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Titre: Un contemporain -- F. X. Garneau
Auteur: Casgrain, Henri-Raymond (1831-1904)
Date de la premire publication: 1866
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour ce livre
   lectronique: Qubec, J. N. Duquet, 1866
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   15 novembre 2008
Date de la dernire mise  jour:
   15 novembre 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 198

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque,
 partir d'images gnreusement fournies par
la Bibliothque nationale du Qubec




                           UN CONTEMPORAIN

                            F. X. GARNEAU

                                 PAR

                       L'ABB H. R. CASGRAIN




                               QUBEC
                      J. N. DUQUET, DITEUR.
                        No. 28, Rue Buade.

                                1866




                           F. X. GARNEAU




Si les premiers pas sont difficiles dans la carrire des lettres et des
sciences, si les avantages que procure la culture de l'esprit ne sont
pas toujours, dans un pays nouveau, apprcis  leur juste valeur par
une population trop proccupe d'intrts matriels, il viendra un
temps, sans doute, o pleine justice sera rendue  ceux qui auront fait
des sacrifices pour la plus belle cause qui puisse occuper l'attention
des socits.

_Voyage._

En 1850, l'cole militaire de Saint-Cyr tait tmoin d'un spectacle qui
peut donner une ide de l'intrt qu'offre l'histoire du Canada. Les
lves, runis autour de la chaire du savant professeur d'histoire, M.
L. Dussieux, coutaient, pour la premire fois, le rcit de la fondation
et de l'tablissement de la Nouvelle-France. C'tait un monde doublement
nouveau pour ce jeune auditoire: chaque leon tait suivie avec un
intrt toujours croissant. L'ardente et sympathique jeunesse
tressaillait d'motion au rcit des grandes actions qui ont illustr le
nom franais en Amrique. Lorsqu'enfin le professeur, vivement
impressionn, en vint  l'histoire de la dernire lutte qui cota le
Canada  la France, lorsqu'il droula cette hroque page de nos annales
militaires, d'enthousiastes applaudissements clateront dans tout
l'auditoire.[1]

[Note 1: Ce trait est rapport par M. Dussieux lui-mme au commencement
de son esquisse intitule: _Le Canada sous la domination franaise_,
ouvrage crit avec la plume d'un savant et le coeur d'un soldat.]

Cette scne mouvante en dit plus que tous les commentaires possibles
sur la beaut de l'Histoire du Canada; et c'est  cette magnifique
pope que l'historien dont notre pays dplore la perte, a attach non
nom, devenu dsormais immortel comme les souvenirs qu'il  retracs.




                                   I

             Anctres de M. Garneau--Son enfance--Son ducation.


Le fondateur de la famille Garneau, en Canada, faisait partie de la
nombreuse migration venue du Poitou en 1655. M. Louis _Garnault_ tait
natif de la paroisse de la Grimondire, diocse de Poitiers. Il pousa,
 Qubec, le 23 juillet 1663, Marie Mazou, native de la Rochelle. En
1667, on le retrouve port au recensement de la Cte-de-Beaupr. Il
s'tablit  l'Ange-Gardien.

L'arbre gnalogique suivant de la famille de M. Garneau est extrait du
Dictionnaire gnalogique de toutes les Familles Canadiennes par M.
l'abb Tanguay:[2]

     PIERRE GARNAULT.--JEANNE BARAULT--De
         la paroisse de la Grimondire,
         diocse de Poitiers.

     I      LOUIS--le premier venu en
               Canada en 1655; mari en
               1663  Marie Mazou.

     II.    FRANOIS--n en 1665: mari 
               Magdeleine Cantin.

     III.   LOUIS--mari en 1746 
               Marie-Josephte Bland.

     IV.    JACQUES--mari en 1776 
               Genevive Laisn.

     V.     FRANOIS-XAVIER--mari
               en 1808  Gertrude Amiot.

     VI.    FRANOIS-XAVIER--n le
               15 juin 1809; mari le 25
               aot 1835 ESTHER BILODEAU,
               native de la Canardire--dcd
               le 3 fvrier, 1866.

[Note 2: Cet immense travail, fruit de plusieurs annes de patientes
recherches, comprend la gnalogie de toutes les familles canadiennes
depuis la fondation de la colonie. La premire partie de ce dictionnaire
est prte pour l'impression.]

L'aeul de M. Garneau tait un riche cultivateur de Saint-Augustin: il
avait conserv un profond attachement pour la France, et un vif souvenir
des gloires et des malheurs de la patrie au temps de la conqute. Il se
plaisait  raconter, dit M. Garneau au commencement de son _Voyage en
Angleterre et en France_, les exploits de ses pres et les pisodes des
guerres de la conqute.

Mon vieil aeul, courb par l'ge, assis sur la galerie de sa longue
maison blanche, perche au sommet de la butte qui domine la vieille
glise de Saint-Augustin, nous montrait de sa main tremblante le thtre
du combat naval de l'_Atlante_ avec plusieurs vaisseaux anglais, combat
dont il avait t tmoin dans son enfance[3]. Il aimait  raconter
comment plusieurs de ses oncles avaient pri dans les luttes hroques
de cette poque, et  nous rappeler le nom des lieux o s'taient livrs
une partie des glorieux combats rests dans ses souvenirs.

[Note 3: Ce combat se livra en 1760, vis--vis de la
Pointe-aux-Trembles.]

A la mort de de bon vieillard, son fils an, Jacques, hrita du bien
paternel. Le pre de M. Garneau, qui s'appelait comme lui
Franois-Xavier, vint s'tablir  Qubec, o il apprit le mtier de
sellier. Il pousa, en 1808, Gertrude Amiot dite Villeneuve, de
Saint-Augustin, et eut plusieurs enfants, dont l'an est celui qui fait
l'objet de cette notice. Il naquit, comme l'indique l'arbre gnalogique
ci-dessus, le 15 juin 1809, et fut baptis le mme jour.

Son pre ne russissant pas dans son mtier, acheta une golette dans le
but de raliser une spculation, dont l'issue faillit lui tre fatale.

J'avais  peine quatre on cinq ans, lorsqu'un jour je vis entrer mon
pre triste et fatigu d'une excursion commerciale vers le bas du
Saint-Laurent, qui n'avait pas t heureuse. Il raconta  ma mre
comment il avait failli prir, avec sa golette, par la faute d'un vieil
ivrogne, nomm Lelivre, qui s'tait donn pour pilote.

Il parat que, ds son bas ge, le jeune Garneau fut un enfant trange.
Grave, presque taciturne, on le voyait trs-rarement jouer; il tait
d'une timidit excessive, caractre qu'il conserva jusqu' la fin de ses
jours.

L'enfant ne se plaisait qu' l'tude; ds qu'il sut un peu lire, la
lecture fut son seul amusement. Son premier matre fut un bon vieux
qu'on appelait le _bonhomme_ Parent, et qui tenait sa classe  l'entre
de la rue Saint-Ral, (Coteau Sainte-Genevive.) Cette, maison existe
encore: c'est la seule, parat-il, qui ait chapp  la conflagration de
1845. Bien des fois, lorsque M. Garneau descendait avec ses enfanta la
cte d'Abraham, il leur indiquait du doigt, en souriant, cette modeste
maison o il avait appris les premiers rudiments de la grammaire.

Un jour, vers l'ge de cinq ou six ans, il s'chappa aux regards
maternels, et pntra, par la porte Saint-Jean, dans la ville o il ne
tarda pas  s'garer. Aprs avoir longtemps err dans les rues, il
arriva tout pleurant  la porte de la Caserne, sur le march de la
Haute-Ville. Des soldats l'accueillirent, essuyrent ses larmes et le
firent manger. Le soir, bien tard, son pre, qui le cherchait depuis
plusieurs heures, le trouva, assis sur les genoux d'un grenadier,
jouant, joyeusement du tambour, au grand amusement des bons troupiers.

A l'cole, il eut bientt appris tout ce que savait le _bonhomme_
Parent, et on l'envoya  une autre institution moins lmentaire,
tablie en dehors de la porte Saint-Louis, rue de l'Artillerie. Cette
cole, o se pratiquait la mthode de l'enseignement mutuel, avait t
fonde et tait entretenue par M. Joseph-Franois Perrault, protonotaire
de la cour du banc du Roi,--cet homme de bien, cet ami des lettres et
des jeunes gens studieux, qui a fait tant de sacrifices pour la cause de
l'ducation.

Ds lors, on pouvait souponner, dans le jeune lve, la future
supriorit de l'historien. En peu de jours, il eut surpass tous les
lves de sa classe: son vieil ami, M. Louis Fiset, se rappelle encore
l'avoir vu faisant firement l'office de _moniteur gnral_ au milieu de
ses petits compagnons d'tudes.

Vers l'ge de quatorze ans, le jeune Garneau sortit de cette cole pour
entrer au greffe de M. Perrault, o il se lia d'amiti avec un jeune
Dufault, clerc au mme greffe, et que le bon M. Perrault retirait chez
lui. Trs-souvent le soir, Franois-Xavier allait voir son ami; et
durant la veille, le digne greffier donnait des leons de grammaire et
de littrature aux deux jeunes clercs. M. Garneau a toujours conserv le
plus tendre souvenir de son vieux patron et a toujours eu pour lui la
plus sincre reconnaissance: il en parlait souvent  ses enfants avec de
grands loges, et lorsqu'il publia son _Histoire du Canada_, il lui
prsenta le premier exemplaire de cet ouvrage.

Vers l'ge de seize ans, il sortit du greffe, et entra en clricature
chez M. Archibald Campbell, cet autre ami de la jeunesse, et qui a et,
en particulier, le bienfaiteur de notre peintre canadien, M. Falardeau,
chevalier de l'ordre de Saint-Louis de Parme. M. Garneau tut bientt
gagner l'estime et l'affection de son nouveau patron. M. Campbell lui
prtait des livres, que le jeune clerc lisait avec ardeur, sans ngliger
l'tude du notariat.

Depuis longtemps il dsirait vivement faire des tudes classiques, et
aurait bien voulu entrer au petit sminaire.

Un jour, cdant  ses pressantes sollicitation, sa mre se rendit auprs
du suprieur:

--Prenez mon fils, je vous en prie, lui dit-elle. Il est vrai que je
suis trop pauvre pour payer les frais de son ducation; mais mon fils
est un jeune homme laborieux. Aprs ses tudes faites, il gagnera de
l'argent, et il promet de vous payer alors.

Le suprieur eut le regret de ne pouvoir acquiescer  sa demande. M.
Garneau fut vivement pein de cet chec.

A peu de temps de l, Mgr. Signai, alors cur de Qubec, le rencontra et
lui dit:

--Si tu te sens de la vocation pour l'tat ecclsiastique, je te ferai
faire tes tudes.

--Impossible, rpondit le jeune homme avec cette droiture et cette
franchise qui caractrisrent toute sa vie: je ne me sens pas appel au
sacerdoce.

L'extrme raret des prtres engageait le clerg d'alors  faire des
sacrifices de toutes sortes pour recruter des sujets parmi la jeune
gnration.

M. Garneau se remit, avec plus d'ardeur que jamais  l'tude. Il
dvorait les livres. Or,  cette poque, les livres franais taient
trs-rares, le Canada se trouvant sans relation avec la France. N'ayant
pas toujours les moyens d'acheter les ouvrages qu'il lui fallait, il les
copiait de sa main: c'est aise qu'il transcrivit tout son cours de
belles-lettres ou de rhtorique, et Boileau en entier. Outre ces
travaux, il s'appliquait  l'tude de l'anglais, du latin et mme de
l'italien. Il tudia seul les classiques latins, et plus
particulirement, dit-on, Horace, dont il admirait le bon sens et le
gnie potique si facile.

Son pre demeurait alors dans une maison situe au ct nord de la rue
Saint-Jean, non loin de l'glise actuelle du faubourg. Les gens des
environs ont gard le souvenir des habitudes studieuses du jeune
Garneau. Toutes les nuits, disent-ils, on voyait une petite lumire
briller  une fentre de la mansarde: c'tait la lampe de l'tudiant.




                                  II.

                  Voyages aux Etats-Unis et en Europe.


Depuis ses plus jeunes annes, M. Garneau ne rvait que voyages. Il
brlait surtout de voir l'Europe, cet Orient de l'Amricain, comme il
l'a dit lui mme.

Je grandissait avec le got des voyages et de cette incessante mobilit
qui forme aujourd'hui le trait caractristique de l'habitant de
l'Amrique du Nord. Si les circonstances ou la fortune ne me
permettaient pas encore de parcourir ces lacs, ces fleuves grandioses
que nos pres avaient dcouverts dans le Nouveau-Monde, de visiter cette
ancienne France, d'o ils venaient eux-mmes, je me promettais bien de
saisir la premire occasion qui s'offrirait pour accomplir au moins une
partie de mes voeux, et aller saluer le berceau de mes anctres sur les
bords de la Seine.

Pendant mon cours de droit, une occasion me permit de satisfaire une
partie de mes dsirs. Je sa saisis avec toute l'ardeur d'un jeune homme
de dix-neuf ans.

Voici quelle fut cette occasion  laquelle M Garneau fait ici allusion.
C'tait au mois d'aot 1828. Un Anglais atteint d'une maladie grave
entra, un matin, chez M. Campbell, et lui dit qu'il voulait entreprendre
un voyage dans les provinces du Golfe et les Etats-Unis pour amliorer
sa sant, et qu'il dsirait emmener avec lui,  titre de compagnon, un
jeune homme intelligent, dont il paierait les frais de voyage. M.
Campbell, connaissant les gots de M. Garneau, le recommanda  ce
voyageur qui l'accepta pour compagnon.

Ils partirent de Qubec, sur un brick de commerce nolis pour Saint-Jean
du Nouveau-Brunswick, descendirent le Saint-Laurent, et en passant par
le dtroit de Canseau, firent le tour de la Nouvelle-Ecosse, cette
ancienne Acadie, dont le berceau lut prouv par tant d'orages. De
Saint-Jean, ils se rendirent  Portland et  Boston, d'o ils firent le
trajet par terre jusqu' New-York. Aprs un sjour de quelques semaine
dans la capitale commerciale des Etats-Unis, ils revinrent en Canada par
la route d'Albany, Troy et Buffalo. L'activit et les progrs tonnants
de la jeune rpublique firent sur notre voyageur une impression qui ne
s'effaa jamais, et dont on retrouve des traces dans son _Histoire_.
Les Etats-Unis, dit-il dans son _Voyage_, sont destins  devenir une
Chine occidentale. En 1775, il y avait trois millions d'habitants; cette
population a doubl huit fois depuis (1854). A ce compte il y aura, vers
1925, deux cent millions d'habitants; mais cet accroissement se
ralentira probablement.....

Buffalo, incendie dans la dernire guerre, ne faisait que commencer 
sortir de ses cendres. J'avais devant moi les eaux du lac Erie, une de
ces mers douces qu'on ne trouve point dans l'ancien monde. Je me htai
d'arriver  la chute du Niagara, plus grandiose encore par la masse
d'eau qui se jette dans un prcipice d'un mille de largeur, que par la
profondeur de l'abme..... La longueur du lac Ontario, le plus petit de
nos grands lacs, (60 lieues,) fait juger assez des proportions de la
nature canadienne. Ces lacs, la chute de Niagara, le Saint-Laurent, son
golfe, sont taills sur le gigantesque, et conviennent parfaitement  la
bordure colossale qui les encadre. En effet, d'un ct, au nord, ce sont
des forts mystrieuses, dont les limites sont inconnues; de l'autre, 
l'ouest, ce sont encore des forts qui appartiennent au premier
occupant, anglais ou amricain; au sud, c'est une rpublique dont le
territoire excde de beaucoup celui de toute l'Europe;  l'est, c'est la
mer, la mer brumeuse, orageuse, glace, de Terreneuve et du Labrador.
L'infini semble rgner sur nos frontires.

C'est en faisant ces rflexions sur l'immensit de ces contres, que
notre jeune voyageur descendit le lac Ontario, sur lequel on fait usage
du compas pour se diriger, comme sur l'Ocan. Il atteignit enfin
Kingston, l'ancien Frontenac des Franais, et rentra  Qubec, aprs
avoir parcouru une petite portion de cette Nouvelle-France d'autrefois;
et cependant, dit-il, j'avais fait prs de sept cents lieues de chemin
par terre et par mer.

Cette rapide excursion, dans laquelle j'avais travers des nations 
leur berceau, ctoy des rives encore sauvages, circul au milieu de
forts  moiti abattues, surtout entre Albany et Buffalo, forts qui
avaient abrit autrefois les barbares indignes, ces indomptables
Iroquois, dont on apercevait encore  et l quelques fantmes
dcrpits, me donnait une vaste ide de l'avenir de ce nouvel empire
jet par Champlain sur la voie du temps.

De retour de cette excursion, M. Garneau reprit son cours de droit, et
fut admis  la profession du notariat en 1830.

Depuis quelque temps, il s'tait mis  tudier l'histoire du Canada,
alors trs-peu connue. L'historien anglais Smith faisait encore
autorit, et l'on sait jusqu' quel point il dnature l'histoire.
D'aprs lui, nos pres, dans leurs guerres contre les Anglais, avaient
presque toujours t battus: et lorsque, d'aventure, ils avaient gagn
la victoire, c'tait grce  la supriorit du nombre. Telle tait alors
l'intime conviction des Anglais. Pour eux, les Canadiens n'taient que
des vaincus.

M. Garneau avait tous les jours des discussions avec les jeunes clercs
anglais au bureau de M. Campbell: parfois ces discussions devenaient
trs-vives. Ces questions-l avaient le privilge de faire sortir le
futur historien de sa taciturnit.

Un jour que les dbats avaient t plus violents que d'ordinaire:

--Eh bien! s'cria M. Garneau fortement mu, en se levant de son sige,
j'crirai peut-tre un jour l'histoire du Canada! mais la vridique, la
vritable histoire! Vous y verrez comment nos anctres sont tombs! et
si une chute pareille n'est pas plus glorieuse que la victoire!... Et
puis, ajouta-t-il, _what though the field be lost? All is not lost._
Qu'importe la perte d'un champ de bataille: tout n'est pas perdu! Celui
qui a vaincu par la force, n'a vaincu qu' moiti son ennemi.....[4]

[Note 4: Vers de Milton dans le _Paradis Perdu_.]

De ce moment, il entretint dans son me cette rsolution, et il ne
manqua plus de prendre note de tous les renseignements historiques qui
venaient  ses oreilles ou qui tombaient sous ses yeux.

Cependant aprs avoir parcouru quelques parties de l'Amrique, le dsir
de voir l'Europe,  laquelle l'Amrique doit tout ce qu'elle est,
augmentait chez lui  mesure qu'il voyait la ralisation de ce projet
plus probable. Il se mit  faire des pargnes sur le peu d'argent qu'il
gagnait chez M. Campbell: et ayant  la longue amass la somme de
quatre-vingts louis, il put enfin mettre  excution son rve chri. Il
fit voile de Qubec pour Londres le 20 juin 1831.

L'Europe, dit-il au commencement de son _Voyage_ conservera toujours de
grands attraits pour l'homme du Nouveau-Monde. Elle est pour lui ce que
l'Orient fut jadis pour elle-mme, le berceau du gnie et de la
civilisation. Aussi le plerinage que j'entreprenais au-del des mers
avait-il,  mes yeux, quelque chose de celui qu'on entreprend en Orient,
avec cette diffrence que l on va parcourir des contres d'o la
civilisation s'est retire pour s'avancer vers l'Occident, et que
j'allais visiter, en France et en Angleterre, cet Orient de l'Amricain,
des pays qui sont encore au plus haut point de leur puissance et de leur
gloire. Si ces contres n'ont pas l'attrait mlancolique des ruines de
la Grce et de l'gypte, elles ont celui qu'offre le spectacle de villes
populeuses et magnifiques, assises au milieu de campagnes couvertes
d'abondantes moissons. Enfin j'allais voir dfiler, sous les bronzes de
Hyde-Park et de la place Vendme, les fiers guerriers eux-mmes dont ces
monuments retracent si solennellement l'histoire.

La traverse de l'Ocan inspire  notre voyageur de graves penses, des
rves potiques; il charme les heures de loisir en lisant quelques
potes anglais. L'existence insouciante et vagabonde des marins, si bien
dcrite par Byron, lui fait songer  la vie aventureuse et romanesque
des anciens voyageurs canadiens, nos intrpides coureurs de bois.
Quelle source de posie que les courses et les dcouvertes de ces braves
chasseurs, qui, s'enfonant dans les solitudes inconnues du
Nouveau-Monde, bravaient les tribus barbares qui erraient dans les
forts et les savanes, sur les fleuves et les lacs de ce continent
encore sans cits et sans civilisation.

Un autre jour, envelopp dans son manteau, appuy sur un des sabords de
la poupe, prs du timonier, il s'amuse  contempler une tempte, et se
laisse aller au ravissement en mditant sur l'intelligence courageuse de
l'homme, qui parvient  dompter les plus farouches lments.

Enfin aprs vingt-un jours de traverse, le vaisseau entre dans la
Manche, o il rencontre une flotte anglaise en croisire, les yeux
fixes sur cette France rvolutionnaire, qui venait encore de jeter un
troisime trne aux quatre vents du ciel.

L'impression profonde que produisit sur M. Garneau la premire vue de la
terre d'Europe, se retrouve encore dans les lignes mues o il parle de
son arrive.

Pendant son sjour  Londres, il eut occasion d'tudier avec soin le jeu
des institutions anglaises; il assista rgulirement aux sances de la
chambre des communes. Le temps tait propice pour voir fonctionner ce
grand corps. On tait dans toute la chaleur des discussions sur le bill
de rforme.

J'avais hte de pntrer dans cette enceinte et d'assister  ses
dlibrations. Mon imagination, parcourant le pass, semblait y voir
renatre ses grands orateurs et ses grands hommes d'tat, les Pitt, les
Fox, les Sheridan, et tant d'autres hommes illustres qui feront toujours
la gloire de l'Angleterre.

Lorsqu'il assista pour la premire fois aux communes, il fut un peu
dsappoint. Cette grande et longue salle garnie de bancs occups par
quatre ou cinq cents membres, couverts de leurs manteaux et de leurs
chapeaux, comme s'ils avaient t sur une place publique, fut loin de
lui offrir le spectacle imposant auquel il s'attendait.

Il entendit souvent parler O'Connell, lord John Russel, Stanley, Sir
Robert Peel, Shiel, Hume, Roebuck. L'loquence foudroyante du tribun
irlandais l'blouit; la physionomie, le regard, la voix, le geste, les
ides, tout chez lui dnotait l'homme de gnie, Lord John Russel lui
parut moins favoris de la nature.

M. D. B. Viger, dput par la Chambre d'Assemble du Bas-Canada prs le
gouvernement anglais, se trouvait alors  Londres. M. Garneau voulut lui
rendre ses hommages et fut reu avec cette politesse exquise qui
distinguait les hommes de l'ancienne socit franaise et qui tend tous
les jours  s'effacer de nos moeurs sous le frottement du
rpublicanisme et de l'anglification. M. Garneau tait loin de
souponner, en quittant M. Viger, qu'il allait bientt tre appel
auprs de lui pour lui servir de secrtaire pendant deux ans.

Cependant notre voyageur avait hte de fouler cette vieille terre de
France dont il avait tant de fois entendu parler, et dont le souvenir,
se prolongeant de gnration en gnration, laisse dans le coeur de tous
les Canadiens cet intrt plein de tristesse qui a quelque chose de
l'exil.

Il dbarqua  Calais le 27 juillet, et prit en diligence la route de
Paris o un spectacle ferique l'attendait. On y ftait l'anniversaire
de la rvolution du 1880. Descendu le soir  l'htel Voltaire, situ en
face du Louvre, il fut tmoin des dernires rjouissances qui
couronnaient la fte.

La foule tait immense sur les quais des deux ctes de la Seine et dans
le jardin des Tuileries. C'tait un vaste torrent qui circulait en
savourant les dlies de son triomphe. Le spectacle que j'avais sous les
yeux, avait quelque chose de magique. A mes pieds c'taient les quais o
se pressait cette foule mouvante, et la Seine o se rflchissaient
mille flambeaux; en face, des Tuileries et la galerie du Louvre;  ma
droite, le Louvre, le portail de l'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois
et plusieurs ponts jusqu'au Pont-Neuf;  ma gauche le Pont-Royal, le
pont et la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, les arbres des
Champs-Elyses, et dans le lointain l'arc de triomphe de l'Etoile tout
rayonnant de lumires. Des lignes enflammes embrasant l'horizon de tous
cts, clairaient toute cette tendue, et permettaient aux monuments de
dessiner leurs grandes masses sur les ombres, tandis qu' leur pied les
rayons tombs des flambeaux, doraient la tte des promeneurs et
faisaient tinceler les armes des patrouilles.

Jamais pareil spectacle n'avait encore frapp mes yeux. Le ciel tait
enflamm. Des fuses de toutes les formes et de toutes les couleurs
s'levaient de tous les points de Paris. Le feu d'artifice du pont
d'Arole fut vraiment magnifique. On envoya un bouquet tricolore dont la
tige embrassait toute la longueur du pont sur lequel on s'tait plac,
et dont la tte en jaillissant en l'air tomba  droite et  gauche, en
s'ouvrant en ventail.

Je passai une partie de la nuit au milieu de ces enchantements. Le
lendemain je m'veillai comme aprs un rve de choses merveilleuses; en
rouvrant les yeux, j'aperus devant moi la galerie du Louvre, ma chambre
tant au second en face de ce palais, et je dus commencer  reconnatre
la ralit du spectacle qui avait saisi mon imagination la veille. Je me
levai pour aller admirer les jardins et les superbes difices que
j'apercevais de ma fentre.

Aprs un court sjour  Paris, M. Garneau revint  Londres, comptant
toujours retourner  Qubec, dans l'automne, mais des complications
nouvelles, survenues depuis son dpart, avaient apport un surcrot
d'occupations  M. Viger; et lorsque, le lendemain de son arrive. M.
Garneau alla frapper  son htel, l'agent diplomatique du Canada
l'accueillit  bras ouverts et le retint auprs de lui en qualit de
secrtaire. Sous le voile de timidit et de rserve du jeune homme, M.
Viger avait devin, du premier coup d'oeil, la haute et ferme
intelligence, nourrie de patriotisme, qui devait plus tard doter son
pays d'un de ses plus beaux titres de gloire.

M. Garneau accueillit l'offre du diplomate canadien comme une bonne
fortune, et se hta d'crire  son pre et  ses amis de Qubec la cause
inattendue qui le retenait en Angleterre.

Je croyais mon pauvre, pre encore bien portant dans ce moment, mais
une pleursie[5] nous l'avait enlev un mois aprs mon dpart du Canada.
Malheureux dans toutes ses entreprises, il n'avait russi en rien. Il
emporta seulement avec lui dans la tombe la rputation d'un citoyen
honnte et religieux, comme l'avaient t ses pres.

[Note 5. Il est remarquable que ce soit la mme maladie qui ait emport
le pre et le fils.]

Le secrtariat que M. Garneau venait d'accepter tait loin d'tre une
sincure: les deux annes qu'il l'occupa furent des annes de travail
sans relche, du matin jusqu'au noir. Elles ne furent gure interrompues
que par deux courtes visites  Paris et dans ses environs, en compagnie
de quelques amis et de M. Viger, qui, apprciant de plus en plus les
qualits de son jeune secrtaire, lui avait accord sa franche et
cordiale amiti.

A Paris, il fit la connaissance de plusieurs hommes clbres dans les
lettres et dans les sciences. Il avait dj t admis, pendant son
sjour  Londres, dans la socit de plusieurs clbrits anglaises et
trangres, entre autres de M. McGregor, auteur du meilleur ouvrage qui
eut encore paru sur les colonies anglaises de l'Amrique du Nord, de
madame Gore crivain estim en Angleterre, et du clbre Roebuck, que
Qubec s'honore d'avoir dirig dans les premiers sentiers de la vie
intellectuelle, et dont M. Garneau trace un portrait plein de vrit et
d'animation, fier de voir que cette jeune plante se lut dveloppe au
soleil du Canada.

Il fut aussi admis dans les rangs de la Socit Littraire des amis de
la Pologne, dont Thomas Campbell, l'auteur du beau pome anglais: _The
pleasures of Hope,_ tait prsident, et dont formaient aussi partie le
comte de Camperdown, plusieurs autres membres distingus de la chambre
des lords et de celle des communes et plusieurs dames de distinction. Il
s'y lia d'amiti avec un savant polonais, le Dr. Schirma, ancien
professeur de philosophie morale  l'universit de Varsovie, et connut
une partie des exils polonais, rfugis  Londres aprs l'insurrection
malheureuse de leur patrie, l'anne prcdente. Il eut aussi occasion de
connatre alors le grand pote national de la Pologne, le vieux Ursin
Niemcewiez, le prince Czartoriski, le gnral Pac, ancien officier de
Napolon.

Il mit quelquefois la main  la rduction de la revue _The Polonia_,
publie  Londres sous les auspices de la Socit.

Un jour dans une runion de cette Socit, il fut singulirement frapp
du respect qu'impose, en Europe la supriorit intellectuelle. Outre les
illustrations polonaises qu'on vient de nommer, il y avait l des
membres de la chambre des lords et de la chambre des communes, des
hommes de lettres. O'Connell est annonc. Lorsqu'il fut introduit, tout
le monde se leva spontanment, pour rendre hommage au grand orateur,
hommage qu'on ne rendit qu' lui seul. Je ne l'avais vu que dans les
communes, o je l'avais entendu parler une fois ou deux. Je pus
l'examiner  mon aise, n'tant qu' quelques pieds de lui en face. Il
tait de grande taille et gros en proportion. Il avait la figure ronde,
le nez petit et le regard pntrant. Il portait un frac bleu boutonn,
jusqu'au menton, et une cravate noire, dont il roulait les bouts fort
courts souvent dans ses doigts. Il dut parler. Il se leva. Le geste, le
ton de la voix, le langage tout dnotait le puissant orateur. Il
affectait la prononciation irlandaise. Son discours fut applaudi.
L'occasion n'exigeait pas un grand dploiement d'loquence; mais,
lorsqu'il parla des malheurs de l'oppression, sa voix prit ce timbre
presque tremblant, ses yeux prirent cette expression de douleur et de
vengeance que je n'oublierai jamais.

Le prince Czartoriski avait dj atteint la cinquantaine en apparence.
Il tait d'assez haute taille, et sa figure, plus longue que large,
annonait l'homme qui a pris son parti sur les revers de la fortune. Il
n'en tait pas de mme du gnral Pac, comte polonais et ancien colonel
dans les armes de Napolon; c'tait un homme de taille moyenne, qui
portait sur sa figure  la fois la rsolution du soldat et la tristesse
de l'exil. Son magnifique palais de Varsovie et tous ses biens, qui
taient considrables, avaient t confisqus, comme ceux du prince
Czartoriski et de tous les autres patriotes. Niemcewiez, gnie d'un
ordre suprieur, semblait moins abattu que ses compatriotes, et en mme
temps plus avanc qu'eux dans l'intimit de leurs htes; mais cela tait
d probablement  sa rputation littraire. Le prince Czartoriski tait
l'ami intime du comte Grey.

La vue de ces illustrations littraires et politiques augmenta en M.
Garneau le got des lettres, et le rendit plus sensible au sort qui
menaait ses compatriotes, frapps par la conqute comme les Polonais
qu'il voyait pleurant leur patrie sur une terre trangre.

Dans une solennit funbre, clbre le jour anniversaire de la prise de
Varsovie, en l'honneur des braves et infortuns Polonais tombs sous le
fer des Russes dans cette fatale journe, M. Garneau fut invit  mler
sa vois aux accents de deuil des exils, et il lut une pice de vers qui
dcle un beau talent potique, et qui est surtout remarquable par son
nergie. Elle commence ainsi:

       On nous disait: Son rgne recommence,
     La Libert partout renverse les tyrans;
        Comme l'clair, on voit briller sa lance,
     Qui dans leurs chars poursuit les monarques errans.
     Le guerrier de Warsaw sur son coursier fidle,
        Pour la patrie a ressaisi son dard;
     Et dj le clairon rsonne en la tourelle
        Ou sommeillaient les satrapes du Czar.

Cependant la situation prcaire o la mort de M. Garneau, pre, avait
laiss sa veuve, et la sant de celle-ci toujours chancelante, depuis
cette douloureuse poque, faisait souvent tourner  son fils des regards
d'anxit vers le Canada. Sa pauvre mre lui demandait de revenir au
printemps, s'il voulait la voir encore vivante. Il rsolut donc de se
rendre  ses voeux. D'ailleurs la mission diplomatique de M. Viger
tirait  sa fin.

Il s'embarqua le 10 mai 1833, par une dlicieuse journe du printemps
qui semblait lui promettre une traverse rapide et heureuse. Mais il
n'tait en mer que depuis trois ou quatre jours, lorsqu'une tempte
furieuse assaillit le vaisseau, et dura presque toute la traverse. Les
vents toujours contraires lui firent presque perdre l'espoir de jamais
revoir sa chre patrie.

Dans le rcit de son voyage crit vingt ans aprs on entrevoit en cet
endroit un souvenir d'illusions perdues qui assombrissait son me.

Au milieu des mlancoliques rflexions qui tombent de sa plume, il
laisse glisser un tendre reproche  son pays qui l'a si longtemps
oubli.

L'ennui me prenait au milieu de cette orageuse immobilit. L'image du
Canada m'apparaissait comme ces mirages trompeurs qui flattent les
regards du voyageur au milieu du dsert. Je voyais la fortune, l'avenir,
le bonheur au del des mers, dans cette sauvage contre o l'esprance
avait autrefois conduit mes anctres; vain songe que les vnements se
sont plus ensuite  dmentir en dtail.

Enfin cinquante jours aprs son dpart de Liverpool, le 30 juin, il
mettait pied  terre  Qubec, et se jetait dans les bras de sa mre.[6]

[Note 6: Les dtails qui prcdent sur les Voyages de M. Garneau, ne
sont qu'une courte analyse du rcit qu'il en a fait lui-mme, et qui
offre des pages pleines d'intrt.]




                                 III.

         Divers crits de M. Garneau__son _Histoire du Canada_.


A son arrive, M. Garneau essaya d'exercer sa profession. Il fut un an
associ avec M. Besserer alors membre de la Chambre d'Assemble. Quelque
temps aprs, il entra comme comptable dans une banque; mais il n'y fit
que passer. Cette riche nature s'accommodait mal de l'aride besogne des
chiffres. Il secoua la poussire du comptoir, et obtint une place de
traducteur  la Chambre d'Assemble.

Dans ses moments de loisir, il continuait toujours de se livrer  ses
occupations favorites, les tudes littraires, chrissant dans le
modeste silence du cabinet cette indpendance de l'esprit sacrifie si
souvent sur la scne politique.[7]

[Note 7: _Rpertoire National_.]

Ce fut vers cette poque qu'il publia dans les journaux plusieurs pices
de posie fugitive, qui ont t en partie recueillies par M. Huston dans
son _Recueil de Littrature Canadienne_, imprim  Montral en 1848.

Ces posies respirent, en plusieurs endroits, les sentiments qui
l'animaient au sujet de la nation dont il devait bientt entreprendre
d'crire l'histoire.

On peut citer parmi les plus remarquables: _Les Oiseaux Blancs,
L'Hiver_, et _Le dernier Huron_.

Mais ces essais qui auraient pu suffire  la rputation d'un autre, et
qui lui assuraient une place distingue parmi nos littrateurs,
n'taient qu'un acheminement  l'oeuvre capitale de sa vie.

Ce fut d'abord le souvenir de ses relations avec les hommes de lettres
de Londres et de Paris qui l'engagea  continuer, avec plus d'ardeur et
de persvrance, ses recherches sur les annales historiques du Canada.

Mais ce ne fut qu'en 1840, qu'il commena  crire son _Histoire_.

On n'avait encore dans le pays, que des publications incompltes sur ce
sujet. En quittant le Canada, les Franais avaient emport avec eux
toutes leurs archives, toute leur correspondance officielle et politique
qui resta oublie mme en France jusqu' ces dernires annes. Les
Etats-Unis sont les premiers qui probablement en ont rappel le
souvenir. L'tat de New-York et celui de Massachusetts obtinrent de
Louis-Philippe la permission de faire faire des recherches dans les
archives de France et de faire copier tous les documents qu'ils
pourraient dsirer concernant leur histoire.

Le premier volume de l'_Histoire du Canada_ parut  Qubec en 1845.

L'anne prcdente, M. Garneau avait obtenu la place de greffier de la
cit de Qubec, qu'il a occupe pendant vingt ans. Depuis ce jour, sa
vie s'est coule sans aucun incident remarquable, outre les paisibles
devoirs de sa charge et les veilles solitaires de ses tudes
historiques.

Peu de temps aprs l'apparition de son premier volume d'histoire, M.
Garneau fut inform par le Dr. O'Gallaghan, ancien membre de la Chambre
des dputs du Bas-Canada, et rfugi politique  Albany depuis
l'insurrection de 1837, que l'tat de New-York avait obtenu une copie de
la correspondance officielle des gouverneurs et des fonctionnaires
publics de la Nouvelle-France depuis sa fondation jusqu'au trait de
paix de 1763, M. Garneau se rendit  Albany et obtint l'autorisation de
compulser ces prcieux documents et d'en faire des extraits. Le Dr.
O'Gallaghan, trs-vers lui-mme dans l'histoire de la colonisation de
l'Amrique du Nord, tait  la veille de publier sa savante Histoire de
la Nouvelle-Hollande.

A l'aide de ces nouvelles recherches. M. Garneau put faire paratre le
second volume de son ouvrage en 1846, et, le troisime en 1848,
conduisant l'histoire du Canada jusqu' l'tablissement du gouvernement
constitutionnel en 1792.

Ces travaux sur le Canada rveillrent l'attention publique. Jusqu'alors
ou n'avait pas os ouvrir les annales canadiennes, de peur de rappeler 
la mmoire des scnes trop douloureuses; ce qui a inspir ces lignes 
M. de Gasp dans ses Anciens Canadiens: Vous avez t longtemps
mconnus, mes anciens frres du Canada! Vous avez t indignement
calomnis! Honneur, cent fois honneur  notre compatriote. M. Garneau,
qui a dchir le voile qui couvrait vos exploits! Honte  nous, qui au
lieu de fouiller les anciennes chroniques si glorieuses pour notre race,
nous contentions de baisser la tte sous le reproche humiliant de peuple
conquis qu'on nous jetait  la face  tout propos!

A part certaines rserves, l'ouvrage de M. Garneau fut bien accueilli en
Canada et en France: la _Nouvelle Revue Encyclopdique_ de 1847, publie
 Paris par Firmin Didot, imprimeur de l'Institut de France, en fit un
rapport favorable.[8]

[Note 8: Il eut curieux de lire l'impression qu'avait faite sur l'esprit
de deux de nos hommes les plus minents, MM. Papineau et Morin, la
lecture de l'Histoire du Canada, alors qu'une partie de l'ouvrage tait
encore sous presse. On voit que, ds l'abord, ils avaient t frapps de
ce qui fait le caractre saillant de l'oeuvre de M. Garneau, la hauteur
des vues.


Montral, 22 janvier 1845.

Cher Monsieur,

Je voudrais pouvoir vous crire moins  la hte, pour vous exprimer
combien j'ai t satisfait de l'_Introduction_ de votre Histoire, que
vous avez bien voulu me communiquer. Vous vous placez ds l'abord  un
point de vue lev, qui promet une grande utilit et un immense intrt;
je suis sr que l'ouvrage tiendra ce que promet la prface. Voil pour
le fond. M. Chauveau, qui vient de lire les pages que vous m'avez
transmises, et dont il avait au reste dj vu une partie  Qubec, en
est trs-satisfait. Je verrai l'ami Parent  la premire occasion. Quant
 la forme, les chapitres distincts, que vous annoncez, faciliteront
beaucoup la lecture profitable de l'ouvrage. Continuez, et vous ne
pourrez manquer de faire un ouvrage digne du nom canadien, et de passer
avec lui  la postrit, si vous y comptez.....

A. N. MORIN


MONTREAL, 26 fvrier 1850.

MON CHER MONSIEUR,

J'apprends avec plaisir que vous reprenez avec ardeur la continuation de
votre beau travail sur l'histoire du pays. Couronnez l'oeuvre par le
mme amour de la vrit historique, la mme diligence  la chercher, la
mme indpendance  l'noncer, et le mme talent d'crivain; vous aurez
rempli une tche minemment utile au pays, et qui vous fait dj
infiniment d'honneur.. ..

L. J. PAPINEAU.]

Cependant M. Garneau ne cessait point ses recherches et les travaux qui
taient devenus l'objet exclusif de ses tudes. Une nouvelle collection
de documents historiques avait t acquise par le Canada. M. Garneau
prit la rsolution de publier une seconde dition de son ouvrage, revue
et corrige d'aprs ces nouveaux manuscrits authentiques, et les
Chambres lui votrent pour cela une allocation librale, (250.)
L'auteur termine son rcit  l'acte d'union des deux Canadas (1840).

Cette dition qui parut on 1852, fut encore mieux accueillie que la
premire. La _Revue des deux Mondes_ et le _Correspondant_ de Paris lui
consacreront deux longs articles, l'un crit par M. Pavie et l'autre par
M. Moreau, tous deux crivains distingus. L'ouvrage de M. Garneau y fut
apprci de manire  faire honneur et  l'crivain et au jeune pays qui
pouvait fournir dj de si intressantes annales.

La Revue amricaine du Dr. Brownson, publie  Boston, reut l'ouvrage
avec la mme faveur.

Les historiens franais et amricains ont rendu pleine justice, 
l'exactitude de l'auteur et  la largeur de ses vues, en le citant
souvent dans leurs rcits, tels que MM. Ferland,[9] Bancroft,[10]
Parkman,[11] Sargent,[12] O'Callaghan,[13] Hameau, [14] Dussieux, [15]
et surtout, dans sa grande _Histoire de France_, Henri Martin, qui fait
cette rflexion touchante en prenant cong de notre auteur:

Nous ne pouvons quitter sans motion cette _Histoire du Canada_, qui
nous est arrive d'un autre hmisphre comme un tmoignage vivant des
sentiments et des traditions conservs parmi les Franais du
Nouveau-Monde aprs un sicle de domination trangre. Puisse le gnie
de notre race persister parmi nos frres du Canada dans leurs destines
futures, quels que doivent tre leurs rapports avec la grande fdration
anglo-amricaine, et conserver une place en Amrique  l'lment
franais.[16]

[Note 9: _Cours d'Histoire du Canada._]

[Note 10: _History of the United States._]

[Note 11: _History of the conspirary of Pontiac._]

[Note 12: _The History of an expedition against Fort Fort Duquesne in
1755 under Major General Edward Braddock._]

[Note 13: _History of New-Netherland._]

[Note 14: _La France aux Colonies._]

[Note 15: _Le Canada sous la domination franaise._]

[Note 16: En 1862, M. Henri Martin adressait  l'auteur de l'_Histoire
du Canada_ une lettre o l'on trouve quelques remarques du plus haut
intrt, sur l'influence que sont appels  exercer l'lment franais,
et, en gnral, les races latines en Amrique. Nous sommes heureux de
pouvoir citer cette autorit imposante  l'appui des observations que
nous faisions dans un article rcent publi dans le _Foyer Canadien_,
sur _Le Mouvement littraire en Canada_, et o nous parlions de la
vocation de la race franaise en Amrique, et de la ncessit d'opposer
une digue  l'lment anglo-saxon, dont l'expansion excessive,
l'influence anormale doivent tre balances, de mme qu'en Europe, pour
le progrs de la civilisation.

Monsieur,

........J'avais t heureux, il y a quelques annes, de trouver dans
votre livre non-seulement des informations trs importantes, mais la
tradition vivante, le sentiment toujours prsent de cette France
d'outre-mer qui est toujours reste franaise de coeur, quoique spare
de la mre-patrie par les destine politiques. Je n'ai fait que
m'acquitter d'un devoir en rendant justice  vos consciencieux travaux.
Puissent ces changes d'ides et de connaissances entre nos frres du
Nouveau-Monde et nous se multiplier et contribuer  assurer la
persistance de l'lment franais en Amrique! A part nos sympathies
nationales,  nous autres, il y a un grand intrt de civilisation  ce
que l'lment anglais, de _prpondrant_, ne devienne pas unique du ple
nord jusqu' l'Isthme, et n'absorbe pas totalement les lments franais
et hispanno-italien. La varit est le principe du progrs.

Agrez, je vous prie, monsieur, mes sentiments les plus distingus et
les plus sympathiques.

H. Martin.

Paris. 1er avril 1862.

M. Henri Martin est, en ce moment mme, le candidat qui parat devoir
succder au fauteuil de M. Dupin  l'Acadmie Franaise. On cite dj
les noms des acadmiciens qui sont favorables  son lection: Ce sont
MM. Thiers, Guizot, Mignet, le duc de Broglie, le prince Albert de
Broglie, Prvost Paradol, Villemain, de Barante, Viebbet, Flourens,
Saint-Marc Girardin, Rmusat, Berryer, Ponsard, Sainte-Beuve, Augier,
Dufaure, Legouv, Laprade, de Montalembert et le comte de Falloux.

On regrette qu'un esprit si minent et qui runit de tels suffrages,
appartienne par ses doctrines  l'cole rationaliste.]

Une troisime dition de l'_Histoire_ de M. Garneau a t publie en
1859. Un anglais, M. Bell, en a donn, en 1800, une traduction assez
mdiocre et souvent incorrecte.

M. Garneau a encore publi, dans le _Journal de Qubec_, en 1855, un
_Voyage en Angleterre et en France_, qu'il avait d'abord eu l'intention
de runir en un volume. Mais il jugea ensuite cette oeuvre trop
imparfaite pour lui donner cette forme dfinitive. Les fragments les
plus intressants en ont t publis dans le _Foyer Canadien_, dont M.
Garneau tait un des collaborateurs.




                                  IV

                     Maladie de M. Garneau--Sa mort.


Cependant les longs travaux de M. Garneau avaient peu  peu min sa
sant; il fut attaqu d'pilepsie. Ce fut en 1843 qu'il ressentit les
premires atteintes de cette maladie cruelle. Les trois annes
suivantes, le mal sembla avoir disparu; mais eu 1846, il clata de
nouveau, terrible, incurable. A la suite d'une attaque de typhus,
compliqu d'un resiple au visage, qui le conduisit aux portes de la
mort, il parut presque, guri pour la seconda fois.

Ce fut le Dr. Jean Blanchet qui le sauva par des soins clairs autant
qu'assidus. M. Garneau en garda toujours le souvenir, et dans le dsir
de marquer sa reconnaissance  celui qui l'avait arrach  la mort, il
lui ddia, en 1855, le livre de son _Voyage_. A la mort du Dr. Blanchet,
en 1857, il fut le promoteur d'une souscription publique pour difier
sur sa tombe le monument que l'on admire aujourd'hui sous les grands
arbres du cimetire Saint-Charles.

Pendant quelque temps on espra que l'illustre malade recouvrerait la
sant; mais l'assiduit au travail et l'application qu'exigea de lui la
correction de son _Histoire_, rveillrent le mal avec une recrudescence
telle qu'il y a deux ans, au mois de mai 1864, M. Garneau dut se
dmettre de ses fonctions de Greffier de la Cit, qu'il occupait depuis
1844. La ville lui accorda alors une pension de 200, en considration
des services qu'il avait rendus non-seulement  la cit dans
l'accomplissement de sa charge, mais encore au pays tout entier par ses
importants travaux d'histoire.

Dans ses rapports sociaux, M. Garneau tait d'une rserve et d'une
politesse exquises: c'tait le type du gentilhomme accompli. Modeste,
comme le vritable mrite, il se dfiait toujours de lui-mme; cette
timidit naturelle, mle d'une noble fiert, l'a continuellement tenu
loign des luttes politiques, o ses talents et sa rputation lui
assignaient un rle minent.

Chez lui, la conduite de l'homme priv a toujours t d'accord avec les
principes svres de l'historien.

Cette rigidit a mme refroidi ses rapporte avec plusieurs de ses amis
de jeunesse, qui croyaient pouvoir suivre une voie diffrente.

Malgr certaines opinions mises dans les premires ditions de son
_Histoire_ et qui ont t juges peu conformes  la rigueur des saines
doctrines, M. Garneau tait un homme sincrement religieux. Que de fois
n'a-t-on pas t difi, dans les tristes moments o on le voyait aux
prises avec son cruel mal, de l'entendre murmurer tout bas l'_Ave
Maria_, mme au milieu du trouble de ses facults.

Il a donn d'ailleurs une preuve clatante de sa pit filiale envers
l'Eglise en soumettant humblement la dernire dition de son _Histoire_
 un ecclsiastique comptent, et en faisant plein droit aux
observations qui lui avaient t suggres. Dans un pays profondment
catholique comme le ntre, on est peu tonn d'une telle conduite; mais
si un pareil fait se produisait en France, par exemple, on n'aurait pas
assez d'loges pour celui qui en serait l'auteur. Sachons, du moins,
reconnatre ce qu'il renferme de gnreux et de consolant pour notre
socit.

Comme on devait s'y attendre, la mort de M. Garneau a t celle d'un
vrai chrtien. Il a support les souffrances de sa maladie avec une
patience inaltrable. Parfaitement rsign  la volont de Dieu, il
s'est prpar au moment suprme, et a reu les derniers sacrements avec
une pit profondment difiante.

Il s'est teint, le 2 fvrier dernier,  l'ge de cinquante-six ans et
sept mois.

Le cri de douleur qui a retenti dans tout le pays  la premire nouvelle
de sa mort, et qui n'est pas encore calm, est le plus bel que l'on
puisse faire de son mrite: c'est l'oraison funbre de la patrie en
deuil.

Par un mouvement tout spontan, une souscription nationale s'est
organise dans le but de lui lever un monument et de donner  sa
famille un tmoignage de la reconnaissance publique. Ce mouvement, qui
n'est propag rapidement dans toutes les parties du pays, et qui se
continue encore au moment o nous crivons, nous donne lieu d'esprer
qu'il produira des rsultats dignes de celui qui en est l'objet.

En parlant de la mort de M. Garneau, comment oublier cette autre perte
cruelle qui l'a prcde de si prs, comment ne pas donner un souvenir,
une larme  son digne mule, M. Ferland, tomb lui aussi, avant le
temps, victime de son dvouement  la science et  la patrie.

On ne lira pas sans motion la lettre suivante, que M. Garneau adressait
en 1861  M. Ferland, en accusant rception du premier volume de son
_Cours d'Histoire du Canada_. C'est un tmoignage vivant de la touchante
amiti qui unissait ces deux grands citoyens, et de leur commune
sollicitude pour l'avenir de leur cher Canada.

Samedi, 21 aot 1861.

M. Garneau prie M. Ferland, de vouloir bien accepter ses hommages, et
en mme temps ses remercments pour le premier volume de son _Cours
d'Histoire_ qu'il a eu la complaisance de lui envoyer. M. Garneau est
pass chez M. Ferland pour lui exprimer personnellement toute sa
reconnaissance et parler avec lui de leur chre patrie; mais il n'a pas
t assez heureux pour le rencontrer.

M. Garneau aurait voulu causer avec une des lumires du Canada sur la
foi qu'on doit avoir en notre nationalit et sur les moyens  suivre
pour en assurer la conservation. Celui qui a su dvelopper avec tant
d'exactitude nos origines historiques doit tre pntr plus qu'un autre
des sentiments de cette foi. Mon livre, quel que soit l'avenir de ses
compatriotes, sera toujours le tmoignage d'un principe rvr par tous
les peuples et rendra la mmoire de son auteur plus chre  la
postrit.

Garneau! Ferland! deux noms immortels, qui seront toujours prononcs
avec amour, tant qu'il restera un Canadien pour les redire aux ges
futurs!




                                    V

                   Jugement sur l'_Histoire du Canada_.


Pour apprcier avec justice et impartialit l'oeuvre de M. Garneau, il
faut se reporter  l'poque o il a commenc  crire. Il traait les
premires pages de son _Histoire_ au lendemain des luttes sanglantes de
1837, au moment o l'oligarchie triomphante venait de consommer la
grande iniquit de l'union des deux Canadas, lorsque par cet acte elle
croyait avoir mis le pied sur la gorge de la nationalit canadienne. La
terre tait encore frache sur la tombe des victimes de l'chafaud, et
leur ombre sanglante se dressait sans cesse devant la pense de
l'historien; tandis que du fond de leur lointain exil, les gmissements
des Canadiens expatris, leur prtant une voix lugubre venaient troubler
le silence de ses veilles. L'horizon tait sombre, l'avenir charg
d'orages, et quand il se penchait  sa fentre, il entendait le sourd
grondement de cette immense mare montante de la race anglo-saxonne qui
menaait de cerner et d'engloutir le jeune peuple dont il traait
l'histoire, comme elle avait dj submerg deux nationalits naissantes
de mme origine: au sud, celle de la Louisiane: au nord, celle de cette
infortune Acadie jete aux quatre vents du ciel. Parfois il se
demandait si cette histoire qu'il crivait n'tait pas plutt une
oraison funbre.

L'heure tait donc solennelle pour remonter vers le pass, et le
souvenir des dangers qui menaaient la socit canadienne prte un
intrt dramatique  ses rcits. On y sent quelque chose de cette
motion du voyageur assailli par la tempte au milieu de l'Ocan, et qui
voyant le vaisseau en pril, trace quelques lignes d'adieu qu'il jette 
la mer, pour laisser aprs lui un souvenir.

Au milieu des perplexits d'une telle situation, le patriotisme de
l'historien s'enflammait, son regard inquiet scrutait l'avenir en
interrogeant le pass, et y cherchait des armes et des moyens de dfense
contre les ennemis de la nationalit canadienne. Car l'_Histoire du
Canada_ n'est pas seulement un livre, c'est une forteresse o se livre
une bataille qui est dj devenue une victoire sur plusieurs points, et
dont l'issue dfinitive est le secret de l'avenir. Ce coup d'oeil jet
sur l'poque peut servir  expliquer, sinon  justifier, certaines
erreurs d'apprciations que l'auteur a d'ailleurs loyalement reconnues
plus tard: illusions d'une me gnreuse, que la vrit rfute, mais
qu'elle respecte et honore.

La correspondance intime de M. Garneau indique en plusieurs endroits la
disposition de son esprit, et contient des rvlations prcieuses 
recueillir. Le fragment qui suit offre surtout une tude instructive;
c'est une lettre crite en 1854  l'un de ses plus minents critiques,
M. L. Moreau, le savant auteur des traductions de Saint Augustin,
ouvrages couronns par l'Acadmie franaise.

Qubec, 9 mars 1854.

Monsieur,

Je viens de terminer la lecture de votre apprciation de mon _Histoire
du Canada_ dans le _Correspondant_ de Paris et que quelques-uns de nos
journaux ont reproduite  Montral et  Qubec. Je suis pein que vous
n'ayez pas eu la seconde dition de l'ouvrage, dans laquelle j'ai amen
mon rcit jusqu' l'union des deux Canadas en 1840. Le style en est plus
parfait, les faits sont exposs avec plus d'exactitude, parce que je
n'avais pas la correspondance officielle de nos premiers gouverneurs
lorsque le commencement de la premire dition a t mis sous presse, et
la suite des vnements vous aurait fait voir que ce n'tait pas sans de
graves motifs que j'avais adopt dans toute sa force le principe de la
libert de conscience.

En effet, sans ce principe protecteur, o les catholiques en
seraient-ils dans l'Amrique du Nord avec les huit-diximes de la
population protestants et des gouvernements partout protestants? C'est
en blmant tous les actes dus  l'exclusion que l'on dsarme les
prjugs et que l'on peut esprer de voir exister une libert qui fait
la sauvegarde du catholicisme dans le Nouveau-Monde. La conduite du
peuple amricain envers le lgat du pape, Mgr. Bedini, prouve que ces
prjugs ne sont pas encore effacs, et qu'il faudra agir encore
longtemps avec beaucoup de prudence pour viter des discordes.

C'est aussi  l'aide de ce principe de tolrance que j'ai pu dfendre
les catholiques canadiens contre les attentats du gouvernement
protestant de l'Angleterre, aprs la conqute. Le blme que j'avais
port contre le gouvernement franais, donnait, de la force  mes
paroles aux yeux des protestants eux-mmes, lorsque je blmais leur
conduite depuis qu'ils taient les matres, et ne laissait rien  me
rpondre.

Avec le protestantisme en majorit et au pouvoir, on ne saurait prendre
trop de prcautions dans ses arguments pour n'tre pas tourn; et nous,
pauvres Canadiens, nous avons non-seulement le protestantisme, mais
l'anglification en face nous menaant de tous cts...

L'erreur de M. Garneau n'est pas d'avoir invoqu le principe de la
libert de conscience, mais de l'avoir affirm d'une manire absolue et
non comme d'une utilit relative. S'il et eu le soin de faire cette
distinction, et de sauvegarder ainsi les droits de la vrit, il
n'aurait pas eu  essuyer les vives critiques dont il a t l'objet.

Mais aprs avoir lu la lettre qui prcde, on est heureux de voir que si
M. Garneau s'est tromp, son erreur naissait d'une noble source, et que
loin d'tre un acte d'hostilit, elle tait plutt le rve d'une me
ardente et dvoue  son pays cherchant des moyens de protection contre
les dangers qui le menaaient.

Rien n'est plus capable de nous en convaincre que la lettre suivante
adresse  Lord Elgin; et rien, d'un autre ct, ne peint mieux la
trempe d'esprit de notre historien. C'est un loquent plaidoyer en
faveur du peuple canadien, et en mme temps un cri d'indignation contre
la tyrannie oligarchique. On ne sait, qu'admirer davantage dans cette
pice magistrale, ou des lans gnreux du patriotisme, et de la largeur
des vues,--ou de l'habilet exquise avec laquelle il aborde des
questions si dlicates devant un gouverneur anglais.

A SON EXCELLENCE LE COMTE ELGIN ET KINCARDINE, GOUVERNEUR GNRAL DU
CANADA, ETC., ETC.

MILORD,

Si j'avais su plus tt que Votre Excellence daignait prendre
quelqu'intrt  l'ouvrage que j'ai commenc sur le Canada, je me serais
empress de lui faire parvenir ce que j'en ai d'imprim, persuad
qu'elle aurait trouv dans les vnements dont je retrace le tableau de
quoi ne former une juste ide des voeux et des sentiments d'une partie
nombreuse des peuples qu'elle a t appele  gouverner. Aujourd'hui
qu'elle a bien voulu s'en exprimer  cet gard avec bienveillance, je la
prie de vouloir bien me faire l'honneur d'accepter l'exemplaire de
l'_Histoire du Canada_ que M. Fabre lui fera remettre aussitt qu'il
sera reli.

J'ai entrepris ce travail dans le but de rtablir la vrit si souvent
dfigure et de repousser les attaques et les insultes dont mes
compatriotes ont t et sont encore journellement l'objet de la part
d'hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout  la fois.
J'ai pens que le meilleur moyen d'y parvenir tait d'exposer tout
simplement, leur histoire. Je n'ai pas besoin de dire que ma tche
m'obligeait d'tre encore plus svre dans l'esprit que dans
l'expression matrielle des faits. La situation des Canadiens-Franais
tant par rapport  leur nombre que par rapport  leurs lois et  leur
religion dans ce continent, m'imposait l'obligation rigoureuse d'tre
juste, car le faible doit avoir deux fois raison avant de rclamer un
droit en politique. Si les Canadiens n'avaient eu qu' s'adresser  des
hommes dont l'antique illustration, comme celle de la race de Votre
Excellence, ft un gage de leur honneur et de leur justice, cette
ncessit n'aurait pas exist; mais soit que l'on doive en attribuer la
cause aux prjugs,  l'ignorance ou  tout autre motif, il est arriv,
souvent dans ce pays que cette double preuve a t encore insuffisante.

Les outrages sditieux que l'on vient de faire  Votre Excellence, dont
la personne devait tre sacre comme celle de la Reine qu'elle
reprsente, prouvent suffisamment l'audace de ceux qui s'en sont rendus
coupables; audace qu'ils n'ont eue que parce qu'on les a accoutums
depuis longtemps, comme des enfants gts,  obtenir tout ce qu'ils
demandaient, juste ou injuste. En quel autre pays du monde aurait-on vu
une poigne d'hommes oser insulter la personne du souverain dans son
reprsentant, et le pays tout entier dans celle de ses dputs lus par
un suffrage presque universel? Or si ces gens ont pu se porter  de
pareils attentats aujourd'hui, de quelle manire ne devaient-ils pas
agir envers les Canadiens-Franais qu'ils traitaient d'trangers et de
vaincus, lorsqu'ils avaient le pouvoir de les dominer? En jugeant ainsi
par comparaison, Votre Excellence peut facilement se rendre compte de la
cause des dissensions qui ont dchir ce pays pendant si longtemps, et
du dsespoir qui a fait prendre les armes  une partie des Canadiens du
district de Montral en 1837.

Si les Canadiens ont endur patiemment un pareil tat de chose, il ne
faut pas croire, malgr leurs moeurs paisibles et agrestes, que c'est la
timidit ou la crainte qui les ait empchs de songer  secouer le joug.
Ils sortent de trop bonne race pour ne pas faire leur devoir lorsqu'ils
y sont appels. Leur conduite dans la terrible guerre de 1755, pendant
le sige de Qubec en 1775-6, durant la guerre de 1812 et mme, malgr
leur petit nombre, dans les combats de St. Denis, St. Charles et St.
Eustache en 1837, (s'il m'est permis de citer cette poque malheureuse.)
attestent, suffisamment leur courage pour qu'on les respecte. Leur
immobilit apparente tient  leurs habitudes monarchiques et  leur
situation spciale comme race distincte dans l'Amrique du Nord, ayant
des intrts particuliers qui redoutent le contact d'une nationalit
trangre. Ce sont ces deux puissants mobiles qui les ont fait revenir
sur leurs pas en 1776, aprs avoir embrass pour la plupart un instant
la cause amricaine; qui les ont lait courir aux armes en 1812, et qui
les ont retenus encore en 1837. Je n'ai pas besoin d'ajouter que si les
Etats-Unis taient franais ou le Canada tout anglais, celui-ci en
formerait partie depuis longtemps; car la socit, dans le nouveau
monde, tant essentiellement compose d'lments dmocratiques, la
tendance naturelle des populations est de revtir la forme rpublicaine.
Vous m'accuserez peut-tre, Milord, de baser ici mes raisonnements sur
l'intrt seul; j'avoue que ce mobile n'est pas le plus lev; mais il
est fort puissant surtout aux yeux des adversaires des Canadiens; et
quant  ceux qui sont fonds sur de plus nobles inspirations, je n'ai
pas besoin de les faire valoir, Votre Excellence les trouve dj dans
son propre coeur.

J'en ai peut-tre dit assez pour faire voir que ceux qui veulent
rduire les Canadiens-Franais  l'tat d'ilotisme, (car leur
transformation nationale, si elle doit avoir lieu, ne peut tre que
l'oeuvre du temps et ne peut se faire que par cette phase), ne le font
point dans l'intrt du grand empire dont nous faisons partie; qu'au
contraire, ce sont ces intrts Canadiens-franais qui ont empch le
Canada de tomber jusqu' prsent dans l'orbite de la rpublique
amricaine; que l'Ecosse, avec des lois et une religion diffrentes de
celles de l'Angleterre, n'est pas moins fidle que celle-ci au drapeau
britannique, et que sur le champ de bataille le montagnard caldonien ne
cde point sa place au grenadier anglais malgr son dialecte gaulois. De
tout cela, il rsulte  mes yeux qu'il est de l'intrt de la
Grande-Bretagne de protger les Canadiens, comme il est de l'intrt
d'un propritaire prudent d'entretenir surtout la base d'un difice pour
le faire durer plus longtemps, car il est impossible de prvoir quel
effet la perte de l'Amrique du Nord et son union avec les Etats-Unis,
aurait avec le temps sur la puissance maritime, et commerciale de
l'Angleterre.

Ces considrations, Milord, et bien d'autres qui se prsentent 
l'esprit, ont sans doute dj frapp l'attention de Votre Excellence et
des autres hommes d'tat de la mtropole. Votre conduite si propre 
rassurer les colons sur leurs droits constitutionnels, recevra, je n'en
doute point, l'appui du gouvernement imprial et contribuera au maintien
de l'intgrit de l'empire.

En laissant le Haut-Canada  ses lois, et le bas aux siennes, afin
d'attnuer autant que possible ce qu'il peut y avoir  d'hostile  mes
compatriotes dans les motifs de l'acte d'union; en abandonnant au pays
toute la puissante politique et lgislative dont il doit jouir par la
voie des chambres et des ministres responsables en tant que cela
n'affecte point le noeud qui l'unit  l'Angleterre, celle-ci n'a rien 
craindre des cris de quelques mcontents qui ne sauraient mettre en
danger la sret de la colonie, si les partis politiques de Londres ont
la sagesse de ne point s'en prvaloir dans leurs luttes pour obtenir le
pouvoir.

Je prie Votre Seigneurie de me pardonner de m'tre tendu si longuement
sur la situation politique de ce pays. Je m'y suis trouv entran par
l'enchanement de rflexions que me suggre l'tude que je suis oblig
de faire du pass pour l'oeuvre que j'ai entreprise et dont le fruit
remplirait le plus grand de mes voeux, s'il pouvait faire disparatre
tous les prjugs du peuple anglais contre les Canadiens au sujet de
leur fidlit, et ramener la confiance et la justice dans les
apprciations rciproques des deux peuples, comme je suis convaincu que
c'est le but clair de Votre Excellence dans la tche noble mais
difficile dont elle s'est charge......

Qubec, 13 mai 1819.

Une troisime lettre adresse en 1850  l'honorable L. H. Lafontaine,
alors premier ministre, dvoile un ct presque inconnu du caractre de
l'historien, et initie en mme temps aux difficults de tout genre qu'il
a eu  surmonter pour lever le monument qu'il a lgu  s patrie. Il y
fait, en quelques lignes, sa profession de loi historique.

L'ide qu'il se formait de la dignit et des devoirs de l'historien
indique l'atmosphre sereine o planait ce noble esprit:

Qubec, 17 septembre, 1850.

MON CHER MONSIEUR,

Aprs vous avoir tourment pour avoir accs aux archives du
gouvernement excutif, je puis paratre lent  en profiter. Mais ce
n'est pas ma faute. Je ne suis pas libre de m'absenter quand je veux de
mon pauvre bureau, et lorsqu'il s'agit d'histoire crite par un
canadien-franais, il faut que j'use de certains mnagements auprs
d'une partie de notre conseil dans lequel sont deux Sewell, pour ne pas
veiller des prtextes d'opposition, etc., etc. Je voulais monter 
Toronto dans ce mois-ci, et des obstacles m'en empchent. D'ailleurs je
juge  ce que M. Parent vient de m'crire, qu il me faudra beaucoup plus
de temps dans vos bureaux que je l'imaginais pour faire _une bonne
recherche_. Il parat que vos papiers sont parpills dans les
diffrents dpartements, que ceux du conseil excutif prsentent le beau
et vaste dsordre qui ferait  la fois la terreur et la joie de votre
Jacques Viger. Faire des recherches dans un pareil chaos exigerait plus
de temps que j'en puis donner hors de Qubec. Je crains donc de me
trouver forc d'attendre, pour faire mes fouilles, que vous descendiez
ici.

Dans l'intervalle je perfectionnerai mon travail, car le premier jet
est fait. Je suis rendu  1828 o je vais m'arrter, passant seulement
en revue, dans une conclusion, les vnements jusqu' ce jour, pour
tirer des consquences.

Il est probable  la tournure lente, mais invitable peut-tre, que
prennent les choses dans notre pays que ce soit le dernier comme c'est
le premier ouvrage historique franais crit dans l'esprit et au point
de vue assez prononcs qu'on y remarque; car je pense que peu d'hommes
seront tents aprs moi de se sacrifier pour suivre mes traces. Mais
enfin je me fais un honneur de ce qui paratra malheureusement singulier
plus tard. J'cris avec une parfaite conviction. Je veux, si mon livre
me survit, qu'il soit l'expression patente des actes, des sentiments
intimes, d'un peuple dont la nationalit est livre aux hasards d'une
lutte qui ne promet aucun espoir pour bien des gens. Je veux empreindre
cette nationalit d'un caractre qui la fasse respecter par l'avenir. En
rectifiant l'histoire militaire de la conqute, j'ai mis les Canadiens
en tat de repousser toute insulte  cet gard, et il me semble que les
journaux anglais ne parlent plus de cette poque comme ils en parlaient.
Je crois pouvoir faire la mme chose pour tout le reste.

Au surplus je puis parler avec une parfaite indpendance. Je ne dois de
reconnaissance spciale, ni au gouvernement, ni  qui que ce soit, et je
n'ai pris aucune part aux vnements publics; ce qui me laisse dans la
plus grande libert de parler des hommes et des choses tel qu'un
historien clair, indpendant et vridique doit le faire...

M. Garneau dut prouver une singulire satisfaction, quelque temps aprs
l'envoi de cette lettre, en recevant la note suivante de l'honorable
Joseph Howe, premier ministre de la Nouvelle-Ecosse, l'homme le plus
minent sans contredit des provinces maritimes, et l'une des plus hautes
intelligences de toute l'Amrique Britannique.[17] Le voeu que M.
Garneau mettait dans sa lettre  Sir L. H. Lafontaine et  Lord Elgin,
y trouvait un premier accomplissement; il y voyait la ralisation d'une
des esprances qu'il nourrissait avec le plus d'amour, et que son livre
avait prpare: celle de voir bientt tomber les calomnies, s'teindre
les prjugs funestes que la haine avait soulevs contre les Canadiens.
Aprs avoir remerci M. Garneau de l'hommage qu'il lui avait fait de son
_Histoire_, M. Howe continue ainsi:

.....Le caractre des Canadiens-Franais a t grossirement calomni;
il est donc tout naturel qu'il ait t mconnu. Dans les Provinces
Maritimes, nous n'avons ni intrt ni dsir de le mconnatre, et ce
sera pour moi une sincre satisfaction de trouver dans votre Histoire de
nouveaux moyens de rendre justice  vos compatriotes en toute occasion
favorable.

[Note 17: On a encore frais  la mmoire son fameux discours  la
convention du Dtroit, chef-d'oeuvre d'habilet et de science
politique.]

Quelque importants que fussent ces premiers rsultats de l'oeuvre de M.
Garneau, toutefois l'influence de vrai Histoire devait s'tendre encore
plus loin et surtout faire natre des sympathies chres  tous les
coeurs canadiens. Cette voix de la vrit, vibrante d'une plainte
solennelle, qui s'levait des rivages du Canada, demandant justice et
rparation, traversa les mers, et rveilla des chos depuis longtemps
endormis sur l'ancienne terre de France, cette antique mre-patrie
toujours aime. De nobles coeurs, des intelligences d'lite reconnurent
cette voix franaise dont le timbre avait la mlancolie d'une voix de
l'exil, et rpondirent par de chaleureux applaudissements  ses appels.
Pour ne citer que les plus connus, MM. Ampre, Marinier, Rameau, Henri
Martin. Carlier, Thodore Pavie, Moreau. Dussieux. De Puibusque
signalrent  l'attention publique l'_Histoire du Canada_; et si
aujourd'hui la France se rveille de son apathie  l'gard de son
ancienne colonie, si elle commence  tourner ses regards vers le Canada,
c'est  eux, en grande partie, et  l'ouvrage de M. Garneau, que nous le
devons.

Un des tmoignages les plus curieux  recueillir, et qui a d tre
particulirement sensible  l'auteur, lui est venu du fond de la Suisse.
La lecture de cette lettre fera voir l'impression profonde qu'avait
produite sur l'esprit de ce, correspondant inconnu l'tude de
l'_Histoire du Canada_. Elle offre, d'ailleurs, un trs-vif intrt par
elle-mme, par les larges aperus qu'elle prsente, les conseils qu'elle
renferme, et les esprances, solidement appuyes, qu'elle donne sur
l'avenir du Canada et la conservation de notre nationalit.

Elle signale en mme temps dans l'ouvrage de M. Garneau une ombre qui,
heureusement, a toujours t en s'vanouissant  mesure qu'il a
perfectionn son oeuvre. Les tendances qui l'avaient fait plisser sur la
pente de quelques opinions que nous n'avons pas  combattre, puisqu'il
les a abandonnes, obscurcissaient, par une suite naturelle, sa
confiance, dans l'avenir de notre race. Disons-le franchement,  la vue
des orages qu'il voyait venir de tous les points de l'horizon, son
esprance faiblissait, il dsesprait presque de l'avenir.

Nous n'hsitons pas  en attribuer la raison, du moins en grande partie,
 un certain manque de fermet dans ses croyances religieuses. L'homme
profondment convaincu porte la srnit de ses convictions jusque dans
les habitudes ordinaires de la vie. Des hauteurs de la foi, d'o son
regard plane au-dessus des nuages, il envisage, d'un oeil calme, les
orages des vnements, les prils des jours critiques, et domine les
situations. L'Esprance et la Foi sont deux angliques soeurs, deux
filles du ciel, qui, bien mieux que les Grces antiques, se tiennent par
la main.

Voici les principaux passages de la lettre que nous venons de
mentionner.

MONSIEUR,

Le peuple canadien-franais m'a toujours inspir une profonde
sympathie, sympathie qui n'a fait que s'accrotre par la lecture des
divers ouvrages des auteurs qui ont visit votre pays, entre autres,
Lambert, Delacroix, B. Hall, d'Orbigny, et surtout X. Marmier C'est ce
dernier, qui, par ses lettres sur l'Amrique, m'a fait dsirer de
connatre votre _Histoire du Canada_, ouvrage qu'un libraire suisse a pu
me procurer  Paris, il y a environ une anne.

Permettez-moi donc, quoique n'ayant pas l'honneur d'tre connu de vous,
monsieur, de venir vous prsenter mon faible loge pour cet excellent
ouvrage que j'ai lu avec autant de plaisir que d'intrt et qui doit
tre considr,  juste titre, comme tout ce qu'il y a de mieux crit
sur l'Amrique et surtout par un Amricain. Les trois volumes, on le
voit, sont le fruit de nombreuses et consciencieuses recherches de votre
part.

J'habite la Suisse depuis dix-huit ans. Comme franais et mme comme
catholique, j'approuve beaucoup votre manire de voir relativement  la
rvocation de l'dit de Nantes et  ses malheureuses consquences. C'est
la Suisse franaise, Genve principalement, qui en a recueilli les plus
grands avantages. L'migration franaise y a apport la fortune,
l'industrie, les sciences etc., etc., et on a fait le pays le plus
florissant du monde.

Vous dites monsieur, dans votre discours prliminaire: _Nous sommes
loin de croire que notre nationalit soit  l'abri de tout danger, nos
illusions  cet gard s'envolent chaque jour etc., etc._ Permettez-moi
de vous dire que, sous ce rapport, je ne partage pas votre manire de
voir, et voici pourquoi. La population suisse se compose, comme vous le
savez, des races allemande, franaise, italienne et romane. La
population franaise, qui compte pour environ trois quart de million,
est celle qui conserve le mieux son caractre de nationalit, mme dans
les cantons mixtes o elle est en minorit, comme dans celui-ci par
exemple. La contre que j'habite, appele autrefois l'Evch de Ble,
peuple par environ 70,000 habitants de race franaise, quoique n'ayant
fait partie de la France que sous l'Empire, a t runie en 1815 au
canton de Berne, dont la population toute allemande est d'environ
400,000 habitants. Eh bien! malgr cela aucune atteinte n'a t porte 
la nationalit de la partie franaise du canton. Tous les fonctionnaires
publics sont tenus de connatre les langues allemande et franaise,
dclares nationales par la constitution.

Il y a dans la race franaise, plus que chez toutes les autres, quelque
chose qui s'opposera toujours  la perte de sa nationalit. J'en vois
bien des preuve en Suisse et ailleurs. A Fribourg, par exemple, dans la
ville haute, on ne parle que franais, tandis que la ville basse est
toute allemande. Cette dmarcation a toujours exist. La petite ville de
Bienne,  cinq lieues d'ici, est toute allemande, elle est le chef-lieu
d'une paroisse comprenant plusieurs villages. L'un d'eux, Evillars, a
toujours t franais, a une cole franaise etc., etc. Aprs la
rvocation de l'dit de Nantes, les rfugis franais qui sont venus
s'tablir  Berne y ont form une corporation appele colonie franaise,
qui existe encore de nos jours, dont tous les membres ont conserv la
langue et les moeurs de leurs anctres. Mais ce qu'il y a de plus
remarquable et de plus frappant  cet gard, ce sont ces villages
franais fonds, toujours par suite de cette dplorable rvocation de
l'dit de Nantes dans les environs de Francfort, au centre mme de
l'Allemagne. Une personne de ma connaissance qui a vu ces villages
pendant l't dernier, m'assure qu'en en visitant la population, on se
croit au milieu de la France mridionale du sicle de Louis XIV.
Langage, accent, moeurs, tout y rappelle cette dernire poque. Les
pasteurs viennent de la Suisse franaise. Dans les coles, on n'enseigne
que le franais, et la plus grande partie des habitants ne comprennent
pas mme l'allemand.

De ce fait que la grande majorit de la population amricaine est de
race anglo-saxonne, il n'en faut pas conclure qu'elle absorbera la
nationalit et la langue franaise. En Europe, la langue franaise est
toujours la langue dominante, la langue de prdilection des savants et
la langue diplomatique enfin! Toutes les premires familles d'Allemagne
et de Russie, toute la noblesse font instruire leurs enfants en
franais. C'est la Suisse franaise principalement qui leur fournit des
instituteurs et des institutrices. J'ai dans notre voisinage plusieurs
amis, qui, comme prcepteurs, ont habit la Russie pendant un grand
nombre d'annes et qui m'ont souvent rpt que chez tous les seigneurs
et dans la bonne socit, on ne parle que franais et aussi correctement
qu' Paris. La socit choisie qui, de toutes les parties du monde et
principalement d'Angleterre, vient chaque t visiter la Suisse, se sert
gnralement de la langue franaise. C'est  l'amour-propre des Anglais
qu'il en cote le plus de parler un autre idiome que le leur, mais le
plus souvent ils sont forcs d'en passer par l. Toutes les principales
villes d'Europe et mme Constantinople, ont leurs journaux franais. A
Berne, ville toute allemande, il se publie trois feuilles franaises
paraissant tous les jours.

La langue, c'est la nationalit. Que les Canadien-Franais conservent
donc religieusement la premire, et la dernire ne prira pas, je crois
vous en avoir donn la prouve par les divers faits qui prcdent.
Encourages, propagez l'instruction primaire, dans les campagnes surtout.
N'employez que des instituteurs de race franaise. Aprs cela, que la
corruption produise quelques dtections dans la classe leve,
c'est--dire chez ceux de vos compatriotes, qui, par leur ducation et
leur position sociale, devraient tre  l'abri de toute corruption,
ceux-l, croyez-le bien, n'entraneront pas les masses. A propos de
cela, il y a quelquefois des tendances qui se remarquent jusque dans les
plus petites choses. Je vois souvent dans les journaux des faits qui ne
font pas honneur  quelques-uns de vos compatriotes, quant  l'esprit de
nationalit: c'est, par exemple, l'affectation que mettent des membres
du parlement  s'exprimer en anglais. Pourquoi aussi, dans le commerce,
les ngociants franco-canadiens affectent-ils d'avoir les enseignes de
leurs magasins en anglais? Ceci ne s'explique gure pour une ville comme
Qubec, peuple, en grande majorit, par la race franaise........[18]

[Note 18: La correspondance de M. Garneau offre un beau modle de cette
fiert nationale et de ce respect de la langue franaise qu'aucun
Canadien ne devrait jamais oublier. Parmi la nombreuse collection de
lettres de M. Garneau que nous avons sous les yeux et dont un grand
nombre sont adresses en rponse  des Anglais, pas une seule n'est
crite en langue anglaise.]

Dans une seconde lettre, en date du 27 juin 1854, le mme correspondant,
revenant sur un discours prononc par l'ambassadeur des Etats-Unis 
Londres,  l'occasion d'un dner donn au gouverneur du Canada, lord
Elgin, ajoute de nouvelles preuves  ce qui prcde:

Je prvois avec assurance, a dit l'ambassadeur de la rpublique
amricaine, le jour o la langue anglaise qui est la langue de la
libert chrtienne, civile et politique, sera la langue de la plus
grande partie du globe.

Quoiqu'il ne soit pas difficile de prouver que cette langue n'a pas t
et n'est pas la langue de la libert chrtienne, civile et politique, on
peut dire avec beaucoup de vrit, n'en dplaise  monsieur
l'ambassadeur, que ses prvisions ne sont rien moins que fondes. Ce
sont l de ridicules vanteries et des fanfaronnades dplaces qui ne
font pas honneur aux connaissances de celui qui se les permet. Plus
justes que lui, tous les hommes comptents en pareilles choses,
rpondront que si la langue anglaise n'a pas  craindre d'absorption en
Angleterre ni aux Etats-Unis, rien, absolument rien, ne porte  crire,
ni  prvoir, que les autres langues doivent s'attendre  tre absorbes
par elle dans la plus grande partie du globe. On ne conteste pas  M,
Buchanan que dans la plus grande partie de l'Amrique, dans les pays
d'outre-mer, l'anglais ne soit la langue la plus usite, la langue
mercantile enfin. Mais aprs cela, que sont les populations
anglo-saxonnes de l'Angleterre et de l'Amrique, comparativement aux
autres peuples d'Europe? Pourquoi, et par quels moyens, quarante 
cinquante millions d'Anglo-Saxons imposeraient-ils leur idiome  plus de
deux cent millions d'mes formant le surplus de la population
europenne? C'est ce que monsieur l'ambassadeur ne nous dit pas.

On peut, sans prsomption, lui rpondre que si la langue Franaise n'a
pas la prtention d'absorber les autres langues, elle, non plus, ne sera
jamais absorbe. Elle sera toujours la langue par excellence, la plus
estime, la plus cultive et la premire de toutes les langues en
Europe, o elle est la langue scientifique, la langue diplomatique, et
sauf peu d'exceptions, la langue commerciale la plus usite, celle enfin
qui, dans toutes les relations, sert presque gnralement
d'intermdiaire entre les divers peuples. Tout ceci est incontestable
pour qui connat bien l'Europe. Dans tous les tablissements
d'instruction publique, en Allemagne surtout, et mme jusque dans les
provinces danubiennes, presque toutes les bonnes familles ont chez elles
des instituteurs ou des institutrices franaises. Que monsieur
l'ambassadeur nous dise, par exemple, si, dans ces mmes pays, on trouve
un aussi grand nombre d'instituteurs ou de professeurs anglais, et si on
y tmoigne le moindre dsir d'apprendre cette dernire langue?

S'il est ensuite des contres en Europe o la langue franaise ait une
grande prpondrance, c'est en Russie et en Pologne, pays qui ont leurs
littrateurs franais, lesquels sont appels souvent, et  juste titre,
les _Franais du nord_. L'empereur Nicolas, avec tout son despotisme,
n'a pu supprimer ni l'tude, ni l'usage de cette langue qui est
maintenant dans les moeurs de la partie claire de ses peuples. Au
commencement de son rgne, Nicolas fit publier, par un auteur russe,
divers ouvrages dans le but de ridiculiser l'emploi de cette langue par
les Russes, mais ce moyen n'eut pas de succs. D'ailleurs, le czar
lui-mme ne s'exprime le plus souvent que dans notre langue. Lui, ses
frres et ses enfants ont eu des gouverneurs franais. L'empereur
Alexandre avait pour gouverneur le gnral La Harpe.

Dans les arts et les sciences, c'est toujours aux Franais que
l'empereur Nicolas donne la prfrence. On peut juger de l'exactitude de
ceci par le grand nombre de Franais que la guerre actuelle oblige de
rentrer momentanment en France.................................. Quel
que soit donc l'avenir de ce vaste empire russe, ou la langue franaise
est en honneur et en usage, chez chaque seigneur, dans chaque village,
depuis la mer Baltique  la mer Noire, on peut dire que cette langue y
est profondment implante et que peut-tre elle pourra bien un jour
servir  la civilisation de ce pays et y devenir la langue dominante.
Cette ide, qui peut paratre hardie, dans ce moment, a dj t
exprime plus d'une fois par des hommes bien comptents.

Je dsire ensuite que l'on tablisse, par exemple, l'tat comparatif
des livres franais et des livres anglais qui se vendent en Russie, en
Allemagne, en Suisse, en Italie, en Espagne, etc.; qu'on visite les
bibliothques publiques et particulires dans ces divers pays et l'on
reconnatra que la littrature franaise y entre pour les trois quarte,
comparativement  la littrature anglaise. Qu'on demande ensuite au
voyageur qui a parcouru ces mmes pays, si ce ne sont pas les revues et
les journaux franais qui y sont les plus rpandus? Ce sont l autant de
nouvelles preuves de la grande prpondrance de notre langue en Europe.
Une autre preuve encore, d'ailleurs bien connue, c'est que sachant que
nous pourrons nous faire comprendre dans toutes les contres
europennes, et souvent aussi dans les autres parties du monde, nous ne
nous occupons pas assez en France de l'tude des langues vivantes, c'est
un grand tort sans doute, et on nous le reproche souvent avec raison.
Qu'un Russe, par exemple, un Allemand, ou un Italien, visite le centre
de la France, il ne trouvera  qui parler, tandis que nous, soit 
Berlin, soit  Saint-Ptersbourg, Vienne, Stockholm, Berne, etc., etc.
nous savons  l'avance que nous pourrons nous faire comprendre. Les
protestants franais, par exemple, peuvent assister  leur culte clbr
en franais dans toutes les principales villes europennes, de Stockholm
 Odessa.

En s'exprimant ainsi, M. Buchanan a voulu aussi faire allusion  la
possibilit de l'_anglification_ du Bas-Canada. Ici, M. Buchanan se
trompe encore, celle _anglification_ ne dpendant pas plus de
l'Angleterre que des Etats-Unis, mais uniquement des Canadiens-Franais.
Quel que soit le sort que l'avenir rserve  votre intressant pays,
qu'il fasse partie d'une confdration des colonies anglaises, ou qu'il
soit annex  l'Union amricaine, on ne pourra jamais, _si le peuple
Canadien-Franais le veut bien_, lui ravir sa langue, sa religion et ses
usages, en admettant mme qu'il ne pourrait conserver ses lois. Les
nationalits ne s'anantissent pas ainsi. L'histoire moderne nous en
prsente trop de preuves. Voyez, par exemple, l'Alsace, l'une de nos
plus belles et de nos plus riches provinces de France, et qui
aujourd'hui ne compte pas loin d'un million d'habitants. Cette
intressante contre, conquise par Louis XIV, et runie  la France en
1648,  conserv sa langue, ses moeurs et ses usages, malgr le systme
de centralisation et d'unit qui se fait sentir en France beaucoup plus
que dans tout autre paye. Parcourez donc cette belle Alsace, runie  la
France depuis pass deux sicles, vous y trouverez une population
franaise de coeur et sincrement attache  la France, mais toujours
allemande par les moeurs et les usages. Visitez tous les villages,
entrez le dimanche dans toutes les glises, vous n'y entendrez que des
sermons allemand. Dans les coles, on enseigne l'allemand en mme temps
que le franais. Voyez ensuite le royaume de Sardaigne, auquel ont t
runies toutes les provinces de la Savoie et le comt de Nice, pays
peupls par des habitants de la race franaise, qui n'en conserve pas
moins leur langue, leurs usages, etc. L'Autriche ensuite, qui rgne
depuis si longtemps sur la Lombardie, a-t-elle germanis ce pays? La
Belgique qui compte deux millions d habitants parlant le franais, et
environ deux millions parlant le flamand, prsente-elle l'absorption de
l'une ou l'autre de ces langues? Et la Suisse enfin, qui se compose des
races allemande, franaise, italienne et romane, a-t-elle cherch 
anantir l'une ou l'autre de ces quatre nationalits diffrentes? Non,
et c'est l que, sous ce rapport, les Canadiens-Franais trouveront
l'exemple le plus rassurant pour leur avenir. En Suisse, chaque
nationalit est respecte dans ses droits. Quoique la population
allemande soit la plus nombreuse, les autres langues sont aussi
reconnues par la constitution fdrale comme langues nationales, et
chaque nationalit est reprsente dans les assembles lgislatives et
au conseil fdral. Cette diffrence de nationalit se rencontre aussi
dans plusieurs des Etats composants la confdration. Le Valais, par
exemple, se compose du Bas-Valais qui est franais et du Haut-Valais qui
est allemand. Le canton de Fribourg a aussi sa partie allemande et sa
partie franaise, dont les limites se rencontrant dans la ville mme de
Fribourg. En 1815, l'ancien Evch de Ble, dont la population est toute
franaise, a t runi au canton allemand de Berne. Le canton des
Grisons compte 132 paroisses protestantes et 86 paroisses catholiques,
formant ensemble une population d'environ 100,000 habitants. Un tiers
environ de cette population parle l'allemand, un neuvime l'italien et
le reste le roman. Le canton se divise en trois ligues, la ligue Grise,
la ligue de la Maison-de-Dieu et la ligue des Dix-Droitures. Ces ligues,
dont l'union date de 1470, se subdivisent en 25 jurisdictions.
Celles-ci, partages  leur tour en jurisdictions secondaires, forment
de petites rpubliques diffrant souvent entre elles par leurs
constitutions, leurs lois et leurs franchises. Cet Etat prsente donc le
rare assemblage, dans un petit pays, d'une population compose de trois
races diffrentes, professant deux cultes diffrents et vivant entre
elles heureuses et tranquilles, car le canton des Grisons est un des
plus paisibles de la Suisse.

Ainsi dans chaque canton suisse, comme dans la confdration, chaque
nationalit est respecte et quitablement reprsente. Pourquoi n'en
serait-il pas de mme, en Canada? Ceci dpend uniquement du peuple
canadien, ainsi que le prouvent les exemples que je viens de vous citer.
Que les Canadiens-Franais ne se laissent donc pas blouir par des
discours inspirs par un orgueil national aussi outr que ridicule, coin
ma celui de M. Buchanan; qu'ils se persuadent bien surtout, et qu'ils
n'oublient pas, que si la langue anglaise est celle de la majorit du
peuple amricain, elle n'est pas, et elle ne sera jamais celle de la
grande majorit de la population de la partie la plus civilise du
globe, c'est--dire de l'Europe; que s'il y a chez la race anglo-saxonne
des qualits qui la placent dans une position respectable parmi les
nations civilises, il y aurait de la folie  prtendre qu'elle est
au-dessus, on qu'elle absorbera ou effacera toutes les autres
nationalits  la tte desquelles se trouvera toujours la France.

D'ailleurs la partie claire du peuple anglais commence  secouer ses
prjugs; revenue  des sentiments plus quitables, elle tmoigne le
dsir de voir disparatre ces orgueilleuses prtentions de
prpondrance, ces rivalits de races qui ne sont plus de notre sicle.
Que le peuple canadien-franais ne croie donc plus  ce fantme de
l'omnipotence anglo-saxonne; qu'il retire sa confiance aux hommes
capables de dfection; qu'il ne choisisse ses mandataires que parmi les
hommes d'une confiance prouve pour la dfense de ses institutions, de
sa langue et de ses lois; que tous ses efforts tendent sans cesse au
progrs de l'instruction du peuple; que celle-ci soit toujours donne
dans la langue maternelle, l'tude de l'anglais ne devant tre
considre que comme un accessoire, qu'il n'oublie jamais que l'union
fait la force, et il pourra, comme tant d'autres peuples, transmettre
intacte  ses descendants l'hritage qu'il a reu de ses pres.

Terminant cette lettre dj trop longue, je forme les voeux les plus
sincres pour la conservation de la nationalit de votre brave peuple et
pour son bonheur, esprant que le gouvernement anglais, anim par des
dispositions plus quitables envers vous, reconnatra qu'il est de son
devoir et de son intrt de respecter et de protger tous les droits
inhrents  votre nationalit, et par ce moyen, conserver le Canada dont
la position, ainsi amliore, deviendrait prfrable  l'annexion.

L'ardente sympathie, dont cette lettre est empreinte, est une preuve
loquente en faveur de l'_Histoire du Canada_; mais de tous les nombreux
tmoignages que nous venons d'numrer, aucun ne fait plus d'honneur 
M. Garneau, aucun ne fait mieux connatre l'importance de ses travaux
historiques, et les rsultats pratiques qu'ils ont eus pour le Canada,
que les paroles que lui adressait en 1855 M. le commandant de Belvze,
envoy pour renouer des relations commerciales entre le Canada et la
France:

C'est en grande partie  votre livre, monsieur Garneau, que je dois
l'honneur d'tre aujourd'hui en Canada...... Il forme la plus solide
base du rapport officiel que j'adressai au gouvernement de l'empereur
sur les ressources commerciales de votre beau pays.

Aprs de tels tmoignages, M. Garneau pouvait mourir: son oeuvre tait
accomplie. Servir son pays avait t l'unique but de sa vie, le seul
mobile de son ambition. Ce rsultat, il l'avait obtenu.

Au prix de quelles veilles, de quels travaux, de quelles sueurs!--Vingt
annes d'infirmits, une vie brise avant le temps, une mort anticipe,
sont l pour nous rpondre.

Sans doute, l'homme d'tat mrite bien de la patrie, et sa mmoire doit
tre chre  tous; mais celui qui, sacrifiant  des recherches toujours
pnibles et souvent ingrates, les plus belles annes de sa vie, celui
qui consent  tre esclave et martyr pour devenir l'historien de son
pays, est cent fois plus grand. Il meurt  chaque instant, peu  peu
dans son cabinet pour l'avantage de ses concitoyens. Chaque date qu'il
inscrit lui cote, pour ainsi dire, une goutte de sang, tant il lui a
fallu de veilles et de travail pour aller la chercher au milieu d'un
ple-mle d'annes et d'vnements, d'un abme de confusion et de
tnbres. L'historien, c'est la mmoire de son pays; et quand un pays
n'a plus de mmoire, il meurt. L'historien est donc indispensable,
tellement indispensable qu'il ne meurt jamais. Son corps nous chappe,
son front, ne nous rjouit plus, mais son oeuvre demeure.

M. Garneau a eu le mrite de ne devoir qu' lui seul sa vaste
rudition, son style, toujours bien appropri aux sujets qu'il traitait.
Il a t lui-mme,  la fois, et le matre et l'lve. C'est M. F. X.
Garneau seul qui a fait l'historien.[19]

[Note 19: Correspondance qubecquoise du _Journal des Trois-Rivires_,
signe d'initiales qui indiquent un beau nom, et qui promet d'tre
dignement port.]

Quant au mrite littraire de son oeuvre, ses critiques, comme ses
admirateurs, en ont reconnu la vaste conception, l'ordonnance habile et
la riche excution. Il appartient  la grande cole d'Augustin Thierry,
dont il tait l'admirateur passionn: il en a les qualits et mme les
dfauts, la manire large, le regard philosophique, et quelque chose de
son talent dramatique et littraire; mais aussi il en a les tendances
rationalistes et les prjugs politiques. Ce fut le malheur de son
ducation solitaire, abandonne  elle-mme, prive de cette salutaire
direction qu'impriment aux jeunes talents nos grandes institutions
religieuses.

Ebloui de l'tonnante prosprit des Etats-Unis, qu'il avait visits
pendant sa jeunesse, aux plus beaux jours de leur merveilleux
dveloppement, il en avait rapport une admiration trop exclusive de
leurs institutions et de leur systme politique; et il ne s'est pas
assez mis en garde contre leurs doctrines sur l'origine des socits,
les devoirs des gouvernements, la libert des citoyens, les droits de la
vrit. Comme eux, il carte trop souvent de la direction des peuples
l'action de la religion et de ses ministres. Il en est rsult une
dplorable lacune dans son oeuvre: le ct le plus intressant, le plus
glorieux de nos origines coloniale; lui a en partie, chapp.

Il n'a pas mi mettre en lumire le rle de dvouement que la France a
embras en mettant le pied en Amrique, ce rle sublime de nation
vanglisatrice, le seul digne de la fille ane de l'Eglise, qu'elle a
poursuivi avec un dsintressement qui fera son ternel honneur.

Son premier mobile, son dessein prmdit dans la fondation du Canada
tait, pour nous servir des expressions employes dans la commission de
Jacques Cartier, l'augmentation du saint et sacr nom de Dieu et de
notre mre sainte Eglise. La raison d'tat, les avantages matriels,
l'accroissement de sa puissance, l'honneur des dcouvertes, les profits
du commerce taient pour elle des mobiles secondaires. Cette noble
pense, qui avait prsid aux premires dcouvertes, fut poursuivie par
les successeurs du roi chevalier, les princes trs-chrtiens, et par les
premiers fondateurs de la colonie. Pour ne citer que le plus illustre,
Champlain crit dans ses _Voyages_ cette phrase qui est comme le
principe de toute sa conduite: Le salut d'une seule me vaut mieux que
la conqute d'un empire; et les rois ne doivent songer  tendre leur
domination dans les pays o rgne l'idoltrie, que pour les soumettre 
Jsus-Christ.

Depuis Champlain les missionnaires furent les instruments les plus
actifs et les plus utiles de la colonisation. Nous leur avons d nos
plus importantes dcouvertes, nos expditions les plus heureuses, nos
traits de paix les plus avantageux. Souvent ils ont russi, par
l'ascendant qu'ils avaient pris sur les sauvages,  dtourner la guerre
qui menaait la colonie; et toujours ce sont eux qui ont concili, les
amitis les plus fidles, les plus inaltrables dvouements des tribus
indignes. Le gouvernement canadien les employait dans toutes les
circonstances difficiles: ici pour mnager l'alliance d'une nation
indienne, l pour en maintenir une autre dans la neutralit ncessaire;
ailleurs, pour apaiser des querelles, des diffrends, et, pour assurer
l'excution d'un trait. Quand la paix se ngociait avec les sauvages,
c'taient les missionnaires qui portaient la parole au nom du
gouverneur.... Quand la paix tait faite, on donnait aux indignes,
devenus nos allis, un missionnaire. Il n'y avait pas de garantie plus
sre et mieux accepte des deux cts.[20]

[Note 20: Ce passage est extrait de la critique de l'_Histoire du
Canada_ par M. L. Moreau, dont les apprciations nous ont surtout guid
dans notre travail.]

De fait, la forme du gouvernement, dans les premires annes de la
colonie tait une sorte de thocratie.

Et cependant ce fait historique si important, mme au point de vue
politique, et qui offrait de si grandes ressources pour l'intrt et la
varit du rcit, qui aurait pu fournir la matire de si belles pages,
de peintures si originales, si pittoresques, d'pisodes si dramatiques,
n'a t qu'imparfaitement compris par M. Garneau, et n'est que
faiblement accus dans son _Histoire_. Si on veut l'tudier, c'est
ailleurs qu'il faut aller en chercher le complet dveloppement.

Lorsqu'il s'agit d'une oeuvre magistrale, et qui s'impose  l'admiration
et  la sympathie de tous les lecteurs, comme l'_Histoire du Canada_, il
y a peu d'inconvnients  insister sur les critiques. C'est le privilge
des monuments immortels: en les admirant, on peut enlever hardiment les
taches qui obscurcissent leur clat, sans craindre d'en entamer le
granit.[21]

[Note 21: Si l'on voulait faire une critique minutieuse de l'ouvrage de
M. Garneau, on pourrait relever un certain nombre d'inexactitudes dues
aux difficults de tout genre que prsente l'tude des documents
historiques. Nous n'en indiquerons qu'une en passant, parce qu'elle
intresse un sujet qui nous est cher. M. Garneau en parlant du quitisme
et des adeptes qu'il eut en Canada dit que la clbre Marie de
l'Incarnation, suprieure des Ursulines, partagea ce dlire de la
dvotion. _Vol. I, p. 184._

Cette assertion est entirement dnue de fondement, puisque Bossuet
lui-mme s'est appuy sur les paroles de la Mre Marie de l'Incarnation,
et a cit ses propres crits pour rfuter l'erreur du quitisme. _Voir
notre_ HISTOIRE DE LA MERE MARIE DE L'INCARNATION. _Appendice._]

Sous le titre d'_Histoire du Canada_, l'ouvrage de M. Garneau embrasse,
en ralit, l'histoire de toutes les colonies franaises en Amrique.
Son plan est vaste, mais il est bien conu et habilement excut.
Embrassant son sujet dans toute son tendue, dit un critique franais,
l'auteur a conserv l'unit de l'ensemble dans la varit des dtails.
On le suit toujours sans fatigue, sans travail, sans que jamais la
succession des faits et la filiation des vnements chappent 
l'attention la moins soutenue.

Par la pente naturelle de son esprit philosophique, sa pense remonte
sans effort du fait  l'ide, de l'analyse  la synthse, et trace un
sillon lumineux  travers le ddale des faits historiques. Le coup
d'oeil de l'historien plane toujours au-dessus de la narration, domine
le cours des vnements, les examine, en recherche les causes et en
dduit les consquences.

Le style est  la hauteur de la pense, et rvle un crivain d'lite.
Il a de l'ampleur, de la prcision et de l'clat; mais il est surtout
remarquable par la verve et l'nergie. C'est une riche draperie qui fait
bien ressortir les contours, dessine les formes avec grce, et retombe
ensuite avec noblesse et dignit. Il s'y mle parfois, disent certains
critiques franais, une sorte d'archasme, qui, loin d'tre sans charme,
donne, au contraire, au rcit je ne sais quel caractre d'originalit 
la fois et d'autorit.

Mais le style de l'historien du Canada se distingue surtout par une
qualit qui fait son vritable mrite et qu'explique l'inspiration sous
laquelle l'auteur a crit. C'est dans un lan d'enthousiasme
patriotique, de fiert nationale blesse, qu'il a conu la pense de son
livre, que sa vocation d'historien lui est apparue. Ce sentiment, qui
s'exaltait  mesure qu'il crivait, a empreint son style d'une beaut
mle, d'une ardeur de conviction, d'une chaleur et d'une vivacit
d'expression, qui entranent et passionnent, surtout le lecteur
canadien. On sent partout que le frisson du patriotisme a pass sur ces
pages.

L'avenir sanctionnera le titre l'_Historien National_ que les
contemporains de M. Garneau lui ont dcern. Car, outre ses qualits
minentes, c'est lui qui, le premier, a pntr dans le chaos de nos
archives et pench le flambeau de la science sur ces tnbres. D'autres
parmi ses mules, profitant de ses travaux et marchant  sa suite dans
les sentiers qu'il a frays, pourront lui disputer la palme de
l'rudition, mais nul ne lui ravira cette gloire. Avant lui, on ne
connaissait,  part quelques fragments plus ou moins complets, que
l'histoire du Canada du P. de Charlevoix, qui s'arrte  1740, prs d'un
quart de sicle avant la conqute.

Depuis lors, on peut dire que tout tait  crer. Les seuls ouvrages qui
eussent quelque autorit, avaient t crits dans un esprit hostile, et
dans le but d'avilir le caractre canadien.

C'est M. Garneau, le premier, qui  force de patriotisme, de dvouement,
de travail, de patientes recherches, de veilles qui ont us ses jours,
fan sa vie dans sa fleur, est parvenu  venger l'honneur de nos
anctres outrags,  relever nos fronts courbs par les dsastres de la
conqute, en un mot,  nous rvler  nous-mmes.

Qui donc mieux que lui mriterait le titre glorieux que la voix unanime
des Canadiens, ses contemporains, lui a dcern? Nous avons donc droit
de l'esprer, l'avenir s'unira au prsent pour le saluer du nom
d'HISTORIEN NATIONAL.

Les restes de M. Garneau reposent dans le cimetire de Notre-Dame de
Belmont,  l'ombre de cette mme fort qui vit, il y a un sicle, passer
l'arme de Lvis,  deux pas du champ de bataille de Sainte-Foye qu'il a
arrach de l'oubli, en face du monument lev aux braves tombs sous la
mitraille.

C'est bien l qu'il devait reposer; car lui aussi a combattu pour la
patrie. Avec sa plume, il a continu de tracer le sillon de gloire que
ces hros avaient ouvert avec la pointe de leur pe; et comme eux, il
est tomb aprs avoir, suivant la belle expression d'Augustin Thierry,
donn  son pays tout ce que lui donne le soldat mutil sur le champ de
bataille.

[Illustration: manuscrit.]




[Fin de _F. X. Garneau_, par Henri-Raymond Casgrain]