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Titre: Comment s'est faite la Restauration de 1814
Auteur: Bainville, Jacques (1879-1936)
Date de la premire publication: 1914
   [Revue d'Action franaise]
dition utilise comme modle pour ce livre lectronique:
   Paris: Les Iles d'or, ditions Self, 1948
Date de la premire publication sur Project Gutenberg Canada:
   31 juillet 2011
Date de la dernire mise  jour:
   31 juillet 2011
Livre lectronique de Project Gutenberg Canada no 829

Ce livre lectronique a t cr par:
   Mireille Harmelin, Valrie Auroy, David T. Jones, Mark Akrigg
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   la Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)






COMMENT
S'EST FAITE LA
RESTAURATION
DE 1814

PAR
JACQUES BAINVILLE


A PARIS

LES ILES D'OR
DITIONS SELF
1948




I

_O science et bon sens font justice d'une lgende_


Le centenaire de 1814 et de la premire Restauration n'a pas manqu de
donner prtexte  reparler des fourgons de l'tranger, du pacte de
Chaumont, des Allis qui avaient envahi la France pour lui imposer les
Bourbons, de la complicit de Louis XVIII avec les ennemis du peuple
franais, etc. Les jeunesses rpublicaines qui, comme on le sait, se
composent de quelques vieux messieurs, ont imprim ces antiques lgendes
sur les murs de Paris. Et le _Temps_, organe du plus vieux Parti
Rpublicain, leur a fait un jour, un seul jour, cho: mais timidement,
en cinquime page. A cela s'est borne, ou peu s'en faut, l'entreprise.
Et cette timidit mme, qui nous rjouit, qui est un hommage  la
vrit, comporte une leon.

Cette leon, c'est que, quelles que soient l'ignorance et la routine
dans lesquelles vgte une polmique suranne, l'enseignement primaire
ne peut pas rsister longtemps  l'enseignement suprieur. L'cole
historique contemporaine, dont Albert Sorel a t le matre, ayant mis
au point bien des lgendes de la priode rvolutionnaire et
napolonienne, il a fallu que, dans une certaine mesure, et bon gr mal
gr, les programmes des coles normales d'instituteurs et les journaux
de sous-prfecture se missent au pas du Collge de France et de
l'Acadmie.

Car, entre les mcomptes que le principe rpublicain a prouvs depuis
quelques annes, un des plus cruels est  coup sr les dceptions que
lui a values sa nave confiance dans les mthodes scientifiques. On
tait tellement certain que la science ne pouvait pas manquer d'tre
d'accord avec la dmocratie! Quel dboire lorsqu'on s'est aperu que la
philosophie et l'histoire fuyaient ou mme contredisaient de tous les
cts les dogmes de la Rpublique!

Cette msaventure est tout particulirement celle qui est survenue  la
doctrine rpublicaine avec le clbre ouvrage d'Albert Sorel, _L'Europe
et la Rvolution_, monument de l'cole historique contemporaine.

Fustel de Coulanges et Taine excepts, tout ce qui avait crit
l'histoire, au XIXe sicle, avait donn  pleines voiles dans les
nues romantiques et rvolutionnaires. Mais Fustel ne s'tait occup
que des origines, n'avait pas abord la priode contemporaine ni mme
les temps modernes: il n'avait pas touch les questions brlantes.
Quant  Taine, on s'tait ht de le disqualifier, en le traitant de
ractionnaire. Ainsi la Rpublique se croyait sre de son fait. En
histoire comme ailleurs rgnait ce que Pierre Lasserre a justement et
fortement nomm la doctrine officielle de l'Universit. Il tait
entendu qu'un grand historien qui tudiait la Rvolution ne pourrait
aller que dans le sens de Michelet. Et plus Albert Sorel recevait, du
monde savant, d'honneurs et d'hommages, plus les rpublicains se
rjouissaient; car ils taient tellement srs de leur affaire, tellement
srs de dtenir la vrit totale et ternelle, qu'ils ne se donnaient
plus la peine de lire. Et mme,  force de renoncer  la lecture, ils
avaient perdu la notion de l'imprim, en sorte que si, par hasard, ils
tombaient sur un livre o leurs fameuses ides taient mises en pices,
ils n'y voyaient que du feu. Supposons un homme de bon sens tomb de la
lune,  qui l'on remettrait d'abord le tome huitime du grand ouvrage
d'Albert Sorel et  qui l'on raconterait ensuite que, pendant des annes
et des annes, il a t affirm et mme enseign que les Bourbons, en
1814, taient revenus dans les fourgons de l'tranger. Cet homme de
bon sens demanderait aussitt si les Franais qui disaient une chose
pareille taient des mystificateurs ou des fous. Et il affirmerait avec
la dernire nergie qu'il a lu exactement le contraire dans le grand
ouvrage de M. Albert Sorel, couronn deux ou trois fois par l'Acadmie
franaise, rcompens par le prix Osiris, donn en modle  tous les
degrs de l'enseignement public et plac dans toutes les bibliothques,
aux frais de l'tat.

Le tome huitime de _L'Europe et la Rvolution_ est, en effet, d'un,
bout  l'autre, la rfutation d'une lgende qui a plus fait peut-tre
que n'importe quel argument pour renverser la royaut en 1830 et rendre,
au XIXe sicle, les restaurations impossibles. Albert Sorel se
contente d'exposer les faits avec une clart puissante qui vient moins
encore de la mise en oeuvre des documents que du gnie de psychologue que
possde l'historien. Ah! Albert Sorel est loin de se faire des illusions
sur les chefs d'tat, sur leurs ministres, et sur l'humanit en gnral.
Si les actes des individus sont, quoi qu'en disent les misanthropes,
encore assez souvent dtermins par des sentiments dsintresss ou par
des principes suprieurs, Albert Sorel sait que l'intrt est presque
toujours la loi de la politique...

Sorel se rappelait que l'Europe, cent ans avant la restauration de 1814,
s'tait ligue contre Louis XIV; qu'elle s'tait plus tard avidement
partag la Pologne; que l'Angleterre, en 1789, avait foment en France
la guerre civile, comme la France avait, quelques annes auparavant,
soutenu contre l'Angleterre la rvolution d'Amrique. Sorel avait
compris les calculs des rois qui, en 1792, feignaient d'pouser la cause
de Louis XVI, alors qu'en ralit ils ne songeaient qu' s'agrandir aux
dpens de la France, rduite,  la condition d'une autre Rpublique
polonaise, ou bien  prendre les bons morceaux en Europe et ailleurs, en
profitant de l'tat d'anarchie o tait tomb notre pays. Albert Sorel
savait que Marie-Antoinette avait t trahie par son propre frre. Il
savait que le roi de Prusse n'avait prouv aucune espce de rpugnance
 faire sa paix avec les rgicides, bien peu de mois aprs que les ttes
royales avaient roul sur l'chafaud. Il savait que l'empereur Alexandre
avait recherch l'amiti de Napolon. Surtout il ne mconnaissait pas
les leons de l'effrayant ralisme avec lequel l'empereur d'Autriche
n'avait pas hsit  donner sa propre fille en mariage  l'usurpateur, 
l'ogre de Corse,  Bonaparte lui-mme...

Et voil les tats, voil les monarques qui se seraient ligus, qui
auraient mis leurs armes en campagne, fait la guerre pendant de longues
annes pour replacer sur le trne ces Bourbons pour lesquels ils ne
ressentaient, avant 1789, que de la jalousie et de la haine, qu'ils
avaient combattus, et contre qui ils s'taient plus d'une fois coaliss,
 qui ils avaient  peine donn un asile durant la Rvolution! C'taient
ces rois-l qui auraient march, comme de nouveaux Croiss, sous la
bannire de la lgitimit, eux qui avaient sans vergogne conquis des
provinces, renvers des dynasties, distribu des royaumes et remani dix
fois la carte!

Sorel savait trop bien l'histoire, la politique et les hommes pour
qu'une sottise d'aussi forte taille s'impost  son esprit. C'est
pourquoi il a pu tudier sans prjug les vnements de 1814 et les
conditions dans lesquelles s'tait accompli le retour des Bourbons. Nous
allons voir,  l'aide de son oeuvre mme, qui a toute la srnit de la
grande histoire, que la lgende des fourgons de l'tranger est une
invention si grossire qu'on a peine  croire que le peuple le plus
spirituel de la terre ait jamais pu l'accepter.




II

_Calculs et dissentiments des Allis au moment o ils envahissaient la
France_


Il est devenu extrmement difficile de soutenir que les monarques
europens dont les armes envahissaient la France, il y a juste cent
ans, se proposaient de restaurer leur bon frre Louis XVIII, car,
n'tant d'accord entre eux sur aucun sujet de politique europenne, ils
ne l'taient pas davantage en ce qui concernait la politique  suivre
vis--vis de la France.

Au Congrs de Chtillon, a crit le prince de Metternich, dans ses
_Mmoires_, il y avait entre les puissances des divergences secrtes sur
plusieurs points d'une importance considrable et dcisive. L'un de ces
points capitaux tait le remaniement de l'Europe, qui tait la grande
ide de l'empereur Alexandre. Or, ce remaniement tait contraire au
principe conservateur dfendu par l'Autriche, conforme au principe
rvolutionnaire et napolonien des nationalits. Le Tsar essaya de
tromper ses allis d'accord avec la Prusse, et d'entrer le premier 
Paris pour dicter de l ses lois au monde. Ce calcul eut pour rsultat
l'imprudente marche de flanc excute par Blcher pour atteindre le
premier la valle de la Marne, et qui,  Montmirail et  Champaubert, le
fit battre par Napolon, toujours rest grand homme de guerre.

Si le projet d'Alexandre et russi, s'il se ft rendu matre de Paris
avec l'appui des Prussiens, aprs avoir jou l'Angleterre et l'Autriche,
il est infiniment peu probable que les Bourbons fussent remonts sur le
trne. Tandis que Metternich et l'empereur d'Autriche taient disposs 
s'entendre avec Napolon et  lui laisser la couronne, le Tsar songeait
 donner  la France un souverain de sa faon: Maurras a rappel
rcemment,  propos de certaines rumeurs sur des candidatures
singulires au gouvernement de notre pays que, sous le Directoire, les
mmes calculs avaient dj t bauchs par les chancelleries
europennes. Ces ambitions ont souvent travaill des princes trangers
et des aventuriers de haut vol. Lorsqu'il y a interrgne dans notre
pays, ce ne sont pas les candidats qui manquent. On en trouve mme,
quand il le faut, pour le trne d'Albanie: et le trne de France vaut
bien plusieurs fois le trne d'Albanie sans doute. Le tsar hsitait donc
entre divers favoris: il n'avait que l'embarras du choix. Il songea un
moment  Bernadotte, une autre fois  Eugne de Beauharnais: peu lui
importait, pourvu qu'il et un homme et un rgime qui lui dussent tout
et qui fussent  sa discrtion.

De ce grave dsaccord entre les Allis,--dsaccord dont Louis XVIII et
Talleyrand devaient tirer si bon parti au Congrs de Vienne--nous avons
un tmoignage du plus haut intrt: ce sont les clbres _Dpches du
chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie_. Comme on le sait, le
chevalier de Gentz tait le bras droit de Metternich, son confident, son
interprte. La correspondance diplomatique qu'il adressait aux hospodars
tait d'une haute importance: il s'agissait de donner  ces bons
Valaques le _la_ de la diplomatie autrichienne qui les tenait sous son
influence et les disputait  la Russie. Le chevalier de Gentz tait bon
crivain et ses dpches sont d'une singulire clart. Il raconte 
merveille les dissentiments qui sparaient les Allis avant mme leur
entre en France. Il montre Alexandre Ier, que la rage d'aller  Paris
rendait sourd  toutes les remontrances, trouvant lord Castlereagh trop
modr et s'irritant contre le plnipotentiaire autrichien
Schwarzenberg, hostile  ses projets.

Plus habile, meilleur diplomate, quel parti n'et pas tir Napolon de
ces divisions entre ses ennemis [1]! Avec cela, l'Autriche ne demandait
qu' lui venir en aide. Non par sentiment, non pas  cause de
Marie-Louise et du roi de Rome, expliquait le chevalier, mais parce que
Metternich calculait que le maintien de Napolon sur le trne servirait
mieux qu'aucune autre combinaison les intrts de l'Autriche. Le voeu
sincre du cabinet d'Autriche, crit Gentz, le 11 avril 1814, tait de
faire la paix avec Napolon, de limiter son pouvoir, de garantir ses
voisins contre les projets de son ambition si inquite, mais de le
conserver, lui et sa famille, sur le trne de France. Ce voeu n'avait
point son origine dans un mouvement de tendresse paternelle, car
l'Empereur avait noblement subordonn toutes les impulsions de son coeur
aux soins de son Empire et du salut commun de l'Europe; mais il tait le
rsultat d'un calcul juste et clair. _Juste_ et _clair_: l'quit
et les lumires invoques ici,  l'usage des hospodars, ne doivent pas
faire illusion  la postrit. Le mot qui les prcde et qu'ils ornent
est _calcul_. C'est le mot de la situation.

[1] Il est vrai que la logique de son systme politique le dterminait
 une intransigeance absolue sur le chapitre des conqutes et de la
gloire. Napolon, dans cette phase critique fut l'esclave de la
Rvolution, l'esclave de l'lection. La mme ncessit qui l'avait
conduit jusqu'en Russie, le forait  ne pas accepter un amoindrissement
de l'Empire: son prestige sur le peuple franais n'y et pas rsist.
Or, il s'en rendait compte lui-mme, la monarchie lgitime peut
supporter la dfaite. Un Napolon doit y succomber.

Et Louis XVIII? Et le principe de la lgitimit, dira-t-on? Eh bien!
voici ce qu'on en pensait chez les Allis dj parvenus  Langres le 22
janvier: La question du rtablissement des Bourbons, qui alors
fermentait dans toutes les ttes, fut cependant lude de toutes parts;
_personne n'eut le courage d'en faire ouvertement l'objet d'une
discussion_ [2].

[2] _Dpches indites du chevalier de Gentz aux hospodars de Valachie_,
publies par le comte Prokesch-Osten fils, tome Ier, p. 62. Albert Sorel
observe que Metternich, dans ses _Mmoires_, s'est appliqu  se
montrer et plus prvoyant et surtout plus favorable aux Bourbons qu'il
ne l'tait alors. Son intrt d'associ de la Sainte-Alliance et le
soin de sa rputation de diplomate l'y dterminaient.--Sur les
dispositions des Allis  cette date, Sorel (p. 257) note qu' la
runion des Allis du 29 janvier, qui prcda les confrences 
Chtillon, le plnipotentiaire anglais Castlereagh dclara que son
gouvernement esprait qu'aucun des souverains allis ne s'opposerait 
la Restauration des Bourbons, _dans le cas o elle serait l'oeuvre de la
nation franaise_, et il se rserva de rompre les ngociations le jour
o la situation de Napolon n'assurerait plus de garantie  l'excution
des engagements qu'il aurait pris. Ce point de vue tait celui du
prudent et pntrant Castlereagh  qui l'vnement devait donner raison
sur les deux objets de ses remarques du 29 janvier.

N'est-il pas sensible dj qu'en 1814, comme en 1792, les rois, en
passant nos frontires, se proposaient de dmembrer notre pays et non
pas d'y rtablir la monarchie qui avait construit la France? Les
fourgons de l'tranger ne contenaient que les plans et les intrts de
chacun des coaliss et, sans les royalistes qui agissaient  Paris,
jamais la Restauration ne se ft faite.




III

_Ce que les Allis pensaient des Bourbons_


Nous n'avons plus qu'une ide trs faible de ce que pouvaient tre le
sentiment rpublicain et la passion bonapartiste sous la Restauration.
On raconte qu'un vieux conventionnel, s'tant senti mourir sans avoir vu
la chute de Louis XVIII, lgua une somme  son domestique,  la
condition que celui-ci viendrait au cimetire le jour o les Bourbons
seraient renverss, qu'il frapperait trois coups sur la tombe et qu'il
dirait: Monsieur, ils ne sont plus l. Avec des haines pareilles, on
comprend que la lgende des fourgons de l'tranger ait trouv des
propagateurs et des dupes.

Il aura cependant fallu, pour en venir  bout, l'autorit et
l'impartialit de la grande histoire. Dans le magistral tome huitime de
_L'Europe et la Rvolution franaise_, Albert Sorel n'a soutenu aucune
thse. Il s'est born  exposer les faits avec sa connaissance profonde
des hommes et de la politique, avec sa lucidit magnifique. Quand on l'a
lu, on sait que Louis XVIII est mont sur le trne sans rien devoir 
l'tranger.

Les souverains allis dont les armes avaient envahi la France taient
au nombre de quatre. Ce n'tait certainement pas dans les fourgons
autrichiens qu'taient les Bourbons, car Metternich et volontiers
laiss Napolon Ier au pouvoir et,  dfaut de Napolon, il dsirait la
rgence de Marie-Louise. L'empereur Alexandre de Russie avait son
candidat: Bernadotte, et il ne voulait ni des Bourbons ni de Bonaparte.
Le roi de Prusse abondait dans le sens du Tsar, qui mditait un
remaniement de la carte d'Europe dont les Prussiens espraient tirer de
bons morceaux: la Saxe et toute la rive gauche du Rhin [3]. Seule,
l'Angleterre pouvait passer pour tre plus favorable  la solution
bourbonienne que les autres. Encore sa prfrence tait-elle
mdiocrement tranche.

[3] La Prusse a des soldats pour faire cette guerre, elle n'a pas de
diplomates pour ngocier; elle n'en a d'ailleurs pas grand besoin; le
Roi, relev de sa dchance par l'empereur de Russie, le suit fidlement
comme un vassal suit son suzerain... Peu lui importe pour le moment que
le gouvernement de la France soit en telles ou telles mains; _rsolu 
dpouiller le vaincu_, il ne cherchera pas en mme temps  s'attirer ses
bonnes grces... Sur ces questions secondaires, Frdric-Guillaume s'en
rapporte  Alexandre, et, comme lui, jouant au libral, laisse le peuple
franais se prononcer en toute libert. Ces lignes sont d'un lve
d'Albert Sorel, M. Pierre Rain dans son livre _L'Europe et la
Restauration des Bourbons_ (Libr. acad. Perrin, 1908).

Lord Castlereagh, le dlgu de l'Angleterre au camp des Allis, tait
un esprit politique de haute envergure. Il avait compris tout de suite
que l'Angleterre n'avait pas intrt  laisser le Tsar dicter la loi 
l'Europe et que mieux valait qu'il y et  Paris un gouvernement
indpendant qu'une crature de la Russie. La crainte de la Russie fut le
principe qui guida lord Castlereagh. Quant  la solution de Metternich
(une entente avec Napolon ou une rgence de Marie-Louise), lord
Castlereagh la trouvait un peu autrichienne d'une part et de l'autre
chimrique, sachant (les Cent-Jours et le Second Empire lui ont donn
raison) que tout rgime napolonien tait, par dfinition, vou aux
aventures.

Cependant, lord Castlereagh avait si grand'peur que la combinaison
Bernadotte, dont l'empereur Alexandre ne dmordait pas, aboutt, qu'il
fut un moment tout prs de se rallier aux plans de Metternich. Albert
Sorel a cru pouvoir dmler que Castlereagh, s'tant rang  l'avis de
l'Autriche, c'est--dire  une entente avec Napolon, pour faire chec
au projet russe, avait conserv l'espoir d'agir sur Metternich  la
faveur de leur accord et de le convaincre que la solution napolonienne
ne valait rien. Toujours est-il qu' un moment donn l'ide d'une
restauration des Bourbons fut abandonne par lord Castlereagh lui-mme,
dont la prfrence, au surplus, tait toute subordonne  un relativisme
bien britannique, si mme elle ne partait pas d'une vue purement
personnelle et qui n'engageait que lui, les Anglais n'ayant jamais
manifest,--ils l'ont prouv en 1789 et 1830,--aucune sympathie pour la
monarchie franaise.

Le plus frappant, d'ailleurs, c'est de voir  quel point les Allis
taient peu fixs sur le rgime qui devait remplacer l'Empire et comme
ils taient diviss entre eux, occups  se nuire les uns aux autres,
nullement  servir la cause de Louis XVIII. Avant tout, que la Russie ne
domine pas, que l'empereur Alexandre ne soit pas l'arbitre de la
situation! Obsds par le pril russe et pour ne pas voir arriver
Bernadotte, le candidat du Tsar, Metternich et Castlereagh en vinrent 
se faire des concessions rciproques. Quant  moi, disait l'Anglais,
j'aime mieux Napolon Ier ou Napolon II que la Russie 
Constantinople.--Et plutt qu'une Russie trop puissante qui opprimerait
mon pays, je vous cde les Napolons et Marie-Louise avec eux,
rpondait l'Autrichien. Durant ce temps, la Prusse commenait  craindre
d'avoir jou bien gros jeu en se mettant sans rserve  la suite
d'Alexandre. Elle ne tenait plus autant que nagure  Bernadotte et se
disait prte  accepter n'importe qui, mme un Bourbon, pourvu que le
royaume de Prusse pt s'agrandir de la Saxe.

Un Bourbon est remont sur le trne et c'est justement pourquoi la Saxe
n'est pas tombe aux mains des Prussiens, Louis XVIII ayant fait
victorieusement chec  leur ambition au Congrs de Vienne. Mais il nous
reste  voir comment ce furent les Franais eux-mmes qui imposrent la
restauration de la monarchie aux souverains trangers, lesquels
n'avaient jamais song une minute aux intrts de la France, mais
seulement  leurs propres intrts: ce dont on ne saurait les blmer et
ce qui ne pourrait, au surplus, tonner que les ignorants.




IV

_Quelles taient les grandes et vritables proccupations de nos
vainqueurs_


Sorel, qui a vu l'histoire en raliste, avec une haute intelligence de
la politique, a mis en lumire ce fait capital que les affaires de
France n'intressaient les Allis qu'en fonction de leurs propres
intrts et de l'quilibre europen. Un travers trs franais, et dont
nous sommes souvent raills  l'tranger, consiste  croire que tous les
peuples gravitent autour de la France comme les plantes autour du
soleil et que nous sommes l'unique souci des gouvernements. La plupart
de nos compatriotes ont ignor, tout le long du XIXe sicle, que, mme
sous Napolon et sous la Rvolution, c'est--dire  une poque de
l'histoire o la France semble tenir toute la place en Europe, il se
posait aux gouvernements europens d'autres problmes en mme temps que
le ntre. Albert Vandal, par exemple, a trs bien montr, pour la
priode napolonienne, le rle qu'avait jou la question d'Orient dans
la politique gnrale.

Il a fallu normment d'ignorance et de mauvaise foi pour affirmer que,
de 1792  1814, les monarchies avaient fait la guerre pour rtablir sur
le trne ces Bourbons qu'elles avaient si longtemps regards et
combattus comme leurs plus dangereux rivaux. Il a fallu beaucoup
d'inexprience et de navet pour croire que les rois qui avaient
partag la Pologne taient capables de faire une croisade pour la
lgitimit.

Mon Dieu, oui! Il faut nous rsigner  admettre qu'en l'anne 1814,
quand il semblait que le monde entier et les yeux fixs sur la France
et que le soleil dt s'arrter de tourner en voyant tomber Napolon, ce
colosse, oui, il faut nous rsigner  admettre que les diplomates
europens avaient en tte de nombreux objets, parmi lesquels la question
du futur gouvernement de la France tait loin de tenir la premire
place. En Allemagne, en Italie, en Orient, toutes sortes de problmes se
posaient qui mettaient les allis aux prises les uns avec les autres
et dont la solution (remarque importante, remarque essentielle)
postulait l'existence d'une France indpendante et forte. La rivalit de
l'Angleterre et de la Russie en Orient ne date pas de 1814, mais c'est
peut-tre en 1814 qu'elle s'est le plus clairement rvle. A ce moment,
l'empereur Alexandre, qui voyait grand, conut le dessein d'tablir la
suprmatie russe en Europe; il tenait dj la Prusse  sa discrtion.
Ds lors, son plan fut d'avoir la France dans sa main en y faisant
rgner un homme  lui, comme Bernadotte, ou en y rtablissant la
rpublique. Ce fut cette ambition et ces calculs d'Alexandre, que le
sagace Castlereagh avait percs  jour, qui eurent ce rsultat, de
paradoxale apparence, d'intresser, dans une certaine mesure,  la
conservation et  l'indpendance de notre pays le seul peuple qui nous
et combattus sans relche depuis vingt-cinq ans, celui qui avait
second la Rvolution en France, comme Louis XVI avait second contre
lui la Rvolution d'Amrique: l'Angleterre, il tait inutile de la
nommer.

Il faut convenir qu'en cette circonstance l'illustre Metternich eut
peut-tre le coup d'oeil moins net que Castlereagh. Sans doute, lui aussi
redoutait la suprmatie russe: l'Autriche et t la premire  en
ressentir les effets, et dj, de mme qu'tait bauche la rivalit
anglo-russe, la question d'Orient mettait aux prises la Russie et
l'Autriche. Mais, ici, Metternich pensa peut-tre un peu plus aux
dtails qu' l'ensemble. Il craignait surtout les plans du tsar
Alexandre en Pologne, en Galicie. En tout cas, lui aussi, qui et voulu
s'entendre avec Napolon, ou au moins obtenir une rgence pour
Marie-Louise, lui aussi fut plus convaincu que jamais de la ncessit de
laisser une France solide comme contrepoids dans l'Europe occidentale 
la suprmatie russe qui menaait,  l'est, d'entraner tout le corps
europen.

Le pril russe effrayait  ce point Castlereagh et Metternich que ces
deux hommes d'tat finirent par tout lui subordonner. Et ils lui
subordonnrent premirement la question du gouvernement de la France,
forte preuve que cette question ne les proccupait que mdiocrement. Et
alors Albert Sorel d'crire, avec sa clart et ce don, qu'il possdait
au suprme degr, de rsumer les situations: Il s'ensuit cette
remarquable consquence: Castlereagh dispos  traiter, au besoin, avec
Napolon, et Metternich, inclinant, au besoin,  la restauration des
Bourbons; afin d'empcher la Russie de dominer l'Europe. Ces
combinaisons compliques, cette impatience de fixer les lots, ces
luttes souterraines d'influences rappellent les empchements des dbuts
de la Grande Guerre, au temps o l'on parlait du troc de la Bavire et
des Pays-Bas et des partages de la Pologne.

On comprend mal les vnements historiques, on risque de les comprendre
tout de travers (comme l'ont fait les malheureux qui ont cru et ceux qui
pourraient croire encore aux fourgons de l'tranger) si l'on ne se met
pas dans l'esprit que la politique europenne embrasse des objets
nombreux et d'une grande complexit, qu'elle est faite des rapports,
incessamment variables, d'un certain nombre de forces entre elles. Notre
amour-propre national rpugne  admettre que les Allis, ayant eu la
joie de renverser Napolon et d'envahir la France, aient pens, au
moment mme o ils foulaient notre sol en vainqueurs,  toutes sortes de
problmes lointains et de pays barbares. Nous nous imaginons qu'ils ne
songeaient qu' nous et  l'humiliation qu'ils nous faisaient subir.
Hlas! Ils ne s'occupaient que d'eux-mmes et ils considraient la
France comme une pice, pareille aux autres, sur l'chiquier europen,
prts  la sacrifier s'il l'et fallu, prts  la sauver, au besoin.




V

_L'initiative et l'oeuvre des Royalistes franais_


Nous pouvons dsormais regarder comme un fait bien tabli et hors de
discussion que les souverains allis taient entrs chez nous sans avoir
le moins du monde l'ide prconue de replacer les Bourbons sur le trne
de France. Diviss sur la question de savoir ce que deviendrait la
France vaincue, c'est encore sur le maintien du rgime napolonien, sous
sa forme pure ou sous la forme d'une rgence, qu'ils se fassent entendus
avec le moins de peine. Napolon ne s'en douta qu'un peu tard. Quand il
s'en aperut, il fit aux Allis toutes les avances imaginables. (Voir,
tome VIII de _L'Europe et la Rvolution_ d'Albert Sorel, sa conversation
avec le diplomate autrichien Wessenberg, qui commence par: Je suis prt
 de grands sacrifices.) Il s'en est fallu de peu que l'entente de nos
ennemis ne se formt sur l'Empire.

La question qui se pose alors est de savoir comment la monarchie a pu se
faire. Tout simplement par la tnacit des royalistes franais.

Ces royalistes, il importe de bien s'entendre, n'taient pas du tout des
agents des princes. C'taient de simples citoyens franais, convaincus
de la ncessit de rtablir la royaut pour sauver la France du dsastre
complet, du partage  la polonaise qui la menaaient. C'taient mme des
femmes  l'esprit cultiv, au lucide patriotisme comme cette Aime de
Coigny, la Mademoiselle Monk dont Maurras a cont l'aventure dans son
livre _L'Avenir de l'Intelligence_.

Vitrolles fut le type de ces patriotes franais qui se mirent en
campagne pour faire prvaloir l'unique solution nationale, l'unique
solution raisonnable qui tait la solution royale. Sans lui et sans les
hommes de sa trempe, la France de 1814 aurait eu un des gouvernements
que l'tranger amenait, et pour de bon, dans ses fourgons: cette rgence
de Marie-Louise sous la tutelle autrichienne qu'acceptait Napolon dans
sa conversation avec Wessenberg, le rgne de Bernadotte ou d'Eugne de
Beauharnais, candidats qui souriaient  plusieurs des Allis, la
Rpublique mme,  laquelle pensait le Tsar, allch par les souvenirs
de la Pologne,--exactement comme Bismarck devait y penser soixante ans
plus tard.

Il faut, tout particulirement, noter ce dtail qui en dit long:
Vitrolles ne connaissait pas les princes dont il avait entrepris de
faire triompher la cause. Jamais, avant 1814, il n'avait vu ni Louis
XVIII ni celui qui devait tre Charles X. Vingt ans auparavant, il avait
servi comme migr sous les Cond: c'tait tout... Et ses relations avec
les cours trangres: en quoi pense-t-on qu'elles consistaient?
Vitrolles n'tait qu'un petit gentilhomme trs obscur et Albert Sorel le
compare  un voyageur de commerce cherchant  placer sa marchandise.
Seulement, ce voyageur de commerce avait une grande passion dans l'me
et la marchandise qu'il voulait placer, c'tait le salut de son pays.

Ce passionn tait un homme d'une rare pntration, marqu pour la
politique. Comment russit-il  sortir de l'ombre et du nant? Par un
admirable instinct, qui lui dsigna les portes ou il convenait de
frapper utilement. Il tait parvenu  se faire introduire chez
Talleyrand: il avait pressenti que le concours de Talleyrand, prcieux
pour la Restauration, pourrait tre obtenu en raison de la situation
personnelle et particulirement dlicate d'un homme de trs grand talent
qui tait brl auprs de l'Empereur comme auprs des Jacobins.
Vitrolles avait galement cherch et trouv l'intermdiaire capable de
le mettre en rapports avec les chancelleries trangres: c'tait
Dalberg, dignitaire de l'Empire, mais issu d'une de ces grandes familles
catholiques de l'Allemagne rhnane, traditionnellement attaches  la
France et qui avaient leurs entres un peu partout en Europe.

Ainsi Vitrolles, volontaire de la monarchie, sans avoir reu d'autre
mission que celle de son patriotisme, s'en alla trouver les Allis pour
plaider auprs d'eux la cause des Bourbons. Il n'et pas fallu lui dire,
alors,  ce soldat obscur, que la monarchie se trouvait dans les
fourgons de l'tranger. Car ce n'tait pas chez Metternich qu'il l'avait
rencontre: L'Autrichien lui avait fait un accueil assez froid, un peu
aigre. (Albert Sorel) Ce n'tait pas non plus chez l'empereur
Alexandre, tout  fait glacial et qui lui avait oppos les obstacles
insurmontables (_sic_) que prsentait une restauration des Bourbons. Ce
n'tait mme pas chez le seul qui ne ft pas d'objection de principe,
lord Castlereagh, et qui fut pourtant noble, tranquille, froid, poli.
Partout de la froideur: le seul nom des Bourbons, prononc au camp
ennemi, faisait baisser la temprature. Le seul qui accueillt bien
Vitrolles fut Hardenberg, le plnipotentiaire prussien: mais il tait
sourd, il avait vraisemblablement pris Vitrolles pour un autre, et
d'ailleurs la Prusse ne faisait rien que ne voult la Russie...

La grande vertu de Vitrolles, c'tait l'enttement. Il ne se laissa pas
dcourager. Il insista, se porta garant de l'opinion parisienne,
rpondit  toutes les objections (les mmes qu'on lve contre la
monarchie aujourd'hui encore). Et il dut prouver une joie singulire,
la premire qu'il et sentie depuis le commencement de sa campagne, le
jour o Metternich lui rpondit: Peut-tre, si vous avez Talleyrand.
Vitrolles avait prvu qu'on lui parlerait de Talleyrand et il put se
rjouir. Il est vrai qu'on lui parla encore d'un autre
personnage:--Enfin, votre prince saurait-il s'attacher 
Fouch?--Fouch, rpondit Vitrolles  mi-voix, c'est un peu fort. Mais
enfin, s'il tait ncessaire...

Fouch, le dfroqu, le rgicide, le policier qui avait fait emprisonner
et excuter tant de royalistes!... Le salut de la France valait-il qu'on
passt sur Fouch?... Vitrolles ne se l'tait pas demand longtemps, et,
son premier mouvement de rpugnance vaincu, il se rpondit  lui-mme
par l'affirmative.




VI

_Quel tait, en 1814, l'tat d'esprit de la population franaise_


On mconnatrait grandement les difficults de la tche qu'avait assume
le patriotisme de Vitrolles si l'on s'imaginait qu'il et gagn sa cause
et qu'il et fait accepter aux Allis la restauration de la monarchie
parce qu'il avait admis lui-mme l'ventualit d'une collaboration avec
Fouch et parce qu'il s'tait port fort pour Talleyrand. L'insistance
de Vitrolles avait obtenu qu'on prt en considration le principe
royaliste en France, jusque-l trs cavalirement trait par les grandes
Cours d'Europe. Au surplus, Vitrolles et ses amis taient renvoys  se
pourvoir devant le peuple franais et plus particulirement devant le
peuple de Paris, qui, dans l'ide de Metternich, devait dcider pour
toute la France, comme il tait toujours arriv au cours de l'histoire.
Toulouse, Bordeaux avaient pu se dclarer pour les Bourbons: cela ne
comptait pas  ses yeux: C'est une grande coopration  Paris que vous
nous avez promise, disait Metternich  Vitrolles; c'est cela qu'il faut
obtenir le plus tt possible.

Le comte d'Artois, sur ces entrefaites, avait essay de sonder les
intentions de l'Autriche par un moyen diplomatique. Il avait charg de
cette mission un neutre, M. de Wildermeth, sujet suisse. Metternich
lui rpondit, comme  Vitrolles: C'est  la France de se dclarer.
Pendant ce temps, des Franais, Rochechouard, Pozzo di Borgo,
plaidaient, encore vainement, la cause de la lgitimit auprs de
l'empereur Alexandre, dont l'hostilit contre les Bourbons tait tenace
et qui s'enttait dans son ide de faire rgner sur la France soit
Bernadotte, soit Eugne de Beauharnais, ou,  leur dfaut, de rtablir
la rpublique.

Or, le rtablissement de la rpublique tait impossible, non pas qu'il
ne subsistt en France et surtout  Paris assez de jacobins pour faire
un gouvernement. Mais tout ce qui gardait des sentiments
rvolutionnaires, rpublicains, libraux, tait ananti par l'vnement
et par l'vidence que l'invasion trangre portait avec elle [4]. Voil
donc, en effet, o la Rvolution avait conduit la France! Voil comment
la souverainet populaire avait travaill pour le peuple franais!
L'ennemi victorieux foulait de toutes parts le sol de la patrie et
arrivait jusqu'aux portes de la capitale. Devant ce rsultat final, qui
la jugeait, la Rvolution n'avait pas le moyen d'tre fire ni d'lever
la voix.

[4] Michelet dans ses souvenirs (_Ma Jeunesse_) a not en quelques
traits cet accablement gnral du Paris libral et rvolutionnaire en
1814.

Aussi se taisait-elle. En ces journes de mars 1814, qui virent le
premier grand rglement de comptes des erreurs et des chimres de 1789
avec la dure ralit, la Rvolution rentra en elle-mme, but sa honte,
sentit que ce n'tait vraiment pas l'heure de se montrer. Ce qu'il
subsistait des meneurs des anciennes journes rvolutionnaires se
terra, par prudence et mme, il faut le dire, par convenance
patriotique, par une espce de pudeur, de remords, d'instinct de la
situation vraie, que n'eurent pas les rpublicains du 4 septembre.

Pour ce qui est de Napolon, idole et matre tout-puissant nagure, il
ne restait rien de son autorit si de son prestige au milieu des revers.
Loin que la nation se serrt autour de lui, comme elle avait fait un
sicle plus tt autour de Louis XIV, c'tait une dsertion gnrale. On
vit bien alors que Napolon n'tait qu'un chef d'aventure et son mot
profond, son clbre cri de jalousie  l'adresse des rois lgitimes
devint singulirement vrai. Oui, le roi de France pouvait subir des
revers. Un Napolon n'y rsistait pas. Bien mieux, l'usurpateur
lui-mme, sortant de sa propre personnalit par un effet du gnie,
entrevoyait  certains moments que la monarchie tait ncessaire pour
reconstruire ce que la Rvolution et lui avaient dfait: Au point o
les choses sont venues, il n'y a qu'un Bourbon qui me puisse succder,
assurait-il  La Valette en janvier 1814. Et un autre jour,  Rayneval,
il annonait: L're des Bourbons recommence.

Ainsi Napolon lui-mme dsignait comme son successeur celui que
dsignaient aussi la raison et le patriotisme. Il se rendait compte du
caractre fragile et artificiel de sa domination. Il n'ignorait pas que
son prestige ne tenait qu'au succs. La partie tant perdue, tout
l'abandonnait, peuple, fonctionnaires, dignitaires, famille, l'arme
elle-mme. Sire, vous tes seul, lui crivait rudement, le 11 mars,
son frre Joseph.

Dans ce grand silence de la Rvolution humilie, dans le vaste dsert
qui s'tait fait autour de l'Empereur vaincu, il restait, aux royalistes
qui n'avaient jamais dsespr, la tche de faire prvaloir la cause
royale et nationale, l'unique solution capable de sauver la France, soit
du dmembrement, soit d'un honteux protectorat de l'tranger. Il y eut
l une heure dcisive et que ces bons citoyens surent saisir.




VII

_Comment fut acquis  la Restauration un partisan de la plus haute
importance_


L'invasion de 1814 jugeait si cruellement la Rvolution et l'Empire que,
comme nous venons de le voir, survivants de la priode rpublicaine et
partisans du rgime napolonien se terraient, n'osaient plus lever la
voix. On se demande, en effet, ce qu'ils auraient bien pu dire. La
France, envahie, dsarme, objet des convoitises et des calculs de
quatre rois, jouait son existence, pouvait, d'un moment  l'autre,
disparatre. C'est le pril que montraient les propagandistes des
Bourbons partout o ils pouvaient atteindre, parmi les personnalits
influentes d'alors, une intelligence ouverte. A cet gard, la conqute
de Talleyrand devait tre dcisive.

Il faut suivre, comme l'a fait Albert Sorel, la srie des tats d'esprit
traverss par Talleyrand pour se rendre compte des conditions dans
lesquelles un homme d'tat ayant dj an pass et n'ayant pas encore
renonc  l'avenir, peut tre conduit  prendre part  une entreprise
politique d'aussi grande envergure qu'une restauration. Car personne ne
pensera que, dans un lan d'enthousiasme et de remords, l'ancien vque
d'Autun ft all se jeter aux pieds du roi lgitime. Non. Il fallut
d'abord le convaincre que l'ide royaliste tait la seule force qui, au
milieu de tant de ruines, subsistt dans la France de 1814. La
proclamation de la royaut  Bordeaux [5] eut, sur le cours de ses
penses, comme en tmoignent ses lettres  la duchesse de Dino, une
influence dcisive.

[5] De prcieux documents publis par le _Correspondant_ du 10 mars
1914, attestent le caractre spontan du mouvement royaliste  Bordeaux.

Dsormais certain de s'appuyer sur un mouvement national, c'est--dire
sur quelque chose de rsistant, s'il adhrait  la monarchie,
Talleyrand, avant de prendre entirement parti et d'entrer dans
l'action, pesa encore avec soin les lments de la situation.

Les Bourbons revenaient si peu dans les fourgons de l'tranger que le
point qui inquitait le plus Talleyrand tait de percer le dessein des
Allis. Il a lui-mme expos ses calculs en quelques lignes dans ses
_Mmoires_: Il devenait, a-t-il crit,  toute heure plus pressant de
prparer un gouvernement que l'on pt rapidement substituer  celui qui
s'croulait. Un seul jour d'hsitation pouvait faire clater des ides
de partage et d'asservissement qui menaaient sourdement ce malheureux
pays. Il n'y avait point d'intrigues  lier, toutes auraient t
insuffisantes; ce qu'il fallait, c'tait de trouver juste ce que la
France voulait et ce que l'Europe devait vouloir. C'tait de trouver,
aussi, la convenance, la scurit et l'avantage de Talleyrand: et il se
dcida lorsqu'il se fut rendu compte que les intrts des trois sujets 
considrer concidaient: _la France_ voulait la paix avec l'honneur, que
lui apporterait la monarchie; _les Allis_ ne pouvaient pas se mettre
d'accord sur les autres solutions; _Talleyrand_ enfin, brl dans tous
les camps, et qui n'avait de chances de revenir aux affaires qu'en
rendant service  la cause qui, par situation, avait le plus de chances
elle-mme...

Par ce rapide croquis, on voit trs bien comment les restaurations se
font et pourraient se faire encore...

Ses calculs achevs, Talleyrand devint un lgitimiste rsolu, et dont la
rsolution croissait  mesure que la cocarde blanche paraissait
davantage dans Paris et que plus de bouches poussaient le cri de:
Vivent les Bourbons! C'est  ce moment prcis qu'il dut livrer une
rude bataille pour carter un obstacle qui se prsentait sur la route.
Parmi les souverains allis, si peu chauds pour la cause de la monarchie
lgitime, l'empereur Alexandre demeurait irrductible. Tous les plans se
heurtaient  son opposition. Il nous reste  voir comment Talleyrand
parvint  la lever et  l'aide de quels arguments il fora la conviction
du tsar, qui persistait  nous amener dans ses bagages soit la
Rpublique, soit Bernadotte, mais pas du tout Louis XVIII...




VIII

_Le suprme obstacle au rtablissement de la monarchie: le veto d'un
monarque tranger_


Aprs avoir suivi scrupuleusement le rcit impartial d'Albert Sorel,
dans l'expos des circonstances vraies qui accompagnrent la
Restauration de 1814, nous touchons donc au dnouement. Voil Talleyrand
gagn  la cause royale. Il ne reste plus, pour que la Monarchie soit
faite, qu'une condition  remplir: obtenir l'aveu du plus puissant des
souverains allis, l'empereur Alexandre de Russie, arbitre de la
situation.

Ce fut une partie bien curieuse, d'o Talleyrand sortit vainqueur, mais
o le Tsar montra, avec une bonne foi mdiocre, la persistance de son
antipathie pour les Bourbons.

Alexandre avait fait son entre dans Paris aux applaudissements, non des
ultras ni des migrs, mais des quatre-vingt-neuvistes. Les gens
d'affaires se flicitaient, crit Sorel. _Les libraux se rpandaient en
effusions_. Les Allis cessaient de paratre des ennemis. Alexandre,
autocrate dont l'ambition tait de plaire  la dmocratie, fut renforc
par cet accueil dans son dessein de donner  la France un gouvernement
de sa faon. Son homme de confiance, Nesselrode, entra en contact avec
Talleyrand, qu'il trouva entour de Dalberg, de l'abb de Pradt, du
baron Louis, en pleine conspiration royaliste. Les premiers mots de
Nesselrode furent pour dclarer que son matre n'avait encore qu'une
seule ide arrte, celle ne de pas laisser Napolon sur le trne de
France... On le vit bien lorsque Alexandre en personne, descendu 
l'htel Saint-Florentin, essaya de gagner Talleyrand  son ide qui
tait de faire rgner sur la France Bernadotte ou un marchal de
l'Empire...

Ici Talleyrand fut suprieur.

Pourquoi un soldat, dit-il  Alexandre, quand nous rejetons le premier
de tous? Et alors il dveloppa, avec les arguments les plus propres 
toucher l'autocrate, la thse de la lgitimit  laquelle il venait
d'tre frachement conquis lui-mme: Ni vous, Sire, ni les puissances
allies, ni moi,  qui vous croyez quelque influence, aucun de nous ne
peut donner un roi  la France... Un roi quelconque, impos, serait le
rsultat d'une intrigue ou de la force; l'une et l'autre seraient
impuissantes. Pour tablir une chose durable et qui soit accepte sans
rclamation, il faut agir d'aprs un principe. Avec un principe nous
sommes forts; les oppositions s'effaceront en peu de temps; et, un
principe, il n'y en a qu'un: Louis XVIII est un principe, c'est le roi
lgitime.

Alexandre, un moment alli et mme ami de Napolon, avait bien prouv
qu'il n'tait pas esclave des principes. A peine savait-il ce que
c'tait. Toutefois les paroles de Talleyrand le frapprent. Ce grand
imaginatif commena peut-tre de concevoir ce jour-l le systme de la
Sainte-Alliance. Il persista pourtant  se rserver, vita de prononcer
le nom des Bourbons, se flattant, dit fortement Albert Sorel, se
flattant encore que les Franais en prononceraient un autre. Les
Franais n'en prononant pas, Alexandre, le 31 mars, se dcida  signer
ce qu'on a appel sa dclaration. Au nom des souverains allis, il se
disait prt  reconnatre et  garantir la constitution que se donnerait
la nation franaise. Le papier paraph, il hsitait encore... Comment,
demanda-t-il  Talleyrand, puis-je savoir que la France dsire la maison
de Bourbon?--Par une dlibration, Sire, que je me charge de faire
prendre au Snat, et dont Votre Majest verra immdiatement
l'effet.--Vous en tes sr?--J'en rponds, Sire.

Le 2 avril, comme il l'avait promis, Talleyrand avait en poche la
mmorable dlibration par laquelle le Snat conservateur cr par les
institutions impriales ruinait l'Empire. Comme le remarque Sorel, par
une vue profonde qui illumine tout le cycle parcouru par la France de
1789  1814, l'assemble qui proclamait la dchance de Napolon et
ouvrait le chemin du trne  Louis XVIII, descendait en droite ligne des
assembles rvolutionnaires. Parmi les signataires de la dlibration,
il y avait jusqu' des rgicides. C'taient les mmes qui avaient
approuv Brumaire comme Fructidor, aprs la Terreur et le reste. La
grande aventure de la Rvolution s'tait, d'un bout  l'autre, droule
devant la mme toile de fond. Parmi ces avatars de vingt-cinq ans, le
rgime parlementaire issu des tats Gnraux, aprs avoir accept tout
ce que lui avaient apport les hommes ou les circonstances, tait rest
pareil  lui-mme...

Il manquait, aprs cela, quelque chose encore pour que la Monarchie ft
faite. D'abord que Napolon, abandonn de tous, se dcidt  abdiquer:
il fallut cela pour que les souverains allis renonassent compltement
 leurs projets sur la France. Il manquait encore que Chateaubriand
lant sa fameuse brochure _De Buonaparte et des Bourbons_, inspire
par la divination de l'inquitude gnrale, et qui traduisit  l'usage
du peuple franais, avec magnificence, les raisons positives pour
lesquelles Talleyrand s'tait ralli  la cause royale. Alors
l'acclamation populaire grandit, emporta tout... Avec Vitrolles et les
royalistes obstins qui n'avaient jamais ni dsespr ni cd,
Talleyrand et Chateaubriand--les hommes le moins faits pour
s'entendre--avaient t les vrais, les seuls artisans de la
Restauration. Ils l'avaient impose aux Allis. En sorte que le Snat
put voter, le 6 avril, ce texte que le Corps lgislatif devait approuver
le 9: Le peuple franais appelle _librement_ au trne
Louis-Stanislas-Xavier de France, frre du dernier roi.

Ce librement est un des mots historiques les plus vrais qui aient
jamais t prononcs. Au terme de cette tude, c'est celui qu'il faut
retenir.




TABLE
DES MATIRES

   I. _O science et bon sens font justice d'une lgende_                9

  II. _Calculs et dissentiments des Allis au moment o ils
envahissaient la France_                                                15

 III. _Ce que les Allis pensaient des Bourbons_                        20

  IV. _Quelles taient les grandes et vritables proccupations de nos
vainqueurs_                                                             25

   V. _L'initiative et l'oeuvre des royalistes franais_                30

  VI. _Quel tait, en 1814, l'tat d'esprit de la population
franaise_                                                              35

 VII. _Comment fut acquis  la Restauration un partisan de la plus
haute importance_                                                       39

VIII. _Le suprme obstacle au rtablissement de la monarchie et le
veto d'un monarque tranger_                                            43




LE PRSENT VOLUME, LE CINQUIME DE
LA COLLECTION TYPOGRAPHIQUE
DITE PAR REN WITTMANN, A T
ACHEV D'IMPRIMER LE 5 JUIN 1948,
SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE
DARANTIERE A DIJON. LE TIRAGE
A T LIMIT A 3000 EXEMPLAIRES
SUR VLIN DES PAPETERIES MORET,
SOIT 50 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE,
NUMROTS DE H. C. I A L
ET 2950 EXEMPLAIRES NUMROTS
DE I A 2950.

Exemplaire No 1282




[Fin de Comment s'est faite la Restauration de 1814,
par Jacques Bainville]
