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Titre: Quelques cratures de ce temps
Auteur: Goncourt, Edmond de (1822-1896)
Auteur: Goncourt, Jules de (1830-1870)
Date de la premire publication:
   1856 [Une voiture de masques (titre original)];
   1878 [nouvelle dition, avec une prface d'Edmond de Goncourt]
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: G. Charpentier, 1878
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   15 fvrier 2011
Date de la dernire mise  jour:
   15 fvrier 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 724

Ce livre lectronique a t cr par:
   Mireille Harmelin, Rnald Lvesque
   et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
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    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






        NOUVELLES
        DE
        EDMOND ET JULES DE GONCOURT




        QUELQUES
        CRATURES
        DE
        CE TEMPS



        NOUVELLE DITION



        PARIS
        G. CHARPENTIER, DITEUR
        13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13

        1878

        Tous droits rservs.




        ROMANS DES MMES AUTEURS

        PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

         3 fr. 50 le volume

        GERMINIE LACERTEUX.
        MADAME GERVAISAIS.
        RENE MAUPERIN.
        MANETTE SALOMON.
        CHARLES DEMAILLY.
        SOEUR PHILOMNE.
        IDES ET SENSATIONS.


        EDMOND DE GONCOURT

        LA FILLE LISA.

Paris.--Imp. E. CATIOMONT et V. RENAULT, 6, rue des Poitevins.




PRFACE

Ce livre, publi  trs-petit nombre et puis depuis des annes, a paru
portant sur sa couverture: _Une Voiture de Masques_. Je rdite ce livre
aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.

Ce volume complte l'OEuvre d'imagination des deux frres. Il montre,
lors de notre dbut littraire, la tendance de nos esprits  dj
introduire dans l'invention la ralit du document humain,  faire
entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle, qui dans
l'Histoire, n'a pas d'historien.

EDMOND DE GONCOURT.

Aot 1876




QUELQUES
CRATURES DE CE TEMPS




L'ORNEMANISTE P...

Dans un coin,--chez Michli,--en fouillant, peut-tre tes-vous tomb
sur des mauves enroules? Ce devait tre un plat, la guirlande devait
courir tout autour; mais ce n'est qu'un morceau, et les derniers
bouquets appellent vainement ceux qui devaient suivre. Un tesson, rien
qu'un tesson; mais les feuilles incises et lobes sont d'un rendu si
vrai, elles courent en spirales ou s'panouissent si harmonieusement,
elles se joignent, se nouent, se marient et se dnouent d'une si
gracieuse faon; il est si heureux et si spirituel ce retour  la flore
ornemente du moyen ge,--que les gens du mtier vous diront: c'est une
oeuvre. Cela et un pan de coffre,--encore un fragment,--qu'on a essay de
couler en bronze et dont la fonte n'a pas russi,--rien ne devait lui
russir, mme aprs sa mort,--est tout ce qu'a laiss, ou  peu prs,
P...

Les pieds au feu, un grog bien chaud sur la chemine,  porte de la
main,--voil ce qu'on nous a cont.

L'atelier de P... tait rue Notre-Dame-des-Champs, au rez-de-chausse.
Il tait divis en deux compartiments: le premier,--celui o on
entrait,--n'tait que maquettes, tabourets, bauches de cire, projets et
instruments de travail; aux murs, une collection de feuilles moules sur
nature et un beau jour du nord, bien net l dedans,--le ncessaire de la
vie d'un artiste. Le second compartiment, spar du premier par une
grande draperie et plus petit, tait tout garni-- ne pas y jeter une
pingle--de petits meubles, de petits objets. C'tait moelleux, soyeux
et douillet, un vrai nid... et tapiss! Mme au plafond, P... avait mis
une tapisserie,--un de ces grands bois o courent des chasseurs en
veste Louis XV, une vieille tapisserie harmonise en ses tons verdtres,
et que P... avait releve de baguettes dores.--L dedans, au fond,
tait un lit, un bon lit, et une femme, sa matresse.

Clou  clou, il lui avait fait ce rduit. Le petit chiffonnier de bois
de rose et l'ancienne pendule signe Leroy, tout cela tait venu peu 
peu,--commande  commande,--sou  sou.

Un des premiers, P... avait compris l'ornementation moderne et ce
qu'elle doit tre. Comme tous les commenants, exploit d'abord par ces
gens arrivs dont la signature est un bon  vue sur le public, il avait
vendu un temps ses modles,--des chefs-d'oeuvre,--pour des quinze francs,
pour des vingt francs. Puis la confiance lui tait venue. Il tait all
lui-mme aux fabricants. Lampes, flambeaux, vide-poches,
serre-papiers,--il ennoblit par de charmantes crations toutes ces
choses usuelles qui maintenant sont des objets d'art chez tout le monde,
ou  peu prs,--faisant de grandes imaginations pour ces petits riens
abandonns de tout got et de toute grce depuis bien des annes, et
toujours pensant aux Grecs, ce peuple bni des arts, qui mettait
jusqu'aux tuiles de ses maisons les arabesques de sa fantaisie.

Entre autres charmants emprunts  la flore,--de deux feuilles de
violette il fit une coupe. Les deux feuilles simples, opposes, font le
creux de la coupe, et les deux stipules, croises l'une sur l'autre,
forment le pied. Cette coupe a t offerte, nous croyons,  M. le baron
Taylor.

Puis il tentait un projet de vase,--un vase pique dont la base tait la
cration du monde. Sur l'ove marchaient les successions de gnrations;
l'histoire de l'humanit se droulait d'tape en tape, et finissait 
une grande figure de la civilisation, debout et couronnant le vase
symbolique.

Enhardi, P... songea  se mettre un peu hors de page. Il fit un coffret
en forme de chsse. De petites figurines veillaient  chaque angle. Les
pieds du coffret disparaissaient sous un fouillis de plantes marines,
d'algues et de feuilles lancoles courant l'une aprs l'autre, o
fourmillaient scarabes, btes  bon Dieu, sauterelles mailles en leur
couleur. Le coffret fini, P... alla le porter  madame la duchesse
d'Orlans. Madame la duchesse d'Orlans, en qui revivait cette
intelligente protection des arts familire  Ferdinand d'Orlans,
accueillit l'artiste et l'offrande. C'est dire que la femme fut
gracieuse autant que la princesse fut gnreuse.

Vinrent les mauvais jours, les privations, les gnes quotidiennes; puis
les caprices de sa matresse amenrent la vraie misre, les dners
incertains, la vie glane au jour le jour.

P... souffrait depuis quelque temps. D'o? il ne savait. C'tait une
organisation bien faible et dj bien prouve par la maladie.--Un beau
jour, il fit apporter chez lui de la glaise, une grande table, et se mit
 modeler avec une assiduit pre, n'coutant ni conseils ni fatigue. Il
bauchait un grand Christ en croix de dix-huit pieds de haut.

P... n'avait ni le genre ni l'habitude d'une pareille machine. Il
travaillait avec rage, s'emportant aprs la glaise rebelle, remettant,
tant, remaniant et revenant, et toujours  faire oeuvre de son bauchoir
enfivr. Le Christ ne venait pas, ne sortait pas. Ses amis haussaient
les paules. Ils ne comprenaient pas que ce Christ tait une envie de
mourant, et que les artistes ressemblent aux femmes qui, avant de
mourir, commencent toujours quelque tapisserie de longue haleine.

P... travailla ainsi une quinzaine de jours, ne quittant son travail que
pour manger. Il dnait alors avec des oeufs durs.

Un dimanche,--le samedi P... avait eu quelques amis,--c'tait le
cholra;--on avait ri de lui parce qu'il avait comme la peur du
pressentiment;--sur les neuf heures, en rentrant, P... fut pris du
cholra. Sa matresse tait couche. Comme il sentait l'pidmie en lui,
il arracha de dessus la glaise les toiles mouilles, jeta a par terre
et se roula dedans. Les atroces douleurs lui taient venues; et lui,
cartant le rideau de l'autre chambre, les yeux et le visage tendus vers
cette femme, lui voulait sourire et lui souriait pour qu'elle ne
s'inquitt pas.

La femme s'endormit.

Le lendemain matin, en entrant, on vit P...,--dont les veines s'taient
caves dans la nuit, --toujours une main  lever le rideau, toujours le
visage tendu vers la femme.

La femme eut peur; elle courut emmnager chez celui que le mourant
appelait son meilleur ami.

P... fut port  l'hpital.

Du mort, il ne reste qu'un peu de cire et de pltre, et le nom de Possot
qui vit encore dans la mmoire de quelques amis.




VICTOR CHEVASSIER

3 juin 1836.--Je suis arriv aujourd'hui  la maison. Maman m'avait fait
faire un pantalon et un habit noirs. A midi, j'ai t au convoi de mon
pre. Le cimetire tait plein: hommes, femmes et les enfants qu'on
tranait par la main, tout le village, et encore des gens de Damblin et
de Fresnoy. J'ai eu du rconfort  voir cette foule.--Maman pleure.--Je
me suis fait installer un lit dans la bibliothque.--Mon rve est fini.
Maman est trop ge, elle a maintenant la tte trop affaiblie et le
corps trop malingre, pour que je la laisse toute aux soins d'une
servante;--et elle s'est trop envieillie en cette vie de campagne, et
elle a trop vcu en la maison de mon pre pour que j'essaye de la tirer
d'ici, et que je l'emmne  Nancy.--J'envoie ma dmission.

4 juin.--Il fait du soleil. J'ouvre la fentre. L'orme du cimetire,
plein d'oiseaux, a sa feuille toute frissonnante. A deux pas de l'orme
s'lve un peu de terre frachement remue.--J'ai referm la fentre. Je
me suis mis dans mes livres. J'ai retrouv le Bodin. J'ai vu quelques
livres que je ne connaissais pas. J'ai trouv un Calvin avec la
signature de Marie d'cosse, 1584: elle tait alors en prison.--Il m'a
fallu descendre: les fermiers venaient pour renouveler leurs baux. Ils
m'ont tenu deux heures. Je les ai fait attabler. Ils m'ont demand une
diminution. Ils disent que le chemin vicinal a tranch sur le terrage
aboutissant  la pture de M. Lourdel, et que c'est un dommage de quatre
bichets de bl. Je me suis dfendu d'eux le mieux que j'ai pu: mais je
crains bien qu'ils n'aient perc mon ignorance, et ils ont d s'en aller
en se disant qu'ils auraient meilleur march du fils que du pre.--Ils
apportaient  maman le beurre de la redevance. Il a fallu fondre le
beurre; et puis, on va faire la lessive. Maman a mis tremper tout le
linge dans le cuveau de la chambre  four. Tout cela a fait comme une
distraction  sa douleur.

20 juin. On est tout en l'air pour l'lection du maire en remplacement
de mon pre. Le matre d'cole est venu me consulter. Il m'a dit qu'un
bon choix ce serait M. Michaux, qui commande les pompiers.--Je ne
connais gure personne ici. Bien des vieilles gens, chez qui j'ai jou,
sont mortes. Les quelques amis de ma premire jeunesse,--Andr, avec qui
je volais des _couches_, et Robert, qui avait imagin de mettre des
hameons dans du pain pour pcher les poules de la mre Langlum,--et
les autres, sont loin finissant leur droit ou leur mdecine.

2 juillet.--Je me suis install tout  fait dans la bibliothque; je
suis l avec mes vieux livres rustiques et mal vtus, mais qui me
semblent mieux amis pour cela mme. Je me mets  ne plus lire, mais 
relire. Je me suis retir en une socit petite, mais choisie.--Maman
m'a laiss mettre sur la chemine les terres cuites de Rousseau et de
Voltaire, que j'ai achetes  mon voyage  Paris. Il n'y a pas eu moyen
d'obtenir qu'elle retirt deux timbales d'argent sur lesquelles sont
deux oranges. Elle m'a dit que c'tait comme cela du temps de mon pre.
J'ai sur le chambranle des portes des coloquintes qui schent et des
lions en bois blanc  crinire farouche. Maman ne peut comprendre
combien ces lions et ces coloquintes me sont dsagrables.--Blangin m'a
crit qu'il regrettait d'autant plus vivement ma retraite du _Phare_,
qu'il va fonder  Paris un nouveau journal d'opposition, dont il
comptait me donner la rdaction en chef. Cette lettre est reste toute
la nuit ouverte sur la table autour de laquelle je me promenais.--Aprs
tout, c'est cinq ans, dix ans peut-tre d'tude. Ma pense se trempera
aux amertumes de la solitude, et sortira plus aguerrie et plus virile
pour la lutte. J'apporterai aux pres polmiques une verve mrie, et
toute une jeunesse condense et impatiente.

25 juillet.--Allons! il n'y a pas dcidment un homme avec lequel on
puisse causer. Sortez ces hommes-l du prix des paires et des fauches
de pr, ils perdent la pense.--Rien n'est pour eux en dehors de
cela.--Ils mangent bien parce que le gibier et le poisson sont
abondants. Ils sont buveurs parce qu'ils sont vignerons.--De ce que je
n'ai pas six pieds et le teint rouge, ils me regardent comme
poitrinaire.--Vous allez nous en tuer de ces perdreaux, monsieur
Victor, avec les bons fusils de votre pre,--m'a dit le pre Jansiau en
regardant les trois fusils accrochs au manteau de la chemine.--Je ne
chasse pas, lui ai-je dit. 'a t un tonnement quand Jansiau leur a
dit que je ne chassais pas.--Ils auraient bien envie de me traiter de
sminariste, comme j'ai toujours le nez dans mes livres; mais ils savent
que j'ai crit dans les journaux contre le gouvernement, ce qui
contribue encore beaucoup  me faire regarder comme quelqu'un
d'trange.--Il faut tout penser en soi, en cette terre abdritaine. Pas
une oreille digne de vous.--Les petits chtelains des environs sont des
paysans de la pire espce.--Vritablement, je suis comme dans un pays
dont je ne saurais pas la langue. Il y a des jours o je me tte, me
demandant si je ne suis pas fou, tant tout ce qui m'entoure a une autre
faon de tte que moi.--Aprs souper, ma mre se met  son orgue
portatif, elle en tourne deux ou trois airs, et puis je monte me
coucher.

30 juillet.--Les fermiers ont apport ce matin des poulets maigres.
Maman m'a envoy chercher le bail, et quand elle a vu que je n'y avais
pas insr dix chapons gras, vifs, emplums, la queue en faucille, les
reproches ont commenc, et dur du dner au souper: que je n'avais aucun
soin de nos affaires, que ce n'tait pas la peine d'avoir un fils qui ne
st pas mettre tout ce qu'il faut dans un bail...--J'ai crit  Paris
pour avoir un portrait d'Armand Carrel.

Septembre.--Cette alle du jardin est tout troite et longue. Elle a
deux pieds de large avec une bordure de buis mange par place. Elle est
garnie de petits cailloux criants. Je vais jusqu' la porte qui s'ouvre
sur la route de l'Ermitage; je reviens au btiment de l'curie; je
retourne jusqu'au bout, et toujours ainsi. Je la sais par coeur cette
alle droite, et elle est dessine aussi nettement dans mon cerveau que
dans le jardin.--Je ne sais pourquoi je m'y promne, mais je m'y promne
 prsent toute l'aprs-dne; et quand il vient quelqu'un pour me
parler et que je suis dans le jardin, maman dit: Victor?... il fait du
sable.--Cette alle, et les deux bouts de terrain qui l'accompagnent,
ont l'air de trois rubans juxtaposs. D'un ct, des choux, des
groseilliers et des carottes; de l'autre, de l'herbe o des pommiers
mettent leurs ombres grles.--Des haies de fagots me sparent  droite
du verger de la fabrique de limes;  gauche, du verger des
Nantouillet.--Une vingtaine de rosiers rgulirement distancs de vingt
pas en vingt pas, comme des sentinelles, sont sur le bord de l'alle, et
je pourrais dire, tant je les ai vus de fois, la forme de chacun, et le
dessin des bouquets de feuilles, et celui qui a sur son petit tronc une
ligature de soie bleue pour une bouture, je pense.--Je sais tout de
cette alle, et le banc au bout us et noirci par la pluie, et la
tonnelle auprs des deux cornouillers de l'entre. Rien n'est mont
aprs cette tonnelle, et elle est l, tendant l'paule, pour que quelque
chose y grimpe.--Un peu de distraction me vient quelquefois du gros
poirier de rousselet, o des frelons, grands comme la moiti du doigt,
ont install leur nid, faisant des envoles furieuses. Dans la bande
d'herbe, de l'autre ct, je vais voir le rservoir. Entre les pierres
de revtement poussent de petits saules. Quand il fait beau, deux petits
poissons viennent jouer  la surface de l'eau.--Je ne puis dire combien
cette alle m'irrite et m'ennuie. Elle est inexorable comme une ligne
droite.--Par hasard, j'ouvre la porte. Je vais une demi-heure, une heure
dans la campagne. Un pays plat  perte de vue, des champs coups  la
rgle. Des paysans passent sur des voitures de foin, dormant les yeux
ouverts. Puis le cri des roues dans les essieux diminue et finit. Le
paysage est immobile comme un dcor, et j'en veux  la campagne de son
calme et de son silence. Je prends la fivre  voir cette nature qui ne
me rpond rien.--La maison aussi me semble avoir pour moi un mchant
sourire, comme une vieille.--La servante,  qui ma mre donne les
ordres, ne m'coute pas quand je lui parle.--Les dindons de la cour
courent aprs moi quand je vais au jardin.

Mars 1837.--L'hiver a t long, froid, pluvieux. J'ai lu.--Le portrait
de Carrel est accroch dans ma bibliothque. Je suis tomb l'autre jour
sur ce passage de Plutarque: ... Marcellus fut enterr par ses ennemis
qui l'avaient fait mourir. Son sort est grand et glorieux; car l'ennemi
qui admire et honore la vertu qu'il redoutait, fait bien plus que l'ami
qui tmoigne sa reconnaissance  la vertu dont il a reu des
bienfaits.--Ce portrait est sur le mur du fond. Le soleil l'claire en
se couchant.

Voil les huit plus longs jours que j'aie vcu. On a cuit des poires au
four. Maman m'a pris la bibliothque pour les faire scher sur des
claies. Il pleut. Je me tiens en bas, regardant par les carreaux la
pluie, et forc de recevoir qui vient.

A soi la publicit! Chaque matin veiller Paris avec son ide! Avoir le
journal qui fait la parole aile! Tous les jours battre la charge,
renvoyer le sarcasme comme un volant, attaquer, riposter et tenir la
France suspendue  sa plume! Donner sa fivre  ce grand public,
l'agiter de sa passion, le pousser  la brche,  l'ennemi! Se rjouir
l'oreille au bruit des flches barbeles qu'on lance et qui sifflent!
tre quelque chose  l'intelligence de tous! La lutte, la lutte
quotidienne! Vaincre tout un jour! Se coucher, ses adversaires sabrs!
Se montrer brutal comme la logique! Reposer, ne jamais dormir! Rpondre
aux ennemis qui se dmasquent, aux hostilits qui surgissent, aux
arguments qui se relayent! tre prt le jour, tre prt le lendemain,
tre prt  toutes les heures de cette vie militante! La guerre de la
tte enfin! Oh! les belles fatigues!--Le journal de Blangin est fond.
Le premier numro,  ce qu'il m'crit, a fait un certain tapage.
J'avais envoy la carcasse du programme.

L'esprit de maman se drange, mais sa sant s'amliore. Elle a des
absences et semble par moment trouble en sa raison. Elle ne garde sa
tte que pour tout ce qui est affaire. Elle me reproche souvent mon
humeur casanire. La vieille femme devient de jour en jour plus aigre et
plus monte contre ce qu'elle appelle ma paresse et mon insouciance.

Il nat en moi des ides de dcouragement et de dgot de la vie. tre
ainsi enterr dans un village! Contre cette solitude d'esprit, mon
cerveau tiendra-t-il? Il me prend des terreurs de ne pouvoir plus rien
quand la libert me viendra.--J'ai fait le compte de ce que nous
possdons,  nous deux maman; avec le petit bois de la Charbonnire,
nous avons bien 100 000 fr.; mais au taux de la terre, cela ne rapporte
gure que 2000 fr. Il est donc impossible d'aller habiter Paris. Du
reste, ma mre ne voudrait jamais y consentir. C'est par moment des
voeux impies...

Je me suis dsabonn  mon journal. Je ne veux plus rien savoir de ce
qui ce passe l-bas.

Maman veut que je me marie. Elle m'a parl de la fille de Capron, des
soeurs Cadet, de la petite Nomi. Je lui ai rpondu par un _non_ formel.

Nous sommes alls au chef-lieu aujourd'hui.

Au thtre, maman m'a prsent  M. et madame Langot et  leur fille.
Nous avions deux places dans leur loge. Bocage tait de passage. Il
jouait _Antony_. Au moment o Antony demande une chaise de poste et
jette sur la table de l'auberge une bourse sans compter ce qu'il y a
dedans, un individu aux premires loges s'est mis  dire tout haut,
qu'on n'achetait pas une voiture comme cela; on l'examinait, on la
marchandait et l'on comptait son argent. Tout le monde, dans la salle,
paraissait du sentiment de l'individu.--M. Langot est un gros homme qui
parat inoffensif. Je n'ai pu tirer de mademoiselle Langot que des oui
et des non. Elle n'est pas jolie. Elle a l'air doux. Ma mre m'a dit
qu'elle chantait au piano, et qu'elle devait avoir deux cent mille
francs  la mort de son pre.--Au fait, maintenant que ma vie est
termine... Et puis, peut-tre, un enfant cela vous rattache-t-il 
vivre?

Je me suis mari. Ma femme est nulle. Elle a le coeur sec, le jugement
petit et troit de la province, l'avarice passe dans le sang des
familles terriennes. Mon beau-pre est vain, braillard, insupportable,
poussant l'ignorance au del du permis, le ridicule au del du croyable.
J'ai eu toutes les peines du monde  le faire revenir sur l'ide qu'il
avait d'illuminer la tombe de sa mre le jour de mon mariage avec sa
fille. L'autre jour il m'a dit: Vous aimez les antiquailles? je vous
donnerai une pipe romaine qu'a trouve un de mes ouvriers dans mon bois
de...--Aristophane aurait fait une belle comdie avec cette ide et sous
ce titre: Promthe, gendre de Plutus.--Journellement, pour les riens
du mnage, ce sont des scnes entre maman et ma femme; maman me
reproche de ne pas la faire respecter par ma femme; ma femme me dit que
je donne toujours raison  maman. Je suis ballott entre ces deux
jalousies. Elles boudent, et lorsqu'elles se raccommodent, elles
s'allient et se tournent toutes deux contre moi.--Mon beau-pre vient
passer ici des huit jours, et quand il est l, toujours parlant avec sa
grosse voix, je n'ai plus mme  moi le silence du calme.

J'ai un fils. Tant qu'il sera petit, je le ferai jouer dans le jardin;
quand il sera grand, je lui mettrai une blouse et lui achterai un bout
de champ; et puis aille la charrue!

Je me suis rencontr hier avec le monsieur de Paris qui est venu faire
de l'agriculture  la ferme de Levecourt. Je l'ai salu, nous nous
sommes mis  causer. Depuis neuf ans, c'est la premire conversation que
j'aie eue. Il m'a invit  venir le voir.

M. Dumont, de Levecourt, est mieux qu'une ressource; il a un charme de
rapports et d'esprit, et des faons cordiales, qui me poussent de jour
en jour  son amiti.--C'est un ancien garde du corps; et quoique nous
diffrions entirement de manire de voir politique, nous discutons sans
disputer.--Il est venu souvent cet hiver souper  la maison.

Voil quinze jours que je n'ai vu M. Dumont.--Ma femme aurait dit, la
dernire fois qu'il a soup  la maison, devant son domestique, qui
mettait le cheval  la voiture, que je ne pouvais pas continuer 
manger ma fortune, en tenant table ouverte.

7 juillet 1845.--Mon petit garon s'en est all, le croup l'a emport.
Il tait beau et souriant vendredi encore... Des gens du pays qui ne
m'aiment pas ont jet le soir, par-dessus la haie de mon jardin, un
petit cochon de lait mort...

10 dcembre 1847.--Ma femme a vendu 17 fr. 50 cent. les paires de
Colombey,  Jangeneux, marchand de bl  Gray, payable au 1er avril.

26 fvrier 1848.--Le percepteur vient de m'arrter sur la place; il m'a
lu son journal. Une rvolution...




BUISSON

C'est un livre, un gros livre dans un cuir de Russie bien grenu et de
sauvage odeur. Il y a aux quatre coins des plats quatre penses; il y a
entre les nervures du dos cinq penses, et au milieu de toutes ces
fleurs de souvenir dores de bel or fin se lit: _Jules Buisson, Essais
d'eaux-fortes_.

Ce livre unique o une main amie a rang, comme des reliques, toutes les
pices, a runi tous les _tats_, mettant devant ces chres images les
vers explicatifs gravs eux aussi  l'eau-forte et faisant choix des
tirages, et les chelonnant l'un aprs l'autre,--ce livre tient l'OEuvre
d'un artiste. Feuilletez-le en ses pages; et vous aurez le recueil des
imaginations de Buisson, de son premier  son dernier jour,--du jour o
il fit une planche entre une leon de M. Ducauroy et une leon de M.
Valette, au jour o il dit  sa pointe: Adieu, paniers! vendanges sont
faites! et jeta aux champs ses bouteilles de vernis.

Buisson entra dans la vie positive  une belle sortie de collge. Il fit
comme tout le monde, et alla s'asseoir sur les bancs de l'cole de
droit. Mais en son chemin, il rencontrait mille accidents de la vie,
mille petites scnes animes qui sollicitaient coup d'oeil et obtenaient
souvenir. Au Luxembourg il voyait de beaux petits enfants rieurs qui
jouaient prs des bassins, puis s'asseyaient sur les bonnes de pierre,
tout rouges de courir, laissant voir leurs mollets dodus. Souvent, dans
les rues de la montagne Sainte-Genevive, il laissait complaisamment
tomber le regard sur des dogues musels, rogns d'oreille et de queue,
les bajoues piques de poils rudes comme des soies de porc, le museau
pliss et relev pour montrer de petits crocs blancs, incisifs et
entts, chiens tout nerfs et chair, sangls dans leur peau, et les
rognons et le train de derrire puissants comme chez certains monstres
assyriens. Par les rues, il se cognait parfois  des habits grotesques,
 des faces tranges,  des chapps d'un conte fantastique, des
docteurs Pyramide ou des Pasquale Capuzzi. Lors son ami Prarond le pote
lui disait, aux heures des rimes conseillres:

        J'ai trouv des Goya cachs sous vos Pandectes,
        Ami! j'ai dpist parmi de longs discours,
            Entre autres notes fort suspectes,
        Que sur Papinien vous recueillez aux cours,
        En marge et grimaant dans des cadres fantasques,
        Bien des nez de travers et bien des fronts cornus,
            Bien des figures bergamasques,
        Et des nes prtant ou rclamant leurs masques
            A des visages bien connus.

Buisson oublia d'tre juge, et se mit  dessiner des bouledogues. Et si
bien il en dessina, si bien il en moula, si bien il en sculpta, qu'il
eut  l'Exposition de 1842 deux dogues, tableau acquis par la Socit
des amis des arts. Son tableau achet, envie lui prit de graver son
tableau, et il se trouva avoir et la pointe libertine de Chaplin, et la
manire grasse et ressentie d'Hdouin dans son _table_, et la science
du _vernis mou_ de Marvy. Que si vous ouvrez le volume, et que vous
passiez la garde de papier _peigne_, vous rencontrez tout d'abord ces
deux chiens, l'un couch, l'autre debout sur ses pattes de devant et
l'oreille inquite, tous deux solidement accentus et talant des
contours comme tracs par une plume de roseau qui aurait poch
victorieusement les ombres. Le sol, les murs, les accessoires du chenil,
dans un certain _brut_ pittoresque, viennent  l'oeil dignes presque des
bassets de Decamps.

Puis, il s'abandonna  rver. Au ralisme de sa premire oeuvre succdent
les penses tournes vers les crations imaginatives, les aspirations,
les songeries par les champs de l'inconnu, les contours ondoyants et 
peine entrevus, la recherche de l'idal;  la ralit rigoureuse succde
le ddain des penses trop crites. Une efface rminiscence d'un
tableau italien du muse de Tournai lui tourmente la main, et sur le
cuivre, dans les griffonnages  toute bride d'un paysage de Cythre,
s'enlvent discrtement le beau corps et la gorge milsienne d'une
jeune Muse endormie. Les Amours ont vol ses vtements, ils les ont
livrs au Zphyre,

        Zphyre court de fleurs en fleurs,
        Et l'on n'attrape point Zphyre.

Par les fonds incertains, ce sont de mystrieuses envoles d'Amours, et
les vagues des vtements flottant dans l'air,--un rve antique qui
remonte au ciel sur le premier rayon de soleil.

Cet homme  la faon des soldats de Salvator, une toque  plume sur la
tte, torse  moiti nu, se caressant sa longue barbe avec sa main, est
Finsonius:

        _Belga Brugensis hic est, sed Parthenopensis amore
            Artis Finsonius sceptra jocosa gerens._

--Une figure de peintre provincial retrouve par un ami de
l'aquafortiste, Philippe de Chennevires.

Buisson se plaisait  ces illustrations d'ouvrages crits par des plumes
qui lui taient chres et de prfrence aimes. Ils taient quatre en
ce temps heureux de la gaie jeunesse, qui pensaient ensemble, et se
parlaient et se rpondaient l'un  l'autre en tout: prose, rimes ou
dessins. Aussi, presque toujours, Buisson se fait cho de la posie et
de l'amiti; et Prarond et Levavasseur chantent tour  tour sous sa
pointe,  moins que les _Contes normands_ ne lui donnent l'ide de
dessiner une vieille Normande, le nez crochu, le bonnet de coton en
rvolte, une bouteille sous le bras, trouvant que le vent est rude,
l'quilibre difficile, et le pont troit, et chantant son _Ave_
d'ivrognesse:

        Ma bonne Vierge, laissez-mai passer
        Je n'berai pus quand il fera ner.

Et tout aprs le Chenil, le frontispice des fables de l'ami Prarond.
Prault voulait excuter ce frontispice en marbre. Des Amours entourent,
avec la grce perdue du XVIIIe sicle, un rustique mdaillon de
mademoiselle de la Sablire, jet dans les feuilles. Au bas, les Amours
jouent avec des fleurs, puis ils volent et s'asseyent et se renvolent,
et le premier arriv tend le bras et met une couronne de fleurs des
champs sur la tte de l'htesse du fablier.--Et vraiment c'tait un
Clodion.

Mais Levavasseur a dit quelque part:

        La rime est une esclave
        Qui de dame Raison
        Fait le mnage et lave
        La petite maison.

        La matresse est hargneuse,
        Et du soir au matin
        La vieille besogneuse
        Met de l'eau dans son vin.

        La servante est foltre
        Et drobe au tonneau
        Le vin de la martre
        Qu'elle met dans son eau.

Vite du giron de la servante dcollete, les paules au vent, la chemise
aux hanches, monte avec la fume blanchtre des fagots une ronde
d'effronts parpaillots qui embrassent et cajolent la servante, et
grimpent boire le vin jusque sur le manteau de la chemine. Bientt
voil Buisson qui enfourche le balai, comme Penguilly; le fantastique
le visite; et voil les eaux-fortes de minuit. Tantt c'est un cavalier
fort maigre, et vtu de noir, qui chante des sguedilles  la nymphe de
l'Arnette; tantt c'est un burg au haut d'un mont, soutenu par des
consoles humaines; deux petits bonshommes grotesquement accoutrs
sonnant de l'olifant, poussent avec leurs montures jusqu'au chteau
magnifique, et dans un coin est accroupi, les coudes aux genoux et les
mains aux oreilles, un petit Belzbuth cornu, grand comme
l'ongle.--Eaux-fortes tranges, d'un ton roux qui rappelle l'encre
rougie par le temps des dessins  la plume du Guerchin et du Vinci.

Que Levavasseur, aprs avoir lu une parade de Dominique, fasse _Pierrot
couveur et roi_, Buisson regarde une image de Watteau, et lui fait deux
Pierrots: Pierrot pendu, la lune le regardant:

        Je n'aurais cru d'avance
        Qu'on pt tre si bien au bout d'une potence.
        Que de sots prjugs on a sur terre, hlas
        Quand on voit en passant ces choses--l d'en bas!

Puis Pierrot en collerette, son serre-tte noir un peu passant sous sa
coiffe blanche, et faisant  deux mains un mmorable pied de nez; ceci
est pour l'pilogue:

        Tes dix doigts allongeant ton nez original
        Nargueront le public dans un lazzi final.

Levavasseur raconte-t-il, en bon Normand, la vie de Corneille, Buisson
ne manque, comme vous imaginez, si belle occasion de portrait.

Ici le fabuliste Prarond a le _Cavalier et le cheval_  faire sauter un
foss. Buisson se rappelle les fuites rapides, les croupes qui
s'effacent, les cavaliers couchs  l'avant, les queues droites 
l'horizon, les chevauches temptueuses, toute cette _furia_ questre
qu'il livrait en ses heures de fivre  des panneaux oublis; il enlve
d'un bond la fable de Prarond, et, la tte chauffe, sur un coin de la
mme planche, il jette pour l'ami Levavasseur une houle imptueuse de
cavalerie tournoyante avec le mouvement d'un Maturino dans un dfil du
Guaspre. Dans ce _griffonnis_ le Cid fait rage de la vieille pe de
Murdora le Castillan. coutez le _Romancero_: Il dfit tous les Mores,
prit les cinq rois, leur fit lcher la grande prise et les gens qui
allaient captifs.

Buisson est all en Normandie. Il a rapport de la lande de Laug de
solides tudes, de vritables tudes normandes; il a rapport les
chemins verts, les mares perdues dans l'ombre du soir, les ciels verts,
la prime verdure d'avril sur les haies et sous les futaies, les nappes
vertes des prs droules sous les bois, les tons bleus et violets si
lgers des arbres qui vont ouvrir leurs premiers bourgeons. Mais le
pays de Goya l'appelle, et en l'automne de l'an 1845 son ami Levavasseur
lui crit:

_Monsieur_

_Buisson, peintre franais, fonda de las Naranjas, calle de Jovellanos._

        C'est donc vrai, le soleil a des rayons tranges
        Qui naturellement font mrir les oranges!
        Vous qui n'en aviez vu comme moi qu'au bazar,
        --Enfants emmaillotts dans un papier de soie,
        Vous en avez cueilli dans votre folle joie
            Aux orangers de l'Alcazar,

Il court les Espagnes; il s'enivre de soleil, il s'enivre de haillons
draps avec un air de pourpre, de couleurs chatoyantes, d'ombres
rousses, de terrains brls, d'horizons en incendie et de firmaments
zbrs; il dessine le mendiant s'pouillant, et la manola alerte, et le
_presidio_ lzard, et tout le peuple bariol. Il essaye de fixer en des
pages d'album cette lumire d'or, cette misre splendide. Il croque des
brigands, lazaroni  fusils, se chauffant au crpuscule dans une gorge
morne. Il court ce qu'on voit et ce qu'on montre, les Murillo de la rue
et du _Museo del Rey_. Il s'prend des vieux et des terribles, de
Correa, d'Alonzo Beruguete, de Liao, de Gaspar Becerra, de Dominique
Thotocopuli.

D'Espagne, il rapporte un tableau: une cour au bas d'une glise, au bas
d'un norme Christ en bois peinturlur, hommes et femmes bigarrs
d'charpes, de mantes, de chapeaux mahonnais, les uns poussant devant
eux des troupeaux de cochons truites de rose; les autres, des nes se
pressant et se bousculant et tintinnabulant d'alcarazas. Le ciel est
vert sombre avec des filets violets; un coloris brutal, un dessin
violent; mais sous les crudits de ton et les inhabilets de brosse, une
riche palette, une mritante audace.

D'Espagne il rapporte une petite eau-forte, une carte de visite. Devant
un terrain qui fuit  perte de vue, caillouteux et dsol comme les
Alpujuras, prs d'une source tarie, au pied du squelette d'une
broussaille exfolie, une tte coupe, les yeux clos, les lvres
entr'ouvertes, les veines du col bavant sur le sol une mare rouge; un
souvenir des deux Svillains pantelants, Valds et Montans.

Mais tournez la page des Valds, des cauchemars, de l'cole
_terrifique_, et venez vite voir les beaux enfants, les mplats charnus,
les faisceaux de plis aux jarrets, le potel, le grassouillet, le dessin
rebondi de l'enfance. Une statuette de Flamand, un Giotto enfant, lui
donnent, celle-ci une tude, celui-l un succs. Une petite fille vue de
dos lui livre un chef-d'oeuvre. Il y a l les caresses de l'artiste, et,
dit-on, du parent. Comme toutes les courbes sont pleines! comme la
pointe lutine! comme elle rondit le long de ce galbe douillet! la
rjouissante graisse toile de fossettes!

Salut, madame la Fable! Elle est vue de dos, laissant pendre un coin de
draperie et se regardant dans un miroir:

        Mme quand elle prend, par un beau jour d't
            Au bord d'un fleuve ou sur le sable,
        L'uniforme charmant de dame Vrit,
            A certain regard effront,
        A cet air nonchalant, au miroir emprunt,
            On reconnat toujours la Fable.

Cette eau-forte, publie par _l'Artiste_, est la gravure, moins trois
Amours dans le ciel, d'un tableau de Buisson, qui joua de malheur. Il
fut reu  l'Exposition de 1848, le 23 fvrier. Le lendemain, tout le
monde exposait de droit. Un instant Buisson avait d arriver vraiment au
public: on avait parl de lui pour illustrer _l'ne mort_ de Jules
Janin.

1848 a dispers le cnacle et mis un criteau  la porte de l'atelier
hospitalier. Mais Buisson n'a laiss partir ses amis qu'aprs qu'un
chacun a eu un beau portrait  mettre en tte de ses oeuvres. Il a grav
d'une pointe onctueuse la tte bien en chair du fabuliste; il a grav
avec la pointe fine d'Henriquel le profil lgant de Levavasseur; il a
grav la barbe de l'ami Philippe; et quand il les a eu tous
_pourtraicts_, il n'a pas voulu que ces visages qui s'taient fait face
si longtemps fussent spars. En mmoire des annes qui ne reviennent
pas, il les a tous runis dans le frontispice du livre de M. de
Chennevires, faisant de l'un une cariatide nue, sortant d'une gaine
l'habit de l'autre, appuyant sa fantaisie architecturale sur la tte de
celui-ci et la couronnant de son portrait:

        Avec les cheveux en broussaille,
        Le front saillant et les yeux creux,
        Dent qui mord et bouche qui raille!

Et maintenant Jules Buisson plante ses choux prs de Castelnaudary. Il
ne grave plus, il ne peint plus. Il est mari; il cause engrais avec ses
fermiers. Rarement il lit cette _Comdie humaine_ que Balzac lui avait
donne pour avoir aid  la dcoration de son petit htel du faubourg
du Roule. Il s'est retir en un coin de grasse terre, oublieux de son
talent pass; et si parfois du ciseau qu'il vient de se faire envoyer,
il dgrossit une tte d'animal dans un tronc de poirier, c'est pour
mettre au-dessus de la porte de ses tables.




NICHOLSON

        +-------------------------------------+
        |         Come and see                |
        |                                     |
        | THE LORD CHIEF BARON NICHOLSON.     |
        |                                     |
        |     At the Coal Hole tavern.        |
        |                                     |
        |          STRAND[1].                 |
        +-------------------------------------+

L'affiche est orne d'une norme tte de Nicholson en perruque et en
rabat.

En bas,  la _bar_[2] de la taverne, vous payez un schelling; montez
l'escalier, et entrez dans la salle. La salle est un rectangle recouvert
jusqu'au plafond d'un papier couleur bois. Aux deux cts de sa longueur
sont figures quatre chemines surmontes de glaces dans des cadres de
chne, dcors d'arabesques en bronze. La salle est coupe de longues
tables d'acajou; les tables sont entoures de bancs recouverts d'une
moquette rouge jaspe de noir. Sur la table il y a des verres, des
carafes, des bols de verre bleu qui servent de sucriers. Huit becs de
gaz clairent la salle. Aux murs est appendu le prospectus colori d'une
cole de natation d'hiver; aux murs est accroche  un clou une plaque
de verre noir portant en lettres de cuivre le mot: _Beds_[3]. Dans le
fond de la salle, le plancher ressaute d'un pied; et au centre de
l'estrade s'lve, rserve au chef baron, une petite table o brlent
deux bougies. A ct des bougies, au-dessus d'un tain bien luisant, la
bonne vieille boisson cossaise, richement brune, mousse par-dessus les
bords en glorieuse cume, comme dit Burns.

     [Note 1: Venez et voyez le grand juge Nicholson  la
     taverne du _Trou au charbon_, dans le Strand.]

     [Note 2: Comptoir.]

     [Note 3: Il y a des lits ici]

Aux pieds de Nicholson, sur un canap au dossier de jonc, sont assis le
greffier, le conducteur du conseil, l'avocat. Une petite barre en bois
blanc, o viennent dposer les tmoins, se dresse  la gauche du
tribunal. Dans l'enceinte rserve est encore un grand piano  queue qui
accompagne les chansons grivoises charges de faire attendre le procs.

La table la plus rapproche du tribunal reoit le jury, jury qui se
recrute parmi les buveurs de gin de bonne volont. Un appel de noms
imaginaires est fait. Chaque jur prend la Bible entre le pouce et
l'index de la main droite, jure de juger d'aprs sa conscience, baise la
Bible, et la passe  son voisin, qui fait de mme, et la baise, et la
repasse. Nicholson demande un cigare. L'huissier appelle la cause. Le
conducteur du conseil, connu sous le nom du _savant sergent_, et qui
s'est occup avec succs du gnie dramatique chez les anciens et les
modernes, lit l'acte d'accusation. L'avocat, qui est un habile tudiant
en droit, prsente la dfense. On appelle un tmoin, puis un autre, puis
un autre. Tantt il vient une vieille fille les cheveux gris lui
battant sur les joues, lunettes sur le nez, robe rostre  volants,
mantelet de soie grise, chapeau avec des bouquets de bluets; la dmarche
intimide, la voix mince et fluette, l'accent pudibond, croisant les
bras sur la poitrine; une personnification femelle du _shoking_; puis
c'est un garon coiffeur qui entre comme le torrent de la Morna, qui
monte  la barre comme on monte  l'assaut, qui frappe du poing, qui a
un toupet jaune bouriff, qui se dpche, qui crie, qui bredouille, qui
rpond avant qu'on l'interroge, qui raconte quand on lui dit de se
taire, qui se dmne, qui cherche machinalement et fivreusement son
tablier de sa main, qui s'essouffle, qui se mouche dans son tablier, les
yeux hors la tte, la voix glapissante, haletant, prolixe, bavard et
bavardant, toujours exubrant, toujours parlant;--et ce coiffeur et
cette Anglaise, et ce _blackguard_ et cette lady, c'est un homme, un
seul homme, le mme homme! Cet ternel tmoin, le chef baron n'a-t-il
pas raison de l'appeler le plus comique dessinateur de types comiques,
depuis la splntique vieille fille jusqu'au garon coiffeur avec son
tablier  bavette?

Mais Nicholson a un peu avanc la tte. Il a adress une question au
tmoin, et toute la salle est partie d'un clat de rire.

Nicholson est petit, apoplectique. D'normes favoris noirs encadrent sa
figure carre et massive, comme la figure d'un financier d'Hogarth. Ses
traits sont pleins et ronds; il a le teint frais; il a de petits yeux
qu'il rapetisse encore en clignant et en plissant la paupire; et ce
mange leur donne une indicible chafouinerie. Rominagrobis faisant le
mort devait avoir cet oeil demi-ferm, narquois et guetteur. Il a la
grande perruque poudre de chef baron  grands anneaux, tirant sur le
front une ligne droite comme faite  la rgle, et troue au sommet par
un petit trou qui laisse chapper la chaleur de la tte. Il a le rabat
blanc, les manchettes et la grande robe noire. Nicholson ne rit jamais;
il parle lentement; il a dans toute la physionomie comme une bonhomie
bridoisonne, et comme une sournoiserie de vieux juge. Souvent, il fait
avancer sa lvre infrieure sur sa lvre suprieure en homme de mauvaise
humeur qui boude un mauvais argument. Il joue de faon exquise et de
bonne comdie le perptuel demi-sommeil d'un tribunal.

Nicholson se complat aux causes d'adultre; il a fait son domaine des
infortunes conjugales: tout le scandaleux judiciaire est bien venu de
lui. En ces causes, les grasses faons de dire ont leurs coudes
franches; les quivoques, les allusions, les demi-gros mots ont beau jeu
dans ces libres plaisanteries, dont l'histoire du marron de Sterne est
comme le type. C'est en plein croustillant que Nicholson excelle  faire
les mille et une confusions de l'Avocat patelin,  jeter au beau
milieu d'une plaidoirie une interrogation cynique,  dchirer d'une
phrase les gazes de pudeur de la dfense; et pour peu que les tribunaux
anglais aient voqu quelque belle conversation criminelle, aussitt
la parodie est prte, juge, avocat, greffier se donnant la main. Les
causes s'improvisent,  peu prs comme ces drleries de la comdie
italienne o les acteurs, avant d'entrer en scne, lisaient sur une
pancarte accroche dans les coulisses le canevas de leurs lazzis. Et
cela dure tout autant qu'une petite pice de nos boulevards: une
vingtaine de jours, un mois. Nous avons vu toute une soire dbattre la
vraisemblance d'un adultre en cab, avec des: Comment? que vous ne
pourriez imaginer.--L'Anglais, qui aime  boire, va se coucher sur un
verre de grog, et sur un rsum du chef baron de la plus impartiale
salauderie.

Quelquefois la cour de justice du Trou  charbon voque une cause
politique relle ou fictive; alors elle se met  tre comme la face
grotesque des haines anglaises. Tout Londres se rappelle le succs
rcent qu'obtint Nicholson avec son fameux procs: Haynau et les
ouvriers de la brasserie Barclay-Perkins.

Licence singulire et sans prcdent dans les moeurs d'un peuple! Parodie
unique et surprenante! Le jury, et le juge, et l'accus, et les tmoins,
et la dfense, et l'accusation,--la Justice! abandonns  tout l'humour
d'un Swift de taverne, traduisant en libertines railleries l'amre
parole de Shakspeare sur la jugeaillerie humaine: L'homme, cet tre
vain et superbe, revtu d'une autorit passagre, lui qui connat le
moins ce dont il est le plus certain, son existence fragile comme le
verre, se plat, comme un singe en fureur,  exercer les jeux de sa
purile et ridicule puissance  la face du ciel, et contriste les
anges. Et chez ce peuple religieux de sa loi, o les plus grands
criminels baissent la tte sous la baguette du constable, cette farce
quotidienne des assises anglaises! l, dans cette salle, un coquin de
Rose-Mary-Lane que l'attorney enverra peut-tre dans un mois 
Botany-Bay, vient rire  cette rptition comique des vengeances
sociales! trange comdie que cette comdie du _Chief baron_, o la
Bible, et les balances, et le glaive sont chaque jour de l'anne bafous
et trans dans les clats du rire! trange peuple o toute moquerie
permise n'te rien au respect! o la caricature ne fait pas une
rbellion! o, dans le fond d'une alle, au-dessus d'une _bar_ 
liqueurs, un homme peut, tous les soirs, tolr par la police anglaise,
tre l'Aristophane de la loi anglaise!

Nous ne voulons pas essayer une biographie de Benton Nicholson; c'est
une clbrit que nous amenons sur le continent, et le public n'aime 
entendre longuement parler que des gens qu'il connat. Tout au plus,
nous essayons quelques traits du Falstaff juge. Les peintres, dit le
vieil anecdotier, prennent la ressemblance de leurs portraits dans les
yeux et les traits du visage o le naturel clate plus sensiblement, et
ngligent le reste. Ainsi faisons-nous, ne tentant qu'une anime
silhouette et un buste rieur du _Chief baron_.

Nicholson a t rdacteur de quatre grands journaux; il a donn des
articles au _Times_; il est l'auteur de _Dombay et sa fille_, roman dans
la manire de Dickens. Aprs le succs de _Gavarni in London_, il a
publi un journal priodique, sorte de Tintamarre anglais, intitul _Don
Giovanni in London_. Une chose que l'on ne sait gure, mme en
Angleterre, c'est que peu s'en est fallu que Nicholson ne fondt le
_Punch_. Ce fut dans la chambre de Nicholson, alors prisonnier pour
dettes, que fut discute et rsolue la venue au monde du drlatique
journal. M. A. Henning avait apport _le Charivari_ de Paris. Les
questions matrielles du _Charivari_ de Londres rgles, le bureau du
journal fut ainsi compos: M. Nicholson, rdacteur; M. Landell,
graveur; M. Last, imprimeur. Mais Nicholson ne put sortir de prison
aussi vite qu'il le dsirait, et MM. Last et Landell, privs du concours
de Nicholson, appelrent  la rdaction M. Gilbert Beckett, M. Henri
Mayhew, M. Grattan, et M. Mark Lmon, qui fut le parrain du journal; et
l'appela de ce bienheureux nom: _Punch_.

Nicholson commena son rle sur une scne mdiocre  la _Tte de
Garrick_; mais il n'tait alors qu'un juge d'occasion. Ce fut sous lord
Melbourne que Nicholson fut lev  la dignit de chef baron, et
reprsent dans une colossale peinture avec la robe d'hermine de son
feu regrettable confrre Jenterden. La premire foi qu'il porta cette
fameuse robe, il eut la visite de Jean Adolphus, le pre du barreau
anglais qui joignait  l'esprit,  la sagesse,  la lgale sagacit, le
gnie non encore vu de faire natre un scandale d'un scandale.

Depuis lors, sa rputation ne fit que grandir; il n'eut plus seulement
des oisifs, ou de jeunes avocats venant apprendre  cette mimique du
_Forum_ la repartie vive et l'ironie improvise, il eut des membres du
parlement; que dis-je? il les fit jouer dans sa grave parade, et les fit
s'asseoir comme jurs  son banc plaisant.

Ce fut un de ces jours-l sans doute que Nicholson, mis en verve par son
public, pronona cette burlesquement srieuse apologie de sa _Mimic
Court_:

Ce n'est pas, messieurs du jury, que je veuille mdire du talent ou de
la sagesse des cours infrieures, _Courts of Chancery_, _Court of
Queen's Bench Exchequer_, _Common-Pleas_, _Old-Bayley_; non, messieurs,
ils ont le gnie, ils ont la science; mais, messieurs, il leur manque ce
qui ne manque pas au savant conseil; il leur manque ce que nous avons:
une _bar_ au-dessous de la _bar_[4]. La _bar_ du dessous donne
l'inspiration, l'esprit, l'nergie  la _bar_ du dessus. Messieurs du
jury, croyez-vous que les arguments de sir William Follet perdraient de
leur -propos arross d'eau-chaude et de rhum? ou encore que les
mtaphores ingnieuses de L. Charles Phillips perdraient toute leur
grce pour tremper leurs lvres  un verre de whiski? Songez encore,
messieurs du jury, quel allgement ce serait  mon savant confrre
Denman s'il pouvait seulement allumer un cigare et prendre un grog au
gin. Messieurs du jury, la panace des timidits, le coup de fouet de
l'loquence, le gnrateur de l'argument, le mdecin de la raison, c'est
un verre de champagne. Voltaire l'a dit:

     [Note 4: Jeu de mots sur le mot _bar_, qui signifie
     comptoir de marchand de vin, et barre de la justice.]

L'homme devient loquent sous l'influence des grandes passions ou des
grands intrts. Mon grand intrt, c'est l'excitant; ma grande passion,
c'est le verre de champagne; et je suis appuy par ce philosophe dans
mon opinion que l'homme parle et argumente mieux sous l'impression des
excitants que lorsqu'une sage sobrit sige seule, en son chagrin, sur
le trne de l'intelligence.

Nicholson est un homme de _sport_; c'est un parieur distingu. Un
rdacteur du _London-News_ nous disait qu'il avait une faon
particulire de juger les chevaux  l'oreille. Il se fait remplacer
pendant la saison des courses, o  Epsom,  Ascot,  Hampton, escorte
de sa tente monstre en toile, sa seigneurie fatigue une salade, coupe
une tranche de rosbeef, remplit un verre d'ale, offrant le premier
exemple du premier juge qui ait jamais vendu du boeuf  une course de
chevaux.

Nicholson a un petit lever. Les boxeurs, les maquignons, quelques
acteurs viennent lui faire leur cour. La ruelle est le rendez-vous des
nouvelles du _Ring_; c'est l'endroit de Londres o on sait le mieux et
le plus tt combien de _rounds_ a donns Harry-Broome.

Ses occupations svres de chef baron ne l'empchent pas de revenir
quelquefois  la littrature. Le grave emperruqu met alors  son esprit
des bas couleur de rose. Une fable s'chappe de sa plume entre deux
rsums de la taverne:


L'AMOUR ET LA MORT

L'Amour et la Mort convinrent de voyager ensemble. La Discorde les
surprit au milieu de leur sommeil et mla leurs flches. C'est ainsi que
l'Amour, quand il se propose de frapper les jeunes d'une tendre passion,
tue souvent, et que la Mort, quand elle lance sur les vieux la flche
fatale, allume un doux attachement.

Ne dirait-on pas le got d'une odelette d'Anacron?--Nicholson dit
plaisamment,  propos de ses oeuvres rimes, qu'il est le plus pesant
barde d'Angleterre, un barde de 266 livres.

Mais, aprs sa fable, vite il remonte  son sige, il retourne  sa
baronnie; il recommence, applaudi, sa farce tonnante. Il sait que toute
sa gloire est dans sa toge risible, et il se rsume ainsi lui-mme dans
l'autobiographie de sa main qu'il nous a envoye: Je vous livre ceci,
non comme une srieuse archive, mais comme un satirique souvenir, mon
objet tant toujours d'exciter un rire dans mon auditoire par ma
moqueuse grandeur.




UNE PREMIRE AMOUREUSE[5]

La Haye, avril 1845

Me voici tablie ici, ma chre mignonne. J'ai un trs-joli appartement
qui donne sur la place du March. Ma chambre  coucher est tendue en
rose; j'ai des jardinires en bambou avec des tulipes qui cotent
trs-cher,  ce qu'il parat; la petite cage chinoise que nous avons
achete ensemble au Havre, et dedans des oiseaux bleus et rouges, sur ma
fentre:--et vous savez mon nid par coeur. Les indignes sont
trs-curieux de moi. J'arrose mes tulipes. Je ne vis pas beaucoup.
C'est le mieux. Si vous tiez ici, chre belle, je crois vraiment que je
ne regretterais rien de Paris.

     [Note 5: Nous ne sommes gure qu'diteurs des lettres qui
     suivent.]

Dites  lisa que je ne puis rien pour elle en ce moment; j'ai t assez
malade; mon entretien ici est coteux. En deux mots, je suis  sec.
Qu'elle prenne patience. J'ai de fort belles robes, que je ne puis
vendre puisqu'elles me sont ncessaires pour le thtre; un bracelet qui
ne me quitte jamais, et auquel je ne toucherais pas pour nourrir ma
mre. Vous savez, chre amie, que ce n'est pas le coeur qui me manque;
mais je suis au fond de ma bourse en ce moment, je vous assure. Que
deviennent Edgar et Lon? Que devient Paris? Je n'ai rien  vous dire.
Je vous cris absolument pour que vous me rpondiez. Au revoir, ma chre
Louise; je vous embrasse comme autrefois.

MATHILDE.


Dijon, dcembre 1846.

Enfin, ma chre Louise, une bonne et grande lettre de vous! J'en ai t
toute surprise, et j'en suis toute rjouie. Votre lettre me rejoint 
Dijon, o je compte passer l'hiver, attache au thtre, vous pensez
bien. Il y a si longtemps que nous n'avons caus ensemble, et tant de
fortunes diverses me sont arrives depuis, que je pourrais facilement
vous envoyer un in-octavo sur les impressions par moi prouves depuis
huit mois. Qu'il vous suffise de savoir, pour le moment, que j'ai t
heureuse  la Haye au del de ce que je pourrais vous dire! que ce pays
maussade, brumeux, sans soleil ni clat, garde pourtant mes plus
prcieux souvenirs, mes plus chres ivresses; que je l'ai quitt
dsespre, perdue de chagrin, y laissant dsormais tout l'amour et le
vrai bonheur que je puis avoir en ce monde! Je vous expliquerai tout
plus tard; j'ai voulu vous rpondre immdiatement pour vous dire que je
vous remercie d'avoir song  moi, et que je suis aise de votre lettre
et de vous avoir retrouve.

Je suis contente que vous ayez rompu avec Thodore: un vilain nom
d'abord! et puis il doit aimer comme son ami Edouard, qui prend ses
matresses  proximit du caf o il djeune. Gustave fait-il toujours
des vers? Le brave garon! il est ennuyeux comme un album. Embrassez-le
de ma part.--Camille est ruin? Je le crois bien. Il faut avoir trop
d'oncles pour hriter tous les ans. Je me rappelle quand nous avons t
djeuner au pavillon d'Henri IV, au sortir d'un bal de l'Opra, et qu'il
voulait allumer son cigare  un rverbre, vous souvenez-vous?

Que ne vous mettez-vous au thtre? vous feriez merveille. C'est une vie
anime, pleine de pripties, de dtails mouvants et grotesques, et de
dners de carton qui donnent  manger. Le thtre ici manque de femmes;
on n'exige ni talent ni habitude: de la grce et de la beaut, voil
tout! Si vous le vouliez je vous y ferais entrer avec moi. Quelque
chose, quelqu'un vous retient-il  Paris?--J'ai mille choses  vous
dire; mais on m'attend chez un correspondant. Je vous quitte. Je vous
embrasse.

MATHILDE.


Dijon, janvier 1847.

Mon rengagement est sign d'hier. Je ne veux pas tarder, chre belle, 
vous crire cette bonne nouvelle, sachant toute la part que vous y
prendrez. J'ai eu affaire  un directeur presque amoureux: c'est vous
dire que j'ai tir  moi la couverture. Comme je ne suis pas
d'aujourd'hui au thtre, et que je sais sur le bout du doigt tout le
sous-entendu de ces messieurs, j'ai tout prcis. Je ne dois jouer que
trois fois par semaine; et j'ai, de plus, un cong de quinze jours 
prendre quand il me plaira. Vous concevez, ma mignonne, que j'attendrai
un succs, et que le lendemain je me ferai racheter mes quinze jours ce
que je voudrai.

Encore une fois, que ne vous mettez-vous au thtre? Votre ide de
Conservatoire est purile: vous y entrerez trs-difficilement; puis, ce
que vous gagnerez vous permettra au plus d'acheter des bouquets de
violettes. Le thtre,  la bonne heure! Si vous avez quelque chance de
faire fortune, c'est l, uniquement l. Vous savez que si vous avez du
talent, cela sera un accessoire fort gnreux de votre part, c'est la
dernire chose qu'on vous demandera. Pourvu que vous ayez la jambe bien
tourne et l'oeil bien fendu, directeur et public seront satisfaits; or
vous avez cela, et, en plus, une jolie voix, et vous tes musicienne.
Venez ici, je vous fais engager au thtre. J'ai le directeur dans mon
bas, ou peu s'en faut. Pour ce qui est de vos dbuts, ne vous en faites
pas un monstre d'avance. C'est une des nombreuses choses de la vie
auxquelles il ne faut songer que le lendemain. L'habitude du public vous
viendra peu  peu, ma chre, comme toutes les habitudes. Vous concevez
bien que mes conseils et mes exhortations ne vous donneront pas du
courage si vous n'en avez pas. Ceci, vous le sentez, est une condition
toute physique. Mais, rassurez-vous; tout le monde est mu le premier
jour; les dbuts sont toujours pleins de troubles et d'motions, et le
public, je vous jure, le public de province surtout, ne songe pas  se
formaliser de voir une jolie fille embarrasse d'tre regarde et qui
rougit sous son rouge. Mais vous ne voulez pas quitter Paris; vous
tenez  votre Prosper. Passons.

Je vous envoie une lettre pour M. ***, rue...; vous lui direz qu'il vous
fasse entrer au Vaudeville; il sera enchant de vous recevoir. Puis il
faut voir rue..., n 9, je crois: en prenant par la rue Montmartre,
c'est la sept ou huitime maison  droite; il y avait des portraits au
daguerrotype  la porte. Vous demanderez M. ***. C'est un charmant
garon qui a t mon amant pendant deux ans. Il fait des pices de
thtre. On l'a jou. Il m'a passionnment aime; ceci sans fatuit. Je
l'ai rendu un peu malheureux parfois, en sorte qu'il ne m'aura pas
oublie. Vous lui crirez qu'il vienne chez vous prendre des nouvelles
de Mathilde ***. Il viendra, c'est sr. Songez au thtre.

MATHILDE.


Dijon, mars 1847.

De soir en soir, je remets depuis quinze jours, ma chre Louise, pour
vous rpondre une longue lettre bien bavarde et bien paresseuse en mme
temps, de ces causeries  btons rompus,  branches casses, dans
lesquelles l'esprit se pose sans dure et s'arrte sans choix. Depuis
votre dernire lettre, j'ai t occupe d'une faon absolue, excessive.
J'en ai t malade. On a t forc de faire venir une seconde amoureuse
pour me seconder. Chre petite, quelles fatigues le public nous paye en
bravos! Vous ne sauriez croire  quel point le thtre est un matre
exigeant, capricieux; comme il vous envahit la vie! C'est un amant qui a
bien besoin de faire plaisir quelque peu pour qu'on le supporte. Enfin
j'attrape au vol une heure de libert franche et de flnerie: je viens 
vous. J'ai toujours t goste. Bah! c'est toujours quelque chose de
bien choisir ses dfauts et ses victimes.

Ma chre mignonne, votre lettre est triste et toute vibrante d'une foule
d'inquitudes non avoues, et que j'ai bien comprises. Malheureusement,
je ne puis en cela vous venir en aide. Un seul argument peut vous
toucher, et celui-l prcisment me manque. Ne doutez pas de ma bonne
volont et de mes gnreuses penses  votre gard. Croyez  mon
impuissance. Je viens de jouer ces jours-ci un rle Jenny-Vertpr dans
_Madame Pinchon_. J'ai t rappele avec deux autres personnes. C'tait
la premire fois, depuis la Haye, que je revenais ainsi glorieusement
devant le public. Eh bien! aucune jouissance d'amour-propre ne m'a fait
battre le coeur. Ce coeur, cet amour-propre sont si compltement uss que
rien maintenant ne les active, ne les rveille. Quand je ne ddaigne
pas, je suis indiffrente. C'est que, voyez-vous, aucun rsultat, de
quelque nature que ce soit, ne vaut les peines, les fatigues, les
emplois de force et de penses qu'on a donns pour l'obtenir, et ce
qu'on a dsir est toujours au-dessus de ce qu'on possde. Aussi, bien
pntre  prsent de cette vrit, je ne cours fougueusement au-devant
de rien ici-bas. Si j'ai  porte de ma main des choses dsirables et
qui tentent quelque partie sensuelle ou trs-dlicate de mon individu,
je les prends sans impatience, je les consomme le plus vite possible
afin d'tre dbarrasse de la fantaisie que j'en ai eue. Si, au
contraire, ces choses sont loignes et d'un abord difficile, je fouille
mon souvenir, et j'y trouve des joies et des sensations comme il ne me
sera jamais plus possible d'en prouver, et qui cependant ne valaient
pas mes rves..... except une poque et un amour que je veux
oublier!--Je ne fais plus de course  l'aventure. Je me suis assise en
mon indiffrence comme en une stalle commode pour voir la vie.

Je sais bien que tout ce que je vous dis l n'est gure pratique pour
vous, ma chre belle. Vos illusions sont encore bleues comme des
pervenches ouvertes le matin; vous faites un pome intitul: Misre et
Amour, et vous ne vous effrayez pas du dernier chapitre, qui est
Misre seulement. Voyez, moi, j'ai t aime, idoltre, pardonne et
gte comme Manon le fut  peine par Desgrieux. J'ai dormi sur des coeurs
jeunes, forts et valeureux qui ne battaient que pour moi, sur des
poitrines qui bondissaient d'ivresse et d'amour au toucher de ma main,
dans des bras qui taient toujours amoureux pour m'enlacer, toujours
levs et tendus pour me soutenir, toujours prts  me dfendre; si ma
bouche ne s'est pas use sous les baisers dlirants qu'elle a reus,
c'est que Dieu l'avait cre sans doute pour cela. Pendant cinq ans,
cette vie fte, choye, enveloppe de mailles brillantes, de dentelles,
de velours, inonde de parfums et de soleil, cette vie a dur sans
relche; puis, un beau jour, je me suis trouve seule, toute seule! Mes
oiseaux, qui gazouillaient si bien et si passionnment dans les rideaux
transparents de mon alcve, se sont envols l'un aprs l'autre, me
laissant beaucoup de souvenirs--et autant de dettes..... Tous ces hommes
qui m'avaient sincrement aime, qui avaient anim prs de moi leur
triomphante jeunesse, qui avaient bu  mes lvres les ivresses
gnreuses de la force, de la libert, du plaisir runis, cdaient  la
froide et implacable logique de la vie,  l'inexorable cours des
vnements rationnels. Celui-ci s'est mari. Celui-l s'est rang. On a
fait un prfet de l'un. L'autre, un adorable et sduisant garon s'il en
fut, lve des bestiaux maintenant, je ne sais o. Enfin chacun
poursuivait son ambition, sa chimre, son intrt; laissant derrire
eux, et presque sans regret, les ingrats! le nid chaud, parfum et
joyeux de leurs vraies, de leurs heureuses, de leurs indpendantes
amours!..... Et moi, que m'est-il rest de tout cela? Un coeur us,
vieilli par ces abandons et ces dsenchantements successifs;
l'impuissance d'aimer; une vie incertaine, jete au hasard de la faim et
de la maladie! Rien dans mon existence, plus rien dans mon coeur: voil
le rsultat des plus belles et plus heureuses amours qu'il ait t
possible d'avoir en ce monde. Si cet exemple vous sert, tant mieux! Mais
j'en doute. Si vous suiviez un bon conseil, vous quitteriez votre Paris,
votre Prosper, et prendriez un engagement pour la province. Vous vous y
formeriez  la scne. Vos tudes seraient bonnes, parce qu'elles
pourraient tre suivies. Au bout de deux ou trois ans, vous auriez
peut-tre du talent, et  coup sr une routine aise, suffisante. Vous
retourneriez  Paris dans de bonnes conditions, et votre existence
matrielle serait au moins assure.

MATHILDE.


Dijon, septembre 1847.

Chre bien-aime, avez-vous cru que je vous abandonnais? Non, n'est-ce
pas? Notre liaison n'est pas une de ces liaisons ordinaires qu'un
silence fait dfiantes. Vous me connaissez assez pour ne pas entrer en
doute sur mon compte pour une paresse de plume. C'est sur l'intelligence
de votre coeur que je compte pour ne pas me condamner sur les apparences,
et pour croire que, malgr mon silence inqualifiable, je vous aime
toujours, et que vous tes toujours tout prs de toutes mes penses.
Trop de charmants souvenirs lient mon souvenir au vtre pour que je
puisse oublier.

Si donc aucun message de moi n'a vol vers vous, accusez-en, chre
petite, ces mille accablements de l'esprit dcourag, ces riens qui se
dfinissent difficilement, qui vous taquinent la pense et la vie, ces
ennuis de toute sorte qui, malgr leur vulgarit et leur insuffisance,
ramnent  eux des facults portes vers un point plus lev et plus
sympathique, en les isolant forcment de leur centre choisi. D'abord
j'ai t accable de rptitions et de lectures. Puis j'ai eu, non un
amour, mais une liaison trs-mouvemente,--comme disent MM. les
romantiques: un pre prudent, qui s'est jet entre son fils perdu et
fou de passion, dont l'me et la vie taient fatalement livres  cette
sirne dangereuse que je suis, disent MM. les Dijonnais, et qui l'a
arrach aux sductions bien mousses, hlas! de votre dsenchante
Mathilde. Cet incident m'a pris du temps et quelques proccupations. Ce
jeune homme, le seul qui vaille la peine qu'on s'occupe un peu de lui
dans tout le dpartement, a t malade de chagrin; mais il a engag  sa
famille sa parole d'honneur que tout tait  jamais fini entre nous; et
malgr tout, il tient sa parole! C'est beau!... mais j'enrage! Le
malheureux est chaque soir au thtre. Si je suis en scne, il me mange
des yeux; quand je suis dans ma loge, il rde autour comme autour d'une
chandelle un papillon. Les jeunes gens de Dijon, une sotte et cancanire
engeance! sont vivement mus, et suivent avec une fivre de curiosit
les phases de ce petit roman provincial; il y a des paris d'engags. Au
milieu de cette effervescence, je suis d'un calme splendide, en
apparence; car au fond je suis anime d'une colre assez colore envers
le pre; et j'ai pour le fils un pre regret, fruit de l'amour-propre et
de l'enttement. Avouez qu'il est difficile de se dissquer avec une
meilleure grce.

Et vous, cher ange, que devenez-vous? Comment menez-vous ces bienheureux
drles qui ont le droit de vous aimer et l'adresse de vous le prouver?
Quelle gnration clope et infime! Ces petits jeunes gens-l ont l'air
de sortir de nourrice. Quel rien, et quelle fatuit! Ils sont poussifs
comme des danseuses, et btes comme des cuyers. Ils n'ont que deux
talents: celui de s'essuyer les lvres, comme s'ils venaient de boire du
madre, celui de marcher comme s'ils venaient de monter  cheval. Ah!
les amusants petits bonshommes, avec leurs vices  bon march, leurs
ostentations, leur manque d'esprit, leur manque d'argent, apitoyant tout
le monde,--et nous-mmes,--des efforts qu'ils se donnent  paratre
riches; commanditant  plusieurs les caprices d'une femme; subsistant de
petites caresses et de grosses lchets! Amoureux de papier mch, gris
d'un doigt de vin, sur les dents d'une nuit blanche, fatigus, uss,
blass, finis! Ils se mettent  trois pour parier un louis sur un cheval
qui appartient  un de leurs amis; ils fument leur cigare  la portire
quand ils sont en coup de louage, et on les rencontre au bal masqu
avec leur papa!

Au revoir, ma belle mignonne. Je baise vos beaux yeux qui, je l'espre,
ne m'envoient pas de grands vilains regards de courroux. Ah! si j'tais
l-bas, je ne m'inquiterais gure; mais de si loin, on a si peu de
moyens de conviction!

Au revoir et mille baisers.

MATHILDE.


Marseille, dcembre 1847.

Vous ririez bien de me voir vous crire, ma chre Louise, sur un coin de
toilette, tout encombre de pommades et de peignes  bandeaux. Je vous
cris de ma loge pendant un acte o je ne parais pas; mon encrier est
tout prs de mon rouge vgtal; j'ai pour tabouret un carton  chapeau.
Mon habilleuse dort ou  peu prs. J'ai encore une demi-heure avant
d'entendre la sonnette au foyer. Causons.

Dimanche prochain, le public de Marseille va tre appel  dcider du
renvoi ou de l'admission des artistes. La soire sera, dit-on, des plus
orageuses.--Comme dans beaucoup de villes de province soucieuses de
ressembler  Paris, se montrer fantasque et irraisonnable est une preuve
de haut got et d'exigences motives. Puis les jeunes gens et les
officiers, toujours peu allis, jugent la femme bien plus que l'actrice,
et profitent souvent du tumulte et des discussions thtrales pour vider
des querelles de rivalit ou d'amour. Quant  moi, j'ai ici une
rputation d'esprit qui me nuit auprs des ngociants, seuls individus
qui par leur position financire soient acceptables. Je suis pour eux un
charme dangereux, une attraction malfaisante, un feu follet sduisant,
mais qu'il faut bien se garder de suivre, car il vous entranerait sur
des routes pleines d'abmes. Le soir, sur le quai, tous ces honntes
richards du ngoce, qui guettent leurs arrivages de coton et d'indigo,
se pressent autour de moi, me regardent et m'coutent; les plus oss me
suivent jusqu' ma porte, mais ils s'arrtent  l'antre de la
louve!--J'ai  la tte de mon parti un officier de marine dont vous
seriez amoureuse, j'en suis sre: un bon et brave garon, gai et crne,
ami de mes amis, qui m'aime comme un niais, c'est--dire srieusement et
qui va se faire quelque affaire fcheuse dimanche, j'en ai peur. Dj
hier, j'avais deux rles pour ma soire, et on avait dit dans la ville
que quelques jeunes gens devaient commencer les hostilits contre les
artistes. Mon officier s'en va, en grande tenue, l'pe au ct, se
planter au milieu du parquet, deux de ses amis un peu plus loin pour le
soutenir. L, avant le lever du rideau, il fait grand tapage, et jure
par tous les saints du paradis que le premier qui sifflera la perle du
thtre, madame Mathilde, sera soufflet par lui. Aussi ai-je t bien
accueillie  mon entre en scne. Il est vrai que mes costumes m'ont t
envoys par Babin, et qu'hier prcisment j'avais de trs-belles
toilettes. Enfin nous verrons la dcision de dimanche. Mon coeur est
toujours le mme, rempli du souvenir d'Alphonse, inaccessible  tout
amour nouveau! Je n'ai pas encore d'amant et n'en prendrai que par
intrt: c'est ignoble! mais c'est ainsi!

Et vous, chre enfant, quelle nouvelle de bourse ou de coeur? Avez-vous
trouv un filon? Croyez-moi, presque tous les hommes n'ont bien
rellement qu'une valeur d'utilit. tes-vous toujours aussi remplie
d'Octave? Celui-l est au moins un loyal et excellent coeur; et il offre
 l'amour des circonstances attnuantes.

Envoyez-moi quelques notes de l'archet blouissant de Musard. Cela me
rappellera des jours de joyeuses folies, et d'ardentes ftes, et de
radieuses jouissances, jours que je ne regrette pas d'avoir vcu, que je
ne regrette pas de ne plus vivre.--Mon entre arrive.

Adieu, aimez-moi.

MATHILDE.


Marseille, dcembre 1847.

Je ne veux pas manquer  votre dcouragement, ma pauvre chre amie. Si
vous tiez heureuse, gaie, je serais moins empresse. Mais vous tes
triste, accable de soucis, je me dois donc  vous.

Hlas! je comprends votre situation, je la sais d'exprience, dans
chacune de ses phases, dans la plus mystrieuse de ses douleurs! Moi
aussi j'ai pass par l! moi aussi j'ai support les gnes
journalires, les privations silencieuses, les anxits rsignes, les
inquitudes du lendemain, pour garder un amour en lequel ma folie avait
foi, et qui empruntait surtout  mon imagination et  mes propres
dlires ses attraits les plus sduisants, ses formes les plus
charmantes! L'amour m'a quitte et la misre m'est reste. Ceci m'a t
une dception profitable; car j'ai compris l'gosme des hommes ou leur
insuffisance. On ne me reprendra plus aujourd'hui  avoir des transports
d'ivresse dans une mansarde,  prfrer une toile  un diamant! 
porter des robes d'indienne vertueuses,  ngliger d'avoir des bas de
soie!--Bien entendu que je ne parle pas d'Alphonse: son amour a t ma
seule ralit vraiment enivrante, vraiment sincre et divine, sans
dsenchantement, sans rien qui soit venu faire rflchir mon esprit ni
glacer ma tendresse! Toute femme, quelque dprave qu'elle soit devenue,
porte en elle, dans un sanctuaire rserv, un nom, un souvenir, une
rverie, une croyance! Choses saintes et bnies qu'elle garde en elle,
comme des perles au fond des vagues! qu'elle prserve des souillures et
des atteintes honteuses de sa vie vagabonde et maudite! vers lesquelles
elle se retourne aux heures du recueillement et de la pense rgnre,
et qui sont la religion de son esprit sans foi ni respect!--Alphonse est
tout cela pour moi. Il est  part de ma vie, de mes froids
raisonnements, de mes implacables ddains pour tout ce qui tient aux
amours et aux amants.--Ceci pos, revenons  vous.

Je vous porte, chre enfant, un intrt sympathique; je voudrais vous le
prouver d'une victorieuse faon. Mais l'impuissance est l.

Devant la passion, l'esprit le plus clairvoyant n'a aucun succs. Je ne
veux pas ergoter avec vous comme un pdagogue et chercher  vous
extirper la folie amoureuse qui envahit aujourd'hui tout votre tre; je
n'y russirais pas, je le sais d'avance;  quoi bon alors? Seul, le
temps gurit d'aimer. Mais il nous est donn de souffrir, de souffrir
longtemps avant de gurir. Les illusions tombent une  une, et si
lentement qu'on est bien vieille quand le coeur en est vide. C'est un
dbarras qui ne se fait pas tout d'un coup. Mais le mieux, croyez-moi,
se fait tous les jours. Tous les jours, sans que vous vous en doutiez,
vous venez  moi.

Et l'on a beau faire, il y a toujours des choses qui reviennent!--Je ne
sais l'autre jour, dans quel mchant vaudeville o je jouais, il y avait
un couplet sur cet air triste qu'il aimait tant et qu'il chantait  ses
heures de gaiet. Je me mis  me ressouvenir... Nous tions tous les
deux dans une brasserie, aux portes de la Haye,--un petit jardin plant
d'acacias; mes genoux touchaient ses genoux: rien ne nous venait aux
lvres  nous dire... Il m'a cueilli en route un gros bouquet de toutes
sortes de vilaines fleurs; et j'tais  bout de bras de les porter.--La
nuit venue, nous voulmes revenir  travers champs. Il y avait de petits
fosss avec de l'eau. Il me donnait la main pour sauter;  chaque foss,
c'tait une histoire! Je mouillais mes bottines; et lui, riait.

Mais au nom de notre amiti, ne parlez jamais  Amde de la confidence
que je vous ai faite. S'il vous en parle, bien! mais ne prenez pas
l'initiative. Alphonse est mari  prsent; je ne veux pas que son ami
me croie capable de le compromettre, en mettant son nom en villanelle,
et l'histoire de nos amours en rondes que je chanterais  tue-tte sur
les chemins.--Je compte sur vous.

MATHILDE.


Marseille, dcembre 1847.

Aussitt cette lettre reue, ma belle amie, vous irez chez Bethmont, au
coin de la rue Louis-le-Grand, et vous lui demanderez pourquoi il ne m'a
pas envoy mes bas rouges. Il me les faut absolument d'ici  mercredi.

Je vous cris toute triste. Mon officier de marine a t tu avant-hier
par un jeune homme de la ville. Cela a eu du retentissement, de sorte
qu'on me regarde un peu ici comme un phnomne.

Je vous recommande mes bas. J'en ai absolument besoin pour la semaine
prochaine. Je ne comprends rien  ce retard. Le messager tait pay.

Toute  vous.

MATHILDE.


Marseille, janvier 1848.

Que voulez-vous, ma bien chre Louise! la vie est une chose railleuse et
hostile qu'il faut normment de dpravation pour braver, ou une force
de ddain philosophique plus norme encore pour dominer. Les
intelligences fortes et arrogantes y succombent souvent; comment nous,
pauvres femmes, avec nos esprits dlicats et frissonnants, nos coeurs
peureux et faibles, pourrions-nous trouver la lutte victorieuse, la
vaillance persvrante, la rsignation pleine de grandeur et de courage?

Vraiment, vos ennuis sont une injustice de la Providence, un manque de
got du hasard; et si j'tais  leur place, vous n'auriez qu' envier un
peu de noir  votre ciel pour en changer l'azur ternel. Par malheur je
ne suis ni la Providence ni le hasard; et je ne puis que vous prcher
une thorie peu leve. Ce n'est pas la thorie de la conscience haute
et fire, qui ne trouvant pas d'issue ici-bas transporte plus haut ses
valeurs mconnues et ses blessures sans rcompenses; c'est tout
prosaquement de l'picurisme d'oeuvres, et de l'tourdissement moral.

Pour moi, je ne m'tourdis plus. A force de s'tre sole  toutes les
coupes des rves et des erreurs de la vie, mon imagination a une si
forte tte qu'elle ne peut plus se griser; et quant  mes sens... vous
savez le respectueux silence que je garde aux morts...

Que vous dire! Tenir tte  l'orage, c'est de la folie prsomptueuse; se
laisser aller au courant, c'est de la lchet. Que faire alors?--Allez,
ma pauvre enfant, comme les condamns qui, en faveur de leur arrt
impitoyable, trouvent partout autour d'eux l'accomplissement matriel de
leurs funbres et derniers dsirs, nous qui sommes condamnes, de par
les prjugs du monde,  un diffrent supplice, demandons aussi  la vie
notre poulet et notre vin de Bordeaux.

Votre chambre est prte. Je vous attends.

Votre amie.

MATHILDE




CALINOT[6]

Pauvre innocente vie que cette vie de Calinot, qui semble crite tout
entire pour une parade des Funambules; coule doucement sans peur,
sans reproche, sans haine, sans remords, sans regrets; innocente comme
une parade o Pierrot,--Pierrot le mime, Pierrot le muet,--o Pierrot
parlerait!

     [Note 6: Calinot,  l'heure prsente, est une figure
     trs-populaire. Thodore Barrire en a fait une pice, et
     chaque jour le petit journal augmente d'une navet nouvelle
     le chapitre des navets de ce petit-fils de Lapalisse. Mais
     en 1852, lorsque nous avons pour la premire fois biographi
     Calinot, ce n'tait encore qu'une lgende flottante dans la
     _blague_ des ateliers.]

C'est une parade, si bien une parade, que, lorsque Camille, le metteur
en scne, le souffleur de toutes ces navets, n'est plus l pour lui
donner la rplique, l'histoire et la lgende prtent toujours  Calinot
pour partners de ses janotades deux autres drolatiques. Vous savez ce
seigneur de la lgende allemande entre deux chevaliers qui chevauchent 
ct de lui, l'un  sa droite, l'autre  sa gauche? Eh bien! comme le
seigneur allemand Calinot chevauchait entre deux chevaliers: V... et
L...--V..., c'tait la phrase franaise en habit de marquis;--L...,
c'tait une mmoire qui toujours restait court, qui sans cesse buttait
contre le mot propre, qui jamais ne le trouvait. C'est V... qui disait:
Il me semble que le crpuscule s'annonce, je vais mettre mon _peplum_;
et encore, aprs avoir chavir: Je jure Dieu de ne plus mettre le pied
dans cette caravelle! C'est L... qui annonait au piquet: J'ai une
tierce... en ce que tu sais bien, une quinte en ce que tu m'as dit, et
un quatorze... en ce que tu viens de me dire. Et ainsi il croissait, le
bon Calinot, en grces et en joyeux devis, entre ce lexique des
_Prcieuses ridicules_ et cet incurable oublieur, entre ce purisme et
cette paralysie!

Parades!--races perdues!  vieux pitres! tout ce cortge de Momus
populaire, les rires larges et les grosses btises, les paternelles
niaiseries! Pantalons et Cassandres, vieux faiseurs de gaiet qu'on
ressuscitait tout  l'heure,-- Lapalisse! aeul des navets,--je vous
le dis: Bobche revivait en cet homme.

Et l'atelier, qui s'ennuyait de Jocrisse, s'est mis  compiler
l'_enchiridion_ de Calinot, avec un culte de philologue, et l'a
augment, et l'a enrichi, et l'a pourlch, et s'est mis  dclamer
ainsi orne, cette rapsodie du thtre de la Foire, pour faire suite 
celle que chantait Dancourt en sortant du cabaret de la _Cornemuse_, en
sorte que les couteurs ont fini par tre aussi incrdules  l'endroit
de l'existence de Calinot qu' l'endroit de l'archevque Turpin.

Et pourtant il a si bien vcu, ce mortel dsopilant,--qu'un jour il est
mort--du cholra.

L'existence de Calinot a toutes sortes de tableaux: Calinot
restaurateur,--Calinot logeur,--Calinot commis,--Calinot garde
national. S'il fut tout cela, nul ne l'a jamais bien su. Le savait-il
lui mme? Il tait de si bonne composition et faisait si peu de
rsistance  laisser mettre la main  ses souvenirs  y laisser
ajouter!--Un beau jour, Camille lui persuada qu'il avait t marin; et,
depuis ce jour-l, Calinot se rappelait tout au moins une fois par mois
ses impressions de la _Tremblante_.

Un grand corps mont sur des jambes d'chassier; l-dessus, une tte
blonde, chauve, inculte; de la barbe; les yeux bonasses; la tte ballant
en avant; dans la pose, quelque chose comme le profil d'une canne  bec
de corbin; une voix pleine d'embarras, obstrue de bredouillements,
note tout au long de notes innotables;--c'est ainsi fait qu'il a
travers la vie avec des vtements trop larges sur son corps maigre,
faisant rire tout le monde, et s'amusant de voir rire tout le monde.

Les trteaux du Pont-Neuf ont eu leurs stnographes; pourquoi
laisserait-on perdre ce monument de la _btise_ franaise?

A ct de cette pope de cynisme, toute sanglante, de cet Allons-y
gaiement! de _l'Abbaye de Monte--regret_,--Jean Hiroux,--Calinot a
sa place: c'est un lever de rideau avant la grande pice.

Enfant, Calinot, en revenant de l'cole, se bat avec un camarade, et
attrape une grande corchure au front. Au dner, son pre lui dit:
Qu'est-ce que tu as l?--Papa, j'ai rien.--Mais si, tu as quelque
chose.--Je me suis mordu au front!--Imbcile! est-ce qu'on se mord au
front?--Tiens! je suis mont sur une chaise.

                                *
                               * *

Moi, j'aime bien mieux la lune que le soleil. Le soleil,  quoi a sert?
Il vient quand il fait jour, ce feignant-l! Au lieu que la lune, a
sert  quelque chose: a claire.

                                *
                               * *

CAMILLE.--Veux-tu me mesurer ce tableau?

CALINOT.--Avec quoi?

CAMILLE.--Prends le mtre, il est sur la table.

CALINOT, mesurant:--Un mtre... heu... heu...

CAMILLE.--Eh bien! combien a-t-il?

CALINOT.--J'sais pas: le mtre n'est pas assez long.

                                *
                               * *

CAMILLE.--Prends garde  ta pie, voil le chat.

CALINOT.--Laisse donc! une pie, a vit cent ans!

                                *
                               * *

Monsieur,

Envoyez-moi les deux Boissieu que je vous ai demands..... Ici le
marchand de tableaux meurt. Calinot finit la lettre: Je vous cris le
reste par la main de Calinot, mon premier commis, vu que je viens de
mourir d'une attaque d'apoplexie.

                                *
                               * *

CAMILLE.--Que tu es bte!

CALINOT.--C'est pas malin si je suis bte, on m'a chang en nourrice!

                                *
                               * *

Calinot voit un moineau dans le jardin de Camille; il l'ajuste. Il
n'tait pas bien pour le tirer; il remonte l'escalier  pas de loup; il
ouvre bien doucement la porte de Camille, bien doucement la fentre de
Camille qui dormait.--Pan!

CAMILLE, se rveillant en sursaut.--H?..... hein? quoi?

CALINOT.--Tiens! j'avais tir tout doucement.

                                *
                               * *

Moi, d'abord, je n'aime pas les lchets. Quand j'cris une lettre
anonyme, je la signe toujours.

                                *
                               * *

_A M. le matre d'htel du Cheval blanc,  Rouen_ (Seine-Infrieure).

Monsieur,

Je vous prie de me renvoyer mon couteau-poignard que j'ai oubli sous
mon traversin dans la chambre n 23.

Votre dvou,

CALINOT.

En cachetant la lettre, Calinot retrouve son couteau-poignard.

_Post-scriptum._--Ne vous donnez pas la peine de chercher mon
couteau-poignard; je l'ai retrouv.

CAMILLE.--Tu es bte!... puisque tu l'as retrouv...

CALINOT.--C'est trop fort! Tu veux donc que cet homme s'chine 
chercher mon couteau-poignard?

                                *
                               * *

Sont-ils btes ces gens qui donnent une lettre  un commissionnaire!
ils se figurent qu'il la porte; il ne la porte jamais. Moi, quand je
veux tre sr, je vais toujours avec le commissionnaire.

                                *
                               * *

On proposait un parti  Calinot:

--Que diable veux-tu que je l'pouse, elle a le double de mon ge.

CAMILLE.--Qu'est-ce que a te fait?

CALINOT.--Songe donc! quand j'aurai cinquante ans, elle sera centenaire.

                                *
                               * *

CAMILLE.--Tche donc de me rapporter des allumettes qui aillent.

Calinot remonte avec des allumettes.

CAMILLE.--Cr mtin! elles ne vont pas tes allumettes!

CALINOT.--C'est bien drle, a; je les ai toutes essayes!

                                *
                               * *

CALINOT, logeur.--Oh! monsieur,  tous les prix: dix, quinze,
vingt-cinq. Voyez: la chambre est bien; c'est propre; il y a des
rideaux, une table de nuit...

--Qu'est-ce que c'est que a?

--C'est une truelle.

--Et a?

--Du pltre et du verre pil.

--Tiens! pourquoi donc?

--C'est trs-commode. Figurez-vous, monsieur, que la maison est infeste
de rats. Quand vous en voyez un, vous sautez sur la truelle et vous
bouchez le trou. Dans les chambres  quinze francs, ils vous mangeraient
le nez: on vous donne un masque en verre.

                                *
                               * *

Dans son jardin de Romainville, Calinot avait un tas de gravois.

CAMILLE.--Fais un trou, tu mettras a dedans.

Calinot n'avait plus de gravois, mais il avait un tas de terre. C'est
que je ne l'ai pas fait assez grand!

                                *
                               * *

Calinot disait: Napolon!... un ambitieux! S'il tait rest capitaine
d'artillerie et mari de Josphine, il administrerait encore la France!

                                *
                               * *

Calinot, capitaine instructeur: Eh! l-bas, qu'est-ce qui lve les deux
jambes?

                                *
                               * *

Calinot, aux journes de juin: Si je fais arriver mes hommes tous de
front, les malheureux, ils vont tous tre mitraills!... Si je faisais
tte de colonne  droite, tte de colonne  gauche?-- Il commande:
Tour droite! tour gauche! Tout le monde fait tour complet. Une
fusillade terrible part de la barricade. La compagnie de Calinot est
crible. Le gnral arrive bride abattue: Imbcile! vous faites tuer
tous vos hommes!--Ah! taisez-vous donc! a fait bien moins de mal que
dans la poitrine!

                                *
                               * *

Calinot tait  deviner un rbus du _Charivari_ dans un caf.--Le gazier
sonne pour prvenir qu'il va teindre. Au bout de cinq minutes, Calinot,
toujours  son rbus, dit: Eh ben! a-t-il teint, cet imbcile?

                                *
                               * *

CALINOT.--Je viens de rendre service  un vieux camarade de la
_Tremblante_. Ce pauvre diable! il n'avait pas mang depuis deux jours.
Je l'ai fait entrer dans une alle, je lui ai donn mes bottes.

CAMILLE.--Et toi, comment t'es-tu en all?

CALINOT.--Ah! tu demandes toujours des explications.

                                *
                               * *

CAMILLE.--Mon escalier est noir comme le diable. Prends ce bout de
bougie.

CALINOT, au bas de l'escalier.--Les artistes sont si pauvres! Il en
reste encore un grand bout.--Calinot remonte la bougie.

                                *
                               * *

CALINOT au Salon.--Ducornet... n sans bras... Qu'que a fait, s'il a
des mains?

                                *
                               * *

CAMILLE.--Eh bien! tu ne viens pas  l'enterrement de mademoiselle Mars?
tous les artistes y seront.

CALINOT.--Je ne vais  l'enterrement des gens que quand ils viennent au
mien.

                                *
                               * *

Camille donne  Calinot une canne avec une trs-belle pomme de Saxe. La
canne est trop grande pour Calinot.--Calinot la rogne de la pomme.

CAMILLE.--Pourquoi ne l'as-tu pas rogne du bas?

CALINOT.--C'tait en haut qu'elle me gnait.

                                *
                               * *

CALINOT malade, se plaignant de la sonnerie des cloches, qui lui brise
la tte:--Pourquoi qu'on n'a pas mis de la paille dans la rue?

                                *
                               * *

CALINOT, mourant du cholra.--Je meurs comme le Christ,  quarante-trois
ans.

CAMILLE.--Tu te trompes, mon ami, il est mort  trente-trois ans.

CALINOT.--Eh ben! il est mort dix ans trop tt.




DOUARD OURLIAC

En ce temps-l, c'tait le beau temps, le beau temps et l'ge d'or du
roman. Par ces annes de grce littraire, il y avait beaucoup de gens
qui faisaient des livres, et il y avait, de gens qui en lisaient, plus
encore que de gens qui en faisaient. Le lecteur de 1830 tait un lecteur
dvou, incomparable, hroque, inassouvi: il lisait tout. Que le livre
et un titre un peu affriandeur, le livre tait enlev. En ce temps, les
matresses de cabinet de lecture,  ficeler les paquets de leurs
abonns, avaient les doigts comme des matresses de maison qui couvrent
leurs confitures.

Aux vitrines, les lithographies pleines de meurtres, de femmes
renverses par terre, de mares de sang, de lumires de coups de
pistolets, de maldictions paternelles, s'touffaient l'une l'autre. Ces
lithographies taient d'un _faire_ froce. Elles taient plus hautes en
couleur, et plus nergiquement crayonnes, et plus tirant l'oeil les unes
que les autres: on aurait dit des saltimbanques qui se disputent la
foule  renfort de tapage.--douard Ourliac fit son entre dans le monde
littraire  coups de lithographies; la premire annonait _l'Archevque
et la Protestante_ (1832); celle qui suivit, _Jeanne la Noire_ (1833).
L'diteur tait Lachapelle, cet audacieux d'alors qui imprimait  peu
prs tout ce qu'on lui apportait,  la condition qu'on lui donnerait
gratis un second roman, si le premier faisait son bout de chemin. Madame
Cardinal, de la rue des Canettes, la bibliothcaire du roman moderne,
vous dira qu'Ourliac lui recommandait de passer sous silence ces deux
pchs de jeunesse,  qui lui demanderait son oeuvre.

La voie d'Ourliac, Balzac l'a dfinie d'un mot, Ourliac retournait
l'ironie de Candide contre la philosophie de Voltaire; et de l'ironie
il essaya toujours de faire une arme d'glise. Il se moqua au nom du
Christ. L est l'originalit du talent d'Ourliac. Ne lui demandez ni une
forme neuve, ni un cadre bien original. Il a un peu lu, et
malheureusement il a beaucoup retenu. Mais o il est bien lui, comme
mode d'ides, c'est dans ces nouvelles o il exhorte  la religion en
raillant le sicle, et paradoxant _ad majorem Dei gloriam_. Cette faon
singulire de faire servir  la maison du Seigneur les tais de la
maison du diable, marquait un esprit os, dcid  faire flche de tout
bois. Elle parut sans doute de bon aloi  de plus casuistes que nous; et
Ourliac fit cole de Rabelais de sacristie.

Peut-tre bien, en ces baliverneries srieuses et de consciences, y
a-t-il un grain de trop gros paradoxe, et le rquisitoire du chrtien
pourrait-il tre moins partial. Peut-tre bien y a-t-il exagration 
mettre comme dans _l'picurien_, toujours l'indigestion  ct du
souper, l'hpital aprs l'amour, la sant  ct du jene et des
macrations. Mais cela est sauv par l'intention.--Puis, ces rieuses
morsures d'un esprit antirvolutionnaire, il en use  toute outrance
contre le journal, dans le conte humoristique des _Phillophages_. Les
colres qui s'allument, les pavs qui se remuent, les gamins qui
deviennent des hros, les rvolutions qui mijotent, toutes les
catastrophes prives et sociales, il porte tout cela au compte de ce
carr de papier qu'on passe sous les portes le matin. La presse est pour
lui une correspondance bien rgle entre quelques gens qui ne pensent
gure, et beaucoup qui ne pensent pas.--L, dans le _Bien des pauvres_,
c'est une mnippe, le rire aux lvres, contre les hpitaux, ou pour
mieux parler contre la charit constitutionnelle Ourliac dit tous les
biens de l'administration des hpitaux et hospices civils de la ville de
Paris. Il s'tend sur les difficults de rsoudre le problme d'obtenir
entre dans un hpital sans tre tout  fait mort. Il montre le mdecin
plus ami de la science que du malade. Il fait les infirmiers ivres, la
misricorde et la sollicitude nulles en cette maison des pauvres; et
comme le conte approche de la fin, un cur entre en scne, qui argumente
contre les rconforts laques, appelant les hpitaux une voirie, et
recommence le procs aux spoliateurs du clerg. Mais le pauvre Ourliac
devait mourir dans une manire d'hpital, et on ne peut gure lui en
vouloir de s'tre veng par avance.

Ourliac tait un petit homme imberbe comme un acteur, et ple. Son teint
tait bilieux, son oeil ptillant. Des lvres minces et faites  point
pour le persiflage compltaient un remarquable masque d'ironie. Il
n'avait rien,--dit-il quelque part de lui, sans se nommer,--il n'avait
rien qui prvnt en sa faveur; point de cet air de franchise et
d'tourderie qui sied  un jeune homme; une tenue circonspecte, peu de
taille, un teint maladif, un visage dsagrable, qui frappait pourtant;
des traits mobiles, expressifs quand il s'animait, et un sourire qui
n'tait pas sans grce. Quand il avait bu, de ple Ourliac passait
blme; et alors, dans les dandinements et l'excitation de l'ivresse, son
esprit mal d'aplomb entre la fivre de tte et le mal de coeur, son
esprit mal rgl, peu choisi, tourn au sarcasme, mais fort plaisant,
clatait en pantagruliques gaudisseries. Factiant comme un Triboulet
de lettres, il jetait au hasard ses joyeusets intarissables. Il
semblait qu'il tirt au sort dans une casquette les mots et les ides;
et des phrases insolites, les plus tranges dfis  la grammaire, des
lazzis en dehors de toute syntaxe, toute une langue tordue comme un
kriss malais, toute une littrature  lui, macaronique et inimitable,
s'envolait de sa bouche crispe par les tournoiements de l'brit. Au
milieu des rires qui accueillaient ses saillies, il restait grave et
blme, presque humili d'une galerie, comme un Debureau sur une chaise
curule. Et, chose tonnante, de ce Pierrot dont il avait si bien la
face, il avait aussi les mignons vices; il et trs-bien pass par les
sept compartiments d'un dessin allemand des sept pchs capitaux. Il
tait voluptueux, goinfre, ladre, et, prudent; si prudent qu'il
persuadait souvent le soir  un de ses amis qui s'en retournait de la
rue d'Alger rue des Petits-Champs, que son plus court tait de passer
par les Batignolles. Ainsi, Ourliac se faisait reconduire jusque chez
lui; mais il faut dire qu'il payait la reconduite de C... et charmait le
chemin par des romans, rcits, histoires, propos, bons contes,
pantalonnades  drider mme un critique de livres ou un habitu de
thtres.

Quand, rompant sa chane de famille, et parti tout un jour de la maison
paternelle, Ourliac courait les cabarets autour de Paris avec une bande
d'amis, des artistes et des crivains de son ge,--qui maintenant, sont
d'aucuns des gens dcors et d'autres des maris,--Ourliac lchait toute
bride  sa verve. Il improvisait des chansons burlesques que les joyeux
faisaient redire  tous les chos de la route du retour:

        Le pre de la demoiselle,
        Un monsieur fort bien,
        En culotte de peau,
        Qui voulait tout savoir!

Sa licence, en ces parties de campagne, passait celle de tous autres;
elle s'gayait jusqu'aux extrmes crudits du cynisme; puis, quand sa
farce de l'aprs-dner avait tout  fait sombr dans l'ivresse, et qu'on
le jetait dans une voiture, Ourliac,  qui le vin reprochait, comme
lui disait son ami Henri Monnier, tait pris de terreurs et de remords.
Des rminiscences religieuses l'assaillaient. Les souvenirs de son
enfance passe chez les jsuites lui revenaient dans la conscience; et
comme un vad du purgatoire menac d'une extradition, le glorieux
paillard de tout  l'heure, tourdi, se persuadant que l'omnibus allait
sur lui-mme comme un toton, Ourliac disait  demi-voix, d'un ton
effray: Voil sept fois que ce cocher fait tourner la voiture; et
cependant je ne l'ai pas mrit!

A ces petites ftes sous les treille de la banlieue, quand il s'agissait
de payer l'cot, Ourliac n'avait jamais que quarante sous dans sa poche.
C'tait le _nec plus ultra_ de son appoint. On parfaisait le compte et
tout tait dit pour les amis d'Ourliac, mais non pour Ourliac. Il
prenait de ces petites gnrosits subies, dont il ne devait rancune
qu' son avarice, une amertume et une cret de ressentiment qui devait
plus tard clater dans _Collinet_. coutez avec quelle vivacit et quel
fiel amass il met certains souvenirs dans son hros: Il se sentait 
certains gards au-dessous de ces jeunes gens bien vtus qui lui
faisaient politesse. Il se crut, du moins, oblig de les divertir. Il
les dfrayait du reste par des bouffonneries qu'il savait bien lui-mme
affectes de mauvais got... Il plaisantait parce qu'il tait pauvre, et
que ces jeunes gens taient riches; parce qu'il n'avait pas soup, et
qu'ils soupaient; parce qu'il tait triste, affam, parasite, indiscret;
il plaisantait pour qu'on lui pardonnt, pour qu'on ne lui ft pas
affront; lui qui avait du talent et de l'esprit, il plaisantait pour un
djeuner.

Mais si vous voulez entrer en intime connaissance avec le fond de
l'homme, lisez _Suzanne_. C'est le moi d'Ourliac se confessant
lui-mme, que ce livre. Tout le mauvais qu'il portait en lui, il se
l'avoue, se souciant peu que ses amis le reconnaissent au visage, et
faisant l'autopsie de ses misres morales avec un dtail patient et une
brutale franchise. La peinture de ces dfaillances, de ce travail de
l'envie, de ces exagrations potiques, de cette scheresse de coeur, de
ce lyrisme apost, de ces lans calculs, de ce despotisme d'gosme, de
cette inquitude de cerveau, de cette paresse de rsolution et d'oeuvre,
de ces expansions pistolaires qui prenaient Ourliac  ses rveils
d'orgie, de cette vanit sans entrailles, de cette intuition un peu
obtuse du sentiment de l'honneur en l'attente du frein religieux, toutes
ces maladies de l'esprit analyses  la loupe, et impartialement
rapportes, donnent  _Suzanne_ l'intrt d'une dissection sur le vif.
Quand M. d'Hautberchamp viendra lui demander raison, Lareynie ne rougira
pas d'avouer qu'il a peur. Il ne tournera pas sa lchet en paradoxe
nouveau: il jouera une merveilleuse scne de Tartuffe couard. Quand
Lareynie a fait que mademoiselle des Ilets l'aime, il faut voir jusqu'au
bout l'agonie de cette malheureuse, tue  coups d'pingle, et les
jalousies sans amour de Lareynie et les froides insultes. Il y a dans ce
caractre un venin d'envie, un ragot d'hypocrisie et de cruaut. Puis
mademoiselle des Ilets martyrise longuement, sciemment,
impitoyablement, une fois morte de par lui, lorsqu'une rvolution
soudaine s'est faite en ce Lareynie, lorsqu'il s'est jet  la religion,
quand toute cette mauvaise instinctivit, toute cette mchante vie, ce
mchant coeur, et ce cabotinage, il les a eu cachs sous une soutane,
mme chrtien, Lareynie ne s'humilie pas. Le vieil homme reparat avec
le vieux levain; et s'en prenant  l'tat de la socit et au temps, aux
approches d'un an Mil social, d'avoir t le bourreau d'une femme, il
jette au sicle son restant d'hypocondrie: Je devais rester et mourir
dans la condition o j'tais n. Mais dans quel malheureux temps
vivons-nous? Quelle tempte a soulev la lie de la socit? Quelle
politique insense a rompu toute barrire et dchan toute passion?
Quel anathme pse sur cette jeunesse sans frein, sans principes, sans
tradition, dshrite, dessche dans sa fleur comme une moisson
maudite?

_Suzanne_ est l'oeuvre capitale d'Ourliac. C'est une des plus
consciencieuses, des plus fidles, des plus habiles, des plus
remarquables analyses de caractre qui nous aient t donnes depuis
1830.

Malheureusement, il faut revenir  cela: chez Ourliac, les ressouvenirs
de style, d'intrigue et d'inventions pisodiques percent le fond presque
partout. _Collinet_,--_Collinet_ duquel la _Revue parisienne_
prophtisait: c'est une puissante et belle comdie dont on tirera
peut-tre quelque misrable vaudeville,--_Collinet_ contient,
dshabille en prose, toute une scne du _Roi s'amuse_. _Psyll_ est du
Perrault battu avec du Swift. _Les Noces d'Eustache Plumet_ se
ressentent du compagnonnage de Monnier. La _Lgende apocryphe_ emprunte
au grand humoriste du XVIe sicle sa phrase numratoire et charge de
mots. Dans SUZANNE, on l'a dit, mademoiselle des Ilets est un calque de
mademoiselle Delachaux de _Ceci c'est pas un conte_, de Diderot. Peters
est parent de Krespel; cette scne frache du violon aux Champs-lyses
dans _Genevive_, on la retrouve encore dans _Suzanne_. Dans la
_Confession de Nazarille_, vous vous choquerez  des rminiscences
flagrantes d'Eugne Sue,  des profils visiblement dessins sur les deux
profils de Ruy Blas et de don Salluste. Au reste, sur cette dernire
oeuvre, Ourliac n'avait pas grande illusion: Je l'ai crite en
courant,--crivait-il,--sans copie; je n'en ai point corrig les
preuves, et j'en suis sur les pines. Ces morceaux si courts ne font
jamais grand bien, quel que soit leur mrite; mais ils suffisent souvent
 donner une ide parfaite de la pauvret de l'auteur. C'est
compromettant, comme on dit. Je crains que celui-l ne soit de ce
dernier genre.

En dehors de sa verve de partisan catholique, Ourliac a la recherche du
coeur humain pousse jusqu' l'infinitsimal psychologique, l'observation
pigrammatique, le tour vif et relev de saillies. S'il avait eu moins
de mmoire, un procd de style plus fertile et plus vari, nul doute
qu'il n'et fait sa place grande. Je ne citerai comme exemple de son
talent dbarrass des proccupations polmiques que cette _Physiologie
de l'colier_, un petit chef-d'oeuvre, o laissant venir  lui, comme
Jsus, les petits enfants, il a narr finement, joliment, curieusement,
les moeurs et les allures de ces petites mes qui apprennent
l'espiglerie mieux que toute autre chose. L, son analyse est
charmante. Elle est comme une rcration dans une cour de pension.

Mais ce qui fit le plus pour la rputation d'Ourliac, ce fut un petit
volume in-18, publi rue Cassette. L'exemplaire que j'en ai l porte par
hasard, comme revtement de sa garde, la Cloche, l'Encensoir et la
Rose, chapitre 53 de quelque livre potiquement mystique dit chez
Waille.

Les _Contes du Bocage_, o vous avez lu cette belle supercherie filiale
de mademoiselle de la Charnaye faisant accroire au vieux marquis aveugle
les succs continus des chouans, alors que les bleus, enfin vainqueurs,
traquent de buissons en buissons les obscurs Philopmens de la Vende;
les _Contes du Bocage_, tout ardents de l'esprit royaliste, valurent 
Ourliac les chaudes sympathies de la presse religieuse.

Ourliac s'tait mari. La Bruyre dit quelque part: L'on ne voit point
faire de voeux ni de plerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit
plus doux, l'me plus reconnaissante, d'tre plus quitable et moins
malfaisant, d'tre guri de la vanit, de l'inquitude et de la mauvaise
raillerie.--Le mariage ne fut pas heureux. Toutefois, on en tait
encore aux annes de miel, et Ourliac, sur les bords de la Loire,
veillait paternellement, l'esprit dtendu et repos, au succs de son
petit volume. Il crivait alors: 15 aot 1843... Nous avons tous les
soirs ici des nuits d'Opra, une belle et pleine lune de l'autre ct
de la rivire qui s'panouit  travers nos feuillages comme une bombe
lumineuse. De tous les coins de notre terrasse, le paysage fait
tableau... Je suis entour de belles choses  quatre ou cinq lieues de
distance; j'ai visit avant-hier le chteau d'Azay sur l'Indre. J'ai
toutes les peines du monde  croire que Chenonceaux soit plus beau: une
vraie vignette anglaise, de la renaissance toute pure! et un parc! et
des eaux! La valle d'Azay est celle du _Lys dans la valle_. Les
habitants sont furieux contre l'auteur qui a trouv leurs femmes
laides... Je pche  la ligne sans aller bien loin et avec succs. Je
n'ai qu' me baisser pour en prendre. Je pche les ablettes par
soixantaine. Je trouve  ce prix que tout ce qu'on a dit l-dessus sont
des calomnies. C'est une belle chose que Paris; mais je n'en persiste
pas moins  croire que nous ferions bien, sur le retour, de nous en
venir par ici planter nos choux avec quatre ou cinq amis senss. La
nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir, ont bien
leur mrite. J'ajouterai qu'il y a ici de certains vins qui valent le
champagne. Cet apaisement de l'ide, ce calme, cet accommodement de
l'esprit aux jouissances terrestres, ce souffle d'Horace, cette pente 
une honnte humerie ne tinrent gure contre les avances et les
engagements du parti catholique; et  quelque temps de l, Ourliac
remerciait un rdacteur du _National_ d'un compte rendu favorable, en
essayant de le convertir, quatre pages de lettre durant.

Ds lors Ourliac appartenait  _l'Univers_, o il apporta les qualits
de son esprit. Mais de ce corps malingre, puis, travaill de longue
main par les agitations et les anxits morales, une maladie de poitrine
eut bon march; et Ourliac, encore bien jeune, mourut  la maison de
Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet.




BNDICT

Il habitait un divan vert quand je l'ai connu. Il avait pour draps un
rideau en percaline lorsque les draps taient  la blanchisseuse, et
pour couverture un manteau d'Ojibewas en peau, tatou en rouge de mille
figures qui avaient peut-tre l'intention de reprsenter une chasse aux
bisons.

Le grand-pre de Bndict avait t un peintre de genre connu, et un
vignettiste couru au temps o les journaux de mode recommandaient aux
lgantes les _casques  la romaine_ en satin jaune, les _robes 
l'anglaise_, et les _sabots chinois_ garnis de falbalas roses.

Son pre tait un mathmaticien distingu.

A dix-sept ans, Bndict, qui se destinait  Saint-Cyr, entra  l'cole
prparatoire de M. Loriol.--Il y passa un an, et y apprit le cornet 
piston.

Bndict revint chez son pre, et se mit  travailler pour passer son
baccalaurat.

Le pre de Bndict tait attaqu de la poitrine. Il partit pour la
Touraine. Dix jours aprs son dpart, il reut une lettre de son fils,
qui lui demandait 300 fr. pour acheter un canot. Le bonhomme, qui
n'avait plus grande force pour refuser, envoya l'argent.

Le canot de Bndict lui amena des amis, et entre autres un jeune homme
nomm Armand, entrepreneur des peintures au Jardin des plantes o son
pre tait gardien en chef. Armand avait obtenu de dresser un petit
thtre dans une des serres; et les amis d'Armand rptaient l, avec
leurs matresses, quelques petits vaudevilles qu'ils avaient l'ambition
de jouer  Chantereine. Deux ou trois femmes dpareilles s'taient
jointes  la troupe bnvole. Gaillardement on dtonnait le couplet. Les
Finettes et les Nrines avaient cette volubilit de langue ncessaire
pour traduire les Regnards du Palais-Royal. Presque tous les soirs, les
rptitions avaient lieu au Jardin des plantes. Les acteurs taient bien
prs de se prendre au srieux, et les actrices jouaient pour sourire. Le
public pri tait indulgent comme un public qui ne paye pas; et M. de
Saint-Albine et reconnu que ce n'tait pas demander l'impossible  ces
comdiens de la prime jeunesse, que d'exiger quand ils jouaient
ensemble des scnes tendres, qu'ils fussent, pour ce moment, pris l'un
de l'autre. Et si bien ils l'taient, qu'une belle blonde qui rpondait
au nom de Jenny, et qui avait pour 4000 fr. de meubles rue de Richelieu,
prit Bndict en affection.

Aux beaux jours, ils firent rouler tout aux environs de Paris leur
chariot de Thespis. Ils jourent partout,--les beaux fils et les belles
filles,--sur des planches poses sur des tonneaux, avec des lustres
faits d'une herse o l'on plantait des bougies, quelquefois au profit
d'eux-mmes, souvent au profit des pauvres.--Bndict passa l't 
apprendre dans la journe ses rles pour le soir, par tous les sentiers
de Chatou et de Saint-Cloud, sa Jenny au bras: il lui donnait le ton de
ses couplets, elle lui donnait la rplique de son amour.

Mais voil qu'il n'y a plus d'argent chez mademoiselle Jenny. Les
meubles s'en vont. L'oreiller tout passequill de rubans bleus, et le
lit, et le tapis, et les chauffeuses, tout cela s'envole.--Bndict
n'hsita pas. Il prit sa matresse avec lui, dans l'appartement le son
pre. Les 125 fr. par mois qu'il touchait pour ses dpenses de poche ne
lui suffisant plus, il rflchit qu'il y avait trois pendules dans
l'appartement, et que trois pendules cela faisait deux redites. Il mit
deux pendules au mont-de-pit. Il rflchit encore qu'un Voltaire en 95
volumes tait une dition gnante, et en quatre voyages, aid de sa
matresse, il le dmnagea chez madame Mansut.

Un matin, le portier de la maison entra tout effar dans la chambre de
Bndict, et lui dit: Monsieur, votre pre qui est en bas!--Bndict
descendit.--Je sais tout,--lui dit son pre.--Je vous donne huit jours
pour que cette crature quitte la maison. Je reviendrai dans huit
jours.

Le jour mme, Bndict alla louer une petite chambre faubourg du Temple.
Un ami le mena chez un juif du quai de la Tournelle, qui, moyennant des
billets payables  sa majorit, lui fournit un mobilier en noyer de 700
fr. Bndict s'installa l-dedans avec Jenny.

L'argent du pre s'arrta; et la misre frappa, brutale, au logis. La
femme qui jadis ne fatiguait ses doigts qu' porter des bouquets, se mit
 piquer des selles de luxe et  colorier des images, se levant au matin
pour ne cesser de travailler que l'aiguille ou le pinceau lui tombant
des mains de fatigue,  onze heures ou minuit. Bndict trouva  occuper
sa journe au tlgraphe qu'essayait alors de monter l'abb Gonon. Il
gagnait cent sous par jour, et le soir il pliait des enveloppes qui lui
taient payes 3 fr. le mille. Pourtant, en cette dure vie, et en cette
chambre ouvrire, l'amour mettait des chansons. Un ou deux de leurs
anciens camarades venaient encore le soir, et alors on se contait,  un
petit feu avare de cotrets, quelques souvenirs des anciennes comdies
qu'on rptait sur l'herbe. Souvent une actrice du Vaudeville, morte
depuis, madame B..., qui connaissait Jenny, venait voir le jeune couple,
traversant comme une fe leurs ennuis journaliers, les gayant  ses
grces d'oiseau,  ses chants de fauvette; et sachant que leur tirelire
fuyait, hlas! elle les emmenait dner avec elle, ne voulant pas de leur
cot, et leur disant qu'ils payeraient la prochaine fois.

Bndict,--dit un jour Jenny, nous avons assez mang de misre comme
a. Il serait temps de nous retourner. On m'offre 1800 fr. pour aller 
Limoges.

--Qui a?

--Le directeur donc, M. Carrier de Richaux. Tu peux encore t'arranger
avec ton pre. C'est un service que je te rends en m'en allant l-bas.
Je t'crirai, d'ailleurs.

A vingt-quatre heures de l, Bndict frappait  la porte de la maison
de sant du docteur Hoffmann, avenue Fortun. C'tait l qu'tait venu
habiter son pre. La maladie l'avait gagn, et il sentait qu'elle ne
devait plus s'en aller qu'avec lui.

Mon pre,--dit Bndict, quand il fut en face du vieillard, je vais me
faire comdien.

Le vieillard plit soudainement, et porta son mouchoir  sa bouche. Il
ne rpondit pas.

J'ai un engagement de premier comique pour Limoges,  1500 fr. par an;
mais je n'ai rien pour m'acheter des perruques et des costumes, et j'ai
compt sur vous.

Le vieillard dit  Bndict: Revenez demain.

Le lendemain, le pre tait au lit. Il prit un billet de cinq cents
francs dans un portefeuille sur sa table de nuit, le tendit  Bndict,
avec ce seul mot: Partez.

Bndict descendit l'escalier, se jeta dans un cabriolet, et fondit en
larmes.

Le jour o le thtre de Limoges fit son ouverture, il arriva  Bndict
une chose assez romanesque. Le spectacle commenait par une sorte de
prologue pot-pourri, o tous les personnages de la troupe paraissaient
successivement, Bndict fut plac dans l'avant-scne de droite. C'tait
l qu'il devait jouer son fragment de rle. L'avant-scne de droite
avait t loue pour madame la gnrale de R... et ses deux filles. Mais
le directeur avait obtenu d'elle qu'elle voult bien permettre qu'un
tranger de passage dans la ville prt place dans sa loge. Voici donc
Bndict install dans la loge de la gnrale, en habit noir et gant
frais. Il avait encore une tournure de fils de famille, et ses gestes,
et les mille riens de la pose et du regard disaient un homme bien n. La
conversation s'engagea entre madame de R... et Bndict, madame de R...
lui demandant s'il croyait  une bonne troupe, et lui, rpondant
qu'il n'avait pas grande confiance dans ces cabotins de province; et
madame de R.***.--Vous tes de passage?--Quelques jours
seulement...--Jolie actrice que cette blonde...--Peuh!--Et o
habitez-vous? A l'htel de la Promenade, madame.--C'est le
meilleur.--C'est le seul, m'a-t-on dit. La conversation allait le mme
train que le prologue quand,  ces mots de l'actrice en scne: Et pas
de premier comique! Bndict, soudain lev et comme entrant dans la
voix d'Arnal: Le premier comique demand voil!--Puis il acheva son
bout de rle, le public riant, madame de R... toute rouge, et ses filles
se retournant pour voir.--Oh! madame.--dit Bndict en s'inclinant bien
bas, quand il eut fini,--que d'excuses!--Cela n'en vaut vraiment pas la
peine, monsieur, rpondit madame de R..., d'un ton piqu.

Deux mois se passrent.--Un soir o Bnedict jouait _Babiole et Joblot_,
 sa sortie,  la deuxime scne, il reut une lettre qui portait ceci:
Monsieur, votre pre vient de mourir. Veuillez venir  Paris le plus
tt possible, et passer  mon tude pour y rgler les affaires de la
succession.--Bndict suffoquait. La rplique venait. Le directeur le
poussa. Il finit la pice. Il avait des larmes plein la voix. On crut 
un nouveau moyen comique. On applaudit.

A Paris, les tristes dmarches et les tristes crmonies faites,
Bndict apprit qu'il lui revenait 125 000 fr., plus 10 000 fr. de bons
du Trsor.--Il acheta  Jenny des cadeaux.

En diligence, mille penses lugubres l'assaillirent d'abord. Il lui
sembla revoir son pre, comme il l'avait vu la dernire fois son
mouchoir sur la bouche, et la face maigre. Son dernier mot: Partez,
lui revibrait douloureusement dans la conscience, avec son accent
prcis... Puis, par un de ces jeux ironiques et irrespectueux o se
plat la pense, son imagination sauta du cercueil de son pre  sa
matresse; et il songea au bonheur qu'elle allait avoir  se parer de
tout ce qu'il lui rapportait; et tout songeant, il s'endormit.

--Monsieur,--dit le conducteur,--nous sommes  Limoges.--Bndict
abaissa la glace de la portire, et levant machinalement les yeux, il
aperut  une fentre du rez-de-chausse de l'htel de la Promenade, sur
une table, un bol de punch qui flambait et trois hommes attabls autour.
Il descendit. Une main lui frappa sur l'paule, c'tait Alexis, l'un de
ses camarades.--Nous vous attendions, venez.--Bndict trouva prs du
bol de punch, Carini, le pre noble, et de Richaux, le directeur.--Et
Jenny? dit Bndict.--Nous avons une mauvaise nouvelle  vous apprendre,
dit Carini.--Malade?... morte?... et la voix de Bndict se
strangula.--Rassurez-vous, reprit Carini, elle n'est ni morte, ni
malade; seulement, en votre absence, elle ne s'est pas conduite... Elle
vous a tromp.--Veut-elle se remettre avec moi?--Carini hocha la
tte.--Et qui? dit Bndict.--C'est moi, monsieur,--dit de Richaux en
s'avanant. Bndict prit une bouteille de champagne par le goulot, et
leva le bras; Carini le retint.--Monsieur, dit froidement de Richaux,
elle vous a aim, elle ne vous aime plus. Quand nous nous battrions, je
ne vois pas ce que cela changerait  votre position et  la mienne.--Que
je la voie deux heures seulement,--fit Bndict,--et...--On va vous
mener chez elle--dit de Richaux.

Jenny tait sur son lit, les cheveux pars, dans une pose tragique. Elle
s'tait faite ple avec de la poudre de riz.--Ma mre! ma mre!
s'cria-t-elle en voyant Bndict amen par Carini qui se retira, dites
que je suis une misrable!--Monsieur, ne me touchez pas! et Bndict se
laissa prendre  cette scne de drame qu'il avait vu jouer cent fois 
sa matresse sur les planches.

Au matin, Jenny reprit la promesse qu'elle avait faite  Bndict de
retourner avec lui  Paris. Jenny ne voulut plus partir. Bndict la
menaa de se tuer. Jenny promit encore pour retirer sa promesse peu
aprs. Quatre ou cinq jours durant ce furent des reproches et des
apaisements, des gnuflexions et des rvoltes, des jalousies et des
misricordes, des larmes et des trves qui ne valent pas un rcit, parce
que cette dchirante bataille d'un amour vivant avec un amour mort est
toujours la mme. Enfin, lasse de ses obsessions, et pour avoir la
paix, Jenny jura d'aller le retrouver dans huit jours.

Bndict partit, le remords au coeur. Pour cette femme, il n'avait pas
ferm les yeux de son pre.

De retour  Paris, il reut deux lettres de Jenny,  huit jours de
distance. Dans la premire elle lui demandait 200 francs pour faire le
voyage. La seconde tait ainsi conue: Cher enfant, je suis indigne de
vous. Que diriez-vous de moi si je retournais avec vous maintenant que
je suis dshonore? Ah! vous penseriez peut-tre que je veux profiter de
la fortune qui vous est tombe. Adieu! Je vous renvoie les 200 francs
que vous m'avez envoys. Celle qui vous aime toujours. Seulement--dit
gravement Bndict quand il raconte cette histoire,--les 200 francs n'y
taient pas.

Alors commena une noce norme et royale. Entre les dix doigts de
Bndict l'argent coula comme l'eau. Ce fut un gala de trois ans, une
table ouverte, une Cocagne, un festin toujours recommenc. Tous venants
taient accueillis; tous accueillis mangeaient. Les connaissances des
amis arrivaient-elles au dessert, on relayait le dner qui repartait de
plus belle, et de la cave le vin remontait. C'tait une auberge, une
auberge et un mont-de-pit, cet appartement de la rue
Notre-Dame-de-Lorette. Quand vous aviez mang trois fois chez Bndict,
cela vous faisait un droit tout naturel  lui emprunter vingt francs.
Bndict avait cela d'agrable que ses habits allaient  toutes les
tailles, que ses bottes allaient  presque tous les pieds, et que ses
gants allaient  presque toutes les mains;--en sorte que ses habits, que
ses bottes et que ses gants diminurent. Et puis, il parat encore que
son argent allait  toutes les poches, et comme il en laissait parfois
sur sa chemine, son argent fit comme ses habits. La troupe de Limoges
s'tant dbande, Carini et Ernest, le second comique, ddoublrent son
lit et lui empruntrent ses pantoufles. L'htel Bndict prit vogue, et
comme l'on soupait au homard, tous les drolatiques  jeun y abondrent.
Onc ne vis maison de plaisantes gens si largement remplie. Toutes les
nuits l'on dansait, les refrains grivois battaient de l'aile contre les
vitres jusqu' l'aube!--Aux jours de soleil, la Seine, l'le Sguin, les
matelottes chez Gentil ou  la Maison rouge, et encore les chansons sur
l'eau.

Les billets de mille francs s'effeuillaient  tous les vents d'orgie:
Bndict les regardait s'en aller. Le bohmien Trimalcion s'tait fait
une vie  voir la face contente de tous les invits; et comme en une
fort de Bondy, il s'tait tranquillement endormi en l'amiti de tous
ces parasitismes.

--Bah! dit une fois Bndict en se levant, si j'allais en Italie?--Je te
suivrai, Bndict, dit Carini.--Moi, je garde ton appartement, dit un
nomm Vielleux, un ami de collge.--Et moi aussi, dit Ernest.

Ils partirent, Bndict, Carini et la matresse de Bndict. Le voyage
n'eut rien de curieux, si ce n'est qu' chaque ville Bndict mettait
deux louis dans le gilet de Carini pour qu'un homme de sa socit ft
figure; et qu' chaque table d'hte, la matresse de Bndict descendait
dcollete, en toilette de bal, avec des fleurs dans les cheveux.

A Milan, Bndict avait dpens trois mille francs. Il faut dire que
Carini avait chang de gilet presque aussi souvent que la matresse de
Bndict avait chang de robe.

Bndict partait pour Florence, quand un petit mot d'Ernest le rappela 
Paris. Son mobilier saisi allait tre vendu.

En partant, Bndict avait laiss 200 francs  Vielleux pour payer un
billet. Vielleux avait mang les 200 francs, n'avait pas pay, et avait
disparu.--Bndict sauta du fiacre qui le ramenait des diligences,
arracha les affiches jaunes qui annonaient sa vente pour le lendemain,
et courut payer chez le commissaire priseur.--Ernest lui dit que
Vielleux avait trs-mal agi, en abusant de l'argent qu'il lui avait
confi; que, pour lui, il s'tait occup d'conomie politique, et
qu'ayant eu besoin de livres, il devait lui avouer qu'il avait mis au
clou quelque chose de sa garde-robe. Si tu veux,--dit-il en
terminant,--je te lirai cette nuit le livre que j'ai fait. C'est un
travail sur les _Enfants trouvs_.--Bndict l'en dispensa: il y avait
trois nuits qu'il n'avait dormi.

Bndict alla chez son notaire demander de l'argent. Le notaire mit sous
les yeux de Bndict quatre ou cinq pages de chiffres bien aligns.
Bndict passa  la dernire page, et y vit un total qui s'talait sur
six colonnes. Ce total fit rflchir Bndict. Il donna cong, vendit
une partie de ses meubles, et s'assit rsolment devant son piano, dans
un plus modeste appartement, rue des Martyrs.--Aux heures rveuses,
Bndict avait laiss s'envoler quelques mlodies qui couraient la ville
_incognito_, et avaient leur petite part de gaz et de clbrit aux
cafs chantants et aux petits thtres des boulevards. Bndict,
install rue des Martyrs, ses amis se retirrent peu  peu de lui,
comme les rats d'une maison qui craque, lui laissant tous ses loisirs.
Bndict fit de srieuses tudes d'harmonie; et dix romances dans un
carton, il se rendit chez Leduc. L'diteur trouva la musique charmante;
mais, toute charmante qu'il dclart la trouver, il rpondit  Bndict
que cette musique ne rentrait pas dans son cadre.

Bndict apprit dans la journe qu'il venait de perdre ses quinze
derniers mille francs dans une faillite.--Il est vrai qu'il vendit le
mme jour cinq francs une de ses romances  un de ses amis. L'ami
l'excuta le soir chez un oncle de Bndict, et il eut le plus grand
succs.

Il ne jugea pas utile de dire qu'il l'avait achete  Bndict. Il
dclara mme que ce pauvre Bndict n'avait pas le sentiment musical,
qu'il ne ferait rien de bon de sa vie. Du salon de l'oncle de Bndict
la romance passa dans un salon, puis dans un autre; en sorte que l'ami
de Bndict fut oblig d'acheter une seconde, une troisime, une
quatrime romance, pour se continuer en son talent; et l'ami de Bndict
fut pendant l'hiver de l'anne 1847 l'un des hommes les plus heureux de
Paris.

Bndict n'avait pas pay son terme. L'ami le recueillit chez lui
gnreusement; mais quand l'album de Bndict eut dfil, et que
Bndict un peu dcourag trouva moins, l'ami dit  Bndict qu'il tait
oblig de manger dans sa famille; de faon que Bndict se vit menac de
perdre l'habitude de dner.

Bndict tait comme le Centurion de la pice espagnole: il aurait pu
sauter trois fois sans qu'un maravdis tombt de sa poche. Il se
ressouvint qu'il avait prt. Il se mit  faire tous les jours la battue
des obligs, arrachant ce qu'on lui devait, tantt quarante sous, tantt
cent sous, et subsistant ainsi. Mais l'alarme donne de proche en proche
sur ce crancier qui demandait l'aumne, on vita Bndict.

A Nol, Bndict rveillonna rue de Laval, dans un atelier o l'avait
conduit Ernest, et gagna 3 francs au lansquenet. Le lendemain, avec ses
3 francs, Bndict fit monter un sac de pommes de terre chez son ami. Il
s'agissait d'attendre le jour de l'an, o la tante de Bndict lui
donnait 40 francs d'trennes. Il attendait ainsi, se couchant quand il
eut trop faim, la nouvelle anne.

Au commencement de janvier, Bndict alla rendre visite  l'atelier de
la rue de Laval. Il y resta dix-huit mois.

C'tait, en cet atelier, le phalanstre le plus trange qu'on puisse
voir. Ils taient l, cinq qui campaient, tous jeunes, et d'une
confiance effronte en la Providence. douard et Paul taient peintres;
Maxence attendait pour savoir ce qu'il serait, et Alfred faisait les
commissions.--Bndict habitait, comme je vous ai dit, un divan vert
au-dessous d'une panoplie. Paul logeait sur quatre planches et un
matelas. Maxence et douard couchaient dans quelque chose que l'on
appelait un lit, et Alfred faisait en sorte de dormir sur les quatre
oreillers du divan de Bndict rangs sur un grand coffre  bois. Tous
les matins, il faisait faim  l'atelier. Avant djeuner, Maxence
prparait les terrains d'un panneau; douard, pendant ce temps, sabrait
le ciel; et quand ils avaient fini, Paul en imaginait le motif  toute
brosse. Le panneau fini, Alfred le descendait chez le propritaire,
brocanteur singulier, qui avait un magasin de chaussure  vis rue
Montmartre, et un magasin de tableaux rue Notre-Dame-de-Lorette. Le
propritaire donnait d'ordinaire cent sous du panneau; et l'on avait de
quoi dner et djeuner chez Tisserant, au haut de la barrire
Pigale.--Bndict avait dterr quelques leons de solfge et apportait,
par-ci par-l, ses quarante sous  la caisse. Au beau milieu de cette
vie de hasard, il composait ses deux belles marches.--Un moment Paul
faillit faire dner rgulirement toute la socit. Picot, le marchand
de la rue du Coq-Saint-Honor, lui payait vingt sous pice des cartes de
visite avec des emblmes  l'aquarelle. Tout le monde s'y mit, mme
Bndict. Mais cela ne fut qu'une lueur, et le propritaire ayant t
_brl_ au deux cent quatorzime panneau, on tomba  dner _Au
Dsespoir_,  sept sous par tte.

Puis, cela finit comme tous les phalanstres qui ne payent pas leur
terme, par une envole de chacun et par une saisie d'huissier.

Bndict est devenu... J'allais, Dieu me pardonne! vous le nommer.




LA REVENDEUSE DE MACON

En remontant la rue qui dbouche sur le pont de la Sane  Macon, vous
trouvez  gauche une vieille maison en bois.

La maison est troue de petites fentres carres qui billent,
trangles pendant deux tages, entre des colonnes canneles, stries,
imbriques, losanges, chacune d'un dessin diffrent de sa voisine. Sur
les colonnettes s'appuient des frises peuples de satyres et de femmes
nues, celles-ci attaquant ceux-l  travers les guirlandes de fleurs en
ronde-bosse,--nave reprsentation mythologique, que les Mconnaises ne
peuvent regarder qu'en chappade. Quelques petites lucarnes aux toits
pointus, sans volets, laissent entrer au grenier le vent l'hiver, le
soleil l't. Le bois, qui a vieilli et pris les teintes rubiaces de
l'acajou, est marquet d'criteaux numrotant toutes les industries qui
se sont casernes dans cette gigantesque faade de bahut. Une tripire,
un chaudronnier, un marchand de cartons, une fruitire, une
blanchisseuse, se sont tablis entre les piliers de bois. Les mous
rose-rouge, les malles de carton aux arabesques jaunes, o les filles de
la campagne apportent leur bagage quand elles viennent  Paris entrer en
service, les linges blancs, les camisoles fonces, pendues comme une
enseigne au-dessus des cuves de savon, les carottes, les potirons
ventrs, les chaudronneries cuivres ou toutes noires de fume, tout
cela fait un tapage de tons et de devantures guenilleuses au pied de la
maison de bois. Entre la tripire et le cartonnier est une fentre
hermtiquement ferme dont une persienne est rabattue et l'autre
seulement entr'ouverte; vous apercevez, sur le rebord de la fentre,
quelques poteries de Chine brches; vous apercevez, colle  la
vitre, une feuille de papier sur laquelle est crit: Madame Javet,
marchande en vieux, dans le fond de la pice obscure des
scintillements de vieil or, et comme dans un kalidoscope plein
d'ombres, les mille couleurs de quelque chose pendu aux murs.

Que si l'amour du rococo vous fait pousser une porte  ct de la
fentre, vous entrez de plain-pied dans le domaine sombre et fantastique
de Goya.

Dans la demi-nuit au milieu de laquelle jouait une troite filtre de
lumire, juche plutt qu'assise sur un grand coffre semblable  ceux
des Moresques, apparaissait dans le rayon lumineux une vieille petite
femme vtue, des pieds  la tte, de noir, et propre comme pourrait
l'tre une sorcire hollandaise. Deux mches grises couraient sous le
madras autour de tempes dessches; ses yeux sans couleur s'veillaient
parfois comme les yeux d'un fivreux; ses sourcils taient mitan blancs,
mitan noirs. Elle n'avait pas de lvres. Elle tait ainsi, tricotant un
bas de laine noire, et talonnant son coffre, la diabolique petite
crature!

--Que veut monsieur?--Elle avait dj fich son pingle  tricoter dans
ses cheveux, et tait dj  bas de son coffre.

Elle me fit voir, en trottinant de-ci, de-l, comme une souris, des
fragments de retable en bois dor, bon nombre de saints dpossds de
leur nez, un gilet paillet d'argent qu'elle attribuait  Louis XV, un
torse  la Vierge du XIIe sicle au bouton du sein saillant de la robe,
des pendules de Boule dlabres, de petits calvaires en chenille
magnifiquement encadrs; puis, en me tendant un petit plat de faence:
Un Bernard Palissy!--me dit-elle. Je souris.--Tous les Bernard Palissy,
madame Javet, ont un craquel.....--Ah! vous savez cela!--Elle jeta le
plat sur un paquet de hardes, dcrocha un tableau, ouvrit une armoire,
et me prsenta un coquetier, charmant enroulement de plantes grimpantes,
signes de la grce, du got, du faire de l'admirable inventeur des
rustiques figulines du roy.--Combien en voulez-vous?--Et a?--fit-elle
sans rpondre, en fouillant dans ce petit coin o j'entrevoyais une
dizaine de merveilles respectes des sicles, la fine fleur de la
curiosit, dix bijoux de l'art!--Et a?--C'tait une assiette de cristal
de roche aux chiffres d'Henri II.--Et a encore?--Un tui en mail de
Saxe,  semis de tulipes, enchss dans quatre baguettes de vermeil,
tomb de la poche d'une reine le jour d'une rvolution.

Elle piait de l'oeil les objets dans mes mains; elle les suivait, elle
avanait  tous moments vers eux ses doigts crochus.

Je demandai le prix de quelques-uns. Elle me fit des prix fabuleux; elle
semblait heureuse de me les voir admirer, inquite de me les voir tenir.
Je marchandai longuement, elle me remontrant, me retirant les
_mirolifiques_, les replaant, puis voulant refermer son armoire et nous
jetant le regard du libraire espagnol assassin de l'amateur qui venait
de lui acheter son plus prcieux livre. Je lui offris enfin de son tui
le prix qu'elle voulait. Elle toussa, prit l'tui, l'ouvrit, le
retourna.--Je me suis trompe, j'avais oubli. Il est vendu de ce matin.
Vous aimez la dentelle?--fit la singulire femme en faisant disparatre
l'tui; et, sans me donner le temps de rpondre, elle ouvrit le coffre
sur lequel elle tait assise, et fouillant  pleines mains, elle
retirait des merveilles arachnennes.--Mes
dentelles!--disait-elle.--Hein! monsieur, elles sont belles?--J'ai un
fils;--voyez ce picot-l!--mon petit l'veillot, un gamin de dix
ans.--Allons! venez un peu au jour, mesdemoiselles! anciennes, monsieur,
tout cela!--L'veillot! Il va bien, cet enfant-l! Je lui ai achet un
pantalon blanc! il sert la messe dans tous les couvents d'ici et des
environs, et quand il revient, il me dit ce qu'a la nappe d'autel,
combien d'aunes, et s'il y a des trous, si on peut la repiquer. Il aime
les dentelles, l'veillot.--Tenez, j'ai attendu dix ans une mort pour
avoir cette gueuse de valencienne-l!--Il est comme sa mre.--La
guipure, les dentelles de Venise, de Gnes, les beaux points d'Alenon
du XVIIIe sicle, les malines brodes, les rseaux microscopiques de
Bruxelles passaient sous mes yeux; la marchande s'exaltait et se grisait
 parler trac, bride, couchure, bouclure, rempli, mode, points gaze,
mignon, brode.--Vous ne savez pas ce que c'est, vous autres! Je me
relve la nuit pour les voir!--Et elle dployait les dentelles, les
droulait des cartons bleus, les montrait au jour, les jetait l'une sur
l'autre, les entassait, les mlait, leur riait, leur souriait! Elle
sortait toutes ces richesses comme du fond d'une caisse magique ne
s'puisant jamais, et les plus belles et les plus magnifiques venant les
dernires.

Enfin elle retirait une jupe semblable  cette triomphante jupe de Marie
de Mdicis que possdait le marquis de l'Escalopier. De cette jupe,
madame de Lamartine avait offert quinze cents francs; et des grande
dames du dpartement, des mille et des douze cents. Il y a longtemps, au
reste, que les Mconnaises aiment la dentelle. La chronique du pays
raconte qu' l'entre de Charles IX, le pre mot, gardien des
Cordeliers, fut envoy prs du roi, rclamer certaine nappe manquant 
son couvent. Il trouva en entrant chez le roi madame de Tavannes pare
des ornements de la sacristie, dont son mari, gouverneur de la ville,
lui avait fait don. Le pauvre moine se mit d'abord  genoux devant
madame, et dit hautement que l'on ne ft pas surpris de l'honneur qu'il
rendait  cette vertugale, puisqu'elle tait faite d'une nappe qui
avait servi si souvent  l'office divin. La dame, en colre, lui
appliqua un soufflet; le roi rit; les rclamations en restrent l.

Et la marchande causait avec moi de l'htel Bullion et des collections
particulires, comme pourrait en causer Gansberg ou Manheim. Des Lucca
della Robbia de M. R... aux bijoux de la renaissance de M. de B...,
elle savait par coeur tout le Paris amateur.

--Et M. Sauvageot, madame Javet?

--Une jolie collection. C'est dommage qu'il lui manque... Elle s'arrta
et regarda en face.--Oh! rien, rien, reprit-elle.

Comme je sortais et que je regardais encore la maison de bois:--Elle
n'est pas dans l'alignement,--entendis-je derrire moi. Je me retournai.
Un membre du conseil gnral de Sane-et-Loire de ma connaissance me
tendait la main.--Ah! tenez, puisque vous aimez les antiquits, il faut
que je vous mne chez une vieille dame qui demeure en face, madame L...

Madame L... me promena  travers trois pices remplies d'orfvrerie, de
ferronnerie, de marqueterie, de verrerie, d'ivoires, de Saxe, de
Svres, de Faenza; je ne regardai qu'un petit chef-d'oeuvre de la
serrurerie du XVIe sicle,--une souricire--unique.

La mre Javet me guettait sur sa porte.

--Vous avez vu?

--Quoi?

--La souricire, la souricire,--reprit-elle deux ou trois fois en
hochant la tte.

Quelques jours aprs, j'allai faire mes adieux  madame L... et  sa
collection. Le march se tenait dans la rue. Les boeufs du Charolais
tranaient pesamment leurs charrettes. Les Mconnaises, avec leurs
petits puffs noirs sur le ct de la tte, et leurs chapelets d'oignons
rouges pendus au bras, criaient et riaient. On me frappa sur
l'paule.--Madame L... est trs-malade,--me dit le monsieur qui nous
avait introduits chez elle, elle a fait une chute avant-hier en voulant
pousseter ses diables d'tagres!

J'tais  la porte de madame Javet. J'entrai. Elle tait  sa fentre et
ne se retourna pas. Il y avait prs d'elle un charmant petit bonhomme
aux cheveux blonds friss, qui se haussait sur les pieds et
tambourinait des doigts sur les vitres, recommenant sa chanson  mesure
qu'elle finissait:

        Grand papa va mourir,
        J'aurai sa belle tasse bleue
        Qui est sur sa chemine.

La marchande, le cou tendu, tait colle  la vitre, et son regard fixe
allait de la fentre de la malade au bout de la rue. Je me penchai
derrire elle. C'tait un prtre qui dbouchait et qui s'avanait vers
la maison de madame L..., apportant l'extrme-onction. Madame Javet eut
un sourire qui montra une range de petites dents jaunes et dchausses.
Elle marmotta, comme si elle grignotait ses mots: Ma souricire!

L'enfant chantonnait toujours:

        Grand papa va mourir,
        J'aurai sa belle tasse bleue
        Qui est sur sa chemine.




HIPPOLYTE

La fe Guignolant, berceuse de la duchesse de Mazarin, avait t sa
marraine. La fe Guignolant lui avait fait le tronc et la vue trop
courts, les jambes, le cou, le nez trop longs,--surtout le nez,--les
oreilles et les pieds trop grands, les yeux rouges, et encore l'esprit
fol. Enfant, la fe Guignolant lui avait donn une peau tendre, des
verges dures, des versions difficiles, des camarades batteurs, et des
tartines qui se laissaient toujours choir  terre du ct des
confitures. Une fois grand, la fe Guignolant chercha, chercha,--et le
fit pote. Puis par l-dessus, elle le fit bureaucrate.

Dans une de ces grandes casernes civiles o d'avoir t vingt ans assis,
cela donne des droits, et, trente ans, la croix,--au ministre de
l'agriculture, si je ne me trompe, Hippolyte fut parqu avec un
vieillard appel chef de bureau, homme sans prjugs, qui tout au milieu
de ses verts cartons faisait et refaisait sa cuisine, faisait et
refaisait sa barbe. Le pole o mijotait la cuisine du chef recuisait le
vieil air du vieux bureau, et des senteurs rances, des empuantissements
de brl ou de sauce pandue sur un fumeron, montrent tous les jours au
nez d'Hippolyte, qui ne put jamais, de ces odeurs, se faire une
habitude. Puis c'tait la barbe; et dans quelque verre, le sien ou bien
l'autre, le vieillard mettait un morceau de savon et sur un vieux
papier, tout prs d'Hippolyte, dposait les poils gristres et
blanchtres, tout hachs menus dans la mousse blanche. Ce qu'Hippolyte,
crisp et nerveux, souffrit, pour deux pauvres mille francs, de cette
vie en famille, nul ne pourrait le dire; ce qui n'empcha pas beaucoup
de gazettes du temps de le traiter, lui et trois cent mille autres, de
_budgtivore_.

Hippolyte avait fait deux parts de son argent: les pipes et les vieux
livres; et trois parts de sa vie: les pipes, les vieux livres et les
femmes.

Les pipes!--c'tait le long d'un des murs de sa chambre le plus beau
muse de _belges_ et de _marseillaises_ culottes: toutes les variations
de ton de la terre et de l'cume de mer, la gamme la plus merveilleuse
de la nuance caf au lait  l'bne, et du ple  l'intense, et de
l'estomp au cern! Culots nets et dessins comme la petite calotte du
gland des bois;--le tuyau, cachet de cire rouge;--deux clous tenant
chaque pipe  la gorge et pendue.--Hippolyte laissait aller ses yeux sur
elles, avant d'en choisir une, comme un gnral qui avant une affaire
hsite sur le rgiment qu'il enverra  la gloire; ou plutt c'tait le
pacha dont le mouchoir est attendu, et qui s'amuse  le faire
attendre.--Lente affaire, et studieuse besogne, qu'une premire pipe!
Les regards amoureux, et le pouce polisseur qui se promnent sur la
sue! La pipe qui commence  se teinter!--Hippolyte tait trs-beau de
pose et d'attente patiente, quand il fumait cette premire pipe.
D'habitude, en cette grave occurrence, une fois assis, il tournait et
nouait sa grande jambe droite autour de sa grande jambe gauche, comme un
sarment autour d'un chalas.--Et quel dboire, quand par malheur la pipe
tait rebelle!--comme celle  propos de laquelle un mauvais plaisant lui
dit: Ce n'est pas tonnant: tu fumes dans un courant d'air.--Hippolyte
courut fermer la fentre.

Les livres!--Bibliophile, bibliomane, Hippolyte tait; et bon vent il
faisait alors aux bibliophiles. Sur les quais c'taient souvent
trouvailles: manuscrits de Bossuet dans un rayon  15 sous; et les
piciers enveloppaient leurs chandelles dans ces chartes de 1400.--Oh!
de ce ct, la mauvaise fe Guignolant avait t battue par la fe des
fureteurs, l'Occasion, bonne fe qui avait souri  Hippolyte tout le
long de la Seine. Dans sa bibliothque d'acajou, Hippolyte tenait
presque tout son vieux XVIe sicle, disant: bonjour! aux vieux potes 
tout rveil, et: bonsoir!  tout coucher.--Et le dimanche, grandes
joies, jour de revue! Le torse ceint d'un gilet de tricot, Hippolyte est
tout  ses amis,  les dcrasser, ponger, gratter, rempter. Aux
feuilles jaunies, un bain de chlore; une tache de rousseur qui commence
 moucheter: vite l'acide oxalique. Si une vilaine larme de graisse en
un beau feuillet: la poudre minrale infaillible. Il les pare, il les
lave, il les fait beaux, le coeur souriant aux grandes marges, aux pages
immacules, oubliant l'heure, le monde, et son ministre,--et parfois
aussi son pantalon.

Pour l'Amour,--Hippolyte l'aima presque autant que ses pipes et que ses
livres. Ce qu'il dpensa pour les femmes, de vers, est considrable.
Mais de toutes ses Laures, la plus clbre, celle envers laquelle
Hippolyte se montra le plus gnreux de rimes, ce fut la premire par
ordre de date: milie V..., une actrice, soeur de cette autre actrice qui
a pous un prfet. milie V... tait alors la Contat de l'Odon.
Hippolyte la vit dans _la Famille Cauchois_ de M. Alexis de Longpr,
dsesprante de beaut et de talent. Et tout aussitt portier de la
ville et portier du thtre de n'tre occups qu' monter chez
l'adorable actrice petits papiers, petits rondeaux: C'est un rondeau
redoubl qu'entre vos mains, madame, on m'a dit de remettre. Tantt
cela dbutait:

        V..., vous tes belle entre toutes les femmes!

Tantt c'tait une _idylle_ de Thocrite:

        J'ai grav sur le htre  Vnus consacr,
        Gracieuse V...! votre nom ador!
        Mon intuition pour chiffre y met ce signe:
        Une me de colombe avec un corps de cygne!

Puis un _lamento_:

        Toujours vous,  V...!

Et le lendemain un cantique  la Rgnier:

        Et ce corps amoureux plein d'exquises saveurs!

Cela tait devenu si habituel chez mademoiselle V..., que sa femme de
chambre ne regardait mme plus dans les lettres dont l'adresse annonait
l'criture d'Hippolyte. La desse chante, mademoiselle V..., qui avait
entendu dire que les vers sont de certains mots qu'on met un certain
temps  ranger, et qui d'ailleurs ne lisait gure la signature, se fit
cette illusion que tout le public de l'Odon tait devenu amoureux
d'elle,--et pote; ce qui fit qu'Hippolyte, aprs trois encriers vids,
ne recevant pas de rponse, cessa un beau jour d'envoyer 
l'indiffrente le journal rim de son coeur.

A peine guri de mademoiselle V..., Hippolyte eut une rechute, et se
remit  soupirer pour une baronne, doue des cheveux d'une comtesse
d'Amagui, et du teint d'un drame moderne.--Ici, je crois le moment bon
pour vous prvenir que le pauvre pote avait pris au srieux la posie
des autres. Par toutes les oeuvres des chanteurs d'alors ce n'taient
qu'Espagne et qu'Italie, que galantes folies des sicles romanesques,
qu'amours d'escalade, et que rendez-vous au clair de la lune; le pote
s'tait mis  ne pas vivre la vie, mais  la lire. Il croyait aux romans
comme  une exprience. Et voil que dans cette cervelle de bonne foi
ainsi retourne par les livres et le thtre du temps, l'amour prit un
chemin trange et insolite: le chemin des toits. Encore tout chaud
d'_Antony_, Hippolyte veut prendre sa matresse d'assaut.--Si elle me
reoit, c'est qu'elle m'aime, je l'pouse; si elle ne m'aime
pas...--Hippolyte ne poussait jamais plus loin le dilemme. Sa
rsolution prise, Hippolyte songea  l'excution; et il arriva--ceci est
historique--qu'en l'une des prosaques annes du dernier rgne, ce
romantique consciencieux demanda  un de ses amis une lanterne sourde et
une chelle de corde. De cette demande srieuse, les romanciers devaient
faire plus tard des charges charmantes,--et l'ami n'eut pas piti. Il
n'clata pas de rire. Il joua avec cette folie burlesque.--Comment! tu
n'as pas une lanterne sourde et une chelle de corde...  ton ge?...
Cela n'est pas possible!... Mais tout le monde a une lanterne sourde et
une chelle de corde!

Hippolyte dnait  cette poque  une table d'hte du boulevard des
Poissonniers. Il y rencontra Cinthie Fiocardo. Lui et elle, ils
dnrent, ils se virent, ils se plurent, la baronne fut oublie, et
Cinthie devint Philis sous la plume de l'amant:

                        O bien-aime!
        toile de ma vie, adorable clart!
        Du soir o je te vis mon coeur fut habit,
        Et sa porte sur toi, ma Philis, s'est ferme!

Cinthie Fiocardo avait t chanteuse au thtre de Pau. Il lui restait
de sa voix--une guitare.

        Allons! prends ta guitare,

lui disait Hippolyte dans la langue des dieux,

        Et redis-moi ce chant
        Que la nuit j'aime tant
        En fumant mon cigare!

Cinthie prenait sa guitare, et elle apprenait  Hippolyte la romance:

          Fleur des champs,
        Brune moissonneuse!

Hippolyte n'tait pas encore de la force de Figaro sur la guitare quand
il s'aperut, comme par une rvlation subite, que Cynthie Fiocardo
avait cinquante ans,--et de plus qu'elle tait maigre. Hippolyte chassa
Cinthie, et fit le rondeau:

        Je sais fort bien qu'en ce fatal mystre,
        La faute en est  monsieur votre pre,
        Et j'ai honte  vous dire bas:
            Vous tes maigre!

Pour vengeance, Cinthie mit en lettres incendiaires tous les romans de
madame Sand, menaant en post-scriptum l'ingrat de poignard et de
vitriol; ce qui cota maintes fois quatre sous au pote,--et des
insomnies.

Ce fut  partir de ce, qu'Hippolyte fit contre la maigreur un serment
d'Annibal. Il arbora l'enthousiasme de la graisse. Un pote--qui est
maintenant un acadmicien--venait de chanter _la femme de lit_. La
glorification rgnait des robustes appas; l'on recommenait les
pigrammes du vieux Maynard:

        Catherine ne me plat point;
        Elle est sche comme cannelle,
        On ne saurait trouver sur elle
        Pour quatre deniers d'embonpoint.

Toutes les plumes jeunes chantaient la Vnus dodue. Un souffle de
paganisme flamand semblait descendu chaud et lourd sur la Posie. Les
plus timides essayaient un compromis entre le Toucher et l'Idal. Un de
ceux-l qui voulaient greffer Jordans sur Memmeling,--un jeune homme
d'alors,--M. Marc Fournier, crivait: Chez les disciples du dogme
nouveau, la femme est chrtienne, mme un peu mystique jusqu' la
ceinture, mais paenne de l jusqu'au talon... Je te salue, Vnus pleine
de grce!--Mais ceux-l taient traits de vieillards. Les enfants
terribles chantaient de plus belle:

        Des seins fermes et lourds, au moins c'est positif!

Et Hippolyte faisait chorus. Il s'tait sacr le Juvnal de l'tisie.
coutez plutt:

        Au nombre des flaux que sur notre hmisphre
          Dieu fit pleuvoir dans un jour de colre,
        Il en est encore un qu'on leur doit ajouter:
        En gypte, aussi bien qu' Saint-Germain en Laye
        Comme  Paris, partout o la chair peut tenter,
          --A mon avis, si je sais bien compter,
          La _femme maigre_ est la huitime plaie.

Ainsi chantant, il advint qu'Hippolyte aperut aux vitres d'un magasin
de la rue de Richelieu son idal--un idal de beaucoup de kilos, vous
imaginez bien. La forte jeune personne tait magnifiquement en chair.
L'ayant vue, Hippolyte se prit  rabcher  tous ses amis les charmes
de l'intrieur qu'il rvait: De joufflus enfants barbouills enfournant
de longues tartines..., au nez deux belles chandelles..., la mre une
camisole ouverte, les plis mal rangs, crasant un de ses seins robustes
sur la face du dernier n..., les langes souills qui schent au feu, un
air tide l-dedans, une atmosphre de pole..., l'avant-dernier marmot
qu'on nettoie dans le fond..., tout ce que Rabelais et Ostade mettent de
prose et d'humanit autour des joies maritales!--L'avenir entrevu de
cette grasse faon, Hippolyte, qui demeurait au faubourg Saint-Germain,
se mit  passer rue de Richelieu, pour aller au ministre de
l'agriculture.

Quelques mots sur l'crivain.

Dans cette grande pousse de 1830, entre toutes ces jeunesses et ces
fougues qui se cherchaient une originalit, Hippolyte avait la sienne
propre. Parfois bien, sa muse n'tait qu'une spirituelle  la suite, une
suivante du _Mardoche_. Elle chantait:

        Je suis las de toujours voir la lune qui cogne
        Son nez  la lucarne; on dirait un blanc d'oeuf
        Coll sur du drap bleu: tableau d'picier veuf,
        Ami de la campagne et du bois de Boulogne!

Parfois bien c'tait les dsesprances  la mode, et dans lesquelles les
plus gras et les plus gais garons d'alors se drapaient  l'Hamlet:

                      ......... Et plus rien ne me luit
        Qu'un repos lourd, inerte, o mon corps par avance
        Est comme un soliveau pur de toute souffrance.
        Matriel et sec, comme lui gros et rond,
        Et couch sur le dos, n'ayant plus rien de l'homme
        Qu'une masse quelconque, une chose qu'on nomme
        Soit dans l'arbre ou le corps du mme nom: le _tronc_.

Il ne s'tait pas gar mieux qu'un autre des ballades  la Lune, qu'il
appelait _dame Luna_, et  qui il ddiait force madrigaux intituls: _La
lune qui va au bal_.

Ce qui le faisait original, ce n'tait pas cette admiration du Matre
pousse jusqu'au culte:

        Hugo! matre divin, resplendissant gnie,
        Qu' l'gal de Dieu mme en mon coeur je chris!

cette idoltrie courait alors les rues.

Ce n'tait pas une petite brochure portant pour titre: _Esprance_, et
dirige contre le suicide, qu'il appelait le flau de l'humanit.

Ce n'tait pas non plus nombre de vers emports de couleur; et cet assez
baroque portrait de l'hiver:

          ... Des rameaux crochus les turbulents squelettes
        Qui dansent par les airs en se cassant les doigts,
        Simulent un combat de portiers en goguettes
            S'reintant  coups de balais!

Chaque jour de ce temps apportait de ces images frntiques et
nouvelles.

Ce qui faisait l'originalit d'Hippolyte, c'tait l'amour et le respect
des grands potes du XVIe sicle et ce certains du XVIIe. Ses gots de
bibliophile taient passs dans ses gots d'homme de lettres. Il
trouvait  tout crivain franais un anctre, en ce vrai grand sicle.
Il donnait  cette passion de retrouver ces gloires anciennes sous les
gloires plus modernes tout le charme d'un paradoxe vraisemblable. Le sel
et l'agrment de cette langue toute riche l'avaient pris et le tenaient.
Toutes ces clbrits, tombes en jachre, lui faisaient sa compagnie
d'esprit; et il vivait, et il couchait, s'il se peut dire, avec elles
dans toute la religion d'un cher et pur silence. Dans les sublimes
beauts des _Tragiques_, beauts que Corneille n'gala pas, il
retrouvait un accent du _Roi s'amuse_. Il rvrait les oublis des
anciens sicles comme les pres du ntre. L, il avait un arsenal pour
la polmique parle; et il en savait par coeur toutes les armes. En son
exclusivisme, aux Boileau il vous rpondait par les Rgnier; aux Piron
par les Scarron et les Saint-Amand; aux Jean-Baptiste Rousseau par les
Thophile; aux Delille par les Vauquelin de la Fresnaye; aux Parny, aux
Bertin par les Marot, les Saint-Gelais, les Desportes; aux Malherbe par
les Ronsard; aux Ducis, aux Chnier par les Alexandre Hardy, les Mairet,
les Robert Garnier; aux Voltaire, aux Crbillon par les Cyrano de
Bergerac, les du Ryer, les Tristan; aux Racine mme il rpondait par les
Nre et les Pradon, et aux Corneille par les Rotrou.--Ne s'avisa-t-il
pas de rimer toutes ces opinions biscornues en vers libres, de les faire
imprimer en faon de _canard_!

            De par saint George et sainte Thcle,
        Ce fut un grand pass que le seizime sicle,

et le _canard_, imprim chez Beaudoin, rue des Boucheries-Saint-Germain,
n'eut-il pas l'ide de vouloir le jeter lui-mme et en personne du haut
du paradis de l'Odon!--Au Jean Journet littraire on eut grand'peine 
faire entendre raison. Il ne se rendit que sur cette observation amicale
que cela pourrait mettre le feu au lustre.

Lorsque Hippolyte envoya son volume de vers, _les Amours_,  ses
confrres, les confrres lui rpondirent, ceux-ci: Vous avez du gnie,
et ceux-l: Ce n'est pas moi qui suis pote, c'est vous. Hippolyte eut
la navet de ne pas prendre cela pour de l'eau bnite de littrature.

Hippolyte tait trs-simple.--Longtemps Henry Monnier se donna auprs de
lui comme un homme sans relations, dsirant se produire; et c'tait une
comdie charmante, qu'Hippolyte lui proposant de le prsenter  deux ou
trois pauvres petites clbrits  lui connues.

Deux de ses amis firent d'Hippolyte, l'un le portrait, l'autre la charge
en pltre. Hippolyte dans sa charge n'avait pas un nez. Il avait une
trompe. La mre d'Hippolyte mit le portrait d'Hippolyte je ne sais o;
et la charge d'Hippolyte sur la chemine de sa chambre, disant que
c'tait mieux son portrait que l'autre.--C'est cette charge qu'un
jour, o toute une joyeuse socit s'tait abattue chez Hippolyte, le
diabolique Ourliac fit respirer devant Hippolyte,  une femme vanouie,
qui aspirait de confiance.

Hippolyte ne s'habillait comme personne. Il s'habillait comme lui-mme
pour ainsi parler.--A un bal de noces, on la vit en habit noir, avec un
gilet  carreaux rouges, et des gants couleur de chair.--Sur
l'observation qu'on lui fit de l'tranget d'un pareil gilet en pareille
circonstance, Hippolyte boutonna son habit; et ainsi, son gilet passant
entre le noir de l'habit et le noir du pantalon, il semblait porter une
ceinture de flanelle rose.

Hippolyte avait si fort chant--de Paris--_les purs baumes de l'air_,
_des oiseaux le chant clair_, l'_herbe qui s'emplit de fleurs_ et les
_jeunes moissons qui recouvrent du vallon la gorge en__core frileuse_;
il avait, dis-je, si bien chant, qu'il lui prit envie d'aller vrifier
la nature. Il partit pour Fontainebleau. A Fontainebleau, il alla dans
un grand chemin de la fort. Rien que des arbres de chaque ct. Peur
lui vint. Il retourna  la ville, entra dans un cabinet de lecture, et
s'attabla  un roman si intressant qu'il passa trois jours  le lire,
et regagna Paris au bout des trois jours, fort difi, et de plus belle
pris des parfums du ciel et des chansons de l'arbre.

Tellement quellement, ainsi que je viens de vous narrer, dou et pourvu,
le pote se maria,--avec la permission de M. le maire cette fois. La loi
et l'glise firent de la demoiselle de boutique de la rue Richelieu sa
moiti lgitime. A sa noce, Hippolyte eut un tmoin ventriloque; le
lendemain, il trouva sa femme  balayer toute sa correspondance
amoureuse, et cette collection de mches de cheveux qui lui taient si
chres! Il prit un logement pour s'tablir en mnage. La chambre tirait
le jour par des fentres au ras du plancher qui vous clairaient
par-dessous comme une rampe de thtre. Un enfant lui vint. Il
dmnagea en un autre logement. Celui-ci tait tellement en pente que
le berceau de l'enfant plac le soir prs du lit, se trouvait le matin
contre la porte. Il dmnagea encore. Il se trouva log place
Saint-Jacques--juste en face la guillotine. Une fois l, Hippolyte se
mit  tre malade, et  se laisser mourir--crainte d'un coup de
bistouri.

Hippolyte mort,--ne croyez pas que la fe Guignolant lche encore sa
proie.--Les amis runis  l'glise attendent une heure, deux heures...
Rien ne vient. On va fumer une cigarette au Luxembourg. De joyeux
croque-morts passent. On les aborde. On leur demande, croyant
plaisanter, s'ils cherchent quelqu'un. On tait tomb juste. Les joyeux
croque-morts cherchaient Hippolyte. L'adresse avait t mal donne. Ils
taient alls rue Saint-Jacques au lieu d'aller faubourg
Saint-Jacques.--Enfin les joyeux croque-morts mettent la main sur M.
Hippolyte... Bon! la bire est trop petite.--On retourne, on cherche, on
trouve; ah! celle-ci va au corps.--On charge, on fouette, on arrive 
l'glise, on dcharge, on pose sur les trteaux.--Tous les amis taient
partis.--On chante, on bourdonne, on asperge, on recharge, on remporte,
on refouette;--et derrire le corbillard marche tout seul l'enfant
d'Hippolyte, mordant une belle pomme verte.




LE PASSEUR DE MAGUELONNE

Le Lez est une jolie rivire avec ses iris jaunes. Suivez-le une heure
en sortant de Montpellier, et vous entrerez en un pays trange. Pass
les saules du hameau de Lattes, il n'y a plus d'arbres, il n'y a plus
d'ombre. Ici finit la terre de France. Il se droule devant vous une
lande sans borne toute coupe de flaques d'eau. Ce ne sont plus, jusqu'
la Mditerrane, que des tangs envahis d'herbes et de steppes
marcageuses o le ciel, en se refltant, laisse tomber de loin en loin
un morceau de lapis. Les joncs, les tamaris, les ronces, jettent leur
manteau vert sur les eaux qui fermentent. Les touffes de soude et de
varech tachent de longues langues de sable. En ce dsert lzard par la
mer envahissante, sem d'lots de terre brle, et propice au mirage
comme le Sahara, quelques cavales blanches filent  l'horizon comme des
flches d'argent. Pour un passant qui passe, des troupes de taureaux
s'effarent. Dans les canaux encaisss qui traversent le marais, de
lourds bateaux  dragues dorment, leurs roues  godets immobiles. Plus
les chants, plus les cris, plus les joyeux appels de la Provence! Il
fait silence. Le sol vermineux pullule de scorpions. L'air charrie des
nues de moustiques et de moucherons. Par le paysage d'or ple volent
des milliers d'oiseaux aquatiques; et mme parfois les flamants
navigateurs, rangs en file, frlent les plus hauts roseaux, dployant
au soleil leurs ailes flamboyantes, joyeux de cette gypte retrouve.

Auprs d'une hutte conique en joncs, wigham de Huron trempant dans la
boue, s'vase une mare o gt, sombre, la carcasse d'un vieux bateau.
Au bord de la mare, pieds nus, jupe rouge et jupe bleue, deux petites
filles, l'une accroupie, l'autre  genoux, font de grands jeux dans
l'eau. Leurs petits cheveux blonds leur courent gentiment sur la tte;
leurs petites jupes carres et tombant droit des brassires  la moiti
de leurs petites jambes brunies, reluisent au clair soleil qui s'amuse 
jeter sur les plis de la vieille cotonnade des pointes de bel outre-mer
et de beau vermillon. Le soleil remonte tout le long et mord aux petites
filles un bout de cou hl, et ces petits cheveux follets, qui marquent
sur la nuque des enfants de la campagne comme une petite ligne blanche.
La lumire les inonde toutes deux, met  ce groupe la couleur tapageuse
d'une aquarelle de Lessore. Les deux enfants se penchent vers la mare,
allongeant les bras, sans grand souci de se mouiller les poignets. Elles
lancent  l'eau un petit poisson mort, et le petit poisson se retourne
et se met sur le flanc  la surface. Elles le rattrapent, elles le
rejettent pour voir s'il nagera mieux; et ce sont grandes joies et
flicits d'enfants,  ces petites, de souffler l'eau morte pour faire
un peu aller le cadavre d'argent, et de le pousser du doigt, la plus
petite se mouillant encore plus que la plus grande.

Derrire les enfants,  l'ombre de la hutte, sur une chaise recouverte
d'une vieille tapisserie, est assise une jeune femme en costume de
marie, une couronne de fleurs blanches sur la tte, un bouquet au ct.
La jeune marie regarde insouciamment la ruine de Maguelonne qui se
dresse dans la mer en face d'elle.

Maguelonne! le long pass! Maguelonne! la croisade prche par Urbain
II! Maguelonne! Alexandre III sur la haquene blanche, encombrant de son
cortge pontifical le pont d'une lieue! Maguelonne! la chanoinerie de
doulce beuverye! Maguelonne! le _convivium generale_, et le bon vin
clairet, et les crespets  l'hypocras! le _convivium generale_ avec la
sauce au poivre de la Saint-Michel  Pques et la sauce au verjus de
Pques jusques  la Saint-Michel! Maguelonne! le manuscrit d'Apicius _in
re coquinaria_, retrouv sous les cuisines du monastre! Maguelonne! la
ville! Maguelonne! la forteresse! Maguelonne! l'vch! Maguelonne! la
cathdrale! Maguelonne! la dserte! Maguelonne! une ferme! Maguelonne!
les golands sur la plage! Maguelonne! les sabots des chevaux sur les
tombes piscopales!

Le soleil tourne la hutte; la tte de la jeune femme est encore blottie
dans l'ombre; mais le soleil va la gagner. Un homme  barbe noire, 
membres robustes, sort prendre un vieux morceau de voile, il le jette
au-dessus de la tte de la marie, sur des pieux qui servent  scher
les filets.

Pauvre femme, pauvre homme et pauvres enfants!

Dans un faubourg d'Arles,--c'tait un soir de noce. La gaiet disait:
noce de petites gens; le heurt des verres disait: noce de braves gens;
les chansons disaient: noces de jeunes gens.--Ils taient en beaux
habits; elle tait en belle robe. On porta des sants de la soupe au
dessert; il avait vingt ans, elle en avait seize. Le mari regardait la
marie; la marie regardait le mari: ils se souriaient en
l'avenir.--Une chanson, le mari! Une chanson  la marie!

Et lui se leva; elle rougit. Il chanta:

        La belle coum lou printemps
        Nous rebiscoule et nous counsolou,
        N'a qu'a paraisse, et tout d'un temps
        D plsi lou cor nous trmolou!

--D plsi lou cor nous trmoulou! reprirent-ils en choeur, et de fait la
belle Rosalie valait bien tout le patois du monde. Le riant sourire et
les blanches dents, les noirs cheveux et les noirs yeux, les longs cils
et le joli nez droit, le front bomb et la peau dore, la grande taille
et les petits pieds; la jolie marie et le beau marbre grec! Au dernier
lundi de Pques, sur la promenade, les filles d'Arles, en leurs plus
riches atours, en leur plus bel orgueil, ont couronn Rosalie reine de
la beaut. Un Marseillais, qui avait un grand caf sur la Cannebire,
lui a propos mariage pour la mettre dans son comptoir; un riche
confiseur de Lyon a suivi le cafetier marseillais. De Nmes, de
Toulouse, sont venus des cafetiers, des confiseurs, des ptissiers, des
saucissotiers; elle les a refuss tous comme ceux d'Arles. Des jeunes
gens lui ont fait des bouquets et ont gliss des lettres dedans. Rosalie
a donn les bouquets  ses amies, et a jet les lettres au feu. Un
grand jeune homme, renomm trompeur, menant bonne guerre aux jolies
filles, a tourn autour d'elle longtemps; elle lui a fait les cornes; et
l'autre est revenu  ses amis la lvre pince et l'oreille basse comme
un homme qui pense  quelque chose de mal.

Son amoureux n'a gure grand'chose: un petit clos et une maisonnette.
Mais quoi! c'est son amoureux.

Les lumires de la table dansaient sur les haies du petit clos, et la
maisonnette, de la cave au grenier, chantait l'amour.--La marie tait
monte  sa chambre; elle tait dj couche: en bas elle entendait les
derniers refrains et les paroles d'adieu. Voil que la fentre s'ouvrit,
et elle regarda... La peur la prit; elle poussa un cri. Son mari, qui
venait d'entrer, la trouva vanouie, et vit comme un homme qui sautait
par-dessus la haie de l'enclos. La marie eut le transport toute la
nuit.--Le lendemain on trouva dans le jardin une tte de mort et un drap
de lit.--Le mari comprit; il devina qui s'tait veng.

La malade fut trois jours entre la vie et la mort; quand elle se reprit
 vivre,--Rosalie tait idiote. Le mari songea  l'abandonne crature,
s'il venait  mourir, lui; il ne dit mot  l'assassin; mais, comme il le
rencontrait tous les jours, de peur d'un malheur, il se dcida  quitter
la ville. Et puis il y a des gens mchants qui prennent plaisir  rire
des pauvres affols, les montrant au doigt et clatant en moqueries peu
chrtiennes. Sa maison vendue, un fusil sur l'paule, quelques cus de
cent sous dans sa bourse de cuir, le mari vint droit  ce dsert, btit
sa hutte lui-mme, acheta un bateau avec lequel il passe les trangers
qui vont visiter Maguelonne. Il chasse la macreuse; il pche le poisson
que la tempte jette en ces bourbeuses lagunes; il ramasse sur le sable
les insectes, portant ses curieuses trouvailles aux entomologistes
d'alentour, et faisant souvent affaires avec M. Crespon.

Cet argent qu'il gagne ainsi, ce sont les fleurs blanches, c'est la robe
blanche, c'est le voile blanc, c'est le costume de marie que, dans sa
douce folie, Rosalie n'a pas voulu quitter et veut porter tous les
jours. Toute l'ambition du passeur est que ce costume soit toujours
renouvel, toujours blanc, toujours frais comme au matin de leur union;
et la femme passe ainsi ses journes entires dans sa robe blanche, 
regarder la mer bleue.

Tout misrable qu'il est, le passeur a tout tent pour la gurir; la
mdecine a t impuissante. Elle lui a fait esprer un moment que la
naissance d'un enfant pourrait amener une crise; Rosalie a eu deux
enfants, et la crise n'est pas venue.

Une fois il l'a prise dans sa barque, et comme il a trouv une lueur de
plaisir dans ses yeux, souvent il l'emmne en mer; et les pcheurs, 
voir passer cette femme vtue de blanc, assise, immobile, une main
tranante dans l'eau, saluent comme un prsage cette madone de la
Mditerrane, et se disent: Bonne mer et bonne pche!




                               PETERS

HENRI.

Dis donc, Albert, si nous allions passer l't aux environs de la
France?

ALBERT.

Trouve-moi un trou o il y ait du caporal et o il n'y ait pas de sites
 aller voir,--je suis ton homme.

HENRI.

Je chercherai.--Si nous allions  Londres?

ALBERT.

Merci. Un pays o il y a presque autant d'Anglais qu' Naples! Ils ont
tout mis en deuil, ces diables d'Anglais! mme le vin: leur vin, c'est
du _porter_.

THOMAS.

Allez en Suisse.

ALBERT.

Une rpublique d'aubergistes!

THOMAS.

Allez  Constantinople.

ALBERT.

Allez au diable.

ADOLPHE.

Ah , toi, Albert, est-ce que tu ne reviens pas de quelque part?

ALBERT.

Je crois que oui, d'Allemagne... Des paysans qui fument des pipes de
porcelaine; beaucoup de diplomates: une bouteille de bire sur un volume
de Schiller; et un soleil que le bon Dieu mouche bien trois fois par
an..... C'est la patrie des conseillers auliques, des redingotes 
brandebourgs et des lits non bords... Voil mes impressions de voyage.

CHARLES.

Tu tais l'anne dernire  Saint-Ptersbourg?

ALBERT.

Et il y a deux ans au Caire.--Croirais-tu que _Bonino Crtin_, c'est
crit sur la petite pyramide?

THOMAS.

Pourquoi diable voyagez-vous?

ALBERT.

Je ne me le suis jamais demand.--Parbleu! pour tre revenu!

CHARLES.

Sais-tu, Albert, que tu ferais un gros livre de tes voyages?

ALBERT.

Oui,--si je n'avais pas lu d'Alembert: _Les voyageurs sont les livres
des convalescents: ils bercent doucement le lecteur._

THOMAS.

Qui vient  la campagne dimanche?

CHARLES.

L'adresse de l'idylle?

THOMAS.

On y va par une barrire... Un rustique cabaret, coiff de verdure comme
un Bacchus antique!--Une hospitalit, un accueil, une habitude! Quand
vous tes deux,--bottes contre bottines,--on ne vous donne qu'un verre.

ALBERT.

C'est trs-joli cela, dans les romans... Quelque bouchon, son cabaret!
Un rendez-vous d'amours qui mangent  la gamelle!

ADOLPHE.

Eh l! passez-moi un cigare.

THOMAS.

Es-tu retourn chez madame de S...?

ALBERT.

Non. C'est compos comme une table d'hte. Il y a des gens qui lisent...
on m'a dit que c'tait des vers. Elle lit aussi. Je crois qu'elle va
publier quelque chose.

CHARLES.

Son acte de naissance?

THOMAS.

Ses trente-cinq ans sont discrets comme une femme de chambre du Marais.

HENRI.

Qui a vu la ferie?

ALBERT.

Un pauvre vaudeville!--J'ai toujours rv de faire une ferie, moi.
C'est le diable, une ferie, savez-vous? Il faut tre un pote
d'impossibilits, chimrique  toute bride, bte comme un rve, et fou
comme un cauchemar... Il faudrait deux, trois costumiers qui
s'appelleraient Callot, Goya...

THOMAS.

Pardon, Albert.--Et ta Lydie, Charles?

CHARLES.

Une femme pour qui j'ai pouss l'amour jusqu' lui apprendre  faire des
btons, parole d'honneur!--Messieurs, Lydie s'est jete  l'eau, d'amour
pour moi...

ALBERT.

Dans la Garonne?

CHARLES.

... Et elle m'a crit, me demandant deux cents francs pour se scher.

HENRI.

Tu lui as rpondu?

CHARLES.

Je lui ai rpondu que j'tais dmnag.

THOMAS.

As-tu vu le platonique Ernest ces jours-ci?

HENRI.

Oui. Il marche toujours sur du Ptrarque.

THOMAS.

Et Ren?

ALBERT.

Il est toujours content de lui comme une pithte neuve.

HENRI.

Est-ce que Samuel est mort? On ne le voit plus.

CHARLES.

On le disait mari l'autre jour.

THOMAS.

Des deux mains?

CHARLES.

Des deux mains...--Une veuve qui a un grain de beaut, l'ge d'une
veuve, et voiture.

ADOLPHE.

Diavolo!

HENRI.

O l'avait-il rencontre, cette veuve?

ALBERT.

Chez Foy.

CHARLES.

A propos, j'y pense. Albert, veux-tu te marier?... 150 000 fr. de dot.

ALBERT.

Aimes-tu les jardins dessins par le Ntre?

CHARLES.

Hein?... justement le parc du papa est une de ses crations.

ALBERT.

Il y a, n'est-ce pas, de grandes alles  angle droit?... Les arbres
sont taills  pic, de vrais murs... C'est de la gomtrie
pittoresque... Les gens qui vaguent dans les alles les mouvements de
terrain, les rduits verts, les lignes de buis, la pice d'eau, toute
votre promenade, vous la savez par coeur du haut du perron... Hlas! mon
cher, j'aime encore, encore un peu le jardin anglais, les chappades
d'horizon, les surprises et les rencontres, un voile vert au dtour
d'une alle, les massifs qu'on ne devinait pas, le parc qui a l'air de
s'tre dessin tout seul, l'imprvu d'une vgtation libre... ce qui
fait que je te remercie, et que je me garde garon.

HENRI.

Dis donc, j'ai voyag avant-hier en chemin de fer avec un monsieur qui
faisait des noeuds  son mouchoir pour se rappeler les points de vue!

CHARLES.

Ah! vous savez que Rodrigue est revenu de Californie?

THOMAS.

Qu'est-ce qu'il a rapport?

CHARLES.

Deux pices de cent sous en or.

HENRI.

Et son amour, est-ce fini?

CHARLES.

C'est ferm. Mais je crains bien que a ne se rouvre.

THOMAS.

Venez-vous ce soir au boulevard?

ADOLPHE.

Qu'est-ce qu'il y a  voir?

CHARLES.

Un drame trs-beau!... Cent cinq reprsentations, mon cher!

HENRI.

_Jocko_ en a eu deux cents.

THOMAS.

J'ai rencontr Berthold hier.

CHARLES.

Eh bien?

THOMAS.

Il va toujours dans le monde.

ALBERT.

Songer qu'il y a  Paris dix mille jeunes gens qui se font la barbe le
matin, qui achtent des gants, qui s'habillent, qui sortent de chez eux
 dix heures, quelque froid qu'il fasse, qui saluent, qui dansent six
heures durant, qui causent avec leurs danseuses, et qui font ce mtier
huit mois de l'anne sur douze... tout cela pour attraper et manger
debout, le chapeau dans une main, gns, fouls, le coude pouss, un
morceau de galantine truffe d'une dizaine de sous;--et penser que si
ces dix mille jeunes gens cessaient d'avoir envie de ce morceau de
galantine truffe, les boutiques fermeraient, le commerce chmerait,
cela ferait la crise commerciale la plus pouvantable qu'on ait vue!

CHARLES.

Qui a vu _le Vampire_?

ADOLPHE.

Moi.

CHARLES.

Qui en rend compte?

ALBERT.

Moi.--Adolphe, raconte-moi la pice.

ADOLPHE.

Mon cher,--le Vampire, cadavre suceur, poursuit cruellement de son amour
exsangue la jeune hritire de Tiffaugel,--crature grasse et jolie. Il
a le visage suffisamment vert,--vert comme le serpent diabolique qui
nous a vol le Paradis o paissaient les panthres, o le vin de
Champagne,--miracle inou,--se servait de lui-mme...

CHARLES.

Trs-bien, Adolphe.--Est-ce un succs, Henri?

HENRI.

Un succs de chair de poule!--Le Vampire est un minotaure du
Walpurgis...

THOMAS.

Messieurs, est-ce que vous ne croyez pas aux vampires?

CHARLES.

Ah! ah!

THOMAS.

L, srieusement?

ALBERT.

Je croirai si vous voulez aux abonns du journal de la carrosserie, 
l'esprit de monsieur un tel, au succs d'une pice littraire,  ma
nomination  l'Acadmie, aux dettes qu'Arthur se donne, aux matresses
que Flix se prte,  l'orthographe de mademoiselle X...,  ma
conscience de journaliste,  l'amiti de mes amis, et encore  l'cole
du bon sens... mais pour les vampires, je suis le _Credo_ de Voltaire:
je crois aux agioteurs, aux traitants et aux gens d'affaires!

THOMAS.

C'est tout bonnement, messieurs, que vous n'avez jamais t en Dalmatie;
c'est que vous n'avez pas vu des paysans qui n'ont pas lu dom Calmet,
certes! se couper les jarrets avec une faux, et recommander au pope de
traverser, quand on les enterrera, leur coeur avec un pieu.

ADOLPHE.

Moi, je crois aux vampires; je crois bien  Peters.

CHARLES.

Nous y voil! gare les contes!

HENRI.

Peters, le peintre?

ADOLPHE.

Oui.

ALBERT.

Est-ce qu'il dne  minuit, sur le pouce, au cimetire Montmartre?

ADOLPHE.

Je n'en sais rien.--Tenez,  la pice d'hier, il parat au couloir de
l'orchestre, il me voit, il me salue..... Une chose qui n'est jamais
arrive!--qu'on emporte, de tragdie  autre, un apoplectique, sombr
dans sa stalle, cela est dans l'ordre, et n'a pas mme de quoi
interrompre une tirade... mais qu' l'instant o il me regarde, un
parapluie,--notez qu'il faisait une soire superbe, un ciel qui
promettait d'tre sec au moins huit jours,--qu'un parapluie tombe du
cintre d'une faon homicide et perpendiculaire, et manque de m'empaler 
rebours, de me tuer net... cela est d'un inou et d'un extravagant 
convertir tous les Voltaires de la _jettatura_!

ALBERT.

Adolphe, mon cher, vous voulez nous faire croire qu'une nourrice
napolitaine vous a berc.

ADOLPHE.

Et remarquez que la comdie cheminait doucement vers les convenances du
dnoment. Les acteurs disaient proprement la chose. Galamment, le
public coutait; bnvolement, les critiques jugeottaient. Grandement
s'allongeaient les figures des ennemis de l'auteur. Les hmistiches
marchaient d'un petit pas sr et tranquille, comme des mulets de
montagne, dans un silence de bonne composition... Mon Peters jette le
regard sur la scne; zac! un coup de baguette d'une mauvaise fe! La
pice se dcolore. La peinture devient grisaille. On salue ce vers-ci et
celui-l, et cette ide, et cette scne, comme de vieilles
connaissances. Un monsieur se mouche. La grande actrice se prend les
pieds dans sa robe. Le souffleur souffle trop haut. Les critiques du
balcon se mettent  lorgner dans la salle. Madame de R..... entre. Les
femmes se renversent au fond de leurs loges. Le silence de tout 
l'heure se met  bavarder. La toile baisse sur une droute.--Peters sort
au quatrime acte. L'attention est reprise au pas de course. Les
critiques coutent. La grande actrice met des frissons dans la salle.
Succs sur toute la ligne. Peters rentre au cinquime acte. Chute
complte. (_Entre Robert._)

HENRI.

Tiens! Robert.

CHARLES.

D'o sortez-vous?

ROBERT.

De djeuner rue des Poteries. Verdier nous avait invits.

CHARLES.

Bah!

ROBERT.

Oui... un djeuner  l'ail! des perdreaux truffs d'ail... Je n'ai plus
de langue... Une soif!... Nous l'avons arrose!--On ne te voit plus,
Adolphe.--Venez-vous ce soir au bal de B... Trs-amusant, mon cher! J'ai
perdu vingt louis l'autre soir.--De quoi parliez-vous?

HENRI.

De Peters.

ROBERT.

De Peters? diantre!

CHARLES.

Mon cher, ils sont tous ici superstitieux comme des ballades. Ils
disent...

ADOLPHE.

N'est-ce pas que c'est un jettator?

ROBERT.

Si c'en est un?... Mais aussi vrai que je vous attends tous  dner
mercredi, je suis sr de fumer toute la journe de mauvais cigares, de
rencontrer des cranciers au Luxembourg, et des connaissances au
mont-de-pit, de renouer avec une matresse qui n'a pas rajeuni, de
manger de la poitrine de mouton  mon dner, d'aller aux _Varits_ le
soir, de souper  ct d'Anglais, et d'tre gris  ma seconde bouteille
de Champagne!... Ah , qu'est-ce qui en a parl, de ce Peters? Est-ce
qu'il vient ici? Qu'est-ce qu'il veut?--C'est trs-malsain, parole
d'honneur! de parler de cet homme-l!

ADOLPHE.

C'est ce fou de Charles, qui veut lui faire faire son portrait.

ROBERT.

Mon cher, cet homme fait votre portrait, bon. Rappelez-vous ce que je
vais vous dire. Je suppose que vous ayez un oncle  hritage, votre
oncle, dans les six mois, pouse sa cuisinire; je suppose que vous ayez
un attachement, cet attachement deviendra une chane; je suppose que
vous ayez un chien de Terre-Neuve, on vous le volera; un frre de lait,
il sera condamn aux galres; un cheval, il boitera; une stalle aux
Italiens, on jouera la _Sonnambula_ toute la saison; des amis, ils vous
emprunteront de l'argent; des fermiers, il grlera; du vin de Volney, il
se piquera; du trois pour cent, il tombera  rien; des bottes vernies,
elles se couperont; une maladie, elle vous commencera; un mdecin, il
vous finira!--Peters! messieurs, mais la tabatire de cet homme-l...

HENRI.

Ah , comment est-il votre homme? l'oeil Antony...

CHARLES.

L'air de Delaistre quand il joue les tratres...

ALBERT.

Le grand manteau de Mry, une voix de caverne, le cheveu noir et le
sourcil circonflexe?

ROBERT.

Peters? Mais, messieurs, quand on ne le connat pas, jamais...

ADOLPHE.

Les voil bien! ils n'ont jamais tudi l'espce; mon Peters n'a rien de
truculent. Il ne sent pas le mlodrame, foi de gentilhomme! Mon
jettator! Il a la tournure d'un honnte homme de bourgeois, les allures
placides et quasi timides, la physionomie doucetre, la parole
mielleuse, le geste onctueux: pas de grand manteau! Albert, une
redingote qui tourne  la coupe paternelle de la douillette. Des cheveux
jaunes, mon ami, oui, jaunes, des cheveux jaunes. Et puis l'oeil rond et
saillant, l'oeil bleu, l'oeil  fleur de tte, et comme lentement roulant
sur un pivot. Il est avec tout cela, le monstre, trs-doux, obsquieux,
avenant, allant au-devant de vous, toujours vous reconnaissant, vous
abordant, vous saluant. Il a une petite voix, et au bout de toutes ses
phrases, il fait un petit: hi! hi!--qui est comme un tic d'ironie. Il
vous rencontre; il dit en vous donnant une petite tape sur le ventre:
Vous n'avez jamais t malade, vous? Vous rentrez, et vous tes six
mois au lit. Demandez  F... Quand vous me donneriez vingt actions du
Crdit foncier, vous ne me feriez pas aborder Peters sans avoir l'index
et le petit doigt en arrt... Je ne vais plus au spectacle sans une
petite main de corail... Ali, le bijoutier de la rue du Mont-Blanc,
depuis qu'on connat son mauvais oeil, en vend des boisseaux, comme
celle-l, tous les jours.

ROBERT.

Et si vous saviez ce qu'il peint!... Un Rembrandt de cauchemar! Je n'ai
vu qu'un tableau de lui, je ne sais plus o? a reprsente une fentre
de la Clinique o des foetus taient rangs. Un chat en avait empoign
un, et se sauvait, le brinqueballant comme un morceau de mou... Holbein
est un Watteau auprs de ce coquin-l!--Il parat qu'il a une collection
de ttes de supplicis admirable... C'est macabre! Il y a surtout, m'a
dit Alfred, une tte de Fieschi... Elle marche sur vous.--Mais, le
diable m'emporte! vous connaissez de Montgeron, vous, Charles?
Parlez-lui du nomm Peters.

CHARLES.

Qu'est-ce qu'il lui a fait encore  celui-l?

ROBERT.

L'an dernier, au steeple-chase, Montgeron montait _Trilby_. La rivire
franchie, Montgeron passe _Emilius_ qui tait premier. Au mur en pierres
sches, Peters dit: M. de Montgeron saute bien. _Trilby_ tombe et se
couronne; Montgeron se casse la jambe;--une bte de 500 louis!

CHARLES.

Allons, bien, c'est le bouc missaire, votre Peters! On tombe de cheval,
c'est la faute  Peters; une pice chute, c'est Peters; il pleut, c'est
Peters; il fait froid  Longchamp, c'est Peters; vous vous dcouvrez des
cheveux blancs, c'est Peters; vous trouvez l'omnibus complet, c'est
Peters; on s'ivrogne, c'est Peters; on se met au lit, Peters; on y
reste, Peters; votre notaire vous crit une lettre de quatre pages,
c'est Peters; votre journal se met  publier une srie d'articles sur la
production agricole, c'est Peters; vous tes rencontr en bonne fortune
dans une baignoire  l'Odon, c'est Peters; vous recevez un billet de
garde, c'est Peters; vous entendez une traduction au piano des contes
d'Hoffmann, c'est Peters...

ALBERT.

Les soufflets qui se donnent, les sauces qui tournent, les portefeuilles
qui dmnagent en Belgique, les abricots qui manquent, Voltaire qui se
rimprime, les pommes de terre qui sont malades, les baleines et les
porcelaines de Saxe qui deviennent rares, les hommes de lettres et les
originaux de Raphal qui deviennent trop nombreux, les giboules de
mars, les pipes qui se bouchent, les femmes qui pleurent, les sonnettes
qui cassent, le sel qu'on renverse, les livres qui ne se vendent pas,
les notes d'apothicaire, Peters! Peters! toujours le mauvais oeil de
Peters!--Pour un peu, quand M. Peters regarde les pavs, vous feriez
croire qu'il pousse des barricades!

ROBERT.

Ne rions pas de cela, s'il vous plat.--Et permettez-moi, monsieur, un
conseil d'amiti; si jamais vous parlez, dans le journal, de Peters,
n'ayez pas tant d'esprit.

CHARLES.

Est-ce qu'il me fera souper avec une femme grle?

ROBERT.

Il viendra tous les matins se poster en face de votre porte, et vous
regardera sortir, et vous verrez avant quinze jours la tuile qui vous
tombera! Attendez-vous  tout,  tre brl vif comme mademoiselle B...,
la jolie, la charmante mademoiselle B...! Peters sortait de donner une
leon de dessin  mademoiselle B... Mademoiselle B... s'approche de la
chemine pour secouer son tablier sali par le crayon. Le feu saute aprs
le tablier; mais on a le temps de se jeter sur la jeune fille et de la
rouler dans un tapis. Peters, au cri que mademoiselle B... avait jet,
remonte; il pousse la porte: la flamme, comme arrose d'huile, reprend
et court; mademoiselle B... tait brle avant qu'on ait pu l'teindre.

ADOLPHE.

Enfin, messieurs, ce maudit n'a servi de tmoin que dans un duel: les
deux adversaires ont fait coup fourr.

LE GARON DE BUREAU, _entrant_.

Il y a l quelqu'un qui demande  vous parler.

CHARLES.

Demandez-lui son nom.

LE GARON.

M. Peters.

ROBERT.

M. Peters!

ALBERT.

Voil une entre bien amene!

ADOLPHE.

Si ce philistin entre ici, messieurs, demain la rdaction sera mise 
deux sous la ligne, je me brlerai la cervelle par amour, ou les cus de
la caisse se changeront en feuilles sches!

CHARLES.

Dites-lui... hum... dites-lui que je n'y suis pas.




LE PERE THIBAUT

Avril est fini.

Les feuilles poussent.

Les froids s'en vont.

Sur les ruisselets flottent encore les couvercles des botes  fromages,
avec leurs petits bouts de chandelle teints, lances par les enfants,
le soir du vendredi saint.

Les jours s'allongent; et les paysans se lvent  l'aube et taillent
melons et concombres, et dcouvrent les artichauts et les oeilletonnent.
Ds le grand matin, me ne chme; on fait dans le jardin du maire de
nouveaux plants de fraisiers et les coeurs s'enlacent.

Dans le sentier vraiment les rouges-gorges s'veillent; et mme on
entend une voix douce et chevrotante, et ironique un peu, qui chante
plus haut que les rouges-gorges.

Sur le chemin o passait la chanson, Minette tait monte sur l'chalier
pour ouvrir la barrire  ses btes; et Pierre quasi l'entr'aidait,
appuyant contre elle par manoeuvre, et la pressant sans paratre, de fine
force d'accolade. A la chanson, saut de chatte, sabots passs aux pieds,
btes entres, Minette rouge, et rvrence: Bien le bonjour, monsieur
Thibaut.

        Les veilles se noient,
        Les toits gouttent,
        Pques revient,
        C'est un grand bien
        Pour les chats et les chiens,
        Et toutes les gens
        En mme temps.

Il marche au bon pas, le pre Thibaut. Il n'est pas plus vieux que
l'anne dernire. Il a sa grande balle sur son dos, son bton, et ses
mmes bretelles. Il faut que le pre Thibaut ait de l'huile de bras pour
porter depuis le temps ce qu'il porte l. Dieu merci! il n'a pas plu,
et ses souliers lacs sont propres et nets comme s'il venait d'une
petite promenade sur la route aux Gendarmes.

Et de clos en clos, par-dessus les haies et buissonnets,  la chanson
qu'il dit, les fillettes actives, et tous les paysans, lvent le nez du
travail: C'est le pre Thibaut.

Il arrive chez Collot, son compre. Collot fait une croix blanche  sa
chemine par faon de joie de le revoir et de bon accueil. Le pre
Thibaut met sur la table ses soixante livres pesants;--c'est dur au dos
du vieil homme, savez-vous? De franc gosier, il lape le verre de vin
frais tir. Il ouvre sa grande bote  deux battants; et elle brille
comme le triptyque de l'glise que le cur a fait redorer. Il prend sa
prise.

Chez Collot, le village entre, et s'empresse, guigne et reguigne la
grande bote. Mme ceux qui cueillaient des salades pour le soir, ont
dit aux salades: Attendez, et sont venus.

Le pre Thibaut sourit de l'oeil  tous les vieux visages. Il tche  se
rappeler les plus jeunes et derniers venus. Et puis, prise hume, vin
lamp:--Eh! eh! vous m'attendiez, nem'? Un peu plus tt, un peu plus
tard, que voulez-vous? c'est affaire du temps qu'il fait, plutt que
pch de mes deux jambes, qui ne m'abandonnent pas encore trop, quand je
ne suis pas  l'heure du cadran de votre place.--Ne faut pas que les
demoiselles regardent si fort l-dedans, avec de petits yeux de c'te
faon-l, a userait les affiquets!--C'est-y beau ce que j'ai
aujourd'hui! et a reluit, et a pare, et a requinque, et les blanches
et les brunettes! Voyons, Manon, cette anne-ci, plus d'excuses, que je
t'accommode, ma fille, c'est-y pour toi qu'il fleurit ce beau bouquet
d'imitation, l, dans le fond, que l'on dirait une gentille aubpine
pousse par miracle? Tiens! toi, la Grande, qui manges ta pomme, veux-tu
que je te dise la premire lettre du nom de ton galant? Jette ta pelure
par-dessus ton paule: je lirai tout courant. Mesdames les demoiselles,
je suis arrangeur  cette heure, et de compte rond; c'est-il a, ou a
qui vous fait affaire? le pre Thibaut est l pour la rponse. Pour un
demi-cu, fichus rouges  ramageures, et comme en ont des filles de
ville; Lucienne,  toi, Lucienne! et d'un beau rouge qui se lave, rouge
comme soleil couchant sur bois.--A toi, Roussette, le tour de cou 
fleurs jaunes!--A toi, bonne caquetire, qui trouves toujours le mot
quand on joue aux _devinottes_, nem'? quarante pingles pour un sou, et
de bonnes pingles qui surnageront si vous allez les jeter dans la
fontaine de Sainte-Sabine  la fort de Fossard, pour voir si vous aurez
des pouseux;--deux liards l'aune, la tresse! des peignes, pre Milon,
que votre bru peigne vos chrubins de petits filiots!

Le pre Thibaut reprend haleine, et refait son verre plein, et le refait
vide en moins de temps que ne part une vole de perdreaux. De lui verser
chacun se peine et prend hte. Ses sourcils sont blancs, sa bouche
grande, sa veste bleue. Son gilet crois a des boutons de cuivre. Les
bretelles de sa balle sont de cuir. Ses bas sont des bas bleus  ctes.
Sa voix, sans tre aussi belle et redondante que celle des charlatans en
habit rouge, avec des paulettes d'or, qui battent la caisse pour
tourdir le pauvre monde, et les souffrants de dents, et paratre
grands savants,--sa voix est encore bonne, et prend les gens  sa
caresse. Une gaie fleur de verte sant rit dans son bon vieux visage. Il
a toutes ses dents, le pre Thibaut.

--V'l les collerettes, cousine Mariotte, et des fines plissures! a a
l'air du fichu blanc autour du cou des marguerites.--Alliances
poinonnes et luisantes  se regarder dedans, Ninette! Si vous avez un
soupireux, il a bien des picettes en sa poche; il n'y a pas besoin de
lui dire de vous en donner une, nem'?--Des piges  taupes qui vous
feront grand ouvrage et tuerie, pre Fleury!--Ah! ah! n'allez pas par
l, c'est pas pour vous Jean-Pierre; c'est des choses de paresse: de
l'encre et des plumes,  c'te fin qu'il y ait aussi de quoi pour M. le
cur et le matre d'cole... De la belle toile, nem'? et qui n'est pas
d'usure! faites passer  a deux nuits  la rose: c'est une soie sur le
corps.--Je sais bien que la moisson n'est pas sur le feu; tout de mme,
je vous apporte des pierres  aiguiser des faux.--Voulez-vous des
rigoles de buis pour vos futailles? C'est-y des pommades avec une fleur
dore dessus? des tabatires de bouleau qui frachissent?--Il vous faut
des mouchoirs bleus  petits carreaux.--Chut! chut! je serais  l'amende
comme fraudeur: c'est du tabac... de l-bas... suisse, pour les vieilles
pipes d'ici. Si je courais avec tout a au dos, a ferait carillon,
hein? tous ces chapelets et mdailles de la Vierge pour le cou de vos
petits poupinets et poupinettes!--Et des petites croix de cire bnites,
 mettre sur les ruches, crainte que les abeilles ne
s'ensauvent.--Tenez, je retrouve des couteaux, beaux manches jaunes 
fleurettes, comme des btes  bon Dieu.--Une belle jupe pour la danse et
les assembles! A toi, Marie-Jeanne, un casaquin couleur de bois qui ne
se salit pas. Tu te rouleras des ans au coin de ton feu, que pas une
tache ne marquera.--Du savon  dtacher la laine, et qui savonne en un
clin d'oeil,--et de beaux miroirs  serrer en poche; miroirs d'tain qui
se referment, avec un joli drap sur la glace, qui vous diront vos
vrits, Jeannette; mais n'allez point par chaque minute  c'te
confesse-l, coquette!--Et du fil, et des boutons, toutes les
cognandises pour les mnagres qui ont homme  pourvoir et
maintenir;--et des ceintures, et des rubans,--ceux-l bleus, comme quand
il fait beau, nem'? Eh! eh! ruban bleu, mes enfants, c'est jarretire de
marie.

Automne amne hiver.

Voil qu'on laboure et qu'on taille les arbres.

Aux _tendues_, dans les bois, il n'y a plus de passage d'oiseaux. A
peine si, de loin en loin, prs des places  charbon, une bcasse se
prend dans un lacet abandonn.

Les feuilles se rouillent.

Les fumes des sabotteries se voient  travers les futaies moins vtues;
on a mang le pain de Nol, le _Rama_, garni de quartiers de noix et de
poires sches. Dans les nuits longues les chiens hurlent  la mort.

Pourtant, sur les feuilles du chemin de la commune, un pas crpite et
s'approche; et dans le taillis sans musique  prsent, une chanson vole,
vole de branche noire en branche noire.

        Dieu a gard vos btes
        Et les yeux de vos ttes,
        Et des larrons, vion, vion!....
        La petite Saint-Sauv, vite donc! vite donc!

C'est le pre Thibaut.

--Oui-d, mes enfants, c'est le vieux pre Thibaut.--Il droidit un
peu ses doigts bleus, s'asseyant sur une chaise dans le grand tre de la
chemine,  ct d'un jambon pendu. Il lui faut maintenant toquer 
chaque porte, et aller s'asseoir  chaque chemine; car les portes sont
bien closes  prsent; mme le trou o passe le chat familier, on l'a
bouch; et les vieilles femmes filent prs du feu.

--Ne m'ayez pas rancune, les amis, si je vous apporte neige, mauvais
froids, vilains ciels, toutes les colres, du bon Dieu; je vous apporte
aussi du chaud et du doux: c'est-y vous, la Colombey, qui voudriez que
votre homme et froid? A ne pas lui acheter de ces bas aussi chauds
qu'haleine de four, et qui chaussent les genoux comme des bottes de
marais, vous n'auriez pas un gentil coeur. Une bndiction, ces bas, pour
le labour d'avant le jour, quand la terre est roide gele!--a, nem'?
des petits chaussons pour mettre aux fanfans qui ne tiennent pas au
feu, et vont s'jouir  la neige.--C'est-y pas toi, Jean les-b-jambes,
qu'a toujours un regret de douleur dans les paules? Prends-moi de c'te
boule-l; c'est de la sant en barre, mes agneaux!--Ne montre pas tes
dents, la grosse Jeannette: il n'est pas beau de rire comme a contre la
marchandise du pre Thibaut, parce qu'on a t en condition  la
ville;--une vraie boule de Nancy,  mettre dans de l'eau,  s'en frotter
le rhumatisme, et qui vous remet une foulure mieux que tous les
rebouteux!

Il entre chez le pre Valence.--Bonjour, mre Valence! v'l votre eau
qui bout sur le feu. Vous savez ce qu'on dit  Cornimont: que c'est me
du purgatoire qui prend un bain? Faudrait avoir piti.

Le pre Valence rentre. Pour ne pas les perdre, il tait all donner aux
bestiaux qu'il a achets hier une tartine beurre tourne trois fois
autour de la crmaillre.

--Bonjour, pre Valence, je ne vous ai pas mis dans les oublis, pre
Valence. Les yeux, comment que a va? Le bl a grain cette anne; le
diable n'a pas chevill les moulins; l'argent n'est pas cher; c'est pas
une pice de vingt sous de plus ou de moins... Des lunettes  tous yeux,
bien montes de fer-blanc, qu'on marcherait dessus sans qu'elles
cassent,--un bel tui, l;--et qui vous feront lire dans votre vieux
livre de messe, comme dans du tout neuf.--Et votre enfant, le malingre,
a lui irait-il pas, un tricot comme a? a le sauvera de l'hiver, c'te
enfant; ttez, virez, c'est du soleil dans le dos, qu'un tricot calibr
de c'te paisseur. Des bonnets de coton doubles de Troyes qui vous
enfournent jusqu'aux oreilles, et que la bise siffle en dmon, que les
carreaux le matin soient tout blancs, vous ne prendrez pas de ces
vilains rhumes qui ne se dtachent pas.

Le pre Thibaut va plus loin  la ferme. Les marmots qui taient 
l'curie,  fouailler les poules avec le grand fouet, l'entendant
arriver, rentrent ple-mle, les cheveux pleins de paille, dans la
grande chambre.--Les petiots! les petiots! c'est toujours des
alouettes, monsieur Landry; les petiots, ne sautez pas aprs mes images,
que vous me les dchireriez. L'_Histoire du Juif-Errant_, _Sainte
Genevive de Brabant_, les _Hussards franais  pied_; voyez, il ne
m'en reste plus qu'une de cette belle-l.

Les marmots prennent d'assaut les paules du pre Thibaut pour regarder
l'image. L'image a une lgende en franais et en espagnol. Elle porte 
l'un de ses coins: _Dubreuil, rue Zacharie, 8_. Il y a un catafalque
jaune, coup de guirlandes vertes avec des Renommes roses, adosses aux
angles, des brle-parfums jetant au premier plan des fumes bleues et
violettes, des horizons de drapeaux tricolores, des groupes de lustres,
dont le rayonnement est fait par le blanc pargn du papier, des femmes
en robes rouges, des messieurs en habit bleu cobalt; et un groupe
principal compos d'une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un
chle bleu de ciel, avec des franges oranges, et une robe rouge, d'une
femme ainsi vtue qui donne la main  un jeune enfant en redingote
polonaise avec un collant et des bottes  la hussarde.

--Et puis que je vous souhaite bonne anne, rcolte bonne! Savez-vous
que v'l bientt  Saint-Sylvestre, et v'l encore une gueuse d'anne de
finie? Bien des maux, une anne! Faut que vous sachiez le temps, est-ce
pas? et donnez-vous un almanach! Bleu, vert, jaune, la couleur n'y fait
rien. Le _Grand Messager boiteux des cinq parties du monde_, le
_Messager  la Girafe_ ou le _Postillon lorrain_, monsieur Landry; vous
trouverez l tout ce qui vous est d'utilit et d'avantage,  savoir: le
comput ecclsiastique, l'horoscope de vos caractres, les remdes contre
la rage et les remdes contre le pitain, le crapaud, le fourchet et les
autres. Faites emplette, monsieur Landry; les routes s'embourbent; je ne
viens pas tous les huit jours; qui ne m'achte, regrette; et puis a me
dlourdit de ma charge pour m'en aller. Vous retournez  mon image? Une
fois, deux fois, monsieur Landry, a vous va-t-il? topez l pour l'image
et le _Ligeois_!

Partout et toujours, dans toute la chane des Vosges, trottinant,
marchant, ouvrant sa balle et la refermant avec toutes sortes de bonnes
et gaies paroles,--ici l't, l l'hiver,-- Pompierre, venant comme
avril vient,  Allarmont, arrivant comme janvier arrive,--toujours
chanson voltigeant aux lvres, apptit en poche, et coeur content,
oui-d, c'est le pre Thibaut.--Du bisaeul au grand-pre, du
grand-pre au pre, du pre au fils, le petit commerce s'est lgu; et
bien sr, mes amis, que c'tait un Thibaut qui colportait de village en
village, tout par l, dans les vieux temps passs, le vieux _Kalendrier
des bergiers_, qui tant contenait: _Tables des festes mobiles. Tables
pour congnoistre chacun iour en quel signe la lune est. Figures des
clipses de lune et de soleil et les jours, heures, minutes. Larbre et
branches des vices. Les peines denfer, le liure du salut de lame.
Lanothomye du cors humain. Lart de fleubothomye des veines. Le rgime de
sant du corps humain. Lastrologie des bergiers. Des quatre complexions.
Les iugements de phizonomie. La division des eages. Les dits des
oyseauls. Les mditations sur la passion. Dictiez et epitaphes des
morts. Loraison que bergiers font  notre dame. Et plusieurs autres
choses._




UN VISIONNAIRE

--Des contes  mourir de peur! dit Madame ***.

--Madame,--rpondit Frantz avec un sourire,--il faut bien s'amuser 
quelque chose,  la campagne.

--Et vous laissez refroidir votre th?--lui dit douard.

--Madame, c'est une autre histoire que je veux vous conter. Cassio
Burroughs tait le plus beau garon de Londres. Ajoutez qu'il tait
bretteur. Il et tu tout le monde, si tout le monde avait voulu se
battre en duel avec lui.--En sorte qu'il avait pour matresse une
grande dame, une Italienne. Comme elle tait  son lit de mort, elle lui
fit jurer de ne jamais dire ce qu'il y avait eu entre elle et lui.
Cassio pleura. La femme mourut. Un soir  la taverne,--Cassio buvait,
madame,--Cassio but et parla. Depuis lors,  toutes ses orgies,  ct
de lui vint s'asseoir la belle Italienne. Le matin de son dernier duel,
l'Italienne vint le prendre par la main et le conduisit jusqu'au
terrain.

--Ah! le beau drame!--fit Hector.

--Je ne l'ai pas fait.--Et Frantz s'inclina froidement.

--Voulez-vous encore une tasse, ma luguore Schhrazade?--Et madame ***
s'apprtait  servir Frantz.

--Mille remercments.

--Et vous croyez aux apparitions?

--Si j'y crois?.... Madame, si j'y croyais, je serais fou.

--Et vous ne l'tes pas?--dit Hector en riant.

--Je n'en sais rien, monsieur.--Ah! madame, il y a peut-tre un monde
que nos yeux ne voient pas, et que nos oreilles n'entendent
pas.--Blake, qu'on nommait _le Voyant_, causait avec Michel-Ange, dnait
avec Mose, soupait avec Smiramis. Il vous disait: Vous n'avez pas
rencontr Marc-Antoine? il sort d'ici.--Ou bien encore: Ah! voil
Richard III. Ne faites pas de bruit, il pose. Et il prenait ses
crayons,--car c'tait un artiste,--et il dessinait, devant vous le
Richard III.

--Eh bien oui!--dit Amde en remuant le fond de sa tasse de th avec la
petite cuiller de vermeil, et en la reposant sur la table de bois peinte
en vert,--une hallucination! Maintenant, l'hallucination est-elle, comme
a dit un mdecin aliniste, une image, une ide, reproduite par la
mmoire, associe par l'imagination, et personnifie par l'habitude?...

--Monsieur Amde, vous parlez comme un livre allemand!--dit madame ***.

--Et que ferez-vous, en ce cas, de Ben Johnson,--reprit Frantz,--qui
passait certaines nuits  regarder son gros orteil, autour duquel il
voyait des Tartares, des Turcs, des catholiques monter et se battre?
Allez, messieurs, le cerveau de l'homme,--la nature psychique, comme
ils disent,--ils ont beau y mettre le scalpel, ils le psent comme un
paquet! ils ne sauront pas encore demain ce qu'il y a dedans.--Oui!
expliquer l'hallucination, rve les yeux ouverts, quand vous m'aurez
expliqu le rve, l'hallucination les yeux ferms!--Cet homme voit dans
ses appartements des personnes inconnues, aux visages ples, aller et
venir. Celle-l, une femme aveugle, dit le matin  sa bonne: Ouvrez la
porte toute grande! Que tous ces messieurs et toutes ces dames s'en
aillent! Et il n'y a personne chez elle. Pour un autre, ce sont des
personnages habills en vert qui dansent dans sa chambre;--et les
exemples les plus extravagants et les plus divers de cette dtente de
l'attention,--encore une dfinition!--de cette fascination de l'organe
visuel, de ce degr morbifique de la sensibilit! Et le libraire de
Berlin, Nicola! Celui-l, qui boit, a les diables bleus.--Et vous
savez, madame, l'histoire des visions de ce magistrat anglais? Il vit
d'abord un chat, puis c'tait un huissier de cour avec la bourse et
l'pe, une veste brode, le chapeau sous le bras; puis enfin ce fut un
squelette, cach dans les rideaux de son lit, et regardant par-dessus
l'paule de son mdecin!--Mais pardon, je bavarde....

--Et mon album attend,--dit madame *** en le lui tendant  une page
blanche...

Frantz se mit  crire.

Et je ne sais pourquoi tout le monde se tut, coutant la plume de fer
grincer  chaque grain de papier.

La porte, tapisse de roseaux, s'tait entrebille par hasard. Les deux
bougies vacillaient dans le pavillon rustique o se tenaient madame ***
et ses invits, auprs des tasses de th, le dos appuy contre le mur de
mousse. Au dehors, par la fentre encaisse entre des troncs d'arbres
non corcs, on voyait la nuit, et la lune qui donnait  la pelouse,
marge de grands arbres tout noirs, l'aspect d'une nappe blanche.
Quelques petites rigoles qui descendaient  la rivire dans des
conduites de bois faisaient dans le lointain de petits bruits douteux.
Il y avait de brusques remuements de feuilles dans l'alle de tilleuls
qui boulait l'eau. La lueur agite des deux bougies coulait, par la
porte entr'ouverte, sur l'alle sable, et mettait, se perdant, sur
quelques bouleaux des futaies, des apparences fantasques. Tout au fond,
dans le parc, on entendait par instant un renard qui vagissait comme un
petit enfant.

--Voici, madame.--Frantz lut:

--Le petit tambour tait joli; il tait joli comme un coeur avec ses
cheveux blonds et son uniforme rouge.

Sa mre est  Newcastle, elle fait des aiguilles; et son pre est mort,
comme un homme,  la bataille.

Il a l'oeil veill et le coeur qui sautille, le petit tambour. Les jeunes
filles le regardent et lui les regarde aussi; et puis, il suit son
chemin, car il faut qu'il arrive avant le soir  son rgiment, avant
qu'il ne fasse noir comme l'encre.

Jarvis est grand, Jarvis est fort. Il a la joue fendue. Il dit au petit
tambour: Nous ferons route ensemble. Tu es petit, je te protgerai. Les
corbeaux dorment, et il n'y a personne, ni un homme, ni une femme, ni
une petite fille, personne sur la route.

Jarvis a un petit couteau dans sa poche. Ils passent dans le
bois.--Monsieur, dit le petit tambour,--la route est l; pourquoi
allons-nous dans le sentier? Serrez votre petit couteau.

Le petit tambour tait joli; il tait joli comme un coeur, avec ses
cheveux blonds et son uniforme rouge.

A Newcastle, on a rapport le petit tambour. Il a du sang rouge dans ses
cheveux et sur son uniforme rouge.--Il ne battra plus, madame, votre
enfant; madame, il ne battra plus en tte du rgiment.

Jarvis se lava les mains.--Il est all  Portsmouth. Il a vu un navire
qui se balanait comme une demoiselle prte  danser. Il est parti bien
loin sur la mer.

Il fait nuit sur le pont comme dans la cale. Il fait nuit dessous et
dessus. Jarvis dit au marin de quart: John, les pavs se remuent et
courent aprs moi.--John dit: Ne prends plus de gin.

John, les pavs se dtachent, vois, vois-tu? Ils courent aprs moi. Tu
sais, le petit tambour, le petit tambour si joli avec son uniforme
rouge?--John dit: Va trouver le mdecin.

--Non, non, je n'irai pas trouver le mdecin. Cet enfant qui nous suit
de si prs, le petit garon sanglant,--les pavs courent,--vois-tu comme
il se trane sur les cailloux? Le voil!

Et Jarvis se met  courir. Il tombe par-dessus le bastingage. Il remonte
sur la vague, il crie: _God by!_ le petit tambour!--C'est tout.

--Est-ce qu'elle est vraie votre ballade, monsieur Frantz?

--Comme l'histoire de Talma. Vous connaissez tous ce que Talma
racontait, et ce qui faisait son jeu plein de terreur. Lorsqu'il entrait
en scne, il tendait sa volont, et tant les vtements de son
auditoire, il faisait que ses yeux substituaient  ces personnages
vivants autant de squelettes.

--Mais  vous, monsieur,--dit Paul,--ne vous est-il jamais
personnellement arriv...

--Si fait, monsieur,--dit Frantz d'une voix lente.

Madame *** se rapprocha de ses voisins.

--Il y a neuf ans de cela; j'tais dans un village prs de Saverne. Je
finissais mes tudes, et je logeais chez un cur. Le presbytre tait
sur le haut d'une colline. Du bas du presbytre partait une grande alle
de vieux tilleuls,--comme vos tilleuls l-bas, madame,--qui menait au
cimetire. Les gens du pays racontent toutes sortes d'histoires sur
cette alle de tilleuls. Il parat qu'il s'y pend au mme arbre un homme
tous les ans. Ce que je puis dire, c'est que j'y suis rest un an, et
que j'ai vu au fameux arbre un pendu. Mes deux fentres donnaient du
ct de l'alle, et quand il faisait une belle lune, je distinguais
chaque tombe du cimetire. Une nuit...

--Ah! monsieur Frantz,--dit madame *** en se cachant de plir sous un
sourire,--vous avez fait le pari de me faire peur ce soir, et voyez,
vous avez gagn. Qui de vous, messieurs, me donne le bras jusqu'au
chteau?

--Moi, madame, si vous le voulez bien,--dit Hector en se levant.

Les jeunes gens allumrent un cigare. On retrouva du th au fond de la
thire.

--L'apparition de Saverne, l'apparition de Saverne!--dirent ensemble
douard, Amde et Paul.

--Messieurs, l'apparition de Saverne est une apparition d'une nuit. Cela
ne vaut pas vraiment la peine de conter; mais, puisque vous tes en
veine d'couter...

Frantz parut se recueillir.

C'tait un jeune homme de vingt-six  vingt-huit ans. Il tait blond.
Ses cheveux longs, plants hauts sur le crne, s'levaient droits sur
leurs racines et retombaient plats sur les joues, laissant se montrer
les deux bosses frontales. Il tait maigre; son nez tait fin; ses
moustaches tombaient sur les coins de sa bouche. Son menton, un peu
pointu, tait garni d'une longue impriale. Ses yeux bleus, d'un bleu
sourd, taient petits et enfoncs. Ses pommettes saillaient vivement sur
sa face osseuse, dont la lumire des bougies accusait,  grandes ombres,
tous les creux. Ses doigts taient longs. En parlant, il tenait ses
auditeurs sous un regard qui paraissait par moments fig comme un regard
d'aveugle.--Il tait vtu de noir.

--Puisque nous sommes seuls, messieurs, reprit Frantz aprs quelques
instants de silence,--que la chtelaine est partie, et que vous tes
veills comme des gens qui attendent un revenant, je vous raconterai ce
que je vois tous les huit jours; mais ayez la bont de pousser la porte.
Ces tas de pltre qui sont aprs l'alle, et sur lesquels la lune donne,
ont l'air de linceuls, et cela m'ennuie... me fait peur, si vous
voulez.--Je perdis jeune une soeur que j'aimais. Le cimetire tait assez
loign de la petite ville que nous habitions; j'y allais tous les soirs
aprs souper. Deux mois, je l'ai vue, jour par jour, comme je vous vois,
et les vers venir, et la chair s'en aller. Je la voyais comme elle tait
sous terre. Il n'y avait pour moi ni pierre ni sapin; je la voyais... un
spectacle horrible et qui me tuait! et je revenais toujours... Depuis
lors, je dormis mal. Les songes me vinrent. Mes insomnies se peuplrent.
Un dimanche, dans la nuit,--mon pre gardait le lit depuis deux
jours,--dans un rve, je vis dans notre salon beaucoup de gens de ma
famille en deuil; une de mes tantes s'approcha de moi, et me dit: Ton
pre ne passera pas trois jours.--Mon pre mourut le mardi. Cela me
mit encore plus de songes dans la pense. Mon pre et ma soeur me
revenaient souvent. Insensiblement, je nouai ma vie avec des
imaginations bizarres; des fantasmagories m'assaillirent, et, si vous
voulez me passer l'album, oubli l, je raconterai en crayonnant.

Il est une heure. Je me couche. Je regarde sous mon lit. Je regarde
toujours sous mon lit. Je vois si la porte de l'appartement est ferme 
double tour. Je regarde dans mes armoires. Je pousse les tiroirs de ma
commode et je mets les clefs sur le marbre de ma table de nuit. Une
heure, deux heures se passent sans sommeil. Je me sens froid aux pieds.
Mes tempes se compriment. La vote de mon crne semble s'abaisser. Des
bouffes de chaleur me montent  la tte. Les muscles de mes jambes se
distendent. Je mets quelquefois la main sur mon coeur: il ne bat ni plus
vite ni plus fort. Mes mains se contractent et se crispent aux draps.
J'ai la gorge serre. Je sens un poids au creux de l'estomac, et par
tout mon individu un sentiment d'anxit et d'angoisse que je ne puis
dire.

Ma porte s'ouvre doucement. Une tte passe, me fait un salut, et semble
demander du regard si l'on peut entrer. Puis le personnage entre et  sa
suite se faufilent processionnellement vingt  vingt-cinq larves d'un
pied et demi de haut. Ces terribles grotesques ont la blancheur livide
d'une tte de veau chaude. Ils marchent sur des pieds grands au moins
comme le tiers de leur corps, pieds  peine quarris dans la chair
mollasse. Leurs mains informes et glatineuses se digitent en d'immenses
doigts annels de bourrelets de graisse. Tous embotant le pas, et comme
enchevtrs l'un dans l'autre, se prennent  ctoyer lentement le mur,
contournant les meubles, entrant dans tous les angles, passant autour de
toutes les saillies, ondulant et fourmillant comme un monstrueux relief
de Calibans nains. Le matre des crmonies est un croque-mort qui a sa
tte sinistre couverte d'un gigantesque tricorne, d'o s'chappent,
voltigeant  terre et se prenant en ses jambes, deux bandes de crpe
noir pareil  celui de Crespel. Sa face est creuse du front aux dents
comme un quartier de lune, sa veste est noire, ses grandes bottes sont
releves au bout  la poulaine. Il tient dans sa main une lettre borde
et cachete de noir. Je n'ai jamais pu lire ce qu'il y avait sur cette
lettre. Il est suivi d'une petite femme dont l'paisse chevelure grise,
spare au milieu de la tte, retombe jusqu'aux talons, comme un voile
poudreux autour d'un corps qui semble habill d'une vieille reliure de
vieux vlin. Ses deux grands yeux blancs, logs dans des orbites de
crne dessch, sont tachs d'un point noir; les mchoires, dgarnies de
joues, billent hideusement avec toutes leurs dents et leurs gencives
dnudes; la colonne vertbrale, qui relie la tte au reste du corps, et
les clavicules apparaissent taches de rouille, compltement
dpouilles. Sous les turgescences des seins, les vertbres trouent la
chair; et l'pouvantable Lamie de ses doigts de chauve-souris porte son
ventre ballonn comme une vessie de blanc. Du ventre partent deux
petites tiges emmanches de deux pieds plats,--deux truelles de
maon.--Cette apparition, messieurs, est celle qui m'effraie le
plus.--Ce ne sont pas les caprices funbres du graveur espagnol; ce ne
sont pas les ombres stygiennes de l'antre de Trophonius; ce ne sont pas
les griffonnages et les bossues gotreuses du Vinci; ce ne sont ni les
maigres squelettes classiques des _Danses des morts_, ni les figurations
antinaturelles des mythologies de l'Edda; ce sont plutt,--autant que ma
pense peut trouver une analogie  ces visions de terreur
caricaturale,--ces idoles sataniques que, dans un tronc d'arbre, Java
taille  ses dieux de mort.--Derrire la femme vient un garde national
pied-bot, avec un norme bonnet  poil. Les bras retourns, plus longs
que son corps, tranent par terre derrire lui deux mains semblables 
des poulpes de mer; puis encore, c'est un cul-de-jatte assez propret,
avec une jolie queue par derrire dont le noeud forme un norme papillon
noir, voltigeant de droite et de gauche; les moignons sont fichs dans
les pieds ronds en bois des poupes de vingt-cinq sous; il ne touche pas
terre et tenant une bquille de chaque main, il se balance dans le vide,
comme un pendule.

Aprs cela, ce sont les incestes de la forme humaine et de la forme
bestiale, les plus inoues contrefaons de l'homme. Une grosse tte
d'enfant, cercle d'un bourrelet, monte sur des pattes de faucheux;
une face qui rentre dans le crne fait en coquille d'escargot... Je veux
leur parler; je ne puis. Ma langue se colle  mon palais. Ils vont
ainsi, suivant chaque plan du mur, ft-ce une moulure, jusqu' mon lit.
Ils passent frlant mes draps. Un clown diabolique marche les pieds en
l'air, les mains passes dans de prodigieux sabots; des mufles de
gargouilles; un prtre qui a des rgles d'bne au lieu de bras; un
homme qui chevauche une tarasque, en mchant une boule de billard rouge;
un matre d'armes avec un serre-bras, un norme tire-bouchon en guise
d'pe;--tout cela passe; les uns me regardent tristement; les autres
d'un air menaant; les autres indiffrents, ou occups  marcher sur la
queue tranante de ceux qui les prcdent. Cheveux et barbes faits en
plumes d'oiseau; des gens qui portent la tte du ct du dos, des pieds
palms; c'est comme si un Callot d'enfer vidait ses cartons dans ma
chambre! les plus tranges accoutrements...--et il n'y a point entre eux
et moi cette gaze dont parle Esquirol;--tout clate de lumire,
pourpoints  la croix blanche des Templiers, des faux cols, des
chapeaux en entonnoir, des perons, des lunettes d'or, des fraises Henri
II, des redingotes  la propritaire... Ils s'en vont; je sens qu'ils
passent dans la pice  ct de ma chambre, et qu'ils en font le tour.
Quelquefois ils reviennent, et tournent encore une fois...

Le sable cria dans l'alle.

--Messieurs--dit Simon en ouvrant la porte--le feu est allum dans vos
chambres!




UN COMDIEN NOMADE

V'l les comdiens! serrez les couverts!--L'tape a t longue, le
chemin poudreux. Tout le long de la route, vainement les cabarets ont
balanc leurs provoquants bouchons de paille: il a fait soif pourtant;
mais la dernire sous-prfecture n'a pas got _Lazare le Ptre_. Ils
arrivent, les pauvres diables! riches de mine, mais pauvres d'habits
dans un char  banc peint en jaune, avec leur bagage dans de mauvaises
caisses en bois blanc charges et recharges d'adresses. Ils arrivent.
L'htesse de Chteauroux, qui les a flairs, crie  la bonne: V'l les
comdiens! serrez les couverts!

Comdiens de province! parias, sentinelles perdues de l'art dramatique,
artistes au long cours, allant par toute la France  la chasse de la
recette, portant dans une misrable valise toutes les gaiets et toutes
les terreurs, les fourberies de Scapin et les fureurs d'Oreste, des
couronnes et des battes; comdiens  toute outrance, supplant aux
dcors, faisant de rien quelque chose; Napolons de la rampe, rayant le
mot _impossible_, apprenant sept actes en deux jours, prenant le vent
comme il vient, le public comme il est, emplissant la rotonde des
diligences, rptant dans les auberges la fentre grande ouverte;
quelquefois montant et descendant toute la gamme des passions humaines
dans une grange pour dix sous les secondes; tirades hurles, recettes en
gros sous, existences de hasard, dners d'occasion, couches de
rencontre, le _plaustrum_ de Thespis moins les vendanges, soupirs des
Ragotins de l'endroit pour Anglique ou mademoiselle l'toile,
htelleries o l'on engage les chausses trousses  bas d'attache; vie
de pourpre et de guenilles, d'imaginative et d'audace; vie  la
Rosambeau, o Robespierre se fait un gilet avec du papier grand-aigle,
o Louis XV se fait une perruque avec des copeaux poudrs de farine!

Pauvres comdiens! toujours tournant le dos au succs, toujours gais et
dispos, toujours clatant en joyeuses histoires, la bote de Pandore
sous le bras, la bote ouverte, l'esprance au fond!

Destin! l'Olive! la Rancune! X... tait votre frre! Et lui aussi tait
all au Mans et partout, lui aussi et jou une pice  lui tout seul!
lui aussi et fait en mme temps le roi, la reine et l'ambassadeur!

C'est X... qui va trouver un correspondant dramatique: Parbleu!
monsieur, je viens vous demander une place dans la troupe que vous
formez pour Abbeville!--Quel emploi jouez-vous?--Monsieur, quel est
l'emploi que l'on paye le plus cher?--Monsieur, ce sont les premiers
tnors.--Eh bien! monsieur, mettez que je joue les premiers tnors! Et
il joua les premiers tnors.

X... est maigre comme un vieux cheval; il mange comme un homme qui a eu
apptit toute sa vie. X... ne joue bien,  ce qu'il dit, que lorsqu'il
a un coup de soleil--(son coup de soleil, il le jauge  huit litres).

Mais il faut l'entendre annoncer, ainsi jauge, dans le drame moyen ge
la fameuse lettre patente: C'est une lettre _patante_ du roi!--il
faut l'entendre prononcer sa fameuse phrase: Allons! il se fait tard,
regagnons notre pauvre chaumire; l, du moins, nous goterons le
bonheur que le riche ignore peut-tre sous ses _nombrils_ dors!--il
faut encore entendre dire cette autre phrase de la _Fort prilleuse_:
Faites tourner ce rocher sur ses gonds. Le capitaine ne plaisante pas;
 la moindre _inflaction_  la discipline, il vous tranche la tte avec
un sabre frachement _molu_, comme je la tranche moi-mme  ces simples
pavots! Cette dernire phrase, o X... employait toutes les
cavernosits de sa voix, fit frmir trois mois le parterre de Nrac.

Il y a dans X... pas mal de Panurge et beaucoup de Gringoire. Plus riche
en ressources que Quinola, il a toujours  sa disposition soixante et
trois manires de payer un cot. Ne doutant de rien, et moins de lui que
de toute autre chose, grand caractre tout frott de stocisme, assez
indiffrent aux pices qui _descendent la garde_, accueillant les bravos
avec gravit, il djeune parfois d'une crote trompe  la fontaine du
comdien de Le Sage; mais vient-il  dner,  dner avec la fine
ctelette aux cornichons, la sardine et l'omelette au lard, il ne songe
nullement, je vous jure,  penser qu'il y a 365 dners dans l'anne.

X... a une expression favorite:

        Un rien vous tonne, et tout vous embarrasse.

Un de ses amis le rencontre  Paris: Quel emploi avais-tu 
Lunville?--Hautbois.--Comment, hautbois? a n'est pas un emploi, a. Et
puis tu ne sais pas en jouer...

        Un rien vous tonne, et tout vous embarrasse!

X... a toujours les mains sur les hanches, comme s'il cherchait la batte
d'Arlequin. Il sautille; ses mouvements sont saccads. Il a l'air de
remuer, piqu d'une tarentule. Sa voix est aigu, aigre et criarde, et
se raccroche en ses hiatus au perptuel _sangodemi_!--Quand il parle,
il s'aide de ses yeux, et roule les prunelles comme s'il jouait dans la
vie prive les tratres de Bouchard.

X... est prt  tout, propre  tout. Un accessoire qui manque, il le
remplace. Un souffleur, qui crut lui faire une mauvaise farce, lui
souffla un soir tout le temps d'une pice le journal _la Patrie_: X...
improvisa un autre rle.--Dans je ne sais quel drame, l'horloge devait
sonner trois heures. Elle ne sonne pas. X... s'approche de la rampe,
fait: Tin!... tin!... tin!... et reprend: Trois heures ont sonn!--Rien
ne l'embarrasse. Je ne vous dirai pas qu'il jouera sans public, non;
mais il jouera sans salle. A Rouen, le directeur du Thtre des Arts ne
veut pas lui laisser donner sa reprsentation  bnfice sur son
thtre: X... va trouver le directeur d'un thtre de marionnettes, et
lui loue sa salle. Il n'y avait qu'un inconvnient: X... tait plus haut
que le thtre. Quand il tait debout, sa tte tait dans les frises.
X... ne sourcille pas. Il se couche  terre, s'appuie sur un banc de
gazon, et chante ainsi couch: _Asile hrditaire_, de _Guillaume Tell_,
et dit la tirade de Gros Ren, du _Dpit amoureux_. Il fit 47 fr. de
recette. A un de ses amis qui lui disait: Comment.....?

        --Un rien vous tonne, et tout vous embarrasse!

coutez ses vues sur l'esthtique de l'art, quand  la Halle il va de
chez Baratte chez Bordier, bras dessus, bras dessous, avec F..... qui
l'avait ce soir-l enguirland, des pieds  la tte, d'une devanture
d'herboristerie: On n'a jamais compris Buridan de _la Tour de Nesle_;
Buridan ne doit pas avoir une cape, une pe; c'est pas a. Buridan est
un soldat qui revient de la guerre; il fume son brle-gueule, raconte
ses campagnes, et demande un litre  6!

A table d'hte, quand on enlve un service: Laissez! laissez! dit X...
Ces plats ne vous gnent pas; ils charment ma vue!

Grand comdien que ce X...!--Ce n'est pas qu'il ne soit siffl, et
souvent, et beaucoup, et trs-fort! Mais il a le caractre et le dos
fait aux sifflets comme aux _frutti_ du parterre de Rouen, et va se
_guabelant_ de tout cela.--Il joue le premier acte de _la Dame
blanche_. Il est siffl. Le second acte va commencer. Le directeur vient
le prvenir. Il trouve X... se dshabillant tranquillement dans sa loge.
Mais vous tes donc fou! Et le second acte...--Je ne le sais pas, ni le
troisime.--Comment?--J'ai toujours t siffl au premier. Je n'ai
jamais jou le second.--On lui jette un jour du paradis une tte
d'oie.--Messieurs, dit X... en la ramassant, la personne qui a laiss
tomber sa tte pourra la rclamer au vestiaire en sortant.

Va, pauvre X...! pauvre mconnu! pauvre calomni! va de sous-prfecture
en sous-prfecture, mpris de tes collgues des grandes villes, pensant
avec Bonaventure Des Priers qu'avec cent francs de mlancolie, on ne
paye pas pour cent sols de dettes;--peut-tre un soir, dans le Midi,
bien las et fatigu, tu t'assiras sur un banc de pierre, sans un sou de
courage ni d'argent, n'ayant plus qu'un vieil habit noir  vendre,
l'habit de tes jeunes premiers; tu t'assiras, les pieds moulus et la
mort dans le coeur: alors une vieille femme passera qui te dira: Venez
chez moi. Elle te fera bien souper et bien coucher. Et le matin, quand
tu lui diras: Je ne peux pas vous payer. Je suis comdien; voil mon
habit;--la femme le repliera, ton habit noir, et le remettera dans ton
sac en te disant: Moi aussi, j'ai un mauvais garon de fils qui est 
courir la France comme vous. Eh bien! s'il se trouvait dans votre
position d'-prsent, j'aimerais bien qu'il trouvt une brave femme
comme moi pour lui donner  manger et  coucher.

Sur la tombe du nomade, qu'on mette un masque comique, un bton de
voyageur.




L'EX-MAIRE DE RUMILLY

C'tait, aprs tout, des gens d'esprit essayant de faire l'htellerie de
la vie bien fournie, monte, pourvue, garnie de toutes sortes de
plaisances, charmes et agrments, dormant grasses nuites, riches et
argents comme des mendiants qui reoivent de tout le monde, crmant le
plaisir et la satisfaction du mariage pour laisser au prochain ses
charges, ennuis, chagrins et dboires, se gagnant magnifiques, et
bien-sonnants, et doux-flattants, revenus de leur ferme du ciel, ayant 
porte de la main toutes bonnes et dsirables choses. Les belles
plaines, avec fraches eaux, beaux prs valants, terres fertiles,
salubres et dlicieuses, taient leurs douaires et leurs hoiries
prdestins. O gens heureux!  demy-dieux!--leur disait l'autre, les
voyant autour des dix sept cent mille clochers de France, seigneurs de
toutes les bonnes ptures, beaux aspects de feuillade, et belles granges
et basses-cours, et bois, et rivires, bien ameubls de tous gibiers,
poissons, poulailles, bien vivant, mangeant, humant: O demy-dieux! 
gens heureux! c'est paradiz en cette vie et en l'aultre pareillement
avoir!

Habiles gens que ces picuriens du maigre et du jene! Des tangs  ne
pas les compter, o le filet n'avait qu' se laisser tomber pour
ramasser,  se rompre, brochets, carpes, brochetons, anguilles! Viviers
de pierres de taille pour garder le tout bien vif et en sant! Alles
sables pour l'abb, de l'abbaye jusqu' la belle vigne, folie et joie
et rconfort des soires d'hiver, attendant les buveurs dominicaux,
couchs sur les coteaux de pierre  fusil! Domiciles d'lection, de
paix, de pitancerie, et de bien-tre, et de belle vue champtre, avec le
gai soleil pour veilleur et sonneur de matines aux fentres joyeuses,
avec le gai soleil pour compagnon mrisseur des espaliers  six tages!
Vergers frutescents, tout rougeauds de fruits; plantureux terrages,
chauds nourriciers des graines opulentes; forts qui font l'horizon
vert, et le garde-manger encombr; rivires chappes  travers les
peupliers, pour le babil des battoirs, et le tic-tac du moulin;
chnevires mettant fine toile au corps; prairies d'meraude, donnant
bon beurre, bon fromage, et bonne viande: toutes gaudisseries de la
gueule et des yeux, cherches et trouves en ces chteaux bnis!--Bien
de moines!  tous charmants coins de nature; Bien de moines!  tous
riches terroirs, c'est le refrain populaire; aux prs de feutre: Bien
de moines! aux gurets serrs: Bien de moines! aux tangs grands
comme des lacs: Bien de moines! aux saules bruissantes: Bien de
moines! Bien de moines! dira toujours le plus vieux du village. Bien
de moines! ont dit les acheteurs des biens nationaux. Bien de moines!
se disent les fermiers de leurs hritiers.

Quel rve entrevu, la premire fois qu'ils entrrent au pays de Rumilly!
C'tait splendide jour de printemps, ou clair temps d'automne. Quelle
ambition veille par toutes les promesses de la gente contre! Et
comme, leur qute finie, les moines la quittent pensifs, tout songeant 
un retour. Donations  insrer au cartulaire, indulgences  donner aux
peccadilles de ces temps hroques et brutaux, ils ruminent la clef qui
leur ouvrira le petit den. Et ds 1104, ce sont moines de Molesmes
entrant  Rumilly de par Hugues de Champagne. Hugues a retir de son
doigt son anneau. Il a jur sur les vangiles, devant Pascal de Rome,
Rithal, vque d'Albe, lgat du pape, Milon de Bar, l'acte de donation
du village de Rumilly; et vite de Molesmes, pays raboteux, abrupte,
temptueux, pays de grand vent et de montes o les mules se
dferrent,--ils s'installent en cette patrie nouvelle  pentes molles, 
promenades point essoufflantes aux bedaines bates. L'air y ventile,
frais et doux, et la fort pare la bise. Benotement, les bonnes gens
s'arrondissent  la sourdine d'un arpent, de deux, de cinquante,
envahissant, de ci, de l, tout le pays. Gauthier de Fresnoy leur
accorde la moiti de ses dmes. Un autre jour, c'est le village de
Saint-Parres qui leur est donn; un autre, c'est le Bouchot; un autre,
c'est Nice; un autre encore, Villeneuve-sur-Terrien; un autre, le
Long-du-Bois; un autre, c'est le chteau de la Motte; un autre, c'est
une verrerie  souffler larges flacons pour enserrer la pure
septembrale, et verres gnreux pour porter les sants du souper. Pour
des chemises, c'est Adle de Rumilly qui leur accorde la dme sur le
chanvre. Ce ne sont, en ce temporel de Carabas, que milliers de
boisseaux de bl et d'avoine; les arpents de terre, de bois, de prs ne
s'y comptent plus que par centaines. Sous le poids de la dix-septime
gerbe, du vingt et unime du chanvre et de la navette, crvent les
granges. Vers les basses-cours trop troites, on amne des quatre points
cardinaux du lieu, en longues processions, oies, chapons, glines. Trois
moulins, pour l'abbaye, tournent sur l'Hozain. Et pendant que Jean
Collet chaffaude entre les peupliers la tour blanche de son glise,
cinq petites tourelles lancent dans le ciel leurs pointes d'ardoises
pour l'abri et l'habitation d'honneur du seigneur abb. Et de tant de
jouissances charnelles, conquises en si peu de temps, le cantique de
reconnaissance se lit aux murs tout gays de paganisme. Sous les
figures emmdaillonnes dans les grandes chemines, c'est la devise:
_Jupiter Custos_. Sur les chapiteaux des colonnes qui soutiennent le
promenoir d't, des enfants  cheval sur des cygnes font cabrer leurs
montures, et les Amours,  ailes rognes, qui jouent du _psalterion_,
semblent chanter, en leurs musiques inentendues, le _Credo_ mythologique
du XVIe sicle; mme au-dessus de la porte, passage particulier de
l'abb, le tailleur de pierre jette, dans les lambrequins, la tte
chevele d'Ariane.

Mais tout cela tait hier, et je veux conter aujourd'hui. Dbouchez un
jour de mai par l'ancienne route de Paris: la plaine qui entoure Rumilly
vous apparat immense et plate, toute couverte de bls verts, o la
houle jette en courant ses moires blanches. Plus loin, une ligne qui
serpente, d'oseraies et de peupliers. Quelques tuiles de toits percent
de rouge les feuillages. Puis les cinq tourelles bleutres du chteau,
la tour blanche de l'glise. L-dessus, le coteau monte, couvert
d'arbres fruitiers fleuris. Le soleil joue dans la neige mate des
fleurs, y posant par places des brillants, comme dans de l'argent bruni.
Au haut du coteau, un panache d'un vert sourd qui fait ressauter les
verdures ariennes des premiers plans.--Sur le chemin vicinal qui va du
village  la route, il marche un androgyne de six pieds de haut, entoil
d'un coutil gris qui dessine d'amples gigots aux bras. A chaque enjambe
sous la blouse longue se cache et se laisse voir, pudibonde et modeste,
la broderie anglaise d'un pantalon de petite fille. Des souliers de
prunelle chiffonnent leurs rubans de soie noire autour d'une cheville en
paturon. Le vieillard s'avance, herculen, dans un balancement craintif
et sautillant. Il a sur la tte nue une perruque qui semble une touffe
de mousse dessche,  cheval sur deux immenses oreilles couleur de
vieille prparation de cire. Au front, un nez gigantesque commence; un
nez non pareil auquel on dirait que courent toutes les lignes du menton
et des joues comme si elles s'efforaient d'amarrer au visage cet
insolite morceau de chair prt  fuir. Ainsi nasalement pourvu, la tte
du vieillard a l'air de ces hydrocphales de buis qui servent
d'enseignes drolatiques aux marchands de parapluies. Il tient en main
une ombrelle ouverte. L'ombrelle de soie met au chef de l'homme des
reflets roses.

Il s'avance relevant sa jupe pour la moindre rigole. Il remonte ses
gigots, tout en scrutant d'un oeil de matre les champs, les gens, les
mares et les canards. Il s'arrte tout au bord de la route. Il jette un
regard du ct de Paris. Il revient. Il trottine, faisant des
coquetteries de dmarche, et se retournant. Il s'ajuste. Il se trousse,
se dtrousse et se retrousse.

Cet homme est le seigneur suzerain de cette ancienne terre de moinerie.
Cet homme commande au pouvoir spirituel. Cet homme rgle les obligations
du matre d'cole envers la commune. Cet homme donne le mot d'ordre 
cette police qui est le garde champtre. Cet homme requiert cette force
civile qui est la garde nationale. Quand cet homme rentre de son
invariable promenade, les intrts locaux, et les contestations, et les
demandes, et les placets sont  sa porte, bonnet bas, rvrences prtes.
Cet homme est le maire de Rumilly.

--Azlie--a-t-il dit--donnez-moi mon ouvrage.

Il a tir une longue broderie. Il a mis son d, il a enfil son
aiguille. Il a ses yeux de vingt ans. Il ne met pas de lunettes. Il
brode au feston la longue bande.--C'est le baldaquin qu'il destine  son
lit.

Celui-ci entre, et celui-l. Ils s'asseyent. M. Jousseau poursuit son
feston. Ses doigts agiles vont et viennent. Il a crois une de ses
jambes par-dessus l'autre, et il travaille. L'un dit que les oisonneaux
de Mathieu trouent sa haie; l'autre qu'il faudrait un nouvel
instituteur, que celui qu'on a se grise, et que les enfants n'y
apprennent rien, et qu'il n'est jamais lev pour sonner l'_Angelus_; un
autre qu'il faudrait voir le prfet pour le procs des grands bois que
la commune a avec l'tat. M. Jousseau dit  l'un: Vraiment?-- l'autre:
Possible! Il brode toujours. Il ajoute: J'irai  Paris, le mois
prochain,--et il rpte: J'irai  Paris.

De la cuisine, une voix aigre s'chappe:--A Paris? y pensez-vous,
Monsieur? J'ai cent cinquante dindons  lever cette anne! Vous allez,
comme a me laisser seule?

Aprs souper,--quand c'est l'hiver,--Azlie a mis de l'huile dans son
_bureton_. M. Jousseau le prend  la main. Azlie marche avec ses sabots
dans la nuit noire. Elle porte un rouet, et une quenouille charge. M.
Jousseau marche aprs Azlie, se garant des pierres et du ruisseau de
fumier de la ferme. Les voil arrivs, lui et elle,  la veille des
femmes: tous les rouets sont en jeu. Quand les commres le voient:--M.
Jousseau, mon dernier a une foulure.--Il faut une omelette aux
cloportes,--dit M. Jousseau,--je vous ferai l'ordonnance. Il s'arrange
 son rouet.--M. Jousseau, mon homme a son rhumatisme.--Bonne femme,
c'est qu'il ne porte plus les trois marrons que je lui ai dit de porter
dans la poche de son pantalon.--M. Jousseau a mis son rouet en train.
Il ordonne encore d'autres remdes, et sous son pied gant chauss de
prunelle, son rouet en fivre tournoie et ronronne dans la grange, plus
strident que tous les autres.

Mprise du crateur que cette cervelle femelle loge dans cette
caricature de mle? Cervelle coule au moule des gynces, engoue de
chiffons, manoeuvrant toute la machine solide de ce corps ridicule aux
petits travaux des Arachns! Homme-femme ayant ambition depuis trente
ans d'aller  Paris pour caresser de l'oeil les belles robes et les beaux
bonnets, et les petits brodequins! Et les paysans lui pardonnent  ce
maire enjuponn, fiers de vous montrer l'criture calligraphie de ses
grotesques ordonnances mdicales.

La veille est finie. Il est rentr chez lui. Il est dans son lit, M.
Jousseau. Il a la tte sur son oreiller; sa chandelle est sur sa table
de nuit. Ses volets sont bien ferms, les rideaux de sa fentre tirs.
Il est couch sur le dos; il tripote dans ses longs et grands doigts
noueux quelque chose, et le retourne et le faonne comme une mre
habille son enfant. Il a un petit carton prs de lui, o il puise et
remet tantt un chiffon, et tantt un autre. Ces chiffons ressemblent, 
de petits vtements: voil un petit bguin et voil une petite jupe. Il
travaille avec tout cela dans la ruelle contre le mur. C'est long ce
qu'il fait; il s'impatiente; il prend une pingle sur la table de nuit;
il se pique. Il bougonne sourdement. Cela avance. Il sifflote un petit
air. Il lui faut maintenant ses deux mains; il met l'pingle entre ses
dents. L! voil qui est fini. Il fait sauter cela sur son sant,
regarde et donne encore un coup de main ici et l: c'est sa poupe qu'il
vient d'habiller. La chandelle tantt ramasse sa flamme au-dessus de son
champignon qui charbonne, tantt la lance bien haut par-dessus; et au
mur, le petit paquet de chiffons que branle le vieillard remue. Au mur,
aussi, l'norme nez du vieillard se projette, mettant une grande ombre
bien noire qui marche et rtrograde selon que la chandelle flambe ou se
reploie. Au mur, ce nez norme se profile net; et d'une ligne cerne, la
silhouette trange tremblotte, toujours  sa mme place, grandissante,
puis immobile; tandis que promene et ballante sur les plis des draps,
la poupe estompe plus bas l'ombre allonge de ses oripeaux qui
dansent...

Le dimanche gras, il arrive  Rumilly une grande caisse de Paris pour M.
Jousseau.--M. Jousseau s'enferme avec sa caisse; mme Azlie ne sait ce
qu'il fait enferm.

A midi, le mardi gras, M. Jousseau sort dans son cabriolet d'osier.

Quand M. Jousseau passe en son cabriolet d'osier devant le portail de
l'glise, le saint Martin sous son dais festonn ajust aux meneaux lve
son petit bras de pierre et met sa main devant ses yeux, en auvent, pour
mieux voir. Les figurines qui vivent  chaque jambage perches sur une
colonne torse, dans un habitacle clochetonn, se penchent et se dressent
sur la pointe du pied et s'avancent. L'ange  droite qui porte un beau
lis  la main s'oublie, curieux, et grimp jusqu'au haut des accolades,
s'accoude sur les armes de France, laissant ses voisins en mauvaise
position et mal en point pour voir. Petit  petit les saints s'essayent
tous  dranger de la tte les gouttes de glace, runies en grappes, qui
pendent  leurs petites couronnes sculptes. Le soleil, jusque-l
endormi dans son lit de nuages gris, s'veille et met une mouche d'or au
bout du nez de la Vierge qui fait vis--vis  l'ange de l'Annonciation,
les yeux baisss. Voil que la jolie Vierge lve elle aussi, pour
regarder, ses paupires de pierre toute noircies des larmes de la pluie
d'hiver. La grande rose  six feuilles en coeur resplendit comme une
prunelle de cyclope dilate; et les monstres des gouttires, et les
aptres qui demeurent contre les contre-forts sont tout jouis et
remuants d'aise d'avoir les plus hautes et les meilleures places, tant
elle est curieuse, unique et merveilleuse, la chose  voir! Mme comme
les portes sont ouvertes, du fond de l'glise, les personnages du
retable, les soldats juifs et les saintes femmes tchent de jeter l'oeil
par-dessus les chandeliers d'argent de l'autel, et les deux larrons
quasi-morts retrouvent un regard pour ce spectacle trange:--M.
Jousseau, M. le maire, dans son cabriolet d'osier, dfile devant
l'glise costum en odalisque!

Le cur qui a lu la chronique du pays, disait sur le pas du presbytre:
O Jean Collet, vous qui levtes notre glise de Rumilly, si belle
qu'un monsieur de Paris est venu la dessiner l'autre anne, et que le
prfet l'a regarde l'autre jour! Vous qui l'levtes, pieux Jean
Collet, chanoine et official de Troyes, par trente-quatre ans de qutes
patientes au travers des contres chrtiennes, architecte de charit! ne
serait-ce pas votre mchant petit frre Claude,--Claude qui, perdant
que vous faisiez, arm de votre aumnire, croisade pour conqurir cette
belle maison de Dieu, crayonnait sur tous les murs un grand enfer,
crivant au-dessous, le mcrant!

        En ce palud et horrible manoir
        N'est cordelier, ni moine blanc ou noir
        On s'en estonne, et le peintre respond:
        S'il y en a, mais on ne peut les voir.
        Parce qu'ils sont mussez au plus profond.

Claude, ce pote d'Hrodiades, qui donnait  lire aux beaux amidonns
de son temps, l'_Oraison de Mars aux dames de la cour_;--ne serait-ce
pas,  pieux Jean Collet, votre mchant malin de frre qui revient un
instant de l'_Ile des Hermaphrodites_ en guenon habille, pour distraire
et mettre en meute les saints, les saintes, la Vierge et les anges et
les veiller de leur rve de paradis et faire les cornes  votre pauvre
me trpasse, dites,  Jean Collet?




MARIUS CLAVETON

_Honorable monsieur, je suis  la porte de votre habitation. Depuis que
j'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai achet des vtements, afin de
pouvoir me prsenter l o j'ai affaire. Je suis mieux vtu, mais mon
pauvre nez souffre bien. Je me recommande  votre bon coeur._

                                                       MARIUS CLAVETON.

_Mon pauvre nez! mon pauvre nez!_

L'honorable monsieur fit entrer le visiteur, et lui donna de quoi
acheter du tabac.

Marius Claveton est mridional, mais,  cela prs qu'il jure par
_pcare_, il n'est pas de son pays: il est modeste, il est discret, il
est taciturne. Il sait l'tiquette entre gens qui n'ont rien et gens qui
ont un peu plus. Invitez-le  djeuner, il acceptera, mais de cet air
honteux que devait avoir, je ne me rappelle plus, quel auteur du XVIIIe
sicle, qui rpondait quand un seigneur l'invitait: Vous tes bien poli,
monsieur, j'ai dn hier. Des quatre ou cinq personnes qui l'obligent,
il accepte la picette, mais un peu rouge, et croyant d'ailleurs
fermement qu'il ne fait qu'emprunter. Il attend de confiance le payement
d'un billet idal le lundi, et le mardi, ds qu'il l'aura escompt, il
viendra mettre  votre disposition _et sa bourse et ses services_.--Deux
points de feu dans les yeux.--Marius Claveton est un petit homme, les
cheveux trs-noirs, le visage impitoyablement vrill de petite vrole,
de grosses lvres rouges sensuelles et panouies, le nez au vent.

Defauconpret a beaucoup traduit; il a traduit quatre cent vingt-deux
volumes. Marius Claveton a peut-tre traduit encore plus de volumes que
Defauconpret, car Marius n'a ne cens, ne rente, ne avoir, comme ce bon
larron de Villon. Marius vit  traduire de l'anglais.

Quand Marius a six sous, et de plus de quoi acheter des plumes et du
papier, il va dans un certain cabinet de lecture qui possde bon nombre
de livres anglais. Il s'attable, et, comme il a l'intelligence preste,
la main vive et l'criture expditive, il crit couramment sa
traduction, fatiguant le plus de bouts d'ailes, emplissant le plus de
papier qu'il peut.

A quatre heures, il se lve, essuie ses plumes, et va proposer, de
petits journaux en petits journaux, sa main de papier noircie. Une
quarantaine de sous est le salaire ordinaire. Marius achte du tabac,
dne avec une friture dans un cornet de papier, et se couche et s'endort
pour recommencer le lendemain.

Un soir un de ses protecteurs qui le savait confin au lit, faute de
pantalon, vint lui rendre visite. Marius logeait rue Saint-Jacques, 
l'htel de Grce,--en son htel de Grce, comme il avait l'habitude de
dire.--Le protecteur monte l'escalier, il frappe.--Qui est l? crie
Marius.--C'est moi.--Honorable monsieur! honorable
monsieur!--L'honorable monsieur entendit des alles et venues dans la
chambre; puis ce fut comme un frlement de linge. Marius passait une
chemise. Il ouvrit. L'honorable monsieur faillit tre renvers: la
chambre de Marius empestait le suif et l'humanit. Marius n'avait que sa
chemise. Le monsieur prit son coeur  deux mains et fit un pas en avant.
Dans la chambre, il y avait une chaise et un lit, et sur la chaise une
chandelle cannele de coulures avec un pied-de-nez. Le lit n'avait pas
de draps.--Honorable monsieur, asseyez-vous.--Marius,--le Mridional, se
retrouvait ici,--se croyait assez de chaises pour faire asseoir
quelqu'un.--Merci, je m'en vais, dit l'honorable monsieur en tendant un
paquet de hardes  Marius. Voici pour vous; j'ai une dame qui m'attend
en bas.--Eh bien, faites monter cette dame! dit hroquement Marius.

Le costume de Marius est d'ordinaire compos d'aumnes partielles que
lui font quelques artistes de sa connaissance. On se cotise, on apporte,
qui un gilet, qui une redingote, qui un pantalon, ce qui vous permet de
deviner que le costume de Marius est d'un style minemment composite;
les charits qu'on lui fait tant de tous ordres et les habits qu'on lui
donne tant de toutes dates. Mais cela ne fait gure  Marius; il marche
dans tous ces morceaux de drap colligs, comme Diogne dans son haillon,
et ne s'aperoit des trous que quand ils sont grands.

Et savez-vous, mesdames, ce que ce dguenill traduit, et quelle est sa
veine et sa spcialit d'interprtation  ce costum d'aumnes? il
traduit, le plus souvent, les parfumeries, la parfumerie de Windsor et
la parfumerie de Smyrne, les senteurs d'nis-el-Djelis et les vinaigres
de lady! il traduit les articles sur les strigilles, les gauzapes, les
_alipili_ et les _elacothesii_. Il se plat aux toilettes d'exquise
lgance; il entre en tous les dtails des soins internes, en toutes les
parures du corps! Il traduit tous vos auxiliaires, mesdames; les
sachets, les savons, les pots-pourris, les prparations balsamiques, les
bains de Vnus, les eaux de Jouvence, les laits de beaut! Il dit chaque
[Grec: sm] du gynce; il dit, d'aprs les Guerlains indits de la
Grande-Bretagne, le castorum, le crocus, la marjolaine, le storax;
il dit les stagonies d'encens et les roses de Tunis, et d'gypte, et de
Campanie, et que nous devons  Nron l'art de s'oindre la plante des
pieds! Il conte toutes les ressources de l'Orient, den des parfums, le
musc, l'ambre, la civette, le jasmin, le nard, le macis, le girofle, le
btel et le ginseng! Il traduit toutes les joies de l'piderme, le
massage, et les essences et les armes! Il traduit, mesdames,--ce Marius
sale et pouilleux, et qui pue,--il traduit pour vous toutes les recettes
de Calcutta et de Thran, tous les secrets de l'hygine de la beaut!
Il plonge sa plume en toutes les extases de l'odorat. Pour vous,
mesdames, il fait passer d'anglais en franais tout ce qui assouplit
l'piderme, tout ce qui veloute la peau, tout ce qui fait la femme
savoureuse, et en bon point pour les dsirs!

Marius trouve le Luxembourg  sa porte, les habits des autres  sa
taille, _il n'est rien d'gal au tabac_ de Sganarelle  son got, la
misre qu'il mne  sa guise.

Je ne connais qu'un malheur et qu'une douleur arrivs  Marius.

Marius,--il parat que, cette aprs-midi l, le journal o il s'tait
prsent manquait de copie,--Marius revenait avec huit francs dans sa
poche. Huit francs! Pcare! Huit francs! une fortune! Huit francs!! Si
Marius et d jamais connatre l'orgueil, il l'et fait ce soir-l. Il
tait tard! Marius trouva la friturire o il dnait ferme. Marius
remonta gaiement la rue Saint-Jacques. Il arriva ainsi chez Tonnelier.
Il dna, il but du vin. Marius d'ordinaire ne buvait que de l'eau. Le
lendemain, aux premires fracheurs du matin, Marius se retrouva dans un
terrain vague, prs de la barrire du Maine, le corps meurtri, la tte
trouble, avec ses bottes aux pieds et sa chemise au dos,--rien de plus.
Marius avait l'inexprience du vin. Il s'tait gris; on l'avait battu,
on l'avait vol, et l-dessus il s'tait endormi. Marius reprit le
chemin de son chez lui, donnant  regarder aux laitires sans le savoir,
essayant de voir clair dans son histoire et ne s'y reconnaissant pas
trop, la langue paisse, les jambes molles. Il n'tait pas encore assez
dgag pour comprendre ses infortunes et son peu de costume. La portire
de l'htel de Grce, en l'apercevant, partit d'un clat de rire. Le
pauvre Marius ouvrit les yeux; il vit que les voleurs lui avaient fendu
sa chemise par devant,--du haut en bas. Ce n'tait plus qu'une
redingote. Marius se vit comme il tait; il vit la portire rire,--il se
mit  pleurer comme un enfant.




LOUIS ROGUET

Et ce sont, ds l'enfance comme dans l'histoire de tous les sculpteurs,
des tentatives, des essais. Les angles des pupitres du collge d'Orlans
se dcoupent en silhouettes caricaturales; la neige, la terre, la cire,
tout vient prendre forme sous les doigts du jeune modeleur. L'attention
s'veille autour de ses dbuts. Vient l'poque des tudes srieuses, des
tudes du matin au soir, des expriences, des ttonnements, des luttes,
des premiers travaux, des premiers encouragements. Le rayonnement n'est
pas considrable. Mais le portrait de l'assassin Abraham Serain derrire
les barreaux de sa prison, un groupe reprsentant _un Fils recevant les
derniers soupirs de sa mre_, veillent la curiosit. Les charges de
quelques notables, inspires de l'humour de Dantan, font le jeune homme
redoutable dans une ville de province: c'est le succs.

Mais Rogues ne s'abuse pas; il sait tout le premier la faiblesse de ces
commencements. Il a soif de Paris, de Paris o l'tude a des
comparaisons, des modles; de Paris o le travail rend tout ce qu'on lui
donne. Il veut un public. Il sait que l de vrais jugeurs font justice
des grands hommes de province et des gnies de sous-prfecture; il sait
que c'est un crible immense qui spare le bon grain de l'ivraie; il le
sait, et il part. Il descend  l'atelier de Drolling, et attaque la
glaise avec fureur, n'interrompant l'acadmie que pour courir 
l'amphithtre, et puisant dans sa constitution herculenne la force de
recommencer tous les jours. Voici les bustes de Boursy, Jules Saladin,
Bhic, Paillet, Chopin, Buchon, David, Baroche, de Larochejaquelein, les
uns originaux, les autres copis, mais des copies redoutables aux
matres; voici les figurines de madame Paillet, de mademoiselle
Mquillet dans le rle de Valentine des _Huguenots_, d'Audran dans _Ne
touchez pas  la Reine_; voici trois mdailles obtenues en 1844, 1845,
1847. De ses esquisses perdues, nous nous rappelons une tude de la
Nuit, la tte penche en arrire, effleurant d'un pied le globe
terrestre, laissant tomber de ses bras relevs une draperie toute
constelle d'toiles. La draperie voletait jusqu'aux pieds, nuageuse et
perdue, dessinant ce beau corps, le caressant avec des ondulations de
vagues.

Mais ce fut un jour de rverie que Roguet jeta sur la glaise cette soeur
de la _Mlancolia_, un jour qui n'eut gure de lendemains. L n'tait
point sa veine. Ce qu'il fallait  Roguet, c'taient les larges
musculatures, les formes plbiennes de la matrone romaine, les enfants
charnus  la Jules Romain, les mles aux lignes imptueuses, les
pantomimes hroques, les fougues d'une pense matrialiste, un combat,
une victoire  couler dans le bronze,  dcorer un arc triomphal; ce
qu'il lui fallait, c'taient les contours terribles. Michel-Ange allait
 lui.

L'homme se traduisait dans ses oeuvres. Dou d'une vigueur d'athlte,
prenant plaisir aux tours de force, et l'emportant sur tous; faisant de
son atelier une sorte de _palestre_; exerant ses membres pour retrouver
chez lui les lignes qu'il aimait en ses modles; jetant un jour un
municipal et son cheval  terre; vivant d'aprs les anciens prceptes du
gymnase; buvant de l'eau, se privant de Vnus; c'tait un des derniers
fanatiques de la force, et de l'image de la force. Il vous prenait une
admiration et un tonnement  regarder cette tte qui rappelait le
masque du Jupiter Olympien, ces yeux de lion, ces sourcils pais, ce
front et ce nez droits, ce menton court, ce front haut et large, ces
cheveux tombant du sommet de la tte comme une crinire blonde.

Caractre d'une pret dominante, nature batailleuse, se cabrant pour un
rien, il voulait tout autour de lui des amitis souples et maniables qui
ne lui fissent pas ombrage. Violent comme une nergie qui a conscience
d'elle-mme, il adorait sa mre; mais, dans son adoration, n'entrait-il
pas un peu de reconnaissance pour l'affection soumise et comme
obissante que lui portait l'excellente femme?--Ame valeureuse faite
pour la lutte et pour les chocs, taille  grands coups; une me du XVIe
sicle dpayse dans le ntre. Mais dvou garon, mais tout dbordant
de franchise, mais loyal, loyal  ce point qu'il ne douta jamais de la
loyaut de personne, et qu'un jour, il lui arriva sur le terrain, de
dire  un adversaire de premire force: Monsieur, je n'ai jamais touch
une arme. Je vous demande un an pour vous rendre raison.

En 1848, l'lve de Duret concourut pour le prix de Rome, et obtint le
second grand prix.

Puis on mit la statue de la Rpublique au concours. Roguet vtit son
esquisse du drapeau tricolore, la hampe du drapeau appuye contre le
sein gauche, une pe  la main, un pied sur un pav. Cette Rpublique,
emporte comme la Libert de Delacroix, mais toute magnifique de
srnit en sa fivre,--le meilleur, sans contredit de tous les
envois,--fut juge digne d'tre excute en grand modle et coule en
bronze.

Mais dj une toux sche le fatiguait. Le cheval qu'il avait jet 
terre lui avait un moment recul sur la poitrine, et depuis ce moment
il prouvait des malaises; puis ce furent des douleurs. On lui
conseilla le repos; mais il se souciait bien de cela vraiment!--Il entre
en loge tout enfivr, et malade  ce point qu'il est oblig de demander
un matelas pour se jeter dessus  l'heure de ses redoublements de
fivre. Le vingt-deuxime jour, l'bauchoir lui tombe des mains, et son
bas-relief reste inachev. Le jury des beaux-arts est appel  juger le
bas-relief inachev: Teucer bless par Hector et dfendu par Ajax. Il
juge  la majorit de vingt-trois voix sur vingt-cinq, la composition
de Louis Roguet digne du premier grand prix, et dcide qu'aprs avoir
reu, en sance solennelle, la mdaille d'or, il sera envoy  Rome aux
frais du gouvernement.

Aprs un court sjour  Hyres, il arriva  Rome, o ses rves l'avaient
fait entrer autrefois plein de vie et de sant. L eut lieu cette lutte
de l'homme qui se sent mourir et qui compte ce qui lui reste  vivre.
Les projets s'accumulent dans sa tte, et sa main est impuissante. Il se
couche, il se relve; il prend la fivre pour de la force, il va de son
lit  la statue, de la statue  son lit; maudissant les survivants qui
ont le temps avec eux, pleurant sur la douleur de sa mre, voulant
revenir et ne pouvant pas. Ce fut entre lui et l'agonie une lutte
atroce; lui qui  chaque minute sentait l'avenir qui s'en allait, lui
dont la robuste charpente s'indignait d'tre ainsi ttonne par la mort,
la mort, qui avait envie de ce jeune corps et de ce riche cerveau, envie
de tout ce qu'ils promettaient.

Arriv  l'heure de mourir, il voulut partir. Ses amis le portrent pour
descendre l'escalier. On raconte qu' la dernire marche de la villa
Mdicis, il rla dans une convulsion de dsespoir: S.............! ces
crtins de l'Institut qui ont des soixante ans dans le ventre!

Roguet avait vingt-six ans.




UN AQUA-FORTISTE


I

..... Dans ce caf du boulevard, un jeune homme tait attabl devant
moi. Son chapeau de feutre, abaiss sur ses yeux, le drap sans reflet de
son habit, buvaient et fltrissaient la lumire rousse, terne, morne et
morte sur tout cet homme comme sur un vieux crpe. Il avait, poss, ses
deux mains sur les marges de _la Patrie_, et ses deux yeux, qui ne
lisaient pas, au beau milieu du journal.

La demoiselle de comptoir comptait les petites cuillers. Un garon
couvrait le billard; un autre apportait un matelas roul sur sa tte.
Minuit avait teint le gaz. L'or des plafonds et des murs, les clairs
des glaces, les paillettes des verres, tout cela avait t soigneusement
serr dans les tnbres. Une bougie veillait la nuit.

Un garon prit racine devant la table du jeune homme.

--Ah! oui!--dit le jeune homme, qui finit par l'apercevoir; et il mit la
main dans la poche de son gilet, se fouilla  droite et  gauche, puis
en haut, puis en bas... La figure de marbre du garon eut un
courroucement olympien. Il se rejeta en arrire, fit volter sa serviette
de sa manche droite sous son aisselle gauche avec un mouvement digne,
claircit sa voix par un: Hum! hum!... A ce moment:--prenez les deux
consommations,--dis-je, en jetant une pice d'argent sur la table de
marbre.

Nous sortmes.--Voil une belle nuit, Monsieur!--fait mon homme. Nous
marchions.--Une bien belle nuit!--Et il allait, promenant ses yeux dans
l'ombre.--Ah! pardon, je suis distrait: vous ai-je demand votre
adresse?--Je lui donne ma carte.--Monsieur, ils sont trois,  l'heure
qu'il est, sur la place du Carrousel: un homme, une grosse lorgnette et
la lune. L'homme attend, la lorgnette regarde, la lune... Ah! voil un
sergent de ville... deux... quatre sergents de ville. Monsieur, 
l'honneur de vous revoir.

Le lendemain, mon portier me remettait quatre gros sous envelopps dans
un morceau de gravure dchire.


II

Je le retrouvai, et voici comme.

Domangeot avait un oncle sans un enfant et sans un sou. Un chemin de fer
avait tu l'oncle  Domangeot. Domangeot avait recueilli de son
oncle--des dommages intrts. Dans une petite chambre de la rue de
l'Ancienne-Comdie, c'tait une chambre complte de buveurs en manche
de chemises; et, par la fentre, pench un verre  la main, comme le
Bacchus rouge d'un cabaret, Domangeot invitait les amis qui passaient
dans la rue, et les amis des amis, et mme les amis des autres. Je
passais; mon nom tomba de l-haut; je montai. On me donna une chaise et
un verre de Champagne dont le pied tait cass. Mon homme tait l, ple
parmi les faces de pourpre. Cependant il buvait, il buvait comme un
remords.

Les coeurs trinquaient.

--A Emma!--A Clorinde!--A Juliette!

--A l'almanach!

Je demande  droite:

--Qui est-ce, ce monsieur qui ne dit rien?

--C'est mon ami!... Connais pas!

Je me retournai  gauche:

--Celui-l... sans faux-col?... Attends... un graveur... Ah! je ne sais
plus!

Paroles, voix, cris, cliquetis de verres et de noms, le vin couronn de
souvenirs,--il semblait que ce ft toutes les amours du quartier Latin
portes en triomphe par les toasts griss, se disputant la cendre des
souvenirs morts et des jours envols!

--A Berthe! qui avait un bouvreuil dans le gosier, des grains de beaut
partout...

--A une blonde!

--A cette bonne Fanchette! qui marchandait  la boutique  un sou!

--A Annette! qui dansait  l'ombre de sa jambe droite!

--A Tape--l'OEil!

--A Rose! une oie!... bte comme un homme, menteuse comme une affiche,
triste comme un pole, grle... et mauvaise comme une guenon qu'on
oublie de battre! A Rose, que j'ai aime!

--A des yeux!--et le verre du buveur taciturne monta soudain sur tous
les verres entrechoqus,-- des yeux!--Quand ils me regardent ces
yeux..... Nom de D..., qu'est-ce qui me soutient ici que ces yeux ne
sont pas deux rayons de la Lune... Ah! c'est vrai, vous autres, vous
n'avez pas lu Marbode, vous ne savez pas qu'il y a des saphirs et des
yeux de femmes qui se font sous certaines influences sidrales. Tout ce
que je sais moi, c'est que ces yeux chassent d'autour de moi le noir de
la nuit et les chauves-souris qui me boivent  petites gouttes le
sang... Quand ces yeux me regardent, c'est bien trange, allez
messieurs, mais c'est comme je vous le dis, Rembrandt me prenant par la
main me fait entrer dans le clair-obscur d'une de ses planches,--et il
rpta quatre ou cinq fois en riant btement--oui dans le clair-obscur,
oui dans son divin clair-obscur.

Alors se penchant sur la table, il tomba ivre-mort. Puis il eut une
terrible attaque de nerfs. La nappe, vide sur l'escalier, fut souleve
aux quatre coins, l'homme mis dedans et chou sur un lit. Quand deux
livres de glace lui eurent t fondues sur la tte, il faisait pleine
nuit. Je me proposai pour le reconduire.


III

Le grand air remit mon compagnon. Les soufflets d'un petit vent
d'automne lui ramenrent le sang aux joues.--Ah! Monsieur,--me
dit-il,--que de pardons pour aujourd'hui et pour l'autre soir! Je suis
graveur, Monsieur; un triste tat, comme vous voyez: des taches, des
trous, un habit qu'on dirait d'amadou sur lequel on a battu le briquet.
Les marchands... ah! les marchands! Il faut mendier quinze francs d'une
planche!... On a de mauvaises hontes, et je n'ai os aller vous
remercier, fait comme un pauvre... Ce soir,--je bois comme un
enfant;--et puis il me fallait boire; j'ai comme cela, l et l, au coeur
et au front, des visions, des fumes, des nuages, des images qui
passent... Mais cela va bien maintenant, trs-bien: il y a longtemps que
je n'ai eu la tte si lgre. Pardon encore, et merci de votre bras...
Retournez-vous donc, Monsieur! La nuit! voil la reine des eaux-fortes!
Cela fait du noir o il y a des choses. Avez-vous remarqu comme les
fleuves sont grands la nuit? Paris qui dort, les pieds dans l'eau, c'est
beau, beau, bien beau! Un flot d'ombre clabouss de gaz! L'eau,--une
huile, du bleu, du noir, du violet, de l'or! du neutre--la teinte moir
de feu; un miroir qui ple-mle roule les tnbres et les clairs!--Le
ciel est ple, ce soir.--Prs du pont, le remous, voyez donc! de
l'argent bleu!... mille lucioles... cela grouille... et la berge aux
grandes pierres blanches qui entre dans le trou noir de l'arche comme un
mitron se glissant dans un four teint... Ces rverbres, dans l'eau
tout l-bas,--des crucifix de feu; l, devant nous, comme des pans de
fentres d'o les flammes des lustres filtrent  travers des rideaux de
bal... Non, cela tourne: des colonnes torses qui remuent de la braise
dans l'inconnu mort de l'eau; non, cela n'est pas cela, c'est autre
chose... Est-ce bte, les phrases!... Toutes ces masses, un gribouillis
d'encre avec des gris blafards comme il y en a sur les ailes des
chauves-souris. Monsieur, les critiques nous ont gts, et vous voyez
bien que c'est une grande sottise de broyer des ides sur la palette:
les feux d'artifice ne pensent  rien.--Vous avez un peintre qui a pris
la nuit en flagrant dlit; il se nomme... J'ai perdu son nom... Mais
n'avoir qu'une aiguille emmanche pour peindre! Ah! Ah! Nous voil en
face la rue de Jrusalem... Quelque jour--il faut que je me presse, car
les maons... je sauverai ce motif-l. Ces deux grosses boules qui
trempent, croiriez-vous que ce sont les deux arbres sans feuilles au bas
du quai? une fire estompe,  ces heures-ci, dans le dessin de toutes
choses!... La tourelle, oui, avec ces deux fonds d'ombre  droite et 
gauche, la petite flche de la Sainte-Chapelle,--voil! Et l-dessous,
penchez-vous, il faudra que j'agrandisse et que j'allonge,  la faon de
l'eau morne, la face des maisons teintes, comme les perspectives de
maladreries blmes. a? des fentres de blanchisseuses; on dirait des
yeux clairs de vert de gris... Toujours Notre-Dame! avec comme des
marches dans le haut; un escalier vers l'infini, cass  moiti du
ciel... Ah! c'est drle, l'arche du pont Saint-Michel et l'ombre porte:
un cerceau tout noir o ainsi qu'un clown saute la
lumire!--Regardez-bien: tout derrire une maison peinte en rouge, aux
fentres de feu, et mille petites maisons blanches; devant, le quai, une
maison carre, cinq trous dans le mur, un gros tuyau noir au milieu du
toit, du gris, du sale au bas de la maison,--voil tout ce que c'est que
la Morgue! Il n'y a pas  en dire plus que la chose! C'est simple comme
bonjour!--Cette grande chose sombre en bas, c'est un bateau, tout
bonnement. Essayez donc de peindre la noyade l-dedans! Je sais cela
d'exprience: il ne faut pas mettre sa tte dans sa main. Les choses ne
prchent, ni ne pleurent, ni ne rvent, ni ne se souviennent. Les
chefs-d'oeuvre ne doivent pas parler; il n'y a que quelques sots comme
moi... Ah! des crtes, des toits, des dmes de saphir: la lune s'est
leve. Aprs tout il y a des gens qui la font trs-bien avec un pain 
cacheter...--Et l'Htel-Dieu, ce n'est qu'une caserne! Une, deux, trois,
quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, quinze... quarante-cinq...--je
compte les fentres: une manie!...--sur cinq ranges, cela fait...

Quand il eut pass Notre-Dame, il s'assit sur le parapet. Nous
regardions par derrire la basilique noire accroupie sur la ville bleue,
avec ses deux tours leves sur l'orbe d'argent, comme un sphinx de
basalte  deux normes ttes.


IV

Nous emes, ce pote malade et moi, de belles soires remplies de
promenades, de spectacles, de paroles. Nous courions la ville la nuit.
Nous regardions, sur le fleuve, la danse des rayons voils. Nous nous
enfoncions dans les faubourgs, dans les quartiers lointains, cherchant
et surprenant un Paris mystrieux, lugubrement superbe et terriblement
muet, thtre vide et noir du peuple. Ou bien, mangeant quelques pommes
de terre tires de son petit jardin, et cuites dans son pole--il tait
fier et ne voulait rien accepter,--nous causions. Il parlait
singulirement, merveilleusement, et comme je n'ai jamais entendu
parler. Il sautait d'ides en ides, s'accrochant aux sommets, tranant
votre bon sens aprs sa verve, pensant au del des livres, mlant son
art et son me, bousculant les mots, se prcipitant aux vrits vierges;
puis soudain se perdant, se brouillant, bataillant contre les nues,
blasphmant l'humanit, retombant  terre, balbutiant avec des craintes,
des tons de voix baisss tout  coup, avec je ne sais quelle peur de je
ne sais quelle chose. Puis des retours, et de nouvelles loquences, et
la femme toujours revenant au milieu de l'art et tout  coup 
l'imprvu:

--Mon cher, la femme n'a pas de traits. Son visage est tout fait d'une
clart. Un rayonnement, vous le savez, n'a pas de lignes. Toute la
figure de la femme n'est qu'une esquisse dont la lumire de la
physionomie fait une peinture finie qui ne ressemble pas  l'esquisse.
Il y a des femmes dont on n'a jamais vu le nez, parce qu'elles le
cachent avec un regard. Vous savez bien que les photographies ne
ressemblent pas. Mais, chut! on coute.... la police...--Quand je serai
mari, j'aurai des enfants. Ils n'apprendront rien... J'aurai des luttes
avec la mre; mais j'ai mes ides... rien! L'alphabet, voil le mal. Oh!
avoir une cervelle qui ne regarde ni dans les tableaux, ni dans les
livres ni dans le ciel! la cervelle,--l'ennemi! Non, ils n'iront pas 
l'cole apprendre des choses qui tuent le bonheur... Quand ils me
diront: Qu'est-ce que a, papa? Pourquoi a, papa?--Je ne sais pas; je
ne sais pas... Vivez...--Seulement il ne faut pas mcontenter les
gendarmes, vous concevez?--Leur cervelle? ce que j'en ferai? Un instinct
qui vous gare des roues d'omnibus, une machine qui vrifie la monnaie
qu'on vous rend, un guide aux yeux crevs qui vous mne  la mort sans
vous dire: Mais retournez-vous donc!--Paradoxe? Allez, dites le mot! Eh!
bien, quoi? c'est un lieu commun qui n'est pas mr? Mais l'Amrique est
un paradoxe de Christophe Colomb! Le paradoxe! c'est la seconde vue de
l'esprit, la veille qui devine le lendemain, un homme qui avance comme
une montre!... Quand je serai mari--c'est bon de n'tre pas seul, quand
le soleil n'est pas l;--je vous dis cela  vous, parce que vous tes
mon ami--elle me fera mon petit dner. J'aime le bleu. Elle sera
habille en gaze bleue--imaginez une vapeur! des vtements comme il y en
a dans les clairs de lune! Et puis je la ferai poudrer. Elle a des
cheveux noirs; avec des yeux bleus, cela jurerait, tandis que poudre...
ce sera charmant, oui, charmant, ma parole d'honneur! et sur ses cheveux
poudrs--vous devinez bien?--un beau disque d'argent. Seuls, tout 
nous, les volets ferms, nous bouderons le soleil toute la journe; le
soir, nous irons, nous marcherons... Oh! alors, je ferai des choses!...
Il faudra bien qu'on parle de moi; j'aurai des jaloux, des envieux...
les critiques... mon talent... Bte que je suis! je passerai tout mon
temps  l'aimer!--Aprs tout, qu'est-ce que a me fait, la postrit,
avec ces grandes lessives du monde par l'eau ou le feu, tous les vingt
mille ans? Une immortalit de deux sous!--Et puis c'est une injustice.
Si je suis aussi fort que Rembrandt, qui me rendra l'admiration qu'il
touche depuis cent cinquante deux ans? Je suis vol. Je vous dis, c'est
une injustice.


V

J'aperus mon monsieur Thomas  ct d'un musicien, dans l'orchestre. Il
dvorait du regard la petite Marie, qui jouait avec ses yeux bleus et
ses cheveux noirs.

C'tait d'Outreville qui m'avait entran aux Dlassements-Comiques,
pour voir ce qu'il appelait sa petite machine, l'_Amour au
Mont-de-pit_.--Quoique d'Outreville ft mon ami, sa pice ne me parut
pas plus stupide qu' un autre.

--Eh bien! trouves-tu a assez Beaumarchais, hein?

--Trop!

Il me serra la main.--Allons dans les coulisses!--Dis donc,
Marie,--fit d'Outreville en lui parlant tout haut  l'oreille,--et tes
amours avec M. Thomas?

--Comment, vous qui tes un bon enfant, vous allez vous ficher de ce
pauvre _toqu_ qui m'aime--et moi aussi! Eh bien! il m'a demand ma
main, n'a! Maman va le flanquer  la porte comme un balai. Il n'a pas le
sou, que voulez-vous? Maman a vcu: elle sait la vie, n'est-ce pas?


VI

J'tais dans mon lit, ne dormant plus, pensant  peine, les yeux clos,
tout le corps assoupi encore, l'esprit berc, confit dans mes draps,
tapi, enfoui, baign des moiteurs de l'dredon, couvant et cuvant ma
paresse, caress d'un petit soleil que je sentais dans la chambre, avec,
dans la tte, le plus gai bgayement d'ides; et, sans remuer,
m'veillant  petits coups, benotement, btissant des chteaux de
cartes  ttons, embrassant mes projets dans le nuage, indolent comme
une aube, je m'amusais  rver. Je rvais que s'il m'arrivait de vendre
un livre trois cent mille francs, je les dpenserais ainsi: dans
l'entre-deux de mes deux fentres,  ces deux rubans plats surmonts
d'un gros gland o pendaient les tableaux de l'htel Soubise,--les
gravures m'ont montr cela,--je pends le dessin qui n'existe pas--du
_Chat malade_ de Watteau; les joues de la gentille commre effare,
caresses et battues d'une rouge sanguine, et sa belle prunelle allume
de crayon noir, l'empressement grotesquement charbonn du docteur, et
Minet qui si furieusement se dfend de gurir,--je les vois. C'est bien.
Au dessous du chat malade, voici install ce secrtaire sign Riesener
au pied gauche du meuble, qui tait  vendre 30,000 francs, je ne sais
plus o. Sur le secrtaire, il trne, bouriff, vieux de trois sicles,
beau comme un cauchemar, un chien de F d'ancien bleu cleste, la
crinire violette, la gueule en tirelire, roulant sous ses sourcils deux
boules furibondes, la queue en une norme flamme,--ce monstre chinois
qui m'a fait une si mmorable grimace au coin d'une rue d'Anvers. De
chaque ct, c'est fort simple, les deux grands pots de blanc de
Saint-Cloud,  lourdes et riches fleurs  la Pillement, botes  th o
la Rgence puisait le th noir avec la petite spatule, et le th vert
avec la petite cuiller de chine  tte de coq:--ils me sourient d'ici,
chez Lambert Roy, au fond de leur caisse aux armes de Philippe
d'Orlans. La tablette du secrtaire est large: quoi encore? Pour le
devant, ce sera sur leur plateau, six petites glacires de Saxe en
feuilles de vigne, semes de fleurettes, assises sur des pieds de fleurs
en relief. Pour la gauche, un de mes amis me cde la tasse de Svres,
signe 2000--ainsi signait avec un calembour l'ouvrier Vincent--tasse
royale o Louis XVI buvait tous les matins son eau de chicore. A
droite...  droite, je verrai. Pour les fentres, rvolution complte.
J'ai horreur des rideaux  plis droits et tombants: je prends les
rideaux dont Saint-Aubin a donn le modle dans la planche du _Concert_:
vraies jupes  volants,  bouillons, du haut en bas, et qu'on remonte
sans les tirer. Du papier aux murs, vous pensez bien qu'il ne pouvait en
tre un moment question. J'envoie un ministre plnipotentiaire, mais
habile, vers une vieille dame, chez laquelle j'ai fait un excellent
dner  Troyes: il me faut les quatre tentures de son salon, des
bergeries de Boucher, rjouissantes  l'oeil comme un lever de soleil
pris au traquenard dans les mtiers des Gobelins. Assis aux coins de ma
chemine, deux Amours-faunes de Clodion se balancent dans un
serpentement de rocaille dore d'or moulu d'o montent des bougies. Mais
le milieu? Point de pendule d'abord! Une pendule, c'est la main du temps
sur votre vie, comme le doigt d'un mdecin sur votre pouls... Le
milieu... le milieu...

Ici un coup de sonnette trs-vif,--et la petite Marie dans ma chambre.

--Monsieur, vous tes l'ami de M. Thomas. On m'a dit qu'il tait malade.
Je veux le voir.

Une demi-heure aprs, une voiture nous descendait rue Saint-Victor. Je
ne me rappelle pas que nous nous soyons parl pendant la route.

La porte de l'alle tait ouverte. Le jardin sonnait sourdement sous des
coups. Une petite pluie fine tait survenue qui tombait. Thomas, en
manches de chemise, piochait furieusement. La moiti du jardin tait
dj retourne. Thomas poussait son ouvrage sans se soucier de nous qui
marchions derrire son dos.

--Eh bien! Thomas, voil comme on reoit ses amis?

Sans tourner la tte, et sans regarder, sa pioche allant toujours:

--J'ai fini. Encore une cinquantaine de coups de pioche.

--Mais au moins regardez une dame que je vous amne.

Thomas passa sa manche sur son front baign de sueur, regarda fixement
la jeune femme:

--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer. Asseyez-vous.

Il n'y avait dans le pauvre jardinet que quelques tiges fltries de
pommes de terre.

Et se tournant vers moi:

--Eh bien, voil! Le tour est fait, mon cher Monsieur! Vous vous
demandiez pourquoi j'avais peur d'eux? Elle est l-dessous! Je la
cherche. Ils l'ont tue... Oh! il n'y aura pas de trace, vous verrez! Je
les ai bien entendus cette nuit: aussitt la lune disparue du ciel, ils
sont venus;--doucement, doucement, ils sont entrs dans le jardin...
les misrables! Moi, j'tais couch sur un matelas de lige, et toute ma
chambre tait remplie d'eau-forte... Je ne pouvais pas descendre... je
ne pouvais pas descendre..., comprenez-vous?--Il s'arrta
suffoquant.--Le reste, parbleu! reprit-il d'un ton brusque, il faut que
vous ayez la tte diablement dure..., ils l'ont enterre ici...
Savez-vous o elle est, vous?... Ah! l!... Otez-vous, Madame, vous me
gnez!

--Mais qui, mon Dieu! ont-ils enterr?--lui dit Marie en lui prenant les
mains.

--Qui! Rien! la petite Marie!

Et il se remit  piocher.

Thomas est mort, il y a de cela six semaines.

Deux amis, le Silence et l'Oubli, l'ont men  la fosse commune; et son
propritaire a fait six casseroles des cuivres de ses belles planches:
_les Amours de la Nuit et de la Seine_.




L'ORGANISTE DE LANGRES


DE LA VILLE DE LANGRES ET D'UN QUI Y HABITAIT

Langres est une petite ville de la Champagne, ayant un vch, sept
mille six cent soixante-dix-sept habitants au dernier compte, une belle
promenade, beaucoup de prtres sur la promenade, une bibliothque, une
cathdrale, presque une socit, un collge communal, un muse qui a un
gardien, et un tribunal de premire instance.--De plus, Langres est la
patrie d'ponine et de Sabinus.--Les gographes qui l'ont dcouverte
parlent de sa coutellerie, de son vinaigre, de ses bougies et de ses
meules  moudre.--Comme la ville est sur une hauteur, les rues montent
naturellement, et comme les rues montent, les casaquins  petites fleurs
bleues et roses s'arrtent  tous les pas de porte, et se reposent 
causer.--Langres est trs-fire d'avoir t brle par les Vandales en
407, et rebrle par Attila en 451. Tous les ans, un savant du lieu
publie une petite brochure de cinquante pages qu'il tire  vingt-cinq
exemplaires, sur les Lingones, ou le tumulus nouvellement trouv 
la cte d'Orbigny.--A ces petites brochures prs, on nat, on mange, on
mdit et on meurt  Langres  peu prs comme dans toutes les villes de
province.

Or, en cette petite ville habitait un singulier petit homme,
singulirement vtu: chapeau rond  larges bords, carrik gris  trois
collets, culotte courte et bas noirs, souliers  boucles de jargon, et
breloques au gilet.


CE QUE LA VILLE DE LANGRES SAVAIT ET DISAIT DE L'HOMME AU CARRIK.

L'homme au carrik tait arriv  Langres quelques jours aprs la mort
de M. Lebeau, l'organiste de la cathdrale, celui qui toucha l'orgue au
mariage de mademoiselle Pinel, la demoiselle aux trois cent mille francs
de dot.

La place de M. Lebeau avait t promise  M. Dujeune, le matre de piano
des demoiselles Delchez, dont l'oncle tait prsident du tribunal.

L'homme au carrik en arrivant alla  l'vch.--On parla beaucoup d'une
lettre qu'il remit  l'vque.

Autour du 15 mars, ce fut une chose officielle que M. Dujeune tait
sacrifi, et que l'homme au carrik lui avait pris sa place.--M.
Mettret, qui tait au conseil municipal, en exprimait tout haut son
opinion chez madame Delchez, profitant de l'occasion pour dire: C'est
encore Paris qui nous vaut a!--et parler dix minutes contre la
centralisation.

Au dimanche de Pques, l'homme au carrik toucha l'orgue pour la premire
fois. Madame Marchal, qui avait pris  Paris quinze leons de Quidant,
 vingt francs le cachet, dit qu'il jouait des choses qui n'en
finissaient plus, et qu'il faisait de la musique qui donnait envie de
pleurer.--M. Delbneck, qui tait prsident de la Socit philharmonique
et qui tait charg des comptes rendus musicaux dans le _Veilleur de
Langres_, crivit dans cette feuille que le nouvel organiste manquait
entirement de _brio_, un mot tout neuf  Langres, et qui y fit
fortune.

L'vque ayant recommand l'organiste  plusieurs personnes, l'homme au
carrik fut invit  plusieurs runions. Mais deux ou trois fois ayant
t pri de toucher du piano, il avait pris son chapeau; et aussitt
aprs son dpart, M. Dujeune avait jou trois ou quatre morceaux sans
dsemparer, entre autres la fameuse _Promenade en nacelle_,--en sorte
qu'on finit par ne plus inviter l'homme au carrik.

Il y a partout des originaux, qui croient bon sur l'tiquette tout ce
qui vient de la capitale, Les quelques originaux de Langres demandrent
 l'homme au carrik des leons de piano pour leurs enfants; l'organiste
refusa net.

L'homme au carrik avait pris pour servante la fille qui tait chez M. le
cur d'pinay.

On savait que s'il y avait deux bons morceaux au march,--deux bonnes
truites ou deux beaux cents d'crevisses,--l'un tait achet par
mademoiselle Plagie, la cuisinire de l'vque, et l'autre par la fille
de l'homme au carrik.

On savait que l'homme au carrik remplissait ses devoirs religieux avec
soin.

On savait que l'homme au carrik se couchait aprs souper, se relevait la
nuit, prenait du caf noir, et restait  son piano jusqu'au matin.

On savait qu'il avait t pay deux cents francs de plus que M. Lebeau,
et que tous les trois mois il touchait, chez le receveur particulier,
quelque chose qui lui venait de Paris.--A ce propos, M. Noulins, des
contributions directes, disait  l'oreille qu'il tait peut-tre de la
police.

On savait qu'il n'aimait pas les enfants et encore moins les chiens. On
lui avait entendu rpter que les chiens aboient faux quand on ne les
bat pas;--et que les enfants sont de petits sans-oreilles qui font leurs
dents quand on fait de la musique.


COMMENT DE TROIS CONNAISSANCES L'ORGANISTE N'EN GARDA QU'UNE.

Il restait  l'organiste trois portes ouvertes.

Il allait chez madame Comantin, une vieille femme qui habitait rue
Saint-Jean et qui avait un vieux perroquet.

Il allait dans le mnage Malu, maison charmante o l'on recevait une
fois par semaine, avec des petits-fours, et o l'on commenait  jouer
au whist. Madame Malu avait un petit garon tonnant pour la musique,
et  qui l'organiste, longuement pri, avait consenti  donner quelques
leons de violon.

--Madame,--dit un jour, sans penser  ce qu'il disait, l'organiste
renvers dans un grand fauteuil chez madame Comantin, l'esprit tout
entier  un vieux motet d'Orlando de Lassus et l'oeil vaguement se
promenant sur le plumage multicolore de l'ara,--Madame, croyez-vous
qu'un perroquet  la broche serait un bon manger?

Ici, madame Comantin appela l'organiste bourreau, et lui signifia
qu'il et  ne plus remettre les pieds chez elle.

A quelques jours de l, le petit Malu ayant, contrairement aux
remontrances de l'organiste, cinq fois ritr une note fausse,
l'organiste, dans une colre  la Lulli, lui cassa son violon sur la
tte. Son moment de vivacit pass, l'organiste regretta son violon. M.
Malu lui dit svrement qu'il en parlerait  M. Mettret,--et le petit
Malu, sur la porte, tira la langue  son ancien matre.

La troisime maison o l'organiste allait, c'tait chez Monseigneur.


D'UN DINER CHEZ L'VQUE, ET DES DISCOURS EXTRAVAGANTS QUE LE TOUCHEUR
D'ORGUES TIENT PAR LES RUES.

--Du beurre d'crevisse, Monseigneur!

--Du beurre d'crevisse! Vous avez dit le mot, monsieur l'organiste.
Plagie est prodigieuse pour les bisques.--Avez-vous remarqu comme le
crustac n'abandonne rien de son got et profite du coulis sans s'y
assimiler?--On dit qu' Paris, on mange les crevisses trs-pices.

--Une hrsie, Monseigneur! En Pologne, on les fait bouillir dans le
lait.

--Dans le lait?...--Au fait, j'oubliais de vous dire que j'ai fait
demander  Paris un orgue expressif.

--Un orgue expressif!--exclama l'organiste comme mordu par une
vipre.--Musique d'enfer! Un orgue expressif dans la... la
cathdrale?--Et l'organiste jeta sa serviette sur son assiette, et se
leva de table.

--Un orgue expressif! disait-il en descendant l'escalier tte nue,--un
orgue expressif!--Monseigneur! monseigneur!  tous les diables votre
orgue expressif! Haendel, entends-tu? l'art mondain dans le sanctuaire,
l'expression terrestre des passions, la sensibilit thtrale! Oh! oh!
Monseigneur, cela est beau et canonique! Tu l'as entendu, matre
Palestrina! Et qu'en diraient les anciens, Landrino, Milleville, John
Bull? Vieux amis rappels l-haut et que je consulte pour ma messe
toutes les nuits, Frescolbaldi, Lebgue, Nivers! Ami, mon vieil ami
Bach... j'ai le front brlant, les mains froides! Oh! les profanes!...
un orgue expressif!

Et il tait dans la rue, et il marchait, et il trottait, tantt le
menton dans son gilet, tantt levant les bras. Quelques fentres
s'ouvraient; une tte passait; un mot partait: Tiens! le toucheur
d'orgues qui n'a pas de chapeau! Quelques chiens aboyaient.

Les massacres du XVIIIe sicle! les Calvire, les Daquin, les Balbatre!
les hrsiarques et les Pompadour, qui ont voulu faire de la musique
pour leur rocaille et leurs chapelles dores! La voix humaine dans
l'orgue, massacres, mais c'est la voix divine! La voix humaine dans
l'orgue! elle doit parler, sans inflexion, sans modulation, sans
caresse!--Du bon Dieu, vous feriez un tnor! Monseigneur, si vous les
laissez faire de l'expression et augmenter et diminuer l'intensit du
son..., Monseigneur, vous faites abdiquer  l'orgue sa mission illimite
dans l'ordre humain des conceptions musicales! Vous me dites: Bonne
nouvelle, un orgue expressif! Et qu'est-ce que je vous demande? De me
laisser mes _moissons d'airain_ comme elles sont, moi!--marier l'orgue
avec le plain-chant: l est l'effort, l est le beau!--Orgue
expressif!--que la foudre l'crase! Gravit, immobilit, universalit,
perptuit, tout cela reu de l'institution ecclsiastique; tranquillit
plane, rompant avec l'motion sensuelle; les mille voix de l'air dans
les mille tuyaux, depuis le trente-deux pieds du bourdon jusqu'au filet
de son se perdant dans l'aigu; la pdale de bombarde qui roule comme un
tonnerre; une masse d'harmonie soutenue et prolonge; tenant l'esprit de
l'homme suspendu et le jetant dans l'infini de l'extase,--c'est
l'orgue!

L'organiste s'chauffait en parlant. Ses gestes s'animaient; et les
quelques braves gens qui le rencontraient passaient de l'autre ct de
la rue, le pensant fou.

L'orgue!... Des ignorants, et l'vque tout le premier! L'orgue!
emblme et symbole du chant ecclsiastique!... L'orgue qui a reu une
destination dans l'ordre religieux! Oui, oui, il porte en lui l'cho de
toutes les harmonies du monde! Il est la synthse harmonique des lois
cosmogoniques!--Je le vois bien! vous voulez qu'il se ravale 
l'imitation des instruments, qu'il prenne, comme vous dites chez vous,
un rayon de vous-mme! et qu'il se fasse matire  votre image! Parce
qu'il ne leur rpond pas comme un gosier de _prima donna_! Et savent-ils
ce que le concile de Mayence a dit l-dessus? _Canticum turpe et
luxuriosum!_--Ils l'accusent de monotonie! Eh! vous avez les rpons
brefs allluiatiques, et les neumes de jubilation! Et la diversit des
claviers, et la prodigieuse varit des jeux et des timbres! Et est-ce
ma faute si vos Milanais ont abandonn le jeu tremblant de la Chvre, la
belle marche des Rois, et pour le premier dimanche de mai le Chant des
oiseaux... La monotonie! les Vandales! Ils parlent de monotonie, 
Sbastien Bach! renvoie-les donc  tes chorals  quatre voix!... Et puis
ce que j'ai trouv, moi, et ce que je puis faire!


O L'ORGANISTE FAIT UNE MOUILLETTE,--ET SE MARIE.

Le lendemain de ce jour unique o l'organiste n'avait pas pli sa
serviette, il alla  l'vch sur les dix heures du matin. Mais il ne
monta pas l'escalier, il entra dans la cour, tourna la buanderie, et
pntra dans la cuisine.

--Plagie, ma fille, vous avez fait hier une bisque dont je me souviens
encore. Non, non, je ne ris pas, vous tes la premire cuisinire du
dpartement.

--Vous tes bien bon, monsieur l'organiste.

--Et je m'y connais.

L'organiste s'assit sur un coin de la table de la cuisine.

--Plagie, vous avez trente-deux ans. Eh! eh! c'est un ge, cela,
trente-deux ans! Vous n'avez jamais song  vous marier? Bah! vous
n'tes pas faite pour coiffer sainte Catherine, ma fille.--Joli bois,
que vous mettez l sur le feu!--Tenez! un petit mnage, par exemple, o
vous feriez tout  votre aise vos petits plats, et puis je mets que vous
auriez entre votre cuisine, votre temps pour les offices, et visiter vos
connaissances..... L, un mariage qui vous ferait une dame d'ici.....
Comme a flambe le petit fagot! a a-t-il envie de brler, ce bois-l!
C'est pour une friture? oui, pour une friture..... Qu'est-ce que vous
avez ici? 300 fr., et quelques pices de trente sous des curs qui
viennent  l'vch..... Au reste, de grands fourneaux  tenir,
beaucoup  plucher, et des grands dners... Les jeunes gens,
voyez-vous, a fait des trous dans les conomies.

Tout en parlant, l'organiste avait pris sur la table un morceau de mie
de pain, et l'avait coup en forme de mouillette. Il le plongea dans la
pole pendant cinq  six secondes, et l'ayant retir dor:--L, vous
pouvez mettre vos perches  prsent, elles seront surprises.--Ma foi! il
ne s'agit pas de trente-six chemins... 1,200 fr. bon an, mal an, a vous
va-t-il? Si a vous va, topez l! nous sommes mari et femme. Donnez
votre compte  monseigneur, et vos bans demain. Eh! ma fille, ce
mariage-l, a vous revient-il?

--Tout de mme, monsieur l'organiste, dit Plagie toute rouge.


NOCE,--ET CE QUE C'TAIT QUE LES SEPT HOMMES BLEUS.

Il fallut que les cloches tintassent pour que l'organiste s'veillt.

Il brossa son chapeau, son carrik, son gilet, sa culotte.

Il secoua ses bas.

Il essuya ses boucles et ses breloques,--et puis il partit.

Pendant ce temps, mademoiselle Plagie se faisait coiffer par un
coiffeur.

Ds le matin, vaguant par les rues de Langres, on avait vu sept grands
garons, tous vtus d'un habit de toile bleue. Les sept grands garons
avaient l'air rjoui, et se donnaient le bras, tous les sept, de faon
qu'ils auraient barr les rues, s'ils avaient voulu.--A la premire
tinte des cloches, ils frappaient chez leur soeur Plagie. Chacun d'eux,
l'un aprs l'autre, vint dposer un gros baiser sur ses grosses joues.
Comme les embrassades finissaient, l'organiste arriva. Il avait mme
dmarche, mme air, mme tenue et mme habit que d'ordinaire. Il salua
ses sept beaux-frres qui lui trent leurs sept chapeaux, aprs quoi il
dit: Allons! et les sept paires de jambes des sept garons de ferme se
mirent  enjamber derrire les grands pieds de leur soeur, et les mollets
maigres de l'organiste:

Heureusement qu'il n'y avait pas loin de chez mademoiselle Plagie 
l'glise; car il sortait un polisson de chaque pav, et quand les
fiancs, suivis des sept hommes bleus, montrent les degrs, ils avaient
dj, derrire eux, un cortge de gouailleurs et moqueurs  mines roses,
 culottes fendues, les plus jeunes et les plus mauvais garnements de la
ville, faisant au couple charivari, de la voix et du geste.

L'organiste ne broncha pas; mais un des gamins tant venu se frotter un
peu trop  sa porte, il faillit lui enlever une oreille. Cela fit un
peu de respect dans la meute et un peu de silence dans les aboiements.

La crmonie faite, l'organiste, qui avait dans sa main osseuse la main
de mademoiselle Plagie, tourna brusquement une petite ruelle qui
longeait l'glise. Les sept habits bleus furent obligs de rompre leur
ordre de bataille et se mirent  marcher un  un. L'organiste, entendant
grincer derrire lui les quatorze cents gros clous de leurs quatorze
souliers, prit sept pices de deux francs toutes neuves dans la poche de
son gilet et dit, en en donnant une  chacun des sept frres: On ne
fait pas la noce chez moi. Voil.--Les sept habits bleus sortirent de
la ruelle, se reprirent le bras et entrrent dans un cabaret sur la
Grand'Place.

Il faisait beau ce jour-l  Langres, et l'on en profitait pour rendre
des visites de digestion. Sur les portes, les visits faisaient les
derniers compliments aux visiteurs. Madame Comantin mme se hasardait 
marcher un peu au soleil, le long du mur du Collge, avec sa servante,
essayant de se rchauffer le dos;--en sorte que toutes les anciennes
connaissances de l'organiste se rgalrent de le voir passer, la
cuisinire de l'vque au bras.

De tout cela, la marie ne s'occupa gure, occupe qu'elle tait  se
mirer en sa robe blanche; et pour le mari, sans doute qu'il ne vit et
n'entendit rien. Et-il eu  la main une princesse de l'illustre maison
de Lorraine, il n'et pas eu le jarret mieux tendu ni le front plus
haut.

--Plagie!--dit l'organiste en montant l'escalier du domicile
conjugal,--vous allez me mettre un tablier et me faire une bisque comme
celle de l'vque.


NUIT DE NOCE,--O L'ORGANISTE INVENTE LE SAC DU _gras_ ET DU _maigre_ ET
FAIT DE LA BONNE MUSIQUE A SON POUSE.

Aprs dner, l'organiste se mit  couper du papier dans la chambre
nuptiale, et  copier dans un livre d'assez malpropre apparence sur un
tas de petits carrs.

Plagie passa la soire  faire tourner dans tous les sens, sur un
champignon, un chapeau qu'elle avait fait venir de Paris.

A onze heures, elle ne trouva rien de mieux que d'embrasser son mari.

Le musicien eut un moment d'impatience, dit assez brusquement: Ma
fille, couchez-vous,--et continua  couvrir ses petits papiers qu'il
mettait,  mesure qu'ils taient crits, dans deux sacs placs devant
lui.

Quand il eut fini, il s'approcha du lit.

Plagie eut un moment de pudeur.

L'organiste s'assit au pied du lit.--Plagie,--dit-il,--vous n'avez
jamais entendu parler de cela _Cantu et Musica sacra, auctore
Ger__bert_. Eh bien! je le traduis, et puis, vous le savez, je fais de
la musique... Je veux vivre trs-doucement,  ma volont....
Rappelez-vous qu'une femme en colre a de trs-vilaines notes dans la
voix, et cela m'agace.... J'ai des choses dans la tte que vous ne
pouvez comprendre, et c'est pourquoi je ne peux pas m'occuper de
fariboles.... Vous prendrez l'habitude de dormir quand je joue du piano,
je vous assure. A la fin, cela vous endormira.... Vous aurez la
bourse.... Vous irez voir vos amies, si cela vous plat, autant et quand
il vous plaira.... Mais je ne veux me qui vive chez moi, entendez-vous?
L'escalier est haut, et je vous prviens que les amies pourraient tomber
en s'en allant.... Ce que c'est que ces deux sacs, je vais vous le dire,
Plagie.... et tous ces petits papiers en mme temps. Je n'aime pas 
manger les mmes plats, mon got se fatigue. Je suis peut-tre gourmand,
et trouver quelque chose pour ma bouche, c'est un supplice. Dans ce sac
que voici, je viens de mettre tous les noms des plats gras que j'aime,
et dans l'autre tous les plats maigres. Selon le jour, vous prendrez
trois petits papiers dans l'un ou dans l'autre, et vous saurez ce qu'il
faudra me faire.... Je vous ai dit ce que j'avais  vous
dire.--Maintenant endormez-vous l-dessus.

Et sans un mot de plus, l'organiste approcha une chaise du piano. Il
prluda; puis, ses mains volrent sur l'instrument, et la chane des
harmonies graves montait du piano au plafond, redescendait du plafond au
piano,--et les doigts de l'organiste rveillaient des accords,  te
croire encore de ce monde, Jean Gabrielli de Venise!

La femme songea un peu;--puis ses ides se noyrent dans le bruit. Elle
s'endormit.

Quand elle se leva le lendemain matin, l'organiste ferma le piano et se
mit au lit.


O ILS FURENT HEUREUX ET N'EURENT PAS D'ENFANTS.

Adonc l'organiste continua, toutes les nuits,  composer sa messe, et
finit de traduire Gerbert.

Plagie porta chapeau.--Elle s'habitua aux musiques nocturnes de son
mari, et Attila aurait pu recommencer  brler la ville de Langres sans
qu'elle et la moindre vellit de s'veiller.

Au bout de quelque temps, elle tira rgulirement la loterie des dners
gras, cinq jours dans un sac, et la loterie des dners maigres, deux
jours dans l'autre.

L'vque ne pardonna pas d'abord  l'organiste ce qu'il appelait une
msalliance.--Mais quand il eut remplac Plagie par Jeanneton, de
chez M. Daguet, l'ancien juge d'instruction, il reconnut que si Plagie
tait inimitable pour la bisque d'crevisses, Jeanneton avait bien son
prix pour le salmis de bcasses; et le jour o il reconnut cela,
Monseigneur commena--dit-on-- en vouloir moins au mari de sa
cuisinire.




                                 MADAME ALCIDE

LE CHOEUR, _se tournant vers Indiana_.

Trois juliennes!--trois matelottes!--trois gigots!--trois fritures!...

MADAME ALCIDE.

Une salade et des fraises, voil! Messieurs; du bordeaux, n'est-ce pas?
a fait du bien  la gorge!

Il est, il est  dix minutes de Paris un cabaret o l'Art et la
Littrature ont leur couvert toujours mis. Il y a des tonnelles; les
fourmis marchent sur la nappe, et les chenilles tombent dans les
assiettes. Cabaret mont de la hutte au pavillon, et de l'le  la
berge! il a chang ses planches contre des murailles blanches, sa
devanture de filets contre les volets verts des vieux romans, son fer
contre du ruolz! Cabaret o sous la droite redoutable de cette femme de
soixante-quatorze ans qui sige au comptoir se taisent  demi,
inapaiss, grondants, les jalousies, les ressentiments, les colres de
son entour et de sa porte! Cabaret o quand la table de famille se
dresse pour les amants, les fils et les filles de la vieille matrone, il
se parle une langue toute neuve et sans clef, langue de forts en gueule,
coule d'argot roule des Halles  la Conciergerie! La nuit, le couteau,
promen par les mains des fils, contient les prtendants de la Pnlope
norme; les filles, la mre les donne pour gages aux cuisiniers! Et dans
cette promiscuit et ce ple-mle de drames, un gnie protecteur, comme
dans une peuplade de _Peaux-rouges_, un idiot, un gros, gras et huileux
garon, la lvre sans ressort et tombante; un idiot que, depuis vingt
ans, les habitus voient apprenant  lire derrire l'allumette promene
sur un mme alphabet par un vieillard en cravate blanche. Le vieillard
au chef grave, le menton mont sur sa cravate toujours blanche, miette
du pain aux poulets et aux lapins qu'il gouverne; puis il vient
s'asseoir,--lui, ce marquis ruin par la vieille!-- ce festin des
Lapithes, dont elle lui fait aumne, indiffrent, muet, sourd! Caverne
o un soir  souper s'est attarde la muse d'Eugne Se!

MADAME ALCIDE.

Ah! bien, vous me l'aviez prdit: Quand il sera arriv celui-l, il
vous crasera avec son carrosse. Vous aviez plus de philosophie du coeur
humain que moi. Je me rappelle que vous m'aviez si bien prdit a! Je
suis reste tout de mme trois ans avec lui...--Ah! la bonne soupe!
C'est un fameux restaurant ici! a me rappelle les deux seuls dners que
j'ai faits avec lui. Figurez-vous, Messieurs,--il faut vous dire qu'il
gagnait douze cents francs par an, c'tait pas le diable, mais enfin...
V'l qu'au bout d'un an, il me mne  la campagne... J'avais une petite
robe trs-gentille, toute neuve, que je m'tais faite avec des doublures
de soie que la mre du Chteau lui envoyait, si par hasard il avait
besoin de se raccommoder.

CHOEUR.

Femme ingnieuse! Nous connaissons ton tapis de Smyrne  franges tisses
avec les paulettes du garde national La Coutelle! Tu t'habilles comme
l'oiseau fait son nid, de grapilles qutes  et l. Nous t'avons
contemple au bal de l'Opra, Alcide, en _Reine de Chypre_; et nul n'a
jamais su dire de quoi tu t'tais fais cette chose composite que tu
appelais ton costume! Va, reprends de la matelotte, et continue 
dvoiler ton coeur!

MADAME ALCIDE.

Ai-je su ce jour-l!... Quelle trotte! Il m'a fait aller de la rue
Frochot au Jardin-des Plantes, et du Jardin-des-Plantes  Belleville, 
pied; et a-t-il rechign aprs ses gueux de trois francs de dner!--En
rentrant, il a mis tout de suite sur son livre de dpenses: _Gaudriole_,
trois francs.

CHOEUR.

_Gaudriole?_--Ah! ah!--Et pourquoi? et pourquoi?

MADAME ALCIDE.

Oui, Messieurs, il m'a dit que tout ce qui n'tait pas des choses
utiles, il portait a au compte: _Gaudriole_.--Il tait rat comme tout,
faut vous dire... il avait un livre de compte... un livre de compte.
C'tait drle... un tas de colonnes, des ranges de colonnes, des
chiffres, c'tait en ordre comme un rgiment. Il me disait que comme a,
a lui faisait voir toutes ses dpenses groupes. Et il mettait tout
dessus; le soir nous n'avions pas d'argent pour sortir; alors nous
jouions; quand je perdais, il mettait sur ses comptes: _Alcide me redoit
un sou de jeu_.--Mais, Messieurs, prenez donc de la matelotte... Vous,
Monsieur...

CHOEUR.

Merci, Madame Alcide; elle est  nous, elle est  vous!

MADAME ALCIDE.

Voyons, l-bas, le _petit chapeau_, vrai, vous ne m'en voudrez pas?...
j'ai une faim de chien... j'ai mang un petit gteau d'un sou en venant,
j'allais tomber; mais voyons, vraiment vous en avez assez?

CHOEUR.

Madame Alcide, vous faites des crmonies!

MADAME ALCIDE.

Moi, Messieurs? Ah bien!... Mais qu'est-ce que je vous racontais... Ah!
vous savez l'histoire de sa robe de chambre... C'est pour vous en
revenir  ses grandeurs, vous allez voir.--Attendez, parce que quand je
raconte, je ne mange pas.

CHOEUR.

Mangez et buvez, Madame Alcide! Buvez et mangez, Madame Alcide!

MADAME ALCIDE.

Le matin, je sortais, et lui donnait un coup au mnage. J'avais
remarqu... V'l un vrai restaurant! C'est meilleur qu' ma table
d'hte!

CHOEUR.

Vous dnez donc toujours  votre table d'hte, Madame Alcide?

MADAME ALCIDE.

Oui, Messieurs; coutez donc, j'ai quatre plats pour vingt sous. Eh
bien! si je faisais ma boubouille chez moi, je prendrais un bifteck, je
suppose, de dix sous; bien..., du bleu  dix... ah! moi j'aime le bon
vin... a me ferait dj... et puis le charbon, le bois, et aller
chercher... est-ce que je sais!

CHOEUR.

Madame Alcide,  votre table d'hte, ce ne sont que voleurs. On joue
aprs dner. Vous vous ferez voler,  Madame Alcide, comme vous ftes
toujours vole tout le long, le long de votre existence.

MADAME ALCIDE.

Non, Messieurs, on ne joue pas aprs dner. Mais ce n'est pas de cela
qu'il s'agit. M. du Chteau se mettait donc toujours  la fentre avec
une robe de chambre grasse, mais grasse... Il tait trs-beau, vous
savez, un brun, des favoris noirs, et moustache _idem_. Je me dis:
C'est bien drle tout de mme qu'il prenne l'air tant que a, et je
vis que c'tait pour une guenon d'Anglaise qui montait tous les jours 
cheval dans la cour, une amazone! Elle le regardait. M. du Chteau
coupait l-dedans. Je suis jalouse, moi. a me trottait dj, cette
Anglaise  caracoles, quand il me dit un matin comme a: Avance-moi une
robe de chambre. Je voudrais avoir une robe de chambre, une robe de
chambre avec une torsade et un gland pour faire un noeud comme a, sur le
ct; et il se pose. Je vois son jeu de loin, je devine de longueur
que Monsieur veut s'adoniser pour cette Franconi! La moutarde me monte,
et je lui dis: Monsieur du Chteau, j'ai vingt-cinq francs dans mon
secrtaire. C'est pour le terme, vous le savez bien; je n'irai pas
m'chigner pour vous donner une autre robe de chambre.--Le beau gigot!
Ah! j'ai faim; je ne fais pas la petite bouche... C'est de la bonne
viande... Moi qui ne connaissais pas ce restaurant-l... Je connais
pourtant assez d'artistes.

CHOEUR.

Mangez du gigot, Madame Alcide, et continuez-nous l'histoire secrte du
nomm du Chteau.

MADAME ALCIDE.

Il me quitte. Nous sommes un an sans nous revoir. J'avais aux pieds des
bottines perces. J'tais rue Larochefoucauld. Au coin de l'picier,
j'entends quelqu'un qui demande la monnaie d'un billet de cinq. C'tait
lui! Ah! je dis, par exemple, tu ne m'chapperas pas. Je vais me planter
devant la boutique. Il m'aperoit du coin de l'oeil. Il me tourne vite le
dos. Je ne bouge pas. Il sort. Je lui dis: Je suis bien heureuse que
vous ayez fait fortune. Vous devriez bien me donner une paire de
bottines. Il me dit: De l'argent, vous voyez bien que je n'en ai pas;
l'picier n'a pas voulu me changer. C'tait vrai. Il me dit encore que
dans le temps je n'ai pas voulu lui avancer une robe de chambre.--a lui
tait rest, cette robe de chambre! et il me donne rendez-vous le
lendemain  huit heures sur les buttes Montmartre.

CHOEUR.

Sur les buttes Montmartre, Madame Alcide?

MADAME ALCIDE.

Il faisait un temps, de la pluie, du vent! Je m'en vais l-haut. Je ne
vois personne, et j'attends de bonne foi. Le lendemain soir je le pince
sur le boulevard. Il y avait une dbcle atroce. J'avais les pieds dans
la neige et la glace. Je lui dis s'il veut me donner ma paire de
botttines. Lui,  bout, il me dit: Eh bien, enfin, combien que a cote
une paire de bottines?--Douze francs, vois, j'ai les pieds dans l'eau.
V'l qui veut me reconduire et monter chez moi. Ah! Messieurs, vous
savez que je ne reois personne... et puis mon propritaire, M. Dumon,
un vieux qui m'a fait la cour, n'entend pas de cette oreille-l. Je dis
 mon du Chteau--je ne voulais pas le vexer, rapport  mes
bottines,--que M. Dumon est graveur du roi, un orlaniste, et qu'il me
flanquera  la porte, s'il sait que j'ai reu un bonapartiste.
L-dessus, du Chteau s'en va, et je n'ai pas eu de bottines.

CHOEUR.

Et ce fut alors, n'est-ce pas, Madame Alcide, que commena votre grande
_panne_, cette _panne_ pendant laquelle vous changetes, blonde que
vous tiez! un gril, une petite pendule dore, et une guitare contre une
queue de cheveux noirs!

MADAME ALCIDE.

Tenez! avec vous, je ne dcesse pas de parler, parce que vous
m'inspirez..., oui, vous me dites un petit mot... et a me fait
repartir. La dernire fois que je vis M. du Chteau, c'tait  l'poque
de nos troubles politiques. Je n'avais plus le sou. Je ne posais plus.
Vous savez que a n'allait pas. Ma foi! j'avais une marine de je ne sais
plus qui, je la dcroche, je la fourre sous mon chle; et je pars
_laver_ a. Dans la rue Montmartre, il y avait des rassemblements;
j'aperois M. du Chteau. Il avait un grand bandeau sur l'oeil.
Heureusement qu'il se prsenta  moi du ct droit qui n'avait pas de
bandeau, sans cela je ne l'aurais pas reconnu. Il tait accompagn de
deux ou trois hommes, des faces de galriens, de ces gens qu'on ne
rencontre que dans les rvolutions. Ils me jetaient, Messieurs, des
regards terribles. Je ne fais ni une ni deux. V'lan! je flanque ma toile
devant le nez de M. du Chteau.--Qu'est-ce que c'est que cela,
Madame?--qu'il fait.--Une marine! Vous allez m'acheter cela. Je n'ai
plus le sou. Je ne fais plus rien.--Je n'achte pas de marine.--Eh
bien,--je lui dis,--menez-moi dner  la campagne.--Non; je n'ai pas le
temps. L'oeuvre marche,--qu'il me dit tout bas, et il tire une pice
blanche qu'il me met dans la main, et file avec ses satellites. Devant
tout le monde, a m'a offusque. Je ne l'ai jamais retrouv depuis ce
temps-l. Un peu de sauce? Oui, je veux bien, vous en avez, vous,
Messieurs? Personne n'en veut plus? Eh bien, j'aime autant prendre le
plat, si a ne vous fait rien.

CHOEUR.

La Renomme aux pieds lgers a chant  mon oreille que vous conntes le
clbre prince douard.

MADAME ALCIDE.

Encore des choses drles, allez. Je le rencontre au bal de l'Opra. Il
cause. Il me demande  venir chez moi. Moi,--une folie, si vous voulez,
Messieurs: je voulais connatre un fils de roi, je lui donne mon
adresse. Il vient le lendemain. Il tait noble comme tout, un
port...--Ma chre,--me dit-il,--ma voiture est en bas; mais je ne puis
vous emmener, vous n'avez pas de toilette,--et il me laisse. a me
monte, cet affront. Ah! je dis, attends, je n'ai pas de toilette, tu vas
voir a. Je prends tout l'argent que j'avais. J'achte des chapeaux, un
jaune, et un petit bonnet avec des roses... trs-gentil. Il
revient.--Madame, o allez-vous?--Je vais sortir, monsieur,--que je
fais--on va m'apporter des chapeaux.--a le pique.--Je serais curieux
de les voir.--On les apporte. Il trouve que a me va, et il me
dit:--Madame, vous allez venir dner avec moi chez Broggi. Nous irons
 pied. Il me fait boire; et puis je voyais que quand il me versait, il
tirait d'une bote en or quelque chose, et mettait un peu de poudre dans
mon verre. Je me sens toute drle. Je lui dis: Je suis malade,
empoisonneur! Il ne se trouble pas. Il me dit: Madame, j'ai voulu vous
prouver. On m'avait dit que vous n'tiez pas une femme comme une autre.
Je vois que vous n'tes pas use par les orgies. a n'empche pas que
je fus malade toute la nuit. Il me soigna comme un pre au milieu des
convulsions..... Nous demeurions ensemble. C'tait l'hiver. Il gelait 
pierre fendre. Il me dit: Madame, vous ne faites donc pas de feu?--Du
feu, Monsieur le prince? non. Quand j'ai froid, je vais me chauffer au
bal. Quand il voit a: Madame, il n'est pas convenable que vous ayez
une garniture de chemine antique. J'ai fait prix avec un brocanteur
pour vous en dbarrasser;--et il met par terre ma pendule d'albtre et
mes vases de fleurs. J'ai vu de trs-beaux flambeaux de bronze  10
francs, rue Saint-Lazare. Vous allez aller les acheter.--J'ai t
acheter les flambeaux. On me les a laisss  9. Pour la pendule, il
mettait  sa place tous les jours un bouquet de violettes. Il me donnait
30 francs par mois. Il logeait chez moi. Un jour il me dit: Voulez-vous
voir, Madame, les dbris de ma fortune? et il me fait voir sur un
papier une foule de diamants. Ce soir-l, il rentra; il avait le gousset
plein de pices d'or et d'argent. Il mit tout a sur la table de nuit,
et, couch, la tte dans sa main, il se mit  regarder longtemps. Et
moi, je pensais pendant ce temps que cet homme contemplait les dbris de
ses richesses; et a me faisait songer tristement, Messieurs. Quand, le
lendemain, il compta son or, et qu'il allait partir, je me dis: Il faut
pourtant que je lui demande quelque chose.--Je l'arrtai  la
porte:--Mon ami, je n'ai plus d'argent.--Lui, il me dit: Et les 50
francs que je vous avais confis?--Vos 50 francs? les voil! Je lui
tends deux factures. Comme il aimait tre couch mollement, ce mois-l,
je lui avais fait la chatterie de faire rebattre les matelas, changer
les taies, et a cote tout a! Il me dit: Madame, puisque vous n'avez
pas su garder cet argent, je vous en aurais donn cinquante autres;
vous ne les aurez pas. Du reste, Madame, je respecte trop une femme qui
est  moi pour lui offrir de l'argent.--Au terme, je lui dis: Il faut
payer le propritaire. Le voil qui me rpond: Madame, je vais en
Normandie, manger du fromage de Brie; respectez mon malheur. Cette
rponse avait le droit de me surprendre.--Quand je pense que ma pauvre
vie a toujours t d'tre bouscule comme a. Toute petite, j'ai eu un
pre, un brave qui n'avait pas froid aux oreilles, un pre dur, mais
dur! a n'a pas encore t pour moi un doux agneau...

INDIANA, _ouvrant la porte_.

Combien de fritures  ces Messieurs?

MADAME ALCIDE.

Oh! pour un, n'est-ce pas, Messieurs? Je suis pleine jusque-l.

INDIANA.

Pour un? Vous tes cinq!--Vous me faites mal, la mre!

CHOEUR.

Pour trois! et sortez, Indiana.--Ah! a, Madame Alcide, est-ce que la
roue de la Fortune n'a pas arrach du Chteau de vos bras pour le
porter au sommet d'une haute position?

MADAME ALCIDE.

Je crois bien. Il est quelque chose comme qui dirait ministre. Ah! il a
fait son beurre! Il est au pinacle. Voil qu'il me revient une histoire
l-dessus. Figurez-vous, je dnais cet hiver au _Grand-Turc_. Beaucoup
de monde tait  regarder un beau domestique, mais trs-bien, qui avait
une livre avec des galons d'or, un bel homme et qui faisait son
important. Je le fixe, et je reconnais cet homme. a l'tonne que je le
regarde comme a. Je lui dis: Connaissez-vous M. du Chteau? Il me
dit: Oui. Je suis le valet de pied de l'empereur son matre. Et en me
toisant il me demande si je le connatrais? Oui, je fais tout haut, et
mme intimement. J'ai t sa matresse pendant trois ans. Cet homme se
lve du coup et me dit: Vous avez t la matresse de M. du
Chteau?--Mme, que je lui dis, que je vous connais bien, et que quand
vous tes venu parler  M. du Chteau de la part de votre matre, et
apporter une lettre rue de Laval, vous vous tes assis  gauche en
entrant, sur une banquette. Voil cet homme qui voit bien que je l'ai
connu, qui m'offre le caf, et qui me dit que je devrais m'adresser  M.
du Chteau pour avoir quelque chose. Il me dit que justement il y a dans
la maison de l'empereur une place vacante de femme de la garde-robe, a
rapporte cinquante sous par jour...

CHOEUR.

Femme de la garde-robe? Expliquez-vous, Madame Alcide.

MADAME ALCIDE.

J'cris une lettre  M. du Chteau, et je vais porter a  l'adresse o
ce domestique m'avait dit demeurer. Il s'tait fait fort de remettre ma
lettre  M. du Chteau lui-mme; moi a m'allait, vous comprenez.--Aprs
cela, je savais bien qu'il fallait tre une dame noble pour cet
emploi-l.....

CHOEUR.

Une noble dame,--vous l'avez dit, Madame Alcide.

MADAME ALCIDE.

Dans ma lettre, je lui rappelais le pass,  ce sans-coeur, et je lui
disais que je me conformerais  toutes ses instructions; oui, enfin que
je ne parlerais jamais de ce qui s'est pass entre nous. Mais vous ne
savez pas ce qui m'arrive le lendemain matin? Une femme qui entre avec
un train de furie chez moi, et qui me dit que j'cris  son mari des
choses!... C'tait la femme de ce domestique! Elle avait dcachet la
lettre pour M. du Chteau. Cette grue-l! elle avait pris ce que je
disais pour son mari!--Ah! je n'ai jamais eu de chance! Justement, dans
ce moment-l, je posais les mains de M. Mol, vous savez, dans le
portrait d'Horace Vernet. J'tais raffale; j'avais envie d'aller
l'attendre  la porte d'Horace, et de lui dire: Monseigneur, c'est moi
qui pose vos mains. Donnez-moi un bureau de papier timbr! Mais je n'ai
pas eu ce front-l. Tenez! je vous parlais tout  l'heure de mon pre...
Eh bien! mon premier amour, a n'a pas encore t tout bonheur... Moi
qui ai toujours eu pour idal un jeune homme noble, bien fait, avec des
ongles roses et un chien de chasse, qui m'embrasserait dans l'le
Saint-Denis!

CHOEUR.

Aux baisers d'argent de Phoeb la blonde, enlacs l'un  l'autre comme la
vigne  l'ormeau, avez-vous vu passer Madame Alcide au bras de son
idal, suivant le sentier qui trempe dans la rivire murmurante?

MADAME ALCIDE.

Oui, Messieurs, 'a t un homme de quarante-cinq ans,--mon premier
amour--qui faisait des pices. Des raisons de famille me forcent  vous
taire son nom. On l'a port en triomphe sur la scne de l'Odon tout de
mme comme Voltaire. Il n'avait pas le sou, avec tous ses triomphes. Ah!
il m'a bien fait aller au spectacle.

CHOEUR.

Femme, tu peux un moment suspendre ta langue, et boire le bain de pied
de ton petit verre. Tes paroles descendent dans les oreilles, comme les
neiges des montagnes descendent dans les plaines. Les pripties de tes
aventures tonnent les mortels pendus  tes lvres. Femme simple, femme
tonnante, tes amours pleins d'pisodes comme les amours d'popes, sont
toujours lis  des amours sans monnaie. Ta btise est grandiose et
cyclopenne, crature ingnue, marie avec le grotesque. L'odysse de
ton existence ahurit, si j'ose m'exprimer ainsi. Alcide, toi qu'un
peintre fameux enroula et enchana dans les tissus de l'Orient, pour
abuser de ta faiblesse; gante de cocasserie, Alcide, toi dont les
formes plantureuses revivront par les toiles ternelles; toi que nous
avons vue porter l'adversit, comme le boeuf porte le soleil, et dont le
_clou_ fatal a souvent reu toutes les toilettes; Cruso du beau sexe,
toi qui te fais des robes de rien,--retourne en tes lointains foyers!
Nous te respectons trop pour te reconduire.

MADAME ALCIDE.

Tout ce que vous me dites l... je ne sais pas... mais ce que je sais,
c'est que vous tes bien gentils: vous payez du bordeaux aux femmes, et
puis avec vous jamais de claques ni de coups de poing au dessert.

(_Exeunt._)




PEYTEL

_Cour d'Assises de l'Ain.--Audience du 30 aot._--M. le Prsident
prononce l'arrt qui condamne _Benot-Sbastien Peytel  la peine de
mort_.--Au moment mme o M. le Prsident vient de prononcer la peine
terrible, on entend une voix du milieu de la foule s'crier: Vivent les
jurs!

Le pourvoi en cassation fut rejet le 10 octobre.

Bourg, mardi 15 octobre 1839.

Le 13, Peytel a appris de M. le cur le rejet de son pourvoi. Cette
affreuse nouvelle ne lui a fait perdre ni son calme ni son nergie. Le
cur tait tellement mu que Peytel s'en aperut et lui dit: Vous tes
agit, Monsieur le cur; pourquoi?... Voyez, moi, je suis calme,
jugez-en. Puis dboutonnant son gilet et sa chemise, il prit une de ses
mains qu'il posa sur son coeur en lui disant: Voyez si mon coeur bat plus
vite que de coutume.

GUI...

Bourg, le 16 octobre 1839.

Croiriez-vous que ce matin, lorsque M. le cur est entr auprs de ce
malheureux, il lui a dit presque souriant: Vous ne devineriez pas,
Monsieur le cur, de quoi j'ai parl hier pendant tout mon dner avec le
concierge?--Non.--De mon excution... Et l-dessus, il est entr avec
son calme ordinaire dans des dtails vraiment inconcevables.

GUI...

Si l'annonce du rejet de son pourvoi avait laiss Peytel calme, la
possibilit de commutation de peine et la perspective du bagne le
trouvaient plus mu et moins prpar; et avant de le dcider  tenter un
recours en grce, son avocat, M. Margerand, et ses amis eurent 
soutenir contre lui des luttes et des combats pendant lesquels cette
lettre s'chappait de sa plume:

Je n'ai pas chang de manire de voir, et n'en changerai pas, _quoi
qu'il advienne_... Dshonor met le comble  mes maux: je doute qu'il
soit au monde un homme qui le sente mieux que moi. Lorsque votre lettre
d'hier m'a t remise, je voulais faire une rponse en quatre mots;
cette rponse sera encore faite de mme sur votre papier. Ici vont se
trouver quelques explications. Hier soir, j'ai lu  la lumire votre
lettre; on a eu pour la premire fois la complaisance de me donner un
morceau de bougie gros comme un canon de plume, long d'un demi-pouce.
Cette lumire m'a suffi pour lire deux fois votre ptre et m'en bien
pntrer. A huit heures la fivre m'a pris. A neuf, j'avais sept
pulsations et demie dans l'espace de temps qui s'coule entre deux coups
frapps  l'horloge de la ville. Le mouvement habituel de mon pouls est
de quatre et demi. C'est donc trois de plus qu' l'ordinaire; cet tat a
dur jusqu' deux heures du matin. Alors j'ai eu un redoublement de
fivre, j'ai eu une espce d'hallucination; j'ai vu autour de moi mon
pre, mes oncles dcds, mes parents vivants. Je me suis lev, j'ai
cherch  comprendre o j'tais, ce que j'tais, et j'ai fini par tomber
sur les cadettes qui pavent mon cachot.

A cinq heures, un fou qui est dans un cachot voisin m'a rveill en
frappant  coups redoubls contre la porte. Je me suis relev, mis au
lit et l'abattement m'a assoupi jusqu' six heures et demie. Alors, j'ai
lu et relu votre lettre, y ai fait un mot de rponse. C'est le seul mot
prcd de points ci-dessus qui a produit cet effet. Car dimanche j'ai
connu le rejet, et je n'ai pas chang de manire de faire ni de dire.
Que m'importe la vie aujourd'hui? La vie du bagne est pour moi
impossible, j'aime mieux la mort. Je serai si je vis encore un fardeau
pour ma famille, pour ceux de mes enfants qui conserveront encore
quelques sentiments pour moi, il vaut mieux que je meure. Qu'importe
quelques jours de plus ou de moins avec le dshonneur? La prolongation
de l'existence devient pesante, quelque nergie que l'homme se sente,
quelque purs que soient ses sentiments, quelque peu mrits que soient
les jugements ports contre lui, quelle que soit enfin la force et la
grandeur de ce qu'il ferait dans la suite. L'homme dshonor ne peut
rien esprer, il a souill son nom, souill la ligne dont il sort, il a
fait une blessure qui non-seulement porte prjudice aux branches, mais
encore attaque la souche de sa gnalogie. Un bon horticulteur tranche
au vif une branche pareille; quelques annes aprs, la cicatrisation
s'opre, et l'arbre n'est nullement endommag. Mais si la branche vicie
reste sur l'arbre tout priclitera. Il vaut mieux la couper. Qu'on me
tranche donc la tte.

Un peu plus tard, Peytel se dcida. Tous les efforts de ce qui lui
restait d'amis se tournrent vers la clmence royale. On savait que le
roi mettait comme une religion  dire _oui_ ou _non_, quand il
s'agissait de la tte d'un homme, et qu'il compulsait lui-mme, et avec
grand soin, le dossier des condamns.

Ce qui avait mu le plus vivement la cour, c'tait ce double homicide,
et la mort de cette jeune femme bientt mre. Une familire des
Tuileries, madame d'Abrants, crivait: On a parl surtout de la
position de madame Peytel, et ce qui exaspre le plus, c'est une femme
grosse tue en deux personnes.--Toutes les dmarches faites 
Saint-Cloud, par la soeur du condamn, Madame Carraud, conduite par
madame d'Abrants, pour parvenir jusqu'au roi, furent inutiles. Le roi
fit rpondre par M. d'Houdetot, son premier aide de camp, qu'il prenait
en considration la position de cette pauvre soeur, mais qu'il ne pouvait
pas la voir. A une seconde tentative, le roi trouva encore une excuse
dont il chargea le gnral Delort: On ne peut plus poliment rpondre
_non_, dit madame d'Abrants. Le premier mot du gnral avait t: Les
lettres de Balzac l'ont perdu dans l'opinion. Ces lettres remarquables,
cette dfense discrte qui tait presque toute dans ce qu'elle ne disait
pas, cette plaidoirie qui laissait dduire au lecteur les consquences
vraisemblables du caractre _bilieux-sanguin_ de Peytel, dans une
circonstance habilement probabilise, avaient indign le roi.
Avant-hier, crivait madame d'Abrants,--le roi a parl de Peytel avec
amertume, et l'a appel un monstre pour avoir permis qu'on calomnit
ainsi une femme morte, et il a ajout: Cela seul prouve le crime. La
reine, en sa clmence de femme, touche d'abord par la situation du
malheureux, lui avait retir bientt aprs sa piti. Je lis ceci dans
une des lettres de madame d'Abrants, qui s'employait avec dvouement 
mieux disposer la cour pour le condamn, On a beaucoup jas de ma
visite  Saint-Cloud. Le roi a dit: Cette pauvre madame d'Abrants se
donne l bien du mal pour une bien mauvaise cause. La reine a dit dans
le mme sens; et madame d'Abrants ajoutait: Il vous est impossible de
comprendre ce qu'on a d'opinion arrte  l'gard de Peytel au chteau.
Je ne m'explique une animosit si positive que par une chose: les
lettres de Balzac ont paru dans le _Sicle_; le _Sicle_ est un journal
de l'opposition. Cela a peut-tre contribu  cette haine; et plus
loin: Le roi a fait crire  Bourg,  Belley; on a rpondu que, s'il
faisait grce, il y aurait du bruit... La haine de la cour est tout 
fait nouvelle pour ces sortes d'affaires. On dirait qu'on punit en lui
un autre Alibaud. Cette dernire phrase est curieuse. Le roi croyait
Peytel coupable: il se refusait  lui faire grce, et les esprits les
plus justes et les plus calmes avaient je ne sais quel entranement 
lui prter un ressentiment contre le condamn, et  mettre sur le compte
d'une vengeance politique, ce qui tait pour le roi une affaire de
justice. C'est que Peytel avait, lui aussi, donn son coup d'pingle
dans cette guerre charivarique que l'opposition avait commence contre
Louis-Philippe  peine assis sur le trne. Au temps o, actif et
remueur, Peytel s'tait essay  tre homme de lettres, au temps o il
esprait, comme disait, devenir _contemporain_, au temps o germait dj
en lui le dsir d'un nom, dsir immense, insens, dlirant, qui le fit
aller  l'chafaud presque consol en songeant  la clbrit des causes
clbres, Peytel, las du journalisme et des petites batailles de la
petite presse, avait frapp  la porte de la Muse du vigneron de la
Chavonnire. Il avait fait--d'autres disent il avait fait faire par L.
D., un homme d'esprit,--_la Physiologie de la Poire_. C'tait l'poque
de vogue et de premier succs de cette plaisanterie Philiponienne.
L'allgorie eut tout le succs qu'elle pouvait esprer; et les allusions
sur _le calice  cinq divisions ouvertes comme qui dirait cinq
ministres_, les plaisanteries plus ou moins spirituelles sur les poires
de _Sainte-Lsine_, _d'pargne_, _de Martin-Sec_, furent trouves
dlicates autant que rcratives par tous les boudeurs de la royaut
nouvelle.

Quoi qu'il en soit des dispositions vraies ou supposes de la cour,
quelques jours aprs le rejet du pourvoi, M. Teste, alors ministre de la
justice, remit au roi, en conseil des ministres, un mmoire en faveur de
Peytel.

Ce long mmoire dbutait par une peinture du caractre de Peytel,
appuye de traits vifs et intimes. Puis Gavarni disait le mauvais
vouloir de cette petite ville o Peytel avait fait l'inimiti autour de
lui par des chansons, des couplets, deux rimes souvent ou un mot. Il
s'tendait sur toutes ces rancunes un peu envieuses de province, runies
en faisceau, et formant une opinion locale ennemie de l'homme. Il
joignait  son dire les lettres sur lesquelles avait travaill M. de
Balzac, celle par exemple qui retraait la visite au domicile du
prvenu: ... Ce fut un moment bien curieux pour un observateur que
l'entre de ces messieurs dans les appartements de Peytel, ce riche
tranger, ce notaire inconnu qui tait tomb un beau jour dans cette
bonne petite ville de Belley avec sa rputation de fortune d'autant plus
colossale, qu'on ne le connaissait en aucune faon. Arrivs dans le
salon o quelques peintures, quelques dessins modernes assez richement
encadrs dans de beaux cadres d'or, se trouvaient distribus avec got
sur une tapisserie rouge qui sans tre neuve avait encore de la
fracheur, ce fut une extase gnrale sur le luxe de l'ameublement; M.
*** surtout ne pouvait s'empcher d'admirer, et  chaque pas qu'il
faisait on l'entendait s'exclamer: C'est un mobilier de 40,000 livres
de rente!--Puis aprs ces prolgomnes, venant au fait mme, Gavarni
rvlait une confession faite  lui seul par le condamn: Le 21 aot,
Peytel m'crivait: Le 30 ou le 31, on me trouvera probablement libre;
et si vous venez, nous partirons ensemble pour je ne sais o. Le 31,
j'tais  Bourg au petit jour. Peytel avait t condamn  mort 
minuit. Je le vis  onze heures. Il me parla peu. Nous avions l deux
tmoins, un de ses avocats et le gelier: Mon ami, me dit-il, je vais
mourir, et..... En sortant, M. Gui... me fit remarquer cette rticence
de Peytel. Si je n'avais pas t l, il se serait ouvert  vous.--De
retour  Paris, M. de Balzac me parla du dsir qu'il avait de publier
quelques observations  propos du procs de Bourg. Muni d'une permission
de visiter le condamn, nous partmes de compagnie. A Bourg, je pntrai
seul et le premier auprs de lui; et, le regardant en face, je provoquai
brusquement sa confiance par quelques paroles nettes et pressantes.
Peytel fut d'abord tourdi, branl. Il regarda le gelier qui s'tait
mis prs de nous; et il me demanda en latin si je voulais parler cette
langue. Je lui dis de parler franais et de parler bas. Il me passa un
bras autour du cou, et, collant sa bouche  mon oreille, il me dit.....
Cette confession tait-elle la vrit tait-elle un nouveau mensonge?[7]

     [Note 7: Au reste, que cette confession soit la vrit
     ou soit un mensonge, la justice et le jury ont jug en toute
     conscience. Peytel, au cas o cette confession serait la
     vrit, se serait dfendu sur un mensonge d'un bout  l'autre
     des dbats.--Nous ne sommes en cette notice qu'diteurs de
     pices inconnues. Nous nous dclarons insolidaires de toutes
     rcriminations et insinuations contenues dans la lettre qu'on
     va lire.]

A ce mmoire soumis au roi tait jointe avec cette suscription: _Dernier
billet du pauvre condamn pour le roi, le roi seul_, une lettre de
Peytel, jete sans doute par-dessus les murs de la prison, et qui tait
parvenue  Gavarni par la petite poste. Sur l'enveloppe on lisait ceci:

_Ne trompez pas un pauvre malheureux qui s'est confi  vous, qui n'a
que vous pour lui tre utile, et puisque vous avez rompu la premire
enveloppe de ce billet, arrtez-vous; vous violeriez un secret important
en allant au del; recouvrez ce billet d'une autre enveloppe, et
adressez  Gavarni, rue Fontaine-Saint-Georges,  Paris._

La lettre qui suivait, trange, un peu folle et rabcheuse en ses
commencements, poignante  la fin, crite d'une petite criture fine,
serre, rgulire, et sans tremblement; cette lettre o le malheureux,
riant un instant, faisait allusion  sa pauvre _Physiologie de la
Poire_, Gavarni la crut bonne pour l'attendrissement; et de cette
allusion mme, il espra une impartialit plus bien-veillante du roi.
Voici cette lettre:


COMMENCEMENT.

Employer des moyens autres que ceux employs jusqu' ce jour est une
chose maladroite et imprudente.--Maladroite parce qu'on sanctionne ainsi
toutes les erreurs des juges-instructeurs, des magistrats du parquet, et
celles des mdecins. Or, celles de ces derniers sont _positives en fait
 sa connaissance  lui. Il peut_ donc bien en juger.--Les erreurs des
juges ressortent  chaque page de l'instruction. Il ne s'agit que de
lire _sa_ correspondance avec les magistrats.--En suivant la procdure
depuis le premier jour jusqu'au dernier, la loi  la main, on verra
partout que la loi a t vite quand elle _lui_ tait avantageuse,
qu'on s'est servi contre _lui_ de tous les petits moyens de procdure;
ainsi on _lui_ a signifi la liste des tmoins la veille des dbats,
dans ces tmoins on avait substitu Jaudet, ouvrier,  Jaudet,
matre-ouvrier. Ce dernier seul avait t interrog dans
l'instruction.--On avait refus d'crire quelque chose qu'il avait
dpos en _sa_ faveur, on a assign son frre. Lui n'a vu cela qu'aux
dbats. On a refus de vous laisser voir le dossier au greffe, tantt
sous un prtexte, tantt sous un autre, et nous n'avions pas copie de
tout le dossier.--Ainsi donc changer de systme serait maladroit; car on
perdrait ainsi tous les avantages qu'on peut avoir sur la procdure et
sur les mdecins.--Ce serait imprudent parce qu'on irait du connu 
l'inconnu: ainsi on dirait: Vous avez menti au pass, vous mentez
aujourd'hui, _tout ce que la dfense a avanc est vrai_. Il faut donc
persister et dire simplement, pour prouver combien la dfense a t
gnreuse. Il ne s'agit que de connatre telle lettre, telle dposition,
tels faits, dont on pourrait tirer telles consquences.--Par ce moyen on
prouverait de la gnrosit au pass, on en ferait souponner au
prsent.--On se ferait craindre par ceux qui ont intrt  voir mort un
pauvre malheureux,--en leur faisant savoir que mort, rien ne sera
pargn pour rhabiliter sa mmoire, et que vivant,--_banni_ ou
_dport_,--on pourra se taire, on obtiendra leur appui par-dessous
main, tandis qu'ils sont trs-hostiles..... On peut leur faire savoir
que l'on a des pices qui pourraient faire penser _telle chose_; que ces
pices manent d'eux, sans qu'ils sachent en quoi elles consistent,
qu'elles ne sont pas niables par eux: ils craindront;--il faut bien se
garder de dire que _la chose soit_, mais qu'il est possible,
_trs-possible d'y faire croire_: on les aura alors pour soi.--Avec le
caractre de _gnrosit_ qu'on veut bien supposer au pauvre malheureux,
il faut admettre les consquences: ainsi, dans un premier moment, il
aurait ananti tout ce qui pouvait prouver ce qu'il voulait _et veut
encore nier_.--Si quelques pices existent encore, c'est qu'elles ont
t oublies dans la prcipitation, et que trois autres lettres... n'ont
t trouves qu'aprs l'hostilit connue des...--Le malheureux peut
n'avoir jamais pens qu'il aurait soif  l'avenir et consquemment
n'avoir gard _aucune poire_, les avoir au contraire fait
disparatre,--et aujourd'hui il ne faudrait pas lui faire perdre, pour
_conserver ses jours_, ce qu'il a de beau, de bien, dans ses actions,
et on le laisserait perdre s'il avanait _une chose_ pareille, qu'il ne
pourrait peut-tre plus prouver aujourd'hui, mais qu'il peut
parfaitement laisser supposer.--_D'aprs ce que le malheureux sent
personnellement_, il suppose tout ce que fait son bon frre G... Il l'en
remercie on ne peut plus.

Il le prie de lui faire parvenir de l'opium en quantit suffisante pour
produire _effet complet dans une heure et demi_ (sic) _au plus_; il n'en
fera usage que lorsque _tout espoir sera perdu_. Lorsqu'on viendra lui
mettre la camisole de force, ce qui aura lieu seulement _deux heures
avant_, attendu qu'il ne _sera prvenu que deux heures avant_.--Pour lui
faire tenir cet opium ou _toute autre matire produisant le mme effet_,
il faut lui envoyer de suite _une Bible_ (_il n'en a pas_); cette
_Bible_ sera relie  la Bradel; le carton de la couverture sera
entaill dans divers endroits, recouvert d'un carton mince pour empcher
de sentir les cavits, et ces cavits seront remplies de la matire, qui
devra tre solide et non liquide, comme on le voit. Ceci est press, car
il a encore la possibilit de recevoir quelque chose comme une Bible,
mais rien autre, et il peut arriver qu'on lui retire cette
possibilit.--Pour ne compromettre personne, il laissera un crit
portant ces mots: tant  la prison de Belley, je me suis fait apporter
une bote de pharmacie; j'ai pris dedans ce qui m'a servi et je l'ai
toujours port sur moi; cela tait cach sous la baudruche qui semblait
retenir un taffetas sur des cors que j'ai aux pieds, et par ce moyen on
ne l'a pas vu.--Et, en effet, le malheureux a aux pieds du taffetas
retenu par la baudruche. La couverture et le livre seront brles
(_sic_), attendu qu'on lui fait du feu _une fois_ par jour pendant deux
heures.--_Il promet de n'en faire usage qu'au dernier moment. Ce sera un
vrai service  lui rendre, car il ne servira pas de spectacle  tout un
pays et quel spectacle!_...--Dj il a demand de l'opium  G...; il
croyait que ce dernier lui en avait promis; il le croit encore, et le
prie d'envoyer vite.

Il devra y avoir dans la mme couverture un papier explicatif de la
nature de la matire et du temps ncessaire pour produire effet complet,
et de la quantit  prendre en plus ou en moins _pour arriver au but
plutt_ (_sic_) si cela devait (_sic_) ncessaire.--On peut envoyer le
livre  M..... ou  M.....,  Bourg, qui le feront parvenir. M.......
vaudrait mieux.--On peut se dispenser d'inscrire le nom de _l'envoyant_
sur le registre des messageries. Le premier nom venu fera tout aussi
bien. On aura seulement soin d'indiquer que ce livre est pour le
malheureux (il ne veut plus crire son nom).--Il prie avec instance,
supplie  genoux G...... de lui faire parvenir ce livre ainsi rang dans
la huitaine au plus tard, autrement il fera du vert-de-gris avec deux
boutons en cuivre qui sont  son pantalon.--Il le rpte, _il ne fera
usage de l'objet envoy qu'au dernier moment_, il le promet.--Aprs
l'avoir aval il se confessera et partira.

Il n'y eut pas dcision sur le recours en grce au conseil des
ministres. Le soir Gavarni reut des mains de M. Teste la lettre de
Peytel, et nous lisons sur l'enveloppe, recachete du cachet du roi, ces
mots de la main du roi: _Fidlement recachete_. L. P.

Le roi,--crit madame d'Abrants  ce moment,--a t proccup
quarante-huit heures au point de n'en pas manger ni dormir. Il est
demeur persuad que Peytel avait tu sa femme par prmditation.

Le 21, Gavarni apprit que le roi avait rejet le recours en grce.
Chaque jour il ouvrait le journal avec une curiosit anxieuse, cherchant
la nouvelle de l'excution. Sept jours,--sept jours!--s'coulrent sans
nouvelle. Enfin le 30 octobre, les journaux de Paris annoncrent
l'excution capitale. La tte de Peytel tait tombe sur la place de
Bourg le 28. Contrairement  tout prcdent judiciaire, huit jours
s'taient couls entre le rejet du recours en grce et l'excution.
Louis-Philippe, en sa misricorde, avait-il voulu laisser au condamn le
temps de mourir,  l'ami le temps de l'y aider?


FIN.




TABLE

        L'ornemaniste.
        Victor Chevassie.
        Buisson.
        Nicholson.
        Une premire amoureuse.
        Calino.
        Ourliac.
        Benedict.
        La revendeuse de Mcon.
        Hippolyte.
        Le passeur de Maguelonne.
        Peters.
        Le pre Thibaut.
        Un visionnaire.
        Un comdien nomade.
        L'ex-maire de Rumilly.
        Marius Claveton.
        Louis Roguet.
        Un aqua-fortiste.
        L'organiste de Langres.
        Madame Alcide.
        Peytel.


FIN DE LA TABLE.

______________________________________________________________
Paris.--Imp. E. CATIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins, 6.




[Fin de Quelques cratures de ce temps, par Edmond et Jules de Goncourt]
