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Titre: Chnerol
Auteur: Grville, Henry [Alice-Marie-Cleste Durand-Grville,
   ne Fleury] (1842-1902)
Date de la premire publication: 1892
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Paris: Plon, 1892 (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   7 aot 2008
Date de la dernire mise  jour: 7 aot 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 155

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)




                              CHNEROL

L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et  l'tranger.

Cet ouvrage a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en aot 1892.

PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




                           HENRY GRVILLE

                              CHNEROL




                               PARIS
                           LIBRAIRIE PLON
             E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
                         RUE GARANCIRE, 8.




                              CHNEROL




I

La portire se ferma sans bruit, et le coup roula vers Paris.

Le ciel, bleu au znith, s'adoucissait jusqu'aux teintes les plus
effaces du gris mourant  peine nuanc de rose, derrire le mont
Valrien dont la silhouette ferme si bien le joli dcor du bois de
Boulogne. Le lac glac, brillant comme un miroir, ray par les fers des
patins, reposait entre les rives couvertes d'une neige paisse et
veloute pareille  une moelleuse fourrure. Aucune lumire artificielle
ne mlait encore de note discordante  cette harmonie dlicieuse de
lignes et de couleurs. Sur les sentiers, dans les alles, patineuses et
promeneurs formaient des groupes anims autour du cordon d'quipages
dont les chevaux, sous leurs couvertures chiffres, faisaient sonner
leurs gourmettes contre les chanes de mtal. C'tait un des plus
sduisants aspects du Paris mondain de bonne compagnie.

Les trois htes du coup s'entre-regardrent avec le sourire satisfait
qui suit les parties de plaisir o les exercices du corps ont jou le
grand rle.

--Eh bien, Henri, recommenons-nous demain? dit Mme Rodange  son frre,
assis sur l'imperceptible strapontin et serr entre les deux jupes
garnies de fourrures.

--Si vous voulez! rpondit-il de bonne humeur.

--Demain, je ne peux pas, fit Madeleine avec regret; j'ai un cours.

--Un cours? rpliqua ddaigneusement Marguerite; cela se manque!

--C'est mme presque uniquement fait pour tre manqu, insista Henri.

--Maman ne me le permettra pas; elle est trs svre pour mes cours.

--Aprs-demain, alors; pas de cours aprs-demain, Madeleine?

--Non, heureusement.

--Aprs-demain, dit Henri. S'il ne dgle pas d'ici l. Ce serait
dommage!

--Oh! oui, soupira mlancoliquement Madeleine.

Ils clatrent de rire ensemble.

--Soyons srieux, reprit Mme Rodange d'un ton maternel qui contrastait
trs drlement avec ses dix-neuf ans et son air tourdi. Tu ne pourrais
pas te marier bien vite, Madeleine, pour en finir avec cette
insupportable ducation? C'est pour cela que je me suis marie, moi! Si
tu risquais un coup d'tat? Un ultimatum: Mariez-moi, ou je me mets en
grve de cours et de leons!

Mlle Villeroy rougit, sourit et regarda l'avenue du Bois, dj borde
d'un tincelant cordon de lumires: Il faisait sombre  l'intrieur du
coup, Henri put attacher son regard sur le fin petit profil.

--M'a-t-on assez ennuye avec cette ducation! reprit Marguerite. Les
parents nous y contraignent uniquement pour se dbarrasser de nous. Mon
pre, cela se comprend encore: il tait bien emptr de sa grande fille;
avec cela, l'air tout jeune; en sortant avec moi, il se compromettait,
positivement! ou bien c'est moi... je ne sais pas au juste. Jamais mon
pre ne se rendra assez compte de la reconnaissance qu'il doit  mon
mari pour l'avoir dlivr de ma petite personne. Mais toi, Madeleine, tu
as une mre! Tu es ptrie de sciences, tu as appris tout ce qui se peut
enseigner! Qu'est-ce qu'on peut bien vouloir te fourrer encore dans la
tte, et pourquoi cette inutile barbarie?

Madeleine ne rpondait pas, Henri sentit qu'elle souffrait de cette
taquinerie et avertit sa soeur du regard; brusquement, la jeune femme
saisit son amie par le cou et l'embrassa tendrement, au grand dtriment
de leurs coiffures,--et de rire. Les patins que tenait Madeleine, dans
le mouvement, s'accrochrent  ceux du jeune homme, et tous trois,
rapprochant leurs ttes, se mirent  dbrouiller les courroies. Le coup
s'arrta devant le perron du petit htel, boulevard de Courcelles.

--Me voici arrive, dit la jeune fille. Merci, Marguerite; au revoir,
monsieur...

--Quand il n'y a personne pour gronder, on dit Henri! rpliqua-t-il, en
descendant pour lui offrir la main.

Elle sourit, jeta un baiser sur la joue de son amie et traversa
rapidement le trottoir. Le valet de pied avait dj sonn; la porte
s'ouvrit; Madeleine se retourna encore une fois. Son port de statuette,
la grce de son sourire, ses cheveux d'un blond argent, fins comme la
plus fine soie de cocon, envole dans l'air vif de janvier, sous sa
toque de fourrure, l'acier des patins brillant le long de sa jupe
fonce, tout ce joli ensemble qui tait elle donna aux yeux de Henri une
fte exquise. Puis elle disparut, et la porte se referma.

--Vas-tu me faire chaperonner tes amours encore longtemps? demanda Mme
Rodange  son frre, pendant que le coup s'engageait dans le parc
Monceau. A mon ge, tre dugne est un honneur qu'on n'apprcie
peut-tre pas  sa juste valeur, tu sais!

--Avec a que nous te gnons! riposta Henri.

--Pour gner, vous n'tes pas gnants; elle surtout, la pauvre chrie!
Mais enfin, si quelqu'un s'avisait de penser,--penser, a ne fait rien
du tout,--mais de dire que je promne sous mon oeil vigilant des
amoureux non fiancs!... J'ai dj assez chaperonn papa, avant mon
mariage! Pourquoi ne l'pouses-tu pas tout de suite, cette dlicieuse
Madeleine? Elle va sur ses dix-sept ans; j'tais plus jeune quand je me
suis immole  votre bonheur  tous!

--Quelle victime mal rsigne tu fais! fit Henri, non sans un peu
d'impatience. Tu connais les ides de mon pre: il veut que je sois
cas, comme il dit, et quand je le prie de me caser, en ajoutant que je
ne demande que a, il me rpond que j'ai bien le temps, que je ne suis
revenu du rgiment que depuis six mois, que je dois apprendre 
connatre le monde, etc....

--A ta place, moi, je ferais des dettes, dclara srieusement la folle
Marguerite; il se dpcherait de te ranger dans le mariage. Madeleine
est sage pour deux, et mme pour davantage au besoin. Tu n'as pas laiss
souponner  papa que c'est elle l'lue?

--Non, tant que ce ne sera pas dcid, c'est bien plus commode de vivre
innocemment, sur le pied de la camaraderie d'enfance.

--Quel roublard! Et Madeleine, lui as-tu dit?

--Jamais! Pourquoi? Est-ce que ce n'est pas bien plus gentil comme a?
Ses rougeurs, ses petits sourires...

--Je suppose qu'elle sait tout de mme  quoi s'en tenir, dit
philosophiquement Marguerite; moi, je savais que mon mari m'aimait huit
jours... oh! non, quinze jours, au moins, avant qu'il s'en ft aperu
lui-mme. Mais j'tais plus dbrouillarde que Madeleine.

--Heureusement! Je n'aimerais pas une femme si dbrouillarde!

--Pas aimable, mon frre! Mais les frres, c'est comme a, en gnral.
Tout de mme, Henri, tu retardes! C'est vingt-deux ans et demi que tu
as? Papa tait mari  vingt et un ans; plus malin que toi, papa!

--On fait ce qu'on peut! Dnes-tu chez toi, ce soir?

--Moi? Jamais! Je ne dne jamais chez moi! Est-ce que j'ai un chez moi?
J'ai un cabinet de toilette, o je m'habille pour aller chez les autres.
Voil mon existence.

--Et ton mari, qu'est-ce qu'il dit de cela?

--C'est lui qui m'emmne, ce bon Ren! Tu ne le connais pas. Il ne peut
pas tenir en place. Voil pourtant ce que les cercles font des
clibataires! Et puis, ils apportent dans le mariage leurs habitudes
d'cureuils surmens, et on dit que c'est nous qui sommes mondaines! Au
revoir, frre;  demain, ou aprs-demain, ou un autre jour.

Mme Rodange tourna  droite pendant que son frre tournait  gauche,
sous le vaste, pristyle de l'htel, o M. Chnerol avait rserv un
appartement indpendant pour sa fille marie, et courut changer de
toilette pour sortir une heure aprs.




II

Madeleine, en entrant, alla droit au cabinet de son pre, vaste pice
situe au rez-de-chausse, afin d'pargner  la famille le va-et-vient
des visiteurs de toutes sortes qui affluent chez un dput.

Dput, Jean Villeroy ne l'tait pas pour le moment; il l'avait t, le
serait sans doute encore, mais ses lecteurs venaient de lui accorder
une priode de repos en lui prfrant un protectionniste  outrance qui
leur avait promis de faire monter le prix du beurre. Il n'en tait pas
moins assig tous les jours par une lgion de qumandeurs que sa bont
naturelle l'empchait de renvoyer, autant que sa prudence native lui
commandait de rserver l'avenir en se gardant de les dcourager.

Villeroy n'tait pas rentr; l'obscurit rgnait dans la grande pice o
se mourait un feu de bois; les volets n'taient point clos; la rue
apparaissait grise et triste  travers les rideaux de guipure. La jeune
fille referma la porte et se hta de monter. Ce jour-l, les domestiques
s'taient un peu relchs de leur service; le gaz n'tait allum nulle
part, except dans le vestibule, et on entendait des voix monter du
sous-sol avec des intonations vulgaires. Madeleine sonna sa femme de
chambre, qui se prsenta les yeux plus brillants et le nez plus
retrouss que de coutume.

--Maman est rentre? demanda-t-elle.

--Non, mademoiselle, non, madame n'est pas rentre, rpondit la jeune
personne en s'affairant dans les armoires.

La robe sombre de Madeleine fut bientt remplace par une autre de
nuance claire; son pre aimait les gris fins et tendres qui encadraient
si bien la dlicate beaut blonde de son unique enfant. Elle noua un
ruban autour de sa taille, attacha une agrafe de turquoises  son cou et
se trouva prte.

Dsoeuvre, un peu attriste involontairement par une singulire
impression de solitude, elle hsitait  congdier sa femme de chambre.
Celle-ci, sans la regarder, lui demanda:

--Mademoiselle n'a plus besoin de moi?

--Non, rpondit  regret Madeleine. La soubrette disparut aussitt.

La petite pendule de saxe, sur le chiffonnier, marquait six heures et
demie. La jeune fille prit un livre et s'assit prs de sa toilette, sous
la lumire des appliques. La lumire tait mauvaise; on n'y voyait
gure: elle eut l'ide de demander la lampe. Mais  quoi bon? d'une
minute  l'autre sa mre allait rentrer: elle irait comme de coutume la
voir s'habiller pour le dner.

De toute la journe, c'tait son heure prfre; sa mre, si gracieuse,
si jolie, ne lui appartenait gure qu' ce moment prcis o, rentrant 
la hte, aprs les visites de l'aprs-midi, elle se laissait interroger
par Madeleine, racontait l'anecdote nouvelle, parlait des choses vues,
des personnes rencontres; l'animation un peu factice de la mondaine se
prolongeait et se dtendait  la fois dans cette causerie avec sa fille
encore si jeune. Pour ces oreilles-l, il fallait choisir, liminer,
passer sous silence; c'tait comme une purification des choses du jour,
et, pendant ce temps, la femme de chambre tordait et lissait les beaux
cheveux chtains o Madeleine plaait parfois une pingle, un bijou.

Elle aimait  voir dans la glace cette mre, si belle et si jeune, vtir
les frissonnantes dentelles, les soies dlicates que la robe
recouvrirait tout  l'heure; dans son adoration muette, Madeleine se
figurait que ce luxe cach aux yeux des autres tait fait tout exprs
pour le plaisir de ses yeux d'enfant; en elle-mme, elle remerciait sa
mre d'avoir choisi les couleurs qu'elle aimait: les verts d'eau, les
mauves, les roses teints, et mourants, pour servir de cadre  ces bras
charmants, ces paules exquises, qui lui donnaient l'impression de la
plus radieuse beaut.

Belle, Mme Villeroy l'tait en effet; jeune, surtout. On n'et jamais
suppos,  la voir, qu'elle pt tre la mre de cette fille de seize ans
accomplis, bientt dix-sept. Il est vrai que cela s'tait pass il y
avait si longtemps! Par moments, elle se demandait si c'tait bien vrai,
si rellement cette grande fillette-l lui tait ne. Tant
d'impressions, tant de rves et de ralits avaient depuis lors travers
sa vie!

Elle aimait pourtant Madeleine sans arrire-pense fminine; cela ne la
vieillissait pas d'avoir cette fille si diffrente d'elle; c'tait une
petite amie qu'elle avait  ses cts, trs douce et dvoue. La
maternit de Mme Villeroy pouvait bien se perdre dans le recul des
annes, Madeleine avait t si peu bb. Elle tait devenue srieuse
de bonne heure, cette petite personne blonde et sage; grande  huit ans
comme on l'est  douze, elle s'tait fait une vie intrieure bien  elle
 l'ge o les enfants ordinaires reoivent tout de l'extrieur.
Silencieuse, quoique toujours prte  rpondre, elle ne questionnait
gure et regardait toujours; c'est par les yeux qu'elle semblait
absorber toutes ses notions de l'existence, et c'est par la confiante
sincrit du regard qu'elle exprimait le plus souvent sa pense. Elle
adorait sa mre pour sa grce, sa beaut, le charme pntrant qui se
dgageait de toute sa dlicieuse personne; mais c'est  son pre qu'elle
apportait le plus de tendresse muette; elle passait tout son temps
disponible blottie dans un coin du grand cabinet de travail, avec un
livre ou un ouvrage d'aiguille  porte de la voix et de la main, si
bien que, lorsque Villeroy, triste ou fatigu, levait la tte, il
rencontrait le regard de sa fille, avec un sourire hsitant, prt  le
rconforter s'il en avait besoin,  s'effacer s'il tait distrait ou
proccup.

--Elle ne vit vraiment pas assez pour elle! On n'arrivera pas  en faire
une goste, disait-il parfois, non sans une sorte de regret.

--Je vous conseille de vous en plaindre, rpondait sa femme avec une
tranquille ironie dans ses beaux yeux gris fonc.

Maman ne rentrait pas, dcidment! Sept heures avaient dj sonn  une
horloge, quelque part. Et pourtant, c'tait le jour d'Opra; maman, qui
aimait tant la musique, tait ordinairement trs exacte, et le dner
n'attendait jamais, ces jours-l....

Le timbre retentit deux fois, pour Villeroy. Madeleine courut 
l'escalier; sans doute ses parents revenaient ensemble?

Non, la voix de son pre s'tait seule fait entendre; point de soie
froisse, point de ce joli cliquetis de jais qui annonait l'arrive 
pas presss de la jeune femme en retard...

Avec une sorte d'inquitude, Madeleine ouvrit la porte de la chambre de
sa mre et sentit un lger frisson courir sur ses paules.

Contrairement  l'habitude, cette chambre tait sombre; le gaz brlait 
bleu dans une des appliques de la triple glace; aucune robe ne s'talait
sur la chaise longue; rien n'tait prpar pour la toilette du soir...

Madeleine donna de la lumire: cette obscurit lui serrait le coeur. En
se retournant, elle aperut sur le petit bureau une enveloppe blanche
sans timbre; machinalement elle lut la suscription. Ce n'tait pas
Madame, mais Monsieur Villeroy que portait l'adresse.

--Quel tourdi que ce domestique! pensa Madeleine; il a apport ici une
lettre destine  mon pre, et la rponse tait peut-tre presse....

Elle regarda encore l'enveloppe.

--Comme cette criture ressemble  celle de maman!

Pourquoi le frisson s'obstinait-il  passer sur les paules de
Madeleine?

--Je vais la porter tout de suite  papa.

Elle descendit l'escalier lentement, les yeux fixs sur la porte du
vestibule, dans l'attente du coup de timbre qui ne pouvait manquer de se
faire entendre, puis, due, alla frapper d'un doigt discret  la porte
du cabinet de travail.

--Bonsoir, pre, dit-elle en entrant; voici une lettre pour toi. Elle
tait sur le bureau de maman. Ce doit tre une erreur du valet de
chambre.

Tout en parlant, elle avait pench son front sur la poitrine de son pre
pour recevoir le baiser accoutum; elle posa la lettre sur la table,
entoura de ses bras le cou de Villeroy, l'embrassa  son tour, puis
recula un peu, en dtournant la tte, afin qu'il lt la lettre.

Un mouvement brusque, une parole touffe, presque un cri.... Madeleine
courut  son pre. Il tait rest debout, mais il s'appuyait des deux
mains  sa table, arc-bout pour ainsi dire contre un poids effroyable
qui l'crasait sans vaincre pourtant sa volont. Son visage convuls
rvlait sa torture.

--Papa! fit-elle en retenant son souffle.

Il revint  lui sur-le-champ et s'assit dans le fauteuil qu'elle
approchait.

--Papa, une mauvaise nouvelle... dis!

--La surprise plutt, rpondit-il sans oser la regarder; oui... la
surprise...

Involontairement, Madeleine jeta un coup d'oeil aussitt rprim vers la
lettre ouverte. Villeroy s'en aperut et prit la feuille, qu'il replia
en deux; mais elle avait lu le mot divorce et, au-dessous, la
signature de sa mre. Sans bien comprendre, elle eut la notion d'un
effondrement complet de sa vie.

--Mon pre, parle-moi, dit-elle de sa voix suppliante, soudain
profondment altre; tu as du chagrin. Je suis raisonnable, je puis
comprendre: tu peux tout me dire...

Villeroy regarda sa fille. Seize ans seulement, si dlicate, presque
fragile, si tendre... et, ce coup ne lui avait pas t pargn! La mre
tait partie, abandonnant non seulement l'poux, qu'elle n'aimait point,
mais la fille, qu'elle croyait aimer!

--Ma pauvre enfant, dit-il, ses lvres parchemines par la soif de
l'angoisse se refusant presque  profrer les paroles irrmdiables, ta
mre s'ennuyait avec nous... Elle est partie pour faire un voyage...

Il s'arrta. Madeleine le regardait, attendant la suite.

--Il va falloir nous arranger pour vivre seuls... A la question
clairement pose par les yeux de sa fille: Elle reviendra? il
rpondit, la tte basse, le coeur satur d'amertume:

--Je ne sais pas...

Un coup modestement frapp  la porte les fit tressaillir. Le valet de
chambre entra et, d'une voix compose, annona:

--Il est sept heures et demie, la cuisinire fait demander  monsieur
s'il faut attendre madame...

--Servez; deux couverts seulement, rpliqua promptement Madeleine.

Le domestique se retira avec une discrtion plus outrageante que la
curiosit, et Villeroy comprit que ses gens savaient tout ce qu'il
ignorait.

--Pre, il faut dner, ou faire semblant, dit Madeleine en se serrant
contre son paule. Ayons l'air indiffrent. Tu comprends, n'est-ce pas?

S'il comprenait! Il la regarda, presque effray de la voix si cline, si
prudente, si avise: des larmes, des cris, lui eussent sembl naturels.
Et elle supportait le coup en silence, vaillamment, plie seulement
jusqu' la teinte de la cire par l'motion qu'elle touffait.

--Monsieur est servi, fit le valet en ouvrant  deux battants la porte
du cabinet.

Quel dner dans cette salle  manger trop grande, o leurs deux couverts
faisaient si triste figure sous la lueur brillante du gaz! Elle tait
l, la veille encore, Maman, jolie, sentant bon; elle racontait des
choses drles, entendues dans la journe, et elle riait, montrant ses
petites dents trs blanches. Madeleine se rappela tout  coup qu'en
racontant elle ne regardait jamais ni son mari ni sa fille; elle parlait
pour elle-mme, pour s'amuser du son de sa propre voix... La veille
surtout, elle n'avait cess de citer des reparties brillantes, des mots
d'auteur recueillis un peu partout, dans les journaux, dans les
visites... Madeleine s'tait tonne,  part elle, de la quantit de
journaux que maman avait d lire ce jour-l et s'tait demand vaguement
pourquoi elle parlait tant alors que papa ne disait presque rien... Ce
fut vite fini: le valet de chambre savait bien que ce dner serait un
fantme de dner, car il apportait les plats et les remportait aussitt,
drangs seulement dans leur belle ordonnance par la fourchette de
Madeleine, qui feignait de chercher quelque morceau impossible 
trouver. En vingt minutes, c'tait termin; le pre et la fille
rentrrent dans le grand cabinet, pendant que le domestique retournait
dans le sous-sol raconter  l'office la tte de monsieur et de
mademoiselle.

Quand ils se virent seuls, la porte ferme, les deux abandonns se
tendirent les bras, et les larmes furent bien prs de jaillir.

--Non, Madeleine, non, ne pleure pas, je t'en supplie! dit tout bas le
pre en la serrant plus fort. Ne pleure pas... je ne pourrais pas le
supporter!

Madeleine regarda le visage de son pre, subitement vieilli, ravin en
une heure par une douleur dont elle n'avait pas encore vu la pareille,
et fit un violent effort qui refoula les sanglots dj si prs de ses
lvres.

Non, elle ne pleurerait pas, pas maintenant, du moins; elle attendrait
d'tre seule... Et lui, que ferait-il quand il ne serait plus en face
d'elle? Elle eut peur d'y songer.

Trs sagement, ils s'assirent chacun dans son fauteuil, avec
l'impression qu'ils jouaient leurs rles dans une pice muette, devant
une salle vide de spectateurs; une sensation analogue  l'ennui des
dimanches oisifs, les jours de pluie, tombait sur eux, ajoutant son
nervement  toute leur angoisse inexprime.

--Alors, dis, tu ne crois pas qu'elle revienne? murmura Madeleine en
regardant le feu.

--Non, ma fille, rpondit Villeroy d'une voix creuse.

--Pourtant, si elle voulait?... Tu voudrais bien, n'est-ce pas?

Il ne rpondit rien, et Madeleine n'osa plus questionner.

Ils restrent ainsi longtemps. Le domestique apporta des journaux, puis
le courrier du soir. Assis  son bureau, Villeroy dcachetait ses
lettres, les lisait, puis les classait machinalement avec une
indiffrence absolue. Sa pense tait ailleurs; ses doigts seuls
agissaient suivant la routine. Par instants, le grand pli que la vie
avait trac entre les sourcils de cet homme de cinquante-cinq ans se
creusait profondment, comme une balafre noire, et, tout  coup, il
avait l'air trs vieux, us et cass comme un centenaire.

Les aiguilles de la pendule allaient atteindre neuf heures et demie,
lorsqu'un coup de timbre rsonna dans le grand silence.

Le pre et la fille tressaillirent, en se regardant, Madeleine avec une
vague esprance, Villeroy avec une crainte nouvelle. La porte s'ouvrit,
et le domestique annona:

--M. Henri Chnerol.




III

Henri tait rentr  l'htel Chnerol dans une disposition des plus
riantes; l'exercice physique avait assoupli ses muscles, l'air vif avait
fouett son sang, la gaiet des rencontres fortuites avait aiguis son
esprit, en mme temps que la socit de Madeleine caressait doucement
son coeur.

Cette petite Madeleine, il l'avait connue gamine, sous ses grands
cheveux argentins toujours envols, qui retombaient sur ses paules et
sur ses yeux, en un voile tnu, transparent, idalement fin et lger; il
l'avait toujours trouve intelligente et bonne, trs bonne sans pose,
compatissante sans phrases, gnreuse sans ostentation; c'tait la plus
aimable compagne de jeu qu'on pt rver, ne se plaignant jamais des
malices des garons et prenant volontiers sur elle toute la
responsabilit des tours jous en commun o Henri et pu encourir un
gros blme...

A vrai dire, ils s'taient connus de tout temps ou  peu prs.
Marguerite tait plus ge que Madeleine de deux ans environ. Les deux
familles se voyaient journellement, Chnerol et Villeroy tant amis de
longue date. Mme Chnerol tant morte trs jeune, c'est chez Mme
Villeroy que se runissaient d'abord les enfants, et puis, Chnerol
s'tant fait btir un superbe htel, on avait bientt transport les
parties de jeu dans les vastes salons, le billard immense, la galerie
qui longeait le parc Monceau, et d'o l'on pouvait descendre dans le
jardinet. La gouvernante de Marguerite prsidait  ces bats souvent
bruyants, car Marguerite tait un vrai cheval chapp, une petite
ponette de fine race, indomptable et volontaire. Mme Villeroy prfrait
cet arrangement, qui lui laissait toute sa libert de jolie mondaine et
qui ne troublait en rien la tranquillit de son petit htel, si bien
capitonn. Marguerite s'tait marie trs jeune: sa gouvernante
l'ennuyait:

--Tu sais, papa, avait-elle dit  Chnerol le jour de la signature du
contrat, ce que j'en fais, c'est pour te rendre service; au moins, 
prsent, tu vas pouvoir te remarier!

Abasourdi, le pre avait essay de protester.

--Voyons, papa, avait rpondu la rebelle, tu ne vas pas me dire que
c'est pour y vivre tout seul avec Henri que tu t'es organis un htel
pareil. C'est fait pour y recevoir, un monument comme celui-l! D'abord,
on ne me trompe pas, moi! Je connais tes ides: quand tu seras ministre,
--et a ne peut pas tarder, n'est-ce pas?--tu ne voudras pas loger  ton
ministre, parce que les ministres, a ne dure pas toujours, et alors il
faut dmnager; tandis que l'htel Chnerol, a reste, et on peut y
donner des ftes avant, pendant et aprs! Tu vois bien qu'il est inutile
de me rien cacher!

Cependant, Chnerol ne s'tait pas remari. En avait-il eu le dessein,
et les circonstances l'avaient-elles trahi, ou bien avait-il abandonn
son projet de lui-mme? On n'en savait rien.

Le bel htel avait reu des htes, nanmoins. Marguerite, dans l'clat
de sa beaut et de sa triomphante jeunesse, y avait prsid deux ou
trois grands bals offerts par son pre; les dners s'y succdaient assez
rgulirement. Mais Chnerol restait veuf.

L'appartement de garon o Henri promenait ses rflexions pouvait
aisment tre agrandi: rien de plus facile que d'y adjoindre une ou deux
pices, et, alors, qui l'empchait d'y amener Madeleine? Son pre, au
fond, n'avait pas d'objection srieuse  lui faire: la jeunesse, qui et
pu tre un obstacle aux yeux d'un autre, n'en tait pas un pour un homme
qui s'tait mari lui-mme  vingt et un ans. La fortune non plus: sans
pouvoir prtendre  galer celle de Chnerol, la situation pcuniaire de
M. Villeroy tait fort honorable, et Madeleine, fille unique,
d'ailleurs, serait bien dote.

--Dcidment, pensa Henri, je ne sais pas pourquoi je perdrais un temps
prcieux: je parlerai  mon pre demain matin... ou ce soir, s'il ne
sort pas...

L'heure du dner sonna, et le jeune homme apprit que Chnerol ne
rentrerait pas.

Le fait n'tait pas rare. Henri se mit  table gaiement, tout en
songeant au jour prochain o il aurait Madeleine en face de lui... Cette
esprance lui fit trouver les mets succulents et le vin bon. Un cigare
exquis acheva de le mettre en belle humeur, et il se prpara  une heure
de paresse dlicieuse avant de revtir la tenue de soire pour rejoindre
sa soeur.

Comme il s'allongeait batement sur le divan du fumoir, on lui apporta
une lettre.

--De monsieur, dit le domestique.

C'tait le valet de chambre de son pre, depuis quinze ans dans la
maison.

--Pour monsieur, voulez-vous dire? fit le jeune homme sans quitter son
cigare.

--De monsieur pour monsieur, insista le domestique, en continuant de
prsenter le petit plateau d'argent.

--Comment savez-vous cela, Philippe? demanda Henri, se dcidant enfin 
se mettre sur son sant.

--C'est monsieur lui-mme qui m'a recommand de remettre cette lettre 
monsieur Henri.

Le jeune homme regarda le domestique avec quelque tonnement et prit
l'enveloppe; avant qu'il l'et dcachete, Philippe s'tait retir d'un
pas rapide.

Mon cher Henri,

Un vnement que je n'ai pas souhait, mais aux consquences duquel je
ne puis me soustraire, m'oblige  une absence qui sera peut-tre longue.
Je sais que, malgr ta jeunesse, je puis m'en rapporter  toi pour le
soin de nos affaires, et je les laisse sans crainte entre tes mains. Tu
trouveras la clef de mon bureau sur le troisime rayon de ma
bibliothque, et tu te serviras de tous les papiers qu'il contient,
suivant les besoins. Tu es un homme,  prsent, et tu sauras faire face
aux circonstances. Je t'embrasse, mon cher fils.

Ton pre affectionn,

Georges Chnerol.

Henri avait lu tout d'une traite jusqu' la signature. Il passa la main
sur ses yeux et recommena sa lecture, certain d'avoir mal compris.
C'tait bien cela pourtant. Il resta ananti, comme sous un choc
effroyable.

Soudainement, il se leva et sonna. L'ide qui lui venait tait
intolrable. Philippe parut.

--A quelle heure mon pre vous a-t-il donn cette lettre?

--A quatre heures de l'aprs-midi.

--Pourquoi ne me l'avez-vous remise qu' prsent?

--C'tait l'ordre de monsieur.

Henri rflchit un instant.

--Comment tait mon pre  ce moment?

--Monsieur tait trs bien, comme  son ordinaire.

--Il ne vous a rien dit de particulier?

Philippe hsita.

--Rpondez donc! fit Henri avec une impatience irrite.

--Monsieur m'a dit qu'il partait pour un voyage.

--Vous ne savez pas dans quelle direction?

--Monsieur ne me l'a pas dit.

Henri sentit qu'il avait eu tort d'insister.

--C'est bien, fit-il, je vous remercie. Philippe tait sur le seuil; il
le rappela:

--Pouvez-vous me dire quelles sont les personnes qui sont venues
aujourd'hui?

Le domestique nomma quelques personnalits insignifiantes.

--C'est tout?

Philippe hsitait.

--Eh bien! fit Henri.

--Et puis Mme Villeroy...

--Mme Villeroy?

--Oui, monsieur. Elle avait d'abord demand Mme Rodange, et comme Mme
Rodange n'tait pas l, elle est entre chez monsieur, qui n'tait pas
encore sorti.

Henri s'arrta pour rflchir. Mme Villeroy venait quelquefois  l'htel
quand elle avait un message de son mari pour Chnerol ou de sa fille
pour Marguerite, parfois mme pour dire un mot  Henri lui-mme. Ce
n'tait pas l ce qui avait pu motiver la brusque rsolution de son
pre.

Le domestique, aprs avoir attendu un instant, se retira, et Henri resta
en proie  une crainte qu'il sentait augmenter  chaque minute.
Brusquement, il courut  la bibliothque, prit la clef du bureau et
l'ouvrit.

Tout y tait parfaitement en ordre, les papiers classs dans leurs
chemises de toile, les livres de comptes arrts au matin de ce jour. Le
jeune homme ouvrit un dernier tiroir: l'tui du revolver avait disparu.

Son angoisse devint extrme; il tremblait de tous ses membres sans le
sentir; un instant, il demeura la main sur la clef, n'osant sonder sa
pense.

Tout  coup, une lueur traversa son esprit. Mme Villeroy tait la
dernire personne, probablement, qu'et vue Chnerol avant de quitter sa
maison; elle savait peut-tre quelque chose...

Villeroy tait le meilleur ami de son pre; s'il y avait, sous le
mystre actuel, un malheur ignor, qui, mieux que cet ami sr, pouvait
l'aider  le supporter,  le conjurer peut-tre?

Sur-le-champ, il courut chez Villeroy




IV

Il entra dans le cabinet, sans regarder autour de lui, proccup d'une
seule ide.

--Je vous demande pardon de me prsenter  cette heure, dit-il, mais je
viens d'apprendre une nouvelle qui m'inquite...

Villeroy avait fix sur lui des yeux trangement scrutateurs. Le jeune
homme n'y prit pas garde; Madeleine sortit de l'ombre et s'avana, comme
pour l'avertir d'tre prudent; il lui serra la main fivreusement et
continua:

--Mon pre est parti tantt, sans me dire o il allait, ni quelle serait
la dure de son absence. La lettre qu'il m'a laisse est si singulire
qu'elle laisse place  des suppositions... effrayantes... Philippe m'a
dit que Mme Villeroy avait vu mon pre cet aprs-midi: j'ai pens que,
peut-tre, elle pourrait me donner un indice, me mettre sur la voie...

Villeroy le regardait toujours, avec des yeux qui semblaient se creuser
 mesure. Madeleine restait debout entre eux, les mains jointes,
lgrement serres l'une contre l'autre, la tte basse, se demandant
quel nouveau malheur allait fondre sur ceux qu'elle aimait.

Surpris de ce mutisme l o il avait espr rencontrer la sympathie,
Henri resta un moment interdit.

--Vous n'avez pas entendu parler de mon pre? demanda-t-il en hsitant.
Rien ne vous a fait pressentir le voyage dont il me parle?

--Rien! rpondit laconiquement Villeroy. Son visage prenait la teinte
terreuse des mourants.

--Je ne puis mieux faire que de mettre sous vos yeux la lettre qu'il
m'crit... Vous ne pouvez pas savoir, monsieur Villeroy, s'cria-t-il,
cdant enfin  l'impulsion de sa nature ouverte et confiante, jusque-l
contenue par respect humain, non, vous ne pouvez pas savoir ce que je
souffre, ce que je crains... Mon pauvre pre, il a eu quelque chagrin,
quelque revers que j'ignore... Il est peut-tre ruin.

--Non! dit Villeroy d'une voix blanche.

--Non? demanda Henri, trs surpris, vous savez cela? Vous en tes sr?

Il dposa la lettre ouverte sur le bureau; lentement, le pre de
Madeleine la prit et la lut, puis la lui rendit:

--Madeleine, laisse-nous, dit-il.

Elle l'implora du regard; mais il tait si effrayant, avec son teint
blme, ses traits tirs, l'expression torture de son visage, qu'elle
n'osa insister. Sans bruit, elle glissa sur le tapis et sortit.

--Monsieur, dit Villeroy, de la mme voix sans inflexions, votre pre
s'est enfui avec ma femme, comme un voleur, comme un lche...

--Oh! monsieur Villeroy, gmit Henri en couvrant son visage de ses
mains, monsieur Villeroy!

Le mari outrag revint  lui-mme.

--J'ai tort, dit-il, ce n'est pas votre faute.

Il se dtourna pour ne pas voir dans l'enfant qu'il aimait le fils de
son plus mortel ennemi.

--Ce n'est pas votre faute, reprit-il; vous ne saviez rien; sans cela,
vous ne seriez pas venu ici.

--Mais vous, s'cria Henri, vous ne le saviez donc pas non plus, que
vous m'avez laiss entrer?

--Je savais qu'elle tait partie, qu'elle avait abandonn sa fille,--je
ne parle pas de moi... Mais j'esprais... je voulais croire qu'elle
tait partie seule... C'est vous qui m'avez appris le nom de son...

--Monsieur Villeroy! rpta Henri avec un accent si douloureux que
l'offens se tut.

--Ne craignez rien, reprit-il au bout d'un moment, avec une indicible
amertume, votre pre n'est pas ruin, il n'est pas  plaindre, il ne se
tuera pas... Je ne le tuerai pas non plus... n'ayez pas peur... Vous
tes rassur, n'est-ce pas? Laissez-moi, maintenant.

--Monsieur Villeroy, dit Henri  voix basse, aprs mon pre, vous tes
l'homme que j'ai le plus aim, le plus honor... Si vous saviez quel
chagrin j'prouve pour Madeleine, pour vous...

Villeroy dtourna la tte.

--Je ne puis pas vous le dire, reprit le jeune homme, mais j'aurais
mieux aim mourir, oui, mourir l, tout  l'heure, que d'apprendre cela.
Vous me croyez? Le coeur me saigne...

Il se tut,  bout de paroles.

--Ce n'est pas votre faute, je vous l'ai rpt. Allez, jeune homme.

Henri aurait voulu dire encore quelque chose, mais il ne savait pas
quoi. Lentement, plus honteux, plus humili, plus contrist qu'il ne
l'avait t de sa vie, il se dtourna et sortit. La porte de l'htel se
referma sur lui avec un claquement sec, et il lui sembla qu'on venait de
le murer dans la rue comme dans un tombeau.




V

Villeroy, demeur seul, prit dans son porte-feuille la lettre de sa
femme et la relut trs lentement. Il avait pu s'y tromper et croire
qu'elle partait seule: que de fois elle l'avait menac de ce coup de
tte, et avec quelle peine l'avait-il dcide  n'en rien faire! C'tait
une vieille querelle, un dsir absurde de libert qui l'avait prise! ds
les premires annes de son mariage. Depuis quinze ans, il avait us sa
vie  tcher de retenir au nid cet oiseau voyageur. Ce n'est pas son
mandat de dput qui avait pes si lourdement sur ses paules et qui
l'avait blanchi avant le temps: c'tait la lutte quotidienne, sourde,
incessante avec cette femme qui ne l'aimait pas, mais qui hassait la
chane encore plus que le mari.

Elle l'avait pous sans amour; mais pourquoi l'et-elle ha? Elle
n'avait pas de fortune; il lui avait donn non seulement l'aisance, mais
le luxe; il l'adorait; ses caprices taient des ordres; il n'exigeait
d'elle rien que de la voir heureuse. Pendant trois ans, il avait pu se
croire satisfait; elle s'tait vite accoutume aux jouissances de
l'amour-propre et de l'argent; les riches toffes, les meubles lgants,
les fleurs en toute saison seyaient bien  cette beaut gracieuse; elle
s'en tait fait un cadre charmant. Et puis, tout  coup, elle s'tait
rvolte; la contrainte d'tre aime lui pesait; elle avait demand sa
libert avec une pension modeste, quelques milliers de francs seulement.

Villeroy sentait encore sur son corps le frisson qui lui avait glac le
sang lorsqu'elle lui avait fait tranquillement cette dclaration de
guerre, un beau matin de mai. Rien n'avait donc pu la dsarmer? Ni les
gteries, ni la tendresse, ni la maternit? Elle voulait s'en aller.
Loin de lui, il l'et,  la rigueur, compris, mais loin de sa fille?

Eh! mon Dieu, oui! Elle ne tenait pas  emmener Madeleine; elle la
laisserait volontiers  son pre. Ce qu'elle demandait, c'tait de ne se
sentir ni lien ni entrave, d'tre aujourd'hui l, demain ailleurs, et
surtout loin du mari qui l'excdait; elle tait franche et ne s'en
cachait pas.

Villeroy commena par la traiter en enfant gte et refusa fermement de
prendre au srieux cette fantaisie. Elle avait vingt ans  peine:
savait-elle seulement ce qu'elle voulait?

La jeune femme se rsigna ou feignit de se rsigner: pendant quelques
annes, elle joua  la petite maman, fit des visites, alla au bal, au
thtre, et parut contente.

Lorsque son mari croyait le danger conjur, elle revint un jour  la
charge, mais beaucoup plus rude, plus pre, aguerrie contre les
arguments, prpare aux ripostes, forte de toute la science de la vie,
acquise depuis sa premire tentative. La loi en faveur du divorce venait
d'tre promulgue: elle voulait s'en prvaloir.

Cette fois, ce fut une vritable bataille, qui dura plusieurs mois.
Villeroy put s'assurer qu'il ne pesait pas un ftu dans les
dterminations de sa femme. Il parla alors au nom de l'enfant.

--Vous l'lverez mieux que moi, rpondit Clotilde.

--Mais le monde?

Le monde, oui, c'tait un argument; l'estime du monde tait ncessaire 
cette mondaine. Mais si, de deux maux, le moindre tait encore de
risquer quelques calomnies, le pire serait de demeurer la femme de ce
mari odieux...

Pour obtenir qu'elle restt, le pre se sacrifia; leurs vies furent
dsunies, les apparences sauves, et Madeleine conserva sa jolie maman,
plus frache, mieux mise et plus lgante que jamais.

Villeroy chercha alors furieusement, avec rage, l'homme que sa femme
devait aimer; elle aimait quelqu'un assurment: sans cela, comment
expliquer?

Non, elle n'aimait personne; aprs des recherches, des preuves sans
fin, il dut s'en avouer convaincu. Elle ne l'aimait pas, voil tout.

Il crut alors avoir achet la paix et la dignit de la vie de famille;
en effet, Clotilde fut aimable avec lui comme elle l'tait avec tout le
monde; son joli sourire, son esprit mondain, lui furent offerts de mme
qu'aux convives de leurs dners, aux danseurs de leurs soires, aux
visiteuses de ses mardis; il eut part  la table ouverte de sa grce
sduisante. Leur intrieur demeura respect. Chose rare, Clotilde
n'avait pas fait de confidences: on croyait le mnage fort uni, et mme
parfois on s'extasiait l-dessus, tant donns les vingt ans que
Villeroy avait de plus que sa femme et qui maintenant en paraissaient
plus de trente.

Tout  coup,  la fin de l'hiver prcdent, Mme Villeroy avait renouvel
ses attaques. Cette fois, pas de sorties vhmentes, pas de reproches
blessants, pas de rudesses cruelles: une tactique irrprochable, une
animosit froide. Les arguments se brisaient contre sa rsolution. Elle
voulait le divorce et elle l'obtiendrait.

--Au prix du dshonneur seulement, avait dit Villeroy.

Elle n'avait pas rpondu  cela, mais elle l'avait accus d'tre mauvais
pre.

Mauvais pre, lui qui avait renonc  elle pour l'amour de sa fille!

--Attendez au moins que Madeleine soit marie, avait-il dit,  bout de
ressources.

--Et si elle veut rester vieille fille? avait ripost Clotilde.

Il avait tenu bon. Elle n'avait plus rien dit: il croyait la querelle
termine, pour cette fois encore, au moins jusqu'aprs le mariage de
Madeleine. Et puis, aujourd'hui, elle tait partie.

--Vous m'avez contrainte  faire ce que je fais, crivait-elle. Quoi
qu'il arrive, ne vous en prenez qu' vous seul. A prsent, pour peu que
vous ayez d'honneur, il faudra bien que vous m'accordiez le divorce.

Bien des points obscurs s'clairaient maintenant pour lui d'une sinistre
lueur; il se rappelait comment Chnerol s'tait fait plus rare chez lui;
comment, lorsqu'ils se rencontraient  la Chambre, au lieu de passer un
bras sous le sien et de l'emmener causer dans les coins, son vieil ami
changeait avec lui quelques paroles affectueuses, mais brves...

--Et pourtant, il ne m'a point tromp, se disait Villeroy; je le connais
bien: il n'est pas fourbe, il n'aurait pas pu me serrer la main, me
regarder dans les yeux... Il l'aimait: je le crois, j'en suis sur 
prsent; mais ils taient innocents; il n'aurait pas os!...

La vrit lui apparut tout entire: Clotilde avait forc la rsistance
de Chnerol comme autrefois, dans un tout autre but, elle avait voulu
forcer celle de son mari.

--Elle est alle chez lui aujourd'hui; elle l'a dcid  fuir; il n'y
pensait pas. La misrable!...

Il se leva et arpenta longuement son cabinet de travail. La trahison de
Clotilde devenait plus odieuse encore: non seulement elle avait
abandonn son mari, mais, en mme temps, elle lui tait l'ami de toute
sa vie... L'avait-elle fait par mchancet, ou bien l'occasion seule
l'avait-elle tente?

--Non, pas par mchancet, pensa Villeroy, dont la colre s'abattit
soudain comme un cheval qui manque des quatre pieds; elle n'est pas
capable d'un si noir calcul; mais Chnerol est beau, il a l'air
jeune,--il est jeune: quarante-trois ans au plus,--et moi, je suis
vieux...

Oh! oui, bien vieux, comme il se regardait dans la glace; si vieux! Et
elle ne l'avait jamais aim.

--Pauvre Chnerol, il ne sait pas ce qu'il s'est prpar! Comme il
souffrira, quand il pourra se rendre compte!...

Le souvenir de Henri traversa les penses de Villeroy; il crut entendre
encore le cri d'angoisse: Monsieur Villeroy! monsieur Villeroy! qui
lui avait si pathtiquement demand grce, et son coeur, plein
d'amertume, dborda de piti.

Lentement, avec des gestes de vieillard, il rangea ses papiers, prit ses
clefs et monta l'escalier. La porte de la chambre de sa femme tait
reste ouverte; il la referma soigneusement et entra chez sa fille.

Elle l'attendait, assise auprs de son lit, claire d'une seule bougie.
Il l'attira  lui et la baisa au front, avec une tendresse profonde et
dsole.

--Il faut nous faire une raison, Madeleine, lui dit-il. Ta mre nous a
quitts volontairement pour changer d'existence. Elle ne reviendra plus
jamais ici.

La jeune fille baissa la tte comme pour recevoir le joug.

--Elle l'a voulu, insista Villeroy. Dieu m'est tmoin que j'ai fait tout
ce qui tait possible pour la retenir. C'est ta mre, Madeleine: ne la
juge pas. Mais moi, mon enfant, je te jure qu'il n'y a l rien de ma
faute: tu peux m'aimer sans arrire-pense. Si je t'avais moins chrie,
ce qui est arriv aujourd'hui ft arriv il y a dix ans. J'ai lutt pour
l'amour de toi... je n'ai plus que toi... Aime ton vieux pre...

Elle se laissa glisser  ses genoux; il s'assit sur la chaise qu'elle
venait de quitter, et ils pleurrent ensemble.




VI

Les coupables fuyaient vers le Midi.

Leur fuite n'ayant pas t prmdite, toute la richesse de Chnerol
n'avait pu leur assurer un asile plus confortable que le banal
compartiment de premire classe o ils taient seuls. Clotilde s'tait
couche tant bien que mal  grand renfort d'oreillers et dormait ou
faisait semblant de dormir. Son visage calme ne portait l'empreinte
d'aucun souci; la peau dlicate n'avait point de rides, les yeux
semblaient clos par un sommeil d'enfant, le rose charmant des joues
gardait son inattaquable puret: elle tait aussi frache, aussi jolie
qu'au matin, lorsque sa fille venait lui dire bonjour.

Chnerol ne la regardait que de temps en temps, pour ainsi dire  la
drobe; perdus dans la nuit noire que striaient des bandes de neige 
peine distinctes, ses yeux fouillaient un amas de choses visibles
seulement pour son me.

Par un moment d'oubli, par une inconcevable faiblesse, il venait de
changer l'assiette de sa vie et se demandait comment cela avait pu
arriver.

Certes, il l'aimait, cette femme endormie en face de lui; depuis plus
d'un an, il l'aimait avec une passion qu'il ne s'tait jamais cru
capable de ressentir. Beau garon, bon vivant sans tre viveur, avec un
esprit plus brillant que profond qui faisait citer ses reparties, avec
une admirable entente des affaires,--qui, aprs avoir solidement assis
sa fortune, l'avait empch de la compromettre ensuite,--il avait eu des
succs d'homme dans tous les mondes. Sa situation de pre de famille, en
l'obligeant  garder certains mnagements, lui avait rendu service. Il
tait arriv  quarante-trois ans sans que rien, sauf la mort de sa
femme, lui et jamais caus de chagrin rel, et ce chagrin-l tait
enseveli depuis bien longtemps. Il pensait srieusement  se remarier.

Tout  coup, un soir qu'il donnait un bal dans son bel htel tout neuf,
avec le secours de sa fille, marie depuis peu, ses yeux s'taient
arrts sur Mme Villeroy, qui entrait. Il ne l'avait donc jamais vue
dcollete, pour que l'aspect de ces paules-l lui part si
blouissant? Depuis dix ou quinze ans, il la rencontrait pourtant en
moyenne trois fois par semaine dans le monde, officiel ou non, et
aujourd'hui, il s'apercevait qu'il ne l'avait point regarde.

L'impression fut si forte qu'il ne put s'empcher de le lui dire. Ces
galanteries-l ne comptent pas, avec la femme d'un ami, presque une amie
elle-mme: c'est de la simple politesse! Et, en lui parlant, il
s'aperut que non seulement il ne l'avait jamais regarde, mais qu'il ne
la connaissait pas. Il ne savait rien d'elle, de ses gots, de ses
antipathies, de son esprit. Il l'avait prise pour une jolie nigaude; il
se trouvait en face d'une femme trs sre d'elle-mme, qui voulait, qui
raisonnait, capable de har ou d'aimer... Il fut pris d'une furieuse
envie de la pntrer.

Si Clotilde n'avait pas t la femme de son meilleur ami, il se ft
mfi de cette tardive et dangereuse curiosit; mais, ici, tout tournait
contre sa prudence: les rapports quasi quotidiens, la sympathie toute
naturelle qui l'attachait  la famille de Villeroy lui taient autant de
prtextes  pousser plus avant son tude. Il fut bientt convaincu que
Clotilde tait avec lui trs diffrente de ce qu'elle se montrait avec
les autres; elle rservait pour lui les dlicatesses de ses penses, de
mme qu'elle n'avait certains sourires qu' son adresse. Avec cela, pas
ombre de coquetterie ou du moins de ce qu'on appelle ainsi.

L'amour-propre de Chnerol avait t flatt; il s'en tait montr
reconnaissant. Puis, tout  coup, sans cause apprciable, Clotilde
s'tait drobe: plus de causeries o se dvoilait sa personnalit
intime, plus de regards affectueux ni d'nigmatiques sourires; la
politesse banale des anciennes relations, seulement.

Chnerol s'tait senti piqu; sa conscience ne lui reprochait rien, rien
du tout. Il bouda, essaya de se faire bienvenir ensuite, n'y put
russir, rebouda et, sans prparation aucune, rompit avec une demoiselle
qui ne lui avait pourtant donn aucun sujet de se plaindre,--au moins
pour ce qu'il en savait. Quand il eut accompli ce beau fait, il resta
d'une humeur abominable pendant quelques jours et s'aperut un matin
qu'il tait amoureux de Mme Villeroy  en perdre la tte.

Ce fut une priode trs dure dans son existence. Chnerol, sans se faire
de l'honneur une ide exagre, tait un trs honnte garon; il n'et
pas plus pens  prendre sa femme  Villeroy qu' lui prendre sa bourse.
Il se dit sur-le-champ que son devoir tait de ne plus songer 
Clotilde, d'viter de la voir, enfin de se faire une raison. La raison
qu'il se fit lui cota pas mal d'argent et quelques brocards de ses
amis, car c'tait une raison trs court vtue, plus court vtue
moralement qu'il n'avait l'habitude d'en frquenter; mais la morale put
et dut bientt tre satisfaite, car ce ne fut qu'un clair dans un ciel
d'orage. La premire fois que Clotilde le reut dans son petit salon, o
elle se trouvait seule, et lui demanda pourquoi on ne le voyait plus, il
rpondit avec la franchise du dsespoir:

--Parce que je vous aime, vous le savez bien!

Elle ne dit rien: n'tait-ce pas ce qu'elle avait de mieux  faire en
prsence d'une telle folie? Il lui demanda pardon, lui jura qu'il
saurait s'imposer silence, quand il lui faudrait pour cela voyager
longtemps. Justement, ses bons lecteurs venaient de le laisser sur le
carreau, en compagnie de Villeroy, et pour la mme cause; il tait
libre, il s'en irait...

--Et moi, que deviendrai-je? murmura Clotilde.

Il la regarda: deux grosses larmes roulaient des yeux purs de la jeune
femme sur ses joues lgrement plies, que ne ternissait aucun fard, pas
mme la plus inoffensive poudre de riz. Que pouvait-il faire, sinon
d'essuyer ces perles avec ses lvres?

Mais ce ne fut qu'un moment de folie trs court; il reprit aussitt sa
place sur le pouf, en face d'elle, et renouvela son serment sur de
nouvelles bases. Ils s'aimaient: c'tait un malheur; ils resteraient
honntes, n'est-ce pas? Ce serait vraiment trs mritoire et trs noble,
et ils auraient le droit d'tre fiers d'eux-mmes. Avec une lgre
exaltation, Clotilde l'approuva, l'admira mme, les mains jointes, et
ils se sparrent.

Ces nobles sentiments furent entretenus,  l'occasion de la chasse, par
la prsence de Villeroy, qui alla passer une quinzaine dans la superbe
proprit que Chnerol possdait en Bourgogne. En voyant de si prs son
ami, en apprciant de plus en plus la noblesse de son me et l'tendue
de son intelligence, l'amoureux de Clotilde ne pouvait que se confirmer
plus nergiquement dans sa rsolution d'honneur et de fermet. Aussi le
retour  Paris le trouva-t-il arm de pied en cap pour la lutte.

Mais tant de vertu mritait bien une petite rcompense: il revit Mme
Villeroy et la trouva seule; insensiblement, ils prirent l'habitude de
nouer leurs mains amies quand personne n'tait l, et Chnerol put
apprcier par lui-mme la vrit du proverbe: Il ne faut pas jouer avec
le feu. Avant le nouvel an, il tait amoureux fou, la tte perdue, le
sang en feu, et tout ce qu'il pouvait encore exiger de lui-mme, c'tait
de se contraindre  ne voir Clotilde qu'en public. Quand on en est l,
les vnements vous mnent; on ne s'appartient plus. L'htel Chnerol
donnait sur le parc Monceau; l'htel Villeroy tait situ sur le
boulevard de Courcelles; des fentres de son petit salon, Mme Villeroy
vit un soir son ami errer dans le parc, sous la lumire lectrique.
Comme un jouvenceau, il venait regarder la maison de son adore, se
donnant  lui-mme le fallacieux prtexte de prendre l'air.

Le lendemain, Mme Villeroy vint lui rendre visite vers trois heures. Il
tait seul, elle le savait.

--Je vous ai vu hier, mon ami, lui dit-elle. Une pareille vie est
intolrable. Vous ne pouvez pas quitter Paris, c'est vident: c'est moi
qui vais partir...

Quand elle sortit de l'htel, leur fuite tait devenue ncessaire.

Clotilde n'tait pas de celles qui rentrent le front haut devant le mari
outrag, avait-elle dit. Ce qu'il y avait de curieux, c'est qu'elle le
pensait rellement. Dans le mlange de ruse, de comdie et d'ambition
qui avait guid la conduite de cette femme complique s'tait gliss un
grain de franchise et de vrit; rellement, la pense de subir le
regard de son mari et le baiser de sa fille tait pour elle,  ce
moment, une souffrance intolrable.

Ils rsolurent donc de partir le soir mme. Mme Villeroy rentra chez
elle pour y prendre quelques objets et crire la lettre que Madeleine
devait trouver. Chnerol mit ses affaires sommairement en ordre, et ils
se retrouvrent  la gare de Lyon, non pas pour prendre le train de
luxe, o ils eussent, en cette saison, couru grand danger d'tre
reconnus, mais un train ordinaire, long et lourd, qui tait le
commencement de leur expiation.

Aprs s'tre remmor cette histoire de leur amour et s'tre prouv que
c'tait invitable, Chnerol ramena son regard sur Clotilde endormie.

Il l'avait dsire bien longtemps; elle tait  lui: il la garderait.
Cette aventure clatante ne pouvait avoir un dnouement banal: Villeroy,
la main force, consentirait au divorce, et, aprs le temps voulu, le
mariage aurait lieu. Chnerol n'avait-il pas depuis longtemps envie de
se remarier? Quelle femme serait plus belle, plus capable de faire les
honneurs de sa maison?

Sans doute, ce divorce, c'tait un peu ennuyeux, mais avec le temps,
tout s'oublie, et le temps court vite  Paris. Dans trois ou quatre ans,
qui se souviendrait de l'aventure? Et, dans quatre ans, il serait
ministre, certainement. L'essentiel tait d'viter tout fracas inutile.
Il connaissait Villeroy: ce n'est pas lui qui rechercherait le tapage.
Un avou sage et discret ngocierait les affaires ds le lendemain; il
pouvait dormir tranquille.

Il ne put pas dormir, cependant. La pense que son vieil ami le
mprisait,  cette heure mme, tait bien dure  supporter, et il avait
beau faire, il ne pouvait la chasser. A mesure que la nuit s'avanait,
l'insomnie, la trpidation du wagon et l'obsession de cette ide pnible
le rendaient de plus en plus nerveux.

--Pourtant, se dit-il enfin, comme pour se dfendre contre sa
conscience, si elle n'tait pas venue hier, ce ne serait pas arriv.

Au mme instant, Clotilde ouvrit les yeux: on et dit qu'elle avait
devin. Elle regarda Chnerol, qui, les mains dans ses poches, les
sourcils froncs, l'air rageur, fixait obstinment les yeux sur un coin
du wagon o il n'y avait rien du tout.

--Georges! fit-elle de sa voix extraordinairement claire et mlodieuse,
Georges, vous ne dormez pas?

Elle souriait, sans ombre de fatigue ou de chagrin. La passion la plus
lumineuse jaillissait de ses yeux et de ses lvres entr'ouvertes.
Chnerol n'tait qu'un fragile mortel: il oublia son remords.




VII

--Voyons, Henri, ce n'est pas possible! Tu rves, tu es malade!

Marguerite, enveloppe d'un peignoir crme o les dentelles et les
rubans empchaient presque de voir l'toffe, tisonnait avec rage le feu
de sa chambre  coucher, o elle avait reu son frre,  peine veille.

--Tiens! fit simplement le jeune homme en lui prsentant la lettre de
leur pre.

Elle la prit, la lut et la froissa dans un mouvement de colre. Il la
lui retira avec douceur, la dfripa soigneusement et la remit dans sa
poche.

--Il n'y a pas seulement mis un mot pour moi! dit-elle en dtournant la
tte.

--coute, Marguerite, franchement, je ne vois pas comment tu peux lui
reprocher cela! Dans un moment pareil, il avait bien le droit de ne
songer qu'au plus press!

--Et qu'est-ce qui tait le plus press, dans ton ide?

--Les affaires, rpondit posment Henri.

--Les affaires. Ah! oui, les affaires!

Elle laissa tomber les pincettes et se mit  battre nerveusement du pied
sur le garde-feu.

--Voil une belle histoire! fit-elle en petites phrases courtes, haches
comme au couteau par sa mauvaise humeur. Il n'est pas  plaindre, papa!
a l'arrangeait probablement, puisqu'il a fait ce beau coup-l. Filer
avec une femme, c'est drle! Quand on s'appelle Chnerol, qu'on est un
homme politique, une clbrit parisienne, c'est trs gentil! a vous
pose!

--Marguerite! dit Henri d'un ton de reproche.

--Eh bien! quoi? Parce que c'est mon pre! Mais c'est justement pour
cela que je suis furieuse! Si c'tait un autre, qu'est-ce que a
pourrait me faire? C'est papa, oui, c'est convenu: faut-il adorer ses
faiblesses? La jolie situation que cela va me faire dans le monde! Et,
justement, nous dnons en ville ce soir... Tiens, je vais crire que je
suis malade...

Elle se leva et attira violemment  elle le buvard de son petit bureau.

Henri, qui l'avait suivie, arrta sa main.

--coute, ma soeur, dit-il, la situation est trs grave, en effet, et
c'est pour cela qu'il ne faut pas agir  la lgre. O est ton mari?

--Je n'en sais rien. Quelle heure est-il?

--Onze heures.

--Il doit tre quelque part clans la maison. Encore une jolie corve de
lui annoncer cela! J'en entendrai, des paroles de sagesse, avant d'tre
plus vieille de quinze jours!

--Je m'en charge, rpondit Henri sans s'mouvoir. Veux-tu m'couter?

Elle haussa les paules et se rassit sur sa petite chaise basse.

--D'abord, je t'ai dit,  toi, que mon pre est parti subitement; tu en
as conclu que c'tait avec une femme...

--Ai-je eu tort? riposta Mme Rodange.

--Je ne dis pas cela; seulement, rien ne nous autorise ni n'autorise
personne  le dire tout haut, ni mme tout bas.

--Ah! par exemple! s'cria Marguerite, voil qui est fort! Comment, une
femme, une drlesse...

--Marguerite, ce n'est pas une drlesse, dit Henri, bless au coeur dans
l'amour qu'il portait  Madeleine.

--Tu la connais donc? fit la jeune femme en se tournant vers lui avec la
stupfaction la plus sincre.

--Il n'est pas ncessaire de la connatre pour affirmer que ce n'est pas
une drlesse, reprit Henri avec une prudence dont il ne se ft pas cru
capable la veille encore: une femme comme tu le dis n'aurait pas cherch
tant de mystre; mon pre lui-mme ne se serait pas gn de prparer son
dpart sous un prtexte quelconque.

--Voyons, mon frre, tu ne vas pas essayer de me faire croire que la
femme en question est une sainte, digne de tous les respects? S'il en
tait ainsi, elle ne serait pas partie!

Henri se tut: que pouvait-il rpondre  cela?

--Je vais bien l'arranger, moi, la belle dame. D'abord, je saurai qui
elle est: ce n'est pas bien difficile, et alors...

--Marguerite, tu ne feras pas cela! dit le jeune homme avec autorit:
depuis une demi-heure, tu parles comme si tu tais mchante, et je sais
trs bien que tu ne l'es point. La surprise, la colre... passe; mais la
mchancet... tu ne voudrais pas!

Boudeuse encore, mais calme, la jeune femme mit son coude sur son genou
et son menton dans sa main. De grosses larmes commencrent  tomber sur
ses dentelles.

--Ma soeur mignonne, reprit Henri, qui s'tait lev pour l'embrasser, tu
vas tre trs bonne et trs raisonnable. Nous avons tous le plus grand
intrt  ce que la chose ne s'bruite pas. Nous avons mme un intrt 
ce que la dame en question puisse rentrer un jour dans la socit sans
qu'on la souponne...

Marguerite tourna vivement ses yeux interrogateurs vers son frre.

--Parfaitement... afin de ne pas crer  mon pre, par notre faute, un
lien qui pourrait devenir une chane. Tu le connais, il n'abandonnerait
pas une femme du monde qui se serait perdue pour lui...

--Mon Dieu! Henri! fit Marguerite, o as-tu t prendre tout cela?

--Je n'ai pas ferm l'oeil cette nuit et j'ai rflchi  beaucoup de
choses. Donc, nous ne dirons rien: nous ne savons rien. Notre pre a t
appel subitement en province par une affaire, voil tout. Tu comprends
qu'il ne peut pas rester longtemps sans nous crire; il aura envie de
savoir...

--Quoi donc?

--Ce qu'on dit de lui ici... Nous verrons alors ce que nous aurons 
faire. Ce soir, tu iras  ton dner,  moins que Rodange n'en dcide
autrement, mais j'espre le convaincre. Tu auras l'air aussi naturel que
possible. Au fond, tu sais, cela ne te regarde pas: notre pre est libre
de ses actions, n'est-ce pas?

--Oh! certainement! Mais la femme me le payera si jamais je puis
l'attraper. Tu la connais, Henri? Dis la vrit, tu la connais? Moi
aussi, peut-tre?

--Laisse-la tranquille, la malheureuse: elle sera assez punie. Non,
n'insiste pas, si je savais son nom, je ne te le dirais pas.

--Oh! je le saurai bien sans toi!

Henri sentit le coeur lui manquer. Sa soeur n'tait pas mchante, mais
lgre et prompte,  se dpenser en paroles. L'honneur de Villeroy,
celui de la mre de Madeleine taient  la merci d'une imprudence, moins
que cela, d'un hasard, d'une concidence...

--Marguerite, je t'en supplie, ne dis rien, n'essaye de rien savoir;
moi, je vais m'informer et je te raconterai tout ce que j'aurai appris.

--Bien vrai?

--Je te l'affirme. Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne rien
dire, absolument rien, jusqu' ce que je t'aie revue?

--Henri, c'est donc trs grave? demanda la jeune femme, ramene soudain
au sentiment de la ralit dramatique des choses.

--C'est trs grave, tout ce qu'il y a de plus grave, cela peut finir par
la mort de quelqu'un...

Ses lvres tremblaient. Villeroy lui avait promis de ne tuer ni sa femme
ni l'autre, mais il n'avait pas parl de lui-mme, et, pendant la nuit,
l'obsession de cette ide avait plus d'une fois fait passer un frisson
sur la chair du jeune homme.

--Je ne croyais pas... je ne savais pas... fit Marguerite en baissant la
tte. Je ne dirai rien. Mon frre, tu as ma parole d'honneur.

Elle lui serra la main d'une treinte ferme et franche. Elle avait t
gte par son pre, par les amis de la maison, par Henri lui-mme; mais,
au fond, c'tait une bonne enfant, honnte et droite.

Fort ennuy d'avoir  lui communiquer la fcheuse nouvelle, mais bien
dcid  ne pas s'en remettre pour ce soin  la nerveuse et rageuse
Marguerite, Henri alla trouver son beau-frre.

Rodange tait un garon  tte froide, un de ceux qui s'amusent sans se
laisser entraner plus loin qu'ils ne veulent, qui ne dpassent jamais
leur budget, qui ne se mettent pas en colre, qui, aux courses, parient
toujours pour le bon cheval et ne parient pas du tout quand ils ne sont
pas srs de leur fait. A un tel homme plus qu' tout autre le rcit
d'une aventure romanesque devait sembler absurde et mme ridicule.

--Comment! c'est mon beau-pre qui a fait cela? demanda-t-il lorsque
Henri lui eut annonc le dpart imprvu de Chnerol. Il est parti sans
prvenir? Ses affaires sont en ordre, pourtant?

--Tout  fait en ordre, rpondit le jeune homme.

--Alors, ce n'est pas srieux.

--Malheureusement, c'est srieux.

--Une femme marie, en ce cas? Diable! Le mari court aprs?

--Non.

--Alors, ce ne sera rien.

Rodange regarda ses ongles, qu'il avait fort beaux, et ajouta:

--S'il en est ainsi, ce n'tait pas la peine de s'en aller; mais j'ai
toujours souponn mon beau-pre d'un grain de sentimentalit. Il porte
ses cheveux une ide plus longs qu'il ne faudrait.

On ne pouvait faire le mme reproche  Rodange, assurment pas plus que
celui d'tre sentimental; mais c'est peut-tre lui qui avait raison, au
point de vue des agrments de la vie mondaine, surtout.

--Qu'est-ce que vous allez faire? reprit l'homme positif.

--Rien du tout, rpondit Henri. Attendre et ne rien dire.

--Parfait. Marguerite est prvenue?

--Je viens de la voir.

--Tant mieux; c'est gentil  vous de m'avoir vit cela... Elle a
pleur?

--Trs peu.

--Tant mieux. Vous ne restez pas  djeuner?

--Non, merci, je n'ai pas faim, et puis il y a une quantit de choses 
faire. Au revoir.

Henri serra la main de son beau-frre et retourna chez lui.

Il tenait sans doute de son pre le grain de sentimentalit reproch par
Rodange, car, en rentrant dans l'htel, il fut presque effray de le
voir si vaste et si dsert.

Rien n'y tait chang depuis la veille, et pourtant l'ide que son pre
tait loin, il ne savait o, que l'absence serait longue, que le retour
serait pnible et dangereux, que l'avenir tait gros d'angoisses, le
remplissait d'une pesante tristesse.

Pour occuper son temps, il ne savait que faire. Il s'appliqua  la
lecture des papiers contenus dans le bureau dont son pre lui avait
laiss la clef. Jusque-l, il s'tait trs peu proccup de la fortune
et des affaires de Chnerol. La ncessit de connatre tout  fond
s'imposait, et il passa plusieurs heures  dbrouiller des choses
parfaitement claires, mais o il se trouvait tranger.

Le jour baissait, Henri songea qu'il aurait d sortir comme d'habitude
et se montrer o il avait coutume d'aller; il referma le bureau et se
leva pour s'habiller. Sur le seuil, il croisa Philippe, qui venait  lui
d'un air troubl..

--M. Villeroy, dit-il, demande monsieur; je lui ai dit que monsieur
tait en voyage. Est-ce que M. Henri voudrait le voir? M. Villeroy est
en bas dans le billard.

--J'y vais, rpondit promptement le jeune homme.

Il venait soudainement de comprendre deux choses: d'abord que Villeroy
devait feindre d'ignorer le dpart de son ami, et ensuite que le valet
de chambre connaissait la cause exacte du dpart de son matre, et
probablement l'endroit o il s'tait rendu.

Villeroy tait debout dans la salle de billard, tournant le dos  la
fentre, et pourtant Henri fut touch d'une profonde piti en voyant la
silhouette affaisse de cet homme dont vingt-quatre heures venaient de
faire dfinitivement un vieillard.

--Je suis venu, dit-il d'une voix teinte, aprs avoir rpondu d'un
signe de tte au salut du jeune homme, qui n'osait l'approcher, je suis
venu parce qu'il faut sauver les apparences, vous l'avez compris. Entre
cette maison et la mienne, c'tait un change journalier de
communications; cela ne peut pas cesser tout d'un coup. Il faut que
votre soeur fasse une visite  ma fille, une seule fois, d'ici quelques
jours... Vous lui direz, n'est-ce pas? Madeleine sera sortie, bien
entendu.

Henri rpondit du geste.

--Et puis, continua Villeroy, il faut que vous avisiez votre pre de ce
que j'ai rsolu: il est inutile de mettre des gens de loi dans la
confidence de notre aventure. Vous lui crirez que Mme Villeroy peut
demander le divorce contre moi; je lui fournirai toute facilit; je vais
voir tout  l'heure quelqu'un qui me donnera des claircissements. Mais
j'y mets une condition absolue: Mme Villeroy va rentrer  Paris
immdiatement et reprendre sa place dans ma maison; j'en sortirai avant
qu'elle s'y prsente, elle peut en tre assure. Lorsque l'instance en
divorce sera publiquement commence, elle pourra prendre un appartement
et y vivre seule; ds qu'elle sera libre, Chnerol l'pousera. Je ne
veux pas d'un scandale qui rendrait ce mariage non pas impossible, car
on peut luder la loi, cela s'est vu, mais simplement difficile. Vous
avez compris?

--J'ai compris, monsieur, rpondit Henri  voix basse. Comment va
Madeleine?

Villeroy dtourna la tte et fit un mouvement vers la porte.

--Monsieur Villeroy, insista le jeune homme, comment va Madeleine? Je
vous en supplie, dites-le-moi. Vous ne savez pas, monsieur, combien je
l'aime, combien je vous vnre...

Le vieillard s'arrta avant de sortir.

Madeleine a pleur, mais elle est courageuse; elle contient son chagrin
pour m'pargner la peine de la voir malheureuse; mais elle souffre et ne
se consolera jamais. Ceux que sollicite leur fantaisie devraient bien
penser un peu  ce qu'ils laissent derrire eux... Adieu, Henri.

Il sortit, ploy par l'preuve comme les arbres battus d'un perptuel
vent de la mer. La tempte qui venait de s'abattre sur lui n'avait fait
qu'achever l'oeuvre des quinze annes prcdentes; l'arbre tait
d'avance rong par le coeur.




VIII

Sur-le-champ, Henri crivit une lettre  son pre. Sans s'arrter  des
explications ou des panchements fort difficiles ou, pour mieux dire,
impossibles, il lui exposa la visite qu'il venait de recevoir, en
reproduisant entre guillemets, autant que sa mmoire le lui permit, les
propres paroles de Villeroy. Le valet de chambre, qui et refus de
livrer l'adresse de son matre, ne fit pas d'objection lorsque le jeune
homme lui remit la lettre cachete en lui disant de la faire parvenir 
Chnerol.

On et cherch celui-ci bien loin sans le trouver, alors qu'en ralit
il tait simplement  Marseille. A cette poque de l'anne, il n'avait
pu songer  s'tablir sur un point quelconque du littoral mditerranen
sans tre  peu prs certain d'y rencontrer immdiatement quelque visage
de connaissance; aussi avait-il projet un dpart qui mit son secret 
l'abri des indiscrtions.

Pendant que Mme Villeroy s'ennuyait royalement dans un appartement de
l'htel Terminus, il cherchait un yacht  vapeur prt  partir, pour
l'emmener en gypte, dcid  remonter jusqu'aux cataractes pour cacher
son bonheur prilleux.

La lettre de son fils le troubla profondment. La vue de cette criture
lui causa d'abord une motion bizarre, indfinissable, une sorte de
contentement bourgeois, comme en prouvent les parents lorsqu'ils
reoivent un compliment de nouvelle anne. Il s'aperut soudain que sa
fuite avait creus un gouffre rel entre sa famille et lui. Tout
sceptique qu'il ft en bien des choses, Chnerol tait un pre
excellent; s'il avait parfois plaisant de ses devoirs, il ne les avait
pas moins remplis de son mieux, et ce mieux tait bien, surtout en ce
qui concernait son fils.

L'ide que ce fils pouvait le juger, et mme le blmer, ne s'tait
jamais prsente  son esprit. Maintenant, il tenait cette lettre dans
sa main sans oser l'ouvrir, content d'avoir des nouvelles de chez lui et
peureux de ce qu'il allait peut-tre lire... Enfin, haussant les paules
de sa poltronnerie, il fit sauter l'enveloppe:

Mon cher pre, disait Henri. Ces trois mots, d'une parfaite banalit,
prirent pour Chnerol l'accent d'une vritable tendresse; qu'et-il
pens si son fils l'avait nomm simplement: Mon pre? Encourag, il
poursuivit sa lecture.

Cela s'arrangeait tout seul. Pas de complications, pas de poursuites,
pas de colre ni de vengeance; le mari de Clotilde acceptait le divorce:
Henri n'avait pas os crire qu'il l'exigeait. Point d'homme de loi, pas
de discussions douloureuses ou blessantes... Villeroy se conduisait
bien, en vrit!

Le remords, chass la veille, s'enfona dans le coeur de Chnerol avec
la sret d'un poignard mani par une main trs ferme. Si c'tait l ce
qu'avait voulu le mari outrag, il avait russi: le coup portait 
distance. Pas un mot de reproche, pas une allusion mme! Et le retour de
Clotilde dans la maison conjugale, qui sauvait toutes les apparences,
qui anantissait la trace de l'injure, quoi de plus gnreux et en mme
temps de mieux combin pour tout sauver?

--Je le reconnais bien l! pensa Chnerol: un grand coeur et un sens
pratique extraordinaire. Villeroy est tout entier l dedans.

Au bout d'un instant, sa pense ajouta:

--Comme il doit me mpriser!

Il avait beau la chasser comme une mouche importune: cette petite phrase
bourdonnait autour de lui, se glissant par les moindres interstices du
tissu de ses ides. Harcel de la sorte, il abandonna la recherche de
son yacht, dsormais inutile, et remonta vers l'htel, o Clotilde
devait l'attendre avec une impatience nerveuse qu'il croyait deviner.

Non, Clotilde n'tait ni nerveuse ni impatiente. Sa frache beaut n'et
pas ainsi triomph des annes si elle avait t femme  se consumer
elle-mme dans l'angoisse et l'anxit. Elle attendait paisiblement, non
sans ennui; mais l'ennui est bon pour le teint et dtend les nerfs; la
preuve en est qu'on le recommande aux convalescents.

Chnerol lui tendit la lettre de Henri, qu'elle lut sans changer de
visage et qu'elle lui rendit tranquillement.

--Je pensais bien que ce serait ainsi, dit-elle.

--Et qu'il vous offrirait de rentrer chez lui? fit-il, un peu surpris.

--Non, je n'avais pas prvu cela, rpondit-elle sans s'mouvoir; c'est
une trs bonne ide et qui arrange tout. Seulement, il faudra que
Madeleine reste avec moi; sans quoi, cela ne servirait  rien.

Il la regarda, effray de son calme et en mme temps saisi de sa
prsence d'esprit.

--Pensez-vous que le pre y consente? demanda-t-il presque malgr lui.

--Il faudra bien; autrement, je n'accepterais pas.

--Vous n'accepteriez pas?...

--videmment; je ne veux pas avoir l'air d'une paria. Quelle serait ma
situation aux yeux du monde? Madeleine est ma sauvegarde! D'ailleurs, ce
ne sera pas long: huit jours peut-tre.

--Madeleine est, en effet, votre sauvegarde, rpta lentement Chnerol.
Alors, que dois-je rpondre?

--C'est moi qui rpondrai, dit Clotilde: c'est moi que cela regarde.
Vous, vous ne dpendez de personne.

--C'est juste, fit-il indcis.

Son esprit si clair tait singulirement troubl, et il ne savait si ce
trouble venait de Clotilde ou de lui-mme.

--Alors, nous n'avons pas de temps  perdre, reprit-il; il faut rpondre
sur-le-champ.

--C'est ce que je vais faire, dit-elle en ouvrant son buvard.

Au moment de tremper sa plume dans l'encre, elle s'arrta et regarda
Chnerol:

--Georges, dit-elle, c'est trs grave. Si, aprs tout, M. Villeroy
allait me manquer de parole? si ce n'tait qu'une feinte pour me
contraindre  revenir?

--Oh! Clotilde! s'cria Chnerol, qui sentit le rouge de la honte lui
monter au visage, comment penser cela?

--Vous ne le croyez pas, vous? Si vous saviez combien il m'a refus
cette libert qu'il m'offre  prsent, vous ne seriez pas si sr.

--Je rponds de lui, fit chaleureusement Chnerol. Villeroy est
incapable d'une action qui ne serait pas absolument honorable...

Ses oreilles devinrent brlantes sous la pousse du sang que la honte et
le remords chassaient de son coeur  sa tte. tait-ce  lui de dfendre
son ami, et quelle valeur ce mot honorable prenait-il dans sa bouche?
Ce fut un moment d'intolrable souffrance.

Rsigne et placide, Clotilde crivait dj, lgrement penche sur le
papier; il la regardait, partag de sentiments trs complexes et
passablement douloureux.

--Clotilde, coutez, dit-il, en se plaant devant elle. Rflchissez
bien. Vous tenez  demander la prsence de Madeleine?

--Assurment.

--Et s'il refuse?

--Il ne refusera pas. Cela lui sera trs dsagrable, mais il ne
refusera pas.

--Mais enfin...

--Ne voyez-vous pas, fit Mme Villeroy d'un air un peu tonn, en levant
ses fins sourcils chtains, que, si je ne rentrais pas,--et qui m'y
force, je vous le demande?--ce serait un vritable esclandre? En
rentrant, en me prtant  sa combinaison, je sauve les apparences. C'est
au moins aussi avantageux pour M. Villeroy que pour moi. Et l'intrt de
l'avenir de Madeleine...

--Oui, oui, vous avez raison, interrompit htivement Chnerol, je
comprends. Alors, qu'allez-vous dire?

--Que je retournerai  Paris aussitt qu'il aura promis ce que je
demande.

--Vous pouvez avoir la rponse aprs-demain...

--Demain par le tlgraphe.

--C'est juste.

--Et alors je partirai demain soir.

--En effet.

Il resta un instant silencieux, sans penses bien distinctes, perdu dans
une sorte de mcontentement qui jetait une ombre obscure sur son esprit.

--Je devrai rester ici, moi, reprit-il, ici ou ailleurs,... plutt 
Nice, ou  Cannes, ou  Monte-Carlo,... me montrer enfin.

--Parfaitement... Vous reviendrez  Paris dans une dizaine de jours,
quand j'aurai fait une tourne de visites avec Madeleine...

Toujours Madeleine! Mais elle avait raison; Madeleine tait l'atout de
son jeu, et Chnerol ne pouvait s'expliquer pourquoi il s'en trouvait
irrit.

--Ce sera trs court, et ensuite je serai chez moi, Georges... et,
bientt aprs, rien ne pourra plus nous sparer...

Elle lui souriait de ce sourire exquis,  la fois enfantin et fminin,
jusqu' l'ivresse.

--Plus rien, dit-il en se penchant vers elle, plus rien, jamais...

Elle noua ses bras autour du cou de Chnerol; ce geste enveloppant
semblait la donner tout entire; puis, reprenant sa plume:

--Ne me drangez pas, dit-elle; j'cris,  prsent, et c'est srieux.




IX

Madeleine prsidait au djeuner de Villeroy dans la salle  manger; avec
un soin de petite maman, elle le surveillait du coin de l'oeil, veillant
 ce qu'il et sous la main tout ce qui pouvait flatter son got.

Depuis le dpart de Clotilde, elle s'tait, tout naturellement, comme
une eau qui suit sa pente, voue  son pre: il lui semblait n'avoir
d'autre mission en ce monde que de lui viter les ennuis de la vie. Elle
n'y pouvait pas grand'chose, hormis dans les dtails matriels; mais,
l, elle ne ngligeait rien.

De ses petites mains sans exprience, elle avait tout  coup saisi les
rnes du mnage, et la cuisinire avait t tout tonne de s'entendre
commander les repas, les domestiques tout saisis de recevoir des
observations mrites sur leur ngligence, alors que les uns et les
autres s'taient prpars  prendre la vie en douceur sous le nouveau
rgime inaugur par le dpart de madame.

Ce changement de gouvernement les avait si bien pris par surprise qu'ils
s'taient soumis sans regimber. La maison marchait bien. Villeroy
n'avait souffert dans aucune de ses habitudes, et personne ne se ft
dout du drame intrieur qui venait de bouleverser leur existence, 
voir ce pre et cette fille sortir ensemble et s'en aller lentement par
les rues comme deux heureux de la vie, plus graves seulement et presque
recueillis.

Ce matin-l, le visage de Villeroy avait, en plus de son expression
soucieuse, de petites contractions, qui attiraient l'attention de
Madeleine. Elle ne disait rien cependant, s'tant fait, depuis leur
malheur, une loi de ne jamais interroger son pre. Elle semblait avoir
grandi; son corps mince tait encore effil; son joli visage avait pris
une teinte nacre, ombre d'un peu de bleu aux tempes. Les yeux avaient
beaucoup pleur; mais la douleur tombe tout  coup sur cette jeunesse
n'avait pas encore eu le temps de s'y acclimater: la bouche avait des
sourires involontaires, la caresse du regard tait faite de tendresse et
de confiance. A cette enfant il faudrait encore beaucoup de larmes pour
perdre la fracheur de sa joue et de son me.

Aprs avoir dpos devant Madeleine le petit plateau contenant la
cafetire et le sucrier, le domestique s'tait retir: c'tait l une
innovation de la jeune mnagre. Villeroy remua machinalement la cuiller
dans la tasse que venait de lui prsenter sa fille, puis la regarda
longuement. Elle rpondit  cette muette interrogation par un clair
regard qui signifiait:

--Je suis prte  t'couter.

--Madeleine, dit-il, que penserais-tu si je te disais que ta mre va
revenir ici?

Le charmant visage s'claira d'une joie telle que le pre se reprocha
son imprudence.

--Pas pour toujours, reprit-il avec un peu de hte et plus encore de
gne; pour un peu de temps seulement.

La joie disparut comme si un nuage avait pass sur le soleil.

--Il est dsirable et utile  nos...  tes intrts, ma chrie, que la
mre vienne passer ici une huitaine, une quinzaine de jours, tout au
plus. Je ne puis habiter la maison durant ce temps: je m'absenterai.
J'avais l'intention de t'emmener avec moi; mais ta mre demande que tu
restes avec elle... Rflchis bien et dis-moi si tu peux faire ce
qu'elle souhaite.

Madeleine tait devenue trs grave; une expression de doute et de
contrainte avait remplac le joyeux lan de ses yeux et de son sourire.

--Tu t'en iras? Je serai seule avec maman? dit-elle, les sourcils
froncs, concentrant toute son attention pour bien comprendre.

--Il le faut, c'est invitable.

--Et tu seras tout seul? O iras-tu?

--N'importe o! rpondit le pre avec un geste lass.

Les yeux de Madeleine s'emplirent de larmes,  dborder.

--Tu seras tout seul? rpta sa voix musicale, avec un son mouill comme
un cristal qui vibre sous le choc des gouttes d'eau. Tu seras triste?

Elle s'arrta. Revoir sa mre, pourtant? Aurait-elle bien le coeur de
refuser cela? Sa mre adore, perdue tout  coup et maintenant si
trangement retrouve. C'tait comme un rve! Et, si elle devait s'en
retourner, cette maman voyageuse, si l'on ne pouvait la retenir,
Madeleine devait-elle dire non  cette joie inespre?

--Ne songe pas  moi, dit Villeroy, qui lisait les penses de sa fille
dans ses yeux clairs. Ta mre ne vient que pour quelques jours,
comprends-le bien; il ne peut pas tre question pour elle de rester.
Pendant ces jours-l, tu sortiras avec elle, comme si elle n'tait
jamais partie. Et puis...

--Elle s'en retournera, et nous ne la verrons plus? dit Madeleine, trs
srieuse en se penchant un peu en avant, les mains appuyes au bord de
la table comme pour mieux pntrer au coeur du mystre.

--Je ne puis encore te le dire... Mais elle ne vivra plus jamais avec
toi, fit lentement le pre, dcourag.

--C'est donc... c'est donc tout  fait impossible, dis, pre, que nous
soyons encore heureux tous trois ensemble?

Heureux! Le coeur de Villeroy se serra comme si les quinze annes
malheureuses de sa vie le happaient tout  coup dans des griffes de fer.

--Impossible, mon enfant!

Une lueur rose illumina le visage de la jeune fille. Impossible, c'est
bientt dit! Le pre ne pouvait pas savoir tout ce que Madeleine
verserait de tendresse et de prires dans l'oreille de sa mre! Est-ce
que Maman pourrait rsister aux supplications de son enfant? Quand
elle l'aurait entendue, Maman saurait bien faire ce qu'il fallait pour
que la paix revint au logis!

Cependant, Madeleine douta. A travers les rticences maladroites, les
silences subits de la valetaille, elle avait devin quelque chose; la
brusque entre de Henri, le soir fatal, lui avait aussi donn  penser;
sa mre n'tait pas partie seule, et elle savait que cela n'aurait pas
d tre. Mais sa puret de fillette leve  la maison ne pouvait lui
rvler la gravit du danger. Puisque la fugitive rentrait au grand
jour, la faute n'tait qu'une peccadille. Sans doute, le coup de tte
d'une femme volontaire et un peu capricieuse...

--Papa, dit-elle, j'aimerais bien  revoir maman...

Maman! Les larmes tombaient maintenant, presses, et coulaient les
unes sur les autres en un mince filet le long des joues plies.

Maman! le cri spontan de l'enfant triste, inquiet, navr! Maman! la
grande ressource, la consolation suprme.

La mmoire de Madeleine ne remontait pas si loin; mais, dans des jours
trs anciens, est-ce que Maman ne s'tait pas penche sur son berceau 
cet appel suppliant? Grandelette dj, Madeleine avait regard
silencieusement Maman dans toutes les actions de la vie intime et
familiale. Maman tait entre dans son coeur par les yeux, si jolie, si
souriante, si chre... ah! si chre!

Revoir Maman, c'tait une joie; pourquoi fallait-il que, dsormais, ce
ft une joie amre?

--Eh bien! dit Villeroy, profondment mu de cette douleur nave,
jusque-l si soigneusement cache de peur de l'affliger, tu la reverras.
Ne t'inquite pas de moi. Mais, Madeleine, pas une question... pas une!

--Oh! papa! peux-tu penser...

--Non, je te sais honnte, droite et discrte. Mais tu ne peux pas
savoir, mon enfant, combien il me cote de faire ce que je fais. C'est
un sacrifice dont tu es incapable de comprendre l'tendue; c'est le plus
grand que je t'aie fait, Madeleine, et Dieu sait...

Il s'arrta et passa la main sur ses yeux creuss.

--Pour l'amour de ce dernier sacrifice, ma chrie, n'essaye pas de
savoir... Plaise au ciel que tu n'aies jamais occasion de savoir...

Elle s'tait leve et cachait son visage couvert de larmes sur l'paule
de son pre qui l'embrassa longuement, mais avec la tristesse dcourage
de ceux qui connaissent le fond de la vie.

--Ne pleure pas; tu es trop jeune pour les larmes... trop jeune, ah!
oui! C'est  cela qu'il aurait fallu penser, ajouta-t-il en se parlant 
lui-mme.

Quelques instants aprs, il sortit, le dos courb, la tte basse, comme
il marcherait toujours dsormais, et Madeleine, qui le regardait de la
fentre derrire le rideau de tulle, se dfendit de se demander pourquoi
sa mre revenait, alors que son pre ne pouvait en prouver nulle joie.




X

Mme Villeroy rentra chez elle la tte haute, avec la plus grande
quitude. Avant la fin du premier jour, elle avait rtabli les
domestiques dans leurs anciennes habitudes, comme si son retour avait d
tre dfinitif. Les gens en taient rests tout effars et se
montraient, en sa prsence, fort respectueux.

Villeroy tait parti le matin mme afin de ne pas la rencontrer: c'est
Madeleine qui, trs ple, les yeux brillants de fivre, avait reu sa
mre  l'arrive.

Une treinte passionne de sa part, affectueuse de la part de Clotilde.

--Comme tu as grandi!

Et cette minute du retour, qui avait priv l'enfant de sommeil pendant
deux nuits, appartenait dj au pass.

Mme Villeroy tait monte dans sa chambre; mais, prtextant la fatigue
du voyage, au lieu de laisser Madeleine se tapir dans le petit fauteuil
bas et assister  la toilette de Maman, elle l'avait congdie et
s'tait enferme.

Ce fut un grand crve-coeur pour la jeune fille, qui s'tait figur
reprendre les douces habitudes d'avant le dpart. Et puis, une petite
chose sans importance l'avait profondment trouble: ds le premier
baiser chang sous la voilette, Madeleine avait senti que le parfum
habituel de Mme Villeroy tait chang. Non pas chang, peut-tre, mais
modifi, elle n'aurait pu dire en quoi; la douce atmosphre accoutume
tait remplace par une odeur plus capiteuse, qu'elle ne pouvait dfinir
et qui lui dplaisait. Le ncessaire de toilette de Chnerol et pu
expliquer ce mystre; mais la jeune fille devait l'ignorer.

De ce premier instant, elle eut l'impression que sa mre n'tait plus la
mme: la Maman d'autrefois avait disparu pour jamais.

Seule dans sa chambre, Madeleine attendit patiemment que la toilette de
Clotilde ft termine. La femme de chambre au nez retrouss allait et
venait, portant des vtements sur son bras d'un air digne; par la porte
ouverte, on la voyait traverser le palier, et le temps semblait long 
l'enfant bannie. Enfin, Mme Villeroy parut, vtue d'une des robes
qu'elle avait portes avant son dpart, orne des mmes bijoux, toute
semblable  elle-mme. Madeleine s'lana d'un bond, saisit sa mre par
le cou et la serra  l'touffer.

--Maman, maman! disait-elle trs bas, sans larmes, sans soupirs, mais
avec une vhmence effrayante.

--Madeleine, voyons, soyons raisonnable, dit Clotilde, en se dgageant
doucement, aprs l'avoir embrasse. Pour une absence de huit jours,
vraiment, ce n'est pas la peine de faire du drame...

Les bras de Madeleine se dtachrent et retombrent tout doucement  ses
cts. Sa mre tait change, en vrit, si elle pouvait parler ainsi!
Lentement, elle la suivit le long de l'escalier, se demandant si tout
cela n'tait pas un rve horrible.

Quand elles furent assises dans le petit salon, Mme Villeroy se tourna
de ct et d'autre, inspectant les objets familiers.

--Je parie, dit-elle  sa fille, que tu n'es pas entre une fois ici
pendant mon absence. Regarde, il y a de la poussire dans tous les
coins.

Madeleine baissa la tte: c'tait exact.

--O donc te tenais-tu? Dans ta chambre?

--Dans le cabinet de mon pre, rpondit la jeune fille sans
arrire-pense.

Mme Villeroy l'enveloppa d'un regard scrutateur. tait-ce un reproche?
Non, l'attitude de Madeleine ne permettait pas d'accueillir cette ide.
Un silence gn se fit autour d'elles.

--T'es-tu bien ennuye sans moi? reprit la mre au bout d'un instant.

Les yeux de sa fille levs sur elle lui rvlrent un monde de penses
qu'elle n'avait jamais pu souponner. Etait-ce bien la mme qu'elle
avait quitte huit jours... oui, huit jours seulement auparavant? Les
yeux bleus n'avaient pas autrefois cette expression profonde et
rsigne, les joues n'offraient pas ce contour dli; la bouche tait
moins grande; Madeleine avait maigri, beaucoup mme; mais ce n'tait pas
l le principal changement. Ce qui tait tout diffrent, c'tait
l'expression du visage... ou bien Clotilde n'avait-elle jamais bien
regard son unique enfant?

--Alors, viens t'asseoir ici, dit-elle en indiquant la grande bergre
o, en se serrant, elles pouvaient tenir toutes deux.

Une singulire piti venait de la prendre pour les yeux profonds et la
bouche agrandie o le sourire, fix jadis en sa prsence, flottait
maintenant comme un jeu du soleil  travers les feuilles.

Madeleine obit: elle s'assit sur le sige moelleux, mais sans l'lan de
confiance qui l'et autrefois jete sur l'paule de sa mre.

--Nous allons rattraper un peu le temps perdu, dit Clotilde, avec une
gaiet feinte, en passant un bras autour de la taille amincie: demain,
nous ferons des visites, ou, si tu aimes mieux, nous irons au Bois. Et
puis, le soir au thtre... si tu veux,  l'Opra-Comique. Qu'est-ce
qu'on donne?

--C'est ton jour d'Opra, fit Madeleine d'une voix grave.

--C'est juste: eh bien!... je n'irai pas. J'aime mieux t'emmener avec
moi quelque part; puisque nous voil seules ensemble, nous nous
amuserons.

Le silence retomba, plus gnant. Clotilde eut un petit frmissement
nerveux. Madeleine le connaissait: c'tait le prcurseur des impatiences
irrites.

--Maman, dit-elle bravement, courant au-devant du danger, est-ce que tu
n'aimerais pas mieux que nous restions ici tranquillement, toutes seules
ensemble, puisque nous avons si peu de temps  nous voir?

Mme Villeroy fit un mouvement si brusque que sa fille se laissa glisser
le long d'elle et, de l, sur le tapis, moiti assise, moiti
agenouille.

--Maman, reprit-elle d'une voix suppliante, est-ce donc vrai que tu ne
peux pas rester avec moi?

--Qui t'a dit cela? Henri? fit Clotilde, frmissante.

--Henri? Pourquoi? Henri n'est plus revenu ici...

Elle s'arrta; une pleur mortelle qu'elle sentait envahir son visage la
glaait en mme temps jusqu'au fond du coeur,  mesure qu'elle sentait
le gouffre se creuser entre elle et sa mre adore.

Pourquoi Henri, en effet? Elle eut peur de comprendre, au moins  demi,
et fit un effort violent.

--C'est mon pre qui me l'a dit, ajouta-t-elle d'une voix qui
s'teignait.

--Ton pre avait bien besoin de parler de cela! fit Clotilde avec une
colre  peine dissimule. Il aurait mieux fait de garder pour lui...

--Mon pre m'a dit seulement que tu ne resterais pas, que tu repartirais
bientt.

Mme Villeroy fit un mouvement comme pour parler; mais elle se ravisa et
resta muette.

--C'est vrai, maman, puisque tu ne dis pas non, et puisque c'est vrai,
papa pouvait bien m'en parler. Oh! ma mre chrie, j'ai eu tant de
chagrin! Est-ce que tu voudras t'en aller,  prsent que tu sauras tout
le chagrin que j'ai eu?

Clotilde se leva, dtachant sa robe des mains fines qui la caressaient.

--Madeleine, je t'en prie, pas de scnes! Tu ne sais ce que tu dis, tu
ne sais ce que tu fais! Je ne puis pas supporter cela! Moi aussi,
crois-tu que je n'aie pas de nerfs? J'ai pass la nuit en wagon,
j'arrive, tu me reois avec des reproches... Si tu m'aimais, en
vrit...

Elle se jeta dans un fauteuil, et des larmes, de vraies larmes,
coulrent sur ses joues de satin.

--Maman, pardonne-moi! s'cria Madeleine, touche dans son coeur aimant
par le semblant de vrit de cette accusation. Je suis une vilaine
goste: je n'ai song qu' mon chagrin; mais je ne veux pas te faire de
peine... Ma chre maman, je t'en supplie!

Clotilde se leva, saisit la tte de sa fille dans ses mains, l'embrassa
 plusieurs reprises avec une violence o se trahissait un peu de
remords, puis la laissa aller et scha les yeux de Madeleine avec son
mouchoir avant d'essuyer les siens.

--Nous causerons plus tard, dit-elle; en ce moment, je suis trs lasse,
trs nerve. J'ai besoin de rflchir; ne me tourmente pas et ne te
tourmente pas. Ton pre a eu tort de te parler de choses qu' ton ge tu
ne peux pas comprendre, de choses que je ne peux mme pas t'expliquer;
plus tard tu comprendras...

Elle s'arrta. Quand sa fille comprendrait, plus tard, ce serait bien
dsagrable. Clotilde savait combien l'innocente enfant aimait son pre;
lorsque la vie et le mariage auraient rvl  Madeleine tout ce qu'on
tait tenu de lui cacher  prsent, c'est peut-tre au pre qu'elle
donnerait raison.

--Mais non, se dit Mme Villeroy, elle sera femme alors: elle saura ce
qu'une femme peut avoir  supporter d'odieux; elle se rendra compte de
la passion... Et puis, tout cela est trs loin.

Clotilde tait absolument inconsciente de l'immoralit de ses propres
penses. Cette femme, qui n'avait vcu que dans la contemplation de sa
propre personne, dont l'gosme n'avait t entrav dans son
dveloppement par aucun retour sur elle-mme, tait incapable de
concevoir l'tat d'esprit d'une autre femme, autrement organise.

Une vraie mre et recul d'horreur devant la vision d'un avenir pareil
au pass de Clotilde; mariage sans amour, tout d'intrt, accept parce
qu'il tait le corollaire invitable d'une jolie fortune et d'une
position enviable; maternit sans lan ni sacrifice, faite de parade et
d'habitudes; vie conjugale sans confiance, sans tendresse, sans rien de
ce qui fait passer par-dessus les peines en faveur des joies; amour
coupable, passion sensuelle, et en mme temps fruit d'une imagination
dsireuse de luxe et de grandeurs, satisfaite au prix de la paix du
foyer, du bonheur de l'enfant, de l'honneur du mari, tout cela, pour
Clotilde, avait t la vie. Elle ne concevait pas un autre idal, un
destin trs diffrent pour sa fille devenue femme  son tour.

Mme Villeroy n'avait jamais souffert ou, du moins, n'avait souffert que
dans son amour-propre et sa fantaisie contrarie; aucune fibre gnreuse
de son me n'avait t torture ni affine. La contrainte qu'elle avait
d s'imposer en vivant auprs du mari, dont la personne lui dplaisait
sans qu'elle apprcit la noblesse de son esprit et de son coeur, ne lui
avait inspir aucune ide de sacrifice; cette contrainte, cause de
menues colres et de fugitives explosions de rage, n'avait pas t une
vritable souffrance.

Pas mme, non plus, l'amour ressenti pour Chnerol. Cet amour, qui et
pu, jusqu' un certain point, relever l'me de la femme coupable par
l'intensit de la lutte ou du remords aprs la faute, n'avait connu en
ralit ni luttes ni remords: l'esprit troit et intress de Clotilde,
son me vaniteuse n'taient pas  la hauteur des angoisses qui expient.
Elle avait aim Chnerol un peu parce qu'elle avait trente-cinq ans et
que sa vie s'tait jusque-l passe sans amour, et beaucoup parce que la
passion de cet homme trs riche et trs en vue lui donnerait une foule
de jouissances qu'elle n'avait pas encore eues. Marie  Villeroy,
l'honnte homme n'avait jamais pu orner sa demeure que de roses en toute
saison; l'amour de Chnerol et le mariage qui suivrait rempliraient
l'htel somptueux d'orchides.

Son excuse est qu'elle tait incapable de penser et de sentir autrement.




XI

La prsence de Madeleine fut loin d'apporter  Mme Villerov tous les
rsultats qu'elle s'en tait promis. La jeune fille ne savait pas mentir
et n'tait gure habile  dissimuler; l'attitude de sa mre la
remplissait d'une indicible tristesse, mle de gne et presque de
crainte, qui donnait  son visage une expression inquite et souffrante.

Les exhortations de sa mre  changer de figure avaient pour rsultat
naturel de la mettre encore plus mal  l'aise par la crainte de
dplaire, si bien que Mme Villeroy, qui avait espr faire avec elle une
brillante apparition dans le monde, se vit due dans son attente.

L'accueil qu'on lui faisait n'tait pas tout  fait ce qu'elle et
souhait: dans certaines maisons, elle se vit reue comme d'ordinaire;
dans d'autres, un imperceptible recul, une froideur impalpable se
faisaient sentir autour d'elle; c'tait bien peu de chose, mais assez
pour l'avertir. Une autre et agi avec prudence; Clotilde prtendit
forcer la main  l'opinion et porta le front plus haut.

Chnerol n'avait pas encore reparu; elle lui crivait tous les jours,
mais sans en recevoir de rponse. Quoiqu'il ne pousst pas le scrupule 
l'extrme en aucune matire, il ressentait une certaine rpugnance 
l'ide d'crire  sa matresse sous le toit du mari, mme absent.
Clotilde tait donc sans nouvelles de lui, ce qui l'ennuyait fort. Non
que son coeur en souffrt: elle n'tait pas sentimentale; mais telle
circonstance pouvait se produire qui rendt incommode ou mme dangereuse
cette impossibilit de prendre ses avis. Et puis, elle tait blesse
dans son indpendance de cette contrainte, la dernire pourtant que dt
lui imposer son mariage.

Un jour, vers cinq heures, accompagne de la silencieuse Madeleine, elle
avait fait une visite assez longue chez une des femmes les moins bien
disposes pour elle, mme autrefois. Clotilde n'tait pas trs aime
dans le monde qu'elle frquentait. Sa grce, qui la faisait si charmante
aux yeux des hommes, tait beaucoup moins admire de ses pareilles; on
ne pouvait tmoigner de froideur  la femme de Villeroy, mais on n'tait
pas forc non plus de lui donner des marques d'affection. Elle s'tait
parfaitement arrange, d'ailleurs, de ses relations superficielles,
n'ayant rien de mieux  offrir elle-mme.

Depuis son retour, elle tait plus sensible, plus prompte  deviner les
nuances. Sa visite s'tait prolonge chez cette amie qu'elle sentait
son ennemie, prcisment par ce besoin de braver l'opinion qui la
tourmentait  prsent. Elle avait trouv l deux ou trois de ces bonnes
mes nulles, qui vivraient sur un volcan sans flairer l'odeur du soufre
et qui traversent le monde en semant sur leur chemin les pataqus et les
mprises avec une imperturbable srnit. C'est pour celles-l qu'elle
avait dploy les trsors de sa conversation, pendant que Madeleine,
autrefois choye par la fille de la maison, demeurait muette sur son
sige.

Tout  coup, la jeune fille releva la tte: au bout de la longue
enfilade de salons, elle avait aperu Henri Chnerol. Une expression de
joie innocente envahit son visage avec une lgre nuance de rose; la
prsence de cet ami lui faisait un bien inou. Le mur qui, depuis une
quinzaine, la sparait de tout ce qu'elle avait eu plaisir  voir et 
entendre, allait-il enfin tomber?...

Henri s'tait arrt  causer avec quelqu'un dans la pice voisine;
Madeleine pouvait le regarder  son aise: son petit coeur ne ressentait
aucun trouble, mais seulement du plaisir. Rendue au monde, elle oubliait
les terribles vnements, la visite tardive qui lui avait fait si
grand'peur; d'ailleurs, sa mre tait prs d'elle; tout cela n'avait-il
pas t un mauvais rve, et n'tait-ce pas  prsent qu'elle rentrait
dans la ralit?

Pendant qu'elle se laissait flotter dans ces penses trs confuses,
Henri tait entr et s'inclinait devant la matresse de la maison. Mme
Villeroy, qui se levait pour partir, l'aperut comme il se retournait,
et tous deux restrent interdits l'un devant l'autre, tant la rencontre
tait soudaine et imprvue. Le silence s'tait fait dans le salon; tous
les regards taient braqus sur eux; on attendait ce qui allait se
produire.

--Henri, fit ngligemment Mme Villeroy, on vous voit enfin! Que
devenez-vous donc?

Il s'inclina, incapable de rpondre; ses yeux avaient rencontr ceux de
Madeleine, et il et donn dix ans de sa vie pour la savoir chez elle,
en sret.

--Et votre pre, en avez-vous des nouvelles? continua Clotilde, qui ft
morte plutt que de ne pas faire cette question dangereuse, pousse
qu'elle tait autant par son besoin de bravade que par son dsir rel
d'entendre parler de Chnerol. Un petit mouvement, un lger bruit de
soies froisses indiqua une attention plus grande, un affriolement de
scandale tout  fait irrsistible. Les sentiments chevaleresques de
Henri, dvelopps en lui par son pre, et aussi sa nature de galant
homme, et puis le besoin de combattre pour Madeleine, lui arrachrent
une rponse:

--Mon pre est  Menton, madame, dit-il, pendant qu'une sueur froide
perlait  la racine de ses cheveux. Il revient la semaine prochaine.

--Ah! Dites-lui donc qu'il vienne me voir. M. Villeroy sera de retour
lundi, je pense. Au revoir.

Avec le plus gracieux mouvement de tte circulaire, elle prit cong de
l'assemble. La matresse de la maison, debout, immobile, ne fit pas un
mouvement pour la reconduire. On vit Clotilde s'loigner dans la longue
file de salons bien clairs, Madeleine auprs d'elle, comme une ombre;
puis elles disparurent.

Henri, navr, mais sentant que tout ce qu'il pourrait faire empirerait
la situation, s'assit n'importe o et entama une conversation
quelconque. Sa prsence arrtait les caquets; plusieurs personnes se
retirrent bientt  la fois, et il put les suivre alors sans trop
d'affectation.

Rentrant chez lui aussitt, il y trouva ce billet laconique:

Venez sur-le-champ: il est indispensable que je vous parle.

G. Villeroy.

Sans hsiter, il se rendit  l'invitation. Dans la situation singulire
qui lui tait faite, rien d'insolite ou mme d'inconvenant ne pouvait
plus l'tonner.

Clotilde tait trs agite--autant au moins qu'elle pouvait jamais
l'tre.

--Voyons, Henri, dit-elle en l'apercevant, vous allez m'expliquer ce qui
se passe. Quelqu'un a parl; ce n'est pas votre pre, ce n'est pas moi,
ce n'est pas M. Villeroy: il faut donc que ce soit vous?

La voix tait brve, le geste tait autoritaire, l'oeil tait dur; Henri
comprit que, mme  part l'injustice de l'accusation, il n'aimerait
jamais la seconde femme que son pre allait prendre. Tout son sang
gnreux se rvolta:

--Je n'ai rien dit, madame, fit-il, non sans pret. Mon intrt, autant
que le vtre, me commande la discrtion, et je ne suis plus un enfant
pour m'chapper en paroles imprudentes.

Clotilde le regarda bien en face, pour voir s'il mentait, et il soutint
son regard avec la mme assurance.

--Quelqu'un a parl, reprit-elle en dtournant la tte, avec un
mouvement de colre; nos prcautions sont djoues: l'accueil que m'a
fait cette femme insolente en est la preuve... Qui?... Voil ce qu'il
faut savoir sur-le-champ. Philippe, peut-tre?

--Non, pas lui, j'en rponds... ou, du moins, je crois pouvoir en
rpondre.

--Mais qui, alors?

--Vos gens, rpondit-il, presque brutalement. Tous les autres avaient
intrt  ne rien dire.

Clotilde resta atterre.

--Comment auraient-ils pu deviner?... fit-elle avec un visible dsir de
lutter contre l'vidence.

--Je l'ai vu  la figure de votre valet quand il est venu m'ouvrir la
porte, le soir mme: il avait une expression ignoble. En y repensant,
plus tard, je me suis senti comme soufflet.

--Je le chasserai demain, fit Clotilde entre ses dents.

--Et il vous dnigrera davantage. Je vous en supplie, madame, ne faites
rien sans prendre conseil.

--Et de qui? dit-elle avec hauteur.

--De mon pre, rpondit-il en baissant la tte. L'irrmdiable vanit,
la sotte suffisance de cette femme lui apparaissaient pour la premire
fois. Et l'honneur de Chnerol allait tre confi  ces mains-l, comme
l'avait t celui de Villeroy, comme l'tait la bonne renomme de
Madeleine.

--Le conseil n'est pas mauvais, reprit Clotilde avec un demi-sourire.

La rponse de Henri l'avait dsarme.

--Mais, madame, reprit-il, incapable de se contenir, au nom du ciel, si
vous tenez  aller dans le monde, et vraiment il serait plus sage de ne
point le faire, au moins n'emmenez pas Madeleine!

Elle regarda de haut en bas ce jeune prsomptueux.

--Et pourquoi, s'il vous plat? fit-elle de sa voix la plus ddaigneuse.

--Parce que... parce que cela lui a fait du tort, parce qu'on la croira
instruite de choses qu'elle doit ignorer, parce que... enfin, parce que
ce n'est pas juste, elle qui n'a rien fait...

--Eh! monsieur Henri, de quoi vous mlez-vous? Cela ne vous regarde pas,
ce me semble!

--Cela me regarde, madame! rpliqua-t-il d'une voix ferme, en faisant un
pas en avant.

Elle voulait user d'insolence, mais elle comprit avant qu'il et parl
et demeura saisie.

--J'aime Madeleine, je veux en faire ma femme, et je ne permettrai pas
qu'elle soit expose...

--Vous avez une singulire faon de demander les jeunes filles en
mariage, monsieur Henri, dit-elle avec une raillerie amre dans la voix.
Il faut cependant pardonner quelque chose  un jeune homme amoureux qui
perd la tte.

--Madame, fit Henri en revenant  lui, je vous demande pardon: mes
paroles ont outrepass de beaucoup ma pense; mais il est pourtant vrai
que j'aime Madeleine, que je souffre de la voir souffrir; il est
impossible qu'elle n'ait pas senti tout  l'heure l'humiliation...

--Ma fille n'a rien senti du tout, interrompit vivement Clotilde: elle
aime sa mre, elle la respecte et ne se permettra pas de l'offenser par
des remarques... ou des suppositions malveillantes.

--Mais moi, madame? Je souffre de ce qu'elle ne comprend et ne voit
peut-tre pas! Je le vois, moi!

--Il ne faut pas le voir, rpliqua sagement Clotilde. Personne ne peut
vous obliger  voir ce qui vous dplairait, si vous vous y refusez
vous-mme. D'ailleurs, votre pre va revenir: ce malentendu va cesser.

Henri resta abasourdi; ce mot malentendu crait une situation toute
nouvelle et en apparence inattaquable. Sa jeune vaillance n'avait pas
appris  lutter avec des difficults de cet ordre-l.

--Vous aimez donc ma fille? reprit Clotilde en s'asseyant et en faisant
signe  Henri de s'asseoir. C'est curieux; l'ide ne m'en tait jamais
venue! Elle est encore si enfant!

Il demeura debout, malgr l'invitation ritre de prendre un sige, et
inclina la tte en silence.

--Cela me semble singulier! Je n'avais pas intention de marier Madeleine
si jeune: je me suis marie  son ge, et cela ne m'a pas russi...
Mais, si elle vous aime... Vous aime-t-elle, au moins?

--Je ne me suis pas permis de le lui demander, fit Henri  voix basse.

Les questions de Mme Villeroy lui causaient une sorte de honte. Il et
mieux aim crier son amour sur la place publique que de le voir
dissquer par cette femme,--qui, sous peu, serait la femme de son pre,
cependant.

--Ah! fit ironiquement Clotilde.

Elle le regarda avec curiosit, puis ouvrit la bouche pour continuer son
interrogatoire; mais il la prvint en lui adressant un salut
irrprochable.

--Vous vous en allez? dit-elle. J'ai mille choses  vous demander.

--Veuillez m'excuser, rpondit-il: je suis attendu.

--Henri, voyons! vous n'y pensez donc pas? je serai votre belle-mre, et
mme peut-tre  double titre?

--Je le sais, madame, et c'est pourquoi je vous prie de vouloir bien
agrer l'hommage de mon profond respect.

Il salua et la quitta avant qu'elle et recouvr la parole.

Un sourire bizarre,  demi satisfait, effleura les lvres de Mme
Villeroy quand elle se vit seule.

--C'est un alli que j'aurai dans la place, se dit-elle; mais, pour un
alli, il a de singulires faons!

Henri, dans le vestibule, tait prt  sortir lorsqu'il s'aperut que la
porte du cabinet de Villeroy tait ouverte. Sous la lampe place sur le
bureau, la tte blonde de Madeleine, penche sur une Revue, recevait la
lumire. Ses cheveux argentins, si fins, si dlis, formaient une sorte
de brume lumineuse autour du visage moins distinct; c'tait si joli que
tout artiste se ft arrt pour admirer. Henri resta immobile, regardant
la jeune fille, plein de penses confuses o la tendresse avait la plus
grande part.

C'tait une tendresse trange, si diffrente de ce qu'il avait ressenti
jusque-l qu'il crut n'avoir jamais vritablement aim Madeleine avant
ce jour. L'attrait de sa frle beaut, ml  la camaraderie de leur
enfance, avait touch certaines fibres de son tre; mais la profonde
piti, l'motion gnreuse, le dsir de reposer sur son coeur, pour la
consoler, l'enfant innocente jete soudain dans une des plus terribles
temptes de la vie le saisirent avec une intensit douloureuse. Il
aurait voulu s'approcher; il n'osait et demeurait l, incapable de s'en
aller sans lui avoir dit un mot, galement incapable de trouver la
parole qui rendrait sa pense.

Elle leva la tte et le regarda: alors, il osa entrer, laissant la porte
ouverte derrire lui.

--Madeleine, dit-il  voix basse, ma chre Madeleine...

Elle le regardait sans mot dire; des larmes longtemps contenues avaient
surgi dans ses yeux; mais elle n'en avait pas honte.

--Madeleine... Madeleine  moi... Ah! comme je vous plains... comme je
vous aime!

Ils ne surent ni l'un ni l'autre quel geste les avait rapprochs; mais
la tte de la jeune fille se trouva sur sa poitrine, o il la maintenait
d'une main, pendant que, de l'autre, il caressait les longs cheveux
dlis qui s'attachaient  lui.

--Pauvre petite! Pauvre chre!... Tant de peines, et vous si jeune, trop
jeune pour supporter tout cela... Mais ce sera bientt fini!

Elle releva la tte pour le regarder. tait-ce vrai? Est-ce qu'en effet
ce grand malheur dont elle tait environne prendrait fin prochainement?
Et lui, qu'y pouvait-il?

--Bientt, chre Madeleine, mon pre reviendra, et alors il faudra
bien...

Henri s'arrta brusquement: la possibilit d'un obstacle inconnu lui
apparaissait pour la premire fois.

--Quoi donc? demanda la jeune fille en se dgageant tout  fait et en
cartant les cheveux qui avaient vol  travers son doux visage.

--Qu'on nous marie! reprit-il trs bas, mais avec nergie. Je vous
emmnerai et je vous ferai une vie heureuse, heureuse, o vous oublierez
tout ce qui se passe  prsent. Encore un peu de patience et de courage,
et surtout ne soyez pas triste, chrie. Je vous aime tant!

Le pas d'un domestique se fit entendre dans le vestibule. Henri s'carta
un peu, par respect pour celle qu'il aimait.

--A bientt, Madeleine, dit-il, d'un ton ordinaire, mais en mettant la
promesse de tout un avenir dans son regard et dans la pression de sa
main sur les doigts tremblants de son amie d'enfance.

Il sortit; elle resta debout, frissonnante, comme au rveil d'un rve.
Un froufrou la rendit  elle-mme.

--Madeleine, o donc es-tu? disait sa mre. Dans cette vilaine pice
froide?...

Mme Villeroy n'avait jamais aim le cabinet de son mari,  cause de son
mari, probablement.

--Viens donc par ici: il fait bon; nous causerons.

Docilement, la jeune fille rejoignit sa mre, laissant dans la grande
pice  demi sombre, avec le souvenir de ses annes d'enfance et de
jeunesse, sous l'oeil du pre qu'elle aimait, la nouvelle vision
radieuse d'un avenir o Henri la dfendrait contre toutes les misres.




XII

--Qu'est-ce qu il prtend, Henri Chnerol? dit Clotilde pendant que la
voiture l'emportait avec sa fille voir une pice quelconque.

Depuis son retour, elle n'avait pas pass une seule soire au logis, son
horreur pour la maison o elle avait subi si longtemps un joug dtest
s'augmentant encore d'un insatiable besoin de mouvement et de
distraction.

Madeleine tourna un peu la tte vers sa mre, mais ne dit rien.

--Il m'a cont--je ne sais pas mme si je l'ai bien compris--qu'il avait
l'intention de demander ta main.

Madeleine ne rpondit pas; mais sa mre connaissait ses faons
silencieuses et n'en fut point trouble.

--Est-ce que c'est vrai? Est-ce que tu le sais? continua-t-elle.

--Oui, rpondit  regret Madeleine.

--Tu aurais d m'en parler, mon enfant, reprit Clotilde, ramene  son
rle maternel et sentant la ncessit d'un peu de morale. Dans de telles
circonstances, une jeune fille doit toute sa confiance  sa mre. Ce
n'est mme pas raisonnable... Il y a longtemps qu'il t'a fait part de
ses sentiments?

--Non, rpliqua brivement sa fille.

Cet interrogatoire, dans cette voiture, en ces termes, blessait la
pudeur de son me.

--Je t'en prie, mon enfant, sois convenable avec moi: tes manires ne
sont pas acceptables. Quand t'a-t-il parl?

--Tantt, avant le dner, rpondit Madeleine, froisse, humilie, prte
 fondre en larmes et se raidissant contre une faiblesse qui, tout 
l'heure, sous le feu des lumires, la rendrait ridicule.

--Jamais avant?

--Jamais!

--Tu ne t'en doutais pas?

--Non, rpondit avec sincrit la pauvre fillette, dont le martyre se
terminait par l'arrt de la voiture devant le pristyle du
Thtre-Franais.

Clotilde n'en crut rien, mais l'endroit ne prtait pas  la discussion:
elle remit les claircissements  plus tard.

Madeleine aimait beaucoup le thtre, o elle tait alle rarement;
mais, ce soir-l, toutes ses penses taient ailleurs. Ce n'est pas
l'amour de Henri qui la troublait: elle l'acceptait comme la consolation
naturelle, quitable, des chagrins rcemment tombs sur elle. Elle ne
s'tait jamais demand le nom ni la nature de l'affection que lui
inspirait l'ami de son enfance; depuis qu'il tait revenu du rgiment,
elle ne s'tait point inquite de savoir si cette affection n'avait
subi des modifications profondes; elle l'avait aim autrefois, elle
l'aimait  prsent, elle serait heureuse de vivre et mourir avec lui; il
n'y avait l rien de troublant. Ce qui jetait une perturbation
angoissante dans son me toute frache, toute neuve, c'tait la
mtamorphose de sa mre.

Et, vraiment, tait-ce Clotilde qui avait chang, se demandait-elle, ou
bien est-ce Madeleine qui ne l'avait jamais connue?

Il y avait de l'un et de l'autre. Assurment, l'enfant discrte n'avait
pas pu deviner les rvoltes sourdes, les antipathies concentres qui se
livraient bataille dans l'troit cerveau de Mme Villeroy; la causeuse
infatigable qui fatiguait de son parlage incessant les oreilles du mari,
par haine des silences lugubres pendant les invitables repas en commun,
n'avait livr aucune de ses penses secrtes; la maman que Madeleine
avait adore tait une maman imaginaire, ptrie de grce et de beaut,
vtue de soie et de dentelles, une apparition radieuse dans la studieuse
monotonie des jours de classe; elle avait remplac les fes dans les
rveries de la petite fille, trop tt dsabuse des chimres.

Et, maintenant, aux yeux de sa fille, Mme Villeroy n'tait plus qu'une
femme. Non que Madeleine la juget: elle tait encore trop jeune, trop
ignorante de la vie; mais l'aurole de cet tre presque surhumain
s'tait vanouie; elle n'existait que dans les yeux de l'enfant: en
essuyant ses premires larmes, la fillette l'avait efface sans le
savoir.

Ces penses mlancoliques et troublantes empchaient Madeleine de suivre
la pice avec attention: elle regardait les acteurs sans les bien
comprendre, et tout  coup elle s'aperut que c'taient des acteurs.
Jusqu' ce jour, elle avait vu en eux l'incarnation des personnages du
drame: c'taient Mlle de la Seiglire elle-mme ou Bernard Champly
qu'elle avait suivis de toute son me; aujourd'hui, elle voyait telle ou
tel dont le nom sur l'affiche avait attir son attention. Elle
s'apercevait qu'ils avaient du rouge et du blanc, que leurs gestes,
quoique naturels, taient d'une certaine espce, qu'ils tournaient dans
un cercle troit et se mouvaient d'une certaine faon; jamais, en
causant, elle n'avait vu les personnes changer de place ainsi sans
raison: c'tait de la comdie et non de la ralit. Soudain, une phrase
de l'actrice en scne la fit tressaillir:

--Il y a longtemps qu'il t'a fait part de ses sentiments? demandait une
mre  sa fille.

C'tait l'intonation mme de Clotilde, une demi-heure auparavant.

Le faux, le convenu, le vide des sentiments de Mme Villeroy se
rvlrent  Madeleine en un instant, comme ces paysages nocturnes
illumins par un clair; la foudre n'et pas stupfi davantage la
pauvre enfant, qui, de cette minute, ne pensa plus  rien et se laissa
aller comme une pave douloureuse.

--Tu as l'air malade, fit Clotilde quand le rideau se baissa pour
l'entr'acte.

--J'ai mal  la tte, rpondit sincrement Madeleine.

Les habitus de l'orchestre s'taient retourns, inspectant les loges;
plusieurs lorgnettes se fixrent sur Mme Villeroy, ensuite sur sa fille,
et revinrent sur Clotilde avec une curiosit qui n'tait pas tout  fait
biensante. Elle le supporta trs philosophiquement: l'preuve de
l'aprs-midi lui avait communiqu une force de rsistance toute nouvelle
et trs solide.

Plusieurs porteurs de lorgnettes se rapprochrent et se mirent 
confrer ensemble; puis les verres se braqurent derechef sur Mme
Villeroy avec insistance. Madeleine, devenue, au contraire, d'une
sensibilit morbide, souffrait le martyre. La tte lui tournait; elle se
sentait dfaillir.

--Maman, dit-elle tout bas, je t'en prie, allons-nous-en!

--Pourquoi? fit Clotilde en la regardant, tout tonne.

La pleur de son enfant s'accentua encore; les yeux se fermrent, le
corps flchit; elle la retint dans son bras gauche, pendant qu'elle se
levait. Un petit brouhaha de piti se faisait autour d'elles. Madeleine,
par un suprme effort, se souleva sur sa chaise.

--La chaleur, murmura-t-elle.

Sa mre l'emmenait dj, aide d'une bonne vieille dame qui passait
devant la porte de la loge.

Les lorgnettes avaient suivi cette petite scne avec une attention
redouble. L'air plus frais du couloir ranima Madeleine; mais elle
trouva dans le couloir du rez-de-chausse une haie de curieux, accourus
pour la voir, dont sa mre reut les saluts avec une certaine hauteur,
trs diffrente de sa grce indolente d'autrefois.

L'air du dehors la fit revenir  elle-mme, pendant qu'elles attendaient
leur voiture.

--Tu vas mieux, n'est-ce pas? lui dit sa mre.

--Oui, maman, mais rentrons chez nous, je t'en prie.

Les regards curieux les suivaient jusque sous le pristyle. Enfin, leur
voiture fut annonce, et elles partirent.

--Qu'est-ce que tu as eu? demanda Clotilde, ds qu'elles furent en
route.

--Je ne sais pas. Oh! maman, je t'en prie, ne m'emmne plus nulle part.

--Pourquoi? fit Mme Villeroy avec un petit mouvement d'humeur.

--Je ne sais pas... cela me fait mal! Je n'aime pas ces gens qui nous
regardent.

Le coeur de Madeleine tait trop plein. Elle clata en sanglots.

--Allons-nous-en, n'importe o, dans un endroit o il n'y aura
personne... Allons rejoindre mon pre...

--Ton pre! dit Clotilde en se rejetant en arrire, avec un mouvement de
rvolte furieuse. Voil une ide! Jamais, entends-tu bien! Jamais! C'est
lui qui t'a dit de me demander cela?

--Mon pre? rpta Madeleine, souleve par une force qu'elle ne se
connaissait pas et qui ressemblait  de la colre. Certes, non!

--Alors, qu'est-ce qui te prend?

--Rien! rpondit la jeune fille en serrant ses mains l'une contre
l'autre. Seulement, je ne veux plus sortir; n'exige pas cela, maman, je
t'en supplie: je ne peux plus!

--Trs bien! fit Clotilde d'une voix brve.

Elle reconduisit sa fille jusque dans sa chambre, la baisa au front et
la quitta sans lui dire autre chose qu'un bonsoir trs froid.

Le lendemain, Mme Villeroy semblait avoir oubli l'incident de la
veille; elle parla avec sa fille comme d'ordinaire. Le courrier de onze
heures lui apporta plusieurs lettres, dont une lui causa une
satisfaction vidente. Aprs djeuner, elle demanda  Madeleine si elle
voulait faire un tour en voiture avec elle.

--Nous ne ferons pas de visites, ajouta-t-elle.

La fillette, qui se reprochait dj ses paroles de la veille, accepta
avec une humble joie, faite pour toucher un coeur plus tendre, et elles
sortirent ensemble.

Aprs diverses courses consacres  des emplettes, Mme Villeroy se fit
conduire rue de la Victoire; le coup de remise dont elle se servait
habituellement s'arrta devant une maison de trs belle apparence.

--J'ai l une visite d'affaires qui me retiendra dix minutes, dit
Clotilde  Madeleine; tu peux m'attendre dans la voiture, n'est-ce pas?

Madeleine ne demandait pas mieux. Sa mre disparut sous la porte
cochre, et la jeune fille, appuye contre les coussins, se mit  rver,
en regardant distraitement les passants.

Tout  coup, elle se redressa. Une figure bien connue, bien aime,
venait de se montrer: c'tait vraiment Henri Chnerol qui sortait d'une
maison de banque... il s'avanait sur le trottoir d'un pas alerte... Oh!
passerait-il sans voir sa petite amie?

Madeleine ne se demanda point si c'tait convenable ou non, mais elle
posa instinctivement sa fine, main gante de peau de Sude sur le rebord
de la glace baisse. Il n'en fallut pas davantage pour arrter le regard
du jeune homme.

De la main dlicate, ses yeux remontrent au profil.

Qu'il tait doux, ce cher visage, dj transfigur par une douleur que
peu, bien peu de fillettes de cet ge connaissent, heureusement! Ce
n'tait plus la Madeleine du patinage, si rose, si gaie. C'tait une
autre Madeleine, infiniment plus touchante et plus prcieuse, car elle
avait dj bien souffert. Si jolie, si navement intelligente et bonne,
et tellement  plaindre!

Henri s'tait arrt.

--Madeleine, dit-il trs bas.

Elle le regarda de ses yeux purs et profonds: il se tenait inclin, le
chapeau  la main, sous le froid vif d'un mois de mars aigre et
capricieux.

--Madeleine chrie, mon pre revient aprs-demain... Ce n'est plus qu'un
peu, trs peu de patience... Si vous saviez comme je voudrais que ce ft
fini! Mais ce sera bientt!

Elle lui souriait; jamais il ne l'avait vue ainsi, avec ces yeux qui
semblaient demander grce, ces lvres tremblantes et ravies, tout ce
dlicieux visage fait pour la joie et qui s'idalisait dans la
souffrance.

--Bientt, chrie. Ah! je vous aime, allez! Vous ne savez pas comme je
vous aime!

--Et moi! murmura Madeleine tout bas, dans un soupir qui tait presque
un sanglot, o il entrait du regret, de la crainte et on ne sait quelle
douloureuse profondeur de tendresse jusque-l non exprime.

Il posa sa main s'ur celle de la jeune fille.

--Bientt! courage!

Un dernier regard, un salut respectueux, et il tait parti.

Mme Villeroy se montrait au mme moment. Elle avait les lvres plus
serres que de coutume, et le satin de ses joues tait moins rose; mais
une sorte de triomphe se lisait dans son regard.

--Avec qui parlais-tu? demanda-t-elle aussitt qu'elle se fut assise
auprs de sa fille, pendant que la voiture retournait vers le boulevard
de Courcelles.

--Avec Henri Chnerol, rpondit Madeleine.

--Vraiment! Il prend bien son temps pour te faire la cour! Ce serait
plus convenable chez moi, il me semble, que dans la rue! Au fond, tu ne
m'as pas encore dit ce que tu en penses?

Madeleine ne rpondait pas. Dcidment, entre elle et sa mre un gouffre
se creusait, de plus en plus large et profond; qui pourrait les
rapprocher jamais, si cela continuait ainsi?

--Eh bien! voyons, Madeleine, reprit Mme Villeroy, ne fais pas l'enfant.
Ce jeune homme te plat-il? Veux-tu l'pouser, oui ou non? L'aimes-tu?

Le jeune amour de Madeleine, viol dans sa pudeur virginale, prit une
forme nouvelle, car il lui fallait maintenant se dfendre. Elle rpondit
d'une voix douce, mais claire et ferme:

--Oui, je l'aime et je dsire l'pouser.

Mais, aprs cet effort, elle sentit qu'elle n'aimait presque plus sa
mre, qui le lui avait impos.

Clotilde pensa ds lors  sa fille avec un intrt qui ressemblait  de
la piti. Pauvre petite, elle croyait  ces rves de la jeunesse, au
mariage d'amour,  la passion ternelle!... Enfin, si elle pouvait y
trouver de la joie, pourquoi pas? Ce serait toujours cela de pris sur la
vie.




XIII

Le lendemain, Madeleine reut une lettre de son pre qui lui disait de
se trouver, avec la femme de chambre,  onze heures,  la gare du Nord
o elle le rencontrerait.

La vue de cette criture, la pense qu'elle allait revoir ce pauvre pre
si las et si soudainement vieilli amena des larmes dans les yeux de la
jeune fille. Les larmes lui venaient facilement, maintenant,  elle, qui
n'avait pour ainsi dire jamais pleur.

Elle ne voulut point se demander si elle prouverait du chagrin en
quittant sa mre volontairement: elle carta toutes les penses d'un
prsent difficile et dsagrable pour songer seulement au cher pre
qu'elle allait revoir.

Dix jours de sparation, pas davantage. Elle et cru que des mois
s'taient couls. Aussi, lorsqu'elle l'aperut de loin, dans la salle
des Pas perdus, vot, blanchi, plus vieux et plus affaiss encore qu'au
moment o elle l'avait quitt, elle pressa le pas pour l'aborder plus
vite. Le froid au revoir de Mme Villeroy, qui avait brl comme une
goutte d'alcool ses yeux endoloris depuis le boulevard de Courcelles,
tait maintenant trs loin de son esprit.

Elle monta avec son pre dans un compartiment, aussitt referm sur eux;
ils taient seuls. Elle passa ses bras autour du cou de Villeroy et
l'embrassa longuement, tendrement, puis s'appuya sur son paule, en
fermant les yeux pendant que le train se mettait en marche.

--Tu ne m'as pas demand o nous allons? dit le pre, qui l'avait
examine d'un regard triste.

Elle releva brusquement la tte.

--N'importe o, avec toi, pre, ce sera bon.

--Nous allons passer quelques jours  Londres; cela t'amusera-t-il?

--Certainement!

Elle feignait la gaiet, la lgre indiffrence d'autrefois; mais
Villeroy ne pouvait s'y tromper: depuis qu'il l'avait quitte, sa fille,
sa petite Madeleine avait fait l'preuve de la vie; elle avait appris 
souffrir en silence et  cacher sa peine... Cruelle Clotilde! Si, au
moins, elle n'avait frapp que lui!

Pas une question ne fut change entre eux sur le temps de leur
sparation; pas une allusion ne fut faite  l'avenir; ils se parlaient
des choses prsentes, immdiates, comme des seules intressantes. Et,
vraiment, chacun d'eux ne considrait-il pas l'autre comme l'unique
sujet digne de fixer son attention? Ils avaient tous les deux si
grand'peur, rciproquement, de se perdre! Les joues amaigries de
Madeleine et les traits creuss de Villeroy suffisaient  proccuper
leurs pauvres mes inquites.

Des semaines s'coulrent. Villeroy conduisit sa fille chez des amis
qu'il avait en Angleterre, et Madeleine se laissa un peu distraire; tout
tait nouveau pour elle: les allures, le mode d'existence, le mobilier
lui-mme; rien ne lui rappelait ni le grand luxe franais de l'htel
Chnerol, ni le bien-tre capitonn de leur demeure. Sans oublier, elle
se laissait engourdir; elle trouvait mme une sorte de soulagement 
vivre dans ce milieu nouveau, o rien n'veillait des souvenirs
cuisants.

Au fond d'elle-mme, elle esprait bien qu'un jour ou l'autre son pre
la ramnerait en France, ou bien que Henri viendrait la chercher. Il le
lui avait dit: elle tait sre qu'il le ferait.




XIV

Chnerol tait rentr chez lui; son retour n'avait pas t tout  fait
aussi agrable qu'il l'et espr.

D'abord, sa fille l'avait assez mal reu. Les bruits qui couraient
avaient trouv, on ne sait comment, leur chemin jusqu'aux oreilles de
Mme Rodange. Qui avait parl? Comment avait-elle cout? Les petites
confidences secrtes, les parlages  demi-voix, sur des poufs rapprochs
dans des coins de salons mondains, avaient sans doute favoris des
propos qu'elle et moins que personne d entendre. Mais le monde va si
singulirement de nos jours, que les choses les plus extraordinaires se
trouvent dites sans que personne en sourcille. Certaines mchantes
langues prtendent qu'il en a toujours t de mme... Peut-tre;
cependant, les enfants parlent ou laissent parler de leurs parents avec
une libert plus grande, semblerait-il, qu'on ne le faisait autrefois.

Chnerol s'tait prsent devant sa fille avec un crin, de l'air
aimable d'un pre qui rapporte un cadeau; le petit nez palpitant et les
sourcils rapprochs de Marguerite, le baiser sec qu'elle lui jeta comme
une pichenette, apprirent bientt au voyageur que les apparences
n'taient plus  sauver. Certain regard railleur de son pince-sans-rire
de gendre acheva de l'difier; il battit prudemment en retraite, trop
heureux d'viter une explication encore prmature.

Henri s'tait prpar  une scne pnible, Chnerol sut s'arranger 
merveille pour l'viter; il prit en souriant d'un air distrait la clef
de son bureau, que lui prsentait son fils, posa quelques questions
relatives aux affaires, approuva tout ce qui avait t fait et, sans
allusion aucune  l'vnement qui changeait le cours de sa vie, retourna
 ses habitudes.

Au cercle, on le regardait d'un air mi-narquois, mi-interrogateur; il
n'y parut point prendre garde. Comme on lui connaissait la lame fine et
la riposte acre, on le laissa tranquille.

Tout marchait,  souhait ou  peu prs. Villeroy avait fourni  sa femme
le prtexte d'une instance en divorce; celle-ci avait quitt l'htel du
boulevard de Courcelles pour un joli petit appartement du quartier
Marbeuf; l'affaire suivait son cours, et ce n'tait plus qu'une question
de temps. Chnerol aurait d tre content, et il ne l'tait pas.

Le regard srieux de son fils le suivait partout, mme dans des endroits
dont Henri n'avait pas la moindre notion; l'expression de ces yeux,
jadis jeunes et rieurs, maintenant graves comme ceux d'un homme mr,
pesait sur le pre, pareille  un reproche.

Un soir, se trouvant seuls aprs le dner, ils s'taient approchs du
billard et avaient commenc une partie pour se donner une contenance;
souvent, ne trouvant rien  se dire, ils taient embarrasss de se
trouver ensemble. Chnerol tait beaucoup plus fort que son fils; mais,
ce jour-l, il jouait sans entrain et sans attention.

Aprs avoir manqu deux ou trois coups faciles, pendant que Henri
marquait ses points, obtenus sans grande peine, Chnerol dit d'un air
indiffrent:

--Tu sais que mon mariage aura lieu en dcembre?

Henri se sentit froid au coeur: rien n'tait plus prvu, et mme plus
dsirable; mais l'annonc officielle de l'vnement lui faisait presque
peur. Il ne sut que rpondre et regarda son pre, attendant la suite de
cette communication.

Chnerol se pencha sur le billard, parfaitement matre de lui-mme en
apparence, et fit, coup sur coup, cinq carambolages; ayant manqu le
sixime, il mit du blanc et attendit que son fils et jou. La main de
Henri tremblait, car il envoya sa bille rouler sur le parquet. Un peu
honteux, il la ramassa et attendit...

--Eh bien? fit Chnerol, nerveux malgr son assurance.

Henri gardait le silence, trs embarrass, un peu irrit de l'insistance
de son pre.

--As-tu quelque objection  me prsenter? reprit celui-ci, pendant qu'un
peu de rouge montait  ses pommettes.

--Je ne me le permettrais pas, rpondit vivement le jeune homme.

Tout  coup, il eut l'intuition que jamais occasion plus favorable ne se
prsenterait pour parler de Madeleine, et il continua, s'efforant de
prendre un ton lger:

--Si tu voulais, pre, nous pourrions faire coup double.

Chnerol le regarda, stupfait. On a beau s'tre mari  vingt et un
ans, on a beaucoup de mal  s'imaginer que son enfant,  peine plus g,
soit dsireux de faire de mme.

--Tu veux te marier, toi? demanda-t-il, un demi-sourire aux lvres.

Henri rpondit par un signe de tte.

--Pauvre petit! fit Chnerol, d'un ton mi-railleur, mi-srieux. Tu es
bien jeune!... Oui, je sais ce que tu vas me dire; n'en prends pas la
peine: c'est inutile. Dis-moi seulement en toute franchise, Henri, si tu
avais cette ide... avant, ou bien si elle t'est venue... depuis. Cela
ne fait rien du tout, tu comprends; mais j'aimerais pourtant  le
savoir.

Il avait pos la main sur l'paule de son fils et le regardait dans les
yeux avec une certaine inquitude: ce pre trs peu pre se tourmentait
de la pense qu'il avait peut-tre, sans le vouloir, chass son fils de
la maison paternelle.

--J'y pensais avant, mon pre, repartit Henri en lui rendant un regard
d'une pareille franchise.

Chnerol, avec un trs lger soupir d'aise, laissa retomber sa main. Un
mouvement machinal le poussait vers le billard; il s'arrta.

--Et... quelle est l'lue? fit-il avec une bonne grce hsitante.

Henri ne rpondit pas. Il reprit:

--Je la connais?

--C'est Madeleine Villeroy, dit le jeune homme d'une voix grave.

Chnerol plit autant que le permettait son teint mat et peu color.

--Diable! fit-il pour toute rponse.

--Tu ne vois pas d'objection, j'espre? dit Henri avec une certaine
pret cache.

--Moi? Certes non! Mais...

Il s'arrta: que pouvait-il ajouter?

--Eh bien?

--Cela n'ira peut-tre pas tout seul!

Chnerol, en achevant cette phrase, alla replacer la queue qu'il tenait
 la main; il revint ensuite vers son fils et s'assit sur un des larges
divans qui longeaient le mur.

--Pourquoi? fit Henri.

Il voyait tout d'un coup ce que, depuis deux mois, il s'efforait
d'ignorer, ce qu'il avait feint de ne pas comprendre, de peur de tomber
en proie  d'intolrables chagrins. C'tait dj trop que de les
ressentir sourdement, sans se les avouer  lui-mme.

--Mon fils, dit Chnerol, tu n'es pas un enfant, tu connais dj un peu
la vie; peut-tre, en ces derniers temps, en as-tu appris plus que ce
n'et t souhaitable, tant donn que tu es si jeune... Ne nous faisons
pas de chagrins inutiles, et surtout rciproquement, n'est-ce pas? Cela
ne servirait  rien du tout...

Touch de cet appel, Henri alla s'asseoir prs de son pre; mais ses
yeux restrent dtourns: il n'avait pas le courage de le regarder en
face.

--Tu aimes Madeleine? continua Chnerol. Je suppose que c'est pour cela
que lu veux l'pouser, car, autrement...

--Je l'aime, rpondit le jeune homme avec fermet.

--Et elle?

--Elle sera heureuse de m'avoir pour mari. C'est une vieille affection
d'enfance.

--Heureux ge! murmura Chnerol avec un retour de son ironie naturelle.
Mais il ne voulait pas blesser son fils et reprit d'un air srieux:

--Donc, vous vous aimez; reste le consentement des parents. Tu as le
mien; vous obtiendrez celui de Mme Villeroy...

Henri rougit  ce nom, prononc pour la premire fois entre eux; mais
Chnerol continua sans s'mouvoir:

--Reste celui de Villeroy.

--Pourquoi refuserait-il? fit le jeune homme faiblement, comme s'il
sentait l'inanit de sa dfense.

Le pre ne rpondit pas tout d'abord; aprs un silence, il dit d'un ton
ferme:

--Je crains qu'il ne refuse.

Henri se leva et fit quelques pas, la tte baisse, les sourcils
froncs.

--En dfinitive, dit-il enfin, je ne vois pas pourquoi il m'en voudrait!

-- toi, non;  moi... oui.

Le silence rgna; les flammes du gaz, brlant trs haut, faisaient une
petite musique chantante qui perait les oreilles. Chnerol se leva 
son tour et tourna lgrement les robinets; une demi-obscurit tomba
dans la grande salle.

--Tu crois, reprit Henri, qu'un homme comme M. Villeroy se laisserait
arrter par de misrables considrations de...

--De quoi?

--D'amour-propre, mettons, quand il s'agit du bonheur de sa fille?

Chnerol se rassit; il ne se sentait pas aussi fort, aussi sr de
lui-mme que de coutume.

--Henri, dit-il, tu parles de choses que tu ne connais pas.

Le jeune homme se retourna avec une sorte d'emportement.

--M. Villeroy est un honnte homme, fit-il, et un bon pre... Je ne
crois pas qu'il accepte l'ide de causer du chagrin  sa fille unique.

--Mon fils, dit Chnerol, tu parles comme un enfant. Il ne s'agit ni de
Madeleine ni de toi l dedans, et tu le sais bien. Brisons l; tu veux
pouser cette charmante fille: j'y consens de grand coeur. C'est  toi
de faire le reste; moi, je n'y puis rien.

Henri s'tait assis et demeurait la tte basse, mordant ses moustaches.

--Alors, fit-il, j'irai moi-mme demander la main de Madeleine  son
pre?

--Je ne vois pas d'autre moyen.

Le jeune homme rflchit encore un instant:

--Moi non plus, fit-il. C'est bon: n'en parlons plus.

Ils n'en parlrent plus, mais ils y songeaient sans cesse, et leurs
rapports, dj tendus depuis le retour de Chnerol, devinrent sinon plus
difficiles, au moins plus superficiels.




XV

Chnerol ne savait presque rien de ce qui s'tait dit sur son compte
pendant son absence; il avait  peu prs devin, mais ce n'tait pas
tout  fait la mme chose. Mme Villeroy, mdiocrement intelligente, mais
trs fine, s'tait bien garde de se plaindre  lui de l'accueil trange
reu par elle dans quelques maisons: elle sentait trop bien que c'et
t, en se discrditant, perdre une part de son prestige aux yeux de son
futur mari. Elle menait fort bien sa barque dsormais; avertie par ses
maladresses prcdentes, elle sortait peu et voyait seulement des femmes
inoffensives. Point de confidences, surtout. Quand on lui parlait de son
mari, elle rpondait tranquillement:

--Que voulez-vous? en haussant trs lgrement les paules. Et c'tait
tout.

Quelques naves s'tonnaient de ne point voir Madeleine auprs d'elle:
les torts n'taient-ils pas du ct de M. Villeroy?

--Madeleine est en Angleterre avec des amis, rpondait-elle;  tous les
points de vue et jusqu' ce que tout soit termin, cela vaut mieux.

Il se trouvait qu'elle avait raison.

D'ailleurs, rien  dire sur son compte. Ceux qui, au premier mot de
l'aventure, avaient espr se mettre sur les rangs,--il y a toujours
dans le monde un certain nombre d'hommes prts  s'offrir comme
consolateurs ou simplement pour l'intrim,--ceux-l avaient t
dconcerts; sans tre insensible, Mme Villeroy tait inabordable.

Chnerol la voyait cependant;  la premire occasion, il lui fit part de
la conversation qu'il avait eue avec son fils.

--Je le savais, dit Clotilde; il me l'avait avou.

--Vous ne m'en aviez pas parl, fit son ami, un peu surpris.

--Je ne savais pas si c'tait srieux, et puis, franchement, Georges,
j'avais autre chose  quoi songer. Madeleine tant absente, je me disais
que peut-tre Henri ne donnerait pas suite  ce projet.

--Y mettriez-vous opposition? demanda Georges.

Il tait toujours un peu tonn de la faon dont Clotilde envisageait
les relations et les obligations de la famille.

--Moi? au contraire! J'approuve de toutes mes forces! Ne voyez-vous pas,
sans parler du plaisir que j'aurais  l'avoir prs de moi, combien le
mariage de Madeleine avec votre fils nous serait utile au point de vue
mondain?

Certes, il le voyait! Et sa pense, quoiqu'il ne ft gure sentimental,
s'en alla sur-le-champ vers Villeroy, demeur tout seul dans son htel,
pendant que lui, l'heureux Chnerol, aurait sous son toit la femme et la
fille de son ancien ami.

Ce que la vie des affaires et du monde lui avait laiss d'honntet
naturelle se rvolta contre cet abandon. Mais une seconde rflexion lui
prouva qu'il n'y pouvait rien. D'ailleurs, ce mariage-l n'tait pas
fait.

Il ne put s'empcher de le dire  Clotilde.

--Pourquoi? demanda-t-elle avec une dlicieuse inconscience.

Il tcha de le lui expliquer.

--Vous oubliez, mon ami, rpondit-elle, que, la loi prononant le
divorce en ma faveur, je pourrais peser dans la balance...

Cette fois, ce ne fut pas de l'tonnement, mais de la stupfaction
qu'prouva Chnerol. Mais elle avait pratiquement raison, ce qu'il se
vit forc de reconnatre.

--Pourtant, ajouta-t-il, si le pre ne veut pas, ni vous, ni la loi, ni
personne n'y pourrez rien!

--Il y viendra de lui-mme, soyez-en sr, rpliqua Clotilde: que
voulez-vous qu'il fasse de Madeleine? Auprs de lui, elle n'est pas
mariable!

Une seconde fois, la pense de Villeroy, calomni,--oui, calomni, car,
bien que la socit soit trs indulgente pour les fantaisies des hommes,
maris ou non, celui-ci avait un ge et surtout une apparence qui
excluaient toute ide de lgret et qui donnaient au divorce de sa
femme, pour ceux qui ne connaissaient pas le fond des choses, un air de
convenance et de respectabilit,--la pense de ce pauvre Villeroy accus
de juvniles folies traversa pniblement le cerveau de Chnerol.

C'tait pourtant vrai. Madeleine, prs de sa mre remarie, serait
certainement plus recherche que dans la maison de son pre esseul,
tant le monde se fie aux apparences. Et cependant, quelle iniquit!...

Chnerol s'aperut qu'il devenait trs svre pour sa propre faute. Quoi
qu'il en et, c'tait une faute: il s'en tait dout en chemin de fer,
le jour de leur fuite, et il en tait sur depuis bien longtemps, malgr
le soin qu'il prenait d'carter ses scrupules quand ils devenaient trop
familiers avec lui. Il les carta cette fois encore, avec l'ennuyeuse
certitude qu'il les retrouverait au premier tournant de la rue, ou tout
au moins le soir, sur son oreiller.

--Mais, dites-moi, qui est-ce qui va demander Madeleine  son pre? fit
Clotilde avec une sorte de sourire. Cela ne peut pas tre vous;
voulez-vous que ce soit moi?

--Vous? s'cria Chnerol.

--Il faut que ce soit quelqu'un! Et vous n'allez pas mettre inutilement
un tiers en possession de nos confidences? M. Villeroy est si singulier!
On ne sait trop quel accueil il s'imaginera de faire tout d'abord 
cette proposition.

Chnerol demeurait--comme dit le vieux Corneille en ses
tragdies--stupide. Entre lui et ceux qui le touchaient de prs, les
convenances mondaines se trouvaient depuis quelque temps si
singulirement traites, qu'il ne savait plus quel jugement porter sur
les choses. Les principes de la biensance taient incontestablement
viols; mais  quels principes avoir recours lorsque la biensance
n'existe plus? Pour ces situations entirement neuves, un code de
conventions nouvelles tait certainement  difier. Ce rle de matre
des crmonies n'tait pas du tout le fait de Chnerol; mais, ici,
personne ne pouvait le suppler, et, pour ces occasions tranges, il
n'existait pas de prcdents pouvant former jurisprudence.

Il avait d'abord hsit;  y mieux rflchir, l'absurdit qui l'avait
d'abord frapp dans la proposition de Clotilde lui parut quelque chose
de monstrueux, et il en voulut presque  Mme Villeroy d'en avoir eu
l'ide.

--Je vous remercie, dit-il aprs un silence qu'elle n'avait pas tent de
troubler. Henri a song  faire cette dmarche lui-mme, et je crois que
nous pouvons le laisser agir. Villeroy avait de l'amiti pour lui...

--Je suppose qu'il en a toujours fit Clotilde en levant
imperceptiblement les sourcils; cet enfant n'a en rien dmrit...

Henri avait prononc presque exactement les mmes paroles, et son pre
s'en tait senti attrist; dans la bouche de Mme Villeroy, ce fut un
tout autre effet. Une lgre pointe d'humeur, une sorte de
mcontentement qui semblait devoir s'aigrir avec le temps, lui prouva
qu'entre lui et celle qu'il devait pouser existait un germe de
dissentiment destin  grandir trs-vite: ils n'avaient pas la mme
manire d'envisager leurs devoirs relativement au mari qu'ils avaient
outrag.

Ce n'tait presque rien, et c'tait un monde.




XVI

Un soir de juin, vers huit heures, Henri Chnerol s'arrta devant un
petit cottage, pareil  beaucoup d'autres, comme eux prcd d'un
jardinet et rang le long d'une route gristre interminable.

La lourde journe de Londres touchait  sa fin; des vhicules sans
nombre roulaient partout, ramenant les promeneurs de quelque course en
renom; mais ces bruits n'atteignaient pas le paisible faubourg,
silencieux, d'ordinaire et muet ce soir-l,--peut-tre parce que tout le
monde tait absent.

Lorsque, aprs des hsitations, il s'tait dcid  traverser la Manche
pour, porter sa demande  M. Villeroy, Henri avait oubli de consulter
le calendrier, et, prcisment, il se trouvait dbarquer en un de ces
jours o la vie de Londres ne se ressemble plus  elle-mme. Ahuri,
ennuy de sa personne, il avait voulu, soit pour gagner un peu de temps,
soit pour tromper son impatience, reconnatre la place, afin d'arriver 
coup sr le lendemain matin... Au fond, il ressentait peut-tre un
secret et ridicule espoir de rencontrer Madeleine, de l'apercevoir tout
au moins. Tous les amoureux ne sont-ils pas de mme?

Devant cette grille, il se trouvait fort sot; n'osant sonner, et
constatant d'ailleurs par lui-mme que la maison n'tait point habite,
pas mme dans le sous-sol, o nul bruit ne dcelait une prsence
quelconque, il tait en train de se dire que le seul parti  prendre
tait de s'en retourner  son htel et d'y passer la nuit de son mieux,
en attendant le lendemain,--lorsqu'il vit un homme g venir vers lui.

Instinctivement, Henri recula de quelques pas afin d'viter toute
apparence d'espionnage; mais il se retourna presque aussitt, au bruit
lger du fer contre le fer: la grille s'ouvrait. Dans le vieillard qu'il
n'avait pas regard, le jeune homme reconnut le pre de Madeleine.

--Monsieur Villeroy! fit-il en s'avanant rapidement.

L'interpell leva les yeux en retenant le battant de la grille.

--Pardon! dit Henri, dcontenanc; je n'tais pas sr que ce ft vous.

Il ne voulait pas lui dire combien le changement opr par ces trois ou
quatre mois tait profond, ternel; mais son ancien ami l'avait compris.

--Vous tes donc  Londres? demanda Villeroy; tout seul?

Henri inclina la tte: il n'osait plus parler.

--Est-ce par hasard, continua le vieil homme, que vous vous trouvez ici,
devant ma maison?

--Non, monsieur, rpondit le jeune Chnerol, reprenant possession de
lui-mme. Je suis venu ici pour vous parler, uniquement pour cela.

Avec une sorte de soupir d'impatience, Villeroy rouvrit la grille.

--Entrez, dit-il. Je suis seul. Les domestiques sont sortis.

Il le prcda dans une petite antichambre, alluma un double flambeau et
l'introduisit dans un petit salon, meubl trs simplement,  la mode
anglaise. Un gros bouquet de roses, sur une console, embaumait la pice,
troite et un peu triste.

Villeroy referma la porte et s'assit. Henri restait debout; il obit au
geste qui lui indiquait un sige. Le coeur lui battait affreusement.

--Monsieur Villeroy, dit-il d'un ton suppliant, vous trouvez bien
trange, n'est-ce pas, que je sois venu  Londres pour vous parler quand
je pouvais vous crire?

Villeroy secoua ngativement la tte.

--Rien ne m'tonne plus, fit-il lentement. Vous avez quelque chose  me
dire... Est-ce de la part des autres?

--Non, c'est de la mienne... Vous avez t trs bon pendant mon enfance
et ma jeunesse... Vous aurez peut-tre piti de moi... J'aime Madeleine.

Villeroy le regarda fixement; la pleur de son visage exsangue sembla
s'accentuer encore, et ses lvres blanchirent.

--J'aime Madeleine; c'est une longue et profonde tendresse qui a grandi
avec moi, depuis... depuis toujours, je crois bien. Je ne pourrais pas
tre heureux sans elle: permettez-moi de l'pouser... je vous en
conjure...

Le silence et l'immobilit de Villeroy devenaient pour Henri le pire des
supplices; sans l'clat des yeux noirs qui le regardaient fixement, il
et peut-tre cru le malheureux homme foudroy par ses paroles.

--Je vous en conjure, reprit-il  voix basse, c'est le bonheur de toute
ma vie. Je sais que bien des obstacles nous sparent; mais vous tes
trop juste et trop bon pour ne pas comprendre.

--Comprendre quoi? demanda Villeroy.

--Que nous ne sommes pas responsables de...

--Des fautes des autres?

Henri baissa la tte.

--En effet, dit Villeroy, vous n'tes pas responsable... moi non plus...
Et je souffre cependant.

--Monsieur Villeroy! implora Henri avec un mouvement de confiante
tendresse, comme celui qui le prcipitait dans les bras de l'ami de son
pre, autrefois, quand il tait tout petit; si vous saviez comme tout
cela m'a fait de la peine... Pour vous... ajouta-t-il tout bas... et
pour elle!

--Ne parlons pas d'elle, fit le pre avec un geste lent qui cartait
l'ide de Madeleine. C'est de vous qu'il s'agit. Vous voulez pouser ma
fille. C'est impossible.

Henri avait tellement prvu cette rponse qu'il n'en prouva ni chagrin
ni secousse; cela faisait partie de son voyage, comme la traverse
elle-mme.

--Cela a l'air impossible, monsieur, dit-il avec une douceur infinie;
mais je vous assure que ce n'est pas si difficile... Si je vous avais
demand Madeleine il y a sept ou huit mois, vous auriez consenti...

--On ne lutte pas avec le fait accompli, rpliqua Villeroy; mais,
parfois, on donnerait sa vie pour qu'il ne ft point.

--Pourtant, insista Henri, supposez que nous ayons t maris...

--Je ne peux supposer cette chose, qui n'est pas: ne dplaons point la
question.

Le jeune homme resta silencieux un instant, ne sachant par o reprendre
l'entretien, qui venait de s'arrter court, dans une impasse. Villeroy
s'tait lev; il fit de mme et s'avana vers lui, avec tout le charme
et la grce de sa suppliante jeunesse.

--Je sais, dit-il, ce que ma dmarche a de bizarre, d'inconvenant,
d'invraisemblable; mais j'aime Madeleine, monsieur Villeroy, et, si vous
l'aimez...

Villeroy rprima un brusque mouvement.

--Vous n'allez pas me dire qu'elle vous aime? fit-il avec une certaine
pret.

--J'espre qu'elle m'aime, je le crois! rpondit firement Henri.

--Vous le lui avez demand? A mon insu? Les yeux du pre luisaient comme
des clairs d'acier.

--Non pas  votre insu, mais pendant votre absence...

Villeroy se dtourna avec une expression de dgot souverain. Henri
l'arrta en posant une main sur son bras:

--Non, dit-il avec vhmence, je devine ce que vous pensez: vous n'en
avez pas le droit; vous n'avez pas le droit de me calomnier. Vous tiez
absent; Madeleine tait malheureuse; pis que cela... elle souffrait de
l'attitude de certaines gens... Mais comprenez-moi donc! fit-il entre
ses dents serres; ne me forcez pas  vous dire des choses qui vous
blesseraient et qui me font mal... Quand j'ai dit  Madeleine que je
l'aimais, c'tait pour la consoler et pour la dfendre!

Un frmissement imperceptible secoua Villeroy. Henri le sentit pourtant;
il retira sa main sans insister et resta debout devant lui, le regardant
de ses yeux honntes, non pour le braver,--pour le convaincre.

--Et elle? demanda le pre sans le regarder.

--Elle? Pauvre Madeleine! Elle avait tant besoin d'aide et de tendresse,
ce jour-l surtout!... Vous n'auriez pas d vous en aller, monsieur, ou
bien il fallait l'emmener... Oh! je vous demande pardon!

Il courba humblement la tte devant Villeroy, le coeur dchir de cent
penses confuses, toutes galement douloureuses.

Le crpuscule obscurcissait la fentre, et, dans le parlour, l'ombre
se faisait plus paisse, malaisment traverse par la lumire des deux
bougies.

--On fait ce qu'on peut, dit Villeroy aprs un silence si profond que
Henri avait entendu le tic tac ingal de leurs deux montres  travers
leurs vtements. On fait ce qu'on doit... ou on croit le faire... On est
blm ensuite, quoi qu'on ait fait, blm parfois par sa propre
conscience...

--Monsieur, implora Henri, profondment mu, je vous en supplie...

--On ne sait comment agir, tiraill qu'on est par des devoirs
contradictoires, continua Villeroy, qui semblait plaider pour lui-mme
devant un tribunal qui n'tait pas la conscience de Henri Chnerol;
mais, en toutes choses, avant toutes choses, depuis quinze ans, j'ai
considr le bonheur de Madeleine.

--Je le sais, monsieur, fit Henri  voix basse. Mais... moi aussi, je
veux avant tout le bonheur de Madeleine...

Le vieil homme se reprit soudainement avec un mouvement de dignit trs
simple et trs grand.

--Madeleine, dit-il, est ma fille: vous pouvez vous reposer sur moi;
aprs ce que j'ai endur pour l'amour d'elle, je crois que je puis tre
considr comme un bon pre! En ce qui dpend de moi, elle sera
heureuse. En ce qui dpend des autres, je ferai de mon mieux pour la
protger contre la douleur.

--Mais si elle m'aime et si vous refusez de me la donner? s'cria Henri
avec vhmence.

--Vous pensez que je suis un vieil goste, que je veux la garder pour
moi? Et quand cela serait? riposta Villeroy, dont les yeux brillrent
comme au temps de son loquente jeunesse. N'est-ce pas mon droit
paternel? Ma fille a seize ans; que sait-elle de la vie? Vous avez t
enfants ensemble, vous avez de l'amiti l'un pour l'autre: soit. Un peu
de roman par l-dessus; vous l'avez vue pleurer: cela vous a mu, car
vous tes bon, Henri, je le sais; et puis vous vous tes mis dans la
tte de l'pouser? Mais il y a un gouffre entre elle et vous! Un
gouffre, vous dis-je! Vis--vis de sa mre, vis--vis de... du mari de
sa mre, que voulez-vous qu'elle fasse? que voulez-vous qu'elle dise?
Quelle figure son innocence ferait-elle dans cet intrieur-l? Et,
vis--vis de votre soeur, de toute votre famille, ne porterait-elle pas
le poids de la faute de sa mre, une sorte de tache originelle dont ni
vous ni elle ne pourriez la dlivrer? Et le monde, que dirait-il si Mlle
Villeroy pousait le fils de M. Georges Chnerol? Y avez-vous pens
seulement? Non? Eh bien! pensez-y une seule minute! Voyons, est-ce que
c'est possible? Vous ne rpondez pas?

--Je l'aime! riposta Henri, les yeux flamboyants.

--Tant pis! Il ne fallait pas l'aimer; il y a des mariages qui ne
peuvent pas se faire. J'en suis fch pour vous, Henri, ajouta Villeroy,
soudain radouci. Brisons l, voulez-vous? Nous n'avons plus rien  nous
dire.

--Plus tard, plaida Henri, quand ce sera un peu oubli...

--Jamais! Je ne permettrai jamais  Madeleine de se rapprocher de sa
mre, quand mme le monde entier aurait oubli! Adieu, Henri.

Le jeune homme restait hsitant.

--Monsieur, dit-il d'une voix ferme, j'ai rempli mon devoir envers
Madeleine en vous demandant sa main; vous pensez remplir le vtre en me
la refusant; mais croyez-vous qu'il serait juste de laisser ignorer  la
chre enfant la dmarche que je viens de tenter auprs de vous?

Villeroy fit le geste d'un homme harcel qui cherche  se dfendre.

--Je fais appel  votre droiture, insista Henri. Madeleine sait que je
l'aime; je lui ai dit que bientt elle serait mienne; elle m'attend:
trouveriez-vous juste de lui laisser penser que j'ai manqu  ma parole?

--Elle oubliera dans le silence, dit Villeroy d'une voix trouble.

--Non, monsieur, elle n'oubliera pas: Madeleine n'est pas de celles qui
oublient. Elle souffrira et pensera que je suis un malhonnte homme.
Trouvez-vous juste de la laisser m'accuser? Ne croyez-vous pas qu'il
serait honorable et naturel de lui faire savoir que j'ai fait mon
possible pour remplir ma promesse?

--Je voudrais lui viter de la peine, fit le pre en se dfendant.

--La douleur de mpriser ce qu'on aime est peut-tre la plus grande de
toutes, dit Henri sans le regarder.

Un silence se fit encore.

--Vous avez raison, dit Villeroy, prenant son parti. Je lui ferai savoir
que vous tes venu.

--Je vous remercie, rpondit Henri en se dirigeant vers la porte.

Comme il allait sortir, il s'arrta, un sanglot dans la gorge.

--Ah! fit-il, nous avons t si heureux! nous aurions t si heureux!

--Oui, rpliqua gravement le vieil homme, notre bonheur  tous est
dtruit sans profit pour personne. Soyez gnreux, ne maudissez pas.
Quand vous aurez mon ge, vous verrez que cela sert  quelque chose.
Adieu.

Henri sortit en trbuchant, la tte vide, comme un homme affaibli par le
jene ou la veille. Au dehors, le gris des longs crpuscules d't
envahissait l'avenue, piqu rgulirement par les lueurs du gaz; une
tristesse insurmontable tombait du ciel indcis sur la terre somnolente,
tristesse mdiocre, presque mesquine, sans rien de la haute et large
mlancolie des horizons profonds.

Il lui semblait que sa vie entire s'coulerait dans un troit canal aux
berges monotones, sous un ciel sans clarts; une vie sans motions
fortifiantes, sans dvouements, la vie de ceux qui n'ont rien  aimer ni
 respecter. La famille s'croulait devant lui: son pre... mieux valait
n'y pas penser, pour n'avoir point  le juger. Sa femme... quelle femme
autre que Madeleine? Quoi, alors? les amours banales, les soires dans
le monde, les nuits au cercle, comme son pre, le beau Chnerol?...

Un dgot douloureux le saisit, avec un arrire-got de relle amertume,
comme s'il avait tremp ses lvres dans une potion nausabonde...

C'tait l que ses rves venaient aboutir,  vingt-deux ans? Allait-il
devenir pessimiste comme tant de ses camarades, qui prenaient le
pessimisme pour tendard, alors que le fond de leur nature tait tout
simplement la paresse et le manque de ressort? Ou bien jouisseur,
comme... comme son pre? Mais Chnerol avait aim; la faute commise
tait le fruit de la passion; faute, soit, mais passion: donc, excuse...

--Triste excuse, pensa Henri, avec un dcouragement sans fond.

Comme il tournait le coin de l'avenue, il rencontra un groupe de jeunes
filles et de jeunes gens. Tous parlaient anglais, gaiement et librement,
dans cette rue large et dserte, et marchaient trois ou quatre de front;
il se rangea machinalement pour leur faire place.

Une douce voix, plus module et plus mlodieuse, pronona quelques
paroles avec l'accent franais; un rire musical, qu'il connaissait, le
cloua sur place.

Le groupe avait dj pass; mais la lumire d'un rverbre claira
Madeleine. C'tait bien elle, avec sa dmarche lgante et modeste, avec
ses jolis cheveux blonds d'argent, envols comme un nuage transparent
autour de sa petite tte bien faite...

Il eut envie de courir, de la rejoindre, de l'enlever: cette jeunesse
anglaise, qu'il ne connaissait pas, ne serait cependant point son
ennemie. Il leur dirait: Nous sommes fiancs, et je l'aime; nous nous
marierons demain, aidez-moi! Et ils l'aideraient, garons et filles...

Une pense grave, presque solennelle, lui vint, pareille  un remords.
Non, il n'enlverait point la chaste Madeleine comme Chnerol avait
enlev Mme Villeroy; il n'attirerait point sur la vie future de la chre
enfant le reproche que la socit jette  celles qui ont aim quelqu'un
plus que leur devoir virginal.

Lentement, il se dcouvrit et resta tte nue jusqu'au moment o toute
cette triomphante jeunesse eut disparu dans le gris assombri de l'avenue
dcroissante; puis, triste toujours, mais rconcili avec lui-mme, il
reprit le chemin de la gare. Il n'avait plus rien  faire  Londres et
n'y voulait pas rester une minute de plus. Le lendemain avant midi, il
tait de retour  Paris.




XVII

Sur le seuil de la grille, Madeleine avait dit adieu  ceux qui
l'avaient accompagne; ils s'en allrent dans l'air gris et tide
encore, emportant le rayon de gaiet qui l'avait claire un instant. Le
visage de son pre, plus srieux que de coutume, lui rendit aussitt le
sentiment des tristes ralits de la vie, et elle l'embrassa avec une
tendresse mlancolique, comme si elle se reprochait d'avoir oubli pour
quelques heures le souci pesant qu'ils devaient partager sans cesse.

Aprs avoir brivement rendu compte de sa journe, la jeune fille
s'apprtait  monter dans sa chambre; son pre la retint.

--Assieds-toi, Madeleine, dit-il: j'ai quelque chose  te communiquer.

Elle plit et le regarda, effraye. Quelque chose, ce ne pouvait tre
qu'une nouvelle tristesse.

--Pendant ton absence, j'ai reu une visite, une visite bien
inattendue...

Elle crut que c'tait sa mre: son coeur se serra de joie et d'angoisse
 la fois. Elle l'aimait pourtant bien encore, cette mre qui lui avait
caus tant de peine! Seulement, dans ses penses, elle l'appelait
pauvre maman. Son pre ne la regardait pas; elle se fit forte contre
l'motion et fixa sur lui des yeux qu'elle s'efforait de rendre calmes.

--J'ai appris que, pendant mon absence, pendant que tu tais  Paris
avec... ta mre, tu avais vu Henri Chnerol...

Tout le sang chass par la crainte afflua aux joues dlicates de la
petite Madeleine, qui baissa la tte.

--Il avait pour toi des sentiments que vos relations d'enfance avaient
encourags; il te l'a dit, n'est-ce pas?

--Oui, mon pre, rpondit bravement la jeune fille sans lever les yeux.

--Il a tmoign le dsir de t'pouser?

Le souvenir de l'heure horrible qui avait prcd cette douce minute
amena des larmes brlantes dans les yeux de Madeleine. Le bienfait
qu'avaient t pour elle la prsence et les paroles de Henri, c'tait ce
qu'elle ne saurait jamais exprimer.

--Oui, mon pre, rpondit-elle simplement.

--Il t'avait dit que, plus tard, il demanderait ta main...

--Est-ce qu'il ne veut plus? fit Madeleine, incapable de concevoir un
malheur autre que celui-l, mais incrdule, au fond d'elle-mme, 
l'ide qu'elle exprimait.

Le pre la regarda, plein de piti. Si tendre, si jeune, si douce et
d'un coeur si gnreux!... Pauvre Madeleine! Quand Henri avait dit
qu'elle l'aimait, Villeroy ne l'avait cru qu' moiti.

On se figure difficilement que l'enfant grandie  votre foyer, la veille
encore toute petite, en jupes courtes, les cheveux flottants sur les
paules, est devenue une jeune fille, capable d'aimer et de souffrir! Et
voil que ce joli visage palissait d'une motion qui tait bien celle
d'une femme... Pauvre petite Madeleine!

--Il est venu ce soir.

--Ici? cria presque la fillette dans l'excs d'une joie dbordante.

--Oui. Sois trs raisonnable, Madeleine: la vie est pleine de chagrins,
mon enfant... Il est venu pour te demander, et j'ai d... tu me
comprends bien, ma chrie!... j'ai t forc de refuser.

Elle fit un mouvement en arrire, comme si le sol s'tait ouvert  ses
pieds.

--Pourquoi? fit-elle avec l'impression qu'il lui arrivait quelque chose
d'inou, d'invraisemblable, de monstrueux.

--Parce que...

Le pre s'arrta. Pourquoi, en effet? Henri lui avait fait la mme
question, et ce n'est pas sans embarras qu'il avait trouv une rponse.
A sa fille rpondre tait cent fois plus difficile.

--Parce que, dit-il cependant, en cherchant et pesant ses paroles, parce
que ta mre va pouser M. Chnerol...

--Maman? s'cria la fillette, perdue, maman va se marier?

C'tait un tel bouleversement de sa vie antrieure qu'il noyait le souci
prsent. Elle avait accept la sparation de son pre et de sa mre:
mais l'ide qu'un nouveau mariage pouvait faire de Clotilde la femme
d'un autre homme tait semblable aux suggestions de la folie. Et avec M.
Chnerol! le pre de Henri!

Dans l'imagination effraye de Madeleine se dressa, pareille  un
fantme, la pense d'un mariage immoral, quelque chose comme l'inceste,
qu'une me d'enfant ne saurait jamais concevoir, bien que le mot puisse
se prsenter parfois sous ses yeux.

L'horreur fut si forte que Madeleine, vaincue, perdue, fondit en
larmes. Des larmes dans ses yeux bleus o les plus gros chagrins de son
enfance n'en avaient jamais attir, c'tait plus que Villeroy ne pouvait
supporter. Il se rappela soudain comment, pour la premire fois, il
avait vu pleurer Madeleine le jour o la femme infidle avait dsert
leur foyer, et le souvenir de cette heure d'amertume alluma contre la
mre indiffrente, dans l'me du pre, une colre que le mari n'avait
pas connue.

--Ne pleure pas, Madeleine, je t'en prie, je t'en supplie! dit-il en la
serrant contre lui.

--Oh! maman, maman! rptait l'enfant, noye dans un flot de larmes sans
cesse renaissantes.

L'image de sa mre, si jolie, si brillante, dj ternie par les jours
cruels qu'elles avaient vcu seules ensemble, sombrait maintenant dans
une mare montante noire, paisse, rebutante, quelque chose comme de la
boue...

Maman entrerait dans son salon, dcollete, sentant bon, duvete de
dentelles et de satin, au bras d'un homme qu'elle appellerait mon mari
et qui ne serait pas Villeroy? Elle prsiderait  un autre intrieur?
Dans la maison de Chnerol, elle raconterait,  dner, les histoires du
jour, comme elle l'avait fait dans la maison de Villeroy, et ceux qui
l'couteraient ne seraient plus Madeleine et son pre, mais Chnerol
et... et Henri? Henri qui devrait l'appeler maman peut-tre?

Tout l'tre de Madeleine se souleva contre ce tableau, qui reprsentait
pour elle quelque chose d'innommable. Son pre n'avait pas besoin de lui
en dire davantage! A coup sr, elle ne pouvait pas pouser Henri si sa
mre devenait la femme de Chnerol!

Elle fit un effort suprme et arrta ses pleurs: elle ne devait pas
infliger  son pauvre pre un nouveau chagrin aprs ceux qu'il avait
dj subis. Elle serait courageuse, elle lui montrerait qu'elle tait
bien sa fille, par le coeur autant que par le sang.

--C'est fini, papa, dit-elle en repoussant ses cheveux en broussailles
autour de son visage.

Ses yeux taient dj secs; sa poitrine pourtant n'tait pas soumise et
se soulevait encore en sanglots aussitt rprims.

--Tu as compris? demanda-t-il mu par cette rsignation subite.

--Je ne sais pas si j'ai compris, dit-elle, mais je ne pleurerai plus.
Tu m'as dit que maman allait pouser M. Chnerol?

--Oui.

--Bientt?

--Dans six mois  peu prs.

--Il n'y a pas moyen d'empcher a? fit-elle aprs un silence, avec une
rvolte soudaine.

--Non!

S'il avait pu sourire, Villeroy l'et fait en rpondant; le ton de cette
question tmoignait d'une navet touchante et comique  la fois. Non,
rien ne pouvait empcher la mre de Madeleine d'pouser Chnerol. La loi
l'et fait; mais n'taient-ils pas tous d'accord pour annihiler la loi!
Que peut une loi lorsque la ncessit d'un honneur fictif veut qu'on
l'lude pour sauver les apparences?

--Il faudra supporter cela? reprit Madeleine, dont l'indignation
grandissait; c'est trop fort!

--Elle l'a voulu, dit Villeroy.

--C'est elle!... Oui, c'est elle...

Sa voix, nergique d'abord, s'teignit au souvenir de ce soir lugubre,
de cette attente douloureuse... la chambre vide  peine claire, puis
la lettre trouve sur le bureau--la catastrophe--et l'arrive de
Henri... Quelle clart effrayante, comme les lueurs intermittentes d'un
incendie, jetait sur ce pass encore rcent l'annonce du mariage avec
Chnerol!

L'innocente Madeleine venait de comprendre dans son ensemble le drame
qui la sparait de son cher compagnon d'enfance.

--Pre, dit-elle en jetant au cou de Villeroy ses deux bras affectueux,
ne crains pas que je t'abandonne, moi!

--Ma courageuse enfant! murmura-t-il, plus faible qu'elle en ce moment.
Ah! si tu savais comme je voudrais te voir heureuse! Dis-moi, Henri, tu
l'aimes?

Elle ne rougit pas, cette fois, en rpondant: Oui.

Il se prit la tte  deux mains.

--Ah! pourquoi, pourquoi? gmit-il...

Puis, reprenant possession de lui-mme:

--Vois-tu, Madeleine, ce mariage-l est impossible: ma fille ne peut pas
pouser le fils de Chnerol. Impossible.

Elle restait songeuse, trouble; il continua:

--Le monde n'admet pas ces mariages-l, Madeleine, et toi-mme, tu ne
voudrais pas d'une situation qui t'interdirait de me revoir... autrement
qu'en cachette. Je ne voudrais pas, et tu ne voudrais pas...

--Cher, cher pre, s'cria-t-elle en le saisissant  bras-le-corps, non,
je ne voudrais pas! Sois tranquille, je serai trs raisonnable.

--Mais cela te fait de la peine! insista-t-il en regardant au fond des
yeux clairs et vridiques.

--Certainement! Et pourtant, il n'y faut pas songer; pas toi, du moins.
Nous n'en parlerons plus, n'est-ce pas, papa? A quoi cela servirait-il?
Rien qu' nous faire du chagrin... C'est a qui ne serait pas
raisonnable.

Une lumire de sagesse brillait sur son doux visage un peu enflamm;
elle parlait avec le srieux d'une femme dsabuse et en mme temps
rsigne sans amertume.

--Ah! mon trsor! soupira le pre en mettant sur ce front pur un baiser
qui consacrait son martyre.




XVIII

Un jour d'octobre, vers quatre heures, Marguerite Rodange trottinait
dans l'avenue de l'Opra, d'un air dolent et alangui, comme une personne
qui accomplit une douloureuse corve. Son oeil vague et distrait allait
d'un magasin  l'autre, sans clat et sans plaisir.

Comme elle les connaissait toutes, ces devantures assommantes! Rien de
nouveau, rien d'intressant... Et puis, cette malheureuse avenue est
peuple d'Anglais ou d'Amricains, et ces gens-l ont une si singulire
faon de comprendre la mise en scne! Ainsi, Liberty, n'est-ce pas? dans
les commencements, c'tait assez drle, ces toffes molles drapes en
l'air; les couleurs taient bizarres, sans contredit; il y avait eu
surtout une alliance de vert pistache et d'orang dont les dents de
Marguerite grinaient encore; mais, enfin, c'tait curieux et pas
banal. Et puis, c'tait devenu banal, mais d'un banal comme toutes les
choses pas banales qui n'ont pas l'esprit de changer  temps. Et
tenez, en ce moment-ci, elle les voyait, les nippes de Liberty, gris et
mauve, accroches  leurs tringles de cuivre: tait-ce assez lugubre!
Et, pour comble de misre, elles lui remettaient en mmoire une phrase
de Stphane Mallarm que son pre citait souvent, jadis, quand il
faisait des citations drles,--ah! le bon temps pass!--Mais pourquoi
ces toiles d'araigne qui tombent du plafond?

Rien ne la dbarrasserait donc de ces souvenirs ennuyeux? Eh bien! oui;
elle avait eu un pre amusant, jeune, plein de rflexions surprenantes;
et maintenant elle avait un pre raide, gourm, avec une tte couverte
de cheveux gris, un pre qui rflchissait avant de parler. A-t-on ide
de cela? Et qui pour ses trennes lui ferait cadeau d'une Mme Chnerol
qui serait Mme Villeroy. Pas drle, cela. Oh! non, pas drle du tout!

Il y avait encore autre chose de pas drle dans la vie de Mme Rodange,
et c'est ce qui la faisait cheminer d'un air si profondment dgot.
Elle se regardait en passant dans les glaces, pour voir l'effet de son
manteau, dernire cration d'une maison irrprochable.

Oui, cela pouvait aller encore, pas bien longtemps, quinze jours ou
trois semaines, et puis elle serait condamne  ne plus sortir qu'en
voiture: impossible de se faire voir dans cet tat-l. Et le mdecin qui
lui ordonnait la marche! Ces mdecins, vraiment, manquent de tact d'une
faon insense! Elle le lui avait dit, sans se gner, et savez-vous ce
qu'il lui avait rpondu?

--Vous sortirez le matin avant votre djeuner: c'est excellent pour la
sant!

Le matin avant djeuner! Conoit-on cela? Et l'hiver qui allait venir!
Pas de patinage cette anne... pas de bals, pas mme de dners... Et son
mari qui ne pouvait pas rester cinq minutes chez lui! Allait-elle
demeurer toute seule au coin de son feu pendant trois grands mois? 
cette pense, elle frissonnait de la tte aux pieds.

Une consolation, cependant: il y avait la layette. Une vitrine diapre
de rubans roses, au Gagne-Petit, venait de lui rappeler ce dtail.
Marguerite s'arrta devant la vitrine, adressa un sourire  deux ou
trois petits bonnets vraiment trs russis et se rappela immdiatement
qu'elle avait dans un tiroir des valenciennes qui lui venaient de sa
mre; il y avait l de quoi faire des merveilles. Elle y verrait ds le
lendemain.

Avec tout cela, en traversant la rue, ne fallait-il pas songer aux
voitures,  prsent! C'tait intolrable!

Plante sur le bord du trottoir, elle attendit pendant trente secondes.

--Il y a au moins une heure que je suis l! se dit-elle au moment o la
dernire voiture passait.

Elle regarda de ct et d'autre, allongea le cou, puis se risqua et se
trouva sur l'autre rive, saine et sauve, non sans une sorte de
dception. Pas d'aventure? Pas de petite frayeur? Dcidment, la vie
n'tait pas tenable dans ces conditions-l.

Tout  coup, la mauvaise humeur de Marguerite s'envola, comme une troupe
de pierrots en battant des ailes.

--Madeleine! fit-elle, arrte net. D'o sors-tu? Voil six mois qu'on
ne t'a aperue!

--Nous avons voyag, rpondit Mlle Villeroy. Oh! Marguerite, comme je
suis contente de te voir!

--Et moi, donc! Seulement, est-ce bte que ce soit dans la rue! Viens un
peu avec moi, par ici.

Elle adressa un signe de tte quelconque  Mlle Poulain, qui escortait
Madeleine, pour lui indiquer de les suivre, et prit la rue des
Pyramides, se dirigeant vers les Tuileries.

--Voyons, Madeleine, on ne disparat pas comme cela sans crier gare! Je
ne pouvais pas t'crire, tu comprends, mais j'aurais tant aim te voir!

--Moi aussi, rpondit Madeleine avec un soupir qui partait du fond de
son pauvre petit coeur.

Le souvenir de son frre fit  la mmoire de Marguerite une piqre aigu
qui lui conseilla un peu de prudence; mais la diplomatie et la
singulire petite femme taient brouilles depuis trop longtemps pour se
rconcilier  si courte chance.

--Tu as grandi, fit-elle pour ne pas laisser tomber la conversation; tu
as maigri... tu as l'air horriblement srieux.

Madeleine sourit avec un peu de gne.

--On vieillit, dit-elle; mais toi, tu es superbe! jamais je ne t'ai vu
une mine pareille.

--Oh! moi, c'est une chance! Je ne me suis jamais si bien porte, c'est
vrai, et pourtant, c'est bien ennuyeux, va!

--De se bien porter?

--Non, ce bb qui va venir.

--Un bb? Oh! que tu dois tre contente! s'cria Madeleine, joyeuse.

--Moi? oh! pas du tout! C'est vieux jeu comme tout, ce que tu dis l, ma
chre enfant! Les bbs, a remonte  l'Empire,--au second, Monsieur,
Madame et Bb;--au premier aussi; seulement, dans ce temps-l, on les
appelait les dfenseurs de la patrie, et maintenant ce sont des petits
fin-de-sicle. Fin-de-sicle, tu sais ce que a veut dire?

--Non, avoua humblement Madeleine.

--Moi non plus. C'est un mot qu'on emploie  prsent; depuis le temps
que a dure, on peut esprer que a va bientt finir.

--Comment, reprit la jeune fille, tu n'es pas contente d'avoir un bb?

--Mais si, bien entendu; quand il sera l, ce sera trs bien: je lui
aurai des petites robes et des capotes... On en fait d'tourdissantes en
ce moment-ci. Mais, d'ici l, il y a encore de quoi s'ennuyer... pas
mal. Et puis, tu sais? nous dmnageons. Nous allons rue Fortuny.

--Tu quittes l'htel? demanda Madeleine avec un grand serrement de
coeur.

--Il le faut bien!

--C'est trop petit?

--Ce n'est pas cela; en sacrifiant le fumoir ou un des deux cabinets de
toilette, on aurait trs bien pu s'arranger; mais Ren ne veut pas...

Elle s'arrta maladroitement.

--A cause du mariage? demanda Madeleine, qui avait lgrement pli.

--Eh! mon Dieu! oui! Nous la verrons, tu comprends, on n'est pas
brouill pour cela... Et puis, vraiment, sacrifier le fumoir, c'tait
beaucoup demander  mon mari... Ma pauvre Madeleine!

Elle avait pass son bras sous celui de son amie et le serrait contre
elle de toute sa force; la jeune fille marchait, les yeux baisss,
silencieuse..

--Marguerite, fit-elle tout  coup, entrons dans les Tuileries et
causons: on ne nous drangera pas. Je vais envoyer Mlle Poulain faire
des emplettes; il ne fait pas trs froid: nous allons nous asseoir.
Veux-tu?

--Je veux bien! rpondit la jeune femme avec rsignation. Quoique cet
entretien menat d'tre terriblement mlancolique, elle ne pouvait
cependant pas s'y soustraire.

Cinq minutes aprs, elles taient assises sur deux chaises.

--Que dit-on de ce mariage? demanda Madeleine.

Ses lvres tremblaient, mais elle tait bien dcide  boire la coupe
jusqu' la lie.

--On dit,--on dit que c'est bte comme tout! rpliqua laconiquement Mme
Rodange.

--Mais blme-t-on beaucoup ma mre? insista son amie.

--Il y a du pour et du contre. Il y a des gens qui disent qu'on ne
comprend pas comment elle a pu vivre si longtemps avec un mari grincheux
comme ton pre: ce sont les hommes. Et d'autres qui trouvent qu'elle a
eu tort de s'en aller avec le mien: ce sont les femmes,--en gnral.
Voil!

--Et toi? demanda Madeleine, la tte baisse.

--Moi? Je trouve qu'elle aurait d rester chez elle, bien entendu, et
songer un peu  toi!

--Que dit-on de moi?

--On te plaint beaucoup, ma pauvre petite.

--Et... Et Henri? fit Madeleine sans oser la regarder.

--Il s'est conduit comme un homme. Il s'est mis  piocher, je ne sais
quoi; il travaille dix heures par jour. On ne le voit plus que le soir.

--Est-il bien? a-t-il l'air content?

--Il est bien; mais il n'a pas l'air content. Il n'y a vraiment pas de
quoi, tu sais! Ces mariages, sans noce, sans rien  l'glise, c'est trs
mal vu; sans doute, il y a des personnes  qui cela ne fait rien; mais
pour le monde, c'est gnant. Je grogne contre Bb; mais, au fond, je
trouve qu'il est venu bien  propos: il me dispensera de pas mal de
corves cet hiver. Et l'an prochain, c'est si loin! on oublie si vite!
Les gens se figureront que c'est arriv il y a dix ans!

--La vois-tu? demanda timidement Madeleine.

--Qui?

--Maman...

Marguerite posa affectueusement sa main sur celle de sa petite amie.

--Pardon, fit-elle, je suis une tourdie, mais je ne suis pas mchante:
ne crois pas que je l'aie fait exprs. Si je la vois? Non. Je l'ai vue
une fois, il y a quinze jours: mon pre m'a dit de lui faire une visite;
j'ai obi. Comme je vais cesser de me montrer, je ne serai pas force
d'en faire d'autres.

--Comment est-elle?

--Tu ne la vois donc pas?

Sur le signe ngatif de Madeleine, elle continua:

--Elle est plus jolie et plus frache que jamais. Une fracheur
invraisemblable, et, il n'y a pas  dire, ce n'est pas de la poudre ni
de la peinture: c'est de la vraie peau!

--Je le sais, fit Madeleine avec un sourire navr.

Elle songeait aux heures passes en admiration devant sa mre, l'hiver
prcdent, quelques mois  peine auparavant... Et maintenant elles
taient spares par l'infini!

Un mouvement de Mme Rodange avertit son amie que Mlle Poulain
rapparaissait sur la terrasse des Feuillants.

--Il va falloir nous sparer, dit-elle; quand nous reverrons-nous? Dieu
le sait! Ce qu'il y a de plus sot dans tout cela, Madelon, c'est de nous
avoir rendues trangres l'une  l'autre... Non, pas trangres, mais tu
comprends bien ce que je veux dire? J'aurais bien aim t'avoir pour
soeur, petite Madeleine. Tu ne vas pas pleurer, au moins?

--Je ne pleure gure! rpondit la jeune fille avec un sourire qui
n'tait ni triste ni rsign, mais empreint d'on ne sait quelle
confiance hroque.

--C'est vrai! Je ne t'ai jamais, mais jamais vue dans les larmes. Ce
n'est pas comme moi! Te rappelles-tu quels dluges? Enfin, est-ce donc
vrai que ce mariage est impossible?

--Mon pre le dit, rpliqua Madeleine de sa voix calme.

--Le fait est que, si quelqu'un doit le savoir... Et puis, vraiment, je
ne vois pas comment on pourrait... a ferait une drle de famille.
Allons, Madelon, au revoir... Dieu sait quand. Personne ne nous regarde?
Vite, embrassons-nous! C'est ridicule comme tout, mais c'est bien bon
tout de mme.

Elles s'embrassrent  deux reprises, coup sur coup, comme des
pensionnaires. Mlle Poulain tait encore  quelque distance.

--Je dirai  Henri que je t'ai vue, fit Marguerite, avec un petit
mouvement nerveux.

--Non, je t'en prie!

--Pourquoi?

--Je ne voudrais pas qu'il et de la peine  cause de moi...

--De la peine? Tu ne le connais pas! Il ne se consolera jamais, tu
l'entends bien, Madelon? Mais personne n'en saura rien, que moi, qui le
devine, et toi,  qui je le dis. Quand par hasard on prononce ton nom
devant lui, il a ici, vois-tu, dans la mchoire, un petit mouvement
nerveux qui dure un peu de temps... Il broie du noir, et il le broie
avec ses dents; mais il a l'air d'un homme qui travaille et qui ne
s'ennuie pas. Je ne lui croyais pas tant de caractre que a.

Mlle Poulain tait tout prs, cette fois, Madeleine n'eut rien 
rpondre. Elles se sparrent  l'anglaise, avec une poigne de main, et
sans plus rien se dire, elles remontrent l'escalier qui conduit  la
rue de la Paix. Le jour baissait dj, et le gaz, dans la rue de Rivoli,
formait  perte de vue un fil de perles d'or. Un passant qui la
regardait fit peur  Marguerite, qui se rapprocha de son amie.

--Viens-tu chez le ptissier, en face? dit-elle. Je meurs de faim.

--Non, merci, je rentre, fit Madeleine en souriant; sa compagne
d'enfance avait toujours tmoign une tendre inclination pour les petits
gteaux, vers la fin de l'aprs-midi.

--Moi aussi, ds que j'aurai trouv une voiture. Ce n'est pas une heure
pour tre seule,  pied dans les rues... Mais le ptissier sauve tout:
c'est un refuge et, au besoin, une contenance... Et puis, en face, il y
a l'htel Continental...

--Veux-tu que nous te reconduisions? fit Madeleine en hsitant.

Marguerite clata de rire.

--Me chaperonner? Toi, par-dessus le march! Ce serait trop comique!
Non, Madelon, tu peux m'abandonner  mes propres ressources!

Elle ouvrit la porte de la ptisserie; son amie put la voir, salue ds
son entre par toute une famille de connaissance, s'installer sur une
chaise, une assiette  la main, le plus confortablement du monde.




XIX

M. et Mme Chnerol venaient de terminer leur voyage de noces, un court
voyage d'une semaine, car la situation politique, trs tendue, n'tait
pas favorable aux longues absences. Une rception somptueuse, o tout
Paris fut invit, ouvrit une re de fte o les danseurs ne manqueraient
pas.

Il y a dans cette grande ville turbulente une quantit de gens qui
veulent s'amuser  tout prix, suffisante pour emplir la place du
Carrousel au moindre bruit de violons; ceux-l viendraient  coup sr et
ne s'en iraient que les chandelles souffles, pourvu qu'on leur offrt 
souper. C'est quelque chose comme le fond d'une tapisserie ou le
remplissage d'une caisse d'objets fragiles: c'est indispensable et cela
ne compte pas.

Chnerol, qui connaissait son monde; avait eu soin que le souper ft
servi  deux heures et demie du matin: c'est donc bien aprs trois
heures que Ren Rodange entra clans la chambre de sa femme, couche
depuis longtemps, mais qui l'attendait les yeux grands ouverts.

--Enfin! dit-elle, je pensais depuis une demi-heure que tu t'tais fait
faire un lit sur le billard de papa.

--On y serait trop mal! rpondit Ren avec ddain.

--Eh bien! voyons, parle donc! fit-elle en s'agitant nerveusement.

--Du calme! fit l'imperturbable Rodange.

D'ordinaire, cette recommandation, faisait sursauter Marguerite; cette
fois, l'effet en fut inattendu: elle s'allongea sans mot dire, joignit
les mains et regarda son mari d'un air interrogateur. Il ne put
s'empcher de rire.

--Faut-il que tu aies envie de savoir! dit-il.

--Naturellement, et je ne veux pas perdre de temps. Voyons, ne me
taquine pas, ou bien je m'endors sans vouloir t'entendre!

Ren s'assit dans un fauteuil, son claque  la main, et commena son
rcit. A la lueur tendre d'un flambeau  deux bougies, protg par un
double cran, son plastron blanc sur son habit noir lui donnait une
certaine ressemblance avec quelque oiseau exotique mal dfini, plican
ou pingouin, suivant le jeu des ombres.

--Trs belle, ta belle-mre...

--Je n'en veux pas pour belle-mre: appelle-la Mme Chnerol, fit
Marguerite en s'agitant.

--Ne remue pas. Mme Chnerol tait belle  miracle. Elle avait une robe
tonnante.

--Quelle couleur?

Ren fit un accent circonflexe de ses sourcils.

--Je me croyais connaisseur en ce qui est de la toilette des femmes,
mais, cette fois, je m'avoue vaincu! Impossible de dire la couleur.
C'est entre le vert, le bleu, le citron et le rose. Le couturier doit
avoir un nom pour a...

--C'est joli?'

--Dlicieux!

--J'en aurai une pareille, fit Marguerite avec un petit signe de tte
qui tait caractristique de ses grandes dcisions.

--Pour Bb?

--Pour notre premire soire aprs l'arrive de Bb.

--a ne sera plus de mode, fit observer philosophiquement Rodange; mais,
si tu y tiens, a m'est gal: je ne voudrais te contrarier pour rien au
monde, Marguerite.

--C'est bon! moque-toi de moi! Je te rattraperai. Continue.

--La robe tait dlicieuse; mais ce qui tait beaucoup plus dlicieux,
c'tait ce qui tait dedans, ce qui tait dehors aussi. Les paules, oh!
les paules! Sais-tu, Marguerite, qu'en voyant cela j'ai compris mon
beau-pre?

--Oh! s'cria Marguerite indigne, s'il est permis!...

--Tenons-nous tranquille. Je l'ai compris, jusqu'au mariage
exclusivement. Et puis, tu me demandes mon opinion, je te la donne;
prends-la comme je te la donne, avec sang-froid.

Elle eut envie de le battre, mais elle se mit  rire. Un sourire de
satisfaction effleura les lvres de Ren.

--Donc, trs belle, trs entoure, tu peux le penser. Pas mal de
curiosit,--pas de la plus discrte, peut-tre...

--Beaucoup d'hommes?

--Des hommes? C'en tait noir!

--Et des femmes?

--Moins. Il y en avait cependant, et mme de trs bien.

--Des personnages officiels?

--Certainement; ils sont partis de bonne heure, comme dans la chanson,
les uns avec leurs femmes et les autres tout seuls. A minuit, il n'y en
avait plus un.

--C'est grave, dis, Ren?

--Bah! la prochaine fois, il y en aura qui resteront; dans un an, tout
le monde soupera. On s'est amus, et, tu sais, c'est la grande affaire.

Marguerite restait proccupe.

--Et Henri?

--Henri? Parfait. Un peu ple; on aurait dit qu'il avait les yeux plus
foncs qu' l'ordinaire. Il a fait valser toutes les femmes avec un
dvouement que j'ai admir.

--Et que tu as partag?

--Moi? Marguerite, peux-tu penser! Dans l'tat o tu es, serait-ce
convenable?... Le cotillon tait trs bien. Pas trop de luxe,  cause du
monde un peu ml, mais du luxe autant qu'il en fallait. C'tait tout 
fait bien. Le souper aussi. Le Champagne frapp avec de la glace dedans
pour empcher les gens altrs de se griser... Cela arrive, tu sais!
tonnant, mon beau-pre! Il a pens  tout. Je l'ai reconnu jusque dans
les petites choses.

--Pas sa femme?

--Sa femme? Mais, Marguerite, c'est toi que je ne reconnais pas!
Qu'as-tu fait de ta pntration remarquable? Elle est sotte comme un
panier, Mme Chnerol! Ne t'en tais-tu donc jamais aperue?

--Comme un panier? interrogea la jeune femme en cherchant dans sa
mmoire. Oui, en effet... Mais, pour russir le coup qu'elle a fait, il
ne fallait pas tre si sotte!

--C'est un coup de chance. Elle est tombe sur Chnerol... Il a un vieux
fonds de sentimentalit, tu sais; il a t berc en province avec les
romances de Losa Puget. a, c'est fatal, vois-tu, il en reste toujours
quelque chose. Sans Losa Puget, elle n'aurait jamais obtenu le mariage.
Ainsi, moi, je suis un Parisien, un vrai...

--Et tu as t lev avec de l'Offenbach!

--Prcisment: c'est ce qui me sauve du sentimentalisme et du ridicule.

--Oh! fit Marguerite avec incrdulit. Passe pour le sentimentalisme,
mais...

--Ridicule, moi! quand donc? fit Ren, piqu.

--Tiens, maintenant, avec ton habit noir, n'as-tu pas de honte? Est-ce
que tous les gens srieux ne devraient pas tre couchs?

--Entendre, c'est obir. Bonsoir, ma mie Marguerite.

Il baisa la petite main qu'elle lui tendait, car c'tait au fond un
excellent garon et un trs bon mari, et se retira en fredonnant: Si le
roi m'avait donn...

--Enfin! pensa Marguerite en fermant les yeux pour s'endormir, le
premier pas est fait, et l'on dit qu'il n'y a que celui-l qui cote.
Mais je ne voudrais pas tre Mme Chnerol.

Aprs un instant de rflexions o le sommeil commenant creusait de
singulires lacunes, elle ajouta:

--Ni mon pauvre papa non plus.

Et elle s'endormit.




XX

Mme Chnerol ne se trouvait pas  plaindre; mais c'est son mari, qui
tait devenu singulirement nerveux, agac, sensible  maintes
picoteries que jadis il ne semblait pas ressentir.

Depuis le retour de Londres, pas un mot n'avait t chang entre Henri
et son pre au sujet de Villeroy ou de Madeleine. Ce silence tait pour
Chnerol un supplice bien cruel. Sa nature bon enfant le portait aux
confidences et rclamait l'change.

De plus, Henri, trait par lui presque autant en ami qu'en fils, tait
accoutum  lui parler  coeur ouvert. La bouche s'tait ferme; le
coeur aurait-il fait de mme? Chnerol n'osait pas chercher  le savoir.

Et Marguerite avait quitt l'htel. C'tait l une chose douloureuse
entre toutes.

Lorsqu'il s'tait fait construire cette somptueuse et trop vaste
demeure, Chnerol avait, d'un coup d'ongle, ray sur le plan toute une
srie de pices parfaitement fastueuses et inutiles.

--Cela, c'est le petit htel de ma fille, avait-il dit; je veux, quand
elle se mariera, qu'elle soit absolument chez elle, et qu'elle y soit
bien.

L'architecte tait un homme de got, et il avait carte blanche; il
construisit pour la future marie une vritable bonbonnire, o rien de
ce qui peut plaire ne fut oubli.

La bonbonnire tait vide maintenant. L'imperturbable Rodange avait, un
soir, annonc  son beau-pre, au cercle, entre une partie de billard et
une autre de cartes, que l'htel tait devenu trop petit et qu'il en
avait lou un, rue Fortuny.

--Mais pourquoi ne pas m'en avoir parl? commenait Chnerol, abasourdi.
En perant une porte, je vous aurais donn...

Il s'arrta devant le monocle de son gendre, froidement fix sur un
point loign de la paroi. Non, ce n'tait pas pour une porte ni pour
une chambre de plus ou de moins que Ren se rsignait  quitter ses
chres habitudes, que Marguerite s'en allait mettre au monde dans une
maison trangre l'enfant du sang des Chnerol...

--Faites comme vous voudrez, dit-il avec un geste de fausse insouciance:
rien ne vaut la libert d'agir  sa guise. Je ne vous gnais gure,
pourtant, ne put-il s'empcher d'ajouter avec une nuance de regret dans
la voix.

Sur-le-champ, son gendre lui parla d'un cheval sauteur d'obstacles
achet rcemment par un de leurs amis, et qui n'avait jamais voulu
sauter depuis qu'il avait chang de matre. Il ne fut plus question de
l'htel.

Mais, jour aprs jour, Chnerol, en sortant le matin, rencontra devant
sa porte soit une civire charge de tableaux, soit une voiture de
meubles; le dmnagement se faisait petit  petit, ainsi qu'il tait
rationnel et commode de l'effectuer. Ce furent autant d'pingles
enfonces dans le coeur du pre, qui n'en parla jamais.

Il aimait tendrement et avec orgueil cette gamine mal leve, ptillante
d'esprit et de drlerie, jolie  croquer, et avec cela parfois trs
sense. Quand la dernire voiture de dmnagement fut partie, un peu
aprs le petit coup qui emmenait la jeune femme vers son nouveau logis,
il sembla  Chnerol qu'un grand trou venait de se creuser dans sa vie.

Le concierge balayait sous le vestibule vitr commun aux deux entres,
pourchassant avec ardeur, sous l'oeil du matre, quelques brins de
paille obstins; Chnerol regarda la porte du petit htel, reste
bante, et, lentement, comme attir malgr lui, entra.

Les meubles enlevs avaient laiss sur les peintures, sur les murailles,
de grandes places plus claires ou plus sombres; la place des tableaux
tait reste marque sur les tentures; dans le salon, l'emplacement de
la chaise longue o Marguerite tait souvent tendue depuis quelque
temps se voyait au tapis, non encore dclou, plus fatigu  cet
endroit-l.

Chnerol s'arrta devant la chemine de marbre blanc, o une curieuse
guirlande de fleurs et d'amours grimpait des deux cts jusqu'au plafond
pour rejoindre la frise pareille qui courait autour de la muraille.
C'tait une de ses grandes folies, la dcoration de cette pice. Il
s'tait ruin en marbre blanc, disait Marguerite avant son mariage. Rien
ne lui avait paru trop cher, trop luxueux et trop lgant pour l'enfant
chrie. Du marbre blanc et du velours rose ple, c'tait une folie, en
effet; mais Marguerite tait si jolie dans ce cadre unique  Paris,
peut-tre au monde...

Elle tait partie; le marbre tait rest; malgr les instances de son
beau-pre, Gaston n'avait pas voulu emporter cette dcoration, qui,
disait-il en style d'huissier, faisait partie de l'immeuble. Que
ferait-on de l'immeuble  prsent? Le louer  des trangers? Le coeur de
Chnerol se soulevait de dgot  cette pense. Si Henri se mariait,
celui-l peut-tre voudrait l'habiter...

Henri ne songeait gure  se marier; trs assidu le matin  son cabinet
de travail, il passait souvent l'aprs-midi dans quelque bibliothque.

--Mais que pioches-tu donc comme cela? demandait le pre.

--J'ai des trous dans mon ducation: je les bouche, rpondait
vasivement le jeune homme.

Un jour, Chnerol rencontra dans son escalier un professeur d'italien.

--L'allemand et l'anglais ne te suffisaient donc pas? dit-il  son fils
en djeunant.

--Je veux savoir toutes les langues de l'Europe, rpliqua Henri sans le
regarder.

--Pour lire les auteurs dans l'original?

--Prcisment.

Tous deux clatrent de rire; mais ce rire tait forc, comme presque
toute la gaiet qu'ils se tmoignaient entre eux maintenant.

Lorsque Chnerol revint  Paris avec sa femme, m par une vague
apprhension, il entra dans la salle  manger un peu avant l'heure du
djeuner, le premier jour.

Son coeur se serra, et, pourtant, il en tait sur d'avance: la table ne
portait que deux couverts. Sur sa demande, il apprit que M. Henri tait
sorti et ne devait pas rentrer pour le djeuner.

Il ne rentra jamais plus pour le djeuner, M. Henri.

Son pre, le rencontrant dans la salle de billard un peu avant le dner,
le soir mme, lui dit simplement:

--Tu dnes avec nous?

--Si tu m'invites, rpondit le jeune homme, sans sourire.

Chnerol passa son bras sous celui de son fils et le serra contre sa
poitrine sans rien dire. mu, Henri se tourna vers lui; ils taient de
mme taille; silencieusement, il baisa la joue qui se trouvait prs de
la sienne, puis dtourna la tte.

Ils restrent ainsi un instant, se tenant le bras; puis leur treinte se
relcha, et ils parlrent de choses indiffrentes. Ce qu'ils avaient
souffert, pendant cette demi-minute, nul ne le sut jamais.

Henri devint l'hte intermittent de cette maison paternelle dont il
avait t l'me joyeuse. Mme Chnerol lui tmoignait la mme
bienveillance banale, dployait pour lui la mme grce enjoue que,
jadis, dans la maison de Villeroy. Par moments, il se demandait s'il ne
perdait pas la tte et s'il dnait chez son pre ou bien chez leur vieil
ami...

Hlas! la figure dlicate de Madeleine n'tait plus l,  sa gauche, o
il avait coutume de la voir, car on les mettait toujours ensemble, comme
des enfants, au bout de la table...

Trs peu de semaines de cette vie-l avaient suffi pour rendre Chnerol
impressionnable et susceptible. Lui dont la bonne humeur tait
proverbiale, il avait des accs de silence morose et des proccupations
bourrues.

--Ferait-il de mauvaises affaires? se demandaient en tremblant ceux qui
avaient imit ses oprations de bourse.

Non, le mal d'argent n'tait point celui dont souffrait Chnerol; cette
plaie-l n'est pas mortelle, dit un proverbe, et le mari de Clotilde
tait atteint dans sa vie intime la plus sacre.

Son mal cruel, c'est qu'il n'aimait plus Clotilde. Il l'avait dsire
ardemment, quand elle tait la femme de son ami; le flirt savant
organis par Mme Villeroy avait tenu en haleine cette passion toute
sensuelle, et le remords qui s'y mlait lui avait donn un air de
tendresse auquel il avait pu se mprendre.

Marguerite avait eu raison, dans son irrvrencieuse malice, de dire que
son pre avait t lev sous le rgime de la romance; malgr les cts
positifs et ralistes de sa nature, Chnerol avait un fonds de
romantisme avr, ou plutt un besoin de romanesque que sa vie avait mal
assouvi. C'est l ce qui l'avait fait se marier  vingt ans, et c'est l
ce qui,  quarante-cinq, venait de le prcipiter dans l'irrmdiable
folie de son second mariage.

Ds son arrive  Paris, au retour de leur quipe, il avait pu se
convaincre de ce qu'il avait entrevu ds la premire heure, pour ainsi
dire: d'abord, de la vilenie de son action et, ensuite, du nant de
cette passion soi-disant invincible. Mais l'esclandre tant devenu, en
quelque sorte, public, malgr toutes les prcautions qu'il croyait avoir
prises, il lui tait impossible de retourner en arrire, mme s'il l'et
voulu.

Chnerol avait de l'honneur; il se sentait engag jusqu'au bout
vis--vis de Clotilde: il l'pousa donc, mais, depuis bien des mois, il
avait cess de l'aimer. A peine tait-il touch, de temps en temps, par
la beaut incontestable de sa femme, qui s'panouissait de plus en plus;
comme une rose coupe  point et place dans un cristal de Bohme,
Clotilde,  l'htel Chnerol, fleurissait dans l'clat le plus
triomphant de son blouissante beaut.

Elle s'tait tablie dans sa nouvelle vie sans hsitation, sans trouble
apparent. Parfois, Chnerol s'tonnait de ce calme, et, parfois, il en
ressentait une sorte d'impatience. Quoi, pas de soucis, pas
d'inquitude? pas de doutes angoissants sur l'attitude du monde  son
gard?

Il n'avait pas dormi, lui, pendant les quelques nuits qui avaient
prcd leur premier bal, et elle n'avait jamais paru si repose.

--C'est une grce d'tat, se disait-il, non sans une secrte aigreur.
Cela fait sans doute partie de sa beaut! Elle est calme pour ne pas
avoir de rides!

C'tait une explication, mais elle n'tait point satisfaisante. Pas un
regret;--il n'tait pas question de remords; Clotilde, videmment,
n'tait pas organise pour ressentir ce genre d'motion. Mais pas un
regret pour sa fille, qu'elle n'avait plus revue, qu'elle ne reverrait
peut-tre jamais? Brutalement, un jour, Chnerol jeta le nom de
Madeleine dans un de leurs entretiens, courts et insignifiants. Clotilde
le regarda d'un air interrogateur.

--Vous l'avez vue? dit-elle.

--Non, et j'en suis bien fch! C'est une brave et loyale enfant que
j'aime de tout mon coeur. Nous sommes trs coupables envers elle,
Clotilde; nous lui avons fait beaucoup de mal...

--Nous? Pas le moins du monde, mon ami! rtorqua Mme Chnerol. Sans
l'inconcevable enttement de son pre, ne serait-elle pas maintenant la
femme de Henri? Son pre seul est  blmer, et je le trouve inexcusable.

D'un mouvement emport, Chnerol avait gagn la porte; il se ravisa et
revint  sa femme. Sans rien dire, il lui prit la main, qu'il baisa,
puis sortit avec plus de calme. tait-ce bien la faute de Clotilde si
elle raisonnait ainsi, et la nature, en la faisant si belle,
n'avait-elle pas jug  propos de lui refuser d'autres dons?

C'est de la sorte que, sur le tard, Chnerol apprit une philosophie
dont, jusqu'alors, il ne s'tait pas dout.




XXI

--Papa! regarde-la... elle te ressemble, c'est positif! C'est mme
prodigieux comme elle te ressemble!

Chnerol, pench sur la petite face, rouge et plisse, tout embguine
de dentelles, y cherchait une ressemblance avec sa propre figure et,
tout dsireux qu'il ft de l'y constater, n'arrivait pas  s'en
convaincre.

--Comment, tu ne vois pas? insista Marguerite; la bouche et le menton,
c'est tout  fait toi! Petite fille, faites la grimace  votre
grand-pre: il se conduit trs mal avec vous; il renie son sang.

L'enfant excuta, en effet, une grimace si drle et si prolonge que
Chnerol, terrifi  l'ide de l'entendre crier, la remit aux mains de
sa nourrice. Il vint s'asseoir prs du lit de sa fille, mu, content,
intimement boulevers d'une joie que, depuis bien longtemps, il n'avait
pas ressentie.

Elle le regardait avec de bons yeux, sa Marguerite, comme autrefois,
dans ses petites maladies d'enfant, lorsqu'il trouvait moyen, si absorb
qu'il fut par les exigences de sa vie, de venir lui donner les potions
qu'elle ne voulait prendre que de sa main. Les dtails comiques et
touchants de l'enfance revenaient  l'esprit du pre et de la fille
pendant qu'ils savouraient la douceur de ce moment paisible: c'tait
comme un arrt dans la vie tourmente de Chnerol, et ce repos lui
semblait dlicieux.

--Que tu es gentil d'tre venu comme cela, tout de suite! fit-elle, avec
un brillant humide dans ses yeux rieurs. Sais-tu qu'il n'est pas huit
heures du matin? Je t'ai fait rveiller de bien bonne heure; mais une
fois n'est pas coutume!

--Je ne dormais pas, rpondit Chnerol.

Il n'ajouta pas que, depuis trois nuits, dans l'attente de ce coup de
sonnette, il n'avait pas ferm l'oeil. Ah! pourquoi n'tait-elle pas
reste sous son toit! C'et t si bon d'entrer  toute heure! Ici,
c'est presque en tranger qu'il se prsentait...

--Mon mari dort, reprit la jeune femme. Le pauvre garon, il n'en
pouvait plus de fatigue! A cinq heures, quand tout a t fini, je l'ai
envoy se coucher,--et je t'ai fait prvenir. Seulement, tu vas t'en
aller, papa, parce qu'il ne faut pas que j'aie la fivre; je n'ai pas
encore dormi... Je n'aurais pas pu dormir avant de t'avoir vu.

Profondment touch, Chnerol mit un baiser sur le front de sa fille,
qui le lui rendit sur la joue.

--Tu diras  Henri de venir me voir, n'est-ce pas? Je l'attends avec
impatience; il faut qu'il embrasse sa nice. Ah! et puis, pre,
coute... Tiens, donne-moi mon buvard, qui est rest l, sur la table,
hier soir...

--Tu ne vas pas crire? fit le pre, inquiet.

--Non, non, un mot seulement. Vite, un crayon, une feuille de papier,
une enveloppe. Tiens le buvard pendant que j'crirai.

Peu rassur, mais sans rsistance, Chnerol obit: Marguerite griffonna
cinq mots, puis crivit un nom et laissa son pre enfermer le billet
dans l'enveloppe.

--L, et maintenant, fais porter cela, dit-elle en retombant sur son
oreiller, toute rose de l'effort et souriante.

--Tu ne pouvais pas me dicter? demanda Chnerol. C'est donc bien
mystrieux?

--Toi? impossible! Et je ne veux pas le demander  Ren.

Machinalement, Chnerol regarda le nom et fit un brusque mouvement.

--Madeleine? Tu l'as donc revue?

--Il y a plus de trois mois; j'ai mme t bien sotte, ce jour-l; j'ai
parl comme une nigaude. Je veux la voir; j'ai quelque chose  lui dire.
Penses-tu que son pre lui permette de venir?

--Je... je suppose, fit Chnerol, en hsitant. Aprs tout, depuis que sa
fille n'habitait plus chez lui, les obstacles n'avaient-ils pas diminu
de beaucoup? Allons, je m'en vais; je reviendrai ce soir.

--C'est cela, et dis  la garde qu'on m'amne Madeleine ds qu'elle
viendra, sans la faire attendre. Au revoir, papa, tu es un ange!

Elle lui jeta un baiser, avec un petit signe de tte tellement semblable
 ceux de la fillette d'autrefois, qu'il sortit tout troubl et ne
retrouva pleine possession de lui-mme qu'en rentrant chez lui, o
l'attendait son repas du matin.

Madeleine prparait le th de Villeroy lorsque la lettre de Marguerite
lui fut remise. Ne reconnaissant pas l'criture, elle la mit de ct et
ne l'ouvrit qu'aprs avoir servi son pre.

--Oh! fit-elle en rougissant de plaisir, Marguerite a une petite fille,
et elle me prie d'aller la voir.

--Qui? demanda distraitement son pre.

--Marguerite Rodange.

Elle s'arrta court, effraye, et regarda Villeroy. Il avait pos sa
tasse sur la table, sans doute parce que sa main tremblait. Un silence
se fit.

--Elle te demande d'aller la voir? A l'htel?... Une indignation
contenue faisait vibrer la voix du vieil homme.

--Elle demeure rue Fortuny depuis deux mois. Tu ne le savais pas?

--Non... Et toi, comment le sais-tu?

--Je l'avais rencontre, en octobre: elle me l'avait dit.

Le silence retomba dans la salle  manger, mal claire par un jour
blafard d'hiver.

--Elle demande  te voir? fit le pre gravement.

--Oui, papa; mais tu comprends que...

Elle s'arrta, ne sachant comment achever sa phrase.

--Cela te ferait-il plaisir?

--Oh! tant de plaisir! Mais je ne voudrais pas te causer de peine ou
seulement d'ennui...

Il approuva de la tte. Pauvre Madeleine, depuis un an, ne vivait-elle
pas tout enveloppe en lui, proccupe de lui seul, dvoue comme
personne?... Et Marguerite avait t son unique amie.

La pense de cette petite fille, ne le jour mme, voqua chez Villeroy
le souvenir de la naissance de Madeleine, si dlicate et si tendre
aussi. L'image de cette enfant  peine close  la vie tait faite pour
apaiser toutes les colres, calmer tous les orages.

--Eh bien! dit-il  Madeleine, tu peux aller la voir; mais une fois
seulement et quand il n'y aura personne avec elle. S'il y avait
quelqu'un, tu n'entrerais pas. Tu me comprends?

--Oui, pre, et je te remercie, fit-elle en l'embrassant. Quand
pourrais-je y aller?

--Demain, si tu veux, dans l'aprs-midi; je suppose que sa famille la
voit le matin.

Ils n'changrent plus une parole  ce sujet. Le lendemain, vers deux
heures, Madeleine sortit avec Mlle Poulain, aprs avoir embrass son
pre, qui ne lui fit pas de questions.




XXII

Madeleine aurait voulu prolonger toujours le chemin qui la conduisait
chez son amie; le grand dsir inquiet qu'elle prouvait de la revoir
tait ml d'une sorte de crainte dlicieuse, qui lui coupait lgrement
la respiration. Quelque chose l'avertissait que sa visite dans cette
maison ne saurait se passer sans aventure imprvue: tant de
circonstances diverses pouvaient se prsenter! Elle le souhaitait un peu
et elle en avait trs peur.

Depuis la soire de Londres o, son pre lui avait fait part de la
demande de Henri, la jeune fille avait vcu dans une sorte de
claustration morale dont il lui semblait sortir pour la premire fois.
Dans cette me trs jeune et trs tendre, la ruine du foyer avait
produit une commotion dont elle ne s'tait pas encore remise; la
dmarche de son ami d'enfance lui avait caus une joie profonde, trs
peu mle d'amertume, en ralit.

A seize ou dix-sept ans, l'amour n'apparat pas en matre de la vie,
comme il le fera plus tard,  moins que ce ne soit chez une jeune fille
particulirement prcoce ou naturellement sensuelle. Il vient en
visiteur presque mystique: tel l'ange Gabriel apparut  Marie.
Descendant avec douceur dans cette me frache, il y rpand une clart
pour ainsi dire lunaire; plus tard, un autre amour pourra la brler des
ardeurs du midi;  cette heure, toute de grce, il n'apporte que des
motions pures. Aussi la jeune fille qui n'a encore got  aucun des
poisons savoureux de l'existence subit-elle cette influence avec une
sorte de surprise recueillie; elle s'coute aimer; n'ayant encore appris
 rien exiger de son visiteur cleste, elle se contente de peu, et
parfois mme s'endort dans son rve, ne souhaitant pas qu'il devienne
jamais une ralit.

Madeleine avait tendrement aim son ami de toute la vie; le jour o il
lui avait promis la fin de sa misre morale, elle avait ouvert son coeur
 cette parole de consolation. Elle n'avait pas t au del. Sa
vritable innocence ne lui avait fait entrevoir aucun des obstacles qui
s'opposeraient  ce mariage; elle y avait cru comme les fidles croient
 l'vangile.

Henri tait venu, il avait accompli sa promesse. Elle lui en savait gr;
elle le trouvait noble et gnreux d'tre venu la chercher dans la
solitude, dans l'exil, dans cette sorte de honte mal dfinie qu'elle
ressentait dsormais  la pense de sa mre.

Villeroy avait dclar le mariage impossible: elle s'tait bravement
rsigne, sans arrire-pense de blme pour ce pre intransigeant. Elle
ne pouvait pas pouser le fils de Chnerol; c'tait la faute de sa mre.
Sa honte mal dfinie prenait une forme plus solide; en effet, c'tait un
grand malheur, une grande piti que sa mre, autrefois adore, ft en
butte  des jugements svres,  des propos dnigrants; elle devinait
que leur nom tait dans toutes les bouches; elle en souffrait, parfois
jusqu' la torture; elle n'osait pas,  certains jours, se montrer dans
la rue, de peur qu'un passant pt dire  un autre:

--Tiens, voil la fille de Mme Villeroy... Chnerol... tu sais?

Tout regard un peu accus la faisait rougir et presser le pas. Et les
regards n'taient pas rares, car, autrefois jolie, Madeleine devenait
exquise, et ses fins cheveux argentins, qu'elle essayait vainement
d'assagir en torsades serres, faisaient, en dpit d'elle,  son visage
nacr une incomparable aurole. Elle ne rvait plus que de quitter
Paris, de s'enfuir avec son pre dans quelque endroit perdu o personne
ne les connatrait; si elle l'avait os, elle aurait demand  Villeroy
d'inscrire un autre nom sur les registres d'htel, quand ils
voyageaient.

Elle n'avait fait aucune visite, recherch aucune ancienne relation.
Deux ou trois parentes plus ou moins loignes s'taient offertes pour
la chaperonner: elle avait dclin les propositions, prfrant sortir
avec la vieille Mlle Poulain, qui, depuis des annes, la conduisait 
ses cours.

--Mais tu n'iras pas dans le monde avec Mlle Poulain?

--Je n'irai dans le monde avec personne.

Et, vraiment, personne ne l'avait vue. Son pre continuait  recevoir
ses amis, politiques et autres; il dnait de temps en temps chez
quelqu'un d'entre eux, veuf ou clibataire; mais il n'avait plus paru 
aucun dner priv, et n'avait invit que dans l'intimit la plus stricte
un ou deux  la fois tout au plus de ceux qui lui tenaient au coeur.

Cette visite  Marguerite tait donc pour Madeleine une sorte de rentre
dans la vie sociale, et, sans se l'expliquer  elle-mme, elle
ressentait un peu de fivre joyeuse. Elle s'arrta le coeur battant
devant le petit htel; elle le connaissait bien: depuis deux mois, au
cours de ses promenades, elle tait passe devant dix fois.

En pressant le bouton du timbre, elle prouvait au coeur l'motion d'une
femme qui va  son premier rendez-vous. A sa question, le valet de
chambre ayant rpondu que madame tait seule et avait donn ordre de
recevoir mademoiselle ds que mademoiselle se prsenterait, Madeleine
sentit le poids qui l'oppressait disparatre de ses paules. Tout allait
donc  son gr? Depuis bien longtemps, elle n'avait prouv d'impression
analogue.

--Te voil enfin! fit Marguerite en l'apercevant. Madeleine n'osait pas
aller l'embrasser: elle n'tait jamais entre dans la chambre d'une si
jeune maman; son amie lui fit signe, et elles changrent un gros baiser
de pensionnaires.

--Assieds-toi et ne dis rien, fit Mme Rodange. Nounou va te montrer le
trsor.

Le trsor fut en effet prsent aux yeux gourmands de Madeleine, qui
avait une envie folle de l'embrasser, mais qui n'osait seulement
respirer.

--La voil, notre fille! N'est-ce pas qu'elle est belle?

Madeleine rpondit oui, avec une sincrit complte; la pouponne et t
dix fois plus rouge, plus ride, plus rechigne, qu'elle ne l'en et pas
moins considre comme une merveille.

--Nounou, dit Marguerite, mettez la petite sur les genoux de
mademoiselle et allez voir s'il n'y a pas de lettres pour moi.

La monumentale nourrice, carre depuis l'encolure jusqu'au bas de ses
jupes, sortit avec la majest d'un lphant qui se dplace.

--Quelle cathdrale, n'est-ce pas? fit la jeune mre en pouffant de
rire. Quand elle porte ma fille, j'ai peine  tenir mon srieux: on
dirait une gante flamande. Tu sais, ces grands bonshommes aussi hauts
que des maisons, qu'ils promnent dans les rues? Et la mignonne ne
semble pas, dans ses bras normes, plus grosse qu'une petite baigneuse
en porcelaine.

Madeleine souriait, regardant le petit paquet de broderies endormi sur
ses genoux.

--Tu peux l'embrasser, va, elle ne se rveillera pas: c'est la sagesse
en personne, une toute petite sagesse... tout ce que j'avais de sagesse
en moi, enfin...

Elle soupira lgrement et resta un instant pensive. La respiration
presque insensible de l'enfant rythmait pour Madeleine les secondes de
ce silence dlicieux. Elle se pencha enfin sur la petite face placide et
l'effleura de ses lvres dlicates.

--Je tenais  te voir, reprit la jeune maman, d'abord parce que je
t'aime. Mais il y avait autre chose... Te rappelles-tu les sottises que
je t'ai dbites quand nous nous sommes rencontres avenue de l'Opra?

--Tu ne m'as pas dbit de sottises, commenait Madeleine...

--Si, je t'en ai dbit, et d'normes; ne me contrarie pas, a me
rendrait malade. Je t'ai dit que a m'ennuyait d'avoir un bb; ce qu'il
y a de pire, c'est que c'tait vrai! a m'ennuyait positivement, et a
m'a ennuye jusqu' avant-hier soir... Et puis, quand j'ai senti que la
chrie arrivait... tu ne peux pas te figurer comme cela a chang ma
manire de voir! Et je voulais te dire que je n'tais qu'une sotte, et
que c'est un grand bonheur, et que je suis trs, trs contente!

--Je savais bien que ce serait comme cela! fit lentement Madeleine.

--Comment, je ne t'avais pas scandalise?

--Pas du tout. Je te connais bien; trs souvent, tu dis des choses que
tu ne penses pas au fond, et tu ne sais pas toi-mme que tu ne les
penses pas; mais je ne m'y suis jamais trompe.

--Voyez-vous, cette Minerve! fit Mme Rodange, merveille. Eh bien!
puisque je ne peux te rien cacher, ma confession est faite.

Elles restrent longtemps sans se parler, se souriant seulement de temps
en temps. Madeleine avait pris sur son doigt une des petites mains
rouges de l'enfant, qui la serrait de toutes ses forces, et elle riait
doucement de tant d'nergie chez un si petit tre.

La nourrice reparut, avec des lettres sur un plateau.

--Lis-les-moi, dit Marguerite  son amie. On ne me permet pas de remuer,
et si tu savais comme c'est fatigant de ne pas pouvoir bouger!

Docilement, Madeleine ouvrit les enveloppes les unes aprs les autres.
C'taient des mots de bienvenue sur des cartes, pour la plupart.

--Quelle corve! murmura Mme Rodange quand ce fut fini. Et penser qu'il
faudra encore remercier! Mon pauvre mari gagne sa vie  prsent.

Madeleine la regardait sans comprendre.

--Oui, il gagne sa vie comme un proltaire! Ou un secrtaire! Il crit
des cartes et des bouts de lettre pendant au moins quatre heures par
jour. Et il a horreur de a! Je le plains, mais je crois que a va lui
former beaucoup le caractre. En gnral, il a beaucoup gagn, en ces
derniers temps.

Madeleine se leva; la nourrice avait remis la fillette dans son berceau,
et l'espce d'ennui qui accompagne les visites aux malades commenait 
planer dans la chambre.

--Tu reviendras? fit Marguerite en la retenant par la main.

--Je ne sais pas... Mais je suis bien contente de ce que tu m'as dit. Au
revoir, ma chrie.

Elles s'embrassrent, puis Madeleine jeta un dernier regard au berceau
et se dirigea vers le seuil; un secret dsappointement l'attristait 
son insu: rien n'tait arriv, aprs tout!

La porte s'ouvrit, et la femme de chambre annona du dehors:

--M. Henri Chnerol.

Madeleine s'arrta, frappe d'un grand coup au coeur Comme elle
l'aimait, mon Dieu! comme elle l'aimait! Et, tout  l'heure, encore,
elle n'en savait rien, tant elle s'tait habitue  vivre sans lui!

Henri entra, cherchant des yeux le visage de sa soeur, si bien que,
d'abord, il ne reconnut pas Madeleine. Elle tait reste immobile,
n'osant reculer et ne voulant pas sortir sans qu'il l'et au moins vue.
Elle n'avait pas cherch cette joie-l; elle pouvait bien en jouir,
puisque le destin la lui envoyait!

--Henri, dit Marguerite, c'est Madeleine...

--Madeleine! fit-il en se retournant brusquement.

La nourrice regardait de ses gros yeux ronds de bte placide ces belles
gens du monde qui avaient de si drles de faons. Dans son pays, on ne
faisait point tant de crmonies pour se dire bonjour!

La prsence de cette femme et la crainte de causer de l'motion 
Marguerite paralysaient le jeune homme au point de l'empcher de parler;
mais ses yeux n'avaient pas quitt ceux de sa petite amie, qui le
laissait y lire toute son me, sans rougeur et sans arrire-pense.

--Nounou, mon bouillon! dit imprativement Marguerite.

La nourrice disparut. Henri prit Madeleine par la main et la ramena vers
sa soeur.

--Madeleine, dit-il, quoiqu'il regardt Mme Rodange, votre pre vous a
dit ce que j'tais venu faire  Londres?

Elle inclina la tte  plusieurs reprises sans cesser de le regarder.

--Eh bien! ce que je voulais ce jour-l, je le veux encore et je le
voudrai toujours. Et vous?

--Je veux ce que voudra mon pre, dit Madeleine sans trouble et sans
hsitation.

Tant de fois elle avait pens  la possibilit de cette rencontre; elle
avait si bien devin ce qu'il lui dirait que ses rponses taient toutes
prtes.

--Il est triste, continua-t-elle, il serait seul; je ne veux le
chagriner d'aucune faon. Mais je vous remercie, Henri, et je suis bien
heureuse de vous avoir rencontr.

--Cela veut-il dire que vous m'aimez? demanda-t-il.

--Je n'aimerai jamais que vous! rpondit-elle avec cette grce
mlancolique qui tait chez elle un attrait suprme.

La porte s'ouvrait: on voyait apparatre sur un plateau une assiette
couronne d'un bol de porcelaine.

--Adieu! fit Madeleine en retirant sa main de celle de Henri. Je m'en
vais le coeur content. Adieu, mes chers amis.

Elle glissa hors de la chambre si lgrement qu'ils eurent la notion de
son dpart seulement aprs qu'elle tait dj au bas de l'escalier. Dans
le petit salon d'attente, elle retrouva Mlle Poulain et l'entrana au
dehors avec plus de vivacit qu'elle n'en dployait de coutume.

Comme elle tournait le coin de la rue, un coup venait  sa rencontre;
machinalement, elle regarda, et un grand frisson la cloua sur place.

--Oh! Madeleine, fit Mlle Poulain tout bas, c'est votre mre! Qu'elle
est change!

C'tait Mme Chnerol, en effet. Le cocher tournait avec prcaution, la
rue tant embarrasse. Madeleine put voir tout  son aise le visage
autrefois ador de sa jolie maman. Elle tait change, en effet, la
belle Mme Chnerol, et pourtant, on la proclamait plus belle que jamais.
Sa beaut n'tait plus celle qui avait charm les yeux de l'enfant et de
l'honnte chaperon, tranquille et repose dans son placide gosme. Le
semblant de passion prouv pour Chnerol, les petites difficults
matrielles d'un divorce et l'panouissement des convoitises au milieu
d'un luxe recherch avaient donn au visage de l'ex-madame Villeroy une
expression plus hardie, plus altire, plus matrielle. Madeleine
n'aimait pas cette mre-l, mais pas du tout! Qu'tait devenue l'autre,
celle qui s'habillait le soir devant la grande armoire  glace en
causant avec sa fillette?

Les chevaux reprirent le trot, et l'apparition s'vanouit. Madeleine et
Mlle Poulain continurent leur route; mais la joie apporte par Henri au
coeur de sa petite amie avait disparu dans le trouble douloureux de
cette nouvelle rencontre.




XXIII

--Vous voyez souvent Madeleine? demanda  Mme Chnerol une des amies
qu'elle visitait le plus frquemment.

C'tait une belle personne d'ge moyen, de vie rgulire sans qu'on pt
la qualifier d'exemplaire, une de ces femmes dont on a parl, mais dont
rien n'a jamais prouv la faute. Contrairement  la plupart de ses
semblables, en vieillissant elle avait pris des vues trs larges; son
aphorisme prfr tait qu'on a droit  l'indulgence, comme on a droit 
la lumire; avec cela, maintenant, veuve et trs correcte dans ses
relations, mais ayant pour principe que la passion justifie tout, pourvu
que le mariage vienne justifier la passion. Clotilde avait trouv en
elle un bon combattant, toujours prt  la dfendre.

--Madeleine? rpondit Mme Chnerol; mais je ne la vois pas! Son pre me
l'a refuse une fois pour toutes.

--Ce n'est pas possible? Le divorce a pourtant t prononc contre lui?

--Bien entendu, rpondit la divorce; mais on prend les arrangements
qu'on veut... M. Villeroy a abus de mon inexprience; j'ai nglig de
rien stipuler, pensant qu'on ne pouvait pas refuser  une mre de voir
son enfant... et,  prsent, sous prtexte qu'il n'y a rien d'crit, il
ne permet pas  Madeleine de venir me voir. Je pourrais sans doute aller
chez elle; mais elle est chez lui, et M. Chnerol n'y consentirait pas.

Clotilde avait fourni ces explications passablement embrouilles sur un
ton navr qui leur donnait presque une apparence de solidit. Son amie
rflchit un instant; puis une ide lumineuse lui vint:

--Pourquoi ne demandez-vous pas  la voir chez une tierce personne? Ce
serait irrprochable. Je vous offre ma maison si vous voulez.

--Que vous tes bonne! fit Mme Chnerol avec son plus dlicieux sourire,
en pestant intrieurement contre l'officieuse.

--Eh bien! c'est entendu: prenez vos arrangements; vous n'aurez qu' me
prvenir la veille, et je serai tout  votre disposition. Pauvre amie,
vous avez d bien souffrir de cette sparation! Et Madeleine! Elle vous
adorait!

--Oh! oui, la chre mignonne, nous nous aimions tendrement, dit
Clotilde. Il y a dans la vie des situations bien douloureuses, je vous
assure! Je vous remercie de tout mon coeur de votre obligeante bont.

Une visiteuse se prsenta fort  propos pour interrompre cet entretien
prilleux, et Mme Chnerol se retira, toute en grce et en sourires.

Pendant que ses chevaux la tranaient vers un autre jour, elle se
demandait comment sortir de l'embarras o venait de la plonger son
aimable amie. Dj plus d'une fois, on s'tait discrtement tonn
autour d'elle de ne jamais l'entendre parler de sa fille, et sa
conscience tait un peu sensible  cet endroit-l. Elle songea donc 
Madeleine pendant dix minutes avec un vritable attendrissement. Au
fond, le moyen le plus simple, celui qui arrangerait tout, ce serait que
Villeroy permt  Madeleine d'accepter la proposition de Mme Aubry. Mais
il tait si entt! Pourrait-elle lui faire entendre raison?

--Il faudrait que la proposition vnt de Madeleine elle-mme,
pensa-t-elle.

Villeroy avait dfendu  Clotilde de chercher  revoir sa fille; mais il
ne lui avait pas dfendu de lui crire. Peut-tre n'y avait-il pas
song; peut-tre n'avait-il pas voulu fermer brutalement toute
communication possible entre la mre et l'enfant.

Ni l'une ni l'autre n'avaient abus de cette latitude. De temps en
temps, Clotilde avait envoy  sa fille un mot affectueux, et Madeleine
lui avait rpondu tant que le mariage avec Chnerol n'avait pas t
accompli. Depuis ce jour, elles n'avaient plus chang un mot, Clotilde,
parce qu'elle se sentait gne, et Madeleine, par haine du nom nouveau
qu'elle et d crire sur l'enveloppe.

--Il faut que Madeleine demande  me voir! se disait Clotilde tout le
long du chemin, en rentrant chez elle pour le dner. Dans l'ombre du
coup, elle se rappelait ses retours au logis de Villeroy, lorsque sa
fille l'attendait pour la voir s'habiller. C'tait bien gentil
pourtant!... Qu'elle tait mignonne, cette Madeleine, et comme elle
aimait sa maman!

--Elle sera bien contente de me revoir! pensa Mme Chnerol, qui avait
totalement oubli la douloureuse tension de leurs dernires journes
d'preuve.

Pleine de cette ide,  peine avaient-ils quitt la table, aprs dner,
qu'elle expliqua son nouveau projet  Chnerol.

--Vous comprenez, mon ami, il est ncessaire que nous nous voyions,
Madeleine et moi. D'abord, la pauvre enfant a besoin de ma tendresse et
de mes conseils, et puis...

Chnerol l'coutait, surpris. D'ordinaire, elle ludait toute allusion 
sa fille: que s'tait-il pass de nouveau?

Clotilde tait ruse; mais Chnerol tait plus fort qu'elle  ce jeu-l:
en moins d'une demi-heure, en l'interrogeant adroitement, il avait connu
l'emploi de sa journe et reconstruit  peu prs ce qui avait t dit au
sujet de Madeleine.

D'abord, droute par les questions, Mme Chnerol tait revenue  son
ide et s'apprtait  la prsenter  son mari sous un nouveau jour,
lorsqu'il l'arrta.

--On vous a dit qu'il fallait revoir Madeleine? fit-il, un peu moins
calme intrieurement qu'il ne l'et souhait.

--Mais, mon ami, certainement; il ne peut y avoir qu'un avis l-dessus.

--Vous avez t mal conseille, reprit-il, en matrisant sa voix de son
mieux. Pour l'amour de votre fille, laissez-la en repos. Laissez-la 
son pre, ne troublez pas imprudemment la tranquillit qu'ils ont
peut-tre acquise, les malheureux!

Mme Chnerol leva sur son mari ses beaux yeux tonns.

--Comment, mon ami, c'est vous qui plaignez?

--Villeroy? fit-il, prt  clater. Oui, je le plains! J'ai toujours eu
pour lui un sentiment de respect profond, un regret amer de l'avoir
offens. Je considre Madeleine comme une victime de... de notre faute;
je donnerais dix ans de ma vie--et bien davantage--pour qu'elle ft
heureuse.

Laissez-les oublier, s'ils le peuvent; ne les troublez pas dans la paix,
s'ils l'ont obtenue!

L'entre de la Tarasque en chair et en os n'et pas plus profondment
boulevers Mme Chnerol que cette sortie de son mari. Comme toutes les
personnes enttes, elle se figura qu'en faisant un dtour elle
russirait mieux.

--Ils sont  plaindre, soit, si telle est votre opinion, dit-elle; mais
moi, Georges, ne pensez-vous pas que je mrite aussi quelque piti?
Pendant plus de seize ans, j'ai soign et chri ma fille; je l'aime,
enfin, et me voici prive de sa tendresse.

Chnerol, outr, se leva.

--Si vous l'aimiez, il ne fallait pas la quitter, fit-il... Je vous
demande pardon, Clotilde; vous me faites dire des choses que je suis le
premier  trouver monstrueuses! Mais il y aurait quelque chose de plus
monstrueux encore: ce serait, pour votre satisfaction personnelle, de
toucher en quoi que ce soit au repos de votre fille et de son pre. Si
je vous ai blesse, je vous en fais mes excuses. Ne reparlons plus de
cela, je vous en prie, une fois pour toutes.

Il sortit, mcontent de sa femme et de lui-mme. Le remords qu'il
voulait touffer surgirait donc toujours? La ple figure de Villeroy, le
joli visage attrist de Madeleine hantaient ses nuits, quoi qu'il fit;
allait-il maintenant tre oblig de s'occuper non plus de leur image,
mais d'eux-mmes, pour les protger contre les entreprises de Clotilde?
Il la savait capable d'agir secrtement, et cette pense lui tait
insupportable.

Dans son embarras, il rsolut de consulter Henri. Jadis, c'tait son
fils qui venait demander ses avis; mais les choses taient changes: le
jeune homme montait bien rarement  l'appartement de son pre, et
seulement lorsque le soin matriel des affaires l'y contraignait.

Quoiqu'il ft plus de neuf heures du soir, Henri travaillait  son
bureau, et rien n'annonait qu'il dt sortir.

--Je ne te drange pas? fit le pre en ouvrant la porte.

Surpris et content, mais un peu inquiet, car il redoutait toujours on ne
sait quel malheur imprvu, Henri se hta d'avancer un fauteuil.

--Tu travailles donc toujours? dit Chnerol en regardant une pile de
gros bouquins amoncels sur la table.

--Toujours! rpondit le jeune homme avec une feinte gaiet. Tu as bien
travaill, toi, pre! Pourquoi ne ferais-je pas de mme?

--Oh! moi, ce n'tait pas la mme chose: j'difiais ma fortune, et la
tienne est faite.

--Je cultive mon intelligence, rpliqua vasivement Henri. Tu me veux
quelque chose, pre?

--Oui...

Chnerol hsita: chez son fils, n'allait-il pas rveiller aussi un
souvenir douloureux, peut-tre endormi? Cependant il ne pouvait
interroger nul autre.

--Sais-tu comment on va chez Villeroy? demanda-t-il en prononant ce nom
avec une sorte de honte.

--On va bien, autant que je puis le supposer, fit Henri, de plus en plus
surpris.

--Tu ne les vois pas?

La voix de Chnerol avait des inflexions humbles et pleines de
confusion.

--J'ai rencontr Madeleine chez ma soeur, une fois, il y a environ six
semaines.

--Ah! Elle tait bien?

--Trs bien.

Un silence se fit; Chnerol ne savait quoi dire.

--Alors, reprit-il, tu penses qu'elle et son pre vont bien?...

--Mais oui; pourquoi? Leur est-il arriv quelque chose?

--Non...

Prenant son parti, il ajouta brusquement:

--Quelqu'un a mis dans la tte de ma femme de revoir sa fille...

--Ah! par exemple, non! s'cria Henri en se levant avec violence.

Il se rassit aussitt.

--Je te demande pardon, pre, mais tu m'as pris par surprise.

--Je suis venu te dire prcisment que je ne le souhaite pas, pas plus
que toi... Je comprends trs bien tes motifs... Je les ai expliqus  ma
femme; mais elle tient  son ide...

--Il ne faut pas que ce soit; dclara Henri; je suis bien aise de voir
que c'est aussi ton opinion.

Il y eut un nouveau silence, mais tous deux respiraient pourtant plus
librement.

--Je crains que Madeleine ne reoive une lettre, ou des lettres, pour
l'amnera une entrevue, reprit Chnerol. Je vais tre oblig de
m'absenter pour les lections, et pendant mon absence...

Henri regarda son pre.

--Emmne Mme Chnerol, dit-il: c'est le seul moyen.

--Mais elle va s'ennuyer horriblement!

--Tant pis! rpliqua brivement le jeune homme.

Son pre rflchit un instant, puis se dcida:

--Tu as raison, c'est le seul moyen, en effet. Je l'emmnerai.

--Elle te gagnera des lecteurs, fit Henri avec un faible sourire.

Chnerol rpondit par un geste indiffrent et parla d'autre chose. Peu 
peu, ils tombrent dans une de leurs longues conversations d'autrefois,
qui leur semblaient si courtes. Ils avaient allum des cigares et
causaient, tantt assis, tantt en parcourant lentement, l'un et
l'autre, le vaste cabinet de travail. La pendule sonna minuit.

--Dj, fit Chnerol, en regardant  sa montre, ce n'est pas possible!
Mais si! Eh bien! Henri, j'espre que nous avons taill une bavette!

--C'tait bien bon, rpondit le fils. Tu t'en vas? Reste encore un
peu...

--Non, il est trop tard, et je t'ai empch de travailler...

--Oh! cela ne fait rien du tout. Quelle bonne soire, dis? Il faudra
recommencer: nous ne nous voyons pas assez!

--Oui, oui, nous recommencerons, dit Chnerol en serrant la main de son
fils.

Tout  coup, il se rappela que Clotilde tait reste seule l-haut, et
qu'elle l'avait probablement attendu pendant tout ce temps.

--Ma foi, tant pis! se dit-il en congdiant son petit remords avec une
extrme facilit.

Chnerol emmena sa femme la semaine suivante. Elle protesta un peu; mais
il lui fit entendre qu'il tait bien dcid, et, comme elle n'aimait pas
la lutte ouverte, elle se rsigna. La rsignation lui fut d'ailleurs
grandement facilite par la remarque de Chnerol que ce voyage coupait
court aux difficults prsentes en ce qui concernait Madeleine.

D'autre part, aller rgner en dame suzeraine dans un chteau o il
s'agissait de conqurir des votes d'lecteurs n'tait pas une
perspective dsagrable. Clotilde aimait  tourner les ttes, pour le
plaisir, et elle fut servie  souhait: la circonscription lectorale
tout entire n'eut qu'une voix pour louanger la belle Mme Chnerol.
Donner des dners tait assez amusant; gagner  la fois le prfet et
l'vque aurait t une tche digne d'intrt; mais elle dut renoncer 
l'vque  cause de son divorce, qui ne lui avait pas permis de se
marier  l'glise. Le prfet suffisait, d'ailleurs: c'tait un homme
jeune encore et en pleine activit mondaine. Elle eut,  le conqurir,
et  se dfendre ensuite de ses assiduits, de quoi s'occuper largement.

Chnerol fut nomm. Certainement, sa femme fut pour quelque chose dans
ce succs; moins qu'elle ne le supposait, plus qu'il n'en voulait
convenir. Aprs une courte apparition  la Chambre, le dput se hta de
revenir dans ses foyers, o il avait laiss Clotilde. Le printemps tait
dj avanc: il persuada  sa femme que rien ne serait plus sage que
d'attendre l le moment des vacances et des bains de mer; elle se laissa
convaincre, et jamais Villeroy ne se douta du service qu'en cette
circonstance lui avait rendu son ancien ami.

L'anne s'coula ainsi. De temps en temps, Clotilde se disait: Je
devrais bien crire  Madeleine. Puis l'ennui de reprendre la
correspondance abandonne la retenait  chaque fois. Pour Madeleine,
elle n'eut mme pas  hsiter: depuis la rencontre au coin de la rue
Fortuny, elle n'avait plus song  sa mre qu'avec une sorte de crainte
mystrieuse, telle qu'aux sicles passs la terreur des malfices.




XXIV

Le 27 novembre de la mme anne, l'Opra donnait la premire
reprsentation d'une oeuvre considrable, due  un matre franais et
qui promettait de faire poque dans l'histoire de la musique. Tout Paris
devait s'y montrer: ce serait en quelque sorte l'ouverture officielle,
un peu prmature, de la saison d'hiver.

Le temps tait abominable. Depuis cinq heures du matin, une pluie
diluvienne mle de givre s'abattait sur la ville; vers le soir, elle se
changea en neige, si paisse que les sabots des chevaux s'enveloppaient
d'une couche blanche semblable  de la fourrure. Cependant Mme Chnerol
s'habilla avant le dner, comme elle le faisait toujours pour l'Opra.

En la voyant entrer, resplendissante clans une robe mauve d'o sa beaut
claire se dgageait comme une fleur splendide, Chnerol ne put
s'empcher de l'admirer. En mme temps, l'instinct de prudence qu'on
acquiert  pratiquer la paternit pendant de longues annes lui suggra
une observation:

--Superbe, votre robe, ma chre Clotilde, mais trs dcollete. Je ne
m'en formalise point: vous connaissez ma manire de voir l-dessus.
Seulement, vous vous tes plainte d'tre enrhume ce matin, vous
toussiez un peu: ne craignez-vous pas...?

Clotilde sourit et prit place  table.

--On ne s'enrhume pas parce qu'on est dcollete, dit-elle en dpliant
sa serviette.

--D'accord; mais, quand on est enrhume et qu'on met une robe trs
ouverte... C'est dans votre intrt, ce que j'en dis...

Avec un geste poli qui congdiait la question, il s'occupa d'autre
chose. Sa femme, un peu plus de rose aux joues que de coutume, tait de
belle et brillante humeur, et leur repas s'acheva gaiement. Au moment o
Chnerol passait dans son cabinet, le valet de pied s'approcha et lui
parla un instant  voix basse.

--Il fait un temps pouvantable, Clotilde; le cocher me fait demander
s'il ne vaudrait pas mieux faire ferrer les chevaux  glace; mais cela
prendra deux heures... Ne serait-il pas plus sage de rester au coin du
feu, si, toutefois, le sacrifice n'est pas au-dessus de vos forces?

--Rester? Pourquoi donc, mon ami? Cette reprsentation est une chose peu
ordinaire: vous regretteriez de l'avoir manque. Nous arriverons un peu
plus tard, voil tout!

Chnerol aimait ses chevaux, non qu'il les connt beaucoup
personnellement, mais c'taient de belles btes et qui avaient cot
trs cher. Il resta donc pensif un instant, se demandant s'il
n'enverrait pas chercher une voiture de remise; mais, il craignit de ne
pouvoir s'en procurer, n'tant pas le seul, probablement,  avoir eu
cette ide.

--Faites ferrer le vieux cheval, dit-il enfin: nous prendrons le petit
coup. Je vous demande pardon, Clotilde, ajouta-t-il; votre quipage ne
sera gure digne de vous; mais, au lieu de deux heures, une heure
suffira sans donte, et nous y gagnerons d'arriver moins tard: il est
dj huit heures et demie.

L'heure d'attente fut ce que sont toujours des heures semblables,
interminable et ennuyeuse. Chnerol, rfugi dans le fumoir, o il ne
fumait pas, parcourut tous les journaux du soir sans y rien trouver
d'intressant. Clotilde, dsoeuvre, s'tait mise au piano et l'avait
quitt au bout d'un instant. Sans savoir pourquoi, sans doute par
quelque fil de souvenirs intime et tnu, elle songea tout  coup  sa
fille.

Madeleine aimait tant les jours d'Opra! Maman ne se dcolletait pas
presque tous les soirs comme  prsent: une fois par semaine, elle
s'habillait avant le dner, et la fillette ne pouvait rassasier ses yeux
de la beaut des blanches paules, alors ornes d'un simple fil de
perles...

Clotilde toucha du doigt l'tincelante rivire de diamants qui
sertissait son cou sculptural et se tourna vers un vase plac sur une
grande table d'onyx, o se penchaient de bizarres orchides.

Les orchides et les diamants, beaucoup de trs gros diamants, voil ce
qu'elle avait dsir toute sa vie... Elle l'avait  prsent.

Elle se dressa devant une glace pour passer en revue sa dlicieuse
personne. Un chef-d'oeuvre d'lgance et de got, depuis les fins
souliers de satin jusqu' l'aigrette o tremblaient des diamants; une de
ces merveilles, produit d'une poque o le luxe est de l'art et o tout
est complet, parachev, parlait. Mais Madeleine n'tait pas l...

Une mlancolie singulire serra un instant le coeur de Clotilde sous son
corset de moire blanche. Jamais encore elle n'avait prouv ce vague
regret, l'image de sa fille lui apparaissait d'ordinaire dans le cadre
odieux de l'ancien petit htel un peu troit, o toutes les prcautions
imaginables n'avaient jamais pu empcher une vague odeur de cuisine de
monter du sous-sol aprs les repas.

--Cette voiture ne sera donc jamais prte? se dit Clotilde avec une
certaine impatience. Georges aurait d faire atteler comme 
l'ordinaire, tout bonnement... On dirait qu'il neige pour la premire
fois depuis la cration du monde!

Elle sonna sa femme de chambre pour demander ses gants; au mme instant,
Chnerol entrait par une autre porte, tout habill.

--Impossible de faire ferrer le cheval: tout le monde s'en est avis 
la fois. Ce ne serait pas fini avant demain matin. Nous irons trs
lentement. tes-vous bien chausse?

Clotilde avana en riant son petit pied, dans un minuscule dcolletage
de satin mauve.

--Les snow-boots de madame, demanda Chnerol. Vous ne pourriez pas
mettre pied  terre, malgr toutes les prcautions, mme dans un endroit
couvert: la neige s'infiltre par-dessous toutes les portes.

Le vent soufflait avec rage; les minces particules de neige
tourbillonnaient en tous les sens et dans le champ des lanternes
luisaient comme des paillettes de mica, donnant le vertige, presque la
nause.

--Trs lentement, dit Chnerol au valet de pied comme recommandation
suprme.

Le cocher et t bien empch de dsobir; ds les premires foules,
le cheval avait gliss, et, comprenant le danger, en animal fait au
service, il n'avanait qu'avec une extrme circonspection. Le trajet du
parc Monceau  l'Opra dura plus de vingt minutes.

--Nous n'arriverons jamais! disait Clotilde de temps en temps.

Chnerol, dans son coin, se mordait la moustache et ne rpondait rien.
Blas sur les reprsentations  effet, il avait grande envie d'aller
s'tendre sur le divan de son fumoir... Henri n'tait pas sorti par ce
temps-l: quelle bonne causerie ils auraient eue tous deux, dans son
cabinet!...

--Enfin! soupira Mme Chnerol lorsque le coup s'arrta sous le
pristyle des abonns.

Elle eut quelque peine  descendre de voiture, tant la neige avait rendu
glissants les moindres objets; enfin elle se trouva dans les couloirs,
o la chaleur lui fit monter au visage une onde de sang qui la rendit
toute rose. Elle entra dans sa loge. La salle tait pleine; les regards
se tournrent vers elle, et elle eut la divine sensation de sa beaut
publiquement proclame.

--Trs russie, Mme Chnerol! dit une voix dans une loge voisine.

On n'avait pas parl haut; elle entendit tout de mme et s'assit avec
une impression de triomphe; sa chaise de velours rouge tait devenue un
trne.

Qu'importaient la pice et le compositeur? Le drame tait poignant, la
musique idale; mais Clotilde s'en occuperait  la seconde
reprsentation: pour le moment, l'essentiel tait de constater qu'aucune
femme dans cette salle remplie de sommits n'tait plus belle ni mieux
mise qu'elle-mme. Cette investigation prit quelque temps, et le second
acte, commenc  son arrive, s'acheva au moment o elle la terminait.

La loge s'emplit bientt de visiteurs, incessamment renouvels; elle
prit plaisir  s'assurer que, de prs, elle produisait le mme effet.
Les compliments ne lui furent pas mnags, les uns discrets, d'autres
plus audacieux; Chnerol visitait dans d'autres loges, et, depuis son
divorce, quand il n'tait pas l, Mme Chnerol ne s'tait gure entendu
parler exactement sur le mme ton respectueux qu'au temps o elle tait
Mme Villeroy. En revanche, elle occupait maintenant une des loges
d'entre-colonnes... Cela valait bien quelque chose, n'est-ce pas? Tout
bonheur se paye, dit-on.

Le troisime et dernier acte se termina au milieu d'une tempte de
bravos; c'tait un grand succs, chacun se plut  le rpter sur le
seuil des loges. Et puis  peine au haut de l'escalier, il ne fut plus
question de musique.

--C'est singulier, fit Chnerol  un ami qui descendait en mme temps
que lui: en revenant des courses, on parle des courses; mais, en sortant
de l'Opra, on ne parle jamais de l'Opra!

Le dfil se fit trs lentement; les voitures abordaient le pristyle
avec beaucoup de difficult et s'en allaient de mme; l'heure lait
avance. Clotilde s'tait assise d'un air rsign, pendant que son mari
causait  droite et  gauche. La foule s'claircissait cependant;
Chnerol revint  sa femme:

--Vous avez l'air bien lasse, Clotilde, lui dit-il; tantt vous tiez
toute rose; maintenant vous voil ple. Vous ne souffrez pas?

--J'ai froid, rpondit-elle brivement.

Leur voiture fut enfin annonce; elle s'y blottit avec un mouvement de
fatigue. Enfin, bientt ils seraient  l'htel. Aprs cette soire de
triomphe, Clotilde ressentait un grand besoin de repos et de silence;
elle avait une envie de dormir si forte qu' peine parvenait-elle 
tenir ses yeux ouverts.

Ils montaient au pas le boulevard Malesherbes. La neige se transformait
en verglas: le cheval glissait  tout instant; deux fois dj, il avait
failli tomber, et le cocher ne l'avait retenu que grce  son habilet
consomme. Tout  coup, le coup s'arrta. Chnerol baissa la glace pour
s'informer: l'air glac s'engouffra  l'intrieur, et Clotilde toussa.

--Je vous demande pardon, lui dit-il en relevant la glace  demi. Qu'y
a-t-il, Jean?

--Il faut que je prenne le cheval par la bride, monsieur: autrement, il
tombera  coup sr.

--Faites, rpondit Chnerol.

La glace fut remonte aussitt, mais la chaleur ne se rtablit pas; la
bouillotte s'tait refroidie durant la longue attente, et Clotilde se
plaignit du froid  plusieurs reprises. Enfin, au moment o ils
tournaient l'angle du boulevard Malesherbes pour entrer dans la rue
Murillo, une violente secousse se produisit; le cheval tomba sur le
brancard, qui se rompit avec fracas.

--Nous voil bien, gronda Chnerol.

Il descendit en hte, non sans courir le risque de se rompre le cou, et
s'approcha de la pauvre bte.

--Je crains qu'il ne soit mal tomb, monsieur, dit le cocher. J'ai fait
tout ce que j'ai pu; mais c'est miracle que ce ne soit pas arriv plus
tt.

--Mal tomb? que voulez-vous dire?

--J'ai peur qu'il n'ait la jambe casse: il est tomb  faux.

--Vous ne pouvez pas essayer de le relever?

--Avec le verglas,  moi tout seul, c'est impossible. Si monsieur
voulait bien rester l, j'irais  l'htel chercher du secours.

Chnerol, perplexe, regardait l'animal immobile sur la neige luisante.

--Et s'il a la jambe casse, demanda-t-il, que ferez-vous?

--Il faudrait faire amener un autre cheval, monsieur, dans tous les cas.

--Qui tombera de mme au bout d'une minute?

--a, c'est bien possible, monsieur; personne ne peut en rpondre.

Chnerol mesura de l'oeil la distance qui le sparait de l'htel: cent
cinquante mtres  peine. Fort embarrass, il ouvrit la portire.

--Ma chre Clotilde, dit-il, que prfrez-vous: attendre ici qu'on ait
amen un autre cheval ou bien essayer de gagner notre demeure  pied?
Nous en sommes tout prs.

Clotilde n'tait pas dnue d'nergie ni de prsence d'esprit.

--Je descends, dit-elle.

Il la retint.

--Non, pas tout de suite: on va aller  l'htel chercher un manteau plus
chaud...

--C'est inutile: la fourrure que j'ai suffit parfaitement.

Elle mit pied  terre, sans mme songer au danger de tomber, si bien
qu'il fut oblig de la retenir. Elle riait, d'un rire un peu nerveux; il
prit son bras, le serra troitement sur sa poitrine, et ils partirent.

--Nous voil comme deux amoureux, fit-elle. C'est trs drle!

--Ne parlez pas, ma chre, fit-il: l'air est glacial.

Il serrait autour d'elle le lger et somptueux manteau qui recouvrait sa
toilette.

--C'est trs gentil, dit-elle; vous avez des attentions tout  fait
galantes. C'est comme dans les commencements, dites, Georges? Nous
sommes dj de vieux poux...

--Je vous en supplie, ne parlez pas! Cet air est mortel! insista
Chnerol.

Ils atteignirent l'htel, et il ouvrit avec sa clef pour leur viter
l'attente.

En montant l'escalier, Clotilde chancela.

--C'est singulier, dit-elle, la tte me tourne... C'est le contraste,
l'air chaud aprs le froid...

Elle entra dans le grand salon, clair faiblement pour leur passage. Le
vase plein d'orchides sur la table d'onyx projetait sa silhouette
trange; elle le regarda en passant, mais sans plaisir, avec
l'impression qu'elle l'avait vu jadis, il y avait trs longtemps, dans
une existence antrieure. Elle fit encore quelques pas, seule; Chnerol
tait rest en arrire pour donner des ordres et des explications. Elle
l'entendit qui disait:

--De l'eau bouillante, du th et du rhum dans la chambre de madame.

Elle voulut ouvrir la porte pour entrer chez elle. tonne de la trouver
si lourde et si rsistante, elle la poussa de toute sa force: le battant
cda et alla frapper le mur; Clotilde, rencontrant le vide devant elle,
tendit les mains. Une bizarre sensation d'blouissement, de vide, de
chaleur brlante s'emparait de son cerveau, en mme temps que sa
poitrine se serrait jusqu' la torturer. Elle voulut appeler, mais la
voix lui manqua, et, brusquement, elle tomba la tte en avant.

Chnerol, qui traversait le salon, accourut au bruit de sa chute et la
trouva vanouie sur le tapis dans les plis de sa robe et de son manteau
enrouls autour d'elle comme un linceul.




XXV

Madeleine souleva le rideau de tulle brod pour regarder le boulevard,
tout blanc d'une tombe de neige rcente. Le verglas s'tait humanis:
on marchait sans trop de pril; cependant les voitures taient rares, et
les tramways roulaient lentement, presque vides. Le parc Monceau
s'tendait en face comme une Sibrie. La journe tait lugubre aprs
cette nuit cruelle; on comptait par milliers ceux qui n'avaient regagn
leur domicile qu'aprs des heures de lutte avec la glace ou le grsil,
et par centaines ceux qui, plus ou moins blesss, causaient de
l'inquitude  leurs proches.

Villeroy tait sorti, malgr les prires de sa fille. Un besoin
irrsistible de mouvement le chassait hors de chez lui l'aprs-midi; la
sombre demeure lui pesait sur les paules, malgr son courage, et il
n'eut pu en supporter la tristesse pendant tout un jour. Mais il avait
recommand  Madeleine de rester au logis, de peur d'accident, et,
toujours docile, elle avait obi.

Elle laissa retomber le rideau et fit quelques pas dans la chambre avec
cette impression d'ennui vague que donne la neige au dehors quand on ne
peut sortir. Mlle Poulain tait retenue chez elle par l'inscurit des
rues; personne ne devait se prsenter ce jour-l: c'tait  Madeleine de
se suffire  elle-mme.

Rarement elle se voyait matresse de quelques heures dans sa vie trs
occupe de cette jeune matresse de maison qui continue ses tudes. Elle
avait cong... et pourtant ce cong ne lui apportait aucune
satisfaction. Un peu dsoeuvre, attriste sans savoir pourquoi, elle
hsita entre deux ou trois occupations, puis, refermant avec lenteur le
livre ouvert depuis un instant devant elle, elle se leva et ouvrit sans
bruit la porte de la chambre de sa mre.

Elle n'y entrait pas souvent, dans cette chambre abandonne:  peine
pour la faire arer ou ranger. Une impression d'horreur mystrieuse
semblait tre reste pour elle dans la grande glace  triple panneau. L
o l'image radieuse de Clotilde se refltait jadis, Madeleine, qui
n'tait pourtant pas peureuse, avait une sorte de terreur de voir
apparatre une forme... elle ne savait laquelle.

Le jour blafard dcroissait dj, bien qu'il ne ft que trois heures et
demie; la grande glace semblait d'tain. Madeleine, en passant devant,
fit un effort sur elle-mme pour vaincre sa crainte superstitieuse et
regarda fixement... C'est bien elle-mme qu'elle s'y vit reflter; mais
elle tressaillit en se trouvant si diffrente de l'enfant tranquille et
joyeuse d'autrefois. Sans hte, avec un lger battement de coeur, elle
s'approcha pour mieux s'y voir...

Plus d'une fois elle s'tait ainsi regarde dans le haut miroir, mais 
ct de sa mre qui s'amusait de les y voir ensemble. Ah! que c'tait
loin! que c'tait douloureux! C'tait tomb dans le gouffre, et jamais
rien ne ramnerait une semblable minute.

Un coup de timbre fit tressaillir Madeleine, qui sortit de la chambre
presque en courant, comme si elle avait peur d'tre poursuivie. Elle
ferma vite la porte derrire elle et s'arrta sur le palier. Par un
temps pareil, qui pouvait venir? Peut-tre Mlle Poulain, retarde par
quelque accident?

Un pas jeune et rapide montait l'escalier, avec un froufrou de soie.
Madeleine recula, perdue... tait-ce Maman, revenue soudain?... Elle
eut  la fois si grand'joie et si grand'peur qu'elle s'adossa au mur, de
peur de tomber quand l'apparition se dvoilerait...

Marguerite Rodange s'arrta, indcise: on n'y voyait presque plus;
aucune porte n'tait ouverte.

Le domestique la suivait avec une lampe qui jeta sa lumire sur
Madeleine.

--C'est moi, Marguerite. Viens ici, ma chrie. Elles entrrent dans la
chambre de la jeune fille; la lampe fut pose sur la table, et elles se
trouvrent seules. Madeleine n'avait pas dit un mot; elle se sentait
comme dans un rve, un de ces rves horribles o les choses les plus
effrayantes vous arrivent sans provoquer d'autre sensation qu'une
stupeur rsigne.

--Ton pre est sorti? Cela ne fait rien. Ma petite Madeleine, tu es
tonne de me voir, n'est-ce pas? Je ne pensais pas venir ce matin;
mais... Pourquoi ne parles-tu pas? Es-tu malade?

--Non, rpondit la jeune fille avec effort; mais je suis si surprise,
par ce temps... Il est donc arriv quelque chose?

--Oui; ne t'effraye pas trop...

--A maman?

Elle fit cette question naturellement, comme si elle avait t prpare.

Marguerite la regarda avec une sorte de frayeur.

--Sais-tu quelque chose? fit-elle indcise.

--Non... mais pour que tu viennes aujourd'hui... elle est trs malade?

--Oui. Elle a eu froid cette nuit, en revenant de l'Opra; elle voudrait
te voir...

Madeleine tait d'une blancheur de lis; ses yeux bleus semblaient noirs
dans son visage dcolor.

--Trs, trs malade, fit-elle sans se mouvoir. Dis-moi la vrit,
Marguerite... morte?

--Non! Dieu merci! fit involontairement la jeune femme.

--Allons vite! Elle me reconnatra, dis?

--Je l'espre!

Madeleine avait pris un manteau, une toque; ses mains tremblaient, et
pourtant elle songea  chercher des gants dans un tiroir. Sans dire un
mot, elles descendirent l'escalier. Au moment de sortir, Marguerite
s'arrta.

--Et ton pre? il faut qu'il sache o tu es, fit-elle, non sans
embarras.

Madeleine sonna le domestique, et de sa voix tranquille:

--Si monsieur rentrait avant moi, dit-elle, vous lui direz que Mme
Rodange est venue me chercher pour affaire urgente, et que je suis
sortie avec elle.

Faisant passer son amie devant elle, Madeleine se trouva sur le perron.

Le coup de Marguerite les attendait; elles y montrent. Elles ne s'y
taient plus trouves ensemble depuis cette journe de patinage o elles
avaient si gaiement joui de la vie... Mme Rodange ne put se dfendre d'y
songer avec un soupir. Madeleine, muette, ne pensait qu' sa mre.

Sous le pristyle de l'htel Chnerol, descendre de voiture, vis--vis
des domestiques  la figure de circonstance, monter l'escalier garni de
fleurs  chaque marche, comme Clotilde en avait tabli l'usage,
traverser les salons, si bien connus, tout cela semblait  Madeleine la
continuation de son mauvais rve... Qu'allait-elle trouver au bout?

La porte de la chambre s'ouvrit aprs un coup discret frapp par
Marguerite, et Madeleine entra.

D'abord, elle ne vit rien que le grand lit bas, drap de soies lourdes
et magnifiques; la lumire de deux lampes garnies d'crans clairait une
table loigne, laissant le reste dans une obscurit relative; mais la
blancheur des draps attirait le regard. Sur l'oreiller, une tte perdue
dans les cheveux dnous, les yeux ferms, la bouche entr'ouverte...

Madeleine glissa vers le lit, se laissa glisser  genoux et murmura:

--Maman!

Clotilde ouvrit les yeux; une lumire habilement dirige claira le
visage de Madeleine, et le regard de la mre redevint humain.

--C'est toi, dit-elle d'une voix mate et sans vibration, toi, ma petite
fille; embrasse-moi.

Madeleine se pencha sur elle et posa un baiser religieux sur la joue
brlante.

--Madeleine, il ne faut pas croire... que je ne t'aimais pas... Tu vois,
je t'ai fait appeler...

La voix s'teignit, les yeux se refermrent. La jeune fille avana la
main vers les doigts de cire qui reposaient sur le drap et les prit
doucement. Ils ne rpondirent pas  son treinte; mais elle les garda
pourtant.

Quelqu'un avana une chaise, Madeleine s'assit machinalement, les yeux
toujours fixs sur le visage, toujours beau, mais d'une beaut
visiblement condamne  disparatre bientt. Quelqu'un prsenta une
cuillere de potion aux lvres brlantes, qui se dtournrent; on mit la
cuiller dans la main de Madeleine, qui se leva et, sans trembler,
l'approcha de la bouche de sa mre:

--Maman, je t'en supplie...

Clotilde accepta sans ouvrir les yeux; elle respirait avec effort, du
haut des bronches seulement, sa poitrine ne pouvant plus se remplir
d'air. Quelqu'un dit:

--Il faut emmener cette enfant. Madeleine se rassit sur sa chaise, pour
protester, et regarda qui avait parl. C'tait un homme qu'elle ne
connaissait pas, un mdecin clbre. Elle dtourna la tte pour ne pas
le voir.

--Attendons encore un peu! insista une voix. Elle regarda avec une sorte
de reconnaissance celui qui intercdait pour elle et reconnut Chnerol.
Sa prsence auprs de ce lit lui sembla si monstrueuse qu'elle fit un
haut-le-corps; puis, se rappelant soudain qu'il tait le mari de sa
mre, elle baissa la tte. Une autre voix se fit entendre tout prs
d'elle.

--Madeleine, chre Madeleine, venez... C'tait Henri. Une sorte de
compassion pour elle-mme envahit avec une certaine douceur l'me de la
jeune fille. Pauvre Madeleine! Elle avait donc bien  souffrir qu'il lui
ft permis de se trouver en ce moment au milieu de tous ces tres
qu'elle avait tant aims? Pour qu'ils fussent l, prs d'elle,  lui
parler avec tant de bont, c'est donc qu'elle tait voue  un nouveau
malheur? Henri l'avait prise par la main; elle rsista.

--Emmenez-la, rpta le docteur.

Il tait accoutum  des scnes de ce genre; mais la grce et la tendre
beaut de Madeleine l'avaient mu.

--Je ne veux pas! fit-elle avec une dcision calme, en le regardant bien
en face. C'est ma mre!

Chnerol fit un mouvement d'impatience dsespre. Clotilde remua.

--Georges! murmurrent ces lvres, presque sans son.

Madeleine recula imperceptiblement et regarda autour d'elle.

--Georges, rpta la mourante, coute...

La jeune fille se pencha vers sa mre, baisa encore une fois la joue et
les doigts inertes, puis, cherchant instinctivement un appui, tendit
une main de chaque ct d'elle-mme... Deux mains rpondirent  cet
appel; trs lentement, elle suivit leur mouvement et se laissa emmener
sans regarder en arrire.

Dans le salon, elle s'arrta auprs de la table d'onyx. On avait oubli
de donner de l'eau aux orchides, qui penchaient lamentablement la tte;
leur parfum maladif se rpandait sous les hauts plafonds avec un
arrire-got de mort. Madeleine regarda ceux qui la conduisaient;
c'taient Henri et Marguerite.

--Merci, dit-elle en pressant lgrement leurs mains qu'elle laissa
retomber.

Ils la regardaient tristement, n'osant rien lui dire, devinant qu'au
fond de la douleur sacre de l'enfant se glissait une amertume
innommable. Marguerite voulut faire une diversion.

--C'est hier soir, dit-elle; le cheval est tomb et s'est cass la jambe
en les ramenant de l'Opra. Elle a fait un bout de chemin  pied dans la
neige. Une congestion pulmonaire... Ces maladies-l vont trs vite... Ma
pauvre Madeleine!

La porte de la chambre se rouvrit, et dans l'air surchauff par le
calorifre passa un frisson. Malgr elle, Madeleine regarda; elle
s'tait pourtant promis de ne pas le faire, mais elle n'avait pas eu le
courage de rsister  son dsir. Le docteur sortait, et, tout au fond,
sur le grand lit de la mourante, se penchait Chnerol, murmurant ses
dernires paroles de tendresse, son dernier mensonge  celle qui ne
l'entendait peut-tre plus.

--Mon pre doit tre inquiet, dit Madeleine en se retournant vers
Marguerite: je voudrais aller auprs de lui...

Un mouvement se fit  l'intrieur de la chambre. On courut pour rappeler
le docteur, qui revint sur ses pas. Henri et sa soeur avaient repris les
mains de Madeleine, qui coutait, la tte baisse, l'oreille tendue...
Ils les serraient trs fort sans le savoir, ces pauvres petites mains
glaces, qui ne sentaient mme pas leur treinte. Quelqu'un s'approcha
et dit un mot  l'oreille de Marguerite. Un grand silence se fit; puis
une porte se referma doucement dans la chambre de Clotilde.

--Madeleine, dit Mme Rodange, c'est fini, ma pauvre Madeleine. Veux-tu
la voir encore une fois?

Lentement, sans mot dire, elle secoua la tte ngativement.

--Elle est seule maintenant, insista Henri. Toujours guide par eux,
elle revint voir le lit. Chnerol avait disparu. Clotilde, trs belle,
transfigure, semblait dormir; un ruban blanc nou sous son menton lui
donnait un air mystrieux de statue antique enveloppe de bandelettes...
Entrane par Marguerite, Madeleine se mit  genoux; mais elle ne pria
pas. Son me tait pleine jusqu'au bord d'une douleur grave o le pardon
n'tait pas encore descendu en pacificateur: la prsence de Chnerol
pench sur ce dernier soupir lui avait t son caractre sacr de
dlivrance.

Presque sur-le-champ, elle se releva; ses yeux ne quittaient pas la
morte, cherchant sur son visage quelque chose de la douceur des jours
perdus. Un petit signe  peine visible, prs de l'oeil droit, qu'elle
avait embrass bien des fois dans ses caresses enfantines, voqua tout 
coup le pass heureux; la piti entra en Madeleine comme un coup de
poignard et, en mme temps, comme la lumire.

--Oh! maman! maman! fit-elle, pendant que son coeur clatait en
sanglots.

Henri passa un bras autour d'elle et l'attira sur son paule pour
l'emmener. Elle se laissa faire: ce n'tait plus qu'une enfant brise,
qui venait de perdre sa mre.

Tendrement, avec un respect plein de larmes, ses deux amis l'emmenrent
entre eux, toujours dans le coup de Marguerite. Ils ne lui parlaient
pas, elle ne leur disait rien, et leurs mes, fondues dans une douce
tendresse fraternelle, se reportaient en mme temps vers ces jours
couls o ils avaient t si heureux dans l'espoir d'un bonheur encore
plus complet.

Au haut du petit perron, sur le seuil, ils la quittrent, attendant pour
partir que la porte ft referme sur elle.

Villeroy attendait sa fille, plein d'une motion profonde: ses gens lui
avaient fait part de la visite de Marguerite, et il avait devin
sur-le-champ. Ses bras ouverts se tendirent vers Madeleine quand elle
entra.

--Maman est morte, dit-elle simplement, en lui rendant son treinte,
mais non son baiser.

Il resta auprs d'elle, silencieux et plein de sollicitude, aussi
longtemps qu'elle le souhaita, dans sa chambrette, o elle l'avait
appel;  la fin, elle lui dit bonsoir, et il la quitta. Mais, lorsqu'il
se fut retir chez lui, elle ouvrit doucement sa porte, plus doucement
encore celle de la pice voisine, et alla s'agenouiller prs du lit,
depuis si longtemps dsert. Dornavant, dans sa pense, ce n'tait pas 
l'htel Chnerol qu'elle devait revoir les yeux ferms de Clotilde.
C'tait dans cette chambre, sur ce lit que la mre de Madeleine tait
morte.




XXVI

Gaston Rodange entra vers sept heures dans le petit salon de sa femme
avec une expression de visage qu'elle ne lui avait jamais vue: il avait
l'air positivement dconfit.

--Mon Dieu! qu'est-il arriv? s'cria-t-elle, trouble.

--Voil! C'est une difficult de premier ordre. Je viens de faire les
courses indispensables, n'est-ce pas? les journaux, et puis j'ai pass 
l'agence. Eh bien! ils m'ont demand les noms pour les lettres de faire
part!

--Naturellement! dit Marguerite en reprenant son sang-froid.

--Qu'est-ce que tu y mettrais, toi, sur les lettres de faire part?

--Mais... de la part de M. Georges Chnerol...

--Trs bien, et puis?

--Ah! fit la jeune femme en comprenant. En effet... pas nous: il n'y a
pas de raison pour y mettre Henri ni moi, au fond!

--Et Madeleine? faut-il y mettre Madeleine?

--Je ne sais pas! fit ingnument Marguerite en prenant son menton dans
sa main.

--Vois-tu cela: De la part de M. Georges Chnerol, dput, son mari, et
de Mlle Madeleine Villeroy, sa fille... Pourquoi pas Villeroy aussi,
alors, son ex-mari?

--Oh! Gaston! s'cria sa femme, scandalise.

--Que veux-tu? Je n'ai pas l'habitude de ces choses-l! J'ai toujours
vcu dans un milieu correct, o tout se faisait suivant la rgle. Si
jamais je m'tais dout que mon beau-pre me rservait pareille
corve...

--Tu ne m'aurais pas pouse? fit trs srieusement Marguerite.

--Je... enfin, je ne sais pas! Tout cela m'ennuie beaucoup. On attend
pour les lettres: qu'est-ce qu'il faut que je dise?

--Demande  Henri, suggra la jeune femme. Rodange prit son chapeau et
disparut.

Henri tait dans son cabinet, assis  sa table de travail, comme de
coutume; sur le grand divan bas, Chnerol s'tait jet en travers pour
sommeiller.

La nuit d'angoisses et la terrible journe qui l'avaient suivie avaient
terrass son corps robuste. Lorsque Clotilde avait cess de respirer, il
tait sorti sur-le-champ pour permettre  Madeleine de revenir et,
ensuite, il n'avait plus voulu rentrer. L'vnement trop subit l'avait
branl dans sa force et dans sa prsence d'esprit; le sommeil l'avait
vaincu ds qu'il s'tait assis; son fils le trouva endormi dans cette
pice o ils avaient pass ensemble de si bonnes heures et o il tait
venu comme dans un refuge.

A l'entre de Rodange, Henri se leva pour l'inviter  parler bas; mais
dj Chnerol, veill, s'tait mis sur son sant.

--Que veut-on? demanda-t-il.

--C'est pour les lettres de faire part. Mme Chnerol n'avait pas
d'autres parents proches que sa fille...

--Mettez Chnerol seulement, fit-il d'une voix brve.

Il se leva, parcourut la vaste pice en quelques enjambes, puis, se
retournant brusquement vers les deux hommes:

--Chnerol tout seul. Elle n'avait plus personne de qui se rclamer;
c'est moi qui la garderai, dit-il avec une sourde colre dans la voix.
Je vous remercie, mon bon Rodange, et je vous demande pardon de tout ce
tracas.

Il serra la main de son gendre d'une courte et nerveuse treinte.

--Chnerol tout seul! rpta-t-il, comme pour lui-mme.

Brusquement, il revint  Rodange, qui se dirigeait vers la porte.

--Que ce soit trs beau, n'est-ce pas? Elle aimait les fleurs et les
lumires: mettez des bougies, des candlabres, des masses de fleurs,
surtout des fleurs rares. Il faut que ce soit comme une fte... qu'on ne
voie pas le noir: elle avait horreur du noir. Je garde Henri... vous me
le pardonnez, Rodange? Je n'ai pas envie qu'il me quitte...

--Je comprends a, fit le brave garon en affectant un calme plus
imperturbable encore que de coutume. A demain.

Il sortit, accompagn un instant par Henri, qui revint aussitt vers son
pre.

--J'ai dormi? demanda celui-ci. Quelle heure est-il? Huit heures?
Comment! il y a quatre heures seulement? On dirait un sicle!

Chnerol s'assit dans le fauteuil de travail de son fils, devant la
table couverte de livres. Au hasard, il en feuilleta un sans le voir.

--C'est trop rapide, ces choses-l, fit-il, pendant que ses doigts
distraits maniaient les pages. On n'a pas le temps de penser, ni mme de
sentir. Je ne comprends pas encore bien ce qui est arriv... C'est
pourtant la nuit dernire, n'est-ce pas, Henri? Nous sommes rentrs...
il n'tait pas minuit? Qui est-ce qui t'a rveill?

--Philippe.

--Est-ce que je le lui avais dit?

--Non; il l'a fait de lui-mme, et il a bien fait.

--C'est donc toi qui es al chercher le mdecin?

--Oui.

Chnerol jeta  son fils un regard reconnaissant et, en mme temps,
empreint d'une sorte de soumission. Il rflchit pendant un instant,
puis, rassemblant ses ides:

--C'est une congestion pulmonaire, n'est-ce pas?

Henri inclina la tte en rponse.

--On meurt donc bien vite de cela?

--Quelques heures.

--Crois-tu qu'elle ait beaucoup souffert?

--Le docteur dit que non.

--Tant mieux!

Il passa la main sur son front.

--Que la vie est brve! fit-il d'un air dcourag. Le timbre grave d'une
petite pendule de voyage place sur le bureau sonna huit heures.

--As-tu dn? demanda-t-il brusquement  son fils.

--Non, pre.

--Et djeun?

Henri fit un geste d'indiffrence.

--Mais toi, pre, dit-il, tu n'as rien pris depuis vingt-quatre heures;
il faut manger... Je vais sonner... le dner doit tre prt.

--Non! non! pas dans la salle  manger... nous y tions hier... je ne
pourrais pas. Vois-tu, Henri, je ne pourrai jamais vivre dans ces
salons, cette chambre... L'htel me fait horreur... D'abord, Madeleine a
cess d'y venir, puis Marguerite est partie... A prsent, c'est elle...
Et toi, tu t'en iras aussi...

--Pre, fit Henri, ne parlons pas de cela. Voici Philippe qui vient
parce que j'ai sonn; il va nous apporter quelque chose sur cette petite
table.

Avec des soins maternels, Henri contraignit son pre  prendre un peu de
nourriture, et il eut la joie, au bout d'une heure ou deux, de le voir
plus semblable  lui-mme.

--Tu vas coucher dans ma chambre, lui dit-il ensuite; on me fera un lit
ici, sur le divan.

--Je veux bien, fit Chnerol; mais, avant de dormir, il faut que je
monte...

--J'irai avec toi...

--Non, mon fils... Si c'tait ta mre, ce serait autre chose... J'irai
seul. Sois tranquille... tu n'as rien  craindre pour moi, ajouta-t-il
avec une amertume secrte.

Redressant sa haute taille, il sortit; Henri, rest au bas de
l'escalier, le vit monter lentement les degrs, o la lumire
lectrique, nouvellement installe, jetait son clat cru sur le tapis
chatoyant et sur les fleurs tages. Dans cet clat, dans cette
splendeur, la silhouette fatigue de Chnerol semblait un _memento
mori_, un avertissement presque ironique du destin.  quoi lui servait
son luxe,  cet homme, puisque tout son argent n'avait pas pu prolonger
d'une heure la vie de sa femme?

Lentement, la tte basse, il entra dans la chambre mortuaire, o tout
avait t arrang avec un got parfait. Des fleurs et des lumires, on
n'avait pas attendu ses ordres pour en mettre  profusion. Admirablement
belle, pare de merveilleuses dentelles et d'un lourd brocart blanc
tiss d'argent, qui avaient fait une de ses plus somptueuses toilettes
d'intrieur, Clotilde semblait dormir. La mort prompte lui avait laiss
sa fracheur, et l'asphyxie de la fin avait envoy  ses joues une
teinte rose qui n'tait pas encore devenue lilas. La prodigieuse
fracheur qui avait couronn sa beaut durant sa vie l'accompagnait
encore au cercueil.

D'un geste poli, Chnerol congdia les deux soeurs de charit qui
faisaient la veille funraire; lentement, il les vit s'loigner dans
les salons clairs; leurs robes noires frlrent le tapis avec un petit
bruit de feuilles mortes. Il ferma la porte et se trouva seul avec sa
femme.

C'tait vrai, il l'avait follement et tendrement aime... Et ce temps
lui paraissait aujourd'hui aussi lointain que sa jeunesse elle-mme. Il
regarda les yeux ferms qui l'avaient bloui, les lvres froides qui
l'avaient brl, et se demanda comment d'une telle passion il n'tait
rest qu'un peu de cendre.

Entre le moment o elle tait tombe et celui o elle avait cess de
vivre, Chnerol avait fait pour la sauver tout ce qu'il tait possible
de faire, et il l'avait fait par humanit pure, sans emportement d'amour
ou de regret. Il avait eu horriblement peur de la voir mourir; mais ce
n'est pas parce qu'il l'aimait: c'est, au contraire, parce qu'il ne
l'aimait plus.

Dans sa terreur de la perdre, entrait pour une grande part la crainte de
ne pas faire tout ce qu'il aurait fait l'ayant aime; sa conscience
pouvait lui donner l'absolution, car, autour de lui, personne, ni
Clotilde elle-mme, n'avait pu se douter qu'il accomplissait seulement
un devoir.

Et maintenant qu'elle tait partie, que tout ce qui avait t elle
disparaissait pour jamais, il regardait l'oeuvre qu'elle avait faite,
sans colre, sans rancune, avec une piti profonde pour les victimes,
mais une piti qui ne s'tendait pas encore jusqu' elle.

Il s'assit sur la chaise qu'il avait prsente  Madeleine quelques
heures auparavant et regarda la morte avec attention, comme s'il et
cherch sur cette forme mortelle et parfaite l'esprit vivant qui l'avait
anime.

Ce n'tait pas un esprit de paix et de dvouement: c'tait un esprit
d'troite vanit, de sensualit orgueilleuse, d'goste indiffrence.
Clotilde n'avait aim qu'elle-mme; c'est elle qu'elle avait aim en
Chnerol, dans ce qu'il avait cru l'lan d'une indomptable passion. Il
l'avait senti avant leur mariage, et ce mariage, qui n'tait plus que le
payement d'une dette d'honneur, avait t le premier chelon de
l'chelle de misre qui s'appelle la punition.

Mme  prsent qu'elle tait morte, il ne pouvait pas,--non, il ne
pouvait pas,--lui pardonner d'tre venue le trouver, ce jour de fvrier
qui les avait lis l'un  l'autre comme deux compagnons de chane. Elle
tait venue, non s'offrir,--c'et t crne, au moins!--mais se faire
prendre par lui, en lui donnant l'illusion d'une victoire, alors qu'il
tait misrablement vaincu par sa coquetterie. Et, ds qu'il avait
commis l'irrmdiable faute, ds que la fuite avait t dclare
invitable par Clotilde, qui n'osait plus, disait-elle, reparatre
devant sa fille et son mari, il avait prouv la certitude qu'elle
s'tait servie de lui comme d'un moyen pour chapper  ce mari...
peut-tre  cette fille, dont elle tait lasse!

Et il avait trahi son ami; il avait coup par le pied la joie et le
bonheur de Madeleine, comme un jardinier donne un coup de bche
insouciant dans la racine d'une fleur prcieuse. Il avait, en mme
temps, bless l'amour de son fils... Mais, chose vraiment trange, dans
ses remords, il avait moins souffert pour Henri que pour Madeleine...
Peut-tre parce qu'elle tait femme, et si dlicate! tandis que lui,
c'tait un homme, qui aurait la vie active, et plus tard l'oubli...

Elle avait fait tout cela, cette malheureuse femme: dshonor le mari,
ruin l'avenir des deux enfants, charg Chnerol du poids d'un
indestructible remords et du fardeau, tout aussi pesant, d'un feint
amour o l'estime n'existait plus. Et pourquoi? Pour une anne  peine,
pas mme une anne, de luxe et de triomphe!... Pourrait-il lui pardonner
jamais le mal qu'elle avait fait aux autres et  lui-mme?

Un mouvement de colre le mit sur ses pieds: le mal tait irrparable,
et, voyez l'injustice du sort! c'est lui qui demeurait puni. Elle
chappait au chtiment par la mort libratrice, tandis que lui vivrait
pour voir souffrir ceux qu'il aimait... Car il les aimait... Oui! il et
donn,  l'heure prsente, dix ans de sa vie, les dix annes les plus
proches de lui, qui pouvaient tre encore si belles, il et accept de
se voir soudain vieilli, fltri, pour pouvoir serrer la main de Villeroy
et le regarder dans les yeux!

Il dtourna la tte avec une amertume sans fond. tait-ce bien la peine
de s'approcher de la morte pour ne trouver l que du ressentiment? Ce
n'tait pas pour cela qu'il tait venu, certes... Il avait espr autre
chose... Il la regarda encore une fois dans son linceul princier de soie
et de dentelle, et la vrit qu'il avait mconnue lui apparut soudain.

Elle tait punie! Cette crature vaine et frivole avait aim la vie, la
vie instinctive, animale, leve au-dessus du niveau le plus infrieur
uniquement par le culte des formes et un certain sens artistique. Elle
s'tait servie des forces intelligentes qui taient en elle pour
satisfaire ses instincts seulement, et, pendant qu'elle vivait, elle
avait chapp au chtiment. Mais cette femme, pour qui la tendresse et
le dvouement avaient t lettre morte, pouvait raisonnablement esprer
encore une vie longue et pleine de jouissances... Elle tait morte:
c'est la mort qui tait le chtiment!

Pour la premire fois depuis bien des jours, Chnerol sentit une
compassion relle pntrer en lui  la pense de Clotilde. Pauvre femme,
en effet, mal doue par la nature, incapable de se redresser elle-mme
par l'effort de sa volont, condamne  n'prouver que des sentiments
infrieurs, pas tout  fait irresponsable, mais non responsable tout 
fait, elle avait pass dans la vie comme une de ces fleurs striles,
clatantes et dangereuses, et rien ne resterait d'elle, ni une oeuvre
utile, ni une bonne action, ni une pense gnreuse... Si le nant
existe, c'est bien cela, le nant! N'tre pas pleure et ne pas laisser
de mmoire...

--Pauvre Clotilde! pensa Chnerol. Elle est partie sans avoir eu le
temps de rparer... Mais moi, qui fus son complice pourtant, pour elle
et pour moi, je rparerai, si je puis!

Sans autre motion qu'une piti presque matrielle, de celles qu'on
ressent,  la vue d'un bel objet bris, il baisa le front de la morte et
retourna prs de son fils.




XXVII

L'enterrement de Mme Chnerol provoqua chez Tout-Paris une admiration
sans bornes. Un tel dploiement de richesse, tant de musique! On ne
parlait pas des fleurs dont le luxe est devenu banal. Et pourtant les
orchides qu'aimait Clotilde avaient par son cercueil jusqu' la
prodigalit.

--Comme il aimait sa femme! dirent les uns.

--Faut-il avoir besoin de montrer sa fortune! dirent les autres.

Madeleine pleurait dans le petit htel solitaire, et Villeroy la
laissait pleurer sans essayer de vaines consolations: il savait que
cette douleur devait suivre son cours. Ce qu'il souhaitait le plus
ardemment dans son me paternelle, c'tait que Madeleine eut pardonn 
sa mre; mais, sur ce point, il ne pouvait que garder le silence, et
rien ne lui ferait jamais savoir ce que la jeune fille aurait pens.

Pour lui-mme, un grand dtachement s'tait fait dans son me lorsqu'il
avait su Clotilde morte. Vivante, elle tait, dans son bonheur insolent,
une insulte permanente  son honneur de mari. La disparition de la
coupable apportait un apaisement immdiat  cette blessure de son
esprit. Restait le mal qu'elle avait caus: le chagrin de Madeleine, le
dsenchantement et l'amertume de cette enfant innocente, l'impossibilit
d'un mariage qu'on et dit fait  souhait pour la joie des deux
familles. Cela, c'est ce que Villeroy ne pardonnait pas  la mre, mme
de l'autre ct de la vie.

Aprs le brouhaha qui avait suivi cette mort imprvue, un grand silence
d'oubli se fit sur les survivants. L'htel Chnerol ferm, Mme Rodange
retenue chez elle beaucoup plus par son enfant que par le deuil de sa
belle-mre, tout rentrait dans l'ordre, et les conversations  ce sujet
s'teignirent faute d'aliment.

Les mois passrent. Madeleine cessa de pleurer, sans redevenir l'enfant
silencieusement contente qu'elle avait t. Dans son attitude avec son
pre, elle apportait cependant plus d'abandon caressant; le poids de
honte qui avait tant pes sur ses paules semblait s'tre allg. Avec
le printemps et le soleil, elle parut reprendre got  l'existence.

Depuis les jours malheureux o elle avait accompagn sa mre, elle
n'tait plus jamais entre dans un lieu public; elle pria son pre de la
conduire au concert Lamoureux le vendredi saint, et ce fut le signal,
chez elle, d'une sorte de rnovation. Elle recommena avec plaisir ses
tudes musicales, entretenues jusque-l par esprit de devoir: bref,
Villeroy put comprendre que sa fille rentrait enfin dans la vie normale.

Chnerol, lui, n'oubliait pas. Il avait repris le soin de ses affaires;
on le voyait, comme autrefois, dployer son intelligente activit; mais
sa gaiet du temps pass avait disparu. Il possdait toujours le don de
repartie; mais ce n'tait plus pour le dpenser en brillantes
escarmouches: il caractrisait maintenant un fait ou une situation par
un mot juste et amer, un de ces mots qu'on rpte et dont on dit: C'est
trs fort! Mais ce n'tait plus jamais trs drle.

Un soir d'avril, vers sept heures, il rentra pour dner. Depuis la mort
de Clotilde, il avait son fils pour compagnon  tous les repas; de tout
le jour, c'tait l'heure la plus reposante et la plus douce. Avant de
franchir le seuil de l'htel, il regarda le ciel bleu ple, o les
toiles apparaissaient dj; un frisson de jeune verdure encore presque
sans couleur courait sur les arbres du parc entours d'un cadre riche et
vari par les architectures diverses; ce paysage parisien avait une
douceur particulire, un peu mordante, le charme d'un pays trs
civilis, dou d'assez de got pour admirer la nature au milieu de ses
proccupations matrielles. Songeant  d'autres horizons, que son oeil
ne verrait jamais et o des yeux aims de lui se reposeraient bien des
fois, il venait de l'apprendre, Chnerol poussa un soupir et entra.

Un coup de timbre retentit derrire lui, et le pas press de Henri le
rejoignit dans la salle de billard, qu'il traversait pour gagner la
chambre qu'il s'tait fait rcemment arranger au rez-de-chausse. Le
jeune homme passa affectueusement son bras sous celui de son pre, et
ils firent ainsi quelques pas. Sans tre prcisment des caresses, les
gestes de Henri s'taient, depuis peu, rapprochs de l'ancienne
tendresse enfantine, et tous deux semblaient y trouver une satisfaction
muette. Ce soir-l, Chnerol rendit avec plus d'nergie la pression du
bras pass sous le sien; mais, pendant le dner, il resta presque tout 
fait silencieux.

Son fils le regardait avec attention de temps en temps. Bientt il
sentit que le moment redout depuis des mois tait venu, et se prpara 
subir l'assaut.

Quand ils se retrouvrent devant le billard, le souvenir d'une ancienne
soire en ce mme lieu,  cette mme heure, leur revint  tous les deux
ensemble. Que d'vnements depuis lors! et que de tristesses! Chnerol
parla le premier:

--On m'a dit aujourd'hui, fit-il, que tu viens de passer trs
brillamment l'examen pour entrer dans les consulats.

--Oui, pre, rpondit Henri, le coeur plein d'une motion contre
laquelle il croyait s'tre mieux gard.

--Je m'en doutais, reprit Chnerol avec un sourire forc: ce zle pour
les langues... N'as-tu pas appris l'arabe, par-dessus le march? Tu vois
que je suis bien inform. Tu veux donc t'en aller?

--Pourquoi me demandes-tu cela, pre? fit Henri d'une voix moins ferme
qu'il ne l'et souhait. Tu sais bien que...

--Que tu ne peux pas pouser Madeleine en vivant ici? Oui, je l'avais
pens, et j'aurais t le premier  t'en parler si... si je n'tais pas
rest seul. Maintenant, c'est un peu plus dur, et je ne le l'aurais pas
conseill... Mais je ne puis que l'approuver.

Fendant un instant, ils vitrent de se regarder: leurs mes taient
trop pleines.

--Je t'engage mme  ne pas perdre de temps, reprit Chnerol. Si les
choses s'arrangent, il faudra te marier bientt; vous avez assez
attendu, il est juste que vous ayez un peu de bonheur.

Henri ne rpondait pas. Leur bonheur serait pay par l'abandon des deux
pres; mais n'tait-ce pas la loi naturelle?

--Alors, fit-il aprs un temps de rflexion, tu m'engages  retourner
chez M. Villeroy? Et s'il refuse?

--C'est une ventualit  prvoir, dit Chnerol sans paratre troubl.
Tu lui diras, en ce cas, que quoi qu'il ordonne--car il a le droit
d'ordonner--je suis prt  le faire, comme expiation. Son fils le
regardait sans comprendre.

--Tu lui diras cela tout simplement. Il n'est pas question de fortune:
Villeroy est dsintress au del de toute expression; mais il pourrait
exiger autre chose...

--Quoi donc? fit Henri, non sans un petit mouvement de rvolte.

--Nous le verrons bien.

--Exiger, dit lentement le jeune homme, ce mot sonne trs mal  mes
oreilles... Je crois, pre, que si M. Villeroy exigeait quelque chose de
toi,  mon tour, moi, je renoncerais...

--Ne dis pas cela, mon brave et bon garon, dit Chnerol en appuyant la
main sur l'paule de son fils avec une indicible tendresse. Trop de gens
agissent sous l'influence de l'amour-propre et s'en repentent toute leur
vie; ne soyons pas de ceux-l, je t'en conjure. Villeroy peut faire des
conditions... il en a le droit.

--Lesquelles?

--Mais, par exemple, que je ne te revoie jamais...

--Je n'y consentirais pas! fit Henri avec lan en jetant un bras sur
l'paule de son pre.

--Je le pense bien, mon fils. Et pourtant, si, moi aussi, je
l'ordonnais, me dsobirais-tu?

--Certainement! s'cria le jeune homme, le visage enflamm, les yeux
brillants. Quelques torts que tu aies pu avoir vis--vis de M. Villeroy,
tu n'en as aucun envers moi; tu es mon pre, je t'aime, je suis fier de
toi, de ton esprit, de ton coeur, car tu as un grand coeur, mon pauvre
cher pre! Je te remercie tous les jours pour l'homme que tu as fait de
moi et je n'ai qu'un dsir: me montrer digne de toi! oui, digne de toi!

Chnerol s'assit: une motion intense le faisait trembler.

--Henri, dit-il d'une voix contenue, tu es digne de moi, assurment, et,
de plus, tu n'as point commis d'erreur; tu es intact; la vie est ouverte
devant toi... Sois heureux, mon cher Henri; prends le bonheur honnte
qui s'offre  toi; sois heureux dans le devoir: c'est la seule manire
de l'tre vritablement. C'est pour cela que je te dis: A quelque prix
que ce soit, pouse Madeleine, puisque tu l'aimes et qu'elle t'aime...
Et puisse-t-elle vivre longtemps, afin de te garder de la faute que j'ai
commise! Vois-tu, Henri, le monde juge mal ces choses-l; tant qu'elles
ne font point scandale, il ferme les yeux; il a tort. Quand on a l'me
droite et qu'on rpare l'erreur d'un moment, quand on la paye de son
bonheur--et de celui des autres--comme je l'ai fait, il approuve; il a
tort galement. Mon mariage avec Mme Villeroy n'a rien rpar du tout:
il n'a fait qu'aggraver une situation dj odieuse. Que fallait-il faire
alors? A cela, mon fils, il n'existe qu'une rponse: il ne fallait pas
commettre la faute.

Chnerol s'arrta, pensif, puis reprit  voix basse:

--Et la faute, Henri, ce n'est pas le jour o Mme Villeroy a oubli ses
devoirs qu'elle a t commise: c'est le jour o j'ai regard avec des
yeux d'amant la femme de mon ami et o, pour la premire fois, je lui ai
dit sur sa beaut, sans penser mal faire, une parole que sa fille ou son
mari ne devaient pas entendre. Souviens-toi, Henri, que dans cette
voie-l il n'est pas d'erreurs vnielles, car personne--non,
personne!--ne sait quel grain de sable fera pencher le plateau de la
balance... et alors dans quel abme nous pouvons tre prcipits.
Souviens-toi, mon fils!

--Je me souviendrai, dit gravement Henri. Ils restrent assis cte 
cte, sans se parler, pendant longtemps. Le sacrifice de Chnerol tait
fait, bien plus radical que Henri ne pouvait le souponner, et la pense
de ce sacrifice mettait dans l'me du pre  l'gard de son fils une
douceur attendrie qui, par certains cts, touchait  l'extase. Aprs en
avoir joui pleinement, Chnerol reprit:

--Crois-tu, Henri, qu'il soit prudent d'aller toi-mme voir Villeroy? Ne
penses-tu pas que si une tierce personne se chargeait de la dmarche...

--Mais, mon pre, dit firement le jeune homme, je ne saurais admettre
qu'un tiers puisse entendre des paroles dsobligeantes pour nous; malgr
l'lvation de penses de M. Villeroy, le seul fait d'un refus...

--Sans doute; mais si tu envoyais Marguerite?... Elle est fine comme
l'ambre, et, avec cela, elle dit tout ce qu'elle veut. Ce serait, je
crois, une excellente messagre.

--Pour cela, pre, tu l'as dit! Personne ne s'acquittera mieux qu'elle
d'une semblable mission.

--Je la verrai demain, fit Chnerol en se levant comme un homme dlivr
d'un grand poids.

En effet, le lendemain, il eut avec sa fille un long conciliabule
secret, dont elle sortit dans un tat d'esprit bien singulier. Sa
premire action, se voyant seule, fut d'embrasser sa fillette avec tant
de force que l'enfant en poussa les hauts cris; la seconde fut de se
mettre  pleurer elle-mme en tchant de l'apaiser, et les larmes de la
maman furent beaucoup plus longues  tarir que celles de l'enfant. Sans
doute, la source en tait plus profonde.

Dans le plus bref dlai, Mme Rodange s'assura adroitement que Madeleine
tait sortie et se prsenta chez Villeroy, qu'elle arrta sur le seuil
de sa porte. Tout surpris qu'il ft, il savait quelle douceur apitoye
la jeune femme avait tmoigne  sa fille lors de la mort de Clotilde,
et il la reut avec bont.

Marguerite ne s'gara point en prliminaires.

--Monsieur Villeroy, dit-elle aussitt assise, vous tes press, moi
aussi: allons au fait. Est-ce que vous ne trouvez pas que Madeleine a eu
assez de chagrin comme a?

--Pauvre petite! murmura le pre.

Puis il regarda Mme Rodange d'un air qui n'avait rien d'encourageant;
mais elle n'tait pas femme  se laisser dcontenancer par le vieil ami
de son enfance.

--Oui, pauvre petite; c'est une parole absolument sense; mais il y a
assez longtemps qu'on l'applique  Madeleine, et je trouve qu'il est
grand temps d'en changer. Je suis venue ici, d'aprs le dsir de mon
pre, pour vous supplier d'accorder  Henri la main de votre fille. Ne
m'interrompez pas, monsieur Villeroy; il n'y aurait plus moyen de
reprendre l'entretien. Tant que Mme Clotilde a vcu, je comprends le
scrupule qui vous a pouss  interdire tout rapprochement; mais, 
prsent, franchement, je trouve qu'il y aurait de la cruaut  sparer
plus longtemps ces jeunes gens qui s'aiment! Mon pre m'a charge
expressment de vous dire, et ce sont ses propres expressions, qu'il se
soumettra  tout ce que vous exigerez. J'ai rempli ma mission, non sans
quelque peine, je vous l'affirme;  votre tour, donnez-moi une bonne
parole.

--Marguerite, fit Villeroy en la regardant sans colre, vous tes une
brave enfant; la dmarche que vous faites a d vous coter. Je vous
remercie pour Madeleine de vous en tre charge; mais entendez-moi bien
et rptez fidlement mes paroles  votre pre; ce sont celles que j'ai
dj dites  son fils: Madeleine Villeroy ne peut pas pouser Henri
Chnerol. Ces deux noms hurleraient de se voir accols.

--Mais, reprit Marguerite, avec une bonne dose d'impatience, c'est que
je ne vous ai pas dit: Henri entre dans les consulats; il pouserait
Madeleine  l'tranger. Et, puisque mon pre dit qu'il fera tout ce que
vous exigerez... Vous, ne comprenez donc pas?

--Je comprends trs bien, et je rpte: Madeleine Villeroy ne peut pas
pouser un Chnerol.

Mme Rodange, dpite, se leva.

--Je vous croyais bon, dit-elle avec des larmes de colre dans la voix;
mais vous faites souffrir  plaisir Madeleine! Ce n'est pas de la bont,
cela!

Sans s'mouvoir, Villeroy la regarda.

--Vous avez un enfant, une petite fille! levez-la bien, Marguerite,
dit-il, enseignez-lui de bonne heure le prix du devoir et le respect de
ses parents. Madeleine m'aime, elle m'aime assez pour ne pas me blmer
d'une rigueur qui la protge. Vous savez ce que c'est que le monde,
Marguerite; voyez-vous Madeleine marie entrer dans un salon:--Mme
Chnerol.--Laquelle?--La jeune.--La femme du fils.--Ah! la mre a pous
le pre, et la fille, le fils? Pourvu qu'elle ne rende pas au fils ce
que le pre...

--Assez, monsieur Villeroy, c'est horrible! cria Marguerite en mettant
ses deux mains sur ses oreilles. C'est monstrueux, ce que vous dites l!

--Ce n'est pourtant qu'une trs petite partie de ce qui s'changerait de
propos mchants, de cruauts malsaines au sujet de mon innocente enfant.
Non, Marguerite, dites-le  votre pre. Ma fille ne s'appellera pas Mme
Chnerol.

Marguerite retourna chez son pre pour lui rendre compte de l'insuccs
de sa mission. Elle ne le fit qu'avec les plus extrmes prcautions, se
bornant au fond mme de la rponse, si nettement formule.

Contre son attente, Chnerol ne parut point surpris. Il remercia sa
fille et l'embrassa avec tendresse. Comme il la reconduisait, elle
s'arrta dans le pristyle devant la porte de son ancienne demeure.

--Ce n'est pas lou? fit-elle.

--Ni ne le sera jamais, mon enfant, dit-il d'un ton grave. J'avais song
 vendre l'htel en bloc, et puis la pense que tu t'tais marie ici,
que tu y avais t heureuse, m'a retenu... Veux-tu voir? Il prit  son
trousseau la clef minuscule de la porte, et ils entrrent clans le logis
abandonn.

--Que c'tait joli, pourtant! dit-elle avec un regret sincre; jamais
rien n'a t mieux fait pour un jeune mnage... Nous ne sommes pas si
bien rue Fortuny... Il y a une pice de plus; mais c'est un vrai bton
de perroquet: on passe son temps  monter et  descendre. Tandis qu'ici,
deux tages seulement... Et mon salon rose! Je n'en suis pas encore
console!

--Si tu voulais!... fit timidement Chnerol. Elle se retourna
brusquement pour le regarder en face.

--Revenir? dit-elle. Ah! certes, oui! Mais que dirait le monde?

--Le monde dirait ce qu'il voudrait. Je le donnerai trois pices de plus
au premier; on les prendra l-haut sur ma chambre et mon cabinet... je
loge en bas,  prsent, prs de Henri.

--Je ne sais pas, fit Marguerite, pensive, si Ren voudra.

Tout  coup, elle se jeta au cou de son pre:

--Tu es un ange, dit-elle, de ne pas nous avoir gard rancune. Nous
avons agi un peu btement, tu sais...

--Non, dit Chnerol, c'tait trs naturel; mais bien des choses sont
changes. Et, vois-tu, je serai trs content de t'avoir l, avec ta
fillette, quand Henri sera parti.

--Henri? Pourquoi s'en irait-il, s'il n'pouse pas Madeleine?

Chnerol sourit sans rpondre et se contenta d'embrasser sa fille; mais
ce sourire, elle s'en souvint plus lard, avait quelque chose de triste
et de courageux  la fois.




XXVIII

A quelques jours de l, Villeroy, comme de coutume, lisait les journaux
du soir, vers neuf heures, dans son cabinet de travail. Aprs lui avoir
jou quelques morceaux favoris sur le piano qu'elle avait fait apporter
l depuis bien longtemps, Madeleine avait pris un livre et, au lieu de
lire, songeait.

Encore un printemps qui venait dans l'air tide et sentant bon; par la
fentre longtemps ouverte, la grande pice, un peu triste, s'tait tout
imprgne de l'odeur des jeunes pousses, du gazon vert et dru; un
printemps nouveau qui apportait une anne de plus  Madeleine.

Une anne, rien que cela. Avec l'anne, point de rves d'avenir, point
d'attente inquite et joyeuse, une anne, simplement. Aprs celles-l,
d'autres viendraient, et encore, et longtemps, et Madeleine serait
toujours la mme, attentive et tendre, auprs de son pre vieilli, cass
de plus en plus...

Elle le regarda  la drobe. Vieilli? pas tant; cass? moins
qu'auparavant. Il avait, depuis quelques mois, relev la tte, qu'il
portait jadis baisse; son allure tait plus vive, son pas plus ferme;
en ces temps derniers, Villeroy avait positivement rajeuni. Il prenait
aussi de l'intrt aux choses de la politique, qu'il n'avait jamais
abandonnes, mais pour lesquelles, depuis le dpart de sa femme, il
n'avait plus combattu.

--Papa est rentr dans la vie, positivement, se dit Madeleine, en se
sentant le coeur soudain allg. L'autre jour, il avait un courrier
norme; ce matin de mme...

Continuant sa pense tout haut:

--Pre, dit-elle, est-ce que tu n'as pas l'intention de te porter
candidat aux prochaines lections?

Villeroy, stupfait, regarda sa fille. Madeleine songeait aux lections?
Elle tait donc bien change?

--Qui t'a dit cela? demanda-t-il avec un vague sourire.

--Personne; mais je me souviens que, lorsque tu tais dput, tu menais
une vie bien plus active; est-ce qu'elle n'tait pas aussi plus utile?

Villeroy rit pour tout de bon, cette fois, les murailles austres de son
cabinet n'en furent pas plus tonnes que lui-mme.

--Ma chrie, dit-il, o puises-tu tes notions en politique? Tu parles
comme un journal.

--Je n'en lis pourtant gure! fit la jeune fille, en cartant ses
cheveux d'argent du mme geste enfantin et charmant qu'elle avait
autrefois. Mais il me semble... enfin, je ne sais pas au juste ce qu'il
me semble, mais j'aimerais bien  te voir encore dput.

--Plutt snateur, murmura Villeroy comme  lui-mme.

Les joues de Madeleine s'empourprrent. Comment n'avait-elle pas song 
cela? Snateur, pour ne pas tre oblig de coudoyer tous les jours son
ancien ami. Chnerol avait prononc la veille un discours excellent et
obtenu un vrai triomphe  la Chambre. Elle avait beau ne lire gure les
journaux: quand ce nom-l lui tombait sous les yeux, elle ne pouvait se
dfendre de le suivre.

Le sentiment de rpulsion instinctive que lui causait Chnerol depuis
que sa mre l'avait quitte s'tait singulirement modifi aprs la mort
de Clotilde. Elle avait eu piti de lui, et, peu  peu, la piti avait
vaincu l'aversion; maintenant que le brandon de discorde n'tait plus
l, elle se rappelait l'affection que Chnerol lui avait toujours
tmoigne et sa tendre sollicitude pour elle auprs du lit de la
mourante; tout le pass lointain plaidait en elle pour le coupable, et,
si elle lui en voulait encore, c'tait uniquement  cause de son pre.
N'ayant pu sonder la profondeur de l'offense, dans son me chaste, elle
se sentait prte au pardon.

Un coup de timbre...

Cette fois, Madeleine plit et se trouva debout. Elle le connaissait
bien, ce coup de timbre des Chnerol, imprieux et press. Elle revcut
en un millime de seconde l'entre de Henri ce soir maudit qui avait
boulevers leur existence  tous.

Le domestique ouvrit la porte et annona:

--M. Chnerol!

Villeroy s'tait lev, croyant rencontrer les yeux de Henri; en
apercevant Georges, il resta muet de stupeur et de colre.

--Madeleine, ma chre enfant, laissez-nous, fit Chnerol en la regardant
avec bont.

Les yeux bleus de la jeune fille lui jetrent un regard effray,
suppliant, indign  la fois. Il la rassura d'un signe de tte, grave et
paternel, puis ouvrit la porte pour la laisser passer. Elle sortit, le
coeur battant, tout son tre plein d'une angoisse douloureuse, et alla
s'asseoir dans le salon, afin d'tre  la porte de la voix.

--Que me voulez-vous? dit Villeroy, dont le visage tait devenu blme et
rigide.

--Je suis venu, rpondit Chnerol, vous demander pardon. Nous avons
beaucoup souffert, Villeroy, nous souffrirons toujours. Si nous pouvons
rendre heureux les innocents, injustement punis, ce serait une bonne
chose. Ne le pensez-vous pas?

--J'ai dit l-dessus mon premier et mon dernier mot tout ensemble,
rpliqua brivement le pre de Madeleine. Ma fille n'pousera pas un
Chnerol.

--Si je mourais, fit le dput avec une douceur extrme, cela changerait
sans doute votre rsolution?

Villeroy le regarda attentivement. L'homme qui lui parlait n'tait plus
celui qu'il avait connu aux jours de sa force triomphante: c'tait un
tre assagi, dsabus, vaincu, mais non humili. Intrieurement, en
mmoire sans doute de leur ancienne amiti, il ressentit une certaine
joie de lui trouver tant de dignit.

--Non, dit-il lentement, votre mort serait inutile: elle ne changerait
rien.

--Je le pensais, dit Chnerol; alors, je vous en prie, coutez-moi.

Villeroy lui indiqua un sige; ils s'assirent tous deux.

--Je n'ai pas  m'excuser de la faute que j'ai commise envers vous,
reprit le pre de Henri; je ne puis invoquer ni l'entranement de la
jeunesse, ni l'ignorance de ce qui devait suivre; si je vous disais que
je n'y ai pas pens, vous auriez  me juger, plus svrement encore. Je
m'accuse donc sincrement...

Villeroy songea  Clotilde,  ses ruses,  ses manges irritants; il la
connaissait bien, celle qui avait t sa femme pendant dix-huit annes,
et il se dit qu'en prenant la faute sur lui, Chnerol se montrait
gnreux.

--Je vous dois une rparation...

--Il n'en est pas, dit Villeroy, les yeux perdus dans le vague.

--Une expiation, alors. Vous me connaissez, vous avez t mon ami. Vous
savez que j'aime bien quand j'aime; vous savez, beaucoup mieux que je ne
pourrais jamais l'exprimer, que j'ai souffert du mal que j'avais fait,
que j'en souffrirai toute ma vie, que la perte de votre estime a
empoisonn toutes mes heures, qu'elle ne m'a pas laiss une joie... Des
joies? Depuis ce jour malheureux, je n'en ai pas eu une seule,--pas une
seule, vous m'entendez, Villeroy? Et sachez une chose, pourtant: je ne
vous ai pas volontairement trahi, je n'ai pas prmdit l'infamie, je ne
vous ai pas serr la main pour dtourner vos soupons. C'est un hasard
funeste qui m'a rendu coupable. Regardez mes yeux, Villeroy, et voyez si
je mens!

Villeroy ne tourna pas la tte: il savait que ce hasard-l s'appelait
Clotilde.

--Vous pouvez donc, me har, continua Chnerol, mais vous ne devez pas
me mpriser. Je suis venu m'offrir  vous; ordonnez ce qui vous plaira:
je le ferai; mais je vous demande grce pour nos enfants.

Villeroy resta immobile; son ancien ami reprit, avec une chaleur
croissante:

--Je vous ai dit que j'tais malheureux; oui, je le suis, plus peut-tre
que vous ne pouvez le croire. J'ai une fille: elle est marie, elle a
son enfant, elle n'est plus  moi. J'ai un fils: je le vois souffrir 
cause de ma faute... Savez-vous ce qu'il veut faire? Il m'a demand ma
protection,--ma protection d'homme politique--pour lui faire obtenir un
poste dans les consulats, trs loin, le plus loin possible,
l'Extrme-Orient.

--Il a raison, dit Villeroy.

--Je ne suis pourtant ni un homme mprisable ni un homme tar, pour que
mon fils m'abandonne; mais il souffre et veut fuir son mal. Cela ne vous
touche pas? Vous ne lui donnerez pas Madeleine, l-bas, au bout du
monde, o personne ne connat mon nom ni le vtre?

--Madeleine n'pousera pas un Chnerol, rpta obstinment le pre.

--Eh bien! soit. Alors, j'irai jusqu'au bout. Je me suis fait un nom
sinon glorieux, au moins estim; j'avais espr que mon fils, l'ayant
reu de moi comme la part la moins prissable de son hritage, en serait
fier et le porterait avec honneur. Eh bien! ce nom, la seule chose 
laquelle je tienne vraiment en dehors de la considration des gens de
bien, je vous en fais le sacrifice, Villeroy. Depuis plusieurs jours, je
suis en instance pour que mon fils reprenne le nom de sa mre; si vous
consentez  lui donner Madeleine, elle s'appellera Mme Henri Sauvignac.

Il termina avec un sanglot rprim dans la gorge; n'osant lever les
yeux, il attendait son arrt.

--Je consens, dit Villeroy.

Lui aussi dtournait la tte, de peur de montrer son motion. C'tait
bien l le Chnerol qu'il avait aim de cette affection forte et franche
que connaissent les hommes de coeur et d'action; c'tait son Chnerol,
capable des plus grands sacrifices, Chnerol, qui s'tait si bien battu
pendant la guerre, Chnerol, qui s'tait montr si humain envers les
ouvriers lors d'une grve... Ah! qu'il avait eu raison de l'aimer, et
qu'il l'aimait encore,  prsent que l'ennemie de leur repos n'tait
plus entre eux!... Mais il ne pouvait pas le lui laisser connatre.

--Je consens, rpta Villeroy.

Ils se levrent tous deux, restrent un instant face  face, avec un
dsir ardent de se serrer la main. Leur vieille amiti les mordait au
coeur avec la gnreuse verdeur de leur jeunesse vanouie... Sur une le
dserte, ils fussent tombs dans les bras l'un de l'autre; mais les lois
du monde s'opposaient  toute expression de sympathie, et ils se
salurent froidement.

--Je voudrais bien voir Madeleine, fit Chnerol en hsitant.

Villeroy ouvrit la porte du salon o elle tait reste seule, prtant
anxieusement l'oreille et n'entendant rien.

--Madeleine, dit le dput, mon fils viendra vous demander votre main;
votre pre veut bien la lui accorder. Je suis content, Madeleine, de
penser que vous serez heureuse; personne ne le mrite mieux que vous.

Lui aussi avait une envie folle de la prendre dans ses bras et de baiser
le front pur de celle qui serait sa fille; mais comment le faire en
prsence du mari de Clotilde?

Les yeux de Madeleine allaient de l'un  l'autre; elle n'osait croire ce
qu'elle avait entendu.

--C'est vrai, mon enfant, dit Villeroy.

--Adieu, fit Chnerol en lui adressant un salut o son me de galant
homme passait tout entire.

Quand il fut sorti, Villeroy emmena sa fille prs de son bureau, l o
ils avaient pass ensemble tant d'heures silencieuses.

--Es-tu contente? lui demanda-t-il en regardant au fond de ses yeux de
pervenche.

--Oui, pre, si tu consens de bon coeur; autrement, non.

--Je consens de bon coeur, rpondit Villeroy, parce que Henri doit
quitter le nom de son pre. Tu t'appelleras Mme Sauvignac.

--Oh! fit douloureusement Madeleine, il ne voudra pas!




XXIX

C'est chez Mme Rodange que Chnerol attendait son fils pour lui arracher
un consentement dont il tait loin d'tre sr. Se mfiant de l'influence
du lieu, il n'avait pas voulu aborder la redoutable question chez lui ni
dans l'appartement de Henri, tmoin de tant d'affectueux panchements;
de plus, chez Marguerite, il comptait sur un appoint qu'il n'et pas pu
obtenir ailleurs.

Ds les premiers mots, Henri se rvolta d'abord contre Villeroy, qui
avait accept un tel sacrifice, et puis contre son pre et sa soeur, qui
prtendaient le lui imposer.

--Tu en parles bien  ton aise, dit-il  sa soeur, non sans reproche; tu
as quitt le nom de notre pre en te mariant: tu ne peux pas comprendre
ce que c'est que d'avoir port pendant vingt-quatre ans un nom honor et
de s'en voir tout  coup priv.

Chnerol l'coutait avec une joie amre qui le rcompensait, et au del.

--Et toi, mon pre, dit Henri, as-tu pu croire que j'accepterais ton
dvouement? Est-ce que M. Villeroy aurait d l'accepter, lui? A plus
forte raison, moi, qui suis ton fils, non seulement par le sang, mais
par la tendresse?

--Ne juge pas Villeroy, dit Chnerol; puisses-tu ne jamais connatre la
douleur et l'injure qu'il a ressenties par moi!

L'accent tait si grave, la voix si douloureuse, que le jeune homme se
tut.

--Non, reprit-il aprs un silence, je ne puis pas! et tout ce que j'ai
de bon en moi refuse d'obir.

--Mme si je te l'ordonne? dit le pre.

--Mme si tu me l'ordonnes, et pour cela seulement, je te dsobirai.

Chnerol fit un signe  sa fille, qui sortit du salon.

--Henri, dit-il, tu es un bon fils; je suis fier de toi. Embrasse-moi.
Et, maintenant, Madeleine va venir. Si tu le peux, dis-lui que tu
refuses le seul renoncement qui puisse te la donner.

En refusant, Henri n'avait song qu' son pre,  leurs annes de
confiance et de tendresse,  cette amiti d'homme  homme qui cimentait
leur affection familiale d'un lien bien autrement fort. En apercevant
Madeleine qui entrait avec Marguerite, il sentit son coeur s'amollir.

--Eh bien! dis-lui donc,  cette chre et fidle enfant, que tu ne veux
pas d'elle, fit Chnerol triomphant.

Madeleine s'approcha du jeune homme.

--Je sais, dit-elle, quelle cruelle preuve vous est impose, mon cher
Henri. Mon premier mot a t que vous ne voudriez pas; je suis venue
vous dire que, si vous refusez, je le trouverai tout naturel et n'en
aurai pas moins d'affection pour vous. D'un autre ct, je ne puis
blmer mon pauvre pre...

Elle s'arrta et passa sur ses yeux sa main avec un geste d'enfant qui
refoule les larmes.

Chnerol la regardait comme s'il ne pouvait se rassasier de la voir:
cette petite Madeleine, c'tait pour lui le gage du pardon.

--Henri, dit-il, tu ne peux pas m'infliger un ternel remords? Ne fais
pas passer un point d'honneur quelconque au-dessus du repos moral de ton
pre. Prends cette brave enfant: je l'exige.

Il avait mis la main glace de Madeleine dans celle de son fils: il les
tint toutes les deux un instant dans la sienne, puis desserra l'treinte
et sortit.

Henri pleurait, quoiqu'il s'en dfendt, et mordait nerveusement sa
moustache. Madeleine posa timidement une main sur son paule, afin qu'il
ft contraint de la regarder. Dans ses yeux il lut qu'elle l'aimait
davantage pour ces larmes-l--et leur destin fut scell pour jamais.

Trs loin, vers l'Orient, sous un joli ciel clair d'automne, un peu
avant le coucher du soleil, Villeroy, Henri et Madeleine sont debout sur
le quai du dpart. Le grand paquebot est dans la rade, avec ses machines
sous pression, prt  repartir pour la France. Quelques jours
auparavant, il a amen Madeleine et son pre; il va, tout  l'heure,
remporter Villeroy seul, qui n'aura gure vu du Japon que le consulat et
la chapelle catholique; mais il ne se soucie pas du reste.

Les jeunes gens ont t maris, le malin mme, et c'est le nom de
Sauvignac qui a t inscrit sur les registres.

--Pre, dit Madeleine, cela me fait de la peine de te voir partir seul:
nous aurions fait  nous deux un si joli voyage!

--Ne t'inquite pas de moi, ma chrie: j'ai de quoi m'occuper, rpond
Villeroy. Les bonnes gens de chez nous qui m'ont nomm snateur ne me
laisseront gure de loisirs, et puis il y a tant de choses utiles 
faire... je n'ai pas peur de m'ennuyer... Voici le signal... Adieu, mes
enfants.

C'est la premire fois qu'il les comprend tous deux dans la mme
appellation affectueuse.

Henri rougit  la fois de plaisir et de peine. Villeroy le regarde et
comprend sa pense.

--Henri, dit-il, avez-vous quelques commissions particulires  me
donner pour Paris? Que dirai-je  Marguerite?

--Que je l'aime et la remercie... Vous ne la trouverez plus rue Fortuny:
elle doit tre rentre  l'htel... Quant vous arriverez, j'espre que
son second enfant sera n!... Elle a t trs bonne pour moi; je ne
l'oublierai pas.

--Je le lui dirai. Vous n'avez pas d'autre message?

--A qui? allait demander Henri. Sa jeune femme lui presse le bras.

--Je verrai parfois votre pre, continue Villeroy; quoique nous ne
sigions pas  la mme Chambre, la politique nous rapprochera de temps
en temps...

--Oh! merci! murmura Henri en lui serrant la main de toutes ses forces.
A prsent, nous pouvons tre heureux... Dites-lui que nous serons
heureux; c'est cela qu'il attend... et c'est aussi ce que vous voulez.

Une treinte, des sourires qui cachent des larmes, la jolie voix de
Madeleine criant encore une fois:

--Au revoir, pre!

Villeroy l'entend  travers le bruit des rames dans l'eau clapotante. Et
puis le crpuscule tombe, gris sur la mer grise; les feux du paquebot
piquent l'obscurit comme une constellation gare au bord de l'horizon;
sur la mer, on ne voit plus rien.

Les jeunes poux remontent vers la maison qui les attend  mi-cte. Ils
entrent chez eux, dans leur chez-eux de ce pays tranger o, malgr la
distance et le temps, ils sont en France, entours d'objets chers qui
parleront  leurs yeux et  leur me. Ils s'attardent  la fentre pour
voir la rade, et, dans le gris qui devient du noir, ils voient des feux
lointains se dplacer et dcrotre...

--Henri, c'est le paquebot! dit tout bas Madeleine en joignant les mains
comme pour une suprme bndiction.

Ils regardent longtemps, bien aprs que leurs yeux fatigus ne
distinguent plus rien, et enfin se retirent. Henri ferme la fentre, et,
dans la grande chambre claire, pleine de la gaiet des choses, il
regarde la jeune pouse du matin. Seuls ensemble, si loin de tout ce
qui fut leur vie, ne se sont-ils pas plus prcieux cent fois l'un 
l'autre qu'au milieu de leurs proches?

--Mon tout, ma joie, dit Henri en croisant ses bras autour des paules
de Madeleine.

Elle le regarde, grave et douce, comme elle n'a jamais cess de l'tre,
mme aux plus mauvais jours.




PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT, ET Cie
8, rue Garancire.




[Fin de _Chnerol_ par Henry Grville]