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Titre: O.S.S. 117 voit rouge
Auteur: Bruce, Jean [Brochet, Jean Alexandre] (1921-1963]
Date de la premire publication: 1956
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Presses de la Cit, 1967
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   17 dcembre 2016
Date de la dernire mise  jour:
   17 dcembre 2016
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 1384

Ce livre lectronique a t cr par:
Marcia Brooks, Mark Akrigg, Cindy Beyer
et l'quipe des correcteurs d'preuves (Canada)
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NOTE DE L'DITEUR

Nous indiquons _ainsi_ les passages en italique.

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont
t corriges. 

Cette dition numrique n'est pas un fac-simil de l'dition
imprime. Mais nos modifications se bornent  certains dtails
du formatage. Nous offrons l'intgrale du texte original.






                              O.S.S.  117
                              VOIT  ROUGE

                                  par
                              Jean  BRUCE





                                CHAPITRE
                                   1


William Lobell traversa lentement le living-room en direction de la
vaste baie qui ouvrait sur le port. Le mois de septembre tait dj
bien avanc et, comme chaque anne vers la fin de l't, San Francisco
baignait dans un brouillard tenace qui ne se dissipait parfois que pour
cder la place  la pluie.

William regardait sans les voir les toits luisants d'humidit qui
descendaient en tages vers l'_embarcadero_. Le sentiment de malaise qui
l'oppressait tait sans rapport avec le temps: pour la premire fois de
sa vie, William Lobell venait de signer un chque sans provision, un
chque de mille cinq cents dollars.

William Lobell tait un beau garon de trente et un ans, athltique,
brun, avec un visage de boxeur non marqu qui le faisait un peu
ressembler  James Cagney, en plus grand. Il tait ingnieur en
lectronique, sous contrat avec la socit Bendix, de Baltimore,
spcialise dans la fabrication d'appareils de radar et de certains
mcanismes dlicats pour projectiles tlguids.

Un instant, il pensa  Gladys, sa femme, et  leurs deux enfants, une
fille de six ans, un garon de deux ans. Le rouge lui monta au visage.
Pourquoi avait-il fait a?

Pourquoi?

Il tourna le dos  l'immense fentre et regarda cet appartement o il
n'aurait pas d tre. Le living-room tait grand, garni de meubles
fonctionnels et d'avant-garde. Une table  dessin occupait un des
angles, prs de la faade vitre. A gauche, le long du mur, un escalier
montait droit jusqu' la loggia qui desservait la chambre et la salle de
bains,  mi-hauteur du studio. En bas,  droite, le couloir d'entre,
par o l'on accdait galement  la cuisine et  l'office, situs sous
la chambre.

C'tait un logement trs agrable, orient  l'est, avec une vue
magnifique sur la Baie et sur le pont gigantesque conduisant  Oakland.

William Lobell cessa soudain de respirer... Samy venait d'apparatre au
sommet de l'escalier et le fixait de son regard phosphorescent et
redoutable. Samy tait un chat birman, nigmatique et inquitant.
William et Samy se dtestaient, mais l'homme craignait le chat, alors
que le chat n'avait pas peur de l'homme.

Samy descendait lentement, marche aprs marche, sans cesser de
considrer William avec une expression de haine glace  donner froid
dans le dos. William dglutit pniblement et dut se retenir pour ne pas
appeler Mabel qui tait en haut, dans la chambre.

Il fit quelques pas  gauche et prit une longue rgle sur la table 
dessin. Ainsi arm, il se sentit plus  l'aise et attendit le chat d'un
pied plus ferme.

L'animal atteignit la dernire marche et s'y arrta quelques secondes.
Pas un seul instant, son regard fascinant o dansaient des lueurs d'or
ple, n'avait quitt les yeux de l'homme. Celui-ci frissonna et recula
pour s'adosser au mur bas qui supportait la verrire.

Depuis longtemps, depuis le dbut, il avait pens que cette horrible
bte l'attaquerait un jour. L'un ou l'autre tait de trop auprs de
Mabel, c'tait vident.

Le chat sauta doucement de la dernire marche et se dirigea vers William
qui respirait de plus en plus difficilement; il ne se pressait pas, dj
certain de sa victoire. William voulut crier, mais il ne russit 
produire qu'un son rauque et vague, absolument ridicule.

--Willy! Chri!

Le chat s'immobilisa, ses poils se hrissrent sur son dos soudain
arrondi, sa queue plate et courte battit l'air derrire lui. William
ferma les yeux, de soulagement, et retrouva son souffle.

--Regarde!

Mabel,  son tour, descendait l'escalier. C'tait encore un flin, mais
d'un autre genre. Mabel tait une grande rousse d'une beaut
saisissante; le genre de femme sur qui les hommes se retournent en
coutant leur coeur sonner le tocsin avec la certitude soudaine et
brutale qu'ils ne dsirent plus rien d'autre au monde...

Elle avait les plus jolies jambes, les plus jolies hanches, les plus
jolis seins que William et jamais vus... Et le visage le plus
bouleversant; un visage aux pommettes hautes et saillantes, avec
d'extraordinaires yeux verts en amande trs tirs vers les tempes, avec
une grande bouche terriblement sensuelle, une denture sans dfaut, avec
des cheveux acajou cuivr, coups court et boucls, qui taient  eux
seuls un vritable pome.

Elle s'tait change et avait enfil une robe du soir afin de pouvoir
essayer l'tole de vison pastel qu'il venait de lui offrir (avec un
chque sans provision, mais le moyen de rsister  tant de sduction?).
Elle tait merveilleuse et William en oublia d'un coup tous ses soucis,
et mme son ennemi le chat qui s'tait retourn pour admirer lui aussi.

Mabel atteignit le bas de l'escalier, fit encore quelques pas et pivota
lentement sur elle-mme, avec l'aisance d'un mannequin professionnel.

--Comment me trouves-tu? questionna-t-elle de sa voix basse, un peu
rauque mais cependant d'une tonnante douceur.

Il avala sa salive, pniblement.

--Je ne trouve pas de mots pour le dire, bredouilla-t-il.

Elle souriait, radieuse.

--Oh! chri! C'est le plus beau cadeau qu'un homme m'ait jamais fait,
j'en suis trs fire!

Elle ouvrit l'tole, dcouvrant le dcollet de sa robe, un dcollet
d'une audace incroyable, dissimulant seulement la partie infrieure des
seins et qui lui interdisait de lever haut les bras sous peine de faire
jaillir les mamelons  l'air libre.

--Embrasse-moi.

Il la prit dans ses bras.

--Pourquoi trembles-tu? demanda-t-elle avec un tonnement bien simul.

Leurs bouches se joignirent. Samy lana un miaulement dchirant, mais
William n'y prta aucune attention. Tout son corps flambait.

Mabel dtacha ses lvres de celles de son amant et lui murmura 
l'oreille:

--Si tu venais m'aider  ter ma robe, hein? Je ne sais pas si je
pourrais y arriver seule...

Elle le prit par la main et l'entrana vers l'escalier. Le chat se remit
 miauler et son cri tait presque une plainte humaine. Il monta
lentement derrire eux, s'immobilisa sur la plus haute marche et regarda
la porte de la chambre se refermer sur le couple.

A cet instant, son regard de feu avait une expression pathtique. Samy
tait jaloux, jaloux de l'homme qui allait possder sa trop belle
matresse...

Samy souffrait. Il resta l, sans plus bouger qu'une statue de pierre.

                                   -:-

Ils reposaient, nus, baignant dans leur sueur sur le lit saccag. Leurs
corps taient encore emmls; William caressait un des seins en poire de
Mabel. Il tait heureux, physiquement satisfait, incapable de penser 
rien d'autre qu'au plaisir qu'elle venait de lui donner.

Le tlphone sonna.

--Zut! dit la jeune femme.

Elle se dtacha de lui, se dressa sur un coude, tendit l'autre bras en
arrire pour attraper le combin. Sa peau ruisselante brasillait sous la
lumire.

--All, fit-elle. J'coute.

Elle frona les sourcils, tourna la tte pour regarder son amant.

--C'est pour toi... Tu as donn mon numro  quelqu'un?

Il protesta, surpris.

--A personne. Demande qui c'est.

Elle lui tendit l'appareil.

--Dbrouille-toi.

Il se racla la gorge.

--All? Qui demandez-vous?

--Vous tes William Lobell?

La voix tait chantante, curieuse, zzayante, inconnue. Il hsita un peu
avant de rpondre:

--Oui, que dsirez-vous?

--Il faut que vous veniez me voir, Monsieur Lobell. J'ai quelque chose 
vous proposer.

Le type avait une faon caractristique de remplacer les r par des
l. William pensa que c'tait un Chinois et rpliqua schement:

--Qui tes-vous?

Sans se troubler, l'autre reprit:

--C'est sans importance. Il faut que vous veniez ce soir-mme, dans une
heure ...

William le coupa,  la fois inquiet et furieux.

--Je n'ai pas l'habitude d'accepter des rendez-vous donns par des
inconnus. Bonsoir, Monsieur...

--Un instant! Ecoutez-moi...

Il y eut quelques secondes de silence pendant lesquelles William regarda
Mabel qui montrait un visage perplexe.

--Si vous refusez de venir, j'appellerai Madame Lobell,  Baltimore, et
je lui dirai o vous tes afin qu'elle puisse vous convaincre qu'il vaut
mieux m'couter.

La sueur qui couvrait le corps de William Lobell se glaa subitement. Il
frissonna et devint ple.

--Qu'est-ce... Qu'est-ce que a signifie? bredouilla-t-il.

--Cela signifie que nous vous attendrons dans une heure au coin de Lobos
Square, du ct de Chestnut Street,  l'angle de Webster Street. Dans
une heure, trs exactement. Ne nous faites pas attendre, Monsieur
Lobell, vous le regretteriez amrement.

Clac! Le type avait raccroch. William resta un moment comme hbt.

--Qu'est-ce qui se passe? questionna Mabel.

Il laissa tomber le combin sur le lit, entre leurs deux corps.

--Je n'y comprends rien. Je crois que c'est un Chinois, d'aprs sa faon
de parler.

--Il n'a pas dit son nom?

Elle prit le combin et le reposa sur son berceau, sur la table de
chevet.

--Non.

Il regarda la pendulette sur le tlphone... Dj huit heures!

--Il veut que j'aille  Lobos Square dans une heure.

Mabel se redressa, tira un coin du drap pour essuyer la sueur qui
coulait entre ses seins lourds.

--Tu n'iras pas, c'est une histoire de fou!

Il la considra d'un oeil rveur.

--Il dit que si je n'y vais pas, il tlphonera  Baltimore pour dire 
ma femme que je me trouve ici.

Le beau visage de Mabel se durcit.

--Et alors? a t'embte?

Il avait trs froid et se retenait de claquer des dents. Il attrapa le
drap et s'en couvrit.

--Oui, avoua-t-il, je ne voudrais pas que Gladys apprenne.

Il dtourna son visage pour viter le regard de sa matresse. Ils
restrent un long moment silencieux, puis la jeune femme demanda d'une
voix change:

--Qu'est-ce que tu vas faire?

Il haussa les paules.

--Je vais y aller. Il faut bien que je sache ce qu'on me veut.

Elle prit une cigarette dans une bote pose sous la lampe de chevet et
l'alluma.

--Je me demande bien comment ils ont su que tu tais ici, chez moi. Tu
es sr de ne l'avoir dit  personne?

Il protesta avec vivacit.

--Absolument certain!

Et c'tait vrai.

--Alors, dit-elle d'une voix unie, ce type s'intresse  toi depuis un
certain temps et il t'a fait filer... Il a mme fait faire une enqute
sur toi puisqu'il sait o habite ta femme... Dans quel but?

Il eut un geste plein de mauvaise humeur.

--Comment veux-tu que je le sache?

Elle ta la cigarette de ses lvres humides et dit pensivement:

--Ne crains-tu pas que cela puisse avoir un rapport avec ton travail? Je
pense que tu devrais prendre des prcautions, prvenir le F.B.I.
peut-tre...

Elle venait de formuler ce qui le tenaillait depuis que l'inconnu avait
raccroch; mais il ne voulait pas prvenir qui que ce soit, il ne
voulait pas que qui que ce soit apprt ses relations avec Mabel Grove.
Un homme dans sa situation n'avait pas le droit de perdre la tte pour
une femme...

Il rejeta le drap et se mit debout.

--Je ne risque rien, rpondit-il avec une assurance qu'il tait loin de
ressentir. Je vais y aller pour savoir ce que ce type veut. Aprs, il
sera temps d'aviser.

Le chat miaula  la porte.

--Ouvre-lui, demanda la jeune femme.

Il obit, ayant oubli son antagonisme avec l'animal. Le chat entra
lentement, poussa un cri rauque voquant le cri d'un enfant gorg.
William, qui ne se mfiait plus, ne put viter le coup de griffe. Il
jura et regarda d'un air stupide la longue estafilade d'o s'chappait
un sang pais et fonc, sur toute la longueur du pied.

--Sale bte!

Il le frappa brutalement de l'autre pied. Le chat vola  trois mtres,
avec une plainte dchirante.

--Brute!

William se retourna vers Mabel indigne.

--Il m'a griff, regarde!

Il leva son pied bless. Le chat revenait vers lui, crachant et sifflant
sa fureur. Mabel intervint:

--Samy! tranquille!

L'animal s'immobilisa, coucha les oreilles, sa queue plate battit la
moquette. William et lui se fixrent avec une haine vibrante.

--Un de nous deux est de trop ici, gronda l'homme qui se sentait des
envies de meurtre.

Mabel rpliqua:

--Va vite te laver dans la salle de bains, tu vas tacher la moquette
avec ton sang.

Il y alla, contournant le chat sans le quitter des yeux.

--Salet!

Le chat ne rpondit pas, mais son regard tait suffisamment loquent. La
porte referme, Mabel l'appela:

--Samy! Samy joli!

Il hsita, puis vint vers le lit,  tout petits pas.

--Viens, mon Samy joli.

Elle lui tendit son bras nu. Il le flaira d'un air souponneux. Elle
sentait l'homme, elle sentait l'amour. Il se dtourna avec mpris et
dgot, s'loigna de quelques pas et resta l,  lui tourner le dos.




                                CHAPITRE
                                   2


William Lobell trouva o ranger sa voiture dans Bay Street, du ct
de Fort Mason. Il tait neuf heures moins dix; la nuit tombe,
le brouillard s'tait encore paissi.

Il ferma l'auto et prit  pied la direction de Lobos Square. Des sirnes
de brume rsonnaient lugubrement vers la Porte d'Or; ce ne devait pas
tre facile de naviguer dans la Baie avec une pareille pure de pois.

William Lobell remonta frileusement le col de son impermable et ajusta
son chapeau sur son front. Son angoisse avait redoubl, ce n'tait plus
seulement les suites du chque sans provision qu'il redoutait... C'tait
quelque chose de moins prcis mais, probablement, beaucoup plus
redoutable.

Il essaya d'imaginer ce que ferait Gladys si elle apprenait. Peut-tre
demanderait-elle le divorce, peut-tre pas... Il y avait les deux
enfants et le temps pouvait arranger beaucoup de choses...

Le temps... La seule ide d'tre oblig de renoncer  Mabel lui tait
physiquement intolrable. Il l'avait dans la peau, c'tait l'expression
juste. Il la dsirait follement, et de plus en plus, au point d'tre
capable de faire n'importe quoi pour ne pas la perdre: signer des
chques sans provision, par exemple.

Il se dgotait, mais n'y pouvait rien. Peut-tre n'avait-il pas une
assez grande exprience des femmes? Il s'tait mari trs jeune, et
puceau.

Quelqu'un le bouscula assez violemment et passa sans mme s'excuser. Il
en fut extrmement troubl et resta quelques secondes sur place,  se
masser l'paule, son coeur battant la chamade.

C'tait tout de mme une chose merveilleuse que de possder une femme
comme Mabel Grove. Aussi loin qu'il tait capable de remonter dans ses
souvenirs, il ne trouvait aucune femme qui pt soutenir la comparaison.
Elle tait non seulement trs belle et trs dsirable, mais aussi trs
intelligente, trs rudite. Elle avait fait des tudes universitaires et
dirigeait  San Francisco une agence de publicit trs cote, la Grove
Advertising Agency, dont elle tait propritaire  soixante pour cent.
Elle avait des ides, tait efficace et sa russite ne devait
certainement pas tout  son charme hors srie.

Oui, c'tait merveilleux de penser qu'on tait l'amant d'une femme comme
celle-l et William se disait parfois que cela valait de faire tout ce
qu'il avait dj fait et tout ce qu'il tait encore prt  faire pour
elle.

Il tourna au coin du square et marcha vers Chestnut Street. Colls
contre la grille, des amoureux s'embrassaient perdument. Les voitures
qui passaient en files serres avaient des formes floues et leurs
lanternes peinaient  trouer le brouillard qui touffait aussi les
bruits.

Il regarda sa montre: neuf heures moins quatre. Le Chinois, c'est
ainsi qu'il appelait dans ses penses son mystrieux correspondant,
n'aurait pas  l'attendre... Il se demanda si le fait d'tre en avance
au rendez-vous ne serait pas interprt comme un signe de frayeur.
Probablement... Mais cela avait-il une grande importance?

Il dbattait encore la question lorsqu'il atteignit le coin du square,
lieu de la rencontre prvue. Il s'arrta contre la grille et alluma une
cigarette pour se donner une contenance.

Un cop surveillait la circulation  quelques mtres de l, debout au
bord du trottoir. Sa prsence rassura William, qui aurait t fort
embarrass d'expliquer pourquoi, alors qu'il tait bien dcid  laisser
la police en dehors de tout cela.

Un passant s'arrta brusquement devant lui et le fit sursauter. C'tait
un homme de petite taille, coiff d'un chapeau  larges bords.

--Pouvez-vous me donner du feu?

William mit quelques secondes  rpondre.

--Volontiers.

Il tendit le bout embras de sa cigarette vers la cigarette de l'autre;
sa main tremblait.

--Etes-vous William Lobell?

--Oui.

L'homme tira sur sa cigarette. La faible lueur du tabac incandescent
claira faiblement son visage lunaire; c'tait un Chinois. William
Lobell respira profondment et dit d'un ton faussement enjou:

--Maintenant, vous allez m'expliquer ce que signifie cette plaisanterie.

--Rien du tout, rpliqua paisiblement le Chinois en reculant d'un pas.
Vous venez avec moi, le patron vous attend.

William Lobell avala pniblement sa salive et remit sa cigarette entre
ses lvres.

--Je ne vous suivrai pas. Vous pouvez me dire ici ce que vous voulez.

Le Chinois marqua un temps avant de rpondre, d'un ton qui paraissait
sincrement navr:

--Je regrette pour vous, le patron va tre oblig de tlphoner 
Baltimore...

William Lobell serra les dents.

--Du chantage, hein?

Le Chinois haussa ses maigres paules.

--Je ne sais pas ce que c'est. Je vous conseille de venir, qu'est-ce que
vous risquez? Le patron veut vous proposer une affaire.

--Quel genre d'affaire?

--Je n'en sais rien. Venez, vous verrez bien.

--O est-ce?

--Suivez-moi.

Le Chinois tourna les talons sans plus attendre et profita de ce que les
feux passaient au rouge pour traverser Webster Street. Aprs une brve
hsitation et parce qu'il n'tait aucunement menaant, Lobell le suivit.
Ils marchrent un moment l'un derrire l'autre en remontant Chestnut
Street vers Chinatown, puis Lobell pressa le pas pour rejoindre son
guide.

--Comment vous appelle-t-on?

--On ne m'appelle pas, je suis toujours l.

Ce n'tait gure encourageant. Lobell dcida de ne plus rien dire. Le
Chinois tourna soudain  droite, en direction du port des yachts. La
brume tait si paisse qu'on n'y voyait pas  dix pas devant soi; des
sirnes de navires en difficult continuaient de lancer leurs sinistres
clameurs dans la Baie.

La portire arrire d'une voiture range le long du trottoir s'ouvrit
brusquement devant Lobell qui s'arrta pile et voulut contourner
l'obstacle. Mais le Chinois le poussa, en mme temps que des bras
jaillis de l'intrieur de l'auto l'attiraient irrsistiblement. Il
perdit l'quilibre et ne put rsister. Alors qu'il se prparait 
appeler au secours, un coup derrire la tte l'assomma pour le compte.

                                   -:-

Il se rveilla dans une pice faiblement claire o flottait une odeur
doucetre. Il se trouvait assis dans un angle, bien cal par de nombreux
coussins. Une table basse en laque rouge, devant lui, supportait une
thire et deux tasses de fine porcelaine. De l'autre ct de la table,
assis en tailleur sur une natte de roseaux tresss, un Chinois en kimono
blanc le regardait.

--Veuillez accepter mes excuses pour le traitement qui vous a t
inflig, dit le Chinois en s'inclinant profondment. Je suis oblig de
prendre certaines prcautions...

Lobell reconnut la voix de celui qui lui avait tlphon.

--Vous me paierez cela, rpliqua-t-il avec mauvaise humeur en se
frottant le crne.

Le Chinois eut un faible sourire.

--Je vous paierai, si vous acceptez ma proposition.

Il prit la thire et versa le th dans les tasses.

--Qui tes-vous? questionna Lobell en essayant de prendre un ton assur.

--C'est sans importance. L'important est ce que j'ai  vous proposer.

Un bref silence. Le Chinois reposa la thire. Il tait maigre et devait
tre grand; son oreille gauche avait disparu, coupe  la base. Lobell
se demanda  la suite de quelle aventure.

--Je vous coute, dit-il d'un air agressif.

Le Chinois prit la tasse la plus proche de lui et la porta doucement 
ses lvres.

--Buvez, conseilla-t-il. Ne laissez pas refroidir.

Lobell obit; il avait srieusement besoin d'un stimulant. Ils burent
ensemble,  petites gorges, le liquide brlant. Puis le Chinois annona
sans reposer sa tasse:

--Je sais qui vous tes, je me suis beaucoup intress  vous depuis
quelque temps. Je sais ce que vous faites, trs exactement... Je sais
mme que vous avez sign cet aprs-midi un chque sans provision de
mille cinq cents dollars. ... C'tait une grosse imprudence, Monsieur
Lobell! Heureusement, je peux vous permettre d'arranger a. Si nous
arrivons  nous entendre, je vous donnerai cinq mille dollars. Nous
sommes samedi, je vous remettrai l'argent demain soir. En portant
l'argent  la banque lundi matin vous serez sauv.

Lobell s'tait senti rougir. Il n'avait pas la partie belle et ce
n'tait plus le moment de crner.

--Qu'est-ce que vous demandez en change?

Le Chinois prit tout son temps pour rpondre:

--Je sais que vous possdez les plans du nouveau rseau radar de la cte
Pacifique des tats-Unis, rseau dont vous avez surveill la mise en
place pour le compte de la socit Bendix, de Baltimore. Je veux une
copie de ces plans.

William Lobell avait cess de respirer et le sang s'tait retir de son
visage.

--Vous tes fou! bgaya-t-il quand il eut retrouv son souffle.

Le Chinois eut un sourire suave.

--A votre place, Monsieur Lobell, je ne m'arrterais pas trop longtemps
 cette ide.

Lobell s'aperut qu'il tremblait et une sensation de chaleur sur sa
cuisse l'avertit qu'il avait renvers du th sur son pantalon. Il reposa
la tasse et se mit debout, compltement boulevers.

--Votre proposition ne mrite mme pas de rponse, pronona-t-il avec
difficult. Veuillez m'indiquer la sortie.

Le Chinois resta parfaitement immobile.

--Je comprends votre motion, reprit-il, elle est bien naturelle. Je
n'esprais pas que vous rpondiez oui tout de suite, aussi ai-je dcid
de vous laisser vingt-quatre heures de rflexion... Demain soir,  la
mme heure, mon collaborateur vous attendra au mme endroit. Vous aurez
les plans et je vous remettrai cinq mille dollars en change. Personne
n'en saura jamais rien.

Lobell tremblait toujours d'indignation.

--Vous tes un espion, un sale espion. En sortant d'ici, je vais aller
vous dnoncer au F.B.I.. Tout de suite!

Le Chinois se mit debout, avec une lenteur impressionnante. Il dominait
l'Amricain d'une demi-tte. Son regard rappela  celui-ci le regard de
Samy, le chat birman de Mabel. Il frissonna.

--Si vous faisiez cela, rpliqua le Chinois sans hausser la voix, vous
le regretteriez jusqu' la fin de vos jours. Madame Grove est une trs
jolie femme... Pourriez-vous supporter de la voir dfigure? Si vous le
pouviez, nous vous crverions ensuite les yeux afin que cette image
difiante ft la dernire que vous ayez pu voir en ce monde. J'ai
beaucoup d'amis, Monsieur Lobell, partout et dans tous les milieux, et
vous ne pourriez leur chapper.

Lobell ne rpondit pas. Il tait terroris. L'ide de voir torturer
Mabel lui broyait les entrailles.

--Je... Je ne vous dnoncerai pas, murmura-t-il. Vous pouvez me croire.

--Je vous crois. Vous n'tes certainement pas assez fou pour faire une
btise pareille. Vous avez aussi des enfants, Monsieur Lobell. Pensez 
eux...

Il y eut un silence. Lobell ne trouvait plus la force de parler.

--Je vais vous faire reconduire, annona le Chinois. Pour viter d'avoir
 vous frapper de nouveau, nous allons vous couvrir la tte d'une
cagoule. C'est ainsi que nous procderons demain soir, si vous tes
raisonnable.

Il frappa dans ses mains. Une porte s'ouvrit sans bruit au fond de la
pice. Lobell reconnut l'homme qui l'avait abord au coin de Lobos
Square.

--Tu vas reconduire Monsieur Lobell o vous vous tes rencontrs.
Monsieur Lobell est d'accord pour la cagoule, il sera raisonnable.

Le Chinois se tourna vers l'Amricain.

--Rflchissez bien  ma proposition, vous verrez qu'elle est pour vous
l'unique porte de sortie, le seul moyen de vous tirer des ennuis qui
vous guettent... D'ailleurs, je suis parfaitement tranquille, vous
n'avez pas le choix.

Il sourit, s'inclina et ajouta:

--Des photocopies feront parfaitement l'affaire...

Lobell sortit sans rpondre. Il tait atterr.




                                CHAPITRE
                                   3


Mabel Grove ouvrit la porte et dit:

--Je commenais  m'inquiter.

William Lobell entra. La femme referma, puis l'embrassa. Elle s'tait
prpare pour la nuit et ne portait plus, pour tout vtement, qu'une
chemise de nuit en nylon rose transparent simplement serre au cou et
tombant en plis vagues autour de son corps splendide dont les moindres
dtails restaient visibles. En d'autres circonstances, ce spectacle et
suffi  mettre Lobell dans tous ses tats, mais il avait maintenant
d'autres proccupations.

--Quelle heure est-il?

Elle s'tonna:

--Tu as perdu ta montre?

Il eut un mouvement de dsarroi, essuya d'un revers de main la sueur qui
coulait sur son front puis remonta lgrement le poignet de sa
chemise...

--Dix heures et demie, dj.

Il ta son impermable, puis sa veste. Elle s'empara du tout, porta
l'impermable humide dans la cuisine et rangea la veste dans la penderie
de l'entre.

--Tu dois avoir faim?

--Je ne sais pas.

--Tu veux un sandwich?

--Si a ne te drange pas.

Elle retourna dans la cuisine. Il pntra dans le living-room o un seul
lampadaire diffusait un clairage trs doux, laissant dans l'ombre une
grande partie de la pice. Elle n'avait pas tir les rideaux, ce qui le
contraria. Elle avait l'habitude de se promener nue, ou presque, dans le
studio sans se proccuper des curieux possibles. Lorsqu'elle tait en
bas personne ne pouvait la voir, les maisons les plus proches tant  un
niveau infrieur, mais sur la loggia, ou pendant qu'elle descendait
l'escalier, face  la fentre... Il pensa pour la centime fois qu'elle
n'avait aucune pudeur, prfrant croire qu'il s'agissait d'inconscience
plutt que d'un got marqu pour l'exhibitionnisme.

Il aperut soudain le chat, lov dans le fauteuil o il avait eu
prcisment l'intention de s'asseoir. L'animal paraissait dormir, mais
William tait bien certain qu'il l'observait entre ses paupires
entrouvertes...

Il alla s'installer sur un autre sige, alluma une cigarette, s'aperut
que la tlvision fonctionnait sous la loggia. Un instant, il fut
distrait par les images d'un film, certainement un policier, qui
reprsentaient une bagarre comme il n'en peut exister qu'au cinma.

Puis Mabel arriva avec un sandwich et un verre de lait glac. Il prit le
tout sans plaisir, la regarda s'installer sur un pouf, presque  ses
pieds, la trouva incomparablement belle, eut envie de le lui dire, n'en
fit rien, crasa sa cigarette dans un cendrier plac  porte de sa
main, but deux gorges de lait et mordit dans le sandwich.

--Prends ton temps, conseilla-t-elle. Aprs, tu me raconteras.

--C'est terrible, murmura-t-il avec la bouche pleine. Je suis dans un
ptrin terrible.

Il se sentit soudain vraiment trs malheureux et l'ambiance intime, la
prsence de cette femme presque nue et merveilleusement belle lui
donnrent envie de pleurer. Deux grosses larmes coulrent sur ses joues.
Il dtourna la tte, honteux. Elle ne dit rien, ne bougea pas, et il lui
en sut gr. Puis, brusquement, il posa verre et sandwich sur le sol et
se mit  parler.

--Ils m'ont assomm, pour que je ne voie pas o ils m'emmenaient. Je me
suis rveill devant un grand Chinois qui a commenc par me faire des
excuses. Puis il m'a offert cinq mille dollars en change des plans.

Les yeux verts de Mabel s'largirent.

--Cinq mille dollars?

--Oui.

Elle promena sa langue sur ses lvres avec une mine gourmande.

--En change de quels plans?

Il hsita, ne lui ayant jamais dit qu'il tait en possession de
documents secrets, seulement qu'il travaillait pour le compte de la
Dfense Nationale, mais sans plus.

--Ils savent que j'ai les plans de tout le rseau radar de la cte
Pacifique des tats-Unis...

Elle frona les sourcils.

--Qu'est-ce que a reprsente? C'est trs important?

--Bien sr que c'est trs important! Grce aux appareils radars dont je
surveille l'installation, un nouveau Pearl-Harbour est dsormais
impossible.

Toutes nos ctes, toutes nos frontires sont protges par un rseau
serr de ces appareils qui montent une garde incessante... Il suffirait
 un ennemi ventuel de connatre le plan de ces rseaux, ou d'un seul,
pour tre mis dans la possibilit d'y pratiquer une brche, par
sabotage...

--Je comprends... Et c'est a que veut le Chinois... Et c'est pour a
qu'il t'offre cinq mille dollars... a vaut beaucoup plus que a, non?

Il la regarda, stupfait.

--Qu'est-ce que tu veux dire?

Elle se glissa vers une table basse, faite d'une dalle de verre pais
monte sur une souche d'arbre aux formes tortures, et s'empara d'une
cigarette et d'un briquet.

--Je veux dire que si ce plan est aussi important que tu le prtends, il
vaut beaucoup plus que cinq mille dollars.

Il frissonna.

--C'est une chose qui n'a pas de prix; on ne peut pas vendre la vie de
ses compatriotes.

Elle alluma sa cigarette, souffla un peu de fume.

--Tu crois qu'ils s'en serviraient?

Il se trouva soudain incapable de lui rpondre; tant d'inconscience le
paralysait.

--De toute faon, reprit-elle d'un air dtach, s'ils ne l'ont pas par
toi, ils l'auront par quelqu'un d'autre.

Il riposta avec vhmence:

--Je prfre que ce soit par quelqu'un d'autre! Malheureusement...

Elle ferma  demi ses paupires et il s'avisa soudain que son regard
pers avait quelque chose du regard de Samy. N'avait-il pas dj fait
cette remarque au sujet du Chinois?

--Malheureusement? questionna-t-elle.

Il avala pniblement sa salive, reprit le verre de lait et but deux
gorges.

--J'ai refus, parce qu'il est impensable pour moi de trahir mon pays.
Je ne pourrais pas survivre  cela... Mais ils ne s'adresseront pas 
quelqu'un d'autre, ils ont sur moi des moyens de pression...

Elle cessa de respirer.

--Lesquels?

Il baissa la tte.

--Ma femme, mes enfants, et puis... et puis toi. Ils savent combien je
tiens  toi...

Elle tait devenue aussi blanche que le lait qui tremblotait dans le
verre, entre les mains de son amant.

--Ils... Ils s'attaqueraient  moi?

--Ils m'ont menac de le faire.

--Mais... Mais je ne suis pour rien l-dedans, moi! c'est insens!

Il voulut la rassurer.

--Ils ne te toucheront pas, j'ai trouv un moyen.

Elle reprit espoir.

--Tu vas prvenir le F.B.I.?

Il secoua ngativement la tte.

--Non, ils m'ont menac des pires reprsailles si je faisais cela; nous
y passerions tous... Je ne veux pas tre la cause d'ennuis pour qui que
ce soit.

Elle retenait son souffle, sa cigarette se consumait seule entre ses
doigts effils aux ongles carmins. Sa voix s'trangla:

--Qu'est-ce que tu vas faire?

Il vida le verre de lait, d'un trait. A quelques pas de l, Samy bougea,
se dressa sur ses pattes, arrondit le dos, leva sa queue plate. Personne
ne fit attention  lui.

--Je vais me tuer, annona William Lobell, c'est la seule faon
d'arranger tout. Aprs avoir mis les plans en scurit.

Elle resta un moment sans voix, incrdule.

--Te tuer? Tu es fou!

Il secoua la tte avec force.

--Non, je ne suis pas fou. J'ai bien rflchi en revenant, il n'y a pas
d'autre solution.

--Mais, c'est insens!

Elle tait de nouveau trs ple. Il pensa qu'elle tenait peut-tre
rellement  lui et en fut flatt. Flatt et heureux.

--Je t'assure, reprit-il. Il n'est pas question pour moi de livrer les
plans... De toute faon, si je le faisais, je ne pourrais plus vivre
avec cette honte sur moi... Si je refuse simplement, ils s'attaqueront 
toi, et  ma famille, puis  moi. Ils m'ont menac de me crever les yeux
aprs t'avoir torture en ma prsence, afin que ce spectacle soit le
dernier que j'aurais pu voir...

Un frisson la secoua.

--Ce n'est pas possible...

--Si je prviens la police, continua-t-il, le rsultat sera le mme. Ils
ont des agents dans tous les pays du monde et il est impossible de leur
chapper...

Elle se dressa d'un bond et se mit  arpenter la pice en serrant ses
tempes entre ses poings ferms.

--Il doit y avoir une solution... Il faut trouver une solution.

Le chat descendit du fauteuil, fit quelques pas derrire sa matresse,
renona  la suivre et regarda Lobell avec une expression de mpris
glac. Mais celui-ci s'en moquait. Il prouvait une sensation curieuse,
pas dsagrable, de complet dtachement. Maintenant qu'il avait pris, ou
croyait avoir pris une dcision irrvocable, rien ne l'intressait plus.
L'agitation de Mabel, sa prtention de trouver une solution autre que la
sienne, lui semblaient ridicules. Il n'en tait pas encore  penser au
moyen qu'il allait employer pour se supprimer, mais il avait pleinement
conscience de vivre ses derniers moments.

La jeune femme s'arrta soudain devant lui, en contre-jour de la lampe.
Le tableau tait si suggestif qu'il en eut le souffle coup.

--J'ai une ide, murmura-t-elle les yeux  demi ferms.

Il n'eut aucune raction; il tait en train de penser que la meilleure
faon de passer le temps qui lui restait  vivre tait de faire l'amour
avec Mabel, de le faire jusqu' l'puisement... Aprs, ce serait facile
de s'en aller.

--Quel moyen auraient-ils de savoir que les plans que tu leur donnerais
seraient authentiques?

Il leva son regard jusqu' son visage.

--Ils veulent des photocopies.

Il affichait un air si compltement en dehors qu'elle se mit en
colre.

--Ecoute-moi, bon sang! Fais un effort!

Elle fit un pas en avant, se laissa tomber  genoux prs de lui et lui
saisit les mains.

--Admettons que tu leur remettes des plans falsifis, comment
pourraient-ils s'en apercevoir? Par comparaison avec les plans
authentiques. Mais, quand tu leur aurais remis ces plans falsifis, ils
n'auraient aucune raison de chercher  s'en procurer d'autres. Ils ne
sauraient jamais que tu les aurais rouls... Tu serais sauv, tout le
monde serait sauv, et tu toucherais en plus les cinq mille dollars...

Elle se mit  rire, visiblement emballe par son ide.

--Tu ne trouves pas que ce serait une blague formidable  leur faire?
Comme a, tu n'aurais pas trahi.

Il restait fig, ayant du mal, aprs avoir accept une mort qui lui
semblait invitable,  admettre qu'une solution pouvait exister.

--O veux-tu que je trouve des plans falsifis? protesta-t-il en
haussant les paules.

Elle soupira, rendue furieuse par son indiffrence.

--O sont les originaux?

Il fit un geste vers la chambre.

--L-haut, dans ton coffre.

Elle fut surprise.

--Dans cette grande enveloppe grise que tu m'as dfendu de toucher?

--Oui.

Elle resta un moment comme suffoque, pensant qu'il aurait pu porter
ailleurs des documents aussi dangereux. Puis elle repartit  l'attaque:

--Tu es ingnieur, c'est ton mtier de faire des plans. Moi, je suis une
excellente dessinatrice... Si nous nous mettons au travail tout de
suite... Quand veulent-ils que tu leur donnes a?

--Demain soir,  neuf heures...

--Nous avons vingt-deux heures devant nous. Crois-tu possible de refaire
des plans modifis dans ce laps de temps?

Il rflchit un instant.

--Je crois, oui.

--Alors, dcida-t-elle, nous nous mettons tout de suite au travail. Pour
gagner cinq mille dollars, a vaut tout de mme le coup.

Il protesta:

--Je ne pourrai pas garder cet argent.

Elle se mit  rire.

--Eh bien, fit-elle, tu me le donneras. Pour moi, tu sais, l'argent n'a
pas d'odeur.

Il fut choqu, puis pensa au chque sans provision... Mais il ne pouvait
lui avouer cela, ce n'tait pas possible.

Elle se releva, l'embrassa sur les lvres. Il lui caressa le sein 
travers la lgre toffe, voulut l'attirer sur lui. Elle se dgagea.

--Ce n'est pas le moment de penser  a. Viens avec moi, je vais
t'ouvrir le coffre et passer une blouse... Et puis au travail.

Elle l'entrana vers l'escalier. Samy lana un cri de rage, croyant
qu'ils allaient encore s'enfermer dans la chambre pour transpirer
ensemble. Sa protestation resta sans effet...

Ils ne le regardrent mme pas.




                                CHAPITRE
                                   4


Li Tsi Tang, dit George, s'approcha du miroir et regarda son reflet.
A cinquante-deux ans, il se trouvait encore trs jeune, mais aimait
s'en assurer par de frquents contrles.

Ses doigts longs et maigres effleurrent l'emplacement de son oreille
gauche... C'tait une vieille histoire. Autrefois, en Chine, son pre
avait t un des plus riches commerants de Tsingtao, un port important
de la province de Chantong. Li Tsi Tang n'avait que deux ans lorsque des
bandits l'enlevrent pour en tirer ranon; le pre s'tant un peu fait
tirer l'oreille, ils lui envoyrent celle de son fils pour lui faire
comprendre qu'il ne s'agissait nullement d'une plaisanterie. Le pre
ayant pay la somme demande, le petit Li Tsi Tang tait revenu au
foyer, mais l'oreille coupe n'avait pas repouss; on l'avait garde
comme une relique et elle existait toujours, ratatine sur un coussinet
de soie jaunie, au fond d'un petit coffret de laque noire. Li Tsi Tang
la regardait quelquefois, lorsqu'il lui arrivait de se sentir faiblir en
face d'un adversaire... Certains souvenirs peuvent tre des stimulants
de premier ordre.

Flice Filbert entra dans la chambre. Flice tait sa matresse depuis
bientt dix ans; c'tait elle qui l'avait rebaptis George, pour la
simple raison qu'elle ne pouvait prononcer les noms chinois sans avoir
envie de rire. Une sorte d'allergie, prcisait-elle.

--Je suis creve, dit-elle en se laissant tomber assise sur le lit.

C'tait une femme de quarante ans, grande, mince, avec des cheveux bruns
coups court et coiffs en forme de casque, et de trs beaux yeux
marron. Elle n'tait pas vraiment jolie et sans doute ne l'avait-elle
jamais t, mais elle avait quelque chose de mieux: une certaine classe
dans la vulgarit qui attirait les hommes. Son corps tait rest svelte
comme celui d'une jeune femme.

George la regarda. Il l'aimait beaucoup, il aimait son visage marqu, il
aimait ses beaux yeux malgr les poches qui les soulignaient durement,
il aimait surtout sa voix casse, rauque, gouailleuse, une voix qui
touchait ses sens.

--Il n'est pourtant pas trs tard, remarqua-t-il.

Elle regarda la pendulette sur la table de chevet. Minuit et demie. Les
clients du _Tsingtao_, le restaurant qu'ils exploitaient tous les deux
dans le quartier chinois, taient partis assez tt; pour une fois.

--Tu ne te couches pas? questionna-t-elle en le voyant reboutonner sa
veste.

--Non, j'ai un rendez-vous, avec Ki Tu Se.

Elle eut un sourire un peu dsabus.

--Ce Monsieur Ki Tu Se est quelque fois bien emmerdant, dit-elle.

George vint lui caresser les cheveux.

--Tu sais combien c'est important.

Elle appuya son visage las contre la hanche de son ami.

--Oui, je sais. Ne tarde pas trop.

Il lui saisit le menton entre le pouce et l'index et l'embrassa sur le
front.

--J'essaierai de ne pas te rveiller en rentrant.

Il gagna la porte. Elle demanda:

--Tu crois que le type va mettre les pouces?

Le Chinois eut un sourire cruel.

--Il n'a pas le choix, rpliqua-t-il doucement. Il s'est fichu de
lui-mme dans un tel ptrin... On ne pouvait gure esprer mieux.

Son sourire s'adoucit.

--Dors bien.

Il sortit, refermant la porte derrire lui. Flice Filbert resta
pensive, sans faire un mouvement. Parfois, elle se demandait ce qu'elle
faisait l, concubine d'un Chinois qui avait d'aussi tranges
occupations, et elle se disait alors que tout cela finirait mal, un jour
ou l'autre, et que la catastrophe ne l'pargnerait pas.

George ne lui cachait rien de ses activits occultes. Elle savait
parfaitement qu'il travaillait pour une sorte de socit secrte
baptise Yangko, dont la raison d'tre tait l'espionnage sous toutes
ses formes. George occupait mme une place importante dans
l'organisation; au-dessus de lui, il n'y avait que Monsieur Ki Tu Se.

Flice Filbert tait Amricaine, mais la notion de patriotisme tait
vraiment trs vague dans son esprit. Puisqu'elle tait la compagne de
George, elle pousait les intrts de George, et ses ides. Ce n'tait
pas plus difficile que a.

Elle se leva pniblement, pensa qu'elle en avait plein le dos et se mit
 rver de vacances sur une plage tranquille...

Depuis combien de temps n'avait-elle pas pris de vraies vacances? Elle
n'en savait rien, George, lui, ne savait pas ce que cela pouvait tre,
des vacances. Il n'y pensait mme pas. Ni pour lui, ni pour les autres.

Elle commena de se dshabiller.

--Bon Dieu que je suis fatigue! murmura-t-elle pour elle-mme.

Elle tait de mauvaise humeur, mcontente de tout... George ne la
rendait pas malheureuse, il l'aimait sincrement et se montrait toujours
gentil avec elle... Mais c'tait un Chinois, qui avait reu une
ducation de Chinois, et il ignorait certaines choses qu'une femme
amricaine pouvait considrer comme essentielles.

Elle prouva soudain un vague ressentiment contre lui et pensa en
souriant, sans y croire:

--Il mriterait que je le trompe...

Elle se rassit au bord du lit, le temps de retirer ses bas, puis enfila
ses pantoufles et son peignoir pour gagner la salle de bains, au fond du
couloir.

Il y avait de la lumire dans la chambre de Woi Tcheng-toung, qu'elle
avait rebaptis Louis. Sans doute tait-il occup  feuilleter une de
ces revues qui publient des photos de femmes nues et dont il semblait
faire collection.

Louis avait trente-cinq ans. C'tait l'homme  tout faire de George. On
pouvait lui demander n'importe quoi: tuer un homme aussi bien que cirer
les chaussures. Il savait tout faire.

Autrefois, il avait t condamn  deux reprises pour des affaires de
moeurs, mais depuis qu'il tait au service de George il n'avait plus
jamais eu d'ennuis. George savait le tenir... Tout de mme, il avait une
faon de la regarder qui ne plaisait gure  Flice et elle n'aimait pas
beaucoup rester seule avec lui, le soir, dans l'appartement. Mais George
voulait un garde du corps.

Elle pntra dans la salle de bains, referma la porte, poussa le verrou,
ouvrit les robinets, rgla la temprature de l'eau, puis se brossa les
dents en attendant que la baignoire ft assez pleine.

Une nuit que George tait absent, il y avait de cela quelques mois,
Louis tait entr dans la chambre alors qu'elle tait en train de se
dshabiller. Il avait cru l'avoir entendue appeler... C'tait ce qu'il
avait dit pour s'excuser. Elle n'avait pas t dupe et lui avait ordonn
de sortir, mais il s'tait copieusement rinc l'oeil avant d'obir. Elle
n'en avait jamais parl  George, qui en aurait certainement fait un
drame.

La baignoire pleine, elle ferma les robinets, ta son peignoir et se mit
dans l'eau.

La caissire du _Tsingtao_ tait une jeune fille dont le nom chinois
signifiait: Gorgerette d'or et que Flice appelait Gorgerette. George
avait formellement interdit  Louis de s'intresser  Gorgerette et cela
ne devait pas tre facile  celui-ci de respecter l'interdiction,
d'autant moins que Gorgerette tait tombe amoureuse de Louis et
n'arrtait pas de lui couler des yeux doux.

Flice se dpcha de se laver pour aller se coucher; si elle
s'attardait, elle risquait fort de s'endormir dans son bain. Elle sortit
de l'eau et se scha rapidement. Puis, ayant revtu son peignoir, elle
ouvrit la porte...

Louis tait adoss au mur,  cinq pas de l, le visage congestionn.
Elle comprit tout de suite qu'il avait d l'observer par le trou de la
serrure et en resta mduse.

--Qu'est-ce que tu fais-l? questionna-t-elle en resserrant la
cordelire autour de sa taille.

Il ne rpondit pas. La tte rejete en arrire, il la regardait avec des
yeux brlants de dsir. Elle en fut trouble et dit d'une voix mal
assure:

--Tu devrais dj dormir.

Elle fit trois pas, se trouva devant lui. Il bougea subitement et lui
barra le passage.

--J'ai mal, gronda-t-il en saisissant la veste de son pyjama  hauteur
de son estomac.

Elle sentit sa propre respiration s'acclrer et le sang lui monter au
visage.

--Tu as mal?

--J'ai mal de vous.

Il tait pathtique et la violence de son dsir mettait des ondes
autour de lui. Elle essaya de le repousser.

--Ne fais pas l'imbcile, laisse-moi passer.

Il la saisit brusquement  bras le corps, l'embrassa dans le cou,
essayant maladroitement d'ouvrir le peignoir sous lequel il la savait
nue.

--Louis! Arrte! Si le patron l'apprend, il te tuera!

--Vous n'avez rien dit, l'autre fois. Je vous aime... Partez avec moi.
Partons tout de suite...

Il parlait d'une voix entrecoupe, comme un dment. Elle se mit  le
frapper avec ses poings.

--Lche-moi! Mais lche-moi donc...

Il obit brusquement, alla heurter durement la cloison de l'paule.
Hagard, chevel, il se laissa tomber  genoux.

--Partons, supplia-t-il. Je vous adorerai...

Elle remit de l'ordre dans sa tenue et se moqua de lui.

--Tu n'y penses pas! Avec quoi me nourrirais-tu?

--Je travaillerai!

--Vraiment? Et en attendant que tu trouves du travail, as-tu de
l'argent?

Il bgaya, les mains tremblantes.

--J'en trouverai. S'il le faut, j'en trouverai...

Elle se mit  rire nerveusement.

--Mon pauvre ami, je suis une femme qui cote cher, tu sais!

Elle passa devant lui et gagna la porte de sa chambre.

--Va donc te coucher. Si tu me promets de ne plus jamais recommencer, je
ne dirai rien  George...

Il rpondit, les yeux fous:

--Je trouverai de l'argent. J'en trouverai!

Il se releva et fit un mouvement vers elle. Vivement, elle rentra dans
sa chambre et poussa le verrou. L'incident l'avait bouleverse. Elle ne
pouvait pas lui en vouloir. Aucune femme ne peut en vouloir  un homme
qui la dsire... Mais que faire? Il lui avait dj montr qu'elle avait
fait une erreur en taisant sa premire tentative. Il recommencerait...

Elle ta son peignoir et se glissa toute nue dans le lit. Alanguie, elle
ferma les yeux et ses mains remontrent le long de son corps.
L'imbcile!

Elle teignit la lumire et se prit  esprer que George ne tardt pas
trop...




                                CHAPITRE
                                   5


Pour la dixime fois, William Lobell examina les plans refaits;
c'tait parfait. Ils avaient travaill toute la nuit et toute
la journe, s'interrompant seulement un quart d'heure de temps  autre
pour manger un sandwich et boire un verre de lait glac.

Mabel tait monte se coucher, puise, et devait dj dormir. Il
consulta sa montre: huit heures et demie; il fallait y aller.

Il plia soigneusement les faux plans et les glissa dans l'enveloppe
grise,  la place des vrais que Mabel avait remis dans son coffre en
remontant se coucher. Il s'engagea dans l'escalier, veillant  ne pas
faire de bruit, atteignit la loggia, poussa doucement la porte de la
chambre...

Mabel dormait, le visage enfoui dans l'oreiller. Il approcha avec mille
prcautions, se pencha sur elle, effleura ses cheveux d'un baiser... La
sensation d'une prsence hostile derrire lui le fit se redresser et
tourner la tte. Samy tait dans un coin de la pice, prs de la salle
de bains. William ne voyait de lui que ses yeux phosphorescents, mais
cela suffisait...

William pensa qu'il aimerait bien trangler l'animal, l'trangler sans
se presser afin de le faire souffrir suffisamment... Peut-tre un jour
aurait-il cette satisfaction.

Il sortit, ferma la porte et descendit l'escalier. Il mit l'enveloppe
grise dans un porte-documents en maroquin noir qui appartenait  Mabel.
Ils avaient dcid ensemble qu'il tait prfrable d'emporter les plans
pour les faire photographier par le Chinois, plutt que de remettre 
celui-ci des photocopies dj prtes. Cela ne pourrait que renforcer la
confiance du Jaune dans l'authenticit des documents.

Il gagna l'entre, prit son impermable et son chapeau dans la penderie
et quitta l'appartement. Il tait neuf heures moins vingt minutes.

Dehors, la brume tait toujours souveraine et la lumire des lampadaires
n'arrivait pas  percer. On aurait dit des boules cotonneuses, vaguement
phosphorescentes, suspendues au-dessus de la rue.

William resta un moment immobile sur le trottoir, essayant de dcider
s'il valait mieux prendre sa voiture ou non. La cloche d'un tramway 
crmaillre qui escaladait la colline tinta joyeusement dans la nuit.
William dcida de prendre un taxi.

Il dut marcher jusqu' Colombus Avenue avant de trouver une voiture. Sa
montre indiquait alors neuf heures moins sept; il demanda au chauffeur
de se presser, mais celui-ci rpondit qu'il tait impossible de rouler
vite dans une telle pure de pois.

Assez curieusement, ce fut  cet instant que la peur se glissa de
nouveau en lui. Aprs qu'il eut accept l'ide de Mabel, toute angoisse
l'avait quitt et il avait travaill presque joyeusement, comme 
l'laboration d'une bonne blague...

Maintenant, subitement, il se rendait compte de nouveau combien le jeu
tait dangereux. Et si le Chinois, une fois en possession des plans, le
tuait pour conomiser cinq mille dollars? C'tait peu probable,
videmment. La valeur d'un tel document pour l'adversaire rsidait
surtout dans le secret qui entourait sa fuite; averti de l'affaire, le
Ministre de la Dfense U.S. s'empresserait de changer l'emplacement des
appareils radars chargs d'assurer la protection des ctes et le plan
initial perdrait toute valeur. Si le Chinois tait intelligent, il ne
pouvait pas raisonner autrement, et la mort de William Lobell
dclencherait automatiquement l'intervention des services de scurit.

William pensait que le Chinois tait intelligent.

--Voici Lobos Square, annona le chauffeur.

--Arrtez-vous ici, demanda l'ingnieur, au coin de Laguna Street.

L'auto s'immobilisa. William paya le prix de la course et descendit. Sa
montre indiquait neuf heures deux. Il traversa la rue et longea le
square en suivant Chestnut Street. Son coeur battait avec force. Pourvu
qu'ils l'aient attendu!... Et s'ils taient dj en route pour Stockton
Street, avec l'intention d'enlever Mabel pour procder aux reprsailles
promises?

Il pressa le pas, bousculant deux ou trois personnes sans mme prendre
le temps de s'excuser. Il n'y avait plus de cop au coin de Webster
Street; le dimanche, la circulation tait beaucoup moins importante que
les autres jours. William s'arrta  l'angle du square et s'adossa  la
grille, au mme endroit que la veille. Nouveau regard  sa montre: neuf
heures quatre, presque cinq... Pourquoi tait-il parti si tard? Et
pourquoi n'avait-il pas pris sa voiture? Il tait facile de garer
n'importe o un dimanche soir et il avait perdu dix minutes  marcher
jusqu' Colombus Street pour trouver un taxi.

Le maroquin bien serr sous son bras gauche, il alluma une cigarette
afin de signaler sa prsence  un ventuel observateur, laissa la flamme
de son briquet un peu plus longtemps que ncessaire  hauteur de son
visage.

Une femme mergea du brouillard, vtue d'un impermable et d'un chapeau
en plastique jaune. Elle marchait lentement, comme sans but, et son
regard accrocha tout de suite celui de William.

--Excusez-moi, dit-elle en s'arrtant, je cherche Buchanan Street.

Il pointa son pouce par-dessus son paule gauche.

--C'est par l, la premire  droite.

Elle hsita, lui fit un sourire prometteur.

--Vous ne pourriez pas m'y conduire?

--Vous ne pouvez pas vous tromper, rpliqua-t-il avec mauvaise humeur,
c'est  cinquante mtres... L, de l'autre ct de cette rue.

Elle haussa les paules.

--Dommage, j'avais besoin de compagnie. Vous attendez quelqu'un?

--On ne peut rien vous cacher.

Elle fut secoue d'un rire bref.

--Elle exagre de vous faire attendre dans ce brouillard.

--Bonsoir, dit-il d'un ton sec.

Elle cessa de rire.

--Oh! pardon! Je ne voulais pas vous importuner.

Elle s'loigna du mme pas nonchalant qu'elle avait en arrivant. Il
pensa qu'elle avait bu; un coeur solitaire que le brouillard rendait
encore plus triste. Une pauvre fille.

Un couple sortit d'un restaurant, de l'autre ct de Chestnut Street. La
femme riait. Ils s'embrassrent sur le trottoir, puis partirent
troitement enlaces; ceux-l taient insensibles au brouillard, ils
avaient du soleil au coeur.

Et lui, William Lobell?

William Lobell ptait de frousse. Il tait neuf heures dix et personne
ne se manifestait. Il dcida d'attendre jusqu' neuf heures un quart,
puis de tlphoner  Mabel pour la prvenir et lui demander de n'ouvrir
 personne. Elle comprendrait alors que tout n'tait pas si facile...

Une grosse Buick noire, d'un modle ancien, tourna lentement au coin de
la rue. Il n'y avait qu'un homme dedans, coiff d'un chapeau  larges
bords. La voiture fit encore une vingtaine de mtres au ralenti, puis se
rangea le long du square.

Quelques secondes passrent. William retenait son souffle. Puis un homme
descendit et marcha lentement vers lui.

--Vous avez du feu?

C'tait le type de la veille. William lui tendit sa cigarette et
demanda:

--Pourquoi arrivez-vous si tard?

Le Chinois ne rpondit pas  la question.

--Venez, dit-il.

William le suivit vers la voiture. La portire arrire s'ouvrit, comme
la veille.

--Vous me mettez la cagoule, hein? rappela William. Votre patron me l'a
promis.

--Oui, n'ayez pas peur.

Il monta derrire o se trouvait un autre Chinois, petit, avec un visage
de fouine; celui-l sans doute qui l'avait assomm. La portire se
referma. L'autre monta devant et prit le volant. William pensa qu'ils
taient bien srs d'eux, et de lui, pour prendre aussi peu de
prcautions.

Visage de fouine exhiba la cagoule en satinette noire et William tendit
docilement la tte. L'auto dmarra.

Le trajet ne parut pas trs long  William qui essayait de reconstituer
le chemin parcouru,  partir des virages ressentis et des bruits
entendus. Une seule certitude: on l'emmenait dans Chinatown[1].

Au terme de sa course, la voiture pntra dans un garage. Le chauffeur
descendit pour baisser le rideau de fer. Visage de fouine libra
l'ingnieur de la cagoule qui l'touffait. Ils descendirent. Celui qui
venait de fermer le garage, dit  William:

--Suivez-moi.

Il ouvrit une porte et monta un escalier que l'Amricain connaissait
dj. En haut, un couloir, des odeurs de cuisine, puis la pice,
pratiquement nue,  la mode chinoise, o s'tait droul l'entretien de
la veille avec l'homme  l'oreille coupe.

--Attendez ici.

Le Chinois le laissa seul. Cette faon de le traiter redonnait confiance
 William; il n'avait plus peur. Il pouvait se donner l'illusion qu'il
tait venu l de son plein gr pour conclure une affaire des plus
ordinaires.

L'homme  l'oreille coupe entra. William ne l'avait pas entendu
approcher. Il portait le mme kimono qu' la premire entrevue; et il
souriait...

--Je suis trs content de vous voir, Monsieur Lobell, assura-t-il.

Il s'inclina. L'ingnieur ne bougea pas, il trouvait cette politesse
excessive.

--J'espre que ce rendez-vous n'a pas trop boulevers vos projets?
reprit le Chinois, sans la moindre ironie. Mademoiselle Grove est une
personne ravissante et il doit vous tre pnible de l'abandonner, mme
pour quelques heures...

William Lobell rpliqua schement:

--J'ai apport les plans.

L'homme  l'oreille coupe parut presque choqu par cette brutalit. Il
s'inclina cependant.

--Je n'en doutais pas.

--Je n'avais pas les moyens de faire des photocopies en aussi peu de
temps. Aussi, j'ai pens que vous pourriez les photographier vous-mme,
ici.

Le Chinois sourit.

--Excellente ide, Monsieur Lobell. Excellente ide. Voulez-vous me
montrer cela?

L'ingnieur ouvrit le maroquin et en tira l'enveloppe grise. Le Chinois
s'accroupit sur la natte qui couvrait le sol.

--Asseyons-nous, ce sera plus commode.

William Lobell s'assit galement en tailleur et sortit les plans de
l'enveloppe. Il les dploya devant eux, sans rien dire. L'autre regarda
un long moment en silence puis dcida:

--Vous allez m'attendre ici pendant que je vais les photographier.

Il se leva aprs avoir saisi les plans. Lobell eut un mouvement de
crainte. Le Chinois fit entendre un rire lger.

--Ne soyez pas inquiet, Monsieur Lobell, je vous les rendrai. Si l'on
savait que vous m'avez remis ces documents, ils n'auraient plus aucune
valeur, vous devez le comprendre?

Rassur, Lobell le laissa sortir; maintenant, il ne redoutait plus
qu'une chose: n'tre pas pay. Il avait tout de mme dcid de prlever
sur la somme les quinze cents dollars ncessaires au renflouement de son
compte en banque; il dirait  Mabel qu'au dernier moment le Chinois
avait ergot et finalement donn que trois mille cinq cents dollars.
Elle serait due, mais moins que de le voir arrt et jet en prison si
le chque de l'tole n'tait pas couvert  temps. Lobell se sentait
devenir raisonnable et pensait qu'il pouvait tout de mme toucher  cet
argent puisqu'il n'aurait rien remis de valable en change.

Il alluma une cigarette et se leva, trouvant pnible la position assise
en tailleur. Il se demanda ce que faisait Gladys,  Baltimore. Sans
doute avait-elle couch les enfants; des amis taient peut-tre venus
lui tenir compagnie. Elle organisait souvent des parties de cartes
lorsqu'il n'tait pas l. Et il n'tait pas souvent l.

Pour elle et pour les enfants, il valait mieux qu'il prlevt les quinze
cents dollars pour viter le dshonneur. Personne n'en saurait jamais
rien et il ne lui resterait plus qu' se dbrouiller avec sa conscience.
Et  ne plus recommencer... Sans doute serait-il oblig d'expliquer 
Mabel qu'il n'tait pas aussi riche qu'elle paraissait le supposer. Elle
comprendrait srement...

Il en tait  la troisime cigarette lorsque le Chinois revint avec les
plans et un paquet envelopp de papier brun.

--Voil qui est fait, annona-t-il.

William reprit les documents, les replia et les remit dans l'enveloppe
qui rintgra le maroquin  fermeture clair.

--Et voici l'argent, reprit l'autre en dfaisant le paquet. Si vous
voulez vrifier.

William Lobell regarda les cinq liasses paisses relies par une bande
de papier coll.

--Ce sont des billets de vingt, mille dollars par paquet.

William Lobell approuva d'un signe de tte.

--Je vous fais confiance.

--Vous ne voulez pas compter?

--Inutile.

Le Chinois refit le paquet et tendit les liasses  l'ingnieur qui les
disposa  plat dans le porte-documents.

--Voulez-vous prendre une tasse de th avant de repartir?

Lobell secoua ngativement la tte.

--Non, merci, je prfre rentrer.

--Comme vous voudrez. Je crois que vous tes venu au rendez-vous en
taxi, nous allons vous reconduire Stockton Street si cela vous arrange.

--Je veux bien.

Le Chinois frappa dans ses mains. Le chauffeur ouvrit la porte.

--Louis, ordonna l'homme  l'oreille coupe, tu vas reconduire Monsieur
Lobell  l'endroit qu'il te dsignera. Cagoule jusqu' la limite du
quartier... Au revoir, Monsieur Lobell. J'espre que vous ne garderez
pas un trop mauvais souvenir de cette aventure...

William Lobell sortit sans rpondre et descendit l'escalier qui
conduisait au garage, sur les talons de Louis.

--Montez derrire, dit celui-ci, et mettez la cagoule.

L'ingnieur obit, Louis ajusta lui-mme la coiffe de satinette.

--Surtout n'essayez pas de l'enlever!

--Je n'essaierai pas.

Le tonnerre du rideau qui remontait, un claquement de portire, le
ronronnement du moteur. La voiture partit en marche arrire, manoeuvra,
prit de la vitesse...

Tout s'tait bien pass. L'homme  l'oreille coupe n'avait d'ailleurs
aucun moyen de se rendre compte qu'il venait de se faire rouler. William
avait l'argent, il tait sauv. Il se laissa aller confortablement dans
le coin de la banquette et se mit  penser  Mabel...

La voiture s'arrta.

--Penchez-vous en avant, demanda le chauffeur, que je vous dbarrasse.

William se pencha en avant. Un formidable coup de matraque l'atteignit
alors au sommet du crne. Il roula sur le plancher et ne bougea plus.

Louis l'observa un instant par-dessus le dossier du sige, puis remit la
voiture en marche et monta  l'assaut de Russian Hill.

Cinq minutes plus tard, il s'arrta de nouveau dans une petite ruelle en
pente, pas trs loin de Stockton Street. C'tait une ruelle tranquille,
mal claire, dserte.

Louis se glissa par-dessus le dossier et fouilla l'ingnieur. Il trouva
l'argent dans le porte-documents et le fourra dans ses poches. Puis il
ouvrit la portire du ct du trottoir, poussa Lobell dehors, descendit
et sortit son couteau.

Personne aux alentours... Aucun bruit de pas dans le brouillard... Il
enfona la lame dans le corps de l'Amricain, en direction du coeur,
l'essuya sur l'impermable de sa victime, remonta vivement en voiture et
repartit comme un fou...

-----

[1] Quartier chinois de San Francisco, la plus importante colonie jaune
en dehors d'Asie. Possde un standard tlphonique en langue chinoise.




                                CHAPITRE
                                   6


Mabel Grove se rveilla en sursaut. Il lui avait sembl entendre crier.
Elle alluma la lampe de chevet et demanda:

--C'est toi, Willy?

D'un bond souple, Samy sauta sur le lit. Elle eut un hoquet de frayeur.

--Idiot! fit-elle.

Tout frtillant, le chat vint se frotter contre elle et se mit 
ronronner. Il paraissait tout joyeux.

--Tu n'aimes pas me voir couche avec Willy, hein? Affreux jaloux!

Il lui caressa le visage avec sa queue plate, l'obligeant  rejeter la
tte en arrire. Elle regarda la pendulette: onze heures moins dix.

--Willy ne devrait plus tarder, dit-elle en passant ses doigts fusels
dans la fourrure du chat.

Depuis longtemps, quand elle tait seule, elle avait pris l'habitude de
parler  son chat comme  une grande personne; Samy tait un confident
pratique, toujours d'accord, du moins en apparence.

Il devait y avoir une rception chez le voisin de droite; elle entendait
la musique de danse, avec des cris et des rires. De l'autre ct se
trouvait un peintre, assez g, qui vivait en solitaire. Celui-l ne
faisait jamais de bruit.

Elle se redressa sur l'oreiller, attira le chat contre elle.

--Ecoute un peu, Samy joli... Qu'est-ce que l'on peut faire avec cinq
mille dollars? En as-tu ide? C'est une assez jolie somme, tu sais. Avec
a, on peut faire le tour du monde, ou bien s'acheter une Cadillac...
Qu'est-ce que tu prfres, Samy joli? Le tour du monde ou la Cadillac?

Samy n'avait sans doute pas d'opinion. Il baissa la tte et la poussa
entre les seins plantureux de sa matresse, qui le laissa faire.

--On pourrait aussi acheter une petite maison de campagne.

Le chat ne manifesta aucun enthousiasme. Elle regarda de nouveau la
pendulette. Cela faisait plus de deux heures que Willy tait parti; tout
bien calcul, il aurait d tre l. Sans doute y avait-il eu un petit
contretemps. Elle pensa que le Chinois avait pu s'apercevoir que les
plans n'taient pas authentiques; mais comment? C'tait impossible.

Elle repoussa l'inquitude qui s'insinuait en elle. Le sommeil, de
nouveau, l'emportait... Ses yeux se fermaient malgr elle.

--Peut-tre bien que j'achterai seulement des robes, murmura-t-elle,
des robes, des chaussures, des chapeaux...

Samy releva la tte et regarda sa matresse qui venait de se rendormir
en souriant...

                                   -:-

Enrique Sagarra n'tait pas content. Une jolie fille qui rpondait au
nom de Dolors lui avait donn rendez-vous chez elle  minuit, ce qui ne
manquait pas, videmment, d'tre fort prometteur; mais Enrique avait
nglig de noter l'adresse, pour la simple raison qu'il avait dj t
chez la belle, un au plus tt, et qu'il possdait une confiance  toute
preuve dans sa mmoire visuelle. Mais Enrique avait compt sans ce
satan brouillard qui noyait le paysage. Comment se reconnatre dans le
ddale des petites rues qui escaladaient Russian Hill, alors que cette
maudite pure de pois escamotait purement et simplement le dcor?

Enrique se remit  jurer. Il possdait un rpertoire trs tendu de
jurons, dans toutes les langues. Il savait jurer en lapon, aussi bien
qu'en indoustani. Il connaissait mme deux ou trois petites choses assez
sales en tibtain dont il ne se servait d'ailleurs que dans les grandes
occasions.

Enrique Sagarra tait un drle de type, assez dangereux dans sa
spcialit. Espagnol d'origine, il avait la taille fine, les fesses
minces et le geste vif des danseurs de son pays. Le visage maigre, la
moustache conqurante, les yeux de braise aux paupires lgrement
brides, une mche de ses cheveux bruns et boucls pendant en permanence
sur son front bomb, il tait toujours trs lgant, trs propre, trs
soign. Enrique avait quelquefois des allures de prince et son regard de
chat sauvage plaisait beaucoup  certaines femmes.

Enrique Sagarra avait combattu en Espagne, dans les rangs rpublicains,
puis s'tait rfugi en France,  Toulouse, o il avait longtemps
travaill dans une conserverie de cassoulet. Vers 1941, il avait runi
quelques-uns de ses compatriotes et form un groupe de rsistance,
spcialis dans le sabotage, qui avait donn pas mal de fil  retordre
aux Allemands. La libration venue, les Franais avaient voulu l'arrter
sous le prtexte qu'il avait parfois manqu de discernement et fait
excuter un certain nombre de gens parfaitement innocents. Il s'tait
alors tourn vers les Amricains et avait eu la chance de rencontrer un
colonel de l'O.S.S. qui avait su l'apprcier  sa juste valeur.

Il avait rendu tellement de services qu'on l'avait gard, ramen aux
U.S.A., et que la C.I.A. l'avait sans hsiter absorb lorsque
l'O.S.S. avait t dissous.

Enrique Sagarra tait appoint par la C.I.A. en qualit d'_agent
spcial_, et Enrique Sagarra n'tait pas mcontent de son sort. Il
estimait mme que, tant donn certains de ses instincts difficilement
contrlables, aucun autre mtier n'aurait pu mieux lui convenir.

Il crut reconnatre une petite place et tourna le volant de sa
Corvette pour l'engager dans une ruelle en pente raide plutt mal
claire.

Il alluma les codes et pressa l'acclrateur. La puissante voiture
bondit en avant, reprit de la vitesse... Mais, brusquement, Enrique
freina un peu fort, l'arrire chassa sur les pavs gras et humides, et
il dut relcher un bref instant la pdale pour rtablir la situation.
Arrt, il alluma les phares de recul et se laissa glisser doucement en
arrire...

Il ne s'tait pas tromp, c'tait bien le corps d'un homme qui gisait en
travers du trottoir, le bras tendu sur ce qui paraissait tre une petite
serviette de cuir sombre.

Enrique descendit vivement aprs avoir pris une lampe de poche dans la
bote  gants. L'homme tait vtu d'un impermable et nu-tte. Une large
flaque de sang s'talait sous lui, puis s'amenuisait pour gagner le
caniveau. Enrique pensa que le type devait tre vid, saign  blanc. Il
le prit par l'paule et le retourna sur le dos. Un gmissement le
surprit, la mort n'avait pas encore fait son oeuvre. Enrique se pencha:

--Est-ce que vous m'entendez? demanda-t-il.

L'homme remua les lvres et parvint  articuler:

--J'aurais mieux fait de faire l'amour avec elle... C'est...
compltement... idiot.

Dconcert, Enrique laissa passer quelques secondes avant de reprendre:

--Qui vous a frapp?

Le type ne rpondit pas. Enrique lui saisit le poignet: plus de pouls.
Il ouvrit les vtements, colla son oreille sur la poitrine; le coeur ne
battait plus. Il passa l'ongle de son pouce sur le globe de l'oeil:
aucune raction. L'homme tait mort, et ses dernires paroles avaient
t pour regretter de n'avoir pas fait l'amour avec une femme.

Il va falloir que je prvienne les flics, pensa Enrique. Et, par
habitude professionnelle, il fouilla les poches du cadavre. Le
portefeuille contenait encore une cinquantaine de dollars; trange, il
n'y avait pas eu vol. La carte d'identit apprit  Enrique qu'il
s'agissait d'un certain William Lobell, n le 5 mars 1925  New York,
ingnieur de profession. Une lettre de la socit Bendix, de
Baltimore, le fit siffloter. Il savait ce que fabriquait cet
tablissement et commenait  souponner quelque chose d'intressant.

Il ouvrit le maroquin dont la fermeture n'tait qu' moiti tire, y
trouva une enveloppe grise dont il fit sortir le contenu et siffla cette
fois pour de bon en reconnaissant le cachet du Ministre de la Dfense,
avec la mention TOP SECRET.

Sa dcision fut vite prise. Puisqu'il s'agissait d'un crime, la police
devait tre informe, mais il tait parfaitement inutile de la laisser
s'exciter sur une histoire pareille. Enrique s'empara donc du maroquin
et de l'enveloppe grise contenant les plans et fourra le tout sous la
banquette de sa propre voiture. Il prit aussi le carnet d'adresses et de
rendez-vous, et vida le portefeuille de son argent afin de lancer les
flics sur la piste d'un crime crapuleux.

Aprs quoi, il remonta en voiture et partit  la recherche du poste de
police le plus proche...

                                   -:-

Mabel Grove se rveilla de nouveau en sursaut. La lampe de chevet tait
reste allume. Samy dormait sur l'oreiller de Willy qui n'tait pas
encore rentr...

Une heure du matin. Quelque chose de trs dsagrable serra l'estomac de
la jeune femme qui porta une main  sa gorge. Que s'tait-il pass?
Pourquoi Willy n'tait-il pas l?

Elle pensa soudain qu'il s'tait peut-tre couch sur le divan du
living-room, afin de ne pas la rveiller. Il avait parfois de ces
dlicatesses...

Elle se leva, s'aperut qu'elle tait en sueur et que sa chemise lui
collait  la peau. Samy miaula pour exprimer sa rprobation.

--Tais-toi!

Elle ouvrit la porte, manoeuvra l'interrupteur pour clairer le living,
descendit l'escalier penche sur la rampe. Personne sur le divan.

Elle continua de descendre et se rendit dans l'entre. Pas d'impermable
 scher dans la cuisine, rien. Une folle angoisse fit bondir son coeur
dans sa poitrine. Le Chinois avait d dcouvrir la supercherie et il
avait tu Willy en attendant de venir lui rgler son compte,  elle
aussi.

Elle poussa les verrous de la porte et marcha jusqu' la grande verrire
dont les rideaux taient tirs. Dehors, le brouillard tait toujours
aussi dense, cachant les lumires du port habituellement visibles.

Elle se laissa glisser dans un fauteuil et regarda son chat qui
descendit la rejoindre. Il sauta sur ses genoux en ronronnant. Elle ne
l'avait pas vu aussi joyeux depuis longtemps.

--On dirait que tu sais qu'il lui est arriv malheur et que tu t'en
rjouis, sale bte!

Elle le secoua, le chat fit entendre ce miaulement dchirant qui glaait
les veines de beaucoup de gens.

--Je crois que nous pouvons dire adieu aux cinq mille dollars, mon
vieux, reprit la femme en s'efforant de ne pas trembler.

Une ide lui traversa soudain l'esprit.

--Et s'il tait parti avec? S'il m'avait plaque pour garder tout pour
lui?

Le chat descendit de dessus elle et s'loigna en lui tournant le dos.

--Tu as raison, Samy, je suis vraiment trop bte. Willy est bien
incapable de faire une chose pareille... Bien incapable...

Et la peur la reprit.




                                CHAPITRE
                                   7


Hubert Bonisseur de la Bath entra dans le vaste bureau et dit:

--Bonjour, Monsieur. Belle journe, n'est-ce pas?

Il tait onze heures du matin et un soleil radieux brillait sur
Washington. M. Smith grogna:

--Bonjour. Parat qu'on a eu un mal de chien  vous mettre la main
dessus. Je vous ai dit cent fois de nous faire savoir o on peut vous
appeler quand vous allez coucher chez une petite poulette.

Hubert prit un air faussement contrit.

--Mille excuses, Monsieur. La petite poulette n'avait pas le
tlphone...

Il sourit largement, dcouvrant sa denture de loup.

--Mais... elle avait autre chose!

M. Smith rpliqua schement.

--Je ne vous demande pas de dtails. Asseyez-vous.

Hubert se laissa glisser dans un fauteuil et croisa les jambes avec une
nonchalance affecte. Il avait horreur de s'entendre reprocher toujours
la mme chose, surtout quand il s'agissait de son indpendance.

--Quoi de neuf? demanda-t-il.

--Sagarra est  San Francisco, vous le savez?

--Non, il ne m'a pas envoy de cartes.

--Je l'avais expdi l-bas pour surveiller deux ou trois types assez
suspects, mais cela n'a rien donn... La nuit dernire, Sagarra a trouv
un cadavre dans une ruelle de Russian Hill.

Hubert sourit.

--a ne m'tonne pas de lui. Il n'a pas son pareil pour trouver des
cadavres et quand il n'en trouve plus, il en fabrique...

--Le type avait reu un coup de couteau. On ne lui avait rien vol, du
moins en apparence. Son portefeuille contenait une cinquantaine de
dollars et les plans du dispositif de protection radar de la cte
Pacifique se trouvaient dans un porte-documents gisant  ct de lui.

Hubert se pencha en avant, brusquement intress.

--Qui tait ce type?

--Un certain William Lobell, ingnieur en lectronique, travaillant pour
la Compagnie Bendix, de Baltimore. C'est Bendix qui fabrique les
appareils de radar actuellement mis en place sur la cte ouest et Lobell
dirigeait les travaux d'installation.

Hubert frona les sourcils.

--Le type qui l'a bousill a trs bien pu photographier les plans et les
laisser l avec l'espoir de donner le change. Avec un flash, c'est trs
facile.

M. Smith approuva d'un signe de tte.

--Le type n'tait pas tout  fait mort lorsque Sagarra est arriv et il
a dit quelques mots avant de passer... Il a dit qu'il aurait mieux fait
de faire l'amour avec elle, que c'tait compltement idiot... C'est
tout.

--Cherchez la femme.

--Sagarra s'en occupe dj.

--Le F.B.I. ne va pas tre content.

--Le F.B.I. ne va pas se mler de a. Enrique a pris l'argent du type
pour faire croire  un crime crapuleux et il a emport aussi la
serviette avec les documents. La police d'Etat n'a pas grand-chose pour
s'exciter.

--Bon, fit Hubert, vous voulez que j'y aille?

--Oui. Vous connaissez Sagarra, c'est un excellent second, mais il n'a
pas l'envergure ncessaire pour mener une affaire un tant soit peu
embrouille. Vous allez donc prendre a en main.

--Parfait, le temps de faire ma valise et je pars.

--Vous avez un avion vers deux heures, je crois. Vous serez assez tard 
San Francisco. Sagarra vous a retenu une chambre  son htel c'est le
_Bellevue_, au coin de Geary Street et de Taylor Street.

--Je vois.

--Howard est en train de vous prparer une identit bidon. Il vous
donnera aussi de l'argent.

--J'y compte bien.

--Un de nos anciens agents spciaux est inspecteur de la Police d'Etat,
l-bas. Vous pourrez, par lui, avoir connaissance de l'enqute
officielle.

--Okay.

--C'est tout. Vous nous tiendrez au courant tous les jours, par lettre.
Pas de tlphone.

Hubert se leva.

--Entendu, Monsieur.

Il sortit du bureau et se rendit chez Howard.

                                   -:-

Mabel Grove djeunait le midi dans un petit restaurant de Market Street,
pas trs loin de son agence. Elle s'y rendit ce jour-l comme
d'habitude, mais mangea sans apptit. Elle n'avait pratiquement pas
ferm l'oeil de la nuit et se sentait trs fatigue. De larges cernes
mauves soulignaient ses beaux yeux pers. Et, sans relche, les mmes
ides tournaient dans sa tte.

Il tait arriv malheur  Willy, ou bien il avait invent toute une mise
en scne pour conserver les cinq mille dollars. En ce dernier cas, il
serait bien oblig de revenir chercher les plans originaux.

Un crieur de journaux entra dans le restaurant. Elle acheta le _San
Francisco Evening_ et regarda les gros titres.

C'tait en troisime page, avec une photo assez ressemblante. L'article
indiquait que le corps de William Lobell, ingnieur, avait t dcouvert
par un automobiliste dans une ruelle de Russian Hill, un peu aprs
minuit. La victime avait t poignarde et le vol semblait tre le
mobile du crime.

Mabel Grove eut soudain trs froid, puis envie de vomir. Elle se leva et
se rendit aux toilettes. Aprs, elle se sentit mieux et son esprit
positif reprit le dessus. Ils avaient tu Willy et ce ne pouvait tre
que pour deux raisons; ou bien ils s'taient aperus que les plans
livrs taient faux, ou bien ils avaient voulu conomiser cinq mille
dollars.

Mabel commanda un caf, puis essaya de rflchir  ces deux aspects du
problme. Elle ne voyait pas, dans l'un comme dans l'autre, pourquoi ils
auraient eu intrt  supprimer Willy. Dans le premier cas, ils
pouvaient faire pression sur lui pour obtenir les vrais. Ils pouvaient
venir la trouver, elle, et se les faire remettre sous menace de les tuer
tous les deux; elle les leur aurait donns, bien entendu... Dans les
deux cas le meurtre dclenchait une enqute de police certainement
indsirable. Si le Ministre de la Dfense pouvait seulement supposer
que les plans avaient t copis, et l ils avaient carrment disparu,
le dispositif de protection serait compltement chang et les plans
obtenus perdraient toute valeur.

Non, Mabel ne comprenait pas. Quelque chose clochait. D'abord, que
faisait Willy dans cette ruelle qui n'tait pas sur le chemin normal? Il
ne connaissait pas assez bien San Francisco pour prendre des
raccourcis... Elle relut l'article: aucune mention de la voiture.
L'avait-il prise? Quand ils taient rentrs, le samedi soir, il l'avait
gare presque devant l'immeuble; mais il tait ressorti ensuite pour
aller au premier rendez-vous et peut-tre n'avait-il plus trouv de
place aussi proche en rentrant. Il faudrait chercher autour du bloc.

De toute faon, la mort de Willy posait un srieux problme pour Mabel.
Les flics apprendraient vite qu'il n'avait pas couch  son htel depuis
plus de quinze jours, et n'y passait plus que pour prendre son courrier.
Ils allaient faire des recherches et finir par la trouver,
immanquablement.

Ne valait-il pas mieux prendre les devants? Sans doute, mais il y avait
la question des plans...

Elle tait encore trop bouleverse pour raisonner efficacement. Les
ides tourbillonnaient sans profit dans son cerveau. Elle regarda sa
montre; son premier rendez-vous au bureau tait  trois heures. Elle
avait le temps de faire un grand tour  pied pour se calmer...

Elle demanda l'addition.

                                   -:-

Trois heures et demie, au _Tsingtao_. Il n'y avait plus dans la salle
qu'un couple d'amoureux qui digraient silencieusement, la main dans la
main, les yeux dans les yeux. Dans la cuisine, George, Flice et le
personnel terminaient de manger. Gorgerette regardait Louis avec des
yeux enamours. Louis, lorsqu'il cessait de s'intresser  son assiette,
regardait Flice. Il y avait aussi Wong, le cuisinier, et les deux
serveurs; Lo et Tsing.

Tout ce monde-l, except Gorgerette, faisait partie de l'organisation
Yangko, sous les ordres de George.

Lo et Tsing se levrent pour dbarrasser la table. George dploya un
journal pos prs de lui. Flice tait encore en train de se demander si
elle devait ou non avertir son ami de la conduite de Louis.

George cessa soudain de respirer et son visage jaune devint terreux: il
venait de dcouvrir l'article concernant la mort de William Lobell.
Flice, qui le regardait, s'inquita.

--Qu'est-ce que tu as?

Il ne rpondit pas, relut l'entrefilet une seconde fois, puis leva les
yeux sur Louis. Impassible, celui-ci tait trs occup  se curer les
dents. George se leva.

--Louis, monte avec moi. J'ai  te parler.

Flice ouvrit la bouche pour demander une seconde fois ce qui arrivait,
mais elle la referma. Lorsque George tait dans cet tat, il valait
mieux ne rien dire.

Louis se leva sans hte. Il essayait de faire bonne contenance, mais ses
yeux trahissaient son inquitude. Les deux hommes quittrent la cuisine
et montrent  l'tage. George avait emport le journal.

En haut, George poussa Louis dans la grande pice chinoise et referma la
porte.

--O as-tu dpos le type, hier soir?

Sa voix tait basse et glace. Louis haussa les sourcils pour exprimer
son tonnement.

--O? Mais... en bas de chez la fille, dans Stockton Street.

--Vraiment?

Louis s'tait durci. Son regard aux aguets dfiait son patron.

--Oui, pourquoi?

--On a ramass le type  cinq cents mtres de l, poignard. Son
portefeuille tait vide et ils ne parlent pas de sa serviette.

Louis ne bougea pas.

--Il sera sans doute ressorti aprs, dit-il. Ou bien il n'est pas mont
tout de suite... Je n'ai pas attendu pour le voir entrer dans
l'immeuble.

George resta un moment silencieux. Il croyait bien connatre son acolyte
et ne pensait pas, au fond de lui-mme, qu'il pt tre capable de lui
jouer un tour pareil. Il respira profondment et menaa:

--Si jamais j'apprends que tu as quelque chose  te reprocher dans cette
histoire, je t'envoie rejoindre tes anctres. Tu peux y compter!

Louis protesta.

--Mais, je n'ai absolument rien  me reprocher! J'ai fait ce que vous
m'aviez dit de faire. J'ai reconduit le...

--Suffit! Je vais me renseigner, et malheur  toi si tu mens! Cette
histoire-l risque de me coter trop cher. File!

Louis sortit  reculons, les mchoires serres, le regard dur. Flice
tait dans le couloir. Elle entra, sans rien dire.

--Il faut que je sorte, annona George. Je ne serai pas de retour avant
six heures.




                                CHAPITRE
                                   8


Lorsqu'elle n'avait pas  sortir, Flice faisait la sieste.
Elle ramassa le journal que George avait jet par terre dans un
mouvement de colre, puis se rendit dans leur chambre avec l'intention
de se reposer.

Allonge sur le lit, elle dploya le journal et chercha ce qui avait pu
mettre son compagnon dans une telle fureur... Elle trouva sans
difficult. George lui avait parl de l'affaire et prononc le nom de
William Lobell. La lecture de l'article la laissa pantelante. Etait-il
possible que Louis?...

Elle n'eut pas besoin de chercher la rponse. Louis entra brusquement,
sans frapper. Elle tait si mue qu'elle ne pensa mme pas  le lui
reprocher. Il repoussa la porte, s'y adossa et redressa la tte avec une
expression d'orgueil indescriptible.

--Il est parti, dit-il.

Flice se redressa sur un coude et pointa un doigt sur l'entrefilet
qu'elle venait de lire.

--C'est toi qui as fait a? demanda-t-elle d'une voix dcompose.

Il n'eut aucune hsitation.

--Oui, c'est moi. Je vous avais dit que je trouverais de l'argent.
Maintenant, j'ai cinq mille dollars. Nous pouvons partir...

Il se dtacha de la porte et marcha vers le lit. Elle sentit sa gorge se
nouer, en face de cet assassin stupide. Pourquoi, Seigneur, avait-elle
prouv le besoin de se moquer de lui de cette faon? Et comment
avait-il pu prendre a au srieux?

Il avait l'air d'un fou. Si elle appelait au secours, les autres, rests
dans la cuisine, ne l'entendraient probablement pas et Dieu savait ce
qu'il ferait alors en se rendant compte qu'elle n'avait fait que
plaisanter...

Louis tait un tueur, elle le savait. Lorsqu'une excution devenait
ncessaire dans le cadre des activits du rseau Yangko, c'tait lui
qui s'en chargeait. Il aimait a et ne s'en cachait pas... Et la seule
fois qu'il avait eu  supprimer une femme, la police avait conclu  un
crime de sadique. Il l'avait viole aprs l'avoir tue.

Il fallait gagner du temps, jouer la comdie.

--Si jamais George apprend que c'est toi, murmura-t-elle, il tombera de
haut. Il n'y croit pas vraiment.

Louis tait maintenant prs du lit. Il hsitait encore devant l'objet de
son dsir. Il brlait d'envie de se conduire en dur, mais n'osait pas.
Flice l'intimidait.

--Il est temps qu'il apprenne  me connatre, claironna-t-il. Grand
temps! J'en avais marre de jouer les doublures.

Il tait n aux U.S.A. et parlait comme un Amricain de sa classe.

Elle fit un gros effort pour renchrir.

--J'avais toujours pens que tu tais capable de faire quelque chose.
Mais, tout de mme, tu as pris de gros risques...

Il tait rouge comme une pivoine, d'orgueil, de dsir, d'motion...

--Allez, fit-il avec un geste de la main, habillez-vous et faites la
valise. On s'en va. Pas la peine d'attendre qu'il revienne. Vous avez
entendu? Il ne rentrera pas avant six heures. On prendra la voiture.

Elle s'tonna.

--Tu veux partir maintenant? aujourd'hui?

--Oui, allez! en route!

Il s'nervait.

--Je ne peux pas partir comme a, protesta-t-elle. Tu aurais d me
prvenir. Il faut tout de mme bien que je retire mon argent de la
banque, et c'est ferm maintenant.

Pris de court, il resta un moment sans rpondre, puis le fit avec
mauvaise humeur.

--J'en ai, de l'argent.

Elle prit un air apitoy.

--Mon pauvre Louis! Tu te figures vraiment que nous pourrions aller bien
loin avec cinq mille dollars? Il n'y a mme pas de quoi monter une
affaire et nous ne pouvons pas vivre dessus pour nous retrouver dans la
mouise quand ce sera fini. Non, merci! J'en ai sept ou huit mille  la
banque et je n'ai pas l'intention de les laisser  George!

Il tait dsempar, n'ayant pas prvu ce contretemps. Elle le prit par
la main.

--Assieds-toi l, dit-elle doucement.

Il obit, posa ses fesses au bord du lit.

--Tu es un vrai gosse, reprit-elle, tu ne sais pas attendre. Ce n'est
pourtant pas long... Demain matin, j'irai  la banque et nous pourrons
filer ensuite.

Il la regardait en coin, trs rticent. Elle devina qu'il n'avait pas
confiance, qu'il lui chappait de nouveau.

--Embrasse-moi...

Il leva des sourcils tonns, puis se jeta littralement sur elle, lui
crasant la bouche. Elle lui rendit son baiser, puis voulut le
repousser. Mais il ne se contrlait plus et ses mains devenaient de plus
en plus audacieuses. Elle serra les cuisses, dgagea vivement son visage
et fit semblant de prter l'oreille.

--Attention! On vient!

Il se redressa brusquement, les yeux hagards, cramoisi. Elle en profita
pour se lever, rabattit sa jupe sur ses jambes, reboutonna son corsage.

--Je n'entends rien...

Il alla jusqu' la porte, couta. Elle le rejoignit, le poussa de ct,
ouvrit, jeta un coup d'oeil dans le couloir, referma sans lcher la
poigne.

--Je suis pourtant sre d'avoir entendu quelqu'un monter...

Elle lui caressa la joue.

--Nous allons bien nous entendre, je crois... Tu sais, je commenais 
en avoir marre de George et je suis heureuse de partir avec toi. Mais,
jusqu' demain, il faut que nous soyons trs raisonnables. Il ne faut
absolument pas que les autres se doutent de quoi que ce soit.

Elle le tenait de nouveau. Il fondait.

--O as-tu cach l'argent?

--Dans ma chambre, dans le matelas.

--a va. File, maintenant.

Il la reprit dans ses bras et l'embrassa de nouveau. Elle le laissa
faire, lui bouriffa les cheveux, le repoussa en gmissant:

--Va-t'en! Tu me rends folle!

Il sortit, avec une expression de grande fiert dans le regard. Elle
referma la porte, s'y adossa, ferma les yeux et se mit  trembler.

Elle avait eu peur, et ce n'tait pas facile de jouer une pareille
comdie quand on avait peur.

                                   -:-

Mabel Grove regarda, en passant, la voiture de William Lobell, range le
long du trottoir, cent mtres plus haut que l'appartement. Elle continua
sans s'arrter, ayant pens que la police pouvait avoir tendu une
souricire autour de l'auto.

Il tait sept heures, et il faisait dj presque nuit. Une pluie fine
tombait depuis le milieu de l'aprs-midi; un temps  vous donner le
cafard.

Un tramway  crmaillre escaladait la rue en agitant sa cloche. La
sirne d'un navire en partance lui rpondit. Mabel Grove tourna 
gauche, avec l'intention de faire le tour du bloc pour rentrer chez
elle.

Elle se sentait plus calme et capable de raisonner froidement,
consciente de ce qu'il lui fallait prendre une dcision dans l'heure 
venir.

Elle rentra la Ford au garage o elle avait une place attitre puis
regagna son domicile  pied; c'tait tout prs.

Samy lui fit la fte habituelle, tournant avec lenteur autour d'elle, en
ronronnant, pendant qu'elle se dshabillait. Elle gagna le living-room,
alluma une lampe et se prpara un whisky.

Bien cale dans son fauteuil prfr, le verre  porte de la main, elle
alluma une cigarette et se mit  exposer ses ides  haute voix comme
elle en avait l'habitude eu prsence de son chat.

--Je suis dans un fichu ptrin, mon pauvre vieux.

Le chat sauta sur ses genoux et ronronna un peu plus fort.

--Il faut absolument que je prvienne les flics, sinon ils vont finir
par arriver jusqu'ici et se demanderont pourquoi je n'ai pas boug... Je
peux les appeler maintenant et leur dire que je viens seulement de lire
les journaux du soir. C'est vraisemblable, hein?

Elle se pencha pour prendre le verre et but quelques petites gorges
sous l'oeil intress de Samy.

--Mais il y a la question des plans, et puis surtout celle de savoir si
je dois les mettre au courant de toute l'histoire...

Nouvelle gorge de whisky. Elle tira une bouffe de sa cigarette, la
souffla vers le haut parce que Samy dtestait la fume.

--Si je leur dis tout, ils peuvent certainement me chercher des ennuis
pour n'avoir pas dnonc une entreprise d'atteinte  la sret de
l'tat. Ils ne me croiront peut-tre pas si je leur dis que Willy ne
voulait livrer que des plans sans valeur... ils m'accuseront peut-tre
de complicit avec le Chinois. Qui sait?

Elle caressa l'chine de Samy avec le petit doigt de sa main gauche.

--Tu ne dis rien, Samy... Est-ce que cela te serait gal?

Le chat miaula  l'coute de son nom.

--Il vaut mieux que je ne dise rien... Personne ne peut prouver que j'ai
t au courant de l'affaire. Je vais simplement leur dire que Willy
tait mon ami et qu'il est parti hier soir vers huit heures et demie en
prtextant un rendez-vous d'affaires... Un rendez-vous d'affaires un
dimanche?... pourquoi pas?

Elle porta de nouveau le verre  ses lvres.

--Restent les plans. Qu'est-ce que j'en fais? Si je les rends, ils vont
savoir que j'ai pu en avoir connaissance: ils me tiendront donc pour
suspecte... Dieu sait quels ennuis cela va bien pouvoir m'amener. Si je
ne les rends pas, ils penseront que Willy se les est fait voler et je
resterai en dehors du coup. Je crois que c'est a la solution de
sagesse, hein?

Samy fit le gros dos, son trange queue plate battit la jambe de sa
matresse.

--Bon, mais alors? Qu'est-ce que j'en fais?... Je crois qu'il faut les
dtruire, hein?

Le chat ne bougea pas. Perplexe, la jeune femme reprit:

--Evidemment, il y a ces cinq mille dollars qui me sont passs sous le
nez. Ce n'est pas juste... C'tait tout de mon ide et j'ai travaill
vingt heures pour les gagner... Qu'est-ce que tu en dis?

Elle vida le verre, tira pensivement sur sa cigarette.

--Peut-tre que je pourrais tout de mme en tirer quelque chose... On ne
sait jamais... Mais si je les garde, il ne faut pas que je les garde
ici: c'est trop dangereux.

Elle se mit  chercher un endroit et finit par dcider que le mieux
tait encore de se les envoyer  elle-mme, poste restante.

Elle crasa dans un cendrier ce qui restait de sa cigarette, fit
descendre de ses genoux le chat qui protesta en miaulant et monta
prendre les documents dans le coffre.

Elle redescendit pour chercher une enveloppe adquate, crivit son nom,
avec la mention Poste Restante et le numro d'un bureau de Market
Street proche de la Grove Advertising Agency.

Elle se rendit ensuite dans la cuisine pour grignoter quelques biscuits,
prvoyant qu'elle ne pourrait peut-tre pas dner avant une heure assez
tardive, enfila son impermable encore humide, mit son chapeau, prit
cong de Samy qui paraissait furieux et sortit, avec l'enveloppe.

Elle reprit sa voiture au garage et se rendit au bureau de poste
central, au coin de la 7^{e} et de Mission Street, o des guichets
restaient ouverts toute la nuit.

Elle fit son expdition, acheta ensuite un journal du soir o l'article
qu'elle connaissait dj se trouvait reproduit sans aucun dtail
nouveau.

Elle reprit sa voiture et se dirigea vers le sige de la Police d'Etat.

                                   -:-

Deux heures du matin. Le _Tsingtao_ venait de fermer ses portes. Flice
monta la premire et gagna directement sa chambre. Quelques instants
plus tard, elle entendit les pas de Louis dans le couloir. Puis George
arriva.

Flice ta sa robe, la rangea dans la penderie, puis se dchaussa. Elle
marcha jusqu' la porte, l'ouvrit doucement, regarda dans le couloir.
Louis tait dans sa chambre.

Elle referma et se dirigea vers George que son mange intriguait.

--C'est Louis qui a fait le coup, murmura-t-elle.

Le Chinois haussa les paules et frotta l'emplacement de son oreille
coupe.

--Je n'arrive pas  le croire. J'ai essay de me renseigner toute
l'aprs-midi; personne ne sait rien...

Flice leva une main pour le faire taire.

--Tantt, j'ai fouill dans sa chambre. Les cinq mille dollars sont dans
son matelas.

Le Chinois en resta bouche-be, son teint jaune vira au gris.

--Tu... Tu es sre de ce que tu dis?

--Vas-y voir toi-mme.

Il serra les poings.

--Pourquoi aurait-il fait a?

Flice avait dcid de cacher les mobiles de Louis. Trs jaloux, George
aurait pu penser qu'elle l'avait encourag.

--Pour avoir de l'argent, tiens!

--Il n'en manque pas.

--On en manque toujours.

George marcha lentement vers la commode chinoise, ouvrit le petit
coffret de laque noire, regarda son oreille dessche... Puis il sortit
de sa poche le couteau  cran d'arrt qui ne le quittait jamais. Ses
yeux avaient pris une expression de froide cruaut qui donna le frisson
 Flice.

--Pas de btises ici, conseilla-t-elle.

--Ne t'en fais pas pour a.

--Ne lui fais pas peur avant qu'il ait ouvert la porte.

George gagna le couloir, sans rpondre. Flice laissa le battant
entrouvert pour ne rien perdre de ce qui allait suivre. George appela
son garde du corps.

--Louis! ouvre-moi, j'ai quelque chose  te dire.

Sa voix tait parfaitement naturelle. Les pas de Louis firent craquer le
parquet de sa chambre. Il ouvrit. George entra, referma derrire lui.

Louis tait  demi dshabill, le torse et les pieds nus, n'ayant
conserv que son pantalon. George eut un bref regard pour les photos de
pin-up trs dvtues qui tapissaient les murs, puis il sortit son
couteau et fit jaillir la lame. Clic!

L'autre devint vert. Son regard glissa vers la fentre entrouverte, des
muscles jourent sur son torse; il eut la chair de poule.

--C'est toi qui as descendu le type, murmura George d'une voix glace,
je le sais. Tu vas me rendre le fric.

Louis protesta d'une voix mal assure:

--Ce n'est pas moi!

Et, parce qu'il avait t lev dans la religion catholique, il ajouta
en levant la main:

--Je le jure!

--Salaud!

George montra le lit.

--Le fric est dans ton matelas, je le sais.

Fascin par la lame du couteau pointe sur lui, Louis ne parut pas, tout
d'abord, avoir entendu. Puis, ses yeux s'exhorbitrent. Il avait
compris: la trahison de Flice. Un voile rouge obscurcit sa vue, il
perdit toute prudence et se jeta sur George avec un cri de rage.

Surpris, l'homme  l'oreille coupe n'eut mme pas besoin de faire un
geste. Rendu fou, Louis s'empala littralement sur le couteau.

La seconde suivante, George se rendit compte de ce qui venait d'arriver
et recula d'un pas en retirant la lame. Louis porta ses mains  son
ventre, d'o s'chappait dj le sang. Il avait l'air profondment
stupfait.

George savait qu'il ne souffrait pas encore, qu'il tait seulement
terroris par le fait de se sentir ouvert, d'tre oblig de retenir ses
entrailles avec ses mains. Cela devait tre une sensation atroce.

Atroce.

Louis recula en titubant. De larges gouttes de sang s'crasrent sur le
parquet. C'tait un sang pais, presque noir.

George pensa simultanment: Il faut que je l'achve et J'ai fait
l'imbcile. Mais il ne bougea pas.

Le bless buta des paules contre le mur et s'immobilisa dans cette
position. Il haletait. D'affreux tics de souffrance dformaient sou
visage gris.

--Vous m'avez tu!

L'hbtude qui habitait son regard disparut soudain. Une expression de
haine insense s'inscrivit  la place.

--Je ne vais pas mourir seul! hurla-t-il.

Il plongea vers le lit, roula dessus avec un cri sauvage et se retourna
sur le dos, un Colt dans la main. L'arme tait au cran d'arrt et ce
dtail sauva George. Avant que Louis et eu le temps de repousser le
taquet, la lame sanglante vola  travers la chambre et vint se planter
dans la gorge du malheureux.

Il resta deux ou trois secondes comme ptrifi, avec ce manche de
couteau sortant de son cou aux muscles crisps. Puis le revolver lui
chappa, tomba sur le lit, et la tte suivit. Un dernier spasme...

Woi Tcheng-toung, dit Louis, tait parti rejoindre ses anctres.

George recula jusqu' la porte, sans quitter le corps des yeux, ouvrit
le battant derrire son dos et appela:

--Flice!

Elle fut l tout de suite et se figea devant l'affreux tableau.

--Pourquoi as-tu fait a ici? questionna-t-elle d'une voix trangle.
C'est de la folie!

Il eut un geste vasif.

--Ce n'est pas ma faute. Vraiment pas. Il est venu se jeter comme un fou
sur mon couteau... Puis aprs, il a sorti son revolver. C'tait au plus
rapide.

Flice se racla la gorge.

--Eh bien, fit-elle, nous voil frais... Avec tout ce sang.

--On va l'emmener l-bas.

L-bas, c'tait une petite proprit qu'ils avaient,  quarante
kilomtres au sud de San Francisco, au milieu de la fort. C'tait
l-bas que George avait eu l'intention d'emmener sa victime pour
l'excuter, puis l'enterrer.

--Comment faire pour l'empcher de saigner comme a? demanda Flice.

--Si on fermait les blessures avec du sparadrap?

Flice courut vers la salle de bains. George dculotta le corps pour
dcouvrir la blessure du ventre qui saignait abondamment. Le couteau
rest plant dans la gorge empchait le sang de couler par l.

Flice revint. Il l'aida  boucher la plaie de l'abdomen. Ce ne fut pas
facile. Ils y arrivrent en plaant plusieurs bandes en toile. Ils
prparrent ensuite un morceau pour la gorge. George retira vivement le
couteau. Un sifflement d'air se fit entendre. Le corps bougea. Flice
sentit ses cheveux se dresser sur sa tte.

--Il n'est pas mort, bredouilla-t-elle en essayant de placer le ruban
adhsif.

George l'aida.

--C'est bien possible.

Cela ne semblait pas le proccuper outre mesure. Il enveloppa le corps
dans la couverture ensanglante. Le drap du dessous tait galement
tach. Il l'employa pour parfaire le paquet.

--Trouve-moi des cordes, ordonna-t-il  Flice qui claquait des dents 
l'ide que le malheureux Louis vivait encore l-dessous.

Elle quitta la chambre. George alluma une cigarette et consulta sa
montre. Deux heures et demie. Il pouvait tre parti avant un quart
d'heure, tre l-bas dans une heure... Le temps de creuser une tombe...
Difficile d'tre de retour avant l'aube.

Flice revint avec les cordes. George ficela le macabre colis. En
serrant, il sentit de nouveau le corps bouger, mais se garda bien de le
dire.

--Je vais y aller seul, annona-t-il. Pendant ce temps, tu vas nettoyer
le parquet.

--Ce ne sera pas facile.

--Dbrouille-toi.

--Qu'est-ce qu'on va dire aux autres, demain?

--La vrit.

--Je pense surtout  Gorgerette.

George frona les sourcils. Gorgerette n'tait pas dans le coup et elle
en pinait pour Louis. Elle pouvait poser un problme.

--Tu lui diras qu'il a d partir en voyage pour un mois. Aprs on
avisera. On prviendra les autres.

--Comme tu voudras.

Il chargea le colis sur son paule.

--Ouvre-moi les portes, demanda-t-il.

Elle le prcda jusqu'au garage, frissonnant de froid parce que l'ide
ne lui tait pas venue de passer un peignoir sur sa combinaison.

--Ne tarde pas trop, recommanda-t-elle.

--Te fais pas de mauvais sang. Il faudra bien le temps de creuser le
trou.

Elle l'aida  fourrer le colis dans la malle arrire.

Il leva le rideau de fer, doucement, pour ne pas alerter tout le
quartier, puis s'installa au volant.

--N'oublie pas de rcuprer le fric dans le matelas, dit-il  Flice qui
s'tait approche.

Ils s'embrassrent. Le moteur se mit  ronronner. Frigorifie, Flice
tenait ses paules nues dans ses mains. La voiture dmarra, sortit du
garage, disparut au coin de la ruelle.

Flice redescendit le rideau et remonta l'escalier. Elle avait du
travail.




                                CHAPITRE
                                   9


Hubert Bonisseur de la Bath tait sous la douche lorsque l'impression
soudaine d'tre observ le fit se retourner d'une pice vers la porte
ouverte de la salle de bains.

Enrique Sagarra, appuy au chambranle, souriait de toutes ses dents
qu'il avait trs blanches, petites et bien ranges. Il tait dj
habill, d'un complet gris fonc  fines rayures blanches gay par une
cravate rouge; tir  quatre pingles comme toujours.

--Hello! fit-il. Toujours beau gosse?

Hubert ferma les robinets pour arrter le bruit de l'eau.

--Pouvez pas frapper avant d'entrer, non?

Le sourire d'Enrique s'agrandit.

--J'ai frapp, Hube, mais vous ne pouviez pas entendre.

Hubert tendit le bras pour attraper une serviette et entreprit de
s'essuyer.

--Je suppose que la direction de l'htel vous a prt un passe pour
faciliter vos petites alles et venues? interrogea-t-il en se moquant.

Enrique regarda ses ongles, toujours soigneusement manucurs.

--Pour ne rien vous cacher, Hube, j'ai trouv ce passe qui tranait
quelque part dans la poche d'une soubrette. J'ai pens que c'tait
imprudent et je m'en suis charg. a peut quelquefois rendre service;
voyez ce matin, par exemple.

Hubert sortit du bac, s'essuya les pieds, enfila ses chaussons, puis un
slip, et alla se placer devant le lavabo.

--Attendez-moi un instant dans la chambre, Enrique. Il faut que je me
lave les dents et puis que je me rase; deux oprations qui font trop de
bruit pour permettre de soutenir une conversation. J'en ai pour cinq
minutes.

Enrique Sagarra se redressa, tourna les talons et alla regarder par la
fentre le trafic au carrefour de Geary Street et de Taylor Street.
Hubert le rejoignit quelques minutes plus tard, prit une chemise propre
dans une valise et dit:

--Maintenant, allez-y, Enrique. Je vous coute.

L'Espagnol s'approcha de lui afin de pouvoir parler  voix basse. Ils
savaient l'un et l'autre que les cloisons des chambres d'htel n'ont
jamais t construites pour empcher les secrets de passer.

Enrique raconta en dtail comment il avait dcouvert le corps de Lobell
et les prcautions qu'il avait cru bon de prendre pour viter  la
Police d'Etat de se mler de choses qui ne la regardaient pas et surtout
pour lui ter toute raison d'alerter le F.B.I. Puis il continua,
cependant que Hubert nouait sa cravate devant le miroir de la coiffeuse:

--Hier matin, aprs que le Big Boss m'eut annonc que nous prenions
l'affaire en mains, j'ai t voir le gnral commandant les bases de
protection radar de la cte ouest, sous les ordres duquel Lobell
travaillait. Je lui ai montr les plans...

En bon comdien qu'il tait, Enrique Sagarra fit une pause pour mnager
son effet et souffla sur ses ongles.

--Ce sont des plans bidon.

Hubert tressaillit.

--Hein?

--Oui. D'aprs le gnral, ces faux plans ont t refaits d'aprs les
originaux, mais les emplacements des installations ont t changs.

Hubert regarda Enrique.

--Il s'agit bien des plans qui se trouvaient dans la serviette que vous
avez ramasse prs du corps de Lobell?

--Oui. Il n'y en a pas d'autres pour l'instant.

--Qui aurait refait ces plans et dans quel but?

--Un technicien, proche collaborateur du gnral, et qui a travaill
avec Lobell, affirme que ces faux plans sont partie de la main de
celui-ci et partie d'une autre main.

Hubert se gratta le bout du nez avec le majeur de sa main gauche.

--Ils auraient t fabriqus par deux personnes dont une serait Lobell?

--C'est a. Le type base son opinion sur le fait que les lgendes sont
de deux critures diffrentes. Une des deux est indiscutablement celle
de Lobell.

--Les lgendes ne sont pas en caractres d'imprimerie?

--Si, mais chacun a sa faon de tracer des caractres d'imprimerie;
c'est trs visible  la loupe.

Hubert alla chercher sa veste dans la penderie et l'enfila.

--Bon, fit-il en revenant vers Sagarra. Lobell aurait fabriqu des plans
bidon avec l'aide d'une autre personne. Pour quelle raison aurait-il
fait a et avec l'aide de qui?

Enrique Sagarra prit un air modeste et baissa les yeux.

--C'est vous le cerveau, Hube. Je ne suis que votre pe.

Hubert haussa les paules.

--Ne faites pas l'imbcile, vous avez bien une opinion.

Enrique Sagarra ne bougea pas.

--Je n'ai jamais d'opinion, Hube. J'observe des faits et je les
rapporte, c'est tout.

Hubert marcha vers la fentre et regarda les files de voitures bloques
dans Taylor Street par le feu rouge. Il revint vers son acolyte.

--On peut admettre que Lobell tait la victime d'un chantage exerc sur
lui par un agent tranger. Ne pouvant s'y soustraire, il a fabriqu des
plans bidon en croyant tout arranger.

Enrique Sagarra opina du chef.

--C'est trs vraisemblable.

--Pour savoir ce qui s'est pass, il suffit de trouver la personne qui a
aid Lobell  dessiner les faux plans. Pour faire a, il faut tre du
mtier, j'imagine?

Enrique sortit d'une poche intrieure de sa veste une grande enveloppe
jaune plie en deux et la tendit  Hubert.

--Les voil, vous pouvez jeter un coup d'oeil. Le technicien dont je vous
ai parl estime que l'autre n'est pas un spcialiste du dessin
cartographique, mais qu'il se dfend bien tout de mme.

Hubert sortit les documents et les examina  plat sur le lit.

--A premire vue, dit-il, ils ont l'air authentiques.

--Oui, pour savoir qu'ils sont faux, il faut connatre d'avance les
emplacements rels des installations ou bien pouvoir les comparer avec
les vrais.

--Le papier?

--Le papier est diffrent de celui employ par les services techniques
du Ministre de la Dfense qui ont tabli les originaux.

--Bon, fit Hubert, il faut chercher parmi les gens que Lobell a
frquents le plus assidment ces derniers temps et penser qu'il n'a pas
pu demander ce service-l  n'importe qui.

--Les gens de l'Arme ne savent pas qui frquentait Lobell. Depuis trois
semaines environ, il avait cess pratiquement toutes relations
extraprofessionnelles avec les militaires. D'autre part, depuis quinze
jours il ne couchait plus  son htel d'o il avait dmnag une partie
de ses affaires. Il y passait seulement une fois par jour pour prendre
son courrier.

--Mari?

--Oui, une femme et deux gosses, habitant Baltimore. La femme a t
prvenue, elle doit arriver ce matin.

--Celle-l ne nous intresse pas, murmura Hubert. Il faut trouver
l'autre, celle chez qui Lobell couchait depuis quinze jours. Je suppose
qu'il n'tait pas pdraste?

--Non, pas d'aprs ceux qui le connaissaient. C'tait un type de bonne
rputation, srieux dans son boulot, plutt un peu timide.

--Beau gosse?

--Assez, oui. Un peu le genre Cagney, format suprieur. Il plaisait aux
femmes, d'aprs le gnral.

Hubert regarda sa montre, alla dcrocher le tlphone et demanda un
numro.

--Smith m'a donn un contact chez les flics, murmura-t-il  l'adresse de
Sagarra en bouchant le micro avec sa main.

Il obtint la communication. Une belle voix de basse dit  l'autre bout:

--All, Thomas Sharon coute.

Hubert pronona distinctement sans lever le ton:

--_Ici, Donald. Vous vous souvenez? Nous nous sommes rencontrs l'anne
dernire chez les Smith._

Un bref silence, puis le policier demanda:

--_Voulez-vous me rappeler qui nous avait prsents?_

--_Les Sanchez._

--Okay, je me souviens parfaitement. Comment a va? Est-ce que je peux
faire quelque chose pour vous?

--J'aimerais bien vous rencontrer le plus tt possible.

--O tes-vous?

--Du ct de Taylor Street, pas trs loin de Market.

--Vous avez une voiture?

Hubert regarda Enrique qui fit un signe affirmatif.

--Oui.

--Vous savez o se trouve la poste centrale?

--Oui.

--Rendez-vous dans une heure devant les guichets du tlgraphe. A quoi
vous reconnatrai-je?

--Je serai accompagn d'un dandy espagnol et je tiendrai une pipe
teinte  la main.

--Okay, Donald.

--Je connaissais le type qu'on a retrouv mort dimanche soir dans une
ruelle de Russian Hill.

--Lobell?

--Oui, j'ai lu a dans les journaux.

--Bon,  tout  l'heure.

Hubert raccrocha. Enrique s'admirait dans un miroir.

--Est-ce que vous avez apport votre mandoline? questionna Hubert.

L'Espagnol prit un air offens.

--Je ne voyage jamais sans elle, protesta-t-il, vous le savez bien.

Hubert sourit. Enrique Sagarra tait un vritable artiste dans son
genre, mais la mandoline, dont il savait pourtant jouer, n'tait qu'un
prtexte  la prsence dans ses bagages de cordes mtalliques dont il se
servait pour un tout autre usage. Avec une poigne fixe  chaque bout,
une seule de ces cordes, coupantes comme le fil d'un rasoir, devenait
entre ses mains une arme terrible. Combien avait-il dcapit de gens
avec a, Hubert n'en savait rien, Enrique ne le savait peut-tre mme
pas lui-mme, n'ayant jamais t trs fort en calcul. A ceux qui lui
reprochaient sa mthode, il rpondait en demandant qu'on lui en indiqut
une autre, aussi silencieuse, aussi efficace.

Comme beaucoup d'agents secrets qui avaient t  l'cole d'espionnage,
Enrique Sagarra avait appris un certain nombre de faons de supprimer
ses semblables, dont une ne ncessitant pour tout matriel qu'un journal
pli d'une certaine manire. Mais ce coup-l, par exemple, pouvait
rater. On pouvait croire le type mort alors qu'il n'tait qu'en syncope.
Avec sa mthode personnelle, Enrique ne risquait pas d'incidents de ce
genre; le cou proprement tranch jusqu' l'pine dorsale, le sujet
choisi ne pouvait s'en remettre. Pas de surprise possible. Et les jours
o Enrique tait particulirement en forme, il arrivait mme  trouver
d'un seul coup d'oeil le joint entre deux vertbres. La tte roulait
alors au loin, compltement spare du tronc, et il fallait voir la joie
d'Enrique lorsqu'il russissait ce coup-l.

Il jeta vers Hubert un regard en coulisse.

--Vous pensez que nous aurons besoin de a?

--Je n'en sais rien, mais il faut tout envisager.

Un large sourire claira le visage sombre de l'Espagnol.

--Vous avez raison, Hube. Il faut tout prvoir.

                                   -:-

L'horloge du grand hall de la poste centrale marquait neuf heures
trente. Hubert et Enrique s'arrtrent devant les guichets du
tlgraphe. Hubert sortit sa pipe de sa poche et se mit  jouer
ostensiblement avec. Enrique se lana dans un long discours sur le
climat dtestable des fins d't  San Francisco.

Un grand type au visage color marcha soudain vers eux. Par son aspect
massif et sa dmarche lourde, il faisait penser  un ours. Il portait
une gabardine et un chapeau gris.

--Etes-vous Donald? demanda-t-il en regardant Hubert.

--Je suis Donald. Vous tes Sharon?

--Oui.

Hubert prsenta Enrique:

--Vous connaissez Sanchez?

Ils se serrrent la main et s'loignrent des guichets vers le centre du
hall o ils ne risquaient pas d'tre couts par quelques curieux.

--J'ai compris que vous vous intressiez  Lobell? reprit le policier de
sa belle voix de basse.

--Oui, je voudrais connatre les rsultats de l'enqute de police.

--Qu'est-ce que vous savez exactement?

--Trois fois rien. La version des journaux et aussi qu'il devait exister
une femme dans sa vie, ces deux dernires semaines. C'est celle-ci qui
m'intresse.

Sharon tira une cigarette de sa poche et l'alluma. Il avait les gestes
lents, mais prcis.

--Je peux vous renseigner, rpondit-il. La femme est venue hier soir se
prsenter au sige. Elle s'appelle Mabel Grove, habite un studio
d'artiste en haut de Stockton Street et dirige une agence de publicit
dont elle est co-propritaire, situe sur Market Street. Une fille d'une
beaut sensationnelle. On comprend que Lobell ait perdu les pdales 
cause d'elle.

--Qu'est-ce que a donne? coupa Hubert.

--Rien. Elle dit que Lobell l'a quitte dimanche soir vers huit heures
et demie pour aller  un rendez-vous d'affaires sur lequel il ne lui
aurait donn aucun dtail... Prtend qu'ils respectaient au maximum leur
libert individuelle et qu'elle ne lui a pos aucune question. En
partant, il lui aurait simplement dit qu'il serait de retour vers dix
heures. Elle a pass une nuit blanche  l'attendre et c'est en lisant le
journal hier soir qu'elle a su ce qui lui tait arriv.

Hubert coutait intensment, fixant les moindres dtails dans sa
mmoire.

--Quels renseignements avez-vous sur elle?

--Bons, c'est--dire inexistants. Jamais fait parler d'elle. Bien
considre de ses voisins, de ses employs et de ses clients. Les femmes
ne l'aiment pas beaucoup, mais on peut comprendre a. Quand on voit
cette fille-l devant soi, on se demande comment on a pu s'intresser
aux autres.

Sagarra se mouilla les lvres.

--Vous me mettez l'eau  la bouche, dit-il.

--Quel ge? demanda Hubert.

--Vingt-huit. Elle a fait des tudes suprieures, puis les Beaux-arts.
Dessinatrice de mode, puis de publicit. Marie  vingt-quatre ans avec
un type qui avait des sous et un coeur fragile. Veuve l'anne suivante.
Avec l'hritage, elle a mont la GROVE ADVERTISING AGENCY, et son
affaire marche bien. Il le faut, car le fric ne lui tient pas dans les
mains.

--Beaucoup d'amants?

--Quand un type lui plat vraiment, elle ne fait pas les mijaures. Mais
ce n'est pas une Marie-couche-toi-l, certainement pas.

--Donne-t-elle l'impression d'avoir t amoureuse de Lobell?

--Elle avait l'air boulevers, mais c'est difficile de tirer une
conclusion.

--Elle n'a aucune ide des gens que Lobell devait retrouver dimanche
soir?

--Aucune. D'aprs elle, Lobell venait seulement la rejoindre le soir.
Ils ne se voyaient pas dans la journe et ils passaient leur temps 
faire autre chose que des confidences, si vous voyez ce que je veux
dire. Elle doit avoir du temprament; pas besoin d'tre spcialiste pour
voir a.

Enrique se mouilla de nouveau les lvres, mais ne dit rien. Sharon
reprit, aprs un bref regard jet derrire lui.

--Il est arriv du nouveau hier soir. Un directeur de banque, qui avait
lu les journaux, est venu nous aviser que Lobell avait sign samedi un
chque sans provision d'un montant de quinze cents dollars. Le
bnficiaire est un fourreur de Mission Street. Le chque a t donn en
paiement d'une tole de vison et le signalement de la femme qui tait
avec Lobell correspond  celui de Mabel Grove. Le fourreur en bavait
encore.

--a, c'est intressant, dit Hubert. L'avez-vous prvenue?

--Pas encore. On doit aller la voir  son bureau ce matin. Autre chose,
on a retrouv la voiture de Lobell dans Stockton Street. Il n'a pas d
s'en servir pour aller au rendez-vous. On fait actuellement les
recherches habituelles chez les chauffeurs de taxi.

Hubert sortit un calepin et un crayon d'une de ses poches et dit:

--Je vais noter les adresses et les numros de tlphone.

Il crivit sous la dicte du policier, puis demanda:

--Pourriez-vous m'avoir des tuyaux assez complets sur les voisins de
cette fille? Droite, gauche, dessous et dessus.

--C'est facile. Je vais m'en occuper. Pouvons-nous nous revoir  deux
heures cet aprs-midi?

--Parfait. A quel endroit?

--Ici, si a ne vous fait rien.

--Pas d'objection, nous n'avons pas encore d'adversaire.

Sharon leur serra la main et s'loigna.

--Sympa, le gars! remarqua Enrique.

--Oui..., surtout trs utile.

Hubert remit sa pipe dans sa poche.

--Enrique, il faut que vous vous procuriez un double de la cl dont
Mabel Grove se sert pour fermer sa porte. Si vous pouvez en avoir
galement une pour son bureau, ce sera parfait.

--Je vais m'en occuper.

--Vous la guetterez  la sortie de son agence,  midi et vous la filerez
pendant la pause du djeuner. Rendez-vous  deux heures ici. Si vous
tes sur une piste intressante, arrangez-vous pour me faire passer un
message  l'htel.

--Vous pouvez compter sur moi, Hube.

Ils sortirent ensemble et se sparrent devant la grande porte. La pluie
tombait toujours. Enrique se dirigea  pied vers Market Street. Hubert
marcha vers la Corvette, gare tout prs de l dans la 7^{e} rue.

Le dpart tait donn. Il n'y avait plus maintenant qu' acclrer le
mouvement autant que possible.

Hubert se mit  siffloter. Il se sentait bien.




                                CHAPITRE
                                   10


Sharon arriva quelques minutes en retard. Hubert, qui tait seul,
le rejoignit au centre du grand hall.

--Hello!

--Hello! je vous ai fait attendre.

--Mais non, je viens d'arriver. Quoi de neuf?

--Eh bien, j'ai les renseignements que vous m'avez demands au sujet des
voisins.

Il sortit un calepin de sa poche et l'ouvrit  une page sur laquelle il
avait dessin quatre petits carrs, dont trois sur la mme ligne et un
sous celui du centre. Il mit le doigt sur ce dernier.

--Ici, le studio de Mabel Grove. A droite, en regardant du palier, un
musicien, Harry Harrisson, trompettiste dans un orchestre de jazz
rput. Rien  signaler sinon qu'il est en mauvais termes avec tous ses
voisins,  cause du bruit... A gauche, un artiste peintre, Wade Colin,
soixante ans, sans grand talent, plutt misrable, mne une vie de pre
tranquille... En dessous, les Langton. Le pre est agent d'assurance, la
mre a t autrefois chanteuse d'oprette et en prend prtexte pour
chanter  tue-tte  longueur de journe. Cinq gosses, de trois  dix
ans. Une vraie famille de dingues, d'aprs les voisins.

Sharon dchira la page du carnet. Le nom du locataire tait inscrit dans
chacune des cases figurant un appartement.

--Rien au dessus? questionna Hubert en prenant le papier.

--Non. Le toit.

Hubert ramassa la feuille dans sa poche.

--Raction de la fille, ce matin,  l'histoire du chque?

--Stupeur totale. a lui a fichu un tel coup qu'il est impossible de
croire qu'elle le savait. Sans qu'on lui demande rien, elle nous a
promis de reporter l'tole cet aprs-midi. Elle dit ne pas comprendre du
tout pourquoi Lobell a fait a. Elle n'a jamais rien exig de lui et ils
ne s'taient mme pas brouills.

--a, c'est elle qui le dit!

Sharon approuva d'un hochement de tte. Il avait rellement l'air d'un
gros ours pacifique.

--Bien sr, mais je vous dit que cette fille-l est assez sensationnelle
pour faire perdre la boule  pas mal de types. Elle lui a peut-tre dit
en passant devant le magasin qu'elle aimerait bien avoir une tole comme
a et il l'a pousse  l'intrieur sans rflchir. Quand le moment est
venu de signer le chque, il n'a plus os se dgonfler. Et pour peu
qu'elle l'ait entran sur le canap pour le remercier,  peine rentrs
chez elle, il a d s'estimer parfaitement heureux.

Hubert regarda le policier en riant.

--Vous avez l'air d'en pincer drlement pour elle!

Sharon leva les bras au ciel.

--C'est le genre de filles qui me ferait tourner en bourrique,
avoua-t-il.

Enrique Sagarra apparut soudain prs d'eux, l'air content de soi.

--Hello!

--Rsultats? questionna Hubert.

--J'ai les empreintes des cls.

--Des deux?

--Oui. Je l'ai suivie au restaurant et je me suis install prs d'elle.
Comme toutes les femmes, elle pose son sac  ct d'elle et plutt en
arrire lorsqu'elle est assise sur une banquette. Un jeu d'enfant! Elle
ne s'est aperue de rien.

Il joignit les mains et leva les yeux au ciel.

--Si vous saviez, Hube, ce que cette femme est belle! vous auriez honte
de lui chercher des ennuis. Moi, je passerais ma vie  ses genoux si
elle voulait seulement m'y autoriser!

Hubert s'exclama:

--H! l... doucement! Vous allez tous devenir dingues, ma parole.

--Quand vous l'aurez vue, Hube, vous ferez comme tout le monde.

--Un homme prvenu en vaut deux. Sharon, pouvez-vous nous indiquer
quelqu'un capable de nous fabriquer des cls tout de suite, d'aprs des
empreintes?

Sharon frona ses normes sourcils.

--Je dois avoir a dans mes relations, dit-il lentement.

--Bon. Enrique va aller avec vous. Il me faut ces cls ce soir-mme.

--Bien.

--Enrique, tchez de la reprendre  la sortie des bureaux. Si elle
rentre directement chez elle, vous me trouverez probablement dans les
parages. Sinon, arrangez-vous pour passer un message  l'htel.

--Okay.

--Je garde la voiture.

Il les quitta, reprit la Corvette o il l'avait laisse et se dirigea
vers Russian Hill.

Wade Colin le reut trs aimablement. C'tait un petit homme trs
propre, avec de beaux cheveux blancs boucls dans le cou et un lacet
noir en guise de cravate. Hubert se prsenta.

--Harry Barney, marchand de tableaux  New York. J'ai entendu parler de
vous.

Le vieil homme se mit  bredouiller d'motion. D'un rapide coup d'oeil
sur l'ensemble de l'atelier, Hubert vit que Wade Colin tait un peintre
de marines.

--Je ne veux pas vous donner d'espoir avant d'avoir vu ce que vous
faites, mais nous avons actuellement une forte demande en marines et
cela m'intresserait assez de lancer  New York un peintre inconnu
l-bas.

Il se mit  examiner les tableaux en silence. Wade Colin les lui
montrait l'un aprs l'autre, les encadrant pour les mettre en valeur,
cherchant la meilleure lumire. Au bout de vingt minutes pendant
lesquelles il n'avait pas prononc dix mots, Hubert trancha:

--Je vais vous faire une proposition: si vous tes capable d'emballer
trente tableaux,  votre choix, d'ici demain matin, vous partez pour
quinze jours  New York, tous frais pays. Une galerie sera mise l-bas
 votre disposition. L'argent que je vous avancerai avant le dpart est
une avance sur commissions. Je vous prendrai vingt pour cent, mais vos
tableaux, avec la publicit, se vendront bien plus cher  New York
qu'ici. Si vous tes d'accord, un camion viendra prendre vos toiles
demain matin et je vous donnerai votre billet.

Le vieil homme tait blanc d'motion. Hubert pensa que M. Smith
arrangerait l'affaire avec une galerie de New York et que ce serait de
toute faon une merveilleuse aventure pour Wade Colin.

--Je... Je... Vous ne vous moquez pas de moi?

--Ai-je l'air de plaisanter? Je peux vous avancer cinq cents dollars
tout de suite si vous le dsirez.

Les mains du peintre tremblaient.

--J'accepte avec joie, Monsieur. Jamais je n'aurais os esprer.

--Alors, c'est chose faite.

Hubert marcha vers la grande verrire qui s'ouvrait sur le port.

--Lorsqu'il fait beau, dit le vieil homme, on voit toute la Baie. C'est
une vue magnifique!

Hubert se retourna vers lui, souriant:

--Savez-vous ce que vous devriez faire, Monsieur Colin? Vous devriez me
louer votre atelier pendant les quinze jours de votre absence. Je suis
oblig de rester  San Francisco pendant ce temps et cela m'arrangerait
beaucoup. Je dteste vivre  l'htel, voyez-vous.

Wade Colin semblait dsempar.

--Je vous offre cent dollars par semaine, payables d'avance, bien
entendu.

Le vieux peintre hsitait.

--L, c'est un service personnel que vous me rendriez, Monsieur Colin.
Cela me ferait rellement plaisir.

--Eh bien, dit le vieil homme, si cela doit vous faire plaisir,
j'accepte volontiers.

Hubert resta encore quelques minutes pour rgler les derniers dtails,
remit au peintre deux cents dollars et prit rendez-vous avec lui pour le
lendemain matin  huit heures trente.

Aprs quoi, il s'en alla, trs content de lui.

                                   -:-

Quatre heures aprs-midi. Dans la cuisine, Lo et Tsing jouaient aux
checs. Wong lisait un journal en langue chinoise dit  San Francisco.
Gorgerette tait triste. Son joli visage lunaire avait une expression
pensive qui se retrouvait dans le regard de ses grands yeux sombres.

Elle toucha soudain le bras de Wong et demanda de sa voix douce et
zzayante:

--Tu savais, toi, que Louis devait partir en voyage?

Wong, qui avait reu des ordres, rpondit sans la regarder.

--a s'est dcid subitement.

Elle hsita. L'attitude du cuisinier ne l'encourageait pas  continuer.
Puis elle se plaignit:

--Pourquoi ne m'a-t-il pas prvenue?

Cette fois, Wong la regarda.

--Et pourquoi aurait-il d te prvenir? questionna-t-il avec ironie.

Elle devint cramoisie et se leva brusquement, vexe. Wong se replongea
dans la lecture de son journal. Gorgerette passa dans l'office et
considra la porte de l'escalier qui menait  l'appartement. George et
Flice taient sortis, avec la voiture. Flice avait fait une drle de
tte ce matin, n'adressant la parole  personne. Elle s'tait d'ailleurs
leve trs tard, vers onze heures, donnant l'impression qu'elle n'avait
pas ferm l'oeil de la nuit.

Comme attire par un aimant, Gorgerette marcha vers la porte et
l'ouvrit. Elle tait monte deux ou trois fois  l'tage, avec Flice,
depuis qu'elle travaillait l, mais n'tait jamais entre dans la
chambre de Woi Tcheng-toung, que tout le monde dans la maison avait pris
l'habitude d'appeler Louis.

Elle monta doucement l'escalier, prenant garde  ne pas faire craquer
les marches. Son coeur battait trs fort dans sa poitrine mince aux
petits seins pointus qui repoussaient son corsage de rayonne comme deux
doigts tendus. Elle se dit pour se rassurer que les trois hommes, en
bas, taient trop occups pour se demander o elle tait alle, que de
toute faon cela ne les regardait pas; et aussi qu'elle entendrait la
voiture si ses patrons rentraient.

Elle s'arrta sur le palier, prta l'oreille. Tout tait tranquille.
Quelqu'un toussa en dessous. Wong, sans doute. Elle se dirigea doucement
vers la chambre de Louis, ouvrit la porte...

Une forte odeur d'eau de javel lui coupa le souffle. Le parquet avait
t lav et restait humide. Le lit tait  moiti fait, c'est--dire que
le drap du dessus et la couverture avaient disparu.

Gorgerette, saisie d'une angoisse inexplicable, fit quelques pas 
l'intrieur de la chambre. Ce fut alors qu'elle remarqua les taches
brunes sur le parquet. On avait beaucoup frott  cet endroit, et mme
gratt, mais les taches avaient rsist.

La jeune fille regarda de nouveau le lit et son attention fut attire
par quelques petites claboussures sur le papier dcolor qui couvrait
le mur. Elle approcha. Cela ressemblait  des gouttes de sang qui
auraient t projetes.

Elle tourna les talons, sans marquer le moindre intrt aux photos de
femmes dvtues qui ornaient les murs, et tira le rideau de la penderie.

Deux vestons s'y trouvaient accrochs. Gorgerette savait, comme tout le
monde dans la maison, que Louis ne possdait que deux complets; un pour
la semaine, l'autre pour le dimanche. Ce n'tait pas possible qu'il ft
parti en voyage pour aussi longtemps sans emporter ses vtements, ni son
impermable qui se trouvait l aussi, ni ses chaussures, ni sa valise...

Le coeur de Gorgerette se mit  battre follement et une sueur glace
couvrit tout son corps. Elle eut envie de crier et porta une main  sa
gorge. Une voix qu'elle connaissait bien demanda soudain derrire elle,
trs doucement:

--Qu'est-ce que tu fais ici?

Elle sursauta, aspira bruyamment de l'air et se retourna vers Wong qui
se tenait sur le seuil avec un mauvais sourire.

--Qu'est-ce que tu cherches?

Elle tait bien incapable de rpondre. Wong entra sans se presser,
referma la porte et poussa le verrou. Il tait gras et bedonnant, avec
une grosse tte chauve qui lui donnait l'air d'un bonze.

--J'ai l'impression que tu vas avoir des ennuis, dit-il. De graves
ennuis. Le patron n'aime pas les filles curieuses.

Elle se mit soudain  parler, trs vite.

--O est Louis? Il n'est pas parti en voyage, ce n'est pas vrai. Tous
ses vtements sont rests ici.

Wong regarda la penderie et pensa que le patron tait quelquefois bien
ngligent. Il ne pouvait videmment prvoir que Gorgerette prendrait une
telle initiative. De toute faon, elle avait devin, maintenant. C'tait
trop tard.

--Louis est bien parti en voyage, rpliqua-t-il avec un sourire cruel.
Son dernier voyage.

Elle poussa un faible cri et sentit ses jambes mollir sous elle.

--Ne te fais pas trop de mauvais sang, continua impitoyablement le
cuisinier, le patron va certainement t'envoyer le rejoindre.

Gorgerette s'croula, vanouie. Il approcha, la souleva et la porta sur
le lit. Elle tait vraiment trs jolie, sa jupe s'tait retrousse sur
ses cuisses fuseles. Wong sentit le sang lui monter au visage. Depuis
longtemps il avait envie d'elle mais n'avait jamais essay,  cause de
Li Tsi Tang qui n'aimait pas les histoires de ce genre parmi son
personnel.

Elle tait sans connaissance,  sa merci... Personne n'en saurait
rien...

Lorsque Gorgerette reprit conscience, il tait sur elle. Elle voulut
crier, mais il lui ferma la bouche avec sa main gauche reste libre.

--Tiens-toi tranquille, gronda-t-il, ou je t'trangle.

Epouvante, elle ferma les yeux et ne bougea plus. Quand ce fut fini, il
resta un moment immobile, essouffl, puis se releva lentement, remit de
l'ordre dans sa toilette eu regardant la jeune fille, aussi ple qu'une
morte et qui tenait toujours ses paupires fermes.

--Allez! fit-il d'une voix mal assure, avoue que c'tait pas si
dsagrable que a.

Elle ne rpondit pas, la bouche serre, les narines pinces, respirant
avec difficult. De grosses larmes perlrent au coin de ses paupires
brides. Elle n'essayait mme pas de rabattre sa jupe sur son ventre nu.

Il pensa qu'il aurait de nouveau envie d'elle et que ce serait bien
commode. Sans rflchir davantage, il proposa:

--Si je dis au patron que t'es venue fouiner ici, il te tuera. C'est
sr. Maintenant, si tu veux, on peut s'arranger... Je pourrai rien dire
si tu continues  tre gentille avec moi, chaque fois que je voudrai...
De toute faon, tu n'as pas le choix. Et si tu parles de a  quelqu'un,
c'est moi qui te couperai le cou. Compris?

Elle n'eut aucune raction, mais il ne doutait pas qu'elle acceptt.

--Allez, on marche comme a, hein? Rhabille-toi, va te passer un peu
d'eau sur la figure et viens nous rejoindre en bas. Et souviens-toi; si
tu parles, couic!

Il fit un geste loquent de la main en travers de son cou. Elle ne
bougeait toujours pas. Il s'nerva.

--Allez, debout! Si le patron rentre, tout est fichu.

Il la revtit lui-mme, avec des gestes maladroits, la souleva du lit et
la mit debout. Elle resta plante, comme un automate. Il ouvrit la
porte, jeta un coup d'oeil dans le couloir... Lo et Tsing devaient
toujours tre absorbs par leur partie d'checs. Quand ils jouaient, la
maison aurait pu s'crouler, ils ne s'en seraient pas aperus.

Il revint chercher Gorgerette et la poussa jusqu' la salle de bains,
devant le lavabo. Le regard vide, elle fut encore de longues secondes
inerte, puis sa main se tendit d'un geste machinal vers le robinet.
L'eau coula.

Rassur, Wong referma doucement la porte et marcha vers l'escalier. Il
avait les jambes molles.

Le patron a tout de mme bien fait de liquider Louis, pensa-t-il. Et
il se mit  rire.

Il riait encore quand il regagna la cuisine. Les deux autres n'avaient
pas boug. Accouds sur la table, de part et d'autre de l'chiquier, ils
taient comme des statues.

                                   -:-

Lorsque Li Tsi Tang avait besoin de voir Monsieur Ki Tu Se, le grand
chef de la Yangko, il procdait toujours de la mme faon, fixe une
fois pour toutes. Il prenait avec sa voiture la route du sud, en
direction de Santa Cruz, et s'arrtait  une trentaine de milles de San
Francisco,  un endroit bien dtermin, sur une portion de route bien
dgage, au bord de l'ocan, domine  l'est par des collines boises o
se trouvaient bties de nombreuses villas.

Aprs une attente qui pouvait varier entre quinze et quarante-cinq
minutes, une Chevrolet de modle courant, de couleur noire, venait
s'arrter derrire la voiture de George. S'effectuait alors un change
de conducteurs. George prenait le volant de la Chevrolet alors que le
chauffeur de celle-ci le remplaait dans sa propre voiture. Les deux
vhicules dmarraient et George pouvait alors causer avec Monsieur Ki
Tu Se, qui occupait la banquette arrire de la Chevrolet. Lorsque
l'entretien tait termin George acclrait pour rattraper sa voiture et
chacun reprenait alors sa place. George n'avait plus qu' regagner San
Francisco.

Cet aprs-midi-l, Li Tsi Tang s'arrta  l'endroit habituel et mit la
radio en route pour meubler l'attente. Il supposait que Monsieur Ki Tu
Se habitait une des villas sur la colline et qu'un guetteur  sa solde
surveillait la route en permanence avec une longue-vue.

George tait dj venu la veille pour apporter les plans  son chef et
tenter de le convaincre que la mort de Lobell devait tre impute 
quelque rdeur. Monsieur Ki Tu Se, ayant pris les plans, n'avait rien
rpondu aux explications de son subordonn.

Aujourd'hui, George devait lui annoncer que Woi Tcheng-toung avait tu
Lobell pour le voler et que lui-mme avait d supprimer Woi
Tcheng-toung. Ce n'tait pas une tche agrable et il ne se sentait pas
trs  son aise.

Flice avait quitt le restaurant avec lui et il l'avait dpose en
ville o elle devait acheter du lino pour recouvrir le parquet de la
chambre de Louis, car elle n'avait pu faire disparatre compltement les
taches de sang. Ce soir, il faudrait faire un paquet des affaires
restes dans la chambre et s'en dbarrasser. Louis n'avait aucune
attache de famille et sa disparition n'inquiterait donc personne. A
part cette petite sotte de Gorgerette, bien sr,  qui il avait racont
que l'objet de sa flamme tait parti en voyage pour un mois. Dans quinze
jours, sous un prtexte qui serait facile  trouver, il mettrait
Gorgerette  la porte et elle n'aurait plus gure alors le moyen de
vrifier si Louis tait ou non rentr.

La Chevrolet arriva au bout de vingt minutes. Li Tsi Tang eut un
mouvement d'humeur parce qu'une de ses missions prfres venait
d'accaparer son attention. Il ferma le poste et descendit  la rencontre
du chauffeur du patron, galement un Chinois, dont il n'avait jamais su
le nom.

Ils parlrent un moment au bord de la route, pour laisser passer un
certain nombre de voitures, afin que personne ne pt s'apercevoir de
l'change de conducteurs. Puis, George alla prendre le volant de la
Chevrolet.

Il attendit que sa voiture ft partie pour dmarrer  son tour. Dans le
fond, le chef fumait un cigare odorant. Lorsqu'il eut atteint la vitesse
de croisire impose: soixante milles, George demanda:

--Puis-je parler?

--Je vous coute.

Il raconta l'histoire de Woi Tcheng-toung avec quelques modifications
pour viter de trop s'tendre sur les dtails. Quand il eut fini,
Monsieur Ki Tu Se rpliqua de sa voix pointue:

--Tout cela est trs regrettable, mon Honorable ami, d'autant plus
regrettable que les plans que vous m'avez remis ne sont pas
authentiques. Vous vous tes fait rouler, si vous me permettez
l'expression.

La voiture eut un sursaut, cho de celui qui avait agit Li Tsi Tang.

--Faux? Ce n'est pas possible. Comment vous en tes-vous aperu?

George tait abasourdi. Monsieur Ki Tu Se marqua un lger temps avant
de rpondre:

--J'avais dj obtenu par un autre de mes agents, des dtails sur la
situation d'une installation radar toute rcente, au sud de Santa Cruz.
Information vrifie. Sur les plans que vous m'avez fournis, cette mme
installation est situe au nord de la ville, pas trs loin de l'endroit
o nous sommes actuellement. Ce Lobell vous a remis des plans truqus
qu'il a probablement fabriqus lui-mme.

George resta sans voix. Ce dernier coup du sort tait vraiment trop
fort. Il avait perdu la face.

--Je suis un misrable imbcile, dit-il.

Monsieur Ki Tu Se vita de donner son opinion sur le sujet.

--Les journaux n'ont pas parl des plans, mais cela ne prouve rien. Vous
me dites que Woi Tcheng-toung a d les laisser dans la serviette. C'est
vraisemblable, mais nous ne pouvons pas en tre certains. De toute
faon, la police est sur les dents et vous avez intrt  ne pas bouger.
Pendant un certain temps. Vous m'avez compris?

--Je suis  vos ordres.

--Je crois que nous en avons termin. En ce qui concerne les cinq mille
dollars, conservez-les en prvision d'une autre opration. Mais, n'y
touchez pas pour vos besoins personnels. C'est un compte diffrent.

George appuya sur l'acclrateur pour rattraper sa voiture qui filait 
un demi-mille en avant. Une fureur sourde montait lentement en lui. Il
s'tait fait rouler. Eh bien, cela n'allait pas se passer comme a.
Monsieur Ki Tu Se pouvait toujours parler, ce n'tait pas lui qui
avait perdu la face dans cette affaire...




                                CHAPITRE
                                   11


Dix heures, mercredi matin. Enrique et Hubert se trouvaient dans
l'atelier de Wade Colin, qui roulait dj avec ses toiles en
direction de New York.

--Hube, vous tes un champion d'avoir dgot a! apprcia Enrique. C'est
formidable.

Il cessa de regarder le brouillard pais qui pesait sur le port et
marcha vers le mur qui les sparait du studio de Mabel Grove.

--On pourrait peut-tre percer un ou deux petits trous pour voir ce
qu'elle fabrique, proposa-t-il.

Hubert secoua ngativement la tte. Il tait en train d'ouvrir une
lourde valise qu'il avait apporte.

--Pas question de faire le voyeur... Et tchez de garder la tte froide.

Il souleva le couvercle de la valise qui contenait tout un assortiment
de matriel lectrique.

--Voil le programme, annona-t-il  Enrique qui s'tait approch. Nous
savons que la femme de mnage ne vient que l'aprs-midi, entre deux et
quatre. Nous avons donc le temps de travailler d'ici l. Vous allez
installer les micros et je vais me charger du tlphone.

Enrique eut un large sourire.

--Je suis champion pour installer les micros, vous savez?

--Je sais, c'est pour a que je vous demande de le faire.

--Je vais en coller partout et elle n'y verra que du feu.

Hubert le regarda.

--N'en mettez pas trop, juste le ncessaire.

--Faites-moi confiance.

Hubert consulta sa montre.

--Nous allons y faire un tour maintenant. C'est encore une veine qu'il
n'y ait pas de concierge. Vous avez la cl?

--Oui.

--Alors, allons-y.

Ils sortirent sur le palier aprs s'tre assurs que la voie tait
libre. Harry Harrisson, le trompettiste, qui habitait de l'autre ct,
devait encore dormir. Il rentrait rarement avant trois heures du matin
et quand cela lui arrivait il en profitait pour recevoir des amis.

Enrique ouvrit la porte du studio. Ils entrrent rapidement, refermant
la porte, et commencrent la visite des lieux. La penderie, la cuisine,
le living-room... Enrique se trouva face  face avec le chat birman qui
le fixait de son regard hostile et phosphorescent.

--Bon Dieu! Regardez ce chat, Hube, quelle sale gueule il a!

--Taisez-vous, rpliqua Hubert, ce n'est pas la peine de le vexer.

--S'il me saute dessus, je crie.

--Foutez-lui la paix, il ne vous attaquera pas. Ce n'est pas un chien de
garde.

L'animal se mit alors  miauler, de la faon dchirante qu'il rservait
pour exprimer sa colre. Enrique frissonna.

--Il me donne la chair de poule.

Hubert se dirigea vers l'escalier, Enrique sur ses talons. Ils montrent
sur la loggia, suivis par le chat. Arriv en haut, Hubert se retourna et
regarda la bte.

--Je vous concde qu'il a un air sinistre, dit-il, et j'aimerais mieux
qu'il n'essaie pas de nous sauter dessus. Vous avez vu ses yeux? Ils
sont assez impressionnants.

--Moi, je les trouve terrifiants.

--Vous exagrez! rpliqua Hubert en ouvrant la porte de la chambre.

Enrique entra derrire lui et poussa vivement le battant pour couper le
chemin au chat.

--Ouf! Je l'ai coinc.

Hubert avait allum, la chambre n'ayant pas de fentre.

--La fille a du got pour se meubler, apprcia-t-il.

Enrique passa dans la salle de bains.

--Bon sang, j'ai jamais vu autant de produits de beaut chez une seule
femme!

Hubert regarda derrire les tableaux et dcouvrit le coffre. Si Mabel
Grove avait en sa possession les originaux des plans ayant appartenu 
Lobell, il tait peu probable qu'elle les et conservs chez elle. Tout
de mme, il faudrait effectuer une perquisition discrte. Hubert appela
Enrique.

--Regardez a. Est-ce que vous pourriez en venir  bout?

L'Espagnol examina le coffre un court instant.

--Sr! rpliqua-t-il. Je connais cet engin, c'est de la gnognote. Si
vous avez quelque chose  mettre  l'abri, n'achetez jamais a. C'est du
coffre de Prisunic. Je l'ouvre maintenant?

--Non. On verra a plus tard,  moins que vous ne puissiez le faire en
cinq minutes.

--N'exagrons rien. Il faut prvoir au moins trois quarts d'heure.

--Alors non. Trop peu de chances d'y faire une dcouverte maintenant. Si
elle avait quelque chose  cacher, elle l'aura fait avant d'aller
trouver les flics. Pouvez tre tranquille.

Il remit le tableau en place.

--Voyez un peu votre business, Enrique. Je vais m'occuper du mien.

--Si vous pouviez installer une bobine d'induction, ce serait au poil!

--Je vais voir a.

Hubert partit de l'appareil tlphonique pos sur la table de chevet et
se mit  suivre les fils. L'emploi de la bobine d'induction, quand elle
est possible, est videmment ce qu'il y a de plus simple en fait
d'installation de table d'coute. Chacun sait que des impulsions
lectriques passent dans les fils tlphoniques lorsque le circuit en
est ferm pendant une communication. Ces impulsions crent un champ de
radiations qui dborde largement autour des fils. La bobine d'induction
capte ces radiations et il suffit de relier la bobine  une table
d'coute normale pour entendre la conversation. Avec ce systme, il n'y
a plus besoin d'tablir un contact direct avec les fils et il est
possible de capter les entretiens tlphoniques mme  travers un mur, 
condition de disposer d'un matriel de bonne qualit.

Mais une autre condition _sine qua non_ est qu'aucun fil lectrique
transportant du courant alternatif ne passe  proximit du couple
(c'est ainsi que l'on appelle le fil d'arrive et le fil de sortie
runis sous une mme gaine et reliant le poste au central), sinon les
radiations mises par le fil lectrique effacent compltement celles du
tlphone.

Il sortit de la chambre, suivit la ligne sur la loggia, sans se
proccuper du chat qui grondait prs de lui, trouva l'emplacement de la
descente et s'aperut, sans grande dception, que la conduite lectrique
employait le mme chemin.

Il allait donc tre oblig de dployer le grand jeu. Il regagna la
chambre, ouvrit son carnet  la page o se trouvaient nots tous les
renseignements dont il allait avoir besoin et appela le Central,
ajoutant  l'indicatif les chiffres qui devaient le mettre en
communication avec le bureau des dpannages.

--All, bureau de dpannages coute.

--Ici, Barney, annona Hubert (le nom avait peu d'importance, l'employ
du bureau ne pouvant connatre personnellement tous les dpanneurs de
San Francisco). Je suis au 5.6295, qui se plaint d'entendre les
conversations de son voisin, le 1.1203, veux-tu me donner les numros
des couples et celui du cble...

--Un instant, mon vieux, rpondit l'autre sans mfiance.

Hubert conserva l'couteur  l'oreille et regarda Enrique qui se
promenait  quatre pattes dans la chambre  la recherche d'un endroit
idal pour placer un micro. Immobile sur le seuil de la pice, le chat
considrait les fesses de l'Espagnol avec un air des plus inquitants.

L'employ revint au bout du fil.

--Tu notes?

Hubert tait prt.

--Vas-y, Toto.

--Numro des couples: R 24 53 87 pour le 5.6295 et R 24 53 88 pour le
1.1203.

--R 24 53 87..., rpta Hubert en crivant.

--Numro du cble: R 90 61.

--R 90 61... Merci, mon vieux.

--Salut.

Hubert raccrocha. Cela n'avait pas t difficile. Il annona:

--Je descends au sous-sol.

Enrique se releva vivement.

--Vous me laissez seul avec ce fauve?

Hubert regarda l'animal.

--C'est une exprience intressante  faire. Je suis curieux de savoir
lequel de vous aura bouff l'autre quand je remonterai.

--C'est moi qui serai bouff. Ce chat-l me flanque les jetons. Vous
avez vu ses yeux? Des yeux de tueur!

--Bonne chance, mon vieux! rpliqua Hubert en se dirigeant vers la
porte.

Le chat arrondit le dos, se mit  cracher et  fouetter l'air avec sa
curieuse queue plate, sans manifester la moindre intention de laisser le
passage.

--Attention! dit Enrique. Il va vous sauter dessus!

Hubert continua de marcher, fixant l'animal droit dans les yeux.

--On ferait mieux de le tuer tout de suite, gmit Enrique en essuyant la
sueur qui coulait de son front.

--Je vous dfends bien d'y toucher. Sa patronne saurait que quelqu'un
est entr ici. Pas de blagues.

--De toute faon, il va le lui dire. Je suis sr qu'il sait parler.

Hubert arriva sur le chat dont tous les poils se hrissaient.

--Ote-toi de l.

Le chat bougea, se prsenta de flanc, essaya de griffer la chaussure de
Hubert. Rapide comme l'clair, celui-ci glissa son pied sous le ventre
de la bte, sans frapper, et le projeta vivement en l'air.

Avec un miaulement effrayant, l'animal vola par-dessus le garde-fou de
la loggia et tomba dans le living-room au terme d'un magnifique vol
plan.

--Bravo, Hube!

Enrique rejoignit Hubert sur la loggia. Le chat tait tomb sur ses
pattes, mais le choc avait tout de mme t rude et il restait sur
place, l'air abruti.

--Je crois qu'il va nous foutre la paix, maintenant, dit Hubert.

Il descendit tranquillement l'escalier. Ds qu'il l'aperut, le chat
fila se cacher sous un divan. On n'entendit plus que le battement de sa
queue sur le parquet.

--Il a compris! jubila Enrique.

--Je n'ai plus besoin de revenir ici, dit Hubert. Je frapperai sur le
mur pour l'essai. Grouillez-vous, le temps passe.

Il quitta l'appartement, rejoignit celui du peintre et prit dans la
valise tout ce qui lui tait ncessaire: une paire de pinces, un
tournevis, du fil de cuivre, un condensateur et une rsistance. Il
fourra le tout dans ses poches et prit l'ascenseur pour descendre au
rez-de-chausse.

Personne dans le hall, il trouva la porte du sous-sol derrire
l'escalier, manoeuvra l'interrupteur pour clairer et descendit sans se
presser.

Il dcouvrit facilement la bote terminale o aboutissaient tous les
couples de l'immeuble. La bote tait place assez haut et il ne trouva
rien dans le ddale des couloirs desservant les caves sur quoi il aurait
pu monter.

Il fut oblig de regrimper jusqu' l'atelier de Colin pour chercher une
chaise. Le peintre possdait bien un escabeau, mais d'un modle peu
maniable.

Une femme entre deux ges attendait l'ascenseur en bas lorsque Hubert en
sortit, elle le regarda avec curiosit. Il la salua en souriant, posa la
chaise contre un mur et marcha vers la porte reste ouverte. L'ascenseur
s'leva. Hubert revint sur ses pas, reprit sa chaise et descendit  la
cave.

Il fallait faire vite, afin de limiter les risques d'tre surpris par un
locataire. Il plaa la chaise sous la bote, grimpa dessus, et fit
sauter le couvercle avec son tournevis.

Il y avait une douzaine de couples, tous numrots. Hubert trouva sans
difficult ceux qui l'intressaient. Il fit un branchement sur celui de
Mabel Grove, interposa le condensateur et la rsistance, et relia le
tout au couple de Colin. Dans une installation de table d'coute un
condensateur et une rsistance sont ncessaires pour empcher que le
courant passe en trop grande quantit dans la drivation, ce qui
provoquerait un affaiblissement important du volume de la voix et
donnerait du mme coup l'alerte  l'abonn surveill.

L'opration n'avait pas demand plus de quelques minutes. Hubert replaa
le couvercle de la bote et remonta, la chaise  la main.

Ds qu'il fut dans l'atelier, il cogna plusieurs fois du poing contre le
mur pour avertir Enrique qu'il pouvait procder  l'essai. Puis dcrocha
l'appareil tlphonique de Wade Colin...

Il entendit Enrique former un numro, puis rpondre un prpos aux
renseignements d'une Compagnie ferroviaire. Enrique demanda les heures
de train pour Los Angeles, aller et retour, prolongeant autant que
possible la conversation.

Le volume des voix n'tait pas trs lev, mais l'audition tait tout de
mme assez bonne pour qu'il ne ft pas ncessaire d'installer un
amplificateur. Hubert reposa l'couteur sur son berceau.

Quelques instants plus tard, il entendit du bruit du ct de la cuisine
et alla voir. C'tait Enrique qui venait de percer un trou dans le mur
avec une vrille en partant de la penderie de l'appartement voisin. Il
devait dj avoir mis ses micros en place. Dans un moment, tous les
micros seraient relis par fils  un couteur install dans la cuisine
de Wade Colin, et Mabel Grove ne pourrait plus ni tlphoner, ni
recevoir quelqu'un sans que Hubert ft inform du moindre mot prononc.

Maintenant que tout tait en place, il allait pouvoir attaquer la jeune
femme, et voir enfin si elle tait aussi sensationnelle que tout le
monde le prtendait.

                                   -:-

Li Tsi Tang ouvrit le petit coffret qui contenait son oreille coupe et
passa un long moment  considrer le morceau de cartilage dessch et
racorni. Allonge sur le lit, Flice l'observait avec apprhension.
George n'prouvait le besoin de regarder la relique que dans des cas
tout  fait exceptionnels.

La pendulette indiquait trois heures trente cinq.

--Viens donc faire la sieste, suggra Flice. Tu as besoin de te
reposer.

Il eut un sursaut  peine perceptible, referma le coffret qu'il replaa
dans le tiroir de la commode chinoise, ta ses chaussures, puis sa
veste, et rejoignit sa compagne sur le lit.

La veille, il avait mis Flice au courant du mauvais tour que lui avait
jou Lobell en lui remettant des plans truqus, mais s'tait bien gard
de rpter les consignes de prudence que lui avait donn Monsieur Ki Tu
Se. Sa dcision tait prise: ayant perdu la face, il devait la
retrouver. Et il ne pouvait la retrouver qu'en apportant  Monsieur Ki
Tu Se les plans vritables.

--J'ai rflchi, dit-il doucement de sa voix zzayante en fixant le
plafond, la femme a d l'aider  refaire les plans. C'est une bonne
dessinatrice. En tout cas, elle tait l pendant qu'il excutait le
travail.

--Comment le sais-tu? questionna Flice qui ne le voyait pas sans
inquitude se relancer sur cette piste.

--J'ai propos le march samedi soir  Lobell. Il ne pouvait pas savoir,
avant, que je lui demanderais a et il n'avait que vingt-quatre heures,
mme pas, devant lui. Tu penses bien que je l'ai fait surveiller pendant
ces vingt-quatre heures. Ils ne sont pas sortis, sauf la femme le
dimanche matin pour acheter des provisions, et ils n'ont reu aucune
visite. Lobell n'a pu refaire des plans que chez elle et en sa prsence.
Et pour faire a, il devait avoir les originaux sous la main.

--Ce n'est pas sr. Il a pu faire a comme a, de chic.

--Ce n'est pas si facile que tu crois...

Il passa une main sur sou visage fatigu.

--Si elle l'a aid, ce que je pense, elle connat les plans originaux.
Peut-tre mme les a-t-elle encore chez elle.

Flice haussa les paules.

--Tu parles! Si elle les avait, elle a d se dpcher de s'en
dbarrasser quand elle a su que son type s'tait fait descendre. Elle a
d les porter aux flics. C'est ce que j'aurais fait  sa place, en tout
cas.

George souffla bruyamment pour exprimer son dsaccord.

--Je sais mieux que toi ce qu'elle est capable de faire. J'ai assez de
renseignements sur elle. C'est une femme qui a le got du luxe et de
gros besoins d'argent, et avec a compltement amorale. Elle se fiche
pas mal des questions politiques. Tout ce qui l'intresse, c'est d'tre
belle et bien habille. Rien de plus.

--Et alors? qu'est-ce que tu comptes faire?

--Prendre contact avec elle.

Elle eut un sursaut.

--Tu es compltement fou! Les flics doivent la surveiller.

--Un contact n'engage  rien. Je vais lui tlphoner d'une cabine 
l'extrieur. Je lui fixerai un rendez-vous dans un endroit o personne
ne pourra la suivre sans que je m'en aperoive. Si elle est file, je
laisse tomber. C'est simple.

Flice n'tait pas convaincue.

--Toi, dit-elle, tu cours aprs les emmerdements.

Il ne rpondit pas. Flice pensa  lui parler de Gorgerette, dont
l'attitude l'inquitait, puis dcida d'attendre le soir. Il tait trop
occup pour l'instant avec son histoire.

                                   -:-

Mabel Grove tait dans son bureau, en train d'plucher soigneusement un
contrat de publicit que lui proposait une grande firme industrielle de
Berkeley. Il tait un peu plus de quatre heures, mais les lampes taient
dj allumes. Le brouillard tait si pais que, par la fentre, on
n'apercevait mme pas l'autre ct de Market Street.

Le tlphone sonna. Mabel Grove dcrocha. La secrtaire annona:

--Un homme qui vous demande et qui ne veut pas dire son nom. Il a une
drle de voix, je crois que c'est un Chinois. Qu'est-ce que j'en fais?

--Passez-le-moi.

Un dclic. La jeune femme dit:

--All! Ici Mabel Grove, de la Grove Advertising Agency. Je vous
coute.

Une voix douce, zzayante, rpondit:

--Mon nom ne vous dirait rien. Willy me connaissait. Il est venu me voir
dimanche soir...

Le coeur de Mabel eut un rat, puis se mit  battre follement. Elle avala
pniblement sa salive et murmura:

--Oui?

--Je ne suis pas content du tout de ce qu'il m'a apport. Pas content du
tout... Je suis certain que vous avez mieux en votre possession... Nous
DEVONS pouvoir nous entendre.

Mabel fit un rude effort pour rpliquer:

--Je le crois aussi. Votre appel n'est pas une surprise. Je n'tais pas
d'accord avec Willy... Faites-moi connatre vos propositions.

--Il faut que nous ayons une entrevue pralable. Nous ne pouvons pas
discuter de cela au tlphone.

--Je... Je veux bien, mais...

--L'accident qui est arriv n'est pas de notre fait. Le coupable a dj
t puni. Vous ne risquez rien si vous tes loyale.

--...

--Ce soir,  minuit, prenez votre voiture et roulez jusqu' Monterey.
Revenez ensuite vers Santa Cruz en roulant doucement et arrtez-vous au
sixime mille.

--A compter de Monterey?

--Evidemment. Vous viendrez?

--Oui, je viendrai.

--Et pas de suiveur, hein. Personne avec vous. A ce soir.

Mabel Grove raccrocha, puis regarda sa main qui tremblait.

--Ma fille, pronona-t-elle  haute voix, tu es compltement folle.
D'ici qu'on retrouve ton cadavre entre Monterey et Santa Cruz, il n'y a
pas loin...

Puis elle se demanda comment ils avaient pu d-rien tant qu'ils
espreraient obtenir les plans. Ils n'avaient fait aucun mal  Willy
lors de la premire entrevue, sauf bien sr qu'ils l'avaient assomm,
mais c'tait uniquement pour l'empcher de voir o ils l'emmenaient.
Elle ne risquait donc pas grand-chose en acceptant ce premier
rendez-vous. C'est aprs qu'il faudrait jouer serr.

Trs serr.

Puis elle se demanda comment ils avaient p dcouvrir que les plans
n'taient pas authentiques... Et pourquoi lui avoir dit qu'ils n'taient
pour rien dans la mort de Willy et que le coupable avait t chti?

Pour la rassurer, sans doute.

Elle essaya de se remettre  l'tude du contrat, mais le coeur n'y tait
plus. Aprs quelques minutes d'essais infructueux, elle dcida de
rentrer chez elle. Elle avait besoin de se calmer les nerfs et de
rflchir. Il fallait qu'avant de partir elle et un plan tout prt 
imposer aux autres pour l'change argent-documents.

La moindre erreur pouvait coter trop cher, la moindre ngligence aussi.

Elle se leva, prvint la secrtaire qu'elle s'en allait, s'habilla pour
sortir et quitta l'agence.

Il tait quatre heures un quart.




                                CHAPITRE
                                   12


Ils taient de nouveau dans le studio de Mabel Grove. La femme de mnage
tait venue et, grce aux micros installs par Enrique, ils avaient pu
suivre ses travaux par le son. Elle tait partie quelques minutes avant
quatre heures.

Enrique tait dans la chambre, en train de se mesurer avec le coffre.
Par un coup de chance, ils avaient pu, en entrant, enfermer le chat dans
la cuisine. Hubert tait plus tranquille pour passer au crible le
living-room. Il n'avait pas peur de l'animal, mais devait reconnatre
que sa prsence le mettait mal  l'aise.

La table  dessin l'intressait beaucoup. C'tait probablement dessus
que Lobell et sa matresse avaient refait les plans. Hubert chercha les
rserves de papier  dessin et les trouva dans un bahut de bois clair 
portes coulissantes en matire plastique de couleurs vives, mont sur
pitement de fer. Il y en avait plusieurs sortes, mais il ne lui fallut
pas longtemps pour en dcouvrir un exactement semblable  celui des
plans qu'il avait dans sa poche. Il fit la comparaison en transparence;
le filigrane tait le mme.

Il remit tout en place et continua de fouiller. Partout se trouvaient
des traces de Lobell; des vtements dans la penderie, une pipe reste
dans un cendrier, quelques revues scientifiques qu'il n'avait pas d
beaucoup feuilleter...

La voix d'Enrique le surprit:

--Si vous voulez monter, Hube, le coffre est ouvert.

Il annonait cela comme il aurait dit que le whisky tait servi, aussi
simplement. Hubert monta.

--Quelque chose d'intressant?

--Un peu de fric et des paperasses auxquelles je n'ai pas touch.

Hubert entra dans la chambre, marcha vers le coffre ouvert et regarda. A
peu prs cinq cents dollars en coupures de dix et vingt, les contrats et
divers papiers concernant la Grove Advertising Agency, des documents
privs sans aucun intrt...

Hubert secoua la tte.

--Vous vous tes donn beaucoup de mal pour rien, Enrique.

L'Espagnol eut un large sourire.

--J'adore a, affirma-t-il. Quand on me mettra  la retraite, je
deviendrai certainement un grand cambrioleur. Certainement.

Hubert le regarda refermer le coffre.

--Vous feriez bien de retourner  ct, dit-il. On ne sait jamais,
quelqu'un pourrait venir et ce n'est pas la peine de nous faire
surprendre tous les deux.

Enrique approuva. C'tait une mesure de prcaution tout  fait dans la
rgle, contre laquelle il n'y avait rien  dire. Il s'en alla. Hubert
entreprit de fouiller la chambre, sans grand espoir.

Un quart d'heure plus tard, il tait dans la salle de bains, occup 
remonter le panneau qui cachait les dessous de la baignoire encastre,
lorsqu'il entendit la porte claquer en dessous.

Ce ne pouvait pas tre Enrique... Enrique avait l'habitude de fermer les
portes doucement. Hubert prta l'oreille. Le chat se mit  miauler. La
seconde suivante, une jolie voix fminine s'exclama:

--Mon pauvre Samy! C'est Laura qui t'a enferm l? La vilaine! Je vais
la gronder!

Le chat continua de miauler. Sans doute essayait-il de faire comprendre
 sa matresse qu'il se passait depuis le matin des choses peu
ordinaires dans le studio.

Hubert estima qu'il avait une ou deux minutes devant lui et termina
rapidement de visser le panneau. Il dissimula le tournevis dans une
poche intrieure de sa veste, se donna un coup de peigne, resserra le
noeud de sa cravate, quitta la salle de bains en fermant la lumire,
traversa la chambre, gagna la loggia, couta...

La femme continuait de parler  son chat, vraisemblablement dans la
cuisine. Il descendit sans bruit, se laissa tomber dans un des fauteuils
modernes, en forme de coquille, et se mit  bourrer tranquillement une
pipe.

Puisque Mabel Grove tait rentre, eh bien l'explication allait avoir
lieu tout de suite. Il en savait assez, maintenant, pour l'attaquer de
front.

Quelques minutes s'coulrent encore. La jeune femme ne cessant pas
d'adresser la parole  son chat, il comprit qu'elle tait en train de
lui faire chauffer du lait. Un sourire retroussa ses lvres pleines 
l'ide de la tte que devait faire Enrique,  l'coute dans
l'appartement voisin. Il devait attendre l'explosion avec une certaine
impatience.

Elle sortit enfin de la cuisine, laissant le chat, et pntra dans le
living-room. Elle tait vtue d'un tailleur bleu clair qui moulait avec
audace les formes de son corps splendide. Elle sifflotait et cessa
brusquement en apercevant Hubert.

--Oh! fit-elle en s'immobilisant, les yeux ronds.

Il se leva, ta sa pipe d'entre ses dents, s'inclina avec le sourire.

--Mes hommages, Madame, on m'avait dit que vous tiez trs belle, c'est
vrai.

Elle respira profondment. Hubert remarqua qu'elle ne portait pas de
corsage sous la veste de son tailleur, puis qu'elle avait des jambes
trs spirituelles. Seigneur! pensa-t-il, est-ce qu'on peut vraiment
brutaliser une fille comme a?

--Qui... Qui tes-vous? demanda-t-elle. Qu'est-ce que vous faites ici?

--Mon nom a peu d'importance, rpondit-il, et je ne pourrais que vous en
donner un faux. Je vous attendais.

Elle reprenait rapidement son sang-froid et commenait dj  utiliser
ses charmes. Il la vit venir vers lui en roulant lgrement des hanches,
passer une main ngligente dans son dcollet (quelle poitrine,
Seigneur!) et mouiller ses lvres. (Jamais vu une bouche aussi
fascinante!)

--Je pourrais appeler au secours, dit-elle avec une pointe de dfi.

Hubert rpondit trs gentiment:

--Si cela vous amuse...

Ils taient face  face et s'observaient. Au bout d'un instant, Hubert
suggra:

--Nous pourrions peut-tre nous asseoir?

Elle s'installa dans un fauteuil, les jambes haut croises. Il reprit la
place qu'il avait dj occupe.

--Comment tes-vous entr? questionna-t-elle.

Un des battants de l'immense fentre tant ouvert, il le montra du
pouce.

--Par ici.

--C'est original, vous n'avez vraiment pas peur de vous rompre les os!

--Non, pas du tout.

--Le toit doit tre plutt glissant, avec toute cette humidit?

--Plutt, oui.

Elle essayait de reprendre l'initiative en se moquant de lui, mais il
n'tait pas dcid  se laisser faire.

--Vous devez savoir pourquoi je suis ici? reprit-il froidement.

Elle mima un profond tonnement et se pencha en avant tout en glissant
de nouveau ses doigts dans son dcollet,  la recherche d'une invisible
bretelle.

--Non, vraiment pas. Mais je brle de le savoir.

--Je suis venu vous parler de William Lobell.

--Oh!

Elle s'tait fige, puis se renversa lentement sur le dossier du
fauteuil et tira sa jupe sur ses genoux. Elle semblait soudain trs
triste.

--C'est un grand malheur, murmura-t-elle.

--La Police d'Etat fait une enqute, mais certains aspects du problme
lui chappent...

Elle le coupa.

--Qui tes-vous? Vous devez comprendre que je ne puis discuter librement
de certaines choses avec vous si je ne sais pas qui vous tes.

--Je suis venu de Washington, rpondit Hubert. Je m'occupe
habituellement d'affaires d'espionnage.

Le mot la frappa, puis elle se reprit:

--Pouvez-vous le prouver?

--Ce n'est pas dans nos habitudes, toutefois je comprends votre point de
vue. Vous connaissez l'inspecteur Sharon?

--Oui, je l'ai vu  l'occasion de l'enqute.

--L'inspecteur Sharon est en mesure de vous donner la preuve que vous
dsirez  mon sujet; vous pouvez lui tlphoner.

Elle appuya ses deux mains sur les bras du fauteuil, comme pour se
lever, puis se ravisa et fit  Hubert un sourire tourdissant:

--Inutile, je vous fais confiance.

Hubert remercia d'un signe de tte et passa aussitt  l'attaque:

--Vous savez avec qui Lobell avait rendez-vous, dimanche soir?

Elle secoua ngativement sa jolie tte et rpondit d'un ton catgorique:

--Non!

Hubert tira quelques bouffes de sa pipe, l'air pensif.

--a commence mal, vous feriez mieux de me dire la vrit avant que je
ne vous y oblige.

Elle le toisa, ses paupires lourdes  demi fermes sur ses yeux pers.

--Et comment pourriez-vous m'obliger  dire... ce que je ne sais pas?

--Nous savons que Lobell avait rendez-vous dimanche soir avec un ou
plusieurs agents d'un service de renseignements tranger. Ces gens-l
possdaient un moyen de chantage sur lui, assez fort pour l'obliger 
cder, alors que normalement il aurait d prvenir les services de
scurit.

Elle l'interrompit.

--De quoi parlez-vous? Pourquoi des services de renseignements trangers
se seraient-ils intresss  Willy? Je ne comprends pas.

Hubert rpliqua schement:

--Ne faites pas l'imbcile, vous savez parfaitement de quoi je parle.

Elle eut un haut-le-corps et ne trouva rien  rpondre.

Il continua schement:

--Lobell avait certainement commis des imprudences, mais il tait
incapable de trahir son pays. Aussi a-t-il trouv un biais, par lequel
il croyait tout arranger... Ou bien est-ce vous qui avez eu cette ide?

Elle ne bougeait plus, durcie, hostile, prfrant maintenant rester sur
ses gardes jusqu' ce qu'il ait abattu ses atouts. Il sortit lentement
de sa poche les plans truqus et les dploya. Mabel Grove cessa de
respirer pendant quelques secondes.

--Avec votre aide, et sur cette table  dessin (il la montra du doigt),
Lobell a fabriqu ceci. Inutile de nier, nos experts ont trouv
facilement que deux personnes, dont Lobell, ont travaill l-dessus. Et
une autre expertise peut facilement prouver que vous tes l'autre
personne. D'ailleurs avant que vous arriviez, je me suis permis de jeter
un coup d'oeil dans votre appartement. J'ai trouv dans ce meuble une
rame du papier dont vous vous tes servis.

Elle rougit, mais russit  sourire.

--Je suis maintenant tout  fait certaine de votre qualit,
rpliqua-t-elle doucement. Je pensais que les assassins de Willy avaient
gard ces plans et ne voyais pas l'utilit de me crer des ennuis  leur
sujet, si personne ne connaissait leur existence.

--C'est un point de vue que je peux comprendre, admit Hubert. Mais
maintenant, vous feriez bien de me dire tout ce que vous savez.

Elle soupira, croisa ses jolies mains et dit:

--Je sais trs peu de choses... Tout a commenc samedi soir,  huit
heures. Le tlphone a sonn. Un homme, probablement un Chinois d'aprs
sa faon de parler, a demand William Lobell et lui a donn rendez-vous
pour neuf heures  Lobos Square. Willy a d'abord refus, mais l'autre
l'a menac d'appeler madame Lobell  Baltimore pour... pour lui dire
certaines choses.

--Pour l'informer que Willy tait votre amant?

Elle le regarda bien en face.

--Il tait mon amant, je n'ai pas  m'en cacher. Je suis libre... Et de
toute faon, son foyer n'tait pas menac. Nous nous tions plu et nous
nous le sommes prouv, c'est tout. Il n'y avait pas de passion dans
notre histoire.

--L'aspect moral de l'affaire ne m'intresse nullement, rtorqua Hubert.
Le fait que Lobell ait t votre amant est important dans la mesure o
il a permis  quelqu'un de le faire chanter, ce qui s'est termin par sa
mort brutale. Le reste, c'est de la littrature.

--Vous pensez que Willy est mort par ma faute?

--Je ne pense rien et n'allez surtout pas vous mettre des ides
pareilles dans la tte...

Il s'interrompit et sourit.

--Je suis tranquille, ce n'est pas votre genre.

Elle devint carlate et protesta:

--Dites-donc!

--Continuez, je vous en prie. Il a t au rendez-vous?

--Oui. Il est revenu  dix heures et demie, compltement effondr. Il
avait vu un Chinois qui lui avait demand les plans des installations
radar dont Willy s'occupait. Le Chinois l'avait menac, s'il refusait,
de tuer sa femme et ses gosses, puis de me torturer en sa prsence et de
lui crever ensuite les yeux pour que ce soit la dernire image dont il
pourrait se souvenir. Willy tait dcid  se tuer, certain que c'tait
la seule faon de nous sauver, sa famille et moi... C'est moi qui ai eu
l'ide de fabriquer des plans truqus pour les remettre au Chinois. Je
croyais qu'il n'aurait aucun moyen de dcouvrir qu'ils n'taient pas
authentiques. Nous avons travaill toute la nuit et toute la journe de
dimanche.

--Le Chinois lui avait donn vingt-quatre heures pour livrer les plans?

--Oui.

--Vous devez me cacher quelque chose, les menaces contre la famille sont
classiques. Je ne crois pas que cela ait suffi  faire capituler Lobell.
Il aurait d prvenir les services de scurit.

Elle hsita:

--Je crois qu'il ne voulait pas que les autorits soient mises au
courant de ses relations avec moi... Il tait assez timide et plutt
timor... Il avait un sens de l'honneur trs... (elle traa une ligne
droite dans l'air avec le tranchant de sa main) comme a!

--A quelle heure tait le rendez-vous, dimanche soir?

--A neuf heures, au mme endroit. Il a d partir vers huit heures et
demie. Je dormais  ce moment-l, j'tais puise.

Le chat fit son apparition, se lchant les babines. Il se figea en
apercevant Hubert, miaula, puis fila se cacher sous le divan. Mabel
Grove s'tonna:

--Qu'est-ce que vous lui avez fait? Il a peur de vous.

--Il ne m'a pas reu trs aimablement et je lui ai fait comprendre que
c'tait moi le plus fort, quoi qu'il puisse en penser.

--Vous l'avez frapp?

--Non. Lobell vous avait certainement donn un signalement du Chinois
qu'il avait vu.

Elle pensa au dtail de l'oreille coupe, mais dcida de n'en pas parler
tant qu'il y aurait un espoir de s'entendre avec le Chinois.

--Non, il tait de ces gens pour qui tous les Chinois se ressemblent.

--Comment s'est droule la premire entrevue? Il s'est rendu  Lobos
Square, de quel ct?

--Je n'en sais rien, il n'a pas prcis.

--Vous n'aviez pas l'couteur?

--Non.

--Et aprs? Comment ont-ils pris contact avec lui?

--Un Chinois est venu lui demander du feu et l'a invit  le suivre. A
un certain moment, il a t pouss dans une voiture et assomm.

--En pleine rue?

--Oui.

--Et personne n'a rien vu?

--Je l'ignore. Le brouillard tait trs pais. Il s'est rveill dans
une pice meuble  la faon chinoise, en prsence d'un Chinois poli qui
a commenc par lui offrir le th. Pour le ramener, ils lui ont couvert
la tte d'une cagoule.

--Il n'avait aucune ide de l'endroit o ils l'avaient emmen?

--Il pensait que c'tait dans Chinatown.

Hubert considra pensivement sa pipe teinte.

--Je croyais que vous en saviez davantage... Ce n'est pas brillant.

--J'en suis navre.

--Il ne vous reste plus maintenant qu' me remettre les plans originaux.

Elle retint son souffle, son coeur se mit  battre la chamade.

--Pardon? fit-elle.

--Les plans que Lobell vous a laisss, vous ne pouvez pas les garder. Ce
sont des documents secrets, trs secrets. Vous n'auriez jamais d en
avoir connaissance et je pense qu'on vous demandera de prter serment 
ce sujet.

--Mais, protesta-t-elle d'une voix mal assure, je ne les ai jamais vus.

--Tiens donc! lana Hubert d'un ton parfaitement incrdule. Est-ce que
vous me prenez pour un idiot?

Elle russit  lui sourire et refit le coup du dcollet.

--Certainement pas, rpliqua-t-elle. Mais Lobell ne m'a jamais montr
les plans, il m'avait expliqu qu'il ne pouvait pas,  cause du secret,
justement... Il m'avait trac une esquisse pour ceux que je l'ai aid 
refaire...

Hubert eut la conviction qu'elle lui mentait. Pourquoi? Avait-elle
partie lie avec l'adversaire? C'tait assez invraisemblable puisqu'elle
avait aid Lobell  fabriquer des plans apocryphes. A moins qu'elle ne
se ft prte  cette comdie uniquement pour empcher son amant de
faire des btises et qu'elle et elle-mme remis les vrais documents 
ceux qui avaient abattu l'ingnieur.

Hubert dcida de ne pas insister et de lui laisser croire qu'elle
pouvait le possder sans trop de difficults.

--Je veux bien vous croire, dit-il en regardant ostensiblement ses
jambes que la jupe troite laissait voir trs haut. Mais je ne suis pas
seul en cause. Les experts pensent que Lobell n'a pu refaire ces plans
sans avoir les originaux sous la main.

Elle dit lentement, pesant ses mots:

--Il les avait effectivement ici, mais il ne m'a pas laisse les
regarder et je ne sais pas ce qu'il en a fait. Je vous l'ai dit, je
dormais quand il est parti. J'tais morte de fatigue. Peut-tre les
a-t-il emports quelque part. Il avait une chambre  l'htel...

--Je sais, nous l'avons visite.

Elle regarda autour d'elle, apparemment pleine de bonne volont.

--Peut-tre les a-t-il cachs ici, quelque part?... Je n'y avais pas
pens, mais ce n'est pas impossible. Voulez-vous que nous cherchions
ensemble?

Hubert secoua ngativement la tte.

--J'ai fouill partout, je n'ai rien trouv.

Elle demanda ingnument:

--Avez-vous regard dans le coffre? Je ne l'ai pas ouvert depuis...

Il mentit, pour ne pas l'inquiter.

--Non, ce n'tait tout de mme pas dans mes possibilits.

Elle se leva.

--Allons voir, c'est dans ma chambre.

Elle le prcda dans l'escalier. Elle avait rellement des jambes
extraordinaires et une croupe trs... intelligente. Ils pntrrent dans
la chambre. Elle prit une cl dans un vide-poche, ta le tableau qui
cachait le coffre, manoeuvra les boutons mollets, enfona la cl dans le
trou de la serrure et tourna. La lourde porte s'ouvrit.

--Regardez, dit-elle en s'cartant  peine.

Il avana, fit semblant d'examiner tous les papiers qui se trouvaient
l... Elle se rapprocha lgrement, son sein gauche toucha le bras de
Hubert. Elle respirait vite.

--Prenez votre temps, je n'ai aucun secret.

--Ils n'y sont pas.

Il recula d'un pas. Elle leva le bras pour refermer la porte. La veste
de son tailleur s'entrebilla lgrement et Hubert sentit ses oreilles
bourdonner. Cette fille-l tait aussi dangereuse qu'une pile atomique.
Jamais il n'avait vu autant de sensualit runie sur un seul corps. Il
comprenait pourquoi Lobell avait perdu la tte. Mabel Grove tait un
vrai danger public, et le Congrs aurait bien d voter une loi spciale
pour la retirer de la circulation.

Le coffre referm, elle lui fit face et dit avec un sourire navr.

--J'aurais voulu vous tre utile, d'autant plus que vous m'tes TRS
sympathique. Revenez souvent me voir, chaque fois que vous en aurez
envie, cela me fera toujours plaisir...

Vraiment!

Il entra dans le jeu, avec beaucoup de facilit.

--Si je n'tais pas raisonnable, je ne partirais plus d'ici.

Elle eut un petit sourire modeste, vaguement embarrass, et ne dit rien.
Ils regagnrent le living-room en silence. Le chat, qui tait sorti de
son abri, le rintgra en vitesse ds qu'il reconnut Hubert.

--Je vais vous laisser, dit celui-ci. Rflchissez, peut-tre avez-vous
oubli quelque chose d'essentiel. Pensez que c'est une question vitale
pour notre pays de retrouver les assassins de Lobell... Pour vous aussi,
car s'ils se sont aperus que les plans taient faux, votre vie est en
danger.

Elle ne parut pas effraye.

--Je vous promets de rflchir.

Elle le raccompagna jusqu' la porte, lui donna la main, la lui laissa
un peu plus que ncessaire.

--N'hsitez pas  revenir me voir.

--C'est promis.

Il sortit. Elle referma la porte.




                                CHAPITRE
                                   13


Hubert referma la porte et gagna le seuil de la cuisine. L'air trs
excit, Enrique, qui se tenait pench sur le Mouchard lui fit signe
d'approcher.

--Elle parle  son chat, murmura-t-il, c'est formidable!

Hubert couta la jolie voix,  peine dforme.

--... peur de cet homme-l, Samy joli? Tu as tort. Il a l'air dur comme
a, mais il est comme les autres... Les hommes, tu vois, je sais comment
les prendre... As-tu vu comme il me regardait,  certains moments? Il a
envie de moi, comme les autres... Et quand un homme a envie d'une femme
 ce point-l, il n'est plus le mme... Tu peux me croire... Fais
attention  ma jupe, sacripant... L, tu es le plus joli des chats,
es-tu content?... Oui, oui, je sais, cet homme-l doit tre
habituellement trs dangereux. Il suffit de regarder sa faon de se
mouvoir... Cet homme-l n'a pas de nerfs... et il ignore la piti...
Mais je me sens trs capable de le rendre aussi doux, aussi inoffensif
qu'un agneau. Est-ce qu'on parie?

Enrique rigola en jetant un rapide coup d'oeil vers Hubert.

--Elle vous charrie un peu, la mme!

Impassible, Hubert lui fit signe de se taire. Il n'tait pas sensible 
ce genre de chose et trouvait parfait qu'elle et cette opinion en ce
qui le concernait. C'tait ce qu'il avait voulu.

Ils l'entendirent craquer une allumette. L'installation faite par
Enrique tait excellente. Hubert exprima ses compliments avec un geste
de son pouce dress. Elle marcha ensuite, remua des casseroles dans la
cuisine, utilisa l'escalier, pntra dans sa chambre. C'tait
passionnant de la suivre ainsi  travers son appartement uniquement par
le son.

Le chat avait d l'accompagner, car elle se mit soudain  rire et
reprit:

--Tu as vu comme je lui ai bien jou la comdie? Voulez-vous que nous
regardions dans mon coffre? On ne sait jamais... Tout de mme, quand je
pense qu'il a fouill partout en mon absence... C'est interdit par la
loi, a...

Elle resta ensuite prs de cinq minutes sans rien dire. Aux bruits
divers qui sortaient du haut-parleur, les deux hommes devinrent qu'elle
se dshabillait, probablement pour changer de vtement. Enrique, qui ne
manquait pas d'imagination, devint presque cramoisi. Le vacarme de la
douche, qui se mit soudain  couler, l'obligea  rduire le volume. Il
s'loigna un instant pour se verser  boire; il avait la gorge sche.

Le fracas de l'eau cessa brusquement, se termina sur un lger clapotis.
Enrique redonna du volume et ils entendirent le frottement de la
serviette sur la peau. Un quart d'heure passa encore sans qu'elle
pronont un mot.

Puis elle marcha de nouveau et un grincement de ressorts les avertirent
qu'elle venait de s'allonger sur son lit. Le chat miaula. Enrique fit le
geste de lui tordre le cou. Un moment plus tard, elle se remit  parler.

--Tu sais, Samy joli, je me demande si je n'aurais pas mieux fait de
tout lui dire... C'est un homme sur lequel on doit pouvoir compter... et
j'ai peur, Samy... Je crois bien que je suis en train de faire
l'imbcile... Et tout a pour l'espoir de gagner quelques malheureux
milliers de dollars, comme si j'en avais rellement besoin...

Elle s'interrompit. Hubert retenait son souffle. Enfin, quelque chose
d'intressant! Enrique voulut parler, mais il lui intima de se taire.
Quelques minutes aprs, elle recommena:

--Ce soir, je ne risque pas grand-chose, certainement... Le premier
soir, Willy n'a pas eu d'ennuis... Mais il faut absolument que je trouve
un moyen de faire l'change sans danger... Tu ne peux pas m'aider,
toi... Une ide, rien qu'une petite ide...

Maintenant, la conviction de Hubert tait faite: elle avait les plans et
esprait les ngocier avec ceux qui avaient tu Lobell. Elle tait
compltement folle.

--Il faudrait peut-tre faire a en plein jour, dans un lieu public...
Pourquoi pas  la poste? Cela m'viterait de trimbaler le truc... Je
crois que c'est a, l'ide... Laisse-moi rflchir, Samy...

Elle se tut. Hubert attendit quelques secondes et dit  Enrique:

--Elle a rendez-vous ce soir avec l'adversaire, il faudra la suivre...

--Ce ne sera pas facile, avec le brouillard.

--J'ai apport quelques petits metteurs  transistors. Ils sont dans la
valise. Vous allez en prendre un et vous dbrouiller pour le fixer sous
le capot de la voiture de la dame. Comme a, nous recevrons en
permanence le bruit du moteur et nous pourrons la suivre avec un
rcepteur  cadre. Et si l'entretien se passe dans sa bagnole, moteur
arrt, nous entendrons tout.

--Okay. Vous restez l?

--Oui, je garde l'coute. Vous avez du fric?

--Pourquoi?

--Il va probablement nous falloir acheter la conscience du gardien du
garage. Dites que vous tes un priv et inventez une belle histoire
d'adultre.

--Faites-moi confiance.

--Et tchez de ne pas glandouiller, on ne sait pas  quelle heure elle
doit sortir.

--Ce sera vite fait.

Enrique s'loigna. Hubert approcha une chaise et s'installa aussi
confortablement que possible prs du haut-parleur. Mabel Grove ne
parlait plus; peut-tre s'tait-elle endormie?

                                   -:-

Lo et Tsing taient en train de prparer la salle pour le dner. Le
patron tait en ville. Flice venait de regagner l'appartement.
Gorgerette se rendit compte, brusquement, qu'elle tait seule dans la
cuisine avec Wong.

Sa gorge se serra, elle se dirigea silencieusement vers l'office, mais
le gros cuisinier la surveillait.

--Reste ici, ordonna-t-il.

Elle se figea, avec une intolrable angoisse au creux de l'estomac.

--Viens ici!

Elle ne bougea pas, incapable de faire un mouvement. Elle savait qu'il
voudrait recommencer...

--Viens ici!

La voix de Wong tait imprieuse et cruelle, charge de menace.
Terrorise, Gorgerette se retourna lentement et marcha vers son
perscuteur, comme une souris fascine par un serpent.

Il tenait un long couteau de cuisine  la main.

--Si tu n'es pas sage, gronda-t-il, je te coupe le cou. Tu as compris?

Elle fit oui, d'un signe de tte. Il lui caressa la joue de sa main
libre, puis ses doigts descendirent le long du corps gracile.

--Il faut que je descende  la cave, dit-il d'une voix soudain enroue,
tu vas venir avec moi.

Elle tait trop pouvante pour refuser. Depuis la veille, elle vivait
dans un cauchemar. Des images de mort et de tortures tourbillonnaient
dans sa pauvre tte douloureuse. Elle tait incapable de raisonner. Une
seule ide s'imposait dans son esprit: ils avaient tu Louis et ils la
tueraient si elle ne leur obissait pas. Elle n'avait pas encore pris
conscience de la haine qui se formait en elle.

Wong ouvrit la porte de la cave et poussa la jeune fille dans
l'escalier. Elle descendit comme un automate, sans rien voir. Un immense
dgot lui soulevait le coeur  l'ide de ce qui allait se passer. Un
immense dgot, mais aucune rvolte. Elle subissait.

Il la conduisit vers une table bancale qui supportait des bocaux de
conserves chinoises et pointa son couteau sur elle.

--Ote ta culotte, ordonna-t-il.

Elle obit en fermant les paupires pour essayer de retenir les grosses
larmes qui jaillissaient de ses yeux dilats par la peur...




                                CHAPITRE
                                   14


Hubert consulta sa montre. Plus qu'un quart d'heure  attendre. Ouf!

Mabel Grove n'avait plus gure parl, quelques phrases de temps  autre,
sans grand intrt. Elle leur avait tout de mme donn une indication
sur l'heure  laquelle elle devait partir: minuit.

--Vous allez descendre maintenant, dit Hubert  Enrique, et aller placer
la voiture prs de la sortie du garage. Moi, je vais attendre jusqu'au
dernier moment, on ne sait jamais. Je descendrai derrire elle et vous
rejoindrai pendant qu'elle sera dans le garage.

Jusqu' dix heures, ils avaient ignor si elle prendrait ou non sa
voiture, mais elle avait dit alors  son chat:

--C'est dommage que tu n'aimes pas l'auto, je t'aurais emmen...
J'aurais eu moins peur.

Enrique, qui tait occup  se faire un sandwich, le cinquime de la
soire, approuva la bouche pleine.

--J'y vais et... j'emporte ma corde  piano.

Hubert le regarda. Il esprait visiblement pouvoir couper la gorge 
quelqu'un cette nuit-l. Il savait que, de toute faon, l'affaire ne se
terminerait pas sans qu'il pt exercer ses talents. Si Monsieur Smith
avait pris la responsabilit d'carter le F.B.I. qui et d
normalement prendre l'enqute en main, c'tait que la maison n'avait pas
l'intention de faire des prisonniers. Respectueux de la lgalit, les
G-men auraient arrt les coupables, les auraient interrogs
courtoisement puis remis aux tribunaux avec des preuves incompltes.
Quelques mois plus tard, les inculps se seraient retrouvs libres.
Libres de continuer leurs petites activits. Une vraie rigolade!

Eux, les durs de la C.I.A., n'taient nullement obligs de tenir
compte des Lois, ni des Droits de l'Homme et du Citoyen. Avec eux, tout
se passait dans l'ombre et tous les coups taient permis. Aussi
donnaient-ils rarement du travail aux tribunaux, plus souvent aux
entreprises de pompes funbres...

Lorsqu'ils en avaient termin, la place tait nette.

--Je descends le poste, annona Enrique.

Il gagna l'atelier, s'y affaira un instant et sortit enfin avec son
impermable sur le bras dissimulant l'appareil.

Minuit moins dix. Mabel Grove s'agitait  ct. Elle venait de mettre
ses chaussures car le bruit de ses pas s'tait subitement amplifi.

--Je vais te quitter, mon gros, attends-moi bien sagement.

Elle tait en avance. Hubert avait bien fait d'expdier Enrique plus
tt. Peut-tre voulait-elle quitter le garage  minuit et non
l'appartement.

Moins d'une minute plus tard, elle dit au revoir  son chat et sortit.
Hubert quitta son poste d'coute, prit son impermable dans l'atelier,
teignit les lumires, ouvrit doucement la porte palire...

L'ascenseur descendait. Personne en vue... Il referma et descendit 
pied. Le hall tait dsert. Il quitta l'immeuble sans prcautions
particulires et prit  droite, en direction du garage.

Enrique attendait un peu en dessous, au volant de la Corvette dont le
moteur tournait. Hubert monta dans la voiture et prit sur ses genoux le
poste rcepteur  cadre orientable.

--Elle vient d'entrer, dit l'Espagnol.

Hubert tourna des boutons, orienta le cadre perpendiculairement  la
ligne imaginaire qui les reliait au garage. Le zinzinzin d'un dmarreur
jaillit soudain des couteurs, puis le ronflement d'un moteur qui dcrut
rapidement d'intensit.

--a fonctionne, constata Hubert.

Ils entendirent le gardien du garage lui demander  quelle heure elle
comptait rentrer. Elle rpondit qu'elle n'en savait rien, deux ou trois
heures, peut-tre davantage.

--J'ai pris le courant sur sa batterie, annona Enrique. Elle peut nous
balader toute la nuit si elle veut...

Le petit metteur  transistors, gros comme un paquet de cigarettes,
fonctionnait normalement sur une pile minuscule d'une dure trs
limite.

La Ford mergea au sommet de la pente d'accs du garage et tourna 
droite.

--Merde! jura Enrique. Elle pouvait pas tourner  gauche?

Ils avaient cru tous deux qu'elle prendrait la direction de Chinatown.
La jeune femme passa prs d'eux, sans les regarder. Enrique dmarra
aussitt et manoeuvra rapidement la Corvette. Une grosse Hudson qui
montait  vive allure faillit les emboutir. Enrique injuria le
conducteur, puis acclra dans la descente. Hubert avait coiff les
couteurs.

--Ne vous nervez pas, dit-il. Elle n'est pas loin.

Ils la rattraprent au coin de Market Street, immobilise par un feu
rouge. Elle tourna ensuite  droite et ils la suivirent  distance
raisonnable.

Elle sortit de la ville par la route du sud. Lorsque la banlieue fut
franchie, Enrique la laissa filer devant. L'metteur qu'il avait fix
sous le capot de la Ford avait une porte de deux milles environ. Avec
un peu d'oreille et d'habitude de l'appareil, il tait possible de
prendre et de conserver une distance donne: un mille, par exemple. Et
cela laissait la possibilit d'tre averti  temps d'un changement de
direction. Si la voiture suivie s'cartait en effet de la ligne droite
thorique suivie par la grand-route, le volume de son diminuait et il
fallait bouger le cadre rcepteur pour retrouver le volume d'avant, et
la position du cadre indiquait alors la nouvelle position et la
direction prise.

--M'est avis qu'elle nous emmne  la campagne, remarqua Enrique.

Hubert ne rpondit pas. Si le rendez-vous tait fix assez loin en
dehors de la ville, il ne pouvait y avoir  cela qu'une raison:
l'adversaire craignait que Mabel Grove ne ft suivie et voulait
s'assurer que non avant d'tablir le contact. Dans cette hypothse, ils
s'taient peut-tre dj aperus de la prsence de la Corvette
derrire la Ford.

Ils dpassrent Santa Cruz. Comme beaucoup de femmes, Mabel Grove
conduisait de faon trs irrgulire, quelquefois trs doucement puis
poussant des pointes de vitesse sans rime ni raison.

--Elle est partie pour Hollywood! dit Enrique qui suivait
scrupuleusement les indications de Hubert pour les changements d'allure
imposs par le style de conduite de la jeune femme.

--Esprons que non!

Le brouillard tait de moins en moins pais  mesure qu'ils
s'loignaient de San Francisco. La circulation n'tait pas trs dense;
surtout beaucoup de camions, dans les deux sens.

Ils n'taient plus qu' un mille de Monterey lorsque des changements de
rgime de moteur de la Ford dont il recevait l'cho alertrent Hubert.

--Attention, fit-il, elle manoeuvre...

Il couta, le moteur acclrait, il entendait nettement les changements
de vitesse de la bote automatique.

--Elle va probablement filer vers l'intrieur.

Mais l'audition restait bonne, sans qu'il et besoin de bouger le cadre.
Le volume augmentant, il comprit bientt ce qui se passait.

--Elle revient, annona-t-il. Ralentissez!

Une minute plus tard, elle les croisa. Mme s'ils n'avaient pas reconnu
la voiture, le brusque arrt de l'mission lorsqu'elle passa prs d'eux
et sa reprise instantane les et renseigns.

--Tournez le plus vite possible, dit Hubert.

Enrique profita d'une petite route qui filait vers l'ocan pour faire
demi-tour. L'audition tait devenue trs faible.

--Appuyez! Elle nous sme.

La puissante Corvette fit un bond en avant. Hubert se sentit coll au
sige par l'acclration foudroyante. Sur la longue ligne droite,
Enrique profita d'un trou dans la circulation pour monter l'aiguille du
compteur jusqu'aux 100 milles.

--Doucement, dit Hubert, nous la rattrapons.

Enrique leva le pied.

--Doucement, nom de Dieu!

Le bruit s'amplifiait dans les couteurs. A cet instant, ils aperurent
des feux rouges droit devant.

--C'est elle! Elle roule comme une tortue.

Enrique freina schement. L'aiguille du compteur descendit  20 milles.

--Merde! gronda l'Espagnol. Elle va s'arrter.

Elle s'immobilisa en effet quelques instants plus tard.

--Dpassez-la! ordonna Hubert.

Enrique ramena aussitt la vitesse de la Corvette  50 milles. La Ford
tait range sur le bas-ct, en face d'une borne indiquant Monterey 
six milles. Le moteur continuait de tourner.

Ils roulrent pendant une minute. Puis Hubert dit:

--Stop! Engagez-vous dans la premire route  droite et teignez les
feux.

Enrique obit, coupa le contact. Une nappe de brume couvrait la prairie
 leur droite. Des arbres bordaient la route.

--Elle laisse son moteur tourner, dit Hubert.

--Elle doit avoir les jetons. Des rendez-vous comme a  minuit dans la
nature! Brrr! Moi, j'aurais la trouille.

--Je n'en doute pas.

Dix minutes passrent. Le moteur cessa enfin de se faire entendre.

--a n'a pas l'air de bouger beaucoup, constata Hubert.

--Peut-tre qu'elle est partie  pied vers un autre coin?

--Elle serait partie tout de suite.

--Pas forcment, elle pouvait tre en avance.

--Esprons que non.

Vingt minutes passrent encore. Hubert conservait un couteur sur son
oreille droite, coutant de l'autre les souvenirs amoureux d'Enrique.

--... son mari tait directeur des Pompes Funbres et elle m'a racont
qu'un jour il avait absolument voulu lui faire a dans un cercueil
capitonn de soie blanche, avec deux cierges brlant de chaque ct...
Compltement maboule! Bien sr, elle avait refus. Du moins, elle
l'affirmait, mais a ne m'aurait pas tonn que...

--Qu'est-ce qu'elle fout! grogna Hubert qui commenait  perdre
patience.

--Elle tait bien assez vicieuse pour a, continuait imperturbablement
Enrique.

--Allons voir si elle y est toujours, dcida Hubert.

Enrique approuva bruyamment.

--C'est a, allons-y!

Il lana le moteur, laissa passer un camion sur la grand-route et recula
pour repartir en direction de Monterey. Un mille plus loin, ils
retrouvrent la Ford dans la mme position. Mabel Grove tait toujours
au volant.

--Les autres ne viendront pas, dit Hubert. Ils ont d s'apercevoir qu'on
la suivait.

Ils roulrent jusqu' la route o ils avaient tourn une demi-heure plus
tt.

--Restons l.

Ils reprirent leur attente. Bientt, Mabel Grove fit fonctionner sa
radio. Enrique reprit le cours de ses souvenirs:

--Une fois, en Espagne, pendant la guerre civile, nous avions pris
d'assaut un couvent avec quatre-vingt-trois bonnes soeurs... Jamais vu
une chose pareille...

Dix minutes plus tard, il en tait  parler d'une putain de Hong-kong
qui faisait tourner des disques de musique militaire pendant qu'elle
recevait ses clients, afin d'acclrer le mouvement. Elle prtendait que
ce systme lui permettait d'augmenter le nombre de ses passes d'au moins
vingt pour cent... En tout cas, lui, Enrique, pouvait dire que le client
ne s'en apercevait pas. Et il n'avait pas trouv tellement dsagrable
de faire a au rythme d'une marche d'un rgiment de Marine. Parat
qu'une fois, elle avait mis par erreur la sonnerie aux morts et que le
type tait tomb en syncope. Mais Enrique ne pouvait certifier la
chose...

--Elle repart, annona Hubert. Elle en a marre.

Quelques secondes plus tard, la Corvette dmarra  son tour. Direction
San Francisco.

Il ne s'tait rien pass.

Le retour fut absolument sans histoire. Suivant les instructions de
Hubert, Enrique quitta Market Street un bloc plus tt que la jeune
femme. Ils montrent  toute allure par Powell Street, pour la gagner de
vitesse.

Ils taient dans l'atelier depuis deux minutes lorsqu'elle rentra chez
elle. Ils l'entendirent qui parlait  son chat.

--Personne n'est venu, mon gros chaminet joli. Je me demande bien
pourquoi... Je suis claque... Je prends un cachet et je dors...

Dix minutes plus tard, elle tait au lit sans avoir rien ajout
d'intressant.

Hubert et Enrique quittrent la cuisine pour aller s'asseoir dans
l'atelier. Enrique alluma une cigarette. Il avait l'air en pleine forme.
Hubert tait songeur.

--Ils ont dcel notre filature, dit-il, cela ne fait aucun doute. Nous
aurions d employer la technique du fileur fil, avec deux voitures.

--Eh! oui..., fit Enrique qui semblait s'en moquer compltement.

--De toute faon, ils ont pris contact avec elle dans la journe sans
qu'on le sache. Ils ont d lui tlphoner  son bureau.

Enrique le regarda sans rpondre.

--Ils vont certainement faire un nouvel essai, peut-tre avec de
nouveaux atouts. Il ne faudrait pas que a nous chappe...

--On peut installer une autre table d'coute sur la ligne de l'agence,
proposa Enrique en croisant nonchalamment les jambes. Seulement, on va
finir par manquer de personnel.

--Pourquoi? Quand elle est l-bas, elle n'est pas ici; pas la peine de
surveiller les deux endroits en mme temps. Ce n'est pas l qu'est la
difficult... La Grove Advertising Agency dispose de trois lignes
tlphoniques, a complique tout.

Enrique fit la grimace, essaya de remonter la mche rebelle qui pendait
sur son front.

--Si c'est ncessaire, on le fera quand mme.

Hubert se gratta pensivement la nuque.

--Il est possible que la dame n'ait qu'un appareil sur son bureau, s'il
existe un standard. On pourrait alors brancher dessus un de nos petits
metteurs et se mettre  l'coute en bas, dans la voiture.

Le visage sombre d'Enrique s'illumina. Il s'agita.

--C'est une ide de gnie, Hube.

--Puisque vous avez la cl de l'agence, vous pourriez peut-tre aller
faire cette installation maintenant. C'est une bonne heure pour ne pas
tre drang.

Vif comme un chat, Enrique se trouva debout.

--J'y vais. Faites-moi confiance, Hube, j'adore le bricolage. Par la
mme occasion, je jetterai un petit coup d'oeil dans les affaires de la
dame. Il doit bien y avoir un coffre l-bas, et il ne faut pas oublier
que nous cherchons toujours les plans.

Hubert eut un sourire ambigu.

--Inutile, je sais o sont les plans et ils ne sont pas dans les bureaux
de l'agence.

Enrique en resta bouche be.

--Vous savez o ils sont?

--Oui, et vous le sauriez aussi si vous accordiez un peu plus
d'attention  ce que vous entendez... Les plans, j'espre les avoir
demain matin.

Vex, Enrique ne demanda mme pas d'explications. Il ouvrit la valise
qui contenait le matriel lectrique et se mit  fouiller dedans. Hubert
lui montra le divan.

--Quand vous reviendrez, vous vous coucherez l-dessus. Et tchez de ne
pas me rveiller.

Il se dirigea vers l'escalier pour gagner la chambre.

--Et faites attention de ne pas prendre froid.

Enrique le regarda.

--Allez-vous faire voir o je pense, rpliqua-t-il.

--Okay! J'y vais.

                                   -:-

La vieille Buick dpassa les dernires maisons de Petaluma.

--Attention, conseilla George  Wong qui conduisait, c'est la premire 
gauche.

La grosse voiture noire vira doucement en direction de la Baie noye
dans la brume. George baissa la vitre et sortit la tte pour mieux voir
les noms des villas bordant la route.

--Red Lodge! c'est ici.

Wong alla tourner un peu plus loin. L'auto revint en roue libre,
s'immobilisa sans bruit devant la barrire de Red Lodge. Il tait
trois heures du matin.

--Reste-l, ordonna George  son acolyte, et ne viens que si je
t'appelle.

--Compris.

Il descendit, ouvrit la barrire et marcha vers la petite maison rouge
qui se trouvait un peu en retrait, au milieu d'un jardin luxuriant. Il
sonna  la porte.

Une vingtaine de secondes s'coulrent, puis une fentre s'ouvrit 
l'tage. La voix un peu tremblante d'une vieille dame demanda:

--Qu'est-ce que c'est?

George leva la tte, mais ne vit rien.

--Vous tes bien madame Grove?

--Oui, pourquoi?

--Surtout ne vous effrayez pas, reprit George d'un ton plein de
compassion, mais c'est votre fille qui nous envoie. Elle a eu un
accident de voiture, un peu aprs minuit. On a d la transporter 
l'hpital et...

La vieille dame fit entendre une sorte de rle.

--Mon Dieu! Est-ce grave?

--Je ne le pense pas... Les mdecins ne peuvent pas encore se prononcer,
mais elle dsirerait que vous veniez la voir. Nous avons t tmoin de
l'accident et...

--Je viens... Le temps de m'habiller.

Elle referma la fentre. George s'loigna de quelques pas. Il avait
l'impression d'tre aussi dur qu'un bloc de pierre. Son esprit n'tait
plus capable que de travailler dans un seul sens: venger l'affront qu'il
avait reu, retrouver la face.

Mabel Grove tait venue au rendez-vous suivie par deux hommes dans une
voiture de sport. George ne se demandait mme pas si elle en tait ou
non informe. Il ne voulait pas le savoir.

Les grands moyens! Il ne pouvait pas continuer ainsi  se laisser tenir
en chec. Jamais personne ne lui avait fait perdre la face sans le payer
chrement. Mabel Grove allait payer, et comptant.

Le rez-de-chausse s'claira. George revint vers la porte qui s'ouvrit.
La vieille dame terminait d'ajuster son chapeau. Ses mains tremblaient.

--Vous tes sr que ce n'est pas grave? questionna-t-elle.

--Les mdecins ne peuvent pas encore se prononcer.

--Mon Dieu! si vous saviez combien j'ai peur...

Elle teignit la lumire, ferma la porte  cl, suivit George dans
l'alle. Il lui ouvrit la portire, monta prs d'elle sur la banquette
arrire...

--Comment est-ce arriv? demanda la pauvre femme alors que Wong
dmarrait rapidement.

George tira de sa poche un flacon de chloroforme et le tampon d'ouate
qu'il avait emport intentionnellement, dvissa le bouton. L'obscurit
tait assez dense pour que la femme ne pt voir ce qu'il faisait.

--C'est arriv au coin de Market et de Stockton Street, commena-t-il en
inondant le tampon. Elle descendait de Russian Hill et...

Il se jeta brusquement sur elle, la ceintura de son bras droit et lui
appliqua le tampon sous les narines. Elle essaya de crier, se dbattit
avec violence... Quelques secondes. Puis George la sentit mollir. Il
maintint le tampon encore quelques instants, puis la laissa aller sur la
banquette.

--a y est, annona-t-il, elle roupille.

Wong vira sur la grand-route et pressa l'acclrateur.

--a pue! dit-il en baissant la vitre de son ct.

George fit la mme chose et jeta le tampon et le flacon dans le foss.




                                CHAPITRE
                                   15


Hubert appuya son pouce sur le bouton de cuivre soigneusement astiqu.
Il tait huit heures, un peu tt pour faire une visite.

La porte s'ouvrit. Sharon tait habill, une cigarette aux lvres.

--Hello! fit-il en reconnaissant Hubert. Vous tes tomb du lit?

Hubert entra. Ils se rendirent au salon. L'appartement tait propre,
meubl simplement, agrable; l'appartement d'un flic honnte.

--Ma femme est dans la salle de bains, annona le policier. Vous pouvez
parler.

--Je viens justement vous demander de me la prter.

Un court instant, Sharon eut l'expression incrdule d'un gros ours
pilleur de ruches attaqu par un essaim d'abeilles.

--Hein?

--Je vais vous expliquer... Nous recherchons des documents ultra-secrets
que dtenait Lobell. Je crois savoir o ils sont. J'ai de bonnes raisons
de penser que Mabel Grove se les est envoys  elle-mme poste restante.
Je voudrais que vous fabriquiez une pice d'identit quelconque au nom
de Mabel Grove, avec la photo de votre femme; pour que celle-ci puisse
retirer l'enveloppe  la poste.

Sharon respira plus librement. Il avait craint pire que a.

--C'est faisable, admit-il. Quand?

--Tout de suite. J'ai peur qu'elle n'aille elle-mme les retirer
aujourd'hui.

--A quelle poste?

--Je n'en sais rien. Nous commencerons par le bureau le plus prs de son
domicile, si ce n'est pas l, nous irons  celui qui dessert l'agence.

--Et si ce n'est pas encore l?

--Nous les ferons tous l'un aprs l'autre.

--Vous accompagnerez ma femme?

--Bien entendu. Est-ce que vous pouvez aussi me prter votre voiture?

Sharon se mit  rire et se moqua:

--Ma femme, ma voiture, et quoi encore?

--Vous serez largement ddommag.

--Ce n'est pas ce qui me tracasse. Prenez la voiture aussi.

Il se leva, massif et lent.

--Je vais prvenir Emmy, et puis faire le faussaire. Vous prenez un
caf?

--Volontiers, dit Hubert.

                                   -:-

La Ford jaune et noir de Mabel Grove se rangea le long du trottoir ouest
de Market Street,  cinquante pas de l'immeuble qui abritait les bureaux
de l'agence.

Enrique continua de rouler jusqu'au carrefour suivant, fit demi-tour et
eut la chance de trouver une place en face de l'immeuble, de l'autre
ct de la rue.

Il entrouvrit la mallette qui contenait le poste rcepteur, avec un
haut-parleur celui-l, car Enrique ne pouvait garder un casque sur la
tte en plein jour sous les yeux des passants, et mit le contact.

Quelques instants plus tard, il entendit la secrtaire de Mabel Grove
rendre compte  celle-ci de tout ce qui s'tait pass la veille en fin
d'aprs-midi. L'audition n'tait pas trs bonne, les fils lectriques
destins  l'alimentation des tramways provoquant un parasitage trs
dsagrable.

Enrique prit un bloc et un crayon et commena de noter en stno tout ce
qu'il entendait. De cette faon, Hubert ne pourrait pas l'accuser
d'avoir laiss passer quelque chose d'intressant...

                                   -:-

Emmy Sharon tait une petite femme bien en chair, assez apptissante,
avec un visage au teint rose et de grands yeux bleus toujours rieurs.
L'aventure lui plaisait visiblement.

--Je ne me suis jamais autant amuse, avoua-t-elle  Hubert qui
conduisait. Vous comprenez, nous n'avons pas d'enfant; c'est le grand
drame de notre vie... Alors, la tlvision, toujours la tlvision...

Ils passrent devant le bureau de poste. Hubert trouva o ranger la
voiture un bloc plus loin. Ils revinrent  pied.

--Vous croyez que je vais tre  la hauteur? demanda la jeune femme
brusquement prise de panique.

--Certainement, la rassura Hubert. D'ailleurs, ce n'est pas difficile.
Vous montrez votre pice d'identit  l'employ et vous lui demandez
s'il y a quelque chose pour vous. C'est simple. Mme si vous avez un air
gn, c'est sans importance. On vous prendra pour une petite femme
adultre pas encore endurcie.

Elle rougit violemment.

--Mon Dieu! Est-ce que Thomas a pens  cela?

--Certainement, et je suppose que cela doit l'amuser, puisqu'il n'a rien
 craindre.

Elle se mit  rire.

--Comme c'est drle!

Ils entrrent dans le bureau. Hubert resta prs de la porte pendant
qu'elle gagnait le guichet. Il la vit exhiber sa carte, regarda
l'employ chercher dans les classeurs alphabtiques. Un signe ngatif.
Il n'y avait rien.

Hubert sortit, attendit la jeune femme dehors.

--Rien! dit-elle visiblement due.

--Nous allons voir  l'autre, rpliqua Hubert.

Ils regagnrent la voiture et prirent la direction de Market Street.

--'a t moins dur que je ne craignais, dit Emmy Sharon. Je n'ai mme
pas bafouill.

                                   -:-

Le garon de courses de l'agence entra dans le bureau et tendit  Mabel
une enveloppe cachete.

--Un gamin est venu apporter a, annona-t-il. Parat que c'est urgent.

Mabel prit l'enveloppe et l'examina. Mrs. GROVE, tap  la machine;
c'tait tout. Le garon sortit. Elle fendit le papier avec la lame d'un
canif et sortit une feuille blanche galement dactylographie. Pas de
nom d'expditeur, pas de date.

    _Madame,_

    _Votre mre a quitt cette nuit sa maison de Petaluma pour
    entrer en clinique. Le mdecin est trs mcontent de votre
    comportement. Il sait que vous possdez le moyen de faire cesser
    les souffrances de votre mre. Il vous enverra donc un
    commissionnaire. Le plus tt possible sera le mieux._

    _Un nouveau retard pourrait tre fatal._

                                                                C.

Mabel tait devenue livide. Fbrilement, elle dcrocha le tlphone,
pria la standardiste de l'agence de lui obtenir Petaluma. Que signifiait
tout cela? Ils semblaient lui tenir rigueur de l'chec du rendez-vous,
la nuit prcdente. Pourquoi? Elle avait suivi les instructions et
attendu assez longtemps...

La standardiste l'informa:

--a sonne, mais personne ne rpond. Madame Grove est peut-tre sortie?

Non, la vieille dame ne sortait jamais le matin. Une voisine lui faisait
ses courses. La voisine! Mabel chercha fbrilement dans son carnet
d'adresses, ne trouva rien. Pourtant, elle croyait bien avoir not le
numro de cette femme, justement parce qu'elle s'occupait de sa mre.

Elle reprit l'appareil.

--Faith, ordonna-t-elle, cherchez dans l'annuaire le numro de madame
Castro,  Petaluma. C'est la voisine de ma mre. Et demandez-le-moi.
Merci.

Elle raccrocha, malade d'angoisse, ne doutant dj plus qu'ils aient
enlev sa mre pour l'obliger  livrer les plans sans autre
contrepartie. Dans quel gupier avait-elle t se fourrer! Elle se prit
la tte dans les mains. Maintenant, il n'tait plus question d'obtenir
de l'argent, mais uniquement de sauver sa mre...

Le tlphone sonna.

--Madame Castro?... Mabel Grove  l'appareil... Je viens d'appeler chez
ma mre et personne ne rpond... Vous en venez?... Elle n'est pas chez
elle?... Vous avez entendu une voiture cette nuit?... Non, non... Non,
surtout pas. Je pense qu'elle va m'appeler dans la matine... Vous
savez, elle n'est pas oblige de me tenir au courant de ses
dplacements... C'est a, dites-lui que j'ai appel quand elle
reviendra. Merci, excusez-moi...

Elle raccrocha, les yeux pleins de larmes. Ils avaient enlev sa mre,
et c'tait sa faute. Pourquoi avait-elle voulu tirer profit de cette
affaire? La mort de Willy n'tait donc pas suffisante pour lui faire
comprendre que cette histoire-l tait aussi dangereuse qu'une bouteille
de nitro-glycrine?

Le tlphone sonna de nouveau. Elle dcrocha maladroitement, laissa
tomber le combin, le reprit.

--All, j'coute.

Elle reconnut aussitt la voix, chantante, zzayante...

--Vous avez reu le mot?

La gorge serre, Mabel Grove dut faire un terrible effort pour rpondre:

--Oui, pourquoi avez-vous fait a?

--A quelle heure puis-je envoyer le commissionnaire?

Elle essaya de rflchir, il ne lui fallait pas longtemps pour aller 
la poste et revenir.

--Je... Je ne sais pas... Dans une heure?

Un bref silence, il reprit:

--Pas possible ce matin, je l'enverrai cet aprs-midi. Soyez l entre
deux et quatre. Si tout va bien, vous pourrez dner en famille ce soir.

--Dites-moi comment elle va! Vous ne lui avez pas...

Elle se tut. Il avait raccroch. Elle enfouit sa tte dans ses bras et
se mit  pleurer. Le timbre de l'interphone se mit  vibrer. D'un geste
machinal, elle pressa le bouton qui tablissait la communication. La
voix de la secrtaire demanda:

--Le contrat Broderick et C^{o} est prt, madame. Est-ce que je vous
l'apporte?

--Laissez-moi tranquille! rpliqua Mabel.

Elle coupa d'un geste brusque et se remit  pleurer.

                                   -:-

Emmy Sharon se planta devant le guichet et demanda en rougissant:

--Est-ce que vous avez quelque chose pour moi?

Elle tendit vers l'employ la pice d'identit que lui avait fabrique
son mari.

--Grove. Mabel... lut lentement l'homme.

Il regarda la jeune femme d'un air goguenard et elle se sentit devenir
cramoisie. Il me prend pour une petite femme adultre, pensa-t-elle,
et quelque chose d'inconnu se glissa en elle: le got du fruit dfendu.

L'employ chercha dans une bote marque G, en sortit une grande
enveloppe de papier brun qu'il posa sur le guichet.

--Voil! dit-il, un peu intrigu par l'aspect et le format de la
missive.

Elle prit l'objet et rejoignit rapidement Hubert qui attendait dehors.

--Je l'ai! annona-t-elle, trs excite.

Elle le lui donna. Ils rejoignirent la voiture. Hubert ouvrit
l'enveloppe avec une lime  ongles et sortit le contenu pour l'examiner.
Un large sourire claira son rude visage de prince-pirate: c'tait bien
les plans, aucun doute l-dessus.

Il mit le tout dans une poche intrieure de sa veste et dit:

--Je vous remercie beaucoup, Mrs. Sharon. Vous m'avez t d'un grand
secours. J'ai maintenant une course  faire dans le quartier et vous
pouvez rentrer chez vous avec la voiture.

Elle parut due.

--C'est moi qui vous remercie, rpondit-elle. Je me suis vraiment bien
amuse. Vous tes sr que vous n'avez plus besoin de moi? Rflchissez
bien.

Il sourit.

--Pas pour l'instant. Mais je vous promets d'avoir recours  vous  la
premire occasion; vous tes une collaboratrice trs agrable.

--Taisez-vous! Si Thomas vous entendait, il serait jaloux.

Il descendit en riant.

--Merci encore et  bientt!

Il s'loigna  grands pas, rejoignit Market Street et son
invraisemblable trafic. Quelques minutes plus tard, il se glissait dans
la Corvette,  ct d'Enrique.

--J'ai retrouv les plans, annona-t-il, il faut maintenant que j'aie
une petite conversation avec la dame. Quoi de neuf?

Enrique avait les yeux brillants et Hubert devina tout de suite qu'il y
avait du nouveau.

--Alors, mon vieux? Allez-y! Rpandez les haricots[2]!

Enrique se mit froidement  lire la stnographie de tout ce qu'il avait
entendu, sans commentaires. Lorsqu'il eut termin, Hubert siffla entre
ses dents.

--Seigneur! fit-il. Ils ont enlev sa mre pour l'obliger  marcher
droit. J'ai l'impression qu'il faut que j'y aille maintenant, alors
qu'elle est encore sous le choc. Si je tarde, elle va se reprendre et
sera prte  tout pour sauver sa mre.

Il sortit les plans de l'enveloppe, remit celle-ci dans sa poche.

--Allez porter a immdiatement au colonel Rodger, Enrique. On ne peut
pas le laisser traner. Et revenez me chercher ici. A tout  l'heure.

Il sortit de la voiture, gagna le carrefour voisin pour traverser la
chausse. Il pensait que le dnouement n'tait plus loin, maintenant.
L'adversaire y allait trop fort pour conserver longtemps l'impunit; en
passant aux actes, il devait obligatoirement se dcouvrir. Et Hubert
tait bien dcid  profiter de la moindre ouverture.

Il pntra dans l'immeuble, prit l'ascenseur, entra dans le vestibule de
la Grove Advertising Agency. Un jeune planton lui demanda ce qu'il
dsirait.

--Voir Mrs. Grove, et en vitesse.

--De la part de qui?

--Dis-lui que je suis un grand ami de Samy, cela suffira.

Le garon disparut, revint trente secondes plus tard.

--Mrs. Grove ne peut recevoir personne en ce moment.

Hubert haussa les sourcils.

--Vraiment? Eh bien, moi, elle me recevra.

Il fona vers la porte. Le jeune planton bondit pour lui barrer le
passage.

--Non, Monsieur! Vous ne pouvez pas.

Les yeux bleus de Hubert parurent se rapetisser.

--Dis-donc, Toto, est-ce que tu crois vraiment pouvoir faire le poids?

Le garon tremblait de peur.

--Elle va me mettre  la porte, bredouilla-t-il.

--Si elle fait a, elle aura des ennuis. Je suis un flic, ajouta-t-il
pour rassurer le pauvre type.

L'autre soupira.

--Pourquoi que vous le disiez pas?

Il le laissa passer.

--C'est la dernire  gauche.

Hubert trouva la porte marque DIRECTION, frappa et entra sans
attendre de rponse. Mabel Grove tait debout prs de la fentre, trs
occupe  refaire son maquillage.

--Qu'est-ce que c'est encore? demanda-t-elle d'une voix excde.

Hubert referma doucement le battant.

--Vous m'aviez dit de venir vous voir chaque fois que j'en aurais envie,
rpondit-il doucement.

Elle se retourna vivement.

--Vous!

Hubert exhiba son sourire numro un.

--Oui, moi. a ne vous fait pas plaisir?

Elle paraissait  la fois heureuse et effraye de le voir. Elle devait
dbattre en elle-mme si elle avait intrt ou non  le mettre dans son
jeu. Elle remit maladroitement la brosse  cils dans la bote de
mascara, referma celle-ci et regagna son bureau.

Hubert la regardait avec beaucoup d'attention.

--Oh! s'exclama-t-il. Vous avez pleur. J'arrive  temps. Dites-moi ce
qui ne va pas.

Elle tait maintenant sur la dfensive.

--Tout va trs bien, rpliqua-t-elle schement. Est-ce que vous avez
retrouv les assassins de Willy?

Elle semblait avoir perdu toute coquetterie. Hubert redevint srieux.

--Je compte beaucoup sur vous pour m'aider.

Elle vita son regard et se laissa glisser dans son fauteuil.

--Je ne sais rien, je vous l'ai dj dit.

--Vous me l'avez dit. Heureusement, je ne vous ai pas cru.

Elle essaya de se fcher, mais le coeur n'y tait pas.

--Qu'est-ce que vous voulez insinuer?

Trs calme, Hubert rtorqua:

--Je n'insinue rien, j'affirme que vous m'avez cach beaucoup de choses.
Des choses trs importantes.

Elle se leva, affole, furieuse.

--Sortez! ordonna-t-elle.

Hubert respira profondment. Son regard devint dur et cruel.

--Vous avez tort de le prendre comme a, dit-il. Vous tes dans un fichu
ptrin et vous ne pourrez pas vous en sortir toute seule.

Elle tait dj prs de la porte, la main sur la poigne. Elle
tremblait, ayant perdu tout contrle de soi. Il la rejoignit et,
brutalement, sans prvenir, il la gifla.

--Cessez de faire l'imbcile! Retournez-vous asseoir.

Sous le coup, elle aspira bruyamment de l'air et resta la bouche
ouverte, sa main gauche montant lentement vers sa joue meurtrie.

--Vous m'avez frappe! bredouilla-t-elle, incrdule.

Jamais un homme n'avait d oser lever la main sur elle autrement que
pour une caresse. Tout un complexe d'idole s'effondrait autour d'elle.

--Oui, et je vais recommencer si vous ne m'obissez pas.

Il la saisit par le poignet et la trana vers un des fauteuils rservs
aux visiteurs, dans lequel il la poussa. Elle rebondit, puis ne bougea
plus, terrorise, tenant toujours sa joue douloureuse sur laquelle les
doigts de Hubert avaient laiss quatre belles marques bien rouges.

Il sortit l'enveloppe qui avait contenu les plans et la lui montra.

--Vous connaissez a?

Elle devint blme.

--Les plans sont dj en sret. J'ai un tmoin qui pourra certifier
devant un jury que cette enveloppe vous tait bien adresse poste
restante, qu'elle a t retire ce matin, voici une demi-heure, et
qu'elle contenait des plans ultra-secrets intressant la Dfense
Nationale. Cette histoire-l peut vous coter vingt ans de tle.

Elle tait toujours incapable d'articuler un mot. Hubert remit
l'enveloppe dans sa poche.

--Maintenant, vous allez jouer cartes sur table. Je sais tout, mais je
suis dispos  passer l'ponge sur certaines choses si vous voulez
m'aider. Et puisque vous n'avez plus les plans, vous avez besoin de moi
pour sauver votre mre. Dites-moi comment atteindre le Chinois et je
vais lui tomber dessus si vite qu'il n'aura mme pas le temps de se
retourner.

Elle le considrait avec des yeux dilats par la stupeur.

--Vous tes le diable en personne, murmura-t-elle.

--Trve de plaisanteries, je vous coute. Commencez par le dbut...

Vaincue, elle se mit  parler. Cela dura prs d'un quart d'heure. A
mesure que l'histoire se droulait, elle reprenait de l'assurance. A la
fin, elle se leva, attrapa Hubert par les revers de sa veste et se colla
presque contre lui.

--Je ne voudrais pas que vous pensiez que j'aie pu agir ainsi dans
l'espoir d'un profit quelconque. C'est la peur qui m'a pousse  faire
a... Ils avaient dj menac Willy de me torturer, puis aprs ils m'ont
menace, moi, d'assassiner ma mre. Et vous voyez que ce n'tait pas une
plaisanterie: ils l'ont enleve cette nuit... Dites que vous me
comprenez? Dites que vous ne me mprisez pas!

Hubert la repoussa. Il n'aimait pas sentir trop prs du sien ce corps
trop plein de sensualit, cela l'empchait de rflchir sainement.

--Nous verrons a plus tard, dit-il schement. En attendant, vous allez
rester  ma disposition. Peut-tre aurai-je besoin de vous.

Il dcrocha le tlphone, demanda le numro de la police d'Etat, puis
l'inspecteur Sharon.

--Nous avons russi, annona-t-il ds qu'il eut le policier en ligne.
J'ai besoin maintenant d'un tuyau, c'est extrmement urgent. Il doit y
avoir chez vous une section spcialement charge de Chinatown?

--Oui.

--Je cherche un Chinois, d'une cinquantaine d'annes, grand, maigre,
auquel il manque l'oreille gauche. Le type qui a donn ce renseignement
a t reu par lui dans une pice meuble  la faon chinoise situe au
premier tage d'une maison. Un escalier relie directement le couloir 
un garage. Des odeurs de cuisine assez fortes peuvent signifier qu'il
s'agit d'un restaurant. C'est tout ce que j'ai  vous offrir.

Il regarda Mabel.

--Vous ne vous rappelez rien d'autre?

Elle secoua ngativement la tte.

--Non, Willy ne m'a rien dit de plus.

Sharon parla:

--Je vais donner a aux copains. Je vous rappelle dans dix minutes pour
vous dire si ce sera facile ou non. L'oreille coupe me donne bon
espoir; c'est un indice intressant. Je vous rappelle o?

Hubert lui donna le numro de l'agence.

--Ah! vous tes l-bas?

--Oui, faites vite, hein?

Raccroch. Mabel Grove s'tait remise  pleurer.

--Ma pauvre maman... N'est-il pas possible de livrer les plans pour la
sauver?

Hubert haussa les paules.

--Vous croyez vraiment qu'ils vous auraient rendu votre mre saine et
sauve si vous leur aviez donn les plans? Vous tes folle! Vous n'avez
donc jamais entendu parler d'histoires d'enlvements? Les kidnappers ne
rendent jamais leur victime, et pour une raison facile  deviner: les
victimes qui ont vcu un certain temps avec eux pourraient dans presque
tous les cas donner des renseignements suffisants pour les faire
prendre. Alors, ils les suppriment, tout de suite aprs avoir touch la
ranon, quelquefois mme avant.

--Taisez-vous! cria la jeune femme. Vous tes donc sans piti?

Hubert rpliqua durement.

--Pour des cerveles de votre genre, oui, je suis sans piti. Il est
temps que vous appreniez que tout dans la vie ne se rgle pas simplement
en roulant des fesses.

Elle cacha son visage dans ses mains et ne dit plus rien. Hubert regarda
sa montre: bientt dix heures et demie. Le temps passait vite. Est-ce
que Enrique tait revenu? Il dit tout haut, tourn vers le bureau dans
lequel l'Espagnol avait d installer l'metteur:

--Enrique! montez me rejoindre  l'agence. Je suis dans le bureau de la
fille.

Mabel Grove sursauta et le regarda:

--A qui parlez-vous?

Maintenant qu'elle collaborait, il pouvait tout lui dire:

--Nous avons mis un mouchard ici, c'est comme a que nous avons t
renseigns.

--Un mouchard?

--Je vous expliquerai plus tard.

Le tlphone sonna. C'tait Sharon.

-J'ai quelque chose  vous donner, annona-t-il. Inscrivez.

Hubert prit un crayon et une feuille de papier.

--Il existe un restaurateur ayant perdu son oreille gauche. Le gars
correspond par ailleurs au signalement donn. Il s'appelle Li Tsi Tang,
dit George, et tient le _Tsingtao_ dans Chinatown...

Hubert nota le nom et l'adresse.

--Il est coll avec une blanche, Flice Filbert, une ancienne
call-girl. On souponne le gars de se livrer  pas mal de trafics,
mais jamais pu le pincer.

--a va, merci mon vieux.

--Pas besoin d'aide?

--Pas pour l'instant, merci.

Hubert raccrocha. Enrique entra  cet instant prcis et regarda Mabel.

--Les larmes ne lui vont pas, remarqua-t-il froidement. C'est un
physique qui ne supporte pas l'motion.

Elle serra les lvres et le foudroya du regard.

--Nous filons  Chinatown, annona Hubert.

Il pensa soudain que la Corvette n'tait qu'une deux places et qu'il
valait mieux aussi ne pas perdre de vue Mabel Grove.

--Vous allez venir avec nous, dcida-t-il. Nous avons besoin d'une autre
voiture.

Elle se leva, soumise. Enrique pensa qu'elle avait trouv son matre.
Elle avertit sa secrtaire qu'elle s'absentait et ils sortirent tous les
trois, sous l'oeil de plus en plus intrigu du planton.

Sur le trottoir, Hubert dit  Enrique:

--Je vais monter avec elle. Suis-nous avec ta trottinette.

Ils se sparrent. Hubert prit le volant de la Ford. Mabel s'installa
prs de lui et lui donna les cls.

--Vous connaissez Chinatown? questionna-t-il.

--Je sais o se trouve le _Tsingtao_, j'y ai dn une fois avec des
amis.

--Parfait. Vous me guiderez.

Il dmarra et fit glisser la Ford dans le flot de la circulation aprs
s'tre assur que la Corvette arrivait derrire.

Un quart d'heure plus tard, ils pntrrent dans la ville chinoise,
c'est--dire dans un autre monde. Des toits incurvs, des balcons
grills, des Chinois et des Chinoises vtus de la longue robe
ancestrale... Il y avait aussi des faades droites et des toits de zinc,
des hommes et des femmes jaunes habills  la dernire mode amricaine.
Mais les enseignes traaient au-dessus des trottoirs de ravissants
idogrammes de toutes couleurs et les boutiques regorgeaient de produits
orientaux.

Hubert roulait aussi vite que possible, suivant les indications de Mabel
Grove.

--C'est tout de suite  gauche, annona-t-elle soudain. Au fond de
l'impasse.

Hubert n'avait aucune envie de se fourrer dans une impasse. Il continua
tout droit et rangea la Ford cinquante mtres plus loin. La Corvette
vint s'arrter derrire.

--Vous allez nous attendre ici bien sagement, ordonna Hubert. Et surtout
ne bougez pas de la voiture.

--Vous pouvez tre tranquille.

Il descendit, retrouva Enrique sur le trottoir.

--Allons-y.

Ils pntrrent dans l'impasse.

--Zut! fit Hubert. J'ai oubli de prendre un feu.

Enrique lui passa discrtement un solide couteau  cran d'arrt et dit:

--Prenez a.

--Et vous, Enrique?

--J'ai ma corde  piano. Vous attirez l'attention des gars et couic! je
les prends par derrire.

Il se mit  rire. Le _Tsingtao_ tait peint en rouge, avec de nombreuses
inscriptions en chinois. Des volets bouchaient la faade.

--Ou dirait que c'est ferm.

Une pancarte accroche sur la porte, annonait en deux langues: FERME
POUR CAUSE DE REPARATIONS.

--Z'ont fichu le camp, gronda Enrique.

Hubert se souvint du dtail de l'appartement communiquant avec le
garage. Un volet de fer baiss,  gauche, fermait une remise. C'tait
peut-tre a.

--Voil quelqu'un, souffla Enrique.

Hubert se retourna. Une jeune Chinoise, vtue  l'amricaine, arrivait
sans se presser, le regard perdu dans le vague. Elle passa prs des deux
hommes et s'arrta devant la porte du restaurant, visiblement surprise.

--Vous travaillez ici? demanda aimablement Hubert.

Il n'tait qu'onze heures et ce ne pouvait tre une cliente. Elle le
regarda, montrant un visage fatigu, des yeux lourdement cerns.

--Oui, Monsieur.

--C'est ferm depuis longtemps?

Elle eut un geste vasif.

--Je ne comprends pas. On ne m'a pas prvenue.

--Vous tes serveuse?

--Non, je tiens la caisse, je m'occupe des comptes.

Hubert lui sourit.

--On peut vous parler? Nous avons besoin de quelques petits
renseignements...

Son joli visage trop poudr de blanc exprima aussitt une intense
frayeur.

--Oh! non! protesta-t-elle en reculant d'un pas. Je n'ai pas le droit!

Hubert frona les sourcils.

--Pas le droit de quoi?

--Allez-vous-en, souffla-t-elle en jetant des regards pleins de terreur
vers la porte close. Je vous en prie, allez-vous-en.

Hubert sortit sa carte d'officier et la fit passer rapidement sous les
yeux de la jeune fille.

--Police! dit-il. Vous allez nous suivre, c'est un ordre.

--Oh! fit-elle avec un accent dsespr.

Enrique la prit sous un bras et l'entrana vers la rue. Ils marchrent
rapidement jusqu' la Ford et la firent monter derrire. Hubert
s'installa prs d'elle et Enrique monta devant,  ct de Mabel Grove,
ce qui ne parut pas lui dplaire.

--N'ayez pas peur, dit Hubert d'une voix douce et rassurante. Vous tes
en Amrique, dans un pays de libert. Personne ne peut vous faire du mal
sans tre puni par la loi. Vous tes ds maintenant sous notre
protection. Nous vous trouverons une situation dans une autre ville, si
vous le dsirez. Il faut que vous ayez confiance en nous.

Le ton sympathique et l'impression de force et de scurit que dgageait
Hubert eurent raison de l'esprit simple de Gorgerette. Elle fondit en
larmes.

--Ils m'ont menace de me tuer si je parlais! lana-t-elle.

--Ils seront tous en prison ce soir, promit Hubert, et pour longtemps.
Vous n'avez rien  craindre. A partir de maintenant, vous restez avec
nous.

Elle se mit  parler et, dans le flot maladroit des paroles, Hubert
finit par comprendre qu'un certain Woi Tcheng-toung, dit Louis, avait
t assassin par la bande, dans sa chambre, au premier tage du
restaurant et que ce drame avait eu lieu dans la nuit du lundi au mardi.
Il la laissa raconter comment Wong l'avait viole sous la menace d'un
couteau, puis demanda si le rideau de fer situ  gauche du restaurant
tait bien celui du garage communiquant avec l'appartement. Elle
rpondit affirmativement.

Hubert dcida.

--Il faut absolument entrer l-dedans... Mrs. Grove?

Elle se retourna pour le regarder.

--Oui?

--Je vous confie cette jeune personne. Venez derrire avec elle. Si
quelqu'un vous embte, vous avez un flic au carrefour. Nous ne serons
sans doute pas longtemps partis.

Ils descendirent. Mabel Grove passa derrire.

                                   -:-

Flice Filbert tait seule dans l'appartement. En robe de chambre, la
cigarette aux lvres, elle allait et venait dans la chambre, comme une
me en peine.

George tait revenu seul aux premires heures de la matine et lui avait
expliqu ce qu'il avait fait. Pour la premire fois, elle n'avait pas
t d'accord. Le kidnapping tait une chose grave, aux tats-Unis,
depuis la loi Lindberg. Supprimer un Woi Tcheng-toung devenu dangereux,
c'tait acceptable autant qu'invitable. Cela ne pouvait gure sortir du
clan et ne comportait donc pas trop de risques. Mais enlever la mre de
cette femme pour lui faire livrer des plans, cela pouvait mener loin.
Jusqu' la chaise.

Flice tait dprime, dgote. Un mauvais pressentiment lui fouaillait
l'estomac.

George tait reparti un peu avant neuf heures, emmenant avec lui Tsing
et Lo, Wong tant rest  la maison de campagne pour surveiller la
vieille Madame Grove.

Flice avait compris que George n'avait pas l'intention de laisser la
vieille dame repartir vivante et elle trouvait cela compltement
stupide. L'opration n'aurait eu de sens, justement, que si la vieille
dame avait pu retrouver ensuite la libert, saine et sauve. La fille
ayant livr des documents intressant la Dfense Nationale ne pouvait
aller s'en vanter; elle aurait su convaincre sa mre d'oublier
l'histoire dans leur intrt commun.

--Tout a va mal finir, murmura-t-elle.

Et elle pensa qu'il tait peut-tre encore temps de se sortir du
gupier. Faire sa valise, passer  la banque et foutre le camp aux
antipodes... C'tait probablement ce qu'il y avait de mieux  faire.

Elle entendit le rideau de fer se lever et jura entre ses dents.
Quelqu'un revenait. Pourvu que ce ne ft pas George. Elle alla
s'allonger sur le lit et continua de fumer en regardant la porte.

Quelques minutes passrent. L'impatience la gagnant, elle pensait se
lever pour aller voir qui tait l lorsque la porte s'ouvrit
brutalement, dvoilant un beau et grand gaillard arm d'un couteau,
l'air terriblement dcid.

--Hello! Flice! dit Hubert en dcouvrant ses dents pointues. Vous tes
seule?

Elle s'tait dresse sur son sant, surprise et effraye.

--Qu'est-ce que vous voulez? Qui tes-vous?

Elle vit un autre type, plus petit, passer derrire l'intrus. Hubert dit
sans se retourner:

--Dpchez-vous de faire le tour et gardez l'escalier. J'ai trouv  qui
parler.

Il fit deux pas en avant, examina trs vite les recoins de la pice.

--Nous cherchons George, annona-t-il. Nous avons quelques
renseignements  lui demander. Il a un petit peu fait l'imbcile, ces
jours derniers. Pas votre avis?

Oh! si, c'tait bien son avis.

--Vous tes flic? questionna-t-elle avec une pointe de mpris.

Hubert l'avait dj juge et savait qu'il ne devait pas la prendre de la
mme faon que Gorgerette.

--Non, mon coeur, nous ne sommes pas flics, nous sommes autre chose... Si
tu sais que ton Jules s'intresse d'un peu trop prs aux secrets de la
Dfense Nationale, tu seras capable de nous coller une tiquette. Avec
nous, rien ne se passe lgalement, tu piges?

Elle se tenait sur la dfensive, prvenant dj le march qui allait lui
tre propos.

--Vous arrivez trop tard, rpliqua-t-elle. George a lev le pied. Il m'a
laisse tomber.

--Te fatigues pas, mon coeur. Tu sais trs bien o il est et tu vas nous
le dire.

--Mme si je le savais, je ne dirais rien.

--Tu vas nous le dire pour d'excellentes raisons. Tu n'es pas bte, mon
coeur, tu n'en as pas l'air. Ecoute... George, en plus de l'histoire
d'espionnage, a une affaire de meurtre et un kidnapping  endosser. Il a
bousill Louis, ici mme. Tu vois si on est bien renseign, hein?
Admettons qu'on le livre au F.B.I., il ira devant les tribunaux et
c'est la chaise  coup sr. Mais il n'ira pas seul, tu iras avec lui et
si tu t'en tires avec la perpte, tu pourras pavoiser. Pas d'accord?

Il prchait une convertie, elle savait trs bien ce qu'il tait en train
de lui dire. Elle demanda, agressive:

--Admettons que tout a soit vrai, z'avez quelque chose  proposer?

Hubert sourit.

--Certainement, mon coeur. Nous, on se fout des tribunaux, on prfre
mme s'en passer et rgler nos comptes nous-mmes. C'est une petite
habitude. Admettons que tu nous permettes de mettre la main tout de
suite sur George et sur son quipe de bras casss, nous arrangerons a
de telle manire que non seulement George ne pourra jamais te le
reprocher, mais que nous ne pourrons plus nous-mmes te chercher des
ennuis sans nous mettre la Cour suprme sur le dos. Compris?

                                   -:-

Elle comprenait trs bien. Et Dieu savait qu'elle en avait marre de tout
a et que l'offre tait tentante. George n'avait pas t un mauvais
compagnon, loin de l, mais le fait d'avoir perdu la face lui avait fait
perdre en mme temps les pdales. C'tait bien regrettable, mais elle
n'y pouvait rien... Et elle n'tait plus d'un ge o on se sacrifie pour
son homme.

--a va, rpondit-elle, march conclu. Je vais vous dire o ils sont...

Elle se mit  parler. Enrique entra dans la chambre et se mit  fouiner
partout, sans s'occuper de la femme. Il dcouvrit bientt l'oreille
dessche de George dans le coffret-reliquaire.

--Merde! fit-il. Qu'est-ce que c'est que a?

D'une voix lasse et monocorde, Flice leur raconta l'histoire de
l'oreille.

--Il y tient beaucoup, acheva-t-elle. Chaque fois qu'il a des
emmerdements, il retrouve du courage  la regarder.

--Eh bien! dit Enrique, comme il risque d'en avoir pas mal, des
emmerdements, je vais la lui emporter. a lui fera srement plaisir!

Il fourra l'oreille dans sa poche. Flice haussa les paules. Hubert
reprit la parole.

--Ce n'est pas encore tellement lui qui nous intresse, tu dois t'en
douter. Nous savons qu'il n'est qu'un rouage dans une organisation. Si
tu pouvais nous dire qui est le grand patron nous pourrions peut-tre
passer par-dessus George...

Elle rpondit sans rticence.

--George lui-mme ne sait pas qui est le grand patron. C'est aussi un
Chinois, qui se fait appeler Monsieur Ki Tu Se, un faux nom bien sr.
Les rendez-vous ont lieu sur la route, j'ignore  quel endroit. Ne m'en
demandez pas davantage.

Elle avait l'air sincre. Hubert n'insista pas. Il lui conseilla:

--Vous feriez bien de vous assurer un alibi  partir de maintenant. Va
probablement y avoir du vilain, l-bas, et si les flics mettent leur nez
dedans, il vaut mieux que vous soyez pare...

--Merci. Je vais y penser.

--Il ne saura pas que vous nous avez renseigns. Je mettrai a sur le
compte de Monsieur Ki Tu Se...

--Je m'en fous bien. Si vous saviez ce que je peux m'en foutre...

-----

[2] Spilling the beans, quivalent en argot amricain de se mettre 
table.




                                CHAPITRE
                                   16


La pluie s'etait mise  tomber vers midi, alors que Hubert ressortait
de chez les Sharon aprs avoir confi Gorgerette  Emmy.

Ils taient ensuite passs Stockton Street pour prendre des armes dans
leurs bagages, car ils ne pouvaient tout de mme pas attaquer la bande
des Chinois uniquement avec un couteau et une corde  piano. Hubert
avait pris deux pistolets 22 long-rifle et Enrique une mitraillette. Ils
taient tous repartis dans la Ford, laissant la Corvette.

Mabel Grove avait manifest un certain tonnement en apprenant que les
deux hommes occupaient le studio voisin du sien.

--Je commence  comprendre beaucoup de choses...

--Nous sommes des types parfaitement organiss, avait rpliqu Enrique.

Ils dpassrent San Jos et prirent  gauche, au prochain croisement,
une route qui se dirigeait vers l'est.

--Nous arrivons bientt, annona Hubert. Je vais arrter la voiture 
bonne distance. (Il tourna lgrement la tte vers Mabel.) Vous nous
attendrez dedans, il est inutile de vous exposer.

--J'ai peur qu'ils ne tuent ma mre lorsque vous les attaquerez,
rpliqua-t-elle d'une voix lourde d'angoisse.

--Nous ferons le maximum pour viter a, c'est tout ce que je peux vous
promettre. Vous parlez franais?

Elle s'tonna.

--Non, pourquoi?

--Pas du tout?

--Je sais dire: Monsieur, Madame, bonjour, bonsoir. C'est  peu prs
tout. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Pour rien, rpondit Hubert.

Et il s'adressa en franais  Enrique qui connaissait parfaitement la
langue pour avoir vcu des annes en France.

--Il faut que nous dcidions d'un plan de bataille. Avoir George, n'est
pas tout. Il transmet les renseignements  quelqu'un d'autre et c'est ce
quelqu'un d'autre que je veux. La tte. Ce Qui-tu-sais dont nous a
parl Flice Filbert.

--Si vous croyez qu'il va nous y conduire, vous vous foutez le doigt
dans l'oeil, Hube. C'est moi qui vous le dis!

Hubert conduisait doucement.

--Je ne pense pas qu'il nous y conduira volontairement, mais il peut le
faire sans le vouloir. Donc, premire consigne: descendre tout le monde,
SAUF l'homme  l'oreille coupe. Compris? Je crois qu'il vaudra mieux ne
pas trop vous servir de votre machine  faire des pointills, c'est un
engin qui manque un peu trop de prcision. Laissez-moi faire avec mes 22
ou utilisez votre corde  piano si l'occasion s'en prsente.

--Bien, vous avez l'intention de laisser filer le George et d'essayer de
le suivre?

--Non, pas comme a, Enrique. Il faut d'abord que nous le fassions
prisonnier et que nous nous conduisions d'une certaine manire avec
lui... Nous lui donnerons l'occasion de s'vader, mais seulement
lorsqu'il n'aura plus qu'une ide en tte: joindre M. Qui-Tu-Sais par
les moyens les plus rapides. Et nous serons aux premires loges,
faites-moi confiance. Je vous expliquerai a le moment venu.

Ils atteignirent un chemin empierr qui montait vers la droite  travers
un bois de pins. Une pancarte fixe sur un arbre,  l'angle de la route,
indiquait: TURTLE ROCK.

--C'est a, dit Hubert.

Il freina, fit faire demi-tour  la Ford et la rentra en marche arrire
dans le sous-bois.

--Je ne vais certainement pas rester ici toute seule, dcida Mabel Grove
en mettant pied  terre. Si quelqu'un de la bande me trouve l, mon
compte est bon.

Hubert rflchit un court instant.

--Eh bien, venez avec nous. Mais vous resterez assez loin de la maison,
derrire un arbre. Pas la peine que vous copiez une balle perdue et je
pense qu'il y en aura quelques-unes.

Hubert retira les cls de contact du tableau et les mit dans sa poche.
Enrique vrifiait dj le fonctionnement de sa mitraillette. Ils
partirent en file indienne sur le chemin.

--Pas de bruit, ordonna Hubert. A partir de maintenant, on ne parle plus
qu'en cas de ncessit absolue et  voix basse.

Enrique suspendit la mitraillette  son paule droite par la bretelle et
sortit sa corde  piano munie de poignes aux extrmits. Plusieurs
fois, avec une rapidit stupfiante, il fit le geste de dcapiter
quelqu'un, formant une boucle avec le mince fil d'acier et le tendant
brusquement, dzing! en cartant les bras. Mabel ne put s'empcher de
frissonner. L'Espagnol, avec ses yeux cruels et ses attitudes de
danseur, la mettait mal  l'aise.

La pluie tombait toujours, fine et pntrante. Ils quittrent bientt le
chemin pour marcher sur le talus,  l'abri des arbres.

Ils aperurent soudain le rocher en forme de tortue qui avait donn son
nom  la proprit. C'tait une grosse masse de pierre polie qui
surplombait le chemin. De l'autre ct tait la clairire au centre de
laquelle s'levait la maison. Ils atteignirent le rocher.

--Vous resterez ici, murmura Hubert  Mabel. Vous serez trs bien.

Suivi d'Enrique, il se glissa sur le roc pour se livrer  une discrte
observation des lieux.

La maison tait en bois, avec un toit de planches bitumes. Elle tait
assez vaste, tout de plain-pied, sans sous-sol avait prcis Flice. A
dix mtres  gauche, se dressait une sorte de hangar qui servait de
remise  voiture; une Buick noire, d'un modle ancien, s'y trouvait
gare.

Devant la maison, un cdre norme s'levait assez haut. En dessous une
table et des chaises mtalliques attendaient des jours meilleurs. Ce
devait tre un coin agrable avec du soleil, mais la pluie gchait tout.

--Nous allons faire le tour pour chercher l'ouverture, murmura Hubert.

Ils partirent sous bois laissant Mabel Grove derrire le rocher. Ils
progressaient facilement, aussi souples, aussi silencieux que des
Indiens sur le sentier de la guerre. Ils arrivrent derrire le hangar.

--Il faudrait mettre leur trottinette en panne, dcida Hubert.

Ils approchrent, se glissrent sous la remise dont l'unique ouverture,
sans porte, tait oriente vers le chemin, donc invisible de la maison.
Enrique s'occupa aussitt de la Buick. Hubert se mit  observer la
maison par un des nombreux jours qui existaient entre les planches mal
jointes formant les murs du hangar.

Il fit aussitt une constatation intressante: il n'y avait pas
d'ouverture de ce ct-ci de la maison, qui ne devait sans doute avoir
de fentres que sur ses deux faades. Inutile de chercher plus loin,
c'tait par l qu'il fallait approcher. Aucun risque d'tre vu,  moins
que quelqu'un ne sorte  cet instant prcis, ce que la pluie rendait peu
probable.

Enrique ayant mis dans sa poche la tte de delco de la voiture, referma
doucement le capot et rejoignit Hubert.

--On peut y aller par l. Regardez.

Enrique approuva d'un signe de tte.

--Je vais essayer d'entrer, seul. Vous allez rester dehors pour cueillir
ceux qui voudraient s'chapper. Ils viendront certainement vers l'auto,
pas besoin de se faire de bile. Mais attention, ne me tuez pas le
patron!

--On essaiera, rpondit Enrique d'un ton peu convaincu.

Hubert prit un de ses 22, ta le cran de sret et tira la culasse pour
faire venir une balle dans le canon. Il s'tait longtemps servi d'armes
de gros calibre, puis il avait eu l'occasion d'utiliser un 22 long-rifle
et avait t sduit par son faible poids, sa maniabilit et surtout par
son extraordinaire prcision. La balle de 22 tait videmment moins
meurtrire qu'une balle de 45, mais un bon tireur pouvait  volont, et
 une distance tonnante, la placer dans une partie vitale s'il voulait
tuer, ou dans un membre s'il voulait seulement immobiliser l'adversaire.
Le 22 avait rellement une gamme de possibilits trs tendue et,
avantage supplmentaire, il tait relativement silencieux.

Hubert jeta un coup d'oeil vers le rocher de la tortue. Mabel Grove tait
invisible. Il quitta l'abri du hangar et se dirigea vers la maison, bien
souple sur ses jambes, prt  tirer si quelqu'un se prsentait.

Il atteignit le mur sans encombre, dcida d'explorer d'abord le derrire
du bungalow. Alors qu'il tournait le coin, des clats de voix suivis
d'un gros rire lui donnrent la certitude qu'ils ne s'taient pas
drangs pour rien.

Une fentre... Il risqua prudemment un oeil, aperut un morceau de table,
puis le dos d'un homme assez gros qui s'affairait devant un pole 
bois. Ils se prparaient sans doute  manger. Excellent.

Hubert n'essaya pas d'apercevoir les autres. Trop dangereux. Il recula
d'un pas, se mit  quatre pattes, passa sous la fentre, continua de la
mme faon devant une porte vitre qui donnait accs  la cuisine, se
redressa un peu plus loin en rasant le mur de rondins.

Une autre fentre... C'tait une chambre... Prudemment, Hubert l'explora
du regard. Vide. Il continua... La fentre suivante donnait galement
sur une chambre. D'aprs Flice, la maison tait compose d'une grande
salle de sjour qui ouvrait sur la faade, tenant toute la longueur, de
deux chambres et d'une cuisine.

La mre de Mabel Grove, s'ils l'avaient amene l devait donc se trouver
dans cette dernire chambre...

Elle y tait. Etendue sur le lit, ficele et billonn avec son manteau
et son chapeau. Aprs s'tre assur qu'elle tait seule, Hubert essaya
de pousser la fentre. Rien  faire. Il ne pouvait pourtant pas briser
une vitre sans attirer l'attention des Chinois et il avait bien
l'intention de mettre la vieille dame en sret, si possible, avant de
dclencher ce que Enrique appelait un fourth of july[3].

Si toute la bande se trouvait rellement runie dans la cuisine, il
pouvait peut-tre entrer par la salle de sjour. Ils n'avaient
probablement pas ferm la porte principale.

Hubert continua donc de faire le tour du bungalow. En dbouchant devant,
il aperut Enrique qui attendait patiemment  l'entre du hangar.

Les fentres de la salle de sjour taient beaucoup plus larges que les
autres. Hubert explora l'intrieur du regard, avec la mme prudence.
Personne en vue, mais la porte de la cuisine tait entrebille.

Tant pis, il fallait y aller. Il avana jusqu'au seuil fait d'une grosse
pierre plate, regarda encore  travers les petits carreaux de la porte
vitre. La pice semblait vide. Hubert dcida de risquer le tout pour le
tout, tourna la poigne et poussa le battant qui s'ouvrit sans
difficult, sinon sans grincer.

Les autres parlaient fort dans la cuisine. Sans doute avaient-ils bu car
ils paraissaient trs excits. Hubert entra, referma la porte et
traversa vivement la salle sur la pointe des pieds, sans cesser de
surveiller l'accs de la cuisine.

Il entra dans la chambre o tait la vieille dame, repoussa doucement le
battant. Elle le vit et ses yeux exprimrent une intense surprise. Il
porta un doigt  ses lvres pour lui imposer pralablement le silence et
lui ta son billon. Elle ne dit rien, mais ses lvres rides
tremblaient d'motion. Il posa son arme sur la table de nuit et sortit
son couteau pour couper les cordes avec quoi ils avaient ficel la
vieille dame,  la faon d'un saucisson.

Il l'aida  se lever, mais elle tait absolument incapable de se tenir
debout, les liens trop serrs ayant arrt la circulation du sang dans
ses membres.

Il ouvrit la fentre, reprit son 22 dans sa main droite et souleva Mrs.
Grove dans ses bras. Ainsi charg, il enjamba l'appui de la fentre et
se retrouva dehors. Puis il reprit le chemin dj suivi quelques
instants plus tt...

Enrique l'aperut et mit sa mitraillette en batterie pour lui faire
comprendre qu'il le couvrait. Hubert gagna le sous-bois  reculons, puis
pressa le mouvement en direction du rocher de la tortue.

La vieille dame n'avait pas dit un mot. Elle tremblait des pieds  la
tte et Hubert entendait ses dents claquer.

--Votre fille est l, murmura-t-il. N'ayez pas peur, vos ennuis sont
termins.

Mabel avait suivi la manoeuvre depuis son abri, mais elle eut assez de
sang-froid pour ne pas venir au-devant d'eux. Hubert dposa son fardeau
contre le gros bloc de pierre et dit  la jeune femme.

--Frictionnez-lui les jambes pour rtablir la circulation: ils l'avaient
attache. Elle n'a pas l'air d'avoir du mal.

Il se redressa. Mabel Grove lui prit la main et le regarda bien droit
dans les yeux.

--Merci, murmura-t-elle.

Ce n'tait pas une simple formule de politesse. Il rpondit par une
grimace et s'loigna pour rejoindre Enrique.

--Ils sont en train de casser la crote dans la cuisine, expliqua-t-il 
son acolyte. Ils ont l'air d'avoir bu un peu. Je crois qu'on peut rgler
l'affaire trs simplement. J'entre par l'intrieur et vous par
l'extrieur. Dans la premire seconde, nous en descendons chacun un,
dans la deuxime, vous couvrez Oreille Coupe et je descends celui qui
reste.

Enrique fit la grimace.

--Et si le gars me tire dessus, est-ce que je continue  le couvrir?

--Non, vous vous planquez derrire le mur. Il sera coinc de toute faon
et bien oblig de se rendre.

--J'espre que a se passera aussi bien que vous le dites, Hube. Je
l'espre vraiment.

Hubert ajouta:

--Il faudra agir au mme instant, c'est trs important. Je pousserai un
Kia pour donner le signal[4].

--Vous faites bien de le dire, Hube.

Ils partirent ensemble vers la maison, sans prendre de prcautions
particulires. La pluie avait cess de tomber. Un bruit de succion
accompagnait chacun de leurs pas sur le sol spongieux.

Ils se sparrent sous le pignon. Maintenant, les ds taient jets.

Hubert regarda vers le rocher de la tortue mais ne vit pas les deux
femmes. Il pensa que la leon serait suffisante pour Mabel Grove, car il
n'avait toujours pas l'intention de donner l'affaire  la justice et ce
qu'avait fait la jeune femme ne mritait tout de mme pas la mort.

Il entra dans la salle de sjour, laissa la porte ouverte et se dirigea
silencieusement vers la cuisine. Il tait bien dcontract et contrlait
parfaitement sa respiration.

Il avait parcouru la moiti du chemin lorsqu'un bruit de chaise
interrompit la conversation de la bande. Deux secondes plus tard, la
porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune Chinois souriant apparut.
Hubert avait les poumons pleins. Avant que l'adversaire se ft rendu
compte de ce qui arrivait, il lana le Kia en frappant le sol de son
talon.

La distance tait trop grande et Hubert n'avait pas eu le temps
d'attendre que l'autre ft  la fin d'une expiration. L'effet de choc
fut tout de mme remarquable. Le Chinois parut frapp d'pouvante et ses
cheveux se dressrent sur sa tte.

Hubert leva son bras arm du 22 et visa entre les deux yeux. Paf! Un
point rouge  la racine du nez. Les cheveux du malheureux retombrent,
puis tout le corps dgringola.

Un vacarme infernal s'leva aussitt dans la cuisine, fait de cris et de
bruits de chaises renverses. Hubert bondit, attendant  chaque instant
le tacata de la mitraillette.

Lorsqu'il atteignit le seuil, un gros Chinois avait ouvert la porte
extrieure et sortait  reculons, faisant face  la salle de sjour. Il
avait ses deux oreilles, Hubert leva le bras, se demandant ce que
fabriquait Enrique... Mais il n'eut pas le temps de tirer. Un cercle de
fil d'acier s'abattit soudain sur les paules du Jaune qui n'et mme
pas le loisir de crier. Comme par miracle, sa tte se trouva dcolle du
tronc, totalement, et roula sur le sol.

Enrique tait en grande forme.

Le corps dcapit resta encore debout cinq ou six secondes et ce
spectacle tait si stupfiant qu'un silence de mort rgna sur les lieux
pendant ce temps. Puis, le corps s'croula en pivotant, rejetant un flot
de sang par l'horrible blessure.

Un hurlement! Puis une rafale de coups de feu, absolument inutile. Un
des adversaires tait en train de perdre la boule. Hubert entendit
nettement la srie de dclics annonant que le chargeur tait vide. Il
avana un peu et vit le type bondir comme un fou  travers la fentre.

Il le tira au vol, bien qu'il et d normalement le laisser  Enrique.
Le type hurla de nouveau et s'abattit de l'autre ct dans un vacarme
infernal, au milieu d'une cataracte de verre et de bois briss.

Tacatacata! Enrique avait eu le rflexe prompt pour changer
d'instrument; de la mandoline  la batterie, le pas tait vite franchi.
Hubert pensa qu'il n'en restait plus qu'un et que ce devait tre Li Tsi
Tang, dit George, l'homme  l'oreille coupe.

Celui-l, il ne fallait pas l'abmer.

--George! Rendez-vous!

Pas de rponse. Invisible, Enrique cria:

--Attention! Hube!

Vif comme l'clair, Hubert se jeta de ct. Juste  temps. Un revolver
tait apparu un bref instant  l'angle de la porte et s'tait mis 
cracher. Bang! Bang! Bang! De la grosse artillerie. Des vitres de la
porte extrieure du living-room volrent en clats. Enrique bondit,
ramassa par les cheveux la tte du Chinois qu'il avait dcapite et la
projeta sur George en hurlant:

--Banza!

Li Tsi Tang ne put se retourner assez vite pour viter l'abominable
projectile. La tte de Wong l'atteignit en pleine figure, et du mauvais
ct. Suffoqu, horrifi, aveugl par le sang, George laissa choir son
revolver pour repousser plus vite  deux mains l'horrible chose. Enrique
lui arriva dessus comme la foudre et l'assomma d'un crochet du droit,
sec, impitoyable.

--Termin! lana l'Espagnol.

Hubert entra et connut un instant d'motion en voyant la figure de
George inonde de sang.

--Bon Dieu! jura-t-il. Vous me l'avez tu!

--Mais non, mais non!

Enrique toucha du pied la tte coupe.

--Je lui ai lanc a  la figure, c'est tout.

Hubert frissonna. Il n'y avait vraiment qu'Enrique Sagarra pour avoir de
pareilles inspirations. Ils soulevrent le grand corps inanim de George
et le portrent vers l'vier. Une casserole d'eau lui rendit un aspect
plus humain.

--Trouvez-moi de la ficelle, demanda Hubert.

Enrique se mit  fouiller dans les tiroirs, dcouvrit une pelote de
ficelle de cuisine, fine et solide.

--Non, pas a. Quelque chose de plus gros.

Enrique frona les sourcils, puis parut comprendre et fila dans le
living-room chercher des cordons de rideaux. Hubert se chargea lui-mme
d'attacher les pieds et les poignets du Chinois et Enrique ne put
s'empcher de constater qu'il s'y prenait curieusement. Quand ce fut
fini, ils l'installrent sur une chaise et une nouvelle casserole d'eau
le rveilla.

Hubert regarda son compagnon.

--Vous feriez bien de mettre un peu d'ordre ici, Enrique. Tous ces
cadavres qui tranent, a ne fait pas propre.

L'Espagnol considra le spectacle avec un air dgot.

--Vous avez raison, Hube. Si quelqu'un venait, qu'est-ce qu'il
penserait!

Hubert le laissa s'en occuper. Li Tsi Tang semblait avoir repris
conscience. Hubert s'assit en coin sur la table et ouvrit son
impermable tremp.

--Pas de chance, George, hein?

Le Chinois ne rpondit pas. Son masque tait impassible et ses yeux sans
expression.

--Je pourrais vous livrer  la Justice avec un certain nombre
d'inculpations, reprit Hubert. Espionnage, assassinats, kidnapping, j'en
passe et des meilleures...

Toujours pas de raction.

--J'ai dit Je pourrais, vous avez sans doute remarqu. Mais je ne sais
pas encore si je vais le faire. Peut-tre pas... Cela va dpendre de
vous.

Hubert se mit  jouer avec la boucle de la ceinture de son impermable.

--Aprs tout, continua-t-il, dans cette histoire vous n'tes qu'un
jobard. Votre patron ayant estim que vous dpassiez les bornes a
prfr vous livrer en change d'une promesse d'impunit plutt que de
sombrer avec vous. C'est comprhensible, c'est humain, mais ce n'est pas
trs chic... J'ai cru comprendre que vous lui aviez rendu pas mal de
services,  cet homme, non?

Quelque chose avait chang dans l'expression, ou plutt dans le manque
d'expression du visage de Li Tsi Tang; c'tait  peine perceptible, mais
Hubert comprit qu'il tait touch.

--Un type comme vous, George, a une certaine valeur, c'est indniable.
Ce qui vous a manqu, c'est un chef  la hauteur pour vous empcher de
faire les btises de ces derniers jours. Votre patron pense que vous
tes bon  mettre  la poubelle, moi... je crois que vous tes
rcuprable.

Une tincelle brilla dans les yeux sombres du Chinois.

--Allez vous faire...! gronda-t-il.

Hubert prit un air rprobateur.

--Allons! Allons! George... Ne soyez pas grossier. Nous pouvons discuter
gentiment, sans nous fcher. Je vous propose un arrangement, vous tes
libre d'accepter ou non, de choisir entre... la vie et la mort; car
c'est bien de cela qu'il s'agit en dfinitive.

Il se leva, fit le tour de la table, sans se presser, reprit la mme
attitude,  la mme place. Enrique sortait le dernier cadavre, celui du
living-room.

--Rcapitulons sans nous nerver, George. Vous refusez ma proposition et
je suis oblig de vous descendre... Vous acceptez et vous gardez non
seulement la vie sauve, mais encore votre libert, sous contrle,
videmment.

--Je prfre crever! rpliqua froidement le Chinois. Je ne suis pas 
vendre.

Hubert soupira.

--Vous tes encore sous le coup de l'motion, George, et cela vous
empche de rflchir sainement. Je vais vous laisser tranquille un
moment... Pesez bien le pour et le contre, c'est important.

Hubert sortit dehors. Enrique revenait du sous-bois. Hubert alla
au-devant de lui.

--A votre tour, mon vieux. Ne cherchez pas  le cuisiner, proposez-lui
simplement de travailler pour nous. Il est tout  fait contre, je vous
prviens. A la fin, faites semblant de vous fcher. Inventez quelque
chose qui le mette vraiment en fureur. Puis repassez-le-moi. Je vais
voir les femmes.

Il s'loigna. Enrique regagna la cuisine. Li Tsi Tang tait immobile sur
sa chaise, mais l'Espagnol pensa que ce ne devait pas tre depuis
longtemps; il avait dj d essayer de se librer.

--Alors, Face de melon? On fait la fine bouche? On crache sur les
propositions du patron? T'es dingue, ou quoi?

Li Tsi Tang grina des dents.

--Ne m'appelez pas Face de melon, grogna-t-il.

Enrique se mit  rire.

--Sans blague! Je t'appellerai comme a me plaira, mon petit vieux, et
tu ne pourras pas m'en empcher.

Il s'appuya des fesses au bord de la table et remonta la mche rebelle
qui pendait sur son front.

--Moi,  ta place, reprit-il, j'hsiterais pas une seconde. La vie, mon
vieux, c'est quelque chose d'irremplaable. Oui, je sais, vous autres,
Chinois, n'avez pas les mmes conceptions que nous sur la question...
Mais, toi, tu es un Chinois volu, tu ne dois plus croire ces trucs-l.
Qu'est-ce que a peut bien te foutre de travailler pour nous? Et mme si
a t'emmerde vraiment, est-ce que a ne vaut pas la vie sauve, hein?

Li Tsi Tang regardait Enrique avec un mpris si profond, si vident, que
l'Espagnol en fut rellement vex.

--a va! continue de jouer au con! a te va bien! Et je serai trs
heureux, personnellement, de t'envoyer rejoindre tes anctres, Face de
melon!

Le Chinois essaya de se lever pour bondir sur Enrique, mais ne put y
arriver. Il tait gris de colre.

--Ne m'appelez pas comme a!

Enrique se mit  rire, un rire insultant. Puis il eut une de ces ides
de gnie qui lui taient particulires. Il sortit de sa poche l'oreille
dessche de Li Tsi Tang et la montra au Chinois incrdule.

--Tu connais a, Face de melon?

Il crut que le Jaune allait tomber en syncope et se mit  ricaner.

--On a t chez toi, videmment. T'as une femme courageuse, rien  dire.
Quand j'ai trouv cette oreille, j'ai tout de suite pens que c'tait la
tienne puisqu'on nous avait dit qu'il t'en manquait une. Elle a voulu
m'empcher de la prendre. Une vraie tigresse! (Il imita la voix de
Flice.) Il vous tuera pour a! qu'elle m'a dit. Tu te rends compte?

Le visage du Chinois tait devenu couleur de plomb. Il ructa avec
difficult:

--Je... Je vous tuerai! Oui! Je vous tuerai!

Enrique se redressa et recula de deux pas.

--Ma parole, se moqua-t-il, il est vraiment fch!

Puis il regarda l'oreille racornie avec une mine gourmande.

--C'est peut-tre pas mauvais, ce truc-l? a vaut peut-tre l'oreille
de porc?

Il prit une salire sur la table et saupoudra la relique. Puis, d'un
seul coup, il fourra toute l'oreille dans sa bouche et se mit 
mastiquer.

Le Chinois poussa un hurlement sauvage et se projeta en avant de toutes
ses forces. Mais, pieds et mains lis, il tait paralys. Enrique le
regarda s'crouler devant lui et continua de mastiquer
imperturbablement, malgr le dgot qui lui soulevait le coeur.

--C'est dur, apprcia-t-il. Aurait fallu la faire tremper.

Conscient de son impuissance, le Chinois avait ferm les yeux et ne
bougeait plus. Il ne voulait plus voir a. Enrique en profita pour
cracher discrtement le morceau dans sa main et l'expdier dehors par la
fentre. Puis il prit un verre sur la table et l'emplit de bire.

--A la tienne, Face de melon. C'tait pas si mauvais que a, je te
retiens l'autre.

Il but d'un trait, puis sortit pour retrouver Hubert. Il avait accompli
sa mission.

Hubert avait t chercher la Ford. Il aidait Mabel  y installer sa mre
lorsque Enrique arriva.

--Je crois qu'il est  point, Hube, annona l'Espagnol.

Hubert le regarda.

--Qu'est-ce que vous avez? Vous tes tout ple.

Enrique se frotta l'estomac.

--Des ennuis de digestion.

Il ajouta en franais, pour ne pas tre compris des deux femmes.

--J'ai bouff son oreille devant lui. Je crois que a l'a vraiment
fch.

Hubert ne trouva rien  rpondre. Cet Enrique n'avait pas fini de
l'tonner. Aprs un temps, il dit:

--Bon, je vais y aller.

Puis, aux femmes:

--Vous pouvez partir maintenant. Nous rentrerons avec la voiture qui est
dans la remise.

Mabel demanda:

--Je vous reverrai?

--Ce soir, chez vous. Attendez-moi. Nous avons encore  parler.

--Je vous attendrai.

Enrique, qui la regardait, se dit que Hubert avait gagn le coquetier et
en conut une certaine amertume qu'il se dpcha de chasser, ayant
horreur des complications de ce genre. La Ford dmarra.

--Allez remettre la Buick en tat de marche, Enrique. Et videz le coffre
s'il y a quelque chose dedans.

Hubert se dirigea tout droit vers la maison et passa par le living-room
pour gagner la cuisine. Li Tsi Tang tait toujours  terre, mais il
avait roul jusque sous la fentre. D'un coup d'oeil, Hubert vit que les
cordes taient dj bien relches. Il ne dit rien, mais dcida de se
tenir  distance.

--Vous tes tomb? s'tonna-t-il.

Il sortit un des 22 et se mit  jouer avec.

--Mon associ me dit que vous faites toujours la mauvaise tte.
Avez-vous rflchi?

Le Chinois ne rpondit pas.

--Vous n'tes pas bavard, George. Beaucoup moins que Monsieur Ki Tu
Se!

Le nom tait lch. Maintenant, Li Tsi Tang, ignorant que Flice avait
parl, ne pouvait plus douter que son chef l'avait rellement livr pour
assurer sa propre impunit. L'expression fugitive qui claira les yeux
sombres du Chinois rassurrent Hubert sur le rsultat de sa manoeuvre.

Il posa le 22 sur la table, d'un geste d'apparence machinale, et marcha
vers la porte en ajoutant:

--Ce Ki Tu Se, dcidment, ne mritait pas un collaborateur de votre
trempe, George.

Il s'immobilisa sur le seuil, fit un grand geste du bras vers la droite
et cria dans le vide:

--J'arrive!

Il fit un pas en arrire et regarda le Chinois.

--Je vais aider mon associ  enterrer vos amis. Nous avons creus un
trou l-bas (d'un mouvement de tte, il indiqua la direction oppose 
celle du hangar). Je reviens dans dix minutes, rflchissez encore. Ta
vie avec nous, ou la mort. C'est important, George.

Il sortit et partit  droite.

La pluie s'tait remise  tomber.

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[3] Expression d'argot amricain dsignant une fusillade en rgle, par
analogie avec les formidables feux d'artifice qui se tirent aux U. S. A.
le 4 juillet, jour de la fte nationale.

[4] Cri de combat que poussaient les anciens Samoura et dont le secret
s'est perptu parmi les adeptes du jiu-jitsu. Lanc par un spcialiste
 une distance convenable, il peut provoquer chez l'adversaire une
syncope mortelle; cre toujours un choc motionnel.




                                CHAPITRE
                                   17


Li Tsi Tang n'attendit pas longtemps. A peine les pas de Hubert eurent
cess de se faire entendre, il se remit sur le ventre et continua de se
contorsionner pour librer ses mains.

Une fureur terrible durcissait tout sou corps et paralysait son cerveau.
Il n'tait plus qu une ide, une seule ide noye dans sa chair crispe:
retrouver Monsieur Ki Tu Se qui l'avait vendu et se venger.

Il ne lui fallut gure plus de quelques minutes pour sortir ses poignets
des liens qui les enserraient. Cette espce de grand type qui paraissait
si sr de lui aurait mieux fait d'apprendre comment on doit attacher un
prisonnier pour ne lui laisser aucune chance d'vasion.

Les mains libres, le Chinois s'assit, ramena ses jambes vers lui et
dtacha ses pieds. D'un bond, il fut debout. Les cordes n'ayant pas t
serres, ses membres n'taient pas ankyloss.

Ce fut alors qu'il aperut le 22 sur la table, entre deux assiettes. Il
en prouva un choc et perdit quelques secondes  considrer
l'automatique avec mfiance, craignant un pige. Puis il se souvint du
geste machinal de l'Amricain posant l'arme  cet endroit. Il tait
parti sans penser  la reprendre...

Incroyable, mais vrai. Li Tsi Tang s'empara du 22 avec prcaution, tira
lgrement sur la culasse... Il y avait une balle dans le canon et le
cran de sret n'tait mme pas mis. Une expression de joie sauvage
dforma le visage maigre du Chinois. Il pensa un instant  rejoindre les
deux imprudents dans le sous-bois pour leur rgler leur compte. Il y
renona aussitt. Le petit brun avait une mitraillette et s'ils
l'entendaient approcher...

Non, l'ordre des urgences commandait d'aller trouver d'abord M. Ki Tu
Se, cet abominable tratre, pour lui faire payer son crime. Les autres,
il ne risquait pas de les perdre. Ils se lanceraient automatiquement 
sa poursuite et il n'aurait qu' les attendre,  l'endroit et au moment
les plus propices.

Il sortit prudemment, aprs avoir observ les alentours. Tout paraissait
tranquille et dsert sous la pluie. Il fila vers le hangar, monta dans
la vieille Buick, posa l'automatique prs de lui, tira le starter, puis
le dmarreur. Le moteur se mit aussitt  ronfler. Pas question de lui
donner le temps de chauffer. Sans repousser le starter, le Chinois
sortit en marche arrire et repartit en acclrant  fond  travers la
clairire.

Il arriva au bout du chemin  une vitesse excessive et faillit bien
manquer le virage. La fureur tait toujours si forte en lui que la peur
qu'il en prouva ne le rendit pas plus prudent. Il continua de foncer
comme un fou.

Il n'y avait pas plus de vingt kilomtres entre Turtle Rock et
l'endroit habituel des rendez-vous avec Monsieur Ki Tu Se. Li Tsi Tang
parcourut la distance en moins d'un quart d'heure et arrta la voiture
sur le bas-ct aprs lui avoir fait faire demi-tour, car les
instructions donnes  l'origine par M. Ki Tu Se prcisaient bien que
l'auto, venant de San Francisco, devait tre dirige vers le sud.

Il n'y avait plus qu' attendre. M. Ki Tu Se viendrait-il? Au fond de
lui-mme, Li Tsi Tang en doutait. Aprs l'avoir livr aux chasseurs
d'espions amricains pour assurer sa propre scurit, le Chef estimerait
peut-tre inutile de venir lui parler. Mais Li Tsi Tang dsirait
tellement que Monsieur Ki Tu Se vnt se livrer  sa vengeance qu'il
refusait de penser  un possible chec. Et puis, press par le temps, il
n'avait pas d'autre moyen de joindre cette vermine.

Il resta l, toujours terriblement tendu, coutant le sang battre  ses
tempes, regardant autos et camions passer en chuintant, laissant les
essuie-glaces fonctionner et se laissant fasciner par leur va-et-vient
rgulier. Il ne pensait pas; il dsirait seulement, de toutes ses
forces, que le Chef descendt de son repaire pour venir aux nouvelles.

Il attendait depuis vingt minutes environ lorsqu'une Chevrolet noire
vint s'immobiliser doucement  vingt mtres en arrire.

Li Tsi Tang sentit son coeur faire un bond, puis continuer de battre sur
un rythme acclr. Il glissa le 22 dans la poche droite de son pantalon
et descendit en gardant la main dessus. Le chauffeur de la Chevrolet
avait mis pied  terre et venait vers lui. Un simple coup d'oeil 
l'intrieur de l'autre voiture et une terrible dception s'abattit comme
un filet sur Li Tsi Tang. Monsieur Ki Tu Se n'tait pas venu.

--Le chef n'est pas l? demanda-t-il d'une voix tremblante de colre.

--Non, rpondit l'autre. Je lui transmettrai ce que vous avez  dire.

Un gros camion passa en grondant et les claboussa. Li Tsi Tang fit
entendre un rire sardonique et sortit brusquement son arme.

--Ne bougez pas! ordonna-t-il. Si vous bougez, je vous tue.

Stupfait, le chauffeur chinois leva lgrement les mains.

--Vous allez me conduire auprs du chef, ordonna Li Tsi Tang. Il faut
que je le voie. Si vous refusez, je vous tue immdiatement.

L'autre bredouilla, soudain rellement effray:

--Vous tes fou!

--Ne discutez pas, reprit Li Tsi Tang d'une voix qu'il avait peine 
contrler. Nous allons prendre ma voiture. Vous allez conduire.

Il le contourna, le poussa vers la Buick et le fit monter du ct droit.

--Poussez-vous. Prenez le volant.

Il monta ensuite, referma la portire.

--Allez-y.

Le chauffeur essaya de protester.

--Je ne peux pas. Le chef me punira.

--Si vous ne m'obissez pas, je vous tue tout de suite. Choisissez.

Un autocar bond de voyageurs passa  cet instant, puis deux voitures
dont une essayait de doubler l'autre. Le chauffeur de Monsieur Ki Tu
Se capitula:

--Le chef vous fera payer a trs cher.

--Ne vous en faites pas pour a. En route!

La voiture dmarra. Le chauffeur attendit un trou dans la circulation
pour faire demi-tour. A deux milles vers le nord, il prit  droite une
route qui s'levait vers les collines.

Li Tsi Tang ne disait plus rien et l'autre n'avait pas envie de parler.
Lorsque, aprs cinq minutes, la vieille Buick quitta la route pour
s'engager sur un chemin sabl soigneusement entretenu, Li Tsi Tang se
redressa sur le sige et caressa doucement le canon long du 22.

La voiture arriva dans une grande cour en demi-lune qui s'tendait
devant une grande maison blanche d'aspect cossu. Li Tsi Tang remit son
arme dans la poche droite de son pantalon, sans la lcher.

--Vous allez me conduire au chef, ordonna-t-il, directement. Si vous
tentez quoi que ce soit pour le prvenir, je vous tue immdiatement. Ne
l'oubliez pas.

Vert de peur, le chauffeur descendit, contourna le capot sous le regard
implacable de Li Tsi Tang et marcha vers le perron.

A cet instant, un des battants de la grande porte vitre s'ouvrit en
haut des marches. Drap dans une somptueuse robe chinoise, Monsieur Ki
Tu Se apparut.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-il svrement.

Li Tsi Tang aurait aim pouvoir lui faire un long discours afin de lui
expliquer les raisons de son geste, mais les circonstances ne s'y
prtaient gure. Monsieur Ki Tu Se ne devait pas vivre seul dans sa
grande maison, d'autres hommes pouvaient intervenir d'un instant 
l'autre.

Li Tsi Tang sortit le 22 de sa poche, visa le gros corps du tratre et
pressa la gchette. Paf... Paf!...

Monsieur Ki Tu Se sursauta, puis sa main plongea sous sa robe et en
ressortit arme. Etonn de ne pas le voir tomber, Li Tsi Tang visa plus
soigneusement,  la tte, et tira une troisime fois. Paf!

Bang! rpondit l'automatique de Monsieur Ki Tu Se dcidment
invulnrable. Li Tsi Tang prouva un grand choc dans la poitrine. Il
sentit le 22 s'chapper de ses mains, mais ne l'entendit pas tomber.
Tout se brouilla devant lui. Pendant un court instant encore, il vit son
chef toujours debout au sommet des marches, comme  travers des jumelles
mal rgles. Puis il constata, de faon plutt dtache, que quelque
chose le brlait  l'intrieur. La cour de sable se mit  basculer
brutalement et lui sauta au visage...

Un silence de mort plana un moment sur les lieux. Puis le chauffeur fit
quelques pas vers le perron et tenta d'expliquer:

--Il m'avait menac de me tuer si je ne l'amenais pas ici...

Monsieur Ki Tu Se rpliqua d'une voix glace:

--Nous rglerons cela tout  l'heure. Mets-le dans sa voiture et
emmne-le au garage. Puis reviens me voir immdiatement. Nous avons 
causer.

Le chauffeur regarda son matre rentrer dans la maison. Puis il ouvrit
la portire arrire de la vieille Buick et y fit passer le corps de Li
Tsi Tang qui perdait son sang par un trou dans la poitrine. Il ramassa
aussi le 22, dont le patron du Tsingtao s'tait si mal servi et reprit
le volant pour conduire la voiture au garage qui se trouvait  cent
mtres de l, spar de la maison par un rideau de verdure.

Aprs quoi, il prit la direction des cuisines, estimant qu'il avait bien
besoin d'un petit verre d'alcool, avant d'affronter la colre de son
patron.

                                   -:-

Hubert jeta un dernier regard par l'un des deux arateurs fixs en bas
et de part et d'autre du couvercle de la malle.

--Je crois qu'on peut sortir, murmura-t-il.

Enrique ne rpondit pas. Il tait trop occup  lutter contre une crampe
qui menaait de devenir intolrable. Hubert fit jouer le verrou de la
malle avec la pointe de son couteau et souleva doucement la porte.

--Ouf! fit-il, je commenais  souffrir de claustrophobie.

Il sortit prudemment, courb en deux et se frottant les reins, puis aida
Enrique qui semblait fort mal en point. Ils passrent un bon moment tous
les deux  se frictionner,  remuer bras et jambes. Puis Enrique jeta un
regard vindicatif vers la malle de la Buick dans laquelle ils venaient
de passer prs d'une heure, recroquevills l'un sur l'autre.

--Ne me demandez jamais plus de faire une chose pareille, Hube. Je
prfre donner ma dmission.

Il rcupra sa mitraillette, referma le couvercle.

--Heureusement qu'il y avait ces arateurs, sans quoi...

Hubert le regarda.

--Ce sont prcisment ces arateurs qui m'en ont donn l'ide. S'ils
n'avaient pas exist, j'aurais trouv un autre moyen. Il fallait non
seulement pouvoir respirer, mais aussi voir ce qui se passait, et
surtout le trajet suivi.

Enrique excuta quelques flexions.

--Encore cinq minutes, dit-il, et je suis prt pour donner l'assaut.

Hubert rpondit doucement.

--Il n'y aura pas d'assaut, Enrique. Nous allons partir maintenant, bien
sagement...

Enrique le considra avec une incrdulit manifeste.

--Qu'est-ce qui vous arrive?

--Rien, rpondit Hubert. Nous avons lessiv le rseau de George et nous
sommes arrivs ensuite  la tte; c'est parfait. Qu'est-ce qui se
passerait si nous lessivions aussi Monsieur Ki Tu Se et ses proches
collaborateurs? L'Organisation dont dpend Monsieur Ki Tu Se le
remplacerait par quelqu'un qui nous serait inconnu et pourrait fort bien
le rester longtemps, assez longtemps en tout cas pour porter un srieux
prjudice au Pays. O serait l'avantage, hein? Tandis que Monsieur Ki
Tu Se tant identifi et ne s'en doutant pas, nous pouvons le
surveiller troitement et contrler ses activits, au besoin nourrir ses
informations. Compris? C'est ce qu'on appelle le rgime de la Longue
Corde.

--Je comprends, dit Enrique en ravalant sa dception.

--J'en suis heureux. Si vous le voulez bien, nous allons maintenant
quitter ces lieux inhospitaliers avec le plus de discrtion possible...

Ils s'loignrent sans se presser, tournant le dos  la maison. Enrique
remarqua doucement:

--Tout de mme, ce George tait un foutu mauvais tireur!

Un sourire cruel retroussa les lvres pleines de Hubert.

--Peut-tre pas, rpliqua-t-il, mais j'avais enlev les balles des
quatre premires cartouches du chargeur. Je voulais laisser une chance
suffisante  Monsieur Ki Tu Se...

Enrique le regarda et se mit  rire, ravi.

--Vous m'en direz tant! Hube...

Ils arrivrent sur la route.

--On va faire du stop? questionna l'Espagnol.

--On va prendre un car, tout simplement.

Enrique se mit  siffloter. Hubert remarqua:

--Vous devriez cacher ce truc sous votre impermable, Monsieur. Nous ne
sommes pas  Chicago.

Enrique prit un air confus.

--Excusez-moi, rpondit-il, je suis impardonnable.

Et il cacha sa mitraillette.




                                EPILOGUE


Hubert entra dans le living-room. Samy, le chat birman, fila
sous le canap. Mabel Grove, tourdissante de sduction, tait vtue
d'un pyjama de soie bleu ciel qui moulait ses formes avec beaucoup
d'indiscrtion. Elle fit asseoir Hubert et s'installa dans un autre
fauteuil, exactement en face. Elle avait nglig de boutonner son pyjama
jusqu'en haut et ses seins tonnants, en forme de poire, respiraient
assez librement.

--Maman est l-haut, dit-elle  voix basse. Elle se repose.

Hubert la regardait et se disait qu'elle tait vraiment sensationnelle
sous la lumire tamise de la lampe qui l'clairait de ct. Vraiment
dommage qu'une fille pareille ft capable de crer de tels ennuis. Car,
en fin de compte, tout tait de sa faute...

--Je ne sais comment vous remercier, murmura-t-elle les yeux brillants
d'admiration. Vous tes un homme extraordinaire!

--Je devrais vous faire mettre en prison, rpliqua-t-il d'un ton
dubitatif. Je le devrais, mais je me demande si je vais le faire...
Etes-vous vraiment inamendable?

Elle leva ses sourcils en accent circonflexe, passa une main ngligente
dans son dcollet,  la recherche d'une bretelle inexistante.

--Qu'est-ce que vous en pensez? questionnat-elle avec une inimitable
expression de candeur dans ses yeux magnifiques.

Il fit semblant de rflchir, bien qu'il sentt sa temprature monter de
seconde en seconde.

--Je crois que vous avez besoin de recevoir des leons de morale,
rpondit-il. Mais il vous faudrait un bon professeur.

Elle se pencha lgrement en avant et se mouilla les lvres.

--Un bon professeur, rpta-t-elle. Tout est l, videmment.

--Evidemment.

Ils se regardrent un instant. Hubert sentit ses doigts de pied se
mettre en ventail. Elle dit, comme pour elle-mme.

--Si vous pouviez vous en charger...

Il se leva, les oreilles bourdonnantes. Elle en fit autant et le laissa
approcher.

--Mon associ est retourn  l'htel, dit-il. Moi je crois que je vais
encore dormir cette nuit  ct.

--Seul?

Il la prit aux paules et l'attira contre lui.

--Qu'en pensez-vous?

Elle approcha lentement sa bouche humide de la sienne.

--Je pense que Maman a besoin de tranquillit... Et que nous pourrions
commencer tout de suite les cours de morale... Mh?

Leurs bouches s'taient rejointes. Samy lana un miaulement dchirant.

Trop tard. Mabel ne pouvait plus l'entendre.




                                  FIN






[Fin de O.S.S. 117 voit rouge, par Jean Bruce]
