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Titre: Le trsor de Montcalm
Date de la premire publication: 1878
Auteur: La Blanchre, Henri de (1821-1880)
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: _La Patrie_ (quotidien montralais),
   26 septembre - 18 octobre 1879
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   5 janvier 2008
Date de la dernire mise  jour: 5 janvier 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 57

Ce livre lectronique a t cr par: Rnald Lvesque




                              LES
                     DERNIERS PEAUX-ROUGES,
                       (AMERIQUE DU NORD.)

                             ------

                     LE TRESOR DE MONTCALM.

                              PAR


                       H. DE LA BLANCHRE.

                            ---------




I.--LE CHAMP-ROUGE.


Un peu  l'ouest du lac canadien d'Abbitibb, entre le fleuve du mme
nom et le grand contrefort qui, partant des montagnes Rocheuses, vient
aboutir au cap Charles, se trouve un petit vallon entour de rochers et
clbre dans les traditions indiennes. Les Peaux-Rouges, restes des
puissantes nations des Hurons, des Iroquois et des Algonquins, n'en
prononcent encore aujourd'hui le nom qu'avec une sorte de terreur
superstitieuse. Nous voulons parler du _Champ-Rouge_.

D'o vient ce nom? quel souvenir veille-t-il dans l'imagination des
tribus errantes? Nul Europen ne le sait, car les Indiens, dfiants par
exprience et taciturnes par temprament, ne livrent pas volontiers aux
visages ples le secret de leurs traditions. Cependant, si vous
interrogiez avec patience les plus vieux sorciers ou mdecins des
tribus, et si ces vnrables vieillards, dpositaires de la sagesse des
aeux, daignaient condescendre  desserrer les lvres, voici  peu prs
ce que vous pourriez apprendre:

"Un jour--il y a bien des lunes de cela--une famille d'migrants
canadiens, pousse par le dsir d'accrotre son bien-tre, parcourait le
dsert  la recherche d'une terre  dfricher et d'un endroit convenable
pour tablir une nouvelle habitation. Elle tait escorte par une troupe
d'une trentaine d'Indiens hurons, sous les ordres d'un chef iroquois
nomm Griffe-d'Ours. Celui-ci avait fait alliance avec les Canadiens et
promis de leur cder une partie du dsert  leur convenance sur les
bords de l'Abbitibb. En change, les visages ples s'engageaient 
fournir  la tribu des Iroquois trente mesures de bl par an,  recevoir
les peaux de bisons que les Indiens voudraient apporter,  les amener et
 les vendre sur les marchs amricains, et  en rapporter le prix soit
en argent, soit en objets dont les Indiens feraient commande.

"Aprs quelques jours de marche, la petite troupe se trou va runie au
fond d'un vallon entour de rochers et situ  quelque distance de
l'Abbitibb.

"--Halte! dit le chef de la famille canadienne. C'est aujourd'hui la
Saint Eustache, fte de mon patron vnr; nous clbrerons joyeusement
ce grand jour."

"Les prparatifs de l'assiette du camp furent bientt termins; une
dizaine de guerrier partirent en chasse, et quelques heures aprs deux
quartiers de bison frachement tus se balanaient gaiement au-dessus
d'un feu clair et ptillant.

"Au coucher du soleil, le Canadien adressa une fervente prire  son
cleste patron et la fte commena; mais, avec sa gnrosit naturelle,
l'migrant dfona un petit baril d'eau-de-vie et le plaa debout devant
ses amis les Indiens.

"Ceux-ci se prcipitrent  l'envi sur l'eau de feu et la burent 
pleines gorges. Dix minutes aprs, ils taient tous ivres, tandis que
seul,  l'cart, Griffe-d'Ours n'avait point got  l'eau de feu...

"Les Indiens, entonnant alors une mlope nationale, se mirent  tourner
autour du feu et bientt leur danse chancelante t'anima, te changeant en
une sarabande furieuse, au grand contentement des migrants qui riaient
 gorge dploye des contorsions burlesques de leurs amis les
Peaux-Rouges.

"La raison compltement trouble par les vapeurs du whisky, excits en
outre par la rapidit de la danse, par le rythme nervant de leur chant,
les Indiens, pris de folie furieuse, oublirent bientt que les blancs
qui les accompagnaient taient leurs allis... Tout  coup, brandissant
leurs tomahawks, ils se rurent sur le squatter dsarm au milieu de sa
famille.

"Griffe d'Ours suivait d'un oeil inquiet cette scne rapide dont il ne
prvoyait que trop le dnouement. D'un bond furieux, il tomba devant les
Peaux-Rouges affols en poussant son cri de guerre. Mais que pouvait-il
contre trente ennemis? Il tomba cribl de blessures... Sa chute fut le
signal d'un massacre gnral, et bientt ce vallon qui, quelques minutes
auparavant, rpercutait les cris joyeux d'un jour de fte, ne fut plus
troubl que par les plaintes des blesss et les rles des mourants.

"Epuiss par leur oeuvre de destruction et ne trouvant plus d'ennemis 
scalper devant eux, ivres, les Peaux-Rouges se couchrent sur la terre
sanglante et s'endormirent.

"Le lendemain, l'aube resplendissante les veilla...

"Devant l'horrible spectacle qui les entourait, ils crurent d'abord que
le camp avait t surpris et attaqu pendant leur sommeil; mais peu 
peu leurs souvenirs revinrent et ils purent mesurer l'tendue de leur
crime. Des Hurons avaient tu leur chef Iroquois!

"Tout honteux d'un pareil attentat contre la foi jure, ils
s'empressrent d'effacer toute trace de la catastrophe et d'ensevelir les
victimes, posant sur chaque fosse un fragment de rocher, afin de mettre
les cadavres  l'abri des animaux de proie; mais vainement ils
cherchrent le corps de leur chef: Griffe-d'Ours avait disparu.

"Ce travail les occupa tout le jour; puis,  la tombe de la nuit, ils
quittrent ces lieux funbres et regagnrent leur tribu. Pour expliquer
la disparition de leur chef, ils affirmrent que Griffe-d'Ours s'tait
noy en traversant le fleuve, et que son corps, emport par la rapidit
du courant, n'avait pu tre retrouv.

"En effet, Griffe-d'Ours ne reparut jamais.

"Mais  dater de cette poque,  tous les renouvellements de la lune, un
guerrier de la bande des Hurons assassins disparaissait subitement. Le
lendemain ses frres le retrouvaient gisant, le crne ouvert, au milieu
du vallon tmoin du massacre du Canadien et de sa famille.

"Ces meurtres priodiques et mystrieux se renouvelrent trente fois et
ne cessrent que quand toute la bande de Griffe-d'Ours eut disparu.

"Les Hurons donnrent le nom de _Champ-Rouge_  ce vallon fatal  ceux
de leur race, et peu  peu il devint pour eux l'objet d'une mystrieuse
terreur. Ils le croient encore hant par une puissance malfaisante,
qu'ils esprent flchir en apportant une pierre et l'ajoutant au monceau
qui couvre les cadavres. Cette crainte s'est transmise de gnration en
gnration, et, au moment o commence notre histoire, pas un Indien,
quelle que ft sa bravoure, n'et os s'aventurer seul dans ces lieux
funestes."

......................................................................

Par une belle aprs-midi de juillet, la solitude habituelle du
_Champ-Rouge_ tait anime par la prsence de deux hommes assis sur
l'amas de pierres composant le monument funbre des Canadiens massacrs.

Ces deux hommes formaient entre eux le plus singulier contraste. L'un,
jeune homme de vingt-quatre  vingt-cinq ans, avait une figure ouverte et
franche, des yeux vifs, mais souvent rveurs et mlancoliques. Une fine
moustache noire, releve galamment aux deux bouts, ombrageait sa lvre
suprieure, tandis que des cheveux de la mme couleur, s'chappant de
son feutre  larges bords, ruisselaient en boucles ondoyantes jusque sur
ses paules: admirable trophe de guerre pour orner le wigwam d'un
Peau-Rouge.

Son costume tait semblable  celui qu'ont adopt quelques chasseurs
europens. Il se composait d'un feutre  larges bords surmont d'une
plume d'aigle, d'une tunique lche serre  la taille par une ceinture,
d'un pantalon flottant s'arrtant un peu au dessous du genou, tandis que
des gutres en cuir protgeaient le bas des jambes. Une carabine  deux
canons superposs passe en bandoulire sur son paule, une paire de
revolvers amricains et un long couteau de chasse armori pendu  sa
ceinture compltaient son accoutrement.

Cet homme tait le marquis Raoul de Valvert, dont les salons parisiens
commentaient depuis dix-huit mois la subite disparition.

Son compagnon, ngre du plus beau noir et de la plus belle venue, tait
remarquable par une haute taille et de larges paules qui annonaient
une force musculaire peu commune. Rien de plus imposant et en mme temps
de plus burlesque que son accoutrement, exclusivement compos d'un
pantalon de toile et d'une peau de bison; mais cette peau de bison
mrite une mention particulire. Le ngre l'avait fixe  sa personne en
attachant  son cou les pattes de devant et  sa ceinture les pattes de
derrire; puis de la tte de l'animal il s'tait fait une sorte de
casque flanqu des deux cornes en croissant, au milieu desquelles il
avait plant trois longues plumes de dindon sauvage. Ainsi place, cette
peau tait ncessairement trop grande et trop ample; aussi, lorsque son
propritaire marchait, la queue du bison tranait et balayait le sol 
deux pas en arrire, et si par hasard la bise venait  souffler, ce
singulier vtement se gonflait, s'arrondissait, et le ngre ressemblait
 un mt de navire garni de sa voile, se balanant sous les efforts du
vent.

Les armes de notre personnage n'taient pas moins originales que son
vtement. Elles consistaient en une norme hache de bcheron, au
tranchant brillant et dont le manche tait pass entre les pattes du
bison autour de ses reins; en face de cette hache, sur l'autre flanc,
pendait un large et long machete ou _bowie-knife_. A la main, le ngre
brandissait une branche de chne noir, garnie de noeuds aigus et taille
en forme de massue, et,  en juger par la dsinvolture avec laquelle
l'hercule africain maniait cette badine d'une nouvelle espce, on
comprenait qu'elle devait avoir pour un ennemi la pesanteur irrsistible
d'une montagne.

Par quel concours de circonstances l'lgant marquis de Valvert avait-il
quitt l'asphalte du boulevard pour venir s'enterrer vivant dans ces
dserts sauvages? C'est ce que l'avenir nous apprendra peut-tre. En
attendant, pour se remettre des fatigues d'une longue marche et
reprendre des forces, les deux compagnons djeunaient avec un apptit de
voyageurs.

--Brrr! dit tout  coup Raoul en jetant un regard circulaire autour de
lui, ces lieux ont un aspect sinistre. Qu'en dis tu, Thmistocle?

--Pauvre ngre n'a jamais rien vu d'aussi pouvantable; en pntrant
ici, il a pli de frayeur.

--Vraiment, on ne le dirait pas, fit Raoul en riant.

--Riez, matre riez; mais, si vous m'en croyez, nous serons prudents et
nous partirons sans retard.

--Pourquoi cela? Ce lieu a un cachet d'horreur, c'est vrai, mais il ne
manque pas d'une certaine beaut. Vois ces montagnes aux flancs
dcharns qui s'tagent devant nous; ne dirait-on pas des degrs taills
par les Titans pour escalader le ciel! Vois ce ruisseau aux flots
troubls qui coule  nos pieds et va se perdre l-bas dans les sables,
comme s'il se trouvait honteux d'taler sous l'azur du firmament ses
flots souills par le limon. Vois ces rochers qui se dressent autour de
nous comme des sentinelles..

--Et qui peuvent avoir l'inconvnient de servir d'embuscade  des Peaux
Rouges convoitant nos chevelures.

--Poltron!

--Oh! fit Thmistocle avec reproche. Ma foi! matre, puisque vous
semblez vous y complaire, restons-y. Si les Indiens viennent, j'ai de
quoi les recevoir.

Et l'hercule africain posa la main sur sa massue.

A la bonne heure! je te reconnais!... Esprons que tu n'auras pas besoin
de ton gourdin et qu'il nous sera permis de prendre quelque repos avant
de nous remettre en marche.

--Qui sait si nous atteindrons jamais le but que vous vous proposez,
surtout n'ayant que les vagues renseignements que vous m'avez confis!

--Il existe un vieux proverbe, Thmistocle; _La foi soulve les
montagnes_. J'ai confiance en toi et en moi-mme. Du reste, je ne me
dissimule aucune des difficults de l'entreprise; mais il le faut!

Le jeune homme laissa tomber ton front sur sa main et absorba dans une
mditation profonde. Quelques instants aprs, sa respiration calme et
rgulire apprit  Thmistocle que, Vaincu par la fatigue, il venait de
cder au sommeil.

Le ngre le considra quelques instants d'un oeil attendri.

--Pauvre matre! murmura-t-il, bon, brave, gnreux! reverras-tu jamais
le pays de tes pres?...

Et, sur cette rflexion mlancolique, Thmistocle plaa sa massue entre
ses jambes pour tre prt  tout vnement et se mit  surveiller les
alentours en psalmodiant  voix basse une mlope qu'il avait sans doute
apprise parmi les ngres des plantations.

Tout  coup une lgre rumeur s'leva vers une des collines bordant le
Champ-Rouge et fit expirer la chanson sur les lvres du fidle
serviteur.

Sans bouger, il tendit l'oreille, puis, allongeant imperceptiblement le
doigt, toucha son matre lgrement au bras.

--Qu'est-ce, Thmistocle? fit tout bas le marquis, qui, comme tous ceux
qui ont vcu de la vie du dsert, ne dormait jamais que d'un oeil.

--Attention! rpondit le ngre en collant son oreille contre le sol. La
poudre parle, reprit-il au bout d'un instant, et j'entends des pas
d'homme escaladant la colline. Cachons-nous derrire une de ces roches
et attendons; nous saurons bientt  qui nous avons affaire.

Raoul de Valvert suivit ce conseil, et les deux hommes, l'oeil au guet,
l'arme au poing, s'accroupirent derrire un des abris naturels rpandus
autour d'eux, prts  tout vnement.

Ils virent bientt apparatre au sommet de la colline un homme de haute
taille, portant le costume des trappeurs et brandissant une carabine
qu'il chargeait avec une rapidit merveilleuse et une rgularit
mathmatique.

--C'est un blanc! dit Raoul.

--Oui, matre, c'est un blanc. Il est attaqu par les Indiens qui
cherchent  escalader la colline.

--Si chaque balle atteint son but, avant peu, le dernier Peau-Rouge aura
vcu.

--Hum! les Indiens sont nombreux, et si le trappeur vient  tre bless,
il est perdu.

--Nous verrons bien.

--C'est tout vu; matre, regardez!

En effet, le trappeur venait de chanceler et de tomber sur les genoux.

Ce moment de rpit permit aux Indiens d'avancer, et quand le trappeur se
releva cinq ou six de ses ennemis atteignaient le sommet de la colline,
brandissant leurs tomahawks.

--Laisserons-nous massacrer cet homme comme un mouton? s'cria le
marquis en serrant convulsivement la crosse de sa carabine. Vive Dieu I
c'est un rude compagnon; montrons-lui ce que nous savons faire.

--Mauvaise affaire! fit Thmistocle. Bah!  la grce de Dieu!

Les deux hommes s'lancrent en courant.

--Courage! l'ami! cria Valvert; voil du renfort qui vous arrive...
Baissez-vous! Mais baissez-vous donc, morbleu!

Le trappeur obit machinalement.

Un coup de feu retentit et un des Peaux-Rouges roula sur le sol, la
poitrine traverse par la balle du marquis.

A cette agression inattendue, tel Indiens poussrent un cri de rage et
se rurent sur Raoul, qui, arriv sur le lieu de la scne, s'tait plac
aux cts du trappeur.

La mle devint aussitt gnrale.

Les deux blancs, placs dos  dos, faisaient face  leurs ennemis dix
fois suprieurs en nombre, et, se servant de leurs carabines en guise de
massues, traaient en l'air un cercle infranchissable. Chacun de leurs
coups abattait un homme. Cependant, quelque grands que fussent leur
courage et leur vigueur, une lutte aussi ingale ne pouvait durer
longtemps. Le trappeur bless au bras et au ct d'un coup de flche,
sentait tes forces s'puiser, et dj il prvoyait le moment o son arme
deviendrait trop lourde pour son bras affaibli.

--Me voici, matre! s'cria tout  coup une voix stridente.

C'tait Thmistocle qui, retard dans sa course par le vent
s'engouffrant dans sa robe de bison, arrivait sur le thtre de la lutte
et se prcipitait tte baisse, comme une avalanche, dans la mle.

A la vue de cet tre noir, au costume fantastique, qui semblait sortir
de terre, les Indiens poussrent un cri de terreur.

--Le dmon du Champ-Rouge! s'crirent-ils avec un accent d'pouvante.

Et, tournant les talons, ils descendirent la colline au pas de course et
se perdirent bientt dans l'loignement.

Le trappeur et ses deux librateurs taient matres du champ de
bataille.?




II--L'HABITATION DU MARCHEUR.


--Ouf! dit le marquis lorsque le dernier Indien eut disparu, l'affaire a
t vivement mene... Vous tes bless, monsieur?

--Une simple piqre... J'ai perdu du sang... Dans quelques jours, il n'y
paratra plus.

En disant ces mots, le trappeur cueillit une poigne d'herbes vertes
qu'il imbiba d'eau-de-vie et qu'il appliqua sur ses blessures avec
l'aide de Thmistocle.

--Messieurs, dit-il lorsque l'opration fut termine, souvenez-vous qu'
partir d'aujourd'hui je vous appartiens corps et me; mon coeur et ma
carabine sont  votre service et ils n'ont jamais failli.

--J'accepte de grand coeur et mon compagnon aussi, dit le marquis; mais
vraiment cela n'en vaut pas la peine. Tout le monde en et fait autant 
notre place.

--Hein? fit le trappeur en regardant le jeune homme avec surprise. Y
a-t-il longtemps que vous parcourez le dsert?

--Six mois  peine.

--Je m'en doutais rien qu' votre inexprience, qui, du reste, m'a t
fort utile aujourd'hui. Mais sachez, monsieur, que le chacun pour soi
est la loi de ces contres, et que, tt ou tard, l'homme qui a tir son
semblable d'entre les griffes des Peaux-Rouges risque fort de donner sa
vie en change de celle qu'il a sauve.

--Bah! bah! jusqu' prsent, mon compagnon et moi, nous nous sommes
toujours tirs d'affaire. J'espre que le ciel ne nous abandonnera pas 
l'avenir.

--Hum! fit le trappeur d'un air de doute... Allons! je veillerai pour
trois!... Maintenant pourrai-je savoir, si toutefois il n'y a pas
d'indiscrtion dans ma demande, le nom de mes gnreux librateurs?

--Raoul de Valvert, fit le marquis en s'inclinant.

--Thmistocle, dit le ngre agitant, en guise de salut, les trois plumes
de dindon qui ornaient sa tte.

--Confidence pour confidence, dit alors Raoul.

--Non, rpondit le trappeur en fronant lgrement les sourcils;  quoi
bon vous dire le nom que je portais chez mes compatriotes? Il y a si
longtemps que j'ai dit adieu  la vie civilise que ce nom est presque
sorti de ma mmoire. D'ailleurs il ne vous apprendrait rien. J'aime
mieux vous dire celui que m'ont donn les Indiens.

--A votre aise, monsieur.

--Appelez-moi le _Marcheur_. Ce nom est connu, craint ou respect de
tous ceux qui parcourent le dsert. Maintenant, si vos instants ne sont
pas compts et si vous ne craignez pas d'en perdre quelques-uns, je vous
offre l'hospitalit dans ma hutte, situe  trois milles d'ici. Ce n'est
point un palais; mais, dans ces solitudes, un toit de brandies a son
prix.

--Et nous l'acceptons de grand coeur, n'est-ce pas, Thmistocle?

--Oui, matre.

--Alors, en route! dit gaiement le trappeur, et, de crainte de surprise,
prenons la file indienne.

--La file indienne!... Que voulez vous dire?

Le Marcheur, qui avait dj fait quelques pas, te retourna  cette
question.

--Vrai! murmura-t-il, on ne voit pas souvent runis tant de courage et
tant d'imprudence!.. C'est miracle, mon cher monsieur, si votre crne
porte encore sa chevelure. Apprenez donc que, dans le dsert, lorsque
plusieurs hommes sont runis, ils doivent toujours marcher l'un  la
suite de l'autre, embotant leurs pas aussi exactement que possible.
Trente hommes marchant ainsi laissent juste autant de traces de leur
passage. Or, dans ces rgions, la vie du voyageur blanc, dpend du plus
ou moins de traces qu'il a laisses derrire lui.

--Trs-bien! Je me souviendrai  l'avenir de la file indienne.
Mettez-vous donc  notre tte et veuillez nous guider.

Aprs trois heures de marche silencieuse, les trois hommes arrivrent en
vue de la hutte du trappeur.

A l'extrmit de la plaine immense dont faisait partie le Champ-Rouge
s'levait une chane de hauteurs peu considrables, mais dont les flancs
taills  pic offraient l'aspect d'un mur.

Il tait impossible de franchir cet obstacle,  moins d'tre pourvu
d'ailes comme les oiseaux; aussi pour passer sur le plateau suprieur,
tait-on oblig de longer la montagne jusqu' un dfil situ  sept
milles de la cabane.

Vers le milieu de cette chane et tout au pied de la paroi verticale,
trois roches normes que le temps avait sans doute fait tomber du
sommet, s'taient rencontres par hasard et arc-boutes en vote au
faite d'un chaos de roches plus petites. C'est sous cette vote que le
trappeur avait construit sa hutte avec des troncs d'arbres et des
branchages. Ainsi plac, il ne pouvait tre ni tourn ni lapid du haut
de la montagne; ses derrires taient compltement  l'abri des attaques
et des surprises.

Cette sorte de forteresse n'tait pas moins bien dfendue du ct qui
regardait la plaine. D'abord l'Abbitibb, large et profond, coulant 
une porte de carabine, reprsentait un premier rempart naturel; puis
l'boulis de rochers que nous avons signal tout  l'heure se continuait
jusqu'au bord du fleuve, formant comme deux murs parallles spars par
un couloir trs troit qui menait directement  la hutte et dans lequel
un homme seul pouvait passer. L'ennemi, s'il se prsentait, devait
ncessairement traverser d'abord le fleuve, sous le feu du Marcheur;
puis, ne pouvant attaquer la hutte par derrire ni par les cts,
prendre le sentier entre les roches.

--Vous ne devez pas voir ma maison d'ici, dit le trappeur en se frottant
les mains, et cependant c'est un vrai chteau fort. Un jour,--il y a
bien des annes de cela!--j'y soutins un sige en rgle.

--Qui dura?...

--Plus d'une semaine, mais les Indiens furent si vertement repousss
qu'ils n'y revinrent plus. Ils ont prfr m'avoir pour ami, et voil
plus de dix ans que je vis en bonne intelligence avec eux. Je fais mme,
par adoption, partie de la grande tribu des Iroquois-Yakangs.

--Vraiment!... Et quels sont ceux qui vous ont si vivement attaqu
aujourd'hui?

--Oh! ceux-l, dit le Marcheur en crispant le poing, je les retrouverai:
j'ai un vieux compte  rgler avec eux.

--A quelle tribu appartiennent-ils?

--A quelle tribu?... A aucune. Ils font partie d'un clan d'environ deux
cents mauvais drles, ramasss de la lie de toutes les tribus indiennes,
de mtis de la pire espce, et mme de quelques blancs qui auraient un
compte svre  rendre  la justice de leur pays. Les Peaux-Rouges des
tribus les craignent et les hassent; ils les connaissaient sous le nom
d'_Enfants perdus_.

--Quel motif les poussait  vous attaquer?

--La haine instinctive que tous les brigands ont pour les honntes gens,
fit le trappeur d'un air convaincu. Outre cela, je crois qu'ils me
gardent rancune d'avoir log une balle dans l'oeil d'un de leurs chefs.

--Vous m'en direz tant! fit Raoul de Valvert en souriant.

--Nous voici au fleuve; il s'agit de le traverser. Ce n'est pas
difficile, mais encore faut-il savoir o poser le pied. Je vais passer
devant et vous montrer le chemin.

Aprs avoir franchi l'Abbitibb, les trois hommes s'engagrent dans
l'troit sentier menant  la hutte, quand, aux deux tiers du chemin, un
rauque grognement s'leva, menaant et rpercut par l'chu des rochers.

--Oh! oh! s'cria le marquis, vous avez du monde chez vous, mon
compagnon. Voil un matre ours gris, qui, pendant votre absence, a
trouv bon de s'installer ici: il va falloir en dcoudre!

Au mot d'ours gris, Thmistocle, heureux de jouer un peu de la massue,
voulut s'lancer en avant; mais comme le sentier tait trop troit pour
que deux hommes pussent passer de front le brave ngre saisit le
Marcheur dans ses mains formidables l'enleva de terre comme un enfant,
puis, pirouettant sur les talons et le faisant passer  la hauteur des
trois plumes de dindon, il le dposa dlicatement  terre derrire lui.
Cette manoeuvre termine, il s'avana, la massue haute, vers le grizzly,
qui, assis  la porte de la hutte, remuait le museau et regardait venir
les trois hommes d'un air assez indiffrent.

--Morbleu! quel poignet! fit le trappeur avec admiration...--Arrtez!

Mais Thmistocle avanait toujours.

--Arrtez! arrtez! morbleu! arrtez-vous donc! cria le Marcheur en se
cramponnant  la queue de bison que le ngre tranait derrire lui...
C'est un ours apprivois, mon compagnon des mauvais jours et le
dfenseur de ma proprit.

--Bah! fit le ngre avec un accent si dsappoint que le marquis ne put
s'empcher de sourire. Quel dommage!

--Vous voil chez vous, messieurs, dit le Marcheur en cartant l'ours de
la main et franchissant le seuil de la cabane.

L'ameublement de ce rduit tait des plus simples. Une demi-douzaine de
ttes de bison servaient de siges; dans l'un des coins, un amas de
fougre et de feuilles sches, couvert de fourrures, faisait l'office du
lit; quelques tasses de bois... et c'tait tout! Par un contraste
bizarre, si les objets de premire ncessit faisaient dfaut, en
revanche les objets de luxe abondaient. Les murs taient partout
constells de trophes de chasse merveilleux, que, dans nos pays
civiliss, on se serait disputs au poids de l'or. Griffes et dents
d'ours gris, bois de cerf et de renne servant de support au linge et aux
vtements de rechange du Marcheur, cornes de bison, plumes d'aigle, deux
carabines, une demi-douzaine de poires  poudre, un arc indien avec ses
flches, un casse-tte, deux chevelures de Peaux-Rouges; tout cela fix
et group sur les murs dans un dsordre si complet que parmi toutes ces
richesse l'oeil ne voyait qu'un chaos sans nom.

--Nous avons le couvert, dit le Marcheur; il nous faut  prsent le
vivre. Si vous voulez bien, je vais y pourvoir.

--Vive Dieu! Faites vite: le combat de tantt m'a mis en apptit.

Le Marcheur plaa vers le seuil de sa hutte trois branches d'arbre
formant trpied.

--Voici la broche, dit-il... Allons! matre Martin, apportez-moi le
rti!

L'ours, ainsi interpell, se dressa sur ses pattes, et, saisissant dans
sa gueule un quartier de cerf accroch au mur, l'apporta  son matre.

--Pardieu! fit le marquis en jetant un regard de ct au _grizzly_,
voici la premire fois je que je vois un semblable animal en tte--tte
avec un morceau de venaison sans qu'il fasse avec lui plus ample
connaissance.

--Martin est incapable d'une mauvaise action et mme d'une mauvaise
pense; il sait que tt ou tard il aura sa part et il prfre
l'attendre. D'ailleurs, quand mon absence se prolonge et que la faim le
presse trop vivement, il n'est pas embarrass de chasser pour son
compte, et alors mme il a soin de rapporter au logis ce qui lui reste
aprs son repas.

--Un _grizzly_ apprivois! Cela ne s'est jamais vu.

--Bah! cela se voit, puisqu'en voil un devant vous!

--Mais si l'envie lui venait de goter un peu du trappeur blanc?

--Bah! J'ai pris Martin tout petit. Je l'ai nourri, lev, je l'ai vu
grandir... Ma foi! depuis six ans que nous vivons ensemble, jamais un
nuage n'est venu obscurcir notre amiti... Messieurs, le rti est prt.
A table, reprit le trappeur.

Et comme Raoul jetait un regard autour de lui, cherchant le meuble en
question, le Marcheur ajouta:

--Chez moi, les meubles et les assiettes sont remplacs par... une
aimable cordialit.

Les trois hommes se mirent  souper en compagnie de Martin, et bientt
le silence de la hutte ne fut plus troubl que par le bruit rgulier des
mchoires.

Lorsque le repas fut achev, la nuit tendait dj sur la terre son
voile parsem d'toiles.

La lune se lvera tard aujourd'hui, dit le Marcheur, et pour la
remplacer je n'ai que quelques misrables flambeaux de rsine.

--Gardez vos flambeaux, dit Raoul; aprs le souper, ce qu'il y a de
meilleur, c'est le lit.

--Vous parlez de dormir, monsieur le marquis. Couchez-vous et dormez,
dit le trappeur en indiquant les peaux de bison. Martin et moi, nous
partagerons les quarts de veille.

Ce conseil fut immdiatement mis  excution.

Epuiss par les fatigues de la journe, Thmistocle et son matre ne
tardrent pas  s'endormir, et bientt un silence solennel enveloppa le
trappeur, qui, sa carabine entre les genoux, s'tait assis  la porte de
la hutte et surveillait l'obscurit. Seul l'Abbitibb, droulant avec
lenteur ses ondes murmurantes, entonnait son hymne  la nuit, auquel se
mlait par intervalles la douce voix de la brise chantant parmi les
roseaux de ses bords.




III.--L'ALLIANCE.


Une semaine s'tait coule depuis que Thmistocle et son matre
habitaient la hutte du trappeur.

--Mon hte, dit un jour le marquis, nous sommes obligs de prendre cong
de vous; mais ce ne sera pas sans vous remercier vivement de votre
cordiale hospitalit.

--Que voulez-vous dire?

--Cher hte, il nous faut partir.

--Monsieur de Valvert, voulez-vous me permettre de vous parler  coeur
ouvert?

--Certes! Je vous coute.

--Habitu comme je le suis  lire incessamment dans ce livre mystrieux
que Dieu lui-mme s'est donn la peine d'crire et qu'on appelle _la
nature_, un visage franc et ouvert comme le vtre ne peut avoir
longtemps de secrets pour moi. Ce n'est pas le simple attrait de la
curiosit ni l'amour des aventures qui vous ont pouss dans le dsert
amricain. En y entrant, vous poursuiviez un but srieux et je ne crois
pas me tromper en affirmant que, pour l'atteindre, vous tes prt 
sacrifier votre vie s'il le faut. Ce but, je ne le connais pas, je ne
cherche pas  le connatre; mais, quel qu'il soit, seul, livr  vos
propres ressources, vous ne l'atteindrez jamais. Vous ne souponnez pas
les dangers qui vous entourent! Je m'tonne comme de la chose la plus
merveilleuse que vous ayez pu vivre six mois... ici...

--O voulez-vous en venir?

--Pour russir dans ce que vous avez entrepris, il vous faut un
compagnon dont vous soyez sr, un homme dou des qualits qui vous
manquent, qui voie pour vous. Vous m'avez sauv la vie, monsieur le
marquis: si vous voulez, je serai cet homme!

--Merci! dit Raoul d'une voix mue en pressant la main du trappeur.
Mais, vous l'avez dit, je poursuis un but difficile  atteindre et ce
serait un ternel remords pour moi de vous entraner dans les dangers
qui ne manqueront pas de m'assaillir.

--Je n'ai pas fini, monsieur le marquis. Il y a bientt trente ans que,
vaincu dans la lutte de la vie, j'ai dit adieu aux esprances de ma
jeunesse pour venir m'ensevelir vivant dans ce dsert, continua le
Marcheur en passant la main sur son front comme pour en chasser une
douloureuse pense. Pendant vingt ans, j'ai cru que la solitude et la
contemplation guriraient mon coeur ulcr. Mais, hlas! depuis huit
jours que le ciel vous a mis sur ma route, tous ces doux rves d'amiti,
de patrie, de famille, que je croyais  jamais teints dans mon coeur,
se sont ranims plus vivaces encore que par le pass. _Vae victis!_
disaient les Gaulois, vos anctres, aux Romains vaincus. _Vae solis!_ me
crie aujourd'hui la grande voie de la solitude qui ne m'a jamais tromp.
Croyez-moi, les voies de la Providence sont sages et mystrieuses: ce
n'est pas pour rien qu'elle nous a mis face  face et qu'elle vous a
permis de me conserver la vie...

--Le Marcheur a raison, matre, dit Thmistocle; c'est un brave homme.
Restons ensemble.

--Je ne puis contredire mon fidle Thmistocle, fit Raoul en souriant.
Soit! ne nous sparons plus. Qui sait? c'tait peut-tre crit et cela
vaudra mieux ainsi.

Le Marcheur secoua nergiquement la main que lui tendait le jeune homme.

--Vive Dieu! monsieur le marquis, nous mnerons votre entreprise  bonne
fin, esprons-le! Quatre valent mieux que deux!

--Comment quatre? demanda Thmistocle ouvrant de grands yeux.

--Martin, dit le trappeur s'arrtant devant le _grizzly_ et lui montrant
le marquis et le ngre,  partir d'aujourd'hui, tu as trois matres.
As-tu compris?

L'ours, ainsi interpell, s'approcha du marquis et, se levant sur ses
pattes de derrire, appuya son museau contre la joue du jeune homme;
puis il rpta la mme manoeuvre vis--vis de Thmistocle.

--Martin vous a reconnus pour ses seigneurs et matres, dit le trappeur;
il vient de vous rendre hommage. A nous quatre, nous serons les rois du
dsert!

--Le courage, dans tous les cas, ne manquera  aucun de nous, dit Raoul
en caressant la tte du _grizzly_. Mais, mon cher trappeur, ce n'est pas
tout d'avoir conclu une alliance dfensive et offensive dans laquelle je
gagne tout et ne donne rien. Il est important que nos efforts soient
raisonns et dirigs vers un but unique. Ce but que je poursuis et que
vous ne connaissez pas, il faut vous l'apprendre.

--Comme il vous plaira, monsieur Raoul, fit le trappeur en approchant un
crne de bison; je vous coute.

-Mon nom, commena Raoul, a dj d vous rvler ma nationalit. Je suis
Franais. Lorsque la Rvolution de 89 clata, mon pre, alors g de
vingt ans, fit partie de l'migration, sacrifiant comme tant d'autres,
ses intrts matriels  ses convictions,  sa fidlit  son Dieu et 
son roi. Retir en Angleterre, il supporta vingt ans d'exil et de
misre, oblig pour vivre de donner tantt des leons de franais aux
commerants de Londres, tantt des leons d'escrime dans les salles
d'armes.

"Plus tard, en 1815, lorsque l'Europe coalise chassa Napolon et rendit
le trne de France  ses anciens matres, mon pre rentra dans son pays
et fut remis en possession d'une partie de ses biens; puis, pour le
rcompenser de sa fidlit, le roi lui offrit une charge  la cour. Mais
les longues preuves de l'exil et de l'adversit avaient teint chez
l'ancien migr toute ide d'ambition; il n'aspira plus qu' vivre
tranquille; il refusa. Retir dans son chteau de Valvert, il se maria.
Un an aprs, je venais au monde.

"A partir de ce moment, une transformation sembla s'oprer dans le
caractre de mon pre. Oubliant le monde entier, il ne vivait plus que
par moi. On et dit que la cration se rsumait pour lui dans un tre
unique, son cher Raoul. A mesure que je grandissais, tous dans le
chteau subissaient mon ascendant. Mes dsirs, mes moindres caprices
avaient force de loi. Vainement ma mre, qui voyait le mal d'une
semblable ducation, essayait parfois quelque; timides remontrances:

"--Madame, lui rpondait mon pre, n'oubliez pas que cet enfant doit un
jour perptuer mon nom et que j'entends qu'on le respecte  l'gal de
moi-mme."

"Hlas! mon ami, grce  cette belle ducation, je devins un petit
tyran, mme vis--vis de ma mre et de ma jeune soeur. Enfin l'heure
sonna de commencer mon ducation; mon pre ne voulut jamais consentir 
se sparer de moi et me choisit un prcepteur... Je dois avouer que je
ne lui donnais pas beaucoup de peine, car au latin je prfrais monter 
cheval, tirer  la cible ou faire des armes avec l'intendant du chteau,
ancien prvt dans un rgiment.

"Je venais d'atteindre mes dix sept ans lorsque mon pre mourut. Ma mre
tait incapable de me tenir en bride, et j'adoptai la vie d'oisivet et
de dissipation qui conduit tant de jeunes gens  la ruine, si ce n'est
au dshonneur. Chaque jour, le mal faisait en moi de rapides progrs...
A tous mes dfauts j'ajoutai bientt un vice: je devins joueur.

"Cette vie dura sept ou huit ans qui passrent avec la rapidit d'un
songe. Hlas! le rveil devait tre terrible! Un beau jour, j'acquis la
triste certitude que j'tais ruin et que ma folle conduite avait rduit
 la misre, non-seulement moi-mme, mais encore ma mre et ma soeur,
pauvres victimes de mes mauvais penchants.

"Cette catastrophe m'anantit. Je fis un retour salutaire sur moi-mme
et mesurai l'tendue de mes fautes. Ne sachant que devenir, le coeur
bourrel de remords, la pense du suicide s'offrit d'abord  moi comme
une planche de salut. Mais bientt, la raison prenant le dessus, je
repoussai cette ide comme une lchet.

"--Non, me dis-je, ma dissipation fut la cause du mal; mon travail
rparera tout."

"Un peu ranim par cette pense, je me mis en qute, esprant trouver un
protecteur parmi les belles relations que je possdais. Un jour, en
cherchant parmi les papiers de mon pre les traces de relations de
famille, quelques plis jauntres attirrent mon attention. Je les ouvris
et, jugez de ma surprise! c'tait une liasse de lettres crites  mon
grand-pre par son cousin, camarade et ami d'enfance, l'une des pures
gloires de notre pays, le marquis de Montcalm."

--Montcalm, le dfenseur du Canada?

--Lui-mme; l'une de ces lettres tait date de 1758 et fut pour moi un
trait de lumire. A cette poque, l'Angleterre faisait tous ses efforts
pour nous ravir le Canada et bientt elle allait russir, malgr les
incroyables traits d'audace et de bravoure de Vaudreuil et de Montcalm.
Lord Chatham, ministre anglais, comprenant tout le parti que l'on
pouvait tirer de cette belle contre, armait ses flottes les plus
puissantes et rassemblait sur les frontires du Canada une arme de
soixante mille hommes. Pendant ce temps, le ministre franais adressait
au gouverneur de Qubec, qui lui demandait des secours, cette incroyable
lettre:

      "Je suis bien fch d'avoir  vous mander que vous ne devez
      point esprer de recevoir de troupes de renfort; outre
      qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous
      n'avez que trop prouve jusqu' prsent, il serait fort 
      craindre qu'elles ne fussent interceptes par les Anglais
      dans le passage, et comme le roi ne pourrait jamais vous
      envoyer des secours proportionns aux forces que les Anglais
      sont en tat de vous opposer, les efforts que l'on ferait
      ici pour en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter
      le ministre de Londres  en faire de plus considrables
      pour conserver la supriorit qu'il s'est acquise dans cette
      partie du continent."

--C'est incroyable!

--Cela est... Et cependant, malgr cet indigne abandon de la France, les
Franais tenaient en chec, au Canada, toutes les forces de
l'Angleterre. M. de Beaujeu gagnait la bataille de Monongahela: en 1756,
Montcalm s'emparait du fort Oswgo; en 1757, de celui de W. Henry; en
1758, il dfendait le fort de Carillon contre le gnral anglais
Abercromby et le forait  lever le sige... Malgr tout son courage, la
misre et la disette devait venir  bout de lui!

"Un moment, Montcalm crut pouvoir continuer la guerre avec ses propres
ressources, grce  une rvlation ignore. C'est prcisment  ce fait
que se rapportaient les lettres que j'avais trouves. Je puis vous lire
un passage frappant de l'une d'elles."?

Et Raoul, prenant dans son portefeuille un papier jauni, le dploya
lentement et lut ce qui suit:

--"J'ai fait tenir au ministre que s'il ne nous envoyait point de
renfort les Anglais s'empareraient de Qubec dans la campagne de l'anne
prochaine. Vous comprenez, mon ami, qu'on ne peut faire longtemps
l'impossible... Tous nos hommes sont  la demi-ration, et je prvoit le
moment o les vivres devront encore tre rduits... Cependant je ne
dsespre pas... le ciel va me venir en aide puisque le ministre
m'abandonne. Je suis peut tre  la veille de possder assez d'argent
pour soutenir cette guerre encore pendant longtemps et mme lui donner
l'nergie et la rapidit qui lui manquent,  mon gr. Telle est la voie
de la Providence. Ces jours derniers, on introduisit auprs de moi un
pauvre diable de Franais qui, parti de Qubec depuis plus d'un an,
s'tait enfonc dans les prairies de l'Ouest peuples par les Indiens.
Cet homme m'a assur que vers le 83e degr de longitude et le 47e de
latitude, dans une petite chane de collines au milieu d'une plaine
immense, se trouve une grotte remplie de poudre d'or. Cette grotte, il
l'a vue, il y est entr... Malheureusement pour lui sa curiosit lui a
cot sa chevelure, car les Indiens, qui veillent sur ce trsor, aprs
une poursuite acharne qui dura trois jours, l'atteignirent et le
scalprent. Il me mnera au trsor et me l'abandonnera, pourvu que je
lui en laisse la dixime partie; car seul, sans soldats, il ne peut le
conqurir. Tel est le fait mystrieux dont je vous confie le secret, mon
cousin. Maintenant cet homme a-t-il dit la vrit? Je n'en sais rien
encore, mais le fait a assez d'importance pour que je m'en assure. Au
premier moment de rpit, j'organiserai une expdition que je conduirai
moi-mme, avec l'homme que j'ai gard, vers la grotte bienheureuse."

"Or, mon cher ami, continua Raoul en renfermant la lettre dans son
portefeuille, cette expdition ne fut jamais faite, car, l'anne
suivante, Montcalm tombait sur le champ de bataille en mme temps que
son adversaire le gnral anglais Wolf.

"Vous comprenez facilement que la lecture de cette lettre me causa une
motion extraordinaire. Vainement je me reprsentais que l'existence du
trsor de Montcalm tait problmatique; qu'en supposant mme qu'il et
jamais exist, il y avait de fortes probabilits pour qu'il et dj t
visit depuis longtemps, une voix me criait de tenter l'aventure...

"Incapable de rsister plus longtemps, je refusai une position qui
m'tait offerte  Paris, ramassai le peu qui me restait encore, et,
malgr les pleurs et les supplications de ma mre et de ma soeur, je
partis accompagn de Thmistocle, au service de ma famille depuis mon
enfance et la sienne, car nous sommes frres de lait. Voil six mois que
nous parcourons le dsert  la recherche du trsor.

"Maintenant, mon ami, rpondez-moi franchement; nos recherches
sont-elles fondes?"

Le trappeur rflchit pendant quelques minutes.

--Ma foi! monsieur le marquis, je l'ignore... Seuls le chef ou le
sorcier de la tribu des Yakangs pourront vous renseigner  cet gard Si
vous voulez m'en croire, nous nous mettrons en route demain... je vous
servirai de guide.




IV.--LE CAMP DES ENFANTS PERDUS.


Un de ces incendies que la main de l'homme est si prompte  allumer dans
les forts et les prairies amricaines a dtruit une grande tendue de
bois et form comme une immense clairire artificielle au milieu d'un
ocan de verdure. Deux sentiers se coupant en croix la traversent et
vont se perdre dans l'ombre des massifs. A chacune des extrmits de ces
routes se dresse une haute palissade qui dfend l'entre de la
clairire.

C'est le camp des Enfants-Perdus, les cumeurs du dsert.

Derrire chaque palissade, un Indien, le tomahawk au poing, se tient en
vedette, droit et immobile comme une statue de bronze. Au centre de la
clairire, sous l'ombrage projet par une tente en peaux de bison trois
hommes, assis, contrastent autant par leur costume que par la couleur de
leur visage. L'un est un Indien du Far-West, l'autre un sang-ml du
Sud, le dernier un blanc dont il serait difficile de deviner la
nationalit avec le costume emprunt moiti aux coutumes de la vie
civilise, moiti aux moeurs des Peaux-Rouges. Ils fument en silence.

--Ainsi, chef, dit tout  coup le blanc en secouant la cendre de sa
pipe, vous tes sr que vos hommes rpondront  votre appel?

--Oeil-Sanglant est un sachem, fit orgueilleusement l'Indien. Dans
quelques instants, soixante de mes fils seront ici.

--De quel ct viennent-ils?

--Mes fils sont partags en deux bandes: les uns, commands par le
Serpent, viendront du nord; les autres arriveront par la porte de
l'ouest, sous la conduite du Castor.

--Le chef a-t-il confiance dans le Castor?

--Le Castor est fort et courageux, dit Oeil-Sanglant sans rpondre
directement.

--Je sais que le Castor est un guerrier redoutable; mais sa conduite a
veill mes soupons...

--Mon frre est un sage, rien ne lui chappe!... J'y veille... dit
l'Indien avec un mauvais sourire.

--Alors je suis tranquille.

--Si mes frres veulent m'couter, dit  son tour le sang-ml, je leur
apprendrai une importante nouvelle.

--Parlez, Scott, nos oreilles sont ouvertes.

--Cinq visages ples demandent  s'affilier aux Enfants perdus.

--Je sais cela, dit l'Indien.

--Ah! fit le mtis avec surprise.

--Oeil-Sanglant voit tout et sait tout: le vent apporte  ses oreilles
les rumeurs du dsert.

--Et que lui ont-elles dit, ces rumeurs?

--Elles lui ont dit que son frre Scott a rencontr,  trois journes de
marche vers le sud, cinq aventuriers blancs commands par un homme qui se
fait appeler l'Amricain. Cet homme est venu dans le dsert pour
chercher un trsor dont il croit connatre l'emplacement, et, afin de ne
pas tre inquit dans ses recherches, il demande  devenir notre frre.

--Oeil-Sanglant est un grand chef.

--Ce n'est pas tout, reprit l'Indien avec un sourire d'orgueil.

--Toujours des rumeurs apportes par le vent?

--Toujours... Elles m'ont appris que notre frre Scott s'est engag 
faire entrer l'Amricain dans la grande famille des Enfants perdus,  la
condition que, le trsor une fois trouv, la moiti lui en serait
abandonne en toute proprit.

--Dmon! murmura le mtis en tourmentant de la main son couteau.

--Que mon frre laisse en repos son arme et qu'il m'coute! D'aprs la
loi et la coutume des Enfants perdus, notre frre Scott n'aurait pas d
s'engager avant de nous avoir consults et d'avoir promis de partager
avec nous le bnfice de sa nouvelle alliance... Mon frre a failli 
son devoir.

--Vous allez trop loin, chef! s'cria le mtis. Savez-vous quelles
taient mes intentions?.

--Peu m'importe!... L'Amricain et ses cinq compagnons seront admis
parmi nous; l'Oeil-Sanglant leur donnera sa voix. Il ne demande rien 
son frre pour cela. L'or est sans prix pour lui; il n'estime que les
chevelures!...

Le visage de Scott se rassrna.

--Il est bien entendu que le chef ne parle qu'en son nom, dit tout 
coup le blanc. Quant  moi, Scott, je rclame ma part: car, si j'aime
les chevelures, je ne ddaigne pas l'or soit en barres, soit monnay.

Le mtis rpondit par un signe de tte affirmatif.

--Compte l-dessus, Scalpeur! se dit-il intrieurement. Cet or-l ne
percera point tes poches.

--Silence! fit tout  coup l'Oeil-Sanglant. J'entends la fort
tressaillir autour de nous. Les guerriers arrivent...

Un instant aprs, une troupe indienne arrivait auprs de la palissade
situe au nord de la clairire.

--Qui vient? cria la sentinelle.

--Amis.

--Le nom?

--Les Fils du Feu.

--Leur chef?

--Le Serpent.

--C'est bien, entrez! dit la sentinelle en faisait tourner la palissade
sur un de ses montants.

Une vingtaine d'Indiens peints et costums en guerre, marchant sur une
file unique, entrrent dans la clairire et vinrent se ranger autour de
la tente centrale. Leur chef s'avanant alors vers l'Oeil-Sanglant:

--La voix de mon pre a frapp mes oreilles; elle m'a dit de venir et je
suis venu.

--Bien! le Serpent est un guerrier: il possde la meilleure partie de
mon coeur.

--Qui vient? criait en ce moment la sentinelle de la porte situe 
l'ouest.

--Amis.

--Leur nom?

--Les Vautours?

--Leur chef?

--Le Castor.

--Entrez!

Une quarantaine d'Indiens s'avanant dans la clairire vinrent se runir
derrire les autres.

Quelques instants aprs, une nouvelle troupe d'une dizaine de visages
ples, qui se donnrent le nom de _Scalpeurs blancs_, taient runie aux
Indiens.

--Qui vient? cria enfin la sentinelle de la porte du sud.

--Amis

--Leur nom?

--Vous leur donnerez celui qu'il vous plaira.

--Leur chef?

--L'Amricain.

--Entrez!

--Ce sont nos nouveaux allis, dit le mtis en s'avanant vers les
derniers venus et conduisant leur chef en face de l'Oeil-Sanglant.

L'Indien regarda fixement l'Amricain, comme s'il et voulu lire dans sa
pense.

--Le visage ple, dit-il enfin, veut faire partie des Enfants perdus?

--Oui.

--Mon frre sait-il quelles seront ses obligations?

--Vaguement; mais vous me les indiquerez et je les remplirai.

--Mon frre sait-il ramper parmi les herbes sans laisser trace de son
passage? Sait-il reconnatre et suivre la piste d'un ennemi?

--Fort imparfaitement encore. Mais, sous un matre aussi renomm que
l'Oeil-Sanglant, je ferai de rapides progrs.

--C'est bien, dit l'Indien visiblement flatt, malgr l'impassibilit de
son visage. Le sachem avisera.

Oeil-Sanglant s'avana alors vers les Enfants perdus rassembls,
promenant un regard perant sur chacun d'eux comme pour les reconnatre.

"C'tait vraiment un spectacle imposant que celui de ces sauvages aux
traits nergiques, aux bras et  la poitrine orns de fantastiques
peintures de guerre, roides et immobiles, la lance au poing, le tomahawk
pendu  la ceinture  ct des trophes de victoire conquis dans le
sentier de la guerre, leurs longs cheveux entremls de plumes
clatantes, la couverture de bison flottant sur leurs paules."

--Que mes fils ouvrent les oreilles, dit Oeil-Sanglant; un chef va
parler.

"Guerriers, depuis que votre volont toute-puissante m'a choisi pour
chef, votre domination n'a cess de s'tendre dans la prairie. Les
Enfanta perdus ne sont plus poursuivis ni traqus comme des btes
fauves; ils commandent  leur tour, ils sont les rois du dsert! Tous
nos frres indiens les craignent et les respectent; toutes les tribus
recherchent leur amiti ou du moins leur neutralit pour jouir en paix
des territoires de chasse lgus par leurs pres, et quand les visages
ples veulent traverser la contre c'est  nous qu'ils payent humblement
le droit de passage.

"A qui mes fils doivent-ils ce rsultat? D'abord  leur courage, puis 
leur prudence quand ils marchent dans le sentier de la guerre. Mes fils
sont des guerriers! Au courage de l'ours gris ils allient la prudence du
renard: qui pourrait leur rsister? Personne. Mais qui les conduit?
Oeil-Sanglant, leur chef. Cela est-il vrai, hommes puissants?"

--Oui! oui! s'crirent les Enfants perdus.

--Mes fils conservent-ils pour Oeil-Sanglant la confiance qu'ils lui ont
donne?

--Oui! oui! s'crirent encore les Indiens.

--Si mes fils connaissent un guerrier plus digne que lui de les
commander, qu'ils le prennent pour chef: je dposerai mon autorit entre
ses mains.

--Non! non! jamais! Oeil-Sanglant restera notre pre.

--Il sera fait comme mes fils le dsirent! s'cria le sachem
triomphant... Guerriers, quelles sont ces rumeurs que j'entends l-bas
vers l'ouest? La brise qui passe en chantant  travers le feuillage
apporte  mon oreille des cris de dfi, de haine et de triomphe qui
remplissent mon coeur de tristesse. D'o viennent ces rumeurs? Mes fils
l'ignorent-ils?

Le Serpent fit un pas en avant.--Elles viennent de la tribu des
Yakangs, dit-il.

--C'est vrai! rugit le sachem; elles viennent des Yakangs qui nous
bravent, des Yakangs qui ont jur de faire des sifflets de guerre avec
nos os!

Un frmissement de colre parcourut les rangs des guerriers aux paroles
de leur chef.

--Le Wacondah veut que cela cesse, continua le chef. Il est temps que
les Yakangs apprennent  nous connatre et  nous craindre comme les
autres tribus du dsert. Mes fils sont-ils prts  marcher dans le
sentier de la guerre?

--Marchons! crirent les Indiens.

--C'est bien!... mes fils marcheront. La Flche-Noire et ses guerriers
yakangs chassent le bison sur les bords de la rivire de la Souris, 
deux journes de leurs wigwams. A leur retour, ils ne retrouveront qu'un
monceau de cendres que le vent dispersera!...

"Guerriers, continua Oeil-Sanglant en montrant l'Amricain, un visage
pale demande  faire partie de notre famille, mes fils diront leur
volont. Cinq carabines peuvent trouver place dans nos rangs. Que mes
fils dcident!"

Les guerriers ainsi interpells se consultrent pendant quelques
instants et acquiescrent du geste.

--Les Enfants-perdus, dit Oeil-Sanglant, vous acceptent comme frre.

--Merci, rpondit l'Amricain impassible.

--Que mon frre coute, il apprendra ses devoirs.

--Parles, chef.

--Mon frre jure-t-il de rester fidle  ses nouveaux amis?

--Je le jure!

--Mon frre jure-t-il d'obir aux chefs librement choisis par les
guerriers?

--Je le jure!

--Mon frre sacrifiera-t-il ses intrts personnels  ceux de tous et
donnera-t-il non-seulement sa vie, mais encore celle de ses parents et
de ses amis pour la tribu?

--Je le jure!

--C'est bien! Guerriers, apprenez vous-mmes  notre frre le chtiment
rserv aux tratres.

Dix Indiens, quittant les rangs entourrent l'Amricain, et lui posant
leur couteau  scalper sur la gorge:

--Celui qui aura viol son serment, dirent-ils d'une voix sombre,
mourra, et sa langue menteuse sera jete en pture aux corbeaux.

--Celui qui aura trahi ses frres sera attach au poteau de torture et
les guerriers sauront bien lui faire pousser des cris de douleur comme 
une vieille femme peureuse.

L'Amricain ne sourcilla pas.

--Guerriers, dit-il, vos menaces ne m'effrayent pas; mes intentions sont
pures, ma langue n'est point menteuse. Tout ce que j'ai jur, je le
ferai.

--Mon frre fait maintenant partie de la famille des Enfants perdus,
reprit Oeil-Sanglant conduisant l'Amricain auprs de la tente, au
milieu des chefs; comme il n'est pas encore habitu  la vie du dsert,
nous lui donnerons le nom de Novice.

--Chefs, s'cria l'Amricain dont le visage rayonnait, on a d vous dire
que j'tais entr sur vos domaines pour chercher un trsor dont seul je
connais l'emplacement. Cela est vrai. En change de ce que les Enfants
perdus viennent de faire pour moi, je promets de partager
fraternellement le trsor avec eux.

--_By god!_ c'est parler, cela! s'cria le Scalpeur; voil un vrai
frre! Je vous avoue, Novice, que je me sens de trs-grandes
dispositions  devenir votre ami.

--Guerriers, dit alors l'Oeil-Sanglant, le sentier de la guerre libre.
Au sortir de la fort, mes fils se partageront en quatre bandes, afin de
cerner le village de la Flche Noire et de l'attaquer de tous les cts
 la fois. Hommes puissants, souvenez-vous que vous tes les Fils du feu
et que vous avez jur de ne jamais faire quartier! Marchons!

La troupe s'branla lentement et les Indiens sortirent un  un de la
clairire.

Le chef appel le Castor fermait la marche.

--Mon frre a-t-il entendu? demanda-t-il  la sentinelle qui gardait la
porte de l'ouest.

L'Indien fit un signe de tte affirmatif.

--Pied-Agile a entendu.

--Mon frre sait-il en quel endroit la Flche Noire et ses guerriers
sont alls chasser le bison?

--Pied Agile le sait.

--Bien! Mon frre ira trouver le grand chef yakang et lui dira qu'un ami
l'engage  retourner de suite  son village.

--Mon frre sera obi, dit Pied-Agile.

Et jetant sa lance sur son paule disparut dans les hautes herbes.

Quant au Castor, il doubla le pas et reprit sa place  la tte de ses
guerriers, les guidant  travers les sombres ddales de la fort.




V.--LA SURPRISE.


La Flche-Noire, chef de la guerrire tribu des Yakangs, avait tabli
son village  proximit d'un cours d'eau assez considrable coupant une
plaine immense seme de buissons, d'arbres isols, et couverte des
hautes herbes qui rendent fertiles les territoires de chasse. Comme tous
les villages indiens, dit celui-ci n'offrait aucun plan rgulier, chaque
famille choisissant la place, l'arbre qu'elle jugeait  sa convenance et
y tablissait sa demeure, sorte de hutte au toit pointu, construite au
moyen de piquets de bois et de peaux de bison barioles de couleurs
diffrentes. Vu de loin, l'ensemble de ces huttes faisait songer  une
immense runion de ruches parpilles dans une fort aux arbres rares.

Au centre du village, un espace assez grand avait t laiss vide et
formait une sorte de place circulaire autour de laquelle s'levaient
plusieurs huttes plus spacieuses que les autres. C'taient d'abord les
wigwams des principaux chefs de la tribu; puis deux constructions plus
vastes que les autres et se faisant vis--vis. L'une, difice carr
construit en terre sche au soleil et dure comme la pierre, tait la
loge de la mdecine, antre mystrieux o le Grand-Esprit se faisait
visible et o s'accomplissaient les mystres les plus redoutables.

Le second wigwam portait deux une lance fiche sur l'extrmit du toit
et un trophe de chevelures ennemies, indiquant que leur propritaire
tait un des personnages les plus considrables de la tribu. Et, en
effet, cette hutte tait la demeure de la Flche-Noire, le premier
sachem des Yakangs.

Enfin pour complter notre rapide description, nous ajouterons qu'une
haute palissade forme de branches d'arbres entourait le village, lui
servant de limites et en mme temps de rempart.

En ce moment, le village indien offrait l'image la plus parfaite du
calme et du bien-tre que procure la paix.

Le jour commenait  plir: le soleil descendait lentement  l'horizon,
et ses derniers rayons, enflammant les nuages et colorant leurs bords de
lueurs rousses, attachaient des teintes lumineuses  la cime des arbres
et aux toits aigus des wigwams. De la plaine silencieuse, o dj
s'tendaient les premires ombres, montait une brume lgre dont les
ondes demi-transparentes semblaient les plis interposs d'une gaze,
tandis que les oiseaux se htaient en criant vers le gte de la nuit.
Sur la place du village se tenaient femmes, les vieillards et les jeunes
hommes qui n'avaient pu accompagner les chasseurs. Les plus vieux
guerriers, groups prs des tentes, parlaient de leurs hauts faits de
chasse ou de guerre, tout en aspirant la fume de leur pipe. Les plus
jeunes prparaient des armes, polissant des pointes de flches et de
lances, aiguisant le tranchant des haches ou taillant les peaux de bison
pour en faire des vtements. Les femmes tressaient les joncs en nattes
ou prparaient la nourriture, tout en surveillant leurs enfants qui
compltement nus, jouaient, criaient se poursuivaient et se roulaient
dans la poussire.

Sur le seuil de la demeure du chef, deux femmes taient assises. L'une
offrait les signes de cette vieillesse prcoce qui atteint les femmes
indiennes, esclaves autant que compagnes, btes de somme autant
qu'pouses. L'autre tait une jeune fille d'une merveilleuse beaut. Son
costume se distinguait par son luxe de celui des autres jeunes filles du
village. Use composait d'une tunique de laine blanche  grandes raies
rouges serre  la taille par une ceinture de coquillages et laissant 
nu les paules et les bras, d'une sorte de jupe s'arrtant un peu
au-dessous du genou et entirement forme de plumes entremles et
nuances avec un art et une patience admirables. Ses pieds taient
revenus de mocassins en cuir, retenus par des bandelettes incrustes de
coquillages comme la ceinture et s'entrecroisant jusqu'au milieu de la
jambe.

Quelques plumes implantes parmi les longues tresses d'bne de sa
chevelure et formant diadme autour du front compltaient l'habillement
de la jeune Indienne.

Ces deux femmes, auxquelles les habitants du village tmoignaient le
plus grand respect, taient l'Abeille et Fleur-de-Printemps, femme et
fille de la Flche-Noire.

--Qu'a donc ma fille? dit tout  coup l'Abeille en attirant
Fleur-de-Printemps vers elle; son front est triste et songeur.

--Fleur-de-Printemps pense  son pre, rpondit la jeune fille, et son
coeur est vaincu par la tristesse. Quand reviendra le sachem?

--La Flche-Noire est un chef puissant, reprit orgueilleusement
l'Abeille; sa prsence m'inonde de lumire, mais je suis fire de son
absence en pensant aux exploits qu'il accomplit  cette heure avec ses
jeunes gens au bord des lacs.

--Le dsert est plein d'ennemis des Yakangs; ma mre ne le sait-elle
pas?

--L'Abeille le sait; mais nul guerrier ne sera hardi pour braver un chef
aussi redoutable que la Flche-Noire. Que ma fille ne soit plus triste:
dans deux jours, son pre sera revenu.

--Hlas! ma mre ignore qu'hier,  pareille heure, j'ai vu le corbeau
s'envoler vers l'ouest en croassant...?--Ma fille dit-elle vrai?
demanda l'Abeille en tressaillant.

--Mes yeux ont suivi longtemps dans l'air les oiseaux de mauvais augure,
et alors une voix me disait  l'oreille qu'un malheur planait sur le
sachem.

--Fleur-de-Printemps a dit vrai, fit un vieillard qui, passant sur la
place, avait entendu les derniers mots de la jeune fille; heureusement
notre sorcier a vu, lui aussi, les oiseaux de mauvais augure et, toute
la nuit, enferm dans la loge de la mdecine, il a conjur le
Grand-Esprit de veiller toujours sur ses enfants rouges les
Iroquois-Yakangs.

--Le Grand Esprit s'est-il laiss flchir?

--Nul ne le sait encore, car le sorcier est invisible, rpondit le
vieillard en s'loignant.

L'abeille rflchit un instant.

--Notre sorcier russira, dit-elle tout  coup; le Wacondah lui a donn
une grande puissance.

--Je le crois, rpondit la jeune fille, et cependant Fleur-de-Printemps
tremble encore.

La vieille Indienne jeta un regard indfinissable sur sa fille; puis,
l'attirant sur ses genoux:

--Je connais le motif de la crainte de Fleur-de-Printemps, dit-elle en
souriant d'un air mystrieux.

--L'absence de son pre...

--Autre chose encore, fit l'Abeille en secouant la tte.

--Que ma mre s'explique; je ne la comprends pas.

--Fleur-de-Printemps n'est plus un enfant;  son ge, j'coutais avec
complaisance la voix mlodieuse du petit oiseau qui chantait dans mon
coeur. Ma fille n'est-elle pas de mme?

--Que veut dire ma mre?

--Parmi les guerriers de notre tribu, n'en est-il pas un dont le nom
fasse tressaillir de joie le coeur de ma fille?

--Tous les Yakangs sont braves, dit la jeune fille avec un accent plein
de fiert.

--N'en est-il pas un que ma fille ait remarqu parmi tous les autres?

--Non.

--Aucun d'eux ne lui a dit qu'il la trouvait belle?

--Non.

--Fleur-de-Printemps se trompe. Elle est trop belle pour qu'un guerrier
ne soit pas heureux de lui offrir la premire place dans son wigwam. Les
yeux de ma fille sont encore ferms; un jour ils s'ouvriront.

--Ma mre a raison, dit la jeune fille en rougissant; un guerrier
voudrait partager son wigwam avec Fleur-de-Printemps.

--L'Abeille sait lire dans le coeur de sa fille... Et comment se nomme
ce guerrier?

--Fleur-de-Printemps l'ignore: il n'appartient pas  la tribu des
Yakangs.

--Quel Indien est assez hardi pour oser lever les yeux sur la fille d'un
chef?

Fleur-de-Printemps garda le silence.

--Est-il jeune?

--Fleur-de-Printemps ne le sait pas davantage; elle ne l'a jamais vu...

L'Abeille regarda sa fille avec tonnement.

--Que ma fille s'explique, dit-elle, car  mon tour je ne la comprends
pas.

La jeune fille baissa la tte et sembla se recueillir pendant quelques
instants.

--Que ma mre ouvre les oreilles, dit-elle tout  coup, je vais lui
montrer le fond de mon coeur.

"Il y a dj quelques lunes, j'errais par la prairie en dehors du
village, coutant la douce chanson des oiseaux et les voix qui sortent
du fleuve. Le soleil, protecteur de notre race, brillait au ciel et
embrasait l'atmosphre. Bientt accable par la chaleur suffocante, je
dus m'asseoir  l'ombre d'un buisson d'glantiers, o je ne tardai pas 
tomber dans cet tat de somnolence qui n'est plus la veille, mais n'est
pas encore le sommeil. Combien de temps restai-je ainsi? Je ne sais.
Tout  coup il me sembla entendre un faible bruit auprs de moi, mais si
faible qu'il arrivait  peine  mon oreille. Je crus rver et n'ouvris
pas les yeux, bientt une voix douce comme la brise qui joue dans le
feuillage s'leva au centre du buisson qui me protgeait, chantant sur
un air plaintif:"

    O toi qui sans crainte repose
    Sous l'ombrage que font les roses
    Abritant ton front abattu,
        Me connais-tu?

    Pour voir encore ton doux visage,
    Jeune fille, vers  ton village
    Je suis entran par mon coeur,
    Je te vois jouer sur la mousse
    Et j'coute ta voix plus douce
    Que celle de l'oiseau moqueur.

    Lorsque tu cours dans la prairie,
    Ton pied rase l'herbe fleurie
    Plus lger qu'une aile d'oiseau;
    Dans les sentiers tu vas, tu passes,
    Sans jamais  laisser plus de traces
    Que le castor au sein des eaux.

"Tout  coup la voix s'interrompit brusquement: une exclamation
gutturale de colre se fit entendre. Je me rveillai en sursaut, croyant
avoir rv".

--Eh bien? dit l'Abeille.

--Fleur-de-Printemps n'avait pas rv. Sa tte et sa poitrine taient
couvertes de ces jolies fleurs bleues qui croissent au bord des eaux et
qu'une main invisible avait rpandues sur elle pendant son sommeil.

--Et ma fille ne chercha pas  savoir de qui lui venaient ces fleurs?

--Si, mais Fleur-de-Printemps examinant attentivement la plaine ne vit
rien qu'un mouvement d'ondulation parmi les herbes de la prairie.

--Et que fit ma fille?

--Fleur-de-Printemps est une Indienne et la fille d'un chef; son coeur
est brave et son oeil est perant En examinant attentivement le pied du
buisson qui lui avait servi d'abri, elle dcouvrit la piste de deux
hommes, l'un se dirigeant vers le sud, l'autre vers l'ouest.
Fleur-de-Printemps, prenant la mesure des empreintes, reconnut qu'elles
avaient t faites par des pieds indiens.

--Ma fille sait-elle  quel tribu ces Indiens appartiennent?

--Oui! rpondit Fleur-de-Printemps aprs quelques instants d'hsitation.

--Veut-elle me le dire?

--A la tribu des Enfants perdus.

L'Abeille se leva d'un bond l'pouvante peinte sur le visage.

Au mme instant, la porte de la loge de la mdecine s'ouvrait avec
fracas et le vieux sorcier, les vtements en dsordre, les cheveux
hrisss, l'oeil brillant de fivre et d'insomnie, s'lanait sur la
place en faisant des gestes de dsespoir.

--Aux armes, fils des Iroquois-Yakangs! cria-t-il d'une voix stridente,
un grand danger vous menace!

Ce cri fit l'effet d'un coup de foudre au milieu de la population si
tranquille du village. En un clin d'oeil, hommes, femmes, enfants furent
groups sur la place, interrogeant anxieusement le vnrable vieillard.

--J'ai vu les corbeaux voler vers l'ouest, disait le sorcier d'un air
gare. Fasse le Grand-Esprit que la Flche-Noire et ses guerriers
prenant l'heure du retour!

A peine ces paroles taient-elles prononces qu'une grande clameur,
Se levant de derrire les palissades qui entouraient le village, vint
jeter l'pouvante dans le coeur des Yakangs.

--Trahison!... C'est le cri de guerre des enfanta perdus! s'cria le
sorcier; la Flche-Noire, notre chef, nous manque; serons-nous vaincus?
Guerrier, les! Yakangs sont des braves; montrons aux voleurs du dsert
que les Iroquois ne sont pas de vieilles femme peureuses et qu'ils
savent mourir en braves?

Il y eut d'abord un moment de confusion inexprimable: les femmes et les
enfants couraient en tous sens, cherchant un abri. Les hommes, vieux
guerriers pour la plupart et habitus de longue date  ces surprises,
s'lanaient vers leurs huttes pour saisir leurs armes et revenaient se
mettre sous les ordres du sorcier, qui, en l'absence du sachem, servait
de chef  la tribu.

Le plan de dfense fut bientt fait.

Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous se mettent  l'oeuvre. En un
clin d'oeil, par les ordres du sorcier, une vingtaine de wigwams des
guerriers absents sont renverss et leurs dbris servent  former un
solide retranche autour de la loge de la mdecine. Les hommes les plus
jeunes de la tribu s'chelonnent en avant de cette espce de barricade
avec mission d'en dfendre l'approche. Si l'ennemi parvient  franchir
cet obstacle, il viendra se heurter, au pied mme du retranchement,
contre le reste des hommes valides placs en rserve. Enfin les
vieillards et ceux que les graves blessures reues  la guerre ont
rendus impropres au service des armes forment le dernier corps,
barrire, hlas! bien faible si l'ennemi parvient  franchir les deux
autres. Dans la loge de la mdecine, le sorcier fait entrer les femmes
et les enfants des principaux chefs; mais nulle prire ne peut dcider
l'Abeille  suivre l'exemple de ses compagnes.

--L'Abeille est forte et courageuse, dit l'Indienne; elle est la femme
d'un chef, elle se dfendra!

Et, brandissant une hache de guerre de son poux, elle va se placer au
premier rang des guerriers.

--Hommes vaillants, dit alors le sorcier, que chacun de vous fasse son
devoir et qu'il montre aux brigands des prairies que les Yakangs ne sont
pas des chiens craintifs!... Souvenez-vous que le brave frapp sur le
sentier de la guerre est conduit par le Grand-Esprit dans les prairies
bienheureuses, o il pourra chasser le bison pendant des milliers de
lunes.

Le discours du sorcier fut brusquement interrompu par un craquement de
mauvaise augure, suivi d'une formidable clameur. La palissade servant de
rempart s'tait brise sous les efforts rpts des Enfants perdus
faisant irruption et poussant leur cri de guerre bien connu des Indiens.

La premire attaque des assaillants ne fut pas heureuse. Les Yakangs
placs en avant du retranchement, comprenant que le salut de la tribu
reposait sur leur courage seul, attendirent de pied ferme le choc de
leurs ennemis. Droits, immobiles comme des statues de bronze, l'arc
band, ils les laissent s'approcher; puis, quand ils ne sont plus qu'
quelques pas, ils font pleuvoir sur eux une grle de flches qui forcent
les ennemis  reculer en dsordre.

Trois fois les Enfants perdus reviennent  la charge; trois fois ils se
voient forcs de reculer devant ces ennemis impassibles et
inbranlables.

L'Oeil-Sanglant, les traits enflamms par la colre, rallie de nouveau
ses compagnons.

--Lches, dit-il d'une voix tonnante, vous n'tes pas des guerriers! Les
femmes et les vieillards des Yakangs devraient laisser leurs armes et
vous chasser  coups de fouet comme des chiens peureux.

--Oach! dit un guerrier, mon pre est svre pour ses enfants. Ses
enfants vont lui prouver qu'il a tort.

L'Oeil-Sanglant appelle alors autour de lui les chef des diffrents
dtachements de sa petite arme et leur donne quelques ordres  voix
basse; puis son cri de guerre devient le signal d'une nouvelle attaque.

Les assigs comprennent que la partie dcisive va se jouer et que,
s'ils parviennent  repousser de nouveau leurs ennemis, ceux-ci ne
reviendront plus  la charge.

Le choc est terrible, L'Oeil-Sanglant et le Scalpeur,  la tte de leurs
guerriers, se prcipitent comme des btes fauves! sur les Yakangs, qui,
la lance en arrt, leur prsente une barrire infranchissable. Malgr
des prodiges de valeur, les Enfants perdus vont, sans doute, se voir
forcs de reculer, lorsque plusieurs coups de carabines retentissent.
C'est la bande du Novice, qui, d'aprs les ordres de l'Oeil-Sanglant,
s'est porte sur la gauche du retranchement et, prenant les Yakangs en
charpe, ouvre sur eux, un feu roulant.? A cette attaque meurtrire 
laquelle ils ne peuvent faire face, un certain dsordre commence  se
manifester dans les rangs des dfenseurs de la tribu. Ils se voient
forcs de reculer  leur tour, puis de se mettre  l'abri derrire le
retranchement.

--Chef, dit tout  coup le Scalpeur, o donc avez vous le Castor?

--Le Castor se bat, dit l'Oeil-Sanglant en fronant les sourcils.

--Vous croyez?... Il ne fait pas beaucoup de bruit.

--Il est prudent.

--Hum! prudent, c'est bientt dit!... Enfin je veillerai; ce n'est pas
le moment de discuter.

--Oach! dit l'Oeil-Sanglant  sa troupe, les Yakangs fuient devant nous.
Poursuivez ces lches et chacun de vous pourra montrer avec orgueil les
nombreuses chevelures qu'il aura conquises aujourd'hui. En avant!
Derrire ce rempart, vous trouverez des femmes que vous pourrez amener
dans vos wigwams pour prparer votre nourriture. Quant  moi, guerriers,
mon choix est fait: les deux yeux de Fleur-de-Printemps clairent mon
coeur comme les toiles du Wacondah.

--Ma fille n'est point faite pour habiter la hutte d'un chien des
prairies comme toi! s'cria l'Abeille d'une voix retentissante.

Et s'avanant  la rencontre de Oeil-Sanglant elle fit tournoyer son
tomahawk pendant une seconde, puis le lana de toute sa force contre
l'Indien.

Mais celui ci tait sur ses gardes. D'un bond de ct, il vita l'arme
meurtrire, qui alla briser la tte d'un Enfant perdu plac derrire
lui. Devenant agresseur  son tour, Oeil-Sanglant se rua comme une bte
fauve sur l'Abeille dsarme, l'treignit dans ses bras puissants et la
terrassa.

C'en tait fait de l'Indienne. Dj sa chevelure tait menace par le
terrible couteau de son ennemi, lorsqu'un tomahawk lanc avec une
adresse inoue vint briser l'arme dans la main de l'Oeil Sanglant.

Celui ci poussa une exclamation de colre et tourna les yeux du ct
d'o le coup tait parti.

--Le Castor! murmura t-il; c'est lui! Un jour sa chevelure ornera mes
mocassins et ses os me serviront de sifflet de guerre.

Mais le mouvement qu'il avait fait avait suffi  l'Abeille pour se
dgager, et, preste comme une biche poursuivie par les chasseurs, elle
escalada le retranchement et se rfugia auprs de sa fille, dans la loge
de la mdecine.

Les Enfants perdus s'lancent sur sa trace et essayent de monter 
i'assaut. Mais les Yakangs, combattant avec le courage du dsespoir et
ayant pour eux la supriorit de la position, les forcent  reculer.

Tout  coup un cri de guerre retentit derrire le retranchement et une
grande lueur illumine la nuit. C'est le Serpent qui a conu un plan
diabolique pour vaincre la rsistance de l'ennemi. Tournant la position,
il jette adroitement quelques torches enflammes sur le retranchement,
lequel, compos en grande partie des piquets de bois des wigwams, prend
feu en un clin d'oeil.

A cette vue, le dcouragement gagne les Yakangs: ils comprennent que
leur dfaite n'est plus qu'une question de temps. Plusieurs d'entre eux,
avec la tmrit du dsespoir, tentent une sortie par un point du
retranchement que le feu n'a pas encore envahi et essayent de se faire
jour  travers les rangs ennemis. Mais ils se voient refouls au milieu
du cercle de flammes.

Les Enfants perdus, jugeant leur victoire certaine, entonnent leur
chanson de guerre et excutent la danse du scalp autour du brasier. La
lueur des flammes dcoupe dans la nuit leurs silhouettes grimaantes,
qui passent et repassent, semblables  une bande de dmons.

Tout  coup un son trange, grave, prolong, analogue  celui que les
bergers des Alpes tirent de leur corne de boeuf, s'lve  une
soixantaine de pas du thtre de la lutte.

En mme temps trois coups de feu retentissent, auxquels rpondent trois
cris de douleur et de rage. Le Scalpeur et le Serpent s'affaissent,
mortellement trapps; le bras gauche de l'Oeil Sanglant retombe inerte,
fracass par une balle.

--Courage! braves Yakangs crie alors une voix retentissante, courage!
les amis viennent!

Et trois nouveaux coups de feu abattent encore trois des assaillants.

--Le Marcheur! s'crirent les Enfants perdus avec un accent de rage
ml de crainte.

--Notre frre disent les Yakangs.

Et ce secours inespr relevant leur courage, ils se forment en colonne
serre, prts  fondre sur les Enfants perdus.




VI.--LA POURSUITE NOCTURNE.


Pour faire comprendre l'arrive si pleine d'-propos du Marcheur et de
ses nouveaux amis, il nous faut faire quelques pas en arrire et
retourner  la hutte du trappeur.

--La Flche-Noire ou le sorcier de sa tribu pourra seul vous renseigner,
avait dit le Marcheur  Raoul; je vous guiderai vers le village de mes
frtes les Indiens.

En effet, le lendemain de cette conversation, au point du jour, le
Marcheur secouant assez rudement ses htes:

--Hol! monsieur de Valvert! Hol! monsieur Thmistocle! debout et en
route!

Les prparatifs du dpart furent bientt faits, et une heure aprs les
trois amis marchaient dans la plaine en se dirigeant vers l'ouest.

--Martin, avait dit le trappeur  son ours avant de partir, Martin, je
m'en vais et ne sais combien durera mon absence. Garde bien ma maison
pendant ce temps-l, et, si tu as faim, fais briller tes talents de
chasseur! Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage...

Et l'intelligent animal, comprenant sans doute l'importance de sa
mission, s'tait assit gravement sur le seuil de la hutte, suivant d'un
oeil mlancolique son matre qui s'loignait.

Les premires heures de marche furent silencieuses. Le Marcheur, se
souvenant de sa rcente attaque, avait fait prendre  ses compagnons la
file indienne et inspectait minutieusement les environs. Chaque touffe
de hautes herbes, chaque roche, chaque arbre tait exactement interrog
par lui.

--Pardieu! dit tout  coup le marquis, si nous marchons ainsi nous
n'arriverons jamais. A quoi bon toutes ces lenteurs?

--A sauver peut-tre notre vie et,  coup sr, notre chevelure, dit le
trappeur. Quand on marche dans le dsert, il ne faut jamais laisser rien
de suspect derrire soi.

Cependant, comme malgr la minutie de ses recherches il n'apercevait
rien de suspect, le trappeur finit par se relcher un peu de sa
surveillance, et aprs la halte du djeuner les trois hommes marchaient
de front, le fusil nous le bras et causant gaiement pour abrger la
longueur de la route.

--Vous croyez que les Indiens nous recevront amicalement? demanda Raoul.

--J'en suis sr; sans cela, je n'irais pas moi-mme, de gaiet de
coeur, vous jeter dans la gueule du loup.

--Cependant j'ai bien souvent entendu citer la haine invtre que les
Indiens ont conserve pour les blancs, et les affreuses tortures qu'ils
savent infliger  ceux de notre race qui ont le malheur de tomber entre
leurs mains.

--Il y a du vrai l-dedans. Les Peaux-Rouges sont passs matres en fait
de supplices, et Us font de prfrence briller leur talent sur les
blancs. Mais rien de semblable n'est  craindre. Les Yakangs connaissent
et pratiquent le dicton: "Les amis de nos amis." Or non-seulement je
suis leur ami, mais je suis encore frre d'adoption de leur grand chef,
la Flche-Noire, qui est bien le plus brave guerrier que la terre ait
jamais port.

--Par quel concours de circonstances les Indiens furent-ils amens 
vous admettre dans leurs rangs?

--C'est toute une histoire, et si cela peut vous tre agrable je vais
vous la conter pour charmer l'ennui de notre route.

--Parlez, mon ami! nous tommes tout oreilles.

--Il y a une dizaine d'annes, commena le Marcheur, l'hiver dans ces
parages, tait extrmement rude: une neige profonde de cinq ou six pieds
s'tendait comme un immense suaire sur toute la prairie, qui prsentait
l'aspect d'une vaste mer blanche, sans flots et sans ondulations. Par
suite de diverses circonstances dont l'explication n'aurait aucun
intrt pour vous je me trouvais presque enfoui dans ma hutte, sans
provisions d'hiver. La position tait critique. Sortir, c'tait
s'exposer  sombrer dans cette mer de glace; rester, c'tait la famine
et une mort invitable. Aprs avoir mrement rflchi, entre deux
dangers, je choisis le moindre. M'quipant en guerre, chaudement
envelopp dans deux fourrures d'ours et charg de mes dernires
provisions, je me mis en route. J'tais muni de deux paires de
raquettes, sortes de grands patins en bois qui devaient me servir 
glisser sur la glace et m'empcher d'enfoncer dans les endroits o la
neige tait encore molle.

"Hlas! je me convainquis bientt que, malgr ma bonne carabine et mon
exprience, je n'atteindrais aucun animal. Comment chasser au milieu
d'une plaine blanche, unie,  perte de vue, o le gibier vous aperoit
et vous vente d'une lieue? De temps en temps je voyais l'lever hors de
porte de maigres coqs de bruyre ou passer comme un ouragan  l'horizon
un cerf, un daim, un lan, poursuivis par une bande de loups. Je les
contemplais tristement en me disant:

"--Voil mon souper qui passe!"

"Je vcus ainsi les deux premiers jours, bivaquant au milieu de la glace
et conomisant le plus possible les maigres provisions qui me restaient.
Mais le dcouragement me gagnait; le froid m'envahissait. Enfin dans la
matine du troisime jour, les masses brunes de la fort rapparurent 
l'horizon. Cette vue me ranima un peu.--Si la fort ne me fournissait
pas de nourriture, au moins elle me fournirait du feu.

"Comme j'en approchais, j'entendis des hurlements prolongs et je vis
une bande de loups qui entraient sous bois.

"--Bon! me dis-je, ces animaux sont comme moi, ils ont faim, ils
chassent... S'ils taient assez aimables pour m'inviter  dner..."

"Un peu ragaillardi par ces penses, j'entrai dans la fort, guid par
les hurlements. Mes pressentiments ne m'avait pas tromp. Toute la
bande des animaux affams rdait autour d'une _cour de cerfs wapitis_."

--Qu'appelez-vous une _cour de cerfs wapitis_?

--C'est juste, monsieur le marquis, j'oubliais que vous n'tes encore
qu'un chasseur novice des prairies. Nous appliquons ici le mot de cour
non-seulement aux wapitis, mais aussi aux lans.

"Vous comprenez sans peine, et vous verrez encore mieux dans quelques
mois, que l'hiver dans ce pays est une triste saison non-seulement pour
l'homme, mais encore pour les animaux carnassiers de toutes espces. A
cette poque maudite, la nourriture devient rare, la faim se fait
cruellement sentir; aussi voit-on d'immenses troupes de loups poursuivre
en tous sens  travers la prairie le daim, le cerf, l'lan, le boeuf
musqu et quelques bisons spars du reste du troupeau.

"Tant que la neige gele forme une crote assez solide pour le
supporter, le wapiti n'a pas grand'chose  craindre de ses ennemis: la
lgret de ses pieds suffit  lui sauver la vie, et d'ailleurs, accul,
il sait fort bien se dfendre avec ses bois redoutables Mais quand la
crote de glace s'amincit la situation change. L'animal chass ne peut
plus fuir, car,  chaque pas qu'il fait, la glace se brisant, il enfonce
dans la neige jusqu'au ventre; tandis que ses ennemis, d'un poids
beaucoup moindre, courent sans danger sur la crote fragile.

"Ncessit est mre de l'industrie, dit on: le wapitis et les lans, qui
me font l'effet de raisonner tout aussi bien que vous et moi, n'ont pas
tard h reconnatre la justesse de ce proverbe, et  le mettre en
action. C'est ainsi qu'ils ont russi  se garer des atteintes des loups
d'une faon assez remarquable.

"Une troupe de wapitis ou d'lans choisit, dans le bois un peu clair, un
terrain convenable, de cinq  six milles de circonfrence, et y pitine
la neige jusqu'au point de former une surface assez solide pour les
porter et leur fournir en mme temps une retraite sre. Tout l'espace
n'a pas t rduit  un niveau I uniforme; les animaux ont seulement
pitin la neige en dessinant un rseau de sentiers qu'ils parcourent 
leur aise et autour desquels s'lve un vritable retranchement qui
monte aussi haut que leur tte. Il rsulte de cet ensemble de travaux
une sorte de forteresse appele cour, dans laquelle les loups n'osent
pas les attaquer. Le cerf s'y trouve tellement en sret que pour rien
au monde il ne se hasarderait  quitter la cour qu'il s'est construite
avec ses camarades.

"C'tait au pied d'un emplacement semblable que les hurlements des loups
m'avaient conduit. Jugez de ma joie lorsque, montant sur un des plus
grands arbres comme sur un poste d'observation, j'aperus devant moi
dans les mille sentiers de la cour une troupe d'une quinzaine de wapitis
regardant d'un oeil narquois les loups qui ne cessaient de rder autour
d'eux.

"Ma bonne carabine entonna alors sa grande chanson et elle chanta juste,
car en moins d'une demi-heure quatre wapitis gisaient sans vie sur la
terre ensanglante.

"Je cessai le feu,--j'ai toujours vit de tuer les btes du bon Dieu
sans ncessit,--et je descendis de l'arbre. Quelques nouveaux coups de
carabine me dbarrassrent des loups, qui s'loignrent  une distance
d'environ cinq cents pas.

"Je commenai par rassembla autour de moi les victimes que j'.avais
faites. Mais comment les rapporter  ma hutte? Au premier moment, le
problme me parut insoluble, mais une rflexion plus approfondie
m'indiqua un moyen, celui de construire avec des branches d'arbres une
sorte de traneau  l'aide duquel je pourrais sans trop d'efforts
transporter mes nouvelles provisions. Le bois ne manquait pas autour de
moi; je me mis immdiatement  l'oeuvre.

"Ma besogne avanait rapidement; dj j'entrevoyais le moment o
j'allais poser la dernire pice, lorsque tout  coup un bruit lointain
attira mon attention.

"--Hein? pensai-je; qui vient l?"

"Collant mon oreille contre le sol, j'entendis distinctement! les pas de
plusieurs chevaux rsonnant sur la terre gele.

"Je vous ai dj dit maintes fois que dans le dsert l'approche d'un
homme vivant est toujours regarde d'un mauvais! oeil, car
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le nouvel arrivant est un ennemi.
_Homo homini lupus_ est une maxime profondment grave dans l'esprit du
trappeur et du coureur des bois.

"Une minute aprs, je savais  quoi m'en tenir. Une bande d'une
quinzaine d'cumeurs du dsert se disposait  entrer sous bois.

"L'arrive de cette troupe de cavaliers me causa d'autant plus d'motion
que plus d'une fois dj j'avais eu affaire aux cumeurs du dsert et
que j'avais de fortes raisons pour croire qu'ils ne me tenaient pas en
odeur de saintet. Un instant je fus tent de fuir avant d'tre
dcouvert. Mais il m'aurait fallu abandonner mes wapitis, perdre mes
prcieuses provisions d'hiver... Bref, je montai sur un pin blanc
gigantesque, et me glissai parmi ses branches charges de flocons de
neige durcie, rsolu  attendre les vnements.

"J'tais  peine depuis dix minutes install sur mon observatoire que
dj les cavaliers apparaissaient  la lisire du bois, et que les
loups, auxquels je ne songeais plus, commenaient leur oeuvre de
destruction. Ces malignes btes, comprenant sans doute mon impuissance,
se jetrent en furieuses sur mes cerfs, et l, sous mes yeux, les
dvorrent  belles dents. Je tremblais de colre; mais que faire?
j'tais li, condamn au silence et  l'immobilit la plus absolue; le
moindre signe de vie m'et mis immdiatement au pouvoir de mes ennemis
mortels.

"Cependant la troupe avanait toujours, se dirigeant en droite ligne
vers l'endroit o je me trouvais. Bien que la nuit ft dj tout  l'ait
venue, les rayons de la lune, rflchis par la blancheur de la neige, me
permirent d'apercevoir un Indien, les mains lies derrire le dos, au
milieu de ses ennemis  cheval. Bientt, la troupe se rapprochant, je
reconnus l'Indien. C'tait la Flche-Noire, grand chef de la tribu des
Yakangs.

"A cette poque dj, la Flche-Noire n'tait pas un inconnu pour moi.
Maintes fois je l'avais rencontr dans le dsert, mais sans cependant me
lier d'amiti avec lui; nous avions simplement chang quelques rapports
de politesse; nous ne nous recherchions pas, nous ne nous fuyions pas;
en un mot, nous tions indiffrents l'un  l'autre. Cependant, en le
voyant dans cette position et en songeant aux affreux supplices que ses
ennemis ne manqueraient pas de lui infliger, je me sentis mu de piti,
et un instant je fus sur le point d'abandonner mon abri et d'essayer de
le dfendre. Heureusement pour moi, et aussi pour lui, la prudence me
retint.

"La troupe, continuant toujours  s'avancer, se trouva bien tt  une
trentaine de pas de mon arbre.

"--Halte! dit alors celui qui paraissait la commander; ce lieu me semble
propice pour tablir notre camp."

"Les pirates obirent. Les chevaux furent dessells et entravs, un
grand feu fut allum, auprs duquel, aprs le repas, les cavaliers se
couchrent, les pieds  la flamme et rouls dans leurs manteaux.

"--Quant  toi, chien de Peau-Rouge, dit le chef en cinglant l'Indien
d'un coup de fouet, couche-toi l et dors. N'oublie pas qu'au moindre
mouvement je te brle la cervelle!..."

"A cette insulte gratuite, je vis la Flche-Noire tressaillir.
Cependant, refoulant dans son coeur les sentiments qui l'agitaient, il
obit sans prononcer une parole.

"Livr  de profondes mditations, je restai pendant plus d'une heure
immobile sur mon perchoir. Puis, lorsque je me fus bien assur que tous
les pirates dormaient,  l'exception de la sentinelle place  quelques
pas du brasier, je me hasardai  descendre avec des prcautions
infinies.

"J'avais form mon plan. Le chef des Yakangs m'intressait, et je
n'tais pas fch de jouer un tour  mes ennemis les pirates.

"Une fois  terre, mon _bowie-knife_ entre les dents, je m'allongeai
sur la glace, et, m'aidant des mains et des genoux, je me mis  ramper
comme un reptile, dans la direction de l'Indien.

"J'tais dj  cette poque un vieux routier des prairies et je
connaissais  fond toutes les prcautions  prendre en pareil cas. Vous
en aurez une ide quand vous saurez qu'il me fallut plus d'une grande
demi-heure pour franchir les trente pas qui me sparaient du but. Je
russis: nul bruit ne dcela ma prsence; l'Indien lui-mme, dont les
sens sont si dvelopps, n'entendit rien.

"--Que le chef coute, dis-je d'une voix faible comme un souffle; un ami
est derrire lui.

"Malgr la surprise qu'il dut certainement prouver, la Flche-Noire ne
fit aucun mouvement.

"--Je couperai ses liens, continuai-je; le chef chaussera mes souliers
de neige et fuira."

"Passant mon couteau sous le corps de l'Indien, je coupai ses liens;
puis, faisant un dtour et m'approchant de la sentinelle, je lui
assnai, au moment o elle s'y attendait le moins, un certain coup de
poing de ma faon entre les deux oreilles, qui l'tendit compltement
tourdie sur le sol.

"Dj la Flche-Noire tait  mes cots: d'une main il brandissait son
couteau  scalper, de l'autre une chevelure sanglante.

"--La Flche-Noire est un guerrier, me dit-il  voix basse; il sait
venger ses injures!"

"Je compris que le chef des pirates venait de payer de la vie son
malencontreux coup de fouet.

"--Qui va l?" s'cria tout  coup l'un des bandits en se soulevant sur
le coude.

"Au lieu de rpondre, la Flche-Noire et moi primes notre course de
toute la vitesse de nos jambes.

"--Tout le monde debout! hurla le pirate. Le prisonnier s'est enfui!...
Il a tu notre capitaine!"

"En un clin d'oeil, la bande fut sur pied,-- l'exception toutefois de
son capitaine mort et de la sentinelle assomme,--et nous salua par une
dcharge gnrale; heureusement la prcipitation et l'obscurit firent
dvier les balles.

"--Vous tes bless, chef? dis-je en voyant l'Indien tressaillir.

"--Marchons!" fit la Flche-Noire sans rpondre directement.

"Alors, au milieu de cette plaine glace, claire seulement par les
blafards rayons de la lune, commenta une course dsordonne que
l'imagination peut  peine retracer. Emports par notre lan, nous
glissions comme des ombres fantastiques et avec une vitesse sans cesse
croissante, poursuivis par le galop sonore des chevaux de nos ennemis.

"Combien de temps dura cette course, je l'ignore. Mes oreilles
tintaient, la respiration me manquait, tout tourbillonnait devant moi:
j'tais comme un homme ivre, et cependant il me semblait que nous
gagnions de l'avance, car les pas des chevaux s'affaiblissaient derrire
nous.

"Tout  coup je vois l'Indien ralentir sa course, puis s'affaisser sur
le sol comme une masse inerte.

"Un cri de triomphe retentit. Ne pouvant rn'arrter subitement, je
reviens sur mes pas en faisant un circuit, et je vois un pirate arriver
 bride abattue et prt  faire subir  la Flche-Noire la peine du
talion.

"Par bonheur, ma carabine tait charge, l'ar un effort surhumain, je
parviens  matriser le tremblement qui m'agite, et visant le cheval 
la tte, je presse la dtente.

"Cheval et cavalier roulent sur la glace.

"--Etes-vous bless, chef? dis-je alors  l'Indien.

"--Oui, rpond faiblement la Flche-Noire. Je suis atteint de deux
balles et je ne puis plus marcher. Que mon frre parte et me laisse
mourir; voici les pas de nos ennemis qui se rapprochent.

"--Vous laisser mourir, allons donc? Ces briqands n'auront pas encore
votre chevelure cette fois-ci. Laissez-moi faire!"

"Prenant la Flche-Noire sur mon paule, je continuai  fuir aprs avoir
recharg ma carabine.

"--Nos ennemis sont loin, me dit le chef des Yakangs; ils ne peuvent
nous voir. Que mon frre change de route et qu'il se dirige vers
l'ouest: il se rapprochera de mon village et il fera perdre ses traces."

"Ce conseil fut immdiatement suivi par moi. J'entendis le galop des
chevaux passer  cinq cents pas vers la gauche, puis s'teindre peu 
peu dans l'loignement. Nos traces taient perdues... nous tions
sauvs!

"Le lendemain, au point du jour, charg de mon prcieux fardeau,
j'arrivai au village de: Yakangs.

--Je ne vous dcrirai pas la rception que ces braves gens me firent:
vous en aurez un chantillon dans quelques jours.

"Lorsque le chef eut racont la manire dont je lui avais sauv la vie,
tous dclarrent que je surpassais en courage le: guerriers les plus
renomms. Ils m'adoptrent dans une crmonie solennelle et me donnrent
le titre de second chef de la tribu aprs la Flche-Noire. Quant 
celui-ci, il changea avec moi son calumet de conseil, me fit don d'un
costume de guerre complet, m'embrassa sur les lvres et dclara qu'
l'avenir je serais son frre, et qu'il regarderait comme personnelle
toute injure qui me serait faite.

"Voil comment je devins guerrier iroquois, position qui m'a dj
procur et me procure encore journellement des avantages immenses.
Chaque fois que je vais les visiter, ces braves gens me tmoignent une
amiti et un respect vraiment touchants, et jamais ils ne prennent une
rsolution importante sans m'envoyer un messager pour m'engager 
assister  leur conseil.

"Vous voyez donc, monsieur le marquis, que je ne crois pas trop
m'avancer en vous promettant l'appui des Yakangs".




VII.--LA LOGIQUE DU TRAPPEUR.


En causant ainsi, les heures passaient et les voyageurs s'apercevaient
moins de la longueur de la route. De temps en temps, quand les environs
n'offraient rien de suspect au Marcheur, il permettait  ses nouveaux
amis de faire parler leurs carabines, car, sur ces territoires indiens,
le gibier ne manquait pas.

Vers le milieu du quatrime jour, les amis taient nonchalamment assis 
l'ombre d'un bouquet de peupliers, quand tout  coup le trappeur, se
baissant vivement, colla son oreille contre le sol.

--Qu'y a-t-il? demanda Raoul surpris.

--Avant une demi-heure, monsieur le marquis, vous assisterez  un
spectacle nouveau pour vous.

--Lequel?

--Le passage d'un troupeau de bisons. Si le coeur vous en dit, vous
aurez l'occasion de faire l quelques beaux coups de carabine. La seule
recommandation que je vous adresserai est celle-ci: prudence! Le bison
bless est un animal dangereux.

--En vrit, mon ami, vous me traitez en enfant gt. Nous avons dj
rencontr quelques-uns de ces animaux,--tmoin le vtement que porte
Thmistocle,--mais j'avoue que j'ignore compltement leurs moeurs et
leurs habitudes.

Les bisons se rapprochaient; leurs pas faisaient trembler la terre et
produisaient un bruit semblable au grondement d'un tonnerre lointain.

--Compagnons, dit le trappeur, dans quelques minutes les animaux seront
en vue; il est temps de prendre nos postes de combat. Comme nous avons
le vent favorable, j'espre que la chasse sera bonne.

Avec l'habilet consomme d'un chasseur infaillible, le Marcheur choisit
son embuscade et assigna leur place  ses compagnons.

Une lgre ondulation de terrain, formant dans la plaine un large
sillon, venait par une pente insensible aboutir au bord du fleuve et
mourir en une plage sablonneuse, entoure de roseaux gigantesques, de
dbris vgtaux et de grandes feuilles de nnuphars.

Raoul et le trappeur, la carabine arme au poing, se cachrent  droite
dans les roseaux, tandis que Thmistocle prenait plus  gauche.

--Les bisons viennent vers le fleuve, dit le trappeur; ils suivront ce
sentier naturel qui coupe la plaine et qui aboutit  cette plage.
Laissons-les approcher et entrer dans le fleuve sans les inquiter; un
coup de carabine tir hors de propos pourrait, en les effrayant, leur
faire rebrousser chemin. Maintenant,  bon entendeur salut! et faisons
silence.

Le vieux coureur des prairies ne s'tait pas tromp; le bruit continuait
 grandir. C'tait un ouragan, une trombe formidable, qui semblait tout
engloutir sur son passage.

--Attention! dit le Marcheur  voix basse.

Raoul eut grand'peine  retenir un cri d'admiration prt  jaillir de sa
poitrine.

Les bisons faisaient leur entre sur la petite plage o se tenaient les
chasseurs. Les superbes animaux arrivant au galop, broyant les cailloux
sous leurs pas et i'entourant d'un pais nuage de poussire. La queue
battant leurs flancs, les yeux aveugls par leur toison rabattante, ils
allaient comme la personnification de la force aveugle et brutale qui
marche entre des obstacles.

Sans se laisser arrter par le fleuve, les bisons s'engagrent
rsolument dans l'eau, s'efforant de gagner l'autre rive  la nage.

--Feu! cria le Marcheur; les bisons sont trop avancs maintenant; ils ne
reculeront plus. Trois coups de carabine retentirent et trois bisons
tombrent, se roulant dans les convulsions de l'agonie.

Quelques instants aprs, une nouvelle dcharge se fit entendre et
abattit trois nouvelles victimes; mais deux d'entre elles se relevrent
bientt.

--Quel malheur! dit le trappeur; voil deux belles btes qui vont aller
sur l'autre rive servir de pture aux loups et aux corbeaux; c'est
dommage!

--Non pas, s'il vous plat, dit le marquis; je me charge d'achever au
moins l'une d'elles.

En disant ces mots et malgr les efforts du Marcheur pour le retenir,
Raoul quitta sa touffe de roseaux et s'lana le couteau de chasse  la
main, vers l'animal qui gagnait le fleuve.

Thmistocle, pouss par la mme ide, excuta une manoeuvre semblable 
celle de son matre.

--Morbleu! s'cria le trappeur avec un juron formidable et rechargeant
prcipitamment sa carabine, morbleu! un malheur va arriver. L! je le
disais bien!

En effet dans sa course, Raoul s'tait embarrass dans les hautes herbes
du rivage et tait tomb lourdement sur le sol. Le bison poursuivi,
rendu furieux par sa blessure et voyant son ennemi  terre, s'tait
lanc de rage sur le marquis et allait infailliblement le broyer sous
ses pieds.

La situation tait critique; heureusement le trappeur veillait. Au
moment o le marquis se voyait vou  une mort certaine, la balle du
Marcheur passa en sifflant auprs de l'animal furieux.

--A l'autre! fit le trappeur.

Tournant alors ses yeux vers le bord de l'eau, il poussa un cri
d'admiration termin par un immense clat de rire.

Thmistocle s'tait lanc  la poursuite du bison bless, L'animal
allait atteindre l'eau lorsque le ngre, lanant contre lui sa lourde
massue, l'atteignit par le travers du corps. A cette nouvelle agression,
l'animal, furieux, fit volte-face et s'lana contre son ennemi.

Mais le brave ngre, auquel on aurait pu appliquer l'expression
d'_impavidus vir_ du pote, impassible et inbranlable, attendit le choc
de pied ferme.

Au moment o l'animal baissait la tte pour le frapper, Thmistocle le
saisit adroitement par les cornes et, pesant de toute la force de ses
muscles d'acier, parvint  le matriser compltement: puis, aprs
quelques instants de rflexion, il se prit  heurter son front contre la
tte du bison comme s'il eut voulu a lui briser. Mais, si Thmistocle
avait la tte dure, l'animal l'avait encore plus dure que lui, et la
lutte ne pouvait se continuer de cette faon avec avantage pour l'homme.

Par une manoeuvre savante et bien combine, le ngre alors entrana le
bison vers l'endroit o sa massue tait tombe, puis il lcha les
cornes. Au moment o le bison se relevait, l'arme redoutable du ngre
s'abattit sur lui et le foudroya.

--Tiens! dit Thmistocle en considrant l'animal, lui bouger plus!

--Cela lui serait difficile, rpondit le Marcheur qui arrivait sur le
thtre de la lutte; il est mort... Tudieu! quel moulinet!...Ah!
Thmistocle, vous irez loin avec un poignet pareil!

--Ce n'est rien, rpondit Thmistocle d'un air modeste; pauvre ngre
avoir deux frres plus forts que lui.

--Enfin tout est bien qui finit bien; mais, croyez-moi, que ceci vous
serve de leon. Une autre fois, soyez plus prudent et souvenez-vous
qu'il ne faut jamais attaquer  dcouvert le bison bless. En attendant,
nous avons l six bosses et six langues qui, accommodes  la manire
indienne, ne sont pas a ddaigner. Nous allons nous en convaincre sans
retard.

Le marcheur alors creusa dans la terre un trou d'environ deux pieds de
profondeur et le remplit  moiti de bois mort auquel il mit le feu.
Lorsque tout le bois eut t converti en braise ardente, notre cuisinier
improvis tendit dessus une couche de sable, plaa une des bosses de
bison sur ce sable et finit de remplir le trou avec de la terre.

Au bout d une demi-heure de cuisson souterraine, le rti fut retir et
savour, sance tenante, par les trois amis, qui dclarrent n'avoir
jamais rien mang de meilleur.

--Dans combien de jours arriverons-nous au village de la Flche-Noire?
demanda Raoul.

--Le temps ne fait rien  l'affaire, rpondit le trappeur. Ni le chef ni
ses guerriers ne sont au village.

--O sont-ils donc?

--En chasse au bord des lacs.

--Quand avez vous appris cela?

--Tout  l'heure.

--Tout  l'heure? Nous n'avons vu personne.

--Et les bisons? fit le trappeur avec un sourire moqueur.

--Eh bien?

--Les bisons venaient du nord-est, direction o se trouve le lac. Or ces
animaux n'ont pas l'habitude d'migrer en cette saison; les pturages
sont abondants  cette poque et aux abords des lacs plus que partout
ailleurs; ils ont donc fui devant un ennemi quelconque.

--Peut tre des animaux de proie?

--Bah! quels animaux de proie? l'ours gris? mais le grizzly vit
solitaire et n'oserait attaquer seul un troupeau de bisons. Les loups?
Pas davantage. Non, les bisons fuient devant des hommes.. Or les bords
du lac sont comprit dans le territoire de chaut des Yakangs et nulle
tribu voisine n'oserait violer ce domaine.

--Vous en concluez?...

-Que la Flche-Noire et ses guerriers sont en chasse, et, par
consquent, absents de leur village. Mais qu' cela ne tienne; nous
attendrons son retour, voil tout, et rien ne nous empche de faire la
sieste  l'ombre des roseaux qui nous ont servi d'embuscade.

--C'est juste, ajouta Thmistocle en s'tendant sur le sol et fermant
les yeux.

--Attention! dit tout  coup le Marcheur, voil une force humaine, l
bas, sur l'autre rive: c'est un Peau Rouge; il fait mine de vouloir
passer le fleuve... Faisons silence et laissons-le venir; nous saurons
ainsi ce qu'il veut.

En effet, un Indien, peint et arm en guerre, apparaissait sur la rive
oppose. Aprs quelques minutes d'hsitation, il entra rsolument dans
l'eau et traversa le fleuve  la nage.

A peine avait-il abord que le Marcheur, quittant son abri de roseaux,
vint se camper au milieu de la plage, bien en vue, le bras appuy sur sa
carabine.

L'Indien, surpris de l'apparition, s'arrta galement et considra
attentivement le trappeur; puis, levant la main droite et courbant la
tte, il continua d'avancer.

--Mon fils est bien press, qu'il nglige de descendre jusqu'au gu pour
traverser le fleuve? demanda le trappeur.

L'Indien fit un signe de tte affirmatif.

--Il va sans doute rejoindre sa tribu?

--Pied-Agile n'a plus de tribu.

--Ah! vous vous nommez Pied-Agile! J'ai entendu prononcer ce nom comme
celui d'un guerrier brave et prudent.

L'Indien s'inclina.

--Que mon pre le Marcheur ne me retienne pas, dit-il; les moments sont
prcieux; je marche vers la Flche-Noire.

--Qui vous envoie vers lui?

--Le Castor.

--Le Castor? Un des chefs des Enfants perdus?

--Le coeur de mon pre le Castor est grand: il aime les Yakangs et
mprise les voleurs.

--Oui, je sais... mais alors... pourquoi fait-il partie des cumeurs de
la prairie?... C'est trange!... En attendant, je n'ai jamais eu qu' me
louer du Castor; en plusieurs circonstances, il m'a rendu de signals
services... Enfin, qui vivra verra!... Maintenant Pied-Agile sait-il
quels sont les liens qui m'attachent  la Flche-Noire?

--Pied-Agile le sait.

--Le guerrier peut-il me confier ce que le Castor envoie dire  mon
frre?

L'Indien rflchit pendant quelques instants:

--Le Castor, dit-il, envoie Pied-Agile vers le grand chef des Vakangs
pour lui recommander de retourner tout de suite  son village avec ses
guerriers.

--La Flche-Noire a donc quitt son village?

--Oui.

--Mon fils sait-il o il est all?

--Chasser les bisons au bord des lacs.

--Bien! mon fils est un guerrier; qu'il continue son voyage.

L'Indien salua le trappeur et s'loigna de ce pas rapide qui caractrise
sa race.

--Eh bien! fit le trappeur en rejoignant ses amis, mes prvisions se
ralise: la Flche-Noire est en chasse, l'Indien  qui j'ai parl me l'a
assur.

--Alors, dit Thmistocle, nous ne sommes plus presss et nous pouvons
continuer notre somme.

--Au contraire, nous sommes plus presss que jamais; peut-tre
avons-nous dj perdu trop de temps. Il nous faut continuer,  prsent,
notre voyage  marches forces et par des chemins peu commodes, c'est
vrai, mais qui l'abrgeront de moiti.

--Quel est le motif d'une si grande hte?

--Je ne saurais vous le dire au juste; mais je suis sr que notre
prsence est indispensable au village, et mes pressentiments ne me
trompent gure.

--Eh bien! passez devant, dit Thmistocle en baillant.

Le lendemain, vers le soir, les voyageurs n'taient plus spars du
village de la Flche-Noire que par une distance de deux lieues environ.

Plus on approchait, plus le trappeur ralentissait sa marche, explorant
le sol, les arbres, les branches, cherchant un indice qui lui rvlt le
sens des paroles du Castor. Tout  coup il se baissa vivement et examina
le sol avec attention:

--Alerte! en avant! s'cria-t-il; les Enfants perdus ont surpris le
village pendant l'absence de ses dfenseurs.

Les trois compagnons s'lancrent en courant.

La nuit venait  grands pas; une demi-obscurit rgnait dj dans la
campagne, et le Marcheur, la tte haute, l'oeil en feu, l'oreille au
guet, coutait les mille rumeurs qui surgissait autour de lui.

Tout  coup un grand cri suivi de plusieurs dtonations se fit
entendre...

Les trois amis n'taient plus qu' une porte de fusil du village.
Soudain une immense lueur dissipant l'obcurit, illumina la scne.
C'tait le moment o le Serpent venait de mettre le feu au rempart de
bois qui protgeait les femmes et les enfants des Yakangs.

Un coup d'oeil suffit au Marcheur pour se rendre compte de la situation
et concevoir son plan de bataille. Apercevant trois grands rables qui
s'levaient derrire la loge de la mdecine,  vingt pas l'un de
l'autre:

--Chacun de nous va s'tablir entre les branches d'un ces arbres,
dit-il; nous y seront comme dans une forteresse, cachs  tous les
yeux... Visez bien et pas de quartier aux brigands du dsert!

En un clin d'oeil, les voyageurs furent cachs parmi te feuillage. Le
Marcheur, embouchant alors la corne de bison qu'il portait  sa
ceinture, en tira un son grave, prolong.

--Courage, guerriers iroquois! s'cria-t-il de sa voix la plus
retentissante; des amis arrivent! Et immdiatement les trois carabines
parlrent.




VIII.--VICTOIRE!


Cette attaque subite, qui dbutait d'une faon si terrible pour eux,
produisit un moment d'arrt dans l'attaque des Enfants perdus. Les
guerriers yakangs, ranims par ce secours qui leur arrivait, en
profitrent pour reprendre l'offensive, et la mle redevint gnrale.

--Ma carabine devient inutile, se dit le Marcheur. Descendons, le reste
de la besogne doit s'accomplir en terre ferme.

En un clin d'oeil, il fut au milieu des Iroquois, se servant de sa
carabine en guise de massue. A sa vue, un cri de joie s'leva parmi les
assigs, une imprcation de rage chez les assigeants.

Raoul qui,  la lueur du brasier, avait vu le mouvement du Marcheur,
imita son exemple et descendit de son arbre Malheureusement ses yeux
n'avaient pas encore le don de voir dans les tnbres, et, au bout de
quelques pas, il se trouva au milieu de la bande du Novice, qui essayait
de prendre les Yakangs  revers.

Les cinq bandits n'avaient pas eu le temps de recharger leurs carabines.
Ils se rurent sur Raoul le couteau  la main.

Ce mouvement fut fatal  deux d'entre eux, qui tombrent, la tte
fracasse par la crosse avec laquelle le Franais faisait un moulinet
terrible. Mais  son tour, le jeune homme, surpris par derrire,
s'affaissa sur le sol, poussant un cri de douleur, le couteau d'un
bandit planta entre les deux paules.

Au cri de Raoul, le Marcheur s'tait retourn; il s'lana, rapide comme
la foudre, sur la bande du Novice. Mais les bandits, ne jugeant pas 
propos de l'attendre, tournrent les talons et se rfugirent dans les
rangs des Enfants perdus.

Au moment o ils passaient auprs du brasier, la lueur de l'incendie se
projeta en plein sur le visage de leur chef. La vue de ce visage parut
produire sur le Marcheur une motion extraordinaire. Il plit
affreusement, ses yeux devinrent d'une fixit effrayante; il chancela
comme nn homme ivre et, portant la main  son front s'affaissa prs de
Raoul.?

Tendant ce temps, une autre scne se passait prs de la loge de la
mdecine. De tous les chefs des Enfants perdus, un seul, le mtis Scott,
n'avait pas t bless.

--Un instant! se dit-il, Oeil-Sanglant s'est laiss ensorceler par les
beaux yeux de Fleur-de-Printemps... Si je la lui amenais, il me la
payerait un bon prix... C'est une ide, cela!... Et puis, d'ailleurs,
s'il n'en veut pas, la petite fera parfaitement mon affaire... H!
h!... Voil le vrai moment d'agir.

Et il s'avana, en rampant comme une bte fauve, vers la loge de la
mdecine.

L'obscurit l'empcha de voir un guerrier qui, depuis le commencement de
la lutte, accroupi sur ses talons et dans une complte immobilit, avait
tenu les yeux constamment fixs sur l'asile de Fleur-de-Printemps. Ce
guerrier, c'tait le Castor.

Le Mtis continuait sa marche silencieuse, sr du succs: dj il
atteignait la porte de la loge, lorsque le Castor, sortant de son
immobilit et lui posant la main sur l'paule:

--Oach! dit-il, le Mtis est habile; il rampe comme un serpent.

--Que la peste l'touff! murmura Scott.

--Les yeux de Fleur-de-Printemps sont deux toiles; un guerrier serait
heureux de les possder pour clairer son wigwam.

--Oui, n'est-ce pas?... Mais pardon! je n'ai pas le temps de causer.

--Le Mtis veut donc enlever la fille de la Flche-Noire?

--Vous l'avez dit.

--Eh bien! le Mtis ne fera pas cela.

--Hein? fit Scott en fronant le sourcil et portant la main  son
couteau.

--Un autre chef a t touch par la beaut de Fleur-de-Printemps.

--Oui, Oeil-Sanglant. Eh bien! c'est pour lui que je travaille.

Le Castor secoua la tte.

--Mon frre ne brisera pas cette porte, dit-il.

--Qui m'en empchera?

--Moi!

Prompt comme l'clair, le Mtis se prcipita sur l'Indien, le couteau
lev.

Mais le Castor tait sur ses gardes. D'un bond de ct, il vita le
choc; puis, saisissant son ennemi par le milieu du corps, il le lana 
toute vole comme une masse inerte par-dessus le brasier. Cet exploit
accompli, l'Indien reprit flegmatiquement sa faction en face de la loge
de la mdecine.

Cependant le combat continuait entre les Yakangs et les Enfants perdus.
Tout  coup la voix du Novice retentit:

--Victoire! criait-il; le Marcheur et son compagnon sont morts!

Mais en mme temps un cri rauque, qui n'avait rien d'humain, se fit
entendre, et Thmistocle, dressant sa haute taille fantastiquement
claire par la lueur de l'incendie, fit son apparition en brandissant
sa terrible massue.

--Le dmon du Champ-Rouge! s'crirent les Enfants perdus; il protge
les Yakangs.

Et, jugeant la lutte impossible contre cette puissance surnaturelle, ils
s'enfuirent en dsordre et disparurent bientt dans les tnbres.

Les Iroquois restaient matres du champ de bataille. Non moins effrays
que leurs ennemis eux-mmes par l'aspect extraordinaire de Thmistocle,
ils avaient form un cercle autour de lui, mais n'osaient l'approcher.

Le ngre, assez embarrass de sa personne, tournait la tte  droite, 
gauche, agitant, en guise de salut, les plumes de dindon qui l'ornaient
Mais ces avances amicales restaient sans effet, et le ngre demeurait
toujours seul... avec sa queue de bison sous le bras, au milieu du
cerclc des Indiens.

Cependant le Marcheur sortait de son vanouissement. Posant la main sur
son coeur comme pour en comprimer les battements:

--Mon Dieu! s'cria-t-il, pourquoi m'avez-vous fait apparatre le
spectre d'un pass de deuil que je voulais oublier?

Puis, se levant d'un bond:

--Je crois, le ciel me pardonne, que j'ai eu un moment de faiblesse. Oh!
oh! Marcheur mon ami, tu baisses... H bien!... o en est le combat?

Un coup d'oeil lui suffit pour se rendre compte de la situation.

--Bon! dit-il, Thmistocle a encore fait des siennes... Et Raoul? Ah!
fou que je suis! je l'ai vu tomber; mort peut-tre?...

Et il se baissa vivement vers le jeune homme, collant l'oreille contre
sa poitrine.

--Dieu soit lou-il respire encore. Hol! Thmistocle, arrivez vite;
votre matre est bless.

Le ngre s'lana, bnissant cette voix qui mettait fin  son embarras.

--Notre pre le Marcheur n'est pas mort! s'crirent joyeusement les
Indiens.

Et tous, accourant vers lui, l'entouraient, le flicitaient et
cherchaient  toucher sa main.

--Merci, mes amis, dit-il, merci! mais ne vous inquitez pas de moi:
grce  Dieu, je n'ai rien de cass. Il faut vous occuper de mon ami que
vous voyez l gisant, dangereusement bless en combattant pour vous.

Les Indiens se penchrent vers le jeune homme pour contempler les traits
de cet ami inconnu qui avait contribu  les sauver.

--Sa peau tait blanche, mais son coeur est rouge, dit l'Abeille qui,
accompagne de sa fille, tait sortie de la loge de la mdecine.

Fleur-de-Printemps considrait attentivement Raoul. A la vue de ce jeune
homme ple, immobile, sanglant, tendu  ses pieds, une larme de piti
glissa comme une perle liquide sur la joue de la jeune fille.

Pourquoi Fleur de-Printemps pleurait-elle? N'tait-elle point accoutume
 de semblables spectacles? Pourquoi pleurait-elle en prsence de cet
tranger? Fleur-de-Printemps ne le savait pas elle-mme. A la vue du
jeune homme, elle avait senti quelque chose tressaillir en elle, et elle
s'abandonnait  ce sentiment nouveau sans le raisonner et sans en
chercher la signification.

Cependant, sur l'ordre du sorcier, Raoul fut transport dans la loge de
la mdecine et tendu sur plusieurs peaux de bison superposes.

--La blessure est elle grave? demanda Thmistocle au vieux devin.

--Le Grand Esprit est puissant, il est seul matre de la vie, dit le
sorcier.

--Mais enfin mon matre en reviendra-t-il?

--Peut-tre, fit l'Indien.

Et il disparut, courant prodiguer ses soins aux blesss trop nombreux,
hlas! qui gisaient dans le village.

Le ngre jeta un regard dsespr au Marcheur.

--Ne vous effrayez pas, Thmistocle, dit le trappeur. La rponse du
sorcier veut dire que h blessure n'est pas mortelle.

De tous cts on entendait le cri des femmes qui pleuraient leurs fils,
leurs maris tus dans la bataille.

--L'Abeille veillera sur le malade, dit l'Indienne; il a donn son sang
pour la tribu.

--Ma mre est ge, elle a besoin de repos; je veillerai  sa place, fit
Fleur-de-Printemps avec vivacit.

L'Abeille jeta un regard tonn sur sa fille qui baissa les yeux.

L'Abeille semblait rflchir profondment. Ses yeux scrutateurs erraient
du visage de sa fille  celui de Raoul, qui gardait la pleur et
l'immobilit de la mort. Enfin, attirant sa fille vers elle et la
baisant au front:

--Le coeur de ma fille est bon, dit-elle. C'est bien! Fleur-de-Printemps
veillera auprs de l'tranger.

--Je la seconderai, dit le sorcier.

--Moi de mme, fit le trappeur.

--Ah a! croit-on que je vais abandonner mon maitre? repartit
Thmistocle.

De sorte que le bless, install dans la loge de la mdecine, et le
premier appareil pos par le sorcier, les quatre gardes-malades
s'installrent auprs du marquis. Il est vrai que, malgr tous ses
efforts pour rester veill, Thmistocle vaincu par la fatigue, ne tarda
pas  succomber au sommeil. Quant au Marcheur, l'oeil clos, le front
cach dans ses mains, il gardait une immobilit complte. Un soupir
touff s'exhalant de sa poitrine indiquait seul d'instant en instant
qu'il ne dormait pas.

Le sorcier veillait, allant et venant, courant d'une case  l'autre,
composant  l'aide de plantes connues de lui seul, un baume propre 
cicatriser les blessures du malade. De temps en temps, interrompant son
travail, il jetait un regard bahi sur Thmistocle endormi. Evidemment
le ngre intriguait Peau-Rouge. Il vint un moment o le sorcier cdant
aux sentiments qui l'agitaient, s'approcha doucement de Thmistocle, et
s'agenouillant devant lui, il murmura une fervente prire.

Fleur-de-Printemps veillait aussi. Immobile, gracieusement accroupie sur
une peau de bison, ses yeux demeuraient obstinment fixs sur le visage
de Raoul. Mille sensations, mille sentiments inconnus l'agitaient. Au
milieu du silence de la loge, elle semblait couter,--quoi?--qui sait?
sans doute ces voix douces et mystrieuses qui voltigent autour des
oreilles de quinze ans et qui chantent en choeur la joyeuse chanson de
l'amour du printemps.




IX.--L'ADOPTION.


Cependant la Flche-Noire, averti par le messager du Castor, s'tait ht
de retourner  son village, l'me en proie  de sinistres
pressentiments. A mesure que la distance dimunuait et qu'il dcouvrait
sur la terre les traces des Enfants perdus, les dernires lueurs
d'espoir qu'il conservait encore s'vanouissaient.

Au point du jour il arrivait prs du village, et la premire personne
qu'il apercevait tait l'Abeille accourant vers lui les bras ouverts.

Malgr l'impassibilit dont il ne se dpartait jamais,  la vue de sa
femme, la Flche-Noire poussa un vrai rugissement de joie.

--Un ami, dit-il, est venu vers la Flche-Noire au bord des lacs et lui
a annonc qu'un grand danger menaait son village. Sa langue est donc
menteuse?

--Le messager a dit vrai. Les Enfants perdus ont surpris le village
pendant la nuit comme des chiens peureux.

--Et Fleur-de-Printemps? demanda anxieusement le chef cherchant des yeux
sa fille au milieu de ceux qui l'entouraient.

--Sauve!...

--Et les lches ennemis?

--Vaincus, repousss!...

--Bien, fit la Flche-Noire reprenant son impassibilit ordinaire.

Et, suivi de ses guerriers, il se dirigea vers son wigwam.

A mesure qu'il avanait dans: le village et qu'il apercevait les dgts
causs par la lutte, les sourcils du chef se fronaient.

--Dans le coeur du pre gronde un orage, disaient les guerriers; sa
colre sera terrible!

Arriv  la porte de son wigwam, la Flche-Noire s'assit, invita les
principaux chefs  en faire autant, et, et quelle que ft son impatience
de connatre les dtails de l'attaque et de la dfense, il ne desserra
pas les lvres avant d'avant fum le calumet du conseil.

Le sorcier tait arriv l'un des premiers.

--Que mon pre parle, dit la Flche-Noire; mes oreilles sont ouvertes.

--Les guerriers commands par leur puissant sachem, dit le mdecin avec
un geste mlodramatique, coassaient le bison au bord des lacs, lorsque
les corbeaux, s'envolant vers l'ouest en croassant, m'annoncrent qu'un
malheur inconnu planait sur la tte des Yakangs. Au moment o le
Grand-Esprit retirait la lumire du Wacondah, le cri des Enfants perdus
retentissait autour du village. Mais les Yakangs sont des guerriers: le
sang des vieux bouillonne comme celui des jeunes!... Ils repoussrent
d'aborb les Enfants perdus.

--Et les femmes? demanda la Flche-Noire.

--Les femmes furent renfermes dans la loge de la mdecine. Mais
l'Abeille ne voulut pas consentir  suivre l'exemple de ses compagnes.?
--Que fit-elle? dit le chef en fronant les sourcils.

--L'Abeille est fort courageuse. Arme de la hache du chef, elle prit
place parmi les guerriers et lutta corps  corps contre Oeil-Sanglant.

La Flche-Noire jeta un regard d'orgueil vers sa femme qui, les yeux
baisss, reut modestement cet loge muet.

--Les Enfants perdus sont des lches! continua le mdecin; ne pouvant
vaincre par la force, ils attaquent avec le feu. Les Yakangs allaient
succomber lorsque le Grand-Esprit leur envoya un secours inespr.

--Lequel?

--Notre frre le Marcheur, accompagn d'un guerrier des visages pales...
puis...

--Eh bien?...

--Le dmon du Champ-Rouge! rpondit le mdecin  voix basse. Il est
l'ami du Marcheur, il protge les Yakangs...

--Que veut dire le grand sorcier?

--Mon pre le verra dans la loge de la mdecine.

La Flche-Noire se leva et, accompagn de ses guerriers, se dirigea vers
le rduit o gisait Raoul, veill par ses amis.

En apercevant le Marcheur, le chef s'lana vers lui les bras ouverts,
et l'treignant sur sa poitrine:

--Merci, frre! dit-il simplement.

--Bah! fit le trappeur, entre nous, nous ne comptons plus. Ecoutez,
chef; vous vous connaissez en blessures; examinez celle qu'a reue mon
ami, et dites-moi votre avis.

La Flche-Noire examina quelques instants le visage du jeune homme;
puis, collant l'oreille contre la poitrine de Raoul, sembla rflchir
profondment.

--Le visage ple vivra! dit-il enfin. Dans quelques jours il pourra se
servir de ses armes.

Un double cri, pouss par Fleur-de-Printemps et par Thmistocle,
rpondit au chef, et la jeune fille, heureuse et souriante, vint se
jeter au cou de son pre.

--La Flche-Noire, mon frre, dit alors le trappeur en prenant
Thmistocle par le bras, je veux vous prsenter un ami dont la vue seule
a mis en fuite vos ennemis.

Le chef considra quelques instants la figure extraordinaire du ngre;
puis baissant la tte et tombant  genoux:

--Que le dmon du Champ-Rouge soit favorable  nos fils! murmura-t-il.

Thmistocle, surpris de l'action de l'Indien, s'empressa de le relever
et, lui secouant nergiquement la main:

--Bon ngre comprend pas votre langue peau rouge, dit-il en fianais;
mais vous tes un bon compagnon, et frre du Marcheur: cela me suffit.

--Le dmon du Champ Rouge! murmurait  part lui le trappeur. Ah! ah! les
Peaux-Rouges prennent Thmistocle pour un tre surnaturel. Le fait est
qu' sa tournure!... H! h! mais alors notre affaire ira toute
seule!... Brave ngre, va!...

La Flche-Noire ne s'tait pas tromp. Au bout de quinze jours, Raoul
entrait en convalescence et, un mois aprs, compltement rtabli, mais
encore faible, il errait par le village, examinant curieusement tout ce
qui l'entourait et liant Connaissance avec les Indiens, qui
l'accueillaient comme un compagnon d'armes.

Cependant le jeune homme s'impatientait; il n'oubliait pas le motif qui
l'avait amen dans ces contres, et souvent il accusait le Marcheur de
lenteur et d'insouciance.

--Patience, patience, rpondait dogmatiquement le trappeur; vous tes
encore trop faible, et puis... j'ai mon ide!

Raoul, tout en maugrant, se rsignait. Peu  peu cependant son
impatience devint moins vive, et l'on et pu croire que le jeune ami du
trappeur oubliait le but de son voyage. Peut-tre Fleur-de-Printemps
n'tait-elle pas trangre  ce changement.

--Monsieur le marquis, dit un jour le trappeur en se frottant
joyeusement les mains, nous partirons bientt.

--Dj!... fit Raoul.

--Voil bien la jeunesse! deux beaux yeux lui font oublier... Puis,
monsieur le marquis, reprit le Marcheur, je dois vous demander s'il vous
rpugnerait de devenir le frre de ces braves Indiens?

--Qu'entendez-vous par l, mon ami?

--Je dsire vous faire adopter par la tribu des Yakangs, ainsi que je
l'ai t, si toutefois vous le permettez.

--Si je le permets! mais mon ami, c'est une distinction dont je serai
fier. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas rvl les avantages qu'une
semblable adoption peut me procurer?

--Avantages immenses, inapprciables, qui se rsument par deux cents
amis dvous, deux cents frres, considrant comme personnelle toute
injure qui vous sera faite.

--Fort bien, mon ami; mais croyez-vous que les Yakangs daigneront
m'adopter comme ils l'ont fait pour vous?

--A dire vrai, c'est un honneur dont les Peaux-Rouges sont peu prodigues
envers les blancs. Cependant vous avez donn votre sang pour eux, ils
vous en seront reconnaissants... Je compte d'ailleurs beaucoup sur
Thmistocle pour russir.

--Sur moi? s'cria Thmistocle tonn.

--Expliquez-vous, dit Raoul.

--C'est bien simple. Les Indiens considrent comme surnaturels tous les
objets, tous les phnomnes qu'ils ne connaissent pas. Thmistocle est
un de ces phnomnes-l. Les Yakangs n'ont jamais vu d'hommes noirs.
Pour eux, un visage humain ne peut avoir que deux couleurs: rouge ou
blanc; Thmistocle, dont le teint bouleverse toutes leurs ides, passe 
leurs yeux pour un tre suprieur, en dehors de la nature humaine.
Ajoutez  cela la haute taille, le costume et la vigueur de notre ami..

--Mon brave Thmistocle, dit Raoul en riant, te voil pass  l'tat de
phnomne!

--Mieux que cela,  l'tat de divinit redoutable.

--Et comment l'appelle-t-on?

--Le dmon du Champ-Rouge.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Rappelez-vous monsieur le marquis, l'endroit o nous nous sommes
rencontrs pour la premire fois et o vous m'avez sauv la vie. Ce lieu
a reu des Indiens le nom de _Champ-Rouge_. 'On le croit hant par une
puissance malfaisante, ennemie des Indiens. Aussi, quand ils aperurent
notre ami noir, les coquins qui m'avaient attaqu crurent voir
apparatre la divinit vengeresse et s'enfuirent en criant: Le _dmon du
Champ-Rouge_.

--En effet, je m'en souviens...

--Eh bien! c'est l-dessus que je compte pour vous faire adopter par les
Yakangs.

--Vraiment?

--Venez avec moi, et vous, Thmistocle, n'oubliez pas que vous tes dieu
ou diable,  votre choix, mais qu'il vous faut faire tout ce que je vous
dirai, et rien que cela: est-ce bien entendu?

--Comptez sur Thmistocle, rpondit le ngre dj pntr ee la majest
de son rle.

Le Marcheur, accompagn de ses deux amis, se dirigea vers la place du
village o la tribu tait rassemble. Une espce d'estrade avait t,
par les soins du trappeur, construite au milieu de la place. En face, la
Flche-Noire et les principaux guerriers peints et costums en guerre se
tenaient immobiles sous les armes.

Le Marcheur, Raoul et Thmistocle montrent gravement sur l'estrade.

--Les guerriers Yakangs sont mes frres, dit le trappeur d'une voix
forte; veulent-ils permettre  leur frre blanc de parler?

--Oui, oui, rpondirent les Peaux-Rouges.

--Yakangs, le dmon du Champ-Rouge, aprs vous avoir couverts de sa
protection pour mettre en fuite les lches Enfants perdus, m'a fait
entendre sa voix.

--Parlez, frre, dit la Flche-Noire avec respect; nos oreilles sont
ouvertes.

--A vous, Thmistocle! dit le trappeur  voix basse. Soyez majestueux
autant que vous le pourrez. Parlez lentement; je traduirai phrase par
phrase ce que vous direz. Vous finirez en leur ordonnant d'adopter votre
maitre.

--Cela suffit, dit Thmistocle.

Le ngre, rejetant en arrire sa peau de bison, agita, en guise de
salut, les plumes de dindon qui ornaient sa tte. Appuy sur sa massue
dans la pose de l'Hercule Farnse, il commena d'une voix grave, lente
et monotone, ayant l'air de se parler  lui-mme, les yeux levs vers le
ciel:

--Guerriers de la grande nation des Yakangs, d'o vient que vous courbez
la tte devant moi? La peur tient-elle vos yeux fixs vers la terre? Les
Yakangs ne sont pas des vielles femmes sans courage; ils sont les plus
braves guerriers et les plus adroits chasseurs des prairies. A leur vue,
les ennemis s'enfuient comme une troupe d'lans ou de cerfs timides...
Cela est-il vrai, hommes puissants?

--Bravo! Thmistocle! murmura le Marcheur.

--Exorde par insinuation, ajouta Raoul.

--Levez les yeux, guerriers, continua le ngre, marchant  grands pas
sur l'estrade et agitant les bras. Vous savez que le Grand-Esprit est
mon pre et que les prairies bienheureuses sont mes domaines... Regardez
mon visage, que la contemplation du feu divin a brl pour toujours.
Guerriers, ce n'est point un homme, celui qui n'a ni la peau rouge ni la
peau blanche. Ecoutez! coutez! Je chassais dans les prairies bien
heureuses lorsque le Grand-Esprit, mon pre, me dit: "Parmi mes fils
rouges du dsert, il y a des lches et des voleurs indignes de voir la
lumire du Wacondah!... va et punis-les." Et moi, fils respectueux, je
quittai mes domaines, envelopp d'une nue d'orage. Cach sous les
rochers du Champ-Rouge, j'ai, depuis des centaines de lunes, pi au
passage et immol, suivant les ordres de mon pre, les lches et les
voleurs. Guerriers, je suis heureux de le reconnatre jamais ma colre
ne s'est appesantie sur votre race. Les Yakangs sont des braves.

--Monsieur le marquis, dit le trappeur  voix basse, Thmistocle fera
maintenant tout ce qu'il voudra des Indiens.

En effet les loges du ngre avaient produit un effet extraordinaire
parmi les Yakangs. Ces nafs Peaux-Rouges, qui jusqu'alors coutaient
courbs dans l'attitude du respect, levaient maintenant leur front
rayonnant d'orgueil.

Thmistocle, croisant ses longs bras sur sa vaste poitrine, garda le
silence pendant quelques instants afin de doubler l'effet de ses
paroles.

--Rapprochez-vous de moi, dit-il  voix basse  ses amis, et ne vous
offensez pas de ce que je vais faire.

--Guerriers, continua-t-il  haute voix, j'errais dans les solitudes du
Champ-Rouge, lorsque mon oeil, qui embrasse toute la terre d'un regard,
vit une troupe de loups poltrons et perfides se diriger vers votre
village, enveloppe des tnbres de la nuit. Vos jeunes gens chassaient
le bison au bord des lacs sous la conduite de la Flche Noire, ce
courageux guerrier que le Matre de la vie aime et propose comme modle
 ceux qui habitent les prairies bienheureuses du Wacondah.

Le chef Yakang, malgr son impassibilit ordinaire, poussa un cri de
triomphe et d'orgueil en apprenant la haute opinion qu'avait de lui le
Grand-Esprit.

--Pouvais-je laisser massacrer mes fils les Yakangs, tandis qu'ils
s'endormaient dans une scurit trompeuse? Non! Rapide comme l'clair,
je volai au secours de mes fils menacs. En route, je trouvai deux
visages ples qui marchaient au mme but. Ces amis, vous les connaissez,
les voil.

En disant ces mots, Thmistocle saisit dans chaque main le Marcheur et
Raoul stupfaits, et les soulevant par leur ceinture de chasse, les tint
suspendus en l'air,  bout de bras, pendant quelques instants.

Les Indiens poussrent une immense clameur d'admiration. Jamais ils
n'avaient assist  un pareil trait de vigueur corporelle. Evidemment
l'tre capable d'un tel effort tait bien un tre surnaturel.

--Guerriers, continua Thmistocle, vous savez le reste. Conduit par mon
pre, le Matre de la vie, j'eus le bonheur d'arriver  temps, au moment
o les Yakangs, malgr leur courage indomptable, allaient succomber sous
le nombre. Ma vue suffit  chasser les chiens peureux. Hlas! l'un des
visages ples gisait sur la terre, baign dans son sang. Guerriers,
votre coeur est bon et reconnaissant; le Marcheur est dj votre frre;
n'est-il pas juste que son ami le devienne aussi?

--Oui, oui! crirent les guerriers.

Les Yakangs sont reconnaissants, dit la Flche-Noire; ils obiront aux
dsirs du dmon du Champ-Rouge: le visage ple deviendra notre frre.

--Hourra! cria le trappeur en jetant en l'air son bonnet de peau de
raton, hourra, Thmistocle! vous tes grand comme le monde! Souffrez que
je vous embrasse.

Et, sans attendre la rponse, le trappeur pressa le ngre dans ses bras.
Celui-ci le repoussa doucement et, se retournant vers la foule:

--Guerriers, continua-t il aprs s'tre recueilli pendant quelques
instants, le Matre de la vie est content; il m'ordonne de rester au
milieu de vous avec mes amis les visages ples. J'obirai  ses ordres,
je chasserai le bison avec vous et combattrai vos ennemis.
Rjouissez-vous, guerriers! un jour viendra o la grande race des
Yakangs s'tendra sur la prairie comme l'eau du fleuve qui dborde.

Une explosion de cris enthousiastes et d'applaudissements frntiques
accueillit cette prophtie de bon augure; puis Thmistocle, descendant
de l'estrade, fut entour par les Indiens, qui, n'en ayant plus peur,
s'approchaient de lui pour le toucher. Quelques-uns mme des plus hardis
coupaient avec leur couteau  scalper des morceaux de sa peau de bison
et les emportaient comme des talismans. Sans l'intervention de la
Flche-Noire, Thmistocle et t bientt dpouill du vtement qui
faisait sa gloire et son orgueil.

On procda immdiatement  l'adoption du marquis. Vu son tat de
faiblesse et les observations du Marcheur, les preuves usites en
pareil cas furent supprimes. La Flche Moire, s'approchant du jeune
homme, l'embrassa sur les lvres et lui fit don d'un costume complet de
guerre. En change, Raoul donna un de ses pistolets, que l'Indien reut
avec les marques de la plus vive satisfaction.

Le sorcier, s.'approchant  son tour, se mit en devoir de pratiquer
l'opration du tatouage.

--Hum! monsieur le marquis, dit le trappeur, voil un mauvais quart
d'heure  passer. Mais il y a des circonstances o l'homme doit savoir
souffrir sans se plaindre...

Le sorcier mit  nu le bras du jeune homme et, lui piquant la peau 
l'aide d'une pine d'acacia trempe dans le suc de certaines plantes,
lui dessina les figures emblmatiques de la tribu des Yakangs. Pendant
ce temps, les chefs et les principaux guerriers dansaient autour de
l'estrade, poussant des cris discordants.

--A quoi bon tout ce vacarme? demanda Raoul.

--A empcher les plaintes que la douleur pourra vous arracher de
parvenir aux oreilles des gens de la tribu.

--Alors, mon ami, faites cesser ce tapage. Je veux montrer aux Indiens
qu'un blanc est aussi capable qu'eux de souffrir sans se plaindre.

Et en effet, pendant toute la dure de l'opration, le jeune homme ne
profra pas une plainte, malgr la douleur cuisante que lui causait la
liqueur corrosive. L'opration termine, il fut conduit dans la loge de
la mdecine, o il demeura enferm toute la journe, afin, disait le
sorcier, de s'entretenir avec le Grand-Esprit.

Lorsqu'il en sortit, le soir, Raoul faisait partie de la puissante tribu
des Yakangs.

Pour fter cet heureux jour, un grand feu fut allum sur la place, et
les danses et les jeux se prolongrent pendant une partie de la nuit.




X.--UN SERVITEUR MODELE.


Quinze jours s'taient passs et le trappeur n'tait pas rest inactif
pour obtenir le secret du trsor de Montcalm.

Le sorcier, qui seul connaissait ce secret, avait longtemps hsit  se
livrer. "La puissance et la prosprit des Yakangs, disait-il, taient
fatalement lies  sa discrtion," et il est probable que les instances
du Marcheur fussent demeures striles si Thmistocle, usant de son
autorit de dieu protecteur, n'et enjoint au sorcier de dire ce qu'il
savait. Devant un ordre aussi formel, le grand prtre n'eut plus
d'objection. Il consentit mme  servir de guide et  conduire
l'tranger vers le trsor qu'il tait venu chercher.

--Le dsert est plein d'ennemis, avait dit de son ct la Flche-Noire,
et le dmon du Champ-Rouge ne peut voyager seul comme un pauvre Indien.
La Flche-Noire l'escortera avec dix guerriers.

Enfin Fleur-de-Printemps et l'Abeille avaient voulu accompagner le chef.

La Flche-Noire s'opposa d'abord  cette rsolution imprudente et
tmraire; mais cette fois encore Thmistocle interposa son autorit
toute-puissante et le chef yakang consentit  ce que sa femme et sa
fille fissent partie de l'expdition; mais en mme temps il doubla le
nom bre de l'escorte.

La petite troupe avait donc quitt le village et, guide par le sorcier,
s'tait dirige vers les terres de l'Est en suivant la route que Raoul
et ses amis avaient dj parcourue pour se rendre chez les Yakangs.

Vers le milieu du troisime jour de marche, nous la retrouvons campe au
bord du fleuve o Thmistocle avait terrassa un bison  la force du
poignet.

--J'ai une question  poser  mon pre le sorcier, dit tout  coup le
trappeur; mon pre veut-il m'couter?

--Les paroles de mon fils sont toujours agrables aux oreilles de son
ami.

--Merci. Comme vous le savez, ce chemin mne directement chez moi. Le
suivrons-nous jusqu'au bout et passerons-nous par ma cabane?

--Non, rpondit le sorcier. La hutte de mon fils restera  deux milles
vers la droite.

--C'est bien; je pourrai renouveler ma provision de poudre et de
balles... Un homme sans munitions n'est bon  rien.

En ce moment, comme le djeuner tait fini et la chaleur suffocante,
chacun s'tendit commodment sur l'herbe, cherchant un peu d'ombre et de
sommeil, attendant la fracheur du soir pour se remettra en route.

Un instant aprs, une lgre ondulation se produisit dans les roseaux
qui cachaient le fleuve, puis apparut entre leurs tiges une tte
grimaante, fixant des yeux enflamms sur les gens endormis.

Aprs quelques secondes d'un attentif examen, la tte disparut, les
roseaux se refermrent, l'eau du fleuve clapota doucement sous les
efforts d'un Indien qui, nageant entre deux eaux, atteignit bientt la
rive oppose. Cet Indien portait le costume et les emblmes des Enfants
perdus.

A peine et il touch la terre qu'il se dirigea en rampant vers un
bouquet de _kart rouges_ [1].

[Note 1: Cornus stolonifera (Mich.)]

Deux autres Indiens l'attendaient au milieu des hautes herbes.

--Mon frre a vu? demanda l'un d'eux.

--Le Loup a vu.

--Quels sont les guerriers dont nous suivons la piste?

--Le visage ple, accompagn de son ami le Marcheur et de vingt
guerriers yakangs commands par la Flche-Noire. L'Abeille et
Fleur-de-Printemps sont parmi eux, ainsi que le dmon du Champ-Rouge.

--Bien. Le Loup compte sans doute avertir Oeil-Sanglant?

Le Loup secoua ngativement la tte.

--Le Loup est plus rus que le trappeur blanc: il a entendu. Le Marcheur
manque de poudre et de balles; son rifle est muet et pend inutile sur
son paule.

--Oach!

--Le Marcheur ira chercher des munitions  sa hutte.

--Que compte faire mon frre?

--Le Loup y sera le premier. Le Loup connat la hutte du Marcheur; il y
mnera ses deux frres rouges, emportera les armes du trappeur, et le
Marcheur fuira comme un chien peureux.

--Mon frre est guerrier; son oeil voit tout. Partons.

Les trois Indiens se mirent en marche, ctoyant le fleuve, cachs parmi
les saules, les roseaux et les hautes herbes, de ce pas gymnastique qui
dvore les distances sans paratre donner prise  la fatigue.

--L'ennemi des Enfants perdus est loin maintenant, dit le Loup, aprs
deux heures de marche silencieuse. Si mes frres veulent suivre le Loup,
ils les conduira plus vite par l'eau.

Les Indiens approuvrent par un signe de tte.

Pour voyager par eau ainsi que le proposait le Loup, la premire chose
qui semble ncessaire est une embarcation. Or, les trois Enfants perdus
n'en possdaient pas. Mais ce n'tait point l une impossibilit pour
ces sauvages enfants de la nature.

Un norme tronc de peuplier gisait sur la rive, bris sans doute par la
tempte et encore garni d'une portion de ses branches dnudes.

Les Indiens s'approchrent du tronc d'arbre et, runissant leurs
efforts, commenaient  l'branler, lorsque soudain un homme se dressa
devant eux.

Les Indiens, surpris, reculrent d'un pas, portant la main  leurs
tomahawks.

--De par le Grand-Esprit! mes gaillards vous avez failli m'craser, dit
le nouveau venu, une autre fois, quand vous remuerez des troncs
d'arbres, regardez d'abord s'il n'y a personne derrire.

--Le mtis Scott! firent les Indiens.

--Mon Dieu! oui, votre frre Scott qui, ne pouvant savoir s'il avait
affaire  des amis ou  des ennemis, s'est mis  couvert pour voir
venir. Et maintenant, vous voulez descendre le fleuve?

--Oui.

--Et o allez-vous par ce chemin-l?

--A la hutte de notre ennemi, le Marcheur.

--Ah! Et dans quel but?

--Lui enlever ses armes.

--De par tous les diables! c'est une excellente ide.

--Mon frre nous permettra une question  notre tour?

--C'est selon... Faites toujours.

--D'o vient le Mtis?

--Vous tes curieux... Bah! aprs tout, vous le saurez tt ou tard. Le
Mtis vient de ngocier une alliance entre les Enfants perdus et le
Nuage-Blanc, chef des Hurons.

--Mon frre a russi?

--Le Mtis a russi. Il retourne vers Oeil-Sanglant.

--Bien. Que mon frre se dpche et qu'il marche avec la prudence du
serpent. Le dmon du Champ-Rouge avec la Flche-Noire et vingt guerriers
yakangs suivent l'autre rive du fleuve.

--Merci; le Mtis n'est pas un enfant... Adieu.

Les Indiens eurent bientt fait de pousser le tronc de peuplier dans le
fleuve et se laissrent aller  la drive...

Le lendemain, vers le milieu du jour, ils se trouvaient en face du
cirque de rochers qui conduisait  la hutte du Marcheur. Abandonnant
leur radeau improvis aux hasards du courant, ils gagnrent le bord  la
nage et, aprs avoir scrut de l'oreille et de l'oeil tous les environs,
ils s'engagrent dans l'troit couloir de pierre.? Le silence,
l'abandon taient complets...

La porte du rduit tait entr'ouverte. Le Loup, qui marchait en tte,
prta l'oreille un instant, puis poussa le battant et entre rsolument
Mais  peine avait-il fait un pas dans l'intrieur que deux bras
gigantesques, semblant sortir de derrire la porte, s'enlacrent autour
de ton corps et l'treignirent.

Sous cette accolade formidable, l'Indien sentit ses os craquer, puisse
briser et, quand l'ombre ouvrit les bras, le Loup roula inerte sur le
sol.

Il tait mort sans pousser un cri.

Cet ombre n tait autre que Martin, l'ours _grizzly_ du Marcheur. Le
brave animal, fuyant les ardeurs du jour, dormait paisiblement au frais
dans la hutte, lorsque des pas inconnus lui avaient fait dresser
l'oreille, tandis que son odorat, d'une finesse merveilleuse, lui
rvlait un ennemi.

Dans sa grosse cervelle d'ours, le brave Martin s'tait probablement
tenu un raisonnement comme celui-ci:

--Quelqu'un approche... ce n'est point mon matre... ce n'est point non
plus aucun des amis de mon matre, car les pas et les voix que j'entends
me sont inconnus... Hum! Martin, mon ami, ces gens-l ont de mauvaises
intentions. Souviens-toi que ton matre t'a propos  la garde de son
habitation.

Et, sr de la justesse de son raisonnement, le brave animal avait
touff le premier inconnu qui s'tait prsent, et cela si rapidement
et avec si peu de bruit, que les compagnons du Loup, faisant le guet au
dehors, n'avaient rien entendu.

Au bout de quelques instants, ils entrrent.

Le second Indien qui se prsenta subit le mme sort: mais le troisime,
averti par un grognement, eut le temps de se mettre sur la dfensive et
de brandir son tomahawk, faible arme pour un tel adversaire. Martin ne
s'inquita mme pas d'viter le coup qui lui tait destin; il le reut
au milieu du front, sr que son crne pouvait supporter une pareille
caresse, puis, d'un coup de griffe il ventra l'Indien.

Cet exploit accompli, Martin secoua la tte, s'tendit en travers de la
porte et, aprs s'tre lch les pattes pendant quelques instants,
reprit son somme interrompu.

Au coucher du soleil, le Marcheur arrivait au cirque de pierre.

--Oh! oh! qu'est-ce  dire? s'cria-t-il; des pas humains! Quelqu'un
chez moi!

Et, le coeur plein d'inquitude, il franchit en courant le couloir. Sur
le seuil, il trouva son ours qui l'accueillit avec toutes les
dmonstrations d'une joie des plus vives.

--Bonjour, bonjour, Martin! dit le trappeur en caressant l'animal; as-tu
vu quelqu'un rder par ici?

Les yeux de Martin brillrent comme s'il et compris la question et te
tournrent vers la hutte.

--Ah! ah! fit le trappeur en voyant les cadavres... Des Enfants perdus!
Mon ami Martin, tu as bien travaill!

Deux heures aprs, les cadavres enterrs, le Marcheur, muni d'un sac 
balles et d'une poudrire convenablement garnie, quittait la hutte pour
rejoindre ses amis, qui l'attendaient  deux milles plus loin de l'autre
ct des montagnes. Martin l'accompagna jusqu'aux limites de son
domaine.




XI.--L'ORAGE.


Cependant la visite que les trois Indiens avaient faite  la hutte avait
fortement donn  rflchir au Marcheur.

--Les traces taient toutes fraches, dit-il  la Flche-Noire aprs le
rcit des exploits de son ours... Nos ennemis seraient-ils sur notre
piste?

--Oeil-Sanglant est un chien et ses guerriers des vieilles femmes... Les
Yakangs ne les craignent pas.

--Je le sais. Moi non plus, je ne les crains pas... mais voyez-vous,
chef, tout en marchant il m'est venu une ide. Les Hurons, bien que vous
soyez maintenant en paix avec eux, sont jaloux de la puissance des
Yakangs... Je ne serais pas surpris que l'Oeil-Sanglant les et dcids
 s'unir aux Enfants perdus, d'autant plus que leur chef, le
Nuage-Blanc, vous hait personnellement.

La Flche-Noire eut un sourire ddaigneux.

--Le chef huron n'a que trente chevelures dans son wigwam, dit-il; moi,
j'en ai soixante. Tant que la Flche-Noire n'aura pas d'autre ennemi, il
dormira tranquille.

Les vnements, d'ailleurs, semblaient donner raison  l'Indien. Malgr
ses minutieuses recherches, le Marcheur n'apercevait rien de suspect
autour de lui. La prairie,  perte de vue, droulait ses solitudes
immenses aux aspects monotones, et son silence tait  peine troubl par
le bruit des pas des voyageurs ou la fuite prcipite des animaux
sauvages cachs parmi les hautes herbes.

A mesure que la petite troupe avanait, la confiance et l'espoir
revenaient dans l'me du trappeur.

--Courage, monsieur le marquis! disait-il joyeusement. Bientt nous
toucherons au but... La route doit vous sembler longue?

Mais  chaque question de ce genre le jeune homme, enveloppant d'un
regard Fleur-de-Printemps, remuait ngativement la tte. Comment
aurait-il pu se plaindre de la lenteur du temps, lorsqu'une si douce
compagnie venait en abrger les heures?

Ce jour mme, vers le coucher du soleil, la caravane arrivait au pied
d'une chane de collines abruptes qui entourait la savane comme une
immense ceinture.

--Que mon fils le guerrier ple se rjouisse, dit le sorcier s'adressant
 Raoul; le trsor qu'il venu chercher chez ses frres les Yakangs se
trouve sur le versant oppos de cette colline qui domine toutes les
autres.

--Hourra! s'cria le trappeur  pleins poumons.

--Bien que nous soyons trs prs du but de notre voyage, reprit le
sorcier, je ne conseillera pas  mes amis d'essayer  l'atteindre
aujourd'hui. Qu'en dit mon fils la Flche-Noire? ajouta-t-il en montrant
 l'Indien un grand nuage noir qui surgissait  l'horizon.

Le chef examina le ciel pendant quelques instants:

--Mon pre a bien vu, dit-il enfin. Ce nuage a couv le nid du tonnerre,
et bientt il s'tendra sur toute la surface de la terre. Que mes fils
cherchent un abri et prient le Grand-Esprit de les protger, car bientt
les lments seront en guerre.

Ce conseil fut immdiatement suivi et la petite troupe, se rfugiant
sous un amas de roches qui garnissaient le pied de la colline,
s'installa de son mieux pour rsister  la violence de l'orage qui
menaait.

La nature elle-mme semblait avoir conscience du danger. Le silence qui
planait sur la prairie redoubla, l'air devint immobile. On et dit que
la terre recueillait ses forces ou sommeillait.

Le nuage signal par le sorcier montait rapidement et bientt il
enveloppait l'horizon, tendant sur le ciel son rseau noir, dor de
place en place par les rayons du soleil dj plissants. La mme temps,
une vaste nappe brune partant de la terre allait se joindre  lui,
semblable  une immense colonne de fume marchant d'une seule pice sur
la plaine.

Tout  coup, sans qu'un souffle d'air se fit sentir, les feuillages
s'agitrent, les hautes herbes penchrent leurs tiges flexibles avec un
bruit plaintif; un sourd gmissement sortit des flancs de la colline.
C'tait la rponse de la terre au dfi que lui jetait l'ouragan.

--Attention, mes amis! cria le trappeur; tenez-vous bien: le branle-bas
va commencer...

Un sourd grondement rpondit  ces paroles, puis un immense clair
sillonna l'horizon, dchirant les flancs du nuage de ses zigzags de feu.

Ce bruit sembla un signal. Le vent, captif jusque-l, s'leva tout 
coup, tendant sur la campagne ses tourbillons irrsistibles. Incapables
de lutter contre son treinte, les arbres sculaires gmissaient au
loin, puis briss, dracins, ils s'abattaient avec le fracas d'une
bataille.

Des fragments de rochers roulaient sur les flancs de la colline, pousss
par une force irrsistible. Les herbes de la prairie brises, haches
comme par la faucille du moissonneur, s'parpillaient dans l'air et
semblaient pour l'oeil le contour des tourbillons.

En mme temps, la pluie,--une pluie drue, paisse,  larges
gouttes,--tombant par torrents, interceptait la vue et plongeait la
campagne dans une complte obscurit; les pierres, les armes des Indiens
et celles du trappeur, chargs d'lectricit, crpitaient entre leurs
mains. Raoul considrait avec pouvante ce cataclysme qui menaait de
bouleverser la terre, et les Yakangs eux-mmes habitus qu'ils fussent 
de semblables spectacles, conjuraient intrieurement le Grand-Esprit de
les tirer de ce danger imminent.

Cependant, quelque critique que ft la position de nos amis, elles
n'taient rien en comparaison de celles de deux hommes qui,  cent pas
de l'abri de rochers, bravaient en rase campagne les efforts de la
tempte. Couchs  plat ventre sur la terre pour donner moins de prise
au vent et cramponns l'un  l'autre, ils tenaient obstinment leurs
yeux fixs sur la retraite des Yakangs.

Quels taient leurs desseins? Nous avons appris du mtis Scott que,
charg de ngocier une alliance entre les Hurons et les Enfants perdus,
il avait russi sans difficult. Les Hurons et les Yakangs taient
ennemis, sans doute depuis l'origine de leur race. Entre eux, la
guerre--bien qu'interrompue par des trves assez frquentes--tait
ternelle, car elle avait pour but la suprmatie de l'un des deux
peuples dans le dsert. De plus, le Nuage-Blanc, comme chef, hassait
personnellement la Flche-Noire, dont il enviait la rputation et les
hauts faits. Il avait donc accept avec empressement l'alliance des
Enfants perdus. Il avait quitt son village en compagnie de son fils,
pendant que dix guerriers hurons rejoignaient les dbris de la troupe de
l'Oeil-Sanglant.

Ces hommes qui marchaient depuis le matin dans la piste de la
Flche-Noire, et qui avaient si bien su dissimuler leur prsence aux
yeux clairvoyants du trappeur, taient le Nuage-Blanc, chefs des
Hurons, et l'Oiseau-du-tonnerre, son fils, un jeune homme, presque un
enfant, qui n'avait pas encore conquis le titre de guerrier.


Pendant la plus grande partie de la journe, le Nuage-Blanc et
l'Oiseau-du-Tonnerre avaient suivi la caravane  environ cinq cents pas
en arrire, et cela si habilement que personne ne s'tait dout de leur
prsence, lorsque auprs de la colline l'orage tait venu les assaillir.

Nous les avons vus, sous la pluie et les clairs, couchs sur la terre
pour n'tre point emports par le vent, supporter sans faiblir la fureur
des lments plutt que d'abandonner leurs desseins.

Cependant les Yakangs, terrifis par la tempte, se cramponnaient de
toutes leurs forces aux parois des rochers, lorsque tout  coup la voix
du trappeur domina le bruit de l'ouragan.

--La trombe vient droit sur nous! cria-t-il; du sang-froid, mes amis!...
A plat ventre sur la terre, ou nous sommes perdus.

En effet, la trombe, qui, vue de loin, semblait n'avancer qu'avec
lenteur, marchait, vue de prs, avec la rapidit d'un cheval lanc au
galop. Son large pied appuy sur le sol, elle montait jusqu'au ciel par
une spirale immense et s'avanait en tourbillonnant avec un mugissement
terrible.

Les Indiens frissonnaient, se sentant perdus.

Bientt la trombe atteignit leur retraite et les enveloppa dans ses
replis. Cramponns aux asprits du sol, haletants, suffoqus sous cette
formidable pression, les voyageurs fermrent les yeux et perdirent
connaissance, se croyant vous  une mort certaine.

Mais la trombe, continuant toujours sa marche, rencontra tout  coup la
colline. Le choc la fit reculer, comme tonne de cette rsistance
imprvue; puis, runissant ses efforts, elle revint de nouveau  la
charge. Mais le cercle de collines tint bon. La colonne battit encore
une fois en retraite, s'arrta quelques instants au milieu de la plaine
comme pour examiner l'ennemi; puis, reconnaissant sans doute l'inutilit
de ses attaques, elle sembla hsiter, oscilla lentement sur elle-mme et
enfin tournoya en sens inverse; elle changea de direction et continua sa
course furieuse vers les rgions de l'Ouest, dvastant tout sur son
passage.

Quelques minutes aprs, comme si la trombe et form l'arrire-garde de
l'orage, la pluie cessait, le voile noir qui couvrait le ciel se
dchirait et, sur l'azur mis  nu, le soleil dardait ses derniers rayons
pour consoler la terre des souffrances qu'elle venait d'prouver.

La Flche-Noire, le Marcheur et Thmistocle ne tardrent pas  revenir
au sentiment de la ralit. Encore frissonnants du danger qu'ils avaient
couru, ils jetrent un regard autour d'eux et un cri de dsespoir
jaillit de leur poitrine...

Raoul et Fleur-de-Printemps avaient disparu.




XII--RUSES DE GUERRE.


--Ils sont morts! s'cria le trappeur. L'ouragan les a broys dans ses
tourbillons! Qui sait si nous retrouverons mme les cadavres!

La Flche-Noire,  genoux sur le sol, examinait attentivement la place
qu'avaient occupe sa fille et le jeune homme.

Tout  coup il se releva en poussant un cri de rage.

--Qu'y a-t-il? demanda le trappeur.

--Mon frre avait raison; le chef Yakang a manqu de prudence... Les
ennemis nous suivaient et ce sont eux qui ont enlev ma fille et le
guerrier ple. Que le Marcheur regarde.

Le trappeur se baissa, examinant le sol.

--Diable! diable! mes prvisions se ralisent de plus en plus, dit-il;
les ravisseurs sont des Hurons.

--Des Hurons?

--Oui... et... attendez... le Nuage-Blanc lui-mme est venu ici... Voici
une plume d'aigle de sa coiffure, je la reconnais... Dieu soit lou! les
enfants vivent encore... Mais dans quel but les a-t-on enlevs?

--Oeil-Sanglant aime Fleur-de-Printemps, dit l'Abeille d'une voix
sombre.

--Lui? dit la Flche-Noire en crispant les poings. Ce chien des prairies
a os lever les yeux sur l'toile des Yakangs!...

--L'Abeille a raison, fit le trappeur, et je devine maintenant le
dessein de nos ennemis. Le chef huron a enlev Fleur-de-Printemps pour
la mettre entre les mains de l'Oeil-Sanglant, qui la forcera  partager
son wigwam et  devenir sa femme. Quant  Raoul, les Enfants perdus,
pour se venger de leur dfaite, l'attacheront au poteau de torture.
Maintenant, que va faire mon frre?

La Flche-Noire, au lieu de rpondre, alluma son calumet et se mit 
fumer d'un air aussi impassible que si rien d'extraordinaire ne venait
de se passer.

--Partons! dit-il tout  coup en secouant la cendre de sa pipe.

La troupe des Yakangs s'branla lentement sous la conduite du trappeur
et de la Flche-Noire, qui marchait courb vers la terre dtrempe o
les pas des ravisseurs avaient laiss de profondes empreintes.

Cette chasse silencieuse dura jusqu' la tombe de la nuit.

--Campons, dit la Flche-Noire. Demain il fera jour.

L'aube blanchissait  l'horizon et les Yakangs taient de nouveau sur la
piste des Hurons, mais, au bord d'un cours d'eau qu'ils avaient travers
la veille les traces cessrent.

--Les Hurons ont pass le fleuve, dit le trappeur aprs avoir examin la
rive; faisons comme eux.

La Flche-Noire approuva et entra rsolument dans l'eau, peu profonde en
cet endroit. Mais arriv sur le bord oppos, il poussa un cri de
triomphe, et, appelant le Marcheur, lui montra la terre.

Le trappeur se baissa; le sol tait pitin comme par le passage de
plusieurs hommes. Quelque chose brillait dans l'herbe.

--C'est une des coquilles dtaches de la ceinture de
Fleur-de-Printemps, dit Thmistocle; je la reconnais.

--En avant! s'cria la Flche-Noire; nous sommes sur la piste.

--Halte! chef; arrtez! fit le trappeur qui continuait  examiner le
sol; mon frre est sur une fausse piste. Les Hurons n'ont point travers
la plaine.

--Oach! et ces traces?

--Ruses de guerre. Les coquins sont adroits, mais ils ne connaissent pas
le vieux limier.

--Ngre comprend pas! disait le noir suivant cette scne d' un air
bahi.

--Voyez ces empreintes. Pour vous, elles signifient que des hommes ont
pass l, voil tout. Pour moi, elles ont un autre sens, parce que les
Indiens en marche prennent mille prcautions pour effacer toute trace de
leur passage. Ici ces traces semblent multiplies  plaisir; c'est pour
nous donner le change. De plus, toutes ces empreintes sont gales; elles
ont donc t faites par le mme pied, par un seul homme. La troupe des
Hurons n'est point passe par ici.

La Flche-Noire fit un signe d'assentiment.

--Voici ce que je pense. Le Nuage-Blanc est arriv au bord du fleuve. Un
de ses hommes l'a travers pour laisser la fausse piste; pendant ce
temps, le reste de la troupe a suivi la lit mme de la rivire. Qu'en
dit mon frre?

--Le Marcheur est un vritable Indien; rien ne lui chappe.

--Maintenant une dernire question se prsente. Les Hu rons ont-ils
descendu ou remont le fleuve?... A mon avis, ils l'ont remont, parce
qu'en amont l'eau est moins profonde qu'en aval et qu'ils avaient des
prisonniers... Si mon frre le veut, nous suivrons ce chemin.

--Notre frre a raison, dirent les Indiens en entrant dans l'eau.

Pendant plus d'une demi-heure, ils remontrent le fleuve, luttant contre
la violence du courant, trs-fort en cet endroit, et explorant avidement
les deux rives.

--Hourra! s'cria tout  coup le trappeur montrant  ses amis la trace
d'un pied humain imprim sur la berge. Le Nuage-Blanc est revenu sur ses
pas et s'est rapproch des collines. Maintenant nous tenons la piste,
nous les atteindrons.

La troupe s'avana avec une nouvelle ardeur. Tout  coup, en passant
auprs d'un buisson de _winterberg_ entour de hautes herbes,
Thmistocle, qui marchait  ct du trappeur, d'un bond prodigieux
s'lana au milieu du buisson sans se proccuper des pines qui lui
dchiraient les chairs.

Un instant aprs, il en ressortait tenant  la gorge un Indien  moiti
trangl.

--Arrtez, Thmistocle! cria le trappeur; ce Peau-Rouge est un ami,
c'est le Castor.

Thmistocle obit.

--Que mon frre soit le bienvenu, dit la Flche-Noire. Bien qu'il fasse
partie des Enfants perdus, le Castor est mon ami et a dj rendu
d'innombrables services  mon peuple.

--Les Enfants perdus sont des chiens! Le Castor les mprise et veut
orner ses mocassins avec la chevelure de leur chef Oeil-Sanglant... Les
Yakangs veulent-ils me permettre de les accompagner?

--Que les guerriers prennent garde! dit l'Abeille: le Castor est
peut-tre un tratre.

--Oh! fit le trappeur en se rcriant.

L'Enfant perdu lana  l'Indienne un regard indfinissable.

--Ma mre se souvient-elle de la nuit o son village fut surpris par les
Enfants perdus?

--Elle s'en souvient.

--L'Abeille, terrasse par Oeil-Sanglant, allait prir. Un tomahawk a
bris l'arme de son ennemi. Ce tomahawk, qui l'avait lanc?

--Vous?

--Moi.

--Que mon fils me pardonne: il comprendra mes soupons et les excusera.

Le Castor s'inclina.

--Mon frre suit la piste des Hurons? dit-il  la Flche-Noire. Sa fille
et le guerrier ple ont t enleve pendant la tempte.

--Qui les a enlevs? mon frre le sait-il?

--Oui. Le Nuage-Blanc et son fils l'Oiseau-du-Tonnerre.

--Qu'en ont-ils fait?

--Ils les ont livrs  l'Oeil-Sanglant, qui forcera l'toile des Yakangs
 devenir sa femme et qui attachera le guerrier ple au poteau de
torture.

--Quand?

--Aujourd'hui... dans trois heures.

Une exclamation de douleur jaillit des poitrines de la Flche-Noire, du
trappeur et de Thmistocle.

--Trop tard! murmurrent-ils; nous arriverons trop tard!

--Mes frres se trompent. Les Enfants perdus et les Hurons ne sont pas
si loin, et, avant trois heures, mes frres les auront rejoints.

--Que mon fils le Castor m'coute, dit la Flche-Noire. Mon sort est
entre ses mains. Qu'il me guide vers ma fille, et ma vie lui appartient.

Le Castor lui tendit la main.

--Mon coeur a toujours aim les Yakangs et ha les Enfants perdus,
dit-il; je ferai ce que mon pre dsire.

Et, prenant la tte de la troupe, il s'avana  grands pas dans la
prairie.

L'Abeille, qui supportait la fatigue aussi bien que le guerrier le plus
robuste, semblait rflchir profondment, tout en jetant de temps en
temps un regard perant sur le Castor.

Tout  coup elle quitta son rang, et s'approchant du jeune Indien elle
murmura  voix basse:

    Pour voir encore ton doux visage,
    Jeune fille, vers ton village
    Je suis entran par mon coeur.
    Je te vois jouer sur la mousse
    Et j'coute ta voix plus douce
    Que la voix de l'oiseau moqueur.

Le Castor tressaillit

--Bon! fit l'Abeille; les yeux d'une mre voient tout. Mon fils aime
Fleur-de-Printemps, il la sauvera.

Arriv au pied de la colline, le Castor longea sa base pendant quelques
minutes, puis il s'engagea dans un troit dfil conduisant au versant
oppos.


--Oach! dit le sorcier au Marcheur, nous ne sommes plus qu' deux
railles du lieu redoutable o gt le trsor de Montcalm, le grand
guerrier blanc. Les Enfants perdus connatraient-ils ce secret?

--Je l'ignore. S'il ne le connaissent pas, il faut les chasser, pour les
empcher de le dcouvrir, et s'ils le connaissent dj... alors...

Le trappeur acheva sa pense en frappant avec force la crosse de sa
carabine.

Depuis quelques instants dj, la marche du Castor s'tait ralentie, et
il avait fait signe  ses amis de ne plus avancer qu'avec une extrme
prcaution. Bientt il ordonna aux Yakangs de s'arrter; puis prenant 
part la Flche-Noire, le trappeur et Thmistocle:

--Que mes frres me suivent, dit-il, et vous, guerriers yakangs, ne
sortez de votre retraite que lorsque vous entendrez retentir le
croassement du corbeau.

Mais il eut beau employer tous les moyens possibles de persuasion, il ne
put empcher l'Abeille de se joindre  lui et d'accompagner son mari.

A quelque distance de l'endroit ou ils se trouvaient se dressait une
sorte de muraille de rochers qui semblait servir de contrefort  la
chane de collines. D'pais buissons de gadellier sauvage et de rosiers
des savanes en garnissaient le pied, et quelques pins sculaires,
tendant sur eux leurs bras touffus, semblaient les protger.

C'est vers cet endroit que le Castor dirigeait ses amis en rampant dans
les hautes herbes et les murettes.

Arriv  la base des rochers, il carta avec prcaution le feuillage qui
masquait la vue et, faisant signe au trappeur et au chef yakang:

--Que mes frres regardent, dit-il.

La Flche-Noire colla son oeil contre l'ouverture ainsi pratique et
recula soudain comme s'il et t mordu par un serpent.

Il venait d'apercevoir, attachs dos  dos au poteau de torture, sa
fille et le marquis de Valvert, entours d'un cercle d'Indiens qui
prparaient les instruments du supplice. Tous les ennemis de son peuple
taient l: l'Oeil-Sanglant avec les Enfants perdus, le Nuage-Blanc et
l'Oiseau-du-Tonnerre avec les Hurons, le Novice arec sa bande d'cumeurs
du dsert.

Vaincu par la douleur, par la rage, incapable de se matriser plus
longtemps, le chef yakang brandit son tomahawk et porta sa main  sa
bouche pour donner le signal convenu avec ses guerriers, lorsque le
trappeur le retenant:

--Que mon frre soit prudent, lui dit-il. Le supplice de ces enfants ne
va pas commencer encore et les ennemis pourraient les tuer si nous
agissions trop prcipitamment. Employons d'abord la ruse; la force
viendra aprs. Laissez-moi faire.

Et le trappeur se penchant vers Thmistocle, lui murmura quelques mots
 l'oreille.




XIII.--DEUX COEURS INDIENS.


Nous avons laiss le Nuage-Blanc et son fils couchs  plat ventre sur
la terre pendant l'orage et fixant des yeux ardents sur le cirque de
rochers qui abritait la troupe des Yakangs. Par un hasard providentiel,
les deux Hurons se trouvrent hors de l'atteinte de la trombe furieuse,
qui les et emportes comme une feuille dans ses tourbillons.

--Que mon fils s'apprte, dit le Nuage-Blanc en voyant le mtore
menacer les Yakangs; bientt il pourra montrer s'il est digne de
recevoir le titre de guerrier.

Les deux Indiens se levrent et, srs que dans l'obscurit de la
tourmente ils ne seraient point aperus, ils s'lancrent en courant
vers la grotte et l'atteignirent au moment o la trombe furieuse venait,
pour ainsi dire, d'anantir les compagnons de la Flche-Noire.

Un clair permit aux Hurons de s'orienter. Sans songer qu'ils pouvaient
tre eux-mmes emports par la rafale, ils se prcipitrent vers
Fleur-de-Printemps.

--Deux prises valent mieux qu'une, murmura l'Oiseau-du-Tonnerre en
s'avanant vers Raoul tendu sur la terre non loin de la jeune fille.

Une minute aprs, les Hurons s'enfuyaient portant sur leur paule les
captifs billonns, garrotts et encore privs de sentiment.

Les ravisseurs coururent sans s'arrter jusqu'au bord du fleuve. Arrivs
l:

--Que mon fils dpose son fardeau, dit le Nuage-Blanc, et qu'il se rende
sur l'autre rive; il fera une fausse piste pour tromper les Yakangs, qui
doivent tre dj sur nos traces.

L'Oiseau-du-Tonnerre obit sans mot dire, puis revint vers son pre.

--Que devons-nous faire maintenant? demanda-t-il.

--Maintenant, rpondit le Huron aprs avoir rflchi quelques instants,
nous marcherons dans le lit du fleuve pour faire perdre nos traces, puis
nous rejoindrons nos amis de l'autre ct des collines.

Cette manoeuvre, sur laquelle le chef huron comptait pour chapper aux
poursuites des Yakangs, choua, comme nous l'avons vu, grce  la
perspicacit du trappeur.

La nuit tait tout  fait venue lorsque les deux Hurons arrivrent au
camp des Enfants perdus.

--Le Nuage-Blanc sait tenir ses promesses, dit le chef en dposant
Fleur-de-Printemps aux pieds de l'Oeil-Sanglant.

--De plus, dit l'Oiseau-du-Tonnerre, voici un ennemi dont la capture
rjouira le coeur de mon frre.

Oeil-Sanglant eut un mchant sourire.

--Que comptent faire les guerriers hurons de leurs prisonniers?

--Rien, rpondit le Nuage-Blanc; j'ai promis  mon frre de les lui
amener, je tiens ma promesse; ils sont  lui, l'Oeil-Sanglant en
disposera  sa guise.

--Merci! rpondit le chef des Enfants perdus. Un jour viendra o
l'Oeil-Sanglant saura reconnatre ce service. Qu'on emmne les
prisonniers sous ma tente! dit-il  deux de ses guerriers.

Cet ordre fut immdiatement excut.

Raoul, ananti par ce qui lui arrivait, gisait inerte sur le sol.
Incapable de rassembler ses ides, il se croyait le jouet d'un cauchemar
pnible et appelait de tous ses voeux l'instant du rveil.

Quant  Fleur-de-Printemps, plus habitue  ces moeurs tranges, elle ne
se dissimulait pas l'horreur dans sa position. Mais, loin de se laisser
abattre, la courageuse fille semblait puiser une nouvelle nergie dans
sa faiblesse mme.

--La Flche-Noire, se disait-elle, s'apercevra bientt de notre absence
et saura nous dlivrer. Attendons.

Tout  coup un coin de la tente se souleva, et l'Oeil-Sanglant entra.

L'Indien considra avec une joie froce les deux prisonniers, puis,
s'approchant de la jeune fille:

--Fleur-de-Printemps sait-elle qui lui parle? dit-il.

--Oui. Vous tes un Enfant perdu, un ennemi de ma race... un chef
peut-tre?

--L'Oeil Sanglant! dit l'Indien avec emphase.

A ce nom redout et abhorr parmi les Yakangs, la jeune fille se recula
en frissonnant.

--L'toile des Yakangs sait-elle quel sort nos guerriers lui rservent
ainsi qu'au guerrier ple? Sait-elle qu'ils veulent les attacher tous
deux au poteau du sang?

--Oh! s'cria la jeune fille.

--Fleur-de-Printemps n'ignore pas que les Enfants perdus connaissent
l'art de faire crier comme des vieilles femmes les guerriers les plus
courageux. Quelle contenance fera-t-elle lorsque les couteaux de mes
fils dcouperont ses chairs, lorsque ses ongles et ses cheveux seront
arrachs un  un?

Le chef des Enfants perdus se tut pour juger de l'effet que ses paroles
avaient produit.

Fleur-de-Printemps frissonnait. Elle connaissait de longue date ces
horribles excutions et savait  quel degr de perfection les Enfants
perdus avaient port l'art des supplices.

Cependant l'toile des Yakangs peut chapper  son sort, dit tout  coup
l'Indien.

--Que le chef s'explique.

--Les deux yeux de Fleur-de-Printemps clairent mon coeur depuis
longtemps. Qu'elle consente  partager mon wigwam et, au lieu d'tre
attache au poteau de torture, elle sera aime et respecte de nos
guerriers.

--Fleur-de-Printemps est la fille d'un chef. Jamais elle ne vivra avec
un chien des prairies!

--Que ma fille prenne garde! cria Oeil-Sanglant en fronant les sourcils
et treignant convulsivement le bras de la jeune fille.

Fleur-de-Printemps poussa un cri de douleur.

--Votre conduite est infme, chef, dit Raoul. Le beau mrite de faire
trembler une femme!

L'Oeil-Sanglant se tourna vers Raoul, auquel il n'avait pas pris garde
jusque-l, et, pour toute rponse, lui fouetta le visage d'un revers de
sa robe de bison.

A cette insulte, un nuage passa devant les yeux du marquis. Ses muscles
se roidirent comme pour briser ses liens; mais, voyant l'inutilit de
ses efforts, il retomba sur le sol et, poussa un gmissement de fureur
et d'impuissance.

--Oeil-Sanglant frappe un ennemi sans dfense! s'cria
Fleur-de-Printemps dont les yeux lanaient des clairs; c'est un lche!
mon coeur le mprise et les guerriers de ma race feront des sifflets de
guerre avec ses os!

--J'ai voulu sauver la fille des Yakangs, dit l'Indien d'une voix
sombre; elle ne l'a pas voulu, elle mourra!

--Apprtez vos supplices, dit la jeune fille; je les attends sans
crainte.

L'Oeil-Sanglant quitta la tente, le coeur plein de rage, et sur l'heure
convoqua les chefs de la troupe.

--Que dcident mes frres du sort des prisonniers.

--Le poteau du sang, fit le mtis Scott.

Les autres chefs approuvrent.

--Bien, dit l'Oeil-Sanglant. Les prisonniers seront attachs au poteau
de torture demain, lorsque le soleil aura parcouru la moiti de sa
carrire.

Puis, laissant ses compagnons, le chef des Enfants perdus se dirigea de
nouveau vers la tente pour faire connatre aux prisonniers la dcision
du conseil.

Aprs le dpart de leur ennemi, les prisonniers gardrent d'abord le
silence avec une morne rsignation.

--Mourir ainsi, dit tout  coup Raoul, c'est affreux!
Fleur-de-Printemps, abandonne-moi  mon triste sort et accepte la
proposition de l'Oeil-Sanglant.

--Jamais!

--Songe  ton pre et  ta mre.

--La Flche-Noire est un chef; il maudirait sa fille, si elle tremble en
face de la mort.

--La mort n'est rien... mais la souffrance!

--La souffrance?... Celui qui implore ses ennemis est un lche!... Mais
le supplice ne peut avoir lieu encore et les Yakangs doivent tre sur
notre piste.

Et s'ils arrivent trop tard?

--Alors nous mourrons ensemble. C'est un bonheur de mourir avec ceux
qu'on aime!

En ce moment, une voix douce et harmonieuse s'leva derrire la tente:

    Lorsque tu cours dans la prairie,
    Ton pied rase l'herbe fleurie
    Plus lger qu'une aile d'oiseau;
    Dans les sentiers tu vas, tu passes,
    Sans jamais laisser de traces
    Que le castor au sein des eaux.

--La voix de mon rve! s'cria la jeune fille. Que le guerrier ple
espre; un ami veille prs de nous.

Tout  coup la tente s'entr'ouvrit et un homme parut. C'tait le Castor.

--Que ma soeur ouvre son coeur  l'esprance, dit-il. Un ami est l;
bientt Fleur-de-Printemps rejoindra les guerriers de sa tribu?

--Seule?

--Seule!

--Alors Fleur-de-Printemps reste.

--Que veut dire ma soeur?

--Vivre avec lui ou mourir ensemble! fit la jeune fille en tournant ses
beaux yeux vers Raoul.

--Quels sont les liens qui unissent ma soeur  l'tranger?

--Fleur-de-Printemps l'aime.

Et, toute honteuse, elle dtourna la tte.

A cet aveu, le Castor poussa un soupir douloureux et appuya ses mains
crispes sur son coeur comme pour en comprimer les battements.

--Fleur-de-Printemps aime un blanc, un des ennemis insatiables de sa
race! Cela lui portera malheur!

--L'tranger n'est pas un ennemi; il a sauv mon peuple. Les Yakangs
l'ont adopt et Fleur-de-Printemps lui a donn son coeur.

Le Castor jeta sur Raoul un regard d'une expression trange; ses
sourcils se froncrent et il tomba dans une profonde rverie.

Dans le coeur de ce sauvage enfant de la nature, habitu  ne
reconnatre d'autres lois que celles de ses passions et de ces caprices,
son amour pour la jeune fille et sa haine pour un rival se livraient un
violent combat.

Soudain le Castor releva la tte.

--Ma soeur sera obie, dit-il avec effort: elle partira avec le guerrier
ple.

Et, se baissant vers les prisonniers, il se mit en devoir de couper
leurs liens lorsqu'une main pesante s'appuya sur son paule.

Le Castor se releva d'un bond. Il se trouvait en prsence de
l'Oeil-Sanglant.

--Le Castor est gnreux! dit celui-ci avec ironie; il donne la libert
 des prisonniers qui ne lui appartiennent pas.

--Trve de railleries! s'cria le jeune Indien; maintenant que
l'Oeil-Sanglant a surpris mes desseins, je n'ai plus besoin de les
cacher. Oui, je veux dlivrer les prisonniers!

--Ces prisonniers m'appartiennent. Le conseil des chefs les a condamns
 tre attachs; ou poteau du sang.

--Le conseil des chefs?... Le Castor n'y assistait pas, et cependant le
Castor est un chef. D'ailleurs, que m'importent vos dcisions? Les
Enfants perdus sont des chiens; mon coeur les mprise depuis qu'il les
connat!

--Le Castor est un tratre, et comme un tratre il mourra! dit
Oeil-Sanglant en faisant un pas vers le jeune homme.

--Prenez garde, chef! je ne suis pas un enfant, et les menaces ne m'ont
jamais effray. J'accepte le combat; j'ai jur que la chevelure de
l'Oeil-Sanglant ornerait un jour mes mocassins... car moi aussi j'aime
Fleur-de-Printemps!

En entendant ces mots, le chef des Enfants perdus poussa une exclamation
de rage et dgaina son couteau.

Le Castor l'imita.

Les deux Indiens, la tte haute, le visage enflamm, s'observaient du
regard, prts  fondre l'un sur l'autre.

--Non! dit tout  coup Oeil-Sanglant, pas ainsi!... Le poteau de torture
aura trois victimes au lieu de deux.

A ces mots, il sortit de la tente en poussant son cri de guerre.

Les Enfant perdus accoururent autour de lui.

--Que mes fils s'assurent du Castor! cria-t-il. Le Castor est un
tratre!

Les Enfants perdus obirent; mais le Castor, par un mouvement rapide
comme l'clair fendit d'un coup de tomahawk la tte du premier Indien
qui s'approcha de lui; puis, montant avec une agilit inoue sur la
muraille de rochers qui entouraient le camp:

--Les Enfants perdus ne sont pas des guerriers, cria-t-il; Le Castor se
rit de leur colre. Un jour ils se retrouveront sur le sentier de la
guerre!...

Et, d'un bond prodigieux, il sauta au bas de la muraille et s'enfuit
dans la direction des collines.

Les Enfants perdus n'osrent imiter son exemple, et, comme il leur eut
fallu faire un long dtour pour suivre la piste du Castor, ils jugrent
toute poursuite inutile et remirent leur vengeance  un moment plus
favorable.

--Je ne sais pourquoi, se dit en lui-mme le mtis Scott, la conduite du
Castor m'intrigue. Je suis st que j'apprendrai de bonnes choses en le
suivant.

Et, escaladant  son tour les rochers, il excuta la manoeuvre du Castor
et disparut dans les hautes herbes.




XIV.--LE TRESOR DE MONTCALM.


Le Castor marcha tout le reste de la nuit sans ralentir son allure. Au
point du jour il arriva au pied de la plus haute des collines et se
dirigea vers le sommet  travers les broussailles inextricables qui en
couvraient la surface.

Vers le milieu de la monte, changeant de direction, il s'engagea
rsolument sur une troite corniche qui surplombait l'abme.

Bientt il dboucha sur une plate-forme au centre de laquelle se
dressait une gigantesque aiguille de granit.

Un homme tait assis  la base de la pierre.

C'tait un grand vieillard  la face ride, aux longs cheveux flottants,
blancs comme la neige. Il portait le costume traditionnel des Indiens
des cinq grandes nations dsignes habituellement sous le nom gnrique
d'_Iroquois_. A sa droite, sur le sol, taient poss un arc et le
carquois garni de flches;  sa gauche, la lance et le tomahawk.
Immobile, l'oeil fix vers l'orient, on et dit une statue de bronze.

Le Castor considra quelques instants cet homme d'un air attendri, puis
lui posa la main sur l'paule.

Le vieillard tressaillit..

--L'esprit de mon pre est occup, dit le Castor; Il ne s'aperoit pas
de la prsence de son fils.

--Oui, rpondit le vieillard en treignant le jeune homme sur sa
poitrine. L'esprit de Donnahcomah est triste; il songe aux Indiens dont
la puissance dcrot de jour en jour.

--Que mon pre chasse ces tristes penses: le sang des jeunes hommes
bouillonne dans leurs veines!

--Que mon fils m'coute! dit Donnahcomah; je suis vieux, et  mon ge,
sur le seuil des prairies bienheureuses, l'esprit acquiert plus de
lucidit. Les visages ples sont avides: la terre est trop petite pour
eux. Un jour viendra o ils la couvriront: tout entire, et alors les
fils rouges du Grand-Esprit auront vcu.

--Les Indiens sauront se dfendre, mon pre!

Le vieillard secoua la tte.

--Les visages ples sont trs-puissants; leur mdecine est meilleure que
celle des pauvres Indiens; ils vaincront... Mais laissons ces tristes
ides... Pourquoi mon fils vient-il me voir?

--Il vient demander conseil  son pre.

--Qu'il parle; mes oreilles sont ouvertes.

--Le Castor a pouss son cri de guerre contre l'Oeil-Sanglant.

--Bon! mon fils a bien agi.

--Oach! que mon pre se souvienne que c'est lui mme qui m'a engag 
m'introduire dans les rangs des Enfants perdus.

--Oui, autrefois il le fallait.

--Et maintenant?

--Il ne le faut plus.

--Que mon pre s'explique; je ne le comprends pas.

--Bientt le Castor connatra le fond de mon coeur. Auparavant, qu'il me
dise ce qui se passe dans le dsert.

--Plusieurs blancs y sont entrs sous la conduite d'un homme surnomm
Novice, et se sont allis aux Enfants perdus.

--Dans quel but? mon fils le sait-il?

--Oui. Dans le but de chercher un trsor cach dans les prairies.

--Oach! fit le vieillard. Et puis?

--Un autre visage ple, ami du Marcheur, a t adopt par les Yakangs.
Comme le Novice, il vient chercher un trsor dans le dsert.

--Bon! Que mon fils s'asseye  mes cots, et qu'il me dise tout ce qu'il
sait, sans omettre aucun dtail.

Le Castor obit et raconta longuement son amour pour Fleur-de-Printemps,
l'arrive du Novice  la clairire, l'attaque du village yakang par les
Enfants perdus, la brusque apparition de Raoul, du Marcheur et du dmon
du Champ-Rouge; puis il dit la capture de la jeune fille et du marquis
par les chefs luirons, et enfin la scne de la tente o il avait
ouvertement rompu avec les Enfants perdus.

Le rcit achev, le vieillard laissa tomber son front dans ses deux
mains et sembla mditer.

--Mon fils, dit-il enfin en relevant la tte, a d se demander bien
souvent pourquoi Donnahcomah vivait toujours seul, isol sur cette
colline, loin du commerce des autres fils du Grand-Esprit.

--Mon pre a devin ma pense.

--Eh bien! que le Castor m'coute; je vais lui montrer le fond de mon
coeur.

--Que mon pre parle, son fils l'coute avec respect.

--Le Castor sait que les Indiens sont les fils aines du Wacondah. C'est
pour eux que le Grand-Esprit cra les prairies, c'est pour les nourrir
et les vtir que le Maitre de la vie peupla le dsert des bisons.
Autrefois notre race, aujourd'hui vaincue par les visages pales, tait
riche et puissante: elle rgnait sans partage sur toutes les terres et
n'avait de limites que celles formes par les grandes eaux. Un sachem
redoutable, terrible dans les combats et sage durant la paix, commandait
 tous les Peaux-Rouges des terres du sud. Ce grand sachem demeurait
bien loin d'ici, dans la ville sacre et ternelle, au milieu des terres
baignes par les mers chaudes du Sud, et sa puissance tait immense.
Hlas! qui sait cela aujourd'hui? Moi seul peut-tre! Que mon fils se
souvienne du nom de ce grand guerrier: il s'appelait Moctzucoma [2].

[Note 2: C'est ainsi que les Indiens prononcent le nom de Montzuma. Chose
trange! un grand nombre de peuplades de l'Amrique ont conserv le
souvenir et la tradition du prince infortun vaincu par Fernand Cortez.
Elles prononcent son nom avec respect, et, chose remarquable encore,
elles croient qu'il reviendra un jour pour chasser les visages ples et
rendre aux Indiens leur puissance premire.]

"Un jour, jetant les yeux sur la mer, les Indiens virent apparaitrent
avec surprise des pirogues immenses, semblables  des montagnes
flottantes, du ct d'o nat le soleil. C'tait les visages ples qui,
pousss par le dieu du mal, leur protecteur, venaient voler les terres
des fils du Wacondah.

"Moctzucoma tait un guerrier terrible: il se battait avec le courage
de l'ours gris. Mais, hlas! le Matre de la vie oubliait ou voulait
prouver ses fils. Malgr ses prodiges de valeur, Moctzucoma fut
vaincu, puis il disparut... Les visages ples se vantrent de l'avoir
tu; mais mon fils le sait, la langue des visages ples est fourchue. Le
grand chef des Peaux-Rouges n'tait pas mort: envelopp d'un nuage, il
tait mont jusqu'aux prairies bienheureuses pour implorer la piti du
Grand-Esprit.

"Avant de partir, il avait fait cacher en diffrents endroits de son
royaume la plus grande partie de ses richesses, et, quand il reviendra,
il retrouvera ses trsors pour soutenir la guerre contre les visages
ples, les refouler dans leurs iles et donner de nouveau  nos frres
l'empire du monde... Hlas! fit mlancoliquement le vieillard, quand ce
jour luira t-il?... Que le grand chef se dpche, il y a longtemps que
les Peaux-Rouges l'attendent..."

--Eh bien? dit le Castor.

--Eh bien! si Donnahcomah vit seul, c'est qu'il connat un de ces
trsors et qu'il le garde.

--Est-ce possible?

--Mon fils le verra bientt.

--Comment mon pre l'a-t-il dcouvert?

--Que mon fils m'coute, je n'ai pas fini. Le premier de notre famille
se nommait Griffe-d'Ours. C'tait un grand guerrier, un chef redoutable
de la tribu des Yakangs.

--Des Yakangs?

--Oui, des Yakangs; voil pourquoi j'ai recommand  mon fils le Castor
d'aimer les guerriers de la Flche-Noire et de les traiter comme des
frres.

--Alors pourquoi mon pre m'a-t-il conseill d'entrer dans les rangs
des Enfants perdus, leurs plus mortels ennemis?

--Pourquoi? Parce que les Enfants perdus immolent au Grand Esprit tous
les visages ples qui entrent sur notre territoire et les empchent
ainsi, sans le savoir, de dcouvrir jamais le trsor sur lequel je
veille...

"Un jour, notre pre Griffe-d'Ours escortait dans les prairies  la tte
d'une troupe de Hurons avec lesquels il venait de faire la paix, une
famille de visages ples qu'il avait jur de protger. Mais les Hurons,
troubls par les vapeurs de l'eau de feu, qui rend fous les pauvres
Indiens, massacrrent les visages ples au mpris de la foi jure.
Griffe-d'Ours lui-mme, voulant dfendre ses protgs, tomba perc de
coups. Cependant il n'tait pas mort. Profitant des tnbres de la nuit,
il s'loigna, rampant, du lieu du carnage. Il erra longtemps dans le
dsert, sans abri, sans asile, supportant la faim et la soif, bless, le
sang brl par la fivre, mais soutenu par l'espoir de la vengeance. Un
jour qu'il venait de s'endormir au bord d'un cours d'eau, le grand chef
Moctzucoma lui apparut, et montrant du doigt cette colline, lui ordonna
de veiller  la sret d'un trsor qui y tait cach et de le dfendre
surtout contre la cupidit des visages ples.

"Griffe-d'Ours obit. Il escalada la colline, dcouvrit le trsor et le
garda pendant trente-deux ans.

"Cependant  chaque lune, abandonnant son poste, il se rendait au
village des Hurons et immolait l'un des meurtriers pour apaiser les
mnes des victimes. Trente fois il renouvela ces expditions, jusqu' ce
que toute la troupe des Hurons coupables eut disparu.

"Quand Griffe-d'Ours mourut, son fils lui succda, puis un autre, puis
un encore, puis enfin Donnahcomah. Mais, hlas! Donnahcomah est bien
vieux; bientt il ira rejoindre ses pres dans les prairies
bienheureuses, et alors mon fils le Castor le remplacera. Maintenant,
que mon fils me suive."

Donnahcomah se dirigea vers l'une des extrmits de la plate-forme et
contourna un amas de rochers surplombant l'abme. Derrire ces blocs de
pierre s'ouvrait l'entre troite d'une grotte obscure et profonde. Le
vieillard, allumant une branche de pin, se glissa  plat ventre dans la
grotte, suivi du Castor.

Apres de longs dtours dans des corridors tortueux, les deux Indiens
atteignirent le fond de l'excavation, et un cri d'admiration jaillit de
la poitrine du jeune homme.

Devant lui, appuys sur le sol et montant jusqu' la vote, des monceaux
de poudre d'or se dressaient, renvoyant en fauves lueurs les rayons du
flambeau rflchis sur leur surface.

--Voil les richesses que Moctzucoma doit trouver intactes quand il
reviendra sur la terre.

--Aucun visage ple n'a jamais souponn l'existence de cette grotte?
demanda le Castor.

--Si, un seul, quand le pre de mon pre veillait ici, un visage ple,
guid sans doute par le mauvais Esprit, russit  s'introduire dans la
grotte. Pendant trois jours et trois nuits, mon anctre le poursuivit 
travers la prairie et parvint  l'atteindre. Mais le visage ple
s'chappa, laissant sa chevelure entre les mains de son ennemi. C'tait
un guerrier du grand chef blanc Montcalm, ennemi des Iroquois et alli
des Hurons.

--Et parmi mes frres les Indiens?

--Un seul, le grand sorcier des Yakangs.

--Bon! Mais que mon pre me permette une question. Si un tranger venait
en ces lieux, que ferait mon pre?

--Il le tuerait.

--Mais si mon pre, malgr son courage, tait oblig de cder?

--Donnahcomah est prudent; il connat les ruses des visages ples. S'il
tait forc de cder, alors... que mon fils regarde.

Et, levant le flambeau au-dessus de sa tte, le vieillard montra un
large trou pratiqu dans l'une des parois de la grotte et rempli de
poudre grossire.

--Une tincelle tombe l, dit-il, et la montagne s'croulera!... Il vaut
mieux dtruire le trsor que de le laisser ravir par les visages ples.

Le Castor fit un signe d'assentiment puis, prcd du vieillard, il
sortit de la grotte, les yeux encore blouis des richesses qu'il venait
de contempler.

Le Castor redescendit la colline. Nous l'avons vu guider les Yakangs
vers le camp de leurs ennemis.

Environ une heure aprs, Donnahcomah suivait le mme chemin.

Le vieillard venait  peine de disparatre qu'un homme surgit derrire
l'aiguille de granit.

--Cet homme tait le mtis Scott.

--Je savais bien, dit-il, que j'apprendrais de bonnes choses en suivant
le Castor. Voyons un peu,  notre tour, ce fameux trsor. Qu'il
appartienne  Moctzucoma ou au diable, je puis bien en prendre ma part.

Et, allumant le flambeau il pntra dans la grotte.

A la vue des immenses richesses qui s'talaient devant ses yeux:

--Hourra! s'cria-t-il avec une voix qui n'avait plus rien d'humain.

Et dans un accs de dmence le misrable se rua sur ces monceaux d'or,
se roulant sur eux et y enfonant ses bras tout entiers, comme s'il et
craint que quelqu'un voult les lui ravir.




XV.--A CHACUN SELON SES OEUVRES.


Obissant aux ordres du Marcheur, Thmistocle, avec une agilit dont il
s'merveillait lui-mme, monta sur l'un des pins qui tendaient leurs
longues branches jusqu'au-dessus du poteau de torture et se perdit
bientt dans le feuillage. Puis, avec des prcautions infinies, il rampa
sur les branches jusqu'au-dessus de la tte des deux victimes. Arriv
l, le ngre s'arrta, guettant une occasion favorable.

Au bout de quelques minutes, les prparatifs du supplice taient
termins.

--Que les guerriers prennent leur place! cria Oeil Sanglant. Bientt
leurs oreilles seront rjouies par les cris de douleur de leurs ennemis.

Toute la bande obit. Il s'ensuivit un moment de confusion pendant
lequel le poteau du sang resta sans surveillance. Thmistocle, jugeant
le moment propice, se suspendit  l'extrmit de la branche. La branche
plia, et le ngre, sautant lgrement  terre, vint se placer devant les
victimes bahies, firement appuy sur sa massue.

Lorsque les Indiens se retournrent, ils poussrent une clameur
d'pouvante:

--Le dmon du Champ-Rouge!

Oeil-Sanglant lui-mme frissonna.

--Oui, c'est le dmon du Champ Rouge, dit le ngre d'une voix
retentissante. Le Grand Esprit, mon pre, m'envoie punir les lches et
les voleurs.

--Grce pour mon peuple! cria Oeil-Sanglant.

--Qui parle ainsi? qui implore ma piti? Oeil-Sanglant a-t-il jamais
fait grce  ses ennemis?... Non, les Enfants perdus mourront! Je dois
les immoler  la colre du Grand Esprit: ainsi le veut mon pre.

Tous les Indiens tremblaient croyant leur dernire heure venue.

--Cependant, dit Thmistocle en levant encore la voix, cependant, quel
que soit mon ressentiment, mon coeur est bon... il peut encore pardonner
si les Enfants perdus veulent m'obir.

--Ils obiront.

--Qu'ils coupent les liens de ces prisonniers et qu'ils les laissent
partir.

--Ces prisonniers sont  moi! s'cria Oeil-Sanglant.

--Ils sont au Maitre de la vie, dit Thmistocle d'une voix svre.

Terrifi, le chef des Enfants perdus allait donner l'ordre de dlier les
victimes, lorsque tout  coup le Novice, levant la voix:

--Que veut dire ceci, guerriers? cria-t-il. Les Enfants perdus vont-ils
se laisser effrayer par un imposteur qui abuse de leur incrdulit?

--Que mon frre se taise, dit l'Oeil-Sanglant, et qu'il n'attire point
sur mon peuple la colre du dmon du Champ-Rouge.

--Ah! ah! fit en riant le Novice un dmon! Sachez, chef, que chez les
visages ples j'avais trente hommes semblables  celui-ci pour esclaves.

--Si c'est un dmon, qu'il vite ceci... fit un des Amricains en
couchant en joue Thmistocle.

La position du ngre devenait critique, mais le Marcheur veillait.
Passant le canon de sa carabine entre les branches du buisson qui le
cachait, il pressa la dtente. L'Amricain poussa un cri de rage et
laissa tomber son arme brise par la balle du trappeur.

--Trahison! s'cria le Novice.

Et, suivi de ses homme:, il se prcipita sur Thmistocle.

Les Enfants perdus tremblaient de peur. Ne doutant pas un instant de la
puissance surnaturelle du ngre ils s'attendaient  voir le feu du ciel
tomber sur la bande de Novice. Mais,  leur grande surprise, le feu du
ciel ne tomba pas, et ils virent Thmistocle se dfendre  coups de
massue comme un simple mortel.

Cette vue veilla leurs soupons et ranima leurs courage.
L'Oeil-Sanglant entrevit la possibilit de conserver ses prisonniers.

--Guerriers, dit-il, les paroles de notre frre le Novice seraient-elles
vraies? Soixante Enfants perdus valent bien un fils du Grand-Esprit.

--Oach! rpondirent les Indiens. A mort!

Et ils se rurent sur Thmistocle.

--A notre tour, dit alors le Marcheur. Chef, donnez le signal.

La Flche-Noire obit; le croassement du corbeau retentit; puis,
escaladant les rochers, nos amis accoururent sur le thtre de la lutte.

Le trappeur marcha droit au poteau de torture, et, coupant les liens des
victimes:

--Courage! dfendez-vous, dit-il en tendant une paire de pistolets au
jeune homme.

A la vue de ces nouveaux ennemis, les Enfants perdus poussrent un cri
de rage, et la mle devint gnrale. Thmistocle surtout faisait des
prodiges de valeur. Sa haute taille dominant les assaillants, on voyait
sa terrible massue se lever et s'abattre avec une sorte de rgularit
mcanique, et  chacun de ses coups rpondait le rle d'un mourant.

--Au diable! dit tout  coup le Novice  ses hommes; laissons ces
gens-l se battre: leurs querelles ne nous regardent pas. Au trsor!

--Au trsor! firent les Amricains.

Mais ils n'avaient pas fait trente pas qu'ils rencontrrent la troupe
des guerrier, yakangs accourant au signal de leur chef. Au premier choc,
les cinq compagnons du Novice tombrent mortellement frapps. Le Novice
lui-mme gisait  cte d'eux, un couteau  scalper plant dans la
poitrine.

L'arrive des Yakangs changea compltement la face du combat. Sans doute
ils avaient contre eux le dsavantage du nombre; mais ils avaient pour
eux le courage, la force, l'adresse et une cause juste  dfendre.

Aprs quelques instants d'une mle furieuse, le rsultat de la lutte
n'tait plus incertain pour Oeil-Sanglant. Il vit ses guerriers faiblir.
Jetant alors un regard dsespr autour de lui, il aperut, au pied de
la muraille de granit, Fleur-de-Printemps accroupie sur le sol auprs de
sa mre.

Se dgageant par un effort prodigieux du cercle d'assaillants qui
l'entouraient, le chef des Enfants perdus s'lana vers les deux femmes
et saisit Fleur-de-Printemps entre ses bras. Mais dj Raoul et le
Castor s'lanaient vers eux.

--Laissez la jeune fille! cria Raoul en armant son pistolet.

Oeil-Sanglant tait cern; il comprit que toute fuite tait impossible:

--Oach! dit-il d'une voix sombre, mon coeur aussi aime l'toile des
Yakangs, et aucun de mes ennemis ne l'aura!...

Et, prompt comme l'clair, il enfona son couteau  scalper dans le
coeur de la jeune fille.

Fleur-de-Printemps poussa un soupir, ferma les yeux et inclina la tte
comme un lis bris par l'orage.

Elle tait morte.

A la vue de ce lche assassinat, Raoul tomba inerte sur le sol. Le
Castor, poussant un cri dsespr, se prcipita vers le cadavre de la
jeune fille.

--Le Castor a trahi la foi jure, murmura Oeil-Sanglant: c'est un
tratre, il mourra!...

Et, joignant l'action  la menace, il frappa le Castor. Le Castor tomba
 ct de Fleur-de-Printemps, tenant entre ses mains les mains tides de
la jeune fille. Ce nouveau meurtre accompli, Oeil-Sanglant se retourna
pour fuir, mais il poussa une sourde exclamation.

La Flche-Noire se dressait devant lui comme la statue du Chtiment...

En ce mme moment, le Nuage-Blanc se rangeait  ct de son alli le
chef des Enfants perdus.

Les trois ennemis s'observrent quelques secondes en silence. Telle
tait la renomme du chef yakang que le Nuage-Blanc et Oeil-Sanglant
n'osaient prendre le rle d'agresseurs.

Tout  coup, rapide comme l'clair, le bras Je la Flche-Noire se
dtendit; son tomahawk fendit les airs en sifflant et vint s'implanter
dans le front de l'Oeil-Sanglant Le chef des Enfants perdus chancela,
ses bras s'ouvrirent, puis il tomba de toute sa hauteur comme un chne
abattu par la tempte.

En mme temps, la Flche-Noire se ruait sur le Nuage-Blanc, et, jugeant
qu'il n'avait pas besoin d'arme contre un tel ennemi, il le saisit  la
gorge. Les traits du chef huron se contractrent, ses yeux sortirent de
leur orbite, et quand le puissant tau qui l'atteignait s'ouvrit, le
Nuage-Blanc avait vcu.

Un instant aprs, le Marcheur brisait d'un coup de pistolet la tte de
l'Oiseau-du-Tonnerre. Les Enfants perdus, privs de leurs chefs, ne
combattaient plus que mollement. Bientt leur dfaite fut complte, et
les dbris de la bande, parpills dans la prairie, s'enfuirent dans
toutes les directions. Quarante de leurs compagnons, outre leurs chefs,
avaient trouv la mort dans le combat. Mais la victoire cotait cher aux
Yakangs: outre Fleur-de-Printemps, dix d'entre eux taient morts et
presque tous les autres blesss.

Tout  coup l'oreille du trappeur fut frappe par un cri de dtresse
s'levant  quelques pas du champ de bataille. Le Marcheur se dirigea du
ct d'o partait la voix et se trouva en prsence du Novice gisant 
terre.

--Mon Dieu! s'cria le trappeur, c'est vous qui l'avez voulu!

--Oach! dit la Flche-Noire. C'est le chef des pirates blanc du dsert.
Que les guerriers dcident de son sort. Ma fille morte veut du sang!...

Les Yakangs consults dclarrent  l'unanimit le Novice avait mrit
la mort et qu'il fallait, sance tenante, l'achever en le faisant brler
 petit feu. En entendant cette sentence le Novice frissonna d'horreur.

Je m'oppose  cette excution, fit le trappeur. J'ai des droits
antrieurs aux vtres sur ce brigand.

--Que mon frre songe  ma fille! s'cria la Flche Noire en montrant du
doigt le cadavre de Fleur-de-Printemps.

Les Yakangs firent cercle autour de leur frre adoptif..

--Guerriers, commena le trappeur, vous le savez, je ne suis pas n
comme vous au milieu des prairies. Jadis, quand j'tais jeune, il y a
bien des annes, je vivais parmi mes frres les visages ples. J tais
heureux. Tout me souriait. Au milieu de mes richesses, le ciel m'avait
donn, du moins je le croyais, le bien le plus prcieux, le coeur d'un
ami.

"J'aimais une jeune fille belle et riche; j'en fus aim. J'implorai son
pre de me l'accorder en mariage. A partir de ce moment, je vis un
changement s'oprer dans la conduite de mon ami. Froid, rserv avec
moi, il sembla m'viter.....enfin, je cessai compltement de le voir.

"Deux annes se passrent. J'avais conduit ma femme  la campagne; et
bientt deux enfants, deux anges que mes yeux ravis contemplaient
suspendus au sein de leur mre, vinrent mettre le comble  mon bonheur.
Pauvres enfants! fit le Marcheur en essuyant une larme qui roulait dans
ses yeux.

"Hlas! j'oubliais que c'est surtout pendant le calme qu'on doit
craindre la tempte, et que le bonheur n'est pas sur la terre.

"Un jour je dus m'absenter quelque temps. De retour  la maison, alors
que je croyais presser sur mon coeur les tres que j'aimais, jugez de ma
douleur!... je ne trouvai qu'un monceau de cendres, et, parmi les dbris
fumants, j'aperus avec horreur les cadavres carboniss de ma femme et
de mes enfants."

--Grand Dieu!

--Un crime avait t commis. Guid par la rumeur publique, qui se trompe
rarement, j'eus bientt runi des preuves suffisantes pour connatre le
coupable...

--Et ce coupable?... demanda la Flche-Noire.

--Le voici! s'cria le trappeur en dsignant le Novice qui se voilait la
figure sous ses mains.

"Fou de douleur, je quittai un pays qui me rappelait de tels souvenirs;
je m'enfonai dans le dsert, o depuis trente ans je vis seul, pleurant
mon bonheur pass, et visit souvent par les fantmes des tres adors
que j'ai perdus.. Les Yakangs croient-ils  prsent que j'ai plus de
droits qu'eux sur le prisonnier?..."

Les Yakang! baissrent la tte.

--Vous tes un lche! s'cria le Novice. Vous voulez assassiner un homme
bless et sans dfense!

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends, fit le trappeur. Je veux ta vie,
mais tu pourras la dfendre. Ta blessure n'est pas mortelle; quand elle
sera cicatrise, nous nous retrouverons face  face. C'est un duel loyal
que je te propose... c'est le jugement de Dieu.

--Oh! je le tuerai!

--Impossible: Dieu est juste.

--A boire! j'touffe, gmit le Novice.

Le trappeur se pencha vers lui, sa gourde  la main.

Tout  coup le Novice, saisissant un pistolet  sa ceinture, ajusta le
Marcheur pench et fit feu.

--Assassin! fit le trappeur qui avait entendu la balle situer  ses
oreilles; je pourrais te tuer comme une bte venimeuse; mais...

--Meurs donc! cria le Novice en dchargeant un second coup de pistolet.

Mais, cette fois encore, la balle, ma! assure, manqua son but comme la
premire.

--C'en est trop! fit Thmistocle d'un air terrible.

Et saisissant le Novice par la jambe il le fit tournoyer comme une
fronde il lui brisa la tte contre un fragment de rocher.

--Qu'as-tu fait malheureux? dit le marquis.

--Matre, dit gravement le noir, quand pauvre ngre rencontre un serpent
sur son chemin, il lui crase la tte; lui plus mordre. Bon Dieu l'a
fait fort pour a....

En ce moment, le Castor, se soulevant avec un profond soupir, jeta un
coup d'oeil teint autour de lui.

--Fleur-de-Printemps... murmura-t-il, morte! Et le guerrier ple?... Il
vit... Ah! je l'aimais plus que lui!....

Puis il retomba sur le corps de la jeune fille, comme s'il et voulut
dfendre celle qu'il aimait mme aprs la mort.

--Donnahcomah n'a plus de fils!... s'cria douloureusement le vieillard,
qui depuis quelques minutes tait arriv sur le champ de bataille. Qui
lui succdera pour veiller sur le trsor?..

Tout  coup un bruit formidable, pareil au grondement d'un tonnerre
lointain, vint frapper l'oreille des acteurs de cette scne. En mme
temps une longue colonne de fume, mle de dbris de rochers, s'leva
sur la plus haute des collines.

--Moctzucoma lui-mme a dtruit son trsor!... s'cria le vieillard
avec pouvante. Il n'a pas voulu que ses richesses tombassent aux mains
des visages ples, ses ennemis... Donnahcomah a trop vcu.

Nous devons avouer que Montzuma n'tait pour rien dans l'explosion de
la colline. C'tait le Mtis qui, explorant la grotte avait imprudemment
approch son flambeau allum du trou de la vote pour voir si ce trou ne
contenait pas, lui aussi, un peu d'or. Une tincelle avait mis le feu 
la poudre et ensevelit le bandit sous les dcombres du trsor qu'il
convoitait.

La Flche-Noire, bris par la douleur, demeurait immobile devant le
cadavre de sa fille. Thmistocle s'approcha du pauvre pre et, lui
posant la main sur l'paule:

--Pourquoi le chef yakang pleure-t-il? A cette heure, sa fille est
heureuse. Le Grand-Esprit avait besoin d'une pouse, il a choisi
l'toile des Yakangs.

--Le dmon du Champ Rouge dit-il vrai?

--Que la Flche-Noire lve les yeux au ciel cette nuit, il verra sa
fille briller parmi les toiles de Wacondah.

Le chef yakang retomba dans sa triste rverie.

--Ahl dit-il en relevant la tte, le Matre de la vie est cruel.
Pourquoi m'a-t-il sitt enlev ma fille?

--Courage! mon frre, ajouta le trappeur en montrant le ciel L-haut
existe une patrie o tous tant que nous sommes, indiens et visages
ples, nous retrouverons un jour ceux que nous pleurons, et o nous
pourrons les aimer pendant toute l'ternit!...

.....................................................................

Environ un an aprs les vnements que nous venons de raconter, un jeune
homme, sortant des prairies du Nord, venait s'embarquer  Qubec sur
l'_Alcyon_, paquebot en partance pour la France. Ce jeune homme tait
Raoul de Valverf, porteur de traites sur les principales maisons de
Paris et de Londres pour une valeur de plus de cent cinquante mille
francs. D'o lui venait cette fortune? De ses amis les Indiens, qui
pendant toute l'anne avaient chass et trappe sans relche, lui avaient
cd les peaux des animaux tus et les avaient eux mmes transportes 
Qubec, o le Marcheur, habitu de longue date  ces trafics, les avait
vendues au moment opportun en ralisant d'normes bnfices.

Raoul avait engag le trappeur  l'accompagner en France; mais  toutes
ses avances le Marcheur secouait la tte:

--Non! monsieur le marquis, merci. Je veux mourir parmi mes frres les
Indiens... Vos pays civiliss sont trop petits mon ours et moi ne
tarderions pas  y prir d'ennui.

Le jeune homme, comprenant qu'il ne pourrait vaincre cette rsistance,
s'tait rsign  partir seul.

Et Thmistocle?

Pendant l'anne qu'il passa chez les Yakang... le brave ngre continua,
avec un succs toujours croissant, son rle de divinit protectrice.
Cependant il tait homme, aprs tout; aussi ne tarda-t-il pas  se
laisser toucher par les charmes d'une jeune Indienne, fille d'un des
chefs influents de la tribu, et un beau jour Thmistocle, prenant son
air majestueux, la demanda srieusement en mariage. L'Indien, fier de
l'honneur que lui faisait le dmon du Champ-Rouge, s'empressa d'accder
 ses voeux.

Aujourd'hui Thmistocle, entour de sa femme, qu'il adore, et de deux
petits enfants, qui rodent sans cesse autour de ses grandes jambes, mne
la vie aventureuse des Peaux-Rouges, qu'il est cens protger.

N'tait le souvenir de son maitre, Thmistocle se considrerait comme le
plus heureux des hommes.

FIN.




[Fin du roman _Le trsor de Montcalm_ par Henri de La Blanchre]