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Titre: Historique de l'église Notre-Dame des Victoires,
   basse-ville de Québec: deuxième centenaire, 1688-1888
Auteur: Dionne, Narcisse-Eutrope (1848-1917)
Date de la première publication: 1888
Édition utilisée comme modèle pour ce livre électronique:
   Québec: Typographie de Léger Brousseau, 1888
   (première édition)
Date de la première publication sur Project Gutenberg Canada:
   10 mai 2009
Date de la dernière mise à jour:
   9 septembre 2009
Livre électronique de Project Gutenberg Canada no 315

Ce livre électronique a été créé par:
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   la Bibliothèque nationale du Québec




HISTORIQUE
DE L'ÉGLISE DE
NOTRE-DAME DES VICTOIRES
BASSE-VILLE DE QUÉBEC
DEUXIÈME CENTENAIRE
1688-1888
_PAR N. E. DIONNE_

QUÉBEC
TYPOGRAPHIE DE LÉGER BROUSSEAU
9, rue Buade, haute-ville
1888




NOTRE-DAME DES VICTOIRES




1680-1688

      Mémoire de 1680.--M. l'abbé de St-Valier.--L'emplacement du
      vieux magasin concédé pour la construction d'une église à la
      basse-ville.--Ses bornes.--Mgr de Laval.--Mgr de St-Valier
      en Europe.


Les antiques églises de Québec ont ceci de commun avec les monuments
profanes que le temps et les guerres ont respectés, d'avoir une histoire
particulière, très intéressante pour les catholiques, surtout ceux de la
vieille cité de Champlain. A chacune d'elles se rattachent des
évènements remarquables et des noms illustres dans nos annales. Tantôt
ce sont des gouverneurs, des intendants, des magistrats, des citoyens
portant un grand nom, et tantôt des évêques, des prêtres ou des
religieux chez qui _le zèle de la maison de Dieu_ a fait opérer ces
œuvres restées comme autant de monuments impérissables.

Parmi ces églises, il en est une fort modeste d'apparence, située dans
un endroit assez retiré, mais dont l'historique réveille tout un monde
de souvenirs glorieux pour les armes canadiennes-françaises. L'Eglise
catholique du Canada lui doit une large part de sa brillante et héroïque
épopée, commencée avec les Récollets et les Jésuites, continuée sous les
illustres évêques de Laval et Saint-Valier, pour se terminer deux
siècles après, par le règne plus remarquable encore du premier Cardinal
canadien français.

L'église de Notre Dame des Victoires compte aujourd'hui deux siècles
d'existence. Aussi loin que nous pouvons remonter dans nos archives,
nous trouvons que l'idée de sa construction en revient à Mgr de Laval,
premier évêque de Québec.

A la date de 1680 fut adressée à Sa Majesté Louis XIV un mémoire qui se
lit comme suit:

      "Mémoire touchant une place de la basse-ville de Québec pour
      y bastir une chapelle qui doit servir d'ayde à la paroisse.

      "Comme les rigueurs de l'hyver sont cause bien souvent qu'on
      ne peut pas porter les sacremens aux malades de la
      basse-ville de Québec sans s'exposer à de grands accidens,
      et que les vieillards, les enfans, et les infirmes ne
      peuvent aller à la haute-ville pour y entendre la messe,
      l'évêque de Québec a été obligé de permettre une chapelle en
      la basse-ville pour servir d'ayde à la paroisse et qu'on se
      serve pour cela de la maison d'un particulier, en attendant
      qu'il y ait une chapelle et d'autant qu'il n'y a plus de
      place vacante en ce lieu là, Sa Majesté est très humblement
      suppliée d'accorder une place appelée le vieux magasin du
      Roy pour y construire la dite chapelle qui doit servir
      d'ayde à la dite paroisse."

Le vieux magasin du Roy dont parle ce Mémoire n'est autre que celui de
la Compagnie des Cent associés, anéanti en 1682 par une conflagration
qui détruisit presque toute la basse-ville. Il ne faut pas le confondre
avec la première Habitation de Québec érigée en 1608, et détruite par
l'incendie en même temps que la Chapelle de Québec, durant l'absence des
Français de 1629 à 1632, alors que la colonie subissait le joug des
frères Kertk.

M. l'abbé de Saint-Valier, arrivé en Canada au mois de juillet
précédent, en qualité de vicaire épiscopal de Mgr de Laval, fit des
démarches auprès du gouverneur et de l'Intendant pour obtenir la
concession de l'emplacement du vieux magasin, ainsi que de la place qui
se trouvait au devant et qui servait de cour. Ces négociations ne
traînèrent pas en longueur, le Roy ayant ordonné en faveur de cette
donation dont la communauté devait bénéficier. Et le 12 août de la même
année le Marquis de Denonville, lieutenant général pour Sa Majesté dans
tout le pays de la France Septentrionale, et Jacques de Meules, seigneur
de la Source, chevalier, et intendant, passèrent, devant Mtre Genaple,
notaire, le contrat de donation, de l'emplacement, à la seule condition
qu'on y ferait construire une chapelle et un presbytère.

Cet emplacement était borné d'un côté, par la rue Notre-Dame, de
l'autre, par une petite rue qui séparait la maison du Sieur de Villeray,
premier conseiller au Conseil Souverain du pays et autres qui suivaient
d'avec l'emplacement, d'un bout, la rue Sous le Fort, et de l'autre, la
place publique.

Un acte tiré des minutes du sieur Rageot, notaire, passé en date du 29
octobre 1686, nous fait voir que Mgr de St-Valier transporta alors cet
emplacement au Séminaire de Québec. Cette concession fut faite par ordre
du Roy, à la demande de Mgr de Laval. M. de St-Valier était sur le point
de passer en Europe, et avant son départ, il laissa par écrit une
déclaration, dans laquelle il exprimait son intention formelle que la
cure de Québec devrait faire construire une chapelle succursale et un
presbytère, sur le terrain en question. Voilà pourquoi il le donna au
Séminaire de Québec, qui avait charge de la cure, aux conditions qu'il
l'avait acquis lui-même des représentants de Sa Majesté, dans la
Nouvelle-France.

M. l'abbé de St-Valier retourna en France, le 18 novembre 1686, et lors
du séjour qu'il y fit, pendant près de deux années, il ne perdit pas de
vue son projet qu'il semblait caresser d'une manière toute particulière.

Le 22 janvier 1688, un an après sa consécration épiscopale, Mgr de
St-Valier écrivait à M. de Champigny, qui avait succédé à M. DeMeules
comme intendant en 1686:

      "Vous voulez bien que je vous demande, Monsieur, votre
      protection pour nos églises.

      J'envoye un entrepreneur et six massons et trois
      charpentiers. Voilà bien du monde capable de travailler, je
      leur ay fait de grandes avances, je voudrais bien qu'elles
      ne fussent pas inutiles et quelqu'un tint la main à les
      faire agir."

...................................................................
Je crois que nous aurons du monde suffisamment pour travailler à la
cathédrale et à la succursale.
...................................................................

Mgr de St-Valier écrivait en même temps au gouverneur, M. de Denonville:

      "Je vous escrit ce petit mot, monsieur le marquis, par un
      entrepreneur de bastiment que j'envoye au Canada avec six
      massons et trois charpentiers, pour travailler à nostre
      église cathédrale et succursale."




1688-1690

      Pose de la première pierre.--Pièces justificatives.--Le curé
      de Québec.--Guerre avec les colonies anglaises.--Siège de
      Québec par Phipps.--Sa défaite.--Vœu des dames de
      Québec.--Fêtes à Québec.--Médaille commémorative.

Mgr de St-Valier arriva à Québec le 1er août de l'année 1688, et Mgr de
Laval, qui était aussi passé en France l'année précédente était de
retour depuis le trois juin précédent au milieu de ses ouailles, à qui
il avait annoncé l'arrivée prochaine de son successeur. Ce fut pendant
cette absence simultanée des deux prélats que fut posée la première
pierre de la chapelle succursale à la Basse Ville.

Le premier jour de mai 1688 fut choisi pour la cérémonie. Le gouverneur
y assistait, comme le prouve le document suivant que nous avons trouvé
dans les archives de la paroisse:

Anno Domini MDCLXXXVIII Innocentio XI Summo Pontifici, Francisco de
Laval primo Episcopo Quebecensi, regnante in Galliâ Ludovico Magno XIV,
primarius Ecclesiæ Succursalis Infantis Jesu urbis inferioris item
Quebecensis positus est ab Illustrissimo viro Domino D. Jacobo Renato de
Brizay, Marchione de Denonville in Nova Francia Pro Rege.

En l'année de Notre Seigneur 1688, sous le souverain Pontificat
d'Innocent XI, François de Laval étant premier évêque de Québec, sous le
règne de Louis XIV le Grand en France, la première pierre de l'église
succursale de l'Enfant Jésus de la basse-ville de Québec a été posée par
l'Illustrissime Seigneur Jacques René de Brizay, marquis de Denonville
pour le Roi en la Nouvelle France.

La première dédicace de cette chapelle était donc à l'Enfant Jésus.

On posa aussi, probablement le même jour, la première pierre de la
chapelle dédiée à sainte Geneviève, comme il appert par le document
suivant:

Anno Domini MDCLXXXVIII regnante Ludovico Magno XIV primarium lapidem
sacelli Sanctæ Genovefæ dicati in Ecclesia succursali Infantis Jesu
urbis inferioris Quebecensis posuit Illustrissimus vir Dominus D.
Joannes Bochard, D. de Champigny, Noroy, Verneuil, etc., in nova francia
juris rei politicæ et ærarii supremus præfectus.

En l'année de notre Seigneur 1688, sous le règne de Louis XIV le grand,
l'Illustrissime M. Jean Bochard, Sieur de Champigny, Noroy, Verneuil,
etc, intendant des affaires politiques et des finances dans la Nouvelle
France, posa la première pierre de la chapelle dédiée à sainte Geneviève
dans l'église succursale de l'Enfant Jésus dans la basse-ville de
Québec.

Notons que le curé de Québec était alors M. François Dupré, qui
n'appartenait pas au chapitre, et qui remplit les fonctions curiales
jusqu'en 1707.

Quand le nouvel évêque de Québec mit pied à terre dans sa ville
épiscopale, l'église de la basse-ville était à peine commencée, et elle
ne fut terminée que l'année suivante, l'année du massacre des Français à
Lachine par 1500 guerriers Iroquois.

La guerre venait d'être déclarée entre la France et l'Angleterre.
C'était une bonne occasion pour les colonies anglaises de l'Amérique
d'envahir le Canada dont ils avaient l'intention de s'emparer. "C'était
là, dit Bancroft, leur passion dominante." Les sauvages des Cinq-Nations
avaient contracté une alliance avec les ennemis des Français. M. de
Frontenac qui venait de succéder à M. de Denonville, eut donc à lutter à
la fois contre les colonies anglaises et contre la confédération
iroquoise. Son courage et sa valeur sauvèrent la colonie d'une ruine,
qui suivant toute prévision humaine, semblait inévitable. Cette courte
période de notre histoire fut fertile en évènements militaires
importants, et les actes d'héroïsme militaire ne manquent pas à cette
époque. Les annales canadiennes ont conservé le souvenir de plusieurs
défenses héroïques. Une des plus célèbres est celle de madame de
Verchères. Les exploits de M. D'Aillebout de Mantet et Lemoine de
Ste-Hélène qui s'emparèrent de Corlar, dans la nuit du 8 février 1690,
le courage de Hertel qui à la tête de 50 hommes, mit 2000 ennemis en
complète déroute, sont autant de faits militaires qui prouvent jusqu'à
quel point M. de Frontenac, en prenant les rènes du gouvernement, avait
su inspirer le courage à toute la population, et la terreur aux ennemis.

Les Anglais avaient résolu de prendre le Canada par terre et par mer. Le
chevalier Guillaume Phipps reçut le commandement de la flotte destinée à
s'emparer de l'Acadie et de Québec. Celle-ci parut en vue de la ville le
16 octobre au matin. L'amiral détacha immédiatement un officier pour
sommer la place de se rendre. Le gouverneur, piqué du manque de
convenance dans les tenues de la sommation, lui dit: "Allez, je vais
répondre à votre maître par la bouche de mes canons; qu'il apprenne que
ce n'est pas de la sorte qu'on fait sommer un homme comme moi."

Le 18 octobre, l'ennemi tenta une descente entre Québec et Beauport.
Mais il fut repoussé avec perte. Le même soir, les canons de la flotte
de Phipps commencèrent le bombardement de la ville, qui fut continué le
lendemain.

"Cependant à mesure que le danger augmentait, les prières publiques
redoublaient dans toute la ville. Les citoyens avaient pris pour
patronne et pour protectrice la très Sainte Vierge. Une de ses bannières
avait été apportée de Montréal, par M. Joseph Serré de la Colombière,
aumônier des milices, qui, lors de sa descente, l'avait placée comme un
signe de salut à l'avant du canot qu'il montait. Cette bannière était
portée chaque fois en procession dans toutes les églises.... Les dames
s'étaient engagées par un vœu solennel à se rendre en pèlerinage à
l'église de la basse ville, si la sainte Vierge obtenait leur
délivrance."[1]

Un tableau de la Sainte Famille, appartenant aux Ursulines, fut exposé
au haut du clocher de la cathédrale. "Cependant la confiance était
telle, à Québec, écrit Ferland, que les dévotions publiques se
continuaient comme dans les temps ordinaires. De la rade l'on voyait les
hommes, les femmes et les enfants, se rendant aux offices de l'église
sans paraître s'occuper de l'artillerie des Anglais."[2]

[Note 1: Hist. de l'Hôtel-Dieu, p. 306.]

[Note 2: Ferland, II, p. 229.]

Les ennemis ayant tenté de prendre Québec par la vallée de la rivière
St-Charles, furent repoussés victorieusement par les Canadiens.
Découragé à la suite de ses défaites successives, l'amiral Phipps
abandonna son projet et rebroussa chemin complètement découragé.

Les habitants de Québec sortirent comme d'un rêve, lorsque dans la
journée du 21 octobre, ils virent la flotte disparaître derrière la
falaise de Lévis. Les dames de Québec s'empressèrent d'accomplir leur
vœu et firent leur pèlerinage solennel à l'église de la basse-ville.

Cette victoire fit sensation en France. Louis XIV accorda des titres de
noblesse à ceux qui s'y étaient le plus distingués, et nommément, aux
sieurs Hertel et Juchereau, et il voulut qu'une médaille en perpétuât le
souvenir. D'un côté on voit la tête de ce roi; de l'autre, la France
victorieuse est assise sur des trophées, au pied de deux arbres du pays,
sur des rochers d'où s'échappe un torrent. Un castor va se réfugier sous
un bouclier et le dieu sauvage du fleuve, qui épanche son urne aux pieds
de la déesse, la contemple avec admiration. Pour devise on y a inscrit
ces mots: _Kebeka liberata._ M.DC.XC; et en exergue: _Francia in novo
orbe victrix.--Québec délivré 1690;--La France victorieuse dans le
Nouveau Monde_.

Le premier soin, après le départ de la flotte anglaise, fut de remercier
la Providence de son intervention pour éloigner les malheurs dont la
colonie était menacée depuis plusieurs mois.

"On ne savait comment témoigner sa gratitude à la divine Majesté, écrit
l'Annaliste des Ursulines[3], reconnaissant que c'était un coup de sa
puissance qui nous avait délivrés et que nous n'avions aucune part à
cette victoire. Pour cet effet, Monseigneur ordonna une procession
générale d'actions de grâces; le dimanche, dans l'octave de la
Toussaint, 7 novembre, l'on porta l'image de la sainte Vierge aux quatre
églises où l'on fut en station, et l'on chanta le _Te Deum_ à la
cathédrale. On fit aussi un feu de joie ce même soir. De plus,
Monseigneur a désigné que la chapelle que l'on doit faire à la
Basse-Ville soit bâtie sous le titre de Notre Dame de la Victoire,
conformément au vœu que l'on en avait fait. Chaque année il y aura une
fête et une procession en l'honneur de la très sainte Vierge, le
quatrième dimanche d'octobre."

[Note 3: Les Ursulines de Québec, I p. 474.]

M. de Monseignat, dans un mémoire ou relation de ce qui s'est passé de
plus remarquable en Canada, de 1689 à 1690, ajoute d'autres détails à
cette fête.

      "Dimanche dernier, dit-il, les réjouissances furent faites
      avec grand appareil.

      "Le grand pavillon de l'Amiral et un autre que le sieur de
      Portneuf avait pris à l'Acadie, furent portés à l'église au
      son du tambour.

      "Toutes les troupes étaient sous les armes.

      "Le feu de joie fut allumé à l'entrée de la nuit, par
      Monsieur le Comte. Il y eut plusieurs décharges de notre
      canon et de mousqueterie; et l'on n'oublia pas à faire tirer
      plusieurs fois les pièces que nous avons gagnées sur les
      ennemis et qui nous seront utiles dans la suite."




1690-1711

      Flotte de l'amiral Walker.--Sa dispersion miraculeuse.--Joie
      à Québec.--Notre Dame des Victoires.


C'est à partir de cette année du triomphe des armes français contre les
Anglais et les Sauvages coalisés, que l'on a célébré chaque année dans
la colonie, le quatrième dimanche d'octobre, la fête de Notre Dame de la
Victoire dans le modeste sanctuaire de la basse ville. On cessa dès ce
moment à le reconnaître sous le vocable de l'église de l'Enfant Jésus à
qui il avait été originairement dédié. Vingt et un ans plus tard on
devait amplifier ce titre, à la suite d'une nouvelle intervention de la
Providence qui sauva la ville d'un nouveau siège.

En 1711, une flotte anglaise commandée par l'amiral Walker, se dirigeait
sur Québec avec l'intention d'en faire le siège. Une brume épaisse qui
couvrait le St-Laurent mit en défaut l'habileté du pilote, et huit des
vaisseaux furent jetés sur l'île aux Oeufs et y sombrèrent.

Ces événements se passaient vers le milieu d'août. Mais la nouvelle du
désastre ne parvint à Québec qu'au commencement d'octobre. Elle fut
accueillie avec une immense joie. La population de Québec se porta en
foule à l'église de la basse-ville pour remercier Notre Dame de la
Victoire d'avoir délivré une seconde fois la colonie de la ruine. La
verve des écrivains se donna libre cours. "Le Parnasse devint accessible
à tout le monde; les dames même prirent la liberté d'y monter."

"Le pays était donc enfin délivré par la puissante protection de Marie!
Les Canadiens ne furent pas moins reconnaissants en 1711 qu'en 1690; on
célébra une fête solennelle où M. de la Colombière prêcha avec un
nouveau zèle et un grand succès, sur la fidélité à laquelle obligeait ce
bienfait signalé de la très sainte Vierge; la verve des poètes s'épuisa
à rimer des poésies et des chansons sur le désastre de cette flotte
ennemie, quatre fois plus nombreuse que tout ce que la colonie avait à
lui opposer; mais la piété voulut quelque chose de plus durable, pour
témoigner à la postérité de sa reconnaissance envers sa céleste
Libératrice.

"Il fut conclu dans une assemblée générale, que l'on ferait une quête
dans Québec et les environs, pour bâtir le portail de l'église de la
basse-ville. Les communautés religieuses aussi bien que les citoyens
donnèrent selon leurs ressources et même au delà; on recueillit plus de
6,000 livres. Il fut aussi question de fonder des messes en l'honneur de
la sainte Vierge, où fut chanté le cantique de Moïse après la défaite de
Pharaon: _Cantemus Domino_, ce qui, au dire de l'Annaliste de
l'Hôtel-Dieu, plaisait davantage à tout le monde.

"Enfin, la chapelle votive de 1690 changea son titre de N. D. de la
Victoire en celui de N. D. _des_ Victoires, et elle rappelle encore
aujourd'hui sous ce nom la double faveur de la Mère de Dieu, de cette
_Etoile de la Mer_, qui devint un signe de tempête et de dispersion pour
les ennemis de son peuple."[4]

[Note 4: Les Ursulines de Québec, II, p. 40, 41]




1711-1759

      Premier pèlerinage.--Le P. de Charlevoix.--L'école des dames
      de la Congrégation.--Incendie de l'église durant le siège de
      1759.


L'histoire de l'église de la basse-ville est donc étroitement unie à
celle de Québec. 1690, 1711: voilà deux dates mémorables qui nous
rappellent les premières années de son existence. Aussitôt que le danger
menace la population, tous les regards se tournent vers Celle qui peut
apporter la victoire, par son intercession toute puissante auprès de
Dieu des armées. Les prières ne sont pas stériles et les vœux sont
exaucés.

Le premier pèlerinage à l'église Notre-Dame des Victoires date donc de
l'année 1711. Les dames de la ville, dont la plupart sans doute
appartenaient à la confrérie de la Sainte Famille, instituée depuis
plusieurs années déjà, accomplirent ainsi la promesse qu'elles avaient
faite à Marie. Que ces pèlerinages se soient continués ensuite tous les
ans, c'est ce que l'histoire ne dit pas. Cependant, en 1855, Mgr de
Tloa, administrateur du diocèse, dans un mandement remarquable, établit
officiellement ce pèlerinage. Dans le même document, Mgr Baillargeon, de
sainte mémoire, voulut aussi, comme nous le verrons plus loin, mettre la
fête de Notre-Dame des Victoires sur son ancien pied. Elle avait été
abolie depuis quelques années pour tout le diocèse qui la célébrait en
même temps qu'à Québec. Le digne Prélat la rétablit pour l'église de la
basse-ville, en la consacrant de nouveau au culte de la sainte Vierge.
Un indult du 23 janvier 1820 autorisait cette fête.

Quoiqu'il en soit, à partir de 1711, l'église de Notre-Dame des
Victoires fut fréquentée d'une manière très assidue par les citoyens de
la basse-ville qui se recrutaient pour le plus grand nombre dans la
classe aisée.

Le Père Charlevoix, dans la topographie qu'il donne de Québec dans son
_Journal Historique_ du voyage qu'il fit au Canada, en 1720, écrit que
l'église de la basse-ville servait de succursale pour la commodité des
habitants de ce quartier. "Sa structure, dit-il,[5] est très simple, une
propreté modeste en fait tout l'ornement. Quelques sœurs de la
Congrégation sont logées entre cette église et le port; elles ne sont
que quatre ou cinq, et tiennent une école."

[Note 5: Journal d'un voyage, etc, V, p. 107, Ed. 1744]

Nous trouvons dans le Livre de prônes de la cure de Québec, la note
suivante, qui confirme l'assertion du Père de Charlevoix, concernant
l'école des dames de la Congrégation. Cette note est en date du 12
octobre 1800:

      "Comme il se trouve au petit catéchisme de la basse-ville
      plus d'enfants que les bancs n'en peuvent contenir
      commodément, il a été réglé qu'à commencer aujourd'hui, il
      s'y ferait tous les dimanches, deux catéchismes, à l'heure
      ordinaire, savoir: dans l'église, pour les garçons, et dans
      la salle des sœurs de la Congrégation pour toutes les
      filles."

Cette école devait être à l'endroit occupé, aujourd'hui, par les
magasins de MM. Garneau et fils, et de M. Shehyn, à l'encoignure de la
rue des Sœurs et de la rue St-Pierre.

Mais un nouveau malheur, et ce ne fut pas le moins pénible, allait
frapper la colonie française. Durant le siège de 1759 la petite église
subit le sort d'un grand nombre d'édifices publics et privés.

Le 8 août, la basse-ville fut convertie en un véritable brasier. Les
bombes de Wolfe n'avaient rien épargné. M. Panet nous raconte dans son
journal du siège que le feu prit à la fois dans trois endroits. Il y eut
167 maisons de brûlées, à part l'église qui fut complètement ruinée par
le feu.

Les murs seuls restèrent de ce temple vénéré et aimé. Grande fut la
désolation des citoyens qui se trouvèrent bientôt privés de leur
cathédrale devenue aussi la proie de l'élément dévastateur.




1759-1855

      Reconstruction de l'église.--Intérieur terminé.--Incendies
      de l'église, 1836, 1840, 1854.


Mais les courages ne se laissèrent pas abattre. Les travaux de
reconstruction ne tardèrent pas à commencer. Les murs étaient restés
debout, mais il fallut tout de même s'adresser à la générosité publique
pour les reconstituer. Une quête fut faite dans la campagne et dans la
ville. On se mit à l'œuvre avec une activité sans égale, et en 1765
l'église était bâtie et les offices s'y célébraient comme auparavant. La
fête annuelle du mois d'octobre avait régulièrement lieu, de même que
celle de sainte Geneviève.

En 1793, l'église, quoique relevée de ses ruines, n'était pas encore
dans un ordre parfait. Aussi on ne pouvait encore y faire les prières du
carême.

En 1817, les citoyens résolurent de terminer l'intérieur. On cessa d'y
dire la messe depuis le 13 avril jusqu'au 15 de juin. Les réparations
étaient alors complétées, et les offices s'y sont faits depuis avec la
plus grande régularité. De temps en temps l'on y faisait la procession
du Saint Sacrement, le dimanche dans l'octave de la Fête-Dieu. On y
enseignait aussi le catéchisme aux enfants pour les préparer à leur
première communion. Cette coutume fut cependant abolie en 1836, et
depuis lors les enfants de la Basse-Ville durent rejoindre ceux de la
Haute à la chapelle St-Louis.

Le sanctuaire de Notre-Dame des Victoires fut préservé à cinq reprises
différentes des incendies qui ravagèrent à différentes époques le
quartier de la Basse-Ville. Le grand incendie du 30 avril 1836, menaça
sérieusement son existence. Il détruisit des propriétés pour un montant
de $80,000 et fit craindre pour tout le quartier de l'escalier.

En septembre 1840, l'église fut préservée de l'incendie pour la
quatrième fois par un nouveau miracle de la Providence.

En 1854, le 15 août, nouvelle conflagration qui menaça sérieusement
l'église d'une destruction complète. A cette occasion, la note suivante
fut publiée dans les journaux de Québec.

"La Fabrique de N. D. de Q. présente ses plus sincères remerciements à
MM. les pompiers et le public en général, pour les efforts qu'il ont
faits afin de sauver les propriétés qui dans l'incendie de cette nuit,
ont couru le plus grand danger. Elle doit faire une mention particulière
des pompiers Nos 8 et 9, puis de M. O'Connell, pilote, et des autres
braves citoyens qui malgré les flammes, ont osé escalader le toit de
l'église et qui, par leurs généreux efforts l'ont deux fois arrachée des
flammes qui déjà la dévoraient."




1855-1888

      Mandement de Mgr de Tloa.--Rétablissement de la fête de N.
      D. des Victoires.--Indulgences.--Chemin de la croix
      public.--Dévotion à sainte Geneviève.--Inauguration d'un
      orgue.


Le 14 octobre 1855, le curé de Québec faisait l'annonce suivante au
prône de la cathédrale:

      "Dimanche prochain, nous célébrerons dans l'église de la
      basse-ville la fête de Notre-Dame des Victoires. Nous
      remercierons, en ce jour, la très sainte Vierge des faveurs
      qu'elle ne cesse de nous obtenir de son divin Fils N. S. J.
      C. Nous la prierons de nous rendre victorieux des ennemis de
      notre salut, et d'être surtout la protectrice de la foi
      catholique en ce pays. En conséquence de cette fête, une
      grand'messe solennelle sera chantée, dimanche à 7½ heures,
      et le soir, sermon et salut à 7 heures." Cette annonce
      venait quelques mois après la publication du mandement de
      Mgr Baillargeon étendant de nouveau le culte de N. D. des
      Victoire à tout le diocèse. Ce mandement est un des plus
      remarquables qu'ait publiés le vénérable et regretté Prélat
      durant sa carrière épiscopale.

      "De la vieille France, dit-il, solennellement consacrée à
      Marie, nos pères apportèrent avec eux, dans leur nouvelle
      patrie la dévotion à la sainte Vierge. En face des dangers
      où ils se voyaient exposés, dans ce pays sauvage, il se
      hâtèrent de se mettre sous sa protection. Agenouillés, au
      lieu où est aujourd'hui l'église de Notre-Dame des
      Victoires, Champlain et ses compagnons rendirent d'abord de
      solennelles actions de grâces à Marie, comme à l'étoile
      bienfaisante de la mer, qui avait guidé leur vaisseau,
      l'avait heureusement conduit au port; puis ils la prièrent
      de leur servir de mère sur cette terre barbare, et de
      prendre en sa sainte garde la belle colonie, qu'ils étaient
      venus fonder au milieu de nations infidèles et féroces.

      "De ce moment le culte de la sainte Vierge semble être
      demeuré attaché à ce lieu, où dut être dite aussi, dans une
      des chambres de l'habitation de Champlain, servant de
      chapelle, la première messe célébrée à Québec, lorsque les
      enfants de saint François y arrivèrent en 1615."

Après avoir donné un court historique des bienfaits opérés par
l'entremise de Notre-Dame des Victoires dans les heures du danger,
l'illustre Prélat fait un appel chaleureux aux serviteurs de Jésus, aux
enfants de Marie, aux pauvres pèlerins, pour les engager à aller
implorer sa protection à leur arrivée à Québec.

Puis aux citoyens de Québec il dit:

      "Il vous a été donné d'avoir Marie pour reine et pour
      patronne, vous avez le bonheur d'être ainsi d'une manière
      toute spéciale, ses sujets et ses enfants. Elle attend donc
      de vous un respect, un amour, un dévouement et des hommages
      singuliers. Vous avez aussi un droit tout particulier à sa
      protection et à son assistance; c'est votre piété qui lui a
      élevé l'église de N.-D. des Victoires: la construction de ce
      sanctuaire est l'œuvre de vos pères, sa réparation récente
      et son embellissement, ainsi que la magnifique statue qui en
      fait aujourd'hui l'ornement, sont les fruits de votre
      libéralité et de votre zèle pour la gloire de cette sainte
      mère. A vous donc, avant tous, de l'honorer dans ce
      sanctuaire. A vous, le privilège de recueillir les premières
      et les plus précieuses faveurs qu'elle veut y distribuer à
      ses enfants. A vous aussi, de vous montrer les plus
      empressés et les plus assidus à y venir pour lui rendre vos
      devoirs et implorer son secours. A vous enfin, de vous faire
      une sainte habitude de ne jamais passer à sa porte, sans
      entrer pour lui rendre visite."

Mgr de Tloa conclut sa lettre pastorale en consacrant et dédiant de
nouveau cette église à la très sainte Vierge; en la désignant comme un
lieu de pèlerinage; en rétablissant la fête de Notre-Dame des Victoires
pour le dimanche avant le 22 octobre; en fixant au 4e dimanche du mois
le salut qui, jusqu'alors se chantait le 25; en accordant 40 jours
d'indulgence aux fidèles à chaque fois qu'ils visiteront ce sanctuaire
vénéré, et qu'ils y salueront la sainte Vierge en récitant avec un cour
contrit trois _Ave Maria_ pour la propagation de la foi dans la province
ecclésiastique; et enfin, en désignant cette église, après la
cathédrale, comme la première entre toutes les églises où l'on peut
gagner, aux quatre fêtes principales de la Sainte Vierge, les
indulgences plénières accordées en faveur de la _Pieuse Association de
l'Immaculée Conception_, dite _la Couronne d'or_.

Cette lettre pastorale fut lue dans toutes les églises et chapelles du
diocèse dans la première quinzaine de mai 1855. Elle est contresignée
par M. l'abbé Edmond Langevin, secrétaire de l'archevêché.

Les indulgences susdites ne sont pas uniques. Le 29 juin 1884, Notre
Saint Père le Pape Léon XIII a accordé, une fois dans l'année, une
indulgence plénière, à tous ceux qui, s'étant confessés et ayant
communié, visitent, le jour de leur communion, l'église de N.-D. des
Victoires, pourvu qu'ils y prient pour la propagation de la Foi et aux
intentions du Souverain Pontife.

Une pratique de piété des plus importantes à cause des indulgences
précieuses qui en dérivent, est l'exercice du chemin de la Croix. Cette
pratique si profitable aux âmes délaissées du purgatoire, fut établie en
l'année 1855, d'une manière régulière, dans l'église de la Basse-Ville.
Tous les vendredis soir, à sept heures, on y a fait depuis le 8 juin de
cette année, le chemin de la Croix. C'était alors la seule église où ce
pieux exercice se faisait publiquement et d'une façon régulière.

La dévotion à sainte Geneviève a toujours de temps immémorial attiré une
foule de fidèles au pied de cette petite chapelle dédiée sous le vocable
de cette grande sainte. La fête est célébrée le premier dimanche qui
suit le 3 janvier de chaque année. Après l'intonnation du _Gloria_, à la
messe le chapelain ou le prêtre qui le remplace, bénit des petits pains
sans levain, de la grosseur d'une noix, destribués aux femmes qui
appréhendent les douleurs de la maternité. Cette coutume remonte de très
loin et elle n'est pas tombée en désuétude.

Le 27 mai 1860, jour de la Pentecôte, eut lieu l'inauguration d'un
orgue, don des citoyens de la basse-ville, aidés des générosités de
quelques autres. C'est le même instrument qui s'y trouve encore
aujourd'hui.




1888

DEUXIÈME CENTENAIRE


      Le 23 mai 1888.--Office religieux de l'église de N. D. des
      Victoires.--Son Eminence le Cardinal
      Taschereau.--L'honorable M. Mercier, premier
      ministre.--Sermon de M. l'abbé G. Côté, curé de Ste-Croix,
      ancien chapelain.--Te Deum.


Le 23 mai 1888 restera mémorable dans les fastes de Notre-Dame des
Victoires. Si le passé de ce sanctuaire fut glorieux, le présent n'est
pas sans offrir au cœur de nos concitoyens de justes sujets de
consolation et de reconnaissance.

Ne devons-nous pas nous réjouir en effet, de voir que tant d'épreuves de
tous genres auxquelles cette église a été en butte depuis deux siècles,
aient été surmontées par une protection toute visible de la Providence?

Combien notre reconnaissance doit être grande en ce jour anniversaire
envers la Mère Victorieuse, pour nous avoir conservé cette précieuse
relique d'un passé glorieux? N'est-il pas aussi de notre devoir de la
remercier de nous avoir choisis parmi ses autres enfants, pour célébrer
solennellement aujourd'hui ce deuxième centenaire que nous attendions de
tous nos vœux.

De bonne heure, ce matin, les citoyens de la basse-ville étaient à
l'œuvre pour travailler aux décorations de leurs résidences et de leurs
magasins. D'autres se dirigeaient vers le sanctuaire béni, allant offrir
leurs hommages à la Mère de Dieu, à celle qui a couvert de son égide
protectrice le quartier de la basse-ville, où elle réside depuis deux
siècles.

Depuis cinq heures jusqu'à huit heures, des mains consacrées ont
distribué le Pain des Anges à des centaines de fidèles qu'une dévotion
particulière attirait au pied de l'autel de Marie. Que de prières
agréables à Dieu sont montées vers son trône durant ces trois heures
matinales! Aussi, que de bénédictions en sont descendues en retour!

Des messes basses ont été dites le matin à l'église N. D. des Victoires
à toutes les demi-heures, depuis 5 heures jusqu'à 7½ heures.

AU MAÎTRE AUTEL

       5.00.--M. l'abbé Mathieu
       5.30.--M. l'abbé Maguire
       6.00.--M. l'abbé G. Lemieux
       6.30.--M. l'abbé A. H. Pâquet
       7.00.--M. l'abbé A. Marchand
       7.30.--Mgr le G. V. Langevin.

A L'AUTEL STE GENEVIÈVE

       5.00.--M. l'abbé Vaillancourt
       6.00.--M. l'abbé J. B. Dupuis
       6.30.--M. l'abbé J. Feuiltault
       7.00.--M. l'abbé G. Têtu
       7.30.--M. l'abbé C. Drolet.

Aussitôt après la grand'messe M. l'abbé A. N. Rhéaume, qui avait célébré
sa première messe à N. D. des Victoires, le 23 mai 1875, a célébré une
messe basse pour les personnes privées de l'avantage d'avoir pu assister
à l'office pontifical.

M. l'abbé Pâquet, curé de Ste-Pétronille et M. l'abbé G. Lemieux, du
Séminaire, ont célébré leur première messe dans l'église de la
basse-ville, à la date du 23 mai, le premier en 1869, et le second en
1881.

A la messe de M. le curé Pâquet assistaient une trentaine de pèlerins de
Ste-Pétronille de Beaulieu.

Quelques minutes avant neuf heures Son Eminence le Cardinal quittait son
palais pour se rendre à la basse-ville. Son carosse trainé par quatre
chevaux et conduit par deux cochers en livrée, renfermait Son Eminence,
Mgr Cameron évêque d'Antigonish, Mgr le grand-vicaire Edmond Langevin,
de Rimouski, et Mgr le G.-V. C. E. Légaré. Un second carosse à deux
chevaux conduisait Mgr Bolduc et Mgr Méthot. Un troisième avait été
réservé à Mgr B. Pâquet et à M. le curé de Québec.

Un bon nombre de citoyens suivaient le cortège.

Sur tout le parcours qui s'est fait par la côte de la Montagne, et la
rue Notre Dame, des drapeaux et des oriflammes aux couleurs variées
flottaient en face des résidences.

Sur la côte Lamontagne et Port Dauphin, nous avons remarqué les
décorations faites par M. P. G. Delisle, imprimeur, MM. Gingras et
Langlois, G. T. Cary, du _Mercury_, C. Routhier, Joseph Hamel et
compagnie, Charles Darveau, imprimeur, et F. O. Vallerand.

Sur la rue Notre-Dame, les décorations étaient encore plus nombreuses.
Notons celles de: MM. F. M. Déchêne, l'_Electeur_, la _Justice_, le
_Chronicle_, l'hôtel dite _Mountain Hill_, L. A. Bergevin, Ed. Bélanger,
A. P. Caron, et A. G. Dugal.

Le carré Notre-Dame était littéralement couvert de drapeaux le
traversant dans toutes les directions. Les citoyens dont les noms
suivent ont contribué à ces décorations: MM. S. Hardy, F. Guay, madame
veuve N. Pelletier, C. Laveau, Morency, Dagneau et Cressé.

La fabrique de la basilique avait fait ériger en face de l'église une
magnifique arche en verdure, ornée de drapeaux, de bannières et des
inscriptions suivantes:

DEUXIÈME CENTENAIRE

1688-1888

A neuf heures Son Eminence faisait son entrée solennelle dans l'église,
suivie des prélats de sa cour. En un clin d'œil, l'église était remplie
de membres du clergé, de citoyens et des invités qui, grâce à la
courtoisie de MM. E. Caron, T. Potvin et L. Beauchamp, purent se placer
sans le moindre embarras.

Vu l'exiguité du local, il a été impossible de lancer autant
d'invitations qu'il eût été désirable pour une fête de cette importance.
Les citoyens occupant une position officielle, les membres du clergé de
Québec et les journalistes ont seulement obtenu ce précieux avantage.

Des sièges d'honneur avaient été réservés à l'honorable premier
ministre, au maire de Québec et au marguillier en charge M. Louis
Bilodeau, qui étaient présents.

Parmi les autres personnes, nous avons remarqué: le maire de St Sauveur,
le maire de N. D. Lévis, M. le chevalier Robitaille, MM. P. Vallière, A.
Letellier et L. P. Sirois, marguilliers en exercice, l'échevin Rhéaume,
les conseillers McGreevy, P. Gagnon, Vincent, Kane, J. Tessier, MM. Jos.
Hamel, et N. Lemieux, anciens marguilliers, M. le colonel Vohl, chef de
police.

Le clergé était largement représenté. Citons: M. le curé de Québec, MM.
L. N. Bégin, J. Hoffmann, T. E. Beaulieu, P. Dassylva, P. Pouliot, L.
Rainville, C. H. A. Pâquet, E. Nadeau, le R. P. Royer, O. M. I., P. V.
Légaré, E. Lauriault, J. Godbout, J. Girard, C. Drolet, Laberge,
Bouffard, Belley, curé de St Prime, Vaillancourt et G. Têtu.

Dans le chœur on avait placé Mgr Cameron et les prêtres de la Cour
Cardinalice.

Après avoir revêtu les habits pontificaux, Son Eminence a commencé la
célébration de l'office divin, assistée de Mgr Benj. Pâquet comme
archiprêtre, de MM. les abbés F. H. Bélanger et J. B. C. Dupuis, comme
diacre et sous-diacre d'honneur, et enfin de M. les abbés Pagé et
Mathieu comme diacre et sous-diacre d'office.

Dans l'intervalle l'orgue faisait résonner la voûte du sanctuaire de ses
notes les plus solennelles, sous les doigts habiles de M. G. Gagnon,
organiste de la basilique.

Le quatuor vocal et plusieurs amateurs accompagnés par la musique
brillante du Septuor Haydn a chanté la messe brève de Gounod. Madame
Ephrem Chouinard a donné un solo qui a parfaitement réussi.

M. E. Chouinard, organiste de l'église de la basse-ville, avait tout
préparé et il a réussi admirablement bien à mettre la partie musicale au
niveau de la fête.

C'est M. l'abbé G. Côté, curé de Ste Croix, et ancien chapelain de
l'église, qui a donné le sermon. Il a pris pour texte ces paroles de
l'Ancien Testament.

      "Je me souviendrai de l'alliance que j'ai faite avec toi au
      jour de ton adolescence, je la renouvellerai et elle durera
      éternellement."

L'éloquent prédicateur a d'abord fait l'historique de l'alliance
contractée entre le peuple canadien et la Sainte Vierge. Puis, dans une
seconde partie, il a fait voir que la fête d'aujourd'hui devait être
considérée comme la rénovation de cette alliance qui a tous les gages de
la perpétuité.

L'éloquent prédicateur a su puiser dans son cœur de prêtre et de
français des accents remplis du plus pur patriotisme, qui ont pénétré
jusqu'à l'âme de ses auditeurs.

Après la messe, Son Eminence a entonné le _Te Deum_, pendant lequel les
cloches de N. D. des Victoires et de la Basilique sonnèrent à toutes
volées.

Cette fête se termina, à 5 heures, p. m., par un salut solennel au Très
Saint Sacrement chanté par Mgr C. E. Légaré, assisté des abbés
Vaillancourt et Fiset.




Décorations intérieures


Il est sans conteste que les travaux les plus importants pour embellir
l'église de N-D. des Victoires, sont ceux qui, aujourd'hui, font
l'admiration du public et l'honneur de ceux qui les ont exécutés avec
tant de goût et d'habileté, et qui font l'orgueil de M. le chapelain et
de MM. les marguilliers de la basilique qui n'ont épargné ni trouble, ni
sacrifices pour les mener à bonne fin.

C'est au mois de mars dernier, que MM. les Marguilliers décidèrent de
peindre à fresque ce pieux et vénéré sanctuaire. Trois plans furent
soumis à l'examen d'un comité composé de Son Eminence le Cardinal, de
Mgr B. Paquet et de M. l'abbé Audet, chapelain du couvent de Sillery.
Celui de M. J. P. Tardivel, artiste-décorateur de Québec, eut la
préférence. Celui-ci, s'étant assure les services de M. Masselotte, se
mit activement à l'œuvre, et deux mois après, ces travaux étaient
terminés. Nous les avons examinés minutieusement, et nous croyons
sincèrement que M. Tardivel a réussi dans l'œuvre difficile qui lui a
été confiée.

Dans la voûte, à partir du chœur en allant vers la porte, du côté de
l'évangile nous voyons:

       _Regina sacratissimi rosarii_.

1º Une couronne royale sur un coussin encadré d'un chapelet à grains
d'or:

       _Mater castissima_

2º Le Cœur de Marie reposant sur un lis.

D'autres lis sortent aussi de la même tige.

Des branches d'épines bordent le symbole en souvenir de ce texte: _Sicut
lilium inter spinas, sic amica mea inter filias Adæ_. (Petit Office de
l'Immaculée Conception.)

       _Mater divinæ gratiæ_

3º Une pluie sort en gerbes du Cœur de Marie et de coussins en coussins
sur la terre. Comme symbole de son efficacité, deux beaux palmiers
bordent le symbole.

       _Vas insigne devotionis_

4º Un calice, un ciboire, un encensoir.

La Sainte Vierge a été le premier ciboire vivant, puisque c'est dans son
sein virginal que s'est renfermée l'humanité sainte de N. S. Elle a été
le premier calice de la loi nouvelle, puisque c'est son propre sang qui
a été offert à Dieu en propitiation par le Sang précieux de N. S. C'est
aussi un encensoir mystérieux par la ferveur de sa prière qui, montant
comme un encens d'agréable odeur jusqu'au trône du Tout-Puissant,
obtient tout ce qu'elle demande.

Dans la voûte, du côté de l'épître, on remarque les emblèmes et les
inscriptions suivantes:

       _Regina martyrum_

1º Groupe renfermant à peu près tous les instruments de la Passion.
C'est par la Passion de N. S. que la sainte Vierge, par sa coopération à
cette grande œuvre, est devenue Reine des martyrs.

       _Porta cœli_

2º Porte du Ciel

       _Speculum Justitiæ_

3º Miroir dans lequel se reflète le soleil de justice.

Des balances complètent le symbolisme.

       _Rosa mystica_

4º Rosier fleuri, portant à son sommet une fleur particulièrement
remarquable.

Dans la frise du mur, du côté de l'évangile, nous voyons deux grands
écussons représentant:

1º Le blason de S. E. le Cardinal.

2º Le blason de Jacques Cartier et plusieurs petits écussons avec les
inscriptions suivantes: Ave Maria. Arche de Noé. Refugium peccatorum.
Stella matutina. Stella maris. Electa ut sol.

Dans la frise du côté de l'épitre se trouvent deux grands écussons de

       1º Mgr de Laval

       2º Champlain

Et plusieurs petits écussons avec ces mots: Flos radix Jesse. Pulchra ut
luna.

Dans les panneaux sont peints des attributs rappelant les trophées
conquis sur les anglais à la bataille de Beauport en 1690, et les
dépouilles recueillies après le naufrage de la flotte de Walker.

Dans le chœur, au-dessus de l'autel, à gauche de la T. S. Vierge:

       _Kebeka Liberata_

       _Québec Délivré_

La ville de Québec symbolisée par une femme couronnée, est assise sur
son rocher au pied duquel le St-Laurent verse son urne.

Un castor prend ses ébats auprès d'elle.

Elle foule aux pieds des boucliers, des cuirasses et des étendards aux
armes d'Angleterre.

Le sujet et l'exergue sont empruntés à une médaille commémorative
frappée au temps de Louis XIV.

A droite de la T. S. Vierge

_Deus Providebat_

L'Ange Protecteur de la Nouvelle-France frappe la flotte de l'Amiral
Walker qui, au milieu de la nuit et, par la brume, se jette sur le roc
de l'Ile aux Œufs et s'y brise.

Dans le sanctuaire, du côté de l'épître, dans un panneau une inscription
latine, copie exacte de celle qui fut rédigée à l'occasion de la pose de
la 1ère pierre de l'église: 1er mai 1688.

Dans la chapelle Ste-Geneviève, inscription latine, copie exacte de
l'authentique rédigée à l'occasion de la pose de la première pierre de
la chapelle en 1688.

Les tableaux ont été nettoyés.

Ces tableaux ont beaucoup souffert de retouches criminelles barbouillées
il y a quelques années par un escroc abusant de M. le curé de Québec
d'alors.

Le tableau de Ste-Geneviève qui couronne l'autel de la chapelle est à
tout jamais abîmé.

Un ex-voto placé près de la porte d'entrée porte la date de 1747.

Une "Annonciation" signée Wolf porte la date de 1765.

Les autres tableaux ne portent aucune indice révélant leur âge ou le nom
de leur auteur.

On a aussi décoré à neuf les statues du Sacré-Cœur, de la Sainte Vierge
et de St-Joseph, que les ravages du temps avaient quelque peu
détériorées. Les deux anges qui se trouvent de chaque côté de l'autel
Ste-Geneviève, ont aussi été décorés avec le meilleur effet.

La chaire a été enlevée, et donnée à l'église de St-Joseph de Ham-Sud,
diocèse de Sherbrooke.

Il n'y a pas actuellement de chemin de croix, mais il est compris que de
généreux donateurs se sont chargés de faire les frais de cet achat. Nous
croyons savoir même que Son Eminence le Cardinal, M. le Curé de Québec,
M. Louis Bilodeau, marguillier en charge, et plusieurs généreux citoyens
de la basse-ville, se sont engagés à payer chacun le coût d'une station.

En arrière de l'église, sur la muraille de chaque côté de la porte, on a
posé en lettres diversement coloriées les faits les plus saillants qui
ont illustré l'église à toutes les phases de son existence.




EX-VOTO


Depuis que les pèlerinages ont été inaugurés dans l'église de la
basse-ville, un certain nombre d'ex-voto ont été religieusement placés
sur l'autel principal. M. le chapelain nous a permis d'en donner la
description avec les souvenirs qui s'y rattachent, ainsi que le nom d'un
certain nombre des pieux et zélés donateurs.

1. Cœur en vermeil, avec un _Maria_ entouré d'une couronne de roses en
relief.

Hauteur: 14 pouces; largeur 7 pouces; épaisseur 3½ pouces.

Renferme plusieurs feuillets de papier bleu disposés ainsi:

§. 1. Sur la 1ere page on lit:

O Marie! daignez prendre sous votre protection ceux qui vous présentent
ce cœur en cuivre doré et dont les noms suivent.

A peu près 350 signatures parmi lesquelles on remarque les suivantes:

       Ant. Racine ptre
       Chs Cloutier ptre
       B. Pâquet ptre
       Jos. Auclair ptre
       G. E. Drolet ptre
       M. Lemieux ptre.

§ 2. Sur une feuille de papier bleu en 4eme page on lit:

       Le 18 octobre 1857, Pierre Flavien
       Turgeon, archevêque de Québec, Charles
       François Baillargeon, évêque de
       Tloa et administrateur du diocèse,
       Joseph Auclair, curé de Québec, a été
       déposé aux pieds de la statue de Marie,
       ce cœur de vermeil, gage de reconnaissance
       des citoyens de la B. Ville envers
       Marie dont ils ont si souvent éprouvé
       la protection évidente.

       D. RACINE ptre.
       Vic.

§. 3. Sur une petite feuille simple:

       Je demande que mon
       nom soit inscrit sur la
       liste qui doit être mise
       dans le cœur de bronze
       doré que les citoyens de
       la B. Ville offrent à
       N. D. de la Victoire.

†C. F. Baillargeon, évêque de Tloa, Administrateur du D. Q.

§. 4. Sur un autre feuillet détaché.

       †P. F. Turgeon, archevêque de Q.
       †C. F. évêque de Tloa
       C. F. Cazeau, Ptre
       Thos. Roy, Ptre
       Edmond Langevin, Ptre
       D. Racine, Ptre

§. 5. Sur une carte de visite dont les contours sont dorés, on lit le
nom d'Angèle Lacroix.

2. Cœur en vermeil, de 9½ pouces de large, et de 2½ d'épaisseur.
Transpercé d'un glaive, avec une couronne de roses en relief sur la
surface.

Il contient six feuilles de papier de soie liées ensemble, formant douze
pages. Au _recto_ du premier feuillet, on lit ces mots: _Ad perpetuam
rei memoriam_.

Missionariorum Oblatorum Sanctissimæ Mariæ Imm. nec non Christi fidelium
degentium apud S. Salvatorem B. M. V. I. victoriarum dominæ nostræ
Quebeci.

       A. D. 1856. Die.
       Suivent 550 signatures.

3. Cœur en vermeil, de 5 pouces de hauteur et 2 d'épaisseur. Couronne de
lis--pas de date--pas d'inscription--papier réduit en cendres au premier
toucher.

4. Cœur en vermeil, de 8 pouces de hauteur, 5 de largeur, 2 d'épaisseur.
_Maria_ entouré d'une couronne de lis et de roses--aucune inscription ni
date.--Papier illisible.

5. Cœur en vermeil, uni, de même dimension, portant à la surface
l'inscription suivante:


HAMILTON
et
LONDON

_Donné par Mgr Charbonnel, Évêque de Toronto, le_ 17 _juillet_ 1856.

Cinq autres cœurs en vermeil, d'une hauteur variant de 5 à 2 pouces. Ils
n'offrent rien de particulier.

Quelques-uns des anciens chapelains ont résolu de présenter à l'église
un ex-voto en souvenir de la fête de ce jour.


RELIQUES

AU MAITRE AUTEL

Le reliquaire placé du côté de l'évangile renferme des reliques de
St-Laurent, St-Boniface et de St-Victor.

Celui du côté de l'épître: Ste-Aurélie, St-Vincence, St-Irénée,
St-Probus.

Ces reliques sont placées dans des châsses ayant la forme de
maisonnettes.

Dans les petites tours que l'on remarque sur le maître autel, il y a des
reliques de St-Charles Borromée et de St-Théophile.


A L'AUTEL STE GENEVIÈVE

Sur cet autel sont placés deux reliquaires contenant chacun une relique
de saint Crescent.

L'on conserve précieusement dans l'église deux autres reliques
précieuses qui sont destinées à la vénération des fidèles: une de
Ste-Geneviève que l'on expose à la vénération des fidèles, le jour de la
solennité de sainte Geneviève, et une autre de la vraie Croix. Cette
dernière est vénérée publiquement le Vendredi Saint et le Jour des
Morts.




SERMON
PRONONCÉ PAR
M. L'ABBÉ CÔTÉ
LE 23 MAI 1888
A L'OCCASION DU
DEUXIÈME CENTENAIRE
DE L'ÉGLISE DE
NOTRE-DAME DES VICTOIRES, Basse-Ville.

      _Recordabor ego pacti mei tecum in diebus adolescentiæ tuæ
      et suscitabo tibi pactum sempiternum._

      Je me souviendrai de l'alliance que j'ai faite avec toi au
      jour de ton adolescence: je la renouvellerai et elle durera
      éternellement.

      EZÉCHIEL XVI, 60.

Eminence,
    Monseigneur,[6]
        Mes bien chers Frères,

Ce texte de la Sainte Ecriture ne semble-t-il pas convenir d'une manière
toute spéciale à la pieuse solennité qui nous réunit dans ce sanctuaire
vénérable pour y célébrer le deuxième centenaire de sa fondation
glorieuse? Ces paroles, en effet, tombant pour ainsi dire en ce jour des
lèvres bénies de Marie Immaculée, depuis plus de deux cents ans, Reine
et Maîtresse de ces lieux, nous rappellent à tous cette alliance qu'Elle
daigna contracter avec nous, dès l'origine de la colonie: alliance
sainte, s'il en fut jamais, puisque c'est l'alliance de la Souveraine
des cieux avec ses dévots serviteurs de la terre; alliance forte,
puisqu'elle nous promet et nous donne l'appui de cette femme que
l'Esprit-Saint appelle terrible comme une armée rangée en bataille;
alliance constante, puisque c'est celle d'une mère qui a juré de ne
jamais abandonner ses enfants; alliance admirable à tous les titres, car
pour tout résumer en deux mots, elle a été pour nous le principe de nos
gloires et de nos triomphes dans les jours passés et elle fait l'objet
de notre allégresse dans le jour présent, où nous venons la renouveler
avec l'espoir et l'assurance qu'elle durera toujours.

[Note 6: Mgr Cameron.]

M. F., c'est à ma faible voix qu'a été réservé l'honneur de célébrer
aujourd'hui devant vous l'histoire merveilleuse de cette alliance du
peuple canadien avec Marie Reine de la Victoire. Quelqu'impuissante
cependant que soit ma parole, je serais tenté de souhaiter qu'elle pût
être entendue en ce moment de tous ceux qui, ce matin, ont l'œil et la
pensée tournés vers ce sanctuaire: faut-il que les murs antiques de
cette chapelle n'aient pu se dilater comme se dilate le cœur de notre
Mère! Une consolation nous reste, on contemplant cet auditoire d'élite:
frères bien aimés, vous êtes les heureux représentants de cette
multitude de chrétiens. Pour vous et pour eux, prêtez l'oreille; pour
vous et pour eux, prenez part à ce concert de prières et de louanges qui
est offert à Marie, et pour vous et pour eux vous remporterez dans vos
demeures l'abondance de ses maternelles bénédictions.

                              *
                             * *
_Recordabor ego pacti mei tecum in diebus adolescentiæ tuæ._

M. F., rappeler les principaux traits qui ont marqué jusqu'à ce jour
l'alliance que la sainte Vierge a faite avec nous, c'est raconter une
série non interrompue de bienfaits et de victoires.

Le propre de la faiblesse, nous le savons, c'est de chercher un appui,
et plus la faiblesse est grande, plus il faut que cet appui soit
puissant et fort: c'est là le principe des alliances qui se font ici
bas. Ce qui est vrai, M. F., des individus l'est encore davantage quand
il s'agit des nations. Heureuses sont elles, quand un peuple ami leur
tend la main; mais, plus heureuses encore si, connaissant l'inconstance
des alliances terrestres, elles cherchent plus haut que la terre ces
alliances qui doivent leur procurer infailliblement le salut! C'est ce
que firent nos pères. Désireux d'étendre la domination de la vieille
France sur ces contrées lointaines, plus désireux encore, ce semble, de
les donner au Christ et à son Eglise, nos pieux ancêtres ne se
contentèrent pas des faibles secours qui leur venaient d'un roi de ce
monde, ils cherchèrent avant tout la protection et l'alliance du Roi des
Cieux. La cathédrale de St-Malo fut témoin de ce pacte solennel. Ce
pacte, présage de bonheur, traversa les mers avec eux, et Cartier
l'affirmait d'une manière bien admirable, le jour où, arborant la Croix
du Sauveur sur ces rivages, il prenait possession de ce pays, au nom du
Roi très chrétien et surtout au nom de Jésus-Christ.

Chose consolante, M. F., dès alors, l'alliance avec Marie fut
inséparable de l'alliance avec son divin Fils: témoin encore cet ex-voto
ou image de la sainte Vierge, arraché des boiseries du sanctuaire de
Notre-Dame de Rocamadour et que portait la _Grande Hermine_ comme un
talisman sacré et surtout comme une profession de foi, d'espérance et
d'amour envers la Reine des cieux. Semblables à ces preux chevaliers qui
au Moyen-âge allaient arracher la Terre-Sainte aux mains de l'Islamisme
et qui en faisaient la conquête au nom de la Croix et au nom do ce
qu'ils avaient laissé de plus cher dans leur patrie, ainsi nos Pères
vinrent arracher cette terre aux mains des Barbares au cri de _Vive
Jésus_ et _Vive Notre-Dame_.

Et pourquoi aller chercher si loin des preuves de cette union intime
entre la protection que nous apportait le Fils et la protection que nous
promettait la Mère, lorsque le sol même que nous foulons en ce moment
nous en fournit la démonstration la plus authentique; car si à doux pas
d'ici, près de la première habitation de M. de Champlain, dans une
humble chapelle, le Sauveur des hommes se plut à s'immoler et à bénir
ses premiers adorateurs, il était écrit que quelques années plus tard,
ici même, c'est-à-dire à l'endroit où le fondateur de Québec rendit de
solennelles actions de grâces à l'Etoile bienfaisante de la mer qui
l'avait si heureusement conduit au port, il était écrit qu'on verrait
dans ce lieu béni, s'élever un sanctuaire qui serait consacré à Marie
que l'on établirait par là et pour toujours l'intrépide gardienne des
droits sacrés de ses enfants de prédilection.

M. F., c'est le deux centième anniversaire de cet événement que nous
célébrons aujourd'hui. Ah! qu'elle dut être belle cette touchante
cérémonie du mois de mai 1688! Monseigneur de Laval et Celui qu'il
venait de choisir pour son successeur ne s'y trouvaient pas, retenus
tous deux en France à cette époque, mais n'était-ce pas sous le souffle
de leur inspiration que l'on rendait cet insigne hommage à la Reine des
cieux! Au moins avaient-ils pour les représenter toute l'élite du
clergé, de la noblesse et de la population de ce pays; et pendant
qu'incliné avec respect le dépositaire de l'autorité royale plaçait avec
émotion la pierre fondamentale de cet édifice, pendant que la foule
agenouillée sur ces rives se consacrait d'esprit et de cœur à Marie,
n'est-il pas vrai que l'on aurait pu voir cette Vierge sainte planant
dans toute sa majestueuse beauté au-dessus de cette assemblée; et en
prêtant une oreille attentive, l'on eût pu entendre la voix des anges
s'unissant à celle de Marie, répéter ces paroles, qui trouveraient là
leur touchante réalisation: "_Et, sic in Sion firmata sum et in civitate
sanctificata similiter requievi et in Jerusalem potestas mea et radicavi
in populo honorificato._ Oui, c'est ainsi que j'affermis mon règne dans
Sion: je vais trouver désormais mon repos dans cette cité sainte,
établir ma puissance dans une Jérusalem nouvelle, c'est ainsi que je
veux prendre racine dans ce peuple que le Seigneur honore de son
amitié."

Quel engagement solennel! quel pacte admirable!

Mais tout pacte implique des devoirs mutuels et voilà pourquoi vous
allez voir à partir de ce jour Marie prête à prendre les armes pour
protéger ses nouveaux enfants chaque fois qu'ils se réfugieront sous son
aile au moment du danger.

Regardez, M. F., ces bannières qui flottent sur les tourelles de ce
tabernacle: deux chiffres y sont écrits: 1690, 1711; à ces années
mémorables se rattachent les titres glorieux qui furent successivement
décernés à notre Mère par un peuple reconnaissant.

Au mois d'octobre 1690, un ennemi puissant assiégeait notre ville: sa
flotte était là majestueuse et menaçante. Quelques heures encore et ces
ennemis allaient peut-être devenir nos vainqueurs. Où donc nos Pères
vont ils trouver un appui? Dans leur mâle courage sans doute, mais
disons-le sincèrement, dans leur courage rendu invincible par la
protection de Marie. Qu'eussent-ils fait laissés à eux-mêmes? Mais
pendant que le comte de Frontenac, sommé de capituler, s'écriait avec
une légitime fierté en s'adressant à l'envoyé de Phipps: "Allez dire à
votre maître que je vais lui répondre par la bouche de mes canons," nul
doute que pendant ce temps-là, ces nobles accents trouvaient leur écho
dans le ciel, et Marie l'intrépide guerrière répétait: "Allez dire à ces
hommes orgueilleux que moi aussi je vais leur répondre par la puissance
de mon bras et leur prouver que ce n'est pas en vain que ces enfants
m'ont choisie pour leur Protectrice et leur Mère." Elle tint parole:
l'ennemi fut défait; on rendit partout à Dieu de solennelles actions de
grâces et la population de Québec qui avait mis toute sa confiance en
Marie, ne crut pas pouvoir mieux perpétuer le souvenir de cet événement
qu'en acclamant la Vierge immaculée sous le titre de _Notre-Dame de la
Victoire_, suivant le vœu qui en avait été fait, et en lui consacrant
cette église sous ce vocable. Alors fut instituée par Mgr de St-Vallier
cette fête qui chaque année encore au mois d'octobre est si
religieusement observée et qu'un mandement du même Prélat étendit en
1694 à toutes les autres églises du pays, tant avait été général le
bienfait de la délivrance. Le drapeau enlevé au vaisseau amiral, lors du
siège, fut porté triomphalement à la cathédrale où il demeura suspendu
jusqu'à l'incendie de 1759.

Un succès non moins éclatant devait, quelques années plus tard,
augmenter de plus en plus dans le cœur du peuple canadien sa confiance
dans son pacte avec Marie. C'était en 1711: cette fois encore une flotte
ennemie s'avançait contre notre ville. A en croire les seules prévisions
humaines, Québec devait être perdu sans retour: les ennemis eux-mêmes se
tenaient si sûrs de la victoire et pensaient si bien entrer comme de
plain pied dans leurs nouvelles possessions, qu'ils ne s'occupaient que
du soin d'hiverner leurs vaisseaux, après qu'ils auraient touché au port
de Québec: ils emmenaient même des familles entières pour peupler le
pays. Mais ils avaient compté sans Marie vers laquelle s'étaient tournés
tous les regards et tous les cœurs. Elle les attendait de pied ferme, ou
plutôt, ne donnant pas même à ces profanes le temps de contempler de
leurs yeux sa ville chérie, semblable à l'Ange de Dieu qui, dans une
seule nuit, frappa l'armée de Sennachérib, elle alla les arrêter à
mi-chemin, et les frappant de vertige elle dispersa leur flotte au
milieu de brumes épaisses et d'une tempête affreuse que rendaient plus
terrible encore les sinistres lueurs des éclairs et le bruit
épouvantable du tonnerre. Le lendemain la place était couverte de
débris: plus de 900 cadavres restaient étendus sans sépulture sur le
rivage. L'amiral Walker, honteux de sa défaite, rebroussa chemin avec le
reste de ses vaisseaux et s'en alla périr misérablement en face même de
cette Angleterre qui avait voulu nous conquérir avant l'heure marquée
par Dieu.

C'est en mémoire de cette intervention surnaturelle de la Providence par
l'intermédiaire de Marie, et pour perpétuer le souvenir d'une délivrance
si extraordinaire que le titre de cette église où l'on avait prié Marie
avec un succès si éclatant, fut changé en celui de _Notre-Dame des
Victoires_. C'est ce nom qui lui est resté jusqu'à ce jour et qui lui
restera à jamais.

De même qu'en 1690, les voûtes de la cathédrale avaient retenti du chant
du _Te Deum_, ainsi le firent en 1711 les voûtes de Notre-Dame des
Victoires. Même pendant une année entière, on célébra chaque mois une
messe solennelle où l'on chantait le cantique de Moïse après la
submersion de l'armée de Pharaon: _Cantemus Domino: gloriose enim
magnificatus est: equum et ascensorem dejecit in mare_.

M. F., au jour de la fête solennelle qui se célébra en cette
circonstance, M. de la Colombière fit, dit-on, un admirable sermon et il
appuya surtout sur la fidélité à laquelle obligeait ces bienfaits
signalés de la Très Sainte Vierge. Sa parole fut entendue: on rivalisa
de zèle pour achever et embellir cette église de la Basse-Ville qui
était destinée à rester le monument le plus glorieux du pacte que le
peuple canadien a fait avec Marie dès le jour de son adolescence.

Mais, M. F., allons-nous pouvoir dire que Marie a bien gardé ce pacte
mémorable et qu'elle a conservé son titre de Notre-Dame des Victoires?
Ah! M. F., n'en doutons point! l'heure des grandes angoisses approche,
il est vrai; toutefois, si quelques années plus tard dut venir pour nous
la cruelle séparation d'avec la Mère Patrie, ce n'est pas que Marie fût
impuissante à nous sauver encore, si nous eussions dû l'être, mais c'est
que, comme la plus prévoyante des mères, elle voulait nous conserver
avant tout ce qui nous constituait comme peuple catholique, c'est à dire
nos institutions, notre langue et nos lois, et plus encore, notre
religion sainte qui, grâce à elle, nous furent garanties par les traités
et qui, disons-le, devaient nous être gardées plus sûrement peut-être
sous le drapeau de la fière Albion que sous l'étendard de cette France
pourtant si chère qui nous délaissait juste au moment où elle allait
être déchirée par la plus sanglante des révolutions, et ruinée par
l'irréligion et l'impiété la plus affreuse.

M. F., aux douleurs de cette époque de tribulations allait s'ajouter une
douleur plus sensible encore: le sanctuaire de Notre-Dame des Victoires
fut entièrement détruit, mais il parut à tous que Marie était encore là
sur ces ruines fumantes. Semblable à ces mères que vous avez vues tant
de fois, dans les grandes catastrophes qui depuis ont désolé notre
ville, assises silencieuses sur les débris de leurs maisons dévastées
par les flammes, attendant que la charité publique vint à leur
reconstruire là même un abri, notre Mère miséricordieuse ne voulant pas
rompre dans les jours de détresse son alliance avec ses enfants,
attendit que leur amour vint à lui donner un nouvel asile parmi eux. Son
désir maternel fut compris et après bien des sacrifices on pouvait voir
ici même à la fin du dernier siècle, une chapelle bien humble sans doute
en apparence, mais que le temps devait respecter et dans laquelle le
zèle des Pasteurs entretenait la confiance traditionnelle en Marie,
pendant que la piété des fidèles y apportait de tous côtés de
magnifiques offrandes votives qui restèrent là comme un vivant
témoignage des faveurs incessantes de la Reine des cieux.

M. F., il était réservé à la seconde moitié de notre siècle de voir
resplendir d'un suprême éclat le sanctuaire et le culte de N.-D. des
Victoires et de préparer ainsi le glorieux anniversaire que nous
célébrons en ce jour. Béni soit à jamais l'instigateur de ce pieux
mouvement! Son nom vous est connu. Alors simple prêtre et vicaire de la
cathédrale, mais honoré depuis des insignes de l'Episcopat, il vient de
nous être ravi dans la force de l'âge et dans la plénitude de la gloire
du plus laborieux des apostolats. Sa grande âme trouva un digne écho
dans l'âme des citoyens de la Basse-Ville et de Québec en général, mais
spécialement dans l'âme si sympathique de Mgr de Tloa qui écrivit alors
son admirable mandement du 1er mai 1855, pour raviver la confiance des
fidèles en N.-D. des Victoires et pour établir en cette église
l'association de la _Couronne d'or_ aujourd'hui encore si florissante.

Sous le souffle d'un zèle si général et si pur, ce sanctuaire fut
bientôt transformé, et c'est à partir de cette heure qu'il reçut ces
embellissements successifs auxquels travaillèrent avec tant de joie
chacun des chapelains dont j'aperçois en ce moment les plus illustres et
les plus dévoués. Ces embellissements viennent de se couronner d'une
manière fort heureuse par la restauration presque totale de cette
église, restauration qui fait un si grand honneur à l'artiste qui l'a
dirigée, au digne chapelain actuel et, disons-le aussi, à la Fabrique de
N.-D. de Québec, par ses représentants autorisés, M. le marguillier en
exercice dont les talents administratifs n'ont d'égal que sa royale
générosité, et M. le curé de la Basilique qui ne pouvait inaugurer son
règne par une œuvre plus chère au cœur de ses dévoués paroissiens.

Et pour compléter ce tableau, si à ces gloires inhérentes au sanctuaire
lui-même, au nom et à la protection de N.-D. des Victoires, pendant ces
deux siècles passés, nous ajoutons maintenant les gloires extérieures
qui y ont correspondu: la confiance inaltérable et la piété des fidèles,
leur affluence en ces saints lieux, ces centaines et ces milliers de
pèlerinages des villes et des campagnes qui ont tous été marqués par des
prodiges de grâces et de miséricorde, tous ensemble nous pourrons nous
écrier: "Ce fut une alliance sainte, ce fut une alliance forte et
durable que celle que nous contractâmes avec Marie; c'est elle, oui,
c'est bien elle qui a été jusqu'ici le secret et le principe de notre
bonheur et de nos plus beaux triomphes."

                                *
                               * *

M. F., notre pacte avec Notre-Dame des Victoires, après avoir fait la
gloire des jours passée fait encore la joie du jour présent, puisque
c'est en cette fête qu'il va nous être donné de renouveler, et pour
toujours, notre alliance avec Marie: c'est elle-même qui nous y invite:
_suscitabo tibi pactum sempiternum_. Et c'est ce qui explique les
transports de sainte allégresse qui remplissent aujourd'hui tous les
cœurs, transports qui éclatent au ciel comme sur la terre. Car, n'en
doutons pas, M. F., s'il est vrai de dire que cette fête du deuxième
centenaire de cette église est avant tout la fête de Notre-Dame des
Victoires, c'est aussi la fête de tous ceux de ses enfants qui ont passé
par ce sanctuaire et qui sont venus la vénérer et la prier ici, aux
pieds de son autel. Or, pendant ces deux cents ans, dites-le moi,
combien de milliers de ses dévots serviteurs ont échangé sa protection
de la terre pour son amour dans les cieux! Nous les voyons! ce sont eux
qui, en ce beau jour, par un privilège spécial forment là-haut la garde
d'honneur de notre Mère bien-aimée. Ils sont là autour de son trône! A
sa droite, je vois le saint Evêque François de Montmorency Laval qui
donna cette terre à Dieu en la consacrant à Marie; je vois son digne
successeur, comme lui embrasé d'amour pour la Sainte Vierge et auquel
devait échoir le privilège de dédier cette église à Notre-Dame des
Victoires; je vois la suite glorieuse de nos Pontifes qui avec le trône
épiscopal de Québec se sont transmis le devoir et le bonheur de
conserver toujours ardent le feu sacré de la dévotion à Marie; je vois
les Fils de saint François et de saint Ignace, ces premiers prédicateurs
parmi nous, de la puissance de la Vierge; je vois leurs généreux martyrs
qui venaient ici même avant leur départ pour les missions lointaines lui
consacrer leurs travaux apostoliques et lui offrir leur sang et leur
vie; tout auprès d'eux sont ces nations qu'ils ont converties, baptisées
et sauvées; je vois encore cet essaim de saintes religieuses qui du fond
de leur cloître comme d'autres Moïses levaient au moment du danger leurs
mains suppliantes vers Notre Dame de la Victoire! je vois enfin cette
phalange non moins glorieuse de prêtres séculiers, l'honneur de notre
Séminaire, du chapitre de la Cathédrale, de l'Evêché, de la paroisse
qui, depuis sa fondation, desservirent cette église où tant de fois ils
célébrèrent les louanges de la Reine des cieux et où ils convertirent
tant de pauvres pécheurs à l'amour de Jésus-Christ.

A gauche du trône de Marie, qu'aperçois-je encore? Des fils bien-aimés
de Notre-Dame! C'est l'illustre navigateur qui découvrit ces rivages,
escorté de ses intrépides compagnons; c'est le fondateur de cette ville;
c'est la série des anciens gouverneurs de cette colonie presque tous si
pieux; c'est l'élite des généraux qui défendirent si vaillamment le
pays; ce sont leurs valeureux soldats que Marie conduisit si souvent à
la victoire ou qui succombèrent en prononçant son nom béni; c'est, en un
mot, cette innombrable multitude de chrétiens, tous enfants du Canada et
qui pendant deux siècles furent sanctifiés et sauvés par Marie, notre
Protectrice et notre Mère.

Prêtons maintenant l'oreille à leurs cantiques. Je les entends: ces deux
chœurs unissant leurs voix dans un merveilleux accord, adressent à
Notre-Dame des Victoires cette commune prière: Reine des vertus, tournez
vos yeux vers la terre: _Domina virtutum convertere_; regardez du haut
du ciel et voyez: _respire de cœlo et vide_; visitez et bénissez
aujourd'hui plus que jamais cette vigne que vous avez plantée de vos
mains: _visita vineam istam et perfice eam quam plantavit dextera tua_.
Là, dans ce temple qui vous est consacré, vous attend l'amour de tout un
peuple; et Celui qui nous y appelle au nom de tous, peut renouveler la
plus sainte des alliances, c'est cet homme que vous vous êtes choisi
vous même: _et super filium hominis quem confirmasti tibi_; c'est ce
Pontife vénérable qui vous a aimée et qui vous a fait aimer; c'est ce
Prince de l'Eglise qui tant de fois vous a visitée comme le plus humble
des pèlerins et que vous n'avez tout d'abord attaché si étroitement à
votre culte que pour l'appeler ensuite à la participation même de votre
nom glorieux, puisque sous la pourpre romaine, il porte le titre auguste
de Cardinal de Ste-Marie de la Victoire.

Eminence, c'est donc vous qui êtes appelé à être en ce jour le lien béni
entre le passé et le présent, entre le ciel et la terre. Tout vous y
invite. Ce matin même, en parcourant ces rues, si magnifiquement ornées
et le long des quelles étaient échelonnées ces multitudes toutes
rayonnantes d'allégresse, Vous avez compris que vous emportiez avec vous
aux pieds de la Sainte Vierge, tous les cœurs de ceux qui vous
acclamaient sur votre passage; et maintenant que vous êtes dans cette
enceinte, regardez quels sont ceux qui vous entourent: _hi qui sunt et
unde venerunt_. _Qui sunt?_ Ce sont tous des Enfants de Marie et surtout
des amis de N. D. des Victoires. _Unde venerunt?_ Ils partent des lieux
les plus divers et sont les représentants de toute la société. Dans ce
sanctuaire, d'abord, comme auprès du trône de Marie au ciel, le clergé
se groupe avec amour et voilà pourquoi, Eminence, il nous est donné de
voir briller ce matin autour de votre personne d'illustres dignitaires
ecclésiastiques étrangers et avec eux ces prélats que le S. Siège a
honorés de titres distingués, comme vous les honorez vous-même de votre
haute confiance: ils apportent les vœux de plusieurs diocèses, les vœux
de Votre Maison et les vœux non moins chers de ce Séminaire et de cette
Université qui furent toujours et qui seront à jamais consacrés à Marie.
A leurs côtés, pourquoi ne pas saluer avec un bonheur non moins grand
ces dignes ouvriers du ministère paroissial de l'enseignement, de la
prédication apostolique et, et jusqu'à ces jeunes lévites l'espoir futur
du sacerdoce; car tous, séculiers et réguliers, quels que soient leurs
noms et leur âge, de quelque côté qu'ils viennent, des villes ou de nos
religieuses campagnes, ils sont chargés d'être auprès de Marie les
interprètes de la vénération de leurs frères ou des peuples qui leur
sont confiés.

Et vous aussi, pieux laïques, vous avez ici votre place toute marquée,
puisque cette église fut toujours la vôtre, par votre piété, par votre
dévouement et par votre générosité. Le poste que vous occupez en ce
moment est un poste glorieux, et il est d'autant mieux rempli
qu'aujourd'hui, comme il y a deux cents ans, l'Eglise et l'Etat se
donnent affectueusement la main dans la personne de leurs représentants
les plus illustres. Mais ne l'oubliez pas, ce qui rend votre présence
plus précieuse et plus significative en ce jour, c'est que vous portez
dans vos cœurs et sur vos lèvres non seulement vos hommages et ceux de
vos familles, mais encore les hommages de toutes les familles de cette
ville, de cette province et de ces pays qui appartiennent à Marie et qui
plus que jamais ont foi en sa puissance et en son amour.

En leurs noms et au vôtre vous demandez à renouveler aujourd'hui et pour
toujours votre alliance avec N. D. des Victoires.

C'est aussi votre désir, ô notre tendre mère! Que les cieux s'abaissent
donc! que l'auguste assemblée que nous avons contemplée au ciel
s'approche de cette assemblée de la terre: que la fête des élus soit
aussi la fête des pèlerins d'ici bas; et après que les mélodieux accords
du chœur de cette église auront répondu aux dernières notes du concert
des anges et des saints, nos aïeux, tous ensemble, prosternés au pied de
cet autel, nous ferons à Marie cette prière que lui adressera au nom de
tous notre Pasteur vénéré:

"O Marie, ô notre mère, en ce glorieux anniversaire de la fondation de
cette église qui vous est si chère, voyez devant vous ceux que vous
daignez appeler vos enfants. Vous contemplant avec bonheur sur ce trône
deux fois séculaire que vous offrirent leurs pères et qu'ils entourent
eux-mêmes aujourd'hui d'une si profonde vénération, ils viennent vous
présenter les hommages et les prières de tout un peuple. Au souvenir des
bienfaits que vous n'avez, cessé de verser sur la Nouvelle France, et en
particulier sur ce coin de terre que vous avez; choisi pour le lieu de
votre demeure et le théâtre de tant de merveilles, ils vous bénissent du
fond de l'âme, d'avoir voulu être pour eux la plus puissante des
protectrices et la mère de toutes les victoires: ils vous bénissent
surtout d'avoir gardé si fidèlement l'alliance sacrée que vous leur avez
offerte et que vous avez contractée avec eux dès les premiers jours de
leur existence. Cette alliance sainte, qui a été le principe de leur
bonheur dans le passé et qui sera le secret du bonheur dans les jours à
venir, ils sentent le désir et le besoin de la renouveler solennellement
en ce beau jour. O Marie, entendez leurs voix! que désormais encore
votre force soit leur force, votre vie soit leur vie, votre amour leur
amour. Tous ensemble nous nous dévouons et nous nous consacrons à vous
pour toujours, avec tout ce qui nous est cher. Gardez-nous vous-même
contre tous les dangers. Sanctifiez les âmes! Que votre protection
maternelle s'étende non-seulement à ceux de vos enfants qui sont ici
présents, mais encore à tous ceux qu'ils portent en ce moment dans leurs
cœurs. Bénissez-les tous: bénissez leurs familles, bénissez cette ville
de Québec qui fut toujours la vôtre, et pour couronner tant de
bienfaits, ô bonne mère, faites que ce peuple privilégié du Canada qui
vous appartient, demeurant fidèle à ses saintes traditions, et
s'avançant avec confiance vers ses sublimes destinées, soit à jamais le
noble héritage du Christ, et le plus beau fleuron de la couronne
immortelle de N.-D. des Victoires!"

                                    AINSI-SOIT-IL!




[Fin de _Historique de l'église Notre-Dame des Victoires_
par Narcisse-Eutrope Dionne]
