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Titre: Voyage  Terre-Neuve
Auteur: Gobineau, Arthur de (1816-1882)
Date de la premire publication: 1861
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique:
   Paris: L. Hachette, 1861 (premire dition)
   [Bibliothque des chemins de fer]
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   22 mars 2010
Date de la dernire mise  jour: 22 mars 2010
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 506

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BIBLIOTHQUE DES CHEMINS DE FER




VOYAGE
A
TERRE-NEUVE

PAR

LE COMTE A. DE GOBINEAU
Premier Secrtaire d'ambassade


PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, N 14

1861



VOYAGE
A
TERRE-NEUVE




       PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
       Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21




CHAPITRE I.

La traverse.


Les anciens personnifiaient tout: vices, vertus, actions, penses,
fleuves et montagnes. Aucune ide ne se trouvait sans un corps  sa
porte que, bon gr mal gr, le got d'alors lui faisait revtir.
C'tait une population fantastique en promenade perptuelle  travers
les imaginations humaines. Si l'on voulait aujourd'hui se conformer 
cette mode qui n'est ni pire qu'une autre ni plus draisonnable, on
pourrait dire que rien ne s'y prte mieux que l'ide des diffrentes
rgions de la terre. Par exemple, l'Indoustan, fastueux dans sa
vgtation, opulent dans ses difices, merveilleux dans son ciel,
majestueux dans ses fleuves, mais amolli par tant de magnificences, et
ayant  peine la force de les porter, se reprsente aisment  la
pense, sous l'aspect du jeune Bacchus indien,  la chevelure noire,
boucle et parfume, surcharge de pampres, voilant son corps effmin
sous une peau de panthre, soutenant, plutt qu'il ne l'agite, son
thyrse d'or; succombant, ploy sous une ivresse endormie.

L'gypte sera bien rendue par le sphinx accroupi au bord du Nil avec son
beau visage de femme, ses yeux  fleur de tte qui interrogent, sa
bouche muette et voluptueuse, son air svre; on verra la fconde
Germanie, exprime par une belle et forte matrone aux riches couleurs, 
la chevelure blonde, aux yeux bleus,  l'air rsolu et confiant, et en
poursuivant toujours cette fiction, on ne pourra y ramener les rgions
borales de l'Amrique que sous les apparences d'un enfant faible,
maigre, pauvre, un peu triste, aux yeux inquiets, sans grande beaut,
mais au moins avec le charme de son ge.

Seulement, ce n'est que de la nature physique qu'il est question ici;
car bien que les Europens d'Amrique aient la prtention d'tre devenus
des peuples nouveaux par le seul fait d'une habitation de quelques jours
 bord des paquebots qui les ont emports loin de leur ancienne patrie,
il y aurait beaucoup  dire sur ce prtendu rajeunissement. Quant  la
nature matrielle, quant au sol indigne, c'est bien par cet air
d'enfance qu'il frappe d'abord l'esprit.

Tous ces pays semblent vraiment tre ns d'hier. La brume du chaos les
environne encore. Le soleil ne se doute pas qu'une rgion ait surgi du
sein des eaux, car il ne regarde pas de ce ct. La pluie tombe sans
prendre souci de cette matire qui n'est pas encore de la terre, qui 
peine est devenue de la tourbe; hier, c'tait un marais, avant-hier, un
ocan. On s'attend presque  voir sortir des touffes d'herbes rpandues
 et l au bord des sables humides quelques-uns de ces animaux
gologiques qui, en bonne foi, y devraient exister.

Il est vrai que cette jeunesse ne remonte pas aux premiers ges de la
plante. Dans les entrailles de ces terrains, le temps a laiss les
archives d'un long pass. On y retrouve grav sur la pierre les annales
compltes d'un rgne de fougres, d'animaux des tropiques, de poissons
disparus. On y apprend, comme ailleurs, par les documents authentiques
que la nature seule a su crire et conserver, qu' telle heure inconnue
de tel jour ignor de l'anne enfouie sous un amas de sicles perdus,
une pluie d'orage est tombe par grosses gouttes sur un rivage situ on
ne sait o, car Dieu seul connat le chemin que ce fragment, trouv par
les mineurs  quelques cents pieds sous terre, a pu faire pour venir se
ranger l! Sur cette plage,  mesure que la pluie tombait, la vague
montait en tendant du sable fin et conservait les stigmates des gouttes
d'eau, et avec elles, la rude et brusque empreinte d'un pas de bte
sauvage qui nous rvle que la vie organique a respir l  la mme
heure o tombait la pluie. Ainsi toute cette nature si jeune repose sur
un fond aussi vieux que celui des autres rgions; mais, cependant, il
est bien manifeste que la dernire transformation ne date pas de loin,
et que si l'on n'a pas sous les yeux un monde naissant de toutes pices,
au moins on peut se laisser aller, sans grande chance d'erreur, 
reconnatre une nouvelle forme rcemment essaye,  peine bauche, et
qui ne sera  sa maturit qu'aprs des sicles  venir.

Encore une fois, ce n'est pas beau, et les pages qui vont suivre
n'auront pas les ressources de bien brillantes descriptions. Mais,
est-ce laid? Est-il rien de laid dans la nature? Tout y a un sens,
partant une beaut.

_Le Gassendi_, aviso  vapeur de guerre tait en rade de Brest vers la
fin d'avril de l'anne dernire et allait partir pour se diriger vers
les rgions dont l'ide gnrale vient d'tre esquisse.  parler
d'aprs l'avis des gens du mtier, _le Gassendi_ n'est pas ce qui peut
s'appeler un beau navire. Il est trs-vieux, construit d'aprs un
systme dmod, encadr dans deux gros tambours contenant des roues
normes, fort mprises des adeptes de l'hlice, et il ne jouit pas
d'une haute rputation sous le rapport de la marche. Au point de vue
militaire, il n'est pas trs-respectable, ne possdant que six canons,
et, par consquent, son encolure est plus pacifique qu'il ne
conviendrait  son tat et que les officiers chargs de le conduire ne
le souhaiteraient. Il a plutt l'air d'un honnte bourgeois allant
paisiblement vaquer  ses affaires que d'un fringant soldat agitant les
couleurs de sa nation. Sans prvention, on ne saurait certainement
mconnatre, en le voyant, la physionomie la plus dbonnaire du monde,
et c'est un btiment qui, on est en droit de le penser, est incapable de
faire le moindre mal  personne. Mais, maintenant que tout ce qui peut
tre allgu contre lui vient d'tre articul, il ne reste plus qu' en
dire aussi tout le bien qu'il mrite.

Le nom qu'il porte, pour commencer par le commencement, est, de l'avis
de beaucoup de gens, une nigme. Les rudits prfrant toujours, suivant
leur usage, les explications les plus compliques, ont prt  la marine
franaise le pieux dsir d'honorer la mmoire du philosophe Gassendi, le
matre de Molire, auquel personne ne songeait plus gure de nos temps;
 tort, sans doute, mais le mal tait fait et si bien fait que, n'en
dplaise  ces abstracteurs de quintessence, leur explication ne vaut
rien. S'ils avaient pris le soin de se faire conduire en canot sous
l'avant du navire et d'y passer quelques heures en mditation,
contemplant face  face le buste du gnie familier donn au btiment,
ils auraient remarqu que ce buste ne porte point une extravagante
perruque  la Louis XIV, mais bien cette sage chevelure frisottante en
usage vers 1800. Ils auraient observ une cravate rgulirement arrange
d'aprs les svres principes de Brummel, et forts de ces remarques, ils
se seraient rejets sur les almanachs spciaux du commencement du
sicle, et auraient trouv enfin dans cette poussire le nom glorieux
d'un savant quelconque dont la renomme a d'ailleurs t rejoindre celle
de l'ancien Gassendi, sous le poids d'une ngligence bien condamnable.
Mais, tandis que les critiques discutent le problme, rsolus  ne pas
cder un pouce de leur opinion, les matelots tranchent la difficult par
une argumentation qui ne laisse pas que d'tre serre: Est-ce l un
bateau  vapeur? disent-ils. Oui, certainement. Qu'y a-t-il de plus
remarquable dans un tel navire, c'est assurment sa force de propulsion?
Donc vous parlez mal en disant _le Gassendi_; c'est le _Quatre cent dix_
qu'il faut dire.

 la vrit, la force susdite n'est que de 160, mais on n'arrivera
jamais  rien de sr si l'on y regarde d'aussi prs. Quoi qu'il en soit
du nom et en gardant l'orthographe la plus admise, _le Gassendi_ reprend
tous ses avantages, lorsqu'on le considre au point de vue du sjour
qu'on y doit faire. Son arrire est bien dgag. On peut s'y promener
aussi  l'aise et aussi au large que sur un vaisseau. Sa dunette, vaste
et commode, offre deux jolis rduits et un salon trs-gai. En bas, les
appartements du commandant, les chambres des officiers, entourant un
carr ou salon commun, sont aussi habilement appropris  l'usage de
leurs habitants qu'il a t possible de le faire, et on y vit
confortablement.

Au milieu du navire, on a plac les cuisines;  droite, celle du
commandant,  gauche, celle de l'tat-major, puis celles de l'quipage,
et ensuite se prsente l'avant, place publique des marins et le faux
pont o l'on couche.  tous les points de vue civils et purement
humains, indpendants du point d'honneur, _le Gassendi_ est donc un
aimable bateau.  Dieu ne plaise, que ceux qui ont habit sa dunette,
qui y ont pass tant de bonnes soires, qui y ont caus, discut, ri et
jou aux dames, voire aux checs, en mdisent jamais! Du moins pour les
temps o on tait au mouillage, ou bien pour les jours de traverse o
l'on avait belle mer et beau temps, car pour les autres.... mais, aprs
tout, en quoi tait-ce la faute du _Gassendi_? Et d'ailleurs, _le
Gassendi_ est respectable par le mauvais temps comme par le beau soleil.
Ce n'est pas assurment un de ces coureurs effarouchs comme _l'Ariel_,
par exemple, qui, dans sa course indiscrte et chevele, rend des
points aux marsouins, et file sans se soucier de tenir son quipage sous
l'eau jusque par-dessus la tte,  chacun de ses lans! _Le Gassendi_ va
lentement, sagement, mais va toujours. Ni la mer, ni le vent ne lui font
peur, et il sait prendre les moments difficiles comme un brave garon
qui n'a peut-tre pas de forfanterie, mais qui ne manque pas
d'infiniment de tenue.

_Le Gassendi_, tel qu'il vient d'tre dcrit, portait le guidon de M. le
marquis de Montaignac de Chauvance, capitaine de vaisseau, nomm
rcemment au commandement en chef de la station navale de Terre-Neuve.
Cet officier suprieur exerait l le premier emploi de son grade depuis
que devant Kinburn il avait command, comme capitaine de frgate, la
batterie flottante _la Dvastation_, et pris  la conqute de la place
une part si grande. Il tait cette fois charg de fonctions bien
diffrentes et toutes pacifiques; il devait protger nos pcheurs de
Terre-Neuve et en quelque sorte:

       Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis.

A la veille du jour o l'on allait lever l'ancre, par une belle nuit,
une aurore borale se montra dans le ciel. Ce n'est pas une apparition
trs-commune sur les ctes de France, et pour un esprit rflchi, il y
avait bien lieu de mditer sur ce qui pouvait tre un prsage; car
Terre-Neuve est une terre classique pour ce genre de phnomne. Que
devait annoncer le mtore? tait-ce une bienvenue? tait-ce une menace?
Comme les devins trusques n'habitent plus Brest, il fallut partir dans
l'incertitude.

La sortie du goulet fut la plus jolie chose du monde. Les rives
dfilaient rapidement derrire le navire. Il faisait assez froid, mais
beau. Le ciel tait bleu dans l'ouest et le vent ce que l'on pouvait
souhaiter. Aprs quelques heures, le pilote descendit de la passerelle,
sauta dans son bateau, _le Gassendi_ fut livr  lui-mme;
graduellement, rocher par rocher, ligne par ligne, la terre s'effaa,
les derniers oiseaux disparurent et le btiment se trouva seul, en
tte--tte avec la mer.

Les gens qui ne se sont jamais embarqus, apprendront avec intrt, et
les profanes qui se sont aventurs sur l'humide lment, se rappelleront
sans doute que ce n'est pas le jour du dpart qui est caractristique,
mais le lendemain. Pendant les premires heures tout dpayse, tout
tonne, et pourvu que, maritimement parlant, on ne soit pas trop mal
dou par la nature, tout est distraction et amusement. Le nombre des
flots, les rivages qui s'loignent, la moindre manoeuvre, un
commandement, un homme qui passe, tout occupe l'esprit. Mais quand une
nuit a pass sur ces menues surprises, elles sont mousses et il faut
d'ailleurs, commencer  vivre d'une faon plus positive. On se rveille,
au milieu d'oscillations qui ont dj assez dur pour avoir us leur
premier charme. On commence  se faire une exprience des diverses
impulsions du roulis et du tangage, et on se demande comment on va
arranger sa vie.

La mditation navale a cela de particulier, qu'elle n'a pas pour
auxiliaire ce repos complet que, sur le terrain solide, les philosophes
de toutes les coles s'accordent  louer comme le plus utile auxiliaire
de la rflexion. En supposant que l'on soit capable de concevoir les
plus sublimes penses touchant les plus hautes questions, il faut que
ces fantmes illustres prennent leur parti de se manifester dans un
cerveau ballott dans tous les sens, et livr  une agitation qui ne
s'arrtera qu'avec le navire, non pas dans une heure, non pas demain,
mais  la fin de la traverse.

Avec ce mouvement perptuel concourt un tapage non moins constant et de
nature double. Ce sont les bruits du bord, les cordages qui sifflent, la
vapeur qui gronde, la trpidation continuelle de cet amas de planches
secou par les feux qu'il enserre dans ses flancs. Ce sont de temps en
temps les exercices de danse d'un norme canon que l'on vient de
dcharger pour un signal, et qui en tmoigne sa satisfaction par des
essais de haute voltige. C'est enfin cet horrible trmoussement qui,
chaque jour,  l'aube, clate dans tous les coins du navire, sous
prtexte de propret. Alors les cordes tombent par paquets en branlant
les planchers, les seaux d'eau succdent aux seaux d'eau lancs par cent
bras vigoureux; des cascades ruissellent de toutes parts avec un bruit
pouvantable. Tous les tritons du lieu, jambes et bras nus, cheveux au
vent, semblent autant de diables marins occups  changer la position
rgulire des choses et  mettre la mer dans le bateau au lieu d'avoir
le bateau dans la mer. Ce sont des moments qu'il faut savoir passer, et
il est juste d'ajouter que le calme, en tant qu'il dpend des hommes,
rgne profond en dehors de ces moments de crise. Ce n'est pourtant qu'un
calme comparatif et tout ce qui chappe  l'action de la discipline
ddaigne de le conserver.

Les cloisons du navire se livrent  un perptuel gmissement. Ces
malheureuses planches pourraient tre prises, chacune en leur
particulier, pour autant d'mes en peine. Elles ont mille manires
diffrentes de grincer, de se plaindre, de pleurer, de geindre, et 
cette mlancolique harmonie s'unit le va-et-vient de ce que renferment
les tiroirs. Mille objets mal amarrs ou point amarrs du tout, surtout
aux premiers jours du dpart, se livrent par leurs agitations furieuses,
 une protestation vidente contre la tyrannie qui leur a fait quitter
la terre. De temps en temps, un bruit plus grave fait redoubler
d'attention. C'est quelque livre, peut-tre une bottine qui tombe
dcourage dj de la planche o on la croyait en sret.

Avec le temps on s'accoutume  ce mange; mais  la premire matine,
l'tude de ces bruits divers absorbe; on cherche  y dcouvrir un sens.
On classe ses impressions. On rend  la cloison ce qui appartient  sa
voix et aux tiroirs les bruits qui en sortent. On s'efforce de dmler
ce qui vient du dehors de ce qui appartient au dedans. tude vaste, et
qui ne se termine jamais tant les bruits sont varis, tranges et
inattendus. Le gouvernail du _Gassendi_ tait dou, entre autres, d'un
organe tellement puissant, que tantt on croyait entendre les aboiements
d'une meute, parfois ceux d'un lvrier perdu, d'autres fois les plaintes
d'une jeune captive soupirant au pied des saules de Babylone. Aussi,
tait-il question  tort de sublimes penses tout  l'heure; au dbut
principalement, l'esprit le plus hardi n'en saurait concevoir, c'est
impossible, il n'y faut pas songer. On s'abandonne involontairement 
l'analyse des choses extrieures.

Puis, aussitt que, secouant la torpeur o plonge la conversation anime
 laquelle on assiste, on est parvenu  se recueillir quelque peu, deux
questions surgissent devant l'esprit: la premire, quel temps fait-il?
C'est un point intressant  coup sr; il implique le prsent et
l'avenir tout entier. La seconde, comment russir  s'habiller?

S'habiller! n'est-ce rien? Est-ce une occupation qui n'exige ni adresse,
ni courage, lorsqu'il s'agit de manier des instruments tranchants et
redoutables, au moment mme o l'on s'aperoit que l'on aura peine  se
tenir sur ses jambes? S'habiller! mais aux doux balancements que les
objets de toilette dcrivent dans les trous o ils sont prudemment
enfoncs, on se demande comment ils feront pour retenir les ondes
turbulentes qu'on essayera de leur confier. Se tenir sur ses pieds! mais
que font donc les chaises, les fauteuils, la table qui vous entourent!
les malheureux meubles sont attachs, il est vrai, le long du mur par
des cordes inexorables, mais  la faon dont ils s'agitent dans leurs
liens, il est trop vident que s'ils en avaient le pouvoir, ils se
rouleraient d'un bout de la chambre  l'autre, dans toutes les angoisses
du dsespoir et avec des dmonstrations de chagrin, qui ne prouveraient
de leur part aucune dignit.

Aprs tout, on est homme, on est brave, on est adroit. On se lve, on se
maintient, on fait un peu d'apprentissage, on invente des expdients, on
russit tant bien que mal, on est vtu, on est debout. Il est temps.
L'appel belliqueux du clairon retentit sur le pont et l'on apprend ainsi
que le djeuner est servi. On sort, on interroge l'tat du ciel.

_Le Gassendi_ ne jouit  cet gard que d'un bonheur bien rapidement
coul. Ds le lendemain de son dpart, le temps n'tait plus le mme.
Le vent avait chang dans la nuit, et tandis qu'on tait sorti de Brest
pouss par un vent d'est qui servait  merveille, on se voyait dsormais
repouss par une brise venant du couchant et qui faisait tous ses
efforts pour empcher le navire d'avancer. Le ciel tait gris partout,
les nuages bas, la mer maussade, le pont glissant et humide. Il avait
plu. Il allait pleuvoir encore. Tout cela n'tait pas gai. Mais quand on
va  Terre-Neuve, on ne se rend pas directement vers le chemin de la
Terre-Promise. Une philosophie de seconde main suffisait  faire agrer
ces ennuis. D'ailleurs, ils taient accompagns d'un spectacle nouveau,
celui de l'quipage en costume appropri  la circonstance.

Il ne s'agissait plus de ce chapeau coquet orn d'un ruban noir, que la
mode marine a si ingnieusement calqu sur un modle chinois; ni de la
veste bleue  revers rouges, ni de la chemise  col immense renvers sur
le collet, et dont les jeunes Anglais de quinze  seize ans ont t les
premiers  dcouvrir la grce. Les hommes avaient sur la tte de vastes
coiffures de toile cire jaune, ressemblant  celles des forts de la
halle, s'tendant par derrire comme une aile protectrice; ils taient
engoncs dans d'autres toiles cires galement jaunes, tournes en
paletots; enfin, leurs jambes s'enfonaient dans des tuyaux toujours
jaunes, toujours en toile cire. Il ne se peut rien de plus lamentable
que l'aspect de cet quipement, et le vent n'avait pas tort de renvoyer
au-dessus le panache funbre, pais et noir, sortant  flots de la
chemine de la machine. C'tait l'aspect morne d'un enterrement.

Dcidment la journe devait tre lugubre. La pluie commena  tomber
pour tout de bon. La mer tait grosse et le navire roulait assez. Se
tenir dans la chambre, n'tait pas commode. On y est mal  l'aise.
Rester dehors vaut mieux, mais qu'y faire? Se promener, n'est pas trop
possible quand le pied n'est pas parfaitement assur. On glisse dans
l'eau et on ne sait  quoi se retenir. On a beau imiter la sage
prcaution de l'quipage, en s'engloutissant soi-mme dans la toile
cire, on grelotte. C'est alors qu'on doit rsolment se placer en face
de soi-mme. Il s'agit de choisir comme jadis Hercule, mais non pas
entre le vice et la vertu, entre l'humeur impuissante ou la patience
imperturbable et indfinie. C'est la seconde qu'il faut prendre
videmment.

Le soir tait enfin venu. Dire dans quelle rgion du ciel le soleil
disparut ce jour-l, serait impossible; depuis le matin on ne s'tait
pas dout de sa prsence. Les tnbres arrivaient graduellement,
sombres, et l'on pourrait dire sales. Elles tombaient lourdes sur cette
pluie mlancolique. L'horizon se resserrait. Le vent soufflait de plus
en plus fort. Le panache de fume flottait de plus en plus bas. Le
clairon de l'quipage vint prendre place au milieu du pont et fit
entendre son appel. Tous les hommes, matres, matelots, novices,
mousses, se rangrent  droite et  gauche. L'officier de quart cria:
Attention! L'aumnier se mit au centre. La voix de commandement,
s'levant encore une fois, fit retentir ce mot: La prire! Tout le
monde se dcouvrit, et la prire commena.

Il est impossible de voir un spectacle plus simple, plus grave et plus
imposant. C'est ici la prire dans sa plus puissante application. Un
pauvre navire est prsent, livr avec les seules ressources du chanvre
et du bois aux mauvaises intentions de l'Ocan.

Le vent menace; cette nuit, peut-tre, sera-ce pire. Deux cents hommes
sont groups sur ces planches, spars de la communication du monde, et
allant non pas o les mnent leur caprice, leur volont, leur intrt,
mais o le devoir les adresse. Ils sont l bien petits, bien humbles,
bien dnus; mais ils ne se souviennent de leur faiblesse qu'en une
seule manire: ils prient. Ils prient  la face du ciel et de la mer, de
l'ouragan, de la mort possible, et ils prient tranquillement comme il
sied  des gens de coeur. Ils ne se mfient pas, ne songent pas 
l'avenir, mais se confient  Dieu. Certes la vie pratique n'a rien de
plus beau.

Il est peu de marins qui soient sans religion. Ce ne sont pas des anges,
sans doute, ni des saints non plus. Mais ils ont la vue des choses
supernaturelles, parce qu'ils se sentent sans cesse  la merci de
grandes causes contre lesquelles la force directe ne peut rien et o la
chance, comme on dit, est le grand recours. Toujours en face d'un
continuel peut-tre, leur intelligence ne leur dit pas que ce qui est
cach derrire soit le hasard aveugle.

Le lendemain, le surlendemain, les autres jours, le temps ne s'amliora
point. Sans devenir jamais dtestable, il continua languissamment  tre
triste, sombre et pluvieux, et on continua  le prendre en patience.
Dans de telles occasions, on se couche  six heures, on se lve  midi,
bien entendu quand on n'a pas de devoirs  remplir. On lit ce qu'on
n'aurait jamais eu le courage d'aborder en d'autres circonstances. Puis,
un moyen de se rendre impermable. La nuit, le jour, aiguisent
l'imagination  la recherche de ce problme. Jusqu'ici cette prcieuse
dcouverte n'a pu encore se faire. Mais ce qui est pour tout ignorant un
sujet constant d'admiration et de surprise, c'est qu'avec un temps
pareil et lorsque toute observation astronomique est impossible pendant
des jours entiers, on ne perde pas sa route. Dans des cas pareils, ce
qui se conoit le plus aisment, c'est l'aventure de ce digne navigateur
qui, vers 1815 ou 1816, alors qu'une longue interruption, cause par la
guerre avait fait perdre la pratique des voyages de Terre-Neuve, partit
un jour de Bretagne ou de Normandie, avec l'intention d'aller chercher
la morue dans le sjour qu'elle prfre. Le brave homme promena pendant
deux mois son navire de ci et de l, et reparut au sein de sa famille,
dclarant avec franchise qu'il n'avait jamais pu trouver son le et,
qu'en bonne conscience, il ne s'expliquait pas ce qu'elle tait devenue.
Ce sont l contes de marins, mais les gens de terre comprennent la
vraisemblance de pareilles histoires, et en admirent davantage les
raisons qui les rendent presque impossibles.

Les yeux sur la carte, s'aidant des claircies qui se font dans le
temps, calculant sa marche, on suppute  peu prs le temps ncessaire
pour arriver sur le banc. L'ordre est donn de sonder tel jour,  telle
heure. Le navire s'arrte, on sonde. On trouve le fond. On sait o on
est, sur cette immense tendue de mer, lorsqu'on ne voit pas le ciel. La
sonde vous le dit et, d'ailleurs, on a vu ds la veille passer le long
du bord des godillons. Ce sont de petits oiseaux noirs, familiers sur
les bancs o ils chassent le poisson. Le matelot qui les aperoit le
premier vient annoncer cette grande nouvelle. Tous les yeux cherchent
sur l'cume de la vague ce petit tre qui est tout ce que depuis
plusieurs jours qui commenaient  paratre longs, on a vu de la
cration anime.

Il est vivement  souhaiter, que l'oeil d'un marin ne tombe jamais sur
ces pages, il les trouverait un peu enfantines. Mais elles sont crites
pour la terre, et c'est pourquoi il est utile de dire que le banc de
Terre-Neuve n'est pas ce qu'un vain peuple pense. Ce n'est en aucune
faon une tendue de sable plus ou moins couverte d'eau. C'est la pleine
mer, et les navires flottent sans crainte au-dessus et le traversent
dans tous les sens. On y trouve trente, quarante, quatre-vingts brasses
et davantage. Mais autour de ces profondeurs qui restent toujours  peu
prs les mmes dans une tendue de deux cents lieues, la sonde n'obtient
plus de fond. On en a conclu avec raison, ce semble, que les bancs
taient de vastes plateaux sous-marins entours de plaines encore plus
dprimes.

Sur ces plateaux abondent les morues. Toutes les fois qu'on s'arrta
pour sonder, les amateurs de pche laissrent filer d'normes lignes, et
les dsoeuvrs suivirent ces oprations avec le plus vif intrt, mais on
ne prit rien. Les roues de la machine furent plus heureuses, elles
jetrent quelquefois sur le pont des lanons, petits poissons qui
servent  nourrir toute la gent marine  ailes et  nageoires.

Cependant _le Gassendi_ faisait de la route malgr le temps. Le malheur
voulut que les choses n'en vinrent pas au pis, car, dans ce cas, on
serait all aux Aores o on aurait eu chaud, o on aurait vu des
arbres. Mais nous ne fmes pas assez malencontreux pour tre si heureux.
Au lieu des Aores et tenant toujours bon, nous dpassmes le Banc 
Vert, le Trou  la Baleine, particularits de la route d'autant plus
remarquables, qu'on en parle beaucoup, mais qu'on n'en saisit rien, la
sonde seule en rvle l'existence. Enfin, au milieu du vingtime jour,
on dcouvrit au loin une espce de brouillard plus opaque que de
coutume, et qui n'occupait qu'une petite place dans le sud-ouest.
C'tait l'le Saint-Pierre, et un peu plus loin Miquelon.




CHAPITRE II.

Saint-Pierre.


L'aspect n'en est ni gai ni attrayant. Si la mer est grise et sombre, la
terre qui s'offre aux yeux l'est encore plus. Elle est seulement d'une
autre nuance, et pour peu que le brouillard l'enveloppe comme au moment
o _le Gassendi_ l'aperut, elle ne prsente aux yeux qu'un amas de
quelques roches s'levant  peine au-dessus du niveau des eaux, l'cume
qui tourbillonne et s'parpille autour de brisants, et les lignes
heurtes, confuses, sans grandeur, de certains points culminants de la
configuration de l'le, le tout paraissant  travers la brume, comme un
visage de femme un peu maussade, un peu vulgaire,  travers les plis
d'un voile. La place occupe par ces quelques lots presque
imperceptibles est si minime dans l'Ocan, et la nature du climat est si
porte  la drober aux navigateurs, qu'il semble facile de passer 
ct sans en rien voir. Dans tous les cas, l'approche n'en est pas sans
danger, et cette terre presque  fleur d'eau, peu visible les trois
quarts de l'anne  cause de la pluie, est entoure de tant d'cueils,
que trs-souvent, au moment d'y aborder, les navires s'y perdent. Pour
conjurer le pril autant qu'il est possible, de demi-heure en
demi-heure, lorsque le temps l'exige, un coup de canon est tir pour
avertir les btiments au large, et leur faire connatre la proximit de
la cte.

Cette fois, une telle prcaution n'tait pas absolument ncessaire. Bien
qu'il ne ft pas trs-beau pour tout autre pays, pour ces parages la
journe n'tait pas mauvaise. La brume prsentait  et l de vastes
dchirures  travers lesquelles on apercevait  peu prs l'tat des
choses, et l'on voyait mme autour de soi, d'une manire tolrable, 
deux cents pas environ. Il ne pleuvait plus. Tout tait pour le mieux.

Nous pmes ainsi compter un grand nombre de voiles allant et venant.
C'taient les bateaux de pche des habitants, et la petite exploitation
des environs marins. On et dit de loin des groupes pacifiques de blancs
oiseaux de mer, nageant sur la surface des eaux. Bientt, de cette
flottille parpille sous nos yeux, se dtacha rapidement une
embarcation qui,  la vivacit de ses mouvements,  la hardiesse de sa
marche,  la faon audacieuse et leste dont elle se penchait sur le
ct, semblant plutt courir sur l'eau que s'y plonger, se fit
reconnatre de tous ceux qui,  notre bord, avaient dj fait le voyage.
C'tait _la Lysie_, le bateau-pilote de Saint-Pierre, qui venait
au-devant de nous. Elle tait monte par trois hommes, et nous accosta
hardiment. Le patron se hissa au moyen d'un bout de corde, et vint
prendre son poste sur la passerelle. C'tait dj un spcimen curieux
des tres au milieu desquels nous allions vivre pendant six mois.

Cet homme-l est un Franais comme nous, n en France et, cependant, le
genre de vie qu'il mne ainsi que tous ses pareils, en fait, en quelque
sorte, une apparition d'un autre ge et  coup sr d'une autre socit.
Il a plus de soixante ans et les annes n'ont pas mordu sur sa vigueur
et son nergie physiques. Les chagrins n'ont pas t plus puissants que
les annes; il a perdu quatre fils, tous noys, tous emports par la
mer, et nuit et jour il court encore lui-mme sur cette mer qui lui a
tout pris. Une vie compose de telles fatigues, tissue de tant de
prils, seme de tant de douleurs, n'a pas courb ce matelot. Parvenu au
coeur de la vieillesse, il travaille et travaillera jusqu' sa mort,
parce que son mtier, tel qu'il est, suffit  peine  le nourrir et ne
lui donne pas assez pour le jour prsent et le lendemain. Et cet homme
n'est nullement une exception. Les ncessits qui le pressent, les
soucis qui l'entourent, les coups qui l'ont frapp, c'est l le partage
de toute la population dont il fait partie, et il ne lui est rien arriv
qui ne puisse choir de mme  ses amis et  ses voisins. On n'a jamais
entendu parler de suicide dans ce monde-l, et il n'en est jamais sorti
un rvolt d'aucune espce, aspirant  changer la marche ou l'ordre des
socits, ni  mettre en haut ce qui est en bas.

Quand nous fmes mouills dans la rade, en dedans du cap  l'Aigle et
vis  vis de l'le aux Chiens, le panorama de Saint-Pierre se dcouvrit
libralement  nous et d'un seul coup d'oeil nous pmes inventorier tout
ce que cette rsidence offrait de remarquable. Dans le fond, en face de
nous, un groupe de maisons en bois  un tage, presque toutes noircies
par l'ge et surtout les pluies; une habitation un peu plus haute,
ressemblant assez bien  la demeure d'un bon bourgeois dans les environs
de Paris, moins les sculptures que le got moderne y ajoute, mais bien
et dment garnie des invitables persiennes vertes: c'est la demeure du
commandant de l'le; plus loin le clocher d'une glise assez jolie, en
bois comme tout le reste; en face du gouvernement, un petit port
intrieur qui porte le nom trs-usit dans ces contres de _barachoix_,
o se rfugient les golettes quand la rade n'est pas tenable, ce qui
arrive assez souvent et surtout l'hiver, puis une manire de fortin dont
l'usage rel ne parat tre autre que celui de donner des canons 
prendre  un ennemi quelconque; enfin  droite et  gauche des cases
parses et des _graves_ ou plages artificielles, construites en
cailloux, o sche la morue. Nous sommes ici dans l'empire de ce
poisson. Vivant ou mort, il va dsormais se montrer constamment  nos
yeux. C'est la raison d'tre de Saint-Pierre, c'est sa seule et unique
production, c'est le possesseur de la mer, de la terre, et il faut le
dire, par son odeur, il le devient aussi de l'air, qui n'en est
malheureusement que trop imprgn.

En revanche pas un arbre, l'herbe mme semble ne pousser qu' regret.
Les hauteurs qui montrent sans souci et sans prtention la nudit de la
roche native ont leurs replis couverts d'une sorte de vgtation
rousstre, sche  la vue, de l'aspect le plus repoussant. Tout cela est
si farouche, que mme, aprs vingt jours de rclusion sur des planches
humides, le dsir d'aller  terre tait fort modr. Cependant les
voyageurs ont des devoirs  remplir, et il y aurait conscience  ne pas
se montrer curieux, mme de ce qui ne vaut pas trop la peine d'tre vu.

Quand on a travers la rade et mis le pied sur cette terre si peu
engageante, les premires impressions vont se fortifiant de plus en
plus. Soit que l'on suive la route construite rcemment par les marins
de _l'Iphignie_, et qui s'enfonce dans le centre de l'le, soit que
l'on prenne le prolongement de la mme voie, tabli par l'quipage d'une
autre frgate dans la direction du nord, le long de la rade, on ne voit
que pierres, terre mouvante, tourbe et marcages. Dans quelques lieux,
on se prend les jambes dans ce qu'on appelle la _fort_. C'est un
fouillis de petits sapins de l'espce la plus humble, puisqu'ils ne
dpassent gure deux pieds  deux pieds et demi de haut. Ce sont ces
nains vgtaux qui donnent aux hauteurs de l'le la teinte noirtre
dplore tout  l'heure, et pour en rendre les nuances plus
dsagrables, ils se marient  toutes sortes de mousses, de lichens et
de plantes lacustres de fort triste mine. Enfin pour le trancher net et
en un mot comme en cent, Saint-Pierre est un pays hideux, et la nature,
si elle a voulu atteindre ce rsultat, y a parfaitement russi; il n'y a
que des compliments  lui en faire.

Il est vrai que nous tions en t; l'hiver est plus dplorable encore.
Le brouillard de plus en plus pais et constant ne se dissipe pour ainsi
dire plus. Des banquises se forment qui interceptent l'entre et la
sortie de l'le en accumulant de toutes parts des glaces normes. La
neige couvre la terre  une grande paisseur, et comme l'humidit domine
encore sur la rigueur du froid, on est constamment au milieu des
horreurs d'un dgel qui s'arrte  chaque instant, pour recommencer
presque aussitt. Puis Saint-Pierre jouit d'un flau particulier  ces
parages, et qui mrite une mention honorable; c'est le poudrin.

Le poudrin consiste en une sorte d'essence de neige qui tombe par
tourbillons, fine et drue comme du sable. Le poudrin s'introduit par les
moindres ouvertures. Il suffit d'une fente  une porte, d'un carreau mal
joint  une fentre pour que le poudrin se fasse passage et pntre dans
une maison. Si une des planches qui forment les parois a seulement un
trou de vrille, le poudrin trouve encore moyen de se glisser par l, et
en quelques instants, fait  l'intrieur un tas de neige.

Aussitt qu'il tombe, l'air est glacial. On ne voit plus devant soi. En
quelques instants, les chemins sont couverts d'une nappe blanche et
disparaissent. Le voyageur aveugl risque de perdre la tte. S'il ne
rencontre pas promptement un refuge, il est en danger srieux. Il y a
peu d'annes un enfant de Saint-Pierre se trouva dehors au moment o le
poudrin commenait. Sa famille signala aussitt son absence; les marins
d'un navire de l'tat mouill en rade, se mirent  sa recherche au pril
de leur propre vie. Toute la nuit ils coururent sans rien trouver, et le
lendemain matin, on l'aperut contre une roche, la tte appuye sur sa
main, enseveli jusqu'au cou dans la neige, paraissant endormi; il tait
mort.

Pour toutes ces raisons et surtout parce que la pche ne peut se faire
en hiver, Saint-Pierre n'a qu'une trs-faible population permanente,
compose des fonctionnaires publics et de quelques centaines de marins
ns dans l'le, avec leurs familles. Ces hommes sont, presque tous,
Normands ou Basques d'origine. Mais comme les familles se sont allies
entre elles, leur sang est ml et un type  peu prs mixte en est
rsult. Ce sont des pcheurs, pour la plupart trs-pauvres et qui se
bornent  exploiter les ctes de l'le o ils prennent des morues et des
harengs.

L'le ne produisant rien que quelque peu de lgumes dans de misrables
jardins crs avec beaucoup de peine, toutes les ressources alimentaires
sont apportes par les navires. La farine vient gnralement des
tats-Unis, le btail de la Nouvelle-cosse, les moutons de la grande
terre de Terre-Neuve, qui fournit aussi les bois de construction pour
les maisons et les magasins.

Saint-Pierre n'aurait aucune importance s'il ne possdait jamais que sa
population, en quelque sorte indigne. Heureusement vers la fin de
l'hiver, l'aspect de la rade et du barachoix change tout  coup, le
poudrin cesse de tomber, les maisons o l'on se tenait barricad
s'ouvrent de toutes parts, les auberges, qui sont en grand nombre,
depuis le _Lion d'or_ jusqu'au moindre cabaret, arborent  leurs
fentres les appts sduisants de bouteilles de tous les formats, et une
multitude de navires, venant du large, dbarquent sur le quai une
population nouvelle qui arrive de tous les ports de France, depuis
Bayonne jusqu' Dunkerque, et qui fait monter parfois le chiffre des
habitants de l'le  dix, douze et mme quinze mille mes. C'est l, 
sa faon,  un certain point de vue, une population trs-distingue,
trs-fire d'elle-mme, qui se considre comme une espce d'lite dans
la cration et qui, en vrit, n'a pas tout  fait tort. En un mot, ce
sont les pcheurs des bancs qui font l leurs provisions de vivres pour
eux-mmes, d'appt pour le poisson qu'ils veulent prendre, ou bien qui,
dans le cours de la campagne, viennent emmagasiner ou vendre celui
qu'ils ont conquis. Ces gens-l sont au petit pcheur indigne ce qu'un
zouave peut tre  un garde national.

Le costume de ces matelots parachevs atteint les dernires limites
possibles du dsordre pittoresque. Des bottes montant jusqu' mi-cuisse,
des chausses de toile ou de laine, amples comme celles de Jean-Bart, sur
l'enseigne des marchands de tabac, des camisoles bleues et blanches ou
rouges, ou rouges et blanches, des vestes ou des vareuses de tricot qui
n'ont plus de couleur si jamais elles en ont eu, des cravates immenses,
ou plutt des pices d'toffes accumules, tournes, noues autour du
cou, des chapeaux normes pendant sur le dos, ou bien des bonnets de
laine bleus, enfoncs sur les oreilles et sortant de toutes ces
guenilles, des mains comme des battoirs, des visages plutt basans que
de couleur humaine, plutt noirs que basans, couverts de la vgtation
dsordonne d'une barbe qui depuis quinze jours n'a pas vu le rasoir,
voil l'aspect honor, respect, admir du pcheur des bancs. Il reste
encore un point important pour que la description soit complte. Prenez
l'homme ainsi fait qu'il vient d'tre dit, et roulez-le pendant deux
bonnes heures, avec son quipement, dans la graisse de tous les poissons
possibles, alors il ne manquera plus rien  la ressemblance. Car, il
faut le concevoir huileux au premier chef, sans quoi ce n'est plus le
vrai pcheur.

Ainsi fait, il descend de sa golette, aussitt qu'elle a mouill et
vient s'offrir avec bonhomie, mais avec le juste sentiment de ce qu'il
vaut,  l'accueil chaleureux et admiratif de l'habitant. Il marche dans
le sentiment de sa gloire sur ce sol qui l'appelle depuis tant de mois.
Les mains dans les poches, la pipe  la bouche, il rappelle Adam dans le
paradis terrestre. Il en a l'innocence et la satisfaction d'tre au
monde, dont il se considre aussi, en toute humilit, comme la
merveille, et encore une fois, il a raison, car il n'est pas un homme de
mer depuis l'amiral jusqu'au dernier mousse qui ne pense cela de lui. Et
maintenant qu'il est  terre, c'est peut-tre le moment de parler un peu
plus au large de ses affaires et de ce qu'il fait et qui lui vaut tant
de sympathies. Nous allons donc le laisser entrer et s'attabler dans
quelque cabaret o il finira peut-tre par faire du tapage et casser,
soit des verres, soit la tte de son hte; mais alors, le gendarme
prendra soin de lui et nous le rendra intact, de bonne humeur, et
parfaitement repos demain matin.

Le pcheur des bancs, comme toutes les grandes choses, peut se glorifier
d'un pass illustre. Ds le quinzime sicle, des Normands et des
Basques, sans souci des moyens imparfaits que possdait alors la
navigation, arrivaient chaque anne, tout comme aujourd'hui, pour hanter
les mers pouvantables de Terre-Neuve; tout comme aujourd'hui, s'y
mettaient  la cape, pendant les mois d't et, tout comme aujourd'hui,
y pchaient la morue qu'ils rapportaient ensuite  Bayonne ou 
Granville. Non contents de cette rude aventure, ils se risquaient encore
dans le golfe du Saint-Laurent et allaient y poursuivre les baleines qui
y taient alors fort abondantes et ne s'y montrent plus gure.

Ces expditions lointaines, hasardes, dangereuses devinrent ainsi, ds
ces poques dj anciennes o nous avions des marins et point de marine,
comme le partage exclusif des hommes les plus hardis de nos ctes, et ce
fut un honneur, une gloire pour les familles riveraines que d'avoir
compt parmi leurs membres, des pcheurs des bancs.

Maintenant que les ressources nautiques se sont tant perfectionnes, les
expditions de ce genre ne sont plus absolument ce qu'elles taient.
Voici cependant ce qu'elles sont restes.

Un navire part de France et vient d'abord  Saint-Pierre se pourvoir de
ce qu'on appelle la _boitte_, c'est--dire l'appt destin  garnir les
lignes. Cet appt est ou frais ou sal, et les gens du mtier en sont
encore  dcider si l'un ne peut pas en tout temps et en toutes
circonstances tenir la place de l'autre. Toutefois il est certain que
lorsque la morue est consulte par l'offre simultane des deux
sductions, elle prfre la chair frache.

Cette chair frache est fournie par le capelan, espce de petit poisson
qui, au printemps, descend des mers du Nord, poursuivi par des bancs de
morues, lesquelles  leur tour sont chasses par de plus grosses
espces. Dans la terreur que leur causent les bandes innombrables de
leurs ennemis, les capelans se rpandent dans toutes les mers qui
avoisinent Terre-Neuve, en masses tellement paisses, que le flot les
rejette et les accumule parfois sur le sable des grves.

La pche principale de ce capelan se fait sur la cte anglaise de
Terre-Neuve, et les hommes de l apportent leur butin  nos pcheurs
venus  Saint-Pierre pour le rendez-vous. On pourra juger de
l'importance de ce commerce par le chiffre des sommes qui y sont
employes et qui ne vont pas  moins d'un million de francs,
annuellement.

Les golettes une fois pourvues de leur boitte quittent Saint-Pierre,
prennent la direction du nord-est et s'avancent sur les bancs.

Ds que le capitaine a choisi sa place de pche, il se met  la cape sur
cette mer profonde, orageuse, pluvieuse, brumeuse, et il y passera
plusieurs semaines sans bouger. Il tend ses lignes le long du bord. Ce
sont d'normes cordes flottant sur la mer et auxquelles sont attaches
d'autres cordes verticales dont l'extrmit porte l'hameon, dissimul
par l'appt. A chaque instant, on lve les lignes, on en dtache le
poisson pris, on remet de l'appt et on recommence.

Cependant, on s'occupe immdiatement de faire subir  la prise une
premire prparation. On dcolle la morue, on l'ouvre, on la vide, on la
fend en deux, on l'empile en tas et on la sale.

Ce labeur combin est incessant, il dure autant que le poisson donne;
jour et nuit on s'y relaye. Jour et nuit, le matelot est sur le pont,
quelque temps qu'il fasse, presque toujours mouill jusqu'aux os,
couvert d'huile et de sang, respirant une odeur infecte, entour de
dbris dgouttants, travaillant sans s'arrter.

Comme la premire affaire est de rapporter le plus de poisson possible,
on mnage avec grand soin la place disponible. On a donc de vivres ce
qu'il en faut strictement, et, pour qu'il en faille moins, on s'arrange
 ne manger presque que du poisson qui ne manque pas dans l'eau.
Trs-peu de spiritueux  bord, une nourriture d'anachorte, voil pour
distraire de la fatigue. Mais ce n'est rien encore.

Il peut arriver et il arrive presque constamment que la pche ainsi
faite n'est pas suffisante. Alors, des embarcations, montes de deux ou
trois hommes, s'en vont tous les jours, quelquefois jusqu' trois et
quatre milles en mer, tendre d'autres lignes. On rayonne fort loin
autour du navire.

Chaque matin,  quatre heures, les matelots se mettent dans leurs
coquilles de noix, s'assoient sur les bancs, d'une main jettent leurs
bonnets  leurs pieds, et en commenant  ramer, comme nous disons 
terre,  nager comme ils disent, rcitent tout haut une prire; puis ils
remettent leurs bonnets et s'en vont  leurs lignes.

Mais il fait nuit, mais il pleut, mais le brouillard est opaque, mais la
mer devient subitement furieuse. Un courant s'est empar de
l'embarcation et l'a jete hors de sa route; plusieurs jours se passent,
on n'en a pas eu de nouvelles, on n'en aura jamais. Voil ce que peut
coter un plat de poisson.

Mais voil aussi pourquoi, dans toute la gent maritime, le pcheur des
Bancs est un homme tenu en si haute considration. De tous les marins,
c'est celui qui a vu le plus souvent toutes les difficults du mtier,
qui en a prouv les fatigues les plus rudes, qui a d montrer, pour
disputer sa vie  l'abme, le plus de sang-froid et d'adresse, le plus
de fermet et d'esprit d'-propos, qui sait le mieux ce que vaut un bout
de corde et ce que promet le vent qui souffle. Enfin c'est, dans toute
l'expression du mot, un marin et peut-tre doit-on lui faire un honneur
plus difficilement mrit encore de nos jours: c'est un homme.

Assurment, il existe aujourd'hui peu de cratures qui mnent une
pareille existence. On peut donc se demander quels motifs si puissants
portent de pareilles gens  l'accepter. Car, avec un fonds semblable
d'nergie et ncessairement aussi d'intelligence, de capacit, de
travail et de privation, bien des vocations, juges plus attrayantes et
dans tous les cas plus faciles, s'ouvriraient certainement pour eux.
Est-ce l'amour du gain? Qu'on en juge.

Les pcheurs sont engags dans les ports de France pour le compte de
certaines maisons qui, se livrant  ce genre de commerce, possdent les
navires. Elles donnent  chaque homme une solde, puis elles se chargent
de lui vendre les vtements, les vivres et tout ce dont il peut avoir
besoin pendant la campagne. S'il est trs-conome et trs-prvoyant, la
moyenne de ce qu'il touche au retour ne dpasse gure huit cents francs.
Mais pour peu qu'il ait du laisser-aller et de l'imagination, ce qui est
le fait, en gnral, de tous les hommes aventureux et rsolus, j'ose 
peine dire  quel chiffre ce qu'il est en droit de rclamer se rduit.
S'il le faut absolument, j'avouerai pourtant qu'il est tel de ces hommes
qui ne reoit pas plus de cinq  six francs au bout de six mois de
navigation.

Ainsi, mme dans les meilleures conditions possibles, comme mtier,
c'est un mauvais mtier que d'tre pcheur des Bancs. Et cependant, ceux
qui l'ont fait une fois y retournent presque toujours, et tant qu'ils
ont des forces, ils y reviennent, et leurs enfants y reviennent aprs
eux, et des gnrations successives se dvouent  ces terribles
preuves. Les raisons de cet entranement singulier sont difficiles 
apprcier, cependant les voici  peu prs:

On mettra en premire ligne un got immodr pour une existence de
prils et de difficults trs-grandes, sans doute, mais courtes, puisque
les campagnes ne durent que six mois. Au bout de ce temps, on rentre en
France, ou bien on va porter les chargements dans les ports de
l'Amrique du Sud, de l'Espagne ou de l'Italie, ce qui prsente un
nouveau genre de vie et de nouveaux climats. Puis, dans ce travail
parfois si exigeant, si disproportionn aux forces humaines, on a la
satisfaction de se sentir dans une grande indpendance; car le capitaine
du navire des Bancs est presque un matelot comme ses hommes. Il a
commenc comme eux, il mne la mme existence, il travaille avec eux et
autant qu'eux. L'galit eut donc presque parfaite. Dans les relches,
dans les intervalles du travail, le matelot ne se sent pas de suprieur,
et c'est pour lui un grand point. Il ne fait rien que son intelligence
et ses besoins ne lui disent utile et ncessaire, et, avantage auquel il
parat tre plus sensible que le fait n'en vaut la peine en lui-mme, il
peut s'habiller comme il le veut, comme il l'entend.

Enfin, par-dessus tout, ce qui achve de lui inspirer pour son mtier
l'amour qu'il lui porte, c'est l'orgueil satisfait d'tre reconnu pour
un matre dans sa profession. Il se sait, il se sent estim et prcieux,
il l'est  ses yeux propres. Il se tient pour quelque chose dans le
monde, et il ne doute pas que cette opinion ne soit celle de tous les
hommes, grands ou petits, qui le connaissent peu ou beaucoup. L'esprit
franais tant donn, on conoit l'importance d'une telle conviction.
Elle est dterminante, et elle seule suffirait pour expliquer comment il
peut y avoir eu et y avoir encore des pcheurs des Bancs. Esprons qu'il
y en aura toujours.

La France, j'ai dit plus haut depuis quelle poque, a toujours t la
nation qui a fourni, proportion garde, le plus d'hommes  ce genre de
navigation. Jadis les Espagnols nous ont fait concurrence; mais, avec le
dclin de leur marine, ils ont disparu de ces parages et nous achtent
aujourd'hui ce qu'ils nous aidaient autrefois  recueillir au prix des
mmes misres.

Les Anglais qui rivalisent avec nous, et mme, au point de vue du
nombre, nous dpassent, ne sont nullement dans des conditions
semblables. Leurs navires des Bancs viennent de Terre-Neuve qui est
trs-voisin, et y vont sans cesse porter leurs chargements. Ils n'ont,
en ralit,  essuyer ni des dangers, ni des fatigues, ni des travaux
pareils; aussi eux-mmes ne comparent-ils pas leurs quipages aux
ntres, dont ils avouent l'immense supriorit.

Les Amricains ne se montrent pas en grand nombre et ne cherchent pas 
lutter.

Il faut donc constater que nous sommes rests dans ces mers ce que nous
y avons toujours t, mme au temps o nous tions les possesseurs des
terres voisines, d'excellents et hardis marins, des hommes intrpides et
intelligents. Toutefois, avouons-le aussi et  regret: nous ne sommes
plus aussi nombreux.

Une rue de Saint-Pierre, lorsque beaucoup de navires des Bancs sont en
rade, ne laisse pas que de prsenter un tableau mouvant et digne
d'intrt. Ces grosses faces brunies et graves jusque dans leur joie,
qui se montrent  toutes les fentres, ces groupes d'hommes trapus et
vigoureux qui remplissent les places, les parcourant de ce pas balanc
ordinaire aux matelots, dont la dmarche pesante rappelle toujours assez
celle de l'ours polaire, les cheveux rouges des marins anglais qui
viennent vendre la boitte, leurs yeux bleus  fleur de tte qui
contrastent si parfaitement avec la mine refrogne de nos Normands et
surtout de nos Basques, et, au milieu de cette vivante et insouciante
allure de tous ces hommes d'action, la physionomie au moins un peu
coquine de neuf marchands sur dix, c'est l, je le rpte, un spectacle
qui vaut la peine d'tre vu.

Le trafiquant de ces pays-l, qui n'a gure ouvert boutique que pour
avoir affaire au matelot, a d naturellement choisir ce client pour
premier objet de son tude. Il n'tait pas difficile de pntrer
promptement et compltement une nature aussi peu complexe et de deviner
que lorsque, dans ces vastes poches, il se trouvait quelque argent,
l'argent sortait aussitt que l'on pouvait inspirer  son matre une
fantaisie. Comme rien n'tait plus facile, il en est rsult que le
matelot, par son laisser-aller, son manque de dfiance, a corrompu le
spculateur, qui, n sans doute avec les instincts les plus honntes,
est devenu gnralement tout autre chose que consciencieux.

Avec les pcheurs des Bancs, il n'y a pas grand succs  obtenir, parce
qu'ils n'ont gure  dpenser, mais les Anglais vendeurs de boitte, sont
dans une position toute diffrente. Ce sont, le plus ordinairement, des
habitants de la cte mridionale de la Grande-Terre, gens aiss, pchant
pour leur propre compte et, lorsqu'ils ont livr leur capelan  nos
navires, ayant les poches bien garnies. La question  rsoudre pour les
marchands, c'est d'attirer cet argent-l, genre de pche qui demande un
peu d'habilet, mais beaucoup moins que celle du poisson.

Quelques maisons respectables, comme disent les prospectus, ont tabli
cet usage d'avoir  la porte de leurs magasins une barrique d'eau-de-vie
et un verre, et tout matelot qui entre est invit  user  discrtion et
gratis de cette magnifique hospitalit.

Tout d'abord le brave homme est mu de tant de politesse. Il se croirait
dshonor s'il se rendait suspect  ses propres yeux de lsinerie. Il
est comme Orosmane et ne veut pas se laisser vaincre en gnrosit. Il
remue son argent dans les profondeurs de ses chausses et paye
immdiatement un baril de farine. Content de lui, il se verse un second
verre d'eau-de-vie (ce ne sont pas petits verres), l'avale et, en
essuyant ses grosses lvres sur sa manche droite, il parcourt la
boutique d'un regard satisfait.

Il commence  raconter ses affaires, et tout en parlant et disant ce
qu'il a d'argent, ce qu'il espre gagner encore, les vnements et
incidents de la pche et le reste, il entend que son hte lui demande,
avec une amiti qui le touche, s'il n'aurait pas besoin de planches.

Il y a une heure, il n'avait pas la plus lgre ide qu'il et besoin de
planches. Mais, en ce moment, il sent de toute la force de sa conviction
qu'il ne peut s'en passer. Vous prendrez bien toutes les planches qui
sont l? dit le commerant. Le matelot pense judicieusement qu'un homme
comme lui doit prendre toutes les planches possibles et ne saurait
jamais en avoir trop. Il paye et avale encore un verre d'eau-de-vie.

L'habile homme qui le tient harponn dirige les dsirs du grand enfant
d'aprs la connaissance qu'il acquiert bientt de la somme contenue dans
les poches. Il lui prend tout ce qu'il peut lui prendre et souvent il
lui prend tout. Aprs la farine et les planches il lui impose du
fromage, des clous, du lard, des gilets, des cravates, des barriques
vides, de la quincaillerie, enfin ce qu'il peut. Les objets ne sont pas
tarifs d'une manire bien exacte. L'interlocuteur est si aimable, son
eau-de-vie si bonne, et on n'en est pas  quelques sous de plus ou de
moins.

Quand il n'a plus rien, le matelot serre chaleureusement la main de son
ami et retourne  son bord en chantant. Ce n'est que le lendemain qu'il
s'aperoit de toutes les belles acquisitions qu'il a faites, et que,
s'il est mari, il commence  se gratter l'oreille, en se demandant avec
inquitude ce que sa femme va penser et dire.

Je ne fais ici qu'indiquer par une lgre esquisse le portrait des
marchands. Il n'est pas besoin d'y insister. D'ailleurs il en est de
toutes les grosseurs, bien que tous fassent  peu prs la mme
spculation en gros ou en dtail: la pche du pcheur. Les uns ne
quittent gure la France, o ce sont d'importants personnages. Ceux-l
ont comme des viviers pleins de matelots qu'ils nourrissent peu et mal
et dont ils extraient la substance par les moyens de compression. Les
autres sont de riches spculateurs, trangers quelquefois, qui viennent
s'tablir  Saint-Pierre et qui possdent aussi bien des moyens de faire
passer entre leurs mains l'argent que le ciel ne leur avait pas destin
tout d'abord. Enfin, il y a les petits trafiquants.

Les marins qui, voyant beaucoup de choses, et n'ayant pas un temps
considrable  donner aux lucubrations philosophiques, aiment assez 
rendre leurs impressions par des mots brefs, frappants et pittoresques,
appellent tous ces messieurs des _banians_, et le fait est que la
ressemblance est assez grande entre les vendeurs de toutes choses qui
exploitent ces parages et les commerants indignes des mers de l'Inde.
Seulement, je suis port  croire  quelque exagration dans le
rapprochement. Les Europens sont infiniment plus rapaces que leurs
confrres d'Asie.

Quoi qu'il en soit, voil le caractre dominant du commerce de
Saint-Pierre. L'empereur Napolon Ier, en dfinissant toute espce de
ngoce par cet aphorisme: C'est un brigandage organis, a dit une
vrit profonde. Puisque donc la permission de ce brigandage existe une
fois, et qu'il n'y a gure de moyens directs de le rprimer, ce qui
pourrait arriver de plus heureux, ce serait de le voir s'augmenter. L
o il n'est pas possible d'avoir recours  la protection des gendarmes,
la seule chose  faire est de multiplier le nombre des voleurs qui, ds
lors, se surveillant les uns les autres, se tiennent en chec,
avertissent les victimes des ruses trop perverses et finissent par
s'entendre pour ne les dpouiller que dans une certaine mesure. Cet
heureux rsultat serait-il douteux, et je n'oserais affirmer le
contraire, il faudrait encore pour des raisons, cette fois, qui n'ont
rien  dmler avec l'intrt des pcheurs, faire des voeux pour que
l'tablissement de Saint-Pierre rompe avec le pass et commence une
nouvelle vie  laquelle tout semble lui donner des droits.

Saint-Pierre est situ  proximit de la Nouvelle-cosse, de
Terre-Neuve, du Canada,  l'entre du golfe Saint-Laurent. Saint-Pierre
n'est pas loign de l'Europe. Il n'est pas loin des tats-Unis. Cette
situation gographique le rend apte  un grand avenir commercial.
Saint-Pierre doit ncessairement devenir un entrept o les soieries et
les vins et les divers articles d'exportation que fournit la France se
rencontreront avec les produits amricains; et plus les colonies
anglaises du Nord-Amrique, le Canada surtout, feront de progrs dans la
voie de prosprit o ils sont entrs dsormais, plus il sera
inexplicable, plus il sera  dplorer que Saint-Pierre avance, de son
ct, si lentement vers l'avenir qui lui est d.

Lorsque la France l'a acquis, aprs la malheureuse guerre de 1763,
l'Angleterre le lui cdait en gardant le cap Breton. Au lieu d'une terre
vaste et qu'on avait juge susceptible d'arriver  une grande
importance, on nous donnait deux lots de rochers strictement, bons, au
jugement d'alors,  l'usage pour lequel on les rclamait de notre part,
 servir d'asile  nos navires de pche. Depuis 1763, rien n'a chang,
en bien du moins, sur ce coin de terre abandonn. Pourvu jusqu' l'excs
de tous les moyens compliqus et de tous les rouages multiplis que
chrit l'administration franaise, Saint-Pierre dpend de deux
ministres; par un honneur qu'il ne mrite pas, il est cens tenir sa
place dans les mditations des bureaux de la marine et des bureaux des
colonies. Il a un commandant, un ordonnateur, un juge, un commissaire de
police, un mdecin, un prfet apostolique, un ingnieur, des commis en
nombre plus que suffisant, des gendarmes et quelques artilleurs; mais,
en revanche, et dans la ralit de l'expression, il n'est pas administr
du tout. C'est un village o ni les rues ni les places ne sont paves ni
claires. Les habitants n'ont aucune espce de droit municipal;
l'autorit mtropolitaine s'est rserv le monopole exclusif de la
sollicitude pour les intrts locaux, et elle l'a si bien rserv
qu'elle l'a oubli tout entier dans un carton dsormais perdu. Le droit
de proprit n'est pas mme constitu dans l'le, et bien que le
territoire soit fort petit, il n'y aurait pas encore un seul bout de
route, malgr la prsence de l'ingnieur, si deux commandants de navires
de guerre n'avaient eu l'heureuse pense d'employer leurs quipages  en
faire quelques tronons pendant les loisirs d'une relche. Enfin, que
dire de plus que ce dernier fait? Jusque dans ces derniers temps,
Saint-Pierre n'a pas eu de correspondance postale directe avec la
France. Il ne reoit les lettres et les dpches que par Terre-Neuve o
une petite golette va les chercher deux fois par mois, pendant l't.
En hiver, les communications sont accidentelles. En un mot qui rsumera
tout ce qui prcde, la nature avait voulu faire de Saint-Pierre quelque
chose et l'administration s'y est refuse. Il serait  souhaiter qu'un
regard de l'Empereur tombt sur ce coin du monde. Il pourrait en
rsulter de grandes choses.

Autrefois, dans l'ide qu'on se faisait d'une colonie dsirable, on
mettait en premire ligne l'tendue du territoire, la beaut du climat,
la fertilit du sol. Alors, composant  l'avance un roman, on se voyait
matre, dans un avenir quelconque, de magnifiques contres, alimentant
un grand commerce, payant beaucoup d'impts, enrichissant la mtropole.
Mais la pratique a rarement donn raison  des prvisions semblables, et
l'histoire des colonies de tous les pays du monde est un peu comparable
 l'histoire des naufrages.

Souvent, on ne parvient pas  peupler d'une manire suffisante les
territoires que l'on veut exploiter. D'autres fois, les maladies locales
ou les difficults de l'acclimatation arrtent violemment tous les
progrs. Mais on a cart ces difficults; plus la contre est grande,
plus elle cote cher  surveiller,  garder,  maintenir; et, quant  ce
dernier point, il finit toujours par arriver un moment o, en raison
mme de ce que la colonisation a russi, la colonie se dtache de la
mre-patrie qui, ainsi, perd d'un seul coup le fruit de tous ses
sacrifices et voit la fin de ses illusions. J'entends bien dire,  la
vrit, que, dans certains cas, la mtropole gagne encore  la
sparation et que, par exemple, l'Angleterre a plus de profits dans ses
rapports avec les tats-Unis devenus indpendants, qu'elle n'en obtenait
jadis de la possession de la Nouvelle-Angleterre et des domaines
adjoints. C'est fort bon  dire et d'autant plus que, si l'on n'avait
pas invent ce moyen de consolation, on n'en et pas su trouver
d'autres. Mais, de bonne foi, il appartient tout entier  la classe des
vrits mal plantes dont parle _Figaro_, et on ne fera jamais admettre
srieusement par un homme de sens que si l'Angleterre pouvait avoir des
gouverneurs  Washington, elle ne le prfrerait pas  y voir des
prsidents, d'autant plus qu'on ne comprend pas trs-bien en quoi son
commerce en serait diminu.

Nous avions Saint-Domingue, nous l'avons perdu; l'avenir espagnol de la
Havane est bien incertain. Encore une fois, tout n'est pas assur avec
les belles et grandes possessions d'outre-mer.

Au contraire, on conoit aisment qu'un tablissement du genre de
Saint-Pierre pourrait donner lieu  un essai d'une nature toute
diffrente. C'est un rocher strile. Jamais les habitants de ce rocher
ne songeraient  se soustraire  la protection d'une mtropole qui,
dt-elle mme tre onreuse, mme tre oppressive, serait imprieusement
impose par toutes les lois de la ncessit. Sans mtropole, ils ne
pourraient ni se dfendre, ni se garder, ni prosprer; sans mtropole,
ils se trouveraient  la merci de toutes les agressions; enfin, sans
mtropole, ils ne sauraient o aller finir leurs jours et profiter des
fruits de leurs travaux; car un rocher n'est pas une patrie: on y vient,
on y fait le commerce, on y passe plus ou moins d'annes, on s'y
enrichit, mais si l'on y meurt c'est fortuitement; personne ne marque l
son tombeau. Une telle colonie n'abandonnera donc jamais la mre-patrie.

Elle rapportera beaucoup par cette premire raison qu'elle peut ne
coter presque rien. Il ne s'agit pas ici pour l'tat de payer des
primes aux cultures, il n'y a pas de cultures possibles; de construire
des routes et des ponts, l'le entire n'a pas une lieue de long;
d'tablir des casernes et des forts, il n'est besoin l que d'un seul
canon, celui qui fait les signaux. Il ne faut rien dpenser; il faut
rduire au plus strict ncessaire le personnel administratif, et je
l'imaginerais volontiers compos d'un chef unique, intelligent,
responsable, contraint de faire tout par lui-mme et seulement aid par
un trs-petit nombre de subalternes. Quant  la police, 
l'administration proprement dite,  tout ce qui concerne les intrts
communaux, personne mieux que les habitants ne sait ce qui convient. La
pdanterie bureaucratique pourra allguer que, dans les dbuts surtout,
il se fera des coles. Plus les erreurs seront multiplies, plus
l'exprience viendra vite; et, comme en somme, les erreurs seront
senties dans toutes leurs mauvaises consquences par ceux-l mme qui
les auront commises et que l'opinion publique sera l pour les signaler,
il n'y a pas  craindre qu'elles se perptuent. En somme, une
administration vritablement propre  faire de Saint-Pierre ce qu'il
doit tre, doit elle-mme reposer sur des principes amricains. Elle ne
doit pas former contraste avec les ides admises dans cette partie du
monde et auxquelles toutes les imaginations, tous les esprits sont
accoutums, elle doit se rapprocher le plus possible, se confondre mme
avec les notions du _self government_ partout usites dans ces parages,
et l'action de la mtropole ne doit se faire sentir que par l'impulsion,
la direction de l'ensemble, et la protection. Ce que la mtropole a
surtout  faire, c'est d'amener des intrts mtropolitains et
d'augmenter, de dvelopper ceux qui existent dj. Les mesures ne
seraient ni difficiles  prendre ni bien nombreuses. Alors, plus encore
que sur tous les points du nouveau monde, situs d'une manire moins
favorable, on verrait s'lever sur cette plage plus d'aux trois quarts
dserte aujourd'hui, des quais d'abord et bientt des magasins nombreux.
Des maisons de commerce importantes apporteraient et attireraient des
capitaux dont le mouvement se ferait sentir dans toutes les colonies
anglaises voisines, aux tats-Unis et en France. Le systme de libert
commercial dans lequel nous entrons semble fait exprs pour servir cette
action ascensionnelle et, bientt,  la place d'un village en bois, on
aurait  Saint-Pierre une grande, belle, large et opulente cit
commerciale, comparable peut-tre aux plus belles villes de cette
espce.

La fortifier serait perdre de l'argent et des forces. Car, en cas de
guerre, s'il fallait la dfendre, il y faudrait envoyer une garnison
considrable dont le ravitaillement coterait cher et emploierait, en la
compromettant, une escadre dont les navires pourraient tre plus
utilement employs ailleurs. Ce n'est plus la mode dans les guerres
modernes de brler ou de piller les villes marchandes qui ne peuvent ni
nuire ni inquiter. Saint-Pierre serait d'autant plus  couvert de tout
danger, qu'en somme sa prosprit tant le rsultat de l'industrie et
des capitaux anglais, amricains et franais, sa population tant
invitablement mixte, tout le monde serait galement intress  lui
accorder le perptuel bnfice de la neutralit; et quand mme une des
puissances belligrantes auxquelles nous pourrions avoir affaire
jugerait utile d'y remplacer notre pavillon par le sien, ce ne serait
jamais qu'une mesure transitoire. A la conclusion de la paix,
Saint-Pierre nous serait ncessairement rendu comme il nous l'a toujours
t en 1783, en 1802, en 1814, en 1815.

Une pareille oeuvre serait une des plus belles qui pt tre accomplie de
nos temps, et des plus conformes aux tendances modernes. Ce qui en soi
est toujours un grand mrite; et, on ne saurait trop le rpter,
l'excution en serait facile, puisqu'en ralit il ne s'agirait
rellement que d'carter des obstacles devenus ridicules, et d'aider un
peu  la naissance de ce qui demande  natre.




CHAPITRE III.

Sydney.


Le peu de choses que nous avions  faire tant termin, _le Gassendi_
leva l'ancre et partit pour Sydney. Nous franchmes de nouveau l'entre
de la rade et, avec un plaisir assez vif, nous perdmes de vue le cap 
l'Aigle et son front aussi chauve que celui d'un vautour. Nous apermes
un bout de Miquelon, et cela suffit pour la satisfaction des yeux. Bien
que, sur la carte, cette le prsente un dveloppement plus considrable
que Saint-Pierre, en ralit ce n'est rien. Elle n'est habite que par
un trs-petit nombre de familles de pcheurs. Elle n'a pas plus d'arbres
que Saint-Pierre; toutefois les herbages y poussent un peu mieux, et on
y admire, si l'on veut y aller, une espce de ferme. Dans la topographie
locale, l'le est divise en deux: la grande et la petite Miquelon,
qu'une langue de sable runit. Quand Saint-Pierre sera devenu une cit,
peut-tre Miquelon deviendra-t-elle un jardin. En attendant cet heureux
jour, ce n'est rien.

Il faisait trs-beau temps. Le ciel tait bleu comme dans des zones plus
favorises, et on dcouvrait, au nord, le relief accident de la grande
terre. L'ombre des nuages s'y prolongeait par places, et par places
aussi le rayonnement du soleil montrait les bois descendant de faon 
mouiller, dans les eaux marines, le pied de leurs arbres.

Nous pouvions contempler de loin ce spectacle sans prouver beaucoup
d'impatience de le voir de plus prs, car nous tions assurs d'avance
que nous aurions ce plaisir, et peut-tre un peu plus longtemps que nous
ne finirions par le dsirer. Dans toutes les choses de la vie, c'est l
le pire, a dit Goethe: on obtient toujours ce que l'on a souhait: mais
ou trop tard ou  trop forte dose.

Par un si beau ciel, une si belle mer, ne laissant aucun regret, nous
tions, pour le moment, parfaitement heureux, et d'autant plus, que
Sydney est considr comme le paradis de ces parages. On en entend
raconter tant de merveilles que, naturellement, on ne peut tre que fort
satisfait lorsque la vapeur vous y porte.

Grce au soleil resplendissant qui nous couvrait de sa lumire et un peu
de sa chaleur, la journe se passa sur le pont dans un bien-tre auquel
on n'tait plus accoutum, et aux premires lueurs du jour, je dis  ce
moment o il y a encore plus de tnbres que de clarts, mais o ces
tnbres commencent  blanchir, nous apermes la cte du Cap-Breton,
qui courait  notre gauche paralllement  nous.

C'est une vaste plage s'levant en amphithtre par des ondulations
prolonges jusqu' des hauteurs moyennes. Ce sont,  l'horizon, de
grandes lignes harmonieuses qui unissent les montagnes aux collines, et
se dcoupent noblement sur le ciel. Ce sont des forts d'arbres
trs-diffrents, o dominent cependant les conifres; ce sont des
plaines d'une belle verdure, au milieu desquelles apparaissent
quelquefois les toits d'une ferme. De loin, avec le secours de la
lunette, on peut mme apercevoir quelques bestiaux, et l'oreille
croirait presque entendre les clochettes. Mais.... il vaut mieux ne pas
dire _mais_ quand il s'agit d'un mrite, c'est encore le dsert que
toute cette contre.

Les fermes sont rares, et quant  des villages, je ne suis pas assur
d'en avoir dcouvert un seul. Les forts sont telles que Dieu les a
cres, et elles poussent librement sans que personne les arrte. Les
plaines sont quelquefois entoures de cltures, mais elles n'en sont pas
plus habites. L'homme est sur ce sol  l'tat de prtendant; peut-tre
la nature l'a-t-elle dj adopt, mais elle se porte bien et lui fera
attendre longtemps encore l'ouverture de son hritage. C'est ce qu'on
voit dj assez clairement de deux milles en mer.

Cependant ce paysage a du charme. Je ne veux pas dire que la beaut du
temps, la tideur de l'air n'aient ajout beaucoup de mrite au tableau.
Rien n'est plus vraisemblable, mais les admirateurs de Sydney, et je
crois que tous les marins sont de ce nombre, assurent que le climat du
Cap-Breton est le meilleur de ces parages, et que le beau temps n'y
constitue nullement un coup de thtre ainsi qu' Saint-Pierre. Nous
poursuivions notre route en savourant l'application de ces on dit et en
regardant ces belles rives, quand la mer se montra  nous, comme
l'embouchure d'un vaste fleuve, entoure de rives, pntrant par des
bras d'une largeur majestueuse dans un horizon de verdure, de forts,
s'enfonant en mandres doucement contourns sous les profondeurs des
arbres, et belle, en un mot, comme le plus beau des lacs, comme le plus
pittoresque des bassins que la Suisse puisse offrir aux yeux de ses
admirateurs. Mais ce n'tait pas un lac; c'tait bien la mer, c'tait
bien l'ocan qui se faisait fleuve, rivire, ruisseau mme, et se
montrait  nous, pntrant, dcoupant l'intrieur des terres comme sa
proprit  lui, et nous conviant  entrer dans son domaine.

C'est un des plus charmants aspects que l'homme puisse contempler.
Seulement, les juges impartiaux remarqueront, observation peut-tre
inattendue, qu'il ne porte pas avec lui l'impression de la majest et de
la grandeur. C'est en vain qu'il vous montre l'Ocan lui-mme, tendant
ses nappes normes dans le sein de vastes terres, amenant par sa
profondeur soutenue les plus puissants navires au coeur des forts, se
multipliant  plusieurs lieues de ses rivages en une srie de lacs
intrieurs d'o il s'chappe encore pour se transformer humblement en
mille ruisseaux. C'est en vain, dis-je, que des montagnes ardues se
dressent  l'horizon o, dit-on, elles ont encore des retraites pour les
ours gris, et que des forts sans bornes les revtent de leurs pais
manteaux. Ce spectacle est vaste et n'est pas grand. C'est l'idal d'un
jardin anglais gigantesque. Il s'en faut de peu que l'esprit ne trouve
toute cette nature trop jolie, trop peigne et point du tout rustique.
Tout cela parat jeune et manque de vigueur. Mais on comprendra mieux
cette impression lorsqu'on verra les choses de plus prs.

Nous tions donc entrs dans le vaste golfe, et dj nous apercevions
distinctement les marais de Sydney-Mines, lorsque nous fmes rencontre
du _Tnare_, aviso  vapeur comme nous, et appartenant  la division,
qui s'loignait de la cte et allait s'enfoncer dans les terres pour
gagner Sydney-Ville. M. G..., capitaine de frgate, commandant _le
Tnare_, vint  bord du _Gassendi_, et m'offrit de quitter le navire et
de passer  son bord pour arriver plutt  Sydney-Ville. Cette promenade
me tenta et, au bout de quelques instants, la baleinire du _Tnare_
nous emmenait.

Je ne ferai pas de ce nouveau navire une description dtaille, attendu
qu'il ressemble beaucoup au _Gassendi_, et je pourrais courir le risque
de me rpter, d'autant plus que je fus plus frapp et amus des
diffrences imperceptibles qu'il ne serait peut-tre facile de
l'expliquer. J'aimais sincrement mon _Gassendi_; mais l'esprit de
l'homme est ainsi fait que le nouveau est rarement malvenu, de telle
sorte que _le Tnare_ me parut admirable. Je contemplai mme avec une
respectueuse dfrence ses deux normes tambours qui rappellent les
donjons du moyen ge et font le dsespoir des novateurs, et comme
j'tais acquis corps et me  tout ce qui appartenait  la Division, je
m'indignai consciencieusement du nom malsonnant de _Tranard_ que, par
un jeu de mots odieux, des malintentionns n'ont pas craint d'appliquer
 ce respectable btiment. Je remontai donc avec cette nouvelle
connaissance dans la direction de Sydney-Ville, et mes impressions au
sujet du paysage qui s'offrait aux regards allrent toujours se
fortifiant  mesure que je voyais mieux les choses. Sur le rivage 
droite, de jolies habitations de campagne d'un aspect gai et riant se
montraient entoures de cltures, et pareilles  des maisons
d'opra-comique, longeant une grande route troite comme celles qu'on
voit sur les bords du Rhin qui ressemblent  des alles de jardin. A
gauche, une srie de maisons ombrages d'arbres aboutissaient  la ville
proprement dite, btie en bois, aussi propre et coquette que
Saint-Pierre est sordide, aligne au cordeau de manire  former des
rues larges comme des places publiques; plusieurs glises se montraient
au milieu, le tout combin et arrang dans le got des joujoux
d'Allemagne. Enfin le long de l'eau, une srie de dbarcadres en
planches conduisant  des habitations ou  des magasins, le tout
entreml d'arbres et de pelouses vertes, de faon  mler la vie
champtre  la vie maritime de la manire la plus charmante. Le tableau
complet est fort aimable parce qu'il n'a rien d'exclusif ni d'absolu,
rien de heurt ni d'exclusif, et par cela mme rien de surprenant, de
saisissant, de grand.

Au bout d'une srie de dbarcadres, nous en apermes un fort beau et
fort large qui servait de terrasse  une jolie maison  un tage,
flanque d'un mt de pavillon o flottaient les couleurs franaises.

C'tait la demeure de notre agent consulaire, M. B..., originaire de
Jersey, membre de la lgislature de la Nouvelle-cosse. _Le Tnare_
mouilla en face de cette maison; car, soit dit encore une fois, la
profondeur des eaux est telle que les navires peuvent aller partout.
Nous tions arrivs; il ne s'agissait plus que de satisfaire les
premiers instincts de la curiosit qui m'avait amen, en allant  terre.

Naturellement, notre premire visite, car le commandant G... voulut bien
se faire mon guide, fut pour M. B... Cet excellent homme est fort
apprci et aim de nos tats-majors. Il nous accueillit comme il est
accoutum  le faire pour tous les Franais que la Division navale
conduit chez lui depuis tant d'annes. Il nous prsenta  Mme B... et 
sa famille. Je dis _nous_ et ce n'est pas exact. Car le commandant G...
qui, tous les ans, revient dans ces mers depuis plus de vingt ans, n'a
plus besoin de prsentation dans aucune de ces demeures. Il a vu natre
et grandir toute la jeune gnration; il a fait sauter sur ses genoux
toutes les belles jeunes filles d' prsent et il en fait autant pour
celles qui seront belles dans quelques annes. Quand il est en rade dans
quelques-uns des ports de ces ctes, il a toujours des gteries pour les
enfants grands et petits; aussi depuis Halifax jusqu' la baie de
Belle-Isle, l'arrive du _Tnare_ est-elle toujours dsire, prvue,
calcule, et du plus loin que le navire est aperu, toutes les fentres
s'ouvrent, tous les visages s'clairent d'un bon sourire. Il ne faudrait
pas jurer que le commandant ne soit le confident de tous les secrets. Il
n'avait donc pas besoin d'tre prsent puisque partout, en quelque
sorte, il est chez lui.

Nos devoirs remplis, nous allmes parcourir la ville. Du dehors elle
parat beaucoup plus grande qu'elle ne l'est en ralit. C'est plutt
une apparence de ville qu'une cit relle. Les rues ont t traces sur
un plan qui n'tait pas modeste. Les fondateurs semblent avoir eu en vue
de ne pas gner un dveloppement comme celui de Boston ou de New-York,
et rien n'annonce que les choses doivent en arriver l. J'ai remarqu
peu de constructions rcentes et au contraire un certain nombre de
demeures vides. L'herbe crot de toutes parts avec une exubrance qui
prouve suffisamment que peu de pieds la foulent. Certains quartiers, je
dirai mme la plupart des quartiers, ne sont que des espaces clos de
planches, attendant des acqureurs et tout ce qui s'ensuit. On assure
que la population, bien loin d'augmenter, diminue et que la jeunesse des
deux sexes n'a pas plutt atteint l'ge du libre choix qu'elle migre
volontiers aux tats-Unis.

Jusqu'au temps de la guerre de Crime, une compagnie d'infanterie
anglaise tenait garnison  Sydney. C'tait un ge d'or que les jeunes
demoiselles se rappellent et qui en fait soupirer quelques-unes. Les
officiers taient aimables et pousaient volontiers les filles de
quelque fortune. Les sergents et les soldats ne portaient pas auprs des
femmes de leur rang des sentiments moins louables; car il n'est pas de
nation au monde qui soit plus dispose au mariage que la race anglaise.
Si la polygamie ne lui tait heureusement interdite, elle pouserait
l'univers. Aujourd'hui ces heureux temps ne sont plus. La garnison n'est
pas revenue  Sydney, et les horreurs du clibat menacent de faire une
quantit de victimes, car les pouseurs civils sont bien peu nombreux.
Il en rsulte une teinte de mlancolie. Heureusement que mille causes
peuvent encore combattre, momentanment du moins, cette impression, et
quelques jolis visages ne demandent encore qu' briller des couleurs de
la gaiet.

Mais la ville de Sydney, ses maisons, ses difices, ses rues, voire mme
sa population fminine ou masculine, n'taient pas prcisment ce qui
m'avait fait descendre du bord en grande hte. J'avais aperu ou plutt
on m'avait fait remarquer de loin plusieurs sauvages, et j'avais un
dsir extrme d'approcher de plus prs ces anciens matres du pays. Je
m'empressai donc de satisfaire ma curiosit en m'arrtant devant un
groupe d'hommes, de femmes et d'enfants qui descendaient lentement la
route.

Au premier abord, je crus retrouver d'anciennes connaissances. Ce ne
sont pas des Peaux-Rouges, mais des demi-Esquimaux, et dans cette race 
peau brune,  cheveux noirs, pais, gras et plats, au nez dprim, aux
yeux  demi ouverts, lgrement obliques, on saisit une ressemblance
marque avec les Ouzbeks, les Hazarhs, les Turcomans, qui habitent
l'Asie centrale. La physionomie, sans doute, n'est pas absolument la
mme, parce que l'expression du visage se modifie suivant les habitudes
de la vie, et qu'il n'y a pas de rapports d'existence entre les
cavaliers nomades, les belliqueux pillards dont je parle, et les
pacifiques dbris des grandes nations aborignes de la Nouvelle-cosse.
Mais la construction osseuse est la mme et, chez les femmes dont la vie
se ressemble un peu partout, je retrouvai l'image, cette fois
compltement exacte, des otages turcomanes de Thran.

Les unes et les autres appartiennent, en effet,  cette race jaune,
peut-tre la plus nombreuse de toutes celles qui ont paru sur le globe,
 coup sr la plus voyageuse. Le rameau qui a remont des environs du
fleuve Amour, travers le dtroit de Behring et dbord sur les rgions
septentrionales de l'Amrique, tait l prsent  mes yeux, au milieu de
la rue de Sydney, dans les personnes de cette poigne de pauvres
diables; tandis que j'avais jadis rencontr leurs parents, les
descendants encore victorieux des anciens Mongols et Tartares,
conqurants du Turkestan, de l'Inde et de la Perse.

Les premiers spcimens de cette race antique dont je fis la connaissance
ne prsentaient certes pas un aspect hroque. Les hommes taient vtus
de sordides dfroques anglaises, et portaient de la faon la plus
horrible, sur leurs grosses ttes, des chapeaux noirs cruellement
bossels et dfoncs. Les femmes tranaient sur elles des robes
d'indienne de couleurs douteuses, des chles de laine qui n'taient pas
plus propres, et ne conservaient gure de leur got natif que des
colliers de verroterie rouge ou bleue, et leurs longs cheveux huils
pendant sur le dos et comprims sous des chapeaux fminins  la mode
europenne, pauvres chapeaux qui en auraient eu long  raconter, s'ils
avaient pu dire le lieu de leur naissance, leurs voyages et leurs
aventures, et dont quelques-uns, par une ironie cruelle, conservaient
encore des fleurs. Je me contentai du premier coup d'oeil, et, comparant
le pass de ces pauvres gens avec leur prsent, je m'en allai un peu mu
de la tristesse de leurs regards, de l'effacement de leur sourire, de
leur expression de rsignation complte et d'humilit.

Ces sauvages, couverts de haillons europens, cette ville nouvelle,
demi-village, demi-dsert, les bois presss alentour, des dfrichements
rcents montrant sur la terre dpouille les souches noircies de
l'incendie qui a fait disparatre la fort, les _log-houses_, huttes
grossires et comme primitives des pionniers, tout cela rappelait
vivement  l'imagination les romans amricains de Cooper, et on pouvait
juger de la vrit saisissante des descriptions du romancier.

Il n'y a rien de plus caractristique que cette nature encore  demi
libre, anime par la prsence d'une population qui n'a rien de rustique
ni d'agreste. Au milieu des bois sauvages passent des routes traces
d'aprs les plus rcentes mthodes. Dans le paysage circulent des femmes
en chapeaux qui ont plutt l'air d'ouvrires des grandes villes que de
paysannes, ou pour mieux dire, la population champtre n'existe pas du
tout: il n'y a l que des spculateurs. Je veux bien que la navet et
l'innocence des champs ne soit, dans l'univers entier et surtout en
Europe, qu'une convention; mais encore l'air libre des campagnes nous
semble-t-il chez nous s'arranger assez bien, ne pas faire contraste avec
les costumes et les allures des habitants du pays. Ici c'est, au
contraire, un dsaccord perptuel et on serait tent de prendre tous ces
prtendus cultivateurs pour des masques et de les renvoyer dans des
fabriques, leur sjour naturel.

On comprend bientt, en effet, que le pays est habit par ces gens, mais
non pas peupl. Ce n'est pas pour eux une patrie. Ils exploitent le sol
et ne l'aiment pas. Ils en tirent le plus de gain possible. Mais si un
gain suprieur se fait entrevoir  cent lieues de l, ils y courent avec
empressement et ne laissent derrire eux ni souvenirs ni regrets. Ils
peuvent tre honntes, sans doute, l comme ailleurs; mais leur faon
dmocratique de voir, de comprendre le travail et d'exploiter les forces
de la nature, n'a rien de noble, ni rien surtout qui relve le sens
moral.

Il y a  tout ceci des exceptions trs-dignes de remarque et qui
confirment la rgle. Je les dirai plus tard, car je ne m'en aperus pas
dans cette premire promenade.

Le soir qui descendait rapidement, teignant  l'horizon les dernires
lueurs du couchant, nous fit jeter un dernier regard sur le manteau
bariol des forts o les teintes rougetres de l'rable se mlent par
place  la verdure sombre des sapins et des pins comme au feuillage
argent du bouleau. Nous vmes les derniers feux du ciel se reflter
dans les eaux calmes du golfe, et nous regagnmes le bord o le
cuisinier du _Tnare_ s'tait escrim de faon  soutenir une rputation
qui valait la peine d'tre compte.

Ce n'est pas un mdiocre mrite que celui d'un bon cuisinier naval. Il a
bien d'autres difficults  vaincre que ses confrres de terre ferme. Il
ne lui sufft pas, comme  eux, d'tre pass matre dans les finesses du
mtier et reu docteur _in utroque jure_, suprieur pour le rt comme
pour la friture. Il doit encore savoir excuter ses chefs-d'oeuvre dans
un espace minuscule o son gnie est ncessairement  l'troit et avec
une parcimonie d'instruments rduits au plus strict ncessaire. Il n'a
pas la joie de se voir debout au centre d'un vaste laboratoire, entour
d'aides de camp, anims comme lui par les feux de vingt fourneaux, et
maniant d'une main hardie cent casseroles rutilantes.

Le cuisinier naval habite un trou. Il est seul  excuter ses
conceptions. Il partage avec les profanes un sol toujours mouvant sous
ses pieds, et, ce qui est plus grave encore, il en est rduit, dans un
grand nombre de circonstances, aux ressources de son imagination pour
suppler aux matires premires qui lui manquent. L, point de marchs,
point de halles, point de marchands de comestibles  proximit, et
cependant, il est souvent appel  seconder l'arbitre suprme du bord,
dans la tche imprieuse de maintenir  une juste hauteur l'honneur du
nom franais. C'est sur lui, sur lui surtout que repose le soin de
donner aux habitants des terres lointaines un juste respect pour les
mrites de notre hospitalit.

D'ailleurs, s'il est seul au travail, il a  ct de lui des rivaux, des
gens du mtier qui surveillent ce qu'il sait faire et, artistes comme
lui, sont l pour le juger. En face de la cuisine du commandant est
celle des officiers, et les deux chefs se mesurent de l'oeil, appuys sur
leurs fourneaux, luttant d'adresse et d'imagination, tandis que le
matre coq de l'quipage qui fume sa pipe  quelques pas n'est pas
toujours dcid  se reconnatre pour leur infrieur.

On a beaucoup vant dans l'histoire hroque de la cuisine franaise le
trait de cet officier de bouche de M. le marchal de Richelieu qui, dans
la campagne de Hanovre, sut faire sortir des flancs d'un boeuf un dner
complet  quatre services, suivi de son dessert, et qui ainsi permit au
gnral en chef de mener  bien une ngociation laborieuse. Cet exploit
sans doute est digne de louange. Mais la cuisine navale compte par
milliers des traits semblables. L'esprit d'invention y domine  un rare
degr et produit les effets les plus inattendus.

Ce jour-l, le cuisinier du _Tnare_ nous en donna une preuve en nous
faisant manger une sole  la normande qui recueillit d'autant plus de
suffrages que la sole est un poisson inconnu dans ces mers. Interrog
sur la faon dont il s'y tait pris pour se procurer celle qu'il nous
avait servie, il raconta avec la modestie du vrai talent que, par la
force de son art, il avait mtamorphos en soles quelques misrables
plies. A dater de ce jour, les soles du _Tnare_ acquirent une
rputation qui, je l'espre, ne fera que se fortifier et s'tendre.

Quelquefois aussi, il arrive que ces essais de transformation sont d'une
nature beaucoup plus hardie, et on raconte  ce sujet l'histoire d'un
certain pt de livre qui fut trouv dlicieux par d'heureux convives.
Il tait fabriqu avec les parties les plus rsistantes d'une espce de
pingouin, qui tient plus, quant  la chair, du poisson que du volatile
et dont la nature huileuse convient  merveille  l'estomac des
Esquimaux. Mais l'assaisonnement tait compos d'une faon si savante,
qu'au premier abord on ne s'apercevait de rien; on retrouvait mme le
got du livre  un haut degr. Il est vrai que la digestion de ce
chef-d'oeuvre ne fut pas des plus faciles et faillit priver la marine
franaise d'un amiral. Mais la gloire n'en est que plus grande pour le
cuisinier qui avait su produire avec un si faible moyen, une si
puissante illusion.

Par bonheur, la sole normande tait une invention d'une nature plus
modeste; l'occasion d'ailleurs tait beaucoup moins solennelle. Son
succs n'amena donc aucun retour fcheux, et le lendemain je regagnai
_le Gassendi_  Sydney-Mines, heureux d'avoir pu me faire une premire
ide d'une cit o j'allais revenir dans la journe mme et trs-curieux
de jeter aussi un regard sur les lieux o j'avais momentanment laiss
mes compagnons de voyage.

Sydney-Ville est le point o la division franaise de Terre-Neuve vient
plusieurs fois, dans le cours de la campagne, chercher ses vivres et
surtout sa viande frache. Mais Sydney-Mines, situe un peu plus bas 
l'entre du golfe, fournit le charbon tir des mines qui abondent dans
cette localit. Nous avions rencontr _le Tnare_ au moment o il venait
de remplir ses soutes de ce qui fait la vie des btiments  vapeur, et
_le Gassendi_ tait en ce moment occup  l'imiter, car notre traverse
depuis Brest avait fait une brche considrable  notre
approvisionnement de combustible et on s'en apercevait de reste  voir
combien nous tions devenus lgers sur l'eau, et surtout on le sentait
aux oscillations que nous occasionnait ce dfaut de poids.

En mettant le pied sur le pont, je trouvai le navire de Sa Majest,
transform en bateau charbonnier. L'air tait obscurci par une poussire
noire qui pntrait partout. Les planchers toujours si propres taient
devenus mconnaissables; les hommes de l'quipage n'avaient plus figure
humaine sous la couche paisse de vernis qui en faisait des ramoneurs,
et le bruit caverneux du charbon qui s'engouffrait rapidement sous leurs
mains dans les conduits des soutes, faisait retentir l'air d'un tel
vacarme qu'on ne pouvait se parler avec l'esprance de s'entendre. Dans
de pareilles situations, les officiers,  peu prs aussi propres que
leurs hommes, sont fort mlancoliques, les commandants rvent  la
peinture qui sera largement prodigue pour faire disparatre les traces
de cette crise, et ce qu'il y a de mieux  faire, c'est de s'en aller
respirer ailleurs. Je n'y manquai pas.

Sydney-Mines, au point de vue du paysage, ressemble beaucoup 
Sydney-Ville, dont quelques lieues la sparent, mais en tant que lieu
habit, il parat destin  un avenir plus brillant. Le prcieux
combustible que son sol fournit avec une abondance extrme, attire sur
ce point un grand nombre de navires qui viennent l faire des
chargements destins  la Nouvelle-cosse et  Terre-Neuve. Beaucoup de
petits dbitants se sont tablis sur ce point ainsi frquent, et
l'exploitation des mines a galement dtermin bon nombre d'ouvriers 
venir avec leurs familles. Cette population, d'ailleurs si diffrente du
monde maritime, n'habite pas prcisment Sydney-Mines, mais forme  elle
seule une espce de village dans la proximit des excavations, de sorte
que si l'on voit sur le bord de la mer bon nombre de culottes
goudronnes et de bonnets de laine, on rencontre  quelques pas de l
assez de gens vtus de mchants habits noirs et de chapeaux de rebut,
sur lesquels s'attache la lampe du mineur.

Je ne suis pas descendu dans les galeries. Je me suis content de
contempler de haut les botes de bois sales, boueuses, qu'une machine 
vapeur fait tour  tour monter et plonger dans la profondeur, et qui
ramnent  fleur de terre et  la clart du jour, tantt d'normes
masses de charbon, tantt des ouvriers sordides que les premiers
attouchements de la lumire blouissent et font vaciller. J'ai
contempl, comme un ignorant que je suis, le jeu brutal des grandes
mcaniques faisant sortir  gros bouillons l'eau qui menace incessamment
d'inonder les galeries. J'ai admir la physionomie impassible de ces
surveillants, suivant d'un oeil constamment attentif la marche de
certains balanciers qui en pensent au moins aussi long que ceux qui les
regardent  perptuit; j'ai vu monter et descendre sur les plans
inclins garnis de rails les wagons chargs du produit des travaux, et
j'en ai eu assez.

Malgr tous les efforts et l'habilet des ingnieurs, on n'a pas pu
empcher un des puits d'tre envahi par les eaux. Ces sortes d'accidents
entranent des pertes considrables et des frais non moins normes pour
ouvrir de nouvelles voies  l'exploitation. Ils sont d'autant plus
difficiles  viter que les couches de charbon de terre vont se
prolongeant dans toutes les directions, et passent sous la mer qui
trouve trop aisment moyen de s'y infiltrer. La mer est ici partout la
matresse, et partout on la rencontre. Elle n'est pas encore bien
dcide  abandonner ce domaine qui lui chappe. Elle n'a pas reconnu
bien dfinitivement le droit de la terre  exister  ct d'elle.

De merveilleux dbris gologiques sortent de ces mines avec le charbon.
On y admire des spcimens particulirement beaux de la flore primitive,
et surtout des fougres conserves avec une dlicatesse et une
perfection dont rien n'approche. Du reste, je prfrai retourner dans le
voisinage des hommes  contempler plus longtemps des choses dont je n'ai
pas le sens, et ayant aperu au bord du golfe, sur une plage sablonneuse
parseme de quelques maigres sapins, certaines constructions d'une forme
bizarre, j'y courus pour me rendre compte de ce que c'tait.

C'taient quatre ou cinq huttes de sauvages, des wigwams comme ceux
d'Uncas et de Chingachgook. Libre  moi cette fois de me croire
transport en corps et en me au centre d'un rcit de pionniers. Les
wigwams taient religieusement construits d'aprs les vrais principes de
l'architecture indienne; une douzaine de perches formes de jeunes
arbres et places en rond soutenaient une sorte de carapace en corces
de bouleau; une ouverture suffisante pour laisser entrer les habitants
servait  la fois de porte et de fentre, et un trou circulaire plac au
sommet permettait  la fume du foyer de sortir; mais je me doute que
cette fume ne consent d'ordinaire  s'en aller qu'aprs un sjour assez
obstin pour dplaire gravement aux gens dlicats.

Sur le rivage, deux bateaux galement en corce et d'une lgret
surprenante ne rappelaient pas moins les descriptions si connues de la
vie des naturels; mais ce qui faisait contraste et dissipait toute
illusion, c'tait le costume que j'avais dj vu  Sydney-Ville et que
je retrouvais l, et surtout les occupations paisibles de ces fils de la
fort. Des hommes travaillaient  polir des planches. Quelques femmes
vidaient des poissons et se prparaient  les faire rtir au feu. Deux
jeunes filles tressaient des paniers, et quelques enfants demandaient
l'aumne. C'tait de plus en plus le spectacle de la dcadence: la
misre avant-courrire de la mort.




CHAPITRE IV.

Sjour  Sydney.


Le lendemain, _le Gassendi_ s'tait  peu prs lav. Ses provisions de
charbon de terre taient faites. Il avait atteint Sidney-Ville et se
tenait  ct du _Tnare_, en face de la maison du vice-consul. Les pots
de peinture taient en l'air; quelques matelots, le pinceau  la main,
mettaient ici du blanc, et l du noir, avec l'air absorb que comportait
une occupation aussi srieuse. D'autres frottaient les canons afin de
leur donner un lustre convenable. Les mousses faisaient subir la mme
toilette aux boulets, ou polissaient avec enthousiasme tout ce qui tait
cuivre  bord et qui bientt se mit  reluire comme de l'or. Nous tions
au mouillage, et un besoin gnral d'lgance mettait chacun en
activit. On avait momentanment rompu avec le laisser aller invitable
d'une traverse dans ces mers dsagrables. Ce jour-l et les jours
suivants, le clairon annona tous les matins l'ascension des couleurs
nationales  l'arrire des deux btiments, et, tous les soirs, leur
descente. A ces deux moments, chacun se dcouvre sur le pont, et salue
avec respect l'insigne brillant de la patrie absente. La vie militaire
s'accusa aussi davantage  ct de la vie navale. L'exercice du fusil et
celui du canon rclama une partie des journes des deux quipages. Une
existence paisible, mais occupe, s'tablit pour tout le monde.

Rien n'gale le calme profond qui rgne en pareille circonstance sur un
navire de guerre. Il n'y a pas couvent de filles plus paisible et mieux
tenu. Hors des heures de manoeuvre et d'exercice, une partie des hommes
obtient la permission d'aller  terre, et l'on voit l'embarcation
s'loigner tranquillement du bord, sans bruit, sans cris. Quelques
marins se promnent  l'arrire, en causant en paix. Un homme de garde
veille sur la dunette et signale tout ce qui se passe  bord de l'autre
navire, sur la mer et sur le rivage; quand un canot passe  proximit,
il le hle. Un autre factionnaire veille auprs de l'escalier. Les
mousses jouent dans quelque coin, rient derrire un canon, finissent par
lever trop la voix et sont rappels  l'ordre par un svre
contre-matre. Si ces figures malicieuses et mutines osent se montrer un
peu trop barbouilles, si les mains ne sont pas strictement nettes, si
la chemise est un peu trop dbraille, on entend les surveillants qui,
en rparant le mal, gmissent sur l'incurie de la jeunesse, dans les
termes exprs qu'emploient les mnagres en semblables occasions. Les
entretiens particuliers de messieurs les mousses ne sont pas 
ddaigner. Il fait beau surprendre  la vole leurs observations quand
ils parlent marine et se communiquent leurs impressions et leurs
jugements. Il y en avait un, plus g que les autres, et qui croyait
avoir vu des choses plus notables. Il tenait  expliquer  ses camarades
ce que c'tait qu'un vaisseau de ligne, et les obligations plus strictes
qu'on y imposait  l'quipage, et s'apitoyant  l'avance sur le sort du
plus jeune de ses auditeurs qui l'coutait avec componction, en ouvrant
dmesurment de grands yeux bleus: Que ferait, mon Dieu! disait-il, que
ferait le petit Leroy  bord d'une escadre?

Cette question, qu'en effet personne ne s'tait jamais pose, fut
entendue par hasard et nous amusa; car on s'amuse de peu de chose, et il
faut tirer parti des plus petits incidents. Je ne me rappelle pas sans
charme ces belles nuits o la lune clairait au loin le golfe, et
faisait resplendir les eaux de sa tremblante lumire. Pendant des
heures, nous nous promenions sur le pont silencieux, en savourant avec
un plaisir infini ce repos profond. Dans l'existence, toute d'aventures
et d'imprvu qui fait la vie du bord, de pareils armistices avec le
hasard ne laissent pas que d'avoir aussi leur douceur. Quand on est en
mer, le commandant et les officiers sentant le poids de leur
responsabilit, ne sont jamais absolument dgags, sinon d'inquitudes,
sinon de soucis, au moins d'une proccupation trs-relle. Ils passent
leur vie  regarder autour d'eux et  raisonner sur ce qu'ils voient ou
ne voient pas. A part les accidents que la mer et le vent amnent, il
n'est jamais certain qu'au large on n'abordera pas un autre navire, dans
la nuit, ou  dfaut de navire, une glace flottante. Est-on dans le
voisinage des ctes, une erreur de calcul, une distraction, l'effet d'un
courant, mille causes peuvent vous faire toucher. Est-on mme au
mouillage, si le lieu n'est pas sr, une amarre qui casse par un mauvais
temps suffit pour tout compromettre.

A part ces motifs de rflexion qui sont de nature, assez majeure, on
n'est pas  son aise quand on est mouill toute la journe, quand le
roulis est tel que tout repas tranquille est impossible, et qu'il faut
s'ingnier pour ne pas voir ce qu'on voudrait manger vous sauter  la
figure.

La table seule a dj un aspect sinistre. Plus de nappe, plus
d'ordonnance pour les plats et les ustensiles de la rfection. Les
bouteilles et les assiettes, rduites au strict ncessaire, sont
assujetties, tant bien que mal, dans un rseau de cordes ou maintenues
par des chevilles  peu prs semblables  celles qu'on emploie au jeu du
solitaire. L'un se met  cheval sur sa chaise pour mieux suivre les
mouvements du roulis. L'autre entoure de ses jambes les pieds de la
table. Un troisime s'estime plus solide, s'il est assis par terre dans
un angle de la chambre. C'est une lutte o le gnie de l'homme n'est pas
toujours victorieux des petites malices de la nature. Et soudain un
bruit pouvantable se fait entendre. Qu'est-ce donc? C'est une grosse
lame qui a fait invasion sur le bord, a pntr par le capot et inond
deux ou trois chambres dont les heureux possesseurs ne dormiront pas
cette nuit-l.

Ces petites misres qui, une fois par hasard, ne font que fouetter le
sang de celui qui s'y voit en butte, et peuvent mme le distraire et
l'amuser, deviennent,  la longue, singulirement monotones et
irritantes. Plus elles sont mesquines et souvent assez ridicules pour
qu'on n'ose trop s'en plaindre, plus, en se rptant, elles fatiguent.
Rien n'en ddommage, pas mme l'hrosme avec lequel on les supporte, et
il en rsulte une fatigue et un dgot qui font que je m'explique assez
peu qu'on ait ou du moins que l'on conserve aprs le feu de la premire
jeunesse, une bien grande partialit pour la vie maritime.

Quoi qu'il en soit, chapper momentanment  une partie de ces ennuis,
savoir que l'on va djeuner, dner, dormir en paix, ce sont de bien
petits bonheurs sans doute, et des bonheurs ngatifs; ils suffisent
cependant  donner  un bon mouillage une partie de son mrite, en
permettant  l'esprit de se dtendre.

Les journes, bien que calmes et paisibles, passaient donc assez vite.
Quelques-uns d'entre nous allaient  la chasse, d'autres essayaient de
faire des pches miraculeuses. Dj un peu las des morues, on se
rejetait avec fureur sur les truites qui n'taient gure moins
abondantes et sur les saumons qui auraient d l'tre. Puis on faisait
des visites aux personnes du pays. Sydney serait un peu abandonn du
reste du monde, si la division navale franaise n'y venait pas chaque
anne. Presque jamais les navires de guerre de Sa Majest Britannique
n'y paraissent. Aussi, nos marins y sont-ils accueillis avec d'autant
plus d'empressement qu'ils n'y ont pas de rivaux. La plupart des
officiers avaient dj visit plus ou moins frquemment cette cte;
c'taient d'anciennes connaissances; ils taient au fait de toutes les
histoires du pays et ils prsentaient les nouveaux venus qui, bientt,
n'taient pas moins bien reus qu'eux-mmes.

Dans ces rgions lointaines, au milieu de ces habitations perdues, les
trangers sont toujours dsirs. Ils apportent l'air du dehors et un peu
de ce mouvement social qui manquerait presque compltement sans eux. Il
faut bien l'avouer, les habitants de Sydney ne s'amusent pas trop, et la
jeunesse, du moins, y est affame de distraction et de plaisir. J'ai dit
plus haut que les jeunes gens n'taient pas en grand nombre. Les faibles
ressources qu'offre le pays pour faire fortune, loigne de trs-bonne
heure ceux qui y sont ns et qui, d'ailleurs, ont d aller chercher leur
ducation loin de la maison paternelle, soit  Halifax, soit aux
tats-Unis, soit mme en Angleterre. A leur place viennent,  la vrit,
quelquefois, d'autres personnes qui, en fait d'agitation joyeuse, ne
sont pas tout  fait propres  les remplacer, mais qui, nanmoins,
introduisent dans la petite socit de Sydney un lment trs-propre 
en relever la distinction.

On sait combien d'Anglais poussent jusqu' l'extrme la passion de la
pche et de la chasse. Il est donc advenu que des voyageurs amens de la
mtropole par ce double intrt ont pris got au sjour de cette terre
tranquille et, au bout de quelques annes, ont fini par s'y attacher
tout  fait. L'abondance du poisson a commenc par les charmer; puis ils
sont partis; puis la vie mondaine est arrive pour eux avec ses
preuves. Ils se sont souvenus du sjour de paix profonde entrevu dans
leurs jeunes annes; plusieurs sont revenus s'y fixer tout  fait.
Dgots de tout, ils ont cherch le calme l o certainement il est
absolu, et ils ont abdiqu au milieu de ces bois tous les souvenirs,
tous les dsirs, mais non pas toutes les habitudes de vie lgante
qu'ils ont autrefois connues. Parmi ces solitaires on pourrait dcouvrir
sans trop chercher les hros de plus d'une histoire romanesque
aujourd'hui oublie dans un monde qui en voit tant et qui ne tient pas
registre des victimes. Une fois, dans le cours de mon voyage, mais non
pas  Sydney, il m'arriva d'entrer dans une petite maison, au milieu des
bois, pour y demander du feu. Un troit jardin que garnissaient quelques
fleurs communes entourait le seuil de la porte. En pntrant dans
l'intrieur, je me trouvai au milieu d'une cole o de trs-jeunes
enfants rcitaient leur leon devant un matre qui malgr ses cheveux
grisonnants, ne paraissait pas avoir dpass encore l't de la vie.

Quand j'eus articul ma demande, en m'excusant du trouble vident que
j'apportais au milieu de cette ruche si facile  mouvoir, le professeur
me conduisit dans sa chambre pour y prendre une allumette. Je fus frapp
de l'aspect particulier que prsentait cette pice. Assurment, elle ne
contenait aucun objet de luxe et le simple ncessaire s'y trouvait. Mais
soit le choix de la tenture, soit l'arrangement des choses, soit enfin
je ne sais quel signe difficile  dfinir, elle trahissait toute autre
chose que la demeure d'un homme du commun. Mon hte improvis, sans
mettre aucun empressement  prolonger l'entretien, acheva par le
caractre sobre et digne de son exquise politesse de me confirmer dans
les doutes qu'avait fait natre en moi la vue de son intrieur, et
j'appris plus tard que c'tait un gentilhomme anglais qui,  la suite de
malheurs d'une nature trs-poignante, avait quitt le service, tait
venu s'tablir dans le dsert, et sous l'impression d'ides religieuses,
s'y tait dvou  l'ducation des enfants.

Pour certaines mes, on conoit en effet que des pays semblables, et
entre autres les environs de Sydney, puissent fournir le cadre d'une
Thbade. L, il n'y a pas d'agitation, l, il n'y a point d'avenir et,
 part les quelques mois d't o la nature s'y montre douce et riante,
c'est une claustration dans la neige o rien, pas mme le plaisir des
yeux, ne vient distraire ni fatiguer une imagination dsabuse, ennuye
ou souffrante. Mais ce n'taient pas prcisment des dispositions de ce
genre que les dames ou les demoiselles de Sydney souhaitaient de voir se
dvelopper chez nos officiers, et probablement pour prouver qu'ils n'y
taient point enclins, ces derniers vinrent un matin demander au
commandant en chef, l'autorisation de donner un bal  bord du
_Gassendi_, et, tout de suite, l'autorisation fut accorde et le bal eut
lieu le soir mme.

A bord, on a tout sous la main. Les matelots sont charpentiers, ils sont
tapissiers, ils sont lampistes, ils sont fleuristes, ils sont
dcorateurs, peintres et passs matres dans tous les arts libraux; on
leur offrirait de construire une cathdrale, une salle de spectacle, un
hypoge ou un mange qu'ils n'hsiteraient pas  accepter l'emploi. La
salle de bal fut bientt prte. Le pont, dbarrass de ses canons, se
transforma en une vaste tente, dont les pavillons de signaux formaient
les parois et le plafond. Des lustres composs avec des baonnettes dont
les douilles jouaient le rle de bobches, furent suspendus  des
cordages entours de torsades rouges; l'habitacle et le cabestan
devinrent d'normes jardinires o des branches de sapin remplaaient
les plantes tropicales et les fleurs rares que le climat ne voulut pas
fournir, et dans les coins de la salle d'autres sapins donnaient encore
aux yeux tous les plaisirs de la verdure. Il va sans dire que les
pavillons d'Angleterre et de France s'embrassaient au plus bel endroit,
au-dessus de la tribune des musiciens. Mais, la fte n'avait ni de prs
ni de loin un caractre politique. Ceux qui la donnaient, comme leurs
convis, n'taient possds, pour le moment, d'autre passion que de
celle de la danse, et il fallait bien compter sur un dveloppement
nergique de ce got, car je dois avouer un ct trs-faible: c'tait la
musique.

A parler franc, nous ne jouissions en fait d'adepte de cet art et
d'instrument pour l'exercer que d'un matelot auquel on avait confi un
clairon et qui recevait dix centimes de solde supplmentaire par jour
pour souffler dans cette machine. Il y mettait du bon vouloir, mais,
soit, comme il le prtendait, que le clairon ft trou  de mauvais
endroits, soit, comme le soutenaient ses dtracteurs, qu'il et plus
d'audace que de science, ce clairon rendait tous les jours des sons de
plus en plus dsesprs. Il n'tait oreille si martiale qui s'y pt
faire, et, d'un avis unanime, il fut dcid que ce genre de sduction
serait ray du programme de la soire. Mais, alors, comment s'y
prendrait-on pour danser?

Un contre-matre ouvrit un avis important. Il rvla l'existence d'un
tambour oubli dans un coin de l'entre-pont, et sur cette dclaration,
un matelot apporta un fifre. Cette double dcouverte fut accueillie avec
transport; malheureusement personne ne savait jouer du fifre. Et,
d'ailleurs, malgr l'agrment incontestable des sons qu'on peut obtenir
de ces deux instruments, un tambour et un fifre ne sauraient  eux seuls
composer un orchestre de danse civilise. Du moins on n'a jamais vu que
les ngres qui sussent s'en contenter.

Dans cet embarras, le second chirurgien du bord, trs-aimable jeune
homme, offrit de jouer du violon. On considra bien qu'un violon seul ne
produirait peut-tre pas tout l'effet dsirable dans l'tendue d'une
salle de bal qui se montrait prte  contenir six cents personnes. Mais
il fallait bien s'accommoder  la ncessit, et, aprs mre
dlibration, il fut convenu que le violon formerait le fond de
l'orchestre, serait soutenu par le tambour, et qu' l'occasion des
artistes de bonne volont essayeraient de tirer du fifre quelques
accents qui seraient ce qu'ils pourraient et serviraient, en tout cas, 
donner  la partie musicale de la fte un peu plus de varit.

Mais, si les choses n'taient pas absolument aussi compltes qu'on l'et
dsir au point de vue mlodique, la fte s'annonait comme devant tre
sans reproche, sous le rapport infiniment plus srieux de la
gastronomie. Les quatre cuisiniers du _Gassendi_ et du _Tnare_, ceux
des commandants, ceux des officiers, avaient ouvert des confrences, et
cette mise en commun de tant de lumires promettait des rsultats
surprenants. Des matelots envoys par ces illustres chefs parcoururent
les boutiques de la ville. La population merveille vit toute la
matine les embarcations des navires occupes  transporter  bord ce
qu'on put se procurer de plus exquis dans les magasins de farines et de
viandes fumes, et l'imagination des habitants, extrmement porte,
comme dans tous les pays anglais,  s'exalter  propos des choses de la
table, se livra aux rveries les plus dsordonnes sur les dlices qui
allaient, ce soir-l, flatter le palais des notables de la localit.

Enfin la nuit tomba, et l'clairage de la salle et du navire tait 
peine termin,  peine les lanternes de couleur, les lustres, les
bougies, les falots avaient-ils pris feu et les officiers s'taient-ils
revtus de leurs uniformes des grands jours, que les embarcations des
deux navires et celles de la ville commencrent  amener les invits.

Je me pique d'tre historien trop vridique pour exagrer les choses. La
foule tait petite. La socit de Sydney est plus finement choisie que
nombreuse. Il pouvait bien y avoir en tout une quinzaine de danseuses et
cinq  six danseurs indignes. Parmi nos officiers, le plus grand nombre
taient des hommes sages qui avaient pris un plaisir plus vif aux
prparatifs qu'ils ne s'en promettaient de la fte elle-mme. Toutefois,
l'enthousiasme dansant, l'entrain merveilleux des intresss, supplait
au nombre, et l'homme de garde n'avait pas encore piqu huit heures  la
cloche que le bal tait en l'air, le violon faisait rage, le tambour
roulait comme un possd, le fifre sifflait comme un serpent 
sonnettes, et sur des airs que leurs auteurs n'eussent jamais reconnus,
on dansait, sans s'arrter, des contredanses, des valses, des polkas,
des mazourkas, dont l'une n'attendait pas l'autre. Les matelots qui
avaient obtenu l'autorisation de regarder la fte,  travers les
tentures, complaisamment releves  leur intention, montraient sur leurs
grosses et bonnes figures l'expression de la satisfaction la plus
complte. Ils n'imaginaient rien au del.

Cependant, on vit sortir bientt de l'entre-pont les mousses en grande
tenue, transforms en officiers de bouche et portant avec respect des
plateaux richement chargs de rafrachissements. Les gens graves de la
colonie commencrent  trouver que la runion avait un but. Les jeunes
demoiselles, doues, heureusement, de cet apptit surprenant, signe
caractristique de la race anglo-saxonne, ne se montraient pas moins
disposes  bien accueillir ces offrandes, et, dans les intervalles
trs-courts de repos qu'elles permettaient  l'orchestre de leur
accorder, elles reprenaient beaucoup de forces. Je ne conois pas
comment nos cuisiniers avaient pu s'y prendre pour fabriquer en si peu
de temps une telle quantit et une si grande varit de petits fours et
gteaux qu'on et pu en monter trois boutiques. Ce qui n'tait pas moins
curieux, c'tait l'air timide, compos et aimable avec lequel nos
mousses, ces jeunes sacripants, remplissaient leur office auprs des
dames. Un d'entre eux, le plus diable de tous, baissait les yeux comme
une premire communiante et faisait ses offres en anglais aux plus
jolies personnes. Il avait appris, dans la journe, une phrase exprs,
et c'est la seule qu'il connaisse et probablement connatra jamais, 
moins qu'il ne juge plus tard ncessaire d'tendre le cercle de son
rudition en ce genre, ce que je ne puis prvoir.

Vers minuit, on avait mis tant de passion et d'entranement dans la
danse, qu'il fallut faire trve quelques minutes afin de respirer. Les
matelots saisirent ce moment pour demander la permission de chanter un
choeur. C'tait une galanterie dont ils n'avaient rien dit  l'avance.
Ils s'en acquittrent trs-bien. Mais, comme c'est l'usage dans toutes
les professions, ils se gardrent de rien nous dire qui et trait  la
mer, et nous entretinrent du charme des chalets et des glaciers. On a
l'imagination trs-helvtique sur l'ocan, et il est bien probable que
dans les valles d'Ury et d'Unterwald on gote assez la posie des flots
agits.

Enfin on alla souper, puis aprs souper on alla se coucher, tout le
monde ravi d'avoir si bien employ son temps. Quelques mousses furent
malades pour s'tre un peu trop offert  eux-mmes les rafrachissements
confis  leur bonne foi. Mais le lendemain il n'y paraissait rien, et
_le Gassendi_ avait seulement laiss un bon souvenir de plus dans les
replis cachs de quelque jeune imagination. La salle de bal disparut.
Les canons reprirent leur place accoutume et tout rentra dans l'ordre
quotidien.

D'aprs le petit nombre des personnes qui avaient pu venir au bal, on
voit assez que la population est trs-faible. Je n'en connais pas le
chiffre officiel. Il ne me semble pas qu'elle puisse dpasser ni mme
atteindre un millier d'mes. Aux environs, les log-houses ou cahutes 
dfrichement sont assez rares; les habitations rgulires, toujours
construites en planches, le sont encore plus. Ce qu'on appelle un
village est un ensemble de maisons non agglomres et qui s'tend
souvent  travers les bois sur un espace de plus d'une lieue. Ce que
j'ai vu de plus remarquable dans ce genre, c'est ce qu'on nomme le
village franais. Il est peupl de descendants de nos compatriotes,
anciens possesseurs de toute la contre; car, on le sait, l'le entire
nous a longtemps appartenu; le cap Breton faisait alors partie de
l'Acadie, et les Acadiens taient presque tous des fermiers et des
laboureurs venus de Normandie. Il est assurment digne de remarque que
cette province, qui, aujourd'hui, ne montre, dans aucun de ses hameaux,
le moindre got pour l'migration d'outre-mer, ait eu au seizime sicle
et surtout au dix-septime tant d'entranement pour ces parages. Il y
avait, sans doute, alors, dans les esprits de ces paysans, des illusions
qui ont t, pour la plupart, cruellement dues. Entre autres choses,
on s'imaginait trouver dans ces pays nouveaux un sol partout fertile;
une partie de l'Acadie rpond peut-tre  cette esprance, mais, en
gnral, et notamment dans les environs de Sydney, il s'en faut de
beaucoup qu'il en soit ainsi. Il n'est, pour perdre une semblable ide,
que de considrer la faon dont on y cultive le sol.

On commence par abattre le bois, puis dans l'espace circonscrit destin
au dfrichement on met le feu pour venir  bout des tronons rests
debout. Les cendres produisent un premier fumage qui, pour l'anne
suivante, prpare le sol o l'on sme des pommes de terre. Une seconde
anne, on met du seigle ou de l'orge, car le bl russit assez mal dans
ce climat trop rude. Il n'a pas le temps de mrir. La troisime anne,
on peut encore essayer d'ensemencer. Mais, en gnral, le produit est si
mdiocre que, pour une quatrime campagne, on abandonne le terrain et on
s'en va dfricher ailleurs. Cependant le bois repousse. Au bout de
quelque temps, des arbres nouveaux, un taillis pais l'ont recouvert et
l'on recommence la coupe, l'incendie et les cultures alternes pour
arriver aussi rapidement  la mme fin. On voit assez que ce n'est pas
l une terre fconde.

Les habitants sont, en consquence, trs-clairsems, et se ressentent de
ce dfaut de gnrosit dans le sol qu'ils exploitent. Il ne laisse pas
que d'y avoir assez de misre sur ce coin perdu du monde. Les choses
ncessaires  la vie tant presque toutes apportes du dehors sont
chres; pour pouvoir se les procurer, il faut donc que le peu de choses
qu'il y a  vendre se maintienne aussi  un prix correspondant. Toutes
ces circonstances expliquent que la population loin de s'accrotre
diminue, et il n'est pas sans vraisemblance que, dans quelques annes,
ceux qui n'auront pas t chercher meilleure fortune dans d'autres
parties de l'le,  la Nouvelle-cosse, au Canada ou aux tats-Unis,
prendront le parti de se retirer  Sydney-Mines. Alors la fort
ressaisira l'emplacement tout entier qu'on a  peine russi  lui
enlever.

Trs-peu d'Anglais proprement dits rsident  Sydney. Presque toutes les
familles sont d'origine cossaise et irlandaise. Les premires
appartiennent  toutes les nuances possibles du protestantisme, avec une
certaine prdominance de la part des presbytriens; les autres sont
catholiques, et partout le zle religieux est galement vif. Il faut
s'imaginer ces gens, reclus loin du monde, appartenant par leurs moeurs,
leurs souvenirs, leurs lectures surtout,  la socit europenne, et
n'ayant  leur porte aucun des moyens de distraction intellectuelle qui
lui sont propres. Petits ou grands tous leur font dfaut. Point de
spectacles, point de salons, point de cafs, point de politique vraiment
entranante et passionnante; une grande stagnation, sinon une nullit
presque complte d'affaires commerciales, partout des loisirs infinis et
une sorte de gne, de mdiocrit gnrale qui prdispose les esprits aux
ides sombres. Il doit ncessairement rsulter de toutes ces causes une
assez grande tendance vers l'exaltation religieuse, aussi est-ce une
disposition universelle sur cette terre et qui rgne galement chez les
cossais, chez les Irlandais, chez les Acadiens et chez les sauvages
qui, de tous les catholiques, sont peut-tre les plus inbranlablement
convaincus.

Une telle ferveur ne saurait exister sans un grand amour du proslytisme
et une antipathie sincre et active pour les opinions dissidentes.
C'est, en effet, ce qui arrive, et cette double passion fournit
l'lment de vie et les occasions d'activit qui sont refuss par
ailleurs. Sydney possde trois ou quatre glises pour si peu de maisons
qu'on lui voit, et cette cit  demi morte avant d'tre ne compte
encore bien plus de sectes. Son libraire unique ne vend, pour ainsi
dire, que des pamphlets religieux. _Histoire de la conversion au
catholicisme du Rv. ***, ministre mthodiste._ _Rfutation du libelle
intitul: Conversion au catholicisme par un Wesleyen._ _Observations
libres sur la querelle issue  l'occasion de l'indigne pamphlet
intitul: Conversion au catholicisme, etc., par un indpendant._ On ne
voit pas autre chose. Quand on est accoutum  la modration relative
que la polmique purement religieuse a adopte de ce ct de
l'Atlantique, o tant d'intrts divers attidissent la passion, on est
un peu surpris de retrouver une telle vhmence dans cette partie du
nouveau monde. C'est qu'en fait d'emportement de langage, rien ne
manque, et le vocabulaire des injures empruntes  la Bible n'a pas
perdu une seule des expressions trouves au temps de Cromwell, dans la
bouche ou sous la plume des zls dissidents du cap Breton et de la
Nouvelle-cosse. L'glise catholique est de plus en plus pour eux la
bte de l'Apocalypse; leurs adversaires catholiques sont des Amalcites;
les autres des Ammonites, des fils de Blial, des Tyriens, Gog et Magog.
Il faut quelque temps pour s'habituer  penser que ces gens-l sont
trs-srieux. Au premier abord, on croirait qu'ils mettent en scne un
roman de Walter Scott. Mais les Macbriar et les Kettledrummle y vont bon
jeu bon argent, n'ont peut-tre jamais lu _les Puritains d'cosse_ et
font servir dans ce dix-neuvime sicle, le langage et les sentiments du
pass, avec une parfaite sincrit de conviction. Dans la tenue de ces
zls continuateurs des covenantaires apparat toute la vertu morose et
pdantesque de leurs modles. De longs habits noirs ou bruns, mal
taills, de vastes chapeaux o ils s'enterrent, des mines ples,
renfrognes, un langage de la plus sche austrit, ils ont tout cela et
l'affectent tant qu'ils peuvent. C'est un uniforme qui convient
d'ailleurs  d'heureux mortels dont le _Credo_ favori est de damner tout
le monde, et de peur d'y rien oublier, de se damner un peu avec.

Les catholiques rpondent  cette guerre permanente en redoublant
d'attachement pour les formes extrieures de leur culte. Sous ce
rapport, les Irlandais vont aussi loin que les Italiens et les Espagnols
l'ont pu faire autrefois. Ils entourent leurs prtres d'une vnration
et d'un amour qui dpassent tout ce qu'on voit ailleurs. Ils font d'eux,
en toutes choses, leurs confidents, leurs conseillers, et lorsqu'il y a
lieu, leurs chefs politiques. Mais aussi, ils en exigent beaucoup et la
situation de ces prtres si rellement puissants n'est pas une sincure.
La faon dont les habitations sont dissmines dans le pays, donne 
certaines cures l'tendue qu'un vch pourrait comporter ailleurs, et
comme les fidles prouvent, dans toutes les circonstances un peu graves
de leur vie, maladies, accidents, chagrins, soucis, inquitudes, le
besoin de se fortifier des consolations, des avis, ou des secours de
leur pasteur, ils sont toujours au moment de l'envoyer chercher. L'amour
ne raisonne pas, et n'admet rien de ce qui le contrarie. Aussi ne
comprendrait-on pas qu'un prtre somm au milieu de la nuit de se rendre
 dix lieues de chez lui,  travers les bois et les fondrires, pt
hsiter une minute. Les ecclsiastiques mnent donc l'existence la plus
pnible et en ralit la plus vanglique. Tantt dans la ferme perdue
d'un Acadien, tantt sous le wigwam d'un sauvage, au fond des marais,
tantt entours de leurs ouailles, dans l'glise, dans le presbytre,
dans l'cole, ils n'ont pas un moment de repos; ils sont partout  la
fois: on ne les perd pas de vue, on les coute constamment, mais il faut
qu'ils parlent toujours. J'ai pu voir quelle tait la vie du clerg de
la Nouvelle-cosse par les relations que j'ai eu l'honneur d'entretenir
avec le vnrable cur de Sydney, M. l'abb Quinan. Je ne sache rien qui
rende mieux l'ide qu'on se peut faire des labeurs d'un aptre.

Mais, aussi, je le rpte, quelle affection profonde, que celle dont de
pareils prtres sont entours! Nous avions t visiter le village
franais avec l'abb Quinan; nous remplissions plusieurs voitures et
j'tais avec lui dans la sienne, une espce de petit char  bancs  deux
places; nous avions vu peu de choses, car la pluie s'tait mise  tomber
 flots et aprs quelques efforts infructueux pour la braver, il nous
avait fallu chercher un asile dans l'glise du village situe au milieu
des bois, encore avions-nous eu le temps d'tre convenablement mouills
en attendant que la clef nous et t apporte de chez le bedeau, le
plus proche voisin, qui demeure  un quart de lieue.

Nous avions djeun dans la sacristie o l'eau ne ruisselait gure moins
que dehors, et nous avions admir le sanctuaire bti en bois, comme une
glise de Laponie, avec un vaste pole au milieu. Le matin en parcourant
le pays, nous avions pu donner de justes loges  l'industrie et 
l'activit des habitants, car il faisait beau et les routes nous
semblaient d'autant plus dignes d'loges qu'elles s'tendent dans toutes
les directions  travers les bois et ne mnent  rien. On les construit
l, non pas comme en Europe, pour runir des points habits, qui
existent dj, mais bien pour attirer des habitants, pour les entraner
au loin et dans l'espoir de peupler ainsi le pays. Le matin, charm de
nos loges, M. B*** dans son patriotisme, nous avait souvent rpt:
C'est bien remarquable, n'est-ce pas? qu'avec si peu de moyens que nous
possdons, de telles choses se puissent faire; on le croirait  peine?

Nous en tions tombs d'accord; mais maintenant il pleuvait. Les routes
taient dfonces; nous n'avions plus le mme enthousiasme. Nos voitures
s'embourbaient  chaque instant, nos chevaux n'avanaient gure malgr
tous leurs efforts, et nous ne savions pas si l'aventure n'irait pas
jusqu' coucher dans ces bois humides. M. B*** devenu moins fier,
dplorait l'tat de cette partie du chemin, comme un fait inou dans les
fastes de la colonie. En sa qualit de membre de la lgislature, il se
montrait doublement scandalis et dclarait le fait intolrable. Il
voulait envoyer chercher les ingnieurs sur l'heure mme et nous jurait
que, ds le lendemain et de grand matin, les ouvriers seraient  l'oeuvre
pour qu'un tel tat de choses ne subsistt pas davantage. En attendant,
 moiti noys dans nos voitures, nous prenions dj notre parti d'une
chute dans quelque ornire et d'un essieu cass.

Mais l'abb Quinan, habitu  de telles fortunes qui composent, pour
ainsi dire, le fond de son existence, conservait son air placide et
confiant. Il plaignait son cheval qui, parfaitement au courant de la
patience de son matre, ne se pressait ni ne se fatiguait outre mesure,
et ne prenait pas grand souci de l'exclamation _lazy boy!_ par laquelle
l'indulgent abb cherchait par instants  lui faire honte de sa
nonchalance. Quant au fouet, il n'tait pas question de l'employer.

Dans cet tat nous rencontrmes des fermiers acadiens qui regagnaient
leur demeure. A la vue de leur cur ils prouvrent une joie qu'ils
manifestrent aussitt par les plus vives dmonstrations, et malgr le
temps, ils se mirent immdiatement  lui raconter leurs affaires et 
prendre ses conseils. L'abb couta tout ce qu'on lui disait et prit le
temps de rpondre. Nos compagnons avaient cependant gagn du pays, et
nous emes quelque peine  les rejoindre. Mais je comprenais que le
prtre se devait  son monde, et qu'en prsence d'un attachement, d'une
confiance, d'un besoin d'panchement qui jamais ne se ralentit ni ne
s'endort, il n'y a pas de considration qui puisse lgitimer la
froideur.

Chez les sauvages, ce sentiment d'affection prend une nuance peut-tre
plus touchante encore. Les sauvages ont rellement et beaucoup souffert
pour la foi catholique. Dans les premiers temps de l'occupation
anglaise, alors qu'il ne se trouvait pas de colons irlandais dans le
pays, tout ce qui reconnaissait l'autorit spirituelle du saint-sige
tait franais ou ami des Franais, par consquent suspect d'une loyaut
fort tide  Sa Majest Britannique. Les gouverneurs de l'Acadie,
devenue Nouvelle-cosse, jugrent utile d'amener les sauvages  la foi
protestante, et comme on se flatta d'y parvenir aisment, on mit
beaucoup de vivacit  y travailler. On chassa les prtres; on empcha
les familles d'aller  l'glise; on prit note des plus zls et on les
mit en prison; on les dsarma; on leur enleva le peu qu'ils possdaient;
on les fit mourir de faim dans les solitudes. On promit des merveilles 
tous ceux qui voudraient abjurer, et personne n'abjura. Hommes, femmes
et enfants, montrrent une fermet gale. Tout ce qui put s'chapper
prit la fuite, mais personne n'oublia son chapelet. Le chapelet devint
comme le symbole de l'honntet, du courage et de l'honneur dans cette
humble population, et elle a toujours conserv depuis une sorte de culte
infiniment plus prononc qu'il ne l'est dans le reste de la chrtient
pour cet instrument de prire. Le chapelet est en quelque faon le
rsum de leur histoire. Il leur a t donn par les Franais au
dix-septime sicle. Aussi longtemps que les luttes ont dur avec
l'Angleterre protestante, le chapelet a t le signe de ralliement entre
eux et leurs amis. Au jour de la dfaite et de la perscution, il est
devenu le souvenir chri de la gloire passe, le gage de la solidit
dans la foi, et comme une promesse pour la vie future. Tous les sauvages
que j'ai abords, hommes ou femmes, en me reconnaissant pour Franais,
n'ont jamais manqu de tirer leur chapelet et de le porter devant mes
yeux avec un sourire doux et triste qui en disait bien long.

Aujourd'hui que, depuis longtemps d'ailleurs, on ne les perscute plus,
qu'ils vont  l'glise et que les prtres sont revenus prendre soin
d'eux, ils recherchent leurs pasteurs comme des enfants qui ont besoin
d'une caresse. Ils prouvent tous les jours l'ascendant que les conseils
des curs ont sur leurs esprits, car ils ont presque universellement
renonc au plus imprieux de leurs penchants: l'amour des liqueurs
fortes. On a distribu en grand nombre, parmi eux, de petits livres o
des lithographies, qui accusent l'enfance de l'art, leur montrent un de
leurs frres tent par le grand diable, avec ses cornes et sa queue,
vtu en marchand amricain, et qui lui tend une bouteille d'eau-de-vie.
Il boit et tombe dans les flammes de l'enfer, tandis que sa femme et ses
enfants se dsolent.

Une telle leon n'est pas reste sans rsultat, et, trs-certainement,
il y a peu d'ivrognes dsormais parmi les sauvages de la
Nouvelle-cosse. Ils font donc preuve de bonne volont. Cependant, sur
tous les autres points qui tiennent plus directement aux instincts de
leur race, la vie nomade, l'amour de l'indpendance, le peu de got au
travail rgulier, ils promettent et ne peuvent se contraindre. On a
essay de persuader  quelques femmes et filles de se louer comme
servantes. Elles sont trs-soumises, trs-craintives mme, se montrent
affectueuses et reconnaissantes du soin qu'on prend d'elles; mais elles
ne savent s'astreindre  aucune rgle, et il n'est pas de sduction si
forte qui empche au bout de trs-peu de temps qu'elles ne se sauvent un
beau matin pour retourner dans les bois. Toutes les admonestations des
prtres n'y font rien. Elles se mettent  pleurer et ne s'enfuient pas
moins.

Les sauvages ne possdent dans la Nouvelle-cosse aucun droit politique,
et il n'y a l ni injustice ni spoliation. En dehors de toutes les ides
et de toutes les habitudes europennes, ils ne peuvent videmment faire
partie d'aucune socit fonde sur des principes qu'ils n'acceptent pas.
Mais la loi les protge avec beaucoup de sollicitude, les moeurs sont
assez douces pour qu'on n'ait pas  gmir de les voir maltraits.
Personne ne les offense et ne cherche  leur nuire. De leur ct ils
sont d'une extrme douceur. Ils n'ont pas conserv la moindre trace de
l'esprit belliqueux de leurs anctres, et je crois qu'on aurait quelque
peine  les dcider aujourd'hui  s'armer et  se battre.

Je n'en suis pas surpris. J'ai dit dj que ces tribus n'appartiennent
pas  la race rouge. Ce sont des Esquimaux, varit humaine trs-molle
et trs-inoffensive de nature. Sous le ple, ils sont aujourd'hui en
lutte avec des Peaux-Rouges qui les massacrent sans piti et les feront
enfin disparatre, car ils se dfendent mal. A la Nouvelle-cosse,
lorsque les Franais ont form leurs premiers tablissements, le contact
avec les mmes Peaux-Rouges leur avait fait prendre des habitudes
guerrires, ils avaient adopt les usages militaires de leurs ennemis,
et scalpaient et torturaient les prisonniers comme les Hurons eux-mmes.
Mais il ne fut pas trs-difficile de les faire renoncer  ces coutumes
qui ne venaient que de leur situation, et une fois  l'abri des
attaques, ils dposrent trs-volontiers les armes dont ils ont
maintenant oubli le maniement.

Leurs vices sont ceux des tres faibles et des enfants: la paresse et le
mensonge. Mais ils ont de la probit, et leurs moeurs sont
remarquablement pures, car c'est une race froide. Le gouvernement leur a
assign un territoire d'une trs-vaste tendue dans l'intrieur de l'le
pour y faire ce qu'ils voudraient, et il est interdit aux Europens de
s'y tablir. Pourtant les sauvages n'y vont gure. Ils semblent avoir
pris ce domaine en antipathie depuis qu'on le leur a donn. Les limites
les gnent. Ils prfrent errer dans toutes les autres parties de l'le,
transportant avec eux leurs wigwams et leurs canots. On les laisse
faire.

Ils s'tablissent pour quelques jours dans un bois, sur une plage, font
des paniers, rabotent des planches, excutent quelques petits ouvrages
assez ingnieusement travaills en corces de bouleau et en piquants de
hrissons teints de diffrentes couleurs, vendent ce qu'ils ont fait, et
s'en vont ailleurs. Dans l'hiver, ils se retirent au plus pais des bois
o ils sont plus  couvert du vent, enterrent  demi leurs huttes dans
les feuilles mortes amonceles et la neige, et restent l jusqu'au
printemps.

Cependant leur nombre diminue chaque anne. Les maladies de poitrine
emportent les hommes, et les femmes succombent en grand nombre aux
fivres puerprales. La raison que me donnait l'abb Quinan de cette
mortalit extraordinaire n'est que trop facile  comprendre. La vie que
continuent  mener ces sauvages est bien celle de leurs anctres, mais
elle n'est plus compatible avec certaines habitudes qu'ils ont d
prendre. Autrefois, ds l'enfance, ils bravaient,  peu prs nus, toutes
les rigueurs de la temprature. Toujours en plein air, soit guerroyant
sur de vastes territoires, soit poursuivant pendant des mois entiers de
grandes chasses, ils dveloppaient toutes leurs forces physiques et les
maintenaient dans un tat d'activit en rapport avec la rude simplicit
de leur vie domestique. Ces hommes, ces femmes, ces enfants, accoutums
 nager dans l'eau glace,  porter sur leurs corps nus les pluies
d'hiver,  dormir sur la roche froide, ne prenaient point de rhumes, et,
en comparaison de ce qu'ils avaient  supporter tout le jour,
l'intrieur du wigwam tait un lieu de dlices.

Mais dsormais ils sont vtus, et ils le sont d'une manire imparfaite.
Ils ne peuvent plus se passer de leurs haillons, et ils grelottent. Plus
de guerres, plus de chasses, plus d'exercices violents, ils passent leur
vie auprs du feu de la hutte, et sentent l'influence de cet abri
incomplet et malsain. L'air vici des bois, l'humidit des marcages les
prouvent; ils souffrent comme nous souffririons nous-mmes  leur place
et pour les mmes causes, et ils meurent, et leur race s'teint. Encore
quelques annes, la terre couvrira leurs derniers tombeaux.

Ils le savent et ils sont rsigns comme, en pareil cas, toutes les
races primitives et incapables de changement. Mais ils ne s'en attachent
que plus  leurs prtres, dans lesquels ils voient les introducteurs 
cette vie future qui va bientt les saisir. Ils ne leur demandent rien
que de douces paroles et des esprances.

La situation des anciens colons acadiens est d'une nature toute
diffrente et qui fait bien clairement comprendre les dispositions
particulires aux nations europennes. Ces colons ne sont pas en voie de
disparatre tout d'un bloc, comme leurs anciens allis, mais de
disparatre en se transformant. C'est ce que j'ai vu partout et ce dont
l'histoire porte constamment tmoignage. Nos races, compltement
prives, mtisses qu'elles sont, d'instinct dominant et invincible, se
mtamorphosent sans trop de peine, savent prendre de nouvelles ides et
de nouvelles habitudes, brler ce qu'elles ont ador, adorer ce qu'elles
ont brl, et finalement continuer de vivre sous de nouvelles apparences
et avec des vocations nouvelles. Nos Acadiens sont en voie de devenir
des Anglais.

Dans l'usage ordinaire de la vie, ils parlent anglais, parce que leurs
voisins, originaires des les Britanniques, leur rendent l'usage de
cette langue ncessaire. Presque tous ils ont  demi oubli ou plutt
n'ont jamais bien su l'idiome de leurs pres, et quand ils veulent s'en
servir, ils le manient comme une langue trangre et fort mal. Par une
coutume assez curieuse, il est un certain nombre de familles parmi eux
qui, tenant  conserver un gage de leur origine, empchent leurs filles
d'apprendre l'anglais. De cette faon, les enfants entendent d'abord la
langue maternelle; mais bientt ils l'oublient ou n'en apprennent pas
plus long que dans la premire enfance. D'ailleurs beaucoup de ces
Acadiens pousent des Anglaises, et alors tout s'oblitre en eux,
jusqu' leur nom propre, qu'ils prononcent de faon  le rendre
mconnaissable.

On se tromperait gravement si l'on donnait au souvenir qu'ils ont
conserv de leur origine une porte quelconque. C'est,  leurs yeux
comme  ceux de leurs voisins, un pur sujet de conversation. Ils n'en
portent pas pour cela plus d'intrt  la France. En tant qu'ils
raisonnent sur de semblables matires, l'Amrique est,  leur avis, le
premier pays du monde. Il faut bien venir de quelque part, et ils
n'prouvent non plus de curiosit pour les campagnes de la Normandie,
qu'un paysan norvgien pour les steppes de la Russie mridionale, d'o
sont sortis jadis Odin et ses compagnons. Avec cette diffrence
toutefois, que cette dernire migration a eu lieu des milliers d'annes
en , tandis que l'autre est  peine vieille d'un sicle et demi. Tout
entiers  leurs intrts et  leurs passions locales, nos anciens
compatriotes nous voient  peu prs du mme oeil que leurs concitoyens
d'origine britannique, sans plus d'aversion, mais sans plus de
sympathie.

Ils sont catholiques, il est vrai, et comme tels, n'prouvent pas pour
la domination anglaise une affection trs-vive; mais, en cela, ils
s'associent aux Irlandais, et se confondent avec eux. Avec moins
d'emportement, moins de passion, moins de haine, un peu plus de cette
rflexion solide que leurs aeux ont apporte de Normandie, d'ailleurs
aussi zls pour la foi, ils ne se sparent gure de ces bouillants
coreligionnaires que lorsque des ides par trop empreintes du caractre
de la race milsienne emportent ces derniers au del de toutes bornes.
Les traditions de la grande guerre qui les a spars de la France et
donns  la couronne britannique ne leur apparaissent plus comme un
outrage national; ils y voient uniquement la perscution religieuse qui
en a t l'accompagnement.

Il s'est pass alors, en effet, des scnes qu'une politique plus sage
aurait pu viter. En mme temps qu'on s'attachait  convertir les
sauvages en employant toutes sortes de moyens, on prtendait chasser
compltement les habitants franais des territoires nouvellement
conquis. On ruinait de fond en comble Louisbourg, qui nous avait cot
tant de millions. On transportait la capitale de l'le  Halifax,
position admirable et bien autrement avantageuse,  la vrit, et, ce
qui tait moins digne d'loges, on dportait en masse la population dans
la Pensylvanie, la Gorgie, la Virginie.

L'excution de cette pense fut encore plus dure que la pense
elle-mme. Au village de Grandpr, qui comptait environ deux mille
habitants, dont un millier d'enfants, les soldats parurent le 10
septembre 1755, et leur chef invita les habitants  se runir dans
l'glise, afin d'y recevoir, disait-il, une communication importante
pour leurs intrts. Quand les colons se trouvrent assembls dans le
lieu saint, ne se doutant nullement de ce qui allait se passer, on les
cerna et on leur donna l'ordre de s'embarquer sur les navires qui les
attendaient  l'embouchure du Gaspereau.

Ils refusrent avec dsespoir, et pendant plusieurs jours on les tint
renferms dans l'glise, sans nourriture. Enfin ils se soumirent; on
embarqua d'abord les jeunes gens, on envoya les vieillards d'un autre
ct, les femmes et les enfants furent galement dports loin de leurs
familles; quant aux troupeaux et aux biens, tout fut saisi. La plupart
de ces malheureux moururent de misre sans avoir pu se rejoindre.
L'tablissement de Grandpr fut  jamais dtruit.

Ce triste vnement a perdu, dans la tradition de la Nouvelle-cosse,
toute couleur nationale; c'est devenu un rcit religieux. Ce n'est pas
sur les Anglais en tant qu'Anglais qu'il attire la colre, c'est sur les
Anglais en tant qu'hrtiques et perscuteurs de la foi. Il appartient
aussi bien aux Irlandais qu'aux Acadiens. Un tiers de la population de
la colonie le conserve, le rpte, le commente avec ferveur; tous les
dtails qu'on y ajoute dsormais ne sont pas strictement historiques car
il a dj pris la forme lgendaire. Ainsi, l'on dit entre autres choses,
que lorsque les soldats anglais, aprs avoir embarqu toute la
population, voulurent entrer dans les maisons pour les piller, ils
trouvrent sur les portes les chiens, qui, le poil hriss et fous de
colre, leur disputrent l'entre, et ils ne purent pntrer dans ces
demeures abandonnes qu'aprs en avoir massacr les fidles et derniers
dfenseurs.

Ces rcits, chers aux catholiques sans distinction d'origine, ont t
rpandus par eux dans toute l'Amrique du Nord; les souffrances des
martyrs de Grandpr sont devenues la gloire commune de tous les fidles,
et c'est de leur bouche que Longfellow a recueilli les dtails qui lui
ont servi  crer ce pome d'_vangline_, suprieur pour l'motion du
sujet, et  peine infrieur pour l'art,  _Hermann et Dorothe_ de
Goethe.




CHAPITRE V.

Halifax.


Les ctes du vieux monde, dans les diffrents continents, offrent
trs-peu de ports. Soit qu'elles aient cd  la mer les environs des
golfes et des havres o l'onde avait russi  s'introduire, soit, ce qui
est plus gnralement exact, qu'elles aient russi,  l'aide des fleuves
et des vents,  combler ces havres et ces golfes et  ressaisir tout ce
qu'elles ont pu prendre  l'lment humide, il est certain qu'elles
prsentent le plus ordinairement de longues lignes interrompues sur
lesquelles vient se briser la vague. Une grve plate, une ceinture de
falaises, marquent  cette dernire sa limite et son _nec plus ultra_.
Il en rsulte que plus d'une grande ville maritime, point d'attache d'un
vaste commerce, que plus d'un port de guerre fameux, doivent se
contenter d'un abri incomplet pour les navires, ou d'une rade foraine
dangereuse,  moins que l'art,  force de temps, d'industrie et
d'argent, n'ait russi  crer quelque bassin artificiel, merveilleux
lorsqu'on le juge au point de vue des efforts qu'il a cots, et bien
petit quand on le compare aux oeuvres de la nature.

Mais les nouveaux continents, l'Amrique et l'Ocanie, ont de tout
autres aspects. Les rivages longs et unis y sont relativement fort
rares, et les ctes profondment dcoupes, au contraire, trs-communes.
Lorsqu'on ouvre les livres des voyageurs qui parlent de ces contres, ce
qu'on rencontre le plus souvent, ce sont des descriptions, toujours un
peu pareilles, de baies, de ports immenses o pourraient s'abriter des
flottes entires. La plus petite le, le plus misrable lot est
toujours richement dou sous ce rapport, et des thoriciens, trop
crdules  l'ide moderne que les grands peuples et les grandes villes
sont dtermins par les avantages du territoire, en ont conclu que la
puissance  venir appartenait ncessairement aux domaines o le commerce
doit trouver de si puissants moyens d'action et de telles ressources; de
sorte que l'Amrique et l'Ocanie seraient les futurs centres du monde.

Je ne me sens nullement enclin  adopter cette manire de voir, pour une
foule de motifs qu'il serait trop long de dduire ici. Je crois que les
ides qui font les grands peuples ont manqu, manquent et manqueront
toujours  toutes ces contres de nouvelle dcouverte o se porte le
flot bourbeux et plus turbulent que vivant et plus enivr que fort, des
migrations europennes; mais il n'est pas douteux cependant que la
nature s'est prte de bonne grce  ce que sur ces rives, encore pour
la plupart dsertes, l'homme pt lever  son aise, s'il en avait le
pouvoir ou l'envie, toutes les rivales possibles  Tyr,  Sidon, 
Carthage,  Constantinople,  Marseille,  Cadix ou  Londres mme.

A mesure que nous passions le long des ctes du cap Breton, nous
admirions sans nous lasser ces puissantes dentelures qui,  chaque
instant, hrissent l'aspect des terres de caps et de promontoires. La
mer brisait tantt sur des grves, tantt sur des roches dpouilles.
Trs-peu d'habitations se montraient dans les campagnes, et cependant,
sur cette terre si jeune, et qui aurait tant besoin d'habitants, il
existe dj des ruines, des villes dvastes, tout l'appareil des
fureurs militaires. C'est ce que nous dit la vue de la place vide o
exista jadis Louisbourg. L on ne voit plus que quelques amas de terre
et de ronces, mais pas une habitation de quelque importance n'est reste
debout.

Louisbourg a t la dernire possession franaise territorialement
importante dans les parages du Nord-Amrique. Aprs la perte du Canada,
la cour de Versailles rattacha ses ides de colonisation au cap Breton,
et dans l'intrt d'une de ces grandes fondations transatlantiques
auxquelles on tenait tant alors, du moins en thorie, on voulut tablir
l une puissance rivale de Montral et de Qubec, devenues villes
anglaises.

On prodigua les efforts et l'argent pour tablir une cit qui devait
tre, dans la pense de ses crateurs, un port de guerre de premier
ordre, une citadelle susceptible de la plus puissante rsistance, afin
de servir de point d'appui plus tard  notre commerce,  une agriculture
importante,  nos flottes,  nos pcheries.

Mais la destine de Louisbourg et de toute l'Acadie tait domine par
des faits dont, on ne parat pas s'tre, dans ce temps, suffisamment
rendu compte. La France tait sans doute une grande puissance maritime;
mais la multiplicit des intrts qu'elle avait  sauvegarder la forait
de diviser extrmement ses efforts et ses forces. Nous avions alors 
nous proccuper des Antilles, de la Louisiane, de l'Inde, des les de
France et de Bourbon. Nos possessions extra-europennes, presque aussi
importantes que celles de l'Angleterre, ne nous affranchissaient pas des
soucis bien autrement pressants et imprieux que rclamaient de nous les
affaires continentales, et dans cet parpillement exagr de nos
ambitions, nous pouvions facilement commencer et trs-peu finir.

L'opinion publique tait pour beaucoup, en ce temps, dans la fondation
des colonies et dans les dpenses qu'on y prodiguait. C'tait la flatter
singulirement que de caresser d'abord, de dcider ensuite la fondation
d'un nouveau poste, et plus il s'agissait d'aller loin, plus les
imaginations surexcites applaudissaient  une tentative dont le ct
aventureux, au lieu de les faire rflchir, tait prcisment ce qui les
sduisait davantage. Mais aussi, dans un moment d'embarras, quand,
attaque de toutes parts, la France ne savait plus auquel entendre, ni
de quel ct courir, cette mme opinion publique tait extrmement
prompte  s'irriter contre les rves dont elle-mme avait tant voulu
faire des ralits; elle les accusait volontiers d'tre coupables de
bien des maux auxquels, en effet, ils n'taient peut-tre pas tout 
fait trangers, et demandait avec aigreur d'abandonner des entreprises
qu'on aurait peut-tre mieux fait de ne pas tenter sous sa pression,
mais qu'il devenait peu honorable, et quelquefois mme coupable de
dserter avec la mme lgret qui les avait fait dcrter.

Le Canada avait cot  la France beaucoup de peines et d'argent; plus,
assurment, qu'il n'aurait jamais pu lui rapporter. Nanmoins, si une
saine politique et d  jamais empcher le gouvernement franais de
s'occuper d'une contre o il n'avait, en ralit, rien  faire, il n'en
fut pas moins honteux de voir l'emportement que mirent les salons de
Paris  dcrier les hommes qui dfendirent les derniers cette terre
confie  leur garde, la haine grotesque dont Montcalm, un des plus
grands hommes que nous ayons eus, fut l'objet, l'abandon misrable o il
fut laiss avec la poigne de braves gens qui l'entourait, et plus
honteux encore l'enthousiasme joyeux avec lequel M. de Voltaire et son
monde accueillirent la nouvelle de la bataille perdue qui nous chassait
de cette terre tombe en disgrce.

Ce qui tait arriv pour le Canada eut lieu de mme pour le cap Breton.
L'opinion publique avait voulu  toute force crer dans l'Acadie une
compensation  la perte de la Nouvelle-France. On ne trouva pas d'abord
que l'on pt faire assez pour tablir notre puissance sur ce sol o il
n'existait rien. On y envoya tout, depuis le bl jusqu'aux hommes; tout,
depuis les navires jusqu'aux fusils. On voulut y mettre tout, depuis la
chaumire jusqu' la citadelle. On y enfouit des millions, et quand la
guerre arriva,  peine put-on le dfendre. Tout fut perdu, et avec le
mme entrain qu'on avait mis  crer. Voil l'histoire de ces dcombres
aujourd'hui  peine visibles qui furent Louisbourg. La tradition raconte
que des magasins immenses avaient t btis dans l'espoir d'un commerce
futur qui n'exista jamais; ils s'croulrent sans avoir pu se remplir
une seule fois.

Louisbourg tait d'ailleurs un emplacement bien choisi, au point de vue
franais. Nos principales autorits coloniales se trouvaient l dans une
proximit aussi grande que possible de la France, voisines du Banquereau
et du Grand-Banc, o nos navires allaient chercher le poisson, voisines
encore de la cte franaise de Terre-Neuve, et  proximit des pays
britanniques, de faon  pouvoir commercer aisment avec eux en temps de
paix et  les gner considrablement en temps de guerre. Mais les
Anglais ont sagement pens en transportant leur capitale ailleurs,
lorsqu'ils sont devenus les matres de ces rgions.

Ils n'avaient pas besoin comme nous des diffrents avantages que je
viens de signaler. En tant qu'il s'agissait de la pche des bancs,
Saint-Jean de Terre-Neuve leur convenait mieux. Ils n'auraient pu mettre
une confiance suffisante dans une ville comme Louisbourg, dont la
population tait toute franaise. Ils en firent donc sauter les
fortifications, dtruisirent les magasins, dtournrent le commerce, et
commirent au temps le soin de disperser les habitants, laisss sans
ressources. En peu d'annes cette tche fut compltement remplie, et
Halifax hrita des perspectives de succs qu'avait pu avoir un instant
sa rivale.

Le port de cette capitale de la Nouvelle-cosse est d'ailleurs plus
beau, plus vaste, plus facile  dfendre que celui de Louisbourg. On y
pntre par deux passes que forme une le de petite tendue par laquelle
l'intrieur du bassin est cach. Une fois l'entre franchie, il se
prsente une sorte de coupe oblongue qui pntre profondment dans
l'intrieur des terres; la ville s'lve sur la rive gauche, en
amphithtre. Puis au fond de la coupe s'ouvre un autre port qui
pourrait aisment contenir une escadre, et qui va finir dans des bois
marcageux. Il n'y a pas prcisment une ressemblance, mais cependant il
existe un certain rapport entre cette situation et celle de
Constantinople. Je ne crois pas d'ailleurs que la baie d'Halifax le cde
en rien pour la grandeur, l'tendue et la scurit  sa magnifique
rivale de l'Orient.

Quant  la ville, il va sans dire qu'il ne saurait tre question en
aucune manire d'une comparaison aussi pompeuse. La capitale de la
Nouvelle-cosse n'a rien de commun avec la mtropole ottomane. Cependant
elle s'lve aussi en amphithtre au milieu d'un paysage assez ombrag,
et comme Constantinople, ses maisons, presque toutes, sont construites
en bois; mais on aurait peine  pousser plus loin ce rapprochement
hasard.

Halifax prsente un spectacle fort agrable. Les maisons sont
nombreuses, grandes,  plusieurs tages, propres et d'un aspect riant et
avenant. Plusieurs glises, dont quelques-unes sont en pierre, mlent
leurs tours et leurs clochers aux toits d'essentes des habitations, et
parmi ces saintes demeures, l'glise catholique et les couvents, situs
dans la haute ville, ne manquent ni de caractre ni d'une certaine
majest. Dans tous ces difices religieux, le style employ est celui du
quatorzime sicle, ainsi qu'il appartient au got dcid de
l'Angleterre pour l'architecture de cette poque. Quand on arrive  voir
de prs ces pastiches, on remarque bien  et l quelques disparates.
Tout n'est pas parfaitement copi ou copi sur d'assez bons modles ou
avec une suffisante intelligence. Il y a quelque chose  redire aussi 
certains  peu prs qui sentent l'rudition de province et qui peuvent
choquer un got dlicat; mais en masse, tout passe, les dtails
disparaissent et l'ensemble est incontestablement beaucoup plus
admissible et mme agrable aux yeux, que les horribles temples grecs ou
romains dont on est trop accabl.

Un des effets de cette architecture imite du gothique est de donner 
la ville, en dfinitive toute neuve, un certain air de respectabilit
que les vieilles choses possdent seules.

Les rues principales courant toutes paralllement au port, une ligne
d'difices semble baigner ses pieds dans l'eau. Ce sont pour la plupart
des magasins appartenant  de grandes maisons de commerce, et
entrecoups de dbarcadres ou _wharfs_ puissamment assis sur des
pilotis normes. Devant ces plates-formes dont l'accs n'est pas
autrement facile et commode pour les pieds qui ne sont pas marins, les
btiments de toutes les formes viennent se presser, golettes, sloops,
bricks, trois-mts, etc. Les jours de fte, cette marine commerante se
pavoise de ses couleurs nationales et le vent agite sur les eaux de la
baie le plus riche bariolage. France, Amrique, Espagne, Villes
ansatiques, Prusse, y marient leurs pavillons aux couleurs blanche et
bleue de la Nouvelle-cosse, et ce concours d'insignes si divers
tmoigne honorablement de l'activit industrielle qui rgne dans le
pays.

En face de la ville, de l'autre ct du bassin, s'tendent de beaux
villages, qui forment comme une espce de banlieue  la mtropole de
l'le; tout le jour deux petits btiments  vapeur circulent d'une rive
 l'autre, transportant voyageurs, marchandises et voitures atteles.
Enfin, au-dessus de ces villages, sur une minence boise et au milieu
d'un parc anglais dessin avec un soin et un bon got particulier,
s'lve un vaste difice construit d'une faon si lgante, qu'on le
prend d'abord pour la rsidence de quelque puissant ou riche personnage.
C'est une erreur capitale. La colonie a lev l  grands frais un asile
pour ses alins.

Nous tions  peine arrivs et nos ancres se posaient au fond de l'eau,
quand nous apermes  l'extrmit de la baie l'Indus de cent vingt
canons, une frgate de cinquante, et une grande canonnire, tous
btiments de Sa Majest Britannique, sous le commandement de l'amiral
sir H. S***, arrivant de la Jamaque. A tous les titres, _le Gassendi_
devait une visite  l'amiral, et nous nous empressmes de remplir un
devoir qui devait tre, de tous points, un plaisir.

_L'Indus_ est un vieux vaisseau, et il a trs-probablement atteint le
terme d'une fort longue carrire. Aussi ne parat-il plus rserv  de
grandes aventures nautiques. Mais si c'est un vieillard, c'est un fort
beau vieillard et trs-vert. Il ne lui manque pas une seule dent, ainsi
qu'on peut le voir  ses trois ranges de grosses pices qui allongent
leurs ttes noires en dehors de ses sabords. Comme sur les vaisseaux de
cette taille, on arrive en haut au moyen d'un escalier, qui figurerait
avec avantage au milieu des quatre tages d'une belle maison, et lorsque
le pied se pose sur les planches du pont, c'est au milieu d'une place
publique qu'on se trouve, place publique occupe par les habitants
nombreux et surtout d'aspects et de costumes varis que prsente
toujours un navire de guerre anglais.

Une foule de matelots se laissent voir dans les manoeuvres et sur
l'avant. Les uns, appartenant  la vraie race anglaise, sont des hommes
magnifiques, de belle stature, de beaux traits, l'air rsolu, sans
doute, mais surtout srieux; les autres, Anglais aussi peut-tre, n'ont
pas une apparence aussi frappante, aussi noble; leur sang est videmment
ml pour le moins d'un sang plus pauvre; ils sont chtifs, ples et
fltris. Enfin beaucoup de ngres paraissaient sur _l'Indus_. Ce sont
les recrues des les occidentales.

Pour donner  cette foule si diverse d'origine, de penchants et
d'allures, si peu compacte de sentiments, une raison solide de se tenir
dans une mme voie, on aperoit les uniformes rouges des _marines_, et
cette infanterie, clbre pour sa loyaut et la ferme assurance avec
laquelle elle a dfendu la loi devant mainte mutinerie, tient garnison 
perptuit au milieu de ces quipages qui ne ressemblent nullement aux
ntres, ni par leurs qualits, ni par leurs dfauts.

J'avais vu ailleurs des btiments de guerre anglais; j'en avais vu dans
la mer des Indes et je m'expliquais alors la faon dont on recrutait
leurs quipages bariols par la localit au service de laquelle ils
taient consacrs. Mais en retrouvant  Halifax, dans les mers
amricaines, la mme constitution, j'en conclus que ce que j'avais pris
jadis, sur le navire de la compagnie des Indes _le Victoria_, pour
l'exception, tait rellement la rgle de la marine anglaise tout
entire, qui, ayant besoin de beaucoup d'hommes, prend son monde partout
o elle peut, et ressemble au royaume des cieux en ce que, pour elle, il
y a beaucoup d'appels. Seulement, par une gnrosit trs-grande, tous
sont lus et on n'a plus qu' veiller  ce qu'ils ne s'en aillent pas.
Ce dernier point concerne les _marines_, qui sont les anges de ce
paradis.

L'amiral S*** nous fit les honneurs de sa vaste dunette avec la franche
bont qui le caractrise. Nous emes le bonheur de trouver  bord lady
S***, qui arrivait de la Jamaque avec l'amiral, et se disposait 
prendre possession le lendemain de la belle habitation rserve 
Halifax au commandant en chef de la station des Indes occidentales,
station importante assurment car l'ensemble des navires qui la compose
prsente un effectif d' peu prs trois cent trente bouches  feu. La
courtoisie de nos htes abrgea beaucoup les lenteurs ordinaires d'une
prsentation, et il fut promptement dcid que nous nous reverrions ds
le lendemain.

Les occasions ne manquaient pas et aucune ne fit dfaut. Pendant notre
sjour  Halifax, qui dura une quinzaine de jours, _le Gassendi_ fut
littralement combl des prvenances les plus aimables, et il y aurait,
de la part de ses habitants, plus que de l'ingratitude  en perdre le
souvenir. Aussi n'en ont-ils garde. Ce ne furent que ftes, bals et
dners d'apparat. Son Exc. le comte de M***, gouverneur de la
Nouvelle-cosse, lady M***, le gnral T***, commandant les troupes,
l'amiral, nous prodigurent tour  tour toutes les marques d'attentions
imaginables, et il serait difficile de dire ce qui l'emporta dans cet
empressement du bon accueil, de l'extrme courtoisie ou de la
cordialit. Le charme de ces runions fut bientt augment par l'arrive
de sir William Williams, le hros de Kars, l'orgueil de la
Nouvelle-cosse, o il est n, et qui venait d'tre nomm commandant en
chef des troupes britanniques dans tout le Nord-Amrique. Pour moi
surtout, ce fut une surprise charmante et tout  fait inattendue;
j'avais beaucoup entendu parler du gnral dans les provinces persanes,
o il a fait jadis un long sjour, et nous prmes un plaisir extrme 
causer des Kurdes, des Loures et des Turcs, dans plus d'un salon
d'Halifax. C'est une jouissance assez vive et assez dlicate que de
rencontrer dans un endroit perdu des gens avec qui l'on peut
s'entretenir d'un lieu non moins perdu. Il y a l, comme un
entrecroisement de sensations peu communes qu'il faut signaler aux
sybarites.

Mais ce qui plaisait davantage aux dames venues d'Europe, dont
quelques-unes peut-tre ne songeaient pas sans douceur au moment d'y
retourner, c'tait de se rappeler les salons et les hommes de tous pays
qu'on se trouvait y connatre. On riait  chaque nom dont on pouvait
faire quelque chose; on y cousait des anecdotes, on en disait un peu de
bien, quelquefois un peu de mal, et cela faisait diversion aux ralits
du prsent, toujours imprgnes du parfum de la morue, car Halifax paye
aussi son tribut  l'honneur qu'il a de faire partie des colonies
septentrionales; la morue y rgne, y gouverne, y impose la sensation
perptuelle de sa prsence et de son omnipotence.

Je ne veux pas m'tendre outre mesure sur des peintures du _high life_
prises dans la Nouvelle-cosse. Je ne suis pas rest assez longtemps 
Halifax pour tre un juge trs-comptent, et je craindrais d'ailleurs de
passer pour trop prvenu. Je n'ai rien su, rien vu, rien entendu qui ne
tourne  la gloire de toutes les maisons o j'ai t assez heureux pour
tre accueilli, et comme ce n'est pas une louange sans rserve que la
malignit humaine demande ordinairement  un livre, le mieux est de n'en
pas dire plus long. Mon scrupule me parat d'autant plus fond, en cette
circonstance, que comme j'exprimais un jour toutes mes sympathies pour
le pays, devant deux dames qui me faisaient l'honneur de m'interroger
sur mes impressions; deux regards qui se croisrent, un double sourire
plein de doute et d'ironie, un double mouvement d'paules, me donnrent
matire  rflexion, et si je n'osai pas demander ce que signifiaient
ces signes de mauvais augure, je ferai peut-tre bien, dans l'intrt de
ma rputation d'observateur, de supposer que la socit de la
Nouvelle-cosse est, comme toutes celles qui se sont formes et brillent
sur ce monde sublunaire, obscurcie par quelques taches perdues au milieu
des clarts que seules j'ai su dcouvrir.

Je sors et je vais dans les rues de la ville et dans la campagne, o ce
qu'on voit, on le voit plus librement et sans tant de prestiges. Je dois
dire que je ne rencontrai plus l cette politesse qui m'avait tant
charm. Je m'aperus mme que la population d'Halifax, ce qu'on pourrait
appeler ailleurs la bonne bourgeoisie, est trs-loin de valoir sous ce
rapport les habitants du cap Breton. Il me fcha mme de trouver des
prtres catholiques affectant ces manires rustiques et peu
bienveillantes dont je n'avais pas encore connu de spcimens. Quand j'en
fis la remarque  des personnes du pays, elles convinrent de la vrit
du fait et cherchrent  l'expliquer, en accusant les hommes des
tats-Unis d'avoir donn ce mauvais exemple. Il est assurment fcheux
qu'il ait t si bien imit, car il en rsulte une mauvaise impression
chez les trangers, et certainement les gens d'Halifax valent mieux que
leur abord. Une assez ridicule affectation de ne pas rendre le salut
qu'on leur fait, une sorte de dmarche guinde, un sourcil fronc, l'air
menaant et agressif sans aucune cause, il est difficile de comprendre 
quoi ces manires peuvent servir chez des gens de profession paisible.

Une autre importation des tats-Unis qui ne mrite pas plus de faveur,
ce sont les livres. Il existe  Halifax une belle librairie, boutique
somptueuse, dont les vitrines clatent de reliures dores, rouge, bleu,
vert, marron, des couleurs les plus riches. On en conoit, au premier
abord, les meilleures prsomptions en faveur des gots littraires de la
petite capitale. Je fus curieux de voir ce que c'tait que le bon march
si vant des ditions amricaines, car la plus grande partie de ces
livres viennent de New-York et de Boston, et je fis l'acquisition de
quelques volumes. Au premier examen, je fus dsabus. Ces livres ne sont
nullement aussi bon march qu'on le fait croire, et la librairie
franaise obtient des rsultats infiniment plus remarquables sous ce
rapport. Ensuite, et surtout, ces mmes livres seraient  beaucoup plus
bas prix, qu'ils coteraient trop cher encore, car ils n'ont pour eux
que l'clat de leurs reliures de toile. Ils sont mal imprims, sur
mauvais papier, et ce qui est pis, avec l'incorrection la plus
choquante. Les fautes y fourmillent tellement, que des phrases entires
sont incomprhensibles, et on reconnat l sans peine un des rsultats
de ce genre de spculation qui admet la tromperie comme son premier
lment de succs. Il ne se peut rien voir de plus mauvais que ces
ditions, et cependant il parat certain que le public auquel elles sont
surtout destines, le public de l'Amrique anglaise, comme celui des
tats-Unis, s'en contente. Les livres, je l'avais dj remarqu au cap
Breton, sont considrs dans ces contres comme des meubles meublants.
Il est ncessaire d'en avoir dans une maison. On en fait un ornement de
salon; il faut au moins pouvoir en charger un ou deux rayons. Cela donne
bon air  l'habitation de celui qui les possde, et le met en situation
de passer pour homme grave et nourri de saine littrature; mais il n'est
pas pour cela oblig de lire quoi que ce soit en dehors de son journal,
et il se borne, sa vie entire,  y glaner  et l les phrases  effet
dont il aime  brillanter sa conversation. Quant  ouvrir un livre et 
l'tudier pour tout de bon, c'est ce qu'il ne fait jamais. Tout habitant
du continent d'Amrique, quand il est d'origine anglaise ou qu'il s'est
assimil aux gens de cette origine, reprsente  ses propres yeux la
sagesse incre; il n'a besoin de rien apprendre, il sait tout et mieux
que tout, car il dispose de l'avenir, et en cela il se montre
trs-suprieur aux marquis de Molire, dont les prtentions n'allaient
pas si loin, et qui d'ailleurs daignaient lire quelquefois.

Puisque j'en suis sur le chapitre des choses intellectuelles, je ne dois
pas omettre de dire qu'il y a un thtre  Halifax; mais l'aspect seul
dmontre clairement que ce n'est pas l un plaisir favori pour les
habitants de la ville. A part quelques dispositions architecturales qui
rvlent  l'intrieur une vellit grecque ou romaine chez
l'architecte, on n'a affaire ici qu' une grange. Point de loges, une
srie de bancs dans une salle oblongue, garnie au fond d'une tribune
vaste et obscure. En face de la scne et tenant lieu de stalles
d'orchestre, sont disposs quelques fauteuils et des chaises pour les
personnes notables du pays et les officiers de la garnison, qui veulent
bien quelquefois assister  la reprsentation. En fait d'ornementation
et de luxe appliqus aux jeux de la scne, c'est ici l'enfance de l'art,
et je ne crois pas que le thtre du _Globe_, o Shakspeare a jadis
donn ses chefs-d'oeuvre, se signalt par une plus grande simplicit.
Aussi, n'y a-t-il pas beaucoup lieu d'admirer le stocisme avec lequel
les gens religieux des diffrents cultes renoncent  un tel plaisir. On
le dclare profane au premier chef, et on se fait une gloire d'en
repousser victorieusement les pauvres sductions. Le triomphe est trop
facile. Quoi qu'il en soit, les soldats et surtout les matelots, forment
 peu prs seuls, avec quelques Irlandais d'une condition modeste, le
public habituel du thtre. La littrature qu'on y expose s'en ressent,
et il n'y a que dans le cas o des acteurs trangers, venus soit de
New-York, soit de Londres, font un appel plus sduisant  la curiosit,
que l'auditoire prend un aspect plus respectable et plus srieux.

Il arriva prcisment une circonstance de ce genre pendant notre sjour.
D'immenses affiches jaunes, placardes dans tous les coins de la ville,
apprirent au public que le grand et tonnant tragdien, M. ***., tait
justement arriv de la mtropole, et avait consenti  donner quelques
reprsentations des pices de Shakspeare. Il devait tre second par
l'adorable miss ***, si clbre  Boston et ailleurs par la faon dont
elle rendait le personnage d'Ophlia. Les gens de got se laissrent
mouvoir, et pendant quelques jours on alla entendre rugir Richard III,
et dblatrer Hamlet.

Mais pour que le plaisir ft rel, il et fallu du moins que la voix des
acteurs pt arriver au public, ce qui parat tre, dans le rgime
ordinaire, un souci trs-mdiocre chez les habitus, qui prfrent
parler eux-mmes, et non pas  voix basse, tout le temps que dure la
reprsentation. Quand la toile se baisse, on se bat. Le directeur ne vit
d'autre moyen d'atteindre le but si dsirable qu'il se proposait, que de
prier humblement l'amiral de venir au spectacle en uniforme. Cette
prire fut gracieusement accueillie. Ce fut, je dois l'avouer, une
vritable dconvenue pour une grande partie de l'auditoire. Je vois
encore dans la tribune une foule de matelots gaillardement installs
avec quelques dames de leur choix, et se prparant  passer une bonne et
joyeuse soire. On commenait  rire aux clats,  changer de gros
mots,  se pousser; on allait faire mieux quand l'amiral entra. A sa vue
un silence profond se rtablit, les bonnets tombrent de quelques
mauvaises ttes qui se proposaient bien de les garder toute la soire,
uniquement afin de narguer les gens paisibles. Mais l'aspect seul de la
figure joyeuse et bienveillante du commandant en chef mit en fuite tous
ces projets. Le matelot se trouva visiblement mal  son aise et
mdiocrement flatt de partager un plaisir avec son chef, sur qui tous
les yeux se fixrent, et ce fut l le vritable spectacle de la soire,
car, de temps en temps, la troupe turbulente avait envie de donner cours
 ses instincts. Un murmure de voix plus ou moins hargneuses s'levait
d'un coin de la tribune, grandissait, gagnait du terrain, menaait de
dgnrer promptement en tapage. L'amiral alors se retournait lentement
dans son fauteuil, regardait d'un air froid son peuple, aussitt calm,
et tout rentrait dans le silence. On put juger de l'effet de sa prsence
pendant quelques minutes d'entr'acte o il sortit de la salle. Ce fut un
vacarme  se croire transport en plein sabbat. Il reparut, tout rentra
dans l'ordre. Le comparer  Neptune calmant les flots, serait par trop
commun; cependant on ne pourrait mieux dire.

Puisque j'en suis  parler des matelots dans leurs rapports avec le
thtre, je ferai tout aussi bien de continuer  m'occuper de cette
classe si considrable de la socit britannique, mais  des points de
vue plus ordinaires. A ct des affiches qui appelaient le public 
jouir des talents de l'incomparable tragdien et de la dlicieuse miss
***, il y en avait de non moins apparentes et non moins nombreuses qui
informaient les sujets de Sa Majest que l'on avait besoin de marins 
bord de tels et tels btiments de guerre. Le nom du vaisseau tait en
grosses lettres, et au-dessous, en lettres plus grosses encore, celui de
son vaillant et intrpide commandant, le brave capitaine ***. On tait
assur de trouver  bord l'accueil le plus empress, tant de livres de
boeuf, tant de mouton, des lgumes, de l'eau-de-vie, beaucoup d'gards,
enfin ce qui constitue une existence navale pleine de charmes. C'tait
au matelot  rflchir sur les conditions qu'on lui offrait.

Une telle faon de recruter n'est plus dans nos habitudes et nous fait
l'impression d'un retour aux choses antiques. C'tait  peu prs ainsi
que jadis l'on s'y prenait chez nous pour notre arme de terre, aux
environs du quai de la Ferraille. Dans toutes les possessions anglaises,
ce rgime est rest en pleine vigueur, et les affiches ne sont qu'un des
moyens de succs les plus ordinaires. Mais lorsque le besoin d'hommes
est vraiment srieux, quand le temps presse et qu'un vaisseau attend son
quipage pour partir, on a recours  des sductions et  des
entranements beaucoup plus savamment calculs. Les officiers du bord
parcourent la ville dans des voitures dcouvertes, avec des drapeaux et
des musiciens, parmi lesquels la grosse caisse joue un rle minent. A
chaque carrefour on fait halte et, dans des discours enthousiastes, on
clbre le bonheur des mortels embarqus sur le navire de Sa Majest
qu'il s'agit de peupler. Un choeur de matelots arms de toutes pices
suit les voitures, en agitant ses armes, tmoigne par ses cris et ses
serments de la vrit de tout ce qui est dit, et les bouteilles de rhum
et de brandy sont mises en circulation dans la foule.

Mais si le matelot anglais, non plus que le marin d'aucune nation, n'a
pas prcisment la prudence du serpent, pour peu qu'il ait dj navigu,
il a quelque exprience, et ni la grosse caisse ni la bouteille de rhum
ne suffisent  calmer ses apprhensions. La grande affaire c'est de
savoir l'humeur du capitaine sous lequel on va s'enrler. Qu'il soit
brave et entreprenant, c'est un grand point sans doute, et il est
flatteur de servir sous les ordres d'un chef qui peut faire parler de
lui et, par contre-coup, de vous. Il ne semble pas, sans doute, que le
matelot, ainsi que le soldat anglais, ait au mme degr que nos
guerriers la pleine confiance de concentrer sur lui toute l'attention de
l'univers et d'tre contempl par les sicles; de si hautes ides les
occupent peu; mais ils ne sont nullement insensibles cependant  la
considration qui peut rejaillir, pour eux, dans leur entourage, d'avoir
pris une part quelconque  un fait clbr par les journaux, et ils ne
sont pas fchs de se dire le matin et le soir d'une affaire: Que va
penser de tout ceci Jack, Mary, Betty, ou Tom?

Pourtant l'honneur rduit, mme  ces proportions trs-raisonnables et
que l'on trouverait peut-tre un peu prosaques dans nos rgiments et
sur nos navires, ne tient pas encore la premire place dans ce qu'on
veut savoir du capitaine. Est-il difficile en matire de tenue? Est-ce
un _great disciplinarian_, un homme ferme sur les principes de la
discipline, et pour tout dire en un mot, fait-il ou non un appel
frquent  l'intervention du _chat  neuf queues_? Voil le grand point.

Le chat  neuf queues, qui remplace, dans la main dominatrice de la
Grande-Bretagne, le trident de Neptune et lui donne l'empire des mers,
est, comme on sait, un instrument form d'un manche de mdiocre longueur
auquel sont attaches neuf courroies de cuir solide et irrprochable,
garnies de noeuds convenablement serrs. Cet outil, fabriqu avec un soin
respectueux, reprsente le palladium de l'ordre  bord des navires de
guerre: c'est en outre un puissant moyen d'ducation nautique; il calme
les passions, surexcite le zle, inculque le respect, ranime le courage,
en un mot, c'est une source fconde de vertus. Mais, comme de toutes
choses, mme des plus belles, l'abus n'en vaut rien, l'abus parfois ici
dgnre en inconvnient, et il est si peu d'esprits mesurs dans le
monde, que le matelot a tout  fait raison de craindre qu'un engagement
trop prcipit ne le fasse tomber sous la puissance d'un chef trop pris
du chat  neuf queues.

Quand ce malheur lui arrive, il faut qu'il souffre, et, le plus
possible, en silence. Il en a pour plusieurs annes d'une situation
d'autant plus dure qu'elle est sans remde. L'opinion publique elle-mme
n'est pas de son ct,  moins d'excs bien dmontrs et tout  fait
criants. Car le chat  neuf queues, il faut bien le dire, est absolument
indispensable dans la marine anglaise, recrute comme elle l'est, et
lorsqu'on admet de pareils moyens de gouvernement, il faut videmment
tre trs-rserv dans le jugement qu'on peut porter sur la mesure de
l'emploi. Le trop et le trop peu sont dtermins par des circonstances
si spciales que l'enqute la plus svre et la plus sage peut 
grand'peine tablir la balance exacte, et l'on comprend de reste qu'en
poursuivant l'quit de trs-prs, on risque de dsarmer absolument
l'autorit.

Le matelot seul doit savoir s'il y a superfluit dans la faon dont un
commandant dispense les coups, ou s'il s'en tient au strict ncessaire.
Comme son opinion n'est contraire en aucune faon au chat  neuf queues,
et qu'en soi, il le considre comme une institution bonne et ncessaire,
il peut mieux que personne se former un jugement sur la question
dlicate propose  son choix. Il y a plus, tel capitaine est connu pour
user trop libralement du redoutable instrument; mais, en revanche, il
est gnreux, ou bien il passe facilement sur certaines catgories de
fautes, ou bien il a le propos joyeux et l'abord facile, ou bien il
ferme les yeux quand, dans une relche, on a fait  terre un peu de
tapage, voire mme du dgt. Dans de telles circonstances, la brutalit
mme trs-constate n'pouvante pas les plus lurons, et ils vont
gaiement apposer leur signature au bas de l'acte qui les livre pour un
temps donn  l'absolu pouvoir du terrible chef.

Mais lorsque des considrations de cette nature n'existent pas ou sont
insuffisantes, le matelot rsiste  toutes les sductions, s'obstine 
ne pas sortir du cabaret, refuse de prendre du service, et tel btiment
de Sa Majest reste pendant des mois en rade, parce qu'il n'est pas
possible de complter son quipage. Il n'y a d'autres ressources alors
que de changer le capitaine ou bien de verser  son bord une partie des
engags qui se destinaient  d'autres chefs. C'est une opration, il
faut l'avouer, qui ne laisse pas que de prter le flanc  la critique au
point de vue de la bonne foi. Mais la ncessit!

Ces difficults prliminaires surmontes et le matelot install  bord,
on l'y trouve entour d'un confort qui n'est pas  l'usage de nos
hommes. Sur tous les btiments de quelque dimension, le marin anglais
possde une vritable installation: il a sa table, ses assiettes, ses
plats, son couvert, une nourriture beaucoup plus abondante et varie, il
mange plus de viande. En fait de bien-tre matriel, il n'a enfin rien 
souhaiter. Il s'est engag pour cela et naturellement il a le droit de
l'obtenir. Pour tout dire en un mot, le matelot anglais n'est pas un
citoyen qui sert pour obir aux lois de son pays, qui, contrari
peut-tre de porter l'uniforme, est pourtant relev  ses propres yeux
par l'ide d'un devoir honorablement accompli, auquel, par consquent
tout le monde, et surtout ses suprieurs, doivent et accordent certains
gards, et  qui il n'est pas question de faire journellement violence;
c'est un stipendi qui n'ayant pas trouv d'occupation plus lucrative ou
plus convenable, est venu s'offrir de lui-mme au service de la reine,
et qui, une fois entr en possession des avantages qui lui ont t
promis dans son contrat, n'a absolument rien de plus  rclamer.

Aussi s'en faut-il de beaucoup que cet immense personnel naval si
suprieur au ntre au point de vue du nombre, lui soit comparable en
rien au point de vue moral. Il y a dans la marine anglaise une lite, en
quelque faon physique et dont j'ai dj dit quelques mots, compose
d'hommes bien faits, vigoureux, jeunes, remarquablement beaux, et dont
je veux croire que la majorit possde un sens commercial suffisamment
honnte. Ce sont des ouvriers militaires qui se sont lous  l'tat et
qui sont dcids  remplir fidlement leurs obligations. Ce sont de bons
et dignes matelots, qui mritent toute espce d'estime; mais, je ne sais
si c'est bien l l'idal de l'homme de mer employ au service de sa
patrie, et je n'hsiterais pas  donner la prfrence  nos bons
matelots sur les bons matelots anglais.

Je viens de parler de l'lite; toute lite est, de sa nature mme, en
nombre comparativement faible. La grande masse des quipages anglais
exige imprieusement la prsence des _marines_  bord du btiment. C'est
un compos de buveurs mrites, une population de cabarets et de mauvais
lieux, des sacripants sans foi ni loi, qu'on est gnralement oblig de
consigner avec un soin trs-particulier, lorsque le btiment est en
relche quelque part; autrement, aussitt qu'ils ont touch le prix de
leur engagement, leur ide fixe est de gagner au pied et de retourner
dans la taverne, en face du broc, dont l'puisement complet de leur
crdit les a seul pu loigner. Pour ce monde-l, dserter est un but
constant, et quels que soient la sollicitude avec laquelle on les
surveille et le nombre de sentinelles dont on les entoure, ils trouvent
toujours moyen de s'emparer d'une embarcation et de s'enfuir. J'ai vu un
btiment d'o ils s'chappaient par demi-douzaines  la fois.

Je conclus de tout ceci que la marine anglaise, cette force assurment
imposante et redoutable au plus haut degr, n'est pas sans avoir son
ct faible. Tant que la constitution actuelle rgira la
Grande-Bretagne, et que ce pays, sous des apparences librales,
conservera prcieusement les ressorts de fer qui seuls constituent sa
puissance, il restera tel qu'on l'a vu dans le pass, qu'on le voit
encore dans le prsent. Mais si une fois les doctrines de libralisme
dont il aime  se faire gloire, et que jusqu'ici il a plutt prches
aux autres pays que pratiques  domicile, finissent par prvaloir 
l'intrieur, il en rsultera bien des changements dont il est difficile
de dterminer la porte. Si une fois, dis-je, ce parti avanc, qui
depuis quelques annes s'est acquis une puissance relle au sein de la
Chambre des communes, russit  se fortifier,  s'tendre,  vouloir
pratiquer ce qu'il enseigne et  pouvoir raliser ses dsirs, il sera
difficile que l'arme anglaise demeure ce qu'elle a t jusqu'ici, et, 
plus forte raison, la marine.

Il semble qu'invitablement les ides modernes, pntrant dans l'tat,
ne pourront pas manquer de franchir le seuil du domaine militaire; la
compression violente, dj incrimine plusieurs fois dans le sein du
parlement, le sera avec plus de succs; il faudra y renoncer, et pour
sauver la discipline, modifier du mme coup d'une manire absolue le
systme du recrutement.

Il est possible qu'en ce qui concerne l'arme, il doive y avoir profit 
ces nouveauts, au point de vue exclusivement militaire, bien entendu.
Mais, quant  la marine, il n'en saurait tre de mme, et
incontestablement, dans des ventualits pareilles, si l'on tait
contraint de ne plus compter que sur la population vraiment navale, de
ne plus peupler les vaisseaux de l'tat qu'avec les hommes de mer
proprement dits, et de partager ce personnel avec la marine marchande,
on n'aurait plus de beaucoup les mmes ressources qu'aujourd'hui. Car le
nombre des navires peut s'accrotre indfiniment, c'est l une question
de dpense: il ne saurait en tre de mme du personnel, que tous les
efforts du monde n'augmentent pas  jour dit, s'il n'existe dj dans
les conditions o on le souhaite, et, je le rpte, au cas o l'on ne
serait plus autoris  employer sur les btiments de la reine cette
tourbe que la menace et la violence russissent seules  contenir, les
vingt-huit millions d'habitants qui forment la population du Royaume-Uni
ne suffiraient pas  armer, comme ils le font aujourd'hui, les btiments
de guerre et les btiments de commerce. Cependant les circonstances sont
telles que l'on peut considrer la population maritime de l'Angleterre
comme ayant atteint son maximum. On n'en saurait dire autant de la
ntre. Il est bien des moyens par lesquels on pourrait la multiplier,
bien des rformes administratives qui lui permettraient de s'accrotre.
D'ailleurs nous avons pour y suppler notre recrutement militaire,
source fconde, on pourrait dire inpuisable de forces, d'autant plus
dignes d'tre apprcies, que l'emploi bientt exclusif des navires 
vapeur rend moins difficile qu'autrefois l'apprentissage naval. Il n'est
plus de beaucoup aussi ncessaire dsormais de commencer ce mtier ds
l'enfance.

Il n'y a donc pas lieu d'estimer que la force actuellement prpondrante
de l'Angleterre, en matire de marine, soit un spectacle dcourageant ou
inquitant pour nous dans l'avenir. La moralit de nos populations
provinciales est de beaucoup suprieure  celle de nos voisins; nos
tendances intellectuelles sont plus hautes, et nous permettent
d'accepter des institutions donnant plus d'honneur que de profit; par
cela seul, nous avons plus d'avenir que n'en saurait promettre un
systme qui parat tre  son dclin, et qui, remplac par des
institutions vraiment et rellement libres, ne pourrait voir surgir  sa
place un vritable tat militaire. La raison en est que l'esprit
britannique ne possde pas une pareille tendance; il tournera de toute
ncessit vers le mme ple utilitaire que l'esprit amricain; il en
aura les mrites, il en recueillera les profits; mais les tats-Unis ne
sauraient possder ni arme, ni marine srieuses, et ce qui leur est
permis, quant  prsent, dans l'loignement occidental o ils vivent, ne
peut convenir aux ncessits qui entourent l'existence d'une grande
nation europenne.




CHAPITRE VI.

Excursions.


Les environs d'Halifax sont fort jolis. L'aspect en est assez semblable
 celui de Sydney. C'est toujours la mme nature de jardin anglais: une
apparence jeune, soigne, un peu dbile, rien de grand, ni de majestueux
que l'tendue du miroir marin, mais un peu plus de fertilit, car le
climat est moins rude et le sol meilleur. Cependant, bien qu'Halifax
soit comparativement une grande ville, puisqu'on y compte  peu prs
vingt mille habitants, la population est trs-faible aux alentours, les
villages sont peu agglomrs, et l'migration, loin de se porter sur ce
point en nombre quelque peu considrable, y enlve chaque anne une
certaine quantit de jeunes gens des deux sexes.

Toutefois, Halifax ne laisse pas que d'tre une cit florissante, et
elle compte beaucoup de maisons de commerce si considrables, qu'elle
peut les citer avec orgueil mme en face des grands capitalistes
amricains. En premire ligne, se place naturellement la maison Cunard,
dont le chef a t dcor du titre de baronnet par la reine, et qui
possde et exploite de nombreux paquebots.

Pendant notre sjour, on clbra l'anniversaire de la fondation de la
ville, vieille d'une centaine d'annes. Les choses se passrent comme
dans tous les pays du monde en pareil cas. La citadelle, place sur une
minence qui domine la ville, se pavoisa richement et tira un nombre
considrable de coups de canon. Une grande revue des troupes fut passe
par le lord gouverneur. Ce fut une occasion de faire briller les
uniformes de la ligne et ceux des troupes coloniales; mais la prsence
du gnral Williams releva surtout l'clat de la solennit, car il tait
l'objet de toute la curiosit, de toute l'admiration, de tout l'orgueil
de ses concitoyens. J'ai dit dj que le dfenseur de Kars est
originaire de la Nouvelle-cosse. Il n'est tel que les petits pays pour
savourer avec enivrement la gloire d'avoir donn le jour  un homme
clbre. Chacun, grand ou petit, prend sincrement une part dans cette
rputation et s'en honore avec ferveur. C'est un sentiment,  coup sr,
respectable au plus haut degr et qui ne fait pas moins l'loge de la
foule qui le ressent, que de l'heureux mortel qui l'inspire.
L'apparition du gnral Williams  la revue fut donc un vritable
triomphe.

Le soir il y eut un banquet auquel nous fmes convis, et la sant de
l'empereur y fut porte avec les mmes marques de respect qui
entourrent le nom de la reine.

Une solennit d'un autre genre se prparait  Truro, petite ville situe
 quelques lieues d'Halifax. C'tait la visite annuelle du
lord-gouverneur  l'cole normale de la colonie. S. S. lord M. et le
gnral Williams, son compagnon indispensable, voulurent bien nous
offrir de nous joindre  eux, et nous acceptmes avec empressement une
si bonne occasion de voir le pays, un monde nouveau et quelques traits
de moeurs encore inconnus.

De bonne heure nous partmes par le chemin de fer. L, point
d'tablissements somptueux, point de gares monumentales ni de magasins
en forme de temples. Le strict ncessaire n'a pas t dpass. Tout est
construit en planches et se contente d'tre propre ou  peu prs. Les
rails sont tablis simplement sur des pices de bois transversales, et
il semble mme qu'on n'en ait pas calcul la solidit au del des
besoins du nombre mdiocre de voyageurs qui, pour le moment, sont
appels  s'en servir. Plus tard, quand la population aura augment, on
fera mieux sans doute, mais personne n'en demande davantage; en
revanche, on a fait ici pour le chemin de fer ce que j'ai dj observ
au Cap-Breton pour les routes. On l'a jet hardiment et le plus loin
possible au milieu d'une rgion inhabite, afin d'en rendre l'accs
facile et d'y attirer la population.

Ce systme parat russir, autant que les circonstances s'y prtent,
car, en effet, on voit  et l sur le parcours des log-houses et mme
des maisons qui, suivant toute vraisemblance, ne se seraient point
fondes dans ces localits s'il n'y avait pas eu un moyen d'y arriver et
d'y faire venir des ressources.

Dans toutes les colonies anglaises, dans tous les pays habits par la
race anglo-saxonne, on ne peut se lasser d'admirer l'instinct sr et
droit avec lequel les gens vont au fait, sans s'amuser aux dtails
oiseux. A la Nouvelle-cosse comme ailleurs, la grande affaire tant de
gagner de l'argent, on ne s'amuse pas  en dpenser sans profit, et de
mme que les chemins de fer doivent atteindre le plus loin possible au
meilleur march que faire se peut et, en consquence, se contentent de
gares qui sont des cabanes et de rails strictement solides, de mme tout
le pays d'Halifax n'a pas un seul dbarcadre qui prtende au monument.
Le wharf de la maison Cunard elle-mme, qui sert  embarquer et 
dbarquer des millions ne vaut pas mieux que le plus grossier trteau de
planches o jamais, en France, pcheurs de sardines aient dpos leurs
cargaisons. Ce n'est pas l de quoi sduire l'esprit artistique de nos
savants ingnieurs, mais nos hommes pratiques y trouveraient peut-tre
quelque leon  mditer s'il est vrai que la premire condition du beau
soit d'tre  sa place.

L'intrieur des wagons est aussi austre que l'aspect de la voie; ils ne
sont pas diviss en compartiments, mais, comme nos vhicules de
troisime classe, ce sont des espces de galeries ayant, au centre, un
couloir, et  droite et  gauche des sries de bancs  dossiers. On a
suppos que les gens amollis ou aimant leurs aises ne voyageaient pas
dans la Nouvelle-cosse. Cette svrit va, du reste, assez bien avec
l'aspect du paysage, qui ne tarde pas  s'enfoncer dans un ddale de
marais. On traverse plus d'eau que de terre et on voit plus de buissons
encore que d'arbres. Ce n'est pas que les sapins et les bouleaux soient
rares. Ils se pressent, au contraire, touffus et en grand nombre. L'oeil
ne pntre pas loin dans leurs masses paisses et sombres, mais cette
vgtation est mesquine, rachitique, mal nourrie par un sol infcond.

Nous arrivmes  Truro, o l'industrie de l'homme fait son devoir pour
obtenir de la terre un peu de fertilit.

Le bourg se compose d'une srie de jolies maisons de bois, la plupart 
un tage, proprement peintes, d'un aspect assez gai, prcdes d'un
enclos de palissades soigneusement rabotes, blanches ou grises, bordant
la grande route. Mais dans ces enclos il ne pousse pas grand'chose, et
on y contemple avec plus d'espoir que de plaisir quelques maigres tiges
d'acacias qui seront arbres un jour, pourvu que Dieu leur prte vie.

L'cole normale, surmonte du pavillon de la colonie, se signalait au
milieu de toutes ces habitations par une construction particulirement
soigne et des dveloppements beaucoup plus vastes. Nous entrmes et
nous fmes immdiatement introduits dans les classes.

L'tablissement a pour but principal de former des matres et des
matresses d'cole pour toute la Nouvelle-cosse et le Cap-Breton, mais
on y a adjoint aussi des classes d'instruction infrieure o les enfants
du pays reoivent leur ducation. Nous tions venus pour tout voir et
nous vmes tout consciencieusement.

Une premire salle nous montra une chaire leve dans laquelle se tenait
debout une dame maigre, habille de noir et la tte orne de deux
boucles de cheveux tombant paralllement  un nez fort long.

En face de cette sibylle et sur un amphithtre de planches une
quarantaine d'enfants de trois  cinq ans taient rangs, les yeux fixs
sur elle. Ce ne fut pas une petite affaire que d'empcher notre entre
de dtruire d'une manire irrmdiable l'immobilit de ces jeunes
tudiants. La matresse y porta tous ses soins en roulant, dans son
visage ple, des yeux qui paraissaient peu habitus  exprimer la
tendresse.

On fit d'abord excuter aux patients une sorte de mlope accompagne de
gestes des bras et des pieds qu'ils avaient  imiter de leur
institutrice. Cet exercice, destin  leur faire discerner leur main
droite de leur main gauche,  leur faire savoir positivement ce que
c'est que le pied et en quoi il diffre de la tte, des bras, et surtout
 fixer leur attention sur ces graves sujets, me parut plus
extraordinaire que tout ce que j'ai jamais vu en Asie. Il ne serait pas
possible d'imaginer un spectacle plus fantastique que celui de cette
femme noire, chantant d'une voix fausse des absurdits et se dmenant
comme une possde, en collaboration avec cette troupe d'enfants, dans
le but unique de leur inculquer des vrits qui, partout ailleurs,
s'apprennent sans tant de faons. Mais, pour tre tout  fait exact, il
ne faut pas oublier de dire que le but principal du systme est de
remplir, ds le plus jeune ge, l'imagination des enfants de donnes
parfaitement positives et de l'empcher de se perdre dans des rveries
sujettes  contestation.

Toutes ces petites machines excutrent leurs mouvements avec une
prcision trs-satisfaisante et, en peu de temps, parurent tout  fait
indiffrentes  la prsence des trangers. Seul, un garon de trois 
quatre ans fit exception. Aussi longtemps que nous restmes on ne put
russir  faire lcher prise  ses yeux attachs sur nous avec
l'expression du plus profond tonnement. La matresse eut beau
l'apostropher dix fois d'un: _James!_ prononc d'une voix caverneuse,
James ne put tre rappel  l'ordre. Il serait curieux de savoir quel
aura t le destin du pauvre James aprs notre dpart. S'tre rendu
coupable d'une telle faute n'annonce pas videmment un esprit
parfaitement positif, et permet de suspecter  bon droit l'existence
d'un germe rtif d'imagination dans cette jeune tte. Comment peut-on
s'y prendre pour venir  bout d'une disposition si funeste?

Il serait difficile de croire qu'on ait recours aux chtiments manuels.
Ce n'est pas une mthode assez savante et digne du systme. Il doit y
avoir l quelque procd plus compliqu et sentant l'esprit moderne. Je
pense involontairement  Rarey qui ne frappe pas ses chevaux et ne les
violente jamais, mais qui parvient  force de douceur  les puiser si
bien que, couverts de sueur, tremblants de tous leurs membres, nervs 
faire piti, il ne leur reste pas un atome de vigueur ni une vellit de
rsistance. On ne traite pas assurment les enfants d'une faon aussi
radicale; mais probablement la mansutude qu'on emploie pour arracher de
ces jeunes esprits les tendances qu'y a plantes la nature doit arriver
aux mmes fins par des moyens analogues.

Aprs la gymnastique de haute philosophie  laquelle nous venions
d'assister et qui doit crer, en effet, des impressions sur lesquelles
se modle la vie entire, un autre exercice non moins important suivit.
La matresse fit faire de mmoire aux enfants plusieurs oprations
faciles d'arithmtique, et nous admirmes la prestesse avec laquelle ces
petits calculateurs runirent et sparrent plusieurs nombres.

On ne leur demandait pas directement ce qu'on voulait savoir d'eux, mais
la matresse posait la question et attendait. Bientt une certaine
quantit de petites mains se levaient pour indiquer ceux qui se
croyaient en tat de rpondre. Alors elle prononait un nom, et c'tait
le propritaire du nom qui donnait la solution attendue. Quelquefois il
se trompait; alors, sans faire aucune observation, la matresse appelait
un nom nouveau. Nouvelle rponse, et si elle se trouvait juste, aucun
loge ne la rcompensait. Une autre question tait pose.

On pouvait remarquer sans peine que les enfants portaient une vive
attention  couter,  chercher et  se mettre en avant. Un sentiment de
rivalit dj trs-marqu rgnait entre eux, et ils voulaient videmment
se vaincre, non pour l'honneur, mais pour la victoire.

Au bout de quelques minutes l'institutrice entonna un cantique, les
enfants se levrent tout droit et, les mains runies derrire le dos, se
mirent  dfiler en chantant et marchant les uns aprs les autres. Ils
firent ainsi le tour de la salle une ou deux fois et reprirent leur
place. Nous sortmes et on nous conduisit dans une autre classe.

L, les lves avaient de dix  quinze ans; les filles se tenaient d'un
ct, les garons de l'autre. Un jeune professeur assez bien fris,
l'air glacial, tait au pupitre. Ce n'tait pas une figure de pdant,
mais quelque chose entre l'agent d'affaires et le prdicateur dissident.
Certes, jamais l'amour de quoi que ce soit n'avait touch ce coeur ni
effleur cette cervelle. Il jeta en l'air quelques questions de
gographie et de dates historiques; quelques mains se levrent; il
pronona tour  tour des noms de filles et de garons. On rpondit mais
sans empressement, et videmment l'auditoire n'tait ni intress, ni
savant en ces matires. Matres et lves paraissaient remplir un devoir
fastidieux en s'occupant de pareilles choses.

Tandis que le va-et-vient des demandes et des rponses s'excutait
languissamment, une jeune fille se mit  compter rapidement sur ses
doigts en faisant quelques grimaces. D'aprs ce qu'on me dit, cette
gymnastique avait pour but de s'empcher d'ternuer. En effet, elle
n'ternua pas. Je livre la recette pour ce qu'elle vaut; peut-tre
n'a-t-elle toute sa puissance que pour les personnes bien et dment
convaincues que jamais ternuement n'a port intrt, et que le calcul
est une opration salutaire  tout propos,  laquelle on ne saurait trop
recourir.

On quitta bientt en effet gographie et histoire, et le matre posa de
petits problmes financiers. Combien, s'criait-il avec une conviction
videmment respectueuse, tant de dollars placs  tel intrt
rapportent-ils au bout de tant de mois? Indiquer la somme en guines en
tenant compte du change qui est de.... Je dois le dire  l'honneur de
cette jeunesse, quelques secondes taient  peine coules qu'un grand
nombre de mains s'agitaient en l'air, et il n'arriva pas une fois que la
rponse ft errone. Tous les yeux brillaient, tous les regards taient
attachs sur le matre. Les jeunes filles, non moins pntrantes, non
moins habiles que les garons, attachaient de toute vidence
l'importance la plus haute  calculer vite et  bien rpondre, et elles
y russissaient  souhait.

On s'arrta longtemps sur ces problmes d'un si puissant intrt. Le
matre y mettait une passion froide qui correspondait parfaitement avec
l'entrain de sa classe. Tout  coup, lui, aussi, il entonna un cantique.
Garons et filles, pousss par un ressort, se levrent tout droits en
dtonnant, et les mains derrire le dos, comme avaient fait les petits
enfants, dfilrent au pas ordinaire les uns aprs les autres et firent
deux fois le tour de la salle. Quand ils eurent regagn leur place, on
nous conduisit dans une troisime salle.

Ici, c'tait videmment le sanctuaire des sciences et des arts. Des
jeunes filles de dix-sept  vingt-cinq ans, et peut-tre au-dessus,
occupaient les premiers pupitres d'une vaste enceinte soutenue par des
colonnes. Le fond tait occup par des groupes de messieurs, les uns
barbus, les autres rass avec soin, tous vtus d'habits noirs et portant
des cravates blanches.

Sur une large estrade o nous emes l'honneur de nous asseoir le long du
mur, se promenait le directeur de l'cole normale, lui aussi tout de
noir habill, avec une norme cravate blanche tourne autour de son cou
comme un boa; maigre, longues jambes, grands bras, nez crochu, gros yeux
gris trs-couverts, cheveux gris chiffonns et hrisss de toutes parts;
physionomie d'homme convaincu de l'importance des fonctions que lui a
confres la Providence.

Il y avait en face de lui trois ou quatre jeunes filles dont une,
particulirement orne d'opulents cheveux d'un blond hardi, se faisait
reconnatre pour assez minaudire.

Aussitt que nous fmes assis, le matre releva la tte par un mouvement
fier et imptueux, et sembla savourer d'avance les grandes choses qui
allaient tre dites. Puis, enfonant ses deux mains dans les poches de
son pantalon, il commena  se promener. Un profond silence rgnait dans
l'auditoire. Alors sa voix s'leva sans qu'il interrompt sa promenade.

Quelle est, dit-il, la science qui fait connatre la constitution du
sol terrestre?

Un certain nombre de mains s'levrent. La jeune demoiselle blonde
regarda le savant avec les yeux les plus doux. Il n'y fit pas la moindre
attention, et continua sa promenade au milieu de l'attente gnrale.
Tout  coup, il s'cria: Monsieur Peters!

M. Peters se leva au fond de la salle, et d'une voix modeste rpondit:
La gologie!

Tous les bras s'abaissrent, et le savant professeur s'arrtant sur le
bord de la plate-forme, les jambes cartes, les mains toujours dans ses
poches, et en imprimant  son buste un lger balancement de
satisfaction, laissa tomber ces mots d'une voix d'oracle:

La science qui fait connatre la constitution du sol terrestre, c'est
_la Gologie_!

Il se retourna brusquement, et d'une voix de fausset dlicatement
cadence, il reprit:

Comment se nomme la science qui fait connatre les mtaux, la faon de
les extraire, et les mthodes propres  les traiter?

Et il reprit sa promenade. Beaucoup de mains s'agitrent avec une
gnreuse impatience. La jeune demoiselle blonde, qui remuait
gracieusement la main gauche, appuya doucement la tte sur la droite, et
roula plus que jamais des yeux languissants, mais le professeur ne s'en
occupa non plus que la premire fois, reprit prcipitamment sa course,
tourna deux ou trois fois autour de l'estrade, et s'cria: Miss
Clarke!

Une vieille fille fort respectable, orne de grandes dents, se leva et,
rougissant d'un air modeste, murmura: _la Mtallurgie!_ Puis elle se
rassit avec une aimable confusion.

Le docte professeur mit le poing gauche sur la hanche, leva en l'air le
bras droit, en tendant l'index comme s'il allait prendre le ciel 
tmoin de la proclamation courageuse d'une haute vrit, et d'un ton
caverneux:

La science qui fait connatre les mtaux, la faon de les extraire et
les mthodes propres  les traiter, se nomme LA MTALLURGIE!

Une demi douzaine d'autres questions poses avec la mme solennit et
avec la mme passion dvorante, nous apprirent de mme ce que c'tait
que la mdecine, l'histoire, l'agriculture, la mcanique, etc., mais il
ne fut pas question une seule fois de rien qui ressemblt  une ide. Il
parat qu'au point de vue amricain et, par consquent de la science de
l'avenir, savoir comment une chose s'appelle, c'est la connatre
suffisamment puisqu'on en peut parler.

Nous ne manqumes pas d'exprimer toute notre admiration au directeur,
qui reut les loges de l'air d'un homme auquel sa conscience tient lieu
de tout. Mais j'avais dj assez pris l'air de l'tablissement pour tre
convaincu qu'on avait mieux que cela  nous montrer, et que le saint ds
saints allait enfin s'ouvrir.

En effet, la vritable science, l'art des arts, le fin des fins, le
grand fin apparut: on se mit  calculer.

Je ne raconterai pas ce que j'entendis car, je dois l'avouer  ma honte,
je n'en ai pas compris le quart. Tout ce que je puis dire, c'est qu'au
seul nonc des sommes formidables et des redoutables oprations
proposes  l'action spontane de la mmoire des auditeurs, le vertige
paraissait s'emparer de gens plus habiles que moi. Il s'agissait de
millions de livres sterling, d'intrts entasss, composs, combins,
fractionns pendant des annes, des mois, des jours; de parts
d'associs, de tout ce que le gnie commercial peut inventer de plus
abstrus. Rester bouche bante devant la rapidit des noncs faits sans
le secours du moindre papier, et ne pas comprendre un mot des solutions
non plus que des questions, ce fut tout ce dont je me trouvai capable,
et je ne me vis jamais  pareille fte.

Les messieurs  barbe et  cravates blanches fronaient les sourcils
d'une manire terrible en combinant leurs oprations. Les jeunes
demoiselles taient rouges d'motion, et leur coeur battait de la faon
la plus visible. Tout ce monde brouillait et dbrouillait avec furie des
monceaux de chiffres, quand soudain le son aigu d'un violon se fit
entendre. Aussitt chacun fut sur ses pieds, et d'une voix infiniment
moins juste que les calculs, attaqua un saint cantique. La promenade
sacramentelle commena  pas solennels; nous sortmes, et je ne fus pas
fch de respirer l'air du dehors.

Il y aurait injustice manifeste  juger un pareil systme d'instruction
et d'ducation au point de vue d'ides qui y sont tout  fait
trangres. Il est incontestable qu'un homme du monde, un artiste, un
philosophe europen, seront unanimes pour repousser des mthodes qui
n'ont d'autre but que de tuer dans l'enfance et dans la jeunesse, toutes
les facults de l'me et de l'esprit, inutiles  la vie mercantile, et
de dvelopper au contraire autant que possible les ressources de cette
dernire. Mais en tchant de choisir un terrain propre  l'impartialit,
il reste encore trs-difficile d'approuver ce genre d'ducation. Une
socit peut,  la rigueur, vivre sur une base uniquement religieuse,
parce que de la religion drive aisment ce qui est utile ou ncessaire,
ou seulement profitable  une runion d'hommes. Il n'en est pas de mme
de toute autre ide absolue. Un tat purement militaire ne produirait
qu'un camp; une population uniquement marchande ne fera jamais que des
courtiers de commerce, et point une nation. Heureusement pour la
Nouvelle-cosse, tous les enfants des maisons importantes vont tudier
en Angleterre ou en Irlande, et calculent un peu moins bien que les
lves de l'cole normale de Truro; heureusement encore pour le gros de
la bourgeoisie, cette cole n'est pas ancienne et n'a pas eu le temps de
rpandre partout ses mthodes. On fera bien, sinon d'y renoncer, au
moins de mitiger ce que celles-ci ont de trop exclusif, et il y aura
certainement bnfice pour les familles  ce que leurs petits enfants
soient moins compltement hbts,  ce que leurs adolescents sachent un
peu plus d'histoire et de gographie,  ce que les jeunes demoiselles ne
soient pas induites par l'ardeur de la rivalit et des triomphes
publics,  user de tous leurs moyens d'action pour obtenir ces derniers.
Il ne parat pas bon qu'un matre d'cole puisse soulever tant de
passion et de convoitise dans ces coeurs, et dt la mnagre tre expose
plus tard  commettre quelques erreurs d'addition en faisant ses
comptes, il y aurait profit sans doute  ne pas poursuivre une
perfection qu'elle ne saurait atteindre qu'au dtriment de quelques
vertus un peu plus ncessaires.

Il faut le dire encore pour tre quitable. Les sentiments que j'exprime
ici m'ont paru tre ceux de beaucoup de personnes notables de la
Nouvelle-cosse, et principalement des catholiques. L'cole de Truro est
entre les mains de puritains svres, et je lui prfre de beaucoup, au
moins quant  l'ducation des filles, le Sacr-Coeur d'Halifax, o l'on
retrouve purement et simplement les anciennes mthodes franaises, en un
mot, ce que le Sacr-Coeur est dans tous les pays du monde. J'ai eu
l'honneur d'tre admis dans cette sainte maison, et il serait difficile,
quand on y a pntr une fois, de ne pas conserver toujours un vif et
respectueux souvenir de cette atmosphre de puret, de haute raison, de
sagesse pratique qu'on y respire. On ne trouve l aucune trace ni de
pdanterie ni d'exagration d'aucune espce, et les jeunes filles qui en
sortent, ne rapportent assurment dans leurs familles ni le mpris
irrflchi de leurs devoirs envers le monde, ni l'ignorance complte des
choses qui ne tiennent pas  l'argent comptant.

Enfin, et pour tout dire, l'cole normale de Truro n'est pas une
invention trs-difiante, et comme en sa qualit d'institution moderne
elle constitue un progrs, le mieux est de ne pas s'y arrter et de
passer  une autre innovation.

Il serait fcheux de quitter Truro sur une impression pareille, car,
encore une fois, c'est une jolie petite ville et qui semble faire de son
mieux pour se dvelopper, vivre et prosprer. Laissons donc son cole
normale et allons  son auberge o le djeuner tait prpar et nous
attendait. Devant la porte, la malle-poste de Canso, qui transporte les
lettres au Cap-Breton, tait toute prte et allait partir. C'est une des
plus curieuses antiquits qu'on puisse voir en fait de voitures, et je
ne serais pas tonn d'apprendre un jour qu'elle a t place dans un
muse aprs avoir t reconnue comme l'ancienne proprit d'un des
premiers gouverneurs de Louisbourg. Cette norme machine, peinte en
rouge, contient au moins dix places  l'intrieur. C'est videmment le
coche de nos aeux. Quand elle fut charge devant et derrire, elle
prsenta l'aspect d'une montagne, et l'on put douter un instant que les
huit chevaux qui y taient attels russiraient  la mettre en
mouvement. Cependant c'taient de belles et bonnes btes, et voil
encore un loge qu'il faut donner aux colons anglais. On ne voit jamais
chez eux de ces malheureux animaux mal soigns, brutaliss, mourant de
faim, qui sont une honte pour nos campagnes et mme nos grandes villes.
Le moindre cheval de trait a le poil luisant et l'apparence convenable.
Ainsi tait l'attelage de Truro. Il fit un effort; tous les ais du coche
crirent, les roues se mirent en mouvement et la montagne, balanant
caisses et malles de cuir, s'loigna au grand trot. Alors, nous entrmes
dans l'auberge et la population se runit dvotement sur la place pour
considrer avec respect un htel dans lequel djeunaient le gnral
Williams et le gouverneur de la colonie.

Ce fut une belle matine pour la gastronomie anglaise. L'hte nous
dmontra glorieusement que si la science de la localit tait un peu
vaine, il n'en tait pas de mme de sa cuisine. Deux servantes
irlandaises nous apportrent triomphalement des quartiers monstrueux de
boeuf rti, flanqus de carrs normes de mouton bouilli, accosts de
jambons dont la grosseur n'tait pas croyable, le tout garni de
pyramides de pommes de terre. Ce repas,  grandes proportions, fut
parfaitement accueilli; car, par un concours de circonstances indignes
de l'histoire, mais trop relles, plusieurs des convives mouraient
littralement de faim, n'ayant pas mang depuis la veille et il tait
deux heures de l'aprs-midi. Ces vivres  proportions exagres
rencontrrent donc des adversaires dignes d'eux. Anglais et Franais se
portrent avec une gale ardeur  en venir  bout et, en peu de temps,
ce qu'il en resta ne valait pas la peine qu'on y prt garde.

Aprs ces exploits, il ne restait plus rien  faire  Truro; nous
regagnmes le chemin de fer et quatre heures aprs, prenant cong de nos
aimables htes, nous rentrions sur _le Gassendi_.




CHAPITRE VII.

La baie Saint-Georges.


Nos affaires  Halifax tant termines, nous prmes cong du lord
gouverneur et des personnages minents qui nous avaient accueillis et
traits avec tant de bonne grce. Par une belle matine, nous levmes
l'ancre, sortmes de la passe, et reprmes la haute mer, nous dirigeant
vers la baie Saint-Georges, sur la cte occidentale de l'le de
Terre-Neuve. C'est ici le lieu de dire en peu de mots ce que _le
Gassendi_ y allait faire.

Depuis 1832, une discussion, souleve primitivement par le gouvernement
franais, avait jet quelques doutes sur nos droits et l'exercice de nos
droits, et la mesure juste de nos prrogatives quant  l'exploitation de
la pche dans ces parages.

Ainsi qu'il arrive d'ordinaire en ces matires, la controverse n'avait
rien clairci et, au contraire, beaucoup de points qui, antrieurement,
n'avaient jamais prsent la moindre difficult devinrent graduellement
assez nbuleux pour les deux partis. Le gouvernement de l'Empereur,
apprciant tout l'intrt de la question pour notre marine et notre
commerce, avait depuis quelques annes, essay de diffrents moyens.
Cette fois, d'un commun accord, les deux Cabinets envoyaient sur les
lieux des commissaires pour observer les faits et rendre compte de
l'tat des choses. C'tait l la tche que nous avions  remplir et que
dsormais, tous prliminaires termins, nous allions commencer  la baie
Saint-Georges o nos collgues anglais devaient se joindre  nous.

En vertu des traits qui ont suivi et confirm l'acte d'Utrecht de 1713,
la France est en possession exclusive du droit de pcher le poisson et
de le faire scher sur la partie des ctes de l'le de Terre-Neuve
comprise entre le cap Buonavista sur la cte est et le cap Raye sur la
cte-ouest, en passant par le dtroit de Belle-Isle au nord. Ce droit
lui est galement garanti sur les les adjacentes. Nous ne pouvons
hiverner dans ces parages et non plus y crer aucun tablissement
permanent. Nos habitations doivent y garder un caractre essentiellement
temporaire. En revanche, les Anglais, de leur ct, ne sont pas
autoriss  pcher; c'est ce que nous prtendions d'une manire absolue;
mais, eux, soutiennent qu'ils peuvent le faire l o ils ne nous gnent
pas, accordant d'ailleurs que nous sommes les seuls juges du fait et que
si nous nous dclarons lss, rien ne les autorise  en appeler de notre
arrt. La question tant ainsi pose, nous allions voir la pche sous
une nouvelle forme, d'autres pcheurs, d'autres tablissements, d'autres
intrts, en un mot, un autre pays.

Les ctes de Terre-Neuve nous apparurent  quelque distance du point o
nous allions les aborder, dsoles et maussades. On conoit parfaitement
qu'aux yeux des marins qui viennent de ces parages, Sydney soit le
paradis, et Halifax le septime ciel. Pour entrer dans la baie
Saint-Georges, on longe quelque temps une langue de sable qui s'avance
paralllement  la terre, on en double la pointe et on pntre dans un
vaste bassin entour de rives assez plates. A l'est s'lvent des
maisonnettes de bois en grand nombre et devant toutes celles qui
avoisinent la mer une ligne de dbarcadres chargs de tonneaux.

Plusieurs barques et une ou deux golettes taient mouilles  quelque
distance du rivage quand le _Gassendi_ entra. C'tait l'image parfaite
de la tristesse la plus lugubre. Il ne pleuvait pas absolument, mais le
brouillard distillait une humidit dsagrable. Le ciel tait bas et les
nues lourdes et languissantes semblaient avoir attendu l'arrive du
_Gassendi_ pour s'appuyer sur ses mts. Des flocons de vapeurs
blanchtres erraient le long de la cte, tantt se fondaient les uns
dans les autres, tantt se sparaient. C'tait  faire prendre la vie en
dgot, si on avait d rester l  perptuit.

Nous descendmes  terre pour faire connaissance avec le village et
passer le temps en attendant l'arrive des Anglais: contrairement aux
traits, la population presque toute irlandaise de Saint-Georges
s'occupe uniquement de pche et exploite notre avoir au nombre d'environ
quinze cents habitants qui se sont graduellement empars de cette place:
au printemps, les harengs poursuivis dans la haute mer par des poissons
plus gros qu'eux, viennent se rfugier en masse dans la baie, et les
habitants de Saint-Georges n'ont que la peine de les y prendre. Ils les
prparent, les salent, et c'est l leur fortune et leur unique moyen
d'existence.

Il n'y a point d'agriculture, et il ne peut y en avoir. Le sable lutte
avec les cailloux, les cailloux confinent  la tourbe. Beaucoup de
sapins et des grandes herbes forment des taillis et des fourrs. Avec
quelque peine, on russit  obtenir des pommes de terre; mais en petite
quantit. C'est le suprme effort de la puissance cratrice de ce sol.

Cependant les cabanes ont bon air. Elles sont remarquablement propres au
dehors et au dedans, garnies de meubles d'une certaine lgance,
fournies de bons poles qui permettent de braver la rigueur des hivers
interminables. Hommes, femmes et enfants sont vigoureux, bien portants,
de bonne humeur, bien vtus. Rien n'est plus singulier que de voir
passer sur cette grve sauvage des dames et des jeunes demoiselles en
chapeaux, tenant, lorsque le temps veut bien le permettre, une ombrelle
 la main. Cette lgance jure avec l'aspect de la contre et plus
encore avec le genre de vie du beau sexe. Car ces dames sont des
nrides. Elles tirent les barques  terre, vont prendre le poisson dans
la baie avec leurs pres et leurs maris, le salent et l'encaquent de
leurs propres mains. Tout cela ne les empche pas d'avoir une tenue fort
convenable, d'tre pour la plupart trs-agrables  regarder et de ne
ressembler en aucune sorte  leurs mules du continent.

La presque totalit de la population de Saint-Georges tant irlandaise
est, par ce fait mme, catholique et fort zle pour la religion. Une
petite glise en planches a t construite au milieu du village et est
desservie par un prtre qui relve de l'vch de Saint-Jean.

Assurment, la religion est pour beaucoup dans la bonne attitude de ce
peuple, dans la rgularit extrme de ses moeurs, qui est relle, et par
suite dans sa bonne sant, mais ce qui y contribue peut-tre davantage
et d'une faon plus directe, c'est l'habitude et la ncessit d'un
travail incessant et l'absence du numraire. A Saint-Georges et sur
toute la cte de Terre-Neuve la population irlandaise ne manque
absolument de rien, sauf d'un sou dans sa poche et, en consquence, le
cabaret y est une institution inconnue.

Au printemps, on n'a ni assez de bras ni assez de temps pour prendre les
harengs dans la baie, et, une fois pris, leur faire subir les
prparations convenables. En t, les hommes vont pcher au dehors. Une
ou deux familles plus aises qui possdent des golettes, se rendent
elles-mmes  la Nouvelle-cosse ou au Canada avec leur poisson et
rapportent de ces lieux plus civiliss tout ce qui est ncessaire  la
vie. En automne et en hiver, on coupe le bois pour le chauffage, on
raccommode les maisons et les embarcations, on refait les filets,
surtout on fabrique par centaines les tonneaux ncessaires  la
conservation des harengs. Pas une minute dans l'anne n'est libre d'un
soin quelconque. Mais c'est toujours un soin dont chacun voit
immdiatement l'utilit pressante et le rsultat positif. Chacun
travaille, mais profite directement et personnellement de son travail.
Nul ne contraint son voisin, qui n'obit  personne qu' la ncessit,
et tout le monde est affair et content.

Ce sont de trs-puissants personnages et en bien petit nombre que ceux
qui peuvent aller vendre eux-mmes le produit de leur travail au dehors.
La presque totalit des pcheurs est dans l'impossibilit d'en faire
autant. Ils sont donc contraints de se mettre en rapport avec les
marchands de Saint-Jean qui viennent chaque anne les trouver et
reoivent le poisson en change d'objets d'utilit. C'est ainsi que les
planches, les meubles, la farine, l'eau-de-vie, les vtements tout
faits, mme les rubans pour les femmes, les berceaux et les jouets pour
les enfants entrent dans le pays. Une fois que le pcheur a pris son
poisson, comme il sait qu'il en retrouvera d'autre l'anne prochaine, il
le livre volontiers et en quantit plus qu'quivalente pour ce qui lui
inspire quelque envie. Les traitants font donc, en ralit, un commerce
usuraire. Ils le font d'autant plus que dans les mauvaises annes ou
lorsque les besoins du pcheur sont trop grands, ils consentent
volontiers  des avances, et de cette manire engagent  perptuit ce
petit monde dans un mode de trafic qui leur profite  eux surtout. Mais,
en somme, si jamais le pcheur de Saint-Georges ne fait fortune, ce qui
serait un fait presque inou, il n'est jamais non plus dans l'inquitude
de mourir de faim. L'Ocan reprsente pour lui une nourrice qui lui
donnera toujours,  dfaut de pain, au moins du hareng et de la morue.

C'est une petite Arcadie que je viens de dcrire. Arcadie fort svre,
sans doute, et o les potes font absolument dfaut; Arcadie sans
troupeaux, sans clochettes, sans bergers, sans pipeaux, mais qui a
cependant l'essentiel: c'est--dire des moeurs simples et pures et une
sorte de bonheur placide et monotone peut-tre.... comme le bonheur. Peu
d'vnements marquent dans la vie des pcheurs, et en gnral leur
histoire est toujours la mme.

Leurs pres, quelquefois eux-mmes, sont venus de la verte rin en un
jour de dtresse et quand la misre s'est trouve si grande qu'elle ne
pouvait plus s'accrotre sans aboutir  la mort. Le souvenir qu'ils ont
gard de ce pass est terrible, et plus les annes s'loignent, plus la
tradition l'exagre et l'assombrit. L'Irlande leur apparat comme la
plus malheureuse contre du monde, martyre de sa foi, martyre de la
haine que l'Angleterre porte injustement  la race qui l'habite. Le
pcheur conserve des rcits de violences et de spoliations pouvantables
qui ne sont probablement pas tous trs-historiquement fonds, mais qui
entretiennent en lui le mauvais vouloir le plus incontestable pour la
nation britannique. Il les transmet  ses enfants avec cette sorte
d'loquence descriptive et saisissante commune  toutes les imaginations
irlandaises, et il n'y a pas  douter que ces enfants, quand ils seront
narrateurs  leur tour, ajouteront au fait devenu lgende plus d'un
trait auquel personne n'a encore song jusqu'ici.

L'migrant est donc sorti d'Irlande en secouant la poussire de ses
pieds. Il s'est embarqu  bord d'un navire o l'espace, l'air, l'eau,
la nourriture lui taient, pour son pauvre argent, si parcimonieusement
dispenss, que beaucoup de ses compagnons n'ont pas atteint la fin du
voyage. Il ne manque pas d'accuser encore les Anglais de cette
spculation cruelle et a oubli ou ignor que, la plupart du temps, il a
t trait ainsi par ses propres compatriotes devenus de riches
armateurs. Il ne sait pas, ou il oublie, et dans tous les cas il se
ferait scrupule d'avouer que le gouvernement britannique s'est au
contraire entremis depuis plusieurs annes pour faire cesser cette
monstrueuse spculation et a voulu que les migrants blancs ne fussent
pas exposs par les trafiquants  un sort non moins dur et mortel que
celui des esclaves de Guine entasss sur les ngriers. Une loi a t
porte par le parlement pour ordonner que dsormais tout navire
transportant des migrants devrait assurer  chacun d'eux tant de pieds
cubes d'air, tant de pieds carrs d'espace pour lui et ses bagages et
serait tenu  emporter en vivres et en eau, des provisions suffisantes
pour que la cargaison humaine ne ft pas expose  prir en route.

Mais encore une fois, le pcheur irlandais ignore tout cela et
s'indignerait d'y croire, tant il a peur de se prendre de got pour les
Anglais.

Arriv au terme de sa navigation, il s'est trouv jet sur le pav de
quelque ville o la ncessit vidente de travailler pour ne pas mourir
de faim, s'est clairement manifeste  lui. Soit qu'il trouvt le
salaire insuffisant, ou plutt que ses habitudes enracines lui
rendissent des efforts soutenus insupportables, il n'a pas tard  se
trouver  peu prs aussi malheureux sur la terre amricaine qu'il
l'tait dans sa patrie. Il a entendu alors parler des pcheries et de la
baie Saint-Georges. Il a fait son paquet qui n'tait pas lourd, il est
venu et, par un bonheur inou, il a enfin rencontr sa vritable
vocation; un genre de labeur qui parle  l'imagination, rien qui exige
une assiduit mcanique, et surtout l'absence heureuse des sductions
alcooliques auxquelles il ne sait pas rsister.

Je disais tout  l'heure, qu'il n'existe pas de potes  la baie
Saint-Georges. Non; mais la posie ne manque pas  cette existence, et
c'est pourquoi les Irlandais, race essentiellement conduite par la
mobilit des impressions, s'accommodent si parfaitement de ce milieu, et
incontestablement s'y amliorent, ce qui est la meilleure preuve qu'il
est fait pour eux. Car si nul vnement ne vient jamais  terre troubler
l'enchanement rgulier de la vie, il n'en est pas tout  fait de mme
lorsque les gens sont en mer. L, ils entrent en lutte avec les lments
et courent tous les hasards d'un aussi rude combat. Le rsultat de leurs
efforts n'est pas toujours le mme. C'est une sorte de jeu o les
chances alatoires abondent. Aujourd'hui le pcheur est rentr avec une
pche miraculeuse remplissant jusqu'au bord son embarcation, et femme,
enfants, l'ont reu comme un triomphateur, en poussant des cris de joie.
Mais demain, il va repartir et peut-tre il restera huit jours absent,
pour ne rien trouver et ne rien saisir.

Alors, il devient admirable d'obstination et de fermet. Positivement,
il est emport par l'espoir, par la franche passion du jeu. A chaque
fois qu'il retire sa ligne o le poisson n'a pas mordu, il est
dsespr. Mais, au moment o il la laisse de nouveau tomber et filer
sur le bord de son bateau, l'attente le reprend et l'enivre.

Au milieu de ces alternatives rapides de dception et de confiance, il
ne s'aperoit pas de la marche du temps. Il n'a que pour deux jours de
vivres et en voil trois qu'il est parti. Il s'est jur  lui-mme de ne
pas revenir  vide. Il restera une semaine s'il le faut, et il se
nourrit d'un peu de poisson cru, car il est mouill jusqu'aux os et il
ne saurait o allumer du feu. Voil la vie que mnent les pcheurs de
Saint-Jean.

Pour achever le tableau, il est ncessaire d'ajouter que la seule
autorit qu'ils connaissent, c'est le cur, et eux-mmes le payent et
lui donnent sa rente en poisson. Ils n'ont pas d'autre monnaie. A la
vrit, depuis peu de temps, un homme parmi eux se prtend magistrat;
mais personne n'a besoin de lui, personne ne lui obit et il ne rclame
l'obissance de qui que ce soit, car tout le monde sait l et lui-mme
aussi bien que chacun, l'impossibilit o il serait de montrer un titre
rgulier qu'aucune autorit ne pourrait lui dlivrer. La raison en est
simple. C'est que le village de Saint-Georges est situ sur la cte
franaise; que son existence est compltement illgale et contraire au
texte positif des traits; que les pcheurs anglais ou sujets anglais ne
doivent pas s'tablir l o la seule puissance rgulire est celle du
commandant en chef de la station navale franaise et de ses officiers.
Mais comme cette puissance ne peut naturellement s'exercer sur des
sujets anglais que pour leur faire quitter les lieux et que jusqu'
prsent elle a tolr leur prsence, il en rsulte que ces honntes
Irlandais vivent absolument sans matres, sans magistrats, sans
constables ni gendarmes, en un mot sans loi, mais je me garderai bien de
dire sans foi, car ce sont les plus honntes gens du monde.

Je ne suis pas fch d'avoir vu une fois dans ma vie, une sorte de pays
d'Utopie o quelques-uns des rves des philosophes se sont raliss et
je l'ai vu, non-seulement  Saint-Georges, mais sur toute l'tendue de
la cte franaise, comme on s'en apercevra  mesure qu'on avancera dans
cette relation. Seulement, je remarque qu'il a fallu pour tablir cet
tat de choses si singulier, prcisment le contraire de ce que les
inventeurs de cits ou de rpubliques idales ont t imaginer et runir
de combinaisons propres, suivant eux,  rendre l'espce humaine douce,
bonne, maniable et sociable, et susceptible de se passer du frein des
lois. Saint-Georges et autres lieux de Terre-Neuve ne sont ni une
Salente ni une ville de Campanella. Je n'y vois pas trop l'emplacement
d'une abbaye de Thlme. Un climat sauvage et odieux, un paysage
rbarbatif, le choix entre la misre et un dur et dangereux labeur, pas
de distractions, pas de plaisirs, pas d'argent, la fortune et l'ambition
galement impossibles, et pour toute perspective riante, une sorte de
bien-tre domestique de l'espce la plus rude et la plus simple; voil,
 ce qu'il semblerait, ce qui russit le mieux  rendre les hommes
habiles  user de la libert absolue sans excs et  se tolrer entre
eux. Je ne sais pas si les disciples de Fourier et de Saint-Simon
voudraient de l'indpendance et de la vertu  ce prix. Ce qui est
certain, c'est que les Irlandais de Saint-Georges s'en contentent et
mritent, en consquence, beaucoup d'estime.

La prsence du _Gassendi_ mouill au milieu de la baie ne troublait pas
beaucoup les honntes pcheurs. Ils n'ont gure le temps de s'inquiter
de ce qui ne les regarde pas, et bien qu'ils sussent parfaitement ce que
nous venions faire, ils ne s'en proccupaient pas outre mesure. Le pire
qui pouvait leur arriver tait d'tre renvoys de leur village, et
quelque singulier que puisse paratre ce que j'avance, ils n'en
prenaient gure souci. En voici les raisons:

Depuis de longues annes, les seuls btiments de guerre qui se montrent
sur cette cte sont les navires franais. Il est plus que rare d'y voir
apparatre le pavillon de la reine. Tous les ts nos officiers viennent
 Saint-Georges ou dans les environs. Ils y sont parfaitement connus.
Les pcheurs leur parlent, les consultent, en reoivent des marques de
bienveillance, ils n'en ont aucune espce de crainte et jamais n'ont
imagin qu'il pt leur venir de cette part le moindre dommage. D'autant
plus, et ils le savent trs-bien, qu'ils n'ont aucun droit  faire ce
qu'ils font ni  vivre o ils sont; ils savent que le poisson qu'ils
prennent est  nous et jamais nous n'avons rien dit. Une seule fois,
dans ces dernires annes, on a d les menacer de les faire partir.
Cette duret plus apparente que relle et dtermine par des motifs
graves qui venaient d'ailleurs, ne les a pas effrays. Leur raisonnement
a t celui-ci: au cas o les Franais voudraient rentrer dans leur
bien, ils ne nous violenteraient pas. Ils sont catholiques comme nous;
jamais ils ne nous ont fait le moindre mal. Ce ne seraient ni le
commandant du _Ssostris_, ni le commandant du _Tnare_, nos vieux amis
de vingt ans qui se montreraient jamais ni durs ni impitoyables. Quand
il faudra s'en aller, si jamais il le faut, les Franais nous donneront
du temps pour nous dcider, nous transporteront gratis avec nos meubles
soit au Labrador, soit sur quelque autre point des ctes britanniques.
Il y a du poisson partout et peut-tre encore y gagnerons-nous quelque
chose.

Telle tait la manire d'argumenter des braves gens de Saint-Georges, et
elle n'tait pas draisonnable. Leur prtendu magistrat, il est vrai, ne
voyait pas les choses absolument du mme oeil. Il aurait eu quelque
intrt  donner  son titre fictif un peu plus de ralit et n'et pas
ddaign de se couvrir de gloire en augmentant les possessions de la
Grande-Bretagne. Il rvait donc de nous enlever Saint-Georges pour en
faire don  la couronne britannique. Tant il est vrai qu'il existe des
ambitieux et des brouillons mme au milieu des existences les plus
simples. Qu'on s'imagine ce conspirateur promenant dans sa tte ses
vastes projets sur la grve dsole de son futur domaine. Au lieu de se
borner  vendre sa farine et ses pantalons le plus cher possible, car
c'tait un trafiquant, nourrissant des conceptions de la plus haute
envergure et imaginant des combinaisons pour humilier la puissance
franaise! Mais, encore une fois, il tait seul de son espce et
l'avenir lui prsentait peu de chances de succs. Je ne sais s'il se
sera consol de ses esprances dues ou s'il aura t porter ailleurs
sa vocation pour rgir les peuples. Ce qui est certain, c'est que cette
individualit isole ne laissait pas que de prsenter un contraste assez
curieux avec l'insouciance nave et la confiance enfantine des pcheurs.

Aprs deux jours d'attente, nous vmes apparatre au large un point noir
qui, en grandissant, se transforma en un nuage de fume, et peu  peu on
reconnut un gros navire  vapeur. Nous le suivions des yeux dans
l'esprance que c'tait celui qui devait nous amener les commissaires
anglais. Cette esprance ne fut pas trompe, et bientt _le Tartare_,
belle frgate de vingt canons, doubla la pointe et vint mouiller 
quelque distance de nous.

Il est difficile de voir un plus beau navire. Les Russes l'avaient
command en Angleterre avec une autre frgate. Les deux soeurs portaient
des noms analogues, puisque celle-ci s'appelant _le Tartare_, l'autre
avait reu le nom de _Cosaque_. Au moment o clata la guerre de Crime,
les btiments, construits par les ingnieurs les plus en renom, taient
achevs, venaient d'tre pays et allaient tre livrs, quand le
gouvernement britannique les dclara de bonne prise et s'en accommoda.
Il a eu tout lieu d'en tre satisfait, car les constructeurs n'avaient
rien pargn pour faire deux chefs-d'oeuvre. Il semblerait qu'une voix
secrte les et avertis d'avance qu'ils ne travaillaient pas pour un
intrt tranger. Les Anglais ont vraiment gard quelque chose du gnie
conqurant des rois de mer danois, car ils ont un got prononc pour
toutes les varits de conqute; aussi, afin de ne pas laisser perdre la
tradition de celle-ci, ont-ils pris soin de conserver sur les
embarcations du _Tartare_, vrais bijoux, les aigles russes.

Les relations se nourent immdiatement entre nous et nos collgues, M.
le capitaine de vaisseau D..., aujourd'hui commodore, et l'honorable M.
K..., secrtaire colonial de Terre-Neuve, emploi qui reprsente dans les
tablissements anglais ce qu'est ailleurs, sur des terrains plus vastes,
le chef du ministre.

Nous emes lieu tout d'abord de remarquer le bon esprit et les
dispositions sincrement amicales et conciliantes que les deux
commissaires britanniques apportaient  l'accomplissement de l'oeuvre
commune, et ds le premier moment une entente complte s'tablit entre
les deux camps qui, en ralit, n'en firent qu'un. Ce fut un grand et
vif plaisir de pressentir ainsi qu'aucun froissement, aucune prtention
mesquine ne viendrait, d'une ou d'autre part, compliquer nos efforts
pour connatre la vrit, et que, si nous avions devant nous une
perspective de plusieurs mois employs  un travail un peu fastidieux,
nous tions assurs de pouvoir y procder constamment avec une confiance
mutuelle bien mrite, et le sentiment d'une bienveillance et d'une
estime rciproques.

Ce fut sous ces excellents augures, que l'enqute commena et, comme je
ne prtends pas ici en crire l'histoire, je me bornerai  en dire ce
qui peut avoir, pour le lecteur, un intrt gnral.

Les Anglais sont grands amateurs d'enqutes et en ont fait un moyen
d'administration et de gouvernement. Sans prtendre nier ce qu'il peut y
avoir d'utile dans cette faon d'tudier les affaires, on peut avouer
qu'elle ne mrite pas une faveur sans rserve. Il en est de cette
mthode d'informations comme des chiffres. Elles fournit  la discussion
des intrts, des bases assez solides, sans doute,  la condition
toutefois que les faits qu'elle enregistre seront bien rels, seront
bien tels qu'elle les prsente et n'auront pas t dfigurs soit par la
mauvaise foi, soit par la prvention et l'ignorance. Ce sont l des
certitudes trs-difficiles  acqurir et encore plus difficiles 
dmontrer. Celui qui reoit les dpositions peut tre impartial, bien
qu'il ne le soit assurment pas toujours et que trop souvent il existe
en lui un plus grand dsir d'avoir raison que de trouver la vrit. Mais
il est incontestable surtout que dans la srie des tmoins interrogs,
les uns ne comprennent pas bien et rpondent de travers, les autres se
font une ide fausse du but que l'on poursuit et y accommodent leurs
paroles croyant bien faire; enfin, il en est, je veux bien en croire le
nombre plus petit qu'il n'est rellement, qui se croient trs-fins et
mentent sciemment et de tout leur coeur. Je n'aperois donc pas trs-bien
comment les Anglais, gens pratiques, ont pu consentir  donner aux
rsultats des enqutes le nom ambitieux d'_vidences_. Il n'y a rien de
moins vident au monde, en thse gnrale, que la masse confuse de
rponses fournies par de pareils interrogatoires. Il nous est arriv
plus d'une fois d'avoir peine, tous quatre que nous tions,  tenir
notre srieux devant des dpositions qui contenaient  la fois
l'affirmative et la ngative, suivant que le personnage questionn
croyait mieux faire, dans le cours de la mme sance, de soutenir
intrpidement l'une ou l'autre. Les enqutes pourraient bien n'tre
qu'une de ces fictions dont s'amuse ce qu'on appelle l'opinion publique.




CHAPITRE VIII.

Codroy et l'le Rouge.


Aprs quelques jours passs  Saint-Georges, nous partmes pour Codroy
situ un peu au sud et o nous nous proposions de passer une matine 
observer, sous une nouvelle face, la question confie  notre examen.

Tandis que Saint-Georges est un village tout anglais o jamais les
pcheurs franais ne se montrent, Codroy peut passer  la rigueur pour
une fondation mixte; mais quel triste rle y jouent nos hommes!

Sur un petit lot de quelques pas d'tendue qui semble chou sur la
cte, quelques misrables cabanes sont parses et c'est l dans la boue
et la malpropret que sont tablis une douzaine de nos gens. Les pauvres
diables, trs-timides, taient fort proccups de la crainte qu'on ne
les accust de tourmenter leurs voisins anglais et protestaient de
toutes leurs forces, sans qu'on le leur demandt, de leurs dispositions
pacifiques. Loin d'tre des agresseurs ils se prtendaient au contraire
molests, et quand on en vint aux faits, on ne put dcouvrir que le
dtournement de quelques barriques et d'un cageot, sorte de machine en
bois o l'on fabrique l'huile de foie de morue. Ce n'tait de quoi
pendre personne. En ralit, ils avaient des plaintes plus considrables
 lever. Mais  peine osaient-ils les dire car ils n'avaient qu'une
ide fort sommaire, trs-vague et trs-incomplte de la nature de leurs
droits, et comme chaque anne les officiers de la station leur
recommandent de vivre en paix avec leurs voisins et d'viter les rixes,
ils se le tiennent pour dit, se font aussi petits que possible et ne
revendiquent rien sur ce sol qu'eux seuls, en dfinitive, devraient
occuper.

Au del du petit bras de mer qui isole la triste rsidence de nos
compatriotes, et sur la grande le mme, nous entrmes dans le village
de Codroy, habit par deux ou trois cents pcheurs. Nous y retrouvmes
la mme apparence propre et dcente dans les habitations, le mme air
d'aisance chez les hommes et chez les femmes, la mme solidit d'esprit
chez tout le monde qu' Saint-Georges, enfin une opposition un peu
triste avec ce qu'on voyait en face chez nos Franais. Cette population
intruse est plus riche que celle de Saint-Georges. Le sol moins strile,
possde d'assez beaux pturages o des troupeaux de vaches errent sur la
croupe des montagnes.

Cette richesse comparative a port ses fruits. L'habitant de Codroy est
plus fier, plus entreprenant, plus envahissant que celui du village
voisin. Il souffre avec impatience le voisinage de nos nationaux. Il
voudrait les expulser tout  fait. Il leur a enlev de fait les places
de pche situes dans la proximit du rivage et les contraint ainsi ou 
affronter des querelles que l'avantage du nombre terminerait de toute
vidence en sa faveur, ou  chercher fortune  plusieurs milles en mer,
ce qui est  la fois plus fatigant, plus dispendieux et beaucoup plus
chanceux. Cette situation, ces habitudes d'empitement donnent 
l'attitude des gens de Codroy une apparence agressive. De sorte que la
richesse et la bonne fortune paraissent bien dcidment contraires  la
perfection humaine, du moins sur les rivages de Terre-Neuve. On en
pouvait mieux juger encore en comparant le tribun de Codroy  son
confrre de Saint-Georges. Car il se trouva que le nouvel tablissement
possdait aussi un fougueux personnage de cette espce, auprs duquel
l'autre n'tait au fond qu'un modeste rveur.

Celui-ci, petit bossu fort alerte, dou d'une physionomie trs-mobile,
ne possdait qu'assez imparfaitement l'art de lire et surtout d'crire.
Mais il tait nanmoins quelque chose comme matre d'cole de ce lieu o
les savants n'abondaient pas, et comme il importait  sa rputation de
se maintenir en renomme de grand penseur et de discoureur loquent, on
voyait sortir de la poche de ct de son habit noir un gros paquet de
journaux,  l'autorit desquels il tait toujours dispos  faire appel
et il parlait haut, fort et beaucoup, en entrelaant dans ses priodes
quelques mtaphores qui, suivant l'expression du pote, s'taient leves
matin.

Cet homme impressionnable et agit semblait jouir d'une assez haute
confiance auprs de ses compatriotes qui l'entouraient lorsque nous
parmes, et auxquels il cherchait  inculquer l'enthousiasme qui le
possdait lui-mme. Ses ides me parurent simples. Il voulait
naturellement chasser les Franais, mais ce n'tait pas assez; il
entendait bien faire comprendre au gouvernement britannique comment il
fallait s'y prendre pour accomplir radicalement cette grande oeuvre et,
si le susdit gouvernement ne se montrait pas suffisamment empress et
fidle  son devoir, eh bien! Terre-Neuve tait un pays libre et on en
appellerait aux Amricains.

Je dois dire pourtant que lorsque ce terrible personnage fut spar de
son public et se trouva en tte--tte avec les commissaires anglais et
nous, il devint plus raisonnable. Il accepta mme avec une douceur
anglique les remontrances un peu svres de ses suprieurs qui
l'engagrent  se montrer plus rserv et plus modeste, et dans une
attitude de martyr miraculeusement chapp  la dent des lions, il
regagna un groupe de ses partisans qui avaient assist de loin  la
semonce. Je ne sais pas au juste comment on se reprsente sur cette cte
la personne de la Divinit. Mais ce qui est incontestable, c'est que
l'uniforme de la marine y apparat comme la plus haute expression du
rang et de la puissance, et les plus grands monarques de la terre, dans
l'ide des pcheurs des deux nations, ne sont gure que des capitaines
de vaisseau renforcs, qu'ils ne distinguent pas trs-bien de ce qu'ils
on entendu dire aux rares et heureux mortels auxquels il a t donn
d'apercevoir de loin un amiral. La faon nette et prcise avec laquelle
le capitaine D.... recommanda la concorde et la paix produisit donc une
impression trs-forte, et je ne doute pas que le vaillant matre d'cole
n'ait gmi pendant bien des jours,  la suite de cette mmorable
entrevue, sur ses plans dus et sur l'ingratitude des conseillers de la
reine  son gard.

Notre visite ainsi termine, _le Tartare_ et _le Gassendi_ se remirent
en route pour le nord. En quelques heures nous arrivmes en vue de l'le
Rouge o nous allions visiter un tablissement parfaitement rgulier et
lgal, car il est purement franais.

L'le Rouge est une espce de cne lev qui fait face  la
Grande-Terre. Entre ses rives troites et celles de cette dernire, une
multitude de petits bateaux monts chacun par deux hommes taient
occups  pcher la morue. On les voyait par un rayon de soleil qui, en
ce moment, perait les nuages et gayait cette scne d'activit, debout
dans les embarcations et faisant l'un filer une ligne, tandis que
l'autre relevait celle qui avait dj dormi quelque temps dans l'eau. Le
poisson pris s'accumulait dans le fond de chaque barque. Des golettes
circulaient au milieu de cette animation, et  notre vue hissrent les
couleurs franaises. Nous dbarqumes dans l'le Rouge.

Au pied du cne une range de cabanes de branchages qui ne contiennent
que des cadres et des hamacs sert de dortoirs aux pcheurs. C'est plus
que modeste, c'est trs-misrable, et on conoit mal comment dans un
pareil climat, sous un ciel toujours pluvieux ou brumeux et dont
l'humidit est souvent glaciale, on peut se contenter sans inconvnient
pour la sant d'un genre d'abri aussi sommaire. Il parat cependant
prouv par l'exprience qu'il n'en rsulte aucun dommage, et que les
quipages de pche jouissent de la plus florissante sant. Toujours 
l'air, toujours activement occups, les hommes n'ont pas le temps de
prendre de l'ennui, leur sang circule activement, et ils ne sont pas
sujets aux rhumes dont l'apparition, contrairement  ce qu'on devrait
supposer, est fort rare dans ces parages. On est toujours plus ou moins
mouill, et on ne s'en trouve pas plus mal. Il est des grces d'tat.

La grve tait couverte, de manire  flatter aussi peu la vue que
l'odorat, d'une couche de dbris sanglants de morues; ttes et
entrailles chargeaient le galet aussi abondantes que le sont ailleurs
les plantes marines rejetes par la vague.  quelques pas s'levait la
paroi presque droite du cne. L'tablissement proprement dit est au
sommet. On a construit en planches un escalier roide comme une chelle,
accost  droite et  gauche par des rails en bois sur lesquels montent
et descendent, avec l'aide d'un cabestan plac au sommet du mont, tous
les fardeaux qu'on veut faire circuler.

Aprs avoir escalad un bon nombre de marches, nous nous trouvmes au
milieu des magasins, tous construits en planches, de l'habitation du
grant, de celle du docteur, enfin dans le centre d'une exploitation
intelligente et bien russie. L'tablissement de l'le Rouge est un de
ceux qui, sur la cte occidentale, donne le plus constamment les
meilleurs produits et mrite le plus d'intrt. Nous nous trouvions l
au milieu d'une varit nouvelle de la gent pcheur dont la nature et
les conditions d'existence sont toutes diffrentes de celles que nous
avions pu observer jusqu'alors, soit pcheurs sdentaires de
Saint-Pierre et Miquelon, soit pcheurs des bancs, soit pcheurs anglais
indment tablis chez nous.

Les maisons de commerce franais qui se livrent  l'exploitation de la
cte occidentale de Terre-Neuve appartiennent surtout aux ports de
Granville et de Saint-Brieuc. Elles composent de deux lments
trs-distincts les quipages de leurs navires. La minorit des hommes se
recrute parmi les marins, les pcheurs proprement dits; c'est
l'aristocratie du bord. Puis on y ajoute un nombre plus grand de
travailleurs qui portent le nom significatif de _graviers_. Ces gens ne
sont  la mer que des passagers. On les entasse en aussi grand nombre
qu'il est utile de le faire dans tous les coins du navire. Ils ne sont
pas difficiles et se contentent de peu. Arrivs sur la cte, on les
dbarque; pendant toute la campagne ils ne naviguent plus, et leurs
fonctions se bornent  recevoir le poisson que les pcheurs leur
apportent,  le dcoller,  l'ouvrir,  mettre  part les foies pour en
extraire l'huile,  tendre les chairs entre des couches de sel, enfin 
les soumettre aux diffrentes phases du desschage sur les _graves_.
Compts comme hommes de mer, et inscrits en cette qualit sur les rles
de l'inscription maritime, ils ne le sont pas en ralit, ou ne le sont
que d'une manire imparfaite. Cependant le got des habitudes au milieu
desquelles ils vivent, se dveloppe quelquefois chez plusieurs d'entre
eux, et ceux-l cessent d'tre graviers pour devenir matelots. Mais la
plupart ne s'lvent jamais au-dessus de leur humble mtier. Ce sont de
pauvres gens trs-dignes d'intrt, qui gagnent fort peu de chose,
passent six mois de l'anne dans cette rude campagne  ne manger gure
autre chose que de la soupe de morue, se portant  merveille,  la
vrit, et rentrant en France  l'automne pour devenir jusqu'au
printemps des journaliers malaiss qui s'emploient volontiers  tous les
genres de travaux que la fortune leur adresse.

Il y a lieu de croire que l'Ocan se tient engag d'honneur  maltraiter
ceux qui le hantent. Si les pcheurs du grand Banc mnent l'existence
rude et peu attrayante dcrite plus haut, ceux des ctes ne sont pas
plus chanceux. Ils courent peut-tre moins de risques, bien que leur vie
ne soit pas exempte de crise; mais ce point est commun entre eux et
leurs audacieux confrres qu'ils n'ont qu'un trs-mince salaire, et
point de perspective de se crer jamais un avenir agrable et heureux.

 leur sens et pour entrer dans leur manire de voir, ils sont
ddommags d'une partie de leur peine, par la bonne opinion qu'ils ont
d'eux-mmes et l'insouciance que leur inspire une vie de hasards et
d'aventures. Le gravier n'a rien de semblable. C'est un paria. Il ne
reprsente quelque chose aux yeux de personne. Le moindre matelot
devient prs de lui un personnage qui le prime. S'il doit se noyer,
c'est trs-obscurment et il n'a pas l'honneur consolant d'en tre un
peu responsable. Ce sont les autres qui, en sombrant, l'entranent 
leur suite. Il cherche misrablement sa vie et  grand'peine il trouve
de quoi la soutenir. Enfin, il passe la plus grande partie de son temps
et de ses journes dans les chauffauts, rude commencement de purgatoire.

Un _chauffaut_, expression normande qui rpond au mot _chafaud_, est
une grande cabane sur pilotis tablie moiti dans l'eau, moiti  terre;
construite en planches et en rondins on a cherch  ce que l'air pt y
circuler aisment. Quelques grandes toiles de navires la recouvrent.

Une partie du plancher, celle qui est au-dessus de l'eau, notamment, est
 claire-voie; et dans cette partie sont rangs des espces d'tablis o
l'on dcolle la morue. Rien ne peut donner une ide de l'odeur infecte
du chauffaut. C'est le charnier le plus horrible  voir. Une atmosphre
charge de vapeurs ammoniacales y rgne constamment. Les dbris de
poisson  moiti pourris ou en dcomposition complte accumuls dans
l'eau, finissent par gagner l'intrieur du lieu et comme les graviers ne
sont pas gens dlicats, ils ne songent gure  se dbarrasser de ces
horribles immondices.

Ils sont l, le couteau  la main, dpeant leurs cadavres, tranchant
les chairs, arrachant les intestins, dchirant les vertbres, et prenant
soin de ne pas se piquer eux-mmes; car c'est le plus rel danger qu'ils
aient  courir. La moindre lsion de leur piderme suffit pour donner
entre dans le sang au virus dans lequel ils se plongent toute la
journe et pour empoisonner leurs veines. Les maux d'aventure sont
frquents parmi eux et entranent de graves consquences qui aboutissent
quelquefois  la ncessit de l'amputation. Mais ceci mis  part et
l'habitude contracte, le gravier vit sans le moindre dommage pour sa
sant, ni mme pour son bien-tre au milieu d'une odeur propre 
asphyxier les gens qui n'y sont pas faits de longue main.

Puisque j'en suis sur ce genre de description, je ferai aussi bien de
l'puiser tout d'un coup en parlant des cageots.

Un cageot est une installation en planches qui peut avoir deux  trois
mtres de ct et la forme d'un cne renvers. Le fond est  claire-voie
et domine une large cuve enfonce dans la terre. On monte au cageot par
un sentier tournant. C'est l qu'on verse les foies de morue afin de les
faire fermenter. L'huile dcoule par la claire-voie dans la cuve o on
la recueille ensuite afin de l'enfermer dans des barils. Pour un esprit
observateur il y a lieu de se demander ce qui est le plus repoussant de
l'aspect du chauffaut ou de celui du cageot. Je laisse la solution de ce
point  de plus habiles, et me sens heureux de pouvoir dsormais
loigner prcipitamment jusqu' ma pense de l'un aussi bien que de
l'autre.

Jusqu' ces dernires annes, la manire dont nos gens s'y prenaient
pour saler la morue donnait lieu  des critiques universelles; bien que
dans plusieurs pays on la prfrt pour certains motifs et surtout 
cause de son bon march  la morue anglaise, il est certain toutefois
qu'elle tait prpare avec moins de soins, qu'on y prodiguait trop le
sel et qu'elle se conservait moins bien. Ce qu'on ne sait pas en
gnral, c'est qu'au dix-septime sicle et un peu plus tard, la faon
appele aujourd'hui _anglaise_ tait la ntre. Nos concurrents usaient
de celle que nous avons depuis adopte pour aller plus vite.

Mais, parmi nos capitaines, il se trouve des gens actifs et de bon sens
qui commencent, non pas  imiter les Anglais, mais  revenir  nos
anciens us. Au lieu de couvrir au hasard le poisson de pelletes de sel,
ils exigent de leurs hommes que ce prservatif soit appliqu en plus
petite quantit et avec plus de soin, principalement le long de l'pine
dorsale. Ils soumettent le poisson  une dessiccation plus longue; ils
l'emballent dans des caisses plus petites, o  l'aide de presses ils en
font entrer davantage, et ils obtiennent ainsi des rsultats que
l'exprience des dernires annes a fait reconnatre trs-suprieurs 
ceux que l'on avait atteints jusqu'ici.

Il est trs-dsirable, dans l'intrt franais, que ce retour aux bonnes
mthodes continue, et que de pareilles habitudes s'tendent.

Tout tablissement de pche,  l'le Rouge comme ailleurs, a surtout
besoin, outre les chauffauts et les cageots, de ce qu'on appelle les
_graves_, puisque c'est l qu'on sche le poisson. Sans les _graves_, il
n'y aurait point d'exploitation possible, et c'est pour ce motif que
nous jouissons du droit d'occuper la cte pendant la saison de la pche.

Les _graves_ n'taient dans l'origine que les grves mme, dont le nom
est ici prononc  la normande. Les pcheurs tendaient leurs captures
sur les galets et n'en savaient pas plus long. Avec le temps, on a
perfectionn et l'opration et les moyens de l'accomplir, de sorte que,
ne se contentant plus de ce que pouvait offrir la nature, on construit
maintenant en pierres et dans tous les lieux bien dcouverts,
particulirement exposs  l'action du soleil et surtout du vent, des
_graves_ artificielles. Le soleil dit-on, ne sche pas, il brle; le
vent au contraire, remplit merveilleusement l'office, et afin d'viter
l'un et de favoriser l'autre, on a aussi invent ce qui s'appelle des
_vigneaux_. Ce sont de longues tables de branchages mobiles que l'on
peut incliner dans tous les sens, suivant que l'on veut soumettre
directement la morue  l'influence du vent ou la soustraire  celle des
rayons solaires, ce qui, du reste, est rarement redoutable.

Et voil la moisson de Terre-Neuve. Qu'on se figure des ctes striles,
un ciel gris, la campagne couverte de sries de vigneaux et de graves de
pierres ou mme de bois sur lesquels s'talent et se racornissent 
mesure qu'elles schent des milliers de morues.  et l, de vastes
meules de poissons attendent un arrangement symtrique et le moment
d'tre mises en caisses ou en tonneaux. Cette opration termine, il ne
reste plus qu' tout expdier sur les pays catholiques de l'ancien et du
nouveau monde, sur les pays  ngres, principalement, o s'en fait la
plus grande consommation.

Je n'ai pas d peindre un tablissement de pche sous des couleurs bien
sduisantes, parce que la vrit s'y oppose compltement, mais il ne
s'agit l que du ct matriel des choses et on ne verrait pas la
ralit telle qu'elle est si on ne considrait aussi la question d'une
autre manire.

Il y a un charme trs-positif  considrer ces petites socits d'hommes
laborieux que chaque printemps voit revenir sur la cte toujours  peu
prs les mmes. Le gravier, le pcheur, le capitaine, le docteur sont
des physionomies curieuses  observer et qui ne manquent assurment ni
d'originalit ni de puissance. La patience de l'un dans sa misre,
l'activit insouciante de l'autre, les nuances infinies de caractre,
d'intelligence, de sagacit, quelquefois, malheureusement, d'ineptie que
l'on remarque chez le troisime, le rle un peu trop lev, rarement
bien rempli que devrait jouer le quatrime, prsentent une suite
d'observations extrmement curieuses. L'existence n'est ni vide, ni
fastidieuse, ni accessible  l'ennui au milieu d'intrts trs-prsents.
Les plaisirs sociaux n'existent pas et ne sont pas trop regretts. Tout
au plus, le soir, le capitaine et le docteur, en fumant leur pipe,
trouvent-ils un vieux jeu de cartes pour faire leur partie; tout au plus
quelques livres gars dans la malle du dernier apportent-ils sur ces
plages comme un parfum de belle littrature. Je me souviens d'avoir vu,
 l'le Rouge, dans la cabane du jeune docteur, entre un fusil de chasse
et un flacon de pharmacie, deux ou trois volumes parmi lesquels se
trouvaient les posies d'Alfred de Musset.

Mais chacun a l'imagination fortement tendue vers le rsultat de la
pche du jour, et la fin probable des efforts de la campagne; on compare
les chances existantes  celles des annes antrieures. Les souvenirs
sont inpuisables sur ce chapitre; les anecdotes pour tre tout  fait
techniques n'en sont pas moins pleines d'intrt au sens de ceux qui les
rapportent comme de ceux qui savent comprendre. Une barque qui passe
apporte des nouvelles des autres tablissements. On sait quel navire est
dans le voisinage  dix lieues  la ronde et ce qu'il vient y faire.
Enfin, on attend surtout le passage des btiments de la division navale,
et le moment o le commandant en chef entre dans la cabane d'un
capitaine est un grand moment. On ne manque pas dans une circonstance
aussi solennelle d'offrir avec empressement ce qu'on a de meilleur.
Pauvres gens! Ils ne sont pas gts. Quand ils possdent quelques
bouteilles de cidre de Normandie, ils se considrent comme des
Sardanapales.

En somme, et la meilleure preuve  donner que cette existence en vaut
bien une autre, c'est la profonde indiffrence o tout ce monde vit pour
les nouvelles d'Europe. A part les lettres de l'armateur qui ont un
rapport direct avec la situation, on ne se soucie de rien savoir des
grands vnements du globe, on n'en demande rien et quand on en entend
quelque chose, on en parle avec le mme dtachement que s'il s'agissait
du Japon. Ce qui intresse vritablement  l'le Rouge, ce sont les
nouvelles de la _Tte  la Vache_ ou de _Port--Port_, et
rciproquement.




CHAPITRE IX.

La baie des Iles.


Du sommet du cne de l'le Rouge la vue est admirable. On plane sur une
immense tendue de mers et sur les grands bois de Terre-Neuve. Le soleil
se couchait dans les eaux rougies du golfe Saint-Laurent quand nous
prmes cong des pcheurs et regagnmes, les uns _le Tartare_, les
autres _le Gassendi_. Nous fmes voile alors pour la baie des les.

Comme son nom l'indique assez, cette baie, largement ouverte, tendue et
profonde, est seme de beaucoup d'lots. Ici la nature change d'aspect
et prend une grandeur que je ne lui avais pas encore vue dans ces
parages. Tous les lots sont des montagnes firement dresses en face de
la Grande-Terre qui releve elle-mme, en falaises orgueilleuses,
couverte de bois pais, assombrie par la verdure des sapins, montre un
amas d'escarpements et de croupes, de rochers surplombants et de pentes
rapides qui remplissent l'me d'une sorte de respect craintif. De toutes
parts, sur la Grande-Terre, s'ouvrent comme des passages mystrieux,
comme des dfils redoutables, certaines entres troites o la mer
pntre et trs-loin; dans le fond, l'agitation des eaux rvle la
descente et l'embouchure de la rivire Humber qui vient l perdre ses
ondes dans le sein de l'lment marin.

C'tait un spectacle nouveau. Les deux navires paraissaient l'un et
l'autre bien petits et comme perdus au milieu de ce ddale de montagnes
au pied desquelles la mer brisait avec bruit. Ils passaient, pousss par
la vapeur, laissant flotter au-dessus de leurs mts, leurs panaches de
fume, semblables  des enfants indiscrets qui viennent troubler un
conciliabule de gants. Nous laissmes  notre gauche cette imposante
scne et nous engageant dans une passe tellement resserre que le flanc
du _Gassendi_ semblait presque toucher la roche noire et les bras
tendus des sapins qui la dominaient, nous entrmes dans une gorge
ferme par des crtes boises qui montaient jusqu'au ciel et borde sur
son pourtour d'une grve de sable fin,  quelques pas de laquelle la
fort s'arrtait et le gazon cessait d'empiter.

Il serait difficile de se figurer autrement un repaire de pirates. Je ne
dis pas de ces pirates vritables dont les plus ordinaires refuges sont
les cabarets et les bouges de quelques cits maritimes mal fames, mais
bien de ces pirates lgants, bien levs, aux cheveux parfums, aux
riches ceintures, aux armes dores dont Byron a fait ses hros de
prdilection et qui ont besoin d'une plage pittoresque et potiquement
belle pour y exhaler leurs dclamations passionnes. Il fait un peu trop
froid sans doute dans la baie des les et le ciel y est d'ordinaire trop
sombre pour que ces merveilleux forbans puissent y rsider  demeure;
mais, dans la belle saison, ils y seraient  merveille pour se raconter
leurs exploits, leurs malheurs et les motifs tnbreux qu'ils doivent
avoir de dtester l'humanit.

En se mettant quelque peu dans des dispositions enthousiastes, il y
avait plaisir  contempler de la rive cette grande scne de dsolation,
et au milieu du calme miroir des eaux que nulle bourrasque ne saurait
troubler, les deux btiments de guerre mouills fraternellement cte 
cte, comme deux oiseaux marins endormis. En visitant cette multitude de
baies, de criques, de havres, enchevtrs les uns dans les autres, on
conoit qu'en mille circonstances, un navire qui a quelque intrt  s'y
cacher, peut russir, sans trop de peine,  se rendre introuvable. La
tradition a conserv le souvenir d'une frgate amricaine qui, pendant
la guerre de l'indpendance, parvint  se maintenir pendant trois annes
conscutives dans le golfe Saint-Laurent, enlevant les navires de
commerce, dbarquant sur les ctes, faisant un mal incalculable aux
Anglais qui la cherchaient partout, et jamais n'eurent le bonheur de
l'atteindre, sans deviner le mystre qui leur drobait la marche et
l'existence de ce vaisseau-fantme. Avertis seulement de sa ralit par
ses exploits, ils eurent le dsespoir de comprendre que non-seulement il
se promenait librement, en dpit de leurs recherches, mais qu'il ne
s'loignait pas mme l'hiver de ces parages saisis par les glaces; il
trouvait le secret de se choisir un asile, d'o il ne bougeait plus
jusqu'au printemps, et o il tait impossible de l'atteindre. Ce fait
trs-vritable a chauff la verve de Fenimore Cooper, et nous a valu
quelques-uns de ses romans maritimes.

Pour qu'un tel prodige pt avoir lieu, il tait de toute ncessit que
des yeux humains ne fussent pas l pour avertir et faire parler des
langues indiscrtes. En effet, tous ces lieux taient dserts alors et
le sont encore aujourd'hui d'une manire  peu prs complte. C'est tout
au plus si,  des distances de quinze ou vingt lieues, on trouve une
petite habitation de bois o un pcheur irlandais s'est tabli avec sa
famille, et vit dans la retraite et la solitude la plus absolue et la
plus profonde. Sur la plage de la baie o nous tions mouills, il
existait des dbris de cabane abandonns, mais pas un tre humain. A
quelques lieues de l, on savait seulement qu'une famille de quatre 
cinq personnes avait fix sa rsidence au fond des bois.

Nous avions des motifs de sjourner une huitaine de jours dans cette
solitude. Nos compagnons anglais s'appliqurent  l'exercice du canon en
tirant  boulets sur un but plac  terre. Notre quipage fit  peu prs
de mme. Quelques officiers allrent chasser la perdrix qui ne se montra
jamais trs-abondante, et tous les matins on pcha pour varier un peu
les ressources culinaires du bord.

Tous les matins, dis-je, un canot quittait le navire, s'approchait du
rivage et revenait au bout d'une heure, charg de homards normes
entasss comme des cailloux. Il y a des lieux o cette famille de
crustaces pullule en telle quantit, qu'on les voit grouiller au fond
de l'eau et se monter les uns sur les autres. Ils composent de
vritables bancs.

Nous tions  peine installs depuis quelques heures dans cette
rsidence temporaire, qu'un pcheur vint  bord demander au commandant
en chef l'autorisation de s'adresser  l'aumnier pour un mariage et
plusieurs baptmes. Voici ce dont, en ralit, il tait question.

J'ai montr  Saint-Georges et  Codroy deux groupes de pcheurs
trangers  notre cte, qui s'y sont tablis, et qui, sans prosprer
positivement, russissent  vivre et ne sont pas trop soucieux de
l'avenir. Mais il se trouve encore, parmi les pauvres Irlandais qui
embrassent cette rude profession, des esprits plus aventureux, auxquels
la vie commune avec leurs semblables ne plat pas suffisamment pour les
attirer ou du moins les fixer sur des points dj peupls, et qui
prfrent s'en aller tout seuls chercher leur nourriture et se
construire une demeure au milieu des dserts de la cte franaise.

Ceux-l, les plus hardis, les plus rsolus, passent plusieurs annes
absolument seuls. L't, ils se fabriquent sur quelque plage une cabane
de branchages pareille  celle des graviers, et c'est l qu'ils
couchent. Ils ont un canot, pchent ce qu'ils peuvent le long de la cte
ou en mer, et font scher leur superflu. L'hiver, ils abandonnent la mer
envahie par les glaces et o la temprature est devenue par trop rude.
Ils se retirent dans les bois de l'intrieur. Ils ont bientt fait de
s'y faonner un abri un peu plus clos que le premier. La chaleur ne leur
fait pas dfaut, car ils ont du bois  discrtion. Quant  leurs
occupations, ils fabriquent des tonneaux pour y mettre le poisson quand
ils en ont pris beaucoup, et chassent, tuant des animaux  fourrures,
surtout des castors et quelques caribous, sorte de moufflon particulire
 l'le. A l'automne, ils vendent leur morue ou leur hareng sch, leurs
peaux, quelquefois un peu de chair fume de caribou aux traitants qui
passent dans le voisinage, et qui leur donnent en change des vtements,
de la farine, de la poudre, du plomb, enfin le peu dont ils ont besoin.
Ils se trouvent fort heureux jusqu'au moment o.... mais ceci constitue
un autre ordre de faits et d'ides qui mrite d'tre racont avec plus
de dtails.

Un beau jour, l'aventurier fait rencontre sur la plage, si l'on est en
t ou dans une clairire des bois, couverte de neige, si l'on est en
hiver, d'un autre pcheur ou chasseur comme lui, dont jusqu'alors il
n'avait pas souponn l'existence. On s'est  peine aperu qu'on se
connat. Le brave homme qui vient d'tre dcouvert par hasard a les
mmes moeurs, les mmes ides, les mmes besoins que le jeune rdeur, car
ncessairement, je prends mon personnage au printemps de la vie.
Celui-ci est comme tous ses pareils un gars bien dcoupl, ros et
blond, de grande taille, un peu lourd peut-tre, mais solidement bti,
et  qui l'air de la mer et des bois, les habitudes d'activit
constante, une vie libre et sans souci ont rendu toute la vigueur saine
et robuste de ses anctres celtiques.

L'autre est souvent un vieillard, ou du moins un homme fait, mais non
moins alerte, bien portant et de bonne humeur que sa nouvelle
connaissance. Je n'ai pas vu dans toute cette rgion un seul tre
malade, malingre ou rachitique. Aprs quelques instants d'une
conversation trs-sommaire, on se met  pcher ou  chasser en commun.
Il n'y a rien de plus vrai, dans Cooper, que le caractre silencieux
qu'il donne  ses trappeurs. L'homme ne prend que par la pratique
journalire le got de parler beaucoup. Quand il est habitu  vivre
seul, il n'prouve aucunement le besoin de communiquer ses penses, et
devient trs-taciturne, sans pour cela, en tre plus triste.

Les deux compagnons sont donc enchants de se voir, mais ne se font pas
de grandes protestations et continuent leur labeur jusqu' ce que le
soir arrive. Alors le plus g fait  l'autre cette confidence, qu'il a
dans le voisinage sa cabane o il a laiss sa femme et ses enfants, et
il invite le garon  venir souper de quelques pommes de terre et d'un
morceau de saumon, le tout soutenu peut-tre d'un verre d'eau-de-vie.

L'invitation est immdiatement accepte, on se met en route, on arrive
et l'on trouve sur le seuil une quinzaine de chiens, qui, l'hiver,
servent  tirer les traneaux chargs de bois, une mnagre dont on
s'occupe  peine, sept  huit enfants pour le moins que l'on ne regarde
gure plus, et une jeune fille de dix-huit  vingt ans, dont l'aspect
inattendu ne manque pas de frapper au coeur l'aventurier jusque-l fort
insouciant.

C'est ainsi que l'amour tend sa puissance jusque sur ces terribles
ctes. Dans ces bois pais, dans ces fourrs o rsident seules les
btes fauves et o la poursuite de l'homme les trouble si rarement, on
se donne pourtant encore des rendez-vous; mais il ne me parat pas que
les jeunes gens soupirent au del du temps ncessaire pour vaincre,
d'une part, la timidit insparable d'une profonde inexprience de
semblables mystres, et de l'autre une sauvagerie qui s'explique assez
chez de belles filles qui n'ont jamais entendu beaucoup de compliments,
faute de galants pour les leur adresser.

Les moeurs ne sont pas moins svres sur les grves dsertes que dans les
villages de Saint-Georges et de Codroy, et le pre de famille, soit
catholique, soit protestant, est toujours trop rempli d'ides
religieuses pour tolrer mme l'ombre d'un dsordre. Aussitt donc que
deux amants se sont vus et plu, on songe  les unir. Il va sans dire que
les obstacles sont fort rares en ces lieux-l, contrairement  ce qui se
voit ailleurs. Les familles se valent toujours, les fortunes sont
pareilles et hypothques sur la mer et deux bras vigoureux; les sants
sont galement florissantes. Pre et mre donnent donc leur
consentement, et on procde immdiatement  l'union des fiancs,
crmonie on ne peut plus sommaire, car elle n'a gure d'autres tmoins
que les parties intresses, et d'autre formalit que la promesse de ne
plus se quitter.

Ceci peut paratre un peu lger de la part de gens si religieux et qui,
en vrit, ne pensent pas  mal et ont vcu jusque-l, et vivront dans
une innocence irrprochable. Mais la ncessit excuse ces mariages o la
loi naturelle intervient seule. On sait dj que, sur la cte franaise,
c'est--dire sur une tendue de cent cinquante lieues, il n'existe pas
un seul magistrat. Il n'y a un cur que sur deux points. Il n'est donc
pas possible de s'adresser  une autorit temporelle ou spirituelle;
tout le centre de l'le est dsert. Des jeunes gens qui s'aiment et
l'amour est l bien rel, car aucun intrt mondain n'en tient  coup
sr la place, ne peuvent se sparer parce qu'il ne se prsente me qui
vive autorise  recevoir leurs serments; ils se contentent donc de les
faire avec la volont de les tenir et les voil maris.

Au bout de quelques annes, le hasard, la fortune, le ciel envoie dans
le voisinage un missionnaire gar, l'aumnier d'un navire de guerre.
Immdiatement, le mari se jette dans une barque et vient supplier le
rvrend pre de vouloir bien le marier avec sa femme et, par la mme
occasion, baptiser leurs quatre ou cinq enfants. Il n'y a garde que les
malheureux manquent  s'acquitter de ces devoirs aussitt que l'occasion
s'en prsente. Ils bravent l'hiver, la neige, la tempte pour y parvenir
et forts de leur puret d'intention ne se considrent nullement comme
coupables ou mme rprhensibles ni en face du ciel, ni en face des
hommes. Je ne sais ce que les personnes trs-svres en penseront, mais
j'aurais peine, pour ma part,  concevoir des inquitudes srieuses sur
le salut de ces bonnes mes, et si je me trompe, j'en appelle des
scrupules des casuistes  leurs meilleurs sentiments. Pendant le sjour
que nous fmes dans la baie des les, notre aumnier et celui du
_Tartare_ furent constamment en course. On venait les chercher, on les
envoyait appeler de tous les lots, de toutes les grves, de tous les
bois environnants. Souvent le commandant D... nous faisait avertir par
un officier que son aumnier avait dcouvert des catholiques demandant
un prtre de leur confession, renseignement accompagn de l'adresse
approximative des poux et des parents. Rien n'gale la joie avec
laquelle les messagers de Dieu sont reus dans ces cabanes solitaires.
On voit les pres, les femmes, les enfants tomber  genoux devant la
soutane et embrasser les mains et la robe du prtre. Un chapelet ou une
mdaille sont  leurs yeux des objets d'un tel prix qu'ils feraient les
plus grands sacrifices pour s'en procurer. Et on le peut concevoir, le
chapelet, la mdaille, c'est tout ce qu'ils ont, pendant de longues
annes de solitude, pour leur rappeler leur foi et leur glise. Aussi M.
l'abb P... ne les en laissait pas manquer. Il en avait apport de
France une vritable cargaison qu'il distribuait partout avec une
gnrosit sans bornes, et il se trouvait bien pay, par la joie
expansive et la reconnaissance avec lesquelles ces dons taient reus.
En place de ses pices de cuivre portant l'image de l'Immacule
Conception, il aurait rpandu  flots des dollars, ou des guines que,
je n'en doute pas un instant, il aurait excit infiniment moins
d'enthousiasme, et le fait est assurment remarquable en Amrique.

Mais voici ce qui ressemble mieux aux moeurs de ce continent et vaut la
peine d'tre dit pour faire natre un juste sentiment de rprobation. Il
s'est trouv, il y a peu de temps, un prtre indigne, d'une espce
rare, il faut le noter, qui, par trop fidle  l'esprit du terroir, n'a
pas eu honte de vendre et de vendre  des prix exagrs, des objets
religieux reus par lui pour tre distribus gratis. Si l'on tient
compte de l'empressement touchant des pauvres acheteurs, on sera bien
prs de convenir qu'une telle spculation ressemble  une sorte de
sacrilge.

En vrit, quand on rflchit que sur les plages de Terre-Neuve et des
pays environnants,  la Nouvelle-cosse, au Nouveau-Brunswick, dans les
dserts glacs du Labrador, il existe en ce moment quelques milliers de
pcheurs pareils en tous points  ceux qui viennent d'tre dcrits, on
se sent pris d'une rflexion qui m'est revenue bien souvent  la pense.
Un nombre plus ou moins considrable de missionnaires se rend
annuellement en Asie, et, pour la plupart, qu'y vont-ils faire? Quels
sont leurs succs? Je ne veux pas parler de ce qui se passe en Chine, ne
l'ayant pas vu; mais, dans les pays musulmans, les Europens qui ont
observ la vie des missions ne me dmentiront pas si j'avance que les
rsultats obtenus me paraissent dignes de trs-peu d'intrt. Pas un
infidle n'est converti, ni mme en disposition de l'tre. Il ne s'agit
donc que des chrtiens indignes que l'on s'efforce de faire revenir au
giron de l'glise lorsqu'ils sont schismatiques ou d'y retenir quand
leurs pres les ont conservs orthodoxes. Dans l'un ou l'autre cas, je
ne sais pas ce que valent ces mes. Je serais tent d'en faire bon
compte. Des hommes, prouvs par de longs travaux apostoliques m'en
ayant dit tout aussi long que j'en sais, je tiens ce rsultat de leur
exprience directe comme concluant.

Ne vaudrait-il pas mieux que les prtres dvous qui se consacrent aux
courses lointaines vinssent partager la rude existence des honntes
populations du Nord-Amrique? leur porter les consolations de leur zle
et des prdications dont elles feraient si grand cas et qu'elles sont si
disposes  bien couter? Il n'y a pas  se faire illusion. Tous ces
pcheurs, tous ces chasseurs ont la volont ferme de rester bons
chrtiens, et catholiques fidles. Mais leur excellent vouloir ne leur
procure pas l'instruction qui leur fait absolument dfaut et l'isolement
presque absolu dans lequel ils vivent, les expose, bien innocemment, 
devenir quelque jour ou les sectateurs involontaires de superstitions
bizarres, nes de l'ignorance, ou les recrues innocentes de quelque
prdicant htrodoxe qui imaginera d'aller se faire un troupeau au
milieu d'eux et auquel ils ne sauront que rpondre. Cette situation a
dj frapp l'esprit de l'vque de Saint-Jean, de qui relvent ces
contres. Toutefois, malgr le zle et les talents hors ligne de ce
prlat, que peut-il? Il runit peu de prtres sous ses ordres; il n'en
trouve pas mme assez pour les besoins les plus imprieux de la partie
du troupeau qui l'entoure immdiatement, et son diocse s'tend presque
jusqu'au ple. Il a dj russi  le fractionner en obtenant rcemment
la cration de l'vch du Havre-de-Grce qui lui a pris quelques
districts de l'le. Mais c'est un bien faible expdient pour d'aussi
grands besoins et il y aurait certainement beaucoup  faire et des
choses rellement mritoires de la part des missionnaires europens qui
voudraient embrasser une tche difficile et austre. Il s'en trouvera
sans doute qui, d'ailleurs, seront largement rcompenss par les
rsultats.

Grce  notre aumnier, nous emes, pendant notre sjour dans la baie
des les, un certain air d'aptres,  coup sr fort honorable pour des
laques et que, du moins, nous soutnmes de tous nos voeux, car il est
impossible de rester indiffrent aux bonnes qualits,  la navet des
gens qui avaient  rclamer le ministre de l'abb. Leur reconnaissance
se manifestait par tous les moyens en leur pouvoir, et on ne nous
laissait manquer ni de truites, ni de saumons que nous partagemes
bientt avec de nouveaux htes.

_Le Ssostris_, btiment de la division et que j'ai dj eu l'occasion
de mentionner, vint nous rejoindre, et peu aprs, une canonnire
anglaise, _le Jasper_, qui devait nous tre d'une grande utilit pour
pntrer dans des passes o notre tirant d'eau ne nous aurait par permis
de parvenir. Nous profitmes immdiatement de l'arrive de ce navire
pour faire une excursion dans la rivire Humber. Nous ne manqumes pas
de trouver dans la seule habitation qui se prsenta  notre vue un
couple protestant que l'aumnier du _Tartare_ maria en un tour de main,
non sans avoir baptis un ou deux enfants. Puis nous remontmes le flot
d'eau douce en canot.

La rivire tait  demi barre en plusieurs places par des filets 
saumons et s'enfonait en mille dtours au milieu des bois et des
roches. Nous allmes assez loin pour la voir s'encaisser de plus en plus
entre des berges qui, la serrant de prs, lui donnaient une grande
rapidit. En face de nous la montagne s'levait droite, roide et
couverte en partie d'arbres morts; car ce territoire pour tre fort
accidente, n'en est pas pourvu d'une plus grande paisseur de terre
vgtale et l, comme dans toutes les autres parties de l'le, quand les
arbres ont atteint une vingtaine de pieds, ils meurent faute de
nourriture, tombent sur leurs voisins et pourrissent. L'immense quantit
de ces troncs fltris, briss, dejets dans toutes les altitudes et
tendant au hasard leurs bras nus et gristres, produit dans le paysage
un effet extrmement triste.

Aprs une assez longue excursion en canot, nous revnmes  bord du
_Jasper_, de l nous allmes passer quelques heures sur _le Ssostris_
et nous retournmes dans la crique o nous avions lu domicile.

_La Tnare_, en nous apportant le courrier de France, termina notre
sjour  la Baie des Iles et nous partmes pour le port Saunders.

Je passe sans les mentionner, devant les tablissements de pche
franais que nous visitions le long de la cte. Je n'aurais  rpter
ici que ce que j'ai dj dit  propos de l'le Rouge: ce sont toujours
des bateaux en plus ou moins grand nombre, des golettes  l'ancre, des
chauffauts, des cageots, des vigneaux, des graves et un peuple de
matelots et de graviers travaillant sous l'oeil et sous la direction du
capitaine et l'opinion du docteur. Toute cette existence est si simple,
si dnue d'accidents imprvus, qu'on ne voit jamais et n'entend que les
mmes discours, dans un tablissement comme dans l'autre.

Le port de Saunders a reu son nom de l'amiral anglais, commandant
l'escadre qui a aid  nous enlever le Canada. Il n'en est pas pour cela
plus habit et nous n'y dcouvrmes qu'un seul pcheur qui, dans un
complet isolement et sans famille aucune, demeure  une certaine
distance du rivage au milieu des bois, dans une petite cabane qu'il
s'est construite il y a dj bien des annes. Ce brave homme qu'on
pourrait appeler un sage, tant il a rduit le nombre de ses besoins,
compte aujourd'hui plus de soixante-dix ans sonns, et ainsi que je le
disais plus haut, il ne montre aucun got pour la conversation de ses
semblables. Bien loin de l, il les vite quand une occasion rare en
amne quelques-uns de son ct et il prend le parti de s'enfoncer plus
avant dans la fort o il attend leur dpart. Cependant il crut devoir
une visite au _Gassendi_ et apporta un saumon. On lui donna un peu de
farine. Il s'en alla content. Quelque jour on le trouvera mort dans sa
hutte, et qui sait? peut-tre son existence n'aura-t-elle t ni plus ni
moins utile que celle de beaucoup d'hommes distingus.

En regard de ce personnage, je veux placer la physionomie du seul tre
mlancolique que j'aie aperu dans ces parages. En recueillant des
dpositions sur un petit lot du voisinage o s'taient tablies cinq 
six cabanes, je vis un homme de grande taille, dj g, qui fumait sa
pipe dans un coin, et les bras croiss sous sa veste de gros drap, se
tenait loin de nous avec une certaine affectation. Il changeait
quelques rares paroles avec un autre vieillard, un peu cass, connu dans
le pays sous le nom caractristique de _Caribou_, ancien chasseur en
rputation, ancien coureur et qui avait accompli l'exploit glorieux de
faire  pied tout le tour de l'le de Terre-Neuve. Ce n'est pas peu de
chose l o il n'existe aucune espce de chemin et pas mme un sentier.
L'homme que je remarquais tait un ancien dserteur franais.

 l'ge de quinze ans, mousse  bord d'une golette de pche, il s'tait
pris de querelle avec le second et, mauvaise tte, apparemment, avait
pendant la nuit quitt son bord. Cach dans les taillis, il drouta la
poursuite. Pendant plusieurs annes, il mena une existence pleine
d'inquitude, n'osant pas se risquer dans le voisinage des
tablissements franais et toujours en crainte de rencontrer les
embarcations de quelque btiment de guerre qui n'eussent pas manqu de
le saisir. La peine qu'il encourait n'tait pas trs-forte; mais il
tait butt sur l'ide de ne pas s'y soumettre, et d'ailleurs le charme
irrsistible que j'ai vu exercer, sous toutes les latitudes, par la vie
errante, vagabonde, indpendante, le retenait enchan  une existence
de misre bien diffrente  tous gards de celle des pcheurs libres
qu'il rencontrait quelquefois. Il parat aussi que son imagination lui
rappelait constamment sa famille qu'il ne devait plus revoir et ses amis
qu'il n'en aimait que davantage. Il tait malheureux, malade d'esprit et
de coeur et, tiraill ainsi entre des mouvements divers, il n'eut pas
toute son nergie pour travailler, et matriellement resta misrable.
Pour comble de maux, il devint amoureux d'une fille irlandaise et
l'pousa. Il ne sut pas davantage relever ses affaires. De l sa
tristesse et bien que, dsormais, vu la longueur du temps, il n'et plus
rien  craindre de l'uniforme franais, visiblement il souffrait  le
voir. J'ai eu tort de dserter, disait-il tristement en secouant la
tte; j'tais jeune, je ne savais rien. Maintenant, ma vie est finie.
Il s'en alla.

A l'le Saint-Jean, on ne voyait sur la plage qu'une trentaine de gros
chiens noirs jouant dans l'eau et  peu prs autant d'enfants joufflus
de toutes tailles qui les aidaient. Dans une douzaine de cabanes, rien
que des femmes. Les hommes taient alls pcher au Labrador.

Les femmes de Saint-Jean ne sont pas moins actives et courageuses que
leurs compatriotes de Saint-Georges. Elles ont de plus le privilge de
pcher seules dans leur baie, leurs maris ddaignant un travail si
facile et si peu dangereux. Nous vmes quelques belles filles, qui
sortant des maisons, mirent  l'eau une des embarcations choues sur la
grve et s'loignrent avec la scurit de l'exprience. J'admirai
encore comme toutes ces demeures taient  l'intrieur propres et bien
tenues, prsentaient un aspect rgulier, joyeux, confortable, et
diffraient hlas! des bouges dsordonns dont se contentent mme nos
capitaines et nos docteurs qui, cependant, voient chaque anne, toute
autre chose en France. On a d'autant plus lieu d'tre surpris de tant de
propret chez leurs voisins, que, je ne saurais trop le rpter, il
s'agit ici non-seulement de pauvres pcheurs sans argent, mais
d'Irlandais qui nulle part en Angleterre, ni dans leur le, n'ont encore
trouv moyen de se faire une rputation en ce genre. Dans l'le
Saint-Jean, comme partout, on se savait sur la terre franaise et on
n'en redoutait pas les consquences, plein de confiance dans ce qu'on
croyait connatre de notre caractre facile et de notre mansutude.

La vie  l'le Saint-Jean est un peu plus agite que sur le reste de la
cte ouest, expose dans certains moments de l'anne  des dangers qui
ne sont pas connus plus bas. Vers le printemps, on voit quelquefois
dboucher par le dtroit de Belle-Isle, certains bateaux venus on ne
sait trop d'o, du Labrador, de la partie anglaise de Terre-Neuve, qui,
sans papiers et sans pavillons, se rpandent dans ces parages, sous
prtexte d'y couper du bois. Quand ces vagabonds surprennent une
habitation isole, il leur arrive quelquefois de la piller et d'insulter
ou de maltraiter les femmes. Aussi surveille-t-on avec anxit leur
venue, et aussitt qu'une voile suspecte parait au large, les mres de
famille ferment et barricadent tout, cachent ce qu'elles ont de meilleur
et s'enfuient dans les bois avec leurs enfants. Lorsqu'elles se sont
assures que les trangers ne sont pas descendus  terre ou se sont
rembarqus, elles reviennent, et quelquefois elles en sont quittes pour
quelques portes enfonces ou mme pour la peur.

Nous visitmes encore non loin de l un tablissement presque unique
dans ces parages. Il appartient  un Anglais, ancien pcheur comme les
autres, mais dou d'une intelligence beaucoup plus active, d'une
ambition suprieure et d'une nergie qui, ailleurs que dans la solitude,
aurait peut-tre produit d'assez grands rsultats. Cet homme, mari et
entour de plusieurs enfants, a pris  ses gages un certain nombre de
serviteurs; il fait la pche du hareng et de la morue en grand et y
ajoute celle du loup-marin. Son habitation assez importante est entoure
de magasins o il enserre les produits de son travail. Ses golettes
frquentent les ports du Canada et de la Nouvelle-cosse, et en
rapportent les denres utiles, qu' son tour il vend aux pcheurs
indpendants, sur lesquels il exerce ainsi une sorte de domination et
dont il achte le poisson.

Son domaine n'est pas beau parce que le pays ne le veut pas. C'est une
plate-forme de rochers o il a mnag un petit jardin, qui produit 
grand'peine quelques maigres choux et de la rhubarbe. Mais il trouve
cette vie superbe, parce que, en face de ses fentres, s'tendent les
filets o il prend les loups-marins, et que l tout est  lui et vient
de lui.

Un si grand et puissant personnage, espce de patriarche des temps
antiques, ne pouvait montrer l'humble et placide soumission d'un pcheur
ordinaire. Sa tte se relevait avec une sorte de fiert conqurante, et
bien qu'il st  merveille qu'il n'tait pas chez lui, il ne paraissait
pas trs-dispos  en convenir. Tout ce qu'il pouvait concder, c'est
que, dans le cas o devant une force majeure et une rsolution bien
prise de le dpossder, il lui faudrait cder la place, ce qu'il croyait
peu probable, ajoutait-il avec un sourire de ddain, il tait assez
riche pour exister partout ailleurs, et assez habile pour se crer une
nouvelle fortune s'il le jugeait  propos. Des individualits pareilles
deviennent de plus en plus rares dans les temps modernes, o le faible
dominant possde et emploie tous les moyens d'craser le fort au
berceau. Quand on en rencontre par hasard une seule qui soit venue 
bien, elle peut ne pas sembler trs-aimable, mais elle est toujours sre
d'exciter l'estime mme chez l'adversaire. Il est assez beau de voir le
fort arm gardant sa maison et se confiant  lui-mme, ft-ce au moment
o un plus fort que lui va peut-tre l'abattre. Cet homme ne ressemblait
pas mal  quelqu'un de ces anciens colons norvgiens du Gronland qui,
au treizime sicle, isols avec leurs familles et leurs serviteurs sur
une terre froide et ingrate comme la sienne, sous un ciel inclment
comme le sien, spars du monde comme lui, et comme lui rduits 
eux-mmes pour seule et suprme ressource, portaient firement le poids
d'un ennui et d'une crainte qui ne les atteignaient pas, exalts qu'ils
taient par l'esprit d'entreprise. Ce n'est pas le thtre o ils
agissent ni les intrts qu'ils remuent qui font les hommes grands;
c'est uniquement le poids de domination qu'ils savent faire peser sur
les choses, et le ptre qui sait vouloir, est dans son troite sphre
plus lev qu'un potentat incertain de ses voies.

Nous commenmes vers cette hauteur  faire rencontre de glaces
flottantes. Il arrive assez frquemment qu'au mois de juillet, le
dtroit de Belle-Isle n'tant pas encore dbarrass des banquises qui
l'obstruent, le passage n'est pas libre. Il l'tait cette fois, et les
morceaux de la barrire flottaient  et l sur les eaux, normes,
levant dans les cieux leurs ttes blanches de neige, semblables  des
les montagneuses avec plusieurs sommets, des pics et des valles. Il
arriva, un jour, pendant que nous visitions la pcherie de la baie des
Fleurs, que les officiers du _Tartare_ s'amusrent  tirer  boulet et
presqu' bout portant sur un de ces dbris; on voyait le projectile
s'enfoncer dans la neige, et ne pas plus mouvoir le but que si on l'et
salu d'une noisette. Quelquefois, lorsque les eaux ont us suffisamment
la base d'une glace, la masse immense s'agite, s'meut, se retourne avec
un bruit pouvantable, et dresse en l'air ce qui tout  l'heure
plongeait au plus profond du gouffre, car si monstrueuse que se montre
la partie qui est  dcouvert, celle qui se cache dans l'eau en
reprsente toujours sept fois la hauteur.

Ces monuments de la rigueur du climat polaire se sparent au printemps,
et emports par les courants, descendent vers le sud. Les uns, uss peu
 peu par la temprature plus douce, se fondent et disparaissent, les
autres chouent sur le rivage; quelques-uns saisis par le gulf-stream
remontent dans le nord, et sont entrans jusqu'aux parages de la
Norvge.

Au printemps, une population trange s'tablit sur ces les
artificielles et y pullule. Ce sont les loups-marins. Ils y font leurs
petits, et leur donnent l l'apprentissage de leur existence d'amphibie.
On les voit couchs sur la glace, guettant le poisson, ou aprs la
pture, endormis au milieu de leur jeune famille. C'est donc l qu'il
faut aller les prendre, et ce n'est pas une des expditions les moins
hardies ni les moins fcondes en pisodes dramatiques.

Les Anglais, presque seuls, se livrent  ce genre de pche qui est
plutt une chasse, ou, pour parler franc, un massacre. Monts sur des
golettes particulirement solides et revtues de fer afin de pouvoir
rsister  la pression des glaces dans le ddale desquelles il faut
courageusement s'engager, les pcheurs se hasardent, au printemps, vers
l'poque de la dbcle, dans des archipels redoutables. Poussant leurs
embarcations dans les lagunes inextricables formes par les glaces, il
leur faut approcher avec des prcautions infinies pour ne pas donner
trop tt l'veil aux loups-marins et pouvoir les surprendre. Arms de
longs couteaux, ils assaillent les animaux endormis et les tuent. Il
arrive quelquefois que le pre et la mre se jettent sur les hommes et
se dvouent pour donner aux jeunes le temps d'chapper; et dans ce cas,
ces animaux, en tout autre temps timides et inoffensifs, se dfendent
avec une nergie qui ne laisse pas que de faire courir des dangers aux
agresseurs. Souvent aussi, en sautant d'une glace sur une autre, le pied
glisse et l'homme disparat dans la mer, sans qu'il puisse tre question
de le sauver. Enfin, malgr leur armature, il s'est vu que des golettes
n'ont pu rsister  la pression des glaces subitement ramenes et
heurtes par le vent et ont sombr avec tout leur quipage. Mais, par
compensation, les produits de cette pche, en huile et en peaux, valent
des millions et les marins qui y prennent part deviennent des hommes de
fer. Il serait heureux que les tentatives auxquelles on a song
plusieurs fois pour nous faire participer  ce genre d'exploitation
pussent enfin se raliser.

Bien que la France n'ait aucune espce de droit  exercer ni  prtendre
sur la cte du Labrador, nous y fmes une apparition, avant de franchir
le dtroit de Belle-Isle. Le pays est encore plus dsol, plus strile
et plus affreux que Terre-Neuve; car l, du moins, il y a des taillis et
des bois, de la verdure, de grands herbages. Au Labrador, on ne voit
rien qu'une terre sche et strile. Nous ne trouvmes pas autre chose 
Forteau o nous dbarqumes. Mais nous fmes reus dans un bel
tablissement appartenant  une compagnie de l'le normande de Jersey et
nous pmes visiter de vastes magasins o les denres d'Europe
s'changent contre le poisson et les pelleteries. Les sauvages et les
trappeurs canadiens ont l'habitude de vendre ici le produit de leur
chasse. En consquence, Forteau, malgr la physionomie peu attrayante
qu'il prsente, est un point de commerce qui ne laisse pas que d'tre
considrable. Un brick, mouill dans la rade, tait charg de fourrures
et allait partir pour le nord de l'Europe. On nous y montra d'assez
belles pelleteries. Quant aux tablissements de pche, ils sont moins
avantageux que ceux de la cte voisine de Terre-Neuve; la morue y est
petite et en beaucoup moins grande abondance. Cependant, c'est un rve
de quelques-uns de nos armateurs que d'obtenir le droit d'aller sur
cette cte. Habitus  frquenter surtout les parages de Terre-Neuve
situs en face, ils sont mcontents d'tre retenus par une limite qu'ils
voudraient reculer indfiniment et comme ils ne songent qu' leur
intrt individuel, ils expriment l'avis qu'on ferait trs-bien de cder
quelque chose des droits que nous avons sur la partie mridionale pour
gagner la possibilit d'aller chez nos voisins. Que l'on interroge les
habitants de toutes les frontires dans tous les pays du monde et on les
verra plus ou moins entichs d'imaginations semblables.

Les spculateurs qui ont conu celle-ci ne tiennent aucun compte des
intrts de leurs nationaux qui pchent dans le sud et qu'il faudrait
lser pour servir les leurs. Ils ne rflchissent pas non plus que, dans
le sud, nous sommes chez nous et que les traits, si nous voulons user
de l'autorit qu'ils nous confrent, nous autorisent  y tre seuls. Au
contraire, au Labrador, les sujets anglais de tous les pays environnants
peuvent venir et viennent. La Nouvelle-cosse y envoie ses golettes qui
s'y rencontrent avec celles du Nouveau-Brunswick et de l'le du
Prince-douard. Les Canadiens y sont chez eux, les gens de Saint-Jean de
Terre-Neuve y remontent; les Amricains eux-mmes ne ddaignent pas
quelquefois d'y paratre et pour tant de monde quelle est la proie 
partager? Une proie bien mesquine et si peu productive que Forteau ne se
soutiendrait pas sans le commerce des pelleteries.

Ces raisons, toutes fortes et concluantes qu'elles sont, n'ont
malheureusement pas impressionn, en 1832 et 1833, des commerants plus
avides que rflchis qui, s'en rapportant aux dires de quelques
capitaines  courtes vues, ont fatigu le gouvernement d'alors de leurs
rclamations et ont russi  l'inquiter de leur influence. C'est, il
n'en faut pas douter, cette infatuation des uns, cette faiblesse de
l'autre, qu'il faut accuser de la triste proccupation o l'on commena
alors  entrer, pour la premire lois depuis 1713, au sujet de la
valeur, de l'tendue, de l'utilit de nos droits sur Terre-Neuve. On
montra tant d'envie d'innover, si peu de scurit, de confiance, de got
mme pour des prrogatives jusque-l incontestes, que l'on inspira 
l'Angleterre qui n'y songeait pas, et aux habitants de Terre-Neuve
surtout, heureux de voir s'ouvrir pour eux une perspective tout  fait
inattendue, l'ide de profiter d'un oubli si inconcevable de nos
vritables intrts.

Les ngociants qui se croyaient si intresss  gagner un accs sur la
cte du Labrador, prtendirent, soutinrent, avant le cabinet de Londres,
que nos droits  pcher seuls sur notre cte, n'taient pas clairs, ce
dont jusqu'alors, personne ne s'tait jamais avis. Ils russirent 
faire admettre cette opinion par quelques administrateurs timides et,
qui pis est, par des politiques assez malencontreux et pensant assez mal
de la sagesse du gouvernement britannique et de la droiture de son
jugement, pour le croire dispos  s'opinitrer mme dans une cause
mauvaise et  revendiquer, mme au prix d'une rupture avec nous, un
pauvre droit de pche, qui, encore, ne lui appartiendrait pas.

Ce ne fut pas assez que de soulever ces nouveauts dont le moindre
examen des faits aurait d anantir immdiatement jusqu'au plus mince
atome. On prtendit que la population intruse d'Irlandais et d'Anglais
tablis sur notre cte tait dsormais trop compacte pour qu'on dt
songer  la faire partir; et des villages de Saint-Georges et de Codroy,
on fit, ou peut s'en faut, des espces de mtropoles qui nous
menaaient, quoique nous en eussions, de nous prendre de force ce que
nous ne voudrions pas cder de bonne grce. On en tirait cette
consquence, que la sagesse nous ordonnait de conclure un nouveau trait
qui, modifiant les actes antrieurs, aurait  consacrer l'existence
lgale de Saint-Georges et de Codroy,  faire sortir ces villages et la
partie du territoire dont il aurait fallu les entourer, de notre part de
ctes et  nous donner en compensation, cette fameuse autorisation de
pcher au Labrador concurremment avec une foule de rivaux. L'on ne
rflchissait pas que s'il tait vrai que Saint-Georges et Codroy
fussent des lieux si bien arrachs de nos mains, que nous n'eussions
plus qu' nous hter d'en ratifier la perte, il tait encore plus
vident qu'une fois cette convention signe, les mmes causes
d'envahissement subsistant toujours, que dis-je? ayant reu par la
reconnaissance solennelle de leurs premiers rsultats, une force
d'impulsion qui jusqu'alors leur avait totalement manqu, on les verrait
se dvelopper avec une puissance irrsistible; que s'appuyant  l'avenir
sur deux points de plus en plus forts, l'invasion anglaise dborderait
bientt sur toute l'tendue des ctes qui nous serait reste, et
qu'avant une priode de vingt ans au plus, il ne nous resterait rien de
nos territoires de pche sur la cte occidentale de Terre-Neuve; rien,
et pour unique compensation, le droit d'aller prendre quelques morues au
Labrador o, encore nous ne pourrions pas mme les faire scher  terre.

Heureusement, fort heureusement, ces projets, ces rves ne se sont pas
raliss; nous ne pouvons pas aller au Labrador, mais, en revanche, nous
possdons encore les pcheries de la cte occidentale tout entire, du
cap Raye au cap Normand, et si des trangers se sont glisss chez nous
et y ont fait quelques tablissements, personne ne nous conteste le
droit de faire partir ces intrus dans la forme et dans le temps qui nous
conviendront. Un droit non exerc ne ressemble en rien  un droit perdu.
Une proprit mal exploite n'est pas une proprit vendue; un pauvre 
qui l'on donne asile et  qui on laisse un temps fourrager son champ,
n'est pas un comptiteur lgal.

Avant de dire ce qu'il convient d'ailleurs de penser de la valeur et de
l'importance relle de l'intrusion des sujets anglais sur notre cte,
fait anomal sans doute mais dont la valeur a t singulirement
exagre, il est ncessaire d'achever la visite que nous avons, encore 
faire des tablissements situs sur la cte orientale que _le Gassendi_
va maintenant longer.




CHAPITRE X.

La cte orientale.


Que trouverai-je  dire de la baie du Pistolet et de la Crmaillre que
je n'aie dj remarqu ailleurs? rien absolument si ce n'est un dtail
tout  fait indigne de la gravit de l'histoire humaine, mais qui
pourrait bien faire sourire d'aise l'histoire naturelle. Pour un motif
que je crois inconnu, les homards, si terriblement abondants  l'ouest
de Terre-Neuve, paraissent s'tre accords pour ne pas dpasser le cap
Normand et ne se montrent pas  l'est de l'le. Sans approfondir la
question, nous en fmes la remarque avec quelque plaisir, car cette
nourriture chre aux Parisiens, finit par devenir singulirement
fatigante et le moment tait arriv depuis longtemps o la vue du plus
magnifique crustac qui et fait l'orgueil des talages de Potel,
donnait des crispations d'impatience au plus philosophe des officiers.
Du reste,  part cette absence de homards qui ne constituait, en
dfinitive, qu'un bonheur ngatif, rien de nouveau, toujours des
cageots, toujours des chauffauts, toujours la mme odeur, le ciel gris,
la pluie, la brume, l'humidit froide, une terre sauvage et infconde,
au moins une glace flottante, errant ennuye et ennuyeuse  l'horizon.

Nous arrivmes  la baie du Croc. Au moment o nous doublions la pointe
qui en garde l'entre, une barque de pcheurs passa prs de nous,
rapidement emporte par le vent, et le patron, en agitant son chapeau,
nous cria: Il y a du neuf! grande victoire!

Naturellement, tous les esprits furent mis en veil par ces quelques
paroles et chacun se communiquait ses conjectures, quand nous apermes
_le Tartare_ dj mouill dans la baie. Aussitt de son arrire se
dtacha une embarcation, tandis que nous tions salus par les musiciens
du bord qui jouaient avec enthousiasme l'air de la reine Hortense. Cette
courtoisie  laquelle nos amis nous avaient habitus corroborait les
quelques paroles du pcheur, et bientt un officier mettant le pied sur
le pont nous rvla tout le mystre en remettant au commandant en chef
un paquet de gazettes et nous annonant de vive voix le gain de la
bataille de Solferino. Ce fut ainsi que nous apprmes ce grand
vnement.

Il y a quelques annes, le Croc tait le quartier gnral de la station
navale de Terre-Neuve. On y restait pendant des mois entiers, laissant
le monde aller comme il pouvait, et aux approches de l'hiver on
regagnait la France. Le temps se passait  voir Patrice, un Irlandais
fermier de la station qui gardait une petite maison, un jardin et une
vache. On vantait les choux du Croc et on chassait quelque peu aux
environs. On y pchait aussi, cela s'entend de soi. Mais depuis ce
temps, les choses sont bien changes. La France est devenue plus
attentive  son bien, elle en comprend mieux la valeur, elle le
surveille davantage. Maintenant personne ne s'endort. Le commandant en
chef inspecte lui-mme toute la cte. Un de ses btiments est toujours
en mission sur un point quelconque; un autre se livre  de fatigantes,
mais utiles tudes hydrographiques; deux golettes de guerre observent
la conduite de nos quipages de pche et visitent les tablissements.
Une telle activit est infiniment prfrable, sous tous les rapports, 
l'ancienne somnolence et promet beaucoup  l'avenir. Les fausses
apprciations ne pourront plus se reproduire en face de cet examen
perptuel des faits confi  des officiers dont on ne sait qu'honorer
davantage, de l'intelligence ou de l'infatigable dvouement, et qui,
pour l'un comme pour l'autre, mritent assurment la reconnaissance de
leur pays. La nature vraie de nos intrts dans ces parages, reste
malheureusement trop inconnue du public et mme de l'administration,
estime bien au-dessous de ce qu'elle vaut, sera mieux juge d'abord par
ces apprciateurs irrfragables et particulirement comptents, et sur
leur tmoignage, pourra, avec le temps, se montrer dans sa vrit  tous
les vrais et srieux amis de leur pays qui apprendront  estimer ce
qu'il vaut, le bijou que les dsastres du dix-huitime sicle nous ont
laiss.

Je parlais tout  l'heure de Patrice. La femme de ce digne Irlandais,
une Junon remarquable  tous gards par le dveloppement de sa personne
en hauteur et en largeur et peu timide de son naturel, eut l'occasion de
s'expliquer sur les droits de la France dans la baie du Croc, d'une
faon tout  fait dcisive et que personne ne songeait  attendre d'une
telle autorit, mais qui n'en valait pas moins bien des enqutes.

Dans une discussion d'amiti avec une de ses amies habitant une cabane
aux environs, cette dame s'tait abandonne  quelques vivacits
regrettables, et la chronique du Croc, probablement exagre, comme
partout ailleurs, prtendait mme qu'un bonnet, un peu brusquement
enlev de sa place naturelle, avait voltig dans les airs aprs un
discours prononc avec trop d'action. En tout cas, il semblerait que la
discussion et t chaude, car des personnes fort autorises  apporter
le tribut de leurs conseils pour rconcilier les deux contendantes se
portrent de bonne volont sur le lieu du dbat et voulurent faire
entendre raison  Mme Patrice. Mais l'amazone leur ferma promptement la
bouche.

Comme particuliers elle ne souhaitait pas, leur dit-elle, les voir se
mler de ses affaires; comme magistrats anglais, elle ne les connaissait
pas. Elle ne voulait obir qu' un officier franais, s'il s'en trouvait
qui et quelque ordre  lui donner. Elle ne dpendait,  son sens, ni de
l'autorit de la reine, ni de l'autorit coloniale, et, ajoutait-elle,
il tait bien connu et reconnu sur toute la cte, qu'il n'y avait qu'un
Dieu au ciel, et ici-bas, le commandant en chef de la station franaise.
Il fallut en passer par cette dclaration aussi franche que spontane et
laisser les deux dames se battre ou se raccommoder comme elles
l'entendraient. Probablement, aprs quelques hostilits, une tasse de
th convenablement sucre aura rtabli la concorde entre ces fires
personnes.

Il nous arriva aussi un Indien mtis crois d'Irlandais. Cet homme avait
fait une sorte de fortune. Il tait Micmac par sa mre, et le type
indien dominait chez lui d'une manire trs-marque. Cependant, il avait
le visage moins large que ses compatriotes maternels et les pommettes
moins saillantes avec les formes moins osseuses, mais la mme
physionomie douce, un peu craintive et ruse. Il tait du reste
proprement vtu, et c'est le premier et le dernier indigne, ou  peu
prs, sur lequel j'aie pu faire cette observation. Un digne Franais
l'accompagnait, qui dans cette population occupe de faits trs-prcis
et trs-positifs avait apport un reflet de fantaisie. Le personnage
n'tait indigne ni de Callot quant  l'extrieur, ni d'Hoffmann, quant
au moral. Sa vie se passait dans une grande agitation. Il avait conu,
depuis longues annes, l'ide de fonder une immense saumonerie sur cette
cte. Il voulait y joindre une manufacture de conserves, se proposait de
fabriquer lui-mme les botes de mtal ncessaires, et, pour commencer,
avait obtenu, disait-il, le privilge de pcher dans une certaine
rivire. Mais cette certaine rivire qui devait tre suivant lui aux
alentours de la baie du Pistolet, il n'avait pas russi jusqu'alors  la
dcouvrir. C'tait le moindre de ses embarras. Il se disait entour
d'envieux, poursuivi par des haines secrtes et se promettait de
triompher de ses ennemis. Il faisait des vers dont il portait le
manuscrit dans sa poche. Il n'tait pas moins proccup de l'ide de
rgnrer la littrature franaise que de changer la nature des
pcheries de Terre-Neuve. Ce grotesque trs-passionn et fort en moi
jeta quelque diversit pendant un jour ou deux dans le calme profond de
notre existence; puis nous partmes du Croc et, comme de tant d'autres
choses, nous n'en entendmes plus parler.

Nous allmes de l  la Conche, et c'est le point le plus considrable
des tablissements franais sur la cte orientale. La Conche est
d'aspect un peu semblable au village de Saint-Georges, les habitations
s'y accumulent de manire  former une espce de commune. Il y existe
mme une glise desservie par un prtre qui avant de prcher la parole
de Dieu dans ces parages, y avait pass de longues annes comme
capitaine. Un beau jour il a abandonn le filet et la ligne, et laissant
sa barque sur le rivage, il s'est fait pcheur d'hommes.

La Conche est intressante en ceci, que l'tablissement est mixte, en
partie franais, en partie anglais, et voil comment le fait a pu se
produire.

Aux termes des traits, nos quipages ne sauraient hiverner sur la cte.
Cependant force leur est, en partant  l'automne, de laisser derrire
eux, avec leurs habitations, des barques en grand nombre qu'il serait
fort embarrassant et trs-coteux de rapporter en France  chaque
voyage; puis, enfin, les meubles, les ustensiles, les filets, des amas
de sel. Afin que tout ce butin ne soit pas dilapid et pill pendant
leur absence, ils sont, depuis un temps immmorial, dans l'habitude de
le confier  la surveillance de gardiens sujets anglais, dont
l'hivernage ne peut donner lieu  aucune contestation.

Ainsi, chaque tablissement de pche a son gardien, et quelquefois il en
a plusieurs lorsqu'il est un peu tendu et que les btiments sont
dissmins. Les capitaines attachent une question d'amour-propre  cette
institution. Plus ils ont de gardiens, plus ils ont de sujets. Ils
disent: _Mon Anglais_, ou _mes Anglais_, et s'en estiment davantage. Le
soir, ils vont se chauffer chez _leur Anglais_, dont la maison est
toujours mieux construite et plus confortablement installe que la leur,
et ils y jouissent de la vie de famille, car le gardien est toujours
mari. Peut-tre mme arrive-t-il (les mauvaises langues, le disent du
moins) que des sentiments de toute nature leur inspirent quelquefois de
grandes faiblesses ou de profonds attachements pour la famille de _leur
Anglais_.

Comme le numraire est trs-peu employ sur cette cte, on rmunre le
gardien en l'autorisant  pcher librement et lgalement. On lui donne
en outre de la farine, du lard, enfin ce qui constitue les douceurs de
la vie dans ce monde-l.

Mais le gardien tant mari a des enfants, et, tant Irlandais, il est
fort rare qu'il en ait moins de huit ou dix, et assez commun qu'il en
possde davantage. Les philosophes ont d'ailleurs remarqu depuis des
temps trs-anciens que les populations ichthyophages se multipliaient
d'une manire effrayante. Ce qui se passe  Terre-Neuve n'est pas de
nature  les contredire. En quelques annes, on voit donc quinze ou
vingt personnes reprsenter la famille de deux ou trois gardiens.

Le pre continue  tre un personnage officiel  l'gard des pcheurs
franais, mais les enfants qu'on laisse insoucieusement se marier,
s'tablir sur les lieux et former souche  leur tour, ne sont plus de
rien  nos hommes, et continuent nanmoins  pcher  leurs cts et 
habiter parmi eux. Aujourd'hui plus de la moiti de la Conche se trouve
ainsi occupe par une population tout anglaise.

Il va sans dire aussi que ce sont de telles combinaisons qui se trouvent
les plus propres  dvelopper l'esprit d'antagonisme et d'antipathie
entre les parties intresses. Nos pcheurs ne sont pas contents et
n'ont pas lieu de l'tre quand ils voient la baie occupe par les filets
des intrus, quand ils ne peuvent jeter leurs seines sans risquer de les
dchirer  des engins qu'ils n'ont pas placs, quand enfin en mille
circonstances une concurrence qui n'a pas de motif lgitime d'exister
vient contrarier leurs mouvements.

D'un autre ct, les Anglais, dsormais en nombre et chaque jour plus
forts, auraient trs-naturellement l'envie de tenir seuls le terrain, et
quelques mauvaises ttes cherchent  entraner leurs camarades  des
coups de vigueur. Cependant, telle est la douceur des moeurs de ces
pcheurs des deux nations, telles sont les dispositions d'obissance
qu'ils apportent  couter les recommandations des officiers, que les
voies de fait sont plus que rares: tout s'est born jusqu'ici, dans les
cas les plus graves,  quelques menaces, encore est-il certain que rien
de semblable n'aurait eu lieu si des gens, parfaitement trangers aux
intrts locaux, n'taient venus troubler les esprits peu avant notre
arrive.

Un homme se disant mandataire de quelques agitateurs de Saint-Jean,
capitale de l'le, avait paru sur un petit btiment  vapeur, frt par
ses patrons, afin, disait-il, d'clairer les habitants anglais de la
Conche sur leurs droits vritables, et de leur dvoiler la mauvaise foi
de leurs compagnons franais. Il se promena de cabane en cabane,
montrant un papier imprim, qui, disait-il, reproduisait le texte d'une
dclaration du ministre des affaires trangres de France, de laquelle
il rsultait.... beaucoup de choses. Personne ne lut cette soi-disant
dclaration, et ne comprit mme bien clairement en quoi elle consistait.
Mais, prcisment le vague de cet on-dit permettait les suppositions les
plus exagres, et si le monsieur venu de Saint-Jean avait eu le temps
d'excuter ses projets, il est assez vraisemblable qu'un assez bon
nombre de filets dchirs, de ttes casses et de bras dmis, auraient
attest le succs de son entreprise. Par bonheur, la commission put
arrter  temps le travail de ce perturbateur au petit pied qui, se
voyant dcouvert, regagna Saint-Jean plus modestement qu'il n'tait
venu.

Il se vengea toutefois de nous,  sa manire et d'une faon qui ne
laissa pas que de nous tre sensible, en rpandant le bruit que les
Franais avaient bti quelque part, sur la cte, un hpital pour leurs
pcheurs, lequel hpital tait construit en pierre; pierres de taille ou
moellons, il ne s'expliquait pas; mais le monument tait en pierre 
n'en pas douter, et c'tait une grave infraction aux traits.

Il nous fallut chercher par terre et par mer ce coupable hpital.
Pendant plusieurs jours nous allmes fouiller toutes les criques, tous
les lots du rivage. _Le Jasper_ consomma son charbon  nous promener.
En dfinitive, on ne trouva rien, et on en fut pour un assez bon nombre
de courses peu intressantes et assez de fatigues, dont la plus grosse
part tomba sur les hommes des embarcations.

Ce fut, du reste, la fin de l'enqute. Il tait bien reconnu dsormais,
 la satisfaction gnrale, que de tous les dsordres dont on avait
entretenu les deux gouvernements, aucun, par le fait, n'existait, sauf
celui-ci: la prsence illgale d'un certain nombre de pcheurs anglais,
sur la cte, entre le cap Raye et le cap Buonavista, o les Franais
seulement sont autoriss  s'tablir. Mais quant aux rapports passs et
prsents des hommes appartenant aux deux nations, quant  leur douceur,
 leur docilit,  leur honntet parfaite, il n'y avait que des loges
 faire, et je ne pense pas qu'en aucun pays du monde on puisse voir un
spectacle aussi honorable pour l'humanit que celui de l'existence de
ces braves gens.

La limite franaise atteinte, nous cessions d'tre chez nous et nous
nous trouvions dans les eaux anglaises. Nous fmes bientt rendus dans
le port de Saint-Jean de Terre-Neuve.

L'entre en est fort troite et pendant l'hiver bloque par les glaces.
Dans la belle saison, il y vient un assez grand nombre de btiments
trangers, notamment des espagnols qui transportent la morue dans leurs
colonies et dans leurs provinces europennes. La ville n'est pas tout 
fait aussi considrable qu'Halifax, ni le lieu d'un aussi grand
commerce, surtout aussi vari. Nanmoins, il y rgne une activit
trs-grande, et comme c'est l que les pcheurs anglais des bancs et de
toute la cte britannique de l'le apportent leurs cargaisons, des
grves sont tablies partout o les maisons n'occupent pas le terrain.
La morue s'y tale, y sche jusque sur les glacis des forts et remplit
l'air de ses parfums combins avec ceux du loup marin.  certains
gards, Saint-Jean peut tre considr comme un vaste chauffaut.

Au moins la moiti de la population de la ville est irlandaise, et par
consquent catholique. Cette moiti se dcompose ainsi: quelques
ngociants ou agents d'affaires assez riches, en petit nombre; une
certaine moyenne qui a quelque aisance, et enfin  peu prs toute la
classe pauvre. Les protestants comprennent la majeure partie de la
socit opulente. Ils ont quelque prtention  se distinguer par une
ducation d'un ordre suprieur et des lumires plus considrables. Je
n'ai rien remarqu qui justifie tout  fait cette faon de voir. Ce qui
est plus certain, c'est que si les catholiques fournissent  peu prs la
moiti de la population de la ville, il ne s'en faut pas de beaucoup
qu'on puisse leur attribuer les deux tiers de celle de l'le. Et comme
les Anglicans, non moins suspects aux autres sectes et repousss par
elles, s'unissent d'ordinaire  eux, ils ont la prpondrance presque
assure dans toutes les lections gnrales.

 Terre-Neuve, comme  la Nouvelle-cosse et au Cap-Breton, les partis
ont essentiellement une couleur religieuse et ce fait leur donne une
grande apparence de vivacit et d'acharnement les uns contre les autres.
Les journaux ont adopt la coutume amricaine des diatribes virulentes.
Tout adversaire est le dernier des sclrats, tout partisan des ides
qu'on dfend est le premier des hros et il faut tre un peu fait  ces
grands clats de zle pour ne pas s'tonner de voir une si forte dpense
de grosses paroles s'appliquer  la dfense d'un droit de quelques
centimes sur la morue et gnralement mme  beaucoup moins, mais il est
de rgle que tel personnage est un monstre de noirceur, d'abord parce
qu'il est protestant ou parce qu'il est catholique, et ensuite, mais
seulement en seconde ligne, parce qu'il voudrait la construction d'un
wharf l o on ne la juge pas ncessaire, ce qui renverse toutes les
lois divines et humaines.

Le gouvernement de Terre-Neuve est absolument semblable  celui des
autres colonies anglaises. L'impt se vote par une chambre basse
compose des membres qu'lisent les habitants de l'le partags en
districts, sauf ceux qui habitent la cte franaise, lesquels n'ont pas
d'existence civile reconnue. Les lois coloniales sont faites par cette
chambre et par le conseil, espce de snat nomm galement  l'lection.
Le gouverneur, reprsentant de la reine, ne saurait rien faire sans le
concours de ces deux pouvoirs et c'est dans leur majorit qu'il prend
les agents principaux de son administration, ministre responsable
devant la colonie. Toutes les affaires sont traites d'aprs la mthode
constitutionnelle, avec une grande publicit, une grande intervention de
la part des journaux, un appel constant  l'appui ou  la mfiance des
lecteurs, de grandes difficults pour les ministres et enfin bon nombre
de soucis pour le gouverneur.

Celui-ci est  beaucoup d'gards un roi domin par le pouvoir
parlementaire. Mais il a encore des embarras que ne connat pas un
souverain. Tourment par les administrs auxquels il fait face, il lui
arrive encore constamment d'tre press par le cabinet de la reine au
sujet de telle mesure dsire qu'il ne peut ou ne sait obtenir, et
tandis qu'il se dbat pour atteindre  ce que ses suprieurs lui
demandent, il est dnonc  Londres par son peuple, comme ne rpondant
pas aux voeux de la colonie. Si la discussion est grave et s'envenime, il
peut lui arriver d'tre brusquement rappel, ce qui excite une vive
satisfaction et une expansion turbulente d'orgueil satisfait parmi les
colons bien persuads d'une importance qu'ils mesurent sur les
mnagements dont on les entoure. Si, au contraire, les ministres de la
reine tiennent bon, soutiennent le gouverneur, maintiennent leur
volont, la colre n'a pas de bornes, on trane le drapeau britannique
dans les ruisseaux des rues, on dclare qu'on va s'annexer aux
tats-Unis, ou se dclarer indpendants ou toute autre chose du mme
genre. Il n'y a pas d'exemple depuis une quinzaine d'annes que ces
manifestations se sont reproduites assez souvent, tantt sur un point,
tantt sur l'autre, que le gouvernement britannique soit jamais sorti
des bornes de la mansutude la plus patiente. Il a attendu, il a laiss
faire, il a paru ne s'apercevoir de rien; rien ne l'a offens.
Gnralement, il est vrai, il lui a toujours fallu cder dans le fait;
quelquefois il a pu sauver quelque chose dans la forme et au bout de
trois ans, terme lgal de leur mission, les gouverneurs sont toujours
changs.

Rien n'est curieux comme l'expression des passions coloniales et leur
violence. Il y a tel gouverneur, d'une habilet incontestable, d'une
intgrit manifeste, dont le nom aprs plusieurs annes qu'il a quitt
le pays n'est encore prononc qu'avec l'adjonction des pithtes les
plus injurieuses, simplement parce qu'il n'a pas acquiesc avec assez de
dfrence  telle ou telle prtention de sa lgislature. Pas de nation
souveraine plus pointilleuse et plus susceptible que ces petites
communauts; le peuple romain dans ses comices n'en approchait pas et je
ne sais si le peuple amricain va au del.

Un Anglais d'un rang lev tait entr dans une boutique pour y acheter
un objet d'usage fort ordinaire, des gants ou quelque chose de
semblable. Il se trouva que le marchand tait membre de la lgislature.
Reconnaissant son chaland, il lui demanda avec hauteur pourquoi le
change tait plus lev dans sa ville qu'il ne l'tait  Londres, et
comme la personne interpelle restait un peu interdite de cette
question, l'homme d'tat colonial lui dclara d'une voix brve la ferme
rsolution de ne pas tolrer plus longtemps une pareille ingalit; il
comptait en faire l'objet d'un vote.

Un certain nombre de gouvernements coloniaux sont trs-proccups d'un
grave dfaut de leur constitution qui les humilie fortement. Ils
reconnaissent l'omnipotence intacte que leur laisse la mtropole dans
l'administration de leurs affaires. Ils avouent que les gouverneurs ne
sont pas toujours aussi noirs qu'il peut tre  propos de le dire et de
l'crire et que, dans tous les cas, c'est un joug qui n'a rien
d'intolrable ni surtout de durable. Enfin, ils ne nient pas que les
impts trs-lgers dont ils se chargent eux-mmes et qu'eux seuls
peroivent, se dpensent en totalit dans le pays et que, bien loin de
leur demander le moindre subside, la couronne se charge encore de
beaucoup de dpenses locales et, quand on le lui demande, consent encore
bnvolement  contribuer  des crations d'utilit ou d'embellissement.
Oui, mais elle accapare les relations avec les cabinets trangers, et
les gouvernements coloniaux, ou plutt certains de leurs hommes d'tat,
attacheraient un prix extrme  nouer,  conduire,  dominer des
relations diplomatiques.

Il est remarquable combien cette proccupation singulire, assurment
bien inutile dans son objet et cruellement compromettante si elle venait
jamais  tre satisfaite, est cependant prsente  beaucoup d'esprits.
Dans les discussions qui s'lvent constamment au sein de la lgislature
de telle ou telle colonie pour juger et gnralement blmer et morigner
de trs-haut les actes du gouvernement mtropolitain, on parat toujours
rechercher avec prdilection les questions de douanes, d'importation et
d'exportation, non pas prcisment par le point o elles affectent
rellement les intrts locaux, mais surtout par les occasions qu'elles
fournissent d'exprimer des ides violentes sur un prtendu rapport de la
colonie avec tel ou tel cabinet tranger, et mme sur la politique
gnrale de ce cabinet. Les hommes les plus populaires se plongent 
l'envi dans ces discussions, et alors le public merveill peut entendre
l'opinion de ses orateurs sur la conduite des grandes cours. L'anne
dernire un de ces parlements traita une nation d'Europe de peuple 
demi barbare, tranger aux plus simples notions de progrs, et son
gouvernement fut menac de mesures svres s'il ne prenait une marche
plus convenable. Il est  craindre que l'avertissement ne produise pas
tout son effet faute d'avoir t entendu.

Un patriotisme si hautain, une ide si exagre de l'importance locale,
des prtentions de toute nature si roides, si superbes, tout en faisant
concevoir la possibilit d'une vive agitation dans la politique
intrieure, indiquent assez que, comme les petites rpubliques grecques
de l'antiquit, les intrigants sont, dans ces parages, trs-puissants,
et en tat de faire beaucoup de mal un jour. Les ngociants riches, les
hommes d'affaires occups, les agriculteurs ont peu de temps  donner 
la vie publique, et il en est dans ces colonies comme aux tats-Unis:
ils s'en tiennent gnralement fort loin. Il leur suffit que
l'Angleterre administre le pays avec une douceur et une gnrosit
visibles, que les impts soient insignifiants, les droits de douane fort
libraux et que la scurit publique soit parfaitement garantie. Ils
sollicitent donc assez peu les suffrages de leurs concitoyens. Ce sont
les hommes sans grandes ressources, d'esprit turbulent et vaniteux,
tourments d'ambitions un peu maladives qui recherchent donc le plus
ordinairement les places; et comme les masses populaires appeles 
dcider de tout, ne comprennent pas trs-bien les grandes thories
politiques, il devient indispensable de leur parler d'ordinaire le seul
langage qui puisse les mouvoir: c'est celui de l'antagonisme religieux.
Aux protestants, il faut dire que les catholiques, si on ne les
contenait pas, amneraient un rgime d'intolrance; aux Irlandais, il
faut rappeler tout ce que leurs anctres et eux-mmes ont souffert dans
la mre patrie.

On russit ainsi  crer des partis assez fortement organiss. Les
dissidents, les puritains se runissent  certains jours sous la
conduite de tel ou tel ministre pour s'en aller par les champs faire des
promenades religieuses. On djeune, on prche, on dne, on chante des
cantiques, on s'encourage  combattre le bon combat et  rester ferme
dans la foi. On dplore le malheur du temps qui consiste  vivre cte 
cte avec les papistes idoltres et, finalement, on prpare les
lections de manire  se tenir bien uni contre ces adversaires.

Mais, il existe des divergences entre les diffrentes sectes. Elles se
mprisent sincrement entre elles, et d'autant plus que des nuances plus
imperceptibles les sparent. C'est une oeuvre difficile que de les
maintenir dans les mmes rangs. Il y faut une grande dpense de
promenades, de dners religieux, de sermons, de conciliabules et de
concessions.

Du ct des catholiques les choses ne se passent pas ainsi. A part
quelques descendants des Franais et un certain nombre d'cossais venus
des Hautes-Terres presque tous sont Irlandais d'origine. Par habitude,
par instinct, ils naissent avec un chef tout trouv et dont ils ne
discuteront jamais tant qu'ils vivront l'autorit imprescriptible. Ce
chef, c'est leur vque, et les prtres sont les lieutenants naturels de
ce juge suprme de tous les intrts temporels aussi bien que
spirituels.

Dans les autres pays de la chrtient, dans les contres les plus
catholiques de l'Europe, les mes les plus ferventes se rservent une
certaine part de libre arbitre pour la conduite de leurs intrts
mondains. Les Irlandais du nouveau monde, pris en masse, n'en conservent
aucune. L'vque et ses prtres sont leurs matres. Ils rapportent 
cette dcision sacre, tout, depuis les querelles du mnage jusqu'aux
combinaisons lectorales, et plus la population catholique est pauvre,
plus cette disposition des esprits est absolue, car elle se fortifie
alors de ce fait concluant: elle vit, en grande partie, des aumnes que
distribue l'vque, et se presse autour de lui comme autour d'un pre
nourricier. Cependant l'vque ne reoit de l'tat ni de la colonie
aucun traitement. Tout ce qu'il a, il le tient du don volontaire de ces
mmes ouailles dont la plus grande partie lui tend la main grande
ouverte pendant tout le courant de l'anne.

L'vque de Saint-Jean de Terre-Neuve, notamment, peut passer pour un
des riches prlats de la catholicit. Ses revenus sont considrables, et
se fondent, pourtant, presque uniquement sur la vente du poisson. Les
contributions des fidles arrivent sous cette forme, et le plus
misrable pcheur prfrerait prendre sur la portion destine  la
nourriture de sa famille que de diminuer la portion qu'en son me et
conscience il croit devoir rserver  son premier pasteur.

Il apporte son tribut en nature, et l'vque le fait vendre, et comme il
se trouve ainsi annuellement en possession de cargaisons considrables,
il en rsulte qu'indirectement il reprsente la plus forte maison de
commerce de la colonie.

Mais s'il a de grands revenus, il a aussi de grandes charges. Je viens
de dire que la partie pauvre de son troupeau recevait ses aumnes; elle
s'y confie mme si absolument que, sur plus d'un point, elle ne sent pas
mme la ncessit de travailler. L'vque est l pour la nourrir, et
elle le rcompense par un dvouement tellement entier, tellement
aveugle, qu'il serait imprudent au plus haut degr,  quelque autorit
que ce soit, de se mesurer avec un chef populaire aussi vnr, aussi
sr d'tre servilement obi.

Ce n'est pas tout encore. Mgr de Saint-Jean a bti de ses deniers, au
point culminant de la ville, une vaste cathdrale en pierres, d'un got
un peu contestable, mais imposante par la masse, la solidit, les
dimensions, et dcore  l'intrieur avec une profusion d'ornements qui
atteint  la magnificence, sinon  la beaut.

Il a tabli  ct son palais piscopal o il rside avec ses prtres,
deux couvents de religieuses, un collge, et cette cit ecclsiastique,
qui semble regarder ddaigneusement la ville marchande et mme les forts
tablis au-dessous d'elle, est comme un emblme de la suprmatie
incontestable que l'vque de Saint-Jean exerce sur toute la contre.

Ce serait en retracer une image incomplte que de la reprsenter sous la
couleur uniquement religieuse. Cette suprmatie s'appuie galement, et
avec beaucoup de franchise, sur l'ide de la nationalit irlandaise,
mise en opposition avec la race anglo-saxonne. Saillant des murailles du
couvent, des sculptures montrent l'effigie d'anciens rois d'Irlande; sur
le pavillon piscopal, la croix est verte, couleur de l'antique rin, et
s'unit  la harpe, symbole du pays de saint Patrice. Des allusions
frquentes, constantes, passionnes au souvenir du pass, entretiennent
un patriotisme dj fortement enracin dans tous les coeurs chez une race
singulire qui n'a ni la facult de rien oublier, ni celle de se
corriger d'aucun des dfauts, source de ses malheurs. Partout, aux
colonies du Nord-Amrique, comme dans l'Australie, comme aux tats-Unis,
elle porte cette gaiet un peu insouciante qui la fait ressembler, 
certains gards, aux lazzarones napolitains: sa bravoure tourdie, son
imprvoyance, son manque absolu de tout principe srieux, son dvouement
facile et entier, son esprit d'aventure et son vif amour de toutes les
jouissances, enfin ces traits si multiplis, si divers d'une nature
sduisante  l'extrme, souvent mdiocrement estimable, et qui l'ont
rendue et la rendront jusqu' la fin l'antipode de l'esprit anglais.

Quand viennent les lections, l'voque dcide naturellement des
candidats qui seront lus. Pendant le cours des sessions, il ne
dissimule ni son approbation ni son blme touchant l'action des
catholiques et la marche des affaires. Quand une mesure importante
proccupe l'esprit public, il emploie la voie des journaux pour faire
connatre son sentiment personnel, et s'agirait-il d'une question de
tarif, d'un chemin  construire ou de tout autre intrt analogue, une
fois qu'il a parl, ce qui est catholique sait ce qu'il faut croire et
dire. Pour trouver dans les faits europens une analogie avec une telle
situation, on doit remonter au moins au douzime sicle.

Mgr M***, vque de Saint-Jean, est un prlat parfaitement digne du
pouvoir qu'il exerce. Un esprit ferme et entreprenant, hardi et modr,
mais surtout capable de conduire jusqu'au bout les rsolutions les plus
extrmes, une imagination vive, une rudition solide rapporte d'Italie
o il a fait ses tudes, le placent, non moins que sa haute dignit, 
la tte de sa nation. D'une simplicit de moeurs complte, employant tout
son revenu  de grandes crations ou  des aumnes, il est redout sans
doute, mais non moins vnr des protestants eux-mmes. Son activit est
prodigieuse. Il sait mener de front la construction de ses difices,
l'administration des couvents et du collge, les affaires spirituelles
de son diocse, l'intrt de chaque jour qu'il porte aux affaires de la
colonie et ses constantes visites pastorales, et la composition de
nombreux crits. Le respect qui l'entoure, et les manifestations de ce
respect ne sont pas infrieurs  ce que les souverains peuvent
prtendre, et le prlat a quelque chose de leur majest. Profond,
m'a-t-on dit, dans les connaissances thologiques, il porte dans la
discussion des ides appartenant  l'conomie politique et  l'avenir
des pays amricains, une connaissance des faits, un esprit de
discernement, une fermet de vues qui appartiennent certainement  une
intelligence du premier ordre. J'ai vu plus d'un meneur du parti
catholique, incertain d'tre blm ou approuv par lui, l'approcher avec
une crainte visible. Ce sont l des nouveauts tout  fait remarquables
pour un observateur europen.

Dans le temps que nous tions  Halifax, le sige archipiscopal de
cette ville tait vacant. Le dernier titulaire, mort depuis peu, avait
laiss des regrets universels, et, bien que son autorit ne ft pas
aussi vidente, aussi en dehors que celle de Mgr M***  Terre-Neuve, il
parat qu'elle n'tait gure moins considrable en fait, et que son
successeur aura recueilli un puissant hritage. Car je l'ai dj dit,
les dispositions et les sentiments des catholiques sont partout les
mmes dans ces contres.

Mais je ne dois pas oublier que si j'ai parl ici de la situation des
catholiques et de leurs chefs dans les colonies anglaises du
Nord-Amrique, c'est principalement au point de vue des partis
politiques. En ce moment, o il me reste peu de chose  ajouter  la
description du pays, je vais continuer ces observations.

Les dispositions ambitieuses des parlements coloniaux, qui les portent 
ne pas se contenter d'une situation cependant idalement bonne, et
qu'aucune combinaison diffrente ne vaudra jamais,  coup sr,
n'auraient peut-tre pas de grandes consquences dans l'avenir tant
elles sont visiblement peu raisonnables, sans deux faits qui leur
donnent une porte toute particulire.

Je viens d'indiquer le plus gnral: c'est l'antipathie irrconciliable
des migrs irlandais pour l'Angleterre, et, qui plus est, la faon dont
cette antipathie s'accrot dans les gnrations nouvelles qui ne
reoivent cependant que des bienfaits de cette ancienne ennemie. Mais
l'imagination irlandaise ne pardonne rien. De sorte que la vanit locale
d'un ct, l'aversion de race de l'autre, rendent la mtropole de plus
en plus impopulaire dans ses colonies. Cependant, si celles-ci ne
consistaient que dans le territoire de la Nouvelle-cosse, de l'le du
Prince-douard, du Cap-Breton, du Nouveau-Brunswick, de Terre-Neuve, ces
vellits auraient grand'peine  jamais rien produire de considrable,
et il ne serait pas difficile au cabinet de Londres de maintenir sa
suprmatie. Les populations sont partout si faibles dans ces
territoires, le sol y est gnralement si peu fcond, la richesse si
mdiocre, qu'il n'y aurait pas tendance srieuse  se soustraire  une
domination dont on ne pourrait jamais nier les cts avantageux; mais le
Canada existe, et c'est vers ce point que se dirigent les regards comme
tant le centre de ralliement ncessaire de toutes les colonies de ces
parages.

Il ne m'a pas t possible, malheureusement, de visiter cette rgion
remarquable  tant d'gards. Dans les colonies anglaises, on la
considre, et avec raison  ce qu'il semble, comme un foyer de richesses
et de connaissances qui ne pourront que s'accrotre avec le temps. Le
sol y est gnralement fertile, le commerce et l'industrie s'y montrent
trs-dvelopps, et, autant que j'ai pu en juger par les livres et les
journaux qui en proviennent, le niveau intellectuel y est sensiblement
plus lev qu'aux tats-Unis.

La rivalit ancienne qui existait entre le haut et le bas Canada, entre
les populations d'origine franaise et celles venues d'Angleterre,
parat avoir presque compltement disparu par le seul fait de l'galit
de droits et de situation accorde  tout ce peuple. Il n'y est plus
question, comme vingt ans en , de s'unir aux tats-Unis, et l'opinion
publique s'est tellement transforme  cet gard, que les derniers chefs
du parti qui autrefois menaait la couronne d'Angleterre de rechercher
cette annexion, sont aujourd'hui abandonns de tout le monde et
compltement obscurs. Des alliances de famille multiplies tendent 
confondre de plus en plus les origines, et, il y a deux ans, une grande
manifestation publique est venue, en quelque sorte, enterrer tous les
souvenirs hostiles. Un monument a t lev aux morts franais et
anglais de la bataille de Qubec, et les discours prononcs en cette
circonstance, en prsence des autorits et des troupes anglaises, ont
clbr la gloire des deux armes, et salu la mmoire des pres communs
de la patrie.

Dans cette situation prpondrante et prospre, le Canada attire donc
les esprances et les sympathies de tous les autres territoires qui, 
diffrentes reprises, ont manifest le dsir d'y tre runis et de voir
succder  leur organisation actuelle une nouvelle constitution en vertu
de laquelle elles seraient toutes reprsentes par un parlement unique,
sigeant  Qubec ou  Montral, et  ct duquel serait plac un
vice-roi de l'Amrique anglaise.

Comme les contres ainsi runies donneraient  peu prs une population
de cinq millions d'mes et un espace aral beaucoup plus tendu que
celui de trs-puissants empires, l'opinion publique voudrait que la
dignit nouvelle ft confre  un prince de la maison royale, et, par
consquent, entoure d'un clat qui ne pourrait que rejaillir sur toutes
les positions officielles, sur le parlement et sur l'ensemble de la
nation elle-mme.

Ces projets ne sont pas le voeu de quelques esprits isols, ni d'un
parti. Avec les modifications, les amendements que chacun,  sa
convenance, voudrait y apporter, ils appartiennent  la masse des
populations. Ils flattent l'orgueil, les vanits, les intrts, les
ambitions locales, ils ont t conseills et le sont encore
journellement dans les livres, les journaux, les brochures, et ont t
plusieurs fois l'objet de propositions directes au gouvernement de la
reine, qui, jusqu'ici, a ajourn sa dcision par des motifs qu'il est
ais d'apprcier et dont on ne peut que comprendre la sagesse.

Il est assez vident que si de petits pays isols et sans force, comme
le sont les colonies anglaises prises individuellement, se trouvaient un
jour runis en un puissant faisceau, ils deviendraient d'autant plus
difficiles  mener et  contenir, qu'ils le sont dj aujourd'hui. Leur
prosprit s'accrotrait sans nul doute; mais, en mme temps, leur
population, et avec la population le dsir et la possibilit de se faire
absolument indpendants. Les colonies anglaises sont trs-peu portes
d'affection pour leurs voisins des tats-Unis. Nulle part je n'ai
entendu dire autant de mal de ce dernier peuple; nulle part je ne l'ai
entendu juger aussi svrement. Il y a quelquefois de la justice dans
les reproches qui lui sont adresss, mais souvent aussi de la jalousie,
et les colons anglais n'admettent pas sans amertume que leurs frres
ans soient une puissance indpendante, tandis qu'ils en sont encore
rduits, et ils s'en trouvent humilis,  n'tre qu'une annexe fort
heureuse  la vrit, mais pourtant subordonne  la mtropole. Dans de
tels sentiments, on est en droit de se demander si une vice-royaut de
cinq millions d'mes ne chercherait pas bientt  se constituer d'une
manire encore plus individuelle.

Quels que soient les voeux de ces contres, il est vraisemblable que le
gouvernement britannique y rsistera de son mieux; mais comme une ide
de ce genre, une fois close ne s'abandonne pas volontiers, que la
nature mme des institutions coloniales, en garantissant l'exercice
d'une vritable indpendance de fait les nourrit, que l'aversion
irlandaise recherche avec passion tout ce qui est de nature  affaiblir
la couronne, que les protestants riches y voient un avenir de plus
grande prosprit matrielle, que toutes les classes enfin s'en font une
question de patriotisme et en quelque sorte d'honneur; que d'autre part,
le gouvernement anglais rpugne singulirement  rsister au del d'une
certaine limite, aux ides de ses colonies, il est difficile d'admettre
que cette rvolution ne s'accomplisse pas dans un temps qui ne saurait
tre fort loign.

Il ne serait pas impossible toutefois que Terre-Neuve ne ft maintenue
en dehors d'une telle combinaison. Si l'on excepte Saint-Jean, il
n'existe pas dans cette le un point de quelque valeur eu gard  la
population. Le terroir est d'une strilit sans remde. On n'a jamais pu
russir  coloniser aucune partie de l'intrieur, qui est rest aussi
dsert qu'aux premiers temps de la dcouverte, considration qui parat
premptoire; le voisinage o cette le se trouve de l'Irlande, sa
situation dans le golfe Saint-Laurent lui donnent une importance au
point de vue stratgique dont il est difficile d'admettre que
l'Angleterre puisse faire aisment abstraction. On parat mme avoir
dj commenc  fortifier Belle-Isle, afin de s'assurer en tout tat de
cause la domination du dtroit, et, partant, une sorte d'autorit
militaire dans le golfe.

Quoi qu'il en soit, en retranchant ou en runissant Terre-Neuve,
l'ensemble des colonies anglaises du Nord-Amrique semble marcher vers
une situation qui peut modifier considrablement l'avenir des pays
amricains, et,  ce titre, ces rgions sont plus dignes que jamais de
fixer l'attention des esprits srieux.




CHAPITRE XI.

Saint-Jean et les pcheries.


_Le Gassendi_ fut combl de prvenances  Saint-Jean comme il l'avait
t  Halifax, et l'hospitalit coloniale nous donna l autant de
preuves de sa cordialit que nous en avions reu ailleurs. Sans aucune
diffrence de partis, catholiques et protestants se montrrent pour nous
empresss et pleins d'accueil. Nous avions d'autant plus lieu de le
remarquer et d'en tre reconnaissants que l'affaire des pcheries et
l'antagonisme fcheux que des malentendus multiplis avaient russi un
instant  faire natre, constituaient  Saint-Jean un intrt
trs-vivant et dont chacun s'tait fort proccup. Mais, avec une
rectitude d'ides et une justesse d'esprit qu'on ne saurait trop
reconnatre, la population tout entire n'avait pas tard  comprendre
que la vrit lui avait t voile. Elle accepta fort bien, quand elle
en eut les preuves, ce fait vident que la France ne voulait rien de
plus que l'tat sculaire de choses qui jamais ne lui avait port
prjudice, et on oublia de toutes parts des prventions reconnues mal
fondes, dont on nous avait d'ailleurs exagr la nature, et qui ne se
manifestrent en aucune faon pendant notre sjour. On tint mme
beaucoup, et avec une sorte de coquetterie aimable,  ne pas nous
laisser le plus lger doute  cet gard. On chercha une occasion de nous
le faire comprendre, et on la trouva dans un bal que notre collgue,
l'honorable M. K***, secrtaire colonial, donna quelques jours aprs
notre arrive.

On aime beaucoup les discours publics  Saint-Jean, comme dans toute
l'Amrique du Nord, ou pour mieux dire, comme dans tous les pays
anglais, et pendant que les jeunes demoiselles et les officiers des
navires et de la garnison recommenaient  danser aprs le souper, notre
hte portant la sant de l'empereur et de la reine, dveloppa son toast
en un vritable discours parlementaire des plus propres  fonder sur de
nouvelles bases la concorde des deux nations.

Un des assistants lui rpondit avec la mme solennit, le remercia des
apprciations excellentes qu'il voulait bien communiquer  ses
concitoyens, et passa la parole  un autre orateur qui, abrit derrire
un autre toast, mania non moins habilement la parole, en mlant  des
considrations sur les pcheries certaines allusions  la politique
locale, dont toutes n'taient pas galement transparentes pour nous,
mais qui ncessitrent encore des toasts et des discours. On finit par
s'attendrir assez gnralement, et je ne crois pas outre-passer la
vrit en disant que quelques larmes tombrent dans les verres.

Mais ce fut surtout  l'occasion du 15 aot que la population, cette
fois tout entire, donna aux Franais des marques clatantes de sa
sympathie et de son bon vouloir.

Mgr de Saint-Jean avait bien voulu mettre sa cathdrale  la disposition
des commissaires impriaux. Le pavillon britannique et le pavillon
franais flottaient sur les deux tours, spars par les couleurs
piscopales, la croix verte et la harpe d'Irlande. Les quipages du
_Gassendi_ et du _Tnare_ formaient la haie, et les tats-majors, en
grande tenue, trouvrent place dans le choeur avec les officiers
catholiques de la garnison. Poussant plus loin encore la courtoisie, Mgr
M*** avait voulu que son palais ft le lieu de runion des personnes
notables invites  cette fte, et il avait fait disposer son salon 
cet effet. Dans l'glise, une foule compacte se pressait de toutes
parts, accourue des districts voisins de Saint-Jean, et observait un
silence et un respect merveilleux. Quand le cortge sortit de l'glise,
la foule fit sauter en l'air les bonnets et les chapeaux, et tandis que
les salves d'artillerie tires par les navires franais et anglais et
par les forts se succdaient, ce qui dura toute la journe, que les
btiments de commerce se montraient pavoiss avec un zle tout spontan,
le moindre de nos hommes qui appart dans les rues fut entour et salu
par des hourras d'enthousiasme. Bref, une ville dont on nous avait
dpeint les sentiments comme assez peu favorables  la France, nous
tmoigna, dans tous les rangs de la socit, une bienveillance et une
confiance gales  celles que nous avions observes pendant tout le
cours de notre voyage sur la cte franaise de la part des pcheurs
anglais.

Comme  Halifax, notre temps se passa en ftes. Mgr M***, le gouverneur,
sir Alexandre B***, le gnral L***, voulurent nous recevoir tour 
tour. Nos collgues eux-mmes ne se piqurent pas d'un moindre
empressement, et si M. K*** nous fit assister  un bal qui nous donna
occasion de remarquer combien la ville comptait de belles personnes, le
capitaine D*** renouvela les mmes impressions en nous invitant  son
bord avec toute la socit de Saint-Jean.

Enfin, rassasis de plaisirs, et presss par la saison qui s'avanait,
bien fournis de souvenirs agrables et de motifs de gratitude, nous
quittmes la capitale pour terminer le tour de l'le en nous rendant
dans la baie de Burin, situe non loin de notre propre tablissement de
Saint-Pierre et Miquelon. Cette partie de l'le est la plus peuple, et
le commerce de _botte_ ou appt qui s'y fait, lui assure une certaine
aisance. Rien n'y diffre d'ailleurs de ce que nous avons vu sur les
autres points, sinon l'absence de Franais. C'est  peu prs le mme
genre de vie, quoique rgularis par la prsence de magistrats, de
prtres, de tout ce qui constitue l'tat normal d'une socit. Cette
partie de l'le souffrait alors de la prsence d'un cruel flau qui n'y
svit que trop souvent. Une pidmie d'angine counneuse s'tait tablie
sur quelques points, et enlevait particulirement les enfants. Quelques
maisons o le mal faisait plus de ravages taient tenues dans une espce
de quarantaine.

Notre visite termine, nous devions prendre cong de nos collgues
anglais, et ce fut l que nous nous sparmes. Nous avions fait ensemble
une assez longue expdition, et, sans nul doute, elle avait t
singulirement facilite et mme gaye par les excellentes relations
qu'il nous avait t donn d'entretenir avec eux. Au lieu d'adversaires,
nous avions eu le bonheur de rencontrer des amis et des hommes dont la
loyaut et la droiture d'intention ne s'taient pas dmenties un seul
instant. Nous prmes cong d'eux avec un vif regret et non sans
conserver l'esprance d'tre encore runis quelque jour. Ensuite nous
nous dirigemes vers Saint-Pierre, tandis que _le Tnare_ allait
retourner  Saint-Jean de Terre-Neuve.

La France a jadis possd tous ces domaines que l'Angleterre occupe
aujourd'hui. Elle les a possds non-seulement par droit de conqute,
mais, la plupart, par droit de dcouverte, et un esprit occup de la
gloire de son pays ne saurait oublier que le Malouin Jacques Cartier fut
le premier  reconnatre les eaux du Saint-Laurent et  s'aventurer dans
ce fleuve immense.

Mais tous les peuples ont fait des dcouvertes, tous ont entrepris et
men  fin des conqutes, tous, aussi, ont eu leurs jours de malheurs et
de revers. Ce serait s'abandonner au plus banal et au plus inutile de
tous les regrets que de jeter encore un regard attrist sur des
possessions anciennes qui, en ralit, ne nous ont jamais rapport quoi
que ce soit et dont la restitution, si on songeait jamais  nous la
faire, devrait tre repousse comme un dsastre.

Aussi n'est-ce pas en tant que proprit perdue que je m'arrte  y
penser, mais comme tant, par une particularit singulire, le point du
globe o la gloire franaise, bien que strilement acquise, a t, 
certains gards, sinon la plus grande, du moins la plus pure, et, comme
on dit, la plus chevaleresque.

Nos premires entreprises dans ces contres n'ont t ni faites ni mme
connues par le gouvernement. Elles ont eu pour auteurs quelques pilotes
audacieux et des cadets de famille  la recherche des aventures. C'tait
au seizime sicle et au commencement du dix-septime, quand la nation
avait encore conserv une ardeur dvorante que les guerres religieuses
n'avaient pas russi  puiser, et que l'ordre renaissant dans l'tat
devait ncessairement contrarier.

En 1578, Dominique de Gourgues s'en allait pour son propre compte, avec
trois navires, faire la guerre aux Espagnols de la Floride. Aprs la
victoire, les volontaires qui l'avaient suivi, et parmi lesquels un des
miens eut l'honneur de se trouver, ne revinrent pas tous en Guyenne. Une
bonne partie se dirigea vers le Canada. Dans le mme temps, d'autres,
Basques, Gascons ou Normands, se rpandaient dans tout le Nord-Amrique,
sur des navires qui mritaient  peine le nom de barques, et
s'tablissaient avec leurs bandes sur le point du territoire qui leur
convenait le mieux. Le btiment qui les avait apports repartait pour la
France, d'o il devait revenir avec l'anne qui suivait, mais tantt il
sombrait en route, tantt il ne pouvait rassembler les ressources sur
lesquelles on avait compt, et de deux expditions, une seule  peine
russissait  traverser les terribles phases de famine et de froid
qu'elle tait venue braver, et  se maintenir jusqu' ce que les secours
esprs lui arrivassent.

On peut assez se figurer ce que devait tre l'existence dans ces petits
forts construits  la hte au bord de la mer, o huit  dix hommes
rsolus, et quelquefois moins, vivaient de misre en attendant une
dlivrance incertaine et se soutenaient par l'espoir de conqurir un
jour une vie libre, large et opulente, et surtout, il faut bien le dire,
par la passion d'aventures qui les dvorait.

Ils taient entours de sauvages, mais la faiblesse mme de leur nombre
leur avait impos ds l'abord la loi de traiter les indignes avec
modration et douceur, et de ne pas tenter sur eux des entreprises
violentes. Les rapports furent donc gnralement amicaux. Les tribus de
la cte, sauf de rares exceptions, accueillirent bien les nouveaux venus
auxquels ils rendirent d'assez grands services; souvent ils les
sauvrent des rigueurs du climat et des chances terribles de l'abandon,
et ainsi s'tablit une confiance mutuelle, des rapports journaliers qui
facilitrent singulirement la tche des missionnaires hardis qui, sur
la nouvelle de la dcouverte de terres inconnues peuples de paens,
allrent rejoindre les aventuriers.

C'taient, pour la plupart, des pres rcollets. Dans les temps qui
suivirent, les jsuites prirent part  leurs travaux, surtout au Canada,
et s'efforcrent d'appliquer dans ces vastes contres les principes de
gouvernement qu'il leur fut donn d'essayer avec plus de succs au
Paraguay. Soutenus par le cabinet de Louis XIV, ils agirent avec un
ensemble de vue rellement imposant, peut-tre mal calcul pour les
lieux, peut-tre impropre  servir tous les intrts dont la
surveillance trop directe tait le but de leurs efforts, mais
incontestablement remarquable par une grande et puissante logique dans
l'application.

Les pres rcollets ne firent rien de semblable. Ce furent des
missionnaires et des aptres, dans l'ancien sens du mot. Sans
organisation politique, sans autre plan que celui de rpandre la foi et
de convertir les sauvages  leurs risques et prils, tantt on les
voyait, dans les postes franais, soigner les malades et partager tous
les dangers, toutes les fatigues, toutes les souffrances des vaillants
pionniers dont ils s'taient faits les compagnons, tantt, parcourant
seuls et isols les territoires indiens, habitant les wigwams des
tribus, trs-souvent s'y tablissant pour toujours, et, devenus
compatriotes de leurs ouailles, ne plus conserver des ides de leur
jeunesse que la passion du proslytisme et les vertus de leur tat.

Ces pauvres rcollets ont fait un bien incalculable. Ils ont exerc sur
les indignes une influence dont les traces se voient encore
aujourd'hui. Plusieurs d'entre eux, devenus savants dans la connaissance
des dialectes indiens, ont laiss sur ces matires peu connues des
travaux manuscrits considrables. L'invention d'un alphabet appropri 
la nature des idiomes auxquels il devait s'appliquer, leur a mme servi
 rpandre une certaine somme de lumires. Il n'y a pas  douter que si,
dans les temps malheureux qui ont suivi la conqute anglaise, les
Indiens sont rests fidles  la religion qui leur avait t prche, il
le faut attribuer en grande partie  l'impression profonde qu'ils
avaient reue de la bont, du dvouement, des vertus inoues de ces
humbles pres. Ils s'en rappellent encore, et  ne parler qu'au point de
vue de la gloire humaine,  laquelle les rcollets ne songeaient
assurment pas, il est difficile d'imaginer un succs plus compltement
obtenu.

Cependant, les aventuriers franais n'taient pas seuls  parcourir le
pays. Tandis qu'ils y fondaient des tablissements qui commenaient dj
pour quelques-uns  prosprer, et que nos anciennes expditions de pche
s'appuyaient sur des bourgades cres au bord de la mer, les Espagnols
d'une part, les Anglais de l'autre, cherchaient  tablir aussi leur
puissance dans ces parages et dployaient une activit et une audace qui
ne le cdaient pas  celles de nos gens.

Graduellement, les Espagnols disparurent de la scne, mais les Anglais y
restrent, s'y fortifirent, et toutes ces contres devinrent le thtre
d'une multitude de luttes locales d'autant plus acharnes que le plus
souvent elles n'avaient d'autre cause que des haines personnelles entre
les diffrentes bandes, les diffrents chefs, et rsultaient plutt
d'une antipathie nationale, d'une rivalit irrflchie que d'un systme
politique bien coordonn et sincrement voulu par des autorits
dirigeantes. Nous avions nos tribus allies parmi les indignes; les
Anglais eurent aussi les leurs. Nous avions nos ports de pche, ils en
fondrent aussi. Nous poussions bien loin dans l'intrieur du Canada, de
la Nouvelle-cosse, de Terre-Neuve nos expditions de chasse, et nous
semions un peu au hasard nos entrepts pour la traite des fourrures. Ils
nous imitaient consciencieusement en tout ceci. On pouvait  Paris ou 
Londres combiner, en certains moments, un systme de frontires et de
limites. Sur les lieux, on ne tenait aucun compte d'ides semblables, et
des deux cts on risquait des expditions lointaines, on excutait des
prises de possession de territoires sans se soucier de ce que les
gouvernements mtropolitains en penseraient.

L'omnipotence d'une administration centrale tait alors en France une
chose assez nouvelle. Si on y obissait, c'tait moins par conviction
que par faute de moyens d'y rsister. Mais dans ces mers lointaines o
les ordres de la cour ne parvenaient que de loin en loin, non-seulement
les gouverneurs gnraux suivaient  peu de chose prs les seules
impulsions de leur volont, et recevaient souvent avec une gale
indiffrence les ordres et les contre-ordres qui leur arrivaient
d'Europe, mais surtout les chefs des partis isols et lointains se
conduisaient,  trs-peu de diffrence prs, comme l'avaient fait les
seigneurs fodaux des pays frontires, attaquant qui et comme ils le
jugeaient bon et ne rpondant de leurs actes  personne.

Cette situation, ou, si l'on veut, cette anarchie, tait surtout pousse
aux dernires limites dans l'le de Terre-Neuve. La strilit presque
absolue du terroir avait arrt jusqu' la pense d'y fonder jamais des
tablissements agricoles srieux. La pche y restait la grande et
presque unique proccupation. Les Anglais avaient tabli leur sige
principal  Saint-Jean qui est demeur capitale de l'le. Les Franais
considraient Plaisance, situe dans la baie de ce nom, comme leur place
d'armes, mais les uns et les autres se rpandaient  leur gr sur tout
le pourtour de l'le et dans les bois de l'intrieur, cherchant 
tablir des points, fortifis o il leur plaisait, attaquant, brlant,
quand ils le pouvaient faire, ceux de l'ennemi, et oprant avec des
forces si peu considrables et tellement au hasard, qu'on a vu les
Anglais de Saint-Jean marcher pour surprendre Plaisance, dans le temps
mme que de Plaisance tous les habitants disponibles partaient pour
enlever Saint-Jean, et les deux entreprises russirent galement au
grand tonnement des vainqueurs.

Ce qu'on appelait dans ces parages une grande expdition, se pouvait
rsoudre avec d'autant plus de rapidit et se renouveler d'autant plus
souvent que les ressources dont on disposait de part et d'autre taient
trs-faibles. C'tait une arme redoutable que celle dont les forces
atteignaient  cinquante Europens, soutenus de deux cents sauvages. On
cheminait  l'indienne,  travers les bois, portant  dos les munitions
de toute espce et les pirogues ncessaires pour traverser ou descendre
les cours d'eau; on cherchait  se surprendre rciproquement et dans le
combat et aprs la victoire, on se traitait avec le plus singulier
mlange de courtoisie, de gnrosit chevaleresques et de barbarie
indigne.

Les hommes forms  ce genre de vie ont t souvent remarquables au plus
haut degr. A la bravoure la plus froide beaucoup d'entre eux, et
particulirement le chevalier d'Yberville, qui a laiss un grand nom,
joignaient une intelligence suprieure dont les traces se montrent dans
leurs communications crites avec le gouvernement de Louis XIV. Mais il
faut bien l'avouer:  juger des choses au point de vue de l'utilit
matrielle dont les tablissements du Nord-Amrique pouvaient tre
jamais  la puissance franaise, il y aurait eu beaucoup d'objections 
soulever avant d'accepter les sacrifices que la mtropole songeait
quelquefois  s'imposer pour rendre plus fructueuse l'exploitation de
ces fondations lointaines. Il est difficile de douter que si nous avions
russi  nous y maintenir, nous n'eussions fait autre chose que nous
prparer  nous-mmes des embarras et des pertes analogues  celles que
l'Angleterre a d subir lors de la rvolte des tats-Unis, et dont elle
n'aura pas puis la srie tout entire tant qu'il lui restera une
grande colonie.

La particularit dominante de l'histoire des contres nord-amricaines
est celle-ci, que, pendant toute la dure de notre occupation, la guerre
n'y a jamais cess. En vain les deux gouvernements de France et
d'Angleterre vivaient en Europe dans une paix profonde et donnaient
leurs ordres en consquence aux tablissements respectifs du nouveau
monde, toute l'Acadie et Terre-Neuve voyaient les guerres partielles,
les insultes de poste  poste se poursuivre sans discontinuer. Pendant
la dure entire du rgne de Charles II, qui assurment n'avait pas des
ides agressives  l'gard de la politique de Louis XIV, il fut
impossible d'arrter les hostilits, et, de Londres comme de Paris, les
ordres les plus premptoires et quelquefois les chtiments les plus durs
tombrent inutiles au milieu de cette mle. En fait, les gouvernements
d'alors, dans toute leur puissance, ne disposaient pas des moyens
ncessaires pour rgir  leur gr les possessions transatlantiques, et
l'on tait encore trop prs du moyen ge pour que les notions
d'indpendance personnelle et de libert turbulente qui s'taient
conserves dans la noblesse, fussent encore faciles  rprimer partout.

Les guerres de la Succession amenrent pour la France des temps
dsastreux, qui pesrent principalement sur nos territoires amricains.
Nous perdmes des pays immenses, et quand on traita de la paix 
Utrecht, nous n'avions plus conserv en ralit qu'une ombre de notre
puissance vanouie. Cependant Terre-Neuve nous restait dans les limites
o nous y avions toujours exerc nos droits, c'est--dire que nos gens
s'y maintenaient en aussi grand nombre que par le pass, y possdaient
les mmes tablissements, continuaient  surprendre les postes ennemis
et  tre surpris par eux, et pchaient comme  leur ordinaire sur tous
les points du pourtour de l'le indiffremment. La guerre n'avait pas
autant favoris les Anglais dans ces parages.

Il ne fallait pas chercher la raison de cette situation particulire
dans la faon plus habile ou plus heureuse dont la mtropole avait
protg ses enfants. Tout au contraire. Terre-Neuve, qui ne rapportait
rien que les avantages de ses pcheries et o l'on n'avait pas song 
tablir des forteresses, avait t peu soutenue et rarement ravitaille.
Mais les Franais s'y taient maintenus, grce particulirement  la
strilit du sol, qui leur permettait d'abandonner sans beaucoup de
regrets les points momentanment trop exposs et  en crer d'autres
sans plus de peine. Il faut dire aussi que si l'on n'avait pas  Paris
de grandes raisons pour aider  dfendre Terre-Neuve, de la mme manire
on n'en avait pas non plus  Londres pour dpenser beaucoup de forces 
en expulser nos gens. Ce fut dans cette situation que s'ouvrit le
congrs d'Utrecht; o la plus grande partie des conqutes d'outre-mer
faites sur nous fut reconnue et accepte, de telle sorte que notre
situation dans le Nord-Amrique se trouva compltement modifie pour
l'avenir.

Nous avions rv dans ces parages l'tablissement d'une nouvelle France;
nous fmes rduits  n'y plus voir dsormais que l'intrt de nos
pcheries. Le Cap-Breton ne nous fut laiss que parce que nous en
dmontrmes la ncessit  ce point de vue, et dsormais ce ne fut plus
une terre quelconque qui dt nous proccuper, mais bien en vrit, et en
premire ligne, le grand Banc et les oprations secondaires que nos
armateurs pourraient y joindre. L'intrt que nous portions au
Nord-Amrique cessait absolument d'tre colonial, agricole, industriel.
Il se bornait  n'tre plus que commercial et surtout maritime.

Ce second point de vue l'emportait encore sur le premier, comme il
l'emporte aujourd'hui. Personne ne mconnaissait l'importance d'une
exploitation que son anciennet rendait d'ailleurs chre  l'orgueil
national, qui faisait le plus grand honneur  l'intrpidit et au
dvouement de nos gens de mer, et qui tait en ralit la ppinire des
meilleurs matelots dont nos vaisseaux de guerre pussent se peupler. Il
valait mieux cent fois pour nous perdre des territoires si riches qu'on
pt les supposer que de laisser pricliter une pareille cole navale.
Avec les uns on nous dpouillait  la vrit d'esprances fort
brillantes, mais qui, aprs tout, auraient pu ne jamais se raliser et
qui, dans tous les cas, cotaient fort cher; avec les autres, nous
conservions l'avantage immdiat, vident, indispensable, de rester une
grande puissance maritime. Tous les efforts de nos ngociateurs
s'appliqurent donc, en 1713,  sauvegarder,  consolider cette
situation, juge inestimable.

Dans cet ordre d'ides, le maintien de nos droits territoriaux 
Terre-Neuve ne laissait pas que de constituer un embarras ventuel. Les
vnements passs suffisaient pour tablir assez clairement combien il
serait difficile, une fois la paix signe, de faire tenir en repos la
population de l'le. On en pouvait induire sans peine que bientt des
conflits surgiraient avec de nouvelles complications, et qu'il n'en
rsulterait que la ncessit de dpenses considrables pour se dfendre
dans une le, en elle-mme sans valeur.

On prit donc la rsolution fort habile de se dfaire d'un tel fardeau
aussitt qu'on en trouverait une occasion favorable, et on n'attendit
pas longtemps.

Il y eut lieu, dans le cours des ngociations, de regagner le bon
vouloir des ministres de la reine Anne. On leur offrit Terre-Neuve; ils
l'acceptrent avec empressement. La situation parlementaire leur rendait
prcieuse,  ce moment, une concession dont ils ne pouvaient apprcier
les vritables causes, et qui, aux yeux de leur nation, pouvait et
devait naturellement passer pour une conqute de leur habilet. Le
gouvernement reprsentatif n'est pas toujours assez heureux pour
n'employer que des moyens parfaitement droits. L, plus qu'ailleurs
peut-tre, on aime et recherche les apparences. Le cabinet britannique,
en blouissant son parlement par la nouvelle acquisition qui n'tait pas
due  la force des armes, mais suivant lui au talent des ngociateurs,
ne jugea pas  propos de s'expliquer clairement sur la nature des
restrictions que nous avions apportes  la cession dont il
s'enorgueillissait, et il se contenta de dire vaguement que l'le
appartenait dsormais  la reine dans toute son tendue territoriale, et
que les Franais y renonaient absolument, sauf une certaine tolrance
qui leur permettait de pcher sur la partie des ctes dsertes, comprise
entre le cap Raze au sud et le cap Normand au nord.

Ce n'tait pas l prcisment ce que disait l'article du trait
d'Utrecht, d'o allait natre le droit souverain des Anglais sur
Terre-Neuve. Il consacrait la cession, mais de telle sorte que, tout en
nous enlevant le territoire, il nous laissait conserver le droit absolu
de pcher et de pcher _seuls_ entre les limites indiques, o aucun
Anglais ne pouvait lgalement exercer la mme industrie. De plus, nous
nous rservions la facult d'occuper, _seuls_, le rivage ncessaire 
nos tablissements, d'y construire des graves, des cabanes pour nos
gens, des chauffauts pour prparer le poisson, des magasins pour la
conservation des denres et ustensiles, et si nous renoncions pleinement
au droit d'hiverner sur les mmes plages et d'y possder des btiments
de pierre ou mme des difices construits avec une solidit trop
vidente, c'tait simplement pour rester fidles  l'ide qui nous
faisait abandonner Terre-Neuve, et pour que, sous prtexte
d'tablissements de pche, nos gens ne pussent songer  rtablir des
postes qui n'eussent pas tard  ressembler de tous points  ceux que
l'on n'avait nul dsir de voir renatre, et qui n'eussent pas manqu de
reproduire les inconvnients que l'on voulait viter. Du reste, au point
de vue de la pche proprement dite, on ne nous concdait rien, on ne
crait pas en notre faveur une situation nouvelle. Nous conservions
purement et simplement la part de notre souverainet ancienne, qui ne se
trouvait pas aline par le trait, qui demeurait en dehors de ses
stipulations, et nous restions matres d'exercer l'industrie de nos
marins sur toutes les espces de poisson, sans exception aucune et au
moyen des engins qu'il nous plairait d'employer.

A bien juger la porte d'une pareille situation, la France conservait 
Terre-Neuve le seul privilge utile que pt offrir alors la localit.
Elle se mettait dsormais en mesure d'en jouir sans conflit, sans
difficult, et on peut ainsi concevoir qu'elle ne cdait de cette faon,
de ses anciens droits, que la part onreuse et dont elle avait plus
d'une fois expriment les prils.

Sans comprendre les choses aussi clairement en Angleterre, on s'y prta
avec facilit  l'excution loyale de l'art. 13 d'Utrecht tant que dura
la paix. Terre-Neuve n'avait qu'une faible population. Les ctes taient
fort tendues et les pcheurs des deux nations n'avaient pas besoin de
dpasser leurs limites respectives pour exercer leur activit d'une
manire satisfaisante. Quand la guerre recommena, nos pcheurs,
employs pour la plupart sur les escadres, cessrent momentanment de
visiter ces parages et quelques modifications se produisirent dans la
situation nouvelle.

La ville de Saint-Jean, qui n'avait t jusqu'alors qu'un village,
s'accrut un peu. La population de l'le tendit  se concentrer dans ses
environs, et trs-naturellement prit si bien l'habitude de pcher dans
le voisinage immdiat, que lorsque les cabinets se runirent pour signer
la paix de 1763, les Anglais taient tablis en trop grand nombre entre
le cap Raze et le cap Buonavista, partie de nos anciennes limites, pour
qu'il pt tre question de les en expulser. Comme, avec raison, le
cabinet de Versailles, tout abattu qu'il pouvait tre, n'avait aucune
propension  laisser diminuer l'hritage du trait d'Utrecht en ce qui
concernait le point si vital des pcheries, on tomba d'accord qu'il
cderait la portion envahie, mais qu'il recevrait en change la facult
d'exercer ses droits sur une ligne de ctes qui s'tendrait dsormais
depuis le cap Buonavista jusqu'au cap Normand comme autrefois, en y
adjoignant toute la cte occidentale de l'le, depuis le cap Normand
jusqu'au cap Raye. C'est encore aujourd'hui la situation des choses.

Aprs la guerre d'Amrique, cette situation fut confirme par le trait
de Versailles, et telle tait l'importance que les hommes d'tat
franais attachaient alors  nos droits sur Terre-Neuve, qu'ils les
firent reconnatre par la nouvelle rpublique des tats-Unis qui, dans
un article spcial de son trait particulier, s'engagea  ne pas
autoriser ses pcheurs  frquenter les parages de Terre-Neuve garantis
 l'exploitation de nos marins. De son ct le gouvernement britannique,
bien que rpugnant  s'expliquer d'une manire parfaitement claire sur
les principes de notre droit, ne mit jamais d'obstacle  la pratique, si
bien qu'en une occasion o des sujets anglais avaient caus quelques
dommages  un de nos tablissements, il paya l'indemnit qui lui fut
demande, en s'arrangeant, toutefois, de faon  ne pas porter cette
affaire  la connaissance de son parlement. En outre, le langage des
gouverneurs de la colonie ne cessa jamais d'tre parfaitement rgulier
et explicite. Des proclamations nombreuses et premptoires continurent
dans tous les temps  interdire aux sujets anglais toute concurrence
avec nos pcheurs dans l'tendue de nos limites. Cette partie de l'le
ne fut jamais soumise  l'action de l'administration anglaise; jamais on
ne la divisa en districts; jamais on n'y tablit de magistrats, et mme
les trs-rares cultivateurs qui prtendirent s'y fixer pour essayer
d'une exploitation rurale, ce qui leur tait parfaitement licite aux
termes de l'acte d'Utrecht, y furent, en quelque faon, laisss  leurs
risques et prils et tout  fait en dehors de la protection des lois.
Bref, notre cte resta soumise, en droit et en fait,  notre seule et
unique surintendance, bien qu'au point de vue territorial nous n'y ayons
jamais prtendu aucun droit de haut domaine.

 la paix d'Amiens, les traits reprirent leur force entire, dans leur
ancienne tendue. En 1814 et 1815, il en fut encore de mme, et en
toutes ces occasions on ne manqua jamais de rpter que l'on voulait
rtablir les stipulations d'Utrecht sans y rien innover, sauf l'change
de territoire consenti en 1763. Les proclamations des gouverneurs furent
toujours conues dans le mme esprit et mme une police spciale fut
institue par le cabinet de Londres pour veiller  ce qu'il n'y et pas
d'infraction  notre droit, et un fond vot  cet effet jusqu'en 1828.

 la rvolution de Juillet, bien des traditions diplomatiques furent
oublies, et l'esprit d'alors se montra plus enclin aux nouveauts que
dsireux de respecter ce qui, dans les dbris du pass, valait la peine
de l'tre. Un trait ancien tait grandement suspect d'tre par cela
mme dsavantageux, et les prventions courantes portaient alors
l'esprit public  le considrer avec dfaveur. Ce fut donc en ce temps
que se produisit l'ide dont j'ai dj parl plus haut, de reconstruire,
sur de nouvelles bases, l'organisation de nos pcheries et d'y
introduire des avantages jusqu'alors inconnus, sauf  perdre sur les
anciens. Comme il est malheureusement, assez d'usage en France, on n'y
regarda pas de trop prs quant  la nature des arguments dont on se
servit pour soutenir la thse, et on branla tant qu'on put la confiance
qui avait rgn jusqu'alors sur la solidit de nos droits.

Il n'est nullement extraordinaire que le gouvernement britannique se
soit plac sur un terrain d'apparence favorable o nous l'invitions
nous-mmes  venir s'tablir. Avec une sorte d'tourderie regrettable,
nous demandmes  ngocier, quand rien de srieux n'aurait d nous y
porter: nous nous plaignmes des empitements de la population anglaise
sur notre cte; cette situation fut dclare par nous intolrable; elle
fut considre comme sans remde, et le ddommagement indiqu se trouva
tre le droit de pcher au Labrador concurremment avec les Anglais. En
voyant la France s'mouvoir ainsi, l'Angleterre avoua qu'en effet le
droit que cette puissance rclamait de pcher seule sur une partie des
ctes de Terre-Neuve n'tait nullement clair ni certain; qu' ses yeux,
les sujets britanniques tablis parmi nos gens taient assez fonds  le
faire, attendu que, de l'avis des jurisconsultes de la couronne, l o
les Anglais pouvaient pcher sans troubler nos oprations, rien ne les
obligeait  s'en aller; que, par consquent, le fait de la prsence
d'intrus sur notre cte ne constituait pas une nouveaut dont nous
dussions rellement nous plaindre. Du reste, elle ne contestait pas que
partout o ses sujets nous gnaient nous avions droit de les faire
partir, et que nous tions les seuls juges du fait. Enfin, les
jurisconsultes de la reine, cits par les conseillers de la Couronne,
avaient exprim leur opinion d'une faon assez singulire en disant
qu'en principe et s'il se trouvait sur notre cte un point o la
prsence des concurrents ne nous ft pas dommageable, nous serions tenus
de la subir; mais qu'un tel point semblait ne pas exister.

Toute cette argumentation ne laissait pas que d'tre un peu fragile,
comme on le voit assez; mais elle avait un inconvnient d'une tout autre
nature et beaucoup plus grand encore, c'est qu'elle faisait natre dans
les imaginations coloniales une srie d'ides qui ne s'y taient encore
jamais prsentes.  Saint-Jean de Terre-Neuve, on fut tonn d'abord,
ensuite on se jeta dans des esprances illimites. Si le droit des
Franais tait douteux, c'est qu'il n'avait rien de rel. Alors l'le
allait sortir d'une situation gnante pour l'amour-propre des patriotes,
en acqurant l'unique, libre et complte disposition d'elle-mme. On
allait entrer dans un avenir nouveau et mme fonder sur la cte
occidentale des cits qui ne pouvaient manquer de devenir de la premire
importance. Une fois dans ce courant et les phrases  effet s'en mlant,
l'attitude du cabinet britannique se trouva avoir cr une cause
d'agitation et d'exigences  laquelle il fallait dsormais donner
satisfaction. Quant  autoriser la concurrence franaise sur la cte du
Labrador, l'opinion publique s'y refusait nergiquement, et,  plusieurs
points de vue, il faut convenir qu'elle n'avait pas tout  fait tort.

J'ai dit ailleurs combien les rsultats de cette pche taient maigres
et le nombre considrable des populations qui se les partagent. Y amener
en plus les Franais, c'tait un sr moyen de mcontenter tout le monde.
L'Angleterre, d'aprs ses institutions, doit soumettre tous les traits
qu'elle contracte  l'aveu de son parlement, et quand ces traits
intressent des colonies, il lui faut, en outre, l'assentiment des
lgislatures locales. Ici, elle avait  convertir, si elle cdait  nos
vues sur le Labrador, et les corps reprsentatifs de Saint-Jean et ceux
du Canada. L'vnement a prouv qu'elle devait chouer dans cette double
tche. La sagesse et donc voulu qu'on ne l'essayt pas avant mr
examen.

Quoi qu'il en soit, une convention, conclue en 1856, donna Saint-Georges
et Codroy aux Anglais et nous livra l'accs du Labrador. Elle fut
repousse avec un emportement extrme par le parlement colonial et il
fallut y renoncer, sans avoir pu la mettre en vigueur.

Les esprances et les illusions tant dsormais  nant, on se trouva en
prsence de la seule difficult relle que prsentt la situation, et
l'Empereur voulut qu'elle ft tudie avec plus de soin qu'elle n'avait
pu l'tre jusqu'alors. On comprit alors en Angleterre comme en France 
quel point cette difficult est plus apparente que relle.

Sur toute l'tendue de notre cte, dans un espace de cent cinquante
lieues de long, la population intruse ne dpasse pas trois mille mes.
En 1815, elle tait dj de quinze cents mes, de sorte que la priode
de quarante-cinq ans qui vient de s'couler et qui a t
exceptionnellement favorable  l'migration, n'a fait que doubler le
nombre primitif. Dans ce chiffre de trois mille mes, il faut comprendre
au moins deux mille enfants et trois cents femmes, de sorte que le
nombre vrai des pcheurs faisant concurrence  nos hommes ne dpasse pas
sept cents. Il est possible, sans nul doute, que si cette population
illgale allait toujours s'accroissant, des inconvnients srieux en
pussent rsulter un jour; mais, pour le moment, il faut aussi l'avouer,
notre situation n'est ni mauvaise, ni critique.

D'autant moins que dans ces sept cents personnes, au moins trois cents
sont employes et maintenues par nos tablissements  diffrents titres
et surtout comme gardiens. Il ne reste donc par le fait que quatre cents
concurrents pour cent cinquante lieues de ctes, et le gouvernement
britannique, pas plus que celui de la colonie, ne s'oppose  ce que nous
prenions les mesures qui nous paratront convenables pour faire
disparatre, avec tous les mnagements que l'humanit rclame, ce qui
est un germe de mal futur, plutt qu'un mal actuel.

Il y a plus, depuis qu' Saint-Jean on est vritablement clair sur la
situation et que l'on a fait justice des prdications plus violentes que
raisonnables au moyen desquelles un trs-petit nombre d'esprits
vhments ont espr nous voir renoncer  notre situation sculaire, on
dsire que la population qui nous gne rentre dans les districts habits
de l'le. On trouve avec raison que le nombre des habitants utiles est
dj trop peu considrable, que les ouvriers sont trop rares et par
consquent trop chers, et qu'il y aurait profit certain et vident pour
la communaut  pouvoir disposer de quelques bras de plus.

De son ct, l'autorit ecclsiastique regrette vivement de voir des
hommes, catholiques pour la plupart, se soustraire  son action
immdiate, et dans une vie  demi sauvage, rester exposs aux prils les
plus vidents pour leur foi et leur moralit. Elle souhaiterait donc
vivement le retour auprs d'elle. Tous ces voeux, se conoivent d'autant
mieux et s'expriment avec d'autant plus de franchise que personne ne
redoute de la part du gouvernement de l'Empereur des mesures htives,
acerbes ou seulement svres, que l'on sait parfaitement trangres  sa
faon de voir et de procder. Rien d'ailleurs ne pourrait y donner lieu.
Les sujets anglais tablis sur notre cte sont gnants, sans doute, et
surtout peuvent le devenir plus encore. Mais nulle part des rixes, nulle
part des voies de fait n'ont donn lieu  la moindre irritation  leur
gard. On rend, au contraire, universellement justice  leurs bons
sentiments. Ils mritent tous les gards imaginables, et, sans aucun
doute, ces gards leur seront prodigus. L'ide, la notion de notre bon
droit est dsormais bien et fermement rtablie aux yeux de nos pcheurs
comme  ceux de leurs innocents concurrents. L'avenir n'est plus
embarrass de doutes. Ce point suffit pour que beaucoup d'Irlandais
aillent d'eux-mmes chercher fortune ailleurs. Les villages de
Saint-Georges et de Codroy se dpeupleront rapidement pour aller
enrichir les points voisins de la cte sud ou du Labrador, quand ils
verront nos gens, rendus plus actifs par le sentiment de l're nouvelle
dans laquelle la sollicitude de l'Empereur vient de les faire entrer, se
porter srieusement  l'exploitation de leurs baies, et ne plus laisser
libres des places que d'autres qu'eux ne doivent pas occuper. De sages
rglements contraindront aussi nos propres tablissements  se contenter
d'un moindre nombre de gardiens, et  ne pas tolrer dans leur voisinage
et sous leur gide de si innombrables familles de ces agents. Une telle
transformation, qui ne demande ni de la rudesse ni mme des menaces,
peut s'accomplir en trs-peu d'annes  la satisfaction commune, et sans
mme qu'aucun intrt particulier en reoive la plus lgre atteinte.
Mais, au point de vue de l'intrt franais, ce n'est pas surtout ce
qu'il faut considrer, et l'heureuse situation cre par la volont de
l'Empereur a une tout autre porte que l'migration de quatre  cinq
cents pcheurs plus ou moins gnants. Elle est de nature  rendre 
notre commerce maritime une confiance fort branle depuis vingt-cinq
ans, et qui est cependant indispensable  l'existence de notre situation
navale.

Telle qu'elle est aujourd'hui, sous l'empire de circonstances assurment
bien peu favorables, la pche de Terre-Neuve, tant sur les bancs que sur
les ctes, fournit  l'tat quinze mille marins disponibles en tout
temps, et produit au commerce un bnfice annuel de trente millions. Il
ne faut pas comparer sans doute les mrites de la frquentation des
bancs  ceux de la pche sdentaire sur la cte; mais cependant l'une et
l'autre sont prcieuses, et sous l'empire de circonstances favorables,
elles se prtent  des dveloppements nouveaux qui pourraient leur
donner l'essor le plus heureux. Le maintien assur de la prime accorde
au commerce est une condition indispensable de succs. Sans doute il y a
lieu d'apporter beaucoup de mesure dans la dispensation de semblables
faveurs en matire purement commerciale; mais il ne faut pas perdre de
vue qu'en ralit il s'agit bien moins ici de contribuer  la fortune
des armateurs que de procurer des marins  l'tat, et ce n'est pas
assurment payer trop cher ces derniers que d'assurer  l'excellente
ducation qu'ils reoivent sans autres frais, une somme qui ne dpasse
pas cent cinquante francs par tte.

Peut-tre serait-il galement ncessaire de modifier d'une faon
srieuse les rapports des hommes avec les maisons de commerce qui les
emploient. Le sort des gens de mer est dur, et les conditions qui leur
sont faites n'tant pas toujours parfaitement quitables, ont
visiblement tendu, dans ces dernires annes,  diminuer le nombre de
ceux qui se vouent  une profession dj trs-pnible en elle-mme;
l'tat est directement intress  arrter le progrs du mal. On ne peut
cependant se dissimuler que c'est l une question difficile, et qui ne
pourra jamais tre traite qu'avec des mnagements infinis.

Enfin, si les lments de succs indiqus pouvaient se combiner avec une
reconstitution radicale de l'tablissement de Saint-Pierre, il n'y a pas
de doute que, non-seulement nos pcheries reprendraient tout l'clat
dont elles ont joui dans le pass, mais iraient encore au del, et le
rsultat serait d'autant plus heureux, la France aurait d'autant plus 
s'en applaudir que, par ailleurs, la diminution graduelle du cabotage,
rsultat invitable de l'augmentation des chemins de fer, n'est pas sans
menacer notre personnel naval de pertes assez sensibles.

En somme, les pcheries de Terre-Neuve, trop longtemps menaces,
paraissent sortir aujourd'hui de l'tat de crise o les ont vues les
dernires annes, et ce n'est pas un des moindres bienfaits de
l'Empereur que d'avoir rendu  la France l'intgrit de la situation
magnifique cre jadis par la sagesse de nos ngociateurs d'Utrecht.




CHAPITRE XII.

Moeurs.


La population des colonies anglaises de l'Amrique du nord est, 
beaucoup d'gards, notablement diffrente de celle des tats-Unis. Elle
n'a ni les mmes tendances, ni les mmes ides sur beaucoup de points,
et comme elle se distingue galement de la nation mtropolitaine, elle
vaut la peine d'tre considre et observe en elle-mme.

Les motifs de cette individualit sont faciles  saisir. Ainsi qu'il a
t dit dj, la race est un compos particulier form d'lments
anglo-saxons en nombre relativement petit, de beaucoup d'Irlandais, de
restes des anciens Acadiens franais, et d'une portion d'cossais dont
beaucoup appartiennent aux clans des Hautes-Terres. Mais on y trouve peu
d'Allemands, point d'Italiens ni d'Espagnols, ni rien de cette
migration moderne qui a amen dans les territoires amricains une si
forte proportion de gens sans aveu, beaucoup mieux approvisionns de
vices europens que du sincre dsir de prosprer par des voies
honntes.

Il est galement  remarquer que les familles d'origine franaise n'ont
aucun rapport avec celles de mme provenance qui ont peupl jadis la
Louisiane, ni avec celles qui, depuis quelques annes, ont pu aborder en
plus ou moins grande quantit, dans les cits amricaines. Les unes,
recrutes par ordonnance de police un peu partout, vers le milieu du
dix-huitime sicle, ne sortaient pas des sources les plus pures. Les
autres appartiennent  toutes les catgories d'industriels, et de
spculateurs plutt petits que grands. Au contraire, les Acadiens, venus
presque tous de Normandie, race forte et agissante, trs-propre 
s'allier au sang anglo-saxon dont elle possde toutes les qualits sans
en avoir l'pret un peu grossire, taient en presque totalit des
soldats ou des agriculteurs. Ds les premiers jours de leur
installation, ils se montrrent anims de sentiments de moralit qu'on
ne connaissait point jusqu'alors dans le nouveau monde, et le travail
assidu qui est devenu leur loi, et dont ils ne se sont jamais dpartis,
l'impossibilit dmontre pour eux d'arriver jamais  la richesse, mais
facilement  l'aisance, ont galement contribu  les maintenir dans les
voies honorables o ils ont toujours march.

La population des colonies anglaises est donc remarquable par une teinte
uniforme de probit, et s'il y a quelques exceptions  cet gard, elles
se trouvent chez les Irlandais, infiniment moins srieux que le reste de
leurs compatriotes.

Mais tout a son utilit en ce mande, et si, pris en masse et avec les
plus honorables exceptions, les Irlandais ne forment pas la partie grave
des habitants du pays, ils en sont peut-tre la plus aimable, ils en
sont assurment la plus vivante. Ce sont eux qui ont apport et qui y
maintiennent un certain mouvement d'existence peut-tre avantureux, mais
ncessaire au dveloppement des destines futures. Ce que l'Anglais un
peu morne, le grave cossais, le laborieux Acadien, pourront un jour
souhaiter avec passion, hsitant  le rechercher, les Irlandais le
dsireront moins peut-tre, mais, grce  leur ardeur irrflchie, ils
feront le ncessaire pour l'obtenir et se jetteront les premiers dans la
mle. Ils reprsentent un peu les exalts de ce petit monde. Ce qu'ils
ont  perdre est gnralement peu de chose. Ce qu'ils ont  gagner
toujours problmatique. Mais, depuis qu'il y a une Irlande sous le ciel,
ses fils n'ont jamais pris au srieux que leurs fantaisies, leurs
sentiments, leurs passions, et il est vraisemblable que continuant
toujours de mme, ils ne cesseront jamais d'tre les pauvres de cette
terre dont l'vangile dclare l'existence indispensable.

La population totale des colonies ne dpasse pas actuellement cinq
millions d'mes. Quelques patriotes font dj observer avec un certain
orgueil qu'il y a tel royaume d'Europe qui n'en pourrait pas compter
autant. Cette observation est fonde, mais il n'est de pays en Europe,
si petit qu'il soit, qui n'ait une existence intellectuelle et une
importance politique plus faites que ne l'ont encore les territoires
nord-amricains. C'est, en outre, une situation trs-forte que celle o
la population est dans un rapport quelque peu juste avec l'tendue du
pays. Les contres voisines du golfe Saint-Laurent ne jouissent pas de
cet avantage, et leurs vastes rivages, leurs profondes solitudes
pourraient recevoir aisment quarante millions d'habitants, si on ne
considre les choses qu'au point de vue purement topographique.
Malheureusement, la plus grande partie de ces rgions est condamne 
demeurer strile, et ne produira jamais, quelque effort qu'on y dpense,
le bl ni mme l'orge ncessaire  la nourriture de l'homme. Il est vrai
que partout on peut trouver du poisson. Mais quelque avantageuse que
soit cette nourriture  beaucoup d'gards, il est difficile que des
migrants soient attirs par la perspective d'avoir  s'en contenter.
J'ai dit ailleurs comment, malgr leur fcondit, les familles de la
Nouvelle-cosse ne contribuaient cependant pas  augmenter sensiblement
le chiffre des habitants du pays, puisque, filles et garons, migrent
gnralement lorsqu'ils arrivent  l'ge du travail. Dans les autres
colonies, il en est de mme.  Terre-Neuve, il n'est nullement rare de
voir une femme compter de seize  dix-huit enfants. La proportion
ordinaire est de cinq ou six. On se marie fort jeune.

Ce que je dis pour le peu d'accroissement de la population ne s'applique
pas au Canada. Ce pays, engag dans les voies de la prosprit la plus
brillante, aussi fertile dans la plupart de ses parties que les autres
territoires le sont peu, matre dj d'une industrie qui se dveloppe
paralllement  son agriculture et qui semble devoir arriver  de
grandes destines, ce pays a vu augmenter assez notablement le nombre de
ses habitants dans ces dernires annes. Ce qui pourrait modifier
considrablement l'avenir des autres colonies,  dfaut de fertilit du
sol, ce sont les mines. Le Cap-Breton a dj ses charbons; Terre-Neuve
commence  exploiter de riches gisements de cuivre. Rcemment on a parl
de dcouvertes d'or dans la Nouvelle-cosse. Si ce nouvel avenir tait
certain, la population attirerait  elle quelque chose de ce courant qui
se porte vers la Californie et l'Australie. Mais, dans l'intrt
vritable du pays, il ne faut pas trop le souhaiter. Ce courant est fort
impur, et ce qu'il promettrait de prosprit matrielle serait plus que
compens par la perturbation complte qu'il apporterait dans la
moralit.

L'esprit des populations, en matire politique, est ce qu'on nomme en
Europe libral, mais, gnralement, il n'a pas une tendance rellement
dmocratique et ne recherche pas la forme rpublicaine.

En ralit, il est communal. Il attache le plus grand prix 
l'intervention constante du gouvern dans les affaires locales. C'est
vers cet objet que toutes les intelligences convergent, et le riche
comme le pauvre sont galement jaloux de leurs droits. L'administration,
d'un mcanisme extrmement simple, obit tout entire  cette ide et
n'a rien de centralis. En dehors de ce besoin d'agir par soi-mme et de
surveiller tout ce qui touche aux intrts matriels de la communaut,
ce que chacun regarde comme son devoir, il n'y a pas trace, dans les
majorits, de principes positivement galitaires. Les colonies ont vu,
avec une satisfaction marque, certaines crations de baronnets que la
couronne a cru devoir faire dans ces dernires annes parmi leurs
citoyens. La population, prise en masse, en a t singulirement
flatte. On y attache plus de prix qu'ailleurs aux distinctions
sociales, et j'ai cru m'apercevoir que dans certaines maisons assez
humbles o on et pu croire que le prix du poisson tait la seule et
unique affaire, le _Peerage_ et le _Baronnetage of the United Kingdom_
taient des livres fort honors et trs-consults. On remarque par fois,
et non sans surprise, des sentiments analogues aux tats-Unis mme; avec
cette diffrence toutefois que l on les peut considrer comme une
inconsquence sans porte politique. Il n'en est nullement de mme dans
les colonies anglaises. Comme les ides de cette nature n'y constituent
pas seulement des prtentions individuelles, mais une faon de voir
presque universellement consentie, elles ont dcid ce dgot gnral
pour les formes rpublicaines, et,  certains gards, cette antipathie
pour les Amricains, qui forment au premier abord un des traits les plus
curieux de la population. A moins que de pareils sentiments ne soient
modifis quelque jour par une affluence de population venue du dehors,
ils feront srieusement obstacle  ce que le gouvernement de ces
contres devienne jamais autre que monarchique, quels que soient les
vnements qui pourront s'accomplir.

L'ducation intellectuelle est assez faible, faute de ressources. Si les
thories qui ont contribu  la fondation d'coles semblables  celle de
Truro venaient  s'enraciner, elle deviendrait pire encore: elle serait
radicalement fausse. Mais si, au contraire, ce qui est plus probable,
les exemples donns par le Canada se rpandent dans les autres colonies
qui ont volontiers les yeux fixs sur ce qui se passe dans cette rgion,
l'avenir sera plus brillant que le prsent. Il y a tout  esprer des
tudes qui se poursuivent dans cette rgion et ce qui est
particulirement prcieux, c'est l'intrt soutenu que la jeunesse
parat y prendre. C'est l le gage de progrs trs-rels et pleins de
promesses.

J'oserai aborder un sujet un peu dlicat en parlant de la situation des
femmes et des habitudes qui s'y rattachent.

Les races germaniques d'Europe, comme celles du nouveau monde, accordent
aux femmes une libert d'action en apparence plus grande que ne le font
les populations latines. Je dis en apparence, car,  bien juger les
choses, l'indpendance relle des femmes est  peu prs la mme partout
dans la socit moderne. Mais, tandis qu'en vertu des doctrines qui
prvalent dans le Sud, on croit devoir entourer les jeunes filles d'une
surveillance et d'une protection plus spciales, qu'on les juge moins
aptes  dcider de leur sort et  chercher elles-mmes ce qui leur
convient, dans le Nord et en Amrique on est d'avis contraire. Sur ce
dernier point on pousse mme les choses  l'extrme, et une jeune fille
arrive  la nubilit, bien et dment avertie des dangers qu'elle peut
courir, suffisamment renseigne sur la manire  employer pour s'en
dfendre, est lance dans le monde  ses risques et prils, tout comme
un autre spculateur, cherchant  contracter la grande affaire de sa
vie, qui est le mariage.

A un point de vue purement sentimental, sur lequel je ne veux pas
m'arrter, des Franais, des Italiens, des Espagnols pourront dire que
la jeune fille amricaine manque de navet, et sinon de la plus solide
vertu,  tout le moins d'innocence; qu' leurs yeux, une telle et si
solide instruction, acquise ds l'enfance sur les choses de la vie, est
dpourvue de grce; qu'une des flicits principales promises  l'homme
de got est d'avoir  apprendre beaucoup de choses  sa compagne et 
savourer dlicatement l'tendue de ses ignorances, et qu'il n'y a pas
grande joie,  ce point de vue,  entrer en confidences intimes avec une
jeune pouse qui, en matire de thories, se trouve tre la veille mme
de ses noces, aussi avance qu'un vieux casuiste.

A la vrit, les adversaires rpondent que de pareilles ides sont des
fantaisies puriles et sans utilit aucune; que mme il ne serait pas
difficile de les convaincre d'une certaine immoralit; que ce
dilettantisme en matire de sentiments aussi graves que ceux qui
appartiennent au mariage ne laisse pas que de sentir son libertin, et
qu'il faut se proccuper non pas de la retenue quelquefois un peu feinte
d'une pouse, non pas de ce qu'elle a pu savoir ou ignorer, mais de la
solidit de ses principes et de la claire notion de toutes choses avec
lesquelles elle prend en main le gouvernement de votre maison.

Le pour et le contre peuvent se soutenir, et c'est l une question
d'instinct ou d'ducation chez les hommes qui la discutent. Mais les
consquences du systme amricain sont des faits, et qui peut-tre ne
donnent pas l'avantage  ceux qui l'approuvent.

Les jeunes demoiselles, en entrant dans la vie comme des spculateurs
entrent  la Bourse, sont naturellement amenes  se bien pntrer de
leurs moyens d'action et des obstacles qu'elles ont  vaincre. La
beaut, l'esprit et le charme qu'elles peuvent avoir reus de la nature
reprsentent le capital disponible. Il s'agit non-seulement de le bien
employer mais d'en multiplier autant que possible la force. De l une
coquetterie qui, il faut bien le reconnatre, n'a pas de limites. On dit
avec raison des femmes orientales que ne se jugeant propres qu' un seul
usage, elles ne portent gure leurs penses ailleurs. A certains gards,
les jeunes filles amricaines ne sont pas fort dissemblables de ce
portrait. Elles veulent se marier, le reconnaissent hautement, et font
tout ce qu'elles peuvent pour engager un mari, on pourrait presque dire
pour l'attraper, en faisant miroiter aux yeux du clibataire sur lequel
elles ont jet leur dvolu, tout ce qui peut tre de nature 
l'entraner  une dtermination toujours trs-srieuse.

Elles ne se font donc pas grand scrupule de se mettre en dpense
d'avances trs-marques, et aussitt qu'une occasion se prsente, elles
la saisissent avec une franchise de rsolution qui ne laisse pas que
d'tre assez bizarre pour les trangers peu habitus  cette faon
d'agir. Alors, rien ne leur cote. On voit, dans un bal, une charmante
fille de dix-sept  dix-huit ans, s'attacher au bras d'un danseur qui,
une demi-heure auparavant, lui tait compltement inconnu. Elle se
promne avec lui d'abord dans le salon, puis elle l'entrane ou, ce qui
revient au mme, se fait entraner dans le jardin, s'gare ou se fait
garer dans les alles obscures, dans les kiosques tnbreux, donne un
rendez-vous pour le lendemain chez elle o elle sera seule, poursuit
cette intrigue sans que ses parents en aient le moins du monde avis et
mme se soucient d'en rien savoir, part pour la campagne avec l'heureux
mortel qu'elle enguirlande, pour employer une expression russe fort
convenable ici, et tche de le griser de son mieux pour l'amener  ses
fins.

L'homme est bien faible dans des circonstances aussi vives et laisse
vite apercevoir  la ruse crature qui l'attaque, les cts faibles de
son coeur et de son esprit. Vaniteux, elle le flatte et lui parle de
lui-mme avec une profonde vnration; tendre, elle lui laisse entrevoir
des trsors inpuisables d'affection et de dvouement. Si elle le devine
passionn, elle s'arrange de faon  lui donner lieu de croire que
l'tincelle et la flamme ne sont que des imitations adoucies du volcan
qui remplit son coeur. Il n'est pas sans vraisemblance que s'il
n'existait qu'une seule Amricaine au monde, avec cette pret au
mariage et cette habilet soutenue  faire tout ce qu'il faut pour
parvenir  ce rsultat, elle russirait  se faire pouser par une
grande partie du genre humain. Mais la concurrence est trop forte, les
rivales sont nombreuses, toutes galement armes en guerre, peu
scrupuleuses dans les moyens de russir, et c'est l ce qui sauve un
grand nombre de pauvres jeunes gens, chaque soir pris et repris, comme
le sont des redoutes attaques et dfendues par des assaillants
galement intrpides.

A un pareil jeu, ce n'est pas seulement la grce, les qualits purement
aimables qui s'effacent et disparaissent, c'est aussi quelque chose de
plus, et particulirement le sentiment d'estime qu'un homme conserve
difficilement devant de pareils efforts. Courtis comme un sultan, il se
prend pour tel et accepte aisment le rle de supriorit qu'on lui
fait. L'amant le plus pris ne se gne que peu pour l'objet de sa
flamme, et, ce qui paratrait assez bizarre en tout autre pays, il ne
cherche pas  lui dissimuler les dfauts mme les plus choquants. C'est
ainsi que l'on voit dans les bals, les jeunes gens chauffs par un
dner trop prolong, se croire parfaitement en tat d'aborder les dames,
bien que leurs jambes leur refusent un peu le service, et personne ne se
choque de cette faon d'tre. J'ai vu une belle jeune fille, pendue au
bras d'un cavalier dont le vin avait fort rehauss les couleurs
naturelles; il coutait avec l'attitude d'absorption naturelle  son
tat des propos assurment fort doux, et qu'il ne mritait gure.

On prtend, dans le pays, que de ces empressements fminins, de ces
rendez-vous, de ces courses lointaines, de ces tte--tte indfiniment
prolongs, il ne rsulte jamais d'inconvnients parce que, dit-on, les
jeunes demoiselles savent trop bien quel tort irrparable en sortirait
pour elles. Leur spculation serait manque, et un mariage dfait pour
une pareille cause, leur permettrait difficilement d'en conclure un
autre. Cette raison me parat plus spcieuse que dcisive. Toutes
spculations sont de leur nature chanceuses, et il n'est pas marchand
qui toujours gagne. La route est dangereuse, les moyens sont scabreux;
je veux que le coeur ne soit absolument pour rien dans le charme que l'on
cherche  faire natre, et, soit dit en passant, ce n'est pas l ce
qu'il y a le plus  admirer, mais le diable est bien malin, ce dit-on,
et j'ai vu des personnes de bonne foi ne point partager  cet gard
l'optimisme de leurs compatriotes et secouer la tte d'un air
trs-significatif. Ce qui est incontestable, c'est que les
ecclsiastiques de tous les cultes blment unanimement cette faon de
procder et assurent qu'ils ont des raisons srieuses dans leur
dsapprobation.

Quoi qu'il en soit, les enlvements sont chose trs-commune. On ne voit
pas d'abord bien clairement pourquoi, puisque les parents interviennent
si peu dans une affaire qu'ils jugent ne pas les concerner beaucoup.
Mais, d'une part, les jeunes gens trouvent cette manire de procder
plus romanesque et suffisamment sentimentale: c'est un moyen de drober
son bonheur  la vue et aux rflexions d'un vulgaire profane. Il n'y a
rien de tel que l'absence des impressions vraies pour produire une
moisson plantureuse de faux semblants. Ensuite, si dsintresss que
soient les parents de la conduite d'une fille, ils tiennent cependant 
dire leur mot, et le prtendu choisi peut ne pas leur convenir. On
chappe  cette tyrannie en faisant sa malle et en prenant le chemin de
fer, et le mariage est conclu. Ici commence maintenant la phase
rellement srieuse de la vie fminine.

L'pouse a ce qu'elle a voulu. Son sort est fix; elle possde un mari,
une maison, bientt des enfants en nombre illimit. Les thoriciens
prtendent que, si la jeune fille en Amrique est trs-libre et mne une
existence de plaisirs continuels, la jeune femme est au contraire
renferme dans un genre de vie fort austre. Je n'ai rien vu de
semblable. Les jeunes femmes montrent un got aussi passionn pour la
dissipation qu'avant leur union, et tant que l'ge le permet, elles
dansent et vont aux ftes de toute nature avec le mme empressement et
la mme libert; elles ne s'occupent de leurs enfants, imitant en cela
les Anglaises, que dans la mesure o l'tat de leur fortune le rend
indispensable. Si elles sont riches, elles laissent trs-bien les
rejetons de leur amour conjugal dans la _nursery_, o les bonnes
gouvernent ce petit peuple  leur fantaisie et exercent un empire absolu
que l'intervention de la mre vient trs-rarement temprer; le tout,
sans prjudice de ces attendrissements exalts et de ces phrases
passionnes et interminables dont toutes les femmes du Nord ont le
secret sans se croire, pour cela, le moins du monde obliges de les
mettre en pratique.

Mais l'ge approche; la danse cesse; la fatigue arrive; la femme
commence  devenir plus sdentaire. Son mari, qui n'a pas moins qu'elle
le culte idal de la vie domestique, continue comme par le pass 
dpenser ses journes entires hors de chez lui, occup de ses affaires
qui l'absorbent. Toutes ses soires se passent au club ou dans des
dners interminables. On se voit donc  peine. La jeune gnration ne
s'occupe de la mre en aucune faon, et celle-ci en est rduite  la
socit de quelques contemporaines. Bientt ses filles deviennent de
grandes personnes qui,  leur tour, armes de pied en cap pour la
conqute d'un mari, comme elle l'a t jadis elle-mme, entrent en
campagne, remplies de la plus gnreuse ardeur.

Elle n'a plus que de striles conseils  donner; elle n'est pas plus
coute qu'elle n'a cout elle-mme. Son salon et sa maison sont de
nouveau envahis par des jeunes gens qui ne songent pas  elle, et ne
jugent pas mme toujours ncessaire de la saluer soit en entrant, soit
en sortant. Elle les voit s'installer sur les fauteuils pour causer tout
bas avec ses filles, et ce qu'elle a de mieux  faire et ce qu'elle fait
souvent, c'est de se retirer pour ne gner personne. Quand on demande de
ses nouvelles  ses enfants ou mme  son mari, ils ont l'air surpris et
rpondent souvent tout de travers, tant la chose a peu d'intrt; et, en
voyant de malheureuses mres de famille ainsi abandonnes, j'ai souvent
regrett que la philanthropie anglaise, qui invente tous les jours tant
de faons nouvelles de rendre service  l'humanit, ne se soit pas
encore donn le thme de trouver un asile pour des personnes si
dlaisses.

On pourrait peut-tre les transporter dans quelque le dserte, o, avec
du th et des gteaux, elles mneraient une existence suffisamment
confortable et ne troubleraient personne.

Ce peu d'estime manifest pour les femmes n'est pas un bon symptme dans
une socit. Il contribue certainement  y entretenir le got exclusif
qu'ont les hommes pour vivre entre eux, une certaine troitesse d'ides,
une rudesse marque dans les manires et la tendance  l'ivrognerie, qui
est encore un des vices les plus apparents des colonies anglaises. Il
est triste de voir souvent des hommes d'un rang lev et d'une
intelligence au-dessus du commun, parcourir les rues d'un pas trs-peu
sr; et, plus triste encore, d'observer que l'opinion publique est si
parfaitement indulgente pour l'intemprance qu'elle n'y trouve mme pas
matire  critique. Il serait injuste de ne pas ajouter, cependant, que
les Socits de temprance font tous les jours des recrues, et que la
jeune gnration semble un peu moins incliner vers le vice favori; mais
il reste beaucoup  faire pour l'teindre.

Autant que les Amricains si peu aims dans ces parages, l'homme des
Colonies est essentiellement domin par l'esprit mercantile. Dieu le mit
au monde et lui dit: Gagne de l'argent! Il s'acquitte consciencieusement
de ce devoir qui est pour lui la satisfaction d'un instinct, et le
remplit, il faut le rpter, avec pret peut-tre, mais gnralement
avec beaucoup de probit et un amour du travail qu'on ne saurait assez
louer. Mais sa probit est un peu sche et ne va pas plus loin que la
conscience ne l'ordonne.

Pendant notre sjour  St-Jean, un incendie qui s'annonait comme fort
redoutable clata dans un des quartiers de la ville. Les navires de
guerre franais et anglais s'empressrent d'envoyer des dtachements de
leurs quipages sur le lieu du sinistre. Le dvouement des matelots fut
gal des deux parts, et on empcha de rels malheurs. Cependant peu s'en
fallut qu'il n'en rsultt des procs. Un homme dont la maison n'avait
t qu' demi brle, grce  l'intervention courageuse des matelots,
prtendait que les commandants lui devaient tenir compte de son
mobilier, attendu que, dans le dmnagement fait un peu  la hte et,
disait-il, sans son autorisation, quelques objets avaient t briss et
comme, pour arrter les progrs du feu, on avait d abattre plusieurs
cloisons  coups de hache, toujours sans s'en tre entendu avec lui, il
voulait contraindre  des ddommagements ceux qu'il appelait les auteurs
du dgt.

Il arriva mme qu'au plus beau moment de la crise, et comme les flammes
menaaient de gagner une habitation voisine, un de nos marins, bien
anim  sa besogne, travaillait dans le jardin  arracher les
palissades. Le propritaire qui, probablement, ne pouvait lui
communiquer ses ides en franais, l'assaillit tout  coup d'une grle
de vigoureux coups de poings. Le marin, d'abord surpris, accepta
pourtant ce genre de conversation; il posa sa hache et battit  outrance
son antagoniste qui,  grand'peine, s'arracha de ses mains et prit la
fuite, ce qui permit au vainqueur de se remettre  l'ouvrage. Mais le
battu voulait une vengeance et la demanda  grands cris. Quand on en
vint aux explications, il dclara qu'il n'avait pu se contenir en voyant
un tranger assez hardi pour pitiner sans gards dans un carr de choux
 lui appartenant. Le commandant anglais, justement irrit de cette
faon singulire de remercier ses hommes des dangers qu'ils avaient
courus et de la fatigue qu'ils avaient brave, avertit officiellement
les autorits de l'le que si un incendie nouveau clatait il
n'enverrait personne que sur une rquisition spciale.

En runissant les traits divers du caractre des peuples du
Nord-Amrique, en les comparant les uns aux autres, en compensant les
qualits par les dfauts et les vertus par les vices, il reste une
observation capitale; c'est que c'est l une nation trs-vivante et
trs-susceptible d'un dveloppement limit. C'est une population digne
non pas d'admiration, car, dans les deux Amriques, le
_self-contentment_ est pouss partout  un degr extrme, mais de
beaucoup d'estime, et au milieu de laquelle un esprit ferme,
indpendant, aventureux, peut trouver d'autant plus de plaisir  vivre
que trs-peu de barrires y limitent l'expansion de la fantaisie. On y
est mal protg, mais libre de se protger soi-mme. Le secours qu'on
est en droit d'attendre du prochain est fort rduit; mais on n'est pas
tenu  faire davantage, et les occasions ne manquent pas de travailler
pour soi; enfin, si on aime la solitude, on a beaucoup plus de chances
de se la crer absolue qu'au milieu des foules europennes.

Les prparatifs de notre retour, aprs nous avoir conduits  St-Pierre,
nous ramenrent galement  Sydney. Nous y passmes quelques jours en
face d'un paysage que l'automne commenait  couvrir de teintes
rougetres de toutes nuances. Les sauvages taient descendus de
l'intrieur en plus grand nombre que nous ne les avions encore vus, et
leurs wigwams s'tendaient dans les bois voisins. Des groupes de ces
braves gens circulaient dans les rues vendant leurs paniers et demandant
un peu l'aumne, ce qui nous fit faire la connaissance d'un personnage
important nomm Gougou, qui n'tait rien moins que le dernier
reprsentant de l'ancienne famille royale des Micmacs. On assure qu'il
jouit d'une grande considration auprs de ses compatriotes. Il sait ce
qui est d de dfrence au sang d'o il sort; mais il est
particulirement harcel par les soucis d'une situation de fortune
trs-gne. Quelques sous qui lui furent offerts pour acheter du tabac
et qu'il accepta avec empressement, commencrent notre connaissance.
Plus tard il voulut bien agrer aussi plusieurs charges de poudre et de
plomb qui lui servirent  nous apporter des perdrix. De toute sa bande,
ce prince tait incontestablement le plus nglig dans sa toilette. Il
portait,  la vrit, et en tout temps, un habit noir mais fort raill,
ouvert en plus d'un endroit et auquel il ne restait plus qu'un seul et
unique bouton. Son pantalon tait dans un dsarroi complet, son chapeau
n'avait plus de fond. Gougou, veuf depuis quelques annes, manifestait
l'ide de convoler en secondes noces, mais il avouait qu'il lui tait
difficile de trouver un parti, ne possdant au total que son chapeau,
son pantalon et son habit noir. Il parat que le prestige de son origine
ne suffisait pas pour lui faire faire un mariage d'argent dans sa tribu,
de sorte qu'il est  craindre que la famille souveraine des Micmacs ne
s'teigne en lui.

Nous passmes encore quelques jours fort agrables dans cette bonne et
hospitalire Sydney. M. B*** voulut, comme _le Gassendi_ quelques mois
auparavant, rsoudre le problme difficile de donner un bal. Il tenta
l'entreprise avec courage et russit au del de toute esprance. Son
orchestre, et c'tait l le noeud de la difficult, tait bien suprieur
 celui que nous avions russi  combiner  bord. Il se composait de
deux violons profondment endormis. Quand une figure de la contredanse
tait termine, quelqu'un les secouait fortement par le bras, alors ils
se taisaient. Sur une seconde secousse et l'indication de ce qu'il
fallait faire, ils reprenaient. Mais ils ne se rveillrent que pour
aller souper et se rendormirent immdiatement aprs, quand, de nouveau,
on leur eut mis leurs instruments entre les mains.

Comme ce bal tait la dernire runion  laquelle pt assister
l'tat-major du _Gassendi_ on le prolongea tant qu'on put. La nuit tait
bien avance quand les embarcations du bord nous ramenrent. Peu de
jours aprs nous partmes tout pleins des bons et joyeux souvenirs que
nous laissaient nos htes. Aussi longtemps que le navire fut en vue, des
mouchoirs s'agitrent sur la plage pour prolonger les adieux. Plusieurs
des officiers ont d retourner et retourneront encore dans ces pays
lointains. Tous se rappelleront constamment avec plaisir les soins qu'on
ne cesse d'y prendre pour les bien accueillir.

Enfin nous tions en route pour regagner la France, non sans quelque
terreur d'avoir une traverse de retour aussi mauvaise et aussi longue
que l'avait t celle d'arrive. Cependant le vent se conduisit bien et
nous favorisa. Rudement secous par une forte brise, nous faisions
chaque jour beaucoup de chemin. Les lames,  la vrit, couvraient
quelquefois le pont et nous enfoncrent deux sabords; mais nous n'en
allions que plus vite. Seulement il fallut renoncer  un certain nombre
de jeunes plants d'arbres verts qu'on avait espr pouvoir importer chez
nous. Ce fut autant de bris et d'enlev par le flot.

Sept  huit chiens de Terre-Neuve que nous avions  bord prenaient les
choses plus gaiement que personne. L'agitation de la mer les jetait dans
une extase visible. Crisps sur leurs jambes, les oreilles dresses, les
yeux ardents, ils regardaient la vague avec une ardeur de convoitise
extrme, et, pour un peu, se seraient prcipits dans son sein, qui
n'et pas manqu de les engloutir immdiatement. Il y a l matire  une
foule de comparaisons qui remplaceraient de la manire la plus heureuse
celle du papillon et de la flamme, un peu use dsormais.

Enfin, au milieu d'une belle nuit, nous nous trouvmes entours de
lumires mobiles qui brillaient et s'clipsaient de toutes parts au
milieu des tnbres. C'taient les feux des ctes de France, et le
lendemain, de grand matin nous donnions dans le goulet de Brest.


FIN.




TABLE.

       CHAP. I. La traverse
            II. Saint-Pierre
           III. Sydney
            IV. Sjour  Sydney
             V. Halifax
            VI. Excursions
           VII. La baie Saint-Georges
          VIII. Codroy et l'Ile-Rouge
            IX. La baie des Iles
             X. La Cte Orientale
            XI. Saint-Jean et les Pcheries
           XII. Moeurs

FIN DE LA TABLE.




       PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
       Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21




[Fin de _Voyage  Terre-Neuve_ par Arthur de Gobineau]
