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Titre: La Veille de Nol: pice du terroir en deux actes
   et un tableau
Auteur: Duguay, Camille (1882-1936)
Date de la premire publication: 1926
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Beauceville: L'claireur Limite, 1926
   (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   8 juillet 2009
Date de la dernire mise  jour:
   8 juillet 2009
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 347

Ce livre lectronique a t cr par:
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    partir d'images gnreusement fournies par
   la Bibliothque nationale du Qubec




LA VEILLE DE NOL

Pice du terroir en deux actes
et un tableau

PAR

CAMILLE DUGUAY

DITE PAR

=L'Eclaireur Limite=

BEAUCEVILLE

1926




Cration  Qubec

PERSONNAGES


_Jacques_           M. G. Montcourtois Devalire

_Octave_                        M. Charles Rioux

_Jean_                           M. Jean Garneau

_Ti-Joe_                     M. Georges Dubreuil

_Henry Greenwood_                M. Armand Rioux

_Alexandre_                   M. Fernand Cauchon

_Henri_                 M. De La Bruyre Lemieux

_Pierre_                       M. Emile Frederic

_1er Veilleux_                  M. Grard Devlin

_2me Veilleux_                  M. Henri Robert

_Marthe_                   Mlle Marcelle Duhamel

_Marie_                  Mme Emilienne Labrecque

_Olive_                     Mlle Stella Lachance

_Julie_                Mlle Marie-Blanche Devlin

_Les Choeurs_: Mlles Simonne et Marguerite Cantin, Gilberte Doyer,
Bernadette Dugal, Jeanne Lachance, Lelia Devlin, Beaudoin, Lavergne,
Thivierge.

    *    *    *    *    *

Chant et musique sous la direction de Mme Moncourtois Devalire,
premier prix du Conservatoire de Paris.

    *    *    *    *    *

Mise en scne de M. Montcourtois Devalire, des Thtres de la Porte
St-Martin, Sarah-Bernhardt, Rjane, et rgisseur gnral, metteur en
scne des tournes mondiales de la Comdie Franaise.




Prface
ou "Notes Explicatives"


_La pice que nous offrons aujourd'hui au public, "La Veille de
Nol", est ne de l'ide que nous devions avoir chez nous assez de
ressources pour crer de temps  autre des spectacles dignes de
l'encouragement de nos compatriotes._

_A cette premire ide est venue s'associer celle tout  fait normale
qu'il y a moyen de rire, de s'amuser, sans recourir  la farce banale,
de mauvais got, pour ne pas dire plus, tout en soutenant une thse.
Nous irons plus loin, puisque le thtre doit tre avant tout
ducationnel, et nous donnerons une leon d'actualit en faisant
revivre les plus belles traditions qui ont t les potiques fleurons
de notre race naissante, et les compagnes ncessaires  sa vitalit
dans l'panouissement de ce jeune peuple, dont nous nous rclamons
avec fiert, le peuple canadien-franais, fier de son pass glorieux,
de sa mentalit gauloise, de son affirmation comme nation, de ses
esprances et de sa foi en l'avenir._

_Cette pice crite sans prtention littraire est le fruit de
plusieurs annes d'observation et surtout un expos de coutumes et de
caractres._

_Avec Jacques, nous verrons le cultivateur modle, fidle  sa
mission, heureux de son sort, l'homme pour qui la terre des anctres
est un culte, une chose sacre, pour laquelle il a un amour profond.
C'est aussi le citoyen au gros bon sens, foncirement droit et
honnte, qui voit partout le bon ct des choses et ne veut que du
bien  tous._

_Ce serait une grave erreur de chercher dans sa femme, Marie, le type
de la mre canadienne. L'auteur se rserve de lui rendre hommage dans
une autre occasion, ses ressources infinies de tendresse qui jettent
une pluie d'or sur les berceaux, s'infusant ensuite dans le coeur de
l'enfant pour qui la premire forme de la joie et du bonheur restera
le sourire de sa mre. Nous aurions crit ce rle avec d'autant plus
de ferveur, d'attrait, que nous comprenons, hlas! tout le vide que
laisse dans l'me le dpart prmatur de celle qui nous a donn le
jour. La lvre qui s'entr'ouvre pour prononcer les syllabes sacres de
"Maman" ne sourira toujours qu' demi si la premire fois qu'elle a
mis ce son divin, il a eu pour cho la vote mystique d'un tombeau.
L'orphelin garde en son coeur une teinte de mlancolie dont il
tenterait en vain de se dpartir. C'est la loi du sang, de la vie.
Qu'on nous pardonne ce souvenir personnel que nous fait dvoiler de
tristes ralits, et continuons d'expliquer sommairement le rle de
Marie. C'est une bonne pouse. Elle a t la compagne assidue de son
mari, Jacques. Cependant, comme trop de femmes canadiennes, et
d'autres nationalits aussi, elle a voulu voluer dans le sens
moderne, la mode. Il n'a fallu que l'apparition d'un tranger, Henry
Greenwood, pour changer sa mentalit et la faire sortir de son
vritable rle. Du reste, Jacques l'explique au premier acte et prend
courageusement son parti._

_Au cours de la pice, on rencontrera aussi certains personnages
symboliques, comme la mnagre du cur, le bedeau, les rentiers, etc,
que nous avons essay de dpeindre tels qu'ils sont rellement._

_Avec les veilleux, nous assisterons  la mise en lumire d'une plaie,
(le placottage), d'un dfaut national: la mdisance, la meurtrire
calomnie, l'inconcevable jalousie. La charit qui a sauv le monde est
mconnue de ces gens bons, religieux, de moeurs irrprochables. Henri,
Pierre, Alexandre, nous le feront toucher du doigt._

_Glissons sur le tableau dont la nave beaut nous fera revivre les
plus belles heures de notre enfance. Des souvenirs charmants s'y
rattachent._

_Au deuxime acte, nous assistons au traditionnel rveillon. Il met en
vigueur une vieille coutume, redonne la vie  d'anciennes chansons
qui, aprs tout, en valent beaucoup de modernes au style bizarre, au
got douteux, quand, cdant  un sensualisme malsain, elles ne sont
pas tout  fait mauvaises._

_"La Veille de Nol", c'est le retour  la terre, l'amour de la
famille, quelques travers nationaux joyeusement souligns._

_A chacun d'en tirer une conclusion._

_En crivant cette pice, nous n'avons eu qu'un but: doter le thtre
canadien d'une oeuvre du terroir, morale, ducationnelle, et faire
revivre quelques traditions, en rendant un respectueux hommage au
pass._

_Camille DUGUAY._


=N. B.--Cette pice a t cre par "Le Cercle Dramatique de
Drummondville", Drummondville, le 14 janvier 1926, au thtre
Archambault, devant 600 personnes. Cette premire reprsentation tait
sous la direction de Mademoiselle Doria Lemaire.=

=C. D.=




La Veille de Nol

PERSONNAGES


_Jacques_                                    Cultivateur

_Marie_                                      Son pouse

_Marthe_, institutrice                       Leur fille

_Jean_ (le voisin amoureux)                  Cultivateur

_Henry Greenwood_, Canadien anglicis de
   Manchester                                     Un prtendant

_Ti-Joe_                                     Le postillon

_Octave_                                     Le matre-chantre

_Julie_                                      Son pouse

_Olive_ (vieille fille de 60 ans)            L'organiste

_Pierre_, _Henri_, _Alexandre_ et quelques autres cultivateurs amis de
la famille, aussi plusieurs types de _Canayens_ et leurs pouses,
parmi lesquels devront se trouver des _chanteux_, des _violoneux_, des
_historiens_, des _danseurs_, etc.


=Nota Bene=.--=On devra porter le costume ordinaire des cultivateurs
endimanchs. Prire de ne pas surcharger les rles, tout en gardant
l'accent et la prononciation= des campagnards.


La scne se passe vers 1920  la Baie du Febvre, comt d'Yamaska, dans
une maison de campagne d'un cultivateur  l'aise.


=La charrue est l'axe du monde conomique.=




La Veille de Nol

ACTE 1er

(En attendant la Messe de Minuit)

_SCENE I_


_La scne reprsente l'intrieur d'une cuisine chez des cultivateurs 
l'aise. Porte au fond,  droite. Fentre  gauche. A gauche, un pole.
A droite, un banc avec chaudire et tasse de fer blanc ou granit. Une
huche adosse au mur. Une armoire contenant des verres, du vin, des
beignes, etc. Au centre, une petite table recouverte d'un tapis blanc
cir. Au-dessus de la porte centrale, une croix de temprance. Sur les
murs quelques cadres anciens._

(_Au lever du rideau_).

(_Marie vient de faire une attise et regarde ses polonnes et ses
chaudrons d'un oeil satisfait, Jacques, songeur, est appuy  la table
o brle une lampe_).

MARIE.--Dieu soit bni, tout sera cuit  temps et j'aurai un rveillon
qui me fera honneur et plaisir aux invits. Si Marthe, ma fille, qui
fait la classe dans l'Abitibi, peut enfin arriver, tout sera complet.
(_S'approchant de Jacques et d'un ton affectueux_) Dis donc, Jacques,
tu me parais bien _jonglard_ ce soir! oublies-tu que c'est la veille
de Nol et que ta fille, Marthe, sera bientt dans tes bras?

JACQUES (_Toujours pensif et sans lever la tte_).--Non Marie, et
c'est justement de ces choses que je pense. Mais d'autres ides aussi
me trottent dans la tte; je suis _inquite_. J'ai le coeur bien gros,
au point que si je ne me retenais pas, je pleurerais comme une _bonne_
fontaine.

MARIE (_plus pressante_).--Allons, mon homme, qu'as-tu donc? Nol
n'est-il pas la fte de la joie et de la gaiet?

JACQUES.--Oui, Marie; mais Nol est aussi la nuit des souvenirs. Et en
ce moment, il m'en passe de trs tristes dans le cerveau et sur le
coeur.

MARIE (de plus en plus pressante).--Me permettrais-tu mon vieux, de
les connatre? d'en savoir la cause?

JACQUES (_La fixant des yeux et devenant un peu plus anim_).--Ecoute,
Marie, je dois te rendre le tmoignage que tu as toujours t pour moi
une bien bonne femme. Tu m'as donn trois enfants adorables, mais
hlas, deux nous ont dj t enlevs. Il y a juste 40 ans ce soir,
nous recevions comme cadeau de Nol, un petit ange, auquel mon pre,
qui fut le parrain, avait donn son nom. Il tait fort, et bien
constitu. Il commenait dj  me rendre de grands services, quand la
guerre nous l'a pris et les maudits allemands nous l'ont tu (_il se
lve en donnant un coup de poing sur la table_). Ah les misrables, si
je n'tais pas si vieux, j'irais leur en demander compte.

MARIE (_persuasive_).--Allons, allons, mon vieux, te voil _choqu_.
Ce n'est pas le temps de se mettre ainsi en colre. Rappelle-toi que
notre vieux Cur a dit,  la prche, dimanche, que la fte de Nol
nous rappelle celle de l'Enfant-Jsus apportant au monde la paix et
l'esprance.

JACQUES (_toujours surrexit_).--L'esprance...quand on est  mon ge,
il n'y en a plus. Le sang se gle, la vie s'en va, les illusions
tombent comme les feuilles d'automne et sans la Foi qui nous souffle
l'espoir et le courage, ce serait la _dsesprance_ dans tout ce
qu'elle a de plus cruel et de plus rvoltant... J'avais un autre fils,
Emile, sur qui j'avais jet les yeux pour prendre ma place sur notre
terre, la grippe, l'affreuse grippe espagnole l'a emport et
aujourd'hui,  68 ans, je me vois sans hritier... et ma terre qui me
venait de mon pre, qui, lui-mme, l'avait eue de son arrire
grand-pre, changera de nom, aprs avoir port le ntre pendant plus
de deux cents ans... Cette pense me crve le coeur, Marie!...

MARIE (_d'un ton indiffrent_).--Ah, bah, tu n'es pas le seul dans ce
cas, et aprs tout, on s'est assez _chign_ sur cette _satane_
terre, pour ne pas trop s'en ennuyer... Si tu la vendais, je serais
_ben_ contente. Je suis fatigue de travailler comme une mercenaire.

JACQUES (_Avec chaleur_).--Ne parles pas comme cela, ma femme... La
terre qui nous vient des anctres a quelque chose de sacr... Si elle
nous demande du travail et des sueurs, elle nous donne la joie, une
vie honnte et prospre, et quand aprs trois ou quatre gnrations,
on a encore le bonheur de fouler son sol en y creusant le sillon,
c'est un peu l'me de nos Pres qui plane plus tard sur les champs de
bl et quand, nous nous _assoyons_  table, c'est pour ainsi dire
l'anctre qui sert le pain. Ah, Marie, je n'oublierai jamais le jour,
o, aprs les semences de 1908, je suis all  Qubec et o l'on posa
sur ma poitrine la mdaille d'honneur donne  ceux dont la terre
n'avait pas chang de titre, de nom de famille, depuis 200 ans. Ah,
cent trente-six, j'eus  ce moment une telle pense d'orgueil que je
crus ncessaire de m'en accuser  ma premire confession des
Quarante-Heures. J'aimais ma terre avant, mais depuis ce jour, elle
m'apparait comme un trsor et c'est en pleurant que je songe que je
vais mourir sans pouvoir la transmettre  l'un de mon sang et de mon
nom... Ah! oui, la terre cote des sueurs, c'est vrai, mais elle est
bonne, gnreuse, et donne  celui qui l'aime, le pain, l'aisance et
le bonheur. Heureux celui qui en vit et peut mourir en la donnant 
l'un de ses fils. (_Redevenant calme_, _triste, il s'asseoit 
table_) Mais pour moi, la Providence ne l'a pas voulu. Me voil
vieux... et je n'ai plus de fils (_il pleure_).


SCENE II


(_Jacques et Marie dans une conversation o il est question de
l'avenir de Marthe_).

MARIE (_Sympathique et cajolante_).--Prends sur to, Jacques, la
petite va bientt arriver et il ne faudrait pas qu'elle te voye la
larme  l'oeil. Cette chre Marthe, elle est bien courageuse,  son
ge, quand a n'a jamais laiss la maison, nous quitter, pour aller
faire la classe,  La Sarre, dans l'Abitibi... C'est _ben_ trop loin.
Aussi, si tu voulais, l'an prochain, elle resterait avec nous. a ne
serait peut-tre pas pour ben longtemps; car Henry (_veuillez
prononcer Henner_) (_emphatiquement_) un beau grand homme blond,
anciennement de Saint-Zphirin, qui vit aujourd'hui comme un monsieur
 Manchester, lui fait de l'oeil. (_Elle se rapproche de Jacques, et
parlant plus bas_) Il m'a mme parl confidentiellement...

JACQUES (_Glacial_).--Je t'ai dj donn mon opinion sur ce grand
_Herlaigu avec des_ mains et des manires de femme, qui n'a pas mme
le coeur de porter son nom. Pour mo, c'est toujours le petit Henri
Boisvert de Saint-Zphirin, un pas grand'chose, qui a laiss son vieux
pre seul sur un beau bien pour aller flner aux Etats-Unis. Il a
beau se _pavanner_ avec des habits de drap fin, des bijoux, une grosse
chaine d'or et des diamants gros comme des pois, s'appeler
pompeusement Henry Greenwood (_prononcez Henner Grinwood_) il ne me
dit rien de bon.

MARIE (_Persuasive, mais s'chauffant un peu_).--Tu le juges mal et 
ta faon. C'est parce que tu l'aimes pas. C'est une manie. Henner est
bien. Il a l-bas une belle position; car il m'a dit qu'il tait
_foreman_ des _Weavers_ et qu'il gagnait cinq  six piastres par
jour... Quand il est venu au Canada l't dernier, il avait des habits
qui _coulaient_ sur lui, un chapeau de castor, et toutes les jeunes
filles le couraient...

JACQUES (_Maussade_).--Les jeunes filles de nos jours, a n'a pas de
jugement; a se marient par les yeux, tout comme dans les Vues et a
fait des mnages d'enfer. J'ai plus de confiance que cela en ma fille.
Elle m'a dj avou que Jean, notre voisin, lui plaisait et lui de son
ct ne me semble pas tre indiffrent pour la petite.

MARIE (_Ironique_).--Y penses-tu? une fille qui a de l'instruction
comme la ntre, la marier  un habitant!... Ah, y a ben assez de mo
qui a travaill d'arrachepied toute ma vie, Sur une terre, c'est 365
jours par anne, pas une minute de repos, pas un jour de cong, et il
faut se _dsendimancher_ 52 fois par anne, sans compter les ftes.
Je te dis que nous ne l'avons pas fait instruire pour rien. Je veux en
faire une Dame, tout comme Madame la Notaire ou la Docteur. Avec
Henner, si elle l'pousait elle aurait tout le confort voulu sans
parler de l'agrment. C'est vrai que nous resterions seuls, mais nous
pourrions vendre notre terre, aller rester aux Etats-Unis avec elle,
ou encore, si a ne te plaisait pas de te dplacer nous pourrions
devenir rentiers au village; voil ce que je rve.

JACQUES (_catgorique, mcontent, et la fixant du regard_).--Vendre ma
terre!... Jamais elle ne changera de nom de mon vivant!... Aller
rester au village, grossir le nombre des rentiers, des flneurs,
chasse cela de ton esprit comme une mauvaise pense... et aller
demeurer aux Etats... jamais... jamais! Pauvre femme je ne te
reconnais plus. Avant que cet tranger entre dans notre maison tu ne
t'es jamais plainte de ton sort. (_S'approchant d'elle_) N'as-tu pas
toujours eu tout ce que tu voulais avoir, le ncessaire au moins? Nous
avons travaill, mais le travail de la terre n'est pas ruinant comme
celui des manufactures. Il donne de bons jours, de la sant, et une
belle vieillesse. L'homme sur sa terre est son chef. Les Canadiens qui
s'en vont aux Etats-Unis ne sont que des machines et des serviteurs.
a nous revient tout chang et ne sachant mme plus nous parler en
franais, comme ton Henner Grinwood. Ah! avec ce courant de modes,
cette soif de l'argent et du plaisir, le besoin de se courber et de
trouver beau tout ce qui nous vient de l'tranger s'implante dans nos
paroisses, menace la tranquillit de nos foyers. D'une bonne pouse
que tu tais, assez sage et modre, voil que tout  coup tes gots
simples sont changs. Tu ne rves plus pour ta fille que salons et
toilettes. Marie, je t'en supplie, rflchis, et ne renie pas devant
les avances d'un tranger, tout un pass d'honnte aisance et de
saines traditions.

MARIE (_Conciliante mais un peu piquante_).--Voyons, ne te montes pas
pour rien. Les bancs ne sont pas  l'glise.

JACQUES (_Positif_).--Si le Bon Dieu (_gueux_) m'aime un peu, a ne
sera jamais avec Henner Grinwood que je ferai cette dmarche chez
Monsieur le Cur, mais bien avec mon voisin Jean, un bon
cultivateur... Comme a, ce sera sr que notre fille aura toujours du
pain sur la planche.

MARIE (_Nerveuse et regardant  l'horloge_).--Tais-to, il est dj 8
hrs et je crois que voil le postillon qui nous amne Marthe. (_Elle
met une attise dans le pole_).


_SCENE III_


(_La matresse d'cole, Marthe, entre suivie du postillon Ti-Joe_).

MARTHE (_Se jetant dans les bras de sa mre_).--Ah, maman, que je suis
contente d'arriver.

MARIE.--Chre enfant, nous t'attendions depuis sept heures, le train
tait donc en retard? (_elle se retourne et essuie une larme de coin
de son tablier_).

MARTHE (_embrassant son pre_).--Bonjour, papa, vous tes-vous bien
ennuy de votre petite?

JACQUES (_Emu_).--Pour a, ben sr, et si tu n'avais pas un contrat
avec le gouvernement, je t'assure que tu resterais avec nous aprs le
jour de l'an. (_Il se frotte les paupires du revers de la main,
pendant que Marthe se passe le mouchoir sur les yeux_).

TI-JOE (_Jovial et les bras chargs de paquets_).--Bonguienne de
Bonguienne, qu'y fait fret! Y vient une brise du _sorrois_ et les
clous pettent sur les couvertures comme des coups de pistolets. Pi les
chemins ne sont pas beaux. C'est hlant et a gratte encore  bien des
places. Heureusement qu'il tombe encore un peu de neige ce soir; a
doit tre la borde de Nol... Voici les paquets, pre Jacques.

JACQUES (_Joyeusement_).--Merci, Ti-Joe. Tiens, voici pour ton voyage
(_il lui remet de la monnaie_). Tu n'as pas eu trop de misre 
reconnatre Marthe  la gare?

TI-JOE.--Ben non pantoute. Je me tenais sur la platform
(_platteforme_) et je criais  tuette comme un perdu: "Par icite, la
petite matresse de l'Abitibi" (_bis_) puis elle est venue toute suite
 mo en disant "Dpchons-nous d'aller  la maison".

JACQUES (_lui tapant sur l'paule_).--T'es ben _smart_ (_smate_)
Ti-Joe... Marie, donne donc un verre de ton vin de cassis au
postillon. Il est gel comme une snelle en novembre.

TI-JOE (_se tappant dans les mains et tout joyeux_).--Badame c'est pas
de refus. Je n'ai pas chaud. Je ne suis pas frileux, mais je n'avais
qu'une robe de carriole et j'ai envelopp mademoiselle avec.

JACQUES.--Y a-t-il du nouveau au Fort?

TI-JOE (_Vidant son verre avec gourmandise et se lchant les
babines_).--Ma foi de gueux, pas grand'chose,  la post office, y voit
ben du monde, et le pre Octave, notre matre-chantre tait aprs dire
aux jeunesses que ce soir, il chantait le "Minuit Chrtiens" pour la
50me fois. Il s'est ensuite _drhum_ avec force et a dit d'un ton de
grandeur: "Attendez  cette nuite, mes enfants et vous allez voir que
le pre Octave est encore l". Puis il est sorti en faisant claquer la
porte... A vrai dire, il n'est pas mchant le bonhomme.

JACQUES (_mditatif_).--C'est vrai en effette. Depuis que j'ai l'ge
de connaissance, quasiment, que chaque anne, c'est toujours lui qui
chante le "Minuit Chrtiens"; c'est sa hache... Il est vrai, qu'il y a
quelques annes il nous en a fauss un couplet, mais dans ce
temps-l, le pre Octave ne buvait pas que de l'eau bnite avant les
offices, et en bon vivant il aimait un peu trop la goutte et chantait
mme quelquefois un peu _chautasse_. Depuis bien des annes il a tout
lch cela. Il se contente de fumer comme un fourneau.

TI-JOE (_regardant la bouteille d'un oeil d'envie et se rendant
intressant_).--Mam'selle Olive tait l aussi.

JACQUES.--Mam'selle Olive notre organiste?

TI-JOE.--Oui, et elle a dit qu'elle avait exerc les bergers et une
belle messe en partie  trois voix ingales. Elle a ajout qu'on
venait de faire poser un soufflet  l'harmonium. Pauvre Mam'selle
Olive, elle a bien pdall dans sa vie... mais cette semaine sur les
instances des chantres, on a pos un manche  l'harmonium, et c'est
Jos Peccisse qui pompe; pauvre homme, il n'a pas tout son gnie, mais
a ne serait pas ais de lui ter sa place, parce qu'il dit partout
dans le village que c'est lui qui joue et qui accompagne les messes.
Dans tous les cas, y parait que a va tre ben beau c'te nuite. Et
bonguienne, je me dpche d'aller finir mes petites commissions, pour
pouvoir comme les autres me dbarbouiller un peu et aller faire mes
dvotions.

JACQUES (_Faisant signe  Marie de donner un autre verre 
Ti-Joe_).--Ti-Joe, t'es un ben bon garon, mais batche, tu es
menteur comme un arracheur de dents, et tu as bien comme le commun des
mortels quelques petites fautes sur la conscience!...

TI-JOE (_Buvant son verre d'un trait et le regardant vide_).--Et
d'autres choses i'tout... (_il jette un dernier regard sur la
bouteille et s'en va_). Bonsoir pre Jacques et  la revue...

JACQUES.--Bonsoir et ne manques pas de venir rveillonner avec nous
autres aprs la Minuit.

TI-JOE (_Solennel_).--J'y serai, comme une tache de graisse et un seul
homme. Bonsoir, pre Jacques, bonsoir.

(_Bruits de grelots qui s'loignent_).

(_Jacques le reconduit  la porte et jase un peu. Pendant tout ce
petit dialogue, Marie et Marthe parlent confidentiellement prs du
pole. Marthe dguste un bouillon  la reine_).

MARIE (_profitant de l'absence de son mari, et l'oreille au
guet_).--... Comme a, Henner t'a crit?

MARTHE.--Oui, maman, mais presque toujours en anglais, au point que a
me tannait, parce que j'avais de la misre  le comprendre. Il m'a
envoy aussi quelques cadeaux et des belles cartes postales
illustres. J'ai d presque les jeter toutes au feu parce que les
femmes dpeintes dessus n'taient pas assez habilles. Il m'a envoy
aussi deux chansons anglaises: "O Catharina", et puis, "Yes, we have
no bananes to-day". Je ne les ai pas apprises parce que j'aime mieux
chanter en franais. Il m'a envoy aussi deux cahiers. (_trs
indiffrente_) Il est bien aimable, mais il semble qu'il a de drles
de manires.

MARIE (_pressante et la prenant par le bras_).--C'est une ide que tu
te fais. C'est parce qu'il est plus dgnais que nos jeunes. Ecoute,
je l'ai invit  venir rveillonner avec nous autres. Tu tcheras de
te montrer affable et de le remercier de toutes ses amabilits et
courtoisies. Pousse-toi un peu, c'est un si bon parti.

MARTHE.--Je ferai mon possible. (_Marie la caressant un peu et
emportant son chapeau et son manteau_).

MARIE.--Je vais aller grayer la salle  manger, parle un peu avec ton
pre, il s'est si ennuy le cher homme. (_Elle lui glisse  l'oreille
en partant_). N'oublie pas mes recommandations. (_Marthe fait une moue
d'impatience_).


_SCENE IV_


JACQUES.--Tu n'es pas trop fatigu du voyage, Marthe, c'est si loin?

MARTHE.--(_lui prenant la main en souriant_).--Je suis si contente
d'tre rendue, que je ne sens plus la fatigue.

JACQUES.--Comment t'arranges-tu l-bas, avec tous tes p'tits marmots.

MARTHE.--Mais trs bien, j'ai 38 lves. a me donne beaucoup
d'ouvrage, a va bien cependant. L'inspecteur est pass  mon cole la
premire semaine de l'Avent, et m'a donn un rapport excellent. Ceci
m'encourage. (_regardant fixement son pre et avec tendresse_) Mais
c'est bien loin La Sarre, dans l'Abitibi, et c'est bien dur pour moi
de vivre loin de vous et de maman.

JACQUES (_dgageant sa responsabilit_).--Que veux-tu? Il faut bien
que tu finisses ton anne, tu as sign un contrat avec le
gouvernement. Mais tu le sais, cent trente-six, ce n'tait pas dans
mes gots de t'envoyer l-bas, c'est ta mre qui a pouss le plus fort
et toi-mme, la chose semblait t'aller. L'anne prochaine c'est
dcid, tu resteras  la maison. On a le moyen de te garder
(_confident_) et puis il y en a un autre aussi qui voudrait bien te
voir dans la paroisse... tu devines qui?

MARTHE (_rougissante et faisant la moue, elle joue avec ses
pouces_).--Mais non, papa!

JACQUES.--P'tite coquine, tu le sais bien mieux que moi. C'est notre
voisin Jean...

MARTHE.--a ne lui fait ni chaud ni froid, que je parte ou que je
reste. Dans l'espace de quatre mois, il ne m'a crit que deux pauvres
petites lettres. Il me considre comme une voisine, voil tout.

JACQUES (_persuasif et convaincu_).--Marthe, Marthe, tu connais ben
mieux que a, et moi aussi. Enfin je ne veux pas te forcer, ni
influencer en rien tes sentiments, en aucune faon. Mais si le Bon
Dieu voulait arranger les choses  mon got, je serais trs heureux de
te voir pouser Jean, un jour ou l'autre.

MARTHE (_taquine_).--C'est sans doute un bon garon, mais il n'a pas
de faon comme Henner.

JACQUES (_fermement_).--Marthe, si tu veux savoir ma faon de penser
sur ce jeune homme, je vais te la dire tout de suite. Et mon Saint
Patron est tmoin que ce n'est pas pour te faire de la peine. (_lui
prenant les mains et la regardant dans les yeux_) Si jamais tu te
mariais avec cet Henner Grinwood, ce serait le grand chagrin de ma
vie.

MARTHE (_timide et d'un air inquisiteur_).--Pourquoi papa? C'est un
joli garon et il gagne un gros salaire dans les manufactures; il est
poli comme un gant et _soelle (swell)_ comme une carte de mode. Que
pouvez-vous lui reprocher? Il me fait des beaux cadeaux et il est
rempli de dfrence pour moi.

JACQUES (_positif_).--J'ai droit d'avoir des doutes sur ce garon qui
 l'ge de 19 ans a laiss son vieux pre seul sur un grand bien...
pour aller courir la galipote aux Etats-Unis. Ses manires n'ont rien
de franches et ce qui me dplat souverainement en lui, c'est qu'il a
dj oubli sa langue et nous ahurit avec son anglais... Ce n'est plus
un gars de chez nous. (_plus persuasif_) Jean, par exemple, c'est
travaillant, c'est honnte jusque dans la pointe des ongles, et a a
du coeur dans le corps. Encore une fois je ne veux pas t'influencer,
mais si je te voyais un jour au pied de l'autel avec Jean, ce serait
avec celui de ma premire communion et de mon mariage le plus beau
jour de ma vie. Je mourrais ensuite content et consol, car n'ayant
plus de fils et te sachant sur mon bien avec Jean, ce serait encore
mon sang, ma postrit, mon nom mme et, je l'espre, des descendants
qu'abriterait la maison paternelle. Ah! songes-y Marthe, et sois
prudente, car tu le sais, je te veux heureuse...

MARTHE (_devenue pensive_).--Papa, je n'ai pris encore aucune
dcision, mais vous savez que je vous aime, et je rflchirai en
songeant  ce que vous venez de me dire.

JACQUES (_Satisfait et l'embrassant sur le front_).--Tu es une bien
bonne fille et le Bon Dieu te guidera, te bnira. Ecoute, maintenant.
Ce soir, Jean est venu me voir et m'a demand la permission de te
_mener_  la messe de minuit. J'ai accept pour toi,  condition que
ta mre vous accompagne dans le banc de la famille, numro 6, dans la
grand'alle, du ct de l'Evangile. (_Avec un certain orgueil_) C'est
le banc qu'occupait mon pre et dans lequel j'ai t  la messe de
minuit pour la premire fois.

MARTHE.--Et vous, papa?

JACQUES.--Je me placerai dans le jub, et je prierai de toutes mes
forces pour que tu connaisses ta destine et que ta mre ouvre enfin
les yeux au bon sens, car tu sais, la pauvre vieille, elle est stoque
sur ce Henner. Mais il y en a un autre qui peut te conseiller bien
mieux que nous tous, et voici ma dernire recommandation... Tu sais
qu' Nol, au Sanctus de la Messe de Minuit, l'on obtient tout ce que
l'on veut du p'tit Jsus. Alors ce soir, tu vas lui demander de
t'clairer dans ton choix. Prie avec confiance et en retour, tu auras
probablement des bonnes nouvelles  m'apprendre.

MARIE (_revenant de la salle  manger_).--Enfin, ma salle  manger est
prte. Viens voir a un peu, Marthe. Je te dis que quand tout le
fricot sera dans les plats, mon ragot de pattes de cochon aux
boulettes, mes _tourquires_ et mes beignes, a ne sera pas piqu des
vers. Viens Marthe, viens.


_SCENE V_


(_Les veilleux, Pierre, Henri et Alexandre et quelques autres 
volont. Dans cette scne, tout le monde du village y passe_).

JACQUES (_rest seul_).--Tiens, a cogne. Ah, ce doit tre mon filleau
Alexandre, du petit Bois, _qui a eu vent_ que la petite est arrive.
(_D'une voix ferme_) Entrez!

ALEXANDRE.--Bonsoir, parrain, je suis venu vous apporter un peu de
boudin, il est bien frais, car je sors de faire boucherie.

JACQUES.--Cent trente-six! ce n'est pas de refus, mon vieux, mais sans
reproche il me semble que tu as attendu bien tard pour faire tes
viandes. Ici dans le voisinage, on a tous tu la semaine dernire.

ALEXANDRE.--Oui, mais vous avez eu fichement peur des dgels.

JACQUES.--Ah, cent trente-six, pour a, c'est un peu vrai. Mais le
doux temps n'a dur qu'une journe et une nuite, et tout d'un coup le
temps s'est tourn au nord-est et pis a a vir au fret. Pourquoi
est-ce que t'as pas emmen ta femme donc?

ALEXANDRE.--J'tais trop paresseux pour atteler et c'est un peu loin 
pieds pour une _crature_ qui a travaill fort toute la journe. Elle
m'a aid  faire boucherie, car j'tais tout seul, avec le p'tit
Charles au Toine. a vaut un peu moins que rien. Aussi j'en ai
arrach. (_Joyeusement_) Qu'importe, c'est fini et c'est  soir la
Messe de Minuit. Je vous dis qu'on a eu de la misre  coucher les
enfants, et ils ne voulaient pas dormir pour un sorcier. Quand j'suis
parti la femme en est venu  bout d'-cause qu'elle leur a promis de
les rveiller pour la Messe de Minuit, s'ils voulaient lui laisser
rciter ses "mille Ave" en paix, et que sans cela, le p'tit Jsus ne
mettrait rien dans leurs bas quand il passerait dans les rangs de la
paroisse, aprs la messe. Ceci a emmen l'accalmi. Ah! c'est _ben_
plus dvot que nous autres, a les femmes, hein pre Jacques?

JACQUES (_premptoire_).--Hum, hum, si je te disais, mon jeune,
qu'ici, c'est dj fait, ce n'est pas avec la mre Marie qu'on se
nglige. Du reste, je suis rendu  68 ans, et foi de pre Jacques, je
n'ai jamais manqu de rciter mes "mille Ave", la veille de Nol,
depuis ma premire communion. Quand j'tais p'tit gars, c'est
grand'mre Hlise qui y voyait et depuis mon mariage, Marie, qui ne
manque pas un coup _d'archette_ pour gagner des indulgences, est un
peu l. Cette anne, elle a commenc c'te matine et nous avons
rachev les 200 Ave qui nous restaient aprs souper en attendant notre
matresse d'cole, car Marthe est arrive, tu sais.

ALEXANDRE.--Le postillon m'a appris a en passant. Je ne sais pas si
je me trompe, mais il avait l'air un peu gaillard. Je crois qu'il
commence son systme des ftes. L'An dernier, il les a passes sur une
belle frippe, une vraie ripompette, quoi, au point qu'il a perdu le
sac de malle deux fois et plusieurs paquets. Il est d'ordinaire bien
fiable, mais quand il se met  fter y est pu de service. Aussi sans
Monsieur le Cur, y serait en dehors du gouvernement depuis longtemps.
La dernire fois qu'il a bross, le Cur s'en est encore ml, mais il
lui a fait signer un papier pour un an, car sans a, il aurait perdu
sa _job_.

JACQUES.--Je pense pas qu'il soit parti en _baloune_; il tait bien
aplomb quand il est pass icitte. C'est simplement le _fonne_ qui le
regagne. Ce p'tit Joe, il est si gai et si historien, c'est drle
comme un singe, ce corps-l.


_SCENE VI_


_Les mmes, Pierre et Herv._

(_Bruits de grelots qui approchent, Jacques prtant l'oreille et
regardant  la fentre_).

JACQUES.--J'ai cru entendre le train d'une voiture. (_a frappe_) Oui,
entrez, entrez. (_Pierre et Henri entrent_) Ah, ben a c'est _smate_,
par exemple, des gens du "pays brl" puis de la "Grande Plaine".
(_changes joyeux de poignes de mains, bonjours, etc._) (Jacques
_regardant l'horloge_). _Cou don_, les amis, vous allez dteler, y est
encore de bonne heure, il n'est que 9 heures.

PIERRE.--Merci, merci, pre Jacques, nous sommes venus seulement pour
faire un p'tit tour; les femmes voulaient aller  la confesse avant
que a tasse trop et pendant qu'elles font leurs dvotions, et bien
nous autres, on _vernousse_ un brin. J'ai mis la grise  l'abri du
vent, au coin du fournil, et lui ai jet la robe de carriole sur le
dos. Elle est correct.

JACQUES.--Comme vous voudrez, les amis, pas de gne. Asseyez-vous,
qu'on fume une pipe et qu'on prenne un verre de vin de cassis fait par
ma femme. Ah, il est bon, elle le mnage, elle en est mme avarde,
mais je sais qu'elle en a une grosse rserve et nous pouvons bien lui
en siffler quelques bouteilles, car c'est fte, et c'est pas dfendu
a. (_Il place deux bouteilles sur la table, des verres, et un plat de
beignes_).

PIERRE (_indign_).--Par exemple, a serait ben le restant si asteur
on nous dfendait le vin dans les ftes. Il y a toujours un sacr
boute. Anciennement, on avait le Whisky blanc, de la boisson forte
partout. a grattait autrement que toutes les fermentations
d'aujourd'hui. On s'amusait en _mosus_.

JACQUES (_autoritaire_).--Ecoutez, les amis, vous savez que je ne suis
pas hypocrite, et la boisson forte j'en ai pris ma part. J'en prenais
mme un peu plus souvent qu' mon tour. Depuis 10 ans que le pre
Barolet a mis la temprance dans la paroisse, je n'y ai plus touch et
je ne m'en porte pas plus mal. Comme le pre disait: Avec toutes ces
boissons-l, les Canayens taient  se faire des estomacs de feu et
des ttes vides. Avec du vin de maison, pas d'abus, pas de scandales
comme autrefois. Il n'y a pas encore ben des annes, il ne se passait
pas une Minuit sans que les gardes-chiens sortent une couple de jeunes
gens trop chauffs. La boisson gagnait mme le choeur et souvent les
chantres prenaient trop haut et faussaient  leur force. On ne voit
plus cela maintenant. Pas de cris  la porte de l'glise. Pas de
carioles qui versent et tout se passe dans le calme. Pas vrai, les
amis?

TOUS.--Oui, c'est vrai.....

(_Tout le monde prenant un coup_).

JACQUES.--Qu'est-ce qu'il y a de neuf au Fort, Pierre?

PIERRE.--Oh! pas grand'chose, seulement, a commence  jaser  propos
des rparations de l'glise. Y en a qui veulent jeter le marguiller en
charge dehors du banc d'oeuvre et l'on dit que si a arrive, les
autres le suivront.

JACQUES (_intress_).--Encore une belle affaire. J'ai connu a ces
tracasseries-l. L'anne suivante de mon mariage, il s'agissait de
rebtir l'glise. Pour mon grand malheur, j'tais alors marguiller. Je
vous dis qu'y s'en est pass de belles. Les uns voulaient agrandir
seulement, les autres, tout sacrer  terre. J'tais pour la
construction nouvelle, cependant, je voulais conserver le vieil autel,
la sainte table, les bancs et la chaire. J'en suis venu  bout, mais
j'en ai arrach. a a tout pris. Et que veulent-ils, les gens du Fort?

PIERRE (_allumant sa pipe_).--Ben y en a qui sont pour la peinture,
d'autres contre; je vous garantis que a varge. Le cur et pis les
marguillers ont pass un mauvais quart d'heure tantt.

JACQUES (_trs srieux_).--Pourtant, a serait une bonne affaire.
L'glise en a besoin en dedans et le choeur surtout. a n'a pas t
peintur au moins depuis une trentaine d'annes. On a un beau corps de
btisse, on devrait avoir le coeur de l'entretenir. Les habitants ont
pris le dessus aujourd'hui, et on devrait tre un peu plus fier de
notre glise.

PIERRE.--Le marchand, pis le docteur, qui se trouvaient dans le store
disent cela, eux aussi, et prennent pour le Cur. Toute l'opposition
venait des rentiers, qui sont contre la peinture, martyr.

HENRI.--a ne me surprend pas, les rentiers sont toujours de travers.
Il y a cinq ans ils ont bloqu l'aqueduc; l'anne dernire, ils ont
tu la lumire lectrique, et cette anne le tlphone n'est venu 
bout de passer que par miracle. Les rentiers a, c'est contre tout
progrs, tout avancement. C'est la peste et la plaie des villages.

PIERRE (_se rendant de plus en plus intressant_).--Et vous ne pouvez
jamais vous imaginer qui est  la tte du mouvement, le chef de la
_Gang_. Je vous le donne en dix... Baptiste! qui vient de perdre sa
bedocherie. Il a voulu faire une sortie sale contre le cur; mais le
marchand lui a dit de se fermer la margoulette ou de prendre la porte.
Il s'est alors rabattu  bras raccourcis sur la vieille Mlie, la
mnagre du Cur.

HENRI (_intervenant et intriguant_).--Je sais pourquoi moi. Le nouveau
bedeau qui a remplac Baptiste est l'arrire neveu de la mre Mlie;
un frais dball de Saint-Jacques de l'Achigan. Baptiste a un peu
raison de l'avoir prise en grippe la vieille possde, parce qu'elle
est toujours  faire des plats au Cur, et c'est elle qui lui a fait
perdre sa place. Il parait qu'elle fait montrer le chant en cachette 
ce rapport, pour qu'il prenne la place du pre Octave. a se passera
pas de mme, il y aura de la Javasse avant. Cette vieille gueuse de
Mlie a le nez fourr partout. Elle ne descend jamais du perron du
presbytre, et elle sait tout ce qui se passe dans le village et mme
dans les rangs; elle connat tous les amoureux du canton, et les marie
ou les dmarie au besoin. C'est elle qui reoit la dme et les messes;
il parait mme qu'elle veut les faire remonter. Elle se croit
propritaire de la paroisse et un bon jour elle partira avec la caisse
et les livres. On dit couramment qu'elle mne le Cur par le bout du
nez.

JACQUES.--Ah, pour a, c'est un peu fort, par exemple. Le Cur pour
avoir la paix fait souvent la sourde oreille; mais il mne son affaire
 son got. Du reste, il l'a depuis trente-huit ans, et peut ben s'y
fier un peu, car elle est honnte et charitable.

HENRI (_indign_).--Honnte et charitable! A sa faon. Encore  la
Toussaint, elle a failli me faire payer ma dme deux fois, la vieille
juive. Heureusement que nous avons fini par nous comprendre, mais le
Cur a d y mettre la main. De plus elle est avarde sans boutte.
L'autre jour, pendant les Quarante-Heures elle a manqu d'oeufs. J'ai
t lui en porter deux douzaines. Il y en avait un d'un peu cass;
elle l'a cass dans un verre, et l'a bu  mon nez, et me l'a retenu
sur ma paye en disant: "a t'apprendra  mettre le compte..." C'est
pas du monde.

JACQUES (_en riant_).--Tu ne la comprends pas, c'est parce qu'elle
prend l'intrt de son cur, voil tout. Dans tous les cas, elle a bon
coeur. Elle a fait instruire plusieurs petites orphelines, et j'ai eu
connaissance qu'elle envoyait des petites douceurs  la mre DELINE,
qui a aujourd'hui quatre-vingt-treize ans et qui a port presque tous
les enfants du Fort et des concessions au Baptme.

HENRI (_devenu plus calme_).--Deline avait trois grands garons
pourtant il me semble.

JACQUES.--Oui, mais a c'est mis  courir les chantiers, jeunes, 
chatailler et  jouer aux cartes. Finalement, ils ont gagn les Itats
et ont rachev de se gaspiller. a ne vaut plus rien du tout. Mais la
vieille n'aura pas de misre quand bien mme, il lui prendrait
fantaisie de rachever son sicle. Cette anne encore on va courir la
Vignole pour elle, elle en aura de reste pour son hivernement.
Prenons un petit verre  sa sant. a ne peut pas lui faire du mal, ni
 nous autres non plus. (_Tous prennent un p'tit coup et causent
joyeusement entre eux. Et Jacques continue_): Revenons aux affaires
municipales.

PIERRE.--En tout cas les gens sont monts et a pourrait mal tourner.
J'en ai peur. Il y a du crime dans l'air.

JACQUES.--Le Cur arrangera bien a. Il y a de l'autorit et la
confiance des gens. C'est un prtre dvot comme rare. Pour moi, je
suis d'avis qu'un Cur, ce n'est pas cr et mis au monde pour
recevoir la dme et surveiller la cuisine. (_Avec emphase_) Notre
Cur, c'est pas comme les autres. Pour le confessionnal, et les
malades, cent trente-six, le ntre y est. Malgr son ge, car il frise
ses soixante-quatorze ans,  cinq heures du matin, et mme avant, il
est  la sacristie. Il est encore alerte et vigoureux, et vif comme un
poisson. Il ne _barlande_ par sur une messe, qu'elle soit basse ou
grande, et fait les baptmes d'un tour de main. Pour les malades il
n'est pas battu et en connat aussi long que ben des docteurs.

HENRI.--C'est toujours ben lui qui a guri ma petite dernire de la
rougeole.

JACQUES.--Il est sur pieds jour et nuitte, et te rgle une chicane de
mnage au compas. Il peut encore faire la barbe  bien des jeunes qui
voudraient avoir sa cure; mais comme il peut vivre encore bien des
annes, Monseigneur notre Evque a dit devant moi, quand je suis all
aux gurts d'automne, pour empcher la division de la paroisse, qu'il
nous le laisserait tant qu'on voudrait. Je crois qu'il est pris pour
mourir avec nous, et ce serait une bonne affaire, parce que c'est un
Cur sans pareil. Pas vrai, les amis?

TOUS EN CHOEUR.--Oui, c'est vrai. Hourra pour Monsieur le Cur!

JACQUES (_plus anim et avec autorit_).--La rparation de l'glise
est ncessaire. Notre glise a besoin du pinceau. Les gens de bon sens
le savent, et ils sont encore en majorit dans la paroisse. Le Cur
aura tout ce qu'il voudra, et moi, je marche avec lui comme toujours.
a n'a jamais servi  personne de se mettre en travers de son Cur.

TOUS EN CHOEUR.--Vous avez raison, pre Jacques. Hourra pour Monsieur
le Cur!

(_Jacques passe les beignes_).

ALEXANDRE (_confidentiel_).--Ecoutez, les amis, on est icitte en
famille. Si vous voulez garder le secret, je vais vous en apprendre
une tanante.....

TOUS.--Quoi donc, Alex?

ALEXANDRE.--Et bien, il court des bruits sur le notaire... (_tous en
choeur_) Des bruits... (_Alexandre continuant_) Oui. a c'est rpt
hier au "p'tit Bois", le notaire serait bientt en mauvaises affaires
et aux prises avec la loi.

JACQUES (_Epouvant_).--Pas possible. Un homme si droit, si honnte.
Jamais, je ne croirai a. Il fait mes papiers depuis qu'il a sign mon
contrat de mariage. Quand j'ai un cent piastres, je lui porte, sans
reu, sans rien, et je n'ai jamais entendu un mot sur lui. Quand j'ai
eu besoin de mon argent, il m'a toujours bien us et  la cent. Je le
connais de plus pour un homme trs prudent en affaires, et vous le
savez, pour l'avoir vu  son bureau, toujours prt  rendre service, 
donner des bons conseils pour viter des procs. C'est pas possible
qu'il soit devenu croche du jour au lendemain. Et (_il se fche et
frappe sur la table_) je ne permettrai  personne qu'on touche  sa
rputation dans ma maison.

HENRI (_se rendant intressant_).--Ecoutez pre Jacques, ce n'est pas
pour mal parler, mais, il parait que l'an dernier a ne balanait pas
au conseil. a t touff, mais je l'ai su. Ensuite, il a fait
quelques folles dpenses. Son gars  l'cole de Montral lui cote
cher. De plus, a fait deux fois qu'il change de machine dans l'espace
d'un an, et le docteur m'a dit, quand il est venu pour le dernier-n
(_effray_) que le notaire jouait  la Bourse. Donc, a peut bien lui
arriver  lui comme  d'autres.

JACQUES (_Srieusement et sans rplique_).--Dans tous les cas,
attendons, avant de l'attaquer, les notaires, a, c'est comme d'autre
monde. Il y en a des bons et des mauvais; mais les bons l'emportent.

TOUS EN CHOEUR.--C'est vrai.

(_De ce moment jusqu' la fin de la scne, Marie va et vient de la
cuisine  la salle  manger, coute froidement les veilleux et finit
par montrer du dplaisir_).

JACQUES.--Dis donc, Henri, quand le docteur est venu dernirement,
as-tu remarqu comme il est chang.

HENRI.--En effet, il m'a dit que la voiture le fatiguait  c'te heure;
qu'il faisait de la goutte, de la diabte, et un tas de choses, en
mots chimiques, que je n'ai pas compris. L-dessus, on m'a dit que
l'anne prochaine il lchait de pratiquer. Son fils va tre reu et il
lui slaque sa place.

PIERRE (_convaincu_).--Bah! a ne vaudra pas un p'tit doigt du
Bonhomme. C'est maigre. a fume la cigarette, et a se tient tir 
quatre pingles. Aux vacances de la Toussaint, il est venu au store et
il a dit que si jamais il prenait la place de son pre, il allait
saler les habitants. Que son pre avait travaill pour rien, mais que
lui, il allait charger en consquence. Personne n'a parl. On a lev
les paules, et il est parti en sifflant un air de Montral. Le vieux
docteur, a c'tait du bon butin; pas fier, pas cherrant, et toujours
prt. Jusqu' ces dernires annes encore, il y avait des familles
d'abonnes  deux piastres par anne, et il faisait pour cela quatre,
cinq et dix voyages. Il n'a jamais charg un sou aux pauvres et ne
collectait personne. Aussi il n'est pas riche; mais c'est du bon monde
dans la force de l'ge, surtout il prenait bien un coup un peu fort,
mais c'tait son seul dfaut. Du reste il portait a comme une tonne
et se drangeait bien rarement. Ah! oui, il prenait un coup, c'est
vrai, mais c'tait un bien bon docteur.


_SCENE VII_

_Les mmes puis Marie._

(_Les veilleux, jusque-l, tout  leur conversation, n'ont pas encore
remarqu la prsence de Marie. En la voyant, ils lvent leurs verres 
sa sant_).

TOUS (_en choeur_).--A la sant de la mre Marie! (_Alexandre un peu
plus gris ajoute_) A la sant de ma Marraine!

MARIE.--Je vais vous en faire une sant mo. Depuis un quart d'heure
que je vous coute, vous tes en train d'plucher tout le monde,
depuis le Cur en descendant. Tout le village y a pass, et 'aurait
t bett mon tour, si je n'avais pas cru de mon devoir de vous
rappeler  l'ordre. (_Montrant la table o se trouvaient les
bouteilles_) Si vous pensez de vous dfrayer avec mon vin, d'engloutir
mes croq'cignoles en mangeant vot' prochain, vous allez vous tromper.
Je viens mettre le hol; car si je vous laisse continuer, bientt il
n'y aura plus de place pour laisser passer le Sacrement  la Minuit.
En voil une prparation  la Communion. Vous vous conduisez comme des
ivrognes et des gens de basse inducation.

ALEXANDRE (_piteusement et narquois_).--Mais, marraine, il n'est pas
encore minuit. . . . .

MARIE (_Baissant un peu le ton, mais, toujours
mcontente_).--Qu'importe, des gens comme vous autres, qui ont la
sant dpeinte sur la figure, devraient avoir plus de politesse pour
le Bon Dieu. Au lieu de se gaver de vin et de friandises, ils
devraient tre au moins une couple d'heures sans ne rien prendre avant
d'aller communier  la minuit. Vous auriez t bien mieux de rester
avec vos femmes et de rciter les "Mille Ave", qui obtiennent toutes
les faveurs. 'aurait t un peu plus difiant pour tout le monde, et
ma mangeaille aurait t  l'abri du danger. (_Tout le monde est
confondu de cette logique, et Marie les cloue du regard en faisant
mine de faire disparatre les bouteilles_).

HENRI (_D'un ton suppliant, il dit  l'oreille de
Pierre_).--Parlons-lui donc de la politique. Peut-tre que a lui
changera les ides. Sans cela on est tous morts.

PIERRE (_Mielleux et insinuant_).--Allons, mre Marie, ne vous
emportez pas outre mesure; nous avons pris un p'tit coup c'est vrai;
mais il n'y a personne de chaud, et nous ftons simplement un peu le
retour de Marthe. Aprs tout, on ne s'est pas runi ici, pour un
enterrement. On ne peut pas toujours se tenir en prires; et soyez
tranquille, pas un de nous ne manquera la messe de Minuit. Avant de
nous rendre  l'glise, laissez-nous parler au moins un tant soit peu
de politique. Nous vous attendons pour a. On sait que vous tes
renseigne la mre.

MARIE (_Elle sursaute, et remet les bouteilles sur la table. Prenant
un air de circonstance_).--De la politique, je vais vous en parler
tout  votre aise. S'il y a une femme renseigne dans le rang, c'est
ben mo. Je suis a depuis mes premires annes de mnage, et chaque
semaine, je lis "La Presse" sans manquer un mot et d'un travers 
l'autre. Ah! sainte bnite. Si j'tais homme, les choses changeraient,
je vous en passe un papier.

PIERRE (_intriguant_).--Mais, comment? vous n'tes pas contente de
notre membre? qui nous reprsente au Parlement depuis bientt quinze
ans?

MARIE (_Trs anime_).--C'est le plus beau membre inutile qu'il n'y a
pas sur notre plante ronde. En temps d'lection, il ouvre la bouche
pour faire des vantardises, des compliments et des promesses. Rendu en
Chambre, il fume sa pipe, prend un coup, et reste muet comme une
carpe. Si les habitants vont le trouver  Qubec pour demander une
job, le ramener au devoir et lui rendre la parole, il se cache ou bien
il les pacte. Des membres comme a, a vaut zro, moins un.

ALEXANDRE (_Convaincu_).--Pourtant, en temps d'lection et de cabale,
il se dbat comme un diable dans l'eau bnite, et _engueule_ son
adversaire, martyr.

MARIE (_poursuivant sa pense_).--La prochaine fois qu'il va paratre
sur un husting, si vous tes pas capable de le descendre, c'est mo
qui va le dbarquer. C'est un blagueur de la plus belle espce. Je
vais vous le prouver tout de suite. Depuis quinze ans qu'il nous
promet un pont sur la petite rivire aux Ecrevisses, large comme
icittedans, eh bien! croyez-moi si vous voulez, a fait quinze ans que
je passe sur ce pont dangereux qui tombe en clats, en rcitant mon
acte de contrition d'un ct et des Pater de l'autre, pour qu'il soit
battu  plate couture et au plus coupant. Ce pont est bon  rien comme
lui; les planches tombent comme des dents de lait. Ah! par exemple
pour donner de l'ouvrage aux gars de Sorel, on ne craint pas de faire
des creusages au risque de faire vider le Lac St-Pierre. Avec tous
leurs creusages, il nous faut faire une bonne lieue pour prendre une
petite barbotte qui se meurt de soif. Cet automne, il y avait
tellement peu d'eau sur la batture du Lac St-Pierre, que tous les
canards sauvages ont gagn les Iles de Sorel et de la Baie d'Yamaska.
(_Les deux bras en l'air et trs surrexite_) Ah, on dpense des
millions pour asscher les lacs et les rivires sous prtexte de faire
passer les bateaux d'Angleterre qui nous amnent des gens gts, des
rebuts de villes, et on ne peut pas obtenir cinq piastres nous autres
pour quelques bouts de madrier, qui mettraient la vie de tout un rang
 l'abri du danger. Des membres comme a, a vaut moins que rien, a
ne vaudrait pas mme la peine qu'on en parle.

JACQUES (_d'un air dcourag_).--Allons, ma femme tu t'chauffes...
Prends tes sens...

MARIE.--Tais-to, tu connais rien. Je les connais tes tendances
politiques. Quand t'es tout seul, tu javasses  n'en plus finir. Tous
tes beaux principes tombent finalement devant le premier sourire, et
la premire poigne de mains d'lection. Les membres, on peut tous les
fourrer dans le mme sac, et le premier qui sort mrite la corde.
Voil mon opinion.

_(L'horloge sonne onze coups, Marie regarde et s'apaise)._

MARIE (_Continuant_).--Bont divine! Dj onze heures. Je me suis un
peu moustille, mais que Marie, ma patronne, me pardonne, la
politique, a m'emporte, c'est plus fort que mo.

LES VEILLEUX (_Regardant  leur montre et tous trs
presss_).--Partons pour la messe de minuit.

JACQUES.--Venez avec vos femmes pour le rveillon; mais gardez-vous
bien, par exemple, de parler de la politique, car ma femme prendra
encore en feu.

(_Tous sortent joyeusement et l'un d'eux dit_): Merci de la politesse.
Nous y serons.

_(Bruits de grelots qui s'loignent. On entend dans le lointain sonner
le premier coup de la Messe de Minuit)._


_SCENE VIII_


JACQUES (_Qui a t reconduire les veilleux  la porte, revient et se
rasseoie  la table_).--O est donc Marthe?

MARIE (_redevenue normale_).--Elle a cass une crote, pis ensuite
elle s'est jete sur le sofa dans la salle. Elle ne m'a pas cach
qu'elle tait un peu fatigue, la pauvre petite. Quand bin mme qu'on
est jeune, on ne fait pas quatre cent milles en chars sans avoir les
ctes un peu sur le long.

JACQUES.--Elle dort, sans doute. Il serait  peu prs temps que tu la
rveillerais; parce que quand j'ai reconduit les veilleux  la porte
j'ai entendu sonner le premier coup de la messe... Tiens a cogne.
C'est certainement Jean.

JEAN (_Joyeux, et regardant un peu partout_).--Bonsoir, M'sieu
Jacques.

JACQUES.--Bonsoir Jean. Assieds-toi une minute, Marthe va venir.
Marthe... Marthe.

MARTHE (_de la salle voisine_).--Une minute, j'y vais papa. (_Elle
entre et prsente modestement la main  Jean_).

JEAN (_Quelque peu troubl_).--Je suis trs content de vous revoir,
Mademoiselle Marthe. Vous avez fait un bon voyage?

MARTHE.--Excellent. Mais je n'tais pas fche de revenir. C'est bien
long quatre mois parmi des trangers et loin des siens.

JEAN (_avec ferveur_).--On a souvent parl de vous ici. Enfin vous
tes revenue et j'en suis heureux. Nous remercierons ensemble le petit
Jsus  la messe de minuit, car votre pre m'a accord ce privilge de
vous accompagner cette nuit.

MARTHE.--Papa m'a annonc cette nouvelle, et j'attendais mme votre
visite un peu plus tt que cela dans la soire.

JEAN.--J'y ai bien song, moi aussi; mais ma vieille mre qui n'est
pas trs bien tait seule  la maison. Nous allons reprendre le temps
perdu en causant en se rendant  l'glise et ensuite au rveillon.
Est-ce que votre mre est prte? L'heure avance.

MARTHE.--Oui la voil. (_Marie arrive toute habille et ne fait aucune
faon  Jean. Jacques s'approche de Marthe et lui glisse 
l'oreille_):

JACQUES.--N'oublie pas de faire ta demande  la Minuit.

MARTHE.--C'est entendu papa. (_Elle sort prcipitamment pour aller
mettre son manteau_).

JACQUES (_S'adressant  Marie_).--Il n'y a pas de danger pour le feu?

MARIE.--Non, j'ai laiss baisser la _flambe_. Il ne reste plus qu'un
peu de braise, car je n'ai pas fait d'attise depuis une grosse heure.
Du reste on peut bien laisser teindre le pole, car tout est cuit et
prt pour le rveillon.

JACQUES (_Qui pendant cette dernire phrase s'est habill  son tour,
dit simplement_).--Embarquons, et en route pour la Messe de Minuit.

_(Bruits de grelots qui s'loignent)._


=FIN DU PREMIER ACTE=




_TABLEAU_

="La Messe de Minuit"=


_Cet acte, ou mieux ce tableau, qui se passe entirement hors de la
scne est d'un cachet mystique. On aura le soin de faire tomber sur la
scne une toile (ou projection lumineuse) reprsentant une petite
glise de campagne. Au-dessus du clocher une lune un peu voile et
quelques flocons de neige voltigeant dans l'air. On pourrait
s'inspirer par exemple du tableau de Massicotte:_

_"La messe de minuit  la campagne"._

_Pour le programme du chant, on devra faire le choix de belles voix et
voir  ce que dans l'excution, l'on respecte le caractre des
morceaux et leur source d'inspiration. Cette scne musicale pourra
durer de vingt  vingt-cinq minutes, partages comme suit:_

     _"Minuit Chrtiens".
     "a bergers, etc".
     "Dans le silence de la nuit"._

_(Ici on sonnera l'Elvation de la messe dans la coulisse)._

     _"L'Adeste Fideles".
     "Les anges dans nos compagnes".
     Puis finir par "Nouvelle agrable"._

_Ces chants devront tre excuts en arrire de la scne avec
accompagnement d'harmonium. On limitera le nombre de couplets  la
dure de ce tableau de vingt  vingt-cinq minutes._

_Il faudra donner  ces chants une grande attention, puisqu'ils
reprsentent presque tous la nave posie de la Nuit de Nol. Ce
tableau aura une grande valeur artistique et mme scnique s'il est
prpar avec soin et avec de bons lments, en regard du souvenir
puissant qu'il voque: La premire messe de Minuit attendue!_


=N. B.--Ces notes sont donnes comme suggestion, mais elles ont leur
importance.=

=L'Auteur.=




ACTE II

="Le Rveillon de Nol"=


_(Une salle  manger simple, table bien garnie, meubles modestes. Une
grande vieille horloge dans le coin, et sur les murs d'anciens
tableaux de famille. On a aussi une vue de la cuisine.)_


_SCENE I_

_Jacques_, _Marie_, _Jean_, _Marthe_.

_(Marie entre avec Marthe et se dirige en frissonnant vers le pole,
pendant que Jacques sort prcipitamment avec le fanal)._


MARIE (_satisfaite_).--Je croyais trouver le pole mort... mais grce
 la dernire bche d'rable vert que j'ai mis, il y a encore de la
braise. Je vais lui piquer (_unissant le geste  la parole_) une
couple de _"quarquiers"_ secs et il va reprendre ses couleurs. Voil,
a y est. (_Regardant Marthe qui se dshabille_) Tu n'as pas eu trop
frette, toujours, Marthe?

MARTHE (_joyeuse_).--Mais non, maman, et a t si beau. Ma foi, je
crois que le pre Octave, notre matre-chantre en reprend sur l'ge...
Ah! si c'avait t cultive cette voix-l, a vaudrait bien des gens
de Montral et de Qubec...

MARIE (_avec emphase_).--C'est mo qui le sais! Je l'ai entendu il y a
une trentaine d'annes, que dis-je, plus que a; car c'est lui qui a
chant  mon mariage le beau cantique: "Donnez-leur de beaux jours".
Il tait alors dans toute sa _verdeur_, dans la force de l'ge. Il n'y
avait rien de plus beau. On le courait de 7  10 paroisses pour les
grands mariages et les morts en moyen. Mais a jamais pris soin de
lui, a _chantaille_ un peu partout, en chaloupe, en voiture, puis a
n'a jamais rebarr pour les veilles. Aujourd'hui, bien que sur l'ge,
il fait encore l'affaire de la fabrique. Mais si 'avait voulu... si
'avait t cultiv...

MARTHE.--Bah, aprs tout pour ce que paye le chant, il avait un bon
mtier, forgeron. Et il a bien fait de frapper l'enclume au lieu
d'essayer de gagner son pain avec sa voix.

MARIE (_convaincue_).--Tu n'as peut-tre pas tout--fait tort Marthe.
C'est vrai, la musique, le chant a ne paient pas. Ah! tout le monde
en raffolle... mais pour rien--quand il s'agit de payer pour entendre
les grands chanteurs des villes, personne n'y va, hors les gros du
village.--Encore dernirement, il en est venue une voix rare, trange,
bien exerce. Le Cur l'a annonc en chaire de son mieux, en ajoutant
qu'une partie des recettes serait au profit de l'glise. Le chantre
lui-mme a pouss un morceau  l'offertoire. Tout le monde est sorti
pm, et l'on se battait  qui l'amnerait dner  la maison. Le soir
arrive, presque personne. Le chantre a donn quand mme un beau et
long programme et repartit le lendemain avec son p'tit bonheur. C'est
a l'encouragement qu'on donne aux ntres. Le peuple est ingrat. Le
pre Octave sans sa forge aurait crev de faim avec sa belle voix.
Heureusement que son mtier lui donnait l'indpendance, et ce soir, tu
verras qu'il est bien conserv, gai et en vie, comme n'importe quelle
jeunesse.

MARTHE.--A propos, avez-vous invit beaucoup de monde pour le
rveillon?

MARIE (_indiffrente_).--Pas beaucoup; c'est ton pre qui s'occupe de
a. Dans tous les cas, je m'en fiche. Ils ne m'asscheront pas. (_Elle
regarde les bouteilles et les marmites avec orgueil_) Personne ne
partira allge et en tat de faiblesse. (_S'approchant de Marthe_)
Henry doit venir, tu sais... fais bonne figure... un si bon parti...
(_Marthe fait une moue indiffrente. Jacques et Jean entrent en se
frottant les mains_).


_SCENE II_

_Marie_, _Marthe_, _Jacques_, _Jean_.

JACQUES (_joyeux_).--Pas chaud, la vieille. Ah cent trente-six, ton
pole ronfle dj comme une toupie. (_S'adressant  Jean_) La mre
Marie a une main sans pareille pour les poles... elle n'est pas
battue...

JEAN (_regardant affectueusement Marthe_).--Et pour les tartes aussi;
car dimanche dernier, nous en avons mang une sucre, (_s'approchant
confidentiellement de Marthe_) Pas trop fatigue, ma chre Marthe. La
minuit a t un peu longue...

JACQUES (_ l'oreille de Marie_).--Laissons les jeunes un peu
ensemble. (_Marie suit un peu mcontente. Ils se dirigent dans une
pice avoisinante_).

MARTHE (_sympathique_).--J'tais si contente de me retrouver dans mon
glise,  ct de maman, et (_hsitante_) aussi de vous. a me
reportait si loin... tant de souvenirs d'enfance se pressaient dans
mon coeur que, j'ai trouv le temps bien court... Le chant a t bien
beau et les bergers si bien exercs...

JEAN (_s'assurant que Jacques et Marie ne sont plus l, plus pressant
et se rapprochant_).--Et moi, Marthe, je vous avoue franchement que
c'est la plus belle messe de minuit que j'ai vue... J'tais si content
de vous mener  la messe de minuit, et en revenant au banc, et aprs
avoir communi avec vous  la sainte table, je priais, faisant la
demande pour que nous puissions y retourner encore une fois ensemble
et pour tout de bon. (_Il regarde profondment Marthe, elle rougit et
baisse les yeux_) Je ne suis pas assez instruit pour vous exprimer
tout ce que je sens, mais vous le savez, Marthe, depuis que nous
allions  la petite cole ensemble que nous nous aimons... Dj aprs
la classe, nous tchions de revenir ensemble, et quand, dans les
grands froids d'hiver, nous apportions notre diner, c'est encore tous
les deux que nous partagions notre beurre de beurre et la galette au
gingembre. Vous vous en souvenez Marthe!...

MARTHE (_trs mue et rveuse_).--Je m'en souviens... je m'en
souviens...

JEAN (_avec aplomb_).--Ces souvenirs me sont rests gravs et
prcieux... Depuis, nous avons grandi l'un prs de l'autre--en nous
aimant  distance--comme voisins, nous n'avons jamais rien eu de
dsagrable, et aujourd'hui, rest seul avec ma vieille mre, il me
faut songer rellement  me marier, (_la prenant timidement par la
main_) et j'ai pens  vous, ma chre voisine Marthe.

MARTHE (_trs srieuse_).--Jean, je n'ai encore que beaucoup
d'affection pour vous. Vous avez toujours t bon pour moi. Mon
loignement de la maison fait mourir mes parents de chagrin et
d'ennui. Moi-mme, j'aime assez ma position d'institutrice, mais je me
dois d'abord  mon pre et  ma mre. Je sais que le mariage que vous
m'offrez serait tout  fait du got de mon pre, mais maman, sans vous
dtester, aimerait mieux monsieur Greenwood. Cependant  ce canayen
anglicis je n'y ai jamais beaucoup pens. Quand  vous... et bien...
vous l'avez devin. (_Ils se donnent la main et parlent tout bas avec
ferveur. On entend le bruit des carrioles qui arrivent  la porte. Il
y a du va et vient, la voix de Jacques: "bonsoir les amis... dtelez,
etc."_)

JEAN (_discrtement_).--Vous me comblez de bonheur.

MARTHE (_enjoue et confidente).--Jouons notre rle, et pas un mot_
avant la fin du rveillon _sur notre sujet_  nous deux. Mon pre va
tre bien content. Il vous aime et m'avait demand de dire au p'tit
Jsus de guider mon choix. Aprs la communion, une voix intrieure me
disait que nous devions nous unir  jamais.

JEAN (_lui pressant toujours la main et l'embrassant
gauchement_).--Merci, Marthe, merci. Je tcherai de vous rendre
heureuse.

MARTHE (_le regardant avec amour_).--Je le sais Jean, je le sais...


_SCENE III_

_(Octave, sa femme, Julie, Olive, l'organiste, Pierre, Alexandre,
Henri et leurs femmes, Ti-Joe. Henry Greenwood arrivera seul un peu
plus tard. Marie revient  son pole, jette un regard dur sur les
amoureux. Jacques teint son fanal dans le coin)._

MARIE (_considrant son pole et brassant les chaudrons_).--Les
rveillonneux ne me prendront pas en dfaut. a bouille comme de plus
belle et les couverts sont  la veille de sauter au plafond. J'entends
le train des voitures. Qu'ils arrivent. Je suis un peu l pour les
recevoir.

TI-JOE (_faisant ruption et trs gai_).--Bonjour la compagnie. Nous
v'lons. On a jacass un peu sur le perron de l'glise, mais les
chevaux s'enviennent en balle. Je les ai tous repasss... et pour
avoir le chemin clair, je sonnais une cloche. Je leur ai jou un tour:
ils ont cru que c'tait le bon Dieu. A part cela, sapristi, j'tais
bien gel. J'ai pris pour revenir au rveillon, mon grand poulain
rouge qui n'a pas encore sorti sur les neiges. (_Il fait l'inspection
partout pour voir s'il ne dcouvrirait pas les bouteilles, et ajoute_)
Bonguenne, qu'il fait fret, pre Jacques! (_Il se fait claquer les
dents et se bat les mains_).

JACQUES.--Cent trente-six par icitte donc, la femme chauffe comme un
four. Je sais ce que tu veux mon sclrat. Attends un peu. La nuit est
toujours ben flambe. (_On entend  l'extrieur des bruits de
voitures_) Ti-Joe, fais ton smart. Donne-moi un coup de main, car
voici les veilleux. Prends le fanal, et va deteler. Tu connais les
airs. Vois  ce que chaque cheval aye du foin et de l'avoine en
abondance. A Nol, c'est fte pour tout le monde... (_Ti-Joe prend la
porte_) Et vous autres les amoureux?

MARTHE (_Pendant que Jean sourit_).--Papa tu m'avais demand de prier
le petit Jsus. Ah! bien, il a arrang les choses  votre got...

JACQUES (_L'embrassant_).--Je m'y attendais et j'y ai vu de mon ct.
Ce sera pour moi le plus joyeux rveillon de ma vie.


_SCENE IV_

_(Le pre Octave entre avec sa vieille, Mlle Olive, l'organiste,
suivie d'Henri, d'Alexandre, de Pierre, de leurs femmes, etc., etc.,
puis Ti-Joe)._

JACQUES.--Quelle belle nuite. Dcapotez-vous tous, les amis,
_dgraillez_-vous. Ma femme et Marthe vont voir aux cratures. Moi,
j'aurai ben soin des hommes. (_Se pressant prs du pre Octave_) Et
vous, pre Octave, vous avez chant comme jamais. Vraiment, c'est 
n'y rien comprendre. Dire qu' votre ge a ne cloche pas encore, et
que vous remplissez l'glise de l'autel au bnitier (_bniquer_).

OCTAVE (_avec orgueil se frappe la poitrine, se caresse la barbe et en
regardant tout le monde_).--a t bti pour a, voyez-vous... Oh!
j'ai peut-tre t un peu meilleur dans mon temps, mais encore
aujourd'hui, a prend une bonne jeunesse pour m'accoter quand je lve
une antienne, et personne ne m'a encore enterr dans les psaumes.

TOUS.--C'est vrai, c'est vrai.

JULIE.--Mais aussi faut dire que j'en ai eu ben soin. Depuis quinze
jours que je le tiens sur les bouillons. Double paires de chaussons de
laine, pas une larme de boisson et la couchette tous les soirs  8
heures. On a beau avoir une forte corporance et des poumons comme des
soufflets de forges,  son ge... il faut qu'il se mnage.

OCTAVE (_joyeux_).--Ma vieille a ben soin de mo, c'est la pure
vrit. Mais l'organe, (_la voix_) je l'ai et je mourrai probablement
comme mon pre qui a tomb foudroy dans le choeur  l'ge de 90 ans en
chantant une messe de requiem pour sa dfunte.

TOUS.--On savait pas a, pre Octave. (_Tous l'entourent_).

OCTAVE.--C'est pourtant une vrit claire comme le jour, et les vieux
m'ont dit quand j'ai commenc  chanter, "tu ne vaudras jamais le
petit doigt de ton pre". (_Faisant un grand geste pour capter
l'attention_) Et _l'addesus_, on m'a racont, qu'un soir de messe de
minuit, le bonhomme trs en train, avait donn au 3ime couplet de
Minuit Chrtiens la note haute avec une telle force, que la lampe du
sanctuaire et les cierges de l'autel en tremblrent. (_Avec
ostentation_) J'ai donc de quoi  retenir les enfants. (_Tous font des
gestes d'tonnement_).

JULIE (_Trs convaincue_).--Je l'ai entendu dire, moi aussi, c'est
trs vridique.

JACQUES (_Trs en humeur_).--Si on se mettait quelque chose sous la
dent, les amis. Il est temps que nous cassions une croute. Marie
fricotte depuis le midi et je crois que nous pourrons faire bombance.

TI-JOE (_ Jacques et trs insinuant_).--Je vous dis qu'ils sont venus
sur une touche de la messe. Une fois dedans les (_guaux_) chevaux se
sont mis  boucanner et quelques-uns taient blancs d'cume... Il me
pousse une soif pre Jacques! Ah! une soif, y aurait-il moyen de
moyenner?

JACQUES (_impatient, ennuy_).--Attends donc. J'ai une proposition
les amis. (_Tous le regardent et l'entourent_) Je crois qu'en bon
canayen, avant de rveillonner on devrait tous prendre un verre de vin
 la sant du pre Octave qui a si bien chant cette nuite.

TOUS.--Oui. Mouillons a. (_Ti-Joe crie plus fort que les autres_).

OCTAVE (_grave et solennel_).--Mes enfants, j'accepte avec honneur et
plaisir. J'ai fait ce que j'ai pu pour la paroisse depuis 50 ans, j'en
suis content. Je mourai pauvre, mais j'espre que la fabrique me fera
chanter au moins un Libera.....

TI-JOE (_enthousiasm_).--S'il n'y a personne, je le chanterai seul
avec Mlle Olive.

OLIVE (_Trs pince_).--J'ai fait ce que j'ai pu, moi aussi. Depuis la
Toussaint que j'exerce jour et nuit. Aussi les connaisseurs ont d
s'apercevoir que les bergers taient bien drils, et que les hommes
savaient leur partie dans la messe de Sainte-Thrse de Luttache. Mais
c'est de l'ouvrage et je ne serais pas prte  recommencer. Quand on
pense qu'une musicienne comme moi ne gagne pas autant qu'une servante,
n'est-ce pas, pre Octave.

OCTAVE (_sententieux_).--Il ne faut pas vous dcourager Mlle Olive. La
fabrique reconnatra tt ou tard vos pleins mrites. Du reste, de la
religion, a ne se fait pas  coups de piastres. Il faut du caractre,
du dvouement, y mettre du sien. Et puis, quand on est pas rcompens
dans ce monde icitte, eh ben, on l'est dans l'autre monde. (_les
verres se vident et tous chantent sur l'air d'un sang qu'un Dieu va
rpandre_):

     "Quand on est dans ce monde icitte
     On est pas dans l'autre monde".
     _(bis et rebis; mais joyeusement)._


_SCENE V_

_Le rveillon._


MARIE (_ table, s'adressant  Jacques_).--Crie leu (_leur_) donc
Jacques. Je n'ai pas envie de faire recuire mes affaires par deux
fois.... Tout est chaud et servi. C'est le temps.

JACQUES (_solennel_).--Mes amis, du temps de mon dfunt vieux pre on
rveillonnait dans cette mme maison, cette mme salle, chaque anne 
la minuit. Je n'ai pas voulu laisser tomber la coutume et je suis tout
joyeux de vous inviter de vous asseoir  ma table, pour fter Nol et
aussi ma fille Marthe qui nous revient de l'Abitibi.

TOUS (_joyeusement_).--Nol! Nol! Vive Mademoiselle Marthe! (_Pendant
ce verbiage les gens se placent  table en causant entre eux.
Quelques-uns peuvent fredonner un cantique populaire de Nol 
demi-voix_).

JACQUES.--Tous ont des assiettes? (_Il regarde partout et rcite 
haute voix le Benedicite, puis le chuchottement continu_).

MARIE (_en femme qui s'y entend_).--Je n'ai pas grand chose; mais ce
qu'il y a, c'est pour manger et de bon coeur.

TI-JOE (_un peu chaud_).--Ciel de Dieu (gueu) y en a pour nourrir la
paroisse....

MARIE (_trs contente_).--Tant mieux, je ne veux pas que personne
crase de faiblesse en sortant sur le perron, au petit jour. (_Marie
voit  tout. Tout le monde mange avec apptit. Jacques sur un signe,
fait piroiter Ti-Joe autour des tables avec une bouteille de vin, et
quand tout monde en a, le pre Octave trs gai, prend la parole_):

LE PERE OCTAVE.--A la sant de la mre Marie, qui n'a jamais t
battue dans le ragot de pattes de cochons ni dans les tourquires et
encore moins dans les tartes au suif et les beignes. A sa sant! (_Il
devra y avoir  ce moment beaucoup d'animation, de cris et Ti-Joe fera
du comique--jeux de scne trs nourris--le calme un peu rtabli,
Pierre prendra la parole_):

PIERRE.--On a ti eu une belle messe de minuit un peu. a battait les
autres annes, je crois.

TOUS.--a s'adonne, c'tait ben beau.

PIERRE.--Dites donc, pre Octave, vous l'avez pouss votre Minuit
Chrtiens. Ma femme m'a souffl  l'oreille "j'crois que le Pre
Octave sent sa mort."

OCTAVE.--A vrai dire, mon gars, pas encore  mon got. Les cierges
jetaient une chaleur terrible. Ensuite, ben plus de chantres sur la
pointe que de coutume, et puis, avec la soufflerie nouvelle, a
m'embtait.....

OLIVE.--Comment! une si utile et si belle nouveaut. Puis, je vous
assure que je jouais doux, comme si 'et t pour mon mariage!

TOUS.--Hourra pour notre organiste, mamzelle Olive!

OCTAVE.--Il y a aprs tout 50 ans que je chante sans manquer un
office, et a prendrait encore une bonne jeunesse pour me remplacer...
(_il tousse avec force_) La voix est solide, et il y en a.

JACQUES.--Pre Octave, pendant que vous avez le plancher, je vous
demanderais sans trop vous forcer de chanter une chanson  votre got.
Vous tes un peu fatigu, mais....

OLIVE (_nerveuse_).--Mais il n'y a pas d'harmonium.

OCTAVE (_se levant joyeusement_).--La fatigue, elle tait sortie quand
je suis venu au monde. J'ai un gosier de fer et plus je chante, plus
a sort. Il n'y a pas d'harmonium, alors je chanterai nu-mains, et
pour partir le bal, je vais chanter une chanson de notre temps
"Dsillusion". (_Pendant que le pre Octave prend une gorge de vin,
tous crient: "c'est a, c'est a. Plantez-vous, pre Octave". Avec un
grand srieux, il commence: "Toute esprance, enfant, n'est qu'un
roseau etc". (ou bien) A la claire fontaine. Tout le monde reprend:
Luy a longtemps que je t'aime, etc., et  la fin de la chanson on
ovationne le chantre. Le calme se fait un peu, et Henry Greenwood,
dans un costume trs lgant, mais pas confortable pour la saison
entre. Il a un chapeau dur, un pardessus de printemps, des gants et un
foulard de soie. Ds que l'on frappe, Marie qui a montr de
l'impatience et consult souvent le chassis, se prcipite sur la
porte_).

MARIE (_trs excite_).--Bont divine.... c'est lui, j'en suis sre,
c'est mon p'tit monsieur Hennery. (_Il entre et Marie s'crie_): Je
vous prsente Hennery Greenwood, un monsieur de Manchester. (_Il y a
un moment de froid, et de silence embtant; Marie s'approchant
d'Octave_) Je vous prsente M. Henry Greenwood, de Manchester, grant
dans les manufactures...

OCTAVE.--Bonjour le jeune (_il lui sert la main un peu fort_).

HENRY (_cri de douleur_).--Aie! aie! vous faisez mal  moi. Strong,
strong hand.

MARIE (_ l'oreille d'Henry_).--Parle-lui de son chant  la minuit.

HENRY (_flatteur_).--Ah c'est vous qui avez chant cette nuit! at the
Holy church. Very belle voix. On n'entend pas mieux aux States. Very,
very beautiful voice.

OCTAVE (_haussant les paules, et tout bahi_).--Qu'est-ce qu'il me
rabotte donc ce jeune frais de crev l pment de rire. Les
prsentations par Marie se font  mi-voix; il y a des rires continus
et des rflexions malveillantes. (_Marie arrive  Marthe et Jean_).

MARIE (_assez froidement_).--M. Jean, notre voisin, et Mademoiselle
Marthe, ma fille, que vous avez connue l't dernier.

HENRY (_se prosternant profondment et baisant la main de
Marthe_).--Oh! miss Marthe. Je souis very, very glad to see again.
(_Marthe sans lui porter attention, continue  jaser avec Jean. Elle
reste trs rserve pour Henry, que l'on a plac  son ct_).

JACQUES (_remarquant que a languit_).--Le pre Octave nous a chant
une belle chanson tantt, peut-tre qu'il y en aurait d'autres qui
aimeraient  montrer leur savoir.

TI-JOE.--Aprs le matre-chantre, dans notre humble pense, a devrait
tre sa femme, Madame Julie, qui serait dans les honneurs.

TOUS.--Madame Julie, Madame Julie.

JULIE (_trs solennelle_).--On ne vit pas 50 ans avec un chantre sans
que a nous dteigne un peu sur le caractre. Je ne chante plus....
mais on est en veille, et chacun doit faire sa part.

QUELQUES VOIX.--Envoyez fort la mre Julie. On vous coute.

JULIE (_prenant une pose authentique, chante_):

"Mon me  Dieu, mon coeur  toi" (_ou toute autre vieille chanson
d'amour. Tonnerre d'applaudissements_).

TI-JOE.--Pendant que a va ben, je demanderais, au nom des
rveillonneux, une chanson par l'organiste Mademoiselle Olive. Elle
exerce les autres, elle doit tre bonne.

OLIVE (_trs pinse_).--Ma cleste vocation d'organiste ne me laisse
pas grand loisir pour le chant. Cependant je le possde  fond et dans
tous les dtails. Comme j'excelle dans le classique, vous me
permettrez de chanter un entr'acte d'Opra.

TOUS.--Oui, oui, de l'Opra!...

OLIVE (_chante_).--"Elonore adieu!" (_Elle reoit une formidable
ovation_).

ALEXANDRE.--Dites donc, parrain, on a icitte un _gas_ des Etats,
pourquoi ne pas le faire chanter.

PLUSIEURS.--C'est a, qu'il se plante.

MARIE (_trs impressionne_).--Henry, on vous demande de chanter. S.
V. P. acceptez, acceptez.

HENRY.--Mes chers amis, I am sorry, je ne sais plus chanter en
franais. Aux States, dans les veilles, dans les thtres, sur les
side-walk, on entend que des chansons anglaises. Il n'y a plus qu'
l'glise, o l'on entend, sometime, des voix qui chantent des couplets
en franais. Alors je suivrai la mode, et je "signerai" en anglais.
(_Ajustant sa cravate, toussant, etc_).

PLUSIEURS.--Quoique y dit.

HENRY.--Je ferai my possible pour "signer" "Yes we have no bananas
to-day". Now your attention is request. (_Ds qu'il commence, tous
parlent et mnent le diable. Du reste il devra chanter trs mal_).

ALEXANDRE.--Tainque you mister Henry, mais personne n'a rien compris.
Icitte,  la Baie, on parle et on chante en franais et tout le monde
nous comprend. Vous avez gt la sauce et jet du frimas sur les
convives. A c't' heure pour affacer tout a, je demanderai  mon
parrain de nous en fourrer une en bon canayen.

JACQUES.--Une chanson  rpondre?...

TOUS.--Oui... Oui... C'est a. (_Jacques chante_):

         Les cloches du Hameau.
               ou
       Le cur de notre village.
               ou
     L'alouette. (_C'est un dlire_).

JACQUES.--Il ne faut pas non plus oublier les amoureux. Allons Jean,
vas-y de ta chanson.

JEAN.--Je ne sais pas grand chose.... mais je vais essayer. (_Il
chante_):

                 "Comme  20 ans."
                       ou
     "Le soleil se levait  l'horizon, etc., etc."
                       ou
     "O Canada mon pays mes amours."

TI-JOE.--C'est maintenant le tour de la petite matresse d'cole de
l'Abitibi, Mademoiselle Marthe. C'est mo qui _la_ ramene  son pre
ce soir, j'ai droit de lui demander a.

PLUSIEURS.--Nous vous coutons Mademoiselle Marthe. (_Choisir  sa
voix une belle chanson d'amour_).

JACQUES.--Ti-Joe, y a assez longtemps que tu gueules (_ou jases_).
C'est  ton tour, conte-nous une histoire; car tu n'es pas capable de
chanter, tu as perdu ta voix en postillonnant.

TI-JOE.--Bonguienne de bonguienne, avec un plaisir sans pareil, mais
ma foi de gueu, une lgre consommation me mettrait en air..... (_ceci
donne lieu  une rasade gnrale. Ti-Joe se gourme un peu, fait des
poses et conte une histoire, une blague quelconque au choix du
rgisseur et suivant l'endroit. Ti-Joe pourra avoir des imitateurs,
mais comme la veille avance et que tout le monde a bien mang on
pourra multiplier ou abrger le nombre des histoires et des chansons.
Ce sera aussi le moment de faire danser une gigue  Ti-Joe qui devra
tre suivie d'une vieille danse carre ou toute autre danse antique.
C'est au metteur en scne, au directeur artistique d'en juger. Le pre
Octave, restant le point de mire, reprend la parole et donne le signal
du lever et du dpart_).

OCTAVE (_un peu lanc_).--Mes amis, le p'tit jour s'en vient et les
coqs entonneront bientt leurs plus beaux cantiques. Avant de nous
sparer laissez-moi vous dire que je voudrais bien que le bon Dieu qui
m'a donn la voix me laisse encore plusieurs annes de vie pour me
ressouvenir du bon rveillon que nous avons eu ce soir. Il y avait non
seulement de la mangeaillage en abondance que nous devons  la
matresse de la maison (_tous s'crient: "hourra pour madame Marie"_).
Mais aussi du bon vin de cassis. (_Ti-Joe interrompant: "il est bon ma
commre, oh! qu'il est bon ce bon vin". Octave rempli de son sujet
continue_): mais il y a eu aussi des chansons, des danses de not'
temps et des histoires. J'ai rarement pass une veille aussi  mon
got. Ma vieille le sait, je ne suis plus atardeux, mais cette nuite
si je ne me retenais pas, je coucherais icitte.

UNE VOIX.--Vous avez bien beau, pre Octave, la maison est grande.

OCTAVE.--Merci, je m'en retourne, car il faut que je sois  mon poste
de matre-chantre pour la messe du jour, et ceux qui viendront,
verront que je suis encore un peu l  l'Elvation pour l'Adeste
Fideles.

TOUS.--Bravo! bravo! hourra pour le pre Octave, notre matre-chantre.

OCTAVE.--Mais avant de partir, je voudrais bien savoir ce que ces
amoureux se sont dit au bout de la table tout le temps du rveillon.
Ils m'ont paru bien occups. (_Jean reste gn, mais Marthe prend la
parole_).

MARTHE.--Nous tions justement  dire que si mon pre le voulait je
donnerais ma main  Jean. (_Elle lui donne la main; en voyant el,
Henry, qui  certains intervalles au cours du rveillon a tent en
vain de se rendre intressant prs de Marthe, croule sous la table en
criant_):

HENRY.--By God I am lost. (_Personne n'y prend garde et tous se lvent
de table en se pressant autour de Marthe et de Jean_).

OCTAVE (_Se frottant les mains et la barbe_).--Et que dites-vous de
tout ce petit remue-mnage, l'ami Jacques?

JACQUES (_noblement_).--Je dis que dans mes malheurs, le bon Dieu m'a
aim. Sans en tirer de vanit, vous le savez, j'ai toujours t droit
et fier d'appartenir  la classe des habitants, qui aprs tout, en
valent bien d'autres, puisqu'ils sont les nourriciers de l'univers. Le
bon Dieu m'a bien prouv en m'enlevant mes deux fils. Je voyais mon
bien s'en aller  rien, et j'entrevoyais avec tristesse le jour ou ma
terre passerait  un tranger au lendemain de mon service. J'ai eu
mme un moment de dcouragement. J'en ai parl  mon cur qui m'a dit:
Prie, et a s'arrangera pour le mieux. Il avait raison. En cette
veille de Nol, j'ai le coeur rempli de joie, et en prsence de vous
tous je donne la main de ma fille  mon voisin Jean, et je leur passe
en mme temps ma terre en pur don et sans redevances aprs ma mort, et
celle de ma vieille Marie. De cette faon, quand nous disparatrons ma
femme et moi, Marthe et Jean nous feront revivre sur notre bien et ma
terre ne sera pas aux mains des trangers. La Providence arrange bien
toute chose, mes amis, cette nuit en donne une nouvelle preuve.

OCTAVE (_Pressant les mains de Marthe et de Marie_).--A mon ge, je ne
suis gure bon que pour les offices ordinaires et les messes des
morts, mais le matin de vos noces, je chanterai pour vous comme un
jeune homme. A quand la noce pre Jacques?

JACQUES (_Trs mu_).--Je ne puis pas dire tout de suite, car il faut
bien que Marthe finisse son contrat avec le gouvernement avant d'en
prendre un autre avec Jean. Les futurs s'entendront, mais d'aprs mo,
il est probable que ce sera l'anne prochaine  l'entour des foins.
(_Jacques parle avec Jean et Marthe, pendant que tous chantent: "Il a
gagn ses paulettes"_). Je vous invite aux noces pour la Sainte-Anne,
et cette anne je ne serai pas seul pour commencer mes foins.

TOUS.--Hourra pour les maris. Hourra pour les maris!!!

OCTAVE.--Je crois que je suis le plus vieux icitte. Dans tous les cas,
en ma qualit de chantre, je propose un verre  la sant des futurs,
et je me rserve le dernier couplet de la veille de Nol. (_Tous
choquent les verres et on jase avec entrain, et Octave une fois
habill, ainsi que les vielleux, entonnent "Bonsoir les amis,
bonsoir". Le rideau tombe tranquillement aprs le couplet: "Quand on
est si bien ensemble", et les voix meurent dans le lointain. "Bonsoir
les amis, bonsoir"_).


FIN DU DERNIER ACTE.

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"La Veille de Nol" est en vente dans les principales librairies.

On peut se la procurer galement en s'adressant  l'auteur, Camille
Duguay, B. P. 325, Drummondville, ou chez les diteurs, 
l'"Eclaireur", Beauceville.

Prix: 50 cents l'unit, plus cinq cents pour frais de port.

_Tous droits rservs pour reprsentation au thtre, ou
re-impression._

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[Fin de _La Veille de Nol_ par Camille Duguay]
