
* Livre lectronique de Project Gutenberg Canada *

Le prsent livre lectronique est rendu accessible gratuitement
et avec quelques restrictions seulement. Ces restrictions ne
s'appliquent que si [1] vous apportez des modifications au
livre lectronique (et que ces modifications portent sur le
contenu et le sens du texte, pas simplement sur la mise en
page) ou [2] vous employez ce livre lectronique  des fins
commerciales. Si l'une de ces conditions s'applique, veuillez
consulter gutenberg.ca/links/licencefr.html avant de continuer.

Ce texte est dans le domaine public au Canada, mais pourrait
tre couvert par le droit d'auteur dans certains pays. Si vous
ne vivez pas au Canada, renseignez-vous sur les lois concernant
le droit d'auteur. DANS LE CAS O LE LIVRE EST COUVERT
PAR LE DROIT D'AUTEUR DANS VOTRE PAYS, NE LE
TLCHARGEZ PAS ET NE REDISTRIBUEZ PAS CE FICHIER.

Titre: Clairefontaine
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1885
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1886 (deuxime dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   19 fvrier 2009
Date de la dernire mise  jour: 19 fvrier 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 265

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par Google Books




CLAIREFONTAINE

HENRY GRVILLE

Deuxime dition

PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANCIRE, 10

Tous droits rservs



L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en octobre 1885.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




CLAIREFONTAINE

HENRY GRVILLE

Deuxime dition

PARIS

LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT et Cie IMPRIMEURS-DITEURS
RUE GARANClRE, 10

1886




I

Le champ de foire bruissait et grouillait comme un immense rucher, dont
les ruches auraient t des boutiques. La vieille lande grise de
Sainte-Croix n'en paraissait point autrement mue, ce spectacle se
renouvelant une fois par an, sous le plus ardent soleil d'aot.

Dans un champ, clos de murailles de terre couronnes d'ajoncs pineux,
deux ou trois gardiens avaient mass une prodigieuse quantit de
vhicules: on en voyait de toutes formes et de toutes couleurs, depuis
la haute charrette  foin, amene pour remporter bien loin quelque gros
btail, jusqu' la modeste carriole,  peine assez grande pour contenir
un petit veau; depuis l'lgante calche d'un visiteur citadin, jusqu'au
tilbury le plus exigu, en passant par la marengotte recouverte de toile
cercle,  laquelle ses deux roues et l'quilibre le plus instable dans
le poids du chargement font courir  tout instant le risque de verser
sur la grande route.

On criait, on jurait, on avait dj prodigieusement bu. Les _moques_ de
faence commune s'alignaient sous la toile verte des cafs en plein
vent, sans cesse vides et sans cesse remplies. Les familles ou les
socits s'arrangeaient entre elles pour dner ensemble, car la messe
tait finie, et midi depuis longtemps sonn  tous les apptits. Aussi
les marchandes de pain avaient-elles fort  faire.

Une broche norme supporte  chaque extrmit par deux perches en croix
prsentait  une gigantesque flambe tout un chapelet de gigots  divers
degrs de cuisson: la fume montait vers le ciel, grasse et savoureuse,
voquant dans la mmoire du notaire d'anciennes rminiscences du
collge,  travers des lambeaux de vers latins.

--Un beau gigot, matre Mahaut? demanda gracieusement le titulaire de la
rtisserie en plein vent.

Matre Mahaut regarda ddaigneusement les pices exposes.

--Trop maigres! dit-il avec la concision de la vritable loquence.

--Vous vous y connaissez! fit le rtisseur en clignant de l'oeil. Eh
bien, choisissez votre gigot l dedans, et vous l'aurez tout cuit dans
une demi-heure.

L dedans, c'tait une sorte de parc en miniature o une demi-douzaine
d'agneaux effars, presss les uns contre les autres, regardaient les
consommateurs avec une expression de terreur si vidente, qu'un
philosophe et t bien embarrass d'affirmer qu'ils n'avaient pas la
notion la plus exacte du sort qui les attendait.

Matre Mahaut se pencha sur les pauvres btes, palpa soigneusement les
gigots vivants qui tentaient vainement de se drober  son treinte, et,
aprs plusieurs essais:

--Celui-l, dit-il d'un ton convaincu. Le gigot de droite, et laissez-y
la queue.

Une petite discussion s'engagea alors sur le prix, absolument exorbitant
d'ailleurs, comme de juste en pareille circonstance; puis matre Mahaut,
qui avait le coeur sensible et qui ne pouvait pas voir saigner un
poulet, s'loigna afin de parfaire son apptit, pendant que la victime
lue passait de vie  trpas dans les mains expditives du rtisseur.

--Bonne foire? dit un monsieur de la ville, en arrtant au passage
matre Mahaut, son ami.

--Excellente, temps superbe, affaires satisfaisantes. Il n'y a qu'une
chose qui m'ennuie: c'est une petite vente cette aprs-midi; cela coupe
la journe en deux; mais, dans l'intrt des hritiers, vous
comprenez... Vous dnez avec nous, mon cher? Je viens de me choisir un
gigot! mais un gigot! Sous la tente, vous savez?

--Bien volontiers. Nous avons un pt...

--Eh bien, on mettra le tout ensemble. Dans un quart d'heure, au caf
Lamourette, n'est-ce pas?

Ils se sparrent gaiement.

--Oh! papa! regardez, qu'est-ce qui vole comme cela en l'air? fit une
toute petite voix auprs du notaire.

Il se retourna et vit une fillette mignonne, de six ans  peine, qui
tirait de toutes ses forces sur la main que laissait pendre  son ct
un homme de haute taille, encore jeune, au teint hl, de ce hle
particulier que donne la mer  ceux qui vivent d'elle et avec elle.

--C'est La Haye et sa fille! dit matre Mahaut. Bonjour, La Haye. a va
toujours, la pche?

--Oui, merci bien, monsieur Mahaut, a va! rpondit le pcheur, dont le
visage s'claira d'un bon sourire.

--Et vous tes venu avec votre fillette?

--Faut bien amuser un peu les enfants: depuis que sa mre est demeure
sans pouvoir bouger, elle s'ennuie un brin  la maison. Je la promne.

--Vous faites bien, La Haye, vous faites bien.

La petite fille avait contempl un instant le ventre respectable et les
breloques de matre Mahaut; mais, ds qu'il eut cess de parler, elle
revint  sa premire ide.

--Papa, qu'est-ce que c'est que a qui vole en l'air?

C'taient de petits cochons de lait qui venaient de changer de
propritaire. Placs  terre pour la vente, six par six, dans des sortes
de cages  poules, ils devaient tre chargs sur une charrette pour
aller vivre ou mourir en exil, et, afin d'viter toute tromperie sur la
quantit de la marchandise, le vendeur les livrait  l'acheteur, un 
un,  la vole. Il les prenait par une patte et les lanait en l'air; le
nouveau possesseur, debout dans son vhicule, les attrapait au passage
et les entassait dextrement.

On peut s'imaginer de quelle musique tait accompagne cette manoeuvre
arienne; aussi les cris stridents des bestioles assourdissaient-ils
l'assemble, pendant que leurs petits ventres roses tournoyaient en
l'air comme des oiseaux quelque peu massifs.

--Mais a doit leur faire mal! dit Vevette en tirant sur la main de son
pre.

--Depuis le temps que a dure, ils y sont accoutums! rpliqua un
loustic qui passait.

Vevette le regarda de travers. C'tait une petite demoiselle trs-fire,
et elle n'aimait pas qu'on lui parlt, quand elle ne connaissait pas les
gens. La cueillette des petits cochons tant termine, elle s'loigna,
entranant doucement son pre vers les boutiques o l'on vendait des
images.

--Achetez-moi un livre, papa, dit-elle.

--Mais tu ne sais pas lire, fit La Haye en riant.

--Ce sera pour quand je saurai, rpondit la fillette, toujours grave.

La Haye s'excuta, et elle emporta un livre d'images.

Une sorte de silence se fit peu  peu sur le champ de foire:  peine
entendait-on les appels des gens attabls sous les bches de toile des
cafs, le blement plaintif des agneaux qui n'avaient pas trouv
d'acqureur, et les gmissements des veaux brusquement spars de leurs
mres.

La foire de Sainte-Croix dnait.




II

Sous le soleil lourd, par les chemins creux dont les arbres se
croisaient souvent au-dessus de sa tte, Jean Boirot s'en allait vers
Sainte-Croix au pas tranquille de sa bonne jument grise.

Paisible d'habitude, il avait martel en tte ce jour-l, car deux
affaires l'avaient pouss hors de chez lui, et deux affaires  la fois,
c'tait beaucoup pour un homme qui d'ordinaire n'en avait aucune.

La premire, la plus ancienne en date, c'tait une promesse d'un
camarade, rencontr  la dernire foire, et qui lui avait donn
rendez-vous pour ce jour-l; leur but tait de lui faire avoir une belle
charrette presque neuve pour la moiti du prix qu'elle avait cot,
tant donn que celui qui l'avait fait faire avait grand besoin d'argent
et ne savait o en trouver.

La seconde affaire tait moins importante; aussi Jean Boirot n'y
songeait qu'entre deux, lorsque l'ide de la charrette avait un peu
fatigu son esprit.

La veille, il avait reu une lettre crite sur ce papier  envelopper le
fromage de gruyre que l'on retrouve encore dans les piceries de
campagne; le style tait simple, mais presque obscur,  force de
sous-entendus; l'enveloppe tait cachete avec de la mie de pain. Du
tout ensemble, Boirot avait appris que sa cousine Mlanie Duteux tait
morte dans sa maison, laissant un fils g de huit ans et quelques
dettes; qu'elle'avait ordonn avant sa mort de vendre tous ses biens
mobiliers pour payer ce qu'elle devait, et que, comme parent, Jean
Boirot tait invit  passer une fois ou l'autre  Sainte-Croix, afin de
voir  ce qu'on ferait du petit garon.

On cousine  des degrs fort loigns en Normandie, et surtout dans ce
coin de terre compris entre la Manche et l'Ocan qu'on appelle la Hague.
Les villages sont loigns les uns des autres; point de villes ni de
gros bourgs pour rapprocher les distances: les cultures, souvent
espaces par de grandes landes improductives, retiennent les hommes loin
des hameaux tout le jour. Si par tradition les paysans riches ou pauvres
ne conservaient pas l'habitude de se visiter de temps  autre, au moins
une fois l'an entre gens qui ont quelque lien de parent, l'isolement
moral deviendrait bientt aussi complet que l'isolement matriel. Donc,
on _cousine_ au vingtime degr. Mais Mlanie Duteux n'tait point une
parente si loigne pour Jean Boirot; aussi pensait-il  la dfunte avec
une sorte de mlancolie.

--C'tait une jolie fille autrefois, se disait-il; si jolie que les
garons se retournaient pour la voir, quand elle passait sur les routes
en allant au march  Cherbourg. Son mari ne valait pas grand'chose, il
a bien fait de mourir, et a l'a bien dbarrasse, mais c'tait trop
tard,  ce qu'il parat, puisque la voil qui s'en est alle aussi...

La cloche aigu de l'glise de Sainte-Croix jeta dans l'air une vole de
sons joyeux.

--Dj vpres? se demanda Boirot en frappant du talon le flanc de sa
bte pacifique. Je me suis joliment attard!

Comme il dbouchait sur la lande, dont il avait  traverser un coin
avant de gagner le village, il vit apparatre sur une charrette une
armoire de chne, dont les portes enleves laissaient voir l'intrieur
bant. Derrire la charrette marchaient deux ou trois femmes qui
jacassaient avec animation, en se montrant l'une  l'autre des hardes et
des affiquets de femme qu'elles emportaient.

--Est-ce qu'ils auraient fait aujourd'hui la vente de Mlanie, pour
profiter de l'occasion de la foire? se demanda Boirot. Et un peu
mcontent, avec une vague impression qu'on n'et pas d aller si loin
sans lui, il fit prendre de force le trot  sa monture.

La maison de Mlanie, Duteux tait situe un peu  l'cart, dans un
groupe de constructions qui avait jadis d former un petit hameau; mais
la plupart des demeures taient tombes en ruine par la mort ou
l'abandon, et la veuve avait pass les dernires annes de sa vie dans
l'isolement presque complet que produit dans ce pays  demi sauvage le
manque de proches voisins.

C'tait pourtant une riante maisonnette,  cette heure du jour o le
soleil en clairait la faade. Un rosier blanc, de ceux que les
jardiniers rustiques appellent le _bouquet de la marie_, cachait la
nudit des pierres grises sous un splendide manteau de feuillage sombre
et luisant, sem d'une profusion inoue de grappes d'un blanc  peine
ros. Mais les portes et les fentres taient ouvertes; la paille
jonchait le seuil et les alentours; des voix criardes piaillaient 
l'intrieur; de gros rires clataient de temps en temps, couverts par le
bruit d'une discussion anime: Jean Boirot se sentit de plus en plus
mcontent. Il descendit de sa bte et l'attacha par la bride  l'anneau
scell dans le mur.

Deux ou trois femmes sortirent de la maison pendant que d'autres
entraient: chacune emportait quelque objet  la main; on se htait, car
la cloche ne cessait de tinter, dominant le tapage de sa claire
sonnerie.

--C'est donc pour aujourd'hui la vente? dit-il  un homme qui sortait.

--C'tait pour aujourd'hui, reprit l'homme, car la voil qui est finie.

La cloche s'arrta, et les femmes runies en groupes se mirent  courir
du ct de l'glise. Bientt il ne resta plus devant la maison que
quelques hommes, parmi lesquels l'huissier qui avait fait la vente.

Boirot se fit connatre et demanda d'un ton fch pourquoi l'on s'tait
tant press.

--C'tait la volont de la dfunte, rpondit l'huissier, indiffrent: et
puis mieux valait aujourd'hui,  cause de la foire. Tout s'est bien
vendu, allez, plus qu'on ne pouvait l'esprer; non-seulement les dettes
sont couvertes, mais il restera quelque chose pour le petit.

--Tiens, le petit! C'est vrai! dit Boirot, o est-il?

--Depuis que la vente a commenc, je ne l'ai pas vu, fit le notaire, qui
venait de se joindre au groupe.

On appela:--Bon-Louis! mais rien ne rpondit.

--Il se retrouvera ce soir,  l'heure de la soupe! dit quelqu'un en
riant.

Boirot hocha la tte d'un air grave. Il n'tait satisfait ici ni des
hommes ni des choses, mais sa dignit lui interdisait d'en rien
manifester.

--Je vais le chercher, dit-il.

Les autres s'loignrent, et Boirot entra dans la maison ouverte o il
n'y avait plus rien  prendre.

Il la parcourut dans tous les sens, du haut en bas, sans y trouver rien
que de la paille et des papiers dchirs. L'endroit o avait t le lit
se reconnaissait  la boiserie moins enfume, protge jadis par les
vieilles courtines d'indienne ou de toile bleue en usage dans ce pays.
Involontairement Boirot se dcouvrit et fit un signe de croix, comme
s'il et t devant le corps de la dfunte, tel qu'on l'y avait vu si
peu de jours auparavant.

Presque honteux de cette action machinale, il se dtournait, lorsqu'il
vit dans la porte l'enfant qu'il cherchait.

C'tait un beau petit gars de huit ou neuf ans, grand pour son ge, d'un
blond de lin, avec des yeux bleus trs-honntes et braves; les sourcils,
d'un noir d'encre, donnaient  ce visage enfantin une fermet presque
virile; mais, dans ce moment, les lvres tremblantes et les joues ples
le rendaient aussi pitoyable que le plus misrable orphelin.

--Bon-Louis, dit le paysan, mu, c'est moi qui suis le cousin Jean, Jean
Boirot, tu sais bien?

L'enfant fit un effort souverain pour empcher ses larmes de couler, et
rpondit d'un signe de tte.

--Tu me connais? insista Boirot.

--Maman vous aimait bien, rpondit Bon-Louis d'une voix mal assure.
Elle avait dit que vous viendriez.

Le cousin Jean aurait bien voulu dire quelque chose, mais il ne savait
pas quoi; donc il se tut un moment.

--O t'tais-tu sauv? reprit-il pour changer le tour de la
conversation.

--Dans le jardin, rpondit le petit garon en indiquant de la main le
parterre qui s'tendait derrire la maison; ils n'ont pas touch aux
fleurs; ils n'y ont pas pens. Tant mieux. Maman aimait ses roses.

Machinalement Boirot suivait l'enfant, qui s'tait avanc sur le seuil
et qui regardait tristement le jardin plein de bruissements d'insectes.
La joie du jour clatait dans toute son intensit sur ce coin de terre
embaum.

--Pourquoi t'tais-tu cach? demanda Boirot, dont l'esprit simple se
sentait boulevers par mille impressions confuses.

--Parce que j'tais en colre. Est-ce que vous croyez que a me fait
plaisir de les entendre rire et plaisanter de ce qui avait appartenu 
ma maman? Je les dteste tous!

Il ferma les poings, et ses sourcils noirs se rejoignirent en une barre
qui traversa tout son visage, donnant une expression redoutable  cette
physionomie bonne et franche.

--Et moi? fit Jean Boirot en posant sa rude main avec une douceur
fminine sur la tte du petit rebelle.

--Vous, ce n'est pas la mme chose. Je vous ai vu tout  l'heure quand
vous vous tes sign devant la place du lit.

Ils restrent sans parler, au milieu des roses panouies, o les
abeilles entraient avec avidit pour en ressortir lourdes et charges de
miel. La cloche tinta quelques coups isols, pour Complies, dans le ciel
tranquille o de lgers nuages passaient trs-lentement. Tout tait
autour d'eux clos et born par des frondaisons d'un vert intense, et il
faisait trs-chaud.

--Qu'est-ce que tu vas faire? demanda Boirot. Bon-Louis haussa les
paules, pour dire qu'il n'en savait rien.

--Tu ne vas pas rester ici tout seul, pourtant! insista le paysan.

--J'aimerais bien, mais ils ne voudront pas.

--Qu'est-ce que tu aimerais le mieux? hasarda Boirot.

Bon-Louis se tut un instant, puis brusquement:

--Je voudrais aller  la mer, rpondit-il.

--A la mer! comme marin?

--Je ne sais pas, je voudrais voir la mer.

--Tu ne l'as jamais vue?

--Non, fit brivement le petit.

Cela, c'tait le seul chagrin que lui et caus sa mre. Jamais elle
n'avait voulu l'emmener avec elle quand elle allait,--si rarement!-- la
ville, et Sainte-Croix se trouve assez loin dans les terres pour qu'un
enfant ne puisse aller et revenir seul, en un jour, de l'Ocan ou de la
Manche.

--Sais-tu o je demeure? demanda Boirot, pour dire quelque chose.

--A Clairefontaine.

--Sais-tu o c'est?

--C'est dans la Hague.

Le paysan traversa la maison et se retrouva sur le chemin. Bon-Louis
l'avait suivi.

--Viens avec moi, lui dit-il, nous allons goter.

--Je n'ai pas faim.

--a ne fait rien; viens tout de mme.

Ce n'est pas l'autorit que Boirot venait de mettre dans sa voix qui
dcida le petit garon, mais quelque chose d'indfinissable. Il se
sentait malgr lui attach  ce nouveau venu, tranger tout  l'heure.
Il le suivit docilement, aussi docilement que la bonne jument dont
Boirot lui avait remis la bride.




III

--Qu'est-ce que tu veux que je fasse de cet enfant-l?

Artmise Boirot, qu'on appelait familirement Tmise, regarda de travers
son mari, qui, penaud, se tenait debout prs de la table.

--Tu nous trouves trop riches, n'est-ce pas, que tu nous amnes une
bouche de plus  nourrir?

Boirot continuant  se taire, Tmise rpta brutalement sa question:

--Qu'est-ce que tu veux que je fasse de cet enfant-l?

Bon-Louis rprima le mouvement de hautaine colre qui lui avait fait
relever la tte pour braver la maussade htesse. L'clair de ses yeux
bleus s'teignit subitement, et il sembla se rencoigner dans l'ombre de
la table pour chapper aux mauvaises paroles.

Les flammes mouvantes du foyer jetaient des lueurs capricieuses sur les
objets aussi bien que sur les htes de ce logis primitif. La nuit qui
tombait  peine au dehors tait dj faite depuis longtemps 
l'intrieur de la maison basse et enfume, mais le feu allum pour le
repas du soir jetait dans l'air une sorte de joie inquite, instable et
fugitive comme la courte flambe des ajoncs que jetait sous la chaudire
fumante la main parcimonieuse de la mnagre.

Le long de la muraille, prs de la porte, s'tageaient sur l'_yer_ de
chne les assiettes d'tain estampes au millsime de 1672, cte  cte,
avec les _plats fleuris_ de faence, o une fleur bizarre, d'un style
archaque transmis de pre en fils chez des dcorateurs sans artifice,
s'tale sur un fond bleut, aussi doux au regard que poli sous la main.

Les flammes dansantes jetaient un point rouge sur une assiette de mtal,
un point d'argent sur un plat de faence, puis retombaient soudain comme
mortes. La grande vieille armoire de chne sculpt devenait alors toute
noire; les lits draps d'indienne violette, au bout de la salle,
prenaient des airs de sarcophages; seul, le foyer, d'un rouge sombre,
vivait encore, comme un oeil courrouc, jusqu'au moment o Tmise y
jetait une nouvelle flambe d'ajoncs crpitants.

--Vois-tu, ma femme, dit Boirot aprs un long silence, j'ai amen le
petit parce qu'il le fallait.

Artmise haussa les paules, mais son mari tait maintenant dcid 
dire ce qu'il avait sur le coeur, et il ne se laissa point troubler.

--Si tu avais vu ce que j'ai vu, reprit-il, tu aurais fait comme moi.
Quand je suis all  Sainte-Croix, je m'imaginais que quelqu'un se
serait occup du petit, que quelques bonnes gens auraient pris soin de
lui, comme de son bien. De son bien, oui; car je suis arriv comme on
finissait la vente des meubles; j'en avais rencontr sur la route, en
m'en venant. Mais je ne pensais pas que c'taient ceux que notre pauvre
grand'mre avait laisss  Mlanie en mourant. Enfin, tout a t vendu
pour payer les dettes, car la pauvre cousine avait accept les dettes de
son mari...

--Un joli monsieur! grommela Artmise en jetant un gros paquet d'ajoncs
sous la chaudire.

--C'est son fils qui nous coute, fit observer doucement Boirot.

La mnagre baissa la tte. Elle tait rude, mais point mauvaise au
fond, et ne se sentait pas l'envie de blmer le pre mort devant le fils
deux fois orphelin.

--Les hardes vendues, reprit le paysan, on a eu de quoi payer tout ce
qui tait d, et il est rest quelque chose  Bon-Louis, en mme temps
que la maison et le bout de jardin. Pour la maison, quelqu'un du pays
avait envie de la prendre, et, d'accord avec le notaire, on la lui a
loue pour cinquante francs par an,  charge de l'entretenir.
D'ailleurs, elle est en bon tat et d'ici longtemps n'aura point besoin
de rparation. Mais personne ne s'tait inquit du petit. Il faut
pourtant bien que cet enfant vive quelque part, et je l'ai amen ici. Il
est courageux et point sot; il saura se rendre utile et gagner sa
nourriture. On lui placera son argent, et quand il sera homme, il se
trouvera  la tte de quelques cus.

Tmise ne rpondit rien, ce qui n'tait pas bon signe.

--Comment t'appelles-tu? chuchota une petite voix  l'oreille du
garonnet.

Il faillit tressaillir, mais il se retint.

--Bon-Louis, rpondit-il, sans se retourner.

--Moi, je m'appelle Vronique, fit la petite voix, et je suis ta
cousine. Quel ge as-tu?

--Bientt neuf ans.

--Moi, j'en aurai douze  la Chandeleur. Boirot s'tait rapproch de sa
femme et lui parlait  voix basse. Bon-Louis se dtourna un peu et
regarda sa cousine, aux lueurs fantastiques du foyer.

Elle tait un peu plus grande que lui et possdait les mmes yeux bleus,
le mme teint dlicat. Un grand air de famille les et fait prendre pour
le frre et la soeur de Vronique, sauf que les sourcils, au lieu de se
rejoindre comme chez le petit garon en une ligne sombre et bien
fournie, taient  peine indiqus par une ombre lgre et soyeuse.

Elle lui souriait, et pourtant il restait inquiet. Alors, elle prit
doucement la main qu'il laissait pendre et la retint dans la sienne.

--Ce n'est point un mendiant, te dis-je, conclut Boirot  demi-voix, et,
s'il en tait besoin, on pourrait se faire payer son entretien, mais
nous ne sommes pas des malheureux, et il me semble que...

--Qu'il reste, alors, fit Artmise avec un soupir de rsignation. On le
couchera dans le grenier, auprs des pommes de terre.

La main de Bon-Louis, jusque-l molle et lche se resserra sur les
doigts de la petite fille, mais il ne dit rien.

--Vronique, s'cria tout  coup madame Boirot, va-t'en fermer la
barrire du jardin; je suis sre de l'avoir laisse ouverte, et la vache
sera entre...

La fillette disparut, comme une ombre s'vanouit sur un mur, et
Bon-Louis sentit soudain quelque chose lui manquer.

Boirot s'tait remis  causer avec sa femme; les flammes ne dansaient
plus sur le foyer, devenu un amas de paillettes ardentes, o le noir
gagnait de plus en plus... Bon-Louis regarda la porte, toujours ouverte
en ce pays, except durant le sommeil des htes, et se glissa sans bruit
au dehors.




IV

L'odeur frache et pntrante de menthe froisse qui montait du ruisseau
o les btes venaient de boire avant de rentrer aux crches, portait au
cerveau comme de l'alcool. Le garonnet se sentit tout  coup plus fort
et moins triste.

Autour de lui se dessinaient vaguement des silhouettes confuses de
maisons, o les fentres apparaissaient de temps  autre claires de
l'intrieur par les lueurs fugitives des flambes d'ajoncs; le ciel
tait fonc sans tre noir, et les nuages lgers y laissaient deviner
des toiles naissantes.

L'enfant s'orienta vite: au nord, derrire lui, le chemin par lequel il
tait venu tout  l'heure, chemin qui dcrivait un crochet considrable
avant d'entrer dans le ravin o se trouvait le village. En face, la
route continuait  dvaler vers le midi, sur une pente rapide, et l'on
entendait par l un bruit d'eaux courantes qui devait indiquer un
moulin...

Bon-Louis se dirigea du ct du moulin. Tout petit, il allait souvent
voir son grand-pre, qui tait meunier du ct de Valognes, et le bruit
familier plaisait  ses oreilles.

C'tait un moulin, en effet, vieux et dlabr, ou plutt la ruine d'un
moulin; le chemin, rtrci, tournait autour de la vieille btisse et
devenait  peine praticable; l'eau tombait l de vingt pieds de haut au
fond du ravin, en une cascade rejaillissante, dont Bon-Louis voyait
reluire l'cume argente. Il se pencha un peu pour humer la fracheur
bien connue, puis continua de descendre, attir vers ce plus loin
qu'on cherche toujours  connatre. C'tait un brave petit garon
accoutum  marcher seul de nuit et  ne rien craindre de ce qui peut se
rencontrer au dehors... Tout  coup, il tressaillit violemment, comme
s'il avait reu un coup en pleine poitrine, et resta riv sur place.

--Qu'est-ce que c'est que cela! dit-il tout haut, dans son tonnement
ml d'un peu d'pouvante. Il tait entre deux hautes roches, qui, 
cette heure, dans cette ombre, lui paraissaient noires et gigantesques;
en face de lui, sous ses pieds, s'tendait  perte de vue, sous le ciel
presque clair, o une fine bande jaune ple marquait l'horizon, quelque
chose d'immense, de presque lumineux comme un miroir de mtal  peine
terni, et qui semblait se dresser vers les astres...

C'tait la mer.

Bon-Louis n'osait avancer. Une sorte de terreur auguste le clouait 
l'endroit o la formidable apparition venait de le surprendre. Si
proche, si calme, si effrayante dans son immensit, elle le rduisait 
nant, et le courageux garon ressentait pour la premire fois cette
frayeur de l'infini que le ciel, avec son azur et ses toiles, avait t
impuissant  lui donner; car, faute de point de comparaison, le ciel
n'est profond que pour ceux qui le savent sans bornes, tandis que
l'Ocan nous crase par sa seule prsence.

Bon-Louis ne sentait cela que trs-confusment, mais il le sentait assez
pour ne pouvoir lutter contre le saisissement qu'il venait d'prouver.

Il savait d'ailleurs que Clairefontaine tait situ  mi-cte de la
falaise, et, s'il avait suivi volontiers Jean Boirot, ce n'est pas
seulement parce que celui-ci avait t bon pour lui, mais aussi parce
qu'en l'accompagnant, il s'en allait  la mer...

Il fit donc quelques pas en avant et s'arrta sur une sorte de corniche
qui surplombait l'abme, o se trouvait une petite hutte en terre, asile
pour les moutons en temps de pluie et pour les douaniers pendant les
gardes de nuit. bloui, pris d'un peu de vertige, Bon-Louis s'appuya 
la maisonnette et regarda, comme s'il voulait emplir pour jamais son me
de ce qu'il avait sous les yeux.

Il n'tait qu'un petit garon de neuf ans  peine, et pourtant cette
heure devait rester grave dans sa mmoire comme ayant condens toutes
les sensations que la mer veillerait en lui durant le cours de son
existence.

Il sentit qu'il l'aimerait passionnment, que ds lors il lui
appartiendrait tout entier; il eut soif d'elle comme on a soif d'un tre
ador, et il la vnra comme une dit impassible, inexorable, dont il
avait peur en mme temps.

De cette hauteur, elle lui paraissait immobile, et n'en tait que plus
redoutable. A peine le bruit des vagues arrivait-il  ses oreilles, et
encore il ne savait ce que c'tait. Peu lui importait, d'ailleurs, ce
qui bruissait au-dessous; pour le moment, il ne songeait qu' remplir
ses yeux de la splendeur de sa divinit.

La fine raie jaune de l'horizon s'affinait de plus en plus sous une
bande de vapeurs, elle avait maintenant l'air d'un mince sourire
mchant. Bon-Louis frissonna sans s'en apercevoir. A prsent la mer
semblait d'tain; beaucoup plus claire que le ciel, elle se moirait de
longues tranes sombres qui plissaient insensiblement sa surface polie:
c'tait la grande houle venue du large, la vague qui part des ctes de
Terre-Neuve, et qui, sans cesse dtruite, sans cesse reforme, vient
battre les grves de France aprs avoir fait six cents lieues.

Les yeux de Bon-Louis furent bientt las de regarder si attentivement.
La petite raie jaune lui faisait un peu peur, et il avait envie qu'elle
s'en allt; rsolument il lui tourna le dos, pendant qu'elle gagnait
vers le nord, et contempla le sud, o les toiles brillaient en foule.

Soudain, une grande lumire sortit de la mer, comme si une main
gigantesque avait secou sur les flots une torche enflamme,--puis
disparut; elle reparut encore, s'clipsa  nouveau, puis revint jeter
une troisime lueur  l'horizon... et l'obscurit se fit noire,
impntrable, l o la flamme avait brill.

Cette fois, Bon-Louis ne dit rien; il s'accoutumait  la stupeur
silencieuse, mais il garda ses yeux obstinment fixs  l'endroit o il
avait vu le nouveau prodige.

La lueur rapparut, claira la nuit par trois fois, avec un trange
mouvement de rotation, puis l'ombre reprit l'Ocan. Sans se lasser,
Bon-Louis la vit reparatre et disparatre; il l'attendait, le coeur
battant, la fivre aux tempes, avec l'impression qu'une large main
secouait ainsi la lumire sur le monde...

--Bon-Louis!...

Son nom rsonna comme un coup de cloche dans l'air limpide.

--O! rpondit machinalement le petit garon. Quelques cailloux
dgringolrent dans le sentier et, passant par-dessus la corniche,
allrent se briser sur les roches,  cinquante mtres au-dessous.
Vronique les suivait en courant, mais elle s'arrta d'un brusque
mouvement de recul, avec la grande indiffrence du pril que donne
l'habitude de la falaise.

--Bon-Louis, viens-t'en souper, dit-elle un peu essouffle, et elle lui
prit la main.

Sans rpondre, il indiqua la lumire loigne qui dcrivait sa triple
volution.

--a, c'est le phare des Casquets, dit-elle.

--Les Casquets, c'est une le?

--Non, des roches seulement.

--C'est loin?

--Je crois bien! Quinze lieues!

--Quinze lieues! rpta le petit garon pensif. Et a se voit d'ici!

--Tu le vois bien, que a se voit d'ici! Allons, viens souper.

Il rsistait instinctivement, comme s'il avait regret  rentrer dans la
vie, aprs le rve qu'il venait de faire, car toutes ces apparitions lui
semblaient  peine relles; mais Vronique insista.

--Viens souper! sans a maman ne sera pas contente.

Bon-Louis poussa un faible soupir et se laissa emmener.

Pendant qu'ils remontaient la cte roide, vers le village, il eut une
ide.

--Comment as-tu su que j'tais l? demanda-t-il  sa cousine.

--La belle affaire! O veux-tu qu'on aille, quand on sort, si l'on ne va
pas  la mer?

Il resta silencieux un moment.

--L'aimes-tu, la mer? dit-il ensuite.

Comme tous ceux de ce pays, il prononait la _m_.

--Je ne l'aime ni ne la hais, rpondit-elle avec un geste d'insouciance;
qu'est-ce que cela peut me faire? Ce n'est pas une personne.

Bon-Louis se sentit un peu rvolt. Comment, ce n'tait pas une
personne? C'tait bien mieux qu'une personne! Jamais un tre de chair et
d'os ne lui avait fait si grand'peur, ni si grand plaisir... Si,
pourtant, sa mre, sa mre morte depuis huit jours  peine,  laquelle
il n'avait cess de penser, except depuis le moment o l'Ocan lui
tait apparu!

Et cette petite qui disait que la _m_ n'tait pas une personne! Il se
sentit un peu de ddain pour Vronique.

Ils arrivaient  la maison Boirot.

--Attends, dit la fillette, je vais passer la premire, et, si maman
gronde, je dirai que c'est moi qui t'ai emmen, toi tu ne rpondras
rien.

Et Bon-Louis pensa que pourtant Vronique tait trs-bonne.




V

La barque de La Haye voguait tranquillement dans la baie de Vauville,
sous les feux d'un soleil ardent. Le ciel tait d'un bleu intense, la
mer d'un bleu fonc, couleur du plus riche lapis: les dunes de sable
jaune brillaient comme de l'or ple, et le pre de Vevette, assis  la
barre, fumait tranquillement sa pipe, pendant que les trois enfants
couchs sur le dos,  l'ombre de la voile rousse, jasaient en regardant
branler la cime du mt, o tremblotait une petite flamme tricolore.

C'tait un dimanche aprs midi. Les cloches tintaient partout pour
vpres, et le haut clocher de Siouville, droit comme un phare, envoyait
plus haut que les autres sa vole dans l'ther lger.

Entre le cap de Flamanville et le nez de Jobourg, la baie s'tend
spacieuse et hospitalire;  deux kilomtres en mer de ces redoutables
promontoires, les cueils qui en rendent l'abord si dangereux
disparaissent ou se cachent  des profondeurs o ils deviennent
inoffensifs. Le sable le plus fin couvre un espace considrable et
s'avance jusqu' la ceinture de galets du rivage, dcrivant le plus
gracieux croissant, offrant la plage la plus attrayante. A mare basse,
l'Ocan se retire de plus de cinq cents mtres, laissant miroiter
joyeusement au soleil les filets d'eau douce tracs par les ruisseaux de
la cte, qui, perdus dans la dune, se sont fray jusque-l un passage
souterrain. La pleine mer vient battre le galet en belles vagues aux
volutes argentes, et toujours, en toute saison, que l't y rpande sa
joie ou que l'hiver y brise la fureur des temptes, cette baie de
Vauville, entre les deux hautes falaises qui,  droite et  gauche, en
protgent les abords, semble une large fentre ouverte sur l'infini.

La Haye tait pcheur par got plus que par mtier. Le village de
Clairefontaine n'a pas avec Cherbourg de communications assez promptes
ni assez rgulires pour que la profession de pcheur puisse y tre
lucrative. Mais nombre d'habitants de cette cte, en plus de la terre
qu'ils cultivent, possdent une barque dont ils se servent
ostensiblement pour ajouter quelque petit bnfice  leurs revenus, en
tenant bien garnis leurs casiers  homards,--en ralit pour faire la
contrebande avec les les anglaises, profession plus rmunratrice, mais
moins avouable.

La Haye _fraudait_-il C'est probable. Ces paysans de la Hague ont un
levain d'indiscipline qui leur fait chrir tout ce qui est dfendu par
les lois; les cavernes profondes des falaises offrent mille caches
propres  drouter les douaniers, et les lgendes sont nombreuses,
relatives aux bons tours jous aux gabelous. De nos jours, les amendes
et la prison ont considrablement diminu le zle des Haguais pour la
contrebande; mais au temps de cette histoire, un paysan des ctes
n'tait considr comme un homme que s'il avait fraud. C'tait l'poque
o un aubergiste, contrebandier de naissance et signal pour tel,
n'hsitait pas  mettre le feu  sa grange, pour attirer l'attention et
dissimuler la sortie de ses complices, chargs de tabac et en route pour
le coeur du pays.

Pour l'heure, La Haye ne fraudait pas. En brave pcheur, il allait
tendre ses lignes au large, pour les reprendre le lendemain, et en bon
pre de famille il avait emmen sa petite Genevive, Vevette, suivant le
gracieux diminutif en usage dans la contre. De plus, comme Vevette ne
voulait aller nulle part sans ses amis Vronique et Bon-Louis,
l'excellent homme avait mis dans la barque tout le petit monde et le
promenait par cette belle aprs-midi de dimanche, sous le ciel bleu, en
vue des ctes, au milieu des vols de grandes mauves, qui pchaient pour
leur compte, avec des cris stridents.

--Pre La Haye, dit tout  coup Bon-Louis en se relevant et en venant
s'asseoir auprs du patron, prenez-moi pour votre mousse; je vous
servirai bien.

La Haye ta sa pipe de sa bouche et se mit  rire.

--Un beau mousse, vraiment! fit-il: tu ne sais seulement pas nager!

--Vous croyez a! dit le jeune garon d'un ton ddaigneux. Je suis
capable de vous repcher tous, les uns aprs les autres, si la barque
venait  chavirer.

--Quand as-tu appris?

--Toujours; est-ce que vous pensez que depuis quatre ans que je vis 
Clairefontaine, je ne connais pas tous les tours de la mer et de la
falaise? Si vous le vouliez, je vous dirais o est la cache  Picot, la
cache que personne n'a jamais pu trouver; je sais o elle est, moi, et
je vous la montrerai...

--C'est bon, c'est bon, interrompit La Haye avec un peu d'humeur et
beaucoup de prudence; on ne te le demande pas.

Au regard malin que lui jeta Bon-Louis, le pcheur comprit que le
garonnet connaissait probablement beaucoup d'autres caches. Mais le
Haguais n'est ni vantard ni bavard, et sait garder un secret, pour les
autres comme pour lui-mme.

--Prenez-moi pour votre mousse, rpta le petit; je suis assez fort et
assez grand pour vous tre utile, et Boirot dit que je ne ferai jamais
un bon laboureur, parce que j'aime trop l'eau sale. Faites de moi un
bon marin. Tenez, regardez-moi!

Il s'tait lev et se tenait firement debout, les jambes cartes pour
n'tre pas renvers par le roulis.

C'tait vraiment un beau garon: il avait treize ans rvolus, et sa
taille tait plus dveloppe que celle des autres gars de son ge. Ses
yeux hardis, son beau sourire attrayant, ses sourcils noirs lui
donnaient l'air d'un jeune conqurant. La Haye ne put s'empcher de
sourire.

--Voyez le fanfaron! dit Vevette, toujours renverse sur un paquet de
cordages, une main sous la tte, l'autre suspendue au banc; il faut que
notre Bon-Louis se vante!

Vronique s'tait assise au fond de la barque, le dos appuy  la paroi,
et elle regardait son camarade sans rien dire, avec des yeux profonds o
perait une tendresse orgueilleuse et jalouse.

--Est-ce qu'il n'est pas beau? demanda le regard de la jeune fille, en
parcourant d'un clair rapide les visages qui l'entouraient.

Vevette rpondit par une moue boudeuse. La Haye exprimait plus
d'approbation, mais Vronique ressentit comme un outrage personnel le
silence qui avait suivi la remarque de la petite fille, et elle dtourna
la tte avec humeur.

--Boirot ne voudra pas, dit le patron.

--Demandez-le-lui.

--Et puis, tu n'es qu'un terrien, au bout du compte! conclut La Haye
avec malice.

--Moi? un terrien?

Avant qu'on st ce qu'il voulait faire, Bon-Louis avait pass de l'autre
ct de la voile, qui le cacha momentanment aux regards de ses
compagnons; presque aussitt, le bruit d'un corps plongeant dans l'eau
se fit entendre, et la tte rieuse du jeune garon apparut  quelques
brasses.

--Le mtin! il a pass sous la barque! s'cria La Haye, qui cette fois
ne put s'empcher de rire.

Les fillettes s'taient appuyes aux bordages et regardaient s'battre
leur ami.

Il nageait vritablement trs-bien, avec une grce inconsciente et une
force dont il tait bien aise de faire parade. Son corps d'adolescent,
qu'on et dit taill dans le marbre, brillait sous l'eau d'une blancheur
nacre, et quand il plongeait, les mains en avant, avec la rapidit et
le mouvement d'une flche, il avait l'air d'un jeune dieu prcipit de
l'Olympe.

Quand il se fut assez diverti de ce jeu, il s'approcha de la barque en
cartant ses cheveux mouills que la vague ramenait sur son visage, et,
se maintenant d'un bras  la surface, il demanda au pre La Haye:

--Eh bien, est-ce que je sais nager?

--Puisque tu as pu sortir d'ici, mon garon, rentres-y! rpondit le
patron avec un mlange de malice et de srieux.

--O pre! fit Vevette, jetez-lui une corde! La barque est haute et
incommode...

--Non, dit Vronique avec un peu de colre, il est bien capable de
remonter seul, laissez-le faire; il ne fallait pas l'en dfier.

Les joues de la jeune fille brlaient, et ses yeux taient troubls.

--Tu n'as pas peur qu'il se fasse du mal, ton chri? demanda innocemment
Vevette, qui aimait  la taquiner.

--Je n'ai jamais peur pour Bon-Louis! rpondit firement Vronique.

La barque s'inclina brusquement du ct oppos, et le jeune garon passa
son visage hardi sous la voile.

--Voil ce que c'est, dit-il, ce n'est pas difficile. Attendez seulement
une minute que je me sche, et puis, patron, vous allez me donner la
barre, et vous verrez si je sais manier un bateau!

Un instant aprs il reparut tout habill, et se prsenta devant La Haye,
qui sans mot dire lui remit le timon.

--Attention, Vevette, s'cria-t-il gaiement, gare les ttes, ceux qui en
ont; nous allons virer de bord. Lche l'coute, ma mignonne; on va
montrer  ton pre qu'on n'a pas besoin de lui pour aller en Angleterre.

Vevette avait saisi la corde dans ses petites mains brunes et fermes,
son pre la lui reprit.

--Pas de btises, dit-il; une petite femme comme a n'a pas des mains
faites pour le service de la marine. C'est moi qui serai le mousse.

Au milieu des rires, la barque avait chang de route et dcrivait une
courbe gracieuse sur la baie ensoleille. L'coute de la voile fut fixe
 une cheville, et sous la conduite du nouveau timonier, l'quipage se
remit  jaser.

Pench sur le bord, La Haye tudiait le fond de la mer, si transparente
ce jour-l que les algues du fond semblaient presque effleurer la quille
du bateau, bien qu'elles en fussent spares par vingt-cinq pieds d'eau.

--Tiens! fit tout  coup le patron, voil un _caillou_ que je n'avais
pas encore vu! Faut-il que l'eau soit claire, aujourd'hui!

--O a? demanda curieusement sa fille.

--L,  dix brasses en avant; nous allons dessus... amne un peu,
Bon-Louis, et regarde les _amers_, que je sache o nous sommes.

La voile dgonfle battit contre le mt, comme une aile brise, et la
barque flotta inerte sur les vagues indolentes, pendant que les
navigateurs interrogeaient la cte.

--Je ne connais pas de roche par ici, murmurait La Haye interdit, et
pourtant la roche y est, nous tournons autour... Ah! je sais! C'est la
Corne.

--La Corne! dit Vronique, je n'en ai jamais entendu parler.

--C'est qu'elle ne dcouvre pas, mme aux plus basses eaux; il faut un
temps clair comme aujourd'hui pour la voir.

Il se penchait sur la mer, sondant la profondeur.

--Vois-tu, garon, dit-il  Bon-Louis qui regardait attentivement, c'est
une mauvaise roche; elle est toute seule ici, en plein sable, et ce
qu'il y a de pire, c'est qu'elle est creuse en dessous; elle fait une
sorte de crochet; c'est pour a qu'on l'appelle la Corne. On dit qu'un
pcheur s'y est noy en retirant ses filets, une fois.

--Il y a longtemps? demanda Bon-Louis.

--Ah! _vre!_ il y a longtemps! Je n'tais pas n. C'est un vieux qui
racontait a, quand j'tais petit. L'homme est tomb dans ses filets, et
l'on n'a pas pu le ravoir. Le filet s'tait accroch, et la roche
servait d'ancre. Ce sont des gens de chez nous qui l'ont dgag. L'homme
tait de Vauville.

--Allons-nous-en, dit Vevette avec un frisson. C'est une vilaine
histoire.

--Lofe, garon, je reprends la barre, dit La Haye; il est grand temps de
ne plus nous amuser, si nous voulons rentrer avant que la mer soit trop
basse.

La petite compagnie accomplit le travail qui avait servi de prtexte 
cette promenade; mais, comme le prvoyait le patron, la mer s'tait dj
trop retire pour leur permettre d'aborder dans la crique qui servait de
port  Clairefontaine.

--Il faudra se mouiller les pieds, dit philosophiquement La Haye, en
attachant sa barque  un pieu destin  cet usage. Allons, houp, les
enfants,  l'eau!

Bon-Louis tait dj sur le sable, o les vagues mouvantes lui venaient
 mi-jambes. Vronique attendait qu'il lui tendt les bras pour l'aider
 sauter. Mais il avait pris Vevette sur son dos et l'emportait comme un
petit paquet, en courant  travers l'eau qui les claboussait. On les
entendait rire  gorge dploye.

--Attends, ma fille, dit La Haye en se tournant avec bont vers
Vronique, je vais t'emporter, moi, de peur que tu ne mouilles tes jolis
bas blancs.

Mais elle avait dj retir ses souliers, qu'elle tenait  la main.

--Merci, La Haye, je n'ai pas peur de l'eau, fit-elle en se laissant
glisser sur le sable, que le flot n'atteignait dj plus, car la mer
baissait trs-vite.

Elle marchait  son ct, portant quelques menus objets pour l'en
dbarrasser, et ils atteignirent bientt le galet. Arrivs l, le patron
s'aperut qu'elle soupirait frquemment.

--Tu n'es pas malade? lui demanda-t-il avec intrt, car c'tait un bon
coeur. Les ttes rieuses des deux enfants se montrrent au-dessus d'eux
 mi-chemin de l'escalier mnag dans les roches, qui abrgeait fort la
distance de la crique au village.

--Vronique, eh! Vronique, es-tu assez lambine, depuis que tes seize
ans sont sonns! Tu ne sais donc plus courir?

Bon-Louis lui jetait par plaisanterie de petites touffes de ce gazon
d'Olympe dont les jolies fleurs roses gayent l'aridit des falaises.
Des larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, et tombrent sur son
corsage.

--Ces fillettes, voyez-vous comme cela a le coeur sensible! pensa La
Haye.

Et, pour lui allger la marche, il prit sans mot dire les objets qu'elle
portait.




VI

--Et moi, je ne veux pas qu'il soit le mousse  La Haye! gronda madame
Boirot. Ce n'est pas pour qu'il s'en aille servir les autres, juste au
moment o il devient assez fort pour rendre ses services,--non, ce n'est
pas pour a que je l'ai support si longtemps, paresseux, pillard et
mauvais comme il l'est!

Boirot laissait gronder l'orage en homme qui connat l'inutilit de la
rsistance. Bon-Louis fit un mouvement pour parler, Vronique lui mit sa
main sur la bouche, et il se tut.

--Un fainant, qui a pass toute sa vie  btifier dans la falaise et
 dnicher des mouchets dans des endroits o un chrtien se casserait
le cou! Dnicheur d'mouchets, va! a ne sait seulement pas tenir le
manche d'une charrue, ni couper une brasse d'herbe pour les vaches.
Sais-tu par quel bout on prend une faucille, grand _niot_?

--Je n'ai pas besoin de me connatre en faucilles pour tre marin!
rpondit assez judicieusement le jeune garon.

Madame Boirot se leva, une taloche au bout de son bras; mais Bon-Louis
avait vu le mouvement et s'tait prestement drob. Vronique tait
devenue toute ple.

--C'est pour a que nous t'avons recueilli par charit, mauvaise graine
de mousse? reprit Tmise.

Son mari l'interrompit.

--Non, ma femme, pas par charit. Bon-Louis nous a rendu des services,
et, s'il est vrai que ce garon a toujours mieux aim la falaise que les
champs, il est vrai aussi que a ne l'a pas empch de nous servir
fidlement dans bien des circonstances o notre propre fils n'aurait pas
mieux fait.

--C'est toi qui le dis! grogna madame Boirot. Enfin, un mot est un mot,
n'est-ce pas? Je ne veux pas qu'il soit mousse chez La Haye.

--Et moi, je le veux! dit irrvrencieusement Bon-Louis.

Cette fois, la taloche partit, mais c'est Vronique qui la reut,
retentissante, sur une de ses joues ples.

--Oh! ma Vronique! cria Bon-Louis en se jetant sur elle  corps perdu.

Elle l'avait entour de ses bras, et, bien qu'il ft plus grand qu'elle,
elle semblait le protger de toute la supriorit de trois annes
qu'elle avait de plus que lui.

Tmise n'tait pas contente de ce qu'elle avait fait; aussi ne
trouva-t-elle d'autre rparation qu'une bonne bourrade dans les ctes de
Bon-Louis.

Le jeune garon n'y prit pas garde, et entrana au dehors Vronique,
dont la joue soufflete avait rougi, mais dont le courage semblait
doubl par cette violence.

Boirot admonestait sa femme, et elle se trouvait si penaude du rsultat
de sa campagne, qu'elle le laissait faire, drogation inoue aux
coutumes de la maison.

Bon-Louis avait emmen sa compagne jusqu'au fond du jardin; il la fit
asseoir sur le talus gazonn qui formait le pied d'une haie, et se jeta
dans l'herbe  ses pieds.

--O ma Vronique, dit-il, en retenant ses pleurs de rage, tu as t
battue pour moi! Mais ne crains rien, va, cela n'arrivera pas deux fois!
Et comme tu es bonne, et comme je t'aime! Vois-tu, j'aurais mieux aim
cent fois qu'elle me rout de coups que d'entendre claquer sur ta joue
le soufflet qui tait pour moi!

La rougeur revint  l'autre joue de la jeune fille. Il s'tait hauss
jusqu' elle et lui tendait son visage enflamm, pendant qu'il
l'entourait de ses deux bras perdus.

--Tu m'aimes donc, de vrai? demanda-t-elle avidement en se penchant vers
lui.

--Si je t'aime! ma bonne, ma brave Vronique! il n'y en a qu'une comme
toi, et c'est toi! Personne n'aurait fait ce que tu as fait!

Il se rapprochait encore, elle n'eut qu' s'incliner un peu pour que ses
lvres fussent sur la joue du jeune garon: elle lui laissa tomber ses
bras amollis sur les paules et pleura.

--Ne pleure pas, a me fait trop de peine, dit-il en essuyant les larmes
de son amie avec sa large manche de toile grise. Je ne veux pas que tu
aies du chagrin pour moi.

Elle releva la tte en souriant au milieu de ses larmes.

--Ce n'est pas de chagrin que je pleure, dit-elle avec une douceur
exquise; c'est plutt de plaisir.

--De plaisir!

Il s'tait dgag, dans sa surprise extrme.

--Oui, reprit Vronique en le ramenant d'un geste clin, presque
suppliant, si tu savais le plaisir que tu me fais quand tu dis que tu
m'aimes, a me va jusqu'au fond du coeur, et je suis heureuse,
heureuse!....

--S'il ne faut que cela, tu peux tre contente, car je n'aime personne
autant que toi.

--Bien vrai? fit-elle, toute rose de joie.

--Bien vrai! rpondit solennellement Bon-Louis.

--Baise le soufflet, dit-elle avec un mlange de trouble et d'ingnuit
qui donnait  sa voix la douceur d'un chant.

Il posa dvotement ses lvres sur la joue meurtrie, et elle poussa un
lger soupir o entrait un peu d'angoisse. Il s'assit alors prs d'elle,
tout  fait calm.

--C'est donc bien dcid que tu veux aller  la _m_? demanda Vronique
en lui tenant la main.

--Vois-tu, ma Vronique, c'est plus fort que moi; je ne pourrais pas
faire autrement, rpondit-il, dans toute l'honntet de son coeur.
Est-ce que a te contrarie?

Elle hsita un peu, puis avec l'lan d'une me qui ne connat d'autre
joie que celle de l'tre aim, elle rpondit:

--a ne me contrarie pas, puisque c'est a que tu aimes. Mais  terre je
t'aurais eu plus souvent avec moi. C'est pour cela...

--Tu m'auras tout autant! Est-ce que je ne reviendrai pas tous les
soirs? Et puis, on ne va pas tous les jours  la mer. Je trouverai bien
du temps encore, va, pour t'arranger ton petit jardin.

Apaiss, ils restaient silencieux, se tenant la main: elle, tout entire
 la douceur de l'avoir auprs d'elle; lui, proccup de tout autre
chose. Si elle avait su combien elle tait loin des penses de son ami!

--Est-ce vrai, Bon-Louis, dit-elle au bout d'un moment, ce que tu m'as
dit?

--Quoi donc? fit-il distrait.

--Que tu m'aimes plus que tout?

--Mais oui, c'est vrai! Je t'ai aime du premier jour, quand tu es venue
me chercher  la _m_.

Le souvenir de sa premire dception lui revint alors, comme une chose
plaisante.

--Te souviens-tu, dit-il en riant, de ce que tu m'as dit: que la _m_
n'tait pas une personne, et que tu ne pouvais ni l'aimer, ni la har?

--C'est vrai, dit-elle simplement, mais c'est toujours de mme.

--Ah bien, moi, je l'aime! Comme si c'tait ma mre ou ma soeur.

--Plus que moi? demanda-t-elle jalousement. Bon-Louis pensa que ce ne
serait pas poli de rejeter au second plan une amie qui venait de
recevoir un coup pour lui; d'ailleurs, qu'en savait-il lui-mme, s'il
aimait la mer plus ou moins que Vronique? Il n'avait jamais fait la
comparaison.

--Pas plus que toi, dit-il, mais je l'aime bien.

--Si tu l'aimes tant, je l'aimerai aussi, fit-elle en tournant vers le
jeune garon son visage baign de joie impersonnelle. Et maintenant je
m'en vais parler srieusement  maman.

--Qu'est-ce que tu lui diras? fit curieusement le jeune garon.

--Je lui dirai que si elle ne veut pas que tu sois le mousse  La Haye,
j'irai me placer en condition  Cherbourg. Et je le ferais!

--Tu vois bien que j'ai raison de t'aimer! dit orgueilleusement
Bon-Louis en la suivant. Mais il n'entra pas dans la maison.




VII

Vronique avait gagn sa cause: Bon-Louis tait le mousse de La Haye, et
mme on pouvait prvoir que celui-ci, devenu vieux, lui cderait
volontiers sa barque et ses filets.

Six annes avaient pass, sans modifier Clairefontaine et ses alentours;
mais bien des choses avaient chang chez les habitants.

Artmise tait morte;  partir de ce jour, contrairement  toutes les
prvisions, Boirot tait devenu vieux et cass bien avant l'ge. On et
dit que les gronderies et les colres de sa femme le tenaient en
haleine, et faisaient partie pour lui du pain quotidien; elle disparue,
quelque chose lui manquait, et il ne semblait plus vivre qu'avec peine.

Aussi Vronique tait-elle responsable dsormais de toute la maison;
mais ce fardeau ne semblait pas peser  ses mains alertes. Rpudiant
l'avarice maternelle, la jeune fille s'tait adjointe une forte servante
et un journalier robuste, chargs de tout le gros ouvrage. Elle n'avait
plus gure sur les bras que la surveillance gnrale et les menus
dtails de mnage dont une femme aime  s'occuper.

Dans cette oisivet relative, Vronique avait pris une certaine lgance
de formes et de manires qui attirait sur elle les brocards des bonnes
langues villageoises; elle s'en souciait peu, d'ailleurs, son orgueil
lui permettant de passer l'ponge sur des attaques qu'elle mprisait.
Plus d'un parti s'tait prsent pour la belle fille, seule hritire
d'un domaine assez rond; elle les avait tous refuss, disant  qui
voulait l'entendre qu'elle n'tait pas encore dispose  se marier, et
qu'elle verrait plus tard  faire son choix.

Bon-Louis continuait  habiter la maison de Boirot, auprs des pommes de
terre comme jadis. Au village, rien n'entre moins dans la tte des gens
que de changer quelque chose aux coutumes tablies; selon toute
vraisemblance, Bon-Louis resterait auprs des pommes de terre jusqu'au
jour o il quitterait la maison de Jean Boirot pour se marier.

Il avait alors dix-huit ans, et jamais Clairefontaine n'avait rien vu de
plus beau. Grand, souple, si lgant de formes, que sa grce se faisait
jour sous ses lourds habits de droguet, Bon-Louis travaillait d'une
ardeur gale au gouvernail et  la charrue. Il avait  dpenser tant de
fougue et de vie, que ses deux mtiers ne suffisaient pas  l'occuper
tout entier, et on le voyait souvent, mont sur les chevaux vicieux du
pays, s'exercer  les dompter, ce qui lui russissait fort bien.

Il aimait la lande presque autant que la mer; lorsque, sur une jeune
bte pleine de feu, il parcourait au galop les espaces sans fin qui
s'tendent depuis Beaumont jusqu' la pointe de la Hague, nu-tte, les
cheveux au vent, excitant sa monture des cris et du geste, il avait
l'air d'un des anciens Gaulois, jadis matres de ce sol pre et souvent
disput; son profil de mdaille antique, emport dans le tourbillon de
la course, restait dans la mmoire, voquant les souvenirs d'un autre
ge.

Toutes les filles taient amoureuses de lui;  cinq lieues  la ronde,
on se parlait tout bas dans les veilles de Bon-Louis Duteux, le
laboureur de Clairefontaine, qui aimait mieux la mer que la terre, et
qui savait si bien dresser les chevaux. A l'glise, aux foires, elles le
regardaient de loin; sur les routes, elles se retournaient pour le voir,
quand il passait debout sur sa grande charrette, fier et calme comme un
triomphateur romain, dont sans le savoir il prenait les attitudes
hroques.

Mais les jolies filles n'agitaient pas le coeur de Bon-Louis. Toute sa
croissance semblait s'tre faite en dehors; peut-tre la vie de
mouvement enrag qu'il menait, avec son visage impassible,
empchait-elle sa vanit de se dvelopper; ou bien, sans le savoir,
portait-il dj l'gide qui seule empche les fantaisies passagres de
natre: un vritable amour encore inconscient.

Depuis la mort d'Artmise Boirot, il vivait moins que jamais dans la
maison qui l'avait adopt; aprs les premiers jours de deuil o les
membres de la famille s'taient serrs les uns contre les autres, il
avait pris l'habitude de souper chez La Haye, les jours o il allait 
la mer; et mme lorsqu'il restait  terre pour travailler aux champs
avec Boirot, il ne laissait point s'couler de jour sans entrer dans la
maison tranquille que la femme infirme du patron maintenait si
proprette, si douce et si calme.

Deux ou trois ans aprs son mariage, Rose La Haye avait t prise d'une
de ces tranges maladies, plus frquentes dans les pays humides, et qui,
sans attaquer aucun des organes ncessaires  la vie, empchent bientt
leur victime de se mouvoir.

Ses jambes taient devenues rtives  la porter, et la pauvre femme
tait, comme on dit dans ce pays, demeure, c'est--dire demeure
incapable de marcher. Elle n'avait pas voulu prendre le lit, cependant.
Coquetterie de femme encore jeune qui ne veut pas dplaire au mari, et
courage de mnagre qui sait sa prsence, au moins morale, indispensable
 la bonne tenue de la maison. Rose s'tait fait habiller et transporter
tous les matins sur une chaise de paille auprs de la fentre, tant que
durait le jour, sur un sige bas prs du foyer, quand tombait la nuit.

C'tait elle, malgr sa faiblesse, qui alimentait le foyer; semblable
aux vestales, elle ne le laissait jamais teindre: il lui et t si
difficile de le rallumer! Jadis c'tait La Haye qui l'habillait; depuis
des annes, c'tait Vevette, la sage et souriante Vevette, qui, aprs
avoir cess de frquenter l'cole, tait devenue la compagne presque
insparable de sa mre.

Elle tait assez grande pour les seize ans qu'elle venait d'atteindre,
mais c'tait encore, par les sentiments et les impressions, une petite
fille insouciante, qui ne pensait  rien qu' ses devoirs et  ses
plaisirs innocents. Son petit coeur tendre tait plein de confiance, ses
mains ingnues taient pleines de caresses. Lorsqu'elle rentrait au
logis, elle venait comme un jeune chat se frotter doucement  la chaise
de sa mre, ou s'appuyer contre les genoux de La Haye. Si Bon-Louis
tait l, ce qui arrivait souvent, elle s'appuyait  son paule et
l'coutait parler en regardant la flamme monter et descendre, spectacle
inpuisable dans sa varit.

Elle aimait sincrement Vronique, plus ge qu'elle de six ans, mais si
belle, si forte, si raisonnable! Elle avait pour cette amie un de ces
cultes enfantins, passionns, irraisonns, que les petites filles seules
sont capables d'prouver.

C'est Vronique qui l'a dit, tait une parole  laquelle elle
n'admettait point d'objection, rien de ce que faisait Vronique ne
pouvant tre autrement que parfait.

Vronique venait parfois voir sa petite amie; mais le plus souvent c'est
Vevette qui s'chappait pour aller chez Boirot: elle y restait en extase
devant les armoires bien ranges, les chambres propres et soignes, la
lessive embaume et le parterre plant de fleurs particulires,
apportes de la ville pour la plupart, des fleurs de demoiselle,
disaient ceux qui critiquaient Vronique. Tout tait pour elle un sujet
d'merveillement.

--Mais c'est de mme chez toi! lui disait parfois son amie.

--Oh! non! c'est moins bien! rpondait candidement la fillette.

Depuis un an, cependant, les visites de Vevette taient devenues plus
rares; c'tait depuis qu'un jour Bon-Louis, travaillant au parterre, lui
avait donn une greffe prcieuse d'un rosier nouveau. Vronique n'avait
rien dit, mais elle avait fronc ses sourcils chtains, ce qui lui
donnait une ressemblance extrme avec le jeune homme, et depuis, Vevette
n'avait plus vu reparatre le bon sourire des anciens temps.

Il lui semblait maintenant que le sourire tait forc, que l'accueil
tait moins cordial... La greffe avait repris, et des fleurs superbes
s'taient panouies cette anne-l sur la pousse nouvelle; mais Vevette
ne pouvait les voir sans sentir son coeur se serrer au souvenir de cette
journe pnible.

A partir de cette poque, elle avait choisi pour aller chez Vronique
les moments o elle pensait n'y point trouver Bon-Louis. Elle n'et pu
dire pourquoi, et celui qui l'et interroge lui et peut-tre appris 
elle-mme ce changement d'habitudes; mais, si inconscient qu'il pt
tre, Vevette s'y tint. C'tait une fillette fire et qui n'aimait point
les affronts. Si Vronique voulait garder ses roses, qu'elle les gardt;
 coup sr, ce n'tait point Bon-Louis qui lui donnerait maintenant ce
que sa cousine voulait avoir pour elle seule.




VIII

Les trois amis n'allaient plus gure ensemble dans la barque  La Haye.
La barque elle-mme se faisait vieille, et le patron, insouciant pour
lui et son mousse, ne souhaitait point d'emmener les jeunes filles par
partie de plaisir. Cependant, ils descendaient parfois la falaise
ensemble. C'tait les jours de grande mare, alors que la mer se
retirant fort au large laissait  dcouvert des roches ordinairement
invisibles, retraite assure de coquillages friands ou de poisson
dlicat.

Une belle journe de septembre les trouva tous parpills sur cette
plage rocailleuse. Aprs avoir atteint le matin mme une hauteur
inusite, laissant  peine merger les pointes des blocs de granit les
plus considrables, l'Ocan s'tait retir fort loin, et ses flots
moutonnaient au large, cerns,  bonne distance des promeneurs, par une
ceinture d'cume argente.

C'tait une chance inespre pour la curiosit des habitants de
Clairefontaine, qui connaissaient plutt par ou-dire qu'autrement les
grottes diverses de la falaise.

Des failles profondes coupent le rocher en mainte place, parfois
troites, comme si une pe gigantesque venait de s'y enfoncer; parfois
larges et difformes, comme si l'on avait retourn un poignard dans une
plaie bante de la montagne. Le granit d'un gris ros semble se teindre
de sang; de larges bandes d'une sorte de jaspe sanguin revtent la
muraille d'une caverne, tandis qu'une autre,  ct, parait tendue d'une
toffe d'un vert doux  ramages capricieux; des algues diverses
tapissent les galets qui forment le sol, tantt vertes et menues,
pareilles  des cheveux de fe; tantt en lanires massives et couleur
de bronze neuf, ou semblables  d'immenses chapelets de feuilles et de
glands de chne, bizarrement accols.

On glissait sur ce tapis tincelant, on se rattrapait aux rochers, ou
bien l'on tombait, sans essayer de se retenir, tant la chute tait
naturelle sur ce terrain visqueux et accident; et de rire, car presque
toute la jeunesse de Clairefontaine se trouvait l, en humeur de gaiet
et en apptit d'aventures.

--Oh! la jolie caverne! s'cria Vevette, qui marchait toujours en avant
de son groupe.

Elle s'tait arrte  l'entre d'une grotte trs-haute et trs-troite,
d'une lgance de formes comparable  la plus pure ogive, o les rayons
du soleil sur son dclin faisaient briller les mousses et les
scolopendres sans cesse humectes par un ruisseau qui tombait de la
vote en plis argents, et formait comme un rideau mouvant  cette
alcve sauvage.

--a ferait une bonne cache, dit malicieusement Vronique en regardant
La Haye.

--Non, dit tranquillement le patron, ce n'est pas une bonne cache.

--Pourquoi?

--D'abord, on ne peut pas y descendre par la falaise; ensuite, on
mouillerait les marchandises pour les entrer et les sortir, puisque
cette eau pleure toujours d'en haut; et puis,  mare haute, on n'y peut
pas venir,  cause des cailloux. C'est tout au plus une cachette
d'amoureux. Les douaniers le savent bien! Ils ne se donnent pas
seulement la peine de la garder.

Sous la pluie de gouttelettes, ils avaient franchi l'entre et se
trouvaient sous la haute vote. Au-dessus d'eux, le gazon d'Olympe
accrochait ses touffes roses partout o un peu de terre avait pu
s'arrter, et le fond de la grotte, qui montait en pente rapide, tait
fait du sable le plus sec et le plus fin,  l'abri de la plus haute mer.

--Si l'on se faisait prendre ici par le flot, dit Vronique, on n'y
courrait pas grand risque.

--Non, si l'on avait des provisions, fit La Haye en riant; sans cela, on
y aurait faim!

Vevette courait dj en avant, son pre la suivit: il avait toujours si
grand'peur que quelque malheur n'arrivt  la chrie! Vronique resta un
peu en arrire, regardant avec une sorte d'avidit ce rideau bleu que la
mer formait  distance. Par une singulire illusion d'optique, on et
dit les vagues prtes  entrer, alors que la mer ne serait pas
dangereuse avant deux heures au moins.

--Il ferait bon rester ici, pensait-elle, enferm avec quelqu'un qu'on
aime... il ne pourrait plus s'en aller... on aurait le temps de
s'expliquer...

Son regard aussi avide, mais plus mu, s'arrta sur Bon-Louis, qui
essayait d'atteindre la vote en s'accrochant aux saillies du roc.

--Bon-Louis! dit-elle d'une voix brise.

--Quoi? rpondit le jeune homme qui se retourna vivement, en se
maintenant d'une main dans une position difficile et prilleuse.

Elle le contemplait, le sein gonfl d'aspirations indicibles; le regard
surpris de son ami lui parut froid comme le choc d'une lame.

--Qu'est-ce qu'il y a? fit-il avec un peu d'impatience.

Elle n'osa dire ce qu'elle pensait; d'ailleurs, le savait-elle
elle-mme?

--Ils sont partis, murmura-t-elle.

--Eh bien, va avec eux: moi, j'ai ide depuis longtemps de chercher un
chemin pour descendre ici par la falaise en tout temps. Je crois bien
que je vais le trouver. C'est a qui ferait une cache!

S'aidant des asprits du roc, il continua son ascension, et Vronique,
les yeux baisss, sortit  regret de la caverne.

Elle l'aimait follement, ce gamin qui ne la voyait seulement pas! Non
qu'il ne ft bon et serviable pour elle en toute occasion, mais ce
n'tait pas cela qu'elle voulait!

Depuis le soufflet qu'elle avait reu pour lui, six ans auparavant, elle
avait senti s'agiter en elle un flot de passion  la fois ardente et
mystique, dont la mare montante menaait maintenant de la submerger.

Elle le trouvait jadis plus beau qu'un enfant de la terre, dans sa grce
d'adolescent, et l'archange saint Michel seul aurait pu lutter avec lui.
A mesure qu'il se faisait homme, elle le trouvait plus beau encore. Avec
un oeil de soeur ane, presque de mre jalouse, elle avait vu se
dvelopper en libert les bras agiles, la poitrine large et robuste de
son ancien protg; elle avait eu des gourmandises de chatte devant une
jatte de lait, en regardant la peau blanche que les cheveux ombrageaient
 la naissance du cou. Elle aurait voulu mordre  mme comme  un fruit
savoureux, et parfois, quand il tait assis devant le feu, ses cheveux,
dsormais d'un blond dor, recevant du foyer des reflets ardents, elle
se retenait de lui passer les bras autour du cou et de tomber sur sa
poitrine.

Elle n'tait pas assez ignorante pour ne pas s'tre dit que cela tait
de l'amour.

Eh bien, quoi? De l'amour, pourquoi pas? Qu'y avait-il l de dshonorant
pour elle ou pour lui?

Elle tait riche, il n'tait pas absolument pauvre; ils se marieraient,
ds que Bon-Louis aurait tir au sort, l'usage n'tant pas dans ce pays
qu'un garon dispose de lui-mme en quoi que ce soit, avant d'avoir
rempli cette formalit.

C'tait encore  l'poque du service de sept ans; s'il amenait un
mauvais numro, avec son argent, il s'achterait un remplaant, et ils
vivraient trs-heureux sur le domaine des Boirot... Mais il fallait
savoir attendre... Deux ans encore, c'tait bien long; pourtant
l'attente tait ncessaire: pouser un garon beaucoup moins riche
qu'elle, et plus jeune de trois ans, passe encore, quoique ce ne ft pas
dj si facile; mais l'pouser avant qu'il et vingt et un ans, c'tait
absolument inadmissible.

Elle marchait  travers les rochers, suivant  distance les promeneurs
qui s'attardaient de ci, de l; elle continuait son rve, le visage
fouett par le vent de la mer, qui ramenait sur son visage ses cheveux
blonds si correctement lisss d'ordinaire.

Il tait rest l, tout  l'heure, quand elle l'avait appel. Pourquoi
n'avait-il pas compris qu'elle voulait de lui? Il l'aimait bien, oh!
bien! c'tait sr, cela! Parfois encore, bien que si grand garon dj,
il venait se cliner  elle, quand il avait du mal ou de la peine; mais
ce qu'elle sentait au fond de son me, la soif qu'elle avait de lui, ce
besoin irrsistible de penser sans cesse  l'avenir qui les runirait
pour toujours, il ne l'prouvait pas...

--Il est trop jeune, se disait-elle; il ne sait pas...

A la pense de lui parler clair, d'interroger l'me de ce garon, encore
enfant par certains cts, elle rougissait de honte et d'impatience  la
fois. Un jour viendrait o elle pourrait lui dire: M'aimes-tu comme je
t'aime? Ce jour-l, il rpondrait oui; mais, sans qu'il l'encouraget un
peu, elle ne pourrait pas... Oh! non! c'tait trop difficile!

Et sa pudeur virginale, touffe un instant par le cri de la passion qui
la dvorait tout entire, se dressait entre elle et lui, un voile dans
les deux mains, pour la protger et la dfendre contre elle-mme.

Des rires et des cris joyeux la tirrent de sa rverie. Bon-Louis
dvalait rapidement la falaise, par un chemin  peu prs praticable. Il
avait donc trouv l'issue qu'il cherchait, puisqu'il arrivait par en
haut.

Vronique se rapprocha du groupe, et, l'heure s'avanant, ils revinrent
ensemble tous les quatre vers la crique, o la route tait aise 
remonter pour des pieds de jeunes filles.

Bon-Louis et Vevette s'taient pris de querelle feinte et avaient entam
une de ces interminables taquineries paysannes, qui roulent sur des
pointes d'aiguilles, si tnues, qu'on croit toujours les voir
disparatre, faute d'aliment, et qui recommencent avec un luxe de
sous-entendus, de priphrases et de _concetti_ semblable  celui d'un
sonnet italien de la dcadence.

Faute d'arguments,  un moment donn, Vevette saisit une poigne
d'herbes sches et les fourra dans le dos de Bon-Louis, par
l'entre-billement de sa chemise largement ouverte au col.

Ce furent des rires  secouer la falaise. Pour se venger, le jeune homme
essaya d'attraper la fillette, qui s'tait chappe et, en vritable
gamine, sautillait pour le narguer sur la pointe d'une roche.

Comme il tendait les deux bras pour la prendre, elle fit un brusque
mouvement et tomba avec un petit cri de douleur.

Au mme instant Bon-Louis avait fait le tour du rocher et l'avait
releve dans ses bras. Un peu ple, mais souriante, elle disait:

--Ce n'est rien.

Cependant une large tache de sang venait de marbrer son bas  l'endroit
de la cheville. Bas et souliers furent vite arrachs, et La Haye apporta
de l'eau de mer dans son chapeau pour laver la plaie, plus tendue que
profonde.

--C'est ma faute! disait Bon-Louis d'un ton pntr. Faut-il que j'aie
t bte!

--Mais non, c'est la mienne, rpondait Vevette en riant. Quel besoin
avais-je de me percher l-haut?

Le sang cessa de sourdre  la surface de la chair entame, et la petite
bande voulut se remettre en marche; mais ds le premier pas Vevette
boita visiblement et s'arrta net.

--Tu n'es pas estropie, j'espre? fit La Haye, effray au souvenir de
sa femme infirme.

--Oh! non, papa. Vous l'avez bien vu, ce n'est qu'une corchure.

--Vevette, s'cria Bon-Louis constern, je ne me pardonnerai jamais ma
sottise! Et toi, tu ne pourras jamais me la pardonner! Attends, je vais
te porter jusque chez toi! C'est bien le moins...

Il l'enleva dans ses bras robustes; elle tait si jeune, si frle, si
lgre, qu'elle ne lui pesait gure; et puis, dans ce moment-l, il et
emport la falaise  bras tendu! Comme il se mettait en marche, elle lui
passa autour du cou un de ses bras mignons, afin de se maintenir.

--Pauvre petite! dit-il en l'emportant d'un pas sr au del de la bande
de sable qui criait sous ses pieds.

--Ce ne sera rien, mon Bon-Louis, tu verras! rpondit-elle.

Un peu de faiblesse l'avait prise pourtant, car elle plit, et sa
respiration devint plus courte. Il avanait lentement, suivi par
Vronique et La Haye qui gardaient le silence.

La monte tait rude, et le fardeau, tout lger qu'il ft, la rendait
pnible. Cependant, Bon-Louis n'et pas voulu l'abrger, et s'il
s'arrta au moulin ruin, ce n'tait pas pour reprendre haleine, mais
parce qu'il se sentait envahi par une motion  la fois trs-puissante
et infiniment douce.

Le bras que Vevette avait pass autour de son cou, frais d'abord comme
une fleur, s'tait rchauff peu  peu, et maintenant le brlait comme
un ardent rayon de soleil, mais la brlure l'enivrait.

Arriv prs de la chute d'eau, il posa un pied sur un reste de parapet
et regarda l'enfant qu'il portait dans ses bras avec une tendresse et
une piti infinies. Son coeur se fondait  la pense qu'il lui avait
caus du mal, et il ne savait comment le lui dire.

Elle avait ferm les yeux; elle les rouvrit pendant qu'il la regardait,
et voulut lui sourire, mais tout  coup elle rougit et fit un mouvement
pour retirer son bras; il la prvint en reprenant sa marche, et sans
plus parler, la serrant un peu plus fort contre lui sans s'en
apercevoir, il arriva jusqu' la maison de La Haye.

--Mets-la  terre, mon garon, dit le patron, que sa mre ne la voie pas
apporter, elle en recevrait le coup de la mort.

Vevette tait dj sur ses pieds, une joue rouge, l'autre ple, et un
peu tremblante.

--Je puis marcher, mon pre, dit-elle, voyez! Elle entra dans la maison
sans avoir jet un regard derrire elle, et ceux qui taient rests au
dehors l'entendirent parler avec sa mre d'une voix tranquille, encore
que mal assure.

--Tu dois tre fatigu, garon, dit La Haye, car, toute fine qu'elle
est, elle a seize ans; il y a longtemps que je ne l'ai porte, mais elle
doit peser! Entre un peu t'asseoir.

--Je ne l'ai pas sentie, rpondit Bon-Louis en s'essuyant le front.
Merci, patron, je m'en retourne.

Avant qu'on et pu lui dire un mot, il courait vers le rivage. La Haye
rentra chez lui, et Vronique, dont les yeux bleus taient devenus tout
 coup froids et cruels, resta un instant immobile, comme si elle
coutait une voix mystrieuse; puis, lentement, sans entrer pour revoir
Vevette, elle se dirigea vers son jardin, s'assit  l'endroit o elle
aimait  jaser avec Bon-Louis, dans leurs moments de repos, et pensa
longuement sans que ses yeux eussent chang d'expression.




IX

La blessure de Vevette n'tait en somme qu'une gratignure, et fut
bientt gurie. Mais la gaiet de la jeune fille semblait tre reste au
pied du rocher qui l'avait vue tomber; elle ne riait plus, se contentant
de sourire avec une grce attendrie, timide, presque honteuse, qui
transformait compltement ce joli visage jusqu'alors enfantin.

Du jour au lendemain, la fillette tait devenue jeune fille; son
closion tardive avait t complte, et ceux qui la virent, encore un
peu ple, les mouvements indcis, deux jours aprs l'accident,
lorsqu'elle fit pour s'essayer quelques pas devant la porte, en furent
tout surpris.

--Elle a grandi, disaient les commres. Elle a embelli, disaient les
garons. Elle fait des mines, murmurrent les filles jalouses.

Vevette n'avait pas grandi en quarante-huit heures et ne faisait pas
plus de mines qu'auparavant, mais un astre s'tait lev en dedans d'elle
et l'illuminait si bien de sa splendeur, que quelque chose en
transparaissait au dehors.

Elle aimait Bon-Louis; le sentiment n'tait peut-tre pas nouveau; la
rvlation en tait foudroyante.

Ce plaisir qu'elle prouvait dans la socit du jeune homme, la joie qui
s'panouissait en elle lorsqu'il entrait dans sa maison, et qui la
faisait jaser et chanter comme un oiseau, c'tait de l'amour!

Elle n'osa d'abord en convenir avec elle-mme: leve chastement par sa
mre, honnte et simple, Vevette avait honte d'aimer, et se le
reprochait comme une dchance, presque comme une faute.

A force de mettre des oeillres aux chevaux, on leur gte la vue; pour
vouloir trop bien dfendre les jeunes filles, on leur fausse parfois le
sens moral, et les bons livres, ce qu'on est convenu d'appeler les bons
livres, ont souvent une influence qu'on ne leur souhaitait pas.

Vevette avait entendu dire aux personnes sages, elle avait lu dans les
livres qu'on lui avait prts, que les jeunes filles doivent se garer de
l'amour comme d'un crime; qu'aimer, c'est dchoir de sa puret
virginale; que les hommes cessent d'aimer aussitt qu'ils sont assurs
qu'on les aime... Toutes choses vraies, sans doute, mais  condition
d'tre expliques prudemment, et sagement rflchies; Vevette n'eut
aucune explication sur ce sujet, ne parla  personne de son trange
dcouverte, mais seule avec elle-mme, dans les longues mditations
qu'elle s'accordait au haut de la falaise, elle jugea l'tat actuel de
son me, et se trouva amoindrie.

Elle aimait Bon-Louis, qui sans doute ne se souciait pas d'elle;
pourquoi s'en ft-il souci? Elle n'tait qu'une mauviette, un pauvre
greluchon, toute jeunette encore, et sans apparence, alors qu'au village
on n'admire et ne prne que les robustes beauts, capables aussi bien
qu'un garon d'enlever les bottes de foin au bout d'une fourche.

Elle regarda tristement ses petites mains fines et ses poignets menus;
non, elle n'tait pas faite pour inspirer de l'amour, pas encore du
moins. Et c'est elle qui s'tait sentie remue jusqu'au fond de l'me
parce que Bon-Louis l'avait monte dans ses bras tout le long de la
falaise? Voil ce qui tait une vritable honte!

Pourvu qu'il n'et pas devin ce qui se passait en elle! Il tait parti
si vite, sans mme entrer pour lui demander si elle n'avait pas trop
mal... S'il avait souponn le trouble de Vevette, oh! il y aurait de
quoi en mourir de confusion!

A cette pense, elle rougissait tout entire, comme si les hues du
village avaient outrag sa pudeur. S'il savait, il la mpriserait, bien
sr! Une fille qui s'occupe ainsi d'un garon sans qu'il l'ait seulement
regarde!

Jamais, non, jamais Bon-Louis ne saurait ce qui l'avait si profondment
remue, car, s'il la mprisait, oh! alors, la vie ne valait pas la peine
qu'on s'en occupt!

Et revenant sans cesse sur cette pense, Vevette enfonait plus
profondment dans son me le souvenir de l'instant o elle avait senti
que tout ce qui l'avait intresse jusque-l disparaissait de son
existence, noy dans la splendeur de l'apparition nouvelle.

C'tait trs-vilain et trs-mal, de ne penser qu' cela; mais c'tait
plus fort qu'elle: elle n'y pouvait rien.

Lorsqu'elle se fut assure que sa volont tait impuissante  chasser le
cher souvenir et la pense irrsistible, devenue matresse absolue de sa
vie, elle se dit:--Eh bien, au moins, ni lui ni personne n'en sauront
rien!

Elle se tint parole, et personne n'en sut rien.

Ces luttes l'avaient change et plie; mais ds qu'elle eut pris son
inbranlable rsolution, elle reconquit son empire extrieur sur
elle-mme et redevint une personne semblable aux autres; seul, son
sourire, qui demandait grce, et pu faire comprendre qu'elle s'tait
svrement juge,--mais personne n'y fit attention.

Vis--vis de Bon-Louis, elle s'tait impos une attitude, qu'elle sut
garder, polie et froide; elle le reut dornavant avec une indiffrence
qui n'excluait pas les attentions d'une htesse, mais qui semblait les
rendre impersonnelles.

--Je vous offre une chaise, disait le geste de Vevette, mais ce n'est
pas parce que c'est vous, j'en offrirais une au facteur, s'il tait l.

Bon-Louis fut surpris d'abord, surpris au point de rester muet et de
garder les yeux baisss, pour se faire une contenance; puis, un peu de
chagrin, ml d'un peu de colre, surnagea dans le trouble de son
esprit.

Pourquoi l'accablait-elle ainsi? Il lui avait toujours tmoign beaucoup
d'amiti; les petites taquineries qu'on change entre camarades ne
pouvaient l'avoir offense; ou bien, c'est alors qu'elle avait un
trs-mauvais caractre!

La colre est souvent d'une aide puissante, car elle empche le chagrin
de prendre trop d'empire, en appelant  son secours la dignit, ou
simplement l'orgueil. La colre de Bon-Louis lui conseilla de ne plus
songer  cette petite fille fantasque, dont l'humeur venait de changer
sans qu'il ft possible de savoir pourquoi.

Aprs qu'il eut bien dpens sa rage, il se dit que peut-tre la rserve
de Vevette n'tait pas aussi draisonnable qu'il voulait le croire; le
souvenir du bras de la jeune fille lui brlait encore le cou,  la place
o la peau frache avait touch la sienne... Si elle avait devin ce qui
se passait en lui? A coup sr, elle ne pouvait qu'en tre offense!

Vevette tait presque un personnage  Clairefontaine; La Haye passait
pour riche, et, parmi les paysans, propritaires de quelques verges de
terrain, il l'tait assurment.

Ses prs taient situs dans la meilleure partie de la valle, 
l'endroit o elle se creuse dans la lande; un pais taillis de chnes et
de chtaigniers, prolongation de la fort de Beaumont, les abritait
contre le vent du nord, tandis que les sinuosits du ravin les
protgeaient contre le terrible vent d'ouest, qui courbe les htres bien
loin  l'intrieur des terres. La Clairefontaine les arrosait de son
cours toujours gal, et leur donnait un clat de coloris comparable 
nul autre aux alentours. La Haye vendait son foin aux comtes de
Beaumont, possesseurs de plus de bois que de prairies, et ce revenu sr
lui arrivait tous les ans, sans qu'il prt d'autre peine que d'valuer
et de discuter sa rcolte avec ses riches voisins. Deux ou trois champs
situs un peu plus haut, prs de la lande, lui fournissaient tour  tour
le bl noir et les pommes de terre; un jardinet, attenant  sa maison,
lui servait de potager, et la maison elle-mme, spacieuse, mieux
distribue que les maisons ordinaires du pays, avait une apparence
aise; c'tait la plus belle maison de l'endroit, quoique La Haye ft
moins riche en terres que Jean Boirot.

Mais il avait sa barque, et, s'il n'en tirait pas grands profits, il
n'en possdait pas moins par elle une indpendance toute particulire:
les autres possesseurs de barques taient de pauvres diables qui
allaient vendre leur poisson  Beaumont, aprs l'avoir port pniblement
pendant plusieurs kilomtres.

Lui, La Haye, ne se drangeait gure,  moins qu'une pice hors ligne ne
ft tombe dans ses filets, auquel cas il allait la vendre  Cherbourg.
Pour le reste du temps, il pchait en amateur, consentant parfois 
obliger un voisin du surplus de sa pche, et ne tirant de profit rel
que de ses casiers  homards, toujours pleins, o de trs-loin les
riches propritaires venaient fournir leur table!

La situation honorable et indpendante de La Haye faisait de Vevette
presque une demoiselle. Bon-Louis se dit que, si elle avait devin le
trouble o elle jetait son camarade d'enfance, elle devait se trouver
grandement indigne. Lui, pauvre orphelin, le mousse de son pre,
qu'tait-il pour cette fille unique, cette hritire de village?

A cette pense, le jeune homme sentit le sang lui monter jusqu'aux
oreilles. L'orgueil tait chez lui le dfaut capital et la vertu
dominante.

--Je saurai bien lui prouver, pensa-t-il, que je ne me soucie point
d'elle! Et de ce moment il fut aussi hautain que Vevette tait froide.

Amis, ils eussent pu se voir presque  toute heure: ennemis, pour ainsi
dire, ils ne firent plus que s'entrevoir; ils changeaient un salut de
la tte, un mot bref, sans se regarder le plus souvent, et tiraient
chacun de son ct avec la roideur d'une feinte indiffrence, chacun en
voulant  l'autre de n'tre point plus communicatif.

C'est ainsi qu'ils passrent l'hiver, sans se chercher, sans se fuir
ostensiblement, dans le ddain et la souffrance, mcontents et presque
haineux parfois, lorsque le souvenir du jour qui les avait spars se
dressait devant eux et les faisait rougir, ft-ce au plus profond de la
nuit, chacun d'eux, seul avec lui-mme.




X

Le mois de mai venait de revtir la Normandie tout entire de cet
incomparable manteau d'pines fleuries qui fait sa gloire et sa joie.

D'un bout  l'autre du Cotentin c'tait une ivresse de blancheurs et de
parfums. Les pommiers taient cette anne-l tellement chargs de
fleurs, qu'on ne voyait plus du tout l'corce, et que les branches
semblaient de merveilleux rameaux de corail d'un blanc ros.

Dans le vallon de Clairefontaine, les haies d'aubpine tincelaient au
soleil comme si elles portaient encore le givre de l'hiver, et la fine
odeur d'amande amre exhale par les fleurs se mlait  la senteur pre
des varechs jets par la dernire grande mare d'avril, bien au del des
grves, sur les rochers inaccessibles de la falaise.

Une tempte pouvantable avait battu pendant quarante-huit heures le
fond des grottes et la crte des, roches aigus; de Clairefontaine, ceux
que la curiosit avait rendus intrpides avaient pu voir  mainte
reprise la mer s'avancer en hautes vagues pour se briser contre
l'inbranlable granit et lancer  plus de quarante mtres de haut ses
gerbes d'cume, qui semblaient, au-dessus du Nez de Jobourg, le bouquet
d'un prodigieux feu d'artifice.

Les coups sourds des lames faisaient tressaillir les paysans dans leurs
demeures. Si habitu que l'on y soit, si grande que soit la scurit
qu'inspire la roche immuable, l'assaut des vagues furieuses inquite
parfois. Plus d'un morceau de la falaise d'ailleurs s'tait boul,
entranant des dbris de pturages, avec les moutons effars, et,
lorsque le calme s'tait rtabli, plusieurs des habitants du village
s'taient trouvs appauvris et diminus dans leur proprit.

Mais ces horreurs rcentes avaient disparu sous l'blouissement du
printemps, tardif dans cette rude contre battue de tous les vents de
mer.

En un clin d'oeil, sous les rayons d'un soleil brlant, la floraison
s'tait faite partout, dans les jardins, dans les prairies, dans les
haies surtout, les hautes haies d'aubpines, couronne des talus qui
bordent les chemins, et Vevette, en marchant vers l'orient, entendait
craquer les bourgeons qui fendaient leur corce noire et luisante.

La joie tait tellement dans l'air, o les alouettes chantaient
follement par centaines, que la jeune fille ne pouvait pas se sentir
triste. La mlancolie qu'elle portait d'habitude comme un vtement lger
fait pour envelopper le mystre de son me, cette chre mlancolie d'un
rve non encore bauch, s'en allait dans le ciel bleu, comme des
flocons de brume aux beaux jours d't. Elle marchait vite, la poitrine
gonfle, tout son tre pour ainsi dire soulev de terre  chaque pas, 
chaque haleine, se demandant vaguement pourquoi la vie, un peu triste et
plutt rsigne jusque-l, lui apparaissait aujourd'hui si douce, si
facile, si lgre.

--Le beau printemps! se dit-elle en s'arrtant pour regarder autour
d'elle, que tout est beau! Les petites fleurs, les oiseaux, l'herbe
mme, tout a l'air content... que c'est bon, le printemps!

Elle continua de marcher jusqu'au bout de la dernire prairie de son
pre, l o une vanne laissait entrer dans la proprit l'eau limpide de
la Clairefontaine, ou la renvoyait  volont dans le ruisseau jaseur qui
descendait rapidement vers le village.

C'tait sa besogne ordinaire que d'ouvrir et de fermer les vannes,
suivant que les prs avaient ou non besoin d'eau. Ce jour-l, elle
allait lever la petite porte de bois moussu, peut-tre dforme par les
longues pluies de l'hiver; mais elle ne craignait pas un peu de fatigue;
rien ne lui pesait, par ce beau temps.

Arrive au bout du pr, elle se retourna, pour voir si personne ne se
trouverait l pour l'aider, en cas de besoin... Non, elle tait toute
seule dans le vallon vert et tranquille.

Une grande paix tomba sur elle. Laissant aller ses mains le long de sa
jupe de laine, elle regarda ce qui l'entourait, le coeur plein de
penses confuses et trs-douces.

La valle semblait se fermer derrire elle, close par le rideau d'arbres
qui appartenait  son pre; les chnes mlaient leurs vieilles feuilles
encore rousses aux branches verdissantes des chtaigniers, et semblaient
arrter ce monde  ce rideau riche et sombre comme une trs-ancienne
tapisserie. Vevette se dtourna vers la mer.

La lande continuait en haut des deux cts du ravin, en s'cartant un
peu, de sorte que la petite rivire coulait entre deux hauteurs,
s'enfonant dans un encaissement de plus en plus profond; une sinuosit
de la roche cachait une partie du bleu triangle que formait la mer tout
l-bas; la valle, largie et creuse, semblait faire une chute dans
l'azur.

Les pentes presque  pic taient marbres  et l de blocs de granit ou
d'pais buissons d'ajoncs; une herbe courte et parfume les tapissait
partout ailleurs, et les moutons qui la paissaient semblaient suspendus
au flanc de la colline...

Quel calme! quelle srnit!... Vevette sentit ses yeux s'emplir de
larmes, sans que ces larmes eussent d'amertume.

--Il fait bon vivre! se dit-elle; puis, ramene au sentiment des choses
prsentes, elle se pencha sur la poigne de la vanne pour la lever.

Comme elle l'avait prvu, elle trouva une forte rsistance; elle eut
beau s'y reprendre  deux fois, elle n'en put venir  bout.

--Quelqu'un passera bien! se dit-elle sans se dcourager, et elle
s'assit sur la traverse, pour attendre ce secours ventuel.

Une voix, une belle voix d'homme sonore et moelleuse lana dans l'air un
couplet de chanson patoise. La jeune fille leva les yeux et aperut au
haut de la lande,  trente mtres au-dessus d'elle, le profil d'un gars
bien dcoupl, qui marchait  grands pas, un outil sur l'paule.

--Eh! cria Vevette, venez un peu, vous, l-haut!

L'homme s'arrta net. Elle n'en voyait que la silhouette, noire sur le
fond clair du ciel; mais, au moment o il descendait en courant
l'escarpement du ravin, avec une intrpidit de casse-cou, elle reconnut
Bon-Louis, et fut honteuse de l'avoir appel.

Il ne lui laissa pas le temps de longuement rflchir. Tout heureux de
pouvoir lui rendre service, car elle l'avait appel quoique sans le
reconnatre, il s'approcha, l'air franc et bon, comme il l'avait
toujours quand elle n'tait pas l.

--Tu as besoin d'aide? dit-il avant mme d'tre prs d'elle.

--Oui, rpondit Vevette sans la regarder. La vanne est accroche quelque
part; je ne peux pas en venir  bout.

Bon-Louis tenait dj la poigne  deux mains, et la secouait de faon 
faire trembler le vieil difice de bois moussu. Voyant qu'il n'obtenait
rien, il sauta  terre, les pieds dans l'eau qui sourdait  travers les
planches.

--Attends un peu, dit-il aprs avoir tout examin.

Il prit la pioche qu'il avait jete dans le gazon, et, s'en servant
comme d'un levier, il fit glisser la vanne dans ses coulisses gonfles
par l'humidit. Le flot clair jaillit et l'claboussa de la tte aux
pieds; il se jeta de ct en riant, et l'eau s'en alla dans les rigoles,
avec un petit bruit joyeux et des frmissements qui la faisaient reluire
au soleil.

--Tu es mouill, dit Vevette d'une voix adoucie.

--Ce n'est rien; le soleil m'aura bientt sch, rpondit Bon-Louis avec
un regard furtif du ct de la jeune fille.

Mais elle tenait ses yeux baisss, pensant qu'elle devait le remercier,
et ne sachant comment le faire. Les oiseaux chantaient haut dans le ciel
bleu, au-dessus de la lande, invisibles pour les jeunes gens, qui
sentaient les trilles intenses des alouettes vibrer au fond de leurs
poitrines. Bon-Louis rompit le silence.

--Ta mre va bien? dit-il, en faisant un mouvement pour s'en aller.

--Assez bien, mieux que ces jours derniers; c'est ce beau temps-l...

Le soleil ruisselait sur le pr, sem de fleurs d'or, et les brins
d'herbe semblaient vernis, tellement ils brillaient.

--C'est du beau temps pour tout le monde, rpondit le jeune homme en
s'arrtant; on est content; tout  l'heure, je chantais  plein
gosier...

--Je t'ai entendu, fit Vevette, mais je n'ai pas reconnu ta voix.

--Il y avait longtemps que a ne m'tait arriv, dit pensivement
Bon-Louis.

Elle leva les yeux, cette fois, pousse par le dsir de savoir ce qu'il
voulait dire.

--J'tais triste, continua-t-il; oui, j'avais du chagrin... C'tait ta
faute. Vevette, fit-il tout  coup, dans un lan de franchise
irrflchie, tu n'as pas t aimable avec moi cet hiver, et, si j'avais
su que je t'avais fait de la peine, je t'en aurais bien demand pardon;
mais je n'avais pas connaissance de t'avoir donn de l'ennui, et... et
a me paraissait tout drle. Aujourd'hui je vois bien que je m'tais
tromp, car si tu avais quelque chose contre moi, tu ne serais pas l,
comme te voil!...

Il souriait d'un air heureux, elle lui sourit en rponse.

--Je n'avais rien contre toi, Bon-Louis, dit-elle avec la mme
simplicit; on n'est pas toujours de la mme humeur, tu le sais bien,
mais je n'avais rien de plus contre toi que contre les autres.

La tideur montait maintenant des herbes, chauffes depuis le matin par
le soleil: l'odeur d'amande amre flottait dans l'air autour, d'eux, et
un calme profond rgnait dans la valle, plutt mesur que troubl par
le bruit lger des eaux courantes.

Ils taient debout sur la petite leve qui protgeait la vanne, en plein
soleil, et pour ainsi dire vtus de gloire; leurs yeux cherchaient, dans
l'azur du ciel, ils ne savaient quoi, peut-tre un rve...

--Une barque, dit Vevette en indiquant une voile blanche qui s'engageait
dans l'espace ouvert devant eux.

--C'est quelqu'un d'Auderville qui sera all pcher au large, rpondit
Bon-Louis.

Peu leur importait ce qu'ils disaient, c'tait la musique de leurs voix
qui leur tait douce et prcieuse. Il reprit aussitt:

--Alors, tu n'es point fche contre moi?

--Tu ne m'en as pas donn sujet, rpondit-elle.

Aprs un tout petit silence, le jeune homme ramassa la pioche ensevelie
dans l'herbe dj haute, et la rejeta sur son paule.

--Je suis bien content, dit-il; nous avons t levs quasiment
ensemble, comme frre et soeur, et si tu avais eu quelque pique contre
moi, a m'aurait t dur  supporter; je sais bien que tu es une
demoiselle, et que je ne suis qu'un garon sans fortune, sans position,
moiti laboureur, moiti matelot; mais tu ne vas pas te mettre  me
mpriser parce que tu es plus riche que moi? Entre nous, est-ce que a
peut faire quelque chose? Et ton pre a t comme un pre pour moi, bien
plus que Jean Boirot, qui n'en peut mais, le pauvre homme! C'est
pourquoi, Vevette, je t'ai toujours respecte et considre comme si tu
avais t ma soeur, et je ne dsire qu'une chose, c'est qu'il en soit
toujours de mme.

--Je ne demande pas mieux, rpondit-elle, en le regardant cette fois de
tous ses beaux yeux doux.

Une joie secrte les inondait, en mme temps qu'ils taient pntrs de
la douce chaleur, et ils restrent un instant cte  cte, sous le ciel
clment, dans l'ivresse des parfums et des couleurs, l'me envole au
plus haut du bleu, dans la joie d'une tendresse pure et toute simple,
d'une amiti sans arrire-pense.

--Au revoir, dit Bon-Louis.

--A tantt, rpondit-elle.

En effet, n'taient-ils pas srs de se retrouver plusieurs fois avant la
fin du jour?

Le jeune homme s'en alla, d'un pas gal et souple, suivant le petit
sentier qui contournait les prs de La Haye, au pied de l'abrupte pente
de rochers. A mesure qu'il s'loignait, sa chemise blanche formait un
point plus lumineux dans le paysage, et Vevette, reste immobile, le
suivait du regard, magntise pour ainsi dire par cette tache brillante.
Il disparut enfin au dtour du vallon, sans s'tre retourn une fois, et
alors seulement la jeune fille prit  son tour le chemin du village.




XI

Sous le manteau de la chemine, assis dans un grand fauteuil de paille,
matelass de minces coussins de laine, Jean Boirot regardait fumer la
marmite, d'o s'chappait l'odeur savoureuse de la soupe aux choux.

Les mains sur ses genoux, la tte penche en avant, il avait l'air
trs-vieux et trs-indiffrent  toute chose; il l'tait, en effet,
n'ayant plus besoin de s'occuper de rien, et tant devenu en ralit le
matre honoraire de son domaine.

Vronique allait et venait, donnant  la servante des ordres clairs et
concis, vite excuts, car la jeune matresse savait se faire obir. Les
assiettes fleuries taient sur la table, avec la grosse miche de douze
livres, dont la crote rousse, dore par places, brillait comme une
superbe terre cuite trs-ancienne.

Une vole de cloches dans l'air lger annona midi, et Jean Boirot
tourna les yeux du ct de la porte, toujours ouverte, qui laissait voir
un coin de route.

--Et Bon-Louis, qui n'est pas l? fit-il d'un air inquiet. Dis donc,
Vronique, si tu nous servais la soupe tout de mme? J'ai bon apptit.

--Tout de suite, mon pre; il ne saurait tarder, rpondit la jeune
fille, sans faire un mouvement pour obir.

Une main  peine appuye sur le rebord de la table troite et longue,
l'autre pendante  son ct, elle coutait, la tte lgrement incline
pour percevoir le bruit des pas de celui qui se faisait attendre.

Plusieurs paires de souliers ou de sabots rsonnrent lourdement sur le
chemin, sonore sous le pas, dans ce pays tourment o le granit natif
est coup partout de profondes crevasses souterraines; Vronique ne
bougea pas; son oreille tait trop exerce pour se laisser tromper.

Enfin la cloche cessa de tinter; un grand bruit de marmaille dchane
courut dans le vallon, puis s'teignit presque aussitt, chacun tant
entr dans sa demeure, et la jeune fille se dirigea vers le foyer, en
disant:

--Le voil.

Il entra presque au mme instant, l'air panoui; un rayon de soleil
semblait tre rest dans ses cheveux d'or, tant ils parurent illuminer
la demeure basse et presque morose.

--Ah! garon, fit Jean Boirot en se levant pniblement pour aller
s'asseoir au haut bout de la table, sur le banc noirci o s'taient
assis de tout temps les chefs de la famille,--tu fais bien d'arriver!
Mon estomac me faisait mal.

--Pardonnez-moi, rpondit le jeune homme avec douceur, je suis en faute,
mais aussi, pre Boirot, vous n'auriez pas d m'attendre.

--Si Vronique avait voulu, j'aurais dj mang ma soupe, fit le vieux,
avec un coup d'oeil de reproche  sa fille, mais elle ne veut jamais me
servir que tu ne sois l.

Vronique, droite sur ses hanches, les bras serrs au coude, apportait
la lourde soupire de terre brune o les lgumes amoncels formaient
au-dessus du pain tremp la plus apptissante pyramide; elle la dposa
devant son pre, qui se servit aussitt et commena de manger. Bon-Louis
se servit ensuite, et le silence rgna dans la demeure.

Vronique, suivant l'usage du pays, tait reste debout pour servir sur
les hommes; elle prit  son tour une assiette de soupe et alla
s'asseoir prs du feu, sur une petite chaise basse; la servante l'imita,
et prit entre ses genoux une cuelle pleine, qu'elle entama avec la sage
lenteur des gens qui n'ont gure de repos que pendant qu'ils mangent.

Quand l'apptit de Boirot se fut un peu content, il prit son couteau,
fit le signe de la croix sur le _chanteau_ et se coupa une grosse
tranche de pain; puis, nonchalamment, comme si, la grosse affaire du
jour tant expdie, on pouvait dsormais prendre du loisir, il
questionna Bon-Louis.

--Bonnes, les orges? demanda-t-il.

--Superbes, pre Boirot, rpondit gaiement le jeune homme.

--Et le bl?

Le froment seul est bl pour les paysans de ce coin de terre.

--Le bl, plus beau que tout. Il est haut comme a!

Boirot admira la hauteur de son bl, que lui reprsentait Bon-Louis avec
la main.

--Et les pommes, garon, les pommes?

--Si a ne change pas, pre Boirot, il y aura des pommes  faire rompre
les pommiers. La fleur est noue presque partout.

--C'est bon, garon, c'est bon! fit le vieux, enchant. Et tu as bien
travaill dans les choux htifs?

--J'ai fait de mon mieux, rpliqua Bon-Louis avec une bonne humeur si
brillante que Vronique, jusque-l muette, le regarda tout
particulirement. Son regard perant l'enveloppa d'un seul coup.

--Tu tais dans les choux htifs? demanda-t-elle, mais ils sont tout en
haut, presque sur la lande. D'o vient alors que tu es mouill?

--C'est que je suis descendu par la rivire, rpondit simplement le
jeune homme. Je m'en revenais par le haut, quand j'ai entendu appeler;
c'tait Vevette La Haye, fort en peine de sa vanne, qui ne voulait pas
remonter; alors je suis descendu pour l'aider. D'un coup de pioche, j'en
suis venu  bout, comme vous pensez; mais la rivire m'a saut au nez,
de ce qu'elle tait trop contente, j'imagine!

Il riait  belles dents, et secouait ses cheveux d'or qui semblaient
lancer des flammes. Vronique le regarda plus attentivement encore, et
un pli rapprocha ses sourcils chtains.

Le repas termin, la fille de ferme et le journalier s'en allrent
chacun de son ct; le pre Boirot se leva lentement, ferma son couteau
qu'il mit dans sa poche, prit son bton derrire la porte, et, sans mot
dire, tira du ct des champs. Il ne travaillait plus, mais il aimait
bien  voir l'ouvrage des autres, et, quoique ce ft encore pour
beaucoup l'heure de la mridienne ou _mrienne_, comme disent les
paysans en parlant de la sieste qui suit le dner de midi, il se
promenait journellement  cette heure, et gagnait les travaux commencs:
l, il se faisait un malin plaisir d'tre arriv le premier et de voir
venir un  un les retardataires.

Quand il fut parti, Vronique et Bon-Louis se trouvrent seuls dans la
salle, ce qui leur arrivait d'ailleurs tous les jours. La mnagre
essuya la table de bois poli, sans troubler la rverie o tait tomb le
jeune homme vers la fin du repas.

Le coude sur la table, les yeux perdus dans le noir de la haute
chemine, il pensait  des choses absentes, car, par deux fois,
Vronique s'approcha de son bras et l'effleura sans qu'il y prt garde.

Elle le contemplait avec un mlange de crainte et de curiosit; parfois
un clair mchant traversait ses yeux bleus, et puis une indicible
tendresse venait les humecter de larmes.

Enfin, elle se dcida  parler.

--Elle tait donc de bonne humeur, Vevette La Haye?

Bon-Louis ramena son regard distrait vers sa compagne d'enfance, et un
flot de sang monta  sa peau, blanche sous le hle, pendant qu'il
rpondait:

--Oh! oui, gaie et mignonne, comme on ne l'avait pas vue depuis
longtemps. Faut qu'elle ait t malade, j'imagine, pour avoir t si
rude et si peu parlante tout l'hiver; mais ce joli printemps lui a dli
la langue, et peut-tre aussi le coeur.

Vronique tait devenue toute ple.

--Le coeur? fit-elle d'une voix teinte.

--Mais oui! qu'est-ce que tu as? Tu es toute blanche!

--Je me suis tourn le pied dans mon sabot. N'y fais pas attention. Tu
dis qu'elle s'est dli le coeur? Qu'est-ce donc qu'elle t'a dit?

--Elle m'a dit que nous tions toujours camarades, qu'elle n'avait rien
contre moi; je m'tais figur, moi, qu'elle avait quelque chose, mais il
parat que je m'tais tromp. Et alors, maintenant que nous nous sommes
expliqus, tout ira bien, et nous allons recommencer comme autrefois,
comme frre et soeur; voil ce qu'elle a dit.

Vronique avait cout en silence, la poitrine haute, les yeux
demi-clos, en retenant sa respiration. Aux derniers mots, elle laissa
l'air rentrer dans sa poitrine et rouvrit les yeux.

--Comme frre et soeur, voil qui est bon, dit-elle avec un rire qui
sonna faux, mais sans que Bon-Louis s'en apert. Et c'est a qui te
rend si content?

--Dame! fit le jeune homme, moi qui la croyais fche...

Vronique haussa les paules.

--Une mijaure, dit-elle. Tu es bien bon de faire attention  ses
manires!

Il ne dit rien. Les paysans de la Hague n'ont pas l'habitude de discuter
leurs opinions ni leurs sentiments; quand ce qu'on dit ne leur plat
pas, ils se taisent, jusqu' l'occasion d'une revanche. Bon-Louis
n'tait pas satisfait. Mais  quoi lui et servi de le dire? Vronique
vit qu'elle avait fait fausse route.

Sans affectation, elle vint s'asseoir  l'autre extrmit du banc, tira
 elle la corbeille d'osier o reposait un tricot commenc, jeta la
laine par-dessus son petit doigt, et fit jouer les aiguilles. Bon-Louis,
comme s'il se rveillait d'un rve, passa la main sur ses yeux et se
leva.

--Dis, Bon-Louis, y a-t-il longtemps que tu n'as t voir ta maison?
demanda Vronique.

--Oh! oui! il y a longtemps! rpondit-il avec un soupir. Il y a au moins
deux ans! Elle doit avoir besoin de rparations, la pauvre maison de ma
chre mre!

--Veux-tu que nous y allions ensemble jeudi? Je dois aller  Cherbourg
porter du beurre; si tu veux, nous reviendrons par Sainte-Croix, et tu
verras ta maison.

Les yeux du grand garon brillrent d'une joie attendrie. Il adorait le
souvenir de sa mre et tout ce qui le lui rappelait. La jeune fille le
savait bien.

--Tu es bonne, Vronique, dit-il, mu: tu penses toujours  me faire
plaisir.

--C'est bien naturel, rpondit-elle avec un petit mouvement d'paules.

Il resta un peu embarrass, souhaitant de trouver quelque chose  lui
dire, et ne pouvant s'exprimer; il s'en voulait d'avoir t tout 
l'heure mcontent d'une amie si fidle et si gnreuse. Enfin, il
s'approcha d'elle, et posa sa main sur une de celles qui faisaient
cliqueter les aiguilles.

--Depuis le premier jour, dit-il,--le soir que je suis arriv ici, tu
t'en souviens?

Oui, elle s'en souvenait!

--J'ai toujours pens que tu tais trs-bonne; tu m'as si souvent gar
de la colre de Tmise Boirot! Et depuis, tu n'as jamais manqu une
occasion de m'tre agrable.

Un grand flot d'motion monta tout  coup  la gorge de Vronique, et
elle ressentit une telle envie de pleurer, qu'elle fit un mouvement pour
se dgager et s'enfuir; mais elle n'osa.

--Je ne suis pas un ingrat, continua le jeune homme, et si jamais tu
avais besoin de moi, Vronique, tu me trouverais.

Il retira sa main et rejeta en arrire ses cheveux d'or, dont les
boucles lui taient retombes jusqu'aux yeux, pendant qu'il tait
inclin. Muette, Vronique fit un signe de la tte. Si elle avait parl,
elle et t touffe par ses larmes.

--Tu as entendu? fit-il, un peu tonn.

--Oui, dit-elle trs-bas, et je te remercie.

--Alors, nous irons  Sainte-Croix jeudi! J'en suis bien content,
Vronique, bien content.

Une joie trange, multiple, s'tait infiltre en lui depuis sa rencontre
avec Vevette, et il et voulu pouvoir la crier ou la chanter tout haut.
La chaleur de sa reconnaissance pour Vronique s'en trouvait augmente
de moiti; la pense de revoir la maison et le jardin de sa mre lui
mettait dans l'me mille souvenirs attendris...

Il sortit, les yeux brillants, la tte haute, et la jeune fille le vit
passer l'instant d'aprs sur le chemin de ses champs.

Jetant vivement son ouvrage, elle courut  sa chambre, dont l'troite
fentre donnait sur le coteau, et l'ouvrit toute grande.

Un souffle d'air chaud, vivant, embaum, plein de bestioles ailes,
entra et l'enveloppa comme une flamme.

Sur la route se dessinait la glorieuse silhouette de Bon-Louis. Droit
comme un jeune peuplier, il allait d'un pas alerte dans l'intense
chaleur de ce recoin abrit, et, tout en marchant, il chantait, car une
nouvelle bouffe de vent tide apporta quelques notes de sa voix
profonde et veloute.

--O mon ami,  mon amour,  mon enfant! s'cria Vronique en tendant les
bras vers la figure dcroissante; je t'ai aim tout petit, pauvre et
orphelin; je t'aime aujourd'hui, grand, beau, courageux! O mon
Bon-Louis, je t'aime, je t'aime!...

Vaincue par l'intensit de sa passion longtemps refoule, elle se laissa
glisser  genoux contre la fentre, les bras toujours tendus vers son
idole, qui s'loignait. Quelques pas encore, une note aigu de la
chanson, apporte par le souffle de mai, et le jeune homme disparut.

Mais, les yeux baigns de larmes heureuses, noye dans son extase,
Vronique croyait le voir toujours; elle glissa sur le plancher, et
resta tendue, immobile, les bras doucement croiss sur sa poitrine,
perdue dans une indicible tendresse, presque sans souhaiter d'tre
aime, tellement l'amour qu'elle ressentait lui tenait lieu de tout.




XII

Vronique rejoignit Bon-Louis dans la cour d'une auberge de Cherbourg o
depuis une demi-heure dj il tenait la carriole prte et attele d'une
jument baie, au pas vigoureux.

--Tu as tout fini? lui demanda-t-il.

Elle jeta dans la petite voiture une brasse de paquets qui lui
encombraient les bras et les mains, puis monta adroitement et s'assit
sur la banquette, pendant qu'il dbrouillait les rnes pour les lui
remettre.

--Jolie fille, dit un amateur sur une porte.

--C'est la fille  Boirot, de Clairefontaine, rpondit une voix.

--Et ce garon? son galant!

--Non, son valet de ferme, j'imagine, fit un autre. Le sang monta au
visage de Vronique comme si elle et reu un soufflet. Bon-Louis
n'avait pas mme entendu, occup qu'il tait  ranger les paquets pour
n'en perdre aucun. Brusquement, au risque de le faire tomber, elle se
leva et poussa le jeune homme  la place de droite.

--Tiens, cousin, dit-elle trs-haut, prends les guides et conduis
toi-mme, et n'oublie pas que nous allons  Sainte-Croix voir ta maison,
avant de rentrer  Clairefontaine.

Un peu bahi, Bon-Louis s'tait laiss faire. La jument, sentant sa main
coutumire, prit un trot fringant et les entrana hors de la cour, au
milieu de l'tonnement gnral.

Les rues de la ville, ordinairement silencieuses, avaient encore un
reste de l'animation des jours de march, bien qu'il ft dj plus de
trois heures de l'aprs-midi. De petites charrettes  deux roues, dont
l'quilibre instable menace  tout moment de verser les voyageurs sur la
route, passaient, conduites par des bonnes femmes  coiffes blanches,
garnies de petites ailes plisses,  la fois vnrables et comiques; de
grands garons, un peu pris de boisson, conduisant  fond de train une
bte efflanque, se lanaient de temps  autre dans le paisible dfil,
qu'ils troublaient profondment, et laissaient derrire eux une trane
de gros rires d'hommes et de piailleries de femmes.

Avec la sret de main qui faisait pour lui de tous les chevaux autant
d'esclaves soumis, Bon-Louis trouva moyen de prendre la tte de cette
procession interminable et lente; en moins d'un quart d'heure, il eut
gagn la croise des routes, et, laissant  sa droite le chemin qui mne
 la pointe de la Hague en ctoyant la mer de plus ou moins prs, il
prit au grand trot la route de Beaumont, qui devait, en appuyant un peu
sur la droite, le conduire  son village natal.

Quand ils eurent dpass les villages agglomrs et les fabriques qui
donnent  ce coin un faux air de gros bourg, lorsqu'ils n'eurent plus
autour d'eux que les haies encore parfumes des dernires aubpines, ou
bien les grandes landes solitaires qui commencent en cet endroit le pays
de Hague, ils se regardrent en souriant.

--Voil bien des affaires! dit Bon-Louis en remettant le fouet  sa
place. Dis, Vronique, pourquoi m'as-tu command de conduire? Tu aimes
assez tenir un bon cheval dans la main,  ce que je croyais?

La rougeur encore mal efface des joues de la jeune fille reparut au
souvenir de l'affront.

--C'tait pour montrer  ces nigauds, dit-elle, que tu es mon parent, et
point mon domestique.

Bon-Louis frona lgrement le sourcil. Mais, dans la Hague, la
qualification de domestique n'a rien d'injurieux, serviteurs et matres
travaillant ensemble dans une galit presque parfaite.

--Qu'est-ce que a faisait? disait-il. Tu es bien bonne de t'occuper de
a! Veux-tu que je te donne les guides?

Vronique n'tait pas sre de sa main; un tremblement intrieur la
secouait de temps en temps; elle se sentait  la fois inquite et
presse, comme si elle avait peur et hte de dire quelque chose de
redoutable et d'urgent.

--Non, merci, dit-elle, tu les as, garde-les.

Ils firent un bout de chemin en silence, dpassant de temps en temps un
piton ou une carriole, et recevant de loin en loin un salut de gens qui
les connaissaient.

--Je lui parlerai, pensait Vronique, lorsque nous serons  la prochaine
borne kilomtrique.

Mais la borne fut bien des fois dpasse, sans qu'elle et le courage
d'accomplir sa rsolution. Elle s'tait dit que ce jour-l elle en
aurait le coeur net, et maintenant qu'elle tenait sa destine entre ses
doigts, elle n'osait lui donner la vole.

Bon-Louis ne s'inquitait pas de ce mutisme. Accoutum  ne point parler
sans cause, le silence lui paraissait une chose toute naturelle;
d'ailleurs, ses propres penses l'occupaient. Depuis le jour de sa
rconciliation avec Vevette, il vivait presque constamment avec le
souvenir de cette heure dlicieuse, et ds qu'il fermait les yeux, il
voyait une petite voile blanche traverser avec lenteur un triangle de
mer azur, pendant que la musique de la voix aime rsonnait  ses
oreilles. A partir de ce moment-l, il n'avait pas prouv une minute
d'isolement ou d'ennui.

En approchant de Sainte-Croix, cependant, ses penses prirent un autre
cours.

--Ah! dit-il, voici la fontaine.

--O? demanda Vronique.

--Dans le coin, sous les roches, au bord de la route! C'est l que
j'allais chercher de l'eau pour maman.

Vronique regarda, attendrie, ce pays qu'aimait celui qu'elle aimait, et
elle le trouva plus beau qu'aucun autre. Les sentiers couverts qui
s'engageaient entre les pices de terre lui semblaient plus creux, plus
verts, plus velouts qu'ailleurs. Elle en aimait jusqu'aux ornires, et
son coeur s'envolait d'avance vers le lieu  prsent abandonn o tait
n celui qui pour elle dsormais remplissait le monde de sa splendeur
inconsciente.

Quand ils eurent tourn deux ou trois chemins cahoteux, Bon-Louis arrta
la carriole devant une maison de pierre grise.

--C'est l, dit-il en sautant  bas, et il se dcouvrit comme devant une
tombe.

Vronique resta interdite. Ces pierres ne lui disaient rien. Elle aimait
le pays, elle tait pour ainsi dire jalouse de la maison. Il lui
dplaisait que ce garon ft ainsi attach  un logis qui n'tait pas le
sien.

--Attends-moi, je vais chercher la clef, dit-il, et il s'enfuit  toutes
jambes vers la maison du notaire.

Elle attacha la jument par la bride  l'anneau scell dans le mur, l o
dix ans auparavant son pre avait fait de mme; puis elle alla s'asseoir
sur une pierre de l'autre ct du chemin, en face de la maison, et la
regarda avec colre comme une rivale.

--Le beau logis! pensa-t-elle. N'y a-t-il pas l de quoi y tenir? J'ai
mieux que cela  lui offrir.

La joie de savoir qu'il tait pauvre et qu'elle pouvait l'enrichir lui
parut alors la premire joie du monde. Il lui devrait tout! Elle le
tiendrait galement par l'amour et par la reconnaissance! Quel rve! Et
ce rve serait une ralit bientt, pourvu qu'elle et un peu de
patience.

Il revint en courant, comme il tait parti, mais en tenant la clef dans
sa main droite. La maison fut vite ouverte.

Depuis deux ans qu'elle n'avait plus de locataire, elle tait devenue
humide et froide. Tout le soleil de mai, alors dj au bas du ciel, ne
put y faire entrer de lumire ou de joie; quand ils l'eurent parcourue
dans tous les recoins, ils restrent attrists au milieu de la salle.

--Je la croyais plus grande! fit Bon-Louis, avec une sorte de honte.

--Ce n'est rien de bien beau! dit Vronique sans dissimuler son ddain.

--Je l'aime pourtant, pauvre et petite comme elle est, reprit vivement
le jeune homme. Tiens, c'est l que maman est morte. Ma chre maman!

Les yeux pleins de larmes et la tte dcouverte, il indiquait la place
du lit o tait rest un bout de boiserie. Elle regardait les yeux secs,
avec une expression mauvaise.

Pourquoi s'avisait-il de se mettre  aimer tant sa mre  prsent
qu'elle tait morte? On aime ses parents tant qu'ils vivent, tout le
monde sait a; mais aprs dix ans, qui est-ce qui a besoin de s'en
occuper? D'ailleurs, les autres taient libres de faire comme ils
l'entendaient, mais Vronique ne voulait pas que Bon-Louis aimt autre
chose qu'elle.

Une rflexion l'adoucit.

--Le pauvre garon, se dit-elle, il ne connat rien de mieux aprs tout;
cette maison, c'est tout ce qu'il a; sa mre, c'est tout ce qu'il a
connu autrefois; dsormais il aura autre chose en tte.

Et une lueur de triomphe claira son visage jusque-l rembruni.

Avec un peu de peine, Bon-Louis ouvrit la petite porte vitre qui
donnait sur le jardin; le jardin lui-mme, dans cette splendeur de
printemps, avait un air triste. Les mauvaises herbes avaient envahi les
plates-bandes, et l'ordre cher  la propritaire dfunte avait disparu.
Les bordures de thym venaient maintenant presque au milieu des alles,
et les rosiers taient chargs de plus de chenilles que de boutons.
Seuls les parfums taient rests les mmes qu'autrefois; en dpit de la
ngligence et de l'abandon, l'odeur des plantes familires flottait dans
l'troit espace, veillant les plus chers et les plus intimes souvenirs.

--Comme le romarin est devenu fort! dit Bon-Louis.

Il cueillit une branche de l'arbuste odorifrant et la passa deux ou
trois fois sur son visage, pour s'en imprgner. Vronique immobile le
regardait.

--Allons, dit-il avec un soupir. Il faut nous en retourner. C'est gal,
ma pauvre maison! Je n'tais pas content quand il y demeurait des gens
que je ne connaissais pas; mais je crois que de n'y voir personne, c'est
encore plus triste.

Il passa le brin de romarin au collet de sa blouse de toile, et, prcd
par Vronique, il sortit de la maison, aprs l'avoir bien ferme.

--J'emporte la clef, dit-il; si j'ai le temps une fois ou l'autre, je
viendrai ici donner un coup de bche au jardin.

--A quoi bon? fit Vronique d'un ton sec.

--Quand ce ne serait que pour ne pas laisser perdre les rosiers, qui
sont de bonne et belle espce.

Ils remontrent dans la carriole, et bientt se trouvrent au milieu du
village. Comme ils passaient prs de l'glise, Bon-Louis arrta sa bte,
et jetant les rnes sur les genoux de Vronique:

--Espre un brin, lui dit-il, et il disparut le long du mur du
cimetire.

Elle attendit, comme il le lui disait, avec une sourde colre, vexe
qu'il la ft attendre, ayant presque envie de lui dire qu'elle n'tait
pas l pour le servir, et irrite de se sentir mauvaise sans pouvoir
s'en empcher.

Il revint sur-le-champ, essouffl d'avoir march vite, avec une sorte de
lumire grave dans les yeux.

--Le notaire est un brave homme, dit-il en reprenant les rnes; il tient
la tombe en bon tat. C'est mme mieux que je ne m'y serais attendu.

Vronique devint toute triste, sa colre manquait d'objet: pouvait-elle
lui faire reproche d'avoir du respect pour la tombe de sa mre? Et  ce
propos elle se souvint que la tombe d'Artmise Boirot n'tait gure
visite que par le veuf. Mais l'ide unique de sa vie prit aussitt le
dessus.

--Quand tout sera arrang, se dit-elle, j'aurai du temps pour m'occuper
de ces affaires-l. Pour le moment, je n'ai la tte  rien qu' cela.

Et elle jeta un regard de ct sur Bon-Louis, qui, toujours grave et
comme recueilli, conduisait la jument d'une faon machinale, les yeux
perdus au loin, dans la contemplation d'une image invisible.

Les haies succdaient aux haies, dans la campagne compltement dserte;
l'air tait frais, et la carriole allait bon train. Vronique pensa que
dans une heure, moins peut-tre, ils seraient rentrs  Clairefontaine,
et qu'il fallait en finir.

--Bon-Louis, dit-elle, as-tu quelquefois song  ton avenir?

Il la regarda, surpris, car cette question semblait percer le mystre de
sa propre pense.

--Pas souvent, dit il vasivement. Pourquoi?

--Parce que tu vas tirer au sort l'anne prochaine, et que, si tu ne
sais pas d'avance ce que tu auras ide de faire plus tard, tu ne sauras
pas non plus ce qu'il faudra faire  ce moment-l.

--Je n'ai pas besoin, rpondit le jeune homme, de me tourmenter de ce
que j'aurai  faire, car je ne puis que m'en rapporter au sort. Si j'ai
un bon numro, je resterai  Clairefontaine-- moins que je ne vienne
ici travailler mon jardin; mais cela ne me rapporterait pas grand'chose,
et j'aime trop la mer pour en vivre loign. Si j'ai un mauvais numro,
je partirai.

Vronique garda un instant le silence.

--On n'est pas forc de partir, dit-elle ensuite lentement, parce qu'on
a eu un mauvais numro. On peut s'acheter un homme.

Bon-Louis allongea un coup de fouet  la jument, qui pressa
vigoureusement son trot dj rapide.

--A quoi bon? Il faudrait avoir envie de rester, pour cela.

--Tu ne tiens donc pas  rester?

Ce fut au tour du jeune homme de ne pas rpondre sur-le-champ.

--Vois-tu, Vronique, dit-il ensuite, il n'y a qu'une chose qui puisse
empcher un garon de partir pour le service militaire: c'est s'il aime
si fort une jeune fille, qu'il ne puisse la quitter.

--Eh bien? fit Vronique en retenant sa respiration.

--Eh bien, quand j'en serai l, il faudra voir, conclut-il en riant.
Pour l'instant, l'amour ne m'empche ni de boire ni de manger.

Son jeune rire veilla l'cho d'un bouquet de bois qu'ils traversaient
en ce moment; Vronique se sentit le coeur serr.

--Tu te marieras pourtant? dit-elle.

--Mais probablement, tout comme un autre.

--Quand a?

--Quand j'aurai fini mon temps.

--Tu tiens alors absolument  aller  l'arme?

--Pourquoi n'irais-je pas? Et puis, tu en parles bien  ton aise,
d'acheter un homme; avec quoi veux-tu que je l'achte?

--Tu as assez d'argent de ct pour a.

--Bel emploi  en faire! J'aime mieux le retrouver quand je reviendrai,
aprs avoir vu du pays! Rester ici pour n'avoir pas le sou! c'est a qui
ferait de moi un gros monsieur!

Il parlait avec une certaine amertume, et la mche de son fouet
caressait souvent les flancs du cheval, qui allait comme le vent.

--Ne taquine donc pas cette bte, fit Vronique d'une voix sche.

Docilement Bon-Louis retint un peu les rnes, et l'allure devint plus
paisible.

--Tu ne penses pas  une chose, reprit la jeune fille, c'est que tu
pourrais pouser une femme riche, et cela arrangerait tout.

Elle dtourna un peu la tte, car elle sentait une rougeur brlante
couvrir son visage et son cou.

--Je ne veux pas pouser une femme trop riche, dclara nettement
Bon-Louis.

Le rouge abandonna le visage de Vronique, et d'une voix dfaillante,
elle dit:

--Pourquoi?

--Parce que je ne serais pas le matre chez moi, et que cela
m'humilierait.

--Bah! quand on s'aime bien...

--On ne s'aimerait pas longtemps. Je ne suis pas d'un caractre
commode...

--Allons donc! Tu fais tout ce que nous te demandons, mon pre et moi!

--Parce que vous tes mes amis et non mes matres. Mais si une femme qui
serait  moi avait le malheur de me dire seulement une fois: C'est moi
qui t'ai apport l'argent... vois-tu, Vronique, je crois que je
l'tranglerais!

Le coeur de Vronique sauta dans sa poitrine. Que lui importait d'tre
trangle? Elle pensa que pour sentir les deux mains de Bon-Louis autour
de son cou, cette treinte ft-elle brutale et mortelle, elle
accepterait tous les risques.

--Une femme qui t'aimerait ne te ferait pas de peine, rpondit-elle
d'une voix dlicieusement mue.

--J'aime autant ne pas courir ce risque-l, dit-il.

--Alors, reprit-elle, mortifie, a t'empcherait d'aimer une fille, de
la savoir riche?

--a ne m'empcherait peut-tre pas de l'aimer, rpondit Bon-Louis qui
pensait  Vevette, mais a m'empcherait de la demander en mariage.

--Et si c'tait elle qui te demandait? Vronique s'tait rapproche de
lui, sur le banc troit de la carriole, et ils se touchaient presque. Un
cart de la jument les jeta l'un sur l'autre, et la jeune fille
tressaillit comme sous une dcharge lectrique.

--Une jeune fille ne demande pas un garon, rpondit-il tranquillement,
aprs avoir corrig sa bte, qui menaait de s'emporter: ce serait le
monde renvers.

--Mais si elle t'aimait assez pour te demander tout de mme, au risque
de se faire blmer? Si elle t'aimait plus qu'elle-mme, plus que son
argent, plus que tout?

Si Bon-Louis avait regard Vronique, en ce moment, il et compris, et
peut-tre sa vie et-elle suivi un autre cours. Mais il regardait,
suivant le principe, entre les oreilles de la bte qu'il conduisait, et
ne prit point garde  la voix qui prononait ces paroles tranges.

--Je ne sais pas, dit-il, et a n'arrivera jamais, mais il me semble que
je n'aimerais pas cela. Une jeune fille qui court aprs un garon, c'est
une effronte, et je n'pouserais pas une effronte.

La chaste figure de Vevette, Vevette un peu froide, mais si pure dans sa
dignit, passa devant les yeux de son esprit, pendant qu'il rpondait,
et lui sourit, tout invisible qu'elle tait.

Vronique avait reu le coup en plein coeur, mais elle tait brave et ne
sourcilla pas. Un petit frisson passa sur ses paules, et elle se
pelotonna sur elle-mme, sous le lger vtement de drap qui la couvrait,
comme si un froid intense l'avait tout  coup saisie.

--Tu as raison, dit-elle, d'une voix qui tinta singulirement  ses
propres oreilles. On n'pouse pas une effronte.

--Qu'est-ce que tu as? fit Bon-Louis, en la regardant avec un intrt
tout fraternel.

--C'est la frache qui tombe, rpondit-elle en essayant de sourire.
Presse un peu la jument: voil le soleil qui ne donne plus de chaleur,
et j'ai froid jusque dans la moelle des os.

Ses dents claquaient, en effet, et un frisson muet la secouait de temps
en temps. Le jeune homme voulait la couvrir de quelques vtements rests
dans la carriole, mais elle n'y voulut pas consentir, et demanda
seulement qu'il gagnt Clairefontaine aussi promptement que possible.

Il obit, et peu aprs ils arrivrent au village. Vronique descendit de
voiture et monta aussitt  sa chambre, pendant que Bon-Louis et le pre
Boirot s'occupaient du cheval et des paquets.

Le tremblement de Vronique s'tait arrt au seuil de sa chambre, tide
et close. Elle se laissa tomber sur une chaise, les bras et la tte sur
son lit, essayant de sonder la profondeur de son dsespoir.

Il ne l'aimait pas, il n'avait rien compris, il ne comprendrait jamais!

Plt  Dieu qu'il ne dt jamais comprendre! Que deviendrait-elle s'il la
prenait en mpris?

Puis un rayon de joie se glissa dans son me, cette joie obstine qui
pntre quand mme au coeur de ceux qui aiment.

--Tout cela, se dit-elle, c'est parce qu'il ne m'aime pas, mais il
pourra m'aimer, puisqu'il n'en aime point une autre! Petit  petit, je
peux gagner son coeur, et, lorsqu'il sera bien pris, il ne pensera plus
 ses sottes ides!

Elle se leva, la tte lourde, les bras lasss, comme aprs une journe
de rude labeur; ses pieds incertains ne savaient o la porter. Elle
changea de toilette pourtant, et reprit ses habits de tous les jours;
puis aprs avoir baign dans l'eau frache son visage o pas une larme
n'avait coul, elle descendit dans la salle.

--Arrive donc, fit le pre Boirot, on n'attend que toi pour souper.

Elle lui fit bon visage et le servit comme  l'ordinaire.

--Eh bien, lui dit joyeusement Bon-Louis, t'es-tu rchauffe?

--Mais oui, rpondit-elle. Pourtant, il ne fera pas chaud, cette nuit.
Gare aux pommiers, si nous avons une blanche gele!

Et ni elle ni lui ne parurent jamais se souvenir de l'trange entretien
qu'ils avaient eu ce jour-l.




XIII

Le soleil, l'clatant soleil d'aot sur la mer blouissante, inondait la
falaise de lumire, de reflets, de chaleur et de joie.

Toute la population de Clairefontaine tait en bas, dans la crique, 
recueillir le varech amoncel par la grande mare de la nuit prcdente;
mais cette fois la mare avait mont paisiblement, avec la majest d'une
souveraine qui de temps  autre visite ses domaines loigns; puis elle
s'tait retire, laissant accrochs aux roches noires des millions
d'algues d'une richesse de coloris extraordinaire.

Les chevaux au pied sr montaient et descendaient incessamment le
sentier raboteux de la falaise, parfois cachs au regard de ceux d'en
bas par une roche ou un ressaut de terre; ils allaient, courbs sous le
bt charg d'algues tranantes, conduits par quelque garonnet, fier de
brandir un fouet, dont il lui tait interdit de faire usage, mais qui,
dans ses mains novices, prenait des airs de sceptre.

C'taient des rires, des cris, des appels; tout le monde tait dehors,
et tout le monde tait content. La mre de Vevette elle-mme s'tait
fait porter  mi-chemin de la falaise, contre la hutte des douaniers, 
l'endroit o jadis Bon-Louis enfant avait eu sa premire vision de la
mer, et de l, toute gaie et riante, elle jouissait du bruit, du
mouvement, de la lumire, de la chaleur, avec la joie intime de ceux
qui, voyant peu le monde, n'en ont, quand ils le voient par hasard, que
l'blouissement et la sensation de vie intense.

Bon-Louis conduisait trois chevaux  la fois. Depuis midi, il montait et
descendait incessamment la falaise,  la tte de son convoi; tout autre
en et eu les jambes brises; lui n'y songeait pas. A chaque voyage de
descente ou de monte, il s'arrtait une seconde pour changer un mot,
un sourire, une plaisanterie, avec madame La Haye, que Vevette ne
quittait pas.

--Tu as l'air d'une Bonne Vierge dans une niche de muraille, dit-il en
se plantant devant Vevette, qui venait de se faire un sige de fougre 
l'ombre de la porte de la petite hutte.

La jeune fille sourit, et sa mre tourna la tte pour la voir.

--Il ne te manque plus qu'une couronne de roses blanches, et l'on s'y
tromperait, continua Bon-Louis. Il la regarda un instant, mais elle
avait baiss les yeux, et il se mit  courir en montant la rude cte,
pour rattraper ses btes, qui avaient pris de l'avance.

Madame La Haye reporta son regard sur la mer, si bleue et si douce
qu'elle semblait un immense voile de soie,  peine froiss et pliss par
endroits; des moires plus ples indiquaient la place des courants, et,
de cette hauteur, des taches sombres marquaient la place des roches
sous-marines, mme trs-loin, pour qui savait les voir.

--Maman, dit Vevette, qui suivait les yeux de sa mre, voyez-vous,
l-bas, cette tache noire sous l'eau, en face de Vauville? eh bien,
c'est la Corne, vous savez, un caillou que nous avons vu une fois, avec
mon pre, quand j'tais toute petite?

--O donc? fit madame La Haye, en abritant ses yeux de la main pour y
voir.

--Sous Vauville; vous ne voyez pas?

--Non, mais je te crois.

--C'est l qu'un homme s'est noy, il y a bien, bien longtemps... Mais
aujourd'hui il y a bien encore cinq ou six pieds d'eau par-dessus,
quoique d'ici on le voie trs-bien. Quelle drle de chose, que d'aller
se noyer si loin...

--Quand il ne manque pas d'endroits dans la baie, n'est-ce pas? fit une
voix railleuse derrire elle. Vevette se pencha pour voir qui lui
parlait, et son visage se trouva enseveli sous une pluie de roses
blanches.

--Tiens, petite Bonne Vierge, dit Bon-Louis sans s'arrter, voil les
roses qui te manquaient.

Il tait dj loin, suivant le pas rapide de ses chevaux qui
descendaient, le bt lger.

Vevette rassembla en un monceau sur ses genoux les trois ou quatre
branches de roses-noisettes charges de fleurs qui l'avaient un instant
aveugle.

--C'est gentil, dit-elle. O les a-t-il cueillies?

--Au mur de la maison de Boirot.

Vevette laissa tomber la poigne de fleurs qu'elle tenait.

--Vronique ne sera pas contente, murmura-t-elle.

--Pourquoi? demanda madame La Haye.

Elle sortait si rarement, qu'elle ne savait presque rien de ce qui se
passait dans le village.

--Vronique n'aime pas qu'on touche  ses roses, rpondit la jeune
fille.

--Dans ce cas, il faut le dire  Bon-Louis, pour qu'il n'ait plus ide
de recommencer, reprit la mre prudente; et mme tu feras bien de jeter
ces fleurs par-dessus la falaise, pour que Vronique ne les voie pas
dans tes mains. Il est inutile de fcher les gens, surtout pour une
chose qui n'en vaut pas la peine.

Vevette regardait les fleurs avec regret et les tourmentait dans ses
mains sans pouvoir se dcider, lorsqu'elle vit en bas sur la grve
Bon-Louis arrt  causer avec Boirot et sa fille. Un instant, celle-ci
leva les yeux vers la falaise; craignant d'tre devine, plutt que
dcouverte, Vevette jeta les roses derrire elle, dans la cahute troite
et sombre, et n'en garda qu'une seule, qu'elle glissa dans les plis de
son fichu, l o personne ne pouvait la voir; puis elle croisa ses mains
l'une sur l'autre, et se remit  regarder la mer, qui miroitait
doucement, et o les changements de courants dessinaient des lignes
capricieuses.

--Eh bien, ta couronne? demanda Bon-Louis quand il remonta.

--Tu as eu tort, mon garon, de cueillir les fleurs de Vronique; elle
ne serait pas contente si elle le savait, dit avec douceur madame La
Haye.

Le visage du jeune homme exprima une consternation soudaine si vidente,
que l'excellente femme ne put s'empcher de rire.

--N'aie pas peur, elle ne te mangera pas, continua-t-elle, et d'abord
elle n'en saura rien, car ce n'est pas nous qui le lui dirons, et pour
s'en apercevoir...

--Il y a plus de mille grappes de fleurs, interrompit Bon-Louis; comment
s'apercevrait-elle que j'en ai pris deux ou trois?

--a ne fait rien, mon garon; puisqu'elle tient  ses fleurs, faut les
lui laisser.

Le regard piteux de Bon-Louis cherchait les roses; Vevette tira
doucement de son fichu la fleur qu'elle venait d'y cacher.

--J'en ai gard une, la plus belle, dit-elle, pour te remercier de ton
attention; mais les autres sont l, derrire, et Vronique n'ira pas les
y chercher.

Le sang monta au visage du jeune homme, qui dtourna la tte; les
paroles de sa petite amie lui avaient fait tant de plaisir, qu'il
n'osait la regarder, de peur d'en trop dire avec ses yeux.

--Vois-tu, mon ami, reprit madame La Haye, quand on veut faire plaisir 
quelqu'un, faudrait se demander si a ne fait de peine  personne,
car...

Elle continua sur ce ton pendant quelques instants, en matrone sage et
sentencieuse qu'elle tait. La joie de Bon-Louis et celle de Vevette
s'taient vanouies sous cette douche paisible et froide.

Ces joies de jeunesse sont si fragiles, si dlicates! Un souffle les
donne et les soutient, mais toute parole de raison tombe d'une bouche
respectable a le don de les fltrir  l'instant, cette parole ft-elle
l'expression de la pense mme des pauvres enfants.

Ils n'osrent se regarder; Bon-Louis se disait que madame La Haye avait
raison, mais que point n'tait besoin d'en dire si long. Vevette pensait
que sa mre tait rude au bon garon qui n'avait song qu' lui faire
plaisir; mais c'tait une fille trop bien leve pour le faire voir, si
peu que ce ft. La mercuriale termine, le jeune homme fit un signe de
tte et rpondit avec une douceur navre:

--Vous avez raison, madame La Haye, et je vous remercie de votre bon
avis.

Puis il courut aprs ses chevaux, qui, pendant ce temps-l, avaient
gagn la cour de la maison de Boirot, et attendaient impatiemment d'tre
dchargs.

Pendant l'aprs-midi, il passa et repassa encore maintes fois devant
Vevette et sa mre, mais il ne leur parla plus, et Vevette en eut le
coeur gros pendant bien des jours, pensant qu'elles l'avaient fch, et
qu'il ne le mritait point.




XIV

Cependant, Vronique n'avait rien su de ce qui se passait l-haut;
occupe au varech avec les femmes du village, elle avait entendu bien
des propos, et l'un de ceux-l l'avait tant frappe, qu'elle en avait
oubli le reste du monde.

Une vieille femme vivait un peu  l'cart du village, dans une de ces
maisons isoles que l'on trouve toujours  quelque distance des hameaux,
maisons tranges, dcrpites, qui font rver sortilge au voyageur
romantique.

Sorcire, la vieille Mariton l'tait un peu, encore que sa sorcellerie
ft  peu prs inoffensive, mais elle savait toute espce de choses, et
les jeunes filles aimaient  l'entendre causer.

Mais il tait bien rare que Mariton se mlt aux groupes des villageois,
except  l'glise, et pour ce qui tait d'aller la trouver chez elle,
aucune fille ne s'y ft hasarde, ni de jour, ni de nuit, tant sre d'y
perdre sa rputation si quelqu'un l'y voyait entrer.

Ce jour-l, Mariton avait eu besoin de varech, pour fumer son petit
champ, et elle tait descendue comme les autres; de plus, le beau temps
et la chaleur l'avaient mise en got de causer.

Deux d'abord, puis quatre filles s'taient assembles autour d'elle; il
n'y avait point de mal, puisque c'taient toutes ensemble. Et elle
racontait des histoires, les unes bien banales, les autres bien
tranges. Vronique s'tait approche, et coutait avec un peu de
ddain, car son ducation suprieure et ses quelques lectures lui
inspiraient une sorte de commisration pour ces folies et ces
imaginations.

--Oui, mes jolies, disait la Mariton, quand on est marie et qu'on n'a
pas d'enfant, si l'on en veut avoir un, il faut aller en plerinage  la
fontaine du bienheureux Thomas,  Biville.

Elle indiquait l'lgant clocher de la petite glise, perch sur la
dune,  distance.

--Tout le monde sait cela, rpondit une jeune fille hardie. Mais nous
n'avons que faire d'enfants! Ce sont des maris qu'il nous faudrait pour
commencer.

La vieille secoua la tte.

--Des maris, c'est parfois plus difficile  se procurer que des enfants,
dit-elle d'un air rus. Pour a, faut faire une neuvaine  saint
Franois; mais a ne russit pas toujours:  preuve que j'en ai vu bien
faire des neuvaines, et que les demoiselles sont encore filles.

Elle promenait ses yeux malins et brids sur son jeune auditoire, qui
riait et se poussait les coudes en rougissant.

--Pour se marier, il n'y a gure de moyen qui russisse  ma
connaissance, que de trouver un garon qui veuille de vous.

--Oh! Manton, vous n'tes pas sorcire! s'cria une fillette en
retournant au travail.

La bande s'parpilla; seule Vronique tait reste; un vague sentiment
la poussait  interroger encore la vieille: si par hasard celle-ci lui
donnait un bon conseil, sans savoir? Cela s'est vu.

--Se marier, grommela Mariton mcontente, elles veulent toutes se
marier! Avec a qu'elles s'en trouvent mieux aprs! Et puis, se marier,
faut tre deux pour a, et je n'en vois jamais qu'un des deux  la fois
qui en ait envie!

--Vous savez pourtant bien des choses, la mre, dit Vronique avec
douceur pour l'apaiser.

--Oui, ma fille, mais il y en a aussi qui me passent. Pour se faire
aimer, j'en sais le moyen; mais pour que le mariage s'ensuive, ce n'est
plus de ma comptence!

Elle parlait un langage bizarre, moiti paysan, moiti citadin: dans sa
jeunesse, elle avait d dire la bonne aventure dans les foires.

--Vous savez un moyen de se faire aimer? demanda Vronique, dont le
coeur tait tout remu.

--Oui, ma belle! Et un bon. Mais tu n'en as que faire! Belle et jolie,
et riche comme tu l'es, tu refuses des galants de Pques et  la
Saint-Michel,--t'aimera qui tu voudras!

--Oh! _vre_, rpondit ngligemment la jeune fille, je n'ai qu'
choisir. Mais a m'amuserait tout de mme de savoir comment on peut se
faire aimer de quelqu'un qui ne se soucie pas de vous! Voyez-vous, la
mre, a ne se peut pas; il n'y a pas de sorcellerie qui puisse faire ce
miracle-l; je n'y croirai jamais,  moins de l'avoir vu!

--Vraiment? reprit la vieille en colre. Eh bien, ma belle, tu le verras
quand t voudras.

--O a?

--Trouve-moi quelqu'un, fille ou femme, qui veuille l'amour d'une homme
qui ne veut point d'elle, et je te les mettrai ensemble comme les deux
doigts de la main. Par exemple, je ne te dis pas qu'ils se marieront!

--a, on ne vous le demande pas, puisque vous dites que vous n'y pouvez
rien. Mais pour les faire s'aimer...

--Bah! bah! fit la vieille impatiente: la fille se procure un vtement
quelconque, une chemise ou une blouse du garon qu'elle aime, et elle la
porte sur elle pendant trois jours; aprs quoi, elle s'en va la nuit,
pour y arriver avant le coup de minuit, aux Pouqueles.

--Aux Pouqueles? fit Vronique.

--Oui, ces pierres qui sont l-haut, sur Vauville... on les adorait dans
le temps, c'est a que leur nom veut dire.

--a se peut bien! Seulement, c'est loin et pas commode pour y aller la
nuit.

--Est-ce que tu crois, riposta vertement la vieille, que c'est facile de
tourner l'ide d'un homme qui ne veut point de vous?

--Et qu'est-ce qu'on fait aux Pouqueles? demanda Vronique la tte
basse.

--On en fait trois fois le tour, en rcitant toutes les prires qu'on
sait, et le _De profundis_, et puis on passe dessous,--sous la galerie,
tu m'entends, sur les mains et sur les genoux; quand on est au fond, on
creuse un trou dans la terre avec son couteau contre la grosse pierre,
et l'on y enterre le vtement du garon. On l'y laisse trois heures et
l'on sort sur la lande en disant ses prires tout ce temps pour celui
qu'on aime, car le diable rde autour, et si l'on s'oubliait, il
pourrait en arriver malheur; et puis, devant que le ciel commence 
blanchir, on retire le vtement, on le remet sur soi, et l'on s'en
retourne au logis.

--Et alors?

--Alors, on lave le vtement soi-mme et on le remet avec les autres
hardes du garon. Il faut qu'il le prenne sans s'en apercevoir; mais le
jour qu'il le met sur son dos, il devient amoureux de celle qui a fait
le sortilge.

--Et c'est sr? demanda Vronique.

--Sr! comme nous voil toutes les deux!

--C'est bien singulier! dit la jeune fille pensive.

--Essaye, et tu verras! fit la vieille avec un regard de ct.

--Pas moi! riposta promptement Vronique. Mais a me semble si difficile
 croire!

--Ce qui est difficile, c'est de ne pas s'oublier pendant que le
vtement est sous la terre. Il faut dire ses prires,--ou bien penser 
celui qu'on aime. a, c'est plus facile, h, fille?

--Peut-tre bien, la mre. Nous verrons a quand nous y serons. Pour le
moment...

--Tu as le coeur lger?

--Mais oui! fit-elle avec assurance.

--a ne se montre pas sur ton visage! Enfin, un visage peut mentir; le
tien a l'air de celui d'une me en peine. Allons, aide-moi  ramasser
mon varech. Une belle fille comme toi, et riche, a me flattera.

Vronique obit.

Le soleil s'abaissa sur l'horizon limpide, ses rayons glissrent sur la
surface unie de la mer, l'heure du souper approchait; une  une les
femmes remontrent vers Clairefontaine, leurs coiffes blanches semant de
points lumineux la falaise verte ou rousstre; les chevaux, fatigus, ne
marchaient plus que trs-lentement, et leurs conducteurs ne songeaient
pas  faire claquer les fouets; une sorte d'apaisement, de lassitude,
tait tombe sur le paysage tout entier.

Depuis longtemps La Haye avait port sa femme dans leur maison, et
Vevette tait rentre avec eux. Au moment o soudain, lass par la
tristesse qui s'tait appesantie sur lui, Bon-Louis reconduisait pour la
dernire fois ses chevaux puiss, il rencontra Vevette auprs de la
chute d'eau. Elle venait un peu en arrire de lui et le dpassa d'un pas
lger, en tournant la tte pour lui sourire.

--Je te croyais rentre? fit Bon-Louis d'un ton mlancolique.

--Je l'tais, rpondit-elle, mais j'avais oubli quelque chose dans la
bijute aux douanes. Tes roses y sont restes, Bon-Louis.

Elle gravit en courant le roidillon et disparut au dtour du vieux
moulin.

Lui, interdit, tait demeur immobile. Tout  coup il se ravisa, et,
retournant sur ses pas, courut d'un trait  la hutte, d'o il ressortit
l'instant d'aprs en assujettissant sa blouse.

--Qu'est-ce que tu as trouv l dedans? lui demande Vronique, qui
montait la dernire.

--Rien, rpondit-il, non sans trouble, car l'odeur des roses pouvait le
trahir.

--Je n'en puis plus, fit-elle avec un geste lass. Arrte la Grise que
je monte dessus, elle n'est autant dire pas charge.

--Cette bte n'en peut mais! fit observer Bon-Louis, qui aimait ses
chevaux.

--Eh bien, et moi? Est-ce que, fatigue pour fatigue, je ne vaux pas
mieux qu'une bte?

Sans mot dire, le jeune homme arrta la fidle jument; mais, avant de
prter son genou  Vronique pour se hisser sur le bt, il avait mis 
terre la somme d'algues qui le recouvrait.

--Eh bien, qu'est-ce que tu fais? dit la jeune fille. Ce varech ne
rentrera pas tout seul!

--C'est moi qui le porterai, dit-il, en chargeant le lourd paquet sur
ses paules.

--A ton aise! rpliqua Vronique, qui talonna la jument et prit les
devants.

--C'est drle, pensa Bon-Louis en la suivant du regard, on dirait
qu'elle n'est bonne que pour moi... C'est peut-tre aussi que je me
trompe; elle a travaill tout le jour, elle a bien le droit d'tre
fatigue.

Quelque chose de mcontent grondait pourtant au dedans de lui. Rentr 
la ferme, il monta  son grenier o il couchait prs des pommes de
terre, ouvrit son coffre, et y jeta les roses qu'il avait donnes 
Vevette.

Un sourire incertain passa sur son visage, pendant qu'il respirait le
parfum des fleurs froisses; puis il referma le coffre et descendit,
pour se dbarbouiller, auprs du puits, comme les autres.

Tout le soir, Vronique absorbe, assise dans l'ombre de la haute
chemine, regarda les cheveux d'or de Bon-Louis et le duvet argent qui
commenait  couvrir le bas de son visage.

--Si la vieille avait dit vrai, pourtant? pensa-t-elle. Si, en allant
aux Pouqueles, je me faisais aimer?

Elle dormit trs-mal cette nuit-l.




XV

Le temps passait vite, car, malgr les invitables lenteurs de la vie
rurale, chacun de ceux que rongeait un souci  Clairefontaine avait une
hte fbrile d'arriver  quelque chose,--quelque chose d'indfini,--et
cette fivre leur donnait un surcrot d'activit qui dvorait la
longueur des journes.

Bon-Louis avait tir au sort un mauvais numro, pas tout  fait mauvais,
cependant, en ce sens que, si tous ceux qui passaient avant lui taient
jugs bons pour le service, il pouvait fort bien se trouver exempt.

Il ne disait rien de ses projets, et Vronique, inquite de ce qu'il
dciderait, avait  la fois peur et envie de l'entendre parler. Plus
d'une fois elle l'avait fait interroger par Boirot, mais le bonhomme
n'avait obtenu que des rponses vasives. A dire vrai, Boirot avait un
grand respect pour son ancien protg, qui lui inspirait aussi une sorte
de crainte. Celui-ci tait devenu presque soudainement un homme, un
homme avis et prudent, violent parfois dans ses colres,--non contre
ceux qu'il aimait pourtant,--mais c'tait un homme, et Boirot n'osait
pas le contrarier.

Vronique en revanche se faisait plus rude et plus pre chaque jour;
dans la tendresse qu'elle portait  Bon-Louis, il y avait toujours eu de
la protection et une sorte d'autorit. Depuis qu'il refusait avec sa
douceur muette et obstine de laisser connatre ses plans d'avenir, elle
lui en voulait de toute la souffrance qu'il lui imposait, et elle s'en
vengeait de son mieux.

La lutte avait t trop longue pour les forces de Vronique. Vivre tous
les jours prs de cet homme qu'elle adorait sans pouvoir une minute
s'abandonner  elle-mme, c'tait au-dessus de bien des courages de
femme. Elle avait tenu bon cependant et ne s'tait point trahie, mais
c'tait au prix d'une inexorable rudesse d'attitude.

Plus d'une fois, en voyant l'air tonn du jeune homme  des ordres
brusquement donns, elle avait failli clater, le prendre dans ses bras
et lui crier:

--Tu ne vois donc pas que je t'aime!

Elle avait toujours eu assez de puissance pour s'en empcher; mais elle
lui en voulait de ne pas la comprendre, de ne pas l'aimer; fallait-il,
pensait-elle, qu'il ft sot! Et elle se reprenait  souhaiter qu'il ft
plus sot encore, et qu'elle n'et pas besoin de cacher si bien sa
pense.

A cent reprises, elle avait song  lui faire offrir sa main par le pre
Boirot. Celui-ci, dt-il regimber d'abord, accepterait la commission 
coup sr; puis le jugement port jadis par Bon-Louis se dressait devant
elle comme une infranchissable barrire:

La fille qui demanderait un garon serait une effronte, et l'on
n'pouse point une effronte.

Fallait-il qu'elle mourt, pourtant, parce qu'il ne voulait pas la
comprendre?

Elle se sentait mourir. A mesure qu'approchait le moment o Bon-Louis
connatrait son sort, la fivre la prenait, de plus en plus intense.
Dj dans le village on avait remarqu qu'elle maigrissait; son allure
inquite faisait le sujet de plus d'un commentaire; derrire elle, quand
elle sortait, elle devinait des regards curieux et des propos mchants.
Elle avait une peur horrible d'tre devine, et de temps en temps elle
se disait que ce serait peut-tre un bonheur si Bon-Louis apprenait par
la voix publique ce qu'elle ne voulait pas lui dire, et ce qu'il ne
voulait pas voir.

Vevette aussi maigrissait et devenait plotte, mais celle-l avait de
bonnes raisons. Sa mre, aprs avoir sembl se reprendre  la vie,
dclinait trs-rapidement et ne paraissait pas devoir survivre de longs
jours.

La jeune fille ne quittait plus gure la malade. Dvor de chagrin, ne
pouvant supporter la vue de sa chre femme transfigure par l'approche
de la mort, La Haye passait plus de la moiti de ses journes  la mer,
sous le prtexte plausible de prendre un peu de poisson dlicat pour la
mourante, en ralit pour s'pargner les tristes discours des femmes et
la commisration muette des hommes.

Si Vevette changeait, c'tait bien naturel: on ne la voyait presque plus
sortir; assise auprs du lit, penche sur l'oreiller, sa fine silhouette
se voyait toujours, par la porte entr'ouverte; et si, dix fois par jour,
Bon-Louis passait sa tte blonde par l'huis afin de demander des
nouvelles, sans entrer, qu'y avait-il l d'extraordinaire? Ils ne se
parlaient pas. Depuis l'aventure des roses blanches, madame La Haye, qui
avait peut-tre pressenti ou devin ce qu'ils ignoraient eux-mmes, les
avait tenus discrtement spars. Si l'un d'eux seulement l'et voulu,
se rejoindre tait facile; mais Vevette avec sa pudeur dlicate, et
Bon-Louis avec ses scrupules d'homme pauvre amoureux d'une hritire, ne
pouvaient prendre ni l'un ni l'autre l'initiative d'un tel mouvement.

--Il en aime une autre, pensait par instants Vronique; sans cela, il
m'aimerait.

Et sa rage jalouse, faisant le tour des filles du village, s'arrtait
tantt sur l'une, tantt sur l'autre, pour revenir toujours  Vevette.

--a doit tre celle-l, se disait-elle. Oh! si je pouvais les attraper!

Elle et mis en pices celle qui se permettait d'aimer son Bon-Louis.
Car enfin il tait  elle depuis l'enfance, c'tait son bien, sa
proprit, tout comme les arbres de son jardin... Mais o la prendre,
celle-l, puisqu'on ne le voyait pas parler  l'une plus qu' l'autre?

Et la jalousie obscure qui la rongeait s'ajoutait au dsespoir de n'tre
pas aime.

Les jours passaient rapidement, tristes et courts, dans les brumes de
l'automne prcoce. La falaise tait souvent enveloppe de brouillards
tranants, que le vent chassait vers les terres et qui ne laissaient
voir la mer que par chappes. Une longue priode de pluies avait
dtremp le sol et gonfl les ruisseaux. Sur la maison de Boirot devenue
morose semblait peser un malheur inconnu, de mme que dans les flancs
d'un nuage muet on sent l'orage qui grondera tout  l'heure.

Un matin, le facteur apporta deux lettres pour Bon-Louis. L'une, de
Cherbourg, tait un imprim; l'autre, timbre de Sainte-Croix, ne
portait aucune indication.

Vronique les regarda longtemps toutes les deux, brlant d'envie de les
ouvrir, et n'osant le faire. Si elle avait t sre de pouvoir les
recacheter, elle les et lues  l'instant; elle essaya avec la pointe
d'un couteau de sparer le pain  cacheter de l'une et l'enveloppe
gomme de l'autre; mais elle s'arrta ds la premire tentative, en
voyant qu'elle allait dchirer le papier.

Quand le jeune homme rentra pour le repas de midi, il trouva les
mystrieuses missives sur son assiette; Vronique, les yeux enflamms,
l'observait comme une louve guette sa proie.

Il ouvrit la premire.

--Convoqu  Cherbourg pour le 12, dit-il; je saurai donc si je serai
soldat ou laboureur.

Vronique retint sa respiration pendant qu'il dcachetait l'autre.

--Tiens, dit-il, aprs l'avoir lue, c'est le notaire de Sainte-Croix qui
me prie de passer chez lui pour une communication. Qu'est-ce que a peut
bien tre?

--Nous voil prs de la Saint-Michel, dit Boirot dans son coin; il t'a
peut-tre trouv un locataire pour ta maison, et celui-l te demande des
rparations. Les locataires, a demande toujours des rparations!

Il haussa les paules, en propritaire rompu au mtier.

--a doit tre quelque chose comme cela, rpondit Bon-Louis, en repliant
les lettres, qu'il mit dans la poche extrieure de son gilet. Le 12,
c'est mardi prochain; voudrez-vous me prter la jument baie et votre
petite carriole, pre Boirot? je vous promets que j'en aurai bien soin.

--Prends, fils, prends; tu as de l'ordre, on peut te confier ses
affaires.

--Mais, continua le jeune homme, c'est qu'il faudra probablement que je
couche en route, soit  Cherbourg, soit  Sainte-Croix; je serai
dbarrass trop tard au conseil pour faire les deux choses le mme jour?

--Eh bien, garon, tu reviendras le lendemain, dit placidement Boirot,
en commenant son assiette de soupe.

Vronique n'avait rien dit. Une ide absurde, ridicule, folle, venait de
s'implanter comme un clou dans son cerveau. Elle servit les hommes comme
de coutume; puis, quand le repas fut fini:

--C'est mardi matin que tu t'en vas? dit-elle  Bon-Louis.

--Ds le grand matin. Pourquoi?

--Pour te tenir tes effets propres, rpondit-elle tranquillement. C'est
aujourd'hui jeudi, on pourra laver ce qu'il te faut.

--Elle pense  tout! se dit le jeune homme. C'est tonnant qu'elle ait
parfois tant de bont et d'autres fois qu'elle soit si rude!

Un rayon de soleil jaune filtrait  travers les nuages. Boirot se mit
sur le pas de sa porte.

--On dit comme a, fit-il, que lorsqu'on voit dans le ciel du bleu
seulement grand comme la culotte d'un gendarme, il y a promesse de beau
temps; si c'est vrai, nous le tenons, le beau temps; car voil du bleu
de quoi culotter toute une compagnie.

En effet, peu  peu, les nuages se dispersaient dans le ciel, qui
transparaissait  travers les lourdes bues.

--Tant mieux, pensa Vronique, a sera plus commode.

Elle s'assura que Bon-Louis reprenait le chemin des champs, accompagn
par Boirot, insolitement bavard ce jour-l, et, quand elle les eut vus
disparatre ensemble au dtour du chemin, elle monta au grenier.

Le coeur lui battait fort, mais elle tait bien dcide. Du moment o
Bon-Louis s'obstinait  s'en aller sans regarder autour de lui, a ne se
passerait pas sans qu'elle et tout fait pour l'en empcher.

En entrant au grenier, elle eut un peu peur; si on la surprenait l, on
se demanderait ce qu'elle y venait faire. Eh bien! est-ce qu'une
mnagre n'a pas le droit de visiter sa maison du haut jusqu'en bas? Le
tas de pommes de terre tait l pour lui servir de prtexte et au besoin
de contenance.

La petite lucarne du grenier donnait sur l'anse de Vauville; de l, pour
qui les connaissait, on pouvait deviner, sur la haute colline qui domine
ce village, un amas de pierres grises, sans forme distincte, qui regarde
la mer; c'taient les pierres miraculeuses, les Pouqueles.

Elle irait; oui, elle irait. Cette nuit que Bon-Louis passerait hors de
la maison, c'tait une chance inespre d'accomplir le plerinage de
sorcellerie. Tant qu'il dormait en haut, impossible de sortir la nuit;
le bruit de la clanche sur ses soutiens de fer et interrompu son
sommeil de chat; que de fois elle l'avait entendu descendre pieds nus,
veill par le moindre bruit suspect!

Mais si Boirot et la fille de ferme taient seuls dans la maison, ce
n'tait plus si difficile d'en sortir. D'ailleurs, difficile ou non,
elle le tenterait, dt son absence tre dcouverte, dt-elle payer de sa
rputation l'preuve qu'elle allait faire. S'il ne l'aimait pas,
qu'importait la vie?

Prtant l'oreille au moindre bruit, elle s'approcha du lit du jeune
homme, lit grossier, compos d'une paillasse et d'un lit de plume, poss
sur une sorte de cadre en bois massif. Une blouse presque neuve tait
suspendue  un clou, au-dessus de l'oreiller; elle tendit le bras pour
la prendre, mais elle ne pouvait l'atteindre; il fallut monter sur le
chssis, en prenant bien garde de ne pas froisser le lit rebondi, que
faisait la fille de ferme tous les matins, pendant que Bon-Louis tait
dans les tables.

Trs-doucement, elle dcrocha la blouse et descendit; mais quand elle se
vit les pieds  terre, si prs de l'oreiller, elle ne put se dfendre de
s'incliner. Elle avait envie de l'effleurer de ses lvres... Soudain,
grise par l'odeur des cheveux de Bon-Louis, elle se laissa tomber sur
le tas de pommes de terre, l'oreiller dans ses bras, l'treignant, le
couvrant de baisers, lui parlant comme s'il avait t le bien-aim
lui-mme.

Ce parfum d'aubpine qu'il avait sur toute sa personne, elle l'avait
respir bien des fois prs de lui, pendant qu'il n'y pensait gure; mais
cet oreiller o tous les soirs il posait sa tte, c'tait presque lui...
Retrouverait-il ce soir sur la toile froisse toutes les larmes, tous
les baisers qu'elle y avait mis? tait-il possible qu'on aimt  ce
point, et que cette folie d'amour n'veillt pas un sentiment pareil?

--Je t'adore, je t'adore! murmura-t-elle ayant puis ses larmes,
n'ayant plus la force de serrer les bras, brise de fatigue, accable de
tendresse, comme s'il tait l, comme si c'tait lui qu'elle et treint
avec cette passion...

Un bruit trs-lger la fit sursauter, rouge et ple tour  tour; elle
couta... ce n'tait rien, une souris effraye, sans doute; toute la
maison tait silencieuse, et dans la cour de la ferme on entendait jaser
les serviteurs.--Elle posa l'oreiller sur le lit, le lissa
soigneusement, y dposa encore un baiser, prit la blouse et voulut s'en
aller.

Une nouvelle tentation l'arrta, le coffre de Bon-Louis lui barrait le
passage, la clef sur la serrure. S'il avait un secret, s'il avait un
amour, elle le saurait bien... et alors...

Vivement, comme on donne un coup de couteau, elle tourna la clef et leva
le couvercle.

C'tait l'humble coffre d'un honnte garon. Quelques vtements, un peu
de linge, un paroissien us, avec des images de premire communion,
donnes par ses camarades d'cole, par le cur, par elle-mme; une
vieille Imitation qui portait le nom de la mre morte, et une petite
pochette  ouvrage qui lui avait appartenu,--voil tout ce que contenait
le coffre.

Vronique eut un peu de honte. S'il la surprenait l, c'est pour le coup
que ses affaires iraient mal! Pourtant un parfum doux et fan
l'intriguait; elle avait envie de savoir pourquoi ce coffre sentait si
bon...

En soulevant ses effets du dimanche, elle aperut deux ou trois branches
de roses jaunies; un grand tremblement de colre la saisit. C'tait un
gage d'amour, cela! Il l'avait cueilli  la maison de sa belle, ou bien
elle le lui avait donn...

Elle chercha dans son esprit quelles taient les maisons de
Clairefontaine dont la faade tait orne d'un rosier-noisette... Deux
seulement, toutes deux occupes par de vieux couples hors de cause, et
la sienne...

C'taient des roses de son espalier, videmment. Rien n'tait plus
clair. Mais, alors, c'tait donc elle qu'il aimait!

Elle ne s'y arrta pas; c'tait trop beau pour y croire, et puis aussi
trop peu vraisemblable. Le garon aurait pris les roses pour embaumer
son linge, voil tout... Quelle coquetterie! Qui s'en serait dout? Il
voulait donc plaire  une bonne amie?

Triste, jalouse, mcontente, elle referma le coffre  clef et descendit
dans sa chambre. L, elle passa la blouse de Bon-Louis sous ses
vtements, de faon  la dissimuler de son mieux, ce qui la condamnait 
des artifices de toilette quelque peu ridicules; mais elle tait dcide
 tout. Longtemps elle avait discut avec elle-mme combien il y avait
peu de vraisemblance que le sortilge aboutt  un rsultat; maintenant
elle n'admettait pas qu'il pt chouer. Elle serait aime, il fallait
qu'elle le ft, dt-elle mettre le feu au village ou tuer quelqu'un.

Les jours se passrent, le mardi arriva.

Ds cinq heures du matin, la jument attendait, attele  la carriole par
le valet de ferme. Bon-Louis parut, un peu ple, mais trs-ferme et
srieux. Il sentait que ce jour compterait dans sa vie, et, devant
l'incertitude de l'inconnu, si prs d'tre change en certitude, il
faisait bonne contenance.

Vronique, dans la salle, lui avait prpar une tasse de caf; il la
prit sans mot dire, serra la main au pre Boirot, embrassa sa cousine,
qui lui tendait ses deux joues, crmonieusement, comme au jour de l'an,
bien qu'elle en plt de colre, reut les souhaits des domestiques et
monta dans la carriole.

Comme il passait devant la maison de La Haye, dans le jour incolore du
matin, il regarda la demeure assoupie. Elle ne se souciait pas de lui,
l'ingrate qui dormait derrire ces impntrables rideaux de
mousseline... Il touffa un soupir, et tout aussitt un sanglot lui
monta aux lvres.

S'en aller, quitter Clairefontaine! Ce n'tait pas Clairefontaine,
c'tait Vevette! Ne plus la voir  tout moment du jour, avec son doux
visage ple, qui faisait pour lui dans la vie clair de lune ou clair de
soleil, suivant l'heure! Il l'aimait, il n'aimerait jamais qu'elle, et
ne pourrait jamais l'avoir pour femme...

Son coeur se fendit, et il pleura ces belles larmes chaudes,
jaillissantes, qui sont le supplice et la force de la vingtime anne.
Jamais Vevette ne serait  lui. Alors, autant s'en aller tout de suite.
Pourrait-il la voir en pouser un autre? Non, cent fois!

Il partirait. Quel que ft son numro, il irait  l'arme. L, on
oublie. Il s'engagerait dans l'infanterie de marine, et on l'enverrait
faire la guerre quelque part, au Sngal, en Chine, n'importe o.
Puisqu'il devait oublier, il oublierait le plus loin possible!

Et pendant que, pour chapper  l'acuit de sa douleur, il pressait le
pas de la bonne jument baie, sur la route qui serpentait au flanc du
vallon, Vevette  peine vtue, nu-pieds, le regardait s'en aller,
derrire le rideau imperceptiblement relev, et pleurait  chaudes
larmes l'ami de son enfance, le fianc de ses songes, l'homme qu'elle
aimait, et qui s'en allait vers l'inconnu.

--Ah! pensa-t-elle, s'il m'aimait, il resterait  Clairefontaine; mais
il a envie de voyager, voil bien la preuve qu'il ne m'aime pas!

Quand il fut hors de vue, elle essuya ses yeux, fit sa toilette et
descendit reprendre auprs du lit de sa mre la triste veille du pre La
Haye.




XVI

Le soleil avait jet quelques rayons magnifiques sur la falaise, avant
de disparatre derrire une paisseur menaante de nuages; puis, la
tristesse de l'obscurit gagnant les paysans eux-mmes, le silence et le
sommeil taient descendus de bonne heure sur les chaumires, et la nuit
tait tombe sur la mer, chaude, lourde, prsageant l'orage.

Avant neuf heures, la maison de Boirot dormait du haut en bas. Vronique
descendit de sa chambre, ses souliers  la main, pour viter le bruit,
et souleva avec prcaution le loquet de la porte d'entre.

Le feu dans l'tre de la salle n'tait plus qu'un amas de charbons
sombres; Vronique retint son haleine pour couter... son pre dormait,
elle entendit sa respiration tranquille et forte. Alors, elle se glissa
au dehors, tira la porte  elle, replaa soigneusement le loquet de fer
sur sa barre d'appui, et resta debout sur le seuil, immobile, le coeur
battant, comme un voleur qui vient de commettre un crime.

Rien n'avait boug; elle osa retirer sa main, qui tenait encore la
porte, et elle se sentit tout  coup seule, libre; pouvante  l'ide
d'tre ainsi libre et seule.

Cent fois elle s'tait trouve dehors la nuit, plus tard, dans la mme
obscurit, et jamais elle n'y avait song pour s'en inquiter; mais,
cette fois, l'oeuvre qu'elle allait entreprendre lui faisait peur. Qui
sait quel danger immatriel elle allait braver?

Comme beaucoup de femmes de sa race et de son pays, elle avait dans
l'esprit un singulier mlange de scepticisme et de superstition:  la
fois esprit fort et crdule, elle ne croyait pas  la puissance des
neuvaines, n'ayant jamais vu ses prires lui apporter un rsultat
positif; et malgr cela, elle allait accomplir une oeuvre de
sorcellerie, o elle n'tait pas bien sre de ne pas invoquer la
puissance du dmon, de ce dmon auquel, interroge, elle et dit qu'elle
ne croyait pas.

La nuit l'entourait de tnbres profondes. Des yeux trs-exercs
pouvaient seuls distinguer la masse du vieux moulin, au dtour de la
route; mais Vronique savait qu'une fois sur la falaise, elle serait
claire par la lumire mystrieuse que l'Ocan renvoie  la terre, pour
peu que le dme de nuages qui le recouvre ne soit pas pour ainsi dire
soud d'une seule pice. Avec la sret que donne l'habitude, elle
traversa la Clairefontaine sur quelques pierres plates qui contournent
la falaise.

La mer, en effet, n'tait pas obscure. De grandes nues lourdes
traversaient comme des oiseaux de nuit le ciel o flottait une trange
lueur, plus accentue vers le nord-ouest,  l'endroit o le soleil
disparu avait port sa course sous l'horizon. Vronique se mit  marcher
courageusement vers la lande, sans trop de hte, comme une personne
rsolue  mener jusqu'au bout une entreprise prilleuse.

Elle n'avait ni assez de clart ni assez de loisir pour choisir son
chemin. Elle allait donc droit devant elle, vitant d'instinct les trous
trop profonds, mais se prenant  tout instant les pieds dans d'paisses
broussailles d'ajoncs dont les pointes aigus entraient dans sa chair
comme autant d'aiguilles.

Elle allait la tte baisse, le front en avant, comme les bliers
bravent le danger, sans se demander ce qui tait plus loin, n'ayant de
souci que de ce qu'elle avait laiss derrire elle. Il lui semblait
toujours qu'une main allait la saisir par les plis de sa jupe, et la
ramener sans qu'elle et pu accomplir le sortilge. Cette terreur
instinctive et insurmontable activait sa marche jusqu' la faire courir
par instants. Lasse, hors d'haleine, elle s'arrtait, regardait la mer 
sa droite et en face d'elle la falaise majestueuse qui portait les
Pouqueles, puis reprenait un pas plus rgulier, jusqu'au moment o elle
n'avait plus la force ncessaire pour s'empcher d'aller trop vite.

Pas une fois elle ne regarda en arrire.

Le sol ingal montait et descendait; les profondes coupures du sol la
contraignaient  faire dix fois plus de chemin qu'on ne l'et cru  vol
d'oiseau. La route de la falaise tait plus courte et plus sre, mais
elle y et infailliblement rencontr des douaniers en ronde, et le
danger d'tre reconnue lui paraissait plus terrible encore que d'essuyer
les coups de feu destins aux contrebandiers qui gardent trop
obstinment le silence.

Elle allait, proccupe d'une seule pense: arriver aux pierres
mystrieuses. Son approche mettait en fuite tout un monde de menues
btes, habitantes de la falaise et matresses de l'obscurit. Lapins,
furets, fouines, salamandres, lzards, mulots effars, disparaissaient
et se blottissaient ailleurs, avec un bruit de course dans les bruyres
dessches qui faisait battre le sang dans les oreilles de Vronique.

Elle allait, dj puise, se demandant quand elle arriverait, craignant
d'arriver trop tard. Elle avait fait bien des fois la route par la
falaise, mais que c'tait loin, ainsi la nuit! Si seulement il y avait
eu de la lune! La lune aurait d tre au znith, mais on ne la voyait
pas dans ce ciel de plus en plus sombre. On et dit, au contraire, que
l'obscurit s'paississait, et l'Ocan lui-mme n'tait presque plus
visible... Est-ce qu'elle se tromperait? Est-ce qu'elle aurait perdu
l'instinct d'orientation qui la guidait sur cette lande inconnue?

A cette pense, elle frmit et sentit le coeur lui manquer. Elle eut
l'impression que semblable  un personnage de lgende, elle marcherait
dsormais toujours dans la nuit, ensorcele, condamne  errer jusqu'au
jugement dernier, sans jamais revoir le soleil ni les vivants...

Le diable rde, avait dit la vieille...

--Bon-Louis! s'cria-t-elle en tendant ses mains vers le ciel noir.

Une nappe de lumire blanche, aveuglante, tomba sur la mer, sur la
falaise, sur elle-mme, et lui montra les Pouqueles tout prs, 
quelques centaines de mtres au plus. Puis tout disparut, et l'obscurit
redevint d'un noir d'encre.

--L'orage, pensa Vronique, au moins j'y verrai clair!

Interdite malgr son audace, elle attendait le coup de tonnerre... rien.
Le silence effrayant, profond comme l'abme, continuait de rgner sur la
terre saisie d'tonnement.

--Un second clair, large, prolong, claira pendant un temps
apprciable la nature silencieuse. Et de minute en minute, les grandes
nappes de clart se rpandirent sur la mer, plus effrayantes dans leur
mutisme que tout le fracas des ouragans.

Une cloche sonna quelque part.

--C'est Vauville, pensa Vronique, le vent vient du sud, je suis tout
proche, je suis sauve!

Elle se mit  courir follement, descendit, au risque de s'y tuer, la
pente du dernier ravin qui la sparait de la falaise o se dressaient
les roches sacres, remonta tout d'une haleine, s'accrochant aux gents,
aux ajoncs qui lui dchiraient les mains, roulant avec les cailloux, se
relevant plus forte, nergique, indomptable, enrage, et enfin se trouva
au bord du plateau.

C'taient bien les pierres mystrieuses, telles que, deux mille ans plus
tt, elles avaient dj brav les orages et les ouragans; telles qu'on
les avait vues lorsque leur table norme ruisselait de sang humain,
sacrifice agrable aux dieux de ce temps-l.

Elles n'avaient rien d'effrayant. C'tait une galerie en partie
couverte, compose de pierres plantes en terre sur un bout, de manire
 former des tables; les temptes et la main profane de quelques
incrdules avaient commenc  dtruire le travail des anctres, mais les
lourdes masses de grs tenaient encore bon. L'entre de la galerie peu
profonde tait tourne vers l'ouest, et une pierre fermait le fond, le
ct de l'orient. Rien de plus simple, de plus pauvre, de moins
imposant... Mais Vronique savait que les victimes gorges avaient
abreuv la terre de leur sang, le long des parois impassibles... et
depuis, qui sait quels mystres s'taient accomplis l?

Minuit n'tait pas encore sonn; elle tait sre de l'entendre au
clocher de Vauville; elle se tint debout, n'osant s'approcher du lieu
sacr.

La falaise tait trs-haute et dessinait une ligne d'une grande majest.
Face  face avec le soleil, on comprenait que les sacrificateurs du
temps pass fussent venus l chercher des oracles. La mer s'tendait 
perte de vue, enserre des deux cts par les falaises de Flamanville et
de Jobourg, offrant aux yeux un golfe d'une beaut de lignes  dfier
toute comparaison.

Les nappes de lumire blanche continuaient  tomber silencieusement sur
le monde, et Vronique ne pouvait dtacher ses yeux de l'Ocan, o il
lui semblait qu'elle allait voir surgir un prodige inconnu. A vrai dire,
elle avait peur de regarder les Pouqueles... C'tait donc vrai,
qu'elles pouvaient quelque chose, puisqu'on en avait peur?

Un son flottant, insaisissable, passa au-dessus des landes avec un
frmissement de vent; Vronique prtait l'oreille. Un autre son suivit,
c'tait minuit.

D'une main fivreuse la jeune fille se dpouilla de la blouse de
Bon-Louis qu'elle avait passe par-dessus ses vtements, se leva et se
tourna vers les pierres.

Elles n'avaient pas boug. Un clair les lui montra telles qu'elle les
avait vues tout  l'heure. Alors, rappelant  la fois son courage et sa
confiance, elle s'approcha et fit trois fois le tour du petit monument,
en rcitant le _De profundis_; puis elle se prsenta  l'entre, son
couteau ouvert dans la main droite, pour creuser, ainsi que c'tait dit.

Elle s'agenouilla pour passer sous la galerie, et lentement, sur les
mains, sur les genoux, elle arriva jusqu'au fond, sur le sol de sable
fin. Un nouvel clair illumina le dehors, filtrant dans l'obscurit, 
travers les interstices des pierres mal jointes. Cette clart fit
horriblement peur  Vronique. Au dehors elle ne la redoutait pas, elle
la souhaitait mme; mais l, c'tait angoissant.

Vite, prcipitant ses mouvements, elle creusa un trou; la terre
sablonneuse lui sautait au visage, lui donnant chaque fois un frisson de
terreur: d'ailleurs, le sol n'tait pas dur; il avait t remu bien des
fois, et peut-tre mme depuis peu... D'autres taient donc venues, qui
voulaient se faire aimer? Vronique reprit courage et termina sa
besogne; aprs quoi, elle sortit, toujours  genoux, et se trana au
dehors, contre les pierres sorcires, pour s'y appuyer, car les forces
lui manquaient.

Par un dernier effort de courage, elle joignit les mains et commena ses
prires.

Elle les rcita d'abord machinalement, du bout des lvres; puis la
pense de Bon-Louis lui enveloppa le coeur comme une flamme tide, et
l'ide qu'aprs cela il ne pouvait manquer de l'aimer lui inspira tout 
ct un tel lan de reconnaissance, qu'elle pria comme elle n'avait
jamais pri.

--Qu'il m'aime seulement, mon Dieu, qu'il m'aime, disait-elle 
demi-voix, et je ferai tout ce que vous voudrez! J'accepterai toutes les
douleurs, toutes les charges, mais qu'il m'aime!

Les clairs avaient peu  peu cess de jeter leurs grandes lueurs
blanches sur la terre et sur l'Ocan. L'obscurit doublait le silence. A
peine de temps en temps le bruit des lames frappant le sol montait-il
jusqu' cette hauteur; la mer n'tait pas encore au plein, et dferlait
sur le sable, assez loin de la falaise. Une chaleur intense enveloppa la
cime de la lande, et Vronique,  moiti assoupie dans la rcitation de
ses prires qu'elle avait reprises, eut tout  coup l'impression d'une
fournaise.

--C'est l'enfer! se dit-elle avec une terreur dont rien ne peut donner
l'ide.

Son sang lui semblait s'tre fig dans ses veines, et un got d'encre
insupportable lui remplissait la bouche. Elle regarda autour d'elle;
non... tout tait calme, et les Pouqueles, auxquelles elle s'adossait,
taient froides sous sa main.

--Ah! pensa-t-elle, c'en est plus que je n'en puis supporter! Je mourrai
avant de pouvoir quitter d'ici!

Deux ou trois larges gouttes d'eau presque chaudes tombrent sur son
visage embras; puis subitement, sans lui laisser le temps de se
reconnatre, la pluie s'abattit sur la falaise comme pour l'craser,
avec une violence telle, que le bruit de l'eau fut pendant un moment
semblable  un roulement de tonnerre.

Ce fut un bien-tre immdiat pour Vronique. Elle n'essaya mme pas de
bouger, et reut l'averse avec la mme volupt qu'une plante dessche.
Bientt tout fut inond, et elle se sentit mouille jusqu' la peau.
Mais la pluie tait tide, et elle n'en prouvait que du plaisir.
Pelotonne sur elle-mme, elle continua de rpter machinalement son
chapelet, en luttant contre le sommeil qui l'envahissait entre les
reprises de l'averse.

Enfin, trois heures sonnrent  Vauville, et elle se rappela que le
sortilge devait tre termin. Elle voulut se lever, mais ses membres
briss lui refusrent secours. Alors, avec une rage intrieure, faisant
violence  tout son tre, courbatur, moulu, pour le contraindre 
obir, elle se redressa brusquement, par un mouvement qui lui et
arrach un cri, si elle n'et serr les dents, par orgueil.

Mprisant la douleur physique, qui lui faisait passer des tremblements
sur tout le corps, elle alla au fond de la galerie chercher la blouse et
s'en revtit; puis, sans mme tasser la terre dans le trou, elle partit,
la tte vide, les mouvements incertains, l'esprit gar comme un navire
dont la boussole est affole.

La pluie, qui avait cess, recommena de tomber, puis devint de la
grle, au moment o Vronique atteignait les premires cltures de
Clairefontaine. Le jour naissait, et le danger d'tre vue devenait
imminent. Mais la courageuse fille avait prvu le cas; elle tourna le
village et passa par un des champs de son pre, o la veille au soir
elle avait ordonn, malgr l'orage approchant, de laisser une jument
avec son poulain dj fort.

Elle ouvrit la barrire et chassa les btes devant elle, sous les
grlons qui lui cinglaient furieusement le visage; par un phnomne
trange, elle ne ressentait plus aucune fatigue; son exaltation tait
tombe, et il ne lui restait plus que l'impression d'avoir fait une
sotte besogne.

Au moment o elle entrait dans la cour avec les animaux, son pre  demi
vtu se montra sur le seuil. L'horloge de la salle sonnait six coups.

--Comment, tu tais sortie par ce temps-l? dit Boirot en se frottant
les yeux. C'est donc a que le verrou tait tir en dedans!

--Quand j'ai entendu la grle, dit Vronique d'un ton calme, je suis
alle chercher les chevaux. Ce n'tait pas la peine d'attendre qu'il
leur arrivt du mal.

--Tu aurais bien pu y envoyer le valet!

--Bah! le temps de le rveiller, la chose tait faite.

Boirot haussa les paules.

--C'est un fait exprs qu'un temps pareil nous arrive quand Bon-Louis
n'est pas l!

Vronique tait entre dans la salle et, sous sa direction, la servante
encore mal veille allumait du feu.

--Qu'est-ce que c'est que a? fit Boirot en voyant sa fille retirer la
blouse du jeune homme, colle par la pluie  ses paules.

--C'est une blouse  Bon-Louis que j'avais prise pour la laver. Je l'ai
mise pour sortir, afin de n'tre point trop mouille.

--a t'a russi! grommela le bonhomme en regardant les paules de sa
fille fumer  la chaleur dont elle s'tait approche. S'il y a du bon
sens...

--Voyons, pre, ce qui est fait est fait, dit Vronique avec impatience.
a m'ennuie d'en entendre parler.

--Bon, bon! fit le vieux en achevant de se vtir. Mon Dieu! ne put-il
s'empcher d'ajouter  part lui, fallait-il qu'il y et de l'eau dans
les prs! Est-elle assez vautre!

La robe de Vronique, en effet, souille de terre et de boue, pendait
sur elle avec un air lamentable; ses mains, couvertes d'gratignures,
rouges, gonfles, ensanglantes, semblaient incapables de lui rendre
service, et son visage portait une expression trange, morne, comme si
l'me et t absente de ce corps harass.

--Vous devriez aller vous changer, matresse, dit la fille de ferme,
apitoye de la voir si lasse.

--Bien, j'y vais, rpondit Vronique en faisant un grand effort pour
revenir  elle-mme.

Elle monta  sa chambre, en ferma la porte, prit du linge dans
l'armoire, et, fivreusement, comme une criminelle qui fait disparatre
les preuves de son crime, elle changea de vtements de la tte aux
pieds.

D'un geste presque inconscient, elle assujettit les nattes de ses
cheveux blonds sur sa tte brlante, puis elle redescendit, les yeux
vagues. Au moment o son pre lui adressait une question, elle mit une
main sur la table, d'un geste qui lui tait familier, et tomba en
arrire, tout d'une pice, vanouie.




XVII

L'orage avait t emport au loin par la brise de mer, et la lune, leve
depuis une heure, clairait le ciel, plein de jolis nuages pommels,
lorsque le pas de la jument retentit sur les cailloux du chemin.

Vronique tressaillit et prta l'oreille, mais sans parler. Son
vanouissement du matin n'avait dur que quelques minutes. Transporte
par son pre et la servante auprs d'un bon feu, elle s'tait vite
rchauffe. A leurs questions elle avait rpondu brivement, allguant
la course htive qu'elle venait de faire sous la grle. L'explication
tait plausible, et d'ailleurs qui se ft dout de l'entreprise insense
accomplie cette nuit-l?

Aprs avoir pris un peu de repos, Vronique avait lav et sch sous le
fer la blouse qui avait servi  son oeuvre de sorcellerie, et l'avait
ensuite accroche elle-mme au chevet du lit de Bon-Louis. Depuis, elle
tait reste au coin du feu, somnolente et brise, l'esprit vague, avec
un dtachement absolu de tout, mme d'elle-mme.

L'arrive du jeune homme la tira de sa torpeur. Le bruit des roues
s'tait arrt; elle se redressa et regarda la porte.

--Eh bien, fils? dit Boirot en voyant entrer Bon-Louis.

--Eh bien, pre Boirot, il y a du nouveau! Bonsoir, Vronique.

--Bonsoir, rpondit-elle laconiquement.

La voix et toute la personne du jeune homme rvlaient une sorte de joie
fbrile qui la rendait inquite.

--Il y a du nouveau, rpta Bon-Louis rest debout au milieu de la
salle.

Le jour tait tomb au dehors, et les lueurs dansantes du foyer
l'clairaient, comme onze ans auparavant, ce triste soir o il tait
entr pour la premire fois dans cette demeure.

Il y pensa, et Vronique le vit sur son visage, car il chercha le regard
de sa premire amie, et ils changrent un sourire rapide; mais il ne
vit pas combien, depuis la veille, elle tait ravage et vieillie.

--Voyez un peu comme il se passe des choses, commena-t-il; puis il
s'interrompit, ne sachant par o commencer. Ils m'avaient oubli,
l-bas,  Cherbourg, et, quand ils s'en sont souvenus, il n'tait que
temps. Il faut que je parte demain.

--Demain?

--J'ai un mauvais numro; oui, il faut que je parte demain soir pour
tre  l'appel aprs-demain matin. Mais a n'est rien...

--Comment, rien? fit Boirot stupfi. Vronique avait laiss tomber la
flamme qu'elle alimentait d'ajoncs secs, et son visage tait dans
l'ombre, sans quoi Bon-Louis et t effray de le voir si blanc.

--Non; vous allez voir... Ah! j'en ai les jambes casses! dit-il en
prenant une chaise sur laquelle il s'assit.

La jeune fille jeta une poigne de fougre sche dans le feu; la flamme
dansa sur les murailles et sur les assiettes fleuries du dressoir.

--Voyons, fils! C'est-il un malheur? dit Boirot, troubl.

--Non, au contraire, vous allez voir... enfin, j'ai hrit, voil!

--Hrit, de qui?

--D'un vieux cousin de mon pre; il avait femme et enfants, mais tout
son monde est mort avant lui, et c'est moi qui hrite de tout.

Vronique respira si fortement qu'on et dit un sanglot, mais Boirot n'y
prit point garde.

--De tout, fils? dit le vieux paysan avec l'pre curiosit des gens qui
aiment l'argent; et tout, combien a fait-il?

--Oh, dame! a en fait beaucoup! Je ne pourrais pas trop vous dire: le
notaire de Sainte-Croix n'en sait pas le compte au juste, mais, une fois
les droits pays, et a monte haut, les droits, car je ne suis qu'un
parent loign, un collatral, comme ils disent, il me restera bien dans
les dix-huit cents francs de rente, en fermes, avec des baux  long
terme, et une belle maison, bien meuble de tout, avec un grand clos et
un joli jardin.

--Eh! gars, te voil riche, alors! fit Boirot, enchant; tu n'as plus
besoin de partir, tu vas t'acheter un homme!

--a dpend, rpondit Bon-Louis en regardant le feu. Partir pour partir,
il faudra toujours que je m'en aille; si c'est pour vivre sur mon bien,
c'est partir tout de mme...

--Tu aimes donc bien Clairefontaine? dit la voix de Vronique dans
l'ombre de la chemine.

--_Vre_ que je l'aime! Et puis je ne saurais vivre loin de la _m_. Et
le cousin tait un terrien. Son bien est du ct de Valognes.

--Eh bien, gars, on fait change, et l'on s'en vient demeurer par ici.
Les notaires savent arranger ces choses-l.

--Oui, mais on y perd gros! rpliqua Bon-Louis. La flamme s'leva sur
l'tre, et le silence rgna pendant un moment.

--Enfin, t'en vas-tu ou restes-tu? demanda le vieux paysan.

--Je vous dirai a quand je le saurai, pre Boirot.

--Faut pourtant que tu te dcides, puisque c'est demain que tu devrais
partir...

--Je partirai quand mme pour les formalits, quitte  voir ensuite;
mais d'ici demain, je saurai bien des choses qui me feront connatre ce
que je veux.

Boirot rflchissait.

--Eh bien, tout de mme, dit-il en frappant sur sa jambe, je suis
content. D'un sens comme de l'autre, je perds mon meilleur ouvrier, mais
je suis content pour toi, garon.

--Je vous remercie, pre Boirot, rpondit le jeune homme en serrant
vigoureusement la main du vieillard. Vous avez t bon pour moi de tout
temps, et je ne connais plus d'autre pre que vous. Aussi je ne suis pas
un ingrat.

Vronique s'tait leve avec une lenteur qui trahissait son accablement,
et elle frlait Bon-Louis pour aller  l'armoire.

--Et toi, fit-il d'un ton mi-plaisant, mi-fch, tu ne dis rien,
cousine? est-ce que tu n'es pas contente?

--Si, Bon-Louis, je suis contente, dit-elle d'une voix trangement
mlodieuse et en mme temps brise; mais je t'ai aim petit, pauvre et
orphelin, et je ne saurais t'aimer mieux parce que te voil riche.
Amiti passe fortune, dit-on, et pour moi il en a toujours t de mme.

--Mais on peut avoir les deux, Vronique, dit-il en prenant gaiement les
deux mains de la jeune fille. Allons, baise ton cousin qui est devenu un
gros monsieur en dormant, sans le savoir. C'est moi qui ne pensais gure
 me trouver riche ce soir, quand je me suis rveill ce matin 
Cherbourg, dans cette auberge...

Il avait bais tout en parlant les deux joues ples de Vronique, puis
l'avait laisse aller. Elle ouvrit l'armoire pour y prendre quelque
chose et se dit:

--J'aurais cru que a me ferait plus d'effet que a d'tre embrasse par
lui!

Elle allait et venait comme dans un rve, indiffrente  tout. Que lui
importait la richesse de Bon-Louis? Elle l'aurait pous sans
souliers... Oui, mais lui n'aurait pas voulu, tandis qu' prsent ils
pouvaient mettre ensemble leurs deux fortunes...

Cette ide rappela le sang au visage de Vronique, et lui donna une
force factice. En un clin d'oeil le souper fut servi. Elle avait prpar
un bon morceau pour le retour du cher absent, mais il n'y put toucher.

Tous taient d'ailleurs fatigus par la surprise ou l'motion, et,
aussitt le repas fini, ils se dirent bonsoir.

Bon-Louis monta  sa couchette, et, pendue au-dessus de son oreiller, il
trouva la blouse qui avait fait tant de chemin la nuit prcdente.

--Cette bonne Vronique, se dit-il, elle songe  tout! J'avais quitt ma
blouse sale, je la retrouve propre... Cette fille-l est vraiment
extraordinaire.

Il souffla la chandelle et s'endormit en pensant  Vevette.




XVIII

La secousse avait t forte pour Bon-Louis, si forte que, le lendemain
en s'veillant, il n'en tait pas encore remis. Un rayon de soleil qui
lui piquait les yeux le fit sortir du lit, mais il resta assis au bord,
les jambes ballantes, sans plus de force qu'un sac de paille, ne sachant
trop s'il avait rv.

--Si c'est un rve, se disait-il, c'est un sot rve, car mieux aurait
valu ne pas le faire que de se rveiller pauvre comme devant...

Les ides lui revenant,  la fin, il allongea le bras vers son gilet qui
pendait sur la chaise au pied de son lit, et tira de la poche un papier
qu'il lut deux fois, lentement, comme s'il l'apprenait par coeur. Aprs
quoi il remit le papier dans sa poche et s'habilla sans se presser.

--C'est pourtant vrai, se disait-il, tout en faisant sa toilette, il n'y
a pas  dire, je suis propritaire et libre de faire ce que je veux...

Une grande flamme lui traversa le cerveau.

--O Vevette, pensait-il tout illumin de la splendeur de sa vision,
Vevette, tu peux tre ma femme! Je resterai, si tu me veux, et nous
vivrons heureux comme des anges.

Un doute aigu traversa son esprit.

--Voudra-t-elle de moi? se demanda-t-il. Elle est si fire! On ne peut
pas savoir ce qu'elle pense; ses jolis yeux m'ont souvent regard avec
amiti, mais bien des fois aussi elle a dtourn sa figure quand je la
dvisageais trop longtemps...

Une fivre soudaine le prit.

--Il faut que j'en aie le coeur net, se disait-iL Avant midi je l'aurai
vue, et je saurai si elle me veut.

Il mit la blouse suspendue par Vronique au-dessus de son lit et
descendit en hte, car le soleil tait dj haut sur l'horizon. Il se
sentait bris comme aprs un travail de force, et pourtant il aurait
voulu courir, crier, faire quelque chose de grand, de difficile, de
terrible, pour s'tourdir et se donner du coeur.

Au fond, il avait terriblement peur de se prsenter devant Vevette et de
lui demander si elle voulait de lui.

Il pensa un instant  s'adresser au pre La Haye, et puis cette ide lui
fit mal; personne ne devait savoir, que Vevette et lui-mme, le secret
qu'il avait cach si longtemps.

Au bas de l'escalier, il rencontra Vronique, si ple et si dfaite que,
malgr la proccupation goste de son coeur, il ne put s'empcher de le
remarquer.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda-t-il en la suivant dans la salle.

--J'ai t mouille hier, en allant chercher le poulain aux champs, sous
la grle, et je crois que j'ai attrap un rhume; mais ce n'est rien du
tout. Viens djeuner, le pre a besoin de te parler.

Boirot voulait avoir du jeune homme toutes les explications possibles
sur sa terre et ses rcoltes.

Depuis plusieurs annes, le bonhomme s'tait dispens de s'inquiter des
moyens par lesquels son bien s'tait accru; pendant les temps derniers,
il s'tait dit plus d'une fois que Bon-Louis aurait bien des comptes 
lui rendre; mais avec cette sorte de paresse morale qui s'empare souvent
de ceux qui ont beaucoup travaill, il avait toujours remis au lendemain
des explications qu'il devinait longues et minutieuses.

Bon-Louis partant le soir mme, pas une minute n'tait  perdre; il
attendait le jeune homme, impatient de le voir en retard, et, sitt
qu'il le vit, il l'accapara.

--Viens dehors, lui dit-il, tu m'expliqueras mieux sur l'endroit les
semailles que je vais tre oblig de faire faire sans toi.

Il lui parlait d'un ton presque fch, comme si Bon-Louis se ft rendu
coupable de ngligence ou d'ingratitude, et, en ralit, dans le fond de
son coeur. Boirot n'tait pas loin de l'accuser.

Sans s'mouvoir, le jeune homme suivit son vieux parent dans les champs
encore humides de la grosse pluie d'orage, et lui dtailla patiemment
les rcoltes et celles qu'il faudrait prparer: ici le sarrasin, l les
pommes de terre, dans ce champ des choux d'hiver, et plus loin le trfle
incarnat, qui serait si beau, vienne l't.

Boirot coutait avec attention, tchant de se rappeler. Quand ils eurent
visit toutes les cultures voisines, Bon-Louis voulait prendre le chemin
de la maison...

--Non pas, garon, fit le vieux paysan d'un air indign. Et les champs
d'en haut, donc?

--Vous savez bien ce qu'il y faut faire, rpondit Bon-Louis d'un ton
lass.

Il avait envie de demander grce. Il tait si dur d'tre tran ainsi de
pice en pice, et de rciter des termes d'agriculture comme une leon,
alors que son coeur et son intelligence taient tendus vers une seule
pense: voir Vevette et lui parler.

Nanmoins, il gravit le chemin qui menait  la lande, avec la
rsignation d'un enfant bien lev.

Le souvenir du jour de mai o il s'tait, comme il le disait en
lui-mme, rconcili avec Vevette lui fit tourner la tte du ct des
prs, et, vision trange! il l'aperut sur la vanne du ruisseau, telle
qu'il l'avait vue ce jour-l.

tait-ce elle ou bien une illusion de ses yeux?

C'tait bien elle. Une cruche de lait sur l'paule,  la faon des
trayeuses de ce pays, elle traversait le petit pont, laissant derrire
elle les belles vaches nonchalantes qui la suivaient du regard, en
broyant avec lenteur l'herbe de regain, dj haute.

Le coeur de Bon-Louis sauta dans sa poitrine, et il faillit crier tout
haut le nom qui lui tait si cher; mais Boirot marchait  son ct d'un
pas grave et lourd: il sentit qu'il ne pouvait rien dire ni rien faire
devant un tiers. Un scrupule d'homme dlicat et fier l'empchait de se
permettre mme une allusion, mme une imprudence, relative  son amour
cach.

Vevette marchait la tte un peu incline de ct,  cause du fardeau
qu'elle portait; elle pensait  quelque chose de pnible, car son joli
visage semblait triste et fatigu. Son pas mme tait moins lastique
que de coutume.

Bon-Louis envoya mentalement Boirot  tous les diables; que ne
pouvait-il dvaler au galop la rude cte de ronces et d'ajoncs, pour
rattraper la trayeuse... Comme c'et t vite fait s'il avait t seul!

Instinctivement il s'tait arrt.

--Eh bien, fils, qu'est-ce que tu as? demanda Boirot, dont la vue
n'tait plus trs-bonne; qu'est-ce que tu regardes en bas? Un cotillon
qui passe? Tu auras le temps d'en voir, des cotillons; ce qui presse,
c'est de voir nos pices d'en haut, et de rentrer pour le dner; sais-tu
que le soleil est haut et que l'Anglus ne va pas tarder  sonner?

Bon-Louis pressa le pas, si bien que le vieux fut oblig, tout
amour-propre  part, de le prier d'aller moins vite. Les pices d'en
haut furent visites en long et en large; tout ce qui les concernait fut
dmontr patiemment par le jeune homme, et ils prirent le chemin du
logis.

Comme ils approchaient, la sonnerie de midi clata dans les airs,
pareille  une fanfare. Bon-Louis sentait son coeur battre  l'touffer,
car il fallait passer devant la maison de La Haye, et dans le petit
jardin; il voyait aller et venir Vevette, qui tendait du linge. Le
verrait-elle cette fois?

La malechance le poursuivait, car avant qu'il ft  porte de la voix,
la jeune fille avait disparu dans la maison.

La Haye se montra sur le seuil, l'air triste, les bras ballants.

--Comment va, voisin? demanda Boirot en passant.

--Mal, voisin: ma pauvre femme est quasiment sans connaissance depuis ce
matin; j'ai peur qu'elle ne vive plus bien longtemps.

--Est-on all chercher le mdecin? demanda Bon-Louis, le coeur tout
angoiss.

--Il viendra tantt, mais il ne la gurira pas. Elle meurt de sa trop
longue peine, voyez-vous. C'est encore bon au bon Dieu de me l'avoir
laisse jusqu' cette heure!

Il jeta un regard navr sur la mer qu'on voyait tout prs, d'un bleu
presque blanc, douce et unie, et pour ainsi dire cline; puis, faisant
un effort, il s'adressa  Bon-Louis.

--Qu'est-ce qu'on dit, fils? Que tu as fait un gros hritage. C'est-il
vrai?

--C'est vrai, patron, rpondit le jeune homme. Aprs un petit silence,
il ajouta:

--Si vous le permettez, tantt je viendrai vous conter a.

--Oui, fils, tu es un brave garon, et je suis content du bien qui
t'arrive.

Un lger bruit dans la maison le fit rentrer en hte; Boirot et
Bon-Louis furent bientt chez eux.

--Ah! pensa Vronique le coeur serr, il a mis la blouse! Nous allons
bien voir si la Mariton a dit la vrit!

Et tous trois s'assirent pour prendre leur repas, les hommes  table,
Vronique sur sa chaise basse, dans l'tre.




XIX

Aussitt aprs le dner de midi, Bon-Louis courut chez La Haye, qu'il
trouva assis auprs du lit de sa femme. Rose dormait d'un sommeil lger
et souvent troubl. Son pauvre visage amaigri et pinc par la souffrance
inspira une compassion si grande au jeune homme, qu'il sentit les
paroles lui manquer.

A son entre, La Haye avait tourn la tte; il s'approcha du seuil, mais
lentement, avec les gestes lasss d'un homme us par la fatigue et la
douleur.

--Quoi, garon, dit-il, c'est toi? Je ne te dis pas d'entrer, et je
n'ose pas sortir, car ma pauvre femme se rveille  tout moment, et
quand je ne suis pas l, je sais bien que a lui fait de la peine;
Vevette est l-haut qui dort, elle a veill plus de la moiti de la
nuit. Tu as quelque chose  me dire?

Bon-Louis sentit qu'il lui serait impossible de raconter  cet homme
vieilli et fatigu toutes les jeunes visions de son me  peine
veille. Une pudeur semblable  celle d'une jeune fille arrta la
confidence sur ses lvres, non-seulement parce que son amour tait son
secret, mais aussi parce qu'il sentait vaguement qu'il n'avait pas le
droit de parler d'amour et de mariage  celui qui, aprs avoir tant aim
la compagne de sa vie, allait si prochainement se trouver veuf.

--Je voulais vous dire, patron, rpondit-il, que j'ai fait un hritage,
que je suis maintenant tout  mon aise, et que je ne suis pas tout 
fait dcid par rapport  mon service militaire.

--Est-ce que tu aurais envie de rebuquer dessus, garon? Ce ne serait
pas bien; quand on est solide et bien bti comme toi, il faut faire son
devoir; j'ai bien fait le mien, et je ne m'en suis pas trouv plus mal.
On n'en meurt pas.

La Haye redressa sa taille un peu vote et parut pour un instant plus
jeune de dix annes.

Ceci tait moins encourageant encore. Bon-Louis comprit que sa demande,
si difficile tout  l'heure, tait devenue  prsent impossible.

--Je ne dis pas que je rebuque, patron, dit-il; la preuve en est que je
m'en vais ce soir.

--Ah! dj? fit La Haye.

--Oui... je ne sais pas quel micmac ils ont fait l-bas avec leurs
paperasseries, mais il faut que je sois demain  Cherbourg...
maintenant, je pourrais en revenir...

--Pourquoi faire?

Bon-Louis baissa la tte.

--Ne t'amollis pas, garon; quand on a une mdecine  avaler, on l'avale
d'un coup. a n'en est pas plus amer, et a l'est moins longtemps. Fais
bravement ton devoir. Je perds un bon matelot, mais l'tat gagne un bon
soldat.

Bon-Louis rougit de plaisir sous le compliment.

--Je voudrais vous demander, pre La Haye, dit-il, de me garder la clef
de ma maison de Sainte-Croix, et, s'il y avait moyen d'y donner un petit
coup d'oeil de temps en temps...

--C'est facile, mon garon, rpondit le patron en prenant la clef que
lui tendait le jeune homme. Mais pourquoi ne la donnes-tu pas  Boirot?

--Il est vieux et pas bien leste...

--Et Vronique?

L'oeil de La Haye interrogea Bon-Louis avec insistance. Il se doutait de
l'amour de la belle fille pour son jeune cousin, et, dans le fond de son
coeur, il supposait que celui-ci lui rendait la pareille.

--Vronique n'aime pas ma maison, rpondit le jeune homme sans la plus
lgre hsitation; elle la trouve laide et chtive; aussi je ne veux pas
lui demander ce service-l.

--Ah! fit La Haye, sans autre commentaire. C'est bon, on s'en occupera;
seulement tu prviendras Boirot et sa fille, pour que a ne me fasse pas
d'histoires avec eux. Elle est un peu fire, ta cousine, sans reproche.

--Oui, elle est fire, mais elle est bien bonne au fond, dit Bon-Louis,
qui suivait son ide, et elle m'aime bien.

--Pour a, j'en rponds!

La Haye sourit largement en homme qui entend sa propre plaisanterie.

Un mouvement de sa femme attira son attention au dedans.

--Eh bien, Bon-Louis, sans adieu. En d'autres temps nous t'aurions
invit  dner avec nous pour fter ton dpart, car tu as t pour moi
ce qu'aurait t un fils dans bien des circonstances; mais aujourd'hui
personne n'a le coeur  la joie. Bonne chance, mon garon, et grand
bonheur je te souhaite.

Il lui serra vigoureusement la main et s'apprta  rentrer.

--A vous, bonheur et sant, patron, dit Bon-Louis d'une voix trangle;
et... et est-ce que je ne pourrais pas voir Vevette, pour lui dire au
revoir?

--Elle dort  cette heure, mais je te l'enverrai tantt. Vous avez t
bons amis de tout temps.

Rose poussa un faible gmissement, et son mari courut auprs d'elle.

Bon-Louis, la tte basse, s'en retourna au logis.

La Haye avait dit qu'il lui enverrait Vevette... Ce serait bien le
diable si l'on ne venait pas  bout d'carter Vronique ou de sortir
avec Vevette. Il n'avait pas besoin de beaucoup de temps pour lui
dire:--Vevette, je t'ai toujours aime, me veux-tu pour mari? Et aprs,
on s'arrangerait. La Haye n'tait pas mchant, et ne voudrait que ce que
voudrait sa fille!

Bon-Louis attendit toute l'aprs-midi.

Qu'elles sont lentes et douloureuses, ces heures de l'attente fivreuse,
lorsque l'tre tout entier a concentr sa puissance et sa volont dans
un seul dsir! Secou de la tte aux pieds par une trpidation
intrieure qui lui faisait de temps en temps courir un frisson jusque
sous les ongles, le jeune homme allait et venait dans la maison, qu'il
n'osait quitter, de peur que Vevette ne s'y prsentt en son absence.

Les visiteurs et visiteuses affluaient; tout le village aimait ce grand
garon doux et serviable, juste assez jalous par les jeunes gens pour
tre dfendu par les fillettes. Et puis un homme qui hrite! Cela vaut
la peine d'tre vu!

Il racontait son histoire en quelques mots, pour avoir plus tt fini;
mais il fallait rpondre; Vronique offrait  boire, et Bon-Louis se
laissait plaisanter parce qu'il ne buvait pas.

--J'ai mal  la tte, disait-il, pour s'excuser.

En reconduisant ses htes, il s'arrtait chaque fois sur le seuil de la
porte, la tte tourne, avec une indicible expression de souffrance et
de dsir, vers la maison de celle qu'il attendait, mais elle ne vint
pas.

Elle ne vint pas, parce que son pre lui avait dit que Bon-Louis tait
chez Boirot, o tout le village allait prendre cong de lui.

Devant tout le village, mettre sa main dans celle de l'homme qu'elle
adorait! Lui souhaiter un bon voyage d'une voix amicalement
indiffrente, alors qu'il emportait son esprance et sa joie, tait-ce
possible? Mais le village tout entier, c'et t moins redoutable encore
que Vronique toute seule, Vronique, dont elle devinait la rivalit
muette. Si Vevette perdait courage, si elle se mettait  pleurer devant
Vronique... Si quelqu'un, si Vronique allait se douter du cher secret
qu'elle estimait aussi prcieux que la vie? Mieux valait mourir avec ce
secret.




XX

Le soleil avait disparu derrire la maison, les visiteurs s'taient
loigns, Boirot, rentr, se chauffait les genoux au feu qui commenait
 s'lever dans l'tre, lorsque Bon-Louis, puis, surmen, blme
d'motion contenue, dit tout  coup  sa cousine:

--Vronique, viens un peu au jardin, il faut que je te parle.

Le coeur de la jeune fille se retourna dans sa poitrine, et elle
s'appuya d'une main sur les pierres du foyer, car elle sentait les
forces lui manquer.

--Que me veux-tu? dit-elle d'une voix teinte.

--Je te le dirai dehors.

Elle se releva avec peine, comme si tous ses membres taient briss, et,
confiant sa besogne  la servante, elle suivit Bon-Louis dans le jardin,
dont il venait d'ouvrir la porte.

Il alla tout droit jusqu'au talus tapiss de mousse o ils avaient
coutume de se rfugier pour causer, quand ils taient enfants, et l, il
attendit qu'elle l'et rejoint.

Elle vint, trs-ple, la tte baisse, crase pour ainsi dire sous le
poids de son motion; ses jambes tremblaient; elle s'appuya,
demi-assise, au talus, en pensant:

--Il a mis la blouse, et, bien sr, c'est le sort qui agit... Il
m'aime...

Le silence du soir rgnait dans le jardin; le ciel tait baign d'une
lueur douce et tendre, tandis que les objets, sombres dj, se
confondaient dans le crpuscule.

--Vronique, m'aimes-tu? demanda Bon-Louis d'une voix mal assure.

Elle resta immobile, sous une sensation si forte qu'elle ne pouvait
articuler un son.

--M'aimes-tu? reprit-il, avec une sorte de vhmence timide. Quand nous
tions petits, tu as t bonne pour moi; je ne l'ai jamais oubli,
Vronique. Je t'ai toujours bien aime en change, tu le sais, et j'ai
fait toutes tes volonts. Je ne crois pas que depuis le jour o je suis
arriv ici jusqu' l'heure o nous sommes, j'aie dsobi  un de tes
ordres, ou manqu de faire ce qui pouvait te contenter.

La voix de la jeune fille s'leva dans l'air gris et doux, mlodieuse et
brise.

--Oh! mon Bon-Louis, si je t'aime! rpondit-elle...

Et elle fondit en sanglots, cachant son visage dans ses deux mains
glaces.

Il reprit avec une passion croissante:

--Tu m'aimes, tant mieux, je le pensais bien, mais je voulais en tre
sr. Vois-tu, Vronique, depuis que j'ai perdu ma pauvre sainte bonne
femme de mre, je n'ai eu autour de moi, pour me mignoter et m'aimer,
que toi, toi toute seule; aussi, je me suis attach  toi, comme tu ne
peux pas le croire; non, tu ne peux pas te douter de a.

--Oh! si, fit Vronique en essuyant ses larmes avec le coin de son
tablier, je sais comment on aime quand on aime!

--C'est pour cela que tu peux me rendre un service, mais un service que
je n'oubliera; de ma vie.

--Que veux-tu? fit-elle en tournant vers lui son beau visage
resplendissant de passion.

Il regardait devant lui, dans l'ombre croissante, et ne vit pas
l'expression nouvelle des traits qu'il croyait connatre.

--Je n'ose presque pas te dire ce que c'est, reprit-il, hsitant encore
 trahir son cher secret, et pourtant, si je ne te le dis pas, tout est
perdu pour moi.

--Parle vite, fit Vronique haletante, en se rapprochant instinctivement
de lui.

--Vois-tu, depuis que je me connais, depuis que je ne suis plus un
enfant, j'ai eu quelque chose dans le fond de mon coeur, que je n'ai dit
 personne. Je ne pouvais pas le dire: un pauvre garon sans fortune,
sans position, moiti laboureur, moiti marin,  peu prs domestique
chez ton pre...

--Oh! fit Vronique humilie.

--Je sais bien que vous tiez bons pour moi, lui et toi, mais enfin, si
ce n'tait pas a, c'tait  peu prs de mme,--un pauvre diable comme
moi ne pouvait pas s'expliquer avec une fille riche...

--Eh bien?

--A cette heure que je suis quasiment riche moi-mme, c'est autre chose;
je puis demander celle que j'aime, et, si elle veut de moi, eh bien,
Vronique, je ne partirai pas.

--Bien vrai? fit-elle avec un cri de joie aussitt touff.

--Non, je ne partirai pas; je ne pourrais... Il ne faudrait pas croire
que je suis lche, Vronique. Mais voil des annes que je l'aime sans
rien dire, celle que j'aime, et le jour que je puis parler, ce serait
trop dur de m'en aller pour sept ans... Non, je ne pourrais pas!

--Tu resteras! dit Vronique avec douceur, en posant sa main sur le bras
du jeune homme.

Elle esprait qu'il allait se pencher vers elle et cueillir sa rponse
sur ses lvres, mais il demeura immobile, comme s'il n'avait pas
entendu.

--Alors, puisque je n'ai pas pu lui dire un mot de la journe, dis-lui,
toi, Vronique, que je l'aime, que je l'ai toujours aime, que je ne
pourrais vivre sans elle; que ma fiert s'en est alle, que je lui
demande pardon de ne pas lui avoir dit plus tt...

Il saisit les deux poignets de Vronique et la tint devant lui, la
regardant avec une ardeur croissante, comme s'il voulait faire passer de
force sa passion dans cette me trangre.

--Dis-lui qu'elle peut me faire vivre ou mourir, que je ferai ce qu'elle
voudra; je vendrai mon bien, si elle le veut, pour rester auprs de son
pre; je serai laboureur ou marin, comme elle l'exigera; je n'ai plus ni
volont, ni courage, ni rien, mais je l'aime, je l'aime, je l'aime,
entends-tu?

Les mains de Vronique avaient cess de se dbattre; elle s'tait
recule un peu, et le talus l'avait soutenue. Aux lueurs dcroissantes
du crpuscule, Bon-Louis vit ce visage tout blanc, o la bouche
entr'ouverte avec une indicible expression d'angoisse et d'horreur
semblait implorer le coup de grce.

--Qu'as-tu? dit-il en lui lchant les poignets.

--Rien; j'ai gliss, fit Vronique avec effort. Tu l'aimes,  ce que tu
me dis, mais je ne sais pas de qui tu parles...

--Tu le sais bien! Est-ce que j'en ai seulement regard une autre? c'est
Vevette.

Vronique baissa la tte. Oui, elle le savait bien. Mais elle n'avait
jamais voulu y croire.

--Ma Vronique, mon amie, suppliait Bon-Louis presque agenouill devant
elle, tu ne peux pas me refuser a! Si tu ne veux pas le faire, personne
ne le fera. Je n'ai confiance en personne qu'en toi, veux-tu que je m'en
aille, sans savoir s'il faut que je revienne? Penses-y, si je dois
m'acheter un homme, je n'ai pas de temps  perdre, il faut que je m'en
occupe ds demain.

--Et si elle te refuse? demanda Vronique, les lvres sches, les yeux
brlants. Il fit un geste de dsespoir.

--Si elle me refuse, je m'en irai et je ne reviendrai jamais. Je l'ai
trop aime, et trop longtemps, pour pouvoir rester dans le pays, si je
n'y devais plus penser  elle.

--Alors, tu t'en irais, ce soir, pour tout  fait?

--Oui.

Le silence retomba sur le jardin. Bon-Louis, le coeur serr, attendait
ce qu'elle allait lui dire, et n'osait insister davantage. Vronique,
anantie, se sentait comme un tre qui vient de voir sa maison
s'crouler sur lui, et qui se demande comment, dans cet effondrement, il
peut se trouver encore en possession de sa vie et de son intelligence.

Bon-Louis, inquiet de ce silence, se rapprocha de la jeune fille.

--Puisque tu m'aimes, dit-il de cette voix cline qui savait pntrer si
avant au coeur de Vronique, puisque tu es ma grande amie, tu vas aller
chez Vevette, et tu vas lui demander de sortir avec toi pour une minute.
Quand tu la tiendras, toute seule, tu lui diras comme a: Bon-Louis
m'envoie te dire qu'il t'aime et qu'il t'a aime de tout temps; il est
assez riche  prsent pour te demander en mariage, mais il veut savoir
avant tout si tu n'as rien contre lui.--Tu peux bien lui dire a? fit-il
en arrtant tout  coup son discours.

Vronique fit un signe de tte, qu'il prit pour un encouragement, et il
continua:

--Dis-lui que, si elle n'a rien contre moi, il faut qu'elle vienne me le
dire. Je sais bien que a n'est pas dans les usages, mais je ne peux
pourtant pas aller lui parler de a auprs du lit de sa pauvre mre...
Si elle m'aime, elle viendra. Si elle m'appelait, moi, j'irais n'importe
o...

--Et si elle ne vient pas? fit Vronique d'une voix singulirement
calme.

--Si elle ne vient pas? aprs que tu lui auras rpt ce que je viens de
dire, c'est qu'elle ne m'aime pas. Alors je partirai... Tu ne rponds
pas... Est-ce que tu ne veux pas faire ma commission? Vronique se leva,
toute droite, et d'un mouvement trs-ferme:

--Tu veux que j'aille dire  Vevette La Haye que tu l'aimes et que tu la
veux en mariage; est-ce a?

--Oui.

--Et qu'elle doit venir te retrouver pour te donner la rponse.

--Oui.

--O a?

--Mais... ici, fit le jeune homme en hsitant.

--Non! rpondit schement Vronique, pas chez moi.

--Comme tu voudras, dit-il avec douceur; alors, auprs du vieux moulin.
C'est  deux pas.

--Soit! auprs du vieux moulin, rpta-t-elle, de la mme voix dure. Et,
si elle ne vient pas, c'est qu'elle ne veut pas de toi?

--Oui, dit faiblement Bon-Louis.

La voix du valet de ferme retentit dans la cour.

--Bon-Louis, faut-il mettre le cheval  la voiture? Il est grand temps!

--Attelle! rpondit le jeune homme  voix haute; puis se retournant vers
sa cousine, il ajouta:--Si elle vient me retrouver, dans huit jours je
serai ici, et, sitt les formalits accomplies, nous nous marierons.
Dis-lui que je ne la retiendrai pas une minute seulement, mais il faut
que je la voie et que je l'entende me dire ce que j'attends d'elle.

Vronique se dirigeait vers la porte de la cour, il la suivit.

--Alors tu y vas? tu veux bien?

--J'y vais, rpondit-elle en levant le loquet.

--Que je te remercie! Et que je t'aime! Je te devrai le bonheur de ma
vie, Vronique.

--Entre cousins, c'est bien le moins, dit-elle avec un sourire ironique.

Elle tait dj sur la route; il la regarda marcher, puis entrer dans la
maison de La Haye... Tout  coup le coeur lui manqua, et, se dtournant,
il courut tout d'une traite jusqu'au vieux moulin. L, il s'assit sur le
parapet o il avait pos son pied pour reprendre haleine le jour qu'il
avait mont Vevette dans ses bras, et il attendit.

Un vent trs-doux venait de la mer, avec une bonne odeur saline, et
courbait lgrement les herbes folles qui croissaient sur le parapet. La
Clairefontaine tombait dans le ruet du moulin en un flot de cristal,
frapp  et l on ne sait de quelle lumire fugitive, reflet du ciel
peut-tre, entre deux nuages.

La lune se lverait bientt, il ne devait pas faire tout  fait noir
cette nuit-l, et une brume opaline, trs-transparente, s'levait au
del des prs baigns par la rivire, au-dessous du village.

Bon-Louis songeait, dans la posture o deux ans auparavant il avait
senti le bras de Vevette brler son cou et l'veiller  une vie
nouvelle. Que de temps s'tait coul entre ce jour et l'heure prsente,
o il attendait le mot de sa destine!

Que de temps, et si peu de choses! Dans cette paisible existence de
village il n'arrive gure d'vnements; l'me vit et se transforme en
voluant sur elle-mme, comme ce feu tournant des Casquets, dont
maintenant il avait l'explication. D'enfant, il s'tait fait homme,
l'amour l'avait port haut et longtemps; et maintenant il lui semblait
tre au point culminant de sa vie, sur une haute montagne, o viendrait
tout  l'heure un ange--ou bien le dmon, pour l'emporter au plus haut
des cieux, ou le prcipiter dans l'abme...

Mais elle viendrait, elle allait venir, celle qu'il adorait
silencieusement, et qui rsumait pour lui toute la posie de
l'existence. Sans elle, rien n'existait plus, pas mme la mer, la mer
qu'il avait aime comme une personne, sur laquelle ils avaient t
bercs tout enfants par la mme vague... La mer, c'tait encore Vevette,
car la mer tait-elle ailleurs que dans cette baie pleine de soleil ou
de brumes, o le charme sauvage de l'Ocan avait empli son coeur et ses
yeux, en mme temps que la grce dcente et discrte de la jeune fille
illuminait l'me du jeune garon?

--Elle tarde bien, se dit-il en se tournant; pour tromper son
impatience, il regarda la mer.

Elle tait blanche et trs-douce  voir; on l'et dite endormie, tide
et onctueuse comme du lait nouvellement trait.

La falaise sentait bon, les fleurs tardives du serpolet l'embaumaient du
haut presque jusqu'en bas. Bon-Louis sentit combien il aimait ce pays,
qui s'tait nou de lui-mme peu  peu  toutes les fibres de son tre.
La falaise, la valle, la Clairefontaine, tout cela, c'tait encore
Vevette; partout elle avait pass, laissant une clart sur son passage,
ajoutant une douceur aux choses exquises, et l'amour qu'elle avait
inspir bouillonnait maintenant dans le coeur du jeune homme, pre,
violent et vainqueur, comme les rochers de la montagne et les vagues
furieuses des temptes.

--Elle tarde bien! pensa-t-il encore, en reportant son regard inquiet
sur le chemin du village.

Une lueur blanche et fine envahit le ciel au-dessus de lui, dessinant
vigoureusement la silhouette des roches et celle du vieux moulin. La
lune venait de se lever.

Vronique tait entre dans la maison de La Haye, o la mourante
sommeillait doucement. Depuis le matin, elle tait dans une sorte de
torpeur, qui l'empchait de souffrir, mais non d'entendre. Vevette
allait et venait, prparant un semblant de repas pour son pre, qui
restait accabl, sur une chaise, au pied du lit.

--Comment va-t-elle? demanda Vronique  voix basse, aprs un salut
silencieux.

La Haye hocha tristement la tte, et indiqua un sige. Vronique s'assit
et regarda autour d'elle, pendant que Vevette continuait sa besogne sans
bruit.

C'tait celle-l que Bon-Louis aimait! Celle-l qu'il voulait prendre
pour femme! Qu'avait-elle, mon Dieu! qui pt sduire ce garon? Jolie?
ce n'tait pas l'avis de Vronique. Maigre et greluchette; de beaux
yeux, soit, mais une grande bouche, et des couleurs passagres qui
allaient et venaient suivant les jours. Aujourd'hui, elle tait toute
ple, les traits tirs, pas belle du tout!

Et c'tait cela qu'il aimait, lui, Bon-Louis!

Vronique sentit un dsir froce lui flamber dans la tte. Si avec un
couteau on trouait cette poitrine frle, si le sang puis la laissait
sans vie... une fois qu'elle serait morte, il faudrait bien que
Bon-Louis n'y penst plus.

Oui, mais on ne peut pas tuer les gens... A ce moment, Vronique maudit
sauvagement les juges, les lois et les gendarmes, qui vous empchent
d'tre heureux...

Lui faire la commission de Bon-Louis? Quelle plaisanterie! Ce serait
fort, en vrit, qu'elle ft la messagre d'amour de ce garon! Il
n'avait qu' s'arranger pour faire ses commissions lui-mme! Comment, il
n'avait pas su trouver le moyen de parler  cette fille? Elle aurait
trouv cent moyens, elle, s'il s'tait agi pour elle de rejoindre
Bon-Louis et d'obtenir de lui ce qu'il demandait de Vevette... Non, elle
ne dirait rien.

Il s'en allait, il ne reviendrait pas. Tant mieux. Il ne serait pas 
elle? au moins, il ne serait pas  une autre! Qu'il ne revnt jamais,
qu'il mourt en pays tranger, seul, oubli de tous, hormis d'elle-mme!
Ce serait sa punition. Comme il l'avait cruellement traite, ce soir! On
et dit qu'il s'amusait de sa peine, et que ses paroles ambigus avaient
pour but de l'induire en erreur...

--Si je croyais qu'il a fait cela!... pensa-t-elle en fermant les poings
malgr elle. Puis elle haussa les paules. Pauvre niais! il tait bien
trop affol, il n'avait pas deux ides...

Et, oubliant son plerinage rcent aux Pouqueles, elle prit en piti le
pauvre affam d'amour, qui ne songeait qu' cette fille maigre et ple.

Il fallait maintenant excuter sa tche, de faon que Vevette refust de
sortir; ce n'tait pas bien difficile.

--Bon-Louis m'a dit de vous souhaiter le bon soir, fit-elle en se
levant; il s'en va tout  l'heure et n'a point voulu vous dranger,
sachant que vous tiez en peine.

--Dis-lui que nous lui souhaitons un bon voyage, fit La Haye en tournant
 demi la tte vers elle.

--Et toi, Vevette, ne veux-tu point lui dire adieu? Il est en bas,
auprs du moulin, tout seul, au clair de lune...

Le rouge de la fiert blesse monta au visage de Vevette, comme si elle
avait reu un coup de cravache; elle regarda Vronique, et leurs yeux se
portrent un dfi.

--Je ne vais point causer la nuit avec les garons, dit-elle d'une voix
tremblante. Est-ce lui qui t'a donn commission de me dire une
insolence?

--Peut-tre bien, rpliqua Vronique;  vrai dire, je ne m'en souviens
pas; mais il ne faudrait pas lui en vouloir, ma petite; entre camarades,
on peut se dire adieu sans que le monde en jase... et puis on peut
plaisanter, n'est-ce pas? Que faut-il lui dire de ta part? Y vas-tu?

--Je n'irai point, Vronique, dit Vevette en se dtournant, silencieuse.
Je le suppose, ni toi ni lui n'y avez mis de malice; tu peux lui dire
que sa camarade lui souhaite le bonheur... et la sant... et c'est tout.

--C'est bien, on lui dira. Bonsoir, bonnes gens. Elle sortit. La Haye,
absorb dans son chagrin, n'avait mme pas entendu ce dialogue  voix
basse et ne s'aperut point de la disparition de la jeune fille. Vevette
continua sa besogne, mais ses mains tremblaient, et elle dut s'arrter
de peur de laisser tomber quelque objet.

--Oh! que je voudrais pouvoir m'en aller au jardin pour pleurer!
pensa-t-elle, mais je ne le puis, maintenant; si mon pre voyait que je
ne suis pas l, il penserait que j'ai t trouver Bon-Louis. Cette
mchante fille! elle m'a t mme la possibilit de lui dire adieu sur
la porte, quand il va passer tout  l'heure...

Et, contraignant ses mains  tenir ferme, ses larmes  ne point couler,
elle reprit son travail de mnagre.

Bon-Louis entendit des pas sur le chemin, et remonta lui-mme quelque
peu... mais le pas tait plus lourd et plus ferme que celui de Vevette.
Il sentit son coeur et ses tempes se serrer tout  coup.

--Eh bien? fit-il en apercevant Vronique.

--Elle ne veut pas venir; elle te souhaite le bonheur et la sant.

--Elle ne veut pas?... rpta-t-il. Ah! elle ne veut pas...

Machinalement, il retournait  la maison de Boirot, accompagn par
Vronique, et ils ne disaient rien. Tout  coup, sur le seuil, il
s'arrta.

--Cette fille-l m'a bien tromp, dit-il avec un calme feint. Je lui
croyais plus de coeur qu'elle n'en a.

Il entra dans la maison.

--Adieu, pre Boirot, dit-il, je m'en vais, en vous remerciant de votre
amiti, qui fut grande.

--Comment, garon, et le souper? fit le vieux, interdit.

--Je ne souperai point, je n'ai pas faim, et la voiture est attele dans
la cour. Soyez heureux, mon pre Boirot...

Il serra le vieillard dans ses bras et se retourna vers Vronique.

--Quand je t'crirai, tu m'enverras mes effets, dit-il; je te remercie,
cousine, de tout ce que tu as fait pour moi, depuis le premier jour
jusqu' cette heure. Adieu.

Il la baisa sur les deux joues et monta dans la carriole. Il s'en allait
seul, ayant trouv  Cherbourg quelqu'un du pays pour ramener la voiture
le lendemain. Le coeur dur comme une pierre, les yeux secs et brlants,
il rassembla les rnes et pressa le pas du solide cheval.

En passant devant la maison de La Haye, il voulait dtourner la tte,
mais le besoin de voir fut plus fort que lui. Vevette, tournant le dos 
la route, taillait la soupe sur la table... Bon-Louis allongea un coup
de fouet retentissant au cheval, qui rua et partit au plus vite.

Vevette dposa sur la table la miche et le couteau, et s'en alla au fond
du jardin.

La silhouette de la carriole se dessinait nettement sur la route
blanche.

Vevette la regardait dcrotre, comme on voit la vie se retirer d'un
tre aim; puis, quand elle ne la vit plus, elle couta le bruit des
roues, et, quand le bruit se fut teint, elle pleura silencieusement son
amour envol.

Lorsque Bon-Louis fut hors de vue, bien avant que Vevette et cess
d'entendre les roues, il attacha les rnes au devant de la carriole,
pour tre libre, et, se fiant  son bon cheval, il pleura, le visage
dans ses mains, jusqu' ce que son coeur et sa tte lui parussent tous
deux aussi vides, aussi creux qu'une balise ballotte par les vagues.




XXI

Huit jours s'tant couls, Vronique reut une lettre de Bon-Louis.

Je pars bientt, disait-il; le tour du monde m'ventera un peu les
ides. J'ai hsit entre la mer et les chevaux, et puis je me suis dit
que sur mer on va plus loin que dans la cavalerie, et j'ai besoin
d'aller trs-loin. J'espre tre un bon fusilier de marine et gagner
peut-tre quelques galons. D'ailleurs, je ne me soucie pas de
grand'chose, que de voir du pays. Nos compliments aux gens de chez nous,
s'ils ne m'ont pas dj oubli.

Vronique ne put communiquer en personne la nouvelle  Vevette, car
madame La Haye tait morte vingt-quatre heures aprs le dpart de
Bon-Louis: Vevette, ensevelie dans son deuil, ne sortait pas de la
maison, et ne recevait point de visites. Son pre tait tellement
affaiss sous le coup, pourtant prvu depuis longtemps, que la jeune
fille craignait pour sa vie; mettant de ct sa propre douleur, elle
s'occupait de lui comme d'un enfant, elle s'ingniait  le distraire,
sans trop s'carter cependant du cher souvenir.

Seule, elle osait pleurer, et, parmi les larmes sincres verses par
elle sur la pauvre femme qui l'avait si bien leve, il y en eut plus
d'une qui par une pente insensible alla retrouver l'absent, l'ingrat qui
n'avait pas su la deviner. Ces pleurs de jeune fille, faciles et
bienfaisants, soulageaient son me, comme les pluies d'avril entrouvrent
les bourgeons; contrainte, elle se ft dsespre; libre de pleurer,
elle pancha le trop-plein de son coeur, et, sans s'aigrir, demeura
mlancolique, mais apaise.

Vronique tait en proie  toutes les tortures. Sa conscience ne lui
reprochait rien, touffe par l'angoisse horrible d'un dsespoir sans
limites; un jour, peut-tre, la voix de l'honneur se ferait entendre
dans cette me bouleverse; mais ce jour, s'il devait venir, tait
encore lointain.

Ce qui la faisait souffrir, ce qui dformait son visage, maintenant
contract au point d'en paratre subitement vieilli de dix annes,
c'tait l'absence de l'tre qu'elle adorait. Elle et peut-tre souffert
davantage en le voyant indiffrent vivre auprs d'elle, mais elle ne
pouvait comparer ces deux souffrances, car elle n'avait jamais autant
espr que pendant les quelques minutes de son dernier entretien avec
Bon-Louis.

Aprs avoir entrevu le ciel, aprs l'avoir touch du doigt, tomber si
cruellement  terre, il y avait vraiment de quoi meurtrir une me
accoutume  se replier sur elle-mme dans la solitude, l'me affole,
en un mot, qui avait conu et excut le plerinage nocturne aux
Pouqueles.

Cependant, elle avait fait vaillante figure sous le premier choc. Dans
la ferme, personne n'aurait pu dire qu'elle et ressenti du chagrin. Les
domestiques et les voisins l'examinaient pourtant avec curiosit, sans
paratre y prendre garde.

Si bien cach que ft cet amour, il n'avait pas vcu tant d'annes sans
tre souponn plutt que devin. Mais Vronique allait la tte fire,
dvisageant les curieux, tenant tte aux propos, et sachant rire 
belles dents quand l'occasion le rclamait.

Sous prtexte de coquette fantaisie, elle mit des rubans roses  un
bonnet neuf et parut aux assembles de la Saint-Michel plus pimpante
qu'on ne l'avait jamais vue. Une petite toux de mauvais augure amenait 
son visage amaigri les plus riches couleurs qu'on lui et encore
connues, et plus que jamais on la proclama, tout prs et au loin, la
jolie Vronique Boirot.

L'hiver passa; le printemps apporta sur les chemins des pines fleuries,
et dans la maison de Boirot une lettre de Bon-Louis.

Il tait au Gabon; la mer et le pays lui plaisaient; c'tait si
diffrent de Clairefontaine! et tout lui tait bon pour oublier.

--Ne va pas croire au moins que je m'ennuie, cousine, crivait-il avec
la forfanterie d'un homme qui a pris son parti de la vie; je m'amuse au
contraire beaucoup. On peut s'amuser si on le veut dans ces pays ngres;
il ne s'agit que de ne pas tre difficile sur la couleur de la peau de
ses connaissances. Si les gens s'informent de moi  Clairefontaine,
dis-leur que Bon-Louis Duteux leur souhaite autant de plaisir qu'il
prend.

Le sang monta aux pommettes de Vronique, pendant qu'elle lisait tout
haut la lettre au pre Boirot. Le vieux riait en se frottant les mains;
elle sentit l'insulte comme un soufflet sur sa joue. Puis, tout  coup,
elle comprit, et ses traits contracts se dtendirent.

--Ce n'est pas pour moi qu'il a crit cela, pensa-t-elle, c'est pour
Vevette.

Une joie mchante l'envahit tout entire, si prompte, si vive, qu'elle
en sentait les irradiations comme des flammes dans son cerveau. Elle
n'tait pas contente que Bon-Louis et song  Vevette, mme pour lui
faire du chagrin; mais l'arme avec laquelle elle pouvait frapper son
ennemie tait dans sa main, et c'est lui-mme qui l'y avait mise.

Vronique s'aperut alors combien sa haine pour Vevette tait profonde.
Tout enfant, elle l'avait hae, du jour o elle avait cru s'apercevoir
que le jeune garon lui prfrait la fillette plotte et menue.

Au village, on peut har longtemps, comme on peut aimer, sans qu'il y
paraisse; les occasions de tmoigner des sentiments extrmes sont rares;
aussi Vronique n'avait-elle encore pu s'affirmer  elle-mme avec
quelle joie elle affligerait son innocente rivale. Elle le savait
maintenant, et cette dcouverte dcuplait en mme temps sa force et sa
haine.

La lettre bien plie au fond de sa poche, elle attendit deux jours,
trois jours, une occasion favorable pour enfoncer plus srement et plus
profondment le poignard au coeur de Vevette; n'tait-elle pas certaine
de russir? Elle pouvait choisir son temps.

Un matin, tout pareil  ce matin de printemps bni, o jadis Bon-Louis
et son amie, runis prs de la vanne, avaient senti entre eux la douceur
d'une rconciliation, Vronique, aux aguets, aperut la jeune fille qui
tendait du linge sur la haie de son jardin.

Prendre une cruche et se diriger vers la fontaine tait un prtexte
suffisant: l'instant d'aprs, Vronique revenait, la cruche pleine, sans
trop presser le pas, de peur de rpandre l'eau frache.

--Bonjour, Vevette, dit-elle sans s'arrter.

--Bonjour, rpondit la jeune fille, du ton mlancolique qui lui tait
maintenant naturel.

--a va bien,  matin? Beau temps, pas vrai? Les alouettes volent
haut.

--Oui, dit Vevette en regardant les oiseaux tournoyer dans le ciel bleu.

--C'est un joli temps pour ceux qui voyagent sur terr et sur mer aussi.

Les joues de la pauvre enfant se colorrent d'un rose vif, et elle se
baissa pour prendre du linge dans son panier.

--Notre Bon-Louis est  terre, maintenant, continua Vronique; il nous a
crit l'autre jour, il fait saluer les gens de Clairefontaine.

--Ah! fit Vevette d'un ton qu'elle voulait rendre indiffrent, pendant
que son coeur lui faisait mal,  la pense de l'absent.

--Il a crit une bien drle de lettre, va! C'est comique, ces matelots!
Il a pris tout plein d'esprit, 'magine qu'ici il avait la bouche lie;
tant est qu'il s'est dli la langue. Veux-tu voir ce qu'il crit?

Sans attendre de rponse, elle avait pos sa cruche  terre, et fouill
dans sa poche.

--Tu ne connais peut-tre pas son criture? fit-elle, prise tout  coup
d'un soupon.

--Non! rpondit innocemment la jeune fille.

--Alors, je vais te la lire, car il n'crit pas aussi bien que notre
instituteur... Attends...

Elle dplia le papier menteur et commena la lecture, soulignant d'un
petit rire pudibond les passages qui devaient tre remarqus; puis,
ayant fini, elle passa ngligemment la lettre, par-dessus la haie du
jardin,  Vevette, qui dtournait les yeux.

--Tiens, dit-elle, veux-tu voir?

--Non, merci, tu me l'as lue, rpondit la victime d'une voix altre.

--Quand je lui crirai, faut-il lui souhaiter le bonjour de ta part?

--Si tu veux! soupira Vevette.

--Comptes-y! pensa Vronique, en repliant la lettre, qu'elle ensevelit
au plus profond de ses poches, poches lgendaires de la Normandie, o
l'on trouve  peu prs de tout, poches qui remplaceraient au besoin pour
Robinson les ressources de son navire chou.--Ton pre va bien?
demanda-t-elle par acquit de conscience en reprenant sa cruche.

--Pas mal, mais il s'ennuie. Je ne suis pas une compagnie pour lui...
Quand il va  la mer, il n'ose plus aller loin tout seul...

--C'est juste, il a perdu son matelot... fit Vronique avec un air
dtach. Bah! le matelot n'est pas perdu pour tout le monde!

Son petit rire moqueur rsonna dans l'air lger, pendant qu'elle s'en
allait, la cruche  la main.

--Ah! pensa Vevette, je croyais bien qu'il ne me ferait plus souffrir,
mais il parait que je me trompais.

Vronique revenait en courant, un peu essouffle par sa course.

--Sais-tu ce que tu devrais faire, Vevette? dit-elle rapidement. Si tu
tais bonne fille et si tu aimais ton pre, tu te marierais. Oui! Il ne
serait plus tout seul, et il ne s'ennuierait plus. a, tu sais, c'est un
vrai conseil d'amie!

Et elle retourna chez elle en courant, comme elle tait venue.




XXII

Pendant le courant de l't, une noce eut lieu  Auderville, et
plusieurs des habitants de Clairefontaine y furent convis, en raison de
liens de parent assez proches; Boirot et sa fille tout des premiers,
car ils taient considrs comme personnes de marque,  cause de leur
fortune, et aussi des manires distingues de Vronique.

Les ftes furent trs-brillantes, et nombre de cultivateurs y vinrent,
de tous les cts de la Hague. Le petit village d'Auderville, situ 
l'extrme pointe du Cotentin, sur un sol aride et plat, o le sable et
la roche nue interdisent toute approche  la verdure, fut pendant deux
ou trois jours plein de chansons et de gaiet normande, gaiet grave et
narquoise, que l'ivresse stimule jusqu' la querelle, sans que ces
disputes dgnrent jamais en rixes.

Vronique semblait s'amuser beaucoup dans ce milieu nouveau pour elle,
et ses bonnes amies prtendaient ne l'avoir jamais vue si aimable.--Elle
est en qute d'un marieux, disaient-elles.

C'tait la vrit, mais les bonnes amies se trompaient en suggrant que
le marieux tait pour Vronique elle-mme. Ce qu'elle cherchait,
c'tait un prtendant pour Vevette.

Mademoiselle Boirot poursuivait son oeuvre avec la tnacit patiente des
paysans, pour qui le temps n'est pas une denre bien rare, et qui
laissent s'couler les mois, parfois les annes, dans l'espoir de la
russite; elle avait peur d'un retour de Bon-Louis au pays, retour qui
dvoilerait sa trahison; elle savait bien qu'on n'est pas sept ans dans
les fusiliers de marine sans obtenir une permission; elle ne pouvait
s'illusionner au point de croire que le jeune homme aurait une autre
ide que celle de revenir  Clairefontaine, et le rsultat de cette
visite serait de remettre face  face les deux amants spars par sa
faute; Vronique avait tout  craindre de cette entrevue.

Il fallait donc que Vevette ft marie avant la possibilit d'un cong
pour son amoureux; une fois marie, d'abord elle pouvait quitter le
pays; et puis mme, si la mauvaise chance voulait qu'elle y restt,
l'orgueil et la rancune empcheraient Bon-Louis d'avoir avec elle
l'explication redoute. Loin de se rechercher, ils se fuiraient
rciproquement; donc, le plus press tait de marier Vevette.

Elle ne s'y prtait gure; plusieurs partis s'taient prsents; elle
les avait conduits avec sa grce mlancolique, contre laquelle nul ne
pouvait garder de ressentiment. On disait: Elle pleure encore sa mre;
et devant ce motif respectable, tout mauvais sentiment devait s'effacer.

Vronique avait essay de circonvenir La Haye, en l'engageant  marier
sa fille pour la consoler. Mais il tait devenu plus vieux que ses
annes, et il avait peur de se priver de sa seule joie, sa seule
compagnie. A coup sr, ce brave homme aimait assez sa fille pour la
laisser suivre la route o son coeur l'et porte, et se sparer d'elle
s'il l'et fallu, mais ce n'tait point de lui que viendrait
l'initiative d'un mariage htif.

C'tait donc Vronique seule qui devait agir pour le succs de ses
plans; et son voyage  Auderville la favorisa singulirement dans ses
projets.

La jeune femme qui venait de se marier avait un frre an, veuf dj en
premires noces d'une femme plus ge que lui, pouse jadis par raison
de convenance et de proprit. Ce frre tait un homme tranquille; de
mme que La Haye et d'ailleurs que presque toute la population
d'Auderville, moiti marin, moiti terrien, il passait volontiers deux
ou trois jours  la mer avec ses beaux-frres, et le reste du temps
s'occupait de faire valoir ses proprits, assez considrables et d'un
bon rapport pour le pays. C'est sur celui-l que Vronique jeta son
dvolu.

Michel Aubry avait quarante et quelques annes; mais les paysans de
cette terre pre et sauvage n'ont plus d'ge ds qu'ils ont pass la
prime fleur de jeunesse. Entre trente-cinq et cinquante ans, il est
parfois bien difficile de deviner l'ge d'un Haguais; il tait
d'ailleurs bien bti, droit sur ses jambes, l'oeil hardi, et la poigne
solide. Possesseur de biens  Auderville, il ne saurait manquer d'y
amener sa femme, un jour ou l'autre, ft-ce aprs la mort de La Haye,
qui ne deviendrait probablement pas bien vieux. C'tait juste ce qu'il
fallait  Vronique pour se dbarrasser de Vevette.

Elle manoeuvra avec une habilet extraordinaire, parlant de
Clairefontaine avec enthousiasme, de faon  exciter la curiosit
d'Aubry, lui vantant les mrites d'une amie qu'elle avait l, et qui
tait bien la plus jolie fille qu'on pt voir; vantant aussi ses biens,
et le bel hritage que lui laisserait son pre, car le paysan haguais
n'est pas moins sensible que les autres mortels  l'appt des
esprances.

Quand Aubry eut la bouche suffisamment enfarine, Vronique fit ses
invitations pour le retour de noce, que chacun est tenu d'offrir aux
maris et  leurs proches. C'tait, par ordre de prsance, au milieu de
septembre que devait avoir lieu la visite du jeune couple 
Clairefontaine; elle fit inviter Aubry par son pre pour la mme journe
de fte, et, l'invitation ayant t accepte, elle parut satisfaite.

Aubry s'en ft volontiers pris  Vronique elle-mme, si belle fille et
si entendue  tout; mais, d'un mot, elle lui fit comprendre qu'elle
tait hors de cause.

--Moi, dit-elle, je ne me marierai pas avant longtemps. On a trop de
soucis quand on est en puissance de mari. Je suis libre et matresse au
logis de mon pre; tant qu'il vivra, il est l pour me protger, et je
n'ai point  m'embarrasser d'un matre.

Cette hautaine affirmation mit  nant le rve entrevu par Aubry;
c'tait d'ailleurs un homme paisible, qui n'aimait pas  batailler, et
Vronique tait bien un peu trop vaillante pour son humeur; un pacte
sous-entendu fut donc conclu entre eux; lors de sa visite 
Clairefontaine, Aubry verrait la jolie fille  La Haye, et Vronique,
s'il y avait lieu, favoriserait le mariage.

--Je n'ai pas perdu mon temps, se disait mademoiselle Boirot en
regagnant le village, pendant que son pre fatigu sommeillait dans la
carriole; avec un peu de chance, et si Aubry sait s'y prendre, la jolie
Vevette s'en ira vivre et mourir  Auderville. Bon-Louis reviendra bien,
une fois ou l'autre, et alors... alors, il n'aura plus sa poupe en
tte, et ce sera bien malheureux, en vrit, s'il ne s'accorde avec moi
pour tout de bon!

Les maris, accompagns d'une nombreuse suite de parents et amis,
vinrent  Clairefontaine au temps dit.

Un repas Superbe et interminable leur fut offert par mademoiselle
Boirot, qui se piquait de connatre les usages; toutes les espces de
viandes y figurrent  leur place, et pour clore la marche, poulets,
canetons, dindons, oies grasses dfilrent en bon ordre. On mangea sans
rpit, de midi  cinq heures, avec la majestueuse lenteur des gens du
pays, et quand le caf fut servi, lorsque la jeunesse put se disperser
dans le jardin et dans les chemins, les servantes s'empressrent de
mettre en ordre la vaisselle et les verres, afin qu'on pt recommencer
le banquet ds que la nuit serait tombe.

Vevette et son pre n'avaient pu se soustraire  la fte. Le bout de
l'an de Rose La Haye venait prcisment d'tre clbr, et le patron
n'avait aucun prtexte pour dcliner l'invitation, car un refus en de
telles circonstances et t une injure grave et un srieux motif de
brouille entre les deux familles.

Aubry, chez qui la parfaite honntet n'excluait pas la ruse, apanage
natif de ses compatriotes, s'tait empar de La Haye, avant de faire
mine de s'occuper d'autre chose. Vronique avait eu soin de les mettre
l'un  ct de l'autre et Vevette en face, de sorte que l'Audervillais
causait avec le pre en regardant la fille, ce qui le satisfaisait de
tout point.

Les deux hommes ne manquaient pas de gots communs: veufs tous les deux,
ils avaient trouv dans leur isolement un nouveau motif de sympathie. Le
vin aidant, La Haye, qui tait d'une sobrit lgendaire, mais qui ce
jour-l ne pouvait se refuser  faire comme les autres, se trouva plus
mu et plus dispos  l'panchement qu'il ne l'avait t de longtemps,
si bien qu' la fin du repas, Aubry connaissait ses affaires aussi bien
que lui-mme.

Restait la jeune fille; elle avait quitt la table en mme temps que le
reste des jeunes gens, et, aprs une courte visite  la maison pour
s'assurer que tout y tait en bon ordre, elle tait descendue  la
falaise, jusqu' cette hutte de douaniers o, longtemps auparavant,
Bon-Louis l'avait ensevelie sous les roses.

Elle aimait  se rendre l; c'tait dans sa pense le tombeau de son
bonheur enfantin, de son amour presque inconscient; ce jour-l encore si
madame La Haye ne l'et dcourag, Bon-Louis et commenc  aimer
Vevette peut-tre... Il l'aimait alors, le volage! Pourquoi avait-il
cess de l'aimer, alors qu'elle rservait pour lui, dans un avenir o
cette joie lui serait permise, tous les trsors cachs de son me
innocente...

O tait-il maintenant?

Elle regardait la mer, et le soleil qui allait disparatre derrire
l'horizon. Ou tait-il? L-bas? au Midi... avec des femmes noires...

Elle baissa la tte, car tout lui faisait mal, le pass, le prsent,
l'avenir, la nature et son me elle-mme; tout tait douloureux comme
une plaie qui refuse de se fermer...

Elle entendit une voix lui dire tout prs, si prs qu'elle tressaillit:

--C'est beau par ici, mademoiselle! C'est plus joli que chez nous, 
Auderville.

Elle regarda celui qui parlait. C'tait l'homme qui avait caus avec son
pre tout le temps du repas.

Il avait l'air bon et srieux, elle lui rpondit sans fausse honte, et
ils remontrent le chemin en causant tranquillement, comme s'ils se
connaissaient depuis longtemps.




XXIII

Michel Aubry revint  Clairefontaine, bien des fois, avant que Vevette
voult s'apercevoir que c'tait pour elle qu'il venait.

La Haye s'arrangeait de son visiteur; ils aimaient tous deux la mer, et
le patron avait retrouv un matelot.

Mais il voulait que Vevette les accompagnt; quand elle tait loin de
ses yeux, il se montrait inquiet et mcontent; aussi la jeune fille,
docile et au fond indiffrente  tout, avait-elle pris l'habitude
d'aller avec eux aussi loin et aussi longtemps qu'il leur plaisait.

L'hiver, avec les gros temps, arrta pour quelques mois les excursions
au large, mais les premiers beaux jours ranimrent le got du patron
pour les pches lointaines; pendant tout avril et mai, Vevette ne fut
gure aperue au village que le long de la falaise, charge de quelques
menues provisions pour le goter, ou de poisson frtillant qu'elle
rapportait pour le repas du soir.

Assise  la barre, pendant les heures paresseuses qu'elle passait  la
mer, elle laissait aller sa pense au loin. Les hommes causaient entre
eux; Aubry souvent la prenait  partie, essayant de la faire rire; elle
souriait complaisamment, pour rpondre  sa politesse, mais sans y
prendre plaisir.

Cependant l'air de la mer et l'effort physique qu'elle devait faire
lorsque de temps en temps l'appoint de sa force tait ncessit pour une
manoeuvre la rendirent en peu de temps beaucoup plus robuste. Sa
poitrine grle s'largit, ses joues se colorrent, ses mains toujours
mignonnes devinrent aussi fermes qu'elles taient fines. Avant que les
lys de son parterre se fussent ouverts au soleil de juin, Vevette tait
devenue grande et souple comme Vronique elle-mme. Elle avait gard son
lgance et son adresse, mais elle y joignait maintenant la force et le
courage.

Plus que partout ailleurs, c'est  la mer que Vevette songeait 
Bon-Louis; mais l, elle y songeait avec moins d'amertume. Le souvenir
de leurs excursions enfantines apportait une douceur et un charme que
n'avait point la mmoire de leurs autres entretiens. Ils taient si
petits, si innocents, si loin des penses coupables et cruelles... Plus
d'une fois cependant, lorsqu'un beau soleil dorait la voile rousse, et
traversait l'eau transparente, jusqu' clairer le fond de sable fin,
Vevette se souvint du jour o Bon-Louis, s'tant jet  l'eau, avait
plong sous la barque, aussi vaillant, aussi beau qu'un jeune dieu
marin...

A cette pense, le rouge lui montait au front, elle disait: Va-t'en, 
l'image entte; quand elle tait parvenue  la chasser, il lui restait
une tristesse inquite, et si elle avait os se l'avouera elle-mme, un
dsir secret de la rappeler...

Mais Vevette tait stoque  sa faon, et ne voulait pas perdre le
gouvernement de ses penses. Ces jours-l, pour se distraire, elle
causait plus volontiers avec Aubry.

Un jour enfin, vers la mi-aot, les bls tant rentrs, les avoines
prtes  couper, et les regains encore assez jeunes pour qu'on pt leur
accorder quinze jours de rpit, Aubry fit sa demande.

Il tait sr de l'amiti de La Haye, et Vevette ne lui paraissait point
par trop revche.

C'tait d'ailleurs un homme de bon sens, et il savait qu' son ge il
et eu tort de faire le galantin. Vronique, qui l'aidait de ses
conseils, lui avait trac la route  suivre.

--Vevette n'aime pas les fadaises, avait-elle dit; c'est une fille
srieuse et qui sera une bonne femme, mais elle n'a pas l'esprit tourn
 la plaisanterie, et de ce ct-l vous perdriez votre temps.

La demande donc fut faite. La Haye ne s'en montra point autrement
surpris.

--Demandez  Vevette, dit-il, c'est elle que a regarde.

--Je veux bien, rpondit Aubry, mais si vous lui en disiez un mot
d'abord?

La Haye y consentit.

Il avait un peu peur, lorsque, aprs avoir attir sa fille prs de sa
chaise, comme au temps o elle tait toute petite, il pensa  ce qu'il
allait lui dire. Aubry tait un bien brave homme, mais il n'tait plus
jeune; Vevette avait vingt ans  peine; tait-ce bien sens de donner
une belle fille comme elle  un homme qui dans peu d'annes toucherait 
la vieillesse?

Cependant, ce mariage pouvait avoir de bons cts; et puis, en fin de
compte, Vevette n'tait pas force de l'accepter. Il est vrai que si
elle refusait, Aubry ne reviendrait plus  Clairefontaine, et alors La
Haye se retrouverait bien isol... Cette ide lui donna du courage.

--Qu'est-ce que tu penses d'Aubry? dit-il  sa fille, qui attendait
patiemment, appuye au dossier de sa chaise.

--C'est un brave homme et un bon compagnon, mon pre, rpondit-elle sans
hsiter.

--Aimes-tu sa compagnie?

--Je ne tiens  aucune compagnie que la vtre, fit Vevette en levant ses
beaux yeux pleins de douceur sur le pre qu'elle adorait; mais si vous
l'aimez, cela suffit pour que je l'aime aussi.

--Je conviens qu'il me plat et que je suis content lorsqu'il est l,
mais...

Il hsitait, ne sachant trop comment s'expliquer; Vevette le prvint.

--Il vous a demand votre fille en mariage, mon pre? lui dit-elle avec
la mme douceur un peu mlancolique.

--Oui... tu t'en doutais?

--Il y a beau temps! Eh bien, si ce mariage vous plat, j'accepterai
Michel Aubry.

Elle avait parl avec tant de modeste rsolution, tant d'abandon de sa
propre volont, que La Haye, mu jusqu'aux larmes, l'entoura de ses bras
et la fit asseoir sur son genou, comme au temps de sa petite enfance.

--Ma chre fillette! je ne suis pas un bien bon conseiller pour toi,
dit-il en cachant son visage troubl derrire l'paule de son enfant; si
ta pauvre sainte mre tait l, elle saurait mieux que moi ce qui te
convient; mais tu ne dois en dcider qu' ton ide. Je ne veux pas que
tu t'engages en mariage par amour de moi.

Vevette passa ses bras autour du cou de son pre.

--Je n'ai pas grandes fantaisies, dit-elle, et ne suis pas d'un
caractre  en avoir jamais; Aubry est un homme sage et paisible, c'est
tout ce que je puis souhaiter. De plus, mon cher pre, vous vivrez
longtemps, s'il plat  Dieu, et nous aurons une bonne et belle vie 
passer ensemble. La seule condition que je demande, c'est que Michel
Aubry ne pense pas  nous sparer, vous et moi. Nous vivrons ici, car je
ne pourrais pas aller  Auderville. Il m'ennuierait trop de
Clairefontaine.

--C'est dit, fit La Haye, tout heureux, en embrassant sa fille. Et quand
veux-tu que soit la noce?

--Quand vous voudrez, mon pre, rpondit docilement Vevette.

Aubry vint, trois jours aprs, remercier sa jolie future. Il lui
apportait les plus beaux lgumes de son potager et un bouquet de fleurs,
cueilli moiti dans son jardinet rustique, moiti dans celui du pre
Boirot, dont Vronique lui avait gracieusement fait les honneurs pour la
circonstance.

Vevette accueillit les hommages et le bouquet avec sa grce modeste;
elle reconnut pourtant la provenance de certaines fleurs, que sa voisine
tait seule  possder dans le pays, et son me dlicate en ressentit
quelque peine. Elle et mieux aim le bouquet plus simple, mais offert
par Aubry seul. Puis elle se reprocha cette exigence.

--Qu'est-ce que cela fait, en dfinitive! se dit-elle. Cela ne change
rien  rien.

Vronique tait dans la joie. Elle entourait sa petite amie de
prvenances et de menus soins. Trs-sincre en cela, elle se sentait
tout panouie,  la pense de ce mariage qui mettait une barrire
infranchissable entre Vevette et Bon-Louis.

Elle et volontiers remerci la jeune fille d'tre si docile et si
bonne; et elle ne lui en voulait plus du tout.

Vevette se laissait faire; pourtant, un vieux ferment de mfiance lui
restait contre cette amie  l'humeur ingale, qui jadis l'avait si
cruellement taquine, et qui maintenant la choyait au del de toute
raison. Mais elle tait gnreuse et s'effora de refouler ses doutes
toutes les fois qu'ils venaient la troubler.

La noce eut lieu au commencement d'octobre, deux ans aprs le dpart de
Bon-Louis. Vronique fut demoiselle d'honneur; son visage amaigri,
devenu plus osseux, plus pointu, tait encore beau, quoique l'expression
en ft souvent dure et contrainte. Pour ce jour-l elle retrouva sa
brillante assurance et sa gaiet un peu hautaine des meilleurs jours.
Puis, les politesses faites et rendues, le calme revint 
Clairefontaine, qui compta seulement un habitant de plus.

Les maris habitaient la maison de La Haye, et suivant l'usage, ils
prirent pour chambre la salle d'en bas. La Haye s'arrangea en haut une
chambre  ct de celle de Vevette, qui resta intacte; elle avait voulu
y laisser tous les souvenirs de sa vie de jeune fille. Scrupuleuse
jusqu'au fond de l'me, elle voulait apporter dans sa vie de femme un
coeur exempt de proccupations trangres, et elle crut y tre parvenue.
C'est en invoquant le souvenir et les vertus de sa mre qu'elle tait
entre dans la chambre nuptiale, et c'est sous cette gide qu'elle
continua sa paisible existence aux cts de son honnte poux.




XXIV

Vronique voyait dsormais clair devant elle; sa route tait dblaye,
et elle esprait bien ne plus y rencontrer de nouveaux obstacles.
Bon-Louis n'crivait gure souvent; cependant une ou deux lettres par an
annonaient qu'il n'oubliait pas le village; elle lui rpondait
aussitt,  l'endroit qu'il indiquait, et le tenait au courant des menus
faits de la vie rurale; mais quand le mariage de Vevette fut clbr et
qu'elle se vit oblige de le lui annoncer, elle se sentit prise de
frayeur. Comment lui dire cela? Comment le prendrait-il?

--Bah! se dit-elle, en secouant cette impression, plus forte que sa
volont; depuis deux ans, il n'y doit plus songer, et il a vu tant de
femmes noires...

Ces femmes noires, qui avaient aiguis la jalousie de Vronique jusqu'
la plus intense torture, lui paraissaient maintenant des auxiliaires
propres  attnuer la fivre du coup qu'elle allait lui porter.

Vevette s'est marie ces jours derniers  un homme d'Auderville, nomm
Michel Aubry. C'est un veuf pas jeune et sans enfants, qui en ces temps
tait devenu le grand ami  La Haye. Ils sont  peu prs aussi riches
l'un que l'autre, et cela a fait une jolie famille bien unie. Les deux
hommes s'en vont  la mer ensemble, et quand tu reviendras, tu trouveras
prise ta place de matelot, car Vevette les accompagne presque en toute
occasion. En dehors de a, rien de neuf  Clairefontaine.

Elle crivit l'adresse, et la lettre partit, avec beaucoup d'autres,
destines comme celle-l  faire une blessure, et quelques-unes qui
devaient panser des plaies secrtes, petits carrs de papier, si bien
accueillis de ceux qui les reoivent loin de la patrie, et qui peuvent
faire tant de bien et tant de mal!

Mais avant que celle-l ft arrive  destination, Vronique en avait
reu une de son cousin; il lui annonait son retour en France pour le
printemps suivant, et comme il tait bien not, il esprait avoir une
permission pour aller embrasser, ne ft-ce que trois jours, ses amis de
Clairefontaine.

La premire rflexion de Vronique fut:--J'ai bien fait de me dpcher
de marier Vevette.--La seconde fut:--Il ne la sait pas marie... Comment
cela va-t-il s'arranger?

Mais les perplexits de mademoiselle Boirot n'taient jamais bien
longues; elle avait trois mois devant elle, ce qui tait plus de temps
qu'il ne lui en fallait pour parer au danger. Elle connaissait bien
Vevette et savait comment s'y prendre pour la faire concourir  la
russite de ses projets.

Un jour de lessive, rencontrant la jeune femme au lavoir, aprs quelques
propos oiseux, elle lui annona la nouvelle:

--Bon-Louis s'en revient en France, et nous le verrons ce printemps 
Clairefontaine.

Le coup avait t brutal; Vevette n'y tait pas prpare. Le temps avait
amorti l'intensit de son regret pour le rve perdu de sa jeunesse; mais
la tendresse douloureuse qui survit lorsque l'estime demeure, cette
poignante mlancolie qui suit les grandes passions, tait reste au fond
de son me fidle. Bon-Louis ne l'avait pas trahie,--il n'avait pas
compris, et cela mme n'tait peut-tre pas tout  fait sa faute, car
Vevette se rendait justice, et savait avec quelle jalouse pudeur elle
avait sauvegard sa dignit de jeune fille. Pourquoi le maudire alors?
Le plaindre, oui...

Et c'est ce qui fit que Vevette eut peur de regarder en elle-mme, quand
elle vit combien l'image de Bon-Louis tenait de place dans son souvenir.

Vronique lisait tout cela sur le visage encore innocent de la jeune
femme, et une colre croissante montait  ses lvres, prtes  braver
mme le pril d'une dcouverte.

--Cela te fait donc bien plaisir, dit-elle mchamment, que tu en perds
la parole?

--C'est moins le plaisir que la surprise, rpondit Vevette avec une
prsence d'esprit dont elle fut la premire tonne. Je le croyais parti
pour sept ans...

--Mais on a des permissions! fit Vronique toujours souponneuse. Je
pense que tu ne manqueras pas d'en faire le camarade de ton mari...

La jeune femme se redressa, sans emportement, mais avec tant de dignit
que Vronique regretta d'avoir t si loin.

--Explique-toi, dit-elle d'un ton calme, mais ferme. Je n'ai pas
beaucoup d'esprit, et je ne sais pas comprendre  demi-mot.

Mademoiselle Boirot avait trop d'orgueil pour reculer.

--Je veux dire que vous avez t camarades tant enfants, et que ce
serait bien singulier qu'il ne vint pas reprendre ses habitudes dans la
maison de ton pre, o il tait comme chez lui!

--Eh bien, qu'y aurait-il l de surprenant?

Vronique sourit d'un air cruel.

--Ton mari pourrait y trouver  redire, fit-elle avec une feinte
ngligence.

Vevette plit, puis, reprenant son assurance, elle regarda sa rivale en
face.

--Mon mari est un honnte homme, dit-elle, et il sait que je suis une
honnte femme. Il ne trouverait  redire  mes actions que si quelqu'un
les lui montrait autres qu'elles ne sont. Quant  mes penses, ni lui ni
personne n'y pourront rien blmer, parce qu'elles sont sans reproche.

Vronique la regardait avec plus d'attention que de colre; malgr la
hauteur de ce discours, elle s'efforait de pntrer l'me de celle qui
lui parlait; soudain elle tressaillit, touche au plus vif de sa
blessure.

--Mais toi, continuait Vevette, tu me parais t'occuper des affaires et
des sentiments de Bon-Louis plus que a ne lui conviendrait peut-tre...
 moins qu'il ne t'en ait donn commission...

--Et si j'en ai commission, en effet? dit Vronique, ple de fureur
contenue.

--En ce cas, il sera content, car tu t'acquittes fort bien de ta tche!

Vevette, en disant ces mots, se dtourna; elle prit une poigne de
linge, qu'elle trempa dans l'eau savonneuse du dou, et se mit 
battre  grands coups de battoir, de manire  mettre fin  la
conversation.

Cet entretien les laissa inquites toutes les deux: mademoiselle Boirot
craignant d'avoir laiss deviner sa passion, et madame Aubry redoutant
les penses qui venaient de se rveiller en elle.

C'tait bien dangereux de songer  Bon-Louis, elle n'en avait pas le
droit, et elle ne le voulait pas, mais malgr elle, au dou, o elle
lavait souvent quelque menue pice de linge, elle retrouvait le souvenir
de ce que lui avait dit Vronique et aussi de ce qu'elle avait ressenti.

Il n'est peut-tre pas de pige plus dangereux pour une me scrupuleuse
et tendre que celui que lui tend l'examen attentif d'elle-mme. En se
demandant  toute heure si vraiment elle n'tait coupable en rien, elle
entretenait la pense dfendue, s'y accoutumait et peu  peu prenait
l'habitude de vivre avec elle.

Lorsque le soupon atteint pour la premire fois un tre qui se sait
sans tache, le danger est autre, mais n'est pas moindre. La premire
rougeur de honte, la premire indignation passe, on sait qu'il y a un
doute, peut-tre un pril--le pril existe donc?

C'est l que se prennent nombre d'mes timores; elles se rassurent et
se consolent, au moyen de leur juste orgueil, de leur impeccable
loyaut... Mais la puret de leur pense est entame, et c'est par l
que pourront se risquer plus tard l'indulgence pour soi-mme et le
mpris pour l'opinion d'autrui.

Pourquoi Vronique s'en prenait-elle toujours  Vevette de ce qu'elle
pouvait penser au sujet de Bon-Louis? Cela s'tait donc trahi, cette
persistance douloureuse et muette de sa mmoire  lui rappeler ce
qu'elle voulait, ce qu'elle devait oublier?

C'tait donc inutile, d'touffer sa pense, de dtourner son visage,
comme si quelqu'un pouvait y lire le souci intrieur, alors qu'on est
seul avec soi-mme? La souffrance muette et rsigne, la rsistance
obstine  la douce langueur des regrets, c'est donc rprhensible?
Comment faire, alors, puisqu'on ne peut pas s'empcher de souffrir?

Et plus Vevette se posait ces questions redoutables, plus elles
grandissaient  ses yeux: elles prenaient tant d'importance dans sa vie,
que maintenant elle ne pensait pour ainsi dire plus  autre chose.

L'annonce du retour de Bon-Louis n'avait pas peu contribu  la
troubler. En se mariant, la jeune femme avait entrevu cette ventualit
comme trs-loigne; des annes devaient s'couler avant que son
compagnon d'enfance pt revenir au pays: pendant ces annes, elle aurait
le temps de prendre des habitudes; des enfants seraient peut-tre alors
sur ses genoux ou dans ses bras...

Mais si vite, tout  coup! Elle avait peur, non de le revoir; n'tait-il
pas bien convenu que le jeune homme n'existait plus pour elle? mais peur
qu'il ne devint quelque chose de son ancienne tendresse. Vronique la
souponnait bien! Pourquoi Bon-Louis ne la pressentirait-il pas? Et
s'ils allaient se moquer d'elle tous deux ensemble?...

--Il ne faut pas que je le revoie! se dit-elle tout apeure, le jour o
elle osa descendre si avant au fond d'elle-mme.

Elle tait au dou, puisque ce lieu avait le privilge fatal de ramener
sa pense  ces ides troublantes, et que par une sorte de faiblesse
maladive elle y venait presque tous les jours, avec l'objet le plus
insignifiant; agenouille sur le bord, les mains trempes dans l'eau
couleur d'opale, la tte incline sur le fichu de mousseline qu'elle
lavait avec prcaution, elle songeait, pendant que ses doigts maniaient
dlicatement le fin tissu.

A la pense de ne pas revoir Bon-Louis, elle se sentit devenir faible,
et se laissa aller en arrire, accroupie sur ses talons, les mains
inertes, les yeux perdus dans le bleu intense de la mer, qui moutonnait
en face d'elle sous un vent rapide et frais.

Ne plus le revoir!

C'est alors qu'elle sentit combien elle l'aimait toujours. Elle avait
essay d'enterrer cette image au fond de son me, mais l'image se
redressait vivante, et ne voulait pas mourir...

--Je m'en irai, se dit-elle, essayant de reprendre possession
d'elle-mme avec vhmence, je dirai  mon mari qu'il m'emmne, nous
irons  Auderville, tant que Clairefontaine ne sera pas sr pour moi...
il ne faut pas que je le revoie. Oh! non!...

Quelqu'un venait sur la route; elle se pencha en avant, trs-vite,
trempa la mousseline dans le dou, et ses doigts reprirent leur
mouvement machinal, pendant que de grosses larmes, soudain amasses,
tombaient dans l'eau devant elle.

--Comme nous aurions pu tre heureux, pensa-t-elle, s'il avait compris,
s'il avait su... s'il m'avait aime... Nous aurions vcu si tranquilles
dans notre maison... Je l'aurais attendu le soir pour le souper... Je
reconnaissais si bien son pas devant la porte... Si ce pas tait entr
tous les jours chez nous, mon coeur n'aurait plus rien demand...

Les larmes tombaient lourdes et presses, comme la pluie d'orage... Tout
 coup Vevette se rveilla comme d'un rve.

--C'est horrible, se dit-elle, c'est horrible, ce que je fais l. Penser
 un autre qu' mon mari, c'est tre infidle!...

Brusquement ses pleurs cessrent de couler. Elle tordit son linge et le
ramassa, puis s'en alla d'un pas ferme vers sa maison.

Aubry, assis prs du feu, fumait sa pipe; en voyant entrer sa belle
jeune femme, il lui sourit d'un air de bont.

--Nos biens d'Auderville auront besoin de nous, ce printemps. Michel,
lui dit-elle, il faudra voir  aller y passer quinze jours ou trois
semaines.

--Bien pens, ma femme, rpondit-il tout content. Si je ne t'en parle
pas plus souvent, c'est que je sais que tu n'aimes pas beaucoup ce
pays-l; mais je te sais gr de le prendre  coeur. Nous irons, ma
jolie, quand il te plaira.

--Pas maintenant, dit Vevette, songeuse, ce sera pour le printemps...

Elle regarda son mari, si bon, si paternel, toujours dispos  lui
plaire, et son coeur se fondit. Elle avait beaucoup d'amiti pour cet
homme prudent et doux, qui tait aussi l'ami de son pre. Elle lui mit
la main sur l'paule avec un geste de confiance, puis alla dans le
jardin tendre son linge sur la haie.

Bien sr, elle ne serait pas l quand Bon-Louis viendrait 
Clairefontaine! Et quand il serait parti, elle aurait le temps de se
remettre  ses bonnes habitudes. Ce n'tait qu'un moment  passer. Dieu!
que cette Vronique lui avait fait de mal avec ses mchantes paroles!

Mais tout cela n'tait que des paroles... et ce ne serait jamais que des
paroles!

Elle rentra dans la maison et se montra plus joyeuse qu'on ne l'avait
vue de longtemps. Son pre et son mari en taient tout surpris.

--C'est notre fauvette qui chante! dit La Haye, pendant qu'elle
fredonnait une vieille chanson en taillant la soupe.

--Quand les oiseaux chantent, c'est que le printemps va revenir! fit
Aubry d'un air satisfait.

Vevette se tut soudain, et sa gaiet s'envola comme un oiseau
effarouch.




XXV

Une frache brise de mai faisait chanter les cordes du smaphore de
Jobourg, et les fils tlgraphiques vibraient comme des harpes
oliennes.

Vevette, assise au haut de la falaise, le visage tourn vers la mer,
regardait  l'horizon les fumes de quelques bateaux  vapeur, si
lointains qu'ils paraissaient sur l'eau bleue des lignes gristres au
crayon, surmontes d'un panache indcis fait  l'estompe.

Elle tait venue l avec quelques parents de son mari, en visite 
Auderville, et auxquels on montrait les curiosits du pays, entre autres
la haute falaise qui plonge presque  pic dans l'Ocan, et o le
sentier existe si peu qu'on le perd  chaque instant. Il va et vient,
passe sous une roche qui surplombe, et sur une autre qui menace,
invisible pour l'oeil non exerc, et si dangereux que presque tous les
ans quelque imprudent tombe et s'y tue.

Les hommes taient descendus, guids par un des gardiens du smaphore,
accoutum  escalader cette muraille comme une simple barrire de
pturage. Vevette tait reste l, les membres engourdis dans la bonne
chaleur, l'esprit fouett pourtant par la brise lgre, qui donnait du
mouvement et des ailes  ses penses.

Pour mieux dire, elle ne pensait  rien; des lambeaux de souvenirs lui
traversaient la tte, comme on voit des nuages courir dans le ciel.
C'taient, pour la plupart, des souvenirs joyeux; des vnements de sa
petite enfance, une course dans les prs  la poursuite d'un oiseau qui
semblait se moquer d'elle en l'attendant pour s'envoler  son approche.
C'tait la grande motion qu'elle avait prouve le jour o, pour la
premire fois, elle s'tait assise sur le petit escabeau de bois et
avait pos ses doigts craintifs sur le trayon de sa belle vache noire.
Elle souriait de plaisir en se rappelant comment le lait cumeux avait
jailli dans sa main, lui donnant un petit frisson de peur et d'ambition
 la fois. Puis c'tait la fte fleurie des aubpines lors de sa
premire communion, quand elle s'tait vue aussi blanche dans ses
mousselines que les haies des chemins creux par o elle allait 
l'glise...

Les images se succdaient sans suite, toutes lumineuses, toutes douces
et sereines, pendant qu'elle regardait fuir les bateaux  vapeur perdus
 l'horizon... une ligne plus fonce se dessina, venant du sud-ouest, et
s'approcha, grossissant de plus en plus.

--Comme il est gros, celui-l! songea Vevette, et sa pense s'envola
ailleurs.

Le navire approchait cependant, comme s'il et voulu prendre terre. Il
s'tait engag dans le dangereux passage de la Droute, entre les les
anglaises et la cte normande, et ralentissait sa marche en arborant des
pavillons.

--Il va sur Cherbourg, se dit Vevette; ce doit tre un transatlantique.

Aussitt sa mmoire voqua ses lectures enfantines, l'Amrique avec des
sauvages et les colons avec des ngres.

Un mouvement se fit derrire Vevette, dans le mt du smaphore. Les
poulies grinaient; des pavillons montaient et descendaient avec un
grand tapage de chanes.

Au mme instant, Aubry reparaissait, prcd d'un pas par le gardien qui
avait guid les voyageurs.

--Qu'y a-t-il? demanda Vevette en se levant de son sige de serpolet.

--Un navire de guerre franais, rpondit le gardien en courant vers le
smaphore.

Toute la petite bande le suivit et se trouva dans la salle peinte et
vernie  neuf, absolument semblable  un salon de navire, o l'appareil
des signaux lui-mme semble quelque machine propre  donner du mouvement
 tout le btiment.

Les cordes allaient et venaient au milieu d'un silence absolu; chacun
regardait d'un air curieux ou indiffrent, suivant qu'il tait ou non au
fait de ces manoeuvres.

Vevette coutait avec une sorte d'inquitude, comme si cet incident
extrieur avait quelque rapport avec elle-mme. Les signaux
s'arrtrent, et l'un des hommes de service courut  l'appareil
tlgraphique, qu'il mit en marche. Les petits coups secs et rpts
semblaient  la jeune femme ce qu'ils taient en ralit, une
conversation mystrieuse avec un tre invisible; mais elle y ajoutait
dans son esprit quelque chose de presque surnaturel. Elle coutait le
bruit de la bande de papier droul, comme s'il et t la manifestation
d'une force surhumaine, un peu effraye, avec un lger battement de
coeur.

Enfin le gardien chef quitta l'appareil tlgraphique.

--Voil qui est fait, dit-il en souriant de l'air d'un homme qui n'est
pas fch d'affirmer sa supriorit. Nous avons tlgraphi  Cherbourg,
et nous avons reu la rponse.

--Quel est ce navire? demanda Aubry, qui aimait  s'informer.

--Le _Coligny_, revenant du Gabon, fait route sur Cherbourg, y sera dans
deux heures. Voyez comme il file!

Le noble navire filait en effet,  travers les rcifs dangereux, avec
une lgance comparable  celle d'un grand cygne noir, voluant sur une
onde  lui familire.

--Le _Coligny_, se dit tout  coup Vevette, mais c'est le navire 
Bon-Louis!

Vronique avait eu bien soin de l'en informer.

Pousse par une sorte d'instinct, elle sortit de la salle et courut au
bord de la falaise pour voir le beau btiment, qui se dirigeait
maintenant vers Cherbourg  toute vitesse.

Une trange sensation l'treignit au coeur,  la pense que Bon-Louis
tait l, si prs, que dans deux heures il serait au port. Elle se
demanda vaguement s'il tait heureux de voir la cte de France, s'il
avait reconnu Clairefontaine en passant, s'il s'tait souvenu de toute
cette enfance heureuse qui, tout  l'heure, chantait en elle tant de
vieux airs oublis... et elle sentit tout  coup son visage couvert de
larmes.

Ce ne fut qu'un instant. Aubry arrivait, suivi de ses amis. Elle essuya
ses pleurs en hte, et le vent de la mer scha aussitt le peu qui en
tait rest  ses cils.

--Michel, dit-elle  son mari, le Coligny, c'est le navire  Bon-Louis
Duteux: tu devrais faire prvenir aujourd'hui sa cousine Vronique, qui
l'attend.

--C'est ma foi vrai! dit Aubry; je suis sr qu'elle en sera bien
contente! En passant par le village de Jobourg, nous allons lui envoyer
un messager.

Il le fit comme il le disait, et la bonne nouvelle s'en alla 
Clairefontaine, porte par un gamin dpenaill, qui jetait des pierres
aux oiseaux dans les haies--histoire de tuer le temps.

Aubry et sa compagnie, remonts dans une grande carriole o l'on pouvait
tenir une dizaine, prirent la direction oppose, car depuis huit jours,
suivant le voeu de la jeune femme, ils habitaient leur maison
d'Auderville. Pendant la route, on s'informa de Bon-Louis Duteux, et
Aubry dit ce qu'il en savait pour l'avoir appris de La Haye, et des
autres gens de Clairefontaine.

Vevette ne disait rien, elle avait l'air fatigu, et son mari pressait
le cheval pour qu'elle pt se reposer  la maison.

Quand elle franchit le seuil de cette demeure, pour elle encore sans
souvenirs, elle se dit:

--J'ai bien fait de venir passer le mois de mai  Auderville!

Et tout en s'applaudissant de sa rsolution elle sentit son coeur lourd
comme une pierre.




XXVI

Vronique, assise sur une chaise de paille, dans la salle basse et mal
odorante d'une petite auberge de Cherbourg, attendait son cousin
Bon-Louis.

Avertie la veille par le messager d'Aubry, elle tait partie de grand
matin pour la ville, se souciant peu des commentaires, dans l'espoir de
rencontrer le jeune homme avant qu'il et pu se diriger sur
Clairefontaine. Elle avait calcul que les formes administratives le
retiendrait bien jusqu' onze heures, soit  bord, soit dans la ville,
et elle avait fait route le plus vite possible... La bonne jument baie
en savait quelque chose.

Bon-Louis n'avait pas encore ses papiers en rgle; elle l'apprit dans le
bureau o elle s'tait renseigne. Avec un bon sourire et une rvrence,
elle avait obtenu qu'on dt au jeune homme, quand il se prsenterait,
que sa cousine Boirot l'attendait chez Lagarde, avec sa voiture, pour
l'emmener au pays, et elle tait sre que sa commission serait faite.
Donc, elle attendait, rigide, toute droite, les lvres serres, le coeur
battant, les yeux baisss, car on allait et venait dans cette salle qui
sentait le cidre et l'alcool, et des marins dj libres chantaient et
buvaient dans la pice voisine.

La porte s'ouvrit enfin, et Bon-Louis parut sur le seuil, grand,
robuste, superbe, ses cheveux d'or repoussant le bret, son large col
rabattu laissant voir le cou: son visage ras le faisait semblable 
lui-mme, tel qu'il tait rest dans l'me de Vronique; mais c'tait un
homme  prsent, et quel homme!

--Bon-Louis! cria Vronique, et elle s'abattit sur sa poitrine.

--Comment, c'est toi? fit-il en la retenant dans ses bras pour
l'empcher de tomber.

Le son de sa voix trahissait le dsappointement; il la regardait avec
une surprise qui n'tait point flatteuse; videmment, ce n'tait pas
ainsi qu'il s'attendait  la retrouver.

Elle se remit vite de son motion, ou du moins parut s'en remettre et le
fit asseoir auprs d'elle. Ils ne savaient que se dire, tout tait
tranger entre eux maintenant: cet homme  l'air indpendant et fier
n'tait plus le garon presque encore enfant, qui avait quitt
Clairefontaine trois ans et demi auparavant. Quant  lui, il la trouvait
vieille, laide, maigre, ravage. tait-il possible que ce ft Vronique,
autrefois si brillante et si jolie?

--Comment va ton pre? dit-il enfin, sentant qu'il ne pouvait plus se
taire.

--Il va bien, merci. Et toi?

--Moi, tu vois! fit-il en tendant les bras avec un sourire d'orgueil.
La mer  fait de moi un homme!

Elle le toisa avec une admiration si nave qu'il se mit  rire.

--N'ouvre pas des yeux comme a, cousine! On dirait que tu vas me
manger.

Elle rougit et dtourna la tte.

--Dnons, d'abord, veux-tu? dit-elle.

--Soit; mais c'est moi qui rgale.

--Je le veux bien! fit Vronique avec un petit soupir d'aise. C'tait
dlicieux de dner ainsi tous deux seuls ensemble.

Bon-Louis se fit servir, avec l'autorit d'un marin frachement
dbarqu, et il fut servi avec le zle ordinaire des hteliers en
pareille circonstance. A deux ou trois reprises, la porte fut ouverte
par quelque marin en qute d'un endroit paisible pour une causette,
mais, au signe du jeune homme, les intrus se retirrent discrtement.

Vronique ne mangeait gure, suffoque par son motion. Son cousin
dvorait, pendant qu'elle se complaisait  regarder ses belles dents
blanches et son bel apptit.

Quoiqu'il ft plus beau qu'elle ne l'avait jamais pens, il la
dsappointait par sa bonne humeur et son indpendance. Elle l'et voulu
tendre, un peu sentimental; ses rves de fille plus que majeure
s'accommodaient mal de cet homme  l'air tranquille et hardi.

Cette impression finit par devenir une souffrance; elle voulait  tout
prix retrouver quelque chose de l'ancien Bon-Louis dans ce Bon-Louis
nouveau qui l'irritait comme une taquinerie. Il parlait du bord, de ses
voyages, d'un singe qu'il avait eu l-bas et qu'il avait donn en s'en
allant--il ne disait pas  qui et Vronique savait trs-bien que c'tait
 une femme; elle trouvait cela grossier et cependant ne pouvait rien
dire. Enfin, elle tressaillit de joie et de crainte  la fois. Le moment
tait venu, elle allait lui parler de Vevette. On verrait bien si sa
belle humeur tiendrait  ce coup-l!

--Il y a eu bien du nouveau chez nous, dit-elle, lorsque le garon se
fut retir, en laissant le caf sur la table.

--Dame! En trois ans et demi, c'est assez naturel, rpondit le jeune
homme en appuyant ses bras croiss sur la table et son menton sur ses
bras.

Il la regardait de bas en haut; ses beaux yeux bleus paraissaient encore
plus grands et plus gais dans cette pose insolite.

--La fille  Polydore a pous Grand-Jean.

--Bon! Et aprs?

--Robin est mort.

--Dieu ait son me! Aprs?

--Bellehache a vendu son clos  Duval.

--Grand bien leur fasse! Ensuite?

--Le petit  Fataume a eu une bourse au concours, au lyce de Cherbourg.

--Brave petiot! Et puis?

--Monsieur le maire a tant bu qu'il a fini par en faire une maladie.

--a lui tait bien d par la Providence. En est-il mort, au moins?

--Non, il est guri.

--Il n'y a pas de justice! conclut Bon-Louis, en s'accotant plus  son
aise. Et quoi encore?

--Madame La Haye est morte, mais a, tu le sais, je te l'ai crit.

--Oui, fit-il pensif. Pauvre chre bonne femme Elle n'avait pas un grain
de malice en elle, et son pauvre homme a d en avoir bien du chagrin.

--Oh! dit ngligemment Vronique, il en a eu, c'est sr! Mais voil dj
quelque temps qu'il a de la compagnie chez lui, et a l'a bien
dsennuy.

--Il s'est remari? demanda Bon-Louis en ouvrant de grands yeux
incrdules.

--Non, c'est sa fille qui s'est marie.

--Vevette?

Bon-Louis s'tait lev avec une telle violence que sa chaise tomba
derrire lui sans qu'il y prit garde.

--Vevette? Vevette s'est marie?

Il regardait Vronique d'un air menaant. Elle fit un signe de tte,
n'osant parler.

Avec un juron de matelot, il assna sur la table un coup de poing qui
fit craquer le bois, mais il resta debout, bien que tout son corps
tremblt de colre.

--Quand?

--Il y a six ou sept mois.

--Avec qui?

--Avec un homme d'Auderville, Michel Aubry. Tu ne le connais pas.

--Un jeune?

--Non, un vieux, un veuf.

Il laissa son poing lev retomber sans clat et passa sur ses yeux secs,
que couvrait un brouillard, le revers de sa manche de laine, puis il se
dtourna d'un air mcontent.

--Je ne suis qu'un imbcile, dit-il; a devait arriver, je ne sais pas
pourquoi je me suis mis sens dessus dessous comme a. Elle ne me devait
rien, cette fille, puisqu'elle n'avait pas voulu de moi. C'est drle, en
mer je m'tais fait des ides; je pensais que peut-tre elle m'aurait
regrett... Quand je suis parti, elle ne songeait qu' sa mre, cette
jeunesse, et c'tait bien naturel.. Il me semblait qu'elle ne pouvait
pas m'avoir regard comme je l'avais vue faire, des fois, et ne pas se
tourmenter un peu pour moi... On est bte!... Enfin, si elle est marie,
c'est que a lui plaisait, n'est-ce pas? Est-elle heureuse?

--Mais oui! rpondit Vronique toute blme.

--Eh bien, tant mieux pour elle. J'en suis pour ce que j'ai dit
autrefois: elle m'a bien tromp!

Aprs un silence, il se rajusta, regarda, autour de lui et reprit:

--Viens-tu nous promener?

Vronique hsita; un reste de pudeur la retint. Elle ne pouvait vraiment
pas s'en aller par la ville au bras de ce beau garon que personne ne
reconnatrait sous ses habits de marin.

--Il faut que je retourne chez nous, dit-elle  regret. Tu t'en viens,
n'est-ce pas?

--O?

--A Clairefontaine!

Voyant qu'il fronait le sourcil, elle ajouta bien vite:

--Vevette n'y est pas. Elle est partie  Auderville avec son mari pour
tout le mois de mai.

--a n'est pas elle qui m'empchera d'aller  Clairefontaine, rpliqua
Bon-Louis d'un ton de bravade. Qu'elle y soit o qu'elle n'y soit pas,
cela ne me fera ni chaud ni froid.

--Alors, tu viens? Il est temps de nous en aller; je vais dire qu'on
mette le cheval  la voiture.

--Tu peux faire mettre le cheval, si tu veux, cousine, mais je ne m'en
vais point avec toi; excuse mon impolitesse, je te prie.

Il parlait d'un ton pos, avec un peu de mchancet dans la voix, comme
un homme qui va faire  froid quelque mauvaise action.

--Et pourquoi? fit Vronique consterne.

--Eh! cousine, tu n'y entends rien! Tu ne penses point, j'imagine, qu'un
homme qui a tenu la mer pendant si longtemps va s'en retourner au pays
sans courir une borde avec les camarades.

Vronique plit, et les larmes lui jaillirent des yeux.

--Toi, Bon-Louis, dit-elle, toi, si honnte et si bon, tu vas aller de
cabaret en cabaret, de maison borgne en maison borgne, comme les autres,
les mauvais marins, qui boivent et se font ramasser par la police?

Le jeune homme lui planta dans les yeux le regard de ses yeux clairs
pleins d'une expression mauvaise.

--Je suis un homme comme les autres, dit-il sans hte, et je fais comme
les autres. Je n'ai ni femme ni fiance qui m'attende au pays. Pour les
amis, ils m'excuseront sans que j'aie besoin de leur en dire plus long.
Si j'avais eu une promise, j'aurais peut-tre fait autrement... Tu ne
viens pas sur le port, Vronique?

--Non, merci, cousin, fit-elle d'une voix dfaillante.

--Alors, je vais dire qu'on attelle ta voiture.

Il sortit l-dessus, et par la fentre elle le vit s'affairer autour de
la carriole. Au bout de dix minutes, il rentra.

--C'est prt, dit-il.

Elle s'assit sur la banquette et prit les rnes qu'il lui tendait.

--J'irai chez vous un de ces jours, dit-il; il faut que je voie mon
notaire  Sainte-Croix et aussi ma ferme et ma maison, l-bas. Dans une
huitaine de jours, nous nous reverrons, cousine, et je t'apporterai des
petites btises que j'ai pour toi  bord.

Il lui toucha la main froidement, avec un sourire officiel, et elle s'en
alla, au petit trot de son cheval, du ct de la Hague.

Quand elle eut disparu au tournant de la rue, il resta indcis, ne
sachant que faire, le coeur dchir de mille penses contradictoires.
Une bande de marins passait.

--Oh, du Coligny, oh! crirent-ils en lui faisant des signaux.

Il se joignit  eux, et tard dans la nuit, les Cherbourgeois purent
entendre sa belle voix mle rpter aux chos des rues les
traditionnelles chansons des matelots en train de courir une borde.




XXVII

Bon-Louis fit  Clairefontaine une courte apparition la semaine
suivante: il tait agit, malgr ses efforts pour paratre calme, et son
humeur sombre frappa plus d'un de ses amis d'autrefois. La Haye n'y prit
point garde, heureux qu'il tait de revoir son ancien matelot, pour
lequel il avait toujours eu beaucoup d'affection.

Aux yeux du pre de Vevette, Bon-Louis reprsentait tout un pass de
bonheur; l'enfance de sa fille, la douce compagnie de sa femme
reparaissaient devant le patron avec les cheveux blonds du jeune homme.
Et puis, sa vie de soldat lui revenait aussi en mmoire, et il en
pouvait parler avec quelqu'un du mtier. Si Bon-Louis l'et cru, il
serait rest  Clairefontaine tout le temps de sa permission.

Mais il s'y trouvait mal  l'aise. Savoir que Vevette, marie, tait 
quelques kilomtres de l, tait fort pnible pour lui. La voir et t
plus pnible encore. Il ne savait ce qu'il devait faire ou dire en
prsence de La Haye. Plus d'une fois, il eut envie de lui conter sa
peine; c'et t quelque chose que de dire  ce brave homme:--J'aurais
pu tre votre fils!

Il garda le silence, car qui sait ce qu'et rpondu La Haye? Il lui et
peut-tre dfendu de jamais revenir au pays, et si peu satisfait que ft
Bon-Louis de ce voyage, il sentait bien que Clairefontaine tait sa
vraie patrie, et qu'un jour il y reviendrait pour vivre et mourir.

Il aimait jusqu'aux cailloux de la route, jusqu'aux ronces qui le
retenaient par la manche dans les sentiers troits. Il alla revoir sa
caverne: le chemin qu'il avait trouv pour y descendre n'tait toujours
connu que de lui seul, car nulle trace de pieds humains ne se voyait 
l'troite entre. Il s'y glissa non sans quelque peine,--il n'tait pas
aussi fluet que jadis,--et s'assit sur le sable fin, en face de l'Ocan,
dont le sparait le rideau de gouttelettes brillantes de la petite
cascade. Il se donna la jouissance de laisser venir jusqu' ses pieds
les vagues de la mare montante, et vit qu' moins de tempte, la
caverne tait pour ses heures de solitude le lieu inviolable o nul tre
humain ne pourrait le surprendre.

Il se pntra de l'amour de ce sol jusqu' en souffrir, et, quand il fut
certain que Clairefontaine rsumait pour lui l'existence, il s'en alla,
cette nouvelle pine au coeur, content de la sentir, car, dans l'tat
d'esprit o il se trouvait, la souffrance tait la bienvenue. Il se fut
dchir le corps pour voir le sang couler de ses blessures, si la
torture de son me n'et pas suffi pour assouvir sa farouche colre
contre lui-mme.

Boirot avait accueilli son retour avec beaucoup de joie. Le bonhomme
devenait vieux et s'ennuyait seul. Vronique, hautaine et sche, ne
faisait pas grand cas de lui  la maison, bien qu'au dehors elle ft
toujours convenable dans ses manires. Aussi s'attachait-il au jeune
homme comme  son seul ami; il l'avait bien aim tant petit, et par
moments il se disait qu'il aurait voulu avoir un fils comme lui, dt ce
second enfant rogner la part de Vronique. Mais il ne pensa pas un
instant au mariage rv par sa fille. Il avait vu les enfants ensemble
si jeunes, qu'ils lui semblaient tre frre et soeur.

Vronique avait pass toutes les heures de ces huit jours comme autant
de sicles de torture. Les yeux creux et brillants, elle allait et
venait dans le logis, silencieuse, rude aux domestiques, dure avec son
pre,  peine amollie par la prsence de Bon-Louis.

De son voyage  Cherbourg, elle avait rapport une blessure incurable,
douloureuse  la faire crier; mais son orgueil comprimait ses lvres,
abaissait ses paupires, retenait ses mouvements. Par instants elle
hassait Bon-Louis et lui souhaitait une mort cruelle, semblable  la
souffrance qu'elle ressentait; seule, la nuit, elle s'attendrissait sur
elle-mme et se laissait aller en longs sanglots, pareils  ceux d'un
enfant abandonn. La maison dormait. Bon-Louis aussi, l-haut, prs des
pommes de terre, o il avait repris son ancien lit de cnobite; nul ne
l'entendait, elle pouvait pleurer  son aise,--et l'et-on entendue, qui
s'en ft souci?

La veille du dpart de Bon-Louis, elle prouva une telle angoisse, une
telle agonie de tout son tre, qu'elle se dressa sur son lit.

--Tant pis, se dit-elle; j'irai lui parler. Il pensera de moi,--il fera
de moi ce qu'il voudra. Ne m'aimt-il qu'un jour,--qu'une nuit,
celle-ci, eh bien! j'aurai de quoi me souvenir le reste de ma vie. Elle
passa  la hte une partie de ses vtements; la lune de mai brillait
tellement au dehors, qu'on voyait luire comme des diamants toutes les
vitres aux fentres des maisons voisines. Elle touffait, elle ouvrit sa
croise pour avoir de l'air; et l'odeur amre des aubpines entra comme
une pousse de vent. Le bruit de la mer arrivait  ses oreilles, lent et
mesur, et sur cette basse solennelle Vronique entendait le
ruissellement argentin des eaux de la Clairefontaine rsonner comme une
chanson d'oiseaux amoureux.

Elle regarda cette valle adorable, pleine  cette heure de nuit de
mystre et de joie ensemble; la nature ne lui disait rien, elle ne la
comprenait pas, mais elle sentait le parfum des aubpines la griser,
pendant que la pense de Bon-Louis, endormi l-haut, lui donnait une
soif ardente, comme aprs une monte rapide de la falaise, au grand
soleil d'aot.

Tout son corps n'tait qu'un frisson, et elle se sentait dfaillir.
D'une main adroite elle ouvrit sa porte, et se trouva dans l'escalier
obscur. Une faible lueur l'clairait; Bon-Louis avait laiss la porte
ouverte, et la lune entrait par la lucarne du grenier.

Elle monta quelques marches, et s'arrta terrifie en entendant le bois
craquer sous ses pieds nus. Rien n'avait boug. Une bonne odeur de
paille venait d'en haut; elle monta encore une marche, puis deux, et
enfin se trouva sur le seuil de l'tage suprieur.

Le toit lev formait une sorte d'ogive, et la charpente se voyait
partout; de minces filets de lumire filtraient a et l par une ardoise
disjointe, prtant des formes bizarres aux mille objets hors d'usage qui
trouvent leur place au grenier. L'espace semblait immense, presque
infini; la lucarne jetait devant le lit de Bon-Louis, rest dans
l'ombre, un large tapis d'tincelante lumire.

Aveugle par l'blouissante clart, elle voyait  peine le lit dans la
pnombre; son oeil s'accoutumant peu  peu, elle distingua pourtant la
tte blonde, au bord de l'oreiller. Il dormait d'un sommeil
trs-tranquille, respirant  peine, comme un petit enfant.

Vronique, immobile, attendait quelque chose... qu'il s'veillt
peut-tre. Ce sommeil paisible la troublait; elle n'osait rompre le
charme et rveiller le dormeur.

Le rveiller pour lui dire: Je viens  toi, parce que tu ne veux pas me
comprendre?... En bas, cela lui avait paru tout simple; ici, c'tait si
difficile!

Elle brlait tout entire, comme un feu de sacrifice allum sur un autel
paen. Ses pieds nus ne sentaient pas le froid des planches, ses mains,
molles, n'auraient pu rien tenir... Elle sortit de l'ombre, s'approcha,
et se trouva dans le rayon de lune.

Ce fut comme un rveil pour son me affole. Une pense rapide et
odieuse traversa son esprit.

--Dans cette lumire, pensa-t-elle, il me verrait! Il verrait mon
visage, il verrait ma honte.

Et elle s'enfuit, sans prcaution, comme un tre poursuivi qui cherche
un refuge. Rentre dans sa chambre, elle ferma la porte  clef, et
poussa une chaise devant pour se barricader; puis elle resta debout au
milieu de la pice, secoue de la tte aux pieds par un grelottement
nerveux qui faisait claquer ses dents.

--Ah! se dit-elle tout  coup, je suis une misrable fille!

Et elle tomba tout d'une pice en travers de son lit.

Bon-Louis n'avait rien entendu. Il et fallu plus que cela pour troubler
le sommeil d'un homme habitu aux coups de mer du bord.

Le lendemain, le jeune homme retourna  Cherbourg. On lui fit une belle
conduite, car, par ses bonnes notes et sa noble allure, il faisait
honneur  Clairefontaine, et puis on l'oublia. Quelques jours aprs,
Michel Aubry revint avec sa femme, mais Vronique n'essaya point d'avoir
d'entretien avec elle. Elles se disaient en se rencontrant bonjour et
bonsoir, et ce fut tout, pour longtemps.




XXVIII

Le _Coligny_ resta longtemps en rade de Cherbourg, et les marins eurent
maintes fois l'occasion d'aller  terre. Bon-Louis usait de ses
permissions comme les autres, mais il ne retourna point 
Clairefontaine. Il s'occupa de sa maison de Sainte-Croix, qu'il ne
voulait point vendre, et de ses biens du Cotentin, dont il tait rsolu
 se dbarrasser, maintenant qu'il avait ressenti dans toute sa force
l'amour du sol que seul Clairefontaine avait su lui inspirer.

L'ordre de dpart vint enfin: il partait sur un autre navire, avec
d'autres officiers, de nouveaux compagnons. C'tait en quelque sorte une
existence nouvelle qui allait s'ouvrir devant lui.

Il en fut bien aise. Trop de choses douloureuses taient lies au
souvenir de son premier voyage. Tout changement serait le bienvenu.

Il devait pourtant prvenir ses parents de Clairefontaine; on ne s'en va
pas, pour trois ans peut-tre, sans dire poliment adieu aux gens! Il
crivit quelques mots  Boirot, lui annonant son dpart pour le mardi
de la semaine suivante.

Le lundi, vers midi, Bon-Louis tait seul dans la chambre qu'il avait
loue pour son sjour, et, distraitement, il arrangeait quelques hardes
dans son coffre, lorsqu'une main hsitante frappa  sa porte.

Il alla ouvrir lui-mme, et il fut tout tonn de voir Vronique.

--C'est toi, cousine? dit-il, moiti content, moiti vex; entre donc!

Il tait un peu gn avec elle, depuis qu'elle lui avait appris le
mariage de Vevette.

Il n'et pu dire pourquoi, et pourtant, quelque chose lui avait paru
dplaisant dans l'attitude de Vronique.

--C'est moi, dit-elle en s'asseyant sur une chaise.

Il la regarda et fut frapp de l'expression de cette physionomie qu'il
croyait connatre.

A son retour, il l'avait trouve change, mais ce changement n'tait
rien auprs de celui qui s'tait produit depuis le printemps.

--Tu es malade? lui dit-il avec un intrt ml d'un peu d'effroi.

--Oui, rpondit-elle.

Sa respiration sifflait, et l'on voyait qu'elle avait peine  parler.

--Il faudrait voir un mdecin, fit Bon-Louis, alarm.

--J'en viens.

--Qu'est-ce qu'il t'a dit?

--Des btises. Je sais mieux que lui ce que j'ai. Il ne me gurira pas.

Elle regardait Bon-Louis avec beaucoup de tranquillit; il se demanda si
sa cousine ne perdait pas la tte, elle comprit sa pense et ajouta du
mme ton calme:

--Je suis malade depuis bientt quatre ans. Je ne verrai pas tomber les
feuilles, Bon-Louis, et les feuilles tomberont dans six semaines. Les
htres du bois de Beaumont n'en ont dj plus, pour dire, mais il a fait
trs-chaud cette anne.

Elle parlait d'une voix lente et lasse, presque sans inflexions. Son
cousin s'assit prs d'elle et lui prit les deux mains, qu'il trouva
sches et brlantes. Elle les retira doucement et continua.

--Je suis venue te trouver parce que nous ne nous reverrons plus. Quand
tu reviendras, il y aura beau temps que je serai couche dans le
cimetire. Mon pre fera son testament en ta faveur, et tu habiteras
notre maison, quand tu auras fini ton temps.

--Vronique! s'cria Bon-Louis, tu as la fivre, tu draisonnes!

--J'ai la fivre, dit-elle, mais je ne draisonne pas. Je te dis que je
m'en vais de la poitrine, et que ce ne sera pas long. Depuis... depuis
le printemps, a va trs-vite; je ne puis plus conduire un cheval, et ce
matin j'ai pris le domestique... Mais j'ai quelque chose  te dire.

Il regardait  terre, morne et navr. Il voyait bien qu'elle ne se
trompait pas, et que sa vie serait courte; et mille bons souvenirs du
temps pass lui venaient au coeur. Il n'osait pas lever les yeux, de
peur de pleurer.

--Sais-tu quand j'ai pris a? dit-elle.

Il la regarda pour lui rpondre, et fit un signe ngatif.

--C'est la veille de ton dpart pour le service, la nuit que tu as
passe  Cherbourg avant d'aller  Sainte-Croix apprendre que tu tais
devenu riche.

Les yeux du jeune homme l'interrogeaient; elle continua, ponctuant ses
phrases par une petite toux sche, qui lui cassait la poitrine, et qui
cassait aussi la tte de Bon-Louis.

--Cette nuit-l je m'tais mis des btises en tte; quand on est jeune,
on croit tout ce qu'on vous dit, et puis, quand on a bien envie de
quelque chose... Enfin, la Mariton m'avait appris  faire un sort pour
me faire aimer...

--Tu tais donc amoureuse? commenait le jeune homme; il vit dans les
yeux de sa cousine quelque chose qui arrta ses paroles.

--Oui, j'tais amoureuse: tu vas voir. J'avais donc l'ide de faire un
sort, et tu sais que lorsque j'ai quelque chose en tte, ce n'est pas
ais de m'en faire dmordre. Pour faire le sort, il faut aller de nuit
aux Pouqueles... tu sais bien, les Pouqueles?

--Mais c'est trs loin! Et la nuit!

--Justement. Eh bien, j'y ai t, la nuit, et j'ai fait le sort. Mais il
a plu pendant que je m'en revenais, et j'ai t mouille, et j'y ai
attrap le coup de la mort. C'est tout ce que j'y ai gagn. Seulement,
comme j'tais forte, a a dur longtemps. Mais  prsent, a va trs
vite; d'ailleurs, a ne fait rien du tout.

--Mais, Vronique, c'est de la folie! Comment, toi qui es si sage...

--Mon ami, dit-elle, en appuyant lgrement sa main sur le bras du jeune
homme, ce sont les plus sages qui se laissent prendre le mieux.

Elle retira sa main, et reprit aprs un silence:

--J'tais amoureuse, et le garon que j'aimais ne se souciait pas de
moi. Quand je dis qu'il ne s'en souciait pas, j'ai tort; il m'aimait
bien, mais il ne songeait point  m'pouser, et moi j'tais folle de
lui. Oui, j'en tais folle,  en perdre le boire et le manger. Tu sais
bien de qui je parle, Bon-Louis?

Il baissait la tte, confus, gn, honteux surtout de ne pas pouvoir
appeler  ses lvres quelque bonne parole, venue du fond de son coeur.
Mais il ne pouvait pas.

--J'tais folle, rpta Vronique de sa voix sans accent, qui prenait
une mlancolie rsigne, plus douloureuse que la passion mme. Et si je
te dis a, c'est pour que tu comprennes bien tout ce que j'ai 
t'apprendre. Je ne voyais que toi, il me semblait quand tu tais l que
le bon Dieu tait entr dans la maison, et quand tu t'en allais, on
aurait pu m'assurer qu'il faisait nuit en plein midi, je n'aurais pas
dit le contraire... a t'ennuie?

--Non, Vronique, a me fait de la peine, rpondit honntement
Bon-Louis, en essuyant une larme avec son doigt.

--Je te remercie, tu es un bon garon et tu fais bien de me dire a.
Mais je ne sais pas si tu peux te figurer l'effet que a m'a fait quand
je t'ai vu partir  cause d'une autre fille?

--Je sais bien, dit Bon-Louis  voix basse, l'effet que a m'a fait
quand tu m'as dit qu'elle tait marie avec un autre...

Vronique garda le silence; craignant de lui avoir caus de la peine, il
lui dit avec douceur:

--Ma pauvre cousine, je te demande bien pardon de t'avoir donn tant de
chagrin, et je t'assure qu'il n'y avait rien de ma faute!

--Je le sais bien, rpondit-elle, l'amour ne se commande pas! mais ce
n'est pas  toi de me demander pardon... Je suis venue au contraire pour
que tu me dises, avant de t'en aller, que tu me pardonnes tout le mal
que je t'ai fait, afin qu' l'heure de ma mort je puisse me rconcilier
avec le bon Dieu.

--Mais, Vronique, tu ne m'as jamais fait de mal.

--Tu ne le sais pas... Je t'ai dit tout  l'heure que j'tais folle de
toi; il faut y penser quand tu vas me parler maintenant.

Il sentit un frisson lui passer entre les paules, comme un prcurseur
de la vrit.

Mais Vronique tait prte  tout; mourir lui tait indiffrent, mme si
c'tait lui qui devait la tuer.

--Tu te souviens bien qu'avant de partir tu m'avais charge d'aller
demander  Vevette si elle voulait t'pouser? Eh bien, Bon-Louis,
c'tait la nuit d'avant que j'avais t seule aux Pouqueles, pendant
l'orage et sous la grle... Je n'ai jamais vu des clairs comme cette
nuit-l. Dis toi-mme si une fille qui venait de faire a pour toi
pouvait aller porter ton amour  une autre!

--Tu ne lui as rien dit? s'cria Bon-Louis en dployant ses bras, qui
parurent  Vronique les ailes de la mort.

--Je ne lui ai rien dit.

Elle baissa la tte d'un air soulag, comme une personne qui a accompli
une corve.

--Malheureuse! gronda Bon-Louis, malheureuse fille! Tu mriterais...

La voix affaiblie de Vronique arrta l'clat de sa colre.

--J'ai tout mrit, j'ai mrit de mourir, et je mourrai. Qu'est-ce que
tu peux y faire  prsent? Rien! moi non plus! Et si je le pouvais, je
le voudrais de bon coeur!

Bon-Louis accabl s'tait laiss tomber sur une chaise, le plus loin
possible de sa cousine. Il releva la tte.

--Pourquoi m'as-tu dis a,  prsent qu'il est trop tard?

--Parce que je veux que tu me pardonnes. Tu l'aurais peut-tre su un
jour ou l'autre, et j'aurais t morte. Il ne faut pas maudire les
morts, Bon-Louis.

Il se prit la tte  deux mains, arrachant ses cheveux de ses doigts
crisps, sans le sentir.

--Ce n'est pas tout, reprit Vronique. C'est moi qui ai fait le mariage
de Vevette: je pensais qu'en la trouvant marie, a t'empcherait d'y
penser, et qu'alors tu songerais  moi.

--Ah! mauvaise, mchante, menteuse! disait Bon-Louis entre ses dents
serres.

--Dis-moi tout ce que tu voudras, j'ai tout mrit. Mais il faudra
pourtant bien que tu me pardonnes.

--Jamais! cria-t-il en se levant. Jamais!

--Tu y viendras, fit-elle de sa voix douce qui n'tait plus qu'un
souffle.

Elle se leva pniblement et se retint au lit pour ne pas tomber.

--Tu ferais aussi bien de me pardonner tout de suite, et ce serait
fini... mais il en sera ce que tu voudras.

Elle essaya de gagner la porte, mais, au moment de l'atteindre, elle
tournoya sur elle-mme, et s'appuya au chambranle.

--Bon-Louis, fit-elle, les yeux ferms, les lvres blanches,
pardonne-moi tout de suite, parce que si je mourais avant que tu te sois
dcid, a te ferait de la peine, et tu en aurais du regret... Je t'ai
trop aim...

Elle se laissa glisser  terre, et un peu d'cume sanglante vint aux
coins de sa bouche.

Une piti sans bornes emplit le coeur de Bon-Louis. Elle mourait de
l'avoir trop aim, c'tait vrai.

Il la prit dans ses bras. Mon Dieu! qu'elle tait lgre, et comme il
sentait ses os sous les vtements trop larges! Il voulait la dposer sur
le lit.

--Non, dit-elle trs-bas, pas l. Sur la chaise. Il obit, et elle resta
muette, immobile, la tte appuye contre le bras du jeune homme. Il
l'aurait crue morte, s'il ne l'avait sentie respirer, trs-lgrement,
du haut des bronches, en femme dont les poumons ne fonctionnent plus.

Un moment aprs, elle rouvrit les yeux, et redressa par un effort de
volont sa tte qui manquait de force.

--Eh bien, dit-elle, si bas qu'il lisait ses paroles sur ses lvres au
lieu de les entendre, m'as-tu pardonn?

--Tu m'as fait bien du mal,--et peut-tre pas  moi seul... Mais, si tu
dois mourir, Vronique, je te pardonne.

Elle inclina la tte pour le remercier.

--Et si je devais vivre, dit-elle, me pardonnerais-tu?

--En vrit,--non, Vronique. Excuse-moi, je ne pourrais.

--Bien, dit-elle, le coeur navr. Pour la premire fois depuis cet
trange entretien la tristesse tombait sur elle. Jusque-l, elle avait
vcu comme dans un rve, l'esprit tendu vers un seul but: le pardon
qu'elle tait venue chercher.

--Mais cela n'importe, reprit-elle. Je vais mourir, tu m'as pardonn,
bien sur?

--Bien sr, rpondit-il sans hsitation.

--Je te remercie, dit-elle avec cette singulire douceur, nouvelle en
elle, qui semblait invraisemblable. Alors, je m'en vais. Sois heureux.

--Tu ne peux pas t'en aller, comme cela! dit Bon-Louis.

--Si, la voiture est en bas. Regarde par la fentre. En effet, la
carriole tait dans la rue, et le cheval patient dormait debout, en
attendant.

--Une petite minute encore, fit Vronique en fermant les yeux.
Assieds-toi, Bon-Louis. Nous ne nous reverrons plus jamais; il ne faut
pas que ce dernier moment te laisse un mauvais souvenir.

Quand tu seras en colre contre moi, pense que je t'ai trop aim... Oh!
cette nuit aux Pouqueles... Non, je n'ai jamais vu des clairs comme
ceux-l, je te l'ai dit, n'est-ce pas? Ils emplissaient tout le ciel...
C'tait comme un miracle!

La piti tait descendue dans cette petite chambre d'auberge, o pendant
un moment le lger sifflement de la respiration de Vronique fut le seul
indice de la prsence d'tres vivants.

--Te souviens-tu du soufflet que j'avais reu pour toi? dit-elle, en
ouvrant les yeux.

--Oui, rpondit-il. C'est  cause du soufflet et de bien d'autres choses
semblables qu'aujourd'hui je t'ai pardonn.

--Baise le soufflet, dit-elle faiblement en montrant sa joue.

Il y posa ses lvres froides, et elle poussa un lger soupir.

--Adieu, dit-elle en se levant,  prsent je suis contente.

Elle ouvrit la porte, la force semblait lui tre revenue, mais au bas de
l'escalier elle faiblit, et il dut la prendre dans ses bras pour la
mettre dans la carriole.

Au moment o le domestique rassemblait les rnes, elle appela Bon-Louis,
demeur sur le seuil.

--Quand tu seras le matre  Clairefontaine, lui dit-elle tout bas, tu
penseras de temps en temps au soufflet... Sois heureux!

Elle ferma les yeux, et la carriole s'loigna au pas, pour lui viter
les secousses. Bon-Louis ne la revit plus jamais.




XXIX

Vronique dut garder le lit plusieurs jours aprs son retour 
Clairefontaine; elle paraissait contente d'ailleurs, et ne se plaignait
de rien. Boirot tait fort affect. Jamais il n'avait vu sa fille rester
couche en plein jour, et, sans s'imaginer la gravit de son tat, il se
rendait bien compte d'une souffrance anormale.

Avec son nergie sauvage, Vronique se remit sur pied et se contraignit
pendant une semaine entire  vaquer  ses devoirs domestiques; mais la
maladie fut plus forte que son courage, et un beau matin de septembre,
la fille de ferme, heurtant  sa porte pour lui demander un ordre, ne
reut pas de rponse.

Elle entra, effraye, et vit la jeune fille tendue dans son lit aussi
blanche que les linges qui l'enveloppaient. Rien ne vivait dans son
visage, except les yeux, bleus et brillants, qui allaient et venaient
autour de la chambre avec le mouvement inquiet des fauves tournant dans
leur cage.

Les lvres de Vronique s'agitrent, et la servante dut se pencher pour
entendre.

--Vevette! disait-elle.

--Madame Aubry?

--Oui, Vevette, va la chercher, vite.

La fille descendit l'escalier et appela le pre Boirot.

--Fais ce qu'elle t'a ordonn, dit le vieillard, et il monta pniblement
les marches de granit.

Sa fille essaya de lui sourire, mais il comprit tout  coup, en la
voyant, qu'elle tait perdue. Il restait constern, incapable de trouver
une parole, lissant le drap d'un mouvement machinal, ses vieilles
paupires rides retenant de grosses larmes, lorsque les pas de deux
femmes se firent entendre au dehors.

Presque au mme instant, Vevette apparut dans la porte, ple, le visage
hautain, trs-digne et fire; cet appel de Vronique, au seuil de la
mort, lui avait dvoil la vrit tout entire, avant qu'un seul mot et
t prononc.

La mourante fit un signe que Boirot comprit; il se retira doucement,
ferma la porte et s'assit sur la premire marche de l'escalier,
incapable de le redescendre et plus encore de le remonter ensuite:

--Vevette, dit Vronique... un peu de voix lui tait revenue, et une
ombre de rose monta  ses joues; approche-toi. Je t'ai fait tort.

La jeune femme inclina gravement la tte.

--Tu le sais?

--Je ne sais rien, mais je m'en doute.

--Bon-Louis...

Elle s'arrta: ce nom seul tait dj trop pour elle. Aprs une courte
lutte, elle reprit:

--Bon-Louis m'avait charge, avant son dpart, de te dire qu'il te
voulait pour femme... et qu'il te demandait la rponse tout de suite.

Vevette frissonna imperceptiblement. Oh! son rve de jeune fille, son
amour perdu! Tout cela et pu tre, et tre si doux!

--Tu sais que je ne te l'ai pas dit... Il est parti, croyant que tu ne
voulais pas de lui.

Madame Aubry recula un peu, comme si le voisinage de Vronique lui
faisait mal.

Un geste suppliant, bauch par deux mains de cire, la retint, en lui
inspirant cette sorte de respect particulier qu'on ne refuse pas  ceux
qui vont mourir, quels qu'ils aient pu tre.

--Vevette, il faut me pardonner.

Les yeux de la jeune femme tombrent sur le plancher et y restrent
fixs, sans qu'elle fit un mouvement.

--Vevette, rpta Vronique, il faut me pardonner.

Ses yeux autrefois si durs s'taient voils d'une bue de larmes. Elle
souffrait plus devant sa rivale qu'elle ne l'avait fait en prsence de
Bon-Louis.

--Bon-Louis m'a pardonn, dit-elle avec une insistance qui, dans cette
voix, sans modulations, sans sonorit, avait quelque chose de poignant.

Les yeux de Vevette se relevrent et plongrent dans ceux de Vronique.

--Tu lui as dit? fit-elle avec vivacit.

--Oui. A Cherbourg, la dernire fois, avant son dpart.

--Et il t'a pardonn?

--Oui, puisque je vais mourir...

Vevette passa les deux mains sur ses tempes qui brlaient.

--Je ne sais pas pourquoi tu me dis cela, s'cria-t-elle d'un ton
dsespr. C'est pour me faire plus de mal encore!

--Non, fit Vronique d'un signe de tte. Approche et coute.

Vevette se pencha sur le lit et prta l'oreille; la voix n'tait plus
qu'un souffle.

--Ton mari a presque trente ans de plus que toi; tu resteras veuve, et
alors...

Madame Aubry mit ses mains sur ses oreilles, mais Vronique l'avait
saisie par la manche, et elle dut l'couter.

--Si je ne t'avais pas dit, continua la mourante, tu aurais pu ensuite,
quand tu seras libre, en couter un autre; j'ai voulu rparer un peu le
mal que j'avais fait... ta vie sera longue, Vevette, tu pourras tre
heureuse... a me fera plaisir d'y penser... Pardonne-moi! J'ai bien
souffert, va!

Vevette restait immobile.

--C'est toi qui tais aime, insista Vronique avec une angoisse
croissante; si tu savais comme il t'aimait! De nous deux, c'est toi qui
as t la plus heureuse, car moi je l'aimais, et il ne m'aimait pas, et
je savais que c'tait toi...

Un flot de larmes inonda les joues creuses et coula sur les mains
jointes.

--Pardonne-moi! firent les lvres blmes. Vevette se pencha sur le lit
et mit sa main sur le front glac!

--Je te pardonne, dit-elle.

Vronique se dtendit tout entire comme une poigne de neige qui fond
prs du feu, et resta un instant les yeux ferms.

--Tu es bonne, dit-elle ensuite trs-lentement: Il est bon, vous serez
trs-heureux... Appelle mon pre.

Boirot entra sur la pointe de ses gros pieds maladroits, qui se
heurtaient aux meubles.

--Monsieur le cur! demanda Vronique.

Elle dtourna un peu la tte et s'endormit, pendant qu'on allait au
presbytre.

Le lendemain,  l'aube, elle mourut sans lutte et sans souffrance.




XXX

Trois ans s'taient couls depuis la mort de Vronique, et rien n'tait
chang  Clairefontaine, rien d'ailleurs n'y changeant jamais. Le pre
Boirot s'tait fait plus vieux et plus triste, mais il tait d'une race
solide, et, ne travaillant gure, il n'usait pas le reste de ses forces.

Suivant la prire de sa fille, il avait fait son testament en faveur de
Bon-Louis, n'y mettant qu'une condition, et encore celle-ci n'tait-elle
point sur papier timbr, c'est qu'une fois libr du service, le jeune
homme viendrait habiter sa maison et en prendre la grance, jusqu' ce
que la mort de son vieux parent lui rendt la libert.

Bon-Louis avait accept, par lettre, bien entendu, et sa rponse, si
longue qu'elle et t  venir, avait apport beaucoup de joie au vieux
Boirot.

Un paysan normand ne refuse gure un hritage, et de plus Bon-Louis
avait emport dans son second voyage un pre dsir de revoir Vevette et
de s'expliquer avec elle.

Il ne se demandait pas o le mnerait cette explication; il avait besoin
de l'avoir, et c'tait tout.

D'ailleurs, une anne de navigation et de pays lointain avait adouci la
rudesse du premier choc; Vevette tait perdue pour lui; c'tait
pouvantable, mais il n'y pouvait rien!

On ne saurait se figurer, sinon pour l'avoir prouv, combien le
sentiment rflchi de l'impossibilit d'une chose amne  la longue de
rsignation force, surtout quand la monotonie d'un long voyage a rejet
pendant des mois l'esprit sur lui-mme, entre les deux troites
murailles de l'impossible.

Durant les nuits de mauvaise mer, ballott dans son hamac, il sentait
qu'il ne pouvait pas plus retrouver Vevette qu'il ne pouvait alors
chapper aux lames monstrueuses qui battaient les flancs du navire.
Puisqu'on n'y pouvait rien, que faire? Se rsigner!

Se rsigner, soit; il le fallait bien, mais pas sans l'avoir revue. Sans
en rien savoir, il avait une vague intuition de l'entretien qu'avait pu
avoir Vronique avec sa rivale. Il se disait parfois que la pauvre me
tourmente avait eu besoin du pardon de l'une autant que de l'autre...

Vevette savait donc qu'il l'avait aime? Tant mieux! Elle regretterait
peut-tre aussi de n'avoir pas eu connaissance de sa tendresse... elle
l'et attendu, probablement, sans les efforts intresss de Vronique...
Oh! cette Vronique!

Mais il ne pouvait pas la maudire, car elle tait morte; on ne maudit
pas les morts, avait-elle dit...

Et son esprit lass retombait toujours sur lui-mme, pareil  son hamac,
secou par la tempte, jusqu' ce que la lassitude morale autant que
physique ament un sommeil de plomb, qui lui donnait l'oubli.

Quand il se vit l'hritier de Jean Boirot, il se sentit plus  l'aise.
Le destin lui apportait le moyen longtemps cherch de transiger avec sa
conscience, qui lui reprochait de temps en temps son dsir de retourner
 Clairefontaine. Sans doute, auparavant, il n'avait pas de bien bonnes
raisons pour aller dans ce village, o il ne possdait point de biens,
et o son seul parent tait le vieux bonhomme qui l'avait lev. Mais
aujourd'hui qu'il s'y voyait propritaire, tout tait chang, et son
devoir le plus simple n'tait-il pas d'aller fermer les yeux  ce brave
homme qui n'avait plus que lui sur la terre?

La chose fut ainsi rgle, et lorsque la conscience de Bon-Louis hasarda
quelques objections, il sut la mettre  la raison. Qu'importait, en
dfinitive, qu'il revt Vevette? Il n'avait point jur de la fuir!
D'ailleurs, c'tait une honnte femme, il tait un honnte homme, et
tant de prcautions seraient ridicules entre braves gens de leur espce.

La conscience de Bon-Louis n'tait plus tout  fait aussi mticuleuse
qu'au temps de son entre au service; on ne vit pas impunment avec des
camarades de tout acabit pendant des mois et des annes. Jadis, il tait
timor; maintenant, il en prenait plus  son aise. Non que le fond de
droiture qui tait en lui ft rellement touch: quand il
s'interrogeait, son me rpondait juste; mais il s'interrogeait plus
rarement.

Son temps expira enfin. Il revint au pays, non plus sur un croiseur,
mais aprs avoir travers la France, de Toulon  Cherbourg; ce voyage
lui avait paru long. Deux ou trois journes passes  Paris l'avaient
abasourdi plutt qu'merveill.

Revenu  son port d'attache, il dpensa encore une semaine environ 
mettre ses affaires et ses papiers en rgle, et puis, un beau matin,
libre et seul, ayant mis ses effets au courrier de Beaumont, il partit 
pied pour son pays natal.

Le temps tait superbe; c'tait une de ces journes d'aot qui semblent,
dans ce pays marin, rsumer l't avec sa splendeur et son charme  la
fois. La chaleur tait tempre, le vent lger chassait de petits
nuages, qui jetaient sur les champs de bl nouvellement coup des
alternatives de lumire intense et d'ombres transparentes.

Bon-Louis marchait joyeusement. Quelques souvenirs tristes passaient de
temps  autre dans son esprit, semblables aux ombres des nuages qui
couraient sur le sol; mais ils disparaissaient de mme, emports par le
besoin de jeunesse et de vie que l'air natal exerce sur tous les tres
bons et gnreux.

Les choses avaient peu chang: quelques maisons blanches,  un tage,
s'taient leves  l'entre des villages, au bord des routes. Quelques
ormes ayant t abattus, les routes taient moins ombrages
qu'autrefois; mais ces changements avaient peu d'importance, et le coeur
du jeune homme battit lorsqu'il aperut la petite chapelle Sainte-Anne,
qui marque la bifurcation des routes allant l'une  Omonville, l'autre 
Beaumont et plus loin. Cette chapelle tait pour lui ce que sont les
_amers_ pour les matelots; elle lui avait servi de point de repre dans
ses courses, alors que tout gamin il venait avec Boirot  la ville.

Le soleil tait haut, il avait bon apptit; il entra dans une auberge et
se fit servir  manger. Combien le pain tait plus savoureux, le cidre
plus frais et meilleur que partout, mme  Cherbourg! Il mangeait l'air
du pays avec chaque bouche, et, pendant son repas, sa vieille amie, la
mer, toute bleue et gaie, dferlait  peu de distance, afin que tous ses
dsirs fussent contents  la fois.

Quand il eut fini, il paya l'htesse, qui riait de voir ce beau garon
manger de si bon apptit, puis il se dirigea vers les terres, car il
voulait avant tout revoir Sainte-Croix.

Sa visite  matre Mahaut fut courte, car le brave homme, qui ne
l'attendait pas, n'tait point de ceux qui rpondent  des questions
faites  brle-pourpoint. Il lui fallait en tout du poids et de la
mesure.

Bon-Louis n'en fut qu' moiti dsappoint; il n'avait pas ce jour-l
l'esprit port aux affaires. Vivre sous le beau ciel bleu lui paraissait
meilleur que d'aligner des chiffres. Il sortit donc, tout dispos  une
bonne flnerie, non sans avoir pris la seconde clef de sa maison, reste
 l'tude de matre Mahaut, et, comme il passait devant le cimetire, il
entra pour y voir la tombe de sa mre.

Heureux pays, o les morts nouveaux ne chassent point les anciens
occupants du sol! La tombe tait toujours  la mme place; seulement il
y remarqua un romarin et un rosier noisette que bien sr il n'y avait
point plants.

On avait donc eu soin de ce lieu en son absence? Il se promit d'en
remercier le notaire, et, le coeur un peu mu, mais d'une bonne motion
douce et srieuse, il se dirigea vers sa maison.

O surprise! La porte tait ouverte, et la lumire la traversait de part
en part.

--La Haye est venu! fut sa premire ide. Ne lui avais-je point laiss
la clef?

Il entra et traversa l'ancienne chambre de sa mre avec le mme respect
qu'il y apportait jadis, puis il se trouva sur le seuil du jardin,
plein,  cette heure de l'aprs-midi, d'abeilles affaires et
bruissantes.

Une femme, penche sur un rosier  tige moyenne, faisait avec attention
une greffe difficile. Il ne reconnaissait ni le port ni la stature, et
pourtant quelque chose le remuait profondment...

La jardinire se releva, passa son doigt sur la greffe pour s'assurer
que la ligature tait bien faite, puis se retourna doucement, avec les
mouvements, d'une personne qui a termin sa besogne...

Elle leva les yeux, vit le nouvel arriv sur le seuil, et ses mains
retombrent  ses cts. Elle voulait parler, ses lvres ne profrrent
aucun son, et ses joues devinrent aussi blanches que son fichu de linge.

--Vevette! dit tout bas Bon-Louis, qui la reconnaissait enfin. Si
grande, si forte, si belle! Aprs tant d'annes!

Ils n'avaient pas fait un mouvement l'un vers l'autre, mais leurs, yeux
noys de joie avaient dj chang bien des discours. Ce fut lui qui
s'avana.

--Vevette, c'est bien toi, dis?

--Oui, Bon-Louis, rpondit-elle.

Ils s'taient serr la main dans une courte treinte, et restaient
muets, les mains spares, les yeux pleins de choses tristes et douces.

--Ton pre va bien?

--Il se fait vieux... Tu reviens au pays?

--Oui, Boirot veut que je reste avec lui.

Elle inclina la tte. Tout Clairefontaine connaissait les plans de
Boirot, et les avait discuts depuis deux ans, jusqu' puiser toute
discussion.

--Comment te trouves-tu ici? demanda Bon-Louis. J'aurais d commencer
par te remercier d'y tre.

--J'y viens de temps en temps, dit-elle sans embarras. Tu avais pri mon
pre de s'occuper du jardin, mais il n'est plus assez jeune, et voil
trois ans que c'est moi qui viens sarcler et tailler tes rosiers. J'ai
fait une greffe  celui-l,--elle indiquait la tige d'glantier,--parce
que l'espce est jolie... Cela ne nuit  personne...

--Je te remercie, dit le jeune homme  voix basse. Il se sentait pris
par une motion singulire; dans son ide, la vue de Vevette aurait d
lui faire plus d'effet: il se trouvait presque  son aise prs d'elle,
comme si cette premire entrevue avait eu lieu depuis longtemps, et
s'ils avaient dj pris des habitudes de bonne amiti. Aprs tout,
n'tait-ce pas ainsi que cela devait tre? Autant valait tout de suite
que plus tard!

Pourtant, il tait un peu contrari qu'elle ne ft point plus trouble.

--Mon pre est dans le village, il va me reprendre en passant, reprit la
jeune femme; t'en viens-tu  Clairefontaine?

--Ma foi, oui! si vous avez de la place dans votre voiture.

--On en fera, s'il n'y en a pas! rpondit Vevette avec son clair
sourire.

C'tait bien elle! Et si diffrente d'elle-mme, pourtant! Ah! s'il et
su ce qu'elle avait souffert avant d'en arriver  cette paix rsigne, 
ce dtachement de tout et de lui-mme!

Vronique avait vers le poison  son amie, en croyant rparer sa faute.
Aime de Bon-Louis, Vevette ne savait plus se dfendre de ses propres
penses.

Tout ce qu'elle s'tait permis de souffrir, alors qu'elle ne se croyait
pas aime, tout ce qui tait presque innocent n'ayant trait qu' elle
seule, devenait criminel si son amour avait t partag. Et pourtant, la
chaleur de cette passion toute de rve avait pntr son me; elle ne
pouvait plus s'en dfaire; elle ne pouvait pas faire qu'elle ne l'et
pas ador!--et il l'avait adore de mme!

Pendant plus d'une anne, Vevette avait lutt contre l'envahissement de
son tre par ce poison subtil, insaisissable et vainqueur. C'tait une
tunique de Nessus qu'elle portait jour et nuit sur sa chair et sur son
me, et elle ne savait comment s'en dlivrer.

Sa grande raison, un appel dsespr  sa conscience lui vinrent un jour
en aide.

--Quand il reviendra, se dit-elle, il m'aura oublie depuis longtemps!
Ces marins, cela voit tant de pays, tant de personnes... Et puis,
pourquoi m'aurait-il t fidle? Il ne savait pas que je l'aimais! Je ne
le lui ai jamais fait connatre!

Donc, il l'aurait oublie. Cette pense cruelle fut pour l'esprit de
Vevette ce que la discipline arme tait dans les mains des flagellants.
Elle enfona la pointe cruelle au plus vif de sa blessure, tous les
jours, toutes les heures, jusqu' ce qu'elle et obtenu une sorte
d'insensibilit.

Ces mes qui se dbattent seules, en tournant sans cesse sur
elles-mmes, sont en vrit des mes  plaindre. Nul conseil, nul
soulagement ne peut leur venir du dehors.

Le calme qu'elle avait obtenu lui parut d'abord plus cruel encore que
ses tortures. Pour une me qui a vcu d'amour, ne plus aimer est un
supplice odieux. Vevette souhaita mourir.

Elle dprissait rapidement, et  mesure qu'elle se sentait plus malade,
une sorte de gaiet lui revenait: l'espoir d'une dlivrance prochaine
n'tait-il pas, aprs tout, ce qu'elle pouvait connatre de plus
heureux?

Mais le chagrin de son pre, ses inquitudes croissantes, les tendres
soins, qu'il lui donnait fondirent un jour ce coeur navr. Elle se dit
que mourir en laissant derrire elle le vieillard si tristement prouv
serait une lchet indigne d'une vaillante comme elle et d'un bon pre
comme lui. Son mari l'inquitait moins: leurs existences taient
juxtaposes, mais non confondues. Elle avait pour lui un grand respect,
car c'tait un homme bon et juste; il lui inspirait mme de l'amiti,
mais elle savait bien qu'il survivrait  sa perte, tandis que La Haye en
mourrait, et mourrait dsespr.

Elle se reprit  vivre. Et puis, les aubpines sentaient bon, et elle
tait si jeune!

Elle vcut, mais son amour avait sombr dans la lutte. Elle n'aimait
plus rien que son pre et un peu son mari. Elle s'effora de leur faire
une vie aussi heureuse que possible. Les ingalits d'humeur qu'elle
avait montres pendant ses temps d'preuve disparurent compltement, et
elle devint aussi douce, aussi docile qu'aux jours de sa petite enfance.

Le souvenir des souffrances de sa mre la soutenait et l'encourageait;
qu'tait aux yeux de la jeune femme son angoisse morale, auprs du long
martyre physique de la pauvre Rose? Vevette se fit une loi du
dtachement; un peu de mysticisme aidant, elle devint stoque, se
comptant pour rien, et apportant  toute heure le sacrifice d'elle-mme
au devoir, son matre et son dieu pour le reste de sa vie.

C'est ce qui lui avait donn cette placidit qui tourmentait Bon-Louis,
pendant que dans le jardin parfum il tudiait son visage.

Cependant, il ne pouvait se taire; ils ne seraient jamais rien l'un pour
l'autre, c'tait clair; de tout temps, c'avait t clair. Mais il ne
pouvait feindre d'ignorer ce que Vronique lui avait rvl. Et puis,
pourquoi ne pas dire ce qui avait t? Il n'y avait pas de mal  cela,
puisque cela ne pouvait mener  rien! Mais on se serait expliqu, au
moins, et l'on aurait le coeur tranquille aprs...

--Vevette, dit-il.

Penche, elle sarclait par-ci par-l, sur la terre brune, quelque
mauvaise herbe d'un vert laiteux. Elle tourna la tte de son ct sans
se relever.

--Vevette, reprit-il, est-ce que Vronique t'a dit quelque chose, avant
de mourir?

Un flot de pourpre monta au visage de la jeune femme, et elle s'inclina
plus bas sur la plate-bande.

--Oui, dit-elle en s'efforant de raffermir sa voix. Ils restrent
silencieux, n'osant aller plus loin ni l'un ni l'autre. Bon-Louis fit un
effort.

--Alors, tu sais maintenant que si je suis parti, voil bientt sept
ans, ce n'tait pas ma faute, c'tait... c'tait  cause d'un
malentendu?

Vevette arracha avec nergie une poigne de mouron qu'elle jeta sur le
sentier.

--Oui, dit-elle courageusement.

Elle se releva, et se tint droite devant Bon-Louis, les yeux baisss,
car elle avait peur de pleurer, mais prte  rpondre: elle venait de
comprendre que montrer de l'embarras et de la tristesse, c'tait faire
un aveu; or, elle n'avait rien  avouer. A cet instant de sa vie,
redout si longtemps, elle se sentait forte et digne. Non, elle n'aimait
plus Bon-Louis; sa grande amiti d'enfance tait reste, son amour tait
mort; elle en tait sre.

Et une joie profonde, intense, l'envahit, avec la certitude qu'elle
tait matresse d'elle-mme, qu'elle avait livr la grande bataille et
qu'elle l'avait gagne.

--Vronique est morte, reprit le jeune homme, pouss par un irrsistible
besoin de savoir... quoi? si elle l'avait aim, sans doute. Vronique a
t bien coupable; elle m'a rendu bien malheureux.

--Il ne faut pas parler de cela, Bon-Louis, dit lentement Vevette.

--Quoi? Ne pas parler de ce qui est fini, pass? Car enfin, c'est pass
et fini... puisque tu es marie. Je t'aimais bien, va!

--C'est malheureux, Bon-Louis, fit Vevette en se dirigeant vers la
maison. Je regrette bien que tu aies eu tant de peine, mais ce qui est
fait est fait, et personne ne peut plus le dfaire.

Bon-Louis la suivait; ils traversrent le logis, aprs que Vevette eut
referm la porte du jardin, et se trouvrent sur le seuil.

--Tiens, voil ta clef, dit-elle; puisque tu es revenu, c'est toi qui la
garderas.

Il prit l'objet, mais elle y avait mis tant de prudence, que leurs
doigts ne s'effleurrent mme pas.

--Je pense que mon pre va venir, dit-elle en regardant la route qui
tournait autour de la maison, et dont l'oeil ne pouvait embrasser qu'une
petite partie.

Ils taient debout tous deux sur le chemin, assez embarrasss et mme
ennuys de se trouver l ensemble. Ils auraient voulu que ce moment-l
ft dj pass depuis bien longtemps, afin de pouvoir faire semblant de
l'avoir oubli, et, au fond du coeur, ils n'taient pas contents l'un de
l'autre: Vevette en voulait  Bon-Louis de lui parler de choses sur
lesquelles il aurait d comprendre que mieux valait garder le silence,
et Bon-Louis en voulait  Vevette de mal accueillir des paroles qu'il
avait sur le coeur depuis si longtemps.

--Je ne sais vraiment pas, pensait-il, pourquoi elle fait sa pimbche!

Le bruit d'une carriole se fit entendre, et La Haye apparut.

Ce fut un moment de vritable joie pour le brave homme. Il avait aim
son matelot bien plus qu'il ne le croyait lui-mme; c'tait seulement
depuis qu'il tait rest seul que le patron avait senti combien la
socit de ce jeune homme lui tait prcieuse.

--Te voil revenu! fit-il, lorsqu'ils furent assis tous trois dans la
carriole et en route pour Clairefontaine. J'espre que tu vas rester au
pays,  prsent!

--Dame! rpondit Bon-Louis,  moins qu'on ne m'en chasse!

Il jeta un coup d'oeil du ct de Vevette, mais elle ne parut point
comprendre.

--Eh! fils! qui t'en chasserait? N'es-tu pas un gros monsieur, 
prsent, le plus riche du pays, _'magine_, et libre de faire tout ce qui
te plaira? Boirot ne va pas te perdre de vue, n'aie pas peur! Pourtant,
il sera bien oblig, de gr ou de force, de te laisser venir  la pche
avec nous! Hein?

--Mais, La Haye, dit Bon-Louis avec un sourire forc, vous avez un
matelot,  prsent, et un bon! Vous n'avez plus besoin de moi!

--C'est d'Aubry que tu parles? Oui, c'est un bon matelot, il s'y entend,
mais on n'est pas trop de trois, et tu viendras. a reposera Vevette,
qui tient souvent la barre, et que a n'amuse pas toujours. Eh! Vevette?

La jeune femme n'avait pas cess de regarder la route, les yeux
indiffrents.

--Je m'amuse toujours  ce qui vous plat, mon pre, rpondit-elle avec
douceur.

--En voil une fille! s'cria La Haye, en tapant sur l'paule de
Bon-Louis; si jamais tu l'as entendue me rpondre de travers, faut me le
dire, garon, car je n'en ai pas eu connaissance! Dis, sais-tu encore
conduire un cheval?

--J'aime  croire que oui! rpondit Bon-Louis en riant.

--C'est qu'on raconte comme a que dans la marine, en fait de bidets,
vous montez  cheval sur vos canons, pour ne pas oublier comment on se
tient d'aplomb. C'est-il vrai?

Le brave homme riait  gorge dploye, de si bon coeur que Bon-Louis ne
put s'empcher de l'imiter.

--Tiens, dit le patron, prends les rnes et montre ce que tu sais faire.
Enlve-nous vivement le brin de route qui nous reste jusqu'
Clairefontaine. Moi, je suis trop content; j'ai besoin de me frotter les
mains. C'est  prsent que nous allons avoir du bon temps; eh! Vevette?

--Oui, mon pre, rpondit la jeune femme.

--Tu n'as pas l'air  ton aise? fit La Haye tonn. Est-ce qu'il y a
quelque chose qui te contrarie?

--Mais non, mon pre... c'est la surprise... Et puis, de revoir
Bon-Louis, a m'a fait repenser  Vronique.

Et soudain, elle tira son mouchoir, pour y ensevelir son visage baign
de larmes.

--Ah! se dit Bon-Louis, Vronique lui en a dit plus long qu' moi,
peut-tre...

La Haye s'employait  consoler sa fille avec toute la maladresse
imaginable: elle se remit promptement et reprit sa placidit habituelle.

Les maisons de Clairefontaine se montraient parpilles dans le ravin,
et le cheval descendait rondement la cte.

--Tiens, Bon-Louis, fit La Haye, voil notre pr et voil notre vanne;
j'ai t oblig d'en faire poser une neuve ce printemps. L'autre ne
tenait plus ni  clou ni  cheville!

La vanne neuve brillait au soleil du soir comme si elle et t en or.
Les deux jeunes gens changrent involontairement un regard, et
involontairement le regard fut accompagn d'un sourire. L, ils
s'taient promis de vivre comme frre et soeur... Eh bien, aprs tant
d'annes, pourquoi ne pas reprendre ce rve innocent  l'endroit o ils
l'avaient laiss?

Ils s'taient compris, et chacun sentit en lui-mme la douceur d'une
rconciliation avec son antagoniste de l'heure prcdente.

Aubry, averti par le bruit des roues, les attendait sur le seuil de la
porte.

--Voil mon gendre, dit La Haye, et apostrophant aussitt le brave
homme:--Eh! Aubry, dit-il d'une voix forte, voici mon ancien matelot que
je ramne. Il est gentil, faudra lui faire souvent place  la cambuse!

Les deux hommes s'entre-regardrent.

--C'est un bien beau garon, pensa Aubry, et un franc compagnon.

--Il a l'air d'un honnte homme! se dit Bon-Louis. Et ils se serrrent
cordialement la main.




XXXI

Vevette, assise devant l'tre, songeait.

Le feu, ramass sous un tout petit tas de cendre, semblait teint; sans
un mince filet de fume presque imperceptible qui s'en chappait tout en
haut, et qui lui donnait un faux air de volcan, on et cru que tout
tait cendre grise et charbon noirci.

Mais Vevette savait bien que le feu n'tait pas mort, et elle le
regardait, en songeant qu'il durerait jusqu'au matin, sous son apparence
endormie.

Et, en mme temps, elle songeait que beaucoup d'autres choses peuvent
sembler mortes, qui ne le sont pas.

Faiblesse et ruse de l'amour! Elle avait voulu se persuader  elle-mme
que Bon-Louis n'tait plus qu'un frre pour elle, et, maintenant qu'elle
regardait au fond de son me, elle sentait bien qu'elle n'avait jamais
cess de l'aimer.

Jamais la pointe douloureuse du regret n'avait cess de la piquer au
coeur. Elle lui avait donn cent noms diffrents, c'tait toujours la
mme pointe, et rien n'y ferait jamais. Quand on a une fois aim comme
cela, le coeur a pris son habitude, et il ne se laisse plus tromper 
des dguisements inutiles. Une seule chose aurait guri la jeune femme:
mpriser l'homme qu'elle avait aim. Or, elle ne pouvait mpriser
Bon-Louis... Donc, elle l'aimait.

Eh bien, oui! elle l'aimait.

Assise  terre, enserrant ses deux genoux de ses bras, les mains
jointes, elle songeait.

Oh! le poison qu'avait vers Vronique avant de mourir, pauvre affole
qui croyait bien faire, le poison avait pntr jusqu'au fond de l'me
de Vevette, et, comme elle le disait dans son langage nergique et
simple, elle ne pouvait plus s'en dpoisonner.

Elle tait gurie--du moins elle croyait l'tre, lorsque Vronique avait
parl; sans ces paroles imprudentes, elle se ft enfonce de plus en
plus dans son abngation, qui devenait une jouissance un peu
douloureuse, comme toutes les jouissances exquises; elle se ft oublie
pour les autres, et elle et fini par vivre d'une sorte de vie idale
extatique, o les vnements de l'existence journalire n'eussent pas
tenu plus de place que la houle n'en tient  la surface de l'Ocan, aux
grandes profondeurs des tropiques.

Mais le poison avait t vers, et il s'tait infiltr peu  peu...
Alors qu'elle croyait n'y plus penser, elle berait encore son rve,
seulement elle le berait  des hauteurs telles, que les toiles seules
en avaient le secret... Maintenant elle savait mieux voir...

Eh bien, oui! elle l'aimait.

Elle n'en serait que plus chaste et plus fire. Elle garderait en elle
le secret de sa faiblesse.

Ce n'est pas elle qui, comme Vronique, et craint de se trahir en
prsence de son idole; rien de matriel ne vibrait dans cette tendresse
muette et dlicieuse: elle aimait pour aimer, parce que Bon-Louis
incarnait tout ce qui la charmait. La mer, les champs bnis de
Clairefontaine, l'heureuse enfance vanouie, la douce mre morte, tout
cela se rsumait en Bon-Louis, qui avait tout connu, tout aim, en mme
temps qu'elle. Jamais, jeune fille, elle n'avait en Bon-Louis vu l'amant
possible; il n'aurait pu tre que le fianc. Femme, elle n'admettait
point qu'il ft pour elle un homme... c'tait l'amour, et non l'amant.

Oui, mais il y avait Aubry.

Aubry! Cette pense l'avait longtemps tourmente; depuis le retour de
Bon-Louis, deux mois s'taient couls, et elle avait d'abord eu grande
joie  voir son mari si bien accueillir le compagnon de son enfance. Ses
yeux ravis allaient de l'un  l'autre, quand elle les voyait cte 
cte, et son me dbordait de tendresse amicale pour tous les deux, si
bons, si bien faits pour devenir amis.

Mais cet tat dlicieux de son esprit n'avait pas dur longtemps. Elle
s'tait bientt aperue qu'elle aimait Bon-Louis autrement qu'un frre,
et la pense d'Aubry tait devenue une gne permanente. C'est  celui-l
qu'elle avait jur tendresse et fidlit devant Dieu et devant les
hommes; en aimant Bon-Louis, elle ne tenait plus serment.

Jadis, elle s'tait fait les mmes reproches et s'tait paye des mmes
raisons; qu'importait qu'elle aimt Bon-Louis, puisque Aubry n'y perdait
rien? N'tait-elle pas aussi docile, aussi affectueuse, aussi dvoue
que si le jeune homme n'et pas exist?

Sans doute; mais ces raisons, qui taient bonnes alors que Bon-Louis
tait au loin, ne l'taient plus, maintenant qu'il vivait prs d'elle et
la voyait tous les jours.

Cependant elle n'y pouvait rien, rien, rien! Alors il n'y avait qu'une
chose  faire, essayer de s'arranger avec sa vie, puisqu'elle devait non
la choisir, mais la subir.

Et elle s'arrangeait avec la vie, avec sa vie intrieure surtout. Elle
avait relgu son amour dans un petit coin o il brlait  petit feu
sous la cendre, semblable au brasier qui l'intressait si fort, et
maintenant qu'elle en avait pris son parti, il la laissait bien
tranquille.

En dfinitive, c'tait vrai, elle se l'tait dit cent fois. Elle n'tait
rien  Aubry. Quand elle l'avait pous, elle aimait Bon-Louis; elle ne
lui avait jamais rien donn de plus que ce qu'il avait maintenant. Sa
conscience pouvait tre en repos...

Et sa conscience s'endormit, sous la cendre, comme le feu, comme
l'amour, pendant que Vevette, tenant toujours ses genoux dans ses bras
rapprochs, songeait  des choses douces et fugitives, insaisissables et
incompltes, semblables non  des papillons qui voleraient dans l'air,
mais  des ailes de papillons qui s'en iraient toutes seules dans un
ciel laiteux, au-dessus de la mer unie et souple comme de l'huile...




XXXII

Bon-Louis avait pris son parti de toute chose.

Au commencement, le pre Boirot l'avait bien ennuy.

Le pauvre vieux avait  lui conter cent histoires, qu'il entremlait de
radotages interminables. Il avait surtout une rage de lui raconter la
mort de Vronique, qui amenait le jeune homme  grincer des dents. Pour
lui, qui savait la sinistre vrit, entendre attribuer la fin prmature
de sa cousine tantt  ceci, tantt  cela, c'tait une preuve
au-dessus de ses forces. Vingt fois il avait t sur le point de lui
demander grce; il s'tait toujours arrt, n'osant, ne sachant comment
s'y prendre.

A la fin, il s'tait accoutum  se boucher moralement les oreilles ds
que le pre Boirot entamait ses commentaires ou ses rcits; il pensait 
autre chose, calculait les poques de la lune, ou faisait l'addition de
ses fermages, si bien qu'il n'entendait plus, et que le bonhomme tait
oblig de le tirer par la manche, comme pour l'veiller, lorsqu'il avait
termin ses jrmiades, et que, depuis longtemps lui parlant d'autre
chose, il demandait une rponse.

Un nom, celui de Vevette, avait seul le don de le ramener brusquement 
la ralit, si loin qu'il pt tre port dans ses rveries; mais ce nom
tait rarement prononc par Boirot.

Un jour, pourtant, Bon-Louis reut une commotion inattendue.

--Ma pauvre fille, disait le vieillard, du ton piteux qu'il s'tait
accoutum  prendre sur ce sujet-l, ma pauvre fille ne pouvait dj
plus parler, autant dire, lorsqu'elle a demand Vevette.

--Vevette! rpta le marin avec un tressaillement.

--Oui, la femme  Michel Aubry; tu sais bien? Elle a demand moi, et
puis Vevette, et on a t la lui chercher.

--Eh bien?

--Elle a voulu lui parler  elle toute seule, et moi, qui tais son
pre, elle m'a fait sortir de la chambre...

--Toute seule?

--Oui, je me suis assis sur l'escalier; mes pauvres jambes ne voulaient
plus me porter... Mais est-ce que tu comprends a, toi, garon?
Qu'est-ce qu'elle pouvait bien avoir  lui dire,  cette femme, pour
renvoyer son vieux pre, quand elle n'avait plus que quelques heures 
vivre? Elles sont restes ensemble un bon moment, et puis... Mais je
t'ai dj cont a, fils? Je radote?

--Non, non, pre Boirot, vous ne m'en avez point parl; dites toujours.

--Mais si, il me semble que je te l'ai cont... ah! Seigneur mon Dieu!
quand on devient vieux, on radote... Je ne dirai plus rien!

--Mais si, pre Boirot, a m'intresse tout plein, allez donc... Elles
sont restes ensemble un bon moment?...

--Oui, et quand je suis rentr, la Vevette avait pleur, si bien qu'elle
pleurait encore, et ma Vronique la regardait avec des yeux si doux, si
doux, comme si c'avait t le bon Dieu!

--Et c'est tout, pre Boirot?

--Mais non! on est all chercher M. le cur...

Il allait recommencer son rcit habituel, mais Bon-Louis l'interrompit:

--Et Vevette ne vous a jamais parl de ce que Vronique lui avait dit?

--Jamais... des btises de jeune fille, _'magine_.

--a doit tre a! fit Bon-Louis pensif.

Et en lui-mme il se disait:--Elle lui a dit la mme chose qu' moi;
seulement elle a d lui raconter que je l'avais fait demander en
mariage... Mais alors, pourquoi Vevette se mfie-t-elle de moi comme a?
On pourrait s'expliquer sans que a ft de tort  personne... Vevette
est trop fire; elle s'en fait accroire, vraiment! Bah! je suis bien bon
d'y penser! On dirait qu'il n'y a plus au monde fille ou femme qui
mrite qu'on la regarde!

Ds lors, le jeune homme avait accept l'attitude de Vevette; bien
mieux, on l'avait vu causer souvent, vers le tard, avec une fille d'un
hameau voisin, qui avait rputation de n'tre point revche, et les
oreilles de Vevette n'avaient pas t pargnes par les laveuses aux
jours de lessive.

Qu'importait  la jeune femme! Elle n'tait pas jalouse, ne se
reconnaissant pas le droit de l'tre; elle ne souhaitait point que
Bon-Louis l'aimt; il lui suffisait qu'elle l'aimt elle-mme.

Et elle l'adorait. De lui, elle excusait tout. N'avait-il pas souffert?
N'tait-ce pas pour elle qu'il tait parti, renonant aux avantages que
pouvait lui procurer la fortune qui venait de lui tomber du ciel? Quand
elle pensait  ces sept annes d'preuves, de cette rude vie de matelot
mene  travers les prils grossis par son imagination, des pays
lointains et sauvages, Vevette, attendrie, se sentait prte  tous les
sacrifices,--hors un,--pour le ddommager de tant de peines.

Elle tait mme contente qu'il ne s'occupt point d'elle; aprs tout ce
qu'il avait endur, n'tait-ce pas un vritable bonheur qu'il pt
trouver enfin des joies et du repos? Seulement, elle et prfr qu'il
se marit. Mari, il n'tait plus qu' une seule; tandis que garon,
courtisant de droite et de gauche les moins bien fames, Bon-Louis
faisait un peu souffrir l'orgueil de Vevette.

L'hiver passa. La Haye avait attrap des rhumatismes au cours de ses
excursions en mer, et il ne se montrait plus bien ingambe. Aubry
n'aimait gure  s'en aller seul par les gros temps d'hiver, et la pche
chma pendant plusieurs semaines.

Aux premiers jours de mars, le soleil se leva un matin dans un ciel si
bleu, que Clairefontaine tout entier s'en rveilla plus jeune de dix
annes.

Les oiseaux ppiaient sur les toits de chaume, le ruisseau, grossi par
les pluies d'hiver, courait gaiement au travers des prairies, et la mer,
douce et tendre comme aux plus beaux jours d't, appelait le regard et
le coeur.

--Je n'y tiens plus! fit La Haye en remontant clopin-clopant vers sa
maison, aprs une station prolonge auprs de la bijute des douaniers;
il faut que j'y aille. Venez-vous, Aubry?

--Ma foi, oui! rpondit le brave homme, j'en suis! Et toi, Vevette?

--Non, dit le pre, pas Vevette. Le temps est beau, mais l'air est froid
encore, et elle abmerait ses mains mignonnes,  les tremper dans l'eau
de mer. C'est bon pour l't, ces promenades. Aujourd'hui, c'est un coup
de filet qu'il nous faudrait donner. Nous deux seuls, Aubry, a va-t-il?

--a va!

Une heure aprs, les deux hommes prirent la mer; un vent lger qui
faisait battre de temps en temps la voile rousse le long du mt les
entrana bientt loin du rivage, et Vevette, qui les avait accompagns
pour porter le panier de provisions, resta longtemps  regarder cette
embarcation chtive qui portait tout ce qui pour elle reprsentait le
devoir et l'amiti.

Lorsque la barque ne fut plus qu'un point noir au large, elle poussa un
soupir et fit un pas pour se diriger vers la maison; mais, aprs une
courte hsitation, elle abandonna cette ide. L'air tait trop gai, la
mer trop bleue, on ne pouvait pas s'enfermer par un temps pareil.

Elle allait le long du rivage, sur le sable fin qui tapisse le fond de
la petite crique, les yeux baisss, cherchant  terre on ne sait quoi,
qui semblait attirer sa pense, la trace de ses jours d'enfance,
peut-tre.

Depuis quelques instants, elle avait ralenti le pas, elle s'arrta
devant une grosse roche noire... C'est l qu'elle tait tombe, le jour
o Bon-Louis avait voulu la porter jusqu'au haut de la falaise... Oh! ce
jour! c'tait celui-l qui avait fait tout le mal!

Son coeur saignait: la vieille blessure s'tait rouverte. A quoi servent
les annes de lutte courageuse et de silence rsign? Aprs dix annes,
elle sentait le mme trouble, la mme pudeur se glisser en elle, et, de
plus, la conscience de la ralit, de l'inexorable amour, qui cette fois
n'tait plus un veil de son tre endormi, mais l'essence mme de son
existence intrieure.

--Ah! pensa-t-elle, mes seize ans! Et dire que j'ai t si heureuse sans
le savoir!

Ses larmes coulaient en un flot abondant, sans secousse: toutes ses
contraintes, toutes ses douleurs, s'en allaient par l, et elle tait 
peine triste, comme si elle et pleur en rve...

Lasse, elle s'assit sur le sable, au pied de la roche; par instants, un
sanglot soulevait encore sa poitrine, comme il arrive aux enfants qui
s'endorment aprs avoir beaucoup pleur, mais elle ne souffrait pas: une
langueur molle et attendrie l'envahissait, avec une vague lueur
d'esprance, non de joie, mais de quelque chose qui y ressemblait un
peu.

Une ombre parut entre elle et la mer; elle leva les yeux; c'tait
Bon-Louis.

--Toute seule ici? dit-il, d'un ton qu'il voulait rendre enjou.

Ds qu'il eut rencontr le regard de Vevette, il ne tenta plus de
feindre; il allait s'asseoir prs d'elle, mais elle le prvint et se
leva.

--Tu pleurais? dit-il profondment mu par les larmes de ce visage o il
n'en avait jamais vu. Elle dtourna la tte sans rpondre. Il sentit que
les questions taient inutiles.

--Tu te souviens, alors? fit-il  voix basse. Vevette voulait nier, elle
ne le put. Sa volont, semblable  des mains mortes, se laissait aller.
Elle avait trop souffert, elle ne pouvait plus se combattre elle-mme.

--C'est l, reprit Bon-Louis,  cette place o tu tais assise, que j'ai
appris ce que c'est que d'aimer...

--Tais-toi, fit-elle  voix basse, en reprenant le chemin de la maison.
Mais il marchait  son ct, et ils s'en allrent trs-lentement,
abrits par la falaise contre les regards des gens d'en haut.

--Vevette, pourquoi jouons-nous au plus fin? dit Bon-Louis, en fronant
ses sourcils noirs, qui lui donnaient l'air de l'archange Michel
terrassant le dmon, tel qu'il tait reprsent sur une image du
paroissien de la jeune femme. A quoi sert de paratre ne point nous
soucier l'un de l'autre? Est-il possible, dis-moi, que tu n'aies aucune
amiti pour moi? Et moi, crois-tu que je t'aie tant aime pour ne plus
songer  toi? Parlons franc, ce sera plus honnte et plus digne de nous
deux. Veux-tu?

--Je n'ai rien  te dire! fit la jeune femme tristement et comme 
regret.

--Eh bien, moi, s'cria Bon-Louis, emport par un flot de passion
juvnile, j'ai  te dire tout ce que j'ai t oblig de garder pour moi
si longtemps. Il faut que tu l'entendes, pour m'en savoir gr enfin! Car
un homme n'aime pas comme je t'ai aime sans que la fille qui lui a fait
perdre le boire et le manger en sache quelque chose, et dans le fond de
son coeur ne l'en remercie!

Vevette avait senti le coeur lui manquer, comme si la terre se drobait
sous elle, pour la laisser tomber dans l'espace.

--Je t'en remercie, dans le fond de mon coeur, Bon-Louis, dit-elle
faiblement, mais je ne puis plus y songer seulement, car je suis marie.

Il rprima un mouvement de colre.

--Ah! cette Vronique, fit-il entre ses dents, elle a bien fait de
mourir; car, elle vivante, par le vrai Dieu! je ne lui aurais jamais
pardonn!

--Paix aux morts! fit la voix de Vevette, insaisissable comme un
souffle.

Il se calma.

--Tu sais bien, reprit-il, que je ne te demande pas de m'aimer 
prsent; tu es marie, par la malice infernale...

Il s'arrta encore sur un geste suppliant de Vevette, et reprit plus
bas:

--Tu es marie, ni toi ni moi n'y pouvons rien, et tu es marie  un
brave homme, ce qui est pis, car si cela vaut mieux d'un sens pour toi,
au moins pour moi ce n'en est que plus fcheux... Je m'entends,
ajouta-t-il devant l'air tonn de Vevette. Puisque tu es marie, il est
clair que je n'ai rien  prtendre de toi  prsent; mais autrefois,
quand tu tais encore fille, tu pouvais penser ce que tu voulais. Dans
ce temps-l, Vevette, dis-moi la vrit, afin que je sache si toute ma
vie je n'ai t qu'un imbcile ou bien si c'est la malechance qui l'a
voulu, mais dis-moi si tu avais un peu d'amiti pour moi. Un oui ou un
non, je ne t'en demanderai pas davantage.

Vevette ne rpondit pas.

Les oiseaux jasaient le long de la falaise en faisant leurs nids, les
petits crabes couraient sur le sable  leurs pieds, partout un air
d'animation joyeuse, jusque dans les vagues qui dferlaient doucement
par risettes, tout prs d'eux, bnignes et susurrantes, comme un
gazouillis d'enfants.

L'me de Bon-Louis se remplit d'une ivresse thre, qui l'emporta au
plus haut de la joie.

--Alors, tu m'aimais, ma Vevette? dit-il d'une voix qu'elle ne lui avait
jamais entendue. Tu m'aimais? Si l'on t'avait dit que je t'attendais au
moulin, tu serais venue? Oh! chre me! Je le pensais bien, mais je
n'osais pas le croire...

--Ne parlons pas de cela, Bon-Louis, dit-elle, pendant que les larmes
recommenaient  pleuvoir sur son corsage, lgres et faciles comme les
pluies de mai.

--N'en point parler? Mais c'est la seule joie que j'aurai jamais de toi!
Le prsent n'est point  nous, je ne le sais que trop, mais le pass,
Vevette? Le pass o je t'ai tant aime, o tu m'as aim un peu... cela
n'appartient  personne qu' nous, et personne ne peut nous l'ter.

Il tait de bonne foi, et ne demandait, en effet, rien au prsent.
N'tait-ce pas assez de joie pour cette heure dlicieuse que de parler
du pass, ce pass sur lequel, pensait-il, personne n'avait de droits!

--Te souviens-tu de ce jour, dans le pr de ton pre, o je suis venu
ouvrir la vanne, qui tait dure? Tu m'avais appel...

--Je ne savais pas que c'tait toi, interrompit Vevette, prompte 
revendiquer sa dignit de jeune fille.

--Je m'en doute bien! Tu faisais la fire! Tu ne m'aurais pas parl dans
ce temps-l pour un royaume. Et moi, je n'osais pas te regarder... une
demoiselle riche,--et je n'tais qu'un pauvre diable...

--Qu'est-ce que a pouvait faire? dit vivement la jeune femme.

--Que je te reconnais bien l! Oui, a ne te faisait rien,  toi, mais
moi, a m'empchait de parler... Si j'avais eu dans ce temps-l ce que
j'ai eu plus tard, nous ne nous serions jamais quitts! Dis, Vevette,
n'est-ce pas que nous aurions t bien heureux?

Elle soupira: ils approchaient du chemin qui gravissait la falaise:
Bon-Louis s'arrta.

--Vevette, mon amie, dis-moi un mot seulement, je t'en supplie! En
mmoire de notre ancienne amiti, pour me consoler dans la vie que je
mne et qui n'est pas toujours facile, Vevette, dis-moi que tu m'aurais
bien aim!

--Je ne dois pas, fit-elle en dtournant son visage.

--Mais si tu le pouvais, tu le dirais?

La jeune femme regarda l'Ocan. La barque de son pre semblait au loin
un petit point noir sur la mer blouissante de clart. Par moments, ce
point disparaissait dans l'blouissement du reflet, et, au moment o
elle regardait, elle ne put l'apercevoir.

--Nous aurions t heureux, dit-elle trs-bas. Oh! Bon-Louis, j'ai bien
pleur!

Il lui saisit les deux mains dans une ivresse indescriptible; mais il
les lcha aussitt, car  la falaise on n'est jamais sr que deux yeux
ne soient pas braqus sur vous.

--Tu as pleur, ma douce? dit-il d'une voix basse mlodieuse, nouvelle
et troublante. Tu as pleur pour moi! Et je ne puis pas t'en
rcompenser! Mais au moins je puis te dire une chose: je t'ai aime de
tout temps, et je t'aimerai toujours. Et toi?

--Je suis marie! rpta Vevette, se roidissant contre elle-mme, contre
celui qui parlait, contre sa destine, contre tout.

--Qu'importe! Est-ce que je te demande quelque chose de mal? Tu es la
femme d'Aubry, nous n'y pouvons rien, mais tu ne l'aimes pas! Il est
quasiment aussi vieux que ton pre! Est-ce que tu as remarqu un autre
garon?

--Jamais! fit-elle vivement.

--Alors tu n'as aim que moi, comme je n'ai aim que toi... Oh! Vevette,
que c'est doux, et que je t'aime! Ah! le bon Dieu est bon! Mais il me
devait bien cela, pour tout ce que j'ai endur!

Il s'tait jet sur le sable  ses pieds et la regardait de bas en haut,
comme une idole; il l'aimait si saintement  cette heure, qu'il lui et
adress des prires.

--Te souviens-tu quand tu tais l-haut, comme une petite Bonne Vierge,
dans la bijute aux douanes, et que je t'ai apport des roses blanches?

Elle fit un signe de tte, car elle ne pouvait parler.

--Des roses blanches et du jasmin, et de la fleur d'orange  pleines
brasses, voil ce qu'il aurait fallu mettre sur toi, devant toi, sous
tes pieds, pour te faire un tapis et une maison de fleurs d'innocence.
Sais-tu, Vevette? Il y a des pays o les fleurs d'orange font des
jonches au pied des orangers, comme on en fait chez nous avec des
bluets pour la Fte-Dieu. C'est l ce qu'il aurait fallu pour toi...

Elle baissait les yeux, et cette loquence inconsciente lui faisait
battre le coeur si fort, que, par moments, il lui semblait qu'elle
allait mourir.

--Il faut que je te fasse une confession, continua Bon-Louis, gris par
sa tendresse; quand j'ai cru que tu ne te souciais pas de moi, je suis
parti, et j'ai fait comme les autres: en descendant  terre, les jours
de permission, j'ai couru les cabarets et les bouges; mais ne sois pas
jalouse de ces femmes que j'ai connues, car ce n'taient pas des femmes,
pour ainsi dire, mais des btes, je ne les ai jamais aimes, il n'y
avait que toi, et tu ne m'aimais pas... Oh! pardon, tu m'aimais, et je
ne le savais pas!

Sans transition, abattu soudain par une dtente de ses nerfs, il clata
en sanglots.

--Je ne le savais pas! et j'ai cru que tu tais fire, que tu n'avais
pas de coeur! Et je t'ai maudite bien des fois! Dis, pourras-tu jamais
me pardonner?

Elle ne rpondait pas, il se souleva sur le coude pour la regarder.

Appuye  une roche, car ses genoux tremblaient, Vevette, le visage dans
ses mains, pleurait  chaudes larmes. Il se releva avec colre.

--Brute que je suis! dit-il, je la fais pleurer, moi qui n'aime rien
seulement la centime partie autant qu'elle! Ne pleure plus, tout cela
est fini, n'est-ce pas, ma douce? Nous allons tre heureux  prsent!

--Heureux? comment? fit Vevette en retirant pour le regarder ses mains
de son visage.

--Eh bien, vivre dans le mme pays, rconcilis et contents? Ce n'est
pas du bonheur.

--Oh! si! fit-elle du plus profond de son me, avec un soupir
d'allgement.

--Ton pre m'a toujours aim, et il me verra d'un bon oeil. Quant  ton
mari...

Il s'arrta, fronant les sourcils, puis continua aprs un effort:

--C'est un brave homme; heureusement, il est vieux.

Il s'arrta encore, interrogeant  la drobe le visage de Vevette, mais
elle l'coutait sans arrire-pense, sans mfiance aucune.

--C'est quasiment un pre pour toi, n'est-ce pas?

--C'est un ami, et un vrai, rpondit la jeune femme. Je ne lui ai jamais
entendu dire que des paroles sages et de bon conseil.

Ce n'tait pas l ce que demandait Bon-Louis, mais il s'en contenta.

--Eh bien, je tcherai de le supporter, puisqu'il n'est point mchant
avec toi, dit-il. Et maintenant, Vevette, retourne-t'en chez toi, moi je
remonte par le chemin de ma cache; il ne faut point qu'on nous voie
causer ensemble; mais nous nous retrouverons souvent, n'en sois point en
peine! Regarde-moi, ma jolie, laisse-moi voir jusqu'au fond de tes
yeux...

Elle ne voulait pas, et pourtant elle tourna lentement vers lui ses yeux
o le vent de la mer n'avait pu scher les dernires larmes.

--Non, dit-il  voix basse en reculant un peu, ne me regarde pas comme
cela, j'en perdrais la raison... Va, va vite!

Elle obit, toujours avec lenteur comme dans un rve, et reprit le
chemin du logis. Quand elle fut arrive  la roche o elle avait
rencontr Bon-Louis, elle se retourna.

Il tait debout  la place o elle l'avait laiss: les bras croiss sur
la poitrine, il la regardait; elle s'tait arrte, il lui fit signe de
continuer, et elle continua. Lorsqu'elle fut au pied de la route, elle
se retourna encore: il avait disparu.




XXXIII

Depuis ce jour, Vevette trouva Bon-Louis sur son chemin au moment o
elle s'y attendait le moins.

Tantt elle le rencontrait, une bche sur l'paule, dans le sentier du
pr o elle allait chercher ses vaches; tantt il passait le long de la
haie du jardin, et elle se sentait transperce de sa voix sonore, qui
chantait quelque couplet de chanson. Pas un jour ne s'coulait sans
qu'elle le vt, de prs ou de loin, et ces entrevues lui devinrent aussi
ncessaires que l'air et la lumire du soleil.

Quand il pleuvait, Bon-Louis venait s'asseoir au coin de l'tre, et
devisait patiemment avec Aubry et La Haye, pendant des heures entires.
Il rservait ces visites pour les jours de mauvais temps, afin de ne
point veiller par trop d'assiduit l'attention des gens du village. Il
causait bien, et de beaucoup de choses. La Haye, qui aimait  parler de
son temps de service, s'intressait  ses discours, qu'Aubry coutait
avec une sorte de dfrence, en comparant mentalement sa courte mmoire
de laboureur avec celle de ces hommes qui avaient tant voyag.

Vevette vivait dans une sorte de somnambulisme et se sentait perdre pied
de plus en plus tous les jours. Parfois elle se disait: Je glisse! Et
puis, le vertige si doux qui lui faisait perdre le sens des choses la
reprenait, et elle se laissait entraner comme une pave qui tournoie
dans le remous d'un tourbillon.

--Ce n'est pas bien! se disait-elle en se reprenant avec violence;
quand, plus calme, elle analysait l'tat de son esprit, elle ne savait
plus trouver ce qui n'tait pas bien.

Rien dans les faits n'tait rprhensible. Dans les paroles rien ne
l'tait non plus; ce qu'il et fallu blmer, c'taient les penses...
mais elle ne pouvait fixer sa pense, et, lorsqu'elle voulait descendre
dans son me, elle restait convaincue qu'elle n'avait rien souhait de
mal.

--Je suis malade! se dit-elle un jour, avec une sorte de soulagement.

Depuis lors, elle mit sur le compte de sa maladie toutes les ingalits
de son humeur, toutes les inquitudes de sa conscience, tous les
tourments de son esprit troubl; elle n'essaya plus de lutter,  quoi
bon? Pourquoi lutter lorsqu'on n'en a plus la force et qu'on ne sait pas
seulement contre quoi l'on se dfend?

Le mois de mai approchait, dj les haies d'pine taient couvertes de
gros bourgeons, prts  fendre l'corce noire. Comme les annes
prcdentes, Aubry manifesta l'intention d'aller passer le mois de mai 
Auderville.

--Viens-tu? demanda-t-il  sa femme, un soir qu'il expliquait ses
projets.

Elle l'avait accompagn jadis; elle sentit cette fois que l'entreprise
serait au-dessus de ses forces. Quitter Bon-Louis pour un mois!...
Dfaillante, elle rpondit:

--J'aimerais mieux rester ici avec mon pre.

--A ton aise! dit Aubry, d'un ton tranquille. Vous viendrez me voir tous
les deux; amenez Bon-Louis Duteux; on lui montrera le phare, et nous
ferons une belle partie de pche, dans la barque  Picquot.

Vevette regarda son mari avec une vague frayeur. Plaisantait-il ou
voulait-il vraiment que le jeune homme allt lui rendre visite?

Aubry parlait srieusement. Pendant que La Haye rpondait, Vevette
baissa la tte avec une pointe de remords; un vague dsir lui prit de
revenir sur sa parole et d'accompagner son mari. S'il et dit un mot en
cet instant, elle l'et suivi sans hsitation. Mais il considrait
l'affaire comme rgle et n'en parla plus.

Au jour fix, il partit sans humeur; sa solitude ne devait gure lui
peser, car, prenant ses repas chez sa soeur, il ne se trouvait jamais
isol. Vevette, sur le pas de la porte, lui dit adieu avec plus de
tristesse qu'elle ne l'avait fait jusque-l. Sa conscience rveille lui
faisait des reproches plus nets que de coutume. Pourquoi
n'accompagnait-elle pas son mari? N'tait-ce pas son devoir?

Elle allait peut-tre lui demander de l'emmener, lorsque Bon-Louis parut
sur la route. D'un ton gai, il changea quelques paroles avec Aubry,
puis celui-ci rassembla les rnes du cheval.

--Allons, dit-il, au revoir, bonnes gens! Venez tous me voir dimanche,
on s'amusera encore lundi.

Il s'en alla. Son dos vot se profila en noir sur le ciel clair,
pendant que la carriole montait au pas le roidillon qui menait  la
lande, et Vevette pensa que tout d'un coup il tait devenu bien vieux...

Bon-Louis tait parti, elle ne le revit pas ce jour-l.

Le lendemain, pendant qu'elle lavait au dou, il passa, portant des
choux htifs, qu'il allait planter. Elle n'tait pas seule; il causa
pendant cinq minutes avec les autres femmes, lui adressa un court:
--Bonjour, Vevette!--et s'en alla.

Durant trois jours encore, il ne la vit que devant des tiers; une
singulire prudence doublait encore celle qu'il avait toujours possde.
Non-seulement il ne parlait  la jeune femme que de choses
indiffrentes, sans aucun sous-entendu qui pt veiller en elle un
souvenir, mais il lui parlait peu, et semblait s'amuser plus volontiers
 causer avec les autres. De plus, il ne la regardait pas, de sorte que
ce fut elle, bientt, qui chercha ses yeux.

Il l'vitait si bien, qu'elle s'en sentit navre. L'exquise sensibilit
qu'elle tenait de la nature s'tait affine jusqu' la torture par les
angoisses et la contrainte des temps derniers; tout  coup, elle se
figura qu'il ne l'aimait plus. Les racontars des bonnes langues
n'avaient jamais tari sur les entrevues de Bon-Louis avec les filles
accueillantes des environs, et ce qui la laissait indiffrente autrefois
la dsesprait aujourd'hui.

Une tristesse affreuse, insondable, tomba tout  coup sur Vevette.
Comment, s'il l'avait vraiment aime, pouvait-il faire si peu de cas
d'elle? En vrit, il s'intressait davantage  la premire venue! Oh!
ces hommes! ils disent d'une faon et ils pensent de l'autre... Mais
pourquoi lui avait-il parl alors? Quel besoin, s'il n'prouvait pas
seulement un peu d'amiti pour elle, avait-il eu de la tourmenter et de
lui rappeler tant de choses qu'elle et bien mieux fait d'oublier?...

--Comme la Vevette devient blanche! dirent un soir les commres.

--C'est qu'il lui ennuie de son mari, rpondit une me charitable.

C'tait vraisemblable; aussi personne n'y contredit.

Ce soir-l, le soleil s'tait couch dans un ciel d'orage, et la nuit
tait aussi chaude que le jour. Aprs avoir servi le souper de son pre,
elle le laissa monter se coucher, et, se trouvant enfin seule, elle s'en
alla dans le jardin. Les murs, avec leur apparence familire,
l'touffaient dans l'espace resserr de la vie de famille: elle voulait
de la libert, la pauvre libert de pleurer seule sous le ciel.

Tout tait noir au dehors, et l'air tide caressait sa joue brlante.
Elle alla au fond du jardin touffu s'asseoir sur un banc protg par une
tonnelle qui regardait la mer; le feuillage des chvrefeuilles et des
rosiers musqus tait grle encore, mais il abritait dj, et les fleurs
sentaient bon.

Elle entra sous l'arceau de verdure; au moment de s'asseoir sur le banc,
elle recula avec un petit sursaut de frayeur, avertie par l'instinct de
la prsence d'un tre humain.

--Ne dis rien, Vevette, c'est moi, murmura Bon-Louis  son oreille.

Il l'avait prise par la taille et fait asseoir prs de lui, sur la
planche troite. Elle se tut, trop surprise, trop mue pour se rendre
compte de ce qui se passait.

D'ailleurs, lorsqu'elle fut assise, il cessa de la tenir et resta prs
d'elle, sans la toucher autrement que par les plis de ses vtements; ils
ne se parlaient pas, et chacun d'eux sentait son me filtrer
insensiblement dans celle de l'autre.

--Pourquoi es-tu venu? demanda Vevette, tout  coup trangement agite.

--Est-ce que je pouvais rester plus longtemps sans te parler? fit-il
tout bas, d'un ton si passionn que la jeune femme sentit un flot de
chaleur vibrante l'envelopper, de mme qu'en se baignant dans la mer, on
est pris et roul par une lame.

--Tu ne t'es gure occup de moi ces temps-ci, pourtant! fit-elle avec
reproche.

Si seulement elle avait pu,  cette minute-l, lui chercher querelle et
l'loigner! Elle l'et voulu, et en mme temps elle sentait que s'il
s'en allait fch, elle se jetterait  ses genoux en le suppliant de
rester.

--Pauvre mignonne! dit Bon-Louis avec un petit rire, tu t'es fait de la
peine  cause de moi! Je ne t'en aime que mieux. Mais tu ne dois pas
croire aux btises qu'on te dira: les gens sont malins, et il faut que
les langues marchent. On leur donnera de l'occupation. Seulement, n'aie
pas la simplicit de t'en inquiter.

Vevette se sentit rassure par tant de franchise; cependant, un doute
lui restait.

--Alors, fit-elle, ce qu'on dit de toi et de cette fille, ce n'est pas
vrai?

Il secoua les paules avec impatience.

--Eh! si, c'est vrai! Il faut bien que ce soit vrai! Sans quoi les gens
se demanderaient o je passe mon temps! Crois-tu qu'un marin comme moi
puisse vivre dans un village comme Clairefontaine sans qu'on lui cherche
une bonne amie? S'il n'y en avait pas, on en trouverait une, sans
tarder, et, avec les yeux que tu me fais depuis huit jours, on ne serait
pas longtemps avant de trouver la vraie!

Un mouvement de pudeur offense dressa Vevette sur ses pieds. Il la
retint, non par la taille, cette fois, mais par son tablier.

--coute, lui dit-il, sans cesser de parler bas; il ne s'agit plus ici
d'enfantillage. Je ne puis pas finir de t'aimer: si j'avais pu, il y a
longtemps que ce serait fait. C'est donc pour la vie, et, si tu te
laisses troubler par les sottises des gens, nous n'avons pas fini de
souffrir. Je t'ai parl de a pour que tu sois tranquille et que tu ne
te fasses point de chagrin inutile. Est-ce entendu?

Elle ne gotait pas trop cette faon d'arranger sa vie, mais elle tait
sans rponse quand il parlait. Elle ne dit rien, et se laissa ramener au
banc. La chaleur semblait augmenter de minute en minute, et les
chvrefeuilles embaumaient.

--Vevette, reprit Bon-Louis, c'est la quatrime fois que je t'attends
ici... J'y suis venu tous les soirs...

Elle sentit sa colre tomber et fondre comme un flocon de neige.

--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit? fit-elle trouble.

--Pour que les gens l'entendent? J'aimais mieux attendre. Je savais bien
que tu finirais par venir. Et si tu savais comme je t'ai appele!

--C'est donc a, que j'avais tant envie de venir! J'en tais tout
impatiente, fit Vevette pensive.

--Si tu savais ce que c'est que d'avoir peur de tout et envie de te
voir, comme je l'ai...

--Je sais ce que c'est! fit-elle, si bas, qu'il la devina presque sans
l'entendre.

--Vevette, dit-il, est-ce que tu crois que nous pourrons vivre comme
cela?

Elle vibra tout entire d'un grand lan de passion purifie par la
douleur et le sacrifice.

--Oui, je le crois, rpondit-elle.

--Et que nous ne ferons jamais de mal, ni  nous, ni aux autres?

--Je le crois!

--Ce sera bien difficile.

Elle soupira sans parler

--Si nous nous en allions, dis? murmura-t-il tout prs de son oreille.

Elle fit un signe de tte nergique.

--Jamais, dit-elle. Mon pre en mourrait.

Bon-Louis baissa la tte.

--Pourtant, reprit-il aprs un instant, si nous nous en allions, il
viendrait nous rejoindre; je suis riche, Vevette, nous pouvons aller
jusqu'au bout de la terre...

--Et les gens, que penseraient-ils de nous?

Il fit un geste de ddain superbe.

--Je me soucie bien des gens! dit-il. Ils diront ce qu'ils voudront,
nous ne les entendrons pas.

--Mon pre en mourrait de honte, dit Vevette, et Aubry en aurait du
chagrin. Ils n'ont pas mrit a.

Les jeunes gens gardrent le silence.

--Alors, jamais? dit Bon-Louis.

--Jamais.

Il la regardait, bien qu'ils pussent  peine se voir, et tout  coup il
prit les deux mains qu'elle laissait tomber sur son tablier.

--Je t'aime, lui dit-il, je t'aime  en mourir. O Vevette, tu ne sais
pas, non, tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer!

--Moi! fit-elle avec un petit rire ironique aussitt teint dans les
larmes. Oh! Bon-Louis! j'ai plus souffert que toi, peut-tre!...

--Non, cela ne se peut pas...

Il serrait ses deux mains  les broyer, et elle en tait heureuse. Tout
 coup, il la repoussa brutalement.

--Non! dit-il, les dents serres, je ne veux plus rester l! Adieu!

--A demain?

--Adieu! Je ne sais quand. Adieu!

L'entre de la tonnelle tait troite; elle lui barra le passage.

--Ne me quitte pas ainsi, dit-elle, je te croirais fch!...

Il fit un grand effort et se calma d'un coup.

--Fch? dit-il en passant les mains sur son front. Non! Malheureux,
oui!

Elle pleurait; il lui reprit les mains.

--Ne pleure pas; ce n'est pas ta faute. Ce n'est pas la mienne non plus.
Allons, je ne veux pas que tu aies du chagrin  cause de moi, ma douce!

Il avait tir son mouchoir et lui essuyait les yeux; elle le laissait
faire.

--Dimanche, reprit-il, en lui parlant comme  un enfant, dimanche, nous
irons  Auderville. C'est aprs-demain, nous nous amuserons, a te
distraira. Tu ne pleures plus, c'est fini?

--C'est fini! dit-elle, souriant  travers ses larmes.

--Bien sage! dit Bon-Louis d'un air content.

Il ne la tenait plus que par un coin de son tablier; ils restaient face
 face sans oser se quitter.

--Adieu! disait-il.--Adieu! rpondait-elle, et ils ne bougeaient ni l'un
ni l'autre. Tout  coup, se penchant sur elle, pour la premire fois il
la baisa violemment, rapidement sur ses lvres entr'ouvertes; avant
qu'elle et pu se dfendre, il tait parti.

Elle mit ses deux mains sur son coeur, courut  la maison, ferma la
porte et se laissa choir sur le sol, devant son lit.

--Mon Dieu! mon Dieu! se dit-elle, il fera de moi ce qu'il voudra... je
suis perdue!

Et elle resta l, anantie.




XXXIV

Le dimanche matin, ds l'aube, La Haye, endimanch, se montra sur sa
porte. Bon-Louis avait promis de les emmener  Auderville avec la
carriole  Boirot, et le brave homme ne se sentait pas d'aise d'une si
belle partie de campagne.

La carriole s'arrta devant la maison. Vevette y monta, un peu ple, les
yeux battus. La Haye s'installa auprs d'elle, et ils partirent grand
train.

--S'il y a du bon sens  monter au trot une cte comme celle-l! dit une
commre.

--Laisse donc! Bon-Louis conduit des gens qui ne sont pas de sa famille,
avec un cheval qui ne lui appartient pas; il n'a pas besoin de se gner,
rpliqua une autre fine mouche. S'il y a de la casse, a ne lui cotera
rien.

L'air vif, et surtout le calme du jeune homme, rassrnrent Vevette.
Elle ne l'avait pas revu depuis leur entretien nocturne, et elle avait
peur de se retrouver en sa prsence. Quand elle le vit si allgre,
plaisantant avec La Haye et ne lui tmoignant  elle-mme que l'amiti
la moins inquitante, elle reprit courage. C'tait pourtant bien dur,
d'avoir quelque chose  cacher. Cette me honnte pliait sous le poids
de la dissimulation, mais elle devait aux autres comme  elle-mme de
montrer vaillante figure, et elle se rsolut  accomplir au moins ce
devoir-l.

--Avoir l'air honnte, se dit-elle, en portant sur mes lvres le baiser
d'un homme qui n'est pas mon mari, c'est un mensonge, soit,--mais a me
punit joliment; j'aimerais mieux tre mprise, ce serait plus juste!
Seulement, je n'ai pas le droit de faire retomber ma honte sur les
autres!

Elle se roidit dans sa dignit, pour cacher le remords qui harcelait son
me.

Aubry les reut trs-amicalement. Quand il embrassa sa femme, celle-ci
faillit s'vanouir; la malheureuse et cru volontiers que la foudre
allait tomber sur elle et l'craser, avant que le ciel permt cette
ignominie. La foudre ne tomba pas cependant, et le ciel ne se mla de
rien. Les htes entrrent, non dans la maison de Michel Aubry, mais dans
celle de sa soeur, contigu, et un beau repas leur fut offert.

Aprs le dner, les hommes allrent en mer; Vevette et sa belle-soeur
restrent sur le rivage, parlant peu, engourdies par la chaleur du
soleil et le repos du dimanche, et suivant de l'oeil les volutions de
la barque.

Vers cinq heures, les marins revinrent, et l'on emporta en triomphe au
logis leur pche abondante, dont une partie fut prpare pour le souper.

--Vous restez jusqu' demain, j'espre? disait Aubry  Bon-Louis.

Une pense horrible traversa l'esprit de Vevette. Avoir sur le mme
palier, dans la chambre voisine de celle qu'elle partageait avec son
mari, l'homme qu'elle aimait... c'tait inadmissible. Elle leva les yeux
pour l'avertir, mais il avait dj rpondu:

--Oui, matre Aubry, je resterai volontiers, puisque vous m'en faites
l'invitation.

Consterne, elle resta immobile, ne sachant comment parer ce coup
imprvu. Tout  coup, elle eut une illumination.

--J'ai oubli chez nous de retirer la clef du cellier, dit-elle; il faut
que je m'en retourne, car si en allant travailler les gars la voient
demain sur la porte, notre cidre en souffrira!

Aubry n'tait pas content; il aimait bien son cidre, mais il avait
compt sur la prsence de sa femme, et de l'une ou de l'autre faon il
se trouvait ls.

Vevette, inspire par la ncessit, sut trouver des arguments si
premptoires, qu'elle rangea tout le monde  son avis.

--Comment, dit Aubry, dcontenanc, on va me laisser tout seul,  cette
heure?

--Si vous le permettez, dit Bon-Louis d'un air pos, La Haye s'en ira
bien avec madame Vevette, et moi je resterai ici jusqu' demain soir,
comme c'tait convenu.

--Comment t'en reviendras-tu, gars? dit La Haye.

--Mes jambes, donc! Elles ont fait plus de chemin en une fois qu'il n'y
en aurait deux fois d'ici Clairefontaine. Allez, La Haye, n'ayez souci
de moi, je ne me perdrai pas en route. Seulement, en rentrant, n'oubliez
pas de donner l'avoine au cheval du pre Boirot, car les garons seront
couchs ou en promenade.

Tout s'arrangeait ainsi. Vers neuf heures, La Haye et sa fille
repartirent seuls. Vevette ne dit pas un mot tout le long du chemin.

En arrivant, La Haye se dirigea machinalement vers le cellier pour y
prendre une poche d'avoine, car pour celle de Boirot, il n'y fallait pas
compter. Les valets taient couchs, et le matre dormait depuis
longtemps. Tout  coup, il leva sa lanterne, et vit que la clef n'tait
pas dans la serrure.

--Vevette, s'cria-t-il, on nous a vol notre clef! Elle venait derrire
lui.

--Que non! dit-elle, je l'ai dans ma poche.

--Comment! tu l'avais! et tu nous as fait revenir de si loin sans
ncessit!

--Je l'avais brouille avec les autres, rpondit posment la jeune
femme, et quand j'ai voulu la retrouver, je n'ai pas pu m'y reconnatre.
Ne grondez pas, pre; j'en suis la premire punie!

La Haye grommela encore un peu. Il s'amusait  Auderville, et avait
regret d'en tre revenu si vite. Mais il avait  soigner une bte
chauffe par la marche et qui n'tait pas  lui; il l'emmena donc par
la bride, et fut plus d'une demi-heure occup  la bouchonner comme il
faut.

Vevette, rentre au logis, avait allum une petite lampe, et, debout
devant la table, sans penser  se dshabiller, elle songeait:

--Va-t-il falloir toujours ruser et mentir comme cela? Mieux vaudrait
mourir tout de suite!

Son dcouragement tait si grand qu'elle en oubliait son amour. Au bruit
des pas de son pre, elle se leva rapidement, et se mit  ranger autour
d'elle.

--Enfin, dit La Haye, voil la bte au repos. Sans reproche, Vevette,
une autre fois, tche d'tre moins tourdie!

--Oui, mon pre, rpondit-elle avec soumission, mais, s'il vous plat,
n'en dites rien  Aubry, il me gronderait, et je...

Elle fondit en larmes, sans pouvoir achever sa phrase.

--C'est bon, on ne lui dira rien! dit La Haye dcontenanc; mais,
Vevette, pour l'amour de Dieu, ne pleure pas comme a, il n'y a pas de
quoi! Je t'ai connue plus courageuse; voil quelque temps que tu es
toute retourne... Est-ce que tu serais malade?

--Peut-tre bien un peu, mais a va passer quand viendra le beau temps.
Embrassez-moi, papa, pour montrer que vous n'tes point en colre et que
vous m'aimez bien tout de mme!

Avec un grand besoin de tendresse protectrice, elle avait pos sa tte
sur l'paule du vieux marin. Il la regarda, touch, comme au temps o
elle tait petite.

--Ces fillettes, dit-il, elles ont beau tre femmes, on les voit
toujours pareilles  celles qui vous grimpaient aux jambes, il y a vingt
ans de a! Allons, bonsoir, ma petiote, fais dodo dans ton bers, on
t'aime bien, va!

Il riait, mais il avait les yeux humides. Vevette l'embrassa deux fois
en lui passant les bras autour du cou, et, quand il l'eut quitte, elle
s'endormit plus tranquille. Le baiser de son pre lui semblait avoir
effac celui de Bon-Louis.




XXXV

Le jeune homme revint le lendemain, tard dans la nuit; comme il le
raconta le jour suivant, on s'tait beaucoup amus  Auderville, et
Vevette comprit toute la sagesse de Bon-Louis. En restant de si bon
coeur, alors qu'elle partait, il avait dtourn pour longtemps les
soupons ventuels d'Aubry.

Elle rougit de tant d'habilet dont elle se trouvait tre complice;
mais, comme toutes les mes foncirement honntes, qui se sont laiss
prendre dans un engrenage moral, elle ne pouvait plus revenir  la
droiture, sans causer quelque catastrophe.

Malgr le chagrin et le remords que lui donnait sa dissimulation, et les
mensonges forcs qu'entranait le secret de son amour, elle n'en voulait
pas  Bon-Louis; elle ne s'en prenait qu' elle-mme, et, dans son dsir
ardent de le voir meilleur et plus noble que tout au monde, elle
s'accusait de sa faiblesse et se persuadait que c'tait elle-mme qui
avait fait tout le mal.

On s'habitue  tout, mme  vivre dans l'angoisse. Aprs huit jours de
cette existence inquite, Vevette avait trouv une sorte de paix.

Elle aimait un autre homme que son mari, cela n'tait point une ide
nouvelle. Depuis quatre ans, elle avait eu le temps de s'y accoutumer.
Elle en tait aime: qu'y pouvait-elle? Rien, assurment. Ils avaient
parl de leur amour: c'tait fcheux qu'ils en fussent venus l, mais on
ne pouvait plus revenir sur une chose faite, et d'ailleurs n'avaient-ils
pas chrement pay ce moment de coupable joie, en renonant aussitt 
la possibilit d'une vie heureuse, qui les et rendus criminels? Ah!
c'tait un commencement d'expiation!

Restait ce baiser.

Oui, ce baiser, c'tait le commencement du crime.--Ici Vevette ne
pouvait excuser Bon-Louis d'aucune faon, et elle aurait d le bannir de
sa prsence pour avoir os...

Le bannir! le pouvait-elle? D'abord la peur du scandale l'en empchait.
On se ft demand dans le pays pourquoi Bon-Louis, si dcid  ne plus
quitter Clairefontaine, s'en allait tout  coup sans crier gare... Et
puis, elle le sentait,--elle ne pouvait plus vivre loin de lui. S'il
s'en allait, elle mourrait.

Mais la faute commise ne se renouvellerait pas. D'ailleurs, l'occasion
ne se reprsenterait plus. Elle n'irait plus au jardin le soir, et
Bon-Louis ne la trouverait jamais seule, elle y tait bien rsolue.

En effet, pendant trois jours, elle vita le jardin et la falaise.
Bon-Louis avait beau tre habile, il ne parvenait  la rencontrer que
bien entoure, ou dans des endroits o le risque d'tre surpris tait si
grand, que lui-mme n'et pas os la regarder comme il savait le
faire...

Un soir, cependant, il se trouva devant elle dans un sentier;  droite
et  gauche on entendait des voix dans les clos derrire les haies. Il
ne pouvait rien lui dire; il se contenta de la regarder d'un air de
reproche, en levant un doigt pour l'avertir.

--Pardonne-moi, dit-elle tout bas, se sentant dfaillir, et le regardant
avec des yeux pleins de supplications muettes.

Il jeta un coup d'oeil rapide autour de lui. Nul ne pouvait les voir,
bien qu'on pt les entendre, s'ils parlaient mme  mi-voix.
Brusquement, comme la premire fois, il se pencha vers elle:

--Oh! non! fit-elle en reculant, pas cela, j'ai peur, peur de toi...

L'expression ardente des yeux de Bon-Louis se voila tout  coup, et il
baissa la tte. Timidement, comme un enfant coupable, il avana la main
vers celle de Vevette et l'emprisonna...

Ils restrent cte  cte, muets, inonds d'un dsespoir terrible, qui
tait aussi de la joie, incapables de se sparer, et rsolus  ne point
aller plus avant.

--Si tu voulais, firent les lvres de Bon-Louis, nous irions si loin, si
loin...

--Non! dit le geste de Vevette.

--Si tu m'aimais...

Elle le regarda avec tant de prire et d'amour qu'il se tut.

--Ne me regarde pas comme cela, dit-il en fermant les yeux. Tu me rends
fou.

--Pardon! fit-elle trs-bas. Je voudrais tant te savoir heureux...

Les voix continuaient dans le champ voisin  rire et  jaser.

--Va-t'en, dit-il tout  coup, en lchant la main qu'il tenait. Va-t'en
vite, et ne viens pas au jardin ce soir. J'y serai peut-tre, peut-tre
t'appellerai-je, mais ne viens pas. Je tcherai d'avoir du courage.
Seulement aies-en aussi, aide-moi, n'est-ce pas?

Il lui parlait avec une confiance si touchante, qu'elle sentit ses yeux
se remplir de larmes.

--Oui, fit-elle d'un signe de tte.

--Je t'aime, dit-il tout prs de sa joue, mais sans l'effleurer.

Au mme instant, s'enlevant des mains, il franchit la barrire du clos
voisin, et tomba au milieu d'un groupe qui l'accueillit par des clats
de rire.

Vevette regagna son logis sans se rappeler comment elle y tait entre.

Ils devaient aller  Auderville le dimanche suivant, et Vevette ne
prvoyait pas la possibilit d'en revenir le mme jour. Elle pouvait
sans doute prier Bon-Louis de ne pas y aller, et c'tait dj quelque
chose. Mais elle serait oblige d'y rester, et la pense de se retrouver
seule face  face avec son mari lui faisait courir des frissons sous la
peau.

Aprs le baiser de Bon-Louis, non, elle ne pouvait plus rejoindre son
mari; c'tait au-dessus de ses forces. Elle aimait mieux se tuer, s'il
le fallait, que de mentir et d'accueillir par des semblants de paisible
affection la tendresse de l'homme qu'elle trompait, au moins moralement.

Depuis douze heures, elle ne songeait plus qu' cela, car le
surlendemain serait le dimanche redout, lorsqu'un messager lui arriva
d'Auderville. C'tait un paysan robuste et intelligent, qui avait
accept de bonne grce une mission pnible.

--Votre gendre, dit-il  La Haye, s'est trouv pris de mal avant-hier,
et l'on ne sait trop ce que c'est; il court des fivres dans ce pays, et
a se gagne. Il vous fait dire de ne pas aller le voir demain, ni vous
ni votre fille, et d'attendre que le mdecin soit venu, pour savoir s'il
n'y a point de danger pour vous  le soigner.

Vevette tait devenue aussi blanche que la nappe tendue devant l'hte
pour lui servir  goter.

--Il est donc bien mal? demanda La Haye, boulevers.

--Ce n'est pas qu'il soit si mal, reprit le messager, mais il est
demeur au lit hier matin, ne pouvant se lever, et je vais lui ramener
le mdecin tout  l'heure, car je m'en vais le chercher  Beaumont.

La Haye terrifi gardait le silence et regardait le porteur de mauvaises
nouvelles comme si  force de le contempler il avait pu en tirer quelque
chose de plus concluant. Vevette, appuye d'une main  la table, la tte
basse, coutait en elle-mme une voix mystrieuse. Elle se redressa et
d'un ton calme:

--J'y vais, dit-elle; vous resterez ici, mon pre.

--Non pas, ma jolie dame, rpliqua le paysan avec fermet. a vous est
absolument dfendu par votre mari. Il a dit: Surtout que ma femme ne
vienne pas, on lui fermerait la porte. Je ne veux pas qu'elle attrape du
mal  cause de moi.

--Quel brave homme que cet Aubry, tout de mme! s'cria La Haye mu.
Mais il a raison, ma fille.

Vevette leva sur lui ses yeux clairs et rsolus.

--J'y veux aller, mon pre; on ne m'empchera pas de faire mon devoir!

--Ton devoir est d'obir  ton mari, et il t'a dfendu d'en courir le
risque! Et si la dfense de ton mari n'est pas assez, je suis ton pre,
et moi aussi je te le dfends!

Vevette baissa la tte et alla s'asseoir sous la chemine. Un monde de
penses douloureuses se remuait en elle. N'tait-ce pas un appel de la
Providence qui lui tendait la main pour la sauver? De quel droit
l'empchait-on de courir  son devoir?... Ah! les malheureux obstins
qui lui barraient le passage, ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient!

--Je vais aller avec vous chez le mdecin, au moins, dit Vevette. S'il
me permet d'aller chez mon mari, vous n'aurez plus rien  dire!

--Pour a, tu peux le faire, je n'y mets pas d'opposition.

Le messager partit sur son cheval, suivi  peu de distance par La Haye
et sa fille, qui voulaient attendre le mdecin sur la route,  son
passage.

L'attente fut longue. Assis au pied d'une croix de granit, commmorative
de quelque accident, peut-tre d'un meurtre, comme la plupart de celles
qu'on rencontre en ce pays, ils se taisaient tous deux, l'esprit plein
de proccupations trangement diffrentes.

La Haye songeait au retard que la maladie de son gendre ne pouvait
manquer d'apporter aux travaux de cette anne. Son inquitude n'tait
pas profonde, d'ailleurs; l'ide de la mort ne se prsente pas si
facilement  ceux qui ont envie de vivre, et, s'il prvoyait des ennuis,
il tait  cent lieues de la pense d'une catastrophe.

Vevette tait crase sous le coup. Cette maladie imprvue de son mari
lui semblait une punition du ciel, ou du moins un avertissement
mystrieux.

--S'il meurt, pensait-elle, c'est le bon Dieu qui m'aura punie. Je
n'aurai plus qu' faire pnitence le reste de mes jours.

Elle se voyait dj dans un couvent, courbe sous le fardeau de son
crime.

--C'est moi qui l'aurai tu, se rptait-elle, pour s'empcher
d'entendre une autre voix, qui murmurait trs-bas au fond de son me les
paroles de Vronique mourante:--Il a presque trente ans de plus que toi,
tu resteras veuve.

Ah! si elle avait pu se boucher les oreilles pour ne pas entendre! Mais
la voix demeurait, malgr ses efforts, lui infligeant une torture de
plus, ajoute  celle de ses remords.

Enfin, le mdecin parut, dans son petit cabriolet, et ils se levrent
pour lui parler.

--Rassurez-vous, mes bons amis, leur dit-il, en retenant son cheval:
d'aprs ce que m'a dit l'homme, ce n'est pas grand'chose. Mais Aubry a
grandement raison de ne pas vous permettre de l'aller soigner. C'est
assez qu'il ait autour de lui sa soeur, qui ne peut pas s'en aller. Et
puis, s'il faut vous parler franc, ni La Haye avec ses rhumatismes, ni
vous, ma bonne petite dame, avec vos joues ples, vous n'tes de force 
lui rendre de vrais services. Vous devriez prendre des fortifiants,
madame Aubry, car vous n'avez pas bonne mine! Du vin de quinquina et du
fer. Venez me voir au premier jour, je vous ferai une ordonnance. Sans
adieu.

--Et des nouvelles, monsieur le docteur? dit Vevette en le retenant du
geste.

--Eh bien, je repasserai ce soir, vers sept heures, envoyez quelqu'un
ici; je lui dirai ce que j'aurai vu.

Il rendit la main, et bientt le cabriolet ne fut plus sur la route
qu'une masse noire, oscillant brusquement sur ses roues grles, comme
une grosse araigne dans un pr.

--Eh bien, fille, allons  nos affaires, en attendant mieux, dit La
Haye. Je m'en vais au pr de haut, voir les gnisses.

--Allez, mon pre. Sur le soir, j'enverrai quelqu'un ici.

Aprs avoir fait ensemble quelques centaines de pas, ils se sparrent,
et La Haye crut sa fille rentre au logis. Mais quand le docteur repassa
 la mme place, ce fut encore Vevette qu'il y trouva. Elle avait err
tout le jour, sans oser retourner en son logis, qui lui faisait peur, 
cause des penses qu'elle y rencontrerait.

--Seule ici,  l'air du soir? dit-il avec un bon sourire. Votre mari
vous tient donc bien  coeur? Ne rougissez pas, ma jolie dame, il serait
 souhaiter que toutes les femmes fussent comme vous! Eh bien,
consolez-vous: votre mari gurira,  moins que le diable ne s'en mle.

--Qu'est-ce qu'il a? demanda Vevette.

--Il a surtout qu'il n'est plus tout jeune, et qu'il a beaucoup
travaill. Par l-dessus une variole assez forte, et voil un homme 
bas. Mais le sang est bon, et nous vous le rendrons avec un nouveau bail
de vie. Ne vous tourmentez pas; il est bien soign.

--Je vais y aller, n'est-ce pas, monsieur le docteur?

--Ah! mais non! C'est contagieux, ces btises-l, il ne faut pas s'y
exposer. D'ailleurs, il ne vous recevrait pas, c'est convenu, vous en
seriez pour votre peine. Il vous aime bien, allez, et a lui cote; mais
il a compris son devoir sans qu'on ait eu besoin de le lui montrer. Il
ne se consolerait pas si vous restiez dfigure! C'est qu'il aime bien
votre figure, et il a raison. Ne vous tracassez pas, et prenez du
quinquina. Au revoir!

Il s'en alla, laissant Vevette au milieu de la route, morne et dsole,
comme la lande qui s'tendait sous ses yeux. Elle revint  pas lents, et
la nuit tombait lorsqu'elle rentra chez elle.

--Tu m'as fait peur, lui dit son pre en la voyant entrer. Je te croyais
partie pour Auderville,  pied, et je t'assure que je n'tais pas
tranquille. Sans Bon-Louis qui me rassurait...

Vevette aperut le jeune homme sous le manteau de la chemine, et un
frisson lui passa sur le corps.

--J'attendais le docteur, dit-elle d'une voix lasse. Je l'ai vu. Il dit
qu'Aubry gurira,  moins que le diable ne s'en mle. C'est la petite
vrole.

Les yeux de Bon-Louis se baissrent; il n'avait pas de raison pour aimer
Aubry, lui, et un verdict plus dcourageant lui et fait plus de bien.

--A votre disposition pour aller chercher des nouvelles, dit-il, en se
levant. Quand vous voudrez, patron, j'irai.

--Merci, garon, ce n'est pas de refus.

Bon-Louis sortit sans que Vevette l'et regard. En ce moment, elle lui
en voulait de sa prsence, et mme de ses offres charitables. Elle l'et
voulu bien loin. Ah! s'il n'tait jamais revenu!

Et bien avant dans la nuit elle sonda son angoisse, sans pouvoir en
trouver le fond.




XXXVI

Tous les jours, on avait des nouvelles. Un va-et-vient s'tait tabli
par la voiture d'Auderville, qui faisait un service rgulier: La Haye,
Bon-Louis, Vevette elle-mme ou tout autre habitant du village se
trouvait sur la lande, au passage du voiturier, et rapportait un
bulletin verbal, toujours rduit  ces mots: Il n'y a pas de mieux,--ce
qui signifiait une aggravation dans l'tat du malade, ou bien: a ne va
pas plus mal,--ce qui tait l'indice d'une amlioration notable.

Les jours se succdaient, et la patience des paysans seule pouvait
supporter ces longues alternatives sans rsultat. Enfin, un matin, un
messager spcial apporta de la part de la soeur d'Aubry un avertissement
trs-grave.

Il est si mal que le mdecin n'en rpond plus, faisait-on savoir 
Vevette.

Elle se tordit les mains dans une angoisse muette qui faisait peine 
voir.

--Mon pre, dit-elle, j'y vais! Il ne sera pas dit que j'aurai laiss
mourir mon mari sans lui dire adieu!

La Haye, fort abattu depuis deux jours par une attaque de rhumatisme,
gardait le coin du feu, et souffrait cruellement. Sa rsistance tait
brise.

--Fais ce que tu voudras, dit-il  sa fille. Je n'ai plus le droit de te
garder, si ton mari est si bas. Mais je ne puis t'accompagner, et tu ne
saurais aller seule. Prends Bon-Louis avec toi.

--J'irai seule, mon pre.

--Pour a, non, je ne le veux pas.

Vevette esprait convaincre son pre, avec un peu de temps et de peine,
mais  peine l'avait-elle quitt pour vaquer aux soins de la maison, que
La Haye avait dpch le servante chez Boirot. Lorsque la jeune femme
rentra dans la chambre, elle y trouva Bon-Louis.

--C'est entendu, dit La Haye; voil le garon qui ne demande pas mieux
que de te conduire, et, comme le cheval du pre Boirot vaut mieux que le
ntre, il prendra sa voiture qui est aussi plus lgre.

--Mais, mon pre...

--En voil assez, fit le bonhomme impatient; vraiment, Vevette, tu
deviens querelleuse, je t'ai connue plus aimable, autrefois! Va
t'habiller.

Elle se retira la tte basse, sans rpondre, et son pre la suivant du
regard:

--La pauvre me, dit-il  Bon-Louis, elle a du chagrin!

Le jeune homme sortit sans rpondre. Un quart d'heure aprs il tait
devant la porte avec la carriole, Vevette y monta prs de lui, aprs
avoir embrass son pre, et ils furent bientt hors du village, non sans
avoir reu les exclamations apitoyes des gens qui connaissaient le but
de leur triste voyage.

Le ciel tait gris et terne, le vent d'est balayait les bruyres avec un
petit bruit de souffle inquitant comme l'auscultation d'une poitrine
malade. Le cheval allait vite, et les voyageurs ne se parlaient pas.

Depuis leur rencontre dans le sentier creux, le jour mme o avait
clat la maladie d'Aubry, les jeunes gens ne s'taient pas revus en
tte--tte; la crainte superstitieuse qui dchirait le coeur de Vevette
ne trouvait pas d'cho chez Bon-Louis, plus endurci par la vie, mais il
prouvait une sorte de timidit, presque de honte,  la vue de celle qui
bientt peut-tre pourrait lui appartenir sans crime. Il craignait de
blesser les sentiments de la jeune femme s'il se montrait indiffrent,
et, d'autre part, affecter une commisration qu'il ne ressentait pas lui
tait impossible. Il avait prfr l'viter, ce qui tait plus
convenable  tous les points de vue.

Ils ne pouvaient pourtant rester muets jusqu' Auderville. Ce fut
Vevette qui rompit le silence.

--S'il meurt, dit-elle, rpondant  sa propre pense, qui la poursuivait
obstinment comme un refrain,--s'il meurt, j'entrerai en religion, oui,
Bon-Louis!

--Tu ne feras pas a! s'cria-t-il en tirant si brusquement sur les
rnes que le cheval s'arrta court.

--Je le ferai! Ce sera ma punition, pour tout ce que j'ai pens, dit et
fait de mal depuis que je suis marie.

--Toi, ma pauvre Vevette, du mal! Le chagrin te tourne la tte,
reprit-il en rendant la main  sa bonne bte, qui reprit un trot
allong. Si quelqu'un a fait du mal, c'est moi, et j'en prends le pch
sur ma conscience. Mais toi, mon pauvre agneau du bon Dieu!

Vevette regardait fixement le bout de la route, comme si elle avait
voulu percer collines et vallons, et apercevoir son mari tendu sur le
lit de son agonie.

--Oui, j'ai mal fait, reprit-elle le front pliss, l'air concentr: je
n'aurais pas d me marier avec la pense d'un autre dans le coeur. Quand
j'ai prononc mon voeu de mariage, j'ai fait un parjure, car je ne
pouvais pas jurer que je serais tout entire  mon mari, puisque j'en
aimais un autre. A cet autre, j'ai pens pendant des annes, me trompant
moi-mme, fermant les yeux pour ne pas voir, me bouchant l'esprit pour
ne pas comprendre... J'ai pch devant Dieu et devant mon mari, et j'en
demande pardon  tout le monde!

--Vevette! s'cria Bon-Louis, effray.

Elle poursuivit, comme si elle faisait une confession publique, avant de
renoncer  tout:

--J'ai pch, lorsque j'allais soigner ton jardin. J'aimais ce jardin,
parce que c'tait le tien, et les fleurs que je cueillais l me
paraissaient avoir meilleure odeur que les autres. C'tait mal. J'tais
marie, j'aurais d donner la clef  mon pre et ne point m'en occuper.

--Vevette, ma douce! supplia Bon-Louis. Elle ne sembla point l'entendre
et continua:

--Quand tu es revenu, j'aurais d fermer les yeux et ne point te voir;
quand tu m'as parl, j'aurais d ne point t'entendre. Au contraire,
j'aimais tes paroles et j'aimais tes yeux... et je ne pouvais m'en
dtacher, et quand tu tais pass, je me retournais pour te voir...
C'tait mal! Quand je t'ai trouv sous la tonnelle, j'aurais d
m'enfuir. Mieux aurait valu crier et appeler le monde que de te souffrir
auprs de moi.

Elle parlait comme dans un accs de somnambulisme, et Bon-Louis, d'abord
inquiet, se grisait  l'entendre. Ces aveux pntraient en lui comme un
filtre d'amour, et, loin de vouloir l'arrter maintenant, s'il l'et
os, il lui et dit: Encore!

--Quand tu m'as bais les lvres, disait Vevette, c'tait comme du feu,
comme une flche rougie qui serait entre dans mon coeur par ma
bouche... J'ai perdu la tte, de ce jour-l, je n'ai plus t 
moi-mme... Je n'ai pens qu' cela; j'y pensais le jour; mais le jour,
je venais parfois  bout de l'oublier, tandis que la nuit... Oh! la
nuit!

--Vevette! s'cria Bon-Louis, tais-toi, tais-toi!

Elle sembla s'veiller d'un songe.

--Q'est-ce que j'ai dit? fit-elle d'un ton lass. Je ne sais plus... Tu
vois bien aprs tout a qu'il faut bien que j'entre en religion!

--Vevette, tu seras ma femme. Le pauvre homme qui s'en va aura eu son
bonheur sur la terre, et nous aurons le ntre, notre temps tant venu.

--Nous, du bonheur? Il n'aurait pas fallu le voler d'avance. C'est le
doigt de Dieu, te dis-je, et il faut que nous soyons punis sur la terre,
si nous ne voulons pas perdre notre me!

Il eut beau parler, elle ne l'entendait plus. Replie sur elle-mme,
elle suivait sa pense, et de temps en temps, au mouvement de ses
lvres, il s'apercevait qu'elle rcitait des prires.

Ils arrivrent devant la maison d'Aubry. La porte tait ferme; les
rideaux des fentres soigneusement baisss ne laissaient pas pntrer le
regard. Au bruit des roues, la soeur du malade parut sur le seuil.

--C'est vous? dit-elle  Vevette. Il vous avait dfendu de venir!

La jeune femme rentra subitement dans la ralit.

--Aubry est un bon mari, rpondit-elle  sa belle-soeur, mais ce n'est
pas une raison pour que je sois une mauvaise femme. Mon pre est malade
et n'a pas pu venir. Bon-Louis Duteux m'a amene dans sa carriole parce
que mon pre ne se souciait pas de me savoir seule par les chemins.
Menez-moi prs de mon mari.

Anne regarda sa mignonne belle-soeur avec quelque piti. Elle tait si
ple et si visiblement fatigue, que tout coeur sensible en et t
touch.

--Il a sa connaissance, dit-elle; nous avons cru au matin qu'il allait
passer, et c'est pour cela que je vous ai envoy prvenir: le mdecin va
venir tout  l'heure. Ne voudrez-vous point attendre sa visite pour
entrer chez mon frre?

--Non, rpondit rsolument Vevette. Je veux le voir tout de suite.

--Attendez au moins que je le prvienne, fit Anne, en hsitant. Il a
tant dfendu de vous laisser entrer! Savez-vous que c'est la variole
noire, et qu'on en meurt comme des mouches, de l'autre ct de la Hague?

--Je n'en sais rien, rpliqua Vevette, mais, noire ou non, la variole
n'est pas pour m'effrayer.

Elle allait franchir le seuil de la maison. Bon-Louis la retint par le
bras, en mme temps qu'Anne elle-mme.

--Il ne serait pas content! dit celle-ci. Et elle entra dans le logis,
fermant la porte  clef derrire elle pour plus de sret.

Vevette et Bon-Louis restrent seuls dehors; une bise aigre traversait
leurs vtements et les transperait de froid; quelques enfants curieux
rdaient  et l, mais les maisons taient closes; on s'tait calfeutr
contre la contagion.

Anne reparut.

--Faites excuse, ma petite belle-soeur, dit-elle; Aubry vous remercie
bien de votre visite et de votre amiti, mais il dit que si vous entrez,
il ne vous le pardonnera jamais. Il vous fait savoir qu'il va mieux, et
que, Dieu aidant, il retournera bientt  Clairefontaine.

Vevette se laissa tomber  genoux sur la premire marche du seuil; ses
sensations taient si fortes et si confuses, qu'elle ne savait les
distinguer. Une grande lassitude mle de joie et de tristesse tait ce
qu'elle ressentait le plus distinctement.

--Il faut aller  l'auberge, continua Anne, en la relevant avec douceur.
Je n'ose vous dire d'entrer chez moi, car les effets de Michel y sont
autant que chez lui. Monsieur Duteux, emmenez-la, et tchez de la faire
manger un peu. J'irai vous y voir tantt.

Bon-Louis prit la main de Vevette qui se laissa docilement emmener, et
il la conduisit dans la salle d'une modeste auberge, dserte  cette
heure. La jeune femme s'assit sur une chaise et resta plonge dans une
sorte de torpeur, pendant qu'on lui prparait un peu de nourriture.

A l'entre du mdecin, une heure plus tard, elle se dressa en sursaut.

--Allons, calmez-vous, madame Aubry, lui dit-il joyeusement. Votre mari
est hors de danger, ce n'est qu'une affaire de patience, mais il ne faut
pas le voir; voici le temps le plus dangereux qui va commencer pour les
autres. Il vous fait dire de rentrer bien tranquillement chez vous, et,
ds qu'il sera en tat d'tre transport, on vous le conduira.

--Il est sauv, bien sr, monsieur, vous ne me trompez pas? demanda
Vevette.

--Ma parole!

--C'est bon, alors, dit-elle, je vous remercie.

Elle tait retombe sur sa chaise; ses lvres formrent quelques mots
indistincts, puis son corps s'affaissa un peu  gauche.

--Diable, voil ce qu'il ne faut pas! dit le docteur en la rattrapant au
passage.

Il mouilla son mouchoir et l'appliqua sur les tempes de la jeune femme,
pendant qu'il lui faisait respirer un flacon de sels.

--Promenez-la au grand air, dit-il  Bon-Louis, et ramenez-la chez elle
ds que vous pourrez. Qu'on la mette au lit, et qu'elle s'y tienne.
Malgr sa belle apparence, cette femme-l n'est pas forte. Dites  son
pre qu'il en ait bien soin.

Le bon docteur disparut; la silhouette trange de son cabriolet s'en
retourna vers Beaumont, non sans entrera plus d'une reprise dans de
petits chemins de traverse d'o le brave petit cheval avait toute la
peine du monde  le faire sortir. Mais les malades ne choisissent pas
les plus beaux endroits pour s'y installer, disait-il  ceux qui
s'tonnaient de lui voir un quipage si crott.

Le soleil tait trs-bas lorsque Vevette quitta Auderville. L'aprs-midi
s'tait coule en alles et venues, en dtails futiles, en ces mille
choses auxquelles le paysan est expert quand il s'agit de perdre du
temps. Enfin, aprs s'tre fait rpter cent fois qu'Aubry tait hors de
danger, qu'il la remerciait d'tre venue, qu'il serait bientt en tat
de retourner au pays, elle se dcida  monter dans la carriole o
Bon-Louis prit place  son ct, et avec un long regard en arrire, elle
tourna le coin de la maison.

Le cheval prit le pas pour monter l'interminable cte qui mne aux
hauteurs o serpente la route; et, pour la premire fois depuis le
matin, Bon-Louis adressa directement la parole  Vevette:

--Eh bien, es-tu contente,  prsent?

--Oh! oui, fit-elle avec un soupir.

--Tu as ce que tu voulais? Tu n'entreras pas en religion?

Elle dtourna la tte.

--Je le devrais peut-tre! murmura-t-elle.

--C'est a qui nous avancerait tous! Voyons, ne dis plus de btises.
Tout va aller comme devant, je suppose. Tachons de n'tre pas trop
malheureux.

Au fond de son coeur, le brave garon et prfr pour Aubry le repos
d'une belle tombe orne d'une croix toute neuve; mais son me n'tait
pas mchante, et il prouvait une sorte de soulagement momentan 
croire qu'il ne souhaitait pas la mort d'autrui pour l'avnement de son
propre bonheur.

Ils taient arrivs au haut de la monte, la mer s'tendait  leur
droite, pour ne plus les quitter qu' l'entre de Clairefontaine. Le
ciel tait d'une splendeur trange et sinistre. Un entassement de nuages
couleur de pourpre fonce s'croulait lentement sur un fond d'or en
fusion. L'Ocan, clair par une nappe de lumire, tait aussi couleur
d'or liquide, et les les anglaises Jersey, Guernesey, Aurigny y
dcoupaient leur ctes denteles en masse d'un violet sombre, riche et
triste  la fois. Jamais spectacle plus grandiose n'avait frapp leurs
yeux.

--Regarde, dit Bon-Louis, j'espre que le soleil nous donne une
illumination avant d'aller se coucher.

Elle tourna la tte de son ct, et vit cette indescriptible splendeur.
L'or et le pourpre attrist se mlaient de minute en minute, transforms
tour  tour, et prenant des formes mystrieuses...

Soudain, Vevette sentit que cet embrasement du ciel passait en elle, et
elle comprit que, malgr elle, malgr ses remords, ses luttes
dsespres, ses rsolutions hroques, elle avait espr... espr
d'tre un jour  Bon-Louis, sans honte et sans crime.

--Vois-tu! lui dit-elle, en indiquant de la main les masses croulantes
qui semblaient s'effondrer dans le brasier ouvert au bord de l'horizon,
tout a, c'est comme nous! Cela brille, cela brle, et tout  l'heure il
n'y aura plus rien que du noir et du froid!...

Bon-Louis enveloppa le cheval d'un violent coup de fouet, et il partit
si vite, que le vent leur cinglait le visage. Malgr eux, ils
regardaient le ciel  tout instant; et, comme l'avait dit Vevette, les
nuages tout  l'heure ardents s'assombrissaient, devenaient ternes, puis
noirs et menaants. Une bande sombre sortit des flots et monta
lentement, dvorant l'espace embras; le paysage devenait lugubre, une
rafale courba les ajoncs, et Bon-Louis fouetta encore une fois le
cheval, qui prit le galop.

Peu leur importait de mourir en cette heure de torture intrieure; tout
valait mieux qu'une telle vie. Aprs avoir parcouru ainsi quelques
centaines de mtres, le cheval reprit une allure plus rgulire, encore
que trs-rapide.

--Vois, dit Bon-Louis en montrant du bout de son fouet les nuages
entasss par grandes masses grises; on dirait de la cendre.

--Le feu couve! rpondit Vevette, qui se souvint de ses mditations
devant l'tre.

En effet, une troue lumineuse se fit jour, remplit le ciel et la terre
d'une lueur fauve intense, effrayante, solennelle, puis disparut et
laissa le monde dans l'obscurit comme aprs un bouquet de feu
d'artifice.

--Le feu meurt aussi, dit Vevette d'une voix grave. Si nous pouvions
mourir, Bon-Louis, cela ne vaudrait-il pas mieux?

--Mourir? On a bien le temps! Vivre! rpondit-il d'un air sombre. Nous
voici arrivs, Vevette. Va te promener demain sur la grve,  l'heure o
la mer a presque fini de remonter. J'ai  te parler. Tu ne peux pas me
refuser a. Si tu ne viens pas, je me casse la tte sur les roches.
Viendras-tu?

--Je viendrai, rpondit-elle.

Ils taient dsesprs et farouches, prts  faire un mauvais coup, qui
sait! Si quelqu'un se ft jet sur leur passage avec une insulte,
Bon-Louis tait dans une disposition d'esprit  le tuer d'un coup de
couteau. Quant  Vevette, elle se ft prcipite sans mot dire en bas de
la falaise, si Bon-Louis lui avait tendu la main en lui disant: Allons!

--Je sais ce qu'il me veut, pensa-t-elle: il veut me proposer de mourir;
eh bien, soit. J'aime mieux cela!

Ils arrivaient devant la porte de La Haye.

--A demain? dit Bon-Louis.

--A demain, rpondit-elle avec fermet.

Et elle entra dans la maison, o son pre l'attendait fort inquiet.

--Papa, dit-elle, Aubry est sauv. Nous le verrons avant trois semaines.

--Dieu soit lou! s'cria La Haye, mais comme tu me dis a!

--Je n'en puis plus, dit-elle, j'ai failli perdre connaissance tantt 
l'auberge. Mais ce ne sera rien. Seulement, je vais me coucher, car je
suis rompue. Je vous dirai le reste demain, papa.

La Haye monta dans, sa chambre, mais Vevette, tendue dans son lit, n'y
put trouver le sommeil. Toute la nuit elle se reprsenta l'heure du
lendemain o Bon-Louis et elle, se tenant par la main, s'avanceraient
vers les flots pour y trouver le seul repos qu'il leur ft donn de
jamais partager.

La mer avait bientt fini de remonter; pousses part le vent d'ouest,
les vagues dj pleines dferlaient lourdement, envoyant des gerbes
d'cume en avant, jusqu'au pied de la falaise.

--O va-tu? dit La Haye, au moment o sa fille prit un fichu de laine
dans l'armoire pour le jeter sur ses paules.

--Je vais me promener en bas sur le sable. J'ai mal  la tte, rpondit
Vevette.

Le vieillard regarda avec une tendre piti le visage ple et les yeux
cerns de son enfant.

--Tu feras bien, dit-il; tu as l'air minable... Tu ne t'es pas donn
assez de mouvement ces temps derniers...

Vevette rejeta la tte en arrire avec un geste qui en aurait dit long 
son pre, s'il avait eu l'ide de l'observer, et, sans oser l'embrasser,
elle franchit le seuil en lui disant:--A tantt.

Elle tremblait d'impatience et de dsespoir, en descendant le chemin
rapide, qu'elle n'tait pas sre de remonter jamais. Qu'allait-il
vouloir d'elle, celui qui lui avait pris son me et sa volont? La mort
serait la bienvenue.

Tout autour d'elle avait l'air d'activit mchante qui accompagne les
temptes de vent d'ouest sur cette cte expose aux plus furieuses
rafales du large. Les herbes et les ajoncs de la falaise se hrissaient
et semblaient grelotter convulsivement. Couverte de moutons blancs qui
tranchaient avec un clat sinistre sur son bleu dur, la mer avait
l'apparence d'une ennemie; les vagues accouraient courtes et presses 
l'assaut des rochers noirs, que l'cume couvrait et dcouvrait cent fois
en une minute. Le granit, battu en tous sens, rsonnait comme du mtal,
et l'on et cru entendre sonner des appels de clairons; des tambours
semblaient battre la charge sur les roches sonores, pendant que des sons
aigus de fifres et de voix humaines clataient dans le lointain avec une
ardeur froce; et dans les silences, les grosses lames s'abattaient sur
le sable sourd avec le bruit et les secousses de la canonnade...

--C'est comme une bataille! pensa Vevette. S'il faut mourir, je n'ai pas
peur!

Elle regarda les vagues furieuses comme pour les dfier.

--Si vous me voulez, leur dit-elle, vous m'aurez tout  l'heure, mais
pas avant que j'aie vu ce que mon coeur demande!

Une tendresse chaude, mue, romanesque, o se mlaient des fragments de
vieilles romances, treignait le coeur de Vevette. Toute la posie
inconsciente de sa vie chantait en elle un chant d'amour et de douleur;
au moment de dire adieu  la vie, elle se rappelait comment les autres,
ceux qui racontaient les drames d'amour, pleuraient les amants  leur
dernire heure...

--C'est beau, pensait-elle, de mourir plutt que de succomber! Il y a eu
des gens qui ont fait de mme; c'taient de braves coeurs... Pauvres
malheureux, comme nous, ils souffraient tant, qu'ils ne pouvaient plus
supporter la vie...

La mort lui apparaissait comme une libratrice, au milieu d'une gloire:
des cris de triomphe, beaucoup de lumire, le ciel tout blanc, avec des
ailes d'anges et des pavillons clatants flottant partout, voil ce
qu'elle entrevoyait confusment comme l'avenir prochain. Elle aurait la
main de Bon-Louis dans la sienne, et ils entreraient tous deux dans
l'ternit comme dans une apothose. Tantt, lorsque le soleil couchant
inonderait lamer et la falaise de teintes de feu, le ciel s'ouvrirait
devant eux, et ils s'envoleraient, dlivrs, radieux, dsormais
insaisissables...

Ce n'tait pas un crime de mourir ainsi, c'tait un droit! Quand on ne
peut plus supporter son mal, en s'en dlivre. Quoi de plus naturel?

Elle allait vite, extraordinairement lgre et adroite, songeant 
toutes ces choses, si rapidement, qu'elle ne pouvait s'arrter  aucune.
Il lui semblait avoir dans la tte un kalidoscope se mouvant de
lui-mme, et qui lui prsentait les penses et les tableaux avec une
rapidit faite pour lui donner un peu de vertige. Qu'importait,
d'ailleurs? Tout  l'heure, avec Bon-Louis, elle aurait le temps de
reprendre ses ides et de causer tranquillement.

La mer montait, et la bande de sable entre les flots et la falaise
devenait de plus en plus troite; Vevette dpassa le petit cap qui
bornait de ce ct la vue de la grve aux habitants de Clairefontaine,
et, comme elle l'avait prvu, elle aperut Bon-Louis qui l'attendait.

Sans changer une parole, ils firent quelques pas de conserve, puis le
jeune homme fit entrer Vevette dans la grotte, celle que la mer allait
tout  l'heure fermer du ct du rivage, et dont lui seul connaissait le
chemin par la falaise, chemin mieux fait pour les oiseaux des grves que
pour un tre humain. La petite cascade tombait en gouttes brillantes sur
les scolopendres qui tapissaient le rocher, formant une nappe
transparente et fine; le granit, de formes bizarres, arrondies, poli par
les vagues depuis des milliers d'annes, tait aussi doux  l'oeil que
le plus beau marbre. C'tait un lieu tranquille et sr, ferm  la vie
du dehors. Seul l'Ocan allait y pntrer tout  l'heure, mais il ne
pourrait en atteindre le fond,  moins d'une vague furieuse, pousse par
un vent de tempte. Le danger existait, bien que son approche ne ft
gure vraisemblable pour ce jour-l.

Avant de rejoindre Vevette, Bon-Louis explora du regard la falaise et la
grve: personne ne se montrait, et  cette heure, les douaniers ne
s'occupaient plus de ce coin de terre, dsormais inaccessible; puis il
se glissa sous la cascade, assez adroitement pour en tre  peine
clabouss, et s'approcha de la jeune femme, qui l'attendait, debout,
les lvres blanches et les sourcils froncs.

--Que voulais-tu me dire? fit-elle sans dtourner les yeux.

--Je veux te parler librement,  coeur ouvert, comme je n'ai jamais pu
le faire. Si dans toute notre vie nous n'avons que ce moment, eh bien,
nous l'aurons eu. Assieds-toi.

Le sable doux et fin, couleur de son, s'tendait au fond de la grotte;
elle s'y assit, et lui prs d'elle, pas trop prs cependant.

Aprs avoir tant souhait cette heure, qu'ils n'avaient jamais espre,
ils ne savaient plus que se dire. Tant d'amertumes, de regrets, de
craintes cuisantes se dressaient entre eux, que leur me dbordait de
tristesse sans pouvoir s'pancher. Ils n'osaient se regarder, car leurs
yeux taient peut-tre pleins de colre, ils s'taient tant fait
souffrir l'un l'autre!

Une vague en se brisant contre le rocher qui gardait l'entre de la
grotte envoya une fuse de gouttes d'eau presque  leurs pieds. Ils
allrent s'asseoir tout au fond, o l'eau n'tait pas monte depuis bien
des mois peut-tre; le jour n'arrivait l que faiblement; ils se
sentirent plus  l'aise et se regardrent en silence.

Qu'ils taient ples tous deux, et que la souffrance les avait changs,
depuis le jour d'automne o ils s'taient trouvs face  face, dans le
jardinet de Sainte-Croix!

Ils y pensrent en mme temps, et un mouvement d'indicible commisration
unit leurs mains glaces. Pauvres tres, bons et tendres, qu'ils avaient
eu de chagrin, depuis ce jour de leur rencontre, o la vie paraissait
dsormais devoir leur tre douce et paisible!

--Cela me fait mal de te voir ainsi, dit Bon-Louis avec l'accent de la
plus douloureuse tendresse. C'est  cause de moi que tu es devenue si
ple... Vevette, j'aurais mieux fait de ne jamais revenir.

--Oui, dit-elle, mais c'est fait maintenant, nous n'y pouvons plus rien.

Les vagues n'entraient pas directement dans la grotte; elles frappaient
les rochers au dehors, et, de temps en temps, un remous envoyait 
l'intrieur un flot tranquille qui formait un petit tang, dont le
niveau montait trs-lentement.

--Je t'aime, dit tout  coup Bon-Louis, je t'aime au del du possible!
Tu ne peux pas savoir ce que j'ai souffert pour toi...

--Autrefois! dit-elle tristement.

--A prsent! Autrefois, c'est loin; quand je regarde ce que j'ai endur
depuis six mois  ct de ce que je souffrais alors, je me dis que dans
ce temps-l j'tais heureux, et que j'tais un imbcile de me plaindre!
Mais maintenant, oh! maintenant!...

Elle lui jeta un regard de piti profonde et pleine d'angoisse.

--Je suis jaloux, vois-tu, reprit-il; je suis jaloux de ton mari...

Elle dtourna la tte et soupira.

--Quand je pense que tu es  cet tre-l, au lieu d'tre  moi, j'ai
envie de le tuer,--et, plus souvent encore, j'ai envie de te tuer!

--Je ne demande pas mieux, dit-elle d'une voix lente et dsespre, je
suis venue pour cela.

Il la prit par le bras et le serra  la faire crier; elle lui sourit
faiblement. Il l'attira violemment  lui, et ils restrent immobiles,
muets, enivrs et briss par cette treinte, la premire, depuis dix ans
qu'ils s'aimaient.

Les bras de Vevette se dnourent, mais Bon-Louis la reprit, et posa sa
tte sur l'paule de celle qu'il avait toujours aime. Il l'avait tant
aime, que, mme  cette heure, le bonheur de sentir battre sous la robe
de laine le coeur qui lui appartenait suffisait  sa tendresse exalte.

--Je suis sans force, dit Vevette, en fermant les yeux. En venant ici,
j'ai manqu  mon devoir; je n'ai plus le courage de mentir; nous allons
mourir, n'est-ce pas?

--Si tu le veux! rpondit-il, en la serrant contre lui. Je n'ai plus de
volont que la tienne; nous ferons ce que tu voudras; mais laisse-moi te
regarder; dis-moi que tu m'aimes!

Elle leva sa main droite.

--Si je t'aime! fit-elle d'une voix basse et pntrante qui semblait
verser de la lumire dans la poitrine de Bon-Louis. Je t'aime plus que
ma vie plus que mon devoir, plus que mon honneur; je t'aime assez pour
mourir contente avec toi. J'ai trop souffert, vois-tu, il faut que a
finisse.

--Et moi! dit-il, penses-tu que j'aie moins souffert que toi?

--Je ne sais pas... Je crois qu'une honnte femme qui ment est plus
malheureuse que qui que ce soit, vois-tu! Tu ne peux pas te figurer ce
que c'est que de regarder les gens en face quand on n'a pas la
conscience tranquille. Moi, je ne puis pas! Je dtourne la tte, et
alors je me figure que tout le monde sait pourquoi! C'est horrible!

--Tu es bien bonne de te faire tant de misre pour cela, dit Bon-Louis;
les autres n'ont pas la conscience aussi nette que toi, tu peux en tre
certaine. Je ne peux pas te dire que tu es trop honnte parce que cela
ne se dit pas, mais, entre toutes les femmes, il n'y en a, bien sr, pas
une qui soit si dlicate et si fire.

--Et je suis ici, avec toi, pendant que mon mari se meurt peut-tre
l-bas! fit Vevette d'un ton de dgot profond. Je suis une misrable!
Voil la vrit. Heureusement, la mort purifie tout!

--Oh! chre! oh! douce! s'cria Bon-Louis, regarde moi, encore,
encore...

Elle le regardait sans trouble, ravie, emporte par l'amour et le
souhait de la mort, dans un rve idal o la volupt n'tait plus un
crime. Soudain il la prit sur son coeur, et lui ferma les yeux sous ses
baisers.

--Non, dit-elle, en essayant de se dbattre, nous avons promis de
mourir,--mourons encore innocents...

--Pour cela, non! fit Bon-Louis, les dents serres, avec une sourde
colre, personne n'y croirait, et nous aurions t dupes de nous-mmes!
La mort sera bonne aprs, mais je ne veux pas mourir avant d'avoir eu
tout le bonheur que tu peux me donner!

Elle luttait, mais elle tait vaincue d'avance. Le salut de son me ne
comptait plus pour elle. La mort n'allait-elle pas la dlivrer de tous
ses devoirs et de toutes ses promesses? Qu'importait  l'poux qu'elle
ne devait plus revoir, qu'elle l'et ou non trahi  cette minute
suprme? Ce n'tait plus  lui de pardonner, mais  Dieu seul,--et
celui-l savait ce qu'elle avait souffert!

Les vagues, amorties par leur choc contre le portique de la grotte,
entraient pour ainsi dire apaises, et venaient mourir plus bas,  leurs
pieds.

--Vevette, fit Bon-Louis, dis-moi que tu m'aimes, que tu es  moi de ton
plein gr, et que tu ne regrettes rien.

--Rien! dit Vevette en fermant les yeux, que de ne pas t'avoir dit plus
tt que je t'aimais!

La grotte se remplit peu  peu d'une lumire glauque, douce et
mystrieuse, qui envoyait des reflets d'or sur les parois de granit; le
soleil brillait au dehors, et l'onde illumine par transparence jouait
capricieusement sur le sable.

La mer avait cess de monter et ne commenait pas encore  redescendre;
le clapotis trs-doux des vagues amollies berait le rve des amants,
qui ne savaient plus s'ils taient encore sur la terre, ou bien si leur
rve de mort tait dj devenu une ralit. Enfin, Bon-Louis, appuy sur
le coude, regarda Vevette, qui lui souriait, transfigure par la
passion. La lueur dore qui flottait dans la grotte donnait  ce beau
visage des teintes d'une merveilleuse finesse.

--Ma douce! dit Bon-Louis, nous sommes en paradis!

Elle continuait  lui sourire, quand tout  coup elle se leva, les
traits contracts.

--Allons, dit-elle d'une voix brve, nous l'avons promis, maintenant, il
faut mourir!

--Mourir! fit Bon-Louis, en la reprenant dans ses bras, mourir quand la
vie est si belle, quand tu es  moi, quand nous pouvons tre si heureux!

Elle se dgagea de son treinte.

--Tu l'as promis, dit-elle. Est-ce que tu m'aurais trompe?

Il redevint trs-grave, comme Un homme soudainement dgris.

--Trompe! Non pas! Je voulais mourir hier, je le voulais
aujourd'hui,--maintenant je ne veux plus! Tant que ma vie a t un
enfer, j'ai souhait la mort, mais  prsent je veux vivre, vivre aim
de toi, plus heureux que tous les rois du monde. O ma Vevette, ma joie!

Elle le repoussa avec un emportement farouche.

--Heureux? toi? C'est possible. Mais moi, qui ne me suis donne que pour
mourir aprs, je tiendrai ma parole.

Elle courait vers l'entre de la grotte, il la retint, avant qu'elle et
touch l'eau qui dcrivait des zigzags lumineux  ses pieds.

--Si tu meurs, je mourrai, lui dit-il d'un ton ferme. Mais soyons
raisonnables, Vevette; il sera toujours temps de mourir quand... quand
Aubry reviendra.

Elle baissa la tte, comme sous un coup de massue.

--Je ne pourrais pas, je te le jure, savoir que ton mari rclame ses
droits sur toi, et te laisser vivre prs de lui. J'ai support bien des
choses, avant... mais  prsent je ne le saurais. Si Aubry revient de sa
maladie, et s'il veut jamais tre pour toi autre chose qu'un ami, viens
me chercher, et nous mourrons sur-le-champ... veux-tu me le promettre?

Elle fit un geste dcourag.

--A quoi sert de promettre? dit-elle; nous avions promis, et tu vois
comme nous tenons!...

--Cela, c'est autre chose, rpondit-il. Mais je ne supporterais pas ce
que je viens de te dire. Vevette, cela ne te semble donc pas bon de
vivre heureux en nous aimant? De savoir que je ne pense qu' toi, que je
ne vois que toi?... Tu ne m'aimes donc pas autant que tu le disais?

--Ne me demande jamais si je t'aime, fit-elle gravement. Je viens de te
donner plus que ma vie, et tu ne veux pas m'accorder la seule chose qui
pouvait m'en consoler. Tu vas tre heureux, et moi je serai malheureuse;
mais, puisque tu le veux, c'est bien.

--Mais je ne veux pas que tu sois malheureuse! s'cria Bon-Louis, qui
fondit en larmes.

La vue de ces larmes d'homme, verses pour elle, produisit un effet
extraordinaire sur Vevette. S'asseyant sur le sable, elle attira  elle
celui qu'elle aimait au del de tout, et elle le consola, comme s'il et
t un petit enfant.

--Ne pleure pas, lui disait-elle, n'aie pas de chagrin, mon mignon. Je
serai heureuse, je ferai tout ce que tu voudras, mais je ne veux pas que
tu aies du chagrin.

--Tu m'as dit que tu serais malheureuse! rpondait Bon-Louis, suffoqu
par les sanglots.

--Non, je ne savais pas ce que je disais, j'tais en colre, vois-tu!
Mais je serai contente, tu verras bien. Je t'aime tant! Rien que de te
voir heureux, cela me rendra toute gaie, tu verras.

Ils s'adoraient, et depuis si longtemps! Leurs larmes furent bientt
remplaces par des sourires; le reflet dor se retira peu  peu de la
grotte, avec la mare dcroissante, et les rayons du soleil sur son
dclin vinrent effleurer le sable encore mouill  leurs pieds.

--Dj si tard! dit Bon-Louis, comme rveill en sursaut. Voil le
soleil qui va se coucher. Qu'est-ce qu'on va dire en te voyant rentrer?

Vevette avait recouvr tout son sang-froid. Une fois rsigne  vivre,
elle reprenait ses facults de courage et de dcision.

--Je dirai que j'ai fait une grande promenade, et que la mare m'a coup
le chemin du retour. Ne t'inquite pas pour moi.

--Je viendrai un moment ce soir, dit Bon-Louis en la retenant: attends
que je regarde s'il n'y a personne dehors.

Il avana prudemment la tte, le corps garanti par les rochers, et
revint prcipitamment vers Vevette.

--Voici un douanier qui vient, dit-il tout bas. Tu sortiras quand il
sera pass. Moi, je m'en vais bien vite par mon chemin d'en haut.

Avant qu'elle st par o il tait pass, il avait disparu dans la faille
troite au fond de la grotte.

Le douanier passa en effet; mais s'il jeta dans la grotte un regard, il
ne parut pas y remarquer la figure de Vevette, peu visible dans
l'obscurit, et rendue plus indistincte encore par le rideau de la
petite cascade.

Quelques instants aprs, elle sortit, et se dirigea vers le village.

--Tiens, madame Aubry! dit le douanier, qui s'tait arrt au pied de la
falaise. D'o venez-vous donc, que je ne vous ai vue ni devant ni
derrire moi?

--J'tais dans le Trou aux Fes, dit-elle; je vous ai bien aperu, mais
vous n'avez point fait mine de me voir.

Le douanier ne fit point de commentaires, et remonta la falaise en
causant avec elle de choses et d'autres.

La Haye attendait sa fille avec une certaine impatience.

--Que tu as tard! lui dit-il. Bon-Louis sort d'ici. Si tu avais t l,
je l'aurais invit  souper.

--Ce sera pour une autre fois, mon pre, rpondit-elle.

Quand elle se trouva seule, le soir, elle descendit au fond de sa
conscience, et fut tonne de la trouver si tranquille.

--C'est parce que je suis dcide  mourir, se dit-elle. Pourtant,
j'aurais cru que cela m'aurait fait plus d'effet! Je ne puis songer 
autre chose qu' Bon-Louis. Aubry serait mort et enterr depuis dix ans,
que je n'y songerais ni plus ni moins! Quelle drle de chose que la
conscience! a ne parle que quand a veut. Et, avec toute la bonne
volont du monde, en ce moment-ci, je ne pourrais pas me trouver un
remords!




XXXVII

La plus grande prudence tait impose aux amants par leur situation. La
prsence du douanier n'avait pas laiss de donner de l'inquitude 
Bon-Louis; il s'tait rassur peu  peu, mais ses prcautions
mticuleuses de paysan normand contrariaient son ardeur d'amant. Deux ou
trois fois, il se glissa sous la tonnelle du jardin de Vevette, o elle
le rejoignit sans qu'il et besoin de l'avertir de sa prsence; mais ces
entrevues d'une minute ne faisaient qu'exasprer son dsir. Il essaya de
proposer  son amie de le retrouver dans quelque endroit. Elle refusa:
son me timore attachait une sorte de prdestination  la grotte:
c'tait l et non ailleurs qu'elle et consenti  le revoir. Or, le
temps de morte-eau, o la mare baisse et monte beaucoup moins que de
coutume, tait venu pendant ces alternatives, et force leur serait
d'attendre que la mare se relevt, pour tenter encore une visite au
Trou des Fes.

Quinze jours s'coulrent ainsi. Les nouvelles de Michel Aubry taient
tous les jours meilleures, et, bien qu'il et ritr sa dfense de
laisser entrer sa femme, il parlait de revenir bientt, comme d'une
chose sre.

La pense de ce retour irritait au plus haut point Bon-Louis: ne pas
voir Vevette prs de lui, passe encore, si dur que ce ft; mais la voir
jour et nuit occupe d'un autre, c'tait plus qu'il n'en pouvait
supporter.

Les ides de suicide s'taient envoles bien loin. Il tenait  la vie,
dsormais; il y tenait d'autant plus qu'il aimait plus follement cette
Vevette qu'il voyait tous les jours, sans pouvoir jamais la serrer dans
ses bras. Ce qu'il voulait maintenant, c'tait vivre, et vivre avec
elle. Son bien du Cotentin vendu, l'argent en tait rest chez le
notaire de Sainte-Croix; un jour, il s'en alla tout seul, sans rien
dire, le reprendre et le porter  Cherbourg, chez un banquier o il
tait certain de pouvoir le redemander  toute heure. Sans se
l'expliquer clairement  lui-mme, il prparait un plan de fuite.

--Si Aubry faisait dire qu'il revient, pensait-il, la peur qu'en aurait
Vevette la dciderait  partir avec moi!

Le quinzime jour aprs celui qui avait dfinitivement nou leurs
existences, il trouva Vevette auprs de la hutte des douaniers. Les yeux
perdus au loin, elle regardait la mer et l'horizon, o trois bateaux 
vapeur laissaient une longue trane de fume grise. L'le d'Aurigny,
claire par le soleil du matin, semblait tout proche, et l'on en voyait
distinctement les maisons blanches.

--Vois-tu cette terre-l, dit Bon-Louis sans lever la voix; c'est la
terre anglaise; on y vivrait libres et contents. Un petit bateau et
quatre heures de mer... ce n'est pas bien difficile!

Elle le regarda, et ses yeux, pour la premire fois, exprimrent un
consentement sans rserve.

--C'est aprs-demain le march de Cherbourg, continua Bon-Louis; il ne
manque pas de choses  acheter pour une mnagre, et moi, j'aurais
besoin d'avoir un harnais neuf de labour. Il y a un bateau pour Aurigny
 quatre heures de l'aprs-midi; on y serait arriv  la nuit.

Vevette, silencieuse, le regardait de toute son me, et ce regard
disait: Emmne-moi!

--Si tu as des commissions, reprit Bon-Louis tout haut, donne-les-moi:
j'accompagnerai peut-tre bien la fille de ferme qui va vendre le beurre
au march, et je te rapporterai tout ce que tu voudras.

--Merci, dit Vevette.

Une coiffe blanche parut au dtour du sentier; l'oreille exerce de
Bon-Louis avait saisi le bruit des pas avant que la femme ft visible.
C'tait la servante de Vevette.

--Madame Aubry, dit-elle, tout essouffle, venez-vous-en vite  la
maison!

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Vevette, indiffrente.

Elle n'avait dit ni oui ni non, mais elle sentait bien en elle-mme
qu'elle partirait avec Bon-Louis, et rien ne l'intressait plus.

--Il y a que votre homme vient d'arriver dans la voiture  sa soeur, et
la maison est pleine de monde.

--Mon mari? dit trs-lentement Vevette.

--_Vre_! Votre pre ne sait o donner de la tte sans vous!

--J'y vais! rpondit la jeune femme. Bon-Louis tait rest immobile. Ils
changrent un regard.

--Viendras-tu? Il faut que tu viennes! disaient imprieusement les yeux
de l'amant.

--Je suis condamne! rpondirent ceux de Vevette.

Elle passa lentement, suivant sa servante, et Bon-Louis sentit que le
soleil venait de se retirer de sa vie. Descendant la falaise  pic en
courant, au risque de s'y tuer, il alla jusqu' sa grotte, se jeta sur
le sable, et cria de rage jusqu' ce que la voix lui manqut.

Aubry tait revenu tout  coup sans crier gare. En ces temps derniers,
il avait reu plus d'une visite de gens qu'il ne craignait pas d'exposer
 la contagion, ne s'en souciant gure, car sa sollicitude s'arrtait 
sa jolie femme.

Un de ses visiteurs avait t le douanier rencontr par Vevette au
sortir de la grotte; leur conversation n'avait pas t longue.

--Avez-vous vu ma femme? avait demand le convalescent.

--Je l'ai rencontre  la mer, le jour de la dernire tempte d'ouest,
avait rpondu l'autre, et mme elle a d tre prise par la mare dans le
Trou aux Fes, car elle n'avait pas eu le temps d'y entrer, bien sr,
aprs que l'eau s'tait retire; j'tais l. Elle a eu sans doute peur
d'tre gronde pour son imprudence, car elle ne m'en a rien dit.

--Elle n'y tait pas seule, toujours? demanda Aubry.

Le douanier prit un air trs-innocent, un de ces airs qui vous font
envisager les pires ventualits.

--Avec qui voulez-vous qu'elle y et t? demanda-t-il. Madame Aubry n'a
pas fait de grandes amies  Clairefontaine, et son pre ne peut pas se
lever de sa chaise!

Aubry n'insista pas; mais un dmon, qu'il ne connaissait pas jusque-l,
fut log dans son me  partir de ce jour.

Le lendemain, le docteur, l'ayant trouv tout  fait bien, lui permit de
sortir et de faire quelques pas devant sa porte.

--Ce n'est plus qu'une affaire de temps, dit-il, et voil la bonne
chaleur qui arrive juste  point.

Appuy sur un bton, Aubry fit deux fois le tour du jardin. Ses forces
semblaient revenir, quoiqu'il ft dsormais vieux et cass comme un
bomme de soixante-dix ans.

--Dame! rpondit le docteur  Anne, qui lui faisait part de ses
observations, votre frre a pris cong de sa jeunesse; mais il pourra
vivre vieux s'il se soigne bien, et surtout s'il sait se mnager.

Avec force conseils, le docteur quitta son patient;  peine tait-il
parti, qu'Aubry appela sa soeur.

--Je veux retourner demain  Clairefontaine, dit-il. Prpare ta voiture,
tu me conduiras.

La jeune femme leva les bras au ciel. On ne fait point de voyages  si
courte chance dans ce bon pays haguais, et, aprs une si forte
maladie, n'tait-ce pas de la dernire imprudence?...

Mais Aubry tait de ceux qui, faisant rarement emploi de leur volont,
la trouvent toute frache et extraordinairement tenace, lorsqu'ils ont
besoin de s'en servir. Il voulait partir le lendemain, et force fut de
lui obir.

--Sans avoir seulement prvenu tes gens! disait Anne.

--Il serait  regretter qu'on dt les prvenir, rpondit brivement
Aubry.

Anne pensa que son frre, en revenant  la sant, avait pris bien
mauvais caractre; mais, habitue  la soumission envers son an, elle
ne fit plus d'objections. Le lendemain, accompagne de son mari et de
trois ou quatre amis, elle installa Aubry dans un vieux fauteuil,  la
premire place de sa carriole, et c'est ainsi qu'il rentra en triomphe
dans Clairefontaine bahi.

Assis auprs du feu, en face de La Haye, qui se frottait les jambes, o
il avait grand mal, Aubry attendait que la servante et ramen Vevette.

Elle entra, blanche comme une hostie, et s'avana vers son mari avec le
mme courage qu'elle et mis  monter  l'chafaud.

--Bonjour, Aubry, dit-elle d'une voix calme, je suis bien aise de vous
voir en si bonne sant, aprs la maladie que vous venez de faire.

Elle lui prsenta ses deux joues, sur lesquelles il mit deux baisers, et
se retira un peu pour souhaiter la bienvenue  sa belle-soeur et aux
autres htes; puis elle s'occupa des soins du repas.

--Ne voulez-vous point vous mettre au lit? dit-elle  son mari, aprs un
moment; je suis sre que vous vous y reposeriez mieux que sur une
chaise, et nous serions avec vous tout de mme.

La proposition fut trouve si sage, que chacun l'approuva, et, en moins
de rien, Aubry se trouva emmaillot de couvertures, au fond du grand lit
 rideaux d'indienne qui avait t celui de Rose La Haye, et qui depuis
tait devenu son lit de noce. Les yeux du convalescent ne cessaient
d'observer sa femme, qui allait et venait avec son calme accoutum. Plus
expert aux choses de l'me, il et remarqu le pli du front et la
tension pnible du sourire; mais Vevette tait de force  garder son
secret.

La journe s'coula, interminable et lourde pour la malheureuse femme,
qui n'eut pas mme un instant pour regarder en elle-mme et envisager la
situation. Enfin, aprs la tombe de la nuit, quand tout le monde fut
parti et qu'elle eut fini, en compagnie de la servante, d'essuyer et de
remettre en place la vaisselle dont on s'tait servi, elle s'approcha du
lit de son mari.

--Vous tes bien las, Aubry, dit-elle avec douceur, je vais vous laisser
dormir et monter  ma chambre. Je vous souhaite une bonne nuit.

--Bonne nuit, rpondit-il froidement.

Elle se retira, et il couta attentivement pour savoir si elle n'allait
pas sortir... Non: elle tait en effet monte  sa chambre, et il
l'entendait aller et venir au-dessus de sa tte. Satisfait, il
s'endormit d'un lourd sommeil.

Vevette rangea autour d'elle aussi longtemps qu'elle put. Elle avait
peur du moment o elle devrait se tenir immobile et regarder en face ses
propres penses. Brise, elle s'arrta enfin, et ouvrit la fentre pour
respirer, aprs avoir teint la lumire. La nuit tait sans lune et sans
toiles.

Une ombre se dtacha du mur de la grange en face d'elle. Elle reconnut
Bon-Louis, quoiqu'il ft dans l'obscurit et qu'il n'ost se montrer
plus distinctement. Les mains appuyes sur le granit de la fentre, un
peu penche en avant, elle perait l'obscurit de son regard perdu.

Ils ne pouvaient distinguer les traits l'un de l'autre, et jamais leurs
yeux ne s'taient dit tant de choses.

--S'il avait un fusil, et s'il voulait me tuer, que je serais heureuse!
pensa Vevette, et elle ouvrit les bras, offrant sa poitrine  la balle
bnie qui viendrait la dlivrer.

A un mouvement que fit Bon-Louis, elle comprit son imprudence. S'il
allait croire qu'elle l'appelait!... Elle fit un geste ngatif, et se
pencha un peu plus, un peu plus encore, prte  se prcipiter pour le
rejoindre.

Ce fut lui qui la retint d'un geste de prire.

Ce qu'ils souffraient en ce moment dpassait toute pense, et pourtant
l'ide d'une fuite immdiate ne leur vint ni  l'un ni  l'autre; ils
n'taient pas assez civiliss pour concevoir et excuter sur-le-champ un
projet aussi hardi: Bon-Louis y et song peut-tre si d'instinct il
n'avait devin que Vevette ne voudrait pas.

Il eut le courage de s'en aller. Quoiqu'il ft tard, quelqu'un pouvait
venir et les surprendre: ces villages, o rsident des douaniers,
n'offrent aucune scurit aux amoureux. On n'est jamais sr que, dans
l'endroit le plus favorable en apparence pour une causerie secrte, le
canon d'un fusil ne reluise pas dans l'ombre, indiquant la prsence d'un
tiers inattendu. Il partit sans regarder derrire lui, car si elle l'et
appel, il ft venu, au risque de la mort imminente.

Quand le bruit de ses pas se fut teint, Vevette referma la fentre
trs-doucement, se dshabilla machinalement et se mit au lit.

Le remords tait enfin venu: il avait fallu la prsence de l'poux
outrag. En apprenant le retour d'Aubry, elle avait compris ce qu'est le
crime; le mot adultre avait flamboy devant ses yeux et s'tait grav
dans son cerveau comme au fer rouge.

Elle ne pouvait se rien nier  elle-mme; elle ne pouvait chasser la
pense obsdante, ni appeler l'image de l'amant pour chasser celle du
mari absent; le mari tait l, dans la chambre au-dessous, elle l'avait
trahi, et rien ne pouvait plus faire qu'elle ne l'et trahi.

--Il fallait mourir, se dit-elle; il fallait mourir avant! Aprs,
j'aurais d savoir que nous serions lches! Il fallait mourir lorsque
rien ne nous rattachait  la vie;  prsent, nous n'en aurons jamais le
courage! Jamais nous ne pourrons nous rsoudre  ne plus nous revoir, 
ne plus nous baiser... Lches, lches coeurs, qui aiment l'amour plus
que la mort... quand la mort, c'tait si simple et si beau!

Vevette avait raison. Ils tenaient  la vie, prcisment parce que leur
amour contrari n'avait pas pu s'user; ils avaient soif l'un de l'autre,
et ils prfreraient tout  la mort, qui leur arracherait la douceur de
l'amour, mme uni  la souffrance la plus atroce. Elle se dit toutes ces
choses, dans le silence de la nuit, et conclut qu'il fallait souffrir,
et vivre, puisqu'on ne pouvait pas faire autrement.




XXXVIII

Aubry reprit des forces assez rapidement; du moins, celles qu'il devait
jamais reprendre.

La maladie avait laiss en lui des traces ineffaables, non-seulement
celles qui couturaient son visage, mais le sang ne recouvrerait jamais
sa vigueur et sa chaleur. Les yeux devaient rester rouges, les membres
ne retrouveraient plus leur souplesse; en un mot, Aubry avait vieilli de
vingt ans, et en mme temps que son corps prenait les signes distinctifs
de l'ge, son caractre se modifiait en suivant la mme marche.

Il devenait querelleur, mticuleux, difficile  vivre, mcontent de
tout, il l'tait aussi de lui-mme. La jalousie qui le dvorait
l'amenait  se rendre justice, voire mme  se faire plus mauvais qu'il
n'tait, afin de mieux justifier les craintes qu'il se plaisait 
nourrir.

Il n'avait pas cherch longtemps sans trouver l'objet de ses soucis. Nul
autre que Bon-Louis n'approchait Vevette d'assez prs pour qu'un soupon
pt s'y arrter; le jeune homme fut donc soumis  la plus svre
inspection, toutes les fois qu'il se vit en prsence d'Aubry. Ses
regards, ses paroles taient passs  l'tamine; ses mains mme taient
sans cesse observes par l'oeil vigilant du mari, si bien que plus d'une
fois, malgr la gravit de la situation, Bon-Louis fut tent de rire.

--Que veut-il donc que j'aie dans mes mains? se demandait-il; un ballon
pour enlever sa femme?

Mais Vevette ne riait pas; blesse d'abord jusqu'au fond de l'me par
cette surveillance inquite, qu'elle avait constate ds le premier
jour, elle s'y tait ensuite humblement soumise, acceptant cette
humiliation comme un chtiment lgitime. Plus le temps s'coulait, plus
elle sentait qu'il lui serait impossible de jamais revoir secrtement
Bon-Louis, pour reparatre ensuite devant son mari, et en mme temps
elle reconnaissait qu'elle ne pouvait plus s'enfuir, qu'elle tait
troitement lie  ces deux vieillards dont elle tait la vie, et qui
mourraient, le jour de son dpart, de honte, de douleur ou de colre.

Elle vitait Bon-Louis, dpensant  ne pas le rencontrer toute la ruse
et l'ingniosit qu'une autre et mise  favoriser ces entrevues. Nulle
part, il ne pouvait la voir seule, et, quoiqu'elle lt sur son visage
amaigri, sur ses traits contracts, qu'il tait peut-tre prt  toute
extrmit, elle baissait les yeux et s'cartait obstinment; elle savait
si bien qu'il lui ferait commettre toutes les lchets avec un baiser!

Malgr tout, elle ne put l'viter un jour. Revenant de traire ses vaches
avec la servante qui, sur ses ordres, ne la quittait plus, elle aperut
une des gnisses dans le clos d'un voisin peu endurant. La bonne fille
dposa sur le gazon sa cane de cuivre pleine de lait, et courut  la
recherche de la vagabonde, pendant que Vevette revenait au logis,
gracieusement plie sous le poids de l'autre cruche.

Avant qu'elle ft arrive  la barrire du clos, Bon-Louis tait l pour
l'ouvrir.

--Donne-moi cela, dit-il, c'est trop lourd pour toi. Et il saisit
adroitement la cruche par les deux anses.

Elle resta interdite; tout cela s'tait fait rapidement. Ils taient
seuls; sans doute on pouvait les voir, mais on ne pouvait les entendre.

--Vevette, dit-il  voix basse, tu me feras faire un malheur...

--Il n'y a plus de malheurs, dit-elle avec un geste dsespr.

--Si fait... je puis tuer Aubry.

Elle frissonna et le regarda en face. Il pensait ce qu'il disait,
c'tait vident.

--Tue-moi plutt, dit-elle.

--Toi, non. Je te veux et je t'aurai. Quand partons-nous?

--O Bon-Louis, dit-elle en joignant les mains, grce!

Des voix joyeuses se faisaient entendre en haut, sur le chemin.

--Je ne puis pas vivre ainsi, dit-il; imagine quelque chose, je ne sais
quoi. Mais il faut que je te voie. Viens  la grotte.

--Il est jaloux, rpondit-elle. Il ne me quitte plus. Bon-Louis touffa
un juron entre ses dents. La servante revenait  grands pas vers eux.

--C'est bon, dit-il, je te retrouverai, mais il faut en finir.

Il partit avec la cane pleine de lait, qu'il dposa sur le seuil de la
maison sans entrer, et personne ne le vit ce jour-l.

Le lendemain tait un dimanche; Aubry avait voulu aller  la messe, et
il en tait revenu plus sombre que de coutume. Pendant l'office, il
avait surpris le regard de Bon-Louis obstinment fix sur Vevette, et,
bien que celle-ci n'et pas tourn la tte une seule fois, la rage et la
jalousie dchiraient le coeur du pauvre homme.

Aprs le repas, qui fut silencieux, Aubry voulut aller voir les prs
d'en haut, qu'il n'avait pas visits depuis son retour. Il tait solide
maintenant, et ne craignait plus la marche dans les herbes humides.

--Viens avec moi, dit-il presque brutalement  sa femme, qui s'attardait
aux soins du mnage.

Elle le suivit docilement.

Ils allrent jusqu' la vanne, changeant quelques brves remarques sur
l'abondance de l'eau et la quantit du foin; puis Aubry, s'arrtant,
s'assit sur le petit pont, pendant que Vevette restait debout auprs de
lui. Le ciel tait charg de nuages lourds d'un gris verdtre qui
recelaient l'orage; le triangle de mer qu'on apercevait entre les
collines tait couleur de plomb, la chaleur touffante.

--Nous allons avoir de l'eau, dit Aubry. On n'a pourtant pas besoin de
a pour la fenaison!

--Il faut prendre le temps comme il vient, dit Vevette avec sa douceur
rsigne.

--Et les femmes comme elles sont, n'est-ce pas? grommela Aubry.

Vevette le regarda avec un peu d'tonnement, mais elle ne dit rien. Son
mari reprit avec une mauvaise humeur croissante:

--Il faut tout endurer, n'est-ce pas? C'est votre maxime,  vous autres,
tout endurer, mme ce qu'on n'a pas mrit.

--Oui, soupira Vevette  part elle, mme et surtout ce qu'on n'a pas
mrit.

Elle songeait  ses douleurs,  cet amour bris avec sa vie, au fardeau
de la honte qu'elle n'avait pas souhait, et qu'elle portait si
lourdement. Elle avait mrit de souffrir maintenant, puisqu'elle avait
failli; mais avait-elle mrit les souffrances du commencement et cette
torture de dix annes qui avait prpar la chute?

--Tu dis a pour moi? fit Aubry avec une colre qu'il matrisait encore.
Tu n'as pas mrit sans doute, belle fille comme tu l'tais, d'avoir un
vieux mari, grognon et malade...

--Tel que vous tes, Aubry, rpondit Vevette avec douceur, je vous ai
pous de bon gr.

--Oui... dans ce temps-l! fit-il sourdement. Elle sentit qu'il savait
quelque chose, que cette humeur sauvage avait une racine profonde, et
tout  coup son pauvre coeur dchir se remplit de piti pour cet homme,
qui, lui aussi, souffrait  cause d'elle. Il pouvait se montrer ingrat
et cruel envers sa femme, elle saurait le supporter en silence; ce
n'tait que justice. Ah Dieu! faudrait-il que toujours elle ft la cause
du chagrin de quelqu'un? Elle qui tenait si peu  la vie, qui ft morte
de bon coeur, si elle n'avait craint de laisser encore derrire elle
quelque irrprochable douleur.

Elle se tint auprs de lui, muette, gne, ne sachant que faire ni que
dire. Si elle l'et os, elle lui et adress de bonnes paroles, elle
l'et assur de son amiti, de son respect, de sa sollicitude.
Volontiers elle et trait comme un enfant malade ce vieillard irrit,
et l'et endormi avec des caresses maternelles... Mais c'tait son mari,
et elle l'avait trahi... que pouvait-elle lui dire?

Avec des gestes brusques, Aubry arrachait de grands chardons qui avaient
cr prs, de la vanne, sur un petit monticule sablonneux. Vevette le
regardait faire avec regret. Elle aimait ces chardons. Du plus loin
qu'elle pouvait se souvenir, les hautes tiges lgantes dans leur
roideur s'taient dresses en cet endroit. Toute petite fille, elle
aimait  en cueillir les graines blanches et soyeuses, pour les voir
s'parpiller dans l'air et voler au-dessus de la prairie, emportes vers
la mer par le souffle rapide des brises de nord-est.

Elle fut sur le point de demander grce pour l'humble plante, mais elle
n'osa... Si Aubry trouvait mauvais que ces chardons fussent l, que
pouvait-elle faire, sinon se soumettre? Accepter tout, voil quel serait
son devoir dsormais.

--Qu'est-ce que tu as,  ne rien dire? fit Aubry, lorsqu'il eut coup et
hach  coups de bton les tiges hrisses d'un vert laiteux.

--Rien, Michel, rpondit Vevette avec douceur. Il la regarda d'un air
mcontent, et s'en prit aux racines des chardons, qu'il exterminait avec
une sorte de frocit. La jeune femme dtourna les yeux vers la mer
grise et sinistre, qui commenait  moutonner dans le lointain. Les
nuages s'amassaient, lents et lourds comme d'immenses balles d'ouate,
qui s'entassaient les unes sur les autres, en formidables
amoncellements. Ce triangle de mer, il tait bleu et brillant, le jour
o Bon-Louis avait lev la vanne rtive... Tant d'innocence et de joie
dans le pass, tant de honte et de remords dans le prsent. Le ciel
d'alors n'tait pas plus dissemblable du ciel orageux de ce jour!

Une large goutte de pluie tomba sur le front de Vevette, et la fit
tressaillir. Tout l'effrayait maintenant.

--Il va pleuvoir, dit-elle, ne ferions-nous pas bien de rentrer?

--Je rentrerai s'il me plat, gronda Aubry. Tu voudrais tre dj  la
maison, pour aller rejoindre ton galant.

--Pourquoi me dites-vous cela, Aubry? fit la jeune femme; tout crase
qu'elle ft sous le poids de sa faute, elle sentait que sa conduite
passe lui imposait le devoir de se dfendre, par intrt mme pour le
repos de celui qui l'accusait. Vous savez, reprit-elle aprs un court
silence, que j'ai toujours fait tout ce que j'ai pu pour vous contenter.

--Joli contentement! dit-il entre ses dents.

Un roulement de tonnerre se fit entendre au loin, si assourdi qu'on et
pu le prendre pour le bruit de quelque voiture. Vevette regarda autour
d'elle d'un air dsespr.

--Enfin! fit-elle en ptrissant son tablier dans ses mains fivreuses,
si vous voulez me reprocher quelque chose, dois-je savoir quoi?

--Pourquoi es-tu reste  Clairefontaine, pendant que j'tais malade
l-bas? s'cria Aubry avec toute l'aigre injustice de ceux qui se sont
mis eux-mmes dans l'embarras; pourquoi, si ce n'est parce que tu
voulais te faire courtiser par ton galant?

Vevette tourna vers lui sa figure blme d'indignation.

--Aubry, dit-elle avec fermet, je ne sais qui vous a mont la tte
contre votre femme, mais, si habile que soit la langue qui vous en a
cont, vous auriez d vous rappeler que c'est vous qui m'avez dfendu
d'aller vous soigner, et tout le monde ici vous dira mieux que moi le
chagrin que j'en ai eu.

Aubry se sentit coupable, mais la mauvaise humeur tait plus forte en
lui que le sentiment de l'quit.

--Simagres, dit-il; quand on aime son mari, on ne profite pas de ce
qu'il a la btise de dire dans sa maladie, pendant qu'il n'a pas sa tte
 lui; on va le trouver quand mme!

--J'y suis alle, Aubry, et vous n'avez pas voulu me voir!

Vevette parlait haut, et d'une voix assure, avec le sentiment d'une
grande injustice de son mari. N'tait-il pas responsable aussi, bien
qu'il l'ignort, celui qui l'avait repousse et livre sans dfense aux
tentations de l'amour?

Un roulement de tonnerre plus prochain se prolongea sous les cavernes
formes par l'entassement des nuages, et le jour s'obscurcit presque
subitement.

--J'ai eu tort, fit Aubry, en regardant autour de lui, j'aurais d te
garder prs de moi. Les femmes, ce n'est bon qu' tre surveill de
prs, comme les chevaux vicieux.

--Aubry! s'cria Vevette.

Il se retourna et la regarda en face: leurs regards se croisrent
bravement comme ceux d'adversaires dcids  tout. Elle fit un pas en
avant, le rouge au front, la colre aux lvres. Elle allait tout lui
dire, elle aimait mieux tre chasse que de vivre prs de lui en
supportant de pareils outrages. Sans doute, elle avait failli, mais ce
n'tait pas l'attrait du vice qui l'avait entrane, c'tait une passion
profonde, longtemps combattue, o elle avait mis le meilleur
d'elle-mme, tout le sacrifice, toute l'abngation; les injures qu'elle
subissait en ce moment, elle et si bien pu se les pargner en prenant
la fuite, si elle n'avait pas cru que fuir et abandonner ces vieillards,
c'et t la plus grande des lchets!

Elle ouvrit la bouche pour lui dire tout cela, et lui, les bras croiss,
la regardait avec un air de dfi qui le rendait effrayant, lorsqu'un
fracas formidable clata au-dessus de leurs ttes, si sonore, si
solennel et en mme temps si menaant, que tous les deux reculrent d'un
pas. Ils n'avaient pas vu l'clair perdu sans doute dans les mandres
intrieurs de la couche paisse de vapeurs, mais le roulement du
tonnerre se prolongeait avec des reprises soudaines, des chocs rpts,
des dcroissances interminables et des clats inattendus, si bien qu'ils
crurent que cela ne finirait jamais, et que pour l'ternit la terre
roulerait dans l'espace accompagne de ce sinistre grondement.

Le bruit s'arrta court aprs un dernier clat, comme si toute la furie
de l'orage s'tait dpense, et, sous la lumire verdtre qui tombait
des nues immobiles, Aubry n'osa regarder sa femme. Il avait t trop
loin, sans preuves; quel mchant dmon le portait  tourmenter cette
pauvre crature, si blanche, si amaigrie, il y pensait maintenant!

Elle avait dtourn son visage, et regardait la mer, sa consolatrice,
son amie. Ah! que ne s'tait-elle livre  ses flots, le jour o elle
avait oubli son devoir!

Sans mot dire, Aubry se dirigea vers la maison, et elle le suivit  peu
de distance. A mesure qu'il s'loignait du pr, il allait plus vite,
comme s'il tait poursuivi. Il avait peur, oui, peur. Il lui semblait
que l'orage courait derrire lui,  grandes enjambes, prt  le
pulvriser s'il se laissait gagner de vitesse.

Vevette au contraire ralentit le pas. Elle aussi attendait un nouveau
coup de tonnerre; mais, loin de le redouter, elle l'appelait. Bni le
trait de foudre qui l'aurait tendue sans vie, la dlivrant ainsi de
toutes ses angoisses!

--Dieu sait bien ce que j'ai souffert, pensait-elle, il aura piti de
moi!

Mais l'orage s'loigna sans s'tre fait entendre. Les pesantes nues
roulrent les unes sur les autres et s'envolrent, comme de funbres
oiseaux de proie, vers d'autres pays, pour y porter la grle et la
terreur.

De tout le jour, Aubry et Vevette n'changrent pas une parole.

Vers la fin de la semaine, Bon-Louis eut d'tranges penses.

Il s'tait rfugi dans sa grotte. C'tait l qu'il passait les heures,
couch dans l'ombre, bris, ananti par l'intensit de sa fivre. Il
attendait Vevette sur le sable fin, o il cherchait encore l'empreinte
de son corps; il l'appelait parfois  voix haute, dans l'angoisse de son
dsir toujours tromp, et parfois il finissait par en pleurer, vaincu
dans sa force et sa vie par la double torture de son me et de son
corps.

L'aprs-midi tait douce et claire; c'tait un de ces jours o il semble
qu'on entende plus particulirement chanter les oiseaux. Sur la lande,
les alouettes s'battaient au plus profond du ciel bleu; du haut au bas
de la falaise, les hirondelles de mer et les troglodytes allaient et
voletaient joyeusement, autour des trous qui sont leurs nids: leurs cris
d'allgresse parvenaient de temps en temps jusqu'au rveur, qui poussait
alors un soupir plus profond.

Il avait puis tout ce que l'esprit humain peut imaginer pour sortir
d'une impasse. La fuite? Mais elle ne voulait pas s'enfuir. L'adultre
impudent, qui vit et prospre sans souci des propos? Elle mourrait de
honte sous la rprobation publique, mme en admettant qu'Aubry ne ft
pas un mauvais coup. Le secret, les entrevues rares, mais sres...

Hlas! torture par ses scrupules, elle ne saurait pas mentir, et son
secret lui chapperait... Cruelle, cruelle Vevette! Elle ne comprenait
pas que cet homme qu'elle aimait mourait d'amour pour elle, et elle
l'et compris, qu'elle et pens: Cela est juste!

Il ne la voyait plus que le soir, tapi contre le mur, quand elle montait
dans sa chambre. Il voyait alors sa silhouette se dcouper sur les
rideaux; puis la bougie s'teignait, et il regagnait sa chambre, meurtri
par l'immobilit prolonge et par son souci.

--Nous aurions d mourir avant, elle avait raison, pensait Bon-Louis.
Aprs, on est lche, on ne meurt pas... je n'ai pas voulu mourir avec
elle, dans un dernier baiser, et nous mourrons spars, misrablement,
sans avoir pu mme nous dire adieu!

Une ide qui ne lui tait pas encore venue fit alors lentement son
chemin dans cet esprit harass. Toutes ces souffrances lui venaient de
sa faute! de leur faute!

Jusqu'alors il n'avait pas song un instant que ce ft une faute;
Vevette tait son bien, elle lui avait appartenu de tout temps; on la
lui avait vole, il l'avait reprise, quoi de plus naturel? C'tait avec
un effort de magnanimit qu'il arrivait  ne pas har Aubry, et cette
magnanimit lui inspirait pour lui-mme une certaine estime; il se
savait gr, en de telles circonstances, de n'tre pas plus mchant.

Aujourd'hui, il voyait diffremment; ce qu'il avait considr chez
Vevette comme un scrupule exagr ne lui paraissait plus si enfantin.
C'tait donc juste qu'il souffrt? C'tait le chtiment de la faute?

L'me de Bon-Louis s'amollit; il pleura son erreur et comprit qu'il y a
au-dessus de la passion quelque chose de plus grand qui est le devoir.
Tout ce qu'il n'avait pas vu, affol par son amour aveugle, apparut
trs-nettement  son esprit, comme dans un livre, et il devina ce que
Vevette avait souffert.

--Pauvre mignonne! se dit-il en pleurant, elle ne m'a point fait de
reproches, et mon amour a t comme un poison dans sa vie... Je ne
savais pas la comprendre, et maintenant je vois ce qu'elle a endur pour
moi... Ne te fais plus de chagrin, ma douce amie, je m'en irai... Oui,
je saurai m'en aller! J'irai si loin, que je ne pourrai plus revenir.
Oh! ma Vevette, nous aurons t bien malheureux! Mais nous nous sommes
pourtant bien aims!

Tous les souvenirs de sa vie amoureuse, depuis les jours d'enfance
jusqu' l'heure de l'abandon, lui revinrent en foule, l'accablant de
tendresse et de douceur. Oui, il l'avait bien aime, elle avait t la
chair de sa chair, l'me de son me: il saurait la remercier de l'amour
qu'elle lui avait donn, par le dernier sacrifice, le seul qui pt
encore tre de quelque utilit  la pauvre chrie, dvore de remords et
de craintes.

--Je m'en irai, balbutia-t-il, envahi tout  coup par le demi-sommeil
qui suit les grandes crises, je m'en irai demain... Tu auras bien du
chagrin d'abord, mais ensuite tu te sentiras plus aise.

La mer avait mont trs-rapidement, tandis qu'il s'oubliait dans sa
songerie, et tout  coup il sentit que le flot venait jusqu' ses pieds.
Surpris, il se leva et vit  l'entre de la grotte les vagues se
succder, presses, les unes derrire les autres.

--C'est grande mare, se dit-il, et la plus forte de l'anne, je crois!
Je ne sais  quoi j'ai l'esprit. Je ne pense plus  rien.

Un retour de sa curiosit de marin lui fit observer la hauteur des
flots. La mer, qui monterait encore pendant une heure, ce jour-l,
devait emplir la grotte plus d' moiti. Il jeta un regard de regret sur
le sable o Vevette avait t assise auprs de lui, et qui serait lav
tout  l'heure; puis, chass par les ondes, qui arrivaient rgulires et
hautes, il gagna la falaise par le chemin qu'il tait seul  connatre.

En arrivant au village, il trouva plusieurs des habitants de
Clairefontaine auprs de la hutte des douaniers. La mare s'annonait si
forte, que, de mmoire d'homme, on n'en avait point vu de semblable, et
chacun s'intressait  la voir monter.

--On n'aura jamais vu tant de grve  dcouvert, dit un vieux fraudeur.
Il y aura du poisson, j'en rponds!

Aubry arrivait le dernier.

--Faudrait aller pcher, Michel Aubry, lui dit Boirot. Vous avez la
meilleure barque du pays, ce serait grand dommage de ne point la faire
aller  la mer!

--Ma foi, rpondit Aubry, je veux bien. Mais je ne saurais y aller seul,
et La Haye est empch; il a encore trop mal aux jambes.

--Eh bien, et le matelot? fit Boirot sans malice. Est-ce que vous n'avez
pas le plus fin gabier pour vous servir de mousse?

Bon-Louis s'tait mis un peu  l'cart. Aubry le regarda un instant,
avec un air de doute et de colre, puis, tout  coup, il alla droit 
lui.

--Voulez-vous, Duteux? lui dit-il. Si le coeur vous en dit, nous irons
ensemble. Seulement nous emmnerons ma femme, parce que nous ne serons
pas trop de deux pour le filet, et il faut quelqu'un  la barre.

--Excusez-moi, commenait Bon-Louis, mais la clameur des paysans s'leva
contre lui.

--Rebuquer  une si belle partie! Bon-Louis, tu n'es plus marin!

--Ou bien est-ce que a vous ennuie que j'emmne ma femme? dit Aubry
avec un clair de jalousie dans le regard. C'est que je ne saurais
m'arranger sans elle...

--Cela ne m'ennuie point, Aubry, au contraire, rpondit Bon-Louis, qui
le regarda en face. Vous savez que Vevette est une camarade d'enfance,
et que j'ai toujours aim sa compagnie.

--Alors, c'est dit, fit Aubry, plissant de rage.

--A vos ordres, et, si vous voulez, nous irons parer la barque tout de
suite. Allons, galopins, un coup de main.

Il descendit la falaise en courant, suivi par une bande de gamins, qui
ne demandaient pas mieux que de bien se salir sous prtexte de nettoyer
le bateau. Aubry rentra chez lui.

--Nous allons demain pcher en mer, dit-il. On va en voir, des cailloux!

--Vous, et qui? demanda La Haye.

--Bon-Louis Duteux, et ma femme pour tenir la barre et veiller  la
voile, pendant que nous ramasserons le filet.

--Moi? dit Vevette en plissant.

--Oui, toi! Est-ce que la compagnie ne te convient pas?

--En votre compagnie, tout me convient, Aubry, rpondit la malheureuse.

Il y avait trois jours qu'elle n'avait rencontr Bon-Louis.

--Il veut nous surveiller et nous prendre! pensa-t-elle, pourvu que
Bon-Louis se mfie!

--Ils seront bien fins, se disait Aubry, si je ne parviens pas  les
attraper!




XXXIX

Le soleil du lendemain se leva dans un ciel sans nuages. Presque pas de
vent,  peine assez pour enfler la voile, et cependant la mare avait
dpass les prvisions. Aussi tout Clairefontaine tait-il sur la grve,
tant pour voir partir les pcheurs que pour faire les petites pches
ordinaires de ces grands jours: crevettes, crabes, menus poissons et
coquillages.

Les autres barques taient parties depuis le matin, mais Bon-Louis avait
eu la prcaution de conduire celle de La Haye dans une petite anse o la
profondeur de l'eau permettait de retarder le dpart de deux heures.
Aprs avoir franchi un espace considrable de sable fin, o des roches
noires mergeaient capricieusement a et l, ils arrivrent  la petite
anse. Vevette escalada adroitement les roches couvertes de varech
glissant qui en dfendaient l'approche, et elle sauta dans la barque
sans s'appuyer sur la main que Bon-Louis lui tendait. Aubry, plus lourd,
parut sur le rocher au mme moment, et il put constater que les mains
des jeunes gens ne s'taient pas effleures. Leurs yeux s'taient parl,
pourtant, si pleins de douleur, qu'ils s'taient dtourns aussitt afin
de ne pas fondre en larmes.

Ds qu'Aubry fut entr, Bon-Louis s'appuyant sur la gaffe poussa
vivement la barque au large; il fallait ramer, tant qu'on serait 
l'abri de la cte, et mme plus loin, car le vent, bon pour revenir,
tait dfavorable au dpart, et force leur serait de courir des bordes,
ce qui d'ailleurs leur importait peu.

Les deux hommes ramrent dur pendant plus d'une heure, et Aubry
s'aperut qu'il avait trop prsum de ses forces.

--Je ne suis pas encore bien solide, dit-il, rompant le silence pour la
premire fois. Heureusement, le vent travaillera pour nous tout 
l'heure.

En effet, moins d'un quart d'heure aprs, la voile fut hisse au mt, et
les rameurs purent se reposer.

Une trange quitude, mle d'une sorte de joie, s'tait tendue sur
Vevette et sur Bon-Louis, lorsqu'ils s'taient vus ensemble dans la
barque. D'abord et en mme temps, car leurs penses taient semblables
bien souvent, ils s'taient dit que le bonheur, ce serait d'tre seuls
tous deux dans un bateau, qui les emporterait n'importe o, vers
l'inconnu... Une amertume poignante accompagnait cette ide; puis le
mouvement cadenc, la somnolence que donne la rflexion du soleil sur
l'eau, et aussi la lassitude de la souffrance, avaient report leurs
souvenirs bien loin en arrire, aux jours de leur enfance, o La Haye
les emmenait, avec Vronique.

Ici, une nouvelle tristesse, bientt laisse dans le sillage qui
miroitait derrire eux sur l'Ocan lumineux; puis une vole de visions
charmantes, ramenes comme des oiseaux au-dessus de leurs ttes, par le
claquement de la voile, par le grincement de la poulie.

Ils avaient t si parfaitement heureux dans la vieille barque! Celle-ci
tait plus belle et plus grande, mais l'autre avait abrit
complaisamment leurs malices innocentes et leurs tours enfantins.
C'tait une autre barque, mais c'taient les mmes bruits, la mme
odeur, le mme balancement, les mmes paysages drouls sous leurs yeux
par la baie magnifique qu'ils parcouraient en zigzag, revenant sans
cesse de gauche  droite et de droite  gauche, pour prendre le vent et
gagner le large.

La magie de ces souvenirs tait si puissante, que ces tres infortuns
se parlrent, pour la premire fois depuis des semaines.

--Te souviens-tu? avait dit Bon-Louis...

--Tu n'as pas oubli? avait rpondu Vevette.

Et, bercs par la vague compatissante, ils changeaient leurs souvenirs,
en prsence d'Aubry tonn, avec une douceur et une aisance  laquelle
il ne comprenait rien.

Bon-Louis, rsolu  partir, se disait que cette journe, la dernire,
tait une preuve que son projet tait bon. Il voyait l le doigt de Dieu
et une rcompense de son sacrifice. En revanche, il jouissait de ces
dernires heures avec la joie pure de ceux qui ont renonc; tout lui
tait doux  prsent, puisque rien ne comptait plus.

--Qu'elle se souvienne de ce jour, pensait-il, tout en racontant quelque
anecdote enfantine; qu'elle se rappelle que j'tais gai et content, et
que je ne voulais plus rien qui pt lui faire du mal ou de la peine.

Elle, touch de sa tendresse dlicate, heureuse de pouvoir couter sans
crime cette voix qui pntrait au plus profond de son me, lui rpondait
avec la mme douceur, afin qu'il comprt qu'elle le remerciait. Ils ne
pouvaient se regarder, mais, par le son de leurs voix, ils sentaient
leurs mes troitement lies s'en aller ensemble dans l'azur, avec le
souffle de vent qui faisait trembloter au haut du mt la flamme o tait
crit le nom de Vevette.

--Ne sommes-nous pas assez loin? dit Aubry, un peu ennuy de tant
d'histoires o il ne figurait pas.

--Je crois que oui. Nous pouvons jeter le filet, si vous le voulez,
rpondit Bon-Louis, qui se leva rapidement et descendit la voile. O
sommes-nous, Vevette?

--Par le travers de Vauville, rpondit-elle en regardant la terre. Nous
avons le clocher de Biville pour amer.

--Bon, allez sans crainte, Aubry, dit le jeune homme. Voil une risette
de vent qui va nous aider.

D'autres barques pchaient  peu de distance, la place devait tre
bonne.

A deux, sans mouvements prcipits, ils prirent le filet, mass  la
poupe, et le jetrent  l'eau, o il s'enfona soutenu en partie par les
liges du bord suprieur. La barque flottait doucement, entrane par un
faible courant, lorsque soudain Vevette, assise au gouvernail, sentit
une forte secousse; la barque tournoya sur elle-mme, et en mme temps
les deux hommes se trouvrent prcipits  la mer avec le reste du
filet, qui resta accroch  une cheville, sur le bord.

--La Corne! cria Vevette en courant  la poupe, avec une indicible
horreur.

Les deux hommes taient  une gale distance du bateau, l'un  gauche,
l'autre  droite. Tous deux avaient videmment les jambes embarrasses
dans le filet, mais leurs bras taient libres, au moins en partie.

Vevette les regarda pendant la dure d'un clair, le coeur serr par une
angoisse pouvantable. Elle pouvait en sauver un, par un mouvement
habile; elle n'aurait jamais le temps de les sauver tous deux. La
barque, attache  la Corne par le filet qui faisait office d'ancre,
pivotait lentement sur elle-mme, et tout  l'heure elle allait passer
sur les malheureux.

Bon-Louis la regardait avec une tendresse gare, et elle vit ses lvres
s'agiter en disant: Adieu.

Une lumire horrible foudroya l'me de Vevette.

D'un coup de rame, elle fit avancer le flanc de la barque vers son mari
qui tendait un bras vers elle; le saisissant avec force, elle l'aida 
s'accrocher au bord... quand elle put lever les yeux et regarder,
l'autre tte avait disparu.

--Bon-Louis! cria-t-elle...

La barque tournait trs-lentement, penche du ct o elle tait
retenue. Aubry s'tait tran jusqu'au gouvernail, et de l il avait pu
se laisser tomber  l'intrieur. Ses mouvements l'avaient dgag du
filet, qui ne tenait toujours que par la cheville.

--Bon-Louis! rpta Vevette d'une voix dchirante.

--Vevette, ma bonne femme! dit Aubry.

Elle n'en entendit pas davantage. Un bourdonnement confus remplissait
ses oreilles; elle eut la sensation qu'elle coulait dans une eau tide
et lgre; puis tout devint noir, et elle perdit connaissance.

Son cri avait travers l'espace. Deux ou trois barques se rapprochrent;
on avait vu l'vnement sans le comprendre, mais les explications
n'avaient pas besoin d'tre longues. Un pcheur plongea non sans peine
et  plusieurs reprises. Le filet dgag de la roche recourbe 
laquelle il s'tait accroch remonta lentement  la surface, servant de
linceul  Bon-Louis, dont les traits exprimaient une srnit profonde.

--On dirait qu'il n'a pas souffert! dit un des pcheurs.

Aubry et Vevette furent transbords dans la pniche de la douane, qui
s'tait hte d'approcher, et deux hommes se chargrent de ramener 
Clairefontaine la barque de La Haye, avec la dpouille de son matelot.
Vevette n'avait pas repris connaissance, et son mari s'arrachait les
cheveux de dsespoir.

Le cortge funbre arriva  Clairefontaine avec le retour de la mare.
Les habitants taient groups sur la plage, car l'agglomration de
plusieurs barques au large leur avait fait pressentir un vnement, et,
depuis deux heures, les commentaires allaient bon train.

Quand on vit sortir de la pniche Vevette, dans les bras d'un gars
robuste, ce fut un cri de piti.

--Vevette? morte? une si bonne femme!

--Non, dit Aubry, elle m'a sauv, mais elle a eu trop peur, et elle est
tombe sans connaissance. C'est Bon-Louis qui est mort.

Un mouvement de commisration parcourut l'assistance.

--Bon-Louis! le meilleur matelot du pays? Il s'est noy? Comment?

Des pcheurs avaient dbarqu, racontant ce qu'ils savaient.

--Pris dans le filet? disait-on; triste mort pour un hardi garon!

--La Vevette a sauv son mari! se rptaient les femmes.

Quelques-unes pleuraient en contemplant le corps de Bon-Louis qu'on
rapportait chez Boirot.

Vevette sortit enfin de son vanouissement, et son premier regard fut
pour son pre...

--Papa, dit-elle, faiblement, j'ai fait ce que j'ai pu...

Avant que La Haye et pu dire un mot, Aubry l'avait cart pour prendre
sa place prs du lit.

--Il faut que je me confesse, dit-il; j'avais souponn ma femme, sur la
foi d'un mchant propos, et je lui ai fait bien du chagrin en ces temps.
Je veux que le premier mot qu'elle entende soit pour lui en demander
pardon. Elle avait le choix entre Bon-Louis et moi, et si c'est moi
qu'elle a sauv, c'est que c'est moi qu'elle aimait le mieux. Ma femme,
je te prie de me pardonner.

--Aubry, je n'ai rien  vous pardonner, rpondit-elle avec un soupir.

Bon-Louis n'tait plus; il ne pouvait plus encourir la colre du mari
outrag: Vevette pensa un instant  avouer la vrit afin d'allger sa
conscience et de s'en aller plus tranquille vers la mort qu'elle sentait
prochaine; mais elle se dit qu'en agissant ainsi elle affligerait Aubry
sans rendre service  personne; et, qui sait? peut-tre mme
refuserait-il de la croire. Elle garda donc le silence.

Le lendemain, aprs midi, l'enterrement de Bon-Louis eut lieu dans le
cimetire de Clairefontaine. C'est un endroit dnud, ravag sans cesse
par les vents de mer, o nulle fleur ne peut vivre. Seule, une herbe
rare et courte couvre les tombes. C'est l, tout prs du cercueil de
Vronique, dans l'emplacement rserv aux Boirot, que fut ensevelie la
dpouille du jeune homme.

Avec les autres femmes, Vevette tait venue  l'glise, et, trs-calme,
elle assista  la crmonie sans verser une larme.

--A ta place, lui dit une voisine, j'aurais peur! Il me semble que le
pauvre garon a d t'en vouloir, au moment de la mort, de n'avoir rien
fait pour le tirer d'affaire.

--J'ai vu ses yeux, dit Vevette simplement. Il n'tait pas fch; il
savait bien que je faisais mon devoir.

Cette aventure fut longuement commente dans ce pays, et plus d'un, qui
avait peut-tre eu soupon de la vrit, fut contraint de rendre justice
 Vevette. Personne ne se douta de sa torture.

--Pourtant, dit un jour une commre au lavoir, si c'tait Aubry qui ft
mort, et Bon-Louis qui et survcu, la Vevette n'aurait pas eu besoin de
rester longtemps veuve! Il lui en aurait su assez de gr pour l'pouser,
_'magine_!

Le propos fut rapport  Vevette, qui ne rpondit que par un triste
sourire.

Elle dclinait trs-vite. Le mdecin disait que c'tait  cause de
l'effet de la frayeur; elle savait bien que c'tait son amour qui la
tirait vers la tombe.

Depuis la mort de son ami, elle se sentait trs-calme. Sre de ne pas
lui survivre longtemps, elle pensait  lui avec une grande douceur. Le
souvenir des deux dernires heures de sa vie tait exquis, et elle en
vivait uniquement. Le dernier regard de Bon-Louis, qui l'approuvait,
l'adieu qu'avaient prononc ses lvres, taient encore une consolation
pour celle qui se savait si prs de le rejoindre.

--Comme tout cela est bien arriv! se disait-elle  elle-mme dans ses
heures de rverie, car elle ne faisait plus rien que de rester assise au
soleil, le plus souvent auprs de la hutte des douaniers, d'o elle
devinait la place de la Corne, sans la distinguer.

Comme tout finit bien! Nous avons expi, nous sommes pardonns, bien
sr, et nous ne souffrirons plus...

Elle avait des vanouissements de plus en plus frquents, et chaque fois
elle tait plus longue  en revenir, si bien qu'on n'osait plus gure la
laisser seule. Le pre Boirot, vieux, cass, fini, ne la quittait
presque pas, durant ses longues stations au soleil; il aimait  lui
parler de Bon-Louis, et  lui faire raconter leurs aventures d'enfance.
Des trois compagnons, Vevette seule tait reste, et encore chacun
savait-il qu'on ne la verrait plus longtemps. La Haye, min par le
chagrin, n'osait presque pas se trouver avec sa fille. Elle lui
rappelait tellement sa mre, qu'il souffrait doublement quand il la
regardait. Quant  Aubry, il s'absorbait autant que possible dans le
travail, et essayait de se persuader que tout finirait par s'arranger,
et que Vevette se gurirait lorsque les grandes chaleurs auraient pass.

Un jour, la jeune femme tait assise  l'entre de la hutte des
douaniers, comme le jour o Bon-Louis lui avait apport des roses; le
varech abondant avait amen la population de Clairefontaine  la falaise
et sur la grve; les chevaux montaient et descendaient le chemin ardu,
et des voix joyeuses se jetaient partout des appels sonores.

Un flot de souvenirs inonda l'me de Vevette.

--Pre Boirot, dit-elle, je voudrais avoir des roses, les roses blanches
de Vronique, vous savez, le long du mur de la maison?

--J'y vais, ma fille, rpondit le pauvre vieux, qui n'avait plus qu'un
souci, trouver des caprices  la malade, afin de pouvoir les contenter.

Il gravit, appuy sur son bton, la route qui menait chez lui, et revint
bientt aprs, avec une moisson de branches fleuries.

Vevette le remercia d'un sourire attendri, et arrangea les fleurs sur
ses genoux.

--Des roses, murmura-t-elle, rptant les paroles qui taient entres si
profondment dans son coeur, des roses et du jasmin, et de la fleur
d'oranger, voil ce qu'il faudrait, pour te faire une maison
d'innocence... Ah! j'espre que nous sommes pardonns... Je suis bien
contente que nous ayons pardonn  Vronique... Pre Boirot, restez l,
mais dites qu'on aille chercher papa... et Aubry... je serais bien aise
de les voir...

Elle tait si blanche, qu'il prit peur et cria. Un de ceux qui passaient
l courut  la recherche des deux hommes. La Haye arriva presque
aussitt. Sa fille lui souriait, mais ne pouvait parler. Aubry vint un
peu plus tard; elle lui tendit la main, et perdit connaissance.

Cette fois-l, on ne put la ranimer.

FIN.


______________________________________________________
PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIERE, 8.




[Fin de _Clairefontaine_ par Henry Grville]
