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Titre: Six mois dans les Montagnes-Rocheuses
Date de la premire publication: 1890
Auteur: Beaugrand, Honor (1848-1906)
Lieu et date de l'dition utilise comme modle pour
   ce livre lectronique: Montral: Granger frres, 1890
   (premire dition)
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   11 janvier 2008
Date de la dernire mise  jour: 11 janvier 2008
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 59

Ce livre lectronique a t cr par Rnald Lvesque




                               SIX MOIS
                               DANS LES
                          MONTAGNES-ROCHEUSES

                    COLORADO--UTAH--NOUVEAU-MEXIQUE

                                  PAR

                             H. BEAUGRAND


          _Ouvrage accompagn d'une carte-itinraire et orn
                de nombreuses illustrations hors texte._

                  Avec une prface de LOUIS FRCHETTE




                               MONTRAL

                            GRANGER FRRES
                         1699, rue Notre-Dame.

                                 1890



[Illustration 002] LE MONT GARFIELD

[Illustration 003]

_Mon cher ami,_

_Connaissant le patriotique amour que vous portez aux Canadiens-franais
et le profond intrt que vous inspire tout ce qui touche  leur
histoire, je me permets de vous ddier ces pages qui vous parleront de
cette race de hardis pionniers qui ont implant le culte de la France en
Amrique._

_H. BEAUGRAND_

_Montral, Canada, octobre 1890_

Dans le Jardin des Dieux--Les frres Siamois




                                PREFACE

                                  ---

Ils devaient avoir le coeur bard du triple airain d'Horace, les hardis
enfants de Bretagne et de Normandie qui vinrent,  travers tant de
prils, conqurir  la France cet empire d'Amrique, hlas! perdu
depuis.

Durant des sicles on les vit s'enfoncer dans tous les dserts, sonder
les plus impntrables forts, remonter le cours de tous les fleuves,
parcourir tous les grands lacs, explorer les rgions les plus recules,
rsoudre les problmes gographiques les plus inabordables.

Depuis les gorges du Nouveau-Mexique jusqu'aux extrmits hyperborennes
de l'Alaska, pas un sentier, pas une plaine, pas un sommet, pour ainsi
dire, qui n'ait t foul par le pas de ces sublimes aventuriers qui,
avec un courage et une vigueur physique dont l'histoire n'offre point
d'autre exemple, s'taient ainsi constitus les avant-coureurs de la
civilisation sur les trois quarts d'un continent.

Leurs descendants ont hrit de leur nergie, de leur esprit
d'investigation et de leur amour des voyages. L'inconnu leur parle avec
un attrait irrsistible. Chez grand nombre d'entre eux, l'homme est
incomplet s'il n'a dans ses souvenirs des rcits plus ou moins
merveilleux de lointaines excursions, de prilleuses entreprises, de
luttes, de fuites, d'vasions, d'aventures de toutes sortes, dans des
pays tranges dont la description enthousiasme la jeunesse qui, plus
tard, ne sera satisfaite; qu'aprs avoir tent les mmes exploits.

Le fait est que les Canadiens-franais ont tellement fouill l'Amrique
en tous sens, qu'ils se sont, un peu implants partout. Allez dans tous
les centres amricains, pntrez dans les recoins les plus sauvages des
Montagnes-Rocheuses, si vous n'y trouvez pas une colonie canadienne,
vous y trouverez des individus isols, ou tout au moins la trace de leur
passage et de leurs travaux.

Cela est tellement vrai que les Anglais eux-mmes racontent l-dessus
les histoires les plus invraisemblables. Voici une plaisanterie, par
exemple, qui, si elle manque d'authenticit quant au sujet, n'en est pas
moins loquente au point de vue typique.

Deux personnages se rencontrent sur la rue Notre-Dame,  Montral:

--Vous savez la nouvelle?

--Non.

--La _Jeannette_...

--Eh bien?

--Elle est arrive au ple.

--Pas possible!

--Comme je vous le dis.

--La _Jeannette_ a atteint le ple.... Sapristi! Et qu'a-t-on trouv l?

--Un Canadien assis dessus!

L'auteur du prsent volume, M. Beaugrand, n'a pas que je sache
l'ambition d'aller planter sa tente au ple nord, mais pour ce qui est
d'aimer les voyages et les aventures, il est bien le digne fils de sa
race.

M. Beaugrand, qui a fond cinq ou six journaux, qui a publi plusieurs
ouvrages, qui a fait sa fortune, qui a t deux fois maire de la plus
grande ville du pays, qui est officier de la Lgion d'honneur, dcor
sur toutes les coutures, et qui compte  peine quarante ans.... a trouv
le moyen, par temps perdu, de faire la campagne du Mexique avec l'arme
franaise, de visiter plusieurs fois l'Europe et l'Afrique, et d'aller
jusque dans les pays neufs du Far West relever les vestiges des
Canadiens qui l'y ont prcd, et recueillir les lgendes qu'ils y ont
crites.

C'est le rcit de sa dernire excursion au fond de ces parages tranges
et peu connus, qu'il offre aujourd'hui au public, sous le titre de: _Six
mois dans les Montagnes-Rocheuses_.

M. Beaugrand prtend voyager pour sa sant. Mais quand on lit le rcit
de ses prgrinations, de ses recherches, de ses longues courses 
travers des pays presque fantastiques,  la dcouverte d'une inscription
bizarre, d'une curiosit prhistorique ou d'un caprice de la nature;
quand on songe  ce qu'il lui a fallu d'tudes et d'observations pour
parsemer ce rcit, comme il l'a fait, de souvenirs historiques,
d'anecdotes piquantes et d'tonnantes statistiques; quand on pense  ce
qu'il lui a fallu de temps et de patience pour compiler ses matriaux,
compulser ses notes et donner une forme littraire  son travail, on est
tent de se demander si la maladie de M. Beaugrand est bien srieuse, et
si elle n'est pas un peu mise  la clef comme lment de contraste avec
une vie si fconde et si agite.

En tout cas, badinage  part, comme c'est parat-il, un asthme aigu qui
force M. Beaugrand  voyager, ses lecteurs admettront comme moi qu'ils
doivent trop  cette maladie-l, pour ne pas esprer qu'elle justifiera
sa rputation populaire et lui constituera pour de bon un brevet de
longue vie.

Je viens de prononcer le mot de forme littraire. Ce n'est pas,  la
vrit, ce qui semble proccuper le plus M. Beaugrand dans ses ouvrages.
Il semble vouloir s'attacher  quelque chose de plus tangible et de plus
substantiel.

Sa plume court sur le papier un peu  la diable, mais toujours devant
elle, sans s'attarder aux attraits de la route, sans paratre avoir
d'autre ambition que celle d'arriver  temps et d'atteindre son but:
tre utile et intresser.

On sent que M.. Beaugrand crit  la vapeur, comme il voyage; et c'est
peut-tre l le principal charme de ses livres. C'est un peu la mise en
scne imagine par d'Ennery pour _Michel Stroghoff_: le dcor dfile
devant le spectateur, rapidement, sans arrter, mais de manire,
cependant,  ne rien laisser perdre ni du dtail intressant, ni de
l'aspect grandiose de l'ensemble.

Je sais bien, mon Dieu, que ce n'est pas l, prcisment, la faon de
procder de Chateaubriand. Mais sans faire  M. Beaugrand la
plaisanterie de comparer son style  celui qui a si longtemps fait
admirer l'auteur des _Voyages en Amrique_, je ne puis m'empcher de lui
savoir gr de nous avoir fait grce de descriptions  perte d'haleine,
de phrases ronflantes et balances comme des battants de cloche ou des
pendules d'horloge, et surtout de ses rveries romanesques au bord des
torrents.

Il nous fait connatre une rgion nouvelle, avec ses ressources
agricoles et minires; il nous conduit  travers un pays aussi
merveilleux par son progrs matriel que par ses beauts pittoresques;
il nous initie  des moeurs et coutumes aussi bizarres qu'anciennes; il
nous ouvre des pages d'histoire d'un intrt fbrile; et, pour couronner
son oeuvre, il glorifie la France, notre mre, en dmontrant que, l
aussi, sur ce sol boulevers dont les sauvages mystres ont si longtemps
fait reculer les plus hardis explorateurs, ce sont encore ses enfants
qui ont les premiers plant le drapeau de l'homme civilis.

Et c'est, aprs tout, ce que j'aime le plus  trouver dans un livre de
voyages.

Les nombreux lecteurs de celui-ci--et ceux qui en auront parcouru les
premires lignes iront infailliblement jusqu'au bout--ne manqueront pas,
j'en suis certain, d'tre de mon avis.

LOUIS FRCHETTE.

Montral, 15 octobre 1890



[Illustration 012]
LE COL DES ENFANTS
(Ute Pass)




                                  I

                 SIX MOIS DANS LES MONTAGNES-ROCHEUSES


Les pages qui suivent, crites sans prtention au style ou 
l'rudition, sont le rsultat d'un voyage de sant, fait dans le
Colorado, le Nouveau-Mexique et l'Utah, pendant l'automne et l'hiver de
1889-90.

Trop malade, d'abord, pour me livrer  un travail srieux et rgulier,
je me suis content de prendre des renseignements et de noter, au
hasard, tout ce qui me frappait, dans un pays pittoresque,  peine
ouvert  la civilisation et encore trs imparfaitement connu du public
voyageur.

Le _Far-West_ amricain est aujourd'hui accul aux
Montagnes-Rocheuses--aux montagnes de roche, comme disaient les anciens
trappeurs franais--et il faut mme escalader la premire chane de cet
immense massif pour rencontrer maintenant ces types exotiques que
_Buffalo-Bill_ est all promener dans les capitales europennes. Tout
cela disparat  vue d'oeil devant le progrs toujours croissant des
chemins de fer et de l'lectricit, et dans vingt ans, il ne restera
gure de coin recul de l'Amrique du Nord qui n'ait t modernis par
l'envahissement de ces puissants vhicules de la civilisation et du
progrs matriel.

Les contres que j'ai visites n'ont gure d'histoire et les Indiens[1]
eux-mmes, qui l'habitent encore, ne font gure remonter leurs
traditions  plus de deux ou trois gnrations. Encore faut-il faire
largement la part de la lgende dans tout ce que nous racontent les
indignes, qui sont aussi indiffrents  l'histoire du pass qu'ils ne
paraissent s'occuper de ce que peut leur rserver l'avenir. Le sauvage
vit au jour le jour, apparemment sans regrets pour les vnements de la
veille et sans inquitude pour les ncessits du lendemain. La
civilisation et le progrs implacable du blanc les ont refouls dans les
montagnes o ils vivent sous la tutelle du gouvernement de Washington.
Sont-ils heureux ou malheureux? c'est ce qu'il serait assez difficile de
dcouvrir sous le masque d'indiffrence et de stocisme qui les
distingue dans leurs relations avec les trangers.

[Note 1: Chacun sait que cette dnomination d'Indiens--_Indios_ en
espagnol--applique aux aborignes des deux Amriques--tient  l'erreur
de Christophe Colomb et des premiers dcouvreurs, qui regardaient
d'abord le nouveau monde comme un prolongement des Indes. M. Benjamin
Sulte si rudit et si bien vers en pareilles matires tient pour le
mot: _Sauvages_. Je me sers indistinctement des deux expressions,
certain d'tre bien compris de tous ceux qui liront ces pages qui n'ont
d'ailleurs, je l'ai dj dit, aucune prtention  l'rudition.]

En dehors des tudes gographiques et ethnographiques plus ou moins
srieuses que comporte naturellement un voyage dans des pays nouveaux,
j'ai cru faire acte de bon Canadien et de bon Franais en faisant
ressortir, chaque fois que j'en ai trouv l'occasion, la grande, la trs
grande part qui revient  nos pres, ces hardis coureurs des bois des
trois derniers sicles, dans la dcouverte et dans les premires
explorations de ces contres sauvages.

Traversant les montagnes,--soit  cheval, soit en diligence ou en chemin
de fer, selon les circonstances,--j'ai voyag  loisir et  petites
journes, sans programme arrt, sans itinraire trac d'avance, au
hasard de l'impression et du caprice de chaque jour.

J'ai crit comme j'ai voyag: en invalide forc de se laisser guider par
l'tat de sa sant et par les circonstances de chaque jour. C'est
pourquoi j'ai ajout au prsent volume une carte itinraire qui
permettra au lecteur de suivre assez facilement le cours de mes
prgrinations dans un des pays les plus accidents qu'il y ait au
monde. J'ai aussi conserv, sans les traduire, les noms anglais,
sauvages et espagnols des endroits que j'ai visits, afin de ne pas
drouter ceux qui pourraient avoir la fantaisie de faire un jour un
voyage analogue. De nombreuses illustrations serviront aussi  rendre
plus intelligibles les descriptions que j'ai essay de faire des sites
qui m'ont le plus vivement intress.

J'ai essay de rester vrai, toujours, souvent au dtriment du
pittoresque et du merveilleux; et les statistiques commerciales,
industrielles et agricoles que je cite en passant ont toujours t
puises aux sources les plus authentiques. En un mot, j'ai voulu, avant
tout, faire une description vridique d'un pays qui est encore
aujourd'hui l'un des plus curieux, et qui sera, avant longtemps, un des
plus prospres du continent de l'Amrique septentrionale.



                                   II

                         DE MONTRAL A CHICAGO
                            28 OCTOBRE 1889.


Deux jours et trois nuits de chemin de fer, avec vingt-quatre heures de
repos  Chicago, suffisent aujourd'hui pour faire le voyage de Montral
 Denver; soit sept cents lieues en soixante heures, avec tout le
confort moderne que comportent les installations superbes des
wagons-salons, des wagons-lits et des wagons-restaurants. Et tout cela,
avec un seul arrt,  Chicago. C'est un changement  vue qui nous fait
rver, tout veills,  ces trucs de thtre o les dcors s'lvent ou
s'enfoncent, paraissent et disparaissent aux yeux du public, sans qu'il
soit mme ncessaire de baisser le rideau.

Et partout, maintenant, la lumire lectrique remplace, la nuit, la
lumire blafarde des anciens systmes d'clairage. Il n'y a certainement
pas de pays au monde o le progrs se soit affirm d'une manire plus
clatante qu'aux Etats-Unis et au Canada, dans l'amlioration des
systmes de transport du public voyageur.

En partant de Montral, j'avais mis dans mon sac de voyage, pour
utiliser les loisirs de la route, les deux volumes des _Lettres du Baron
de Lahontan_ [2]. J'avais, sans y rflchir d'ailleurs, choisi un
ouvrage qui me fournissait les points de comparaison les plus
pittoresques et les plus authentiques, entre la manire de voyager de
nos pres, de Montral  Chicago, il y a deux cents ans, et les
facilits que nous procurent aujourd'hui les dcouvertes de la vapeur et
de l'lectricit. Et ces comparaisons m'amenaient  dplorer
l'ignorance, les prjugs et le fanatisme de ces sectaires [3] qui osent
aujourd'hui lever la voix contre les descendants de ces vaillants
voyageurs de race franaise qui ont dcouvert, pacifi, civilis et
partiellement colonis tous ces vastes pays qui s'tendent entre
l'embouchure du Saint-Laurent,  l'est, et les bords du fleuve
Mississipi,  l'ouest.

[Note 2: Voyages du Baron de Lahontan, clans l'Amrique Septentrionale,
avec cartes et figures, Amsterdam, 1705.]

[Note 3: Une vive discussion se faisait alors, dans les journaux anglais
et franais du Canada, sur les droits confrs aux Canadiens-franais,
par le trait de Versailles, en 1763.]

Pas un lac, pas une rivire, pas une montagne que nos pres n'aient
explore, pas un fortin historique qui n'ait t tmoin de leurs luttes
avec les guerriers des Cinq-Nations; et si le sort des armes a pu
changer le drapeau qui flottait alors des rivages de l'Acadie au pied
des Montagnes-Rocheuses, l'histoire est toujours l pour rappeler que ce
sont les Franais qui ont t les pionniers de la civilisation dans
cette partie du continent de l'Amrique du Nord.

Lachine, Kingston (_Frontenac_), Toronto, Sarnia, que nous passons 
toute vapeur, sont autant d'anciens postes franais fonds aux premiers
temps de la colonie; et la grande ville de Chicago est situe,
aujourd'hui,  l'embouchure de la rivire du mme nom que je trouve
indique, dans les cartes de Lahontan sous le nom de _Chegakou--Portage
de Chegakou des Illinois_. Et cette carte date de 1689, il y a juste
deux cents ans.

[Illustration 021]
SUR LE ST. LAURENT
Las Rapides de Lachine--Comme on voyage aujourd'hui....

[Illustration 022]
SUR LE ST. LAURENT
Les Rapides de Lachine--Comme on voyageait autrefois.

Lahontan qui, comme on le sait, tait officier dans les troupes royales,
donne d'abord la description des canots dans lesquels on voyageait
alors, et qu'il appelle les "voitures du Canada":

      Leur grandeur varie de dix pieds de longueur jusqu'
      vingt-huit. Les plus petits ne contiennent que deux
      personnes. Ce sont des coffres  mort. On y est assis sur
      les talons. Pour peu de mouvement que l'on se donne ou que
      l'on penche plus d'un ct que de l'autre, ils renversent.
      Les plus grands peuvent contenir aisment quatorze hommes,
      mais pour l'ordinaire, quand on veut s'en servir pour
      transporter des vivres ou des marchandises, trois hommes
      suffisent pour les gouverner. Avec ce petit nombre de
      canoteurs on peut transporter jusqu' vingt quintaux.
      Ceux-ci sont srs et ne tournent jamais quand ils sont
      d'corce de bouleau, laquelle se lve ordinairement en hiver
      avec de l'eau chaude...

      Ces btiments ont 20 pouces de profondeur, 28 pieds de
      longueur et quatre et demi de largeur vers la barre du
      milieu. S'ils sont commodes par leur grande lgret et le
      peu d'eau qu'ils tirent, il faut avouer qu'ils sont en
      rcompense bien incommodes par leur fragilit; car pour peu
      qu'ils touchent ou chargent sur le caillou ou sur le sable,
      les crevasses de l'corce s'entrouvrent, ensuite l'eau entre
      dedans et mouille ls vivres et les marchandises.

      Chaque jour il y a quelque crevasse ou quelque couture 
      gommer. Toutes les nuits on est oblig de les dcharger 
      flot et de les porter  terre o on les attache  des
      piquets, de peur que le vent ne les emporte; car ils psent
      si peu que deux hommes les portent  leur aise sur l'paule,
      chacun par un bout. Cette seule facilit me fait juger qu'il
      n'y a pas de meilleure voiture au monde pour naviguer dans
      les rivires du Canada qui sont si remplies de cascades, de
      cataractes et de courants. Ces canots ne valent rien du tout
      pour la navigation des grands lacs o les vagues les
      engloutiraient si on ne gagnait terre lorsque le vent
      s'lve. Cependant on fait des traverses de 4 ou 5 lieues
      d'une le  l'autre, mais c'est toujours en temps calme et 
      force de bras car on pourrait tre facilement submerg....
      (_Lahontan Vol. I, pages 35-36._)

Voil pour les voitures d'autrefois dans lesquelles on faisait le voyage
de Montral au Mississipi. On avouera qu'on tait encore loin des
_Pullman cars_ clairs  l'lectricit et chauffs  la vapeur. Nos
pres mettaient alors plus de temps  parcourir l'espace qui spare
Montral de Kingston, que je viens d'en mettre pour faire le trajet de
700 lieues qui spare Montral de Denver. Et on va voir au prix de
quelles misres, de quelles privations, de quelles souffrances ils
parvenaient  surmonter les difficults sans nombre qui les attendaient
partout; sans compter les Iroquois qui les guettaient dans chaque
buisson, pour leur dresser des embuscades. C'est encore M. de Lahontan
qui raconte son premier voyage de Montral au fort de Frontenac
(Kingston):

      Je m'embarquai  Montral dans un canot conduit par trois
      habiles Canadiens. Chaque canot tait charg de deux
      soldats; nous voyagemes contre la rapidit du fleuve
      jusqu' trois lieues de cette ville o nous trouvmes le
      saut St. Louis, petit cataracte si violent, qu'on fut
      contraint de se jeter dans l'eau jusqu' la ceinture, pour
      traner les canots un demi-quart de lieue contre les
      courants. Nous nous rembarqumes au-dessus de ce passage, et
      aprs avoir vogu douze lieues ou environ, partie sur le
      fleuve, partie sur le lac St. Louis, jusqu'au lieu appel
      les _Cascades_, il fallut dbarquer et transporter nos
      canots A un demi-quart de lieue de l. Il est vrai qu'on les
      aurait encore pu traner avec un peu de peine en cet
      endroit, s'il ne se ft trouv au-dessus du cataracte du
      _trou_. Je m'tais imagin que la seule difficult de
      remonter le fleuve ne consistait qu'en la peine et
      l'embarras des portages, mais celle de refouler sans cesse
      les courants, soit en tranant les canots ou en piquant de
      fond, ne me parut pas moindre. Nous abordmes  cinq ou six
      lieues plus haut aux _Sauts des Cdres et du Buisson_, o
      l'on fut encore oblig de faire des portages de cinq cents
      pas. Nous entrmes,  quelques lieues au-dessus, dans le lac
      St-Franois,  qui l'on donne vingt lieues de circonfrence
      et l'ayant travers, nous trouvmes des courants aussi forts
      que les prcdents, surtout le _Long-Saut_ o l'on fit un
      portage d'une demi-lieue. Il ne nous restait plus  franchir
      que le pas des Galots. Nous fmes obligs encore de traner
      les canots contre la rapidit du fleuve. Enfin, aprs avoir
      essuy encore bien des fatigues  tous ces passages, nous
      arrivmes au lieu nomm la _Galette_, d'o il ne restait
      plus que vingt lieues de navigation jusqu'au fort Frontenac.
      Ce fut en cet endroit que les canoteurs quittrent leurs
      perches pour se servir des rames, l'eau tant ensuite
      presque aussi dormante que dans un tang. L'incommodit des
      _maringouins_, que nous appelons en France des _cousins_, et
      qui se trouvent,  ce qu'on dit, dans tous les pays du
      Canada, me semble la plus insupportable du monde. Nous en
      avons trouv des nues qui ont pens nous consumer, et comme
      il n'y a que la fume qui les puisse dissiper, le remde est
      pire que le mal... (_Lahontan, Vol. I, pages 39-40._)

Je ne crois pas avoir besoin d'insister sur la diffrence des voyages
d'alors et d'aujourd'hui, mais en lisant ces pages intressantes qui
nous reportent deux sicles en arrire, on ne peut s'empcher de
rflchir qu'il n'y a pas un pouce de terrain entre Montral, Toronto,
Sarnia et Chicago qui n'ait appartenu  la France par droit de
dcouverte et d'exploration. La ville de Toronto, elle-mme, si fire de
ses progrs et de son accroissement, tait dj prvue,  cette poque,
par _Lahontan_ lui-mme dans un mmoire qu'il prsentait  M. de
Pontchartrain, sur un projet de dfense des grands lacs contre les
incursions des Iroquois:

      "Je ferais, dit-il, trois petits fortins en diffrents
      endroits; l'un  la dcharge du lac ri que vous verrez sur
      ma carte du Canada, sous le nom de fort suppos, aussi bien
      que les deux autres; le second  l'entre du lac Ontario et
      le troisime  l'embouchure de la baye de _Toronto_ sur le
      mme lac."

Ce fort de Toronto, indiqu en 1689 par Lahontan, ne fut construit que
cinquante ans plus tard sous le nom de _Fort Rouill_; mais ces braves
citoyens de Toronto ignorent ou prtendent ignorer que le site de leur
ville fut choisi, il y a deux cents ans, par un officier franais.

En faisant le trajet de Montral  Chicago, par le _Grand Trunk
Railway_, on traverse la dcharge du lac Huron, de _Sarnia_ au _Fort
Gratiot_. Ce dernier fort est construit sur l'emplacement autrefois
occup par le _Fort Saint-Joseph_ command par Lahontan en 1687-88.
Voici en quels termes il raconte le passage de la rivire du Dtroit et
du lac Saint-Clair:

      Le 6 septembre 1687, nous entrmes dans le dtroit du lac
      Huron, que nous remontmes contre un faible courant de
      demi-lieue de largeur, jusqu'au lac de Sainte-Claire qui a
      douze lieues de circonfrence. Le 8 du mme mois, nous
      suivmes les bords jusqu' l'autre bout, d'o il ne nous
      restait plus que six lieues  refouler pour gagner l'entre
      du lac Huron, o nous mmes pied  terre le 14. Vous ne
      sauriez imaginer la beaut de ce dtroit et de ce petit lac,
      par la quantit d'arbres fruitiers sauvages que l'on voit,
      de toutes les espces, sur ses bords. J'avoue que le dfaut
      de culture en rend les fruits moins agrables, mais la
      quantit en est surprenante. Nous ne dcouvrions sur le
      rivage que des troupes de cerfs et de chevreuils. Nous
      battions aussi les petites les pour obliger ces animaux 
      traverser en terre ferme, pendant que les canoteurs
      disperss autour de l'le leur cassaient la tte ds qu'ils
      taient  la nage. Arrivs au fort Saint-Joseph dont
      j'allais prendre possession, messieurs Duluth et de Tonti
      voulurent se reposer quelques jours avant de passer
      outre.... (_Lahontan, Vol. I, pages 108-108._)

Je ne suivrai pas le brave officier dans ses voyages  Michillimakinac,
par la route que l'on suivait alors pour atteindre le portage de
Chegakou, par la voie des lacs Huron et des Illinois (Michigan). Les
chemins de fer ont boulevers tout cela et nous faisons en dix-neuf
heures, le trajet que les rudes voyageurs d'autrefois prenaient trente
jours pour accomplir, en canot.

Mais, c'est gal, c'taient de vaillants hommes que nos anctres, et il
faut lire ces rcits pittoresques pour se faire une juste ide des
difficults qu'ils avaient  surmonter.




                                  III

                     CHICAGO--LES SIOUX--LES BISONS


Il y a plus de vingt ans que je visitai Chicago pour la premire fois,
et depuis cette poque, j'y suis all, en moyenne,  peu prs tous les
deux ans. C'est dire que je suis assez familier avec l'accroissement
merveilleux de cette ville tonnante qui porte aujourd'hui avec orgueil
et avec droit le titre de _Reine de l'Ouest_.

Eh bien, c'est toujours avec un tonnement nouveau ml d'admiration que
je parcours les rues de cette mtropole moderne, qui compte aujourd'hui
une population de plus de 1,100,000 habitants. L'histoire de Chicago
n'est d'ailleurs que le corollaire des progrs immenses qui se sont
accomplis dans les Etats de l'Ouest depuis vingt-cinq ans, et il faut
avoir t un peu tmoin de tout cela pour pouvoir tablir une
comparaison et se former une ide  peu prs juste de la progression
sans gale dans l'histoire, du peuple amricain depuis la guerre de
scession.

[Illustration 031]
LA GARE DU "CHICAGO AND GRAND TRUNK RAILWAY" A CHICAGO
Intrieur
Extrieur.

Je n'ai, cette fois-ci, fait qu'un sjour de 24 heures  Chicago pour
reprendre sans dlai la route du Colorado, par voie du _Chicago,
Rock-Island & Pacific Railway_. Je dsigne mon itinraire  dessein, car
j'aurais pu choisir une autre route. Il n'y a pas moins de cinq
compagnies diffrentes qui font le service rgulier et quotidien entre
Chicago et Denver, et il y a quinze ans  peine qu'on a termin la
construction du premier des chemins de fer qui relient ces deux villes.
Le _Rock-Island Railway_ traverse le Mississipi  Davenport, Iowa, et
file tout droit vers l'ouest en passant par les Etats de l'Illinois, de
l'Iowa, du Kansas et du Colorado.

Il y a cinquante ans  peine que le Mississipi formait la frontire
occidentale de la civilisation amricaine, et nous nous trouvons
aujourd'hui en face d'un pays fertile, bien cultiv et travers en tous
sens par le plus beau et le plus complet rseau de chemins de fer qui
soit au monde. Le service est la perfection mme, et j'ai dj dit qu'il
n'y a qu'un seul changement de train entre Montral et Denver, sur un
parcours de 700 lieues.

J'ai continu  lire les Lettres du Baron de Lahontan, et en filant 
toute vapeur, douillettement install dans le fauteuil  bascule d'un
_Pullman car_, je revoyais  travers deux sicles de distance, les
voyageurs d'autrefois allant  la dcouverte des peuplades sauvages qui
vivaient  l'ouest du Mississipi. Les terribles Sioux de la plaine
chassaient alors le bison l o s'lvent maintenant des cits
populeuses et florissantes, et ces valeureux guerriers, aprs avoir
lutt avec acharnement contre la marche implacable de la civilisation,
ont t refouls Jusqu'au coeur des Montagnes-Rocheuses. Les Sioux
furent les seuls guerriers qui luttrent avec avantage contre les
Iroquois, et Lahontan nous fait le rcit d'une bataille qui eut lieu,
sur le Mississipi, dans une le qui portait, de son temps, le nom d'_Ile
aux Rencontres_, en mmoire de ce fait d'armes:

      J'arrivai le 2 mars au fleuve du Mississipi que je trouvai
      beaucoup plus rapide et plus profond que la premire fois, 
      cause des pluyes et du dbordement des rivires. Pour nous
      pargner de la rame, nous nous abandonnmes au courant. Le
      dixime nous arrivmes  l'_Ile aux Rencontres_. Cette le
      est situe vis--vis. On lui a donn le nom de _rencontres_
      depuis qu'un parti de 400 Iroquois y fut dfait par 300
      _Nadouessis_ ou _Sioux_. Voici en peu de mots comment la
      chose arriva. Ces Iroquois ayant dessein de surprendre
      certains peuples situez aux environs des _Otentas_ que je
      vous ferai bientt connatre, arrivrent chez les Illinois,
      qui leur fournirent des vivres, et chez lesquels ils
      construisirent leurs canots. S'tant embarquez sur le fleuve
      de Mississipi, ils furent dcouverts par une autre petite
      flotte qui descendait le fleuve de l'autre ct. Les
      Iroquois traversrent aussitt  cette le, nomme depuis
      _aux rencontres_. Les _Sioux_ souponnant leur dessein, sans
      savoir quel tait ce peuple, (car ils ne connaissaient les
      Iroquois que de rputation) se htrent de les joindre.

      Les deux partis se postrent chacun sur une pointe de l'le,
      ce sont les deux endroits dsigns sur ma carte par deux
      croix. Il ne furent pas plus tt en vue que les Iroquois
      s'crirent: Qui tes-vous? Sioux, rpondirent les autres.
      Ceux-ci ayant fait  leur tour la mme demande, les Iroquois
      rpondirent avec une pareille franchise. Et o allez-vous
      continurent les Iroquois.--A la chasse aux boeufs,
      rpondirent les Sioux; mais vous, Iroquois, quel est votre
      but?--Nous allons, rpartirent-ils,  la chasse aux
      hommes?--Eh bien, dirent les Sioux, n'allez pas plus loin,
      _nous sommes des hommes_. Sur ce dfi les deux partis
      dbarqurent de chaque ct de l'le. Ensuite le chef des
      Sioux ayant bris tous les canots  coups de hache, il dit 
      ses guerriers qu'il fallait vaincre ou mourir, et en mme
      temps donna tte baisse contre les Iroquois. Ceux-ci le
      reurent d'abord avec une nue de flches; mais les autres
      ayant essuy cette premire dcharge qui ne laissa pas de
      leur tuer 80 hommes, fondirent, la massue  la main, sur
      leurs ennemis, qui n'ayant pas le temps de recharger furent
      dfaits  plate couture. Ce combat qui dura deux heures fut
      si chaud que 260 Iroquois y perdirent la vie et tout le
      reste du parti fut pris, pas un seul n'chappa. Quelques
      Iroquois ayant tent de se sauver sur la fin du combat, le
      chef victorieux les fit poursuivre par dix ou douze des
      siens dans un des canots qui lui restaient pour butin, si
      bien qu'on atteignit les fuyards qui furent tous noys.
      Aprs cette victoire, ils couprent le nez et les oreilles
      aux deux prisonniers les plus agiles, et les ayant munis de
      leurs fusils, de poudre et de plomb, ils leur laissrent la
      libert de retourner dans leur pays, pour dire  leur
      compatriotes qu'ils ne se servissent plus de femmes pour
      faire la chasse aux hommes. (Lahontan, Vol. I, lettre 26, 28
      mai 1689.)

Ce rcit est absolument typique des moeurs de cette poque; mais les
Iroquois, les Sioux et les bisons ont presque disparu depuis, de la face
du globe. Il ne reste gure qu'une poigne d'Iroquois au Canada et dans
l'Etat de New-York; et les Sioux, depuis leur fameux massacre du
rgiment de Custer, en 1876, ont t refouls dans les montagnes et sont
aujourd'hui soumis, comme les Iroquois du Canada, au rgime svre de la
tutelle du gouvernement amricain. Comme toutes les tribus de l'Ouest
des Etats-Unis, ces terribles guerriers de la plaine ont t transports
et sont retenus, bon gr mal gr, sur les rserves qui leur sont
assignes, comme lieux de rsidence, par les autorits de Washington.

Quant aux bisons qui erraient  l'tat sauvage, au nombre de plus de
8,000,000, il y a  peine vingt ans, dans les plaines situes entre le
Mississipi  l'est et les Montagnes-Rocheuses  l'ouest, il n'en reste
pas aujourd'hui six cents, en tout et partout, d'aprs un rapport
officiel du _Smithsonian Institute_ de Washington. Sur ce nombre, trois
cent-quatre sont captifs, en diffrents endroits; deux cents sont placs
sous la sauvegarde des autorits dans le parc national de la _Yellow
stone_, et les autres paissent  l'tat sauvage dans les valles
inaccessibles formes par les chanes de montagnes du Wyoming, du Dakota
et du Montana.

Il en reste aussi quelques-uns dans les prairies des territoires du
Nord-Ouest au Canada, mais le nombre en est si restreint que la race
disparatra fatalement  trs courte chance. Le Kansas, l'Iowa, le
Colorado, le Wyoming, le Nebraska o paissaient ces normes troupeaux de
buffles, ont t tour  tour livrs  la culture et  la colonisation,
et le sifflet strident de la locomotive retentit aujourd'hui partout, l
o l'on n'entendait nagure que le cri de guerre des Peaux-Rouges et les
mugissements des bisons fuyant devant les flches, les lances et les
balles des chasseurs acharns  leur destruction.




                                  IV

                LE COLORADO--L'UTAH--LE NOUVEAU-MEXIQUE


Francis Parkman, l'minent historien amricain qui a crit de si belles
choses sur l'histoire du Canada franais, dbuta dans la littrature,
par le rcit d'un voyage qu'il fit, il y a plus de quarante ans,
jusqu'aux Montagnes-Rocheuses. Son livre: _The Oregon Trail_ contient
les pripties et les dtails intressants d'une expdition qu'il
entreprit, sous la direction d'un vieux trappeur canadien-franais,
Henri Chtillon,  travers les plaines que je viens de traverser en
chemin de fer.

Denver n'existait pas alors, et le pays n'tait habit que par les
Indiens, les chasseurs, les coureurs des bois et les troupeaux de bisons
qui paissaient dans les plaines situes entre le fort Leavenworth et les
Montagnes-Rocheuses. La Californie, le Nouveau-Mexique, l'Arizona et la
partie mridionale du Colorado faisaient alors partie de la
confdration mexicaine, et ce ne fut qu'en 1848, que tous ces
territoires furent cds rgulirement aux Etats-Unis.

Le pays qui comprend aujourd'hui l'Etat du Colorado et le territoire du
Nouveau-Mexique fut visit d'abord par un capitaine espagnol, Don Alvar
Nunez Cabeza de Vaca, en 1528, six ans avant la dcouverte du Canada par
Jacques Cartier. Le capitaine de Vaca avait fait naufrage sur les ctes
du Texas, et il s'tait bravement enfonc dans les terres inconnues avec
trois compagnons, les seuls survivants de son dsastre. Durant dix ans,
il erra parmi les tribus du Texas, du Colorado et du Nouveau-Mexique, et
il se rendit mme jusqu'au golfe de Californie. En voyageant
continuellement vers le Midi, il arriva enfin  Mexico, o il fut reu
avec distinction par le vice-roi espagnol, Mendoza et par Fernand
Corts. Enthousiasms par les succs de Pizarre dans les provinces du
Midi et par les rcits de Vaca, les Espagnols organisrent une
expdition sous les ordres du capitaine Francisco Vasquez Coronado, qui
fut proclam capitaine gnral et gouverneur de tous les pays situs au
nord du _Rio Bravo del Norte_. Le capitaine Coronado tablit un
gouvernement, et les missionnaires se dispersrent parmi les tribus
indiennes qui habitaient dj le pays et qui vivaient de chasse, de
pche et d'agriculture.

[Illustration 040]
CHEFS INDIENS
UN VIEUX DE LA VIEILLE
LA MRE ET LA FILLE.

Je parlerai plus loin, en dtail, de ces curieuses populations indignes
qui, comme les Aztques, avaient atteint un certain degr de
civilisation, et qui vivaient en commun, soumises  un gouvernement et 
certaines lois qu'elles ont conservs jusqu'aujourd'hui. La ville de
Santa-F fut fonde et devint le sige du gouvernement espagnol. Le
Colorado faisait alors partie de cette immense province connue d'abord
sous le nom de Nouvelle-Grenade et soumise  l'autorit centrale du
Mexique. Le Colorado fut plus tard explor par les Franais, et devint
la frontire occidentale du territoire de la Louisiane, qui fut cd aux
Etats-Unis, en 1803, par Napolon Ier.

Le Nouveau-Mexique fut envahi par les Amricains, en 1846, et fut
dfinitivement cd au gouvernement de Washington par le trait de
Guadeloupe-Hidalgo, le 2 fvrier 1848. Le baron de Lahontan, dans son
fameux voyage de la rivire Longue, en 1689, rencontra des tribus
indiennes qui connaissaient les Espagnols pour avoir t expulses par
eux de leurs pays de chasse, sur les frontires du Nouveau-Mexique.

Il est aussi certain que tous ces pays taient connus des voyageurs
franais longtemps avant la cession du territoire de la Louisiane aux
Etats-Unis, car on rencontre  chaque pas des traces de leur passage.
Des noms franais de villes, de villages, de forts, de montagnes, de
dfils, de cols, de valles, de rivires, de torrents rappellent
partout la part prpondrante que prirent nos anctres dans la
dcouverte et l'exploration de ces contres.

Le gouvernement amricain, aprs le trait de 1803, s empressa d'envoyer
un dtachement de troupes, sous les ordres du major Pike, pour prendre
possession des territoires que la France venait de lui vendre pour une
chanson. Et ce fut sous la conduite de deux guides-interprtes
canadiens-franais, les nomms Rainville et Rousseau que les soldats
amricains traversrent les immenses prairies qui se droulent  l'ouest
du Mississipi jusqu'au mont Cheyenne, sentinelle avance d'un contrefort
des Montagnes-Rocheuses qui s'tend dans la plaine et que domine le mont
_Pike_,  une altitude de 14,147 pieds au-dessus du niveau de la mer. La
cime couverte de neiges ternelles de cette majestueuse montagne, est,
dit-on, visible  une distance de cent milles, dans la prairie. La
limpidit merveilleuse de l'atmosphre,  cette altitude, est un sujet
d'tonnement pour tous ceux qui visitent le pays pour la premire fois,
et il est trs difficile de s'y faire une ide exacte des distances. Les
trappeurs canadiens connaissaient dj le mont _Pike_ sous le nom de:
_grosse montagne bleue_, comme ils avaient d'ailleurs dj baptis les
sources de Manitou du nom pittoresque de la _Fontaine-qui-bouille_. Le
gnral Frmont, surnomm: _the pathfinder_, le dcouvreur de sentiers,
explora de nouveau le pays en 1843-45 et traversa les
Montagnes-Rocheuses pour se rendre en Californie. Le capitaine
Bonneville, que Washington Irving a immortalis dans ses rcits, avait
visit le Colorado en 1832, et un autre Canadien-franais nomm Carrire
avait dcouvert des gisements aurifres, dans le lit de la rivire
Platte, en 1835. Ce ne fut cependant qu'en 1858, il y a trente-deux ans,
que la fivre de l'or amena aux pieds des Montagnes-Rocheuses une
immigration d'aventuriers qui jetrent les fondations de la ville de
Denver. On traversait alors les prairies du Kansas et du Colorado, avec
des caravanes de lourdes charrettes trane par des boeufs, et l'on
prenait gnralement de trente  quarante jours pour parcourir une
distance que l'on traverse aujourd'hui en autant d'heures.

Le Colorado compte aujourd'hui une population de 400,000 habitants
disperss sur un territoire d'une superficie de 103,645 milles carrs.
On l'a surnomm: _The Centennial State_, l'Etat du Centenaire, parce
qu'il a t admis dans l'Union amricaine, le 4 juillet 1876, centime
anniversaire de la proclamation d'indpendance des colonies
britanniques, le 4 juillet 1776.

Le Nouveau-Mexique ne possde encore qu'une organisation territoriale.
Il occupe une superficie de 121,201 milles carrs, avec une population
estime  prs de 200,000 habitants. Les Chambres de Washington sont
actuellement  discuter un projet de loi pour l'admettre au nombre des
Etats de l'Union; ce qui ne saurait longtemps tarder,  moins d'un
injuste parti pris.

Le territoire de l'Utah, avec une superficie de 89,400 milles carrs et
une population d' peu prs 300,000 mes, est situ immdiatement 
l'ouest du Colorado. Le pays fut dcouvert et explor par les trappeurs
franais, vers la fin du XVIIe sicle, et Lahontan rencontra aussi des
sauvages qui lui parlrent du grand lac sal. Les mormons, sous la
conduite de Brigham Young, immigrrent en masse, et s'tablirent,
en,1847, dans la valle de l'Utah et du lac sal, o ils fondrent la
ville de _Salt Lake_.

Voil un aperu gnral des pays que j'ai parcourus, et je m'empresse de
dire que c'est surtout au point de vue de ma sant et du pittoresque que
j'ai visit les contres situes dans ce que l'on appelle ici le coeur
des Montagnes-Rocheuses: _the heart of the Rockies_. Prenant Denver,
capitale du Colorado, comme point de dpart, je me suis rendu ensuite 
Manitou,  Colorado Springs,  Pueblo,  Salida,  Gunnison,  _Grand
Junction_,  Provost et  _Salt Lake City_,  l'ouest;  Leadville et 
Aspen au nord;  Ouray, Silverton, Durango, Alamosa, Antonito, Espanola
et  Santa-F du Nouveau-Mexique, au sud, en revenant  Denver, par le
col de la Veta, par Trinidad et _Cuchara Junction_--ce qui reprsente un
parcours de 6,000 milles dans le pays le plus accident du monde. On
escalade littralement en chemin de fer des montagnes de 10,000 pieds
d'altitude, et on traverse des gorges et des ravines creuses dans le
roc vif, et dont les murs escarps s'lvent  pic  2,500 pieds
au-dessus de la locomotive qui ctoie les eaux du torrent qu'on entend
gronder au fond du prcipice. On a rellement fait l des prodiges de
construction et si le pays neuf que l'on traverse n'offre encore que peu
de ressources au commerce,  l'agriculture et  l'industrie, on s'arrte
en revanche, en contemplation devant une nature sauvage et des paysages
grandioses qui tonnent mme l'imagination la plus fantastique et la
plus enthousiaste.




                                   V

                                 DENVER


Comme j'avais fait de la ville de Denver le centre de mes oprations,
mon point de dpart et de ravitaillement, il n'est que juste que je
fasse un peu l'historique de cette grande ville qui compte  peine
trente annes d'existence.

La dcouverte de mines d'or en Californie avait t le signal d'une
nombreuse migration vers le Pacifique, et un grand nombre d'aventuriers
se dirigrent vers l'ouest,--les uns, par mer, en doublant le cap Horn,
ou en traversant l'isthme de Panama; les autres par terre en escaladant
les Montagnes-Rocheuses pour atteindre la terre promise. Ce ne fut que
dix ans plus tard, en 1859, qu'un camp de mineurs fut tabli sur les
bords de la rivire Platte, qui arrose le versant oriental de la chane
des Montagnes-Rocheuses,-- l'endroit o est maintenant situe la ville
de Denver, capitale du Colorado. A cette poque, le pays n'tait pas
mme form en Territoire, et j'ai dj dit que ce ne fut qu'en 1876
qu'il fut admis au nombre des Etats de l'Union amricaine.

Le dernier recensement de Denver accuse une population de plus de
120,000 habitants et l'accroissement remarquable de la ville n'est pas
plus extraordinaire que la prosprit merveilleuse dont elle jouit
depuis sa fondation, en 1859. Par sa position gographique aussi bien
que par l'esprit d'entreprise et l'nergie de ses citoyens, Denver est
devenu un centre industriel, agricole et commercial o convergent
aujourd'hui vingt lignes de chemins de fer, et sa Bourse des valeurs
minires ne le cde en importance et en varit qu' celle de San
Francisco. Il y a dix-huit ans  peine que le service des voyageurs se
faisait encore par, les diligences entre Kansas City et Denver, qui ne
comptait alors qu'une population de 4,000 habitants! On admire
aujourd'hui une cit qui s'enorgueillit  bon droit de ses superbes
difices publics, de ses coles qui sont des modles d'organisation et
d'installation, de ses tramways lectriques et  _cbles continus_, et
de ses rsidences princires qui bordent de larges avenues, et qui
dnotent l'opulence et la prosprit de ses citoyens.

[Illustration 049] DENVER.

Denver est situ  une altitude de 5,195 pieds au-dessus du niveau de la
mer, et possde un climat et une temprature que recherchent tous ceux
qui souffrent de la poitrine ou de maladies nerveuses. Les htels ne le
cdent en rien  ceux des Etats de l'Est, et le public voyageur trouve
ici toutes les commodits et tout le luxe de New-York ou de Boston. La
population augmente chaque jour, et Denver est appel  devenir le grand
centre commercial de l'immense rgion qui spare San Francisco de
Chicago et de Saint-Louis.

Les proprits foncires y ont acquis une valeur norme en quelques
annes, et l'on construit constamment des difices qui feraient honneur
aux grandes villes de l'Est. Les ressources agricoles du Colorado et
l'levage, qui s'y fait sur une grande chelle, apportent aussi leur
contingent  l'industrie minire, et plusieurs grands fabricants de
l'Est ont construit ici de nouveaux ateliers, afin de supprimer le cot
du transport des marchandises qui est encore relativement lev. La
concurrence, cependant, tend  faire baisser continuellement et 
quilibrer le tarif des chemins de fer. J'ai dit, plus haut, un mot des
coles publiques que j'avais dj visites, en 1885, et je ne saurais
trop insister sur leur merveilleuse installation au triple point de vue
de l'instruction, de l'ducation et de l'hygine. L'instruction est
gratuite et obligatoire, et non seulement on donne aux lves la
facilit et l'occasion d'acqurir les connaissances les plus utiles et
les plus multiples, mais on fournit mme gratuitement aux enfants les
livres et tous les accessoires ncessaires aux tudes les plus varies
et les plus compliques. Il faut vraiment visiter ces tablissements
dans tous leurs dtails pour en apprcier la valeur et pour comprendre
le sentiment libral et humanitaire qui a prsid  leur organisation.
Un simple dtail prouvera jusqu' quel point on a port la sollicitude
pour la parfaite ducation de la jeunesse. On a install, dans chaque
classe, de la plus basse  la plus leve, des pots de fleurs naturelles
qui servent  orner les chambres et  donner des leons gradues de
botanique pratique  tous les lves. Des salles de bain sont amnages
dans chaque cole, afin de permettre aux enfants de prendre des
habitudes de propret et de pouvoir apprcier le proverbe anglais qui
dit que; _cleanliness is next to godliness_. L'difice de la _High
School_ est superbe  tous les points de vue. L'installation des
cabinets de physique et de chimie est, parat-il, une des plus compltes
du continent amricain. Et toutes ces coles sont gratuites! Les enfants
du pauvre et du riche grandissent ensemble sous la tutelle de
professeurs distingus, et l'on arrive ainsi  faonner des citoyens
intelligents qui ont tudi sur les bancs d'une cole commune, qui ont
appris  se connatre,  s'estimer et  commencer les luttes de la vie
dans un mme sentiment de patriotisme clair et de solidarit
dmocratique.

Denver est fire de ses coles, et le directeur de la _High School_
s'enorgueillit avec raison d'un de ses lves qui, en sortant des
classes, est entr d'emble, comme essayeur dans un grand tablissement
mtallurgique, avec un salaire de $5,000 par an.

Ce rsultat en dit plus long que tout ce que je pourrais citer  l'appui
des loges que je viens de faire des coles de Denver.




                                  VI

                 MANITOU--COLORADO SPRINGS--LE JARDIN
                        DES DIEUX--GLEN-EYRE.


A soixante-quinze milles directement au sud de Denver,--au pied et 
l'ombre du mont Pike,--se trouvent situes les deux jolies villes de
_Manitou_ et de _Colorado Springs_, clbres dans tous les Etats de
l'Ouest par leurs sources d'eaux bicarbonates, sodiques et
ferrugineuses. Ces sources auxquelles on a donn les noms de _Shoshone,
Navajo, Manitou_ et _Little-Chief_ taient connues des trappeurs
canadiens sous l'appellation gnrale de _Fontaine-qui-bouille_, nom que
l'on a conserv d'ailleurs  la petite rivire qui descend de la
montagne pour aller se mler, plus loin, dans la plaine, aux eaux de
l'Arkansas. La ville de Manitou est aux Etats de l'Ouest ce que Saratoga
est  ceux de l'Est. Des milliers de visiteurs viennent constamment y
chercher la sant, en toutes saisons, ainsi que la fracheur et le
dlassement pendant les chaleurs de l't. La ville de _Colorado
Springs_ est situe  deux lieues de Manitou,  l'extrmit latrale du
contrefort des Montagnes-Rocheuses qui projette dans la plaine et dont
le mont Cheyenne est la sentinelle avance. Elle tient son nom des
sources d'eaux minrales de Manitou, et fut fonde ds les premires
annes de la colonisation du Colorado, vers 1860. Elle est situe  une
altitude de 5,982 pieds au-dessus du niveau de la mer, et compte une
population de 10,000 habitants. Manitou n'a qu'une population permanente
de 1,000 habitants, avec une altitude de 6,334 pieds.

Le climat de Colorado Springs peut tre recommand principalement aux
personnes qui souffrent de la poitrine et d'affections des organes
respiratoires. On a obtenu des cures merveilleuses chez des malades qui
n'avaient pas attendu qu'il ft trop tard pour venir bnficier des
effets de son climat incomparable. J'ai dj dit un mot des difficults
qu'il y a ici de juger correctement les distances, grce  la
rarfaction de l'air et  la limpidit de l'atmosphre  cette altitude.

Le major Pike, dans le rcit de son voyage d'exploration en 1806,
raconte gravement, qu'il voyagea durant trois jours vers la _grosse
montagne bleue_, sans cependant paratre s'en approcher visiblement. A
la date du 15 novembre 1806, il crit:

      "A deux heures de l'aprs-midi, je crus distinguer,  notre
      droite, une montagne qui nous apparut d'abord sous la forme
      d'un lger nuage bleu; mais une demi-heure plus tard, avec
      l'aide de ma longue-vue, je distinguai trs bien la montagne
      du haut d'une minence. Tous mes hommes se joignirent  moi
      pour pousser trois hourrahs en l'honneur de la _grosse
      montagne bleue_. Nous fmes ce jour-l, une tape de 24
      milles.

      "16 novembre, dimanche; tape de 11-1/2 milles.

      "17 novembre; nous nous htmes, dans l'espoir d'arriver au
      pied des montagnes, mais nous ne parmes pas nous en
      approcher visiblement, mme aprs avoir fait une nouvelle
      tape de 24 milles."

Du 18 au 21 novembre, Pike s'arrta pour faire la chasse aux bisons;
mais le 21 et le 22 du mme mois, il fit deux nouvelles tapes de
trente-huit milles. Le 25 seulement il arriva au pied du mont Cheyenne
qu'il escalada pour la premire fois. Les explorateurs se trouvrent
donc durant dix jours en vue du mont _Pike_, avant d'y arriver. Ce pays
est maintenant travers dans tous les sens par les chemins de fer, et
l'on est actuellement,  en construire un qui transportera les touristes
jusqu'au sommet de la _grosse montagne bleue_,  une altitude de 14,147
pieds. Et dire qu'il y a trente ans  peine que ce pays est habit par
les blancs!

La temprature moyenne de _Colorado Springs_ et de Manitou est de 60
degrs Fahrenheit, et, bien qu'en hiver le thermomtre descende parfois
jusqu' zro, la rarfaction et la puret de l'air empchent le froid de
se faire sentir aussi svrement que dans les pays moins levs. Je n'ai
pas besoin de dire qu'on trouve partout, au Colorado, et surtout dans
les villes d'eaux, des htels de premire classe o la nourriture,
l'installation et le service sont dignes des grandes villes amricaines.
Il y en a pour tous les gots et pour toutes les bourses. Le service de
la poste et des chemins de fer est aussi fait avec toute la rgularit
et toute la frquence dsirables. On pourrait se croire, sous ce
rapport,  New-York,  Boston ou  Montral. Les voitures de louage et
les chevaux de selle y sont aussi  un bon march relatif, car l'levage
se fait sur une grande chelle dans les _ranches_ environnantes, et les
chevaux ne se vendent pas trop cher.

[Illustration 058]
LE PORTAIL DU JARDIN DES DIEUX.

Les environs de Manitou et de _Colorado Springs_ prsentent de
magnifiques promenades et sont le but d'excursions trs intressantes.
Les plus clbres sont l'ascension du mont Pike et du mont _Cheyenne_,
la visite des _Grandes Cavernes_ et de la _Grotte des Vents_, les
promenades du _Jardin des Dieux_, de _Glen-Eyre_, des gorges de
_Cheyenne_, des _Sept Lacs_, des _Sept Cascades_ et la _Cascade de
l'Arc-en-ciel_. Toutes ces visites peuvent se Faire en voiture ou 
cheval, et aucune d'elles ne dure plus d'une journe. Ces sites se
trouvent runis dans un rayon de trois lieues de la ville. La principale
curiosit et la plus intressante, le _Jardin des Dieux_ est situe sur
la route qui conduit de Manitou  _Colorado Springs_.

L'ascension du mont _Pike_ se fait avec assez de facilit, soit  cheval
par un sentier qui conduit au sommet en six heures, soit en voiture par
une bonne route que l'on a construite depuis quelques annes. J'ai dj
dit qu'on tait en train de construire un chemin de fer  engrenage qui
ira jusqu'au sommet, sur le modle de celui qui existe depuis plusieurs
annes au mont Washington. L'ascension se fera donc, avant longtemps,
avec la plus grande facilit. La vue du haut du mont _Pike_ est
absolument superbe, et s'tend  une distance incalculable. A l'est, et
 perte de vue, les vastes prairies du Colorado; au nord, au sud et 
l'ouest, les Montagnes-Rocheuses avec leurs chanes et leurs pics
innombrables. On ne peut se fatiguer d'admirer le contraste merveilleux
que prsentent la plaine immense qui s'tend  l'est, et le massif des
sommets neigeux qui apparaissent  l'ouest, semblables aux flots d'une
mer en furie qui se serait ptrifie. Un observatoire, reli par le
tlgraphe aux grands centres des Etats-Unis, a t tabli sur le sommet
par le Bureau Mtorologique de Washington, et tous les touristes sont
cordialement reus par les employs qui sjournent  l'anne,  cette
grande altitude. Bien des personnes sont cependant plus ou moins
incommodes par "le mal de montagne," d  la rarfaction de l'air, et
l'on ne peut gure stationner au sommet  cause des neiges et du froid,
 moins qu'on ne soit trs chaudement vtu.

Immdiatement au bas et  9,000 pieds au-dessous du pic, on aperoit, la
ville de Manitou qui nous apparat comme un mouchoir de dentelles que le
vent aurait emport dans la plaine; deux lieues plus loin, _Colorado
Springs_ avec ses larges boulevards et ses avenues tires au cordeau, ne
parat gure plus grand qu'un damier ordinaire. A 200 milles au sud,
"Los Picachos," _the Spanish Peaks_, comme les nomment les Amricains,
dessinent leurs cimes neigeuses  l'horizon, et  soixante-quinze milles
au nord on distingue vaguement Denver par les nuages de fume qui
s'lvent des fourneaux de ses usines. La route qui conduit de Manitou
au sommet est des plus pittoresques, et l'on ctoie continuellement des
torrents qui ont taill leur lit dans le roc vif de la montagne en
formant parfois des cascades cumantes ou des lacs tranquilles o se
mirent les pins rabougris qui poussent sur les flancs escarps des
ravins et des prcipices. C'est  mi-chemin que l'on admire les seps
lacs et les cascades de Minnehaha.

L'ascension du mont _Cheyenne_ est aussi relativement facile: un sentier
de mulet y conduit, en quelques heures, de Colorado Springs. Cette
montagne est devenue clbre, depuis quelques annes, par le tombeau de
Mme Helena Hunt Jackson qui a dsir tre enterre l, dans la solitude,
sur le versant qui fait face au soleil levant. Mme Jackson tait un
auteur bien connu aux Etats-Unis par des articles de revue et par des
livres o elle a pris la dfense des Peaux-Rouges contre les entreprises
envahissantes des colons et contre la faiblesse du gouvernement qui
assistait impassible au massacre des tribus sauvages. Son livre _Un
sicle de dshonneur_ est un plaidoyer formidable contre l'injustice des
autorits amricaines. Aussi la rputation de l'auteur s'est-elle
rpandue dans tous les Etats de l'Union. La visite  son tombeau a pris
les proportions d'un plerinage, et chacun, selon le dsir de la
dfunte, dpose une pierre sur le tertre o elle repose, aux pieds des
grands pins noirs de la fort que surplombent les cimes denteles de la
montagne funbre.. Dj une pyramide imposante s'lve sur la tombe de
l'amie des sauvages, et chaque jour d'autres touristes ajoutent des
pierres  ce monument d'un nouveau genre. Mme Jackson habitait la ville
de Colorado Springs o elle tait universellement aime et respecte, et
tous ceux  qui j'ai mentionn son nom m'en ont parl dans les termes de
la plus sympathique admiration.

Toutes ces montagnes sont sillonnes par des torrents qui ont creus
leurs lits jusqu' des profondeurs parfois vertigineuses. Il en est
rsult des gorges merveilleuses o l'on petit voir les stratifications
les plus curieuses et les plus intressantes. Les environs de _Manitou_
et de _Colorado Springs_ offrent des promenades nombreuses dans ces
gorges o le soleil ne pntre parfois que pendant quelques instants.
Partout des sentiers  mulet ou des routes pour les voitures. On n'a que
l'embarras du choix, et l'on peut facilement passer un mois dans le
pays, en faisant chaque jour une nouvelle excursion.

De nombreuses grottes ont t dcouvertes dans les montagnes, mais les
plus clbres sont _la grande caverne de Manitou_ et la _Grotte des
vents_. La grande caverne fut dcouverte en 1881, et explore pour la
premire fois en 1885. Elle offre plusieurs chambres  stalactites fort
intressantes, et l'on a donn des noms plus ou moins appropris  des
formations curieuses que l'on rencontre  chaque pas. La salle la plus
remarquable est celle que l'on nomme _Concert Hall_, la salle de
concert, o un groupe de stalactites et de stalagmites, reprsente assez
bien les tuyaux d'un orgue, d'o l'on russit  tirer des sons fort
agrables et qui ressemblent assez au carillon des cloches entendues 
distance.

La _Grotte des vents_ est moins curieuse et moins importante; bien
qu'elle soit le but d'une trs intressante promenade dans la montagne.

Mais l'excursion par excellence est celle que l'on fait au _Jardin des
Dieux_. C'est l une merveille naturelle que les sauvages connaissaient
de date immmoriale, et qu'ils avaient choisie comme un lieu de culte et
de runion, longtemps avant l'arrive des blancs dans le pays. Voici la
lgende que l'on m'a raconte  ce sujet. Les Indiens visitaient
rgulirement les eaux de la _Fontaine-qui-bouille_ pour y conduire
leurs malades, leurs blesss et leurs invalides. Ils croyaient que le
Grand-Esprit avait souffl le souffle de vie dans les eaux de Manitou,
et ils buvaient ces eaux; ils y lavaient leurs blessures et y baignaient
leurs membres malades. Aprs avoir pass un certain temps auprs des
sources, ils se rendaient tous dans le _Jardin des Dieux_ pour y offrir
des sacrifices au Grand-Esprit, en tmoignage de leur reconnaissance des
gurisons qu'il venait d'oprer. Les jeunes guerriers s'y livraient
aussi aux jeux d'adresse et aux exercices de la guerre, en terminant les
rjouissances par des courses de chevaux. On voit d'ailleurs encore des
traces de campement et des pistes circulaires pour ces courses.

Le _Jardin des Dieux_ est un vaste cirque entour de rochers abrupts, et
formant une ellipse dont le grand axe mesure trois milles de longueur et
le petit  peu prs un mille. Le jardin n'est pas un lieu habit, mais
un endroit couvert de rochers ruiniformes des plus tranges, o le
Grand-Esprit habitait autrefois, selon la croyance des Peaux-Rouges. Le
plateau qu'occupe cette merveille naturelle est situ  mi-chemin entre
_Manitou_ et _Colorado Springs_, et l'on y a accs par un portail
gigantesque, form de murailles de grs rouge, espaces d' peu prs 200
pieds. Ces murailles s'lvent perpendiculairement  une hauteur de 500
pieds. Cette fissure curieuse, dans le roc vif, a d tre le rsultat
d'un bouleversement volcanique ou d'un tremblement de terre. On a tout 
coup, en arrivant  ce portail, une vue splendide du mont _Pike_, qui se
dessine si nettement, avec ses neiges blouissantes, au fond de la
valle, qu'on s'en croirait tout prs, bien qu'on soit  dix heures de
son sommet.

On ne peut,  moins de les avoir vues, se faire une ide des fausses
ruines, des faux monuments et des formations fantastiques que l'on
rencontre  chaque pas dans le jardin des dieux. A ct de rocs figurant
des monstres gigantesques sont des imitations d'difices grandioses.
Certains rochers isols figurant une tour ou une pyramide, ont plus de
300 pieds de hauteur et certains passages ont plus de 100 pieds
d'escarpement. Tout ce vaste espace est plong dans une solitude
absolue, et les touristes seuls y font des excursions et des promenades.
J'y ai rencontr un artiste anglais qui y faisait des croquis, mais je
doute que le pinceau puisse jamais rendre la grandeur imposante de ce
merveilleux caprice de la nature. La plupart des rochers ont dj reu
des noms fantaisistes voqus par des similitudes plus ou moins
discutables. On distingue entre autres le Bonhomme et la Bonne femme,
les Frres siamois, les Dromadaires, les Aiguilles, les Champignons, la
Tortue, la Cathdrale, etc., etc.

[Illustration 067]
LA VALLE DE MANITOU.

_Glen-Eyre_ est le nom donn par le gnral Palmer  une gorge
remarquable situe un peu plus bas et  droite du portail du _Jardin des
Dieux_. Ce nom qui signifie en franais _Val de l'aire_ vient de ce que
l'on aperoit, accroch au flanc du rocher, en entrant dans la gorge,
l'aire d'un aigle qui s'est enfui en abandonnant son nid, devant le
progrs de la civilisation. Le gnral Palmer a construit au fond de cet
endroit pittoresque, un superbe chteau qu'il habite pendant la belle
saison. Le parc qui l'environne est ouvert aux touristes. Les formations
de grs rouge qu'on y trouve, bien que moins nombreuses, ne sont pas
moins curieuses que celles que l'on rencontre dans le _Jardin des
Dieux_.

Voil  peu prs ce que j'ai remarqu  Manitou et dans les environs,
sans parler du mieux tout  fait sensible que j'ai ressenti, pendant mon
sjour dans la montagne. Des milliers de personnes viennent d'ailleurs,
chaque anne, de tous les pays d'Europe et d'Amrique, pour y chercher
la gurison et la sant. J'y ai rencontr des Canadiens, des Franais,
des Allemands, des Espagnols, des Autrichiens, des Italiens, mais
surtout des Anglais, qui sont ici en trs grand nombre et qui ont
engag, m'a-t-on dit, de trs grands capitaux dans l'exploitation des
mines du pays et dans l'levage des bestiaux.




                                   VII

        LES CHIENS DE PRAIRIE--PUEBLO--TRINIDAD--LA VETA--OURAY


De Denver  Trinidad, en passant par Pueblo, le chemin de fer _Denver et
Rio Grande_ longe les plateaux mamelonns qui sont situs aux confins de
la prairie et immdiatement aux pieds de la premire chane des
Montagnes-Rocheuses.

Entre _Colorado Springs_ et Pueblo, nous apercevons, des fentres du
convoi,  droite et  gauche de la voie, des _Prairie dog towns_
--littralement des "villages de chiens des prairies." Ces petits
animaux, de l'ordre des rongeurs, gros comme des lapins ordinaires,
habitent les prairies amricaines et construisent leurs terriers par
milliers dans les endroits o ils trouvent en abondance les herbes dont
ils font leur principale nourriture. Ils ne paraissent gure s'inquiter
du voisinage des hommes et ils sont trs comiques  voir, assis sur le
derrire, au haut des petites buttes de sable qui proviennent du
creusement de leurs habitations souterraines, et poussant des
grognements qui ressemblent beaucoup au jappement des jeunes chiens. On
dit--je n'ai jamais vrifi la chose et je suis loin de me porter garant
de l'authenticit de l'histoire--que chaque terrier est habit en commun
par un chien de prairie, un serpent  sonnettes et un hibou qui font
tous les trois le meilleur mnage du monde. Je n'ai jamais vu que les
chiens, car on prtend encore que leurs sinistres compagnons ne sortent
que la nuit. J'ignore aussi l'origine de cette tradition qui me parat
bien risque et tout ce que je sais du chien de prairie, c'est de
l'avoir aperu en passant et d'avoir appris dans un bouquin quelconque
que, scientifiquement, cet intressant petit animal est connu dans le
monde des savants sous le nom du cynomus ou _spermophilus ludovicianus_.
Je laisse aux naturalistes l'agrable besogne d'tudier plus longuement
les habitudes et les moeurs de cette marmotte amricaine.

[Illustration 072]
UN VILLAGE DE CHIENS DE PRAIRIE.

La ville de Pueblo est situe  45 milles au sud de _Colorado Springs_,
et c'est de l que le chemin de fer, en se dirigeant directement vers
l'ouest, traverse les montagnes par le dfil du _Royal Gorge_, pour
nous conduire  Salida, Leadville, Aspen, Gunnison, _Grand-Junction_ et
_Salt, Lake City_. Nous allons maintenant nous diriger plus au sud,
vers, Trinidad, pour revenir  _Cuchara Junction_, et de l nous rendre
par le col de la Veta, dans la valle de San-Luis, en allant jusqu'
_Santa-F_ du Nouveau-Mexique, par la valle du _Rio Grande del Norte_.
C'est le pays des Pueblos ou villages indiens, et c'est sans contredit
un des coins les plus pittoresques et les plus intressants de
l'Amrique du Nord. Je n'entreprendrai pas de traduire les noms anglais
ou espagnols des endroits que j'ai visits, car il serait probablement
impossible de s'y reconnatre en consultant les cartes gographiques. On
se trouve ici aux confins des anciennes possessions mexicaines, et l'on
y rencontre un mlange d'anglais et d'espagnol que l'on peut comparer au
mlange d'anglais et de franais qui existe dans les villes et dans les
villages limitrophes des provinces de Qubec et d'Ontario.

On a donn  Pueblo le surnom de "Pittsburg de l'Ouest," en raison de
ses hauts fourneaux et de ses vastes intrts manufacturiers. Le minerai
de fer et le charbon abondent dans les environs; aussi la ville, qui ne
compte que quelques annes d'existence, a-t-elle dj une population de
30,000 habitants. L'levage des bestiaux, que l'on fait en grand dans
les plaines voisines, et les ressources agricoles des terres arroses
parla rivire Arkansas, ajoutent aussi largement  la prosprit
commerciale et industrielle de la ville naissante. La fivre de la
spculation sur la proprit foncire est aujourd'hui  son comble 
Pueblo, mais il en est un peu de mme dans toutes les nouvelles villes
de l'Ouest.

Denver en est un exemple frappant et Pueblo aspire  suivre Denver dans
la voie d'une prosprit absolument merveilleuse. On y a dj construit
et l'on construit encore actuellement des difices qui feraient honneur
aux grandes villes des Etats de l'Est et du Canada. Citons comme
exemples un superbe htel de $500,000 et un thtre qui en a cot
autant. On y construit aussi un vritable palais pour l'exposition
permanente des produits des mines du Colorado--et tout cela dans une
ville de 30,000 mes!

Trinidad est une ville de 6,000 habitants situe au sud, prs de la
frontire du Nouveau-Mexique, et au coeur d'un pays riche en mines de
charbon. C'est aussi une ville nouvelle--_a railroad town_--comme disent
les Amricains, une ville qui doit sa naissance  la construction d'un
chemin de fer. C'est bien un peu l l'histoire de toutes les villes de
l'Ouest. C'est  _Cuchara Junction_ que le _Denver-Rio Grande R. R._
bifurque de nouveau  droite et  l'ouest pour escalader la chane de
_Sangre de Cristo_, en passant par le col de la Veta,  une altitude de
9,393 pieds au-dessus du niveau de la mer. Immdiatement aprs avoir
quitt le village de la Veta, et en vue des pics jumeaux appels par les
Espagnols _Los Picachos_, la voie s'engage dans les ddales apparemment
inextricables de gorges, de dfils et de prcipices, qui suivent le
cours d'un torrent que nous traversons et retraversons  chaque instant
sur des ponts suspendus aux anfractuosits de la montagne. Nous montons
en suivant une pente plus ou moins rapide, selon les exigences et les
accidents du sol. Deux puissantes locomotives nous tranent lentement en
poussant des rles cadencs qui nous font comprendre la force norme de
traction qui leur est ncessaire pour surmonter les difficults qui se
dressent  chaque pas. Roulant parfois sur les chevalets et sur les
trteaux entrelacs d'un viaduc vertigineux jet sur le torrent qui
mugit au fond d'un abme; surplombs plus loin par des rochers
gigantesques qui nous menacent par leurs dimensions fantastiques, nous
montons, nous montons toujours, constamment en vue de pics innombrables
qui dressent leurs cimes couvertes de neiges, dans toutes les
directions.

On a dit des Montagnes-Rocheuses, que ce n'tait pas une chane de
montagnes, mais plutt un ocan de montagnes, et il faut avoir travers
le massif du Colorado pour se faire une ide de la justesse de
l'expression. De la hauteur du mont _Veta_ on aperoit au nord les
sommets de la _Sierra Mojada_, au sud la chane de la _Culebra_ et
immdiatement  l'ouest, le plus haut pic du Colorado, la _Sierra
Blanca_ qui lve sa cime neigeuse  une altitude de 14,464 pieds
au-dessus du niveau de la mer. Des montagnes  droite,  gauche, devant,
derrire, des montagnes partout.

[Illustration 077]
LE COL DE LA VETA.

La descente du sommet de la _Veta_ dans les plaines de _San-Luis_ se
fait  peu prs avec la mme varit de paysage et toujours avec la mme
scurit, en dpit des obstacles qui s'accumulent partout. On suit les
sommets des chanons infrieurs, en remarquant que les torrents coulent
maintenant vers l'ouest pour aller se jeter dans le _Rio Grande del
Norte_. Par une srie de dtours, de retours et de zig-zags qu'il serait
impossible de dcrire, nous descendons lentement des pentes rendues
accessibles au moyen de travaux herculens. Ici l'on a perc la montagne
par des tunnels creuss dans le roc vif; un peu plus loin, la voie,
taille dans le granit, serpente au flanc d'un prcipice dont on
n'aperoit pas toujours le fond; et partout des ponts, des viaducs et
des trteaux en treillis qui nous permettent d'arriver enfin dans la
valle de San-Luis, o le _Rio Grande_, poursuit sa course accidente
pour servir plus loin de frontire entre le Mexique et les Etats-Unis,
et pour se jeter enfin dans le golfe du Mexique,  _Brazos Santiago_. On
arrive enfin  la ville d'Alamosa, o la voie bifurque de nouveau vers
le nord pour desservir le commerce des centres miniers et agricoles de
_Del Norte_, de _South-Fork_ et de _Waggon wheel Gap_. Il existe un peu
partout, dans les Montagnes-Rocheuses, des sources minrales d'eau
chaude, auprs desquelles on a construit des htels pour les malades et
les invalides. Les sources de _Waggon wheel Gap_ ont acquis une
clbrit qui attire chaque anne un grand nombre de baigneurs de toutes
les parties des Etats de l'Ouest.

La chasse et la pche sont aussi partout abondantes dans la montagne.
Les lacs et les rivires sont trs poissonneux, et l'on tue l'ours, la
panthre, le chevreuil et l'antilope aux environs mme des stations du
chemin de fer. Il faut avouer, cependant, qu'il y a dix ans  peine que
le pays a t livr au commerce et  l'agriculture par la construction
du _Denver & Rio Grande Railway_, et il est assez facile de prvoir
l'poque o la chasse se fera aussi rare que dans les Laurentides, bien
qu'il y ait ici des refuges assurs pour le gibier, dans les solitudes
inaccessibles et inexplores des montagnes de _Saguache_ et de
_Lagarita_.

Revenant  Alamosa, qui est le centre commercial de la valle du _Rio
Grande_, le chemin de fer se dirige au sud vers _Antonito_,  travers un
pays fertile qui fut autrefois le lit d'un grand lac, s'il faut en
croire les gologues. Nous touchons ici  la frontire du
Nouveau-Mexique et aux limites du pays occup autrefois par les
Espagnols. Il y a, encore,  _Antonito_, bifurcation du chemin de fer;
la ligne principale se dirigeant  l'ouest vers les villes minires de
Chama, de Durango, de Silverton et d'Ouray; et de l un embranchement
allant directement au sud,  travers le pays des _Pueblos_, vers
Espanola et Santa F et  une distance de 408 milles de Denver.

Nous allons d'abord suivre la ligne principale jusqu' Ouray, quitte 
revenir ensuite sur nos pas, afin de nous occuper plus longuement des
Indiens du Nouveau-Mexique.

Le chemin de fer, entre Antonito et Ouray, est construit  une altitude
moyenne de 7000 pieds, allant progressivement en montant jusqu' la
ville de Silverton qui est pittoresquement assise sur un plateau lev
de 9,224 pieds au-dessus du niveau de la mer.

En quittant la valle de _San-Luis_ on traverse d'abord la chane des
Conejos, pour redescendre dans la valle de _Los Pinos_, toujours en
suivant les sinuosits des dfils les plus pittoresques et les plus
intressants. Le passage de la gorge de Toltec nous conduit  travers
les profondeurs d'une fissure gigantesque produite dans le roc par
quelque cataclysme.

La rivire coule ici au fond d'un abme profond de 1500 pieds, et les
ingnieurs ont d construire des ponts, on plutt des balcons suspendus
au flanc escarp de la montagne o les convois circulent sur une voie
arienne. On entend souvent sans l'apercevoir le torrent qui cume au
fond de son lit de granit, et l'on aperoit  une hauteur vertigineuse
le bleu du ciel qui claire vaguement la grandeur sauvage d'une scne
qui nous rappelle les illustrations fantastiques de la _Divine Comdie_
du Dante, par Gustave Dor. A gauche, en sortant de la gorge, on
aperoit un oblisque lev par la main des hommes et qui pique
naturellement la curiosit du voyageur. C'est un monument lev, le 26
septembre 1881,  la mmoire du prsident Garfield qui tait enterr, ce
jour l,  Cleveland, dans l'Etat de l'Ohio. Sur le granit poli de
l'oblisque on a grav l'inscription suivante:

                            _In Memoriam_
                       JAMES ABRAHAM GARFIELD
                 _President of the United States_
                      _Died September 19, 1881_
                     _Mourned by all the People_
         Erected by Members of the National Association of
             General Passenger and Ticket Agents, who
                    held memorial Burial Services
                            on this spot.

                         September 26, 1881

On arrive un peu plus loin  la station des Cumbres, sommet de la chane
des _Conejos_ et  une altitude de 10,015 pieds, o l'on commence la
descente qui se fait  peu prs dans les mmes conditions que
l'ascension. On passe sans s'arrter Chama, Amorgo o l'on prend la
diligence pour les sources de Pagosa. Ces sources taient clbres parmi
les Indiens, longtemps avant l'arrive des blancs dans le pays. Un peu
plus loin,  Ignacio, se trouve situe la rserve des _Utes_, ou de la
tribu des _Enfants_, comme les appelaient les trappeurs canadiens qui
faisaient la chasse et la traite dans ce pays. Des fentres du wagon, on
aperoit les wigwams de la tribu et l'on est certain de rencontrer,  la
gare, des sauvages qui vous offrent en vente des arcs, des flches et
des casse-ttes, comme souvenirs de voyage. Ces Indiens ressemblent
absolument  nos sauvages du Nord-Ouest canadien et sont soumis  la
tutelle du gouvernement amricain, qui les nourrit et qui les
entretient.

On arrive enfin  Durango, qui est le centre commercial des rgions
agricoles de Farmington et de Bloomfield, aussi bien que des valles
fertiles du _Rio de las animas perdidas_--rivire des mes perdues--et
du _Rio Florida_. Ici, comme partout ailleurs dans les rgions
montagneuses du Colorado, le rendement des mines est trs considrable,
et l'exploitation de nouveaux gisements d'argent et de houille promet
beaucoup pour l'avenir. Durango compte dj une population de 4,000
habitants. La ville est situe  450 milles de Denver et  une altitude
de 6,250 pieds. Le chemin de fer, en quittant Durango, se dirige
directement au nord en suivant la valle du _Rio de las animas_. On
traverse encore des gorges profondes et on escalade de nouveau des
sommets levs avant d'arriver  Silverton, petite ville de 3,000
habitants, qui a expdi, pendant les trois dernires annes, pour plus
de $2,000,000 de minerai d'argent aux fonderies de Denver et de Pueblo.
L'exploitation de nouveaux gisements se fait tous les jours et le
rendement augmente en consquence. Les hommes du mtier prdisent pour
Silverton un avenir brillant et prospre, et un vieux mineur
d'exprience avec qui je causais des ressources du pays, me disait dans
son langage pittoresque, en me montrant les montagnes environnantes:
_all those mountains are fairly rotten with silver_.--toutes ces
montagnes-l sont rellement pourries d'argent.

Le pays qui spare Silverton de Ouray offrait des difficults
extraordinaires pour la construction d'un chemin de fer; mais on est
parvenu  vaincre tous les obstacles en portant la ligne jusqu'
Ironton, aprs avoir escalad des sommets de 12,000 pieds d'altitude. Il
reste encore une distance de huit milles  construire, et que l'on
parcourt aujourd'hui en diligence,  travers les sites les plus
pittoresques et les plus accidents.

Ouray qui est aussi une ville minire admirablement situe dans une
valle fertile, sur les bords de la rivire Uncompahgre, promet de
devenir, avant longtemps, la rivale de Leadville et d'Aspen pour
l'exploitation des mines d'or et d'argent, qui abondent dans les
environs. Les capitalistes de l'Est ayant reconnu la richesse des filons
et l'abondance du minerai, ont form des socits minires, avec de
forts capitaux, et l'on construit actuellement de vastes tablissements
pour la rduction des mtaux. Ouray possde dj un htel de premire
classe, comme on n'en voit gure, except dans les grandes villes, et un
systme d'coles publiques que la plupart de nos villes canadiennes
pourraient lui envier. L, comme partout ailleurs dans les pays de
l'Ouest, la ville est claire  la lumire lectrique, et les
communications postales et tlgraphiques ne laissent rien  dsirer.

Le chemin de fer en partant d'Ouray rejoint  Montrose la ligne
principale de Denver  _Salt Lake City_. Nous retournerons d'abord 
Antonito pour nous rendre  Santa-F du Nouveau-Mexique, avant de
voyager plus loin vers l'ouest, en repassant par l.

[Illustration 086]
"LOS PICACHOS".




                                 VIII

                   HAUTEUR DES MONTAGNES DU COLORADO
                          LE NOUVEAU-MEXIQUE.


Il serait assez difficile de se faire une juste ide de la hauteur
gnrale des Montagnes-Rocheuses ou de l'altitude o l'on a russi 
porter les chemins de fer, sans procder par comparaison et sans donner
un tableau gnral de la hauteur des principaux pics du Colorado. Le
chemin de fer le plus lev de l'Europe est celui qui traverse le Righi,
 une altitude de 5,753 pieds au-dessus du niveau de la mer. La ligne du
Saint-Gothard ne s'lve qu' 3,788 pieds. Le chemin de fer _Denver &
Rio Grande_, par lequel j'ai travers les Montagnes-Rocheuses, s'lve 
12,000 pieds entre Silverton et Ouray;  10,856 pieds sur le Marshall
Pass, entre Salida et Gunnison;  11,329 pieds sur le _Fremont Pass_. La
ville de Leadville, o j'aurai occasion de conduire mes lecteurs plus
tard, est situe  une altitude de 10,200 pieds.

Le seul autre chemin de fer au monde, qui atteigne des hauteurs
comparables, est celui que l'on est en train de construire de Valparaiso
sur le Pacifique  Buenos-Ayres sur l'Atlantique, en traversant la
chane des Andes qui spare le Chili de la Rpublique Argentine; et
encore cette ligne n'atteint-elle qu'une altitude de 10,450 pieds
au-dessus du niveau de la mer. J'ai dit qu'un chemin de fer 
engrenage--_cog wheel road_--serait termin, dans deux ou trois mois,
jusqu'au sommet du mont _Pike_,  une hauteur de 14,147 pieds. Ce sera
la voie ferre la plus leve du monde.

Maintenant, j'ai cru qu'il serait intressant de compiler une liste des
plus hautes montagnes du Colorado; ce qui pourra donner une ide assez
juste de l'aspect gnral de cette partie du pays situe dans le massif
des Montagnes-Rocheuses. J'ai conserv les noms anglais afin de
faciliter les recherches de ceux qui auraient la curiosit de consulter
une carte gographique. J'y ai aussi ajout la hauteur des cols et des
dfils par o l'on traverse les montagnes soit en chemin de fer, soit
en diligence:

Pieds

Sierra Blanca................................      14,464
Mount Harvard................................      14,383
Mount Massive................................      14,368
Gray's Peak..................................      14,341
Mount Rosalie.................................     14.340
Mount Torrey..................................     14,330
Mount Elbert..................................     14,336
La Plata Mountain ............................     14,302
Mount Lincoln.................................     14,297
Buckskin Mountain.............................     14,296
Mount Wilson..................................     14,280
Long's Peak...................................     14,271
Quandary Peak.................................     14,269
Mount Antero..................................     14,245
James' Peak...................................     14,242
Mount Shavano.................................     14,238
Uncompahgre Peak..............................     14,235
Mount Crestones...............................     14,233
Mount Princeton ..............................     14,199
Mount Bross...................................     14,185
Mount of the Holy Cross.......................     14,176
Baldy Mountain................................     14,176
Mount Sneffles................................     14,158
Pike's Peak...................................     14,147
Castle Mountain...............................     14,106
Mount Yale....................................     14,101
San Luis Mountain.............................     14,100
Mount Red Cloud...............................     14,092
The Watterhorn................................     14,069
Mount Simpson.................................     14,055
Mount olus...................................     14,054
Mount Ouray...................................     14.043
Mount Stewart.................................     14,032
Mount Maroon..................................     14,000
Mount Cameron.................................     14,000
Mount Handie..................................     13,997
Mount Capitol.................................     13,992
Horseshoe Mountain............................     13,988
Snowmass Mountain.............................     13,961
Mount Grizzly.................................     13,956
Pigeon Mountain...............................     13,928
Mount Blaine..................................     13.905
Mount Frustrum................................     13,883
Pyramid Mountain..............................     13,895
Mount White Rock..............................     13,847
Mount Hague...................................     13,832
Mount R G. Pyramid............................     13.773
Silver Heels Mountain.........................     13,766
Mount Hunchback...............................     13,755
Mount Rowter..................................     13,750
Mount Homestake...............................     13,687
Mount Ojo.....................................     13,640
Spanish Peaks............................. 13,650--12,720
Mount Guyot...................................     13,565
Trinchara Mountains...........................     13,546
Mount Kendall.................................     13,542
Mount Buffalo.................................     13,541
Mount Arapahoe................................     13,520
Mount Dunn....................................     13,502
Mount Bellevue................................     11,000
Alpine Pass...................................     13,550
Argentine Pass................................     13,100
Cochetopa Pass................................     10,032
Hayden Pass...................................     10,780
Trout Creek Pass..............................      9,346
Berthoud Pass.................................     11,349
Marshall Pass.................................     10,852
Veta Pass.....................................      9,392
Poncho Pass...................................      8,945
Tennessee Pass................................     10,418
Taryral Pass..................................     12,176
Breckenridge Pass.............................      9,490
Cottonwood Pass...............................     13,500
Fremont Pass..................................     11,540
Mosquito Pass.................................     13,700
Ute Pass......................................     11,200

La nomenclature est assez longue, mais il y a encore, au Colorado,
soixante-douze pics variant en hauteur de 13,500  14,300 pieds et qui
n'ont pas encore reu les honneurs du baptme.

[Illustration 091]
DANS LA GORGE DES "AMES PERDUES"--LES AIGUILLES.

Cela dit, nous allons reprendre la route du Nouveau-Mexique, en suivant
la valle du _Rio Grande del Norte._

                                   *
                                  * *

J'ai dj dit un mot de la dcouverte accidentelle du Nouveau-Mexique
par le capitaine Alvar Nunez de Cabeza de Vaca, qui avait fait naufrage
sur les ctes du Texas, en 1528, et qui s'tait dirig vers les
solitudes de l'Ouest, dans l'intention de rejoindre les compagnons de
Cortez qui s'taient empars de l'empire de Montezuma, dix ans
auparavant. Cabesa de Vaca ne fut cependant pas le premier Europen qui
foula le sol du Nouveau-Mexique, et c'est  un missionnaire franciscain,
Don Jos de Basconzals, que revient l'honneur de la premire
dcouverte; seulement le missionnaire, qui tait parti seul de Mexico
pour aller prcher l'Evangile aux peuplades inconnues du Nord, ne revint
jamais pour raconter son voyage. On connaissait la date de son dpart
mais on n'avait plus jamais entendu parler de lui, lorsque Cabesa de
Vaca et ses compagnons, en se dirigeant toujours vers l'ouest,
arrivrent  l'antique cit de Zuni, situe  190 milles au sud-ouest de
Santa-F et  dix milles de la frontire actuelle du Territoire de
l'Arizona.

Vaca et ses compagnons furent reus avec des dmonstrations d'amiti par
les Indiens du pays qui leur donnrent en prsent "des turquoises, des
fruits, de la viande sche, des _couvertes de boeuf_--peaux de
buffle--et des meraudes tailles en pointes de flches." Ces Indiens
habitaient en commun une vaste forteresse construite de briques de boue
cuites au soleil, et vivaient d'agriculture, de chasse et de pche.
Aprs avoir permis  leurs htes de se reposer et de se restaurer, les
sauvages conduisirent Vaca au pied d'un rocher escarp qui s'levait,
solitaire,  quelque distance de la ville, et l, grave sur le flanc de
granit, lui montrrent l'inscription suivante:

                     _Don Jos de Basconzals--1526_

Le pauvre missionnaire avait pass par l, et c'tait tout ce qui
restait comme souvenir de son dvouement et de son zle. O tait-il
all? Comment avait-il pri? Les Indiens l'ignoraient o ne voulaient
peut-tre pas le dire, s'ils le savaient. Dans tous les cas, cette
inscription qui existe encore aujourd'hui marque la date de la premire
dcouverte du pays. Treize ans plus tard, en 1539, le vice-roi du
Mexique envoya une expdition sous les ordres du franciscain Marco de
Niza pour explorer ce que l'on appelait alors le royaume de _Cibola_, ou
royaume des buffles, parce que ces animaux paissaient en grand nombre
dans tous les territoires situs au nord du _Rio Grande del Norte_. Le
missionnaire fit une relation dtaille des circonstances de son voyage
aussi bien qu'une description trs exagre des richesses des pays et
des peuples qu'il avait visits. Ce fut alors que le gouvernement
espagnol rsolut de conqurir le pays et, le lundi de Pques de l'anne
1540, une arme de 1,500 hommes partit de Mexico sous les ordres de
Francisco Vasquez de Coronado, et se dirigea vers le nord.

[Illustration 096]
LA GORGE TOLTQUE.

Coronado tait l'un des _conquistadores_, un des conqurants, compagnons
de Cortez, et on lui avait confi le commandement de cette expdition,
parce que l'on croyait qu'il tait destin  conqurir un pays aussi
riche que le Prou. Les rcits fantaisistes de Vaca et de ses
compagnons, et aprs eux de Marco de Niza, faisaient croire  la
dcouverte d'un vritable Eldorado, o l'on trouverait l'or, l'argent et
les pierres prcieuses en grande quantit. Les premiers explorateurs
avaient abus du privilge d'exagrer outre mesure tout ce qu'ils
avaient vu et rencontr. Ils avaient parl de montagnes d'opales, de
mines de turquoises, de valles tincelantes de grenats et d'aigues
marines, de ruisseaux coulant sur du sable d'argent, de serpents 
_castagnettes_-- sonnettes--d'oiseaux au plumage plus brillant que
celui du paon, et d'un dsert plus grand et plus terrible que le Sahara.

Les succs merveilleux de Cortez et de Pizarre permettaient aux
autorits de croire aux descriptions et aux relations les plus
invraisemblables. Aussi fut-ce au son des trompettes et du canon que
Coronado partit  la tte de sa vaillante petite arme, aprs avoir
entendu la messe  Notre-Dame de Compostelle. Le vice-roi lui-mme,
Mendoza, accompagna les troupes durant deux jours de marche, et avant de
les quitter, leur fit une exhortation dans laquelle il les engageait 
suivre la piste glorieuse des _conquistadores_, qui avaient fait de si
grandes choses pour l'honneur de l'Espagne et de la religion.
L'historien de l'expdition, Castenada, nous raconte les merveilleuses
choses qu'ils virent et qu'ils rencontrrent partout. Ils passrent 
des endroits "o la terre rsonnait et tremblait comme un tambour et o
les cendres et la lave bouillonnaient d'une manire infernale." Ils
virent "des rochers magntiques se joindre ensemble sans raison
apparente." Ils souffrirent de "temptes de grle o les grlons, gros
comme des oeufs bosselaient leurs casques et leurs armures, et
couvraient la terre d'une paisseur d'un pied et demi." Ils combattirent
et vainquirent "des tribus de gants et des Indiens de toutes sortes,
mais ils furent heureux de ne pas rencontrer de cannibales."

On voit que le rcit homrique de Castenada fut digne des relations
lgendaires de Cabesa de Vaca, mais on retrace, parmi toutes ces
exagrations, la vritable histoire de l'expdition de Coronado. Il
russit  massacrer les indiens,  rpandre la terreur dans le pays, 
dcouvrir de nouvelles contres et  se rendre jusque sur les bords de
la rivire Missouri, longtemps avant que les Franais eux-mmes eussent
explor cette partie du continent; mais il ne trouva ni or, ni argent,
ni pierres prcieuses. Durant trois ans, les vaillants aventuriers
parcoururent des pays inconnus, sans pouvoir dcouvrir les "montagnes
d'opales, les mines de turquoises, les valles tincelantes de grenats
et d'aigues marines et les ruisseaux coulant sur du sable d'argent." Il
y avait bien des indications et des traces de tout cela, mais il fallait
du travail, de la patience et de la persvrance pour forcer la terre 
livrer toutes ces richesses. Mais les soldats espagnols, n'avaient
aucune de ces vertus, et ils venaient dans le pays bien dcids  forcer
les naturels  rpter l'histoire de Pizarre et de la ranon
merveilleuse de l'inca Atahualpa. On peut juger de leur dception et de
leur dsenchantement. L'expdition de Coronado donna cependant  la
couronne d'Espagne un territoire cinq fois plus grand que la superficie
de l'Espagne elle-mme. Quelques missionnaires franciscains demeurrent
dans le pays, mais furent presque tous massacrs par les Indiens, qui
voulaient probablement se venger des cruauts de Coronado et de ses
compagnons.

En 1581, le frre Agostino Ruyz fut massacr par les sauvages avec un de
ses compagnons dans un village connu sous le nom de Paola. En 1582, Don
Antonio de Espejo visita les villes et _Pueblos_ de Zuni, de Acoma, et
crivit une relation fort intressante de ses voyages. En 1595, le
capitaine Juan de Onate fonda une colonie  l'endroit o la rivire
Chama se jette dans le _Rio Grande_, et c'est aussi de cette poque que
date la fondation de la _Villa Real de Santa F_--ville royale de la
Sainte-Foi. Les Espagnols aprs s'tre empars du pays, commencrent
immdiatement l'exploitation des mines, en rduisant les naturels 
l'esclavage et en les forant  travailler dans les entrailles de la
terre. On trouve un peu partout, dans le Nouveau-Mexique, des traces
d'exploitation d'anciennes mines d'or et d'argent.

Les Indiens vaincus par la supriorit des armes de leurs conqurants
furent d'abord soumis, mais se rvoltrent ensuite et chassrent leurs
oppresseurs du pays, aprs avoir tu tous ceux qui tombrent entre leurs
mains. Ceci se passait en 1680. Douze ans plus tard, Diego de Vargas, 
la tte d'une nombreuse arme, reconquit le pays et rtablit l'autorit
espagnole, mais cette fois  la condition que les Indiens retiendraient
leur libert et ne seraient plus forcs de travailler dans les mines.
Depuis cette poque jusqu'en 1821, l'histoire de Santa-F et du
Nouveau-Mexique ne prsente rien de remarquable. La rvolution de 1821
chassa les Espagnols du pays, et le Mexique devint une rpublique
indpendante. Le Nouveau-Mexique fut occup par les troupes amricaines
en 1846, et le pays fut dfinitivement cd aux Etats-Unis, par le
trait de Guadeloupe-Hidalgo, le 2 fvrier 1848.

J'ai dj dit que les Indiens du Nouveau-Mexique diffraient entirement
des autres sauvages du continent, par leurs coutumes, leurs croyances,
leur forme de gouvernement et leur manire de vivre en gnral, et je
traiterai ce sujet en commenant par dire un mot de la ville de
_Santa-F_, qui fut autrefois le centre de ces primitives
confdrations, comme elle est reste la capitale du Nouveau-Mexique
depuis sa fondation, il y a plus de trois cents ans.




                                  IX

                        PUEBLOS ET PUEBLOANOS


La ville de Santa-F est situe  une altitude de 7,044 pieds au-dessus
du niveau de la mer et est traverse par le _Rio Santa F_, petite
rivire que l'on passe  pied sec, gnralement, mais qui devient un
torrent fort imposant et parfois fort dangereux,  l'poque de la fonte
des neiges dans les montagnes environnantes. Santa-F a conserv tous
les caractristiques d'une ville espagnole et ne compte gure,
aujourd'hui, qu'une population de 10,000 habitants dont les trois-quarts
sont d'origine mexicaine. Le saint pre Pie IX a rig Santa-F en
diocse comprenant le territoire du Nouveau-Mexique avec les vchs du
Colorado et de l'Arizona comme suffragants; et le premier archevque,
Mgr. J. B. Lamy reut le pallium, le 16 Juin 1875. Il est assez curieux
de constater que l'archevque et la plupart des prtres du diocse, sont
franais, bien que l'lment franais ou d'origine franaise compte 
peine quelques rares reprsentants en dehors du clerg, dans cette
ancienne province espagnole.

A part quelques glises modernes, quelques difices publics et quelques
constructions militaires qui sont de date rcente, la ville de Santa-F
prsente aujourd'hui le mme aspect qu'elle avait sous le rgime
autoritaire du vice-roi du Mexique. On y voit la plava mayor o se
trouve situ l'ancien palais des gouverneurs, et de longues ranges de
maisons construites en adobes, grosses briques de boue cuites au soleil
et conservant une couleur terreuse qui donne un aspect triste  toutes
ces constructions primitives. La fameuse glise de San Miguel, une des
plus anciennes du continent amricain, existe encore, quoique dans un
tat assez dlabr. On fait remonter sa construction aux premiers jours
de la colonie, mais elle fut rduite en cendres lors du soulvement des
pueblos en 1680. Elle fut restaure lors du retour des Espagnols, et on
lit encore aujourd'hui, grave sur un soliveau, l'inscription suivante,
en langue espagnole:

              _Le Marquis de la Pennela reconstruisit cet_
                     _difice avec son serviteur_
                    _Don Augustin Flors Vergara_
                            _A. D. 1710_

[Illustration]
"SIERRA BLANCA" LA PLUS HAUTE MONTAGNE DU COLORADO.

On voit aussi, au-dessus du matre-autel, un vieux tableau de
l'Annonciation, noirci par l'ge et portant toutes les marques de la
plus haute antiquit. La date inscrite au dos porte le millsime de
1287. Le prtre qui m'accompagnait ne connaissait pas l'histoire de
cette curieuse peinture, mais il m'assura qu'il n'avait aucun doute sur
l'authenticit de la date, car son prdcesseur, qui tait un vieux
moine espagnol fort rudit, lui avait souvent dit qu'il considrait ce
tableau comme une des plus anciennes peintures religieuses qu'il y eut
au monde. Tout prs de l'glise de _San Miguel_, on montre encore aux
visiteurs une vieille maison qui faisait partie de la forteresse
indienne des pueblos de Analco lorsque les Espagnols s'emparrent du
pays.

Santa-F tait autrefois, comme elle l'est d'ailleurs encore
aujourd'hui, le centre ou la capitale des villages indiens que Vaca,
Coronado, Espejo et Onate dcouvrirent  diffrentes poques, dans la
valle du _Rio Grande_. Les Indiens vivaient dans des maisons  deux ou
trois tages, construites de pierres ou de briques de boue, ranges en
quadrilatres en forme de forteresses, afin de protger les habitants
contre les incursions des tribus des montagnes qui vivaient de
brigandages et de dprdations. Les Espagnols donnrent  ces villages
le nom de _Pueblos_ et  leurs habitants celui de _Puebloanos_. Tels ils
vivaient alors, tels ils vivent encore aujourd'hui, cultivant le sol et
rcoltant le mas, les lgumes et le coton. Ils chassaient aussi le
bison, le chevreuil et l'ours, qui abondaient dans les plaines et dans
les montagnes environnantes, mais ils s'loignaient rarement de leurs
_pueblos_ par crainte des cruels _Apaches_ et des _Navajos_, avec qui
ils taient en guerre continuelle. On leur donnait aussi le nom gnral
de _Moquis_ qui signifie chaussures, parce que ces nations connaissaient
l'art de tanner et, prparer les cuirs pour s'en faire des chaussures.

Cabeza de Vaca, le premier explorateur, raconte qu'en se dirigeant vers
le nord-ouest, il rencontra des peuplades "vivant dans des habitations
de grande dimensions, construites de terre, situes sur les bords d'une
rivire qui coulait entre deux chanes de montagnes." Il parle de la
bravoure et de la haute stature des hommes qui taient vtus de costumes
de peaux de btes bien prpares, et des femmes qui portaient des
vtements de coton et qui lavaient leurs costumes avec une racine
savonneuse qui les nettoyaient bien proprement. Ces sauvages reurent
les blancs avec les plus grandes dmonstrations d'amiti et leur
rendirent hommage comme aux fils du soleil. Les mres apportaient leurs
enfants pour les faire bnir et touchaient humblement les vtements des
trangers, croyant par l obtenir des faveurs surnaturelles.

Ceci se passait en 1528. Le franciscain Niza, qui vint quelques annes
plus tard, raconte  peu prs les mmes faits, en les exagrant et en
affirmant que les Indiens possdaient des vases d'or et d'argent en plus
grande abondance que les Incas du. Prou.

      "Suivant toujours l'inspiration du Saint-Esprit, j'arrivai
      au haut d'une montagne o, avec l'aide des Indiens, je
      construisis une pyramide de pierres, pour y placer une
      croix, symbole de la foi et de la conqute. Ces peuples
      devinrent alors l'hritage de Dieu et de l'Espagne et je
      donnai  la nouvelle province le nom de _El Nuevo-Regno de
      San Francisco_--Nouveau Royaume de Saint-Franois."

Et depuis cette poque saint Franois est rest le patron du
Nouveau-Mexique. Castaneda qui accompagnait l'expdition de Coronado, en
1540, comme historien, raconte que:

      "Les chefs dirent  Coronado, que leurs villages taient
      plus anciens que la mmoire de sept gnrations. Les femmes
      portaient des manteaux de coton qui taient attachs autour
      du cou et passaient ensuite sous le bras droit, pour tomber
      sur des jupons aussi fabriqus de coton. Elles portaient
      aussi des perles sur la tte et des colliers de coquillages
      autour du cou.. Elles arrangeaient leurs cheveux derrire la
      tte dans la forme d'une roue ou de l'anse d'une tasse."

Antonito de Espejo, quarante ans plus tard en 1582, crivait ce qui
suit:

      "Nous trouvmes partout des maisons bien construites et
      ayant  l'intrieur des poles de pierre, pour la saison
      d'hiver. Les habitants sont vtus de coton et de peaux de
      daims, selon la manire des Indiens du royaume du Mexique.
      Mais ce qu'il y a de plus trange c'est de voir les hommes
      et les femmes porter des souliers, ce qu'on ne voit jamais
      parmi les Indiens du Mexique. Les femmes peignent leurs
      cheveux avec soin et ne portent rien sur la tte. Dans tous
      ces pueblos il y a des caciques qui gouvernent comme les
      caciques du Mexique et qui ont des sergents-d'armes qui
      proclament leurs ordres et leurs commandements et qui
      veillent  leur excution. Dans leurs champs qui sont vastes
      et nombreux. Ils construisent des abris couverts de terre o
      les travailleurs mangent et se reposent pendant les grandes
      chaleurs du jour, car ce sont des nations adonnes  un
      travail constant et rgulier. Les armes dont ils se servent
      sont des arcs et des flches avec des pointes de silex qui
      traversent une cotte de mailles; aussi des manacas ou pes
      dont la tranche est aussi faite de silex et avec lesquelles
      ils peuvent couper un homme en deux. Ils ont aussi des
      boucliers faits de peaux de bison."

Villanueva crivait cent ans plus tard:

      "Il est indubitable que les habitations des _pueblos_ sont
      mieux construites que celles des autres Indiens du Mexique
      et que leurs habitants sont plus civiliss et plus
      industrieux que les autres peuplades que nous connaissons."

La forme de gouvernement de ce curieux peuple est aussi reste
exactement ce qu'elle tait lors de la premire conqute. Les
gouverneurs espagnols respectrent leurs us et coutumes, lorsqu'ils
virent qu'il tait parfaitement inutile d'essayer de les soumettre aux
usages europens. Ce ne fut pas, cependant, sans luttes et sans
perscutions que ces pauvres Aztques russirent  conserver leurs
traditions, et l'histoire du premier sicle de leur esclavage est une
longue suite de cruauts inutiles et de perscutions sanglantes.

Les Espagnols voulurent agir avec les _puebloanos_ comme ils l'avaient
fait avec les Mexicains et avec les Pruviens. On les rduisit en
esclavage et on les fora  travailler dans les mines, o ils
succombaient le plus souvent sous le poids d'un labeur surhumain. On les
contraignit  embrasser le christianisme par la torture et la prison, et
on renversa les autels de leurs dieux domestiques. La supriorit des
armes europennes leur en imposa d'abord et ils endurrent ainsi durant
cent ans le rgime tyrannique de leurs oppresseurs. Mais il arriva un
jour o la mesure fut  son comble, et pendant "la premire lune du mois
d'aot 1680", il y eut un soulvement gnral, pendant lequel tous les
Espagnols furent massacrs, toutes les glises furent dmolies et
rduites en cendres et toutes les traces du rgime excr furent
oblitres. Les quelques militaires qui purent s'enfuir se dirigrent en
grande hte vers Mexico, o ils racontrent ce qui venait de se passer
dans la capitale de la Nouvelle-Espagne.

Plusieurs expditions furent organises pour reconqurir le pays; mais
elles subirent d'abord des checs rpts. Les capitaines Otermin,
Ramirez, Cruzate et Posada furent tour  tour vaincus par les habitants
des pueblos qui s'taient runis en armes pour combattre l'ennemi,
commun dont ils connaissaient alors la tactique et les manires de faire
la guerre. Ce ne fut qu'en 1692, grce aux divisions intestines qui
existaient alors parmi les Indiens, que Diego de Vargas russit 
rtablir l'autorit de la couronne d'Espagne. Mais un trait en rgle
accordait cette fois aux _Puebloanos_ la restauration de leur forme
primitive de gouvernement, les exemptait de l'esclavage et du travail
dans les mines et permettait le libre usage de leur culte  ceux qui
n'avaient pas jug  propos d'embrasser le christianisme.. Ce mme Diego
de Vargas avait cependant dclar, en quittant Mexico "qu'il tait aussi
impossible de convertir un sauvage sans les soldats que d'essayer de
faire entendre raison  un juif sans le tribunal de la sainte
Inquisition." On voit que le vaillant _capitan_ avait t forc d'en
rabattre, et qu'il fut fort heureux d'accepter la soumission des
Indiens, tout en leur accordant des privilges fort libraux,  une
poque o l'Espagnol ne rgnait en Amrique que par la terreur et la
perscution. Les _Puebloanos_ avaient donc fait preuve d'une grande
valeur et s'taient montrs aussi braves soldats qu'ils taient bons
laboureurs et sages administrateurs.

Les _pueblos_ du Nouveau-Mexique sont actuellement au nombre de
dix-neuf, formant autant de communes absolument indpendantes les unes
des autres, et ayant chacune son organisation municipale. Voici la liste
complte de ces villages avec leur population d'aprs le dernier
recensement dcennal de 1880:

Taos..........................................   391
San Juan......................................   408
Santa-Clara...................................   212
San Idelfonso.................................   139
Pecuris....................................... 1,115
Namb.........................................    66
Pojuaque......................................    26
Tesuque.......................................    96
Sochiti.......................................   271
San-Domingo................................... 1,123
San-Felipe....................................   613
Temez.........................................   401
Zia...........................................    58
Santa-Anna....................................   489
Laguna........................................   968
Isoleta....................................... 1,081
Sandia........................................   345
Zuni.......................................... 2,082
Acoma.........................................   582

[Illustration 114]
L'AIGUILLE DE CURRICANTI.

Le tout formant une population totale de 10,469 habitants. Ces chiffres
sont aussi exacts qu'il a t possible de les contrler; mais ils sont
probablement au-dessous de la vrit. Les Indiens sont en gnral fort
rticents sur tout ce qui les concerne et la discrtion n'est pas la
moindre de leurs vertus. Il est hors de doute que le nombre des
_Puebloanos_ diminue graduellement, comme l'attestent d'ailleurs les
nombreuses ruines de villages inhabits que l'on rencontre un peu
partout dans les valles du _Rio Grande_ et du _Rio Pecos_, qui sont les
deux principales rivires du Nouveau-Mexique. Les premiers explorateurs
portaient leur nombre  plus de 50,000, mais il faut sans doute faire la
part de l'exagration dans leurs calculs comme dans leurs apprciations
fantaisistes. Ce qui parat certain c'est que les _Puebloanos_ semblent
suivre la destine fatale de tous les indignes des deux Amriques, qui
disparaissent devant l'avancement des chemins de fer et les progrs de
la colonisation moderne.

Chaque village ou _pueblo_ est gouvern par un cacique qui est en mme
temps chef de la commune, grand-prtre du culte de Montezuma et
directeur gnral des affaires temporelles et spirituelles des
habitants. Le cacique choisit lui mme son successeur ds qu'il prend
possession du pouvoir, mais l'on ignore l'origine de cette coutume, qui
remonte  la plus haute antiquit. Le cacique est aid d'un gubernador,
de trois _principales_, d'un _alguazil_, d'un _fiscal mayor_ et d'un
_capitan de la guerra_. Les _principales_ forment une espce de cabinet
et sont les conseillers du cacique, qui choisit chaque anne, sur leur
recommandation, un _gubernador_ ou gouverneur. Les _principales_ sont
toujours d'anciens gouverneurs. L'_alguazil_ est une espce de haut
shrif qui veille  l'excution des lois. Le _fiscal mayor_ prside aux
crmonies religieuses, et le _capitan de la guerra_ est charg du
commandement en chef et de l'organisation des expditions guerrires. On
voit que le ministre est assez complet. Mais ce qui distingue les
ministres sauvages de leurs collgues des autres parties du monde, c'est
qu'il ne reoivent aucun traitement ni aucune compensation quelconque.
Tous sont forcs de cultiver la terre et de gagner leur pain  la sueur
de leur front. Combien de politiciens de profession, en Europe comme en
Amrique, au Canada mme, crveraient de faim, s'ils taient forcs de
subir ce rgime ultra-dmocratique! Toute tribu ou _Pueblo_, si rduite
qu'elle soit en population, a ce mme nombre de chefs, tous fils de
Montezuma, et il n'est pas de peuple au monde qui conserve d'une manire
plus fidle et plus mticuleuse, les traditions et les lois de ses
anctres. Bien que le plus grand nombre des _Puebloanos_ soient
catholiques, leur croyance est reste un curieux mlange de
christianisme et de paganisme, qu'il serait difficile d'analyser. Ils
runissent dans un mme sentiment d'adoration le Christ et le soleil, la
Vierge et la lune, les saints et les toiles. L'arc-en-ciel est l'objet
d'un culte tout particulier.

Le nom de Montezuma, le pre des Aztques, est un nom sacr entre tous,
et chaque _pueblo_ entretient un brasier sacr, dans l'attente de la
venue de ce Montezuma qui doit les conduire  la conqute de l'empire du
Mexique, o il rgnera dans une splendeur ternelle. La grenouille, le
serpent  sonnettes et la tortue sont des emblmes sacrs, et malheur 
ceux qui les profaneraient en les touchant, mme par accident. Toutes
ces croyances et ces superstitions ont rsist aux efforts des
missionnaires qui sont forcs de se contenter du peu d'influence qu'ils
ont pu acqurir sur ces sauvages, en leur inculquant des principes de
moralit, pour leur conduite ordinaire. Les mendiants et les vagabonds
sont inconnus dans les _pueblos_. Tous ls hommes, sans exception,
s'occupent de la culture des champs, et les femmes sont charges des
devoirs domestiques, sans tre forces, comme dans les autres tribus
sauvages, de faire les travaux, les plus rudes et les plus
asservissants. Les vieillards, les malades et les infirmes sont nourris
et entretenus aux frais de la commune. On voit que ces institutions ont
du bon, et qu'il y a bien des nations soi-disant progressives qui
pourraient prendre des leons de gouvernement de ces enfants d'une
civilisation prhistorique.




                                   X

                       SANTA-CLARA--SAN-JUAN--TAOS


A six heures au nord de Santa-F, se trouve situe la gare de Espanola,
sur la ligne du _Denver et Rio Grande Railway_. Le chemin de fer suit
ici les sinuosits du fleuve jusqu' Embudo,  cinquante milles plus
haut, et c'est dans cette valle fertile que sont situs les trois
_pueblos_ de San-Juan, de Santa-Clara et de San-Idelfonso. Le petit
village de Espanola est le centre commercial du pays, et j'ai rencontr
l deux Canadiens de Lachute qui ont des magasins spacieux et qui font
un commerce fort important avec les cultivateurs et les leveurs des
environs. Ceci m'amne naturellement  constater ici que j'ai rencontr
des compatriotes partout o je me suis trouv jusqu' prsent, soit au
Colorado ou au Nouveau-Mexique; et les familles des Beaubien, des
Mercure, de Saint-Vrain et des Cloutier sont bien connues dans la valle
du _Rio Grande del Norte_. La veuve du premier gouverneur du territoire
est une Beaubien, et elle vit encore  Taos. Son mari, le colonel Bent,
fut tu par les Mexicains, dans l'insurrection qui suivit l'occupation
du pays par les troupes amricaines, en 1847.

Les villages indiens se ressemblent tellement,--par les habitations, les
traditions, la manire de cultiver la terre et la manire de vivre de
leurs habitants,--qu'il suffit rellement d'en visiter un seul pour se
former une juste ide de tous les autres. Aussi ne mentionnerai-je qu'en
passant ma visite  San-Juan,  Santa-Clara et  San-Idelfonso, pour
m'occuper plus longuement de mon voyage  Fernandez de Taos.

Le _pueblo_ de Taos est un des plus curieux et l'un des plus importants
du pays, et les difices remarquables o vivent aujourd'hui les
_Puebloanos_ sont de la plus haute antiquit. Ce _pueblo_, situ 
vingt-deux milles d'Embudo, est reli  la gare par un service de
diligences, mais je prfrai faire la route  cheval, en compagnie de
deux artistes amricains, qui avaient eu la bonne ide de venir faire
des tudes et des croquis dans cette contre pittoresque.

Le pays entre Embudo et Taos n'offre rien de remarquable. On passe en
route deux ou trois hameaux mexicains et quelques _haciendas_. Les
habitants nous regardent passer avec cette indiffrence simule ou
relle qui distingue les mtis espagnols. A la porte de chaque masure
construite en adobes, on voit de longues grappes de piment rouge
arranges en festons, et qui relvent la monotonie et l'uniformit de la
couleur boueuse qui distingue toutes les habitations du pays. Le piment
ml  la viande de boeuf--_chili con carne_--forme avec les tortillas,
espce de crpes de mas, les deux principaux mets de la cuisine
mexicaine, et gare  la bouche de l'tranger qui, sans dfiance, attaque
un plat de _chili con carne_, sans y mettre toute la modration
ncessaire. Autant vaudrait assaisonner une assiette de soupe ordinaire
d'une grande cuillere de poivre rouge. Cela vous emporte la bouche du
coup. C'tait l, pour moi, une vieille exprience chrement acquise
pendant mon service militaire au Mexique; mais il n'en tait pas de mme
de mes deux compagnons, qui ne connaissaient pas encore les habitudes du
pays. On leur en avait servi au djeuner. Ils en furent quittes,
cependant, pour une soif dvorante qui les poursuivit jusqu' Taos, et
ils jurrent un peu tard qu'ils se contenteraient,  l'avenir, des mets
ordinaires de leur cuisine nationale. Nous arrivmes dans la valle de
Taos vers les cinq heures du soir, au moment o le soleil disparaissait
derrire les montagnes de l'Occident, et nous fmes enchants de trouver
bon gte et bon couvert dans une auberge fort confortable tenue par un
Irlandais nomm Dibble, qui vit dans le pays depuis de longues annes.
Fernandez de Taos est une petite ville de 1,500 habitants, qui fut la
premire capitale du Nouveau-Mexique, aprs la cession du pays aux
Etats-Unis. Ici vcut pendant de longues annes et mourut, le 23 mai
1868,  l'ge de cinquante-neuf ans, le clbre scout, trappeur et
guide, Kit Carson. Son corps repose dans l'humble cimetire de Taos,
mais ses compatriotes lui ont lev un monument sur une des places de
Santa-F.

[Illustration 123]
LE "PUEBLO DE TAOS".

A deux milles du village et immdiatement au pied du Mont Taos, se
trouvent situes les deux grandes maisons communales du pueblo, se
faisant face sur les rives d'une petite rivire qui descend de la
montagne, et o vivent en commun  peu prs quatre cents Indiens. Ces
maisons ont quatre tages et sont construites en pyramide tronque;
c'est--dire que chaque tage forme une terrasse et que le tout
ressemble assez  une srie de maisons d'ingale grandeur, superposes,
la plus grande servant de base  la deuxime qui est plus petite, et
ainsi de suite jusqu' la cinquime, qui n'est qu'une tour o se tient
constamment, nuit et jour, la vigie qui doit annoncer l'arrive du grand
Montezuma, qui est le messie des _Puebloanos_. Cette tradition est
respecte dans tous les _pueblos_. Les missionnaires n'ont jamais pu
convaincre ces pauvres Indiens de l'inutilit de leurs veilles et de
leur attente nave. Et il a plus de trois cents ans que l'Evangile leur
fut prch pour la premire fois.

Les maisons communales de Taos n'ont ni portes ni fentres au premier
tage, et l'on est forc de grimper par des chelles jusqu'au sommet,
pour descendre ensuite dans les chambres intrieures par le mme moyen,
et  travers des trous percs sur la premire terrasse. On construisait
ainsi pour se protger contre les surprises et les attaques nocturnes
des Indiens des montagnes, avant la conqute espagnole, et l'on continue
la tradition sans s'occuper de ce qu'un boulet de canon pratiquerait
facilement une ouverture dans les murs de terre de cette forteresse
primitive. Mais comme je l'ai dj dit, les _Puebloanos_ ne s'occupent
que fort peu des progrs modernes, et c'est chez eux que l'on met en
pratique le vieux proverbe: tels pres, tels fils. Au centre du premier
tage et immdiatement au-dessous du deuxime, se trouve situe la salle
du conseil, o se runissent les chefs et o l'on entretient le feu
sacr.

L'entre en est interdite aux femmes de la tribu et aux trangers. C'est
l que se pratiquent les rites d'un culte dont on ne connat gure les
dogmes et les crmonies; mais il est gnralement admis que c'est un
curieux mlange de traditions paennes et de crmonies chrtiennes. Les
blancs du pays avouent franchement ne connatre rien de prcis,  ce
sujet--et les missionnaires eux-mmes ne paraissent pas en savoir
beaucoup plus long,--On clbre chaque anne, par des jeux, des danses,
des courses et des rjouissances publiques, la fte de saint Jrme que
les Indiens ont adopt comme patron, et tous les _pueblos_ de la valle
du _Rio Grande_ envoient des dputations pour prendre part  la
crmonie. On m'a dit que c'tait l une occasion unique d'tudier les
coutumes et les traditions religieuses des _pueblos_, et j'ai regrett
vivement de ne pouvoir tre tmoin de ces ftes populaires, qui se
clbrent le dernier jour du mois de septembre de chaque anne. Je me
suis cependant bien promis, si jamais l'occasion s'en prsentait, de
revenir  Taos  cette poque de l'anne, car j'avoue que tout ce qui
touche  ces Indiens pique vivement ma curiosit. J'ai visit en dtail
tous les appartements-- l'exception de la salle du conseil--d'une des
maisons communales, sous la conduite de l'_alguazil_ ou haut shrif. J'y
ai t reu avec la plus grande politesse; je pourrais mme dire avec la
plus grande cordialit, surtout par une foule de bambins absolument nus
qui nous suivaient partout, nous regardant avec curiosit et acceptant
volontiers les pices de cinq sous que nous leur offrions comme cadeaux.

[Illustration 128]
CHEZ LES PUEBLOS.
LA VIEILLE GLISE DE SAN JUAN.

L'ameublement des diffrentes pices prsentait la plus grande
simplicit. Des peaux d'ours, de loup ou de panthre, tendues sur le
parquet ciment, servaient de lit pendant la nuit et de tapis pour
s'asseoir pendant le jour. Quelques pierres calcines dans un coin pour
le foyer, et des vases en terre cuite de diffrentes grandeurs,
composaient uniformment chaque batterie de cuisine. Les femmes
accroupies sur leurs talons tricotaient des mitasses de laine ou
brodaient avec des grains de verroterie des bonnets, des souliers, des
ceinturons ou des gilets de peau de chevreuil, en fumant des cigarettes
de feuilles de mas. Les hommes, presque tous absents, travaillaient aux
champs, ou taient dans la montagne voisine, occups  couper du bois
qu'ils transportaient  dos d'ne, pour entretenir le feu sacr de la
salle du conseil et pour faire bouillir les marmites des familles de la
commune. La tranquillit la plus absolue rgnait partout, et les enfants
eux-mmes s'amusaient sur les terrasses avec cet air d'indescriptible
mlancolie et de paresseuse nonchalance qui distingue tous les habitants
des anciennes colonies espagnoles.

Les filles se marient trs jeunes et perdent trs vite toute trace de
jeunesse et de beaut. J'ai vu des femmes de vingt-cinq ans qui
paraissaient plus vieilles, plus casses et plus rides que nos femmes
du nord,  l'ge de soixante ans. Elles travaillent continuellement
nu-tte, sous les rayons brlants d'un soleil tropical; la rarfaction
de l'atmosphre,  cette altitude, a d'ailleurs pour effet, me dit-on,
de scher et de rider la peau d'une manire dsastreuse pour la beaut
des femmes. S'il existe des difficults intestines ou des querelles de
famille dans le _pueblo_, l'tranger n'en sait jamais rien, et tout se
rgle  l'amiable par l'autorit du cacique et de ses officiers. Toute
la vie intime de la communaut repose sur le culte sacr des traditions
et dans l'observation des rites, des coutumes et des lois transmises par
les anctres. En hiver, l'occupation principale des _Puebloanos_ est la
rptition et l'exercice des danses nationales, sous la direction du
_fiscal mayor_, pour les ftes et les crmonies religieuses de la belle
saison. Deux des principales danses sont la _cachina_, qui correspond 
un service d'action de grce, et la _you-pel-lay_ ou danse du mas, qui
a lieu, chaque anne,  l'poque de la rcolte de cette plante. Un des
amusements les plus en vogue est la chasse du livre, qui abonde partout
au Nouveau-Mexique. On chasse le livre  pied et  coups de bton, ce
qui doit tre assez difficile, mais on m'a dit que les Puebloanos sont
fort adroits  cet exercice et qu'ils y prennent un plaisir immense;
toujours, naturellement, parce que leurs anctres chassaient le livre
de cette manire primitive et lorsqu'il est si facile, aujourd'hui, de
l'abattre  coups de fusil!

Les habitants des _pueblos_ se servent gnralement entre eux de
diffrents idiomes drivs de la langue aztque; mais il est trs
curieux de constater qu'ils ne se comprennent pas toujours d'un village
 l'autre, sans le secours de la langue espagnole, qu'ils parlent plus
ou moins correctement. Chaque habitation ou plutt chaque centre
d'habitations, possde un langage diffrent, et les _Puebloanos_ de
Zuni, de Picuris, de Isoleta et de San-Domingo, ne se comprennent entre
eux qu' la condition de parler espagnol. Leur langue mre est devenue
tellement corrompue au contact des autres tribus sauvages, qu'il s'est
form des patois particuliers  chaque _pueblo_. Ce qui explique la
chose et ce qui parat cependant fort tonnant, c'est que les habitants
des villages ne se visitent que trs rarement entre eux; ce qui les
distingue des tribus nomades qui les entourent. Le _Puebloano_ parat
heureux et satisfait de vivre dans sa commune, et ne s'occupe jamais de
ce qui se passe au dehors.

Les mariages se font toujours entre les habitants d'une mme
organisation communale, et l'on attribue  cette cause la dcroissance
et l'tiolement de la race. Il est absolument certain que cette nation
curieuse comptait autrefois une trs nombreuse population, car on trouve
un peu partout, dans le Nouveau-Mexique et dans l'Arizona, des vestiges
et des ruines de _pueblos_ abandonns longtemps avant la conqute. Les
premiers explorateurs font tous mention de ces ruines, dans leurs
relations de voyage, et les Indiens eux-mmes dans leurs traditions
parlent constamment de la gloire, de la grandeur et de la richesse du
royaume de Montezuma. Cette tradition parat tre la base principale de
leur organisation politique et religieuse; mais l'histoire de ces
peuples restera  jamais ensevelie dans la plus grande obscurit. Ils
paraissent destins, comme les autres nations indignes des deux
Amriques,  disparatre tt ou tard devant le progrs moderne; mais il
n'en reste pas moins acquis, qu'ils ont atteint dans le pass, comme ils
possdent d'ailleurs encore aujourd'hui, un degr de civilisation
suprieur,  tous les points de vue,  l'tat sauvage et nomade des
autres tribus du continent amricain, toujours  l'exception de leurs
frres du Mexique, qui avaient fond l'empire de Montezuma et de
Guatimozin.

[Illustration 133]
LES PORTES DE LADORE.

Le rapport suivant, adress  l'institut archologique de Washington,
sur les pueblos par le professeur Ad. F. Bandelier, compltera les
renseignements que j'ai pu obtenir sur ces intressantes populations
indignes.

      Fort Huachica,
      Territoire d'Arizona,
      15 fvrier 1884.

      _A l'honorable W. G. Ritch, secrtaire du Territoire_
      _du Nouveau-Mexique,  Santa-F, N.-M._

      Cher monsieur,

      Conformment  vos dsirs, je vais vous soumettre une
      description rapide et ncessairement incomplte des ruines
      des aborignes dissimules dans la contre de Santa-F. Cet
      essai sera forcment imparfait, puisque je n'ai point visit
      tous les recoins du pays, et parce que, d'ailleurs, les
      matriaux que j'ai recueillis sont aujourd'hui bien loin de
      ma porte. Aussi vous prierai-je d'avoir gard  ces
      circonstances en prsence des dfectuosits qui abondent
      dans mon travail.

      Lorsqu'on fait la classification des ruines, on doit inclure
      dans la premire division les villages qu'on sait avoir t
      occups dans le cours du seizime sicle, et dans la
      seconde, ceux sur le compte desquels on n'a pas de
      renseignements officiels, et qui, par consquent, devaient
      tre abandonns avant l'anne 1540.

      Les ruines de la premire division sont toutes du mme type;
      c'est celui du _pueblo_ communal, rsidence  plusieurs
      tages, tel qu'on en trouve encore habites par les
      aborignes sdentaires du Nouveau-Mexique.

      La seconde classe comprendra deux types--celui dont il vient
      d'tre question, et le type de la demeure familiale
      dtache, formant des villages avec maisons quelque peu
      parpilles. Les constructions de grottes servant d'abris
      reprsentent les modifications de l'une ou de l'autre de ces
      deux classes.

      En 1598, date de la premire colonisation par l'Espagne, et
      avant cette poque, lorsque des explorateurs espagnols qui
      ne faisaient que passer--sous Coronado, de 1540  1543; sous
      Francisco Sanchez Charnuscado en 1580; sous Espejo en 1583,
      et sous Gaspard Castano de Sosa en 1590;--traversant
      quelques parties du comt de Santa-F, il y avait dans
      certains coin de ce territoire trois groupes distincts
      d'Indiens. C'taient les Queres  l'Ouest, les Tanos au Sud
      et les Tehuas au Nord et au centre. Les deux derniers
      groupes parlaient un langage qui n'tait qu'un dialecte
      d'une langue commune  ces peuples.

      Les Queres ont habit jusqu'en 1689 une localit de la
      Cinega ou Cineguilla, sur la route de la Pegna Blanca.
      Leur village, dont il n'existe pas mme de trace, avait reu
      le nom de _Chi-mu-a_. C'tait l'avant-poste oriental de la
      grande famille du Rio Grande de cette tribu.

      Les villages tanos sont compltement abandonns aujourd'hui,
      la plus grande partie de leurs habitants tant alls
      s'tablir au Moqui aprs 1694, et ceux qui taient rests
      ayant t emports par la petite vrole au commencement de
      ce sicle. Les ruines de _Galisteo_,--non pas du village
      actuel, mais celles qui se trouvent  un mille et demi au
      nord-est de ce dernier, au nord de Creston,--celles de
      _San-Cristobal_, de _San-Cazaro_, de _San-Marcos_, et
      probablement aussi celles de la _Garita_ dans la ville mme
      de Santa-F, appartenaient  cette tribu. Les noms indiens
      de ces villages me sont inconnus,  l'exception de celui du
      _pueblo_ de Santa-F, qui portait le nom de _Po-o-ge_. Le
      _pueblo_ de la _Tuerto_ prs de Golden City, et celui de la
      _Tunque_, en face de Santo-Domingo et de San-Felipe, taient
      habits galement par les Tanos,--la premire de ces
      localits avait assurment ces Indiens pour habitants, en
      1598.

      Des _pueblos_ tehua il n'y en avait qu'un seul,--celui
      d'_Oj-qu_, ou de _San-Juan_,--qui ft sur la rive gauche du
      Rio Grande,  peu prs sur son emplacement actuel. Les
      villages de Nambe, de Tezuque, (_Te-tzo-ge_) de Pojuaque
      (_Po-zuan-ge_,) et de Cuya-mun-ge taient, en 1598, des
      hameaux insignifiants; mais ils s'accrurent rapidement
      pendant l're de prosprit gnrale pour les _pueblos_ qui
      finit en 1680.

      Les principaux tablissements des Tehuas se trouvaient sur
      la rive droite du fleuve, et ne formaient pas moins de dix
      villages.

      Il n'y en a qu'un seul qui existe encore sur son emplacement
      primitif; c'est celui de Santa-Clara (_Ca-po_).
      San-Idelfonso (_O-jo-que_) est situ  environ un mille du
      _Bo-ve_ de 1598.

      Les _pueblos_ de _Troo-maxia-qui-no_ (Pajaritos), de
      _Camitria_, de _Quiotraco_, d'_Axol_, de _Junetre_, etc.,
      aujourd'hui en ruines, sont galement dans le comt du Rio
      Arriba. C'est aussi dans ce comt que se trouve Yunque, sur
      le Rio Chama, o fut fond, le 1er septembre 1598, le
      premier tablissement des Espagnols au Nouveau-Mexique.

      Les Tiguas--c'est--dire les Indiens qui parlent le dialecte
      de Sandia et d'Isleta--touchaient la frontire sud-ouest du
      comt, par leurs deux pueblos du vieux San-Pedro, qui furent
      abandonns aprs 1680, et sont  prsent en ruines.

      Les habitants de la valle du Pecos, dont le centre tait au
      grand village de _A-gu-yu_ (l ou s'lve  prsent la
      vieille glise de Pecos), n'avaient pas pouss leurs
      tablissements jusqu'au comt mme de Santa-F.

      Au sujet des ruines qui taient habites et qui furent
      abandonnes avant le seizime sicle, on peut dire que le
      plus ancien type,--celui de la famille dtache, groupe en
      hameaux irrguliers ou isols,--n'est pas trs commun. Un
      village de ce genre, indiqu seulement par des mounds et des
      fragments de poterie, peut se voir encore  la station de
      Lamy, au Fort Marcy (de Santa-F), et dans des constructions
      isoles ou de petits groupes qui sont dissimuls dans
      quelque localits, mais qui sont assez rares. On ne voit pas
      souvent  prsent ce genre d'architecture aborigne auquel
      on a donn le nom de _cliff-houses_, ou de petites grottes
      avec maonnerie. Mais l'autre classe, celle de la maison
      commune, compacte, haute de plusieurs tages, se trouve
      encore reprsente par des ruines nombreuses.

      En partant du sud, on trouve la ruine de Valverde, prs de
      Golden. Une chane de quatre beaux villages, dont
      quelques-uns sont trs grands, s'tend de l'ouest  l'est, 
      une distance moyenne de cinq milles de Galisteo, le long du
      Cresto mridional. Ce sont le Pueblo, le Largo, le Pueblo
      Colorado, le Pueblo de Sh, et le Pueblo Blanco.

      A deux milles et demi,  l'est-nord-est de Wallace, se
      trouve un grand village. Il y en a deux autres sur l'Arroyo
      Hondo,  une distance de cinq  six milles au sud de
      Santa-F, un petit en avant de la gorge rocheuse, et l'autre
      assez grand, en aval.

      La route de Pegna Blanca coupe les fondations d'un petit
      _pueblos_ qui est prs d'Agua Fria,  six milles au nord de
      Santa-F. Je connais au moins trois ruines de ce genre. A
      l'est et au sud-est de Tezuque, vers la Sierra, se trouve la
      ruine de _Pio-ge_  Los Luceros, d'o partirent les Indiens
      de San-Juan pour s'tablir dans la localit qu'ils occupent
       prsent. Cette liste de douze localits n'est que le total
      approximatif des ruines de ce genre.

      Vers l'ouest, au-del de Rio Grande et vis--vis de la
      partie septentrionale du comt, les normes cagnons de la
      Sierra del Valle s'largissent dans la direction de Santa
      Clara. On a creus en plusieurs endroits le tuf volcanique
      et friable dont se composent leurs parois, afin de former
      des grottes artificielles, la plupart de petites dimensions.
      Chaque groupe de grottes reprsente  lui seul un _pueblos_,
      et imite, autant que cela lui est possible, le systme du
      village communal  plusieurs tages.

      D'autres ruines du mme genre occupent les fates des
      _mesas_, ainsi que la base du cagnon. Ces anciennes
      rsidences dans des grottes qui, par la nature mme de la
      roche, taient plus aisment creuses que les maisons
      proprement dites ne pouvaient tre construites, sont
      considres par les Tehuas comme ayant servi de demeure 
      leurs anctres, avant que la tribu descendt dans la valle
      de Rio Grande.

      Il y a, par consquent, une relation historique entre ces
      Indiens et les tablissements au Nord du comt de Santa-F.
      C'est cette relation qui explique pourquoi il en a t fait
      brivement mention dans ces pages.

      Je suis,

      Votre trs humble serviteur,

      Ad. F. Bandelier,
      Charg des recherches
      de l'Institut archologique
      d'Amrique.




                                  XI

                LES "PENITENTES"--LES "CLIFF-DWELLERS".


Le comt de Taos est aussi clbre, aujourd'hui, par ses _penitentes_
que par ses _pueblos_ et si les autorits respectent les traditions des
Indiens et leur accordent la plus grande latitude dans l'exercice de
leur rites absolument inoffensifs, elles ont t forces d'intervenir
pour supprimer, en grande partie du moins, les pratiques cruelles et
barbares de quelques illumins emports par le fanatisme religieux.

C'est une vieille coutume espagnole que celle des processions de la
semaine sainte. La tradition la fait remonter  l'poque o l'Espagne
fut reconquise sur les Arabes.

On raconte qu'autrefois on louait pour ces crmonies une victime
volontaire, un homme qui reprsentait la personne du Christ, et tait
fouett de verges dans les rues. En ce temps-l, des pnitents, le
visage voil, mais le buste nu, suivaient le cortge en se flagellant
jusqu'au sang, et, pour mettre un terme  ces dmonstrations d'une
dvotion exagre, il fallut une ordonnance du roi Charles III.

Ici, la socit des _pnitentes_ se recrute parmi les mtis mexicains,
et elle a pour but la clbration, chaque anne, des ftes de la
Passion, par des crmonies d'un caractre aussi brutal que peu conforme
aux rglements de l'Eglise. Le temps du carme est pour ces pauvres
fanatiques l'occasion de jenes et de pnitences incroyables, et chaque
vendredi, ils se runissent dans la montagne pour se flageller
mutuellement avec des branches de cactus couvertes d'pines ou avec des
fouets dont les mches multiples ont des pointes d'acier qui enlvent
des morceaux de chair  chaque coup. Et ce n'est encore l que le
prlude des tortures effroyables qu'il vont s'infliger pendant la
semaine sainte, o ils rptent littralement les diffrentes phases du
martyre de l'Homme-Dieu, jusqu'au crucifiement de l'un ou de plusieurs
des leurs, en grande pompe, le vendredi-saint, sur une des collines
sacres, o l'on a construit des chapelles ou calvaires, et que l'on
appelle _casas de los penitentes_, maisons des pnitents.

[Illustration 142]
LES PENITENTS--LE CHEMIN DE LA CROIX
D'aprs une photographie.

[Illustration 143]
LES PENITENTS--LE CRUCIFIEMENT
D'aprs une photographie.

Ces chapelles sont remplies de croix que les _penitentes_ ont tranes
ou portes sur leurs paules depuis nombre d'annes, jusqu' des
distances considrables; et il faut vraiment voir et soulever ces croix,
pour se faire une ide de leur grandeur et de leur poids. J'en ai mesur
une, par curiosit, qui avait vingt-cinq pieds de long, et qui pesait
huit cents livres; les plus petites n'en pesaient pas moins de trois
cents; et elles taient toutes couvertes du sang des pauvres victimes
qui s'taient sacrifies volontairement, pour l'expiation de leurs
pchs, jusqu' souffrir le supplice du Christ. On formait une
procession sous la direction d'un chef, qu'on appelait: _el hermano
mayor_ et qui exerce l'autorit la plus absolue sur chaque confrrie, et
aux sons aigus d'un fifre champtre, on faisait souffrir successivement
et littralement aux victimes toutes les phases de la Passion, y compris
le couronnement d'pines, la flagellation et le supplice du calvaire. On
clouait ces pauvres illumins sur les croix, en leur enfonant des clous
dans les pieds et dans les mains, et il n'y avait gure que le coup de
lance mortel au flanc qu'on leur pargnait, mais qu'on remplaait
cependant par une entaille d'o le sang: coulait avec abondance. On les
laissait ainsi pendant une demi-heure et on les descendait ensuite,
morts ou vifs. Les hommes robustes rsistaient  tout cela et
gurissaient gnralement, mais il n'tait pas rare de voir succomber
les victimes de cette barbare coutume. Qu'on n'aille pas croire que
j'exagre, car il n'y a gure que trois ans, en 1887, que quatre
_penitentes_ sont morts des suites du crucifiement dans les villages
mexicains du sud du Colorado.

Les autorits civiles et religieuses se sont justement mues de ces
atrocits, et les chefs furent traduits devant les tribunaux; mais il
fut impossible d'tablir lgalement la culpabilit de ceux qui avaient
pris part au supplice et qui avaient caus directement la mort des
victimes; et comme les _penitentes_ se cachent gnralement avec soin,
pour pratiquer leurs rites, il est hors de doute que les crucifis qui
succombent  leurs blessures, sont beaucoup plus nombreux, qu'on ne le
croit gnralement. Inutile de dire que le clerg est non seulement
tranger  ces barbares coutumes, mais qu'il s'y oppose formellement.

Mgr. Lamy, archevque de Santa-F, a plusieurs fois lanc des mandements
 ce sujet, sans cependant parvenir  abolir la confrrie des
_penitentes_, qui continuent en secret leur crmonies, en supprimant
cependant le dernier acte du drame et en se contentant d'attacher la
victime au lieu de la clouer sur la croix. J'ai entre les mains deux
photographies instantanes de ces lugubres oprations; l'une, d'une
procession de _penitentes_ gravissant le calvaire, et l'autre de la
scne du crucifiement.

Ces photographies ont t obtenues subrepticement par un touriste
dguis qui s'tait joint  la procession et qui portait sur lui une
camra minuscule. Il raconte aussi en dtail toutes les crmonies dont
il fut tmoin, et affirme que le sang coulait  flots sur le dos des
flagellants, dont quelques-uns ne reurent pas moins de deux mille coups
de fouet; ce qui parat incroyable. Un seul _penitente_ fut attach  la
croix, ce jour-l, mais au moment o on le liait solidement sur le bois
du supplice, le pauvre fanatique s'criait: _Hay! Que estoy deshonrado!
Je suis dshonor! pas avec une corde! clouez-moi! clouez-moi!_

Quelques-uns des assistants voulaient se rendre  son dsir, mais le
_hermano mayor_ s'y refusa obstinment, de peur d'avoir des dmls avec
la justice.

N'est-ce pas, que ce sont l des choses absolument tonnantes, en plein
dix-neuvime sicle, et sous le systme dmocratique du gouvernement
amricain? Je m'empresse de dire, cependant, que les autorits du pays
ont rsolu de svir rigoureusement contre les auteurs de ces pratiques
barbares qui ne sauraient tarder  disparatre, avec une nouvelle
gnration. Mais le pays est si vaste, si accident et encore si sauvage
que les fanatiques d'aujourd'hui trouveront bien encore moyen d'luder
la vigilance de la justice pour aller pratiquer leurs crmonies dans
quelque valle recule.

Les _penitentes_ du Nouveau-Mexique et du Colorado, ne sont que les
successeurs des confrries de pnitents et de flagellants qui existaient
au moyen ge en Espagne, dans le midi de la France et en Italie. Une
procession de flagellants eut lieu  Lisbonne il y a soixante ans 
peine, en 1821, mais jamais les confrries d'Europe n'ont port les
mortifications et la torture aussi loin que les pnitentes du
Nouveau-Mexique. Il est curieux de constater que les _Puebloanos_
pratiquaient dj, avant la conqute, des rites d'expiation qui avaient
une certaine similitude avec les pratiques d'aujourd'hui. Deux fois par
an, on choisissait dans chaque tribu, six hommes et six femmes que l'on
enfermait dans la salle du Conseil pendant trois jours, et que l'on
sacrifiait ensuite pour apaiser la colre des dieux. Le cacique faisait
aussi pnitence en se fouettant avec des branches pineuses de
_palmilla_, de _maguey_ ou de cactus. Ces pauvres sauvages greffrent
leurs traditions sur les croyances chrtiennes et continurent leurs
sacrifices antiques en imitation de la passion de Jsus-Christ; c'est
tout ce que les missionnaires purent obtenir de leur nature barbare, et
c'est l l'origine des _penitentes_ d'aujourd'hui. Il est inutile de
dire que ces confrries se recrutent parmi la classe la plus basse et la
plus ignorante, et il est juste de constater que les autorits
mexicaines ont fait tout en leur pouvoir pour les supprimer. La danse du
soleil chez les Sioux du Nord et la danse du sacrifice chez les
Arapahoes et les Utes du Sud ont un caractre aussi cruel et aussi
dangereux; et chacun sait que tous les sauvages de l'Amrique ont
toujours admir les guerriers qui montraient le plus de courage en
supportant les tortures physiques les plus longues et les plus atroces.
Nos Iroquois du Canada ne faisaient pas exception  cette rgle, et tous
nos auteurs ont rendu tmoignage  leur bravoure lgendaire, devant les
supplices et la mort.

                                   *
                                  * *

A mi-distance entre Santa-F et Espanola, le chemin de fer suit durant
quelques milles la base d'un chanon de montagnes escarpes et
absolument dpourvues de toute vgtation, qui s'lvent sur la rive
occidentale du _Rio Grande del Norte_. Sur la rive oppose du fleuve, on
aperoit les habitations gristres des _pueblos_ de San-Idelfonso et de
Santa-Clara. Le conducteur du train attire ici notre attention sur des
taches noires que l'on aperoit  et l sur le flanc rougetre des
montagnes, et qui nous apparaissent d'abord comme de gigantesques nids
d'oiseaux creuss dans la falaise. Ce sont l des grottes et des
cavernes qui taient habites autrefois par une race depuis longtemps
disparue, et qui n'a laiss absolument aucune autre trace de son
existence. Les ethnologues amricains ont donn  ces antiques
habitations le nom de _cliff dwellings_ et aux peuples qui les ont
construites et qui y demeuraient le nom de: _cliff dwellers_. On est
encore dans la plus profonde ignorance sur l'ge de ces constructions
primitives et sur les causes qui ont pu forcer des populations
videmment fort nombreuses  abandonner des demeures qui fournissent des
preuves irrfutables d'une civilisation relativement trs avance pour
l'poque o elles taient habites. Les auteurs espagnols des premires
annes de la conqute se contentent de mentionner ces ruines, sans
paratre s'occuper de rechercher leur origine ou leur histoire, et les
Indiens du pays, avec leur stocisme et leur indiffrence ordinaire,
vous rpondent par un haussement d'paules et l'invitable: _Quien
sabe?_ Qui sait? que l'on reoit en rponse  toutes les questions
possibles et impossibles que l'on puisse faire. Mon premier devoir en
arrivant  Espanola fut de me procurer les services d'un guide pour
aller visiter ces grottes curieuses, et en compagnie des deux artistes
avec qui j'avais fait le voyage de Taos, nous nous dirigemes  cheval
vers les montagnes voisines, en visitant, en chemin, les deux pueblos
dont j'ai dj parl.

La route fut facile jusqu'au moment o nous arrivmes au pied des
rochers escarps o sont situs les _cliff-dwellings_, mais l, nous
fmes forcs d'abandonner nos chevaux pour grimper,  une hauteur
perpendiculaire de trois cents pieds, o l'on apercevait une espce de
trou noir qui n'tait autre chose que l'entre principale d'une
habitation fort considrable, comme on va le voir tout  l'heure.
L'ascension fut moins difficile qu'elle ne nous avait paru de prime
abord. Par une srie de degrs et de pentes adoucies, ingnieusement
tailles dans le roc, nous escaladmes la falaise qui nous avait paru si
difficile  gravir, et nous fmes bientt sur le seuil d'une vaste
chambre circulaire dont les murs blanchis portaient encore les traces de
dessins hiroglyphiques. Le parquet ciment tait parfaitement uni, et
trois portes de cinq pieds de hauteur, sur deux pieds de largeur,
s'ouvraient dans le mur et conduisaient videmment  d'autres
appartements. Une ouverture taille dans le roc vif du plafond servait
de chemine, et des pierres calcines gisaient par terre immdiatement
au-dessous, et avaient d former l'tre ou l'on cuisait les aliments.
Quelques fragments de vases briss taient encore l, d'ailleurs, pour
dmontrer que nos suppositions taient justes, mais en dehors de cela il
ne restait aucun vestige d'ameublement. En examinant la paroi extrieure
de plus prs, nous dcouvrmes que c'tait un mur construit de pierres
superposes et cimentes avec tant d'adresse, que nous avions d'abord
pens que la chambre avait t entirement taille dans le flanc de la
montagne. On avait videmment profit d'une caverne naturelle dont on
avait mur l'entre afin de la rendre plus forte et plus habitable.

[Illustration 156]
Habitation des Cliff-Dwellers.

L'habitation que nous visitions ne contenait que douze chambres de
grandeur gale,  l'exception d'une salle centrale et circulaire, ayant
trente pieds de diamtre. Un bloc de pierre rougetre plac au centre
avait d servir d'autel ou de pierre de sacrifice, car on y avait creus
une espce de petite rigole,  la surface, probablement pour laisser
couler le sang des victimes. On a trouv dans cette salle une foule
d'objets que j'avais pu examiner au muse historique de Santa-F;
entr'autres, une pierre pour craser le mas, avec son pilon, des haches
et des marteaux de pierre et de silex, des arcs et des flches, des
vases, des urnes et des cruches de terre cuite dcores de dessins forts
curieux; enfin des sandales, des paniers, et des ceintures tresses de
feuilles de la plante du _Yucca_ que les Amricains appellent _spanish
bayonets_. Tous ces objets sont fabriqus avec un soin et une
intelligence qui prouvent que cette race prhistorique possdait une
civilisation au moins gale  celle des _pueblos_ d'aujourd'hui. Des
ouvertures d' peu prs deux pieds carrs, tailles dans le roc,
servaient de chemines et de fentres, en mme temps, mais nous avions
eu la prcaution d'emporter des bougies afin de pouvoir mieux examiner
les chambres intrieures. Le soleil disparaissait  l'horizon lorsque
nous descendmes dans la valle pour y retrouver nos chevaux et pour
reprendre la route d'Espanola. L'habitation que nous avions visite
tait une des plus petites et l'une des plus faciles d'accs qu'il y et
dans la montagne.

Les _cliffs dwellings_ d'Espanola sont d'ailleurs les moins importants
du Nouveau-Mexique, et c'est plus au nord, prs de la frontire du
Colorado, que l'on a dcouvert de vritables cits composes de ces
curieuses cavernes. Le major Powell, M. W. H. Jackson de Denver et le
lieutenant Simpson de l'arme amricaine ont tour  tour visit les
gorges du _Rio Mancos_, situes prs de Durango, et y ont fait des
dcouvertes absolument tonnantes, et dont je parlerai plus loin.

Un ingnieur de Denver, M. Stanton, qui vient d'explorer les gorges du
_Rio Colorado_, a aussi trouv les restes de vastes habitations de
_cliffs-dwellers_, suspendues comme des nids d'aigles, aux flancs de
montagnes escarpes. Chaque jour amne de nouvelles dcouvertes, mais
les savants restent toujours dans la plus profonde obscurit sur
l'origine, l'histoire et l'poque de la disparition d'une race qui a d
compter plus de 100,000 habitants, s'il est permis de juger de leur
nombre par les ruines gigantesques qu'ils ont laisses sur leurs
passage.

[Illustration 157]
ARTICLES DE POTERIE TROUVS CHEZ LES "CLIFF DWELLERS".




                                  XII

                      ENCORE LES CLIFF-DWELLERS


Je viens de raconter ma visite  l'une des grottes des
_cliffs-dwellers_, prs d'Espanola et j'ai dit que ce groupe
d'habitations prhistoriques tait beaucoup moins important que ceux que
l'on rencontre plus au nord, prs de la frontire du Colorado. Je vais
maintenant parler des ruines du _Rio Mancos_, qui comprennent des
palais, villes ou villages, comme on voudra bien les appeler, contenait
chacun plus de mille appartements; ce qui forme une population d'au
moins 5,000 habitants, en admettant que la moyenne des familles ne fut
que de cinq personnes; ce qui serait loin d'tre un chiffre exagr, en
comptant les enfants et les vieillards des deux sexes. Et l'on compte
onze groupes d'habitations de cette importance, sur le _Rio Chaco_, dans
un rayon de vingt-cinq milles. Les falaises escarpes des gorges du _Rio
Mancos_ et des gorges latrales de ses tributaires sont littralement
couvertes de ces ruines, qui ressemblent  d'immenses ruches tailles
dans le roc. Les gorges profondes du _Rio Colorado_ sont aussi remplies
de ces grottes artificielles, et l'attention du monde savant commence 
se porter srieusement vers la solution de ce problme ethnologique. Le
rapport de M. W. H. Jackson, du Bureau officiel d'exploration de
Washington (1875-1877) donne une description dtaille des habitations
de _Chettro Kettle_ sur le _Rio Chaco_, et je vais en emprunter des
chiffres qui donnent une opinion assez juste ds l'tendue de quelques
uns de ces _cliff-dwellings_.

"Dans cette ruine, dit M. Jackson, il y avait autrefois un mur, dont il
reste encore de nombreux vestiges, ayant une longueur de 935 pieds, avec
une hauteur de 40 pieds, donnant une surface de 37,400 pieds, et une
moyenne de cinquante blocs ou morceaux de pierre pour chaque pied carr
de maonnerie; ce qui formait un total de 2,000,000 de morceaux pour la
surface extrieure du mur seulement. Multipliez ce total par la surface
oppose et aussi par les murailles transversales et latrales, en
supposant un terrassement symtrique, et on arrive  un total de
30,000,000 de blocs ou morceaux de pierre et 315,000 pieds cubes de
maonnerie. Ces millions de blocs avaient d ncessairement tre taills
et ajusts; les soliveaux qui soutenaient les plafonds et les terrasses
suprieures avaient t coups dans les forts loignes, car il n'y a,
aux environs, aucune trace de vgtation forestire. Ajoutez  cela les
travaux de crpissure, de menuiserie et de dcoration murale, et l'on se
trouve devant un travail gigantesque excut par un peuple qui n'avait
que les outils les plus primitifs, mais qui devait, par contre, avoir
une organisation intelligente, industrieuse, patiente et bien
discipline."

J'ai dj dit que les _cliff-dwellings_ taient systmatiquement
construits dans des gorges escarpes et toujours  des hauteurs abruptes
de 300  1000 pieds au-dessus du lit des torrents et des rivires, et 
peu prs  la mme distance en bas du sommet des plateaux ou des
montagnes. Il est vident que les habitants, comme les oiseaux de proie,
plaaient ainsi leurs demeures dans des endroits inaccessibles, et pour
ainsi dire inattaquables, pour se protger contre les attaques et les
surprises de leurs ennemis. Les armes, vtements et ustensiles
domestiques qu'on a trouvs dans les grotte ressemblent d'une manire
tonnante  ceux des _Puebloanos_ d'aujourd'hui, et il est curieux de
constater que, comme eux, les _cliff-dwellers_ portaient des sandales ou
souliers tresss de feuilles de Yucca. J'ai dj dit qu'on donnait aux
_Puebloanos_ le nom de _moquis_ qui veut dire chaussures dans la langue
de plusieurs tribus. Il y a donc une similitude tonnante qui ferait
croire  une parent ou  une filiation entre les _cliff-dwellers_ et
les habitants des _pueblos_; mais ceux-ci professent la plus profonde
ignorance  ce sujet, et aucune de leurs traditions, auxquelles ils sont
gnralement si fidles, ne fait la moindre allusion aux grottes et
cavernes de ces nations prhistoriques.

[Illustration 162]
Casse-tte, ornementa et outils trouvs chez les "Cliff Dwellers".

[Illustration 163]
Fouet, tambourin, manchettes et souliers, trouvs dans les habitations
des "Cliff Dwellers".

La diffrence qui existe entre les _cliff-dwellings_ et les _pueblos_
modernes, c'est que les premiers construisaient en pierre sur les flancs
abrupts des montagnes escarpes, tandis que les derniers se servent de
briques de boue cuites au soleil et s'tablissent gnralement dans la
plaine. Tous les savants du _Smithsonian Institute_ de Washington ont
plus ou moins ergot sur l'origine probable de ces nations, mais on
n'est gure plus avanc qu'au premier jour de la discussion. Les uns
prtendent que les _cliffs-dwellings_ taient autrefois habits par une
nation paisible qui fut chasse du pays et pousse plus loin vers le
sud, par la migration des Aztques qui venaient du nord et qui
marchaient vers le Mexique o ils tablirent l'empire de Montezuma.
D'autres croient que les _cliff-dwellers_ taient, ds l'origine, des
indignes de la plaine qui s'enfuirent dans les montagnes o ils se
fortifirent, pour chapper  la cruaut et  tyrannie des
_conquistadores_, comme on appelle encore les premiers conqurants
espagnols.

Mais cette dernire hypothse n'est gure soutenable, car aucun des
historiens de l'poque, et ils sont assez nombreux, ne fait mention d'un
seul fait analogue. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces curieuses
habitations furent construites comme refuges, et ce qu'il y a d'tonnant
c'est qu'une nation assez nombreuse et assez intelligente pour se
fortifier d'une manire aussi remarquable n'ait pas prfr la lutte
ouverte, la guerre, en un mot,  ce genre de vie craintive et misrable,
dans des endroits incommodes et presque inaccessibles. J'ai dj dit
qu'il y avait tout lieu de croire, par les nombreuses villes que l'on a
dcouvertes un peu partout, et que l'on dcouvre encore chaque jour, que
les _cliff-dwellers_ formaient une nation qui comptait au moins 100,000
habitants. Et dire, aujourd'hui, qu'il ne reste pas un seul descendant
de cette race qu'on ne connat pas autrement que par les ruines qu'elle
a laisses, pour nous intresser sur son origine et son histoire!

Une seule tribu sauvage, celle des _Southern Utes--les enfants du Sud_,
comme les appelaient les vieux trappeurs canadiens--qui habite
aujourd'hui la rserve de _San-Ignacio_, au sud du Colorado, parat
avoir conserv un semblant de lgende au sujet des _cliff-dwellings_,
qu'ils croient tre habits par les esprits de leurs anctres; et ils
considrent comme sacrilge toute tentative d'exploration dans cette
direction. Mais il est vident que cette lgende a t invente aprs
coup, car les _Utes_ ignorent absolument l'art de construire des maisons
en pierre; et leurs vtements, et leurs ustensiles domestiques ne
ressemblent en rien  ceux qu'on a trouvs dans les grottes et cavernes
du pays.

Les _cliff-dwellers_ cultivaient les terres des hauts plateaux
avoisinant leurs habitations, et l'on a trouv des canaux d'irrigation
qui tmoignent aussi de leur industrie et de leur connaissance de
l'agriculture. J'ai rencontr,  Durango, un explorateur distingu qui
est engag depuis plusieurs annes  faire des tudes et des recherches
ethnologiques sur les Indiens du Nouveau-Mexique et du Colorado, pour
servir  une nouvelle dition de l'histoire des Etats-Unis de Bancroft.
Il m'a avou franchement que l'origine, l'histoire et l'extinction de
cette race prhistorique restaient pour lui un mystre qu'il n'esprait
pas pouvoir percer.

Le _pueblo_ qui se rapproche le plus des _cliff-dwellings_ par sa
construction est celui de Zuni dont j'ai dj dit un mot, et qui compte
encore aujourd'hui plus de 2,000 habitants. Il est situ  190 milles au
sud-ouest de Santa-F et  dix milles de la frontire de l'Arizona.
C'tait l une des "sept villes de Cibola" dont on avait fait un rapport
si enthousiaste et si exagr  Coronado, et la ville tait alors
construite sur une haute minence et dfendue par des murs de pierre qui
la rendaient presque imprenable. Le _pueblo_ actuel de Zuni, ou _Zuni
nuevo_, comme disent les Mexicains, est situ  quelques milles de l
dans la plaine, et est construit d'_adobes_ comme les autres _pueblos_
du pays. L'ancienne Zuni ou _Zuni viejo_ fut dtruite par les Espagnols,
mais on en voit encore les ruines, qui ont une certaine analogie avec
les constructions des _cliff-dwellers_.

Les Indiens d'aujourd'hui, cependant, n'ont conserv aucune tradition
qui puisse servir  claircir le mystre qui enveloppe ces curieuses
habitations. C'est aussi  six milles de Zuni que se trouve le fameux
rocher o l'on aperoit encore l'inscription, grave l il y a trois
cent soixante-et-quatre ans, en 1526, par le premier explorateur, Don
Jos de Basconzals.

[Illustration 168]
IMAGES et STATUETTES des "CLIFF DWELLERS".

[Illustration 169]
VASES TROUVS CHEZ LES "CLIFF DWELLERS".

Les Espagnols avait donn  ce rocher le nom de: _el moro_, et les
Amricains l'appellent _inscription rock_,  cause des nombreuses
inscriptions en espagnole! en anglais, que tous les voyageurs anciens et
modernes se sont empresss d'y graver  l'exemple de Basconzals Ces
inscriptions se chiffrent actuellement par centaines, et  ct des
insanits des Perrichon de notre poque, on y trouve des dates et des
noms de la plus haute valeur historique. La plus curieuse inscription
est probablement celle qu'y grava le vainqueur de la grande insurrection
de 1680, dont j'ai dj parl. Elle se lit encore comme suit:

                     _Ici passa Don Diego de Bargas_
                       _pour aller reconqurir la_
                       _Ville Royale de Santa-F_
                          _du Nouveau-Mexique_
                    _ la Couronne Royale d'Espagne,_
                         _ ses propres frais,_
                        _En l'an de grce 1692._

Les mots, _ ses propres frais_, sont aujourd'hui d'un haut comique, car
le mme Diego de Bargas fut destitu de ses fonctions de gouverneur du
pays, en 1697, pour avoir, disent les documents de l'poque, employ
l'argent du trsor public  son usage particulier, pour avoir tir sur
le trsor sous le prtexte d'y acheter du mas, des mulets pour les
colons, et avoir empoch ces sommes sous d'autres faux prtextes.

Je ne veux pas quitter le Nouveau-Mexique sans dire un mot de son
dsert, que les Espagnols avaient nomm _la jornada del Muerto_--le
voyage de la mort--parce que ceux qui l'entreprenaient y laissaient
gnralement leurs os. Ce dsert est situ au sud, prs de la frontire
mexicaine et occupe une zone de terre longue de cent milles, sur une
largeur variant de cinq  trente-cinq milles. C'est un plateau aride,
absolument sans eau et sans vgtation, habit par les terribles
Apaches, qui ont donn tant de mal au gouvernement amricain, depuis
quelques annes. Il y souffle gnralement un vent du sud ouest qui
rappelle le terrible simoun du Sahara, et que les Espagnols appelaient
la solana, en mmoire des vents brlants de la Manche et de
l'Andalousie.

Les redoutables Apaches trouvaient l un refuge assur contre les
poursuites de leurs ennemis jusqu' l'poque de la construction du
_Southern Pacific Railway_, qui longe le dsert en se dirigeant vers
l'ouest. Le sifflet strident de la premire locomotive a t le signal
de la dfaite pour les sauvages, car les troupes peuvent maintenant se
transporter si promptement sur toute la longueur du dsert, qu'il est
facile d'en surveiller tous les points  la fois. Les Apaches ont donc
enterr la hache de guerre, et la paix rgne aujourd'hui sur tout le
territoire du Nouveau-Mexique.

Retournons maintenant sur nos pas pour reprendre,  Pueblo, la route de
Salida, de Gunnison, de _Grand Junction_ et de _Salt Lake City_.




                                 XIII

                  ENCORE LES "PENITENTES"--DE PUEBLO
                          A "SALT LAKE CITY".


Avant d'aller plus loin et de quitter dfinitivement le Nouveau-Mexique
pour suivre mon itinraire vers le nord-ouest, je traduis textuellement
la dpche suivante que j'emprunte au _Denver Times_ du 7 avril, lundi
de Pques, 1890.

      Fort Garland, Colorado, 7 avril.--Jeudi et vendredi de la
      semaine sainte, ont eu lieu, ici, parmi les Mexicains, les
      crmonies habituelles de la confrrie des _Penitentes_.
      Pendant ces deux jours, ces pauvres illumins ont fait
      pnitence en s'infligeant les traitements les plus barbares
      et les plus douloureux. On en voyait qui se flagellaient
      jusqu'au sang, avec des pines de cactus, d'autres qui
      portaient des croix normes, et d'autres enfin qui suivaient
      la procession, littralement chargs de chanes. Et cela, en
      dpit de la dfense la plus formelle des autorits
      religieuses. On doit dire cependant que la confrrie des
      _Penitentes_ se recrute parmi la classe la plus ignorante du
      pays.

[Illustration 174]
DANS LA GORGE ROYALE.

Et ceci se passait, pendant la semaine sainte de l'anne 1890,  deux
cent milles de Denver. Les commentaires seraient superflus.

                                  *
                                 * *

La distance de six cent quinze milles qui spare Pueblo de _Salt Lake
City_ offre peut-tre au voyageur les panoramas les plus pittoresques et
les plus accidents qu'il y ait au monde. Le chemin de fer poursuit sa
course  traverse massif des Montagnes-Rocheuses, escaladant des
dfils de plus de 10,000 pieds d'lvation, et traversant des gorges et
des dserts d'un aspect aussi sauvage que merveilleux. On s'tonne
constamment devant les difficults naturelles qu'on a d vaincre et les
millions qu'on a d dpenser, sans espoir de bnfices immdiats, pour
construire une voie ferre dans des conditions comme celles-l.

De Pueblo  _Canyon City_, la route suit la valle de l'Arkansas, en
passant la ville de Florence o l'on exploite quarante puits de ptrole,
et o l'on a construit un embranchement qui conduit,  six milles de l,
aux mines de _Coal Creek_. On commence ici  gravir les contreforts de
la premire chane de montagnes pour entrer presque immdiatement dans
une fissure gigantesque, ayant 2627 pieds  sa plus grande profondeur,
dans la roche calcaire, entre des murailles espaces seulement de trente
 soixante pieds au plus, et moins quelquefois, dans le fond o coule la
rivire. On a donn  cette gorge imposante le nom de _Royal Gorge_, et
la direction du _Denver and Rio Grande Railway_ a eu la bonne ide de
construire des wagons absolument ouverts, qui permettent au voyageur
d'admirer, en filant  toute vapeur, ce monumental caprice de la nature.

En sortant de ce col obscur o la lumire du jour peut  peine pntrer,
on dcouvre,  gauche, la superbe chane de _Sangre de Cristo_ avec ses
pics neigeux clairs par un soleil brillant. C'est un changement  vue
absolument ferique. On passe Parkdale et les sources chaudes de
Wellsville pour arriver bientt  Salida, ville de 3,000 habitants,
situe  une lvation de 7,049 pieds,  217 milles de Denver. La voie
bifurque ici de nouveau vers le nord pour se diriger vers Leadville et
Aspen, les deux grands centres miniers du Colorado, o je conduirai mes
lecteurs en revenant de _Salt Lake City_.

Nous allons,  prsent, continuer notre route directement vers l'ouest,
et escalader de nouveau une chane de montagnes par Marshall Pass, o la
voie atteint une hauteur de 10,856 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Les Amricains ont donn au chemin de fer, en cet endroit, le nom de:
_railroad in the clouds_, un chemin de fer dans les nuages; ce qui est
littralement vrai, car on s'lve  certains endroits, au-dessus des
nuages qui flottent, en flocons blancs, au-dessous du convoi qui gravit
en les contournant les flancs escarps de la montagne. Je n'ai pas
besoin de rpter ici ce que j'ai dj dit de _Veta Pass_, au sujet des
difficults de toutes sortes que l'on a eu  surmonter pour escalader
une chane de montagnes aussi leves, car j'aurais  revenir,  chaque
instant, sur les prodiges de science et d'nergie dont les ingnieurs
ont constamment fait preuve dans la construction des chemins de fer
transcontinentaux, aussi bien au Canada qu'aux Etats-Unis.

Il est assez curieux de citer ici la description...

[Illustration 178]
LES BUTTES DE GUNNISON.

[Page manquante dans le document source.]

      ...sairement fort ingales. Nous mmes  peu prs quatre
      jours  les traverser; d'o je conclus, par le chemin que
      nous dmes faire, qu'elles peuvent avoir, en cet endroit,
      c'est--dire, vers le 54e degr de latitude, une quarantaine
      de lieues de largeur. Le gographe Pinkerton se trompe
      assurment, quand il ne donne  ces montagnes que 3,000
      pieds d'lvation au-dessus du niveau de la mer; d'aprs mes
      propres observations, je n'hsiterais pas  leur en donner
      6,000; nous nous levmes trs probablement  1,500 pieds
      au-dessus du niveau des valles, et nous n'tions peut-tre
      pas  la moiti de la hauteur totale; et les valles doivent
      tre elles-mmes considrablement au-dessus du niveau de
      l'Ocan Pacifique, vu le nombre prodigieux de rapides que
      l'on rencontre dans la Columbia, depuis les chutes jusqu'
      la rivire au Canot. Quoi qu'il en soit, si ces montagnes le
      cdent aux Andes en hauteur et en tendue, elles surpassent
      de beaucoup, sous ces deux rapports, les Apalaches,
      regardes jusqu' ces derniers temps comme les principales
      montagnes de l'Amrique Septentrionale; aussi donnent-elles
      naissance  une infinit de rivires, et aux plus grands
      fleuves de ce continent.

      Ces montagnes offrent un champ vaste et neuf  l'histoire
      naturelle; nul botaniste, nul minralogiste, ne les a encore
      examines. Les premiers voyageurs les ont appeles Montagnes
      Luisantes,  cause d'un nombre infini de cristaux de roche,
      qui en couvrent, dit-on, la surface, et qui, lorsqu'elles ne
      sont pas couvertes de neige, ou dans les endroits o elles
      n'en sont pas couvertes, rflchissent au loin les rayons du
      soleil. Le nom de Montagnes de Roches ou Rocheuses par
      excellence, leur a probablement t donn par ceux qui les
      ont traverses ensuite,  cause des normes rochers qu'elles
      offraient  et l  leur vue Effectivement, le Rocher 
      Miette, et celui de McGillivray surtout, m'ont presque paru
      des merveilles de la nature. Quelques-uns pensent qu'elles
      renferment des mtaux et des pierres prcieuses.

      A l'exception du mouton blanc et de l'ibex, les animaux des
      Montagnes de Roches, si ces montagnes en nourrissent de
      particuliers, ne sont pas plus connus que leurs productions
      minrales et vgtales. Le mouton blanc se tient
      ordinairement sur des rochers escarps, o il est presque
      impossible aux hommes, et mme aux loups, de l'aller
      chercher; nous en vmes plusieurs siliceux qui entourent le
      Fort des Montagnes. Cet animal a les cornes grosses et
      tournes circulairement, comme celles du blier domestique;
      il a la laine longue, mais grossire; celle du ventre est la
      plus fine et la plus blanche. Les sauvages qui habitent prs
      des montagnes font avec cette laine des couvertures  peu
      prs semblables aux ntres, qu'ils changent avec ceux des
      bords de la Columbia, pour du poisson, de la rassade, etc.
      L'ibex est une espce de chvre, qui frquente, comme le
      mouton, le sommet et les fentes des rochers; il diffre de
      ce dernier, en ce qu'il a du poil, au lieu de laine, et n'a
      pas les cornes circulaires, mais seulement rejetes en
      arrire. La couleur n'est pas non plus la mme. Les
      indignes font bouillir les cornes de ces animaux, et en
      fabriquent ensuite artistement des cuillres, de petits
      plats, etc.

Je vais maintenant me borner  donner un aperu gographique et
commercial du pays montagneux qui spare Denver de _Salt Lake City_, car
ces contres n'ont pas d'histoire, et les quelques villes que l'on
rencontre comptent  peine dix  quinze ans d'existence. La premire
station importante que l'on rencontre  l'ouest de _Marshal Pass_ est la
ville de Gunnison qui compte une population de 2,500 habitants, et qui
est le centre commercial d'une valle fertile arrose par la rivire
Gunnison.

Ici, comme partout dans les montagnes, on a dcouvert des mines dont
l'exploitation ajoute largement  la prosprit des villes naissantes et
 l'alimentation du chemin de fer. L'htel de la Veta,  Gunnison, est
un superbe difice qui a cot $225,000, et qui sert de buffet. Les
voyageurs peuvent y prendre un repas succulent. De nombreux touristes,
pendant la belle saison, viennent ici pour la chasse du gros gibier qui
abonde dans la montagne, et pour la pche de la truite, que l'on trouve
dans les lacs et les petites rivires des environs.

Il y a encore ici un embranchement du chemin de fer qui va jusqu'au
_Crested Butte_,  une distance de vingt-huit milles, o l'on a
dcouvert d'abondantes mines d'un charbon anthracite que l'on dit tre
d'aussi bonne qualit que le meilleur charbon de la Pennsylvanie. La
ligne principale se continue toujours vers l'ouest et un nouvel
embranchement de trente-six milles,  Sapinero, se dirige vers la petite
ville de _Lake City_ o de riches mines d'argent ont t mises en
exploitation depuis quelques annes.

Quelques milles plus loin, sur l'artre principale, on entre dans une
nouvelle gorge non moins intressante et non moins profonde que la
_Royal Gorge_, et que l'on a surnomme le _Black Canyon_,  cause de
l'obscurit relative qui y rgne continuellement et de la couleur sombre
des flancs escarps de la montagne. Cette gorge a quatorze milles de
longueur. On y remarque spcialement une cascade superbe qui tombe d'une
hauteur vertigineuse, et un pic trs curieux qui s'lve abruptement
comme un oblisque monstre, et que l'on a nomm le _Currecanti Needle_.
On m'a dit que les Indiens y tenaient des conseils et des assembles
solennelles, lors des premires explorations du pays. Un peu plus loin,
on suit encore les sinuosits d'une nouvelle gorge avant d'arriver  la
jolie ville de Montrose, situe  trois cents cinquante-trois milles de
Denver,  une altitude de 5,811 pieds, au milieu de la valle de la
rivire _Uncompahgre_. C'est ici que le chemin de fer bifurque encore au
sud pour aller jusqu' Ouray, ville minire trs-importante, dont j'ai
dj parl dans un des chapitres prcdents.

[Illustration 183]
LES GORGES DE LA GUNNISON.

Toujours en continuant notre voyage vers l'ouest, on passe Delta, petit
village de cinq cents habitants, pour arriver, soixante-et-douze milles
plus loin,  la ville de _Grand Junction_ situe  quatre cents
vingt-cinq milles de Denver, au confluent des rivires Gunnison et
Grande, dans un pays clbre dj par la culture des fruits. C'est ici
que la division nord du _Denver et Rio Grande Railway_, qui dessert les
villes minires de _Leadville_, _Red Cliff, Aspen_ et _Glenwood
Springs_, se raccorde  la ligne principale qui se continue toujours 
l'ouest vers _Salt Lake City_ et _Ogden_.

La rivire _Grande_, qui prend sa source dans les montagnes du nord du
Colorado, se jette, plus au sud, dans la clbre _Rio Colorado_--rivire
rouge--dont les gorges merveilleuses sont restes, jusque aujourd'hui
dans le domaine de la lgende. La rivire Rouge traverse les territoires
de l'Utah et de l'Arizona pour se jeter, aprs un parcours de huit cents
milles, dans le golfe de Californie. Les eaux de la rivire ont creus
partout sur leur passage, dans le sol et dans le roc vif, une
gigantesque crevasse qui varie en profondeur de 2000  6000 pieds, et
qui se continue ainsi jusqu' la mer, en taillant son lit  travers les
plaines, les plateaux et les montagnes.

Ces gorges incomparables sont encore relativement inconnues, bien qu'on
ait tent,  deux reprises, de les explorer. Le major Powell du bureau
d'exploration et d'arpentage de Washington avait russi, au prix de
grands dangers,  suivre le lit de la rivire, sur une distance assez
considrable, mais il avait recul devant des cataractes, des remous et
des rapides qui prsentaient des difficults de passage qu'il
considrait comme insurmontables. Un ingnieur de Denver, Robert B.
Stanton, organisait, en 1888, une expdition dans le but d'explorer le
_Rio Colorado_ jusqu' son embouchure, mais ses premiers efforts furent
contrecarrs par le naufrage de ses bateaux et la mort de quelques-uns
de ses compagnons. Il fut forc de rebrousser chemin et de venir se
ravitailler  Denver, car il n'avait pas abandonn le dessein de
pntrer le mystre des gorges de la rivire Rouge. Il organisa une
nouvelle expdition, et reprit, en dcembre 1889, le chemin du _Grand
Canyon of the Colorado_, bien dcid, cette fois,  pousser son
entreprise jusqu'au bout, si la chose tait humainement possible. Ses
derniers efforts ont t couronns de succs et M. Stanton, a fait son
rapport officiel aux directeurs provisoires du _Denver, Colorado Canyon
and Pacific Railway_. Je dis rapport officiel, car M. Stanton a joint
l'utile  l'agrable en explorant les gorges du _Rio Colorado_, et ce
sont des capitalistes qui lui avaient fourni les fonds ncessaires pour
la russite d'une expdition aussi hasardeuse. N'est ce pas que cette
ide de vouloir construire une voie ferre dans le lit d'un fleuve qui
roule ses eaux tumultueuses  une profondeur moyenne de trois ou quatre
mille pieds, est absolument dans le caractre amricain qui ne recule
devant rien et qui trouve gnralement moyen de tourner les plus grandes
difficults  son avantage commercial.

C'tait, cependant, une passion plus forte que celle de l'argent qui
avait engag des Canadiens-franais  explorer le _Rio Colorado_  une
poque ou la gographie du pays tait encore gnralement ignore;
c'tait la passion des aventures et l'attrait de l'inconnu.

M. Stanton raconte qu'un matin, en aval d'un rapide dangereux qu'il
venait de franchir avec ses compagnons, il crut apercevoir une
inscription sur la falaise, prs d'un endroit o une accalmie permettait
d'arrter les bateaux. Il s'approcha et lut avec surprise ces mots
gravs profondment dans le roc:

                            I. JULIEN-1833

M. Stanton dit lui-mme qu'il est de toute vidence que des voyageurs
canadiens ont pass par l trente-six ans avant la premire exploration
du major Powell en 1869, et  une poque ou le pays n'avait pas encore
t officiellement explor par le gouvernement des Etats-Unis. Et voici
qui parat encore aussi curieux. En continuant leur voyage  travers les
mille prils des cataractes, des rapides, des remous et des fureurs du
fleuve,  une profondeur de plus de 5,000 pieds, M. Stanton et ses
compagnons aperurent un matin,  leur suprme tonnement, un mineur
solitaire qui cherchait des paillettes d'or dans les sables de la rive,
 un endroit o le fleuve s'largissant, formait une grve assez
considrable. Et ce mineur qui, depuis plus d'un an, vivait ainsi seul,
de chasse et de pche, en cherchant de l'or dans le lit du _Rio
Colorado_, c'tait encore un Canadien-franais; il s'appelait _Flix
Lantier_.

Cela se passait au mois de janvier 1890, et il me serait difficile de
citer deux preuves plus convaincantes et plus authentiques que la
prsence de ces Canadiens: Julien, en 1833, et Lantier, en 1890, dans
les gorges inexplores du Colorado,  l'appui de la thorie que j'ai
dj mise, au sujet de la dcouverte et de l'exploration premire de
tous les pays qui constituent le massif des Montagnes-Rocheuses par les
trappeurs et les voyageurs de nationalit franco-canadienne.

                                   *
                                  * *

En quittant _Grand Junction_, on passe _Fruitvale_, puis on s'engage sur
des plateaux arides, que l'on a surnomms le dsert du Colorado. Sur un
parcours de deux cent milles, on n'aperoit pas le moindre signe de
vgtation, si ce n'est des buissons de sauge--sage brushes--qui
poussent a et l sur la crote gristre de la terre cuite par le
soleil. On prtend, cependant, qu'il serait possible de rendre ce pays
propre  la culture en construisant des canaux d'irrigation qui y
apporteraient l'eau de la rivire _Grande_, mais personne, jusqu'
prsent n'a encore entrepris d'en faire l'essai. Il reste encore trop de
terres fertiles et inoccupes pour qu'on s'amuse  fertiliser les
dserts, par des travaux difficiles et extrmement coteux. On aperoit
toujours, dans la distance, des chanes de montagnes couvertes de neige,
ce qui varie un peu le paysage qui, sans cela, deviendrait monotone et
ennuyeux. A cinq cent quarante-quatre milles de Denver, on aperoit
enfin la _Green River_, la rivire Verte, o l'on commence de nouveau
l'ascension des monts _Wasatch_. J'allais oublier de dire qu' cinquante
milles  l'ouest de _Grand Junction_ nous avions travers la frontire
du territoire de l'Utah, et que nous tions actuellement dans le pays
des Mormons. On passe plusieurs petites stations de peu d'importance, et
l'on arrive  la petite ville de _Price_, situe dans la valle et sur
les bords de la rivire du mme nom,  six cent onze milles de Denver. A
quatre-vingt milles au nord, se trouve le fort Duchne, poste militaire
important, construit sur une rserve indienne de 4,000,000 d'acres, o
vivent 2,500 sauvages sous la tutelle du gouvernement de Washington. Ce
poste porte le nom d'un clbre trappeur canadien qui accompagnait le
gnral Fremont, comme guide, lors de ses explorations de 1842, 43 et
44.

A six milles au-del de _Price_, on passe _Castle Gate_, situ 
l'entre du dfil du mme nom. Cette petite ville est ainsi nomme
parce que deux normes rochers, taills perpendiculairement simulent
assez bien les portes monumentales d'une forteresse qui aurait pu tre
construite par des gants. On atteint bientt le sommet des _Wasatch_,
par un dfil d'une altitude de 7,465 pieds, et l'on descend ensuite 
l'ouest pour se trouver dans la superbe et fertile valle de l'Utah, 
une distance de six cent soixante-et-dix-neuf milles de Denver. On tombe
ici dans un pays admirablement cultiv, o les habitations se groupent
autour des villes de Springville, de Provo, de Lehigh, de Draper,
jusqu' _Salt Lake City_.

Sur une distance de trente-six milles, on ctoie les rives du lac Utah,
et l'on aperoit enfin dans le lointain le dme du tabernacle et les
tours inacheves du temple des _Saints du dernier jour_, comme les
Mormons s'appellent eux-mmes, avec une modestie qui fait honneur  leur
crdulit. La valle de l'Utah est enferme entre deux chanes de hautes
montagnes,  l'est par les monts Wasatch et  l'ouest par les Monts
Oquirrh. Une petite rivire,  laquelle les Mormons ont donn un nom
biblique, le Jourdain, runit les eaux du lac Utah, aux eaux du grand
lac sal  quelques milles de _Salt Lake City_. On sait que le fleuve du
Jourdain, en Palestine, dans les eaux duquel Jsus-Christ fut baptis
par Jean-Baptiste, runit les eaux de la mer de Galile aux eaux de la
Mer-Morte. Les Mormons, toujours pour suivre la tradition, baptisent
leurs nophytes dans les eaux du Jourdain de l'Utah, car ils se piquent
spcialement d'imiter en tout la tradition biblique et vanglique de
l'Ancien et du Nouveau-Testament.

[Illustration 193]
CASTLE GATE.




                                  XIV

                          AU PAYS DES MORMONS


J'ai dj dit que le territoire de l'Utah avait t explor, en 1833,
par le capitaine Bonneville, qui dcouvrit le grand lac sal, et plus
tard, en 1843, par le gnral Fremont, qui fit un rapport officiel au
gouvernement amricain sur les contres environnantes. Mais le pays ne
fut colonis que quatre ans plus tard par le prsident Brigham Young de
l'Eglise des Mormons, qui entra dans la valle de l'Utah, le 24 juin
1847,  la tte de cent quarante-sept pionniers; et qui choisit
immdiatement le site actuel de _Salt Lake City_ pour Rtablissement le
sa colonie. Les Mormons avaient quitt l'Illinois, l'anne prcdente,
et la caravane avait mis prs d'un an  traverser le pays, alors
sauvage, qui spare l'Utah des bords du Mississipi. De nombreuses
caravanes les suivirent bientt, et la population s'accrut dans de
telles proportions, que le pays fut organis en territoire, avec un
gouvernement rgulier, au mois de septembre 1850. Brigham Young en fut
nomm le premier gouverneur, par le gouvernement de Washington, et la
ville de _Salt Lake City_ fut politiquement organise, le 11 janvier
1851. Les Mormons qui habitaient exclusivement le pays  cette poque,
faisaient une propagande nergique dans les Etats de l'Est, aussi bien
que dans les pays du nord de l'Europe, particulirement parmi les
Anglais et les Scandinaves.

De nombreux nophytes, venaient continuellement se joindre  la colonie
naissante et les _Saints des derniers jours_ jetrent les bases d'une
colonie nombreuse et prospre. Jusqu' la date de la construction du
premier chemin de fer, en 1871, les Mormons vcurent chez eux en restant
compltement trangers aux relations du dehors, et Brigham Young tait
littralement l'autocrate, du nouveau territoire habit par ses
disciples. Les trangers, ou les Gentils, comme les Mormons appellent
tous ceux qui ne sont pas de leur Eglise, commencrent  migrer vers
cette poque, et en 1890, pour la premire fois dans l'histoire du pays,
les lections municipales de _Salt Lake City_ ont eu pour rsultat
d'enlever le contrle des affaires des mains des chefs de cette
puissance oligarchie. Je vais, avant d'aller plus loin, faire un rsum
historique de la fondation de la secte des Mormons, par leur prophte
Joseph Smith, en 1827.

Lors de la confusion des langues, aprs la construction de la tour de
Babel, le Seigneur, selon la croyance des Mormons, aurait conduit un
petit peuple vers les rives du continent amricain; et ce peuple, aprs
avoir travers l'ocan sur huit vaisseaux, serait devenu une nation
puissante qui habita l'Amrique durant 1,500 ans, mais qui fut dtruite,
600 ans avant Jsus-Christ, pour s'tre adonn  des pratiques paennes
et idoltres. Une nouvelle colonie d'Isralites, de la tribu de Joseph,
vint aussitt repeupler l'Amrique, mais les nouveaux venus se
divisrent bientt en deux puissantes factions, sous les ordres de deux
chefs nomms Nephi et Laman. Leurs partisans taient connu
respectivement sous les noms de Nephites et Lamanites. Les Nephites
continurent la saine tradition et suivirent les lois du Seigneur. Les
Lamanites, au contraire, devinrent un peuple mchant, mais puissant, qui
dtruisit les Nephites, vers l'an 400 de l're chrtienne. Mormon, qui
tait un prophte, vivait vers cette poque, et il reut l'ordre du
Seigneur d'crire l'histoire de ses anctres et des prophties divines
qui leur avaient t rvles, avant leur destruction par les Lamanites.

[Illustration 198]
LA CHANE DES "SANGRE DE CRISTO".

Il commena le travail qui fut termin vingt ans plus tard par son fils
Moroni, et le tout, grav sur des tablettes d'or, fut enfoui dans une
colline appele _Cumorah_ et situe dans le township de Manchester,
comt d'Ontario, tat de New-York. Ces archives sacres furent
dcouvertes, le 22 septembre 1827, par le prophte Joseph Smith, qu'un
ange rvlateur avait conduit en cet endroit. Les tablettes d'or avaient
t dposes dans un coffre de pierre ciment avec soin, et le tout fut
trouv dans le plus parfait tat de prservation, avec deux pierres
transparentes qui permirent au prophte de traduire et d'interprter les
caractres gyptiens de ces relations curieuses. Trois tmoins, nomms
respectivement Oliver Cowdrey, David Whitmer et Martin Harris,
assistaient aux fouilles faites par Joseph Smith et certifirent que la
dcouverte du livre sacr tait parfaitement authentique. C'est de cette
poque que date l'organisation de _L'Eglise de Jsus-Christ des Saints
du dernier jour--Church of Jesus-Christ of latter-day Saints_. Joseph
Smith commena la prdication de la nouvelle doctrine, et un grand
nombre de nophytes se joignirent  lui, ds les premiers jours.

Les Mormons migrrent d'abord  Kirtland, Ohio, o ils construisirent
un temple, en 1833; plus tard, en 1838, ils levrent un nouveau temple
 Far-West, Missouri; en 1841 ils s'tablirent  Nauvoo, dans l'Illinois
o ils devinrent trs nombreux, et o ils levrent un troisime temple,
qui fut inaugur par de grandes crmonies le 3 mai 1846. Les
populations environnantes s'murent de leur prsence en cet endroit, et
devinrent hostiles en face de l'accroissement rapide du nombre des
_Saints du dernier jour_. Une meute clata bientt; le prophte Joseph
Smith fut tu dans la mle, et le temple devint la proie des flammes.
C'est alors que le nouveau prsident Brigham Young, se mit  la tte de
ses disciples et se dirigea vers l'Ouest, pour aller s'tablir
dfinitivement dans la valle de l'Utah, o il mourut en 1877. Il est
curieux de constater que les biens des Mormons, dans l'Illinois, furent
achets par la fameuse communaut socialiste franaise d'Etienne Cabet
qui mourut  Saint-Louis, quelques annes plus tard, aprs avoir assist
 l'effondrement de son systme et  la dispersion de ses adhrents.

La croyance des Mormons est base sur l'Ancien et le Nouveau-Testament
aussi bien que sur les rvlations de Mormon, qui comprennent les livres
de Nephi, de Jacob, d'Enos, de Jarom, de Mosiah, de Zeniff, d'Alma,
d'Helaman, de Mormon, d'Ether et de Moroni.--Ce troisime Testament,
comme ils l'appellent, forme un volume de 623 pages, petit texte, plus
considrable que le Nouveau-Testament, et le style ressemble beaucoup 
celui des anciens livres. Le tout forme un rcit assez obscur des
vnements qui se rattachent  la prtendue dcouverte de l'Amrique par
les anciens, et  la destruction de ces peuples par les Lamanites.

Pour terminer, j'emprunte au volume intitul: _Mormon Doctrine_, les
treize articles de foi de l'_Eglise de Jsus-Christ des Saints des
derniers jours_ rdigs par leur premier prophte, Joseph Smith. Je
traduis textuellement:

      1--Nous croyons en Dieu, le Pre Eternel, en son fils
      Jsus-Christ, et en le Saint-Esprit.

      2--Nous croyons que tous les hommes seront punis pour leur
      propres pchs et non pas pour le pch d'Adam.

      3--Nous croyons que par l'expiation du Christ, toute
      l'humanit peut tre sauve, en obissant aux lois et aux
      prceptes de l'Evangile.

      4--Nous croyons que ces prceptes sont: 1 La foi en
      Notre-Seigneur Jsus-Christ; 2 le repentir; 3 le baptme
      par immersion, pour la rmission des pchs; 4 l'imposition
      des mains et les dons du Saint-Esprit.

      5--Nous croyons qu'un homme peut recevoir les dons de Dieu
      par la prophtie et l'imposition des mains de ceux qui ont
      reu de Dieu l'autorit de prcher l'Evangile et
      d'administrer ses prceptes.

      6--Nous croyons  la mme organisation hirarchique qui
      existait dans l'Eglise primitive, c'est--dire les aptres,
      les prophtes, les pasteurs, les professeurs, les
      vanglistes, etc.

[Illustration 203] MARSHALL PASS--VERSANT OCCIDENTAL.

      7--Nous croyons aux dons des langues, de la prophtie, des
      rvlations, des visions, des gurisons, de l'interprtation
      des langues, etc.

      8--Nous croyons que la Bible est la parole de Dieu en autant
      qu'elle a t traduite correctement; nous croyons aussi que
      le livre de Mormon est la parole de Dieu.

      9--Nous croyons  tout ce que Dieu a rvl,  tout ce qu'il
      rvle maintenant, et nous croyons qu'il rvlera encore de
      grandes choses qui appartiennent au royaume ternel.

      10--Nous croyons littralement au rassemblement d'Isral et
       la restauration des dix Tribus. Nous croyons que le Christ
      rgnera personnellement sur cette terre, et que cette terre
      sera renouvele et recevra la gloire du paradis.

      11--Nous rclamons le privilge d'adorer Dieu selon la voix
      de nos consciences, et nous reconnaissons  tous les hommes
      le mme privilge, quelle que soit la forme ou le fond de
      leur culte.

      12--Nous croyons au respect et  l'obissance aux rois, aux
      prsidents, aux gouverneurs et aux magistrats, en obissant
      aux lois, en les honorant et les soutenant.

      13--Nous croyons que nous devons tre honntes, vridiques,
      chastes, charitables, vertueux et que nous devons faire du
      bien  tous les hommes; en vrit nous devons dire que nous
      suivons les ordonnances de saint Paul, en "croyant toutes
      choses et en esprant toutes choses"; nous avons souffert
      beaucoup de choses et nous esprons pouvoir encore souffrir
      toutes choses. Nous recherchons tout ce qui est vertueux,
      aimable, bien considr et digne d'loges.

      Joseph Smith

L'organisation de l'Eglise des mormons est absolument autocratique, et
tous obissent aveuglment aux ordres du prsident, qui est le chef
spirituel et temporel de toutes choses. Le prsident Woodruff, qui est
le chef actuel des _Saints du dernier jour_, est un vieillard qui parat
tre loin de possder les qualits executives de ses prdcesseurs, John
Taylor et Brigham Young. Les Gentils continuent  migrer vers l'Utah et
se sont dj empars du gouvernement de _Salt Lake City_; ils ne
tarderont gure  obtenir la majorit dans la lgislature du Territoire,
et le pouvoir temporel de l'Eglise des mormons aura cess d'exister.

La polygamie est absolument dfendue par les lois civiles, et les
autorits jettent en prison les _Saints_ qui se permettent d'avoir plus
d'une femme  la fois. On remarque d'ailleurs que la plupart des mormons
d'aujourd'hui ne se gnent gure pour blmer ouvertement cette coutume
immorale, bien qu'ils disent que les chefs ne faisaient que suivre
l'exemple donn par les patriarches et par les saints rois David et
Solomon. Le gouvernement de l'Eglise est aliment par une dme de dix
pour cent, que les fidles payent en nature avec les produits de la
terre, en animaux pour ceux qui s'occupent de l'levage, et en argent
pour ceux qui sont dans le commerce ou dans l'industrie.

Plusieurs schismes ont dj clat parmi les mormons, et l'on compte
dj deux ou trois "Eglises rformes." On aurait tort de croire que le
fanatisme religieux empche les disciples de Joseph Smith de s'occuper
des affaires de ce monde, car les plus grands tablissements commerciaux
et industriels de _Salt Lake City_ sont entre leurs mains. Ils sont
galement propritaires de la plus grande partie du territoire, et leur
terres sont des modles de culture comme leurs habitations sont des
modles de confort et de bien-tre. Ils ont fond des journaux partout,
et ils ont mme cr des tablissements dans diffrentes parties des
Etats-Unis et du Canada. Ils envoient rgulirement en Europe, en Asie
et mme jusqu'en Ocanie, des missionnaires pour prcher la doctrine de
Joseph Smith, et, bien que la majorit des mormons se recrute parmi les
Anglo-Saxons, on en voit cependant de presque toutes les origines et de
presque tous les pays du monde. Je dois ici faire une exception, car
bien que je sois all aux renseignements, je n'ai pas pu dcouvrir un
seul mormon d'origine franaise  _Salt Lake City_.

J'ai cru devoir donner tous ces dtails sur l'organisation et la
croyance religieuse de ce curieux peuple, car je crois, que, en gnral,
on se fait, au Canada et ailleurs, de bien fausses ides sur son compte.
Ce sont des fanatiques qui croient que le royaume du ciel leur est
exclusivement rserv,'et qui attendent avec patience une deuxime
visite du Messie, qui, cette fois, rgnera personnellement et
visiblement sur toute la terre, et dont la capitale sera naturellement
l cit de Sion--autrement dite _Salt Lake City_. Ils font tout
simplement graviter le reste de l'univers autour de leur croyance, et
ils s'intitulent modestement "le peuple choisi de Dieu".

[Illustration 208]
LA VILLE DU LAC SAL.




                                  XV

                      ENCORE LES MORMONS--LE GRAND
                               LAC SAL.


_Salt Lake City_ est aujourd'hui une ville de 35,000 habitants, ayant
des glises de presque toutes les sectes religieuses, trois grands
journaux quotidiens, une universit, des hpitaux, des coles publiques
de tous les rangs, deux grands thtres, une bourse, un muse, un
systme complet de tramways lectriques, un aqueduc et plusieurs grandes
fabriques de verre, de machines de toutes sortes, de meubles, de
chaussures, de tabac, de briques, de tuiles, de ciment, etc. La ville
est claire  l'lectricit, ainsi que la plupart des difices publics
et des maisons particulires. En chiffres ronds, la ville contient
10,000 maisons, 200 fabriques, 16 publications priodiques, 9 banques,
18 imprimeries, 22 coles et 14 difices vous  l'exercice des
diffrents cultes. Les tablissements mormons sont naturellement en plus
grand nombre, ont plus d'importance que les autres, et offrent plus
d'intrt aux voyageurs. On aperoit de loin, en approchant de _Salt
Lake City_, les trois grands difices religieux qui occupent le _Temple
Square_. Ce sont le Tabernacle, la Salle d'assemble et le Temple, qui
n'est pas encore tout  fait termin, bien qu'il s'lve dj  une
grande hauteur. Je vais donner une courte description de chacun de ces
difices, qui sont,  _Salt Lake City_ et pour les mormons en
particulier, ce que la basilique de Saint-Pierre et le Vatican sont 
Rome et au monde catholique en gnral. Le tabernacle est de forme
elliptique, d'une longueur de 250 pieds et d'une largeur de 150 pieds.
La nef a une hauteur de 80 pieds avec un jub en galerie qui fait tout
le tour de l'difice. Un orgue superbe occupe l'une des extrmits du
tabernacle, qui ressemble,  l'intrieur, par la simplicit de sa
construction et de ses dcorations,  la plupart des temples
protestants. Dix mille personnes peuvent trouver place, en mme temps,
dans cette vaste enceinte, qui possde les meilleurs qualits
d'acoustique. J'ai assist  la prdication du dimanche, o tous les
trangers sont admis et mme reus avec la plus grande politesse; et,
bien que je fusse plac  l'extrmit de l'difice oppose  celle o se
trouvait le prdicateur qui tait un vieillard, je ne perdis pas une
seule parole de son discours. La musique et les choeurs taient
absolument remarquables, et l'orateur fit un sermon qui dnotait une
instruction suprieure et une facilit d'locution peu commune. Il
prchait sur un texte de l'Apocalypse, et prdisait, selon la doctrine
mormonne, la nouvelle venue du Messie et son rgne ternel sur la terre.
Le tabernacle tait rempli, et tous les fidles observaient le
recueillement le plus respectueux et le plus complet. Pas un mot de la
polygamie, qui passe, aux yeux des trangers, comme le signe distinctif
de l'organisation sociale et religieuse des _Saints du dernier jours_.

J'ai dj dit, d'ailleurs, que les autorits fdrales svissent avec la
plus grande rigueur contre ceux qui se permettent d'avoir plus d'une
femme  la fois, et, si la chose se pratique encore aujourd'hui, elle
est tenue tellement secrte que les trangers n'en peuvent pas trouver
d'exemple. La Salle d'assemble--_Assembly Hall_--est situe prs du
Tabernacle et sert indistinctement aux runions publiques ou aux
services religieux. C'est aussi un difice remarquable qui peut contenir
3,000 personnes, et dont les peintures dcoratives ont un caractre
exclusivement religieux. Les panneaux de la vote contiennent une srie
de tableaux reprsentant l'histoire de la dcouverte du livre des
mormons par leur prophte Joseph Smith. Une immense ruche emblmatique,
avec l'inscription: _Holiness to the Lord_, occupe le panneau du centre.
Cette ruche et cette inscription se retrouvent partout dans les difices
des mormons,  Salt Lake City. Ce sont les arms et la devise de leur
Eglise.

[Illustration 213]
"Assembly Hall"
Le Tabernacle
Le Temple.
CHEZ LES MORMONS

Le nouveau temple de _Salt Lake City_ sera sans contredit, lorsqu'il
sera termin, un des difices les plus curieux et les plus remarquables
de l'Amrique. L'extrieur ressemble assez, en grandeur et en apparence
architecturale,  l'glise de Notre-Dame  Montral, avec cette
diffrence, cependant, qu'il y a trois tours  chaque extrmit, et que
ces tours, lorsqu'elles seront finies, seront surmontes par des flches
qui atteindront une hauteur de deux cent cinquante pieds. La longueur du
temple est de deux cents pieds, sur une largeur de cent pieds, et le
tout est construit en granit magnifique, taill et sculpt d'une manire
tout  fait artistique. La premire pierre fut pose le 6 avril 1853, et
il serait assez difficile de dire  quelle poque le temple sera
consacr au culte. Qu'il me suffise de constater que les Mormons ont
dj dpens $5,000,000--je dis bien cinq millions de piastres--pour les
travaux faits jusque aujourd'hui, et l'intrieur n'a pas encore t
touch. On value le cot total  $8,000,000; mais l'architecte lui-mme
qui m'a donn ces dtails avoue qu'il est assez difficile de donner des
chiffres absolument exacts. On voit que les mormons ne mesquinent pas
pour tout ce qui touche aux intrts et  la magnificence de leur culte.
Les trois difices dont je viens de donner une courte description
seraient considrs comme remarquables, dans n'importe quel pays du
monde. Le magasin des dmes--tithing storehouse--le muse, les
rsidences du prsident et des aptres, sont des constructions
ordinaires comme on en rencontre partout, si j'en excepte, cependant, le
_Gordo House_, ancienne rsidence de Brigham Young, construite par lui
quelque annes avant sa mort. Il est peut-tre intressant de dire ici
que Brigham Young tait n  Willingham, Etat du Vermont, en 1801, qu'il
embrassa la croyance de Joseph Smith en 1833, et qu'il mourut  _Salt
Lake City_, le 29 aot, 1877, laissant une fortune personnelle de
plusieurs millions de dollars, aux trs nombreux enfants qu'il avait eus
de plusieurs femmes.

L'tablissement commercial le plus important de _Salt Lake City_ est le
_Zion's Cooprative Mercantile Institution_, immense association
cooprative qui a des succursales dans toutes les villes de l'Utah, et
qui fait des affaires, chaque anne, pour un montant trs-lev. Ses
transactions pour l'anne 1889 se sont leves  plus de $5,000,000, et
en consultant Bradstreet, j'ai constat que son crdit tait illimit.

On veut probablement savoir, maintenant avant de quitter le pays des
mormons, quelle est mon opinion sur ce curieux peuple qui se croit
appel  jouer sur terre le rle de "peuple choisi de Dieu". Je n'ai pas
 discuter ici l'absurdit de leurs traditions et la purilit de leur
croyance dans les rvlations de leur prophte Joseph Smith. Leur
religion semble un mlange de crdulit inexplicable et de fanatisme
outr. Les mahomtans eux-mmes n'observent pas plus rgulirement les
prceptes du Coran et ne croient pas plus fermement aux inspirations de
Mahomet que les mormons ne pratiquent les ordonnances de leur Eglise et
ne sont convaincus que Joseph Smith tait le prophte de Dieu. Dans la
vie ordinaire et dans leurs relations avec les _Gentils_, on m'a dit
tant de bien t et tant de mal des _Saints du dernier jour_, qu'il est
assez difficile pour moi de me former une ide absolument juste sur leur
compte. Un prtre catholique m'a vant leur fidlit inaltrable  leur
croyance, tout en faisant naturellement ses rserves au point de vue
religieux. D'autres personnes m'ont affirm que les mormons taient des
hypocrites; d'autres enfin m'ont vant leur honorabilit et leur
parfaite intgrit, dans leurs relations commerciales. Je dois dire
pendant les quelques jours que j'ai passs  _Salt Lake City_, j'ai
cherch  me renseigner, autant que faire se pouvait, sur tout ce qui se
rattache  leur organisation sociale, et partout o je me suis adress,
chez les plus hauts dignitaires de l'Eglise, comme chez le plus humble
cultivateur, on m'a reu et l'on m'a rpondu avec la plus grande
courtoisie, la plus parfaite bienveillance et la plus grande cordialit
au moins apparente.

[Illustration 218]
L'ENTRE DE LA GORGE NOIRE--Black Canyon.

Le prsident Woodruff lui-mme a rpondu  toutes mes questions,
peut-tre indiscrtes, parfois, avec une bonhomie et une franchise dont
je n'ai eu qu' me louer, mais j'avoue que je n'ai pas eu le temps
d'tudier assez longuement cette trange population, pour en parler avec
une autorit suffisante. Ce que j'en ai vu, cependant, m'a convaincu
que, en gnral, on se fait une ide bien fausse ou bien exagre de
tout ce qui touche  la croyance des mormons,  leur organisation
religieuse et sociale, aussi bien qu' leur situation agricole,
commerciale et financire. Sur ce dernier point, ils jouissent
indiscutablement d'une prosprit relativement suprieure  celle des
autres populations environnantes. La centralisation de tous les pouvoirs
entre les mains de quelques chefs a eu pour effet d'tablir une
solidarit gnrale qui exclut la misre et l'extrme pauvret dans
toutes les classes de cette organisation politico-religieuse.
L'instruction a aussi fait des progrs rapides parmi eux, et ils
envoient systmatiquement leurs lves ls plus intelligents terminer
leurs tudes dans les grands collges des Etats de l'Est et des pays
europens. Ils cultivent aussi avec succs l'tude des arts libraux, et
ils comptent dans leurs rangs des musiciens, des peintres, des
sculpteurs et des architectes de distinction. Le contact des trangers
tend continuellement  leur communiquer des ides plus larges et plus en
harmonie avec la civilisation moderne, et il sera curieux de constater,
dans vingt-cinq ans, les changements que ce contact aura oprs parmi
eux. L'migration se porte aujourd'hui considrablement vers l'Utah, qui
offre un champ fertile pour l'agriculture, et dont les richesses
minrales promettent un rendement que l'on pourra comparer bientt
avantageusement avec ceux des Etats voisins. Il est curieux de constater
que les mormons ne s'occupent pas de l'exploitation des mines, et qu'il
existe chez eux un prjug religieux contre ce genre d'occupation, ce
qui a permis aux Gentils d'accaparer tous les terrains miniers au
dtriment des _Saints du dernier jour_.

                                   *
                                  * *

Le Grand Lac Sal, autrefois connu sous le nom du Lac Bonneville, du nom
de son premier explorateur, est une vaste nappe d'eau de 2,200 milles de
superficie--environ un tiers de celle du lac Ontario--entoure de hautes
montagnes, d'une profondeur moyenne de vingt pieds, ayant une longueur
extrme de cent vingt-six milles et une largeur moyenne de quarante-cinq
milles. Un gallon imprial de l'eau de ce lac remarquable contient
vingt-quatre onces et demie de matires salines, et le gnral Fremont,
dans son exploration de 1842, obtint "quatorze chopines de beau sel
blanc par l'vaporation de cinq gallons d'eau dans une bouilloire
ordinaire, au-dessus d'un feu de campement." Les eaux du lac sont plus
sales que les eaux de l'Atlantique, et contiennent  peu prs les mme
proportions de sel que les eaux de la Mer-Morte, en Palestine. Voici
d'ailleurs le rsultat d'une analyse faite par les soins du _Smithsonian
Institute_ de Washington. Je traduis littralement:

Sel ordinaire.............................. 11,735
Carbonate de chaux.........................    016
Sulphate de chaux..........................    073
Sel d'Epsom................................  1,123
Chlorure de magnsie.......................    843
Proportion de solides...................... 13,790
Eau........................................ 86,210

                                           100,000

Cent grains de matires solides contiennent:

Sel-ordinaire.............................. 85,089
Carbonate de chaux.........................    117
Sulphate de chaux..........................    531
Sel d'Epsom................................  8,145
Chlorure de magnsie.......................  6,118

                                           100,000

Voil pour les savants que cette analyse peut intresser. J'ai dj
donn les proportions en termes ordinaires, pour le commun des mortels.

Les eaux du Grand Lac Sal sont d'une puret et d'une transparence
remarquables, et l'on aperoit le sable et les petits cailloux du fond,
 une profondeur de vingt-cinq  trente pieds. Bien que de nombreuses
rivires d'eau douce descendent des montagnes limitrophes pour se
dverser dans son lit, et bien qu'on ne leur connaisse pas d'issue ou de
dbouch, les eaux du lac restent uniformment sales. On a remarqu
aussi que le niveau des eaux a chang  plusieurs reprises, formant une
espce de mare ingale et irrgulire; mais on ignore la cause du flux
et du reflux de cette mer intrieure dont le lit tait autrefois
beaucoup plus considrable, comme on peut en juger par les traces qu'ont
laisses les eaux, en se retirant, sur les flancs des montagnes
voisines.

[Illustration 223]
LE GRAND LAC SAL.

Plusieurs les, dont quelques-unes assez importantes, rompent
l'uniformit du paysage, et les citoyens de _Salt Lake City_ et d'Ogden
ont construit sur le rivage des maisons de plaisance et des bains,  un
endroit magnifique que l'on a nomm _Lake Park_ et qui prend, chaque
anne, plus d'importance, comme ville d'eaux. La densit des eaux du lac
est telle que les baigneurs flottent  la surface, sans faire le moindre
effort, et les mdecins dclarent que les bains du Lac Sal valent 
tous les points de vue, les bains de mer. _Lake Park_ est  mi-chemin
entre _Salt Lake City_ et Ogden, ville de 10,000 habitants, situe 
trente-six milles de la capitale de l'Utah,  sept cent soixante-et-onze
milles de Denver,  deux mille cinq cents de New-York,  huit cent
soixante-et-quatre  l'est de San-Francisco, et  une lvation de 4,286
pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est ici que ce fait le
raccordement du _Denver and Rio Grande Railway_, de l'_Union Pacific
Railway_ et du _Central Pacific Railway_. Ces deux derniers chemins de
fer forment le premier rseau transcontinental qui ait t construit aux
Etats-Unis, et la ville d'Ogden, qui est aussi d'origine mormonne,
deviendra bientt, par sa position centrale et ses facilits de
communication, une rivale de son ane, _Salt Lake City_.

C'est ici que se termine mon voyage vers l'Ouest, et je vais reprendre
la route du _Denver & Rio Grande Railway_, en visitant en route les
centres miniers d'Aspen et de Leadville, dans le Colorado.

[Illustration 225]
La roche tremblante--Jardin des Dieux.




                                  XVI

                 LES VOYAGES DE BONNEVILLE--ASPEN--LE
                       MONT DE LA SAINTE-CROIX.


Il s'agit maintenant de quitter l'Utah pour refaire ma route jusqu'
_Grand Junction_, en traversant de nouveau la rivire Verte, o nous
allons nous arrter quelques instants pour rveiller les souvenirs de
l'expdition du capitaine Bonneville, en 1832, 33 et 34.

Bonneville tait capitaine au 7e rgiment d'infanterie des Etats-Unis,
lorsqu'il entreprit le voyage que Washington Irving a racont quelques
annes plus tard. Le dsir de prendre part aux explorations des
territoires encore inconnus des Montagnes-Rocheuses, et de voir de prs
la vie sauvage des traiteurs et des chasseurs de l'Ouest avait engag le
capitaine  former une expdition pour faire la traite, tout en faisant
des tudes qui pour raient servir  renseigner les autorits militaires
sur le nombre, l'armement et les dispositions pacifiques ou belliqueuses
des tribus sauvages. Il obtint donc un cong de deux ans, et partit  la
tte de quarante hommes et d'un assortiment complet de marchandises, de
bimbeloterie, d'armes et de munitions, de rassade, de draps et
d'indiennes de couleur, en un mot de tout ce qu'il fallait pour faire la
traite des pelleteries avec les trappeurs et les sauvages de l'Ouest.

Le rendez-vous gnral des traiteurs tait,  cette poque, situ dans
une valle que les mtis canadiens appelaient _Trou de Pierre_, parce
que l'un des leurs avait t assassin, en cette endroit, par une bande
de Pieds-Noirs. Trois compagnies puissantes exeraient alors le monopole
de la traite dans ces pays sauvages: la Compagnie de la Baie d'Hudson,
la _Rocky Mountain Fur Company_ et l'_American Fur Company_. Ces deux
dernires avaient leurs siges sociaux  New-York et  Saint-Louis,
respectivement. Le _Trou de Pierre_ tait situ dans la valle de la
rivire Verte, prs de ses sources et non loin des pics que les
trappeurs, dans leur langage pittoresque, avaient nomms les
_Trois-Ttons_. Ces montagnes que l'on apercevait  une grande distance,
servaient de guides et de points de ralliement  tous ces aventuriers
qui s'enfonaient dans la solitude  la recherche des fourrures qui
abondaient dans les contres environnantes.

[Illustration 228]
UN CONSEIL DE GUERRE CHEZ LES INDIENS.

Bonneville arriva au rendez-vous, o il avait t devanc par les
reprsentants des compagnies et par plusieurs bandes libres de chasseurs
mtis et sauvages qui venaient changer le produit de leur chasse pour
les marchandises des traiteurs. Durant un mois, les chasseurs faisaient
ripaille, et le _Trou de Pierre_ devenait un vritable caravansrail o
l'on buvait, dansait, chantait, jouait et o l'on se battait souvent 
la suite des querelles qu'engendrait la runion d'lments aussi
disparates. Plusieurs tribus indiennes, amies des blancs, venaient aussi
camper aux environs pour se procurer des armes, de la poudre et des
balles dans le double but de faire la chasse et de se dfendre contre
les attaques des Pieds-Noirs et des Corbeaux, qui faisaient une guerre
de surprises et d'embuscades  tous ceux qui osaient chasser dans les
pays voisins.

Les Nez-Percs, les Ttes-Plates, les Pen'd'oreilles, les Cotonnois, les
Gros-Ventres formaient une espce d'alliance offensive et dfensive
contre les Pieds-Noirs et les Corbeaux; mais ceux-ci, qui taient plus
aguerris et plus nombreux, les poursuivaient partout avec une fureur et
un acharnement qui ne s'explique que par le fait que ces sauvages ne
vivaient que de guerre et de rapine. Le mtier de trappeur tait donc
des plus dangereux, et il fallait se tenir continuellement sur ses
gardes et tre prt  toutes les ventualits, pour s'aventurer dans les
montagnes. Aprs ce mois de rjouissances et de bombance, toutes les
bandes se dispersaient pour revenir un an plus tard recommencer la mme
histoire. Je n'ai pas l'intention de suivre le capitaine Bonneville dans
toutes ses expditions et dans toutes ses luttes meurtrires avec les
Pieds-Noirs; qu'il me suffise de dire qu'il ne revint  New-York que
trois ans plus tard, et qu'il eut quelque difficult  se faire
pardonner son absence prolonge, par les autorits militaires. Je dsire
cependant relever quelques injustices et quelques inexactitudes que
Washington Irving  introduites dans son rcit, sur le compte des
chasseurs canadiens et mtis. Le clbre auteur de la Vie de Christophe
Colomb se laisse souvent emporter par ses prjugs contre tout ce qui
est d'origine franaise, et Bonneville n'a probablement chapp  ses
critiques que parce qu'il tait officier dans l'arme des Etats-Unis,
quoique n  New York de parents franais.

En racontant l'organisation de l'expdition, Irving dit  plusieurs
reprises que les Canadiens et les mtis taient loin de valoir les
chasseurs amricains, d'origine anglo-saxonne; mais il ne cite pas un
seul fait  l'appui de son affirmation, se contentant de l'opinion d'un
traiteur tranger--_a foreigner by birth_, dit Irving, qui prtendait
qu'un Amricain valait bien trois Canadiens, pour faire la chasse ou la
guerre dans les montagnes.

Or, en exprimant cette opinion, il parat oublier que Bonneville
lui-mme, le chef de l'expdition, aussi bien que ses lieutenants Cerr
et Mathieu taient de sang franais, les deux derniers canadiens de
naissance; que les trappeurs de l'_American Fur Company_ taient
commands par Fontenelle, un autre Canadien; que les bandes de la _Rocky
Mountain Fur Company_ taient sous les ordres d'un chef nomm Sublette;
qu'enfin les trappeurs canadiens-franais avaient dcouvert et explor
le pays depuis un grand nombre d'annes, et avaient donn des noms
franais  tous les endroits connus. La rivire Verte, _Green river_, la
rivire au Serpent, _Snake river_, la rivire aux Saumons, _Salmon
river_, la rivire Boise, la rivire Malade, la rivire  Godin, la
rivire Cache-la-Poudre--_Powder river_,--enfin presque toutes les
montagnes, les valles et les cours d'eau de ces pays sauvages portaient
des noms franais; et comme je l'ai dj dit, tous les chefs
d'expdition taient franais, canadiens-franais, ou d'origine
franaise, bien que les grandes compagnies de traite fussent,  cette
poque, exclusivement composes d'Amricains et d'Anglais. Je ne
comprends gure comment Irving pouvait concilier ces faits qu'il cite
lui-mme, avec l'opinion de cet _tranger_ qui prtendait que les
Amricains avaient une supriorit si marque sur les traiteurs
d'origine franaise. Il n'est gnralement pas d'usage de choisir les
chefs parmi les moins braves et les moins intelligents pour commander
les plus hardis et les plus aguerris, ce qui cependant paratrait tre
le cas, si l'opinion d'Irving et de son "tranger" avait la moindre
apparence de justice ou d'authenticit.

[Illustration 233]
LE COL FRMONT.

Comme priorit de dcouverte, le seul fait que le plus grand nombre des
tribus sauvages portaient des noms franais, que les Amricains leur ont
conservs, doit tre suffisant pour tablir les droits des trappeurs
canadiens-franais. Il est arriv quelquefois qu'on a voulu traduire en
anglais ces noms de tribus que nos chasseurs avaient eux-mmes traduits
des langues sauvages; mais on a gnralement tronqu l'orthographe de
manire  dpister toutes les recherches tymologiques. En voici un
exemple entre plusieurs: les Amricains appellent _Utes_ la tribu
sauvage qui rside actuellement sur la rserve de Saint-Ignace, prs du
Durango, dans le midi du Colorado. Ce mot _Utes_, en anglais, ne
signifie rien du tout, et sans le nom franais de cette tribu, il serait
impossible d'en trouver l'origine, que voici, cependant. Les trappeurs
canadiens appelaient cette tribu les _Enfants_, ce qui tait la
traduction littrale de leur nom sauvage. Les Amricains traduisirent 
leur tour et firent _Youths_--que quelque aventurier illettr crivit
_Utes_--et ce dernier nom leur est rest tel quel, et c'est ainsi qu'on
l'crit, mme dans les documents officiels du gouvernement de
Washington! Voil pour la supriorit de l'intelligence des chasseurs
amricains sur les chasseurs canadiens, et je pourrais citer un nombre
de faits analogues, si l'espace me le permettait.

Bien que je n'aie pas l'intention de continuer ici ce plaidoyer en
faveur de mes compatriotes, je ne puis rsister au dsir de citer encore
une fois la relation de Gabriel Franchre, qui crivait vingt-cinq ans
avant Irving, et qui avait visit le pays vingt-trois ans avant
Bonneville. On verra par cette citation que non seulement les hommes,
mais les femmes elles-mmes, affrontaient les dangers de cette vie
dangereuse, et qu'il fallait une bravoure plus qu'ordinaire pour
entreprendre des expditions dans ces conditions l:

      Le 17, la fatigue que j'avais prouve  cheval, la veille,
      m'obligea  rembarquer dans mon canot. Vers huit heures,
      nous passmes une petite rivire venant du N.-O. Nous
      apermes, bientt aprs, des canots qui faisaient force de
      rames pour nous atteindre. Comme nous poursuivions toujours
      notre route, nous entendmes une voix d'enfant nous crier en
      franais: "Arrtez donc, arrtez donc!" Nous mmes  terre,
      et les canots nous ayant joints, nous reconnmes, dans l'un
      d'eux, la femme d'un nomm Pierre Dorion, chasseur, qui
      avait t envoy avec un parti de huit hommes, sous la
      conduite de M. J. Reed, pour faire des vivres chez la nation
      des Serpents. Cette femme nous apprit la fin malheureuse de
      tous ceux qui composaient ce parti. Elle nous dit que, dans
      le cours du mois de janvier, les chasseurs s'tant disperss
       et l afin de tendre leurs piges pour prendre le castor,
      les nomms Jacob Peznor, Gilles Leclerc, et Pierre Dorion,
      son mari, avaient t attaqus par les naturels; que
      Leclerc, qui n'tait que bless, s'tait rendu  sa tente,
      o il tait mort au bout de quelques instants, aprs lui
      avoir annonc que son mari avait t tu; qu'elle avait
      aussitt pris deux chevaux qui taient rests prs de sa
      loge, avait fait monter dessus ses deux enfants, et avait
      gagn en toute hte le poste de M. Reed, qui tait loign
      d'environ cinq jours de l'endroit o son mari avait t tu;
      que son tonnement et son inquitude avaient t extrmes,
      lorsqu'elle avait trouv la maison dserte et aperu
      quelques traces de sang; que ne doutant pas que M. Reed
      n'et t massacr, elle s'tait enfuie, sans perdre de
      temps, vers les montagnes, au sud de la rivire Walawala, o
      elle avait pass l'hiver, ayant tu les deux chevaux pour se
      nourrir, elle et ses enfants; qu'enfin se voyant sans
      vivres, elle avait pris le parti de redescendre les
      montagnes et de gagner les bords du Tacoutche-Tess, dans
      l'esprance de rencontrer des sauvages plus humains, qui la
      laisseraient subsister parmi eux, jusqu' l'arrive des
      canots qu'elle savait devoir remonter la rivire, au
      printemps. Les sauvages du Walawala avaient en effet
      accueilli cette femme avec beaucoup d'hospitalit, et
      c'taient eux qui nous l'amenaient. Nous leur fmes quelques
      prsents, pour les ddommager de leur soins et de leur
      peines, et ils s'en retournrent satisfaits.

      Les personnes qui prirent dans ce malheureux hivernement
      taient M. John Reed (commis), Jacob Peznor, John Hobhough,
      Pierre Dorion (chasseurs). Gilles Leclerc, Franois Landry,
      J.-Bte Turcot, Andr Lachapelle, et Pierre Delaunay. Nous ne
      doutmes pas que cette boucherie ne ft une vengeance
      exerce contre nous par les naturels, pour la mort d'un des
      leurs, que les gens du parti de M. Clarke avaient pendu pour
      vol, le printemps d'auparavant.

Que penser de la prsence de cette femme, seule avec ses deux enfants,
dans ces pays sauvages et faisant bravement face  la situation, sans
perdre la tte un seul instant? Si les femmes taient si vaillantes, que
devaient donc tre les hommes qui vivaient dans un danger continuel?

Aujourd'hui, tous ces pays de chasse ont t ouverts  la colonisation
et sont croiss, dans tous les sens par des chemins de fer. Les Indiens
ont presque entirement disparu, et ceux qui restent vivent sous la
tutelle du gouvernement amricain. Et il y a  peine cinquante-six ans
que Bonneville faisait son voyage d'exploration et visitait les ctes du
Pacifique, qui appartenaient alors au Mexique! Ces changements sont
assez merveilleux pour que le voyageur s'en tonne et les note
soigneusement dans sa mmoire ou tout au moins dans son calepin.

[Illustration 238]
LE SOMMET DU MONT VETA.

                                   *
                                  * *

Je vais maintenant reprendre mon itinraire,  Grand Junction, en
retournant  Denver par l'embranchement nord du _Denver and Rio Grande
Railway_, en passant par _Glenwood Springs, Aspen_ et _Leadville_. Je
n'entreprendrai pas de parler du pays, qui ressemble absolument  celui
dont j'ai dj fait la description en passant par Gunnison, Montrose et
Salida. On suit le cours de la rivire _Grande_, en continuant 
traverser toute une srie de gorges, de dfils et de valles, jusqu'aux
sources minrales de Glenwood, qui sont situes  trois cent
soixante-et-sept milles de Denver et  une altitude de 5,768 pieds. Ces
sources sont clbres, dans le pays, pour leurs qualits curatives et
les eaux en sont tellement abondantes qu'on a construit pour les
baigneurs une immense piscine qui n'a pas moins de six cents pieds de
long sur cent pieds de large, et qui contient 1,500,000 gallons d'eau
sulfureuse  une temprature continuelle de 95  Fahrenheit. Les eaux
sortent de terre  une temprature de 145 , et l'on peut, en les
laissant refroidir  l'air, obtenir le degr de chaleur qui convient 
chaque malade. Les mdecins recommandent particulirement les bains de
_Glenwood Springs_ pour le rhumatisme, la goutte, le diabte, les
scrofules, les maladies de reins, du sang et de la peau. Un htel
moderne offre toutes les commodits ncessaires, et une jolie ville de
3,000 habitants s'est leve en cet endroit, sur les bords de la rivire
_Grande_.

Toute la contre environnante contient l'or et l'argent en abondance, et
de nombreuses mines ont t mises en exploitation depuis quelques
annes. Un embranchement du chemin de fer se dirige ici vers Aspen,
situ  soixante-quinze milles au sud-est, dans le comt de Pitkin.
Cette ville, qui compte  peine douze annes d'existence, possde dj
une population de 11,000 habitants, et promet de devenir un centre
d'exploitations minires d'une trs grande importance. La contre
environnante est aussi favorable  l'levage et  l'agriculture, et la
nombreuse migration qui se porte constamment vers cette partie du
Colorado semble promettre un dveloppement rapide dans un avenir
prochain. Une distance de 90 milles spare _Glenwood Springs_ de
_Leadville_, et c'est entre ces deux endroits que le chemin de fer
s'lve de nouveau  une altitude de 10,418 pieds au-dessus du niveau de
la mer, en traversant le dfil du Tennessee,--_Tennessee pass_. C'est
de cette hauteur que l'on aperoit le remarquable pic que les trappeurs
et les missionnaires ont nomm: mont de la Sainte-Croix--_mount of the
Holy Cross_. Sur le flanc sombre de la montagne, prs du sommet, deux
gorges ou plutt deux glaciers se coupant  angles droits, forment une
croix gigantesque qui se dtache tincelante sous les rayons du soleil,
 une hauteur de 14,176 pieds. On raconte que les chasseurs d'autrefois
faisaient souvent de grands dtours pour faire ici une espce de
plerinage et pour venir dvotement prier devant ce symbole sacr de la
religion chrtienne. Le convoi s'arrte un instant sur le sommet du
dfil pour permettre aux voyageurs d'admirer cet tonnant caprice de la
nature, et nous reprenons bientt la route qui nous conduit 
_Leadville_, cit de 30,000 habitants, dont l'histoire, qui date  peine
d'une douzaine d'annes, ressemble assez aux merveilleux rcits des
Mille et une Nuits.

[Illustration 243]
LE MONT DE LA SAINTE CROIX.




                                 XVII

                   LEADVILLE--LES MINES DU COLORADO


Je viens de dire que l'histoire de Leadville, depuis sa fondation, ou
plutt depuis la dcouverte des gisements d'or et d'argent dans les
environs, en 1876, semble un chapitre emprunt aux rcits des Mille et
une Nuits ou aux aventures merveilleuses du comte de Monte-Cristo. Des
fortunes colossales ont t amasse dans un an, dans six mois, parfois
dans un mois ou dans un jour. L'histoire des premiers temps de la
dcouverte de l'or en Californie s'est rpte, avec cette diffrence,
cependant, que les mines de Leadville ont pu tre dveloppes
immdiatement par les moyens que la science moderne met  la disposition
de toutes les industries. Il serait inutile de faire ici l'historique
des premiers tablissements, qui remontent  peine  quatorze ans, car
on pourra voir, par la statistique suivante que ds la premire anne,
en 1879, le rendement des mines de Leadville atteignait, d'un bond, le
chiffre fabuleux de $10,333,700.00, alors que de 1860  1879,
c'est--dire durant une priode de dix-neuf ans, cette partie du
Colorado n'avait produit qu' peu prs le mme montant, ou
$10,700,000.00 en or et en argent.

            STATISTIQUES DE ONZE ANNES.

1860  1879...........................    $10,700,000
1879..................................     10,333,700
1880..................................     15,025,135
1881..................................     13,147,257
1882...................................    17,127,402
1883...................................    15,538,446
1884...................................    12,837,497
1885...................................    12,357,662
1886...................................    13,750,833
1887...................................    12,072,967
1888...................................    11,830,205
1889...................................    13,684,051

                                         $158,405,155

N'est-ce pas que ce chiffre de $158,405,155 est absolument fabuleux,
lorsque l'on rflchit que Leadville n'existe que depuis 1876, et que le
pays, jusqu' cette poque, avait  peine t explor par quelques
mineurs ou quelques trappeurs qui prenaient plaisir  vivre isols, loin
des limites de toute civilisation? Ai-je besoin d'ajouter que cette
richesse soudaine a eu pour effet de faire de Leadville une cit
prospre, florissante et possdant toutes les facilits modernes de
communication, de commerce, d'exploitation industrielle, d'instruction,
d'clairage et d'habitation. Situe dans un des pays les plus
pittoresques du monde, entoure de montagnes couvertes de neiges
ternelles, arrose par des rivires qui s'alimentent aux innombrables
torrents de la chane des _Saguache_, la--"ville du plomb" _Leadville_
est devenue la ville de l'or, de l'argent et de toutes les amliorations
imaginables que ces mtaux prcieux peuvent apporter dans un pays dj
si richement dou par la nature.

Afin de mieux faire comprendre la richesse exceptionnelle des mines? de
Leadville par la comparaison, je vais me permettre de donner ici les
chiffres de la production des mines du monde entier, en or et en argent,
pour l'anne passe, 1889. J'emprunte cette statistique au rapport
officiel que le professeur Ivan C. Michels fait chaque anne pour le
dpartement du trsor,  Washington:

Pays                                Or        Argent        Total

tats-Unis..................   $36,302,085  $68,880,287  $105,182,372
Autres pays d'Amrique......    12,383,950   71,158,270    83,542,220
Afrique.....................     4,657,200       50,250     4,707,450
Asie........................    14,689,085    4,836,330    19,525,415
Australie...................    29,152,400   10,272,956    39,425,356
Europe......................    25,945,125   10,226,990    36,172,115
Total.......................  $123,129,845 $165,425,083  $288,554,928

Le poids des mtaux du tableau qui prcde se divise comme suit:

OR, 408,391 livres avoir-du-poids.
ARGENT, 8,775,866 avoir-du-poids.

La quantit de l'or est  l'argent dans la proportion de 1  21.54. La
valeur de l'or est de 42.6 par cent, et celle de l'argent 57.4 par cent.
L'augmentation des mines d'argent se fait sentir aux Etats-Unis et au
Mexique, et tout spcialement en Australie, o la production de l'argent
a augment de $1,058,000 en 1888  $10,272,956 en 1889.

[Illustration 248]
LE MAJORDOME--GLEN-EYRE.

Voici un nouveau tableau qui fait voir la production totale des mines de
l'univers de 1881  1889, inclusivement:

                  Or.           Argent.           Total.

1881.....   $103,150,500     $103,210,500     $206,361,000
1882.....     99,500,000      110,750,000      210,250,000
1883.....     95,050,500      115,561,000      210,611,500
1884.....    101,520,000      117,000,500      218,520,500
1885.....    103,350,200      126,750,500      230,100,700
1886.....     98,520,500      131,200,500      229,721,000
1887.....    107,061,040      126,150,900      233,211,940
1888.....    117,057,715      135,046,198      252,103,913
1889.....    123,129,845      165,425,083      288,554,928

Total....   $948,340,300   $1,131,095,181    $2,079,435,481

La moyenne annuelle pendant ces neuf dernires annes, tait donc de:
$105,317,145.00 en or; de $125,677,242.00 en argent; le tout formant un
total de $231,048,387.00. On peut donc constater par ces chiffres que la
production de l'or a t, l'anne dernire, de $ 18,000,000.00, et celle
de l'argent de $40,000,000.00 au-dessus de la production de la moyenne
annuelle des annes prcdentes.

J'ai cit ces chiffres qui font comprendre, en un coup d'ceil,
l'immensit des gisements et du rendement des mines de Leadville, qui
donnent prs de cinq pour cent du total de la production des mines du
monde entier.

Si je me suis permis de sortir du domaine du pittoresque pour aborder
celui de la statistique, c'est parce que je connais l'attrait tout
particulier que possdent les mtaux prcieux pour le commun des
mortels; et j'ai cru que mes lecteurs s'arrteraient un instant avec
plaisir dans le pays de l'or et de l'argent pour en tudier la richesse
presque incalculable. Je finis, en disant que le produit total des mines
du Colorado, pour l'anne 1889, a t de $29,941,531 ou plus de dix pour
cent des mines du monde entier. Dans le prochain chapitre, j'tudierai
le Colorado au point de vue agricole, et je donnerai des chiffres qui
pourront intresser, sur les produits de la culture, de l'levage, de
l'industrie, des mines de fer et de charbon, des puits de ptrole et sur
l'valuation actuelle des proprits foncires de la ville de Denver.

De Leadville  Salida, distance de soixante milles, on traverse un pays
accident qui ressemble en tous points  celui que nous avons dj
parcouru, et nous reprenons ici la route de Denver, en traversant de
nouveau la _Royal Gorge_, et en passant par _Pueblo_ et _Colorado
Springs_.




                                XVIII

                    L'AGRICULTURE ET L'LEVAGE AU
                              COLORADO.


Aprs avoir not les richesses minrales du Colorado, il me reste  dire
un mot de ses ressources, au double point de vue de l'agriculture et de
l'levage. J'ai dj parl de l'accroissement merveilleux de la ville de
Denver, depuis dix ans, mais quelques chiffres officiels offriront des
donnes absolument authentiques, qui ne sauraient manquer d'intresser
mes lecteurs. Fonde en 1859 et nomme en l'honneur du gnral Denver,
alors gouverneur du Kansas, la capitale du Colorado ne comptait qu'une
population de 4,741 habitants, en 1870. En vingt ans, ce nombre s'est
lev  140,000 mes, chiffre actuel de la population de Denver.
L'valuation officielle des proprits foncires pour fins d'impts
municipaux s'levait, en 1889,  plus de $60,000,000, ce qui forme plus
d'un tiers de l'valuation totale des proprits de l'Etat du Colorado,
qui s'lve  $195,000,000 pour la mme anne. Pendant l'anne 1888,
1,827 btisses ont t construites, ayant une valeur totale $6,000,000.
En 1889, la valeur des nouvelles constructions s'est leve 
$7,214,585. Et l'on croit que la valeur des nouveaux difices en voie de
construction pendant l'anne courante, 1890, atteindra le chiffre
fabuleux de $ 10,000,000, pour une ville de 140,000 habitants. New-York,
Brooklyn, Chicago et Saint-Louis sont les seules villes du continent
dont les nouvelles constructions dpassent en valeur celles de Denver,
pendant l'anne 1889.

[Illustration 253]
DANS LE JARDIN DES DIEUX.

Le tableau suivant du total des rcoltes du Colorado depuis neuf ans,
donne une ide assez juste de ses produits agricoles pendant cette
priode. Pour le mas, le bl, le seigle, l'avoine, l'orge et les pommes
de terre, les quantits se chiffrent par boisseaux, le foin se chiffre
par tonneaux, et la laine par livres:

Annes.    Mas.      Bl.      Seigle.   Avoine.

1880     493,184   1,526,113    22,230    701,210
1881     503 353   1,633,322    23,101    783,420
1882     510,600   1,827,963    23,641    823,219
1883     523,411   1,960,418    25,383  1,602,176
1884     653,694   2,220,536    35,882  1,644,083
1885     664,320   2,007,218    33,216  1,652,113
1886     690,434   1,812,327    31,216  1,698,320
1887     512,613   2,018,728    32,106  1,008,269
1888     908,224   2,516,843    38,641  1,563.385
1889   1,428,332   3,006,723    46,432  2,000,000

           Orge.    Patates.     Foin.    Laine.

         133,212     479.327   108,326  3,320,211
         142,980     590,612   192,613  3,333.389
         163,112     768,211   247,311  3.583.721
         223,213     927,863   208,263  4,019,763
         234,085   1.238,215   256,494  4,298,728
         217,128   2,013,027   238,621  5,536,218
         239,605   2,320,963   278,920  6,834,928
         231,207   2,740,810   283,764  8,539,216
         197,016   2,856,864   467,800  9,878,586
         200,413   3,182,362   405,684 11,000,000


L'levage se fait partout sur une vaste chelle dans les plaines de
l'est du Colorado, et le rapport officiel de l'anne dernire (1889)
montre un total de 800,000 chevaux, 35,000 mulets et 60,000 porcs. Le
tableau suivant donne les chiffres exacts, par comts, du nombre de
btes  cornes et de moutons qui paissaient dans les prairies  la mme
poque:

Comts.               Btes  cornes.         Moutons.

Arapahoe.............      60,537             189,811
Archuleta............      11,555              77,743
Baca.................      89,601               9,960
Bent.................      54,972              18,030
Boulder..............      52,059               1,380
Chaffee..............      24.933               3,918
Cheyenne.............       4,671              12,987
Custer...............      36,234
Costilla.............      32,733              43,764
Conejos..............      20,925              39,674
Clear Creek..........       3,353
Douglas..............      49,358
Colores..............      12,015
Delta................      53,487
Eagle................     150,477               4,242
Elbert...............      64,848             233,100
El Paso..............     108,006             171,534
Frmont..............      61,923
Garfield.............      69,930               3,378
Gilpin...............       4,023
Grand................      35,622               7,824
Gunnison.............      39,159              13,692
Hinsdale.............       3,861
Huerfano.............      34,479             155,782
Jefferson............      57,238
Kit Carson...........       6,717
Kiowa................       8,916
Las Animas...........     124,569             190,762
Larimer..............     148,986              33,261
La Plata.............      61,923              13,767
Lake.................       3,783
Lincoln..............      28,581             156,972
Logan................      60,024              49,896
Mesa.................      97,875              20,916
Montezuma............      25,593
Montrose.............     104,052              44,916
Morgan...............      25,002              72,287.
Otero................      54,531              17,562
Ouray................      11,514
Park.................      75,261              89,508
Phillips.............       7,785               2,133
Pitkin...............      11,913
Prowers..............      36,483
Pueblo...............      58,638              40,155
Rio Blanco...........     136,389              15,810
Rio Grande...........      26,373              32,340
Routt................     140,304              30,042
Saguache.............      82,332              83,534
San-Juan.............          90
San-Miguel...........      27,168              15,006
Sedgewick............       5,287
Summit...............       4,277               7,620
Washington...........       8,370              16,500
Weld.................     109,533             137,985
Yuma.................      13,278
                     _____________         __________
Total................   2,641,546           2,007,791

Valeur totale........ $25,200,725          $2,139,000

J'ai dj dit que les mines de charbon abondaient partout dans les
montagnes. Les gologues et les ingnieurs considrent les gisements
comme inpuisables. Pendant l'anne 1889, les mines ont produit
2,373,954 tonneaux de houille, rpartis comme suit, dans les diffrents
comts de l'Etat.

                                  Tonneaux.

Arapahoe........................        900
Boulder.........................    297,793
Douglas.........................        300
El Paso.........................     54,066
Frmont.........................    279.855
Gunnison........................    251,808
Garfield........................    144,627
Huerfano........................    309,023
Jefferson.......................      6,600
Las Animas......................    876,990
La Plata........................     32,630
Park............................     47,005
Pitkin..........................     46,181
Weld............................     26,276
                                  _________
Total...........................  2,374,054

[Illustration 258]
LA CATHDRALE--JARDIN DES DIEUX.

Les puits de ptrole de Florence ont produit, l'anne dernire, 360,000
barils d'huile de bonne qualit, et les fonderies et forges de fer et
d'acier de Pueblo utilisent continuellement les minerais de fer qui se
trouvent partout dans les montagnes. Il est indiscutable aujourd'hui que
le Colorado possde toutes les richesses naturelles ncessaires pour
devenir le principal centre manufacturier des tats situs  l'ouest du
Mississipi.

Il n'y a gure plus de vingt ans que l'on considrait encore la plus
grande partie du territoire du Colorado comme impropre  la culture, 
cause de la scheresse de la temprature, cause par le manque presque
absolu de pluies rgulires; mais l'irrigation artificielle est en train
de changer cet tat de choses et de fertiliser d'immenses tendues de
terrain dont les produits vont en augmentant tous ls jours. 34,560,000
acres ou 54,000 milles carrs reoivent dj les eaux des rivires au
moyen de barrages et de canaux, et les puits artsiens de la valle de
San-Luis ont entirement chang l'aspect de cette contre qui ne compte
pas moins de 36,000 milles de superficie.

Les statistiques qui prcdent sont empruntes aux rapports des chambres
de commerce et peuvent tre considres comme absolument exacts. Il ne
me reste plus qu' donner un tableau des principales villes du Colorado
et de leur population pour complter les renseignements contenus dans
cette correspondance. Il faut, cependant, pour bien comprendre la
situation et apprcier les immenses progrs des dernires annes, ne pas
oublier que l'tat ne fait partie de l'Union amricaine que depuis 1876,
et que les premiers tablissements remontent  peine  trente ans.

J'ai dj dit que les mdecins taient unanimes  recommander le sjour
du Colorado pour toutes les personnes qui souffraient de maladies des
poumons et des voies respiratoires; je dois ajouter que j'ai t tmoin
de gurisons nombreuses dues sans aucun doute  un climat sec et
tempr,  une atmosphre pure et  la lgret et  la rarfaction de
l'air. Il ne faut pas, naturellement, attendre les dernires phases de
la phthisie, lorsque la maladie est devenue absolument incurable, pour
se diriger vers le Colorado et y mourir loin des siens, au milieu de
l'indiffrence des trangers. C'est malheureusement ce qui arrive trop
souvent. Mais il est hors de doute qu'un sjour, mme temporaire,
apporte toujours un soulagement certain et une gurison trs probable, 
ceux qui peuvent faire le voyage  temps et dans les conditions voulues.
Je sais, par exprience, que le climat offre une cure certaine pour
l'asthme, car j'ai trouv au Colorado un soulagement que j'avais en vain
cherch dans le midi de la France, en Italie et en Algrie. Mais je le
rpte encore, il s'agit de ne pas attendre trop tard pour s'y rendre et
de ne pas revenir trop tt lorsqu'on s'y trouve bien.




                                  XIX

                LE "COWBOY" AU COLORADO--LE DRESSAGE
                        DES CHEVAUX SAUVAGES.


Ma relation de voyage tait termine et j'allais donner le "bon  tirer"
 mon imprimeur, lorsqu'un de mes amis qui avait lu mon manuscrit et qui
paraissait s'tre intress  mon rcit, me dit:

--Mais tu ne nous dis pas un mot des cowboys. Il me semble que c'est de
rigueur, dans le rcit d'un voyage au Colorado.

--Mon cher ami, les _cowboys_ sont en train de disparatre des plaines
du Colorado, comme ils ont dj disparu des plaines du Kansas. Les
chemins de fer, l'immigration, les canaux d'irrigation et la charrue du
cultivateur sont en train de les chasser au-del des premires chanes
des Montagnes-Rocheuses. Je raconterai bien ce que je sais de ces
caractres exotiques, mais je n'ai pas l'intention de rditer les
histoires plus ou moins fantaisistes que l'on a dj publies au sujet
de la vie aventureuse du bouvier des plaines de l'Ouest. _Buffalo Bill_
et sa troupe ont vulgaris, en les accentuant lgrement, tous les
dtails de la vie ordinaire du _Wild West_, de "l'Ouest sauvage." J'ai
cependant visit les vastes ranches o l'on s'occupe tout
particulirement de l'levage et du dressage des chevaux, et j'y ai
recueilli quelques dtails que je crois indits, et qui prsentent un
ct assez pittoresque de la vie des plaines.

[Illustration 263]
LA CASCADE DE L'ARC-EN-CIEL.
(Ute Pass)

Le _cowboy_, de toute ncessit, doit tre bon cavalier et doit pouvoir
non seulement monter, mais dompter les chevaux les plus sauvages. Il
peut ensuite devenir bouvier et s'engager pour conduire les troupeaux.

J'ai assist maintes fois au dressage des chevaux, et je me suis
renseign tant bien que mal auprs de ceux qui pouvaient me donner des
informations. J'ai pris des notes et, ma mmoire aidant, voici le
rsultat de mes observations:

On commence par parquer (_corral_) les chevaux, au printemps et aux
premiers jours de l't. Quand ils sont en sret dans l'enclos, on
choisit ceux de quatre ans qu'on veut habituer  la selle et prparer
pour la vente. Alors, pour la premire fois, elles sentent la main de
l'homme. Ce dressage des poulains est le travail le plus pnible du
_cowboy_. Ces jeunes btes sont sauvages et fires; et  moins qu'on ne
les traite avec prcaution, on peut les rendre impropres au service
ordinaire.

On raconte des centaines d'aventures mouvantes dont les chevaux ont t
les hros, pendant qu'on les dressait. Buffalo Bill, que je connais trs
bien, me racontait qu'il avait eu un associ nomm _Broncho Charlie_,
qui domptait une fois, au Gros-Castor, dans le Colorado, un superbe
talon noir. Charlie qui s'imaginait qu'il avait parfaitement habitu la
bte  son contrle, lui mit la main sur l'encolure, lorsqu'en un clin
d'oeil, l'talon lui saisit cette main et se mit  la secouer absolument
comme un chien le ferait d'un rat, dchirant les chairs et les muscles
et lui faisant une terrible blessure. Ce fut un bonheur pour Charlie que
l'animal ne l'attrapt point par le bras, car il le lui aurait broy et
mis en pices.

On fait courir le troupeau autour du corral au petit galop, pour
permettre au cowboy d'examiner toutes les btes et de choisir le cheval
qu'il veut dresser pour l'attraper au lasso. Pour la premire fois,
l'animal sent les liens, et aussitt toutes ses mfiances s'veillent.
On la voit se prcipiter et essayer de se confondre dans la foule de ses
compagnons. Mais, peu  peu, le _cowboy_ s'approche. Il sait  quel
moment il devra donner de la corde au cheval, afin qu'il ne se blesse
pas, sans toutefois lui fournir l'occasion de s'chapper.

[Illustration 266]

Aprs une lutte plus ou moins prolonge, l'animal est spar enfin du
troupeau et se tient devant son matre, tous ses membres frmissants,
l'oeil dilat et les flancs tout pantelants.

Le plus difficile reste  faire. La tche du cowboy est bien propre 
exercer au plus haut degr son jugement, son agilit, sa patience et son
courage. Il faut que le cowboy passe un noeud aux naseaux du cheval et
le muselle, afin de s'en faire mieux obir et de permettre en mme temps
de lcher un peu le lasso, de crainte qu'il ne s'trangle.

Avec un instinct aussi rapide que merveilleux, le cheval dcouvrira le
signe de frayeur le plus lger chez son dompteur, et il saura en
profiter.

Le _cowboy_ s'approche lentement, tantt avanant et tantt reculant,
selon la tactique du cheval. Il s'agit pour lui d'arriver jusqu' la
tte du cheval. Si trange que cela paraisse, la manire de lui montrer
la main est un point d'une grande importance. Par instinct, la bte
craint la main ouverte dont il voit la paume, beaucoup plus que celle
qui est ferme, ou dont on ne lui montre que le dos.

[Illustration 268]

Lorsqu'on est parvenu enfin  s'approcher assez prs pour promener
doucement sur l'extrmit des naseaux le dos de la main, on a accompli
une bonne partie de la tche. Le cheval commence  se calmer. Alors,
d'un mouvement rapide, on lui passe un noeud coulant aux naseaux, et la
bte se trouve suffisamment musele. Parfois, cette partie de la tche
demande des heures entires. Le cheval essaiera de porter des coups avec
ses pieds de devant, et essaiera de mordre, ou bien, pivotant avec la
rapidit de l'clair, il lancera de terribles ruades.

Malheur au cowboy s'il n'est aussi agile qu'un chat, et s'il ne sait
point se mettre en garde contre ces attaques dangereuses. Mais surtout
qu'il ne lche point le licol ou bien tout sera  recommencer dans des
conditions pires encore.

Aprs des tentatives longues et patientes, le cowboy parvient enfin 
mettre la main sur l'encolure, le garrot et les reins du cheval. Cette
manire n'est pas la plus courte pour dresser un cheval; mais c'est la
meilleure.

Lorsqu' force de douceur, on est parvenu  rendre la bte maniable, il
n'est pas difficile  un cavalier habile de la monter ensuite.

Une mthode beaucoup moins longue mais plus violente, et qui peut
blesser le cheval, consiste  lui lier les deux pieds de devant avec un
second lasso,  le jeter aprs cela sur le flanc,  lui passer alors le
licol et  lui attacher une selle, pendant qu'il gt ainsi sur le sol.

Aprs ces prcautions, un cavalier adroit fait passer la bte
effarouche par une srie d'exercices fatigants, jusqu' ce qu'elle soit
littralement puise, et que, n'en pouvant plus, elle se soumette. Mais
l'effet de cette mthode est loin d'tre aussi satisfaisant que la
premire; car dsormais, le cheval ne cessera plus de voir en son matre
un ennemi naturel, et il n'obira plus que sous l'empire de la crainte.

Mais il ne suffit pas de dompter l'animal en lui passant un licol et en
l'habituant  y obir. La seconde partie du dressage consiste  lui
mettre une selle.

Pour l'y amener, on lui passe  plusieurs reprises la main sur les reins
et sur les flancs. On lui jette ensuite sur le dos une couverture lgre
 laquelle est attache une sous-ventrire. Nanmoins, quelque accoutum
que soit le cheval  cette couverture, ce sera encore toute une affaire
lorsqu'on lui fera sentir le poids d'une selle et qu'on bouclera la
sangle.

Il va sans dire qu'il y a chevaux et chevaux, et que dans le nombre, il
s'en trouve qui se prtent plus facilement que les autres  la volont
de l'homme. On arrive toutefois  surmonter enfin la difficult de la
selle, et il s'agit alors d'accoutumer la bte  se laisser monter.

[Illustration 271]

Ce n'est pas la chose la plus facile du monde que d'arriver  se mettre
en selle, car le cheval tourne, se dresse tout droit sur ses pieds de
derrire, lance des ruades et s'efforce d'chapper. S'il se jette 
terre, la selle de dressage est faite de telle sorte, avec un pommeau
lev, que le cavalier peut retirer les jambes sans difficult dans le
cas o il se trouverait pris sous la bte. D'ordinaire, il se tient sur
ses pieds au moment o le cheval s'abat, et il enfourche de nouveau sa
monture ds qu'elle se relve.

Voici le moment o le cheval va essayer les cabrioles. Se sentant sur le
dos le poids assez lourd d'un cavalier, il fait tin effort suprme pour
s'en dbarrasser. Le voil qui s'lve au-dessus du sol et qui retombe
tenant la tte entre ses jambes de devant, la queue serre entre les
jambes de derrire, et runissant les quatre pieds aussi prs que cela
lui est possible.

[Illustration 272]

Le choc que le cavalier ressent  la descente est terrible et si c'est
un novice, qui ne l'a pas prouv encore, il sera dsaronn en un rien
de temps. Mais s'il a dj pass par des preuves semblables, s'il sait
se tenir en selle, il est  peu prs certain que le cheval recommencera
le mme mange en y introduisant de nombreuses variations.

Il sautera, pivotera sur lui-mme pendant qu'il sera dans les airs; il
s'abattra sur le sol, les jambes roides comme des barres; et il lancera
de terribles ruades. Si l'on se met bien dans l'esprit que tout cela a
lieu pendant une course chevele, on comprendra facilement qu'un homme
qui ne se sent pas en selle parfaitement  son aise, sera bientt
dsaronn. Un coup dont la bte fait invariablement l'essai quand elle
voit qu'aucun des autres ne lui a russi, consiste en un bond fait
soudainement de recul. Immdiatement aprs, le cheval se dresse sur sa
croupe et se laisse tomber en arrire, dans l'espoir d'craser le
cavalier sous son poids. Il ne tient alors qu' un cheveu que ce dernier
n'ait quelque membre bris, peut-tre mme qu'il ne soit entirement
broy.

Il ne peut chapper au danger qu'en se jetant hors de selle par un ct,
sans oublier toutefois de garder fermement dans sa poigne la corde qui
sert de licol. Ds que le cheval se redresse, le cavalier doit tre dj
remis en selle.

[Illustration 274]

C'est alors qu'il faut du sang-froid et de la prsence d'esprit, car le
cheval ne mdite rien moins que la mort de son cavalier. Quelquefois il
continuera cette lutte durant une heure, se tenant tout le temps dans un
troit espace de dix pieds carrs. Ce n'est que lorsqu'il se sent
entirement hors d'haleine et  bout de forces qu'il donne quelques
signes de soumission. Quand la bte en arrive  ce point, c'est le
moment d'avoir recours au fouet et,  l'peron pour mettre le cheval au
galop. Tandis qu'il court, il ne lui est pas possible de faire ses
cabrioles de bouc; aussi, pourvu que le cowboy puisse rester en selle
quand le cheval fait ses sauts, et qu'il le fasse courir jusqu'au point
d'puiser ses forces, il est sr de sortir vainqueur de la lutte.

[Illustration 275]

Toutefois, si le cheval est d'un naturel vicieux, il fera l'essai du
mme jeu avec chaque nouveau cavalier qu'il portera en selle; car,
reconnaissant un matre en celui qui l'a d'abord dompt et lui
obissant, il n'abandonnera pas l'espoir de reconqurir la libert avec
un nouveau cavalier. Aussi les _cowboys_ sont-ils toujours sur leurs
gardes quand ils montent une nouvelle bte, ne ngligeant jamais de
demander si elle _buckcabriole_, et si elle fait des btises.

Qu'arriverait-il si un cheval s'chappait pendant qu'on le dompte? Ce
serait adieu paniers, les vendanges sont faites, du moins en ce qui
regarderait le cavalier. Le cheval se souviendrait  jamais de lui; il
n'oublierait pas de sa vie qu'il a eu un jour le dessus sur cet homme,
et tant qu'il lui resterait un souffle de vie, il essaierait de nouveau
de gagner la partie.

A dire vrai, il est trs difficile de reprendre un cheval qui est dans
ce cas; car ds qu'il aperoit du plus loin un homme qui se dirige vers
lui, mont sur une autre bte, il se met  fuir loin du troupeau, et il
disparat  l'horizon. Dans la plupart des cas, s'il arrive mme  un
cavalier d'tre jet  terre une seule fois, il est trs difficile de
faire oublier au cheval cette victoire, et l'on peut tre certain que la
bte continuera  cabrioler de temps en temps jusqu' la fin de sa vie.




                                  XX

                           LA DETTE DU SANG


15 octobre 1890.

Il vient de se passer parmi les Indiens de l'ouest, un drame trange
dont le rcit a fait le tour de la presse amricaine et qui trouve
naturellement sa place dans un livre qui traite des rgions sauvages des
Montagnes Rocheuses.

Les rcits d'Homre plissent devant l'hroque ralit d'une lutte
comme celle que nous raconte M. S. C. Robertson, lieutenant au Ier
rgiment de cavalerie des Etats-Unis, un des acteurs de ce drame
mouvant.

Je laisse la parole  M. Robertson, me contentant de traduire son rcit
qui est une des plus curieuses pages de l'histoire des races indignes
de l'Amrique du Nord:

      Jamais, pope sanglante, ayant pour acteurs des blancs et
      des peaux-rouges, n'a prsent aussi compltement la
      grandeur et l'horrible, mls au pittoresque, que celle dont
      la rserve [4] des Cheyennes du Nord a t le thtre, la
      semaine dernire.

      [Note 4: Territoires rservs par le gouvernement pour la
      rsidence des Indiens.]

      Dans cette rserve qui s'tend au sud de la rivire
      Yellowstone dans le Montana, et englobe les terres arroses
      par la Rosebud et la Tongue, on a rassembl les restes de
      cette bande de Sauvages belliqueux qui, dans le cours des
      septante, commande par des chefs tels que Nez-d'aigle et
      Couteau-rouge, a crit les pages les plus sanglantes dans
      les annales des guerres indiennes et livr les combats les
      plus acharns  nos gnraux Miles, McKenzie et Crook.

      On peut dire que, somme toute, ces Sauvages se sont montrs
      assez paisibles depuis qu'ils ont t runis sur la rserve.
      Nanmoins, depuis quatre ans, ils ont donn quelques signes
      de mcontentement et d'agitation, ce qui a rendu ncessaire
      l'tablissement permanent de petits camps de troupes
      rgulires dans leur voisinage.

      Le printemps dernier, on craignit un instant que le meurtre
      d'un fermier par trois de ces Sauvages n'ament une crise;
      mais les assassins furent livrs et la crise n'eut pas lieu.
      Nanmoins, comme consquence de ce crime, les tentes
      blanches d'un escadron du Ier rgiment de cavalerie des
      Etats-Unis, sont restes, pendant cinq longs mois, comme de
      silencieux pacificateurs en prsence des _wigwams_ enfums
      des Cheyennes, le long du _Lame Deer_.

      Tout nous faisait esprer le maintien de la paix et le
      dpart prochain des troupes, quand le meurtre inattendu d'un
      jeune homme du nom de Boyle, commis par les Indiens,  la
      date du 6 septembre 1890,  trois milles de notre camp,
      donna une nouvelle tournure  la situation. Aprs trois
      jours de recherches actives par les troupes et les Indiens
      allis, on avait trouv le corps de Boyle dans une ravine
      profonde sur le penchant d'une montagne escarpe et
      solitaire,  une grande distance de la scne du meurtre.

      Cette mme nuit, la police indienne avait galement
      dcouvert les assassins. C'taient deux jeunes Cheyennes
      qui, lorsqu'on avait retrouv le corps de la victime,
      s'taient enfuis dans la montagne.

      Ce crime, commis sans motif apparent, avait t accompagn
      de circonstances qui le rendaient exceptionnellement atroce;
      mais il eut pour, dnouement une des scnes les plus
      caractristiques du courage des Peaux-Rouges.

      La recherche des coupables avait continu sans aucun succs
      pendant plusieurs jours, lorsqu'au moment o l'on s'y
      attendait le moins, le pre mme de l'un d'eux porta 
      l'agent [5] chef, un message de leur part, pour informer ce
      fonctionnaire qu'ils taient fatigus de se cacher, qu'ils
      s'attendaient bien au sacrifice de leur vie, mais qu'ils
      voulaient mourir en combattant bravement. Ils faisaient
      donc savoir  l'agent que s'il voulait runir les troupes,
      ils se prsenteraient seuls pour les combattre jusqu' la
      mort. Dans le cas o leur demande serait repousse, ils se
      jetteraient sur l'tablissement de l'agence, ainsi que sur
      le camp et tueraient tous les blancs qui leur tomberaient
      sous la main.

      [Note 5: Chaque rserve est place sous le, contrle d'un
      fonctionnaire du gouvernement qu'on appelle Indian Agent,
      (agent des Indiens.) Sa rsidence est connue sous le nom de
      Agency (agence).]

      Faite par un guerrier de la tribu des Shoshones ou des
      Corbeaux, une pareille proposition n'et t prise que pour
      une simple vantardise; mais elle avait un tout autre
      caractre venant de deux jeunes braves Cheyennes.

      Avis fut donc immdiatement donn au major Carroll qui
      commandait le camp, et qui ordonna sans retard aux clairons
      de sonner le boute-selle. Les troupeaux furent ramens
      aussitt au camp et en un clin d'oeil les soldats se
      trouvrent  cheval.

      Celui qui crit ces lignes ayant t un des premiers  se
      prsenter, reut d'ordre de prendre son escadron, de le
      disposer en cordon autour du camp sans perdre un seul
      instant, afin d'empcher l'approche des deux Indiens de ce
      ct.

      Comme nous parcourions au galop la distance d'un mille qui
      spare le camp de l'agence, nous ne pouvions chasser de
      notre esprit la pense que nous tions en train de faire une
      course inutile. En effet, l'ide d'un duel arrang d'avance
      entre deux jeunes Indiens et trois escadrons de cavalerie,
      nous paraissait trop ridicule pour tre prise au srieux.
      Toutefois, quand je dis ce que j'en pensais au
      _Loup-vaillant_, chef Cheyenne qui galopait  ct de nous,
      il nous rassura en nous disant gravement que les jeunes
      guerriers se prsenteraient comme ils l'avaient annonc et
      que ce serait alors entre eux et nous, une lutte  mort.

      Piquant donc des deux, nous arrivmes  l'agence o nous
      postmes des sentinelles; ensuite, toujours guids par le
      _Loup vaillant_, nous tournmes dans la direction de l'Est
      et prmes un sentier que les deux braves devaient suivre,
      d'aprs ce que nous dit le vieil Indien.

      Arrivs  un demi mille de l, nous fmes halte et nous
      disposmes nos hommes, les uns dmonts et distribus en
      tirailleurs, les autres  cheval et placs en vedette.

      En cet endroit, le chemin longe un troit vallon qu'on
      dirait encaiss de tous cts entre des collines couronnes
      de roches escarpes. La nature n'aurait pas pu nous choisir
      de meilleur amphithtre pour la scne que le hasard nous
      prparait. Lorsque nous jetmes nos regards autour de nous,
      pour poster nos hommes, le spectacle que nous emes sous les
      yeux est un de ceux que l'homme n'oublie jamais.

      Pendant l'agitation des jours prcdents, l'agent avait
      rassembl de tous les coins de la rserve la tribu entire
      des Cheyennes et l'avait runie dans un camp prs de
      l'agence.

      A l'approche des troupes, les Peaux-Rouges taient sortis de
      leurs _tpis_ et au moment de notre arrive, ils
      couronnaient le fate des collines qui surplombent le
      vallon, en masses paisses qui se dtachaient du fond par
      les brillantes couleurs de leurs accoutrements sauvages.

      A l'arrire-plan, sur les hauteurs plus leves, sur l'autre
      rive du _Lame Deer_, pour tre  l'abri de tout danger, se
      groupaient les femmes et les enfants en avant des troupeaux
      de chevaux.

      Avant notre arrive, les deux jeunes meurtriers avaient
      envoy un messager  la tribu pour l'inviter  venir voir
      avec quelle bravoure ils allaient mourir. Le sang-froid avec
      lequel ces prliminaires de la rencontre avaient t
      arrangs rappelait les scnes des arnes antiques et
      prsentait un contraste trange avec l'ensemble des ides et
      des moeurs du dix-neuvime sicle. Les spectateurs taient 
      peine en place, au figur, que le rideau fut lev et que les
      deux acteurs dont tout le monde attendait anxieusement
      l'entre en scne, firent leur apparition.

      Ils taient  cheval. On les vit dboucher d'un terrain
      couvert de troncs d'arbres qui traversait le vallon 
      environ deux mille cinq cents pieds de nous. Grce  nos
      jumelles d'ordonnance, nous pmes nous assurer qu'ils
      taient bien arms, monts sur d'excellents chevaux et en
      grand costume de guerre. Un d'eux portait une magnifique
      coiffure dont les plumes splendides touchaient presque le
      sol.

      Dirigeant leurs _ponies_ vers la crte la plus escarpe de
      la colline que nous avions en face, ils s'arrtrent et
      firent prendre d'abord  leurs montures une allure rapide
      pour dcrire des cercles qui se dtachaient clairement sur
      l'horizon, leurs plumes d'aigle volant firement  la brise.

      Pendant cette course, ils avaient entonn leur chant de
      mort. Il ne leur fallait ni les applaudissements des loges,
      ni les cris du parterre pour leur donner du coeur.
      N'taient-ils pas des braves Cheyennes, des fils de
      guerriers Cheyennes, dont les exploits avaient fait dj le
      sujet de maints chants hroques, le soir,  la lueur des
      feux du bivouac? Les yeux de centaines de braves de leur
      tribu et des belles filles qu'ils connaissaient,
      n'taient-ils pas fixs sur eux, par del le vallon, pour
      les voir mourir et pour leur lancer des regards de mpris au
      moindre signe de crainte? Pendant ces prliminaires, nos
      hommes s'taient rapprochs du pied de la colline et
      quelques instants aprs, le sifflement des balles qui
      tombaient autour de nous nous apprit que ce duel pique
      avait commenc.

      Est-il ncessaire d'entrer dans des dtails? Cinquante
      mousquetons avaient rpondu'au feu des deux Sauvages, tandis
      que ceux ci tiraient du milieu des roches. Se voyant cerns
      et chasss de leur premier poste, ils se prcipitrent au
      grand galop du haut de la colline et coururent vers une
      ligne de nouvelles troupes de cavalerie qui venait d'tre
      amene sur le fate mridional de la valle par le
      lieutenant Pitcher, du 1er rgiment de cavalerie.

      Comme c'est sur cette crte que s'taient masss la plupart
      des spectateurs Cheyennes, il tait vident que les jeunes
      braves dsiraient que leurs amis assistassent  la scne de
      mort.

      Ils traversrent rapidement le vallon; l'un  cheval,
      l'autre qui a eu son cheval tu sous lui, court  pied. Le
      premier des deux, autour de qui pleuvent les balles,
      escalade hardiment la colline, en face du front de bataille
      du lieutenant Pitcher, faisant feu en mme temps de son
      mousqueton qu'il tient  la hanche. Trente mousquetons et
      revolvers sont braqus sur lui,  bout portant, mais il ne
      bronche pas; il avance toujours, ses prunelles lanant des
      clairs de dfi et de colre sauvage. Il fait une troue
      dans la ligne. Il tombe alors avec trois balles dans le
      crne et plusieurs autres dans le corps, ayant trouv la
      mort en combattant jusqu'au dernier moment.

      Cependant le jeune guerrier qui tait dmont, avait tourn
      pour descendre le vallon, attir peut-tre par un petit
      groupe de blancs qui se tenaient prs de l'agence. Les
      balles tombaient dru autour de lui. On dcouvrit plus tard
      que dj ses vtements taient cribls de balles, mais c'est
       ce point seulement qu'il dut recevoir sa premire
      blessure, car tournant soudainement  gauche, avec cet
      instinct caractristique des Peaux-Rouges,--l'instinct du
      livre ou du coyote bless,--il chercha un refuge dans une
      tranche faite par le lit dessch d'un torrent et l il
      lutta avec dsespoir jusqu' ce qu'on l'et achev. Ce brave
      tait presque un enfant qui, ainsi qu'on s'en est assur
      plus tard, tait rest compltement tranger au meurtre de
      Boyle. Mais il tait trop vaillant pour refuser de prendre
      sa responsabilit du crime commis par son jeune compagnon
      d'armes.

      Nous glissant  travers les broussailles dans sa direction,
      nous J'apermes enfin. Il tait dj mort. Nous restmes
      mus au spectacle de ce jeune homme au visage d'une trange
      beaut, couch dans son costume aux brillantes couleurs, les
      joues couvertes de vermillon, et en voyant son sang rose qni
      tachetait les feuilles jaunies par l'automne, sur lesquelles
      il tait tomb.

      C'tait le dnouement du drame et la dette avait t paye 
      la mode indienne, sang pour sang. Nous apprmes plus tard
      que les deux mres indiennes, lorsqu'on leur avait dit que
      leurs fils devaient mourir, taient alles dans la montagne
      et l, en femmes dignes de Sparte, elles avaient bravement
      orn leurs enfants pour la scne finale; plus bravement
      encore, elles taient restes spectatrices de la scne de
      mort. Aprs le dnouement, elles se prcipitrent vers les
      deux morts et se jetrent sur ces corps bien aims.

      Les autres femmes de la tribu et les enfants sortirent en
      foule des camps, traversrent le cours d'eau et en un
      instant, l'air retentit de leurs lamentations auxquelles se
      mlaient des chants o l'on vantait dj la vaillance des
      deux victimes.

      Pendant la fusillade, grand nombre de jeunes braves
      Cheyennes qui se tenaient le long de la crte des monts, ne
      pouvant plus contrler leur ardeur martiale, avaient saut 
      bas de leurs ponies et boucl leurs cartouchires par dessus
      leurs couvertures; mais la police indienne, dirige avec
      prudence par l'agent, M. Cooper, avait fait fidlement son
      devoir et l'on avait ainsi vit un soulvement gnral qui
      tait  craindre.

      Comme nous chevauchions lentement dans la direction du camp,
      le soleil se couchait paisiblement derrire la valle du
      Lame Deer; mais dans notre mmoire, se trouvait  jamais
      grave en traits profonds, la scne dramatique sur laquelle
      il venait de jeter ses derniers rayons.

FIN




                           TABLE DES MATIRES


Prface                                                               8
I.--Six mois dans les Montagnes-Rocheuses                            18
II.--De Montral  Chicago                                           23
III.--Chicago, les Sioux, les Bisons                                 35
IV.--Le Colorado, l'Utah, le Nouveau-Mexique                         44
V.--Denver                                                           54
VI.--Manitou, Colorado Springs, le Jardin des Dieux Glen-Eyre        62
VII.--Les chiens de prairie, Pueblo, Trinidad, La Veta Ouray         80
VIII.--Hauteur des montagnes du Colorado, le Nouveau-Mexique         99
IX.--Pueblos et Puebloanos                                          114
X.--Santa Clara, San-Juan, Taos                                     133
XI.--Les Penitentes, les Cliff Dwellers                             154
XII.--Encore les Cliff Dwellers                                     172
XIII.--Encore les Penitentes de Pueblo  Salt Lake City             187
XIV.--Au pays des Mormons                                           215
XV.--Encore les Mormons, le grand Lac sal                          232
XVI.--Les Voyages de Bonneville, Aspen, le Mont de la Sainte-Croix  252
XVII.--Leadville, les mines du Colorado                             274
XVIII.--L'agriculture et l'levage au Colorado                      282
XIX.--Le Cowboy au Colorado, le dressage des chevaux sauvages       295
XX.--La dette du sang                                               311




[Fin de _Six mois dans les Montagnes-Rocheuses_
par Honor Beaugrand]