Monique venait de quitter la chambre, les mains pendantes,
la tte baisse, comme une prisonnire conduite au supplice, la jeune
femme dit  son mari:

--Cette enfant dprit. Je crois qu'il faudrait la renvoyer dans son
pays et la marier.

--Quelle ide! fit M. Dunois un peu nerveux.

Il n'avait pas du tout envie, pour le moment, de voir partir Monique.
Plus tard, ee serait diffrent; mais il n'tait pas encore las de son
caprice, et sentait qu'il ne s'en lasserait pas de sitt.

--Vous ne la voyez pas comme moi, insista madame Hortense. Je l'observe
depuis quinze jours, cette entant se meurt.

--Le mal du pays? fit le matre, essayant de tourner la chose en
plaisanterie.

--Ou le mal d'amour, rpondit Hortense srieusement. On a eu tort de la
sparer de son fianc. Les parents se croient sages, parfois...

Par un sentiment trange, inexplicable, M. Dunois ressentit un accs de
jalousie mchante. Serait-ce vrai? tait-ce parce qu'elle tait spare
de son fianc, que, faute de mieux, Monique l'aurait aim?

--Qu'est-ce que cela peut me faire? se dit-il avec ddain; est-ce que je
lui demande autre chose quo ce qu'elle me donne?

Mais il sentait bien qu'il se mentait  lui-mme; ce qui l'avait pouss
vers Monique avait t un got vulgaire; ce qu'elle lui inspirait
maintenant tait quelque chose de plus profond et de meilleur.

--Je crois que vous vous trompez, dit-il aprs un court silence; cette
petite est simplement malade du manque d'air. Toutes ces filles qu'on
fait venir de la campagne en sont la le premier hiver.

Madame Hortense ne rpondit pas tout de suite.

--Et moi, dit-elle enfin, je crois qu'il y a l une douleur morale.
D'ailleurs, elle a confiance en moi, je l'interrogerai.

--Il ne manquait plus que cela! pensa M. Dunois, avec l'impression d'un
homme qui reoit une chemine sur son chapeau. C'est que Monique est
capable de se laisser prendre!

Avec un sentiment de colre trs-naturel contre la sincrit de Monique,
M. Dunois lui fit le soir mme une semonce capitale. Il lui dmontra
clairement tous les maux que ne pourrait manquer d'occasionner une
imprudence, et il extorqua  la jeune fille la promesse de ne se laisser
arracher la vrit sous aucun prtexte.

Le lendemain matin, pendant que Monique rangeait la chambre, madame
Hortense lui parla comme elle s'tait propos de le faire.

--Tu as quelque chose, Monique, et tu ne veux pas me le dire, fit la
jeune femme, en la regardant avec une extrme douceur. Est-ce que tu
n'as pas confiance en moi?

La petite servante dtourna la tte. Le regard de madame Hortense la
poignait comme une charde entre dans sa chair.

--Tu me disais tes petites affaires dans les commencements, reprit
madame Dunois; maintenant tu ne parles plus, tu as l'air de me bouder.
Est-ce que, sans le savoir, je t'aurais fait de la peine?

Attire en dpit d'elle-mme, Monique s'tait approche de la chaise
longue. Elle resta l, toute droite, la tte lgrement incline et
tourne du ct de la fentre. Ses doigts tordaient nerveusement le coin
de son tablier, mais elle fut morte plutt que de se laisser arracher
une parole.

--Quelqu'un t'a-t-il fait du chagrin? reprit madame Hortense.--T'a-t-on
dit du mal de moi? reprit-elle, voyant qu'elle n'obtenait pas de
rponse.

--Oh! fit Monique, les yeux brillants d'une colre trange, on n'aurait
pas os!

--Alors, pourquoi ne veux-tu pas me dire la vrit? Est-ce que tu ne
m'aimes plus?

--Ma petite madame chrie, s'cria Monique, ne plus vous aimer! Je vous
aime cent fois plus que...

Elle s'arrta et se tordit les mains avec un vritable mouvement de
dsespoir.

--Eh bien, alors?

--Je ne peux pas, s'cria la jeune fille avec une explosion de douleur
et de rage. Je ne puis rien vous dire, et je n'ai rien du tout, rien du
tout, rien du tout.

Sa voix s'tait brise; elle pronona les derniers mots avec une sorte
de gmissement. Madame Hortense sentit qu'il y avait l quelque chose de
grave.

--Ta mre t'a crit? demanda-t-elle.

--Oui, pour le nouvel an.

--Ton fianc?

--Il m'a crit aussi, il y a huit jours.

--Tu n'es pas malade?

--J'ai mal partout, mais je ne suis pas malade.

Madame Hortense se tut, visiblement peine, et ne sachant comment
vaincre ce parti pris de ne pas se laisser pntrer.

--Si je pouvais quelque chose pour toi, tu me le dirais? fit-elle au
bout d'un instant.

Monique lui jeta un regard de cerf forc o se lisait toute la dtresse
d'une me perdue.

--Vous ne pouvez rien pour moi, ma bonne matresse, rpondit-elle.
Personne ne peut rien. Vous tes bonne comme le bon Dieu, mais vous
perdez votre bont. Je n'ai rien, et d'ailleurs...

Un geste lger de sa main affaiblie acheva sa pense:--Qu'importe,
voulait-elle dire, ce que je puis ressentir! Je compte si peu!

Madame Hortense appuya sa main dlicate sur le bras de la jeune fille,
qui tressaillit.

--On a parfois, dit-elle, des chagrins qu'on hsite  confier  sa mre,
parce qu'une mre doit tre svre; mais on peut les dire  une amie.
Souviens-toi, Monique, que tu as en moi une amie, une vraie, une amie
qui peut t'aider et te secourir...

Monique baisa lentement, presque froidement la main qui s'appuyait sur
son bras, comme pour faire entrer plus profondment en elle le sens des
paroles de bont, puis elle s'carta et reprit son service dans la
chambre.

Madame Hortense resta proccupe. Elle connaissait Monique depuis peu de
temps, mais elle s'tait attache  cette nature originale et presque
sauvage. Son exprience de femme encore aiguise par les longues
mditations que favorisait son tat maladif lui disait qu'il y avait l
une plaie profonde, peut-tre un danger.

L'ide de danger prit de minute en minute plus de corps dans cet esprit
clairvoyant. Monique ne pouvait s'tre mtamorphose  ce point sans que
quelque chose ft sur le point de changer dans sa vie. La pense d'une
sduction devait se prsenter la premire; en effet, madame Hortense se
dit que quelque homme indlicat devait avoir obtenu de l'ascendant sur
Monique, que celle-ci se sentait branle, qu'entre l'amour qu'elle
avait promis  Marin et l'influence pernicieuse d'un larron d'honneur,
la pauvre fillette devait tre cruellement tiraille... Il fallait
sauver Monique. Cette petite fleur des champs ne devait pas aller
grossir l'amas de fange que le vice envoie chaque jour aux gouts de la
vie. Mais pour la sauver, il fallait savoir. Comment s'informer? pour le
moindre dtail, recourir  des renseignements fournis par une bouche
trangre? A qui confier le soin dlicat d'une enqute sur des faits
d'un ordre purement moral?

Toinette tait hors de question.

C'tait la dernire personne  qui l'on pt demander de faire des
recherches sur la conduite de sa petite subordonne. Cependant, le
coupable, ou du moins celui qui, dans la pense de madame Hortense,
devait avoir l'intention de le devenir, ne pouvait tre qu'un commensal
ou un habitu de la maison, car Monique ne sortait jamais seule; sa
promenade sur la colline, la veille de Nol, avait t l'unique
infraction  cette rgle.

Les soupons de madame Hortense se portrent sur Firmin, le valet de
chambre de son mari. Elle le savait peu scrupuleux, et ce n'tait pas
l'exemple de son matre qui et pu lui inspirer des principes svres,
la jeune femme ne l'ignorait pas.

L'homme qui n'avait pas respect l'innocence de Monique, celui qui avait
d trouver un plaisir pervers  effacer l'image du fianc,  remplacer
l'honneur et la vertu par le libertinage et la honte, ce devait tre
Firmin...

En ce cas, rien n'tait dsespr, il suffisait de s'en assurer, et de
montrer  Monique ce qu'tait rellement cet tre vicieux; elle serait
aussitt gurie de son garement passager.

La chose la plus urgente tait de s'assurer que Firmin s'tait
rellement attaqu  la petite paysanne, et pour cela, il fallait que
quelqu'un s'en informt.

Quel serait celui-l?

Au moment o madame Hortense se creusait vainement la tte, on frappa 
la porte, et Hubert se montra.

--Vous arrives  propos, lui dit la jeune femme soudain illumine. Je
cherchais un homme de confiance pour une mission dlicate, ce sera vous.

La physionomie du jeune garon s'claira, et son regard remercia celle
qui lui procurait le bonheur de lui rendre service.

Au moment de parler, madame Hortense s'aperut que si la mission tait
difficile  accomplir, l'expliquer n'tait gure plus ais.

--J'ai peur, dit-elle en rougissant, que Monique ne soit sous une
influence pernicieuse. Je la trouve fort diffrente de ce qu'elle tait
lorsqu'elle est arrive, et je me suis dit qu'un tel changement ne
pouvait tre uniquement l'effet de sa vie nouvelle. Elle est jeune, elle
est jolie... n'avez-vous pas remarqu, vous qui tes de la maison, que
quelqu'un lui fit la cour?

Hubert, qui n'aimait pas Monique, s'occupait d'elle le moins possible,
et n'avait rien remarqu.

--Je me suis figur, reprit madame Hortense en rougissant de plus belle,
que Firmin aurait pu avoir l'ide de la sduire... Cela n'aurait rien
d'tonnant, car Firmin est, comme moralit, un homme peu recommandable,
quelles que soient d'ailleurs ses qualits comme domestique... Je
voudrais tre rassure sur ce point. Ne pourriez-vous savoir s'il voit
cette petite en dehors des relations ordinaires du service, relations
qui doivent tre rares?

--Je ne pense pas, dit Hubert, trs-troubl lui-mme de s'entendre
parler de ces choses par la femme qu'il aimait et respectait le plus au
monde; je ne pense pas que Firmin puisse avoir des entrevues
particulires avec cette jeune personne. Elle ne sort jamais. Il est
constamment dehors; je dois vous dire mme qu'au bureau on plaisante
assez sonvent sur son compte, et qu'on se demande comment il s'y prend
pour remplir ses devoirs, en n'tant jamais dans la maison.

--C'est qu'il y a autre chose alors, fit madame Hortense avec un soupir.
Rien ne m'tera de la tte que cette jeune fille est trouble jusqu'au
plus profond de son tre, et cela me fait de la peine. Je ne puis vous
dire, mon enfant, quel chagrin je ressentirais, quelle responsabilit
pserait sur moi, si Monique tait dtourne de ses devoirs dans ma
maison. C'est une chose qui ne doit pas arriver, qui ne pourrait pas
arriver si j'avais l'usage de ma force et de ma sant; je serais
inconsolable si je conservais la pense que, par ma faute, le bonheur
d'une jeune fille confie  mes soins a t mis en danger.

--Que faut-il que je fasse alors? demanda Hubert, tout mu de la
conviction avec laquelle s'exprimait madame Hortense.

--Voici: ne vous imaginez pas, mon cher enfant, que je veuille vous
rduire au rle d'espion...

--Oh! fit Hubert avec un geste plein de vivacit.

--Je voudrais vous voir faire ce que je ferais moi-mme si je pouvais
marcher; regardez autour de vous; remarquez ce que fait Monique. Si
quelque chose vous parait singulier, dites-le-moi, c'est pour son bien;
cette simple prcaution la sauvera peut-tre. Assurez-vous qu'elle ne
sort pas.

--Elle ne sort pas, affirma Hubert. Toinette le disait encore hier.

--Et le jardin? fit madame Dunois.

--Oui, il y a le jardin.

--Ce ne pourrait tre que le soir, quand elle me quitte. En ces derniers
temps, la trouvant fatigue, je l'ai souvent renvoye de bonne heure...

--J'y ferai attention, rpondit le jeune homme. Il restait soucieux,
avec une ide qu'il ne voulait ou n'osait exprimer.

--Qu'y a-t-il? demanda madame Hortense, habitue  suivre depuis des
annes les penses qui se succdaient sur ce visage expressif.

--Cela me fait de la peine pour vous, dit-il en levant sur elle des yeux
o rayonnait toute la tendresse de cette me honnte. Je suis triste de
vous voir vous donner du souci pour des tres qui ne devraient vous
apporter que de la joie. Vous tes si bonne, si brave, que le monde
entier devrait vous adoucir l'existence... Ah! si je pouvais quelque
chose pour vous!...

--Tu peux me tranquilliser l'esprit au sujet de cette petite fille, fit
la jeune femme, ou bien me convaincre de la ncessit de la renvoyer
dans son pays. Dans l'un ou l'autre cas, tu m'auras rendu service.

Elle tait revenue  l'ancien tutoiement familier sans s'en apercevoir.
Hubert rougit de plaisir.

--Vous ne l'aimez donc pas plus que moi? demanda-t-il avec une sorte de
clinerie gourmande.

--Quelle idel rpondit madame Hortense; elle allait rire, quand elle
remarqua la rougeur du jeune homme et la tendre confusion de toute sa
personne. Embarrasse elle-mme, elle devint grave.

--Il ne peut y avoir rien de commun entre le sentiment de bienveillance
compatissante que m'inspire cette enfant, et l'affection presque
maternelle que j'ai pour vous, dit la jeune femme, avec une froideur qui
lui cotait. A vous, je vous ai tenu lieu de mre;-- elle, je dois la
protection et les sentiments affectueux que mrite tout tre honnte,
intelligent et bon... Cela n'a aucun rapport.

Hubert porta  ses lvres, avec la ferveur d'un croyant, le bord du
chle qui recouvrait les pieds de madame Hortense.

--Je vous remercie, dit-il trs-bas. Je serai trop heureux de pouvoir
vous tre utile.

Il restait debout devant elle, sentant qu'il devait se retirer et
n'ayant pas le courage de le faire; elle lut soudain sur ce visage qui
avait cess d'tre enfantin pour prendre quelque chose de souffrant et
de rflchi, l'ombre d'un chagrin d'homme en mme temps que l'extase et
l'blouissement d'une aurore.

--Oh! se dit-elle attriste pour lui, la vie n'est donc faite que de
chagrins, pour les autres de mme que pour moi!

Son esprit lui suggra aussitt un remde.

--Vous aviez parl de voyager autrefois, lui dit-elle.

Il leva la tte avec l'expression de l'inquitude.

--Il faudra voyager, reprit-elle avec douceur; nous vous chercherons
quelque occasion d'aller  l'tranger, apprendre une langue...

Hubert baissa les yeux. Cela, c'tait trop exiger! Comment pouvait-elle
vouloir qu'il s'loignt d'elle? C'tait une cruaut inutile. Est-ce que
partout ce ne serait pas la mme chose? Est-ce que l'loignement
l'empcherait de mourir du besoin de se consacrer  elle, de ne vivre
que pour elle?

--Nous en reparlerons,--bientt,--insista madame Hortense, avec son
regard srieux et sa voix calme.

Il n'osa rien dire, et  quoi bon parler?

--Vous reviendrez aprs le dner, reprit la jeune femme. Si vous avez
appris quelque chose, vous me le ferez savoir; j'ai le pressentiment
qu'il n'y a pas de temps  perdre.

Hubert s'inclina en silence et sortit. Madame Dunois le suivit du
regard.

--Il a du chagrin, pensa-t-elle, il en aura bien davantage! La vie est
faite comme cela... et puis on se gurit, on n'y pense plus... Mais dans
le moment, c'est dur... Pauvre petit!

La pense compatissante de madame Hortense suivit on instant le jeune
homme, puis se reporta sur Monique.

--Tout est pril, dit-elle, tout est tristesse... Serait-ce donc vrai
que ceux-l seuls sont heureux qui meurent jeunes?

Sa pense se reporta vers l'enfant perdu, avec une tendresse avive par
l'ide des deux jeunes gens, presque enfants encore, dont le destin la
proccupait quoi qu'elle en et, puis elle prit un livre, afin de ne pas
se laisser aller  un trop vif ressouvenir de ses peines, et le livre
n'tant pas trs-intressant, au bout de peu de minutes, elle
s'endormit.




XIV

C'tait la veille du jour des Rois, qui, en Normandie, est le jour de
libert des domestiques. Dans toutes les fermes et dans presque toutes
les maisons, ds l'aprs-midi de la veille, les travaux sont mis de
ct, serviteurs et servantes revtent leurs habits de fte et s'en
vont, parfois trs-loin, le plus souvent  pied, leur petit paquet au
bout du bton d'pine, vers les villages o vivent leurs parents.

La ferme des Landes tait en moi comme les autres. Les filles de ferme
et les valets de labour se btaient de se runir dans la grande salle o
les matres, avant de les laisser partir, leur offraient le vin, comme 
des htes.

Debout autour de la table de chtaignier, ils trinqurent gravement, les
hommes en tant leur chapeau, les femmes avec une rvrence, et ils
vidrent jusqu'au fond les verres ou les moques qui avaient contenu le
coup de l'trier.

Puis ils dirent au revoir aux matres, et tous franchirent la barrire
de la cour.

L'air tait vif, la gele traditionnelle des Rois semblait planer dans
l'atmosphre; le ciel serait bleu le lendemain; pour l'heure, il se
couvrait d'une lgre vapeur grise, qui tantt, au coucher du soleil,
deviendrait rose.

Une fois sur la route, le groupe se divisa. Les uns allaient  droite,
du ct des terres; les autres  gauche, du ct de la ville.

--Eh bien, Marin Bonami, dit une jeune fille  l'air avenant, vous vous
en venez par chez nous pour aller voir vos gens?

--Non, dit Marin, je m'en vais du ct de Caen.

--Vous promener  la ville? Je vous croyais plus fidle aux bonnes
coutumes du pays! Est-ce que la fte des Rois n'est pas faite pour qu'on
la passe en famille? Vous auriez honte d'tre tout seul dans une auberge
o vous ne connatriez personne?

--Aussi bien, dit gravement Marin, ce n'est pas dans une auberge que je
passerai la nuit; ce sera en chemin de fer, et demain, de bonne heure,
je serai  Rouen.

--A Rouen! fit en choeur la troupe qui, prte  se disperser, s'tait
runie par attrait de curiosit.

--A Rouen, rpondit Bonami. Chacun va voir ses gens; moi qui n'ai plus
de famille ni personne de mon sang pour se soucier de moi, je vais voir
ma promise.

--C'est bien! approuvrent les filles, un peu contraries cependant
d'apprendre que ce beau garon silencieux avait une promise, et que par
consquent il n'y fallait point penser.

--Elle vous attend? demanda la servante.

--Non pas! J'avais trop peur d'tre empch, et je n'aurais point voulu
lui causer de peine. C'est une surprise.

--Allons, c'est bien. Bon voyage, Marin Bonami!

--Merci! et  vous bon voyage, rpondit-il en levant son chapeau.

Les serviteurs de la ferme s'parpillrent dans tous les chemins. Marin
se trouva bientt seul sur la route ferme et sonore qu'il frappait
vaillamment du pied.

Le jour qui baissait dj tait cependant clair et vif; la verdure
brillante des houx luisait dans les baies, et leurs baies rouges
semblaient des points de feu piqus a et la. Les grandes tranes de
ronces revtues de feuilles brunies restaient immobiles dans l'air, sans
mouvement, le long des chemins, les talus des fosss talaient l'herbe
d'un vert sombra  peine jauni, qui caractrise ee pays o la vgtation
ne meurt jamais et semble  peine s'endormir pendant quelques semaines.

Marin voulait tre content; il avait la ferme rsolution d'tre gai. Sa
gaiet,  lui qui ne buvait pas et qui ne riait gure, n'tait ni
bruyante, ni mme communicative. Mais parfois il sentait en lui-mme des
mouvements de satisfaction lumineuse de la vie et des choses, qui
taient sa gaiet.

--Je vais voir Monique, se disait-il, je suis content! Le contentement
ne voulait pas venir, malgr la bonne volont de celui qui lui taisait
appel; la fracheur vivifiante de l'air, la satisfaction d'un jour de
cong, l'espoir de voir sa jeune promise, tout cela ne dissipait que
pour un instant le trouble inquiet qui, depuis des semaines, rongeait le
coeur de Marin.

--Ses lettres ne sont pas comme au commencement, se disait-il; et
pourtant, en si peu de mois, elle ne peut pas avoir chang!

Il se le rptait  satit, et ne parvenait pas  se convaincre.

Quand elle tait partie, si petite, si faible, si enfant encore, il
avait ressenti la frayeur de celui qui abandonne aux flots une barque
trop frle et faite pour le plaisir et non pour le travail. Elle avait
jur de ne pas changer, la pauvrette. Elle tait de bonne foi, mais que
savait-elle du destin qui l'attendait? Combien sont-ils, ceux qui, srs
d'eux-mmes, peuvent jurer de ne pas changer? Ne faut-il pas, pour tenir
un pareil serment, avoir prouv par soi-mme que le malheur n'est pas
le plus fort lorsque l'homme apporte  lui tenir tte un indomptable
courage?

Monique, que savait-elle de la vie? N'avait-elle pas toujours t
heureuse?

Sous le ciel qui devenait plus gris, et qui se piquait au-dessus de sa
tte de points ples,  peine devins, qui taient des toiles, Marin
marchait rgulirement; son pas ferme et lourd de paysan faisait
rsonner le sol durci, et le rhythme de son allure semblait lui chanter
le chant qu' cette heure les vagues brises entonnaient autour des
roches noires.

L-haut, sous les noisetiers, maintenant dpouills de leurs feuilles,
prs du dou qui ne rflchissait plus que les rameaux grles sur le
ciel clair, Marin avait vu Monique toute petite, toute petite... Qu'il y
avait longtemps!

Prs de sa mre qui lavait, courbe dans sa hotte de bois o elle tait
agenouille, sur le linge qu'elle frappait de son battoir, la petite,
toute petite, mordait dans une tartine de pain beurr. Elle pouvait
avoir deux ans  peine et se tenait bien campe sur ses petites jambes
rondes, chausses de gros bas de laine; lui, garonnet d'une dizaine
d'annes, chassait devant lui, du bout d'une gaule, le vieux cheval de
son pre, qui remontait lentement le sentier de la falaise, portant sur
son bat une somme de fougre sche.

Il avait regard l'enfant drlette avec ses cheveux blonds, semblables 
du verre fil, et ses yeux bleus, rieurs et futs, mais innocents comme
les yeux bleus des vroniques qui croissent au pied des chnes; la
petite, enhardie, avait lev ses bras mignons, demandant  monter sur le
cheval.

Se baissant vers elle, touch de cette confiance enfantine, il l'avait
enleve et assise sur la fougre embaume. Le vieux cheval n'avait pas
sembl s'apercevoir qu'on eut ajout  son fardeau, et ils taient
partis ensemble vers le cellier, o, somme aprs somme, la fougre
s'entassait dj jusqu'au plafond vermoulu.

Que de jeux, de rires, de cris d'oiseau dans le vieux cellier, pendant
que Marin dchargeait la bonne bte! Il avait fallu arracher la
fillette, presque de force,  la joie de grimper bien haut pour se
laisser dvaler jusqu' terre, au milieu des pennes de fougre roussies
par le vent du nord. Elle en aurait pleur, s'il ne l'avait remise bien
vite sur le cheval patient, o il la maintenait sur le bt, de sa main
tendue...

Depuis, il l'avait toujours aime; le rire de ses yeux bleus lui
semblait une fte  chaque fois qu'il la rencontrait. Et maintenant,
chose en vrit singulire, pendant qu'il m htait vers sa fiance,
c'tait la petite Monique qu'il voyait sur la route, un peu devant lui,
pas plus haute que le genou, marchant vite, et se retournant souvent
pour le regarder d'un air malin, prte  courir s'il faisait mine de
l'atteindre.

C'tait un autre pays, d'autres routes, et cependant la petite Monique
allait toujours, toujours devant: la nuit tait venue, et sous les
toiles qui brillaient d'un clat vif au ciel glac, Marin suivait
l'ombre de l'enfant heureuse, visible pour lui seul, et que, malgr sa
hte  presser le pas, il ne parvenait pas  rejoindre.

La lande s'tendait  perte de vue devant lui, grise et solitaire; avant
de s'y engager, il regarda en arrire. Il quittait le pays bocager, les
chemins creux, les ruisseaux qui mouillent familirement les pieds du
voyageur, dans les sentiers qui abrgent la distance. Aprs la lande, il
aurait la ville, et la station du chemin de fer, trop loin encore pour
qu'il en vt briller les feux.

Un frisson de froid et de chagrin passa sur lui, au moment o il mesura
du regard l'espace tendu devant lui. Sans qu'il st pourquoi, il
prouvait vaguement l'impression qu'il quittait toute une vie ancienne,
et qu'il s'engageait dans l'inconnu, un inconnu redoutable.

Un clocher perdu au loin sonna lentement neuf heures, trs-haut dans
l'air, comme ai les sons n'eussent jamais d toucher la terre, puis le
silence se fit sur la lande, trs-solennel, et si profond que le
sifflement d'un souffle de vent dans la bruyre sche rsonna 
l'oreille de Marin, l'instant d'aprs, comme une fanfare clatante.

Il marchait sur le chemin bruni, que de profondes ornires dessinaient
sur la lande avec des dtours capricieux, form depuis des sicles par
le pas incertain du premier homme ou du premier cheval qui avait pass
l.

Machinalement, pendant des centaines d'annes, hommes et btes avaient
suivi ce premier trac, sans songer  le redresser pour abrger la
route; pendant des annes encore, les zigzags se dtacheraient entre les
deux nappes de bruyre, tantt fleurie, tantt dessche; l'homme se
laisse mener par les choses plus qu'il ne les mne...

Marin se sentit tout  coup horriblement seul, horriblement triste. Il
songea  ses compagnons de travail, qui taient tous arrivs,  cette
heure, chez leurs parents ou leurs amis: ils se chauffaient  la flamme
d'un foyer, prs d'une table bien garnie: ils avaient dans les yeux la
joie de revoir les tres chers, dans les oreilles la musique des voix
aimes, dans le coeur la grande joie d'avoir t attendu, dsir,
choy...

Pressant le pas, il voulut voquer l'image de Monique, lui tendant ses
lvres sous le soleil de juillet, dans le cimetire; il ne put.

Il voulut alors la voir comme tout  l'heure, petite et marchant devant
lui sur la route. Il ne le put davantage.

Il essaya de se la reprsenter le lendemain, lorsqu'il arriverait et
qu'elle pousserait en le voyant le cri de joie qu'il s'tait souvent
imagin. Il ne le put pas non plus.

Durant les longues heures du voyage dans la nuit glaciale, en wagon, ou
sur les plates-formes dsertes aux embranchements, il ne put rappeler
l'image envole. Monique avait disparu de son cerveau, et il en
ressentait au coeur l'impression dsole d'un enfant qui se rveille
orphelin.




XV

Hubert descendait l'escalier lentement, avec la proccupation pnible
d'un homme qui, tiraill en deux sens opposs, ne sait  quoi se
rsoudre.

C'tait un vritable cas de conscience qui se dressait devant lui; le
premier de sa vie, et  coup sr un des plus dlicats qui se puissent
imaginer.

On surveille volontiers pour son propre compte ceux dont on croit avoir
 se mfier: rien de plus naturel pour l'tre qui se trouve ainsi en
tat de lgitime dfense. Surveiller pour le compte d'autrui n'est point
si ais. Mais lorsque autrui ne peut pas surveiller par lui-mme?
Lorsque autrui est la plus chre aime, la droiture en personne,
empche par la maladie et l'infirmit d'accomplir, non plus ce qui peut
la dfendre, mais le devoir de protection ncessaire  son me?

Hubert, fort perplexe, s'arrta au pied de l'escalier, puis tout  coup
remonta comme une flche. Sa chambre tait en haut, non loin de celle de
Monique: il allait chercher la jeune fille, lui dire en face, en la
regardant dans les yeux, que sa conduite inquitait madame Hortense,
qu'elle devait au moins la paix de l'esprit  cette matresse si bonne,
et que c'tait une cruaut que de causer par les irrgularits de sa
manire d'tre un tel souci  ce pauvre tre timor, gnreux et
enthousiaste, qui avait nom madame Hortense.

L'ide tait chimrique, chevaleresque, absurde, mais Hubert avait de
ces ides, et il savait bien qui les lui avait mises dans la tte.

Arriv au haut de l'escalier, il chercha la chambre de Monique, et la
trouva.

Vainement, il frappa  la porte; personne ne lui rpondit. La clef
reste  l'extrieur indiquait que la jeune fille ne pouvait s'tre
enferme. A pas lents, il redescendit; ordinairement, il passait par
l'escalier de service; cette fois, il redescendit par le grand escalier,
esprant trouver la petite servante sur le palier, peut-tre, ou dans le
vestibule.

Comme il atteignit le second tage, i! entendit la voix de M. Dunois
au-dessous de lui et s'arrta.

--Non, disait le matre d'un ton mesur, pas avant dix heures. Je ne
peux pas rentrer plus tt.

--Et si je m'endors? rpondit Monique.

--J'irai te rveiller, fit la voix de M. Dunois. Mais pourquoi ne
m'attendrais-tu pas dans ma chambre?

--Et si Firmin vient? S'il me trouve chez vous? qu'est-ce qu'il dira?

--Il n'y aura personne dans la maison pass huit heures, rpliqua le
matre. Tous les domestiques iront dans leurs familles ou chez leurs
amis; tu sais bien que c'est aujourd'hui la veille des Rois.

Si Hubert avait pu voir le nuage qui passa sur le visage de la jeune
fille, il et eu piti d'elle; mais il ne la voyait pas. Glac
d'horreur, il tait rest immobile, craignant de comprendre, et
comprenant trop bien.

--A ce soir, dit M. Dunois; puis on entendit le bruit d'un baiser, puis
le banquier entra chez sa femme.

On n'entendait plus aucun bruit dans l'escalier, Hubert se pencha vers
la rampe. S'il pouvait avoir mal compris, mal entendu! si la personne
qui avait parl n'tait pas Monique...

Il se pencha par-dessus la rampe et regarda.

Monique debout, les deux mains enveloppes dans son tablier, par une
frileuse habitude de paysanne, regardait alternativement de ses yeux
sombres la porte de madame Hortense et celle de M. Dunois. Elle roulait
dans sa tte un problme ardu, qu'elle ne parvint pas  rsoudre, car
aprs un instant de mditation elle entra lentement dans l'appartement
de sa matresse.

Hubert descendit alors, stupfi comme un homme qui a reu un coup sur
la tte. Monique, Monique et M. Dunois! L'horreur du vice s'talant au
foyer conjugal, la petite servante nave  peine arrive et dj
corrompue! Et lui, l'poux infidle ne se contentant pas d'aller
chercher au dehors la satisfaction de ses apptits grossiers, mais
introduisant la dbauche jusqu'au chevet de sa femme!

Le pauvre garon ressentait ce que ressentent les esprits levs et
dlicats la premire fois que les laideurs de la vie se prsentent 
eux; il restait cras sous le coup, ne sachant  quelle branche se
raccrocher, voyant tourbillonner autour de lui les remous fangeux de
l'gout o se dversent constamment les impurets de l'existence.

Il se trouva dans la rue sans savoir comment, il entra dans les bureaux,
s'assit  sa table et reprit sa besogne journalire sans savoir ce qu'il
faisait. Machinalement, il alignait les phrases des lettres qu'il
copiait; son esprit tait ailleurs, et il se demandait ce qu'il dirait
le soir  madame Hortense.

Le jour baissa, les becs de gaz revtus de serge verte remplacrent pour
les employs la lueur incertaine de l'aprs-midi de janvier, et, tout 
coup, un peu avant la clture du travail, M. Dunois entra.

Hubert se sentit recroqueviller jusqu'au plus profond de lui-mme  la
pense que cet homme allait peut-tre s'approcher de lui et lui parler.

Le banquier faisait sa tourne; M. le principal lui donnait des
explications et prsentait  sa signature quelques papiers survenus
depuis le matin. Hubert fut appel; le coeur frmissant d'horreur mal
contenue, il s'approcha, tenant les lettres demandes. M. Dunois y jeta
un coup d'oeil et les lui rendit, sans mme le regarder. Hubert faisait
partie des rouages qui apportaient dans la maison le flot d'or
quotidien; pour le matre, il n'tait rien de plus... Le jeune homme
pensa  madame Hortense, dont l'appartement, situ prcisment
au-dessus, n'tait spar de lui que par l'paisseur du plafond. Pauvre
chre aime! Si elle savait! Non, il ne lui dirait pas, il ne pouvait
lui dire!...

M. Dunois s'en alla, les bureaux furent ferms, chacun se dirigea du
ct de ses plaisirs. Hubert resta indcis sur le seuil. Qu'allait-il
faire?

Il pensa  retrouver Monique,  la prendre par le bras, et  la tirer
dehors en lui disant:

--Va-t'en, malheureuse!

Et puis il se dit qu' prsent c'tait bien inutile, qu'elle lui
rsisterait, et que le bruit d'une lutte serait pour madame Hortense le
plus sr des avertissements. Quoi faire, alors?

La rassurer, videmment. Quoi que pt apporter le lendemain, il fallait
donner  cette crature anglique le repos d'une nuit encore. Elle
l'accuserait de ngligence; peu importait. L'essentiel tait qu'elle
n'et pas un souci qu'on pt lui pargner.

Fort de cette rsolution, il monta chez elle. L'heure s'avanait dj.
Sept heures allaient sonner. Il frappa  la porte bien connue. La voix
chre lui dit d'entrer. Il entra.

Madame Hortense tait seule, sous la lumire attnue de la lampe 
abat-jour. Un peu plus ple encore que de coutume, elle tenait un livre
 la main, mais elle ne lisait pas.

A la vue du jeune homme, ce doux visage s'claira d'un sourire: comme il
devait se souvenir plus tard de ce sourire et du regard qui
l'accompagnait!

--Eh bien, lui dit-elle quand il se fut approch, avez-vous quelque
chose  m'apprendre?

--J'ai fait tous mes efforts, rpondit-il avec une affectation de gaiet
qui veilla aussitt un doute dans l'esprit clair de la jeune femme.
J'ai bien regard, bien cherch partout; vous vous tes trompe, madame.

--Trompe! Oh! non. Monique me cache quelque chose! fit-elle en
dtournant les yeux.

--Je ne veux pas dire, reprit Hubert, cherchant  rparer sa maladresse,
que Monique n'ait pas de chagrins. Cela se voit d'ailleurs, qu'elle
n'est plus la mme; je veux dire seulement que ce n'est pas dans la
maison... j'ai t partout... et...

Il s'embrouillait dans ses phrases, sentait bien qu'il disait ce qu'il
ne fallait pas dire: les yeux clairs de sa protectrice s'taient fixs
sur lui. Avec le sentiment qu'il avait fait compltement fausse route,
saisi par l'angoisse qu'il ne savait quoi d'inconnu et de redoutable, il
joignit les mains.

--Oh! madame, dit-il en la regardant avec passion, croyez-moi; je vous
assure que je vous dis la vrit, et il n'y a rien qui doive vous
tourmenter ni vous inquiter; tout va bien, je n'ai rien dcouvert,
d'autres n'en dcouvriront pas davantage, je vous assure, je vous
assure!

Madame Dunois le regarda jusqu'au fond de l'me, et, sous ce regard, il
sentit sa gorge se serrer sous une violente envie de pleurer.

--Je vous crois, dit-elle en baissant les yeux.

Elle tait absolument certaine qu'il avait dcouvert le secret de
Monique et certaine aussi qu'il ne le lui rvlerait pas. Elle sentait
peu  peu grandir la conviction mal dfinie, mais dj menaante, que ce
secret l'intressait, elle, et que le jeune homme mourrait plutt que de
lui causer un chagrin. De l  deviner la vrit il n'y avait qu'un pas.

--Vous ne vous proccuperez plus de cela, dites, ma chre matresse?
fit-il, employant des expressions de tendresse dont il s'tait jusque-l
refus la douceur. Vous ne penserez plus  cela? Cette petite ne vaut
pas la peine que vous ayez du souci  cause d'elle; laisses-la
tranquille. Ne songez qu' vous! Tout le monde vous aime et vous
respecte; qu'avez-vous besoin de vous creuser la tte pour des choses
sans importance? Vous n'y songerez plus, n'est-ce pas?

Il la vnrait comme une mre, et il lui parlait presque comme un
enfant.

Madame Hortense arrta sur lui ses yeux purs.

--Vous tes une bonne et belle nature, lui dit-elle. Votre coeur est si
droit que mme l'affection ne peut le fausser. J'ai eu tort de vous
demander ce que je vous ai demand. Vous me donnez plus de joie en ce
moment, mon enfant, que pendant toute votre vie. Il leva sur elle un
regard rayonnant, dont les larmes brisrent l'clat.

--Vous aurez t une grande consolation pour moi, reprit-elle; dans la
vie inutile et strile que je mne, c'est quelque chose que d'avoir
dirig vers le bien vos instincts et d'avoir devin ce que vous pourrez
tre. Pour cette joie, mon enfant, je vous remercie. Il s'agenouilla
prs d'elle, trop loin pour la toucher, mais assez prs pour tre sous
sa main si elle l'tendait.

--Vous, dit-il tout bas, me remercier! oh!

--Oui, je vous remercie. J'ai peu de joies, vous m'en avez donn une.
Relevez-vous.

Il obit.

--Vous partirez bientt, reprit-elle; je ne sais si alors les
circonstances seront ce qu'elles sont aujourd'hui... Souvenez-vous, mon
enfant, que dans votre nouvelle carrire, dans votre vie tout entire,
mon estime vous accompagnera.

--C'est une bndiction que vous me donnez l? fit Hubert d'une voix
touffe.

--Je vous la donne en effet, rpondit la jeune femme. Nous ne parlerons
plus jamais de ces choses; les impressions s'moussent  tre trop
souvent rptes, et il faut que vous conserviez celle-l trs-frache
et trs-forte. Elle vous dfendra contre bien des piges de la vie.

Il resta muet, plein de la gravit recueillie de ceux qui reoivent les
sacrements de l'glise.

--Allez, mon enfant, dit-elle. Allez avec ma confiance et mon amiti.

Il la salua et se retourna pour la voir encore. La chambre baignait dans
la lumire adoucie, telle qu'il l'avait vue tant de fois; le petit
paysage de Corot dans son cadre paraissait plus gris et plus doux encore
que de coutume, et elle... elle! elle lui souriait, avec sa douceur
divine; les joues un peu roses par l'motion, les yeux un peu plus
brillants, par quelques larmes d'attendrissement svrement rprimes,
elle le suivait du regard avec un dernier signe de tte.

--Ah! comme je mourrais pour elle avec joie! se dit-il en refermant la
porte. Mais elle n'en saura jamais rien!




XVI

Madame Hortense sonna et demanda son dner. Lorsque M. Dunois dnait au
cercle, elle se faisait servir dans sa chambre, un peu plus tt, afin de
donner plus de temps  ses domestiques.

Au moment o, servie par Monique, elle achevait son repas, M. Dunois
entra, lgant et beau comme de coutume.

--Dj fini? dit-il, et moi qui n'ai pas encore commenc!

--Tous nos gens sortent ce soir, rpondit la jeune femme; j'ai fort
press le service pour leur donner une heure de libert de plus.

--Toujours bonne! fit le banquier avec un sourire affectueux.

Il connaissait aussi bien qu'me au monde les vertus de sa femme, il les
apprciait, pourvu qu'il ne ft point contraint  se priver en leur
honneur du moindre des agrments de sa vie.

--Qui est-ce qui reste? demanda-t-il en mettant ses gants.

--Le concierge avec sa femme; je crois mme qu'ils ont invit quelques
amis.

--Cela, c'est pour la maison; mais pour vous, Monique.

--Tout a? fit M. Dunois avec une moue ddaigneuse.

--Cela me suffit. D'ailleurs, j'ai  lui parler; elle a dcidment
quelque souci qu'elle me cache; j'espre bien avec une heure de
tranquille conversation l'amener  se confesser.

M. Dunois fit un mouvement d'humour. Monique entrait au mme moment avec
une tasse de th sur un plateau, et la porte de la chambre resta
ouverte.

--Bonsoir, ma chre, dit le banquier. Je rentrerai tard, probablement.

Ses yeux cherchaient ceux de la petite servante, mais celle-ci, la tte
basse, vitait mme de se tourner vers lui.

M. Dunois sortit, sans fermer la porte. Madame Hortense avait dpos sa
tasse vide sur la table auprs d'elle; quelque chose d'trange se
passait en elle et autour d'elle, quelque chose qu'elle ne devinait pas
encore, mais qu'elle allait deviner.

--Madame va se remettre sur sa chaise longue? demanda Monique.

La jeune femme tait assise dans le fauteuil o elle s'installait pour
prendre ses repas.

--Non, pas encore, dit-elle.

Il lui semblait, par la porte ouverte, entendre du bruit sur le palier.
Tout  coup la voix de son mari appela.

--Monique! dit-il d'un ton rude, comme s'il voulait la gronder.

--Monsieur! rpondit-elle.

Au lieu de courir sur le palier, o il devait se trouver, elle se
dirigea lentement vers lui, tirant aprs elle la porte sans la fermer.

Le bruit des vois aurait du venir  madame Hortense; son oreille
trs-fine ne perut qu'un chuchotement. Par un de ces prodiges de force
qui se produisent chez les tres les plus faibles au moment des grandes
crises, la jeune femme se leva sans aide et atteignit la porte, qui cda
lentement sous la pression de ses doigts.

Sous la lumire clatante du gaz, sur le fond rouge du tapis et des
portires orientales qui dcoraient la porte de M. Dunois, madame
Hortense aperut distinctement, impitoyablement, comme on voit des
tableaux vivants, Monique, les deux bras autour du cou de son matre,
qui, pench sur elle, l'embrassait longuement.

Aucun bruit n'avait trahi la prsence d'un tmoin. M. Dunois se dgagea
en souriant, effleura du doigt la joue ple de la petite servante, et
descendit l'escalier. Monique le suivit des yeux, couta la porte vitre
se refermer, et se retourna, pour rentrer, le visage encore illumin de
la flamme du coupable baiser.

Toute blanche, appuye au chambranle de la porte, madame Hortense,
debout, lui barrait le passage, et dans ses yeux pleins de mpris, de
colre et de chagrin, Monique lut sa dchance.

Elle restait sur le palier, frmissant de tout son corps, n'osant faire
un pas ni dire un mot, prte  se rouler aux genoux de la femme
outrage, prte aussi  se rvolter sans mesure ni raison. Tout
dpendait du premier mot, du premier geste que ferait madame Hortense.

Celle-ci la regardait toujours, avec la mme expression o peu  peu
dominait pourtant la piti. Monique s'aperut qu'elle flchissait. Sans
qu'elle le sentit, ses jambes pliaient sous elle, et elle allait
tomber...

La jeune fille s'lana, la soutint dans ses bras et l'entrana vers la
chaise longue, o la jeune femme se laissa tomber en se dbattant.

--Ne me touche pas, ne me touche pas! dit-elle d'une voix trangle.
Malheureuse!

Monique s'tait recule de deux pas, et, appuye au mur, elle regardait
sa matresse d'un oeil gar. Madame Hortense tendit autour d'elle ses
mains dbiles, trouva l'appui du dossier et s'assit, le visage tourn
vers la petite servante.

--Toi, toi! lui dit-elle, toi que j'ai aime, que j'ai choye, toi en
qui j'avais confiance!

--Ne me dites rien, fit Monique avec un geste de douloureuse impatience.
Ne me faites pas de reproches.

--Toi, qui vivais prs de moi, qui prtendais m'aimer!

--Je vous aime! cria Monique perdue. Je vous aime plus que tout!

--Ne mens pas! ne sois pas hypocrite...

--Je vous aime! rpta la jaune fille en frappant du pied avec violence.
Ne dites pas que je ne vous aime point. Je ne mens pas, je n'ai pas
menti. Si vous m'aviez demand si c'tait vrai, je vous aurais rpondu
que oui.

Madame Hortense la regarda avec une sorte d'inquitude. Elle ne pouvait
comprendre ce caractre trange et complexe.

--Tu m'aimais, et tu jouais ce rle, et tu me baisais les mains, aprs
que...

--Taisez-vous! fit Monique en mettant les mains sur ses oreilles.
Taisez-vous, cela fait trop de mal de vous entendre.

--C'est ta punition! Si tu as encore quelque sentiment de remords,
coute-moi, sache ce que tu as fait, regarde ta faute en face!

--Non! non! je ne veux pas! Taisez-vous! cria Monique, en se tordant
comme sous l'assaut d'une douleur physique atroce.

--Je t'estimais, reprit madame Hortense, je t'aimais, et tu m'as
trompe!...

--Mais taisez-vous donc! rpta la jeune fille avec l'accent d'une
colre grandissante que bientt elle serait impuissante  contenir. Je
ne veux pas que vous me fassiez mal comme a! Je ne veux pas supporter
a!

--Il ne fallait pas commettre la faute, si tu ne veux pas supporter le
remords!

Monique frmit de tout son corps, et s'appuya fortement contre le mur.
Madame Hortense garda un instant le silence; la petite servante la
regardait d'un air farouche. Soudain les yeux de la jeune femme
s'emplirent de pleura, et elle laissa chapper un sanglot.

--Trompe! dit-elle, trompe par ceux qu'on aime! Est-il rien de plus
affreux!

Monique tomba  genoux et lui tendit les bras de loin.

--Ne pleurez pas, oh! je vous en supplie, ne pleurez pas! je ne peux pas
vous voir pleurer!

Elle se trana sur ses genoux jusqu' la chaise longue et voulut prendre
les mains de madame Hortense, mais celle-ci la repoussa avec horreur.
Monique se releva et la regarda d'un air sombre, pendant qu'elle
continuait de pleurer.

--Dans ma maison, sous mes yeux! Vous avez os vous donner des
rendez-vous dans ma chambre, et je ne voyais rien, et j'aimais cette
petite...

--Je vous ai dit de ne pas dire de telles choses, gronda Monique d'une
voix rauque, je ne peux pas les entendre, cela m'touffe, cela me tue,
j'aimerais mieux un coup de couteau!

--C'est le remords; il est juste que tu souffres, tu l'as mrit! Mais
moi, je n'ai pas mrit de souffrir, je n'avais jamais fait de mal 
personne...

Monique se tordit violemment les mains.

--Ne parlez pas, gmit-elle avec l'accent d'une douleur intolrable. Ne
me pousses pas  bout!

--Tu m'entendras pourtant! C'est lche, ce que tu as fait l! Tu as
tromp ton fianc, tu m'as trompe, tu as menti  tout le monde...

--Mais taisez-vous donc! cria Monique affole, se redressant comme sous
les coups d'un fouet invisible.

Elle n'eut pas un instant l'ide qu'elle pouvait s'en aller et chapper
ainsi  la torture qu'elle subissait. Elle ne pouvait dtacher ses yeux
de ceux de madame Hortense qui la fascinaient.

--Misrable hypocrite! Oh! que tu m'as fait de mal! je ne me consolerai
jamais! Tu sauras jusqu' ton dernier jour que tu m'as dchir le coeur!

Monique, folle de rage et de douleur, se baissa et prit un chenet dans
la chemine; les cendres parpilles volrent par la chambre.

--Taisez-vous, car je n'en peux plus, dit-elle tout bas, en crispant ses
doigts glacs sur l'arme dangereuse.

--Me tuer? Ce ne sera rien auprs du mal que tu m'as fait!...

Le chenet traversa l'espace restreint qui sparait les deux femmes. Un
coup sourd, un faible gmissement, le bruit d'une porcelaine brise,
puis le chenet roula presque sans choc sur le tapis dans les plis de la
fourrure qui recouvrait la chaise longue.

Monique, toute saisie du mouvement qu'elle n'avait pu retenir, resta
immobile pendant la dure d'un clair, puis elle se prcipita vers sa
matresse en criant:

--Madame, madame, je vous ai blesse, pardonnez-moi!

Un mince filet de sang, qui allait en grossissant par saccades, coulait
de la tempe de la jeune femme. Elle ouvrit les yeux, mais elle n'y
voyait plus.

Ses mains s'agitrent faiblement, elle poussa un soupir, puis resta sans
mouvement; le filet de sang coulait maintenant comme un ruisseau.

Monique recula un peu, la regarda, joignit les mains et dit tout haut:

--Je l'ai tue!

Elle ne ressentit en ce moment ni trouble, ni frayeur, ni remords. Elle
trouvait cela tout simple et ne songeait  aucune consquence, ni mme 
aucune difficult prsente.

La voix de madame Hortense ne rsonnait plus  ses oreilles; c'tait un
grand soulagement pour Monique; le silence lui paraissait un bienfait
norme, elle en tait toute calme, presque joyeuse.

--Je l'ai tue! se dit-elle au bout d'un moment. Elle tait fche
contre moi... J'aurais mieux aim la voir en colre que de la voir
pleurer. La voir pleurer, c'est a que je n'ai pas pu supporter; oui,
c'est cela. Sa colre, au fond, a m'tait bien gal.

Elle haussa les paules par un geste de ddain.

Le ruisseau de sang coulait toujours, mais plus lentement. Il avait
trac sur la robe de cachemire bleu de la jeune femme un sillon
carlate, qui s'assombrissait dj. Le doux visage tait rest triste,
l'effroi de la mort n'avait pas eu le temps de le dfigurer, et les
larmes perlaient encore au bord des yeux  demi ferms.

Monique la regardait toujours. Elle n'avait pas la moindre notion du
danger. Si quelqu'un fut entr, elle n'aurait pas mme song  chercher
une explication.

Trs-lasse, comme si elle avait beaucoup march, Monique s'assit
machinalement sur une chaise qui se trouvait l, et elle continua de
regarder sa matresse.

Elle songeait vaguement  beaucoup de choses confuses, entre autres  un
agneau qu'elle avait jadis arrach aux dents d'un chien de chasse, et
qui, saignant, bless  mort, la regardait avec des yeux presque
humains. Elle tait bien aise que madame ne l'et pas regarde avec ces
yeux-l avant de mourir, parce qu'elle n'aurait pas pu le supporter.
Qu'aurait-elle fait, alors?

Mais ce n'tait pas la peine d'y songer, puisque ce n'tait pas arriv!

La chambre se refroidissait rapidement, et une odeur lourde qui donnait
mal  la tte s'y tait rpandue; Monique frissonna deux ou trois fois,
mais elle n'eut pas l'ide de s'en aller. Elle avait une sorte
d'impression qu'elle remplissait son devoir en veillant la morte. Elle
avait veill des morts au village, et cette circonstance ne lui
paraissait pas plus extraordinaire que les prcdentes.

Un temps fort long s'tait coul, lorsqu'elle entendit un lger bruit
en bas; c'tait la porte du jardin qui se refermait.

--On vient chercher le corps, pensa-t-elle.

Son tat mental, voisin de la folie, lui inspirait un calme
extraordinaire.

Un pas monta l'escalier avec prcaution, puis s'arrta sur le palier.
Monique tourna la tte et vit M. Dunois, qui, stupfait de trouver la
porte ouverte autant que de voir Monique assise le long du mur, s'tait
arrt, pris d'inquitude.

Elle lui fit un signe de tte pour l'engager  entrer, et resta assise.

M. Dunois entra, et  peine sur le seuil poussa un cri, aussitt
rprim.

--Elle pleurait et ne voulait pas se taire, dit Monique; je lui avais
dit plusieurs fois de ne pas me parler comme a, alors je lui ai jet
quelque chose  la tte. Elle est morte tout de suite, sans rien dire.

--Malheureuse! fit M. Dunois en secouant Monique par le bras.
Malheureuse!

--Elle m'a dit aussi ce mot-l, fit la jeune fille sans rsister.

--Mais elle avait raison! Comment as-tu pu...

--Vous n'alls pas me blmer, toujours, fit-elle en le regardant d'un
air irrit. Vous savez bien que c'est autant votre faute que la mienne!

M. Dunois recula, les yeux hagards. Pour un homme de plaisir qui n'avait
jamais cherch dans la vie que des moments agrables, ceci tait
vraiment trop dur.

Aprs tre rest un moment atterr, il s'approcha de sa femme, et, tout
blme, avec un frisson, il posa sa main sur la main entr'ouverte qui
gisait sur ses genoux. Elle n'tait peut-tre pas morte, aprs tout?

La main tait refroidie; hagard, il interrogea les lvres, les yeux dj
vitreux... Si, elle tait morte.

--Cela vaut mieux, dit tranquillement Monique; puisqu'elle savait!

--Elle est folle! murmura M. Dunois en regardant alternativement le
cadavre et la jeune meurtrire dont le calme l'pouvantait.

--Elle n'aurait jamais cess de me faire des reproches. Elle aurait
pens mal de moi jusqu' mon dernier jour. Elle ne pouvait pas savoir,
n'est-ce pas, que c'tait vous qui aviez voulu?

--Qu'est-ce que nous allons faire? dit le banquier, avec un geste
irrit, qui voulait intimider Monique, et qui ne russit qu' lui faire
hausser les paules.--Qu'est-ce que nous allons faire? rpta-t-il plus
haut, en voyant qu'il n'obtenait aucune rponse.

--Allez chercher les gendarmes, dit-elle tranquillement. Je n'ai pas
envie de mentir.

M. Dunois crispa ses poings avec un geste de mauvaise colre et la
regarda d'un air menaant.

--Est-ce que vous croyez que j'ai peur de vous? dit-elle en fixant sur
lui ses yeux clairs et brillants. Le banquier se calma. videmment une
querelle avec Monique tait ce qui pouvait arriver de pis en ce moment.
La pendule marquait presque onze heures; d'un instant  l'autre
quelqu'un de la maison pouvait rentrer.

--Tu ne penses qu' toi, dit-il, mais moi, je suis en danger autant que
toi. J'ai une situation  garder, et puis enfin on peut m'accuser... Il
faut donner le change. Qu'on croie au moins que c'est un voleur...

--Je ne mentirai pas! dit firement Monique.

--Eh! je ne te demande pas de mentir! Tiens, va dans ta chambre,
couche-toi comme si tu avais dormi; quand tu entendras du bruit,
descends, et ne dis pas que c'est toi. Je ne te demande que cela.

--Vous savez mentir, vous! fit-elle en le regardant ddaigneusement.

--Pense donc, reprit-il durement, qu'il s'agit de ma considration, de
ma vie tout entire! que je puis tre dshonor! Fais cela pour moi,
Monique! Tu ne veux pas me faire du mal,  moi! Tu m'aimes pourtant?

--Non! rpondit-elle brivement. Depuis qu'elle m'a dit le premier mot,
je ne vous ai plus aim. Je vous dteste. Je vous dtestais aussi avant.

Dunois rprima un mouvement de rage. Qu'importait qu'elle le hasse.
L'essentiel tait qu'elle gardt le silence, qu'elle ne rvlt pas
l'inqualifiable scandale. C'est pour le coup qu'il n'et plus os se
montrer en plein jour!

--Dteste-moi si tu veux, reprit-il avec une douceur qui lui cotait
l'emploi de toute son nergie, mais ne dis rien. A cause de ta mre!
ajouta-t-il au hasard,  cause des gens de ton pays, qui auraient honte
de toi...

Elle le regarda comme si elle lui dfendait d'ajouter un mot.

--C'est bon, dit-elle aprs un petit silence qui pour Dunois fut
interminable; je ne dirai rien: mais je ne mentirai pas, je vous en
prviens!

--Soit; alors va-t'en, va-t'en vite. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien,
tu es alle te coucher aussitt aprs mon dpart. C'est entendu, va!

Elle disparut avec des mouvements d'une roideur automatique. Elle monta
lentement, sans s'arrter; aprs un court intervalle, il entendit la
porte se refermer en haut, et il poussa un soupir de soulagement.

L'esprit pratique du banquier lui avait suggr sur-le-champ un plan
assez facile  excuter. Avec un poignard d'acier qui servait de
coupe-papier, il fit rapidement sauter la serrure d'un petit secrtaire
o madame Dunois enfermait ses bijoux et son argent. Prenant  poigne
l'or et les billets de banque, il jeta ceux-ci dans la flamme mourante
du foyer, o il les aida  se consumer, aprs quoi il en mla les
cendres  celles du bois; ensuite, il courut  sa chambre et jeta ses
clefs dans la poche d'un vtement port la veille, puis il descendit
rapidement l'escalier, en ayant soin de laisser un louis sur le palier,
deux autres louis tombrent prs de la porte du jardin, par laquelle il
sortit; dans laquelle, sur le seuil mme il jeta encore une pice, puis
il fit le tour et alla sonner  la porte de la rue.

Tout ceci avait pris du temps. Quelques employs venaient de rentrer par
l'escalier de service, car on voyait des lumires aux fentres de leurs
chambres, tout en haut de la maison. Dans la loge du concierge, on
festoyait encore, M. Dunois fut oblig de sonner deux fois avant qu'on
lui ouvrt.

--Comment, monsieur, dit le vieux domestique, vous n'avez donc pas pris
votre clef?

--Je l'ai perdue, ou bien je l'ai laisse dans ma chambre, rpondit le
matre.

Il s'tait fait une physionomie souriante; le froid de la nuit et
l'animation qu'il avait dploye avaient fait monter un peu de rose 
ses joues. Il avait bien l'air d'un homme heureux, qui a dn au cercle
et fait ensuite une partie de cartes.

Le concierge referma la porte de la rue. M. Dunois monta lentement
l'escalier; la porte qui donnait sur le jardin avait sa physionomie
ordinaire. Rien n'indiquait qu'elle et vu ou non passer un criminel.
Pour l'oeil prvenu de M. Dunois seul, brillaient dans l'ombre les deux
louis tombs prs du seuil.

Comme il atteignait le palier, il poussa une exclamation.

Le concierge, qui prenait en ce moment cong de ses htes, l'entendit et
ouvrit la porte vitre.

--Monsieur? dit-il, croyant rpondre  un appel.

--Qu'est-ce que c'est que cela? fit M. Dunois en indiquant la pice
d'or.

--C'est un louis, monsieur, rpondit le brave homme.

--Comment se trouve-t-il l? Et cette porte qui est ouverte?

Le banquier indiquait l'appartement de sa femme.

--Et madame qui n'est pas enferme! s'cria le concierge.

M par une curiosit bien naturelle, il avana rapidement et recula avec
un cri d'horreur.

--On a assassin madame!

--Ma femme! cria M. Dunois.

Attirs par le bruit des voix, les habitants de la maison accouraient de
tous cts, leur bougie  la main.

--Au secours! hurla le concierge affol, au voleur!  l'assassin!

Sur le seuil de la chambre de madame Hortense se pressaient maintenant
dix ttes effares: M. Dunois, appuy au mur, en face de la chaise
longue, livide, les bras pendants, semblait la personnification de
l'horreur.

Ce n'tait pas un rle qu'il jouait. Tantt, la ncessit de sauvegarder
les apparences avait noy tout le reste; il avait fait comme un
naufrag, qui, voyant sombrer autour de lui sa famille et sa fortune,
n'a pendant un moment d'autre ide que celle de sauver sa propre vie;
mais  prsent, Dunois ressentait l'horreur du crime: la perception de
la perte qu'il avait faite se doublait de la pense qu'il tait la cause
relle, quoique dtourne, du meurtre; c'tait sa femme, la digne
matresse de son logis, la douce martyre des dernires annes, la belle
et charmante compagne des jours antrieurs, qui tait l, inanime.

--Ma pauvre femme! dit-il, et de vraies larmes tombrent de ses yeux.

M. Dunois tait un viveur; ce n'tait point un hypocrite. Il regrettait
sincrement cette pauvre Hortense qui l'avait si peu gn, qui lui
donnait de bons conseils, et qu'il tait toujours sr de trouver l,
quand un froissement quelconque de la vie lui inspirait le besoin de
rechercher une main amie.

Et puis, la voir ainsi, c'tait vraiment trop horrible!

--Ils l'ont tue avec un chenet, monsieur, dit le concierge, qui buvait
ses larmes, tenez, le voyez-vous par terre! Pauvre bonne dame! Un ange
du bon Dieu! Et ils Font tue pour voler, le secrtaire est forc.

--Cherchez, cria M. Dunois.

--Il n'a pas pu passer par la porte, dit le concierge. J'ai veill tout
le soir.

--Mais, par le jardin?

On courut, et Ton trouva les pices d'or qui marquaient le chemin
parcouru parle voleur imaginaire.

--C'est Monique qui l'a vue la dernire, cria Toinette, qui arrivait
folle de douleur.

--Monique, Monique? crirent dix vois. Elle descendit, ple comme un
suaire.

--On a tu madame! disait-on autour d'elle.

--Ma petite madame! fit-elle avec une indicible expression de piti, de
tendresse et de respect. Oh! ma petite madame!

Hubert arriva, la tte nue, les yeux creuss comme par un mois
d'insomnie.

--On ne l'a pas tue? dit-il. Ce n'est pas vrai?

On lui fit place; ceux qui avaient dj vu comprenaient qu'il fallait se
reculer pour laisser passer les autres. Il s'arrta court devant la
chaise longue, les mains serres dans une crispation intense et
douloureuse.

--Elle, dit-il, elle...

La tte lui tournait, il voyait rouge, il avait envie de ressaisir le
chenet tomb et d'en frapper l'assassin.

Il regarda autour de lui, et ses yeux froces rencontrrent le visage
blme de M. Dunois.

Brusquement, il tourna la tte, et chercha Monique.

Elle tait  genoux prs de la porte, comme crase sous le poids de sa
douleur. Elle regardait sa matresse avec une prire ardente dans ses
yeux brlants.

--Vous que j'aimais tant, disait-elle tout bas, vous si bonne, si
belle... ma petite madame! Oh!

Elle souffrait une vritable agonie, et ne pouvait exprimer ses
souffrances. Non qu'elle tint  la vie, mais la parole lui manquait. En
ce moment, elle n'et pu mme s'accuser; son cerveau surmen ne liait
plus les ides les unes aux autres.

--C'est vous qui l'avez vue la dernire? lui demandait-on. Quand? A
quelle heure?

--Comme je voudrais tre  sa place! dit Monique tout haut, en regardant
d'un air suppliant la personne qui lui parlait.

--Ce n'est pas Monique, c'est moi, rpondit M. Dunois d'une voix claire.
Quand j'ai dit bonsoir  ma femme,  huit heures, elle venait de
renvoyer Monique qui paraissait souffrante; elle m'avait dit qu'elle
attendrait pour se mettre au lit le retour de Toinette.

--Pourquoi suis-je sortie? s'cria celle-ci en se tordant les bras.

--Et c'est moi qui ai engag Monique  monter dans sa chambre. Est-ce
vrai? Voyons, rpondez, mon enfant, c'est trs-important. Est-ce vrai
que c'est moi qui vous ait dit de monter  votre chambra?

--C'est vrai, rpliqua la jeune fille sans remuer. Elle parlait comme
dans un rve, sans quitter des yeux le cadavre de sa matresse.

Hubert regardait M. Dunois avec une intensit qui et effray celui-ci
s'il s'en ft aperu, et la conviction grandissait incessamment dans son
esprit que cet homme tait le meurtrier.

Depuis qu'il avait vu le banquier avec la petite servante, sur le
palier, le jeune homme avait prouv une crainte vague de ce qui allait
arriver.

Loin de se douter que madame Hortense pt s'assurer par elle-mme de ce
qu'il s'efforait de lui cacher, il avait craint qu'il ne s'adresst 
de moins scrupuleux que lui, et n'avait cess de retourner dans sa tte
les redoutables consquences qu'entranerait une indiscrtion.

Mais, en voyant sans vie celle qu'il aimait par-dessus tout, il se dit
que dans un moment de colre, M. Dunois, exaspr par les reproches,
avait frapp sa femme... Quelqu'un avait donc parl? Qui cela pouvait-il
tre, alors que tous ces gens pouvants avaient l'air de ne rien
savoir?

La police arriva sur ces entrefaites: ds la premire alerte, quelqu'un
de la maison tait all  toutes jambes prvenir les autorits. Une
enqute sommaire fut faite avec beaucoup de prcision et de nettet.

--Quelle somme contenait le secrtaire? demanda-t-on  M. Dunois.

--Je ne sais; sept ou huit cents francs, peut-tre plus.

--En or?

--En billets principalement. Je remettais les sommes en billets ... 
ma femme.

--Les billets et l'or ont disparu. On n'a pas touch aux bijoux, de peur
sans doute que ceux-ci ne fussent reconnus quand on voudrait s'en
dfaire. Est-ce que la porte du jardin tait habituellement ouverte?

--Pas habituellement, rpondit M. Dunois avec une lgre hsitation.

--Comment se fait-il qu'une porte aussi dangereuse ne ft pas toujours
cadenasse et verrouille?

--Je passais quelquefois par l pour rentrer le soir, rpliqua le
banquier. Elle tait ferme au jour tombant, et je me servais d'une clef
pour l'ouvrir.

--C'tait, en tout cas, fort imprudent, fit observer le fonctionnaire.
Le voleur a d avoir des complices dans la maison...

Un murmure de rprobation circula dans la foule assemble sur le palier,
dans l'antichambre, partout o quelqu'un pouvait trouver place, car
beaucoup d'amis et de voisins s'taient joints aux domestiques et aux
employs. Malgr l'heure indue, le bruit de l'assassinat s'tait dj
rpandu dans le quartier.

--Qui y avait-il dans la maison au moment du crime?

M. Dunois plit, et regarda autour de lui. D'aprs la rponse qui allait
tre faite, son stratagme, ou bien russissait, ou bien tournait
misrablement contre lui.

--Moi, dit le concierge. Moi, ma femme et une demi-douzaine de parents.
Mais nous tions dans la loge, et nous n'avons rien entendu. On n'entend
rien de ce qui se passe dans la maison.

--Qui encore?

--Monique, cria Toinette. C'est elle qui tait charge de veiller ma
chre matresse. Elle ne devait pas la quitter, non, monsieur! Elle
tait responsable de madame! Une pauvre chre me qui ne pouvait pas
mettre un pied devant l'autre sans qu'on la soutint sous le bras! Si
Monique avait t l, monsieur, l'assassin n'aurait pas pu faire son
coup!

--Monique? O est Monique?

On l'avait releve, on la trana devant le fonctionnaire.

--Femme de chambre au service de madame Dunois?

Monique inclina la tte.

--Vous l'avez quitte  huit heures? C'est M. Dunois qui vous a dit de
monter?

Elle garda le silence, avec un faible signe qui passa pour un
acquiescement.

--Vous n'avez rien entendu?

Elle secoua la tte. Non, elle n'avait rien entendu.

--Vous ne savez rien?

Elle ne rpondit pas.

On se regardait dans la foule. Hubert la tenait sous son regard, mais
elle ne le voyait pas.

--Vous n'avez rien entendu, ni vu personne? C'est bien extraordinaire!

Elle regarda avec une expression d'agonisante le magistrat instructeur.

--Cette fille est au moins complice, fit celui-ci en s'adressant 
demi-voix  M. Dunois.

Le banquier n'osa rpondre. Hubert s'tait tourn vers lui, comme pour
lui demander ce qu'il allait dire.

Un mouvement se fit; Monique se trouva les mains prises dans les
menottes. Un grand cercle se fit autour d'elle et des agents qui la
tenaient.

--Cette fille? fit M. Dunois d'une voix trangle.

--On va s'occuper d'elle; en attendant, elle parlera sans doute, et
rvlera le nom de son complice.

Le banquier frmit de tout son corps; un instant il eut envie de dire la
vrit; puis il se rendit compte que ce serait horrible. Il le sentait
bien, Monique avait dit vrai dans le premier moment: la main de la
petite servante avait frapp, mais c'tait du matre qu'tait venu le
coup.

La nuit s'tait coule dans toutes ces formalits. Lorsque le sinistre
cortge sortit de la maison, les premires lueurs d'une ple aube de
janvier se montraient au ciel.

Une foule hostile s'tait amasse dans la rue, prte  huer les
coupables, si l'on en avait trouv.

--Qu'est-ce qu'il y a dans cette maison? demanda un voyageur fatigu,
qui arrivait d'un pas lourd, et qui regardait le numro d'un air
inquiet.

--Un crime.

--Un crime! On a tu quelqu'un?

--Une femme.

--Oh! mon Dieu! pourvu que ce ne soit pas elle! Une jeune femme?

--Oui! Et bonne, et jolie! Faut-il tre sans coeur!

Marin Bonami s'tait pouss au premier rang, et il essaya d'entrer.

--On ne passe pas! lui fut-il rpondu.

--Mais j'ai affaire l dedans.

--Vous attendrez. Vos affaires ne sont pas si presses que celles de la
justice! lui rpondit un agent railleur.

Un grand mouvement se fit dans la foule, Marin Bonami regarda, de toute
l'intensit de ses craintes et de sa passion...

Monique parut sur le seuil, les menottes aux mains, avec une sorte de
rsignation satisfaite sur le visage.

--Oh! l'assassin! A l'eau! hurlrent quelques nergumnes.

--Monique! s'cria Marin en lui tendant les bras, ils ne t'ont pas tue!
O Monique!

Elle l'aperut, recula en chancelant, poussa un cri d'effroi et tomba la
face contre terre.

--Non, non, pas cela, cria-t-elle, je ne puis pas supporter cela,
emmenez-le, ou tuez-moi!

On l'avait releve, on la soutenait sous les bras, en face de la foule
hostile; elle cachait sa figure comme elle pouvait, derrire un des
agents qui la maintenaient.

--Mais qu'est-ce qu'on lui veut donc? demanda Marin, qui ne comprenait
pas.

--C'est elle qui a tu l'autre, rpondirent vingt voix. A l'eau!  la
guillotine!  l'eau!

--Elle? fit Marin en se retournant comme un lion, vous en avez menti!

Un clat de rire terrible lui rpondit, le rire gouailleur et sans piti
qui accueille les nafs quand ils refusent de croire au mal.

Monique ne l'entendit pas; elle avait gliss  terre une seconde fois,
et les agents n'avaient plus entre eux qu'un corps inerte.

On fit avancer la voiture, elle y fut transporte; Marin ne disait plus
rien. Quand les chevaux s'branlrent, il se mit  courir; il courut
tant et si vite qu'il arriva en mme temps qu'eux devant la porte de la
prison. On tira de la voiture Monique toujours inanime, elle fut
transporte  l'intrieur, et Marin, rest seul au dehors, se demanda si
tout cela n'tait pas un mauvais rve.

Non, c'tait bien la ralit.

Alors il se demanda de quel droit une telle souffrance tombait sur un
pauvre diable comme lui qui n'avait rien fait  personne,--et il ne
trouva pas de rponse.




XVII

Toute la ville en moi cherchait l'explication de ce mystre.

Le vol seul devait avoir t le mobile du crime, car madame Dunois ne
pouvait pas avoir d'ennemis. Sa touchante infirmit, sa bont
compatissante l'avaient rendue chre  tous, et dans sa maison elle
tait adore.

Le mystre tait dans ceci: Monique tait-elle ou n'tait-elle pas
complice du ou des meurtriers? car bientt on en avait suppos toute une
bande. Les uns disaient oui, d'autres disaient non.

Aprs tout, sa complicit n'tait, pas ncessaire. La porte de
l'escalier donnant sur le jardin pouvait fort bien n'avoir pas t
ferme. M. Dunois, appel devant le juge d'instruction, avait dclar
l'avoir trouve plus d'une fois close d'un simple loquet; avec un
couteau, rien de plus facile alors que de faire sauter le pne de la
serrure; c'tait un jeu d'enfant.

Ds lors Monique devenait blanche comme neige.

Le malheur tait que Monique n'avait pas l'air innocente. Elle rpondait
 une question sur dix, et pour le reste se renfermait dans un mutisme
obstin. Ce n'tait pas l la conduite d'une jeune personne qui n'a rien
 se reprocher. Ses rares rponses mme n'taient pas d'accord entre
elles, et cela donnait  penser au monde.

Monique suivait en cela un systme parfaitement logique, par rapport 
elle-mme, et parfaitement absurde relativement aux autres, qui ne la
croyaient coupable que de complicit. Elle racontait l'emploi de son
temps jusqu'au dpart de M. Dunois. A partir de ce moment, elle refusait
de donner le moindre claircissement; elle tait monte chez elle quand
M. Dunois lui avait dit de monter.

--Quelle heure tait-il?

A cette question, aucune rponse.

En effet, elle ne pouvait pas dire qu'alors il tait prs de onze
heures. Elle s'enttait  sauver non elle-mme, mais son matre, mue par
la vague intuition que si on l'accusait d'avoir directement commis le
meurtre, quelque chose arriverait qui ferait de ce matre, sinon le
meurtrier, au moins un complice trangement compromis.

Depuis le moment o elle avait aperu, fixs sur elle, dbordants de
tendresse triomphante, les yeux de Marin, en extase de la voir vivante
aprs l'avoir crue morte, Monique vivait dans un dsespoir obtus.

Le remords n'avait pas de place dans cette me; absorbe dans sa propre
douleur, elle souffrait de savoir madame Hortense morte, exactement
comme si c'et t la main d'un autre qui l'et assassine. Elle avait
perdu une personne qu'elle aimait, et cela lui faisait de la peine. Un
autre sujet de chagrin tait la pense de Marin, rdant perdu autour de
la prison, cherchant  la voir sans y parvenir; il souffrait, elle en
tait sre, et elle et voulu n'importe  quel prix lui pargner cette
souffrance. Quant  supposer qu'il pouvait la croire coupable, elle ne
l'admettait pas une minute.

--On le lui dirait, pensait-elle, qu'il n'y croirait pas! Jamais une
ide pareille n'entrera dans sa tte.

C'est avec une sorte d'orgueil qu'elle caressait cette ide. Orgueil
pour Marin, qui avait l'me assez haute pour avoir cette confiance en
elle; orgueil pour elle-mme, dont le pass rendait impossible la
vraisemblance d'un crime commis par elle.

Tout cela tait trs-vague et trs-confus dans son esprit. Elle
percevait les sensations physiques et les impressions morales comme le
plongeur voit au travers des verres de son scaphandre; tout tait
trouble autour d'elle avec de grandes lueurs soudaines, sanglantes comme
un clair d'orage, qui ouvraient devant elle des abmes infinis
d'horreur muette.

Ces lueurs taient sinistres. Elle voyait madame Hortense tendue sur la
chaise longue, avec le mince filet de sang coulant sur son beau visage,
ou bien c'tait Marin au milieu de la foule hostile; ces deux visions
lui apparaissaient avec une intensit effroyable, alors elle mettait ses
mains sur ses yeux en criant: Non, non, je ne veux pas! Et elle se
roulait  terre avec des cris de rage impatiente. Elle voulait ne pas
voir cela; elle le voulait tellement que pendant des heures elle
arrivait  ne plus y penser; puis l'horreur la reprenait et la laissait
brise pour des journes entires, inerte, incapable de se dfendre
contre les penses redoutables, si elles taient venues:--elles venaient
rarement alors; mais quand Monique se sentait envahie par elles, c'tait
comme par un flot mortel contre lequel il est inutile de chercher  se
dfendre. Ses penses la tenaient, non plus avec l'intensit furieuse
des apparitions violentes, mais avec la sournoise mchancet des
tourments qui vous usent peu  peu, comme la lime use le fer.

On avait d'abord cherch un amant  Monique. L'amant tait le ct
obligatoire de ce crime; on n'avait encore rien trouv. Interroge sur
ce point, elle avait rpondu:--J'ai un fianc; il tait  la ferme des
Landes, il est arriv pour me voir emmener.

L-dessus on avait arrt Marin. Il avait prouv le plus aisment du
monde qu'il avait pass la nuit en chemin de fer. Un homme qui voyage la
veille des Rois d'embranchement en embranchement pendant huit mortelles
heures, est facilement reconnu, ne ft-ce que par son billet.

Marin relch sur-le-champ avait demand  voir Monique, on lui avait
rpondu qu'elle tait au secret. Il tait sorti triste et muet. En
rentrant  son auberge, il avait pris son paquet, pay sa note, et il
tait all loger ailleurs.

Il ne pouvait pas rester dans cet endroit o il avait t arrt.

Le jour mme, il crivit  la ferme des Landes pour dire qu'un malheur
de famille l'empcherait de reprendre son service. Il avait emport avec
lui ses conomies, qu'il voulait employer  l'achat d'une montre d'or
pour Monique. Avec sa sobrit, il avait de quoi vivre longtemps; il ne
songea point  se proccuper d'autre chose que de l'heure prsente.
Celle-ci tait assez douloureuse pour l'absorber tout entier.

Un autre tre souffrait indiciblement; c'tait Hubert.

Il avait perdu toute la joie, tout le charme de sa vie. A la minute o
ses yeux s'taient arrts sur le cadavre de madame Hortense, il avait
senti mourir en lui sa jeunesse et son bonheur.

Ce garon de seize ans, form par une culture intelligente, affin par
un sentiment profond et pur, tait soudain devenu un homme, un homme
vieilli par l'crasant effondrement qui prcipitait dans le gouffre de
la mort l'idole de sa vie entire, celle qui, vivante, aurait soutenu,
sans en tre diminue, les assauts du temps et de l'loignement.

Mais la douleur de sa perte tait dcuple par cette fin tragique. Un
besoin de vengeance dvorait l'me d'Hubert, et le pauvre enfant se
sentait dchir par les griffes des passions mauvaises, qui font tant
souffrir les tres bons et tendres.

Hubert tait convaincu d'une chose: M. Dunois, trahi par lui-mme, ou
par un autre, ou peut-tre simplement menac de se voir devin, avait
assassin sa femme dans un moment de colre.

Et le jeune homme restait pris entre deux alternatives redoutables:
celle de laisser non veng le meurtre de sa bienfaitrice, et celle de
dnoncer M. Dunois, qui avait aussi t, dans une mesure incontestable,
son bienfaiteur.

Hubert tait cit comme tmoin; devant le juge d'instruction, il n'avait
rien eu  dire d'important: ni l'accusation, ni la dfense ne se
doutaient qu'il pt apporter des lumires diffrentes de celles des
autres employs habitant la maison. Les questions qui lui avaient t
poses n'avaient point amen de conflit entre sa conscience et ses
perplexits; mais  l'audience, il en serait autrement: il ne pourrait
toujours se taire. Qu'arriverait-il alors, et que penserait-il de
lui-mme si un seul mot de sa bouche faisait passer M. Dunois du banc
des tmoins  celui des accuss?

Madame Hortense avait t porte au cimetire; elle reposait dsormais 
ct de son petit garon sous la grande pierre plate, que peu de
semaines auparavant, en mmoire de l'enfant mort, elle avait fait
couvrir de roses blanches.

M. Dunois avait men le deuil en poux afflig, les deux familles
runies l'avaient suivi; quelques paroles mues prononces sur la tombe
par un ami avaient amen dans tous les yeux un regain de larmes, puis on
s'tait spar, et les gens en noir avaient repris le chemin de leurs
demeures.

M. Dunois rentrait chez lui, lorsque devant sa porte il rencontra
Hubert.

Celui-ci, le coeur trop plein, ne pouvait plus attendre, et voulait
parler au veuf; indign par l'attitude de celui-ci durant la longue
crmonie, il prouvait le besoin irrsistible de le regarder en race,
et de lui dire,  lui, du moins, s'il ne devait jamais le dire 
d'autres, toute l'horreur que lui inspirait l'hypocrite meurtrier.

Machinalement, Dunois s'arrta devant la porte des bureaux, ferms 
l'occasion des funrailles; il n'avait pas envie de rentrer dans son
appartement, o tout lui rappelait Monique, qu'il voulait chasser de sa
pense le plus possible. Il tira sa clef de sa poche, il en avait tout
un trousseau, de ces clefs, que depuis le jour du crime il ne pouvait
plus toucher sans frmir, et il ouvrit la porte. Il ferait des chiffres
pendant une heure, cela lui dtendrait les nerfs.

Au moment d'entrer, averti par on ne sait quoi, il se retourna et vit
Hubert.

--Que voulez-vous? lui demanda-t-il.

Les yeux rougis et creuss, le visage tir et vieilli du jeune homme lui
dplaisaient; il tait ennuy que quelqu'un dans la maison et l'air
d'avoir plus de chagrin que lui.

--Je voudrais vous parler, monsieur, rpondit Hubert.

Les regards des deux hommes se rencontrrent, et, dans celui de son
jeune employ, M. Dunois lut quelque chose qui lui fit passer un frisson
sur les paules.

--Entrez ici, dit-il, nous y serons seuls.

Il referma la porte et se dirigea vers son fauteuil, situ dans une
espce de case vitre, d'o il dominait tout son personnel. Le grand
rez-de-chausse, vaste et haut de plafond, tait dsert et sentait
l'odeur de papier qu'on retrouve dans toutes les administrations.

--Qu'est-ce que vous avez  me dire? fit M. Dunois, quand il se fut
assis.

Hubert, rest debout, le regardait sans rpondre; le banquier fut forc
de lever les yeux.

--Pourquoi laissez-vous accuser cette fille? demanda le jeune homme.

M. Dunois plongea jusqu'au fond des yeux de son interlocuteur, et
soudain il plit.

--Vous... vous ne supposes pas, dit-il avec un grand mouvement de colre
intrieure, vous ne vous imaginez pas, je pense, que je...

--Vous savez bien que c'est vous qui l'avez tue! fit Hubert avec
violence.

--Moi? s'cria le banquier, qui se dressa et leva la main au ciel. Par
mon honneur, par l'me de la morte, je jure que ce n'est pas moi!

Ce cri lui tait chapp dans toute la sincrit de son innocence
matrielle. Il avait oubli qu'Hubert, son juge, n'tait qu'un enfant,
et son subalterne; il n'avait song qu' se dfendre devant une
accusation immrite.

--J'aurais donn ma tte, dit-il avec vhmence, pour que ce ne ft pas
arriv, pour que la pauvre femme vct longtemps honore et
tranquille... Comment avez-vous pu penser que c'tait moi?

--C'tait si naturel, fit Hubert convaincu et dsaronn; il tombait du
haut de son accusation et se sentait tout tourdi.

--Mais, reprit M. Dunois, qui revenait  lui et qui sentait la colre le
prendre, de quel droit vous tes-vous permis de me souponner?

--Je vous ai vu embrasser Monique, rpondit simplement le jeune homme,
je vous ai entendu lui donner rendez-vous pour la nuit.

Le banquier fut repris de terreur. Si ce tmoin se mlait de parler,
non-seulement lui, Dunois, devenait le hros d'un prodigieux scandale,
mais Monique tait perdue, car pour peu qu'elle sentt la vrit
devine, elle parlerait et se perdrait elle-mme; elle l'avait dit, il
la savait fille  tenir son serment.

--Et vous avez conclu? dit M. Dunois, essayant de se raccrocher 
quelque chose.

--Que d'une faon ou d'une autre, la dfunte avait eu connaissance de la
vrit, qu'elle vous avait fait des reproches d'avoir suborn cette
jeune fille sous le toit qui devait la protger, et que vous l'avez
frappe, dans votre irritation.

--C'tait assez bien imagin, rpliqua M. Dunois avec une pointe de
sarcasme. Il en voulait  ce garon de lui dire si tranquillement de si
rudes vrits.

--Et maintenant qu'est-ce que vous pensez?

--Je pense, monsieur, que je me suis tromp, rpondit honntement le
jeune homme.

M. Dunois garda le silence.

--C'est tout ce que vous avez  me dire? fit-il au bout d'un instant.

--Non, monsieur. Aprs l'entretien que nous venons d'avoir, je sens que
je ne puis plus rester ici. Je vous remercie des bonts que vous avez
eues pour moi jusqu' ce jour, et je vous prie de me permettre de
quitter la maison.

--Soit, rpondit le banquier.

Il se sentait mal  l'aise devant Hubert, et il aurait donn bien des
choses pour le voir s'en aller tout de suite. Il ne s'offusquait point
en voyant que ce jeune homme qui l'avait si gravement offens par ses
soupons ne lui offrait pas d'excuses; aprs ce qu'Hubert avait vu, lui,
Dunois, se sentait coupable  ses yeux.

--Qu'avez-vous intention de faire? demanda-t-il.

--La dfunte voulait vous demander de me faire voyager, rpondit Hubert.
Je dsire lui obir; seulement, je ne vous demanderai pas, monsieur, de
vous occuper de moi. Je vous demanderai simplement un certificat, et, si
l'on s'adresse  vous, des rfrences telles que vous jugerez  propos
de les donner.

--C'est bien, dit M. Dunois. Quand voulez-vous nous quitter?

--Aujourd'hui mme, si vous n'y voyez pas d'obstacle. Je vais aller au
Havre, et de l en Amrique. C'est aprs-demain jour de transatlantique.
J'ai quelques conomies...

--Je n'y vois pas d'obstacle. Vous aurez vos papiers demain.

Hubert le salua et se dirigea vers la porte.

--Mais, fit le banquier, comment ferez-vous? Vous serez cit comme
tmoin  l'audience?

--Je pense, monsieur, que vous pouvez me faire excuser. Je n'aurais rien
de plus  rvler que les dtails sans importance dj donns pas moi...
Cela dpend de vous,  ce que je crois...

--Je m'en occuperai, rpondit M. Dunois. Hubert s'loignait, il le
rappela encore une fois.

--Nous nous sparons pour toujours, probablement, dit-il; vous avez vcu
plusieurs annes dans notre maison, ma femme avait de l'amiti pour
vous. Donnez-moi la main, en me quittant.

Hubert revint sur ses pas, et tendit loyalement la main  son ancien
matre.

Celui-ci sentit qu'il n'tait plus souponn.

Quand il se vit seul, un immense allgement remplit son me.

--A prsent, pensa-t-il, je suis sr de m'en tirer, pourvu que
Monique...

Rien n'tait moins certain que le silence de Monique. Ce doute troubla
les penses du banquier tous les jours,  tous les instants.

L'instruction fut longue, car il fallait trouver la complice de Monique;
c'est cela qui n'tait pas commode.

--Diable de petite fille! dit un jour un avocat gnral.

--Oui, qui ne veut pas vous donner les moyens de lui couper le cou,
rplique son substitut.




XVIII

La justice tait fort perplexe; l'enqute la plus minutieuse ne rvlait
absolument rien contre Monique. Une seule chose restait mystrieuse:
l'autopsie avait prouv que l'assassinat de la victime avait t commis
trs peu de temps aprs son repas.

Comment se fait-il que Monique, en admettant qu'elle ft en effet monte
 sa chambre, sur le conseil de M. Dunois, se ft dshabille et
endormie assez vite pour ne pas entendre le bruit qu'avait d produire
le chenet en tombant sur le parquet, et, avant cela, les cris de
surprise et d'effroi que n'avait pu manquer de pousser la malheureuse
femme en voyant entrer un tranger?

On avait remarqu aussi que la toilette de Monique, quand elle tait
descendue, tait celle exactement qu'elle avait porte dans la journe,
que rien n'y paraissait en dsordre, en un mot, suivant l'expression de
Toinette, qu'elle n'avait pas l'air de s'tre couche.

Mais tout cela tait en ralit peu de chose; on peut mettre
machinalement  sa toilette peu ou beaucoup de soin, suivant son
temprament. A dix-huit ans, on peut s'endormir trs-profondment en
quelques instants, et chacun sait que le sommeil de la jeunesse est
profond. Si Monique avait rpondu franchement  toutes les questions,
nul n'et attach d'importance  de si menus dtails.

Une fois de plus, elle fut amene dans le cabinet du juge d'instruction,
et le triste interrogatoire dj subi recommena encore.

--Que faisiez-vous  neuf heures? Qu'avez-vous entendu? Questions dont
Monique connaissait l'nervement, et qui la conduisaient presque
toujours jusqu' la syncope.

--Je ne sais pas, rpondait-elle, je ne me souviens pas.

Elle sentait les yeux du juge fixs sur elle; elle savait qu'une rponse
imprudente la perdrait, et qu'elle devait aux efforts faits par son
matre pour la sauver de ne pas le perdre avec elle; elle se raidissait
de toutes ses forces pour ne pas crier  pleine voix:

--C'est moi qui l'ai tue t Ne me demandez plus rien.

A une dernire question, la mme, retourne sous une autre face, Monique
perdit enfin patience.

--Monsieur, dit-elle au juge d'instruction, vous n'avez pas le droit de
me tourmenter comme cela! Je vous ai rpondu tout ce que j'avais 
rpondre. Tuez-moi si vous voulez, mais je ne dirai plus un mot!

Elle se laissa retomber sur sa chaise avec un tel air de dcouragement
et de lassitude que le magistrat eut piti d'elle. Le mdecin avait
constat chez la jeune fille une susceptibilit nerveuse excessive.
L'effroi qu'elle avait ressenti pouvait avoir partiellement troubl ses
facults;  coup sr, il lui avait t la lucidit ncessaire pour se
dfendre. D'ordinaire, les coupables comprennent mieux leurs intrts.

Monique fut emmene, et l'instant d'aprs, M. Dunois entra.

Vtu de noir, extrmement correct, d'une pleur de cire, il avait
vieilli trs-rapidement; sa tenue tait celle du beau M. Dunois, mais
des rides soudainement creuses sur son visage, et un changement trange
dans le timbre de sa voix, trahissaient un homme prouv par de cruelles
angoisses.

--Vous tes bien certain, lui dit le juge, que cette jeune fille n'avait
aucune animosit contre votre femme?

M. Dunois fit un geste de dngation courtoise, et de ses lvres
blanches sortit le mot:

--Aucune.

--Croyez-vous qu'elle ait pu agir par cupidit en introduisant un
complice?

--Je l'en crois incapable! rpondit-il avec une chaleur bien diffrente.

--Lui connaissez-vous un caractre violent et emport, capable d'un
excs dans un mouvement de colre?

M. Dunois prouva l'impression d'un homme qui voit la foudre tomber
devant lui sans tre atteint, mais qui redoute le coup qui va suivre.

--Je ne lui ai jamais vu montrer de colre, rpondit-il.

--Vous n'avez pas eu l'ide qu' la suite de quelque reproche exprim
par sa matresse, Monique Brequet aurait pu se trouver excite au point
de la frapper, et simuler ensuite un vol, pour dtourner les soupons?

Le juge regardait le tmoin d'un air perplexe: l'ide tait
invraisemblable, il fallait en convenir, mais ces scrutateurs de
consciences voient journellement des choses si extraordinaires!

--Je n'ai pas eu cette pense, rpondit le banquier.

Il entendait le son de sa propre voix comme au travers d'une paisse
paroi qui l'assourdissait; il et voulu parler plus haut, et ne pas
trahir d'motion, mais il se semblait  lui-mme un homme qui se noie.

--Et maintenant que je vous l'ai suggre, cette explication vous parat
improbable? continua le magistrat.

M. Dunois voyait osciller devant lui la fentre et le bureau, qui
prenaient fantastiquement la place l'un de l'autre. Il fit un suprme
effort et reconquit sa prsence d'esprit.

--Matriellement, dit-il, je ne crois pas que Monique et eu la force de
porter un coup capable de donner la mort. Elle est si menue, si petite,
si frle! Le chenet qui a servi au crime est trs-lourd, et les mains de
cette jeune personne sont celles d'une enfant. Moralement, ainsi que je
vous l'ai dit, elle tait trs-attache  ma femme, je pourrais mme
dire qu'elle l'aimait passionnment; toute la'maison le savait, et on
l'en avait raille plus d'une fois.

Le juge garda le silence pendant un temps qui parut long  M. Dunois,
dont une sueur froide baignait les cheveux.

--Je ne vois aucun motif de dtenir plus longtemps la prvenue, dit
enfin le magistrat; les charges contre elle se rduisent  nant, ce
crime restera probablement au nombre de ceux dont l'auteur est  jamais
impuni. Nous allons mettre cette malheureuse en libert.

Lorsque Monique se vit amene une fois de plus dans le cabinet, qui,
pour elle, tait un lieu de torture, elle jeta autour d'elle un regard
dsespr. Faudrait-il encore subir les mmes interrogations
insidieuses, perfides, qui la mettaient hors d'elle-mme, tant elle
devait se garder prudemment? Si elle avait voulu mentir, c'et t plus
facile, mais elle ne mentait pas, elle obliquait seulement, avec la
finasserie normande qu'elle avait dans le sang, et ainsi ne croyait pas
s'amoindrir.

--Vous tes libre, lui dit le magistrat.

Il avait dj prononc quelques paroles, mais elle ne les avait pas
entendues. Ces mots la frapprent comme un courant d'air vif frappe un
tre longtemps renferm: la premire impression fut une souffrance
intolrable.

--On ne me fera rien? demanda-t-elle en regardant le juge d'un air
tonn.

Son petit visage s'tait cruellement aminci pendant la rclusion, ses
yeux taient cerns, sa bouche paraissait plus grande et plus svre;
seul, son corps fluet semblait plus jeune et plus frle que jamais.

--On ne vous fera rien, rpondit le juge, vous pouvez vous en aller.

Elle resta interdite; en la regardant, il pensa qu'en vrit elle
n'aurait pas eu la force de soulever un lourd chenet de fer.

--M'en aller o? dit-elle.

--O vous voudrez...

Elle fit un geste las.

--Je vous remercie, monsieur, dit-elle.

L'homme qui, par respect pour la loi, l'avait fait tant souffrir, eut
piti de ce pauvre tre abandonn.

--Est-ce que M. Dunois est encore l? demanda-t-il.

M. Dunois s'tait arrt dans un corridor, bien malgr lui, pour causer
avec une de ces innombrables connaissances que l'on rencontre
invitablement aux moments o l'on souhaiterait le plus d'tre seul. On
le trouva, on le ramena, et il se trouva en face de Monique, pour la
premire fois depuis la redoutable nuit.

--Cette enfant n'a personne ici de qui se recommander, monsieur, dit le
magistrat; pouvez-vous vous intresser  elle?

--Certainement, rpondit M. Dunois.

Ces deux tres entre lesquels il y avait un crime, n'osaient affronter
les yeux l'un de l'autre, et pourtant ils devaient feindre de se
regarder.

--Je ne veux pas retourner l-bas, dit Monique.

--Je le comprends, rpondit son matre. Mais vous n'avez ni argent,
ni...

--Je ne veux pas d'argent, fit-elle en dtournant la tte.

--Tous avez droit au moins  vos gages.

--Je n'en veux pas. Je n'y toucherai pas. Je n'emporterai rien de cette
maison-l.

Les deux hommes s'entre-regardrent avec des impressions bien
diffrentes, mais faites cependant d'une mme piti.

--Et son fianc? dit tout  coup le magistrat. Elle avait un fianc! O
est-il?

--Il est tous les jours dans la salle d'en bas, rpondit le greffier. Il
doit y tre encore.

--Qu'on aille le chercher.

Monique et M. Dunois taient rests immobiles. Celui-ci n'osait s'en
aller, de peur d'avoir l'air trop press d'abandonner la jeune fille, et
pourtant il et donn une grosse part de sa fortune pour tre hors de
cette prsence intolrable.

Marin entra. Monique frissonna, mais ne fit aucun mouvement.

--C'est fini? dit-il. Allons, viens-t'en!

Il lui prit la main pour l'entraner. Elle se dgagea avec un nouveau
frisson si violent que ses dents s'entre-choqurent.

--Viens donc, rpta Marin en reprenant possession de la main glace de
Monique, il est grand temps de nous en aller.

M. Dunois fit un pas en avant, et s'adressa  Marin:

--Monique refuse de prendre l'argent qui lui est d, dit-il; je
comprends qu'elle ait quelque rpugnance  rien emporter d'une maison...

Il s'arrta. Cette odieuse comdie lui causait autant de rpugnance qu'
sa victime.

--Mais, reprit-il en se dominant, ce qui est  elle est bien  elle,
cependant, et je vous prie, monsieur, de lui faire comprendre...

--Je vous remercie pour elle, monsieur, interrompit brusquement Marin,
mais nous n'avons besoin de rien. Je l'emmne et je l'pouse. Aprs ce
qui s'est pass, sa mre ne fera plus la mchante: elle doit assez
regretter d'avoir laiss partir sa fille. Serviteur, messieurs;
viens-t'en, Monique.

Il la tenait toujours par la main, elle le suivit docilement, sans hte,
comme un chien qui se laisse un peu traner au bout de sa laisse.

Ils sortirent, et, quittant les rues bruyantes, ils s'enfoncrent dans
les ruelles obscures qui, peu  peu, se taisaient dsertes; aprs avoir
march longtemps, ils arrivrent enfin tout au bout de la ville dans
l'auberge pauvre et proprette o Marin avait lu domicile.

--Veux-tu manger? dit-il, quand ils en eurent franchi le seuil.

--Je n'ai pas faim, rpondit laconiquement la jeune fille.

--Alors, prenons nos hardes et partons. O sont tes effets?

--L-bas, murmura Monique.

--Tu criras qu'on te les envoie. Allons-nous-en, nous serons demain
soir chez nous.

Il lui parlait en matre, avec une sorte de brusquerie faite pour cacher
le dsir ardent qu'il avait de la prendre dans ses bras et de pleurer
sur elle comme une mre pleure sur son petit enfant malade; Il ramassa
dans un mouchoir le peu d'effets qu'il avait apports la veille des
Rois, et qui s'taient bien uss dans un usage constant; il prit son
bton d'pine, paya sa note et sortit.

Monique n'avait pas dit un mot, elle le suivit.




XIX

Quand ils curent fait quelques pas vers la gare, elle l'arrta
brusquement.

--Allons du ct de l'eau, dit Monique.

--Pourquoi? fit Marin tonn.

--Je veux te parler.

--Nous aurons bien le temps.

--Non, je veux te parler tout de suite.

--Nous manquerons le train...

--Il y en a d'autres. Je te dis que je veux te parler. Je ne m'en irai
pas d'ici sans t'avoir dit ce que j'ai  te dire.

Elle regardait Marin bien en face, maintenant, les yeux brillants et
mauvais. Le jeune homme sentit passer entre eux le vent froid du
malheur.

--Qu'est-ce qu'il y a encore? dit-il d'une voix basse; et dans cet
encore on sentait la fatigue d'un tre qui avait dj souffert au del
de ses forces.

--Il y a que je veux causer avec toi. Il me semble, depuis le temps que
nous nous sommes vus, que nous devons avoir des choses  nous dire.

Sans rpondre, Marin retourna sur ses pas, et prit une ruelle obscure
qui descendait vers la Seine. Le jour baissait, une nuit claire de
fvrier allait tomber sur les rives sombres: Rouen s'tageait, dj
piqu de points lumineux, sur la colline que traverse le chemin de fer,
et, sur l'autre rivage, tout plat, le faubourg Saint-Sever tendait ses
maisons basses, ses fabriques enfumes, couvertes d'une vapeur lourde et
gristre.

Ils atteignirent le bord du fleuve,  l'un de ces endroits qu'on trouve
aux abords des grandes villes, o la campagne se mle  la cit, de
faon qu'on ne sache trop si l'on est tout prs ou trs-loin des hommes.

Des btiments inhabits bordaient le chemin de halage, o personne ne
passait jamais depuis que les remorqueurs  vapeur avaient remplac les
chevaux en longues files, qui donnaient jadis tant de vie aux rives des
fleuves; quelques pierres dgrossies, parses  et l, tmoignaient que
jadis on avait voulu btir quelque chose en cet endroit.

Qui s'inquite de l'histoire de ces pierres? On en trouve partout: dans
un terrain vague, soudain rencontr au milieu de la ville la plus
florissante, on ne sait par quel trange hasard; dans le lieu le plus
cart,  une telle distance de tout endroit habit, qu'on se demande
comment elles ont jamais pu arriver l; elles sont moussues, ronges par
l'humidit, noircies par le temps,  demi enterres par l'envahissement
croissant de l'humus, qui dvore tout ce que l'homme ne lui dispute pas
avec acharnement.

Qu'ont-elles t? Quelle main les a tailles? A quoi taient-elles
destines? Nul ne le sait plus; ceux qui les ont fait transporter l
dorment depuis longtemps dans la tombe avec leurs rves, et personne ne
pourra jamais dire ce qu'ont reprsent ces blocs muets, semblables 
certaines existences striles, inaperues, douloureuses paves de la vie
morale, comme les pierres sont les paves de fortunes ananties.

Marin sentait vaguement quelque chose de semblable lorsqu'il indiqua 
Monique un de ces blocs de calcaire pour s'y asseoir; sans s'en rendre
compte, il avait dans l'me toute la tristesse des dvouements striles,
et le lieu lui paraissait d'accord avec la disposition de son esprit.

Au fond, il ressentait une grande humiliation mle d'une sourde colre
contre les vnements qui taient venus troubler son existence sans
joies, mais fire et silencieuse. L'humiliation provenait de la tache
inflige  Monique par la prison, par l'accusation, par la honte
publique. L'attirail de la justice, qui stimule la perversit vantarde
des coquins de profession, inspire aux gens honntes, aux habitants des
campagnes surtout, une terreur o domine une sorte de dgot.

Il avait fallu que Marin aimt singulirement sa fiance pour lui garder
sa foi en prsence d'un tel esclandre. Il s'tait demand plus d'une
fois ce que penseraient les gens de Champcey si un hasard leur apprenait
jamais la vrit, et sa fiert ombrageuse lui avait rpondu qu'en ce
cas, il y aurait des coups changs, des coups, pas pour sauver les
apparences, mais de ces coups qui laissent un gars trois mois dans son
lit... A la pense que quelqu'un pouvait l-bas montrer Monique du
doigt, en l'appelant: revenue de prison, Marin se sentait capable de
cogner la tte de celui-l contre un mur jusqu' ce que la cervelle en
jaillit.

--Qu'est-ce qu'il y a encore? rpta-t-il de cette voix dure qu'il avait
prise depuis qu'il avait appris la souffrance de la honte.

Monique n'et peut-tre pas su lui rpondre s'il l'avait traite avec
douceur; mais en voyant se dresser devant elle pour la premire fois
l'autorit du mari, sans aucune forme de dguisement, elle sentit son
orgueil se soulever tout d'une pice.

--Il y a, rpondit-elle, que je ne veux pas retourner  Champcey sans
t'avoir dit toute la vrit. Quand tu la sauras, si a te dplat, tu
seras libre de ne pas m'emmener.

Marin regarda autour de lui, comme si le monde sombrait, et s'il tait
le dernier passager de ce navire.

--Tu as fait quelque chose de mal? dit-il d'une voix tonnante.

--Oui, rpondit-elle en le regardant, les bras croiss sur la poitrine.

--Tu n'as pas vol, toujours? fit-il avec un inexplicable dgot.

--Non!

Elle lui, jeta ce mot  la figure comme une insulte. Osait-il la
souponner d'une bassesse semblable?

--Alors? fit Marin, svre comme un juge.

--J'ai tu ma matresse, rpondit-elle sans cesser de le regarder en
face.

Le silence tait autour d'eux; le vent qui frlait les herbes et la
Seine qui baignait les rives entendirent seuls l'aveu.

--Toi! dit le jeune homme confondu. Toi, Monique! Elle t'avait donc
insulte?

Elle comprit que si la victime lui avait fait quelque offense, Marin
absoudrait le crime, car il tait capable de le commettre. Mais elle ne
voulait plus mentir. Le dgot de ces tergiversations devant le juge lui
donnait la nause, elle en avait assez, elle voulait y voir clair devant
elle et ne plus rien cacher.

--coute, dit-elle en se levant;--par une ancienne habitude, elle avait
roul ses mains dans son tablier, et elle avait l'air toute menue, frle
et jeunette, comme jadis auprs du buisson de roses blanches qui
couronnait une tombe;--coute: quand je suis partie, je t'aimais bien,
je te le jure, et je ne pensais pas  un autre qu' toi. Quand j'ai t
 Rouen, il y a eu un quelqu'un qui m'aimait, pas comme toi du tout, a
n'avait aucun rapport; il m'aimait, je ne peux pas t'expliquer comment,
mais c'a t plus fort que moi. Je n'ai jamais voulu faire le mal, et je
l'ai fait. Il ne m'a jamais force  rien; c'est moi qui y suis alle de
ma propre volont, mais je ne suis plus une honnte fille. Voil ce que
j'avais  te dire.

Marin, les lvres serres, avait cout en silence. C'est maintenant
qu'il se trouvait seul au milieu de l'univers effondr!

--Je n'ai pas bien compris, dit-il. Cet homme, tu l'aimes donc?

--Je le dteste! fit Monique avec un retour de son ancienne vhmence.

--Je ne comprends pas! rpliqua Marin en laissant tomber  ses cts ses
mains ouvertes.

Monique fit un geste d'impatience; sa main droite sortit de son tablier
et se dressa vers le ciel, qui commenait  s'toiler. Tout  l'heure,
le firmament serait en fte, mais sur la terre tout tait triste, triste
comme la chambre d'un homme qui va mourir.

--Comprends! dit-elle avec le ton du commandement. Je ne puis pas te
dire autre chose que la vrit, pourtant. Cet homme, je le dteste, je
le mprise, je le voudrais mort avec une corde au cou, fit-elle en
montrant le fleuve d'un noir d'encre; mais je ne sais pas comment cela
se fait, c'tait plus fort que moi; quand il me regardait, je ne savais
plus ce que je voulais. Il m'a parl, il m'a embrasse, et c'est moi qui
suis reste avec lui; il ne m'a contrainte en rien.

--Tais-toit s'cria Marin en mettant ses mains sur ses oreilles,
tais-toi!

Le grand silence recommena sur la rive morne et dserte, Monique
obissante avait remis ses mains sous son tablier, et attendait
patiemment; maintenant, elle se sentait plus libre, plus fire, plus
noble; elle pouvait relever la tte et regarder le monde en face; l'aveu
l'avait purifie. Elle ne pensait pas  la souffrance de Marin, elle ne
songeait qu' la joie d'tre dlivre de son fardeau.

--Tu es alle avec lui? demanda Marin, de bonne volont?

--Oui.

--Et moi? s'cria le malheureux, et moi! tu n'as pas pens au chagrin
que a me ferait?

--Quand je le regardais, il n'y avait plus personne au monde,
rpondit-elle; avec ses yeux, il me faisait faire ce qu'il voulait. Mais
a n'empche pas que je le dtestais et que je le dteste bien plus
qu'avant.

Pour sonder cet abme d'me et de chair humaine, il et fallu tre un
plus grand philosophe que Marin Bonami. Il resta ananti sous le coup
pouvantable qui dtruisait sa vie.

Monique le regardait d'un oeil presque indiffrent, avec une sorte
d'impatience. Pourquoi s'en prenait-il  elle? ne devait-il pas
comprendre combien elle avait atrocement souffert pour en arriver  lui
parler si tranquillement de ces choses monstrueuses?

Au bout d'un instant, Marin releva la tte.

--C'est donc lui qui t'a dit de tuer cette malheureuse femme? dit-il,
perdu dans un ddale de perplexits effroyables.

Monique haussa les paules avec une sorte de colre.

--Mais non, rpliqua-t-elle: c'est moi qui l'ai tue, parce qu'elle
avait dcouvert la vrit, et qu'elle me faisait des reproches. Si elle
m'avait gronde, a m'aurait fait moins de mal; mais elle me parlait
doucement et elle pleurait, c'est ce que je n'ai pas pu supporter.

--C'tait donc lui, c'tait donc ton matre? s'cria Marin, dont
l'esprit s'illumina soudain. Ah! canaille! il t'offrait de l'argent,
tantt!

--Je ne l'ai pas pris, tu le sais bien, fit Monique.

--Ah! je le tuerai, celui-l? dit le jeune homme en serrant les dents.
En voil un du moins qui l'aura mrit!

--Je te le dfends! fit Monique de sa voix calme.

--C'est ce que nous verrons! Tu l'aimes donc bien, que tu ne veux pas
qu'on y touche?

--Tu ne comprends pas! rpondit la jeune fille avec un accent de
commisration; si je l'aimais, je n'avais pas besoin de te rien dire.
Mais si tu lui fais du mal, tout le monde saura que j'ai t avec lui,
et je serai force de dire que c'est moi qui ai tu madame Hortense,
Alors, ma mre en mourra de chagrin, et les gens de Champcey... tu sais
bien ce qu'ils diront...

--Oh! les gens de Champcey... fit Marin avec un geste d'indiffrence
ddaigneuse; tu penses bien que ce n'est pas a qui m'empchera de le
tuer.

--Si tu le touches seulement du bout du doigt, dit Monique sans hsiter,
je me jette l dedans tout de suite.

--Tu l'aimes? avoue donc que tu l'aimes!

--Combien de fois faudra-t-il te dire que je le hais? Mais tu ne veux
pas m'entendre. Il ne te devait rien, cet homme; il ne t'avait rien
promis; c'est moi qui t'avais promis, et c'est moi qui t'ai manqu de
parole. Tue-moi, si tu veux; au fond, je crois que c'est ce qu'il y aura
de mieux! Mais ne le tue pas, lui, car tu commettrais un crime, et un
crime, vois-tu, Marin, c'est lourd  porter, oh! bien lourd, et l'on ne
dort plus aprs cela... la nuit, on voit des choses... Ne fais pas de
crime, Marin, je t'en supplie! Je ne pourrais pas vivre si je savais que
tu souffres ce que j'ai endur!

Son orgueil tait vaincu; elle s'tait jete  genoux devant l'homme
qu'elle avait trahi, et, toujours sans larmes, elle lui serrait les
mains d'une treinte dont la force croissait d'instant en instant; ces
petites mains fines tenaient celles de Marin comme des pinces et lui
engourdissaient les doigts qu'il ne pouvait retirer.

Un vent humide passa, versant sur leurs visages enfivrs une odeur
dlicieuse de fleurs prcoces, de jeunes pousses htives, de terres
remues par les labours de printemps... Le coeur de Marin se dtendit
tout  coup.

--Pauvre, pauvre petite, dit-il, tu as souffert tout cela; c'est pire
que la mort, de souffrir pendant des jours et des jours, toujours avec
la mme ide... Ce que ce doit tre quand on a fait du mal, je n'ose pas
y penser! Pauvre, pauvre petite!

Les mains de Monique avaient tout  coup lch les siennes; elle s'tait
laisse aller, agenouille sur ses talons, et le regardait avec une
sorte d'garement.

--Ce n'est pas ta faute, Monique, dit Marin, sans s'apercevoir que son
visage tait inond de pleurs et qu'il buvait ses larmes en parlant; ce
n'est pas ta faute du tout; c'est la ntre, c'est celle de ta mre, qui
croyait bien faire, la pauvre femme; c'est la mienne, qui ai refus
d'aller comme domestique avec toi; ce n'est pas ta faute, non, non! Si
jeune, si frle, une enfant! faudrait-il tre injuste pour lui reprocher
quelque chose!

C'est lui qui tenait les mains de Monique maintenant; pench sur elle,
il la regardait avec une indicible piti, comme un pre qui pardonne 
son enfant malade.

Elle coutait, la tte un peu penche, comme elle avait cout les
cloches, cette veille de Nol. Et tout  coup, elle les sentit tinter
dans ses oreilles et l'envahir de leur irrpressible torrent d'harmonie.
Elle ne pouvait plus rsister, cette fois, le bruit l'entranait, la
roulait dans ses ondes, la noyait...

--Ne me parle pas comme a, fit-elle d'une voix mourante, a me fait
trop de bien et a me fait trop de mal... Je ne vois plus rien...

Il se leva, la prit dans ses bras, et l'enleva comme si elle et t une
de ces lgres liasses de fougres qu'il emportait jadis au bout de sa
fourche, et sous son cher fardeau, il regagna les quais dans la ville.

Une voiture se trouvait  la premire station; il y dposa Monique,
s'assit auprs d'elle et se fit conduire  la gare.

La jeune fille n'avait pas compltement perdu connaissance. De temps en
temps, elle cherchait les mains de Marin ou un bout de son vtement, et
elle le serrait affectueusement, comme pour s'assurer qu'il tait bien
l. En arrivant au chemin de fer, elle put marcher; le train qui les
emmenait tait signal; quelques instants aprs, ils sortaient du tunnel
qui passe sous la montagne Sainte-Catherine, et Rouen illumin leur
apparut dans sa beaut mystrieuse.

Quelques lgres secousses, le bruit du passage du train sur un pont, et
voici la nuit noire sur les champs labours qui recevront demain les
semailles de mars; voici la vie saine de la campagne qui les reprend et
les environne. Les haies noires se dcoupent sur le ciel toile qui
semble clair; on devine dans des replis obscurs des vallons o sont des
fermes... Les villes sont loin; il les ont quittes, ces malheureux qui
taient des heureux avant de les connatre... Ils retournent au village,
le vent leur apporte de trs-loin une odeur marine qui les fait plir.
Ils ne se parlent pas; dans le wagon dsert, ils gardent le silence;
mais  la vive lumire de la lampe fixe au plafond, ils se regardent
pendant la longue nuit.

Ils se regardent dans les yeux; il n'y a entre eux ni doute ni mystre,
il n'y a que d'immenses et irrmdiables peines; mais  mesure qu'ils
avancent dans leur voyage, ils sentent que la piti, l'amour et le
pardon sont plus grands que tous les crimes, puisqu'ils peuvent tout
consoler, tout absoudre.




XX

--Qu'est-ce qu'on va leur dire? demanda Monique, lorsque le train qui
les ramenait se trouva en vue de la ville.

--Rien du tout! rpliqua Marin. D'abord, a ne les regarde pas.

--Est-ce qu'on sait que nous revenons?

--Tu as t malade; tu me l'as crit, j'ai t te chercher, je te
ramne, est-ce que a ne te suffit pas? Tu as assez chang pour que a
ne surprenne personne.

L'instant d'aprs, ils se trouvrent tout seuls sur le quai de la gare.
La vieille diligence, attele de ses trois chevaux, attendait dans la
cour, sous la direction d'un nouveau conducteur qui ne connaissait pas
les jeunes gens; les questions oiseuses que Marin redoutait beaucoup
plus qu'il ne voulait le laisser paratre, leur furent ainsi pargnes
au moins pour quelques heures.

Le soleil se couchait dans sa gloire, lorsque les chevaux s'arrtrent
au haut de la cte situe en face de Champcey: un rayon d'or, dans
lequel dansaient des myriades de poussires et d'insectes, enfilait la
valle qui seule les sparait maintenant du village.

--Descendons ici, dit Marin.

Monique obit en silence.

Depuis la veille, elle faisait tout ce que lui disait son ami, sans la
plus petite vellit de rsistance ou la moindre demande d'explication.
Ils s'taient peu parl, d'ailleurs; except pour les ncessits
matrielles du voyage, ils n'avaient pas chang dix phrases.

La diligence descendit la cte au grand trot et disparut pendant que les
deux jeunes gens prenaient un chemin de traverse, qui devait les
conduire  la maison de Clmence.

C'tait un sentier tortueux, juste assez large pour qu'une charrette y
pt passer, mais assez troit pour qu'elle laisst aux ronces pendantes
une partie de sa charge de paille ou de foin. Le fond en tait de
grosses roches brunes dnudes par les pluies d'hiver et aussi par un
ruisselet qui, chapp d'une source claire du haut de la route,
franchissait bravement les obstacles, se jetant  gauche ou  droite
quand le quartier de roc tait trop gros, et qui sous l'ombre des frnes
croiss au-dessus de lui, rflchissait encore  et l quelque coin de
ciel bleu dans un bassin microscopique creus dans le gravier par le
pied lourd d'un cheval.

Marin marchait devant, choisissant sa route; Monique le suivait,
regardant  terre pour viter les feux pas; tous deux pensaient en mme
temps combien c'tait trange de se voir la tte sous ces arbres et les
pieds dans cette eau familire, o ils avaient pass tant de fois,
ensemble ou sparment.

trange! N'tait-il pas plus trange encore que ce ft un tonnement
pour eux de se revoir dans ce pays, o leurs yeux s'taient ouverts! Que
d'vnements avaient d se passer pour que, six mois aprs leurs
fianailles, ils fussent surpris de se revoir en un tel lieu.

Le sentier s'largissait au fond de la valle, prairie verte et touffue
que traversait une petite rivire joyeuse, puis remontait vers l'autre
versant cach sous les buissons qui couronnent les baies; mais 
l'endroit o une pierre plate formait un pont primitif, une chancrure
dans les collines laissait voir la mer, tout prs, bleue et brillante
comme on le voit seulement  certains jours de fin d'hiver ou de premier
printemps.

La mer!

Monique s'arrta, plus blanche que son petit bonnet, et s'appuya des
deux mains sur le mur en pierres sches qui clturait la prairie; des
deux cts du mur se dressaient de hautes touffes d'ajoncs sombres
piqus de fleurs d'or comme un ciel nocturne est piqu d'toiles.

--La mer, dit-elle trs-bas, oh! Marin! Et les fleurs de landes... Te
souviens-tu du jour o nous avons cueilli la fougre?

Tout  coup elle poussa un gmissement et s'abattit la face contre
terre. Effray, Marin se pencha sur elle, voulant la relever; elle
refusa de se laisser toucher et resta couche sur le sol humide, le
visage cach sur un de ses bras.

--Non! dit-elle, touffe par ses sanglots, je n'aurais pas d revenir
ici. Tu as eu tort de m'amener! Je ne suis pas bonne assez pour revoir
le pays, et la mer, et les landes, et tout, et tout! J'tais heureuse,
j'tais honnte, je n'avais rien sur le coeur, rien sur la conscience,
et maintenant... remmne-moi quelque part, Marin, mais pas ici, oh! non!
pas ici!

Le soleil baissait; le rayon avait quitt le fond de la valle, et
n'clairait plus que la crte des collines couronnes d'ajoncs
blouissants.

--Monique, fit la voix grave de Marin, ta place est dans ton pays: si tu
as du chagrin de l'y revoir autre que tu n'en es partie, ce sera ta
punition. Il faut souffrir, Monique, quand on a fait le mal, ce n'est
que juste, et personne ne peut empcher a! Mais tu souffriras toujours
moins ici qu'ailleurs, puisque tu auras des gens pour t'aimer.

La valle tait tout  fait solitaire. Seules, les grandes vaches
blanches et rousses levaient la tte dans les pturages en coutant la
voix humaine.

--Je n'ose pas regarder les gens, dit Monique, qui sanglotait
convulsivement: je n'ose pas revoir ma mre... Qu'est-ce que je lui
dirai? Et qu'est-ce qu'elle dira en me voyant revenir en cachette comme
une honteuse...

--Personne n'a rien  dire, fit Marin avec autorit. Il n'y a ici qu'une
seule personne  blmer, et c'est moi.

Monique se souleva sur le coude et regarda son ami.

--Toi! Eh! grand Dieu! qu'est-ce qu'on peut te reprocher?

--D'avoir manqu de patience et d'avoir t te chercher  Rouen, te
dtournant de tes devoirs, te faisant dsobir  ta mre afin de nous
marier tout de suite.

Monique se dressa pniblement, s'appuya au mur bas, et les yeux toujours
fixs sur Marin, lui dit  voix basse:

--Tu sais bien que nous ne pouvons plus nous marier!

--Et pourquoi? fit le jeune homme avec la vibration d'une joie
enthousiaste et profonde dans sa voix mle, qu'il contenait, qu'est-ce
qui peut nous empcher de nous marier, puisque je te veux pour femme et
que tu as consenti?

Elle le regardait toujours, pensant:--Est-ce qu'il aurait trop de
chagrin, et que son esprit se serait brouill? Est-ce qu'il ne se
souvient plus de ce que je lui ai dit hier soir?

Marin lut dans ses yeux.

--Je te comprends, dit-il. Non, Monique, rien n'est chang. Je voulais
tuer quelqu'un, tu n'as pas voulu, tu as bien fait. Mais puisque je
reste vivant et que personne n'a rien  me reprocher, c'est pour cela
qu'il faut que je t'pouse.

Monique se dtourna en pleurant.

--Je n'oserai jamais tre ta femme, dit-elle.

--Il le faut pourtant.

Elle baissa la tte; mais s'il avait pu lire dans son coeur, il aurait
vu qu'en lui obissant, elle acceptait le plus cruel des chtiments.
tre sa femme et savoir qu'elle ne serait pas sa femme honore, c'tait
pour l'orgueilleuse Monique une humiliation aussi douloureuse que le
remords mme; c'tait l'incarnation du remords qui vivrait  ses cts
et qui la torturerait jusqu'au plus secret de son me dans les caresses
de l'poux.

--On se moquera de nous, dit-il; on dira que nous tions bien presss;
tout cela ne fait rien, je suis capable de le supporter, et il faut que
tu fasses de mme. Tche de ne pas tre trop triste, et surtout...

Il s'arrta, la regardant avec une inexprimable tendresse.

--Tu vois bien, dit-il plus bas, que je n'ai pas os t'embrasser; c'est
de peur de te faire de la peine, Monique, mais je t'aime autant
qu'avant, plus qu'avant! Tu es si malheureuse! Ne pleure plus, je t'en
prie! Cela me fait trop de mal.

Elle essuya docilement ses yeux et le regarda avec une soumission
touchante.

Le soleil avait tout  fait disparu; la valle aurait t dj presque
sombre, si le ciel charg de nuages roses ne l'avait claire d'un
reflet pourpr.

--Voici la nuit qui va tomber, reprit Marin; allons, viens, que ta mre
ne sache jamais rien. Elle a eu tort de nous sparer; mais si elle
savait ce qui s'en est suivi, elle serait trop punie...

Monique se mit en marche  son ct. Marin avait dit vrai. Son chtiment
serait le silence, ce serait l'estime publique, qu'elle avait cess de
mriter... Ce qu'il ne savait pas, c'est que le silence envers lui,
gard par crainte de l'affliger, serait plus lourd sur le coeur de la
coupable que tout le reste  la fois... il l'ignorait, lui, mais Monique
le savait.

Ils arrivrent devant la maison de Clmence sans avoir t rencontrs
par personne; l'heure tardive les favorisait. La porte tait close; mais
par la fentre on voyait briller la mche fumeuse du jonc qui trempe
dans l'huile de la petite lampe de fonte, de forme antique, particulire
au pays, et qu'on nomme un grasset.

Au moment o Marin s'apprtait  lever le loquet, Monique l'arrta en
lui mettant la main sur le bras.

--J'ai peur, dit-elle.

--Il le faut! rpondit-il, et il entra. Clmence tait agenouille
devant le feu qu'elle allait allumer pour prparer son maigre souper. Au
bruit de la porte, elle se retourna, et ses yeux perants reconnurent
Marin.

--Vous? dit-elle en se relevant soudain, que venez-vous faire?

Il avait eu l'ide de la prparer par degrs; mais il n'tait pas
orateur, et son loquence se trouva prise en dfaut.

--Je vous ramne votre fille, dit-il. Elle a t malade. Pour ne pas
vous tourmenter, c'est  moi qu'elle a crit, et je suis all la
chercher.

--O est-elle? fit Clmence.

--La voil.

Il s'carta un peu, et Monique parut, si blanche, qu'elle avait l'air de
sortir du cercueil.

--Mon Dieu! comme elle est change! s'cria la mre.

Sur un geste de Marin,  peine indiqu, Monique s'tait approche; elle
prsenta sa joue  sa mre, suivant l'usage. La politesse de ces tres
encore mal faonns, semblable  celle des sauvages Peaux-Rouges, les
oblige  se montrer impassibles alors que les mes sont agites des
sentiments les plus vifs.

--Asseyez-vous, dit-elle. Vous n'avez pas soup?

--Non; nous avons quitt la diligence  la cte, et nous sommes venus
par le petit chemin pour ne voir personne en route.

--Vous avez bien fait, approuva Clmence. a m'aurait fche si
quelqu'un vous avait parl avant moi.

Elle s'tait remise  sa besogne, et la flamme monta bientt dans la
chemine.

--Tu es gurie, au moins? demanda-t-elle  Monique.

--Je le pense, ma mre, rpondit la jeune fille. Un grand calme tait
descendu sur elle, avec la contrainte; force de se matriser, elle
perdait la notion de sa propre douleur. Clmence la regardait, tout en
s'occupant des dtails du mnage. Monique voulut se lever et l'aider.

--Tiens-toi tranquille, rpondit la mre, tu as besoin de te reposer. Et
cette maladie, comment t'est-elle venue?

--Elle s'est trop, fatigue, fit Marin, qui voyait les lvres de la
jeune fille remuer sans qu'elle pt profrer aucun son. Je voulais vous
dire, ma mre,--il appuya sur ce mot, qui soulignait ses
intentions,--qu'il ne faut plus nous faire attendre. Monique ne doit
plus quitter Champcey: la ville ne lui convient pas; et comme c'est moi
qui l'ai ramene et qu'on pourrait jaser, il faut nous marier tout de
suite.

Clmence le regardait attentivement pendant qu'il parlait; elle reporta
ensuite les yeux sur sa fille, et se dit qu'il avait raison; quel que
ft le motif qui les avait tous deux ramens au pays, leur mariage tait
 prsent la seule solution possible.

--Nous recauserons de a demain, fit-elle; mais je ne dis pas non.

Aprs avoir pris quelques bouches de pain rti tremp dans du cidre
bouillant, ce qui reprsente aux yeux des habitants de ce pays la
nourriture la plus reconstituante aprs les fatigues ou les motions,
Marin se retira. En quittant Clmence, il lui dit: Bonsoir, ma mre.
En saluant Monique, il l'embrassa sur la joue gravement,
silencieusement...

Celle-ci sentit son coeur se fendre de dsespoir... Hlas! par sa faute,
elle avait tu en elle la douceur des baisers du seul homme qu'elle et
vraiment aim.

Dans la nuit noire, Marin retourna chez lui. Son pied retrouvait sans
hsitation le sentier familier, foul tant de fois, pendant que son
cerveau boulevers retournait cent penses confuses.

--tait-ce peu de mois auparavant qu'il tait pass l, triomphant, sr
de l'amour de sa fiance? tait-ce ce temps-l qui tait un rve, ou
bien l'heure prsente? Sa main introduisit la clef dans la serrure
rouille qui rsista un peu, puis la porte s'ouvrit, et l'odeur de
moisi, propre aux demeures basses trop longtemps fermes, le frappa au
visage. Dans la vieille maison dlaisse, la tristesse, l'abandon et la
nuit tombrent sur lui comme des reproches amasss en silence.

Bien vite il alluma du feu, arrangea son grasset, mit des draps au lit
humide, et se coucha, esprant oublier dans le sommeil la hantise de ses
penses douloureuses.

Mais il ne dormit gure, et plusieurs fois dans la nuit se releva pour
mettre du bois au feu ou de l'huile dans le grasset.

Sur la mer, les pcheurs sortis cette nuit-l remarqurent avec
tonnement que le feu de la maison Bonami, teint depuis si longtemps,
s'tait enfin rallum.




XXI

Quand Champcey s'veilla, tout le monde savait que Marin avait ramen
Monique  sa mre. Qui l'avait dit le premier? Mystre. On les avait
peut-tre vus traverser les valles; ce qu'il y a de certain, c'est
qu'ils taient revenus et que tout le monde le savait.

M. Mahaut, inform de ce fait, parut grave, mais content.

C'est que M. le maire tait un homme srieux. Ds les premiers jours qui
avaient suivi l'assassinat de madame Dunois, il avait reu une lettre du
parquet demandant des renseignements sur Monique; une lettre de la soeur
de madame Mahaut avait suivi, annonant les faits et ajoutant d'ailleurs
que celle-ci tait convaincue de l'innocence de la jeune fille. Comme
maire, M. Mahaut avait rpondu, donnant les meilleurs renseignements sur
sa petite protge.

Un homme moins avis et parl de la chose  sa femme: M. Mahaut tait
plus fin. Il savait qu'un mot sorti de sa bouche informerait aussitt
tout le pays d'un vnement que l'intrt gnral tait de tenir secret,
quel que dt tre le rsultat de l'enqute, et il garda le silence. De
temps en temps, lorsqu'il rencontrait Clmence, il demandait des
nouvelles de sa fille, et lorsqu'elle lui rpondait qu'elle n'en avait
pas reu depuis le nouvel an, il lui disait d'un air bonhomme:

Point de nouvelles, bonnes nouvelles; allez, Clmence, s'il y avait
quelque chose, on vous l'aurait crit.

C'est ainsi qu'il avait sauv les apparences, en attendant que le jour
se fit. Pas plus que sa belle-soeur, il ne croyait  la culpabilit de
Monique; l'accusation de complicit de vol devait paratre absurde  des
gens qui connaissaient l'honntet proverbiale des Brequet. Si la
prvention, autrement envisage, et indiqu la possibilit d'une
violence, M. Mahaut et t moins sr de son affaire; il connaissait
Clmence et sa fille pour leur caractre orgueilleux et emport, et
n'et pas risqu de se porter garant pour elles. Mais l'ide qui ne
devait venir au juge d'instruction qu' la dernire minute, n'effleura
mme pas la pense des autres.

Les journaux, que M. Mahaut suivait avec une attention particulire
depuis qu'il tait averti, avaient bien mentionn le crime de Rouen et
l'arrestation d'une petite servante, mais sans donner de noms. Depuis,
rien n'avait plus paru d'inquitant; puisque Monique tait revenue,
c'est qu'on avait abandonn la prvention.

Le maire de Champcey rsolut de garder le silence; c'tait dj assez
cruel pour la pauvre fille d'avoir pass plus de six semaines en prison;
revenue au bercail, elle ne devait pas s'y croire un instant l'objet
d'un doute injurieux.

Marin n'avait aucune ide de la procdure; aussi tait-il  cent lieues
de supposer que M. Mahaut et connaissance de ce qui s'tait pass.
C'est le front haut et d'un air tranquille qu'il vint, dans l'aprs-midi
qui suivit son retour, le prier, suivant l'expression consacre, de les
afficher, afin que le mariage pt tre accompli sans retard.

Il redoutait quelque plaisanterie du brave homme, qui, tout en
conservant sa dignit, ne ddaignait pas quelquefois de rire en
semblable occasion. Aussi fut-il presque surpris de voir le regard de
grave approbation que lui jeta M. Mahaut.

--Ma promise est un peu malade, dit Marin en manire d'explication;
c'est pour cela qu'elle n'est pas venue avec moi, monsieur le maire.
Vous voudrez bien l'excuser, elle viendra dimanche.

--On m'a dit qu'elle est trs-change, dit Mahaut avec sollicitude.
Pauvre petiote, la ville ne lui a pas profit!

Marin jeta un regard profond sur le maire, et comprit que celui-ci en
savait plus qu'il n'en voulait dire.

--Elle est change, en effet, rpondit-il. Elle a eu des chagrins. Sa
mre a eu grand tort de l'envoyer loin du pays, mais je ne veux pas l'en
blmer;  prsent que nous allons tre maris, tout ira bien.

M. Mahaut donna au jeune homme une poigne de main comme il n'en donnait
pas souvent, et ils se sparrent contents l'un de l'autre.

Les visites affluaient chez Clmence, mais celle-ci n'tait pas
encourageante, et l'on eut bientt fait de se le dire.

D'ailleurs, Monique reparut ds le lendemain au dou, o elle commena 
prparer la grande lessive qui, dans ce pays, prcde les noces.

On lui fit les questions les plus varies: elle y rpondit par des
monosyllabes presque toujours, et de temps en temps, par un:--a
m'ennuie de parler de ces choses-l,--qui arrta les curieuses. On
dcida entre soi qu'elle tait devenue bien fire  la ville, et que
pour ce que a lui avait rapport, elle aurait aussi bien fait de ne pas
y aller; puis on ne songea plus qu'aux noces prochaines.

Ce fut le jour de la Quasimodo, premier dimanche d'avril, que la
grand'messe dite, la bndiction nuptiale fut donne aux jeunes gens que
M. Mahaut avait maris  la mairie une heure auparavant.

Quand ils sortirent du porche, ils furent accueillis par un feu roulant
de mousqueterie; les garons se privent rarement au village d'une si
belle occasion de faire du bruit sans tre rprimands. On put voir
alors, sous le grand soleil qui rpandait des torrents de lumire,
combien Monique tait ple.

Le petit bouquet de fleurs d'oranger attach  son bonnet ne tremblait
pas; elle marchait d'un pas tranquille, sa main dans celle de Marin,
aussi ple qu'elle et aussi ferme; mais son regard semblait voir au del
du monde rel des choses mystrieuses invisibles pour les autres.

A cette heure solennelle qui lui donnait le nom d'un autre, qui
transformait son tre en un autre tre, soumis  une volont nouvelle, 
de nouvelles servitudes, songeait-elle  l'avenir ou seulement au pass?

Les cloches tintaient au-dessus de sa tte, mais leur son fl n'avait
rien de commun avec la grande harmonie qui l'avait terrasse autrefois.
La mer tait loin, et le bruit de ses vagues n'arrivait pas jusqu'
l'glise de Champcey; on pouvait en ce moment, dans ce milieu, oublier
le pass...

L'oublier? non. Marin avait tourn la tte du ct du buisson de roses
qui couvrait la tombe de sa soeur. Le feuillage du rosier s'tait
seulement assombri, marqu  et l de quelques points rouges par les
geles lgres du marin; la croix se voyait mieux, le nom de Victoire
tait plus lisible sous les branches d'un vert fonc qui semblaient
presque noires, mais le lieu tait le mme.

Les coups de fusil continuaient  crpiter sur la place, et, par une
bizarrerie de son imagination maladive, Monique tressaillait  chacune
d'eux avec une vague terreur, comme si une balle chappe par mgarde
devait venir la frapper. Mais en voyant le mouvement de Marin, en
sentant qu'il se ressouvenait de cette belle journe de juillet o il
l'avait baise prs de la tombe de Victoire, la jeune fille sentit le
coeur lui manquer.

--Emmne-moi, dit-elle tout bas, allons-nous-en...

Elle ne pouvait pas regarder cette vocation de son pass de bonheur
innocent; c'tait pour elle une pine ajoute  celles qui lui
dchiraient le coeur, et de ces pines-l, la plus rcente semble
toujours la plus cruelle.

Le cortge se droula, accompagnant les maris jusqu' la maison de
Clmence. Un repas de noce tait dress pour quelques proches seulement,
parmi lesquels M. Mahaut: il s'excusa sous un prtexte; en ralit, la
vue de Monique lui faisait mal. Sans se douter de la profondeur de la
blessure dont saignait la pauvre me, il pensait qu'elle souffrait de la
honte de son sjour en prison, et il ne voulait pas tre tmoin de sa
tristesse.

Le dner de midi eut lieu comme toujours en pareil cas; Clmence avait
fort  faire, aide de quelques voisines, pour servir ses invits.
Immobile et droite  ct de Marin,  la place d'honneur Monique
rpondait aux toasts et aux saluts en s'inclinant gravement, sans une
parole.

L'usage du pays autorisait d'ailleurs ce silence, que partageait Marin;
c'tait aux invits  tmoigner de la gaiet; mais ils taient pour la
plupart vieux et sentencieux; bientt ils se mirent  parler des
affaires du village avec l'accompagnement oblig d'un peu de politique
saugrenue, et les jeunes gens ne furent pas forcs de se mler  leur
conversation.

Vers trois heures, le repas s'acheva, et les convives s'clipsrent
chacun de leur ct. La noce n'tait pas gaie, on ne pouvait se le
dissimuler; ce n'tait pas ainsi qu'on s'tait imagin fter le mariage
des deux plus beaux enfants du pays; mais chacun est heureux  sa
manire, disait un bonhomme, philosophe, et Bonami n'avait jamais t un
joyeux compre.

--Allez faire un tour, dit Clmence  ses enfants, quand les hommes se
furent retirs; nous n'avons pas besoin de vous pour remettre les choses
en place.

Les jeunes maris sortirent de la maison en se tenant par la main, ainsi
que c'tait leur droit et que le commandait l'usage; mais  peine
tait-il hors de vue que leurs mains se dnourent, et ils continurent
 marcher cte  cte, spars l'un de l'autre par un abme moral, o
ils ne pouvaient trouver moyen de jeter un pont.

Instinctivement, Marin avait pris le chemin qui menait  la falaise; les
jeunes pousses htives se montraient aux buissons que le chvrefeuille
enlaait triomphalement de sa prcoce verdure, toujours la premire 
saluer le soleil; l'herbe tait paisse et touffue aux talus du chemin,
bord de primevres; les oiseaux jasaient dans les arbres en faisant les
nids, la mer se montrait bleue, frange de blanc au bord des houles
profondes venues du large, et le vent chantait dans les branches des
pommiers, dj boutonns de fleurs roses  peine sorties de l'corce.
C'tait une joie alerte et bruyante, o se sentait l'activit de l'anne
nouvelle, presse de se mettre au travail.

Ils passrent le long du dou sans s'y arrter; ce n'tait pas l qu'ils
pouvaient se parler sans tre entendus. Ils allrent s'asseoir sur les
roches o ils avaient caus secrtement le premier soir de leurs libres
fianailles, et l seuls sous le soleil, en face du ciel et de la mer,
ils osrent lever les yeux l'un sur l'autre.

--C'est toi qui l'as voulu, Marin, dit Monique.

--Je ne le regrette pas, rpondit-il.

Ils restrent silencieux. Tant de penses se pressaient dans leurs mes
qu'ils ne pouvaient les exprimer.

Depuis leur retour, ils ne s'taient jamais, pour ainsi dire, trouvs en
tte--tte: les courts moments o ils eussent pu changer quelques
paroles ne leur inspiraient pas la scurit ncessaire aux confidences,
et d'ailleurs  quoi bon parler?

Autrefois Marin et recherch avec avidit la moindre occasion de saisir
la main de Monique ou de lui baiser la joue; maintenant, au contraire,
il avait sembl fuir ces hasards, et Monique, dans le fond de son me
navre, lui en avait su gr comme de la plus dlicate attention. Ils
taient maris dornavant; qu'allaient-ils se dire?

Ce fut Monique qui commena.

--Tu aurais mieux fait de me laisser l-bas, dit-elle timidement.

Il se leva et la regarda avec une sorte de colre.

--Puisque je t'ai dit que je t'aime? Est-ce que je pouvais vivre sans
toi. Vois-tu, Monique, lorsqu'on aime une personne, rien ne peut
empcher de l'aimer, pas mme des choses comme celles que tu m'as dites.

--Mais on l'aime autrement, rpliqua doucement la jeune femme.

--a c'est vrai, on l'aime autrement, rpta Marin pensif.

Elle baissa la tte. Rien ne pouvait faire que le pass n'et pas t,
rien ne pouvait rendre l'honneur, rien ne pouvait rendre la vie...

--Tu ne peux pas savoir le mal que a me fait de voir les gens me parler
comme si j'tais la mme qu'auparavant: c'est tellement injuste que j'en
suis honteuse et fche.

--Il faut t'y habituer, je te l'ai dj dit, fit Marin d'un ton sage.

--Mais toi, reprit Monique, s'enhardissant et pousse par un
irrsistible besoin de tourmenter la plaie de son me, semblable  celui
qui pousse  taquiner les plaies de son corps, si douloureux que ce
puisse tre, toi, tu ne peux avoir bonne opinion de moi?

--J'ai grand'piti, rpondit le jeune homme. C'est un trs-grand
malheur, mais je t'ai dit que ce n'est pas ta faute.

--Si ce n'tait pas arriv, pourtant, tu m'aimerais mieux?

--Probablement, rpliqua Marin, avec une sorte de gne. Pourquoi me
parles-tu de a?

Monique joignit les mains avec un geste de prire.

--Oh! Marin, dit-elle, songe  ce que ce serait, avoir ce secret entre
nous et n'en pas parler, et ne pas savoir ce que tu penses! J'en
mourrais de chagrin!

Il fit un geste mle d'impatience et de rsignation. Il et prfr
laisser dormir ces choses; n'tait-ce pas assez que d'avoir souffert par
elles? Le pass devait tre ananti; autant le laisser mourir doucement,
pensait-il. Mais l'me inquite de la criminelle voulait savoir ce que
pensait d'elle le matre auquel elle devait appartenir sans rserve.

--Je t'aime, dit Marin, cela doit te contenter.

Il s'tait rapproch et la regardait avec des yeux pleins de passion
jalouse. Monique ferma les yeux avec un horrible frisson. C'est ainsi
qu'elle avait jadis vu briller ceux de M. Dunois.

Il se pencha sur elle et lui donna un baiser. Elle se dgagea avec une
telle vivacit qu'elle tomba et faillit rouler en bas de la falaise. Il
la ressaisit par la jupe et la releva.

--Ce n'est pas un endroit pour jouer  ces jeux-l, dit-il avec un lger
tremblement dans la voix, tout ple du danger qu'elle venait de courir.

Elle dtourna la tte. Faudrait-il qu'elle subt de telles impressions
sans en mourir? Elle et prfr cent fois aller se briser tout 
l'heure sur les roches noires que la mer couvrait et dcouvrait tour 
tour.

C'en tait trop! Elle n'avait pas cru  la possibilit d'une pareille
torture! Elle avait pens que Marin serait l'ami, l'poux, celui qui
pardonne et chrit; elle n'avait pas os penser qu'il serait aussi
l'amant. Lorsque cette ide lui tait apparue, elle l'avait chasse
comme une vision maladive et honteuse; peut-tre s'tait-elle dit que le
respect qu'elle portait  son mari changerait sa vie et l'essence mme
de sa vie, ou peut-tre ne s'tait-elle rien dit du tout, se laissant
aller comme une pave, cdant  la volont de celui qui la sauvait de
tout, de la honte, de l'abandon et du suicide.

Et la faute ne pardonnait pas! Entre l'homme vnr qui,  Rouen, au
bord de la Seine, lui tait apparu comme un ange sauveur, qui l'avait
releve et console, et ce pauvre tre meurtri, l'image du sducteur
dtest devrait-elle donc apparatre  jamais, profanant toutes les
joies, souillant toutes les heures, faisant du mariage, au lieu d'une
consolation, l'implacable revanche du pass criminel?

--Je t'aime, rpta Marin en s'asseyant tout contre elle, sur l mme
pierre.

Il en avait le droit, personne n'y pouvait plus trouver 
redire.--Vaincue, Monique prit sa tte  deux mains et pleura.

Son mari respecta ses larmes, qu'il comprenait. Il l'aimait mieux pour
ce chagrin, elle lui devenait plus chre pour ses remords; il l'et
mprise si elle avait pris son parti de la tache qui ternissait sa vie.
Mais quand elle eut pleur jusqu' l'puisement, il lui prit la main
avec douceur, et lui dit:

--Rentrons, il est temps.

Elle se leva docilement et remonta le sentier prs de lui. Arrive au
dou, elle s'agenouilla, prit de l'eau dans ses mains et lava son visage
rougi par les pleurs. Ils rentrrent ensuite dans la maison de Clmence,
o l'ordre tait dj rtabli.

Le soleil se coucha, puis des amis revinrent pour faire la conduite aux
maris; les coups de fusil rayrent l'ombre des chemins pendant qu'on
les plaisantait sur leur heureux sort. Ils trouvrent la porte ouverte,
le feu allum, le vin chaud sur la table; on but  leur sant. Ils
tremprent leurs lvres dans les tasses fumantes; puis on se retira, et
ils restrent seuls dans la vieille maison des Bonami.

C'tait une nuit de grande mare: le bruit des vagues, semblable  celui
du cristal bris, montait jusqu'au haut de la falaise; vers deux heures,
un rayon de lune entra par la petite fentre sans rideaux, et dessina
l'ombre d'un pommier dont les branches grles formaient sur le sol une
dentelle exquise.

Monique, qui n'avait pas encore dormi, se rappela tout  coup un point
de Venise cousu  une robe qu'affectionnait madame Hortense.

Son mari dormait d'un profond sommeil  ses cts. Sa dernire parole,
avant de fermer les yeux, avait t un mot de tendresse; mais, depuis,
Monique n'avait pas cess de pleurer sa honte. Tout  coup elle songea 
son crime, et  la douleur qu'elle croyait sans fond s'ajouta une autre
amertume plus poignante.

--Ce n'est que juste, se dit-elle tout  coup, se rappelant ce qu'avait
dit Marin; il faut que les fautes se payent... Mais est-ce que je devrai
vivre longtemps en souffrant comme cela?

gare, perdue dans l'horreur de cette pense, elle regardait sur le sol
la fine dentelle des rameaux. Soudain elle revit le point de Venise, la
chambre doucement claire, le visage pur et triste, le sourire
irrsistible de madame Dunois, et mordue au coeur par une souffrance
atroce, sans nom:

--Oh! ma petite madame, dit-elle tout bas en serrant son drap sur sa
bouche pour s'empcher de crier, ma petite madame, pardonnez-moi!




XXII

Il arrive parfois qu'un chagrin violent, dont les occasions se
renouvellent sans cesse, anantit pour un temps une autre proccupation
douloureuse, plus grave, mais plus loigne, et l'on croit alors avoir
oubli celle-ci. Tout  coup, par suite de quelque circonstance
fortuite, elle se rveille et surgit norme, absorbant  son tour ce qui
prcdemment paraissait prendre tout l'intrt de la vie.

C'est ce que le remords du crime faisait maintenant relativement  la
honte de la faute dans l'me de Monique. Pendant son emprisonnement, la
jeune fille n'avait prouv que des impressions trs-confuses, quoique
trs-douloureuses. L'instinct de la conservation lui avait suggr la
prudence; sa promesse  M. Dunois lui avait fait une obligation du
silence, et toute sa volont s'tait dpense  se contraindre.

Lorsqu'elle avait revu Marin, elle n'avait eu qu'une ide: lui dire la
vrit, afin d'chapper au rseau de faussets dans lequel elle tait
prise depuis si longtemps. Elle avait pens que lorsqu'il saurait son
crime, il la repousserait avec horreur. Seule alors, dgage de
responsabilits, elle s'en irait dans la vie, essayant d'oublier, y
parvenant peut-tre,--elle le croyait du moins...

Voici qu'au contraire le pardon du fianc trahi l'avait rive plus
troitement  une chane de devoirs qu'elle ne pourrait plus jamais
briser. Impossible maintenant de secouer la tte et de chasser les ides
douloureuses en disant: Je ne veux pas! Son devoir tait de se rappeler
 chaque heure qu'elle tait la fille dchue, leve au rang d'pouse
par la bont d'un homme outrag. Marin l'avait dit: C'est ainsi qu'on
expie.

L'autre faute, le crime, Marin n'en parlait pas; celui-l lui semblait
pour ainsi dire moins grave, car il n'en tait pas personnellement ls.
D'ailleurs, violent lui-mme, il pouvait comprendre et excuser la
violence. Mais Monique, aprs avoir mis de ct pendant longtemps la
pense du meurtre accompli par elle, s'en retrouvait soudain possde.
Tout ce qu'elle avait ressenti d'une faon vague pendant les semaines
prcdentes se prcisait maintenant avec une exactitude pouvantable.

Elle revoyait la chambre, la lampe, la chaise longue, les yeux noys de
pleurs de sa chre matresse; elle revivait la scne horrible, et par un
excs de cruaut de la destine, elle sentait la douleur de la perte de
cette amie qu'elle avait aime avec la ferveur d'une dvote. Frappe par
une autre main que la sienne, madame Hortense et t pour Monique
l'objet d'une ternelle piti; tue par celle qui l'avait adore, la
jeune femme devenait l'instrument d'une torture dont rien ne peut rendre
l'intensit.

Les premiers jours de son mariage passs, Monique tait entre dans une
routine de devoirs et d'habitudes qui et d la distraire de sa
proccupation, et qui au contraire l'y rattachait plus troitement. Elle
tait redevenue paysanne; rien de ce qui l'entourait n'voquait la
mmoire du temps pass  Rouen, et au lieu d'encourager l'apaisement et
l'oubli, ce contraste mme poussait les souvenirs de la jeune femme 
remonter vers ces jours nfastes.

Vainement, l'un aprs l'autre, elle avait dtruit ou modifi les objets
contenus dans la malle que lui avait expdie Toinette aussitt aprs
son dpart; l'odeur de la malle, la vue de ses propres mains, blanchies
par son sjour  la ville, voquaient quelque image qui se fixait dans
son cerveau avec une persistance obstine. Monique tombait alors dans
des silences prolongs qui duraient des journes entires. Marin s'en
apercevait et ne disait rien, pensant que c'tait l'expiation, mais
qu'un temps viendrait o l'me sature de remords se dtacherait
d'elle-mme de sa proccupation douloureuse et reviendrait  une sorte
d'apaisement. C'est alors, pensait-il, qu'il pourrait parler  sa femme
et la consoler par degrs.

Marin se trompait. C'tait prcisment dans ces premiers jours qu'il et
d exprimer  la jeune femme la tendre piti qu'elle lui inspirait;
c'est alors qu'elle avait besoin de se sentir encourage, releve par
l'amour de celui qu'elle considrait comme un tre suprieur, presque
surhumain.

Il ne s'en doutait pas. Lui ayant donn avec son nom la plus grande
preuve d'amour et d'estime qui ft en son pouvoir, il pensait qu'elle
s'en rendrait compte, et il respectait le silence de Monique, qu'il
considrait comme l'humilit naturelle d'une coupable qui ne pouvait
encore se consoler de sa dchance.

Ils vivaient ainsi cte  cte sans se comprendre, lui, l'aimant de
toutes les forces de son ame neuve, mais inhabile  exprimer ses
sentiments; elle, vaincue, broye, se disant que jamais elle ne se
relverait ni aux yeux de son mari, ni  ses propres yeux; lui, grave et
bon; elle, soumise, dvoue et navre.

Clmence s'tonnait de la voir si sombre; les belles couleurs auraient
d revenir aux joues de la jeune femme,  prsent qu'elle tait heureuse
au milieu des siens, marie  l'poux choisi.

Le printemps tait merveilleux, cette anne-l; pas une tempte n'avait
troubl la mer depuis la fin de mars; il semblait que ce ft une fte
ternelle sur la falaise et dans les vallons; les gens de Champcey, peu
potiques cependant, ne pouvaient s'empcher d'en tre frapps.

--Ce n'est pas naturel, dit un jour Clmence  son gendre; Monique ne
devrait pas tre triste comme elle l'est. Elle est donc bien malade?

--Elle a eu de la peine  Rouen, vous ai-je dit, ma mre, rpliqua le
jeune homme. Laissez-lui le temps de se remettre, et tout ira bien.

Clmence regarda Marin d'un air de doute. Elle avait dj eu la pense
que quelque chose avait d arriver  sa fille pendant l'absence, mais
elle n'osait questionner ni elle ni lui.

--Vous croyez que tout ira bien? demanda-t-elle avec une sorte de
crainte.

--Je vous le dis, affirma Bonami.

Il fallait bien se tenir pour satisfaite Cependant, Clmence, qui avait
volontairement vit, pendant les premiers jours du mariage, de visiter
les jeunes poux, prit l'habitude d'aller passer une heure ou deux,
chaque aprs-midi, auprs de Monique.

La pauvre jeune femme avait l'esprit si malade que toute marque
d'affection enfonait le remords plus avant dans son me. La prsence de
sa mre, qui l'arrachait  ses penses, lui fit plus de mal que de bien,
car si l'image du crime s'effaait pour un instant, celle de la faute
apparaissait plus vivante.

Cent fois elle eut envie de se jeter aux pieds de Clmence et de lui
avouer tout. Il semblait  Monique que dans cet aveu elle trouverait un
nouveau soulagement. Mais Marin l'avait dit, elle n'avait pas le droit
de faire porter  sa mre le fardeau d'une telle douleur; elle ne devait
pas lui infliger une honte immrite... Le silence encore, le silence
toujours... Oui, Monique expiait.

Le beau temps mme tait un surcrot de tourment pour elle; l'orage ou
la tempte, en fouettant ses nerfs, eussent peut-tre amen une dtente.

Dans la vie calme du foyer, dans la calme tideur de l'air d'avril,
l'esprit tourment de la jeune femme se repliait sur lui-mme, pris
entre deuz tortures, et n'vitant l'une que pour se rejeter plus
follement dans les terreurs de l'autre.

Un soir, Monique lavait au dou. Agenouille sur le bord, dans la petite
botte de sapin  peine dgrossi, qu'on appelle une hotte, elle s'tait
attarde  son ouvrage; une grosse pile de linge savonn et tordu
attestait la diligence de l'ouvrire. Les autres femmes taient
retournes chez elles pour prparer le souper; mais Monique savait que
Clmence devait avoir vaqu pour elle  bien des petits soins, et
qu'elle pouvait terminer sa tche.

Le ciel plissait au-dessus de sa tte, et de minces trames de rose
cerise qui traversaient le znith annonaient le coucher du soleil; elle
se penchait sur le linge, le frappant  coups redoubls du battoir...
Tout  coup, derrire la baie, elle entendit une voix frache de jeune
garon, qui disait:

--C'est a qui est joli, au creux du Hubiland! les pines y sont
fleuries. Faut voir!

Monique posa son battoir, s'agenouilla sur ses talons et rflchit.

L'endroit dont parlait l'enfant tait renomm pour la beaut d'un rideau
d'aubpines, qui, le printemps, le tapissait de fleurs et de parfums.
Tous les ans, les enfants et les jeunes filles se faisaient une sorte de
devoir d'aller voir les pines blanches au Hubiland, on en parlait
pendant huit jours; c'tait la curiosit du pays.

Monique se souvint tout  coup de la promenade qu'elle y avait faite
l'anne prcdente. Elle y tait alle avec les filles de M. Mahaut et
plusieurs autres; tout le long de la route, on avait ri et jas  perdre
haleine; l, on avait rencontr des garons, peut-tre pas tout  fait
par hasard, et tout le monde tait revenu ensemble... Sur la route, le
groupe joyeux avait crois Marin, qui avait soulev son chapeau et salu
d'un air grave... Comme il l'avait regarde! Elle s'en souvenait
maintenant.

Une bouffe de jeunesse et d'indpendance passa dans le cerveau surmen
de la jeune femme. Rangeant en hte son linge et son battoir dans la
hotte, elle appela le garonnet qui avait parl, et lui dit d'emporter
le tout chez elle, puis elle partit d'un pas alerte, presque joyeux,
dans la direction des aubpines.

C'tait assez loin, les bandes cerise du ciel devenaient rose ple;
aurait-elle le temps de revenir avant la nuit? Elle se mit  courir.

Quelle bonne ide elle avait eue d'aller aux aubpines! Ses jambes
taient revenues, car elle courait sans fatigue, et dans sa tte se
chantait une ronde du pays, que les filles fredonnent volontiers en
marchant:

        A la Saint-Jean, ma fille,
        --J'aimerai qui m'aime--
        Des oranges il y a...

L'obsession de la musique tait si forte que Monique cessa de courir et
se mit  marcher vite, en scandant son pas sur le rbythme de la chanson
qu'elle fredonna d'abord tout bas; peu  peu, elle chanta plus haut, et
soudain elle entendit sa voix claire retentir dans le vallon dsert.

Ce fut une surprise pour elle, et elle s'arrta tonne. Il lui avait
sembl que jamais, plus jamais, elle ne pourrait chanter ni rire, et
voil que les rondes du pays revenaient d'elles-mmes dans sa bouche!

--Eh bien! pourquoi pas? dit-elle tout haut, en regardant autour d'elle
d'un air de dfi.

Et elle reprit sa marche en chantant  pleine voix.

Le creux du Hubiland n'tait plus bien loin; au dtour du chemin elle
aperut la dchirure du sol, tapisse d'aubpines, qui semblaient
places l pour le plaisir des yeux. Monique se tut et ralentit le pas.

C'tait une sorte d'amphithtre semi-circulaire, un de ces
commencements de valle comme on en trouve partout dans les pays
accidents; une source claire et peu profonde sortait du sol, borde de
cresson et de roseaux, et au-dessus le superbe manteau d'tioles
parfumes drapait la nudit des roches.

La jeune femme devint grave; la beaut de ce lieu solitaire, que
quelques paysans seuls admiraient tous les ans, lui inspirait une sorte
de respect; l'odeur d'amande amre exhale par les fleurs la pntrait
et la grisait un peu, et puis, il y avait l tant de souvenirs
d'enfance! Bien de pnible ne pouvait venir  l'esprit devant cette
incarnation du printemps.

Monique s'approcha de la source, avec une sorte de timidit affectueuse,
comme si c'et t une amie,  laquelle on pouvait demander une caresse.
Les ptales des fleurs tombs sur l'eau transparente flottaient comme
autant de petites coquilles dlicates et transparentes, et la jeune
femme se pencha pour les voir de plus prs.

Tout  coup un lger mouvement se fit dans les joncs; Monique
tressaillit, car elle tait devenue peureuse; un son plaintif suivit...
elle recula avec un frisson d'angoisse. On n'entendait plus rien, le
jour baissait rapidement; elle pensa qu'il tait grand temps de rentrer
et tourna la tte du ct du village. Un blement si faible, qu'il avait
l'air d'un vagissement, se fit entendre presque sous ses pieds. Monique
fit un pas en avant, carta les herbes, vit un tout petit agneau, tomb
de la crte des rochers au travers des aubpines, qui tait rest l,
meurtri et bris de sa chute.

--Pauvre petite bte! dit Monique, dont le coeur compatissant fut pris
d'une solitude maternelle.

Elle se pencha, passa ses mains frles sous l'agneau et l'emporta dans
ses bras; elle savait quel devait en tre le propritaire, et voulait le
lui rapporter. Peu  peu elle sentit une odeur fade qu'elle ne reconnut
pas tout d'abord, et qui, soudain devine, fit passer sur elle un long
tressaillement qui la secoua  plusieurs reprises. Elle ouvrit les bras,
et l'agneau glissa  terre en exhalant un faible soupir. Sous la
rverbration des nuages encore teints de rose, Monique regarda ses
mains et son tablier... elle tait couverte de sang.

Un cri d'inexprimable horreur sortit de sa poitrine, et, affole de
terreur, elle prit sa course vers le village. Ce sang sur elle, le
dernier soupir de l'agneau semblable  celui d'une crature humaine,
c'tait l'avertissement du destin qui ne voulait pas lui permettre de
jouir d'une minute de joie et d'oubli.

Elle se rappelait en courant comment, dans la chambre de madame
Hortense, elle s'tait souvenue du regard de l'autre agneau bless par
les chiens, et la lugubre scne se dressait devant elle dans toute sa
funbre ralit.

Tout serait donc pour elle une perscution? Dans ce pays o les agneaux
sont plus nombreux que les arbres, rencontrerait-elle  chaque pas la
personnification du remords?

Toujours courant, elle arriva chez elle.

--D'o viens-tu? si tard et pleine de sang! dit Clmence qui l'avait
attendue avec inquitude.

--Du Hubiland. Il y a un agneau mort sur la route. J'ai voulu le
rapporter, je n'ai pas pu.

Elle parlait brivement, par saccades; Marin parut sur le seuil, et dans
les yeux de sa femme il lut l'horreur profonde de l'implacable souvenir.

Secou lui-mme par la pense d'une peine qu'il ne pouvait sonder, mais
qui devait tre atroce, il se pencha sur elle et lui donna un baiser.

... Monique se laissa tomber sur un banc et tordit ses mains d'un geste
rsign dans son dsespoir; en levant les yeux, elle vit sa mre qui
l'observait. Aussitt, elle sourit, se leva, prit une cuelle d'eau, s'y
lava les mains et changea de tablier.

--C'est une fantaisie que j'ai eue d'aller voir les pines blanches,
dit-elle  son mari qui vitait de la regarder. L'agneau doit tre 
Bonfils; il faudra le lui dire pour qu'il l'envoie chercher.

Elle parlait d'un ton tranquille. Clmence lui reprocha d'avoir couru
trop vite.

--Tu n'es plus une petite fille, lui dit-elle d'un ton svre; quand on
est marie, on est raisonnable!

Monique ne rpondit rien.




XXIII

A partir de ce jour, l'image de madame Hortense, blanche, immobile, avec
le petit filet de sang le long de la joue, fut la compagne habituelle de
Monique. Elle la suivait partout, au dou, dans le jardin o elle
passait de longues heures, dans les sentiers couverts, dsormais pleins
de fleura et d'insectes. La sinistre vision s'interposait entre la jeune
femme et la nature entire, empchant toute joie innocente d'arriver
jusqu' elle. Ce n'tait pas seulement le remords, ni le chagrin, comme
prcdemment, c'tait la manifestation vivante pour ainsi dire de ces
deux sentiments, qui ne remplaait rien, mais qui s'ajoutait aux peines
existantes.

Monique dprissait, Marin tait rong par la douleur.

Il avait espr avec elle une vie austre, o l'expiation tiendrait sa
place, mais o se trouveraient aussi des joies. Il s'tait dit qu'aimant
Monique, il en serait aim, et qu'ils finiraient un jour par relguer
dans l'ombre le souvenir du crime. Tant de choses s'effacent de la
mmoire, pourquoi pas celle-l?

Il s'tait tromp. Monique l'aimait, certes; elle l'aimait comme un
dieu! Mais elle avait peur de lui, il le sentait et s'en dsesprait.

Ils se parlaient de moins en moins, trouvant qu'ils ne pouvaient rien se
dire. Parfois, elle s'approchait de lui, pendant qu'il tait assis prs
du feu, le soir, et posant ses mains amaigries sur les paules de son
mari, elle le regardait de ses yeux profonds qui demandaient grce.

Il la serrait alors follement sur son coeur navr; elle se blottissait
contre lui, esprant trouver un peu d'apaisement... Mais ils ne
pouvaient exprimer leurs sentiments; elle n'osait pas, et lui, gauche
dans ses discours, croyait qu'il ne saurait pas dire les paroles
ncessaires.

L't s'coula ainsi, chaque jour emportant quelqu'une des esprances de
Marin et quelqu'une des forces de Monique, tristes paves de leur rve
de bonheur. Elle souffrait tant que, par moments, elle avait envie d'en
finir; puis le courage lui manquait; la crainte d'un esclandre la
tourmentait aussi, elle avait peur de faire parler d'elle aprs sa mort,
et surtout elle pensait  Marin, en se disant:

--Il croirait que je ne l'aimais pas!

Les tristes rafales d'automne soufflaient maintenant sur l'Ocan, et
Monique allait souvent s'asseoir sur les pierres, au haut de la falaise.
Depuis son retour elle n'avait pas encore os descendre jusqu'aux roches
noires; il lui semblait que l quelque chose d'elle, rest encore intact
dans toutes ses peines, se briserait comme le reste. C'est l qu'elle
avait jur d'tre fidle: oserait-elle fouler du pied la place o elle
avait fait ce serment qui devait tre si tt parjur?

Une haute mare avait jet au pied de la falaise d'normes quantits de
ce varech qui est une des ressources du pays, et les femmes s'taient
empresses  mare basse d'aller le recueillir pour le mettre  l'abri
de l'atteinte des vagues, afin de le prendre plus tard pour fumer les
champs, suivant l'usage.

--Est-ce que ta n'iras pas au varech? demanda Marin le soir mme,
pendant que la tempte rageait au dehors.

--Si tu veux.

--Il le faudrait, nous ne sommes pas riches, il ne faut rien ngliger de
ce qui peut nous rapporter ou nous pargner quelque chose.

--J'irai, dit-elle.

Il resta silencieux, fumant sa pipe devant les tisons dcroissants;
ainsi que des tincelles fugitives, les joies espres s'taient
teintes les unes aprs les autres, et il n'en resterait bientt plus
que de la cendre.

--Et toi, demanda-t-elle au bout d'un instant, est-ce que tu viendras?

--Peut-tre, quand j'aurai fini de dfouir nos pommes de terre. Il est
temps de les rentrer, les pluies commencent, et l'eau les perdrait.

Le silence retomba sur eux, pendant qu'au dehors, le fracas de l'ouragan
ressemblait  celui du tonnerre.

Le lendemain, l'eau devait se retirer dans l'aprs-midi, assez loin pour
permettre aux travailleurs d'accomplir leur besogne. Le vent avait
diminu, mais la mer tait ce que les marins appellent dmonte,
'est--dire que les vagues n'arrivaient plus par houles espaces, mais
qu'elles s'entre-choquaient follement les unes contre les autres, sans
rhythme et sans harmonie.

Sous l'ombre des nuages pousss par un souffle rapide dans les hauteurs
du ciel, beaucoup de bonnets blancs maillaient les groupes de rochers,
quand Monique arriva  son tour. Elle s'tait attarde, s'ingniant 
mille prtextes pour retarder le moment de descendre; elle avait peur de
ce qu'elle allait ressentir aux roches noires, et pourtant elle savait
qu'elle ne pouvait songer  travailler ailleurs, cette place tant celle
que la coutume assignait  la famille Bonami pour la rcolte du varech.

Quelques femmes remontaient dj; elle les rencontra  mi-cte.

--Comme tu viens tard! lui dirent-elles..

--Et vous, comme vous vous en allez de bonne heure! rpliqua la jeune
femme avec un retour de son ancienne vivacit. Elle avait la fivre, et
se fut volontiers querelle.

--C'est que la mer est furieusement dmonte; on ne sait si elle s'en va
ou si elle s'en revient, il n'y fait pas bon. Toi qui n'es pas forte, tu
devrais t'en retourner avec nous.

--J'aurai assez l'occasion de ne rien faire, rpondit-elle en continuant
 descendre.

La mer tait rude, tant mieux. Plus le travail serait difficile, moins
elle aurait du temps pour songer aux choses qu'elle voulait oublier.

Elle franchit, sans le regarder, l'endroit o elle avait fait son
serment de fidlit, et marchant avec une incroyable adresse sur les
pointes des rocs glissants, elle arriva aux endroits o la tempte de la
nuit avait jet par charretes les longs rubans bruns des algues et les
mousses vertes des gomons.

A grandes brasses, sans souci de se mouiller, Monique saisit la rcolte
marine et fit une douzaine de voyages dans les rochers jusqu' un
endroit sr. Elle mettait un enttement enrag  puiser son corps pour
ne pas laisser  son me le temps de souffrir.

Elle dut s'arrter, cependant, les forces lui manquaient; hors
d'haleine, les jambes tremblantes, elle s'appuya contre une paroi de
granit, pour respirer et regarder la mer.

Le ciel s'tait embras de lueurs farouches, les rayons du soleil qui
allait se coucher, traversaient des masses normes de vapeurs lgres et
floconneuses, qui prenaient l'aspect d'un incendie formidable. Les nues
de braise blanchtre s'croulaient lentement sur le fond de pourpre
incandescent.

--On dirait du sang! pensa Monique.

Aussitt l'odieuse image, un instant chasse, rapparut, enveloppe dans
le flamboiement des cieux; la mer semblait rouler du sang dans ses
vagues sombres franges de rose, et tout ce sang tait celui de la
victime, sans doute!

perdue, hallucine, Monique s'avana pour voir de plus prs; une vague
norme, qui se brisait sur un rocher  quelques mtres devant elle,
passa en pluie par dessus l'obstacle, et l'enveloppa de son cume
rougetre.

--Le sang! cria Monique en frissonnant sous l'eau glace.

Elle regarda la mer avec cet air de dfi qu'elle jetait aux choses plus
fortes qu'elle, car la vie avait pu la briser, mais ne l'avait pas
ploye. Une autre vague dferla avec fracas, puis une seconde, et l'eau
clapotante envahit le creux o elle se trouvait.

--Si vous me voulez, prenez-moi, dit Monique aux flots furieux, mais je
me dfendrai!

Elle voyait le danger, elle en comprenait l'tendue, elle savait qu'elle
pouvait fuir, et elle ne le voulait pas. Une fois de plus elle bravait
sa destine,--mais cette fois sa destine avait des forces matrielles
visibles et palpables.

Tous les bonnets blancs avaient disparu. En remontant bien avant son
heure, la mer les avait chasss devant elle. On n'avait point song 
Monique.

Elle, cependant, faisait face aux vagues qui montaient  l'assaut du
rempart qui l'entourait. Elle les laissait crouler sur elle; trempe
jusqu'aux os, aveugle par l'cume, elle reculait un peu de temps en
temps pour prolonger la lutte.

Elle n'avait pas une rsolution bien arrte de mourir, mais elle
sentait confusment que si elle mourait, ce serait pour le mieux.
L'instinct de la conservation, cependant, ne l'abandonnait pas, et aprs
un choc qui l'avait colle contre quelque roche, toute saignante,
gratigne par les asprits de la pierre, elle se relevait d'un air
hautain, comme pour dire aux flots:

--Je suis encore vivante!

Dans cette bataille insense, elle prouvait une joie intense, la
premire qu'elle et ressentie depuis sa chute: elle luttait sans trop
de perte; elle serait broye ou emporte, mais au moins, cette fois,
elle se serait bien dfendue! Elle qui n'avait su rsister ni  la
sduction ni au dsir du meurtre, elle tenait tte  l'Ocan! C'tait
bien, et cela la relevait  ses yeux.

Une masse d'eau norme s'enleva  vingt pieds de haut en une gerbe
d'cume et s'abattit sur le rocher qui soutenait Monique.

Cette fois elle perdit pied, et sentit que le remous l'entranait. Elle
s'arc-bouta de son mieux, avec une sorte de triomphe froce sur
elle-mme.

--Souffre encore, se dit-elle, c'est ainsi qu'on expie.

Soudain elle aperut, descendant la falaise comme s'il et eu des ailes,
Marin, illumin par les reflets d'incendie du couchant. Il accourait
pour la sauver. Elle sentit son me se fondre, et  travers les rochers,
jusqu' mi-jambes dans l'eau bouillonnante, elle se dirigea en
chancelant vers lui.

Les vagues, dans ce moment-l, frappaient ailleurs des coups qui
faisaient trembler le sol; les mers dmontes ont de ces lubies; l'Ocan
avait renonc  se battre corps  corps avec le pauvre tre endolori,
qui, maintenant, voulait vivre. Mais Monique se mouvait maladroitement
dans sa lourde jupe de laine sature d'eau; elle avanait  peine de
quelques pas en une minute, et tout  l'heure les gerbes d'eau allaient
revenir l'craser.

Marin accourut en trbuchant au travers des obstacles, enleva sa femme
dans ses bras et voulut retourner sur ses pas; une lame norme s'abattit
tout d'une masse  l'endroit o ils taient tous deux un millime de
seconde auparavant; ils n'en reurent que les claboussures, assez
fortes pour les renverser tous les deux, mais la mort avait renonc 
eux pour cette fois.

--Tu es folle! dit Marin en dposant sa femme  terre, quand ils furent
 l'abri du danger.

Monique regarda autour d'elle, et vit qu'ils taient sur la pierre du
serment.

--Tu ne veux donc pas que je meure? lui rpondit-elle.

Il la saisit avec frnsie.

--Toi? mais tu es ma vie, mon tout! je veux que tu sois heureuse, ou,
sans cela, c'est moi qui vais m'en retourner l...

Il indiquait l'endroit maintenant envahi par les eaux, o ils avaient
failli prir tout  l'heure.

--Et tu m'aimes autant que s'il n'tait rien arriv?

--Je ne sais pas comment je t'aurais aime, rpondit Marin en levant sa
main vers le ciel qui flamboyait comme une apothose, mais je sais que
je t'aime, tant qu'un homme peut aimer.

--Tu m'as donc pardonn?

--Je t'ai toujours pardonn!

Elle l'attira  elle et lui donna un long baiser de passion sauvage.

--Ramne-moi chez nous, dit-aile. A prsent, nous allons tre heureux.

Elle ta sa longue jupe trempe d'eau qui l'empchait de marcher, et,
vtue d'un simple petit jupon court, elle gravit la falaise prs de son
mari.

--Tu es toute en sang, lui dit-il tout  coup, s'en apercevant pour la
premire fois.

--a ne tait rien, rpliqua-t-elle, avec un sourire qu'il ne lut avait
jamais connu, c'est le mien!

Ils rentrrent; le feu flamba haut dans la chemine. Marin dshabilla
Monique avec les soins tendres et gauches qu'il et apports  la
toilette d'un nouveau-n, et il la mit dans le lit en l'entourant de
prcautions infinies. Elle lui soumit d'un air heureux, et c'tait
l'ancienne Monique qui tait revenue, tant elle avait sur son visage de
jeunesse et de lumire.

Dbordant d'une joie qu'il, avait cru ne jamais connatre, il se pencha
sur elle et la regarda avec ivresse en lui disant:

--Oh! ma Monique, c'est seulement d'aujourd'hui que je sens que tu es ma
vraie femme.




XXIV

Lorsque Marin ouvrit les yeux, la pluie tombait lourdement au dehors; il
l'couta clapoter sur le chemin, puis, mieux rveill, il se souvint de
ce qui s'tait pass la veille, et se tourna avec une sorte d'inquitude
vers Monique.

Elle dormait, la bouche entr'ouverte, les joues trs-rouges, un bras
hors du lit, comme quelqu'un qui s'est dbattu avec ses rves. Il toucha
cette main, elle tait brlante; il effleura la joue, on et dit un
charbon ardent.

Elle s'veilla, et dit d'une voix rauque:

--J'ai soif.

Il fut debout aussitt et lui donna  boire. Elle trempa ses lvres dans
le verre et dit:

--L'eau est amre!

Marin, surpris, gota l'eau qui n'avait aucune amertume. Il voulut
questionner Monique, mais elle s'tait dj rendormie.

Aprs l'avoir contemple quelques instants, Marin acheva de se vtir et
courut chez Clmence.

--Elle doit avoir attrap du mal  la mer, dit-il en terminant son
explication.

--Il y avait de quoi! rpliqua la vieille femme.

Mais sans s'pancher en discours inutiles, elle suivit son gendre.

Monique s'tait rveille pendant leur absence. Elle les accueillit avec
le sourire de la veille, si diffrent de son expression habituelle.

--Mais elle a l'air trs-bien! fit Clmence.

--J'ai essay de me lever, je ne peux pas, rpondit la jeune femme avec
une expression de contentement extraordinaire. C'est la fatigue d'hier,
mais ce ne sera rien du tout. Demain, il n'y paratra plus.

La pluie empchait tout travail au dehors, Marin resta prs de sa femme,
dont il pressait la main de temps en temps. Ils se regardaient en
souriant, et n'avaient pas besoin de se parler. Ne s'taient-ils pas
tout dit dans leur court entretien, la veille, sur la pierre du serment?

Clmence,  demi rassure, les servit pendant tout le jour, et se retira
le soir, sur les instances de Marin, qui lui conseilla de dormir
tranquille; Monique tait visiblement trs-oppresse, mais elle ne se
plaignait de rien, dclarant que jamais de sa vie elle n'avait t si
heureuse, ni si bien, et son visage ne dmentait pas ses paroles..

Dans la nuit, elle eut un peu de dlire, mais c'tait un dlire
paisible, presque joyeux, o elle voyait les souvenirs de sa petite
enfance. Elle semblait avoir laiss dans les vagues couleur de sang les
peines et les remords de sa vie rcente. Marin cependant, trs-effray,
alla ds la matin trouver M. Mahaut, qui vint voir la malade.

--Il faut aller chercher le docteur, dit-il. Je ne suis pas grand clerc,
mais il me parait que ceci ressemble beaucoup  une fluxion de poitrine,
et nous ne sommes pas de force  soigner ces maladies-l sans l'aide
d'un mdecin.

Monique avait entendu, non ces paroles, mais le ton d'avertissement qui
les accompagnait.

--Monsieur Mahaut, dit-elle, vous reviendrez quand le mdecin sera
parti, n'est-ce pas?

--Certainement, ma belle enfant, si a peut vous faire plaisir.

--Je vous en prie bien, insista-t-elle.

Le mdecin arriva dans la soire. M. Mahaut ne s'tait pas tromp,
Monique avait une fluxion de poitrine d'une intensit peu ordinaire. Un
traitement nergique fut ordonn, et appliqu aussitt, autant que faire
se pouvait dans un endroit loign des villes.

A peine le cabriolet du docteur avait-il disparu au tournant de la
route, que Monique carta sa mre sous quelque prtexte, puis fit signe
 son mari de venir auprs d'elle.

--Je suis trs-malade, n'est-ce pas? lui dit-elle, avec cette expression
de tendresse joyeuse et confiante qu'elle avait rapporte des roches
noires.

--Tu es malade, c'est sur! rpondit le pauvre garon embarrass. On lui
avait bien recommand de cacher  la malade la gravit de son tat, et
lui qui, mme pour pargner un chagrin  Monique, n'avait jamais pu
venir  bout de mentir, se sentait bien maladroit.

--Eh bien, coute; j'ai besoin de voir M. Mahaut et de lui parler toute
seule.

--Encore un secret? fit Marin en fronant le sourcil.

--Non, quand je dis toute seule, a veut dire avec toi. Va me chercher
M. Mahaut tout de suite. Il m'a promis de revenir, et il viendra.
Dpche-toi.

Marin hsita un instant, puis partit en courant. Un quart d'heure aprs,
il ramenait le digne homme.

--Eh bien, Monique, qu'est-ce que tu me veux? fit celui-ci, ramen  ses
vieilles habitudes par la vue du joli visage redevenu enfantin et rose
sous l'animation de la fivre.

--Je veux vous dire quelque chose, monsieur le maire, et je vous prie de
vous asseoir auprs de mon lit pour l'entendre.

M. Mahaut s'assit, un peu mu. Marin se tint debout contre le lit, entre
eux.

La voix de Monique tait forte, bien qu'un peu voile; elle haletait en
parlant, mais elle ne semblait pas souffrir, et, en ralit, elle
souffrait peu.

--Vous savez, monsieur le maire, dit-elle en fixant ses yeux bleus sur
ceux du fonctionnaire, que j'ai t  Rouen, par la protection de votre
bont.

Il approuva d'un signe de tte.

--Je ne sais pas si vous avez su qu'il tait arriv un malheur dans la
maison o vous m'avez fait entrer.

--Je le sais, rpondit M. Mahaut. Je sais aussi qu'on t'a accuse et
qu'on t'a relche, parce que l'ide de t'accuser tait par trop
absurde. Est-ce l ce que tu voulais me dire?

Monique avait rougi, puis pli. Elle tourna vers son mari un regard
suppliant auquel il rpondit par un geste d'approbation. Il avait
compris ce qu'elle voulait, et ne pouvait le trouver mauvais, car il la
savait bien malade, plus qu'elle ne le croyait elle-mme.

--Eh bien, monsieur le maire, je vais mourir, et je n'en suis pas
fche, car aprs ce que vous allez apprendre, vous me regarderiez d'un
bien mauvais oeil... On n'a pas trouv la personne qui avait fait le
coup?

--Non, eh bien?

--C'tait moi! dit Monique, et elle retomba toute blanche sur son
oreiller.

--Toi! s'cria Mahaut boulevers, se demandant si la malade n'avait pas
une nouvelle attaque de dlire.

--Oui, monsieur le maire, c'tait moi.

--Eh! bon Dieu! Comment? A quel propos? une enfant comme toi...

Monique tourna ses yeux brillants de fivre vers son mari, et il comprit
qu'une partie du douloureux secret resterait entre eux.

--Elle m'avait rprimande, dit la jeune fille: j'tais orgueilleuse et
violente, la colre m'a aveugle, et je l'ai frappe. Depuis, monsieur
le maire, je n'ai plus eu un instant de repos.

--Pourquoi m'as-tu dit a? Puisqu'on t'avait relche, il me semble que
tu pouvais bien garder ton secret pour toi!

--Oui, monsieur le maire, mais on a vu, n'est-ce pas? des innocents qui
taient condamns pour des coupables, j'ai lu a dans les livres. Et
j'ai pens que si, aprs que je ne serai plus l pour le dire, vous
appreniez qu'on accuse quelqu'un de ce qui a t mon crime  moi, vous
pourriez justifier celui qui n'aurait pas fait le mal.

M. Mahaut coutait, interdit, abasourdi de ce qu'il venait d'entendre,
et pris malgr lui d'admiration pour la conduite de Monique.

--Alors, c'est une dclaration que tu me fais? Veux-tu la signer?

--S'il vous plat, monsieur le maire; seulement, je vous demanderai de
n'en parler  personne,  cause de Marin, qui en aurait de la honte, et
qui ne l'a pas mrit. Ce serait seulement dans le cas que je vous ai
dit...

--Sois tranquille, tu peux compter sur moi. Vous le saviez? ajouta M.
Mahaut, en s'adressant  Marin.

--Elle n'a pas voulu m'pouser avant de me le dire, rpondit celui-ci.

Le maire s'tait lev: il regarda un instant la jeune criminelle, dont
le visage tait maintenant si calme et si pur, puis, pouss par, un
mouvement irrsistible, il posa sa main droite sur le front brlant.

--Pauvre enfant, dit-il, votre faute est grande, mais vous l'avez
expie.

--Oh! oui! rpondit-elle simplement. Ce n'est ni la maladie ni la mort
qui sont les plus mauvaises...

Le lendemain, de grand matin, M. Mahaut prsenta  la jeune femme une
rdaction bien simple, tout officielle, de leur entretien de la veille.
Elle la signa d'une main ferme, et Marin mit auprs de celle-l sa
signature qui tremblait.

--Et maintenant que vous avez la conscience en paix, dit Mahaut, on va
vous gurir.

--a sera comme le bon Dieu voudra, rpondit Monique.

Elle sentait ses forces baisser trs-vite, mais sans secousse. Dans ce
corps us par le chagrin, la maladie avait trop beau jeu. Marin la
regardait d'un air sombre pendant qu'elle dormait, souriant quand elle
pouvait le voir.

Le soir du quatrime jour, elle lui fit signe de venir tout prs d'elle.

--Nous aurions t bien heureux, tu crois? lui dit-elle tout bas.

--Oh! oui! bien heureux!

--Eh bien, c'est ce qui te trompe. Nous sommes heureux  prsent parce
que je m'en vais; mais si j'avais d vivre, a aurait recommenc tout
comme auparavant! Et nous n'aurions eu que de bons moments, mais jamais
de repos. Je t'assure qu'il vaut mieux que je m'en aille.

--Et moi? murmura Marin, enfin vaincu par les larmes, qu'est-ce que je
deviendrai?

Elle le regarda tristement de ses yeux o la vie dcroissait
visiblement.

--Toi, pauvre, pauvre Marin! Tu auras bien de la peine... Mais si je
n'avais pas t ce que je suis, je ne t'aurais jamais aim comme je
t'aime  prsent!

Elle mourut  l'aube, aprs une courte agonie, pendant laquelle elle ne
reconnut personne. Elle quitta la vie sans avoir cette conscience de la
douleur de ceux qui conservent leur lucidit jusqu'au bout.

On l'enterra dans la tombe de Victoire. Marin avait t lui-mme le
rosier blanc avec sa motte de terre, et le replaa seul quand tout fut
fini; il ne permit  aucune main profane de toucher l'arbuste deux fois
sacr, aprs quoi il descendit aux roches noires, et y resta jusqu' la
nuit tombe.

Il travaille  son champ et  son jardin comme dans le temps o il tait
garon. On le voit encore plus souvent qu'autrefois soigner le rosier
qui recouvre tout ce qu'il a aim.

M. Mahaut n'a pas eu  produire la dclaration de Monique, car jamais
rien n'est venu mettre la justice sur les traces de l'auteur du
mystrieux crime de Rouen.

FIN.



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Paris, Typographie E. Plon, Nourrit et Cie, rue Garancire, 8.




[Fin du roman _Un crime_ par Henry Grville]